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Title: Souvenirs et correspondance tirés des papiers de Mme Récamier (1/2)
Author: Récamier, Jeanne Françoise Julie Adélaïde Bernard, 1777-1849
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Souvenirs et correspondance tirés des papiers de Mme Récamier (1/2)" ***

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by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)



SOUVENIRS ET CORRESPONDANCE
TIRÉS DES PAPIERS DE MADAME RÉCAMIER


     Je regarde comme une chose bonne en soi que vous soyez aimée et
     appréciée lorsque vous ne serez plus.

     (Lettre de BALLANCHE, t. I, p. 312.)



DEUXIÈME ÉDITION

TOME PREMIER



PARIS
MICHEL LÉVY FRÈRES. LIBRAIRES-ÉDITEURS
RUE VIVIENNE, 2 BIS

1860



AVANT-PROPOS


La célébrité a ses dangers et ses épines: elle offre mille inconvénients
pendant la vie des personnes qui en jouissent, et quand elles ne sont
plus, il n'est pas toujours facile de mettre leur mémoire à l'abri de
l'erreur et des fausses interprétations. Celle de Mme Récamier est
restée environnée d'une douce et brillante auréole: c'est peut-être la
seule femme qui, n'ayant rien écrit et n'étant jamais sortie des limites
de la vie privée, ait mérité que sa ville natale proposât son éloge
public. Il semble que, plus qu'une autre, elle aurait dû échapper à la
loi commune, et pourtant l'ignorance des conditions toutes particulières
dans lesquelles elle a vécu, le peu de rapports qu'on trouve entre la
modestie de son existence et la grandeur de sa renommée, la livrent sans
défense, en quelque sorte, à toute la profanation des conjectures. Les
intentions les plus sincères ont quelquefois conduit ses panégyristes
eux-mêmes à des suppositions et à des jugements qui offusquent la pureté
de son souvenir.

Elle avait senti ce péril, et surmontant la répugnance qu'elle avait à
s'occuper d'elle-même, ses soins s'étaient attachés à recueillir les
renseignements au moyen desquels on pourrait faire un jour comme un
miroir de sa vie. L'ouvrage qu'on publie est l'accomplissement
imparfait, mais fidèle de cette intention: il répond dans une mesure
affaiblie, mais exacte, aux désirs qu'elle a exprimés, aux instructions
qu'elle a laissées.

Elle aurait pu elle-même écrire des _Mémoires_; sa famille et ses amis
l'en ont toujours pressée, et cédant à leurs instances, elle avait à
plusieurs reprises commencé ce travail. Diverses causes l'ont empêchée
de l'accomplir: avant tout, une singulière défiance de ses propres
forces, défiance certaine, quoiqu'inexplicable dans une femme habituée
aux plus éclatants succès personnels. C'était un des traits saillants de
son caractère: courageuse dans toutes les circonstances graves, assurée,
par mille preuves, de son empire sur les coeurs et les esprits, elle
avait posé elle-même, avec une exagération évidente, les limites de sa
puissance. Ce découragement mal justifié, mais permanent, s'étendait
jusqu'à sa beauté elle-même, le plus éclatant de ses attributs. Sous
l'influence de quelques-unes des idées qui dominaient dans sa jeunesse,
elle se croyait en dehors de la régularité grecque; elle considérait ses
traits comme impropres à la sculpture, et cette conviction fut la vraie
cause du chagrin qu'elle fit éprouver à Canova, lorsqu'elle se montra
peu satisfaite de ce que cet artiste avait modelé son buste de souvenir.

Dans l'ordre des choses de l'esprit, elle se subordonnait encore
davantage. Heureuse de réfléchir les nobles pensées, et se sentant
capable d'inspirer un beau langage, elle se refusait pour elle-même à
rien produire. Il lui répugnait d'écrire, même des lettres; et l'on voit
sans cesse ses plus fidèles amis s'efforcer en vain de dissiper la
crainte qui l'empêchait de développer sa correspondance; à plus forte
raison, refusait-elle de se croire appelée à composer un ouvrage de
longue haleine. Sans aucun des préjugés qu'on a quelquefois contre les
femmes auteurs, se sentant au contraire animée du goût le plus vif pour
les personnes de son sexe que la culture des lettres a honorées et qui
ont elles-mêmes honoré les lettres, elle se retranchait, toutes les fois
qu'on la pressait d'écrire, dans la plus sincère déclaration
d'incapacité.

L'expérience toutefois avait fini par la rendre moins craintive: mais
l'affaiblissement de sa vue, suivie, dans ses dernières années, d'une
cécité presque absolue, vint mettre un obstacle invincible au travail
qu'elle avait commencé. Elle n'avait pris aucune habitude de dicter, et
l'extrême ténuité de son écriture lui faisait depuis longtemps un
obstacle à se relire elle-même. Nous ne présumons donc pas qu'elle fût
allée bien loin dans son travail; mais, en tout cas, personne ne sait et
ne saura jamais jusqu'où elle l'avait conduit. Une disposition dernière,
dictée uniquement par un retour du sentiment de défiance dont nous
venons de parler, imposait l'obligation de détruire ce qu'elle avait
écrit de ses _Mémoires_. Le paquet qu'elle avait désigné expressément a
donc été brûlé; mais, dans le reste de ses papiers, on a heureusement
retrouvé quelques fragments, notamment ceux dont M. de Chateaubriand
s'était servi, jusqu'à en copier des pages, pour la rédaction de ses
propres _Mémoires_. Ils ont été insérés à leur date dans l'ouvrage que
nous publions.

Ces récits, ainsi que les lettres en petit nombre que nous avons pu
recueillir et que nous avons jugées dignes d'être imprimées, ne
manqueront pas, nous en sommes convaincus, d'exciter des regrets. Nous
ne croyons même pas nous faire illusion en pensant qu'ils produiront
l'effet de ces débris de poésie ou de sculpture échappés au naufrage de
l'antiquité, et qui nous charment d'autant plus que notre curiosité
reste au fond moins satisfaite.

Quoi qu'il en soit, ce que nous savons, à n'en pouvoir douter, c'est que
dans l'ouvrage tel que Mme Récamier l'avait conçu, elle se serait
montrée le moins possible. De même qu'elle réduisait son propre rôle
dans la vie à celui d'un lien affectueux et intelligent entre des âmes
d'élite et des esprits supérieurs, de même elle ne se croyait appelée
dans les Mémoires de sa vie qu'à témoigner, par les preuves qu'elle
avait rassemblées, en faveur de ses meilleurs amis. À défaut des
précieuses paroles dont elle avait été si souvent et si constamment
dépositaire, elle voulait faire un choix dans les lettres qu'on lui
avait écrites, et opposer ainsi, moins encore pour elle que pour les
autres, un bouclier sûr aux erreurs de l'avenir.

Sous ce dernier rapport, sa conviction était aussi arrêtée qu'elle était
indécise quant au mérite de ce qu'elle aurait écrit. Elle avait la
passion de la gloire de ses amis: tant qu'ils avaient vécu, tant qu'elle
avait pu agir sur eux, elle s'était attachée avec une vigilance
infatigable à leur offrir les soins, j'oserais dire, les ardeurs de son
amitié, comme un préservatif contre les fautes dans lesquelles l'orgueil
et l'ambition ne cessent d'entraîner les hommes. Après les avoir perdus,
elle faisait du culte de leur mémoire l'objet principal de son
existence. Habituée, par son discernement personnel et par certains
grands bonheurs de sa vie qu'il faut considérer comme des faveurs
signalées de la Providence, à mesurer son affection sur son estime, elle
voulait que le souvenir de ceux qu'elle avait aimés se défendit par
lui-même; et c'est pourquoi elle n'avait jamais reçu un de ces mots où
la beauté de l'âme se peint dans le moment des grandes épreuves, qu'elle
ne le réservât comme une perle de son trésor. L'enchâssement de ces
joyaux formait toute son ambition. En les léguant à sa fille adoptive,
elle lui imposait la tâche dont celle-ci s'acquitte aujourd'hui, dans
une espérance qui ne sera pas trompée, si la tendresse du coeur et le
sentiment du devoir accompli peuvent tenir lieu de puissance et de
talent.

Cette tendresse, dans laquelle elle croit avoir quelque droit de se
confier, ne doit pas, chez les indifférents, exciter la défiance.
L'existence de Mme Récamier n'a pas besoin d'être arrangée pour le
public. On a dit très-injustement qu'il n'y a pas un homme qui soit
grand pour son valet de chambre; les caractères vraiment beaux au
contraire sont ceux qui gagnent à être connus jusque dans leurs plus
intimes replis. Personne n'a mieux mérité que Mme Récamier d'être rangée
dans ce nombre. Indépendamment de ses proches, de ceux qui honorent sa
mémoire d'un culte filial, il subsiste encore assez de ses meilleurs
amis, de ceux qui l'ont connue, en quelque sorte, jusqu'au fond de
l'âme, pour rendre témoignage en faveur de sa supériorité morale.

Une illustre étrangère, la dernière duchesse de Devonshire, disait
d'elle: «D'abord elle est bonne, ensuite elle est spirituelle, après
cela elle est très-belle[1].» Que l'on retourne la proposition, et l'on
comprendra quel chemin ont infailliblement suivi les personnes qui se
sont de plus en plus rapprochées d'elle.

Tant qu'elle fut jeune--et sa jeunesse fut beaucoup plus longue que
celle de la plupart des femmes--elle exerça, par ses agréments, par un
charme indéfinissable, une séduction que l'on prétend avoir été
irrésistible. Cependant, sous cet épanouissement du premier jour, se
cachait l'attrait modeste d'une violette. Elle avait l'esprit aussi
attirant que les traits; peu à peu, la fine douceur de sa conversation
faisait oublier jusqu'à sa beauté. Pourtant le fond du caractère se
cachait encore: on pouvait attribuer ce philtre tout-puissant au seul
désir de plaire. Mais si elle vous avait jugé digne de faire un pas de
plus dans sa confiance, on entrevoyait alors toutes les prérogatives
d'une âme forte et vraie: on la trouvait dévouée, sympathique,
indulgente et fière. C'était à la fois la consolation et la force, le
baume dans les peines, le guide dans les grandes résolutions de la vie.

Si elle n'eût inspiré ce que nous pourrions appeler la céleste amitié
qu'à ceux qui avaient d'abord subi l'attrait de sa beauté, on pourrait
les soupçonner d'une illusion d'enthousiasme. Mais elle s'est montrée
aussi étonnamment attractive jusqu'au seuil même de la vieillesse.
Non-seulement elle a banni la jalousie du coeur des femmes, mais les
femmes qui l'ont aimée ne se sont pas distinguées de ses amis de l'autre
sexe par un attachement moins vif et moins profond. Enfin, elle a
rencontré des hommes, plus jeunes qu'elle de plus de trente ans, qu'un
autre sentiment préservait de la séduction extérieure qu'elle était
encore capable d'exercer, et qui, la voyant sans illusion préalable,
n'ayant pour ainsi dire affaire qu'à son âme, ont subi si complétement
son légitime ascendant, qu'ils éprouvent encore aujourd'hui un
froissement douloureux, si l'ignorance ou la légèreté profèrent en leur
présence un doute sur l'objet de leur respect.

Le livre qu'on publie renferme les pièces justificatives de cet empire
exercé pendant tant d'années sur tant d'âmes. Il serait indigne de celle
auquel on le dédie, s'il n'était entièrement sincère. Pour ce qui
concerne Mme Récamier elle-même, on n'a rien dissimulé, rien affaibli.
Pour ce qui regarde ses amis, il en est de deux sortes: les uns se sont
trouvés mêlés aux orages de la vie, les autres en ont traversé les
épreuves avec une pureté constante. On s'est conformé aux intentions de
Mme Récamier, en faisant valoir chez les premiers tout ce qui les
recommande, tout ce qui les fait aimer: on n'avait, pour les seconds,
qu'à ouvrir les secrets de leur âme.

La malignité ne trouvera peut-être pas son compte à cette ligne de
conduite; mais ce que la malignité recherche offre plus de chances
d'erreur encore que l'apologie. Le vice peut chercher l'ombre; la vie
dans laquelle les honnêtes gens aiment à se cacher dérobe aussi aux
regards des trésors de vertus pratiques et de bons sentiments qu'on n'a
pas assez souvent l'occasion de mettre en lumière. En soulevant le
voile, nous suivrons l'exemple que Mme Récamier nous a donné. Elle
aimait, disait-elle souvent, _à faire les tracasseries en bien_:
c'est-à-dire qu'elle ne manquait jamais de faire connaître tout ce
qu'elle savait de bon et d'honorable sur les uns et sur les autres.
Quels que soient les périls et les faiblesses de la société, il n'est
pas inutile de savoir ce qu'on gagne à vivre avec les gens de bien.

Ce serait tout à fait méconnaître Mme Récamier que de la ranger parmi
les exceptions volontaires. En quelque situation que le sort l'eût
placée, elle y eût porté une grande rectitude et le sentiment de tous
les devoirs. Les circonstances seules lui ont fait une destinée
particulière. Aussi n'est-il pas nécessaire d'avertir qu'on s'égarerait
en cherchant à l'imiter. Il faudrait, avec les mêmes qualités et le même
charme, une situation aussi rare, des temps aussi extraordinaires par
les contrastes, pour produire de nouveau une existence telle que la
sienne.

Souvent des femmes, faites pour une affection légitime et un bonheur
mérité, se trouvent rejetées loin de leur voie naturelle par un mariage
mal assorti; d'autres, après avoir accepté sans répugnance la
disproportion des âges, se rajeunissent en quelque sorte dans de seconds
liens, en recommençant une nouvelle vie, une vie de rapports égaux et
d'affection réciproque. Mme Récamier, qui n'éprouva jamais les amertumes
d'une situation faussée, vit cependant s'écouler ses meilleures années
sans qu'il lui fût possible de faire cesser l'extrême isolement auquel
elle avait été condamnée. Cette situation sans exemple, où elle avait
accepté un protecteur légitime sans apprendre ce qu'est un maître, lui
fut une sauvegarde contre des périls auxquels d'autres antécédents
l'auraient fait certainement succomber.

Elle en convenait elle-même: en voyant autour d'elle de jeunes époux,
des enfants, une famille qui s'élevait suivant les conditions communes,
elle avouait, non sans regret, qu'un mariage selon son âge et son coeur
lui aurait fait accepter avec joie toute l'obscurité du vrai bonheur.
Elle ne craignait pas d'ajouter qu'une déception marquée dans un rapport
ordinaire l'eût rendue vulnérable à des attaques contre lesquelles
continuait de la protéger le premier silence de son coeur. C'est ainsi
que pour ce qui fait la destinée normale d'une femme mariée, elle a
traversé en quelque sorte le monde sans le connaître.

Enfermée ainsi dans la solitude qui s'était faite autour de sa jeunesse,
elle était exposée à se méprendre sur les effets du besoin de plaire, et
à rendre malheureux ceux qui s'en faisaient une idée moins innocente et
plus sérieuse: elle fit plusieurs blessures de ce genre, et elle se les
reprochait. Mais pour de pareils malentendus, quelque cruels qu'ils
fussent, quel heureux empire, quelle douce influence n'exerça-t-elle
pas? Après une courte expérience de son caractère et de ses résolutions,
il fallait de l'obstination et presque de l'aveuglement pour ne pas
s'apercevoir de ce que son amitié avait de préférable à toutes les
chances de la passion. C'est le propre des dévouements de la vie
religieuse, de transformer en un bienfait qui s'étend à toutes les
souffrances la tendresse concentrée d'ordinaire dans le cercle étroit
des devoirs de famille. Mme Récamier fait comprendre, mieux que
personne, la possibilité qu'un ministère aussi compatissant soit
départi, parmi les frivoles délicatesses du monde, à des personnes qui
ont perdu le droit de faire un abandon exclusif de leur affection.

Et encore, avec les classifications ordinaires de la société, comment
admettre une influence aussi étendue? comment, à moins d'un trône ou
d'un théâtre, conquérir la notoriété nécessaire à une action de ce
genre? Dans les conditions où nos pères ont vécu ou dans celles qui
existent aujourd'hui, la reine ou l'idole d'un cercle ne pourra que
demeurer inconnue à tous les autres. Il en fut autrement pour Mme
Récamier.

La date de son mariage correspond à l'époque la plus terrible de notre
histoire: elle vit s'épanouir sa jeunesse au moment où la France
commençait à respirer; et lorsque les représentants de la classe
proscrite rentrèrent dans leur pays, ils n'y trouvèrent à leur
convenance d'autre maison ouverte que la sienne. Les plus distingués de
ses nouveaux amis, MM. Mathieu et Adrien de Montmorency, n'oublièrent
jamais ce qu'ils lui avaient dû de reconnaissance à cette époque de
transition, et quand l'ancienne société reprit ses prétentions avec son
rang, Mme Récamier, malgré ses malheurs de fortune, se trouva, par la
solidité de ses relations, à l'abri des distinctions dédaigneuses, sans
qu'on lui fît une loi de se déclasser, sans qu'elle eût besoin d'abjurer
les rapports que sa naissance lui avait faits.

La réputation de sa beauté, établie dans un moment où tous les regards
pouvaient se concentrer sur un seul point, lui offrait en perspective
plus de dangers encore que de triomphes. Si l'on reconnaît que, sans cet
avantage, elle ne se serait point fait une position aussi particulière
dans le monde, on comprend aussi qu'elle n'a pu la conserver et
l'étendre qu'avec des qualités bien autrement durables et sérieuses.
Après des épreuves amenées par la fierté de son caractère et la fidélité
de ses affections, la Restauration la trouva toute préparée pour
entreprendre entre les partis l'oeuvre de conciliation qui était dès lors
le plus grand besoin de la France. Elle offrait à toutes les opinions un
terrain neutre et indépendant; les âmes les plus droites et les plus
distinguées y furent attirées par les meilleurs instincts de leur
nature.

Toutefois Mme Récamier n'était qu'à demi faite pour un rôle public: si
elle se plaisait à exercer un charme extérieur, des sentiments plus
jaloux dominaient le meilleur de son âme, et le combat de ces sentiments
entraînait ses plus importantes résolutions. C'est ce qu'on verra
très-clairement, nous l'espérons du moins, dans l'ouvrage que nous
donnons au public. On notera sans peine ce qui suspendit, ce qui limita
l'action indirecte qu'elle pouvait exercer sur les affaires publiques;
et tout en admirant la dignité de sa conduite, on regrettera, nous n'en
doutons pas, qu'elle se soit vue dans l'obligation de s'éloigner, au
moment même où éclatait la crise qui devait décider du sort de la
monarchie restaurée.

Ainsi se trouvèrent déçues les espérances que les esprits modérés
pouvaient fonder sur elle. Mais ce nouvel exemple d'une belle occasion
manquée, comme on en rencontre tant dans notre histoire, a-t-il été
complétement inutile, et ne pouvons-nous pas encore aujourd'hui tirer
quelque profit de ces tentatives infructueuses? Le passé, nous
l'espérons du moins, n'est jamais perdu sans retour: en apprenant à
mieux connaître tout ce que valaient les hommes de la Restauration dont
Mme Récamier fut le centre et le lien, on doit enfin comprendre ce que
la France depuis soixante-dix ans a perdu à tant de discordes et de
défiances; on peut, avec une conviction plus forte, se diriger soi-même,
et diriger l'esprit des autres dans le sens du rétablissement d'une
harmonie durable entre toutes les classes de la nation française. Plus
qu'aucune autre, Mme Récamier aurait mérité d'être le symbole d'une
telle réconciliation.

En entreprenant l'ouvrage que nous offrons au public, notre premier
devoir était de reproduire d'une manière scrupuleusement fidèle l'esprit
dans lequel Mme Récamier elle-même l'aurait conçu. Nous ne craignons pas
d'affirmer qu'on trouvera ici, quant à l'appréciation des événements et
des hommes, beaucoup moins notre jugement personnel que le sien. À la
voir si impartiale, on aurait pu la croire indifférente; mais elle avait
la passion du bien, et avec un sentiment pareil, on ne court le risque
de tomber ni dans le doute, ni dans l'égoïsme.

Entre ses deux existences, celle de ses affections étroites, et celle de
ses relations plus générales, notre choix ne pouvait non plus être
douteux. Il nous eût été facile de dérouler le tableau tout à fait
extraordinaire de ses rapports extérieurs. Le nombre des personnes qui
l'ont approchée, et auxquelles elle a eu le secret, par son
intervention, par ses démarches, par ses paroles, je dirais presque par
son sourire, de faire du bien, est vraiment incalculable: nous avons
tant de preuves de ce rayonnement universel que nous aurions pu en
remplir des volumes. Mais ce foyer auquel avaient recours toutes les
souffrances de l'âme et toutes les inquiétudes de l'esprit aurait-il pu
exister, si la chaleur communicative ne s'en fût alimentée à des sources
plus secrètes? Beaucoup des personnes mêmes qui, à cause de la
reconnaissance quelles gardent à la mémoire de Mme Récamier,
s'étonneront de ne pas rencontrer leur nom dans ces volumes, en
apprenant à connaître ce qu'était la vie, pour ainsi dire, profonde de
celle dont elles bénissent le souvenir, nous pardonneront d'avoir
insisté sur le côté le plus essentiel et le moins connu de cette nature
privilégiée.

À vrai dire, trois noms seulement dominent cette histoire d'une femme.
Mathieu de Montmorency, Ballanche, Chateaubriand.

Au moment le plus périlleux de sa jeunesse, Dieu lui envoie, dans la
personne du premier, un ami sûr et vigilant, un guide qui suffit pour
expliquer qu'elle ait traversé pure tant de séductions et d'embûches; et
elle ne le perd qu'à l'époque où elle n'avait plus de victoires à
remporter sur elle-même.

Quelques années après la formation de ce lien, elle distingue à la
première vue, sous les dehors les plus simples et sous une enveloppe
étrange, un coeur d'or, un rare esprit, un talent à part, dans le naïf
imprimeur de Lyon, et cette affection, qui se donne sans condition et
sans réserve, achève de compléter sa sauvegarde: elle comprend que, pour
assurer une récompense proportionnée à un dévouement de cette nature,
elle n'aura qu'à se montrer digne d'elle-même.

D'ailleurs, ce qui fait la sécurité de son âme produit aussi l'équilibre
de sa vie. Entre deux amis si dissemblables par l'origine, mais traités
avec une égalité d'affection et de respect, le public devait reconnaître
dans Mme Récamier une image éclatante de cette unité de la société
française qui a fait son charme et sa force depuis deux siècles, et il
ne s'y est pas mépris.

Avec ces deux amitiés parfaites, et qui avaient quelque droit de se
croire suffisantes, l'existence de Mme Récamier aurait pu s'écouler
paisible, sûre, et presque heureuse. Mais ce triple rapport n'offrait
que des dévouements à accepter: il n'y en avait pas à répandre. Mme
Récamier avait une première fois donné son coeur à Mme de Staël: il était
dans sa nature d'aimer passionnément ce qu'elle admirait le plus; la
mort prématurée de l'auteur de _Corinne_ laissa chez elle un vide
immense que M. de Chateaubriand, par les mêmes causes, vint bientôt
remplir. Cette fois, ce n'était pas seulement un grand génie à adopter,
c'était un malade à guérir. L'illustre écrivain fut assez longtemps à
comprendre la nature du sentiment qui l'attirait vers Mme Récamier, et à
subordonner à ce lien d'un genre nouveau pour lui son caractère en
partie gâté par trop d'adulations et de succès. Il y eut un moment cruel
de malentendu et de crise: mais cette douloureuse épreuve tourna au
profit de l'amitié. Le vieil homme était vaincu; sa défaite avait
dégagé, des éléments contraires, les qualités nobles et généreuses qui
dominaient dans une nature trop riche pour son propre bonheur. Une
influence de paix et de sérénité descendit sur le découragement de l'âge
et les tristesses de l'isolement.

C'est sur ces trois personnes, Mathieu de Montmorency, Ballanche et
Chateaubriand, que roulent les huit livres de ces _Souvenirs_. Mme de
Staël se rattache à Mathieu de Montmorency, son ami; le duc de Laval,
léger, mais chevaleresque et fidèle, continue la figure de son cousin,
après que celui-ci a disparu du monde; le prince Auguste de Prusse, avec
sa passion respectueuse et son attachement loyal, a pour mission
d'attester, auprès de celle qui refusa sa main, la grandeur du sacrifice
et l'austérité du devoir.

Ce qui vient ensuite, la famille qu'elle avait groupée autour d'elle, le
jeune ami, M. Ampère, auquel elle s'était plu à montrer la route des
sentiments généreux et de l'emploi relevé du talent, l'ami des derniers
jours, M. le duc de Noailles, ce contemporain de Louis XIV, chargé en
quelque sorte d'apporter l'hommage du XVIIe siècle à l'héritière des
meilleures traditions de la société française, toutes les figures enfin
que l'on verra se produire d'une manière plus ou moins saillante dans
ces _Souvenirs_, placées, ou tout près de son coeur, ou à des degrés
divers au-dessus du cortège de sa renommée, forment la transition entre
les relations essentielles que nous nous sommes plu à peindre, et le
mouvement extérieur du monde dont il nous a paru superflu de développer
les détails.

Cependant, tout en restant fidèle au plan que nous nous étions tracé,
nous aurions pu donner beaucoup plus de développement à cet ouvrage.
Mais quel que soit l'intérêt qu'un sujet présente, il faut se donner de
garde de l'épuiser. On a trop abusé, surtout à notre époque, de la
curiosité publique. Nous avons préféré, pour notre compte, laisser
deviner, au risque d'exciter des regrets, tout ce que les
correspondances recueillies par Mme Récamier renferment encore de
richesses pour l'esprit et pour le coeur.

À la nouvelle de l'entreprise que nous venons d'achever, une femme, qui
a bien connu Mme Récamier, et qui, par ses qualités supérieures, était
digne de l'apprécier, nous écrivait: «Vous remplissez un voeu bien ardent
chez moi en faisant connaître cette incomparable personne. Elle était,
en effet, incomparable de toute manière, par ses charmantes qualités
d'abord, et parce que ces qualités avaient quelque chose de si
particulier, que je ne crois pas que jamais une autre puisse les
rappeler parfaitement. On ne trouvera plus que quelques traits épars de
cette grâce suprême.» Ce serait notre faute si, après les témoignages
que nous avons produits, on avait désormais, sur la femme qui nous fut
si chère, un autre avis que l'amie dont les paroles nous ont servi
d'avance d'encouragement et de justification.



SOUVENIRS ET CORRESPONDANCE TIRÉS DES PAPIERS DE MADAME RÉCAMIER



LIVRE PREMIER


Jeanne-Françoise-Julie Adélaïde Bernard naquit à Lyon, le 4 décembre
1777. Son père, Jean Bernard, était notaire dans la même ville; c'était
un homme d'un esprit peu étendu, d'un caractère doux et faible, et d'une
figure extrêmement belle, régulière et noble. Il mourut en 1828, âgé de
quatre-vingts ans, et conservait encore dans cet âge avancé toute la
beauté de ses traits.

Mme Bernard (Julie Matton) fut singulièrement jolie. Blonde, sa
fraîcheur était éclatante, sa physionomie fort animée. Elle était faite
à ravir, et attachait le plus haut prix aux agréments extérieurs, tant
pour elle-même que pour sa fille. Elle mourut jeune encore, et toujours
charmante, en 1807, d'une douloureuse et longue maladie; elle s'occupait
encore des soins et des recherches de sa toilette sur la chaise longue
où ses souffrances la condamnaient à rester étendue. Mme Bernard avait
l'esprit vif, et elle entendait bien les affaires: un sens droit, un
jugement prompt lui faisaient discerner nettement les chances de succès
d'une entreprise; aussi gouverna-t-elle très-heureusement et accrut-elle
sa fortune. Elle voulut par ses dispositions testamentaires assurer
l'indépendance de la situation de sa fille unique; mais quoique mariée,
séparée de biens et sous le régime dotal, Mme Récamier s'associa avec
une généreuse et inutile imprudence aux revers de son mari, et compromit
sa propre fortune sans le sauver de sa ruine.

J'ignore la circonstance qui mit Mme Bernard en relation avec M. de
Calonne; mais ce fut sous son ministère, en 1784, que M. Bernard,
notaire à Lyon, fut nommé receveur des finances à Paris, où il vint
s'établir, laissant sa fille Juliette à Villefranche, aux soins d'une
soeur de sa femme, Mme Blachette, mariée dans cette petite ville.

Le souvenir de Mme Récamier se reportait quelquefois, et toujours avec
un grand charme, sur les premières années de son enfance. C'est à cette
époque que prit naissance dans son coeur une affection, qu'aucune
circonstance ne put altérer, pour la jeune cousine avec laquelle on
l'élevait. Mlle Blachette, qui devint plus tard la baronne de Dalmassy,
et qui fut une très-jolie et spirituelle personne, n'était alors qu'une
enfant comme Juliette. Mme Récamier racontait quelquefois ses promenades
autour de Villefranche avec sa cousine et les autres enfants de la
ville, filles et garçons, les privilèges dont elle jouissait dans la
maison de son oncle où régnait une stricte économie, et la passion
très-vive qu'avait pris pour elle, petite fille de six ans, un garçon à
peu près du même âge, Renaud Humblot. Les riantes et gracieuses
impressions de l'enfance embellissaient pour elle et avaient gravé dans
sa mémoire, d'une manière tout à fait aimable, ce premier de ses
innombrables adorateurs.

Après quelques mois de séjour à Villefranche. Juliette fut mise en
pension au couvent de la Déserte, à Lyon. Elle y trouvait une autre soeur
de sa mère qui s'était faite religieuse dans cette communauté. Le temps
qu'elle passa à la Déserte laissa dans le coeur de Juliette une trace
ineffaçable; elle aimait à en évoquer le souvenir. M. de Chateaubriand,
dans ses _Mémoires d'Outre-Tombe_, après avoir décrit la belle situation
de l'abbaye, cite quelques lignes écrites par Mme Récamier sur cette
époque chère à sa pensée. J'ai moi-même retrouvé dans ses papiers, parmi
quelques débris des souvenirs qu'elle avait écrits, et qui par son ordre
ont été brûlés à sa mort, ce même fragment sur le couvent de la Déserte,
et je l'insère ici tel que je l'ai recueilli, M. de Chateaubriand ne
l'ayant pas donné tout entier:

«La veille du jour où ma tante devait venir me chercher, je fus conduite
dans la chambre de Mme l'abbesse pour recevoir sa bénédiction. Le
lendemain, baignée de larmes, je venais de franchir la porte que je me
souvenais à peine d'avoir vue s'ouvrir pour me laisser entrer, je me
trouvai dans une voiture avec ma tante, et nous partîmes pour Paris.--Je
quitte à regret une époque si calme et si pure pour entrer dans celle
des agitations; elle me revient quelquefois comme dans un vague et doux
rêve, avec ses nuages d'encens, ses cérémonies infinies, ses processions
dans les jardins, ses chants et ses fleurs.

«Si j'ai parlé de ces premières années, malgré mon intention d'abréger
tout ce qui m'est personnel, c'est à cause de l'influence qu'elles ont
souvent à un si haut degré sur l'existence entière: elles la contiennent
plus ou moins. C'est sans doute à ces vives impressions de foi reçues
dans l'enfance que je dois d'avoir conservé des croyances religieuses au
milieu de tant d'opinions que j'ai traversées. J'ai pu les écouter, les
comprendre, les admettre jusqu'où elles étaient admissibles, mais je
n'ai point laissé le doute entrer dans mon coeur.»

Avec M. et Mme Bernard était venu s'établir à Paris un ami, un camarade
d'enfance de M. Bernard, veuf dès lors et qui, à dater de cette époque,
ne sépara plus son existence de celle du père de Juliette: ils eurent,
pendant plus de trente ans, même maison, même société et mêmes amis. M.
Simonard formait d'ailleurs un contraste à peu près complet avec M.
Bernard. Il avait autant de vivacité que son ami avait de lenteur et
d'apathie, beaucoup d'esprit, de culture intellectuelle, une âme
dévouée: mais autant ses affections étaient vives et fidèles, autant ses
antipathies étaient fortes, et il ne prenait nul souci de les
dissimuler.

Épicurien très-aimable et disciple de cette philosophie sensualiste qui
avait si fort corrompu le XVIIIe siècle, Voltaire était son idole, et
les ouvrages de cet écrivain, sa lecture favorite. D'ailleurs,
aristocrate et royaliste ardent, homme plein de délicatesse et
d'honneur.

Dans l'association avec le père de Juliette, M. Simonard était à la fois
l'intelligence et le despote; M. Bernard, de temps en temps, se
révoltait, contre la domination du tyran dont l'amitié et la société
étaient devenues indispensables à son existence; puis, après quelques
jours de bouderie, il reprenait le joug, et son ami l'empire, à la
grande satisfaction de tous deux.

M. Simonard mourut un peu avant son ami, et comme lui, dans un âge fort
avancé. Il conserva jusqu'au bout de sa carrière ses goûts d'homme du
monde, de gourmand aimable et de généreux ami.

Atteint par la maladie dans la plénitude de son intelligence, il demanda
un prêtre, reçut avec respect et recueillement les derniers sacrements
de la religion et fit une mort édifiante dont nous fûmes consolés sans
en être surpris: en effet, les doctrines de Voltaire n'avaient faussé
que son esprit; son coeur était resté bon et charitable.

Je ne résiste point à l'envie de consigner ici une anecdote que j'ai
entendu raconter d'une façon charmante à cet aimable vieillard.

Royaliste, comme je l'ai dit, il conservait un culte véritable pour la
mémoire de la reine Marie-Antoinette dont il avait été le fervent
admirateur.

En arrivant à Paris, vers 1786, sa première curiosité avait eu la reine
pour objet, et après l'avoir vue il chercha, avec plus d'empressement
encore, les occasions de la rencontrer. Apprenant qu'il allait y avoir
une grande chasse à courre à Saint-Germain, il résolut d'y aller, se
promettant de jouir toute cette matinée de la vue de sa belle
souveraine.

M. Simonard était petit, court, gros; son nez était fort grand, il
n'avait nulle habitude de monter à cheval, et devait y faire une
singulière figure. En arrivant à Saint-Germain il s'assure d'un cheval
de louage, l'enfourche et se rend au lieu du rendez-vous de la chasse
royale; piquant sa méchante monture, il prend le pas de la brillante
cavalcade et parvient à se placer assez près de la reine.

Il suivait la chasse obstinément sans perdre de terrain, lui et sa bête
ruisselant de sueur et de fatigue; et la reine eut bien vite remarqué ce
cavalier acharné à sa poursuite et son étrange équipage: elle était à
cheval elle-même et de temps en temps tournait la tête gaiement pour
voir si ce drôle d'admirateur se laissait distancer: il tenait bon.

Enfin, au détour d'une allée, le gros de la chasse s'étant un peu
dispersé, et la suite de la reine se réduisant à un petit nombre de
personnes, M. Simonard maintenant sa poursuite, la reine s'arrêta et se
retournant vers lui avec un bon et franc rire:

«Comptez-vous, Monsieur, lui dit-elle, suivre ainsi la chasse bien
longtemps?

--Aussi longtemps, Madame, que les jambes de mon cheval pourront me
porter.» La pauvre bête expirait. La reine rit de nouveau, salua et prit
le galop.

M. Simonard aimait à conter cette aventure à ceux qui reprochaient à la
reine un peu de hauteur.

Serait-il impossible que cette chasse à courre ait été celle dont M. de
Chateaubriand fait le récit dans ses mémoires, et où, en 1787, il fut
admis à monter dans les carrosses du roi?

À l'époque où Juliette arriva à Paris pour ne plus quitter sa mère, rien
n'était déjà plus charmant et plus beau que son visage, rien de plus gai
que son humeur, rien de plus aimable que son caractère. Le fils de M.
Simonard, qui était du même âge qu'elle, devint l'ami et le camarade de
ses jeux. Voici une petite anecdote de leur enfance que j'ai entendu
conter à Mme Récamier:

L'hôtel que M. Bernard habitait rue des Saints-Pères, 13, avait un
jardin dont le mur, mitoyen avec la maison voisine, séparait les deux
propriétés. Ce mur avait à son sommet une ligne de dalles plates qui
formaient une sorte d'étroite terrasse sur laquelle il était facile de
marcher. Simonard grimpait sur ce mur, y faisait grimper sa petite
compagne et la roulait en courant sur le haut du mur dans une brouette.
Ce dangereux plaisir les divertissait infiniment l'un et l'autre. Le
jardin du voisin possédait de très-beaux raisins en espalier le long de
la muraille; les deux enfants les convoitèrent longtemps, et Simonard se
hasarda à en dérober des grappes: Juliette faisait le guet. Ce manége se
renouvela si souvent que le voisin s'aperçut de la disparition de ses
raisins. Il ne lui fut pas difficile de conjecturer d'où pouvaient venir
les picoreurs de sa vigne. Furieux, il se met en embuscade, et quand les
deux enfants sont bien occupés à prendre le raisin, il leur crie d'une
voix tonnante: «Ah! je prends donc enfin mes voleurs!» D'un saut le
petit garçon disparut dans son jardin. La pauvre Juliette, restée au
sommet du mur, pâle et tremblante, ne savait que devenir. Sa ravissante
figure eut bien vite désarmé le féroce propriétaire, qui ne s'était pas
attendu à avoir affaire à une si belle créature en découvrant les
maraudeurs de son raisin. Il se mit en devoir de rassurer et de consoler
la jolie enfant, promit de ne rien dire aux parents et tint parole:
cette aventure fit cesser toute promenade sur le mur.

Juliette était extrêmement bien douée pour la musique; on lui donna des
leçons de piano. Le penchant qu'elle avait montré dans son enfance
devint chez elle avec les années un goût très-vif, et, jeune femme, Mme
Récamier fit de la musique avec les plus habiles artistes de son temps.
Elle jouait non-seulement du piano, mais de la harpe, et prit de
Boïeldieu des leçons de chant. Sa voix était peu étendue, expressive,
harmonieusement timbrée. Elle cessa de chanter de très-bonne heure; elle
abandonna la harpe, mais elle trouva, jusqu'à la fin de sa vie, dans le
piano, de vraies et vives jouissances. Juliette avait eu de tout temps
une mémoire musicale étendue: elle aimait à jouer de mémoire, pour
elle-même, seule, à la chute du jour. Je l'ai entendue souvent exécuter
ainsi dans l'obscurité tout un répertoire de morceaux des grands
maîtres, d'un caractère mélancolique, et en éprouver une impression
telle, que les larmes inondaient son visage. Cette habitude contractée
de bonne heure, cet heureux don de retenir les morceaux qui la
frappaient, permirent à Mme Récamier dans un âge avancé, alors que la
cécité avait voilé ses yeux, de jouer encore et d'endormir de tristes
souvenirs à l'aide de la musique.

L'éducation de Juliette se faisait chez sa mère qui la surveillait avec
grand soin. Mme Bernard aimait passionnément sa fille, elle était
orgueilleuse de la beauté qu'elle annonçait: ayant le goût de la parure
pour son propre compte, elle n'y attachait pas moins d'importance pour
sa fille et la parait avec une extrême complaisance. La pauvre Juliette
se désespérait des longues heures qu'on lui faisait employer à sa
toilette, chaque fois que sa mère l'emmenait au spectacle ou dans le
monde, occasions que Mme Bernard, dans sa vanité maternelle, multipliait
autant qu'elle le pouvait. Ce fut ainsi qu'elles allèrent à Versailles
pour assister à l'un des derniers grands couverts où parurent le roi
Louis XVI, la reine Marie-Antoinette et toute la famille royale, avec le
cérémonial de l'ancienne monarchie.

Dans ces occasions, le public était admis à circuler autour de la table
royale. Les yeux des spectateurs venus pour admirer les magnificences de
Versailles et l'attention même de la famille royale furent, ce jour-là,
attirés par la beauté de l'enfant qui se trouvait au premier rang des
curieux. La reine remarqua qu'elle paraissait à peu près de l'âge de
Madame Royale, et envoya une de ses dames demander à la mère de cette
charmante enfant de la laisser venir dans les appartements où la famille
royale se retirait. Là, Juliette fut mesurée avec Madame Royale et
trouvée un peu plus grande. Elles étaient en effet précisément de la
même année, et elles avaient alors onze ou douze ans. Madame Royale
était fort belle à cette époque; elle parut médiocrement satisfaite de
se voir ainsi mesurée et comparée avec une enfant prise dans la foule.

Ce fut à l'église Saint-Pierre-de-Chaillot, en 1791, que Juliette fit sa
première communion. À l'époque où M. Bernard avait rappelé sa fille
auprès de lui, sa femme était jeune encore, remarquablement agréable,
spirituelle et gracieuse. Leur existence était aisée, élégante; tous
deux aimaient à recevoir et leur maison, ouverte à tous les gens
d'esprit, devait l'être surtout aux Lyonnais. Mme Bernard recherchait et
attirait les gens de lettres; elle avait une loge au Théâtre-Français,
et donnait à souper plusieurs fois par semaine.

Ce fut chez sa mère que Juliette connut M. de Laharpe. Lemontey, venu à
Paris, qu'il ne quitta plus, comme député à l'Assemblée législative,
était fort assidu chez Mme Bernard; Barrère y était reçu, et rendit plus
d'un service à la famille dans les mauvais jours de la révolution. Entre
les Lyonnais qui fréquentaient le plus habituellement cette maison se
trouvait M. Jacques Récamier, qui occupait déjà une situation importante
parmi les banquiers de Paris. J'entre dans quelques détails à son sujet.

Jacques-Rose Récamier était né à Lyon en 1751; il était le second fils
d'une nombreuse famille dans laquelle s'étaient conservées les
traditions de la piété, des bonnes moeurs et du travail. Son père,
François Récamier, doué d'une grande intelligence commerciale, avait
fondé à Lyon une très considérable maison de chapellerie, dont les
relations les plus importantes étaient avec l'Espagne. En s'établissant
à Lyon, il n'avait point pour cela renoncé au Bugey, son pays natal, et
tous ses enfants furent comme lui fidèlement attachés à ce village et à
ce domaine de Cressin qu'ils appelaient le berceau des Récamier.

Jacques avait été de très-bonne heure le voyageur de la maison de son
père; les intérêts de leur commerce le conduisirent souvent en Espagne:
aussi parlait-il et écrivait-il l'espagnol comme sa propre langue. Il
savait bien le latin: quand je l'ai connu, il aimait encore à citer des
vers d'Horace ou de Virgile, et le faisait à propos. Sa correspondance
commerciale passait pour un modèle; il avait été beau, ses traits
étaient accentués et réguliers, ses yeux bleus; il était blond, grand et
vigoureusement constitué. Il serait difficile d'imaginer un coeur plus
généreux que le sien, plus facile à émouvoir et en même temps plus
léger. Qu'un ami réclamât son temps, son argent, ses conseils, M.
Récamier se mettait avec empressement à sa disposition; que ce même ami
lui fût enlevé par la mort, à peine lui donnait-il deux jours de
regrets. «Encore un tiroir fermé,» disait-il, et là s'arrêtait sa
sensibilité. Toujours prêt à donner, serviable au dernier point, bon
compagnon, d'humeur bienveillante et gaie, optimiste à l'excès, il était
toujours content de tout et de tous; il avait de l'esprit naturel et
beaucoup d'imprévu et de pittoresque dans le langage; il contait bien.

Confiant jusqu'à l'imprudence, il poussait la longanimité et
l'indulgence jusqu'à discerner à peine la valeur morale des individus
avec lesquels il était en rapport. Il avait cette parfaite politesse,
habituelle parmi les hommes de sa génération; elle était chez lui le
résultat d'un grand usage du monde et d'un désir sincère d'être agréable
aux autres. Placé par sa fortune à la tête des hommes de finance, à
Paris, il n'eut jamais la moindre sottise, recevant les plus grands
seigneurs sans embarras et les pauvres gens sans hauteur. M. Récamier
avait malheureusement des moeurs légères, et il préférait souvent une
société facile et subalterne à celle de ses égaux. Généreux pour tous,
il était la providence de sa famille et en était adoré. Lorsqu'au sortir
de la Terreur, il fut en pleine possession de sa grande existence
financière, une armée de neveux, logés chez lui, employés et appointés
par lui, trouvaient dans son hospitalière et opulente maison tous les
agréments de la vie.

Lorsqu'il demanda, en 1793, la main de Juliette Bernard dont il voyait
depuis deux ou trois ans se développer la merveilleuse beauté, il avait
lui-même quarante-deux ans, et elle n'en avait que quinze. Ce fut
pourtant très-volontairement, sans effroi ni répugnance, qu'elle agréa
sa recherche. Mme Bernard crut devoir faire à sa fille toutes les
objections que dictaient assez la différence des âges et celle des goûts
et des habitudes qui devait en résulter; mais Juliette voyait venir M.
Récamier depuis plusieurs années chez ses parents, il avait toujours été
prévenant et gracieux pour son enfance, elle avait reçu de lui ses plus
belles poupées, elle ne douta pas qu'il ne dût être un mari plein de
complaisance; elle accepta sans la moindre inquiétude l'avenir qui lui
était offert. Ce lien ne fut, d'ailleurs, jamais qu'apparent; Mme
Récamier ne reçut de son mari que son nom. Ceci peut étonner, mais je ne
suis pas chargée d'expliquer le fait; je me borne à l'attester, comme
auraient pu l'attester tous ceux qui, ayant connu M. et Mme Récamier,
pénétrèrent dans leur intimité. M. Récamier n'eut jamais que des
rapports paternels avec sa femme; il ne traita jamais la jeune et
innocente enfant qui portait son nom que comme une fille dont la beauté
charmait ses yeux et dont la célébrité flattait sa vanité. Ils se
marièrent à Paris le 24 avril 1793.

Le mariage de Mlle Bernard avait donc lieu en pleine Terreur, à l'époque
la plus sinistre de la révolution, l'année même du meurtre du roi et de
la reine. À ce moment toutes les habitudes de la société étaient
rompues, toutes les relations anéanties; l'unique souci de chacun
consistait à se faire oublier pour échapper, s'il le pouvait, à la mort
qui frappait incessamment parmi ses amis et ses proches. La vie
s'écoulait dans une sorte de stupeur, qui seule peut expliquer l'absence
de toute tentative de résistance à ce régime de bourreaux. Je tiens de
M. Récamier qu'il allait presque tous les jours assister aux exécutions.
Il avait été ainsi témoin du supplice du roi, il avait vu périr la
reine, il avait vu guillotiner les fermiers généraux, M. de Laborde,
banquier de la cour, tous les hommes avec lesquels il était en relations
d'affaires ou de société: et quand je lui exprimais ma surprise qu'il se
condamnât à un aussi horrible spectacle, il me répondait que c'était
pour se familiariser avec le sort qui vraisemblablement l'attendait, et
qu'il s'y préparait en voyant mourir.

M. Récamier échappa néanmoins, ainsi que la famille de sa femme, au
couteau révolutionnaire et on attribua ce bonheur, en grande partie, à
la protection de Barrère. Quatre années s'écoulèrent de la sorte sans
que j'aie à enregistrer aucun événement important dans la vie de Mme
Récamier. Cependant le règne de la Terreur avait cessé, l'ordre
s'essayait à renaître, les existences se reconstituaient, les émigrés
commençaient à rentrer, et la société française, incorrigible dans sa
frivolité, se jetait à corps perdu, au sortir des prisons, de l'exil, de
la ruine et des échafauds, dans le tourbillon des plaisirs.

Mme Récamier resta tout à fait étrangère au monde du Directoire et n'eut
de relation avec aucune des femmes qui en furent les héroïnes: Mme
Tallien, et quelques autres. Plus jeune que ces dames de plusieurs
années, et protégée par l'auréole de pureté qui l'a toujours environnée,
pas une de ces femmes ne vint chez elle et elle n'alla chez aucune
d'elles.

Sa beauté avait en ce peu d'années achevé de s'épanouir, et elle avait
en quelque sorte passé de l'enfance à la splendeur de la jeunesse. Une
taille souple et élégante, des épaules, un cou de la plus admirable
forme et proportion, une bouche petite et vermeille, des dents de perle,
des bras charmants quoique un peu minces, des cheveux châtains
naturellement bouclés, le nez délicat et régulier, mais bien français,
un éclat de teint incomparable qui éclipsait tout, une physionomie
pleine de candeur et parfois de malice, et que l'expression de la bonté
rendait irrésistiblement attrayante, quelque chose d'indolent et de
fier, la tête la mieux attachée. C'était bien d'elle qu'on eût eu le
droit de dire ce que Saint-Simon a dit de la duchesse de Bourgogne: que
sa démarche était celle d'une déesse sur les nuées. Telle était Mme
Récamier à dix-huit ans.

À ce moment, au sortir de cette tempête de la révolution, qui semblait
avoir tout englouti et qui laissait dans le sein de chaque famille, à
quelque rang qu'elle appartînt, une marque sanglante de son passage, la
société parut saisie d'une sorte de fièvre de distractions et de fêtes.
Les salons n'existaient plus, tout se passait en plein air; les succès
d'une femme n'avaient plus pour théâtre les cercles d'un monde disparu,
mais les lieux publics. C'était aux spectacles qui venaient de se
rouvrir, dans les jardins, dans les bals par souscription, que l'on se
rencontrait au milieu de la foule. La beauté de Juliette causait dans
toutes ces réunions un frémissement d'admiration, de curiosité,
d'enthousiasme, d'autant plus vif qu'il avait toute la spontanéité des
impressions de la multitude. Sa présence était partout un événement. Je
crois qu'il n'est point inutile de rappeler aussi que cette époque était
celle d'une renaissance très-prononcée du goût et d'une passion pour les
arts que l'influence de David et de son école avait répandue dans tous
les rangs, et qui affectait des formes toutes païennes dans son
idolâtrie de la beauté. Toutes ces circonstances peuvent servir à faire
comprendre la promptitude avec laquelle la beauté de Mme Récamier devint
non-seulement célèbre, mais populaire. En voici deux exemples entre bien
d'autres que je pourrais citer.

Lorsque le culte se rétablit et que les églises se rouvrirent aux
cérémonies religieuses, on demanda à Mme Récamier de quêter à Saint-Roch
pour je ne sais quelle bonne oeuvre; elle y consentit. Au moment de la
quête, la nef de l'église se trouva trop petite pour la foule qui
l'obstruait. On montait sur les chaises, sur les piliers, sur les autels
des chapelles latérales, et ce fut à grand'peine si l'objet de cet
empressement, protégé par deux hommes de la société (Emmanuel Dupaty et
Christian de Lamoignon), put fendre le flot des curieux et faire
circuler la bourse des pauvres. La quête produisit vingt mille francs.

L'autre circonstance se produisit à la promenade de Longchamps.

La vogue extrême de cette promenade tend à disparaître, et d'ici à
quelques années nos neveux ne sauront plus ce que c'était. Dans mon
enfance, Longchamps avait encore sa signification et son importance: on
renouvelait ses équipages, ses chevaux, ses livrées, les modes de
printemps s'arboraient à Longchamps. Les femmes, dans leurs plus
fraîches et plus élégantes toilettes du matin, rivalisaient trois jours,
le mercredi, le jeudi et le vendredi saints de chaque année, de beauté
et de bon goût dans leurs ajustements.

C'était depuis la place de la Concorde jusqu'à l'arc de l'Étoile, et au
delà, un brillant encombrement de voitures à deux ou à quatre chevaux,
d'hommes à cheval, de piétons circulant dans les contre-allées, ou de
badauds assis sur le bord de la grande avenue des Champs-Élysées,
saluant, admirant ou critiquant les riches et les élégants du siècle
emportés dans de somptueux équipages au milieu d'un tourbillon de
poussière et de soleil. Dans la semaine sainte de 1801, par une belle
matinée de printemps, Mme Récamier se rendit avec d'autres femmes de sa
famille à Longchamps dans une calèche découverte à deux chevaux. La
voiture, forcée d'aller au pas, permettait à la foule de voir et
d'admirer sa figure, que la splendeur du jour et la vivacité de la
lumière du plein midi ne faisaient que mieux ressortir; son nom ne tarda
pas à circuler dans cette masse compacte qui allait grossissant, et qui,
d'une commune voix, la comparant aux beautés contemporaines et
présentes, la salua _la plus belle à l'unanimité_.

On a tant parlé de la _danse_ de Mme Récamier qu'il convient peut-être
d'en dire un mot. Belle et faite à peindre, elle excella en effet dans
cet art. Elle aima la danse avec passion pendant quelques années, et, à
son début dans le monde, elle se faisait un point d'honneur d'arriver au
bal la première et de le quitter la dernière: mais cela ne dura guère.
Je ne sais de qui elle avait appris _cette danse du châle_, qui fournit
à Mme de Staël le modèle de la danse qu'elle prête à _Corinne_. C'était
une pantomime et des attitudes plutôt que de la danse. Elle ne consentit
à l'exécuter que pendant les premières années de sa jeunesse. Pendant le
triste hiver de 1812 à 1813 que Mme Récamier, exilée, passa à Lyon, un
jour que l'isolement lui pesait plus cruellement que de coutume, pour
tromper son ennui et sans doute aussi se rappeler d'autres temps, elle
voulut me donner une idée de la danse du châle: une longue écharpe à la
main, elle exécuta en effet toutes les attitudes dans lesquelles ce
tissu léger devenait tour à tour une ceinture, un voile, une draperie.
Rien n'était plus gracieux, plus décent et plus pittoresque que cette
succession de mouvements cadencés dont on eût désiré fixer par le crayon
toutes les attitudes.

Comme témoignage de l'effet produit par Mme Récamier, je cite une
conversation textuelle de Mme Regnault de Saint-Jean-d'Angély. Elles
étaient contemporaines, et Mme Regnault, que distinguaient la parfaite
délicatesse et régularité de ses traits, prisait très-haut sa propre
beauté. Un jour donc, Mme Regnault, qui n'était plus jeune, parlait de
sa figure et de celles des femmes de son temps, comme on parle d'un
passé éloigné. Elle nomma Mme Récamier; d'autres, assurait-elle, avaient
été plus _vraiment_ belles, mais aucune ne produisait autant d'effet.
«J'étais dans un salon, ajoutait-elle, j'y charmais et captivais tous
les regards; Mme Récamier arrivait: l'éclat de ses yeux, qui n'étaient
pas pourtant très-grands, l'inconcevable blancheur de ses épaules,
écrasaient tout, éclipsaient tout; elle resplendissait. Au bout d'un
moment il est vrai, poursuivait Mme Regnault, les vrais amateurs me
revenaient.»

Mme Récamier n'eut que deux fois en sa vie l'occasion de rencontrer
Bonaparte. La première, ce fut en 1797, dans des circonstances qui lui
avaient laissé une impression vive que je lui ai entendu rappeler. Je
dirai plus tard sa seconde rencontre avec Napoléon.

Le 10 décembre 1797, le Directoire donna une fête triomphale en
l'honneur et pour la réception du vainqueur de l'Italie. Cette solennité
eut lieu dans la grande cour du palais du Luxembourg. Au fond de cette
cour, un autel et une statue de la Liberté; au pied de ce symbole, les
cinq directeurs revêtus de costumes romains; les ministres, les
ambassadeurs, les fonctionnaires de toute espèce rangés sur des siéges
en amphithéâtre; derrière eux, des banquettes réservées aux personnes
invitées. Les fenêtres de toute la façade de l'édifice étaient garnies
de monde; la foule remplissait la cour, le jardin et toutes les rues
aboutissant au Luxembourg. Mme Récamier prit place avec sa mère sur les
banquettes réservées. Elle n'avait jamais vu le général Bonaparte, mais
elle partageait alors l'enthousiasme universel, et elle se sentait
vivement émue par le prestige de cette jeune renommée. Il parut: il
était encore fort maigre à cette époque, et sa tête avait un caractère
de grandeur et de fermeté, extrêmement saisissant. Il était entouré de
généraux et d'aides de camp. À un discours de M. de Talleyrand, ministre
des affaires étrangères, il répondit quelques brèves, simples et
nerveuses paroles qui furent accueillies par de vives acclamations. De
la place où elle était assise, Mme Récamier ne pouvait distinguer les
traits de Bonaparte: une curiosité bien naturelle lui faisait désirer de
les voir; profitant d'un moment où Barras répondait longuement au
général, elle se leva pour le regarder.

À ce mouvement qui mettait en évidence toute sa personne, les yeux de la
foule se tournèrent vers elle, et un long murmure d'admiration la salua.
Cette rumeur n'échappa point à Bonaparte; il tourna brusquement la tête
vers le point où se portait l'attention publique, pour savoir quel objet
pouvait distraire de sa présence cette foule dont il était le héros: il
aperçut une jeune femme vêtue de blanc et lui lança un regard dont elle
ne put soutenir la dureté: elle se rassit au plus vite.

J'ai déjà dit que Mme Récamier n'avait point fait partie de la société
du Directoire: cependant au printemps de 1799, elle fut invitée à une
soirée donnée par Barras dans les salons du Luxembourg. M. Récamier
trouvait utile à ses relations d'affaires que sa jeune femme acceptât
cette fois l'invitation qui lui était adressée, et elle se prêta
d'autant plus volontiers à ce désir, qu'elle avait à solliciter de
Barras l'élargissement d'un prisonnier.

Lorsque M. et Mme Récamier arrivèrent au Luxembourg, la musique, car
c'était un concert, était commencée, et on exécutait l'ouverture du
_Jeune Henri_. L'apparition d'une personne déjà célèbre par ses
agréments dans une société qui n'était pas la sienne, fit une assez vive
sensation. Barras s'était avancé pour offrir son bras à Mme Récamier, et
l'avait placée au fond du salon à quelques pas d'une femme qui, bien
qu'elle eût passé la première jeunesse, en conservait encore toute la
grâce et l'élégance: c'était Mme Bonaparte. Plus près d'elle, et presque
enseveli dans les coussins du fauteuil où il était assis, se trouvait un
petit homme contrefait, dont l'extérieur étrange et la figure
remarquable attirèrent son attention; on le lui présenta en nommant La
Réveillère-Lépeaux, l'un des directeurs. Mme Récamier fut aussi vivement
frappée dans cette soirée du contraste que présentaient, avec la société
fort mêlée qui remplissait les salons, la figure jeune encore de M. de
Talleyrand, ses manières élégantes et aristocratiques, et sa physionomie
hautaine.

Mme Récamier rencontra fréquemment M. de Talleyrand dans le monde; il ne
vint jamais chez elle, où j'ai vu plusieurs fois son frère, Archambauld
de Périgord.

À minuit on servit un splendide souper. Barras plaça Mme Bonaparte à sa
droite, et pria Mme Récamier, que La Réveillère-Lépeaux avait conduite
dans la salle à manger, de se mettre à sa gauche. Elle eut ainsi pendant
le souper une occasion naturelle de parler à Barras du vieillard dont
elle voulait obtenir la mise en liberté. Il faut se rappeler la grande
jeunesse de Juliette, l'expression pure et presque enfantine de sa
physionomie, pour imaginer l'impression que devait produire, dans ce
monde facile, cette virginale apparition. Barras écouta avec un
respectueux intérêt l'histoire du pauvre prêtre, emprisonné pour être
rentré en France avant sa radiation de la liste des émigrés, et depuis
ce moment détenu au Temple; il promit de s'occuper du protégé de Mme
Récamier et tint parole.

Les gazettes du temps rendirent compte de cette fête et publièrent un
quatrain improvisé au souper par le poëte Despaze et adressé à Mme
Récamier.

Ce fut à la fin de 1798 que M. Récamier, qui jusque-là avait occupé une
maison rue du Mail, 12, la trouvant trop petite, résolut d'acheter un
hôtel plus approprié à l'accroissement de ses affaires, à l'importance
de sa fortune et à ses goûts hospitaliers. M. Necker venait d'être rayé
de la liste des émigrés. Mme de Staël était à Paris, et cherchait à
vendre pour son père un hôtel qui lui appartenait, rue du Mont-Blanc, à
présent rue de la Chaussée-d'Antin, 7. M. Récamier était depuis
longtemps en relation d'affaires avec M. Necker, il était son banquier
ainsi que celui de sa fille; il acheta l'hôtel. L'acte de vente porte la
date du 25 vendémiaire an VII. La négociation de cette affaire devint
l'origine de la liaison qui s'établit entre Mme de Staël et Mme
Récamier.

Je rencontre dans les rares fragments de souvenirs de Mme Récamier, que
j'ai eu le bonheur de retrouver après la destruction de son manuscrit,
un récit de sa première entrevue avec la femme célèbre qui devint sa
plus intime amie; je m'empresse de l'insérer ici.

     «Un jour, et ce jour fait époque dans ma vie, M. Récamier arriva à
     Clichy avec une dame qu'il ne me nomma pas et qu'il laissa seule
     avec moi dans le salon, pour aller rejoindre quelques personnes qui
     étaient dans le parc. Cette dame venait pour parler de la vente et
     de l'achat d'une maison; sa toilette était étrange; elle portait
     une robe du matin et un petit chapeau paré, orné de fleurs: je la
     pris pour une étrangère. Je fus frappé de la beauté de ses yeux et
     de son regard; je ne pouvais me rendre compte de ce que
     j'éprouvais, mais il est certain que je songeais plus à la
     reconnaître et pour ainsi dire, à la deviner, qu'à lui faire les
     premières phrases d'usage, lorsqu'elle me dit avec une grâce vive
     et pénétrante, qu'elle était vraiment ravie de me connaître, que M.
     Necker, son père [...] À ces mots, je reconnus Mme de Staël! je
     n'entendis pas le reste de sa phrase, je rougis, mon trouble fut
     extrême. Je venais de lire ses _Lettres sur Rousseau_, je m'étais
     passionnée pour cette lecture. J'exprimai ce que j'éprouvais plus
     encore par mes regards que par mes paroles: elle m'intimidait et
     m'attirait à la fois. On sentait tout de suite en elle une personne
     parfaitement naturelle dans une nature supérieure. De son coté,
     elle fixait sur moi ses grands yeux, mais avec une curiosité pleine
     de bienveillance, et m'adressa sur ma figure des compliments qui
     eussent paru exagérés et trop directs, s'ils n'avaient pas semblé
     lui échapper, ce qui donnait à ses louanges une séduction
     irrésistible. Mon trouble ne me nuisit point; elle le comprit et
     m'exprima le désir de me voir beaucoup à son retour à Paris, car
     elle partait pour Coppet. Ce ne fut alors qu'une apparition dans ma
     vie, mais l'impression fut vive. Je ne pensai plus qu'à Mme de
     Staël, tant j'avais ressenti l'action de cette nature si ardente et
     si forte.»

L'hôtel de la rue du Mont-Blanc une fois acquis de M. Necker fut confié
à l'architecte Berthaut pour être restauré et meublé, et on lui donna
carte blanche pour la dépense. Il s'acquitta de sa tâche avec un goût
infini et se fit aider dans son entreprise par M. Percier. Les bâtiments
furent réparés, augmentés. Chacune des pièces de l'ameublement, bronzes,
bibliothèques, candélabres, jusqu'au moindre fauteuil, fut dessiné et
modelé tout exprès. Jacob, ébéniste du premier ordre, exécuta les
modèles fournis; il en résulta un ameublement qui porte l'empreinte de
l'époque, mais qui restera le meilleur échantillon du goût de ce temps
et dont l'ensemble offrait une harmonie trop rare. Il n'y eut qu'un cri
sur ce goût et ce luxe, dont on avait perdu l'habitude, et les récits en
exagérèrent beaucoup la richesse.

Dans l'été de 1796, M. Récamier avait loué d'une madame de Lévy le
château de Clichy, tout meublé, et y avait établi sa jeune femme et sa
belle-mère: lui-même venait y dîner tous les jours; il n'y couchait
presque jamais, ses goûts, ses habitudes et ses affaires s'accordant
pour le rappeler à Paris. La très-courte distance qui sépare le village
de Clichy de la capitale rendait cette combinaison facile; aussi
subsista-t-elle pendant plusieurs années. Mme Récamier s'installait à
Clichy dès le commencement du printemps, et lorsque les théâtres
rouverts se peuplèrent du monde élégant, elle se rendait après dîner à
l'Opéra ou au Théâtre-Français, où elle avait une loge à l'année, et
revenait à la campagne après les représentations.

M. Récamier tenait à Clichy table ouverte: le château était vaste; le
parc, admirablement planté, s'étendait jusqu'au bord de la Seine. Mme
Récamier, qui avait un goût très-vif pour les fleurs et les parfums, y
faisait entretenir avec soin des fleurs en grand nombre. Ce luxe
charmant, devenu très-commun de nos jours, avait alors tout le prestige
de la nouveauté.

Au printemps de 1799, Mme Récamier, déjà établie à Clichy, accepta
l'invitation qui avait été adressée à son mari et à elle pour un dîner à
Bagatelle chez M. Sapey. Parmi les invités de ce dîner se trouva Lucien
Bonaparte. Dès le premier moment qu'il vit Mme Récamier, il ne dissimula
point la vive impression que lui causait sa beauté; présenté à elle, il
l'accompagna après le dîner dans une promenade à travers les jardins de
Bagatelle, et le soir au moment où elle allait se retirer, il sollicita
et il obtint la permission de la voir chez elle à Clichy: il y accourut
dès le lendemain.

Lucien Bonaparte avait alors vingt-quatre ans; ses traits, moins
caractérisés que ceux de Napoléon auquel il ressemblait, avaient
pourtant de la régularité. Il était plus grand que son frère; son regard
était agréable, bien qu'il eût la vue basse, et son sourire était
gracieux. L'orgueil d'une grandeur naissante perçait dans toutes ses
manières, tout en lui visait à l'effet: il y avait de la recherche et
point de goût dans sa mise, de l'emphase dans son langage et de
l'importance dans toute sa personne.

La passion que Lucien Bonaparte avait conçue pour Mme Récamier se
développa rapidement, et il ne tarda pas à chercher un moyen de la lui
exprimer. Il y a dans l'extrême jeunesse et l'innocence, lorsqu'elle est
réelle, quelque chose qui impose aux plus hardis. Mme Récamier
non-seulement n'avait jamais aimé, mais c'était la première fois qu'elle
se voyait l'objet d'un sentiment passionné. En recevant une première
lettre d'amour, elle fut d'abord un peu troublée, mais presque aussitôt
l'instinct de sa dignité de femme et la complète indifférence qu'elle
éprouvait lui révélèrent la ligne de conduite à suivre.

Lucien avait donné à sa déclaration d'amour le voile d'une composition
littéraire. Juliette résolut de ne point paraître comprendre l'intention
de la lettre de Roméo: elle la rendit le lendemain en présence de
beaucoup de monde, en louant le talent de l'auteur, mais en l'engageant
à se réserver pour des destinées plus hautes et à ne pas perdre à des
oeuvres d'imagination un temps qu'il pouvait plus utilement consacrer à
la politique. Lucien ne fut pas découragé par l'insuccès de sa fiction
romanesque; il renonça seulement à se servir d'un nom d'emprunt, et il
adressa à Mme Récamier des lettres dans lesquelles il peignit
directement son ardente passion. Elle crut alors ne pouvoir faire autre
chose que de montrer ces lettres à son mari en réclamant pour sa
jeunesse les conseils et l'appui de l'homme dont elle portait le nom;
elle voulait fermer sa porte à Lucien Bonaparte, et elle en fit la
proposition à M. Récamier. Celui-ci loua la vertu de sa jeune femme, la
remercia de la confiance qu'elle lui témoignait, l'engagea à continuer
d'agir avec la prudence et la sagesse dont elle venait de faire preuve;
mais il lui représenta que fermer sa porte au frère du général
Bonaparte, rompre ouvertement avec un homme si haut placé, ce serait
gravement compromettre et peut-être ruiner sa maison de banque: il
conclut qu'il fallait ne point le désespérer et ne lui rien accorder.

Lucien ne plaisait point à Mme Récamier, mais elle était bonne et ne
pouvait voir sans quelque pitié les angoisses qu'elle lui faisait
éprouver; elle était rieuse d'ailleurs, et, quoique les femmes soient
disposées à l'indulgence pour les ridicules des gens vraiment amoureux
d'elles, l'emphase de Lucien excitait parfois chez elle des accès de
gaieté qui le démontaient; d'autres fois ses violences lui faisaient
peur. Ce rapport très-orageux dura plus d'une année. Las enfin d'une
rigueur impossible à fléchir, et s'apercevant, à mesure que la certitude
de ne rien obtenir éteignait sa passion, du rôle ridicule qu'il jouait,
Lucien se retira. Le monde n'avait pas manqué de s'occuper de la passion
très-affichée de Lucien; il eût bien souhaité qu'on le crût l'amant
favorisé de la plus célèbre beauté de l'Europe, et ses courtisans (car
il en avait) s'étaient efforcés de le faire croire, heureusement sans
parvenir à donner le change à l'opinion.

Mme Récamier n'ignora pas ces honteuses menées, et, bien que sa
réputation sortît intacte de cette aventure, elle en éprouva une vive
douleur; ce fut son premier chagrin, et la première fois que cette âme
pure sentit le contact de la méchanceté et de la bassesse: sa timidité
s'en accrut, mais sa raison se fortifia à cette épreuve.

La correspondance de Lucien, il faut bien en convenir, est absolument
dépourvue de goût et de naturel, et le dernier écolier de nos colléges
tournerait une lettre d'amour beaucoup mieux que ce tribun de vingt-cinq
ans, dont la résolution et le sang-froid eurent au 18 brumaire une si
considérable influence sur le sort de la France et du monde. De
l'emphase, des redites, des lieux communs, au milieu desquels on sent
pourtant une passion sincère et la crainte du ridicule auquel il ne sait
pas échapper, tel est le caractère de ces lettres. On pourrait en
multiplier les citations, mais un échantillon sera plus que suffisant
pour les faire apprécier.

LETTRES DE ROMÉO À JULIETTE

PAR L'AUTEUR DE LA TRIBU INDIENNE

     Sans l'amour, la vie n'est qu'un long sommeil.

     Encore des lettres d'amour!!! depuis celles de Saint-Preux et
     d'Héloïse, combien en a-t-il paru!... combien de peintres ont voulu
     copier ce chef-d'oeuvre inimitable!... c'est la Vénus de Médicis que
     mille artistes ont essayé vainement d'égaler.

     Ces lettres ne sont point le fruit d'un long travail, et je ne les
     dédie point à l'immortalité. Ce n'est point à l'éloquence et au
     génie qu'elles doivent le jour, mais à la passion la plus vraie; ce
     n'est point pour le public qu'elles sont écrites, mais pour une
     femme chérie... Elles décèlent mon coeur: c'est une glace fidèle où
     j'aime à me revoir sans cesse; j'écris comme je sens, et je suis
     heureux en écrivant. Puissent ces lettres intéresser celle pour qui
     j'écris!!! puisse-t-elle m'entendre!!! puisse-t-elle se reconnaître
     avec plaisir dans le portrait de Juliette et penser à Roméo avec ce
     trouble délicieux qui annonce l'aurore de la sensibilité!!!

     PREMIÈRE LETTRE DE ROMÉO À JULIETTE.

     «Venise, 27 juillet.

     «Roméo vous écrit, Juliette; si vous refusiez de le lire, vous
     seriez plus cruelle que nos parents dont les longues querelles
     viennent de s'apaiser: sans doute ces affreuses querelles ne
     renaîtront plus.

     «Il y a peu de jours, je ne vous connaissais encore que par la
     renommée; je vous avais aperçue quelquefois dans les temples et
     dans les fêtes; je savais que vous étiez la plus belle: mille
     bouches me répétaient vos éloges, mais ces éloges, et vos attraits
     m'avaient frappé sans m'éblouir... Pourquoi la paix m'a-t-elle
     livré à votre empire! La paix!... elle est aujourd'hui dans nos
     familles, mais le trouble est dans mon coeur [...]

     «Je vous ai revue depuis. L'amour a semblé me sourire... assis sur
     un banc circulaire, seul avec vous j'ai parlé, j'ai cru entendre un
     soupir s'exhaler de votre sein! Vaine illusion! Revenu de mon
     erreur, j'ai vu l'indifférence au front tranquille assise entre
     nous deux... La passion qui me maîtrise s'exprimait dans mes
     discours, et les vôtres portaient l'aimable et cruelle empreinte de
     la plaisanterie.

     «Ô Juliette! la vie sans l'amour n'est qu'un long sommeil: la plus
     belle des femmes doit être sensible: heureux le mortel qui
     deviendra l'ami de votre coeur!...»

Après ce premier aveu de sa passion sous le voile fort transparent d'une
composition littéraire. Lucien écrit en son propre nom et sans renoncer
absolument à l'heureuse fiction qui voudrait faire de lui le Roméo de
cette nouvelle Juliette.

Il s'exprime ainsi:

À JULIETTE.

     «Juliette, ce n'est plus Roméo, c'est moi qui vous écris.

     «Depuis deux jours retiré à la campagne, votre idée m'y a occupé
     sans cesse: ces deux jours ont suffi pour m'éclairer sur ma
     position, et je me suis jugé.

     «Je vous envoie le résultat de mes tristes réflexions, et je vous
     prie de les lire... c'est la dernière lettre que vous recevrez de
     moi.

     «L. B.

     «Un ridicule est plus dangereux qu'un crime, lorsque surtout il se
     rapporte à un homme public sur qui la critique exerce avec tant de
     plaisir sa maligne influence.

     «Fuis Juliette,--évite le ridicule,--adoucis ton malheur par la
     philosophie.»

     «Amour-propre, raison protectrice, j'entends votre oracle: je m'y
     soumets avec douleur, mais celui qui ne sait passe vaincre soi-même
     ne mérite point l'estime de ses concitoyens... oui, je vous
     entends.--Je fuirai Juliette, mais je l'aimerai toujours.--Je lui
     écrirai tout ce que je sens pour elle... Si elle est inébranlable,
     elle oubliera ma lettre et mon image, et j'éviterai sa
     présence--Mais si elle répondait à mes plaintes par un sourire
     enchanteur, oh! je ne puis plus répondre de moi-même. Je
     préférerais mes fers à la liberté que vous m'offrez aujourd'hui.

     «Juliette! oubliez mes voeux s'ils vous offensent... rappelez-moi si
     vous me plaignez,--mais voyez toujours dans celui qui vous écrit un
     homme qui mettra dans toutes les occasions sa félicité à contribuer
     à la vôtre.

     «L. B.»

Quelques mois après qu'il eut cessé de venir chez Mme Récamier, Lucien
lui fit redemander ses lettres. M. Sapey se chargea de cette mission
dont le but était de faire disparaître les témoignages d'un amour
toujours rebuté et d'une rigueur humiliante pour l'amour-propre.

N'ayant pu les obtenir une première fois, M. Sapey revint à la charge et
n'épargna pas même les menaces. Mme Récamier persista à ne pas se
dessaisir de ces lettres, et à mon tour je les garde comme l'irrécusable
témoignage de sa vertu.

L'hiver qui suivit le 18 brumaire, de 1799 à 1800, fut très-brillant à
Paris. Lucien occupait le poste de ministre de l'intérieur, et son amour
pour Mme Récamier était dans toute sa ferveur. J'ai dit les raisons pour
lesquelles M. Récamier exigeait qu'elle ne le rebutât pas absolument;
elle dut par les mêmes motifs accompagner son mari à l'une des fêtes
données par Lucien: il s'agissait d'un dîner et d'un concert offerts au
premier consul. Cette soirée fut pour Mme Récamier la seconde occasion
de voir Napoléon, et la première et seule fois où elle échangea quelques
paroles avec lui.

Mme Récamier avait une prédilection marquée pour le blanc: tous les gens
qui l'ont connue savent qu'elle portait habituellement et en toute
saison des robes blanches; elle en variait l'étoffe, la forme, les
ornements, mais prenait bien rarement d'autres couleurs. Jamais, dans le
temps de sa grande fortune, elle ne porta de diamants; elle possédait de
très-belles perles fines et s'en parait de préférence à tout autre
bijou. On eût pu croire qu'elle trouvait une certaine satisfaction
féminine à s'entourer de toutes les choses dont on vante l'éblouissante
blancheur, afin de les effacer par l'éclat de son teint.

À la fête donnée par Lucien, elle était donc vêtue d'une robe de satin
blanc, et portait un collier et des bracelets de perles.

Mme Lucien Bonaparte, souffrante ce jour-là, ne faisait point les
honneurs du salon; Mme Bacciocchi la remplaçait: c'était avec Caroline,
depuis Mme Murat, la femme de la famille Bonaparte avec laquelle Mme
Récamier avait les rapports les plus fréquents.

Arrivée depuis quelques moments et assise à l'angle de la cheminée du
salon. Mme Récamier aperçut debout devant cette même cheminée un homme
dont les traits se trouvaient un peu dans la demi-teinte, et qu'elle
prit pour Joseph Bonaparte qu'elle rencontrait assez fréquemment chez
Mme de Staël; elle lui fit un signe de tête amical. Le salut fut rendu
avec un extrême empressement, mais avec une nuance de surprise: à
l'instant même Juliette eut conscience de sa méprise et reconnut le
premier consul. L'impression qu'elle éprouva en le revoyant ce jour-là
fut tout autre que celle quelle avait ressentie à la séance du
Luxembourg, et elle s'étonnait de lui trouver un air de douceur fort
différent de l'expression qu'elle lui avait vue alors. Dans le même
moment, Napoléon adressait quelques mots à Fouché qui était auprès de
lui, et comme son regard restait attaché sur Mme Récamier, il était
clair qu'il parlait d'elle. Un peu après Fouché vint se placer derrière
le fauteuil qu'elle occupait, et lui dit à demi-voix: «Le premier consul
vous trouve charmante.»

L'attention à la fois respectueuse et toute pleine d'admiration que lui
témoigna dans cette soirée l'homme dont la gloire commençait à remplir
le monde la disposait elle-même à le juger favorablement; la simplicité
de ses manières en contraste avec les façons toujours théâtrales de
Lucien la frappa. Il tenait par la main une fille de Lucien, de quatre
ans au plus et tout en causant avec les personnes qui l'entouraient, il
avait fini par ne plus penser à l'enfant, dont il ne lâchait point la
main; l'enfant, ennuyé de sa captivité, se mit à pleurer: «Ah! pauvre
petite, dit le premier consul avec un vif accent de regret, je t'avais
oubliée.» Plus d'une fois dans les années qui suivirent, Mme Récamier se
rappela cet accès d'apparente bonhomie, et le contraste qu'il offrait
avec la dureté des procédés dont elle fut témoin ou victime.

Lucien s'étant approché de Mme Récamier. Napoléon, qui était au courant
des assiduités de son frère, dit assez haut et avec bonne grâce: «Et moi
aussi, j'aimerais bien aller à Clichy.»

On annonça que le dîner était servi. Napoléon se leva et passa _seul_ et
le _premier_, sans offrir son bras à aucune femme; on se plaça à table à
peu près au hasard; Bonaparte était au milieu de la table, sa mère Mme
Lætitia se mit à sa droite: de l'autre côté, à sa gauche, une place
restait vide que personne n'osait prendre. Mme Récamier, à laquelle Mme
Bacciocchi avait adressé en passant dans la salle à manger quelques mots
qu'elle n'avait point entendus, s'était placée du même côté de la table
que le premier consul, mais à plusieurs places de distance. Alors
Napoléon se tourna avec humeur vers les personnes encore debout, et dit
brusquement à Garat en lui montrant la place vide auprès de lui: «Eh
bien, Garat, mettez-vous là.»

Dans le même instant, Cambacérès, le second consul, s'asseyait auprès de
Mme Récamier; Napoléon dit alors assez haut pour être entendu de tous:
«Ah! ah! citoyen consul, auprès de la plus belle!»

Le dîner fut très-court: Bonaparte mangeait peu et très-vite; au bout
d'une demi-heure. Napoléon se leva de table et quitta la salle; la
plupart des convives le suivirent. Dans ce mouvement, il s'approcha de
Mme Récamier, et lui demanda si elle n'avait point eu froid pendant le
dîner; puis il ajouta: «Pourquoi ne vous êtes-vous pas placée auprès de
moi?--Je n'aurais pas osé, répondit-elle.--C'était votre place.--Mais
c'était ce que je vous disais avant le dîner,» ajouta Mme Bacciocchi. On
passa dans le salon de musique. Les femmes y formèrent un cercle en face
des artistes, les hommes se groupèrent derrière elles: Bonaparte s'assit
_seul_ à côté du piano. Garat chanta avec un admirable talent un morceau
de Gluck. Après lui d'autres artistes se firent entendre. Le premier
consul ennuyé de la musique instrumentale, à la fin d'un morceau joué
par Jadin, se mit à frapper le piano en criant: «Garat! Garat.»

Cet appel ne pouvait qu'être obéi. Garat chanta la scène d'_Orphée_, et
il se surpassa.

Mme Récamier, dont les impressions musicales étaient très-vives,
captivée tout entière par ces merveilleux accents, ne pensait guère au
public qui remplissait les salons. Cependant de temps à autre en levant
les yeux, elle retrouvait le regard de Bonaparte attaché sur elle avec
une persistance et une fixité qui finirent par lui faire éprouver un
certain malaise. Le concert achevé, il vint à elle et lui dit: «Vous
aimez bien la musique, Madame?» Il se disposait à continuer la
conversation ainsi entamée, mais Lucien survint, Napoléon s'éloigna et
Mme Récamier rentra chez elle. On verra plus tard que ces relations
fugitives avaient pourtant laissé une impression et un souvenir à
Napoléon, et qu'il essaya de fixer à sa cour la beauté qui l'avait ému.

Pour donner une idée vraie de l'existence de Mme Récamier et pour faire
comprendre le rôle qu'elle a occupé dans la société de son temps, il
faudrait peindre cette belle et si jeune personne groupant autour d'elle
par le sentiment de l'admiration qu'elle inspirait les éléments
dispersés de l'ancienne aristocratie et les hommes nouveaux que le
talent, l'énergie du caractère ou la gloire militaire avaient mis au
premier rang dans cette société qui se reconstituait. On voyait en effet
tout à la fois chez elle et les émigrés à mesure que leur radiation des
listes permettait leur rentrée en France: le duc de Guignes, Adrien et
Mathieu de Montmorency, Christian de Lamoignon, M. de Narbonne; Mme de
Staël, Camille Jordan et bien d'autres dont les noms ne me reviennent
pas en ce moment; Barrère, Lucien Bonaparte, Eugène Beauharnais, Fouché,
Bernadotte, Masséna, Morcau, les généraux de la révolution, les membres
des assemblées ou du tribunal; M. de La Harpe. Lemontey, Legouvé,
Emmanuel Dupaty, et en outre tous les étrangers de distinction.

Sans doute la position personnelle de M. Récamier, ses relations
d'affaires étendues dans le monde entier, son caractère inoffensif et
parfaitement indépendant, contribuaient à faire de sa maison une sorte
de terrain neutre, sans couleur de parti, sans souvenir d'ancien régime
(quoique les opinions de la famille fussent royalistes), sans hostilité
ni rancune contre la révolution. À une époque où les centres de réunion
manquaient absolument, on trouvait chez M. Récamier un accueil cordial
et bienveillant, une politesse exacte et égale. Sa brillante et jeune
compagne ajoutait au luxe d'une grande fortune une élégance de moeurs, de
langage, un parfum de vertu, de modestie et de bonne compagnie dont la
tradition s'était interrompue et qu'on ressaisissait avec empressement.

Ce fut pendant cette même année de 1799 à 1800 que Mme Récamier connut
Adrien et Mathieu de Montmorency. Les liens de goût et de profonde
estime qui se formèrent entre ces trois personnes tinrent dans la vie de
chacune d'elles une trop grande place pour que je ne croie pas devoir
entrer dans quelques détails à leur sujet.

Messieurs de Montmorency rentraient l'un et l'autre de l'émigration; ils
étaient cousins germains, peu différents d'âge, et eurent, dès
l'enfance, l'un pour l'autre la plus intime et la plus inaltérable
amitié; rien n'était pourtant moins semblable que leurs caractères.

Adrien de Montmorency[2], prince, puis duc de Laval, fut celui des deux
cousins que Mme Récamier connut le premier. Il avait alors trente ans;
il était grand, blond, svelte, et avait à la fois dans la tournure de
l'élégance et de la gaucherie; sa vue était très-basse, et une sorte de
bégaiement ou d'hésitation dans la parole nuisait auprès de bien des
gens à sa réputation d'esprit. Il en avait pourtant; il aimait la
lecture, et jouissait vivement du plaisir d'une conversation animée,
dans laquelle il apportait un contingent plein de finesse et de bonne
grâce. Il y avait chez lui plus d'imagination que de sensibilité.
Généreux et chevaleresque, sincèrement chrétien, mais de nature un peu
mobile, d'une droiture extrême et d'une loyauté parfaite, lorsqu'il eut
à remplir sous la Restauration un rôle public d'ambassadeur et de pair
de France, il porta dans la chambre haute des opinions modérées, et à
l'étranger un sentiment vrai des intérêts et de la dignité de la France.
Il était extrêmement fier de son nom de Montmorency, et lorsque les
arrêts de la Providence lui ravirent le fils héritier de ce grand nom,
il souffrit dans son orgueil de race autant que dans sa tendresse de
père. Adrien de Montmorency n'avait point eu de rôle politique lorsqu'il
émigra; il servit quelque temps dans l'armée de Condé; après quoi il
passa en Angleterre.

Mathieu-Jean-Félicité, vicomte, puis duc Mathieu de Montmorency, était
né à Paris le 10 juillet 1767 Il avait fait ses premières armes en
Amérique dans le régiment d'Auvergne, dont son père était colonel. Marié
très-jeune à une personne sans beauté, Mlle de Luynes, il en eut une
fille, et se lança, avec toute la fougue de son âge et de son caractère,
dans les plaisirs du grand monde, très-facile à cette époque, et dans
les enivrements d'une passion partagée. Il appartenait à ce petit groupe
de la haute aristocratie, dans lequel l'enthousiasme des idées de
progrès, de réformes et de révolution sociale était le plus vif. Il
voyait dès lors très-habituellement Mme de Staël.

On sait que ce fut sur une motion de Mathieu de Montmorency, député aux
États généraux, que l'Assemblée constituante décréta, dans la nuit du 4
août, l'abolition des privilèges de la noblesse. Il émigra en 1792, et
apprit en Suisse, où il avait cherché un asile, la mort de son frère
l'abbé de Laval, qu'il aimait avec la dernière tendresse, et dont la
tête venait de tomber sous la hache révolutionnaire. Cette horrible
nouvelle fut pour Mathieu un coup de foudre; peu s'en fallut que le
désespoir n'altérât sa raison. Dans sa douleur, il s'accusait de la mort
de ce frère victime de la révolution, dont lui, Mathieu de Montmorency,
avait embrassé les doctrines. Les remords eurent chez lui l'intensité
que tous les sentiments prenaient dans cette nature passionnée.

L'amitié de Mme de Staël, sa sympathie délicate, son ingénieuse bonté,
s'employèrent à calmer les angoisses de ce coeur déchiré; elle parvint à
les adoucir: mais ce fut la religion qui seule y fit entrer la paix. À
partir de ce jour, cet impétueux, ce séduisant, ce frivole jeune homme
devint un austère et fervent chrétien.

Quand Mathieu de Montmorency fut amené chez Mme Récamier, il avait
trente-sept à trente-huit ans; sa belle et noble figure portait encore
la trace des chagrins et des luttes intérieures: je me représente
aisément, parce que je l'ai connu douze ou quinze ans plus tard, ce
qu'il devait être à cet âge. M. de Montmorency était grand, moins élancé
que son cousin, blond comme lui, et quand il devint chauve, ce qui lui
arriva d'assez bonne heure, sa soyeuse chevelure forma une couronne et
comme une auréole à cette tête mâle et régulière. Il avait les plus
nobles et les plus élégantes manières, sa politesse était parfaite, et
tenait, avec une bienveillance un peu hautaine, les gens fort à
distance. Naturellement emporté, on sentait que le calme et la sérénité,
devenus habituels chez lui, n'y étaient qu'un effort de vertu. Sa
charité était sans bornes. Des passions qu'il avait domptées, il restait
à cette âme très-tendre une vivacité dans l'amitié, qui rendait son
commerce singulièrement attachant. Catholique profondément convaincu, il
eut pour Mme de Staël, malgré la différence des communions auxquelles
ils appartenaient, une affection profonde, intime, et une compassion
tendre pour des faiblesses qu'il n'ignorait pas et dont il espérait
toujours l'aider à triompher.

Je ne sais si on pouvait dire de Mathieu de Montmorency qu'il était ce
qu'on est convenu d'appeler un homme d'esprit: il avait assurément l'âme
plus haute et plus grande que son esprit n'était étendu; mais il y avait
dans ses jugements, dans ses sentiments, dans son langage, une
délicatesse et une distinction rares. Le souvenir des entraînements de
sa jeunesse tempérait sa sévérité, et l'austérité de la vie qu'il
s'était imposée depuis sa conversion ajoutait par le respect à
l'autorité qu'il prenait facilement sur tout ce qui l'approchait. La
plus complète sympathie ne pouvait manquer de s'établir entre Mathieu de
Montmorency et sa nouvelle amie. Il aima en elle ces dons heureux que la
Providence accorde rarement au degré où elle les possédait, la pureté de
l'âme, une bonté pour ainsi dire céleste et un coeur à la fois fier, haut
et tendre.

L'amitié de Mathieu pour Mme Récamier fut d'autant plus vive qu'elle ne
fut jamais exempte d'inquiétudes. Il vivait dans la préoccupation
constante des périls que faisaient courir à cette âme si précieuse un
désir de plaire dont il ne pouvait la guérir et tant d'hommages frivoles
mais enivrants, intéressés à sa perte. Il l'aimait en père et veillait
avec une sollicitude jalouse sur les sentiments qu'elle pouvait
éprouver. Ses consolations, ses conseils, ses pieux encouragements
l'associèrent à toutes les circonstances tristes ou dangereuses de la
vie de Mme Récamier: il eut souvent à ranimer son énergie dans des
moments de découragement et de dégoût, très-fréquents dans une existence
à la fois vide et brillante. M. de Montmorency sentait bien que ce
besoin d'être admirée et cette absence des affections intimes du foyer
domestique étaient des écueils redoutables pour la vertu de sa charmante
amie; aussi se montre-t-il dans toute sa correspondance préoccupé de lui
en faire comprendre le danger. J'aurai plus d'une occasion de citer à
leur date quelques-unes des lettres de Mathieu de Montmorency, monument
unique d'une affection dont la pureté et la délicatesse égalent la
vivacité et la profondeur. Les premiers billets de M. de Montmorency à
Mme Récamier ont pour objet, ou de solliciter les dons de sa charité
vraiment inépuisable, ou de la remercier des aumônes qu'elle a données.
Entre beaucoup d'autres, je copie celui-ci:

     1802.

     «Vous êtes trop bonne et trop généreuse, si on peut l'être trop.
     Vous acquittez avec une ponctualité bien aimable les dettes mêmes
     des jours d'opéra et de grande parure. Vous me pardonnerez un
     sermon de plus contre la parure, quand elle prive de l'avantage de
     vous voir.

     «Je ne donnerai pas tous les trésors que vous m'envoyez aux mêmes
     personnes dont je vous parlais hier; mais je réserve cette petite
     caisse pour les charités les plus intéressantes. Heureux d'être
     l'intermédiaire de vos bonnes actions, d'y être associé avec vous,
     et pensant de toute mon âme qu'on ne peut jamais causer quelques
     instants avec vous sans trouver une nouvelle raison de vous aimer
     et de vous estimer davantage. Jugez ce que ce sera quand toutes nos
     belles espérances seront réalisées! Je vous remercie encore,
     Madame, pour moi et pour les pauvres. Agréez mes tendres et
     respectueux hommages.»

Puis, la relation devenant plus intime, Mathieu comprend la valeur de
l'âme exposée à tant d'hommages et d'encens, et on le voit commencer son
rôle d'ami très-tendre et un peu grondeur, d'autant plus sévère qu'il
aime profondément et veut le salut éternel de ceux qu'il aime.

M. DE MONTMORENCY À Mme RÉCAMIER.

     1803.

     «Quelles charmantes choses vous savez dire et sentir! quel baume
     vous savez mettre sur le mal que vous faites d'un autre côté à un
     ami sincère! Ah! Madame, vous me voyez, vous me jugez avec les
     préventions du sentiment le plus aimable et le plus indulgent, qui
     réellement embellit et ne juge pas. Mais je voudrais vous
     apparaître mille fois plus encore ce que je ne suis pas, je
     voudrais réunir tous les droits d'un père, d'un frère, d'un ami,
     obtenir votre amitié, votre confiance entière pour une seule chose
     au monde, pour vous persuader votre propre bonheur et vous voir
     entrer dans la seule voie qui peut vous y conduire, la seule digne
     de votre coeur, de votre esprit, de la sublime mission à laquelle
     vous êtes appelée! en un seul mot, pour vous faire _prendre une
     résolution forte_. Car tout est là. Faut-il vous l'avouer? j'en
     cherche en vain avec avidité quelques indices dans tout ce que vous
     faites, dans tous ces petits détails involontaires dont aucun ne
     m'échappe. Rien, rien qui me rassure, rien qui me satisfasse. Ah!
     je ne saurais vous le dissimuler: j'emporte un profond sentiment de
     tristesse. Je frémis de tout ce que vous êtes menacée de perdre en
     vrai bonheur, et moi en amitié. Dieu et vous me défendez de me
     décourager tout à fait: j'obéirai. Je le prierai sans cesse; lui
     seul peut dessiller vos yeux et vous faire sentir qu'un coeur qui
     l'aime véritablement n'est pas si vide que vous semblez le penser.
     Lui seul peut aussi vous inspirer un véritable attrait, non de
     quelques instants, mais constant et soutenu pour des oeuvres et des
     occupations qui seraient en effet bien appropriées à la bonté de
     votre coeur, et qui rempliraient d'une manière douce et utile
     beaucoup de vos moments. Ce n'est point en plaisantant que je vous
     ai parlé de m'aider dans mon travail sur les soeurs de charité. Rien
     ne me serait plus agréable et plus précieux. Cela répandrait sur
     mon travail un charme particulier qui vaincrait ma paresse, et m'y
     donnerait un nouvel intérêt.

     «Faites tout ce qu'il y a de bon, d'aimable; ce qui ne brise pas le
     coeur, ce qui ne laisse jamais aucun regret. Mais, au nom de Dieu,
     au nom de l'amitié, renoncez à ce qui est indigne de vous, à ce
     qui, quoi que vous fassiez, ne vous rendrait pas heureuse.»

AUTRE LETTRE.

     «Soyez sûre qu'il est impossible de mesurer d'avance les infinies
     miséricordes de celui à qui vous voulez vous adresser sincèrement,
     et les changements merveilleux et tout à fait imprévus qu'il opère
     dans une âme régénérée par une piété vraie. Je compte les jours qui
     vous séparent encore de cette régénération tant désirée par vos
     plus vrais amis. Je compte aussi tout bonnement les jours qui se
     passeront sans vous voir, et j'accepte le rendez-vous de mardi.

     «Permettez-moi de vous rappeler jusque-là les livres que j'ai eu le
     bonheur de vous prêter. Ne négligez pas d'en lire quelques pages
     chaque matin. Il me semble que je vous parlai aussi des _Réflexions
     sur la miséricorde de Dieu_, par Mme de La Vallière, qui auraient
     pour vous le double intérêt des sentiments et de l'auteur. Votre
     coeur touché s'adresse souvent à Dieu, vous me l'avez dit: conservez
     et multipliez cette excellente habitude. J'espère que nos pensées
     se rencontrent déjà et se rencontreront souvent dans ce chemin. Mon
     dernier voeu, que vous me pardonnerez, c'est que vous ayez toujours
     un peu d'ennui de vos soirées, et de bien des personnes qu'on
     appelle aimables. N'est-ce pas là un souhait bien méchant?
     Cependant je vous proteste que l'intention ne l'est pas.

     «Je ne suis pas sans crainte sur les effets journaliers de cet
     entourage de futilités qui ne vaut rien pour vous et vaut bien
     moins que vous. Quand vous n'avez rien lu de sérieux dans votre
     journée, que vous avez trouvé à peine quelques moments pour
     réfléchir, et que vous passez le soir trois ou quatre heures dans
     une certaine atmosphère, contagieuse de sa nature, vous vous
     persuadez alors que vos idées ne sont pas arrêtées, qu'il faudrait
     recommencer un examen, qui doit avoir été fait une fois et être
     ensuite posé comme une base fixe qu'il n'est plus question
     d'ébranler; vous vous découragez, vous vous effrayez vous-même. Ah!
     je vous supplie, au nom du profond intérêt dont vous ne doutez pas,
     au nom de ma triste et trop personnelle expérience, de ne pas vous
     laisser aller à cette mauvaise disposition. Gardez-vous de reculer,
     vous en seriez un jour inconsolable. Cela ne suffit même pas:
     n'avancez pas bien vite, si vous ne vous en sentez pas la force,
     mais au moins quelques pas en avant. Croyez aux voeux les plus
     tendres et en même temps aux conseils les plus sages. J'espère que
     vous n'avez pas oublié la promesse d'une demi-heure par jour de
     lecture suivie et sérieuse. Ces deux conditions sont
     indispensables, et celle aussi de quelques moments de prière et de
     recueillement. Est-ce trop demander pour le plus grand intérêt de
     la vie, on pourrait dire l'unique?

AUTRE LETTRE.

     1810.

     «J'ai tardé, aimable amie, à répondre à votre dernière lettre. Le
     sentiment profond de tristesse qui y régnait m'allait trop au coeur
     pour que mon silence pût être de l'indifférence. Mais je sentais
     trop l'insuffisance de ces vaines paroles d'une lettre pour porter
     quelque consolation, quelque nouvelle force dans un coeur tel que le
     vôtre. Vous me laissez entrevoir quelques-unes des causes de votre
     disposition mélancolique. Vous commencez quelques aveux que je
     crains et désire voir achever. Car je vous préviens que je serai
     sévère pour ces misérables distractions qui vraiment ne méritent
     pas le nom de consolations, qui sont des espèces de jeux où l'on ne
     conçoit pas bien le sérieux ni d'un côté ni de l'autre. Mais ce que
     je redoute avant tout, ce que je vous supplie d'écarter par tout ce
     que le raisonnement a de force et le coeur d'énergie, c'est le
     découragement, ennemi de tout bien et de toute résolution
     généreuse. Le divin Maître que nous servons ne nous permet pas de
     désespérer quand nous avons un vrai désir de marcher sous ses
     étendards. Il ne nous abandonnera pas, il nous fera vaincre tous
     les obstacles, si nous nous adressons sans cesse à lui; ne négligez
     donc pas cette unique ressource.

     «Je suis persuadé qu'il y en a quelque autre secondaire que vous
     avez négligée; votre correspondance avec un homme[3] dont toutes
     les lettres vous font du bien, certaines lectures du matin,
     certains moments de recueillement que vous aviez assez bien
     ordonnés, tout cela semble de petites choses, mais quand on les
     anime, quand on les vivifie par un sentiment intime, on ne saurait
     croire combien elles peuvent être puissantes. Croyez surtout,
     aimable amie, à un désir sincère, constant, perpétuel de votre
     bonheur. Mais permettez-moi à ce titre d'être inexorable pour ce
     qui ne vous rendra jamais heureuse.»

J'arrête ici les citations que je pourrais multiplier en prenant au
hasard dans la correspondance de Mathieu de Montmorency avec Mme
Récamier; j'y reviendrai plus tard, quand ces lettres me serviront à
éclaircir des faits ou lorsqu'elles pourront m'aider à peindre des
sentiments dont la délicatesse et la pureté ne sauraient être mieux
exprimées que par ceux même qui les ont éprouvés. J'ai voulu seulement
faire comprendre quelle était la nature de cette sainte amitié et quel
rôle l'affection chrétienne et inaltérable de Mathieu de Montmorency a
tenu dans la vie de Juliette.

J'ai dit que Mme Récamier enfant avait connu M. de La Harpe chez sa
mère: les grâces de son âge et les agréments de sa figure lui valurent
dès lors, de la part du spirituel critique, une bienveillance et un
intérêt dont il n'était pas prodigue; mais il semble qu'il fût dans la
destinée de Mme Récamier d'attirer invinciblement et de grouper autour
d'elle les artistes et les hommes de lettres. Deux raisons y
contribuèrent: elle avait pour les productions littéraires un goût vif,
naturel et juste, et elle en recevait une impression aussi spontanée que
son jugement était sain. Le plaisir vrai que lui faisaient éprouver les
beautés de l'art ou de la poésie, l'admiration naïve qu'elle exprimait
dans un langage délicat, étaient une sorte d'encens qu'artistes, poëtes
ou littérateurs aimaient fort à respirer.

De plus, cette personne, si dépourvue de prétention et de vanité, avait
pour les souffrances de l'amour-propre une pitié et une sympathie qu'on
ne leur accorde guère. Nul n'a su, comme Mme Récamier, panser ces
blessures qu'on n'avoue pas, calmer et endormir l'amertume des rivalités
ou des haines littéraires. Il est certain, et tous ceux qui l'ont
approchée l'ont plus ou moins éprouvé, que, pour toutes les peines
morales, pour toutes ces douleurs de l'imagination qui prennent dans de
certaines âmes une si cruelle intensité, elle était la soeur de charité
par excellence. Outre tous les dons charmants que le ciel lui avait
faits et qui expliquent, de reste l'attrait qu'elle inspirait, elle
avait deux qualités bien rares: elle savait écouter et s'occuper des
autres.

L'attachement de Mme Récamier pour M. de La Harpe était sincère et
datait de l'enfance: elle admirait son talent, elle appréciait son
esprit, et eut toujours pour lui les plus gracieuses attentions. Il
passait de longues semaines à Clichy et venait à Paris dîner
très-habituellement chez M. Récamier. Lorsqu'il rouvrit à l'Athénée ses
cours interrompus, la belle Juliette assistait fidèlement à toutes ses
leçons dans une place que M. de La Harpe faisait garder tout auprès de
sa chaire; l'intérêt avec lequel il était écouté par cette personne si
intelligente et si fort à la mode le flattait au dernier point; il était
d'ailleurs bien sûr que l'espérance toujours réalisée de la voir
attirerait à son cours un public d'autant plus nombreux.

Tant de jeunesse et d'attentive bonté avait inspiré à M. de La Harpe un
sentiment de reconnaissance qui véritablement le transformait. Malgré la
sincérité de sa conversion, il était resté irascible, facilement
impertinent et toujours un peu dédaigneux. Il fut constamment doux et
aimable avec Juliette. M. Récamier et les nombreux neveux qui habitaient
chez lui étaient loin d'être aussi bien traités; aussi n'avaient-ils
point pour M. de La Harpe, et surtout les jeunes gens, la même
bienveillance que Juliette; ils se moquaient de sa gourmandise, et, le
trouvant souvent dépourvu d'indulgence, croyaient peu à la bonne foi de
sa dévotion. M. Sainte-Beuve a conté d'une façon charmante une aventure
qu'il tenait de Mme Récamier, et qui s'était passée au château de
Clichy: je lui emprunte ce joli récit de la plaisanterie, un peu risquée
d'ailleurs, que quelques étourdis s'étaient permise et qui tourna toute
à l'honneur de M. de La Harpe.

     «C'était au château de Clichy où Mme Récamier passait l'été: La
     Harpe y était venu pour quelques jours. On se demandait (ce que
     tout le monde se demandait alors) si sa conversion était aussi
     sincère qu'il le faisait paraître, et on résolut de l'éprouver.
     C'était le temps des mystifications, et on en imagina une qui parut
     de bonne guerre à cette vive et légère jeunesse. On savait que La
     Harpe avait beaucoup aimé les dames, et ç'avait été un de ses
     grands faibles. Un neveu de M. Récamier, neveu des plus jeunes et
     apparemment des plus jolis, dut s'habiller en femme, en belle dame,
     et, dans cet accoutrement, il alla s'installer chez M. de La Harpe,
     c'est-à-dire dans sa chambre à coucher même. Toute une histoire
     avait été préparée pour motiver une intrusion aussi imprévue. On
     arrivait de Paris, on avait un service pressant à demander, on
     n'avait pu se décider à attendre au lendemain. Bref M. de La Harpe,
     le soir, se retire du salon et monte dans son appartement. De
     curieux et mystérieux auditeurs étaient déjà à l'affût derrière les
     paravents pour jouir de la scène. Mais quel fut l'étonnement, le
     regret, un peu le remords de cette folâtre jeunesse, y compris la
     soi-disant dame, assise au coin de la cheminée[4], de voir M. de La
     Harpe, en entrant, ne regarder à rien et se mettre simplement à
     genoux pour faire sa prière, une prière qui se prolongea longtemps!

     «Lorsqu'il se releva, et qu'approchant du lit, il avisa la dame, il
     recula de surprise: mais celle-ci essaya en vain de balbutier
     quelques mots de son rôle; M. de La Harpe y coupa court, lui
     représentant que ce n'était ni le lieu ni l'heure de l'entendre, et
     il la remit au lendemain en la reconduisant poliment. Le lendemain,
     il ne parla de cette visite à personne dans le château, et personne
     aussi ne lui en parla.»

L'optimisme de M. Récamier le poussait volontiers à se mêler de
mariages: il y avait la main malheureuse, mais cela ne le guérissait
point de son humeur mariante. Il connaissait de vieille date une Mme de
Longuerue, veuve, sans fortune, chargée de deux enfants: un fils et une
fille fort belle, âgée de vingt-trois ans. La demoiselle était difficile
à établir attendu la pauvreté de sa famille; M. Récamier eut l'idée de
la faire épouser à M. de La Harpe. Ce malencontreux mariage se fit,
malgré la répugnance que ressentait à l'accepter une fille jeune, qu'un
nom célèbre ne pouvait consoler de lier son sort à un homme d'un âge si
différent du sien. Mais la mère cacha avec soin cette disposition à M.
de La Harpe, et entraîna sa fille. Cette union, conclue le 9 août 1797,
ne dura point et ne pouvait durer.

Au bout de trois semaines, Mlle de Longuerue déclarait que sa répugnance
était invincible et demandait le divorce. Le pauvre M. de La Harpe,
vivement blessé dans son amour-propre et dans sa conscience, se
conduisit en galant homme et en chrétien: il ne pouvait se prêter au
divorce interdit par la loi religieuse, mais il le laissa s'accomplir,
et il pardonna à la jeune fille l'éclat et le scandale de cette rupture.
J'ai toujours entendu dire à Mme Récamier que les procédés, le langage,
les sentiments qu'il fit entendre et voir dans cette pénible affaire
avaient été pleins de modération, de droiture et de sincère humilité.
Cependant, et comme pour rendre l'aventure plus dure, la demande en
divorce de Mlle de Longuerue coïncidait avec la mesure qui frappa M. de
La Harpe, ainsi que les plus honorables gens de lettres, le 18 fructidor
(4 septembre) de la même année. Il trouva un asile à Corbeil où Juliette
l'alla voir une fois.

J'insère ici les quelques lettres de M. de La Harpe à Mme Récamier que
j'ai trouvées dans ses papiers.

M. DE LA HARPE À MADAME RÉCAMIER.

     «De ma retraite de Corbeil le samedi 28 septembre 1797.

     «Quoi! Madame, vous portez la bonté jusqu'à vouloir honorer d'une
     visite un pauvre proscrit comme moi! c'est pour cette fois que je
     pourrai dire comme les anciens patriarches, à qui je ressemble si
     peu, «qu'un ange est venu dans ma demeure.» Je sais bien que vous
     aimez à faire des _oeuvres de miséricorde_, mais, par le temps qui
     court, tout bien est difficile, et celui-là comme les autres. Je
     dois vous prévenir, à mon grand regret, que venir seule est d'abord
     impossible pour bien des raisons: entre autres, qu'avec votre
     jeunesse et votre figure dont l'éclat vous suit partout, vous ne
     sauriez voyager sans une femme de chambre à qui la prudence défend
     de confier le secret de ma retraite, qui n'est pas à moi seul. Vous
     n'auriez donc qu'un moyen d'exécuter votre généreuse résolution, ce
     serait de vous consulter avec Mme de Clermont qui vous amènerait un
     jour dans son petit castel champêtre, et de là il vous serait
     très-aisé de venir avec elle. Vous êtes faites toutes deux pour
     vous apprécier et pour vous aimer l'une et l'autre. Si j'étais
     encore susceptible des vanités de ce monde, je serais tout glorieux
     de recevoir une semblable marque de bonté de celle que tant
     d'hommages environnent. Mais sans doute vous ne trouverez pas
     mauvais que mon coeur ne soit sensible qu'aux bontés du vôtre.
     Quoique vos avantages soient rares, vous en avez un qui l'est plus,
     c'est de les apprécier et de savoir dans votre jeunesse, ce que je
     n'ai jamais su que bien tard, qu'il ne faut se fier à rien de ce
     qui passe.

     «Je fais dans ce moment-ci beaucoup de vers; en les faisant, je
     songe souvent que je pourrai les lire un jour à cette belle et
     charmante Juliette, dont l'esprit est aussi fin que le regard, et
     le goût aussi pur que son âme. Je vous enverrais bien aussi le
     morceau d'_Adonis_ que vous aimez, mais je voudrais la promesse
     qu'il ne sortira pas de vos mains, quoique vous puissiez le lire
     aux personnes que vous jugerez dignes de vous entendre lire des
     vers.

     «Adieu, Madame, agréez l'hommage le plus sincère et le plus
     respectueux de l'attachement que je vous dois à tant de titres, et
     que je vous ai voué pour la vie.»

LE MÊME[5].

     19 mai 1798.

     «Tout considéré, Madame, je vous avouerai que je répugne
     extrêmement à des explications par écrit qui ne sauraient que
     m'être trop pénibles et qui ne sont bonnes à rien. Vous savez mieux
     que personne combien dans cette malheureuse affaire mes intentions
     étaient pures, quoique ma conduite n'ait pas été prudente.

     «Ma confiance a été aveugle et on en a indignement abusé. J'ai été
     trompé de toutes manières par celle à qui je ne voulais faire que
     du bien, et Dieu s'est servi d'elle pour me punir du mal que
     j'avais fait à d'autres. Que sa volonté soit faite, et qu'il daigne
     lui pardonner comme à moi, et comme je lui pardonne de tout mon
     coeur! Plus on a eu de torts envers moi et moins je veux me
     permettre les reproches, et c'est ce que toute explication
     entraînerait nécessairement. Le mal est fait, et il est de nature à
     ce que Dieu seul puisse le réparer, puisqu'il peut tout. Les moyens
     qu'on veut employer aujourd'hui, uniquement dictés par les intérêts
     humains ne me paraissent pas faits pour réussir, quoiqu'il me soit
     permis, ce me semble, de le désirer, au moins pour la satisfaction
     personnelle d'une personne que sa jeunesse expose plus que toute
     autre et qui doit toujours m'être chère à cause du lien qui nous
     unit devant Dieu.

     «Je vous supplie donc de lui dire, soit de vive voix, soit même en
     lui communiquant cette lettre, que la sienne ne contient rien qui
     ne m'ait paru fort honnête, et que si je n'y réponds pas
     directement, c'est par égard pour elle et pour moi; que je trouve
     tout naturel, humainement parlant, le désir qu'elle a de rompre
     légalement une union qui n'a eu que des suites fâcheuses, mais qui
     n'aurait jamais eu lieu, si elle eût eu avec moi autant de bonne
     foi que j'en avais avec elle; que je l'excuse bien volontiers, mais
     que je ne crois pas qu'aucune autorité ecclésiastique l'excuse
     d'avoir donné, à vingt-trois ans, un consentement parfaitement
     libre et dont elle devait savoir toutes les conséquences, à une
     union que son coeur n'approuvait pas; que sa mère est sans doute
     beaucoup plus condamnable qu'elle de l'avoir engagée à n'écouter
     que des vues d'intérêt qui n'étaient point dans son âme, et que la
     Providence a bientôt rendues illusoires pour notre punition commune
     et légitime; mais, qu'en fait de sacrements, les lois de l'Église
     n'admettent pour excuse ni la dissimulation ni l'intérêt; que sa
     demande pourrait avoir lieu, si elle s'était éloignée de moi
     sur-le-champ, en réclamant contre une espèce de contrainte ou de
     tromperie quelconque, mais qu'ayant habité avec moi, librement et
     publiquement, pendant trois semaines comme ma femme, elle ne sera
     pas probablement admise à donner comme moyen de nullité ce qu'elle
     a pu montrer de répugnance à remplir le voeu du mariage: moyen que
     tant de raisons péremptoires ne permettent de valider dans aucun
     tribunal, surtout dans un tribunal ecclésiastique, le seul qu'elle
     puisse invoquer, puisqu'elle est déjà divorcée dans les tribunaux
     civils, où elle ne peut prétendre davantage; qu'au reste, je ne
     mettrai pas plus d'opposition aux démarches qu'elle peut faire pour
     annuler le mariage devant l'Église, que je n'en ai mis au divorce
     devant les juges civils; qu'il me suffit de rester étranger à l'un
     et à l'autre, parce que l'un et l'autre sont contraires à la loi de
     Dieu; que si j'étais dans le cas d'être appelé, ce que je ne crois
     pas, je dirais la vérité et rien que la vérité, comme je la dois
     dans tous les cas.

     «Voilà ce que je puis dire en mon âme et conscience, et je désire
     qu'elle en soit satisfaite.

     «J'ai oublié, tant vous m'aviez préoccupé, de vous remercier du
     charmant présent que vous avez bien voulu me faire.

     «Vous savez que j'en attends un autre dont je fais bien plus de cas
     encore, et que ma tendre admiration pour vous me rendra toujours
     bien cher.

     «L. H.»

LE MÊME.

     «Il y a bien longtemps, Madame, que n'ai eu le plaisir de causer
     avez vous, et si vous êtes sûre, comme vous devez l'être, que c'est
     une de mes privations, vous ne m'en ferez pas de reproches.

     «Mes devoirs ne me permettaient pas de répondre à toutes vos
     bontés, comme il m'eût été trop doux d'y répondre. Vous avez lu
     dans mon âme; vous avez vu que j'y portais le deuil des malheurs
     publics et celui de mes propres fautes, et j'ai dû sentir que cette
     triste disposition formait un contraste trop fort avec tout l'éclat
     qui environne votre âge et vos charmes. Je crains même qu'elle ne
     se soit fait apercevoir quelquefois dans le peu de moments qu'il
     m'a été permis de passer avec vous, et je réclame là-dessus votre
     indulgence.

     «Mais à présent, Madame, que la Providence semble nous montrer de
     bien près un meilleur avenir, à qui pouvais-je confier mieux qu'à
     vous la joie que me donnent des espérances si douces et que je
     crois prochaines? Qui tiendra une plus grande place que vous dans
     les jouissances particulières qui se mêleront à la joie publique?
     Je serai alors plus susceptible et moins indigne des douceurs de
     votre charmante société, et combien je m'estimerai heureux de
     pouvoir y être encore quelque chose!

     «Si vous daignez mettre le même prix au fruit de mon travail, vous
     serez toujours la première à qui je m'empresserai d'en faire
     hommage. Alors, plus de conditions, plus d'obstacles, vous me
     trouverez toujours à vos ordres, et personne, je l'espère, ne
     pourra me blâmer de cette préférence. Je dirai: voilà celle qui,
     dans l'âge des illusions et avec tous les avantages brillants qui
     peuvent les causer, a connu toute la noblesse et toute la
     délicatesse de la plus pure amitié, et au milieu de tous les
     hommages s'est souvenu d'un proscrit. Je dirai: voilà celle dont
     j'ai vu croître la jeunesse et les grâces au milieu de la
     corruption générale qui n'a jamais pu les atteindre, celle dont la
     raison de seize ans a souvent fait honte à la mienne, et je suis
     sûr que personne ne sera tenté de me contredire.

     «Telles sont, Madame, les pensées qui m'occupent souvent, puisque
     je pense souvent à vous, et que réveille en moi cette heureuse
     révolution que j'attends depuis longtemps de la bonté divine, et
     que tout paraît enfin annoncer. Il se peut que bien des gens
     n'aient pas cette même confiance en celui qui conduit tout. Aussi,
     n'est-ce qu'à votre coeur que je me plais à ouvrir ainsi le mien, et
     la connaissance que j'ai de vos sentiments m'y autorise assez.
     Vous-même avez bien voulu me prescrire de ne pas vous laisser
     ignorer ce qui pourrait intéresser ma destinée, et comme elle est
     liée à la chose publique, je n'ai pu vous en rendre un compte plus
     fidèle, en vous donnant une nouvelle preuve de l'attachement aussi
     sincère que respectueux que je vous ai voué pour toujours.

     «L. H.»

DU MÊME.

     «Si vous souffrez, belle et charmante Juliette, c'est le seul tort
     que vous puissiez avoir; mais vous vous trompez sur notre séance de
     Zaïre[6] qui est pour demain. Je ne renonce pas encore à vous y
     voir. Il ne me semble pas naturel que vous souffriez deux jours de
     suite, c'est déjà trop d'un.

     «Je suis à vos ordres jeudi, et tous les jours; vous le savez bien
     et n'en usez guère, tant vous êtes loin d'abuser. Il n'est pas
     très-méritoire d'aller jusqu'à Clichy pour vous voir, mais
     autrefois j'aurais trouvé un peu dangereux de vous voir n'importe
     où. Adieu, Madame, ne souffrez plus, je vous en conjure, et venez
     demain: vous serez parfaite. Ne devez-vous pas l'être? Je vous aime
     comme on aime un ange, et j'espère qu'il n'y a pas de danger.

     «L. H.»

DU MÊME.

     Samedi.

     «Je suis à vos ordres, Madame, pour la semaine prochaine,
     c'est-à-dire mardi matin, parce que j'ai lundi un engagement que je
     ne saurais rompre. Je vous appartiens jusqu'à samedi au soir,
     c'est-à-dire que d'autres devoirs me rappelleront, car vous savez
     d'ailleurs que j'appartiens de coeur à la charmante Juliette, en
     tous temps et en tous lieux. On m'a dit que vous aviez donné une
     très-jolie fête à Clichy. Vous en étiez sûrement le plus bel
     ornement.

     «Agréez l'hommage bien sincère de la plus tendre amitié.

     «L. H.»

DU MÊME.

     «Que faites-vous donc à Clichy, Madame, par le temps qu'il fait? Il
     me semble que Paris vaut mieux, surtout pour vous. Au reste, tout
     vous est égal, parce que tout le monde va vous chercher. Quant à
     moi, vous savez que je suis forcément sédentaire, mais vous savez
     aussi que vous avez le pouvoir de m'appeler à vous quand vous
     voulez, comme les enchanteresses évoquent les ombres.

     «L. H.»

M. Bernard avait été nommé administrateur des postes en 1800. Il
remplissait ces fonctions en 1802, lorsqu'une circonstance grave et
compromettante le fit destituer. Ayant le bonheur de retrouver, parmi
les rares fragments de Mémoires de Mme Récamier qui me restent, le récit
de cet événement, je la laisse parler et copie fidèlement.

     «Mes relations avec Bernadotte se rattachent à une circonstance
     trop importante et trop douloureuse de ma vie, pour être jamais
     oubliée. Le service qu'il me rendit à cette époque est à jamais
     gravé dans ma mémoire.

     «Au mois d'août 1802, mon père occupait la place d'administrateur
     des postes. À cette époque une correspondance royaliste très-active
     inquiétait le gouvernement; divers pamphlets ou brochures écrits
     dans le même esprit circulaient dans le Midi, sans qu'on pût
     découvrir par quelle voie ils pouvaient y pénétrer. On fut
     longtemps à soupçonner que c'était par l'entremise d'un
     fonctionnaire public, du chef même de l'administration, car c'était
     en effet sous le couvert de mon père que passaient tous ces écrits
     clandestins. Il n'avait mis, du reste, aucun des siens dans sa
     confidence et nous étions, ma mère et moi, dans la plus parfaite
     sécurité[7].

     «Un jour Mme Bacciocchi, soeur du premier consul, désirant connaître
     M. de La Harpe, me demanda de lui donner à dîner avec lui. J'y
     consentis, bien que le degré de notre intimité n'autorisât
     nullement le sans façon de cette demande; mais les personnes de la
     famille du premier consul commençaient dès lors à prendre des
     allures princières et semblaient croire déjà qu'elles honoraient
     ceux qui les recevaient chez eux. Il n'y avait de femmes à ce
     dîner, que Mme Bacciocchi, Mme de Staël et ma mère, et en hommes,
     M. de La Harpe, MM. de Narbonne et Mathieu de Montmorency. Le dîner
     fut agréable, comme on peut le présumer de la présence de M. de La
     Harpe, de Mme de Staël et du goût que Mme Bacciocchi affectait
     alors pour les lettres. Au moment où nous allions sortir de table
     pour passer dans le salon, on remit à ma mère un billet: inquiète
     de ce qu'il pouvait contenir, elle y jeta les yeux à la dérobée, et
     laissant échapper une douloureuse exclamation, elle perdit
     connaissance.

     «Je cours à elle, les secours qui lui sont prodigués la ranimant,
     je l'interroge avec anxiété; elle me tend le billet qu'elle venait
     de recevoir: il contenait la nouvelle de l'arrestation de mon père
     qui venait d'être conduit dans la prison du Temple. Ce fut un coup
     de foudre pour tout ce qui était présent. Anéantie par ce cruel
     événement dont je n'osais envisager les conséquences, je sentis
     cependant la nécessité de surmonter ma douleur, et, rassemblant
     toutes mes forces, je m'avançai vers Mme Bacciocchi, dont le
     maintien exprimait plus de malaise que d'attendrissement.--Madame,
     lui dis-je d'une voix entrecoupée par l'émotion, la Providence qui
     vous rend témoin du malheur qui nous frappe, veut sans doute faire
     de vous mon sauveur. Il faut que je voie le premier consul
     aujourd'hui même; il le faut absolument, et je compte sur vous,
     Madame, pour obtenir cette entrevue.--Mais, dit Mme Bacciocchi avec
     embarras, il me semble que vous feriez bien d'aller d'abord trouver
     Fouché pour savoir au juste l'état des choses. Alors, s'il est
     nécessaire que vous voyiez mon frère, vous viendrez me le dire, et
     nous verrons ce qu'il sera possible de faire.--Où pourrai-je vous
     retrouver, Madame? repris-je sans me laisser décourager par la
     froideur de ces paroles.--Au Théâtre-Français, dans ma loge où je
     vais rejoindre ma soeur qui m'attend.»

     «Un pareil rendez-vous, dans un pareil moment, me fit tressaillir:
     toutefois ce n'était pas le temps de manifester mes sentiments. Je
     demandai ma voiture et je courus chez Fouché. Il me reçut en homme
     qui savait bien ce qui m'amenait chez lui. Il m'écouta en silence
     et répondit laconiquement à mes questions.--«L'affaire de monsieur
     votre père est grave, très-grave, mais je n'y puis rien: voyez le
     premier consul ce soir même; obtenez que la mise en accusation
     n'ait pas lieu, demain il ne sera plus temps; c'est tout ce que
     j'ai à vous dire.» Je le quittai dans un état d'angoisse impossible
     à rendre. Mon seul espoir était alors Mme Bacciocchi: je me
     décidai, quoi qu'il m'en coûtât, à l'aller chercher au rendez-vous
     qu'elle m'avait indiqué. En arrivant au Théâtre-Français, je
     pouvais à peine me soutenir. Le bruit, la foule, les lumières me
     causaient une sensation étrange et douloureuse. Je m'enveloppai de
     mon châle et me fis conduire à la loge de Mme Bacciocchi, qu'on
     m'ouvrit pendant un entr'acte.

     «Elle y était avec Mme Leclerc; en me reconnaissant, elle ne put
     réprimer l'expression d'une vive contrariété, mais j'étais soutenue
     par un sentiment trop fort pour en tenir aucun compte.--«Je viens,
     Madame, lui dis-je, réclamer l'exécution de votre promesse. Il faut
     que je parle ce soir même au premier consul, ou mon père est
     perdu.--Eh bien, me dit Mme Bacciocchi froidement, laissez achever
     la tragédie; dès qu'elle sera finie, je suis à vous.»

     «Il fallait bien me résigner à attendre; je m'assis, ou plutôt je
     me laissai tomber dans le coin le plus reculé de la loge.
     Heureusement pour moi, c'était une loge d'avant-scène,
     très-profonde et assez obscure, où je pouvais du moins me livrer
     sans contrainte à toutes mes désolantes pensées. Je remarquai
     alors, pour la première fois, dans le coin opposé au mien, un homme
     dont les grands yeux noirs attachés sur moi exprimaient un si
     ardent et si profond intérêt que je m'en sentis touchée. Après
     avoir essuyé tant de froideur, j'éprouvais quelque soulagement à
     rencontrer un peu de bienveillance et de compassion. En ce moment
     Mme Leclerc, se tournant tout à coup de mon côté, me demanda si
     j'avais déjà vu Lafont dans le rôle d'Achille. Et sans attendre ma
     réponse:--«Il y est bien beau, ajouta-t-elle; mais aujourd'hui il a
     un casque qui le coiffe horriblement.» À cette question oiseuse qui
     montrait tant d'indifférence pour la situation où j'étais, à ces
     paroles à la fois cruelles et frivoles, l'inconnu laissa échapper
     un mouvement d'impatience, et décidé sans doute à abréger mon
     supplice, il se pencha vers Mme Bacciocchi.--«Madame Récamier
     paraît souffrante, lui dit-il à demi-voix; si elle voulait m'en
     accorder la permission, je la reconduirais chez elle et je me
     chargerais de parler au premier consul.--Oui sans doute, répondit
     avec empressement Mme Bacciocchi, enchantée d'être déchargée de
     cette corvée. Rien ne peut être plus heureux pour vous,
     ajouta-t-elle en se tournant vers moi. Confiez-vous au général
     Bernadotte, personne n'est plus en situation de vous servir.»

     «J'étais si pressée de sortir de cette loge, d'échapper au poids
     d'un service qu'on me faisait si chèrement acheter, que je me hâtai
     d'accepter les offres du général Bernadotte; je pris son bras et je
     sortis avec lui. Il me conduisit à ma voiture où il se plaça près
     de moi, après avoir donné ordre à la sienne de le suivre. Pendant
     tout le chemin, il s'efforça de me rassurer sur le sort de mon
     père, et me répéta tant de fois qu'il était sûr d'obtenir de
     Bonaparte que le procès ne fût point entamé, que j'arrivai chez moi
     un peu consolée. Il me quitta pour se rendre aux Tuileries,
     promettant de me rapporter le soir même une réponse quelle qu'elle
     fût.

     «L'arrestation de mon père était la nouvelle du jour; l'intérêt, la
     curiosité, la malignité même avaient attiré chez moi ce soir-là une
     foule immense, tout Paris était dans mon salon. Je ne me sentis pas
     le courage d'y paraître, et je me retirai dans ma chambre pour y
     attendre Bernadotte: je comptai les minutes jusqu'à son retour. Il
     arriva enfin heureux et triomphant; à force d'instances, il avait
     obtenu du premier consul que mon père ne serait pas mis en
     accusation, et il espérait, disait-il, que sa liberté ne se ferait
     pas longtemps attendre. Je manquais de paroles pour le remercier.

     «Cependant, toute rassurée que j'étais sur l'issue de l'événement,
     cette nuit ne fut par pour moi une nuit de repos; je la passai tout
     entière à chercher les moyens d'arriver jusqu'à mon père et de le
     tranquilliser sur sa propre situation. La chose n'était pas facile:
     il était au secret, je le savais, mais j'étais résolue à tout
     tenter pour le voir. J'avais eu à plusieurs reprises des
     permissions pour visiter, au Temple où on l'avait enfermé, des
     prisonniers qui m'intéressaient, et j'avais conservé quelques
     intelligences dans la prison. Je m'y rendis donc le lendemain de
     grand matin, sous prétexte d'une de ces visites habituelles, et je
     trouvai moyen de décider un gardien, nommé Coulommier, qui m'était
     dévoué, à me procurer un moment d'entretien avec mon père,
     quoiqu'il fût au secret. Il me conduisit avec les plus grandes
     précautions à sa cellule où il me laissa.

     «À peine avions-nous eu le temps, mon père de m'exprimer sa joie et
     sa surprise de me voir, moi de lui dire en peu de mots ce que
     j'avais fait, que Coulommier accourut tout pâle et hors de lui.
     Sans proférer un seul mot, il me saisit par le bras, ouvre une
     porte, me jette dans une sorte de cachot, m'y enferme et me laisse
     dans la plus profonde obscurité. Tout ceci s'était passé si
     rapidement que je n'avais pas eu le temps de me reconnaître. Je
     m'appuyai machinalement contre la porte de ma prison, j'entendis un
     bruit de pas et de voix confuses, puis il s'apaisa. On parut
     parlementer quelque temps; le ton solennel de paroles entrecoupées
     de silence m'apprit qu'il se passait quelque chose d'officiel, mais
     je ne pouvais distinguer ce qui se disait. Bientôt le bruit des pas
     recommença, les portes s'ouvrirent et se fermèrent, puis tout
     rentra dans le silence. Je crus alors qu'on allait venir me
     délivrer, mais j'attendis en vain, je n'entendis rien que les
     battements précipités de mon coeur. La peur commença à s'emparer de
     moi; sans moyen de mesurer le temps qui s'écoulait, les minutes me
     semblaient des siècles. Mes pensées se succédaient avec une
     effrayante rapidité. Avait-on changé mon père de prison? lui
     avait-on donné un autre gardien? Coulommier était-il soupçonné à
     cause de moi, et n'osait-il me faire sortir? combien de temps
     durerait ma captivité? À cette question, un frisson glacial me
     saisit. À travers mes inquiétudes personnelles m'apparaissaient
     toutes les souffrances dont ces sombres murs avaient été témoins.
     Ici la famille royale avait passé les derniers jours de son épreuve
     terrestre. Je croyais voir ces nobles ombres errer autour de moi.
     Peu à peu je cessai de penser et je tombai dans une sorte
     d'abattement stupide. Je me sentais prête à perdre connaissance
     quand un bruit de clefs et de serrures me rendit subitement mes
     forces. En effet, c'était bien la porte de la prison qu'on ouvrait,
     et bientôt après la mienne. Je m'élançai au grand jour avec un
     transport de joie.--«J'ai eu une belle peur! me dit Coulommier:
     suivez-moi bien vite et ne me demandez plus rien de pareil.»
     J'appris alors qu'on était venu chercher mon père pour le conduire
     à la préfecture de police où il devait subir un interrogatoire, et
     que mon séjour dans ce petit réduit noir avait duré plus de deux
     heures.

     «Bernadotte cependant n'abandonna point la tâche qu'il avait
     entreprise. Un matin il arriva chez moi, tenant à la main l'ordre
     de mise en liberté de mon père, qu'il me remit avec cette grâce
     chevaleresque qui le distinguait. Il me demanda, comme seule
     récompense, la faveur de m'accompagner au Temple pour délivrer le
     prisonnier. Ce fut un beau jour. Mon père fut destitué; je devais
     m'y attendre, le gouvernement était dans son droit.

     «L'empereur à Sainte-Hélène s'est souvenu de cette circonstance.
     Selon lui, à peine premier consul, il se trouva aux prises avec la
     célèbre Mme Récamier; son père était administrateur des postes.
     Napoléon, en entrant au gouvernement, avait été obligé de signer de
     confiance une foule de listes; mais il eut bientôt établi une
     grande surveillance dans toutes les parties. Il trouva qu'une
     correspondance avec les chouans se faisait sous le couvert de M.
     Bernard, père de Mme Récamier. Celui-ci fut aussitôt destitué, et
     courait risque d'être jugé et mis à mort. Sa fille accourut auprès
     du premier consul, et, sur ses sollicitations, le premier consul
     voulut bien faire grâce du procès, mais il fut inébranlable sur le
     reste. Mme Récamier, habituée à tout obtenir, ne prétendait rien
     moins qu'à la réintégration de son père. Telles étaient les moeurs
     du temps: cette sévérité de la part du premier consul fit jeter les
     hauts cris, on n'y était pas accoutumé; Mme Récamier et ses
     partisans qui étaient fort nombreux, ne lui pardonnèrent jamais.»

     (_Mémorial de Sainte-Hélène_, t. I, p. 355, éd. de 1842.)

     «Je ne jetai point les hauts cris, comme le dit le _Mémorial_. Je
     n'accourus point auprès du premier consul et ne lui adressai aucune
     sollicitation, puisque Bernadotte se chargea seul de toutes les
     démarches. Je regardai la destitution de mon père comme un malheur
     inévitable, et ne m'en plaignis point.»

Ici, j'interromps la citation pour intercaler une lettre que je trouve
dans les papiers de Mme Récamier, et qui confirme son récit:

     13 ventôse.

     «J'ai attendu, dans la matinée, le Mémoire que Mme Récamier devait
     me faire passer; le ministre de la police exige cette pièce; elle
     doit déterminer l'élargissement de M. Bernard. Les esprits
     paraissent avantageusement disposés, le moment est favorable, ne
     pas le saisir est une faute. Mme Récamier sentira qu'il n'y a point
     de temps à perdre.

     «Si M. Récamier, dans la conversation qu'il a dû avoir avec le
     général Bonaparte, a obtenu la sortie de son beau-père, toute
     démarche devient superflue, et alors je prie Mme Récamier de me
     faire prévenir. La part bien sincère que je prends à tout ce qui
     l'intéresse l'assure de l'effet que produira sur moi cette bonne
     nouvelle. Si, au contraire, les choses sont toujours au même point,
     il est convenable d'agir de suite.

     «Des affaires inattendues m'obligeant d'aller demain à la campagne,
     je serai charmé d'être instruit, ce soir avant sept heures, de
     l'état de l'affaire. Cet éclaircissement m'est nécessaire, il
     réglera mes instances auprès du ministre, même du général s'il est
     besoin.

     «Le désir qu'inspire Mme Récamier de lui être agréable, l'assure
     qu'elle peut disposer de moi et que je suis plus à elle qu'à

     «Bernadotte.»

M. Récamier n'avait pas vu le général Bonaparte, et le succès fut
uniquement dû aux actives démarches de Bernadotte.

Mme Récamier continue ainsi:

     «L'année suivante (1803), Mme de Staël fut exilée par le premier
     consul; je la reçus à Saint-Brice[8]. Je fus témoin de son
     désespoir. Elle écrivit à Bonaparte: «Quelle cruelle illustration
     vous me donnez! j'aurai une ligne dans votre histoire.» J'avais
     pour Mme de Staël une admiration passionnée. L'acte arbitraire et
     cruel qui nous séparait me montra le despotisme sous son aspect le
     plus odieux. L'homme qui bannissait une femme et une telle femme,
     qui lui causait des sentiments si douloureux, ne pouvait être dans
     ma pensée qu'un despote impitoyable; dès lors mes voeux furent
     contre lui, contre son avènement à l'empire, contre l'établissement
     d'un pouvoir sans limite.

     «Bernadotte, que je voyais toujours beaucoup, me maintenait dans
     ces sentiments. Il me confiait ses craintes, ses espérances: il
     était temps, disait-il, de mettre un frein à l'ambition de
     Bonaparte, qui, non content de s'emparer du pouvoir, voulait le
     rendre héréditaire dans sa famille.

     «Son projet, à lui Bernadotte, eût été une députation imposante par
     le nombre et par les noms, qui eût fait entendre à Bonaparte que la
     liberté avait coûté assez cher à la France pour qu'elle dût la
     garder, sans faire servir tant de sacrifices à l'élévation d'un
     seul. Je ne voyais rien là que de juste et de généreux; il me
     communiqua une liste des généraux républicains sur lesquels il
     croyait pouvoir compter; mais le nom de Moreau manquait à cette
     liste, et c'était le seul qu'on pût opposer à celui de Bonaparte.
     J'étais liée avec Moreau, les deux généraux se virent secrètement
     chez moi; ils eurent ensemble de longs entretiens en ma présence;
     mais il fut impossible de décider Moreau à prendre aucune
     initiative. Il partit pour sa terre de Grosbois; Bernadotte alla
     l'y voir et il en revint presque découragé. L'hiver de 1803 à 1804
     fut très brillant par l'affluence des étrangers à Paris; je les
     recevais tous. Mme Moreau donna un bal: toute l'Europe y était,
     excepté la France officielle; il n'y avait de Français que
     l'opposition républicaine. Mme Moreau, jeune et charmante, fit avec
     une grâce parfaite les honneurs du bal. Malgré la foule qui s'y
     pressait, les salons me paraissaient vides; l'absence de tout ce
     qui tenait au gouvernement me frappa. Cette absence, qui plaçait
     Moreau dans une sorte d'isolement menaçant, me fit l'effet d'un
     triste présage. Je remarquai combien Bernadotte et ses amis
     paraissaient préoccupés, et combien Moreau lui-même avait l'air
     étranger à la fête.

     «Mon esprit était bien loin du bal: je me reposais souvent; pendant
     une contredanse que je n'avais pas voulu danser, Bernadotte
     m'offrit son bras pour aller chercher un peu d'air; c'étaient ses
     pensées qui voulaient de l'espace. Nous parvînmes dans un petit
     salon. Le bruit seul de la musique nous y suivit et nous rappelait
     où nous étions: je lui confiai mes craintes. Il n'avait pas encore
     désespéré de Moreau, dont il trouvait la position si heureuse pour
     déterminer et modérer un mouvement; mais il était irrité de la
     pensée que tant d'avantages pouvaient être perdus.--«À sa place,
     disait-il, je voudrais être ce soir aux Tuileries pour dicter à
     Bonaparte les conditions auxquelles il peut gouverner. Moreau vint
     à passer. Bernadotte l'appela et lui répéta toutes les raisons,
     tous les arguments dont il s'était jamais servi pour
     l'entraîner:--«Avec un nom populaire, vous êtes le seul parmi nous
     qui puisse se présenter appuyé de tout un peuple; voyez ce que vous
     pouvez, ce que nous pouvons, guidés par vous: déterminez-vous
     enfin.»

     «Moreau répéta ce qu'il avait dit souvent, «qu'il sentait le danger
     dont la liberté était menacée, qu'il fallait surveiller Bonaparte,
     mais qu'il craignait la guerre civile.» Il se tenait prêt; ses amis
     pouvaient agir; et, quand le moment serait venu, il serait à leur
     disposition; on pouvait compter sur lui au premier mouvement qui
     aurait lieu; mais pour l'instant, il ne croyait pas nécessaire de
     le provoquer. Il se défendit même de l'importance qu'on voulait lui
     attribuer. La conversation se prolongeait et s'échauffait;
     Bernadotte s'emporta et dit au général Moreau:--«Ah! vous n'osez
     pas prendre la cause de la liberté! et Bonaparte, dites-vous,
     n'oserait l'attaquer! Eh bien! Bonaparte se jouera de la liberté et
     de vous. Elle périra malgré nos efforts, et vous serez enveloppé
     dans sa ruine sans avoir combattu.»

     «J'étais toute tremblante. Mais on nous cherchait. Des groupes
     entrèrent, et l'on nous ramena dans le salon du bal. J'ai gardé de
     cet entretien un vif souvenir, et, plus tard, lorsque Moreau se
     trouva impliqué, avec tant d'autres, dans le procès de Georges
     Cadoudal et de Pichegru, je demeurai persuadée qu'il était aussi
     innocent de tout complot avec eux qu'avec Bernadotte.»

Pour ne point interrompre le récit de Mme Récamier, j'ai laissé en
arrière diverses circonstances que je ne crois pas inutile de rappeler
et qui se placent avant ou vers l'époque de l'arrestation de M. Bernard.

Le premier bal masqué donné après la Révolution avait eu lieu à l'Opéra
le 25 février 1800. Ces bals, auxquels les femmes comme il faut ne vont
plus, furent pendant quelques années la passion de la bonne compagnie.
On n'y dansait point, au moins le beau monde; les femmes y allaient en
dominos et masquées, les hommes en frac et sans masques. Le plaisir pour
les femmes était d'intriguer à la faveur du masque les hommes de leur
connaissance, qui à leur tour devaient deviner, à certains accents qui
trahissaient la voix naturelle, à la conversation, à la taille, aux yeux
dont le masque augmentait l'éclat, au plus ou moins d'élégance des pieds
et des mains, à quelle personne ils avaient affaire. La génération qui
nous a précédés trouvait un vif plaisir dans ce genre de réunions. Mme
Récamier, si timide à visage découvert, prenait sous le masque un aplomb
imperturbable, et l'agrément de son esprit s'y déployait en liberté. Mme
de Staël, au contraire, y perdait beaucoup de l'entraînement et de
l'éloquence qui faisaient de sa conversation quelque chose
d'incomparable. Il est d'usage aux bals masqués de tutoyer les masques
et que les masques vous tutoient: Mme Récamier ne s'y soumit jamais; il
était donc par là assez facile de la reconnaître, de plus elle ne
contrefaisait jamais sa voix.

C'était ordinairement sous la conduite et la protection de son
beau-frère, M. Laurent Récamier, que Juliette se rendait aux bals de
l'Opéra; plus âgé que son frère de neuf années, M. Laurent éprouvait
pour sa jeune belle-soeur la tendresse, et on pourrait dire la faiblesse
d'un père. Les bals de l'Opéra n'avaient à lui offrir aucun plaisir qui
le dédommageât de la fatigue d'une nuit d'insomnie; mais il n'eût point
trouvé convenable qu'une aussi jeune personne allât à ces réunions sans
y être accompagnée par un guide que l'âge et la parenté rendaient
respectable, et il se dévouait à l'amusement de celle qu'il traitait en
enfant gâté.

Elle eut aux bals de l'Opéra plusieurs piquantes aventures, entre autres
avec le prince de Wurtemberg: il était reçu chez elle et l'avait
reconnue; enhardi par le masque qu'elle portait et qui lui permettait de
sembler ignorer quelle était la femme qui lui avait demandé son bras, il
lui prit la main et osa s'emparer d'une bague. Le pauvre prince
s'attira, à ce qu'il semble, une sévère leçon, et je trouve dans les
papiers de Mme Récamier un petit billet dans lequel il implore le pardon
de sa témérité. Il est caractéristique pour la femme à laquelle nul
n'osa jamais manquer de respect.

DU PRINCE, DEPUIS ROI DE WURTEMBERG, À Mme RÉCAMIER.

     «C'est à la plus belle, à la plus aimable, mais toujours à la plus
     fière des femmes que j'adresse ces lignes, en lui renvoyant une
     bague qu'elle a bien voulu me confier au dernier bal masqué. Si mon
     étourderie était inconcevable, j'aime à l'avouer, ma punition hier
     a été bien sévère, et j'assure que cette leçon me corrigera pour
     toute ma vie.»

Une autre intrigue de bal masqué dura tout un hiver avec M. de
Metternich: c'était sous l'Empire et avant 1810. Napoléon voyait avec un
extrême dépit les hommes les plus considérables parmi ses ministres et
ses lieutenants aller assidûment chez Mme Récamier; il s'en plaignit
quelquefois, et un jour que le hasard avait réuni dans le même moment
chez elle trois ministres en exercice, l'empereur le sut et leur demanda
depuis quand le conseil se tenait chez Mme Récamier. Il n'avait pas
moins d'impatience à y voir aller les étrangers et les membres du corps
diplomatique, et cependant il n'en était aucun qui ne sollicitât d'être
présenté chez elle. M. de Metternich, alors premier secrétaire de
l'ambassade d'Autriche, eut plus de scrupules; les relations de son
gouvernement avec Napoléon étaient si délicates, qu'il craignit
d'ajouter un petit grief personnel aux grandes difficultés: il fit donc
exprimer à Mme Récamier le regret qu'il éprouvait et les motifs qui le
forçaient à s'abstenir de fréquenter sa maison. Comme il était fort
aimable et en avait la réputation, elle eut la curiosité de le
connaître, et pendant toute une saison le rencontra au bal de l'Opéra. À
la fin de l'hiver, et lorsque le carême eut fait cesser les bals
masqués, M. de Metternich ne voulut point renoncer à une société dont il
avait apprécié le charme. Il alla alors chez Mme Récamier, mais le matin
seulement et à des heures où il y rencontrait peu de monde, afin de ne
pas effaroucher les susceptibilités de la police impériale.

Le grand-duc héréditaire de Mecklembourg-Strelitz, frère de la reine de
Prusse, vint à Paris dans l'hiver de 1807 à 1808. Ce fut aussi à un bal
de l'Opéra qu'il rencontra pour la première fois Mme Récamier qu'il
avait une vive curiosité de connaître: après avoir causé avec elle toute
une soirée, il lut demanda la permission de la voir chez elle; mais
avertie de la défaveur que valait la fréquentation de son salon aux
étrangers, princes souverains ou autres, venus à Paris pour faire leur
cour au vainqueur de l'Europe, elle lui répondit que profondément
honorée du désir qu'il voulait bien lui exprimer, elle croyait devoir
s'y refuser, et elle lui donna les motifs de ce refus; il insista et
écrivit pour obtenir la faveur d'être admis. Touchée et flattée de cette
insistance, Mme Récamier lui indiqua un rendez-vous un soir où sa porte
n'était ouverte qu'à ses plus intimes amis. Le prince arrive à l'heure
indiquée, laisse sa voiture dans la rue à quelque distance de la maison,
et voyant la porte de l'avenue ouverte, s'y glisse sans rien dire au
concierge et avec l'espérance de n'en être pas aperçu. Mais le portier
avait vu un homme s'introduire dans l'avenue et marcher rapidement vers
la maison: «Hé! Monsieur, lui crie-t-il, Monsieur, où allez-vous? qui
demandez-vous? que cherchez-vous?» Le grand-duc, au lieu de répondre,
hâte sa course et entend les pas du portier qui le poursuit se
rapprocher de lui; il se met à courir et confirme ainsi le concierge
dans la pensée qu'il a affaire à un malfaiteur. Le prince et le vigilant
gardien arrivent en même temps dans l'antichambre qui précédait le salon
au rez-de-chaussée habité par Mme Récamier; elle entend un bruit de voix
et des menaces, elle veut savoir la cause de ce trouble et trouve le
grand-duc de Mecklembourg pris au collet par ce serviteur trop fidèle
aux mains duquel il se débattait. Elle renvoya le portier à sa loge, et
reçut le prince avec beaucoup de reconnaissance et de gaieté.

Au bout de quelques instants, la température étant douce et le clair de
lune superbe, elle lui proposa de faire quelques pas dans le jardin
devant les fenêtres ouvertes du salon; comme ils causaient la de la
situation de l'Europe, de l'état de l'Allemagne, de la position
particulière du prince et de sa soeur la belle reine de Prusse, on
introduisit quelqu'un dans le salon, et à travers les fenêtres éclairées
parut la silhouette d'une figure d'homme. Mme Récamier, ne sachant qui
ce pouvait être, laissa le grand-duc dans le jardin, et s'avança dans le
salon pour recevoir et congédier ce visiteur inattendu: c'était Mathieu
de Montmorency. «Est-ce que vous êtes seule, Madame? dit-il à sa belle
amie, et ses regards restaient fixés sur le chapeau du prince oublié sur
la table.--Mais oui,» répondit-elle: puis éclatant de rire, elle lui
conta l'aventure du grand-duc et la frayeur qu'elle avait eue, en voyant
arriver une visite, que la maladresse de ses gens n'eut laissé pénétrer
quelqu'un dont l'indiscrétion ne trahît la visite du prince. M. de
Montmorency alla chercher le grand-duc de Mecklembourg, et la soirée
s'acheva très-agréablement et très-paisiblement.

Le prince revit plusieurs fois ainsi Mme Récamier incognito, et lui
écrivit souvent. Voici un des billets par lesquels il lui demandait de
lui assigner un jour et une heure.

LE PRINCE DE MECKLEMBOURG-STRELITZ À Mme RÉCAMIER.

     «Oserai-je? serez-vous assez bonne, assez généreuse? oserai-je
     encore venir demain à la même heure que la dernière fois? C'est en
     tremblant que je prononce ce voeu, mais si vous saviez combien il
     est vivement senti, si vous saviez combien même il m'en a coûté
     d'attendre jusqu'à ce moment! peut-être qu'au lieu de me trouver
     excusable, vous diriez que je suis justifié.

     «Je suis venu dans cette ville la mort dans le coeur. Je n'y ai fait
     que les plus douloureuses expériences: voulez-vous que j'emporte
     encore la douleur la plus forte de toutes, d'avoir vu un ange sans
     avoir osé l'approcher! Daignez croire du moins que je ne mériterais
     point une destinée aussi dure; que peut-être même, pardonnez-moi
     cette fierté apparente, personne ne fut plus digne de vous
     apprécier, de se dévouer à vous avec tous les sentiments que vous
     méritez et que vous inspirerez toujours, hélas! à toute âme noble
     et sensible. Je vous le répète, c'est en tremblant que j'écris,
     mais non sans un rayon d'espoir.

     «G.»

Les sentiments que Mme Récamier avait une fois inspirés n'étaient point
passagers. En 1843, elle recevait du grand-duc de Mecklembourg-Strelitz
la lettre suivante; cette lettre prouvera que, loin d'exagérer, j'ai
plutôt adouci la vérité, quand j'ai dit quel ombrage causait au monarque
tout-puissant et victorieux l'opposition des salons et particulièrement
celle du salon de Mme Récamier.

     «Strelitz, ce 1er décembre 1843.

     «Madame,

     «Si j'ai jamais éprouvé le sentiment de la timidité, c'est bien
     aujourd'hui où j'ai résolu non-seulement de vous écrire, mais
     encore de vous adresser une prière, oui, une grande et bien
     instante prière! Quand je pense au nombre d'années qui se sont
     écoulées sans que j'aie eu le bonheur de vous revoir ni de recevoir
     de vos nouvelles directes, je sens que la démarche que je fais
     porte toute l'empreinte d'une action téméraire. Je sens même,
     hélas! que si vous demandiez, après avoir lu ma signature:
     «Qu'est-ce que c'est que ce grand-duc de Mecklembourg-Strelitz?» je
     n'aurais pas le droit de me plaindre. Voilà ce que me dit la
     raison. Et le coeur que dit-il? Vous l'avouerai-je, Madame? Il me
     dit le contraire: il se rappelle très-bien que la beauté ravissante
     dont la nature vous doua ne fut que le reflet d'une âme adorable,
     et qu'une âme pareille ne peut pas oublier les individus qu'elle a
     une fois jugés dignes de son estime et de son affection. Parmi les
     souvenirs précieux que je vous dois, il y en a un surtout que la
     mémoire du coeur ne cesse de me retracer avec tout le charme qui lui
     est propre: c'est la conduite si éminemment noble, généreuse et
     aimable que vous avez observée vis-à-vis de moi après que Napoléon
     avait hautement dit dans le salon de l'impératrice Joséphine «qu'il
     regarderait comme son ennemi personnel tout étranger qui
     fréquenterait le salon de Mme Récamier.» Je puis dire sans
     exagération que j'y pense encore avec attendrissement, et que c'est
     sur mes deux genoux que je voudrais vous réitérer l'hommage de ma
     reconnaissance qui ne finira pas plus qu'elle n'a fini jusqu'ici.

     «Et qu'est-ce donc que la prière que vous voulez m'adresser? me
     demanderez-vous enfin. C'est votre portrait, Madame, ce même
     portrait admirable dont vous aviez honoré feu le prince Auguste de
     Prusse[9], et qui, à ce que j'apprends, doit vous revenir à
     présent. Je le répète, Madame, c'est avec une grande timidité que
     je prononce ce voeu, que je n'aurais peut-être jamais eu le courage
     de former s'il ne me tenait pas à coeur au delà de toute expression:
     mais si le culte que l'on rend à votre souvenir peut donner à
     quelqu'un le droit de posséder le trésor que je viens de réclamer
     de votre bonté généreuse, daignez croire du moins que personne
     alors n'a plus de droits d'y aspirer que moi. Et ce n'est pas moi
     seulement qui en serais digne; ma femme, mes enfants, toute ma
     famille vous rend une entière justice; elle a savouré ce que je lui
     ai rapporté de vous: tout ce qui est parfaitement beau comme tout
     ce qui est parfaitement bon réveille en nous votre souvenir. Vous
     vous trouvez partout à la place qui vous est due.

     «Je n'ai pas le courage d'ajouter un mot à cette lettre, et votre
     âme est faite pour la comprendre.

     «Georges, grand-duc de Mecklembourg-Strelitz.»

Le portrait ne fut pas donné au grand-duc: il devait être conservé dans
la famille de Mme Récamier; mais en écrivant au prince pour le
remercier, elle lui envoya un souvenir dont il voulut bien paraître
reconnaissant.

Le prince, dont il vient d'être question, est encore heureusement
vivant; il nous pardonnera l'usage que nous avons fait de ses lettres;
la citation qu'on en fait ne peut que l'honorer personnellement au plus
haut degré.

À peu près vers la même époque, le prince royal de Bavière vint à Paris
et n'attacha pas moins de prix que le grand-duc de Mecklembourg à être
présenté à Mme Récamier. Par les mêmes motifs, elle déclina l'honneur
qu'il voulait lui faire, et mit d'autant plus de persistance dans son
refus, que la crainte qu'elle éprouvait d'être l'occasion d'un
désagrément pour un prince étranger, n'était point pour le futur roi de
Bavière, comme pour le frère de la reine de Prusse, combattue dans son
propre esprit par le désir que ses relations avec le prince Auguste de
Prusse lui avaient inspiré de connaître le grand-duc.

Le prince de Bavière ne mit que plus d'insistance à solliciter la faveur
qu'on lui refusait: en voici la preuve dans un billet adressé à Mme
Récamier au nom de S. A. R.

Mme DE BONDY À Mme RÉCAMIER.

     «Le prince de Bavière souhaite toujours aussi vivement, Madame, de
     pouvoir emporter une juste idée d'une personne qu'il a depuis si
     longtemps le désir de connaître, et M. de Bondy est chargé de la
     part de S. A. R. de vous demander la permission d'aller chez vous
     _voir votre portrait_. M. de Bondy aurait été solliciter lui-même
     votre consentement, mais il a été obligé aujourd'hui d'accompagner
     le prince à Saint-Cloud. Il m'a remis le soin de vous faire sa
     demande: c'était pour cette fois une _demande officielle_ et non
     plus une plaisanterie. M. de Bondy espère que vous ne refuserez pas
     au prince royal la facilité que vous avez accordée à beaucoup de
     personnes d'admirer le chef-d'oeuvre de Gérard; et, si vous le lui
     permettez, il accompagnera S. A. chez vous ou samedi ou lundi
     matin, à votre choix; ou bien tel autre jour qui vous conviendra.
     Si vous étiez assez _malintentionnée_ pour sortir précisément à
     l'heure que vous lui indiquerez, le prince pourra trouver que si la
     renommée ne l'a pas trompé sur le charme de votre figure, elle lui
     a exagéré l'affabilité de vos manières, et je ne pense pas que la
     vue du portrait diminue le regret de ne pas connaître l'original.
     Mais ceci n'est plus de mon ressort: je ne suis chargée de parler
     que pour l'amateur de peinture. On attend votre réponse avec
     impatience, et je la transmettrai à M. de Bondy au retour de
     Saint-Cloud.

     «Agréez, je vous prie, Madame, l'expression de ma sincère amitié.

     «H. de Bondy.»

Le prince de Bavière fut reçu par Mme Récamier et emporta d'elle un
précieux souvenir; je trouve dans une lettre de Mme de Staël, datée de
Coppet, le 15 août suivant, un passage relatif à ce prince:

     «J'ai quitté Mathieu de Montmorency à la fête des Suisses, près de
     Berne, que M. de Sabran vous décrit [...] J'y ai rencontré aussi le
     prince de Bavière, qui m'a demandé de vos nouvelles avec vivacité,
     et m'a dit que l'on n'approuvait pas ses amitiés, ni pour vous ni
     pour moi. C'est un bon homme qui a de l'esprit et de l'âme.»

Pendant l'hiver de 1824, que Récamier passa à Rome, elle y vit arriver
ce même prince, devenu le roi Louis de Bavière. Le goût passionné de ce
souverain pour les arts l'amenait fréquemment en Italie, et il ne
témoigna pas un empressement moins aimable ni moins flatteur pour la
femme qu'il avait connue à Paris dans tout l'éclat de sa jeunesse et de
sa beauté.

J'ai bien anticipé sur les temps, et je reviens à l'année 1800 où le
peintre David entreprit le portrait de Mme Récamier qu'il n'acheva pas
et dont l'ébauche est au Musée du Louvre. Ce commencement de portrait
d'une personne que sa beauté rendait alors la reine de la mode ne parut
pas à la plupart de ceux qui le virent exprimer le charme de sa figure.
L'ébauche fut critiquée; David lui-même n'en était pas entièrement
satisfait: le portrait fut interrompu; non point, comme on l'a dit, par
un caprice de Mme Récamier, mais par la volonté du peintre. Après
plusieurs mois d'interruption, on le pressa d'y travailler, de le
reprendre et de l'achever; alors il écrivit la lettre suivante:

DAVID À Mme RÉCAMIER.

     «Ce 6 vendémiaire an IX.

     «Que je vous connaissais bien, Madame, quand je vous répétais sans
     cesse que vous étiez bonne! qui plus que moi a éprouvé l'heureuse
     influence de cette bonté infatigable? Il faut cependant y mettre un
     terme, et c'est moi-même qui vous en presse. Ne croyez pas surtout
     que je ne m'occupe pas de votre portrait; vous n'entendrez pas dire
     que je fasse autre chose. Vous vous apercevrez dans peu de la
     vérité de ce que je vous ai dit sur ce qui sera tracé de nouveau
     sur le _tableau_ qui plaît à tout le monde. Mais c'est moi qui suis
     le plus difficile à contenter. Nous allons le reprendre, et dans un
     autre endroit; je vais vous en faire sentir les raisons. D'abord le
     jour est trop obscur pour un portrait, je n'en avais déjà osé
     entreprendre aucun dans ce local. La seconde raison, le jour venant
     de trop haut couvrait d'ombre les yeux et empêchait, par
     conséquent, de faire ressortir votre prunelle (qui n'est pas une
     chose peu importante dans votre visage); de plus, j'étais trop
     éloigné de vos traits, ce qui m'obligeait ou de les deviner, ou
     d'en imaginer qui ne valaient pas les vôtres. Enfin j'ai un
     _pressentiment_ que je réussirai mieux ailleurs. Cette idée seule
     suffit pour me faire croire que ce changement me fera faire un
     chef-d'oeuvre. Vous connaissez trop l'idée d'un peintre pour vouloir
     la combattre. Vous sentez assez, d'après cela, que son intention
     bien prononcée est de faire un ouvrage digne du modèle qui en est
     l'objet. Sous peu, belle et bonne dame, vous entendrez encore
     parler de moi; nous nous y remettrons pour ne plus le quitter, et
     si j'ai eu des torts apparents vis-à-vis de vous, mon pinceau, je
     l'espère, les effacera.

     «Salut et admiration.

     «DAVID.»

On le voit, David ne trouvait pas son ébauche entièrement à son gré.
Cette toile, dans laquelle se reconnaît pourtant le talent du maître,
est fort curieuse pour les amateurs, en ce qu'elle offre un exemple des
procédés de peinture du chef de l'école française. Elle fut mise en
vente en 1829 par les héritiers de David, avec d'autres tableaux du même
maître; elle fut achetée au prix de six mille francs par M. Charles
Lenormant, et quelques mois après cédée par lui au Musée du Louvre pour
la même somme.

M. Récamier désirait vivement avoir un portrait de sa femme. Quand il
vit David abandonner ainsi en quelque sorte celui qu'il avait entrepris,
il s'adressa à Gérard, et celui-ci accepta avec empressement. Le tableau
qu'il peignit, en faisant le portrait de Mme Récamier, est resté une de
ses plus belles créations, et la ressemblance en était fort
satisfaisante.

Gérard, outre qu'il était un peintre éminent, était aussi un homme d'un
esprit très-distingué, mais fort mordant. Comme la plupart des artistes,
il avait l'humeur mobile et irritable, et, comme tous les hommes
accoutumés aux succès, il ne savait guère dominer ses caprices. Lorsque
le portrait de Mme Récamier fut tout près d'être achevé, plusieurs de
ses amis demandèrent à être admis à l'admirer en assistant aux dernières
séances. Leur présence dans l'atelier de l'artiste, leurs observations
peut-être, l'avaient impatienté, mais il avait rongé son frein. Restait
une dernière séance pour quelques retouches; Christian de Lamoignon,
intimement lié avec Mme Récamier, n'avait pas vu le portrait, et
sollicita d'elle l'autorisation de profiter de sa présence dans
l'atelier cette dernière fois pour voir, avant que le public en eût
connaissance, cette peinture dont la société s'occupait.

Mme Récamier avait les impressions trop fines, pour ne pas s'être
aperçue de l'impatience que les précédentes visites et les propos des
gens du monde avaient donnée au peintre; elle dit à M. de Lamoignon
qu'elle hésitait à autoriser sa visite, parce qu'elle redoutait l'humeur
de Gérard. «Oh! dit M. de Lamoignon, cela serait possible avec tout
autre, mais non pour moi. Gérard a toujours été fort aimable dans tous
mes rapports avec lui, je suis de ses amis; ne m'interdisez pas la
visite, je suis sûr qu'elle lui fera plaisir.»

Le lendemain, pendant la séance, on frappe un coup discret à la porte de
l'atelier. Mme Récamier se doute que c'est Christian de Lamoignon, mais
voyant le front de Gérard se rembrunir et ses sourcils se froncer à la
pensée d'un importun, elle dit fort timidement: «On frappe à votre
atelier, monsieur Gérard. C'est probablement M. de Lamoignon, un homme
qui admire beaucoup votre talent.» On frappe de nouveau, et cette fois
M. de Lamoignon lui-même s'annonce: «C'est moi, monsieur Gérard,
Christian de Lamoignon, qui sollicite la faveur d'être admis.» Gérard,
furieux, entre-bâille la porte, sa palette d'une main et son garde-main
de l'autre: «Entrez, Monsieur, entrez, lui dit-il, mais je crèverai mon
tableau après.» Il le poussait quasi dans l'atelier en répétant sa
menace: «Je crèverai mon tableau après.» M. de Lamoignon, avec beaucoup
de modération et de bon goût, dissimula le mécontentement que lui
causait cette boutade, et répondit en s'inclinant: «Je serais au
désespoir, Monsieur, de priver la postérité d'un de vos chefs-d'oeuvre,»
et il sortit.

À l'automne de 1803, Mme de Staël avait été exilée par le premier
consul; je trouve, dans ses _Dix années d'exil_, le passage suivant où
elle raconte l'hospitalité qui lui fut offerte par Mme Récamier.

     «Cette femme, si célèbre pour sa figure, et dont le caractère est
     exprimé par sa beauté même, me fit proposer de venir demeurer à sa
     campagne, à deux lieues de Paris. J'acceptai, car je ne savais pas
     alors que je pouvais nuire à une personne si étrangère à la
     politique; je la croyais à l'abri de tout, malgré la générosité de
     son caractère. La société la plus agréable se réunissait chez elle,
     et je jouissais là pour la dernière fois de tout ce que j'allais
     quitter. C'est dans ces jours orageux que je reçus le plaidoyer de
     M. Mackintosh; là que je lus ces pages où il fait le portrait d'un
     jacobin qui s'est montré terrible dans la révolution contre les
     enfants, les vieillards et les femmes, et qui se plie sous la verge
     du Corse, qui lui ravit jusqu'à la moindre part de cette liberté
     pour laquelle il se prétendait armé. Ce morceau, de la plus belle
     éloquence, m'émut jusqu'au fond de l'âme; les écrivains supérieurs
     peuvent quelquefois, à leur insu, soulager les infortunés, dans
     tous les pays et dans tous les temps. Après quelques jours passés
     chez Mme Récamier, sans entendre parler de mon exil, je me
     persuadai que Bonaparte y avait renoncé... Le général Junot, par
     dévouement pour elle, promit d'aller parler le lendemain au premier
     consul. Il le fit, en effet, avec la plus grande chaleur.»

Mme de Staël s'était trompée en espérant être oubliée par la police
ombrageuse de cette époque; son exil fut maintenu, et elle se décida à
partir pour l'Allemagne.

Pendant la courte paix d'Amiens, Mme Récamier fit un voyage en
Angleterre. Je n'en répéterai pas les incidents que M. de Chateaubriand
a en partie racontés. La belle Juliette avait reçu précédemment et
accueilli avec une bienveillance empressée quelques personnages anglais
éminents soit en hommes, soit en femmes, et ils lui avaient inspiré le
désir de visiter leur pays. Elle fit le voyage avec sa mère, annoncée et
recommandée à la société anglaise par des lettres enthousiastes du vieux
duc de Guignes, son fervent adorateur, qui avait été ambassadeur de
Louis XVI à Londres, et dont les souvenirs de jeunesse vivaient encore
dans le coeur de plus d'une grande dame. Mme Récamier vit intimement la
brillante duchesse de Devonshire et sa belle amie lady Élisabeth
Forster, qui, plus tard, devait à son tour porter le titre de duchesse
de Devonshire. Cette dernière relation se continua: nous revîmes
plusieurs fois à Paris la seconde duchesse de Devonshire et son frère le
comte de Bristol; ils furent tous les deux au nombre des fidèles de
l'Abbaye-aux-Bois, et lors du voyage à Rome de Mme Récamier, en 1824,
elle y retrouva cette noble et aimable personne, devenue la protectrice
des arts, et faisant aux étrangers les honneurs de cette Rome qu'elle
avait adoptée pour patrie. Dans le rapide séjour que Mme Récamier fit à
Londres, objet de l'engouement de la société et de la curiosité de la
foule, elle se lia aussi intimement avec le marquis de Douglas, depuis
duc d'Hamilton, et avec sa soeur.

Le prince de Galles lui témoigna l'empressement le plus chevaleresque;
le duc d'Orléans, exilé, et ses deux jeunes frères, les princes de
Beaujolais et de Montpensier, n'eurent pas moins d'assiduité et de
galanterie pour leur belle compatriote. Les gazettes anglaises ne
furent, pendant quelques semaines, occupées qu'à enregistrer les faits
et gestes de l'étrangère à la mode. La lettre suivante, adressée par le
général Bernadotte à Mme Récamier, pendant son voyage en Angleterre,
témoigne de l'effet qu'elle y produisait.

LE GÉNÉRAL BERNADOTTE À Mme RÉCAMIER.

     «Je n'ai pas répondu de suite à votre lettre, Madame, parce que
     j'espérais chaque jour vous annoncer la nomination de l'ambassadeur
     français près la cour de Saint-James. Des bruits, qui d'abord
     avaient eu quelque consistance, désignaient le ministre Berthier.
     Aujourd'hui il n'en est plus question, et l'opinion se fixe sur des
     déterminations plus essentielles au bonheur public.

     «Les journaux anglais, en calmant mes inquiétudes sur votre santé,
     m'ont appris les dangers auxquels vous avez été exposée. J'ai blâmé
     d'abord le peuple de Londres dans son trop grand empressement:
     mais, je vous l'avoue, il a été bientôt excusé; car je suis partie
     intéressée, lorsqu'il faut justifier les personnes qui se rendent
     indiscrètes pour admirer les charmes de votre céleste figure.

     «Au milieu de l'éclat qui vous environne, et que vous méritez sous
     tant de rapports, daignez vous souvenir quelquefois que l'être qui
     vous est le plus dévoué dans la nature est.

     «BERNADOTTE.»

Mme Récamier revint en France en passant par la Hollande, et en visita
les principaux monuments.

L'année qui suivit ce voyage vit s'accomplir de terribles et grands
événements. Au mois de février 1804, Moreau, Pichegru et Cadoudal
étaient arrêtés; le 21 mars de la même année, Bonaparte faisait saisir
et fusiller un prince de la maison de Bourbon, le duc d'Enghien;
l'Empire était proclamé le 4 mai. Le procès des généraux se jugeait
pendant que se préparaient les fêtes de cette prise de possession du
trône par une nouvelle dynastie, et Pichegru périssait dans sa prison en
avril, quelques jours avant la cérémonie. L'opinion publique incertaine,
terrifiée ou éblouie, ne savait si elle devait, en maudissant l'auteur
d'un crime odieux, prêter plus d'attention aux débats du procès
politique qui s'instruisait ou aux récits des fêtes et des adhésions à
l'Empire.

Mais ici je retrouve le texte des mémoires de Mme Récamier, et je la
laisse parler.

     «Les détails du procès de Moreau sont connus: je ne parlerai donc
     que de ce que j'ai vu. Ma mère était liée avec Mme Hulot, mère de
     Mme Moreau: il en était résulté entre sa fille et moi une intimité
     d'enfance qui s'était ensuite renouée dans le monde. Je la voyais
     sans cesse depuis l'arrestation de son mari. Elle me dit un jour
     qu'au milieu du public si nombreux qui remplissait la salle de
     justice, Moreau m'avait souvent cherchée parmi ses amis. Je me fis
     un devoir d'aller au tribunal, le lendemain de cette conversation;
     j'étais accompagnée par un magistrat, proche parent de M. Récamier,
     Brillat-Savarin. La foule était si grande, que non-seulement la
     salle et les tribunes, mais toutes les avenues du Palais de Justice
     étaient encombrées. M. Savarin me fit entrer par la porte qui
     s'ouvre sur l'amphithéâtre, en face des accusés dont j'étais
     séparée par toute la largeur de la salle. D'un regard ému et
     rapide, je parcourus les rangs de cet amphithéâtre pour y chercher
     Moreau. Au moment où je relevai mon voile, il me reconnut, se leva
     et me salua. Je lui rendis son salut avec émotion et respect, et je
     me hâtai de descendre les degrés pour arriver à la place qui
     m'était destinée.

     «Les accusés étaient au nombre de quarante-sept, la plupart
     inconnus les uns aux autres; ils remplissaient les gradins élevés
     en face de ceux où siégeaient les juges. Chaque accusé était assis
     entre deux gendarmes; ceux qui étaient auprès de Moreau montraient
     de la déférence dans toute leur attitude. J'étais profondément
     touchée de voir traiter en criminel ce grand capitaine dont la
     gloire était alors si imposante et si pure. Il n'était plus
     question de république et de républicains: c'était, excepté Moreau
     qui, j'en ai la conviction, était complétement étranger à la
     conspiration, c'était la fidélité royaliste qui seule se défendait
     encore contre le pouvoir nouveau. Toutefois cette cause de
     l'ancienne monarchie avait pour chef un homme du peuple, Georges
     Cadoudal.

     «Cet intrépide Georges, on le contemplait avec la pensée que cette
     tête si librement, si énergiquement dévouée, allait tomber sur
     l'échafaud, que seul peut-être il ne serait pas sauvé, car il ne
     faisait rien pour l'être. Dédaignant de se défendre, il ne
     défendait que ses amis. J'entendis ses réponses toutes empreintes
     de cette foi antique pour laquelle il avait combattu avec tant de
     courage, et à qui depuis longtemps il avait fait le sacrifice de sa
     vie. Aussi lorsqu'on voulut l'engager à suivre l'exemple des autres
     accusés et à faire demander sa grâce: «Me promettez-vous,
     répondit-il, une plus belle occasion de mourir?»

     «On distinguait encore dans les rangs des prévenus MM. de Polignac
     et M. de Rivière, qui intéressaient par leur jeunesse et leur
     dévouement. Pichegru, dont le nom restera dans l'histoire lié à
     celui de Moreau, manquait pourtant à côté de lui, ou plutôt on
     croyait y voir son ombre, car on savait qu'il manquait aussi dans
     la prison.

     «Un autre souvenir, la mort du duc d'Enghien, ajoutait au deuil et
     à l'effroi d'un grand nombre d'esprits, même parmi les partisans
     les plus dévoués du premier consul.

     «Moreau ne parla point. La séance terminée, le magistrat qui
     m'avait amenée vint me reprendre. Je traversai le parquet du côté
     opposé à celui par lequel j'étais entrée, en suivant ainsi dans
     toute leur longueur les gradins des accusés. Moreau descendait en
     ce moment, suivi de ses deux gendarmes et des autres prisonniers,
     il n'était séparé de moi que par une balustrade; il me dit en
     passant quelques paroles de remerciement que, dans mon trouble,
     j'entendis à peine: je compris cependant qu'il me remerciait d'être
     venue et m'engageait à revenir. Cet entretien si fugitif entre deux
     gendarmes devait être le dernier.

     «Le lendemain, à sept heures du matin, je reçus un message de
     Cambacérès. Il m'engageait, dans l'intérêt même de Moreau, à ne pas
     retourner au tribunal. Le premier consul, en lisant le compte rendu
     de la séance, ayant vu mon nom, avait dit brusquement: «Qu'allait
     faire là Mme Récamier?»

     «Je courus chez Mme Moreau pour la consulter: elle fut de l'avis de
     Cambacérès et je cédai, malgré le regret que j'éprouvais de ne
     pouvoir donner à Moreau cette marque d'attachement. Je me
     dédommageais auprès de sa femme de la contrainte qui m'était
     imposée. Sur la fin du procès, toute affaire était suspendue, la
     population tout entière était dehors: on ne s'entretenait que de
     Moreau. Aujourd'hui que les temps sont éloignés et que le nom de
     Bonaparte semble lui seul les remplir, on ne saurait imaginer à
     combien peu encore tenait sa puissance. Un des juges du tribunal,
     Clavier répondit à ceux qui lui disaient que Bonaparte ne désirait
     la condamnation de Moreau que pour lui faire grâce: «Et qui nous la
     ferait à nous?»

     «La nuit qui précéda la sentence pendant laquelle le tribunal
     siégea, les abords du Palais de Justice ne cessèrent d'être remplis
     d'une foule inquiète; la consternation était universelle.

     «Vingt des accusés furent condamnés à mort, dix périrent avec
     Georges sur l'échafaud. MM. de Polignac, de Rivière et autres
     obtinrent grâce de la vie et restèrent prisonniers dans des
     forteresses. Les rôles pour les demandes de grâce avaient été
     distribués entre Mme Bonaparte et les soeurs du premier consul.
     Moreau, condamné à la déportation, partit pour l'Espagne, d'où il
     devait s'embarquer pour l'Amérique. Mme Moreau le rejoignit à
     Cadix. J'étais auprès d'elle au moment de son départ pour ce noble
     exil; je la vis embrasser son fils dans son berceau et revenir sur
     ses pas pour l'embrasser encore (elle était grosse et ne pouvait
     emmener son fils); je la conduisis à sa voiture et reçus son
     dernier adieu.

     «Avant de s'embarquer pour l'Amérique, Moreau m'écrivit de Cadix la
     lettre suivante:

          «Chiclane, près Cadix, le 12 octobre 1804.

          «Madame, vous apprendrez sans doute avec quelque plaisir des
          nouvelles de deux fugitifs auxquels vous avez témoigné tant
          d'intérêt. Après avoir essuyé des fatigues de tout genre, sur
          terre et sur mer, nous espérions nous reposer à Cadix, quand
          la fièvre jaune, qu'on peut en quelque sorte comparer aux maux
          que nous venions d'éprouver, est venue nous assiéger dans
          cette ville. Quoique les couches de mon épouse nous aient
          forcés d'y rester plus d'un mois pendant la maladie, nous
          avons été assez heureux pour nous préserver de la contagion:
          un seul de nos gens en a été atteint. Enfin nous sommes à
          Chiclane, très-joli village à quelques lieues de Cadix,
          jouissant d'une bonne santé, et mon épouse en pleine
          convalescence après m'avoir donné une fille très-bien
          portante. Persuadée que vous prendrez autant d'intérêt à cet
          événement qu'à tout ce qui nous est arrivé, elle me charge de
          vous en faire part et de la rappeler à votre amitié. Je ne
          vous parle pas du genre de vie que nous menons, il est
          excessivement ennuyeux et monotone, mais au moins nous
          respirons en liberté, quoique dans le pays de l'inquisition.

          «Je vous prie, Madame, de recevoir l'assurance de mon
          respectueux attachement et de me croire toujours votre
          très-humble et très-obéissant serviteur.

          «V. MOREAU.

          «Veuillez bien me rappeler au souvenir de M. Récamier.»

     «Dès les premiers jours de l'arrestation de Moreau, Bernadotte, en
     proie à une vive agitation, était venu me dire qu'il était mandé
     aux Tuileries. Les conférences qu'il avait eues avec Moreau à
     Grosbois étaient alors pour lui le sujet d'une grande inquiétude;
     il craignait de se trouver compromis dans le procès. Je lui fis
     promettre de venir me rendre compte du résultat de son entrevue
     avec le premier consul, et je l'attendis avec beaucoup d'anxiété.
     Quand il revint, il avait l'air préoccupé, quoique plus tranquille.
     «Eh bien? lui dis-je.--Eh bien! ce n'est pas tout à fait ce que je
     croyais. C'est un traité d'alliance que Bonaparte voulait me
     proposer. Vous voyez, m'a-t-il dit, avec sa façon brève et
     péremptoire, que la question est décidée en ma faveur. La nation se
     déclare pour moi, mais elle a besoin du concours de tous ses
     enfants. Voulez-vous marcher avec moi et avec la France, ou vous
     tenir à l'écart?»

     «Bernadotte ne me disait pas le parti qu'il avait pris; mais je
     pensai à l'instant que, pour un homme de son caractère, le choix
     n'était pas douteux. L'inaction n'était pas son fait, il devait
     accepter la seule voie qui restait ouverte à son activité et à son
     ambition. Je ne me trompais pas.

     «Bernadotte reprit: «Je n'avais pas deux partis à prendre: je ne
     lui ai pas promis d'affection, mais un loyal concours, et je
     tiendrai parole.»

     «Je compris le sens de cet entretien, quand je vis Bernadotte
     figurer au sacre comme maréchal de l'empire. Toutefois l'inimitié
     subsista toujours entre lui et Bonaparte, et celui-ci trouva moyen
     d'en donner des preuves jusque dans les faveurs qu'il lui accorda.»

Par tout ce qui précède, il est facile de comprendre que les opinions et
les sympathies de la famille de Mme Récamier et celles de ses amis
personnels formaient autour d'elle une atmosphère qui, de jour en jour
et d'événement en événement, la plaçait parmi les personnes les moins
favorables à l'ambition et à l'élévation suprême de Bonaparte.
L'arrestation de M. Bernard avait commencé à mettre dans les rapports de
Mme Récamier avec la famille du premier consul une nuance, légère
encore, de refroidissement. Elle voyait toujours Mme Bacciocchi et
surtout sa soeur Caroline, qu'elle avait connue très-jeune chez Mme
Campan. Caroline Bonaparte, Mme Murat, de toutes les soeurs de Napoléon,
était celle qui avait le plus de ressemblance de caractère avec lui.
Elle n'était point aussi régulièrement belle que sa soeur Pauline, mais
elle avait bien le type napoléonien; elle était d'une fraîcheur à
éblouir; son intelligence était prompte, sa volonté impérieuse, et le
contraste de la grâce un peu enfantine de son visage avec la décision de
son caractère faisait d'elle une personne extrêmement attrayante. Elle
venait de se marier, et continuait, comme elle l'avait fait étant jeune
fille, à venir à toutes les fêtes de la rue du Mont-Blanc.

Dans la disposition d'âme où était Mme Récamier, son indignation pour
être muette n'en était pas moins vive. Cependant sa vie extérieure était
la même; son salon continuait à réunir et les amis et les adversaires du
pouvoir nouveau, et Fouché, alors ministre de la police, y venait
particulièrement avec assiduité. Au moment de son avènement au trône
impérial, Napoléon cherchait à rattacher à sa nouvelle cour tout ce qui
pouvait, en quelque genre que ce fût, lui donner du lustre et en
rehausser l'éclat. On était dans l'été de 1805: Juliette recevait, s'il
était possible, plus de monde encore que les années précédentes au
château de Clichy. Fouché multipliait ses visites, et Mme Récamier, tout
en s'étonnant qu'un homme surchargé d'affaires eût le loisir de venir
aussi fréquemment à la campagne, mettait à profit le crédit dont il
disposait pour venir en aide à quelques-uns des malheureux en grand
nombre qui s'adressaient à elle.

Un jour, Fouché, qui ne voyait Mme Récamier qu'au milieu d'un cercle
sans cesse renouvelé, sollicita d'elle un entretien particulier; elle
lui répondit en l'engageant à déjeuner pour le lendemain, et promit que
s'il venait de bonne heure, elle le recevrait un moment dans son
appartement particulier avant qu'on se mît à table. Le ministre de la
police arriva de fort bonne heure, et fut admis en tête à tête chez Mme
Récamier.

Dans la conversation qu'il eut avec elle, il insista avec une apparence
d'intérêt très-marqué sur le regret qu'il éprouvait en voyant petit à
petit s'accroître la nuance d'opposition qui, depuis l'époque de
l'arrestation de M. Bernard, avait régné dans le salon de sa fille.

Cette opposition que rien ne motivait, car le premier consul avait été
bien indulgent pour M. Bernard, avait vivement blessé Napoléon, et
Fouché engageait fortement Mme Récamier à éviter toutes les occasions de
montrer une hostilité dont l'empereur finirait par s'irriter.

Une autre femme, jeune, brillante, considérable par l'élévation de son
rang et le puissant appui de ses alliances, la duchesse de Chevreuse,
avait, comme Mme Récamier, montré plus que de la froideur pour le nouvel
empire que venait de fonder un héros. L'empereur avait promptement fait
cesser ces résistances féminines, et rappelé à la hautaine duchesse, par
une de ses brusques sorties, l'origine des grands biens de la famille de
Luynes et la possibilité d'une nouvelle confiscation.

«Eh bien, ajoutait Fouché, la maison de Luynes et les Montmorency, leurs
alliés, ont été trop heureux de faire accepter à la duchesse de
Chevreuse une place de dame du palais de l'impératrice. L'empereur,
depuis le jour déjà éloigné où il vous a rencontrée, ne vous a ni
oubliée ni perdue de vue; soyez prudente, et ne le blessez point.»

Mme Récamier, un peu surprise de ces conseils, remercia le ministre de
son intérêt, protesta qu'elle était fort étrangère à la politique, mais
qu'une chose lui serait impossible, abandonner ses amis et se séparer
d'eux. La conversation n'alla pas plus loin ce jour-là.

Quelque temps après, Fouché se promenant avec Mme Récamier dans le parc
de Clichy, lui dit en souriant: «Devineriez-vous avec qui j'ai parlé de
vous hier au soir pendant près d'une heure? avec l'empereur.--Mais il me
connaît à peine?--Depuis le jour où il vous a rencontrée, il ne vous a
jamais oubliée, et quoiqu'il se plaigne que vous vous rangiez parmi ses
ennemis, il n'accuse point vos sentiments personnels, mais vos amis.»
Fouché insista pour que Mme Récamier lui fît connaître ses dispositions
réelles envers l'empereur. Elle répondit avec franchise que d'abord elle
s'était sentie attirée vers lui par l'attrait de sa gloire, l'éclat de
son génie, et les services qu'il avait rendus à la France; qu'en le
rencontrant et le voyant de près, la grâce et la simplicité de ses
manières avaient ajouté une impression aimable à une admiration
préconçue; mais que la persécution exercée par le premier consul sur ses
amis, la catastrophe du duc d'Enghien, l'exil de Mme de Staël, le
bannissement de Moreau, avaient froissé toutes ses sympathies et arrêté
l'élan qui la portait vers lui.

Fouché, sans tenir compte du peu de sympathie que lui exprimait Mme
Récamier, aborda alors résolûment le sujet qui l'amenait. Il engageait
la belle Juliette à demander une place à la cour, et prenait sur lui
d'assurer que cette place serait immédiatement accordée.

Cette ouverture inattendue frappa Mme Récamier de surprise, car elle
sentait une invincible répugnance pour le parti qui lui était offert;
mais promptement remise de ce premier trouble, elle dit au ministre que
tout devait la porter à refuser une offre semblable, quelque flatteuse
qu'elle fût: la simplicité de ses goûts, une timidité excessive que la
fréquentation du monde n'avait point fait disparaître, sa passion
d'indépendance, sa position sociale. Celle de l'homme dont elle portait
le nom, en la condamnant à une représentation continuelle, lui imposait
des devoirs de maîtresse de maison, impossibles à concilier avec
l'exactitude et le temps qu'exige le service d'une princesse.

Fouché sourit et protesta que la place laisserait une entière liberté;
puis, saisissant avec finesse le seul côté par lequel une situation à la
cour pouvait séduire une âme généreuse, il parla des services éminents
qu'on pouvait rendre aux opprimés de toutes les classes: sur combien
d'injustices ne serait-il pas possible d'éclairer la religion de
l'empereur! Il insistait sur l'ascendant qu'une femme d'une âme noble et
désintéressée, douée d'agréments comme ceux dont la nature avait comblé
Mme Récamier, pouvait et devait prendre sur l'esprit de l'empereur. «Il
n'a pas encore, ajoutait-il, rencontré de femme digne de lui, et nul ne
sait ce que serait l'amour de Napoléon s'il s'attachait à une personne
pure: assurément, il lui laisserait prendre sur son âme une grande
puissance qui serait toute bienfaisante.»

Fouché s'animait de plus en plus, et ne s'apercevait pas du dégoût avec
lequel il était écouté. Mme Récamier crut ne devoir repousser que par la
plaisanterie les rêves romanesques complaisamment déroulés par le
ministre de la police. Mais cette conversation lui laissa une vive et
juste inquiétude; elle n'en fit part qu'à Mathieu de Montmorency,
incertaine qu'elle restait encore si les propositions que le duc
d'Otrante lui avait faites venaient de lui seul ou étaient
l'accomplissement d'un ordre du maître. Mathieu de Montmorency conseilla
beaucoup de prudence et de réserve, et partagea toutes les anxiétés de
son amie.

À quelques jours de là, pour répondre à un gracieux message de Mme
Murat, alors établie à Neuilly, Mme Récamier alla lui faire une visite;
accueillie par elle avec le plus aimable empressement, elle accepta la
proposition instamment faite de déjeuner à Neuilly avec elle le
surlendemain. Au jour fixé, Mme Récamier trouva, en arrivant chez la
princesse Caroline, Fouché qu'elle ne s'attendait guère à y voir. Après
le déjeuner, la princesse eut la fantaisie de passer dans l'île, où l'on
jouirait plus facilement, disait-elle, d'un moment de solitude et de
conversation intime. Le ministre de la police fut admis en tiers, et,
après l'échange de quelques propos sur des sujets divers et
indifférents, il ramena le sujet qui lui tenait au coeur.

Il raconta à Mme Murat les instances qu'il faisait auprès de Mme
Récamier, et la résistance qu'elle opposait à l'idée d'accepter une
place parmi les dames du palais. La princesse, qu'elle connût ou qu'elle
ignorât un projet qu'on paraissait lui apprendre, en saisit la pensée
avec joie, appuya de mille arguments l'avis de Fouché, et finit par
dire, avec le ton d'une amitié sincère, que si Mme Récamier acceptait un
titre de dame du palais, elle entendait et demandait que ce fût auprès
d'elle.

Les maisons des princesses ayant été mises par Napoléon sur le même pied
que celle de l'impératrice, le rang était semblable chez les unes et
chez les autres. Mme Murat ajouta qu'elle se féliciterait d'un
arrangement qui rapprocherait d'elle une personne pour laquelle elle
avait toujours eu le goût le plus vif; et d'ailleurs c'était le moyen de
se mettre à l'abri des susceptibilités jalouses de l'impératrice
Joséphine, qui ne verrait pas sans ombrage auprès de sa personne une si
brillante et si belle dame du palais.

Au moment de se séparer, la princesse rappela avec grâce à Mme Récamier
l'admiration qu'elle lui connaissait pour Talma, et mit à sa disposition
sa loge du Théâtre-Français. «Vous savez que c'est une loge
d'avant-scène; on y jouit très-bien du jeu de la physionomie des
acteurs.» Cette loge était en face de celle de l'empereur. Le lendemain
un petit billet, ainsi conçu, mettait en effet la loge de Mme Murat aux
ordres de Mme Récamier.

     «Neuilly, 22 vendémiaire.

     «Son Altesse Impériale la princesse Caroline prévient
     l'administration du Théâtre-Français qu'à dater de ce jour jusqu'à
     nouvel ordre, sa loge doit être ouverte à Madame Récamier et à ceux
     qui se présenteraient avec elle ou de sa part. Ceux même de la
     maison des princesses, qui n'y seraient pas admis ou appelés par
     Madame Récamier, cessent de ce moment d'avoir le droit de s'y
     présenter.

     «Le secrétaire des commandements de la princesse Caroline,

     «CH. DE LONGCHAMPS.»

Mme Récamier profita deux fois de la loge. Hasard ou volonté, l'empereur
assista à ces deux représentations, et mit une persistance très-affichée
à braquer sa lorgnette sur la femme placée vis-à-vis de lui. L'attention
des courtisans, si éveillée sur les moindres mouvements du maître, ne
pouvait manquer de s'emparer de cette circonstance: on en conclut et on
répéta que Mme Récamier allait jouir d'une haute faveur.

Cependant Fouché n'abandonnait pas sa négociation; il n'y mettait même
plus de mystère, et plus d'une fois il parla du projet d'attacher Mme
Récamier à la cour devant Lemontey, devant le général de Valence et
devant M. de Montmorency. On peut croire combien ce dernier était opposé
à un tel projet. Enfin un certain jour Fouché arrive à Clichy, l'oeil
épanoui, et, ayant pris la maîtresse de la maison à part, il lui dit:
«Vous ne m'opposerez plus de refus; ce n'est plus _moi_, c'est
l'empereur lui-même qui vous propose une place de dame du palais, et
j'ai l'ordre de vous l'offrir en son nom.» Fouché croyait si peu le
refus possible, en effet, qu'il n'attendit point de réponse et se mêla
au groupe de quelques personnes présentes.

Les choses arrivées à ce terme, Mme Récamier ne pouvait tarder à faire
connaître à son mari l'offre qui lui était faite et sa répugnance
invincible à l'accepter. Lorsque M. Récamier vint à son ordinaire dîner
à Clichy, elle eut avec lui une courte conversation. Il entra sans
difficulté dans les sentiments qu'elle exprimait, et lui laissa la plus
entière liberté de les suivre. Assurée de n'être pas désavouée par M.
Récamier, elle attendit avec plus de tranquillité le retour de Fouché.

De quelque précaution oratoire qu'elle enveloppât son refus, quelque
reconnaissance qu'elle exprimât, Mme Récamier ne put adoucir pour Fouché
le dépit de voir son plan renversé. Il changea de visage, et, emporté
par la colère, éclata en reproches contre les amis de Juliette, et
surtout contre Mathieu de Montmorency, qu'il accusait avoir contribué à
préparer cet _outrage_ à l'empereur. Il fit un morceau contre _la caste
nobiliaire_ pour laquelle, ajouta-t-il, l'_empereur avait une indulgence
fatale_, et il quitta Clichy pour n'y plus revenir.

Mme Récamier n'eut à partir de ce moment aucun rapport de société avec
Fouché. Huit ans plus tard, en 1813, elle se retrouva à Terracine, avec
le duc d'Otrante, sur la route de Naples; je raconterai dans quelle
circonstance.

L'impression pénible que cette basse négociation avait produite sur
l'esprit de la belle Juliette ne tarda pas à s'effacer, et elle crut que
puisqu'elle consentait à l'oublier, nul n'avait le droit d'en conserver
du ressentiment.

Jamais sa vie mondaine n'avait été plus brillante, jamais les affaires
de M. Récamier n'avaient paru plus prospères et n'avaient été plus
étendues; le crédit de sa maison était immense, et il occupait sans
contestation le premier rang parmi les financiers de l'époque; pourtant
cette existence si riche et si animée était loin de faire le bonheur de
celle à laquelle on l'enviait. Les affections qui sont la véritable
félicité et la vraie dignité de la femme lui manquaient: elle n'était ni
épouse ni mère, et son coeur désert, avide de tendresse et de dévouement,
cherchait un aliment à ce besoin d'aimer dans les hommages d'une
admiration passionnée dont le langage plaisait à ses oreilles.

À propos de la sorte d'isolement dans lequel s'était écoulé sa vie, M.
Ballanche lui écrivait un jour, dans le langage mystique dont il
revêtait habituellement sa pensée:

     «Ce qu'il y a eu de séparé dans votre existence n'est pas ce qui
     vous eût le mieux convenu, si vous en aviez eu le choix. Le phénix,
     oiseau merveilleux, mais solitaire, s'ennuyait beaucoup, dit-on. Il
     se nourrissait de parfums et vivait dans la région la plus pure de
     l'air; et sa brillante existence se terminait sur un bûcher de bois
     odoriférants, dont le soleil allumait la flamme. Plus d'une fois,
     sans doute, il envia le sort de la blanche colombe, parce qu'elle
     avait une compagne semblable à elle.

     «Je ne veux point vous faire meilleure que vous n'êtes:
     l'impression que vous produisez, vous la sentez vous-même, vous
     vous enivrez des parfums que l'on brûle à vos pieds. Vous êtes ange
     en beaucoup de choses, vous êtes femme en quelques-unes.»

En l'absence d'une réalité à laquelle ses principes, sa pureté, le
rigide sentiment du devoir ne lui permettaient pas de s'abandonner, Mme
Récamier en poursuivait le fantôme dans les passions qu'elle inspirait.
L'effet ordinaire de la coquetterie chez les femmes, c'est l'aridité du
coeur, et elle donne presque toujours le droit de les supposer égoïstes;
pour Mme Récamier, il entrait dans son désir de plaire bien plus d'envie
d'être aimée que d'être admirée, et la bonté, la sympathie de son coeur
étaient si sincères, que tous les hommes qui furent épris d'elle et dont
elle repoussa les voeux, loin de lui garder rancune, devinrent pour elle
autant d'amis inaltérablement dévoués. Au reste, Mme Récamier trouvait
dans la charité des satisfactions plus réelles, plus dignes de son âme
élevée que ne pouvaient lui en fournir les dangereux succès de sa
beauté.

Sa générosité était sans bornes, et ce n'était pas seulement de son
argent qu'elle faisait aumône; tout malheureux avait droit à son
intérêt: sa grâce, sa politesse la suivaient dans ses rapports avec les
plus humbles, les plus rebutantes misères. Elle donnait beaucoup, et
elle faisait beaucoup donner; elle employait tous les moyens d'influence
et de crédit qui s'attachent à une grande existence, à secourir des
infortunes, à protéger des gens sans appui. C'était le seul moyen,
disait-elle, de rendre les petits devoirs de la société supportables que
de les utiliser ainsi; il fallait faire du monde non point un _but_ mais
un _moyen_.

Aidée par les conseils de M. et de Mme de Gérando, si experts dans la
pratique de la charité, elle avait fondé, sur la paroisse de
Saint-Sulpice, au temps de l'opulence de M. Récamier, une école de
jeunes filles qui devint bientôt si nombreuse que les seules ressources
de la charité privée ne pouvaient la soutenir. On eut recours aux
souscriptions.

La lettre que Mme de Gérando écrivait à la belle Juliette, alors à
Auxerre auprès Mme de Staël, pour lui rendre compte de l'état de
l'école, ne semblera pas, je crois, dépourvue d'intérêt.

     «Paris, ce 13 octobre 1806.

     «On m'avertit, chère amie, qu'Eugène[10] part à l'instant; j'en
     profite pour vous remercier de votre bonne lettre et vous dire ce
     que nous avons fait pour nos pauvres enfants. On m'a remis les
     douze cents francs; j'en ai payé deux mois de nourriture, le
     quartier des maîtresses, celui du loyer.

     «Mon mari a écrit lui-même à nombre de personnes de sa connaissance
     pour leur proposer à chacune une souscription de cent écus par an,
     que la plupart ont acceptée.

     «En voici la liste, en y joignant ceux sur lesquels nous comptons
     encore. Je mets en tête ceux qui sont déjà engagés.

          Mathieu de Montmorency.          300 fr.

          Scipion Périer.                  300

          Doumerc.                         300

          Mme Michel.                      300

          Nous.                            300

          M. de Champagny (2 souscript.).  600

          Le ministre de l'intérieur.      300

                                         2.400 fr.

     «Nous comptons encore:

          Sur Mme de Staël                 300 fr.

          M. de Dalberg                    300

          Mme Clarke                       300

          M. Ternaux                       300

     «Mon mari vous prie maintenant de voir avec Mme de Staël dans les
     personnes de votre société quelles sont celles qui accepteraient
     une de ces souscriptions de cent écus, et nous aurons alors le
     bonheur de n'abandonner aucune des enfants dont nous nous sommes
     chargés dès l'origine, ce qui fait avec celles qui sont déjà
     sorties et placées plus de soixante individus qui vous devront leur
     moralité, leurs talents et leur pain. Cette pensée, chère amie,
     console de bien des peines et de bien des injustices, elle donne le
     courage de continuer sans s'embarrasser des jugements humains.

     «J'écrirai à Mme de Staël au premier jour; je veux la remercier de
     ses bontés.

     «Adieu, mon amie, donnez-moi de vos nouvelles et que je n'ignore
     rien de ce qui vous intéresse ni de vos desseins.

     «ANNETTE DE GÉRANDO.»

Aux souscriptions de cent écus, Mme Récamier ajoutait des dons qu'on
n'osait refuser à sa gracieuse tyrannie.

L'amiral Decrès lui envoyait mille francs avec ce billet.

     21 mars.

     «J'obéis, Madame, à vos ordres, et j'envoie mille francs à vos trop
     heureuses pupilles. Mais j'observerais que vous m'avez taxé comme
     un fermier général, si le bonheur de faire quelque chose qui vous
     est agréable n'effaçait pas le sentiment de ce léger sacrifice.

     «Je mets à vos pieds mes hommages et ma personne.

     «DECRÈS».

Un samedi de l'automne de cette même année 1806, M. Récamier vint
trouver sa jeune femme; sa figure était bouleversée, et il semblait
méconnaissable. Il lui apprit que, par suite d'une série de
circonstances, au premier rang desquelles il plaçait l'état politique et
financier de l'Espagne et de ses colonies, sa puissante maison de banque
éprouvait un embarras qu'il espérait encore ne devoir être que
momentané. Il aurait suffi que la Banque de France fût autorisée à
avancer un million à la maison Récamier, avance en garantie de laquelle
on donnerait de très-bonnes valeurs, pour que les affaires suivissent
leur cours heureux et régulier; mais si ce prêt d'un million n'était pas
autorisé par le gouvernement, le lundi suivant, quarante-huit heures
après le moment où M. Récamier faisait à sa femme l'aveu de sa
situation, on serait contraint de suspendre les paiements.

Dans cette terrible alternative, tout l'optimisme de M. Récamier l'avait
abandonné. Il avait compté sur l'énergie de sa jeune compagne et lui
demanda de faire sans lui, dont l'abattement serait trop visible, le
lendemain dimanche les honneurs d'un grand dîner qu'il importait de ne
pas contremander afin de ne pas donner l'alarme sur la position où l'on
se trouvait. Quant à lui, plus mort que vif, il allait partir pour la
campagne où il resterait jusqu'à ce que la réponse de l'empereur fût
connue. Si elle était favorable, il reviendrait; si elle ne l'était
point, il laisserait s'écouler quelques jours et s'apaiser la première
explosion de la surprise et de la malveillance.

Ce fut un rude coup et un terrible réveil qu'une communication de ce
genre pour une personne de vingt-cinq ans. Depuis sa naissance, Juliette
avait été entourée d'aisance, de bien-être, de luxe: mariée encore
enfant à un homme dont la fortune était considérable, on ne lui avait
jamais non-seulement _demandé_, mais jamais _permis_ de s'occuper d'un
détail de ménage ou d'un calcul d'argent. Sa toilette et ses bonnes
oeuvres formaient sa seule comptabilité: grâce à la simplicité extrême
qu'elle mettait dans l'élégance de son ajustement, si ses charités
étaient considérables, elles ne dépassèrent jamais la somme mise chaque
mois à sa disposition.

Après le premier étourdissement que ne pouvait manquer de lui causer la
nouvelle qu'elle recevait, Juliette, rassemblant ses forces et
envisageant ses nouveaux devoirs, chercha à rendre un peu de courage à
M. Récamier, mais vainement. L'anxiété de sa situation, la pensée de
l'honneur de son nom compromis, la ruine possible de tant de personnes
dont le sort dépendait du sien, c'étaient là des tortures que son
excellente et faible nature n'était pas capable de surmonter; il était
anéanti. M. Récamier partit pour la campagne dans le paroxysme de
l'inquiétude. Le grand dîner eut lieu, et nul, au milieu du luxe qui
environnait cette belle et souriante personne, ne put deviner l'angoisse
que cachait son sourire et sur quel abîme était placée la maison dont
elle faisait les honneurs avec une si complète apparence de
tranquillité. Mme Récamier a souvent répété depuis qu'elle n'avait cessé
pendant toute cette soirée de se croire la proie d'un horrible rêve, et
que la souffrance morale qu'elle endura était telle que les objets
matériels eux-mêmes prenaient, aux yeux de son imagination ébranlée, un
aspect étrange et fantastique.

Le prêt d'un million qui semblait une chose si naturelle fut durement
refusé, et le lundi matin les bureaux de la maison de banque ne
s'ouvrirent point aux paiements.

Mme Récamier ne se dissimula point que la malveillance et le
ressentiment personnel de l'empereur à son égard avaient contribué au
refus du secours qui aurait sauvé la maison de son mari. Elle accepta
sans plaintes, sans ostentation, avec une sereine fermeté le
bouleversement de sa fortune, et montra dans cette cruelle circonstance
une promptitude et une résolution qui ne se démentirent dans aucune des
épreuves de sa vie.

Le retentissement de cette catastrophe fut immense: un grand nombre de
maisons secondaires se trouvèrent entraînées dans la chute de la
puissante maison à laquelle leurs opérations étaient liées. M. Récamier
fit à ses créanciers l'abandon de tout ce qu'il possédait, et reçut
d'eux un témoignage honorable de leur confiance et de leur estime: il
fut mis par eux à la tête de la liquidation de ses affaires. Sa noble et
courageuse femme fit vendre jusqu'à son dernier bijou. On se défit de
l'argenterie, l'hôtel de la rue du Mont-Blanc fut mis en vente; et comme
il pouvait ne pas se présenter immédiatement un acquéreur pour un
immeuble de cette importance, Mme Récamier quitta son appartement et ne
se réserva qu'un petit salon au rez-de-chaussée dont les fenêtres
ouvraient sur le jardin. Le grand appartement fut loué meublé au prince
Pignatelli, puis au comte Palffy, et enfin vendu le 1er septembre 1808 à
M. Mosselmann.

Il faut faire honneur à la société française en rappelant de quels
hommages elle entoura une infortune si peu méritée. Mme Récamier se vit
l'objet de l'intérêt et du respect universels; on assiégeait sa porte,
et chacun, en s'y inscrivant, voulait s'honorer de sa sympathie pour un
revers éclatant noblement supporté. Mme de Staël écrivait à Mme Récamier
dans cette circonstance:

     Genève, 17 novembre 1806.

     «Ah! ma chère Juliette, quelle douleur j'ai éprouvée par l'affreuse
     nouvelle que je reçois! que je maudis l'exil qui ne me permet pas
     d'être auprès de vous, de vous serrer contre mon coeur!

     «Vous avez perdu tout ce qui tient à la facilité, à l'agrément de
     la vie, mais s'il était possible d'être plus aimée, plus
     intéressante que vous ne l'étiez, c'est ce qui vous serait arrivé.
     Je vais écrire à M. Récamier que je plains et que je respecte. Mais
     dites-moi, serait-ce un rêve que l'espérance de vous recevoir ici
     cet hiver? si vous vouliez, trois mois passés dans un cercle étroit
     où vous seriez passionnément soignée... Mais à Paris aussi vous
     inspirez ce sentiment. Enfin, au moins, à Lyon ou jusqu'à mes
     _quarante lieues_, j'irai pour vous voir, pour vous embrasser, pour
     vous dire que je me suis senti pour vous plus de tendresse que pour
     aucune femme que j'aie jamais connue. Je ne sais rien vous dire
     comme consolation, si ce n'est que vous serez aimée et considérée
     plus que jamais et que les admirables traits de votre générosité et
     de votre bienfaisance seront connus malgré vous par ce malheur,
     comme ils ne l'auraient jamais été sans lui.

     «Certainement en comparant votre situation à ce qu'elle était, vous
     avez perdu; mais s'il m'était possible d'envier ce que j'aime, je
     donnerais bien tout ce que je suis pour être vous. Beauté sans
     égale en Europe, réputation sans tache, caractère fier et généreux,
     quelle fortune de bonheur encore dans cette triste vie où l'on
     marche si dépouillé! Chère Juliette, que notre amitié se resserre,
     que ce ne soit plus simplement des services généreux qui sont tous
     venus de vous, mais une correspondance suivie, un besoin réciproque
     de se confier ses pensées, une vie ensemble. Chère Juliette, c'est
     vous qui me ferez revenir à Paris, car vous serez toujours une
     personne toute-puissante, et nous nous verrons tous les jours, et
     comme vous êtes plus jeune que moi, vous me fermerez les yeux, et
     mes enfants seront vos amis. Ma fille a pleuré ce matin de mes
     larmes et des vôtres. Chère Juliette, ce luxe qui vous entourait,
     c'est nous qui en avons joui, votre fortune a été la nôtre, et je
     me sens ruinée parce que vous n'êtes plus riche. Croyez-moi, il
     reste du bonheur quand on sait se faire aimer ainsi. Benjamin veut
     vous écrire, il est bien ému. Mathieu m'écrit sur vous une lettre
     bien touchante. Chère amie, que votre coeur soit calme au milieu de
     ces douleurs; hélas! ni la mort ni l'indifférence de vos amis ne
     vous menacent, et voilà les blessures éternelles. Adieu, cher ange,
     adieu. J'embrasse avec respect votre visage charmant.

     «NECKER DE STAËL-HOLSTEIN[11].»

Junot, duc d'Abrantès, qui professait pour la belle Juliette une amitié
très-exaltée, vint peu de temps après passer quelques jours à Paris.
Témoin de la catastrophe qui frappait une victime si inoffensive, et en
même temps de la sympathie vive et respectueuse qu'elle excitait, il
rejoignit l'empereur en Allemagne. Encore ému de ce qu'il avait vu et de
ce qu'il ressentait lui-même, il en parla à Napoléon avec détail;
celui-ci l'interrompant d'un ton d'humeur: «On ne rendrait pas tant
d'hommages, dit-il, à la veuve d'un maréchal de France, mort sur le
champ de bataille!»

Bernadotte était aussi en Allemagne au moment où ces revers de fortune
atteignirent Mme Récamier; il lui écrivait:

LE MARÉCHAL BERNADOTTE À Mme RÉCAMIER.

     «Une foulure à la main droite m'a d'abord empêché de répondre à
     votre lettre. À peine étais-je remis que les opérations ont
     recommencé; j'ai été frappé d'une balle à la tête; cette blessure
     m'a retenu un mois dans mon lit.

     «Je suis loin de mériter les reproches que vous me faites; le
     général Junot peut être mon témoin. J'appris le commencement de vos
     malheurs par lui, la veille de la bataille d'Austerlitz[12]; je le
     quittai à onze heures du soir en l'assurant qu'en rentrant à mon
     bivouac j'allais vous écrire; il me chargea de mille choses pour
     vous: la tête et le coeur remplis de votre position, je vous peignis
     toute la peine que me causait le renversement de votre fortune. En
     vous parlant, en m'occupant de vous, je pensais que je devais
     contribuer, au crépuscule du jour, à décider du sort du monde; ma
     lettre fut recommandée à la poste, elle a dû vous être remise.
     Quand l'amitié, la tendresse et la sensibilité enflamment une âme
     aimante, tout ce qu'elle exprime est profondément senti. Je n'ai
     pas cessé depuis de vous adresser mes voeux et mes souhaits, et,
     quoique né pour vous aimer toujours, je n'ai pas dû hasarder de
     vous fatiguer par mes lettres. Adieu; si vous pensez encore à moi,
     songez que vous êtes ma principale idée et que rien n'égale les
     tendres et doux sentiments que je vous ai voués.

     «BERNADOTTE.»

C'est aussi à dater de ce renversement de sa fortune que la liaison
très-agréable, mais sans intimité, qui existait entre Mme Récamier et
Mme la comtesse de Boigne devint pour l'une et pour l'autre une
affection véritable. Mme de Boigne, plus jeune de quelques années, était
depuis trois ou quatre ans seulement fixée à Paris avec son père et sa
mère, le marquis et la marquise d'Osmond; elle avait épousé, en
Angleterre où ses parents avaient émigré, le général de Boigne qui
revenait des Indes où il avait acquis une fortune colossale. Mme de
Boigne avait une beauté éminemment distinguée; elle était blonde, et sa
soyeuse chevelure de la plus belle nuance cendrée eût enveloppé
jusqu'aux pieds sa délicate personne. Elle était excellente musicienne;
sa voix était si étendue et si brillante que j'ai entendu Mme Récamier
la comparer à celle de Mme Catalani.

Malgré les grandes qualités qui se rencontrèrent dans le caractère du
général de Boigne et qui ont fait de lui le bienfaiteur généreux et
intelligent de Chambéry, sa ville natale, la rudesse des moeurs et la
vulgarité des habitudes de ce nabab ne devaient guère convenir à la
compagne qu'il s'était donnée et qu'il avait choisie d'un sang et d'un
rang trop différents du sien. D'un commun consentement, Mme de Boigne
vivait à Paris avec ses parents et ne passait en Savoie que quelques
semaines chaque année. Sa naissance, ses relations, ses goûts, les
traditions de sa famille la plaçaient tout naturellement et beaucoup
plus exclusivement que Mme Récamier dans la société de l'opposition.
Avant de se lier avec elle d'une amitié qui devint étroite, Mme Récamier
avait pour sa personne et pour sa société un goût réel: elle aimait cet
esprit solide et charmant, cette malice pleine de raison, la parfaite
distinction de ses manières et jusqu'à cette légère nuance de dédain qui
rendaient sa bienveillance un peu exclusive et son suffrage plus
flatteur.

La dignité sans ostentation, le courage simple que dans des
circonstances pénibles montrait une personne que tant d'hommages avaient
environnée sans la gâter, firent sur Mme de Boigne une impression
profonde; elle se rapprocha de plus en plus de Mme Récamier, et le coeur
de celle-ci, vivement touché d'un intérêt aussi délicat, y répondit par
un sentiment très-affectueux. La nature de Mme de Boigne était moins
tendre, mais elle était aussi fidèle que celle de sa nouvelle amie, et
la mort seule a rompu le lien d'affection qui tant d'années les unit
l'une à l'autre.

Une autre amitié, non moins chère, non moins constante, datait aussi,
pour Mme Récamier, de cette pénible époque des revers de fortune. Un
jeune auditeur au conseil d'État, devenu depuis un de nos plus célèbres
historiens, M. Prosper de Barante, n'avait point été jusque-là présenté
à la belle et brillante personne dont il entendait vanter partout
l'irrésistible séduction. Tant d'éclat et de bruit, loin de l'attirer,
lui causait un peu d'effroi; et ce ne fut qu'après la perte de la
fortune de Mme Récamier qu'il sollicita de la connaître. Admis dans le
cercle intime et choisi dont elle s'entourait au sein de la retraite que
lui imposaient ces douloureuses circonstances, M. de Barante put
apprécier, non-seulement sa beauté tant célébrée, mais la grâce de son
esprit et la candeur de son âme.

Mme Récamier, accoutumée à vivre avec des intelligences supérieures et
juge fort délicat de l'agrément de la conversation, fut extrêmement
frappée de celle de M. de Barante. La droiture et la noblesse des
sentiments de ce jeune homme, le mouvement plein de chaleur, de naturel
et de finesse de son esprit, lui inspirèrent une sympathie très-vive.
Elle aimait à se rappeler cette apparition dans sa société de celui qui
devait y tenir une place importante, et dont l'amitié fut aussi tendre
que durable.

La perte d'une grande position de fortune n'était pas le seul et ne fut
pas le plus cruel chagrin dont Mme Récamier devait être frappée dans
l'espace de quelques mois. Déjà depuis près d'une année la santé de Mme
Bernard était gravement atteinte; une douloureuse maladie la retenait
étendue, et réclamait des soins de tous les moments, surtout un calme
d'esprit absolu. Juliette aimait sa mère avec idolâtrie, mais sa
tendresse même contribuait à lui faire illusion sur le danger de
souffrances qui la préoccupaient sans cesse. Mme Bernard mettait
d'ailleurs une force d'âme singulière à entretenir des illusions et des
espérances que peut-être elle n'avait plus. Chaque jour elle se faisait
habiller et parer, et on la portait de son lit sur une chaise longue où,
pour quelques heures, elle recevait encore un certain nombre de visites.
La ruine de M. Récamier porta le coup mortel à Mme Bernard: elle
succomba le 20 janvier 1807, trois mois après la catastrophe qui avait
détruit la brillante existence de sa fille.

M. de Montmorency adressait, dans ce triste moment, le billet suivant à
Mme Récamier.

     «Ce jeudi, 22 janvier.

     «Mon premier mouvement a été de passer hier chez vous. Je n'ai pas
     osé insister à la porte. J'ai respecté le besoin de solitude
     qu'avait votre douleur. Je sais comme elle a été vive, je sens
     comme elle est naturelle. Vous êtes bien sûre que je la partage,
     que je m'y associe du fond de l'âme; mais ne rejetez pas une
     consolation digne de vous, une de ces consolations qui restent
     encore après les premiers moments: c'est le touchant exemple de
     piété que nous a donné celle que vous pleurez, et qui permet tant
     d'espérance sur son bonheur.

     «Croyez bien dans cette triste occasion à mon vrai et profond
     sentiment. J'irai encore ce soir essayer de vous l'exprimer, si
     vous voulez me recevoir, et si je ne suis pas assez enroué pour ne
     pas pouvoir parler.

     «Il serait bien bon de me faire donner un mot de vos nouvelles.

     «MATHIEU.»

Elle recevait aussi de Mme de Staël ce mot plein d'émotion.

     24 janvier.

     «Chère amie, combien je souffre de votre malheur! combien je
     souffre de ne pas vous voir! n'est-il donc pas possible que je vous
     voie et faut-il donc que ma vie se passe ainsi? Je ne sais rien
     dire: je vous embrasse et je pleure avec vous.»



LIVRE II


Mme Récamier passa les six premiers mois du deuil de sa mère dans une
profonde retraite, et la vivacité de ses regrets semblait atteindre sa
santé. Elle consentit pourtant à partir, au milieu de l'été, pour
Coppet, où elle fut reçue par Mme de Staël avec une enthousiaste amitié.

Genève comptait alors un hôte illustre: le prince Auguste de Prusse,
neveu du grand Frédéric, fait prisonnier le 6 octobre 1806, au combat de
Saalfeld, où son frère aîné le prince Louis avait été tué.

Sa grande jeunesse (il n'avait que vingt-quatre ans), la noblesse de ses
traits et de sa tournure empruntaient aux malheurs de son pays et de sa
maison, au deuil héroïque du frère auprès duquel il avait vaillamment
combattu, à sa situation présente, une auréole d'intérêt et de respect.

Le prince Auguste, présenté à Mme de Staël, accepta avec reconnaissance
l'hospitalité qu'elle lui offrit au château de Coppet, et il ne tarda
pas à devenir éperdument épris de Mme Récamier.

Le prince Auguste était remarquablement beau, brave, chevaleresque; à
l'ardeur passionnée de ses sentiments se joignaient une loyauté et une
sorte de candeur toutes germaniques. Les revers et les humiliations
subis par son pays n'avaient fait que le pénétrer d'un patriotisme plus
vif. On peut dire qu'il consacra sa vie entière à la gloire de la
Prusse, et mit dans l'accomplissement de ses devoirs militaires un
dévouement et une ténacité qui ne se démentirent jamais. La passion
qu'il conçut pour l'amie de Mme de Staël était extrême; protestant et né
dans un pays où le divorce est autorisé par la loi civile et par la loi
religieuse, il se flatta que la belle Juliette consentirait à faire
rompre le mariage qui faisait obstacle à ses voeux, et il lui proposa de
l'épouser. Trois mois se passèrent dans les enchantements d'une passion
dont Mme Récamier était vivement touchée, si elle ne la partageait pas.
Tout conspirait en faveur du prince Auguste: l'imagination de Mme de
Staël, facilement séduite par tout ce qui était poétique et singulier,
faisait d'elle un auxiliaire éloquent de l'amour du prince étranger; les
lieux eux-mêmes, ces belles rives du lac de Genève toutes peuplées de
fantômes romanesques, étaient bien propres à égarer la raison.

Mme Récamier était émue, ébranlée: elle accueillit un moment la
proposition d'un mariage, preuve insigne, non-seulement de la passion,
mais de l'estime d'un prince de maison royale fortement pénétré des
prérogatives et de l'élévation de son rang. Une promesse fut échangée.
La sorte de lien qui avait uni la belle Juliette à M. Récamier était de
ceux que la religion catholique elle-même proclame nuls. Cédant à
l'émotion du sentiment qu'elle inspirait au prince Auguste, Juliette
écrivit à M. Récamier pour lui demander la rupture de leur union. Il lui
répondit qu'il consentirait à l'annulation de leur mariage si telle
était sa volonté, mais faisant appel à tous les sentiments du noble coeur
auquel il s'adressait, il rappelait l'affection qu'il lui avait portée
dès son enfance, il exprimait même le regret d'avoir respecté des
susceptibilités et des répugnances sans lesquelles un lien plus étroit
n'eût pas permis cette pensée de séparation; enfin il demandait que
cette rupture de leur lien, si Mme Récamier persistait dans un tel
projet, n'eût pas lieu à Paris, mais hors de France où il se rendrait
pour se concerter avec elle.

Cette lettre digne, paternelle et tendre, laissa quelques instants Mme
Récamier immobile: elle revit en pensée ce compagnon des premières
années de sa vie dont l'indulgence, si elle ne lui avait pas donné le
bonheur, avait toujours respecté ses sentiments et sa liberté; elle le
revit vieux, dépouillé de la grande fortune dont il avait pris plaisir à
la faire jouir, et l'idée de l'abandon d'un homme malheureux lui parut
impossible. Elle revint à Paris à la fin de l'automne ayant pris sa
résolution, mais n'exprimant pas encore ouvertement au prince Auguste
l'inutilité de ses instances. Elle compta sur le temps et l'absence pour
lui rendre moins cruelle la perte d'une espérance à l'accomplissement de
laquelle il allait travailler avec ardeur en retournant à Berlin: car la
paix lui avait rendu sa liberté, et le roi de Prusse le rappelait auprès
de lui. Mme de Staël alla passer l'hiver à Vienne.

Le prince Auguste retrouvait son pays occupé par l'armée française, son
père, le prince Ferdinand, vieux et malade, plus accablé encore par la
douleur que lui causaient la perte de son fils Louis et la situation de
la Prusse que par le poids des années. Le jeune prince lui-même, tout
pénétré qu'il fût du sentiment des malheurs publics, n'en était point
distrait de sa passion pour Juliette: une correspondance suivie,
fréquente, venait rappeler à la belle Française _ses serments_ et lui
peignait dans un langage touchant par sa parfaite sincérité un amour
ardent que les obstacles ne faisaient qu'irriter. Le sentiment amer des
humiliations de son pays se mêle aux expressions de sa tendresse; il
sollicite l'accomplissement des promesses échangées, et demande avec
instance, avec prière, une occasion de se revoir.

Mme Récamier, peu de temps après son retour à Paris, fit parvenir son
portrait au prince Auguste.

Il lui écrit le 24 avril 1808.

     «J'espère que ma lettre n° 31 vous est déjà parvenue; je n'ai pu
     que vous exprimer bien faiblement le bonheur que votre dernière
     lettre m'a fait éprouver, mais elle vous donnera une idée de la
     sensation que j'ai ressentie en la lisant et en recevant votre
     portrait. Pendant des heures entières, je regarde ce portrait
     enchanteur, et je rêve un bonheur qui doit surpasser tout ce que
     l'imagination peut offrir de plus délicieux. Quel sort pourrait
     être comparé à celui de l'homme que vous aimerez?

     «Vous aurez vu par ma lettre précédente avec quelle impatience
     j'attends votre réponse qui déterminera mon départ pour
     Aix-la-Chapelle. Je ne puis assez me louer de l'accueil flatteur
     avec lequel j'ai été reçu par mon parent[13], sa femme[14] et tous
     les amis que j'ai retrouvés ici. Après une absence de près de deux
     ans, j'ai enfin revu ma soeur[15]. Ce moment nous a rappelé de bien
     tristes souvenirs. Les malheurs domestiques viennent encore
     augmenter le chagrin que nous cause le malheur général. Ma soeur
     vient de perdre une fille charmante: l'amitié que je lui témoigne
     contribue un peu à la distraire de sa douleur; elle est une des
     femmes les plus aimables que je connaisse, et je suis bien sûr
     qu'elle saurait vous apprécier autant que vous le méritez. Adieu,
     chère Juliette, l'espérance de vous revoir bientôt me rend
     extrêmement heureux. Je vous conjure de me répondre promptement.

     «AUGUSTE.»

Il était difficile et peu prudent à un prince prussien de continuer une
correspondance avec une femme, objet de la surveillance active d'une
police ombrageuse. Le prince ne parle du roi de Prusse qu'en le nommant
_mon parent_, _mon cousin_, de la reine Louise qu'en disant _la femme de
mon cousin_; le gouvernement prussien est _notre maison de commerce_.
Dans une lettre où il veut annoncer le choix du comte de Hardenberg
comme premier ministre, il dit: _Il s'est fait quelques changements
avantageux dans notre négoce; on a pris un premier commis très-bon, mais
cela ne donne que des espérances encore éloignées_.

Mais tout en se flattant de semaine en semaine, de mois en mois, qu'il
pourra, ou s'aventurer sur le sol français, ou décider Mme Récamier à
venir soit à Carlsbad, soit à Toeplitz en pays allemand, les
impossibilités succèdent pour lui aux impossibilités; le roi de Prusse
réclame la coopération active de son cousin aux affaires militaires de
son royaume. Le roi de Prusse est à Erfurt, et le prince ne peut
s'éloigner pendant son absence; le roi s'oppose à ce qu'un prince de sa
maison aille sur le territoire français courir le risque d'être traité
en prisonnier.

Le prince Auguste, bourrelé d'inquiétudes, tomba malade; une affection
grave, la rougeole, le mit dans un grand danger. Mme Récamier, de son
côté, revenue dans sa famille, pesait avec plus de sang-froid et une
raison plus libre toutes les chances, toutes les séductions, tous les
inconvénients de l'avenir qui lui était offert. Pénétrée de la plus
profonde reconnaissance pour la loyale tendresse et le dévouement du
prince Auguste, elle sentait bien, en sondant son propre coeur, qu'elle
ne répondrait qu'imparfaitement à l'ardeur des sentiments qu'elle
inspirait, et sa délicatesse se troublait à la pensée d'accepter un
aussi considérable sacrifice d'un homme auquel elle ne rendrait pas en
échange un attachement égal au sien. Ses scrupules religieux, que le
langage d'une passion profonde ne faisait point taire en présence du
prince, s'étaient fortifiés par la réflexion; l'effet de la rupture de
son mariage sur le public l'épouvantait, et l'idée de quitter à jamais
son pays ne lui causait pas moins d'effroi.

Elle écrivit donc au prince Auguste une lettre qui devait lui ôter toute
espérance. «J'ai été frappé de la foudre en recevant votre lettre,» lui
répondit-il; mais il n'accepta pas cet arrêt, ou du moins, il réclama le
droit de revoir Juliette une dernière fois.

Quatre années s'étaient écoulées ainsi, lorsqu'en 1811 il obtint enfin
de Mme Récamier un rendez-vous pour l'automne à Schaffhouse; mais des
circonstances plus fortes que la volonté humaine ne permirent point que
l'entrevue projetée se réalisât: l'exil frappa Mme Récamier à son
arrivée à Coppet. Le prince, qui l'avait vainement attendue, retourna en
Prusse, profondément blessé de ce qu'il prenait pour un manque de foi.
Il était venu en Suisse sans autorisation du roi, et écrivait à Mme de
Staël dans son indignation: «Enfin j'espère que ce trait me guérira du
fol amour que je nourris depuis quatre ans.» Mais bientôt instruit de la
persécution qu'on faisait subir à Mme Récamier, il se hâta de lui
écrire:

     «Berne, le 26 septembre 1811.

     «Je viens d'apprendre par M. Schlegel que vous avez été exilée à
     quarante lieues de Paris, et j'ai été sensiblement touché de la
     peine que vous devez éprouver d'être séparée de presque tous vos
     amis. Si je pouvais suivre le penchant de mon coeur, je volerais
     auprès de vous pour tâcher d'adoucir votre peine en la partageant
     avec vous. Mais vous savez qu'un devoir, qui me paraît en ce moment
     plus que jamais difficile à remplir, me retient malheureusement
     loin de vous. Après quatre années d'absence, j'espérais enfin vous
     revoir, et cet exil semblait vous fournir un prétexte pour aller en
     Suisse; mais vous avez cruellement trompé mon attente. Ce que je ne
     puis concevoir, c'est que, ne pouvant ou ne voulant pas me revoir,
     vous n'ayez pas même daigné m'avertir, et m'épargner la peine de
     faire inutilement une course de trois cents lieues. Je pars demain
     pour les hautes montagnes de l'Oberland et des Petits Cantons; la
     nature sauvage de ces pays sera d'accord avec la tristesse de mes
     pensées dont vous êtes toujours l'unique objet. Si vous daignez
     enfin répondre à mes lettres, je vous prie d'adresser votre réponse
     à la ville que j'habite ordinairement et où je compte retourner
     bientôt.»

Le prince Auguste ne cessa point de correspondre avec Mme Récamier
jusqu'à l'époque où il la revit à Paris, lorsqu'il vint dans cette ville
avec les armées alliées en 1815. Il commandait alors l'artillerie
prussienne, et, sur sa route militaire, tout en faisant successivement
le siége de Maubeuge, de Landrécies, de Philippeville, de Givet et de
Longwy, il ne manquait pas de lui écrire, au pied de chacune de ces
places et de son quartier général, des billets tout remplis de passion
et de patriotisme prussien.

«Je commande,» lui mande-t-il, le 8 juillet 1815, de la tranchée auprès
de Maubeuge, «je commande le corps prussien et les troupes alliées
allemandes qui sont chargées d'assiéger et de faire le blocus de neuf
forteresses entre la Meuse et la Sambre. Cette nuit j'ouvre la tranchée
devant Maubeuge, et dans dix-huit à vingt jours j'en serai le maître, en
supposant que le commandant fasse la résistance la plus opiniâtre.
L'espoir de vous revoir plus tôt sera pour moi un bien puissant motif
d'accélérer le siége.» Toute l'amitié de Mme Récamier pour son fidèle et
généreux adorateur ne suffisait pas à lui faire pardonner l'incroyable
galanterie avec laquelle il mettait aux pieds de la personne assurément
la plus pénétrée du sentiment national toutes les forteresses françaises
dont, en pleine trêve, s'emparait l'armée étrangère.

Le prince Auguste revit encore Mme Récamier à Aix-la-Chapelle, puis à
Paris en 1818; son dernier voyage en France eut lieu en 1825. Il vit
donc la personne qu'il avait aimée dans la retraite qu'elle s'était
choisie à l'Abbaye-aux-Bois. C'est en 1818 que le prince Auguste de
Prusse commanda à Gérard le tableau de Corinne.

On s'était d'abord adressé à David pour lui demander un tableau dont le
sujet serait emprunté au roman de Mme de Staël. Mme Récamier lui avait
écrit, et David avait accepté cette mission avec empressement; voici la
lettre qu'il lui adressait:

DAVID À Mme RÉCAMIER.

     «Bruxelles, ce 14 septembre 1818.

     «Madame,

     «J'ai reçu les deux lettres que vous m'avez fait l'honneur de
     m'écrire, mais, avant de répondre à votre dernière, je voulais vous
     donner une réponse positive. Je me suis occupé, comme je vous l'ai
     dit, de relire le roman de _Corinne_; au milieu de tant de passages
     intéressants qu'offre ce bel ouvrage, celui du couronnement de
     Corinne au Capitole m'a paru le plus propre à remplir le but que se
     proposent les amis de Mme la baronne de Staël.

     «D'après cette idée, j'ai jeté sur le papier un aperçu de la
     composition et du développement qu'il faudrait lui donner pour
     qu'elle fût, comme vous en avez l'intention, un monument élevé à la
     mémoire de cette femme célèbre.

     «Le tableau, d'après mes idées, ne peut pas avoir moins de quinze
     pieds de long sur douze de hauteur; les figures doivent être
     grandes comme nature, et en assez grand nombre pour donner
     l'imposant aspect d'un triomphe.

     «Il me faudra dix-huit mois pour l'exécuter; le prix serait de
     quarante mille francs, payable de la manière que vous avez indiquée
     vous-même dans votre première lettre.

     «Si les amis de Mme de Staël approuvent ce que j'ai l'honneur de
     vous communiquer, je désirerais qu'on me procurât un bon portrait
     de cette illustre dame pour en faire la principale figure du
     tableau.

     «D'après votre réponse, Madame, je pourrai m'en occuper au
     printemps prochain.

     «J'ai l'honneur d'être, avec respect, Madame, votre très-humble
     serviteur,

     «DAVID.»

Les dimensions que David voulait donner à ce tableau, le délai qu'il
demandait avant de s'en occuper ne convinrent point au prince Auguste de
Prusse, et ce fut Gérard qui fut définitivement chargé de l'exécuter.

Le prince en fit présent à Mme Récamier «comme d'un immortel souvenir du
sentiment qu'elle lui avait inspiré et de la glorieuse amitié qui
unissait Corinne et Juliette.» En échange de ce tableau, Mme Récamier
lui avait envoyé son portrait peint par Gérard. Le prince l'avait placé
dans la galerie de son palais à Berlin, il ne s'en sépara qu'à sa mort.
D'après ses dernières volontés, ce portrait fut renvoyé à Mme Récamier
en 1845, et, dans la lettre que le prince lui écrivait trois mois avant
sa mort, en pleine santé, mais comme frappé d'un pressentiment, se
trouvent ces touchantes paroles: «L'anneau que vous m'avez donné me
suivra dans la tombe.»

L'empereur Napoléon, qui avait connu par des rapports de police les
projets de mariage du prince Auguste avec Mme Récamier, s'en souvint à
Sainte-Hélène.

Voici ce qu'on lit dans le _Mémorial_:

     «Dans les causeries du jour, l'empereur est revenu encore à Mme de
     Staël, sur laquelle il n'a rien dit de neuf. Seulement il a parlé
     de lettres vues par la police, et dont Mme Récamier et un prince de
     Prusse faisaient tous les frais... Le prince, malgré les obstacles
     que lui opposait son rang, avait conçu la pensée d'épouser l'amie
     de Mme de Staël, et la confia à celle-ci, dont l'imagination
     poétique saisit avidement un projet qui pouvait répandre sur Coppet
     un éclat romanesque. Bien que le jeune prince fût rappelé à Berlin,
     l'absence n'altéra point ses sentiments; il n'en poursuivit pas
     moins avec ardeur son projet favori; mais soit, préjugé catholique
     contre le divorce, soit générosité naturelle, Mme Récamier se
     refusa constamment à cette élévation inattendue.»

Dans le courant de l'année 1808, Mme Récamier quitta l'hôtel de la rue
du Mont-Blanc pour s'établir dans une maison plus petite, rue
Basse-du-Rempart, 32, avec son mari, son père et le vieil ami de son
père, M. Simonard.

Cette année et l'année suivante se passèrent pour elle entre Paris,
Coppet et Angervilliers, où elle trouvait, chez la marquise de Catellan
une amitié dévouée et toutes les distractions de l'esprit le plus
original et le plus cultivé.

Mme de Staël écrivait alors son bel ouvrage _de l'Allemagne_, et, tout
entière à ce travail, ne quitta point Coppet pendant ces deux années.
Elle avait pour le théâtre et les représentations dramatiques un goût
extrêmement prononcé, et, comme délassement à ses travaux littéraires,
jouait, avec l'ardeur et l'entrain qu'elle mettait à toutes choses, la
tragédie et la comédie. On représenta _Phèdre_ à Coppet dans l'automne
de 1809, et Mme de Staël fit accepter à Mme Récamier, dans cette pièce
où elle jouait le rôle principal, le personnage d'_Aricie_. Mme Récamier
était d'une timidité excessive, et elle ne consentit à paraître sur le
théâtre de Coppet que par déférence pour le désir et les goûts de son
amie. Le costume antique, la tunique blanche et le péplum, le bandeau
d'or et de perles, seyaient à merveille à sa figure et à sa taille, mais
elle n'eut dans le rôle d'_Aricie_ qu'un succès de beauté et n'en
conservait que le souvenir de la souffrance que cet essai des planches
lui avait fait endurer.

L'été suivant, Mme de Staël, ayant achevé ses trois volumes sur
_l'Allemagne_ et voulant en surveiller l'impression, résolut de se
rapprocher de Paris à la distance de quarante lieues qui lui était
permise, et elle vint s'établir près de Blois dans le vieux château de
Chaumont-sur-Loire, que le cardinal d'Amboise, Diane de Poitiers,
Catherine de Médicis et Nostradamus ont habité. C'est en ces termes que
Mme de Staël pressait sa belle amie de venir la retrouver.

Mme DE STAËL À Mme RÉCAMIER.

     «Chère Juliette, le coeur me bat du plaisir de vous voir.
     Arrangez-vous pour me donner le plus de temps que vous pourrez; car
     je reste ici trois mois, et j'ai à vous parler pour trois ans.
     Invitez qui de vos amis ou des miens ne craint pas la solitude et
     l'exil. Je voudrais qu'un hasard amenât M. Lemontey de ce côté, je
     lui donnerais mon livre à lire. Talma ne serait-il pas libre de me
     donner quelques jours? Je voudrais que vous fussiez bien ici, mais
     si je retrouve ce qui me rendait si heureuse à Coppet, j'espère que
     vous ne vous ennuierez pas. Voulez-vous dire à M. Adrien[16] que
     j'ose me flatter de le voir et que je m'adresse à vous et à Mathieu
     pour appuyer mon désir. Il faut arriver à Écure (département de
     Loir-et-Cher), trois lieues plus loin que Blois, c'est aussi mon
     adresse pour les lettres: et là un petit bateau vous amènera dans
     le château de Catherine de Médicis, qui a fait encore plus de mal
     que vous. Dites-moi l'heure pour que j'aille vous chercher; il faut
     compter sur seize à dix-sept heures de route jusque-là, et le mieux
     serait peut-être d'aller coucher à Orléans et d'arriver ici pour
     dîner, cela vous fatiguerait moins. Je vous serre contre mon coeur.»

Mme Récamier, au retour des eaux d'Aix en Savoie, rejoignit en effet son
amie dans cette pittoresque habitation, qui appartenait à M. Leray,
lequel était alors en Amérique. Mais tandis que Mme de Staël occupait le
château avec sa famille et ses amis, M. Leray revint des États-Unis, et
la brillante colonie dut accepter l'hospitalité qui lui fut offerte par
M. de Salaberry.

Mme Récamier s'était servi, pour faire son voyage de Touraine, d'une
voiture que le comte de Nesselrode, alors premier secrétaire de
l'ambassade de Russie, qu'elle voyait beaucoup ainsi que l'ambassadeur
M. de Czernicheff, avait insisté pour lui prêter. Son absence s'étant
prolongée un peu plus qu'elle ne l'avait présumé en partant, elle en
avait adressé ses excuses à M. de Nesselrode qui lui répondit par le
billet suivant:

M. DE NESSELRODE À Mme RÉCAMIER.

     Paris, ce 15 août 1810.

     «Ce qui me convient le mieux, Madame, c'est de pouvoir vous être
     utile. Vous m'avez obligé en acceptant ma calèche; et vous
     m'obligez encore en la gardant tant que vous compterez vous en
     servir. Je n'en ai aucun besoin dans ce moment-ci, et je ne prévois
     pas qu'avant la fin de septembre je sois dans le cas d'en faire
     usage.

     «Ce qui me dérange beaucoup plus, c'est la prolongation de votre
     absence, et, à cet égard, je vous en veux de nous avoir manqué de
     parole.

     «Lorsque Mme de Boigne vous parle de Russes, ce n'est que du prince
     Tufiakin et de moi. Nous avons fait ensemble des courses à
     Beauregard. Le jeune Divoff est sur le point d'en faire une à
     Saint-Pétersbourg. Il espère être de retour dans trois mois. Je le
     chargerai de vos compliments pour Mme Tolstoï, qu'il verra
     probablement, car il compte pousser jusqu'à Moscou.

     «Adieu, Madame, revenez-nous bientôt, Paris est très-maussade sans
     vous.

     «Recevez l'expression de mes sincères et invariables sentiments.

     «C. NESSELRODE.»

Mme de Staël raconte ainsi, dans les _Dix années d'exil_, cette dernière
réunion de ses amis autour d'elle sur la terre française:

     «Ne pouvant plus rester dans le château de Chaumont, dont les
     maîtres étaient revenus d'Amérique, j'allai m'établir dans une
     terre appelée Fossé, qu'un ami généreux me prêta. Cette terre était
     l'habitation d'un militaire vendéen[17] qui ne soignait pas
     beaucoup sa demeure, mais dont la loyale bonté rendait tout facile
     et l'esprit original tout amusant. À peine arrivés, un musicien
     italien, que j'avais avec moi pour donner des leçons à ma fille, se
     mit à jouer de la guitare; ma fille accompagnait sur la harpe la
     douce voix de ma belle amie Mme Récamier; les paysans se
     rassemblaient autour des fenêtres, étonnés de voir cette colonie de
     troubadours, qui venaient animer la solitude de leur maître. C'est
     là que j'ai passé mes derniers jours de France avec quelques amis
     dont le souvenir vit dans mon coeur. Cette réunion si intime, ce
     séjour si solitaire, cette occupation si douce des beaux-arts, ne
     faisaient de mal à personne. Nous chantions souvent un charmant air
     qu'a composé la reine de Hollande et dont le refrain est: _Fais ce
     que dois, advienne que pourra_. Après dîner, nous avions imaginé de
     nous placer tous autour d'une table verte et de nous écrire au lieu
     de causer ensemble. Ces tête-à-tête variés et multipliés nous
     amusaient tellement que nous étions impatients de sortir de table
     où nous parlions, pour venir nous écrire. Quand il arrivait par
     hasard des étrangers, nous ne pouvions supporter d'interrompre nos
     habitudes, et _notre petite poste_, c'est ainsi que nous
     l'appelions, allait toujours son train.

     «Un jour, un gentilhomme des environs, qui n'avait de sa vie pensé
     qu'à la chasse, vint pour emmener mes fils dans ses bois; il resta
     quelque temps assis à notre table active et silencieuse; Mme
     Récamier écrivit de sa jolie main un petit billet à ce gros
     chasseur pour qu'il ne fût pas trop étranger au cercle dans lequel
     il se trouvait. Il s'excusa de le recevoir, en assurant qu'à la
     lumière il ne pouvait pas lire l'écriture. Nous rîmes un peu du
     revers qu'éprouvait la bienfaisante coquetterie de notre belle
     amie, et nous pensâmes qu'un billet de sa main n'aurait pas
     toujours eu le même sort. Notre vie se passait ainsi, sans que le
     temps, si j'en puis juger par moi, fût un fardeau pour personne.»

Dans les fragments conservés de cette _petite poste_ de Fossé, je trouve
ce mot de Mme de Staël à Mme Récamier:

     «Chère Juliette, ce séjour va finir; je ne conçois ni la campagne
     ni la vie intérieure sans vous. Je sais que certains sentiments ont
     l'air de m'être plus nécessaires, mais je sais aussi que tout
     s'écroule quand vous partez. Vous étiez le centre doux et
     tranquille de notre intérieur ici et rien ne tiendra plus ensemble.
     Dieu veuille que cet été se renouvelle!»

Après ces heureuses semaines qui avaient une fois encore réuni autour de
Mme de Staël Adrien et Mathieu de Montmorency, le comte Elzéar de
Sabran, M. de Barante, le comte de Balk, Benjamin Constant et Mme
Récamier, celle-ci retourna à Paris où elle devait, ainsi qu'on le verra
par une lettre de M. de Montmorency, s'occuper de presser l'approbation
de la censure pour le tome troisième _de l'Allemagne_, dont l'impression
était achevée comme celle des deux premiers volumes, déjà revêtus du
visa des censeurs.

Mme de Staël alla passer quelques jours à la Forest, dans une terre de
Mathieu, à peu de distance de Blois. Ce fut au retour de cette excursion
qu'elle apprit que l'édition de son ouvrage sur _l'Allemagne_ était, par
l'ordre de la police, mise au pilon, et qu'elle reçut du duc de Rovigo
l'injonction de retourner immédiatement à Coppet jusqu'à son départ
annoncé pour l'Amérique.

M. DE MONTMORENCY À Mme Récamier.

     «Fossé, près Blois, ce 2 octobre 1810.

     «Je ne saurais me refuser, aimable et parfaite amie, à vous écrire
     au moins quelques mots. Notre première pensée, qui est bien
     naturellement commune entre vos amis d'ici, portait d'abord
     uniquement sur votre santé, que vous avez si peu écoutée dans votre
     parfait dévouement, sur ces souffrances de votre route
     d'Angervilliers à Paris, qui m'ont été vraiment au coeur. J'espère
     qu'elles n'auront pas eu de suite et que vous êtes bien remise.
     Mais notre amie vient de recevoir à l'instant, par Albert[18],
     votre lettre si parfaite, si dévouée, si détaillée. Je n'ai pas
     besoin de vous dire tous les sentiments qu'elle nous a fait naître;
     un seul domine en ce moment en moi: c'est de sentir combien vous
     avez de générosité et de dévouement dans l'âme. _Elle_ en a été
     vivement émue et vous l'exprimera sûrement elle-même par le retour
     de son fils. Je voulais le remplacer, et vous arriver dans la
     journée de demain; il paraît qu'elle veut absolument me garder deux
     jours de plus. Ce sera donc samedi soir, au plus tard, que je vous
     verrai. Jusque-là mes pensées et mes sentiments s'unissent aux
     vôtres. Que de si bons actes de dévouement ne vous empêchent pas de
     vous élever, et vous portent au contraire vers la source de tout ce
     qu'il y a de bon et d'élevé! Adieu, aimable amie.»

DU MÊME.

     «Fossé, ce 2 octobre 1810.

     «Je vous ai écrit ce matin une petite lettre par la poste, aimable
     amie. Mais la poste arrive et nous en apporte plusieurs de vous. Il
     y en avait heureusement une petite tout aimable pour moi; votre
     silence m'aurait affecté. Notre amie, tout occupée de son courrier
     obligé pour le retour d'Albert, qui doit partir cette nuit par la
     diligence, me charge de commencer une lettre à laquelle elle
     ajoutera quelques mots. Je crois que tout le monde devra être
     content de celle qu'on vous envoie. Il faut actuellement la faire
     valoir le mieux possible par l'obligeante ci-devant reine[19], et
     tâcher d'obtenir, avant tout, le rendez-vous auquel notre amie
     mettrait le plus grand prix, et qui pourrait en effet contribuer à
     changer son sort. Pendant qu'on sollicitera, Auguste obtiendra
     peut-être quelque prolongation de délai dans une ville à quarante
     lieues pour attendre le dernier avis de la censure; et vous ferez
     toutes vos gentillesses à Esménard[20], pour qu'elle soit la plus
     prompte et la plus raisonnable possible, si elle peut l'être. Voilà
     comme je conçois cette campagne d'amitié, dans laquelle, samedi
     prochain, sans faute, j'irai vous servir d'aide de camp.

     «Je renvoie à nos conversations tout ce qu'il y a d'observations à
     faire sur les détails curieux de votre lettre, dans laquelle vous
     avez été une parfaite amie et correspondante. Je ne vous répète pas
     ce que je vous disais ce matin, de toute votre perfection de soins,
     de dévouement, et je reconnais là votre coeur, tout ce que je sais
     de vous, tout ce qui vous rend digne des nobles et pures affections
     auxquelles vous êtes appelée.»

Mme de Staël ajoute:

     «Il n'est point d'expression pour vous peindre ce que me fait
     éprouver votre sensibilité pour moi. C'est un affreux malheur de
     vous quitter.»

M. de Montmorency était donc encore auprès de Mme de Staël, lorsqu'elle
apprit le nouvel acte de rigueur qui la frappait: ce fut lui qui en
porta la nouvelle à Mme Récamier. Il lui écrit en arrivant à Paris:

     «Paris, 8 heures.

     «J'arrive sur les sept heures, aimable amie, je vous envoie tout de
     suite le billet dont je suis chargé pour vous. J'ai des choses bien
     tristes à vous raconter sur notre pauvre amie que j'ai quittée
     cette nuit sur les une heure. Mais enfin puisqu'il faut être
     séparée d'elle, c'est une consolation d'en parler avec vous.
     Voulez-vous faire fermer votre porte à dix heures? Je fais dire à
     M. de Constant. à qui j'envoie une lettre, de passer chez vous à
     cette heure-là.

     «Vous aurez peut-être des nouvelles de Fontainebleau. Adieu.»

Le _billet_ dont M. de Montmorency était porteur pour Mme Récamier était
une longue lettre où Mme de Staël exprimait avec toute l'énergie de sa
noble nature, l'indignation et la douleur que lui faisaient éprouver les
persécutions dont elle était l'objet.

     «Chère amie, lui dit-elle, je suis tombée dans un état de tristesse
     affreuse. Le départ s'est emparé de mon âme, et pour la première
     fois j'ai senti toute la douleur de ce que je croyais facile. Je
     complais aussi sur l'effet de mon livre pour me soutenir; voilà six
     ans de peines et d'études et de voyages à peu près perdus. Et vous
     représentez-vous la bizarrerie de cette affaire? ce sont les deux
     premiers volumes déjà _censurés_ qui ont été saisis, et M. Portalis
     ne savait pas plus que moi cette aventure. Ainsi, l'on me renvoie
     de quarante lieues, parce que j'ai écrit un livre qui a été
     approuvé par les censeurs de l'empereur. Ce n'est pas tout, je
     pouvais imprimer mon livre en Allemagne: je viens volontairement le
     soumettre à la censure; le pis qui pouvait m'arriver, c'était qu'on
     défendît mon livre. Mais peut-on punir quelqu'un parce qu'il vient
     volontairement se soumettre à ses juges? Chère amie, Mathieu est
     là, l'ami de vingt années, l'être le plus parfait que je connaisse,
     et il faut le quitter. Vous, cher ange, qui m'avez aimée pour mon
     malheur, qui n'avez eu de moi que l'époque de mon adversité, vous
     qui rendez la vie si douce, il faut aussi vous quitter. Ah! mon
     Dieu! je suis l'Oreste de l'exil et la fatalité me poursuit. Enfin
     il faut que la volonté de Dieu soit faite, j'espère qu'il me
     soutiendra. Pour la dernière fois j'entends cette musique de
     Pertozza qui me rappelle votre douce figure, votre charme qui ne
     tient pas même à votre beauté, et tant de joies pures et sereines
     cet été. Enfin, je vous serrerai une fois encore contre mon coeur,
     et puis l'avenir inconnu commencera. Pardon, chère amie, de vous
     écrire une lettre si abattue: je reprendrai du courage; mais mourir
     ainsi à tous ses souvenirs, à tous ses sentiments, c'est un
     horrible effort. J'ai un tel nuage de douleur autour de moi que je
     ne sais plus ce que j'écris. Si je passe, comme je le crois,
     l'hiver en Suisse, chère amie... je n'ose achever. Je serais tentée
     de vous dire comme M. Dubreuil à Pechméja: _Mon ami, il ne doit y
     avoir que toi ici_.»

Tandis que Mme Récamier était en Touraine avec Mme de Staël, le maréchal
Bernadotte, prince de Ponte Corvo, désigné à l'unanimité le 10 août 1810
par la diète suédoise comme prince héréditaire, était de plus adopté par
le roi Charles XIII comme son fils, et partait pour la Suède le 2
octobre.

Il adressa de Stockholm à Mme Récamier, qu'il n'avait pu voir avant de
quitter Paris, la lettre suivante.

LE PRINCE ROYAL DE SUÈDE À Mme RÉCAMIER.

     «Stockholm, le 22 décembre 1810.

     «Madame,

     «En m'éloignant de France pour toujours, j'ai beaucoup regretté que
     votre absence de Paris m'ait privé de l'avantage de prendre vos
     ordres et de vous dire adieu. Vous étiez occupée à consoler une
     amie d'une séparation prochaine et sans doute éternelle; j'ai cru
     devoir ajourner à un autre temps à vous donner de mes nouvelles. M.
     de Czernicheff a bien voulu se charger de vous présenter mon
     hommage; nous avons longtemps parlé de vous, de vos estimables
     qualités et du tendre intérêt que vous inspirez à toutes les
     personnes qui vous approchent.

     «Adieu, Madame, recevez, je vous prie, l'assurance des sentiments
     que je vous ai voués et que le temps ni les glaces du Nord ne
     pourront jamais éteindre.

     «Charles-Jean.»

Ici nous revenons un peu sur nos pas pour noter l'introduction d'un
élément tout nouveau dans l'existence de Mme Récamier.

Après avoir pris les eaux d'Aix, et en revenant en Touraine rejoindre
Mme de Staël, elle s'était arrêtée deux ou trois jours en Bugey pour y
visiter une des soeurs de son mari qui habitait ordinairement Belley,
petite ville très-voisine de la frontière de Savoie, et qui passait la
belle saison dans ce domaine de Cressin où M. Jacques Récamier était né,
et dont il gardait si religieusement le souvenir. Ce fut à Cressin que,
séduite par la physionomie d'une petite fille de sa belle-soeur, Mme
Récamier eut l'idée d'emmener et d'adopter cette enfant. La proposition
qu'elle en fit aux parents fut d'abord acceptée avec reconnaissance,
puis, au moment du départ, le sacrifice sembla trop cruel à la jeune
mère, et ce projet ne se réalisa pas. Quelques mois plus tard, Mme
Cyvoct ayant succombé à vingt-neuf ans, à une maladie de poitrine, M.
Récamier renouvela au nom de sa femme la proposition de se charger de sa
petite-nièce, et l'enfant, alors âgée de cinq ans, fut envoyée à Paris
au mois d'août 1811. Qu'on nous permette de citer ici une lettre que Mme
Récamier adressait trente et un ans après cette adoption à celle que la
Providence avait daigné choisir pour en faire l'inséparable compagne
d'une destinée dont les apparences furent si brillantes, et que tant
d'épreuves ont traversée.

Mme RÉCAMIER À Mme LENORMANT.

     Maintenon, 13 août 1842.

     «Tu vas donc recevoir ce mot à Lyon, tu vas revoir cet hôtel de
     l'Europe où tu avais bien _la plus triste des tantes_. Je te suis à
     Belley jusqu'à la place où tu m'apparus pour la première fois. Je
     vois encore la prairie devant la maison de ta grand'mère où j'eus
     la première idée de te demander à tes parents. Je voulais par cette
     adoption charmer la vieillesse de ton oncle: ce que je croyais
     faire pour lui, je l'ai fait pour moi; c'est lui qui t'a donnée à
     moi, j'en bénirai toujours sa mémoire. Comme je ne puis écrire
     qu'un mot, je te recommande de soigner ta santé que tu négliges
     beaucoup trop, c'est notre ancienne querelle, c'est ton seul
     défaut; je supplie M. Lenormant de veiller sur toi; ma santé à moi
     est détestable. Le duc et la duchesse de Noailles sont si parfaits
     dans leurs soins, que je m'aperçois à peine que je ne suis pas chez
     moi. M. de Chateaubriand arrive le 20 de ce mois, je ne pense pas
     qu'il reste plus d'un jour. Nous retournerons à Paris par
     Saint-Vrain où nous trouverons le philosophe Ballanche entre
     _Dragoneau_[21] et l'_Âme exilée_[22]. Je ne sais plus ce que je
     deviendrai ensuite, ce que je ferai du mois de septembre. Écris-moi
     souvent, réponds à tout ce que je voudrais te demander. Je ne sais
     encore rien du rapport de M. Lenormant à l'Institut; il m'a écrit
     une fort aimable lettre dont je le remercie. M. Brifaut est
     toujours aimable et bon; il quittera Maintenon à regret, il est
     dans son élément: les beautés de ce royal château, les souvenirs de
     Louis XIV et de Mme de Maintenon, mais surtout le plaisir de se
     voir entre la duchesse de Noailles et la duchesse de Talleyrand,
     sont des jouissances dont il ne se lasse pas. Je lui sais presque
     gré d'une faiblesse qui lui donne tant de satisfaction. On aurait
     fort désiré vous avoir ici, le duc de Noailles l'espère pour l'été
     prochain. Adieu, chère Amélie, ne me laisse pas oublier par tes
     enfants. Je suis bien peu de chose pour eux, ils ne peuvent m'aimer
     que par toi; j'espère qu'il n'en sera pas toujours ainsi. Adieu
     encore, je te presse sur mon coeur.»

Nous touchons a une époque triste et importante de la vie de Mme
Récamier, et il n'est peut-être pas inutile de rappeler à quel point la
situation de l'Europe était alors violente et tendue, puisque le
contre-coup de l'asservissement du monde se faisait sentir même aux
existences privées.

La lutte acharnée que Napoléon avait engagée contre l'Angleterre et qui
amena le blocus continental, avait eu pour premier effet la captivité de
toutes les familles anglaises que des intérêts d'affaires, de santé ou
de plaisir avaient amenées sur le continent, et qui se virent retenues
en France tant que dura le gouvernement de Bonaparte.

La guerre d'Espagne peuplait aussi nos forteresses et quelques-unes de
nos villes de prisonniers, parmi lesquels se distinguaient les plus
illustres noms de la grandesse: ces prisonniers étaient partout entourés
de la sympathie des populations.

Le pape Pie VII, dépouillé de ses États par l'empereur qu'il était venu
sacrer, et amené prisonnier en France, y excitait la plus respectueuse
vénération: il fallut plus d'une fois changer l'itinéraire de sa route,
ou devancer l'heure officielle de son passage, pour le soustraire à
l'empressement enthousiaste dont il était l'objet de la part de tant de
fidèles qui voyaient en lui tout à la fois un martyr et le chef de la
religion. Les cardinaux détenus soit à Vincennes, soit dans quelque
autre prison d'État, y recevaient des secours considérables en argent,
fournis par des souscriptions dont Mathieu de Montmorency était l'âme.

En même temps que les excès de pouvoir froissaient ainsi la conscience
publique, la police devenait de plus en plus ombrageuse. Quiconque était
soupçonné d'opposition était aussitôt l'objet d'une active et minutieuse
surveillance. L'exil avait déjà frappé non-seulement Mme de Staël que
son talent littéraire et ses opinions libérales hautement avouées
plaçaient parmi les ennemis du gouvernement impérial, mais d'autres
femmes sans aucun rôle politique, dont l'importance ou l'action ne
sortait pas du cercle de leur famille et de leurs amis: la jeune et
belle duchesse de Chevreuse et Mme de Nadaillac, plus tard duchesse des
Cars.

Depuis la saisie et la mise au pilon des dix mille exemplaires de son
ouvrage sur l'_Allemagne_, Mme de Staël était à Coppet en proie à de
cruelles anxiétés, résolue à aller demander un asile à la Suède où ses
enfants auraient retrouvé la famille de leur père, et déchirée par la
douleur d'abandonner la France. Mme Récamier voulait absolument revoir
encore, avant qu'elle ne s'éloignât peut-être pour toujours, l'amie à
qui elle s'était liée d'un si tendre dévouement; pour ne point éveiller
les susceptibilités de la police, elle annonça, dès le printemps de 1811
qu'elle irait aux bains d'Aix en Savoie dont sa santé s'était très-bien
trouvée l'année précédente, et elle prit un passe-port pour cette ville.
Cependant elle ne manqua point d'être avertie des dangers d'un voyage
dont le but se devinait aisément.

Esménard, que Mme Récamier recevait quelquefois et qui professait pour
elle une très-vive admiration, prêt à partir lui-même pour l'Italie où
il devait trouver la mort, vint prendre congé d'elle, et voulut remplir
ce qu'il appelait le devoir de lui montrer _où l'entraînait son extrême
bonté_: il fit de grands efforts pour la dissuader d'une imprudence
_inutile_ à son amie, et qui pouvait avoir les plus déplorables
conséquences sur sa propre destinée. À ces conseils timides, Mme
Récamier répondait que la visite d'une femme inoffensive à une amie
malheureuse, prête à quitter la France, était une démarche tellement
innocente et naturelle, qu'il lui était impossible d'admettre que le
gouvernement pût en prendre de l'ombrage. Mais quelles que dussent en
être les suites, elle était bien décidée à ne pas refuser ce témoignage
de son respect et de sa tendresse à une personne persécutée. Mme
Récamier partit donc pour Coppet le 23 août 1811. M. de Montmorency
l'avait précédée en Suisse, et venait de visiter avec Mme de Staël les
Trappistes établis dans le canton de Fribourg. Mais ici je retrouve le
texte des _Dix années d'exil_, et je transcris le récit de Mme de Staël.

     «M. de Montmorency vint passer quelques jours avec moi à Coppet, et
     la méchanceté de détail du maître d'un si grand empire est si bien
     calculée, qu'au retour du courrier qui annonçait son arrivée chez
     moi, il reçut sa lettre d'exil. L'empereur n'eût pas été content,
     si cet ordre ne lui avait pas été signifié chez moi et s'il n'y
     avait pas eu dans la lettre même un mot qui indiquât que j'étais la
     cause de cet exil... Je poussai des cris de douleur en apprenant
     l'infortune que j'avais attirée sur la tête de mon généreux ami. M.
     de Montmorency, calme et religieux, m'invitait à suivre son
     exemple, mais la conscience du dévouement qu'il avait daigné
     montrer le soutenait, et moi, je m'accusais des cruelles suites de
     ce dévouement, qui le séparaient de sa famille et de ses amis.

     «Dans cet état, il m'arrive une lettre de Mme Récamier, de cette
     belle personne qui a reçu les hommages de l'Europe entière, et qui
     n'a jamais délaissé un ami malheureux. Elle m'annonçait qu'en se
     rendant aux eaux d'Aix en Savoie, elle avait l'intention de
     s'arrêter chez moi, et qu'elle y serait dans deux jours. Je frémis
     que le sort de M. de Montmorency ne l'atteignît. Quelque
     invraisemblable que cela fût, il m'était ordonné de tout craindre
     d'une haine si barbare et si minutieuse tout ensemble, et j'envoyai
     un courrier au-devant de Mme Récamier pour la supplier de ne pas
     venir à Coppet. Il fallait la savoir à quelques lieues, elle qui
     m'avait constamment consolée par les soins les plus aimables; il
     fallait la savoir là, si près de ma demeure, et qu'il ne me fût pas
     permis de la voir encore, peut-être pour la dernière fois! Je la
     conjurais de ne pas s'arrêter à Coppet; elle ne voulut pas céder à
     ma prière: elle ne put passer sous mes fenêtres sans rester
     quelques heures avec moi, et c'est avec des convulsions de larmes
     que je la vis entrer dans ce château où son arrivée était toujours
     une fête. Elle partit le lendemain et se rendit chez une de ses
     parentes à cinquante lieues de la Suisse. Ce fut en vain: le
     funeste exil la frappa. Les revers de fortune qu'elle avait
     éprouvés lui rendaient très-pénible la destruction de son
     établissement naturel. Séparée de tous ses amis, elle a passé des
     mois entiers dans une petite ville de province, livrée à tout ce
     que la solitude peut avoir de plus monotone et de plus triste.
     Voilà le sort que j'ai valu à la personne la plus brillante de son
     temps.»

Mme Récamier, après trente-six heures de séjour à Coppet, se rendit en
effet à Richecour dans la Haute-Saône chez sa cousine la baronne de
Dalmassy, mais elle ne s'y arrêta point et reprit en toute hâte la route
de Paris. Elle ignorait encore que l'ordre d'exil qui la frappait avait
été signifié le 3 septembre à M. Récamier, mais, dans la cruelle
perspective de se voir arrachée à sa famille, à ses amis, elle sentait
la nécessité de mettre ordre à tous les intérêts de son existence; elle
voulait revoir son père, si elle devait en être séparée pour longtemps;
elle avait d'ailleurs besoin de se concerter avec les siens sur le choix
de la ville où, en cas d'exil, elle fixerait son séjour.

En arrivant à Dijon, elle y trouva M. Récamier, qui l'y avait précédée
de quelques heures et qui lui apportait la confirmation du sort dont on
l'avait menacée: elle était exilée à quarante lieues de Paris. Elle
continua cependant sa route et vint passer deux jours au milieu de sa
famille dans le plus strict incognito. Mme Récamier, après un peu
d'hésitation, se décida à s'établir à Châlons-sur-Marne, et elle partit
pour ce lieu de bannissement dans la compagnie de l'enfant que, depuis
quelques semaines, elle avait attachée à sa destinée.

Châlons était assurément une assez triste résidence, mais le séjour en
offrait cependant quelques avantages, et d'abord, celui d'être
précisément à quarante lieues de Paris; en second lieu, d'être
administrée par un préfet, homme aimable, spirituel, du caractère le
plus honorable et le plus sûr, et qui, grâce à une modération toujours
accompagnée de prudence et de loyauté, sut rester plus de quarante ans
préfet de la Marne, avec la confiance de tous les gouvernements et
l'estime de tous les partis.

Enfin Châlons n'était distant que de douze lieues du château de
Montmirail, magnifique habitation des La Rochefoucauld de Doudeauville,
qui exerçaient de là sur tout le département la juste et considérable
influence que leur assuraient un grand nom, une grande fortune et de
rares vertus. La duchesse et surtout le duc de Doudeauville étaient au
nombre des personnes que Mme Récamier voyait le plus intimement. Leur
fils Sosthènes de La Rochefoucauld avait épousé la fille unique de
Mathieu de Montmorency, et il était lui-même profondément attaché à
celle dont tous les siens avaient éprouvé le charme.

Mathieu de Montmorency faisait chaque année un séjour assez long chez
son respectable ami le duc de Doudeauville, et, en quittant la Suisse
après que l'exil lui eut été signifié, il demanda à être autorisé à se
rendre à Montmirail où il se trouva réuni à sa fille et à une bonne
partie de sa famille.

L'espérance de pouvoir communiquer de Châlons plus facilement avec
quelques amis bien chers avait donc déterminé le choix de Mme Récamier;
mais combien les conditions de l'exil ne pesaient-elles pas durement sur
une jeune femme, condamnée à la vie d'auberge et à l'isolement, avec une
fortune désormais étroite qui lui rendait les déplacements plus
incommodes et plus onéreux? Ces amis eux-mêmes dont le voisinage lui
semblait protéger sa solitude, il n'était ni prudent ni sage, pour ceux
d'entre eux qui n'avaient point encouru la disgrâce du gouvernement,
d'entretenir des relations trop fréquentes avec une exilée. Cependant
Sosthènes de La Rochefoucauld vint à plusieurs reprises à Châlons où ses
visites étaient toujours accueillies de la part du préfet, M. de
Jessaint, avec la bienveillance la plus empressée. Quant à M. de
Montmorency, malgré le bon vouloir du premier administrateur du
département, il fut trois mois sans oser demander et sans obtenir la
permission de quitter Montmirail et d'aller passer quelques jours auprès
de son amie proscrite comme lui.

Mme Récamier, en arrivant à Châlons, s'était établie à l'auberge de _la
Pomme d'or_: bien peu de jours après elle, on y vit arriver une
généreuse amie, la marquise de Catellan. Profondément touchée du malheur
qui frappait Mme Récamier, elle abandonnait dans un premier mouvement
d'émotion sa fille, ses habitudes et la vie de Paris hors de laquelle
elle ne sut jamais vivre. Mme de Catellan ne passa que quelques semaines
auprès de son amie, et fut bientôt rappelée par sa fille la comtesse de
Gramont; mais ce dévouement que les circonstances rendirent passager
n'en laissa pas moins à Mme Récamier une reconnaissance ineffaçable.

Il faut, en effet, avoir passé par la situation que crée aux personnes
qui ont encouru la disgrâce d'un gouvernement absolu l'avilissement des
caractères et la faiblesse des hommes, pour se rendre bien compte de la
variété et des mille nuances que peut présenter la platitude. Mme
Récamier en fit la triste expérience: j'ai sous les yeux une
correspondance nombreuse dans laquelle une foule d'amis _sages_ répétait
cet éternel refrain que toutes les victimes de la générosité et de
l'indépendance ont entendu: _Que n'avez-vous suivi mes conseils!_

Je ne ferai qu'une seule citation, et je ne nommerai pas la personne
dont la lettre me paraît donner une idée de l'état commun des esprits.
Cette lettre est écrite par un parent de M. Récamier, haut placé dans la
magistrature, homme d'intelligence pourtant, et qui avait une sincère
affection pour sa belle cousine.

     «Septembre 1811.

     «La position où vous vous trouvez maintenant est assez peu faite
     pour vous; il ne faut pas qu'elle dure, il ne faut pas surtout
     qu'elle s'aggrave. C'est par cette raison que je tremble de vous
     voir voyager. Il est telle rencontre que vous pourriez faire qui
     pourrait vous faire perdre la liberté, surtout d'après les
     circonstances politiques où il paraît que nous allons bientôt nous
     trouver. Ne perdez jamais de vue que vos pas seront comptés, et
     qu'il y a tant de gens qui aiment à faire les bons valets, que,
     changeant tous les jours et de domicile et de société, il serait
     bien difficile qu'il ne se trouvât quelqu'un qui voulût faire sa
     cour à vos dépens.

     «D'ailleurs le monde pour vous va se composer de deux espèces de
     personnes, les unes qui dépendent du gouvernement et qui
     s'éloigneront de vous, les autres qui y sont opposées, et qui, par
     l'accueil distingué qu'elles vous feront, satisferont leur haine et
     auront l'air de vouloir vous dédommager; ceux-là, il faut les fuir:
     ils vous feraient plus de mal que les indifférents.

     «Avez-vous bien réfléchi à ce que c'est que la vie qu'on mène sur
     les grands chemins et dans les auberges? Si je ne me trompe, elle
     doit être bien éloignée de vous plaire; rien n'est à la fois plus
     insipide, plus ennuyeux et plus coûteux.

     «Voici la vie que j'aurais indiquée pour vous, si j'eusse été
     appelé au conseil.

     «Vous avez en vous-même assez de ressources pour fuir l'ennui
     pendant un petit nombre de mois. Ce temps, vous l'auriez passé dans
     quelque ville du deuxième arrondissement de police; vous auriez vu
     peu de monde, surtout point de gens ayant trop d'esprit. Vous
     auriez bientôt vu autour de vous une petite société choisie dans le
     sens de ma lettre; les rapports qui seraient venus auraient été
     comme il faudrait qu'ils soient, et bientôt on ne se serait plus
     souvenu des jours de la tempête, et j'aurais pu vous faire bientôt
     tout à mon aise les visites, rares mais affectueuses, dont la
     suppression me prive plus que je ne puis dire.»

Mme Récamier s'imposa, pendant toute la durée de son exil, une réserve
que commandaient assez son isolement et sa jeunesse; mais, résolue à ne
point solliciter son rappel, elle n'avait aucune raison de suivre une
ligne de conduite à laquelle la hauteur de son âme n'eût pas su se
plier. Aussi son exil ne fut-il jamais révoqué; elle avait demandé à
ceux de ses amis qui, comme Junot, approchaient familièrement de
l'empereur, de ne pas même prononcer son nom devant lui.

Si la plupart des fonctionnaires, ainsi que l'annonçait le parent dont
nous avons cité la lettre, s'éloignèrent d'une _exilée_, il en fut, et
j'aime à mettre le duc d'Abrantès au premier rang, qui restèrent fidèles
à une amie que l'adversité avait visitée, et j'ajoute que leur fidélité
ne leur nuisit point.

Après le départ de Mme de Catellan, Mme Récamier abandonna la
_Pomme-d'Or_ et prit, rue du Cloître, un petit appartement, qui avait au
moins le mérite d'être commode et silencieux.

Dans la vie monotone et triste d'une petite ville où aucune des
distractions des arts, du théâtre ou de la société n'était possible, Mme
Récamier, qui avait fait connaissance avec l'organiste de la paroisse,
trouvait une sorte de délassement, que son goût pour la musique peut
expliquer, à aller chaque dimanche jouer de l'orgue à la grand'messe.

M. de Montmorency lui écrivait:

M. DE MONTMORENCY À Mme RÉCAMIER.

     «Montmirail, ce 13 décembre 1811.

     «J'ai reçu, en même temps que votre lettre, une autre lettre de
     notre amie, du 30, qui me mandait ses derniers retards assez
     motivés, mais au milieu desquels perçait un reste d'incertitude.

     «Ces cruelles angoisses me pèsent extrêmement, et je voudrais, pour
     toute chose au monde, la savoir déterminée. Cette pauvre lettre
     avait de grosses taches, qui ressemblaient tant à des larmes! Elle
     en aura versé en me parlant d'une résolution beaucoup trop absolue,
     de ne vouloir pas me revoir, quand même elle ne partirait pas. Elle
     me parle avec une bonté et une générosité singulières contre les
     scrupules de fierté qui m'empêcheraient de demander Dampierre[23],
     même par ma fille. Outre que ce ne serait pas bien utile, vous
     connaissez là-dessus mon goût et ma résolution. Pauvre amie! Comme
     je lui voudrais la force de caractère que vous montrez en ce
     moment, et qu'elle fût aussi tout près, comme vous, de la source
     unique des véritables consolations. Ah! vous finirez par y arriver
     tout à fait, et vous nous aiderez à obtenir qu'elle vous suive!

     «Il est bien entendu, entre nous deux, que la première lettre qui
     apprendrait son départ définitif pour _Genève_[24] serait
     sur-le-champ communiquée à l'autre. Adieu, aimable amie; c'est dans
     les premiers jours de janvier que je vous ferai ma visite.»

Mme Récamier vit venir à Châlons son père, puis M. Récamier et M.
Simonard. Sa cousine, Mme de Dalmassy, partagea pendant un mois sa
solitude. Auguste de Staël, à deux reprises, lui apporta des nouvelles
de sa mère; mais elles n'étaient point de nature à calmer les
inquiétudes que les amis de Mme de Staël éprouvaient pour elle. Son
abattement était extrême, et il semblait que la puissance de son
imagination ne servît qu'à donner plus d'intensité aux souffrances que
lui faisaient endurer son propre exil et la pensée des persécutions
qu'elle avait attirées sur ses amis.

M. de Montmorency vint, dans le courant de janvier 1812, voir enfin Mme
Récamier, puis il partit pour Toulouse, où il avait des amis et des
parents et où il était autorisé à se rendre. Comme il devait s'arrêter
quelques jours à Lyon, pour y voir Camille Jordan et visiter les
établissements de charité, Mme Récamier l'avait chargé d'une lettre pour
celle des soeurs de son mari avec laquelle elle était le plus étroitement
unie d'amitié, Mme Delphin, qui habitait cette ville.

En réponse à cette lettre, elle reçut de sa belle-soeur le billet
suivant:

Mme DELPHIN À Mme RÉCAMIER.

     «Lyon, 5 février 1812.

     «Je ne saurais vous rendre, mon aimable soeur, tout le plaisir que
     j'ai éprouvé en recevant de vos nouvelles par vous-même. M. de
     Montmorency m'a assuré que vous jouissiez de la meilleure santé,
     que vous supportiez votre exil avec une philosophie toute
     chrétienne, et que vous receviez, dans le pays que vous habitez,
     l'accueil le plus flatteur de tout ce qui est capable d'apprécier
     le mérite. Il m'a ajouté qu'il y avait tout lieu d'espérer que les
     voeux de votre famille et de vos amis sur votre retour seraient
     bientôt remplis; je le désire ardemment, ma bonne soeur, pour vous
     et pour le bonheur de mon frère, à qui votre absence est bien
     pénible.

     «Je vous remercie de m'avoir procuré l'avantage de connaître M. de
     Montmorency, dont j'avais ouï parler plusieurs fois avec éloge: sa
     physionomie annonce tout ce qu'il est. Il m'a fait part de vos
     bontés pour ma petite-nièce, des soins que vous prenez pour former
     son coeur à la vertu. J'aime à croire qu'elle répondra à tout ce que
     vous faites pour elle, et qu'elle vous donnera un jour les
     consolations que vous méritez à tant de titres.

     «Mon mari et mes enfants ont partagé le plaisir que j'ai eu à
     m'entretenir de vous; ils vous font mille compliments. Agréez,
     chère soeur, l'assurance de mon sincère attachement.

     «DELPHIN, née RÉCAMIER.»

Huit mois s'écoulèrent ainsi péniblement à Châlons. Mme de Staël
insistait auprès de son amie pour la décider à quitter ce triste séjour;
elle lui écrivait:

     «Je souhaite extrêmement, à présent, que vous veniez à Lyon: si
     j'ai mon passage sur la frégate, je puis me déchirer encore une
     fois le coeur en vous embrassant là. Vous serez sur la route
     d'Italie, vous aurez quelques-unes des distractions qu'il ne faut
     pas dédaigner, car elles font du bien aux nerfs. Hélas! généreuse
     victime, je sais ce que vous souffrez; croyez-m'en sur les
     dédommagements possibles dans cette situation. Le préfet de Lyon
     est assez bon et d'assez bonne compagnie: je vous en prie, venez à
     Lyon. Ne vous embarrassez pas des petits obstacles de famille: vous
     êtes sans parents, comme vous êtes sans égale. Sortez d'un lieu où
     tout est remarqué, parce qu'il n'y a personne.»

Sans espérer trouver ailleurs un grand soulagement à sa position, Mme
Récamier se décida à partir pour Lyon au mois de juin 1812.

Le séjour de Lyon offrait réellement à Mme Récamier plus de ressources
qu'elle n'en aurait pu trouver dans aucune autre ville. La famille de
son mari y était nombreuse et honorée, et dans cette famille, qui
l'accueillit avec empressement, se trouvait une personne d'un mérite
supérieur. Mme Delphin, soeur cadette de M. Récamier, dont nous venons de
citer un billet, présentait en effet un type admirable de la charité et
de la vertu héroïque comme on la pratiquait au temps de saint Vincent de
Paul. Jamais coeur ne fut plus ouvert à l'amour des pauvres; sa vie
entière leur était consacrée. Prisonniers, filles perdues, enfants
abandonnés, malades, créatures souffrantes, quelle que fût la nature ou
la cause de leurs douleurs, c'étaient là les objets de sa prédilection.
Ce qu'elle savait trouver de temps, de ressources, d'argent pour
soulager _ses chers malheureux_ ne peut se comprendre, et je n'ai jamais
oublié l'inflexion de voix avec laquelle cette sainte personne, en
répondant au dernier mendiant qui implorait sa charité, l'appelait: _Mon
pauvre ami_.

Mme Delphin connaissait déjà depuis plusieurs années sa jeune et
brillante belle-soeur qui n'avait jamais, dans aucun de ses voyages à
Coppet ou à Aix, négligé de s'arrêter à Lyon pour la voir. Elle la
traitait comme sa fille, et trouvait en elle la plus respectueuse
tendresse. Mme Delphin avait d'ailleurs beaucoup de gaieté et d'imprévu
dans l'esprit, et comme son frère un tour original à rendre ses pensées.
Ses manières étaient simples; elle possédait cette sorte de tact qui
distingue particulièrement les soeurs de charité et qui fait qu'elles
sont sans embarras et à leur place dans les palais comme chez les
pauvres. La Providence avait uni Mme Delphin à un homme qui n'était pas
moins qu'elle-même selon le coeur de Dieu, et leur maison, étrangère à
toute espèce de luxe, était éminemment hospitalière.

Mme Récamier retrouvait encore à Lyon et dans l'auberge même où elle
était descendue (l'hôtel de l'Europe) une soeur d'exil, l'élégante
duchesse de Chevreuse, accompagnée de sa belle-mère, la duchesse de
Luynes, dont la tendresse passionnée n'avait pu consentir à s'en laisser
séparer.

La duchesse de Chevreuse, comme on l'a déjà vu, victime des ménagements
que la conservation d'une immense fortune imposait à la famille de son
mari, avait été contrainte d'accepter une place de dame du palais de
l'impératrice. Son beau-père le duc de Luynes s'était, par les mêmes
raisons, laissé faire sénateur. Mais la brillante duchesse, en
paraissant, bien malgré elle, à la nouvelle cour, y porta tout le dédain
et toute la hauteur de l'ancien régime.

Sa personne avait plus d'élégance et de séduction que ses traits de
régulière beauté; elle était faite à ravir, et douée du don de plaire à
un degré singulier, qui lui assura sur son mari, sur sa belle-mère et
sur sa belle-soeur, Mme Mathieu de Montmorency, un empire que ses
caprices ne pouvaient lasser. L'empereur ne fut point insensible,
dit-on, aux agréments de la duchesse de Chevreuse, et ne trouva en elle
que froideur et dureté. Au moment de l'arrestation de la famille royale
d'Espagne et lors de l'arrivée de ces princes à Fontainebleau,
l'empereur eut l'idée d'attacher la duchesse de Chevreuse au service de
la reine espagnole. En apprenant à quel poste on la destinait, elle
répondit qu'elle pouvait bien être prisonnière, mais qu'elle ne serait
jamais geôlière. Cette fière réponse lui valut son exil.

Lorsque Mme Récamier retrouva, en 1812, Mme de Chevreuse à Lyon, cet
exil durait déjà depuis près de quatre ans; et la victime de cette
persécution si prolongée avait successivement traîné en Normandie, en
Dauphiné, en Touraine, le poids d'un malheur qui la tuait. Il lui
paraissait en effet plus facile de renoncer à la vie qu'à Paris.

L'état de maladie de Mme de Chevreuse n'était que trop réel, et ne
laissait dès lors que peu d'espérance aux médecins. Pour les
indifférents qui la voyaient en passant, la consomption qui la minait,
sans altérer encore visiblement les grâces de sa personne, semblait
plutôt un effet de l'ennui qu'une maladie véritable; pour sa belle-mère,
qui veillait sur elle avec une tendresse idolâtre, malgré l'inquiétude
que lui causait la faiblesse toujours croissante de celle qu'elle
appelait _ma charmante_, l'espérance et l'illusion se prolongèrent
presque jusqu'au dernier moment.

Au milieu d'un certain nombre de billets échangés entre deux exilées
qu'abritait le même toit, j'en choisis deux adressés à Mme Récamier par
la duchesse de Chevreuse; ils peuvent faire comprendre la sorte de grâce
qui distinguait son esprit.

LA DUCHESSE DE CHEVREUSE À Mme RÉCAMIER.

     1812.

     «Je vous remercie de tout mon coeur de votre aimable attention. Je
     suis restée un quart d'heure durant à regarder ma jolie corbeille;
     ce n'est pas pour rien que j'aimais tant les lis, puisque vous
     deviez un jour m'en donner une couronne, et cela augmentera ma
     passion. J'ai bien reconnu ces vers italiens que vous me disiez une
     fois au spectacle, et je les ai vus là avec bien du plaisir. En
     tout, ce petit présent est plein de grâce comme tout ce que vous
     faites, et j'en suis ravie.

     «Louise dit que vous souffrez; je voudrais bien vous guérir et que
     vous ne souffriez plus du tout. J'irais de bon coeur pour cela vous
     chercher, comme faisaient ces princesses, une plante tout au haut
     d'un mont, quand même il faudrait me lever au milieu de ma fièvre.
     Faites-moi le plaisir de croire que je vous aime; jamais je n'ai
     rien demandé avec plus de désir de l'obtenir.

     «Adieu, Madame, dormez bien et que je vous voie bientôt, je vous en
     prie. Ma belle-mère trouve sa tasse charmante; l'anglais ne lui a
     pas été peu sensible, c'est moi qui le lui ai dit.»

LA MÊME.

     1813.

     «Ne vous tourmentez donc pas, Madame, pour cet amusement que vous
     m'avez donné hier; ce serait bien joli, parce que vous êtes bonne
     et complaisante, d'aller vous faire de la peine; n'ayez aucune
     espèce de souci là-dessus.

     «Et moi aussi je suis fâchée de vous quitter lorsque vous
     commenciez à vous faire à nous. Je regrette de n'avoir pas été un
     peu de vos amies à Paris, j'aurais pu alors vous être ici de
     quelque ressource. Véritablement, je vous dirais, comme saint
     Augustin au bon Dieu: charmante beauté, je vous ai vue trop tôt
     sans vous connaître et je vous ai connue trop tard.

     «Excusez ce petit transport qui me donne assez l'air d'un de vos
     correspondants, et dites-vous que nous vous aimons beaucoup toutes
     deux. Adieu. Madame, dormez bien ce soir.»

Moins absorbée par la situation de sa belle-fille, la duchesse de Luynes
eût été pour Mme Récamier une société aussi agréable que sûre. Elle
avait un esprit très-original et parfaitement naturel. Ses traits durs
et irréguliers étaient masculins, comme le son de sa voix. Lorsqu'elle
portait des vêtements de femme (ce qui n'arrivait pas tous les jours),
elle endossait une sorte de costume qui n'était ni celui qu'elle avait
dû porter dans sa jeunesse avant la Révolution, ni celui que la mode
avait introduit sous l'empire: il se composait d'une robe très-ample à
deux poches, et d'une espèce de bonnet monté; on ne lui vit jamais de
chapeau. Mme de Luynes se moquait fort gaiement elle-même de ce qu'elle
appelait sa _dégaine_; et néanmoins, avec ce visage, cette toilette et
cette grosse voix, il était impossible aux gens les plus ignorants de ce
qu'elle était, de ne pas reconnaître en elle, au bout de cinq minutes,
une grande dame. La sensibilité et l'élévation de son âme se montraient
de même sous la brusquerie de ses allures, comme, à travers la crudité
de son langage, perçaient l'habitude et l'élégance du grand monde. Elle
était très-instruite, savait bien l'anglais et lisait énormément. Que
dis-je? Elle imprimait; elle avait fait établir une presse au château de
Dampierre, et non-seulement elle _était_ mais elle avait la prétention
d'_être_ un bon ouvrier typographe[25].

Un jour elle se rendit avec Mme Récamier aux Halles de la Grenette, à
l'imprimerie de MM. Ballanche père et fils. Après avoir attentivement et
très-judicieusement examiné les caractères, les presses, les machines;
après avoir apprécié en personne du métier les perfectionnements que MM.
Ballanche avaient introduits dans leur établissement, elle relève tout à
coup sa robe dans ses poches, se place devant un casier, et, à
l'admiration de tous les ouvriers, la duchesse compose une planche fort
correctement, fort lestement, sans omettre même en composant un certain
balancement du corps en usage parmi les imprimeurs de son temps.

Ce séjour d'une année dans la même ville et sous le même toit, la
conformité de situation et de sentiments qu'une disgrâce commune
établissait nécessairement, tout se réunissait pour resserrer entre Mme
Récamier et la belle-mère de Mathieu de Montmorency un lien de goût et
d'affection qui, de part et d'autre, fut profond et sincère.

Lyon est par excellence la ville de la charité, mais ce grand centre de
l'industrie et du commerce n'a pas toujours offert un faisceau
intellectuel aussi distingué et aussi complet que celui qui, en 1812, se
groupait autour d'une femme à laquelle Mme Récamier se trouvait pour
ainsi dire alliée. Mme de Sermésy était nièce de M. Simonard; elle ne
pouvait manquer d'accueillir la belle Juliette avec un cordial
empressement; et c'était, en effet, dans son salon que se réunissait la
pléiade d'hommes fort diversement doués, mais presque tous éminents,
dont Lyon se glorifiait.

Mme de Sermésy était veuve, riche, et, pendant la première moitié d'une
vie heureuse, n'avait cherché, dans les arts du dessin, qu'une agréable
distraction. La mort d'une fille adorée dont il ne lui restait aucun
portrait, révéla à Mme de Sermésy son talent de sculpteur: sous
l'inspiration du désespoir et de la tendresse maternelle, elle retrouva
et modela les traits idéalisés de l'enfant qu'elle pleurait. Dès ce
moment, elle trouva dans son art une noble occupation. Je me souviens
d'avoir vu dans le cabinet d'Artaud, le conservateur du Musée de Lyon,
le modèle du tombeau élevé par Mme de Sermésy à sa fille, ainsi qu'une
collection des bustes de tous les hommes distingués que Lyon renfermait
alors. L'auteur de ces ouvrages n'avait pu gagner l'expérience d'un
artiste de profession; mais un naturel plein d'élégance et de sentiment
suppléait à ce qui lui manquait quant au métier. Plus tard, en me
sentant émue devant les ouvrages de la princesse Marie d'Orléans, je me
suis involontairement souvenue de Mme de Sermésy.

C'est au moment où cette dame venait de recevoir par la douleur la
soudaine révélation de son talent que Mme Récamier vint à Lyon.

Mme de Sermésy parlait peu, sa taille était haute et élancée, c'était
une femme bonne et généreuse, mais aux manières froides et réservées.
Révoil et Richard, les deux maîtres de l'école lyonnaise, venaient avec
assiduité chez elle; on y trouvait aussi Dugas-Montbel, le traducteur
d'Homère, Artaud, Ballanche et beaucoup d'autres dont les noms me sont
devenus étrangers.

Camille Jordan était aussi l'un des fidèles de ces réunions, et celui
assurément dont l'esprit y répandait le plus d'intérêt; mais, lié avec
Mme Récamier depuis sa première jeunesse, il était pour elle un ami tout
à fait intime, et j'ai le droit d'en parler avec plus de détail. Les
hasards de l'émigration avaient rapproché Mathieu de Montmorency et
Camille Jordan; mille rapports de sentiments et de caractères unirent
promptement ces deux nobles natures. De grandes dissemblances ne
nuisaient point au penchant qui les attirait l'un vers l'autre. Camille
Jordan, chez qui le sentiment religieux était aussi profond que sincère,
s'était malheureusement arrêté à un déisme exalté et presque mystique;
Mathieu de Montmorency voulait faire faire à son ami un pas de plus et
l'amener à la foi de la Révélation. Il en résultait entre eux
d'interminables et éloquentes discussions philosophiques qui ne
refroidissaient pas leurs sentiments. À l'époque dont je parle,
l'opposition au gouvernement impérial et l'aspiration vers le
rétablissement d'une monarchie libérale formaient entre eux un lien de
plus. Après le retour des Bourbons que tous deux avaient ardemment
souhaité, nous vîmes, hélas! cette belle amitié attiédie par l'esprit de
parti et quelquefois mêlée d'amertume.

Un mariage heureux avec une Lyonnaise riche et jolie avait depuis
quelques années fixé Camille Jordan dans sa ville natale. Il eût été
impossible d'être plus aimable. Une candeur d'enfant, de l'enthousiasme,
de la grâce, un incomparable mouvement donnaient à sa conversation un
attrait tout particulier. Éloquent et généreux, son patriotisme était
passionné. Bien que Camille Jordan eût vécu dans un monde choisi, il
n'avait pu apprendre certaines nuances de forme, mais sa distinction
naturelle était telle que ce vernis provincial avait chez lui de
l'agrément et de l'originalité. Violemment rejeté hors de la vie
politique en fructidor, il s'occupait, dans les loisirs d'une douce vie
de famille, d'une traduction de la _Messiade_ de Klopstock, à laquelle
il travailla longtemps et qu'il laissa inachevée. Lorsque la
Restauration lui rendit une action publique, Camille Jordan prit rang
parmi nos orateurs les plus distingués. Nous nous étonnions parfois
alors de tout ce que la parole de cet homme, si plein dans le commerce
privé de douceur, de grâce et de charme, prenait à la tribune d'âpreté
et d'emportement.

Tandis que Mme Récamier s'établissait à Lyon, M. de Montmorency, après
quelques mois de séjour à Toulouse et dans le midi de la France, s'était
rapproché de sa famille, en deçà du rayon des quarante lieues qu'il ne
devait pas dépasser. Il écrivait de Vendôme à son amie la lettre
suivante:

     «Vendôme, le 25 juin 1812.

     «Je trouve que le séjour de Lyon m'est favorable, aimable amie. Je
     me hâte de vous remercier de cette lettre du 15 que j'ai reçue
     avant-hier, de ce grand papier, de ces quatre pages, de cette
     expansion de vos sentiments à laquelle j'attache tant d'intérêt. Ne
     dites pas que vous m'écrirez exactement toutes les fois que vous
     aurez à me parler de ce qui en a pour moi: cela peut-il être jamais
     autrement quand vous me parlez de vous-même? Il est vrai qu'à ce
     profond et constant intérêt il s'en joint en ce moment un autre que
     nous avons en commun, et qui m'occupe vivement ainsi que vous. Je
     suis bien touché de l'impression que vous en avez reçue. Ce que je
     désire uniquement, ce que je demande souvent par mes prières les
     plus intimes, c'est votre bonheur qui, moins que jamais, peut se
     séparer de l'estime des autres et surtout de la vôtre propre, de ce
     sentiment de paix intérieure dont vous me parlez d'une manière
     touchante et reconnaissante.

     «Oui, ce que vous me dites de ce sentiment qui survit à beaucoup de
     véritables peines, de cette vie paisible et retirée très-propre à
     l'entretenir, de vos raisonnables projets pour vous instruire dans
     une science sur laquelle votre coeur seul vous a déjà tant appris,
     tout cela a produit sur moi une impression très-douce. Il y aurait
     aussi quelque chose de semblable dans les récits de la vie que je
     mène ici au sein d'une réunion de famille très-complète pour moi et
     qui commence à devenir nombreuse, depuis l'arrivée de Sosthènes qui
     a été promptement suivie de celle d'Adrien et de son fils.
     J'oublierais ici très-volontiers ma position, si ce n'était pas à
     elle-même que se rattachent les peines et les sacrifices de
     l'amitié. C'est de cet intérêt qui nous est vraiment commun que je
     veux vous entretenir.

     «Vous n'avez sûrement pas ignoré la dernière méchanceté atroce
     qu'on _lui_ a faite. Je serais avide de détails qui vont peut-être
     absolument me manquer. Ce sera un acte digne de votre générosité de
     m'en donner toutes les fois que vous le pourrez. Vous me promettez
     des explications sur une institution de bienfaisance qui a un
     double intérêt, puisqu'elle vous en a inspiré. Donnez-moi beaucoup
     de renseignements de ce genre sur Lyon: j'en avais demandé à
     Camille, qui a été empêché par la terrible épreuve qu'il a subie
     dans sa famille. Je jouis beaucoup d'apprendre qu'elles soient
     terminées. Rien ne m'étonne de tout ce qu'une intimité plus
     habituelle vous fait découvrir en lui, et du charme qu'il doit
     répandre sur votre société. Parlez-lui de moi, et parlez de moi
     quelquefois ensemble.

     «Qu'est-ce que ce bon baron[26] pouvait donc avoir de si pressé
     pour passer si peu de temps dans une ville où il avait le bonheur
     de vous voir arriver? J'ai peine à me défendre de mauvaises pensées
     sur l'impression, pour la première fois semblable, que nous lui
     faisons vous et moi. Adieu, aimable amie; j'ai mené hier ma mère
     dans ces grands bois solitaires à qui il ne manque à mes yeux que
     de vous avoir reçue sous leurs ombrages. Notre amie m'y a laissé
     des traces de son passage. Quand puis-je vous y espérer? Ah! vous
     êtes bien sûre que votre souvenir y est déjà et qu'on y priera pour
     vous. Secondez-nous de votre côté et embrassez pour moi cette
     petite Amélie, que je vois d'ici toute tranquille et vous aimant
     bien. Faites agréer mes hommages reconnaissants à Mme votre
     belle-soeur.»

Ce fut Camille Jordan qui conduisit M. Ballanche[27] chez Mme Récamier.
Sitôt qu'elle fut arrivée à Lyon, il lui parla avec l'enthousiasme qui
lui était ordinaire de son ami Ballanche, et sollicita la permission de
le lui présenter: mais, avant de le lui amener, il lui fit lire ce qui
avait déjà paru de ses _Fragments_. Puis il lui raconta comment
Ballanche était devenu éperdument amoureux d'une fille noble et sans
fortune; comment, la gêne de la famille de la jeune personne prenant sa
source dans un procès long et ruineux, le bon Ballanche avait fait des
propositions très-élevées à la partie adverse pour en obtenir la cession
de ses prétendus droits, objets du litige, dans l'intention de rendre
ainsi à cette famille repos et fortune; comment, accueilli avec
bienveillance par le père, il avait aspiré à la main de la jeune fille
et comment ses espérances avaient été déçues.

Le désespoir de cet amour rebuté s'exhalait dans les belles et
harmonieuses pages qu'il a intitulées _Fragments_.

Ballanche ainsi annoncé fut présenté par Camille Jordan.

À partir de ce jour, son âme et sa vie furent enchaînées; dès ce moment
M. Ballanche appartint à Mme Récamier.

La laideur de M. Ballanche, résultat d'un accident qui avait défiguré
ses traits, avait quelque chose d'étrange: d'horribles douleurs de tête
qu'un charlatan avait voulu faire disparaître par un remède violent
avaient amené une carie dans les os de la mâchoire; il devint nécessaire
d'en enlever une partie, et de plus on dut faire subir à M. Ballanche
l'opération du trépan. De toutes ces souffrances il s'en était suivi une
difformité dans l'une de ses joues.

Des yeux magnifiques, un front élevé, une expression de rare douceur, et
je ne sais quoi d'inspiré à certains moments, compensaient la disgrâce
et l'irrégularité de ses traits, et rendaient impossible, malgré la
gaucherie et la timidité de toute la personne, de se méprendre sur ce
que cette fâcheuse enveloppe renfermait de belles, de nobles, de divines
facultés. David d'Angers, s'inspirant de la physionomie et saisissant
avec justesse la grandeur empreinte dans cette tête, a pu faire de M.
Ballanche (de profil, il est vrai) un très-beau médaillon d'une
ressemblance frappante.

Le lendemain de sa présentation chez Mme Récamier, M. Ballanche y revint
seul, et se trouva tête à tête avec elle. Mme Récamier brodait à un
métier de tapisserie; la conversation d'abord un peu languissante prit
bientôt un vif intérêt, car M. Ballanche, qui trouvait avec peine ses
expressions lorsqu'il s'agissait des lieux communs ou des commérages du
monde, parlait extrêmement bien, sitôt que la conversation se portait
sur l'un des sujets de philosophie, de morale, de politique ou de
littérature qui le préoccupaient.

Malheureusement les souliers de M. Ballanche avaient été passés à je ne
sais quel affreux cirage infect, dont l'odeur, d'abord très-désagréable
à Mme Récamier, finit par l'incommoder tout à fait. Surmontant, non sans
difficulté, l'embarras qu'elle éprouvait à lui parler de ce prosaïque
inconvénient, elle lui avoua timidement que l'odeur de ses souliers lui
faisait mal.

M. Ballanche s'excusa humblement en regrettant qu'elle ne l'eût pas
averti plus tôt, et sortit; au bout de deux minutes il rentrait sans
souliers, et reprenait sa place et la conversation où elle avait été
interrompue. Quelques personnes, qui survinrent, le trouvèrent dans cet
équipage et lui demandèrent ce qui lui était arrivé. «L'odeur de mes
souliers incommodait Mme Récamier, dit-il, je les ai quittés dans
l'antichambre.»

Je place ici une lettre qui fut adressée à Mme Récamier par M. Ballanche
quelques mois plus tard, le surlendemain du jour où elle quitta Lyon
pour se rendre en Italie; elle fera comprendre mieux, que tout ce que je
pourrais dire, le rapport qui s'était établi entre elle et l'auteur
d'_Antigone_.

M. BALLANCHE À Mme RÉCAMIER.

     Février 1813.

     «Madame,

     «Je ne sais si vous savez combien a été aimable la promesse que
     vous avez exigée de moi, de vous écrire le soir même du jour de
     votre départ. Vous avez senti combien votre absence m'allait être
     pénible, après la si douce habitude que vous aviez bien voulu me
     laisser contracter de vous voir tous les jours. Vous avez voulu
     adoucir, autant qu'il était en vous, l'amertume que je devais en
     ressentir. Vous êtes bien la plus excellente des femmes. Je dois
     vous l'avouer, Madame, il m'est arrivé assez souvent de me trouver
     tout étonné des bontés que vous avez eues pour moi. Je n'avais
     point lieu de m'y attendre, parce que je sais combien je suis
     silencieux, maussade et triste. Il faut qu'avec votre tact infini
     vous ayez bien vite compris tout le bien que vous deviez me faire.
     Vous qui êtes l'indulgence et la pitié en personne, vous avez vu en
     moi une sorte d'exilé, et vous avez compati à cet exil du bonheur.

     «Un naturel un peu timide met trop de réserve dans tous mes
     discours. J'écrirai ce que je ne pouvais prendre sur moi de dire.

     «Permettez-moi à votre égard les sentiments d'un frère pour sa
     soeur. J'aspire après l'instant où je pourrai vous offrir, avec ce
     sentiment fraternel, l'hommage du peu que je puis. Mon dévouement
     sera entier et sans réserve. Je voudrais votre bonheur aux dépens
     du mien; il y a justice à cela, car vous valez mieux que moi.

     «Tous les soirs je consacrerai quelques instants à _Antigone_: je
     tâcherai de la faire un peu semblable à vous; ce sera un moyen de
     me distraire du souvenir des soirées que j'avais coutume de passer
     auprès de vous, sans me distraire de vous, ce qui me serait
     impossible. Vous me permettrez aussi de vous écrire.

     «Il est bien tard. Vous me renverriez si j'étais chez vous: vous
     voudriez vous coucher.

     «Dieu vous donne un bon sommeil!»

Dans une autre lettre, en parlant à Mme Récamier du besoin de dévouement
qui avait toujours rempli son âme, M. Ballanche lui disait:

     «Vous étiez primitivement une Antigone, dont on a voulu, à toute
     force, faire une Armide. On y a mal réussi: nul ne peut mentir à sa
     propre nature.»

Mme Récamier, en venant à Lyon, y avait été surtout attirée par
l'espérance fortement enracinée dans son coeur de revoir Mme de Staël.
Non-seulement elle voulait la revoir, mais elle se flattait, en se
rapprochant ainsi de la Suisse, de pouvoir combiner son départ avec
celui de son amie. Ce projet que M. de Montmorency combattait vivement
ne se réalisa point. Mme de Staël ne vint pas à Lyon où son fils Auguste
fit seul une apparition. Le découragement et la tristesse de Mme
Récamier s'accroissaient à mesure qu'elle voyait sa réunion à Mme de
Staël devenir impossible; elle exprimait ses anxiétés à M. de
Montmorency dont la tendre compassion s'efforçait de ranimer son
courage, et le bon Ballanche, devenu aussi le confident des douleurs de
l'exil, s'attachait avec d'autant plus d'ardeur à celle à qui sa
générosité n'avait valu que l'isolement.

M. DE MONTMORENCY À Mme RÉCAMIER.

     «Vendôme, le 4 juillet 1812.

     «Je voulais vous écrire tous ces jours-ci, aimable amie; une course
     dans les bois où j'ai passé une partie de la journée d'hier m'en a
     encore empêché, et vous me pardonnerez d'avoir fait passer avant
     vous Camille à qui je devais le compliment de l'amitié sur la mort
     de sa belle-mère. J'ai été tout à fait touché de la petite lettre
     que vous êtes bien aimable de m'avoir écrite dans un état de
     souffrance dont l'écriture portait la pénible empreinte.

     «Vous me demandez de vous plaindre: ce mot sorti d'une bouche telle
     que la votre pourrait étonner bien des gens qui verraient
     l'impression que vous produisez dans un salon et ces hommages de
     tout genre qui vous suivent dans la solitude d'une province comme
     dans les cercles de Paris. Ce n'est pas là ce qui me paraîtrait à
     moi devoir éloigner tout sentiment de commisération; mais je
     trouverais d'autres motifs de vous féliciter et de vous relever de
     la tentation de l'abattement, dans la connaissance plus intime que
     j'ai de votre caractère, dans une certaine bonté, une certaine
     générosité qui ne peuvent pas exister sans énergie, et qui décèlent
     dans l'âme des forces peut-être inconnues à vous-même; dans le
     bonheur que vous avez eu, au milieu de tant d'obstacles naturels,
     et naturellement invincibles, de remonter par penchant, par
     conviction, à la source unique du véritable courage et du seul
     bonheur possible sur la terre.

     «Cependant, lorsque les forces vous manquent pour puiser jusqu'au
     fond de cette source, pour utiliser tous les trésors que vous avez
     en vous-même, et donner à ce que vous avez de rectitude dans
     l'esprit et dans le coeur son application tout entière, en prenant
     une fois pour toutes un généreux parti, dont Dieu, j'ose vous le
     garantir, vous récompenserait au centuple: alors, aimable amie, je
     suis tout prêt à vous accorder, non ce sentiment de pitié, dont le
     nom seul me répugne à employer ainsi, mais la plus tendre, la plus
     sincère, la plus profonde commisération. Je conçois, je plains, je
     partage ce qu'il y a de pénible dans ce genre unique d'isolement.

     «Mais l'amitié a aussi le droit de réclamer contre ce mot: on n'est
     pas isolé avec son Dieu et des amis! D'ailleurs, où est la sûreté,
     l'efficacité, où sont les espérances raisonnables d'un autre parti?
     J'oserais défier votre propre coeur de pouvoir séparer, même pour
     quelques instants, les idée de devoir et de bonheur! Il faut donc
     se résigner à une position qui est le résultat de circonstances
     tout à fait indépendantes de notre volonté, ou plutôt l'ouvrage
     d'une volonté supérieure. Je voudrais surtout que vous eussiez
     échappé au danger particulier qu'a pour vous le besoin de se
     dévouer à des amis malheureux. Certes je serais moins disposé que
     personne, dans l'occupation commune que j'ai d'eux, à leur disputer
     la consolation de recevoir de vous des preuves d'une amitié
     généreuse, mais je vous supplie de ne pas passer cette exacte
     limite. Ils ne peuvent pas douter de votre intérêt, et ils
     devraient être au désespoir de ce qui engagerait ou compromettrait
     votre vie tout entière.

     «J'ai réuni ici mes deux cousins. Adrien m'a quitté, mais va me
     renvoyer incessamment son fils qu'il me confie pour quelques mois.
     C'est une responsabilité d'éducation encore plus grande que celle
     de votre petite Amélie. Je conserve encore pour une quinzaine au
     moins ma famille la plus intime. Ensuite ils retourneront à Paris,
     et moi je me promènerai dans les environs pendant quelques semaines
     pour nous réunir encore dans les bois. Votre pensée me suivra
     partout. Que la mienne aussi, mais surtout que la première de
     toutes ne vous abandonne jamais.»

Bien peu de jours après avoir reçu cette lettre de Mathieu de
Montmorency, il parvint à Mme Récamier quelques lignes datées de Coppet.
C'en était fait! Mme de Staël avait quitté la France.

     10 juillet.

     «Je vous dis adieu, mon ange tutélaire, avec toute la tendresse de
     mon âme. Je vous recommande Auguste. Qu'il vous voie et qu'il me
     revoie. C'est sur vous que je compte pour adoucir sa vie maintenant
     et pour le réunir à moi quand il le faudra. Vous êtes une créature
     céleste; si j'avais vécu près de vous, j'aurais été trop heureuse.
     Le sort m'entraîne. Adieu.»

On se rappelle peut-être qu'en insistant pour faire quitter Châlons à
son amie, Mme de Staël mettait au nombre des avantages qu'elle
rencontrerait à Lyon, celui de la société d'un préfet _homme de bonne
compagnie_: mais ce préfet, jusque-là en effet, homme du monde, d'esprit
et de manières agréables, reçu, ainsi que sa femme, fréquemment et
presque intimement chez Mme Récamier, se trouva être du nombre des
fonctionnaires qui _s'éloignaient_ d'une exilée. Une seule visite fut
échangée entre la préfecture et la nouvelle venue, et le préfet, dans
son zèle officiel, voulut en profiter pour donner à cette dernière des
conseils qu'elle ne lui demandait pas et qu'elle aurait eu le droit de
qualifier d'un autre nom. Presque en même temps eut lieu un autre
désagrément du même genre, mais moins sérieux.

Il y avait peu de semaines que Mme Récamier était à Lyon, lorsque M.
Eugène (depuis duc) d'Harcourt, homme d'un esprit aussi aimable que son
caractère est indépendant, vint à traverser cette ville et s'y arrêta
quelques jours, pour donner à une personne exilée, avec laquelle il
était en relation, un témoignage de sa sympathie. Il se trouvait
précisément chez Mme Récamier, où venait aussi d'arriver Mme Delphin, au
moment où elle recevait la visite d'un Lyonnais, sorte de bel esprit
fort prétentieux, très-démonstratif, à la fois ridicule et familier.

M. G. de B. avait été accueilli à Paris par M. Récamier avec la
bienveillance cordiale qu'il témoignait à tous ses compatriotes. L'exil
de Mme Récamier n'était point arrivé à sa connaissance, et il venait
d'apprendre, en traversant la place de Bellecour, que cette femme
célèbre était à Lyon et logée à l'hôtel de l'Europe. Sans perdre une
minute, il y accourt et se fait annoncer. Après mille compliments, et
force protestations de reconnaissance pour M. Récamier, cet importun
personnage raconte qu'il donne le surlendemain une fête à la campagne,
et supplie la belle Parisienne de lui accorder l'insigne faveur d'y
assister. Mme Récamier résiste, objecte sa santé, la présence de M.
d'Harcourt venu pour elle à Lyon, le tout en vain: le maudit homme n'en
démordait point, et on n'en fut délivré qu'après qu'il eut arraché à Mme
Récamier, à sa belle-soeur et à M. d'Harcourt la promesse que, le
surlendemain, ils honoreraient sa fête champêtre de leur présence. M. G.
de B., charmé du lustre que ne pourra manquer de donner à sa fête la
présence d'une femme célèbre et d'un grand seigneur, annonce dans toute
la ville cette bonne fortune, jusqu'à ce qu'enfin on l'avertît de l'exil
de Mme Récamier. Son désespoir alors ne connut pas de bornes et il
résolut de la recevoir de telle sorte qu'elle ne ferait pas un long
séjour chez lui.

Au jour dit, Mme Récamier se met en route avec les deux personnes
comprises dans la malencontreuse invitation. Quoique fort ennuyées de la
perspective d'une corvée champêtre et littéraire, aucune d'elles ne
croyait possible de manquer de parole à un homme si empressé, si
obligeant et d'avance si profondément pénétré de gratitude pour la
faveur qu'il avait sollicitée. On arrive; la grille du parc était
ouverte, il y avait nombreuse compagnie de gens entièrement étrangers
aux arrivants; ils s'informent du maître et de la maîtresse de la
maison, on leur répond qu'ils sont dans le jardin; ils s'y rendent pour
les chercher et les saluer, et aperçoivent enfin M. G. de B. dans une
sorte de salle de verdure, grimpé sur la balustrade d'un jeu de bague
dont il comptait les coups.

Sans daigner descendre en apercevant les trois invités dont la présence
avait été sollicitée par lui avec tant d'opiniâtreté, il leur fait de la
tête un petit salut protecteur, et continue de marquer les points. Un
semblable accueil n'était point celui auquel étaient accoutumés de tels
hôtes; ils échangèrent entre eux un regard de stupéfaction et
remontèrent en voiture pour revenir à Lyon. L'aventure qui, au premier
moment, les avait fort choqués, finit par leur sembler bouffonne. À
quelques jours de là, on eut la clef de la conduite étrange de M. G. de
B. Lui-même la donna à Mme Delphin qu'il alla voir: la candeur de sa
platitude était si complète qu'il n'en faisait même pas l'apologie. Ce
même G. de B. sollicita, au retour des Bourbons, la place de lecteur du
roi, qui lui fut accordée sous Louis XVIII. Les antichambres de tous les
régimes sont toujours peuplées des mêmes figures.

Le passage des voyageurs était fréquent à Lyon, et ce mouvement offrit
quelques distractions à Mme Récamier; c'est ainsi qu'elle eut la visite
du marquis de Catellan, comme elle avait eu celle de M. d'Harcourt. Le
duc d'Abrantès, en se rendant en Illyrie, s'arrêta aussi quelques heures
à l'hôtel de l'Europe. Talma vint, dans le courant de l'année 1812 à
1813, donner un certain nombre de représentations au Grand-Théâtre.

L'état de faiblesse de la duchesse de Chevreuse allait croissant d'une
façon effrayante; elle ne se levait plus que quelques heures chaque
jour, et d'ordinaire c'était vers le soir qu'elle se faisait habiller;
elle assista néanmoins aux représentations de Talma avec Mme de Luynes
et Mme Récamier. Cette dernière avait connu personnellement ce grand
artiste chez Mme de Staël qui, passionnée pour le théâtre, professait la
plus entière admiration pour le talent de Talma; Mme Récamier l'avait
même reçu quelquefois chez elle. Talma, étant venu lui faire une visite,
fut par elle engagé à dîner.

Qu'on ne se scandalise point de l'alliance des noms que les
circonstances me forcent à rapprocher. Précisément à l'époque où Talma
se trouvait à Lyon et y jouait au Grand-Théâtre devant un public
électrisé, l'abbé de Boulogne, évêque de Troyes, prédicateur d'un grand
talent et alors en butte à la persécution, était de passage dans la même
ville. Un hasard singulier l'amena chez Mme Récamier le jour où Talma y
dînait. L'évêque de Troyes, prêtre infiniment respectable, esprit
cultivé et littéraire, avait l'usage du meilleur monde et son caractère
était doux et modéré. Familier avec les chefs-d'oeuvre de la scène, et
n'ayant de sa vie été au spectacle, l'occasion de rencontrer un
tragédien du premier ordre lui parut une heureuse fortune.

Talma, que Mme Récamier lui présenta, mit de l'empressement et une bonne
grâce respectueuse à réciter devant lui ceux de ses rôles où il avait à
exprimer un sentiment religieux. Il le fit avec l'énergie et la
supériorité de son admirable talent. L'abbé de Boulogne ravi exprimait
naïvement l'émotion qu'il éprouvait. À son tour, Talma sollicita
humblement la faveur d'entendre le prédicateur dans quelque morceau
brillant de ses sermons. L'évêque ne s'y refusa pas. Après avoir écouté
l'orateur avec un vif intérêt, Talma loua sa diction, fit quelques
observations sur ses gestes et ajouta: «C'est très-bien jusqu'ici,
Monseigneur (montrant le buste du prédicateur); mais le bas du corps ne
vaut rien. On voit bien que vous n'avez jamais songé à vos jambes.»

Depuis que la nouvelle du départ de Mme de Staël était parvenue à Mme
Récamier, et depuis qu'elle avait vu s'évanouir l'espérance toujours si
chère de rejoindre l'amie dont la disgrâce l'avait enveloppée sans que
le sort les réunît, elle éprouvait avec plus de vivacité l'amertume de
son isolement. C'est en vain que Mme Delphin, faisant appel à toute la
charité de sa belle-soeur, l'associait à ses visites aux malades et aux
prisonniers. L'âme sympathique de Mme Récamier, facilement touchée à
l'aspect de la souffrance d'autrui, oubliait un moment sa propre peine;
mais ce poids soulevé retombait en l'accablant.

La tendresse et le babil de sa petite nièce Amélie, dont elle s'occupait
avec une affection maternelle, amenaient quelquefois sur ce beau visage
un sourire qui n'y paraissait plus guère, et le bon M. Ballanche, ému de
la plus tendre pitié, lui écrivait:

     «Je voudrais avoir une occasion de vous prouver à quel point je
     vous suis attaché, à quel point mon âme a connu la vôtre. Je ne
     sais nul être sur la terre qui vous égale; je n'en sais point, et
     je connais cependant quelques êtres bien éminents. On vous connaît
     mal, on ne vous connaît pas tout entière; ce qu'il y a de meilleur
     en vous se devine.»

Si Mme Delphin associa sa belle-soeur à beaucoup de ses bonnes oeuvres, il
en fut, et en grand nombre, dont la générosité de Mme Récamier eut
l'initiative; je ne puis me refuser à en rappeler une dont le succès fut
trop complet pour qu'il soit permis de la passer sous silence.

Une petite Anglaise, enlevée par des saltimbanques, et qu'on employait à
faire des tours sur la place publique, fut amenée dans la cour de
l'hôtel de l'Europe où elle donna aux gens de l'auberge un échantillon
de sa souplesse; Mme Récamier, à laquelle une dame Anglaise, retenue en
France depuis la rupture de la paix d'Amiens, lady Webb, en avait parlé,
la vit, fut attendrie par sa jolie figure et sa misérable condition, fit
des démarches pour l'arracher à ce triste métier, et se chargea des
frais de son apprentissage. En quittant Lyon, elle confia la suite de
cette bonne oeuvre à Mme Delphin. Quelques années après, en 1821,
lorsqu'un dernier revers de fortune avait contraint Mme Récamier à
chercher un asile à l'Abbaye-aux-Bois, elle reçut de sa belle-soeur la
lettre que voici, et eut la joie d'apprendre que le ciel avait couronné,
dans sa pauvre protégée, la constance de son charitable intérêt.

     Lyon, 16 juillet 1821.

     «Vous apprendrez avec plaisir, ma bonne soeur, par la lettre que je
     joins à la présente que Dieu a béni tout ce que vous avez fait pour
     la jeune Anglaise que vous avait recommandée milady Webb: les
     excellents principes que lui a inculqués la maîtresse chez laquelle
     vous avez payé son apprentissage, l'ont amenée à un tel degré de
     vertu qu'elle à été trouvée digne d'être admise dans la communauté
     des soeurs du refuge de Saint-Michel. C'est à vous, après Dieu, à
     qui elle doit le bonheur d'avoir embrassé la religion catholique,
     et, par suite, d'être entrée dans un saint état, qui fait présager
     pour elle le bonheur des élus! Elle ne cessera, m'a-t-elle dit, de
     prier le Seigneur pour qu'il répande sur vous toutes ses grâces,
     pour vous récompenser du bien que vous lui avez procuré.

     «Je suis privée depuis longtemps du plaisir de recevoir de vos
     nouvelles, j'aime à croire que votre santé est telle que je le
     désire; je serais charmée d'en avoir la confirmation. Si vous ne
     pouvez écrire, j'engage Amélie, que j'embrasse du meilleur de mon
     coeur, à y suppléer.

     «M. Frayssinous, à son retour des eaux de Vichy, a passé par notre
     ville; j'ai eu l'avantage de me trouver dans une maison où il vint
     faire une visite. Je me rappelais qu'Amélie m'avait écrit qu'il
     habitait l'Abbaye-aux-Bois, ce qui m'autorisa à lui parler de vous.
     On aurait fort désiré le garder quelques jours ici dans l'espoir de
     l'entendre prêcher, mais il a répondu qu'il était attendu à Paris.

     «Je vous renouvelle, mon aimable soeur, l'assurance de mon
     inviolable attachement.

     «Veuve DELPHIN, née RÉCAMIER.»

À la fin de janvier 1813, M. Mathieu de Montmorency, que préoccupait la
position de son amie, mais qui n'était point libre de voyager comme il
le voulait, put enfin venir à Lyon. Il comprit que Mme Récamier avait
besoin de changer de lieu, et l'encouragea dans la pensée d'un voyage
d'Italie dont le projet plaisait à son imagination.

Le voyage fut résolu, et, dans les premiers jours du carême, Mme
Récamier partit avec sa nièce et sa femme de chambre. M. de Montmorency
l'accompagna jusqu'à Chambéry: elle voyageait à petites journées, dans
une voiture à elle, avec des chevaux de voiturin. Cette façon d'aller,
inusitée à présent, a bien son charme dans un pays où chaque étape offre
un objet de nature à exciter vivement l'intérêt et la curiosité. La
voiture renfermait une bibliothèque bien choisie, et comme Mme Récamier
a toujours aimé la régularité et la méthode dans la distribution de son
temps, elle s'était fait une sorte de règlement de vie que facilitait la
ponctualité des repos obligés pour les chevaux. M. Ballanche s'était
occupé du choix des livres, et avait joint l'_Histoire des Croisades_,
qui venait de paraître, au _Génie du Christianisme_. On se nourrissait,
d'ailleurs, des poëtes italiens. La petite caravane atteignit ainsi
heureusement Turin, où Mme Récamier accepta pour quelques jours chez M.
Auguste Pasquier, administrateur des droits réunis, et frère cadet du
baron Pasquier, alors préfet de police, une bienveillante hospitalité
dans un doux intérieur de famille.

M. Pasquier ne trouva point prudent pour sa belle compatriote de
continuer sa route vers Rome, comme elle l'avait commencée, en compagnie
d'un enfant et d'une femme de chambre: il insista fortement pour qu'elle
consentît à associer à son voyage un compagnon, homme sûr et d'un âge
déjà respectable. C'était un Allemand très-instruit, très-modeste,
botaniste distingué, qui venait de terminer l'éducation d'un jeune homme
de grande maison, et qui, libre désormais, voulait visiter Rome et
Naples. L'association avec cet excellent homme ne laissa à Mme Récamier
et à sa petite compagne qu'un souvenir tout à fait agréable. M.
Marschall était extrêmement réservé, et le plus souvent se tenait sur le
siége de la voiture. On se mettait en route à six heures et demie du
matin; vers onze heures ou midi on s'arrêtait pour déjeuner et pour
faire manger les chevaux; on repartait vers trois heures, et l'on
marchait jusqu'à huit, qu'on atteignait la couchée.

Fréquemment à l'heure où le soleil s'était abaissé à l'horizon de telle
sorte qu'on ne souffrît plus de la chaleur, Mme Récamier montait auprès
du discret Allemand pour causer avec lui et pour jouir de la belle
nature des pays qu'on traversait. Bien souvent, après avoir échangé
quelques paroles gracieuses avec ce compagnon de voyage dont la
discrétion, le respect et l'humeur toujours égale la touchaient fort,
Mme Récamier saisie par le sentiment de sa situation, par le souvenir
des amis éloignés, de la famille absente, perdue en quelque façon dans
un pays étranger avec un enfant de sept à huit ans, sous la protection
de cet inconnu, excellent sans doute, mais sans liens avec son passé
comme avec son avenir, Mme Récamier tombait dans de longs et tristes
silences. Un soir, entre autres, c'était au pied des murailles de la
ville fortifiée d'Alexandrie, par un clair de lune splendide, on dut
attendre le visa des passe-ports et l'abaissement du pont-levis plus
d'une heure. La douceur de l'air, la transparence de la lumière, le
silence des campagnes, la beauté de la nuit avaient plongé Mme Récamier
dans une rêverie profonde, et ses compagnons de voyage s'aperçurent tout
à coup que son visage était baigné de larmes. La petite Amélie essaya
par ses caresses de consoler un chagrin dont elle ne comprenait pas la
cause; pour M. Marschall, témoin respectueux de cette profonde
mélancolie, jamais il ne la troubla, même par un mot de sympathie
inopportun. Ce silence plein de délicatesse était une des choses dont la
belle exilée lui avait conservé le plus de reconnaissance.

Après avoir successivement traversé Parme, Plaisance, Modène, Bologne,
Mme Récamier s'arrêta huit jours à Florence et arriva enfin à Rome dans
la semaine de la passion.

Ce fut à Rome qu'elle se sépara du bon M. Marschall auquel elle garda
toujours un souvenir de gratitude, et qu'elle revit à Paris, avec un
vrai plaisir, en 1814.

Descendue chez Serni, place d'Espagne, Mme Récamier, avant de s'établir
dans son appartement, voulut prendre possession de la ville éternelle en
visitant immédiatement Saint-Pierre et le Colisée.

Rome était veuve de son pontife, et cette capitale du monde chrétien
n'était alors que le chef-lieu du département du Tibre. M. de Tournon,
absent lors de l'arrivée de Mme Récamier, en était préfet; M. de Norvins
était chargé de la police, et le général Miollis commandait les troupes
françaises.--La douleur de la captivité du pape était générale et
profonde dans la population romaine; l'aversion pour la domination
française perçait en toute occasion et animait au même degré le peuple
et l'aristocratie. Au milieu des circonstances si graves qui agitaient
l'Europe, le nombre des étrangers était presque nul dans cette ville qui
a le privilège d'attirer à elle les pèlerins et les curieux de l'univers
entier. Ce deuil et cette tristesse donnaient encore peut-être quelque
chose de plus saisissant à l'aspect de Rome.

Mme Récamier avait une lettre de crédit et de recommandation pour le
vieux Torlonia, lequel était depuis longtemps en rapport d'affaires avec
M. Récamier; il mit un extrême empressement à lui offrir ses services et
à lui présenter sa femme.

Ce Torlonia, banquier le matin et dans son comptoir, duc de Bracciano le
soir et dans son salon, qui a fait de ses fils des princes, et des
grandes dames de toutes ses filles, était un personnage singulier. Doué
d'une remarquable intelligence en affaires, avare comme un juif et
somptueux comme le plus magnifique grand seigneur, il faisait, cette
année-là même, arranger et meubler son beau palais du Corso; Canova
exécutait pour lui le groupe d'Hercule et Lycas; et en même temps,
non-seulement il faisait mille ladreries, mais il les racontait comme
des traits d'esprit. Mme Torlonia, la duchesse de Bracciano, avait été
admirablement belle; quoiqu'elle ne fût plus jeune en 1813, elle avait
encore de la beauté. Elle était bonne, et comme les Italiennes de ce
temps-là, faisait un étrange amalgame de galanterie et de dévotion. Un
jour d'épanchement, elle racontait avec quel soin elle avait évité que
le repos de son mari ne fût troublé par son fait, et elle ajoutait: «Oh!
c'est lui qui sera bien étonné au jugement dernier!»

L'établissement de Mme Récamier chez Serni ne fut que passager; au bout
d'un mois elle loua le premier étage du palais _Fiano_ dans le Corso, et
son salon y devint le centre du peu de Français et d'étrangers que Rome
renfermait alors. De ce nombre était un M. d'Ormesson, Français doux et
aimable, dont la société était sûre et ne manquait pas d'agrément. Le
comte, alors baron de Forbin, artiste, homme de lettres, chambellan,
homme à bonnes fortunes, très-bon gentilhomme, et de l'esprit le plus
brillant, s'y trouvait en même temps. Sa conversation était étincelante
de verve comique; il contait bien et mimait ses histoires de la plus
piquante façon.

M. de Forbin avait été fort occupé de la princesse Pauline Borghèse,
soeur de l'empereur, et voyageait en Italie un peu par ordre, pour expier
ce qu'il y avait eu de trop affiché dans cette liaison. Son ami et son
émule le peintre Granet était avec lui à Rome, et rien ne les a honorés
davantage l'un et l'autre que l'amitié qui les unit jusqu'à la mort.

M. de Norvins venait aussi presque journellement chez Mme Récamier,
quoique fonctionnaire; mais chargé de la police, il trouvait dans le
seul salon de Rome qui fût ouvert, et chez une exilée, un intérêt de
société auquel il était sensible, car il était homme d'esprit, et un
intérêt de métier.

L'absence du souverain pontife ne permettait point que les cérémonies de
la semaine sainte fussent accomplies à la chapelle Sixtine; ce fut dans
la chapelle du chapitre de Saint-Pierre que le vendredi saint on exécuta
le fameux _Miserere_ d'Allegri.

On sait le prodigieux effet de cette musique, à la nuit tombante, et
quel était le timbre de ces voix d'homme aiguës auxquelles on a depuis,
renoncé, mais dont la qualité avait quelque chose de surnaturel. Mme
Récamier, émue et comme transportée, entend auprès d'elle les sanglots
qu'arrachait à un homme placé à très-peu de distance une impression
musicale encore plus vive que celle qu'elle éprouvait: sa surprise ne
fut pas médiocre en reconnaissant, dans ce mélomane si profondément
attendri par la musique religieuse, le chef de la police française.

Une des premières visites de Mme Récamier à Rome avait été pour
l'atelier de Canova; elle ne lui était pas particulièrement recommandée,
mais tout étranger était admis à visiter les _studi_ de l'illustre
sculpteur. Après qu'elle eut parcouru toutes les salles où se trouvaient
exposés, soit les plâtres des statues dont l'artiste ne possédait plus
les originaux, soit les marbres qu'il venait d'achever, ou les ouvrages
au point que les praticiens dégrossissaient, et qu'elle eut admiré à
loisir les productions de ce gracieux ciseau, elle arriva à l'atelier
réservé au travail personnel de Canova. Désireuse de lui témoigner sa
très-sincère admiration, l'étrangère lui fit passer son nom. À l'instant
même Canova sortit de son atelier. Il était en costume de travail et
tenait à la main son bonnet de papier; il insista pour que Mme Récamier
pénétrât dans le mystérieux réduit; il mit à cette proposition une
simplicité et une bonne grâce auxquelles la mignardise de son accent
vénitien très-prononcé allait bien. Là se trouvaient deux personnes, son
frère, et l'abbé Cancellieri, antiquaire distingué, ami intime des deux
frères.

Entre l'artiste éminent, admirateur passionné de la beauté, et Mme
Récamier qui comprenait et sentait si vivement les arts et qui eut
toujours le culte du talent, il devait s'établir une rapide sympathie:
dès le même soir, Canova en compagnie de son frère l'abbé, vint rendre à
l'étrangère la visite qu'il en avait reçue, et à partir de ce jour ne
manqua plus de venir passer sa soirée chez elle. Il arrivait de bonne
heure et se retirait toujours un peu avant dix heures. Mme Récamier
allait très-fréquemment le voir travailler; il aimait à parler de son
art et des compositions qu'il projetait. Chaque matin un billet de
Canova, écrit de ce style caressant et un peu excessif, familier à la
langue italienne, venait apporter le bonjour et le tribut de ses
sentiments.

Les soins que Canova prenait de sa santé étaient minutieux et
multipliés; ses journées étaient réglées aussi méthodiquement que celles
d'un religieux. Il les commençait en assistant à la messe de son frère
l'abbé. Ce frère ne le quittait pas plus que son ombre; rien n'était
plus touchant que le rapport de tendresse, de déférence et de protection
qui les unissait. L'abbé était beaucoup plus jeune et seulement frère de
mère du célèbre sculpteur; il avait été élevé par lui. C'était un esprit
fin et doux, défiant comme tous les Italiens, et d'un caractère
très-timoré; il avait beaucoup d'instruction et servait de secrétaire et
de lecteur à son frère aîné. Il faisait un sonnet par jour, et, pendant
tout le séjour de Mme Récamier à Rome, le sonnet quotidien fut dédié à
_la belissima Zulieta_.

L'existence de Canova était simple et large: il habitait au second étage
du Corso un bel appartement, confortablement meublé, dont les murailles
étaient ornées de très-belles gravures, reproduction de chefs-d'oeuvre.
Ses gens ne portaient point de livrée; sa voiture n'avait point de
recherche; sa table était abondante et bien servie, et il exerçait avec
enjouement et cordialité une hospitalité étendue; mais là n'était point
son luxe: il le réservait pour ses rapports avec les artistes et les
hommes de lettres auxquels il était toujours prêt à donner de généreux
secours, et avec ses ouvriers qu'il payait magnifiquement. Canova avait
de très-beaux traits, sa figure était noble et grave, ses manières
simples et affectueuses; il avait non-seulement de la bonté, mais de la
bonhomie et de la gaieté, ce qui n'excluait chez lui ni la finesse, ni
même une innocente ruse. Il ne parlait pas facilement le français et
s'exprimait de préférence dans sa propre langue. Canova eut pour Mme
Récamier une amitié tendre et sincère; il avait besoin d'affections, il
aimait les habitudes et la paix, et dut apprécier vivement le charme de
la société d'une femme dont la douceur et l'égalité d'humeur étaient
inaltérables, dont l'esprit avait du mouvement, qui savait louer et
admirer avec enthousiasme.

Les nouvelles que Mme Récamier recevait de Lyon confirmaient toutes les
craintes qu'elle avait eues en quittant la duchesse de Chevreuse. Mme de
Luynes, dans ces douloureux moments, sentait plus encore le vide de
l'absence de celle qui, pendant une année, avait été pour elle et pour
sa belle-fille une si douce compagnie. Elle écrivait à Mme Récamier:

LA DUCHESSE DE LUYNES À Mme RÉCAMIER.

     «Lyon, ce 10 juin 1813.

     «Combien j'aurais besoin, ma belle, de vous voir et de vous parler
     de mes chagrins! Depuis six semaines, la maladie de ma pauvre
     charmante a fait les progrès les plus alarmants. Dans l'intervalle,
     elle a voulu impérativement faire ce maudit voyage de Grenoble; on
     a donc cédé à sa volonté. La route, quoique avec deux repos, l'a
     fort fatiguée. Nous y avons loué deux appartements, nous nous y
     sommes établies, elle y a reçu cette compagnie qu'elle aime, qui
     était à ses ordres et lui montrait amitié et intérêt: elle se
     levait à sept heures pour la recevoir à huit, jusqu'à neuf heures
     et demie. Elle était extrêmement faible, les crachements de sang
     sont survenus, nous n'avions de ressources ni en médecin ni en
     apothicaire; elle a voulu s'en aller et se remettre sous la
     direction de M. Socquet.

     «Nous sommes revenues ici le 5 mai. J'ai eu le bonheur de trouver
     un logement près de la maison où nous étions. Mais ma pauvre malade
     est plus souffrante que jamais; tout lui déplaît; il faut lui
     pardonner, car elle est bien à plaindre: elle crache le pus et a un
     commencement d'enflure aux pieds et aux mains. Elle voit son état
     sous les couleurs les plus noires; je crains qu'elle n'ait raison:
     je suis bien malheureuse. Elle a désiré voir ma fille[28], je l'ai
     mandée, elle sera ici à la fin de la semaine prochaine; elle la
     distraira peut-être, je ne puis en venir à bout. Ce qui me fait
     plaisir, c'est que ces Lyonnais dont elle a dit tant de mal
     viennent la voir tous les jours de huit heures jusqu'à neuf.

     «En vous écrivant je regarde de temps en temps votre petit
     buste[29] qui m'a suivie et me suivra j'espère partout: je l'aime,
     je ne puis dire qu'il me console de votre absence, mais il me fait
     du bien. J'éprouverais un grand bonheur à vous embrasser, à vous
     parler de ma peine; vous vous entendez si bien à charmer que je
     serais soulagée en vous voyant. En attendant, je vous embrasse, ma
     belle, de tout mon coeur.»

LA MÊME.

     «Lyon, ce 3 juillet 1813.

     «S'il était possible que l'intérêt et l'amitié d'une personne aussi
     aimable que vous pussent consoler, ma belle, d'un malheur dont je
     suis menacée tous les jours, j'éprouverais cette consolation. Votre
     lettre du 25, qui m'est arrivée hier, m'a fait un vrai plaisir.
     Venons aux tristes détails de l'état de mon intéressante malade.
     Figurez-vous que cette figure, cet éclat, cette beauté est
     enveloppée du voile de la... je ne puis écrire ce mot. Elle est
     enflée depuis les pieds jusqu'à la ceinture; les mains jusqu'en
     haut du bras le sont de même; elle avale encore, mais parfois avec
     difficulté; elle souffre peu, elle a toute sa tête. Heureusement
     pour elle, elle a une insensibilité absolue pour tout ce qui
     l'entoure: son frère, qui est ici, est pour elle un objet
     d'indifférence; elle me supporte, mais pas plus. C'est une horrible
     maladie que celle qui brise des liens qui devraient presque vous
     survivre; je suis au désespoir. J'ai toute la journée le spectacle
     le plus déchirant, je la vois s'affaiblir tous les jours; Martin
     tous les jours prononce l'arrêt le plus funeste. Voilà près d'un
     mois que le danger existe; le voyage de Grenoble l'a tuée. Ma fille
     m'est d'un grand allégement: je lui parle au moins, cela me
     soulage. Je ne sais plus quand je vous verrai, cette idée
     m'afflige.

     «Adieu, ma belle, plaignez-moi et aimez-moi comme je vous aime. Je
     vous embrasse de tout mon coeur.»

LA MÊME.

     «Dampierre, ce 18 juillet 1813.

     «Vous aurez vu, ma belle, par la dernière lettre que je vous ai
     écrite de Lyon, l'horrible malheur qui m'était réservé. J'ai perdu
     celle que j'aimais de toute l'étendue de mes forces, de toute mon
     âme enfin, le 6 juillet dernier. Il n'est pas possible de peindre
     le chagrin que j'ai. Vous avez jugé vous-même comme elle était
     attachante, comme elle méritait que je l'appelasse _ma charmante_,
     comme elle m'aimait, comme elle était spirituelle, aimable! Qu'il
     est cruel de ne plus parler d'une si brillante personne qu'au
     passé! Je ne puis me faire à cette idée; c'est un arrêt solennel
     que je ne puis croire prononcé. Je la vois, je la soigne toujours;
     je trouve que ma raison me fait bien souffrir en me faisant sortir
     de cette illusion.

     «Combien vous, qui avez de graves et aimables qualités, vous
     l'auriez encore plus appréciée que vous ne faites, si elle n'eût
     pas été si malade et si, de voir souvent une personne distinguée
     comme vous, pour qui elle voulait se montrer tout entière, ne l'eût
     pas fatiguée, au point qu'elle me disait: «Je la trouve charmante,
     je la verrais souvent; mais je l'ennuierais, je souffre trop.»

     «Quel état et quelle maladie, chère belle! Elle a souffert presque
     tout son exil, et les trois dernières années ont été les plus
     douloureuses.

     «Elle était, quelques jours avant le dernier, d'un changement à
     faire peur, décrépite et l'oeil hagard. Une fois qu'elle m'a été
     enlevée, c'était un ange, sa figure revenue et superbe. Je suis
     restée près d'une heure à la contempler, à baiser ses mains;
     j'étais absorbée au point que je n'ai pas pensé à la faire modeler,
     j'en suis au désespoir. Je n'ai d'elle qu'un portrait du temps
     qu'elle était enfant, peu ressemblant. Pensez à moi, et aimez-moi
     comme je vous aime.»

M. Ballanche vint dans les premiers jours de juillet passer une semaine
à Rome pour y voir Mme Récamier. Il fit la route par le courrier, sans
s'arrêter ni jour ni nuit, dans la crainte de perdre quelques-uns des
moments dont il disposait. La joie de voir arriver ce parfait ami fut
grande, et le soir même, après dîner, Mme Récamier voulut lui faire les
honneurs de Rome. On était assez nombreux et on partit en trois
voitures: il s'agissait de faire une promenade au Colisée et à
Saint-Pierre. La soirée était resplendissante; chacun selon son humeur
exprimait ou contenait ses impressions. Canova s'enveloppait de son
mieux dans un grand manteau dont il avait relevé le collet, et tremblant
que le serein ne lui fît mal, trouvait que les dames françaises avaient
de singulières fantaisies de se promener ainsi à l'air du soir. Pour M.
Ballanche, heureux de retrouver la personne qui disposait de sa vie,
exalté par l'aspect des lieux et par les graves souvenirs qui s'y
rattachent, il se promenait à grands pas sans mot dire, les mains
derrière le dos. (Cette attitude lui était familière). Tout à coup Mme
Récamier s'aperçoit qu'il a la tête nue: «Monsieur Ballanche, lui
dit-elle, et votre chapeau?--Ah! répondit-il, il est resté à
Alexandrie.» Il y avait en effet oublié son chapeau et n'avait pas
depuis songé à le remplacer, tellement sa pensée s'abaissait peu à ces
détails de la vie extérieure.

Rappelé par ses devoirs auprès de son père, M. Ballanche vit bien
rapidement et avec désespoir s'écouler le temps de son séjour à Rome. Il
écrivait de la route.

M. BALLANCHE À Mme RÉCAMIER.

     «Ce 10 juillet 1813.

     «Il ne faut pas que je me laisse gagner par l'ennui; je suis seul,
     le poids de la solitude me pèse horriblement. Permettez, Madame,
     que je me soulage de ce poids en m'entretenant un instant avec
     vous. Je n'ai rien pour ces sortes d'intervalles: je n'ai aucun
     goût à la lecture; la vue d'une belle nature et d'un monument est
     pour moi un mouvement machinal de mes yeux et une fatigue pour ma
     pensée; je ne m'y _prends_ point. Je voudrais pouvoir ôter de ma
     vie ces moments de vide et de délaissement. Je suis entre Rome et
     Lyon, il me semble que je suis tout à fait hors de mon existence.

     «Je ne trouve rien en moi, non-seulement qui puisse me suffire,
     mais même qui puisse m'aider à passer le temps. Pauvre et triste
     nature que je suis! ils sont passés ces jours de Rome, ils ne
     reviendront plus! que ne puis-je les recommencer. Au moins si je
     vous savais dans un lieu de repos, vous prenant aux choses de la
     vie, souriant aux distractions! mais j'ai trop lieu de croire que
     vous sentez aussi un poids qui vous fatigue. Je vous vois sur la
     triste terrasse du triste palais que vous habitez, véritable lieu
     d'exil.»

Le chagrin que M. Ballanche éprouvait à laisser Mme Récamier seule en
pays étranger lui faisait voir sous des couleurs beaucoup trop
mélancoliques l'existence qu'elle s'y était créée. Extrêmement sensible
aux jouissances et aux distractions des arts, elle-même convenait que
pendant la durée de son exil, le temps qu'elle avait passé en Italie
était celui où elle avait le moins douloureusement senti la peine d'être
arrachée à toutes ses habitudes.

Au reste, ces jours de Rome que M. Ballanche regrettait tant de voir
disparus, se renouvelèrent pour lui. Onze ans plus tard, libre de tout
lien, il visita l'Italie, il habita Rome avec celle à laquelle il
s'était uniquement dévoué. Si dans ce second voyage, la vue des beautés
de la nature continua à le laisser presque toujours indifférent, si les
chefs-d'oeuvre des arts ne donnèrent que d'incomplètes jouissances à une
imagination peu frappée des objets extérieurs, l'aspect des monuments de
la Rome antique lui révélèrent tout un côté mystérieux de l'histoire. Ce
fut à Naples en 1824 qu'à travers les difficultés d'une langue qu'il ne
se donna jamais la peine d'apprendre à fond, M. Ballanche pénétra le
génie de Vico si semblable au sien. De cette intime alliance entre la
grandeur des souvenirs et la philosophie italique, naquit la Formule
générale de l'Histoire romaine, une de ses conceptions les plus
originales et les plus fécondes.

Je n'ai point encore parlé d'un Français fixé à Rome depuis un grand
nombre d'années, et que Mme Récamier y vit très-habituellement. M.
d'Agincourt était venu en Italie en 1779 avec l'intention d'y passer
quelques semaines, et il n'en était plus sorti. Antiquaire passionné, il
employa les quarante années de son séjour à Rome à composer le grand
ouvrage sur l'_Histoire de l'art par les monuments_, qui a rendu son nom
célèbre et le place en tête de ceux dont s'honore l'archéologie du moyen
âge.

Il habitait à la Trinité-du-Mont une petite maison qui porte le nom de
Salvator Rosa. Cette modeste demeure que précédait une espèce de jardin
où les fragments de colonnes, de chapiteaux et de bas-reliefs se
mêlaient aux fleurs, et que couronnaient les pampres et les grappes
d'une vigne magnifique, offrait un coup d'oeil particulièrement riant et
pittoresque. M. d'Agincourt avait la tournure et les manières d'un
gentilhomme de l'ancienne cour, une politesse parfaite, une galanterie
toute chevaleresque et une bienveillance expansive. Son grand âge (il
avait quatre-vingt-trois ans) l'empêchait dès lors de faire aucune
visite, et c'était Mme Récamier qui allait souvent le voir chez lui.

Cet aimable vieillard aimait fort à conter, et le faisait bien: le
hasard de la destinée avait permis que Mme Récamier eût connu, à son
entrée dans le monde, un assez grand nombre des contemporains de M.
d'Agincourt, comme M. de Narbonne, le duc de Guines, la marquise de
Coigny, et ne fut ainsi étrangère à presque aucun des souvenirs ou des
noms que, dans ses récits, le spirituel antiquaire rappelait le plus
volontiers. Aussi ne la voyait-il jamais partir qu'avec un grand regret;
souvent dans la conversation il lui arrivait de lui dire: «Vous vous
rappelez telle personne,» et puis par une prompte réflexion il ajoutait:
«J'oublie toujours que vous êtes trop jeune, vous n'étiez pas née au
temps dont je parle.» Au reste, cette pure et douce existence allait
bientôt s'éteindre: M. d'Agincourt ne survécut que de quelques mois au
départ de la personne qui avait charmé ses derniers jours.

Cependant la saison s'avançait; les chaleurs et les fièvres allaient
faire déserter Rome, et Mme Récamier hésitait sur le lieu où elle irait
avec sa nièce chercher un abri. Canova lui offrit de partager
l'appartement qu'il habitait à Albano _alla locanda di Emiliano_. Cette
proposition faite avec un vif désir de la voir accepter le fut en effet,
et Mme Récamier devint pendant deux mois l'hôte de Canova, à la
condition que toutes les fois que l'illustre sculpteur et son frère
viendraient à la campagne, ils n'auraient point d'autre ménage que celui
de la dame française. Canova en effet n'abandonnait jamais ses travaux
et son atelier; il allait hors de Rome, pendant les grandes chaleurs, de
temps à autre, chercher du repos, de la fraîcheur, pour se retremper
plutôt que pour y faire un séjour prolongé, et il avait choisi Albano
comme l'habitation la plus saine.

Son établissement y était des plus modestes: _la locanda di Emiliano_
était une auberge située sur la place du Marché, en face de la rue assez
rapide qui monte à l'église. Canova se réserva la partie de
l'appartement qui donnait sur la place, et fit prendre à Mme Récamier
celle dont les fenêtres s'ouvraient sur la campagne. L'appartement était
au second étage; la villa de Pompée étendait à gauche ses magnifiques
ombrages, la mer bornait l'horizon, et dans la vaste plaine qui se
déroulait sous le grand balcon de la chambre habitée par Mme Récamier,
mille accidents de terrain, de végétation, de lumière, variaient, selon
l'heure et le temps, une des plus belles vues du monde. Cette pièce, qui
servait de salon, avait des rideaux de calicot blanc, et les murs en
étaient ornés de gravures coloriées des peintures d'Herculanum.

Le souvenir de ce séjour d'Albano s'est conservé dans le tableau d'un
peintre romain, M. J.-B. Bassi, tableau que Canova envoya à Mme Récamier
en 1816. L'artiste a rendu naïvement, et la vue magnifique dont on
jouissait de cette chambre et l'extrême simplicité de l'ameublement. Mme
Récamier est représentée assise près de la fenêtre, et plongée dans la
lecture d'un livre qu'elle tient ouvert sur ses genoux.

Chaque matin, de très-bonne heure, Mme Récamier et sa petite compagne
parcouraient ensemble les belles allées qui bordent le lac d'Albano,
auxquelles on donne le nom de _galeries_. Ces ombrages merveilleux,
l'aspect du lac et de ses rives s'éclairant à la lumière du matin,
avaient une incomparable beauté. Dans ces heureux pays où la lumière a
tant de magie, on peut contempler indéfiniment et sans se lasser le même
point de vue: la lumière suffit à varier incessamment le spectacle et à
le rendre toujours nouveau et toujours beau. Canova et l'abbé venaient
de temps en temps respirer, pendant trois ou quatre jours, l'air salubre
et parfumé de ces bois.

Dans cette vie douce et monotone, Mme Récamier, comme à Châlons, s'était
mise en relation avec l'organiste, et chaque dimanche touchait les
orgues à la grand'messe et à vêpres. Un dimanche du mois de septembre,
la _signora francese_, car c'était sous cette dénomination que la belle
exilée était connue à Albano, revenait chez elle après vêpres et
descendait avec la jeune Amélie la rue qui conduit de l'église à la
place. Une foule nombreuse d'hommes en grands chapeaux et en manteaux
stationnait dans cette rue devant une porte basse. La foule paraissait
morne et consternée; aux questions de la dame étrangère il fut répondu
qu'on venait d'amener et de déposer dans la salle basse et grillée qui
servait de prison, un pêcheur de la côte, accusé de correspondance avec
les Anglais, et qui devait être fusillé le lendemain au point du jour.
Au même moment, le confesseur du prisonnier, prêtre d'Albano que Mme
Récamier connaissait, sortit du cachot: il était extrêmement ému, et
apercevant la dame française dont les aumônes avaient plus d'une fois
passé par ses mains, il imagina qu'elle pourrait avoir quelque crédit
sur les autorités _françaises_ de qui dépendait le sort du condamné. Il
s'avança vers elle: le peuple, qui sans doute eut la même pensée que
lui, s'ouvrit sur le passage de la prison et avant d'avoir échangé dix
paroles avec le confesseur, Mme Récamier, sans se rendre compte de la
manière dont elle était entrée, se trouva avec le prêtre dans le cachot
du prisonnier.

Le malheureux avait les fers aux pieds et aux mains; il paraissait
jeune, grand, vigoureux; sa tête était nue, ses yeux étaient égarés par
la peur; il tremblait, ses dents claquaient, la sueur ruisselait de son
front, tout décelait son agonie. En voyant l'état d'inexprimable
angoisse de cet infortuné, Mme Récamier fut saisie d'une telle pitié que
se penchant vers lui, elle le prit et le serra dans ses bras. Le
confesseur lui expliquait que la _signora_ était française, qu'elle
était bonne et généreuse, qu'elle avait compassion de lui, qu'elle
demanderait sa grâce. Au mot de grâce le condamné parut reprendre
quelque peu sa raison: _Pietà! pietà!_ s'écriait-il. Le prêtre lui fit
promettre de se calmer, de prier Dieu, de prendre un peu de nourriture,
pendant que sa protectrice irait à Rome solliciter un sursis.

L'exécution étant fixée au lendemain matin, il n'y avait pas un moment à
perdre. Mme Récamier retourna chez elle, demanda des chevaux de poste,
et partit une heure après, résolue à faire tout ce qui serait en son
pouvoir pour sauver le malheureux que la Providence n'avait pas
vainement, du moins l'espérait-elle, mis sous ses yeux dans cet affreux
état. Elle vit les autorités françaises de Rome et les trouva
inflexibles; elle intercéda pour le pauvre pêcheur, mais ce fut en vain.
Le général Miollis fut poli et affectueux; mais il ne pouvait rien. M.
de Norvins se montra dur et presque menaçant: il répondit aux pressantes
prières de Mme Récamier, en l'engageant à ne pas oublier dans quelle
situation elle se trouvait elle-même, et en lui rappelant que ce n'était
pas à une _exilée_ à se mêler de retarder la justice du gouvernement de
l'empereur. Le lendemain, elle revint à Albano dans la matinée,
désespérée de l'insuccès de ses démarches, et l'imagination toujours
poursuivie par la figure de l'infortuné qu'elle avait vu en proie à
toutes les terreurs de la mort. Dans la journée, le confesseur du
malheureux pêcheur vint la voir; il lui apportait la bénédiction du
supplicié.

L'espoir de la grâce l'avait soutenu jusqu'au moment où on lui avait
bandé les yeux pour le fusiller; il avait dormi dans la nuit; le matin
avant de monter sur la charrette, car on l'avait exécuté sur la côte, il
avait pris quelque nourriture et ses yeux se tournaient sans cesse du
côté de Rome, où il croyait toujours voir apparaître la _signora
francese _apportant sa grâce. Ce récit, sans diminuer les regrets de Mme
Récamier, calma pourtant son imagination par la certitude que si son
intervention n'avait pas sauvé le prisonnier, elle avait du moins adouci
ses derniers moments.

Au mois d'octobre, Mme Récamier retourna à Rome. L'hiver n'amena pas
beaucoup de voyageurs: les événements de la guerre, les revers de nos
armées, l'ébranlement de la toute-puissance de Bonaparte sous l'effort
de l'Europe coalisée, tenaient les coeurs dans une anxiété perpétuelle.

Victime du pouvoir arbitraire de Napoléon, Mme Récamier avait le droit
de désirer sa chute; elle aurait pu considérer comme le signal de
l'affranchissement du monde l'événement qui seul devait lui rouvrir les
portes de la France; mais l'intérêt personnel ne la rendait insensible,
ni à la gloire de nos armes, ni aux revers de nos soldats, et jamais
elle ne permit qu'on prononçât devant elle un mot qui pût blesser le
sentiment national.

M. Lullin de Chateauvieux fit un séjour passager à Rome. Genevois, homme
d'un esprit vif, comique et brillant, lié intimement avec Mme de Staël,
chez laquelle Mme Récamier l'avait connu à Coppet, sa présence fut
très-agréable à celle-ci, et pour lui-même, et à cause des personnes
qu'il lui rappelait et dont elle pouvait lui parler. En effet, une des
privations dont Mme Récamier souffrait le plus, c'était la difficulté
des correspondances avec Mme de Staël et avec ses autres amis.

M. de Montlosier, lui aussi, traversa Rome en se rendant à Naples, et
s'y arrêta quelques jours. Il s'en allait visiter le Vésuve et l'Etna,
et n'était alors occupé qu'à étudier les volcans: esprit remarquable,
mais extravagant, sincère, mais excessif et mobile. Il était depuis
longues années en relation avec Mme Récamier, et elle le retrouva plus
tard à Paris.

Le prince de Rohan-Chabot arriva à Rome vers le commencement de l'hiver,
et fut bientôt au nombre des visiteurs les plus assidus de sa belle
compatriote. M. de Chabot était chambellan de l'empereur, et c'était
encore un des grands seigneurs ralliés par prudence au gouvernement de
Bonaparte. Il était dans toute la fleur de la jeunesse, et avait, en
dépit d'une nuance de fatuité assez prononcée, la plus charmante, la
plus délicate, je dirais presque la plus virginale figure qui se pût
voir. La tournure de M. de Chabot était parfaitement élégante: sa belle
chevelure était frisée avec beaucoup d'art et de goût; il mettait une
extrême recherche dans sa toilette; il était pâle, sa voix avait une
grande douceur. Ses manières étaient très-distinguées, mais hautaines.
Il avait peu d'esprit, mais quoique dépourvu d'instruction, il avait le
don des langues: il en saisissait vite, et presque musicalement, non
point le génie, mais l'accent.

On engageait fort Mme Récamier à compléter son voyage d'Italie par un
séjour à Naples; elle en avait bien le désir, mais elle hésitait encore,
et se demandait quel accueil elle recevrait des souverains de ce beau
pays, le roi Joachim et la reine Caroline, (M. et Mme Murat) qu'elle
avait connus avant leur élévation au trône et chez lesquels elle
arriverait exilée. Tandis qu'elle était dans cette incertitude, elle
reçut de M. de Rohan-Chabot, qui l'avait précédée à Naples, la lettre
suivante:

M. DE ROHAN-CHABOT À Mme RÉCAMIER.

     «Naples ce 22 novembre 1813.

     «Je me hâte de répondre à la lettre que j'ai reçue de vous hier,
     Madame, et je suis enchanté de voir que vous vous décidiez enfin à
     voir Naples. Soyez sûre que c'est la raison qui vous a inspiré
     cette pensée. J'ai fait part sur-le-champ au roi de votre
     détermination. Les ordres doivent être déjà donnés sur la route
     pour que vous y trouviez les escortes, si vous en aviez besoin;
     mais on assure que les chemins sont très-sûrs en ce moment.

     «Ma lettre, que je fais partir par l'estafette, vous arrivera
     demain mardi: je vous attends ici jeudi, à l'hôtel de la
     Grande-Bretagne, chez Magati.

     «Songez, Madame, que le roi étant prévenu de votre arrivée
     prochaine, il y aurait mauvaise grâce à reculer, et, d'ailleurs, on
     dit que le roi part dans les premiers jours de décembre.

     «J'eusse été capable de retarder mon départ pour vous voir, mais
     mon projet n'a jamais été de partir avant le 6 ou le 8 décembre. Je
     vous engage, pour éviter l'ennui des auberges, à passer une nuit.
     Alors il faudrait partir de Rome à sept heures du matin.

     «Si j'osais, je vous prierais d'envoyer votre laquais porter une
     petite note ci-incluse, à mon logement à Rome, place des
     Saints-Apôtres. Je remercie beaucoup votre aimable secrétaire.
     Sera-t-il du voyage?

     «Veuillez agréer, Madame, l'hommage de mon dévouement et de mon
     attachement: l'un et l'autre sont bien sincères.

     «ROHAN-CHABOT.»

     «Il suffirait, en cas que vous eussiez besoin d'escorte, que vous
     vous nommassiez. Le général Miollis pourrait vous donner un ordre
     pour les gendarmes sur le territoire romain.»

Assurée par ce message de trouver à Naples une bienveillance empressée,
Mme Récamier se décida à quitter Rome dans les premiers jours de
décembre 1813. Comme les routes à cette époque étaient infestées de
brigands, elle accepta de voyager de conserve avec un Anglais, célèbre
collecteur d'antiquités, le chevalier Coghill[30]. L'Anglais était dans
sa voiture avec ses gens. Mme Récamier dans la sienne avec sa nièce et
sa femme de chambre; on voyageait en poste, mais on devait se rendre à
Naples en deux jours. Au second relais, à la poste de Velletri, on
trouva les chevaux nécessaires aux deux voitures tout harnachés, tout
sellés, les postillons le fouet à la main; on relaya avec une
promptitude féerique. Même chose se produisit aux postes suivantes; les
voyageurs ne comprenaient rien à ce miracle. À un des relais pourtant on
leur parla du _courrier_ qui les précédait et qui faisait préparer leurs
chevaux. Il devint évident qu'on profitait depuis le matin d'une erreur,
et Mme Récamier s'amusa du mauvais tour qu'on jouait au voyageur victime
du malentendu dont elle profitait.

Grâce à la façon dont on avait été servi et mené, on arriva de fort
bonne heure à Terracine où l'on devait souper et coucher. Mme Récamier
venait de refaire sa toilette en attendant que le repas fût servi,
lorsqu'un grand bruit de grelots, de chevaux, et le claquement du fouet
de plusieurs postillons attira la voyageuse à la fenêtre. C'étaient deux
voitures avec le même nombre de chevaux que celles de la petite caravane
anglo-française: ce ne pouvait être que les voyageurs auxquels on avait
avec persistance enlevé les relais préparés; puis un bruit de pas se
fait entendre dans l'escalier, et une voix d'homme haute et irritée se
fait entendre: «Où sont-ils ces insolents qui m'ont volé mes chevaux sur
toute la route?» À cette voix, que Mme Récamier reconnut à merveille,
elle sortit de sa chambre, et répondit avec un éclat de rire: «Les
voici, et c'est moi, monsieur le duc.»

Fouché, duc d'Otrante, car c'était lui, recula un peu honteux de sa
fureur, en apercevant Mme Récamier; quant à elle, sans paraître se
douter de l'embarras qu'il éprouvait, elle lui proposa d'entrer chez
elle. Fouché se rendait à Naples en toute hâte, chargé d'une mission de
l'empereur: il s'agissait de maintenir le roi Murat dans la fidélité à
son beau-frère. La terre commençait à manquer sous les pas du
conquérant; Joachim était vivement pressé par l'Angleterre d'entrer dans
la coalition, et ne résistait plus qu'à demi et par un sentiment
d'honneur; il était donc très-important pour Bonaparte de ne pas perdre
cet allié, et Fouché avait raison d'être pressé. Il eut avec Mme
Récamier une demi-heure de conversation assez vive, et lui demanda avec
humeur ce qu'elle allait faire à Naples: il voulut lui donner quelques
conseils de prudence. «Oui, Madame, lui disait-il, rappelez-vous qu'il
faut être doux quand on est faible.--Et qu'il faut être juste quand on
est fort,» lui fut-il répondu. L'ancien ministre de la police impériale
poursuivit sa route, et les autres voyageurs arrivèrent tranquillement à
Naples le lendemain.

À peine Mme Récamier était-elle installée à Chiaja, chez Magati, dans
l'appartement que M. de Rohan lui avait retenu, qu'un page de la reine
venait lui apporter les plus gracieuses félicitations sur son heureuse
arrivée, s'informer de sa santé, et lui exprimer, au nom des deux
souverains, le désir de la voir le plus tôt possible. Le page était
accompagné d'une immense et magnifique corbeille de fruits et de fleurs:
cette façon de souhaiter aux gens la bienvenue parut à la petite
compagne de Mme Récamier la plus charmante du monde, et ne permettait
guère qu'on tardât à en exprimer sa reconnaissance.

Le lendemain, Mme Récamier se rendait au palais et était reçue par le
roi et la reine avec tous les témoignages d'un vif empressement et d'une
affectueuse bienveillance.

Mme Murat, lorsqu'elle avait envie de plaire, était douée de tout ce
qu'il fallait pour y réussir. Sa capacité pour le gouvernement et pour
les affaires était réelle, et elle en donna des preuves dans toutes les
occasions où elle fut chargée de la régence; elle avait de la décision,
un esprit prompt et une volonté ferme. Susceptible d'affections vraies,
son âme n'était pas dépourvue de grandeur, et plus qu'aucune des femmes
de sa famille, elle eut le respect des convenances et le sentiment de la
dignité extérieure.

Mme Murat avait, pour les personnes qui lui plaisaient des attentions
extrêmement délicates; elle semblait en deviner les goûts, les
habitudes, tant elle mettait de soin à les satisfaire avec promptitude
et à s'y conformer. Cette disposition charmante, dans les rapports
d'égal à égal, empruntait du rang suprême bien plus de prix encore et de
grâce.

Ce qui est certain, c'est qu'elle combla Mme Récamier, et que celle-ci
n'eut qu'à se défendre des témoignages de confiance et d'amitié qu'on
lui donnait. Loges à tous les théâtres, hommages de toutes sortes,
préférences marquées en toute occasion, fêtes, et mieux encore, intimité
de tous les moments si elle l'eût acceptée, soins minutieux de sa santé,
rien ne manquait, je le répète, à ce royal empressement. Mme Récamier en
souffrait toutes les fois qu'elle en voyait souffrir la jalousie ou
l'amour-propre des personnes de la cour qu'on lui sacrifiait. Ainsi la
reine la faisait toujours passer devant toutes les dames. Un jour, à
Portici, on se rendait du salon dans une galerie; la reine ayant ouvert
la marche, Mme Récamier voulut réparer, en cette occasion, les blessures
que tant de petites humiliations précédentes avaient faites: elle se
retira en arrière pour laisser passer ces dames devant elle. Celles-ci
se disposaient à le faire assez arrogamment, quand Mme Murat, se
retournant et s'apercevant du manége, lança à ces malheureuses dames un
regard foudroyant et leur dit d'une voix brève: «et Mme Récamier!»

Le nom et le rang de M. de Rohan-Chabot l'avaient fait accueillir à la
cour de Naples avec beaucoup de distinction; ses agréments personnels
lui valurent d'être particulièrement remarqué par la reine; mais il ne
profita de cet avantage que dans une mesure très-innocente: la piété qui
a couronné la fin de sa vie était déjà chez lui vive et sincère.

J'ai parlé de Portici; on y revint dîner après une matinée passée à
Pompéï. Le roi sachant combien Mme Récamier aimait les arts, et
l'intérêt qu'avaient à ses yeux les monuments de l'antiquité, voulut lui
donner le divertissement d'une fouille. M. de Clarac et Mazois
l'architecte reçurent l'ordre de la préparer, et, au jour désigné,
Joachim, la reine et toute la cour se rendirent à Pompéï. Les
ambassadeurs des diverses puissances, quelques étrangers de distinction,
au nombre desquels se trouvaient Mme Récamier et M. de Rohan, avaient
été convoqués à cette fête, que le roi mit beaucoup de galanterie à
dédier à sa belle compatriote. Un déjeuner très-élégant fut servi dans
les ruines; on parcourut, sous la direction de M. de Clarac, les
principaux monuments de Pompéï, et la fouille donna quelques beaux
objets en bronze. Ce bruit, ce mouvement, ces pompes d'une cour moderne
au milieu d'une ville d'un âge si différent du nôtre, et qui semble
attendre ses habitants, formaient un contraste unique au monde, et
laissèrent aux assistants une impression qui n'a pu s'effacer de leur
souvenir.

Mme Récamier était arrivée à Naples dans les circonstances les plus
graves pour le sort de ce beau royaume et pour l'avenir du souverain que
les hasards de la fortune avaient placé à sa tête.

Murat avait été longtemps, en effet, un fidèle allié de la France et un
vassal soumis de Napoléon; il fit la campagne de Russie et y combattit
avec sa brillante valeur, partagea les dangers de la retraite jusqu'à
Wilna, et là, quittant l'armée, revint à Naples mécontent et humilié. Il
avait noué alors quelques négociations avec l'Autriche; néanmoins il
prit encore part à la campagne de 1813, et ne revint à Naples qu'après
la bataille de Leipzig.

Il en coûtait à Joachim et à sa femme de se séparer de la France, mais
les événements de la guerre ne leur laissaient presque plus d'autre
choix. Murat fit plusieurs tentatives pour exhorter son beau-frère à une
paix possible encore et honorable; mais Napoléon traitait avec une
inconcevable hauteur les rois qu'il avait faits: il ne daigna même pas
répondre aux lettres du roi de Naples. Pendant ce temps, l'Angleterre et
l'Autriche redoublaient leurs instances pour faire entrer Murat dans la
coalition. Il n'était pas difficile de lui démontrer que c'était là le
seul moyen d'éviter d'être entraîné dans la chute imminente de Napoléon;
il ne l'était pas davantage de lui prouver que l'intérêt de ses sujets
devait passer avant ceux de l'empereur, et que ses devoirs de roi
devaient l'emporter sur ses devoirs de citoyen français. C'était au
moment où l'esprit de Murat balançait, agité par la lutte de tant de
devoirs et d'intérêts opposés, que Mme Récamier, exilée, fut accueillie
par lui avec un empressement et une bienveillance infinie.

Mme Murat avait confié à Mme Récamier les incertitudes cruelles dont
l'âme de Murat était déchirée. L'opinion publique à Naples, et dans le
reste du royaume, se prononçait hautement pour que Joachim se déclarât
indépendant de la France; le peuple voulait la paix à tout prix.

Mis en demeure par les alliés de se décider promptement, Murat signa, le
11 janvier 1814, le traité qui l'associait à la coalition. Au moment de
rendre cette transaction publique, Murat, extrêmement ému, vint chez la
reine sa femme; il y trouva Mme Récamier: il s'approcha d'elle, et
espérant sans doute qu'elle lui conseillerait le parti qu'il venait de
prendre, il lui demanda ce qu'à son avis il devrait faire: «Vous êtes
Français, sire, lui répondit-elle, c'est à la France qu'il faut être
fidèle.» Murat pâlit, et ouvrant violemment la fenêtre d'un grand balcon
qui donnait sur la mer: «Je suis donc un traître», dit-il, et en même
temps il montra de la main à Mme Récamier la flotte anglaise entrant à
toutes voiles dans le port de Naples; puis se jetant sur un canapé et
fondant en larmes, il couvrit sa figure de ses mains. La reine plus
ferme, quoique peut-être non moins émue, et craignant que le trouble de
Joachim ne fût aperçu, alla elle-même lui préparer un verre d'eau et de
fleur d'oranger, en le suppliant de se calmer.

Ce moment de trouble violent ne dura pas. Joachim et la reine montèrent
en voiture, parcoururent la ville et furent accueillis par
d'enthousiastes acclamations; le soir, au Grand-Théâtre, ils se
montrèrent dans leur loge, accompagnés de l'ambassadeur extraordinaire
d'Autriche, négociateur du traité, et du commandant des forces
anglaises, et ne recueillirent pas de moins ardentes marques de
sympathie. Le surlendemain, Murat quittait Naples pour aller se mettre à
la tête de ses troupes, laissant à sa femme la régence du royaume.

Je reviens sur quelques détails. Le comte de Neipperg, chargé d'une
mission extraordinaire de l'Autriche, se trouvait alors à Naples. Ce
personnage, qui devait, si peu de mois après, jouer un rôle inattendu,
était déjà borgne et cachait l'oeil qu'il avait perdu sous un bandeau
noir; ce qui ne l'empêchait pourtant ni d'être agréable, ni même de
plaire. Sa conversation était aimable et avait de l'attrait; ses
manières étaient nobles; il aimait passionnément la musique, et était
lui-même un musicien consommé. Il venait beaucoup chez Mme Récamier, et
elle dut à son obligeance d'être tirée de l'inquiétude qu'elle éprouvait
sur le voyage de Mme de Staël dont depuis plusieurs mois elle n'avait
aucune nouvelle.

M. de Neipperg lui annonçait ainsi l'arrivée de son amie à Vienne.

LE COMTE DE NEIPPERG À Mme RÉCAMIER.

     «Naples, ce 3 janvier 1814.

     «Le général, comte de Neipperg, en présentant ses hommages
     respectueux à Mme Récamier, ose lui demander la permission de se
     présenter chez elle; il a reçu, il y a peu de temps, des nouvelles
     de Mme de Staël et de sa famille; il pense qu'elles pourront
     intéresser Mme Récamier, et il s'empresse de les lui communiquer,
     sachant combien Mme de Staël lui porte d'affection.»

Le ministre de France, M. Durand de Mareuil, venait également chez Mme
Récamier toutes les fois qu'elle recevait; ces deux diplomates
s'observaient avec beaucoup d'attention et peu de bienveillance. Un
soir, c'était quelques jours avant la signature du traité avec
l'Autriche, Mme Récamier proposa de faire, comme chez Mme de Staël en
Touraine, _une petite poste_. Chacun se mit autour de la table pour
écrire, et M. l'ambassadeur de France commit dans le jeu, en
interceptant un billet, une indiscrétion qui eût pu devenir aisément une
grosse affaire.

Pendant l'absence de Joachim et la régence de Mme Murat, un matin que la
reine était un peu souffrante et gardait le lit, Mme Récamier arriva
pour la voir, au moment où le ministre de la justice, debout auprès de
son lit, lui faisait signer des papiers relatifs à son département. Mme
Récamier s'assit à quelque distance, et la reine continua à expédier les
affaires. Prête à apposer sa signature sur un acte, Mme Murat s'arrêta
et dit: «Vous seriez bien malheureuse à ma place, chère Madame Récamier,
car voilà que je vais signer un arrêt de mort.--Ah! Madame, répliqua
celle-ci en se levant, vous ne le signerez pas; et puisque la Providence
m'a conduite auprès de vous en ce moment, elle voulait sauver ce
malheureux.»

La reine sourit, et se tournant vers le ministre: «Mme Récamier, lui
dit-elle, ne veut pas que ce malheureux périsse; peut-on lui accorder sa
grâce?» Après un court débat, le parti de la clémence remporta, et la
grâce fut accordée.

Cette circonstance, que Mme Récamier considéra comme une des plus
heureuses de sa vie, lui laissa un souvenir bien doux: c'était le
dédommagement du crève-coeur éprouvé à Albano. Ce fut ainsi, qu'en toute
occasion et à tous les moments de ce séjour à Naples, la reine donna à
sa compatriote exilée les marques de la plus haute estime et de la plus
affectueuse confiance; au reste, celle-ci les paya d'un bien
reconnaissant attachement.

Les cérémonies de la semaine sainte rappelèrent les voyageurs à Rome où
Mme Récamier retrouva avec grande joie ses amis les _Canova_.--Deux ou
trois jours après le retour de l'étrangère, les deux frères dont
l'accueil avait été très-affectueux, très-empressé, mais empreint d'un
certain air de mystère, l'engagèrent à se rendre à l'atelier pour y voir
les travaux exécutés pendant son absence.

Mme Récamier fut exacte au rendez-vous; l'atelier présentait peu de
choses nouvelles: le groupe d'Hercule et Lycas était près d'être
terminé, on avait mis au point certaines choses, achevé certaines
autres; cependant Canova et l'abbé conservaient leur air radieux et
mystérieux. On parvint enfin dans le cabinet particulier du sculpteur,
et là encore, rien de neuf. Quand on se fut assis, Canova, qui avait eu
grand'peine à se contenir jusque-là, tira un rideau vert qui fermait le
fond de la pièce, et découvrit deux bustes de femme modelés en terre:
l'un coiffé simplement en cheveux, et l'autre avec la tête à demi
couverte d'un voile; l'un et l'autre reproduisaient les traits de Mme
Récamier. Dans les deux bustes, le regard était levé vers le ciel.

«_Mira, se ho pensato a lei_,» dit Canova avec toute l'effusion de
l'amitié et la satisfaction de l'artiste qui croit avoir réussi.

Je ne sais pas bien ce qui se passa dans l'esprit de Mme Récamier, mais
quoique vivement touchée de la grâce que Canova avait mise à consacrer
les trois mois de son absence à s'occuper d'elle et à reproduire ses
traits, cette _surprise_ ne lui fut pas très-agréable et elle n'eut pas
le pouvoir de dissimuler assez vite et assez complétement ce qu'elle
éprouvait.

En vain, s'apercevant que le coeur de l'ami et l'amour-propre de
l'artiste étaient également froissés, essaya-t-elle de réparer la
blessure que cette première impression avait faite, Canova ne la
pardonna qu'à demi.

J'ignore ce qu'est devenu le buste coiffé en cheveux; pour celui qui
portait un voile, Canova y ajouta une couronne d'olivier; et quand un
peu plus tard, la belle Française lui demanda ce qu'il avait fait de son
buste dont il n'était plus question, il répondit: «Il ne vous avait pas
plu, j'en ai fait une Béatrice.» Telle est en effet l'origine de ce beau
buste de la Béatrice du Dante que plus tard il exécuta en marbre et dont
un exemplaire fut envoyé à Mme Récamier, après la mort de Canova, par
son frère l'abbé, avec ces lignes:

     «Sovra candido vel, cinta d'oliva,
     Donna m'apparve...

     «Dante.

«Ritratto di Giulietta Recamier modellato di memoria da Canova nel 1813
e poi consacrato in marmo col nome di Beatrice.»

Cependant le territoire français était envahi, les nouvelles devenaient
de plus en plus sinistres pour Napoléon. Mme Murat en écrivant à Mme
Récamier, et en lui peignant ses anxiétés, témoignait un vif désir de la
revoir encore; celle-ci se résolut à retourner à Naples pour quelques
jours, mais cette fois, et pour une course aussi rapide, elle partit
sans emmener sa nièce; elle fit la route avec une famille anglaise et un
officier de la flotte qu'elle avait connus à Naples quelques semaines
auparavant, et que la curiosité avait amenés à Rome pour peu de jours.
Elle trouva sa royale amie toujours chargée du poids de la régence, et
préoccupée des plus tristes pensées. Sans doute le trône de Joachim
semblait raffermi, et l'ébranlement de l'Europe le laissait debout et
intact; mais la destinée de Napoléon était accomplie, les troupes
alliées étaient entrées à Paris, et ce grand capitaine, ce frère que Mme
Murat avait quitté tout-puissant, et pour lequel elle éprouvait, non pas
seulement de l'admiration, mais de la superstition, partait pour l'Île
d'Elbe!

Un matin la reine encore au lit décachetait et parcourait une masse de
lettres, de journaux, de brochures venus de France: parmi tous ces
papiers se trouvait l'écrit de _Bonaparte et les Bourbons_. «Ah! dit la
reine, une brochure de M. de Chateaubriand! nous la lirons ensemble.»
Mme Récamier la prit, en parcourut quelques pages, et la replaçant sur
un guéridon, répondit: «Vous la lirez seule, Madame.» Deux ou trois
jours après, Mme Récamier prit congé de la reine de Naples en lui
exprimant une sympathie aussi vraie qu'elle devait rester fidèle. Elle
reprit le chemin de Rome, et il est facile de comprendre combien elle
avait hâte de revoir sa famille et Paris, dont la chute de Bonaparte lui
rouvrait les portes.

Mme Murat voulut la faire accompagner dans sa route que la présence des
brigands rendait périlleuse; elle confia ce soin à M. Mazois, homme
résolu et dévoué, en même temps qu'architecte savant et plein de goût.
Le retour de Mme Récamier s'accomplit sans encombre; M. Mazois fut moins
heureux lorsqu'il regagna seul le royaume de Naples: il fut arrêté et
dépouillé même de ses vêtements.

La Providence réservait à Mme Récamier, prête à quitter la ville
éternelle, un de ces spectacles extraordinaires qui remplissent l'âme
d'une émotion profonde et ineffaçable. Elle eut le bonheur d'assister à
l'entrée de Pie VII dans sa capitale. Du haut de gradins placés sous les
portiques que forment à l'ouverture du _Corso_ les deux églises qui font
face à la porte du Peuple, elle vit le pontife rentrer dans Rome. Jamais
foule plus compacte, plus enivrée, plus émue, ne poussa vers le ciel les
clameurs d'un enthousiasme plus délirant. Les grands seigneurs romains
et tous les jeunes gens de bonne famille s'étaient portés au-devant du
pape jusqu'à la Storta, dernier relais avant la ville. Là, ils avaient
dételé ses chevaux; la voiture de gala du souverain pontife s'avançait
ainsi traînée, précédée de ces hommes dont les figures étaient
illuminées par la joie et animées par la marche. Pie VII se tenait à
genoux dans la voiture; sa belle tête avait une indicible expression
d'humilité; sa chevelure parfaitement noire, malgré son âge, frappait
ceux qui le voyaient pour la première fois. Ce triomphateur était comme
anéanti sous l'émotion qu'il éprouvait; et tandis que sa main bénissait
le peuple agenouillé, il prosternait son front devant le Dieu maître du
monde et des hommes, qui donnait dans sa personne un si éclatant exemple
des vicissitudes dont il se sert pour élever ou pour punir. C'était bien
l'entrée du souverain, c'était bien plus encore le triomphe du martyr.

Pendant que le cortège fendait lentement la foule qui se reformait
toujours sur ses pas, Mme Récamier et sa nièce quittant l'estrade et
montant en voiture gagnèrent Saint-Pierre par des rues détournées. Des
gradins avaient aussi été préparés autour de la Confession. Après une
longue attente, elles virent enfin le saint vieillard traverser l'église
et se prosterner devant l'autel; le _Te Deum_ retentissait sous ces
immenses voûtes, et les larmes inondaient tous les visages.

Mme Récamier ne voulut point quitter Rome sans aller visiter le général
Miollis. Quand elle était arrivée dans le chef-lieu du département du
Tibre, le général y commandait les forces françaises. Il maintenait dans
la garnison une discipline exacte, et sa mansuétude et son
désintéressement dans ce poste militaire, s'ils n'avaient pas suffi à
réconcilier les habitants avec la domination française, la leur
rendaient pourtant moins odieuse. Il avait été fort attentif pour Mme
Récamier, et n'avait pas redouté, comme certains fonctionnaires civils,
de témoigner une bienveillance aimable à une femme exilée.

Les positions étaient bien changées: on trouva le général Miollis
absolument seul, avec un vieux soldat qui lui servait de domestique,
dans la _villa_ qu'il avait acquise et qui porte encore son nom. Il ne
se disposait point à regagner la France, et parut extrêmement touché et
presque surpris de la visite de Mme Récamier: il lui dit que c'était la
seule qu'il eût reçue depuis qu'il avait quitté le commandement de Rome.

Peu de jours après, la voyageuse et sa petite compagne se mirent
joyeusement en route pour la France. Elles passèrent à
Pont-de-Beauvoisin le jour de la Fête-Dieu. La veille on avait encore
couché en terre étrangère, on y avait entendu la messe, et dans
l'après-midi, en touchant le sol de la patrie, on rencontrait les
processions: Mme Récamier tout émue dit à sa nièce que c'était là un bon
augure.

Mme de Staël, revenue à Paris avant son amie, lui adressait, le 20 mai
1814, ce billet que Mme Récamier recevait à Lyon:

     Paris, le 20 mai 1814.

     «Je suis honteuse d'être à Paris sans vous, cher ange de ma vie. Je
     vous demande vos projets; voulez-vous que j'aille au-devant de vous
     à Coppet où je veux passer quatre mois?

     «Après tant de souffrances, ma plus douce perspective, c'est vous,
     et mon coeur vous est à jamais dévoué.

     «J'attends un mot de vous pour savoir ce que je ferai; je vous ai
     écrit à Rome et à Naples.

     «Je vous serre contre mon coeur.»

Mme Récamier s'arrêta quelques jours à Lyon pour y prendre un peu de
repos, surtout pour y voir sa belle-soeur et jouir encore de l'intimité
d'une personne pour laquelle elle avait une si tendre vénération. Elle
retrouvait d'ailleurs, dans cette ville, M. Ballanche et Camille Jordan.
Elle se fit mettre par eux au courant, non point seulement des
événements qui changeaient la face de l'Europe, les gazettes et les
lettres l'en avaient instruite, mais du mouvement de l'opinion. Alexis
de Noailles était à Lyon avec le titre de commissaire royal. Il vint
voir Mme Récamier, et l'ayant accompagnée dans une fête donnée au palais
Saint-Pierre en l'honneur du retour des Bourbons, le commissaire royal
et la belle exilée y furent l'objet d'une sorte d'ovation.

Le 1er juin, Mme Récamier arrivait enfin à Paris, après un exil de près
de trois ans qui n'avait jamais été révoqué.



LIVRE III


Ici commence une phase nouvelle de la vie de Mme Récamier, et se placent
quelques années d'une existence aussi animée que brillante. Elle
revenait à Paris après une absence de trois ans, n'ayant rien perdu de
l'éclat et, pour ainsi dire, de la fleur de sa beauté. La joie sans
mélange que lui causait ce retour la rendait radieuse; elle joignait à
ce prestige toujours si puissant l'auréole de la persécution et du
dévouement; et si dans une société ordonnée où les rangs s'étaient de
plus en plus marqués, elle n'eut plus, comme dans sa première jeunesse
et au sortir de la révolution, des triomphes de foule et des succès de
place publique, l'élite de la société européenne lui décerna l'empire
incontesté de la mode et de la beauté.

C'est le moment où j'ai vu Mme Récamier mener le plus la vie du monde
avec tout ce que cette vie offre de séduction, d'agrément et de bruit.

La situation financière de M. Récamier n'était pas sans doute ce qu'elle
avait été avant la catastrophe qui l'avait frappé; néanmoins, tout en
poursuivant la liquidation de sa première maison, il avait renoué
beaucoup d'affaires, et la confiance d'aucun de ses anciens
correspondants ne lui avait fait défaut. Mme Récamier était d'ailleurs
en possession de la fortune de sa mère qui s'élevait à quatre cent mille
francs. Elle avait des chevaux, objet pour elle de première nécessité,
attendu qu'elle ne savait pas marcher à pied dans la rue; elle reprit
une loge à l'Opéra, et recevait ce jour-là après le spectacle.

Mme Récamier retrouvait à Paris, avec tous les succès du monde, toutes
les jouissances de l'amitié. Mme de Staël y avait attendu le retour de
son amie; Mathieu de Montmorency, comblé de joie par le rétablissement
de la monarchie et de la maison de Bourbon objet de son culte et de ses
regrets, était attaché comme chevalier d'honneur à Mme la duchesse
d'Angoulême, ce type auguste du malheur et de la bonté; il devait à ce
retour des princes légitimes le bonheur de revoir à Paris les deux amies
qui lui étaient le plus chères.

La même circonstance ramenait en France une autre femme, amie d'enfance
de Mme Récamier, dont la proscription et l'exil l'avaient séparée depuis
dix ans: Mme Moreau, veuve de l'illustre et malheureux général, rentrée
en France avec la fille, dont après son procès, Moreau, par sa lettre de
Chiclane, lui annonçait la naissance. Après la mort du général Moreau,
frappé hélas! d'un boulet français dans les rangs de l'armée russe,
l'empereur Alexandre avait accordé à sa veuve une pension de cent mille
francs. Au retour des Bourbons en France, Louis XVIII, voulant donner un
témoignage de son respect pour la mémoire du général républicain, fit
offrir à Mme Moreau le titre de duchesse; elle le refusa et ne voulut
accepter que la dignité qui aurait appartenu au guerrier, s'il eût été
vivant. On lui conféra donc le titre de _maréchale de France_. C'est, je
crois, la seule fois que ce titre ait été donné à une femme.

On voyait alors à la fois, dans le salon de Mme Récamier, trois
générations de Montmorency-Laval: le vieux duc encore vivant, Adrien de
Montmorency, prince de Laval, son fils, et Henri de Montmorency son
petit-fils, aimable, bon et loyal jeune homme qui faisait son entrée
dans le monde, et qui eût noblement porté un grand nom si la mort n'eût
tranché trop tôt le fil de sa vie. Présenté à Mme Récamier, il ne tarda
pas à éprouver pour elle un sentiment d'admiration passionnée. Adrien de
Montmorency disait avec grâce, en badinant sur cette impression à
laquelle n'échappait aucune des générations de sa race: «Ils n'en
mouraient pas tous, mais tous étaient frappés.»

Le marquis de Boisgelin venait très-habituellement chez Mme Récamier,
ainsi que sa fille Mme de Béranger dont le mari avait péri dans la
campagne de Russie; elle devint, peu de temps après, Mme Alexis de
Noailles. On y voyait aussi la marquise de Catellan, la même qui dans un
mouvement généreux était venue rejoindre à Châlons une amie frappée par
l'exil; la marquise d'Aguesseau et sa fille Mme Octave de Ségur; Mme de
Boigne et son père le marquis d'Osmond qui fut nommé ambassadeur de
France à Turin; la duchesse des Cars, sa fille, la charmante marquise de
Podenas et le frère de celle-ci, Sigismond de Nadaillac; MM. de
Chauvelin, de Broglie, Armand et Paul de Bourgoing. Au milieu de tous
les noms de l'ancienne monarchie, restés fidèles à la maison de Bourbon
ou ayant servi l'empire, ceux qui dataient de la révolution se
trouvaient en assez grand nombre: au premier rang, la princesse royale
de Suède, Mme Bernadotte, qui était revenue habiter Paris après avoir
fait un essai du climat de son futur royaume, dont sa santé n'avait pu
supporter la rigueur. Elle portait en France le titre de comtesse de
Gothland; Mme Récamier avait pour elle une véritable amitié; c'était une
personne bonne, sûre, modeste, uniquement sensible aux affections
domestiques, que la nature n'avait point faite pour le rang suprême: car
elle n'avait aucune ambition, et détestait la gêne et l'étiquette.
J'aurai plus d'une fois occasion de parler d'elle. Nommons encore
Sébastiani; la maréchale Marmont, duchesse de Raguse; Mme Regnault de
Saint-Jean-d'Angély; j'en passe beaucoup d'autres.

En aucun temps, sous aucun régime, je n'ai vu Mme Récamier cesser de
rechercher avec empressement les vaincus de toutes les opinions: aussi
son salon a-t-il toujours été un terrain neutre sur lequel les hommes
des nuances les plus opposées se sont rencontrés pacifiquement.

La société fut extrêmement animée toute cette année à Paris. Le
sentiment national souffrait sans doute de la présence des étrangers
dans la capitale de la France, mais on se consolait, en pensant que nos
troupes avaient bivouaqué dans les palais de tous les rois du continent.
D'ailleurs, la lassitude de la guerre, de la conscription et du régime
impérial était telle, il faut bien le dire, que la chute de ce pouvoir
illimité donnait au pays entier le sentiment de la délivrance. Le
prestige de nos armes était encore alors si grand pour les étrangers
vainqueurs, qu'ils semblaient étonnés eux-mêmes de leur victoire, et,
dans l'attitude de leurs soldats comme dans celle de leurs souverains,
il y avait, vis-à-vis de la nation française, une nuance très-sensible
de déférence et de respect; elle disparut à la seconde invasion. Nous
gardions encore en 1814 toutes les conquêtes des arts; nous les perdîmes
après les Cent-Jours.

Ce fut chez Mme de Staël que Mme Récamier rencontra, pour la première
fois, le duc de Wellington.

Ici je retrouve, non point un fragment achevé du manuscrit de Mme
Récamier, mais un sommaire de ce qu'elle voulait écrire sur ses rapports
avec le général anglais. Je crois devoir l'insérer, sauf à compléter par
quelques explications les circonstances indiquées dans ces notes.

     LE DUC DE WELLINGTON.

     SOMMAIRE.

     «Enthousiasme de Mme de Staël pour le duc de Wellington.--Je le
     vois chez elle pour la première fois.--Conversation pendant le
     dîner.--Une visite qu'il me fait le lendemain. Mme de Staël le
     rencontre chez moi. Conversation sur lui après son départ.--Les
     visites de lord Wellington se multiplient.--Son opinion sur la
     popularité. Je le présente à la reine Hortense.--Soirée chez la
     duchesse de Luynes. Conversation avec le duc de Wellington devant
     une glace sans tain.--M. de Talleyrand et la duchesse de Courlande.
     Empressement de M. de Talleyrand pour moi. Éloignement que j'ai
     toujours eu pour lui. Mme de Boigne m'arrête au moment où je
     sortais suivie du duc de Wellington.--Continuation de ses visites.
     Mme de Staël désire que je prenne de l'influence sur lui. Il
     m'écrit de petits billets insignifiants qui se ressemblent
     tous.--Je lui prête les lettres de Mlle de Lespinasse qui venaient
     de paraître. Son opinion sur ces lettres.--Il quitte Paris.--Je le
     revois après la bataille de Waterloo. Il arrive chez moi le
     lendemain de son retour. Je ne l'attendais pas: trouble que me
     cause cette visite.--Il revient le soir et trouve ma porte fermée.
     Je refuse aussi de le recevoir le lendemain.--Il écrit à Mme de
     Staël pour se plaindre de moi. Je ne le revois plus.--Sa situation
     et ses succès dans la société de Paris. On le dit très-occupé d'une
     jeune Anglaise, femme d'un de ses aides de camp.--Retour de Mme de
     Staël à Paris. Dîner chez la reine de Suède avec elle et le duc de
     Wellington que je revois alors. Sa froideur pour moi, son
     occupation de la jeune Anglaise. Je suis placée à dîner entre lui
     et le duc de Broglie. Il est maussade au commencement du dîner,
     mais il s'anime et finit par être très-aimable. Je m'aperçois de la
     contrariété qu'éprouve la jeune Anglaise placée en face de nous. Je
     cesse de causer avec lui et m'occupe uniquement du duc de
     Broglie.--Je ne vois plus le duc de Wellington que très-rarement.
     Il me fait une visite à l'Abbaye-aux-Bois à son dernier voyage à
     Paris.»

Mme Récamier avait été certainement flattée de l'hommage que lord
Wellington lui rendait; mais toute la gloire militaire et toute
l'importance politique du noble duc ne le lui faisaient trouver ni
animé, ni amusant, et, quoi qu'en pût dire Mme de Staël, elle ne chercha
point à exercer un empire que le général anglais eût sans doute
facilement subi.

Lorsqu'au lendemain de la bataille de Waterloo, le duc de Wellington se
présenta chez Mme Récamier, elle convient elle-même que cette visite
inattendue la troubla. Ce trouble était l'effet d'un sentiment
patriotique d'autant plus honorable que la personne qui l'éprouvait,
proscrite par Bonaparte, était en droit de se réjouir de la défaite de
celui qui avait été son persécuteur. Le duc de Wellington se méprit sur
l'émotion de Mme Récamier; il crut qu'elle était causée par
l'enthousiasme, et c'est alors qu'il lui dit, en parlant de Napoléon:
«Je l'ai bien battu.»

Ce propos, dans la bouche d'un homme tel que lord Wellington, révolta
Mme Récamier, et elle lui fit fermer sa porte. Les fanfaronnades
n'étaient point, il faut le reconnaître, dans l'humeur et dans les
habitudes du duc de Wellington; mais à ce moment de sa carrière, il
n'échappa pas à l'enivrement du succès. On peut se rappeler qu'après la
bataille de Waterloo, il se fit ouvrir à l'Opéra la loge royale dans
laquelle il aurait, avec ses aides de camp, assisté au spectacle, si les
murmures du parterre indigné ne l'eussent averti de l'inconvenance qu'il
commettait.

Je trouve parmi les billets, qualifiés, à bon droit, d'_insignifiants_,
du vainqueur de Waterloo, celui-ci où il est en effet question des
lettres de Mlle de Lespinasse:

     Paris, le 20 octobre 1814.

     «J'étais tout hier à la chasse, Madame, et je n'ai reçu votre
     billet et les livres qu'à la nuit, quand c'était trop tard pour
     vous répondre. J'espérais que mon jugement serait guidé par le
     vôtre dans ma lecture des lettres de Mlle Espinasse, et je
     désespère de pouvoir le former moi-même. Je vous suis bien obligé
     pour la pamphlete de Mme de Staël.

     «Votre très-obéissant et fidel serviteur

     «WELLINGTON».

Le style et l'orthographe ne prouvent pas dans ce héros une grande
habitude de la langue française: quant à ce qu'il appelle _la pamphlete_
de Mme de Staël, ce ne peut être que son ouvrage sur l'Allemagne qui
parut en effet en 1814.

Ce fut pendant les premiers mois de la Restauration, que Mme Récamier,
d'après le désir que lui avait exprimé la reine Hortense d'être mise en
rapport avec le généralissime de l'armée anglaise, lui présenta le duc
de Wellington. L'impératrice Joséphine, non plus que sa fille, n'avait
point quitté Paris après la chute de Napoléon; elle reçut même
l'empereur Alexandre à la Malmaison. Elle était morte le 27 mai 1814
avant le retour de Mme Récamier à Paris. Quant à la reine Hortense, elle
avait accepté du roi Louis XVIII l'érection en duché de sa terre de
Saint-Leu, et elle en portait le titre. Mme Récamier avait connu la
duchesse de Saint-Leu avant son élévation au trône; c'était une personne
inoffensive, bonne et généreuse pour ceux qui l'entouraient, dont les
goûts étaient aimables, les manières élégantes, et qui eut toujours plus
d'ambition qu'elle n'en avoua. Dans le courant de ce même été, la
duchesse de Saint-Leu désira réunir chez elle à la campagne Mme de
Staël, Mme Récamier et le prince Auguste de Prusse.

J'ai sous les yeux le billet par lequel Mme de Staël s'entend avec son
amie sur ce projet. Le voici:

     «La reine de Hollande nous invite à déjeuner pour demain, chère
     amie; voulez-vous que nous y allions tête à tête? Mais il faudrait
     partir à dix heures.--Je serai chez vous ce soir à onze heures. Au
     reste, je pense que peut-être un autre jour vous conviendrait
     mieux, parce qu'elle nous inviterait à dîner, ce qui serait plus
     commode.

     «À ce soir. Je vous ai attendue hier jusqu'à minuit.»

Ce fut en effet un dîner. Mme de Staël et Mme Récamier se rendirent
ensemble à Saint-Leu, le prince Auguste les y rejoignit et on y trouva
de plus M. de Latour-Maubourg, M. de Lascour et la duchesse de Frioul.

La duchesse de Saint-Leu proposa avant le dîner une promenade à ses
hôtes en voiture découverte. Un point de vue de la vallée rappelant à
Mme de Staël un paysage d'Italie, elle exprima avec sa vivacité
accoutumée son admiration pour la nature et le soleil du midi.
«Avez-vous donc été en Italie?» lui demanda la reine Hortense. «Et
Corinne, Corinne!» s'écrièrent tout d'une voix les personnes présentes.
La duchesse de Saint-Leu rougit en s'apercevant de sa distraction et la
conversation prit un autre tour.

Après le dîner on fit de la musique: la reine chanta une romance qu'elle
avait composée pour son frère Eugène. Puis on parla de l'empereur
Napoléon. Mme de Staël interrogeait assez volontiers et parfois d'une
façon intempestive. Elle adressa à la reine Hortense quelques questions
de ce genre qui la déconcertèrent visiblement.

Mme de Staël, dont la santé était déjà fort ébranlée, alla passer
l'automne à Coppet. Elle avait en 1811 contracté un mariage secret avec
un jeune officier de vingt-sept ans, remarquablement beau, du caractère
le plus noble, et qui (lorsqu'elle le connut à Genève) semblait mourant
des suites de cinq blessures qu'il avait reçues. M. de Rocca, c'est le
nom du jeune homme auquel elle s'était unie, l'avait accompagnée dans le
long voyage que fit entreprendre à Mme de Staël le besoin d'échapper aux
persécutions impériales, et lorsque la chute de Bonaparte lui permit de
rentrer en France, elle y revint avec ses enfants et avec M. de Rocca;
il se mourait de la poitrine. On ne pouvait voir sans attendrissement ce
jeune homme qu'il fallait soutenir et presque porter dans les visites
qu'il faisait avec Mme de Staël; il était pourtant destiné à lui
survivre une année.

Depuis sa rentrée en France, Mme Récamier entretenait une correspondance
suivie avec la reine de Naples (Caroline Murat). Au mois d'octobre de
cette année 1814, les souverains qui formaient la Sainte-Alliance se
réunirent en congrès à Vienne, pour y régler le sort du monde et y
convenir des bases du nouvel équilibre de l'Europe. Murat n'était pas
sans inquiétude sur les résolutions qui pourraient être prises au
congrès relativement au royaume de Naples, et il désira, non sans
raison, que dans cette réunion de souverains où ses droits à la couronne
seraient attaqués, ces mêmes droits fussent exposés et défendus. La
reine de Naples écrivit à Mme Récamier pour lui demander de la diriger
dans le choix d'un publiciste qu'on chargerait de la rédaction d'un
mémoire étendu, destiné à éclairer le congrès et à disposer les
souverains en faveur du roi Joachim.

Cet écrivain de talent dont la reine de Naples réclamait les services,
Mme Récamier le trouvait dans sa société la plus habituelle; parmi les
personnes qu'elle voyait sans cesse: elle pensa tout de suite à Benjamin
Constant et le proposa. Lorsqu'elle fut assurée que ce choix était
accepté par la cour de Naples, elle indiqua à M. de Constant un
rendez-vous, afin de lui expliquer ce qu'on demandait de lui, et de lui
remettre les documents qui devaient le guider dans son travail.

Mme Récamier connaissait Benjamin Constant depuis plus de dix ans, et je
trouve dans une lettre qu'il lui adressait le 18 février 1810 un passage
qui exprime bien la nature du rapport qui existait entre eux avant la
première restauration.

     «Je suis venu passer quelque temps au milieu des neiges et de ma
     famille. Dans le temps où nous vivons on ne saurait trop
     s'enterrer. D'ailleurs tous mes voeux tendent au repos et les
     devoirs le donnent. Je travaille comme vous à devenir dévot, et je
     me crois plus avancé: il y a moins de gens qui aient intérêt à
     s'opposer à mes progrès dans ce genre.

     «Dans les derniers temps de mon séjour à Paris, vous me traitiez
     bien en étranger. C'est mal, car je suis de vos amis le plus
     désintéressé peut-être, ce n'est pas un mérite, mais aussi celui
     qui aurait le plus vif désir de vous voir heureuse, et qui vous
     suit des yeux avec le plus d'émotion, quand vous planez, comme vous
     le faites encore, entre le ciel et la terre. Je crois que le ciel
     l'emportera, et n'ayant malheureusement rien à gagner à ce que vous
     soyez mondaine, je suis pour le ciel. Adieu, madame, mille voeux et
     mille hommages.

     «BENJAMIN CONSTANT.»

Dans l'entretien que Mme Récamier assigna à Benjamin Constant et dont le
trône de Murat était le sujet, elle eut envie de plaire et n'y réussit
que trop.

Benjamin Constant était une créature très-mobile, très-inégale, chez
laquelle une rare et brillante intelligence n'avait pas rendu les
notions morales plus nettes ni plus puissantes. Les passions dans
lesquelles il avait usé sa vie avaient beaucoup plus enflammé sa tête
que touché son coeur, mais il y avait contracté le besoin et l'habitude
des agitations; il les cherchait partout, même dans le jeu.

Après une conversation de deux heures, il sortit de chez Mme Récamier la
tête follement montée. Tout l'hiver s'écoula pour Benjamin Constant dans
le trouble de ce sentiment insensé, car il n'eut jamais la moindre
espérance, et Mme Récamier, qui rendait une entière justice à la
supériorité de son esprit, avait l'aversion de son scepticisme.

Les intérêts de Joachim et de Mme Murat, dont Mme Récamier s'occupait
avec une active reconnaissance, exigeaient qu'elle conférât souvent avec
l'écrivain chargé de faire valoir leur cause, et il est certain que
Benjamin Constant se servait de ce prétexte pour obtenir de la voir plus
souvent.

Lorsque la rédaction du mémoire fut terminée, le gouvernement napolitain
fit offrir à Benjamin Constant vingt mille francs et une décoration; en
même temps on lui proposait de se rendre à Vienne pour y défendre les
intérêts et les droits qu'il avait exposés avec tant de talent, mais
cette mission devait rester secrète. Benjamin Constant à son tour
demandait, par l'entremise de Mme Récamier, à être envoyé avec un
caractère ostensible. Cette prétention ne pouvait être admise, et voici
la lettre par laquelle la reine de Naples expliquait les raisons de son
refus.

LA REINE CAROLINE (MURAT) À MADAME RÉCAMIER.

     «On ne peut faire tout ce que vous désirez pour l'auteur du
     manuscrit. Si je pouvais causer un quart d'heure avec vous, je vous
     en aurais bientôt convaincue. Mais si vous voulez y réfléchir
     seulement un instant, vous avez trop d'esprit, trop de sens, votre
     tête est trop parfaitement organisée pour ne pas sentir toute
     l'importance des raisons qui s'y opposent. D'abord le danger de
     mécontenter les ministres chargés de cette affaire; de plus, la
     nation tout entière qui regarderait comme un affront pour elle
     qu'un étranger fût chargé de ses intérêts; enfin jusqu'au roi de
     France qui pourrait dire qu'on offre un refuge, un asile, un point
     de ralliement à tout ce qui a été grand patriote, et en prendre
     prétexte pour tourmenter; et cela dans un moment où il nous faut
     absolument du calme.

     «J'espère cependant que Benjamin Constant sera content des
     propositions[31] qui lui seront faites et qu'il ira là-bas, qu'il
     soutiendra nos intérêts, et que nous vous devrons l'attachement à
     notre cause d'un homme dont les talents nous seront très-utiles.»

Cependant Bonaparte avait quitté l'île d'Elbe, et la nouvelle de son
débarquement à Cannes répandait la consternation dans Paris. J'ai encore
le souvenir vif et présent du trouble que cet événement, qui remettait
en question le sort de la France, causa parmi les amis de Mme Récamier,
et de la matinée où Mme de Staël venant lui dire adieu et l'exhortant à
partir comme elle, à ne point affronter leur commun persécuteur,
rencontrait chez elle la maréchale Moreau qui, elle aussi, s'enfuyait en
Angleterre, la duchesse de Mouchy, la duchesse de Raguse, etc., etc.

Dans l'émotion d'un pareil moment, la plupart de ces adieux se faisaient
dans l'antichambre.

Il est certain, que pour tous ceux qui n'étaient point amis du
despotisme militaire, la nouvelle du débarquement à Cannes fut reçue
comme l'annonce d'un grand danger pour le pays et pour la liberté.

Benjamin Constant, dont les principes politiques avaient toujours été
opposés au gouvernement despotique (son attitude dans le tribunat en
témoigne assez; son beau livre de l'_Esprit de conquête_ en témoigne
plus encore), Benjamin Constant dont les amis les plus chers avaient été
persécutés par Napoléon, devait voir avec aversion le retour de l'ordre
de choses qu'il avait toujours combattu. Il fit paraître le 19 mars,
dans le _Journal des Débats_, son fameux article, protestation éloquente
du droit contre la force, dont la dernière phrase a été si souvent
citée: «Parisiens! non, tel ne sera pas notre langage, tel ne sera pas
du moins le mien. J'ai vu que la liberté était possible sous la
monarchie, j'ai vu le roi se rallier à la nation. Je n'irai pas,
misérable transfuge, me traîner d'un pouvoir à l'autre, couvrir
l'infamie par le sophisme, et balbutier des mots profanes pour racheter
une vie honteuse.»

On a beaucoup dit, on a répété, on a imprimé que le désir de plaire à
Mme Récamier avait été le seul motif qui fit écrire à Benjamin Constant
cet article; on se trompe et on le calomnie.

Benjamin Constant avait été fidèle aux principes de sa vie entière en
exprimant sa répugnance pour la tyrannie; ce qu'il faut regretter, c'est
la faiblesse qui l'empêcha de quitter Paris, ou qui l'y fit revenir au
bout de quelques heures. C'est en consentant à voir Napoléon, c'est en
s'exposant à la séduction du génie par lequel il se laissa fasciner,
c'est en se laissant nommer au conseil d'État pendant les cent jours,
que Benjamin Constant donna la triste mesure de sa faiblesse.

«Depuis ce moment, a dit M. de Chateaubriand, Benjamin Constant porta au
coeur une plaie secrète; il n'aborda plus avec assurance la pensée de la
postérité; sa vie attristée et défleurie n'a pas peu contribué à sa
mort. Dieu nous garde de triompher des misères dont les natures élevées
ne sont point exemptes! Les faiblesses d'un homme supérieur sont ces
victimes noires que l'antiquité sacrifiait aux dieux infernaux, et
pourtant ils ne se laissent jamais désarmer.»

Seule peut-être de tous les exilés, Mme Récamier ne voulut point quitter
Paris: elle ne croyait pas devoir se condamner elle-même à se séparer
une seconde fois de son pays et de ses amis.

Elle reçut presque en même temps le billet qu'on va lire, et une lettre
de Naples.

LA REINE HORTENSE À Mme RÉCAMIER.

     «23 mars 1815.

     «J'espère que vous êtes tranquille, que vous ne quittez pas Paris
     où vous avez des amis, et que vous vous reposez sur moi du soin de
     vos intérêts. Je suis persuadée que je n'aurai même pas l'occasion
     de vous prouver combien je serais bien aise de vous être utile.
     C'est bien ce que je désire; mais dans toute circonstance, comptez
     sur moi et croyez que je serai heureuse de vous prouver les
     sentiments que je vous ai voués.

     «HORTENSE.»

LA REINE DE NAPLES À Mme RÉCAMIER.

     «Naples 1815, mars.

     «Ma chère Juliette, voici encore une occasion de vous écrire
     particulièrement, quoique je sache que vous avez peu de temps, et
     que, brillante et recherchée, c'est faire crier tout Paris que de
     vous dérober quelques moments en vous forçant à lire et à répondre
     à mes longues lettres. J'ai besoin de compter à jamais sur votre
     amitié. Je désire aussi que votre petite Amélie se souvienne de
     moi; parlez-lui en quelquefois, afin que si jamais je la revois, je
     ne sois pas pour elle une étrangère.

     «Je serais très-heureuse de posséder ici votre aimable amie[32]: à
     ce titre elle aura déjà droit à mon affection, et son esprit et son
     mérite lui assurent mon estime et ma considération. Pour vous, mon
     aimable Juliette, si quelques circonstances que je ne désire
     certainement pas, mais qui peuvent peut-être arriver, vous
     engageaient à voyager, venez ici, vous y trouverez dans tous les
     temps une amie bien sincère et bien affectionnée. On dit ici
     beaucoup de choses: mandez-moi ce qui est, parlez-moi longuement de
     tout. Nous sommes ici très-calmes, très-tranquilles, et il serait à
     désirer que tout le monde le fût autant.

     «Je rouvre ma lettre. Je viens de recevoir des nouvelles bien
     alarmantes. On dit Paris tout en révolution, le roi perdu, etc.,
     etc, enfin tout sens dessus dessous. N'oubliez pas que vous, votre
     famille, votre amie, avez ici des amis qui seront heureux de vous
     recevoir. Vous y trouverez amitié, service et protection. Dites à
     M. de Rohan qu'il sera reçu et traité ici avec sa famille, comme il
     l'a été quand il était seul.

     «Nous sommes extrêmement tranquilles ici. L'état de la France et de
     tous les autres pays où sont rentrés les anciens souverains nous a
     fait grand bien. Le peuple nous aimait et nous aime franchement. Il
     a de plus les exemples des malheurs, des vengeances et des autres
     infortunes qu'entraîne un changement. Ils redoutent plus que jamais
     tout ce qui pourrait tendre à leur rendre Ferdinand. D'ailleurs, il
     faut le dire, les souverains actuels s'occupent du bien de leurs
     sujets; ils ont de bonnes troupes et un bon chef qu'il ne serait
     pas facile de déplacer; tout nous fait donc présager un avenir
     tranquille, et j'en suis d'autant plus heureuse, qu'il m'offre la
     certitude de pouvoir vous offrir un port assuré contre les orages
     de la vie. Il me serait doux de faire quelque chose qui puisse vous
     prouver, ainsi qu'à vos amis, l'étendue et la force de mon
     attachement.

     «CAROLINE.»

Le succès fatal et passager qui, après le débarquement de Napoléon à
Cannes, l'amena sans obstacle et presqu'en triomphe au palais des
Tuileries, changea les dispositions de Murat. Il était depuis la paix
avec son armée dans les Légations romaines, il en sortit pour faire une
diversion en faveur de son beau-frère dont il embrassait de nouveau le
parti. Sans cette résolution qui fut sa perte, il est bien présumable
que Joachim serait resté roi de Naples comme Bernadotte est mort roi de
Suède. Quoi qu'il en soit, les Autrichiens effrayés offrirent à Murat
des conditions qu'il refusa; le baron de Frimont prit alors l'offensive,
repoussa les troupes napolitaines et les mena tambour battant jusqu'à
Macerata. Les Napolitains se débandèrent, Murat rentra seul et désespéré
dans Naples. Le lendemain un bateau le mena vers l'île d'Ischia; rejoint
en mer par quelques officiers de son état-major, il fit voile avec eux
pour la France. Il abordait au Golfe Juan le 25 mai 1815, à dix heures
du soir.

Napoléon, non-seulement ne voulut pas le voir et ne le laissa pas venir
à Paris, mais il le relégua dans une maison de campagne auprès de Toulon
en une sorte de captivité.

Après la bataille de Waterloo, et lorsque Napoléon eut pour la seconde
fois perdu l'empire dans cette rapide et brillante aventure des cent
jours qui coûta si cher à la France, Murat, passé d'abord en Corse avec
des contrebandiers, y réunit quelques serviteurs et tenta avec eux un
débarquement sur la côte de Naples. Jeté dans le golfe de
Sainte-Euphémie par l'orage qui avait dispersé sa flottille le 8 octobre
1815, il essaya de soulever la population; mais trahi, entouré et pris,
Murat fut conduit au château de Pizzo.

Une commission militaire le condamna à mort; et le 13 du même mois, cet
homme d'une valeur héroïque terminait en soldat, et avec un noble
courage, une destinée dont les circonstances extraordinaires semblent
empruntées à quelque récit d'invention.

Mme Murat, qui était restée à Naples avec ses enfants lors du départ de
son mari, montra une fermeté d'âme admirable. Les Autrichiens allaient
paraître, on attendait la frégate qui ramenait de Sicile le roi
Ferdinand; un intervalle entre les deux autorités pouvait livrer la
ville à toutes les horreurs du désordre: la régente persista à y
demeurer, et l'aspect du palais illuminé maintint le peuple dans le
calme.

Au milieu de la nuit, Mme Murat rejoignit par une issue secrète la
frégate qui devait l'emporter loin de ce beau royaume. Elle croisa dans
le golfe le bâtiment qui portait Ferdinand.

Quelques années plus tard, Mme Récamier alla visiter à Trieste cette
reine exilée dont le souvenir ne s'était point effacé de son coeur. Mais
ne devançons pas les temps.

La Providence a infligé aux gens de notre génération le spectacle des
plus tristes et des plus fréquentes révolutions. À chacun de ces
changements nous avons été témoins de la violence des partis, de
l'ardeur des réactions et de l'âpreté avec laquelle l'opinion
triomphante cherche à flétrir les vaincus. Il n'en fut pas autrement en
1815, malgré la mansuétude et la magnanimité des princes de la maison de
Bourbon.

Mme Récamier resta fidèle à la modération de son caractère; elle ne
souffrit pas plus alors qu'elle ne le permit à aucune époque de nos
troubles civils, que son salon eût une couleur exclusive. Royaliste,
mais amie de la liberté, elle continua à recevoir tous ceux auxquels les
portes de sa maison avaient été une fois ouvertes. Il lui arrivait alors
ce qui arrive à tous les esprits impartiaux: chacune des opinions
exagérées lui disait alternativement, en lui parlant du parti opposé,
_vos amis les libéraux_ ou _vos amis les ultra_.

Benjamin Constant lui écrivait le 19 juin 1815:

     «Les nouvelles paraissent être affreuses pour nous, excellentes
     pour vos amis; d'après vos principes, c'est le cas d'une visite à
     la reine Hortense. C'est encore plus le cas d'être bonne pour moi,
     car je vais être dans une fâcheuse position, si tant est qu'une
     position soit mauvaise quand elle n'influe pas sur le coeur. Faites
     donc votre métier de noblesse et de générosité envers moi.»

Il est certain que la disgrâce et le malheur avaient pour Mme Récamier
la même sorte d'attrait que la faveur et la fortune en ont d'ordinaire
pour les âmes vulgaires, et chez elle cette disposition ne se démentit
en aucune circonstance.

Avec les souverains alliés, revenus pour la seconde fois dans notre
pauvre pays, était arrivée à Paris une femme qui jouissait à cette
époque d'une faveur marquée auprès de l'empereur Alexandre. La baronne
de Krüdner, dont la jeunesse avait été très-romanesque, mais qui n'était
plus alors dominée que par un mysticisme aussi exalté que sincère,
s'était trouvée à une époque antérieure en relation avec Mme Récamier;
elle désira la revoir en 1815, et celle-ci, dont la curiosité n'était
pas moindre, se rendit avec empressement à ce désir. Mme de Krüdner
habitait un hôtel du faubourg Saint-Honoré, voisin de l'Élysée
qu'occupait l'empereur de Russie. Chaque jour Alexandre, en traversant
le jardin, se rendait incognito chez elle et échangeait avec elle des
théories et des pensées où l'illuminisme religieux tenait plus de place
encore que la politique; ces tête-à-tête se terminaient toujours par la
prière.

Mme de Krüdner avait été fort jolie. Elle n'était plus jeune, mais elle
conservait de l'élégance; la bonne grâce de sa personne la sauvait du
ridicule que son rôle d'_inspirée_ eût facilement pu lui donner. Sa
bonté était réelle, sa charité et son désintéressement sans bornes.

Le crédit qu'on savait qu'elle exerçait sur l'esprit de l'empereur de
Russie ajoutait à la curiosité qu'on avait de voir et d'entendre cette
manière de prophétesse. Tous les soirs son salon s'ouvrait à la foule
des adeptes, des curieux et des courtisans. Rien n'était plus singulier
que ces réunions qui débutaient par la prière et s'achevaient dans le
mouvement et les conversations mondaines.

L'action de Mme de Krüdner était conciliante et secourable. Elle prit en
grande compassion Benjamin Constant qu'elle avait connu en Suisse et
qu'elle retrouvait à Paris accablé sous le poids d'une réprobation
universelle. Un soir, à l'une des réunions les plus nombreuses de ce
bizarre sanctuaire, la prière était déjà commencée (c'était Mme de
Krüdner qui habituellement l'improvisait et elle ne le faisait pas sans
éloquence), tous les assistants étaient à genoux, Benjamin Constant
comme les autres. Le bruit d'une personne qui survenait lui fait lever
la tête, et il reconnaît Mme la duchesse de Bourbon accompagnée de sa
suite. Les regards de la princesse tombent sur le publiciste, et le
voilà qui, par embarras de l'attitude et du lieu où il est surpris,
inquiet de l'impression que la duchesse de Bourbon ne pouvait manquer
d'en recevoir, se prosterne bien davantage, de sorte que son front
touchait quasi la terre; en même temps il se disait: À coup sur, la
princesse doit penser et se dire: Que fait là cet hypocrite?

Benjamin Constant vint chez Mme Récamier en sortant de la réunion, et ce
fut lui qui raconta très-gaîment son aventure. Un des défauts de ce rare
esprit était de se moquer de tout et de lui-même.

Mme Récamier alla souvent chez Mme de Krüdner, et quelquefois son
arrivée y donna des distractions à l'assemblée; Benjamin Constant fut
chargé un jour de lui écrire ceci:

     «Jeudi,

     «Je m'acquitte avec un peu d'embarras d'une commission que Mme de
     Krüdner vient de me donner. Elle vous supplie de venir la moins
     belle que vous pourrez. Elle dit que vous éblouissez tout le monde,
     et que par là toutes les âmes sont troublées et toutes les
     attentions impossibles. Vous ne pouvez pas déposer votre charme,
     mais ne le rehaussez pas.»

Mme de Krüdner tenait beaucoup pourtant à la présence de Mme Récamier,
et une autre fois elle lui adressait ce billet:

     «1815. Mardi soir.

     «Chère amie, comme il ne viendra peut-être personne ce soir à la
     prière, puisqu'il pleut, remettriez-vous à demain de venir? Je
     crois que cela vous arrangera aussi à cause du temps. J'aurai le
     bonheur, j'espère, cher ange, de vous embrasser demain et de causer
     avec vous.

     «Agréez mes hommages.

     «B. DE KRÜDNER.»

En quittant Paris, Mme de Krüdner se rendit en Suisse; elle écrivit de
Berne à la femme dont elle avait toujours apprécié la grâce et la bonté.
Je donne ici sa lettre. Le jargon mystique dans lequel elle est écrite,
s'il a tous les caractères de la sincérité, est au moins piquant dans la
bouche de l'auteur de _Valérie_:

     «Berne, le 12 novembre 1815.

     «Qu'il me tarde, chère et aimable amie, d'avoir de vos nouvelles,
     et que je suis occupée de vous et de votre bonheur qui ne sera
     assuré que quand vous serez entièrement à Dieu.

     «C'est ce que je lui demande quand, prosternée devant le Dieu de
     miséricorde, je l'invoque pour vous; il a touché votre coeur par sa
     grâce; et ce coeur, que toutes les illusions et tous les biens de la
     terre n'ont pu satisfaire, a entendu l'appel. Non, vous ne
     balancerez pas, chère amie. Les troubles que vous éprouvez souvent,
     le néant du monde, le besoin de quelque chose de grand, d'immense
     et d'éternel qui venait tour à tour vous faire peur, vous réclamer
     et vous agiter, tout cela me disait que vous vous prononceriez tout
     à fait.

     «Je vous exhorte à être fidèle à ces grands mouvements que vous
     éprouviez, à ne pas vous laisser distraire; une amertume affreuse
     serait la suite de cette infidélité à la grâce. Demandez, aux pieds
     de Christ, la foi de l'amour divin, demandez et vous obtiendrez, et
     une sainte terreur vous dira combien la vie est grande, et combien
     est immense cet amour du Sauveur qui mourut pour nous arracher à la
     juste punition du péché que chacun de nous a méritée. Ah!
     puissions-nous voir notre Dieu qui se fit homme pour mourir pour
     nous, puissions-nous le voir avec un coeur brisé, et pleurer au pied
     de cette croix de ne l'avoir pas aimé. Loin de nous rejeter, ses
     bras s'ouvriront pour nous recevoir; il nous pardonnera, et nous
     connaîtrons enfin cette paix que le monde ne donne pas.

     «Que fait ce pauvre Benjamin? En quittant Paris, je lui écrivis
     encore quelques lignes et lui envoyai quelques mots pour vous,
     chère amie; les avez-vous reçus? Comment va-t-il? Ayez beaucoup de
     charité pour un malade bien à plaindre, et priez pour lui. Notre
     voyage a été heureux. Dieu merci. La Suisse me repose, elle est si
     belle et si calme au milieu des troubles de cette Europe si
     bouleversée. J'ai le bonheur d'être avec mon fils à Berne, et nous
     faisons les plus belles promenades du monde en nous disant des
     choses bien tendres, car nous nous aimons beaucoup. Dieu l'a
     tellement guidé et protégé, qu'il a fait les plus belles affaires
     et les plus difficiles pour les autres, à merveille. Il est rare
     d'avoir à son âge tout ce qui distingue et tout ce qui convient aux
     autres, dans une place qui n'était pas facile; enfin je n'ai qu'à
     remercier le Seigneur. Je ne désespère pas de vous voir au milieu
     des Alpes qui valent mieux que tous les salons du monde. Je suis
     charmée d'apprendre par Mme de Lezay que vous la voyez. C'est un
     ange, elle vous aime beaucoup et pourra vous être utile, car elle a
     fait de grands pas dans la plus grande des carrières.

     «Écrivez-moi à Bâle, chère amie, tout simplement mon adresse, puis,
     à remettre chez M. Kellner. Dites-moi bien tout, pensez que je vous
     aime si tendrement. Voyez-vous M. Delbel[33]? c'est un homme bien
     excellent. Je désire beaucoup que Benjamin le voie. Je vous
     recommande ma pauvre Polonaise, Mme de Lezay la connaît. Ma fille
     et moi vous prions d'agréer nos tendres hommages.

     «Toute à vous,

     «B. DE KRÜDNER.

     «Encore une fois, chère amie, je recommande à votre âme charitable
     notre pauvre B., c'est un devoir sacré.»

M. Ballanche, retenu à Lyon par les devoirs de se piété filiale et par
les intérêts de son imprimerie, vint dans le courant de l'été passer
quelques semaines à Paris. Son désir le plus vif, son aspiration de tous
les moments tendaient à le fixer dans la ville habitée par Mme Récamier.
Il fut présenté par elle à toutes les personnes qui formaient sa
société. L'apparition de ce philosophe alors inconnu, de cet écrivain
dont la renommée n'avait point encore publié le nom, et dont l'extérieur
un peu étrange, l'absence d'empressement et le peu de facilité à se
faire valoir ne révélaient pas d'abord la supériorité, causa au premier
aspect une certaine surprise dans ce monde élégant, éclairé, mais
frivole. Toutefois il y fut mis promptement à la place qui lui
appartenait, et il repartit résolu de hâter la conclusion du traité par
lequel, son père et lui ayant cédé leur imprimerie à M. Rusand, il
serait libre de s'établir dans la capitale.

M. Ballanche écrivait à Mme Récamier qu'il venait de quitter:

     «Lyon, ce 30 septembre 1815.

     «Vous avez la bonté de m'interroger sur mes affaires particulières.
     Tout est convenu entre M. Rusand et nous. Il a été obligé de faire
     encore un voyage à Paris; et nous sommes obligés de gérer en son
     absence. À son retour, il nous restera à régler nos comptes, à
     clore nos inventaires, à faire mille petites choses qui entrent
     dans l'ensemble d'un établissement aussi compliqué. Mon père et ma
     soeur ne sont éloignés ni l'un ni l'autre de transporter ailleurs
     nos pénates, pourvu que nous soyons réunis; c'est tout ce qu'ils
     désirent. J'avoue néanmoins que je n'envisage pas sans quelque
     inquiétude un tel changement d'habitudes pour eux.

     «Parmi les motifs que vous avez la bonté de me présenter pour fixer
     mon séjour à Paris, je n'admets point du tout les intérêts de ce
     que vous appelez mon talent. À cet égard je n'ai pas les mêmes
     raisons que je trouve pour Camille Jordan. Je ne suis point un
     écrivain politique. Je ne suis pas non plus un érudit ni un peintre
     de moeurs. Je connais la nature de mon talent: il n'a besoin en
     aucune façon du séjour de la capitale. Il existe tout entier dans
     mes affections et dans mes sentiments. Paris n'est pas plus
     nécessaire à mon talent qu'à moi-même. C'est vous, et non point
     Paris, qui m'êtes nécessaire.»

Il n'était point facile en effet à M. Ballanche de se transplanter. Les
affaires, les intérêts de famille la santé de sa soeur, la crainte de
troubler les habitudes de son vieux père qu'il aimait tendrement, ces
mille liens l'enchaînèrent jusqu'en 1817. La tristesse, en attendant,
avait envahi son âme et ses lettres expriment un profond découragement.

Il s'exprime ainsi:

     «Le 22 janvier 1816.

     «Je vous remercie bien du tendre intérêt que vous avez la bonté de
     me conserver. Vous me demandez compte de ma manière d'être
     actuelle. Je vis au jour le jour, je laisse mon avenir se faire
     tout seul. Ce n'est point par désintéressement de moi-même, c'est
     par nécessité. La santé de ma soeur s'est améliorée sensiblement,
     mais elle est dans un état de tristesse et de susceptibilité qui me
     fait une peine infinie. J'ai tout lieu de craindre que cette crise
     de tristesse et de dégoût du monde ne conduise ma pauvre soeur dans
     un cloître. Si ma soeur se retire au cloître, ma place est auprès de
     mon père, et mon père vient d'entrer dans sa soixante-neuvième
     année. Ainsi, comme vous voyez, je ne dépends plus de moi, je ne
     puis former aucun projet, mon avenir ne m'appartient plus.

     «Je vous le jure dans toute la sincérité de mon âme, il ne reste en
     moi de sentiment vif que l'amitié que je vous ai vouée. J'ai besoin
     de savoir par vous, le plus souvent qu'il sera possible, que ce
     sentiment ne fera pas encore mon malheur. J'avoue que, toutes les
     fois que j'y pense, j'en éprouve une sorte de terreur dont je ne
     suis pas le maître. Il me vient souvent dans l'idée que vous croyez
     avoir de l'attachement pour moi, mais que vous n'en avez réellement
     pas. Cette pensée est un tourment ajouté à tous mes autres
     tourments. Vos lettres me font un bien infini, mais ce bien ne dure
     pas. Vous êtes si bonne, et vous avez une telle bienveillance pour
     les êtres souffrants, que je me range tout de suite dans la classe
     de ces êtres souffrants vers lesquels vous aimez à descendre. C'est
     par pitié et par condescendance que vous me témoignez de l'intérêt;
     ensuite vous vous faites illusion à vous-même, parce que les bons
     coeurs sont sujets à cette sorte de duperie. Pardon et mille fois
     pardon, mais vous avez sollicité ma confiance; et même, il faut
     bien que je vous le dise, pour être vrai jusqu'au bout: en
     commençant cette lettre, je n'ai pas eu le projet de vous écrire
     tant de choses.

     «La vie est pleine d'amertumes; heureusement le temps coule, et les
     douleurs s'en vont avec lui.

     «Faites-moi toujours part de vos projets, pour que je puisse au
     moins m'y associer par la pensée. Je trouverai bien le moyen de
     faire une petite course pour vous entrevoir, si je ne puis vous
     voir tout à mon aise; il n'y a plus pour moi que cet espoir: sans
     cela je ne sais ce que je deviendrais.»

M. Ballanche n'avait raison qu'à demi lorsqu'il disait de lui-même qu'il
n'était point «un écrivain politique.» Sans doute il ne fut jamais un
publiciste: la disposition de son génie qui lui faisait tout généraliser
s'opposait à ce qu'il s'appliquât à la controverse d'un fait actuel ou à
une discussion pratique; mais il fut animé toute sa vie du plus sincère
patriotisme; il avait pour les hommes un amour immense, et la France à
ses yeux ne cessa jamais de personnifier l'humanité. Il la considérait
comme chargée par la Providence d'une mission de civilisation et de
progrès. Les problèmes de l'ordre social étaient ceux dont sa pensée se
préoccupait le plus habituellement, et dans ces années de luttes et de
discussions qui suivirent la Restauration et ouvrirent une si large
carrière au libre mouvement des intelligences, la nécessité de fonder
les institutions et le repos de la France sur l'alliance du passé et de
la société nouvelle était devenue pour lui une sorte de conviction
religieuse: cette généreuse passion du bien public et ce désir de
l'apaisement des partis inspira successivement à M. Ballanche son beau
livre des _Institutions sociales_, _le Vieillard et le Jeune Homme_, et
enfin _l'Homme sans nom_.

Au milieu de ces préoccupations générales et de ces tristesses
particulières, M. Ballanche perdit son père le 20 octobre 1816.

Il annonçait en ces termes cette mort à Mme Récamier.

     «Ce 31 octobre 1816.

     «Il s'est déjà passé douze jours depuis ce cruel événement. Le coup
     a été terrible sans doute, mais le courage ne m'a point manqué. Le
     devoir qui m'était imposé de surveiller l'effet de la douleur sur
     ma pauvre soeur a fait que j'ai moins senti ma propre douleur. C'est
     comme un rêve pénible, et je commence à me réveiller. Nos amis ont
     été parfaits. Mon père était aimé et vénéré; on le lui a bien
     montré, ou plutôt on l'a bien montré à ses enfants. L'homme le plus
     modeste et le plus dépourvu d'ambition a eu le cercueil le plus
     entouré d'hommages. Il avait vécu comme un homme de bien, il est
     mort comme un juste. Il s'est connu jusqu'au dernier moment; ainsi
     pour lui, les portes de l'éternité se sont ouvertes en même temps
     que celles de la vie se fermaient. Il est entré dans l'autre monde
     en continuant de prier pour ses enfants qu'il laissait dans
     celui-ci. Sa mort n'a point été douloureuse, son âme s'est détachée
     paisiblement.

     «Je ne voulais pas vous écrire cette triste nouvelle. J'avais
     chargé Dugas-Montbel de vous l'annoncer de vive voix. L'intérêt que
     vous avez la bonté de me porter me faisait craindre de vous frapper
     trop vivement.

     «La maladie de mon père a duré cinquante jours. Pas un de ces jours
     n'a été sans inquiétude; dès le premier moment, je fus frappé par
     l'aspect de la mort. Je cherchais bien à me dissimuler à moi-même
     le danger qui m'était évident, mais j'y réussissais peu. Je n'ai eu
     réellement de l'espoir que dans les derniers jours, c'est-à-dire
     lorsque la mort habitait déjà en lui. Il y a comme un dernier
     épanouissement de la vie qui trompe les plus habiles.»

Après la mort de son père, M. Ballanche ne fut point libre encore de
quitter Lyon; il passa plusieurs mois auprès de sa soeur, et ne suivit
enfin le voeu de son coeur, en venant se fixer irrévocablement à Paris,
qu'après avoir assuré autant qu'il était en lui, sinon le bonheur, au
moins le repos de cette soeur. Il arriva à Paris dans le courant de l'été
de 1817.

Mme de Staël avait passé l'hiver de 1816 en Italie. Elle était vivement
inquiète de la santé de M. de Rocca, et avait été chercher pour lui un
climat plus doux que celui de la France ou de la Suisse. Sa santé à
elle-même déclinait visiblement.

Ce fut à Pise que s'accomplit le mariage de sa fille, Albertine de
Staël, avec le duc de Broglie. Elle parlait de cet événement de famille
avec une touchante émotion à l'amie dont le dévouement s'était toujours
associé à ses joies et à ses douleurs, dans une lettre datée de Pise le
17 février 1816.

     «Combien je suis touchée, chère et belle, de la lettre que mon fils
     m'a apportée, et plus encore de la lettre qui m'est arrivée ce
     matin! Ce qui rend impossible de ne pas vous aimer, c'est cette
     source d'amitié qui renaît toujours dans le désert, c'est-à-dire
     quand vos amis ont plus besoin de vous que de coutume. Mon fils et
     M. de Broglie sont arrivés, et c'est mardi prochain à midi que nous
     faisons la double cérémonie catholique et protestante en italien et
     en anglais.

     «Le coeur me bat de la cérémonie: Albertine est heureuse, _lui_ s'y
     attache tous les jours plus vivement, et moi j'ai pris une estime
     toujours croissante pour son caractère.

     «Je vous écrirai mardi en sortant de la cérémonie. Et puis-je être
     émue, sans que votre image m'apparaisse? Adieu.»

Et dans une autre lettre écrite quelques jours plus tard:

     «Notre mariage s'est extrêmement bien passé, chère Juliette; aucune
     émotion de la vie ne peut se comparer à celle-là, surtout avec la
     liturgie anglaise.

     «Mais ce qui vaut mieux que des impressions, c'est qu'il n'est pas
     un moment où je ne m'attache plus à M. de Broglie. Toute sa
     conduite a été d'une délicatesse et d'une sensibilité véritables.
     Son caractère est vertueux, et je bénis Dieu et mon père, qui m'a
     obtenu de ce Dieu de toute bonté un ami pour ma fille aussi digne
     d'estime et de sentiment.»

Revenue à Paris à la fin de 1816, Mme de Staël effraya ses amis par le
spectacle de son changement. Sa faiblesse était excessive; elle
n'obtenait le sommeil et on ne calmait ses douleurs que par l'opium.

Mme Récamier, profondément inquiète pour la santé de son amie, n'était
pas moins alarmée par l'état de maladie de sa cousine, Mme de Dalmassy.
Elle n'eût consenti en pareille situation à s'éloigner ni de l'une ni de
l'autre; cependant elle désirait donner à sa cousine le calme de la
campagne et la vue d'un jardin, en conservant la possibilité de voir Mme
de Staël tous les jours. C'est alors qu'on lui indiqua à Montrouge le
pavillon de La Vallière, qui appartenait à M. Amaury Duval, de
l'Académie des inscriptions, et dont le parc était encore presque
intact; elle le loua pour la saison. On conservait peu d'espérance de
sauver Mme de Staël, mais la mort la plus prévue surprend toujours.

Le 14 juillet vers midi, le duc de Laval (Adrien de Montmorency) et sa
tante, la duchesse de Luynes, arrivèrent au pavillon de La Vallière.
Cette visite, à une heure inaccoutumée, donna à Mme Récamier la pensée
qu'un malheur l'avait frappée; en effet Mme de Staël avait cessé de
vivre.

Le duc de Laval fit alors lire à l'amie qui voulait douter de son
malheur le billet par lequel M. de Schlegel avait deux heures auparavant
annoncé à M. Mathieu de Montmorency cette irréparable perte.

M. SCHLEGEL À M. DE MONTMORENCY.

     «Monsieur, je suis chargé de vous apprendre une funeste nouvelle.
     Votre illustre et immortelle amie s'est endormie pour toujours ce
     matin à cinq heures. Si vous venez chez nous, vous verrez une
     maison remplie de deuil et de désolation.

     «SCHLEGEL.»

Mathieu de Montmorency avait fait passer ce billet à son cousin Adrien
et y avait ajouté ces mots:

     «Reçu sur les neuf heures ce fatal 14 juillet. Cher ami! quelle
     nouvelle! Hier à onze heures j'ai quitté sa maison et sa pauvre
     fille; on espérait une nuit tranquille. Je suis bouleversé! J'ai
     absolument besoin de solitude, je ne veux voir que toi, et te
     parler de Mme Récamier.

     «Viens et rapporte-moi cela.»

Je n'essaierai pas de peindre la douleur de Mme Récamier; dans ce coeur
capable d'affections si profondes, la mort ne pouvait affaiblir la
vivacité du dévouement; l'amie enlevée à sa tendresse devenait pour elle
l'objet d'un culte. La mort la consacrait par une sorte d'apothéose, et
la pensée de Mme Récamier ne cessait de s'attacher à tout ce qui pouvait
faire vivre et perpétuer la mémoire qui lui était chère. C'est ainsi
qu'elle inspira au prince Auguste de Prusse l'idée de consacrer par le
tableau de Corinne, dont nous vous avons déjà parlé, une des créations
de Mme de Staël.

Le prince héréditaire de Saxe-Weimar, que Mme Récamier avait rencontré à
Ems, étant venu à Paris en 1845, vint la chercher à l'Abbaye-au-Bois,
et, ne l'ayant pas rencontrée, prêt à retourner en Allemagne, lui fit
demander à lui adresser ses adieux. Le comte de Grave, attaché par le
roi Louis-Philippe à la personne du prince pendant son séjour à Paris,
écrivait, au nom de Son Altesse Royale, le billet suivant à Mme
Récamier:

     «Élysée-Bourbon, 21 mai 1845.

     «Madame,

     «S. A. R. le prince héréditaire de Saxe voudrait, avant de quitter
     Paris, vous faire ses adieux; vous voyez que le souvenir de vos
     bontés et de votre gracieuse réception à Ems a fait sur son esprit
     l'impression la plus durable. Le prince, qui assistera aujourd'hui
     à une séance de la chambre des pairs, compte profiter de ce bon
     voisinage pour se rendre chez vous vers cinq heures. Je m'empresse
     de vous en prévenir _cette fois_, en vous priant d'agréer avec
     votre bienveillance ordinaire, Madame, l'expression bien sincère de
     mon plus respectueux hommage.

     «Le comte DE GRAVE.»

Les souvenirs du séjour de Mme de Staël à Weimar sont encore vivants
dans la noble famille du grand-duc, et le jeune prince, fidèle aux
traditions de sa maison, avait été heureux de connaître l'amie de la
femme illustre à laquelle sa grand'mère avait inspiré une reconnaissance
respectueuse. Il s'entretint avec Mme Récamier, comme il l'avait déjà
fait à Ems, de ces souvenirs et voulut bien prendre avec elle un
engagement qu'il a daigné tenir avec fidélité, celui d'envoyer à Mme
Récamier, lorsqu'il serait rentré à Weimar, une copie de la
correspondance de la grande-duchesse, sa grand'mère, la même qui fut
l'amie de Schiller, de Goethe et de Herder, avec Mme de Staël.

Voici la lettre dont Son Altesse Royale accompagnait l'envoi de cette
correspondance:

LE GRAND-DUC HÉRÉDITAIRE DE SAXE-WEIMAR À Mme RÉCAMIER.

     «Weymar, ce 28 octobre 1846.

     «Madame,

     «Ce n'est pas sans une sorte d'inquiétude et d'embarras que je
     prends de nouveau la liberté de vous importuner d'une lettre
     accompagnant l'envoi de la correspondance de Mme de Staël. Il y a
     si longtemps que je vous ai annoncé ces papiers, que je ne trouve
     pas de paroles pour exprimer la confusion que me fait éprouver ce
     retard. Tout en espérant en votre indulgence, Madame, je me
     permettrai cependant de remarquer qu'outre le temps exigé pour une
     copie très-exacte, la personne chargée de ce travail, désirant le
     rendre aussi complet que possible, a tâché de ranger les lettres
     d'après leurs dates. Ce soin, très-nécessaire sans doute parce
     qu'elles étaient en désordre, nécessita des recherches étendues, et
     c'est ainsi que plusieurs mois s'écoulèrent. Je tenais enfin ces
     copies et j'allais vous les expédier, lorsqu'une indisposition
     survint et me retint. Comme tout le monde a sa dose d'égoïsme, je
     ne me fais pas de scrupule d'avouer franchement la mienne, en vous
     disant que je ne voulais ni ne pouvais me refuser le plaisir de
     vous écrire, Madame, en expédiant les lettres.

     «J'éprouve une joie sincère en vous communiquant ces documents qui
     vous retraceront le souvenir d'une tendre amie et d'une des gloires
     de notre siècle. Quant à moi, à qui a été refusé le bonheur
     d'approcher ce génie immortel, j'ai parcouru ces papiers avec un
     respect que m'inspiraient à la fois ses traces et l'image de ma
     grand'mère chérie que je retrouvais sans cesse. Les lettres vous
     parleront de cette Allemagne que Mme de Staël a aimée et appréciée,
     elles vous parleront de Weimar aussi. Le contentement qu'elle
     exprime, et qu'elle paraît y avoir éprouvé, semble avoir été tout
     réciproque. Si la lecture des lettres de Mme de Staël, si votre
     premier séjour d'Allemagne, vous inspiraient le désir, Madame, de
     revoir ce pays, veuillez ne pas oublier que si à Weimar nous sommes
     fiers d'éprouver les sentiments que je viens d'exprimer, nous
     serions heureux de vous en offrir le témoignage. Laissez-moi
     penser, Madame, quoique bien peu connu de vous, que je puis
     cependant espérer que vous croirez à toute la joie que m'a causée
     la réception de votre lettre; laissez-moi du moins vous l'exprimer
     en y ajoutant l'assurance de ma plus profonde reconnaissance. Je ne
     puis terminer cette lettre sans vous prier de vouloir bien me
     rappeler au souvenir de M. de Chateaubriand, et d'accepter les
     compliments dont le chancelier de Müller m'a chargé pour vous. Mais
     surtout, Madame, je désirerais demander pour moi la continuation de
     vos bontés et de votre bienveillant intérêt qui m'a rendu si
     heureux et, j'ose dire, si fier.

     «Votre très-humble et très-obéissant serviteur,

     «CHARLES-ALEXANDRE,

     «Grand-duc héréditaire de Saxe.»

Les regrets que la mort de Mme de Staël inspira à Mathieu de Montmorency
ne furent ni moins profonds ni moins durables. J'en retrouve une trace
touchante dans les papiers que la duchesse Mathieu de Montmorency, après
la mort de son mari et dans le désespoir de cette perte, donna à Mme
Récamier.

Je reproduis ici cette note, témoignage admirable de sollicitude
religieuse et de fidélité aux affections.

NOTE TROUVÉE DANS LES PAPIERS DE M. DE MONTMORENCY.

     «Au Val, 14 juillet 1823, 6e anniversaire de la mort de Mme de
     Staël; été où j'ai joui de toute la liberté que me donnaient ma
     sortie du ministère et le voyage de Madame.

     «_Elle_ écrivait de Suède à son amie intime qui est aussi la
     mienne, en parlant de moi:

     «Il n'y a point d'absence pour les êtres religieux, parce qu'ils se
     retrouvent dans le sentiment de la prière.»

     «_Elle_ a dit à sa fille:

     «Le mystère de l'existence, c'est le rapport de nos fautes avec nos
     peines. Je n'ai jamais eu un tort, qu'il n'ait été la cause d'un
     malheur.»

     «_Elle_ a écrit dans son dernier ouvrage:

     «La prière est la vie de l'âme...»

     «_Elle_ a écrit dans les _Dix années d'exil_, en parlant de moi:

     «Je ne lève jamais les yeux au ciel sans penser à mon ami, et j'ose
     croire aussi que dans ses prières il me répond.»

     «Durant les longues insomnies de sa dernière maladie, elle répétait
     sans cesse l'_Oraison dominicale_ pour se calmer; elle avait appris
     à goûter l'_Imitation de Jésus-Christ_.

     «Mme Necker a dit dans son intéressante notice:

     «Le juge suprême évaluera tout. Il sera clément envers le génie.»

C'est auprès du lit de douleur de Mme de Staël, et bien peu de mois
avant la mort de cette femme illustre, que M. de Chateaubriand rencontra
Mme Récamier; mais ce ne fut qu'en 1818, au retour des eaux
d'Aix-La-Chapelle, où Mme Récamier avait retrouvé le prince Auguste de
Prusse, que M. de Chateaubriand commença à venir assidûment chez elle.

L'admiration enthousiaste que lui inspirait le talent de l'écrivain, le
prestige d'une gloire éclatante et pure, ajoutaient à la séduction que
la grâce et la distinction des manières de M. de Chateaubriand ont
constamment et partout exercée: il eut bientôt conquis la première place
dans le coeur, ou tout au moins dans l'imagination de Mme Récamier. Les
amis plus anciens, plus dévoués, plus désintéressés, comme M. de
Montmorency et M. Ballanche, ne virent pas sans ombrage l'ascendant
d'une affection dont la prudente amitié de Mathieu redoutait les orages
et les inégalités. M. Ballanche en vrai poëte, en homme que la Muse
seule pouvait distraire ou consoler, voulait que Mme Récamier entreprît
un travail littéraire. Il proposa une traduction de Pétrarque, et ce
travail fut commencé.

Les fragments de cette traduction, qui occupa plusieurs soirées de l'été
de 1819, se trouvent dans les papiers de Mme Récamier, écrits par
elle-même pour la plupart et quelques-uns de la main de l'auteur de la
_Palingénésie sociale_.

Quoiqu'il n'eût point quitté Paris, M. Ballanche écrivait à cette époque
presque chaque matin à Mme Récamier, chez laquelle il dînait tous les
jours, et près de laquelle s'écoulaient toutes ses soirées. Je donne ici
quelques-uns des billets écrits à cette date; ils feront mieux pénétrer
que tout ce que je pourrais dire dans l'intimité des personnages que
j'essaie de peindre.

M. BALLANCHE À Mme RÉCAMIER.

     «1818. Jeudi.

     «Oui, j'espère encore pour vous de beaux jours, mais point de ceux
     que vous sembliez regretter, des jours de calme, de repos, de
     douces occupations. La poésie et la musique charmeront les loisirs
     que vous vous serez faits. La renommée apprendra à raconter de vous
     des choses nouvelles. Vous révélerez cette partie de vous-même qui
     jusqu'à présent est restée inconnue au monde. Peut-être aussi
     parviendrez-vous à faire trouver en moi des choses qui y sont
     enfouies. Avec quel bonheur j'accueillerais la pensée de léguer un
     nom à l'avenir, si c'était à vous que je le devrais! J'en suis
     certain, s'il y a quelque chef-d'oeuvre de caché dans le secret de
     mon âme, c'est vous seule qui pouvez faire qu'il se réalise. J'ai,
     comme vous, besoin de calme et de repos: j'ai besoin d'études
     tranquilles, de paisibles loisirs. C'est vous qui me procurerez
     tout cela. Votre présence si pleine de charme, les doux reflets de
     votre âme seront pour moi une inspiration puissante; vous êtes une
     poésie tout entière, vous êtes la poésie même. Votre destinée à
     vous est d'inspirer, la mienne est d'être inspiré. Une occupation
     vous fera du bien; votre imagination souffrante et rêveuse a besoin
     d'un aliment. Soignez votre santé, méfiez-vous de vos nerfs: vous
     êtes un ange qui s'est un peu fourvoyé en venant sur une terre
     d'agitation et de mensonge.

     «Je vous écrirai tous les jours, vous me ferez un plaisir infini
     toutes les fois que vous pourrez me répondre. Je ne vous parlerai
     pas de moi, parce que vous connaissez tous mes sentiments, mais je
     vous parlerai beaucoup de vous, parce que je veux enfin vous faire
     connaître à vous-même, vous révéler les trésors que vous avez et
     que vous ignorez.»

LE MÊME

     «Mercredi.

     «Je ne puis assez vous engager à persister dans les bonnes
     dispositions où vous êtes relativement à un travail littéraire:
     seulement je voudrais que vous prissiez sur vous de lutter un peu
     plus contre les difficultés de Pétrarque. Les deux véritables
     monuments poétiques de l'Italie sont le Dante et Pétrarque. Je dis
     les deux véritables monuments, dans ce sens, qu'il y a à déchiffrer
     et à expliquer. Il y a là des choses à révéler et qui ne sont pas
     vues par tous. Avec la connaissance de la langue, on parvient à
     connaître l'Arioste, le Tasse, Métastase; cela ne suffit pas pour
     Pétrarque ni pour le Dante. On trouve dans ces deux poëtes, outre
     la langue italienne, une autre langue poétique dont l'intelligence
     est quelquefois refusée aux Italiens eux-mêmes. Le travail que je
     voudrais que vous fissiez pour Pétrarque a été fait pour le Dante,
     mais nul n'a osé encore lutter contre les difficultés du premier.
     Ce travail vous ferait un honneur infini. Je voudrais plus, je
     voudrais que vous-même vous fissiez le discours préliminaire. Je ne
     me réserverais qu'un travail d'éditeur, qui, tout modeste qu'il
     serait, ne laisserait pas de me faire un grand honneur, sans parler
     même de la portion de gloire qui résulterait pour moi d'une telle
     association avec vous. Non, vous ne vous connaissez pas; nul ne
     sait l'étendue de ses facultés avant d'en avoir usé.»

LE MÊME.

     «Vendredi.

     «[...]

     «... J'ai été quatorze ans de ma vie persuadé qu'il n'y avait en
     moi aucun talent réel, et alors non-seulement je me tenais fort en
     arrière, mais même je ne faisais aucun effort pour sortir de cette
     nullité. Ce n'était point du découragement, c'était la conviction
     intime et complète que je manquais des facultés nécessaires. Après
     _Antigone_, j'ai été persuadé de même que ma pauvre petite carrière
     littéraire était finie; je croyais avoir trouvé cela par hasard.
     C'était une révélation que j'avais été assez heureux pour saisir,
     mais que j'aurais pu laisser échapper. Maintenant je suis tout prêt
     à retomber dans le même état, et vous seule pouvez m'en tirer.
     L'étude et le travail me pèsent, il faut que vous m'y accoutumiez.
     Les encouragements que je vous donne doivent me profiter à
     moi-même; ce n'est qu'avec vous que je puis prendre le goût de
     l'étude et du travail.

     «Comment voulez-vous, en effet, que j'aie quelque confiance en moi,
     si vous n'en avez pas en vous, vous que je regarde comme si
     éminemment douée? Le genre de mon talent, je le sais, ne présente
     aucune surface: d'autres bâtissent un palais sur le sol, et ce
     palais est aperçu de loin; moi, je creuse un puits à une assez
     grande profondeur, et l'on ne peut le voir que lorsqu'on est tout
     auprès. Votre domaine à vous est aussi l'intimité des sentiments;
     mais, croyez-moi, vous avez à vos ordres le génie de la musique,
     des fleurs, des longues rêveries et de l'élégance. Créature
     privilégiée, prenez un peu de confiance, soulevez votre tête
     charmante et ne craignez pas d'essayer votre main sur la lyre d'or
     des poëtes.

     «Ma destinée à moi tout entière consiste peut-être à faire qu'il
     reste quelque trace sur cette terre de votre noble existence.
     Aidez-moi donc à accomplir ma destinée. Je regarde comme une chose
     bonne en soi que vous soyez aimée et appréciée lorsque vous ne
     serez plus. Ce serait un vrai malheur qu'une si excellente créature
     ne passât que comme une ombre charmante. À quoi servent les
     souvenirs, si ce n'est pour perpétuer ce qui est beau et bon?»

LE MÊME.

     «Lundi.

     «Je ne sais, mais il me semble que je dois paraître en ce moment
     comme un homme préoccupé d'une idée fixe. Mes lettres vous disent
     toujours la même chose. J'ai, il faut l'avouer, bien de la peine à
     vous inspirer, au point où je l'ai moi-même, le sentiment de votre
     supériorité. Cependant il est très-vif en moi, et surtout
     très-vrai. Il est des femmes qui ont une grande puissance
     d'imagination, d'autres une grande finesse de tact, d'autres un
     esprit très-délicat; mais de toutes les femmes qui ont écrit, nulle
     n'a réuni à la fois toutes ces qualités diverses. Tantôt c'est la
     raison qui manque, tantôt c'est l'étendue et la profondeur du sens
     moral; en vous la rêverie, la grâce, le goût, seraient toujours
     d'accord: je suis séduit d'avance par une harmonie si parfaite. Je
     voudrais que mille autres connussent ce qu'il m'est si facile de
     deviner. Il vous sera donné de faire comprendre ce qu'est en soi la
     beauté; on saura que c'est une chose toute morale: il ne sera plus
     permis de douter que c'est un reflet de l'âme. Voilà ce qui
     explique ce qu'il y a d'immortel dans la beauté. Si Platon vous eût
     connue, il n'aurait pas eu besoin d'une métaphysique si subtile
     pour exprimer ses idées à ce sujet; vous lui auriez rendu sensible
     une vérité qui fut toujours mystérieuse pour lui. Ce rare génie
     aurait eu un titre de plus à l'admiration des hommes.»

À la même époque, dans les mêmes circonstances et sous l'empire des
mêmes inquiétudes, M. de Montmorency écrivait à Mme Récamier:

M. MATHIEU DE MONTMORENCY À Mme RÉCAMIER.

     «Lundi soir, à minuit.

     «J'ai ouvert avec une grande émotion ce billet qui vaut mieux que
     cet incroyable silence, cette froideur subite que je ne savais ni
     qualifier ni expliquer. Pourquoi vous dire tout ce que j'en ai
     éprouvé? Il me semble que ce n'était pas un mauvais sentiment qui
     me faisait craindre de provoquer moi-même une explication et me
     plaindre le premier. Mais quel droit n'avais-je pas cependant de
     détester les premiers fruits de ces choses mauvaises que je ne veux
     pas caractériser, soit coquetterie ou sentiment? Avec quelle
     promptitude elles vous donnent, j'ose le dire, un véritable tort
     envers un ami vrai et sincère! Ces regards d'hier au soir ont
     sûrement été involontaires, ils ont échappé à un vif intérêt
     d'inquiétude, à une profonde occupation de ce qui vous intéresse.
     Pardon de ces regards, de ces paroles qu'il y a de la bonté à vous
     à vouloir bien craindre, et dont je me dis quelquefois que je n'ai
     nullement le droit. Mais je me trompe, j'ai la conscience d'avoir
     tous les droits, au nom du plus pur des sentiments, au nom d'une
     amitié qui voudrait être aussi constante que vive, et qui ne désire
     que votre bonheur sur cette terre et au delà. Peut-être cette
     affection pure et inaltérable vaut-elle bien toutes ces illusions
     passagères qui vous fascinent en ce moment.

     «J'accepte toutes les promesses que vous daignez me faire, si vous
     voulez réellement les exécuter; mais je ne sais pas même ajourner
     mon amitié: que dites-vous de l'avoir déjà perdue?

     «Il m'en coûterait, si vous le vouliez absolument, plus que je ne
     pourrais vous le dire. Mais ce sentiment, qui a plus qu'aucun autre
     le privilége de quelque chose de constant et d'invariable, ne doit
     pas connaître ces suspensions, ces variations trop communes dans
     certaines occupations fugitives.

     «J'étais tout peiné, tout honteux aujourd'hui, et vis-à-vis des
     autres et vis-à-vis de moi-même, de ce changement subit dans vos
     manières. Ah! Madame, quel rapide progrès a fait en quelques
     semaines ce mal qui vous fait craindre vos plus fidèles amis! Cette
     pensée ne vous fait-elle pas frémir? Ah! recourez, il en est
     toujours temps, à Celui qui donne la force, quand on le veut bien,
     de tout guérir, de tout réparer. Dieu et un coeur généreux peuvent
     tout ensemble. Je le supplie du fond de mon âme, et par l'hommage
     de tous mes voeux, de vous soutenir, de vous éclairer, de vous
     empêcher, par un secours puissant, d'enlacer de vos propres mains
     un lien malheureux qui en ferait d'autres encore que vous.»

Il ne faudrait point voir dans le langage attristé et presque sévère des
deux amis dont le coeur était si profondément dévoué, une simple jalousie
d'affection; leur inquiétude était plus noble et plus désintéressée.

Ce qu'ils redoutaient l'un et l'autre, c'était que le repos de Mme
Récamier ne fût troublé par le contact d'une existence sans cesse
agitée; ils s'effrayaient des inégalités de caractère d'un homme que les
succès mêmes de son talent n'avaient jamais défendu de la plus
incroyable mélancolie. Objet d'une sorte d'idolâtrie pour ses
contemporains, et plus particulièrement encore gâté par l'enthousiasme
des femmes, M. de Chateaubriand, souverain par le génie, avait subi les
inconvénients de tous les pouvoirs absolus: on l'avait enivré de
lui-même.

Mais ces nuages ne devaient point durer: la parfaite droiture de l'âme
de Mme Récamier, les trésors de sympathie et de dévouement dont le ciel
l'avait douée, rétablirent la bonne harmonie; j'en trouve le témoignage
dans cette lettre écrite quelques semaines après celle que nous avons
citée plus haut.

M. DE MONTMORENCY À Mme RÉCAMIER.

     «Château de la Forest, ce 27 juillet.

     «S'il a jamais été pressant de réparer ses torts, de retirer et
     d'abjurer ses reproches, c'est lorsqu'on a reçu une lettre aussi
     parfaite que la vôtre, aimable amie. La mienne était à peine partie
     par notre courrier ordinaire, que j'ai vu arriver cette charmante
     petite écriture. Un premier remords m'a saisi; il a augmenté, et
     s'est emparé de mon âme tout entière, quand j'ai lu les touchantes
     confidences de votre amitié, les triomphes de votre raison et
     toutes les pensées mélancoliques que je n'ai pas le courage de vous
     reprocher, quand elles n'aboutissent qu'à vous faire aimer notre
     pauvre Val, et à me faire accorder un privilége exclusif
     d'admission et de consolation. J'en suis fier pour l'amitié, et il
     me tarde d'aller exercer ce doux privilége. Je vous ai mandé
     aujourd'hui même que lundi sûrement j'irais vous voir où vous
     seriez, et je suis ravi que ce soit au Val. Encore une fois,
     pardonnez ma lettre de ce matin. Mais convenez qu'elle était bien
     naturelle. Pas un mot de vous, pas un mot de ce qui m'intéressait
     si vivement. Je n'ai écouté que ces sentiments d'intérêt et de
     jalousie, que vous pardonnerez à l'amitié. Adieu. Mille hommages à
     vos pieds, sans oublier Amélie, que je me représente partageant
     votre solitude. Adieu, adieu. Persistez dans vos généreuses
     résolutions et adressez-vous à celui qui seul peut les fortifier et
     les récompenser.»

On peut dire hardiment que Mme Récamier a été l'amie par excellence.
Privée par la destinée des affections qui d'ordinaire remplissent et
absorbent le coeur des femmes, elle porta dans le seul sentiment qui lui
fût permis une ardeur de tendresse, une fidélité, une délicatesse sans
égales. La véracité de son caractère et en même temps sa profonde
discrétion donnaient à son commerce une sécurité pleine de charmes.
Consultée dans les affaires les plus importantes et souvent les plus
délicates, son avis était toujours empreint de modération autant que de
dignité. Son action sur les esprits fut toujours adoucissante, et le
rôle qu'elle voulut constamment remplir fut celui de calmer, au lieu
d'exciter ou d'aigrir. Quelquefois irrésolue dans les petites choses,
elle avait dans les grandes circonstances une promptitude de décision
singulière.

L'automne de 1818 et tout l'été de 1819 s'écoulèrent pour Mme Récamier
dans la gracieuse solitude de la Vallée-aux-Loups, qu'elle avait louée
de moitié avec M. de Montmorency. Je trouve, dans une lettre de la
duchesse de Broglie du 19 juillet 1819, un passage relatif à cette
association:

     «Je me représente votre petit ménage du Val-de-Loup comme le plus
     gracieux du monde. Mais quand on écrira la biographie de Mathieu
     dans la Vie des saints, convenez que ce tête-à-tête avec la plus
     belle et la plus admirée femme de son temps sera un drôle de
     chapitre. _Tout est pur pour les purs_, dit saint Paul, et il a
     raison. Le monde est toujours juste; il devine le fond des coeurs.
     Il ajoute au mal, mais il ne l'invente jamais; aussi je crois que
     l'on perd toujours sa réputation par sa faute.»

M. de Chateaubriand en était réduit à vendre cette petite maison
d'Aulnay qu'à son retour de la Terre Sainte il avait pris plaisir à
bâtir, ce parc dont il avait planté tous les arbres; et, à la honte du
parti auquel son dévouement avait été si profitable, non-seulement les
royalistes ne surent pas s'entendre pour les lui conserver, mais il
avait grand'peine à trouver un acheteur. En attendant, M. de
Chateaubriand avait été heureux de voir ce riant asile, que malgré son
peu d'importance il ne lui était pas possible de garder, occupé par Mme
Récamier. Elle-même, charmée de ce lieu, formait le projet d'en devenir
propriétaire de moitié avec le vicomte de Montmorency, mais un dernier
revers de fortune devait l'atteindre cette même année.

M. Récamier, qui avait recommencé les affaires, n'y fut pas heureux, et
cette fois la fortune de sa femme, qu'elle avait engagée généreusement,
mais imprudemment, dans ces nouvelles spéculations, subit un échec de
cent mille francs. Peu de mois auparavant, confiante dans une position
qui, pour être moins considérable que celle dont M. Récamier l'avait
fait jouir dans le passé, lui semblait par là même assurée, car elle ne
la tenait que de la fortune de sa mère, elle avait acheté un hôtel de la
rue d'Anjou et s'y était établie avec son père et le vieil ami de son
père, avec M. Récamier et sa jeune nièce Amélie. Cette maison élégante
et nullement somptueuse avait un jardin; M. de Chateaubriand en parle en
ces termes dans ses Mémoires. «Dans ce jardin, il y avait un berceau de
tilleuls entre les feuilles desquels j'apercevais un rayon de lune
lorsque j'attendais Mme Récamier: ne me semble-t-il pas que ce rayon est
à moi, et que, si j'allais sous les mêmes abris, je le retrouverais? Je
ne me souviens guère du soleil que j'ai vu briller sur bien des fronts.»

Mme Récamier n'habita que bien peu de mois cette maison, sa première
propriété personnelle, où sa pensée s'était complue et où elle avait cru
se préparer tout un long avenir d'existence calme au milieu d'heureuses
amitiés. L'impression qu'elle reçut de ce nouveau revers de fortune, à
une époque de sa vie qui n'était plus la jeunesse, fut sombre; mais elle
ne s'en laissa point abattre et prit immédiatement un parti héroïque.

Elle visitait quelquefois une très-ancienne amie, la baronne de
Bourgoing, dont le mari, après avoir été successivement ambassadeur de
France à Madrid, à Stockholm et à Dresde, était mort laissant sans
fortune, une veuve, et quatre enfants, deux fils sous les drapeaux dont
la valeur était chevaleresque, un dans la diplomatie, et une fille non
mariée qui devint, en 1825, la maréchale Macdonald. Mme de Bourgoing
s'était logée avec sa fille Ernestine dans un appartement à l'extérieur
du couvent de l'Abbaye-au-Bois. Ce fut là que Mme Récamier résolut de
chercher un asile.

Lorsqu'après avoir généreusement et bien vainement sacrifié une partie
de sa propre fortune pour prévenir une seconde catastrophe dans les
affaires de son mari, elle eut la cruelle certitude de n'y avoir pas
réussi; elle sentit qu'il fallait prendre un parti décisif et se faire
désormais une existence personnelle et séparée. En rompant avec le
monde, en acceptant résolument une vie de retraite, en s'établissant
dans une communauté religieuse, elle se trouvait autorisée à ne plus
habiter la même maison que M. Récamier. Elle devait désormais, avec les
débris de sa fortune personnelle, le faire vivre, et elle exigeait
absolument qu'il n'affrontât plus les chances des affaires qui lui
avaient été si fatales. Elle continua à se montrer pour lui l'amie la
plus fidèle et la plus sûre, elle pourvut à ses besoins avec une
prévoyante et filiale affection, et, jusqu'au dernier moment, fut
occupée à lui rendre la vie douce et agréable: résultat que facilitaient
singulièrement, d'ailleurs, l'optimisme et la bienveillance de son
caractère. C'est donc à partir du jour où elle se fixa à
l'Abbaye-au-Bois que commence pour Mme Récamier une existence toute
nouvelle, entièrement personnelle et plus exceptionnelle encore, s'il
est possible, que ne l'avait été la situation que les événements lui
avaient faite jusqu'alors.

Il n'y avait en ce moment à l'Abbaye-au-Bois de vacant qu'un petit
appartement au troisième étage, carrelé, incommode, dont l'escalier
était rude, et la distribution fabuleuse. La belle Juliette n'hésita
point à s'en arranger. Elle établit les trois vieillards dont elle était
le bon ange dans le voisinage de l'abbaye, et s'installa elle-même dans
cette cellule que tout autre eût trouvée inhabitable. Voici la
description qu'en fait M. de Chateaubriand:

     «La chambre à coucher était ornée d'une bibliothèque, d'une harpe,
     d'un piano, du portrait de Mme de Staël et d'une vue de Coppet au
     clair de lune. Sur les fenêtres étaient des pots de fleurs. Quand,
     tout essoufflé, après avoir grimpé trois étages, j'entrais dans la
     cellule aux approches du soir, j'étais ravi: la plongée des
     fenêtres était sur le jardin de l'abbaye, dans la corbeille
     verdoyante duquel tournoyaient des religieuses et couraient des
     pensionnaires. La cime d'un acacia arrivait à la hauteur de l'oeil,
     des clochers pointus coupaient le ciel, et l'on apercevait à
     l'horizon les collines de Sèvres. Le soleil couchant dorait le
     tableau et entrait par les fenêtres ouvertes. Quelques oiseaux se
     venaient coucher dans les jalousies relevées. Je rejoignais au loin
     le silence et la solitude par-dessus le tumulte et le bruit d'une
     grande cité.»

L'Abbaye-au-Bois a pris, depuis trente ans, une grande notoriété, chacun
aujourd'hui sait ce que c'est; mais, en 1819, ce couvent était si peu
connu, au moins des personnes du monde, que la maréchale Moreau, voulant
aller voir son amie dans sa retraite aussitôt que Mme Récamier y fut
installée, crut devoir avancer son dîner d'une heure pour être en mesure
d'accomplir ce voyage en pays lointain.

Le _monde_ eut bien vite appris le chemin de la retraite de Mme
Récamier. Mais si le _monde_ vint l'y chercher, la courageuse recluse,
fidèle à la résolution qu'elle avait prise, se refusa constamment à
paraître dans aucune réunion du soir. Elle alla encore quelquefois, mais
rarement, au spectacle, principalement pour entendre de la musique; elle
assista à quelques-unes des dernières représentations de Talma et aux
débuts de Mlle Rachel, qui, ayant tenu à grand honneur d'être présentée
à Mme Récamier, lui inspira une très-vive admiration et un intérêt réel.
Mais, sauf ces exceptions en petit nombre, elle ne sortit plus que le
matin.

Du moment où M. de Chateaubriand s'était lié avec Mme Récamier, il prit,
je l'ai déjà dit, le premier rang dans ses affections. Personne n'a
jamais eu le goût des habitudes méthodiques et réglées au point où le
portait cet écrivain de génie chez lequel l'imagination était si
brillante et si dominante; ainsi chaque matin il adressait de bonne
heure un billet à Mme Récamier, chaque jour invariablement il arrivait
chez elle à trois heures; il y venait le plus souvent à pied, et son
exactitude était telle, qu'il prétendait que les gens réglaient leurs
montres en le voyant passer. M. de Chateaubriand, sauvage par nature et
exclusif, n'admettait à _son heure_ qu'un très-petit nombre de
personnes; c'était donc après dîner que Mme Récamier recevait, mais sa
porte était ouverte tous les soirs. Le dîner réunissait autour d'elle la
famille, c'est-à-dire avec sa nièce MM. Récamier et Bernard, leur vieil
ami M. Simonard, M. Ballanche et M. Paul David, neveu de M. Récamier,
qui dans la bonne et la mauvaise fortune ne sépara jamais son existence
de celle de son oncle et chez lequel Mme Récamier trouva le plus entier
dévouement.

Le premier dîner fut horriblement triste: toute la petite colonie, comme
autant de naufragés après cette nouvelle tempête, n'envisageait le ciel
et l'avenir qu'avec effroi. Mme Récamier, bien qu'elle ne fût pas la
moins émue, s'efforça sans beaucoup de succès de ranimer les courages.
Après le dîner, il vint un certain nombre d'amis fidèles, et la soirée
se termina comme elle se terminait chaque jour, par l'arrivée tardive de
Mathieu de Montmorency que son service auprès de _Madame_ retenait assez
tard aux Tuileries. Dès les jours suivants, l'impression lugubre de
l'arrivée au couvent s'était effacée. Mme Récamier recueillait
non-seulement l'expression de l'entière approbation de ses amis, mais
l'empressement très-vif et général des personnes les plus haut placées
dans l'opinion lui prouvait que sa conduite était comprise et appréciée.
Ce fut encore un moment heureux dans cette vie si souvent troublée.

Tous ces hommages du monde, ce concours des indifférents qui laissent
l'âme bien vide, parce qu'ils s'adressent d'ordinaire à la situation, au
rang ou à la fortune, prenaient par la circonstance la signification
d'un véritable témoignage d'estime uniquement offert à la personne et au
caractère; Mme Récamier devait en être aussi touchée que flattée; et
comme la mode se mêle à tout dans notre pays, il devint à la mode d'être
admis dans la cellule de l'Abbaye-au-Bois.

Les arts ont consacré le souvenir du séjour de Mme Récamier dans la
petite chambre de cette communauté: un peintre de talent, Dejuinne, a,
très-fidèlement et d'un pinceau plein de délicatesse, reproduit
l'intérieur de cette cellule où les moindres détails portent l'empreinte
de l'habitation d'une femme élégante, avec un aspect sérieux qu'on
retrouverait difficilement ailleurs. Le spirituel écrivain dont la
critique à la fois sûre et bienveillante apprécie les productions des
arts dans le _Journal des Débats_, M. Delécluze a rendu, à son tour,
dans un dessin à l'aquarelle, avec une gracieuse exactitude, la petite
chambre de Mme Récamier.

L'établissement dans la petite chambre du troisième dura six ou sept
ans; puis, à la mort de la marquise de Montmirail, belle-mère du duc de
Doudeauville, qui habitait le grand appartement du premier, Mme
Récamier, à laquelle les religieuses de l'Abbaye-au-Bois avaient cédé la
propriété _à vie_ de cet appartement, fut logée d'une manière plus large
et plus commode, et eut enfin la possibilité de s'entourer des objets
qui retraçaient à son souvenir les amis qu'elle avait perdus. Elle plaça
dans le grand salon le tableau de Corinne, le portrait de Mme de Staël,
et plus tard le portrait de M. de Chateaubriand, par Girodet.

Les murs de la petite chambre virent donc tous les anciens amis français
et étrangers de Mme Récamier lui apporter le tribut de leur fidélité. On
y rencontra successivement la duchesse de Devonshire, son frère le comte
de Bristol, le duc d'Hamilton, qui avait accueilli la belle voyageuse
avec un chevaleresque empressement, en 1803, lorsqu'il n'était encore
que le marquis de Douglas; lady Davy et son illustre époux sir Humphry
Davy avec lesquels elle était montée au Vésuve; miss Maria Edgeworth;
Alexandre de Humboldt; sans compter tout ce que chaque année apportait
d'éléments nouveaux dans une société qui ne cessa de se recruter parmi
les personnages distingués ou célèbres de tous les partis et de tous les
rangs. M. de Kératry, M. Dubois du _Globe_, Eugène Delacroix, David
d'Angers, Augustin Périer, M. Bertin l'aîné, s'y trouvaient avec M. de
Chateaubriand et Benjamin Constant, comme nous y vîmes plus tard M.
Villemain, le comte de Montalembert, Alexis de Tocqueville, le baron
Pasquier. M. de Salvandy, Augustin Thierry, Henri Delatouche, M.
Sainte-Beuve et M. Mérimée.

Parmi les jeunes _arrivants_, introduits dans ce cercle, il en est un
auquel je dois une mention distincte, parce qu'il y conquit une place
particulière, et qu'il devint, pour ainsi dire, un membre de la famille
de Mme Récamier. L'établissement de celle-ci à l'Abbaye-au-Bois ne
datait guère que d'une année, lorsque l'illustre géomètre M. Ampère,
qu'elle voyait souvent, comme le compatriote et l'ami le plus cher de M.
Ballanche, demanda la permission d'amener son fils.

M. J.-J. Ampère avait alors vingt-et-un ans, puisqu'il est de l'âge du
siècle; il avait achevé de brillantes études, et la vocation de son
talent semblait le porter plus particulièrement vers la poésie, et vers
la poésie dramatique. Mais, dès cette époque, l'universalité de ses
aptitudes, la curiosité insatiable de sa vive intelligence, le don de
saisir vite et nettement, d'exposer avec élégance les conceptions les
plus diverses de la science soit philologique, soit historique, étaient
le privilége et le caractère le plus frappant de son esprit.
L'animation, l'entrain, l'enthousiasme de ce jeune homme qui, grâce aux
plus heureuses facultés naturelles et grâce aussi au milieu dans lequel
il avait vécu, n'était étranger à aucune des connaissances humaines; la
noblesse de ses sentiments, sa tendresse pour son père dont le génie
l'enorgueillissait à juste titre, tout cet ensemble donnait à sa
conversation un attrait singulier. Mme Récamier accueillit d'abord le
fils d'un homme supérieur, celui que M. Ballanche considérait presque
comme un fils; mais bientôt elle s'attacha d'une affection vraie à M.
J.-J. Ampère, et il prit dans son coeur et à son foyer la place d'un ami,
dont les succès et la carrière ne cessèrent d'exciter sa plus vive
sollicitude. Je suis sûre de n'être pas démentie par lui, si je rappelle
tout ce que M. Ampère a dû à ses conseils et à son amitié.

Ce fut dans cette cellule de l'Abbaye-au-Bois qu'on lut et qu'on admira,
avant que le public n'y fût initié, les premières Méditations de M. de
Lamartine; là, qu'une jeune fille d'un talent plein d'élégance, d'un
esprit fin et mordant, et dont la beauté avait alors un éclat
éblouissant, Delphine Gay, récita ses premiers vers.

Le souvenir de cette soirée m'est resté fort présent; le cercle était
nombreux: Mathieu de Montmorency, la maréchale Moreau, le prince
Tufiakin, la reine de Suède, M. de Catellan, M. de Forbin,
Parseval-Grandmaison[34], Baour-Lormian[35], MM. Ampère, de Gérando,
Ballanche, Gérard, se trouvaient avec beaucoup d'autres chez Mme
Récamier.

Parmi les sujets de conversation qu'on avait successivement parcourus,
on était arrivé à parler d'une petite pièce de vers, vrai chef-d'oeuvre
de sensibilité, alors dans la fleur de sa nouveauté, _la Pauvre Fille_,
de Soumet. Mme Récamier demanda à Delphine Gay, assise auprès de sa
mère, de vouloir bien, pour les personnes qui ne la connaissaient pas,
réciter cette pièce d'un poëte, leur ami. Elle le fit avec une grâce,
une justesse d'inflexions, un sentiment vrai et profond qui charmèrent
l'auditoire. Mme Gay ravie du succès de sa fille se pencha vers la
maîtresse de la maison et lui dit à demi-voix: «Demandez à Delphine de
vous dire quelque chose d'elle.» La jeune personne fit un signe de
refus, la mère insistait; Mme Récamier, n'ayant pas la moindre idée du
talent de Mlle Gay, craignait, en la pressant davantage, et en lui
faisant réciter ses vers en public, de l'exposer à des critiques plus ou
moins malveillantes; mais Mme Gay persistant, toutes les personnes
présentes joignirent leurs instances à celles de la maîtresse de la
maison. La jeune muse se leva; elle récita d'une façon enchanteresse les
vers sur les Soeurs de Sainte-Camille, que nous vîmes couronner par
l'Académie française quelque temps après. Delphine Gay était grande,
blonde, fraîche comme Hébé; sa taille élancée était alors celle d'une
nymphe; ses traits étaient forts et son profil tourna plus tard au
grand-bronze romain, mais à l'époque dont je parle, la grâce de la
jeunesse prêtait à cet ensemble un charme infini. On remarqua combien
elle s'embellissait en disant des vers, et combien il y avait d'harmonie
entre ses gestes et les inflexions de sa voix.

Voici encore une anecdote des premiers temps de l'Abbaye-au-Bois: j'ai
dit quelle était la simplicité, et je devrais dire plus exactement la
modestie de la reine de Suède, femme de Bernadotte, que sa santé
obligeait à habiter la France, et qui abandonnait sans regrets les
pompes du trône pour mener en France la vie privée la plus monotone et
la plus solitaire.

Miss Berry était à Paris; c'était une Anglaise qui avait passé la
seconde jeunesse, mais belle encore; très-spirituelle, parfaitement
amusante, bonne et naturelle, et d'un entrain à tout animer. Miss Berry
a dû la célébrité dont elle a joui en Angleterre au sentiment qu'elle
inspira, presque au sortir de l'enfance, à Horace Walpole qui avait
atteint un âge avancé. Il était dans la destinée de cet homme éminent,
et qui craignait tant le ridicule, d'exciter, quand il était jeune, une
affection passionnée chez une très-vieille femme, Mme du Deffand, et à
son tour, d'éprouver un penchant vif et romanesque pour une très-jeune
fille, alors qu'il était lui-même un vieillard. Horace Walpole légua à
miss Berry tous ses papiers et une partie de sa fortune; elle ne se
maria point, et jusqu'à plus de quatre-vingt-dix ans conserva une
existence entourée de considération et de respect.

Miss Berry venait souvent chez Mme Récamier; elle y arrive un soir, et
la trouvant seule avec sa nièce, se met à lui conter une aventure
arrivée le matin même et dont elle riait encore.

Entre quatre et cinq heures du soir, à la chute du jour (on était à la
fin de janvier), miss Berry faisait une visite à lady Charles Stuart,
femme de l'ambassadeur d'Angleterre à Paris; elles causaient au coin du
feu, sans lumières; l'ambassadrice attendait une gouvernante dont elle
avait besoin et qu'on lui avait recommandée. La porte s'ouvre, un nom
quelconque est prononcé par un domestique anglais, et une femme de
taille moyenne, un peu ronde et simplement vêtue, se glisse dans le
salon.

Lady Stuart se persuade que cette dame est la personne qu'elle attend;
elle indique de la main un fauteuil à la nouvelle arrivée, et avec toute
la politesse d'une femme comme il faut, qui sait rendre à chacun ce qui
lui est dû, adresse quelques questions à la gouvernante supposée.

La dame interrogée, qui n'était autre que la reine de Suède, s'aperçoit
d'une erreur, et pour y mettre un terme, dit tout à coup: «Il fait un
froid très-rigoureux; le roi mon mari me mande...» Et l'ambassadrice de
se confondre, et miss Berry de rire.

À l'instant où elle faisait ce récit, la porte s'ouvre (on n'annonçait
pas chez Mme Récamier), et une dame, petite, ronde, se glisse auprès
d'elle.

La rieuse et spirituelle anglaise continuait à s'amuser de son histoire
et répétait: «C'était la reine de Suède, comprenez-vous?»

Mme Récamier avait beau lui dire: «De grâce, taisez-vous, c'est encore
elle.» Miss Berry en riait plus fort: «Charmant, charmant!
s'écriait-elle, vous voulez compléter l'aventure en me faisant croire
que c'est la reine.»

Il fut extrêmement difficile de lui rendre son sérieux et de lui faire
comprendre qu'elle se trouvait de nouveau et réellement en présence de
la reine Désirée de Suède. Heureusement, cette majesté avait autant de
bonté que de modestie, elle ne se choqua point.

Avant d'aller plus loin, je demande la permission de revenir en arrière
et d'introduire dans l'intimité de Mme Récamier un ami, un parent qui
fut toujours étroitement uni d'affection avec elle et avec son mari,
quoique ses occupations multipliées, et la rigidité avec laquelle il
remplissait les devoirs de sa profession, ne lui permissent guère de se
mêler au monde.

Le docteur Récamier, cousin et compatriote du riche banquier dont il
portait le nom, après avoir fait ses études à Paris, vint, en 1801, se
fixer dans la capitale et y exercer la médecine.

La sincérité de sa foi religieuse, à une époque où les âmes étaient
encore ravagées par le doute, inspira même à ses condisciples et sur les
bancs de l'école un véritable respect. Passionné pour la science et pour
son art en particulier, il était en même temps animé du plus ardent
désir de soulager la souffrance. D'autres ont dit les progrès que cet
homme de génie fit faire à l'art de guérir, mais il doit être permis à
ceux que les liens du sang et de l'affection rapprochèrent de lui, de
parler de l'originalité de son esprit, de la douceur et de la tendresse
qu'il savait mettre dans ses rapports avec ses parents et ses amis. La
nature impétueuse, indépendante, primesautière du docteur Récamier,
vraie nature de montagnard, dont l'écorce était parfois rude, renfermait
des trésors de dévouement et de fidélité, et sa cousine qui sut
apprécier de bonne heure sa supériorité, même quand elle revêtait une
autre forme que celle d'un monde frivole, avait pour lui un attachement
fondé sur la plus haute estime.

Dans l'été de 1816, Mme Récamier voulut aller voir sa cousine Mme de
Dalmassy, dans la terre que celle-ci possédait dans la Haute-Saône; elle
venait d'y arriver, lorsqu'elle reçut du docteur Récamier la lettre
suivante. Cette lettre donne une assez juste idée de la tournure
d'esprit de l'éminent praticien et de ses rapports avec sa parente.

     «6 juin 1816.

     «Madame,

     «La promptitude de votre départ, semblable à celui du zéphyr, m'a
     privé d'avoir l'honneur de vous voir; il a fallu me consoler en
     attendant votre retour. Mais ce dont je ne me consolerais pas,
     c'est que vous négligeassiez de profiter du voisinage de Plombières
     pour en prendre les eaux, en bains surtout. Vous connaissez ma
     façon de penser à cet égard, puisque je vous en ai parlé plusieurs
     fois; je vous engage à lever tous les obstacles qui pourraient
     contrarier ce conseil que je regarde comme d'une haute importance
     pour vous.

     «Profitez de votre séjour à la campagne pour faire de l'exercice au
     grand air: c'est là que le corps se revivifie et reprend les forces
     que lui enlève le séjour de la ville; c'est aussi là que la
     contemplation de la nature ramène l'esprit à la douce et
     satisfaisante philosophie qui en fait aimer et admirer l'auteur.

     «Si, comme je vous le conseille de nouveau, vous allez à
     Plombières, vous aurez occasion d'y réfléchir sur un des phénomènes
     les plus singuliers et les plus extraordinaires de notre globe, je
     parle de la température des sources d'eaux chaudes qui s'y
     trouvent. Si vos méditations sur les merveilles de la nature vous
     laissent quelques instants pour méditer les phénomènes moraux, je
     vous prie d'essayer de deviner quelles peuvent être les bases les
     plus délicates, les plus flatteuses et les plus solides des
     sentiments d'un homme pour une femme; et lorsque vous aurez résolu
     le problème, je vous serai obligé de vouloir bien y rapporter les
     sentiments d'estime, d'admiration et de respect avec lesquels j'ai
     l'honneur d'être, Madame, votre très-humble et très-obéissant
     serviteur,

     «RÉCAMIER.»

Le conseil du docteur fut suivi; Mme Récamier se rendit à Plombières
avec sa nièce.

Elle y était depuis une quinzaine de jours, objet de l'empressement et
des hommages de tous les baigneurs français ou étrangers, lorsqu'un
matin on lui remet la carte d'un Allemand qui, en se présentant chez
elle à une heure où elle ne recevait pas, avait vivement insisté pour
que Mme Récamier daignât, en l'admettant à la voir, lui accorder un
honneur qu'il ambitionnait au plus haut titre.

Mme Récamier était assez accoutumée à l'empressement d'une curieuse
admiration pour que la démarche et l'insistance de cet étranger lui
parussent naturelles; elle indique une heure dans la matinée du
lendemain, et voit entrer un jeune homme de fort bonne mine qui, après,
l'avoir saluée, s'assied et la contemple en silence.

Cette muette admiration, flatteuse mais embarrassante, menaçait de se
prolonger; Mme Récamier se hasarde à demander au jeune Allemand si parmi
ses compatriotes il s'en est trouvé qui l'eût connue et qu'elle eût
elle-même rencontré, et si c'est à cette circonstance qu'elle doit le
désir qu'il a manifesté de la voir.

«Non, Madame, répond le candide jeune homme, jamais on ne m'avait parlé
de vous, mais en apprenant qu'une personne qui porte un nom célèbre
était à Plombières, je n'aurais, pour rien au monde, voulu retourner en
Allemagne sans avoir contemplé une femme qui tient de près à l'illustre
docteur Récamier et qui porte son nom.»

Ce petit échec d'amour-propre, cette admiration qui, dans sa personne,
cherchait autre chose qu'elle-même, amusa beaucoup Mme Récamier, qui
contait fort gaiement sa mésaventure.

Dès l'instant que M. de Chateaubriand eut été introduit dans la société
de Mme Récamier, l'apparition de ce _roi de l'intelligence_, ainsi que
le qualifiait M. Ballanche dans les inquiétudes de son amitié, eut pour
résultat de lui donner sur ce théâtre intime la place prépondérante que
son génie lui assurait partout. Avec le besoin de dévouement qui
remplissait l'âme de Mme Récamier, dévouement qu'elle portait dans
toutes ses affections et dont elle avait donné des preuves si touchantes
à Mme de Staël, on comprendra facilement qu'à dater de cette époque, et
toutes les fois que M. de Chateaubriand quitta Paris, l'intérêt de la
vie dut se concentrer pour la belle recluse de l'Abbaye-au-Bois dans la
correspondance de l'ami qui, par son caractère agité, la disposition
mélancolique de son imagination et les vicissitudes de son existence,
excitait sans cesse chez elle l'inquiétude et la perplexité. Il est
certain que l'enthousiaste amitié que Mme Récamier voua à M. de
Chateaubriand mit souvent beaucoup de trouble dans son âme. Ses efforts
constants, sa préoccupation journalière, avaient pour but de calmer,
d'apaiser, d'endormir en quelque sorte l'irritation, les orages, les
susceptibilités d'une nature noble, généreuse, mais personnelle, et que
l'admiration du public avait trop occupée d'elle-même.

Mais l'amie dont la tendresse avait assumé ce rôle bienfaisant ne le
remplissait qu'aux dépens de son propre repos et, sous ce rapport, les
prévisions de Mathieu de Montmorency et de M. Ballanche furent trop
justifiées.

La persistance, la fidélité d'une affection si profonde et si pure
finirent par dominer M. de Chateaubriand; en lisant les lettres qu'il
adressa à Mme Récamier, on sera frappé combien le langage va s'en
modifiant: le respect, la vénération, on peut le dire, pénètrent son
coeur à mesure que l'affection y jette de plus profondes racines; la
préoccupation personnelle cède petit à petit, et on sent qu'il dit vrai
lorsqu'il lui écrit ces mots: «Vous avez transformé ma nature.»

Une révolution s'était donc opérée dans les sentiments de Mme Récamier.
L'intérêt nouveau qui la dominait devait la pousser à prendre une part
plus vive que par le passé à la marche des événements. La phase où nous
entrons imprimera désormais plus d'unité à ces souvenirs.



LIVRE IV


De graves événements s'étaient accomplis et avaient modifié la politique
de Louis XVIII. Le 13 février 1820, M. le duc de Berry périssait sous le
couteau d'un assassin; le 29 septembre de la même année, le ciel
accordait à la maison de France plongée dans le deuil la naissance d'un
héritier; M. le duc de Bordeaux venait au monde, et, comme le dit M. de
Chateaubriand: «Le nouveau-né fut nommé l'enfant du miracle en attendant
qu'il devînt l'enfant de l'exil.»

L'assassinat du duc de Berry avait amené la chute de M. Decazes, qui ne
se lit pas sans déchirements. Le duc de Richelieu ne consentit à
affliger son vieux maître que sur une promesse de M. Molé de donner à M.
Decazes une mission importante: il partit pour l'ambassade de Londres.
Une combinaison ministérielle fit entrer dans le conseil les deux hommes
placés à la tête du parti royaliste dans la chambre des députés, MM. de
Villèle et Corbière; le premier sans portefeuille, le second comme
président de l'instruction publique. M. de Chateaubriand avait trop
contribué à ce triomphe de ses amis pour être laissé par eux en dehors;
et cependant la répulsion que le roi éprouvait pour lui était si forte,
qu'il n'était pas encore possible de lui donner l'entrée au conseil. On
négocia pour lui obtenir une ambassade; M. de Montmorency se mêla avec
un grand zèle aux démarches qui devaient assurer ce résultat. Il
écrivait à Mme Récamier, le 20 novembre 1820:

M. MATHIEU DE MONTMORENCY À Mme RÉCAMIER.

     «Lundi, 20 novembre 1820, 1 heure.

     «Je suis sorti de chez vous hier soir, aimable amie, bien touché
     d'abord de votre charmante amitié à laquelle la mienne répond bien
     parfaitement; et puis frappé, comme cela m'arrive souvent, de cette
     justesse d'esprit et noblesse de caractère qui font que vous
     saisissez tout de suite le véritable intérêt de vos amis à travers
     toutes les nuances d'opinions, et même à travers toutes les petites
     passions. Plus je réfléchis _aux idées_ qui doivent rester _entre
     nous_, plus j'ai la conviction qu'elles peuvent seules nous tirer,
     et _lui_[36] surtout, d'une position embarrassante. J'ai du reste,
     revu ce matin _Jules_[37] qui m'a donné la certitude que celui que
     nous appelons _notre général_[38] approuve tout à fait cette idée,
     et verrait avec peine qu'elle fût rejetée. Il a aussi des raisons
     très-fortes de ne pas douter du succès.

     «Mille tendres hommages. Je serai chez vous avant cinq heures.»

Ici commencent les confidences presque journalières de M. de
Chateaubriand.

LE VICOMTE DE CHATEAUBRIAND À Mme RÉCAMIER.

     «Novembre 1820, mercredi matin.

     «Voilà la _Quotidienne_ qui parle de mon départ pour Berlin. Les
     insinuations répétées vont bientôt amener une crise: tant mieux, il
     faut que cela finisse.»

LE MÊME.

     «Vendredi matin, 30.

     «Mme de Chateaubriand s'oppose. Elle dit qu'elle a pensé mourir à
     Bruxelles et à Gand; que moi-même j'y ai été extrêmement malade; et
     qu'au moins, puisqu'il s'agit d'_un exil_, il faut que cet exil
     soit agréable. Je ne crois pourtant pas impossible de la ramener,
     mais alors ce sont nos amis qui doivent se charger de ce travail.
     Quant à moi, je n'y puis rien, et je ne veux pas même insister
     puisqu'il s'agit d'une autre destinée que la mienne.

     «Vous sentez bien que de mon côté je n'ai pas la tête tournée de la
     proposition; mais je ferai ce que voudront ma femme et mes amis.
     Cependant il y a un point sur lequel je ne serai jamais d'accord.
     Je veux, si la chose a lieu, que le ministère d'État me soit rendu
     le jour que l'on me donnera l'ambassade, et que les deux
     ordonnances paraissent ensemble dans le _Moniteur_. Je regarde mon
     honneur engagé à cela. Je ne demande pas que le ministère d'État
     soit rendu le premier, ce qui devrait être (je sens bien que les
     ministres seraient embarrassés de la réparation), mais je demande
     que la _place_ arrive avec l'autre _place_, parce que j'ai le droit
     de vouloir que le ministère d'État ne soit pas une _conséquence_ de
     l'ambassade, mais simplement une chose que l'on me rend comme on me
     l'avait ôtée. J'ai bien réfléchi à ce que vous m'avez dit, si je
     refusais tout. Plus j'y pense, moins je m'effraie. Je trouve la
     place que j'ai excellente; je consens très-volontiers à n'être
     jamais autre chose que ce que je suis. Je ne demande rien, je ne
     sollicite rien; je ne veux mettre ni passion, ni orgueil, ni
     taquinerie à refuser, mais aussi je sentirai une vraie joie le jour
     où il sera arrêté que je ne suis bon à rien et qu'il faut me
     planter là. Voilà bien de longs raisonnements; mille excuses et
     mille hommages.»

LE MÊME.

     «Samedi matin.

     «Comment avez-vous passé la nuit? souffrez-vous encore? Que je
     voudrais savoir tout cela! J'irai l'apprendre à quatre heures. Je
     voudrais que vous fussiez aussi charmée que moi de notre plan pour
     cet été. Depuis que cette maudite ambassade est allée à vau-l'eau,
     je me sens déchargé du poids d'une montagne. J'ai maintenant Mme de
     Chateaubriand pour moi, parce qu'elle a vu hier M. de Serre pour
     une affaire de l'Infirmerie[39] et qu'elle en a été
     très-mécontente; de sorte qu'elle dit que tous les ministres sont
     des _menteurs, des gueux et des scélérats_! Moi je défends les
     ministres et soutiens qu'ils ont _du bon_, ce qui la met encore
     plus en fureur. Voilà pourtant ce que je deviens avec vous. Je ne
     vis que quand je crois que je ne vous quitterai de ma vie. À quatre
     heures.»

LE MÊME.

     «Lundi matin.

     «Vous aurez vu Mathieu de Montmorency hier soir. Il vous aura dit
     qu'il n'y a encore rien de décidé; cela me fait mourir
     d'impatience.

     «Nous avons aujourd'hui chambre des pairs. Je ne sais à quelle
     heure nous sortirons. J'ai bien peur de ne pas vous voir à 5 h.
     1/2, et cependant je n'ai que ce bonheur dans le monde entier.»

Malgré les impatiences que les lenteurs de la négociation causaient à M.
de Chateaubriand, l'affaire marchait pourtant et arriva enfin à sa
conclusion. Mathieu de Montmorency, qui en suivait la solution avec
persistance et dévouement, écrivait:

M. MATHIEU DE MONTMORENCY À Mme RÉCAMIER.

     «Paris, ce mardi 10 novembre 1820.

     «Je crois être sûr de notre succès, aimable amie; je dis _nôtre_,
     car vous y avez mis un sentiment très-aimable dont le premier
     intéressé doit être touché. Vos conseils nous ont parfaitement
     guidés, et je m'associe de tout mon coeur à cet intérêt commun
     d'amitié. M. Pasquier, préparé sûrement à cette idée, m'a déclaré
     vouloir la suivre comme _sienne_: je dois à la justice de vous dire
     qu'il y a mis très-bonne grâce et se fait honneur en y mettant de
     l'intérêt, ne doutant pas du succès, ce qui prouve qu'il a tâté la
     disposition du roi sur l'idée générale. Mais pour aller plus vite,
     il a désiré que j'allasse sur-le-champ chez M. de Richelieu, et que
     je forçasse sa porte avant qu'il allât au château. J'ai trouvé la
     même disposition, le même désir d'obliger notre ami, et surtout
     d'opérer la réconciliation avec le roi, ce qui est l'essentiel.
     Tous deux ont dit que la place de ministre d'État ne devait pas
     faire difficulté, qu'elle serait rendue; que pour l'époque précise,
     on ne disputerait pas, mais qu'il fallait ménager une certaine
     répugnance d'en haut à défaire précisément ce qu'on avait fait.

     «Mais tout semble indiquer que les procédés seront assez gracieux
     pour que le reste s'arrange et se simplifie. Tous deux sentent la
     nécessité de ne pas perdre un moment, et de finir d'ici à huit
     jours.

     «Vous serez contente, je crois, de ces détails. Dites à
     Chateaubriand que je m'estimerai toujours heureux d'avoir rendu
     tout à la fois au roi et à lui un véritable service, en les
     replaçant dans des rapports convenables.

     «Recevez tous mes hommages.»

M. de Chateaubriand avait donc enfin cause gagnée.

LE VICOMTE DE CHATEAUBRIAND À Mme RÉCAMIER

     «Paris, 21 décembre 1820, 11 heures et demie.

     «Tout est fini. J'ai accepté selon vos ordres. Je vais à Berlin; on
     promet le ministère d'État. Dormez donc. Au moins le tourment de
     l'incertitude est fini. À demain matin.»

LE MÊME.

     «Vendredi.

     «L'affaire est arrangée. _Monsieur_ m'a dit lui-même hier que je ne
     serai absent que _quelques mois_. Mathieu m'a dit la même chose.
     Soyez donc tranquille. Je passerai ma vie près de vous à vous
     aimer, et cette courte absence nous laissera sans souci de
     l'avenir.

     «Je serai chez vous entre quatre et cinq heures, peut-être plus
     tôt.»

LE MÊME.

     «Samedi matin.

     «Corbière est venu me dire adieu hier au soir; il et resté si tard,
     et il m'a dit tant de choses qui m'ont fait mal, que je n'ai pu
     vous écrire. Je m'en désole en pensant que vous vous en serez monté
     la tête, et cette idée m'a empêché de dormir. Je vous verrai ce
     soir entre huit et neuf heures. Vous seule remplissez ma vie, et
     quand j'entre dans votre petite chambre, j'oublie tout ce qui m'a
     fait souffrir.

     «La parure a tourné la tête à Mme de Chateaubriand, elle nage dans
     la joie; mais la forme du chapeau est trop étroite: nous le
     changerons.»

Le nouvel ambassadeur quitta Paris le 1er janvier.

M. DE CHATEAUBRIAND À Mme RÉCAMIER.

     «Mayence, 6 janvier 1821.

     «Je suis arrivé ici hier au soir. Je crains d'y être arrêté
     quelques jours par le Rhin dont le passage n'est pas en ce moment
     praticable. J'ai employé une partie de la matinée à visiter la
     ville; elle en vaut la peine par ses souvenirs et ses antiquités
     gothiques. Voilà au reste un jour des Rois bien triste pour moi; je
     le passe seul, loin de ce qui m'est cher. Quand finirai-je mes
     pèlerinages sur la terre? Je suis comme le vieux voyageur Jacob:
     _Mes jours ont été courts et mauvais, et n'ont point égalé ceux de
     mes pères_. Une seule chose m'a fait grand plaisir, c'est de
     très-beaux chants que j'ai entendus ce matin dans une vieille
     église, à la messe. De vieilles femmes allemandes, couvertes de
     manteaux d'indienne à grandes fleurs, et des soldats, chantaient
     beaucoup mieux que nos belles dames des salons de Paris. Au reste,
     tout ce pays me paraît calomnié. J'ai trouvé de très-bons chemins,
     des postes très-bien servies, d'excellentes auberges. Il est vrai
     que la France s'est étendue jusqu'ici; nous verrons de l'autre bord
     du Rhin. Les Allemands feraient mieux d'y établir des ponts; car,
     dans l'état actuel des moeurs, ce fleuve les défend moins de la
     guerre que de la civilisation. Ils ont toujours bien fait de
     commencer, comme les Thraces, par Orphée; le reste viendra après.

     «Si je passe le Rhin ce soir, je vous le dirai avant de fermer
     cette lettre. N'oubliez pas de tourmenter nos amis pour le retour.
     Je voudrais déjà être à Berlin: la moitié du chemin serait faite.

     «Je pars et vais passer le Rhin, à quatre lieues d'ici, à
     Oppenheim; je coucherai à Francfort. Je vous écrirai mieux de là,
     tout me manque ici.»

LE MÊME.

     «Francfort, 7 janvier 1821.

     «Le roi de Prusse part pour Laybach; je l'avais prévu, et je
     l'avais dit même au ministre des affaires étrangères. Au lieu de
     m'arrêter ici un moment, où je comptais vous écrire à loisir, je
     remonte en voiture, je me rends à Berlin où je saurai ce que j'ai à
     faire. Si je puis aller à Laybach, je vous le dirai de suite; mais
     je ne puis maintenant vous écrire que de Berlin.»

LE MÊME.

     «Berlin, samedi 13 janvier 1821.

     «Je suis arrivé jeudi matin ici: j'ai été désolé de ne pas pouvoir
     vous écrire de la route aussi longuement que je l'aurais voulu. La
     crainte que le roi ne fût parti pour Laybach avant mon arrivée à
     Berlin m'a fait précipiter mon voyage, et ne m'a pas laissé un
     moment. J'ai passé entières les quatre dernières nuits. Me voilà
     arrivé au milieu des plaisirs du carnaval; quand ce temps sera
     passé tout retombera dans le silence, et comme je souffre beaucoup,
     ces joies d'un moment n'existeront pas même pour moi.

     «J'attends les promesses de mes amis, et c'est sur vous que je
     compte pour les obliger de les remplir. D'ailleurs, s'ils
     manquaient de parole, j'aurais bientôt pris mon parti.

     «Je crains bien d'être peu utile ici: il n'y point d'affaires; j'ai
     écrit hier ma première lettre officielle. Vous devez croire avec
     quelle impatience j'attends de vos nouvelles: je me figure des
     choses étranges. Me voilà dans l'ombre! tant mieux si l'on a
     beaucoup de gens qui servent mieux que moi.

     «Je n'ai point encore vu M. d'Alopéus[40] à qui j'ai porté votre
     lettre. Il donne ce soir une grande fête où se trouve la famille
     royale, mais je ne puis y assister parce que je n'ai point encore
     vu le roi. Je lui serai présenté lundi ou mardi. Je vais écrire à
     Mathieu.

     «Le courrier est arrivé, mais il était du 2, lendemain de mon
     départ, et il ne m'a rien apporté de vous.»

LE MÊME.

     «Berlin, 20 janvier 1821.

     «Enfin j'ai reçu un premier petit mot de vous! Que vous êtes loin
     de la vérité. Je vous assure, sans aucune de _mes modesties_, que
     cette révolution que vous voyez est une chimère. S'il est vrai que
     nul n'est prophète dans son pays, il est vrai aussi qu'on n'est
     bien apprécié que dans son pays. Sans doute on me connaît ici, mais
     la nature des hommes est froide, ce que nous appelons enthousiasme
     est inconnu. On a lu mes ouvrages; on les estime plus ou moins; on
     me regarde un petit moment avec une curiosité fort tranquille, et
     on n'a nulle envie de causer avec moi et de me connaître davantage.
     M. d'Alopéus ne vous dira pas autre chose; c'est la pure vérité, et
     je vous assure encore que cela me convient de toute façon. Il n'y a
     ici nulle société hors des grandes réunions de carnaval qui cessent
     au commencement du carême, après quoi on vit dans la plus entière
     solitude. Le corps diplomatique n'est reçu nulle part, et je serais
     Racine et Bossuet, que cela ne ferait rien à personne. Si j'ai été
     un peu distingué, c'est par la famille royale qui est charmante et
     qui m'a comblé d'égards et de prévenances. J'eus l'honneur mardi, à
     une grande fête chez le ministre d'Angleterre, d'être choisi par la
     grande-duchesse Nicolas, fille chérie du roi, et par S. A. R. Mme
     la duchesse de Cumberland pour leur donner la main dans une marche
     polonaise. Hier j'ai eu une longue conversation avec le grand-duc
     Nicolas. Voilà mes honneurs et ma vie dans toute sa vérité. Tous
     les jours je vais me promener seul au parc, grand bois à la porte
     de Berlin; quand il n'y a pas de dîners ou de réunions, je me
     couche à neuf heures. Je n'ai d'autre ressource que la conversation
     d'Hyacinthe[41]; nous parlons des petites lettres; que puis-je dire
     autre chose? Je suis à ma troisième dépêche diplomatique. Tâchez de
     savoir par Mathieu si on est content. Le congé est sûr au mois
     d'avril, mais c'est à vous de le presser. Je n'ai pas cessé de vous
     écrire par tous les courriers. C'est ici ma troisième lettre de
     Berlin; les deux premières ont dû vous être remises par mon bon
     Lemoine[42]; je vous adresse celle-ci directement.

     «Les quatre petites lignes ont parfaitement réussi; elles n'étaient
     pas du tout visibles, et elles ont paru au feu comme par
     enchantement. Vous verrez que tout ce que j'ai prévu s'accomplira.
     Je reviendrai au printemps et vous me retrouverez avec le même
     dévouement.»

LE MÊME.

     «Berlin, 23 janvier 1821

     «Depuis que je suis parti, je n'ai reçu qu'une lettre de vous...
     mais que servent les plaintes? Laissons donc le passé et parlons de
     l'avenir.

     «Au moment où je vous écris, l'affaire de Laybach doit être décidée
     pour moi, et l'on doit avoir résolu affirmativement ou négativement
     la question de mon voyage à la suite du roi. Si le voyage n'a pas
     lieu, songez au congé. Le temps marche; nous serons déjà au mois de
     février, lorsque vous recevrez cette lettre. Je suis absolument
     perclus. Le climat me fait un mal affreux. Tout est toujours et
     sera toujours ici comme je vous l'ai mandé dans ma dernière lettre:
     même grâce de la cour, même bienveillance au dehors, rien de plus.
     Excepté les jours de réunions _obligées diplomatiquement_, je vis
     dans la plus profonde solitude; et comme je souffre, je ne puis
     même travailler. Au reste, je sais déjà mon métier, et je vous
     assure que c'est chose aisée. Je connais trente imbéciles qui
     seraient d'excellents ambassadeurs. Dites souvenirs et amitiés à
     Mathieu. Mme de Chateaubriand se plaint qu'elle ne voit aucun de
     mes _prétendus_ amis, c'est son mot, tandis que la petite
     opposition la soigne et ne la quitte pas. C'est une gaucherie et
     une ingratitude de nos amis, mais je m'y attendais. J'espère demain
     une lettre de vous.»

LE MÊME.

     «Berlin, 27 janvier 1821.

     «J'ai reçu votre petit billet avec la lettre de Mathieu. Je souffre
     horriblement; occupez-vous avec Mathieu de mon congé. Je n'irai pas
     à Laybach: cela paraît certain par le peu de bonne volonté de nos
     ministres. Le roi de Prusse, s'il va au congrès, n'ira que dans les
     premiers jours du mois prochain. Quand il sera parti, tout
     deviendra désert à Berlin, et j'y serai fort inutile. Je n'ai pas
     fait une seule connaissance ici. Le jour je me promène au parc, le
     soir je vais à des bals obligés où je suis tout aussi solitaire que
     sous les arbres. Je m'occupe de mon métier que je tiens par
     amour-propre à bien faire, précisément parce qu'il est commun. Le
     reste du temps je rêve à la France et j'attends les beaux jours.»

LE MÊME.

     «Berlin, 10 février 1821.

     «Voilà que je suis obligé de vous trouver légère et un peu
     _étourdie_. Je reçois ce matin votre n° 5 (c'est toujours un numéro
     de perdu). Dans ce n° 5, vous grondez dans une page, et vous faites
     amende honorable dans une autre, parce que vous venez de recevoir
     une lettre de moi; et puis vous dites que vous ne pouvez pas tout
     lire. Cependant mon écriture est belle comme vous voyez, et quoique
     ma dernière encre fût pâle, vous auriez dû pourtant avec vos beaux
     et bons yeux me lire à merveille. Autre chicane: vous me dites que
     vous recevez une lettre de moi, mais vous ne me dites pas de quelle
     date; de sorte que je ne puis juger s'il vous manque une lettre. Je
     vous répète pour la dernière fois que je vous ai écrit et que je
     continuerai à vous écrire chaque courrier. Ainsi, en comptant ma
     lettre d'aujourd'hui 10 février, voilà dix lettres de Berlin:
     seriez-vous capable de cela?

     «Passons à autre chose: je viens d'écrire vivement au ministre au
     sujet de cette chicane dont vous me parlez, ainsi que mes autres
     amis. Je n'ai pas écrit un mot au prince de Hardenberg, et je ne
     sais ce que signifie cette tracasserie. J'ai déjà de tout ceci cent
     pieds sur la tête. On ne m'a pas tenu une seule des paroles qu'on
     m'avait données. On n'a rien fait pour les royalistes. On n'a pas
     voulu m'envoyer à Laybach, où nos grands diplomates ont fait de
     belles oeuvres; le ministère d'État qui devait me suivre ici s'est
     perdu en chemin. Comme toute la loyauté a été de mon côté, comme
     j'ai fait tous les sacrifices personnels et amené les royalistes au
     ministère, je suis dans la position la plus noble pour me retirer.
     Tous les royalistes et même tous les _libéraux_ m'appellent. Qu'on
     me fasse encore une tracasserie, et vous me verrez quinze jours
     après. Je suis d'ailleurs très-inquiet de Mme de Chateaubriand:
     elle vient de m'apprendre par une lettre fort triste qu'elle a été
     très-malade. Elle l'est peut-être encore. Ah! il n'y a de bon que
     de vivre dans sa patrie au milieu de ses amis. Si je suis quelque
     chose, une ambassade n'ajoute rien à ce que je suis.

     «Voilà une lettre pour Mathieu. Je vous en ai envoyé une de M.
     d'Alopéus.»

Des devoirs et des intérêts de famille ayant obligé la marquise de
Catellan, cette amie qui la première avait visité Mme Récamier à Châlons
lors de son exil, à passer l'hiver à la campagne, celle-ci s'était
résolue à lui consacrer le mois de février: elle le passa en effet avec
Mme de Catellan à sa terre d'Angervilliers. C'est là que lui fut
adressée la lettre de M. de Montmorency qu'on va lire; il ne redoutait
pas moins que M. de Chateaubriand que Mme Récamier y prolongeât son
séjour.

M. MATHIEU DE MONTMORENCY À Mme RÉCAMIER.

     «Paris, ce 12 février 1821.

     «Vous avez été bien aimable de m'écrire, vous qui n'aimez pas
     beaucoup l'écriture: je suis aussi bien touché de votre occupation
     relative à moi dans cette triste affaire. Elle nous a occupés
     samedi d'une manière bien grave et affligeante sous quelques
     rapports. Je ne sais si je dois vous dire que j'ai voté dans le
     sens que vous pouviez désirer, après un discours très-remarquable
     d'un jeune duc de vos amis. Ma conscience l'a permis, ou plutôt
     ordonné[43]. Car positivement je ne veux rien accorder à la
     condescendance, ni même à un motif, le plus propre à influer sur
     moi, le désir de vous plaire. Adieu, on a de bonnes nouvelles de
     Berlin; le roi n'était pas parti, mais on en parlait encore.

     «Adieu, voilà l'heure qui me presse. Je vous regrette chaque jour,
     à chaque moment. La meilleure nouvelle à me donner, c'est le jour
     de votre retour. Ne vous laissez pas engager par vos perfections de
     générosité ou d'amitié.»

LE VICOMTE DE CHATEAUBRIAND À Mme RÉCAMIER.

     «Berlin, 20 février 1821.

     «Vous allez à Angervilliers: et mes pauvres lettres! je vous y ai
     trop accoutumée, et vous n'en faites plus de cas; j'ai envie de les
     supprimer, puisque vous les traitez si légèrement; qu'en
     pensez-vous? L'hymne de M. d'Alopéus est un compliment pour vous et
     mes amis, pas autre chose: on a ici beaucoup de bontés pour moi,
     mais l'_admiration_ ne met personne _à mes pieds_. Je ne la demande
     pas; je ne la mérite point, et l'on me traite comme je le désire,
     car je suis un bon garçon. Je suis parfaitement tranquille, parce
     que j'ai pris mon parti. Que j'aie le congé ou non, je vous verrai
     au printemps; peu m'importe le reste. Je vous ai envoyé une
     nouvelle lettre pour Mathieu; j'ai peur qu'elle n'arrive pendant
     votre séjour à Angervilliers; elle est assez pressée. Je suis en
     querelle[44].

     «Je ne sais si on est content de mes dépêches, mais moi j'en suis
     très-content. Ce n'est pas là de l'amour-propre, mais un juste
     orgueil: car, dans ces dépêches, je n'ai cessé de défendre les
     libertés des peuples européens et celles de la France, et de
     professer invariablement les opinions que vous me connaissez; vos
     libéraux en feraient-ils autant dans le secret de leur vie? J'en
     doute.

     «J'ai dû insister pour aller à Laybach, par honneur et parce qu'on
     me l'avait promis, mais c'est ma bonne étoile qui m'a empêché de
     faire ce voyage. Je vous dirai un succès: j'avais écrit certaines
     choses et blâmé certains hommes dans une dépêche à propos de ce
     congrès; il s'est trouvé que dans le conseil de nos ministres, on
     avait aussi été mécontent. En croira-t-on mieux ma politique? Pas
     davantage.

     «J'attends bientôt une lettre de vous.»

LE MÊME.

     «Berlin, 27 février 1821.

     «Voilà enfin une bonne lettre écrite sur les quatre pages et
     jusqu'au bas! Vous ne voulez rien devoir à mes vertus; mais je
     croyais qu'un attachement profond, sincère, durable, était une
     vertu. Je suis en grande querelle. Vous savez tout. J'ai reçu une
     réponse vive à un _post-scriptum_ très-franc dont j'avais envoyé
     copie à Mathieu dans une lettre mise sous votre adresse. Cette
     lettre sera arrivée lorsque vous étiez encore à la campagne, et
     cela aura occasionné quelque retard. Il est assez clair que nous
     nous brouillerons. Nous ne nous entendons sur rien. J'ai aussi des
     vertus en politique: je veux les libertés publiques, un système
     noble et généreux, l'accord de tous les sentiments indépendants
     avec la fidélité au trône légitime, toutes choses qui déplaisent
     aux uns et ne sont pas du goût des autres. Joignez à cela toutes
     les paroles que l'on a violées, tout ce qu'on m'avait promis et
     tout ce qu'on n'a pas tenu.

     «Le congé, je l'aurai, car je suis mon maître, et Mme de
     Chateaubriand m'a écrit hier qu'elle me laissait maître de
     reprendre, si je le jugeais à propos, mon indépendance. J'agirai
     avec modération et jugement. Je ne briserai rien que dans le cas où
     on me refuserait tout. Mathieu est d'avis qu'on ne demande le congé
     qu'au moment. Il a raison; mais il faut calculer les distances et
     le temps que les courriers mettent à porter les lettres et à
     rapporter les réponses. Pour avoir un congé le 15 avril ou le 1er
     mai, il faut le demander au plus tard le 20 mars. Faites connaître
     cela à Mathieu. Il doit être bien effarouché de ma querelle.

     «Dans votre n° 8 daté d'Angervilliers, 14 février, vous me dites
     que vous passerez encore huit jours à la campagne; ainsi vous devez
     être à Paris depuis huit jours quand vous recevrez cette lettre.
     Dites-moi donc encore une fois si vous m'avez écrit à Francfort.
     Nous sommes ici dans les dernières fêtes du carnaval, après quoi
     silence et solitude; c'est ce qui me convient.»

LE MÊME.

     «Berlin, 3 mars 1821.

     «Nous touchons au dénoûment. Le 15 de ce mois, je vais demander le
     congé pour le 15 d'avril ou le premier mai. Si on me le refuse, je
     donnerai ma démission motivée. J'ai reçu une lettre de Villèle,
     fort triste et fort découragée; il a fait, selon moi, de grandes
     fautes, surtout en ne se déclarant pas pour mon système _de la
     Charte et des honnêtes gens_, en ne se prononçant pas à la fois
     pour les libertés publiques et contre les pervers de la Révolution;
     mais comme je suis comme don Quichotte, l'homme aux justices, j'ai
     pris le parti de Villèle dans une lettre que j'ai écrite à Fiévée
     sur son ouvrage qu'il m'avait envoyé. Vous voyez tout ce que je
     retire de cette loyauté. Je vais répondre à Villèle, et lui dire
     que c'est à lui à obtenir le congé. Au reste, comme mon parti est
     pris, c'est comme ils voudront; et je désire plus pour eux que pour
     moi que tout se passe poliment, gracieusement, sans éclat, sans
     rupture.

     «J'ai vu chez le prince Auguste le dessin d'une femme appelé
     l'_Exil_, d'après votre portrait. Ce n'est pas vous, mais il y
     avait assez de vous pour me faire faire des réflexions tristes sur
     l'exil.»

LE MÊME.

     «Berlin, 10 mars 1821.

     «Votre lettre me tourmente; elle m'apprend que vous souffrez. Je
     suppose que vous êtes maintenant à Paris, et je le désire, car il
     me semble que vous vous êtes rapprochée de moi.

     «Nous touchons au dénoûment. Il est assez singulier que Mathieu
     parle de l'humeur que prennent certaines gens quand je leur parle
     comme je dois leur parler. A-t-il cru que c'était à moi à tout
     supporter? Je n'ai besoin de personne, on a besoin de moi. Il faut
     bien que je pense à ce que je puis, quand on l'oublie. Cela serait
     aussi trop fort que l'on m'eût trompé aussi grossièrement, et que
     je fusse encore le très-humble serviteur de ces messieurs. Mes
     ennemis sont bien ignobles, et mes amis bien faibles. Au reste, il
     est possible qu'a la fin du mois je me décide à envoyer Hyacinthe à
     Paris; alors tout s'expliquera mieux et plus clairement.

     «J'attends avec bien de l'impatience une lettre de vous pour
     m'apprendre que vous ne souffrez plus. Je suis bien aise que mon
     exactitude vous prouve au moins que je suis homme de parole et ami
     fidèle.»

LE MÊME.

     «Berlin, 17 mars 1821.

     «Vous grondez et vous avez tort: mes lettres vous l'ont prouvé.
     J'ai reçu toutes les vôtres et je vous en remercie. C'est ma seule
     joie dans mon exil. J'ai su aussi officiellement qu'on était
     content de mes dernières dépêches; mais ce sera, comme de coutume,
     un contentement stérile. Je ne m'attends à rien. Je ne demande
     rien, sauf le congé. Je n'ai point fait encore la demande
     officielle, parce que je veux attendre la nouvelle de l'entrée des
     Autrichiens à Naples. La principale affaire étant alors terminée,
     on ne pourra pas m'objecter l'importance des événements.
     J'expédierai alors Hyacinthe, à moins, comme je vous l'ai déjà dit,
     que la chose ne soit décidée en ma faveur par le crédit de nos
     amis; ce qui n'est nullement probable. Si vous êtes, comme vous le
     comptiez, arrivée le 7 à Paris, et que vous m'ayez écrit le 8, le 9
     ou même le 10 au matin, je recevrai votre lettre lundi par le
     prochain courrier.

     «Nous voilà déjà au 17 mars! le temps marche vite; je le trouve
     pourtant bien long!

     «M. d'Alopéus me parle toujours de vous. Dites-moi donc quelque
     chose d'aimable pour lui.»

LE MÊME.

     «Berlin, 20 mars 1821.

     «Pour vous éviter la politique, je vous envoie ouverte la lettre
     pour Mathieu. Vous pourrez la lire ou ne pas la lire comme il vous
     plaira, mais cependant vous y trouverez l'explication de cette bête
     d'idée que je compte revenir sans congé. En vérité, je n'aurais pas
     cru que mes amis fussent si sots ou me crussent si fou.

     «Vous dites que je ne vous parle pas de mes succès. En voici un. Il
     y a ici un prédicateur morave qui a fait dimanche dernier l'éloge
     le plus pompeux de moi _en chaire_. Qu'en dites-vous? Il m'a opposé
     à Voltaire qui habita comme moi ce pays; lui pour le corrompre, moi
     pour réparer le mal qu'il a fait.

     «Je vous ai dit cent fois que je vous lis à merveille, malgré votre
     petite écriture. Soyez donc tranquille sur ce point.

     «Vous ne sauriez croire la joie dont je suis en apprenant que vous
     êtes rentrée dans votre cellule. Avant deux mois, je vous verrai,
     cette idée me rend le courage et la vie.»

LE MÊME.

     «Berlin. 24 mars 1821.

     «Le gant est jeté. Voilà une lettre que vous remettrez sur-le-champ
     à Mathieu, où je le prie formellement de demander un congé. Je me
     suis déterminé à agir d'après les nouvelles que j'ai reçues par
     estafette de l'affaire de Turin[45]. Il est de toute nécessité que,
     dans des circonstances aussi graves, j'aille chercher des
     instructions à Paris. J'espère qu'on fera droit à ma demande, car
     on est content de mes dépêches, et on doit aussi avoir besoin de
     m'entendre. Dans tous les cas, si mes amis refusent de demander, ou
     que le ministre rejette la demande, comme je vous l'ai dit, mon
     parti est pris. Je vous quitte, ayant aujourd'hui à écrire une
     longue et importante dépêche.

     «Si on m'avait écouté sur le congrès de Laybach, on n'en serait pas
     là. Que sert de louer mes dépêches, si l'on ne fait rien de ce que
     je dis?»

LE MÊME.

     «Berlin, 27 mars 1821.

     «Mme de Chateaubriand va vite en besogne. Elle a demandé elle-même
     le congé à M. Pasquier[46], et, ce qu'il y a de plus singulier,
     elle en a obtenu la promesse immédiate. Ainsi je vais vous revoir.
     J'écris à M. Pasquier aujourd'hui pour fixer l'époque. Je
     demanderai le congé pour le 20 avril, avec la réserve de ne
     l'employer que le 1er mai, si le bien du service du roi l'exige. Je
     ne vous parle point de politique; je sais toute l'affaire d'Italie.
     J'écris par le courrier à Mathieu pour lui dire que Mme de
     Chateaubriand a prévenu la demande que je le chargeais de faire. Je
     suis au désespoir de la maladie de Fontanes[47]. Je tremble de
     l'arrivée du prochain courrier. J'aimais tendrement Fontanes. Il
     avait l'air de devoir me survivre de longues années. Que nous
     sommes peu de chose! et que cela va vite! À bientôt.»

LE MÊME.

     «Berlin, 3 avril 1821.

     «Point de lettres de vous par le courrier d'hier. Je ne ferai pas
     comme vous; je ne vous accuserai pas, mais je souffre.

     «Je vous ai mandé par mes dernières lettres que j'espérais un congé
     pour le 20 d'avril; je l'attends; s'il arrive, je vous verrai à la
     fin du mois. Cela me semble une espèce de rêve.

     «Je n'entends plus parler de Mathieu ni de Jules[48], mais je vais
     bientôt me retrouver avec eux, et tout s'éclaircira.

     «Vos libéraux ont-ils été bien odieusement triomphants? ils se sont
     bien grossièrement trahis. Il est fâcheux après cela, pour eux, de
     voir ce qui se passe en Italie. Comment avaient-ils jamais compté
     sur l'héroïque Naples? Pauvres gens! Quelle misère aussi de notre
     côté! Quelle faiblesse! quelle pusillanimité à l'apparence du
     péril! Il faut sortir de tout cela.

     «Je pleure encore tous les jours la mort de mon pauvre ami. C'est
     le dernier talent littéraire que la France possédât. À présent il
     n'y a plus personne; mais je suis sûr que l'on ne pense plus à
     Fontanes, et que j'ai l'air de radoter en vous en parlant. Quelle
     folie de ne pas vivre pour soi dans une vie si courte!»

LE MÊME

     «Berlin, 7 avril 1821.

     «Je serais un peu inquiet, si je ne connaissais votre défaut de
     mémoire. La lettre que j'ai reçue hier de vous porte le n° 15; or
     je n'avais précédemment que le n° 12, ce qui supposerait qu'il me
     manque deux numéros, 13 et 14; mais, comme dans le n° 15, vous
     avouez que vous avez reçu cinq lettres de moi sans me répondre que
     _quelques lignes_, il faut que cela soit inexact, et que vous vous
     soyez trompée sur les numéros.

     «Comment vos libéraux vous disaient-ils qu'il était impossible
     d'aller à Naples? Les insensés! Ils voulaient faire des lazzaroni
     des Spartiates. Vos amis ont perdu la cause de la liberté par leurs
     folies et par les crimes des révolutionnaires. La partie est perdue
     pour eux en Europe. En voilà pour 50 ans; nous n'y serons plus. Mes
     _pauvres_ amis sont bien _pauvres_, le danger les abat, mais au
     moindre succès, ils ne doutent plus de rien. C'est la légèreté et
     la mobilité la plus complète.

     «J'attends le congé presque sans y croire. Mais qu'importe puisque
     mon parti est pris? Je suis d'un calme parfait. Voilà le baptême de
     M. le duc de Bordeaux: l'occasion est belle pour le ministère
     d'État; on n'y pensera seulement pas. Tout cela m'est égal. J'ai
     reçu une lettre très-amicale de Villèle. Toutes les lettres me
     redemandent à genoux et me disent de tout quitter.

     «Cette lettre vous arrivera le 16 ou le 17. Ne m'écrivez plus après
     avoir reçu cette lettre; c'est moi qui irai chercher la réponse.

     «Qui vous a donc rendue si malheureuse? Vous ne voulez pas me le
     dire; serait-ce quelque propos, quelque histoire[49]?
     Moquez-vous-en.»

LE MÊME.

     «Berlin, 14 avril 1821.

     «J'ai reçu les deux petites lettres retardées n° 13 et 14. Elles
     sont de vieille date, l'une est du 15, l'autre du 22 mars; elles
     ont été évidemment gardées, surtout votre n° 13 qui est
     passablement indiscret pour vos amis les libéraux. Vous nommez
     Benjamin[50] en toutes lettres, et vous dites qu'il vous avait dit
     six semaines auparavant que le Piémont se soulèverait. Je le crois
     bien; il était prophète à coup sûr! Le prince de la C*** était à
     Paris où il faisait imprimer ses proclamations et machinait toute
     son affaire. Il voyait Benjamin et compagnie. Et ce vaillant
     conspirateur, ce prince qui voulait l'indépendance de l'Italie, a
     été le premier à fuir et à laisser ceux qu'il avait séduits dans
     l'abîme, lors même que ceux-ci n'étaient pas dispersés et se
     battaient encore. Tout cela est d'une canaillerie abominable, et
     les libéraux sont désormais déshonorés. L'indépendance de l'Italie
     peut être un rêve généreux, mais c'est un rêve, et je ne vois pas
     ce que les Italiens gagneraient à tomber sous le poignard souverain
     d'un carbonaro. Le fer de la liberté n'est pas un poignard, c'est
     une épée. Les vertus militaires qui oppriment souvent la liberté
     sont pourtant nécessaires pour la défendre; et il n'y a qu'un béat
     comme Benjamin et un fou comme le noble pair qui ouvre votre
     porte[51], qui aient pu compter sur les exploits du polichinelle
     lacédémonien. Qu'ont fait vos incorrigibles amis? Ils ont attiré
     120 mille Autrichiens et 100 mille Russes dans le pays qu'ils
     prétendaient délivrer, c'est-à-dire _livrer_ à toutes les horreurs
     révolutionnaires. Croyez-moi, voyez si je vous ai jamais trompée,
     si je ne vous ai pas constamment dit que tout ce bruit n'était
     rien, lors même qu'à Paris tout semblait perdu à mes pauvres amis.
     Ah! ceux-ci sont bien pauvres, j'en conviens, bien faibles, mais au
     moins ce sont d'honnêtes gens.

     «Voilà une terrible lettre politique. Je l'ai écrite de colère.»

LE MÊME.

     «Berlin, 17 avril 1821.

     «J'ai reçu le congé. Je partirai à la fin de la semaine; je vous
     verrai à la fin de l'autre, peu de jours après que vous aurez reçu
     ce billet qui est le dernier que je vous écrirai d'ici. C'est comme
     un rêve; j'y crois à peine. Pourtant combien de fois vous l'ai-je
     dit! Mathieu sera-t-il bien aise de me voir? J'en doute.»

M. MATHIEU DE MONTMORENCY À Mme RÉCAMIER.

     «Vallée-aux-Loups, ce 27 avril 1821.

     «J'en étais aux excuses, surtout aux regrets de ne pas vous voir
     ces deux jours-ci, aimable amie. J'étais hier, comme je vous en
     avais prévenue, livré à une petite fête de proverbes où je
     rencontrai un ami de Chateaubriand, qui ne soupçonnait pas même son
     arrivée. Pour plus d'extraordinaire, j'étais à cinq heures de
     l'après-midi chez Mme de Duras, qui calculait le nombre de jours
     après lesquels elle espérait cette même arrivée. Je pars ce matin
     pour la Vallée avec mes lettres qu'on venait de me remettre et le
     journal que je n'avais pas encore lu.

     «Je ne voulais pas croire d'abord à cette nouvelle du _noble ami_
     arrivé. Le doute commence, quand je lis une lettre de Berlin qui
     avait l'air d'être apportée par lui. Enfin ma mère qui vient
     d'arriver pour dîner me donne la certitude et le regret que
     j'aurais pu voir ce matin mon illustre voisin chez lui. C'est
     vraiment piquant! car on m'ajoute qu'il a été hier au soir chez
     vous, où j'aurais été bien étonné de le trouver.

     «Dites-lui d'avance, aimable amie, tous mes tendres compliments et
     mes regrets de ne le voir que demain: car je reste ici ce soir pour
     profiter de mes seuls congés avant les fêtes et le procès.

     «Le printemps est ravissant! Mais vous pensez à bien autre chose.
     Je voudrais savoir comment vous avez supporté la surprise, la joie,
     etc. Il faudra vous voir pour en avoir le récit. Une autre personne
     qui aimerait mieux écrire à ses amis m'aurait adressé un petit
     billet dès hier au soir. Je vous ferais bien d'autres questions,
     mais à demain soir.

     «Fauteuil ou chaise, je meurs d'envie d'avoir quelque chose de vous
     ici. Adieu, aimable amie.»

On sait quel fut le nombre des procès politiques pendant les années 1821
et 1822. Le fléau du _carbonarisme_ avait envahi la France, et l'armée
était plus particulièrement travaillée par les sociétés secrètes: on ne
compta pas moins de cinq conspirations militaires dans ce court espace
de temps.

Qu'il nous soit permis de condamner avec toute l'énergie de la
conscience les hommes importants, les chefs de l'opposition dans la
chambre qui, manquant de foi dans l'exercice légal des institutions de
leur pays, et emportés par la passion, s'affilièrent à de ténébreuses
associations et contribuèrent à entraîner à leur perte des jeunes gens
obscurs, lesquels, pour la plupart, n'avaient point conscience de leur
crime.

Mais en même temps nous ne saurions assez regretter et déplorer la
rigueur que le gouvernement crut devoir déployer dans ces tristes
circonstances. Mme Récamier, dont le coeur était sympathique à toutes les
infortunes, avait horreur de la peine de mort en matière politique. On
eut recours à elle en faveur des condamnés Roger, Coudert et Sirejean;
elle mit tout en oeuvre pour adoucir leur sort, et elle eut le bonheur de
contribuer à sauver la vie des deux premiers, mais elle échoua pour le
troisième.

Coudert et Sirejean étaient compromis l'un et l'autre dans le premier
complot de Saumur qui éclata au mois de décembre 1821. L'affaire fut
jugée en février 1822 par le second conseil de guerre de la 4e division
militaire siégeant à Tours. Les accusés étaient au nombre de onze: trois
furent condamnés à la peine de mort, les huit autres furent acquittés.
Le principal accusé dans ce procès, celui qui semblait le chef du
complot, Delon, était en fuite. L'accusation reposait principalement sur
les révélations des deux sous-officiers, Duzas et Alix, et sur les aveux
de la plupart des accusés qui déclaraient avoir été initiés par Delon et
Sirejean à un complot destiné à rappeler Napoléon II, et à rétablir la
constitution de 1791. Sirejean lui-même reconnaissait avoir été reçu
_chevalier de la liberté_ par Delon, mais il croyait, ajoutait-il,
n'entrer que dans une société analogue à la franc-maçonnerie. Les deux
maréchaux des logis condamnés à mort se pourvurent en révision, et dans
l'intervalle qui sépara les deux jugements, les familles des condamnés
essayèrent quelques démarches. Coudert fut le premier pour lequel on eut
la pensée d'invoquer l'assistance de Mme Récamier. Dès le commencement
de mars, M. Eugène Coudert, frère aîné du sous-officier compromis, se
présenta à l'Abbaye-au-Bois sans autre recommandation que le malheur de
son frère Charles, et Mme Récamier, émue de la plus sincère pitié, la
fit partager à tous ses amis et usa de leur crédit pour obtenir en
faveur du condamné l'indulgence du conseil de révision. Ces effort
furent couronnés de succès: le conseil, cassant l'arrêt des premiers
juges, condamna seulement Coudert à cinq ans de prison, comme non
révélateur.

Quant au malheureux Sirejean, le plus intéressant sans aucun doute des
deux accusés, et par son extrême jeunesse et par sa candeur, ce ne fut
que beaucoup plus tardivement que ses parents atterrés par sa
condamnation cherchèrent à lui susciter des protecteurs.

Il appartenait à une très-honorable famille de la bourgeoisie de
Châlons, famille royaliste, et c'est avec une lettre de Mme de Jessaint,
femme de l'inamovible et respectable préfet de la Marne, que Mme Chenet,
tante du jeune sous-officier condamné à mort, vint implorer l'appui et
la sympathie de Mme Récamier. L'avocat du prévenu écrivait à Mme Chenet,
le 3 avril:

     «Je vous ai laissée jusqu'ici dans l'incertitude du jour où le 1er
     conseil statuerait sur le sort de M. Sirejean; maintenant je crois
     pouvoir vous assurer que le conseil sera convoqué le 15 de ce mois.
     Hier, M. le rapporteur est parti pour Saumur où il doit faire une
     nouvelle information. Les élèves de l'école licenciée qui doivent
     être entendus comme témoins, ont reçu l'ordre de séjourner à Tours
     indéfiniment. S'il était possible de faire savoir aux juges qui
     composent le conseil que le gouvernement ne tient pas à avoir une
     condamnation capitale, cela nous aiderait beaucoup, mais il
     faudrait que cet avis fût donné d'une manière semi-officielle. Il
     me semble que maintenant vous pourriez borner vos sollicitations à
     engager messieurs les ministres dans une démarche de ce genre.

     «M. Julien et moi, nous sommes toujours convaincus qu'il serait bon
     que les accusés fussent entourés de quelques personnes de leurs
     familles. Nous n'assurons pas que cette démarche aura quelque
     résultat, mais il suffit que nous pensions qu'elle pourrait en
     avoir, pour que nous ayons dû en faire part aux familles de nos
     malheureux clients.

     «M. Coudert s'est déterminé à se rendre ici pour assister au
     jugement. Je ne puis que vous réitérer les observations que je vous
     ai adressées: vous verrez si la présence de M. Coudert au jugement
     n'est pas un motif de plus pour vaincre les répugnances bien
     fondées que vous éprouvez à l'imiter.

     «Recevez, Madame, etc.

     «FAUCHEUX,

     «Avocat.»

Le malheureux enfant qu'un entraînement irréfléchi avait fait entrer
dans le complot, Sirejean, à son tour, écrivait à Mme Récamier le 8
avril:

     «Madame,

     «Comment trouver des termes assez significatifs pour vous exprimer
     le vif sentiment de reconnaissance que je ressens pour l'intérêt
     que vous avez bien voulu prendre à un malheureux qui n'est pour
     vous qu'un étranger, et qui s'est rendu coupable d'un crime que la
     confiance du vil Delon m'avait fait considérer comme un devoir. Mon
     âge, mon inexpérience ont été cause que je n'ai pas aperçu le piége
     qui m'était tendu, et je suis tombé dans un abîme d'où je ne
     pourrai jamais me retirer.

     «Ce qui me console et m'aide à soutenir mes remords, c'est de
     savoir qu'il y a encore des âmes comme la vôtre, Madame, qui
     connaît ma faute involontaire et qui ne doute pas de mon repentir.

     «SIREJEAN.

     «Prison de Tours, ce 8 avril.»

     «_P. S._ Le conseil s'assemblera lundi prochain.»

Je n'ai pas besoin de dire avec quel zèle, quel actif dévouement Mme
Récamier s'employa à sauver cette tête de vingt et un ans, et en même
temps à soutenir le courage d'une famille anéantie sous le coup qui la
frappait. Sirejean avait deux soeurs à peine sorties de l'enfance; son
père et sa mère étaient vivants, et leur désespoir était tel qu'il leur
avait enlevé même la faculté de faire les démarches nécessaires au salut
de leur fils. Mais on avait déjà épuisé en faveur de Coudert tous les
moyens d'influence dont on disposait, et peut-être était-il impossible
de réussir pour les deux condamnés. Le conseil de révision, réuni le 18
avril, confirma l'arrêt de mort de Sirejean.

Le pauvre jeune homme écrivit encore, après sa seconde condamnation, une
lettre à sa protectrice. Malgré la fermeté dont il fit preuve,
l'écriture de cette lettre est visiblement altérée. Il annonce qu'il
vient de signer un pourvoi en cassation fondé sur l'adhérence qu'il y
avait entre son affaire et celle de l'apparition de Berton et Delon qui
devait se juger à Poitiers; il implore un sursis afin qu'on ait le temps
de former un recours en grâce; il termine en disant: «Le frère de
Coudert va se rendre à Paris, il sera porteur de la demande en grâce
qu'il remettra à ma tante. Veuillez, je vous prie, faire ce qui dépendra
de vous pour qu'elle ne soit pas infructueuse. Je vous supplie encore
d'avoir la tâche pénible d'apprendre à ma malheureuse tante mon arrêt
fatal.

     «Je suis soutenu par mon courage, par un espoir (pas très-grand à
     la vérité), et par les démarches et les sollicitations que vous
     voulez bien faire pour un malheureux qui vous devra une éternelle
     reconnaissance.

     «Agréez l'assurance de mon respectueux hommage.

     «SIREJEAN.

     «Ce 20, à 10 heures du soir.»

Le sursis promis à Mme Chenet avant son départ de Paris, dans les
bureaux de la guerre, ne fut pas expédié, et le 2 mai 1822, à quatre
heures et demie du matin, Sirejean terminait courageusement et
religieusement sa courte vie.

Mme Récamier, confiante dans le sursis promis à la famille, s'occupait
encore de cet infortuné jeune homme quand déjà il avait cessé de vivre.

M. de Montmorency avait fait le 20 une démarche personnelle auprès du
garde des sceaux. Il rendait compte en ces termes de l'inutilité de ses
efforts:

M. DE MONTMORENCY À Mme RÉCAMIER.

     «Ce 21 avril 1822.

     «Je n'ai rien de bon à vous mander, aimable amie, quoique j'aie
     fait scrupuleusement toutes vos commissions. Le garde des sceaux a
     fait tout ce qu'il avait promis, a parlé au roi, a remis la
     supplique. Le roi me semble n'avoir pas été plus décidé dans aucune
     occasion. Il a dit que son devoir l'obligeait. Il n'a renvoyé
     aucune décision ni consultation au conseil et ne m'en a pas parlé à
     moi personnellement.

     «Je suis triste pour vous, pour cette malheureuse tante que vous
     êtes destinée à affliger et à consoler, pour toute cette famille.
     Adieu, mille tendres hommages.»

Mme Récamier reçut la plus douloureuse impression de cette cruelle
affaire, et on verra par les lettres de M. de Chateaubriand, combien
elle avait peine à se consoler de n'avoir pas, en sauvant ce jeune
homme, épargné au gouvernement royal une rigueur inutile.

Roger faisait avec Caron partie du complot de Béfort; il fut jugé par la
cour d'assises de la Moselle, et condamné à mort, le 20 février 1823.
Recommandé à la clémence royale, il vit sa peine commuée en vingt années
de travaux forcés.

Il écrivait à Mme Récamier, dont l'active compassion avait beaucoup
contribué à obtenir la commutation de sa peine:

     «Madame,

     «Mon frère, qui est accouru près de moi pour déplorer mon infortune
     et me donner des consolations dont j'ai tant besoin, ne m'a pas
     laissé ignorer le vif intérêt que vous avez daigné prendre à mon
     terrible sort. Je sais, Madame, que c'est à vos démarches et à
     votre persévérante bonté que je dois de n'être pas tombé sous le
     couteau fatal; et je serais digne du supplice dont le roi m'a fait
     grâce, si je ne conservais dans mon coeur, et tant que je vivrai, la
     reconnaissance la plus vive pour ma bienfaitrice.

     «En me conservant la vie, le roi m'a condamné à en passer vingt
     années, c'est-à-dire le reste, dans l'opprobre et dans l'ignominie,
     confondu avec les plus vils fléaux de la société; c'est une
     douloureuse et bien longue agonie à laquelle la mort qui ne frappe
     qu'un instant serait sans doute préférable. Mais je suis soutenu
     par l'espoir consolant que vous daignerez un jour vous souvenir de
     votre bienfait, et saisir l'occasion favorable de le couronner d'un
     succès complet.»

Roger ne se trompait pas dans son espérance: en 1824, sous le ministère
de M. de Chateaubriand, il lui fut fait remise entière de sa peine.

Pendant le ministère de M. de Montmorency, et dans cette même année
1822, la comtesse de Survilliers, femme de Joseph Bonaparte et soeur de
la reine Désirée de Suède, maria sa fille aînée Zénaïde au fils aîné de
Lucien. Ce jeune homme portait alors le titre de prince de Musignano, et
a été depuis le prince de Canino. Le mariage fut célébré à Bruxelles, le
29 juin 1822.

Les traités de 1815 avaient mis la famille Bonaparte en dehors de toutes
les législations; aucun membre de cette famille ne pouvait voyager,
changer de résidence, être autorisé à séjourner dans aucun État de
l'Europe, sans l'autorisation collective des cinq grandes puissances.
Beaucoup d'entre eux trouvèrent un refuge en Italie, la plupart
s'établirent à Rome, ville d'asile, où, en tous temps, les royautés
déchues ont trouvé, sous la bienveillante protection du chef de
l'Église, une noble hospitalité!

Joseph Bonaparte avait cherché un asile aux États-Unis d'Amérique. Sa
femme, la comtesse de Survilliers, devait conduire le nouveau ménage
auprès de lui dans le courant de l'année suivante. Mais auparavant, elle
désirait garder quelques semaines encore auprès d'elle son gendre et sa
fille; et en même temps elle craignait d'exposer Charles-Napoléon
Bonaparte à quelque désagrément pour rupture de ban, si son séjour à
Bruxelles se prolongeait sans autorisation.

Mme Récamier fut invoquée: elle reçut, à deux jours de distance, une
lettre d'Aix-la-Chapelle où la reine Désirée avait été voir son fils, le
prince Oscar qui maintenant règne en Suède, et la communication d'une
autre lettre, sur le même sujet, écrite par l'ex-reine d'Espagne.

Je donne ces deux lettres, et je consigne ici le succès de la
négociation dont on priait Mme Récamier de se charger, non point pour
enregistrer un acte d'obligeance de plus de la part d'une personne dont
la bonté était sans limites, mais parce que ces lettres et les
circonstances qui les motivèrent sont curieuses par les noms des
personnes intéressées, et comme détail de moeurs. Dans la sorte
d'_interdit_ que les souverains de l'Europe faisaient peser sur les
Bonaparte, ces lettres constatent que la maison de Bourbon et les hommes
d'État qui se succédèrent dans les conseils de ces princes, mirent
toujours de l'empressement à adoucir, vis-à-vis des membres de la
famille de Napoléon, la rigueur des traités. À cet égard, M. de
Montmorency, quand il arriva aux affaires, ne fut pas moins facile que
ne se montra plus tard M. de Chateaubriand.

LA REINE DE SUÈDE À Mme RÉCAMIER.

     «Aix-la-Chapelle, le 28 juin 1822.

     «Madame,

     «C'est avec bien du regret que j'ai dû quitter Paris sans vous
     voir, mais je reçus un courrier de mon fils qui me prévenait de sa
     prochaine arrivée à Aix-la-Chapelle, et je n'eus que le temps de me
     préparer au départ. Depuis ce moment, je suis occupée des chagrins
     des autres: c'est un délassement qui n'est pas trop salutaire à la
     santé, aussi je suis très-souffrante depuis quelques jours. Je suis
     bien fâchée que le hasard ne vous ait pas amenée ici cette année;
     quel plaisir j'aurais eu de vous y voir et de vous présenter mon
     fils qui réunit quelques avantages d'esprit et de caractère, et qui
     aurait été bien charmé de faire votre connaissance! Quant à sa
     figure et à sa tournure, c'est son père à vingt-trois ans; il n'a
     rien voulu de moi, il a bien fait, car il n'y aurait pas gagné
     grand'chose. En venant ici, j'ai passé quelques jours à Bruxelles,
     et j'ai trouvé ma soeur dans un état de santé effrayant et dans un
     chagrin qui, je le crains bien, la mènera au tombeau. L'idée de
     quitter sa fille la tue, et elle est dans un état de faiblesse tel
     qu'elle ne pourrait certainement pas atteindre Rome sans danger.
     Jugez de mon désespoir d'être forcée de la quitter dans ce moment,
     de ne pouvoir même pas assister au mariage de sa fille. Dans cette
     anxiété, je viens vers vous; comme tous ceux qui souffrent sont
     toujours sûrs d'y trouver des consolations, je vous prie de faire
     en sorte que ma soeur jouisse tranquillement de ses enfants jusqu'au
     moment où ils doivent se rendre à Rome, et ce sera pour les
     premiers jours d'août, à cause des neiges du Tyrol qu'ils doivent
     traverser pour se rendre en Italie.

     «Ce terme, si court pour l'amitié, doit l'être aussi pour la
     politique, et il me semble que M. de Montmorency pourrait bien
     prendre sur lui de fermer les yeux là-dessus: car ce ne serait pas
     la peine d'assembler le grand congrès pour un si petit séjour. Le
     roi de Hollande ne dira rien si on ne le presse pas, et je voudrais
     du moins pouvoir être auprès de ma soeur et tâcher d'adoucir sa
     douleur, si c'est possible, au moment d'une séparation si cruelle;
     c'est ce qui me serait impossible en ce moment, étant retenue
     auprès de mon fils. Je me repose entièrement sur votre amitié et
     sur la bonté aimable que M. le vicomte de Montmorency a bien voulu
     me témoigner quelquefois. Je réclamerais aussi l'intérêt de M. le
     duc de Laval qu'il a eu la grâce de m'offrir, et je vous prie de
     lui dire mille choses aimables.

     «Adieu, Madame, donnez-moi de vos nouvelles, conservez-moi votre
     amitié: j'en attends une bien grande preuve en ce moment. Je vous
     prie de croire que je me trouverais heureuse de vous prouver la
     mienne dans toutes les occasions.

     «DÉSIRÉE.»

LA COMTESSE DE SURVILLIERS (Mme JOSEPH BONAPARTE) À SA SOEUR LA COMTESSE
DE VILLENEUFRE.

     «Bruxelles, ce 30 juin 1822.

     «Ma chère soeur, le mariage de Zénaïde a eu lieu hier; tu conçois
     que j'ai eu une journée qui a été pour mon coeur toute d'émotion et
     d'anxiété en pensant à la séparation prochaine de ma fille. Son
     départ sera le 15 d'août. Elle ne peut l'entreprendre plus tard,
     voulant passer les Alpes avant les neiges; cette époque est si
     rapprochée qu'il me semble inutile de faire des démarches à Paris
     pour qu'on autorise Charles à passer ce peu de temps près de moi.
     Cependant comme je tiens beaucoup à le conserver jusqu'au 15 août,
     je voudrais savoir s'il ne sera pas inquiété jusqu'à cette époque.
     Dans le cas contraire, je suis disposée à faire ce qu'on me
     conseillera. Rends-moi le service, ma chère soeur, d'entretenir les
     personnes qui peuvent par leur avis me diriger dans cette
     circonstance: j'aime à croire qu'elles jugeront comme moi que, pour
     si peu de semaines, il est inutile d'occuper de nous les ministres
     des cinq puissances à Paris. Je désirerais me ménager leur intérêt
     pour le printemps prochain, époque à laquelle Charles et Zénaïde
     doivent venir me prendre pour nous embarquer tous les trois pour
     les États-Unis. Si tu pouvais me donner la certitude qu'on ne s'y
     opposera pas, je passerais l'hiver plus calme, puisque je serais
     assurée de revoir mes enfants au commencement du printemps prochain
     pour les conduire à mon mari.

     «Je crois inutile de te recommander ces deux affaires, connaissant
     l'intérêt que tu prends à tout ce qui a rapport à moi; tu dois
     sentir le prix que j'attache à posséder encore mes enfants pendant
     quelques semaines et à conserver l'espérance de les revoir après
     l'hiver.

     «La reine[52] m'écrit d'Aix-la-Chapelle; elle me paraît fort
     contente d'être auprès de son fils qu'elle a trouvé à merveille
     sous tous les rapports.

     «Embrasse pour moi l'aimable Juliette[53]. Zénaïde lui a écrit il y
     a deux jours. Adieu, ma chère soeur, tu connais mes sentiments pour
     toi, ils sont inaltérables.

     «JULIE.»

Le prince Charles-Napoléon Bonaparte, dont il est ici question, est le
même qui périt dans l'insurrection de la Romagne en 1831. Il était frère
aîné du prince Louis-Napoléon, aujourd'hui empereur des Français.

Les détails dans lesquels nous avons cru nécessaire d'entrer sur les
circonstances où le généreux intérêt de Mme Récamier trouva à s'exercer,
nous ont fait devancer le temps; il faut revenir à l'époque du retour de
M. de Chateaubriand à Paris, après son ambassade à Berlin.

Un nouveau changement de ministère amenait définitivement les royalistes
au pouvoir.

Une ordonnance du 15 décembre 1821 donnait à M. de Villèle les finances,
l'intérieur à M. de Corbière, la justice à M. de Peyronnet, les affaires
étrangères à M. Mathieu de Montmorency.

M. de Chateaubriand, nommé, dans le courant de janvier, ambassadeur à
Londres en remplacement du duc Decazes, partit pour son poste le 2 avril
1822.

Ici commence une nouvelle série de ses lettres.

LE VICOMTE DE CHATEAUBRIAND À Mme RÉCAMIER.

     «Mardi matin, 2 avril.

     «Vous trouverez ce mot à votre réveil, comme de coutume. Vous
     verrez que rien ne changera, si vous ne changez pas.

     «Je monte en voiture à l'instant: il est huit heures et demie.

     «À bientôt; j'écrirai de Calais.»

LE MÊME.

     «Calais, mercredi 3 avril.

     «Me voilà à Calais. Demain je serai à Douvres. Vous connaissez mon
     exactitude, vous savez que je tiens ma parole et que je n'ai jamais
     trompé personne. Ce petit mot, mis à la poste tout simplement, vous
     arrivera vite. À Berlin, l'éternité se passait avant que l'on reçût
     des nouvelles de ses amis. Je vous écrirai de Douvres, et puis de
     Londres, à l'adresse de M. Lemoine.»

LE MÊME.

     «Douvres, ce vendredi.

     «Vous voyez que j'ai passé la mer. Je serai ce soir à Londres. Je
     vous écrirai. Je ne me vois pas dans ce pays où j'ai été si
     malheureux et si jeune sans avoir le coeur serré.»

LE MÊME.

     «Londres, mardi 9 avril 1822.

     «J'ai grand besoin de recevoir une ligne de vous. Je vous ai écrit
     de Calais et de Douvres. Me voilà à Londres, où je n'ai que de bien
     tristes souvenirs, et où je suis bien seul, quoi que vous en
     pensiez et en disiez. Je ne fais pas un pas ici sans reconnaître
     quelque chose qui me rappelle mes souffrances et ma jeunesse, les
     amis que j'ai perdus, le monde qui a passé, les espérances dont je
     me berçais, mes premiers travaux, mes rêves de gloire, et enfin
     tout ce qui compose l'avenir d'un jeune homme qui se sent né pour
     quelque chose. J'ai saisi quelques-unes de mes chimères, d'autres
     m'ont échappé, et tout cela ne valait pas la peine que je me suis
     donnée. Une chose me reste et tant que je la conserverai, je me
     consolerai de mes cheveux blancs et de ce qui m'a manqué sur la
     longue route que j'ai parcourue depuis trente années.

     «Je ne puis rien vous dire de la société et de la politique, car je
     ne sais rien encore. Je n'ai vu personne et je suis au milieu des
     embarras d'une maison que l'on meuble et que l'on peint. Je suis un
     peu souffrant de la peinture, du charbon et du brouillard.

     «J'attends un _billet_ de vous. Vous n'écrivez que des mots.
     Mandez-moi pourtant tout ce que vous saurez. On parle fort de
     guerre et de congrès. Vous voyez mon exactitude, c'est comme à
     Berlin. Soyez sûre aussi que tout s'accomplira comme je vous l'ai
     dit.»

LE MÊME.

     «Londres, 12 avril 1822.

     «Depuis que j'ai quitté Paris, je n'ai pas reçu un mot de vous. Je
     vous ai constamment écrit, et vous aurez reçu toutes mes lettres.
     M. Lemoine vous aura porté les dernières. C'est le lundi et le
     jeudi avant une heure qu'il faut envoyer vos lettres chez Mathieu.
     Mais peut-être ne voulez-vous pas envoyer vos lettres chez lui.
     Dans ce cas, écrivez-moi simplement par la poste. Mais
     souvenez-vous alors qu'il faut affranchir vos lettres jusqu'à
     Calais.

     «Je suis plongé dans les affaires. J'ai vu lord Londonderry, et
     j'ai mandé à Mathieu la conversation importante que j'ai eue avec
     lui. Je serai présenté au roi le 19. Au milieu de tout cela, je
     suis bien triste. Je n'entends pas parler de vous, je ne sais ce
     que deviennent mes amis, ce qu'ils font. Hélas! il est trop vrai
     qu'il n'y a de bonheur que dans une vie indépendante, et auprès de
     ceux à qui le coeur est attaché. Écrivez-moi. Vous êtes bien
     coupable et vous avez bien à réparer.»

LE MÊME.

     «Londres, ce mardi 16 avril 1822.

     «Enfin voilà un billet de vous. Vous avez reçu ceux que je vous ai
     écrits de Calais et de Douvres. Ceux que je vous ai écrits de
     Londres vous seront sans doute aussi parvenus par l'entremise de ce
     bon M. Lemoine. Vous retrouvez là mon ancienne exactitude et cette
     parole qui n'est jamais violée. Je viens d'écrire à M. de
     Montmorency. Je n'ai pas été étonné de ce qu'on lui avait dit. Les
     gens qui aiment à brouiller sont fort communs. J'espère qu'il sera
     content de ma lettre.

     «Je suis sur les nouvelles du jour comme j'étais à Berlin. Vos amis
     les libéraux n'ont qu'une fausse joie. Nous les battrons, et si
     nous ne nous désunissons pas, notre triomphe est certain.

     «Je commence à voir des symptômes de faveur ici dans les hauts
     cercles politiques; je ne sais rien encore de la société. Elle va
     commencer. Ce sera mon tourment.

     «Pensez à moi, écrivez-moi. Vos lettres m'arriveront par la poste,
     si elles sont affranchies jusqu'à Calais.»

LE MÊME.

     «Londres, ce 19 avril.

     «Mille remercîments de votre billet du 14. Je ne vous écris
     aujourd'hui que deux mots. Je sors de l'audience royale. J'ai été
     reçu avec une rare bienveillance. Je commence à réussir,
     politiquement parlant, dans ce pays. J'y fais beaucoup de bien à
     nos amis, et je pense que de leur côté ils doivent être assez
     contents de ma correspondance.

     «Maintenant la société va s'ouvrir pour moi. Mais c'est là que je
     vais sentir ce que j'ai perdu en vous quittant. Écrivez-moi.

     «À l'avenir numérotez vos billets.»

LE MÊME.

     «Londres, 23 avril 1822.

     «Deux petits billets de vous valent mieux que les éternelles
     lettres dont je vous ennuie. Les affaires m'accablent si fort ici,
     que je n'ai pas le temps de respirer. Je commence à réussir en
     politique, et j'ai donné à notre diplomatie un caractère qui
     convient à ce beau nom de Français que je porte. Je ne m'occupe
     qu'à nous relever. On nous avait mis bien bas. J'exerce autant que
     je puis l'hospitalité. Je fais rechercher tous les voyageurs
     français qui arrivent, quelle que soit leur opinion, et je les
     invite chez moi. J'ai fait hier mon entrée dans le monde. Je me
     suis fort ennuyé à un _rout_. Je n'ai pas cessé de souffrir depuis
     que je suis ici. J'ai des nuits affreuses. Le climat est
     détestable. S'il n'y a pas guerre, il y aura _congrès_: vous savez
     que c'est là notre secret et notre espérance. Je vous ai dit que le
     roi m'a reçu merveilleusement. J'attends jeudi un mot de vous.
     Puisque vous ne pouvez pas me dire tout ce que je voudrais,
     dites-moi au moins des nouvelles de votre monde de France. Lord
     Bristol n'est pas encore arrivé. Du moins il me parlera de vous.»

LE MÊME.

     «Londres, ce 25 avril.

     «Je suis ici uniquement occupé d'affaires. Elles sont graves et
     immenses. Une partie de mon rôle consiste à aller dans le monde, et
     quand j'ai travaillé toute la journée, il faut que je m'habille
     pour sortir à onze heures et demie du soir. Jugez quel tourment
     pour moi. Je presse les arrangements de mon ménage afin de pouvoir
     ouvrir ma maison le 1er mai. Je doute encore de tout mon succès,
     car tout me manque.

     «Je devine aisément qui vous a fait votre ministère. Cela n'a pas
     le sens commun, et quand nous tomberions, ce ne seraient pas les
     hommes que vous nommez qui nous remplaceraient. Mais croyez-moi,
     nous battrons nos ennemis, si toutefois on veut m'écouter. J'ai
     écrit fortement à Paris. Je regrette tous les jours la petite
     cellule. Si j'y rentre jamais, je n'en sortirai plus.

     «J'ai fait ma paix avec Mathieu.»

LE MÊME.

     «30 avril 1822.

     «Vous ne m'écrivez que de petits mots froids. Cela me désole. Ne
     pouvez-vous au moins me parler de ce que vous faites, de ce que
     vous dites! moi, je vous raconte longuement mes journées. Elles
     sont en effet bien longues sans vous. Je m'occupe à gagner les
     suffrages anglais pour les royalistes. Je crois que je réussirai.
     On m'annonce MM. de Broglie, de Staël et d'Argenson. Cela est assez
     amusant. Je les comblerai de politesses, surtout les deux premiers.
     C'est une innocente malice que vous me pardonnerez. Je trouve, ne
     vous en déplaise, que le plaisir d'avoir sauvé _Coudert_ devrait
     vous rendre moins cruel le sort de _Sirejean_.

     «Tâchez donc de m'écrire un peu plus longuement. Songez au congrès
     et à tout ce qui peut me rappeler. J'ai grande envie de savoir ce
     que voulait la dame mystérieuse. Elle pourrait puissamment nous
     servir.»

LE MÊME.

     «3 mai 1822.

     «Je suis réellement désolé de vous voir si affligée du sort de cet
     infortuné jeune homme[54] que vous en oubliez tous vos amis. Hélas!
     nous avons assez de causes de souffrance à nous, sans y joindre
     encore des causes étrangères. Je vois par ce que vous me dites et
     par ce que m'écrivent tous mes amis, que tandis que j'arrange les
     affaires des royalistes au dehors, on les défait au dedans. J'y
     fais cependant ce que je puis. J'ai écrit à Mathieu, à Villèle, à
     Corbière. Je les ai avertis du danger; ma conscience est en paix.
     S'ils tombent, j'en serai très-fâché pour eux. Quant à moi, je
     rentrerai avec joie dans la vie privée et je vous promets de n'en
     sortir de ma vie. Ce sera du moins le moyen de ne plus vous
     quitter.

     «On parle toujours d'un congrès pour le mois de septembre, veillez
     bien à cela. Il faut que j'y aille pour revenir à Paris. Tous nos
     plans, comme vous le savez, sont établis sur le congrès.

     «Je continue à être très-bien vu ici. Je voudrais que mes amis de
     Paris sentissent un peu le prix de mes services, non pour ce que
     ces services valent en eux-mêmes, mais parce qu'ils auraient moins
     d'envie de me tenir éloigné.»

LE MÊME.

     «7 mai 1822.

     «On attend demain, ici, M. de Broglie et M. de Staël. Ils me
     donneront de vos nouvelles. Je vous en prie, soyez un peu discrète
     avec Adrien. Vous n'avez pas d'idées des lettres que m'écrit Mme de
     D...

     «Je suis accablé de travail. Nos affaires vont merveilleusement
     ici; si elles allaient aussi bien en France, vos amis les libéraux
     ne seraient pas si hargneux. Quoi qu'il en soit, ma prédiction
     s'accomplira, et ils seront battus par le pauvre petit ministère
     royaliste qui n'a l'air de rien du tout. Cependant ce ministère a
     fait bien des sottises depuis mon départ, et les royalistes ont
     raison de se plaindre. J'ai écrit pour tout raccommoder. Les
     correspondances privées qu'on imprime dans les journaux anglais me
     font aussi sans cesse rappeler en France pour être premier
     ministre. Je ne sais ce qui peut donner naissance à ces sots
     bruits.

     «Je vous quitte; je tombe de fatigue. J'ai écrit aujourd'hui une
     longue dépêche de la plus haute importance.

     «Que ne suis-je dans la petite cellule!»

LE MÊME.

     «Londres, ce 10 mai 1822.

     «Je vous envoie copie de la lettre que j'écris par ce courrier à
     Laborie. Vous la montrerez à la personne que je devine aisément.
     Cet homme (Laborie) est très-bon, mais c'est un tripotier éternel.

     «Je ne sais ce qui a pu vous blesser dans mon billet. Je n'aime
     point les explications différées. Si c'est vous blesser que d'être
     malheureux et à plaindre loin de vous, alors vous devez être
     très-blessée.

     «Je n'ai plus rien à vous dire de ce pays. La première impression
     est faite, et comme elle m'est, je crois, favorable, je suis
     maintenant hors de danger. Je porte bonheur aux royalistes. Je ne
     puis m'empêcher de remarquer que leurs affaires s'arrangent partout
     où je vais et se dérangent partout où je ne suis pas. Cela ne tient
     nullement à mon mérite, mais à un sort qui semble s'attacher pour
     eux à ma personne. Et ce qu'il y a de très-malheureux pour moi,
     c'est que je ne les sers qu'aux dépens de la paix de ma vie; je
     suis à contre-sens de toutes mes habitudes et de tous mes goûts
     pour les servir.

     «Votre billet m'a rendu triste. Je vous quitte pour ne pas vous
     ennuyer de mes lamentations.»

LE MÊME.

     «14 mai 1822.

     «Voulez-vous aussi me faire maudire les courriers? Toutes les
     lettres que je reçois de Paris sont des plaintes; tandis que je
     reçois parmi les étrangers un bon accueil que je n'ai recherché que
     pour mes amis de France, ces amis semblent d'accord pour me
     désoler. Les amis politiques m'écrivent des fureurs, et veulent que
     je quitte tout pour les sauver. Mme de D. est à moitié folle. Mme
     de Chateaubriand grogne, et voilà que vous vous mettez à gémir.
     Allons, il ne me reste plus qu'à me noyer.

     «C'est pourtant dommage. Je commençais à être en pleine fortune.
     J'ai donné hier mon premier dîner diplomatique avec plein succès.
     Le 26, le duc d'York vient dîner chez moi, et le roi en meurt
     d'envie. Je calcule cette faveur croissante avec plaisir, parce que
     tout ce qui m'élève me rend nécessaire, et qu'en devenant
     nécessaire, j'ai une chance plus prochaine de vous revoir.

     «Vous ne méritez pas tous ces calculs, puisque vous grondez aussi.
     Au nom du ciel, ne vous mettez pas dans la foule, et écrivez-moi de
     manière à me consoler.»

LE MÊME.

     «17 mai 1822.

     «Le courrier d'hier ne m'a point apporté de lettre de vous. Il n'y
     a que moi dans le monde dont l'attachement soit toujours le même,
     et dont l'amitié soit toujours exacte. On me fait, quand on
     m'oublie, une peine que je ne veux faire à personne.

     «Voilà les élections à peu près finies. Les libéraux sont battus,
     et en vérité ils avaient bien des chances pour eux! Croient-ils
     encore qu'ils sont populaires, qu'ils sont les plus nombreux et les
     plus habiles? Le _petit ministère_ triomphera; je l'ai prédit.

     «Je suis toujours très-bien ici, et je prends chaque jour plus
     d'empire. J'espère pourtant, quoi qu'il arrive, vous voir bientôt,
     soit en congé, soit en allant au _congrès_, s'il y a congrès, soit
     en devenant ministre; enfin je vous verrai _quand vous voudrez_. M.
     de Staël et M. de Broglie sont venus me voir. Je les ai priés à
     dîner pour mercredi prochain. J'espère que dimanche j'aurai un mot
     de vous. J'en ai grand besoin.»

LE MÊME.

     «Londres, ce 20.

     «J'ai adressé par le dernier courrier une lettre pour vous à M.
     Lemoine. Je vous envoyais dans cette lettre la copie d'une autre
     longue lettre que j'écrivais à M. de Montmorency relativement au
     congrès, et je vous priais d'appuyer ma demande.

     «Je crois savoir aujourd'hui que M. Lemoine est allé faire un
     voyage en Champagne, et j'ai grand peur que mon paquet arrivant
     pendant son absence, ce qui était pour vous ne vous soit pas
     parvenu.

     «Je meurs d'envie d'apprendre que vous avez reçu _la lettre et la
     copie_ dont je vous parle. Vous ne m'avez pas dit si vous aviez dit
     à Mme de Boigne ce que j'ai eu le bonheur de faire pour elle.

     «Je suis très-bien avec M. de Staël, mais je n'aime pas à me
     souvenir de ce château des bords de la Loire.»

LE MÊME.

     «31 mai 1822.

     «Avec quelle joie j'ai revu la petite écriture. Tous les courriers
     qui arrivaient sans un seul mot de vous me crevaient le coeur.
     Suis-je assez fou de vous aimer ainsi, et pourquoi abusez-vous tant
     de votre puissance! Pourquoi avez-vous cru un moment ce qu'on a pu
     vous dire? Je hais mortellement ceux qui m'ont fait tant de mal,
     quels qu'ils soient. Nous nous expliquerons; mais, en attendant,
     aimons-nous, c'est le moyen de nous défaire de nos ennemis. Si vous
     étiez allée en Italie, je vous y aurais suivie.

     «À propos d'Italie, le congrès paraît plus probable que jamais. Je
     vais avoir besoin de vous pour attaquer Mathieu. Je vous donnerai
     le signal. Le prince d'Esterhazy, ambassadeur d'Autriche à Londres,
     ira au congrès. Vous sentez combien nous pourrons faire valoir
     cette circonstance. Ce congrès a l'immense avantage de me ramener à
     Paris; et toute cette politique ne signifie autre chose, sinon que
     je meurs du besoin de vous voir. Je ne vous ai point écrit par le
     dernier courrier, j'étais trop triste et trop malheureux de votre
     silence; vous le verrez bien par les lettres que vous aurez reçues
     avant celle-ci.

     «Je tiens toujours que nos amis triompheront malgré leurs
     innombrables fautes. J'aime beaucoup l'abbé Frayssinous, mais je
     crois que l'opinion n'est pas encore mûre pour mettre un prêtre à
     la tête de l'éducation publique. On mécontente Delalot, et Delalot
     est une puissance dans la chambre. Une division dans le côté droit
     peut seule perdre nos amis.»

Qui ne se rappelle, comme d'un tableau exquis, la peinture que M. de
Chateaubriand fait, dans ses _Mémoires_, de l'intérieur du révérend M.
Ives, de Bungay, ministre du saint Évangile, grand helléniste et grand
mathématicien?

La chaste et gracieuse figure de sa fille unique Charlotte, âgée de
quinze ans, esquissée en quelques traits, est un des portraits les plus
vrais et les plus aimables que l'auteur des _Mémoires d'Outre-Tombe_ ait
montré à ses lecteurs.

Présenté dans cette maison pendant une excursion dans le comté de
Suffolk, le jeune émigré y fut mieux reçu que partout ailleurs. Il se
laissa aller, fort imprudemment sans doute, à la séduction du sentiment
qu'il inspirait et qu'il éprouvait lui-même: la main de miss Ives lui
fut offerte. Il faut lui laisser raconter cette scène.

     «Je voyais venir avec consternation le moment où je serais obligé
     de me retirer. La veille du jour annoncé comme celui de mon départ,
     le dîner fut morne. À mon grand étonnement, M. Ives se retira au
     dessert en emmenant sa fille, et je restai seul avec Mme Ives; elle
     était dans un embarras extrême, je crus qu'elle m'allait faire des
     reproches sur une inclination qu'elle avait pu découvrir, mais dont
     jamais je n'avais parlé. Elle me regardait, baissait les yeux,
     rougissait; enfin, brisant avec effort l'obstacle qui lui ôtait la
     parole: «Monsieur, me dit-elle en anglais, vous avez vu ma
     confusion. Je ne sais si Charlotte vous plaît; ma fille a
     certainement conçu de l'attachement pour vous. M. Ives et moi, nous
     nous sommes consultés: nous croyons que vous rendrez notre fille
     heureuse. Vous n'avez plus de patrie; vous venez de perdre vos
     parents; vos biens sont vendus; qui pourrait vous rappeler en
     France? En attendant notre héritage, vous vivrez avec nous.»

     [...]

     «Je me jetai aux genoux de Mme Ives, je couvris ses mains de mes
     baisers et de mes larmes. Elle croyait que je pleurais de bonheur,
     et elle se mit à sangloter de joie. Elle étendit le bras pour tirer
     le cordon de la sonnette, elle appela son mari et sa fille.
     «Arrêtez, m'écriai-je; je suis marié!» Elle tomba évanouie.»

Vingt-sept ans plus tard, le proscrit obscur devenu le premier écrivain
de son siècle, et remplissant, en Angleterre, les fonctions
d'ambassadeur du roi de France, revit cette Charlotte dont le souvenir
avait dû lui rester charmant et sacré: elle était belle encore, et selon
la poétique expression de M. de Chateaubriand «les années qui avaient
passé sur sa tête ne lui avaient laissé que leurs printemps;» elle était
mariée, mère de deux beaux jeunes hommes, et réclamait pour l'un d'eux
la protection de l'ambassadeur de France.

Lady Charlotte Sutton a adressé deux lettres à M. de Chateaubriand: la
première, pendant qu'il était encore ambassadeur en Angleterre, la
seconde au mois de juin 1825. Avant de lui écrire cette seconde lettre,
lady Sutton avait fait un voyage en France, et nous devons fixer
l'époque de ce voyage à l'année 1824, quoique M. de Chateaubriand dans
ses _Mémoires_ le place en 1823, et pendant son ministère. La
disposition d'esprit dans laquelle Charlotte le trouva devait être
sombre, puisqu'elle reçut de son accueil une impression pénible, et que
lui-même, dans ses _Mémoires_, il exprime un regret et presque un
remords de la froideur dont elle fut blessée.

En laissant ces deux lettres à Mme Récamier, M. de Chateaubriand voulait
certainement rendre un témoignage de respect à la personne dont il avait
paru imparfaitement accueillir le noble et touchant souvenir; si nous
les reproduisons ici à la date de la première, c'est que nous croyons
répondre à l'intention de M. de Chateaubriand. L'essai de traduction
dont nous accompagnons le texte anglais de ces lettres ne rend sans
doute qu'imparfaitement la simplicité pénétrante de l'original.

PREMIÈRE LETTRE.

     Ditchingham Lodge near Bungay, 17th June 1823.

     «Occupied with the fate of empires, and stationed on so lofty an
     eminence that the petty concerns of humbler life can scarcely be
     visible, your Excellency cannot easily imagine how much the mind of
     a private individual may dwell on a single thought until it becomes
     painful from intensity.

     «Unwilling to be guilty of intrusion (especially on _you_), yet
     equally reluctant to appear ungrateful, you perhaps would smile,
     could you fully know the embarrassment even this letter has
     occasioned me. But your kind words: «puis-je être bon à quelque
     chose pour vous?» and the kind tone in which they were attended,
     have echoed in my heart, until perhaps they have disturbed my head.
     Twelve long months have now elapsed since I heard them, during
     which time I have often painfully regretted having very
     inadequately expressed my deep-felt sense of your kindness; but in
     truth, it was so blended with other feelings, that I could not
     dwell on the subject. The hope too, which your Excellency permit to
     entertain of seeing you here (a hope so pleasing that I overlooked
     the impossibilities of its accomplishment), awakened my maternal
     vanity to fancy that my sons might win some portion of your
     approbation for themselves.

     «When I had last the honor of seeing you, you were proceeding to
     Gloucester Lodge, with the kind intention of speaking in favor of
     one of my sons to M. Canning, whose accession to the ministry gives
     him perhaps as much influence with respect to India now, as his own
     personal destination thither would have done. Assuredly, my own
     feelings would not lead me to desire such a banishment for any of
     my children; but my eldest son, Samuel Ives Sutton, now in his
     seventeenth year, has expressed so decided and steady a wish for
     some civil appointment in India, that it is my duty to do all in my
     power to promote it.

     «A writer-ship to _Madras_, for next year, is the summit of his
     ambition. It is not in itself a very great thing, yet so numerous
     are the competitors, that it is absolutely unattainable, excepting
     by the hand of power.

     «This then, Mylord, is the point; _and how much it has cost me to
     come to it, you can never know_.

     «With the most earnest wishes for your health and happiness, and
     with every sentiment of the highest consideration and respect, in
     which admiral Sutton begs to be permitted to join, I have the honor
     to be Your Lordship's most obedient humble servant,

     «CHARLOTTE SUTTON.»

LADY CHARLOTTE SUTTON À M. DE CHATEAUBRIAND.

     «Ditchingham Lodge, près Bungay, 7 juin 1822.

     «Occupée du sort des empires et placée à une telle hauteur qu'elle
     peut à peine s'apercevoir des soucis d'une existence plus humble,
     Votre Excellence ne saurait aisément concevoir avec quelle
     douloureuse intensité l'esprit d'une personne privée peut
     s'absorber dans une seule pensée.

     «Je ne voudrais pas me rendre coupable d'indiscrétion, surtout
     auprès de vous; je crains également de me montrer ingrate, et vous
     souririez peut-être si vous connaissiez à quel degré cette lettre
     elle-même me cause d'embarras.

     «Mais vos bienveillantes paroles, «puis-je être bon à quelque chose
     pour vous?» et le ton plein de bonté avec lequel vous les avez
     prononcées, ont retenti dans mon coeur, assez peut-être pour
     troubler ma tête. Depuis que j'ai entendu ces paroles, il s'est
     écoulé douze longs mois pendant lesquels j'ai souvent et amèrement
     regretté d'avoir exprimé d'une façon si incomplète l'émotion
     profonde que m'avait causée votre bienveillance. Mais, à dire vrai,
     tant d'autres sentiments se mêlaient à celui-là qu'il m'eût été
     impossible de m'appesantir sur ce sujet.

     «L'espoir, que Votre Excellence m'avait permis de nourrir, de vous
     voir ici, espoir si doux qu'il m'empêchait d'apercevoir toutes les
     impossibilités qui s'opposeraient à son accomplissement, avait
     éveillé ma vanité maternelle, et je rêvais que mes fils pourraient
     gagner pour eux-mêmes une part dans votre estime.

     «La dernière fois que j'ai eu l'honneur de vous voir, vous partiez
     pour Gloucester Lodge avec la bienveillante intention de parler à
     M. Canning en faveur de l'un de mes fils: l'avènement au ministère
     de cet homme d'État lui donne aujourd'hui une influence non moins
     grande sur les affaires de l'Inde que ne l'aurait fait son envoi
     sur les lieux mêmes.

     «Sans nul doute, mes sentiments personnels ne me pousseraient pas à
     souhaiter un semblable exil pour aucun de mes enfants; mais mon
     fils aîné, Samuel-Ives Sutton, qui est maintenant dans sa
     dix-septième année, a exprimé un désir si formel et si invariable
     d'obtenir un emploi civil dans l'Inde, qu'il est de mon devoir de
     faire tout ce qui dépend de moi pour l'aider à y parvenir. Une
     place d'expéditionnaire à Madras, obtenue pour l'année prochaine,
     serait l'objet de toute son ambition. C'est peu de chose en soi;
     cependant les compétiteurs sont si nombreux, qu'on n'y saurait
     atteindre que soutenu par une main puissante.

     «Voilà, mylord, ce dont il s'agit; _et vous ne saurez jamais ce
     qu'il m'en a coûté pour en arriver là_.

     «J'ai l'honneur d'être, avec les voeux les plus ardents pour votre
     santé et votre bonheur, et avec les sentiments de la plus haute et
     la plus respectueuse considération, dans lesquels l'amiral Sutton
     se joint à moi, de Votre Seigneurie, la très-humble et obéissante
     servante,

     «CHARLOTTE SUTTON.»

SECONDE LETTRE.

     «14th June 1825.

     «Mylord,

     «Permit me to assure your Lordship that I am not guilty of the
     presumption of intending to inflict an annual letter upon you; and
     sincerely do I regret that my thoughts cannot be open to your view
     instead of these lines; as, could you know them, I venture to
     believe, you would readily forgive what otherwise may appear
     intrusive. Once, since I left Paris, I have presumed to trouble
     your Lordship with a few lines, requesting that the manuscript I
     had so cherished during twenty seven years might be returned to me.
     But as it has not been your pleasure to comply with this request, I
     suppose I ought to forbear a repetition of it.

     «Mylord, I may perhaps not again intrude on you, never perhaps I
     see you more on this side of the grave; forgive me then this once,
     if I avail myself of the opportunity afforded by admiral Sutton,
     who is going to Paris with the intention of leaving my eldest son
     there, in order that he may attain some facility in speaking the
     French language, an acquirement which will perhaps be useful to him
     whatever may be his future destiny. When I had the honor of seeing
     you at Paris, I felt the impropriety of trespassing upon your
     Lordship's occupied time, and therefore could not venture to
     explain myself on some points, in which I saw by your glance (which
     language it is impossible to misunderstand) what your politeness
     would kindly have concealed.

     «But if, in the endeavour to promote the welfare of her child, a
     mother should say a few words too much, it is, I trust, an error
     that in some measure pleads its own excuse, particularly in time
     like the present, when interest is _every thing_, and scarcely any
     situation in which a young man may struggle through life can be
     obtained, _even_ by _purchase_, unless patronage smooth the way.

     «But I will not presume further to detain your attention. Let it be
     permitted me only to say, Mylord, that feelings too keen to be
     controled rendered the first few minutes I passed under your roof
     most acutely painful. The events of seven and twenty previous years
     all rushed to my recollection; from the early period when you
     crossed my path like a meteor, to leave me in darkness, when you
     disappeared, to that _inexpressibly_ bitter moment, when I stood in
     your house an uninvited stranger, and in a character as new to
     myself as perhaps unwelcome to you.

     «Farewell, Mylord. May you be happy! is the deeply felt, the
     earnest wish of Your Lordship's devoted and obedient servant,

     «CHARLOTTE SUTTON.»

LADY CHARLOTTE SUTTON À M. DE CHATEAUBRIAND.

     «14 juin 1825.

     «Mylord,

     «Permettez-moi de donner à Votre Seigneurie l'assurance que je ne
     suis pas coupable de la présomptueuse pensée de lui infliger une
     lettre annuelle.

     «Je regrette sincèrement qu'au lieu de parcourir ces lignes, vos
     yeux ne puissent pas pénétrer dans ma pensée. Si elle vous était
     connue, j'ose croire que vous pardonneriez volontiers ce qui peut
     en ce moment vous sembler indiscret.

     «Déjà depuis que j'ai quitté Paris, je me suis permis d'importuner
     Votre Seigneurie par quelques mots où je sollicitais que le
     manuscrit, auquel j'ai attaché tant de prix pendant vingt-sept ans,
     me fût rendu. Mais puisque votre bon plaisir n'a point été de
     satisfaire à cette requête, je pense que je dois m'interdire de la
     renouveler.

     «Mylord, je ne vous importunerai sans doute jamais plus, jamais
     peut-être je ne vous reverrai de ce côté de la tombe. Pardonnez-moi
     donc, si cette seule fois je me prévaux de l'occasion qui m'est
     offerte par le départ de l'amiral Sutton qui va à Paris, dans
     l'intention d'y laisser mon fils aîné, pour qu'il y acquière
     quelque facilité à parler le français, ce qui peut offrir un
     avantage pour son avenir, quel qu'il soit.

     «Lorsque j'ai eu l'honneur de vous voir à Paris, j'ai trop senti
     combien il eût été inconvenant d'abuser des moments si occupés de
     Votre Seigneurie, pour me permettre de m'expliquer sur quelques
     points, au sujet desquels je lisais dans votre regard, dont le
     langage ne saurait être méconnu, tout ce que votre gracieuse
     politesse cherchait à me cacher.

     «Si dans ses efforts pour assurer le bonheur de son enfant, une
     mère avait prononcé quelques paroles de trop, cette faute, j'en ai
     la confiance, porterait en elle-même son excuse: et surtout dans un
     temps comme celui-ci, où les protections _sont tout_, où l'on ne
     peut obtenir, même à prix d'argent, aucune des fonctions dans
     lesquelles un jeune homme a chance de faire son chemin, si un
     puissant patronage ne lui aplanit les voies.

     «Mais je ne veux pas occuper plus longtemps votre attention. Qu'il
     me soit seulement permis de vous dire, milord, combien des
     sentiments trop vifs pour être maîtrisés me rendirent
     douloureusement pénibles les premières et courtes minutes que j'ai
     passées sous votre toit. Les souvenirs d'événements antérieurs de
     vingt-sept années se pressaient dans ma pensée, depuis le premier
     instant où, semblable à un météore, vous traversâtes mon chemin,
     pour me laisser dans les ténèbres lorsque vous disparûtes, jusqu'à
     ce moment d'_inexprimable_ amertume où je me trouvai chez vous,
     étrangère non conviée, et jouant un rôle aussi inaccoutumé pour moi
     qu'il était peut-être importun pour vous!

     «Adieu, milord. Puissiez-vous être heureux! c'est le voeu
     profondément senti, le voeu ardent de la très-humble et dévouée
     servante de Votre Seigneurie,

     «CHARLOTTE SUTTON.»

Nous avons encore anticipé sur l'ordre des temps pour épuiser ce qui
concerne la touchante miss Ives: il faut maintenant reprendre la
correspondance de l'ambassadeur de France en Angleterre.

M. DE CHATEAUBRIAND À Mme RÉCAMIER.

     «4 juin 1822.

     «Je ne vous demande plus d'explication, puisque vous ne voulez pas
     en donner. Je vous ai écrit par le dernier courrier (31 mai) une
     lettre dont vous aurez dû être contente, si vous m'aimez encore.
     Nous nous reverrons, et bientôt, quoique vous en disiez. Ne dites
     pas que ce que vous appelez de misérables tracasseries d'amitié
     doivent n'être rien dans ma vie actuelle. Les tracasseries sont
     tout, et il n'y a de sérieux dans la vie que ce qui la rend
     heureuse. Pouvez-vous croire que je suis ébloui, occupé même du
     rôle que le ciel me fait jouer presque malgré moi? Vous me
     connaissez alors bien peu. J'aurais été fâché pour mon parti de ne
     pas réussir ici. J'aime à faire aussi bien que je le puis tout ce
     que j'entreprends, mais quant à ce qui me regarde, je n'attache
     aucun prix à tout cela. Être aimé de vous, vivre en paix dans une
     petite retraite avec vous et quelques livres, c'est là tout le fond
     de mes voeux et de mon coeur. Écrivez-moi donc un peu plus
     longuement, si vous pouvez. Songez au _congrès_: il en sera
     question bientôt.»

LE MÊME.


     «Jeudi 6 juin 1822.

     «Je pars pour Windsor où je suis invité à coucher et à dîner chez
     le roi. Je ne puis vous écrire qu'un mot pour vous dire que le
     courrier ne m'a rien apporté de vous. Mais j'espère que vous
     m'écrirez bientôt. Le moment du congrès approche. Quel bonheur si
     je pouvais vous voir dans un mois!»

LE MÊME.

     «Londres, ce 11 juin 1822.

     «Voici la grande affaire commencée. Je vous envoie copie de la
     lettre que j'écris à Mathieu.

     «J'espère presque qu'il se rendra. Il n'y a pas une objection
     raisonnable à faire, et certainement la lettre est d'un bon ami.
     J'ai soigné les blessures de son amour-propre comme celles de son
     coeur. Vous pouvez maintenant lui dire tout franchement que je
     parais avoir un vif désir d'aller au congrès, et vous conduirez
     cela avec votre prudence et votre empire accoutumés. Jugez quel
     bonheur si nous réussissons, et comme cela arrange tout! J'ai de
     l'espoir, car j'ai toujours réussi dans un plan _suivi_, et vous
     savez que j'ai toujours cru que pour accomplir nos destinées, il
     fallait passer d'abord par l'Angleterre et ensuite par le congrès.
     Alors j'aurai devant moi la retraite la plus honorable, ou le
     ministère le plus utile à la France. J'ai toujours pensé que je
     n'étais pas mûr pour les sots, tant que je n'avais pas occupé une
     grande place hors du ministère. En montant par échelons, je suis
     bien plus sûr de rester au sommet. Déjà mon séjour de trois mois en
     Angleterre m'a fait, politiquement, un bien immense. À propos
     d'Angleterre, savez-vous que j'ai donné à dîner à Carle et à Horace
     Vernet, et que ces deux enragés libéraux paraissaient très-contents
     de moi? M. de Broglie est maintenant à Paris. M. de Staël nous est
     resté. Dites-moi donc quelques douces paroles.»

M. DE CHATEAUBRIAND AU VICOMTE MATHIEU DE MONTMORENCY.

     «11 juin 1822.

     «Je viens vous demander, noble vicomte, ce qui est le but de mon
     ambition diplomatique, et ce que j'aimerais à obtenir de vous.

     «Je désire aller au congrès. Je pense qu'il est bon pour vous et
     pour moi que vous me mettiez en rapport direct avec les souverains
     de l'Europe; vous compléterez ainsi ma carrière, et vous m'aurez
     toujours sous la main pour vous faire des amis et pour repousser
     vos ennemis. Voici mes raisons plus générales.

     «Vous devez savoir maintenant par l'examen des cartons de votre
     ministère que toute la diplomatie de vos prédécesseurs est
     _ennemie_. M. de Caraman est un des membres les moins bienveillants
     de l'ancien corps diplomatique, et à ce grand inconvénient il en
     joint un autre, celui d'être l'instrument de M. de Metternich. La
     Ferronnays, excellent d'ailleurs, n'a pas du tout réussi au
     congrès, et il avait surtout déplu à son empereur. Des trois
     plénipotentiaires français à Laybach, il n'y a que M. de Blacas qui
     ait été agréable aux souverains, et si le congrès a lieu en Italie,
     il est naturel que M. de Blacas s'y trouve. Si je suis auprès de
     lui, je l'empêcherai de tomber dans la politique _obséquieuse_ où
     il avait été entraîné.

     «Vous savez peut-être que vos prédécesseurs m'auraient eux-mêmes
     envoyé à Laybach, si l'obstination et en même temps l'hésitation du
     roi de Prusse à rester ou à ne pas rester à Berlin, n'avaient fait
     perdre un temps qui amena la fin du congrès. Je vous demande de
     faire pour moi ce que vos prédécesseurs auraient fait, et ma
     position pour obtenir cette faveur est bien meilleure aujourd'hui
     qu'elle ne l'était alors.

     «Je suis _ambassadeur_ auprès de la première puissance de l'Europe;
     j'ai acquis une prépondérance que je n'avais pas, lorsque je
     n'étais que _ministre_ à Berlin. Il est très-utile pour vous que
     vous ayez au congrès un homme qui connaisse la politique anglaise,
     et qui puisse découvrir quelle est enfin l'espèce de relation
     secrète qui existe entre la cour de Vienne et la cour de Londres.
     Pendant le congrès, je vous serai en Angleterre d'une parfaite
     inutilité. Tous les rapports arriveront à Paris avant d'arriver à
     Londres, et la cour de Londres ne m'apportera pas les dépêches
     officielles à lire et à extraire, comme le faisait la cour de
     Berlin. Dans un mois, vous savez que toutes les affaires cessent à
     Londres; les ministres mêmes s'en vont à la campagne, on ne peut
     plus les joindre. Cet état de mort dure presque huit mois; aussi à
     cette époque, presque tous les ambassadeurs s'en vont en congé sur
     le continent, ou voyagent en Angleterre. On ne peut pas m'objecter
     l'éloignement des lieux et la longueur du chemin. Vienne pour M. de
     Caraman est aussi loin de Florence que Londres l'est de cette
     ville, et quant à M. de La Ferronnays, aller de Pétersbourg à
     Florence, c'est aller d'un bout de l'Europe à l'autre.

     «Je ne vois donc, noble vicomte, aucune objection raisonnable. Nous
     pouvons et nous devons avoir trois ambassadeurs au moins au congrès
     de Florence, comme nous en avions trois au congrès de Laybach. On y
     agitera les plus grandes questions du monde, et un seul ambassadeur
     n'oserait prendre sur lui de les décider. Alors pourquoi ne
     serais-je pas un de ces trois ambassadeurs? Pourquoi donneriez-vous
     la préférence sur moi à M. de Caraman? Ne suis-je pas votre ami, le
     représentant au dehors de votre ministère, l'homme qui connaît
     votre politique, et qui peut vous faire des amis au congrès, comme
     je vous en fais à Londres? Peut-être penserez-vous au duc de Laval?
     Eh bien, je vous demande d'y aller avec lui, et de remettre ainsi
     en rapport d'amitié deux hommes entre lesquels un nuage politique
     s'est si malheureusement élevé. Voici mon calcul: pour le roi, M.
     de Blacas, pour vous, le duc de Laval, et pour votre opinion et
     votre ministère, moi. Si vous jugiez qu'on peut être quatre, je
     vous demanderais Rayneval, comme sachant bien le _matériel_ et
     répondant à une autre partie de l'opinion. Pour ma nomination au
     congrès, vous aurez un antécédent remarquable: le prince
     d'Esterhazy y va; il est ambassadeur comme moi à Londres.

     «Noble vicomte, j'agis toujours avec franchise: quand on vous a dit
     que je _n'étais pas bien pour vous_ et que je _voulais votre
     place_, je vous ai écrit pour vous dire que c'était un ignoble
     mensonge. Je n'abandonne point mes amis dans la disgrâce, et je ne
     les envie jamais dans la prospérité. Restez où vous êtes; je suis
     heureux et fier de servir sous vous. Avec la même loyauté, je vous
     demande d'aller au congrès, et je ne vous cache point une
     prétention raisonnable. Vous devez chercher à m'élever; je dois
     être votre bras droit. Il n'y a point d'arrière-pensée dans ma
     demande. Je veux aller au congrès pour revenir plus fort en
     Angleterre, où je me plais et où j'ai réussi au delà de mes
     espérances.

     «Si un jour vous jugez que je vous suis utile dans l'intérieur,
     vous trouverez toujours bien où me placer; mais, quant à présent,
     je ne demande qu'à suivre et parcourir ma carrière diplomatique.
     J'ai détruit à Berlin et à Londres les préjugés qu'on nourrissait
     contre nous; vous ne pouvez pas m'envoyer passer trois mois dans
     toutes les cours; il faut donc saisir l'occasion d'un congrès, pour
     me faire faire d'un seul coup, pour notre cause, ce que je n'ai pu
     faire que séparément et imparfaitement. Enfin, il importe que vos
     représentants au congrès ne soient pas ceux du vieux ministère.

     «En voilà bien long, noble vicomte, et j'en aurais encore bien plus
     à dire. J'ai examiné à fond la chose, parce que je l'ai très à coeur
     et la désire vivement. Je me suis fait toutes les objections
     possibles, et je vous l'avouerai, pas une ne m'a paru raisonnable.
     Si le roi d'Angleterre allait sur le continent, raison de plus: je
     le suivrais comme MM. de Caraman et de La Ferronnays ont suivi les
     empereurs d'Autriche et de Russie.

     «J'attends, noble vicomte, votre décision. Vous ne me refuserez pas
     ce que je vous demande au nom de l'amitié et de la politique.»

M. DE CHATEAUBRIAND À Mme RÉCAMIER.

     «Londres, ce 21 juin 1822.

     «Il me serait impossible, sans la plus inexcusable inconvenance, de
     demander un congé dans ce moment; les affaires sont trop graves
     pour que je puisse les quitter. La longue lettre que m'a écrite
     Mathieu est bien peu raisonnable, et il me dit des choses bien
     faciles à réfuter. Mais il y avait un mouvement d'humeur dans son
     fait, et quoiqu'il ne dise pas _oui_, il ne dit pourtant pas _non_.
     Ainsi, avec de l'adresse et de la prudence, nous pouvons venir à
     bout de notre affaire. Dans tous les cas, je serai en mesure de
     demander un congé dans six semaines, après le renvoi du parlement
     et le départ du roi. Je vois que Mathieu a envie lui-même d'aller
     au congrès. Il aurait grand tort. Un ministre, dans un gouvernement
     représentatif, ne peut assister à un congrès où il s'agirait de
     laisser l'Italie au pouvoir des Autrichiens. Mathieu se perdrait et
     deviendrait impopulaire dans les chambres et en France. Je suis
     très-mécontent d'Adrien, sa vanité blessée l'a rendu méchant; je me
     repens d'avoir été si bien pour lui; je sais qu'il fait cent
     paquets et cent tripotages.

     «N'allez pas vous mettre en tête que vous pouvez me fuir. J'irai
     vous chercher partout. Mais si je vais au congrès, ce sera
     l'occasion de vous mettre à l'épreuve, et de voir enfin si vous
     voulez tenir vos promesses.»

LE MÊME.

     «23 juin 1822.

     «J'avais appris la démission de M. de Blacas[55] par la voie la
     plus prompte, avant tout le monde, et il m'avait été aisé de
     deviner que le duc de Laval le remplacerait. Ainsi, vous voyez que
     je sais la destination de ce dernier. Mathieu même me l'a écrit; et
     dans sa lettre, qui est fort amicale, il me dit gracieusement en
     parlant de Blacas: _Vous voilà délivré d'un puissant concurrent
     pour le congrès_. D'après ces mots, ma nomination serait certaine,
     si Mathieu lui-même ne voulait pas aller au congrès: il le voudra
     peut-être, si lord Londonderry y va. Il aurait grand tort et se
     compromettrait beaucoup, mais je ne puis pas lui dire cela, et s'il
     y veut aller, il n'y a plus qu'une ressource, c'est qu'il m'emmène
     avec lui. Ou bien voici une contre-idée que je vous confie dans le
     plus grand secret, pour en faire ce que vous voudrez. Si Mathieu va
     à Vienne ou à Florence, pourquoi dans son absence ne me
     confierait-on pas le portefeuille des affaires étrangères par
     _interim_? Mathieu doit connaître ma loyauté, et il sait que rien
     au monde ne m'empêcherait de lui remettre le portefeuille à son
     retour. Peut-il en dire et en penser autant d'un des ministres ses
     collègues à qui ce portefeuille serait confié? Cette preuve
     d'amitié et de confiance de la part de Mathieu me toucherait
     sensiblement, et il doit savoir quel ami politique je suis.

     «Voilà mon idée. Pensez bien à cela; mais j'aimerais mieux le
     congrès.»

LE MÊME.

     «5 juillet 1822.

     «Ne pourriez-vous écrire d'une manière un peu moins sèche?
     J'aimerais mieux un mot de vous, comme autrefois, que toute votre
     politique. Cependant je tiens au congrès, parce que je vous
     reverrais, s'il y a lieu, dans six semaines. Ainsi, si vous êtes
     comme autrefois, c'est autant votre affaire que la mienne; soignez
     donc cela, et c'est pour cela qu'il faut bien ménager _Sosthènes et
     ses amis_. Il faut bien leur mettre dans la tête que si Mathieu
     lui-même ne va pas au congrès (et il aurait tort politiquement d'y
     aller), il n'y a personne à y envoyer que moi. Mais si Mathieu
     allait au congrès, pourquoi n'aurais-je pas le portefeuille des
     affaires étrangères par _interim_?

     «Voilà une idée à jeter en avant auprès de _Sosthènes et de ses
     amis_, en recommandant la discrétion et le secret. Mais il ne
     faudrait pas en dire un mot à Mathieu; il prendrait l'épouvante, et
     tout cela ne veut dire autre chose, sinon que je meurs d'envie
     d'être dans votre cellule.

     «Remerciez pour moi M. Arnault; quand j'aurai lu sa tragédie, je
     vous en écrirai.

     «Je ne conçois pas comment on vous a fait arriver l'affaire de M.
     Laffon-Ladébat. Tout le monde m'assomme de cette affaire à laquelle
     je m'emploie très-volontiers et à laquelle je ne peux rien. Mais
     sûrement, si ce que vous voulez est possible, cela sera fait.»


LE MÊME.

     «Ce 9 juillet 1822.

     «Point de billet de vous par le dernier courrier. Vous m'accoutumez
     à cette manière. Quatre lignes vous coûteraient tant? Me voilà
     arrivé à une époque où il me semble que les obstacles sont
     surmontés et que je me rapproche de vous. J'ai donné cette nuit
     même mon dernier bal de la _saison_; aujourd'hui, ma porte est
     fermée. Je ne recevrai plus personne; tout le monde s'en va, et en
     voilà pour huit mois. Les affaires vont également finir. Le
     parlement est au moment de se séparer. Que ferais-je donc en
     Angleterre? C'est à vous de me rappeler. Mon dernier billet vous a
     tout dit sur le _congrès_ et l'_interim_. Il y a trois mois que je
     vous ai quittée: ces trois mois m'ont vieilli de trois siècles. Que
     ne suis-je pour toujours dans la petite cellule!

LE MÊME.

     «Vendredi 12 juillet 1822.

     «Allons! j'aime mieux savoir votre folie que de lire des billets
     mystérieux et fâchés. Je devine ou je crois deviner maintenant.
     C'est apparemment cette femme dont l'amie de la reine de Suède vous
     avait parlé? Mais, dites-moi, ai-je un moyen d'empêcher Vernet,
     Mlle Levert qui m'écrit des déclarations, et trente artistes,
     femmes et hommes, de venir en Angleterre pour chercher à gagner de
     l'argent? Et si j'avais été coupable, croyez-vous que de telles
     fantaisies vous fissent la moindre injure, et vous ôtassent rien de
     ce que je vous ai à jamais donné? On vous a fait mille mensonges;
     je reconnais là mes bons amis. Au reste, tranquillisez-vous: la
     dame part et ne reviendra jamais en Angleterre; mais peut-être
     allez-vous vouloir que j'y reste à cause de cela? Soin bien
     inutile, car quel que soit l'événement, congrès ou non congrès,
     ministère ou non ministère, je ne puis vivre si longtemps séparé de
     vous, et je suis déterminé à vous voir à tout prix.

     «Je n'écris jamais à Bertin; Laborie quelquefois remet une lettre
     de moi à Villèle, et je ne m'explique de rien avec lui. Je désire
     toujours le congrès, quelle que soit la chose traitée, parce que je
     suis sûr de m'y faire honneur, et de n'agir que dans l'opinion de
     la France. Je suis sûr que c'est la meilleure marche pour moi;
     c'est par là que je puis arriver au ministère. Vous vous flattez en
     vain, et on se trompe, et on vous trompe, si l'on vous fait
     entrevoir qu'il y a un moyen plus prompt d'arriver. Je veux certes
     bien le moyen le plus prompt, mais je n'y crois pas. Enfin, je suis
     sur tout cela fort paisible. J'ai un plan fixe dans ma tête: à
     présent que j'ai montré que je pouvais réussir sur un grand théâtre
     d'affaires et de politique, mon amour-propre est en sûreté, et je
     n'aspire qu'à vivre en paix auprès de vous. À la moindre chicane,
     je prendrai mon parti. Je ne dis pas cela; je ne menace pas, je
     suis cordial et ami dans ma correspondance, mais je guette
     l'occasion; si on me l'offre, je la saisirai.

     «Tandis que vous me faites une querelle d'Allemand pour je ne sais
     qui, Mme de D... me tourmente pour l'Abbaye. Sur ce point, je me
     sens coupable. Récompensez-moi donc, par de douces paroles et un
     aveu de vos injustices, des maux que vous me faites souffrir. Tant
     que je vivrai, je vivrai pour vous.»

LE MÊME.

     «Londres, ce vendredi 2 août 1822.

     «Toutes mes lettres du 23 ont retardé d'un jour, et vous n'avez
     reçu que le samedi 27 juillet la lettre que vous auriez dû recevoir
     le vendredi 26; mais tout cela est déjà une vieillerie. Votre
     lettre du 20 ne m'a point surpris, et vous aurez vu par mes deux
     lettres subséquentes à celles du 23, que j'avais prévu toutes les
     objections de Mathieu. Il ne me reste qu'une chance, c'est que
     Villèle et vos amis l'emportent, et ils paraissent très-décidés.
     Dans tous les cas, je ne prendrai, moi, de parti sur mon avenir que
     quand je connaîtrai la dernière résolution relative à ce congrès.
     Je ne suis nullement choqué que Mathieu prétende y aller. C'est son
     droit; je pense seulement qu'il ferait une faute et une telle faute
     qu'elle pourra le renverser: le renverser dans l'opinion nationale
     de la France, le renverser par les intrigues qui vont s'ourdir
     pendant son absence. Mais quand Mathieu parle de M. de Caraman, je
     suis choqué, blessé. Il me paraît inconcevable qu'on craigne plus
     de blesser un ennemi médiocre qu'un ami capable; c'est là une
     véritable infatuation.

     «Attendons. Mais souvenez-vous que je veux vous voir bientôt.»

LE MÊME.

     «Mardi, 6 août 1822.

     «Nous touchons à la conclusion de toutes parts. Lord Londonderry
     part le 15 pour Vienne, et passera par Paris. Il faut donc que le
     conseil à Paris fasse la nomination, et peut-être, au moment où je
     vous écris, est-elle faite. Le parti que prend Mathieu est
     très-noble, mais il se présente pourtant une chance: lord
     Londonderry emmène avec lui le sous-secrétaire d'État, lord
     Clanwilliam. Ce serait un exemple pour Mathieu, s'il allait au
     congrès et s'il voulait m'emmener avec lui. Je n'ai que le temps de
     vous dire ces deux mots. J'arrive de la séance royale pour la
     clôture du parlement, et le courrier part. Enfin nous allons sortir
     des incertitudes. Je saurai au moins, quel que soit l'événement, ce
     que j'aurai à faire. Votre première lettre m'apprendra peut-être
     mon sort.»

LE MÊME.

     «Londres, vendredi 9 août 1822.

     «Cela me fait un certain plaisir de penser qu'au moment où vous
     recevrez cette lettre, l'affaire du congrès est décidée. On
     supporte tout, hors l'incertitude. J'ai toujours cru, malgré vos
     espérances, que la décision serait contre moi et que Mathieu irait
     à Vienne. M'a-t-on adjoint à lui comme on a adjoint ici lord
     Clanwilliam à lord Londonderry? Je ne le crois pas. Ainsi je me
     retrouve tout simplement ambassadeur à Londres. Reste à savoir ce
     que j'ai à faire, et c'est à vous à me le dire.

     «Voulez-vous venir me rejoindre ici ou voulez-vous que j'aille vous
     trouver? Donnerai-je ma démission? demanderai-je un congé ou une
     simple permission? resterai-je où je suis? Tout cela a mille ennuis
     et mille inconvénients. Il n'y a de bon que d'être avec vous. Si je
     me retire, j'ébranle tout le système royaliste; si je demeure
     patient sous le traitement qu'on me fait essuyer, je mourrai du
     spleen et de chagrin ici. Conseillez-moi donc, ou plutôt commandez:
     je suis votre humble esclave.»

LE MÊME.

     «Le mardi 13 août 1822

     «Voilà une étonnante nouvelle et un grand changement de
     fortune[56]! Hyacinthe est plus heureux que moi; il vous aura vue!
     Ce moment, si vous l'employez bien, peut arranger tout. Il est
     probable que la mort de lord Londonderry aura changé les
     dispositions de Mathieu pour le congrès: car le nouveau ministre
     ici n'est pas près d'être nommé, et, quand il le serait, il est
     plus que probable qu'il n'ira pas à Vienne. Il ne resterait plus
     aucune objection contre moi, ni aucun rival, si Mathieu à son tour
     se désistait. Vous me direz: vous avez donc une terrible fureur de
     ce congres? Pas du tout. Mais c'est le chemin qui me ramène le plus
     naturellement, sans démission, sans scène, dans la petite cellule.
     Voilà tout mon secret. Je vais attendre le coeur bien ému vos
     premières nouvelles. Écrivez! écrivez!

     «Prenez garde à l'objection _que je suis utile en Angleterre dans
     ce moment_. Je ne suis bon à rien du tout. Les étrangers ici
     n'influent en rien sur le choix des ministres, et Marcellus[57] et
     les journaux raconteront les _on dit_ et les nouvelles aussi bien
     que moi.»

LE MÊME.

     «Londres, vendredi 16 août 1822.

     «Quand je pense que je suis peut-être au moment de vous voir, je
     suis ravi de joie; puis toutes les craintes et les incertitudes
     reviennent, et je me désole. Avec le caractère de nos amis, la
     chose la plus difficile à prendre, c'est une résolution. Ce qui
     devrait les décider à m'envoyer est peut-être ce qui les décidera à
     ne rien faire. Ils diront: il faut voir ce que fera l'Angleterre.
     C'est comme si je les entendais d'ici.

     «Mais l'Angleterre, que fera-t-elle? Qui enverra-t-elle au congrès?
     Très-certainement pas le nouveau ministre des affaires étrangères,
     qui n'est pas nommé et qui ne le sera pas de longtemps. Cependant
     l'empereur de Russie arrive à Vienne, et il est plus que temps que
     l'on se décide à Paris à nommer promptement l'ambassadeur au
     congrès.

     «J'attends de vos nouvelles dimanche. Il y a des siècles que je
     n'ai rien reçu de vous. Travaillez pour moi, et ramenez-moi dans la
     petite cellule!»

LE MÊME.

     «Mardi 20 août 1822.

     «Hyacinthe ne revient pas. On le garde peut-être pour m'apporter
     une réponse définitive. Ah! puisse-t-elle me rappeler auprès de
     vous. J'ai reçu du roi de Prusse une lettre et une boîte avec son
     portrait enrichi de diamants. Voici ce que M. de Bernstorff m'écrit
     en même temps: _si la perspective que votre cour vous nommât pour
     le prochain congrès venait à se réaliser, le roi aurait un plaisir
     très-véritable à vous y rencontrer. Je ne crois pas avoir besoin de
     dire à Votre Excellence que ma satisfaction en serait extrême; il
     n'est point d'augure qui me paraîtrait plus favorable pour le
     succès des travaux de ce congrès_.

     «Faites usage de cela selon votre sagesse. Vous savez que Pozzo va
     au congrès; c'est encore en ma faveur. Si la Russie envoie au
     congrès son ambassadeur en France, la France peut bien envoyer à ce
     même congrès son ambassadeur en Angleterre. Les chances sont ici
     pour le duc de Wellington, mais il paraît lui-même faire des
     difficultés ou imposer des conditions. On vous dira que je suis
     utile ici; repoussez cela comme une absurdité. Jamais ambassadeur
     étranger n'a influé sur _un choix_ en Angleterre, et les gazettes
     diront tout ce que je puis dire.

     «Vraiment, je rabâche, et je vous assomme de ce congrès. Mais, dans
     le fond, tout est là pour moi. Villèle est toujours très-bien dans
     la question; il me fait dire _qu'il ne pense qu'à moi_. Cela est-il
     vrai? Je ne suis pas dans le coeur de l'homme et je ne puis dire que
     ce que je vois. Ah! si je vous voyais dans huit jours! Cela se
     peut, quel bonheur!

     «Quelle horreur que cette mort! J'ai assisté ce matin aux
     funérailles[58]. Vos amis les radicaux ont insulté le cadavre. Le
     peuple a été très-décent. J'ai vu pleurer le duc de Wellington.»

LE MÊME.

     «Mercredi soir 1822.

     «J'envoie Marcellus à Paris porter deux nouvelles agréables: la
     nomination du duc de Wellington au congrès et la remise de
     vaisseaux que j'ai obtenue.

     «Hyacinthe est arrivé ce soir même. La lettre de Mathieu et la
     lettre...[59] disent _oui_ et _non_. C'est comme on veut. Si
     Marcellus ne finit pas cette affaire, il est très-possible qu'à son
     retour j'envoie ma démission. Mieux vaut n'être rien que de servir
     des hommes aussi peu capables de juger des événements et
     d'apprécier des amis. Votre petit mot m'a consolé, parce que c'est
     au moins votre écriture! Écrivez-moi.»

LE MÊME.

     «Londres, 27 août 1822.

     «Vous ne m'avez point écrit par le dernier courrier, et moi je ne
     vous ai point écrit! Dans ce moment où mon sort se décide ou est
     décidé, tous les raisonnements, les suppositions, les conjectures
     sont inutiles. Je n'ai pour ma part aucun doute sur le fait: je
     n'irai point au congrès. Ce n'est pas un homme comme moi que l'on
     veut, et Mathieu et Villèle m'auront également trompé. Je les
     plains, car je leur prédis qu'avec ces manières ils ne se
     soutiendront pas; ils tomberont aux applaudissements de toutes les
     opinions et de tous les partis. Soit jalousie, soit confiance dans
     leur propre force, ils ont mal compris ce que j'étais pour eux; ils
     ne savent pas que, tous les courriers, je reçois des lettres de la
     gauche et de la droite qui me pressent de les abandonner. J'ai
     loyalement résisté à tout, et vous voyez ce qui m'arrive.

     «Je désirais vivement aller au congrès, et je l'ai dit franchement
     et hautement. J'avais deux raisons pour cela: une raison de parti
     et une raison personnelle!

     «Une raison de parti: je sais, par ce que j'ai vu à Berlin et à
     Londres, comment les royalistes ont été traités en Europe, et je
     croyais être sûr d'effacer, dans l'esprit des souverains et des
     ministres étrangers, la trace des calomnies si souvent répandues
     sur nous. J'ai réussi à Berlin et à Londres; ma tâche n'eût pas été
     plus difficile au congrès, et je pouvais raisonnablement espérer
     obtenir quelque succès auprès de l'empereur Alexandre: car il
     ménage les hommes qui peuvent diminuer ou augmenter sa renommée. Il
     restera toujours incompréhensible qu'un parti remette ses intérêts
     au congrès entre les mains de ceux qui, comme M. de Caraman, ont
     détruit, calomnié ce même parti pendant six ans; l'absurde ne va
     pas plus loin.

     «Je désirais pour moi-même aller au congrès, parce que cela
     achevait ma carrière diplomatique. J'en serais revenu _grandi_ dans
     l'opinion publique, et conséquemment plus utile à mes amis, en
     France ou en Angleterre, si on avait jugé à propos de m'y envoyer.

     «Voilà mes raisons d'_affaires_ pour désirer le congrès. Vous savez
     ma raison secrète. Le voyage me ramenait auprès de vous, et c'est
     là l'idée qui m'occupe éternellement.

     «Je vous écris tout ce fatras, pendant que Marcellus est encore à
     Paris, tant je doute peu de ce qu'il va m'apporter. Quant à ma
     résolution, elle n'est pas encore tout à fait prise. Elle dépendra
     de ce que m'apprendra Marcellus. Vous savez que, dans de pareilles
     circonstances, un mot de plus, une blessure de plus, décident des
     plus grandes questions. Je sais qu'en donnant ma démission, j'amène
     inévitablement dans quelques mois la chute du ministère, et je suis
     trop honnête homme pour jouer légèrement le sort de ces mêmes
     hommes qui s'embarrassent si peu de m'offenser. D'un autre coté,
     l'idée qu'ils sont si peu loyaux pour moi, précisément parce qu'ils
     comptent sur ma loyauté, me met malgré moi en colère, et me donne
     envie de leur rendre procédé pour procédé. Mais si je ne donne pas
     ma démission, que ferai-je? Ah! si vous vouliez venir à Londres,
     mon parti serait bientôt pris! Allons, encore quelques jours de
     tourment, cela ne peut pas passer la semaine, et il est possible
     que dans huit ou dix jours je sois dans la petite cellule.»

     «Samedi 27, 3 heures du soir.

     «Une lettre que je reçois de Paris me donne quelques espérances,
     mais je n'y crois pas. J'attends jeudi une lettre de vous.»

LE MÊME.

     «Londres, mardi 3 septembre.

     «L'affaire est faite; mais avec quelle mauvaise grâce de la part de
     Mathieu[60]! Villèle a été excellent et par conséquent tout votre
     côté. Je ne puis plus partir que dimanche prochain 8 septembre. Je
     ne vous verrai donc que le 11 ou le 12. Mais, dites, ne
     pourriez-vous venir au-devant de moi à Chantilly? J'aurai soin de
     vous faire connaître juste le jour et l'heure auxquels je pourrais
     y arriver. Je vous verrais avant tout le monde, nous causerions!
     Que j'ai de choses à vous dire, et que de sentiments je renferme
     dans mon coeur depuis cinq mois! L'idée de vous voir me fait battre
     le coeur.»

Au moment où M. de Chateaubriand arrivait à Paris, ayant enfin obtenu la
mission, qu'il ambitionnait si vivement, de se rendre au congrès, M. de
Montmorency en était parti pour aller à Vienne, et le roi donnait à M.
de Villèle la présidence du conseil.

Les souverains alliés, d'abord réunis en effet à Vienne, ne tardèrent
pas à se transporter à Vérone où notre ministre des affaires étrangères
les suivit; il y fut l'objet d'une faveur toute particulière de la part
de l'empereur de Russie, et mit une bonne grâce, une courtoisie, une
bienveillance extrême à présenter aux souverains étrangers l'illustre
écrivain dont le séjour à Vérone devait se prolonger après que lui-même
serait retourné en France. M. de Chateaubriand écrit, le 3 décembre,
après le départ de M. de Montmorency: «J'ai hérité de ses succès ici.»

Nous laisserons aux lettres des deux diplomates à faire connaître leur
situation respective.

LE VICOMTE MATHIEU DE MONTMORENCY À Mme RÉCAMIER.

     «Vienne, le 15 septembre 1822.

     «J'ai des torts à réparer envers vous, aimable amie: je ne vous ai
     pas écrit par les premières occasions d'ici. La terrible quantité
     de lettres d'affaires qui m'étaient imposées avait presque mis ma
     main hors d'état de tenir la plume.

     «Je viens de recevoir votre aimable lettre du 11, datée de cette
     Vallée où j'aurais tant aimé à aller passer quelques moments avec
     vous, au lieu de courir les grandes aventures de la politique et
     des voyages.

     «Vous deviez donc revenir pour voir l'arrivant, dont j'ai reçu
     aussi une lettre datée de Paris, et m'annonçant, vers le 25 au plus
     tard, son départ pour Vérone.

     «Il est dans l'ordre des choses possibles que j'aille passer une
     quinzaine de jours avec lui dans cette ville, bien à mon corps
     défendant, je vous assure. Moi-même, je ne sais pas précisément à
     quel point cela lui plaira; mais il est des considérations plus
     hautes que celles-là qui doivent me décider à faire ce sacrifice de
     mes goûts, s'il est nécessaire; et j'attends pour cela le retour
     d'un courrier envoyé à Paris, d'après le désir formel des
     souverains. Ils partent d'ici le 1er et le 2 octobre, et décidément
     sans avoir vu le duc de Wellington qui ne pouvait plus arriver que
     le 30, et au-devant duquel on a envoyé pour le diriger sur Vérone.
     C'est là ce qui a jeté de l'incertitude dans ma marche, parce que
     l'absence de ce plénipotentiaire anglais a tout réduit ici à de
     simples conversations, qui peuvent avoir leur utilité réelle, mais
     qui sont moins positives que des conférences.

     «Vous voyez, aimable amie, qu'il y a des chances pour que je vous
     arrive quinze jours, un mois plus tard.»

M. DE CHATEAUBRIAND À Mme RÉCAMIER.

     «Vérone, ce mardi 8 octobre 1822.

     «Me voilà arrivé. On assure que le congrès sera fini dans les
     premiers jours de décembre. Je le crois, d'après ce que je sais
     déjà de la besogne faite et à faire. Maintenant quelle sera votre
     résolution? C'est un grand tourment de ne pouvoir s'expliquer. Si
     vous venez, je reste; si vous restez, je ferai en sorte de partir à
     peu près avec Mathieu qui ne doit rester que quinze jours à Vérone.
     Au fond je n'ai rien à faire ici où tout va très-bien. Écrivez-moi,
     soit par la poste qui part tous les jours (mais en ayant soin de
     faire affranchir vos lettres jusqu'à la frontière d'Italie), ou par
     les courriers des affaires étrangères. Mathieu n'est pas encore
     ici, il arrive ce matin. J'ai reçu plusieurs lettres très-amicales
     de lui. J'attends un mot de vous pour régler tout.»

MATHIEU DE MONTMORENCY À Mme RÉCAMIER.

     «Vicence, 15 octobre 1822.

     «Je veux vous écrire, aimable amie, le jour même où j'ai quitté
     Venise, cette fameuse, curieuse et triste Venise dont j'aurais
     beaucoup d'impressions à vous transmettre; mais il vaut mieux vous
     renvoyer aux vôtres, si vous y avez passé, ou à _Corinne_ que j'ai
     relue en cet endroit, admirant la vérité du tableau. J'ai besoin
     avant tout de vous entretenir du sentiment profond de tristesse qui
     est venu me saisir dans cette ville même, en le rapportant à vous,
     à vos récits, à l'amitié que vous aviez inspirée, que vous rendiez
     à ce grand et intéressant Canova. Il était arrivé malade deux jours
     avant dans cette Venise, voisine de sa modeste patrie qu'il
     s'occupait de doter d'une belle église, dernier don de son génie.
     Venise le réclamait bien comme un de ses anciens citoyens; il est
     venu y mourir après deux jours de maladie. Le dimanche matin 13, la
     nouvelle s'en répandit dans la matinée, et m'arriva dans un lieu
     tout plein au moins des copies de ses chefs-d'oeuvre. Ce qui vous
     peindra tout à la fois les regrets personnels qu'il inspire, et le
     vif sentiment des arts répandu dans toutes les classes de ce
     peuple, c'est qu'un domestique de place attaché à nos Français
     s'est mis à fondre en larmes en apprenant cette nouvelle; elle
     faisait dire à d'autres avec un grand soupir: _Notre Canova est
     mort_. Pour moi, sans négliger de prendre une part réelle à
     l'immense perte des arts, que l'on apprend à mieux apprécier ici
     qu'ailleurs, j'ai pensé d'abord à vous, à la peine que vous
     éprouveriez, à celle que j'aurais de vous la causer. Vous ne doutez
     pas, aimable amie, que mes sentiments ne tendent toujours à
     s'associer aux vôtres. Votre pensée m'a été souvent présente dans
     le voyage très-intéressant qui m'a amené à Venise, à travers les
     montagnes du Tyrol. J'ai employé en conscience à ce voyage de
     curiosité le temps seulement que les souverains avaient fixé pour
     le leur, et qui devenait ma règle, puisque je vais à Vérone.

     «Je vous écrirai en y arrivant.»

M. DE VILLÈLE À Mme LA VICOMTESSE DE MONTMORENCY.

     «Paris, le 14 octobre 1822.

     «Madame la vicomtesse,

     «Nous recevons à l'instant des nouvelles de M. de Montmorency,
     d'Inspruck, sous la date du 9 de ce mois: il venait de recevoir une
     lettre du 4; ainsi voilà une correspondance bien servie et dont il
     a été fort content.

     «Il avait très-bien fait son voyage jusque-là. Il savait que lord
     Wellington avait ordre d'aller à Vérone, il allait continuer
     lui-même sa route pour y arriver avec les souverains; il ne compte
     y rester que le temps absolument nécessaire et nous revenir dans
     les premiers jours de novembre.

     «Il est satisfait de sa mission. Nous le sommes beaucoup ici de la
     manière dont il l'a remplie, et nous sommes d'accord avec lui et
     avec vous pour désirer qu'elle lui permette bientôt de nous
     revenir.

     «Recevez, madame la vicomtesse, l'hommage du sincère et profond
     respect avec lequel j'ai l'honneur d'être votre très-humble et
     très-obéissant serviteur,

     «J. DE VILLÈLE.»

M. DE MONTMORENCY À Mme RÉCAMIER.

     «Vérone, 17 octobre au matin.

     «Je suis arrivé hier ici: j'y avais été précédé de deux jours par
     M. de Chateaubriand avec qui le premier abord a été fort gracieux.
     J'espère que nous nous maintiendrons sur le même pied; c'est tout à
     fait mon projet qui, j'imagine, entre dans les siens. Ce n'est pas
     que nos diplomates français de différentes classes ne le trouvent
     singulièrement renfrogné et renfermé dans un excès de réserve
     politique. Vous savez qu'il lui arrive souvent d'être peu aimable
     pour ceux à qui il ne désire pas immédiatement plaire. J'imagine
     qu'il réserve tous ses frais de coquetterie, en l'absence de
     certaine dame, pour les souverains qui sont déjà ici nombreux;
     surtout pour un empereur[61] qu'il doit voir incessamment. Je
     serais curieux de savoir ce qu'il mandera d'ici à l'Abbaye-au-Bois;
     mais vous ne voudriez pas que je fisse usage des priviléges de la
     diplomatie au point de satisfaire complétement ma curiosité. J'ai
     toujours l'espérance de le laisser d'ici à une quinzaine de jours
     s'évertuer seul, ou du moins avec ses deux collègues, et d'aller
     moi-même vous porter de ses nouvelles. Il a bien fallu lui demander
     des vôtres, quoique nous goûtions peu tous les deux ce sujet de
     conversation. Il m'a dit que vous étiez assez bien portante,
     lorsqu'il est parti le 5. J'ai beaucoup approuvé en moi-même que
     vous n'eussiez pas quitté votre séjour champêtre de la belle
     Vallée[62], et que vous fussiez seulement venue lui faire quelques
     visites à Paris.

     «Adieu, bien aimable amie; j'imagine que c'est chez vous que
     Sosthènes, qui me parle de lui, l'aura rencontré. Confirmez-lui la
     nouvelle de nos bons rapports ensemble.»

M. DE CHATEAUBRIAND À Mme RÉCAMIER.

     «Vérone, 18 octobre 1822.

     «Je vous ai écrit en arrivant ici. J'attends votre réponse. Le
     congrès ne paraît pas devoir durer au delà du mois prochain. Ainsi
     je vous attends à cette époque, ou je vais vous rejoindre à Paris.
     Vous ne vous intéressez guère à la politique. Tout ce qu'il vous
     importe de savoir c'est comment je suis avec votre ami: nous sommes
     fort poliment. Il parle de nous quitter dans huit ou dix jours,
     mais j'en doute; et le congrès étant court, il prendra
     vraisemblablement le parti d'en attendre la fin. Votre première
     lettre fera époque dans ma vie. Au reste l'Italie ne m'a rien fait
     du tout. Je suis bien changé: les lieux sans les personnes ont
     perdu sur moi tout empire.»

LE MÊME.

     «Vérone, ce 25 octobre 1822.

     «Je n'ai pas reçu un seul mot de vous. Je vous ai écrit de tous les
     points de la route et deux fois depuis que je suis ici. Si vous
     n'avez pas envoyé vos lettres chez Mathieu, ou si vous les avez
     mises à la poste sans être affranchies, elles ne me parviendront
     pas. Vous devez juger cependant dans quelle impatience je dois être
     d'apprendre votre résolution. Elle décidera de la mienne.

     «Il est très-certain que le congrès finira dans les derniers jours
     du mois prochain, ou au plus tard dans la première semaine de
     décembre. Si vous ne venez pas, je serai dans un mois à Paris; car
     il n'y a pas de raison pour que j'assiste à la clôture même du
     congrès. Vous verrez Mathieu avant moi. Il partira dans les
     premiers jours de novembre. Nous sommes très-bien ensemble. Il
     s'était élevé un petit nuage qui a promptement passé. J'ai
     rencontré, comme vous deviez bien le croire, quelques difficultés
     au début; mais quand on a vu que j'étais bonhomme, on m'a pardonné
     le reste. J'ai vu l'empereur de Russie, j'ai été charmé de lui.
     C'est un prince plein de qualités nobles et généreuses. Mais je
     suis fâché de vous le dire, il déteste vos amis les libéraux. En
     tout, je crois que nous ferons de bonne besogne. Le prince de
     Metternich est un homme de très-bonne compagnie, aimable et habile.

     «Au milieu de tout cela, je suis triste et je sais pourquoi. Je
     vois que les lieux ne font plus rien sur moi. Cette belle Italie ne
     me dit plus rien. Je regarde ces grandes montagnes qui me séparent
     de ce que j'aime, et je pense, comme Caraccioli, qu'une petite
     chambre à un troisième étage à Paris vaut mieux qu'un palais à
     Naples. Je ne sais si je suis trop vieux ou trop jeune; mais enfin
     je ne suis plus ce que j'étais, et vivre dans un coin tranquille
     auprès de vous est maintenant le seul souhait de ma vie.»

LE MÊME.

     «Vérone, 7 novembre 1822.

     «Le départ subit d'un courrier me laisse à peine le temps de vous
     dire que j'ai enfin reçu un mot de vous daté du 28 octobre. Il est
     bon et me console de ce long silence; c'est à vous de prononcer. Le
     congrès sera court, mais je reste si vous faites le voyage. Ainsi,
     décidez.»

LE VICOMTE MATHIEU DE MONTMORENCY À Mme RÉCAMIER.

     «Vérone, ce 12 novembre 1822.

     «J'ai reçu votre petite lettre, aimable amie, et l'expression de
     votre juste douleur sur la mort de ce grand talent si simple et si
     honnête homme. J'ai encore pensé à lui à cause de vous, et il me
     revient de tous côtés, et spécialement par le duc de Laval, des
     détails intéressants sur les profonds regrets qu'il inspire.

     «Je vous envoie un éloge italien qui a été prononcé à Venise, le
     jour même de ses funérailles.

     «J'avais espéré le porter moi-même, et du moins je comptais le
     suivre de près; mais rien n'est désolant comme ces lenteurs
     perpétuelles des affaires. Il me tarde de causer avec vous de bien
     des choses qui ne peuvent se traiter en correspondance. Mes
     rapports avec le dernier arrivant sont toujours bons et, dans tout
     ce qui tient à moi, je ne puis pas m'en plaindre: je lui ai montré
     constamment de la confiance, et il y a répondu par des manières et
     une conversation assez abandonnée, qui ne me permettent pas
     d'admettre le soupçon qu'il puisse écrire, à vous ni à personne,
     dans un autre sens; ce serait un acte de fausseté dont je le crois
     incapable. Mais je n'aime pas beaucoup la position générale où il
     s'est placé ici: de la roideur et de la sauvagerie qui mettent les
     autres mal à l'aise avec lui et compliquent des rapports qu'il
     faudrait au contraire simplifier. Je ne néglige rien pour qu'à mon
     départ surtout, il s'en établisse de plus faciles entre ses
     collègues et lui. Mais encore une fois, nous nous quitterons aussi
     amis que nous l'étions avant ceci. J'ai idée qu'il doit beaucoup
     s'ennuyer, d'après le genre de vie qu'il s'est arrangé, et je ne
     sais s'il trouve son grand désir de venir au congrès parfaitement
     justifié par le succès. Du reste, nous parlons peu de vous: c'est
     notre usage, comme vous savez; cependant je lui ai dit ce matin que
     je vous envoyais un éloge de Canova, et il m'a répondu qu'il vous
     avait aussi écrit.

     «Je serai plus heureux que lui en vous revoyant plus tôt. Je
     voudrais bien en être là. Adieu, aimable amie; je suis très-touché,
     très-reconnaissant de ce que vous me dites de votre aimable amitié;
     la mienne y répond profondément.»

M. DE CHATEAUBRIAND À Mme RÉCAMIER.

     «Vérone, le 12 novembre 1822.

     «Je reçois votre lettre du 1er novembre; l'irrégularité des postes
     est désolante. Très-certainement le congrès finira dans les
     premiers jours de décembre, et avant un mois je puis être avec vous
     dans la petite cellule; mais si vous voulez venir en Italie, j'y
     reste à tout prix. C'est à vous à prononcer, à dire: _venez_ ou
     _restez_; j'attends votre réponse. Le temps presse, et il n'y a pas
     un moment à perdre. M. de Montmorency partira lundi 18, ou mardi
     prochain 19.»

LE MÊME.

     «Vérone, ce 19 novembre 1822.

     «M. de Montmorency nous quitte après-demain, et j'espère le suivre
     dans une quinzaine de jours, si vous ne me mandez pas que vous
     venez en Italie. M. de Bourgoing[63] ne m'a rien apporté de vous.
     Il m'a dit que vous étiez revenue de la campagne, mais que vous
     étiez allée à Angervilliers. Que j'ai de choses à vous dire et que
     j'ai grand besoin de vous revoir! C'est un supplice de ne pouvoir
     s'expliquer. Ce supplice heureusement va finir, et dans une
     quinzaine de jours vous m'attendrez ou je vous attendrai. Je ne
     vous parle point de Vérone. J'y suis très-bien à présent, mais j'ai
     eu d'abord des difficultés à vaincre. Vous savez que je m'y
     attendais. À jamais à vous.»

LE MÊME.

     «Vérone, ce 20 novembre 1822.

     «Quoique je vous aie écrit hier par un courrier anglais, je ne puis
     me résoudre à laisser partir un de mes attachés, sans vous dire que
     j'attends un mot de vous avec la plus vive impatience pour régler
     ma marche et ma destinée. Mathieu part demain. Le congrès finira du
     5 au 10 du mois prochain. Cinq jours après sa clôture, je serai à
     vos pieds dans la petite cellule, ou sur le chemin de Milan à vous
     attendre. Je vous le répète, prononcez. Je suis à vous pour la vie.
     J'ai été charmé de voir M. de Bourgoing à cause de vous. Il a
     prononcé votre nom et m'a fait battre le coeur.

     «Je ne donnerai point de lettre pour vous à Mathieu.»

LE VICOMTE MATHIEU DE MONTMORENCY À Mme RÉCAMIER.

     «Vérone, ce 21 novembre 1822.

     «Je n'ai jamais eu plus de plaisir, aimable amie, que de vous dire
     que, d'ici à dix jours, j'espère être à l'Abbaye-au-Bois. Ce sera
     un vrai bonheur pour l'amitié! Je laisse ici un autre de vos amis
     qui continuera les grandes aventures, que je crois avoir pour ma
     part conduites aussi bien que possible dans la circonstance, mais
     de manière cependant à demander un peu de confiance aux bien
     intentionnés. Je crois que vous êtes du nombre, au moins pour moi.
     Adieu, adieu, aimable amie. J'ai de bonnes nouvelles d'Adrien, et
     je me sépare des restants dans de fort bons rapports.»

M. DE CHATEAUBRIAND À Mme RÉCAMIER.

     «Vérone, ce 3 décembre 1822.

     «Le moment de quitter Vérone approche et je n'ai point de lettre de
     vous. Il faut donc aller à vous, puisque vous ne voulez pas venir à
     moi. M. de Bourgoing, dont j'ai été charmé, vous remettra cette
     lettre. Il vous dira que je compte partir du 10 au 12, et être vers
     le 20 à Paris. Au milieu des grands événements de l'Europe, je n'ai
     qu'une pensée; il faudra pourtant que nous prenions une résolution
     à Paris. Il est impossible de vivre comme cela. Vous aurez vu M. de
     Montmorency. J'ai hérité de ses succès ici. On dit qu'il se prépare
     des orages pour le ministère, mais ce sera des orages royalistes,
     car les élections ont tué vos amis les libéraux.

     «À bientôt. Ce mot me console de tout.»

LE MÊME.

     «Vérone, jeudi soir 12 décembre 1822.

     «Je vais enfin vous revoir. Je pars demain par le désir de M. de
     Metternich et de l'empereur Alexandre. Celui-ci est convenu
     d'établir une correspondance avec moi. Vous voyez que j'ai regagné
     le temps qu'on a voulu me faire perdre. J'ai bien des choses à vous
     dire, et je ne suis pas aussi content que vous de votre ami. Que
     vais-je trouver à Paris? Mais surtout comment serez-vous pour moi?
     On vient me demander mon billet. À bientôt. Je serai à Paris vers
     le 20; à bientôt! le coeur me bat de joie. J'ai bien souffert ici,
     mais j'ai triomphé. L'Italie sera libre et j'ai pour l'Espagne une
     idée qui peut tout arranger, si elle est suivie.»

M. de Montmorency, revenu à Paris le 1er décembre, reçut du roi Louis
XVIII, le titre de duc en témoignage de sa satisfaction. Le roi avait
voulu donner au ministre des affaires étrangères revenant du congrès le
titre de _duc de Vérone_. Mais M. de Montmorency ne consentit pas à
quitter son nom, même pour accepter une faveur royale, et on le fit _duc
Mathieu de Montmorency_. Le chef de l'illustre maison à laquelle il
appartenait, portait déjà le titre de _duc de Montmorency_.

LE DUC MATHIEU DE MONTMORENCY À Mme RÉCAMIER.

     «Lundi matin, 2 décembre 1822.

     «J'ai voulu aller vous voir toute la journée d'hier, aimable amie,
     ce qui m'a empêché de vous écrire, et de vous apprendre moi-même ce
     que je n'aurais pas voulu que vous apprissiez par les journaux.
     Toute ma journée a été successivement absorbée. Celle-ci sera
     certainement plus heureuse. Ah! mon Dieu, que je le serai de vous
     revoir! Vous ne pouvez pas en douter, et que nous aurons de choses
     à nous dire! Serez-vous seule ou à peu près, à sept heures et demie
     ou huit heures? J'irai chez vous après avoir dîné à l'hôtel de
     Luynes. Tendres, bien tendres hommages.

     «Je ne vous parle de mon nouveau titre que parce que vous vous
     intéressez à tout ce qui me regarde.

     «Duc Mathieu de Montmorency.»

FIN DU TOME PREMIER



NOTES

[1: Article _Devonshire_, par M. Artaud de Montor, dans la _Biographie
universelle_. M. Artaud, premier secrétaire de l'ambassade de France à
Rome, avait longtemps vécu dans l'intimité de la duchesse.]

[2: Anne-Adrien de Montmorency, duc de Laval, chevalier des Ordres du
roi et de la Toison d'or, grand d'Espagne de première classe, né à Paris
le 19 Octobre 1707. Marié à Charlotte de Luxembourg, dont il eut trois
enfants, deux filles et un fils, Henri de Montmorency. Ce fils lui fut
enlevé à l'âge de vingt-trois ans, au mois de juin 1819.

Adrien de Montmorency fut successivement ambassadeur de France en
Espagne en 1814, à Rome en 1821, à Vienne en 1828. Il fut nommé ministre
des affaires étrangères en 1829, et refusa ce poste éminent. Le 4
septembre de la même année, il passa de l'ambassade de Vienne à celle de
Londres.

Il mourut le 16 juin 1837.]

[3: L'abbé Legris-Duval, avec lequel il avait mis Mme Récamier en
relation.]

[4: Elle était dans l'alcôve.]

[5: Le divorce civil était prononcé, Mlle de Longuerue ne s'en
contentait pas et voulait faire casser on plutôt annuler son mariage
devant l'autorité religieuse.]

[6: À l'Athénée.]

[7: C'était, je crois, l'abbé Guillon qui était l'agent de ces
distributions.]

[8: J'ignore quelles furent les raisons qui firent, pour cette année,
abandonner à Mme Récamier le château de Clichy pour celui de
Saint-Brice, qu'elle habita en location cet été-là. L'année suivante
elle était de nouveau établie à Clichy.]

[9: Le prince Auguste était mort au mois de juillet 1843, et, par son
testament, avait ordonné que le portrait de Mme Récamier, peint par
Gérard, et qu'il avait reçu de son amitié, lui fût rendu.]

[10: Le valet de chambre de Mme de Staël.]

[11: Cette lettre a été déjà publiée dans les _Mémoires d'Outre-Tombe_.]

[12: La mémoire du maréchal le trompe: c'est d'Auerstadt qu'il voulait
parler].

[13: Le roi de Prusse.]

[14: La reine Louise.]

[15: La princesse Radziwill.]

[16: Adrien de Montmorency.]

[17: Le comte de Salaberry.]

[18: Le second fils de Mme de Staël, tué en duel dans l'année 1813.]

[19: C'est-à-dire la reine Hortense. La Hollande venait d'être réunie à
la France.]

[20: Esménard (Joseph-Alphonse), de l'Académie française, auteur du
_Poëme de la Navigation_. Il était censeur des théâtres, censeur de la
librairie et chef de la troisième division de la police générale.

La voiture dans laquelle il voyageait en Italie ayant versé dans un
précipice, il eut la tête fracassée contre un rocher, et périt ainsi en
1811.

Il écrivait à Mme Récamier, qui avait désiré, à son retour de Fossé, le
voir et l'entretenir des intérêts de Mme de Staël, le billet que voici:

     «Samedi matin.

     «Madame,

     «Je serais allé moi-même chercher le volume que vous avez eu la
     bonté de m'envoyer, si je n'avais craint, presque autant que je le
     désire, de vous trouver seule: il y a, dans l'union de la douleur
     et de la beauté, mille fois plus de charme que dans la vue d'un
     bonheur sans orages; et quoique je n'aie pas _appris_ la
     sensibilité _en Allemagne_, je ne me défends pas bien d'un intérêt
     et d'un sentiment que vous m'avez défendus. Mais il serait trop
     héroïque de résister au plaisir que vous m'offrez de vous voir un
     moment, et je vous prie de permettre que ce soit dans la soirée. Je
     me présenterai chez vous à huit heures. Vous seriez trop aimable de
     recevoir sans distraction de société l'hommage respectueux de tout
     ce que vous m'inspirez.

     «ALF. ESMÉNARD.»

]

[21: Sa gouvernante, dont l'humeur n'était pas facile].

[22: Mme la comtesse Charles d'Hautefeuille, auteur de l'_Ame exilée, du
Lys d'Israël, des Cathelineau_, etc.]

[23: Dampierre, terre appartenant au duc de Luynes, beau-père de M. de
Montmorency, dans le département de Seine-et-Oise.]

[24: Il s'agissait de son départ pour la Suède.]

[25: Les livres et les recueils imprimés par la duchesse de Luynes sont
encore aujourd'hui recherchés des bibliophiles.]

[26: Le baron de Vogt.]

[27: Pierre-Simon Ballanche, membre de l'Académie française et de
l'Académie de Lyon, né dans cette dernière ville, le 4 août 1770, mort à
Paris le 12 juin 1847.

Philosophe profond et philosophe chrétien, Ballanche est en même temps
un des prosateurs les plus éminents et les plus classiques de ce siècle.
Son âme angélique, sa rêveuse imagination, la candeur et la vivacité de
ses enthousiasmes ne le rendaient pas propre à l'action; aussi ne se
mêla-t-il point aux événements du temps, bien qu'il fût lié d'intime
amitié avec la plupart des hommes qui, sous la Restauration, eurent part
aux affaires publiques.

Il fut un des plus constants amis de M. de Chateaubriand, qu'il avait
connu en 1803, et il avait donné, avec son père, imprimeur à Lyon, la 2e
et la 3e édition du _Génie du Christianisme_.

M. Ballanche avait publié, en 1800, un volume qui est devenu extrêmement
rare et qu'il n'a point réimprimé dans ses oeuvres complètes: _Du
Sentiment considéré dans ses rapports avec la littérature et les arts_.
Ce livre, incomplet, sans doute, renferme pourtant des beautés du
premier ordre, et fut comme le précurseur de l'ouvrage éclatant qui
marqua la renaissance chrétienne en France.

On a de M. Ballanche:

_Fragments_, 1808, recueillis en 1 v. en 1819;

_Antigone_, 1814;

_Essai sur les Institutions sociales_, 1818;

_Le Vieillard et le Jeune Homme_, 1819;

_L'Homme sans nom_, 1830;

_Palingénésie sociale_, 1830;

_Orphée_, même année;

_Vision d'Hébal_, 1834;

_Formule générale de l'Histoire romaine_, ouvrage dont quelques extraits
seulement ont paru dans la _Revue de Paris_.]

[28: Mme Mathieu de Montmorency.]

[29: Une réduction du buste de Mme Récamier, par Chinard.]

[30: Les _Vases peints_ de la collection de Sir J. Coghill ont été
publiés par J. Milingen en 1817.]

[31: On lui offrait de grands avantages pécuniaires qu'il refusa, ainsi
que la mission secrète.]

[32: Mme de Staël.]

[33: Curé de Clichy.]

[34: De l'Académie française, auteur d'un poëme de Philippe-Auguste.]

[35: De l'Académie française, auteur d'une traduction du Tasse.]

[36: M. de Chateaubriand.]

[37: Le prince de Polignac.]

[38: Monsieur le comte d'Artois.]

[39: L'Infirmerie de Marie-Thérèse, qu'elle avait fondée.]

[40: Ambassadeur de Russie à Berlin, que Mme Récamier avait connu en
1818, à Aix-la-Chapelle, lors du congrès.]

[41: Hyacinthe Pilorge, son secrétaire, dont le dévouement était
absolu.]

[42: M. Lemoine était un ancien secrétaire de M. de Montmorin, légué par
Mme de Beaumont à M. de Chateaubriand, et qui chaque soir venait passer
quelques heures avec M. et Mme de Chateaubriand. Leur affection pour lui
ne se démentit pas jusqu'à sa mort.]

[43: Il s'agit de l'acquittement du colonel Fabvier.]

[44: Avec le ministère.]

[45: Conspiration des carbonari piémontais, en février 1821.]

[46: Ministre des affaires étrangères.]

[47: Louis de Fontanes était né à Niort, le 6 mars 1757, d'une famille
protestante ruinée par la révocation de l'édit de Nantes. Sa mère était
catholique et avait élevé ses enfants dans sa religion.

Par ses opinions toutes monarchiques, par les qualités de son esprit que
distinguaient et le bon sens et un goût exquis, M. de Fontanes, poëte
d'un ordre élevé et prosateur élégant, appartenait au parti qui, au
sortir de la révolution, s'efforça de relever en France les saines
traditions sociales et littéraires. Condamné à la déportation au 18
fructidor, il chercha un asile en Angleterre où il retrouva M. de
Chateaubriand émigré; ils s'étaient connus précédemment à Paris, en
1790.

Rentré en France, M. de Fontanes fut chargé par Bonaparte, premier
consul, de l'éloge de Washington que le jeune et illustre général voulut
faire prononcer dans le temple de Mars (chapelle des Invalides), le 20
pluviôse an VIII, février 1800. Cette fantaisie libérale du héros qui
devait si peu imiter Washington fut l'origine de la fortune politique de
M. de Fontanes.

L'amitié de M. de Fontanes et de M. de Chateaubriand formée dans l'exil
ne se démentit et ne se refroidit pas un seul jour, quelle que fût leur
diverse fortune. M. de Fontanes avait le premier deviné le génie de son
ami. Sa muse pleine d'un dévouement étonné, c'est M. de Chateaubriand
qui l'a dit, le dirigea dans les voies nouvelles où il s'était
précipité.

Au moment où M. de Chateaubriand, nommé ambassadeur à Berlin, partait
pour son poste, après avoir formé avec le duc de Richelieu le premier
ministère royaliste où étaient entrés MM. de Villèle et de Corbière, il
avait voulu faire rétablir, pour M. de Fontanes, la grande maîtrise de
l'Université: la chose ne s'était pas arrangée à cause des combinaisons
politiques qu'il avait fallu satisfaire, et M. de Fontanes lui écrivait
ce dernier billet:

«Je vous le répète, je n'ai rien espéré, ni rien désiré. Ainsi, je
n'éprouve aucun désappointement, mais je n'en suis pas moins sensible
aux témoignages de votre amitié; ils me rendent plus heureux que toutes
les places du monde.»

M. de Fontanes mourut le 17 mars 1821. Il a été remplacé à l'Académie
française par M. Villemain.]

[48: Le prince de Polignac.]

[49: Il s'agit très-probablement ici de la duchesse de Cumberland. V.
les _Mémoires d'Outre-Tombe_, t. VII, p. 321.]

[50: Benjamin Constant.]

[51: Le marquis de Catellan.]

[52: De Suède.]

[53: Mlle de Villeneufre, plus tard Mme Clary.]

[54: Sirejean.]

[55: Le duc de Blacas, ambassadeur de France à Rome, donna sa démission
et fut remplacé dans ce poste par Adrien de Montmorency, duc de Laval.]

[56: La mort de lord Castlereagh, marquis de Londonderry, ministre des
affaires étrangères d'Angleterre qui, le 12 août 1822, se coupa la gorge
dans un accès de fièvre chaude. Voici le récit que le journal
ministériel du temps, _the Courier_, donnait de ce funeste événement:
«Les fatigues extraordinaires de la dernière session du parlement et les
négociations importantes avec les différentes cours de l'Europe
occupaient tellement le temps de lord Londonderry, que ses amis
remarquaient avec une vive inquiétude que son esprit n'avait aucun
intervalle de repos, et que l'effet d'une tension aussi continuelle
commençait à opérer sur ses facultés morales et physiques. Vers la fin
de la session, et alors que les occupations vinrent à diminuer, son
esprit, qui avait été maintenu en haleine par le travail même, laissa
apercevoir des symptômes de cette lassitude qui suit toujours les
efforts trop prolongés. On désira pour lui un changement de scène et
d'occupations, et il fut décidé qu'il représenterait l'Angleterre au
congrès de Vérone; son départ avait même été fixé à la fin de la
semaine. Lord Castlereagh espérait lui-même que le voyage lui
procurerait de la distraction et quelque soulagement.

«Vendredi dernier, 9 août, en prenant congé de S. M., un tremblement
nerveux et une extrême anxiété répandue sur la personne du noble lord
frappèrent les yeux de tous ceux qui l'entouraient. Le docteur Bankhead,
appelé le soir, trouva le marquis dans un état qui exigeait des soins;
il y avait beaucoup de fièvre et la tête ne paraissait pas libre; il
ordonna l'application de ventouses. Cependant lord Londonderry partit le
même soir, accompagné de sa femme, pour sa maison de campagne de
North-Cray. Le médecin alla le voir le samedi, et le trouva mieux,
quoique obligé de garder le lit. Le dimanche, il paraît que les
symptômes furent plus apparents, et que l'aliénation mentale, dont il
avait été atteint par moments depuis le vendredi, devint plus
caractérisée. On présume cependant qu'il se trouva mieux le soir, car il
dormit dans sa chambre à coucher sans qu'on eût pris d'autres
précautions que d'enlever ses pistolets, ses rasoirs et tous les
instruments avec lesquels il aurait pu chercher à attenter à sa vie. Le
médecin s'était retiré tard et reposait dans la chambre voisine. La nuit
paraît avoir été calme. Vers sept heures du matin, un domestique appela
M. Bankhead, et lui dit que le marquis désirait le voir. Le médecin se
rendit aussitôt dans le cabinet de toilette où il trouva le marquis
debout, en robe de chambre; il dit quelques mots, et au bout d'une
seconde, tomba dans les bras de M. Bankhead. On s'aperçut alors qu'il
s'était ouvert l'artère carotide avec un petit couteau. Cet instrument
se trouvait dans un porte-lettre qui avait échappé aux recherches des
domestiques.

«Le marquis de Londonderry était né le 18 juin 1769.»]

[57: Premier secrétaire de l'ambassade de France à Londres.]

[58: Celles de lord Castlereagh.]

[59: Probablement: _de M. de Villèle_. Il y a des mots oubliés dans
l'original.]

[60: Les plénipotentiaires désignés par la France pour assister au
congrès de Vérone étaient le vicomte Mathieu de Montmorency, ministre
des affaires étrangères, le vicomte de Chateaubriand, le comte de La
Ferronnays et le duc de Caraman, ambassadeurs de S. M. à Londres, à
Saint-Pétersbourg et à Vienne.]

[61: L'empereur Alexandre.]

[62: Mme Récamier était avec sa nièce et M. Ballanche à la
Vallée-aux-Loups.]

[63: Premier secrétaire de l'ambassade de France à Berlin.]





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Souvenirs et correspondance tirés des papiers de Mme Récamier (1/2)" ***

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