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Title: Souvenirs et correspondance tirés des papiers de Mme Récamier (2/2)
Author: Récamier, Jeanne Françoise Julie Adélaïde Bernard, 1777-1849
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Souvenirs et correspondance tirés des papiers de Mme Récamier (2/2)" ***

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by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)



SOUVENIRS ET CORRESPONDANCE TIRÉS DES PAPIERS DE MADAME RÉCAMIER

     Je regarde comme une chose bonne en soi que vous soyez aimée et
     appréciée lorsque vous ne serez plus.

     (Lettre de BALLANCHE, t. I, p. 312.)

DEUXIÈME ÉDITION

TOME SECOND

PARIS

MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS

1860



LIVRE V


La mise à exécution des principes posés à Vérone par les souverains
alliés, relativement à l'Italie et surtout à l'Espagne, amena dans le
conseil des ministres à Paris un dissentiment profond. Le duc Mathieu de
Montmorency voulait que la déclaration de la France fût conforme à celle
des autres puissances, et insistait sur le rappel immédiat de notre
ambassadeur à Madrid. M. de Villèle était d'avis d'appuyer, sans doute,
par des remontrances énergiques les déclarations étrangères, mais il
entendait que M. de Lagarde, notre ministre, restât encore en Espagne.

Nous ne prétendons pas, au point de vue de la mémoire d'une femme,
écrire l'histoire de la Restauration; mais on a beaucoup discuté les
motifs de la sortie du ministère de M. de Montmorency, et de l'entrée de
M. de Chateaubriand aux affaires, et l'on a très-diversement apprécié la
conduite des trois personnes les plus directement intéressées dans le
débat. M. de Villèle a rencontré des apologistes ardents et exclusifs:
nous ne saurions accepter des éloges qu'il a reçus, que ce qui ne peut
légitimement nuire aux deux amis de Mme Récamier, Mathieu de Montmorency
et M. de Chateaubriand.

L'antagonisme même de ces deux hommes d'État s'explique sans qu'on soit
obligé d'avoir recours à des interprétations malicieuses ou subalternes.
Il est très-certain que M. de Villèle ne voulait auprès de lui aucun
homme qu'une supériorité, de quelque espèce qu'elle fut, put rendre
prépondérant. L'importance que donnaient à M. de Montmorency son rang,
son nom, la considération qu'inspirait son caractère, lui fit d'abord
ombrage; toutefois, lorsque M. de Montmorency partit pour Vienne afin
d'y concerter l'action de la France avec celle des souverains alliés, il
n'était nullement question de donner au ministre des finances la
présidence du conseil. C'est en Autriche seulement que M. de Montmorency
apprit cette marque éclatante de faveur accordée par le roi à M. de
Villèle.

J'en trouve la preuve dans une lettre de M. de Montmorency à la
vicomtesse sa femme, en date de Vienne du 15 septembre 1822.

Il s'exprime ainsi:

     «Chère amie, hier et aujourd'hui se sont passés très-bien au milieu
     d'une horrible presse d'affaires et d'une audience de l'empereur
     Alexandre dont j'ai été fort content.

     «Voilà donc la nouvelle positive de la _présidence_ qui m'est
     apportée par le duc de Rauzan. J'ai fait bonne mine, surtout
     vis-à-vis des étrangers. Mais j'en suis peu content, sans tomber
     dans les exagérations auxquelles ma mère et d'autres se livreront.

     «J'en écris en toute franchise à Villèle, à Sosthènes dont j'ai
     huit pages d'explications, et j'ai même placé quelques mots
     respectueux au roi. On se doit à soi-même quelque chose.»

On le voit donc, lorsque le ministre des affaires étrangères revint du
congrès à Paris, et qu'il s'éleva entre lui et le nouveau président du
conseil un dissentiment politique, il existait déjà entre eux un
refroidissement, résultat inévitable de l'impression que M. de
Montmorency avait dû recevoir de la manière dont M. de Villèle avait
profité de l'absence de son collègue pour se faire donner le premier
rang dans le conseil.

J'ajoute, une fois pour toutes, que lorsque dans les lettres, soit de M.
de Chateaubriand, soit de M. de Montmorency, il est question de
_Sosthènes_ ou de _Sosthènes et de ses amis_, cela doit presque
constamment désigner l'influence de Mme du Cayla avec laquelle M. le
vicomte Sosthènes de La Rochefoucauld était intimement lié, et dont M.
de Villèle s'est beaucoup servi.

Mathieu de Montmorency, fidèle aux convictions de sa vie, n'hésitait pas
à lier la politique de la France envers l'Espagne avec les intérêts des
puissances qui avaient fait le congrès de Vérone. L'ascendant, facile à
comprendre, qu'avait pris sur lui l'empereur Alexandre, donnait une
couleur presque russe à ses projets.

M. de Villèle, entouré des gens d'affaires, étranger d'ailleurs aux
grandes considérations de la politique générale, cédait à la mauvaise
humeur du cabinet de Saint-James, et se maintenait sans scrupule dans
une position favorable à l'Angleterre.

Le conseil fut plusieurs jours indécis entre ces deux opinions également
animées. Enfin le 25 décembre, après une longue séance tenue malgré la
solennité de la fête de Noël, le duc Mathieu de Montmorency, n'ayant pu
amener à son sentiment la majorité du conseil, crut devoir se démettre
du portefeuille des affaires étrangères.

M. de Chateaubriand, avec une supériorité de coup d'oeil incontestable,
avait entrevu entre les deux tendances opposées une direction française.
De Vérone même, il écrivait à Mme Récamier: «J'ai bien souffert ici,
mais j'ai triomphé. L'Italie sera libre, et j'ai pour l'Espagne une idée
qui peut tout arranger, si elle est suivie.» Il trouvait bon que l'on
intervînt en Espagne, mais pour le compte de la France, avec
indifférence pour les menaces de l'Angleterre, et avec fierté à l'égard
des puissances qui auraient voulu faire de notre pays l'instrument de
leurs résolutions.

Quand M. de Montmorency se fut retiré, il est probable que M. de Villèle
n'aperçut pas la vraie nature des plans de M. de Chateaubriand; il se
peut que celui-ci n'ait pas jugé à propos de les lui faire entièrement
connaître. Mais après l'entrée de M. de Chateaubriand dans le cabinet,
la position réciproque des deux ministres s'éclaircit. M. de Villèle,
entraîné d'abord par l'ascendant de son collègue, ne dut pas voir, sans
un sentiment d'amertume, sa propre perspicacité mise en défaut, et c'est
cette blessure secrète, trop aisément envenimée par la répugnance
constante du roi Louis XVIII pour M. de Chateaubriand, qui explique
surtout l'explosion fatale dont les conséquences préparèrent la chute de
la monarchie.

Il est facile de deviner combien les agitations du conseil des ministres
et la question de politique générale, qui tenait alors l'opinion
publique dans l'attente, devaient donner d'anxiété à Mme Récamier et
avait de gravité pour elle.

Les deux hommes dans la personne desquels les deux nuances du parti
royaliste, unanimes dans leur but, rendre au roi d'Espagne sa liberté,
s'étaient en quelque sorte incarnées, se trouvaient être l'un le plus
ancien, le plus dévoué, le plus fidèle de ses amis, l'autre celui que
l'admiration de Mme Récamier plaçait au premier rang. La rivalité de
deux personnes aussi chères créait pour elle une situation hérissée de
difficultés et de chagrins.

M. de Chateaubriand fut nommé ministre des affaires étrangères, le 28
décembre 1822.

M. Ballanche, témoin des angoisses de celle dont il connut et partagea
toujours les inquiétudes ou les impressions, lui écrivait, le 20
décembre, à l'occasion de la sortie du ministère de M. de Montmorency:

«Si j'étais complétement égoïste, je voudrais avoir quelque grand revers
pour être consolé par vous; mais autant vos consolations sont douces à
celui qui en est l'objet, autant elles sont amères pour vous-même. Je
sais au reste que l'_abdication_ pour laquelle vous avez un intérêt si
vrai, si naïf et si touchant, vous la supporteriez bien mieux, s'il n'y
avait en même temps une _élévation_ qui trouble toutes vos sympathies
généreuses. Au sein d'une telle perplexité et parmi de si vives
émotions, savez-vous ce qu'il faut faire? Il faut tourner quelques-unes
de vos pensées vers cette pauvre France qui mérite bien aussi d'avoir un
autel pieux dans votre noble coeur. Songez un peu qu'il s'agit de bien
grandes destinées auprès desquelles toutes les destinées individuelles,
même celles des rois, doivent inévitablement se briser.

«Aimez-moi, quoique je ne sois ni _détrôné_ ni _exalté_ contre votre
gré.»

La correspondance datée de Londres, que nous avons déjà citée, témoigne
de la passion avec laquelle M. de Chateaubriand avait désiré prendre
part au congrès de Vérone; je ne prétends pas dissimuler davantage
l'empressement qu'il mit à accepter à la fin de 1822 le portefeuille des
affaires étrangères, pas plus que je ne veux nier le regret avec lequel
Mathieu de Montmorency abandonna les affaires. Mais serait-il donc
nécessaire de faire l'apologie de l'ambition de ces deux hommes? Le
génie de l'un, le grand nom, la vertu de l'autre, ne les plaçaient-ils
pas tous deux trop haut dans l'estime et l'admiration des hommes pour
qu'un ministère pût rien ajouter à leur importance? Avec des caractères
fort dissemblables, ils avaient le même dédain des richesses, la même
indifférence des honneurs. Mais pour tous deux, il s'agissait de faire
triompher une conviction, et d'attacher son nom à un grand acte public:
n'est-ce point là un sentiment qui se puisse avouer?

Cette lutte laissa entre M. de Montmorency et M. de Chateaubriand de la
froideur, mais nulle amertume. La suite de la correspondance qui sert de
base aux souvenirs que nous retraçons, les bons offices que plus tard
ils se rendirent, en donneront la preuve. On peut affirmer que
l'intervention toujours adoucissante et toujours scrupuleusement sincère
de Mme Récamier ne contribua pas médiocrement à ce résultat; comme le
lui écrivait le bon Ballanche, c'était surtout pour elle que ces
agitations étaient amères.

Le duc de Laval Montmorency, si étroitement uni d'affection, d'intérêts,
de solidarité de race avec son cousin Mathieu, rend dans sa
correspondance un témoignage très-affectueux à la conduite pleine de
délicatesse de Mme Récamier dans ces circonstances pénibles. Après la
retraite de M. de Montmorency et l'arrivée aux affaires de M. de
Chateaubriand, il lui écrit, de Rome, où il remplissait les fonctions
d'ambassadeur de France:

     «12 février 1823.

     «Votre situation est sans doute une des plus complexes, des plus
     bizarres et des plus difficiles que je connaisse; mais je suis sûr
     que vous vous tirez d'affaire avec un naturel admirable, enfin que
     votre amitié ne blesse personne, et que tout le monde est content
     de vous.»

Et dans une autre lettre du 26 mai:

     «Quoique je ne sois pas encouragé par le retour, je vous écris
     encore quelques mots. On me dit que vous vous tirez admirablement
     de toutes vos difficultés, que vous portez toutes les confidences,
     que tout le monde est content, et que personne n'est trahi.»

Mais il faut laisser la parole aux personnes intéressées dans ce débat.
M. de Chateaubriand n'était point revenu du congrès, et déjà les
difficultés entre M. de Villèle et le duc de Montmorency étaient
flagrantes. Ce dernier écrivait à Mme Récamier:

LE DUC MATHIEU DE MONTMORENCY À Mme RÉCAMIER.

     «Paris, ce 18 décembre.

     «Vous croirez réellement, aimable amie, que je veux vous tenir en
     charte privée, et hier soir je n'ai pas même eu le bonheur d'en
     profiter. J'en ai été désolé. Jusqu'à onze heures j'ai voulu
     conserver l'espérance d'aller à cette chère Abbaye. Je veux m'en
     dédommager aujourd'hui entre quatre et cinq heures.

     «Votre second et très-second ami arrivera incessamment, demain ou
     après-demain au plus tard. J'ai beaucoup à vous parler de ses
     dispositions qui pourraient me faire sourire, si la chose n'était
     beaucoup plus grave.

     «Je vous renouvelle mes tendres hommages.»

LE VICOMTE DE CHATEAUBRIAND À Mme RÉCAMIER.

     «Paris, 1822.

     «J'ai vu Polignac. Je lui ai déclaré que la _chute_ de Villèle
     était la _mienne_, et que j'avais lié mon sort au sien, par la
     raison que lui seul avait été franc et loyal pour moi. Vous voyez
     qu'il n'y a pas de quoi s'inquiéter. J'ai déclaré en même temps à
     Polignac que je n'étais point l'ennemi de M. de Montmorency, et que
     loin de désirer sa place et de rester à favoriser les ambitions et
     les partis, j'allais retourner à Londres.

     «Quant à vous, je vous aime plus que ma vie. De quoi vous
     plaignez-vous? Je souffre horriblement, mais je suis à vous, peines
     et plaisirs, joies et douleurs. À demain.

LE MÊME.

     «26 décembre.

     «Vous verrez par la lettre à Villèle, dont je vous envoie la copie,
     que Mathieu a donné sa démission hier au soir et que Villèle m'a
     proposé le portefeuille par ordre du roi. Je l'ai _refusé_. Mathieu
     ne valait pas ce sacrifice par la manière dont il a été avec moi,
     mais je devais cela à _vous_ et à ma loyauté. Ne parlez pas de ma
     lettre à Mathieu. Il est singulier qu'il ne vous ait rien dit de ce
     qui s'est passé hier au soir. Se serait-il ravisé et aurait-il
     repris la démission? J'ai au moins fait preuve de sincérité. On ne
     dira plus que je suis ambitieux. J'aurais bien désiré vous voir un
     moment à une heure et demie.»

LE MÊME.

     «Samedi matin.

     «On est toujours bien agité. Il y a un tel cri de l'opinion pour me
     pousser dans le ministère qu'il est difficile que mes pauvres
     diables d'amis ne soient pas obligés de me recevoir parmi eux. Nous
     parlerons de tout cela à quatre heures. Je souffre horriblement.»

LE MÊME

     «Mardi matin.

     «Je n'ai pas dormi. Ma pauvre tête, sans compter le coeur, est bien
     malade. Je suis bien dégoûté ce matin, et je voudrais qu'on n'eût
     jamais pensé à cela. J'espère encore que le _maître_ refusera sa
     signature. Nous ne saurons rien aujourd'hui, et cette attente est
     bien pénible. Je vous verrai à notre heure. Vous me donnerez la
     force que je n'ai plus.»

LE MÊME.

     «Samedi, 10 heures.

     «J'ai refusé Villèle à midi. Le roi m'a envoyé chercher à quatre et
     m'a tenu une heure et demie à me prêcher, et moi résistant. Il m'a
     donné enfin l'_ordre_ d'obéir. J'ai obéi. Me voilà resté auprès de
     vous. Mais je périrai dans le ministère. À vous!»

LE DUC MATHIEU DE MONTMORENCY À Mme RÉCAMIER.

     «Val-du-Loup, ce 31 décembre 1822.

     «J'avais la confiance de recevoir une lettre de vous, aimable amie,
     quoique vous aimiez peu à écrire; je ne vous en fais nullement le
     reproche: car c'était aussi à moi à vous prévenir, d'après la
     manière si bonne, si délicate dont vous avez été pour moi dans
     cette occasion. Mon coeur en garde un profond souvenir. Je vous
     plains réellement de vous trouver ainsi placée entre un ministre
     sortant et un ministre entrant à la même place: outre l'ennui des
     pétitions qui ne feront que changer d'adresse, nos rapports gâtés
     et nos deux dernières lettres en particulier vous causeront un
     sentiment pénible, que je voudrais adoucir. Vous me reprocherez
     peut-être d'avoir été un peu sec; il fallait l'être ou prendre la
     chose au sensible, ce qui était une véritable duperie.

     «Je causerai de tout cela avec vous demain à huit heures; c'est mon
     rendez-vous de bonne année auquel je tiens beaucoup.

     «Le temps est triste, surtout depuis la neige, la solitude
     profonde; mais tout cela est très-supportable. Ce qui le serait
     moins, ce serait l'absence de mes amis.

     «Adieu, adieu. Vous savez quelle place vous occupez. Hommages bien
     tendres.»

M. DE CHATEAUBRIAND À Mme RÉCAMIER.

     «1er janvier 1823.

     «Combien de fois vous ai-je déjà souhaité la bonne année depuis que
     je vous aime? Cela fait frémir. Mais ma dernière année sera pour
     vous, comme aurait été la première, si je vous avais connue. J'ai
     encore couché rue de l'Université. C'est ce soir que je passe les
     ponts. J'irai ce soir vous présenter mes respects accoutumés.»

LE DUC MATHIEU DE MONTMORENCY À Mme RÉCAMIER.

     «Paris, ce 2 janvier 1823.

     «Je veux, aimable amie, vous donner tout de suite des nouvelles de
     la conversation qui vous inquiétait[1]. J'en sors. Je n'ai eu qu'à
     me défendre des empressements, des excuses, des protestations. Je
     crois y avoir répondu assez simplement, sans humeur, colère ni
     faiblesse, et j'ai passé promptement aux détails d'affaires que
     j'avais à _lui_ donner et qu'_il_ a très-bien reçus. Nous nous
     sommes quittés sur le terrain où nous devons rester et qui n'a rien
     d'embarrassant pour vous en particulier.

     «Je vous renouvelle mes tendres hommages et mes regrets de ne pas
     aller vous les porter moi-même. Je vous demande des nouvelles de
     votre santé et le _Phédon_ qui me nourrira de hautes pensées dans
     la retraite.»

LE VICOMTE DE CHATEAUBRIAND À Mme RÉCAMIER.

     «Mardi matin.

     «Je vais ce soir coucher dans ce lit de ministre, qui n'était pas
     fait pour moi, où l'on ne dort guère, et où l'on reste peu. Il me
     semble qu'en passant les ponts je m'éloigne de vous, et que je vais
     faire un long voyage. Cela me crève le coeur. Mais je ferai mentir
     le pressentiment. Je vous verrai tous les jours, et à notre heure,
     dans votre petite cellule. Je vous écrirai tous les jours. Vous
     m'écrirez pour me consoler et me soutenir. J'en ai, je vous assure,
     grand besoin. Vous verrai-je aujourd'hui? Faites-le moi dire par un
     mot, à deux heures.

     «À vous pour la vie.»

Benjamin Constant eut cette année-là deux procès de presse, l'un à
l'occasion d'une _Lettre à M. Mangin, procureur général près la cour de
Poitiers_, et l'autre pour une autre _Lettre adressée à M. de Carrère,
sous-préfet de Saumur_. Ces deux procès furent jugés en appel le 6 et le
13 février 1823. Pour le premier, il avait été condamné à un mois de
prison et cinq cents francs d'amende; pour le second, la peine était de
six semaines et de cent francs.

Benjamin Constant ne venait plus qu'à de rares intervalles chez Mme
Récamier, mais il était assuré de trouver en elle, sinon une sympathie
absolue, du moins un intérêt fidèle, et il y eut recours. L'appui de M.
de Chateaubriand lui fut très-utile dans la circonstance de cette double
poursuite.

BENJAMIN CONSTANT À Mme RÉCAMIER.

     «Le 5 février 1823.

     «Pardon, Madame, de vous importuner encore. Heureusement que tout
     se décidera demain, et que vous n'en entendrez plus parler.

     «J'apprends que ce sont les congrégations présidées par M. de
     Lavau, et surtout M. de Lavau lui-même, qui tiennent à ce que je
     sois condamné. Il y a eu chez lui une réunion où il a fortement
     recommandé à de jeunes conseillers, qui n'avaient pas coopéré au
     premier jugement, d'être à l'audience de demain pour prendre leur
     revanche. Je sais de vous, Madame, que M. de Chateaubriand
     n'approuve pas la marche et l'influence de ces congrégations. Si
     vous aviez donc le temps de lui faire savoir qu'il est probable
     qu'elles rendront ses bonnes intentions infructueuses, cela me
     servirait beaucoup. Mais il n'y a plus qu'aujourd'hui, puisque la
     chose se juge demain à dix heures.

     «J'ajouterai qu'il sera bien plus scandaleux de me condamner pour
     une cause où j'ai été indignement insulté dans la personne de ma
     femme. J'en montrerai bien l'indignité dans ma plaidoirie, et il me
     semble qu'une telle condamnation serait une tache pour un ministère
     qui doit avoir quelque chose de chevaleresque.

     «Adieu, Madame, faites pour moi ce que vous pourrez, et agréez mes
     tendres et respectueux hommages.»

LE MÊME.

     «Le 6 février.

     «Vous savez déjà, Madame, le résultat de la séance. J'ai le bonheur
     de rapporter à vous tout ce qu'il y a de bon, j'aime à mettre à vos
     pieds l'hommage de ma reconnaissance. Vous m'avez forcé à me
     réduire à ce sentiment; aussi y placé-je tout ce que vous n'avez
     pas voulu tolérer dans un autre; c'est bien la reconnaissance la
     plus vive qui ait jamais été, et pour peu qu'elle osât, elle
     s'appellerait autrement. Je ne bats pourtant encore que d'une aile:
     j'ai encore une affaire et une prison dont il faut que vous me
     tiriez. Mais j'y compte tellement que je n'ai plus aucune
     inquiétude.

     «J'irai vous voir demain, si vous le permettez.

     «Mille tendres et fidèles hommages.

     «B. C.

     «J'ai su que M. de Chateaubriand avait été parfait. Le talent est
     toujours une vertu.»

M. DE CHATEAUBRIAND À Mme RÉCAMIER.

     «Paris, 5 février.

     «J'ai vu le garde des sceaux. Il est très-bien pour M. de Constant,
     et j'espère que nous aurons commutation de peine, c'est-à-dire la
     simple amende[2].

     «Je vais écrire pour M. Arnault. Le talent doit avoir des
     priviléges. C'est la plus vieille aristocratie et la plus sûre que
     je connaisse.»

LE MÊME.

     «8 février.

     «Je suis sorti de la séance à sept heures. Je n'ai pas eu occasion
     de parler. Je suis seulement monté à la tribune pour répondre au
     général Foy qui m'avait interpellé. J'ai dit une douzaine de
     phrases très-bien, car j'étais en colère. J'ai eu beaucoup de
     _bravo!_

     «Je saurai ce que c'est que vos deux hommes. À demain. Je m'habille
     pour ce maudit bal. Ne soyez pas découragée.»

LE MÊME.

     «Dimanche, 23.

     «Je n'ai pu vous voir hier, la Chambre des pairs a fini trop tard.
     Aujourd'hui je passerai la journée au conseil chez le roi et dans
     mon salon, et je travaillerai toute la nuit pour parler peut-être
     demain: mon discours n'est pas prêt[3]. Le _Constitutionnel_ répète
     ce matin que j'ai lu le discours à l'Abbaye-au-Bois. Vous voyez
     comment vos amis vous servent et comment ils sont bien informés.
     Allons, faites des voeux pour moi comme j'en fais pour vous! Demain
     ou mardi sera un jour décisif dans ma carrière politique.

     «Je vous aime et cela me soutient. Après le discours je serai plus
     libre et tout à vous!»

LE MÊME.

     «Vendredi, 18.

     «Plusieurs ambassadeurs étrangers sont venus me prier de répondre
     au discours de M. Canning[4]. Ils m'ont trouvé travaillant au
     discours qu'ils me demandaient. Vous sentez que pourtant cela a un
     peu réchauffé ma verve, en me promettant un succès en Europe. Je
     vais m'ensevelir dans mon travail et je vous le montrerai. Mais je
     ne pourrai vous voir aujourd'hui: voilà le contre-poids à ma joie
     politique. Pardonnez-moi et aimez-moi un peu pour ma gloire. À
     demain! Salvandy a aujourd'hui vengé les _Débats_[5].»

On se rappelle que Mme Joseph Bonaparte, après le mariage de sa fille,
avait l'année précédente annoncé l'intention d'aller avec ses enfants
rejoindre le comte de Survilliers en Amérique, et quel obligeant
empressement elle avait trouvé dans M. de Montmorency, alors ministre
des affaires étrangères, pour accorder une autorisation de prolongation
de séjour à Bruxelles en faveur de son gendre; elle ne rencontra pas une
moindre bienveillance dans l'administration de M. de Chateaubriand: on
le verra par les deux billets suivants.

LA REINE DE SUÈDE À Mme RÉCAMIER.

     «Paris, le 20 mai 1823.

     «Mme Joseph profitera de la permission qu'on veut bien lui accorder
     de venir momentanément à Paris, si la circonstance l'exige, sous le
     nom de Mme la comtesse de Villeneuve sa soeur, afin de garder le
     plus grand incognito pendant le temps qu'elle y restera.

     «Sa demeure actuelle est à Bruxelles, sous le nom de Mme la
     comtesse de Survilliers.

     «Un mot que Son Excellence daignerait en dire à M. le baron de
     Fagel, pour en prévenir son gouvernement, éviterait toute
     difficulté pour le départ de Bruxelles. Je remercie la belle dame
     et la prie d'exprimer au plus obligeant et au plus aimable des
     ministres toute la reconnaissance dont je suis pénétrée.

     «DÉSIRÉE.»

M. DE CHATEAUBRIAND À Mme RÉCAMIER.

     «Dimanche matin.

     «J'ai écrit ce matin pour votre reine. Le conseil qui a lieu le
     mardi est avancé d'un jour et aura lieu demain lundi. C'est deux
     jours sans vous voir, en comptant celui-ci; c'est bien long! Demain
     je vous écrirai et surtout parce qu'hier vous étiez un peu en train
     d'être triste. Je ne souhaite que votre joie et tous les biens:
     ceux que j'ai et ceux que je n'ai pas!»

M. DE CHATEAUBRIAND.

     «6 juin.

     «Encore conseil! les affaires me tueront, surtout si je suis
     longtemps sans vous voir, mais lundi sera le jour de ma délivrance.
     Demain pourtant, dût l'Europe aller au fond de l'eau, je vous
     verrai. À vous! à vous!»

LE MÊME.

     «5 heures.

     «J'ai passé trois quarts d'heure seul dans la petite cellule, vous
     espérant, vous appelant, et pourtant heureux de me trouver au
     milieu de vos livres, de vos fleurs et de tout ce qui vit avec
     vous! Il faut pourtant arranger notre vie autrement, car je ne sais
     que devenir sans vous. Si on avait laissé ce malheureux ministère
     rue du Bac, je serais à votre porte. Tâchez de m'écrire un petit
     mot. Comment avez-vous pu sortir à notre heure? Ne pouviez-vous
     m'attendre un peu? Il vous est bien facile de vous passer de moi.
     Moi, j'avais tout quitté pour venir à vous.»

LE MÊME.

     «Dimanche, 5 heures.

     «De grandes nouvelles et des courriers ont pris tout mon temps. Les
     cortès à Séville, avant d'emmener le roi, ont déclaré qu'il était
     fou, ont prononcé sa déchéance, et nommé une régence
     révolutionnaire. Ceci finit misérablement l'affaire. Les cortès ne
     sont plus qu'une faction sans autorité et qui va expirer[6].»

LE MÊME.

     «Chambre des députés, vendredi soir.

     «Ne m'en voulez pas, je vous en supplie. Je suis dans un moment
     déplorable. Entre les deux Chambres où je cours, croyant toujours
     parler et ne parlant jamais, et les courriers, et les persécutions
     de l'Europe et de l'intérieur. J'espère que tout cela finira
     demain. Grâce, mille fois grâce. Plaignez-moi, ne m'en voulez pas,
     gardez-moi votre angélique bonté. À demain mon pardon, ou plutôt
     des consolations pour ce que je souffre.»

Aussitôt que M. de Chateaubriand eut connu Mme Récamier, il désira
mettre sa femme en rapports avec elle, et il l'amena à l'Abbaye-au-Bois.
Il se forma entre ces deux dames une relation qui, sans être intime, fut
toujours gracieuse et obligeante.

Mme de Chateaubriand, qui avait une âme élevée, des affections vives et
profondes, un dévouement réel et l'admiration la plus entière pour son
mari, avait infiniment plus d'esprit et d'originalité que de prudence et
de raison; sa tendresse, fort exigeante sur ce qui lui semblait dû à
l'objet de son culte, avait trop souvent pour résultat d'agiter,
d'inquiéter ou d'irriter M. de Chateaubriand.--Elle affichait la
prétention de ne pas connaître les oeuvres littéraires de l'homme dont
elle était fière de porter le nom; mais cette prétention était très-mal
fondée, et plus d'une fois on l'a surprise lisant quelque livre de son
mari.

Mme de Chateaubriand contait agréablement; elle avait une politesse
parfaite, des manières extrêmement distinguées, mais l'humeur inégale.
Ce qui ne variait point chez elle, c'était la charité: une charité
active, entendue, qui savait organiser, et dans laquelle elle mettait de
la constance et de la suite.--Elle était de taille moyenne, ses yeux
étaient beaux; son visage portait la trace visible de la petite vérole,
et sa santé toujours chancelante la réduisait à une maigreur quasi
diaphane. C'était, en un mot, une personne bonne et généreuse, mais
impossible à prévoir, et peu commode à vivre.

On verra par la suite de cette correspondance combien elle comptait sur
l'influence salutaire de Mme Récamier, et avec quelle confiance elle y
recourait.

LA VICOMTESSE DE CHATEAUBRIAND À Mme RÉCAMIER.

     «Septembre 1823.

     «Vous êtes toujours, Madame, notre port dans la tempête. C'est donc
     encore à votre bonté que j'ai recours pour tâcher de pénétrer dans
     les secrets de notre _capricieux immortel_[7]. Notre chapelle est
     prête, elle est charmante, il n'y manque plus que le tableau; mais
     quand arrivera-t-il? M. Gérard me l'avait positivement promis pour
     le 1er octobre. Je n'ose lui rappeler sa promesse, dans la crainte
     d'en reculer encore l'exécution. Il n'y a donc que vous, Madame,
     qui, avec toutes vos séductions, puissiez l'amener à achever sa
     charité promptement et de bonne grâce. Dites-lui, si vous en
     trouvez l'occasion, que si _la niche_ destinée à la sainte ne peut
     rien ajouter à un chef-d'oeuvre, au moins elle ne le gâtera pas. Le
     _jour_ est admirable, et la couleur du stuc telle qu'un peintre la
     pourrait choisir. M. Huyot m'avait conseillé de lui envoyer le
     cadre qui est très-beau; mais peut-être préfère-t-il, comme il en
     avait l'intention, faire apporter son tableau à l'Infirmerie, avant
     qu'il soit achevé, et le faire placer dans l'endroit qui lui est
     destiné, afin de voir s'il n'y aurait point à donner quelques coups
     de pinceau, dépendant de la disposition du jour. Aurez-vous encore
     l'extrême bonté, Madame, de lui demander si cet arrangement lui
     convient, et quel jour il voudrait fixer? Tout serait préparé pour
     qu'il n'y eût point d'importun; ce qui serait trop aimable, ce
     serait de venir ce jour-là avec lui déjeuner à l'Infirmerie même,
     avec les oeufs et le bon lait de la soeur _Sophie_.

     «Je ne sais comment vous demander assez de pardons de toutes mes
     importunités; mais votre indulgence est infatigable, lorsqu'il
     s'agit de coopérer à une bonne oeuvre.

     «Recevez, je vous prie, tous mes regrets de ne pouvoir aller vous
     présenter moi-même ma requête, et veuillez ne pas douter, Madame,
     de tous les sentiments qui m'attachent si tendrement et si
     inaltérablement à vous.

     «LA VICOMTESSE DE CHATEAUBRIAND.»

M. CHATEAUBRIAND À Mme RÉCAMIER.

     «Samedi matin.

     «Je n'ai pu écrire hier matin. J'ai été obligé d'aller chez le roi.
     Nous sommes dans un moment d'où dépend notre avenir. Chaque dépêche
     télégraphique peut nous apprendre la plus grande nouvelle. Rien
     n'est arrivé, rien n'arrivera peut-être encore de quelques jours.
     Mais ces jours seront des jours de perplexité. Aurons-nous pris, ou
     aurons-nous manqué de prendre l'île de Léon? Tout est là.

     «Je suis accablé de conférences et de courriers. Pour comble de
     maux, je ne pourrai vous voir encore aujourd'hui, mais à quelque
     chose le malheur est bon, et cela me fera rompre la fatalité du
     dimanche. Demain à notre heure. J'irai vous conter tout. Vous êtes
     pourtant un ange cruel et vous ne méritez guère d'avoir un esclave
     aussi soumis.

     «Ballanche a dîné chez moi hier. J'ai eu soin d'écarter toute
     conversation politique. Cela m'a fait grand plaisir de voir chez
     moi le vieil ami.»

LE MÊME.

     «Jeudi matin.

     «Nous sommes bien tourmentés par une nouvelle télégraphique qui
     nous annonce, de Bayonne, que le roi d'Espagne est délivré, et
     pourtant nous ne croyons pas à cette nouvelle. Vous savez ce que
     c'est que des espérances dont on sent la fausseté et que pourtant
     on veut croire par faiblesse. Mais moi, ai-je l'espoir de vous voir
     samedi soir à sept heures?»

LE MÊME.

     «5 heures.

     «Une dépêche télégraphique annonce que le roi d'Espagne est libre
     et qu'il sera le 29 (jour de la naissance du duc de Bordeaux) au
     milieu de nos soldats. Je vous verrai à neuf heures un moment.»

Ce ne fut que le 1er octobre 1823, que le roi et la reine d'Espagne,
rendus enfin à la liberté, s'embarquèrent à Cadix pour rejoindre à
Port-Sainte-Marie le duc d'Angoulême et l'armée française libératrice.

M. DE CHATEAUBRIAND À Mme RÉCAMIER.

     «Mercredi, 2 heures du matin.

     «Je suis sorti hier trop tard du conseil pour aller chez vous
     aujourd'hui. Je crains que ma correspondance d'Espagne ne me
     retienne au delà de notre heure. Je suis désolé des décrets de ce
     roi et je tâche de prévenir le mal. Je croyais être libre après la
     guerre d'Espagne, mais je vois que les affaires pèsent sur moi plus
     que jamais. Si je ne suis pas à l'Abbaye à six heures et demie,
     c'est que je n'aurai pu finir. Je dîne chez M. de Cossé, et après
     le dîner, je vais avec Mme de Chateaubriand chez le duc d'Orléans.
     Demain à huit heures du soir, si vous y consentez, j'irai à la
     petite cellule, quoique vous ayez été bien rude la dernière fois. À
     demain! Je suis bien las et il me prend vingt fois par jour envie
     de planter tout là.»

LE MÊME.

     «Dimanche matin.

     «Je n'ai pu vous écrire hier. J'ai été presque malade, c'est-à-dire
     très-souffrant, et je le suis encore. Je me suis acquitté de la
     commission de M. Gérard et, je vous assure, uniquement pour lui;
     car si je m'oppose de toutes mes forces aux actes arbitraires, j'ai
     une grande répugnance à déranger le cours de la justice.
     J'insisterai pourtant. Le génie exerce sur moi la séduction que
     cette jeune femme, dites-vous, a exercée sur cet homme qui la
     enlevée, et quand vous venez mêler votre puissance à celle du
     talent, il faut bien que j'obéisse.

     «À ce soir.»

LE MÊME.

     «Paris, 7 octobre.

     «Si le conseil finit de bonne heure, je vous verrai un moment. Je
     veux vous dire ce matin une chose qui me blesse. M. de Broglie, ou
     Mme de Broglie, a écrit à Paris que j'avais demandé l'expulsion de
     M. _Comte_ de la Suisse et que c'était une vengeance du
     _Conservateur_ sur le _Censeur_. C'est bien mal me connaître: je ne
     suis pas persécuteur de mon métier, et j'aime plus la liberté que
     ceux qui s'en font les champions exclusifs. J'ignorais même que M.
     _Comte_ fût en Suisse, lorsqu'un _Monsieur_ vint me dire qu'on
     allait le renvoyer de Lausanne et qu'il me demandait de
     m'intéresser à lui. Je lui répondis qu'apparemment M. _Comte_ était
     renvoyé par mesure de police; que je m'en informerais et que je
     verrais ce qu'il me serait possible de faire pour lui. J'en parlai
     effectivement à M. Franchet qui m'assura que M. Comte était à la
     tête de tous nos révolutionnaires en Suisse et qu'il y prêchait les
     principes les plus opposés au gouvernement des Bourbons. Voilà
     l'exacte vérité; c'est tout ce que je sais de M. _Comte_. Je n'ai
     pas écrit un mot de lui à l'ambassadeur. Son nom ne s'est jamais
     présenté à mon esprit ni sous ma plume. Il est vrai que le
     _Monsieur_, son ami, m'a dit que ce M. _Comte_ irait en Angleterre
     écrire des choses terribles contre moi: cette menace me tenta un
     moment, et j'eus la mauvaise pensée de faire donner à M. _Comte_ la
     liberté d'aller écrire de si grandes choses, car je suis partisan
     décidé de la liberté de la presse; mais je repoussai cette
     inspiration du diable, et j'oubliai M. _Comte_ de nouveau, ou
     plutôt je ne songeai qu'à lui rendre service. Vous me connaissez
     assez pour savoir si je vous dis ici la pure vérité.

     «Dans ce moment, on sollicite mon intérêt pour un bon régicide qui
     ne demande qu'à respirer l'innocence et la paix dans les vallées de
     la Suisse, et je vais m'occuper de cet honnête homme, et voir si je
     puis lui procurer le bonheur champêtre si bien fait pour son âme
     simple et naïve. Si j'en suis là, comment imaginer que je persécute
     M. _Comte_ qui n'a d'autre tort à mes yeux que d'écrire lourdement
     et ennuyeusement, autant qu'il m'en souvient pour avoir lu un
     article de lui contre le roi, il y a sept ou huit ans? Défendez-moi
     auprès de vos injustes amis.»

L'importance des événements dont la correspondance de M. de
Chateaubriand était remplie pendant les premiers mois de son ministère
nous a décidé à donner ses lettres presque sans interruption.

Grâce à la résolution et à l'énergie qu'il sut imprimer à l'intervention
de la France dans les affaires d'Espagne, Ferdinand était libre, la
maison de Bourbon comptait une belle et vaillante armée, le prestige des
succès militaires environnait la monarchie, et M. le Dauphin avait
noblement pris sa part dans les fatigues et la gloire de la campagne. M.
de Chateaubriand pouvait donc être fier d'un résultat auquel il avait
puissamment contribué.

Mais tout en s'associant à la joie et au triomphe de son illustre ami,
Mme Récamier n'en sentait pas moins avec tristesse les épines que
l'arrivée de M. de Chateaubriand au pouvoir avait semées dans le cercle
de ses affections les plus intimes. Les visites quotidiennes de M. de
Chateaubriand à l'Abbaye-au-Bois étaient bien souvent dérangées, soit
par les réunions du conseil, soit par les séances des Chambres; et le
trouble n'était pas seulement dans les habitudes: l'humeur de l'éminent
écrivain n'avait pas résisté à la sorte d'enivrement que le succès, le
bruit, le monde amènent facilement pour des imaginations ardentes et
mobiles. Son empressement n'était pas moindre, son amitié n'était point
attiédie, mais Mme Récamier n'y sentait plus cette nuance de
respectueuse réserve qui appartient aux durables sentiments que seuls
elle voulait inspirer: le souffle d'un monde frivole et adulateur avait
passagèrement altéré cette pure affection. D'un autre côté, la blessure
d'amour-propre de M. de Montmorency, que ses sentiments religieux ne
tardèrent pas à faire disparaître, était encore toute vive dans ces
premiers moments. Il mettait le soin le plus aimable et le plus tendre à
ne pas exprimer son mécontentement, et s'appliquait à rendre, autant
qu'il était en lui, la position de Mme Récamier moins pénible, entre son
rival triomphant et lui-même; mais l'agitation était grande dans les
âmes.

Au milieu de ces tristesses et de ces difficultés, la nièce de Mme
Récamier, celle qu'elle traitait et aimait comme une fille, tomba
gravement malade de la poitrine. Lorsque l'état aigu eut fait place à la
convalescence, M. de Montmorency insista pour qu'on lui fît respirer
l'air de la campagne, dans la solitude de la Vallée-aux-Loups, où
presque chaque année Mme Récamier avait été chercher un doux et trop
court repos. À l'automne, les médecins ne dissimulèrent point que la
rigueur d'un hiver passé à Paris pouvait être fort nuisible à une santé
délicate après l'échec d'une maladie vive; ils insistaient pour le
séjour du midi. La tendresse inquiète de Mme Récamier la décida à partir
pour l'Italie. Elle quitta Paris le 2 novembre 1823.

Le fidèle Ballanche, avec la simplicité de son absolu dévouement, partit
en même temps que Mme Récamier, sans avoir même eu la pensée qu'il pût
faire autrement; M. Ampère demanda la permission de se joindre à la
petite caravane qui devait voyager lentement, et Mathieu de Montmorency,
en prenant congé de son amie, se promettait de lui faire, au milieu du
carême, une visite dans la ville sainte, que sa piété lui donnait depuis
longtemps un désir très-vif de connaître, et où la présence de son
cousin le duc de Laval lui offrait un attrait de plus. Ce dernier
projet, comme on le verra, ne se réalisa point.

Nous allons maintenant donner, sans les interrompre, les lettres
adressées à Mme Récamier par M. de Chateaubriand et M. de Montmorency,
dans les jours qui précédèrent et qui suivirent son départ, jusqu'au
moment de son arrivée à Rome.

M. DE CHATEAUBRIAND À Mme RÉCAMIER.

     «25 octobre.

     «Non, vous n'aurez pas dit adieu à toutes les joies de la terre; si
     vous parlez, vous reviendrez bientôt, et vous me retrouverez tel
     que j'ai été et tel que je serai toujours pour vous. Ne m'accusez
     pas de ce que vous faites vous-même. J'irai vous voir en sortant du
     conseil. J'ai mis les noms de Mme Thibaudeau et de M. Voutier à ma
     porte. Je vous aime de toute mon âme, et rien ne pourra m'empêcher
     de vous aimer, ni votre parti, ni votre injustice.»

LE MÊME.

     «Mardi matin, 28 octobre.

     «Vous voyez bien que vous vous êtes trompée. Ce voyage était
     très-inutile. Si vous partez, vous reviendrez au moins promptement,
     et vous me retrouverez à votre retour tel que vous m'aurez laissé,
     c'est-à-dire le plus tendrement, le plus sincèrement attaché à
     vous. Je suis bon à _l'user_; je ne me lasse jamais, et si j'avais
     plus d'années à vivre, mon dernier jour serait encore embelli et
     rempli de votre image.

     «À quatre heures et demie, je serai dans la petite cellule qui sera
     la mienne pendant votre absence.»

LE MÊME.

     «2 novembre 1823

     «Craignant toujours de vous faire quelque peine, lorsque vous
     comptez pour rien les miennes, je vous écris ce mot sur les
     chemins, de peur de manquer votre passage à Lyon. Je serai jeudi à
     Paris et vous n'y serez plus: vous l'avez voulu. Me
     retrouverez-vous à votre retour? Apparemment, peu vous importe.
     Quand on a le courage, comme vous, de tout briser, qu'importe en
     effet l'avenir? Pourtant je vous attendrai; si j'y suis, vous me
     retrouverez tel que vous m'avez laissé, plein de vous, et n'ayant
     pas cessé de vous aimer. Je vous écrirai à Turin et puis à
     Florence.»

LE MÊME.

     «Paris, le 7 novembre 1823.

     «Je vous écris ce petit mot à Lyon, à mon retour à Paris, en même
     temps que je vous écris à Turin. Je vous ai encore écrit à Lyon, en
     courant les chemins. Mettez sur le compte de mon exactitude ce qui
     est l'effet de mes sentiments, c'est votre coutume d'être injuste.
     Malgré tout cela, vous reviendrez; vous ne serez pas même
     longtemps. Vous reconnaîtrez que vous vous êtes trompée. Le billet
     de vous que j'ai trouvé ici en arrivant m'a fait voir que la joie
     d'Amélie vous faisait une sorte de plaisir, et que vous repreniez
     un peu à la _justice_ et à l'espérance. Croyez-moi, rien n'est
     changé, et vous en conviendrez un jour.

     «Souvenez-vous de tout ce que je vous ai dit sur le manuscrit.»

LE MÊME.

     «Paris, le 7 novembre 1823.

     «Vous avez passé les Alpes que je ne repasserai plus; vous êtes
     dans le beau pays où j'étais l'année dernière à la même époque.
     Vous vous éloignez de vos amis. Ces amis ne sont plus jeunes; le
     temps qu'ils perdent est irréparable. Vous avancez cette absence
     qui commence tôt et ne finit plus. Mais enfin vous l'avez voulu.
     Vous me direz, quand vous serez de retour, si vous avez vu l'Italie
     avec les mêmes yeux qu'autrefois; si les ruines vous ont dit la
     même chose, et si le changement, qui est survenu en vous, ne s'est
     point étendu à ce qui vous aura environnée. Mais je ne veux point
     attrister votre voyage: avant tout, que vos peines ne vous viennent
     jamais de moi.

     «Je ne vous parle point de politique. Vous êtes trop heureuse de
     n'entendre parler ni de chambres, ni de ministères, ni de journaux;
     tout cela vous reviendra assez dans votre cellule. Jouissez bien de
     votre liberté. Revenez le plus tôt possible. Je tâcherai de vivre
     jusqu'à votre retour. Je souffre cependant.»

LE MÊME.

     «Paris, le 15 novembre 1823.

     «Je vous ai écrit deux fois à Lyon, une fois à Turin, et vous ne
     m'avez pas répondu. J'ai su par le duc de Doudeauville que vous
     étiez arrivée à Lyon, et j'ai été réduit à apprendre de vos
     nouvelles par les autres. Je ne vous répéterai pas le lieu commun
     que ce sont ceux qui restent qui sont le plus à plaindre. Vous avez
     pris votre parti si vite, que vous avez sans doute été persuadée
     que vous seriez heureuse: peu importe le reste. Je vous le souhaite
     du fond de l'âme, ce bonheur que vous méritez, même lorsque vous
     affligez vos amis. Ma vie maintenant se déroule vite. Je ne
     descends plus, je tombe, et je ne puis, dans la rapidité de ma
     chute, que faire des voeux pour vous, que je laisse après moi sur la
     pente. Je me reproche de vous attrister peut-être au milieu du beau
     pays que vous parcourez. Saluez pour moi les montagnes, les riantes
     vallées que sans doute je ne reverrai plus. Je ne vous parle point
     de politique. Elle va bien, mais ce sont des conversations
     réservées pour la petite cellule; revenez-y, Horace, dont vous
     allez voir la retraite, disait qu'il faut renfermer dans un petit
     espace nos longues espérances. J'espère pourtant bientôt une lettre
     de vous. Je vous écrirai à Rome. Si mes lettres adressées à Turin
     et à Florence ne vous étaient pas parvenues, faites-vous les
     renvoyer à Rome.»

LE DUC MATHIEU DE MONTMORENCY À Mme RÉCAMIER.

     «Paris, ce 29 novembre 1823.

     «C'est à Dampierre, où j'ai été passer sept à huit jours d'adieux
     pour cette année, que j'ai reçu votre petite lettre datée du 18
     novembre. Elle m'a fait grand plaisir, puisque voilà ce Mont Cenis
     passé; vous avez atteint un plus beau soleil, un climat doux,
     pendant que nous sommes depuis une semaine dans les plus épais
     brouillards.--Amélie se trouve déjà mieux: c'est une vraie
     consolation et la seule que je puisse recevoir de votre absence.
     Vous savez quels tendres voeux vous accompagnent, et pour elle et
     pour vous-même. Je doute qu'une lettre puisse encore vous rejoindre
     à Florence que vous m'indiquez et où je projetais bien de vous
     faire trouver un petit mot chez M. de la Maisonfort[8], à qui vous
     ne pouvez pas échapper. Mais j'envoie toujours ceci à M. Récamier
     qui m'a fait prévenir d'une bonne et rapide occasion.--Nous sommes
     ici à peu près dans la même position, disputant sur la septennalité
     et la dissolution.--Un homme de vos amis[9] a pris la plume: c'est
     peut-être trop souvent. Je suis du reste, comme vous croyez,
     beaucoup moins au courant de ses nouvelles. Nous nous sommes
     rencontrés en bon lieu, et j'ai trouvé que ce qu'il y avait de plus
     simple, c'était de nous parler de vous. Il m'a dit n'avoir pas eu
     une seule fois de vos nouvelles: je trouvais moi-même que c'était
     trop peu, quoique je désire que vous ne vous fatiguiez pas trop
     surtout à _certaines_ lettres; j'ai cependant dit que je croyais
     être sûr que vous en aviez écrit une.

     «Je pense, surtout pour les envier, aux amis qui vont avoir le
     bonheur de vous voir, de vous recevoir. J'ai reçu une très-aimable
     lettre de la duchesse[10], de Naples où elle a été voir les
     Clifford et son beau-fils. Adrien vous parlera peut-être d'un petit
     intérêt d'amour-propre sur lequel mon amitié ne veut pas garder un
     silence affecté. Les journaux vous auront dit que j'avais eu la
     grand'croix de Saint-Charles[11]. Je voulais le trouver simple,
     puisque deux autres n'avaient pas été traités autrement. Mais on
     dit aujourd'hui qu'ils sont parvenus à se faire accorder mieux, et
     alors je pourrais être blessé du rapprochement. C'est assez
     misérable, et cela m'ennuie sans y ajouter trop d'importance.

     «Adieu, aimable amie, parlez de moi à votre nièce, aux voyageurs
     qui vous auront sûrement rejointe. Vous savez ce qui manque chaque
     soir à ma journée.

     «Adieu, adieu.

     «Nous sommes dans l'attente de la réception de M. le duc
     d'Angoulême pour mardi prochain.»

M. DE CHATEAUBRIAND À Mme RÉCAMIER.

     «Paris, le 29 novembre 1823.

     «Je crains que ma lettre adressée à Turin ne vous soit pas arrivée,
     parce qu'elle n'était pas affranchie. J'ai peur aussi que vous
     n'ayez passé trop vite à Turin et à Florence, où je vous ai
     également écrit, pour avoir le temps de voir que vous n'étiez pas
     oubliée. J'espère que mes premières lettres vous rejoindront à Rome
     avec celle-ci.

     «Depuis votre départ, mon travail s'est accru, et je n'ai trouvé
     que dans cette ennuyeuse occupation une triste distraction à votre
     absence. Je n'ai pas passé une seule fois auprès de l'Abbaye:
     j'attends votre retour. Je suis devenu poltron contre la peine: je
     suis trop vieux et j'ai trop souffert. Je dispute misérablement au
     chagrin quelques années qui me restent; ce vieux lambeau de ma vie
     ne vaut guère le soin que je prends de lui. Vous êtes à Rome, à
     Rome que j'aimais tant et où j'aurais voulu vivre. M'y plairais-je
     encore? Dites-moi bien ce que vous y aurez éprouvé. Ce que vous
     sentirez, je l'aurais senti. Comme pour vous, Rome aurait perdu ou
     gardé pour moi son intérêt et son charme. Il est malheureux de si
     bien s'entendre et d'être séparés par cinq cents lieues.

     «Le temps marche, mais pas assez vite. Je compte, comme si j'avais
     vingt ans, les jours pour les franchir. Quand je trouve le bon duc
     de Doudeauville, je lui parle à l'instant de vous. C'est la seule
     personne que je voie qui vous connaisse, car je ne rencontre jamais
     Mathieu. Je n'avais pas un grand penchant pour le duc de
     Doudeauville; mais il parle de vous si bien et avec une telle
     effusion de coeur que vous me l'avez fait aimer.

     «J'ai reçu votre billet de Chambéry. Il m'a fait une cruelle peine.
     Le _Monsieur_ m'a glacé. Vous reconnaîtrez que je ne l'ai pas
     mérité.

     «Pour jamais à vous.

     «J'écrirai régulièrement, souvent deux fois, mais toujours une fois
     par semaine à Rome.»

LE DUC MATHIEU DE MONTMORENCY À Mme RÉCAMIER.

     «Paris, le 13 décembre 1823.

     «J'allais vous écrire par la poste, aimable amie, lorsqu'est arrivé
     chez moi M. Lefebvre, m'annonçant son prompt et rapide voyage, et
     me disant qu'il avait voulu me voir pour vous donner plus
     directement de mes nouvelles. Ce serait bien le cas de profiter
     d'une occasion aussi sûre pour répondre à votre difficile question
     sur ce qui se passe d'intéressant pour vos amis. Vous en avez de
     tellement lancés dans les grandes aventures qu'il ne m'est pas
     facile à moi-même de les y suivre, et encore moins de vous en
     rendre compte par écrit. Le premier[12], auquel vous savez
     cependant que je ne cède point le pas, me paraît être toujours dans
     les mêmes rapports avec son confrère prédominant[13]. Il désirerait
     souvent que cela ne fût pas ainsi, mais plus souvent il en prend
     son parti comme le plus sûr; et les phrases habituelles de part et
     d'autre sont: «qu'ils sont contents réciproquement;» cela ne fait
     pas que cela soit toujours.

     «Vous êtes peut-être plus intriguée de ce dernier changement du
     ministère espagnol. Il serait curieux de savoir ce que vous en
     mandera M. de Chateaubriand, votre ami ministre, s'il en mande
     quelque chose. Lui et ses collègues peuvent prendre le parti de
     s'en arranger comme d'une chose faite; mais je suis sûr que la
     première impression a été le regret de n'y avoir pas eu une
     influence plus directe, et un peu de mécontentement et de dédain
     pour une chose très-imparfaite.

M. DE CHATEAUBRIAND À Mme RÉCAMIER.

     «4 janvier 1824.

     «J'ai reçu non pas vos lettres, mais vos petits billets jusqu'au
     24. Je voudrais vous écrire plus souvent, plus exactement, plus
     longuement, mais les derniers jours de l'année ont été si remplis
     d'affaires que je n'ai pas eu un seul moment à moi, et ce qui a
     achevé de m'accabler, Mme de Chateaubriand a été et est encore
     assez malade. Ainsi vous voyez que nous avons l'un et l'autre fini
     l'année tristement. En voilà une autre qui commence; ah!
     puisse-t-elle être plus heureuse! elle le sera, si vous revenez.
     Croyez-moi, moi vieux voyageur, il n'y a de bon que le repos, le
     coin du feu et quelques amis éprouvés par le temps.

     «Je ne vous parlerai point de politique. Dans trois mois les
     chambres vont s'ouvrir. Si j'ai le bonheur de réussir à la tribune
     comme l'autre année et que nous obtenions (et j'en suis à peu près
     sûr) la septennalité, alors j'aurai rempli une carrière utile à mon
     pays tant à l'extérieur qu'à l'intérieur; le reste me sera
     indifférent. Mais revenez me conter tout ce que vous aurez vu dans
     cette Rome que je ne reverrai sans doute jamais.

     «Je vois par mes affaires qu'il me sera impossible d'écrire
     régulièrement; mais je le ferai aussi souvent que je le pourrai. Le
     temps où je vous écrivais tous les jours n'est pas passé. Vous
     n'avez qu'à revenir dans votre cellule.»

Mme Récamier arriva pour la seconde fois à Rome dans les derniers jours
de novembre; elle y fut accueillie par l'un des plus aimables et des
plus fidèles amis de sa jeunesse, le duc de Laval, avec une joie si vive
et si vraie qu'elle en fut profondément touchée. La duchesse de
Devonshire lui avait choisi un appartement dans le voisinage de la place
d'Espagne et du Pincio, où, grâce aux soins délicats de l'amitié, Mme
Récamier et sa jeune compagne trouvèrent une exposition chaude, une
distribution commode et, dans des conditions d'économie nécessaires,
toute l'élégance que comporte un appartement loué meublé.

L'aspect que Rome présentait alors aux voyageurs était tout autre que
celui dont Mme Récamier avait été frappée dix ans auparavant.

Pie VII n'existait plus; ce saint pontife avait rendu son âme à Dieu le
20 août 1823, et le couronnement de son successeur, Léon XII, avait eu
lieu le 5 octobre, avant même que Mme Récamier n'eût quitté Paris. De
toutes les fêtes religieuses, de toutes les splendeurs qui se déploient
à l'intronisation d'un pape, une seule cérémonie restait à accomplir et
Mme Récamier y assista: c'était la prise de possession par le nouveau
pontife de la basilique de Saint-Jean-de-Latran. Aucun spectacle au
monde ne produit une impression plus vive, plus saisissante, n'émeut
plus le coeur en charmant les regards, que celui d'une bénédiction
pontificale donnée du haut de la loge de Saint-Pierre; et cependant,
j'oserai dire, que malgré la grandeur et la magnificence de l'édifice,
les belles lignes de sa double colonnade, son obélisque, ses fontaines,
tout ce luxe d'une splendide architecture est effacé par le coup d'oeil
que présente la même cérémonie de la bénédiction papale déployant sa
pompe religieuse dans le cadre de la campagne de Rome vue de la
basilique de Saint-Jean; il semble que la bénédiction donnée à la ville
et au monde prenne devant ces beaux horizons sa signification véritable.

Grâce à la circonstance d'un conclave et à la proclamation d'un nouveau
pape, Rome était donc en 1823 animée par un concours très-nombreux
d'étrangers. Cette ville, qui en 1813, privée de son souverain, se
voyait réduite à la condition de chef-lieu d'un département français,
avait retrouvé, avec son indépendance, le mouvement politique et la vie
que crée la présence d'une cour, même ecclésiastique. Les étrangers,
pèlerins des arts ou pèlerins de la religion, abondaient dans ses murs;
le corps diplomatique y donnait de brillantes fêtes.

Le duc de Laval y représentait noblement la France: bienveillant et
gracieux pour les individus, il exerçait envers ses compatriotes la plus
large hospitalité. L'urbanité de ses manières, la modération de son
caractère étaient en parfaite harmonie avec l'esprit conciliant du
gouvernement auprès duquel il était accrédité, et avec la mansuétude des
princes qu'il représentait; aussi la famille Bonaparte jouissait-elle à
Rome d'une sécurité et d'un calme absolus. Elle y était nombreuse. Le
cardinal Fesch, Mme Lætitia, mère de Napoléon, la princesse Borghèse,
Lucien Bonaparte, prince de Canino, et ses enfants, Jérôme, l'ancien roi
de Westphalie, étaient fixés dans les États pontificaux et résidaient le
plus habituellement à Rome.

Le duc de Laval mit, avec une charmante et parfaite amitié sa personne,
sa maison, ses gens, ses chevaux à la disposition de Mme Récamier, et
chaque soir, finissait ou commençait la soirée chez elle.

La France n'était pas seulement alors représentée à Rome de la façon la
plus honorable par son ambassadeur; la colonie de nos artistes comptait
des noms illustres, et, ce qui vaut encore mieux, des hommes d'esprit et
de nobles coeurs. Guérin était directeur de l'Académie de France;
Schnetz, Léopold Robert, dans toute la force de la jeunesse et du
talent, vivaient, travaillaient, s'inspiraient au sein de la ville qui
sera toujours la vraie patrie des arts. C'était un emploi charmant de la
matinée que de parcourir successivement les ateliers des artistes que je
viens de nommer; Mme Récamier y trouvait un très-vif intérêt et
l'ambassadeur de France l'accompagnait souvent dans ces courses. Guérin,
Schnetz et Robert venaient d'ailleurs assidûment chez elle.

Le premier, dont la santé avait toujours été délicate, semblait déjà
assez sérieusement atteint dans sa constitution: il était de petite
taille, ses traits avaient de la régularité et de l'agrément, ses
manières étaient réservées, son esprit fin et aimable. Absorbé par les
devoirs et par les minutieux détails de l'administration de l'Académie
de France, Guérin ne peignait plus guère: il se plaignait souvent de
l'impossibilité où il se trouvait de reprendre ses pinceaux, et
annonçait toujours la prochaine résolution de peindre; mais il est
permis de douter qu'avec plus de loisir il se fût remis au travail. Le
charme de la société de Guérin était extrêmement apprécié dans le salon
de Mme Récamier; on n'y témoignait pas moins d'empressement à Léopold
Robert, quoique rien dans sa conversation ni dans sa personne ne pût
faire deviner sa supériorité et la poésie de son talent.

Robert était très-timide; taciturne et gauche dans le monde, il fallait
l'avoir vu souvent, l'avoir connu longtemps, avoir rassuré cette nature
mélancolique et défiante d'elle-même, pour découvrir tout ce qu'il y
avait de noble simplicité dans son coeur et d'élévation dans ses
sentiments.

Une intimité étroite, et qui fut inaltérable, liait Robert à Victor
Schnetz. Ces deux artistes présentaient entre eux un assez grand
contraste de goûts, d'humeur, et n'en avaient que plus d'amitié l'un
pour l'autre. Schnetz a l'esprit prompt, la repartie vive, il a toujours
aimé le monde, et y porte des manières aisées, de la dignité et beaucoup
d'entrain. Son pinceau, plein de vigueur et de vérité, excelle surtout à
rendre les scènes populaires de la vie romaine; ses conseils et son
influence furent certainement utiles au talent de Robert.

C'est aussi à Rome, et dans ce même hiver de 1823 à 1824, que Mme
Récamier connut M. Delécluze. Un naturel plein de verve, un bon sens
mordant, une bienveillance originale, de la bonhomie sans fadeur et un
tour imprévu et vif qui s'efface un peu dans ses écrits, donnent à la
conversation de M. Delécluze un agrément tout particulier.

Mme Récamier trouvait d'ailleurs dans la duchesse de Devonshire la
douceur d'une société intime et les plus agréables sympathies de goût et
d'humeur. La duchesse avait été remarquablement belle; en dépit d'une
maigreur qui donnait à sa personne un faux air d'apparition, elle
conservait des traits d'une régularité fine et noble, des yeux
magnifiques et pleins de feu. Sa taille était droite, élevée; elle avait
une démarche d'impératrice, et son teint blanc et mat achevait cet
ensemble harmonieux et frappant. Ses beaux bras et ses belles mains,
réduits pour ainsi dire à l'état de squelette, avaient la blancheur de
l'ivoire; elle les couvrait de bracelets et de bagues. La grâce et la
distinction de ses manières ne pouvaient être surpassées. Sa jeunesse
n'avait pas été sans troubles, et les agitations de son âme, les
circonstances romanesques de sa vie avaient laissé sur toute sa personne
une empreinte de mélancolie et quelque chose de caressant.

Depuis longtemps fixée à Rome, la duchesse de Devonshire s'était liée
d'une amitié sincère avec le cardinal Consalvi qui fut le premier
ministre de Pie VII pendant tout son pontificat. Cette intimité d'une
grande dame anglaise et protestante avec un cardinal secrétaire d'État
du souverain pontife n'était pas le trait le moins singulier de la vie
de la duchesse. Elle voyait sans cesse le duc de Laval, qu'elle avait
connu en Angleterre pendant l'émigration; Adrien et Mathieu de
Montmorency la nommaient toujours la _duchesse-cousine_, quoiqu'elle ne
leur fût unie par aucun lien de parenté. Le duc de Laval en parlant
d'elle écrivait à Mme Récamier au mois de mai 1823:

     «Je m'entends avec la duchesse pour vous admirer. Elle a
     quelques-unes de vos qualités, qui ont fait le succès de toute sa
     vie. C'est la plus liante de toutes les femmes, qui commande par la
     douceur, et elle s'est fait constamment obéir; ce qu'elle a fait à
     Londres dans sa jeunesse, elle le recommence ici. Elle a tout Rome
     à sa disposition; ministres, cardinaux, peintres, sculpteurs,
     société, tout est à ses pieds.»

Cette aimable et généreuse personne menait en effet à Rome une existence
princière, recevait les étrangers, et en particulier ses compatriotes,
avec une affabilité parfaite, encourageait les arts, les cultivait
elle-même avec goût, et s'intéressait aux lettres.

Deux monuments feront vivre le souvenir de la protection que la duchesse
de Devonshire accordait aux artistes. Elle fit imprimer à ses frais, en
1816 et 1819, par les presses de De'Romanis, le texte et une traduction
en vers italiens de la Ve satire d'Horace (Voyage à Brindes), et la
traduction de l'Énéide, d'Annibal Caro. Ces deux éditions in-folio,
exécutées avec un grand luxe, sont ornées l'une et l'autre de nombreuses
planches gravées au burin. La duchesse avait eu l'idée de joindre au
texte antique la vue des lieux décrits par les deux poëtes latins, dans
leur état actuel; elle demanda ces vues aux peintres et aux graveurs les
plus habiles parmi les artistes fixés en Italie, à quelque nation qu'ils
appartinssent: Camuccini, Catel, Chauvin, Boguet, Pomardi, Williams,
Eastlake, Gmelin, Keisermann, ont fourni chacun une ou plusieurs
compositions; la duchesse elle-même figure dans ce travail pour deux
dessins qui n'en déparent pas l'ensemble.

Mais la mort de Pie VII, en ruinant la fortune politique du cardinal
Consalvi, venait de porter atteinte à cette noble existence.

Le pape mourut le 20 août: la veille de ce jour, c'est-à-dire le 19, le
duc de Laval écrivait à Mme Récamier qui n'avait point encore quitté
Paris:

     «Nous sommes ici dans les plus tristes agitations. Le pape est
     expirant, et j'attends à chaque instant la nouvelle de son dernier
     soupir pour expédier mon courrier.

     «La duchesse est revenue d'Albano abîmée, désolée de la douleur de
     son cher cardinal. Vous pensez s'il est malheureux; il perd son
     maître, un ami de vingt-quatre ans, et un pouvoir du même âge.»

Le cardinal Consalvi ne survécut guère au maître à la destinée duquel la
sienne avait été si fidèlement attachée. Sa santé, déjà chancelante,
reçut le dernier coup à la mort de Pie VII. On lui reprochait depuis
longtemps ses tendances libérales, la faveur dont les étrangers avaient
joui sous son gouvernement, et jusqu'à l'amitié hautement témoignée qui
le liait à une Anglaise.

Le nouveau pape, lorsqu'il n'était encore que le cardinal della Genga,
s'était trouvé ouvertement en désaccord avec le premier ministre de Pie
VII. Un de ses premiers soins, en montant au trône pontifical, avait
bien été de faire porter à ce représentant d'une politique qui n'était
pas la sienne les assurances de la plus affectueuse bienveillance; mais
il n'en était pas moins vrai que Consalvi, en perdant son vieux maître,
voyait renverser le système qu'il avait fait prévaloir pendant près d'un
quart de siècle, et cette réaction contre le long exercice de son
pouvoir fut extrêmement dure pour lui.

Lorsque Mme Récamier arriva à Rome, à la fin de novembre, l'état du
cardinal Consalvi commençait à donner de sérieuses inquiétudes; il
mourut le 24 janvier suivant, sept mois presque jour pour jour après la
mort de Pie VII.

Mme Récamier ne vit donc pas le cardinal Consalvi; mais elle fut pendant
six semaines la confidente des inquiétudes, des espérances, des
angoisses alternatives de la duchesse de Devonshire, et personne ne
pouvait s'associer plus qu'elle à ces douleurs de l'amitié. Quand enfin
le cardinal eut cessé de vivre, et que, selon le cérémonial en usage à
Rome pour les personnages considérables, il fut exposé sur son lit de
parade, la ville entière se ruait pour contempler mort cet homme d'État
si longtemps tout-puissant. Mme Récamier, uniquement préoccupée du vide
qui venait de se faire dans le coeur et dans les habitudes de son amie,
instruite de l'empressement avec lequel la foule se portait au palais du
cardinal, non-seulement n'eut pas l'idée d'aller curieusement se mêler à
ce flot des indifférents, mais elle imagina que la duchesse de
Devonshire devait être très-froissée de cette curiosité sans respect
pour les restes d'une personne qu'elle avait tant aimée.

Mme Récamier dirigea ce jour-là sa promenade vers la villa Borghèse,
bien sûre de la trouver déserte, les étrangers comme les Romains se
portant tous à la chapelle ardente. La solitude était en effet complète,
et Mme Récamier était descendue de voiture pour en jouir à son aise,
quand elle aperçut de loin dans une allée la grande et élégante figure
de la duchesse que le contraste de ses vêtements noirs avec la blancheur
pâle de son teint faisait ressembler à une ombre. Son image m'est restée
comme un type frappant de désespoir contenu. Les premières paroles
qu'elle adressa à Mme Récamier furent pour lui demander d'aller, elle
aussi, contempler le cardinal mort. Celle-ci, extrêmement surprise du
désir qui lui était exprimé, voulut pourtant y condescendre, et,
remontant en voiture, elle se fit conduire à l'instant même au palais de
l'ancien ministre d'État. Ce palais était littéralement assiégé, et sans
le valet de chambre de la duchesse, qui se trouva là par bonheur, on
n'eût pu fendre la foule; mais cet homme conduisit Mme Récamier par un
escalier intérieur, et l'introduisit dans la chambre où reposait la
dépouille mortelle.

C'était l'heure où les chapelains qui, pendant l'exposition, étaient
rangés aux deux côtés du lit de parade et devaient y prier, prenaient
leur repas dans une salle voisine dont la porte était ouverte. L'entrée
principale de l'appartement, par où les curieux étaient admis, avait été
momentanément fermée, et on entendait derrière la porte les voix, les
colloques et presque les cris d'une foule que l'attente impatientait;
dans la salle des chapelains, le bruit des assiettes et des verres, et
dans la chambre mortuaire, sur un lit très-élevé, le cardinal revêtu de
la pourpre et dormant son dernier sommeil; ses traits étaient beaux et
calmes, mais sévères.

Mme Récamier et sa nièce s'agenouillèrent et prièrent un moment du fond
du coeur pour le mort, et surtout pour la pauvre amie que les années
avaient condamnée à l'isolement, en la faisant survivre à toutes les
affections de sa jeunesse, et qui perdait, en perdant le cardinal,
l'appui et le charme de ses dernières années.

L'arrivée de Mme Récamier à Rome fut troublée dans les premiers temps
par une grave maladie de la femme de chambre qui l'accompagnait. Dans un
moment où le danger semblait s'éloigner, elle écrivait la lettre
suivante:

Mme RÉCAMIER À M. PAUL DAVID.

     «Rome, 10 décembre 1823.

     «Je suis bien sûre, mon bon Paul, que vous avez partagé tous nos
     ennuis; ce n'est que depuis peu de jours que nous commençons à
     respirer. Amélie a été bonne et charmante au milieu de toutes nos
     contrariétés; sa santé est bien, elle ne tousse pas, mais le
     mouvement du monde et de la conversation la fatigue facilement.
     Nous avions hier quelques personnes, elle s'amusait; mais à la fin
     de la soirée elle était oppressée: il faut encore des soins pour
     remettre parfaitement sa santé. La mienne a été fort altérée, je
     tousse toujours et je dors mal; mais je commence depuis quelques
     jours à reprendre du calme et à jouir de ce pays, dont je sens
     vivement le charme. Je m'inquiète seulement des choses que, dans la
     précipitation de mon départ, j'ai pu négliger. Je voudrais que vous
     me fissiez le plaisir d'aller chez mon notaire de ma part, et de
     vous éclaircir avec lui sur ce que, dans le trouble où j'étais,
     j'ai pu oublier; car vous savez que j'aime l'ordre dans les
     affaires, et je connais trop votre amitié pour craindre d'en abuser
     en vous occupant de mes intérêts. Vos lettres sont au rang de nos
     plus agréables distractions; nous attendons l'_École des
     Vieillards_, dont nous nous faisons une fête.--Amélie écrit à son
     oncle. Chargez-vous de mes plus tendres souvenirs pour mon père,
     pour M. Simonard. Parlez de moi à Mme Pasquier, dont la bonté, j'en
     suis sûre, s'est associée à tous nos ennuis; parlez aussi de nous à
     Mme de Malartie, pour laquelle nous avons un attrait si vrai.
     Enfin, soignez-nous dans le souvenir de nos amis, et continuez de
     nous écrire.

     «Vous pouvez adresser vos lettres chez le duc de Laval. Adieu,
     adieu!»

La femme de chambre de Mme Récamier, qu'une rechute vint peu de jours
après mettre dans le plus pressant danger, était une Suissesse
protestante, mariée à un Français catholique, dont tous les enfants
étaient également catholiques. L'état désespéré dans lequel se trouvait
cette jeune femme, à laquelle Mme Récamier était fort attachée, excita
un vif intérêt dans la société étrangère et particulièrement dans la
société française de passage à Rome.

Le duc de Rohan-Chabot, que dix ans auparavant Mme Récamier avait connu
à Rome chambellan de l'empereur, jeune, charmant et peut-être un peu
frivole, devenu veuf par suite d'un horrible accident (sa femme, la
princesse de Léon, avait péri brûlée), se trouvait de nouveau dans la
capitale du monde chrétien, et il était prêtre. Il vint voir Mme
Récamier; il lui exprima une compassion sincère pour la pauvre malade,
et demanda à la voir. Elle avait toute sa connaissance, on lui transmit
le désir de l'abbé de Rohan de causer avec elle; elle consentit à cet
entretien avec empressement. Il lui parla longtemps, avec une charité
vive; la grâce la toucha sans doute: car elle voulut, après avoir
entendu l'abbé-duc, abjurer entre ses mains et mourir, disait-elle, dans
la religion de son mari et de ses enfants. Après son abjuration, elle se
trouva mieux, et Dieu lui fit la grâce de guérir et de vivre catholique.

Cependant M. de Montmorency, dont l'amitié s'associait si parfaitement
et dans les moindres détails à tout ce qui touchait de près ou de loin
au repos de son amie, lui écrivait en apprenant les inquiétudes qui
l'avaient troublée:

LE DUC MATHIEU DE MONTMORENCY À Mme RÉCAMIER.

     «Paris, ce 6 janvier 1824.

     «Depuis cette lettre du 24 décembre qui me donnait de tristes
     nouvelles de Rome, nous attendons avec une vive impatience toutes
     celles qui doivent suivre.--Rotschild nous a dit avant-hier que le
     courrier qui lui arrivait de Naples avait laissé le pape mieux[14].

     «Mais je ne sais rien de votre pauvre femme de chambre. Je
     m'associe à tout ce que vous avez dû éprouver de premier
     saisissement, et depuis de peines, d'inquiétudes. Il serait bien
     triste ensuite de n'avoir pour vous et pour Amélie aucune personne
     de confiance et accoutumée à votre service.

     «Vous aurez passé une nuit de Noël bien agitée, au lieu de pouvoir
     assister, dans une belle et imposante église, à ces touchants
     mystères! Dans ma modeste mais édifiante paroisse, j'ai pensé aussi
     à vous. Je ne me doutais pas que vous fussiez si tourmentée. Cruel
     effet d'une si longue distance! Cependant je ne veux plus vous
     plaindre, quand vous me mandez les heureux effets qu'a produits le
     beau soleil d'Italie sur la santé d'Amélie. Faites-lui-en mes
     tendres compliments. C'est une compensation que la bonne Providence
     a accordée aux sacrifices et aux regrets de l'amitié.

     «Je suis touché des reproches que vous me faites sur la rareté de
     mes lettres; je vous en ai cependant écrit plusieurs. J'aurais tant
     de choses, petites ou grandes, qu'il me serait plus commode de vous
     raconter chaque jour dans la petite chambre de l'Abbaye-au-Bois!

     «Vous manquez certainement beaucoup à mes relations avec votre ami;
     mais vous manquez pour des choses plus essentielles encore. J'ai
     été chez lui le dimanche avant le jour de l'an; il a commencé le
     compliment, que je lui ai rendu immédiatement, sur une faveur
     commune, que d'autres personnes n'auraient pas voulu voir
     restreindre à nous deux[15]. Vous avez pu avoir sur cette petite et
     triste affaire des détails par un plus ancien ami[16]. On a parlé
     d'un peu de division, mais elle s'éteindra peut-être par la faveur
     semblable à celle d'il y a huit jours que nous apprend le
     _Moniteur_ même de ce matin. Vous serez bien aise de ce qui regarde
     le duc de Doudeauville; je partage ce sentiment, et je l'étends
     aussi au duc de Damas.

     «Imaginez-vous que Sosthènes, dans l'excès de ce que j'appelle son
     rôle de _Brutus royaliste_, n'a pas cru pouvoir me faire compliment
     sur ce qui a accompagné une lettre[17] dont vous aurez eu
     connaissance. Heureusement j'ai pris le parti de mettre à part de
     tout cela nos relations de famille, pour ne pas altérer un bonheur
     qui m'est plus cher que le succès. Ma fille a été un peu
     souffrante.

     «L'autre jour, votre ami, en me renvoyant une lettre de Rome que
     j'avais cru devoir lui communiquer, ajoutait des paroles
     affectueuses, et disait qu'il avait _deux billets_ de vous (c'était
     pour me rassurer), et qu'il voudrait bien vous voir revenir.

     «Adieu. Vous me permettrez de rire un peu du bon Ballanche lancé
     dans la plus grande société. Je crois qu'on la quitte souvent avec
     plaisir pour le modeste asile, où vous trouvez le moyen dans tous
     les lieux de porter et de conserver tant de charme! Je ne puis pas
     blâmer votre vie si retirée, si réglée. N'oubliez ni la plus grande
     des affaires, là où tant de choses la rappellent, ni vos vrais
     amis, au souvenir desquels vous êtes rappelée par chaque instant de
     privation.»

M. de Chateaubriand écrivait de son côté:

M. DE CHATEAUBRIAND À Mme RÉCAMIER.

     «Paris, ce 28 janvier 1824.

     «Vous parlez de mes triomphes et de mon oubli. Ne croyez ni aux
     premiers ni au second. Si des succès politiques mêlés de travaux
     qui me tuent sont des triomphes; si de perdre le reste de sa vie
     dans des occupations contraires à ses goûts sont des choses qui
     peuvent faire oublier les attachements et les charmes d'une autre
     espèce d'existence, du moins est-il vrai que ces succès et ces
     occupations n'ont pas ce caractère pour moi. Je ne vous écris pas
     autant que je le voudrais: tantôt les courriers me manquent, car je
     n'ose confier mes lettres à la poste; tantôt les affaires
     surviennent avec une telle abondance que je suis obligé de passer
     les nuits. Je croyais être délivré après la guerre d'Espagne, et il
     s'est trouvé que les difficultés et les négociations ont commencé
     pour moi de ce moment. Que vous êtes heureuse d'être au milieu des
     ruines de Rome! que je voudrais y être avec vous! Quand
     retrouverai-je mon indépendance, et quand reviendrez-vous habiter
     la cellule? Dites-moi tout cela; écrivez-moi. Ne m'écrivez pas des
     billets si secs et si courts, et pensez que vous me faites du mal
     sans justice. C'est une double peine que de souffrir sans avoir
     mérité le mal qu'on vous fait. À vous, à vous pour la vie.»

Parmi les voyageurs français qui arrivèrent à Rome dans l'hiver de 1824
se trouva Dugas-Montbel, le traducteur d'Homère, l'intime ami de M.
Ballanche et de M. Ampère, savant aimable et homme excellent, qui vint
grossir le cercle dont Mme Récamier était l'âme et le centre. Mais
Dugas-Montbel ne faisait en Italie qu'un rapide voyage; il voulait,
selon le programme que s'imposent tous les touristes, voir à Rome un
carnaval et la semaine sainte, et passer quinze jours à Naples. Il
parvint, à force d'instances, à entraîner avec lui le bon Ballanche; ils
partirent de Rome le 22 janvier, deux jours avant la mort du cardinal
Consalvi. M. Ballanche, tout étonné de se trouver séparé de celle qui
remplissait sa vie, lui écrivait de Naples:

     «Vous avez le don de me faire changer de patrie, et maintenant
     c'est Rome qui est devenue ma patrie; je ne vois les heures d'y
     retourner.»

Quelques jours après, il rendait ainsi compte de l'impression qu'il
recevait des horizons de Naples:

M. BALLANCHE À Mme RÉCAMIER.

     «Naples, ce 20 janvier 1824.

     «Je savais déjà la mort du cardinal Consalvi; j'avais compris tout
     ce que cet événement devait avoir de triste pour vous
     personnellement, à cause du chagrin profond que devait en éprouver
     la duchesse de Devonshire. Elle a été bien heureuse de vous avoir
     auprès d'elle, et j'ai regretté de ne pas m'être trouvé à Rome pour
     m'associer à cette douleur; j'en aurais pris ma part, et le fardeau
     aurait peut-être été allégé d'autant. Dans ce temps-ci, les hommes
     se survivent à eux-mêmes, tant ils sont vite devancés par les
     événements; aussi la postérité peut exister pour eux immédiatement
     après leur mort. Je crois que le jugement sera très-favorable au
     cardinal Consalvi; ceci du moins sera une consolation pour ses
     amis. Il sait maintenant la vérité, et nous la verrons à notre
     tour.

     «On nous dit qu'il est un peu trop tôt pour le voyage de Sicile; on
     s'accorde en général à dire, de plus, qu'il faut pour ce voyage
     plus de temps que nous ne voudrions lui en consacrer. J'avoue que
     je suis terriblement combattu à ce sujet. La Grande-Grèce, et dans
     la Grande-Grèce on comprend la Sicile, me touche personnellement
     plus que toute autre contrée: tous ces souvenirs philosophiques et
     poétiques à la fois sont tout à fait dans la sphère de mes idées
     actuelles. Ce ne serait pas pour y chercher des inspirations, mais
     pour me confirmer dans celles que j'ai déjà reçues. Je voudrais
     savoir si j'ai deviné juste.

     «La Grande-Grèce est la patrie primitive de cette philosophie
     poétique dont je crois être appelé à renouveler dans le monde le
     sentiment éteint. Il me semble à présent que j'ai une destinée à
     accomplir. Cette destinée, je l'avais déjà entrevue plusieurs fois
     en France. Depuis que je suis en Italie, elle m'apparaît d'une
     manière un peu moins confuse. La vieille Europe a besoin de
     quelques apôtres comme moi. Peut-être serai-je seul, comme ce juif
     dont parle Cazotte; mais dussé-je être seul, il faut que j'exprime
     ce que Dieu a mis en moi.

     «Je ne sais si vous vous attendiez à des récits de notre voyage, si
     vous comptiez sur nos _impressions_, pour me servir de l'expression
     consacrée. Je suis un pauvre faiseur de récits. Je regarde sans
     appuyer le regard, sans chercher à me rendre compte à moi-même. Les
     impressions que je reçois s'associent toujours aux sentiments que
     j'ai déjà, aux pensées qui sont en moi. Ces ruines et ces paysages,
     cette mer et ce ciel, deviennent de la philosophie, une sorte de
     poésie: c'est la voix du passé, c'est la voix de l'avenir. Avec
     l'aspect de Venise, j'ai fait l'Égypte; avec l'aspect de Cumes, je
     ferai les antres de la Samothrace. Ce que je vois ici, ce que j'ai
     vu ailleurs, ce que sais, ce que je devine, c'est toujours
     l'ensemble et la suite des destinées humaines. Herculanum et Pompeï
     ont été détruites par le volcan, Cumes par un tremblement de terre,
     Pæstum par les Sarrazins, et l'_aria cattiva_ poursuit les restes
     de ces populations échappées à trois fléaux si différents. Comment
     décrire des colonnes et des paysages?»

Dans une autre lettre, un peu postérieure, le bon Ballanche exprime de
nouveau le _dépaysement_ qu'il ressentait loin de Mme Récamier:

     «Me voici donc, lui écrit-il, tout seul au coin de mon feu, voulant
     méditer sur l'ancienne histoire romaine, et ne pouvant toujours
     penser qu'à la Rome d'aujourd'hui. Ici, je me fais l'effet d'être
     un citoyen romain exilé, et ce n'est point vers Paris que je tends.
     Toutefois, je parcours, sans trop pouvoir m'en occuper, quelques
     livres que j'ai achetés ici. J'entrevois des choses qui étendront
     encore le champ de mes recherches. Je suis confondu d'étonnement
     lorsque je viens à penser qu'une histoire si souvent examinée, si
     souvent discutée, reste encore complétement à faire. Le véritable
     historien est donc, dans toute la force du terme, un prophète du
     passé. Le don de prophétie et de divination s'applique donc, en
     effet, au passé comme à l'avenir. Si vous étiez métaphysicienne, je
     vous dirais que, dans ce cas, la prophétie est une synthèse.

     [...]

     «Vous savez bien que vous êtes mon étoile, et que ma destinée
     dépend de la vôtre. Si vous veniez à entrer dans votre tombeau de
     marbre blanc, il faudrait bien vite me faire creuser une fosse où
     je ne tarderais pas d'entrer à mon tour. Que ferais-je sur la
     terre? Mais je ne crois pas que vous passiez la première; dans tous
     les cas, il me paraît impossible que je vous survive.»

M. Ballanche et M. Dugas-Montbel ne visitèrent ni la Sicile, ni la
Grande-Grèce, et au bout de trois semaines, le fidèle Ballanche revint
prendre sa place au foyer de Mme Récamier.

Nous avons déjà dit que le carnaval fut très-brillant et très-animé à
Rome. Le duc de Laval donna plusieurs bals et quelques concerts
magnifiques. Cependant Mme Récamier ne fit qu'une seule fois exception à
la règle qu'elle s'était imposée de n'assister à aucune fête; ce fut à
l'occasion d'un spectacle organisé au palais de Venise, chez
l'ambassadrice d'Autriche, la comtesse Appony, que Mme Récamier voyait
souvent, et dont elle appréciait les rares et aimables qualités. Il
s'agissait de célébrer la fête de la comtesse Appony, et Mme Récamier
avait consenti à ce que sa nièce se chargeât d'un rôle dans une des deux
pièces que l'on représentait.

Le petit succès que ne pouvait manquer de valoir à la jeune Amélie
l'accent français qu'elle possédait seule au milieu d'acteurs tous
Allemands, Polonais ou Russes, avait doucement flatté le coeur si
maternel de Mme Récamier, et le lendemain de cette soirée elle en
racontait les circonstances dans une lettre que nous nous excuserions de
donner, si on ne devait pas y trouver une preuve touchante de la bonté
parfaite et de la grâce indulgente qu'elle portait dans tous ses
rapports.

Mme RÉCAMIER À M. PAUL DAVID.

     «6 février 1824.

     «Je m'empresse, mon cher Paul, de vous rendre compte de la
     représentation. Je suis encore troublée, et d'avoir vu notre pauvre
     Amélie paraître sur ce théâtre au milieu de tout ce monde, et de la
     fatigue qu'elle en a éprouvée. Elle a joué son petit rôle avec une
     perfection, une grâce ravissante, une nuance de timidité qui ne
     nuisait point à son jeu et lui donnait un charme de plus; et dans
     cet auditoire, composé d'étrangers de toutes les nations, elle a
     été louée dans toutes les langues; mais quand elle est venue me
     rejoindre après la pièce, et que j'ai vu sa pauvre figure si
     altérée, tout le plaisir de ce petit succès s'est évanoui. Je l'ai
     ramenée chez moi; elle s'est bien vite couchée. Elle est mieux ce
     matin; mais elle a besoin de beaucoup de soins, et se réjouit
     aujourd'hui de rentrer dans nos habitudes paisibles et retirées.
     J'étais hier à cette comédie avec la duchesse de Devonshire.
     C'était la première fois qu'elle se trouvait dans le monde depuis
     la mort du cardinal Consalvi; elle était fort triste, et quand la
     salle retentissait d'éclats de rire, elle me regardait tristement,
     et me trouvait en sympathie avec elle. Adieu, mon cher Paul.
     Continuez de nous écrire; mais ne mettez pas d'abréviations dans
     vos lettres, nous ne savons pas deviner. Croyez à notre bien tendre
     amitié.»

LE DUC MATHIEU DE MONTMORENCY À Mme RÉCAMIER.

     «Paris, ce 28 février 1824.

     «Je veux répondre depuis quelques jours, aimable amie, à votre
     lettre du 6. Elle m'apportait le récit de cette petite fête
     d'ambassadeur pour laquelle vous avez fait une exception rare, et
     de tous les succès d'Amélie. Je jouis de ceux-ci, sans en être
     étonné; mais je suis fâché de la grande fatigue qu'elle en a
     éprouvée. Cela vous aura rendues toutes les deux à vos paisibles
     habitudes, au milieu desquelles je voudrais trouver ma petite place
     du soir. Bien des regrets me reportent souvent vers cet hiver, que
     j'aurais pu passer à Rome, et que j'ai sacrifié réellement au désir
     prononcé de ma mère. Je ne sais vraiment si même, sous le rapport
     de la politique, mon séjour ici a été utile. Je suis sans doute
     plus au courant de beaucoup de choses qui ne s'écrivent pas, mais,
     sous un certain rapport qui excitait souvent votre intérêt ami,
     dans une situation à peu près pareille. Ces faveurs lointaines[18],
     que j'ai su apprécier sans exagération, et dont on s'est beaucoup
     trop troublé ici, seraient aussi bien venues me chercher là-bas;
     mais ce sont là de vaines pensées. C'en est une plus réelle que de
     vous demander si vous songez à fixer l'époque où vous viendrez
     recevoir, à votre paisible Abbaye, des visites dont vous voulez
     bien remarquer la privation. N'allez pas attendre cette époque de
     la belle saison où nécessairement après la chambre je fais des
     absences campagnardes.

     «Je vous ai parlé de _chambre_, elle s'annonce excellente. Les
     premières élections d'arrondissement dépassent tout ce qu'on
     attendait: sur cinquante et quelques, il y avait seulement cinq
     libéraux, mais très-marquants, et un entre autres que vous
     connaissez[19], et dont on aurait bien pu se passer. J'imagine que
     cela satisfera beaucoup celui de vos amis qui m'a envoyé votre
     dernière lettre. Il m'a dit en avoir reçu une; nous sommes dans les
     mêmes rapports gracieux et polis, mais sans intimité. J'ai été un
     quart d'heure au commencement de son bal, qui était très-beau, et
     dont on dit qu'il est lui-même ravi; ce n'est pas là ce que je lui
     envie.

     «Je pars après-demain pour aller passer quelques jours chez mon
     beau-frère, qui est resté triste et solitaire à la campagne.

     «Je vous écrirai à mon retour, et vous renouvelle, en attendant,
     tous mes tendres hommages et sentiments.»

La reine Hortense, que Mme Récamier n'avait point revue depuis l'époque
des Cent-Jours, arriva à Rome vers la fin de février 1824. Ses deux
fils, Napoléon et Louis-Napoléon, dont il sera plusieurs fois question
dans ces _Souvenirs_, l'accompagnaient.

Mais ici nous retrouvons un fragment du manuscrit de Mme Récamier, et
nous allons la laisser parler.

FRAGMENTS DES SOUVENIRS DE Mme RÉCAMIER.

LA DUCHESSE DE SAINT-LEU À ROME.

     «Je m'étais rendue un jour de fête à l'église de Saint-Pierre, pour
     y entendre la musique religieuse si belle sous les voûtes de cet
     immense édifice. Là, appuyée contre un pilier, recueillie sous mon
     voile, je suivais de l'âme et de la pensée les notes solennelles
     qui se perdaient dans les profondeurs du dôme. Une femme d'une
     taille élégante, voilée comme moi, vint se placer près du même
     pilier; chaque fois qu'une émotion plus vive m'arrachait un
     mouvement involontaire, mes yeux rencontraient le visage de
     l'étrangère tourné vers moi. Elle semblait chercher à reconnaître
     mes traits; de mon côté, à travers l'obstacle de nos voiles, je
     croyais distinguer des yeux bleus et des cheveux blonds qui ne
     m'étaient pas inconnus.--«Mme Récamier!--C'est vous, Madame!»
     dîmes-nous presque à la fois.--Que je suis heureuse de vous
     retrouver!» continua la reine Hortense, car c'était elle; «vous
     savez que je n'ai pas attendu ce moment pour chercher à me
     rapprocher de vous, mais vous m'avez toujours tenu rigueur,»
     ajouta-t-elle en souriant.--«Alors, Madame, répondis-je, mes amis
     étaient exilés et malheureux; vous étiez heureuse et brillante, ma
     place n'était point auprès de vous.--Si le malheur a le privilège
     de vous attirer, reprit la reine, vous conviendrez que mon tour est
     venu, et vous me permettrez de faire valoir mes droits.»

     «J'éprouvai un peu d'embarras à lui répondre. Ma liaison avec le
     duc de Laval-Montmorency, notre ambassadeur à Rome, et avec tout ce
     qui tenait au gouvernement du roi à cette époque, était autant
     d'obstacles à ce que la reine me vînt voir chez moi; il n'y en
     avait pas moins à ce que je me présentasse chez elle; elle comprit
     mon silence.--«Je sais, dit-elle avec tristesse, que les
     inconvénients de la grandeur nous suivent encore alors même que ses
     prérogatives nous ont quittés. Ainsi la perte du rang que
     j'occupais ne m'a point acquis la liberté de suivre le penchant de
     mon coeur; je ne puis même aujourd'hui goûter les douceurs d'une
     amitié de femme, et jouir paisiblement d'une société agréable et
     chère.»

     «Je m'inclinai avec émotion, mon regard attendri lui dit seul ce
     que j'éprouvais.--«Il faut cependant que je vous parle, reprit la
     reine avec plus de vivacité; j'ai tant de choses à vous dire!... Si
     nous ne pouvons nous voir l'une chez l'autre, rien ne nous empêche
     de nous rencontrer ailleurs; nous nous donnerons des rendez-vous,
     cela sera charmant!--Charmant en effet, Madame, répondis-je en
     souriant, surtout pour moi; mais comment fixer l'heure et le lieu
     de ces rendez-vous?--Ce serait à moi de vous le demander, car,
     grâce à la solitude qui est pour moi d'obligation, mon temps
     m'appartient tout entier; mais il n'en peut être de même du vôtre:
     recherchée comme vous l'êtes, sans doute vous allez beaucoup dans
     le monde.--Dieu m'en garde! Je mène au contraire une vie assez
     sauvage. Il serait absurde d'être venue à Rome pour y voir des
     salons et un monde qui se ressemblent partout; j'aime mieux visiter
     ce qui n'appartient qu'à elle, ses monuments et ses ruines.--Eh
     bien! voilà qui s'arrange à merveille. Si vous n'y voyez pas
     d'inconvénients, je serai de moitié dans vos excursions; vous me
     ferez part chaque jour de vos projets pour le lendemain, et nous
     nous rencontrerons _par hasard_ au lieu que vous aurez choisi.»

     «J'acceptai cette offre avec empressement. Je me faisais une fête
     de ces courses dans Rome antique, en compagnie d'une femme aimable
     et gracieuse, qui aimait et comprenait les arts; de son côté, la
     reine était heureuse de penser que je lui parlerais de la France,
     et, pour l'une comme pour l'autre, le petit air de mystère jeté sur
     ces entrevues n'était qu'un attrait de plus.

     «--Où comptez-vous aller demain? me dit la reine.--Au
     Colisée.--Vous m'y trouverez certainement. J'ai à causer longuement
     avec vous: je tiens à me justifier à vos yeux d'une imputation qui
     m'afflige.» La reine allait entrer dans des explications, et
     l'entretien menaçait de se prolonger; je lui rappelai sans
     affectation que l'ambassadeur de France, qui m'avait conduite à
     Saint-Pierre, allait venir m'y reprendre: car je craignais que la
     rencontre ne fût embarrassante pour elle et pour lui.--«Vous avez
     raison, dit la reine, il ne faut pas qu'on nous surprenne: adieu
     donc, à demain, au Colisée.» Et nous nous séparâmes.

     «Le lendemain, à l'heure de l'_Ave Maria_, j'étais au Colisée;
     j'aperçus la voiture de la reine Hortense, qui n'avait précédé la
     mienne que de quelques minutes. Nous entrâmes ensemble dans le
     cirque, en nous félicitant mutuellement de notre exactitude; nous
     parcourûmes ce monument immense au rayon du soleil couchant, au son
     lointain de toutes les cloches:

     «Che paja il giorno pianger che si muore.»

     «Nous nous assîmes ensuite sur les degrés de la croix au milieu de
     l'amphithéâtre. Le prince Charles Napoléon Bonaparte et M. Ampère,
     qui nous avaient suivies, se promenaient à quelque distance.--La
     nuit était venue, une nuit d'Italie; la lune montait doucement,
     dans les airs, derrière les arcades ouvertes du Colisée, le vent du
     soir résonnait dans les galeries désertes.--Près de moi était cette
     femme, ruine vivante elle-même d'une si étonnante fortune. Une
     émotion confuse et indéfinissable me forçait au silence. La reine
     aussi semblait absorbée dans ses réflexions.--«Que d'événements
     n'a-t-il pas fallu, dit-elle enfin en se tournant vers moi, pour
     nous réunir ici! événements dont j'ai souvent été le jouet ou la
     victime, sans les avoir prévus ou provoqués!»

     «Je ne pus m'empêcher de penser intérieurement que cette prétention
     au rôle de victime était un peu hasardée. J'étais alors persuadée
     qu'elle n'avait pas été étrangère au retour de l'île d'Elbe. La
     reine devina sans doute ce qui se passait dans mon esprit;
     d'ailleurs il ne m'est guère possible de cacher mes sentiments; mon
     maintien, ma physionomie, les trahissent malgré moi.--«Je vois
     bien, dit-elle avec vivacité, que vous partagez une opinion qui m'a
     profondément blessée; c'est pour la détruire que j'ai voulu vous
     parler librement. Dorénavant vous me justifierez, je l'espère, car
     je tiens à me laver d'une ingratitude et d'une trahison qui
     m'aviliraient à mes propres yeux, si j'en étais coupable.»

     «Elle se tut un instant, et reprit:--«En 1814, lors de l'abdication
     de Fontainebleau, je crus que l'empereur avait renoncé à tous ses
     droits au trône, et que sa famille devait l'imiter. Je désirais
     rester en France, sous un litre qui ne donnât point d'ombrage au
     nouveau gouvernement. Louis XVIII m'autorisa, sur la demande de
     l'empereur de Russie, à prendre celui de duchesse de Saint-Leu, et
     me confirma la possession de mes biens particuliers. Dans une
     audience que j'obtins pour l'en remercier, il avait montré pour moi
     de la grâce et de la bonté; j'en fus sincèrement reconnaissante, et
     après avoir accepté librement ses bienfaits, je ne pouvais avoir la
     pensée de conspirer contre lui. Je n'ai appris le débarquement de
     l'empereur que par la voix publique, et j'en éprouvai bien plus de
     chagrin que de joie. Je connaissais trop l'empereur pour croire
     qu'il eût tenté une pareille entreprise sans avoir des raisons
     certaines d'en espérer le succès, mais la perspective d'une guerre
     civile m'affligeait profondément et j'étais persuadée qu'on ne
     pouvait y échapper. L'arrivée rapide de l'empereur déconcerta
     toutes les prévisions; en apprenant le départ du roi, en me le
     représentant vieux, infirme, forcé de quitter encore une fois sa
     patrie, je me sentis vivement touchée. L'idée qu'il pouvait en ce
     moment m'accuser d'ingratitude et de trahison m'était
     insupportable, et, malgré tous les inconvénients qu'une pareille
     démarche pouvait avoir pour moi, je lui écrivis pour me disculper
     de toute participation aux événements qui venaient de se passer. Le
     20 mars au soir, prévenue par les anciens ministres, je me rendis
     aux Tuileries pour y attendre l'empereur. Je le vis arriver
     entouré, pressé, porté par une foule d'officiers de tous grades. Au
     milieu de ce tumulte, je pus à peine aborder l'empereur; il
     m'accueillit froidement, ne me dit que quelques mots, et m'assigna
     une heure pour le lendemain.

     «L'empereur m'a toujours inspiré beaucoup de crainte, et le ton
     dont il me donna ce rendez-vous n'était pas fait pour me rassurer.
     Je m'y rendis cependant avec la contenance la plus calme qu'il me
     fut possible de prendre. Je fus introduite dans son cabinet. À
     peine nous eut-on laissés seuls qu'il s'avança vers moi avec
     vivacité:--«Avez-vous donc si peu compris votre situation, me
     dit-il brusquement, que vous ayez pu renoncer à votre nom, au rang
     que vous teniez de moi, et accepter un titre donné par les
     Bourbons? Était-ce là votre devoir?--Mon devoir, Sire, repris-je en
     rassemblant tout mon courage pour lui répondre, était de penser à
     l'avenir de mes enfants, puisque l'abdication de Votre Majesté ne
     m'en laissait plus d'autre à remplir.--Vos enfants! s'écria
     l'empereur, vos enfants n'étaient-ils pas mes neveux avant d'être
     vos fils? L'avez-vous oublié? Vous croyez-vous le droit de les
     faire déchoir du rang qui leur appartenait?» Et comme je le
     regardais tout éperdue:--«Vous n'avez donc pas lu le Code?»
     ajouta-t-il avec une colère croissante. J'avouai mon ignorance, en
     me rappelant tout bas combien il eût autrefois trouvé mauvais
     qu'aucune femme, et surtout celles de sa famille, osassent afficher
     des connaissances en législation.

     Alors il m'expliqua avec volubilité l'article de la loi qui défend
     de changer l'état des mineurs et de faire en leur nom aucune
     renonciation. Tout en parlant, il arpentait à grands pas son
     cabinet, dont la fenêtre était ouverte aux premiers rayons d'un
     beau soleil de printemps. Je le suivais en m'efforçant de lui faire
     entendre que, ne connaissant pas les lois, je n'avais pensé qu'à
     l'intérêt de mes enfants, et pris conseil que de mon coeur.
     L'empereur s'arrêta tout à coup, et se tournant brusquement vers
     moi:--«Alors il aurait dû vous dire, Madame, que quand on a partagé
     les prospérités d'une famille, il faut savoir en subir les
     adversités.» À ces dernières paroles je fondis en larmes; mais en
     ce moment une bruyante clameur, qui me fit tressaillir, interrompit
     cet entretien.

     «L'empereur, sans s'en apercevoir, s'était, tout en parlant,
     rapproché de la croisée qui donnait sur la terrasse des Tuileries,
     alors couverte de monde; toute cette foule, en le reconnaissant,
     fit retentir l'air d'acclamations frénétiques. L'empereur,
     accoutumé à se dominer, salua tranquillement le peuple électrisé
     par sa présence, et je me hâtai d'essuyer mes yeux. Mais on avait
     vu mes pleurs, sans toutefois en soupçonner la cause; car le
     lendemain tous les journaux répétèrent à l'envi que l'empereur
     s'était montré aux fenêtres des Tuileries, accompagné de la reine
     Hortense qu'il avait présentée au peuple, et que la reine avait été
     si émue de l'enthousiasme qui s'était manifesté à sa vue qu'elle
     n'avait pu retenir ses larmes.»

     «Ce récit avait un caractère de bonne foi qui ébranla ma
     conviction, et les dispositions où je me sentais pour la reine y
     gagnèrent encore. De ce moment nos relations furent décidément
     établies. Chaque jour nous nous donnions rendez-vous, tantôt au
     temple de Vesta, tantôt aux thermes de Titus ou au tombeau de
     Cécilia Métella, d'autres fois à quelqu'une des nombreuses églises
     de la cité chrétienne, ou des riches galeries de ses palais, ou des
     belles _ville_ de ses campagnes, et notre exactitude était telle
     que presque toujours nos deux voitures arrivaient ensemble au lieu
     désigné.

     «Ces mystérieuses promenades duraient depuis assez longtemps, quand
     on vint à parler d'un bal brillant qui devait avoir lieu chez
     Tortonia. Ce bal était masqué, ce qui fit venir à la reine la
     fantaisie d'y aller et de m'y donner rendez-vous. Nous convînmes de
     nous faire faire un costume semblable; c'était un domino de satin
     blanc tout garni de dentelles. Ainsi vêtues, on pouvait facilement
     nous prendre l'une pour l'autre; seulement, comme signe de
     reconnaissance, je portais une guirlande de roses, et la reine un
     bouquet des mêmes fleurs.

     «J'arrivai au bal conduite par le duc de Laval-Montmorency; au
     milieu de l'immense et brillante cohue qui remplissait les salons,
     je cherchais la reine des yeux et je l'aperçus enfin accompagnée du
     prince Jérôme Bonaparte. Tout en passant et repassant l'une près de
     l'autre, nous trouvâmes moyen de nous dire quelques mots et nous
     eûmes bientôt organisé un petit complot. Dans un moment où la foule
     était excessive, je quitte tout à coup le duc de Laval, et,
     m'éloignant de quelque pas, je détache à la hâte ma guirlande; la
     reine, attentive à ce mouvement, me donne son bouquet en échange et
     va prendre ma place au bras de l'ambassadeur de Louis XVIII, tandis
     que j'occupe la sienne sous la garde de l'ex-roi de Westphalie.
     Elle se vit bientôt entourée de tous les représentants des
     puissances étrangères, et moi, de tous les Bonaparte qui se
     trouvaient à Rome. Tandis qu'elle s'amusait des saluts
     diplomatiques que lui attirait la compagnie de l'ambassadeur, et
     dont quelques-uns sans doute n'étaient pas nouveaux pour elle, je
     m'étonnais, à mon tour peut-être, à la révélation de regrets et
     d'espérances que d'ordinaire on ne dévoile que devant les siens.

     «Avant qu'on ne pût soupçonner l'échange qui avait eu lieu, nous
     reprîmes nos premières places; puis à une nouvelle rencontre nous
     les quittâmes encore; enfin, nous répétâmes ce jeu jusqu'à ce qu'il
     eût cessé de nous amuser, ce qui ne tarda guère, car tout ce qui
     amuse est de sa nature peu durable.

     «Cependant cette ruse, dont on avait fini par se douter, avait mis
     le trouble dans nos sociétés respectives. Le bruit s'était répandu
     dans le bal que la reine Hortense et Mme Récamier portaient le même
     déguisement, et l'embarras de ceux qui nous abordaient l'une ou
     l'autre, tant qu'ils n'avaient pas constaté notre identité,
     prolongea quelque temps le plaisir que nous prîmes à cette
     plaisanterie. Tout le monde du reste s'y prêta de bonne grâce, à
     l'exception de la princesse de Lieven que la politique n'abandonne
     jamais, même au bal, et qui trouva fort mauvais qu'on l'eût
     compromise avec _une Bonaparte_!

     «Après cette soirée, nous reprîmes, la reine et moi, nos excursions
     journalières qui nous plaisaient de plus en plus. La reine
     apportait dans nos relations une grâce si coquette, elle avait pour
     les opinions qu'elle me connaissait des ménagements si délicats,
     que je ne pus m'empêcher de dire alors, en parlant d'elle, un mot
     qui fut répété, c'est que je ne lui connaissais que le défaut de
     n'être pas assez _bonapartiste_.

     «Cependant malgré l'espèce d'intimité qui s'était établie entre
     nous, je m'étais toujours abstenue de lui rendre visite, lorsque
     arriva la nouvelle de la mort d'Eugène Beauharnais. La reine aimait
     tendrement son frère. Je compris la douleur qu'elle devait
     éprouver, en perdant le plus proche parent et le meilleur ami
     qu'elle eût au monde. Mon parti fut bientôt pris: je me rendis
     sur-le-champ chez la reine que je trouvai dans la plus profonde
     affliction. Autour d'elle était réunie toute la famille Bonaparte;
     mais je m'en inquiétai peu. En pareil cas, il m'est impossible de
     tenir compte des intérêts de parti ou d'opinion: on m'en a souvent
     blâmée, on m'en blâmera peut-être encore; ce blâme, il faut bien me
     résigner à le subir, car je sens que je ne cesserai jamais de le
     mériter.

     «Peu de temps après, je quittai Rome, mais, revenue en France, je
     conservai des relations avec la reine alors établie en Suisse.
     J'allai même la voir plus lard à son château d'Arenenberg,
     accompagnée de M. de Chateaubriand qui a raconté cette visite dans
     ses _Mémoires_ avec son éloquence accoutumée. La reine était déjà
     souffrante et affaiblie. Après la malheureuse tentative du prince
     Louis, le chagrin, l'inquiétude, et peut-être la perte d'une
     dernière et secrète espérance, brisèrent le fil de cette vie si
     agitée et si peu faite pour l'être. La France, qui lui était fermée
     de son vivant, livra passage à son cercueil qui vint retrouver à
     Rueil celui de sa mère. Un service funèbre, auquel assistaient tous
     les débris de l'empire, fut célébré en son honneur dans l'église du
     village; la veuve de Murat, alors à Paris, se trouvait à cette
     cérémonie qui devait bientôt se renouveler pour elle.

     «C'était l'hiver, une neige épaisse couvrait la terre; dans la
     campagne, tout était froid et muet comme la mort elle-même. Je
     donnai des larmes sincères à cette femme si gracieuse et si
     bienveillante; j'appris bientôt que j'étais nommée dans son
     testament. Ce n'est pas sans une profonde et religieuse émotion
     qu'on peut accueillir ces souvenirs d'amis qui ne sont plus, ces
     gages d'affection qui vous arrivent pour ainsi dire à travers la
     tombe, comme pour vous assurer que votre pensée les a suivis
     jusque-là! Jugez donc si je fus touchée en recevant le legs qui
     m'était destiné, ce don élégant, léger, mystérieux, choisi pour me
     rappeler sans cesse le lien qui avait existé entre nous: c'était un
     voile de dentelles; celui-là même qu'elle portait le jour de notre
     rencontre dans l'église de Saint-Pierre.»

À ce récit j'ajoute une lettre du duc Mathieu de Montmorency qui gronde
doucement sa généreuse amie de son goût pour les aventures et de son
attrait pour les exilés.

LE DUC MATHIEU DE MONTMORENCY À Mme RÉCAMIER

     «Paris, ce lundi soir 15 mars.

     «Je reçois très à propos, aimable amie, une lettre de vous du 1er
     mars; car M. de Chateaubriand me disait précisément hier aux
     Tuileries qu'il avait reçu la veille des nouvelles de Rome, et que
     le duc de Laval lui mandait que vous étiez très-souffrante. Enfin
     vous étiez bien lasse, et surtout pour Amélie, des folies du
     carnaval, et vous entriez de bon coeur dans le calme du carême. Ce
     n'est pas là ce que je blâmerai; mais vous me faites une sorte de
     confession fort aimable de vos nouvelles et inconséquentes
     liaisons, qu'il m'est bien difficile d'approuver. Je vois à
     merveille comment les choses se sont arrangées avec vous. Un peu de
     romanesque qui vous plaît, même en amitié; quelque mystère,
     quelques difficultés, soit dans la première rencontre, soit dans
     celles qui l'ont suivie; et puis, survient un malheur à plaindre, à
     soigner, qui intéresse la générosité, et vous voilà engagée. Cela
     ne m'étonne pas beaucoup et je n'en rends pas moins justice au fond
     de vos sentiments; mais des personnes qui vous connaissent moins en
     bavarderont, en écriront. Il est possible que, revenue ici, vous
     soyez importunée de quelques lettres, de quelque sollicitation à
     votre obligeance. C'est en tout une sorte de liaison qu'il est plus
     aisé de ne pas commencer du tout que de rompre à temps, pour en
     éviter tous les inconvénients.

     «Voilà mon sermon fait; vous ne me parlez pas de celui du duc de
     Laval pour qui vous avez bien senti que ce pourrait être plus
     embarrassant. Vous ne me dites pas si vous lui avez fait confidence
     entière.»

Je trouve dans les papiers de Mme Récamier ce billet écrit le jour même
où la première nouvelle de la maladie du prince Eugène, duc de
Leuchtemberg, parvenait à sa soeur.

LA REINE HORTENSE À Mme RÉCAMIER.

     «Avril 1824. Ce vendredi matin.

     «Ma chère Madame, il semble qu'il soit attaché à ma destinée de ne
     pouvoir jouir de quelque plaisir, distraction, ou intérêt, que la
     douleur ne soit toujours là. J'ai reçu des nouvelles de mon frère;
     il a été souffrant, on m'assure bien qu'il était mieux au départ de
     la lettre, mais mon inquiétude est extrême: malgré moi, je le vois
     toujours comme dans sa dernière maladie, et je suis loin de lui!
     J'espère en Dieu qu'il ne me privera pas du seul ami qui me reste,
     de l'homme le meilleur et le plus loyal qui existe. Je vais à
     Saint-Pierre prier; cela me calmera peut-être, car je suis inquiète
     même de mon inquiétude. L'on devient faible et superstitieux dans
     le malheur. Je ne puis donc aller me promener avec vous
     aujourd'hui; cependant je serais heureuse de vous voir, si vous
     vouliez venir me rejoindre à Saint-Pierre. Je sais que vous ne
     craignez pas ceux qui souffrent et vous devez leur porter bonheur.

     «Vous désirer à présent, c'est assez vous prouver mes sentiments
     pour vous.

     «HORTENSE.»

Enfin j'insère ici la lettre que Mme Récamier reçut de la reine
Hortense, après qu'elle fut retournée à Arenenberg.

LA REINE HORTENSE À Mme RÉCAMIER.

     «10 juin 1824.

     «Vous avez été assez aimable, Madame, pour désirer de mes
     nouvelles. Je ne puis pas dire que je suis bien, quand j'ai tout
     perdu sur cette terre; cependant ma santé n'est pas mauvaise. Je
     viens encore d'éprouver les impressions les plus déchirantes: j'ai
     revu tout ce qui tenait à mon frère. Je ne recule pas devant la
     douleur, et peut-être au milieu d'elle trouve-t-on quelque
     consolation.

     «Cette vie si remplie de troubles n'agite plus ceux qu'on regrette.
     Je n'ai que des larmes, et sans doute il est heureux! Vous qui
     sentez si bien, vous devinerez tout ce que j'ai dû éprouver.

     «Je suis à présent dans ma retraite. La nature est superbe. Malgré
     le beau ciel de l'Italie, j'ai encore trouvé Arenenberg bien beau;
     mais il faut toujours que des regrets me suivent: c'est sans doute
     là ma destinée. L'année dernière, je m'y étais trouvée si
     satisfaite! j'étais toute fière de ne rien regretter, de ne rien
     désirer dans ce monde: j'avais un bon frère, de bons enfants.
     Aujourd'hui! que j'ai besoin de me répéter qu'il me reste encore
     des liens auxquels je suis nécessaire!

     «Mais je vous parle beaucoup de moi, et je n'ai rien à vous
     apprendre, si ce n'est que vous avez été pour moi d'une bien douce
     consolation, que je serai toujours heureuse de vous retrouver. Vous
     êtes de ces personnes auxquelles on n'a pas besoin de raconter sa
     vie, ses impressions; le coeur devine tout, et l'on se devient
     nécessaire quand on s'est deviné.

     «Je ne vous demande pas vos projets, et cependant je suis
     intéressée à les savoir. Ne faites pas comme moi qui vis sans
     avenir, et qui compte rester où le sort me pose; car peut-être
     resterai-je à ma campagne cet hiver, si je puis faire chauffer
     toutes les chambres. Le vent semble quelquefois prêt à enlever la
     maison; la neige y est, dit-on, d'une épaisseur effroyable. Mais il
     faut bien peu de courage pour surmonter ces obstacles; au
     contraire, ces grands effets de la nature ne sont pas quelquefois
     sans charme.

     «Adieu; ne m'oubliez pas tout à fait; croyez que votre amitié m'a
     fait du bien. Vous savez ce que c'est qu'une voix amie qui vous
     vient de la patrie dans le malheur et l'isolement. Veuillez me
     répéter que je suis injuste, si je me plains trop de la destinée,
     et qu'il me reste encore des amis.

     «HORTENSE.»

Cependant Mme Récamier continuait à recevoir de Paris ses informations
ordinaires.

M. DE CHATEAUBRIAND À Mme RÉCAMIER.

     «Paris, ce 16 mars 1824.

     «Le temps s'écoule, et bientôt j'espère vous revoir. M. de
     Montmorency m'a dit hier que vous deviez vous mettre en route à la
     fin du mois de mai. Vous me retrouverez tel que vous m'avez laissé,
     et vous vous repentirez d'avoir quitté votre cellule.

     «Vous me dites qu'on peut toujours trouver un moment pour écrire.
     Cela est vrai, mais il n'y a pas toujours un courrier qui parte.
     J'ai une répugnance invincible pour la poste. Vous savez bien
     pourquoi, et l'incertitude des occasions, jointe à mon travail,
     vous explique l'irrégularité de ma correspondance.

     «Je ne vous parle pas de nos prospérités; la politique ne vous
     importe guère. Les chambres vont s'ouvrir, et nous aurons, à une
     immense majorité, cette septennalité dont vous avez vu M. de
     Montmorency si inquiet. La session durera quatre mois, de sorte que
     je serai libre à votre arrivée en France. Vous ne sauriez, sans la
     plus cruelle injustice, douter de la joie que me causera votre
     retour.

     «Comment est votre santé? et celle de votre nièce?»

LE DUC MATHIEU DE MONTMORENCY À Mme RÉCAMIER.

     «Paris, ce 1er avril 1824.

     «Je suis aux regrets et aux remords de ne vous avoir pas écrit par
     le dernier courrier, aimable amie. J'avais à me réjouir de votre
     véritable convalescence printanière, après une indisposition
     beaucoup plus grave que je ne le croyais. Adrien a été bien aimable
     par son exactitude à me donner de vos nouvelles: et vous avez eu
     ensuite la même perfection par votre bonne lettre qui me donnait
     des siennes, après cette effroyable aventure de cette charmante
     jeune anglaise[20]. Votre récit m'a bien touché. Je conçois tout ce
     qui a bouleversé le coeur de mon pauvre cousin, et même ce reproche
     qu'il se faisait, d'avoir indiqué le chemin, quoique ce fût bien
     innocent. Vous avez mis tout le charme que je connais si bien dans
     vos soins d'amitié, et il me mande qu'il les a bien appréciés.

     «J'ai raconté cette triste histoire à Mme de Broglie, qui me
     demandait beaucoup de vos nouvelles et s'étonnait de n'avoir pas eu
     de réponse à sa lettre. Je n'avais plus le courage ou la fatuité de
     répondre que vous n'écriviez guères; car vous m'avez traité cette
     fois avec une bonté dont mon coeur est vivement reconnaissant.

     «J'ai dîné l'autre jour chez ce rival[21], à côté de lui. La
     conversation a été facile, même sur un sujet délicat, une brochure
     très-hostile faite par un homme qui m'a tenu de près, et dont
     Adrien pourrait peut-être vous donner des nouvelles, et vous dire
     en toute sincérité que j'avais voulu l'empêcher. Mais il n'y a plus
     jamais rien de bien expansif, et le sujet sur lequel nous le sommes
     le moins, c'est peut-être vous. Il a parlé de votre retour, et moi
     j'en parle aussi, et je dis que c'est aujourd'hui le 1er avril, et
     que, si aux premiers jours de mai, au plus tard, vous ne vous
     mettiez pas en route, l'amitié aura le droit de jeter les hauts
     cris.

     «Adieu, adieu.»

M. DE CHATEAUBRIAND À Mme RÉCAMIER.

     «Paris, ce 3 avril 1824.

     «J'ai reçu vos deux lettres du 13 et 20 mars. Je m'avoue bien
     coupable, j'avais promis de vous écrire, et je n'ai point écrit.
     Vous devez sentir tout ce que j'ai d'affaires au moment de
     l'ouverture des chambres. Pardonnez-moi, et si vous souffrez,
     songez aussi que je souffre beaucoup.

     «C'est déjà bien assez que l'on ne me reproche que ma _perfidie_
     envers Mathieu. Vous savez ce qu'il en est, et ce qu'il en pense
     lui-même; il a dîné hier chez moi à mes cotés. Mais un homme dans
     ma position devait être exposé à bien d'autres calomnies. On vous a
     dit que l'encens m'était monté à la tête: venez, et vous verrez; il
     m'aurait fait tout un autre effet. Mon grand défaut, c'est de
     n'être enivré de rien; je serais meilleur, si je pouvais prendre à
     quelque chose. Je ne suis pas insensible à voir la France dans un
     tel état de considération au dehors et de prospérité au dedans, et
     de penser que la gloire et le bonheur de ma patrie datent de mon
     entrée au ministère; mais, si vous m'ôtez cette satisfaction d'un
     honnête homme, il ne me reste qu'un profond ennui de ma place, de
     la lassitude de tout, du mépris pour les hommes beaucoup augmenté,
     et l'envie d'aller mourir loin du bruit, en paix et oublié dans
     quelque coin du monde: voilà l'_effet de l'encens_ sur moi.

     «La session sera paisible, nous emporterons toutes les lois que
     nous désirons, à une très-grande majorité. Il y a beaucoup de
     talents dans la gauche: tant mieux, cela nous empêchera de dormir.
     Je ne crois pas que Benjamin Constant soit exclu de la chambre.
     J'en serais fâché, dût-il m'appeler à la tribune. Vous
     rappelez-vous tout ce que je vous disais de l'avenir, et de la
     certitude de nos triomphes? Me suis-je trompé? Quand vous
     reviendrez, vous trouverez les derniers combats finis, la chambre
     des députés installée pour sept ans, et un long repos devant nous.

     «J'ai heureusement appris votre guérison, en apprenant votre
     maladie; j'aurais été bien tourmenté.

     «Mon neveu Christian est parti pour Rome. Je ne lui ai point donné
     de lettre pour vous, parce qu'il sera longtemps en chemin. Vous
     l'avez déjà vu au milieu des ruines, dans un temps où vous pensiez
     bien peu à moi. Cela me fait plaisir qu'un peu de mon sang et de
     mon nom soit auprès de vous.

     «Revenez; c'est mon refrain.»

LE MÊME.

     «Paris, ce 9 avril 1824.

     «Je reçois votre petit billet. J'apprends vos nouveaux chagrins.
     Quittez cette Rome si triste, et revenez trouver vos amis. Voilà
     une lettre de Mathieu.»

Le séjour de Mme Récamier à Rome fut en effet marqué, à la fin du carême
de 1824, par un véritable deuil d'amitié. La duchesse de Devonshire, que
la mort du cardinal Consalvi avait atteinte au coeur, s'était, on l'a vu
par une lettre de Mme Récamier, efforcée, malgré la douleur qu'elle
éprouvait, de reprendre la vie et les habitudes que lui imposait son
rang.

C'est une des tristesses qui accompagnent la perte d'un ami auquel on
n'est pas lié par le sang, j'en ai été plusieurs fois témoin, que cette
nécessité de rentrer presqu'immédiatement dans le train ordinaire de la
vie, après une mort qui brise une affection vive et profonde. Ce qu'on
appelle la _convenance_ impose un temps de retraite et de deuil pour le
plus indifférent des parents, mais elle n'autorise rien de semblable,
s'il s'agit du plus cher, du plus précieux de nos amis. La duchesse de
Devonshire, déjà usée par les émotions d'une vie brillante et
romanesque, ne devait pas résister à cette dernière épreuve.

Le 30 mars 1824, après une maladie de quelques jours, cette personne si
célèbre par ses agréments, si distinguée par tant de dons heureux, et
par le don le plus heureux de tous, celui de plaire et de se faire
aimer, s'éteignit doucement dans la patrie qu'elle s'était choisie.

De ses parents, le seul qui se trouvât en ce moment à Rome était son
beau-fils, le duc de Devonshire. On a beaucoup dit, on a même publié que
cet héritier d'une des plus énormes fortunes et d'un des plus grands
noms de l'Angleterre était le fils, non point de l'épouse légitime, la
première duchesse de Devonshire, Georgina Cavendish, mais de son amie la
belle lady Elisabeth Hervey, mariée alors à M. Foster et dont le duc
était en effet dès cette époque passionnément amoureux. D'après ce récit
romanesque, la duchesse, accouchée d'une fille en même temps que son
amie donnait le jour à un fils, aurait consenti à la substitution de ce
fils à sa propre fille. On expliquait la persistance du jeune duc de
Devonshire à garder le célibat dans lequel il est mort, en l'attribuant
à un engagement pris envers les héritiers légitimes, ou à un scrupule de
délicatesse qui ne lui permettait pas de perpétuer en se mariant cette
usurpation d'état.

Quoi qu'il en fût de ces rumeurs de salon, les rapports de lady
Élisabeth Foster, devenue duchesse de Devonshire, avec celui qui passait
légalement pour son beau-fils, étaient affectueux, attentifs, mais sans
expansion et empreints d'un peu de roideur.

Lorsqu'elle approcha de sa fin, elle fut, pendant les quelques jours que
dura sa courte maladie, séquestrée de toute communication avec ses amis.
C'était en vain que Mme Récamier, profondément émue de son dangereux
état, insistait pour être admise auprès d'elle; les ordres du duc de
Devonshire, de ne laisser pénétrer personne, étaient inflexiblement
suivis. Cette exclusion, si cruelle pour des amis, choquait le duc de
Laval autant pour Mme Récamier que pour lui-même. Dans la société de
Rome on renouvelait, on se racontait l'histoire ou la fable de la
substitution d'enfant, et l'on accusait le duc de Devonshire de
séquestrer la mourante, dans la crainte qu'elle ne révélât quelque chose
de ce secret.

Le duc de Devonshire crut devoir s'excuser auprès des amis de sa
belle-mère; il adressa à Mme Récamier, le 29 mars au matin, le billet
suivant:

     «Ce 29 mars.

     «Très-chère Madame Récamier,

     «Je vous supplie de ne pas me croire dur, en vous priant de vous
     tranquilliser. Lorsque le moment où je voudrais la voir entourée de
     ses amis sera arrivé, vous serez la première à qui je penserai, et
     je vous enverrai chercher.

     «Aujourd'hui on ne permet à personne, pas même à moi, d'entrer dans
     sa chambre. Croyez, je vous en prie, que je sais apprécier votre
     tendre amitié pour elle.

     «Votre dévoué serviteur,

     «DEVONSHIRE.»

Dans la nuit qui suivit, on apporta tout à coup à Mme Récamier ces
quelques lignes:

     «Venez, chère Madame, si vous avez la force de me promettre de ne
     pas entrer trop tôt dans sa chambre.

     «DEVONSHIRE.»

Elle se rendit en toute hâte chez sa pauvre amie, et y rencontra le duc
de Laval, qui, mandé comme elle, était venu comme elle avec le plus
douloureux empressement. On les introduisit dans un salon qui précédait
la chambre à coucher de la duchesse. Ce magnifique appartement, à peine
éclairé par quelques bougies, avait un aspect lugubre. Des domestiques
en pleurs allaient et venaient. Le duc de Devonshire et le médecin
anglais de la duchesse, avertis de l'arrivée de Mme Récamier et du duc
de Laval, vinrent les recevoir. Quelques tristes et froides paroles
s'échangèrent. Le médecin annonça que le moment suprême approchait, puis
il retourna auprès de la malade; le duc le suivit.

Après une assez longue attente, le duc revint; il semblait fort ému, et
engagea les deux amis à entrer chez la mourante.

La duchesse, à demi assise dans son lit et maintenue dans cette position
par une pile d'oreillers, avait le visage un peu coloré et les yeux
très-animés par la fièvre; sa respiration était courte et oppressée, une
de ses mains était étendue hors de son lit; ses femmes tout en larmes
l'entouraient et la soutenaient.

Mme Récamier se mit à genoux, prit la main de son amie, la baisa et
resta ainsi sanglotant, la tête appuyée sur le bord de la couche. Le duc
de Laval se mit à genoux de l'autre coté. La malade ne parlait plus;
elle parut reconnaître ses deux amis, et l'anxiété peinte sur son visage
fit place un moment à un éclair de joie: elle serra faiblement la main
de Mme Récamier. Le silence de cette agonie, interrompu par la
respiration toujours plus difficile de la malade, devint absolu au bout
d'un moment. La duchesse était morte[22].

L'impression de cette fin pompeuse, froide et sans consolations
religieuses, fut navrante pour Mme Récamier. Elle crut, et le duc de
Laval partagea sa conviction, que le duc de Devonshire, qui connaissait
les tendances catholiques de sa belle-mère, avait redouté qu'au lit de
mort elle n'exprimât la volonté d'une abjuration, et qu'afin d'éviter
l'éclat, et, à ses yeux, le scandale d'une semblable démarche, il
n'avait consenti à laisser approcher d'elle l'ambassadeur de France et
Mme Récamier que lorsqu'elle avait déjà perdu la parole.

Le lendemain, le duc de Devonshire envoya à Mme Récamier une des bagues
que sa belle-mère portait encore au moment suprême, et qu'elle lui avait
léguée.

M. Mathieu de Montmorency, en apprenant cette mort, écrivait à Mme
Récamier:

     «Ce 8 avril 1824.

     «J'ai reçu hier, aimable amie, quelques mots seulement, comme si
     vous étiez tout près de moi, à l'Abbaye-au-Bois; mais je pardonne
     cette brièveté à la peine que vous éprouvez et que je partage si
     profondément. Ce peu de mots m'ont été au coeur. Cette pauvre
     duchesse! elle a donc été prise bien subitement? Les lettres du 12
     ne disaient rien de son mal, et celles du 24 en parlent comme d'une
     grande maladie. Quel supplice que cette distance de treize et
     quatorze jours! on en frémit dans la seule pensée d'inquiétudes
     encore plus vives; et puis je me désole qu'on l'ait séquestrée des
     soins de l'amitié, qui lui auraient été précieux sous plus d'un
     rapport. Je me figure d'abord les vôtres, comme une des plus douces
     consolations que la bonne Providence puisse ménager dans un tel
     moment, et vous vous doutez bien aussi que ma pensée va au delà de
     ce monde qui finit si vite. Enfin, je veux espérer de plus d'une
     manière pour notre pauvre amie. Je conçois tous vos regrets; ils
     prouvent la bonté de votre coeur. Nous nous entretiendrons souvent
     de ce qui vous a laissé une impression plus profonde encore, par le
     souvenir du cruel spectacle dont vous avez été témoin. Mais je dis
     toujours: quand causerons-nous? Je compte les heures et les
     moments.

     «Adieu, adieu. Je ne vous parlerai pas de politique aujourd'hui. On
     ne parle pour le moment que de rentes; leur réduction ne vous
     atteint-elle pas aussi? Je suis curieux de savoir ce que M.
     Récamier et d'autres personnes qui vous tiennent de près pensent de
     ce hasardeux projet.--Je suis toujours avec un homme de votre
     connaissance sur le même pied: obligeance sans intimité ni
     confiance réciproque.»

On le voit, dans toutes ses lettres, M. de Montmorency insistait, ainsi
que les autres amis de Mme Récamier, pour qu'elle fixât l'époque de son
prochain retour en France. Les étrangers abandonnaient Rome; il devenait
nécessaire de prendre un parti et de se résoudre, soit à partir
promptement pour ne pas voyager pendant les chaleurs, soit à rester en
Italie. Mme Récamier était très-combattue. Bien que la santé de sa nièce
se fût raffermie, on lui disait, et elle-même était la première à se
persuader qu'un second hiver passé dans les pays chauds consoliderait,
d'une manière plus certaine, cette santé qui lui avait donné beaucoup
d'inquiétude.

Mme Récamier redoutait d'ailleurs de retomber avec M. de Chateaubriand
dans le rapport orageux qu'elle avait voulu fuir; c'est le sentiment
qu'elle exprime dans une lettre écrite le 1er mai.

     «[...] Je n'ajouterai qu'un mot à ce que vous dit Amélie: si je
     retournais à présent à Paris, je retrouverais les agitations qui
     m'ont fait partir. Si M. de Chateaubriand était mal pour moi, j'en
     aurais un vif chagrin, s'il était bien, un trouble que je suis
     résolue à éviter désormais. Je trouve ici dans les arts une
     distraction, et dans la religion un appui qui me sauveront de tous
     ces orages. Il m'est triste de rester encore six mois éloignée de
     mes amis; mais il vaut mieux faire ce sacrifice, et je vous avoue
     que je le sens nécessaire. Amélie, qui a passé cet hiver
     très-agréablement et qui en a vivement joui, ne se fait pas moins
     une fête de se retrouver à l'Abbaye-au-Bois. Vous savez que cette
     pauvre duchesse de Devonshire m'a laissé une bague qu'elle a portée
     jusqu'au dernier moment: cette mort m'a cruellement attristée.»

Aucun devoir impérieux ne réclamait la présence à Paris de Mme Récamier.
Son père et son mari jouissaient, dans un âge avancé, d'une admirable
constitution, et l'absence de la recluse de l'Abbaye-au-Bois ne
dérangeait les habitudes ni de l'un ni de l'autre: on résolut donc de ne
retourner en France qu'après l'ouverture de l'Année sainte. L'amitié de
M. de Montmorency n'apprendrait sans doute qu'avec peine cette
prolongation d'absence, mais les motifs en étaient trop purs pour qu'on
ne fût pas d'avance assuré qu'il les approuverait. Quant à M. Ballanche,
il avait dit à Mme Récamier comme Ruth à Noémi: «Votre pays sera mon
pays,» et n'admettait jamais qu'il pût se séparer d'elle. Son sacrifice,
d'ailleurs, eût plutôt consisté, cette année-là, à quitter Rome qu'à y
prolonger son séjour. Sa pensée était tout entière absorbée par l'étude
des origines romaines.

En parlant des personnes que Mme Récamier voyait le plus habituellement
à Rome, je n'ai rien dit encore d'une Française qu'elle avait retrouvée
dans cette ville, et avec laquelle elle se lia plus étroitement qu'elle
ne l'avait été jusqu'alors.

M. Dumorey, consul de France à Civita-Vecchia, était depuis longues
années en relation avec M. Récamier; il habitait Rome à peu près toute
l'année. Sa fille, Mme Salvage de Faverolles, vivait chez lui; séparée
de son mari, elle n'avait jamais eu d'enfants, et, s'étant fixée en
Italie, elle avait acheté à la porte de Rome une vigne sur les bords du
Tibre avec un casin où elle donnait quelquefois des fêtes. M. Dumorey
passait pour un royaliste exalté, et sa fille semblait avoir les mêmes
opinions. C'était une grande femme dont la taille était belle, mais sans
grâce, les manières roides, le visage dur, les traits disproportionnés.
Le duc de Laval, qui redoutait les susceptibilités de Mme Salvage,
disait: «Il faut beaucoup la ménager: car si on la fâchait, elle vous
passerait son nez au travers du corps.» Mme Salvage avait de l'esprit,
mais cet esprit ressemblait à sa personne: il était sans charme et sans
agrément. Elle avait de l'instruction, de la générosité, une grande
faculté de dévouement et la passion des célébrités. Elle se prit pour
Mme Récamier d'un engouement très-vif qui devint de l'amitié. Pour peu
que celle-ci se fût laissé faire, elle aurait disposé souverainement de
Mme Salvage, qui, dépourvue de tout autre lien que celui de sa piété
filiale, voulait se donner et cherchait un joug. Mais dans le cercle
intime, parmi les amis de la femme devenue l'objet de son culte, Mme
Salvage rencontrait peu de sympathie, et Mme Récamier elle-même, tout en
rendant justice à ses qualités, n'éprouvait point d'attrait pour elle.

Un peu plus tard, Mme Salvage s'attacha avec le même entraînement, avec
la même passion, à la duchesse de Saint-Leu que Mme Récamier lui avait
fait connaître. La reine Hortense accepta son dévouement qui ne se
démentit point jusqu'à sa mort. Mme Salvage l'accompagna dans les
voyages que la reine fit à Paris après les affaires de Strasbourg et de
Boulogne, l'entoura de soins admirables dans sa dernière maladie, et fut
son exécuteur testamentaire.

À l'époque dont je parle, sous la restauration, on n'aurait pas deviné
que cette femme, dont les opinions royalistes semblaient
très-prononcées, deviendrait le partisan le plus ardent du prince Louis
Napoléon. Il sera plusieurs fois question de Mme Salvage dans la suite
de ces souvenirs, et dans les lettres de M. de Chateaubriand.

Cependant la situation des partis en France, dans les chambres et au
sein même du conseil des ministres, était loin de se pacifier.

La division sourde qui existait depuis longtemps entre M. de Villèle,
président du conseil, et le ministre des affaires étrangères, se
marquait plus ouvertement. Le projet de loi pour la réduction des
rentes, projet favori de M. de Villèle, qui préoccupait et passionnait
les esprits, devait être l'occasion de la rupture définitive et
éclatante. Le public considérait M. de Chateaubriand et ses amis comme
les adversaires du projet, et M. de Montmorency écrivait à Mme Récamier,
à la date du 24 avril, au moment où la loi allait être discutée à la
chambre des pairs:

     «Nous sommes en ce moment tout occupés des rentes, et presque
     uniquement des rentes. Un de vos amis est beaucoup moins favorable
     au projet qu'un de ses collègues; au moins si l'on en juge par ses
     amis à lui.--Moi, je crois juger assez impartialement: je suis
     frappé de quelques objections, mais je ne compte pas me mettre en
     avant et je crois en tout que je parlerai très-peu.»

La loi fut rejetée, sans que M. de Chateaubriand se fût levé pour la
défendre; dès lors, on résolut de se délivrer d'un collègue incommode.
On sait quelle fut la brutalité de ce renvoi. M. de Chateaubriand
arrivait aux Tuileries le jour de la Pentecôte, 6 juin 1824, lorsqu'on
lui remit un billet de M. de Villèle conçu en ces termes:

     «Monsieur le vicomte,

     «J'obéis aux ordres du roi, en transmettant de suite à Votre
     Excellence une ordonnance que Sa Majesté vient de rendre.»

Suivait l'ordonnance.

     «Le sieur comte de Villèle, président de notre conseil, est chargé
     par intérim du portefeuille des affaires étrangères, en
     remplacement du sieur vicomte de Chateaubriand.»

Le ressentiment de l'homme ainsi outragé fut implacable. L'éloquence, la
verve incomparable de polémique dont M. de Chateaubriand était doué, fut
mise quatre ans au service de sa vengeance, et renversa enfin M. de
Villèle; mais elle n'avait pas atteint que lui. On peut dire que cette
rupture avec M. de Chateaubriand fut une des grandes fautes et la perte
de la restauration.

Le lendemain du renvoi de M. de Chateaubriand, on lisait dans le
_Journal des Débats_:

     «C'est pour la seconde fois que M. de Chateaubriand subit l'épreuve
     d'une destitution solennelle. Il fut destitué, en 1816, comme
     ministre d'État, pour avoir attaqué, dans son immortel ouvrage de
     _la Monarchie selon la charte_, la fameuse ordonnance du 5
     septembre qui prononçait la dissolution de la chambre _introuvable_
     de 1815. «MM. de Villèle et Corbière étaient alors de simples
     députés, chefs de l'opposition royaliste, et c'est pour avoir
     embrassé leur défense que M. de Chateaubriand devint la victime de
     la colère ministérielle.

     «En 1824, M. de Chateaubriand est encore destitué, et c'est par MM.
     de Villèle et Corbière devenus ministres qu'il est sacrifié. En
     1816, il fut puni d'avoir parlé; en 1824 on le punit de s'être tu:
     son crime est d'avoir gardé le silence dans la discussion de la loi
     des rentes.

     «Toutes les disgrâces ne sont pas des malheurs: l'opinion publique,
     juge suprême, nous apprendra dans quelle classe il faut placer M.
     de Chateaubriand; elle nous apprendra aussi à qui l'ordonnance de
     ce jour aura été la plus fatale, ou du vainqueur ou du vaincu.»

La nouvelle de ce bouleversement de la fortune politique de son illustre
ami arriva d'abord à Mme Récamier par une lettre de M. de Montmorency.

LE DUC MATHIEU DE MONTMORENCY À Mme RÉCAMIER.

     «Paris, 8 juin 1824.

     «Je voulais vous écrire depuis quelques jours, aimable amie. Je
     voulais répondre à cette lettre que j'ai enfin reçue, et qui me
     révèle ces projets de voyage contre lesquels j'ai protesté
     d'avance, mais qui paraissent déjà avoir subi quelques
     modifications ou incertitudes sans aucun profit pour l'amitié. Soit
     que vous veniez à Lucques, ou que vous alliez faire une course à
     Naples, nous serons toujours privés du bonheur de vous voir; et
     nous passerons devant cette pauvre Abbaye pour pousser un gros
     soupir en voyant certaines fenêtres fermées.

     «Mais, pendant ce temps-là, que de nouvelles agitations dans nos
     salons, dans les causeries du peuple, comme dans les nôtres, et
     même dans les chambres! La loi des rentes est rejetée par les
     pairs. Je ne sais pas ce qu'en pensaient les têtes financières de
     votre connaissance. Bien plus, une disgrâce politique en devient la
     suite, et elle tombe sur un de vos amis, qui depuis quelque temps
     se trouvait, dit-on, dans une situation fausse et vraiment
     intolérable. Je vous renvoie pour bien des détails à la
     _Quotidienne_ d'aujourd'hui 8 juin, qu'il faut que vous vous
     procuriez, et aussi au _Journal des Débats_ qui paraît se décider
     pour le parti généreux entre le vainqueur et le vaincu. J'imagine
     qu'_il_ vous écrit lui-même. _Il_ a un maintien simple, noble et
     courageux. _Il_ vient de venir à la chambre même où je vous écris
     reprendre sa place et son ancien costume.

     Ce qu'il m'importe le plus de savoir, et ce que je ne devine pas
     parfaitement, c'est votre impression à vous. Serez-vous fâchée pour
     son bonheur, et le vôtre en recevra-t-il la moindre atteinte? Cela
     peut-il influer sur votre retour plus ou moins prompt? Enfin tout
     ce qui tient au coeur, à l'amitié, est de mon ressort; et c'est pour
     cela que je suis si peiné de ce retard de votre retour. Je vois
     apparaître au mois d'octobre de nouveaux motifs tirés de la santé
     d'Amélie, et cette absence prolongée est un des plus pénibles
     sacrifices qui puissent m'être imposés.

     Adieu, aimable amie; j'aurais tant aimé à vous réunir ici pendant
     l'été avec ce bon Adrien qui me mande des choses admirables de vos
     dispositions actuelles sous le rapport le plus essentiel. Pourquoi
     ne voulez-vous donc pas que j'en profite pour ma propre édification
     et pour mon bonheur? Je vous quitte et vous renouvelle mes tendres
     hommages.»

Le duc de Laval avait quitté Rome depuis quelques jours, avec un congé,
pour aller passer trois mois en France, lorsque Mme Récamier reçut la
lettre qu'on vient de lire, et ce fut pendant son voyage que
l'ambassadeur de France à Rome apprit à son tour l'étrange et brusque
révolution qui renversait M. de Chateaubriand. Il écrivit aussitôt à Mme
Récamier pour lui exprimer son extrême étonnement:

LE DUC DE LAVAL MONTMORENCY À Mme RÉCAMIER

     «Gênes, 19 juin 1824.

     «Jugez de ma surprise, lorsque hier soir en arrivant ici j'apprends
     du consul la destitution si brusque, si singulière dans sa forme,
     du ministre de mon département. Et le ton si irrité, si menaçant du
     _Journal des Débats_, sans le moindre ménagement! Tout cela m'a
     confondu, et cette surprise vous la partagerez.

     «Vous aurez reçu peut-être quelques indices par la correspondance
     du père[23] et du fils[24], qui sans doute ne sont pas restés
     inactifs dans ce drame. J'avais reçu une lettre de Mathieu qui me
     mandait franchement avoir voté contre la loi qui a causé la
     division, la rupture et l'éclat dont nous voyons les effets. Voilà
     vos pressentiments d'orage éclaircis. On demandait avec raison[25]
     à certaine personne de ne point se presser, parce qu'on prévoyait,
     on combinait déjà qu'à la première occasion il y aurait rupture; et
     on ne voulait pas que cette personne pût tempérer des passions dont
     on espère profiter pour son élévation.

     «Des lettres particulières ont mandé ici que le duc de Doudeauville
     pourrait avoir le portefeuille vacant! Ce serait le conserver dans
     les mêmes mains où il est jusqu'à présent depuis la chute. Que je
     suis impatient d'en apprendre davantage! Le cousin se sera fort
     agité.

     «De tout mon coeur, je suis tout à vous avec le plus entier et le
     plus tendre dévouement.»

Il est facile d'imaginer quels durent être les sentiments de Mme
Récamier, lorsque l'indignité des procédés qui accompagnèrent la chute
de M. de Chateaubriand lui fut connue; mais si elle s'associa au vif
ressentiment de cette injure, elle eut pourtant désiré que son noble ami
usât de plus de modération dans sa retraite. Il est indubitable, et les
amis de M. de Villèle le savaient, que, si elle se fût trouvée auprès de
lui dans ce moment critique, Mme Récamier fut parvenue à modérer
l'âpreté qu'il porta dans sa vengeance. Malheureusement les personnes
qui entouraient alors M. de Chateaubriand, peu capables elles-mêmes de
prudence et de mesure, ne pouvaient que l'exciter dans le sens de sa
passion.

M. de Chateaubriand avait conscience qu'il n'était pas complétement
approuvé par la femme dont le jugement était si considérable à ses yeux,
mais il ne voulait pas être apaisé, et sa correspondance avec Mme
Récamier devint beaucoup moins fréquente à cette époque.

En outre, par un accident que je déplore, et que je ne puis m'expliquer
que par la cécité dont Mme Récamier fut atteinte pendant les dernières
années de sa vie, les lettres en petit nombre que M. de Chateaubriand
lui adressa à cette époque si grave de sa vie publique manquent toutes à
la collection.

Cette regrettable lacune nous oblige à nous contenter, sur l'événement
le plus important de cette année, des détails et des informations que le
duc Mathieu de Montmorency, son cousin le duc de Laval et le duc de
Doudeauville transmettaient à Mme Récamier.

LE DUC DE DOUVEAUVILLE À Mme RÉCAMIER.

     «Paris, ce 9 juin 1824.

     «Vous aurez appris avec chagrin, Madame, l'éclat qui vient d'avoir
     lieu; depuis quelque temps je le craignais, car on assurait que M.
     de Chateaubriand et tout ce qui l'entourait travaillaient contre M.
     de Villèle. Je vous ai plus que jamais regrettée depuis ce temps:
     une amie comme vous n'est pas seulement agréable, elle est bien
     utile. Je suis persuadé que dans cette circonstance vous auriez
     rendu bien des services à celui qu'on accusait de viser à la place
     de président du conseil des ministres, et que votre douce sagesse
     aurait déjoué bien des intrigues.

     «Il semble que votre amitié porte naturellement au ministère des
     affaires étrangères: M. de Montmorency l'a rempli, M. de
     Chateaubriand lui a succédé, et on a parlé de moi pour remplacer ce
     dernier. Mais depuis qu'il en a été question, j'ai intrigué à ma
     manière, c'est-à-dire contre moi. Je n'ai d'autre ambition que
     celle de faire quelque bien; j'en fais un peu où je suis[26], je
     n'en ferais peut-être pas ailleurs; je ne veux donc pas changer:
     tel brille au second rang, qui s'éclipse au premier.

     «Je ne ressemble pas beaucoup à César, comme vous voyez, mais je
     ressemble plus que lui à un honnête homme: je l'aime mieux.

     «Vous devinez qu'il y a un peu d'agitation, du moins dans les
     salons; mais M. de Villèle est plus fort que jamais. La manière
     dont la septennalité a passé hier à la Chambre des députés en est
     une grande preuve. Le désir de le dédommager du rejet de la loi des
     rentes par la Chambre des pairs a décidé bon nombre de députés à
     voter cette loi et à retirer eux-mêmes tous leurs amendements. Le
     roi et Monsieur sont mieux que jamais pour lui.

     «On ne sait encore qui aura le portefeuille des affaires
     étrangères; il y a des gens qui croient que M. de Villèle le
     gardera et se débarrassera d'une grande partie de celui des
     finances sur M. de Chabrol. Ce directeur général de
     l'enregistrement est un homme très-capable et très-estimable.

     «On me dit que vous avez le projet d'aller aux bains de Lucques; je
     m'en réjouirais, parce que ce serait un acheminement à votre retour
     en France. Je ne serais pas un de ceux qui en jouiraient le moins;
     vous devez en être bien sûre, Madame, si vous rendez justice à mon
     intérêt bien vif, à mon dévouement bien sincère et à mon désir de
     pouvoir vous en renouveler moi-même l'assurance.»

LE MÊME.

     «Paris, 4 juillet 1824.

     «Je viens, Madame, de recevoir votre bien bonne, bien aimable
     lettre du 12 juin, et je m'empresse d'y répondre. Je vois que la
     mienne ne vous était pas encore parvenue. Je vous avais écrit
     aussitôt après la chute de M. de Chateaubriand; je devinais vos
     chagrins de tout genre sur ce sujet et je voulais être des premiers
     à y prendre part.

     «Vous me demandez quelques détails; je vais vous les donner, en
     pensant néanmoins que vous les savez vraisemblablement déjà.

     «Bien des gens travaillaient à éloigner MM. de Villèle et de
     Chateaubriand, comme nous travaillions à les rapprocher; car nous
     n'avions en vue que le bien général, et ils ne pensaient qu'à leur
     intérêt particulier. Il en résultait une disposition peu confiante
     et peu amicale entre les deux ministres. L'affaire des rentes est
     arrivée: M. de Chateaubriand s'est tu dans les chambres pendant la
     discussion de la loi, mais on assurait, à tort ou à raison, qu'il
     ne se taisait pas de même dans les salons, et qu'il y laissait voir
     son opposition. On ajoutait qu'il espérait, comme bien des
     ambitieux qui l'entouraient, renverser M. de Villèle par le rejet
     de sa loi favorite. Elle a été fort sottement refusée par nous: le
     président des ministres s'en est trouvé ébranlé, et on a jugé qu'il
     fallait que le roi lui donnât une nouvelle preuve de sa confiance
     et de sa bienveillance en éloignant son antagoniste. Je ne sais si
     ces inculpations étaient fondées et si le sacrifice était
     nécessaire, mais ce que je sais, c'est que je suis grand ennemi des
     changements, et que je les crois, en général, très-nuisibles; ce
     que je sais encore, malheureusement, c'est que les articles du
     _Journal des Débats_, auxquels on croit que M. de Chateaubriand
     n'est pas étranger, lui font du tort, et qu'on remarque qu'il est
     le seul ministre depuis dix ans qui ait tenu cette conduite à sa
     sortie de place. On dit que M. de Montmorency, qui a été contre la
     loi, n'aurait pas été fâché non plus qu'elle entraînât son auteur;
     mais il y met plus de noblesse, de mesure et de vertu.

     «On parle encore dans le public de changements qui auraient lieu
     après la fin de la session. J'ignore si cela est fondé, mais à tout
     hasard je parle contre tant que je peux, et surtout contre
     l'élévation de celui dont vous connaissez le peu d'ambition, et
     qui, n'ayant vraiment que celle de faire quelque bien, désire
     uniquement rester à la place où l'on croit qu'il en fait un peu.

     «Je suis charmé d'apprendre l'amélioration de la santé de votre
     intéressante compagne; veuillez bien l'en assurer, en la remerciant
     de son souvenir.

     «J'ai bien parlé avec le duc de Laval de celle à qui j'aime
     toujours à réitérer l'assurance de mes sentiments bien sincères de
     dévouement, d'attachement et d'intérêt.»

LE DUC DE LAVAL MONTMORENCY À Mme RÉCAMIER.

     «Paris, 5 juillet 1824.

     «Mes premiers moments à Paris ont été tellement confus, troublés,
     agités par tant de sentiments, d'affaires et de préoccupations,
     qu'il m'a été impossible d'écrire une ligne.

     «À présent, tout vous est connu, comme à toute l'Europe, sur la
     nature, la cause et la forme de la dernière destitution. Votre
     excellent esprit vous a déjà fait regretter le ton si violent, si
     démesuré du journal défenseur du disgracié. Je crois qu'il eût été
     plus noble, plus digne, plus convenable à la réputation comme aux
     intérêts de garder le silence, et, sous ce rapport, la retraite du
     cousin a eu l'avantage sur celle-ci. Au lieu de cela, les
     déclamations continuent; et comme il y a beaucoup de talent dans
     ces attaques, et que le désespoir double les forces, cela me semble
     une guerre à mort, sans la perspective d'un traité de paix. Je ne
     vois pas de chance d'en sortir par la porte d'une ambassade.

     «J'ai vu l'homme malheureux; c'était un procédé que je lui devais.
     Il s'est loué de ma visite, et s'en est expliqué vis-à-vis de son
     amie de la rue de Varennes[27]. Mais que peut-il faire, ruiné,
     abîmé de dettes comme il l'est?

     «Je crois toujours que le parti de la modération et du silence eût
     été préférable.

     «Mathieu est dans la même situation et n'a aucune chance
     d'activité. Sans avoir fait de bruit, encore moins d'intrigues (il
     en est incapable), il s'est déclaré adversaire dans la grande
     affaire des rentes, et cela suffit pour l'éloigner. Les plus
     augustes personnages le boudent.

     «Hier, nous avons passé la journée à cette petite campagne[28]
     toute pleine de vos souvenirs. Nous avons beaucoup parlé de vos
     projets. Je lui ai lu l'article de votre lettre où vous le laissiez
     arbitre en quelque sorte du parti que vous aviez à prendre. Il est
     fort raisonnable. Il comprend les motifs de santé pour Amélie; il
     est encore plus frappé des raisons solides, des considérations
     religieuses qui vous font incliner à débuter dans l'Année sainte à
     Rome; en sorte que je puis vous assurer que son parti est pris, et
     sans humour ni refroidissement aucun. J'oubliais de vous dire aussi
     que le duc de Doudeauville est entré dans vos raisonnements sur
     votre nièce et sur vous-même.

     «Je me hâte de terminer ceci, afin de le faire partir par la poste.
     Mille et mille fois l'assurance du plus invariable, du plus
     inaltérable de tous les attachements.»

LE MÊME

     «Paris, 19 juillet 1824.

     «Je suis indigne de vos éloges sur ma correspondance; elle est
     sèche, elle est réservée, elle ne saurait vous instruire.

     «_René_[29] s'est fait un mal affreux, peut-être irréparable, par
     l'éclat inouï qu'il a mis dans l'expression de sa vengeance. Sans
     doute, il ne s'est pas fait de mal à lui seul, et plus d'une
     personne est blessée; je ne suis pourtant pas de ceux qui croient
     que ces blessures soient mortelles. Il faut s'attendre à des
     mesures nouvelles aussitôt après la clôture des chambres. Elle aura
     lieu dans les premiers jours d'août; les députés finiront cette
     semaine.

     «Dans le public, on parle beaucoup du retour de celui[30] qui s'est
     trop précipité il y a dix-huit mois. Sa position est belle, sa
     considération immense et plane sur toutes les autres. Sous ce
     rapport, il a beaucoup grandi. On a rapproché sa conduite de la
     violence et des procédés de l'autre. Il est calme, il attend, il ne
     sera pas pressé; il n'a pas d'ennemis, il a beaucoup d'admirateurs.
     Personne au monde n'a plus de loyauté dans la conduite et plus de
     dévouement à la chose publique, sans intérêt personnel. Ce que je
     dis là n'est que le rabâchage de ce qu'on entend dans toutes les
     conversations.

     «Comme M. de Talaru revient de Madrid par congé, on parle de lui
     pour la place vacante; je n'en suis pas persuadé. Ce qui me paraît
     le plus probable, c'est que d'ici à un mois, avant la Saint-Louis,
     le président fera quelques changements assez considérables dans la
     haute administration, pour reconquérir ce qu'il a perdu dans
     l'opinion publique. La majorité de la chambre des députés lui est
     encore dévouée, il a le coeur du roi et de Monsieur; avec d'aussi
     grands avantages, on n'est pas mal dans ses affaires.

     «Mme de Luynes est arrivée hier au soir de Dampierre, pour voir sa
     petite-belle-fille au lit de mort. Elle meurt de la poitrine,
     grosse de six mois; quelle horreur! Je ne vois que tristesses
     autour de moi. Je reste ferme dans mon dessein de partir à la fin
     de septembre; je crois que je m'embarquerai à Marseille, sur un
     petit bâtiment du roi que me donnera le ministre de la marine.

     «Depuis vingt-quatre heures, les journaux semblent tendre à une
     espèce de conciliation entre M. de Chateaubriand et son ennemi.
     Cette querelle se terminera-t-elle encore par une ambassade?

     «Vous recevrez des lettres plus instructives que les miennes.

     «Mille et mille assurances d'un éternel attachement.»

LE DUC MATHIEU DE MONTMORENCY À Mme RÉCAMIER.

     «Vallée-aux-Loups, ce 21 juillet 1824.

     «Mon coeur me dit, aimable amie, qu'il y a bien longtemps que je ne
     vous ai écrit. Je n'ai pas besoin pour penser à vous de ce lieu que
     nous avons habité ensemble, et où j'aurais dû naturellement avoir
     le bonheur de vous revoir dans le cours de cette année. Mais, au
     lieu de cela, vous ne savez plus que voyager; vous ne pouvez plus
     vous détacher de Rome et de ses monuments pleins de souvenirs, et
     de ses belles cérémonies. Ce dernier motif et le sentiment qu'il
     suppose, et qu'Adrien m'a confirmé être le vôtre, ne peuvent que me
     toucher beaucoup; mais mon amitié, peut-être trop égoïste, voudrait
     que nous pussions nous édifier ensemble, et n'être pas séparés par
     ces terribles distances que la course à Naples augmente encore.

     «Une pensée cruelle se rattache à ce séjour pour nous[31], surtout
     pour ce pauvre Adrien, que je retrouve d'un commerce bien doux et
     bien agréable, avec qui je n'ai jamais été plus parfaitement
     d'accord, sur vous en particulier, mais qui conserve toujours la
     profonde et naturelle impression d'une ineffaçable douleur.

     «Il faut vous parler d'une autre à laquelle vous ne serez pas
     insensible, et qui vient d'accabler à quelques lieues d'ici ce
     pauvre de Gérando. Sa femme a succombé enfin à ses longues
     souffrances, à une maladie extraordinaire qui l'avait maigrie,
     réduite à rien, et séquestrée plus que jamais. Son âme, son coeur,
     pendant quelques instants de la journée, retrouvaient encore toute
     leur énergie; ou plutôt, celle qu'ils n'avaient jamais perdue
     s'épanchait par des lettres vraiment éloquentes, ou par des éclairs
     de conversation. Elle voulut en avoir une avec moi, il y a quelques
     semaines, avant de quitter Paris; elle fut vraiment touchante,
     religieuse, quelquefois sublime, quoique je m'efforçasse, suivant
     ce qu'on m'avait recommandé, d'écarter ce qu'elle voulait donner de
     solennel et de définitif à notre entretien. Elle me parla beaucoup
     de son mari, de ses enfants, de vous aussi et de votre nièce. On la
     porta peu de jours après à une petite campagne qu'elle désirait et
     que ce bon de Gérando chercha lui-même avec une occupation
     touchante, et acheta, peut-être même au delà de ses moyens, à
     Thiais près Choisy. Elle n'y est jamais sortie de sa chambre, à
     peine de son lit; elle leur a été enlevée vendredi dernier, 16 de
     ce mois.

     «Les agitations d'affaires, de politique et de société n'ont jamais
     été plus vives. On dit que le ministère a perdu, et a besoin de se
     remonter. Il y a là quelque chose d'incontestable. On ajoute qu'il
     est question de conciliation, de rapprochement avec les ministres
     passés de diverses dates.

     «Il y en a un qui peut vous dire, qu'il n'a reçu aucune
     communication, qu'il en doute, qu'il ne le désire pas, et même le
     craindrait, si la chose devait lui être uniquement personnelle et
     ne devait pas être accompagnée d'arrangements propres à parler à
     l'opinion.

     «Il en est un autre au nom duquel je ne m'aviserai pas de vous
     parler. Vous m'aviez assez embarrassé, en me chargeant du premier
     compliment à lui faire: c'était vraiment peu convenable, et je ne
     savais quel ton prendre, quand vous m'avez mandé, heureusement, que
     vous lui écriviez. Nous sommes restés réciproquement obligeants et
     avec une nuance de plus d'attention et d'intérêt de ma part, tenant
     à sa position actuelle, mais sans aucune alliance ni intimité. J'ai
     désapprouvé en particulier, pour lui et pour l'avenir, le système
     trop violent qu'il a embrassé. Il est impossible que votre bon
     esprit ne se range pas à cet égard de notre côté.

     «On prétend aujourd'hui qu'il veut se radoucir, et l'on parle de
     _place lointaine_. Peut-être en saurons-nous davantage, après le
     discours qu'il doit faire demain dans une discussion délicate, et
     dont la curiosité est fort préoccupée.

     «Mon Dieu! comme on aimerait mieux causer de tout cela avec une
     amie spirituelle qui entend à demi-mot, et qui occupait autrefois
     deux charmantes chambres embellies par elle, au troisième étage de
     l'Abbaye-au-Bois. Quand l'y reverrons-nous? Je sais qu'il y a une
     Année sainte à attendre, une nièce souffrante à ménager; je finis
     comme j'ai commencé, en disant qu'il faut se résigner, vous aimer
     toujours et répéter que cela est bien triste.

     «Je ne vous ai pas parlé de certaines affaires de journaux qui
     m'ont bien peiné, surtout pour un homme qui me tient de près, et
     qui aurait peut-être entendu de votre part quelques paroles
     raisonnables, si vous aviez été présente. Je vous renouvelle mes
     bien tendres hommages.»

LE MÊME.

     «Paris, ce 22 juillet 1824.

     «C'est à M. de Chateaubriand, dans son loisir actuel, à vous
     entretenir désormais de ce qui le regarde, aimable amie. Nous avons
     augmenté d'un cran d'obligeance réciproque, mais voilà tout; cela
     devait être. Je lui ai dit que je vous avais écrit, et que vous lui
     écririez. Le _Journal des Débats_ s'en donne de dévouement
     personnel pour lui, et de colère contre les ministres restants. Je
     vous renvoie à lui. Je suis en ce moment un peu fatigué de la
     politique; je vais passer dix jours à la campagne, puis je
     reviendrai attendre Adrien, que j'ai eu tant de bonheur à revoir.»

Pendant que toutes ces ambitions, que Mme Récamier suivait de loin avec
la sollicitude et l'anxiété de l'amitié, s'agitaient à Paris, elle
quittait Rome, et en compagnie de sa nièce, du bon et fidèle Ballanche
et de M. Ampère, s'établissait à Naples, le 1er juillet. C'est sur les
bords enchantés de ce beau golfe, éclairés par la resplendissante
lumière d'un soleil d'été, que la suite de cette correspondance lui
parvint. Nous allons continuer de donner les lettres qui lui furent
adressées de Paris, afin d'épuiser les éclaircissements qu'elles
fournissent sur l'incident si considérable de la rupture entre M. de
Villèle et M. de Chateaubriand: ce procès-là eut des suites assez graves
pour mériter d'être instruit. Nous reviendrons ensuite aux circonstances
particulières du séjour que Mme Récamier fit à Naples.

LE DUC DE DOUDEAUVILLE À Mme RÉCAMIER.

     «Paris, 27 juillet 1824.

     «Je viens de recevoir votre lettre du 13, Madame, et je m'empresse
     de vous en remercier, en vous assurant du plaisir bien vrai que me
     font vos nouvelles, et entre autres celle de votre heureuse arrivée
     à Naples.

     «Mais vous désirez que je vous parle de Paris, et c'est ce que je
     vais faire. Dans ce moment où il y a un ministre des affaires
     étrangères à nommer, d'autres peut-être à changer, du moins selon
     le dire et le désir de bien des gens, on ne parle d'autre chose. On
     porte le modeste directeur des postes tantôt à un ministère, tantôt
     à un autre, mais il témoigne constamment de sa répugnance pour
     tous. Il aimerait bien mieux cent fois que Mathieu ou Sosthènes, à
     qui cela plairait bien davantage, y arrivassent, mais il n'y a
     nulle apparence.

     «En attendant, les passions, les ambitions s'agitent de toutes
     parts, et cela surtout contre M. de Villèle. Mais il a pour lui son
     talent, son _indispensabilité_, la difficulté de le remplacer; il a
     pour lui le roi, Monsieur, la Chambre des députés, les trois-quarts
     de la France, les royalistes raisonnables, les honnêtes libéraux,
     et même les ambassadeurs étrangers, qui ne le goûtaient pas
     beaucoup et qui sont très-contents depuis qu'ils traitent
     directement avec lui: on est bien fort avec tout cela, et on a bien
     des moyens de déjouer les intrigues de tout genre. M. Royer-Collard
     disait dernièrement à M. de Jessaint, qui est à Paris: «Je ne suis
     pas l'ami de M. de Villèle, il s'en faut, et pourtant je fais des
     voeux pour qu'il reste; car s'il partait, je ne sais ce que nous
     deviendrions.» Si un demi-libéral, si un antagoniste de M. de
     Villèle en parle ainsi, que devons-nous en penser?

     «Vous avez su la mort de la jeune duchesse de Luynes, grosse de
     cinq mois. Je suis toujours affligé et presque choqué de voir la
     jeunesse passer ainsi avant des cheveux gris comme les miens: c'est
     le seul passe-droit dont je serais tenté de me formaliser.»

LE DUC MATHIEU DE MONTMORENCY À Mme RÉCAMIER.

     «Paris, 2 août 1824.

     «Voici un courrier qui part pour Naples, aimable amie, et dont il
     faut profiter pour vous exprimer tous ses sentiments de fidèle
     souvenir. Ma dernière lettre était tout empreinte d'une tristesse
     trop justifiée par la mort de ma jeune nièce, grosse de six
     mois[32]. Ma belle-mère en a été affectée, surtout pour son
     petit-fils; ils sont tous à Dampierre où j'ai été passer quelques
     jours.

     «Votre arrivée à Naples aura été suivie de très-près de la mort de
     notre ambassadeur[33], que nous avons apprise hier. Il me semble
     que vous n'aviez aucune relation avec lui. Vous croyez bien qu'on
     parle déjà de sa place à donner. Ceux qui ont la douce manie des
     conciliations prétendent qu'il faudrait la donner à M. de
     Chateaubriand. D'autres douteraient beaucoup qu'il en voulût. Si
     vous aviez été ici, vous le lui auriez peut-être persuadé. Je ne
     veux pas faire la mauvaise plaisanterie de dire que l'espoir de
     vous voir plus tôt, ou d'habiter cette Italie pour laquelle vous
     montrez tant de prédilection, le déterminerait. En définitive, je
     ne crois pas qu'il y aille. Mme de Chateaubriand est partie pour
     Neuchâtel, en Suisse. On dit que son mari ira l'y chercher dans
     quelques semaines. Le courrier qui va porter à Naples la nouvelle
     d'un sixième[34] gros enfant dont Mme la duchesse d'Orléans est
     accouchée en quarante minutes ne pourra pas encore vous apprendre
     la nomination du ministre des affaires étrangères. On l'avait
     annoncée pour hier matin à Saint-Cloud; mais ce sera pour la fin de
     la semaine après la clôture des chambres. Je crois encore à M. de
     Clermont-Tonnerre plus qu'à un autre.

     «Adieu, aimable amie; depuis quelques jours j'ai plus de certitude
     de ce que j'ai toujours cru, que je n'aurais pas même à délibérer
     sur aucune proposition, et que quelques autres circonstances
     donneraient même plus de convenance à une absence de quelques mois
     dans l'hiver. Vous savez où mon sentiment m'entraînerait, et je ne
     balancerais pas un moment, si ma mère voulait n'y mettre pas
     l'opposition de sa trop grande peine. Rapportez-vous-en à mon
     sentiment pour n'y pas renoncer sans nécessité absolue. Il serait
     doux, et peut-être trop doux, de commencer l'Année sainte avec
     vous. Adieu, adieu.»

Les changements qu'on attendait dans les régions élevées de
l'administration eurent lieu en effet à la clôture de la session des
chambres. Une ordonnance du 4 août reconstitua ainsi le cabinet: M. le
baron de Damas devint ministre des affaires étrangères, M. de
Clermont-Tonnerre eut la guerre, M. de Chabrol de Crouzol la marine, le
duc de Doudeauville la maison du roi, l'évêque d'Hermopolis les affaires
ecclésiastiques et l'instruction publique; M. de Villèle conserva les
finances avec la présidence du conseil.

Le témoignage de ces trois hommes, Mathieu de Montmorency, le duc de
Laval et le duc de Doudeauville, si divers, si bien informés les uns et
les autres, si haut placés, et dont aucun n'avait lié sa destinée
politique à celle de M. de Chateaubriand, était important à recueillir.
Le duc de Doudeauville, uni d'opinions et d'amitié avec M. de Villèle,
et qui devait quelques semaines plus tard entrer dans le nouveau cabinet
formé après l'expulsion de M. de Chateaubriand, représente fidèlement la
pensée du président du conseil; les propos qu'il répète sont ceux de
l'entourage intime, adoucis par la modération équitable de son caractère
bienveillant; la plupart des amis de M. de Villèle y mettaient plus
d'amertume.

Il annonçait ainsi à Mme Récamier son entrée dans le cabinet
reconstitué:

LE DUC DE DOUDEAUVILLE À Mme RÉCAMIER.

     «Ce 1er septembre.

     «Je reçois avec une extrême satisfaction, Madame, votre bonne
     lettre de Naples. Je suis vivement touché d'un intérêt que je sais
     apprécier, comme je sais apprécier celle qui me le témoigne, et
     c'est là ce qui peut donner à mes yeux de la valeur à ma place.
     J'avais tellement de répugnance pour l'accepter, et cette
     répugnance était si bien connue, que le roi, en me l'apprenant, m'a
     dit: «Mon cher duc, j'en suis fâché, je vais vous contrarier.» Ce
     n'est pas ainsi qu'on annonce ordinairement des grâces, mais aussi
     ce n'est pas ordinairement ainsi qu'on intrigue. J'ai bien de la
     peine à me réjouir et presque à me consoler de mon succès,
     quoiqu'on ait bien voulu ne pas trop le désapprouver dans tous les
     rangs; car on me regrette dans mes Postes, de manière à me donner à
     moi-même bien des regrets de les avoir quittées. Mais c'est une
     chose convenue, qu'on ne peut pas être votre ami sans avoir un
     ministère; et, certes, à ce titre, j'en mérite un plus que
     personne.

     «Je suis accablé d'affaires: car j'ai à organiser un ministère où
     il y a bien des abus à détruire et bien des réformes à faire.
     D'ailleurs, j'ai trouvé plus de vingt mille demandes, à la lettre,
     et presque rien à accorder. Jugez si le pauvre débutant est à
     plaindre.

     «La santé du roi donne de l'inquiétude depuis quelque temps;
     cependant il travaille comme à son ordinaire, reçoit comme de
     coutume, dit à chacun ce qui convient, enfin montre un courage et
     une présence d'esprit admirables. Son principe a toujours été qu'un
     roi pouvait mourir, mais qu'il ne devait jamais être malade; il y
     est parfaitement fidèle.

     «La censure a déplu à bien du monde; mais, au point où l'on était,
     il était indispensable d'en venir à cette mesure.--On n'entend plus
     parler de M. de Chateaubriand; on le dit voyageant. Pourquoi
     n'a-t-il pas eu l'attitude noble et digne de M. de Montmorency?
     Vous devinez que je n'aurai pas de peine à prendre celle-là le jour
     de ma sortie du ministère. Une place dans le coeur de mes amis et
     dans l'estime des honnêtes gens est la seule dont je fasse cas, en
     attendant une là-haut.

     «J'ai cédé une partie de mon ministère à mon fils. C'est celle que
     j'aimais le mieux assurément, celle des beaux-arts, qui seule
     faisait mon envie depuis quarante ans; mais que ne ferait-on pas
     pour les personnes qui nous sont chères? Il désire être rappelé à
     votre souvenir.

     «Je m'empresse de vous renouveler l'assurance d'un attachement qui
     ne finira, soyez-en bien sûre, qu'avec ma vie.»

La supériorité de M. de Chateaubriand importunait M. de Villèle; il
subit d'abord M. de Chateaubriand pour se délivrer de M. de Montmorency,
et ne tarda pas à se repentir de l'avoir laissé entrer au conseil. J'ai
déjà dit que, lorsque l'empereur Alexandre, voulant donner un témoignage
de sa haute estime aux deux ministres qui avaient conçu et accompli
l'oeuvre de la délivrance du roi d'Espagne, envoya le cordon de
Saint-André au duc Mathieu de Montmorency et au vicomte de
Chateaubriand, M. de Villèle en éprouva un vif dépit, et ne sut pas
dissimuler le sentiment qu'il éprouvait.

C'est encore une lettre du bon duc de Doudeauville qui nous en fournira
la preuve: sa candeur reflète naïvement les impressions de son ami le
ministre des finances, lorsqu'il écrit à Mme Récamier:

     «Le 29 décembre 1823.

     «Mathieu vient d'obtenir, ainsi que M. de Chateaubriand le grand
     ordre de Saint-André de Russie qui équivaut au cordon bleu. Cela
     fait grande rumeur: car c'est, dit-on, indiquer le ministère que
     voudrait Alexandre, à l'exclusion de M. de Villèle qu'il exclut
     ainsi de ses faveurs. Vous concevez que les réflexions vont encore
     plus loin: qu'elles vont à persuader que l'ambassadeur de Russie et
     ces messieurs sont loin d'être étrangers à tout cet arrangement qui
     consisterait à mettre M. de Chateaubriand à la maison du roi, M. de
     Montmorency aux affaires étrangères et M. de Villèle... à la porte,
     vraisemblablement. C'est vous dire combien les esprits s'agitent.
     Vous devinez si l'ami qui vous écrit est dans tous ces tripotages.

     «M. de Villèle aura à vaincre plus d'un obstacle d'ici aux
     chambres, mais il les vaincra. Les chambres réunies, ce sera un
     grand moment, décisif pour lui. Ou il triomphera, ce que je crois
     fermement, et il acquerra une puissance durable; ou il sera
     culbuté, et alors arrivera un ministère qui sera entraîné par
     l'exagération de la droite, et qui nous entraînera nous-mêmes dans
     le précipice.»

Il est vraiment curieux de voir les amis de M. de Villèle, tout en
mêlant le nom de MM. de Montmorency et de Chateaubriand à des commérages
sans portée, signaler la chance qui aurait pu rappeler ces deux hommes
d'État au ministère comme un danger d'exagération pour l'opinion
royaliste. On ne peut s'empêcher alors de se rappeler la faiblesse avec
laquelle M. de Villèle laissa se produire successivement les projets de
loi dont l'opposition exploitait avec le plus de succès la tendance. On
a peine à croire que, dans une situation semblable, M. de Chateaubriand
n'eût pas mieux résisté que lui.

Au reste, la répugnance que M. de Villèle éprouvait à avoir pour
collègue l'auteur du _Génie du christianisme_ datait de loin. Lors de la
formation du cabinet où entrèrent en 1822 MM. de Montmorency, de Villèle
et Corbière, l'ambassade de Londres fut offerte à M. de Chateaubriand et
acceptée par lui. Personne ne sut alors qu'à cette époque M. de
Montmorency avait insisté pour que l'entrée au conseil, et non point une
ambassade, fût donnée à l'homme dont le talent et les efforts avaient
amené les royalistes aux affaires. M. de Villèle ne voulut jamais en
entendre parler. Ce fait fut révélé bien des années après l'événement
par une lettre de la duchesse Mathieu de Montmorency à Mme Récamier,
lettre communiquée selon son désir à M. de Chateaubriand. Cette pièce
est assez curieuse pour que nous l'insérions ici:

LA DUCHESSE MATHIEU DE MONTMORENCY À Mme RÉCAMIER.

     «Dampierre, ce lundi 5 mars 1838.

     «En vous renvoyant, Madame, la moitié de ce que vous avez bien
     voulu me prêter, je demande avec instance de vos chères nouvelles.

     «Je sais, depuis quelques jours que votre ami doit bientôt faire
     paraître un ouvrage sur le congrès de Vérone. J'ai aussi entre mes
     mains un grand travail sur le même sujet, fait en entier par le
     plus véridique des hommes qui le termina longtemps avant sa mort.
     J'aimerais mieux que ce dépôt sacré et tant de douloureux souvenirs
     restassent à jamais où je les ai placés; mais si l'ouvrage annoncé
     ne se trouvait pas entièrement en harmonie avec ma pièce
     officielle, je me croirais obligée de la livrer à l'impression,
     étant sûre de l'exactitude des faits énoncés par le plus
     consciencieux des hommes.

     «Votre ami a-t-il jamais bien su à quel point M. de Villèle avait
     été opposé à son entrée au conseil (même sans portefeuille): jamais
     M. de Montmorency ne l'a pu obtenir du ministre prépondérant. Ses
     sollicitations à ce sujet étaient cependant d'autant plus
     pressantes qu'il a toujours regardé l'esprit et le talent de M. de
     Chateaubriand comme excessivement utiles dans les conseils du roi,
     et qu'il voyait clairement qu'aucune des plus belles ambassades ne
     le satisferait entièrement.

     «Jugez de ma surprise lorsque ce même M. de Villèle, qui redoutait
     tant d'avoir votre ami pour collègue, le nomma ministre des
     affaires étrangères après le congrès. Certes, il fallait qu'il n'y
     eût pas une autre personne en France capable de remplir cette
     place, ou que le président du conseil ne sût à cette époque où
     donner de la tête. Je vous demande de communiquer ces détails à M.
     de Chateaubriand. M. de Montmorency ne parlait guère de ce qui
     pouvait le faire valoir, aussi je les crois peu connus.

     «Pensez à moi, chère Madame, beaucoup à Dieu et aux mécomptes de
     cette triste vie, qui ne durera pas toujours.»

Enfin, et sans prétendre épuiser les lettres qui furent adressées à Mme
Récamier à l'occasion de la sortie du ministère de son illustre ami, je
citerai encore celle qu'elle reçut alors de la reine Hortense:

LA REINE HORTENSE À Mme RÉCAMIER.

     «Arenenberg, ce 11 septembre 1824.

     «J'attendais de vos nouvelles à votre retour de Naples; je n'en ai
     pas, et je ne sais où vous trouver. Je vous supposais sur la route
     de Paris, parce que je suppose toujours qu'on va où le coeur mène et
     où l'on peut être utile à ses amis. Il est curieux de penser comme
     les liens de l'affection forment une chaîne. Comment! moi-même,
     retirée du monde, étrangère à tout, est-ce que je n'ai pas été
     fâchée de voir un homme distingué éloigné des affaires! Est-ce
     l'intérêt que vous m'y avez fait prendre? ou bien est-ce, comme
     Française, que j'aime à trouver en honneur dans mon pays le mérite
     et la supériorité?

     «Je ne suis plus si isolée en ce moment. J'ai avec moi ma cousine
     la grande-duchesse de Bade; c'est bien la personne la plus
     distinguée qu'on puisse rencontrer. Le brillant de son imagination,
     la vivacité de son esprit, sa raison, et ce charme qui naît de
     l'accord de toutes les facultés, en font une femme charmante et
     remarquable; elle anime ma retraite, adoucit ma profonde douleur.
     Nous parlons la langue de la patrie; c'est celle du coeur, et vous
     la connaissez, puisqu'à Rome nous nous entendions si bien. Aussi je
     réclame votre promesse de passer par Arenenberg. Il me sera
     toujours bien doux de vous revoir: je ne puis vous séparer d'une de
     mes plus vives douleurs; c'est vous dire que vous m'êtes chère et
     que je serai heureuse de retrouver l'occasion de vous assurer de
     tous mes sentiments.

     «Hortense.»



LIVRE VI


Mme Récamier, en arrivant cette fois à Naples, n'y fut point accueillie,
comme en 1813, par le gracieux empressement d'une reine française qui
mettait à ses pieds sa cour et son royaume. Mais, à défaut de ces
très-douces et royales attentions, elle rencontra dans une famille de
compatriotes les soins de la plus cordiale amitié. M. Charles Lefebvre
s'était établi à Naples avec les Français qui suivirent dans ces belles
contrées la fortune du roi Joseph, lorsque Napoléon le fit momentanément
asseoir sur ce trône, qu'il dut ensuite échanger contre celui de
l'Espagne, pour obéir à la volonté du donneur de couronnes.

M. Lefebvre resta à Naples sous le roi Joachim et fut nommé receveur des
finances pour la province de Lecce. Doué d'une vive intelligence des
affaires et de beaucoup d'activité, il avait en outre une force et une
constance dans la volonté, peu communes au degré où il les possédait. Il
acquit en peu d'années une fortune considérable et fonda à l'Isola di
Sora une grande papeterie, la première de ce genre, et, je crois, la
seule qu'ait jamais possédée le royaume de Naples. Cette papeterie est à
présent aux mains de MM. Didot.

Le retour de Ferdinand Ier fit disparaître à peu près toute la colonie
française que la conquête avait amenée, parce qu'elle ne se composait
guère que de fonctionnaires. Quant à M. Lefebvre, il trouva protection
et faveur sous le régime des Bourbons comme il l'avait obtenue du
gouvernement de Murat, et lorsque Mme Récamier le revit à Naples, il y
jouissait d'une considération méritée. Sa maison était sous l'empire
doux et trop limité d'une femme belle, bonne, qui lui avait donné de
nombreux enfants, beaux comme leur mère; et cet intérieur eût été
l'idéal d'une famille bien ordonnée, si un caractère plus facile et
moins d'âpreté dans la volonté de son chef n'eussent fait sentir sans
cesse une autorité devant laquelle tout devait plier.

Mme Lefebvre est morte la première, après avoir eu la douleur de
survivre à un de ses fils et à ses deux filles, la marquise de
Raigecourt et la princesse de Lequile. M. Lefebvre reçut de Ferdinand II
le titre de comte de Balsorano. À l'époque de la constitution, il fut
élevé au rang de pair du royaume, et il est mort l'année dernière, dans
un âge très-avancé.

Ces deux époux, avec les nuances très-diverses de leurs caractères,
rivalisèrent d'égards et de soins empressés pour Mme Récamier. À force
d'instances, ils avaient obtenu qu'elle acceptât chez eux une élégante
et affectueuse hospitalité.

Les voyageurs du nord visitent le plus habituellement les heureuses
contrées du midi pendant la saison d'hiver; ils y vont chercher un
climat plus doux et un ciel plus clément; ce n'est pourtant qu'en
passant un été à Naples, en Sicile ou en Grèce, qu'on se rend compte de
ce qu'est, sous ces latitudes favorisées, la splendeur du jour et la
magie du soleil.

Mme Récamier en fit l'expérience: logée à Chiaja, ayant sous les
fenêtres de son appartement la verdure, un peu maigre j'en conviens, de
la Villa Reale, elle ne pouvait se lasser, non plus que les amis qui
l'accompagnaient, du spectacle que leur offraient à toute heure ces
rivages enchantés et cette île de Capri, qui pour eux fermaient
l'horizon, baignés dans l'or d'une éclatante lumière. M. Ballanche, qui
convenait lui-même n'être que faiblement touché par la vue du plus beau
monument des arts, ne restait point insensible à ces magnificences de la
nature. Pour M. Ampère, il préludait, par ce voyage accompli dans une
société qui lui était chère, aux longs pèlerinages que son insatiable
curiosité lui a fait depuis entreprendre; il jouissait de tout,
embrassait tout, s'intéressait à tout avec l'ardeur de son âge et de son
caractère, et apportait dans la petite colonie un mouvement plein
d'intérêt, en contraste piquant avec la contemplation méditative du
philosophe Ballanche.

Cependant Mme Récamier, sous l'influence des chaleurs et de l'inquiétude
que lui donnait la destinée de M. de Chateaubriand, avait presque perdu
le sommeil; pour le lui faire recouvrer, il fallut pendant plusieurs
semaines qu'elle allât chaque soir coucher sur les hauteurs de Naples, à
Capo di Monte. Dans la disposition d'âme où elle se trouvait, sa plus
agréable distraction, le plus sûr moyen de l'intéresser aux lieux
qu'elle habitait ou aux sites qu'elle parcourait, c'était de les visiter
en prenant pour guides les pages immortelles que ces lieux avaient
inspirées à M. de Chateaubriand ou à Mme de Staël. On résolut de faire
le tour du golfe, de visiter les Écoles de Virgile, Pouzzoles, Baja, et
le cap Misène par mer.

Mme Lefebvre, qui était la plus entendue et la plus attentive des
maîtresses de maison, prit la peine de combiner et d'ordonner tous les
détails matériels de cette journée dont l'intérêt et le plaisir étaient
loin de la séduire. On partit de grand matin dans une barque commode,
avec de très-bons rameurs et une voilure solide. La prévoyance de Mme
Lefebvre avait abondamment pourvu aux vivres; on établit Mme Récamier
sur des coussins et des châles, et on vogua par un temps superbe, une
mer bleue, un ciel sans nuages, en relisant les _Martyrs_ et même en
consultant Strabon dont M. Ballanche s'était muni. Au milieu des
enchantements de ce voyage, on fut très-surpris, et je dois le dire,
très-désappointé en débarquant au cap Misène. Ce cap est une langue de
terre, plate et sans caractère; quelques tristes peupliers y élèvent
leurs cimes, et si on dépouillait ce coin du rivage de Naples de la
lumière qui prête à tout de la beauté, il n'y resterait rien. Assise au
pied d'un arbre, Mme Récamier se fit relire l'improvisation au cap
Misène, et on dut convenir unanimement que Mme de Staël n'avait sans
doute pas visité ces lieux, avant de les donner pour cadre à la grande
scène de son roman. De Misène, on n'aperçoit qu'à peine dans un lointain
effacé la cime du Vésuve, et on loua Gérard de ne s'être pas cru obligé
à une plus stricte exactitude. Le paysage dans lequel il a placé sa
_Corinne_ vaut mieux que la réalité.

Mme Récamier n'avait pu revoir ces beaux rivages de Naples, sans que le
souvenir de Mme Murat ne revînt à sa pensée; aussi un de ses premiers
soins avait-il été de lui écrire.

Après la catastrophe qui termina la vie de Murat et la perte de son
trône, la reine de Naples, sous le titre de comtesse de Lipona
(anagramme du nom de la belle cité sur laquelle elle avait régné,
_Napoli_), dépouillée de ses biens personnels que l'Angleterre pourtant
lui avait garantis, habita plusieurs années le château de Raimbourg en
Autriche. Dans cette résidence, très-rapprochée de Vienne, elle avait
consacré tous ses soins à l'achèvement de l'éducation de ses quatre
enfants. Malgré la protection constante qu'elle trouva dans le
tout-puissant prince de Metternich, Mme Murat sollicita vainement la
faveur accordée à presque tous ses proches de s'établir à Rome, qu'on
trouvait sans doute trop rapprochée de Naples; mais on lui avait permis
d'habiter Trieste, où Mme Récamier lui adressa sa lettre. En écrivant à
la reine, elle lui annonça l'intention formelle où elle était de l'aller
visiter à Trieste avant de rentrer en France; elle en reçut bientôt la
réponse suivante:

LA COMTESSE DE LIPONA À Mme RÉCAMIER.

     «Trieste, le 11 novembre 1824.

     «En voyant la date de votre lettre, j'ai frémi; depuis dix ans un
     pareil _nom_ ne m'était pas parvenu, et j'évitais de me le
     rappeler, non par indifférence, mais par la crainte de compromettre
     des personnes qui m'ont montré du dévouement et qui me sont chères.
     Jugez donc de ma joie, lorsque j'ai reconnu l'écriture de mon
     aimable Juliette. C'était le jour de ma fête, à mon réveil, que
     votre lettre m'est parvenue, et certes aucun bouquet ne pouvait
     être reçu avec plus de plaisir que les expressions de votre si
     bonne amitié. Vous avez donc pensé à moi. Vos tendres souvenirs ont
     réveillé les miens, et je me suis transportée au temps où je
     jouissais de votre société.

     «Je voudrais encore retrouver le même plaisir; ce n'est qu'en vous
     voyant que je pourrai vous dire les persécutions qu'on me fait
     essuyer au nom du gouvernement français, et qui sont trop longues à
     expliquer par lettre. Par un arrêté du 6 juin, pris à Paris par les
     ministres étrangers, on décide que je ne puis habiter ni l'Italie,
     ni les Pays-Bas, ni la Suisse; on me permet l'Allemagne et
     l'Amérique. Par une injustice sans exemple, on me force à voyager,
     à changer à chaque instant de pays, et on retient en même temps mes
     biens particuliers de France et de Naples. Jugez dans quelle gêne
     je me trouve à Trieste! Vous voyez donc que je ne puis vous rien
     dire sur mon avenir. Je suis sûre que si je pouvais vous voir, vous
     parler, vous pourriez, à votre retour en France, vous occuper avec
     succès de mes justes réclamations.

     «Ma position dans ce moment est bien triste; j'ai aussi le chagrin
     d'être séparée de mes deux fils. Les persécutions dont nous sommes
     l'objet les ont forcés à se rendre en Amérique. Achille y est
     depuis deux ans; mon second fils m'a quittée il y a quinze jours.
     Cette séparation a déchiré mon coeur; me voilà seule avec ma seconde
     fille qui ne tardera pas à s'établir. L'isolement dans lequel je me
     trouve devrait calmer joutes les inquiétudes et me donner le repos
     auquel j'aspire depuis si longtemps, et que je ne puis obtenir. Si
     on pouvait lire dans mes pensées les plus secrètes, on verrait que
     je ne demande que le calme; mais pourquoi me refuse-t-on ce que ma
     famille a obtenu si aisément? elle est tranquille à Rome, elle
     voyage et n'éprouve aucun désagrément... Je suis la seule
     persécutée.

     «J'ai vu ma fille Létitia[35] qui vous trouve toujours aimable,
     belle, ce qui ne me cause aucun étonnement; ce qui me surprend,
     c'est d'apprendre que votre petite nièce qui était si délicate (et
     dont je regarde le portrait en vous écrivant) est devenue belle et
     fraîche. J'ai été touchée des compliments qu'elle m'envoie par ma
     fille; c'est d'autant plus aimable qu'elle était dans l'âge où l'on
     oublie les absents.

     «J'ai été sensible au souvenir de l'abbé de Rohan; s'il ne se fait
     pas un _scrupule_ de ma pensée, dites-lui que je me recommande à
     ses prières; faites par un homme aussi bon que lui, elles doivent
     être exaucées. Sa vocation ne me surprend pas; toute âme tendre est
     portée aux extrêmes.

     «Croyez, ma chère Juliette, que si vous me donnez le plaisir de
     vous embrasser, ce sera le plus grand bonheur que j'aurai éprouvé
     depuis onze ans.

     «Je passerai l'hiver à Trieste. Un mot de réponse qui me prouve que
     vous avez reçu ma lettre.

     «Je vous embrasse, ma chère Juliette.

     «Caroline.»

Nous ne suivrons pas Mme Récamier dans les courses qu'elle fit aux
environs de Naples avec sa nièce et ses deux fidèles compagnons de
voyage, cherchant à Linterne le tombeau de Scipion l'Africain, que
personne n'y a jamais trouvé, visitant Pæstum et la Cava, ou assistant à
la fête de la Madonna di Piè di Grotta; mais nous rappellerons la joie
avec laquelle l'amie dévouée de M. de Chateaubriand salua de loin sur la
terre étrangère l'avènement du roi Charles X, qui lui semblait d'un
heureux augure pour la pacification des rapports de l'illustre écrivain.

Toutefois il devait s'écouler bien du temps, et M. de Chateaubriand
devait rendre bien des combats avant que l'adversaire auquel il avait
déclaré une guerre à mort cédât la place à une plus libérale influence,
et que M. de Chateaubriand consentît à désarmer. Cependant le ministre
disgracié qui, après la clôture de la session des chambres, avait été
rejoindre sa femme en Suisse, revint immédiatement à Paris sur le bruit
de la maladie de Louis XVIII, et ce prince étant mort le 16 septembre,
l'auteur de _Bonaparte et les Bourbons_ fit paraître sa brochure ayant
pour titre: _le Roi est mort, vive le Roi!_

La saison que Mme Récamier passa à Naples n'étant point, comme nous
l'avons dit, celle où d'ordinaire ce beau pays est visité par les
étrangers, elle y vécut presque uniquement dans le cercle des amis
dévoués qui avaient suivi ses pas. Je dois pourtant nommer ici un
patriote illustre et respecté, le général Filangieri, dont elle
appréciait le caractère élevé et les opinions libérales. Le général
était alors en disgrâce, presque en suspicion; il désapprouvait
hautement la marche imprimée au gouvernement de son pays, et sa
conversation, empreinte d'une généreuse tristesse, intéressait beaucoup
Mme Récamier.

Je consignerai aussi la première apparition dans sa société d'un jeune
Français destiné à s'associer bientôt aux affections les plus intimes et
les plus chères de Mme Récamier. M. Charles Lenormant, après avoir
parcouru toute la péninsule, avait fait le voyage de Sicile, et, revenu
à Naples, s'y sentait retenu par son goût pour les arts et sa passion
pour l'étude de l'antiquité. Amené un soir chez Mme Lefebvre par un ami
intime de son mari, le marquis della Greca, M. Lenormant déjà connu de
M. Ballanche et de M. Ampère, les retrouva avec grand plaisir dans cette
maison. On le présenta à Mme Récamier; celle-ci adressa à ce jeune
compatriote quelques questions bienveillantes sur ses projets, ses goûts
d'étude, et apprenant de lui qu'il devait passer l'hiver à Rome, elle
l'engagea à venir quelquefois chercher chez elle une société française
dont il serait toujours bien accueilli.

Quelques jours après, M. J.-J. Ampère, rappelé en France auprès de son
excellent et illustre père, s'arrachait avec un grand effort à un pays
où tout parlait à sa vive et brillante imagination, où, grâce à
l'affection aimable et vraie d'une personne supérieure, il avait trouvé,
sous le plus beau ciel, tout le charme et la sécurité d'une vie de
famille au milieu des jouissances de sérieux travaux. Son départ laissa
un vide bien senti dans le cercle de Mme Récamier.

Le duc Mathieu de Montmorency, au moment où son cousin se disposait à
retourner à son poste diplomatique, avait repris avec plus de vivacité
au projet, toujours profondément enraciné dans son coeur, de visiter la
capitale du monde chrétien. L'ouverture prochaine du jubilé était un
motif de plus pour lui d'aspirer à ce voyage, auquel les circonstances
politiques elles-mêmes semblaient donner une convenance.

Le duc de Doudeauville écrivait à propos de ce voyage:

     «M. de Montmorency a envie d'aller vous faire une visite; je l'y
     pousse tant que je peux, et je lui conseille ce que je me
     conseillerais à moi-même en pareil cas. Sa position est
     embarrassante, elle le deviendra bien plus encore pendant les
     chambres. Beaucoup de gens le désirent au ministère; on dira qu'il
     les fait agir, et qu'il agit lui-même pour y parvenir; s'il vote
     contre quelque loi, le roi lui en saura très-mauvais gré. Il est
     plus noble, et j'ajouterai, plus adroit de s'éloigner, laissant les
     circonstances et ses amis le faire arriver.

     «Le roi est très-décidé à ne pas changer ses ministres; nous
     verrons si les chambres lui feront prendre un autre parti. Il me
     traite avec une extrême bonté, et cela me dédommage de bien des
     ennuis de ma très-belle place. J'ai un petit mérite pour la
     remplir: c'est une grande indépendance de caractère et de position,
     qui me met à même de résister aux prétentions d'hommes
     très-puissants; peu de gens peuvent et veulent soutenir cette
     lutte.

     «Tout le monde est enchanté de notre nouveau monarque, et l'on est
     émerveillé de voir les libéraux chanter les louanges de ce prince
     du pavillon Marsan qu'ils redoutaient et qu'ils attaquaient depuis
     dix ans si cruellement.

     «Le sacre doit avoir lieu au printemps à Reims: ce sera un beau
     moment pour M. de Jessaint qui avait l'inquiétude qu'on ne mît
     quelque personne en faveur dans cette préfecture, fort enviée
     aujourd'hui; mais je l'ai bien rassuré.»

Mme Récamier, en retournant à Rome, se croyait donc certaine de
l'arrivée prochaine du meilleur de ses amis.

Le duc de Laval lui écrivait à son tour au moment de quitter Paris:

LE DUC DE LAVAL MONTMORENCY À Mme RÉCAMIER.

     «Paris, 23 octobre 1824.

     «Vous savez ce que c'est que les derniers moments avant le départ.
     Tout est confusion, presse, et l'on ne trouve pas une minute de
     repos; c'est ma situation. Ceci ne sera donc qu'un mot pour vous
     reprocher de ne plus m'écrire. Mais nous savons que vous devez
     arriver à Rome vers cette époque, que M. Ampère vous a quittée pour
     s'embarquer et rentrer en France. Quant à moi, je n'ai plus que
     quarante-huit heures à passer ici, et je compte sur quinze jours de
     route. Je vous écrirai de Turin un mot qui me précédera.

     «Quant au cousin, son voyage est dans les incertitudes, les
     probabilités. L'envie est vraie, très-réelle de sa part, mais la
     décision n'appartient pas à lui seul.

     «Quel charme n'y aurait-il pas de nous trouver tous trois,
     lorsqu'on ouvrira la porte sainte, tous trois amenés par des voies
     si diverses!

     «_René_ vient d'arriver, se tait en ce moment, mais se prépare au
     combat. Toutes les négociations ont échoué. Mille tendres
     assurances du plus inaltérable sentiment.»

Ce fut donc avec un vrai plaisir, et une espérance qui lui était fort
douce, que Mme Récamier revint, avec sa nièce et le fidèle Ballanche,
dans cette Rome dont le charme exerce sur tous ceux qui l'ont habitée un
tel empire, qu'on ressent pour elle quelque chose de l'amour qu'on a
pour sa patrie. Elle y précéda de peu de jours son ami l'ambassadeur de
France, et s'établit cette fois au palais Sciarra dans le Corso, dans un
appartement que lui louait meublé un Anglais, homme d'esprit et de bonne
compagnie, lord Kinnaird.

Le duc de Laval, au milieu de toutes les nouvelles qu'il apportait de
France, ne laissait pas beaucoup espérer la réalisation du projet de
voyage du duc Mathieu; il était porteur d'une lettre du duc de
Doudeauville conçue en ces termes:

LE DUC DE DOUDEAUVILLE À Mme RÉCAMIER.

     «Ce 26 octobre.

     «Je profite du duc de Laval pour vous porter ma réponse, Madame;
     c'est une occasion plus sûre d'arriver, mais moins favorable pour
     être reçu, car le porteur sera bien plus intéressant à entendre que
     la missive à lire; mais il ne vous dira que faiblement combien je
     suis toujours occupé de vous, combien je vous ai regrettée pour les
     affaires, combien je vous regrette pour moi-même et combien je
     serais tenté d'aller vous retrouver.

     «Nous sommes toujours dans la même position: le roi vu avec
     enthousiasme par toute la France, et avec indulgence même par les
     libéraux; les ministres toujours attaqués avec violence (excepté
     votre serviteur que tous les partis ont bien voulu épargner jusqu'à
     présent), et trop soutenus par le roi pour avoir rien à craindre,
     même des chambres, du moins dans la session prochaine qui, à raison
     de l'indemnité des émigrés, doit plutôt leur être favorable; M. de
     Chateaubriand étant entré ouvertement contre eux dans la lice,
     ainsi que vous l'avez vu, et ayant peu d'espoir, malgré son talent,
     dont il fait un mauvais usage dans son intérêt, de recouvrer la
     place dont il montre des regrets peu calculés.

     «Mathieu aurait plus d'espérance par la manière noble dont il est
     sorti, et par la manière sage dont il s'est conduit depuis lors. Il
     est forcé de renoncer à son voyage d'Italie, par la tendresse
     déraisonnable et personnelle de sa mère. J'en suis fâché, c'était
     le moment le plus favorable d'exécuter ce projet; il vous trouvait
     à Rome ainsi que son cousin, il échappait ici à une position fausse
     et embarrassante: car il va être le but des espérances des uns, des
     inquiétudes des autres, enfin le point de mire de tous les partis;
     cette position sera surtout très-délicate vis-à-vis du roi. Je
     regrette donc beaucoup qu'il n'ait pu faire ce beau voyage, projeté
     et remis tant de fois.

     «Mon fils est jusqu'au cou dans les affaires des arts et des
     spectacles que je lui ai abandonnés. Je regrette peu les derniers,
     vous vous en doutez; mais je regretterais beaucoup les autres, si
     ce n'était un autre moi-même qui en eût hérité.

     «Quant à moi, je suis accablé d'affaires, car je travaille depuis
     six heures et demie du matin jusqu'au dîner, et je recommence à
     huit jusqu'à près de onze pour recevoir des rendez-vous.

     «J'ai trouvé vingt mille pétitions, j'en ai reçu dix mille, et avec
     quelques centaines de mille francs à distribuer, j'ai depuis un an
     reçu pour cinquante-trois millions de demandes. Plaignez-moi
     d'avoir tant à refuser, quand j'aimerais tant à accorder.»

Si Mme Récamier avait pu garder encore quelque illusion sur la
possibilité du voyage de son saint ami à Rome, elle l'eût vu s'évanouir
à la lecture de la lettre suivante.

LE DUC MATHIEU DE MONTMORENCY À Mme RÉCAMIER

     «La Vallée-aux-Loups, le 15 septembre 1824.

     «Je vous écris quelques mots, aimable amie, de mon vallon
     solitaire, où votre souvenir est présent de bien des manières, et
     qu'il y a cinq jours encore je croyais quitter pour plusieurs mois.
     Adrien vous aura déjà appris ce dérangement de mes projets, qui m'a
     été vraiment fort pénible. Il vous aura dit que mon plan de route
     déjà arrêté, les paquets à demi faits, et lorsque mon coeur se
     fixait déjà sur la pensée de ce jour où, arrivé dans la ville
     immortelle, je n'aurais rien de plus pressé que de me faire
     conduire dans votre modeste et agréable retraite, tout d'un coup
     ces douces espérances se sont évanouies.

     «Le courage m'a manqué pour braver la peine extrême et vraiment
     déraisonnable de ma mère, pour la laisser un peu souffrante,
     attribuant son indisposition à l'effet de mon départ, et disant que
     je ne la retrouverais pas, de ce ton sévère et maternel qui
     m'aurait rendu le plus malheureux des hommes si elle avait été
     vraiment malade en mon absence. Je crois que vous en auriez fait
     autant à ma place.

     «J'avais été fort contre les amis politiques qui insistaient en
     très-grande majorité contre ce voyage; j'ai été faible contre un
     sentiment qui, de l'aveu même de celle qui l'éprouvait, ne pouvait
     pas se combattre par des raisons. Mais l'image de Rome, et la vôtre
     surtout, et cette Année sainte, qui n'était pas assez mon motif
     pour que j'aie mérité que la bonne Providence écartât les obstacles
     que j'avais toujours prévus, tout cela m'apparaît sans cesse.
     Plaignez-moi.

     «J'avais déjà prévenu Mme de Broglie de mon projet de passer par
     Coppet, pour me donner quelques heures d'une station chère et
     pénible tout à la fois, mais depuis longtemps désirée[36]. Elle
     consentait à m'attendre, et c'est par le dernier courrier que je
     l'ai remerciée de sa bonne volonté, en lui disant que je n'en
     profiterais pas.

     «Je ne suis pas trop en train, aimable amie, de vous parler de la
     politique. Aurez-vous été trompée, comme tout Paris, par un article
     du _Journal des Débats_, où M. de Salvandy a osé imiter M. de
     Chateaubriand, et lui a attiré des compliments?

     «Non, vous ne saurez jamais comme je regrette cet hiver passé avec
     vous, et cette initiation, faite sous vos aimables auspices, aux
     plus belles merveilles des arts! Plaignez-moi, rendez-moi justice,
     et croyez à un sentiment qui durera autant que moi.

     «Avez-vous lu la dernière brochure d'un homme de vos amis[37]? Je
     ne crois pas qu'il ait pris la meilleure route.»

Lorsque Mme Récamier était arrivée à Rome l'année précédente, elle avait
cherché avec empressement le frère de l'artiste illustre qui, dix ans
auparavant, l'avait accueillie, exilée, avec une distinction si
bienveillante, et qui lui avait ensuite et jusqu'à sa mort témoigné une
véritable amitié. Elle trouva l'abbé Canova dans l'appartement qu'il
habitait en 1813 avec son frère, entouré des mêmes serviteurs, menant la
même vie, conservant encore les ateliers, _studj_, du grand sculpteur,
que les étrangers visitaient toujours. Ils y admiraient une oeuvre à peu
près complète de Canova, dans une reproduction en plâtre de presque tous
ses ouvrages, et quelques marbres en petit nombre dus à ce gracieux
ciseau; enfin, les praticiens y travaillaient à l'exécution de plusieurs
figures en marbre, modelées par Canova et commandées par la Russie et
l'Angleterre.

La promenade à l'atelier désert du grand artiste fut très-mélancolique;
Mme Récamier y revit le buste que Canova avait modelé d'après son
souvenir, et auquel, après y avoir ajouté un voile et une couronne, il
avait, on doit se le rappeler, donné le nom de la _Béatrice du Dante_.
Ce buste, exécuté en marbre, était une des dernières choses auxquelles
l'artiste avait travaillé. En voyant avec quel attendrissement Mme
Récamier le contemplait, le bon abbé eut l'idée de le lui offrir, et il
le lui envoya en effet à l'Abbaye-au-Bois, aussitôt après qu'elle fut
retournée en France. Cette communauté de regrets donnés à la mémoire de
Canova devint un lien de plus entre son frère et Mme Récamier; il
trouvait en elle un auditeur toujours attentif lorsqu'il lui parlait du
grand artiste.

On sait que Canova, né en terre ferme dans les États vénitiens, avait
conservé un religieux attachement pour son village natal de Possagno: il
y possédait une modeste maison, dans laquelle il allait souvent se
reposer. C'est dans un de ces voyages à Possagno, où il projetait de
faire élever une église monumentale, qu'il fut frappé par le mal dont il
mourut en quelques jours à Venise au mois d'octobre 1822.

Son testament affectait à la construction de l'église de Possagno une
notable partie de sa fortune, et il y exprimait le voeu d'être enterré
dans le lieu obscur qui avait été son berceau. L'abbé poursuivait avec
un zèle touchant l'oeuvre de l'achèvement de l'église, et l'on verra Mme
Récamier, dans sa route pour Trieste, se détourner pour accomplir un
pèlerinage au lieu de naissance de l'ami qu'elle avait perdu.

Depuis la mort de Canova, le sceptre de la sculpture avait passé aux
mains de Thorwaldsen; cet artiste qui ne déploya pas moins d'esprit de
conduite que de talent, avait su se faire accepter par les Italiens,
tout en devenant l'objet de l'orgueil des peuples du nord. Ses
compositions avaient de l'originalité, et son style n'était pas dépourvu
de grandeur. Parmi les jeunes gens qui fréquentaient son atelier, il
avait distingué de bonne heure le jeune Pietro Tenerani qui, aujourd'hui
dans sa vieillesse, est sans contredit le premier sculpteur de l'Italie.

On n'a jamais su toutes les obligations que Thorwaldsen a pu avoir à la
collaboration de Tenerani; celui-ci, plein de reconnaissance envers son
maître, et aussi distingué d'ailleurs par la délicatesse de ses
sentiments que par son génie, s'est toujours attaché à repousser les
insinuations qui lui attribuaient l'achèvement des plus beaux marbres de
Thorwaldsen. Ce qui est certain c'est que, depuis la mort du statuaire
danois, Tenerani a produit, presque dans tous les genres, des oeuvres
excellentes, remarquables sous le rapport de la pensée, et auxquelles
une exécution, à la fois fine, noble et vraie, donne un prix tout
particulier.

Mme Récamier, en visitant l'atelier de Thorwaldsen à la place Barberini,
et celui que son élève favori, le doux et aimable Tenerani, occupait à
la suite de ceux de son maître, avait l'imagination tout occupée du
désir de faire consacrer par la sculpture une des créations poétiques de
M. de Chateaubriand.

Il lui sembla que le talent chaste et délicat de Tenerani se prêterait
mieux qu'aucun autre à la réalisation de cette pensée, et elle lui
demanda de vouloir bien exécuter pour elle un bas-relief dont le sujet
serait emprunté au poëme des _Martyrs_.

L'artiste accepta avec joie cette proposition et se mit promptement à
l'oeuvre. La composition une fois arrêtée, l'atelier de Tenerani devint
le but fréquent des visites de Mme Récamier et de ses amis. Pour
celle-ci, dans la sorte d'anxiété douloureuse que lui causait à distance
la destinée brusquement troublée de son illustre ami, et dans
l'impossibilité de travailler efficacement, soit à ramener le calme dans
son esprit ulcéré, soit à raffermir son existence, elle trouvait
beaucoup d'intérêt et de charme à suivre les progrès d'un monument fait
pour honorer d'une façon durable un nom glorieux qui lui était cher, et
qui devait survivre aux orages, aux ambitions, aux controverses au
milieu desquelles ce nom se discutait dans le présent.

Le bas-relief représente le martyre d'Eudore et de Cymodocée, condamnés
à être livrés aux bêtes dans le Colisée. Commencé dans l'hiver de
1824[38], il fut terminé en 1828 pendant l'ambassade de M. de
Chateaubriand à Rome, et on trouvera dans les lettres que l'auteur des
_Martyrs_ adressait à cette époque à Mme Récamier, la mention des
visites qu'il allait faire à l'atelier de Tenerani pour y voir _son_
bas-relief.

Cet admirable et, je crois, unique échantillon du talent de Tenerani en
France, a été légué par Mme Récamier au musée de Saint-Malo.

Ce second hiver à Rome ne fut pas moins animé, mais le fut d'une manière
tout autre que celui qui l'avait précédé. La prochaine ouverture du
jubilé amenait un grand concours de voyageurs, et parmi eux, on vit
arriver une colonie de Français du rang le plus élevé: le baron et la
baronne de Montmorency, le duc de Noailles, récemment marié à Mlle de
Mortemart, et sa jeune femme, que Mme Récamier rencontra chez
l'ambassadeur de France, mais avec lesquels elle ne noua point encore la
relation intime qui devait quelques années plus tard se former entre
elle et ce couple si distingué, et qui faisait dire à Mme Récamier «que
le duc de Noailles était le _dernier_ et le plus jeune de ceux à qui
elle avait accordé le titre de véritable ami;» la comtesse d'Hautefort,
M. et Mme de Boissy, M. et Mme Anjorrand, le chevalier de Pinieu, etc.;
et en outre, une colonie non moins nombreuse, non moins brillante, de
Russes, parmi lesquels la comtesse de Nesselrode que Mme Récamier
retrouva avec un plaisir réel, car c'était une personne à la fois
spirituelle, naturelle et parfaitement originale; Mme Swetchine, dont
elle apprécia vite l'âme élevée, l'intelligence supérieure et la bonté.

Mme Swetchine avait une conversation très-attachante, parfois éloquente,
et la nature de son esprit, préoccupé surtout alors de spéculations
philosophiques, avait un attrait tout particulier pour M. Ballanche. Il
arrivait pourtant au bon Ballanche, si accoutumé à vivre par la pensée
dans les régions les plus déliées de la métaphysique, de trouver des
nuages ou trop de subtilités à son interlocutrice.

Mme Swetchine était arrivée à Rome l'esprit imbu de quelques préventions
contre Mme Récamier, préventions qui tombèrent d'elles-mêmes, aussitôt
qu'elle l'eut personnellement connue. Cette disposition défavorable fit
place à un goût très-vif; on en voit l'expression dans une lettre
qu'elle adressait à Mme Récamier, pendant la course assez rapide qu'elle
fit à Naples en compagnie de Mme de Nesselrode. Voici cette lettre: elle
peut servir à faire connaître aux personnes qui n'ont point eu l'honneur
de l'approcher la tournure d'esprit de cette grande dame russe.

Mme SWETCHINE À Mme RÉCAMIER.

     «Samedi, 1825.

     «Nous voici à Naples, heureusement échappées à des dangers qui,
     dans ce moment surtout, sont loin d'être chimériques. Le plus beau
     temps du moins a favorisé notre voyage; point d'inquiétudes, point
     de retards, enfin tout m'a paru bien, hors d'être partie en
     m'éloignant de Rome. À mesure que le ciel s'éclaircissait, que
     l'air devenait plus doux, je regrettais davantage de vous avoir
     empêchée de venir. C'était m'oublier complétement moi-même, et
     j'approuvais moins mon désintéressement, que ma tristesse n'en
     demandait compte. C'est comme cela cependant que je veux toujours
     faire avec vous; il me semble qu'un sacrifice volontaire nous
     rachète toujours quelque peu des peines que nous craignons
     davantage, et quand vous me trouverez généreuse, dites-vous que
     c'est un calcul presque superstitieux qui fait tout le secret de
     mon courage. Notre rapprochement, nos impressions si rapides, ma
     joie, ma peine, tout cela me paraît comme un rêve; je sais
     seulement que je voudrais avoir toujours rêvé. Je me suis sentie
     liée avant de songer à m'en défendre; j'ai cédé à ce charme
     pénétrant, indéfinissable, qui vous assujettit même ceux dont vous
     ne vous souciez pas. Si nous nous étions trompées toutes deux, je
     serais sans consolation, et ma raison ne serait pas sans reproche;
     mais qu'importe d'avoir été prudent, quand on est bien malheureux!
     Vous me manquez comme si nous avions passé beaucoup de temps
     ensemble, comme si nous avions beaucoup de souvenirs communs.
     Comment s'appauvrit-on à ce point de ce qu'on ne possédait pas
     hier? Ce serait inexplicable, s'il n'y avait pas un peu d'éternité
     dans certains sentiments. On dirait que les âmes, en se touchant,
     se dérobent à toutes les conditions de notre pauvre existence, et
     que plus libres et plus heureuses, elles obéissent déjà aux lois
     d'un monde meilleur.

     «Nous sommes arrivées hier à la nuit tombante; bientôt après la
     lune s'est levée sur cet admirable golfe; aujourd'hui, j'ai vu
     lever le soleil, et c'est seulement pour vous écrire que je quitte
     ce ravissant spectacle. Mon Dieu, que vous avez dû souffrir ici!
     Voilà ce que je me suis déjà dit cent fois; ce qui satisfait
     pleinement en nous le sentiment du beau réveille aussi avec plus de
     force le besoin du bonheur qui ne s'éteint jamais qu'avec la fin du
     bonheur même. On a beau se demander par quel mystère d'ingratitude
     l'admiration ne nous suffit pas; s'il faut posséder tout pour jouir
     de quelque chose, la souffrance seule répond peut-être. N'avez-vous
     pas senti cela comme moi? Quelquefois les coeurs les plus semblables
     résonnent différemment aux mêmes influences. Vous avez été bien
     bonne pour moi, bien bonne d'accent et de paroles; mais ce qui a
     pénétré le plus avant, ce sont ces éclairs d'une confiance que vous
     ne vouliez pas encore me donner.

     «Quand vous me connaîtrez davantage, vous ne songerez même pas à me
     contester le droit de tout savoir. Ce ne sera alors qu'un acte de
     justice; aujourd'hui c'est une grâce, et je suis comme bien des
     gens, j'aime mieux la recevoir que la mériter. Je donnerais déjà,
     et tout ce que j'ai, et tout ce qui me manque, pour vous savoir
     heureuse; soyez-le sans moi, à la bonne heure; mais pour vos
     peines, j'en réclame hautement le partage. Croyez-le, il n'est pas
     de titre mieux établi et que je sois plus décidée à faire valoir.

     «Cette lettre, comme vous voyez, est simplement destinée à
     continuer notre dernière conversation qui m'a laissé une impression
     si douce et si triste à la fois. Je ne vous dirai pas autre chose,
     parce que je n'ai pu penser à autre chose, et vous n'exigerez pas
     que ce soit précisément pour vous écrire que je m'arrache à
     vous-même. Ce serait bien la peine, en vérité! on a trop de choses
     indifférentes pour les indifférents eux-mêmes.

     «Rappelez-moi au duc de Laval que j'associe avec tant de
     reconnaissance aux sentiments que je lui dois; je compte tout à
     fait sur son intérêt, depuis qu'il a pour lui l'attrait et le
     souvenir d'une bonne action.»

Mme Récamier se plaignait d'être depuis quelques semaines sans nouvelles
de M. de Montmorency. Aux reproches qu'elle lui avait adressés sur ce
silence, il répondait:

LE DUC MATHIEU DE MONTMORENCY À Mme RÉCAMIER.

     «Paris, ce 26 janvier 1825.

     «J'ai reçu l'autre jour, aimable amie, votre lettre du 11, qui me
     désole, parce que vous êtes vous-même désolée. Mais vraiment vous
     n'êtes pas juste dans vos reproches sur mon indifférence prétendue,
     sur un oubli qui est si loin de mon coeur, sur tous les sacrifices
     que l'amitié fait à la politique et aux affaires et qui n'ont
     jamais été plus loin de moi que cette année. Je suis paisible sous
     ce rapport, je ne m'occupe des affaires de la chambre, ou d'autres,
     livrées à la discussion de la société, que dans la mesure que rend
     inévitable mon séjour à Paris. Cette dernière circonstance n'a pas
     dépendu de moi, du moins de ma volonté libre; en pouvez-vous
     douter, aimable amie, d'après mes lettres, qui n'ont pas été toutes
     des réponses, d'après ce que vous a dit Adrien de ma disposition
     d'âme? Je voudrais pouvoir vous faire lire au fond de cette âme,
     qui est souvent pénétrée de regrets, lorsque je pense à vous,
     lorsque vos lettres arrivent, même celles de reproches.

     «J'ai fait votre commission auprès de votre ami _René_, qui avait
     reçu la lettre grecque. Vous me demandez pourquoi je n'ai pas
     influé sur lui? Je croyais que vous aviez une idée plus exacte de
     nos relations réciproques et de la manière dont il faut entendre ce
     qu'Adrien appelle notre _liaison_. Il n'y a rien d'intime ni de
     vraiment confiant; et cela ne peut être depuis notre ancienne
     rivalité et d'après ce que j'ai été à même d'apprécier de son
     amitié, même politique, pour moi. Il reste la volonté de ne pas se
     brouiller, la justice qu'on se rend mutuellement sur certaines
     qualités, le tout avec des phrases plus ou moins obligeantes ou
     gracieuses, suivant les diverses circonstances,--mais cela s'est
     plutôt refroidi depuis les dernières,--et une certaine analogie
     dans les positions, avec beaucoup de différences, que les gens qui
     ne l'aiment pas se plaisent trop à relever. Il ne m'a pas demandé
     l'ombre d'un conseil ni fait de confidence sur ses démarches mêmes.
     Dans ce dernier cas, il s'adressait à Adrien, dont ensuite il s'est
     donné pour peu content.

     «J'ai fait vos commissions auprès des amis communs, et au duc
     père[39], dont vous ne dites pas plus de bien que je n'en pense, et
     au fils, avec qui je suis toujours bien en famille et plus que
     froid sur la politique.

     «Ah! nos douces soirées, quand les reverrai-je? Quand pourrai-je me
     venger de votre injuste manière de me juger? Vous voyez que cela me
     tient au coeur. Il faut finir en vous offrant un modeste présent de
     collier et bracelets[40] un peu sombres, mais qui convient à votre
     deuil de Française et à votre sérieux de femme qui va faire son
     jubilé. Mille hommages tendres à Amélie, dont vous ne me parlez
     pas.»

Enfin la porte sainte s'ouvrit à Saint-Pierre sous le marteau du
souverain pontife. Cette cérémonie, très-imposante par l'affluence et le
recueillement des fidèles accourus de tous les points du globe; les
visites aux basiliques, aux hospices encombrés de pèlerins pauvres, dont
les plus grandes dames, et j'ajoute les plus belles personnes de Rome,
agenouillées, lavaient et essuyaient les pieds; cet ensemble inouï de
pompeuses cérémonies, de monuments admirables, de témoignages de foi et
de piété, remplit les dernières semaines du séjour de Mme Récamier.
Avant de quitter Rome, elle reçut encore une lettre de son fidèle et
parfait ami.

LE DUC MATHIEU DE MONTMORENCY À Mme RÉCAMIER.

     «Paris, ce 24 mars 1825.

     «Je voulais vous écrire, aimable amie, avant-hier en même temps
     qu'à Adrien; je fus trop pressé par l'heure fixée pour un courrier
     de Rothschild: il s'est trouvé que ce courrier n'est pas parti, que
     mes lettres portées aux Affaires étrangères y sont arrivées trop
     tard, et, selon toute apparence, celle-ci vous arrivera aussi tôt.

     «J'éprouve une véritable émotion de penser que cette lettre est
     vraisemblablement la dernière qui vous rejoindra à Rome, et que,
     peu de temps après l'avoir reçue, vous vous mettrez en route pour
     vous rapprocher de nous. Il reste toujours le regret presque
     irréparable de n'avoir pas consacré à la religion, à l'amitié et à
     l'instruction d'un beau voyage, cet hiver qui vient de s'écouler:
     mais enfin, nous marchons rapidement vers le moment où il n'y aura
     pas moyen de songer à des regrets.

     «Tâchez de vous arranger pour arriver au moins dans les premiers
     jours de mai, que nous ayons le bonheur d'en passer quelques-uns
     avec vous avant le départ, pour Compiègne et Reims, qui jusqu'à
     présent n'est pas retardé au delà du 8 ou 10, quoiqu'on ait parlé
     d'un ajournement de quelques semaines.

     «J'ai rencontré l'autre jour sur le boulevard M. Récamier, que
     j'abordai, et qui me confirma ces aimables projets de retour. J'ai
     aussi parlé de vous avec Mme de Boigne, qui est mieux, et hier même
     avec Mme de Broglie, que vous trouverez, je le crains, un peu
     maigrie et changée, mais qui est toujours la même pour son charme
     de douceur et de bonté, au milieu d'opinions bien vives et plus
     prononcées que jamais.

     «Je me plains, aimable amie, de ce qu'avec votre laconisme
     accoutumé vous ne m'avez rien dit de l'époque précise de votre
     jubilé, auquel j'aimerais beaucoup à m'unir. Je fais traduire le
     petit livre que m'a envoyé Adrien pour les prières de la sainte
     année. Vous êtes bien sûre de toutes les manières d'avoir une bonne
     place dans les miennes pendant cette semaine qui va commencer, qui
     nous rappelle de si imposants mystères, et dans laquelle on repasse
     naturellement sur les sentiments les plus intimes et sur toutes ses
     affections. La mienne est inaltérable; l'absence n'a fait que me la
     faire mieux sentir, et il semble que les bonnes habitudes
     rapportées de Rome ne feront que lui imprimer un nouveau sceau.

     «Est-il vrai que vous destiniez votre bel appartement à Mme
     Swetchine, dont on dit que vous êtes devenue inséparable?

     «Vous aurez su l'indisposition du duc de Doudeauville, qui a été un
     moment grave, mais qui est devenue un simple catarrhe, de jour en
     jour plus civilisé. Je suis charmé que vous rendiez justice à ce
     bon duc, à qui chaque jour m'a fait m'attacher davantage, malgré ce
     qu'il y a eu de différences dans notre marche à tous deux. Vous
     plaignez sans doute beaucoup Mme de Bourgoing[41], dont la fille
     paraît se mourir. Adieu, aimable amie. Hommages tendres à Amélie et
     bien des tendres choses à l'ambassadeur; pour vous, tout ce que
     vous savez.»

Mme Récamier partit de Rome, avec sa nièce et M. Ballanche, dans la
semaine de Quasimodo. En se rendant à Trieste, elle avait résolu de
visiter Venise, et elle s'y arrêta huit jours.

Aucune description, si fidèle qu'elle soit, ne prépare à l'impression
que produit l'apparition de Venise, surgissant tout à coup du milieu des
eaux aux yeux du voyageur émerveillé; c'est un coup de théâtre qui tient
de la magie.

On nous dit que Venise a repris depuis quelques années une sorte de vie;
mais au printemps de 1825, quand Mme Récamier parcourait ses lagunes,
l'aspect morne et désert de cette orgueilleuse reine de l'Adriatique
avait quelque chose de navrant.

Mme Récamier avait permis à M. Charles Lenormant, fiancé de sa nièce,
qui devait reprendre peu de jours après elles la route de Paris, de les
rejoindre à Venise. Il fut donc le guide de la petite caravane au milieu
des magnificences de tous genres, palais, églises, tableaux, sculptures,
dont Venise a le droit d'être fière; et on se sépara de nouveau, avec la
certitude de se retrouver prochainement en France.

De Padoue, Mme Récamier et les fidèles compagnons de sa vie, sa nièce
Amélie et M. Ballanche, se rendirent à Bassano, où le bon abbé Canova
les attendait avec ses chevaux et une calèche très-légère; car la route
de Bassano à Possagno était alors fort mauvaise, en voie de redressement
sur un espace considérable, et une voiture de poste chargée ne se fût
jamais tirée de certains horribles passages. Il pleuvait à verse, et il
fallait un vrai désir de complaire à un ami, et tout l'intérêt qu'une
illustre mémoire donnait à cette course, pour l'accomplir à travers les
difficultés du temps et des chemins.

Le bourg de Possagno n'a rien qui le distingue des autres villages de la
Vénétie. La maison du grand homme, religieusement maintenue dans sa
modestie primitive, ressemblait tout à fait à un presbytère; on n'y
avait ajouté que ce qui, dans nos arrangements modernes, accroît le
bien-être et les douceurs des habitudes quotidiennes. On fit visiter à
Mme Récamier la petite église de village que le monument élevé par les
ordres de Canova devait bientôt remplacer; elle ne comptait guère
d'autre ornement à sa nudité qu'un tableau de l'éminent sculpteur, placé
au-dessus du maître-autel.

Après le dîner, l'abbé reconduisit à Bassano, avec les mêmes difficultés
de chemin et sous les mêmes déluges de pluie, les voyageurs français,
qu'il ne devait revoir que bien des années plus tard, à Paris. L'abbé
Canova fit, en effet, un dernier voyage en France, dans l'année 1840; il
avait alors terminé l'église où le corps de son glorieux frère est
déposé, et il avait reçu du souverain pontife le titre d'évêque de
Myndus.

Le voyage de Padoue à Trieste, en passant par Trévise, Conegliano et
Udine, s'accomplit à travers une contrée admirable. La nature semble
avoir particulièrement favorisé ces belles provinces: fertilité du sol,
riche culture, paysages pittoresques, tout conspire à faire de ce trajet
un enchantement.

Le 8 mai, assez tard dans la soirée, on atteignit Trieste, et Mme
Récamier voulut se faire conduire immédiatement, et nonobstant l'heure
avancée, chez la majesté déchue à laquelle son amitié apportait un
hommage affectueux. Guidée par un domestique de l'auberge où elle était
descendue et avec le bras du fidèle Ballanche, elle arriva chez Mme
Murat. Il était bien onze heures du soir; la reine venait de se mettre
au lit. On ne peut se figurer la joie qu'elle exprima, lorsqu'on
introduisit auprès d'elle l'amie qu'elle avait tant désiré et si peu
espéré de revoir.

La conversation se prolongea longtemps; il fallut à Mme Murat un effort
de raison pour qu'elle consentît à se séparer de Mme Récamier, qui avait
grand besoin de repos. Pendant ce temps, M. Ballanche, oublié dans un
corridor et plongé dans quelque noble et philanthropique méditation, se
promenait en long et en large, sans même voir les valets qui ronflaient
à ses côtés. Le lendemain, de grand matin, un message de la reine
accompagnait un bouquet des fleurs les plus belles et les plus
odoriférantes.

Voici son billet:

LA COMTESSE DE LIPONA À Mme RÉCAMIER.

     «Trieste, ce lundi matin, 9 mai 1825.

     «Je vous envoie, ma chère et bonne Juliette, des fleurs à votre
     réveil. Je désirerais pouvoir jouir du même plaisir tous les
     matins; vous allez partir, et le bonheur que j'éprouve sera
     passager, mais il me laissera de doux souvenirs.

     «Dites, je vous prie, à votre aimable compagnon de voyage, ma peine
     de savoir qu'il a été durant une heure dans les corridors avec mes
     gens; mais il sait vous apprécier, et il doit facilement concevoir
     le plaisir que j'ai eu de vous revoir, et tout occupée de vous, il
     m'excusera d'avoir négligé une personne que je n'ai pas le plaisir
     de connaître.

     «Quelle journée je vais passer, chère Juliette! Dites, je vous
     prie, à votre nièce l'impatience que j'ai de la revoir.

     «Ma fille ne me pardonne pas de ne l'avoir pas fait éveiller; vous
     serez la cause de la première bouderie que nous aurons eue
     ensemble.

     «Je vous embrasse, ma chère Juliette.

     «CAROLINE.

     «Dites à mon valet de chambre à quelle heure vous désirez la
     voiture et ce que vous voulez faire aujourd'hui.»

Après un déjeuner fait à l'auberge, et selon le rendez-vous indiqué le
matin, on monta dans une voiture envoyée par Mme Murat, et on se rendit
chez elle. Mme Récamier présenta alors à la reine son noble et modeste
ami, M. Ballanche, et sa nièce que, dans d'autres temps, la reine avait
accueillie enfant avec une si indulgente bonté. À son tour Mme Murat
présenta à Mme Récamier sa seconde fille, la princesse Louise, qui
devait quelques mois après épouser le comte Rasponi, et le général
Macdonald. Après avoir été aide de camp du roi Joachim, ministre sous la
régence de Caroline, le général Macdonald, seul ami et seul courtisan de
l'adversité, ne s'était point séparé de la veuve et des enfants de son
ancien maître.

Ces présentations achevées, on monta dans deux calèches découvertes, et
on se rendit en traversant Trieste à une villa appartenant à la
princesse Napoléon (depuis la comtesse Camerata), fille unique de Mme
Élisa Bacciocchi, et par conséquent nièce de Mme Murat.

La villa, dont les propriétaires étaient absents, devenait pendant l'été
l'habitation de la reine. Ce qu'on traversa de Trieste parut gai, propre
et bien bâti; la route du casin, vers lequel on se dirigeait, côtoyait
en s'élevant les bords de l'Adriatique, et c'était un panorama ravissant
que celui dont on jouissait du casin lui-même: la mer, dans les flots de
laquelle se mirait Trieste assise sur son rivage, et la ville elle-même
couronnée par des collines bien boisées, bien cultivées, où l'oeil
découvrait de tous côtés d'élégantes habitations.

Mais la curiosité des voyageurs était beaucoup plus captivée par
l'examen des personnes que par l'aspect des lieux.

La reine était encore singulièrement jolie: elle conservait presque
l'éclat de sa jeunesse, sa blancheur était celle du lis; elle avait pris
beaucoup d'embonpoint, et comme elle n'était pas grande, sa tournure
n'avait pas gagné en élégance. Elle avait une conversation vive, des
manières caressantes, et on comprenait qu'elle devait, quand elle
voulait plaire, exercer un grand empire de séduction.

Il régnait, entre sa fille et elle, le ton de la plus confiante
tendresse; avec le général Macdonald, un sentiment affectueux mêlé à une
nuance de domination; envers ses hôtes, et en particulier pour Mme
Récamier, c'était une effusion, une reconnaissance très-aimables, mais
qui prouvaient, hélas! combien peu de témoignages désintéressés la
sympathie et la reconnaissance avaient offerts à cette royale infortune.

Au surplus, il faut dire qu'excepté pendant le dîner et durant les
moments qui se passèrent en voiture, Mme Murat, qui calculait avec
tristesse la brièveté du temps que Mme Récamier pouvait lui donner,
s'arrangea pour se ménager avec elle un tête-à-tête de douze heures.

Le 10 mai, Mme Récamier reprenait en effet la route de Paris où de
graves intérêts d'amitié et de famille lui donnaient le vif désir de
rentrer. En y arrivant, elle trouva qu'elle y avait été précédée par une
lettre de Mme Murat, qui lui exprimait encore son amitié et sa tendre
reconnaissance.

Mme MURAT À Mme RÉCAMIER

     Trieste, 11 mai 1825.

     Vous voilà bien loin de moi, ma chère Juliette, et je me demande si
     le bonheur que j'ai eu de vous embrasser n'est point un songe. Il
     s'est envolé bien vite, et il ne me reste que l'inquiétude de vous
     savoir en voyage et souffrante. Je crains que mon amitié n'ait pas
     assez calculé vos forces et que, ne voulant rien perdre des minutes
     que vous pouviez me donner, je n'aie aggravé votre indisposition.
     Vous avez eu à souffrir aussi l'extrême chaleur et la pluie; depuis
     votre départ, le temps est changé. L'hiver est revenu et vous
     sentirez la rigueur des frimas, en approchant du Simplon.
     Donnez-moi de vos nouvelles, chère et aimable Juliette. Qu'elles
     soient rassurantes sur votre santé. Louise m'a dit combien votre
     jolie nièce avait souffert, cette dernière journée, de cette soirée
     qui lui a paru si longue, et à moi si courte. J'espère que cette
     souffrance n'a pas eu de suite; dites-lui mes regrets et mon
     amitié. Ne m'oubliez pas non plus auprès de M. Ballanche. Adieu, ma
     chère Juliette, croyez à la constance de mon amitié. Je ne pourrai
     jamais oublier la preuve touchante que vous venez de me donner de
     la vôtre.

     «CAROLINE.»

Mme Récamier revint d'Italie dans les derniers jours de mai 1825, après
une absence de dix-huit mois. C'était le moment du sacre du roi Charles
X; elle ne trouva donc à Paris ni M. de Chateaubriand, ni le duc Mathieu
de Montmorency, qui, tous deux, étaient à Reims pour les cérémonies.

M. de Montmorency lui écrivait:

LE DUC MATHIEU DE MONTMORENCY À Mme RÉCAMIER.

     «Compiègne, ce mercredi 1er juin 1825.

     «J'ai appris hier à Reims, par la poste, que vous étiez enfin
     arrivée, aimable amie, dans ce Paris que vous avez quitté si
     longtemps et où je serai heureux de vous retrouver lundi. Convenez
     que nous ne nous arrangeons pas bien, ou du moins que les devoirs
     et les grandes occasions ne s'arrangent pas bien pour nous. Huit
     grands jours encore perdus pour prolonger notre séparation, outre
     les courses de campagne et d'été qu'il faut encore prévoir! Mon
     _successeur_ aura été plus heureux: car je crois qu'il était parti
     dès avant-hier soir de Reims, et il pourra vous raconter que, dans
     la seconde grande cérémonie, qui l'intéressait personnellement, il
     a représenté côte à côte avec M. de Villèle; je vous raconterai
     cela et bien d'autres choses. Mais qu'il y a encore à attendre à
     mon gré!

     «Je renvoie tout à nos conversations, au-devant desquelles mon coeur
     vole. J'espère bien lundi aller vous voir dès avant le dîner; mais
     je ne puis partir d'ici qu'après le roi, et j'espère que vous aurez
     été voir le magnifique cortége.

     «Si vous aviez été bien aimable et moins paresseuse, vous m'auriez
     écrit quelques mots ici; vous m'auriez donné des nouvelles de la
     santé d'Amélie et de l'impression qu'elle reçoit de la France et de
     notre climat.

     «Adieu, adieu. Soyez encore la bien arrivée et plaignez moi de ce
     retard.

     «MATHIEU.»

Voici comment M. de Chateaubriand raconte dans ses _Mémoires_ la
circonstance à laquelle M. de Montmorency fait allusion:

     «À la cérémonie des chevaliers des ordres, je me trouvai à genoux
     aux pieds du roi dans le moment que M. de Villèle prêtait son
     serment. J'échangeai deux ou trois mots de politesse avec mon
     compagnon de chevalerie, à propos de quelques plumes détachées de
     mon chapeau. Nous quittâmes les genoux du prince, et tout fut fini.

     «Le roi, ayant eu de la peine à ôter ses gants pour prendre mes
     mains dans les siennes, m'avait dit en riant: «Chat ganté ne prend
     point de souris.» On crut qu'il m'avait parlé longtemps, et le
     bruit de ma faveur renaissante s'était répandu.»

M. de Chateaubriand revint en effet de Reims plusieurs jours avant le
roi, et par conséquent avant le duc Mathieu de Montmorency. Celui-ci
avait suivi la cour à Compiègne, où le roi s'était arrêté pour chasser.
À la vive impatience de retrouver, après plus d'une année d'absence, une
amie qui tenait le premier rang dans son coeur, se joignait un grand
désir de savoir comment se serait passée la première entrevue avec M. de
Chateaubriand. Aussi adressait-il de Compiègne ce billet à Mme Récamier:

LE DUC MATHIEU DE MONTMORENCY À Mme RÉCAMIER.

     «Ce 2 juin 1825.

     «Je reçois ce matin, aimable amie, une lettre d'Adrien pour vous,
     que je ne veux pas retarder, même de quelques jours, mais vous
     envoyer immédiatement, en profitant de l'occasion pour vous
     renouveler mes tendres et fidèles souvenirs. Cela vous rendra
     honteuse, si vous ne m'écrivez pas un mot d'ici à lundi. Moi, je
     compte un jour de moins avant le bonheur de vous revoir. Je vous
     écris ceci de la petite maison de ce pauvre Berthault[42], où vous
     avez habité quelquefois, et qui est devenue notre maison de
     plaisance. J'y suis venu lire et écrire pendant que le roi est à la
     chasse. Adieu, adieu; des nouvelles d'Amélie. Je désire bien
     vivement que notre été lui fasse du bien.

     «Vous me manderez, quand vous aurez vu pour la première fois le
     mélancolique René, comment cela se sera passé.»

Un mot de Mme Récamier apprit à M. de Chateaubriand qu'elle était
rentrée dans la cellule de l'Abbaye-au-Bois. Il y accourut le jour même,
à son heure accoutumée, comme s'il y fût venu la veille. Pas un mot
d'explication ou de reproches ne fut échangé; mais en voyant avec quelle
joie profonde il reprenait les habitudes interrompues, quelle
respectueuse tendresse, quelle parfaite confiance il lui témoignait, Mme
Récamier comprit que le ciel avait béni le sacrifice qu'elle s'était
imposé, et elle eut la douce certitude que désormais l'amitié de M. de
Chateaubriand, exempte d'orages, serait ce qu'elle avait voulu qu'elle
fût, inaltérable, parce qu'elle était calme comme la bonne conscience et
pure comme la vertu.

M. Ballanche, dans le dévouement qui l'associait à toutes les
impressions de Mme Récamier, ne devinait-il pas et n'annonçait-il pas ce
résultat, lorsqu'il lui écrivait de Pise, le 12 mars précédent, pendant
une absence de huit jours?

     12 mars 1825.

     «Je me doutais bien que vos ressentiments ne tiendraient pas; il y
     a des choses trop antipathiques à nos natures, et la vôtre est
     certainement la mansuétude. La tristesse dont il[43] est obsédé ne
     m'étonne point: la chose à laquelle il avait consacré sa vie
     publique est accomplie. Il se survit, et rien n'est plus triste que
     de se survivre; pour ne pas se survivre, il faut s'appuyer sur le
     sentiment moral.

     «Ainsi donc votre douce compassion sera encore son meilleur asile.
     J'espère que vous le convertirez au sentiment moral; vous lui ferez
     comprendre que les plus belles facultés, la plus éclatante renommée
     ne sont que de la poussière, si elles ne reçoivent la fécondité du
     sentiment moral.»

La joie de se retrouver au milieu de sa famille et de ses amis fut
profondément sentie par Mme Récamier. La Providence lui accordait un de
ces moments de félicité presque sans mélange, qui ne sont jamais que de
bien passagère durée. Le temps semblait avoir respecté, pendant son
absence, les trois vieillards dont elle protégeait l'existence et le
repos. Satisfaite de ses rapports avec tous ses amis, Mme Récamier était
à la veille d'assurer par un mariage selon son coeur, et sans se séparer
d'elle, le bonheur et l'avenir de sa fille d'adoption. Une seule chose
retardait la conclusion du mariage arrêté entre sa nièce et M.
Lenormant: c'était que celui-ci eût une carrière certaine, et l'attente
ne devait pas beaucoup se prolonger.

M. de Montmorency, au bout de quelques semaines, fut obligé de quitter
Paris. Il allait faire sa tournée annuelle dans les diverses terres où
l'appelaient des réunions de famille auxquelles il ne manquait jamais et
où il portait, dans ses rapports de père, d'époux et de fils, le charme
un peu austère qui ne l'abandonnait point.

Pendant cette absence, il écrivait à la recluse de l'Abbaye-au-Bois.

LE DUC MATHIEU DE MONTMORENCY À Mme RÉCAMIER.

     «Esclymont, ce 3 juillet 1825.

     «Voici déjà huit jours, aimable amie, que j'ai quitté Paris et la
     douce habitude de ne pas finir ma journée sans visiter le modeste
     asile de l'Abbaye-au-Bois. Il me semble que nous avions aussi fixé
     ce terme de huit jours comme le minimum de notre correspondance.
     Songez-vous à remplir cet engagement auquel j'attache tant de prix?
     ou attendez-vous que je remplisse un devoir doux et facile en vous
     écrivant le premier? Cependant que vous dirai-je, que vous ne
     sachiez d'avance, de mes regrets, d'un invariable sentiment auquel
     ne peuvent porter atteinte, ni les campagnes de quelques semaines,
     ni les terribles voyages de deux années? Vous intéresserai-je
     davantage en vous parlant de la vie paisible d'un vieux château où
     je réunis plusieurs objets de mes affections, où je lis et me
     promène plus qu'à Paris? mais je n'en pense pas moins à vous, et je
     regrette mes fins de soirées.

     «Mais vous, aimable amie, que de choses n'avez-vous pas à me mander
     de cette capitale, siége de tant d'intérêts politiques, financiers,
     littéraires? En attendant que vous m'envoyiez le courrier que vous
     m'annoncez, préludez par quelques nouvelles de votre mélancolique
     ami, dont il me semble que les affaires n'avancent pas beaucoup,
     peut-être d'après ses dernières escapades qui auront déjoué les
     démarches d'une autre amie[44].

     «Vous êtes plus paisible et plus incertaine, malgré les
     rapprochements piquants et les conversations curieuses que vous
     favorisez dans votre jolie chambre. Il est un autre négociation à
     laquelle je tiens plus vivement et que je serais heureux d'avoir pu
     seulement ouvrir. Ma belle-mère m'en demandait ce matin même des
     nouvelles avec beaucoup d'intérêt; elle serait d'avis que vous
     tentiez la grande audience dont vous me parliez une fois. Vous
     réfléchirez s'il faut se presser ou bien attendre notre retour;
     parlez toujours de moi à M. Lenormant et, si vous me permettez le
     rapprochement, à Amélie, dont j'espère que la santé vous donne
     quelque satisfaction.»

LE MÊME.

     «Bonnétable, ce 30 juillet 1825.

     «Je voulais dès le dernier courrier, aimable amie, vous remercier
     de votre lettre du 11, qui m'a fait grand plaisir: vos regrets me
     vont au coeur, et je suis bien fâché de ne pouvoir y répondre par
     l'indication d'un retour prochain et fixe; mais vous sentez qu'il
     m'est impossible de ne pas accorder quelques instants à deux terres
     qui sont à une quarantaine de lieues, et que par là même je visite
     peu et rarement. Cette chaleur même, dont j'ai peur que vous ne
     soyez bien fatiguée et incommodée dans une ville comme Paris, ne
     serait pas un motif pour abréger mon voyage; car on voudrait
     attendre qu'elle fût un peu diminuée avant de quitter ce vieux
     château, qui nous offre au moins quelque défense par ses murs
     épais, et en fermant bien ses fenêtres assez rares.

     «Je projetais une petite excursion et la visite d'une prison
     considérable en me rendant à l'autre séjour, qui est au moins connu
     de vous, qui a été habité par vous. C'est un grand avantage qu'il a
     sur celui-ci. J'ai relu, il y a quelques jours, ce que notre amie a
     dit, dans ses _Dix années d'exil_, de notre maison de La Forest.

     «Notre amitié a eu à célébrer un triste anniversaire[45] depuis que
     je vous ai quittée. Comme elle parle bien aussi de vous! Votre
     pensée vient sans cesse s'unir à mes éternels regrets; et c'est
     tellement vrai, que je m'aperçois dans l'instant même de
     l'erreur[46] que je viens de commettre en plaçant votre présence,
     comme celle de notre amie, dans ma maison des bois. Vous étiez
     restée à Fossé, et je regrette beaucoup que vous ne connaissiez de
     nos habitations que la Vallée-aux-Loups, à laquelle vous seriez
     peut-être capable de joindre quelquefois une autre pensée que la
     mienne.

     «Savez-vous qu'une des choses qui me déplaît de l'absence, c'est
     cette perpétuelle assiduité de l'ancien propriétaire; et s'il va
     avoir une veine d'indépendance généreuse, s'il va écrire quelques
     belles pages, comme il en est capable et comme on l'annonce, pour
     une cause intéressante, vous en serez peut-être prodigieusement,
     touchée! J'ai la chance de quelque variation; enfin j'ai souri de
     quelques lignes qui ont suivi une certaine négociation. Ce que je
     trouve fort beau sous un rapport grave, mais que je n'aurais jamais
     deviné, c'est que sa femme vous plaise. Je lui accorde de l'estime,
     mais je n'en ai jamais reçu une autre impression.

     «Quant à votre intéressant jeune homme, je traite ce sujet
     très-gravement. Je ne veux pas que vous désespériez, que vous
     voyiez en noir son avenir et celui de votre charmante nièce. Mon
     Dieu! comme je voudrais savoir et un peu adoucir les choses qui
     vous font de la peine et que vous renvoyez à nos premières
     conversations!

     «Adieu, aimable amie, ne me négligez pas trop, et envoyez toujours
     vos lettres à l'hôtel de Luynes.

     «Mille tendres hommages.»

Dans une lettre postérieure de quelques jours, et datée de Vendôme, M.
de Montmorency ajoute:

     «J'ai reçu et lu la brochure[47] qui avait beaucoup de droits à mon
     intérêt; le sujet en inspire beaucoup. Le talent est toujours le
     même, quoiqu'il me semble un peu gêné par ce genre mitoyen entre
     une note politique et un morceau de sentiment; ce n'est ni l'un ni
     l'autre. Je n'en ai pas moins trouvé pitoyables les critiques du
     _Journal de Paris_ en particulier. Je n'avais pas besoin de cette
     lecture pour que vous fussiez contente de moi sur l'impression que
     m'ont faite les dernières nouvelles de la prise de Tripolitza; ne
     sont-elles pas bien mauvaises pour les Grecs?»

L'opposition violente, mais si remarquable dans son énergique
expression, que M. de Chateaubriand faisait depuis une année au
ministère Villèle, ne s'était pas ralentie. Le talent prodigieux déployé
dans cette lutte, en lui donnant un éclat inouï, rendait tout
accommodement impossible. Aussi, tandis que d'autres amis de M. de
Chateaubriand essayaient, dans des intentions bienveillantes, de
négocier un rapprochement sans y parvenir jamais, Mme Récamier, tout en
regrettant que le ton pris au début de la polémique eût été si peu
mesuré, ne croyait-elle aucun rapprochement personnel praticable ni même
honorable.

L'écrit auquel M. de Montmorency vient de faire allusion était du nombre
de ceux que le noble auteur du _Génie du christianisme_ consacrait à la
cause de l'émancipation des chrétiens en Orient. Qu'on les relise, et on
verra si la civilisation, la liberté et la religion, ont jamais parlé un
plus beau langage!

Au surplus, nous aimons à constater, dans les lettres de M. de
Montmorency, que toutes les nuances du parti royaliste prirent un
intérêt vif et véritable à la cause de l'émancipation de la Grèce.

Charles X, par l'expédition de Morée, a lié, dans la reconnaissance des
Grecs, le souvenir de la maison de Bourbon au glorieux souvenir de l'ère
de leur indépendance.

Mme Récamier avait été des premières à se passionner pour la cause
grecque. Le jeune Canaris, que le comité hellénique faisait élever à
Paris, passait presque tous ses jours de sortie à l'Abbaye-au-Bois. On
trouvera plus loin une lettre de M. de Chateaubriand adressée de Rome à
cet enfant.

Le mois de septembre s'écoula pour Mme Récamier dans cette charmante
retraite de la Vallée-aux-Loups, où, depuis plusieurs années déjà, elle
allait chercher du repos et de la verdure, et à cette occasion M. de
Montmorency lui disait: «Je suis charmé que la présence de l'amitié
consacre de temps en temps ce vallon.»

M. Bigot de Préameneu étant venu à mourir à la même époque, on engagea
M. de Montmorency à se mettre sur les rangs pour le remplacer à
l'Académie française.

L'Académie s'est de tout temps associé un certain nombre de grands
seigneurs; ils apportaient dans son sein une élégance de langage, une
tradition de goût, un sentiment délicat des nuances et, pour employer
une expression de M. Ballanche, _un parfum de la chambre des dames_, qui
jusqu'à présent avait été un des traits caractéristiques des belles
époques de notre littérature. M. de Montmorency, un des derniers,
possédait ces traditions de la bonne compagnie, sa correspondance en a
donné la preuve: on eut donc raison de vaincre les scrupules de sa
modestie, et l'Académie fit un bon choix en le nommant le 3 novembre
1825.

Mais si ce succès fut prisé très-haut par M. de Montmorency, il le
confirmait dans la résolution d'abandonner la pension littéraire
attachée au fauteuil auquel on voulait bien l'appeler, pour en faire
profiter un véritable homme de lettres. Il communiqua cette pensée à Mme
Récamier, qui l'approuva vivement et qui promit de l'aider dans le choix
de la personne à laquelle on offrirait cette pension.

Mme Récamier, si prompte et si ferme à la décision dans les
circonstances importantes, aimait à consulter dans les petites. On
_délibéra_ donc à l'Abbaye-au-Bois sur l'abandon de la pension de M. de
Montmorency, et chacun proposait et vantait son candidat.

Pendant les fréquents séjours que Mme Récamier avait faits à Aulnay,
dans la jolie vallée de M. de Chateaubriand et de M. de Montmorency, le
hasard et le voisinage l'avaient mise en relation avec un littérateur
d'un esprit rare et mordant, M. Henri de Latouche. Il possédait à Aulnay
une maisonnette dont un rosier couvrait la façade, qu'entouraient
quelques pouces de terrain garnis de fleurs, mais qui participait à la
grâce riante de ce vallon, bien dépoétisé aujourd'hui, me dit-on, et
charmant alors par le silence et la solitude.

M. de Latouche, éditeur d'André Chénier, poëte lui-même, auteur de
romans et de comédies, libéral ardent et, tout homme d'esprit qu'il
était, imbu de vulgaires et regrettables préjugés contre des choses et
des personnes respectables, avait pourtant de sérieuses et nobles
qualités. Capable d'une méchanceté, il était capable aussi d'une bonne
et généreuse action; il professait une très-vive admiration pour M. de
Chateaubriand, et pour Mme Récamier un attachement plein de respect. M.
Ballanche, malgré le contraste de sa douce et rêveuse nature avec cet
esprit toujours armé en guerre, avait de l'amitié pour M. de Latouche et
le voyait souvent.

En venant chez Mme Récamier pendant son dernier séjour à la Vallée, M.
de Latouche avait un jour apporté le volume de poésies de Mme
Desbordes-Valmore. Ce recueil avait charmé: le sentiment poétique si vif
et si naturel, la passion vraie, l'originalité qui caractérisait ce
talent nouveau, firent désirer des détails et quelques renseignements
sur la personne de l'auteur. M. de Latouche, en satisfaisant à ce désir,
avait parlé avec effusion de Mme Desbordes, et fait un tableau frappant
de la destinée précaire de cette muse, errant de ville en ville à la
suite d'une troupe d'artistes dramatiques au nombre desquels était son
mari. Il avait vanté la noblesse et la fière indépendance de son
caractère, en un mot, il avait fortement intéressé Mme Récamier et ses
amis au sort de cette femme dont le talent les avait émus. Le nom de Mme
Desbordes devait se trouver un des premiers prononcés dans le petit
conseil de l'Abbaye-au-Bois; il fut résolu qu'il serait désigné au choix
de M. de Montmorency, et M. de Latouche parut le négociateur indiqué
pour la proposition à laquelle on voulait mettre toute la délicatesse
possible. Il fut donc mandé chez Mme Récamier. La généreuse pensée de M.
de Montmorency excita une vive reconnaissance, mais ne fut point
acceptée.

En publiant ces souvenirs, nous nous sommes imposé la loi de ne faire
usage d'aucune lettre de personnages vivants. Nous n'avons fait
exception à cette règle que pour les souverains ou les personnes ayant
porté la couronne.

Nous avons été bien tenté de l'enfreindre en mettant la couronne de
poëte au même rang que les royautés politiques, et le public aurait
beaucoup gagné à la communication des lettres de Mme Desbordes-Valmore à
Mme Récamier. Mais il faut respecter la loi qu'on s'est donnée et se
contenter, en faisant, selon la noble coutume des gouvernements libres,
le dépôt de nos pièces diplomatiques, des lettres que M. de Latouche
écrivit à cette époque, et qui eurent cette négociation pour objet.

M. H. DE LATOUCHE À Mme RÉCAMIER.

     «Vendredi... 1825.

     «Madame,

     «Non, sûrement, on ne doit pas regretter une course d'Aulnay à
     Paris pour prendre part à une bonne action; mais n'irait-on pas au
     bout du monde pour vous la voir accomplir avec tant de grâce et de
     simplicité? Je suis bien profondément touché de votre bonté pour
     Mme Desbordes: je vais lui écrire pour lui conseiller très-fort de
     ne point refuser une faveur où votre intervention met tant de bon
     goût; et, si elle vient du roi, notre poëte, qui est maintenant
     exilée à Bordeaux, s'empressera, j'ose en répondre, de témoigner
     toute sa reconnaissance.

     «Mais, Madame, n'insistez pas pour que j'aille vous voir, j'ai peur
     de vous. Au lieu de moi, recevez, demain vers deux heures, M.
     Desbordes l'oncle, un vieillard qui a pour sa nièce une affection
     paternelle, un peintre assez habile, un ami du docteur Alibert, un
     royaliste en cheveux blancs; il expliquera mieux que personne tout
     ce que vous voudrez savoir touchant votre protégée, et sa
     gratitude, à lui, s'adressera plutôt au bienfait qu'à la
     bienfaitrice.

     «Moi, je ne puis échapper, du reste, à l'occasion de vous voir: M.
     Delécluze doit me montrer, ce soir ou demain, un dessin de votre
     retraite; si votre portrait s'y trouve, vous ne m'empêcherez pas de
     lui dire tout ce que votre modestie refuserait d'entendre.

     «Agréez, Madame, l'hommage de mon éternel dévouement.

     «H. DE LATOUCHE.»

LE MÊME.

     «Lundi 11... 1825.

     «Madame,

     «Serait-il juste que vous eussiez un moment de déplaisir à cause
     d'une bonne action de plus que vous avez voulu faire?
     Pardonneriez-vous au plus discret, mais au plus dévoué de vos
     admirateurs de vous déguiser une vérité fâcheuse? Cette pension que
     vous appelez ingénieusement _académique_, cette faveur que vous
     avez obligeamment rêvée pour Mme Valmore, elle sera refusée. Je
     n'ai encore reçu, ainsi que vous, et je n'ai pu même recevoir
     aucune nouvelle de Bordeaux; mais cependant je vous prédis et je
     vous certifie le refus: refus noble, simple, empreint de
     reconnaissance pour vous, mais enfin un refus. Prenez d'avance
     votre parti: on ne fait pas tout le bien qu'on veut faire! et
     prenez vos mesures pour faire tomber vos bontés en d'autres mains.

     «Ne croyez pas tout le mal qu'on vous dira de moi, et permettez aux
     gens qui partagent l'opposition où je suis d'être aussi fiers de
     leurs ennemis que de leurs amis.

     «H. DE LATOUCHE.»

Mme Récamier et M. de Montmorency ne se tinrent pas pour battus; le
refus digne et simple de Mme Desbordes-Valmore, et les lettres dans
lesquelles elle l'exprimait avec tant de délicatesse et de
reconnaissance, furent un aiguillon de plus à l'intérêt qu'elle leur
inspirait. Une pension de mille francs, sollicitée et obtenue par eux de
la munificence royale, fut accordée à Mme Desbordes, dont les scrupules
durent être vaincus. M. de Latouche en parlait en ces termes en écrivant
à Mme Récamier:

M. DE LATOUCHE À Mme RÉCAMIER.

     «Dimanche... 1825.

     «Madame,

     «Si je n'ai point répondu hier à la lettre que vous m'avez fait
     l'honneur de m'écrire, c'est que mon premier mouvement avait été
     d'aller vous porter moi-même l'hommage de ma profonde
     reconnaissance. J'ai réfléchi depuis qu'il ne fallait pas vous
     punir d'un bon sentiment par une importunité; mais croyez que je
     sens bien vivement tout le prix de votre bonté, toute la grâce
     adorable de votre obligeance. Le souvenir en vivra autant que moi,
     et notre pauvre et humble exilée le perpétuera dans sa famille.

     «Jouissez du bien que vous faites noblement. Il faudrait être
     ingrat pour ne pas aimer un peu vos amis, malgré leur fortune et
     leur puissance, quand vous servez si bien les nôtres. À défaut de
     pouvoir les obliger, nous écarterons du moins les désobligeances.

     «Croyez, Madame, à mon éternel dévouement pour vous.»

LE MÊME.

     «Madame,

     «J'ai vu, il y a peu de jours, un bon et honnête vieillard qui
     s'afflige profondément de votre oubli. Il n'y a point de caractères
     et d'âges différents qui puissent échapper à cette peine-là. Il est
     si honorable et si doux d'avoir avec vous quelques rapports, que le
     sentiment de son chagrin est bien naturel. Vous comprenez, Madame,
     que je parle de M. Desbordes. Du reste, _Marcelline_, comme dit le
     respectable oncle, a enfin touché sa pension. Ses amis ont triomphé
     de ses scrupules. Elle viendra elle-même vous remercier au
     printemps prochain.

     «Il n'y a pas jusqu'à ce petit village d'Aulnay, que vous avez si
     brusquement et si complétement abandonné, qui n'ait gardé de vous
     plus d'un souvenir.

     «Je connais là un vieux laboureur qui est vêtu et nourri par vos
     soins. Il parle de vous avec reconnaissance. Avant que vous
     n'eussiez intéressé à son sort M. le vicaire de Sceaux, une
     oisiveté complète et peut-être aussi quelques mauvais traitements
     de ses enfants avaient fait croire à ce pauvre vieux homme qu'il ne
     vivait plus: c'est à la lettre, il se croyait mort. S'il avait pu
     se rendre compte de ses idées, il se serait cru dans une existence
     intermédiaire, dans une sorte de purgatoire. S'il racontait un
     fait, il disait toujours: «De mon vivant. Oh oui! de mon vivant, le
     soleil était plus chaud, il y avait plus de fruits.» Cette bizarre
     persuasion n'est-elle pas touchante?

     «Maintenant il s'exprime comme un autre; mais je suis sûr que si on
     lui parlait des anges, il croirait en connaître un.

     «Agréez, Madame, l'hommage de mes sentiments inviolables.

     «H. DE LATOUCHE.»

Cependant M. Lenormant avait été nommé inspecteur des beaux-arts dans
l'administration placée sous les ordres de M. le vicomte de La
Rochefoucauld, et Mme Récamier vit s'accomplir, le 1er février 1826,
dans l'église de l'Abbaye-au-Bois, le mariage qui devait mettre le
comble à ses voeux, en assurant le bonheur de sa fille adoptive.

Quelques jours auparavant, le 11 janvier, M. Mathieu de Montmorency en
recevant le titre de gouverneur de Mgr le duc de Bordeaux, s'était senti
récompensé du dévouement et des vertus de toute sa vie. L'opinion
publique applaudit à ce choix; M. de Montmorency était profondément
reconnaissant et flatté de cette marque insigne de confiance, et, sans
s'effrayer de la responsabilité qui semblait devoir peser sur lui, il se
préoccupait beaucoup de ses nouveaux devoirs. Il exprima noblement cette
pensée dans son discours de réception à l'Académie française. Ce fut le
comte Daru qui lui répondit au nom de la compagnie, et M. de
Chateaubriand lut dans cette séance la première partie du Discours
servant d'introduction à l'Histoire de France. La curiosité publique,
toujours vivement excitée par ces séances, se montra pour celle-ci plus
empressée encore que de coutume; il est vrai que c'était la première
fois, depuis sa sortie du ministère, que M. de Chateaubriand paraissait
en public, et il avait voulu le faire pour donner plus d'intérêt à la
séance et, en quelque sorte, pour orner le triomphe de celui dont il
avait été le rival.

On le voit, s'il y eut un moment où les amis de M. de Montmorency eurent
le droit de se dire satisfaits de la position qui lui était faite et des
hommages rendus à son caractère, c'était bien celui-là. Sa santé
semblait parfaite; cependant il éprouva quelques légers malaises au
commencement de la semaine sainte, mais il ne voulut pas qu'on y
attachât d'importance, et ne se rendit pas moins, le vendredi saint, 24
mars, aux offices de Saint-Thomas-d'Aquin, sa paroisse.

Tandis qu'il était prosterné au pied du tombeau de son divin Sauveur, on
vit tout à coup son noble front se baisser un peu plus profondément,
comme dans un redoublement de ferveur; on craignit d'abord de troubler
son pieux recueillement, mais bientôt on s'aperçut qu'il avait cessé de
vivre. Avertie presqu'aussitôt de ce douloureux événement, Mme Récamier
accourut auprès du corps inanimé de ce saint ami, et ses larmes
s'unirent à celles de sa mère et de sa veuve.

Le lendemain, elle recevait de la duchesse de Broglie ces lignes si bien
en harmonie avec sa douleur:

LA DUCHESSE DE BROGLIE À Mme RÉCAMIER.

     «Samedi saint, 1826.

     «Ah! mon Dieu, mon Dieu! chère amie, quel événement! Combien je
     vous plains! je pense à vous avec déchirement. Tout le passé s'est
     représenté à moi, j'ai cru voir la douleur de ma pauvre mère[48],
     et je pense à la vôtre, chère amie, qui doit être affreuse.

     «Mais quelle belle mort! Ainsi lui-même l'aurait choisie, le lieu,
     le jour, l'heure. La main de Dieu, de ce Dieu sauveur dont il
     célébrait le sacrifice, est là! Il est à présent avec lui! Chère
     amie, faites-moi donner de vos nouvelles, dites-moi quand je
     pourrai vous voir: j'ai besoin de pleurer avec vous, pour vous. Je
     vous serre contre mon coeur, en vous recommandant à ce Dieu qui a
     rappelé à lui notre pauvre ami.»

Quelques jours plus tard lui parvenait cette lettre du parent qui, comme
Mme Récamier elle-même, se voyait ravir, par cette mort, son meilleur
ami et son guide.

LE DUC DE LAVAL MONTMORENCY À Mme RÉCAMIER.

     «Palo, à 24 milles de Rome, ce 9 avril 1826.

     «Je reçois dans la solitude, où ma douleur s'est réfugiée, votre
     lettre si pénétrante de la même douleur. Je vous remercie, chère
     amie, de m'avoir adressé vos peines, de m'avoir envoyé vos larmes,
     et si votre coeur est navré, est déchiré, a besoin de rencontrer des
     malheureux comme vous, pour la même cause que vous, vous avez
     raison de penser à moi.

     «Vous connaissiez toutes les vertus de sa vie, comme vous
     connaissez toutes les faiblesses de la mienne, et vous aviez la
     confiance, le secret de cette amitié que j'ai portée dans mon coeur,
     depuis ses premiers battements jusqu'au dernier jour de la vie de
     notre ami.

     «Y eut-il jamais un sentiment plus fraternel, plus sympathique,
     plus inaltérable? Je le dis à vous, chère amie, je l'avoue sans
     fausse modestie: je n'ai eu quelque mérite, quelque honneur dans ma
     vie que dans les actions qui m'ont été communes avec mon angélique
     ami.

     «Je relis encore votre lettre pleine de charme et de douleur, vous
     sentez toute l'étendue de votre perte. Vous et moi, nous en
     sentirons tous les jours une nouvelle, une plus vive, une plus
     désolante amertume.

     «Je le pense bien sincèrement: depuis cinq à six jours que j'ai
     reçu cette fatale nouvelle, mon coeur se déchire, ouvre ses
     anciennes plaies; c'est un état bien digne de pitié. Eh bien! je
     suis convaincu que la réflexion, l'habitude de la douleur, mais la
     nécessité de la couvrir de l'indifférence du temps et de la
     distraction, nous rendent encore plus malheureux.

     «Lui seul est heureux: il l'est, sans doute; il voit du ciel nos
     pleurs, nos désolations, nos hommages; il sera notre protecteur
     là-haut, comme il était notre ami, notre appui sur la terre.

     «Nous nous reverrons probablement cet été pour quelques mois. C'est
     le plus grand effort, le plus grand sacrifice que je puisse faire à
     ce qui _me reste_ de famille, que de retourner à Paris. Je me sens
     à cet égard la plus invincible répugnance. Paris ne se présente à
     mes yeux que comme le tombeau de toutes mes espérances, de mes
     consolations, et de toutes nos générations.

     «Je vous offre mes plus tendres, mes plus sympathiques amitiés, et
     je vous prie de continuer à m'écrire.»

Une année après ce deuil qui ne devait point cesser, le duc Laval
écrivait encore à Mme Récamier.

LE DUC DE LAVAL MONTMORENCY À Mme RÉCAMIER.

     «Rome, 8 avril 1827.

     «Je vous remercie bien amicalement de votre lettre du 16 mars: je
     ne vous adresserai point de reproches sur un silence que vous avez
     longtemps gardé. Nous sommes convenus que ce silence qui toujours
     blesse l'amitié, et souvent la tue, ne faisait aucun mal à la
     vôtre, par une exception qui n'appartient qu'à vous.

     «Ainsi, je veux croire, et je le sens encore bien mieux que je ne
     le crois, que tant d'années de confiance, d'intimité et d'amitié
     entre nous ne seront jamais perdues. Les malheurs, les pertes qui
     nous ont accablés et, surtout la dernière que nous avons si
     tendrement, si cruellement partagée, nous garantissait une
     inaltérable amitié; elle s'est fortifiée, elle s'entretient par des
     regrets, par des souvenirs communs.

     «Nous entrons dans une époque grave, dans une semaine sainte, qui
     nous ramène plus particulièrement aux souvenirs de cet angélique
     ami dont il aurait fallu, dont il faudrait encore imiter les
     exemples, pour mériter le prix céleste qu'il a obtenu. Ce que vous
     me mandez de cette pauvre veuve[49] qui s'est réfugiée à la
     campagne, qui fait du bien, dit-elle, sans attrait pour la charité,
     est quelque chose qui attriste, qui serre le coeur. Cette
     magnificence dans ses aumônes, qui s'allie avec tant de sécheresse,
     me confond et offre la composition du caractère le plus bizarre et
     le plus à plaindre. Cette douleur impitoyable, qui se rapporte à un
     unique objet, sans compassion pour les autres, sans besoin de
     communication, enfin tout ce que vous me faites entendre, à cet
     égard, me pénètre de mélancolie. À côté de cette douleur, est une
     autre douleur d'une tout autre nature, celle de la mère[50], de ma
     pauvre tante, toujours attrayante, toujours aimable et qui plaît
     avec toute l'insouciance du désespoir. Pauvre, malheureuse, presque
     anéantie famille que la mienne! Voilà pourquoi les pays éloignés,
     la terre étrangère me conviennent.»

Le vide que la mort de M. de Montmorency avait laissé dans le coeur et
dans l'existence de Mme Récamier ne fut jamais rempli. Qui pouvait en
effet remplacer cette affection à la fois si pure et si tendre, et ce
sentiment ardent, cette passion du perfectionnement moral et du salut
éternel de celle qu'il aimait?

Dans le besoin de s'entourer des souvenirs de l'ami qu'elle pleurait,
Mme Récamier se trouva naturellement amenée à rechercher plus qu'elle ne
l'avait fait jusqu'alors la société de la duchesse Mathieu de
Montmorency: celle-ci trouvait une telle douceur dans les consolations
qui lui étaient ainsi prodiguées qu'elle se prit pour elle d'une
véritable tendresse. Elle voulut avoir une chambre à l'Abbaye-au-Bois,
où pendant un an ou deux elle venait fréquemment s'enfermer, pour prier
et pour voir plus librement celle qui seule savait adoucir ce que sa
douleur avait d'âpre et de concentré.

La jeunesse de Mathieu de Montmorency, nous l'avons déjà dit, avait été
livrée à une passion vive, et après la naissance de sa fille Élisa,
depuis la vicomtesse de La Rochefoucauld, il s'était éloigné de sa
femme. La catastrophe qui fit monter son frère sur l'échafaud fut pour
lui l'occasion d'un terrible réveil et d'une éclatante conversion; mais
il vécut encore bien des années sans liens intimes avec la personne qui
portait son nom et que sa piété et ses vertus rendaient digne de tout
son respect. La mort d'Henri de Montmorency, fils unique du duc de
Laval, seul héritier du grand nom dont ils étaient tous si fiers, et
l'espérance qu'un nouveau rejeton pourrait faire revivre cotte noble
maison prête à s'éteindre, rapprochèrent, en 1819, Mathieu de
Montmorency de sa femme. L'héritier vivement désiré ne lui fut pas
accordé, mais Mme de Montmorency, qui si longtemps avait vécu dans
l'isolement, sentit redoubler l'affection qu'elle portait à son mari;
elle eut de sa mort une douleur presque farouche, elle n'y chercha de
consolations qu'en redoublant de pratiques de piété, et fixée enfin
irrévocablement dans sa terre de Bonnétable, elle se livra avec ardeur à
la charité et aux bonnes oeuvres. C'est là qu'elle a terminé, l'année
dernière, dans un âge très-avancé, sa longue et édifiante carrière; Mme
Récamier alla la visiter deux fois à Bonnétable, et Mme de Montmorency
lui écrivait fréquemment.

Après la mort de son mari, trouvant que la lecture et la vue même des
lettres qu'elle en avait reçues, ne faisaient qu'irriter son chagrin,
elle les avait données à Mme Récamier.

Nous citerons ici deux lettres prises au hasard dans la correspondance
de Mme de Montmorency; elles serviront à faire apprécier la sorte de
rapport qui s'était établi entre elle et la recluse de l'Abbaye-au-Bois.

LA DUCHESSE MATHIEU DE MONTMORENCY À Mme RÉCAMIER.

     «Bonnétable, ce 5 septembre 1827.

     «C'est moi, Madame, qui serais bien _ingrate_ si j'avais pu me
     servir d'une pareille expression en parlant de votre long silence.
     Vous ne me devez rien assurément; mais, à cette époque cruelle,
     vous m'aviez si bien comprise que j'éprouverais un chagrin de plus,
     en voyant s'éloigner ce complaisant intérêt qui s'allie si
     parfaitement à ma douleur extrême, et qui me permet, de lui parler
     à coeur ouvert et de l'entretenir de ma peine.

     «J'allais dire ma _peine éternelle_: mais non, car Dieu me permet
     d'espérer qu'elle ne durera pas au delà de ma triste existence.
     Comment celui qui, je l'espère, est heureux, ne prierait-il pas
     efficacement pour celle qu'il laisse si à plaindre, et dont
     l'unique étude est de travailler à mériter de le rejoindre le plus
     promptement possible? Tous mes établissements, mes travaux, mes
     occupations même, qui peuvent avoir l'air de distractions aux yeux
     de ce monde ingrat et si peu accoutumé aux sentiments légitimes et
     vrais, tendent à ce seul but.

     «La fondation de mon hospice se fait. Avant la fin de l'année le
     bâtiment sera terminé et, le carême prochain, j'y établirai les
     malades; je veux qu'ils y entrent le _vendredi saint_ et que
     l'hospice soit consacré à la _Croix_. Je travaille pour l'éternité;
     c'est un bon stimulant, n'est-ce pas?

     «Je ne compte venir à Paris que pour pleurer avec Adrien[51].
     Aussitôt que je le saurai arrivé, j'irai y passer trois ou quatre
     jours seulement. Je chercherai toujours à vous voir, n'en doutez
     pas, excepté dans le logement où vous êtes: je ne crois pas avoir
     jamais le courage de monter cet escalier dont il me parlait si
     souvent; il allait si vite chez vous!

     «Vous avez donc enfin examiné ces vers si touchants et ces
     précieuses lettres? il faut que vous m'ayez inspiré une grande
     confiance pour vous les avoir _donnés_. Vous avez pu entrevoir le
     bonheur dont j'ai dû jouir, et par conséquent ce que doit être
     maintenant ma douleur, ma privation, mon isolement.

     «Mais adieu, chère Madame, je finis toujours par ressasser le même
     sujet: pardonnez-le-moi. Vous avez compris mes regrets et mes
     larmes: il vous aimait tant! si je n'ose m'établir sur la même
     ligne, au moins ne doutez jamais de mon tendre et constant intérêt.

     «Quand je vois votre nom dans les journaux et dans d'autres
     ouvrages, je jouis des sentiments bienveillants qui sont toujours
     exprimés en votre faveur, ils vont droit à mon coeur. Ah! Madame,
     travaillez encore davantage pour tâcher de joindre au ciel celui
     qui a si bien mérité d'y entrer tout droit!»

LA MÊME.

     «Ce dimanche... 1827.

     «Vous êtes triste et affligée, j'en suis sure, Madame, de la mort
     de M. de Staël. Je le conçois, et, moi aussi, je suis loin d'y être
     indifférente. Je l'ai tant vu! il était du même mois et de la même
     année que ma fille, il était aimé de celui qui n'est plus. Et puis,
     tant de choses à redouter dans cette mort! Ah! c'est là un malheur
     inouï, que de craindre pour le salut de ceux qui nous sont chers!
     Je vous le dirai franchement, Madame, vous ne sauriez croire à quel
     point je m'intéresse à vous pour cette vie, mais bien plus encore
     pour cette éternité. Ce mot dit tout. Vous êtes si bonne pour moi,
     il vous aimait tant, et vous l'aimiez aussi. Que de titres qui vont
     droit à la place où était mon coeur, ce coeur si déchiré, qui ne
     respirait que pour lui! Je ne sais si j'en ai encore! Je le crois
     cependant, quand je pense à vous.»

Après la mort de M. Mathieu de Montmorency, M. de Chateaubriand, voulant
s'associer à la douleur de Mme Récamier, composa pour elle une prière
qu'on nous saura quelque gré d'insérer ici. Le titre est au pluriel dans
l'original, ce qui laisse supposer le projet d'autres compositions
analogues; mais nous croyons être sûr que cette pièce a été la seule de
ce genre que M. de Chateaubriand ait écrite.

PRIÈRES CHRÉTIENNES POUR QUELQUES AFFLICTIONS DE LA VIE POUR LA PERTE
D'UNE PERSONNE QUI NOUS ÉTAIT CHÈRE.

     «J'ai senti que mon âme s'ennuyait de ma vie, parce qu'il s'y est
     formé un grand vide, et que la créature qui remplissait mes jours a
     passé.

     «Mon Dieu! pourquoi m'avez-vous enlevé _celui_ ou _celle_ qui
     m'était si chère?

     «Heureux celui qui n'est jamais né, car il n'a point connu les
     brisements du coeur et les défaillances de l'âme. Que vous ai-je
     fait, ô Seigneur! pour me traiter ainsi? Notre amitié, nos
     entretiens, l'échange mutuel de nos coeurs, n'étaient-ils pas pleins
     d'innocence? Et pourquoi appesantir ainsi votre main puissante sur
     un vermisseau? Ô mon Dieu! pardonnez à ma douleur insensée! Je sens
     que je me plains injustement de votre rigueur. Ne vous avais-je pas
     oublié pendant le cours de cette amitié trompeuse; ne portais-je
     pas à la créature un amour qui n'est dû qu'au créateur? Votre
     colère s'est animée en me voyant épris d'une poussière périssable;
     vous avez vu que j'avais embarqué mon coeur sur les flots, que les
     flots, en s'écoulant, le déposeraient au fond de l'abîme.

     «Être éternel, objet qui ne finit point et devant qui tout
     s'écroule, seule réalité permanente et stable, vous seul méritez
     qu'on s'attache à vous; vous seul comblez les insatiables désirs de
     l'homme que vous portez dans vos mains. En vous aimant, plus
     d'inquiétudes, plus de crainte de perdre ce qu'on a choisi. Cet
     amour réunit l'ardeur, la force, la douceur et une espérance
     infinie. En vous contemplant, ô beauté divine! on sent avec
     transport que la mort n'étendra jamais ses horribles ombres sur vos
     traits divins.

     «Mais, ô miracle de bonté! je retrouverai dans votre sein l'ami
     vertueux que j'ai perdu! Je l'aimerai de nouveau par vous et en
     vous, et mon âme entière; en se donnant, se retrouvera unie à celle
     de mon ami. Notre attachement divin partagera alors votre
     éternité.»

Mme de Chateaubriand, dont la santé toujours délicate avait été fort
ébranlée par le trouble apporté dans l'existence de son mari, était
partie pour le midi de la France; elle écrivait de là à Mme Récamier
pour lui recommander sa _chère infirmerie_, la fondation de son habile
et active charité.

Mme DE CHATEAUBRIAND À Mme RÉCAMIER.

     «La Seyne près Toulon (Var), ce 2 mars 1826.

     «Je ne veux pas laisser partir le courrier, Madame, sans vous
     parler de mes regrets et de ma reconnaissance. M. de Chateaubriand
     me mande que vous êtes toujours dans les mêmes sentiments
     charitables pour l'Infirmerie; je vous la recommande. Madame, c'est
     une enfant pour laquelle j'ai un grand faible, et que je me trouve
     heureuse de savoir entre vos mains. La pauvre soeur Reine se trouve
     aussi moins malheureuse de l'assurance qu'elle n'aurait affaire
     qu'à vous et à Mlle D'Acosta; je doute qu'elle eût supporté la
     présence d'une autre personne.

     «Recevez, Madame, de nouveau tous mes sincères remercîments et
     l'expression de tous les sentiments dont je vous prie de vouloir
     bien agréer l'assurance,

     «LA VICOMTESSE DE CHATEAUBRIAND.»

LA MÊME.

     «La Seyne près Toulon (Var), ce 7 mars 1826.

     «Voici encore, Madame, une importunité; mais c'est une justice à
     rendre et un grand plaisir à me faire. J'espère bien que vous ne me
     refuserez pas vos bons offices auprès de M. le duc de Doudeauville
     en faveur d'une pauvre dame de ce pays, qui se trouve dans un âge
     très-avancé, réduite, par suite de la révolution, à la plus
     affreuse indigence, et qui a plus de droits que personne à réclamer
     les bontés du roi. Elle est fort infirme et jouit ici de toute la
     considération due à sa piété et à la parfaite résignation avec
     laquelle elle supporte ses malheurs. Elle a eu l'honneur d'écrire,
     au mois de janvier 1825, à M. de Doudeauville, qui a eu la bonté de
     lui répondre, sans lui ôter l'espérance; mais, pour qu'elle soit
     réalisée, il nous faut votre protection. Je joins ici, Madame,
     l'envoi de la petite note que cette bonne dame m'a remise.

     «Si M. le duc de Doudeauville veut avoir la bonté de se faire
     représenter les pièces justificatives restées dans les bureaux
     depuis 1819, il pourra s'assurer de la justice de la cause de ma
     pauvre protégée.

     «J'apprends chaque jour vos nouvelles bontés pour l'Infirmerie. Il
     paraît, Madame, que le bon Dieu ne veut pas que cette oeuvre tombe,
     puisqu'elle est remise en vos charitables mains. Notre pauvre soeur
     Reine est bien heureuse de vous avoir trouvée; déjà si accoutumée à
     vous, elle qui redoutait tant les nouvelles figures et les
     _faiseuses_! J'espère cependant que l'on songera bientôt à vous
     relever de soins qui doivent être très-fatigants pour vous, et que
     Mgr l'archevêque ne tardera pas à faire administrer cet
     établissement sous un autre nom que le mien.

     «Je serais bien fâchée que votre complaisance vous empêchât de
     réaliser l'espérance que vous nous avez donnée, de venir passer
     quelques moments avec nous à Lausanne.

     «Recevez de nouveau, Madame, l'expression de ma reconnaissance et,
     je vous prie, celle de mes bien tendres sentiments.

     «LA VICOMTESSE DE CHATEAUBRIAND.

     «Je n'écris pas aujourd'hui à M. de Chateaubriand; si vous le
     voyez, soyez assez bonne pour lui donner de mes nouvelles.»

LA MÊME.

     «Lausanne, 20 mai 1826.

     «En sortant d'une maladie violente, je m'empresse, Madame, de vous
     remercier mille fois de toutes vos bontés. Vous avez fait le
     bonheur d'une famille entière et des plus honnêtes gens du monde,
     en obtenant une pension pour ma pauvre protégée, Mme Jonquère.
     C'est une sainte et qui priera Dieu pour vous. Voulez-vous bien,
     Madame, être mon interprète auprès de M. le duc de Doudeauville, et
     lui faire agréer l'expression de ma reconnaissance?

     «C'est encore vous qui avez eu la complaisance de me choisir un
     chapeau; il faut que M. de Chateaubriand compte bien sur votre
     bonté pour vous avoir laissé cet ennui. Pour mettre le comble à
     toutes vos bonnes oeuvres, Mlle D'Acosta m'écrit que vous avez porté
     des trésors à l'Infirmerie; pour cette dernière, c'est Dieu qui
     vous récompensera, mais je n'en bénis pas moins une charité dans
     laquelle je trouve si bien mon compte.

     «Agréez de nouveau, Madame, l'expression de tous les sentiments que
     je vous ai voués et dont j'ai l'honneur de vous offrir l'assurance.

     «LA VTESSE DE CHATEAUBRIAND.

     «_P. S._ Avez-vous donc renoncé tout à fait au voyage de Lausanne?
     C'est nous priver d'un grand plaisir, ainsi que beaucoup d'amis que
     vous avez laissés dans ce pays.»

Mme de Chateaubriand revint à Paris dans le courant de ce même été; la
situation du ministère était toujours la même: entraîné par
l'exagération de son propre parti, il inquiétait et irritait l'opinion
par la présentation des projets de lois les plus en opposition avec
l'esprit public. Le nouveau projet _sur la police de la presse_ fut le
signal d'un redoublement d'attaques contre le gouvernement; c'est cette
loi que l'ironie publique avait qualifiée de _loi d'amour_ et que M. de
Chateaubriand appelait une _loi vandale_.

Mme de Chateaubriand, voulant donner à une fête de son Infirmerie un
éclat qui servît de stimulant aux souscriptions, eut encore recours à
l'obligeance de celle dont on ne pouvait lasser la bonté.

Mme DE CHATEAUBRIAND À Mme RÉCAMIER.

     «Ce jeudi 15 mars 1827.

     «Comme M. de Chateaubriand aimerait mieux voler que demander, je
     crains, Madame, qu'il ne s'acquitte mal de la commission dont je
     l'ai chargé auprès de vous. Il est question de faire une bonne
     oeuvre, vous y êtes toujours disposée; ensuite de me rendre un
     service, et je suis accoutumée à vos bontés. Voici donc de quoi il
     s'agit: nous voudrions avoir, à défaut d'un bon prédicateur, un peu
     de bonne musique pour notre fête du 27. On dit des merveilles de
     celle de Choron, et il paraît que votre recommandation est
     toute-puissante auprès de lui. Veuillez donc être assez bonne pour
     lui demander ce jour-là ses _bambins_--mais en petit nombre, car je
     me rappelle un jour qu'ils sont venus à l'Infirmerie une véritable
     armée.--S'il accepte, comme je n'en doute pas, il faudrait que je
     pusse causer de suite avec lui, et qu'il vînt chez moi, parce que
     je ne puis sortir.

     «Il est nécessaire que nous convenions des morceaux qu'il devra
     chanter, qu'il a déjà fait chanter mille fois et dont j'ai du reste
     la musique, que je pourrai lui donner.

     «Mille pardons de tant d'importunités; mais voilà comme sont les
     _dames à bonnes oeuvres_: je ne connais rien de plus tracassier, de
     plus ennuyeux, de plus entêté et de plus inutile.

     «D'avance recevez, Madame, tous mes remercîments sincères et
     l'expression de mes bien tendres sentiments.

     «LA VICOMTESSE DE CHATEAUBRIAND.»

L'année 1827, signalée par une irritation toujours croissante contre le
ministère, y vit mettre le comble, par la mesure aussi maladroite
qu'impopulaire de la dissolution de la garde nationale.

Le dévouement du duc de Doudeauville à la politique de M. de Villèle
était absolu, et ce sentiment entraînait loin de sa modération
accoutumée cet homme de bien, si doux et si mesuré à l'ordinaire dans
son langage, lorsqu'il écrivait à Mme Récamier, le 17 mars 1826: «Quant
à votre ami, il s'est fait gazetier, et gazetier bien violent; aussi
s'est-il nui dans tous les partis.» Mais cet enivrement ne devait pas
durer. Dès le mois de mars 1827, lors du scandale qui se produisit aux
obsèques de son cousin, le duc de Larochefoucauld-Liancourt, M. de
Doudeauville avait commencé à se séparer de M. de Villèle.

Trop honnête homme pour rester dans le cabinet après l'adoption d'une
mesure qu'il avait vainement combattue devant le roi, le duc de
Doudeauville donna sa démission le 30 mai, le lendemain de ce
licenciement, dont l'effet fut si fâcheux.

Les fautes du ministère et l'opposition de M. de Chateaubriand devaient
enfin porter leur fruit, et le 5 janvier 1826, le ministère de M. de
Martignac remplaçait l'administration de M. de Villèle.

Il fallait faire une place à l'homme dont le redoutable talent avait
amené ce résultat. L'entrée de M. de Chateaubriand au ministère n'étant
pas possible, on lui proposa le poste le plus capable de le tenter et
celui où ses goûts, sa renommée, les services éminents rendus par lui à
la religion, l'appelaient naturellement à défaut d'un ministère: c'était
l'ambassade de France à Rome. Mais cet arrangement enlevait au duc de
Laval une résidence qui lui était très-agréable, où il avait
parfaitement réussi, et cette fois encore Mme Récamier se trouva placée
entre les intérêts opposés et les prétentions rivales de deux de ses
amis.

Il ne manqua pas de gens empressés à aigrir ce conflit; mais, comme à
l'ordinaire, Mme Récamier parvint, par son influence, à apaiser les
amours-propres. Le duc de Laval instruit des nouvelles combinaisons qui
menaçaient de l'envoyer de Rome à Vienne, tout en regrettant vivement un
séjour qui lui plaisait et où son succès n'était pas douteux, finit par
acquiescer aux nécessités de la politique. Il écrivait à Mme Récamier le
27 janvier 1828:

     «Un mot, un seul mot, chère toujours chère, en réplique à votre
     petite lettre du 3, retardée dans son voyage; mais elle est si
     complétement aimable envers notre amitié, si remplie de citations
     intéressantes que je ne puis laisser languir ma réponse. Certes, le
     langage que vous faites tenir à votre ami, les propres termes que
     vous citez, sont bien différents de ce que le public lui attribue,
     et des sentiments et des desseins qu'on lui suppose avec tant
     d'assurance et d'opiniâtreté.

     «Malgré les apparences, c'est vous qui devez avoir raison; c'est
     vous qui connaissez plus profondément qu'aucune autre le fond de
     cette pensée, et pénétrez jusque dans les replis les plus secrets
     de cet esprit.»

Au milieu de ces difficultés, Mme Récamier fut frappée par un grand
chagrin: elle perdit son père. Le duc de Laval, témoin depuis tant
d'années de sa piété filiale, lui écrivait à cette occasion:

     «Rome, 5 avril 1828.

     «M. de Givré m'apprend à l'instant cette bien triste nouvelle qui a
     dû porter dans votre coeur filial une douleur profonde. Je romps le
     silence qui convenait, j'espère, plus à votre habitude qu'à votre
     amitié, pour vous offrir le bien sincère témoignage de mon intérêt.
     Soyez sûre, et le doute ne vous est pas permis, soyez certaine
     qu'il ne peut pas vous arriver un malheur qui ne soit aussi un
     malheur pour moi. Que vous ne répondiez pas à cette expression
     amicale, comme vous n'avez pas répondu l'année dernière à ma lettre
     d'Albano, n'importe: c'est toujours vous; c'est toujours une amie
     de vingt-cinq ans, une personne pleine d'un charme dont j'ai senti
     la puissance et goûté les intimes sentiments pendant la meilleure
     partie de ma vie.

     «Ma pauvre tante de Suresnes[52] me donne quelquefois de vos
     nouvelles. Elle vous aime par un lien qui ne peut se rompre.
     Hortense[53] aussi, avec laquelle vous aviez si peu d'affinités,
     vous adore. C'est votre talisman que cette manière d'attirer si
     puissamment et involontairement à vous.

     «Mes amitiés à M. Ballanche, à Mme Amélie, à son mari et quelques
     autres que, dans votre cabinet bleu, j'ai entendus si souvent
     prononcer mon nom sans peine. Adieu, et tout à vous de coeur.

     «ADRIEN.

     «Je donnerais bien quelque chose pour connaître votre opinion sur
     les personnes et les choses du temps. Les confidences vous
     arrivent.»

M. de Chateaubriand, nommé à l'ambassade de Rome, adressa au comte de La
Ferronnays, ministre des affaires étrangères, la lettre suivante:

M. DE CHATEAUBRIAND À M. LE COMTE DE LA FERRONNAYS.

     «Lundi 26 mai 1828.

     «Noble comte, en relisant votre lettre, j'ai vu que le duc de Laval
     éprouvait de vifs regrets de quitter Rome. J'ai su d'une autre part
     qu'il avait manifesté les mêmes regrets à ses parents et à ses
     amis.

     «Pour rien au monde, je ne voudrais troubler la destinée d'un
     homme, et à plus forte raison d'un homme qui, comme le duc de
     Laval, n'a jamais eu que de bons procédés envers moi. Le roi n'a
     pas de meilleur, de plus fidèle et de plus noble serviteur que son
     ambassadeur actuel auprès du saint-siége.

     «Dans cette position, qu'il me soit permis de m'adresser plus à
     l'ami qu'au ministre. Je ne pourrais accepter la haute mission dont
     il plairait à S. M. de m'honorer, que dans le cas où le duc de
     Laval croirait devoir lever lui-même mes scrupules. Jamais je
     n'occuperai sa place que de son aveu. C'est lui qui doit trancher
     la question.

     «Pardonnez, noble comte, ces importunités et ces petits intérêts
     personnels, bien ennuyeux dans l'ensemble des grandes affaires
     générales. Vous savez que je ne demande rien que d'être passif dans
     tous ces arrangements. Je n'ai d'autre désir que d'entretenir entre
     nous tous la bonne harmonie, et d'apporter au gouvernement du roi
     le peu de force que l'opinion publique veut bien attacher à mon
     nom. Mais ce n'est pas vous, mon noble ami, qui trouverez mauvais
     que je sois arrêté par un sentiment de délicatesse. J'aime beaucoup
     les libertés nouvelles de la France, mais je ne veux point les
     séparer du vieil honneur français.

     «Voyez, je vous prie, le duc de Laval avant le conseil, afin que
     vous n'ayez à porter au roi que l'accord, la soumission et la
     respectueuse reconnaissance de toutes les parties intéressées.

     «Mille compliments et dévouements, etc.»

Les susceptibilités enfin aplanies entre les deux concurrents par des
procédés honorables, le duc de Laval partit pour Vienne et M. de
Chateaubriand pour Rome.

Pendant la durée de son absence, c'est-à-dire pendant dix-huit mois, du
14 septembre 1828 au 27 mai 1829, on comprend que tout l'intérêt se
concentra pour Mme Récamier dans la correspondance de son illustre ami.
Nous croyons donc devoir donner presque sans interruption la suite de
ces lettres, et nous nous bornerons à éclaircir par des notes tout ce
qui, dans cet échange quotidien de pensées qui continuait à lier l'ami
absent à l'Abbaye-au-Bois, aurait besoin de quelques explications.

Quelque temps avant le départ de l'illustre ambassadeur auprès du
saint-siége, un génie d'un autre ordre, mais, lui aussi, une des gloires
de la France, un conquérant dans le domaine des sciences historiques,
Champollion, s'embarquait à Toulon, le 31 juillet, à la tête d'une
nouvelle expédition scientifique, et allait demander leur secret aux
monuments de l'Égypte; cette fois, il interrogeait le Sphinx à coup sur.

M. Lenormant, l'élève et l'admirateur de Champollion, aujourd'hui son
successeur dans la chaire du Collége de France, obtint de
l'administration des beaux-arts un congé et l'autorisation de se joindre
à l'expédition. Il sera plusieurs fois question de ce voyage dans les
lettres de M. de Chateaubriand.



LIVRE VII


M. DE CHATEAUBRIAND À Mme RÉCAMIER.

     «Paris, dimanche matin, le 14 septembre.

     «Voici ma première lettre: elle vous appelle à Rome, ou me ramène à
     Paris. Croyez que rien dans la vie ne pourra plus me distraire et
     me séparer de vous. Je ne veux point vous dire ce que je souffre,
     parce que vous souffrez. Songez qu'avant que j'arrive à Rome, un
     mois sera déjà écoulé, et je serai d'un mois plus près de vous. Il
     dépendra de vous d'avancer de quelques jours votre voyage. Tous les
     torts, si vous ne venez pas, seront de votre côté; car je vous
     aimerai tant, mes lettres vous le diront tant, je vous appellerai à
     moi avec tant de constance, que vous n'aurez aucun prétexte de
     m'abandonner.

     «Songez qu'il faut que nous achevions nos jours ensemble. Je vous
     fais un triste présent que de vous donner le reste de ma vie; mais
     prenez-le, et si j'ai perdu des jours, j'ai de quoi rendre
     meilleurs ceux qui seront tous pour vous.

     «Je vous écrirai ce soir un petit mot de Fontainebleau, ensuite de
     Villeneuve, et puis de Dijon, et puis en passant la frontière, et
     puis de Lausanne, et puis du Simplon. Faites que je trouve quelques
     lignes de vous, poste restante, à Milan. À bientôt! Je vais
     préparer votre logement et prendre en votre nom possession des
     ruines de Rome. Mon bon ange, protégez-moi.

     «Ballanche m'a fait grand plaisir: il vous avait vue; il
     m'apportait quelque chose de vous. Bonjour jusqu'à ce soir. Je me
     ravise, écrivez-moi un mot à Lausanne, là où je trouverai votre
     souvenir, et puis à Milan. Il faut affranchir les lettres.

     «Hyacinthe vous verra. Il m'apportera de vos nouvelles demain à
     Villeneuve.»

LE MÊME.

     «Fontainebleau, dimanche soir 14 septembre.

     «J'ai traversé une partie de cette belle et triste forêt. Le ciel
     était aussi bien triste. Je vous écris maintenant d'une petite
     chambre d'auberge, seul et occupé de vous. Vous voilà bien vengée,
     si vous aviez besoin de l'être. Je vais à cette Italie le coeur
     aussi plein et aussi malade que vous l'aviez quelques années plus
     tôt. Je n'ai qu'un désir, je ne forme qu'un voeu, c'est que vous
     veniez vite me faire supporter l'absence au delà des monts. Les
     grands chemins ne me font plus de joie. Je me vois toujours vieux
     voyageur, lassé, et délaissé, arrivant à mon dernier gîte. Si vous
     ne venez pas, j'aurai perdu mon appui. Venez donc et apprenez enfin
     que votre pouvoir est tout entier et sans bornes.

     «Il y a bien des choses dans ce Fontainebleau, mais je ne puis
     penser qu'à ce que j'ai perdu. Demain un autre petit mot de
     Villeneuve. Ici je suis sans souvenir autre que le vôtre; à
     Villeneuve, j'aurai celui de ce pauvre Joubert. Je m'efforce de me
     dire qu'en m'éloignant, je me rapproche. Je voudrais le croire, et
     pourtant vous n'êtes pas là!»

LE MÊME.

     «Villeneuve-sur-Yonne, mardi matin 16 septembre.

     «Je ne sais si je pourrai vous écrire jamais sur ce papier qu'on me
     donne à l'auberge. Je suis bien triste ici. J'ai vu en arrivant le
     château qu'avait habité Mme de Beaumont pendant les années de la
     révolution. Le pauvre ami Joubert me montrait souvent un chemin de
     sable qu'on aperçoit sur une colline au milieu des bois, et par où
     il allait voir la voisine fugitive. Quand il me racontait cela, Mme
     de Beaumont n'était déjà plus; nous la regrettions ensemble.
     Joubert a disparu à son tour; le château a changé de maître; toute
     la famille de Serilly est dispersée. Si vous ne me restiez pas, que
     deviendrais-je?

     «Je ne veux pas vous attrister aujourd'hui, j'aime mieux finir ici
     ma lettre. Qu'avez-vous besoin de mes souvenirs d'un passé que vous
     n'avez pas connu? N'avez-vous pas aussi le vôtre? Arrangeons notre
     avenir, le mien est tout à vous. Mais ne vais-je pas dès à présent
     vous accabler de mes lettres? J'ai peur de réparer trop bien mes
     anciens torts. Quand aurai-je un mot de vous? Je voudrais bien
     savoir comment vous supportez l'absence. Aurai-je un mot de vous,
     poste restante, à Lausanne et un autre à Milan? Dites-moi si vous
     êtes contente de moi? J'écrirai après-demain de Dijon.

     «Ma santé va mieux, et la route fait aussi du bien à Mme de
     Chateaubriand. N'oubliez pas de partir aussitôt que vous le
     pourrez. Avez-vous quitté la petite chambre? À bientôt!»

LE MÊME.

     «Vendredi 19 septembre.

     «Au moment de passer la frontière, je vous écris, dans une méchante
     chaumière, pour vous dire qu'en France et hors de France, de
     l'autre côté comme de ce côté-ci des Alpes, je vis pour vous et je
     vous attends.»

LE MÊME.

     «Lausanne, ce lundi 22 septembre 1828.

     «Avant-hier, en arrivant ici, j'ai été bien triste de ne pas
     trouver un petit mot de vous; mais le mot est arrivé hier, et m'a
     fait une joie que je ne puis vous dire. Vous reconnaissez enfin
     tout ce que vous êtes pour moi. Vous voyez que le temps et les
     distances n'y font rien. Mes lettres successives de Villeneuve, de
     Dijon[54], de Pontarlier et de Lausanne vous auront prouvé que mes
     regrets ont augmenté en m'éloignant: il en sera ainsi jusqu'au jour
     où je serai revenu à Paris, ou jusqu'au moment où vous arriverez à
     Rome.

     «Voici des détails du voyage: Mme de Chateaubriand a supporté assez
     bien la route, mais elle s'est trouvée très-souffrante en arrivant
     ici. Cela nous force à y rester un jour de plus. Nous n'en
     partirons donc qu'après-demain, mercredi 24. Nous mettrons trois
     jours à nous rendre au pied du Simplon, que nous passerons samedi
     27. Dimanche prochain, nous entrerons donc en Italie. Là commencera
     une nouvelle destinée pour moi. Si vous venez à Rome, si vous
     voulez y rester, nous y finirons nos jours; sinon, je reviens en
     France pour mourir auprès de vous.

     «Selon moi, le grand événement politique du moment est dans la
     campagne que font les Russes[55]: s'ils ne sont pas heureux, la
     France se trouvera singulièrement engagée, et toutes les destinées
     particulières des hommes attachés au gouvernement seront livrées à
     la force des événements et aux chances de la fortune. Si l'on veut
     faire tête à l'orage, il faudra serrer les rangs et appeler tout ce
     qui peut être utile. Le fera-t-on? J'en doute, et c'est ce qui rend
     l'avenir si incertain pour tous.

     «Vous ne sauriez croire comment, en un moment, on devient étranger
     à tout ce qui se passe dans le monde en voyageant. Je ne sais pas
     un mot de ce qui existe; depuis huit jours, je n'ai entendu parler
     de personne. Ici, j'ai retrouvé quelques bonnes gens qui ne nous
     ont parlé que de nous et du plaisir de nous revoir. Et toute
     l'Angleterre qui va cette année à Rome! cela m'a fait trembler.
     Vous savez que je suis fort peu du goût du duc de Laval.»

     «Mardi, 23 septembre.

     «Le _Journal des Débats_ annonce ce matin ici l'acceptation du
     traité du 6 juillet. Si la nouvelle est vraie, c'est une grande
     nouvelle: la Grèce serait délivrée; les affaires se
     décompliqueraient, et un traité de paix pourrait suivre. Je ne vous
     parle de cela qu'à cause de l'influence de ces événements sur mon
     sort. Notre avenir deviendrait plus facile à apercevoir et à
     atteindre. Je vais fermer cette longue lettre. Nous partons demain;
     je vous écrirai de Brigg, au pied du Simplon. Votre nièce est-elle
     revenue[56]? Enfin les jours s'écoulent, même ceux de l'absence, et
     vous allez bientôt songer à vos préparatifs de voyage. C'est le
     bonhomme Henri qui vous portera cette lettre. À vous tant que je
     vivrai! Je vais chercher votre lettre à Milan.»

LE MÊME.

     «Brigg, au pied du Simplon, jeudi 23 septembre 1828.

     «Je viens d'avoir deux jours bien tristes: depuis Lausanne
     jusqu'ici, j'ai continuellement marché sur les traces de deux
     pauvres femmes: l'une, Mme de Custine, est venue expirer à Bex;
     l'autre, Mme de Duras, est allée mourir à Nice. Comme tout fuit!
     Sion, où j'ai passé, était le royaume que m'avait destiné
     Bonaparte: c'est ce royaume que la mort du duc d'Enghien m'a fait
     abdiquer. J'ai rencontré des religieux du mont Saint-Bernard. Il
     n'en reste plus que deux qui aient été témoins du fameux passage de
     l'armée française.

     «Savez-vous pourquoi tout cela pèse tant sur moi? C'est que je vais
     franchir les Alpes, qu'elles vont s'élever entre vous et moi.
     Demain, je serai en Italie; il me semble que je me sépare une autre
     fois de vous. Venez vite faire cesser cette fatalité. Passez ces
     mêmes montagnes que je vois sur ma tête. Je sens qu'il faut
     maintenant que ma vie soit environnée: je n'ai plus retrouvé en moi
     l'ancien voyageur; je ne songe qu'à ce que j'ai quitté, et les
     changements de scène m'importunent. Venez donc vite.»

LE MÊME.

     «Milan, ce 29 septembre 1828.

     «Me voici à Milan pour la sixième fois dans ma vie: j'y suis arrivé
     hier au soir. Je vous ai écrit de Brigg le 25. Je ne suis pas plus
     heureux, ni plus gai, de ce côté-ci des Alpes, que je l'étais de
     l'autre. J'ai pourtant revu un ciel enchanté à Arona, au bord du
     Lac Majeur, où j'ai couché samedi; mais j'ai bien peur, à en juger
     par le premier effet, que la belle Italie ait perdu pour moi tous
     ses charmes: je n'ai plus besoin que de ce qui tient maintenant
     toute la place, dans une vie dont le temps a déjà emporté la plus
     grande partie; vous savez qui tient cette place.

     «Nous continuons demain notre voyage. Mme de Chateaubriand est
     très-bien; j'ai eu quelque retour de mon mal de Paris. C'est à
     Bologne que j'entrerai dans les États de Sa Sainteté. Je ne puis
     dire encore quel jour je serai à Rome; je vous écrirai d'Ancône. Je
     vous en conjure, ne tardez pas à venir; vous ne sauriez croire à
     quel point je suis isolé et malheureux.

     «On est allé voir à la poste; s'il y a un mot de vous, je vous le
     dirai avant de fermer cette lettre. J'ignore absolument ce qui se
     passe dans le monde: arrivé à l'auberge, je me couche, et je ne me
     lève que pour partir. Je ne veux rien voir; je n'ai qu'une pensée,
     celle de vous revoir bientôt. Vous voyez que j'espère votre voyage.

     «Point de lettre. Vous avez peut-être oublié de faire affranchir?
     Si vous avez écrit, le consul de France ici se chargera de me
     renvoyer vos lettres à Rome.»

LE MÊME.

     «Rome, ce 11 octobre 1828.

     «Vous devez être contente, je vous ai écrit de tous les points de
     l'Italie où je me suis arrêté. J'ai traversé cette belle contrée,
     remplie de votre souvenir; il me consolait, sans pourtant m'ôter ma
     tristesse de tous les autres souvenirs, que je rencontrais à chaque
     pas. J'ai revu cette mer Adriatique que j'avais traversée il y a
     plus de vingt ans, dans quelle disposition d'âme! À Terni, je
     m'étais arrêté avec une pauvre expirante. Enfin, Rome m'a laissé
     froid: ses monuments, après ceux d'Athènes, comme je le craignais,
     m'ont paru grossiers. Ma mémoire des lieux, qui est étonnante et
     cruelle à la fois, ne m'avait pas laissé oublier une seule pierre.
     J'ai parcouru seul et à pied cette grande ville délabrée,
     n'aspirant qu'à en sortir, ne pensant qu'à me retrouver à l'Abbaye
     et dans la rue d'Enfer.

     «Je n'ai vu personne, excepté le secrétaire d'État. Je vais avoir
     mon audience du pape. Pour trouver à qui parler, j'ai été chercher
     Guérin[57] hier au coucher du soleil. Je l'ai trouvé seul, charmé
     de ma visite. Nous avons ouvert une fenêtre sur Rome, et nous avons
     admiré ensemble l'horizon romain, éclairé des derniers rayons du
     jour: c'est la seule chose qui soit restée pour moi telle que je
     l'avais vue. Mes yeux ou les objets ont changé, peut-être les uns
     et les autres. Le pauvre Guérin, qui déteste Rome, était si ravi de
     me trouver dans les mêmes dispositions que lui, qu'il en pleurait
     presque. Voilà exactement mon histoire.

     «Mme de Chateaubriand n'est pas plus contente. Jetée seule dans une
     grande maison, n'ayant pas rencontré un chat qui lui dît: «Dieu
     vous bénisse,» trouvant tout assez ridiculement ordonné dans ce
     logement de garçon, de grands plâtres nus, des _boudoirs à
     l'anglaise_ dans un palais _romain_, elle maudit le jour qui lui a
     mis dans la tête de venir ici. Peut-être s'arrangera-t-elle mieux
     de sa nouvelle situation, quand on commencera à l'entourer. Je ne
     doute pas qu'elle n'y ait un succès réel; mais sa santé sera
     toujours un obstacle à une vie de représentation. Voilà la pure
     vérité.

     «J'ai été, au reste, très-noblement accueilli par toutes les
     _autorités_ sur la route, à Bologne, à Ancône, à Lorette. On savait
     bien que je n'étais pas tout à fait un homme comme un autre, mais
     on ne savait pas trop pourquoi. Était-ce un ami? Était-ce un
     ennemi? En Égypte, les gens politiques et bien instruits me
     prenaient pour un grand général de Bonaparte, déguisé en savant.

     «La conclusion de tout cela est qu'il faut que vous veniez
     sur-le-champ à mon secours, ou que j'aille dans peu vous rejoindre.
     Je n'ai pas reçu un seul mot de vous, excepté le mot adressé à
     Lausanne. Rien à Milan, rien à Rome. La poste arrive ce matin:
     aurai-je quelque chose?

     «Midi.

     «Oui, j'ai quelque chose: c'est deux lignes en réponse à mon billet
     en passant la frontière. C'est bien retardé, mais cela m'a fait un
     bien extrême. Je vous l'ai dit, vous êtes bien vengée: mes
     tristesses en Italie expient les vôtres. Écrivez-moi longuement, et
     surtout venez.

     «J'ai reçu une lettre de Taylor, qui me demande _Moïse_. Je vais
     lui répondre de s'entendre avec vous. Si vous croyez tous les deux
     qu'il faut risquer l'aventure, je fournirai l'argent.

     «Écrivez-moi vite, écrivez et venez, mais surtout que je revienne
     vite auprès de vous. Qu'ai-je besoin de tout ceci?»

LE MÊME.

     Rome, le 14 octobre 1828.

     «Point de lettre encore de vous par le courrier d'hier. Ne
     m'auriez-vous point écrit? Alors vous vous vengez trop. Serait-il
     arrivé quelque accident à vos lettres? Je ne vous répéterai pas ce
     que je vous ai déjà dit dans toutes les miennes. Vous y verrez ma
     disposition d'esprit et de coeur. Venez vite, ou trouvez le moyen de
     me rappeler vite.

     «J'ai vu le pape: c'est le plus beau prince et le plus vénérable
     prêtre du monde. Il a causé avec moi longtemps; il est plein de
     noblesse, de douceur, de connaissance du monde et des affaires;
     j'en suis enchanté. Le secrétaire d'État est un homme de beaucoup
     d'esprit. On m'a comblé d'honneurs sur toute la route, et ici j'ai
     été reçu à merveille. Vous aurez vu dans les journaux que M.
     Lasagni a terminé l'affaire des évêques: je n'ai absolument plus
     rien à faire ici. La _Quotidienne_ et la _Gazette_ sont dans de
     grandes erreurs sur la cour de Rome: ici on n'exagère rien, et on
     déteste le bruit.

     «Quant à la société, je n'en sais rien du tout. J'en suis aux
     visites par cartes. Je n'ai vu que M. de Celles[58], homme
     très-habile en affaires et très-distingué par l'esprit et les
     manières. J'y trouverai Mme de Valence.

     «Venez donc, je vous en supplie; venez vite et écrivez. Mme de
     Chateaubriand est très-souffrante. Je prévois qu'elle est au moment
     du succès que _vous lui avez prédit_. Sa Sainteté m'a parlé d'elle.
     Venez. Je suppose qu'il n'y a plus que vous à Paris qui vous
     souveniez de moi.»

LE MÊME.

     «Rome, ce 18 octobre 1828.

     «Je commence cette lettre ce matin samedi, jour de poste.
     M'apportera-t-elle, cette poste, une lettre de vous? Je n'ose
     l'espérer après tous les retards qu'ont sans doute éprouvés
     jusqu'ici vos lettres, car certainement vous m'avez écrit. Mes
     dispositions d'âme ne changent point. Hier, j'ai été me promener à
     la villa Borghèse pour la première fois. Je dois aller chez
     Tenerani vous _voir_ dans _Cymodocée_; mais Givré[60], qui devait
     m'y conduire, n'a pu venir.

     «La _villa_ m'a fait plus de plaisir que tout le reste de Rome; ces
     vieux arbres, ces monuments délabrés, le souvenir de mes promenades
     solitaires dans ce lieu, m'ont ému; et quand j'ai pensé que je
     pourrais dans quelques mois me promener là avec vous, j'ai été
     presque réconcilié avec mon sort. Mais il est clair pourtant que je
     ne prends plus à rien, que tout m'ennuie loin de vous et de ma
     retraite de la rue d'Enfer; c'est la qu'il faut que je rentre le
     plus tôt possible. Mme de Chateaubriand est comme moi; elle
     n'aspire qu'à se retrouver au milieu de ses malades et de ses vieux
     amis.

     «Au reste, je n'ai à me plaindre de personne. On ne peut avoir été
     mieux accueilli, et j'ai trouvé partout une modération de
     sentiments politiques que nos dévots devraient bien prendre pour
     exemple. Quant à la société proprement dite, je n'en sais rien
     encore. Tout le monde est absent; mais on va rentrer à Rome pour la
     Toussaint. Les Anglais commencent à arriver. Je reçois demain en
     cérémonie tous les Français. Nous dînons lundi chez Mme de Celles
     avec Mme de Valence.

     «Midi.

     «Enfin je reçois une lettre de vous du 3. Jugez du bonheur qu'elle
     me donne! Je ne puis ajouter qu'un mot à la lettre. Des deux
     Français prétendus arrêtés, l'un l'a été en effet et a été remis
     presque aussitôt en liberté, l'autre n'a jamais subi la moindre
     détention. Tout cela s'est passé avant mon arrivée. Vous me parlez
     de l'Irlande? Je ne puis vous en parler, mais je puis vous assurer
     qu'on n'approuve ici rien de violent. J'attends les voyageurs que
     vous m'annoncez; le mariage serait une chose singulière! Mais c'est
     vous qui êtes pour moi le seul voyageur auquel je m'intéresse.
     D'ici au 1er janvier, nous saurons positivement si c'est moi ou
     vous qui devons nous mettre en chemin. Vous demandez mes
     impressions; maintenant vous avez reçu de moi une foule de lettres
     qui vous disent toutes la même chose: _Je suis bien triste. Venez._

     «Je viens de lire _le Globe_ du 4, qui est tout à fait trompé sur
     l'affaire des deux jeunes gens. Celui qui a été arrêté
     n'appartenait point du tout à l'Académie de France. _Le Globe_
     devrait éviter des dénonciations qui ne sont pas dignes de son
     impartialité; les détails qu'il donne sont de toute fausseté.

     «Je vous ai écrit au sujet de _Moïse_ que M. Taylor me demande. Je
     l'ai renvoyé à vous, et vous ordonnerez comme il vous plaira. Je
     paierai, s'il le faut et je préviendrai Ladvocat.»

LE MÊME.

     «Rome, ce 21 octobre 1828.

     «Quoique je ne m'attendisse pas à recevoir une lettre de vous hier,
     puisque j'en avais eu une par le précédent courrier, et que vous ne
     prodiguez pas vos lettres, cela m'a fait une grande peine quand je
     n'ai rien vu de vous.

     «Toujours même disposition de ma part: de l'ennui de la solitude,
     je suis tombé dans celui des dîners et des visites. Définitivement,
     il est clair que je ne puis plus supporter la vie du monde: elle
     m'était en tout temps odieuse, mais mes cinq années de retraite ont
     achevé de me rendre incapable des devoirs de la société. Je me
     demande sans cesse à quoi bon cette perte de temps, cette nécessité
     de voir des gens avec lesquels on n'a aucun rapport, cette
     nécessité de livrer les dernières années de ma vie aux bêtes et aux
     caquetages de la médiocrité; et tout cela pourquoi? Pour un but que
     je ne veux point atteindre, puisque je n'ai aucune ambition et que
     je n'aspire qu'à me retirer.

     «Vous voyez donc que, ne trouvant plus dans les arts et les
     sciences que des sujets de tristesse, et dans le monde que des
     objets d'ennui, il faut que je rentre le plus tôt possible dans mon
     gîte. C'est auprès de vous que je retrouverai tout ce qui me manque
     ici.»

LE MÊME.

     «Rome, ce jeudi 23 octobre 1828.

     «J'en suis toujours à mes petits billets de chaque courrier, et
     c'est toute ma vie. Je suis allé chez _Tenerani_; j'ai vu le
     bas-relief: il est admirable. Vous êtes une personne encore plus
     admirable mille fois. Vous étiez si malheureuse et vous pensiez
     pourtant à me faire vivre. Tenerani était vivement ému de ce que je
     lui disais; il viendra dîner chez moi lundi prochain. Il m'a dit
     que son petit chef-d'oeuvre était à ma disposition. J'ai une envie
     extrême de l'avoir chez moi; mais je ne sais que faire, parce que
     j'ignore où vous en êtes avec lui. Je voudrais bien que cela ne
     vous ruinât pas, et que vous me missiez de moitié avec vous.

     «Je vais essayer de reprendre mes travaux historiques, pour tuer le
     temps qui me tue. Avez-vous entendu parler de Thierry? _L'intendant
     général_ n'a pas répondu à ma lettre; je projette de lui en écrire
     une seconde, mais il est probable que je ne réussirai pas mieux.
     Mme de Chateaubriand a été malade; elle ne se lève pas encore.
     C'est le jour de la Toussaint, si elle se porte bien, qu'elle aura
     son audience du pape.

     «Point d'étrangers encore ici, si ce n'est Mme Merlin que je n'ai
     point vue. Elle est malade et repart pour la France dans quelques
     jours. Je tiens ces détails des attachés.

     «Tout ceci est écrit avant l'arrivée de la poste. Hélas! je
     n'espère rien de vous. Tâchez donc de me faire revenir. Avez-vous
     des nouvelles du voyageur en Égypte[61]? Pensez-vous qu'il ne
     serait pas bon de faire l'affaire de Taylor pendant mon absence?
     Vous connaissez mon idée sur les choeurs. Je les voudrais surtout
     _déclamés_ avec quelques morceaux d'ensemble chantés. On
     supprimerait ce qui serait trop long à la représentation, mais on
     aurait soin de faire imprimer et connaître les choeurs entiers au
     public, en publiant la pièce le lendemain même de la
     représentation.

     «Midi.

     «Mon espérance n'a pas été trompée. Rien de vous. Rappelez-vous le
     temps où vous faisiez cette réflexion les jours de courrier.
     Samedi, après demain, vous aurez une autre lettre de moi.

     «Nous sommes dans la plus grande ignorance de toute nouvelle
     politique, tant intérieure qu'extérieure.

     «Voici qu'il m'arrive des dépêches d'Ancône et que je suis obligé
     d'expédier un secrétaire en courrier. Il part à l'instant, vous
     recevrez cette lettre à huit ou neuf jours de date, et vous pourrez
     faire rechercher, par M. Henri, toutes celles qui pourraient être
     encombrées aux affaires étrangères. Depuis que je suis à Rome, je
     vous ai écrit tous les courriers, c'est-à-dire, _trois fois_ par
     semaine, et toujours pour vous dire que je me meurs ici sans vous,
     et qu'il faut ou que vous veniez, ou que j'aille vous retrouver;
     mais rappelez-moi plutôt. J'ai le mal du pays.»

De son coté, le duc de Laval écrivait à Mme Récamier, en arrivant à
Vienne.

LE DUC DE LAVAL MONTMORENCY À Mme RÉCAMIER.

     Vienne, 11 octobre 1828.

     «Je voudrais par quelques mots de ma vieille et inaltérable amitié
     me rappeler sensiblement à votre pensée.

     «Je suis ici depuis deux jours; la mélancolie m'accable et me
     paraît un poids insurmontable dans une situation si nouvelle. La
     France et l'Italie sont incessamment présentes à mon esprit. On se
     sent isolé comme dans un désert au milieu de tant de nouveautés.
     Maison, personnes, langue étrangère, tout m'est inconnu, et toutes
     ces nouveautés me jettent dans la plus étrange confusion d'idées.

     «Il me sera doux de recevoir un mot de vous, de voir une écriture
     amie, de savoir que notre dernier entretien ne vous a pas laissé
     d'impressions pénibles. Enfin soyez bonne, généreuse, bienveillante
     envers le plus ancien de vos amis.

     «Mandez-moi si votre solitude et vos regrets ne vous ont pas fait
     changer de résolution; si vous avez vu ma tante[62], mon aimable
     tante dont le charme domine encore tous les chagrins, enfin si vous
     restez à l'Abbaye.

     «Soyez indulgente pour ce billet si insignifiant qui n'a de valeur
     que par son intention de vous prouver que dans mes ennuis, mes
     embarras de toute sorte, je songe à la plus ancienne de mes amies.

     «Je désire être rappelé au souvenir de votre fidèle Ballanche, avec
     lequel j'ai toujours sympathisé.»

LE MÊME.

     «Vienne, 12 novembre 1828.

     «Je veux profiter de mon premier courrier à Paris, pour vous faire
     porter un témoignage de mon souvenir.

     «J'envoie la même bagatelle à ma tante que vous aimez et qui aime
     votre coeur, votre esprit et surtout vos regrets pour l'ange qui
     n'est plus avec nous. Ce serait bien à cet excellent ami, à cet
     autre moi-même que j'aimerais à écrire, à confier tous mes intérêts
     qu'il protégeait, qu'il défendait si bien. Enfin, je vous fais mes
     coquetteries du Danube à la Seine. Je préférerais bien le Tibre, et
     je songe tous les jours à ce que j'appelle mon _abdication_.

     «Je vous ai écrit il y a quelques jours un misérable petit billet.
     J'étais profondément mélancolique. Je commence à me faire à ma
     nouvelle vie. Votre ami René m'a certainement enlevé la meilleure
     situation. Puisse-t-il en jouir, et me la rendre lorsque
     l'ambition, le dégoût, ou sa fortune, ou peut-être plus encore son
     inconstance l'appelleront ailleurs!

     «Ici je suis plein d'ardeur et d'application, je vous l'atteste. Je
     voudrais très-bien faire, contenter absolument, afin de justifier
     ma prétention de choisir entre deux autres missions, lorsqu'elles
     viendront à vaquer. Vous savez mes voeux, nous en avons assez causé.

     «Je ne sais pourquoi vous persistez dans cette répugnance d'écrire;
     car, en vérité, votre style est charmant et d'un goût exquis.

     «Rien n'est plus gracieux que votre manière de citer les
     impressions mélancoliques de votre pauvre ami absent. Ses paroles
     sont pleines de sentiment pour vous. N'est-ce pas une manière pour
     vous entraîner là où il est? Mon opinion est que vous ne résisterez
     pas, s'il continue sur ce langage; et puis, si vous alliez demander
     les avis de ma tante[63], rue Royale, elle ne vous détournerait pas
     de cette faiblesse. Elle dit, non sans raison, et surtout non sans
     séduction, qu'il vaut mieux contenter son coeur dans de certaines
     circonstances de la vie, que de contenter des indifférents.

     «Adieu avec tout mon coeur.»

M. DE CHATEAUBRIAND À Mme RÉCAMIER.

     «Rome, samedi 25 octobre 1828.

     «Je suis bien fâché que le courrier extraordinaire, que j'ai
     expédié à Paris avant hier, m'ait surpris, car la lettre qu'il vous
     porte aurait été plus détaillée, et j'avais sur ma position et sur
     mes affaires en France plusieurs choses à vous dire.

     «J'ai presque fini mes visites aux artistes. Ils veulent bien en
     paraître contents. Vous savez qu'on élève par souscription un
     monument à votre grand ami Le Tasse. Je vais souscrire, mais je
     voudrais bien que le roi de France souscrivît. L'empereur
     d'Autriche vient de donner deux cents sequins, et on en fait grand
     bruit. J'ai déjà mis _votre idée_ en train pour le tombeau du
     Poussin; nous verrons plus tard pour celui de Claude Lorrain. Vous
     voyez que je cherche à tromper mes ennuis, en m'occupant de tout ce
     qui vous occupait. Je vous retrouve partout et pour tout.

     «M. de Forbin est arrivé hier. Il est venu à l'ambassade. Je ne
     l'ai pas vu; on le dit fort changé. Je vais aller lui rendre sa
     visite aujourd'hui. En allant chez tous les peintres, je suis allé
     chez celui qui a subi un emprisonnement. Il est, du reste, très-peu
     intéressant. Je vais lui acheter deux petits tableaux; il a grand
     besoin d'argent.

     «Midi.

     «Voilà le courrier et une très-longue et très-bonne lettre de vous,
     du 12. Jugez de ma joie; et ce qu'il y a de plus heureux, c'est que
     j'ai fait tout ce que vous me recommandez de faire.

     «1° J'ai écrit mes impressions;

     «2° J'ai écrit toutes les postes;

     «3° J'ai dit de s'entendre avec Taylor.

     «Eh bien! ne vous devinai-je pas? Adieu aujourd'hui, mais seulement
     jusqu'à lundi prochain.»

LE MÊME.

     Rome, ce mardi 28 octobre 1828.

     «Au moment où je vous écris, M. de La Ferronnays doit être arrivé,
     et la question de la reprise de son portefeuille doit être décidée;
     d'un autre côté, vous avez dû recevoir à peu près toutes mes
     lettres. Vous connaissez tous mes sentiments, ce que m'a fait cette
     Italie, ce que j'y pense, ce que je désire. Vous aurez aussi vu
     Taylor, de sorte que toute ma destinée du moment est accomplie, et
     que c'est de ce moment qu'il nous faut partir pour arranger
     l'avenir. Je fais ce que je puis, et bien au delà de ma paresse et
     de mes goûts, pour plaire un peu aux personnes qui m'environnent.
     Mais ce soin que je prends de la bienveillance d'un monde si
     divers, serait bien mieux entre vos mains que dans les miennes, et
     ces visites éternelles et ces compliments sans fin augmentent en
     moi le mal du pays dont je suis tourmenté.

     «J'ai vu M. de Forbin; je le trouve bien changé et il me fait de la
     peine. Mme de Valence ne parle que de sa pauvre fille, et je l'aime
     d'être aussi triste que moi. Nous avons le prince royal de Prusse
     qui viendra peut-être à la Saint-Charles, 4 novembre, passer la
     soirée chez moi. Ce jour-là nous entr'ouvrirons notre porte pour la
     refermer après. J'attends avec impatience Mme Salvage qui est à
     Milan, et avec laquelle je pourrai parler de vous. Mme de Valence
     m'a demandé si vous veniez, et j'ai dit hardiment qu'oui, si je ne
     retournais pas moi-même en France. Me gronderez-vous? Je ne serai
     un peu tranquille que quand vous m'aurez dit que vous avez reçu
     toutes mes lettres, et que vous êtes contente de moi. À jeudi.»

LE MÊME.

     «Rome, ce jeudi 30 octobre 1828.

     «Je reçois ce matin une lettre de Paris du 21 de ce mois, à neuf
     jours de date, et je pourrais avoir de vos nouvelles à cette date,
     et il n'y a rien de vous! Prenons patience. On me mande que M. de
     La Ferronnays devait revenir le 24 ou le 25, et qu'il reprenait le
     portefeuille. Ainsi, nous voilà en paix de ce côté; restent les
     ennuis de l'absence et tous les sentiments dont je vous entretiens
     trois fois par semaine. Je ne serai un peu plus heureux, ou un peu
     moins triste, que quand vous aurez écrit souvent et longuement, et
     que vous m'annoncerez ou mon rappel ou votre arrivée.

     «Je vois dans tous les journaux des nouvelles de l'expédition
     d'Égypte: vous êtes en paix sur M. Lenormant; mais si vous ne venez
     au-devant de lui qu'au mois de mars, quel long espace à parcourir
     et à attendre!

     «Vous occupez-vous de _Moïse_ dans l'intervalle? L'occasion est
     peut-être bonne, et je vous ai fait maîtresse de son sort.

     «S'il ne s'agit pourtant pour venir que de le jeter au feu,
     brûlez-le vite.

     «Mme de Chateaubriand est dans son lit. J'ai donné hier à dîner à
     M. de Forbin: il n'a été question que des regrets de la France et
     de vous.»

LE MÊME.

     «Samedi, Rome, 1er novembre 1828.

     «Le courrier qui m'a apporté jeudi dernier une lettre de Paris à
     neuf jours de date m'apprenait le retour de M. de La Ferronnays qui
     a dû reprendre son portefeuille: depuis nous avons reçu par
     estafette la nouvelle de la prise de Varna. Ainsi, tout ce qui
     pouvait amener un mouvement politique en France, et rendre
     incertaines les destinées particulières, paraît dans ce moment
     écarté, et c'est à nous à faire nous-mêmes nos destinées. Quant aux
     miennes, elles dépendent de vous et elles sont décidées: ou vous
     viendrez passer quelque temps avec nous, et nous nous en retournons
     tous ensemble; ou je vais vous retrouver au printemps.

     «C'est ce matin même, et dans deux heures, que Mme de Chateaubriand
     est présentée au pape dans la chapelle Sixtine. Je ne sais comment
     elle supportera la cérémonie; elle est extrêmement souffrante. Le
     4, nous avons la Saint-Charles; le pape viendra à Saint-Louis le
     matin, et le soir le prince royal de Prusse viendra chez moi. Nous
     n'aurons qu'une petite fête, n'ayant rien encore. Je vous quitte
     pour m'habiller. Je présente Mme de Chateaubriand en revenant du
     Vatican.

     «Mme Salvage sera peut-être ici pour la Saint-Charles. Quel bonheur
     de parler de vous!

     «Une heure.

     «Mme de Chateaubriand a soutenu la cérémonie sans trop de fatigue.
     Le pape a été fort gracieux. Mais le courrier de Florence a manqué,
     et par conséquent, point de lettre de vous.

     «Celui d'Ancône apporte le _Constitutionnel_ du 21, où est un long
     article sur la probabilité de la nomination de M. de La Ferronnays
     à la présidence du conseil. Je n'y crois pas, mais je le
     désirerais: cela ferait le dénoûment naturel de mon affaire.»

LE MÊME.

     «Rome, 5 novembre 1828.

     «Nous avons eu hier, au dire des secrétaires, une _très_-belle
     journée. Pas un membre du corps diplomatique n'a manqué à la
     Saint-Charles, ce qui ne s'était jamais vu; le pape y est venu et
     j'avais fait venir _Davidde_ pour le chant, de sorte que l'église
     était pleine.

     «Le soir nous avons eu un petit _ricevimento_, censé tout français,
     parce que je n'ai encore rien, mais où sont venues toutes les
     grandes dames romaines, russes et anglaises, les cardinaux et le
     prince royal de Prusse. J'ai tâché de n'oublier aucun artiste tant
     français qu'étranger. J'ai voulu qu'on priât le _commerce_, ce que
     mes prédécesseurs n'avaient jamais fait: aussi paraissaient-ils
     tous contents. On a fait de la musique. J'avais Davidde et Mme
     Boccabadati, c'est-à-dire ce qu'il y avait de mieux: car je m'étais
     souvenu de ce que vous m'aviez dit des mauvais concerts. Mme Merlin
     a chanté--elle est partie ce matin pour la France.--Enfin je crois
     que le début a été bien. J'espère que ce début sera la fin: vous
     n'étiez pas là.

     «Que fais-je ici? Je puis sans doute arriver à cette vie de
     représentation comme un autre, mais est-ce là ma vraie vie? N'ai-je
     rien de mieux à faire dans ce monde? N'est-ce pas pitié, si j'ai
     quelque chose, qu'il ne soit pas mis plus à profit pour mon pays,
     ou plutôt, le temps ne me donne-t-il pas ma retraite? Je ne suis
     plus qu'un de ses vieux pensionnaires qui cessera bientôt d'être à
     charge à son trésor.

     «Voilà le récit de ma première fête. J'ai tâché d'être poli, mais
     j'avais une tristesse profonde dans l'âme, et je crains bien qu'on
     ne l'ait vue.

     «Mme Merlin est une belle femme qui mène avec elle une fille de
     seize à dix-sept ans, très-timide et très-jolie. Je n'ai vu ces
     dames que deux fois: une fois à l'ambassade d'Autriche où Mme
     Merlin a refusé de chanter, et hier chez moi où elle a eu la bonne
     grâce de chanter pour le roi. L'ambassadrice d'Autriche est
     agréable et chante aussi: elle ressemble à la pauvre Mme de Mouchy,
     aussi ne puis-je la regarder sans une vraie peine.

     «Tenerani était chez moi. Je me suis mis dans un coin avec lui pour
     parler de vous. La princesse Doria était malade et Mme
     _Dodwell_[64] absente. Ces détails m'ennuient plus à vous donner
     qu'ils ne vous ennuieront à les lire. Mais si je les avais
     supprimés, vous auriez appris tôt ou tard qu'il y avait eu une
     Saint-Charles, et vous auriez cru à des mystères. Mon secret sera
     toujours le vôtre désormais.

LE MÊME[65].

     «Rome, samedi 8 novembre 1828.

     «Toutes les fois qu'il m'arrive un courrier extraordinaire, je me
     désole. Un courrier donc m'a apporté cette nuit une dépêche de M.
     de La Ferronnays qui m'annonce la reprise de son portefeuille.
     Cette dépêche est du 30 du mois dernier. Ainsi, si vous m'aviez
     écrit, je saurais aujourd'hui ce que vous pensiez il y a huit
     jours. M. de La Ferronnays m'apprend la reddition de Varna que je
     savais. Je crois vous avoir dit autrefois que toute la question me
     semblait dans la chute de cette place, et que le Grand Turc ne
     songerait à la paix, que quand les Russes auraient fait ce qu'ils
     n'avaient pas fait dans leurs guerres précédentes.

     «Nos journaux ont été bien misérablement turcs dans ces derniers
     temps. Comment ont-ils pu jamais oublier la noble cause de la
     Grèce, et tomber en admiration devant des barbares qui répandent,
     sur la patrie des grands hommes et la plus belle partie de
     l'Europe, l'esclavage et la peste? Voilà comme nous sommes nous
     autres Français: un peu de mécontentement personnel nous fait
     oublier nos principes et les sentiments les plus généreux. Les
     Turcs battus me feront peut-être quelque pitié; les Turcs
     vainqueurs me feraient horreur.

     «Voilà mon ami resté au pouvoir. Je me flatte que ma détermination
     de le suivre a éloigné les concurrents à son portefeuille. Mais
     enfin il faudra que je sorte d'ici; je n'aspire plus qu'à rentrer
     pour jamais dans ma solitude, et à quitter la carrière politique.
     J'ai soif d'indépendance pour mes dernières années. Les générations
     nouvelles sont élevées; elles trouveront établies les libertés
     publiques pour lesquelles j'ai tant combattu: qu'elles s'emparent
     donc et qu'elles ne mésusent pas de mon héritage, et que j'aille
     mourir en paix auprès de vous! Je suis allé avant hier me promener
     à la villa Panfili: quelle admirable solitude!

     «Une heure.

     «Voilà enfin une lettre de vous par le courrier ordinaire, elle est
     du 25 octobre. Elle m'annonce que vous avez reçu mon petit mot
     d'Ancône, et ma première lettre de Rome. Vous aurez été depuis ce
     temps accablée de mes _trois lettres par semaine_, et j'espère que
     vous en êtes au vif repentir.

     «Je suis pour laisser faire Taylor. L'occasion est admirable et ne
     se représentera plus. Si nous _tombons_, je n'y suis pour rien:
     comme lord Byron absent, je me lave les mains de ma pièce; si nous
     réussissons, un succès de plus ne gâte rien. Attendre le silence
     politique? Quand l'aurons-nous? Les événements s'enchaînent et nous
     entraînent avec eux. Arrangez donc cela. Envoyez chercher Taylor,
     s'il n'a pas paru. L'argent se prendra chez M. Hérard, mon
     banquier.

     «Nous savons les nouvelles de la pauvre Soeur. Mme de Chateaubriand
     est bien inquiète et bien malheureuse. Outre l'attachement qu'elle
     a pour la Soeur, elle craint que sa mort ne désorganise et ne fasse
     tomber l'Infirmerie.

     «Envoyez maintenant vos lettres aux affaires étrangères. J'ai monté
     la correspondance. M. Denoys se charge de tout, et j'aurai à
     présent un courrier extraordinaire toutes les semaines. Au lieu
     d'attendre vos lettres douze à treize jours, elles me parviendront
     le huitième.

     «Vous me dites de parler de vous à telle et telle personne: j'en
     parle à tout le monde, encore hier au soir à _Visconti_. Je vous
     annonce pour Pâques et _on est ravi_. Viendrez-vous, ou irai-je?
     J'aime mieux aller.

     «J'ai donné l'ordre à M. Hérard, banquier, rue Saint-Honoré, 372,
     de compter la somme de 15.000 fr. à M. Taylor, s'il venait la lui
     demander de ma part ou de la vôtre. J'ai donné votre nom et votre
     adresse.»

LE MÊME.

     «Rome, 11 novembre 1828.

     «Mme Salvage est arrivée hier, et j'ai reçu hier aussi une bonne
     petite lettre de vous qui m'annonce que vous en avez reçu deux de
     moi. L'homme avec lequel vous avez été dîner nous écrivait des
     lettres étranges au comité grec; je le crois un brave soldat, mais
     une pauvre tête. Nous sommes ici dans l'attente de la mort de cette
     pauvre Soeur. Cela désole Mme de Chateaubriand, et moi aussi. Il
     résulterait de cette mort un double mal; si on ne pouvait bien la
     remplacer à l'Infirmerie, Mme de Chateaubriand appréhenderait d'y
     revenir, et c'est pourtant là que je veux dans quelques mois aller
     finir mes jours.

     «Je vous ai tout dit sur Rome; le temps n'y fait rien. Je n'ai à me
     plaindre de rien; je suis aussi bien accueilli qu'on peut l'être;
     mais je ne puis prendre à cette vie, l'ennui me tue. Il ne me faut
     plus que vous et ma petite solitude, et j'espère ces biens au
     printemps.

     «_Moïse_ est une chose décidée, je vous l'ai écrit; mettez la chose
     en train, quinze mille francs sont chez Hérard, faites jouer le
     plus tôt possible. Cette occasion de mon absence, et cette
     propriété de mon libraire-éditeur, arrangent toutes les
     convenances, et m'empêchent d'être meurtri de la chute. Je vous ai
     expliqué ce que je voulais pour les choeurs: peu de chants, beaucoup
     de déclamation. Des harpes, des tambourins et des trompettes pour
     soutenir les voix. Les deux musiques dans le troisième acte, l'une
     lointaine et gaie dans le camp perverti, l'autre prochaine et
     solennelle chez les lévites, et se répondant l'une à l'autre, etc.

     «Enfin, faites comme il vous plaira avec Taylor, et surtout faites
     vite.

     «Ma santé n'est pas trop bonne, je suis à peu près comme vous
     m'avez vu avec mes souffrances accoutumées. Quel bonheur quand je
     rentrerai pour toujours dans ma solitude, quand je ferai bâtir au
     bas du jardin cette maison où vous aurez deux ou trois chambres
     pour vous, quand enfin je vous verrai tous les jours! C'est un
     parti pris, je veux renoncer à toute carrière politique et me
     retirer enfin pour mourir. Dites-moi que vous êtes contente de
     moi.»

LE MÊME.

     «Rome, jeudi 13 novembre 1828.

     «La poste qui arrive, et qui ne me laisse qu'un moment pour écrire,
     ne m'a rien apporté de vous. Je me console un peu avec votre lettre
     venue par le dernier courrier; mais j'apprends la nouvelle de la
     mort de la pauvre Soeur[65]. Vous jugez de la peine de Mme de
     Chateaubriand. Vous vouliez aussi faire faire son portrait. Mille
     remerciements de votre touchante attention; vous êtes la meilleure
     des amies. Aussi vous voyez comme je vous aime.»

LE MÊME.

     «Rome, ce samedi 15 novembre 1828.

     «Aussitôt Mme Salvage arrivée, j'ai couru chez elle avec Mme de
     Chateaubriand, pour savoir de vos nouvelles et voir une personne
     qui vous avait _vue_. Soit qu'elle ait été malade ou qu'elle n'ait
     pu sortir par quelque raison inconnue, elle n'est pas encore venue
     nous trouver. Il y a eu un premier bal chez Tortonia. J'y ai
     rencontré tous les Anglais de la terre; je me croyais encore
     ambassadeur à Londres. Les Anglaises ont l'air de figurantes de
     ballets engagées pour danser l'hiver à Paris, à Milan, à Rome, à
     Naples, et qui retournent à Londres après leur engagement expiré au
     printemps. Les sautillements sur les ruines du Capitole, les moeurs
     uniformes que la _grande_ société porte partout, sont des choses
     bien étranges. Si j'avais encore la ressource de me sauver dans les
     déserts de Rome! mais ces déserts ne me parlent plus, et je ne fais
     que passer d'ennui en ennui.

     «Aurai-je aujourd'hui une lettre de vous? Je l'espère presque. Vous
     voyez ma fidélité à vous écrire. Quand serai-je rentré dans mon
     infirmerie, et quand vous verrai-je tous les jours? Voilà toutes
     mes prédictions sur la guerre d'Orient qui s'accomplissent; j'ai
     annoncé que si _Varna_ tombait nous aurions la paix, et j'espère
     que cela arrivera. On dit _Silistrie_ prise. C'est moi qui vous ai
     envoyé le courrier, porteur des bonnes nouvelles de la Morée. Cette
     pauvre Grèce sera enfin libre. Les ministres doivent être contents;
     cela change leur position, et j'espère qu'en me retirant à présent,
     je n'aurai pas l'air de les abandonner dans le péril. Faites jouer
     _Moïse_, ce sera ma dernière ambition et ma dernière vue de ce
     monde qui se retire devant moi.

     «Midi.

     «Le courrier de France manque encore aujourd'hui! Cela est odieux.
     Rien n'est plus mal monté que ces postes italiennes. À lundi donc!»

LE MÊME.

     «Rome, ce mardi 18 novembre 1828.

     «Jugez de mon impatience: je vous ai écrit samedi que le courrier
     n'était pas arrivé; hier lundi, il devait au moins apporter les
     lettres en retard, et nous voilà au mardi, jour du départ de la
     poste, et il n'y a rien d'arrivé. On dit que nous aurons nos
     paquets à midi; il est onze heures, et il faut que nos réponses
     soient parties à deux. J'écris toujours en attendant.

     «Aussitôt que le courrier sera expédié, nous partons pour Tivoli;
     Mme de Chateaubriand désire voir la cascade avant que la mauvaise
     saison se déclare; il fait encore un temps superbe. Nous allons,
     Mme de Chateaubriand et moi ensemble, dans une calèche; les
     secrétaires et les attachés veulent venir, les uns à cheval, les
     autres en voiture; nous coucherons à Tivoli et nous serons de
     retour demain pour dîner. Vous savez quelle triste visite je fis à
     cette cascade, il y a vingt-cinq ans. Celle-ci ne sera pas plus
     gaie.

     «Je commence mes promenades solitaires autour de Rome. Hier, j'ai
     marché deux heures dans la campagne; j'ai dirigé ma course du côté
     de la France où sont toutes mes pensées. J'ai dicté quelques mots à
     Hyacinthe qui les a écrits au crayon en marchant; mais je ne suis
     guère en train d'écrire. J'ai des maux de tête continuels, et j'ai
     l'âme trop préoccupée de regrets; je ne me retrouverai qu'auprès de
     vous.

     «Mme Salvage est venue hier au soir nous voir; elle est toute
     singulière.»

LE MÊME.

     «Jeudi, Rome le 20 novembre 1828.

     «Je perds la moitié de mes lettres à vous parler de postes et de
     courriers. J'ai reçu enfin une lettre de vous du 3 de ce mois par
     le courrier retardé, jugez quel bonheur! mais en même temps quel
     chagrin! Un courrier extraordinaire m'arrive le même jour des
     affaires étrangères, porteur de dépêches du 10, et rien de vous!
     Souvenez-vous qu'il part maintenant un courrier chaque semaine de
     la rue des Capucines, et que ce courrier fait la route dans sept
     jours. L'humble Henri Hildebrand ira vous avertir et prendre vos
     ordres. Quand vous n'auriez que le temps d'écrire devant lui ces
     deux mots: _je me porte bien et je vous aime_, cela me suffirait.
     Bien entendu que vous ne négligerez pas la poste ordinaire. Parlons
     maintenant de votre lettre.

     «Elle est bien aimable: j'ai ri de vos recommandations. Ne craignez
     rien: je suis cuirassé. Je vous reviendrai et promptement,
     j'espère, comme je suis parti. Nous achèverons nos jours dans cette
     petite retraite, à l'abri des grands arbres du boulevard solitaire
     où je ne cesse de me souhaiter auprès de vous. Vous convenez que
     vous avez eu dernièrement des torts; moi je réparerai tous les
     miens.

     «Votre dîner chez Mme de Boigne ne m'a point étonné: les lettres de
     Fabvier au comité grec m'avaient appris à juger ce que c'était.

     «Reste _Moïse_; me voilà comme vous, mourant d'envie qu'il subisse
     son destin. Je vous ai tout dit à cet égard: le banquier est
     prévenu; c'est, comme je vous l'ai dit, Hérard, rue Saint-Honoré n°
     372. M. Taylor peut s'y présenter en mon nom, et moyennant son
     reçu, on lui comptera 15,000 francs. Le reste, c'est à vous de le
     faire et de le conduire. Comme le carnaval est long cette année, il
     est possible que le tout soit appris, monté et joué dans la saison
     de la foule et des plaisirs de l'hiver.

     «Je vais aller, d'après vos ordres, prendre le bas-relief chez
     Tenerani. Je suis dans la joie de l'avoir chez moi: c'est quelque
     chose de vous. Il faudra bien mettre Ladvocat dans votre secret: il
     est propriétaire de _Moïse_: mais, comme vous, il pense que
     l'absence est une occasion unique pour risquer l'aventure.

     «J'ai déjà annoncé à M. de La Ferronnays que je demanderais un
     congé pour Pâques, mais l'usage de ce congé sera toujours
     subordonné à votre volonté et à vos projets. Vous me donnerez vos
     ordres, et j'obéirai.

     «Ma santé continue à n'être guère bonne. Je me suis mis au lait
     d'ânesse: cela me désennuie un peu. Écrivez-moi tout simplement par
     la poste. C'est le plus sûr et le plus prompt, sans négliger
     toute-fois les courriers extraordinaires...

     «J'en étais là de ma lettre, quand en fouillant dans tous les
     paquets du courrier, pour voir s'il n'y aurait d'oublié, je trouve
     une longue lettre de vous du 10. Jugez de ma joie et de mes
     remords! Vous me donnez sur _Moïse_ tous les détails que je vous
     demande, et vous m'annoncez cette visite de M. Villemain dont vous
     me rendez compte dans votre lettre du 16. Vous êtes la plus aimable
     des amies. Choisissez vous-même Arzane[66]: entre la beauté et le
     talent, le choix est difficile; je m'en rapporte entièrement à
     vous.

     «Je n'ai point de nombreuses correspondances; vous savez, ou plutôt
     vous _saviez_ que j'écris très-peu. Je réponds seulement aux
     lettres qu'on m'écrit. J'ai écrit _une fois_ à MM. Bertin,
     Pasquier, Villemain, de Barante, de Laborde, à Mme d'Aguesseau, à
     Mme de Montcalm et à Clara, parce qu'ils _m'avaient écrit_. Toutes
     mes lettres contiennent ceci: qu'on me traite très-bien à Rome, que
     le gouvernement est très-éclairé, mais que je ne suis à Rome que
     parce que M. de La Ferronnays est ministre, et que mon seul voeu est
     de quitter les affaires et de rentrer pour jamais dans mon
     _infirmerie_; que, quand on est vieux, il ne faut plus voir de
     ruines et ne plus voyager.

     «Voilà le texte de ma très-peu nombreuse correspondance. Je défie
     qu'on cite un mot de plus ou de moins: vous me connaissez assez
     pour croire que je vous dis toute la vérité. Je ne sais si Mme
     Salvage est contente de nous, mais je ne crains pas son _journal_.»

LE MÊME.

     «Rome, samedi 22 novembre 1828.

     «Le courrier encore non arrivé! Et ce qui me fait le plus enrager,
     c'est qu'apparemment vous éprouvez les mêmes retards, et vous vous
     perdez dans mille _injustices_. Je vous l'ai dit et répété: je vous
     écris trois fois par semaine, et mes lettres doivent vous arriver
     par paquets. Jeudi dernier, 20, je vous ai parlé de _Moïse_ et de
     Taylor, approuvant tout ce que vous avez fait et ferez. J'attends à
     présent la nouvelle de la lecture au comité.

     «Je continue dans la disposition où vous me trouvez dans toutes mes
     lettres. Plus je vais, plus je suis déterminé à finir ma carrière
     politique. Il est temps que je disparaisse de la scène du monde;
     c'est auprès de vous que je trouverai, pour le peu de jours qui me
     restent, le repos et le bonheur que, jusqu'à présent, j'ai en vain
     demandés au ciel. Je ne fais presque rien ici. J'ai jeté sur le
     papier quelques idées pour mes Mémoires. J'ai fait quelques
     dépouillements historiques. Je viens d'achever, sur l'état actuel
     des affaires en Europe, une note assez longue que La Ferronnays me
     demandait.

     «Je suis toujours extrêmement content du gouvernement romain; il
     vient encore de m'accorder la liberté d'un Français, du reste assez
     coupable, condamné à cinq ans de détention. Le cardinal Bernetti
     est tout à fait un homme d'État, et la modération du souverain
     pontife est admirable. Mais enfin, je ne suis ici que par accident;
     ma présence y est tout à fait inutile au service du roi; tout autre
     que moi et surtout l'excellent duc de Laval, fera, et beaucoup
     mieux que moi, ce que j'ai à faire à Rome. Par mon absence, j'ai
     donné la paix au ministère; par mon retour dans mon _infirmerie_,
     je ne troublerai point cette paix. Je ne demande rien que la
     retraite et l'oubli. Il est facile de s'entendre avec un homme
     aussi accommodant. À vous pour la vie.»

LE MÊME.

     Rome, le mardi 25 novembre 1828.

     «Ce malheureux courrier arriéré du samedi (22) doit arriver ce
     matin: mais arrivera-t-il avant le départ de la poste, qui a lieu à
     deux heures, et m'apportera-t-il quelque chose de vous? J'espère
     cette semaine un courrier extraordinaire qui me dédommagera de
     toutes mes espérances trompées.

     «Je connais toutes les nominations au conseil d'État: j'en suis
     charmé parce qu'elles m'acquittent envers mes amis politiques; on
     m'a tenu parole: Bertin de Vaux, Villemain, Agier, Pressac, sont
     placés. Maintenant je puis me retirer en paix, et c'est à quoi vont
     tendre tous mes efforts. Je veux rentrer pour toujours dans la
     retraite et vivre pour vous et pour moi. Je ne veux faire la guerre
     à personne: soit ministre qui voudra, qui pourra, il ne me
     rencontrera plus sur sa route, hors le seul cas d'une attaque au
     trône ou aux libertés publiques.

     «Dans le peu de temps que je demeurerai à Rome, je tâcherai de ne
     blesser personne. Le clergé de ce pays n'a pas fait la faute du
     clergé de France: il ne s'est pas avisé de me regarder comme un
     ennemi. Aussi, dans les rangs élevés, a-t-il beaucoup plus de
     lumières et de tolérance. _Les chefs d'ordre_ surtout sont des
     hommes très-distingués, et qui se sont souvenus de ce que j'avais
     dit des religieux dans le _Génie du christianisme_. Quant aux
     artistes, je les soigne de mon mieux. J'ai déjà eu le bonheur de
     rendre quelques services à des malheureux. La société trouve Mme de
     Chateaubriand polie et mes dîners bons. Je tâcherai de conduire
     ainsi les choses jusqu'au printemps.

     «Notre affaire de _Moïse_ (et c'est la grande affaire) doit être
     maintenant en pleine activité entre vos mains. Je brûle d'en savoir
     des détails. Mais ce que j'ai bien plus à coeur que tout cela, c'est
     de rentrer dans mon _infirmerie_ d'aller vous chercher tous les
     jours à l'Abbaye, de me promener avec vous, et de vous bâtir une
     maison dans mon jardin, digne de vous recevoir et de devenir votre
     maison de campagne pendant l'été.»

LE MÊME.

     «Rome, le jeudi 27 novembre 1828.

     «Tout mon bonheur est de causer avec vous, et de penser que
     quelques-unes de mes pensées vous arrivent à travers l'espace qui
     nous sépare. Je me suis promené hier avec le pauvre Guérin dans la
     campagne. Dois-je le plaindre, tout malade qu'il est, puisqu'il va
     bientôt retourner aux lieux que vous habitez? H. Vernet m'a écrit
     pour m'annoncer son départ vers le milieu du mois prochain. Il
     arrivera dans le courant du mois de janvier. Mais alors notre sort
     sera décidé; _Moïse_ sera mort ou vivra d'une longue vie; vous
     serez prête à vous mettre en route, ou moi prêt à aller vous
     rejoindre.

     «Je vous remercie d'avoir écrit à Mme Salvage que vous _viendriez
     au printemps_. Mais, sans compter tous les autres événements de la
     vie, il est probable que, vu la désorganisation complète de
     _l'Infirmerie_, Mme de Chateaubriand voudra faire un voyage en
     France au mois d'avril, et j'obtiendrai facilement un congé pour
     l'accompagner. Alors, si la chose arrive ainsi, nous arrangerons
     ensemble l'avenir à Paris; mais que de chances dans quelques mois!
     C'est aujourd'hui jour de poste ordinaire, et j'attends de plus à
     chaque moment un courrier des affaires étrangères. J'ai donc
     l'espoir d'avoir quelques lignes de vous avant de fermer cette
     lettre.

     «Midi.

     «Je reçois par le courrier ordinaire une lettre de vous du 18. Vous
     êtes contente de moi. Dieu soit loué! vous venez au mois de mars;
     c'est encore mieux, à moins que je n'aille vous chercher! Vous avez
     vu M. de La Rochefoucauld: il consent à donner les choeurs; ainsi
     tout cède à votre douce et irrésistible influence. Votre lettre
     précédente était du 6; vous annonciez que Taylor lirait au comité
     le mercredi suivant, et qu'il vous rendrait compte le jeudi; ce
     jeudi tombait le 13; c'est donc par vos lettres après le 13, qui me
     viendront peut-être par M. de Ganay, que je saurai ce qu'a dit le
     comité. Vous savez que vous serez dans la nécessité de dire un mot
     à Ladvocat, mais lui-même poussait fort à la chose. Je m'entendrai
     avec lui pour l'impression et la préface. Mon papier finit, il faut
     finir avec lui; jusqu'à après demain samedi 29.»

LE MÊME.

     «Rome, ce samedi 29 novembre 1828.

     «Ce M. de Ganay me joue un bien mauvais tour; toujours partant de
     Paris et ne partant point, les courriers arrivent et se succèdent
     sans lettres de vous; car je suppose que toutes _vos lettres_ sont
     entre les mains de M. de Ganay. Dieu veuille qu'il arrive ces
     jours-ci! Depuis jeudi que j'ai mis pour vous ma dernière lettre à
     la poste, j'ai bien souffert de mon rhumatisme. Rien de nouveau
     entre jeudi et samedi; car vous dire combien je suis triste loin de
     vous, n'est pas chose nouvelle. J'attends tous vos détails sur
     _Moïse_. J'ai vu hier au soir Mme Salvage; c'est une très-bonne
     femme. Demain tout le corps diplomatique dîne chez moi; le 9 du
     mois prochain, j'ai mon _ricevimento_. Voilà où j'en suis. Le
     printemps viendra me consoler. Je vous verrai, et toutes les peines
     seront oubliées! À lundi; je ne puis plus écrire, ayant un grand
     mal de tête que je vais aller promener, pour le dissiper, si je
     puis, le long du Tibre. À lundi et à toujours!»

LE MÊME.

     «Rome, le mardi 2 décembre 1828.

     «Voilà enfin M. de Ganay, il m'apporte trois lettres de vous; l'une
     du 11, l'autre du 18, la troisième du 21 novembre. Je vous remercie
     mille fois. Soyez bien tranquille sur mes sentiments pour vous,
     rien ne peut les arracher de mon coeur, ils dureront autant que ma
     vie. Je ne vous parlerai plus de ma vieillesse; je vous trouverai
     jeune à cent ans.

     «Laissez dire les amis au sujet de _Moïse_. Bertin m'écrit aussi à
     ce sujet; ce qui l'inquiète, lui, c'est la médiocrité des acteurs.
     Ce qui anime Mme d'Ag., c'est une certaine antipathie des succès
     arrivés ou à craindre qui lui est naturelle. Laissons faire le
     temps. Il faut accomplir son sort; il faut que _Moïse_ soit joué.
     S'il tombe, peu m'importe; s'il réussit en dépit de tous les
     obstacles, une couronne va bien, et l'on se range du côté du
     _pouvoir_. Fermez donc l'oreille à tous ces bruits, ou plutôt ne
     les écoutez pas. Ayez le même courage que moi.

     «On m'écrit de Paris mille rabâchages de ministère; je ne veux plus
     entendre parler de tout cela; je ne veux plus rien que mourir
     auprès de vous à Rome ou à l'Infirmerie. Je ne prends donc à rien
     de ce qu'on me dit. Je n'ai qu'un moment pour mettre cette lettre à
     la poste avant le départ du courrier. Jeudi je reviendrai sur vos
     lettres. C'est aujourd'hui un simple _accusé de réception_. Je suis
     inébranlable sur _Moïse_: allez en avant, et n'écoutez rien.

     «Quel désastre dans cette pauvre infirmerie! À vous, à vous.

     «Dites, je vous prie, à M. de Barante, que je lui répondrai (il
     m'écrit), et remerciez-le de son obligeante mention à l'Académie.

     «Je reçois des dépêches de Morée. Peut-être expédierai-je cette
     nuit un courrier extraordinaire à Paris. Autre occasion de vous
     écrire et de recevoir par le retour de ce courrier des lettres de
     vous.»

LE MÊME.

     «Rome, ce 2 décembre 1828.

     «Je vous ai écrit il y a trois ou quatre heures par le courrier
     ordinaire, je vous écris maintenant par le courrier extraordinaire
     que j'expédie ce soir à Paris, et je reprends une à une vos trois
     lettres que m'a apportées ce matin même M. de Ganay.

     «Votre lettre du 11 contient un passage admirable de Mme Cottin.
     Mais quel est cet homme qui _vient_, qui _remplit tout le
     monde_[67]? N'est-ce pas M. de Vaine? C'est bien dommage! Je ne
     serais pas digne de pareils hommages, mais j'aimerais qu'ils me
     fussent adressés par vous.

     «Je ne comprends rien à la lettre de M. de La Rochefoucauld. Je ne
     sais de quel article il parle. Je ne lis plus dans les journaux que
     _les nouvelles de l'armée_. Loin de me mêler des articles
     politiques et de les _influencer_, j'ignore jusqu'à leur existence
     et je n'y prends pas le plus petit intérêt. Je dois dire pourtant
     que, quel que soit un article, c'est y attacher beaucoup trop
     d'importance que de croire qu'il va renverser un État. C'est notre
     défaut d'habitude du gouvernement représentatif qui nous fait
     tomber dans ces exagérations. M. de La Rochefoucauld sait-il
     aujourd'hui lui-même de quel article il parlait? Eh bien! le public
     vraisemblablement ne s'en souvient pas plus que lui. Dites bien à
     M. de La Rochefoucauld que je suis très-content de mon sort, que je
     ne veux rien; que je suis fort attaché au ministère actuel, et que
     je regarde mon rôle politique dans la vie comme entièrement fini.

     «Je n'ai plus qu'une _ambition_, c'est celle de faire applaudir ou
     siffler _Moïse_. Je ne vous mettrai point en rapport avec Bertin;
     je sais combien il est _noir_: il vous remplirait la tête de mille
     complots tramés contre moi. Tout lui paraît ennemi. Je crois qu'il
     ne faut aussi entrer avec les journaux dans aucune explication: on
     joue _Moïse_, parce qu'on le joue, voilà tout. L'explication est
     dans sa chute ou dans son succès. Un mois avant la représentation,
     j'enverrai Hyacinthe à Paris avec des notes pour Bertin, une
     préface pour Ladvocat, des instructions pour l'impression des
     choeurs dans les journaux,--car je suppose qu'on les raccourcira
     pour la scène,--etc.

     «Votre lettre du 18 me parle de mon petit _ricevimento_. Soyez
     tranquille sur tous les points. La ressemblance n'est pas du tout
     parfaite, et quand elle le serait, elle ne me l'appellerait que des
     peines et le bonheur dont vous les avez effacées.

     «Enfin votre lettre du 21 m'apprend la lecture et son effet.
     Laissons dire les _amis_ et les _ennemis_. _Moïse_ sera joué;
     n'écoutez personne; j'ai pris mon parti ferme; la couronne de
     Sophocle sur mes cheveux blancs ne m'ira pas trop mal. Si je ne
     l'obtiens pas, j'en suis tout consolé; si par hasard je l'obtiens,
     peut-être vous plairai-je davantage; cela me suffit pour affronter
     le péril.

     «On me mande toutes sortes de ragots de ministère; on suppose
     toujours que je veux être ministre et que je le serai, bon gré, mal
     gré. Rien n'est plus loin de ma pensée. Je ne veux rien. Je suis
     réellement effrayé du peu d'années qui me restent, et, comme un
     avare surpris de sa dépense, je ne veux faire part désormais qu'à
     vous seule de mon trésor prêt à s'épuiser.

     «Croyez, croyez bien que toute ma vie est à vous.

     «C'est M. de Mesnard, un de mes attachés, que j'envoie en courrier
     extraordinaire à Paris. C'est un excellent jeune homme dont je suis
     fort content, et qui me reviendra le plus vite possible. Il
     m'apportera vos lettres.

     «C'est mardi prochain 9, mon grand _ricevimento_. Je vais faire
     faire le tombeau de Poussin; le bas-relief du tombeau représentera
     une des compositions de ce grand peintre. C'est mon idée;
     l'approuvez-vous? J'ai fait mettre en liberté quelques Français;
     j'aide les autres de ma bourse. Enfin je fais du mieux que je puis.
     Je souffre toujours de la tête et de mon rhumatisme.

     «Mille tendres hommages. Que je suis heureux de vous aimer!»

LE MÊME.

     «Rome, ce jeudi 4 décembre 1828.

     «Le courrier ordinaire d'avant-hier et mon courrier extraordinaire,
     M. de Mesnard, qui ira vous voir, vous portent des lettres de moi
     en réponse aux vôtres apportées par M. de Ganay.

     «J'ai épuisé le sujet de _Moïse_; je n'ai plus rien à vous en dire,
     que de presser la représentation. Pour les choeurs, vous connaissez
     mes idées; je voudrais une innovation heureuse: je désirerais que
     beaucoup de strophes fussent simplement déclamées; il n'y aurait
     presque de chants que dans les _refrains_, et seulement, dans les
     intervalles des strophes, quelques traits pour annoncer les motifs
     légers ou pathétiques ou graves. Des harpes, des tambourins et des
     trompettes doivent être presque les seuls instruments. La double
     musique du troisième acte, l'une lointaine et gaie, l'autre
     rapprochée et triste, se répondant par échos, doit produire, ce me
     semble, un grand effet. Le choeur groupé sur la montagne au
     quatrième acte présentera, je crois, un beau spectacle.

     «Je vous ai dit que je vous enverrais Hyacinthe dans les premiers
     jours de février; il restera auprès de vous jusqu'à l'époque
     fatale; vous l'emploierez dans des courses, et vous me renverrez en
     courrier, pour m'apprendre la mort ou la résurrection du prophète.

     «Voici un plan que je vous soumets encore. J'ignore ma destinée et
     mon avenir. Si rien ne m'arrive cet hiver, l'_Infirmerie_ exigera
     absolument que je fasse un voyage en France au printemps. Je
     demanderais donc un congé; j'arriverais vers la fin d'avril à
     Paris; j'y passerais trois mois avec vous; j'irais prendre les eaux
     ensuite, dont j'ai un extrême besoin. Nous nous donnerions
     rendez-vous au commencement de septembre sur la frontière d'Italie,
     et nous reviendrions ensemble à Rome. Que dites-vous de ce projet?
     vous voyez que je n'ai d'autre idée que vous.

     «C'est aujourd'hui jour de poste, mais elle ne m'apportera rien de
     vous, parce qu'elle sera d'une date plus ancienne que le départ de
     M. de Ganay. À samedi donc.

     «La poste arrive et justifie ma prévision. Vous n'êtes pas femme à
     écrire si souvent.»

LE MÊME.

     «Rome, samedi 6 décembre 1828.

     «Je suis réduit à vous répéter ce que je vous dis à chaque poste,
     que je suis bien malheureux ici sans vous. Me voilà dans toutes les
     horreurs du _grand ricevimento_ qui a lieu mardi prochain. Les
     _gentilshommes_ ont fait des sottises: ils ont _mal prié_ les
     cardinaux. Grande rumeur; il a fallu réparer ce crime d'étiquette.
     Vous sentez comme tout cela me va, et quelle occupation pour moi!
     Enfin il faut subir son sort. Samedi 13, je serai transformé en
     chanoine. Cela enchantait le duc de Laval, et moi je suis au
     supplice. De fête en fête, j'arriverai, j'espère, à la bonne, à la
     véritable: je vous retrouverai. Cette espérance m'empêche de mourir
     sous le poids de mes honneurs.

     «Je viens de terminer un assez long mémoire sur les affaires de
     l'Orient, et j'attends un courrier sûr pour le faire passer à M. de
     La Ferronnays. Je crois y avoir tracé convenablement la route à
     suivre, pour les intérêts généraux de la civilisation et les
     intérêts particuliers de la France. La Ferronnays m'avait demandé
     mes idées, je les lui communique. Le conseil et le roi sauront du
     moins que je suis bon à quelque chose, et que j'entends le métier
     que je fais.

     «_Moïse_ est une autre affaire, elle est entre vos mains. Elle
     prospérera, parce que tout va bien, quand vous vous en mêlez. Il me
     tarde de savoir comment la chose marche, si l'on apprend les rôles,
     si la musique est en train, si les décorations se peignent. Hérard,
     comme je vous l'ai dit, comptera les quinze mille francs. Encore
     fermer une lettre, sans en avoir reçu de vous!»

     LE MÊME.

     «Rome, ce mardi 9 décembre 1828.

     «Jugez du plaisir que m'a fait le courrier extraordinaire qui m'a
     apporté votre lettre du 28 du mois dernier! J'y ai cependant vu vos
     injustices, vos soupçons, démentis bientôt par mes deux lettres
     arrivées à la fois. Vous déferez-vous jamais de cette mauvaise
     habitude?

     «Voilà donc le pauvre _Moïse_ arrêté par une querelle! Mais je
     n'entends pas railler sur ce point: que Taylor reste ou parte, il
     faut que le prophète reparaisse dans ce bas monde, pour y vivre ou
     pour y mourir. J'aimerais mieux que Taylor assistât à son
     apparition, parce qu'il l'a pris à gré, qu'il est intelligent, et
     que nos arrangements d'argent sont faits; mais enfin, si cela était
     impossible, arrangez, je vous prie, l'affaire avec le nouveau venu
     et M. de La Rochefoucauld.

     «Vous me dites que je ne dois rien craindre. Je vous assure que je
     ne crains rien. Je me sens de force à braver la chute. Mais quelle
     que soit la bonne volonté du public, il y a dans ses mouvements
     quelque chose d'inexplicable; et, quoi qu'on fasse, l'envie et
     l'inimitié ont leurs droits imprescriptibles. Quant aux
     _convenances_, je ne m'en soucie pas du tout, et je m'élève
     très-au-dessus des susceptibilités des vieux salons.

     «Voyez comme nous nous entendons: vous me dites qu'il faut demander
     un congé au printemps, et moi, je vous mandais que, si rien
     n'arrivait, j'irais au mois d'avril en France, que je passerais
     trois mois à Paris avec vous, que j'irais ensuite aux eaux, et que
     de là nous nous donnerions rendez-vous sur la frontière de l'Italie
     pour revenir à Rome ensemble. Cela vous plaît-il?

     «Je vous ai dit aussi que j'enverrais Hyacinthe un mois avant
     l'apparition de _Moïse_, pour faire vos courses, porter une préface
     à Ladvocat et s'occuper des journaux.

     «Hier, je suis allé à l'_Académie Tibérine_, dont j'ai l'honneur
     d'être membre. J'ai entendu des discours fort spirituels et de
     très-beaux vers. Que d'intelligence perdue! Ce soir j'ai mon grand
     _ricevimento_. J'en suis consterné en vous écrivant.

     «J'ai ri de la grande occupation dont vous êtes de moi avec M. de
     Barante. Votre attachement et vos illusions appellent cela _le
     monde_. Vous me ressuscitez. Je n'en suis pas moins mort; il faut
     s'en aller. Vous quitter, voilà mon seul et douloureux regret. J'ai
     bien de la peine à cesser de vous écrire, comment cesserais-je de
     vous aimer et de vous voir? À jeudi.»

LE MÊME

     «Jeudi, Rome, ce 11 décembre 1828.

     «Eh! bien le _ricevimento_ s'est passé à merveilles. Mme de
     Chateaubriand est ravie, parce qu'elle a eu tous les cardinaux de
     la terre, et que de mémoire d'homme on n'avait jamais vu de
     _ricevimento_ plus nombreux et plus brillant. En effet, toute
     l'Europe à Rome était là avec Rome. Je vous dirai que, puisque je
     suis condamné pour quelques jours à ce métier, j'aime mieux le
     faire aussi bien qu'un autre ambassadeur. Les ennemis n'aiment
     aucune espèce de succès, même les plus misérables, et c'est les
     punir que de réussir dans un genre où ils se croient eux-mêmes sans
     égaux. Samedi prochain, je me transforme en chanoine de
     Saint-Jean-de-Latran, et dimanche je donne à dîner à mes confrères.
     Une réunion plus de mon goût est celle qui a lieu aujourd'hui: je
     dîne chez Guérin avec tous les artistes, et nous allons arrêter
     _votre_ monument du Poussin. Un jeune élève plein de talent,
     _Desprez_, fera le bas-relief, pris d'un tableau du grand peintre,
     et _Lemoine_ fera le buste; il ne faut ici que des artistes
     français.

     «Pour compléter mon histoire de Rome, Mme de Castries est arrivée.
     Hélas! c'est encore une de ces petites filles que j'ai fait sauter
     sur mes genoux, comme Césarine. Cette pauvre femme est changée à
     faire de la peine. Ses yeux sont remplis de larmes, quand je lui
     rappelle son enfance à Lormois. Quelle vie désormais que la sienne,
     car il me semble que l'enchantement n'y est plus; quel isolement!
     et pour qui, grand Dieu! Voyez-vous, ce qu'il y a de mieux, c'est
     de vous aimer toujours davantage, c'est d'aller vous retrouver le
     plus tôt possible. Si mon _Moïse_ descend bien de la montagne, je
     lui emprunterai un de ses rayons, pour reparaître à vos yeux tout
     brillant et tout rajeuni.»

LE MÊME.

     «Rome, le samedi 13 décembre 1828.

     «Jugez de mon chagrin, je reviens de ma cérémonie de
     Saint-Jean-de-Latran, mourant de froid, bien fatigué, mais espérant
     trouver le courrier arrivé avec une lettre de vous. Point de
     courrier; il manque aujourd'hui: les Apennins sont couverts de
     neige. Je n'ai que le temps d'écrire ces deux ou trois mots, pour
     ne pas manquer moi-même le courrier. Je vous ai écrit heureusement
     tous ces jours-ci de longues lettres. Mon dîner chez Guérin s'est
     passé à merveille. Tous les jeunes gens étaient dans la joie.
     C'était la première fois qu'un ambassadeur dînait _chez eux_. Je
     leur ai annoncé le monument de Poussin: c'était comme si j'honorais
     déjà leurs cendres. Je vais aussi souscrire au monument qu'on élevé
     au Tasse, votre ami. Je suis obligé de vous quitter jusqu'à lundi.

     «Soignez _Moïse_. À vous à jamais!»

LE MÊME.

     «Ce mardi 16 décembre 1828.

     «Je reçois votre petite lettre du 29 novembre, et votre plus longue
     lettre du 1er décembre. Que je vous remercie! Vous êtes pourtant un
     peu trop fière: vous me vantez votre sacrifice; vous me dites que
     vous avez _en horreur d'écrire_. Et moi donc? et pourtant
     m'écrivez-vous, comme je vous écris, _trois fois par semaine_? La
     vérité est que vous avez métamorphosé ma nature, et que je ne me
     reconnais plus.

     «J'écris par ce même courrier à Hérard de vous compter les 15,000
     francs; prenez-les chez vous, et faites entrer le successeur de ce
     pauvre Taylor dans nos intérêts. Je suppose que nous serons
     retardés d'un mois, et qu'au lieu de courir l'aventure à la fin de
     février, cela nous mènera à la fin de mars. Vous savez que c'est
     toujours dans la semaine sainte que mes grandes catastrophes
     m'arrivent.

     «Vous dites que mes projets de retraite forment un grand contraste
     avec les voeux du public. D'abord votre amitié vous aveugle sur ces
     voeux, et enfin il est très-vrai, très-arrêté dans mon esprit que je
     veux avoir complétement à moi, et pour vous, mes dernières années.
     Tout m'avertit ici qu'il faut me retirer: ma santé, le caractère de
     mes idées, la fatigue et l'ennui de tout. Je tiendrai dans ma place
     un temps raisonnable, pour n'avoir pas l'air d'agir avec légèreté,
     mais certainement, quand je vous verrai au printemps, nous fixerons
     l'époque de ma retraite. Je vous écris au sortir d'un accès de
     fièvre qui m'a duré toute la nuit; ce n'est rien, mais je suis bien
     las, et ma tête est bien douloureuse. Je ne me sens plus absolument
     qu'une fantaisie, qui est peut-être un radotage de mon âge, c'est
     de voir _Moïse_ sifflé ou triomphant.

     «Je lis dans _le Globe_ les lettres de M. Lenormant; elles me font
     un grand plaisir. Je vous en veux pourtant d'avoir remplacé, par
     une page de sa prose, une page de la vôtre. Cousin me plaît
     toujours par un certain abandon de style. Quant à sa philosophie,
     elle ne me fait rien du tout. Il y a ici un père Ventura, qui vient
     de me dédier un ouvrage latin, homme violent et de principes
     absolus, mais c'est bien une autre tête métaphysique que celle de
     Cousin. J'ai écrit deux fois à M. de Barante.

     «Je suis découragé, quand je songe qu'il faut attendre un mois pour
     avoir réponse à une lettre. Mille choses seront arrivées quand
     cette lettre vous parviendra. Vous-même, vous ne serez plus dans le
     mouvement de celle que vous m'avez écrite, et à laquelle je réponds
     aujourd'hui. Je vous ai mandé ce que je voulais faire au printemps,
     aller vous chercher. Si M. Lenormant va en Grèce, ce ne peut être à
     présent qu'au mois de mars ou d'avril. Nous nous entendrons pour
     faire ce que vous préférerez. J'attends mille choses de vous par M.
     de Mesnard; je ne suppose pas qu'il revienne avant le 10 janvier.»

LE MÊME.

     «Rome, ce jeudi 18 décembre 1828.

     «Au lieu de perdre mon temps et le vôtre à vous raconter les faits
     et gestes de ma vie, j'aime mieux vous les envoyer tous consignés
     dans le journal de Rome. Il n'y a de bon dans tout cela que notre
     monument du Poussin. Hélas! voilà encore une année tombée sur ma
     tête. Quand me reposerai-je auprès de vous? Quand cesserai-je de
     perdre sur les grands chemins les jours qui m'étaient prêtés pour
     en faire un meilleur usage? J'ai dépensé sans regarder tant que
     j'ai été riche; je croyais le trésor inépuisable. Maintenant, quand
     je vois combien il est diminué, et combien peu de temps il me reste
     pour vous aimer, il me prend un grand serrement de coeur.

     «Mais n'y a-t-il pas de longues années après celles de la terre? Si
     j'avais la philosophie de Cousin, je vous ferais la description de
     ce ciel où je vous attendrai, où vous me retrouverez plein de
     grâce, de beauté et de jeunesse. Pauvre et humble chrétien, je
     tremble devant le jugement dernier de Michel-Ange. Je ne sais où
     j'irai, mais partout où vous ne serez pas, je serai bien
     malheureux. Je vous ai cent fois mandé tous mes projets et tout mon
     avenir; la rue d'Enfer auprès de vous, voilà tous les souhaits de
     bonne année que je me fais. Ruines, années, santé, perte de toute
     illusion, tout me dit: «Va-t'en, retire-toi, finis.» Je ne retrouve
     au bout de ma journée que vous, et, dans un coin de mon
     imagination, _Moïse_. Encore, pour peu qu'on le voulût, je le
     jetterais très-bien au feu.

     «Vous avez désiré que je marquasse mon passage à Rome, c'est fait:
     le tombeau du Poussin restera; il portera cette inscription: _F. A.
     de Ch. à Nicolas Poussin, pour la gloire des arts et l'honneur de
     la France_. Qu'ai-je maintenant à faire ici? Rien, surtout après
     avoir souscrit pour la somme de cent ducats au monument de l'homme
     que vous aimez le plus, dites-vous, _après moi_, le Tasse.

     «Grand merci de votre petit mot du 3 qui m'arrive à l'instant. Je
     n'ai pas besoin de cette porcelaine[68] pour penser à vous, et
     franchement, je ne sais si jamais j'en ferai usage à Rome. Soyez
     aussi victorieuse pour _Moïse_, auprès de ce M. de La Rochefoucauld
     qui me semble un fier lion. Cet Assuérus briserait mon fragile
     ouvrage comme une saucière. À samedi.»

LE MÊME.

     «Rome, samedi 20 décembre 1828.

     «Je reprends l'histoire de la porcelaine. Le service n'est pas,
     grâce à M. de La Bouillerie, un présent complet du roi; j'en paie
     une partie. Ce service, vu le retard, ne peut guère m'arriver qu'à
     la fin de janvier; s'il n'est pas noyé au passage, il ne paraîtra
     pas trois fois sur ma table avant mon départ pour Paris. Il y a des
     gens qui seraient retenus dans leurs projets par la considération
     d'une belle assiette; mon principe, à moi, est de s'arranger
     toujours dans une place comme si on devait y rester, et de s'en
     aller une heure après, s'il le faut.

     «À propos de M. de La Bouillerie, je n'ai point répondu à ce que
     vous me disiez du pauvre Thierry. Où est-il? Je n'ai reçu ni lettre
     ni ouvrage de lui; mais M. de Mesnard a l'ordre de m'apporter les
     nouvelles éditions. Je voudrais lui écrire, et reprendre son
     affaire auprès de la Maison du roi.

     «Je vous parle de toutes choses qui seront hors de votre souvenir,
     quand vous recevrez cette lettre. Tout mesure ainsi pour moi la
     distance qui me sépare de vous. La santé de Mme de Chateaubriand
     n'est pas bonne; la mienne n'est guère meilleure. Ma retraite des
     affaires pour toujours est devenue dans ma tête une idée fixe; je
     la porte dans le monde et à la promenade. Je m'amuse à parer en
     pensée ma petite solitude auprès de vous. Je me représente ne
     faisant plus rien, n'écrivant plus rien, hors quelques pages de mes
     _Mémoires_, et appelant de toutes mes forces l'oubli, comme jadis
     j'ai appelé le bruit et l'éclat.

     «La France restera libre et me devra sa liberté constitutionnelle
     presque tout entière. Les affaires extérieures suivront leur cours.
     Elles sont menées en Europe par de bien pauvres gens, par des gens
     qui ont discipliné la barbarie, et qui se réjouissent du danger où
     ils ont mis, par leur manque de vue, la civilisation chrétienne. La
     France, bien conduite, peut sauver le monde, un jour, par ses armes
     et par ses lois; tout cela n'est plus de moi. Je me réjouirai dans
     mon tombeau, et, en attendant, c'est auprès de vous que je dois
     aller passer le reste de ma courte vie.

     «Vous avez mieux aimé, dans votre dernière lettre du 3, me parler
     de porcelaine que de _Moïse_, mais vous m'annoncez que vous me
     parlerez de celui-ci dans votre prochaine lettre. La chute de
     Taylor retardera bien notre affaire. Son successeur y mettra-t-il
     la même chaleur, entrera-t-il dans les mêmes arrangements, la
     musique sera-t-elle faite et apprise à temps, etc.? Et puis le
     terrible Sosthènes! que suis-je, moi, pauvre créature, auprès de
     tout cela? Mais vous me sauverez.»

LE MÊME.

     «Rome, ce samedi 27 décembre 1828.

     «Six heures après le départ du courrier de jeudi dernier 25, un
     courrier extraordinaire m'apporte enfin une petite lettre de vous
     en date du 16.

     «Cette très-petite lettre est tout ce que vous daignez m'accorder
     en réponse à une douzaine de longues lettres de moi: c'est sans
     doute plus que je mérite; mais, quand on est si loin, de bonnes
     longues lettres feraient tant de bien!

     «Cette lettre du 16 dit deux choses: que Villemain est allé vous
     parler de _Moïse_, et que M. Pasquier veut être ministre. Je
     suppose que le premier était allé, au nom de tous ses amis, vous
     montrer les craintes les plus vives sur _Moïse_: point d'acteurs,
     chute probable, inconvenance, etc., etc. Laissez dire. Si nous
     réussissons, si nous tombons, peu importe, je n'en serai nullement
     affligé. Lord Byron, en Italie, s'est bien consolé d'avoir été
     sifflé à Londres, et pourtant il était poëte! et moi, vil
     prosateur, qu'ai-je à perdre? Allons donc intrépidement en avant.
     Ne vous laissez pas ébranler.

     «Vous avez l'air de vouloir me rassurer sur la nomination de M.
     Pasquier? Vous me jugez mal; vous ne me croyez peut-être pas
     sincère dans mon désir de tout quitter et de mourir dans un gîte
     oublié: vous auriez tort. Or, dans cette disposition d'âme, je
     bénirais l'entrée de M. Pasquier au ministère des Affaires
     étrangères, parce qu'elle m'ouvrirait une porte pour sortir d'ici.
     J'ai déclaré mille fois que je ne pourrais rester ambassadeur
     qu'autant que mon ami La Ferronnays serait ministre. Je donnerais
     donc à l'instant ma démission avec une joie extrême. Faites des
     voeux pour M. Pasquier.

     «Midi.

     «Voilà M. de Mesnard avec votre lettre du 19. On ne peut avoir fait
     plus de diligence. Croiriez-vous que votre lettre m'afflige?
     Premièrement, quant aux ministères faits ou à faire, je regarde
     tout cela comme des rêves et des agitations d'ambition sans
     fondement et sans réalité, et enfin, je ne veux pour rien être
     _ministre_; qu'on me raie de toutes les listes. Je ne veux plus que
     mon _Infirmerie_ pour m'y cacher et pour y mourir.

     «MM. Pasquier, de Barante, Villemain, m'écrivent aussi par M. de
     Mesnard; remerciez les deux derniers. Les deux Bertin, Agier et
     Villemain m'écrivent à leur tour pour me conjurer de ne pas laisser
     jouer _Moïse_. Leur raison est que les acteurs sont déplorables,
     qu'on n'aime plus la tragédie, et surtout une tragédie religieuse,
     et qu'enfin cela m'empêcherait d'être _ministre_.

     «Cette dernière raison est nulle pour moi, parce que, fussé-je
     aussi près du ministère que j'en suis loin, je ne veux plus rien
     être absolument en politique. Quant aux autres raisons, bonnes ou
     mauvaises, je dois y céder dans ce moment. Je ne veux pas qu'on
     dise que j'aie été un obstacle à la formation d'un ministère dont
     même je ne ferais pas partie, si ce ministère peut être utile à la
     France. Je ne veux pas qu'on me dise: «Si vous n'aviez pas fait une
     _scène_ littéraire, nous étions ministres demain.» Retirez donc ce
     pauvre _Moïse_. Dites que _j'aviserai_, et qu'il faut remettre la
     partie à l'hiver prochain. S'il y a des frais faits, payez-les avec
     l'argent que vous pourrez prendre chez Hérard. Empêchez les
     distributions de rôles et la répétition, et retirez le manuscrit.
     Je reste convaincu d'une chose, c'est que mes amis auraient été
     affligés d'un _succès_ autant que mes ennemis, et que, d'une autre
     part, une chute leur aurait fait du mal, politiquement parlant.
     Voilà le double secret de leur intérêt si vif. Satisfaisons-les.
     Ils ne m'auront, ni pour collègue au ministère, ni pour auteur
     sifflé ou triomphant. C'est le ciel ouvert pour eux.

     «C'est un courrier extraordinaire arrivant de Naples et se rendant
     à Paris qui va vous porter cette lettre. Notre correspondance va
     vite.

     «J'envoie par ce courrier mon Mémoire sur les affaires d'Orient à
     M. de La Ferronnays. Les succès des Turcs me font horreur.
     Sébastiani ne vous a dit que ce que les autres m'ont écrit.»

LE MÊME.

     «Rome, mardi ce 30 décembre 1828.

     «Eh bien, ce pauvre _Moïse_! Le courrier extraordinaire, parti
     samedi 27, vous porte l'_ordre_ de le retirer. C'était la dernière
     fantaisie de ma vie, le radotage d'un homme qui s'en va, mais enfin
     je désirais vivement le voir réussir ou tomber. Mon sacrifice est
     d'autant plus grand, que je n'ai plus guère de joies, et que mes
     _amis_, qui ont exigé ce sacrifice, l'ont voulu, disent-ils, pour
     que j'arrive au ministère, et _je ne veux point être ministre_. De
     sorte que je renonce à la _couronne de Sophocle_ pour une couronne
     de Périclès que personne ne m'offre, et que je refuserais, si on me
     l'offrait; j'abandonne tout pour rien. Mais être aimé de vous,
     n'est-ce pas une assez belle couronne? J'ai dû céder à mes _amis_;
     ils ont associé leur vie à la mienne. S'ils n'obtenaient pas les
     places qu'ils désirent, et que _Moïse_ fût joué, succès ou non, ils
     me diraient que je les ai perdus, parce qu'ils s'étaient attachés à
     ma destinée; ils me rendraient responsables de leurs propres
     mécomptes. Je me résigne donc. Ce n'est pas la première fois qu'en
     voyant ce qu'il fallait faire j'ai suivi ceux qui m'obligeaient de
     prendre la mauvaise voie. Toutes les fois qu'on ne m'a demandé que
     de m'immoler aux intérêts des autres, on m'a trouvé toujours prêt.

     «Mais ne peut-on pas reprendre un jour notre projet? Quand ces
     messieurs seront montés où ils veulent monter, quand ma retraite à
     l'Infirmerie annoncera que réellement je ne veux rien être, alors
     ne serai-je pas libre d'agir comme il me plaira? Oui, sans doute.
     Mais d'abord il faut vivre, et c'est là une grande difficulté pour
     moi. Ensuite les événements, les accidents, que sais-je,
     permettront-ils de nous occuper de _Moïse_? Nous-mêmes nous en
     soucierons-nous? Nos idées n'auront-elles point changé? Je pourrais
     encore dire de moi aujourd'hui:

          Quelquefois un peu de verdure
          Rit sur la glace de nos champs;
          Elle console la nature,
          Mais elle sèche en peu de temps.

     «Mais il n'y aura pas même bientôt un peu de verdure sur ma glace,
     et rien ne me consolera que vous. Laissons ce triste sujet.

     «Je crois vous avoir dit que j'avais envoyé par le dernier
     courrier, à M. de La Ferronnays, mon gros Mémoire sur les affaires
     de l'Orient. Il ne me manquait plus, pour achever de me dégoûter de
     la politique, que de voir le triomphe de la peste, de l'esclavage
     et de la barbarie _disciplinés_, et des esprits assez bornés pour
     applaudir à ce triomphe, pour n'en pas découvrir les conséquences,
     même prochaines, sur les libertés des peuples et sur la
     civilisation!

     «Sept heures du soir.

     «Je reçois vos lettres du 9 et du 11; elles sont pleines de
     cajoleries. Ne vous donnez pas tant de peine pour me séduire: vous
     êtes sûre de votre succès. Suspendez donc simplement _Moïse_; j'y
     consens. Quant au _ministère_, vous voyez que ma lettre entre
     parfaitement dans vos idées. Tant que M. de La Ferronnays est en
     _nom_, rien n'est changé dans ma position par un _intérim_. Je ne
     ferai donc absolument rien, j'attendrai. Je serai tout comme
     j'étais, lorsque M. de Rayneval avait l'_intérim_.

     «J'ai dans l'espace de quelques mois consolidé les affaires de
     Rome. Je crois que Sa Sainteté est contente de moi; je pense que
     les arts n'en sont pas mécontents. Ce court voyage a quelque
     gravité, je ne veux pas la lui faire perdre par de la précipitation
     et de l'impatience. J'ai mis quelque coquetterie à faire de mon
     mieux sur un petit théâtre. Je n'ai paru rien dédaigner, pas même
     les bals. Maintenant j'irai, quand il en sera temps, vous retrouver
     avec des transports de joie. Avant tout, mon repos à présent.

     «Quant à ce ministère des arts dont votre imagination s'amuse, nous
     n'en sommes pas encore à un ministère. Attendons. Et ne croyez pas
     surtout que je me croie _Sophocle et Périclès_. Je suis trop vieux
     pour être si fat. À vous, à vous.»

LE MÊME.

     «Rome, 1er janvier 1829.

     «1829! J'étais éveillé; je pensais tristement et tendrement à vous,
     lorsque ma montre a marqué minuit. On devrait se sentir plus léger
     à mesure que le temps nous enlève des années; c'est tout le
     contraire: ce qu'il nous ôte est un poids dont il nous accable.
     Soyez heureuse, vivez longtemps; ne m'oubliez jamais, même lorsque
     je ne serai plus. Un jour il faudra que je vous quitte: j'irai vous
     attendre. Peut-être aurai-je plus de patience dans l'autre vie que
     dans celle-ci, où je trouve trois mois sans vous d'une longueur
     démesurée.

     «Je reçois ce matin tous les Français. Mme Salvage dîne pour la
     première fois à l'ambassade. J'aime cette femme, parce qu'elle me
     parle de vous. J'ai pris aussi en amitié Visconti, parce qu'il me
     demande toujours quand vous arrivez. Il a découvert un endroit
     excellent pour faire une fouille; nous allons la commencer. Si je
     trouve quelque chose, je le partagerai avec vous. Voilà le premier
     plaisir que j'aurai à Rome. Je me fais une espèce de fête
     d'assister au premier coup de bêche. Si j'allais voir sortir
     quelque chef-d'oeuvre de la terre; c'est là, par exemple, un genre
     d'intérêt que peuvent seules offrir l'Italie et la Grèce.

     «Je vous ai écrit deux fois de retirer _Moïse_. Conservez le
     manuscrit; c'est le seul que j'aie avec les dernières corrections.
     J'ai encore le coeur bien gros de cette affaire. On sacrifie
     difficilement les dernières illusions de la vie; cela m'apprend de
     plus en plus à me détacher de tout, excepté de vous. Je vous quitte
     pour m'habiller. Vous devez penser au supplice de cette existence
     pour moi. Bonne année! Elle sera bonne, puisque dans quelques mois
     je serai avec vous.»

LE MÊME.

     «Rome, le samedi 3 janvier 1829.

     «Je recommence mes souhaits de bonne année: que le ciel vous
     accorde santé et longue vie. Aimez-moi surtout, et ne m'oubliez
     pas, quand je ne serai plus. J'ai bonne espérance, car vous vous
     souvenez bien de M. de Montmorency et de Mme de Staël. Vous avez la
     mémoire aussi bonne que le coeur. Je disais avant-hier à Mme Salvage
     que je ne connaissais rien dans le monde d'aussi beau et de
     meilleur que vous.

     «J'ai passé hier une heure avec le pape. Nous avons parlé de tout
     et des sujets les plus hauts et les plus graves. C'est un homme
     très-distingué et très-éclairé, et un prince plein de dignité et de
     grâce. Il ne manquait aux aventures de ma vie politique que d'être
     en relation avec un souverain pontife; cela complète ma carrière.

     «Voulez-vous savoir comment je passe la journée et exactement ce
     que je fais? Je me lève à six heures et demie; je déjeune à sept
     heures et demie avec une tasse de chocolat, dans la chambre de Mme
     de Chateaubriand; à huit heures, je reviens dans mon cabinet; je
     vous écris ou je fais quelques affaires, quand il y en a; les
     détails pour les établissements français, et les pauvres français
     sont assez grands. À midi, je m'habille; à une heure, je prends une
     grande tasse de lait d'ânesse qui me fait un bien infini; ensuite
     je vais me promener deux heures avec Hyacinthe dans la campagne
     romaine. Quelquefois je fais une visite obligée, avant ou après la
     promenade. À quatre heures, je rentre; je me rhabille pour la
     soirée. Je dîne à cinq heures; à sept heures et demie je vais à une
     soirée avec Mme de Chateaubriand, ou je reçois quelques personnes
     chez moi. Entre dix et onze heures, je me couche, et toujours je
     pense à vous. Les Romains sont déjà si accoutumés à ma vie
     _méthodique_, que je leur sers d'_heures_ pour marquer le temps,
     comme j'en servais à vos voisins de l'Abbaye. Voilà, n'est-il pas
     vrai? un bien ennuyeux ambassadeur, et bien différent de M. le duc
     de Laval! Jamais on n'a tant vu d'étrangers à Rome que cette année.
     Mardi dernier, le monde entier était dans mon salon.

     «Comment! le courrier arrive et m'apporte une lettre de vous du 20
     décembre, du lendemain du départ de M. de Mesnard! j'en crois à
     peine mes yeux; vous voulez donc me tourner la tête? Vous avez vu
     Bertin, tant pis pour vous; il vous noircira bientôt l'imagination.
     Cousin ne veut pas que j'abdique, mais je ne règne pas; ainsi je
     n'ai rien à déposer. Aujourd'hui même, 3 janvier, le courrier
     extraordinaire a dû vous porter les _pouvoirs_ pour retirer
     _Moïse_. Le sacrifice est fait, mais je ne le pardonnerai jamais
     aux bons _amis_.

     «J'espère que vous avez maintenant le manuscrit bien serré avec les
     autres. Je vous ai fait le récit du grand _ricevimento_. Soyez sans
     _peur_ comme vous êtes sans reproche.»

LE MÊME.

     «Rome, mardi 6 janvier 1829.

     «En ouvrant les journaux arrivés hier, j'ai trouvé mon nom à toutes
     les pages, tantôt pour une chose, tantôt pour une autre. Vous
     devriez imprimer les lettres que je vous écris; ce serait un
     contraste piquant avec les desseins que l'on me suppose. On verrait
     un pauvre songe-creux qui ne pense d'abord qu'à vous, qui n'a
     ensuite dans la tête que de se retirer dans quelque trou pour finir
     ses jours, et qui s'occupe si peu de politique qu'il pleure _Moïse_
     qu'on ne jouera pas. Voilà pourtant à la lettre la vérité. Le
     public me traite comme on traite ici le Tasse, ce qui me fait trop
     d'honneur. On veut remuer ma poussière; je commençais à dormir si
     bien.

     «J'en suis toujours à notre tombeau du Poussin, et à la fouille
     projetée. Visconti promet merveilles. Au fond, je ne cherche qu'à
     me tromper; je ne vis point où je suis; j'habite au delà des Alpes
     auprès de vous. Cependant les jours s'écoulent; je puis à présent
     être à peu près certain du moment où je vous reverrai, et cela me
     fait un bien que je ne puis dire.

     «Mes travaux littéraires sont suspendus. Je fais seulement quelques
     lectures pour mon Histoire de France. Je suis un peu inquiet de
     Ladvocat dont je n'entends plus parler; ferait-il banqueroute?
     J'espère que non, mais pourtant je suis tout consolé d'avance:
     j'aurais une raison légitime pour faire attendre au public les deux
     volumes que je lui dois encore; vous voyez que je tire parti de
     tout.

     «Mes travaux diplomatiques se bornent à peu de chose. Cependant, je
     n'ai pas trop mal arrangé ici les affaires du roi, et j'ai envoyé
     sur la guerre d'Orient un Mémoire de quelque importance; j'ai de
     plus entre les mains une dépêche faite et assez curieuse, pour
     laquelle j'attends un courrier. J'ai vu le pape ces jours derniers.
     Je suis toujours enchanté de la grâce, de la dignité, de la
     modération du prince des chrétiens.

     «À jeudi.»

LE MÊME.

     «Rome, jeudi 8 janvier 1829.

     «Je suis bien malheureux; du plus beau temps du monde nous sommes
     passés à la pluie, de sorte que je ne puis plus faire mes
     promenades solitaires. C'était pourtant là le seul bon moment de ma
     journée. J'allais pensant à vous dans ces campagnes désertes; elles
     lisaient dans mes sentiments l'avenir et le passé, car autrefois je
     faisais aussi les mêmes promenades, et c'est le souvenir le plus
     agréable qui me soit resté de Rome. Je vais une ou deux fois la
     semaine à l'endroit où l'Anglaise[69] s'est noyée. Qui se souvient
     aujourd'hui de cette pauvre jeune femme? ses compatriotes galopent
     le long du fleuve sans penser à elle. Le Tibre, qui a vu bien
     d'autres choses, ne s'en embarrasse pas du tout; d'ailleurs, ses
     flots se sont renouvelés: ils sont tout aussi pâles et aussi
     tranquilles que quand ils ont passé sur cette créature pleine
     d'espérance, de beauté et de vie, mais ce ne sont plus les mêmes
     flots. Quel abîme de néant que tout ce monde, et qui jamais
     arrêtera cette fuite?

     «Me voilà guindé bien haut sans m'en être aperçu: pardonnez à un
     pauvre lièvre retenu et mouillé dans son gîte par la pluie. Il faut
     que je vous raconte une petite historiette de mon dernier _mardi_.
     Il y avait à l'ambassade une foule immense. J'étais le dos appuyé
     contre une table de marbre, saluant les personnes qui entraient et
     qui sortaient. Une Anglaise, que je ne connaissais ni de nom ni de
     visage, s'est approchée de moi, m'a regardé entre les deux yeux, et
     m'a dit avec cet accent que vous savez: «Monsieur de Chateaubriand,
     vous êtes bien malheureux!» Étonné de l'apostrophe et de cette
     manière d'entrer en conversation, je lui ai demandé ce qu'elle
     voulait dire. Elle m'a répondu: «Je veux dire que je vous plains.»
     En disant cela, elle a accroché le bras d'une autre Anglaise, s'est
     perdue dans la foule, et je ne l'ai pas revue du reste de la
     soirée. Ne vous inquiétez pas: cette bizarre étrangère n'était ni
     jeune ni jolie. Je lui sais gré, pourtant, de ces paroles
     mystérieuses qui sont en intelligence avec ce que je vous écris et
     ma position.

     «Vos journaux continuent de rabâcher de moi. Je ne sais quelle
     mouche les pique; je devais me croire oublié autant que je le
     désire.

     «J'écris par ce courrier à Thierry. Il est à Hyères, bien malade.
     Pas un mot de réponse de M. de La Bouillerie.

     «Le courrier d'aujourd'hui manque; cela va maintenant arriver
     souvent, parce que les rivières et les torrents vont déborder.
     Souvenez-vous de cela, pour ne pas vous creuser l'imagination, si
     mes lettres retardent. Seulement, vous serez quinze jours sans en
     recevoir, puis il vous en arrivera cinq et six à la fois. À
     samedi.»

LE MÊME.

     «Rome, samedi 10 janvier 1829.

     «Le pauvre Guérin fait ses paquets; cela me fait beaucoup de peine.
     Je m'y étais fort attaché. Il m'avait reçu à mon arrivée, et nous
     avions regardé tristement Rome ensemble du haut de la villa
     _Médicis_. Il restera encore quelque temps après l'arrivée
     d'Horace. Je voulais lui donner une retraite à l'ambassade, il ne
     l'a pas voulu. Au lieu de cela, je lui donnerai un grand dîner avec
     Horace et tous les élèves; après quoi, plus heureux que moi, il ira
     vous voir et vous conter ma vie.

     «Le plan du tombeau du Poussin est tout à fait arrêté; il est
     très-bien. Il ne s'agit plus que de faire déloger un confessionnal,
     dont il nous faut la place, à _San Lorenzo in Lucina_, et c'est une
     grande affaire.

     «J'ai été avant-hier passer une heure tête à tête avec Mme Salvage,
     pour parler de vous. Je lui ai dit que vous viendriez nous
     rejoindre au printemps, ou que j'irais vous chercher, ce que je dis
     au reste à tout le monde. À mesure que l'on approche du carnaval,
     la foule augmente dans les salons; ce ne sont plus que de grandes
     réunions publiques, où l'on ne trouve pas même à placer un mot.
     Dans les premières semaines de carême, j'irai montrer Naples à Mme
     de Chateaubriand, je reviendrai pour la semaine sainte, et à
     Pâques, je partirai avec le congé que j'espère obtenir.

     «Je répète tous ces calculs que je vous ai faits cent fois, parce
     qu'ils trompent un peu la peine où je suis de votre absence; il me
     semble qu'en comptant les jours, je les fais disparaître, comme
     lorsqu'on compte de l'or pour payer une dette: on n'a plus le
     moment d'après la somme que l'on a prise dans son _magot_. Hélas!
     mon pauvre magot est bien diminué et j'en aperçois le dernier écu.
     Aurai-je une lettre de vous ce matin?»

LE MÊME.

     «Rome, lundi 12 janvier 1829.

     «Encore un courrier extraordinaire; je passerai pour l'homme le
     plus occupé de l'Europe. J'envoie à Paris un autre attaché, M. du
     Viviers: il porte le récit d'une longue conversation que j'ai eue
     avec le saint-père. Il était essentiel que le gouvernement connût
     cette conversation avant l'ouverture des chambres, pour le discours
     de la couronne, et cette dépêche, même chiffrée, n'aurait pu être
     mise à la poste.

     «Mais la grande affaire est de vous écrire, de vous dire à mon aise
     combien je vous aime et combien je suis malheureux sans vous. Le
     reste n'est rien pour moi.

     «Voyez et admirez l'enchaînement des destinées. Si on nous avait
     laissé faire, vous et moi, nous aurions donné _Moïse_; _Moïse_
     aurait été alors imprimé avec une grande préface; cela aurait fait
     prendre patience aux libraires et aux souscripteurs, qui auraient
     attendu en paix la publication de l'histoire. Au lieu de cela, pour
     me faire courir après une place imaginaire, et que je refuserais si
     elle m'était offerte, on m'empêche d'ajouter peut-être quelque
     chose à une innocente couronne littéraire, et l'on m'expose à des
     procès avec des entrepreneurs de livres. Que ne nous laissait-on
     suivre notre instinct! il nous aurait mieux servi. Vous avez été
     faible par une _fausse ambition_ pour moi. Si vous m'aviez dit: _ne
     cédez pas_, je n'aurais pas cédé; mais vous avez vu ma fortune où
     elle n'était pas. Vous vous êtes laissé prendre à des conversations
     animées; vous avez cru à quelques articles de journaux. Il était
     clair, et je vous l'ai toujours dit, que le ministère ne changerait
     pas. Mais enfin, vous l'avez voulu; votre volonté est ma règle, et,
     après tout, j'ai cédé à un sentiment généreux, puisque mes _amis_
     voyaient _leur_ fortune bien plus compromise que la _mienne_ par la
     représentation de _Moïse_.

     «Mes lettres, dont je vous accable, sont la peinture fidèle de
     l'état de mon âme ici. J'ai tout ce qu'on peut désirer en succès,
     en prévenances, en bon accueil; mais je sens de plus en plus que ma
     vie sociale et politique est finie. C'est vous et la retraite la
     plus profonde qu'il me faut aujourd'hui. Je ne m'occupe que d'une
     chose, c'est de ma santé; car j'ai une envie extrême de vivre
     encore quelque temps pour vous. Le lait d'ânesse et la promenade me
     font merveilles, et au printemps qui approche j'espère que vous me
     trouverez tout ressuscité. Les soirées seules dérangent mon régime
     et me donnent un tel ennui, que je suis prêt à me jeter par la
     fenêtre. Je fais pourtant bonne contenance, car je mets de la
     taquinerie, pour mes ennemis, à les forcer de convenir que je suis
     bien reçu partout où je vais.

     «Je viens d'avoir un petit succès sur l'ambassade de Naples: j'ai
     obtenu que les courriers pour la Morée ne fussent plus envoyés dans
     les Calabres, mais à Ancône où j'établirais un de mes secrétaires
     de légation, pour diriger la correspondance. Par ce moyen,
     l'ambassade de Rome domine toutes les affaires de l'Italie, et les
     attachés et secrétaires sont dans la joie. M. de Blacas, qui
     attirait tout à lui, perd sa puissance, et M. de Vitrolles, à
     Florence, aura moins de matière pour les _notes secrètes_. Quelles
     misères que ces triomphes! Ne parlez pas de tout cela.

     «Le Poussin voit élever son monument; j'ai souscrit pour celui du
     Tasse; la fouille commencera peut-être à la fin de la semaine;
     avez-vous encore quelque chose à réordonner? moi, je vous supplie
     de m'écrire plus souvent, et _tout simplement par la poste_. Vos
     lettres me donnent seules le courage d'attendre le mois d'avril, ne
     me les refusez pas. Je suppose qu'on me renverra du Viviers à la
     fin du mois; vous profiterez de son départ, ainsi que des courriers
     qui pourront m'être envoyés à Ancône.

     «Cette fois, je n'écris à personne qu'à vous, hors un mot à Bertin,
     que je redoute toujours pour vous. J'ai acquitté ces jours derniers
     toutes mes dettes, et répondu à toutes les personnes à qui je
     devais des lettres, Pasquier, Villemain, Thierry, etc. C'est de
     vous que j'attends des nouvelles. Je ne crois point à des
     changements de ministère; je suis persuadé que les ministres auront
     une grande majorité. J'aurai mieux jugé de loin que vous tous, qui
     étiez trop près pour bien voir.

     «J'oubliais de vous dire que, si l'on était obligé d'en venir à une
     rupture avec Ladvocat, le contrat de vente est entre les mains de
     M. Lemoine ou du bonhomme Henri. À propos de ce dernier, j'ai
     appris que vous aviez l'indulgence de le recevoir; vous êtes
     admirable!»

LE MÊME.

     «Rome, mardi 13 janvier 1829.

     «Hier au soir, je vous écrivais à huit heures la lettre que M. du
     Viviers vous porte; ce matin, à mon réveil, je vous écris encore
     par le courrier ordinaire, qui part à midi. Voici une petite
     histoire. Vous connaissez les pauvres Dames de Saint-Denis: elles
     sont bien abandonnées, depuis l'arrivée des grandes Dames de la
     Trinité-du-Mont. Sans être l'ennemi de celles-ci, je me suis rangé
     avec Mme de Chateaubriand du côté du faible. Depuis un mois, les
     Dames de Saint-Denis voulaient donner une fête _à M. l'ambassadeur
     et à Mme l'ambassadrice_: elle a eu lieu hier à une heure après
     midi.

     «Figurez-vous un théâtre arrangé dans une espèce de sacristie qui
     avait une tribune sur l'église: pour acteurs, une douzaine de
     petites filles, depuis l'âge de huit ans jusqu'à quatorze ans,
     jouant les _Machabées_. Elles s'étaient fait elles-mêmes leurs
     casques et leurs manteaux; elles déclamaient leurs vers français
     avec une verve et un accent italien le plus drôle du monde; elles
     tapaient du pied dans les moments énergiques. Il y avait une nièce
     de Pie VII, une fille de Thorwaldsen et une autre fille de Chauvin
     le peintre. Elles étaient jolies incroyablement dans leur parure de
     papier. Celle qui jouait le grand prêtre avait une grande barbe
     noire qui la charmait, mais qui la piquait, et qu'elle était
     obligée d'arranger continuellement avec une petite main blanche de
     treize ans.

     «Pour spectateurs, nous, quelques mères, les religieuses, Mme
     Salvage, deux ou trois abbés, et une autre vingtaine de petites
     pensionnaires, toutes en blanc avec des voiles. Nous avions fait
     apporter de l'ambassade des gâteaux et des glaces. On jouait du
     piano dans les entr'actes. Jugez des espérances et des joies qui
     ont dû précéder cette fête dans le couvent, et des souvenirs qui la
     suivront! Le tout a fini par un _Vivat in æternum_ chanté par trois
     religieuses dans l'église. C'est pour vous que je voudrais
     éternellement vivre. Je finis. Vous devez être lasse de mes lettres
     et de mes fadeurs.

     «J'ai vu dans les journaux mon dîner chez Guérin et l'histoire de
     notre tombeau du Poussin.

     «Adieu jusqu'à jeudi.»

LE MÊME.

     «Rome, jeudi 15 janvier 1829.

     «À vous encore. Cette nuit nous avons eu du vent et de la pluie
     comme en France; je me figurais qu'ils battaient votre petite
     fenêtre, je me trouvais transporté dans votre petite chambre, je
     voyais votre harpe, votre piano, vos oiseaux, vous me jouiez mon
     air favori ou celui de Shakespeare; et j'étais à Rome, loin de
     vous, dans un grand palais; quatre cents lieues et les Alpes nous
     séparaient! Quand cela finira-t-il? J'ai reçu une lettre de cette
     dame spirituelle qui venait quelquefois me voir au ministère. Jugez
     comme elle me fait bien la cour: elle est Turque enragée. Mahmoud
     est un grand homme qui a devancé sa nation, etc. Le fait est que
     tous les bonapartistes détestent les Russes contre lesquels la
     puissance de leur maître est venue se briser. Par un instinct de
     despotisme, ils aiment encore les Turcs, et n'aiment point la
     mémoire d'Alexandre qui a tant contribué à faire donner à la France
     ses institutions actuelles. Ils voient, dans cette canaille esclave
     de Constantinople, les vengeurs de la retraite de Moscou et les
     ennemis de la Charte; sur ce dernier point, ils sont d'accord
     secrètement avec _la Quotidienne_. Ils ne prêchent la Charte
     aujourd'hui que comme un instrument de dommage contre la
     légitimité; mais ils y seront pris: la Charte sauvera tout, et ils
     auront, en dépit d'eux, la liberté et les Bourbons.

     «Cette Rome, au milieu de laquelle je suis, devrait réapprendre à
     mépriser la politique. Ici la liberté et la tyrannie ont également
     péri; je vois les ruines confondues de la république romaine et de
     l'empire de Tibère: qu'est-ce aujourd'hui que tout cela dans la
     même poussière? et le capucin qui balaie, en passant, cette
     poussière, ne semble-t-il pas rendre plus sensible encore la vanité
     de tant de vanités? Cependant, je reviens, malgré moi, aux
     destinées de ma pauvre patrie; je lui voudrais religion, gloire et
     liberté, sans songer à mon impuissance pour la couronner de cette
     triple auréole.

     «Je tiens une petite lettre de vous du 2 janvier. Vous avez été
     malade et vous l'êtes peut-être encore. Voilà tout ce que je vois;
     je vais compter les minutes jusqu'à ce que j'aie une autre lettre
     de vous. Je serais désolé que M. de La Ferronnays quittât le
     ministère, et surtout qu'il fût gravement malade; c'est un homme
     excellent et tout loyal. Sa retraite, au surplus, changerait ma
     position. Car j'ai dit et répété à qui a voulu l'entendre, que je
     ne serais ambassadeur sous aucun ministre remplaçant mon noble ami.
     Il faut mettre cette lettre à la poste qui part.

     «C'est du 20 au 22 que vous recevrez mon autre attaché, du
     Viviers.»

LE MÊME.

     «Rome, samedi 17 janvier 1829.

     «Les journaux m'ont un peu rassuré sur La Ferronnays. Je viens de
     lui écrire pour le conjurer de rester; sa retraite ferait beaucoup
     de mal à la France. M. Pasquier, en entrant seul, diviserait tout;
     et quant à moi, je suis hors de la question. Si pourtant La
     Ferronnays était forcé de se retirer, cela amènerait, comme je vous
     l'ai déjà dit, le dénoûment naturel de ma position.

     «On sait que je ne reste ambassadeur que parce qu'il est ministre;
     je l'ai déclaré cent fois, et c'est même cette déclaration connue
     qui a tant gêné les prétendants; car que faire de moi? Quel maudit
     homme je suis! Vous savez, en cas de retraite, quelles sont les
     prétentions de Mme de Chateaubriand. Quoi qu'il en soit, le
     résultat de tout cela serait de me ramener auprès de vous; c'est
     tout ce que je désire dans le monde.

     «Un M. Prin, recommandé par Charles Nodier, m'a écrit pour me prier
     de le charger de la poursuite de mes _droits d'auteur_; je lui ai
     répondu qu'on ne jouerait pas _Moïse_. Vous avez maintenant toutes
     mes réponses par le courrier extraordinaire de Naples et par M. du
     Viviers; l'un a dû arriver le 4, et l'autre le 21 janvier. Je vais
     ce matin présenter une troupe de Français au pape; à mon retour, je
     trouverai peut-être une lettre de vous arrivée, et je fermerai la
     mienne.

     «La poste est arrivée, et elle n'a rien de vous. Je vois que La
     Ferronnays va mieux et qu'il a travaillé avec le roi, Dieu soit
     loué!

     «Il faut vous quitter jusqu'à lundi.

     «Sa Sainteté a été pour moi la plus gracieuse du monde, et cela
     devant dix-sept témoins.»

LE MÊME.

     «Rome, mardi 20 janvier 1829.

     «J'ai reçu hier votre lettre du 5. Le conseil que nous donne notre
     ami est le plus mauvais de tous: demander un congé en ce moment, ce
     serait me donner l'air de l'ambition et de l'intrigue, et je suis
     bien loin de l'une et de l'autre. Il faut que le parti soit pris à
     Paris avant que je prenne le mien, il faut que tout soit terminé;
     alors, selon ce qui aura été fait, j'agirai. Je crois que c'est là
     ce qu'il y a de plus digne et de plus grave.

     «Ma position est, au surplus, la plus simple du monde, parce
     qu'elle n'est pas le résultat du moment. Tout le monde sait que je
     n'ai accepté une ambassade que par amour de la paix, pour donner la
     majorité au ministère dans un temps difficile, en attachant mon nom
     au pouvoir, et en brisant ainsi la redoutable opposition que
     j'avais formée. Mais tout le monde sait aussi que je n'ai consenti
     à m'éloigner de la France qu'à cause de l'amitié qui me lie à M. de
     La Ferronnays, qui avait été ambassadeur sous moi et qui était
     entré dans toutes mes vues politiques pour l'extérieur. J'ai dit et
     écrit dès le premier moment qu'à l'instant où M. de La Ferronnays
     cesserait d'être ministre, toutes les conditions de mon traité
     seraient accomplies, et que je cesserais d'être ambassadeur. Ainsi
     donc mon affaire se réduit à un seul point: M. de La Ferronnays
     est-il ou n'est-il pas ministre des Affaires étrangères? S'il ne
     l'est plus, la question de son successeur n'est rien pour moi: que
     ce soit M. Pasquier, M. de Rayneval, M. de Mortemart, peu importe;
     je me retire.

     «Je veux me retirer sans bruit et sans éclat. Je n'enverrai point
     ma démission, quand j'apprendrai la nomination du successeur de La
     Ferronnays; c'est trop dur. Je demanderai simplement un congé,
     j'irai à Paris arranger mes affaires et mettre mes raisons aux
     pieds du roi. Mme de Chateaubriand restera ici, et ne quittera Rome
     qu'après Pâques, lorsqu'elle saura à quoi s'en tenir sur mon
     avenir.

     «Le rôle d'un ministre des Affaires étrangères sera difficile cette
     année dans les chambres. L'état actuel de l'Europe l'appellera
     souvent à la tribune, et les points d'attaque sont visibles et
     nombreux. Que penser de gens qui vous parlent de la balance de
     l'Europe, dérangée, disent-ils, par les succès des Russes en Orient
     (s'ils avaient eu des succès!) et qui ne s'aperçoivent pas que,
     depuis les derniers traités, cette balance n'existe plus pour la
     France, que toutes les puissances se trouvent agrandies, tandis
     que, nous, nous avons perdu nos colonies et jusqu'à une partie du
     vieux territoire français?

     «Tous les _amis_ m'ont écrit sur la position du ministère. J'ai une
     grande lettre assez curieuse de M. Pasquier. Mon opinion est que le
     ministère tiendra. On n'a rien à lui reprocher contre les libertés
     publiques, et quand on ne peut appuyer _l'opposition_ à la tribune
     sur de bonnes raisons, on n'obtient pas la majorité. Mais je crois
     seulement que le ministère pourrait être mis en danger par les
     affaires extérieures. Quelques pas rétrogrades, dans la noble
     carrière qu'il a suivie jusqu'ici pour l'indépendance de la Grèce,
     le perdraient. Pour rester ministre en France désormais, il ne faut
     blesser ni la _liberté_, ni l'_honneur_ de la France. Ce sont là
     toutes les affaires _intérieures_ et extérieures de notre pays.

     «On m'a parlé de deux articles de journaux, l'un de _la
     Quotidienne_, l'autre de la _Gazette_. La première dit que je suis
     devenu jésuite; la seconde assure que j'arrive, et que je l'ai
     écrit, pour faire un dix-huit Brumaire. Cela me fait rire, et
     prouve du moins que l'on s'occupe de moi. Vous savez que j'ai pour
     principe de ne jamais répondre aux journaux.

     «Nous sommes maintenant à Rome dans les concerts; bientôt nous
     serons dans les bals. Quand toutes ces calamités seront passées,
     viendra le carême, et puis Pâques, qui me ramènera auprès de vous.
     Je vis par cette seule espérance; elle m'aide à supporter le poids
     des jours, qui sont pour moi bien pesants. Villemain m'a donné des
     nouvelles du pauvre Thierry: je vais lui écrire. Voilà, je pense,
     une assez longue lettre. Convenez que je suis bien changé. À vous,
     à vous.

     «M. de La Rochefoucauld m'a écrit au sujet de la porcelaine; je le
     remercie par le courrier. J'oubliais de vous dire qu'il n'y aura
     vraisemblablement point de commission des arts envoyée en Morée,
     puisque notre expédition revient. Ainsi M. Lenormant débarquera
     tout simplement à Toulon ou à Marseille: cela s'accordera mieux
     avec les affaires de votre nièce, et mon congé à Pâques.

     «Soignez bien surtout votre santé. Vivez longues et longues années,
     pour qu'il y ait quelqu'un dans le monde qui se souvienne de moi.»

LE MÊME

     «Rome, jeudi 22 janvier 1829.

     «Tandis qu'on a la bonté de s'occuper de moi à Paris, s'il faut en
     juger par les journaux, et qu'on me croit sans doute fort agité,
     savez-vous ce que je fais ici? Je me promène paisiblement, avec une
     canne ou un fusil, dans la campagne romaine, et si je forme quelque
     projet politique, c'est celui de me retirer pour toujours des
     affaires. Il y a loin de là à ce que l'on imagine
     vraisemblablement. Ayant tout à fait pris mon parti sur l'événement
     qui se prépare, je suis de la tranquillité la plus profonde, comme
     il arrive toujours lorsqu'on a un parti pris. Je désire vivement
     que M. de La Ferronnays reste, ou que du moins il y ait un
     _intérim_ pendant lequel son nom restera en titre. S'il ne reste
     pas, le choix ne tombera ni sur M. Pasquier, ni sur moi: on prendra
     M. de Mortemart au milieu, croyant tout arranger. Peu m'importe, je
     demanderai un congé, et j'irai porter moi-même aux pieds du roi ma
     démission et les désirs de Mme de Chateaubriand, bien plus que les
     miens.

     «Je suis donc sans curiosité aucune sur la poste d'aujourd'hui, car
     elle ne m'apportera pas une lettre de vous. Vous n'écrivez pas deux
     fois de suite, même dans des circonstances intéressantes; les
     journaux et les lettres des autres ne me font rien du tout. Au
     surplus, pourquoi vous parlé-je de tout cela? quand vous recevrez
     cette lettre, il y aura longtemps que l'événement sera accompli; il
     faut bien qu'il ait lieu avant la session; or les chambres ouvrent
     le 27, et nous sommes au 22. Voilà avec quel dédain ce temps qui a
     entraîné Rome, traite Pasquier, moi, et tout ce petit troupeau
     d'ambitieux vulgaires qui se disputent l'hôtel de la rue des
     Capucines. Cela fait grand'pitié!

     «Je vous dirai que je suis au désespoir de notre retour de Morée.
     Pauvre Grèce! Que de millions dépensés pour rien! Ah! si j'étais
     encore dans l'opposition!

     «Je fermerai ma lettre après l'arrivée du courrier.

     «Le courrier est arrivé, et n'a, comme je le prévoyais, apporté
     rien de vous. Il faut vous prendre comme vous êtes; mais convenez
     que vous me laissez tous les avantages de l'attachement?

     «Je vois dans les journaux de grands articles où l'on pèse
     consciencieusement mes mérites et mes démérites; on se donne trop
     de peine. Je cherchais ce que je devais penser réellement de la
     santé de M. de La Ferronnays, je ne le vois pas; c'est sur ce point
     qu'un petit mot de vous m'eût fait plaisir. Adieu donc, jusqu'à
     samedi 24.

     «_Le Constitutionnel_ du 11 arrive; il m'apprend que c'est M. de
     Rayneval et M. le garde des sceaux qui ont le portefeuille par
     _intérim_; cela annonce un dénoûment prochain. Ma résolution est
     inébranlable: _Je sors avec M. de La Ferronnays_; j'y mettrai
     seulement de la mesure et de la gravité.»

LE MÊME.

     «Rome, samedi 24 janvier 1829.

     «Vous n'avez pas su, ou vous n'avez pas pu profiter du départ d'un
     courrier extraordinaire parti de Paris le 14 au soir, et qui m'a
     apporté hier la nouvelle officielle du congé de trois mois accordé
     à M. de La Ferronnays, et du portefeuille donné par _intérim_ à M.
     Portalis. Cela m'arrange fort; car cela me donne le temps de
     regarder autour de moi, de ne rien précipiter et de mieux préparer
     l'avenir.

     «Cet arrangement des ministres est celui d'hommes qui craignent de
     prendre un parti: c'est seulement reculer la difficulté. Je vous
     prie de bien rétablir les faits autour de vous; les voici encore:
     je n'ai jamais songé ni pu songer à revenir _sans congé_, pas plus
     qu'un soldat ne peut quitter son poste sans avoir été relevé par
     son officier. J'ai écrit à M. de La Ferronnays que je demanderais
     un congé pour mes affaires, après Pâques, époque où on en donne à
     tout le monde, et qui ne m'amènerait guère à Paris qu'à la fin de
     la session. Quant à l'ambassade elle-même, j'ai déclaré en tout
     temps que je ne resterais ambassadeur qu'autant que mon ami M. de
     La Ferronnays resterait ministre: c'est la seule et unique
     condition de mon traité; je me retirerai donc s'il se retire, quel
     que soit son successeur. Mais je ne demande qu'à m'ensevelir dans
     ma retraite, et j'espère que le roi voudra bien m'accorder cette
     faveur.

          Ami, rends moi mon nom! la faveur n'est pas grande;
          Ce n'est que pour mourir que je te le demande.

     «Ce matin la poste ordinaire m'apportera peut-être une lettre de
     vous, mais comme elle sera antérieure de date à mes nouvelles, elle
     ne m'apprendra rien quant à la politique.

     «Je voudrais bien, je vous assure, vous parler de toute autre chose
     que de cette triste politique, remplir mes lettres du récit de mes
     promenades solitaires à Rome et de mon attachement pour vous. C'est
     malgré moi que je reviens à un sujet qui occupe malheureusement ma
     vie, mais enfin cela finira.

     «Mon _Mémoire sur les affaires d'Orient_ était arrivé au ministère
     au moment même de l'accident de M. de La Ferronnays, et je ne sais
     s'il aura été mis sous les yeux du conseil, ainsi que ma grande
     dépêche portée depuis par M. du Viviers. C'est un grand malheur que
     cet accident de M. de La Ferronnays, je le déplore sincèrement.
     J'espère encore que, dans trois mois, il pourra reprendre son
     portefeuille; mais je conçois difficilement comment M. Portalis
     pourra garder ce portefeuille à la tribune des Chambres pendant
     trois mois. Je vois que Bertin a donné un démenti à la _Gazette_
     dans son journal; il est trop bon: je n'ai pas besoin d'être
     défendu contre la _Gazette_.»

LE MÊME.

     «Rome, jeudi 29 janvier 1829.

     «Mardi 27, jour où je vous ai écrit, vous entendiez le discours du
     roi, et moi je donnais mon premier bal de l'hiver. Encore deux
     autres, et ma porte sera fermée, et j'approcherai de l'époque où je
     vous reverrai. Je vous ai tant parlé politique dans mes dernières
     lettres, que je ne vous en dirai rien dans celle-ci. Ma tête est
     d'ailleurs si malade ce matin, que j'aurais de la peine à en tirer
     une idée. Mais mon coeur se porte bien; il est plein de vous et peut
     toujours vous dire combien il souffre de votre absence. J'ai repris
     mon _Histoire de France_ pour en finir: en revoyant les manuscrits,
     je me suis convaincu que je pourrai livrer les deux volumes que
     j'ai promis à Pourrat, dans la lettre dont je vous ai envoyé copie.

     «Avez-vous des nouvelles de M. Lenormant? Revient-il? Va-t-il en
     Morée? si toutefois les savants vont remplacer les soldats, ce qui
     me paraît un peu fou. Cela m'intéresse. à cause de lui et de votre
     nièce, mais surtout à cause de vous dont les déterminations seront
     un peu liées à ce retour et à ces projets.

     «Si je souffre déjà tant du climat pendant l'hiver, que sera-ce
     quand le soleil aura reparu? À présent, il est noyé dans la pluie.
     Le jour de mon bal, c'était le déluge; pourtant il y avait foule,
     et on a dansé et soupé, comme si j'eusse été M. de Laval. Il y a
     ici une foule de Français qui se succèdent. J'ai remarqué, entre
     les femmes, Mme Beugnot et Mme de Montesquiou: c'est un vrai
     bonheur de retrouver les idées et le langage de la patrie.

     «Au surplus, cette représentation me ruine; et je n'ai pas reçu,
     comme Blacas en revenant de Gand, le prix du vin que j'ai le
     bonheur de faire boire à la santé du roi. C'est lundi que je
     commence une humble et petite fouille dans un coin. Je voudrais
     bien trouver quelque petite chose pour vous; je ne suis pas
     heureux.»

     «Le 31.

     «Votre dernière petite lettre était bien injuste, comme je vous
     l'ai déjà dit; mais vous me priez de ne pas vous _rudoyer_, et je
     ne l'ai pas fait. Pouvez-vous maintenant douter de moi, et n'ai-je
     pas réparé depuis trois mois toute la peine que j'avais eu le
     malheur de vous faire dans ma vie? Quand je vous entretiens de mes
     tristesses, c'est malgré moi; ma santé est fort altérée, et il est
     possible que cela me porte à des prévoyances d'avenir prochain qui
     sont trop sombres: j'aurais tant de peine à vous quitter!

     «La dernière crise politique a agi aussi sur mon esprit; j'ai vu,
     d'un côté, des amis qui, ne connaissant et ne voulant pas connaître
     mes dispositions d'âme, se sont effarouchés d'une fantaisie
     littéraire, comme s'il y allait de leur destinée et de la mienne;
     de l'autre, des hommes qui, ne me jugeant pas mieux, ont cru que je
     voulais être ministre à tout prix, et ont laissé éclater, malgré
     eux, leur répugnance invincible à m'admettre.

     «J'ai vu exalter le commun et rabaisser tout ce qui s'élevait un
     peu; ce n'était pas la peine de se démasquer ainsi. Vous savez si
     je demandais, si je désirais quelque chose. Il est résulté pour moi
     de cette double épreuve un peu d'amertume de coeur et de
     l'indécision.

     «J'ai reçu une lettre de Ladvocat qui me dit que ses affaires sont
     plus florissantes que jamais. Je travaille un peu à mon histoire,
     quand ma santé et les bals du carnaval me laissent un moment. Je
     suis toujours incrédule pour l'expédition scientifique de Morée; je
     ne puis comprendre qu'on envoie des savants quand on retire des
     soldats.

     «Nous attendons ici le discours du roi; j'en suis très-peu curieux,
     car je pourrais, sans l'avoir vu, dire d'avance ce qu'il contient:
     paix avec l'Europe, brillante expédition dans cette Morée où le
     Grand Turc se gardera bien d'entrer quand nous n'y serons plus;
     finances prospères; regrets sur l'absence d'un ministre habile et
     fidèle, adoré de tous les partis, et qui reviendra bientôt, etc.,
     etc. N'est-ce pas cela? Et les Chambres répondront à l'avenant.

     «Je vois par les journaux du 21 que la guerre recommence au
     ministère, et qu'on a eu peur de M. de Polignac. Je me lave les
     mains de tout cela. Embrassez Canaris pour moi. Je lui répondrai. À
     vous, pour le reste de ma misérable vie.»

LE MÊME.

     «Rome, jeudi 5 février 1829.

     «_Torre Vergata_ est un bien de moines, situé à une lieue à peu
     près du _Tombeau de Néron_, sur la gauche en venant à Rome, dans
     l'endroit le plus beau et le plus désert; là, est une immense
     quantité de ruines à fleur de terre, recouvertes d'herbes et de
     chardons. J'ai commencé une fouille avant-hier, mardi, en cessant
     de vous écrire. J'étais accompagné seulement de Visconti, qui
     dirige la fouille, et d'Hyacinthe. Il faisait le plus beau temps du
     monde; cette douzaine d'hommes armés de bêches et de pioches, qui
     déterraient des tombeaux et des décombres de maisons et de palais
     dans une profonde solitude, offrait un spectacle digne de vous. Je
     faisais un seul voeu, c'est que vous fussiez là. Je consentirais
     volontiers à vivre avec vous sous une tente, au milieu de ces
     débris. J'ai mis moi-même la main à l'oeuvre, j'ai découvert des
     fragments de marbre. Les indices sont excellents, et j'espère
     trouver quelque chose qui me dédommagera de l'argent perdu à cette
     loterie des morts. J'ai déjà un bloc de marbre grec assez
     considérable pour faire le buste du Poussin.

     «Cette fouille va devenir le but de mes promenades; je vais aller
     m'asseoir tous les jours au milieu de ces débris. À quel siècle, à
     quels hommes appartiennent-ils? Nous remuons peut-être la poussière
     la plus illustre sans le savoir. Une inscription viendra peut-être
     éclairer quelque fait historique, détruire quelque erreur, établir
     quelque vérité; et puis, quand je serai parti avec mes douze
     paysans demi-nus, tout retombera dans l'oubli et le silence.

     «Vous représentez-vous toutes les passions, tous les intérêts qui
     s'agitaient autrefois dans ces lieux abandonnés? Il y avait des
     esclaves et des maîtres, des heureux et des malheureux, de belles
     personnes qu'on aimait, des ambitieux qui voulaient être ministres;
     il y reste quelques oiseaux et moi, encore pour un temps fort
     court; nous nous envolerons bientôt. Dites-moi, croyez-vous que
     cela vaille la peine d'être membre du conseil d'un petit roi des
     Gaules, moi barbare de l'Armorique, voyageur chez des sauvages d'un
     monde inconnu des Romains, et ambassadeur auprès d'un de ces
     prêtres qu'on jetait aux lions?

     «Quand j'appelai Léonidas à Lacédémone, il ne répondit pas. Le
     bruit de mes pas à _Torre Vergata_ n'aura réveillé personne, et
     quand je serai à mon tour dans mon tombeau, je n'entendrai pas même
     le son de votre voix. Il faut donc que je me hâte de me rapprocher
     de vous, et de mettre fin à toutes ces chimères de la vie des
     hommes. Il n'y a de bon que la retraite, et de vrai qu'un
     attachement comme le vôtre.

     «Voilà les _Débats_ du 23 qui disent qu'il y aura un ministre des
     affaires étrangères nommé le dimanche suivant; et le dimanche était
     le 25: c'est donc fini, Dieu soit loué! et rien de vous!...»

LE MÊME.

     «Rome, le 7 février 1829.

     «La poste va m'apporter ce matin la solution du problème. Est-ce la
     continuation de l'_intérim_ (ce que je crois)? Est-ce la nomination
     de Rayneval ou d'un autre ministre de cette sorte? Ce qu'il y a de
     certain, c'est qu'il n'y a rien d'important, parce que, dans ce
     dernier cas, j'aurais déjà reçu la nouvelle par courrier
     extraordinaire.

     «Je suis allé encore hier causer de vous avec Mme Salvage. Nous
     avons dit que vos dernières lettres étaient tristes. J'en ai trouvé
     la raison dans le désappointement de _Moïse_, le calme plat qui a
     suivi les projets de ministère et le voyage projeté de votre
     nièce[70]. J'espère toujours que ce voyage n'aura pas lieu, encore
     moins le vôtre; il serait insensé. Faire des fouilles, où? puisque
     Athènes est entre les mains des Turcs, et que, dans tout le
     Péloponèse, il n'y a qu'Olympie qui offre quelques chances; encore
     les monuments d'Olympie étaient presque tous de bronze, et l'on
     sait que les Goths les firent fondre, dans leur seconde invasion de
     la Grèce. J'ai reçu une longue lettre du général Guilleminot; il me
     fait un récit lamentable de ce qu'il a souffert dans ses courses
     sur les côtes de la Grèce: or, pourtant, Guilleminot était
     ambassadeur, il avait de grands vaisseaux et une armée à ses
     ordres. Aller, après le départ de nos soldats, dans un pays où il
     ne reste pas une maison et un champ de blé, parmi quelques hommes
     épars, forcés à devenir brigands par la misère, ce n'est pas, pour
     une femme, un projet possible, après trois ans de mariage.

     «Je vais aller ce matin à ma fouille: hier nous avons trouvé le
     squelette d'un soldat goth et le bras d'une statue de femme.
     C'était rencontrer le destructeur avec la ruine qu'il avait faite;
     nous avons une grande espérance de retrouver ce matin la statue.
     Rome est toute réveillée par ma fouille, et en général on me
     souhaite bonheur. Si les ruines d'architecture que je découvre en
     valent la peine, je ne les renverserai pas, pour en vendre les
     briques, comme on fait ordinairement; je les laisserai debout, et
     elles porteront mon nom. Elles sont du temps de Domitien, nous
     avons une inscription qui nous l'indique: c'est le beau temps des
     arts romains.

     «Je reviens de la fouille. Je trouve, à mon retour, votre petite
     lettre du 23. Vous voyez où j'étais, tandis qu'on me supposait aux
     portes de Paris. Je n'ai reçu de courrier de personne. Je suis le
     plus tranquille homme du monde. Voilà l'_intérim_ continué entre
     les mains de M. Portalis, comme vous voyez que je l'avais prévu.
     Tant mieux; cela me laisse le temps de me préparer aux événements,
     et de bien juger de ce que j'aurai à faire au moment de la
     catastrophe. Mais guérissez-vous surtout: voilà ce qu'il faut pour
     que je sois un peu heureux. À vous.»

LE MÊME.

     «Rome, lundi soir 9 février 1829.

     «Le pape est très-malade. J'expédie un courrier extraordinaire
     jusqu'à Lyon, pour transmettre une dépêche télégraphique au
     gouvernement. Ces deux lignes seront jetées à la poste à Lyon.

     «J'ai reçu ce matin votre lettre du 27, où vous me dites que vous
     avez _Moïse_.

     «10 février, 9 heures du matin.

     «Le pape vient d'expirer. N'est-il pas singulier que Pie VII soit
     mort tandis que j'étais ministre des affaires étrangères, et que
     Léon XII meure lorsque je suis ambassadeur à Rome? Voilà ma
     position politique encore changée pour le moment, et mon rôle ici
     va prendre de l'importance. C'est une perte immense que celle de ce
     souverain pontife pour les hommes modérés.

     «Ce soir partira un attaché avec une longue lettre pour vous.»

LE MÊME.

     «Rome, mardi 10 février 1829, 11 heures du soir.

     «Je voulais vous écrire une longue lettre, mais la longue dépêche
     que j'ai été obligé d'écrire de ma propre main, et la fatigue de
     ces derniers jours, m'ont épuisé.

     «Je regrette le pape. J'avais obtenu toute sa confiance. Me voilà
     maintenant chargé d'une grande mission. Il m'est impossible de
     savoir quel en sera le résultat, et quelle influence elle aura sur
     ma destinée.

     «Les conclaves durent ordinairement deux mois, ce qui me laissera
     toujours libre pour Pâques. Je vous parlerai bientôt à fond de tout
     cela.

     «Imaginez-vous qu'on a trouvé ce pauvre pape, jeudi dernier, avant
     qu'il fût malade, écrivant son épitaphe. On a voulu le détourner de
     ces tristes idées: «Non, non, a-t-il dit, cela sera fini dans peu
     de jours.»

     «Pour m'achever, Mme de Chateaubriand est assez malade et dans son
     lit depuis trois jours. Toutes les joies du carnaval, grâces à
     Dieu, sont finies. Plus de dîners, de bals, etc. Les Anglais
     partent et vont danser à Naples et à Florence.

     «Je vais avoir maintenant une multitude de courriers. J'en
     profiterai; profitez-en à votre tour.

     «Je vous prie de faire venir Bertin et de lui lire quelque chose de
     cette lettre, en lui disant qu'il m'a été impossible, dans les
     embarras où je suis, d'écrire à personne. Recommandez-lui de ma
     part l'éloge du pape et de Bernetti. Il n'y avait rien de plus
     tolérant et de plus modéré, témoin leur conduite pour les
     ordonnances, et la confiance et l'estime que le pape me témoignait
     en toute occasion. Bernetti est tout à fait un homme d'État.

     «À bientôt.»

LE MÊME

     «Rome, jeudi 12 février 1829.

     «Aujourd'hui je veux seulement vous répéter que, le conclave
     devant, selon toutes les vraisemblances, finir son élection avant
     Pâques, rien n'est changé dans mes mouvements, ni rien dans vos
     projets. Je ne saurais prévoir les chances politiques nouvelles que
     cet événement inattendu peut faire naître dans ma vie. Je les
     examinerai avec vous dans une prochaine lettre.

     «Je lis vos journaux, ils me font souvent de la peine. Je vois dans
     le _Globe_ que M. le comte Portalis est, selon ce journal, mon
     ennemi déclaré. Pourquoi? Est-ce que je demande sa place? Il se
     donne trop de peine; je ne pense point à lui. Je lui souhaite
     toutes les prospérités possibles; mais pourtant, s'il était vrai
     qu'il voulût la guerre, il me trouverait tout prêt. On me semble
     déraisonner sur tout, et sur l'_immortel_ Mahmoud, et sur
     l'évacuation de la Morée.

     Dans les chances les plus probables, cette évacuation remettra la
     Grèce sous le joug des Turcs, avec la perte pour nous de notre
     honneur et de quarante millions. Il y a prodigieusement d'esprit en
     France, mais on manque de tête et de bon sens: deux phrases nous
     enivrent, on nous mène avec des mots; et ce qu'il y a de pis, c'est
     que nous sommes toujours prêts à dénigrer nos amis et élever nos
     ennemis. Au reste, n'est-il pas curieux que l'on fasse tenir au
     roi, dans un discours[71], mon propre langage,--_sur l'accord des
     libertés publiques et de la royauté_,--et qu'on m'en ait tant voulu
     pour avoir tenu ce langage? Et les hommes qui font parler ainsi la
     couronne étaient les plus grands partisans de la censure!

     «Au surplus, je vais voir l'élection du chef de la chrétienté; ce
     spectacle est le dernier grand spectacle auquel j'assisterai dans
     ma vie; il clora ma carrière, et je rentrerai, avec une joie que je
     ne puis dire, dans ma petite maison de la rue d'Enfer.

     «Maintenant que les plaisirs de Rome sont finis, les affaires
     commencent. Je vais être obligé d'écrire d'un côté au gouvernement
     tout ce qui se passe, et de l'autre de remplir les devoirs de ma
     position nouvelle. Il faut complimenter le sacré collége, assister
     aux funérailles de ce pauvre pape que je regrette et auquel je
     m'étais attaché, précisément parce qu'on l'aimait peu, et d'autant
     plus qu'ayant craint de trouver en lui un ennemi, j'ai trouvé un
     ami qui, du haut de la chaire de Saint-Pierre, a donné un démenti
     formel à mes calomniateurs _chrétiens_. Puis vont me tomber sur la
     tête les cardinaux de France. J'ai écrit pour faire des
     représentations au moins sur l'archevêque de Toulouse.

     «Au milieu de tous ces tracas, le monument du Poussin s'exécute. La
     fouille réussit: j'ai trouvé trois belles têtes, un torse de femme,
     drapé, une inscription funèbre d'un frère pour une jeune soeur, ce
     qui m'a attendri. À propos d'inscription, je vous ai dit que le
     pauvre pape avait fait la sienne, la veille du jour où il est tombé
     malade, prédisant qu'il allait bientôt mourir. Il a laissé un écrit
     où il recommande sa famille indigente au gouvernement romain: il
     n'y a que ceux _qui ont beaucoup aimé_ qui aient de pareilles
     vertus.

     «La poste arrive, et n'apporte rien de vous. Ma cousine _Bonne_[72]
     seulement me mande qu'elle vous a vu et que vous avez été
     souffrante. Reprenez pour moi de la santé et de la vie.»

LE MÊME.

     «Rome, 17 février 1829.

     «Maintenant que tous mes premiers courriers sont partis, examinons
     pour vous et pour moi ma nouvelle position.

     «Le conclave, en supposant toutes les chances contraires, ne peut
     pas durer plus de trois mois, et vraisemblablement il sera beaucoup
     plus court. Trois mois à partir d'aujourd'hui nous porteraient au
     12 mai. Je comptais partir après Pâques qui tombe cette année le 19
     avril: ainsi tout calculé, l'événement ne changera rien à mes
     mouvements, qui se trouvent renfermés dans la limite du conclave.
     C'est là l'essentiel pour nous. Changera-t-il quelque chose à ma
     destinée politique?

     «Ma mission sans doute augmente aujourd'hui mon importance, mais ne
     fournira-t-elle pas le prétexte de compléter le ministère, sans
     savoir si cela me convient, et en me donnant un ministre
     quelconque, sûr alors qu'on serait que je ne donnerais pas ma
     démission pendant un conclave, et que mon devoir m'obligerait de
     rester, en enrageant, à mon poste? Qu'y gagnerait-on pourtant? Ne
     donnerais-je pas ma démission le lendemain de l'élection du pape;
     et ayant peut-être rendu quelque service essentiel, en éloignant un
     pape autrichien ou fanatique, n'aurais-je pas augmenté ma
     considération publique? Mme de Chateaubriand est orageuse plus que
     jamais. Je suis aujourd'hui dans des scènes pour des domestiques,
     et cela au milieu de mes dépêches, de la mort du pape et des
     agitations politiques de Paris!

     «J'ai assisté à la première cérémonie funèbre pour le pape dans
     l'église de Saint-Pierre. C'était un étrange mélange d'indécence et
     de grandeur. Des coups de marteau qui clouaient le cercueil d'un
     pape, quelques chants interrompus, le mélange de la lumière des
     flambeaux et de celle de la lune, le cercueil enfin enlevé par une
     poulie et suspendu dans les ombres, pour le déposer au-dessus d'une
     porte dans le sarcophage de Pie VII, dont les cendres faisaient
     place à celle de Léon XII. Vous figurez-vous tout cela, et les
     idées que cette scène faisait naître?

     «Je vous prie d'envoyer chercher Bertin, et de lui lire toute la
     première partie de cette lettre: il faut qu'il sache ce que je
     pense, et je n'ai pas le temps de lui écrire en détail.

     «Du Viviers arrive avec vos deux petites lettres du 7; grand merci.
     Bertin m'écrit que _je suis ministre_, et Hyde de Neuville presque
     la même chose. Le roi a lu le grand _Mémoire_, il a lu aussi ma
     grande dépêche sur ma conversation avec le pape; il est _enchanté_.
     Le courrier qui vous porte cette lettre porte au gouvernement une
     longue dépêche qui m'a d'autant plus amusé à faire que je l'ai
     faite avec la correspondance que M. de Laval eut avec moi, lors du
     dernier conclave, et avec les fragments de mes _propres
     instructions_. Elles sont d'une modération très-remarquable, et
     comme je les ferais aujourd'hui. Je demande à Portalis si _je dois
     suivre aujourd'hui l'esprit de ces instructions_? Jugez comme cela
     sera _agréable_ au conseil, mais jugez aussi combien cela m'a
     diverti.

     «On vient de m'apporter le chat du pauvre pape; il est tout gris,
     et fort doux comme son ancien maître.»

LE MÊME.

     «Rome, samedi 21 février 1829.

     «Je vous parlerais longuement de la profession de foi de Polignac,
     si je n'avais l'imagination préoccupée de ce qui va m'arriver de
     Paris, et du changement brusque que la mort de cet excellent pape
     va encore apporter dans ma vie. Le bruit est ici que le conclave
     sera extrêmement court; il commence après-demain. J'espère, moi,
     sans trop me flatter, qu'il sera fini pour la semaine sainte. On
     parle beaucoup des cardinaux Pacca, Capellari, Gregorio: ce
     seraient d'excellents choix, et des papes qui suivraient le système
     modéré et conciliant de Léon XII; mais vous savez qu'on ne peut
     rien prévoir; et que nos amis de toutes les sortes n'aillent pas
     surtout se figurer que _je puis faire un pape_! Ni moi, ni
     personne, ne pouvons rien à cette affaire que par des voeux et des
     prières.

     «La fouille va bien; je trouve de très-belles choses. Vous ne
     sauriez croire l'intérêt que le public de Rome porte à cette
     fouille, et le bien qu'il me souhaite. Quand je suis un grand jour
     sans rien trouver, les artistes sont désolés. J'ai le torse le plus
     élégant d'une jeune femme drapée d'une manière toute nouvelle,
     trois têtes d'homme du meilleur temps de la sculpture, et des
     fragments d'architecture de marbre admirables. Comme le torse de la
     jeune femme a été trouvé près du tombeau où nous avons trouvé
     l'inscription funèbre du frère pour sa soeur, âgée de vingt-cinq
     ans, ce torse est peut-être le reste de la statue de cette
     soeur.--Ne me trouvez-vous pas bien _stupide_ de vous parler de
     cela, au milieu de mes affaires de Rome et de Paris?

     «On dit que M. de Blacas est _très-jaloux_ de mes fouilles. Je
     crains d'avoir persécuté mes prédécesseurs, l'un par mes bals,
     l'autre par mes fouilles et mes monuments; en vérité je ne l'ai pas
     fait exprès.

     «Je songe déjà à disposer les courriers qui vous apprendront la
     nomination d'un Pape et mon retour en France. Si j'ai eu l'immense
     gloire d'avoir averti le premier le gouvernement de la mort de Léon
     XII, il ne me manquera plus rien comme ambassadeur.»

LE MÊME.

     «Rome, lundi 23 février 1829.

     «Je vous dirai qu'hier ont fini les obsèques du pape. La pyramide
     _de papier_ et les quatre candélabres étaient assez beaux, parce
     qu'ils étaient d'une proportion immense et atteignaient à la
     corniche de l'église. Le dernier _Dies iræ_ était admirable; il est
     composé par un homme inconnu qui appartient à la chapelle du pape.
     Aujourd'hui nous passons de la tristesse à la joie. Nous chantons
     le _veni Creator_ pour l'ouverture du conclave qui a lieu ce soir,
     puis nous irons voir tous les soirs si les scrutins sont brûlés, si
     la fumée sort d'un certain poêle, et le jour où il n'y aura point
     de fumée, le pape sera nommé, et j'irai vous retrouver. Voilà tout
     le fond de mon affaire.

     «Le discours du roi d'Angleterre est bien insolent pour la France!
     Quelle déplorable expédition que cette expédition de Morée!
     Commence-t-on enfin à le sentir? Guilleminot m'a écrit une lettre à
     ce sujet, qui me fait rire, parce qu'il n'a pu m'écrire ainsi que
     parce qu'il me présumait ministre.

     «Écoutez bien ceci: si par hasard on offrait de me rendre le
     portefeuille des Affaires étrangères,--ce que je ne crois
     nullement,--_je ne le refuserais pas_. J'irais à Paris, je
     parlerais au roi; _j'arrangerais_ un ministère dont _je ne serais
     pas_, et je proposerais, pour moi et pour m'attacher _à mon
     ouvrage_, une position qui vous conviendrait. Je pense, vous le
     savez, qu'il convient à mon honneur _ministériel_, et pour laver
     l'insulte que m'a faite Villèle, que le portefeuille des Affaires
     étrangères me soit un moment rendu: c'est la seule manière
     honorable que j'aie de rentrer dans l'administration; mais cela
     fait, je me retire aussitôt, à la grande satisfaction de tous les
     prétendants, et je passe en paix auprès de vous le reste de ma
     vie.»

LE MÊME.

     «Rome, le 25 février 1829.

     «Je suis sans nouvelles de Paris, depuis le départ de mon premier
     courrier, porteur de l'annonce de la mort du pape: jugez de mon
     impatience. J'ignore ce que l'on veut, et si les cardinaux français
     viendront; en attendant, je fais ce que je puis, et les choses vont
     leur train. Tout fait espérer une élection prompte et un pape
     modéré: c'est tout ce que je puis désirer; mes courriers sont déjà
     prêts.

     «La mort est ici. Torlonia est mort hier au soir, après deux jours
     de maladie. C'est une grande perte pour Rome. C'était, comme vous
     le savez, la seule maison de _prince_ ouverte aux étrangers. Au
     surplus, tout annonce la séparation du printemps: on commence à se
     disperser; on part pour _Naples_. On reviendra un moment à la
     semaine sainte, et puis on se quittera pour toujours. L'année
     prochaine, ce seront d'autres voyageurs, d'autres visages, une
     autre société: j'espère que je ne la verrai pas. Il y a quelque
     chose de trop triste dans cette course sur des ruines.

     «Les Romains sont comme les débris de leur ville: ils voient le
     monde passer à leurs pieds; mais moi, qui ne veux ni ne puis
     arrêter le monde, c'est auprès de vous que j'irai trouver quelque
     chose qui ne passe point et qui me restera. Je me figure toutes ces
     personnes que je viens de voir, rentrant dans les diverses contrées
     de l'Europe, toutes ces jeunes _misses_, si fraîches, si blanches,
     si roses, retournant au milieu de leurs brouillards. Si par hasard,
     dans trente ans d'ici, quelqu'une d'entre elles est ramenée en
     Italie, qui la reconnaîtra? Qui se souviendra de l'avoir vue danser
     dans tels palais dont les maîtres ne seront plus? Saint-Pierre et
     le Colisée, voilà tout ce qu'elle même reconnaîtra. Je griffonne
     plus mal que jamais, car je suis extrêmement souffrant.

     «J'attends d'heure en heure un courrier de Paris. Il devrait déjà
     être arrivé, et on m'a déjà laissé trop longtemps sans
     instructions. Vous savez que le duc de Laval ne m'apprit la mort de
     Pie VII, que lorsque j'en avais déjà la nouvelle par M. de La
     Tour-du-Pin. Je fus obligé de le gronder. Portalis n'aura pas à
     venger sur moi mon prédécesseur, et il aura vu que mes courriers
     vont vite.

     «Il est certain que le pape sera au moins élu pour la semaine
     sainte, s'il ne l'est beaucoup plus tôt. Cette époque coïncide avec
     l'expiration du congé de La Ferronnays, et avec la demande de mon
     congé pour Pâques. Mme de Chateaubriand est bien souffrante, et
     parle déjà de me devancer. Le climat de Rome lui fait peur. Il est
     vrai qu'on ne voit que des morts que l'on promène tout habillés
     dans les rues: régulièrement, il en passe un sous nos fenêtres
     quand nous nous mettons à table pour dîner.»

LE MÊME.

     «Rome, ce 5 mars 1829.

     «Je n'ai point voulu vous parler de ma santé, parce que cela est
     extrêmement ennuyeux; mais elle n'est pas bonne depuis que je suis
     à Rome. J'y suis arrivé souffrant, et mes souffrances ont augmenté.
     Ce matin je vous dis tout cela, parce que j'ai peur d'être obligé
     d'abréger ma lettre.

     «Tandis que je souffre, on me dit que La Ferronnays se guérit: il
     fait de longues courses à cheval, et sa guérison passe dans ce pays
     pour un miracle. Dieu veuille qu'il en soit ainsi, et qu'il
     reprenne le portefeuille au bout de _l'intérim_: que de questions
     cela trancherait! et comme notre affaire serait simplifiée! Tout se
     réduirait à un congé pour aller vous voir et vous chercher.

     «Maintenant, nos cardinaux vont arriver. Descendront-ils à
     l'ambassade, comme je le leur propose? vous voyez quel dérangement
     encore dans mes habitudes et la paix intérieure de ma vie. J'espère
     une lettre de vous ce matin par la poste. Croiriez-vous que, depuis
     dix-huit jours que l'on sait la nouvelle de la mort de Léon XII aux
     Affaires étrangères, je n'ai pas encore reçu un mot du
     gouvernement? Ce n'est que par les journaux que j'ai appris
     l'arrivée exacte de mes courriers.

     «Midi.

     «Voici votre lettre du 20. Je ne suis pas étonné de toutes les
     merveilles que promet Bertin: je connais sa tête; mais vous verrez
     que je me trouverai _Gros Jean comme devant_. Une illusion dont il
     faut bien se défendre, c'est celle qui mènerait à croire que je
     puis faire un pape à ma guise: _on ne fait plus_ les papes. On peut
     en _écarter_ un, mais on ne peut en faire un. J'ai pourtant bon
     espoir, parce qu'il y a cinq ou six hommes excellents sur l'un
     desquels le choix peut tomber.

     «En vérité, je ne sais pourquoi vous êtes si triste; si c'est mon
     absence, elle va cesser. C'est moi, je vous assure, qui voudrais
     souvent mourir. Que fais-je sur la terre? Hier, mercredi des
     cendres, j'étais à genoux seul dans cette église de _Santa-Croce_,
     appuyé sur les murailles en ruine de Rome, près de la porte de
     Naples: j'entendais le chant monotone et lugubre des religieux dans
     l'intérieur de cette solitude; en vérité, je crois que j'aurais
     voulu être aussi sous un froc, chantant parmi ces débris. Quel lieu
     pour mettre en paix l'ambition et contempler les vanités de la vie
     et de la terre!»

LE MÊME.

     «Rome, jeudi 12 mars 1829.

     «Tous mes cardinaux arrivent successivement; je les loge tous.
     Samedi, ils seront enfermés dans le conclave et, Dieu aidant, la
     semaine prochaine nous pourrons avoir un bon pape. Cette union va
     bien désappointer les furibonds de la _Gazette de France_. Il est
     certain qu'ils comptaient sur des divisions hautement annoncées, et
     ils m'ont fait passer de bien mauvaises nuits. Quel bonheur, si ce
     petit billet ne vous arrivait qu'après l'élection!

     «Si nous avions un pape dans huit jours, vous voyez que rien ne
     serait changé dans mes projets, et que je serais parfaitement libre
     à Pâques; on ne refuserait pas un congé à un homme arrivant un
     rameau d'olivier à la main.»

LE MÊME.

     «Rome, ce 14 mars 1829.

     «Je suis plongé ici dans des affaires qui augmentent tous les jours
     d'importance. J'ai découvert bien des choses graves dont j'ai fait
     part au gouvernement. Je ne sais si le roi sera content de mes
     services, mais je n'ai jamais eu tant d'embarras politiques dans ma
     vie, tant d'inquiétudes et de succès. Nous touchons à un dénoûment
     quelconque. Les cardinaux français sont entrés au conclave
     très-bien disposés. J'ai fait du moins ce qu'il était possible de
     faire pour les instruire et les réunir à l'ambassadeur du roi.

     «Le roi de Bavière est venu me voir _en frac_. Nous avons causé une
     heure ensemble, _nous avons parlé de vous_. Je suis ravi de ce
     souverain _grec_, _libéral_, qui, en portant une couronne, sait ce
     qu'il a sur la tête, et qui comprend qu'on ne cloue pas le temps au
     passé. Il dîne chez moi jeudi et ne veut personne.

     «Je reçois votre lettre du 2 mars. Mille grâces à M. Royer-Collard.
     Nous verrons tout cela dans un mois, et avant.

     «17 mars.

     «Tous les matins nous espérons un pape, et tous les soirs nos
     espérances s'évanouissent; cependant il est impossible que nous
     n'en ayons pas un au moins pour la semaine sainte. Or nous
     toucherons à cette semaine, quand cette lettre vous arrivera. Au
     reste, nous voilà au milieu des plus grands événements de ce bas
     monde. Un pape à faire: qui sera-t-il? L'émancipation des
     catholiques passera-t-elle? Une nouvelle campagne en Orient: où
     sera la victoire? Profiterons-nous de cette position? Qui conduira
     nos affaires? Y a-t-il une tête capable d'apercevoir tout ce qu'il
     y a là dedans pour la France, et pour en profiter selon les
     événements? Je suis persuadé qu'on n'y pense seulement pas à Paris,
     et qu'entre les salons et les chambres, les plaisirs et les lois,
     les joies du monde et les inquiétudes ministérielles, on se soucie
     de l'Europe comme de Colin-Tampon. Il n'y a que moi qui, dans mon
     exil, ai le temps de songer creux du haut de mes ruines, et de
     regarder autour de moi.

     «Hier, je suis allé me promener, par une espèce de tempête, sur le
     chemin de Tivoli. Je suis arrivé à l'ancien pavé romain, si bien
     conservé qu'on croirait qu'il a été posé nouvellement. Horace avait
     pourtant passé par là et foulé les pierres que je foulais; et où
     est Horace? Allons vite vous retrouver pour ne plus vous quitter:
     c'est le résultat de toutes mes réflexions. À jeudi.»

LE MÊME.

     «Rome, ce 21 mars 1829.

     «Eh bien! belle dame, j'ai raison contre vous! Je suis allé hier
     entre deux scrutins, et en attendant un pape, à Saint-Onufre; ce
     sont bien deux _orangers_ qui sont dans le _cloître_, et point un
     _chêne vert_: je suis tout fier de cette fidélité de ma mémoire.
     J'ai couru, presque les yeux fermés, à la petite pierre qui couvre
     votre ami; je l'aime bien mieux que le grand tombeau qu'on va lui
     élever. Quelle charmante solitude! quelle admirable vue! quel
     bonheur de reposer là entre les fresques du Dominiquin et celles de
     Léonard de Vinci! Je voudrais y être; je n'ai jamais été plus
     tenté. Vous a-t-on laissé entrer dans l'intérieur du couvent?
     avez-vous vu, dans un long corridor, cette tête ravissante,
     quoiqu'à moitié effacée, d'une Madonne de Léonard de Vinci?
     Avez-vous vu dans la bibliothèque, le masque du Tasse, la couronne
     de laurier flétrie, un miroir dont il se servait, et la lettre
     écrite de sa main, collée sur une planche qui pend au bas de son
     buste? Dans cette lettre, d'une petite écriture raturée mais facile
     à lire, il parle d'amitié et du _vent de la fortune_; celui-là
     n'avait guère soufflé pour lui, et l'autre lui avait souvent
     manqué.

     «J'oubliais la politique. Point de pape encore; nous l'attendons
     d'heure en heure; cependant j'en viendrai à bout. Il semble que
     tout le monde veut être en paix avec moi. Le cardinal de
     Clermont-Tonnerre lui-même vient de m'écrire qu'il m'arrive, qu'il
     réclame mes _anciennes bontés_ pour lui, et après tout cela, il
     descend chez moi, résolu à voter pour le pape le plus modéré.
     Allons! comme il plaira à Dieu qui fait tous les miracles!

     «Vous aurez lu mon second discours. Remerciez pour moi Kératry qui
     a parlé si obligeamment du premier; j'espère qu'il sera encore plus
     content de l'autre. Nous tâcherons tous les deux de rendre la
     liberté _chrétienne_, et nous y parviendrons. Que dites-vous de la
     réponse que le cardinal Castiglioni m'a faite? suis-je assez loué
     en plein conclave? Vous n'auriez pas mieux dit dans vos jours de
     gâterie et d'adulation. Que vont dire les congréganistes et leur
     gazette?

     «Vous voyez que je vous priais de remercier Kératry. La querelle de
     Bertin m'avait fait peine; De Vaux est bien chatouilleux. J'ai
     supporté deux ans la responsabilité des articles de Salvandy, de
     peur, en les démentant, de nuire à la prospérité des _Débats_.

     «Il est certain que je ne songe point au ministère; c'est ce qui me
     rend si tranquille et si indifférent sur tout ce qui se passe. Je
     prendrai les chances comme elles viendront. Je n'ai qu'une idée:
     celle de vous retrouver; peu importe le reste.»

LE MÊME.

     «Rome, 24 mars 1829.

     «Si j'en croyais les bruits de Rome, nous aurions un pape demain;
     mais je suis dans un moment de découragement, et je ne veux pas
     croire à un tel bonheur. Vous comprenez bien que ce bonheur n'est
     pas le bonheur politique, la joie d'un triomphe, mais le bonheur
     d'être libre et de vous retrouver enfin. Au surplus, quand je vous
     parle tant de conclave, je suis comme les gens qui ont une idée
     fixe, et qui croient que le monde n'est occupé que de cette idée.
     Et pourtant, à Paris, qui pense au conclave, qui s'occupe d'un pape
     et de mes tribulations? La légèreté française, les intérêts du
     moment, les discussions des chambres, les ambitions émues, ont bien
     autre chose à faire. Quand le duc de Laval m'écrivait aussi ses
     soucis, tout préoccupé de la guerre d'Espagne, je disais, en
     ouvrant ses dépêches: _Eh bon Dieu! il s'agit bien de cela!_
     Portalis doit aujourd'hui me faire subir la peine du talion.

     «Il est vrai de dire cependant que les choses à cette époque
     n'étaient pas ce qu'elles sont aujourd'hui: les idées religieuses
     n'étaient pas mêlées aux idées politiques, comme elles le sont
     aujourd'hui dans toute l'Europe. La querelle n'était pas là; la
     nomination d'un pape ne pouvait pas, comme aujourd'hui, troubler ou
     calmer les États.

     «Thierry m'a écrit d'Hyères une lettre touchante. Il dit qu'il se
     meurt, et pourtant il veut une place à l'Académie des Inscriptions,
     et me demande d'écrire pour lui; je vais le faire. Ma fouille
     continue à me donner des sarcophages; la mort ne peut fournir que
     ce qu'elle a. Le monument du Poussin avance; il sera noble et
     élégant. Vous ne sauriez croire combien le tableau des _Bergers
     d'Arcadie_ était fait pour un bas-relief, et convient à la
     sculpture. Mais ce n'est pas tout cela: il faut vous voir, il faut
     que nous nous retrouvions, et que vous perdiez à jamais toutes vos
     tristesses! À bientôt!»

LE DUC DE LAVAL MONTMORENCY À Mme RÉCAMIER.

     «Vienne, 24 mars 1829.

     Vous venez de rompre le silence d'une façon charmante, en vous
     laissant entraîner un peu plus que généralement vous ne le faites
     la plume à la main. Ce ne sont pas là les armes que vous aimez; et
     cependant je vous l'atteste, quand vous le voulez, quand vous osez
     vous livrer à votre inspiration, vous avez un charme sur le papier,
     comme vous en avez un, plus vanté, plus reconnu, plus puissant
     encore lorsque vous causez. Je ne saurais vous dire à quel degré je
     suis touché de votre dernière lettre, et de cette grâce de m'avoir
     copié ce fragment de votre lettre de Rome. Lorsqu'on connaît votre
     aversion d'écrire, on peut apprécier cet acte de bonté. Il est vrai
     que ce n'était pas sans douceur, de relire et de copier ce que vous
     savez si bien inspirer.

     «Il me prend parfois quelque dépit de vous savoir si contente, et
     je vous proteste que ce n'est pas par mauvais coeur. Écoutez: si,
     comme c'est très-probable, et comme ma tante me le mande de votre
     part, si M. de Chateaubriand est arrivé ou au moment d'arriver,
     c'est alors qu'il n'y a pas à hésiter de faire en sorte que je
     retourne d'où j'étais parti. Cet hiver a été affreux, cinq pieds de
     neige sur la terre pendant trois mois. Je ne veux plus d'hiver du
     nord, j'en périrais; et certainement je n'en recommencerais pas un
     second. Tant mieux que l'on ait été jusqu'ici content et satisfait
     de mon travail, au point de m'envoyer des éloges à chaque occasion
     d'un courrier; c'est un motif de plus d'être écouté dans ma
     réclamation.

     «Causez de cet intérêt avec ma tante, vous avez, mieux que presque
     tout le monde, le talent de faire valoir vos amis et de les servir
     à l'occasion. Mes deux tantes raffolent de vous; c'est un charme
     que personne de mon sang n'a jamais pu éviter: trois générations
     ont été sous le joug.»

M. DE CHATEAUBRIAND À Mme RÉCAMIER.

     «Rome, le 31 mars 1829.

     «M. de Montebello est arrivé et m'a apporté votre lettre avec une
     lettre de Bertin et de Villemain. Je ne suis pas frappé autant que
     vous paraissez l'être de ce qui est arrivé à la Chambre sur cette
     question de priorité[73]. C'est une défaite sans doute dans un
     combat intempestivement engagé, mais le fond de la question est si
     douteux, on se partagera tellement sur cette question, qu'il reste
     une chance de succès au ministère; et puis, si l'amendement
     principal de Sébastiani passe, le ministère l'acceptera tout
     bonnement, quoiqu'il ait dit qu'il ne l'accepterait pas, et tout
     sera fini. Que ne ferait-on pas pour rester ministre?

     «Au surplus, de quoi vous parlé-je? d'une vieillerie qui sera
     passée depuis un mois, quand vous recevrez ma lettre, et que vous
     ne comprendrez même plus. Disons donc des choses qui sont de tous
     les moments; ces choses-là, c'est que je vous aime plus que jamais,
     que je vais vous revoir: car enfin, cette lutte des rivaux au
     conclave ne peut guère se prolonger; elle peut m'enlever une
     quinzaine de jours plus ou moins, mais quand on touche au terme, on
     est plus résigné à un sacrifice.

     «Ce qui m'afflige surtout, c'est le départ de votre nièce;
     j'arriverai du moins pour la remplacer auprès de vous, et si rien
     ne s'arrange en France, nous reviendrons ensemble à Rome.

     «Mes fouilles vont bien: je trouve force sarcophages vides; j'en
     pourrai choisir un pour moi, sans que ma poussière soit obligée de
     chasser celle de ces vieux morts que le vent a déjà emportée. Les
     sépulcres dépeuplés offrent le spectacle d'une résurrection, et
     pourtant ils n'attestent qu'une mort plus profonde; ce n'est pas la
     vie, c'est le néant qui a rendu ces tombes désertes.

     «Pour achever mon petit journal du moment, je vous dirai que je
     suis monté avant-hier à la boule de Saint-Pierre, pendant une
     tempête. Vous ne sauriez vous figurer ce que c'était que le bruit
     du vent au milieu du ciel, autour de cette coupole de Michel-Ange,
     et au-dessus de ce temple des chrétiens qui écrase la vieille Rome.
     À bientôt! à bientôt!»

LE MÊME.

     «Rome, ce 31 mars 1829.

     «Victoire enfin! J'ai, après bien des combats, un des papes que
     j'avais mis sur ma liste. C'est le cardinal Castiglioni, sous le
     nom de Pie VIII: le cardinal même que je portais à la papauté en
     1823, lorsque j'étais ministre; celui qui m'a répondu dernièrement
     au conclave de 1829, en me donnant de si grandes louanges.
     Castiglioni est modéré, anti-jésuite, favorable aux ordonnances et
     tout dévoué à la France. Enfin, c'est un triomphe complet.

     «Quelques mots que je fais jeter à la poste à Lyon disent tout cela
     à Bertin; mais envoyez-le toujours chercher, en cas que ces mots,
     par un hasard quelconque, ne lui fussent pas parvenus: car il faut
     tout prévoir. Envoyez aussi, je vous prie, chercher le bon Kératry
     pour le _Courrier_. Donnez-lui les renseignements: cela peut lui
     être agréable, et cela me sera utile. Je suis certain que le
     conclave, avant de se séparer, a ordonné d'écrire au nonce à Paris
     pour lui dire d'exprimer au roi la satisfaction que le sacré
     collége a éprouvée de ma conduite. Que dira la _Gazette_? Que
     vais-je maintenant devenir? Qu'importe! Je vais vous revoir: voilà
     ma récompense et ma joie.

     «Au surplus, je n'ai jamais été si malheureux et si tourmenté que
     pendant la durée de ce conclave. Tout était d'abord contre moi. Les
     cardinaux français arrivaient hostiles, résolus à ne pas mettre les
     pieds à l'ambassade; j'avais découvert des intrigues et des
     correspondances odieuses; je me croyais véritablement battu. Eh
     bien! les cardinaux sont venus descendre chez moi; ils ont voté
     comme je l'ai voulu; ils chantent mes louanges: voilà ce que c'est
     que d'être sous l'influence de votre étoile.

     «J'expédierai Givré à Paris, dans un ou trois jours, avec des
     dépêches; je vous écrirai par lui. Ne perdez pas un moment pour
     envoyer chercher Bertin et Kératry. Vous serez assez _intelligente_
     pour ne pas les mettre ensemble. Si Bertin était à la campagne, il
     faudrait envoyer chercher son fils _Armand_, et au défaut de
     celui-ci, _Bertin de Vaux_. De même pour Kératry, en cas d'absence,
     vous pourriez vous adresser à Chatelain ou La Pelouse, _Messieurs
     du Courrier_.»

LE MÊME.

     «Rome, 4 avril 1829.

     «Je reçois votre lettre du 23 mars. Je vois en même temps, dans le
     _Constitutionnel_ toute sa bataille avec le _Messager_ sur mon
     discours; puis sera survenue la réponse toute en louanges du
     cardinal Castiglioni, puis la nomination de ce même cardinal pour
     pape. Il ne s'agit pas de tout cela à présent, mais de vous voir.
     Vous allez perdre votre nièce; vous me retrouverez: sera-ce une
     compensation?

     «Le congé est demandé. Quant aux projets de ministère, je n'y ai
     pas du tout le coeur. Mon goût décidé est le repos, et s'il me passe
     encore quelquefois des rêves de puissance par la tête, je ne les
     dois qu'aux inspirations étrangères à mon état naturel. Laissons
     tout cela. Je vous verrai bientôt; bientôt vous serez ici, ou je
     serai à l'Abbaye-au-Bois.

     «Ma santé n'est pas bonne: je ne me promène pas du tout le soir; je
     me soigne comme si j'étais un autre; je prends deux fois le jour le
     lait d'ânesse; je marche deux heures avant mon dîner par régime, je
     ne veille qu'à mon corps défendant, et, malgré tout, je souffre.
     Avant-hier, dans la nuit, j'ai cru que j'étoufferais; ma goutte ou
     mon rhumatisme était remonté dans mon estomac et de là dans ma
     tête. Je ne suis plus qu'un invalide dont le coeur reste tout entier
     pour vous.

     «Demain on couronne mon pape, mais le temps est affreux; il pleut à
     verse depuis cinq ou six jours. Mercredi, je donne à dîner à tout
     le conclave, et jeudi à la grande-duchesse Hélène de Russie.

     «J'oubliais de vous dire que le cardinal Fesch s'étant très-bien
     conduit dans le conclave et ayant voté avec nos cardinaux, j'ai
     franchi le pas et je l'ai invité à dîner. Il a refusé par un billet
     plein de mesure, auquel j'ai répondu par le billet ci joint.»

M. DE CHATEAUBRIAND AU CARDINAL FESCH.

     «J'aurais voulu, Monsieur le cardinal, répondre plutôt au billet
     que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire. Il augmente infiniment
     mes regrets et ceux de Mme de Chateaubriand. Espérons que le temps
     viendra où tous les obstacles seront levés. Grâce à la magnanimité
     de son roi, la France est assez forte désormais pour braver des
     souvenirs: la liberté doit vivre en paix avec la gloire.

     «Je prie Votre Éminence de croire à mon dévouement, et d'agréer
     l'assurance de ma haute considération.»

En même temps. M. de Chateaubriand envoyait à Mme Récamier le billet
suivant destiné au jeune Canaris.

M. DE CHATEAUBRIAND À NICOLAS CANARIS

     «Rome, 9 avril 1829.

     «Mon cher Canaris, je vous dois depuis longtemps une réponse. Vous
     m'excuserez, parce que j'ai eu beaucoup d'affaires. Voici mes
     recommandations:

     «Aimez bien Mme Récamier. N'oubliez jamais que vous êtes né en
     Grèce; que ma patrie devenue libre a versé son sang pour la liberté
     de la vôtre; soyez surtout bon chrétien, c'est-à-dire honnête
     homme, et soumis à la volonté de Dieu. Avec cela, mon cher petit
     ami, vous maintiendrez votre nom sur la liste de ces anciens fameux
     Grecs, où l'a déjà placé votre illustre père.

     «Je vous embrasse.

     «CHATEAUBRIAND.»

M. DE CHATEAUBRIAND À Mme RÉCAMIER.

     «Samedi. Rome, 11 avril 1829.

     «Nous voilà au 11 avril: dans huit jours, nous aurons Pâques, dans
     quinze jours mon congé, et puis vous voir! Tout disparaît dans
     cette espérance: je ne suis plus triste, je ne songe plus aux
     ministres et à la politique. Nous retrouver, voilà tout: je
     donnerais le reste pour une obole.

     «Demain nous commençons la semaine sainte. Je penserai à tout ce
     que vous m'en avez dit. Que n'êtes-vous ici pour entendre avec moi
     les beaux chants de douleur! Et puis nous irions nous promener dans
     les déserts de la campagne de Rome, maintenant couverts de verdure
     et de fleurs. Toutes les ruines semblent rajeunies avec l'année. Je
     suis du nombre.

     «Mon gros ami Bertin a profité de l'à-propos. Il a très-bien fait
     ressortir les éloges donnés par le cardinal _Castiglioni_, et
     quatre jours après vous aurez appris que ce cardinal était _pape_,
     comme récompense de ses éloges. J'attends pour fermer cette lettre
     l'arrivée de la poste.

     «Je tiens une bonne lettre de vous du 30. Je regrette comme vous
     Rayneval, mais nous ne serons pas assez heureux pour l'obtenir. Je
     ferai ce que je pourrai pour Andryane. Je vois par la discussion
     que tout le monde est contre la loi. Que me fait tout cela? Je
     serai à l'Abbaye-au-Bois dans un mois, ou même avant.

     «Voilà un portrait de _mon pape_ par Cottreau. Il est frappant.»

LE MÊME.

     «Rome, mercredi 15 avril 1829.

     «Je commence cette lettre le mercredi saint au soir, au sortir de
     la chapelle Sixtine, après avoir assisté à ténèbres et entendu
     chanter le _Miserere_. Je me souvenais que vous m'aviez parlé de
     cette belle cérémonie, et j'en étais à cause de cela cent fois plus
     touché. C'est vraiment incomparable: cette clarté qui meurt par
     degré, ces ombres qui enveloppent peu à peu les merveilles de
     Michel-Ange; tous ces cardinaux à genoux, ce nouveau pape prosterné
     lui-même au pied de l'autel où quelques jours avant j'avais vu son
     prédécesseur; cet admirable chant de souffrance et de miséricorde,
     s'élevant par intervalles dans le silence et la nuit; l'idée d'un
     Dieu mourant sur la croix pour expier les crimes et les faiblesses
     des hommes; Rome et tous ses souvenirs sous les voûtes du Vatican:
     que n'étiez-vous là avec moi! J'aime jusqu'à ces cierges dont la
     lumière étouffée laissait échapper une fumée blanche, image d'une
     vie subitement éteinte. C'est une belle chose que Rome pour tout
     oublier, pour mépriser tout et pour mourir.

     «Au lieu de cela, le courrier demain m'apportera des lettres, des
     journaux, des inquiétudes, il faudra vous parler de politique.
     Quand aurai-je fini de mon avenir, et quand n'aurai-je plus à faire
     dans le monde qu'à vous aimer et à vous consacrer mes derniers
     jours?

     «Jeudi saint 16.

     «Voici votre lettre du 3: Elle est bien triste. Votre nièce va vous
     quitter[74]: mais songez que dans quelques mois elle vous
     reviendra, et que je vais la remplacer tant bien que mal. Vous ne
     m'écrivez que par nécessité, dites-vous? C'est aussi par
     _nécessité_ que je vous écris, mais elle est plus pressante pour
     moi: car elle m'oblige à vous envoyer trois grandes lettres par
     semaine. Voilà comment nos attachements sont faits: j'aime mieux le
     mien.

     «Je ferai ce que Mme de Montmorency[75] désire. Quant à M. de
     Laval, son lit est tout prêt; il n'a qu'à revenir s'y coucher.

     «Je connaissais la suppression de la _Gazette_. Cela lui sera plus
     commode pour parler du pape Castiglioni. Je vous ai tant rabâché de
     ma position que je ne vous en parlerai plus. Tenons-nous-en là: à
     la fin du mois, j'aurai mon congé, et nous sommes au 16. Je
     partirai, ou vous viendrez; voilà tout: vous n'aurez pas reçu cette
     lettre que la chose sera décidée.

     «La _Quotidienne_ du 6, que j'ai reçue, dit que l'ordonnance pour
     la nomination de M. de Rayneval sera le 7 dans le _Moniteur_. Nous
     verrons bien; mais je n'y crois pas.»

LE MÊME.

     «Rome, 18 avril 1829.

     «Le courrier extraordinaire, parti avant-hier 10, vous a porté une
     lettre bien triste. J'étais découragé par la vôtre. Hier, vendredi
     saint, j'ai cru que j'allais mourir, comme votre meilleur ami. Vous
     m'auriez trouvé du moins ce trait de ressemblance avec lui, et
     peut-être vous nous auriez aimés ensemble. Aujourd'hui je suis
     très-bien; je ne puis rien concevoir à cet état de santé. Est-ce
     une humeur de goutte vague? Est-ce un avertissement de me préparer,
     et la mort me touche-t-elle de temps en temps avec la pointe de sa
     faux? Vous me trouverez bien changé. J'ai pris cent ans, et c'est
     un siècle d'attachement que je mets à vos pieds.

     «Il y aura déjà longtemps quand vous recevrez cette lettre, que
     tous mes courriers seront arrivés à Paris. Vous aurez vu Givré et
     Boissy. Vous savez tout. Tout aussi sera décidé _provisoirement_
     sur mon sort, car je ne crois pas que le ministère soit de nature à
     prendre un parti définitif, tant qu'il pourra reculer. Vos lettres
     me décideront à partir ou à vous attendre ici. Les choses vont si
     vite en France, que je suis persuadé qu'au moment où je vous écris,
     personne ne pense plus à _mon_ pape, que tout est dit à ce sujet,
     que toute la controverse des journaux est finie.

     «_Messieurs du Courrier_ ont été bien peu raisonnables sur le
     discours du cardinal Castiglioni: un vieux prêtre, un cardinal
     romain pouvait-il dire autre chose, sinon que tout pouvoir vient de
     Dieu--ce qui d'ailleurs est vrai,--et devait-il parler comme moi?
     On gâte bien des choses par ces exagérations. C'est vouloir que
     tous les hommes, quelles que soient leurs habitudes, leurs moeurs,
     leurs patries, leurs années, aient le même langage. Tout pouvoir
     vient de Dieu, sans doute; celui des _républiques_ comme des
     _monarchies_, celui de la _liberté_ comme de la _royauté_.
     Messieurs du _Courrier_ n'ont pas été cette fois bons logiciens. Ce
     n'en sont pas moins de très-honnêtes gens que j'aime et estime.

     «Pie VIII, vous pouvez le leur dire, est plus _constitutionnel_ que
     Léon XII. Il m'a dit en toutes lettres qu'il fallait obéir à la
     _monarchie selon la Charte_: vérité qui renfermait un compliment;
     et quant à nos divisions religieuses, il ne s'en mêlera d'aucune
     sorte et les renverra, pour être jugées, à la piété du roi.

     «J'attends un courrier extraordinaire la semaine prochaine. Grâce,
     indifférence ou disgrâce, il faut bien qu'on me dise quelque chose
     et qu'on m'envoie un congé. Avant quinze jours, Rome ne sera plus
     qu'une vaste solitude. J'aimerais à me trouver alors dans ce désert
     avec vous.

     «Je reçois votre petit mot du 3. Vous êtes mille fois trop bonne de
     tant vous occuper de mon _ministère_. Le 3, vous ne saviez pas la
     nomination de _mon_ pape, qui devrait hâter le projet de Hyde de
     Neuville, si quelque chose marchait naturellement dans ce monde.
     Mais qui sait si la chose qui devrait me couronner ne sera pas ce
     qui me rendra à ma pauvre petite infirmerie! Je ne rêve plus que
     mon jardin, bien que je ne sois pas Dioclétien. Je vois dans les
     journaux du 8, que l'amendement de la commission a été rejeté:
     j'avais toujours cru à cette victoire du ministère qui, loin de le
     fortifier, l'affaiblira, parce qu'il l'a remportée par le secours
     de ses ennemis.»

LE MÊME.

     «Rome, ce 20 avril 1829.

     «Vous jugez bien quelle a été ma surprise à la nouvelle du
     _retrait_ des deux lois[76]: l'amour-propre blessé rend les hommes
     enfants, et les conseille bien mal. Maintenant que va devenir tout
     cela? Les ministres essaieront-ils de rester? S'en iront-ils
     partiellement ou tous ensemble? Qui leur succédera? Comment
     composer un ministère? etc. Je vous assure qu'à part la peine
     cruelle de ne pas vous voir, je me réjouirais d'être ici à l'écart,
     de n'être pas mêlé dans toutes ces inimitiés, dans toutes ces
     déraisons: car je trouve que tout le monde a tort.

     «Au milieu de cette bagarre, Boissy et Givré seront arrivés avec
     des dépêches qui auraient été dans un temps ordinaire de la plus
     haute importance, et qui auront paru bien peu de chose à des hommes
     qui s'en vont. Qu'importe un conclave passé, un pape nommé, à M.
     Portalis et à M. de Martignac aujourd'hui? Et à propos de cela,
     j'ai vu de bien grandes niaiseries dans le _Constitutionnel_[77],
     au sujet de moi et d'Albani. Il annonce que je suis _parti_, que
     Rome est consternée, etc.

     «Le nouveau secrétaire d'État est un vieillard de quatre-vingts
     ans, très-peu _fanatique en quoi que ce soit_, avec lequel je suis
     en très-bonne intelligence, et qui abonde dans le sens français,
     précisément parce qu'il est accusé d'être Autrichien.

     «Mais laissons cela; que vais-je devenir? J'attends d'heure en
     heure un courrier. Aurai-je un congé? dois-je en profiter ou rester
     ici en attendant les événements? m'appellera-t-on? si on m'appelle,
     puis-je entrer sans conditions d'hommes et de choses? Et tandis que
     je m'épuise en conjectures, il y a déjà douze jours que la loi a
     été retirée, et il y en aura vingt-quatre, quand cette lettre vous
     arrivera! Tout sera décidé depuis longtemps. Je perds mon temps et
     le vôtre à vous conter toutes ces inutilités.

     «Il serait bien mieux de vous dire ce que le temps ne peut changer,
     ce qui est vrai à toutes les minutes, ce qui est à l'abri de tous
     les événements, de tous les caprices et de toutes les volontés des
     hommes: c'est que je vous aime, et que je n'ai besoin que de votre
     attachement, pour être heureux. Je vais sans doute recevoir bientôt
     des lettres de vous, soit par la poste, soit par quelque courrier
     extraordinaire. Hier, nous avons eu l'illumination de la coupole de
     Saint-Pierre, aujourd'hui la girandole au château Saint-Ange. Vous
     voyez que le monde va son train, et que le Tibre continue de
     couler, malgré le ministère, le côté gauche et le côté droit.»

LE MÊME.

     «Samedi. Rome, le 25 avril 1829.

     «Tandis que j'attends le courrier extraordinaire qui doit décider
     de mes résolutions, je m'occupe de donner à la grande-duchesse
     Hélène, mardi prochain, une petite fête dans les jardins de
     l'_Académie_. Ces jardins sont déjà à eux seuls une fête, et
     surtout dans cette saison. Nous aurons un déjeuner, de la musique
     dans les bosquets, les dames du pays, une improvisatrice, des
     proverbes, et un ballon. Vous voyez que le temps sera rempli. Après
     quoi, le rideau s'abaisse; je ferme ma porte et je vous attends
     dans ma solitude, ou je vais vous retrouver.

     «J'attends aujourd'hui M. de Blacas qui va en France; nous aurons
     une querelle: je ne permets pas qu'on se mêle de mes affaires, et
     je suis le maître à Rome; M. de Laval était trop bon. M. de Blacas
     m'écrivait des lettres pour faire élire le cardinal _de Gregorio_,
     et il veut se donner l'air d'avoir dirigé l'élection du cardinal
     _Castiglioni_. Il voulait voir Pie VIII en secret, pour aller
     ensuite conter de belles choses: j'y ai mis bon ordre.

     «La poste aujourd'hui n'a rien de vous. Une lettre embrouillée de
     Givré, datée du 13, me dit que le 16 il devait y avoir décision sur
     _l'intérim_: je n'en crois rien, car j'aurais déjà reçu le courrier
     qui m'annoncerait l'événement. Givré, excellent garçon et garçon de
     mérite, m'instruira mal, et vous instruira plus mal encore. Il n'y
     a pas de tête plus embarrassée; il a toujours l'air de garder un
     secret, de ne s'expliquer qu'à moitié et de faire des réticences.
     Il paraît croire à Rayneval: Dieu l'entende! Quel bon débarras pour
     moi, et quelle admirable occasion de rentrer pour jamais dans ma
     solitude! Allons, attendons un mot de vous pour vivre, lundi.»

LE MÊME.

     «Mardi, le 5 mai 1829.

     «Il faut que chacun subisse sa destinée. La vôtre est d'avoir
     toujours un de vos amis pour ministre. Voilà M. de Laval nommé[78],
     malgré le faible démenti du _Messager_ du 24 avril. Si la
     nomination n'est pas dans le _Moniteur_, c'est qu'il faut sans
     doute attendre le retour du courrier envoyé à Vienne. M. de Laval
     acceptera-t-il? Ce n'est pas là la question pour moi. Le choix est
     très-honorable. Je désire que M. de Laval en soit content, et s'en
     tire bien.

     «À présent, j'espère que vous verrez que j'ai eu raison de ne pas
     faire trop tôt usage de mon congé. Cette impatience, peu digne de
     ma position, ne m'aurait mené dans tous les cas à Paris que quand
     la nomination était faite: j'aurais eu l'air pour les uns d'un
     intrigant trop pressé, et pour les autres d'un ambitieux
     _mystifié_. Maintenant, mon parti à prendre est le plus simple, le
     plus calme et le plus noble du monde: je n'envoie pas ma démission;
     je ne fais aucun bruit; j'ai un congé; j'en profite pour aller
     paisiblement à Paris, avec ma femme, quand tout est fini; et là, je
     vais mettre ma démission aux pieds du roi, lui rendre ses
     bienfaits, dont je crois n'avoir point fait un mauvais usage pour
     la gloire de son service, et m'expliquer avec lui.

     «Vous sentez bien que si j'ai été mécontent de la conduite de mes
     amis dans les chambres, de leur peu d'amour du bien public, de leur
     humeur, de leur esprit tracassier, je dois être d'un autre côté
     averti que je ne puis être utile au gouvernement. Il a pris soin de
     m'instruire qu'il me jugeait incapable de le servir, puisque, après
     m'avoir pesé un mois dans la balance avec toutes sortes de
     personnages--au moment même où je réussissais à faire nommer le
     souverain pontife désiré par S. M.--il croit devoir aller chercher
     un ministre hors de toutes les probabilités politiques. Il a
     raison: je me faisais justice, en m'excluant moi-même, vous le
     savez, de la candidature. Mais enfin, il me fallait peut-être cette
     dernière leçon, pour apaiser les dernières bouffées de mon orgueil;
     je la reçois en toute humilité, et j'en profiterai.

     «Je suis obligé d'attendre encore l'arrivée d'un courrier
     extraordinaire que M. le comte Portalis m'a annoncé par une de ses
     dernières lettres. J'ai présenté ce matin mes nouvelles lettres de
     créance à Sa Sainteté. Aussitôt le courrier annoncé arrivé, je
     remettrai les affaires à M. Bellocq, et je m'acheminerai pour
     Paris. Peut-être avant de quitter l'Italie, irai-je montrer Naples
     à Mme de Chateaubriand. Il y a un mal dans tout cela, c'est que la
     première année d'un établissement d'ambassadeur est ruineuse, et
     que les fêtes, que j'ai été obligé de donner à cause du conclave et
     de la présence de la grande-duchesse, ont achevé de m'écraser. Je
     sortirai de Rome pour entrer à l'hôpital. Malheureusement, mon
     édition complète est vendue, ma cervelle vide, et ma santé altérée;
     mais aussi, j'ai moins de chemin à franchir dans la vie pour
     arriver au bout, et je n'ai pas besoin d'embarquer tant de
     provisions sur un vieux vaisseau prêt à faire naufrage.

     «Je ne compte plus sur vos lettres, car, bien mal à propos sans
     doute, vous me croyez parti. Je ne pourrai guère quitter Rome que
     dans une quinzaine de jours. Tout sera oublié, quand j'aurai le
     bonheur de vous revoir pour ne plus vous quitter.»

LE MÊME.

     «Rome, ce 7 mai 1829.

     «Les journaux arrivés ce matin apportent l'ordonnance qui nomme M.
     de Montmorency: cela tranche encore mieux la question. Je renonce à
     la course de Naples, et je vais faire mes dispositions pour partir
     pour Paris. _Pour Paris!_ Cela vous fait-il autant de plaisir qu'à
     moi? À bientôt! mais Bertin me dit que vous êtes souffrante?

     «7 mai, au soir.

     «Je pars pour la France: je vous ai écrit ce matin par la poste, et
     j'ai reçu ce soir votre petit mot par un courrier extraordinaire.
     Une dernière dépêche de Portalis m'a blessé, et il reçoit ma
     réponse par M. Siméon qui porte ce billet. Je serai à Paris du 20
     au 25, pas avant, à cause de Mme de Chateaubriand. Envoyez, je vous
     prie, chercher Bertin; je ne puis répondre à ses deux dernières
     lettres; j'arrive, et nous causerons. Je vais vous voir; qu'importe
     le reste? À vous, et pour jamais!»

LE MÊME.

     «Rome, samedi 9 mai 1829.

     «J'ai pris congé du pape avant-hier. Je comptais pouvoir me mettre
     en route mardi soir 12, mais quand il faut mener une femme et des
     gens avec soi, les choses ne vont pas si vite. Les voitures ne
     seront pas prêtes mardi, et Mme de Chateaubriand a une violente
     attaque de ses maux. Nous serons retardés de quelques jours. Je
     vous ai écrit que je serais à Paris du 20 au 25: ne m'attendez que
     du 25 au 30, mais songez que, quand vous recevrez ce billet, je
     serai parti de Rome, et que j'aurai déjà franchi la moitié de ce
     terrible espace qui m'a si longtemps séparé de vous!

     «Vous croyez que je m'entendrai avec M. de Laval; j'en doute. Je
     suis disposé à ne m'entendre avec personne, étant mécontent de tout
     le monde, et ne demandant que le repos et l'oubli. J'arrivais dans
     les dispositions les plus pacifiques, et les gens s'avisent de me
     chercher querelle. Tandis que j'ai eu des chances de ministère, il
     n'y avait pas assez d'éloges et de flatteries pour moi dans les
     dépêches; le jour où la place a été prise, on m'annonce sèchement
     la nomination de M. de Laval dans la dépêche la plus rude et la
     plus bête à la fois. Mais pour devenir si plat et si insolent d'une
     poste à l'autre, il fallait un peu songer à qui l'on s'adressait,
     et M. Portalis en aura été averti par deux mots de réponse. Il est
     possible qu'il n'ait fait que signer sans lire, et cela peut être
     l'oeuvre de Bourgeot ou de Rayneval! N'importe, je les retrouverai.»

LA REINE HORTENSE À Mme RÉCAMIER.

     «Rome, ce 10 mai 1829.

     «Chère Madame, je ne veux pas qu'un de vos amis[79] quitte le lieu
     que j'habite, et où j'ai été heureuse de vous retrouver, sans vous
     porter une marque de mon souvenir; je désire aussi que vous soyez
     auprès de lui l'interprète de mes sentiments. Les aimables procédés
     se montrent dans les plus petites choses et se sentent aussi par
     ceux qui en sont l'objet, sans pouvoir bien les exprimer; mais la
     bienveillance qui a pu percer jusqu'à moi m'a laissé le regret de
     n'avoir pu connaître celui que j'ai su apprécier, et qui, sur une
     terre étrangère, me représentait si bien la patrie, du moins comme
     j'aimerais toujours à la voir, amie et protectrice. Je vais bientôt
     retourner dans mes montagnes, j'espère avoir là de vos nouvelles.
     Ne m'oubliez pas tout à fait; songez que je vous aime et que votre
     amitié a contribué à calmer une des plus vives douleurs de ma vie.
     Ce sont deux souvenirs inséparables: aussi ne doutez jamais des
     tendres sentiments dont il m'est doux de vous renouveler
     l'assurance.

     «HORTENSE.»

M. DE CHATEAUBRIAND À Mme RÉCAMIER.

     «Rome, le jeudi 14 mai 1829.

     «Des lettres de Vienne, arrivées ce matin ici, annoncent que M. de
     Laval a refusé. S'il tient à ce premier refus, qu'arrivera-t-il?
     Dieu le sait. J'espère que le tout sera décidé avant mon arrivée à
     Paris. Il me semble que nous sommes tombés en paralysie, et que
     nous n'avons plus que la langue de libre. Attendez-moi toujours
     vers le 30. C'est toujours samedi prochain, après-demain 16, que je
     pars. Ce mot-là dit tout pour moi, puisque c'est vous voir! Je vous
     écrirai samedi un _dernier mot_ par la poste, en partant.»

LE MÊME.

     «Rome, ce 16 mai 1829.

     «Cette lettre partira de Rome quelques heures après moi, et
     arrivera quelques heures avant moi à Paris. Elle va clore cette
     correspondance qui n'a pas manqué un seul courrier, et qui doit
     former un volume entre vos mains. La vôtre est bien petite; en la
     serrant hier au soir, et voyant combien elle tenait peu de place,
     j'avais le coeur mal assuré.

     «J'éprouve un mélange de joie et de tristesse que je ne puis vous
     dire. Pendant trois ou quatre mois, je me suis déplu à Rome;
     maintenant, j'ai repris à ces nobles ruines, à cette solitude si
     profonde, si paisible et pourtant si pleine d'intérêt et de
     souvenir. Peut-être aussi le succès inespéré que j'ai obtenu ici
     m'a attaché; je suis arrivé au milieu de toutes les préventions
     suscitées contre moi, et j'ai tout vaincu: on paraît me regretter
     vivement.

     «Que vais-je retrouver en France? Du bruit au lieu de silence, de
     l'agitation au lieu de repos, de la déraison, des ambitions, des
     combats de place et de vanité. Le système politique que j'ai adopté
     est tel que personne n'en voudrait peut-être, et que d'ailleurs on
     ne me mettrait pas à même de l'exécuter. Je me chargerais encore de
     donner une grande gloire à la France, comme j'ai contribué à lui
     faire obtenir une grande liberté; mais me ferait-on table rase? me
     dirait-on: Soyez le maître, disposez de tout au péril de votre
     tête? Non; on est si loin de vouloir me dire une pareille chose,
     que l'on prendrait tout le monde avant moi, que l'on ne
     m'admettrait qu'après avoir essuyé les refus de toutes les
     médiocrités de la France, et qu'on croirait me faire une grande
     grâce, en me reléguant dans un coin obscur d'un ministère obscur.

     «Chère amie, je vais vous chercher, je vais vous ramener avec moi à
     Rome; ambassadeur ou non, c'est là que je veux mourir auprès de
     vous. J'aurai du moins un grand tombeau en échange d'une petite
     vie. Je vais pourtant vous voir. Quel bonheur!»

LE MÊME.

     «Lyon, dimanche 3 heures 1/2, 24 mai 1829.

     «Lisez bien cette date. Elle est de la ville où vous êtes née! Vous
     voyez bien qu'on se retrouve, et que j'ai toujours raison. C'est
     Hyacinthe que j'envoie en avant, qui vous remettra ce billet.
     Maintenant, est-ce moi qui vous emmènerai à Rome, ou vous qui me
     garderez à Paris? Nous verrons cela. Aujourd'hui, je ne puis vous
     parler que du bonheur de vous revoir jeudi.

     «Au surplus, si l'on m'attend avec impatience, j'ai bien peur de
     tromper tout le monde, car je ne suis content de personne. J'ai de
     dures vérités à dire; je les dirai d'autant plus aisément, que je
     ne demande et ne veux rien. Ma position est bonne. J'ai rendu un
     grand service; j'ai fait, dans un lieu où l'on croyait au repos
     absolu, une campagne difficile et glorieuse. On voulait m'oublier,
     et cela n'a pas été possible. Mon congé,--qui me laisse dans une
     indépendance absolue, et qui m'a été accordé avant que M. Portalis
     fût ministre,--me donne tout le temps de me prononcer à loisir et
     de prendre tel parti que je voudrai.

     «Enfin, à jeudi. Le coeur me bat à la pensée de vous retrouver dans
     votre petite chambre. J'ai une lettre de la reine de Hollande pour
     vous. À jeudi: je n'ose croire à ce mot. Il n'y a que huit jours
     que je voyais encore les montagnes de la Sabine, et je vois celles
     du Bourbonnais! Du Tibre au Rhône, au Rhône dont vos premiers
     regards ont embelli les ondes! À jeudi!



LIVRE VIII


M. de Chateaubriand arriva à Paris le 27 mai 1829; sa joie fut vive en
se retrouvant à l'Abbaye-au-Bois. Il développait à Mme Récamier avec
tout l'éclat, toute la séduction de sa belle imagination, un plan de vie
que rempliraient la religion, l'amitié, les arts; il transportait à
Rome, il établissait au Capitole, dans une habitation qui l'avait charmé
(le palais Caffarelli), Mme Récamier, M. Ballanche, M. Ampère, toute
l'Abbaye-au-Bois.

M. Lenormant voyageait en Grèce, et sa jeune femme attendait à Toulon un
bâtiment qui la transportât auprès de lui: raison de plus pour aller
passer le temps de leur absence dans la ville des grands souvenirs et
des beaux horizons; on serait sur leur route au retour. Quel admirable
cadre à donner aux dernières scènes de sa vie que le séjour de la ville
éternelle!

Mme Récamier écoutait ces projets sans y croire, mais ce rêve plaisait à
sa pensée, et le bon Ballanche s'y laissait bercer comme elle.

C'est sous l'empire de ces impressions que Mme Récamier écrivait à sa
nièce:

Mme RÉCAMIER À Mme LENORMANT.

     «1er juin 1829.

     «Tu sais tous les détails de l'Abbaye, chère petite; M. Ballanche,
     Paul, M. Récamier, ont dû t'écrire de longues lettres. M. de
     Chateaubriand est arrivé depuis jeudi; j'ai été heureuse de le
     retrouver, plus heureuse encore que je ne le croyais; il ne me
     manque pour jouir de ce bonheur que de te savoir satisfaite; ton
     isolement pèse sur mon coeur. Je ne puis te donner de conseils dans
     l'incertitude où je suis moi-même. Si M. de Chateaubriand retourne
     à Rome, il est probable que j'y passerai l'hiver. Ma santé me
     forcera peut-être aussi d'aller cet été à Dieppe, pour les bains de
     mer. Mais, d'ici là, je serai fixée sur ton sort.

     «J'attends ce matin M. de Chateaubriand, qui a une audience du roi
     et qui doit venir me donner tous les détails de cet entretien. Je
     vois assez de monde, M. Villemain que je trouve bien aimable, M. de
     Sainte-Aulaire, etc.; mais c'est l'arrivée de M. de Chateaubriand
     qui ranime ma vie, qui me semblait prête à s'éteindre. Mes
     impressions encore si jeunes me font mieux comprendre les tiennes;
     c'est une manière de plus d'être en sympathie avec toi, et c'est à
     moi que tu dois toutes les confidences de ton pauvre coeur.»

Le roi reçut M. de Chateaubriand à merveille, mais il lui demanda s'il
comptait retourner bientôt à Rome. L'_intérim_ du ministère des affaires
étrangères durait toujours; il était évident que le roi ne disposerait
de ce portefeuille qu'en remaniant le cabinet tout entier; mais il était
tout aussi évident que M. de Chateaubriand ne serait pas appelé à
concourir à la formation d'un nouveau ministère.

En attendant qu'il retournât dans sa chère Rome, il résolut d'aller
prendre les eaux des Pyrénées.

Avant son départ, Mme Récamier, qui savait avec quel regret il avait
renoncé à faire jouer sa tragédie de _Moïse_, arrangea, pour l'en
dédommager, une lecture de cette pièce, à laquelle on se plut à donner
quelque solennité. La société la plus brillante fut convoquée, et se
rendit avec empressement à une invitation qui faisait bien des envieux.
Lafond, de la Comédie-Française, devait lire, et reçut, deux jours à
l'avance, le manuscrit qu'on le pria d'étudier. Ce public d'élite étant
réuni, la lecture commença, et Lafond, malgré les défauts de son accent
gascon, se tira convenablement du premier acte: on pouvait donc espérer
que tout irait bien jusqu'au bout, la pièce renfermant de grandes
beautés, et la versification étant pleine de vrai talent et de poésie.
Mais Lafond n'avait étudié, n'avait regardé que ce premier acte; dès le
second, il ânonne, hésite, se trouble, dit que le manuscrit est mauvais.
Impatience de l'auditoire, supplice parfaitement dissimulé de M. de
Chateaubriand, désespoir de Mme Récamier. M. de Chateaubriand, avec
beaucoup de goût, de savoir-vivre et de sang-froid, excuse Lafond, ne
laisse pas percer la moindre nuance d'humeur, et, accusant seulement
l'incorrection du manuscrit, le prend et lit lui-même les deux derniers
actes.

M. Ballanche faisait le récit de cette aventure à Mme Lenormant, retenue
à Toulon par l'annonce de la prochaine arrivée en France de son mari,
qu'elle avait dû rejoindre en Grèce.

M. BALLANCHE À Mme LENORMANT.

     «28 juin 1829.

     «[...] Hier, il y a eu l'assemblée la plus brillante à
     l'Abbaye-au-Bois. C'était pour la lecture de _Moïse_. Lafond lisait
     fort mal, parce que le manuscrit était mauvais; mais M. de
     Chateaubriand s'est mis à lire lui-même: ainsi l'intérêt a bien
     compensé ce qui pouvait manquer à la lecture. Toutefois, madame
     votre tante était sur les épines; mais soyez certaine que tout a
     été très-bien, que l'impression a été ce qu'elle devait tout
     naturellement être, c'est-à-dire une impression de complète
     admiration. Parmi les auditeurs, je me bornerai à vous citer MMmes
     Appony, de Fontanes et Gay; MM. Cousin, Villemain, Lebrun,
     Lamartine, Latouche, Dubois, Saint-Marc-Girardin, Valery, Mérimée,
     Gérard, les ducs de Doudeauville, de Broglie, MM. de
     Sainte-Aulaire, de Barante, David; Mme de Boigne, Mme de Gramont,
     le baron Pasquier, Mme et Mlles de Barante et Mlle de
     Sainte-Aulaire, Dugas-Montbel, etc. J'aurais aussitôt fait de vous
     donner la liste complète, car elle était fort belle. M. de
     Chateaubriand a été d'une grande perfection. Il n'a point eu de
     mauvaise humeur de ce que ses beaux vers étaient quelquefois
     estropiés, et il a mis beaucoup de complaisance à en lire quelques
     morceaux et un acte tout entier. Il a reçu, comme vous pensez,
     beaucoup de compliments mérités sous tous les rapports...»

La saison des eaux étant arrivée, Mme Récamier partit avec M. Ballanche
pour Dieppe, et M. de Chateaubriand pour Cauterets.

Elle écrivait de Dieppe à sa nièce:

Mme RÉCAMIER À Mme LENORMANT.

     «Dieppe, 10 août 1829.

     «Tu es encore seule, ma pauvre enfant, mais c'est pour bien peu de
     temps. J'ai écrit à ton mari, en lui envoyant une lettre que
     j'avais reçue de M. de La Rochefoucauld; il en sera sûrement
     content, et nous touchons à une décision quelconque. On parle d'un
     nouveau ministère, il serait complétement _ultra_: dans cette
     supposition, M. de Chateaubriand donnerait, je pense, sa démission,
     et il serait possible que cette circonstance fît échouer aussi la
     demande de M. Lenormant; voilà ce que nous avons à craindre, et
     cette mauvaise chance nous réunirait tous à Paris. Si je n'y voyais
     pas des dangers pour la France, ou du moins une direction
     inquiétante, j'aurais bien de la peine à ne pas m'en réjouir;
     enfin, encore quelques jours, et nous saurons notre sort.

     «Je suis ici au milieu des fêtes, des princesses, des
     illuminations, des spectacles; deux des fenêtres de ma chambre sont
     en face de la salle de bal et les deux autres vis-à-vis du théâtre.
     Au milieu de tant de fracas, je suis dans une parfaite solitude; je
     vais m'asseoir et rêver au bord de la mer, je repasse toutes les
     circonstances tristes et heureuses de ma vie: j'espère que tu seras
     plus heureuse que moi!

     «Je suis profondément touchée de la tendresse que tu m'as gardée,
     quand il serait si naturel que tu fusses absorbée par un autre
     sentiment. Ton image vient se mêler à toutes mes rêveries; c'est
     par toi que j'ai un avenir. Si tu fais ce voyage[80], nous nous
     résignerons par l'idée de l'influence qu'il peut avoir sur toute la
     carrière de M. Lenormant. Si nous ne réussissons pas, la
     résignation me semble encore plus facile, et nous nous retrouverons
     tous dans quelques semaines.

     «J'ai rencontré ici Léonie de B.: elle croyait que tu avais épousé
     un vieux savant, un pédant; tu juges si j'ai eu plaisir à lui dire
     que ce vieux savant avait vingt-cinq ans et la conversation la plus
     spirituelle. Je crois cette pauvre Léonie fort ennuyée de rester
     fille. Sa mère est très-aimable pour moi. Je vois aussi Mme
     Anisson[81], qui me fait beaucoup de coquetteries et qui me plaît
     pour elle-même, et surtout à cause de son frère; mais je passe
     presque tout mon temps à lire et à causer avec M. Ballanche, qui
     s'arrange parfaitement de notre solitude. Il s'est logé dans une
     espèce de tour où il a la vue de la mer, il travaille à sa
     _Palingénésie_ et me paraît le plus content du monde.

     «Le pauvre Ampère est parti pour Lyon; son père donne de vives
     inquiétudes; on lui ordonne l'air natal. Le fils doit revenir à la
     fin du mois. Il est bien touchant dans ses soins pour son père; il
     m'a accompagnée, quand je suis partie pour Dieppe, jusqu'à la
     première couchée. Comme je voyageais seule et à petites journées,
     nous sommes arrivés de très-bonne heure, nous nous sommes promenés,
     nous avons soupé, nous avons lu, puis il m'a quittée pour rejoindre
     son père. Il a voyagé la nuit, dans une mauvaise voiture, mais il
     était ravi de notre petit voyage, qui lui a fait une distraction au
     milieu de tous ses ennuis.

     «Voilà bien des détails, mais je pense que tu es désoeuvrée; si M.
     Lenormant était près de toi, je ne t'écrirais pas si longuement. Je
     compte sur ton talent pour déchiffrer mon griffonnage. Je
     t'embrasse et je t'aime.»

Quand Mme Récamier écrivait cette lettre, on ignorait encore à Dieppe la
formation du ministère Polignac qu'une ordonnance royale avait institué
la veille, mais l'opinion s'alarmait vivement de la possibilité de cette
combinaison. M. de Chateaubriand apprit aux Pyrénées la formation du
nouveau cabinet, et en comprit à l'instant toutes les conséquences.
Revenu à Paris, il eut le désir de voir le roi et de lui parler des
dangers que pouvait faire courir à la France et à lui-même
l'impopularité de ses nouveaux ministres. Il ne fut point admis, et
donna sa démission, comme Mme Récamier l'avait prévu.

En présence de la nouvelle administration dont il ne devait attendre
aucune faveur, M. Lenormant, venu à Paris pour solliciter une
prolongation de séjour en Grèce, renonça même à la demander, et Mme
Récamier vit de nouveau tous les siens groupés autour d'elle: c'est
ainsi que se passa l'hiver.

M. Récamier, malgré la force de sa constitution, commençait à sentir
l'atteinte des années; depuis la mort de son beau-père, il était venu
demeurer chez Mme Lenormant, sa nièce, et chaque jour toute la famille,
y compris le jeune ménage et M. Ballanche, se réunissait à dîner à
l'Abbaye-au-Bois. Fidèle jusqu'au bout à la bienveillance parfaite de
son caractère, à la bonté de son coeur, aux habitudes mondaines de sa
vie, à l'insouciance de son humeur, malgré les quatre-vingts ans qu'il
allait accomplir, M. Récamier continuait de passer toutes ses soirées
dehors. Ses matinées s'écoulaient à la Chaussée-d'Antin, dans l'ancien
quartier de ses affaires, où il avait conservé une espèce de petit salon
qui lui servait à recevoir la visite d'anciens et de nouveaux amis,
d'anciens et de nouveaux clients que, malgré ses revers, il trouvait
encore moyen d'obliger et de servir.

Il fut saisi, dans le courant d'avril, d'une de ces fluxions de poitrine
auxquelles il était sujet. Au milieu de la suffocation qu'il éprouvait,
M. Récamier témoigna le désir d'être transporté à l'Abbaye-au-Bois, se
flattant d'y respirer plus librement; on céda à ce voeu, et on l'établit
dans le salon même du grand appartement que sa femme habitait. C'est là
qu'entouré de tous les siens, et gardant sa sérénité jusqu'au dernier
moment, il succomba, malgré les secours les plus éclairés que lui
prodigua son cousin et bien tendre ami, le docteur Récamier, le 19 avril
1830.

Il était difficile de rencontrer moins de rapports de goût, d'humeur,
d'esprit et de caractère que n'en avaient entre eux M. et Mme Récamier;
une seule qualité leur était commune, c'était la bonté; et néanmoins,
dans le lien singulier qui les unit trente-sept ans, la bonne harmonie
ne cessa jamais de régner. En le perdant, Mme Récamier crut perdre une
seconde fois son père. Dans cette douloureuse circonstance, elle reçut
de Mme de Chateaubriand le billet suivant:

LA VICOMTESSE DE CHATEAUBRIAND À Mme RÉCAMIER.

     «22 avril 1830.

     «Que je suis triste de vous savoir malheureuse! Dites, je vous en
     supplie, à M. de Chateaubriand quand vous voudrez me recevoir, je
     serai toute à vous. C'est au moment de la peine que je voudrais ne
     pas quitter mes amis, et j'espère que vous ne doutez pas de mes
     tendres sentiments; c'est bien aujourd'hui que j'en éprouve toute
     la sincérité.»

À plus forte raison, un des plus anciens amis de sa jeunesse ne
pouvait-il rester étranger à ce chagrin; Adrien de Montmorency lui
écrivait:

LE DUC DE LAVAL MONTMORENCY À Mme RÉCAMIER.

     «Londres, 8 avril 1830.

     «Quel que soit le silence qui règne entre nous depuis quelques
     mois, ma vieille amitié ne saurait le supporter dans un moment où
     vous venez d'éprouver un coup très-sensible.

     «La perte que vous avez faite, tous les souvenirs qu'elle soulève
     dans ma pensée, m'engagent à vous entretenir de mes impérissables
     sentiments. Il y a en vous quelque chose d'élevé, de délicat, de
     généreux, qui aura vivement agité votre coeur dans ces dernières
     circonstances.

     «J'espère aller avant un mois à Paris, si les affaires me le
     permettent, ce qui est une incertitude jusqu'aux derniers instants.
     Nous nous reverrons, chère amie, nous rafraîchirons, nous
     ranimerons cette amitié, cette intimité de tant d'années. Il n'y a
     de doux, de consolant, et je dirais même d'honorable, que la suite
     et la persévérance des sentiments. On m'arracherait plutôt le coeur
     que le souvenir de vous avoir tant et si longtemps aimée. J'ai pu,
     je pourrais encore me plaindre, par la raison que j'attache une
     importance extrême à toutes les impressions que je reçois par vous.

     «J'ai eu de vos nouvelles par ma tante et par notre commune amie,
     Mme de Boigne.

     «Je n'ai sur tous vos amis, sur ce qui vous apprécie, vous admire
     et vous entoure, qu'un seul avantage, c'est celui de vous avoir
     aimée avant qu'ils vous connussent.

     «Un petit mot de réponse bien aimable, délicat, mais aussi bien
     réservé, comme vous écrivez; et ne doutez jamais de mon inaltérable
     intérêt.»

La colonie de l'Abbaye-au-Bois s'était transportée de nouveau à Dieppe,
dont les bains étaient ordonnés à Mme Récamier; celle-ci y retrouva un
homme bien jeune encore avec lequel on l'avait depuis peu mise en
relation, et dont les brillantes facultés faisaient déjà pressentir la
prochaine renommée. L'abbé Lacordaire n'avait point encore révélé le don
de sublime éloquence que le Ciel a mis dans son âme; mais ardent, plein
de foi, joignant la plus noble figure aux plus rares qualités de
l'esprit, il était impossible d'être plus aimable que ne l'était alors
celui auquel une célébrité éclatante devait s'attacher sous la robe de
dominicain. Sa conversation parfaitement libre, souvent paradoxale,
toujours brillante, était remarquable par la grâce et la gaieté. Il
était extrêmement apprécié par Mme Récamier et par tout son entourage.

M. de Chateaubriand vint à son tour rejoindre son amie au bord de la
mer. Il y était arrivé depuis quelques heures seulement, lorsque la
nouvelle des funestes ordonnances, rendues le jour même où il avait
quitté Paris, lui fut annoncée par M. de Boissy. Il revint immédiatement
à Paris, et peu d'heures après, Mme Récamier, inquiète des amis dont
elle était séparée, de sa nièce accouchée depuis quelques semaines et
demeurée dans la capitale, convaincue, comme M. de Chateaubriand, qu'un
mouvement terrible, une révolution peut-être, allait éclater dans Paris,
en reprit sans hésiter le chemin.

Elle y rentra le 30, et fut obligée de laisser sa voiture à La
Chapelle-Saint-Denis et de traverser à pied, avec sa femme de chambre et
M. Ampère, toute la distance qui sépare La Chapelle-Saint-Denis de
l'Abbaye-au-Bois. Les barricades debout à tous les coins de rue
rendaient ce trajet encore plus fatigant.

Avant de savoir qu'elle avait quitté Dieppe, M. de Chateaubriand lui
avait écrit dans cette ville une lettre qui, par suite de l'interruption
des courriers, ne parvint que bien des jours après à sa destination. M.
de Chateaubriand l'ayant reproduite dans ses Mémoires, nous n'en
donnerons ici qu'un extrait.

M. DE CHATEAUBRIAND À Mme RÉCAMIER.

     «Jeudi matin, 29 juillet 1830.

     «Je vous écris sans savoir si ma lettre vous arrivera, car les
     courriers ne partent plus. Je suis entré dans Paris au milieu de la
     canonnade, de la fusillade et du tocsin. Ce matin le tocsin sonne
     encore, mais je n'entends plus les coups de fusil: il paraît qu'on
     s'organise et que la résistance continuera tant que les ordonnances
     ne seront pas rappelées. Voilà le résultat immédiat--sans parler du
     résultat définitif--du parjure dont les ministres ont donné le
     tort, au moins apparent, à la couronne.

     «La garde nationale, l'école Polytechnique, tout s'en est mêlé.
     Vous jugez dans quel état j'ai trouvé Mme de Chateaubriand. Les
     personnes qui, comme elle, ont vu le 10 août et le 2 septembre,
     sont restées sous l'impression de la terreur. Un régiment, le 5e de
     ligne, a déjà passé du coté de la Charte. Certainement M. de
     Polignac est bien coupable: son incapacité est une mauvaise excuse;
     l'ambition dont on n'a pas les talents est un crime. On dit la cour
     à Saint-Cloud et prête à partir.

     «Je ne vous parle pas de moi; ma position est pénible, mais claire.
     Je ne trahirai pas plus le roi que la Charte, pas plus le pouvoir
     légitime que la liberté. Je n'ai donc rien à dire ni à faire,
     attendre et pleurer sur mon pays.

     «Midi.

     «Le feu recommence: il paraît qu'on attaque le Louvre, où les
     troupes du roi se sont retranchées. Le faubourg que j'habite[82]
     commence à s'insurger. On parle d'un gouvernement provisoire dont
     les chefs seraient le général Gérard, le duc de Choiseul et M. de
     Lafayette.

     «Il est probable que cette lettre ne partira pas, Paris étant
     déclaré en état de siége. C'est le maréchal Marmont qui commande
     pour le roi. On le dit tué, mais je ne le crois pas. Tâchez de ne
     pas trop vous inquiéter. Dieu vous protége! nous nous retrouverons!

     «Vendredi.

     «Cette lettre était écrite d'hier; elle n'a pu partir... Tout est
     fini: la victoire populaire est complète; le roi cède sur tous les
     points: mais j'ai peur qu'on n'aille maintenant bien au delà des
     concessions de la couronne. J'ai écrit ce matin à Sa Majesté. Au
     surplus, j'ai pour mon avenir un plan complet de sacrifices qui me
     plaît; nous en causerons quand vous serez arrivée. Je vais moi-même
     mettre cette lettre à la poste et parcourir Paris.»

Averti de l'arrivée de Mme Récamier à l'Abbaye-au-Bois et des fatigues
inouïes de son voyage, M. de Chateaubriand lui écrivait:

LE MÊME.

     «31 juillet 1830.

     «Je venais d'écrire à votre nièce que vous arriveriez _au moment le
     plus inattendu_: vous voyez comme je vous connais. J'ai été _traîné
     hier en triomphe par les rues_; je n'ose plus sortir aujourd'hui.
     Venez donc quand vous aurez dormi. Malheureusement on ne peut aller
     qu'à pied. J'ai les choses les plus importantes à vous dire.
     J'espère que je vais jouer un rôle digne de vous et de moi, mais
     qui me fera peut-être massacrer. Vous sentez ce que j'ai à souffrir
     des terreurs de Mme de Chateaubriand. Dormez, et ne venez que quand
     vous serez bien reposée.»

Nous n'avons nullement la prétention de faire le récit de la révolution
de Juillet. En recueillant ces souvenirs, nous ne nous sommes jamais
occupé des événements politiques que dans la mesure de l'influence
qu'ils ont exercée sur la vie de Mme Récamier et sur celle de ses amis.

Dominée par ses affections et méprisant l'intrigue, dépourvue
d'ambition, mais animée du plus sincère amour de son pays, Mme Récamier
avait un vif sentiment de la liberté. Son caractère, dont la douceur et
la bonté formaient la base, ne savait pactiser avec aucune injustice. On
l'a vue repousser les faveurs qui lui furent offertes par le premier
empire, et bannie par ce régime dont la persécution s'étendait à tous
ses amis. Le gouvernement avec lequel elle se sentit le plus en
sympathie, parce qu'il garantissait à la fois la liberté du peuple, la
dignité du pouvoir et l'ordre de la société, fut celui de la
Restauration; cette époque fut celle où Mme Récamier vit arriver
d'intimes amis au pouvoir. Éprouvée par des revers de fortune auxquels
son opposition au régime impérial n'avait pas été tout à fait étrangère,
elle ne profita jamais, ni pour elle-même, ni pour les siens, du crédit
de ces mêmes amis, ni du souvenir de l'exil qu'elle avait subi.

On ne saurait porter plus haut qu'elle ne le fit l'indépendance et la
fierté; la liberté dont elle fut toujours jalouse, celle dont elle fit
constamment usage, c'était le droit de rester fidèle à tous les vaincus,
de reconnaître et de respecter la sincérité et la bonne foi dans les
opinions les plus opposées à la sienne. Avec des principes arrêtés, elle
sut être indulgente pour les personnes.

La chute de la branche aînée des Bourbons condamnait à la vie privée M.
de Chateaubriand et la plupart des amis de Mme Récamier; elle renversait
l'édifice auquel ils avaient coopéré avec patriotisme et dévouement: on
ne serait donc pas sincère, si l'on ne disait que la révolution de
Juillet parut, à Mme Récamier et à ceux qui formaient le cercle d'élite
qu'on désignait par le nom l'_Abbaye-au-Bois_, un événement douloureux
et fatal: mais on espérait encore qu'il en sortirait du bonheur et du
repos pour la France.

Le bon Ballanche, si ardent dans ses rêves de perfectionnement moral, si
sincère dans sa passion de voir s'opérer l'alliance de l'ancien régime
et du monde nouveau, ne pouvait sans chagrin en perdre l'espérance,
après y avoir travaillé dans ses divers écrits politiques.

Il s'exprimait ainsi dans une lettre de cette époque:

«Quant à moi, ma thèse est bien faite, j'ai renoncé à une de mes idées,
celle qui a rempli ma vie. J'ai cru à la possibilité du progrès par la
voie d'_évolution_, mais je vois bien à présent qu'il n'en est point
ainsi dans les choses humaines, et qu'elles procèdent par voie de
_révolution_. Ainsi les cataclysmes ne peuvent s'éviter dans le monde
social, pas plus que dans le monde physique.»

La partie plus jeune de la société de l'Abbaye-au-Bois ne jugeait point
la révolution au même point de vue. M. Ampère, ami de Carrel, lié avec
MM. Thiers et Mignet, avait adopté sans restriction les tendances
réputées alors les plus libérales; M. Lenormant, qui avait travaillé au
_Globe_, mais dont les opinions étaient plus exactement représentées par
la _Revue française_, recueil qui ne fit jamais d'opposition
systématique aux Bourbons, était d'ailleurs uni par une vive admiration
et une affection vraie à M. Guizot. Son respect était grand pour le
vieux roi et sa famille; mais il accueillait, avec tout l'entrain de la
jeunesse, la perspective d'un ordre de choses où la part serait plus
largement faite à liberté.

Mme Récamier, avec son impartialité ordinaire, restait l'arbitre et le
lien entre ces opinions opposées.

On sait quel fut le noble langage de M. de Chateaubriand à la Chambre
des Pairs; et maintenant que nous sommes hors du mouvement, des
illusions, des violences et des ambitions des partis, il faut
reconnaître que lui seul avait raison. Il protesta en termes admirables
pour les droits méconnus d'un enfant, et après s'être dépouillé de tous
les titres, honneurs et pensions qu'il ne pouvait tenir que de la
monarchie légitime, il publia sa brochure: _De la Restauration et de la
Monarchie élective_; puis il partit pour la Suisse avec Mme de
Chateaubriand.

Le duc de Laval se trouvait à Paris au moment des trois journées; placé
dans une position moins éclatante aux yeux du public que l'illustre
écrivain dont il partageait les convictions, il fit son renoncement avec
plus de modestie, et ne le fit pas moins complet: lui aussi il abandonna
promptement Paris pour s'en aller aux Eaux d'Aix. De cette ville, il
écrivait à Mme Récamier:

LE DUC DE LAVAL MONTMORENCY À Mme RÉCAMIER.

     «Aix en Savoie, 5 septembre 1830.

     «Me voici dans ce lieu que nous avons habité ensemble il y a
     vingt-un ans passés. Quels souvenirs et quel avenir! Quelle
     confusion d'idées et de sentiments! Il faut refouler dans son coeur
     tout ce que le passé, et le présent, et cet avenir redoutable,
     m'inspirent.

     «Avec de la générosité dans l'âme, et peut-être de la justice, vous
     m'écririez quelquefois, vous sauriez vaincre cette répugnance à
     ouvrir votre pensée par lettres. Cette pensée, partout où elle se
     porte, est toujours si juste, si bien appliquée aux circonstances
     que vous traitez, aux personnes à qui vous vous adressez, que ce
     serait merveille que de recevoir de cette main une lettre tous les
     quinze jours. Le joug ne serait pas lourd, que de faire cet effort
     deux fois par mois. Pourquoi ne le feriez-vous pas?

     «M. de Lamartine était parti d'ici trois jours avant mon arrivée;
     c'est dommage. Nous nous connaissions par lettres; il avait désiré
     servir avec moi, sous moi, celui[83] qui n'est plus à servir, mais
     qui sera toujours à respecter; il avait parlé d'une certaine
     lettre[84] qu'il a lue ici avec une bienveillance, une exaltation
     de poëte; il comptait en imiter la conduite et l'esprit. Il est
     allé en Bourgogne où les séductions viendront le chercher. Je ne
     connais pas la force de son bouclier.

     «M. Frayssinous, l'homme de sa robe le plus modéré, le plus
     consciencieux, le plus appréciateur des temps et des nécessités,
     est ici. Nous sympathisons beaucoup. Ce n'est pas non plus de
     l'opposition, c'est le respect de soi-même, c'est la
     reconnaissance, et avant tout l'effroi de l'ingratitude, qui ont
     porté ses pas jusqu'ici.

     «Adieu! Soyez heureuse, si vous le pouvez. Répondez-moi à Genève,
     où je serai de retour dans une douzaine de jours. Mes bons
     souvenirs à M. Ballanche et à ce qui est bienveillant pour moi
     autour de vous.»

Les lettres que M. de Chateaubriand, pendant son séjour en Suisse,
écrivit à Mme Récamier, ont été imprimées dans le 10e vol. des _Mémoires
d'Outre-Tombe_. «Je n'avais pas copie de ces lettres, dit l'illustre
écrivain: Mme Récamier a eu la bonté de me les prêter.» Nous les avons
collationnées sur les originaux, et, cette fois, nous les trouvons
reproduites avec une fidélité scrupuleuse. Il n'y a donc pas lieu, comme
pour les lettres de Rome, à une comparaison intéressante entre le
premier jet et l'arrangement postérieur. C'est ce qui nous décide à les
omettre ici, malgré l'intérêt qu'elles présentent. D'autres lettres de
la même époque, et notamment celles de M. de Chateaubriand à M.
Ballanche, pourront, jusqu'à un certain point, en tenir lieu.

M. BERTIN L'AÎNÉ À Mme RÉCAMIER.

     «Aux Roches, 19 juin 1831.

     «Madame,

     «J'ai reçu hier votre lettre de samedi matin: mon fils viendra
     passer aujourd'hui quelques heures aux Roches, je lui remettrai
     l'article de Nodier, avec _injonction_ de le donner à l'impression
     demain lundi; il paraîtra mardi matin. Si j'avais été à Paris, vous
     l'auriez lu ce matin.

     «Soyez bien convaincue, Madame, que je ne perdrai jamais un instant
     pour faire ce que vous désirez.

     «Je n'ai encore reçu qu'une lettre de Genève[85]; elle est, comme
     celles que vous avez reçues, fort triste, mais pas plus que les
     affaires publiques, qui me paraissent tout à fait désespérées.

     «Dieu veuille que juillet et le retour des immortelles journées
     n'amènent point l'effroyable dénoûment que je redoute!

     «J'irai mardi passer quelques heures à Paris. Je descendrai des
     Roches à l'Abbaye-au-Bois. Je reçois, Madame, avec bonheur, avec
     fierté, l'expression du sentiment que voulez bien me témoigner.
     J'en suis digne, s'il ne faut, pour le mériter, qu'un dévouement
     absolu.

     «Je suis avec respect, Madame, votre très-humble et très-obéissant
     serviteur.

     «BERTIN.»

M. DE CHATEAUBRIAND À M. BALLANCHE.

     «Genève, 12 juillet 1831.

     «L'ennui, mon cher et ancien ami, produit une fièvre intermittente;
     tantôt il engourdit mes doigts et mes idées, et tantôt il me fait
     écrire, écrire comme l'abbé Trublet. C'est ainsi que j'accable Mme
     Récamier de lettres et que je laisse la vôtre sans réponse. Voilà
     les élections, comme je l'avais toujours prévu et annoncé,
     _ventrues_ et _reventrues_. La France est à présent toute en
     bedaine, et la fière jeunesse est entrée dans cette rotondité.
     Grand bien lui fasse! Notre pauvre nation, mon cher ami, est et
     sera toujours au pouvoir: quiconque régnera l'aura; hier Charles X,
     aujourd'hui Philippe, demain Pierre, et toujours bien, _sempre
     bene_, et des serments tant qu'on voudra, et des commémorations à
     toujours pour toutes les glorieuses journées de tous les régimes,
     depuis les _sans-culottides_ jusqu'aux 27, 28 et 29 juillet. Une
     chose seulement m'étonne, c'est le manque d'honneur du moment. Je
     n'aurais jamais imaginé que la jeune France pût vouloir la paix à
     tout prix et qu'elle ne jetât pas par la fenêtre les ministres qui
     lui mettent un commissaire anglais à Bruxelles et un caporal
     autrichien à Bologne. Mais il paraît que tous ces braves
     contempteurs des perruques, ces futurs grands hommes, n'avaient que
     de l'encre au lieu de sang sous les ongles. Laissons tout cela.

     «L'amitié a ses cajoleries comme un sentiment plus tendre, et plus
     elle est vieille, plus elle est flatteuse; précisément tout
     l'opposé de l'autre sentiment. Vous me dites des choses charmantes
     sur ma _gloire_. Vous savez que je voudrais bien y croire, mais
     qu'au fond je n'y crois pas, et c'est là mon mal: car, si une fois
     il pouvait m'entrer dans l'esprit que je suis un chef-d'oeuvre de
     nature, je passerais mes vieux jours en contemplation de moi-même.
     Comme les ours qui vivent de leur graisse pendant l'hiver en se
     léchant les pattes, je vivrais de mon admiration pour moi pendant
     l'hiver de ma vie: je me lécherais et j'aurais la plus belle toison
     du monde. Malheureusement je ne suis qu'un pauvre ours maigre, et
     je n'ai pas de quoi faire un petit repas dans toute ma peau.

     «Je vous dirai, à mon tour de compliment, que votre livre m'est
     enfin parvenu, après avoir fait le voyage complet des petits
     cantons, dans la poche de votre courrier. J'aime prodigieusement
     vos siècles écoulés dans le temps qu'avait mis _la sonnerie de
     l'horloge à sonner l'air de l'Ave Maria_. Toute votre exposition
     est magnifique, jamais vous n'avez dévoilé votre système avec plus
     de clarté et de grandeur. À mon sens votre _Vision d'Hébal_ est ce
     que vous avez produit de plus élevé et de plus profond. Vous m'avez
     fait réellement comprendre que tout est contemporain pour celui qui
     comprend la notion de l'éternité; vous m'avez expliqué Dieu avant
     la création de l'homme, la création intellectuelle de celui-ci,
     puis son union à la matière par sa chute, quand il crut se faire un
     destin de sa volonté.

     «Mon vieil ami, je vous envie; vous pouvez très-bien vous passer de
     ce monde dont je ne sais que faire. Contemporain du passé et de
     l'avenir, vous vous riez du présent qui m'assomme, moi chétif, moi
     qui rampe sous mes idées et sous mes années. Patience! je serai
     bientôt délivré des dernières; les premières me suivront-elles dans
     la tombe? Sans mentir, je serais fâché de ne plus garder une idée
     de vous. Mille amitiés.

     «CHATEAUBRIAND.»

LE MÊME AU MÊME.

     «31 juillet 1831.

     «Votre lettre, mon cher et vieil ami, est venue à la fois me tirer
     de mon inquiétude et m'y replonger. Je ne cessais d'écrire lettre
     sur lettre à l'Abbaye-au-Bois, pour demander compte du silence.
     Cette fois, je n'écris pas directement à notre excellente amie;
     mais dites-lui, de ma part, que je compte aller la rejoindre à
     Paris du 15 au 20 de ce mois, pour m'entendre avec elle et vendre
     ma maison. Sa maladie me fera hâter mon voyage; je partirai d'ici
     aussitôt que me le permettra la santé de Mme de Chateaubriand, qui
     souffre aussi beaucoup en ce moment. J'aurai soin de vous en mander
     le jour et l'heure. Voilà bien des épreuves! Mais, si nous pouvons
     jamais nous rejoindre, elles seront finies et nous ne nous
     quitterons plus.

     «Je vous embrasse. Mme Lenormant a dû être bien tourmentée. Au
     moins, si tous ces rhumatismes étaient tombés sur moi!

     «Ne manquez pas de m'écrire.»

LE MÊME AU MÊME.

     «3 août 1831.

     «Dieu vous bénisse pour votre bonne nouvelle, mon cher ami. Notre
     amie voulait m'écrire; je la supplie de n'en rien faire; je serai
     bientôt à Paris. Mais vous, écrivez-moi de temps à autre: je ne
     puis encore fixer le jour de mon départ, Mme de Chateaubriand étant
     malade; je vous l'écrirai. Me voilà heureux, et bien plus heureux
     que si c'était moi qui renaissais à la vie. Je vous embrasse
     tendrement et cordialement.

     «CHATEAUBRIAND.»

     «Mme Salvage est arrivée; je l'ai reçue le mieux que j'ai pu.»

M. de Chateaubriand revint à Paris le 11 octobre 1831, et publia à son
retour de Suisse sa brochure en réponse à la proposition Baude et
Briqueville, relative au bannissement de Charles X et de sa famille.

Le premier cabinet du roi Louis-Philippe n'avait pu que refléter
fidèlement le pêle-mêle de la situation et le trouble des esprits. MM.
de Broglie, Guizot et Périer, y siégeaient à côté de MM. Dupont de
l'Eure et Laffitte; une semblable alliance ne devait pas durer
longtemps, et bientôt une administration prise tout entière dans la
nuance du mouvement remplaça le ministère qui avait dès le premier jour
arboré le drapeau de la résistance à l'esprit révolutionnaire. M.
Guizot, pendant ce premier et rapide passage au ministère, avait appelé
M. Lenormant à le seconder dans la direction des beaux-arts. Lorsque M.
Guizot et ses amis crurent devoir abandonner les affaires, M. Lenormant
rentra, pour n'en plus sortir, dans la carrière scientifique et
littéraire que Mme Récamier préférait infiniment lui voir suivre. Il fut
nommé conservateur de la bibliothèque de l'Arsenal.

Nous devons rendre ici témoignage à la vérité: la tolérance dont M. de
Chateaubriand fit preuve envers ses jeunes amis fut sans réserve.
Jamais, malgré la divergence de leurs opinions et en présence même des
événements qui excitèrent le plus la désapprobation et la violence de
son langage imprimé, la bienveillance qu'il daignait montrer à M. et à
Mme Lenormant et à M. Ampère ne fut, je ne dirai pas moindre, mais
attiédie.

En se reportant par la pensée aux années qui suivirent immédiatement la
révolution de Juillet, on peut se rappeler quelle était la vivacité des
opinions, combien la société était divisée, quelles inimitiés et quelle
aigreur y régnaient. On comprendra sans peine tout ce que l'âme
équitable et bienveillante de Mme Récamier devait souffrir: malgré ses
efforts pour concilier, elle ne réussissait qu'imparfaitement à modérer
dans son salon les vivacités de l'esprit de parti. Tandis que M. de
Chateaubriand et plusieurs autres de ses amis les plus intimes avaient
rompu avec le régime issu de la révolution, d'autres personnes, chères
aussi à Mme Récamier, avaient embrassé la cause du nouveau gouvernement.
De ce nombre était la comtesse de Boigne, pour laquelle Mme Récamier
avait une affection profonde, et dont l'amitié, mêlée aux souvenirs de
tant d'années écoulées, de tant d'amis disparus, prenait chaque jour
plus de force dans le coeur de l'une et de l'autre.

Mme de Boigne était intimement liée depuis l'enfance avec Mme la
duchesse d'Orléans, devenue la reine Marie-Amélie. Au moment de
l'émigration, le marquis et la marquise d'Osmond avaient trouvé à la
cour de Naples l'accueil le plus bienveillant, et la reine Caroline,
séduite par la grâce et la beauté enfantine de Mlle d'Osmond, avait
assuré à sa famille, privée de ses biens et forcée de vivre hors de
France, une pension destinée à l'éducation de la jeune personne, pension
qui cessa lorsqu'elle atteignit ses dix-huit ans. Ce lien de
reconnaissance explique du reste une intimité qu'auraient suffi à faire
naître des rapports de goûts, et que justifiaient les rares et hautes
vertus de la princesse, fille de la reine Caroline.

M. de Chateaubriand voyait aussi ses amis les Bertin et le _Journal des
Débats_ soutenir le nouveau trône. On comprend, en effet, que de bons
esprits songeassent à défendre la cause de la France, et, dans le
naufrage commun, se ralliassent pour sauver le pays de plus grands maux.
Casimir Périer s'était noblement dévoué à cette tâche, et l'amitié
très-vraie, l'estime profonde que Mme Récamier et M. Ballanche avaient
vouées à Augustin Périer, frère aîné de cet homme d'État illustre, leur
faisaient suivre avec un intérêt plus particulier les efforts courageux
de sa politique. Mais, comme l'a très-bien dit un homme[86] d'un esprit
supérieur, ami comme nous de la Restauration, «M. Périer mort, on put
apprécier ce que vaut un homme, même dans une société aussi profondément
démocratique que la nôtre. Dès que cette forte main cessa de peser sur
les ressorts de cette grande machine qu'on nomme l'administration, ils
se détendirent d'eux-mêmes. Tout s'en fut à la dérive. Une insurrection
légitimiste éclata dans la Vendée, une insurrection républicaine dans
les rues de Paris. La révolte vaincue, le gouvernement crut se donner de
la force en mettant Paris en état de siége, et MM. de Chateaubriand et
Berryer en prison. Le gouvernement ne pouvait mieux afficher sa
faiblesse.»

L'arrestation de M. de Chateaubriand causa un grand trouble à Mme
Récamier; en recevant cette nouvelle, elle courut chez sa femme et la
trouva dans un état d'exaspération et d'inquiétude inouï. Elle portait à
M. de Chateaubriand une affection passionnée et n'avait jamais su
dominer sa très-vive imagination: elle ne doutait pas que _Philippe ne
voulût faire empoisonner son mari_. Elle aurait désiré qu'il ne prît
d'aliments que ceux qu'elle lui aurait fait porter à la préfecture de
police, où il était détenu. Le calme de M. de Chateaubriand finit par
lui rendre sa raison, et la détention, d'ailleurs fort adoucie par les
égards de la famille Gisquet, ne fut pas longue; mais un semblable
procédé à l'égard d'hommes tels que MM. de Chateaubriand, de Fitz-James,
Hyde de Neuville et Berryer, était une faute et une maladresse.

M. de Chateaubriand avait été arrêté le 16 juin; le lendemain 17 le
_Journal des Débats_ contenait l'article que voici:

     «On annonce que MM. de Chateaubriand, Hyde de Neuville et de
     Fitz-James ont été arrêtés ce matin. Rien au monde ne saurait nous
     forcer à dissimuler notre surprise et notre douleur. L'amitié de M.
     de Chateaubriand a fait la gloire du _Journal des Débats_. Cette
     amitié, nous la proclamerons aujourd'hui plus haut que jamais. La
     France tout entière, nous n'en doutons pas, se joindra à nous pour
     réclamer la liberté de M. de Chateaubriand; la France, qui depuis
     longtemps a placé M. de Chateaubriand au nombre de ses écrivains
     les plus illustres, la France, dont M. de Chateaubriand a défendu
     les droits avec une ardeur de génie et d'éloquence qu'on ne
     surpassera jamais. Quelles que soient les opinions de M. de
     Chateaubriand sur la forme actuelle du gouvernement, son amour pour
     la gloire et la liberté n'en est ni moins vif ni moins pur. M. de
     Chateaubriand est assez fort de son génie et de son éloquence; il
     écrit, il ne s'abaisse pas à conspirer.

     «Sans doute le gouvernement n'a pu se résoudre à ordonner
     l'arrestation de M. de Chateaubriand que sur des dépositions
     judiciaires aussi graves qu'infidèles: mais nous sommes convaincus
     que, dès les premiers éclaircissements, il sera rendu à la liberté.
     Chaque jour de plus qu'il passerait en prison serait un nouveau
     jour de deuil pour nous, pour tous les bons citoyens, pour
     quiconque respecte la gloire, le génie des lettres et la liberté.

     «Nous affirmons aussi sans crainte que M. Hyde de Neuville ne
     conspire pas. Dans sa prospérité, M. Hyde de Neuville, comme M. de
     Chateaubriand, a été notre ami. Nous ne l'abandonnerons pas dans
     son malheur. Est-il besoin de rappeler l'admirable loyauté de
     caractère de M. Hyde de Neuville? Y a-t-il un homme qui se soit
     montré plus passionné pour la gloire et le bonheur de la France,
     pour toutes les idées nobles et généreuses? M. Hyde de Neuville a
     fait partie de ce ministère, le dernier sous lequel la Restauration
     ait vu luire de beaux jours, et qui avait entrepris la patriotique
     et glorieuse tâche de réconcilier le trône avec la liberté. Il fut
     disgracié dès que la royauté voulut sérieusement renverser la
     Charte. Le despotisme n'aurait pas eu d'ennemi plus mortel. Quels
     que puissent être les regrets, les voeux même de M. Hyde de
     Neuville, certainement, il ne conspire pas.

     «Nous n'avons pas l'honneur de connaître intimement M. le duc de
     Fitz-James, mais l'élévation de son caractère, que révèlent ses
     discours, nous persuade qu'il ne peut pas plus être coupable que
     ses deux compagnons de captivité.

     «Le gouvernement a ordonné que ces illustres prisonniers fussent
     traités avec tous les ménagements convenables, et nous savons que
     M. de Chateaubriand, en particulier, a obtenu, sans les demander,
     les égards, les respects même, dus à un homme dont le nom est une
     des gloires nationales. Mais ce n'est pas assez: il faut que
     justice leur soit rendue, et que la France n'ait pas à gémir en
     pensant que le plus grand de ses écrivains, le plus illustre
     défenseur de ses libertés, l'homme qui a tant fait pour sa gloire
     et qui ne respire que pour elle, n'a plus dans sa patrie d'autre
     asile qu'une prison.»

M. Bertin se trouvait, par le fait de cette arrestation, dans une
situation extrêmement délicate. Il était loin, on vient de le voir,
d'abandonner l'homme éminent, objet de cette étrange persécution; mais
il ne voulait pas davantage déserter le nouveau drapeau qu'il avait
adopté, et le combat de ces deux sentiments, également vifs dans son
âme, le mettait à la torture.

Il craignait de ne satisfaire qu'à demi son ancien ami, et adressait, le
18 au matin, le billet suivant à Mme Récamier, sur la raison et l'équité
de laquelle il comptait pour adoucir M. de Chateaubriand:

M. BERTIN L'AÎNÉ À Mme RÉCAMIER.

     «18 juin 1832.

     «Madame,

     «J'ai eu tout le temps de réfléchir pendant cette longue nuit au
     parti que j'ai pris; je suis convaincu que j'ai agi selon le devoir
     et l'amitié. Mais cela ne me console pas; et si M. de Chateaubriand
     ne partage pas ma conviction, je suis le plus malheureux des
     hommes.

     «Je n'espère qu'en vous, en vous seule!

     «Vive reconnaissance, respectueux dévoûment.

     «BERTIN.

     «_P. S._ Je serai à dix heures à la préfecture. Mon fils n'a pas vu
     M. de Montalivet. La lettre n'est pas dans le _National_.»

La lettre dont il est fait ici mention était de M. de Chateaubriand. M.
Bertin la trouvait trop vive; il l'inséra dans les _Débats_, où on
pourrait la voir, mais en y faisant quelques retranchements dont
l'auteur ne se montra pas satisfait.

Cette terrible année 1832 devait être signalée par tous les fléaux.
L'insurrection ensanglanta les rues de Paris après l'explosion du
choléra et ses effrayants ravages. Le faubourg Saint-Germain, dans la
rue de Sèvres en particulier, fut un des quartiers les plus ravagés par
l'épidémie. Par un pressentiment que la mort n'a que trop justifié, Mme
Récamier, dont l'âme était inébranlable devant le danger, que l'on a vue
prodiguer sans effroi ses soins à des personnes atteintes de maladies
contagieuses, avait une terreur invincible et presque superstitieuse du
choléra. Elle quitta momentanément l'Abbaye-au-Bois à la reprise du
fléau, et s'établit vers la fin de juillet chez Mme Salvage, rue de la
Paix. Toute cette partie de la ville, par un caprice inexplicable de ce
mystérieux fléau, avait été beaucoup plus épargnée que la rive gauche de
la Seine.

Après des secousses et des calamités de tant d'espèces, l'âme et la
santé également ébranlées, Mme Récamier se décida, au mois d'août et
avant de rentrer à l'Abbaye-au-Bois, à faire un voyage en Suisse. Elle
devait y retrouver M. de Chateaubriand, qui déjà parcourait les
montagnes, et elle se rendit à Constance avec Mme Salvage.

Le château d'Arenenberg, que la duchesse de Saint-Leu avait acheté et
arrangé, qu'elle habitait pendant la belle saison, et dont il a été
plusieurs fois question dans les lettres que nous avons citées, domine
le lac de Constance. Il était impossible à Mme Récamier de voyager en
Suisse sans accorder quelques jours à une personne aimable et bonne, à
laquelle on était d'autant plus tenu de témoigner des égards que sa
position était plus difficile, et dont on pouvait sans arrière-pensée
courtiser l'infortune, car rien alors n'était plus improbable qu'un
retour de l'héritier de Napoléon à la suprême puissance.

La duchesse de Saint-Leu avait, l'année précédente, perdu son fils aîné
Napoléon: celui-là même qui, en 1824, avait épousé à Florence sa
cousine, la princesse Charlotte, seconde fille du comte de Survilliers,
Joseph Bonaparte. On se rappelle que, lors du mariage de sa soeur aînée
en 1822, l'intervention de Mme Récamier avait été invoquée afin
d'obtenir du gouvernement français, en faveur du jeune ménage, une
prolongation de séjour à Bruxelles. M. de Montmorency avait mis une
grande courtoisie à se prêter à ce désir. M. de Chateaubriand, à son
tour, soit comme ministre, soit comme ambassadeur, eut plusieurs fois
l'occasion de montrer sa bienveillance à la reine Hortense et à d'autres
membres de la famille proscrite.

On sait que les deux fils de la duchesse de Saint-Leu prirent une part
active au soulèvement qui troubla la Romagne en 1831, et c'est au moment
où cette tentative d'insurrection était réprimée par les Autrichiens,
que le prince Charles-Napoléon mourut à Forli, le 17 mars, d'une
rougeole, dont son plus jeune frère Louis fut lui-même atteint. Pour
soustraire ce fils aux dangers qui le menaçaient, la reine Hortense
l'enleva malade de l'Italie, et, traversant la France, malgré
l'interdiction faite aux Bonaparte d'en fouler le sol, vint à Paris, vit
le roi Louis-Philippe et son ministre M. Périer. Elle trouva dans le roi
d'abord, et dans son gouvernement, tous les égards dus au malheur et au
dévouement d'une mère. Elle reçut même du roi toutes les offres
personnelles de service, mais le ministre ne consentit pas à ce que le
séjour de la duchesse et de son fils se prolongeât au delà d'une
semaine. Mme Récamier ne vit pas la reine Hortense pendant son séjour à
Paris en 1831; elle n'en fut même avertie que plus tard par Mme Salvage.

Quoi qu'il en soit, la situation de la duchesse de Saint-Leu s'était
aggravée par l'immixtion de ses fils aux troubles des Légations, et la
douloureuse circonstance de la mort du prince Napoléon, que Mme Récamier
avait connu à Rome en 1824, jeune, généreux et enthousiaste, était un
motif de plus pour la déterminer à donner quelques jours à l'exilée
d'Arenenberg.

M. de Chateaubriand, qui rejoignit son amie à Constance, accepta avec
elle un dîner chez la duchesse de Saint-Leu. Il a raconté cet incident
de son voyage en Suisse dans ses _Mémoires d'Outre-Tombe_.

La reine Hortense mit une gracieuse coquetterie dans l'hospitalité d'un
moment que le hasard lui faisait offrir au fidèle serviteur des
Bourbons, à l'ancien ministre de Louis XVIII, à l'auteur de l'immortel
pamphlet qui avait si puissamment aidé à la chute du premier empire.
Elle lut à Mme Récamier et à M. de Chateaubriand quelques fragments de
ses propres Mémoires. Son établissement à Arenenberg était élégant,
large sans faste, et ses manières à elle, simples et caressantes. Elle
affichait, trop peut-être pour qu'on y ajoutât une foi entière, le goût
de la vie retirée, l'amour de la nature et l'aversion des grandeurs. Ce
ne fut pas sans quelque surprise, après toutes ces protestations de
renoncement aux illusions de la fortune, que les visiteurs s'aperçurent
du soin que la duchesse de Saint-Leu et toutes les personne de sa maison
mettaient à traiter son fils, le prince Louis, en souverain; il passait
partout le premier.

Le prince, poli, distingué, taciturne, parut à Mme Récamier tout
différent de son frère aîné. Il fit pour elle à la _sépia_ une vue du
lac de Constance dominé par le château d'Arenenberg. Le premier plan est
occupé par un pâtre adossé à un arbre, qui garde son troupeau et joue de
la flûte.

Ce dessin, gracieux souvenir du passage de Mme Récamier chez la reine
Hortense, emprunte un intérêt historique aux circonstances de la
destinée du prince Louis-Napoléon. La signature de l'auteur a été
apposée, depuis dix ans, à toute autre chose qu'à des bergeries.

À la fin de 1833, la duchesse de Saint-Leu se décida à publier sous ce
titre: _La reine Hortense en Italie, en France et en Angleterre pendant
l'année_ 1831, un fragment de ses Mémoires. Tandis qu'elle s'occupait à
en revoir l'impression, elle écrivait à Mme Récamier:

LA REINE HORTENSE À Mme RÉCAMIER.

     «Ce 27 octobre 1833.

     «Je ne veux pas laisser partir notre amie commune[87] sans vous
     parler de mes sentiments pour vous et du plaisir que j'aurais à
     vous revoir ici. J'espère que ce sera chez moi que vous viendrez
     dorénavant. Mme Salvage vous dira que j'ai pris mon grand parti de
     faire publier mon triste voyage en France. Je l'ai écrit cet hiver
     pour moi seule. Depuis que je l'ai lu, on me force à le rendre
     public; j'ai cédé, non sans peine, car je vous ai dit l'effet que
     je ressens lorsque je mets tout le monde dans la confidence de mes
     idées et de mes impressions. Il me semble que ce soit voler aux
     personnes que j'aime et que je distingue une confiance qui ne doit
     pas être jetée à chacun; c'est m'ôter aussi le plaisir des
     _a-parte_.

     «J'éprouve d'avance un si grand embarras de cette publication, que
     je ressemble assez à une personne qui se déciderait à se montrer
     toute nue, sans se croire positivement bossue. Vous m'avouerez
     qu'il faut du courage, car la position est gênante. Enfin j'ai dit
     oui, et je dois supporter tous les inconvénients attachés au titre
     d'auteur. Je n'ai rien composé pourtant, et je me mets en danger
     d'être sifflée. Ce ne sera pas par vous, j'en suis bien sûre, et il
     m'est doux au contraire de penser que votre coeur comprendra le
     mien, et que vous porterez de l'intérêt à des douleurs que vous
     connaissez déjà.

     «Grâce à vous, vos amis seront indulgents: voilà déjà bien de quoi
     me rassurer. Parlez-leur de moi, je vous prie, et recevez
     l'assurance de mes tendres sentiments.

     «HORTENSE.»

M. Ballanche, resté à Paris avec M. et Mme Lenormant, était condamné à
tous les ménagements d'une convalescence: car, sans avoir subi
l'épidémie régnante, sa santé, toujours extrêmement frêle, avait été
fort mauvaise toute cette année là.

Il adressait à la personne dont il lui était si pénible de ne point
accompagner les pas des lettres fréquentes; nous citerons celle qui
suivit immédiatement le départ.

M. BALLANCHE À Mme RÉCAMIER.

     «18 août 1832.

     «Onze heures sonnent, je n'ai point encore de vos nouvelles: demain
     les inquiétudes commenceraient. Mme Lenormant vous a écrit hier et
     vous a donné des nouvelles de toute sa famille. Quant à moi, le
     mieux continue; je commence à marcher, mais je ne veux pas abuser
     de ces premiers essais de mes forces.

     «J'ai vu hier au soir M. de Latouche, nous avons beaucoup parlé de
     vous, nous avons aussi parlé de M. de Chateaubriand. Il m'a dit
     combien il préférerait que, sûr de sa renommée, M. de Chateaubriand
     l'acceptât purement et simplement. Il pense que Paris est encore la
     meilleure des retraites; que là il est mieux à sa place, beaucoup
     mieux, qu'il ne le serait partout ailleurs; qu'on lui saurait gré
     d'y consacrer son temps à sculpter en silence le dernier monument
     qu'il prépare, etc., etc.

     «Il désire, et en cela je le crois l'expression du grand nombre, il
     désire que lui et vous, on vous sache à Paris cet hiver: lui,
     faisant ses Mémoires, vous, conciliant tous les partis, poétisant
     tous les sentiments.

     «Le poëme de Sigour[88] est dans la _Revue des Deux Mondes_: je
     suis bien curieux de savoir l'effet que produira cette lecture sur
     les personnes qui ne connaissent pas encore le poëme.

     «Un article sur l'_Homme sans nom_ vient de paraître dans la
     _Quotidienne_. Ce qu'on y dit de plus remarquable, c'est que je ne
     suis pas de nature à être compris par beaucoup de gens. On renvoie
     l'auteur d'_Antigone_, d'_Orphée_, de l'_Homme sans nom_,
     par-devant M. Cousin.

     «Hier, j'ai passé la soirée chez M. et Mme Lenormant avec Ampère.
     Nous nous sommes entretenus de vous, de vos bonnes pensées de
     retour. Mais ne nous laissez pas sans nouvelles.

     «Nous nous désolions d'être sans lettre, au moment où je reçois la
     vôtre. Mille et mille actions de grâces! Nous sommes d'autant plus
     reconnaissants que nous savons toute la peine que vous avez à
     écrire; c'est du dévouement. J'en prends bien ma bonne part,
     puisque c'est à moi que vous avez écrit le premier.

     «Vous êtes mille fois trop bonne de vous occuper de ma réclusion.
     Ce n'est pas là le fâcheux de mon affaire: ce qui est triste, c'est
     la pensée de vous savoir si loin. Enfin toute cette complication
     d'exil finira, et nous nous retrouverons dans cette Abbaye qui est
     le centre du monde, comme on le disait, vous savez, du temple de
     Delphes.»

Après sa visite au lac de Constance, Mme Récamier se rendit avec M. de
Chateaubriand à Genève. Elle fit un pieux et douloureux pèlerinage au
château de Coppet et au tombeau de Mme de Staël, et revint à Paris au
mois d'octobre. M. et Mme de Chateaubriand, encore incertains s'ils
abandonneraient la France, ou reviendraient à leurs pénates de la rue
d'Enfer, étaient restés à Genève.

Le cabinet qu'on a nommé le ministère du 11 octobre venait de se former;
après les hésitations et les dangers d'une direction qui, depuis la mort
de Casimir Périer, inquiétait tous les bons esprits, il donnait enfin au
gouvernement nouveau l'appui de talents éclatants, et, dans la personne
de MM. de Broglie et Guizot, une garantie de durée au principe
monarchique.

M. Guizot, en prenant le portefeuille de l'instruction publique,
entreprit de réorganiser les établissements scientifiques placés sous sa
direction, et notamment la bibliothèque royale. Tout en respectant le
privilége que les traditions du passé et les décrets de la Convention
avaient accordé aux grands établissements scientifiques, tels que le
Muséum d'histoire naturelle, le Collége de France et la Bibliothèque, de
se gouverner eux-mêmes, il introduisit dans leurs règlements d'utiles et
nécessaires réformes. Ce fut à ce moment que M. Lenormant reçut le titre
de conservateur adjoint au cabinet des médailles. Il alla donc, avec sa
femme et sa jeune famille, prendre possession du logement auquel ce
poste lui donnait droit dans les bâtiments de la Bibliothèque. C'était
un avantage de position considérable, mais en même temps un sacrifice,
profondément senti des deux côtés, que l'abandon de ces douces habitudes
de tous les instants entre Mme Récamier et sa nièce, habitude que le
mariage de celle-ci n'avait point interrompues. Mme Récamier fut
pourtant la première à le conseiller; mais à partir de cette époque et
comme compensation, chaque été réunit à la campagne, soit dans les
environs de Paris, dans quelque habitation louée par Mme Récamier, soit
en Normandie dans une modeste propriété de M. Lenormant, le cercle
intime de l'Abbaye-au-Bois.

Si Mme Récamier mettait, dans ses moindres rapports avec les étrangers,
dans ses relations les plus passagères, une grâce et une bonté sans
égales, c'était surtout dans les habitudes de la vie intérieure et de
famille que le charme de son caractère, l'enjouement de son esprit,
l'égalité de son humeur et son désir constant de plaire lui assuraient
un empire absolu. Avec un extrême abandon, elle avait horreur de la
familiarité, et sa politesse ne l'abandonnait jamais, même avec ses
domestiques; elle était à la fois très-discrète et parfaitement sincère,
très-indulgente mais très-ferme; et lorsqu'un intérêt important, un
sentiment de justice ou de devoir, la forçait à sortir de sa douceur
accoutumée, personne ne savait donner une leçon d'une façon plus nette,
plus directe et plus vive.

L'incertitude qui pesait sur la destinée de M. de Chateaubriand, ce
qu'il y avait de précaire dans son avenir, la douleur si naturelle qu'il
éprouvait à survivre à l'ordre de choses auxquelles il avait dévoué sa
vie entière et son génie, oppressaient tristement Mme Récamier. En
reportant sa pensée vers le saint ami de sa jeunesse, vers celui dont
l'amitié et les conseils faisaient un si grand vide dans son âme, elle
ne pouvait s'empêcher de trouver que la Providence, en rappelant M. de
Montmorency avant la catastrophe de juillet, lui avait épargné une bien
poignante déception. M. Ballanche, confident de ses inquiétudes, lui
écrivait:

     «Si M. de Chateaubriand pouvait prendre les choses générales en les
     dominant, je crois qu'il ferait beaucoup pour le bien de tous et
     pour son propre bien. Je persiste à croire qu'il faut se mettre au
     service des idées, et non au service des choses. Je trouve
     très-bien que M. de Chateaubriand abdique sa part dans l'action,
     mais je trouve qu'il a tort d'abdiquer sa part dans la
     spéculation.»

Mais M. de Chateaubriand était essentiellement un homme d'action, et un
événement imprévu devait presque aussitôt l'y faire rentrer. Il était
encore à Genève, lorsqu'il apprit l'arrestation de Mme la duchesse de
Berry: cette nouvelle fit cesser ses irrésolutions; il accourut à Paris,
sollicita des ministres l'honneur d'être un des défenseurs de la
princesse captive, et ne pouvant défendre une femme qu'on ne voulait pas
juger, mais qu'on espérait déshonorer, il publia son _Mémoire sur la
captivité de madame la duchesse de Berry_. Tout le monde se souvient de
l'éloquente péroraison qui termine cet écrit: «Madame, votre fils est
mon roi.»

Cette brochure valut à M. de Chateaubriand un procès de presse, mais le
jury rendit un verdict d'acquittement. Après sa sortie de Blaye, Mme la
duchesse de Berry écrivit à M. de Chateaubriand, et lui demanda d'aller
à Prague en son nom, de voir ses enfants, et d'annoncer au roi Charles X
son mariage avec le comte Lucchesi Palli. Il n'avait garde de refuser la
mission que lui confiait une femme malheureuse, et il partit pour la
Bohême le 14 mai. Il écrivait de la route:

M. DE CHATEAUBRIAND À Mme RÉCAMIER.

     «14 mai 1833.

     «Écrivez toujours poste restante, et puis, si vous vous informez
     bien, vous trouverez quelques banquiers qui feront passer vos
     lettres par leurs correspondants.

     «Dites à Mme de Boigne que je suis parti dans les idées _les plus
     pacifiques_, voulant empêcher toutes les petites intrigues, et
     arriver, s'il est possible, à des arrangements éventuels pour
     l'avenir, pourvu que le juste milieu n'aille pas m'attaquer et se
     montrer ennemi personnel.

     «Quand la nouvelle de mon départ éclatera, que les journaux disent
     tout net et sans commentaire que je suis en effet allé à Prague,
     chargé d'une mission de la part de Mme la duchesse de Berry:
     veillez bien à cela.

     «Que je suis malheureux de vous quitter! mais je serai revenu vite,
     et je vous écrirai de la chute du Rhin. À vous pour la vie! à vous,
     à vous!»

LE MÊME.

     «Bâle, 17 mai 1833.

     «Me voilà à Bâle sans accident. Vous y étiez l'année dernière. Vous
     avez vu passer ce beau fleuve qui va vous porter en France, un
     moment, de mes nouvelles.

     «Les voyages me rendent toujours force, sentiment et pensée; je
     suis fort en train d'écrire le nouveau prologue d'un _livre_. J'ai
     lu Pellico[89] tout entier en courant. J'en suis ravi; je voudrais
     rendre compte de cet ouvrage, dont la sainteté empêchera le succès
     auprès de nos révolutionnaires, libres à la façon de Fouché.
     N'êtes-vous pas enchantée de la _Zanze sotto i Piombi_? et le petit
     sourd-muet? et le vieux geôlier Schiller, et les conversations
     religieuses par la fenêtre, et notre pauvre Maroncelli? et cette
     pauvre jeune femme du _sopr'intendente_, qui meurt si doucement? et
     le retour dans la belle Italie?

     «Pellico avait des visions; je crois que le diable lui a montré
     quelques pages de mes Mémoires. Au surplus, son génie est peu
     italien, et il parle une langue différente de celle des anciens
     classiques de l'Italie. J'ai de la peine à lui passer ses
     gallicismes, ses _chi che si fasse_, ses désagréables _parecchi_,
     etc. Mais, bon Dieu! que vous dis-je là et quel rapport cela a-t-il
     au but de mon voyage? C'est ce maudit Rhin, qui a vu César, et qui
     rit de me voir courir après des empires.

     «Ne m'oubliez pas; n'oubliez pas de me rappeler à la mémoire de mes
     amis, et surtout de M. Ampère.

     «J'écrirai de je ne sais où, car je ne sais plus par où je dois
     aller. À bientôt.»

LE MÊME.

     «Schaffhouse, samedi 18.

     «Je viens de voir la chute du Rhin à cause de vous. Je n'ai pu que
     la regarder un moment, penser à vous et partir. Je n'ai pas couché
     une seule nuit. J'arriverai à ma destination lundi 20. Je
     n'espérais pas arriver avant le 24; c'est quatre jours gagnés sur
     mon retour. Mme de Sainte-Aulaire[90] passe aujourd'hui ici; nous
     n'allons pas au même roi. À bientôt. N'oubliez pas le souvenir aux
     amis de la petite chambre.

     «Waldmünchen, 22 mai 1833.

     «J'ai été arrêté ici faute de chevaux à cinquante lieues du but de
     mon voyage. J'ai perdu vingt-quatre heures; elles m'ont été bien
     utiles pour prendre un peu de repos, j'étais accablé de fatigues et
     de veilles. Je ne puis vous écrire que quelques mots en courant. Ce
     qu'il y a de sûr, c'est que je ne veux plus quitter mes amis, et
     qu'en voilà assez et trop de voyages. Je ne songe qu'à vous revoir:
     je compte les heures. À bientôt, j'espère. Mais quand saurai-je de
     vos nouvelles! que le temps est long!

     «Parlez de moi à la petite société de l'Abbaye.»

M. de Chateaubriand arriva à Prague le 24 mai, il y passa trois jours.
Il faut relire dans ses _Mémoires_ le récit de sa visite au vieux roi
exilé, _aux enfants_ dont il parle avec un respect attendri et une grâce
toute particulière. Ce récit restera comme un des morceaux les plus
achevés de ces _Mémoires_, si diversement et si injustement appréciés,
et qui renferment pourtant des beautés du premier ordre. La postérité,
plus équitable que les contemporains, rendra à cet ouvrage son véritable
rang.

Au moment de partir pour Carlsbad où se trouvait Mme la Dauphine, M. de
Chateaubriand écrit à Mme Récamier.

     27 mai.

     «C'est mercredi 29 que je pars pour Carlsbad. On me désire à
     Vienne; mais j'ai une telle envie de vous revoir avec la France,
     que je ne sais si je ferai cette course qui me retarderait de dix à
     onze jours. Dans tous les cas, j'espère ne pas passer mon _mois_.
     Il ne faut plus vous quitter.»

Mme Récamier passa l'été de 1833 à Passy où M. de Chateaubriand trouva
la société de l'Abbaye-au-Bois réunie; mais lui-même ne tarda pas à
repartir, appelé cette fois en Italie par la royale cliente qui avait
placé sa cause entre ses fidèles mains.

Nous allons le suivre dans cette nouvelle excursion, grâce aux lettres
qu'il adressait de la route à Mme Récamier.

M. DE CHATEAUBRIAND À Mme RÉCAMIER.

     «Paris, lundi soir 2 septembre 1833.

     «Ne pouvant vous voir demain matin, je vous écris ce soir pour vous
     dire adieu. Je suis bien moins ferme que dans le dernier voyage,
     bien qu'allant sous un plus beau ciel. Je vous laisse souffrante,
     et je n'ai pas de courage contre cela. Mme de Chateaubriand aussi
     n'est pas bien; enfin je suis tout troublé. Je me rassure en
     pensant qu'avant un mois, je serai revenu auprès de vous.

     «Je vous écrirai, je vous rapporterai des notes. Mais c'est un
     grand malheur de vivre ainsi toujours dans l'avenir, quand il reste
     si peu de présent.

     «Ce qui me désole encore plus, c'est que je serai bien longtemps
     sans recevoir de vos nouvelles. Risquez toujours quelques mots,
     poste restante, à Venise et à Milan. Si je n'y suis plus, je les
     ferai retirer.

     «Aimez-moi un peu, pensez à moi. Vous savez que c'est toute ma vie
     et toute ma protection.

LE MÊME.

     «Saint-Marc près Dijon, 4 septembre 1833.

     «Le hameau où je suis arrêté pour dîner est solitaire et a une
     belle vue au soleil couchant, sur une campagne assez triste. C'est
     aujourd'hui, 4 septembre et non 4 octobre, que je suis né, il y a
     bien des années! Je vous adresse le premier battement de mon coeur;
     il n'y a aucun doute qu'il ne fût pour vous, quoique vous ne
     fussiez pas encore née.

     «Je voudrais vous écrire longtemps; mais le pavé, sur cette route,
     m'a ébranlé la tête, et je souffre. Soyez en paix, vous me reverrez
     bientôt et tout sera fini.

     «Je jetterai ce billet à la poste en passant cette nuit à Dijon. Je
     serai après-demain matin, vendredi, à Lausanne, et dimanche à
     Milan.

LE MÊME.

     «Domo d'Ossola, samedi soir 7 septembre.

     «Je veux vous saluer en mettant le pied dans la belle Italie.
     Après-demain matin, je serai à Venise. J'ai eu un temps affreux et
     il pleut encore à verse. Je ne songe qu'à vous revoir. Pour des
     détails, n'en espérez pas; je tombe de sommeil et de lassitude. À
     la rapidité de ma marche, vous voyez que je n'ai pas couché. J'ai
     pourtant pris quelques notes, et j'ai eu dans le Jura, et ensuite
     sur le Simplon, un coup de vent que je ne donnerais pas pour cent
     écus. Je vous écrirai de Venise, de cette Venise où je me suis
     embarqué, il y a un siècle, pour Jérusalem. Pensez à moi, et
     guérissez-vous[91], pour vous promener avec moi dans le bois de
     Boulogne.»

LE MÊME.

     «Venise, 10 septembre 1833.

     «Je voudrais bien que vous fussiez ici. Le soleil, que je n'avais
     pas vu depuis Paris, vient de paraître. Je suis logé à l'entrée du
     grand canal, ayant la mer à l'horizon et sous ma fenêtre. Ma
     fatigue est extrême, et pourtant, je ne puis m'empêcher d'être
     sensible à ce beau et triste spectacle d'une ville si charmante et
     si désolée, et d'une mer presque sans vaisseaux. Et puis, les
     vingt-six ans écoulés à compter du jour où je quittai Venise, pour
     aller m'embarquer à Trieste pour la Grèce et Jérusalem! Si je ne
     vous rencontrais pas dans ce quart de siècle, que je dirais des
     choses rudes au siècle! Je n'ai rien trouvé pour me diriger ici:
     _on_ est bien bon, mais bien étourdi. Je vais être obligé
     d'attendre des réponses de Florence. C'est donc huit jours à courir
     Venise: je les mettrai à profit, et à la Saint-François je vous
     montrerai tout cela. À vous, avec toute la douceur de ce climat si
     différent de celui des Gaules!

     «Je ne suis point encore sorti de mon auberge. On faisait des
     prières pour la cessation de la pluie; elle a cessé à mon arrivée:
     c'est de bon augure. À bientôt.»

LE MÊME.

     «Venise, 12 septembre 1833.

     «J'ai fait hier une bien bonne journée, s'il y a de bonnes journées
     sans vous. J'ai visité le Palais Ducal, revu les palais du Grand
     Canal. Quels pauvres diables nous sommes, en fait d'art, auprès de
     tout cela! J'ai toutes sortes de projets dans la tête; je prends
     des notes, et c'est à cause de ces notes que je ne vous mande aucun
     détail, ne voulant point me répéter.

     «Le _Valery_[92] est un très-bon guide, mais quand on est sur les
     lieux, on voit qu'il ne vous a rien fait voir. Ma mémoire, au
     reste, avait été si fidèle, qu'après vingt-six ans, je ne me trompe
     pas d'un pas ou d'un jugement sur un monument. Je conçois que lord
     Byron ait voulu passer de longues années ici. Moi, j'y finirais
     volontiers ma vie, si vous vouliez y venir. Mme de Chateaubriand
     aime Venise.

     «Je suis toujours attendant des nouvelles[93]. J'en ai d'indirectes
     qui me font espérer être arrivé à temps. Dans quelques jours mon
     sort sera éclairci, et je retournerai vers vous.

     «Aujourd'hui, je vais continuer mes courses: il me tarde devoir
     l'_Assomption_ du Titien. On marche ici sur ses chefs-d'oeuvre; sa
     lumière est si juste, que, quand on regarde un de ses tableaux et
     ensuite le ciel, on ne s'aperçoit pas d'avoir passé de l'image à
     l'objet même. J'ai vu les bibliothécaires Betti et Gamba. Je ne
     sais si le comte Cicognara est ici. La _Gazette de Venise_ ayant
     annoncé mon arrivée, je m'attends à faire quelque connaissance
     nouvelle. Êtes-vous retournée à vos bois et êtes-vous sur vos _deux
     pieds_? Je suis mangé ici des mêmes bêtes qui n'ont fait que vous
     piquer; Hyacinthe est presque aveugle. À bientôt. Je mets à vos
     pieds la plus belle aurore du monde qui éclaire le papier sur
     lequel je vous écris.

     «N'oubliez pas tous nos amis.»

LE MÊME.

     Venise, 15 septembre 1833.

     «J'ai reçu hier votre lettre du 5. Je vous en rends un million de
     grâces; elle m'aurait encore fait plus de plaisir, si elle ne
     m'apprenait que vous souffrez. Je ne puis m'habituer à cette
     continuation de douleur pour un si petit accident. J'espère
     pourtant qu'à la date de ma lettre, vous êtes guérie, et peut-être
     retournée dans votre bois[94].

     «Je vous ai écrit souvent, et même assez longuement; je vous ai dit
     que les notes que je prenais m'empêchaient d'entrer dans les
     détails. Je cours partout; je vais dans le monde: qu'en dites-vous?
     Je passe des nuits dans des cercles de dames: qu'en dites-vous? Je
     veux tout voir, tout savoir. On me traite à merveille; on me dit
     que je suis _tout jeune_, et l'on s'ébahit de mes mensonges sur mes
     cheveux gris. Jugez si je suis tout fier et si je crois à ces
     compliments! l'amour-propre est si bête! Mon secret est que je n'ai
     pas voulu garder ici ma sauvagerie, quand j'ai appris celle de lord
     Byron. Je n'ai pas voulu passer pour être la copie de l'homme dont
     je suis l'original. Je me suis refait _ambassadeur_.

     «J'ai pris Venise autrement que mes devanciers; j'ai cherché des
     choses que les voyageurs, qui se copient tous les uns les autres,
     ne cherchent point. Personne, par exemple, ne parle du cimetière de
     Venise; personne n'a remarqué les tombes des juifs au Lido;
     personne n'est entré dans les habitudes des gondoliers, etc. Vous
     verrez tout cela.

     «Je suis toujours sans nouvelles[95]; j'en attends le 18 ou le 19.
     Arrive ce que pourra, j'ai fait mon devoir. La Saint-François me
     verra auprès de vous.

     «Toujours des souvenirs autour de vous. Toujours à vous et à
     jamais.»

LE MÊME.

     «Ferrare, mercredi 18 septembre 1833.

     «J'ai fait une course pour rencontrer la pauvre voyageuse. Arrivé
     cette nuit, je retourne ce soir à Venise, d'où je partirai enfin
     pour vous revoir. Vous sentez que j'ai à peine le temps de vous
     écrire un mot, pour vous avertir de mes mouvements, et pour vous
     dire que partout je pense à vous. Je suis ici auprès des amours, de
     la folie et de la prison de votre poëte. Priez pour moi. Peut-être
     trouverai-je quelques lignes de vous à Venise avant de quitter
     cette ville, où je voudrais que l'on m'exilât avec vous.

     «Jeudi 19.

     «Tout est changé. _On_ veut absolument que j'aille jusqu'au terme
     du voyage où l'_on_ n'ose arriver sans moi. Toutes mes résistances
     ont été inutiles; il a fallu me résigner. Je pars donc. Cela
     prolongera mon absence d'un mois. Je vais envoyer Hyacinthe à
     Paris, qui vous portera une longue lettre et des détails. Rien ne
     m'a plus coûté dans ma vie que ce dernier sacrifice, si ce n'est
     celui de ma démission de Rome.»

LE MÊME.

     «Padoue, ce 20 septembre 1833.

     «Je vous ai écrit hier de Ferrare le changement survenu dans ma
     marche. Je voulais envoyer Hyacinthe à Paris vous porter des
     détails, mais je serais resté tout seul, et j'ai besoin de lui pour
     mille choses. Vous n'aurez donc que cette lettre. _On_ ne voulait
     pas faire le grand voyage sans moi, _on_ n'osait pas se présenter
     seule; _on_ m'a supplié d'achever mon oeuvre de réconciliation. Tant
     de malheur, de courage et de grandeur déchue, se réfugiant dans ma
     chétive vie, ont vaincu ma résistance; après avoir montré tous les
     inconvénients pour moi et pour les autres de cette résolution, _on_
     s'est obstiné, et je n'ai plus eu qu'à obéir. J'ai mis dans mes
     conditions que je serais libre aussitôt que j'aurais touché le but,
     et que je pourrais à l'instant retourner à Paris, c'est-à-dire
     auprès de vous. Vous me reverrez le 15 d'octobre. C'est bien
     dommage! J'espérais faire la Saint-François dans mon infirmerie
     avec mes vieux prêtres et recevoir de vous ma bonne fête. J'étais
     assez content de ma course italienne. À Venise, imaginez-vous que
     j'avais retrouvé _la Zanze_! et que j'étais à la découverte du plus
     beau roman du monde! L'histoire est venue l'étrangler; enfin, vous
     en verrez le premier chapitre.

     «Écrivez-moi, je vous en supplie, un mot poste restante _où_[96]
     vous m'écriviez au mois de mai. Je voudrais vous savoir guérie. Je
     n'ai pas besoin de vous recommander mes intérêts ou plutôt les
     _nôtres_, et de veiller aux interprétations, sans les prévenir.

     «Toujours souvenirs à nos jeunes amis; à vous des hommages qui sont
     un culte.

     «Je pars ce soir de Padoue. Je devance mon illustre suppliante,
     avec une lettre pour le terrible tuteur. Je vous écrirai quelques
     lignes de la route.»

LE MÊME.

     «Willach en Carinthie, 22 septembre.

     «Me voilà au tiers de ma route. Je vous ai écrit de Ferrare et de
     Padoue. On a ignoblement empêché ma malheureuse cliente de passer.
     Je vais embrasser son fils pour elle et porter une lettre de
     plainte. Le beau rôle me reste toujours; j'en suis bien aise pour
     vous.

     «J'aurais bien des choses curieuses à vous dire. À bientôt.»

     «Prague, 26 septembre.

     «J'arrive. Mme de Berry est restée en Italie _faute de passe-port_.
     Les affaires vont mal ici; je vais voir si je ne les rétablirai
     pas. À bientôt. À vous, à vous.»

LE MÊME.

     «Prague, 29 septembre 1833.

     «Me voilà échappé aux honneurs, aux dévouements et à l'absence. Dès
     le 12 du mois prochain, je serai rendu à notre petite société, à
     nos habitudes, à nos travaux, et à vous que l'absence me rend
     toujours plus chère, et plus impatient de retrouver. J'ai été un
     moment au désespoir. Je ne voyais plus de terme au voyage; il a
     fallu tout un roman pour amener un dénoûment si brusque.
     Attendez-vous à des merveilles. Ce soir même, je pars pour
     l'Abbaye-au-Bois. Comme je suis très-fatigué de la rapidité et de
     la longueur de mes courses, je serai obligé de m'arrêter à présent
     la nuit, ce qui me retiendra quelques jours de plus sur les
     chemins.

     «J'espère vous trouver délivrée de vos maux. Si vous n'êtes pas
     tout à fait guérie, nous vous soignerons comme ce que nous avons de
     plus précieux au monde. À bientôt. N'oubliez pas nos jeunes amis. À
     vous. Vous le savez bien, tout à vous.»

LE MÊME.

     «Paris, dimanche 6 octobre 1833.

     «Si je pouvais faire un pas au delà de mes quinze cents lieues, je
     le ferais pour vous et j'irais à Passy, mais je suis au bout de mes
     forces. Le voyage a fixé mes incertitudes. Je ne puis rien pour ces
     gens-là. Prague proscrit Blaye, et moi, pauvre serviteur, je suis
     obligé d'employer ma petite autorité pour faire lever des ordres
     odieux. Les pauvres jeunes gens légitimistes, qui ont été pour
     complimenter Henri, ont été reçus comme des chiens. Enfin j'ai des
     milliers de choses étranges à vous dire. Demain, j'irai vous voir.

     «Mme de Chateaubriand m'a dit que les journaux avaient parlé de
     _mes voitures_ et de _ma suite_ en traversant la Suisse, d'où ils
     concluaient _mes richesses_. Vous les connaissez: mon trésor, c'est
     vous, et ma suite votre souvenir.

     «Quel misérable pays pourtant, que celui où un honnête homme ne
     peut être à l'abri, même de sa pauvreté! Ces messieurs supposent
     que je me vends comme eux.

     «À demain; vous revenez mardi, nous voilà encore réunis!»

Ce second voyage de M. de Chateaubriand à Prague marque le terme de sa
vie politique. Désormais rentré dans la carrière littéraire, spectateur
quelquefois sévère, jamais indifférent, des destinées de son pays, il
achèvera sa noble existence dans une retraite où le travail, l'amitié,
les espérances religieuses de plus en plus puissantes sur son coeur,
l'aideront à supporter la servitude de l'âge et des infirmités.

Neuf ans plus tard, en 1843, obéissant à la voix de son jeune _roi_, il
quittera la France et ira saluer à Londres l'héritier de tant de siècles
glorieux; mais alors le poids de l'âge se fera péniblement sentir, et
dans la personne du plus illustre défenseur de sa maison. M. le comte de
Chambord ne devra trouver d'intacts que le génie et le dévouement.

De 1834 jusqu'à sa mort, M. de Chateaubriand ne s'éloigna donc, pour
ainsi dire, plus de Mme Récamier, ou du moins ses absences furent de
très-courte durée. Le nombre des lettres qu'il lui adressa pendant ces
quatorze années fut pourtant considérable; on y remarque une affection
toujours croissante, un mouvement d'esprit plus libre, plus d'abandon
que jamais, et dans les jugements qu'il porte sur les événements et sur
les personnes, beaucoup moins d'amertume et de sévérité qu'il n'en a mis
dans ses _Mémoires_. C'est qu'il se laissait aller à la pente naturelle
de son caractère, dans lequel, à travers une disposition à l'ennui et
une mélancolie qui lui revenait sans cesse, il y avait néanmoins un
fonds de sérénité et de bonhomie.

L'admiration, l'adulation de ses contemporains, en faisant passer M. de
Chateaubriand à l'état d'idole, et en le plaçant sur un piédestal,
eurent pour lui le grand inconvénient de le faire souvent _poser_.
Lorsque libre de tout regard étranger, entouré seulement des personnes
pour lesquelles il avait de la bienveillance et dont l'affection lui
était connue, il se livrait à sa vraie nature et devenait tout à fait
lui-même, l'entrain de sa conversation, qui souvent touchait à
l'éloquence, la gaieté de ses saillies, ses bons rires, donnaient à son
commerce habituel un incomparable agrément.

Personne, si j'osais employer ce mot en parlant d'un homme dont le génie
et le caractère inspiraient, et méritaient tant de respect, personne
n'était plus que M. de Chateaubriand, dans l'intimité, simple et bon
enfant. Mais il suffisait de la présence d'un étranger, et quelquefois
d'un mot seulement, pour lui faire reprendre son masque de grand homme
et sa roideur.

Qu'on nous permette de retourner un peu en arrière, pour introduire dans
la société de l'Abbaye-au-Bois un personnage nouveau qui dorénavant y
tiendra une grande place.

C'est au printemps de 1832, au plus fort de l'invasion du choléra, que
le duc de Noailles fut présenté à Mme Récamier. Elle l'avait rencontré à
Rome chez le duc de Laval en 1825, mais ce rapport passager n'avait
laissé qu'une trace fugitive; cependant le passé et le présent de
l'Abbaye-au-Bois comptaient tant de personnes unies au duc de Noailles,
soit par le sang, soit par les liens de l'amitié, qu'on serait disposé à
s'étonner que lui-même n'eût pas toujours appartenu à cette société.

Quoi qu'il en soit, du moment où le duc de Noailles parut chez Mme
Récamier, il fut aussitôt adopté par elle et par M. de Chateaubriand, et
reçut, sans subir l'épreuve du temps, le droit de bourgeoisie dans ce
cercle d'élite où la bienveillance était générale, mais dans l'intimité
duquel un bien petit nombre a pénétré. M. de Chateaubriand prisait
très-haut le jugement et le sens politique, la raison et la droiture de
M. de Noailles, et Mme Récamier eut bien vite démêlé, sous l'enveloppe
un peu froide dont il les recouvre, une constance, une délicatesse et
une tendresse de coeur, fort en sympathie avec sa propre nature.

Je l'ai déjà dit, malgré la différence des âges, elle accorda au duc de
Noailles le rang et le titre d'_ami_, chose sérieuse pour elle qui, plus
qu'aucune personne au monde, pratiqua et inspira l'_amitié_ dans la plus
parfaite acception du mot.

Le duc de Noailles amena à l'Abbaye-au-Bois la duchesse sa femme,
personne accomplie, dont l'esprit délicat, cultivé, doucement moqueur,
dépourvu de toute prétention, s'intéresse à tout et garde, sous la
teinte de gravité et comme de recueillement qu'une ineffaçable douleur
maternelle a imprimée à sa vie, un charme singulier. Sa cousine, la
vicomtesse de Noailles, dont la brillante conversation faisait voir tant
d'esprit argent comptant; le beau-frère de celle-ci, l'aimable et
excellent marquis de Vérac; le duc et la duchesse de Mouchy, venaient
aussi avec assiduité à l'Abbaye-au-Bois. Que puis-je dire? grâce au soin
que le duc de Noailles mit à entourer Mme Récamier de tous les siens, sa
famille et lui prirent, dans sa société et dans son intimité, une
position assez analogue à celle que les Montmorency y avaient si
longtemps occupée.

M. de Chateaubriand, revenu à ses travaux littéraires, préparait son
_Essai sur la littérature anglaise_, sa traduction de Milton, et son
_Histoire du congrès de Vérone_. Pour se délasser un moment, il fit en
1834 une course de quelques jours à Fontainebleau; le sentiment des
beautés de la nature restait chez lui vif et puissant, et, au bout de
quelque temps de séjour à Paris, il éprouvait le besoin impérieux de se
retremper par la vue de la mer ou en allant respirer le parfum des bois.
Il écrit de Fontainebleau:

     «Le château, ou les châteaux, c'est l'Italie dans un désert des
     Gaules. J'étais si en train et si triste que j'aurais pu faire une
     seconde partie à _René_; un vieux _René_! Il m'a fallu me battre
     avec la Muse pour écarter cette mauvaise pensée; encore, ne m'en
     suis-je tiré qu'avec cinq ou six pages de folies, comme on se fait
     saigner quand le sang porte au coeur ou à la tête. Les _Mémoires_,
     je n'ai pu les aborder; _Jacques_[97], je n'ai pu le lire: j'avais
     bien assez de mes rêves.

     «À vous seule appartient de chasser toutes ces fées de la forêt,
     qui se sont jetées sur moi pour m'étrangler.»

L'année suivante 1835, ce fut Mme Récamier qui s'éloigna: elle alla pour
quelques semaines à Dieppe, et s'y trouvait encore au moment de
l'attentat de Fieschi. M. de Chateaubriand, après huit jours passés au
bord de la mer avec son amie, revint précisément à Paris le jour de
cette odieuse catastrophe; il en parlait en ces termes à Mme Récamier:

M. DE CHATEAUBRIAND À Mme RÉCAMIER.

     «Paris, 29 juillet 1835.

     «Je ne devais vous écrire que demain, mais je veux vous dire
     aujourd'hui que, dans mon faubourg, je n'ai appris l'événement dont
     les journaux vous ont donné la nouvelle, que par un cocher de
     fiacre. Vous voyez que je suis chanceux: j'arrive en 1830 aux
     journées qui voient tomber la branche aînée; j'arrive en 1835 aux
     journées qui ont pensé voir disparaître la branche cadette. Le mal
     de cela, outre le crime, est de rendre incertaine à tous les yeux
     l'existence de la monarchie nouvelle, et de porter peut-être le
     gouvernement à des mesures contre la liberté; et par ces mesures
     mêmes, il augmentera son péril. Après ce petit mot de nouvelles, je
     n'ai plus qu'à vous dire que je vous regrette, vous, la mer et
     votre solitude.»

Le surlendemain, il écrit de nouveau:

LE MÊME.

     «31 juillet.

     «J'attends ce matin un petit mot de vous. Je n'ai pas beaucoup
     travaillé. Cette aventure sanglante m'a distrait. Le duc de
     Noailles ne viendra-t-il pas à ce nouveau procès?

     «Si l'on propose quelque loi contre la liberté de la presse, je
     serai obligé d'écrire. Voilà ma grande peine.

     «La chaleur est affreuse ici, et bien qu'il m'en coûte, je suis
     bien aise que vous receviez ces bonnes brises de mer qui vous font
     respirer; et comme je vis de votre vie, il me semble qu'elles me
     font du bien à cinquante lieues de distance.»

LE MÊME.

     «Paris, 2 août 1835.

     «Vous me demandez des détails; je n'en sais pas plus que les
     journaux. Je ne suis guère en train d'aller à Maintenon, mais
     j'irai, puisque vous y serez. Je suis bien triste ici; j'erre sur
     mes boulevards solitaires, pour passer mes heures de l'Abbaye; je
     rentre; je soigne Mme de Chateaubriand qui est malade, et je me
     couche, et je ne dors point, et puis je fais du Milton.

     «_L'hiérophante_[98] est venu hier au soir; ne vous effrayez pas de
     sa tristesse. Il est fort animé de sa gloire, et se passe de vous à
     merveille, toute réserve faite à son attachement pour vous.

     «Je suppose que vous partirez jeudi ou vendredi prochain de Dieppe,
     si vous voulez être à Maintenon le 10. Mandez-moi bien votre
     marche.

     «Enfin, il n'y aura de bonheur pour moi, que quand vous serez
     revenue, quoi que vous en pensiez dans vos jours d'ingratitude et
     de calomnie. Où pourrions-nous donc aller mourir en paix? Je ne
     m'intéresse plus à une société apathique et légère, qui s'en va au
     milieu des crimes, qu'elle prend pour de purs accidents. Elle se
     joue dans les abîmes qu'elle ouvre et où elle tombe; elle ne sera
     pas demain, ou sera tout autrement qu'elle est.»

Le _Milton_ parut au printemps de 1836. Quoi qu'on puisse penser du
système de traduction littérale adopté par M. de Chateaubriand dans ce
travail, c'est une oeuvre d'un grand caractère, la seule peut-être qui
puisse donner dans notre langue une idée juste du grand poëte de la
révolution anglaise.

L'_Essai sur la littérature anglaise_ sert, comme on sait,
d'introduction au _Milton_. Béranger reçut de l'auteur le présent de ces
deux ouvrages; le célèbre chansonnier, en remerciant M. de
Chateaubriand, lui écrivit une lettre que celui-ci apporta et donna à
Mme Récamier.

Nous l'insérons ici; elle a le double mérite d'être inédite, et de faire
apprécier dans sa vérité le rapport qui a existé entre deux hommes
éminents par le talent; représentants de deux ordres d'idées ennemies,
ils recevaient leurs inspirations de muses parfaitement dissemblables,
et furent néanmoins rapprochés par la séduction mutuelle de l'esprit et
par un sentiment commun d'indépendance. Je tiens à constater que le
poëte populaire n'était pas en reste de flatteries.

BÉRANGER À M. DE CHATEAUBRIAND.

     «Fontainebleau, 27 juin 1836.

     «Quoi! Monsieur, vous ne m'avez pas tout à fait oublié! Quoi! vous
     avez encore des éloges à donner au chantre des rues? Je ne puis
     vous dire combien je suis heureux de l'envoi que vous voulez bien
     me faire, et de la lettre qui l'accompagne. On a beau avoir rompu
     avec le monde, il a des voix puissantes qu'on entend toujours avec
     un nouveau charme.

     «Comme vous le deviez, bien croire, Monsieur, je ne m'en suis pas
     tenu à la lecture des seules pages que vous m'indiquiez. Quel
     admirable résumé de vastes et consciencieuses études que cet
     _Essai_! Ce n'est qu'avec vous que j'ai appris quelque chose. Dans
     ma jeunesse, le _Génie du Christianisme_ me donna le sentiment des
     chefs-d'oeuvre antiques; aujourd'hui, grâce à vous encore, je
     pénètre dans la littérature anglaise et je me réconcilie avec
     Milton. Quand j'appris que vous vous occupiez de cette traduction,
     je prédis l'immortel honneur qui en rejaillirait sur le _Paradis
     perdu_, dont la France, peut-être jusqu'à ce jour, n'avait pu bien
     apprécier les beautés.

     «Vous dites dans l'_Essai_, Monsieur, que nous nous enthousiasmons
     trop facilement pour les littérateurs étrangers, qui presque
     toujours paient nos éloges en injures. Les Anglais vous doivent une
     belle couronne, et ils devraient saisir l'occasion qui leur est
     offerte de réparer l'oubli affecté de cet ensorcelé de lord Byron.
     Que de grâces nouvelles ils ont à vous rendre! mais je crains que
     leur égoïsme ne trouve plus fructueux d'imiter l'auteur de _Childe
     Harold_.

     «La cause futile que vous croyez avoir découverte, de l'affectation
     de celui-ci à n'écrire votre grand nom dans aucun de ses ouvrages,
     m'a rappelé une circonstance particulière dont je ne vous ai jamais
     fait part.

     «À l'apparition du _Génie du Christianisme_, la tête pleine de
     magnifiques projets, je pris la liberté de vous écrire une énorme,
     énormissime lettre, où je ne vous parlais de rien moins que d'un
     long plan de poëme épique, et d'un nombre infini de poésies
     pastorales faites ou à faire. Il y avait dans mes confidences des
     choses merveilleuses qui, selon moi, devaient vous ravir, à
     l'orthographe près peut-être, sur laquelle je n'étais pas encore
     très-fort. Rien qu'à lire ma lettre, vous auriez perdu le temps de
     faire un volume: vous préférâtes, je pense, l'intérêt du public, et
     ma lettre resta sans réponse, comme elle le méritait.

     «Heureusement que, même dans ma jeunesse, je n'ai eu que de courtes
     illusions: moi qui ne suis né, ni irascible, ni pair d'Angleterre,
     je m'expliquai bientôt votre silence, et mon admiration pour vous
     alla son train comme devant. Seulement je me disais tout bas: il ne
     me dédaignera peut-être pas toujours ainsi. Et voilà que, quelques
     trente ans plus tard, vous faites tout ce que l'obligeance inspire
     pour assurer le renom du chansonnier. N'est-ce pas bien heureux,
     Monsieur, de n'avoir eu qu'une ambition, et qu'elle ne soit pas
     déçue?

     «Vous parlez dans votre lettre d'aller chercher un autre soleil: je
     voudrais que ce fût celui de Fontainebleau, que je ne quitte plus.
     Il n'est pas bien chaud, mais il est assez pur; et puis ici vous
     auriez les souvenirs qui plaisent le plus à votre génie. Point de
     nouvelles de la cour, quand on vit comme moi, à moins de lire les
     journaux. En fait d'ombrages, vous devez être bien difficile;
     pourtant elle est bien belle et bien silencieuse, ma forêt! car
     elle est à moi; mais je vous en ferai bonne part, quand vous
     voudrez y fonder un ermitage.

     «Si vous saviez comme ici l'on oublie Paris, sans cesser de penser
     à la France! Pour vous et pour moi, Monsieur, cette pensée est une
     des conditions de notre existence. Cette passion de la patrie ne
     vieillit pas plus en vous que le talent, et, dans votre nouvel
     ouvrage, combien de fois n'a-t-elle pas dirigé votre plume!
     Soyez-en sûr, avec un pareil sentiment, vous finirez votre vie où
     vous avez appris à bégayer la langue que vous deviez tant illustrer
     un jour, et qui attend de vous encore un chef-d'oeuvre.

     «Adieu, Monsieur; gardez quelque souvenir à un homme qui pense à
     vous chaque jour, et qui ne cessera jamais de vous souhaiter autant
     de bonheur que vous avez de gloire.

     «Votre reconnaissant et dévoué serviteur,

     «BÉRANGER.»

Après la publication de son _Milton_, M. de Chateaubriand était parti
avec sa femme pour aller faire une visite à son fidèle ami M. Hyde de
Neuville, au château de l'Étang, dans le département du Cher; et Mme
Récamier, de son côté. s'était établie à La Chapelle-Saint-Éloi, chez sa
nièce, où M. de Chateaubriand formait le projet de la retrouver. Il lui
écrivait de Sancerre le 2 août 1836:

     «Nous partons décidément samedi prochain; nous serons à Paris le
     dimanche 7. Attendez à Saint-Éloi; si j'ai l'espérance d'aller vous
     chercher, je vous le manderai; car, pour votre santé, je crois que
     le séjour dans ces riantes vallées vous fera du bien. Si je ne puis
     obtenir ma liberté, vous reviendrez me rendre la vie. Je ne fais
     rien ici, je ne lis pas un journal, je ne me soucie de rien que de
     vous. Vous êtes désormais tout ce qui me reste d'avenir et de
     jours.

     «Priez pour le pèlerin de Terre Sainte à votre petite chapelle.»

Quelques jours après il lui écrivait encore:

M. DE CHATEAUBRIAND À Mme RÉCAMIER.

     «Paris, 8 août 1836.

     «Tandis que vous vous fâchiez si mal à propos, que vous vous
     plaigniez de n'avoir pas de longues lettres pour avoir un prétexte
     de n'écrire que deux mots, ou ne pas écrire du tout, moi je mourais
     d'ennui, de contrariétés de toutes les sortes, afin d'obtenir la
     permission d'aller vous retrouver, pour que vous ne reveniez pas
     trop vite à Paris, de peur que votre santé ne souffrît de ce retour
     que vous ne désirez pas. Je l'ai obtenu ce congé, à force de
     patience. Il faut maintenant que je fasse raccommoder ma voiture
     qui est toute brisée; elle sera prête à la fin de la semaine. Je
     pourrai partir dimanche ou lundi 15.

     «Voulez-vous que j'aille directement à la Rivière-Thibouville[99],
     en finissant par Dieppe; ou voulez-vous que je commence par Dieppe
     en finissant par Saint-Éloi? Vous avez le temps de me tracer mon
     voyage, en me répondant tout de suite.

     «Voilà comme je réponds à vos fâcheries; et je vous jure que, pour
     personne au monde que vous, je ne courrais les grands chemins à
     présent. Je suis las de tout mouvement; je veux définitivement
     fixer et terminer ma vie, ne plus reparaître d'aucune façon sur la
     scène du monde, pas même en explorateur des grandes chutes.

     «Hyacinthe est revenu de Genève; il m'a rapporté mes papiers, et
     quoique je n'aie pas le coeur aux _Mémoires_, quand j'aurai fini ce
     qui vous regarde, je ferai une ou deux pages par jour tant que je
     vivrai, pour remplir ces tristes conditions de mon marché, et pour
     atteindre les deux heures où je vous vois, qui sont toute ma vie.

     «Voyez comme tout passe. Qui pense aujourd'hui à ce pauvre Carrel?
     Et il y a à peine quinze à seize jours qu'il était tout vivant au
     milieu de nous! Cet homme-là valait pourtant mille fois mieux que
     les trois quarts des hommes qui lui survivent.

     «Je ne sais si je verrai vos amis, et s'ils sont à Paris; hors M.
     Ampère, je ne me soucie de voir personne. Si vous avez des
     commissions, donnez-les-moi. Adieu, la plus ingrate et la plus
     gâtée des femmes.

     «J'aurai pourtant du bonheur à voir cette chapelle et à y prier
     pour vous.

     «Hommages toujours à votre nièce, et souvenir à M. Lenormant.»

M. de Chateaubriand vint passer quelques jours auprès de Mme Récamier,
chez sa nièce, puis toute la colonie de l'Abbaye se transporta au
château de Maintenon.

Charmé de l'aspect de ces beaux lieux tout pleins encore des souvenirs
de Louis XIV, et non moins touché de la noble et gracieuse réception de
ses hôtes, M. de Chateaubriand avait dit qu'il consacrerait quelques
pages à ce séjour. Mais il lui était impossible de se plaire longtemps
hors de ses habitudes casanières; il partit le premier, et, revenu à
Paris sans y retrouver le bon génie qui charmait et remplissait ses
journées, il écrit:

LE MÊME.

     «Paris, 15 octobre 1836.

     «Me voilà loin de vous, et vous serez longtemps sans me revenir.
     Oh! ne tardez pas trop, je vous prie: c'est votre faute de m'avoir
     habitué à ne pouvoir me passer de vous. Le beau temps est revenu;
     je regrette de n'avoir pas fait la course de Malesherbes[100].
     Savez-vous pourquoi? c'est qu'en courant les chemins, je me serais
     moins aperçu du vide que me fait votre absence: vous avez l'esprit
     si mal fait, que vous prendrez peut-être ceci de travers.

     «J'ai été charmé de vos hôtes, je vous prie de leur dire tous mes
     regrets; Mme de Noailles m'a permis de revenir, et m'a promis de ne
     rien changer du tout à ma chambre. J'ai pris mes _vues_ du château;
     M. de Noailles en sera content, du moins je ferai de mon mieux.

     «Mille choses à mon vieil et à nos jeunes amis. À jeudi donc!
     Revenez; j'écrirai demain à Montigny, mais il faudra que j'envoie
     chercher l'adresse: je ne la sais pas.

     «17 octobre 1836.

     «Je suis bien malheureux ici sans vous; je ne sais que faire. Hier,
     j'ai passé la journée assis sur des pierres, sur la place Louis XV,
     à regarder l'obélisque, ou plutôt à ne rien regarder.

     «Mais enfin vous revenez ici jeudi; je regrette toujours de n'être
     pas allé à Malesherbes. Je ne sais plus ce que je fais, car je n'ai
     rien à faire; il est bien temps que nous partions pour l'Italie.

     «_La Revue de Paris_ contient ce matin un article de Nisard fort
     rude; voilà Sainte-Beuve à l'aise: il ne sera pas arrêté, s'il le
     veut, par les louanges de Nisard.

     «Revenez, revenez.»

M. de Chateaubriand tint la promesse qu'il avait faite à la duchesse de
Noailles, et qu'il rappelle dans sa lettre à Mme Récamier, quand il dit
qu'il a pris _ses vues_ du château. Il data de Maintenon un chapitre
qu'il destinait à ses Mémoires. Ce chapitre cependant n'y fut pas
inséré; le manuscrit en fut donné par l'auteur à Mme Récamier. Nous
l'insérons ici à la date de l'année où il fut écrit.

FRAGMENT DATÉ DU MOIS DE SEPTEMBRE 1836.

INCIDENCES.--JARDINS.

     «Je reprends la plume au château de Maintenon dont je parcours les
     jardins à la lumière de l'automne: _peregrinoe gentis amoenum
     hospitium_.

     «En passant devant les côtes de la Grèce, je me demandais autrefois
     ce qu'étaient devenus les quatre arpents du jardin d'Alcinoüs,
     ombragés de grenadiers, de pommiers, de figuiers et ornés de deux
     fontaines? Le potager du bonhomme Laërte à Ithaque n'avait plus ses
     vingt-deux poiriers, lorsque je naviguai devant cette île, et l'on
     ne me sut dire si Zante était toujours la patrie de la fleur
     d'hyacinthe. L'enclos d'Académus, à Athènes, m'offrit quelques
     souches d'oliviers, comme le jardin des douleurs à Jérusalem. Je
     n'ai point erré dans les jardins de Babylone, mais Plutarque nous
     apprend qu'ils existaient encore du temps d'Alexandre. Carthage m'a
     présenté l'aspect d'un parc semé des vestiges des palais de Didon.
     À Grenade, au travers des portiques de l'Alhambra, mes regards ne
     se pouvaient détacher des bocages où la romance espagnole a placé
     les amours des Zégris. Du haut de la tour de David à Jérusalem, le
     roi prophète aperçut Bethsabée se baignant dans les jardins d'Urie;
     moi, je n'y ai vu passer qu'une fille d'Ève: pauvre Abigaïl, qui ne
     m'inspirera jamais les magnifiques psaumes de la pénitence.

     «Pendant le conclave de 1828, je me promenais dans les jardins du
     Vatican. Un aigle, déplumé et prisonnier dans une loge, offrait
     l'emblème de Rome païenne abattue; un lapin étique était livré en
     proie à l'oiseau du Capitole, qui avait dévoré le monde. Des moines
     m'ont montré à Tusculum et à Tibur les vergers en friche de Cicéron
     et d'Horace. Je suis allé à la chasse aux canards sauvages dans le
     Laurentinum de Pline; les vagues y venaient mourir au pied du mur
     de la salle à manger, où, par trois fenêtres on découvrait comme
     trois mers, _quasi tria maria_.

     «À Rome même, couché parmi les anémones sauvages de _Bel Respiro_,
     entre les pins qui formaient une voûte sur ma tête, se déroulait au
     loin la chaîne de la Sabine; Albe enchantait mes yeux de sa
     montagne d'azur, dont les hautes dentelures étaient frangées de
     l'or des derniers rayons du soleil: spectacle plus admirable
     encore, lorsque je venais à songer que Virgile l'avait contemplé
     comme moi, et que je le revoyais, du milieu des débris de la cité
     des Césars, par-dessus le pampre du tombeau des Scipions.

          «Beau parc et beaux jardins, qui dans votre clôture
          Avez toujours des fleurs et des ombrages verts,
          Non sans quelque démon qui défend aux hivers
          D'en effacer jamais l'agréable peinture.

CHÂTEAU ET PARC DE MAINTENON.--LES AQUEDUCS.--RACINE.--Mme DE
MAINTENON.--LOUIS XIV.--CHARLES X.

     «Si de ces Hespérides de la poésie et de l'histoire je descends aux
     jardins de nos jours, quelle multitude en ai-je vue naître et
     mourir? Sans parler des bois de Sceaux, de Marly, de Choisy, rasés
     au niveau des blés, sans parler des bosquets de Versailles que l'on
     prétend rendre à leurs fêtes! J'ai aussi planté des jardins; ma
     petite rigole, passage des pluies d'hiver, était à mes yeux les
     étangs du _Prædium rusticum_.

     «Vu du côté du parc, le château de Maintenon, entourée de fossés
     remplis des eaux de l'Eure, présente à gauche une tour carrée de
     pierres bleuâtres, à droite une tour ronde de briques rouges. La
     tour carrée se réunit, par un corps de logis, à la voûte surbaissée
     qui donne entrée de la cour extérieure dans la cour intérieure du
     château. Sur cette voûte, s'élève un amas de tourillons; de ceux-ci
     part un bâtiment qui va se rattacher transversalement à un autre
     corps de logis venant de la tour ronde. Ces trois lignes
     d'architecture renferment un espace clos de trois côtés et ouvert
     seulement sur le parc.

     «Les sept ou huit tours, de différentes grosseur, hauteur et forme,
     sont coiffées de bonnets de prêtre, qui se mêlent à la flèche d'une
     église placée en dehors, du côté du village.

     «La façade du château du côté du village est du temps de la
     Renaissance. Les fantaisies de cette architecture donnent au
     château de Maintenon un caractère particulier. On dirait d'une
     petite ville d'autrefois, ou d'une abbaye fortifiée, avec ses
     flèches, ses clochers, groupés à l'aventure.

     «Pour achever le pêle-mêle des époques, on aperçoit un grand
     aqueduc, ouvrage de Louis XIV; on le croirait un travail des
     Césars. On descend du salon du château dans le jardin par un pont
     nouvellement établi qui tient de l'architecture du _Rialto_. Ainsi
     l'ancienne Rome, le _cinque cento_ de l'Italie se trouvent associés
     au XVIe siècle de la France. Les souvenirs de Bianca Capello et de
     Médicis, de la duchesse d'Étampes et de François Ier s'élèvent à
     travers les souvenirs de Louis XIV et de Mme de Maintenon; tout
     cela dominé et complété par la catastrophe récente de Charles X.

     «Ce château a été rebâti par Jean Cottereau, argentier de Louis
     XII. Marot, dans son _Cimetière_, prétend que Cottereau avait été
     trop honnête homme pour un financier. Une des filles de Cottereau
     porta la terre de Maintenon dans la maison d'Angennes. En 1675,
     cette terre fut achetée par Françoise d'Aubigné, qui devint Mme de
     Maintenon. Maintenon est tombé, en 1698, dans la famille de
     Noailles, par le mariage d'une nièce de la femme de Louis XIV avec
     Adrien Maurice, duc de Noailles.

     «Le parc a quelque chose du sérieux et du calme du grand roi. Vers
     le milieu, le premier rang des arcades de l'aqueduc traverse le lit
     de l'Eure et réunit les deux collines opposées de la vallée, de
     sorte qu'à Maintenon une branche de l'Eure eût coulé dans les airs
     au-dessus de l'Eure. _Dans les airs_ est le mot: car les premières
     arcades, telles qu'elles existent, ont quatre-vingt-quatre pieds de
     hauteur, et elles devaient être surmontées de deux autres rangs
     d'arcades.

     «Les aqueducs romains ne sont rien auprès des aqueducs de
     Maintenon; ils défileraient tous sous un de ces portiques. Je ne
     connais que l'aqueduc de Ségovie, en Espagne, qui rappelle la masse
     et la solidité de celui-ci; mais il est plus court et plus bas. Si
     l'on se figure une trentaine d'arcs de triomphe enchaînés
     latéralement les uns aux autres, et à peu près semblables par la
     hauteur et par l'ouverture à l'arc de triomphe de l'Étoile, on aura
     une idée de l'aqueduc de Maintenon; mais encore faudra-t-il se
     souvenir qu'on ne voit là qu'un tiers de la perpendiculaire et de
     la découpure que devait former la triple galerie, destinée au
     chemin des eaux.

     «Les fragments tombés de cet aqueduc sont des blocs compacts de
     rochers; ils sont couverts d'arbres autour desquels des corneilles
     de la grosseur d'une colombe voltigent: elles passent et repassent
     sous les cintres de l'aqueduc, comme de petites fées noires,
     exécutant des danses fatidiques sous des guirlandes.

     «À l'aspect de ce monument, on est frappé du caractère imposant
     qu'imprimait Louis XIV à ses ouvrages. Il est à jamais regrettable
     que ce conduit gigantesque n'ait pas été achevé: l'eau transportée
     à Versailles en eût alimenté les fontaines et eût créé une autre
     merveille, en rendant leurs eaux jaillissantes perpétuelles; de là
     on aurait pu l'amener dans les faubourgs de Paris. Il est fâcheux,
     sans doute, que le camp formé pour les travaux à Maintenon en 1686
     ait vu périr un grand nombre de soldats; il est fâcheux que
     beaucoup de millions aient été dépensés pour une entreprise
     inachevée. Mais certes, il est encore plus fâcheux que Louis XIV,
     pressé par la nécessité, étonné par ces cris d'économie avec
     lesquels on renverse les plus hauts desseins, ait manqué de
     patience: le plus grand monument de la terre appartiendrait
     aujourd'hui à la France.

     «Quoi qu'on en dise, la renommée d'un peuple accroît la puissance
     de ce peuple, et n'est pas une chose vaine. Quant aux millions,
     leur valeur fût restée représentée à gros intérêts dans un édifice
     aussi utile qu'admirable; quant aux soldats, ils seraient tombés
     comme tombaient les légions romaines en bâtissant leurs fameuses
     _voies_, autre espèce de champ de bataille, non moins glorieux pour
     la patrie.

     C'est dans cette allée de vieux tilleuls, où je me promenais tout à
     l'heure, que Racine, après le triomphe de la _Phèdre_ de Pradon,
     soupira ses derniers cantiques.

          «Pour trouver un bien facile
          Qui nous vient d'être arraché,
          Par quel chemin difficile
          Hélas! nous avons marché!
          Dans une route insensée,
          Notre âme en vain s'est lassée,
          Sans se reposer jamais,
          Fermant l'oeil à la lumière
          Qui nous montrait la carrière
          De la bienheureuse paix!

     «Mme de Maintenon, parvenue au faîte des grandeurs, écrivait à son
     frère: «Je n'en puis plus, je voudrais être morte.» Elle écrivait à
     Mme de La Maisonfort: «Ne voyez-vous pas que je meurs de
     tristesse... j'ai été jeune et jolie; j'ai goûté des plaisirs... et
     je vous proteste que tous les états laissent un vide affreux.» Mme
     de Maintenon s'écriait: «Quel supplice d'avoir à amuser un homme
     qui n'est plus amusable!» On a fait un crime à la fille d'un simple
     gentilhomme, à la veuve de Scarron, de parler ainsi de Louis XIV,
     qui l'avait élevée jusqu'à son lit; moi, j'y trouve l'accent d'une
     nature supérieure, au-dessus de la haute fortune à laquelle elle
     était parvenue. J'aurais seulement préféré que Mme de Maintenon
     n'eût pas quitté Louis XIV mourant, surtout après avoir entendu ces
     tendres et graves paroles: «Je ne regrette que vous; je ne vous ai
     pas rendue heureuse, mais tous les sentiments d'estime et d'amitié
     que vous méritez, je les ai toujours eus pour vous; l'unique chose
     qui me fâche, c'est de vous quitter[101].»

     «Les dernières années de ce monarque furent une expiation offerte
     aux premières. Dépouillé de sa prospérité et de sa famille, c'est
     de cette fenêtre qu'il promenait ses yeux sur ce jardin. Il les
     fixait sans doute sur ce conducteur des eaux déjà abandonné depuis
     vingt ans; grandes ruines, images des ruines du grand roi, elles
     semblaient lui prédire le tarissement de sa race et attendre son
     arrière-petit-fils. Le temps où Le Nôtre dessinait pour Mme de La
     Vallière les jardins de Versailles n'était plus; ils étaient aussi
     passés, plus d'un siècle auparavant, les jours d'Olivier de Serres,
     lequel disait à Henri IV, projetant des jardins pour Gabrielle: «On
     peut cultiver les cannes du sucre, afin qu'accouplées avec
     l'oranger et ses compagnons, le jardin soit parfaitement anobli et
     rendu du tout magnifique.»

     «Dans l'absorption de ces rêves qui donnent quelquefois la seconde
     vue, Louis XIV aurait pu découvrir son successeur immédiat hâtant
     la chute des portiques de la vallée de l'Eure, pour y prendre les
     matériaux des mesquins pavillons de ses ignobles maîtresses. Après
     Louis XV, il aurait pu voir encore une autre ombre s'agenouiller,
     incliner sa tête et la poser en silence sur le fronton de
     l'aqueduc, comme sur un échafaud élevé dans le ciel. Enfin, qui
     sait si, par ces pressentiments attachés aux races royales, Louis
     XIV n'aurait pas une nuit, dans ce château de Maintenon, entendu
     frapper à sa porte: «Qui va là?--Charles X, votre petit-fils.»

Louis XIV ne se réveilla pas pour voir le cadavre de Mme de Maintenon
traîné la corde au cou autour de Saint-Cyr.

MANUSCRIT.--PASSAGE DE CHARLES X À MAINTENON.

     «Maintenon, septembre 1836.

     «Mon hôte m'a raconté la demi-nuit que Charles X, banni, passa au
     château de Maintenon. La monarchie des Capets finissait par une
     scène de château du moyen âge; les rois du passé avaient remonté
     dans leurs siècles pour mourir. _Les dieux_, comme au temps de
     César, _nous promettent une grande mutation et grand changement de
     l'état des choses qui sont à présent, en un autre tout contraire_.
     (PLUTARQUE.)

     «Le manuscrit d'une des nièces de M. le duc de Noailles, et qu'il a
     bien voulu me communiquer, retrace les faits dont cette jeune femme
     avait été le témoin. Il m'a permis d'en extraire ces passages:

     «Mon oncle, prévoyant que le roi allait venir (à Maintenon) lui
     demander asile, donna des ordres pour qu'on préparât le château...
     Nous nous levâmes pour recevoir le roi, et, en attendant son
     arrivée, j'allai me placer à une fenêtre de la tourelle qui précède
     le billard, pour observer ce qui se passait dans la cour. La nuit
     était calme et pure, la lune à demi voilée éclairait d'une lueur
     pâle et triste tous les objets, et le silence n'était encore
     troublé que par le pas des chevaux de deux régiments de cavalerie
     qui défilaient sur le pont; après eux défila sur le même pont
     l'artillerie de la garde, mèche allumée. Le bruit sourd des pièces
     de canon, l'aspect des noirs caissons, la vue des torches au milieu
     des ombres de la nuit, serraient horriblement le coeur et
     présentaient l'image, hélas! trop vraie, du convoi de la monarchie.

     «Bientôt les chevaux et les premières voitures arrivèrent, ensuite
     M. le Dauphin et Mme la Dauphine, Mme la duchesse de Berry, M. le
     duc de Bordeaux et Mademoiselle, enfin le roi et toute sa suite. En
     descendant de voiture, le roi paraissait extrêmement accablé; sa
     tête était tombée sur sa poitrine, ses traits étaient tirés, et son
     visage était décomposé par la douleur. Cette marche presque
     sépulcrale de quatre heures, au petit pas et au milieu des
     ténèbres, avait contribué aussi à appesantir ses esprits, et dans
     ce moment d'ailleurs la couronne ne pesait-elle pas assez sur son
     front? Il eut quelque peine à monter l'escalier. Mon oncle le
     conduisit dans, son appartement qui était celui de Mme de
     Maintenon; il y resta quelques moments seul avec sa famille, puis
     chacun des princes se retira dans le sien. Mon oncle et ma tante
     entrèrent alors chez le roi. Il leur parla avec sa bonté ordinaire,
     leur dit combien il était malheureux de n'avoir pu faire le bonheur
     de la France, que ç'avait toujours été son voeu le plus cher: «Tout
     mon désespoir, ajouta-t-il, est de voir dans quel état je la
     laisse; que va-t-il arriver? le duc d'Orléans lui-même n'est pas
     sûr d'avoir dans quinze jours sa tête sur ses épaules. Tout Paris
     est là sur la route marchant contre moi: les commissaires me l'ont
     assuré. Je ne m'en suis pas entièrement fié à leur rapport; j'ai
     appelé Maison quand ils ont été sortis, et je lui ai dit:--Je vous
     demande sur l'honneur de me dire, foi de soldat, si ce qu'ils m'ont
     dit est vrai?--Il m'a répondu: ils ne vous ont dit que la moitié de
     la vérité.

     «Après la retraite du roi, chacun rentra successivement dans sa
     chambre. Je ne voulus pas me coucher, et je me mis de nouveau à la
     fenêtre à contempler le spectacle que j'avais sous les yeux. Un
     garde à pied était en faction à la petite porte du grand escalier,
     un garde du corps était placé sur le balcon extérieur qui
     communique de la tour carrée à l'appartement où couchait le roi.
     Aux premiers rayons de l'aurore, cette figure guerrière se
     dessinait d'une manière pittoresque sur ces murs brunis par le
     temps, et ses pas retentissaient sur ces pierres antiques, comme
     autrefois peut-être ceux des preux bardés de fer qui les avaient
     foulées. [...]

     «À sept heures et demie, j'allai faire ma toilette chez ma tante,
     et à neuf heures je descendis avec Mme de Rivera chez M. le duc de
     Bordeaux où Mademoiselle vint peu après. M. le duc de Bordeaux
     s'amusait, avec les enfants de ma tante, à jeter du pain aux
     poissons, et se roulait avec eux sur des matelas étendus dans la
     chambre. Rien ne déchirait le coeur comme la vue de ces enfants,
     riant ainsi aux malheurs qui les frappaient. À dix heures, le roi
     se rendit à la messe dans la chapelle du château. Ce fut dans cette
     petite chapelle que l'infortuné monarque fit son sacrifice à Dieu,
     et déposa à ses pieds cette couronne brillante qui lui était si
     douloureusement arrachée, avec cette admirable, mais inutile vertu
     de résignation, héroïsme héréditaire dans sa malheureuse famille.

     «En effet, ce fut à Maintenon que Charles X cessa véritablement de
     régner; ce fut là qu'il licencia la garde royale et les cent
     Suisses, ne gardant pour son escorte que les gardes du corps. De ce
     moment il ne donna plus d'ordre et se constitua en quelque sorte
     prisonnier; les commissaires réglèrent sa route jusqu'à Cherbourg.

     «Après la messe, le roi remonta un instant dans sa chambre, puis le
     sinistre cortége se remit en route à dix heures et demie. Le départ
     fut déchirant: tous les malheurs et la plus noble résignation se
     peignaient sur le visage de Mme la Dauphine si habituée à la
     douleur. Elle m'adressa quelques mots, puis s'avançant vers les
     gardes qui étaient rangés dans la cour, elle leur présenta sa main
     sur laquelle ils se précipitèrent en versant des larmes; ses
     propres yeux en étaient remplis, et elle répétait ces paroles d'une
     voix émue: «Ce n'est pas ma faute, mes amis, ce n'est pas ma
     faute.»

     «M. le Dauphin embrassa M. de Diesbach qui commandait la compagnie
     des gardes, et monta à cheval. M. le duc de Bordeaux et
     Mademoiselle montèrent chacun dans une voiture séparée. Le roi
     partit le dernier; il parla quelque temps à mon oncle d'une manière
     pleine de bonté, et le remercia de l'hospitalité qu'il avait
     trouvée chez lui; puis il s'avança vers les troupes et leur fit ses
     adieux avec cet accent du coeur qui lui appartient: «J'espère, leur
     dit-il, que nous nous reverrons bientôt.» Un gendarme des chasses
     se jeta à ses pieds et lui baisa la main en sanglotant; il la donna
     à plusieurs autres, et se tournant vers le garde à pied qui était
     de faction, et qui lui présentait les armes: «Allons, dit-il, je
     vous remercie, vous avez fait votre devoir. Je suis content; mais
     vous devez être bien fatigué!--Ah! sire, répondit le vieux soldat
     en laissant couler de grosses larmes sur sa moustache blanchie, la
     fatigue n'est rien: encore si nous avions pu sauver Votre Majesté.»
     Un grenadier perça la foule et vint dans ce moment se placer devant
     le roi: «Que voulez-vous?» lui dit Sa Majesté. «Sire, répondit le
     soldat en portant la main à son bonnet, je voulais vous voir encore
     une fois.»

     «Le roi, profondément attendri, se jeta dans sa voiture, et toute
     cette scène disparut.»

L'AUTEUR DU MANUSCRIT.--MES HÔTES.

     «Maintenon, septembre 1836.

     «Les calamités accroissent leur effet du sort de celui qui les
     raconte: ce récit est l'ouvrage de Mme de Chalais-Périgord, née
     Beauvillier-Saint-Aignan. Le duc de Beauvillier fut, sous Louis
     XIV, gouverneur du prince, tige de la race aujourd'hui proscrite.
     La dernière fille de l'ami de Fénelon s'est rencontrée sur le
     chemin du duc de Bordeaux, et elle s'est hâtée d'aller dire à son
     père qu'elle avait vu passer le dernier héritier du duc de
     Bourgogne. La jeune princesse réunissait beauté, nom et fortune;
     elle avait d'abord envoyé ses pensées dans le monde à la recherche
     des plaisirs; son espérance, comme la colombe après le déluge,
     trouvant la terre souillée, est rentrée dans l'arche de Dieu.

     «Lorsqu'en 1816 je passai par ici pour aller écrire à Montboissier
     le onzième livre de la première partie de ces _Mémoires_, le
     château de Maintenon était délaissé; Mme de Chalais n'était pas
     encore née: depuis elle a étendu et compté sa vie entière sur
     vingt-six années de la mienne. Les lambeaux de mon existence ont
     ainsi composé les printemps d'une multitude de femmes tombées après
     leurs mois de mai. Montboissier est à présent désert, et Maintenon
     est habité: ses nouveaux maîtres sont mes hôtes.

     «M. le duc de Noailles, qui, si rien ne l'arrête, remplira une
     brillante carrière, n'avait pas voix délibérative lorsque j'étais à
     la chambre des pairs: je ne l'ai point entendu prononcer ces
     discours où il a plaidé, avec l'autorité de la raison et la
     puissance de la parole, la cause de la gloire de la France et celle
     des royales infortunes. Son rôle a commencé quand le mien a fini:
     il a prêté serment au malheur d'une manière plus utile que moi.

     «Mme la duchesse de Noailles est nièce de M. le marquis de
     Mortemart, mon ancien colonel au régiment de Navarre; elle a une
     triste et douce ressemblance avec ma soeur Julie.

     «La Fontaine disait à Mme de Montespan:

          «Paroles et regards, tout est charme dans vous,
          Olympe; c'est assez qu'à mon dernier ouvrage
          Votre nom serve un jour de rempart et d'abri.
          Protégez désormais le livre favori
          Par qui j'ose espérer une seconde vie.

     «Dans le mariage de M. le duc de Noailles et de Mlle de Mortemart,
     sont venues se perdre les rivalités de Mme de Maintenon et de Mme
     de Montespan. À la présente heure, qui se trouble la cervelle à
     propos du coeur d'un souverain? Ce coeur est glacé depuis cent vingt
     ans, et, dans le décri et l'abaissement des monarchies, les
     attachements d'un roi, fût-il Louis XIV, sont-ils des événements?
     Sur l'échelle énorme des révolutions modernes, que peut-on mesurer
     qui ne se contracte en un point imperceptible? Les générations
     nouvelles s'embarrassent-elles des intrigues de Versailles, qui
     n'est plus qu'une crypte? Que fait à la société transformée la fin
     des inimitiés du sang de quelques femmes, jadis destinées, sous des
     berceaux ou dans des palais, à la couche de duvet ou de fleurs?

     «Cependant, autour des intérêts généraux de l'histoire, ne
     serait-il pas des curiosités historiques? Si quelque Aulu-Gelle,
     quelque Macrobe, quelque Slobée, quelque Suidas, quelque Athénée du
     Ve ou VIe siècle, après m'avoir peint le sac de Rome par Alaric,
     m'apprenait, par hasard, ce que devint Bérénice quand Titus l'eut
     renvoyée; s'il me montrait Antiochus rentré dans cette Césarée,
     _lieux charmants où son coeur_... avait adoré celle qui en aimait un
     autre; s'il me menait dans un château du Liban, habité par une
     descendante de la reine de Palestine, en dépit de la destruction de
     la ville éternelle et de l'invasion des Barbares, il me plairait
     encore de rencontrer dans l'_Orient désert_ le souvenir de
     Bérénice.»

L'absence de Mme Récamier se prolongea quelques jours de plus que M. de
Chateaubriand ne l'avait craint. Au lieu de revenir à Paris en quittant
Maintenon, elle alla visiter, avec M. Ballanche et M. Ampère, un ancien
et fidèle ami, le duc de Laval, dans sa terre de Montigny, que depuis la
révolution de Juillet il se livrait avec passion à embellir.

Il lui écrivait pour lui rappeler l'engagement pris d'aller à Montigny:

LE DUC DE LAVAL-MONTMORENCY À Mme RÉCAMIER.

     «Montigny, 26 juin 1836.

     «Je vous prie de me confirmer par un mot direct, si vous en avez la
     bonne grâce, ou indirectement par un de vos compagnons de voyage,
     vos dispositions de campagne. Ne me laissez pas dans le vague sur
     des projets qui me tiennent si vivement au coeur.

     «Le duc de Noailles doit être à Paris, ou bien près de s'y rendre,
     et c'est avec lui que vous dessinerez votre plan de campagne.

     «Ce n'est pas peu de chose que d'avoir perdu l'habitude presque
     journalière de l'Abbaye-au-Bois, et d'une conversation si
     charmante, si variée, si piquante par la diversité des esprits, et
     les nuances, et même les oppositions d'opinion.

     «Depuis mon départ, deux lectures[102] ont dû avoir lieu; je les
     avais vu concerter la veille, et j'enrageais intérieurement de mes
     engagements. Eh bien! malgré ces regrets, et encore d'autres
     regrets au fond du coeur qui vous sont personnels, je suis forcé
     d'avouer que mon temps s'écoule ici avec la plus incroyable
     rapidité. C'est attachant de voir tous ces ouvriers à l'ouvrage,
     surtout quand cela réussit bien. On vient de poser dix colonnes
     pour former une tonnelle à l'italienne sur cette terrasse si
     magnifique, mais qui ne sera dans tout son charme pour moi que
     lorsque vous y aurez marché, que lorsque vous aurez promené vos
     regards sur cette admirable vue de la rivière, et des prairies, et
     de la grande route au second plan.

     «Croiriez-vous que je n'ai pas encore achevé le _Milton_? Mais
     c'est d'ajuster Montigny, de faire sa dernière toilette qui
     m'occupe, pour vous y voir, vous et mes amis. Je n'aurais jamais
     cru que ce fût aussi attachant; et alors, pour m'excuser de mes
     dépenses, de cette espèce d'absorbement, de dévouement, non à une
     personne, mais à une chose, je me mets à chercher dans ma mémoire
     les hommes des temps anciens et modernes qui, à la fin de leur
     carrière et retirés des affaires, et sans doute dévorés de
     chagrins, d'ennuis, d'ingratitudes, se sont créé une occupation de
     ce genre. J'en trouve beaucoup, après les grandes disgrâces, les
     bouleversements, les guerres civiles, depuis Rome jusqu'à nos
     jours.

     «Offrez à votre _premier_ ami mes meilleures et vieilles amitiés,
     et mon sincère regret de n'entendre plus cette voix qui me charmait
     tous les jours.

     «Dites ensuite à votre _nouvel_ ami, le duc de Noailles, que le
     plus ancien des vôtres compte sur sa parole de venir à Montigny où
     sa chambre est toute prête.

     «Tendres hommages de la plus ancienne de vos amitiés. Vous savez
     qu'en amitié comme en généalogie, j'aime les dates: cela fixe les
     préséances.»

Lorsqu'enfin le duc de Laval apprit qu'il allait recevoir Mme Récamier,
et qu'elle se dirigerait de Maintenon sur Montigny, sa joie fut
très-vive, et il l'exprima avec une grâce affectueuse.

     «La malle-poste avec ses quatre chevaux au galop, écrit-il à son
     amie, ne court pas assez vite pour vous porter à mon gré
     l'expression de mon plaisir. Il est à son comble, je vous assure,
     par l'espérance de vous voir, de vous recevoir ici, de vous serrer
     la main sous mes vieilles tours et sur mon jeune gazon, et au
     milieu de mes jolies fleurs d'automne. Enfin je suis charmé, vous
     dis-je; et de toutes les déclarations qui ont jamais été mises à
     vos pieds, c'est la plus sincère.

     «Votre séjour ici sera une des meilleures récompenses de tous les
     soins infatigables que je me suis donnés, depuis vingt-huit mois,
     pour embellir, pour orner cette retraite.»

Cette visite à Montigny laissa à Mme Récamier un très-doux souvenir;
l'année précédente, elle en avait formé le projet, et n'était point
parvenue à le réaliser. Pour elle en effet, tout déplacement qui n'était
pas un établissement de quelque durée, tout arrangement dans lequel ne
pouvaient pas être comprises toutes les personnes qui, groupées autour
d'elle, faisaient dépendre leurs existences de la sienne, était
très-difficile, pour ne pas dire impossible. Aussi le duc de Laval lui
écrivait-il à ce propos «qu'il était plus difficile de la déplacer que
de mettre une armée en mouvement.»

Heureux de la présence d'une femme à laquelle il avait voué une des
affections les plus profondes qui aient rempli sa vie, le duc de Laval
tout enorgueilli du succès de ses embellissements de Montigny, où à
force de goût, de dépenses et de peines, il était parvenu à créer, sous
le ciel gris de notre France septentrionale, une sorte de _villa_
italienne, ne se montra jamais plus gai, plus jeune, plus excellent ni
plus aimable.

Huit mois après, cet ami si parfait, cet esprit si facile, cette âme si
haute avait disparu de la terre; sa mort rouvrit pour Mme Récamier la
plaie toujours vive que lui avait laissée la perte de Mathieu de
Montmorency.

Mais nous devançons le temps. En rentrant à la fin d'octobre à
l'Abbaye-au-Bois, Mme Récamier apprit, comme toute la France, le
mouvement tenté à Strasbourg par le prince Louis Bonaparte. Cette
échauffourée fut aussitôt réprimée que tentée; et le prince Louis, après
son arrestation, fut conduit à Paris pour y subir son jugement. La
duchesse de Saint-Leu ne tarda point à y arriver elle-même, mais
secrètement. Craignant que sa présence à Paris n'indisposât le
gouvernement, elle s'était arrêtée à Viry, chez la duchesse de Raguse,
d'où il lui était facile d'agir pour obtenir un adoucissement au sort de
son fils.

Quant à Mme Salvage, son fidèle garde du corps, elle arriva droit à
l'Abbaye-au-Bois, et demanda asile à Mme Récamier. Sa présence
inattendue, et dans des circonstances de cette nature, causa le soir une
vive surprise parmi les habitués de tous les jours. Mme Récamier lui
avait cédé sa propre chambre, et s'était fait dresser pour elle-même un
lit dans le salon. Je n'ai pas besoin de dire que tous les amis de Mme
Récamier, quel que fût leur peu de goût pour Mme Salvage, et le jugement
qu'ils portaient sur l'aventure qui l'amenait à Paris à la suite de la
reine Hortense, étaient pénétrés de respect pour son dévouement, et
d'intérêt pour la duchesse de Saint-Leu. Mme Salvage, très-sérieusement
et justement préoccupée, se retira de bonne heure, en laissant sur un
canapé, entre M. Ampère et M. Lenormant qui s'y étaient assis selon leur
habitude, un gros portefeuille. Au bout d'un instant, la grande figure
de Mme Salvage reparut: «J'oubliais mes valeurs,» dit-elle, et elle
emporta le portefeuille auquel jusque-là personne n'avait pris garde. On
rit de la bonne prise qu'on aurait pu faire.

Mme Récamier alla le lendemain voir à Viry la reine Hortense; elle la
trouva dans une grande angoisse. Délivrée de ses premières craintes sur
le sort de son fils, elle s'épouvantait d'autant plus de l'idée de le
voir partir pour l'Amérique, qu'elle était et qu'elle se sentait
gravement, mortellement atteinte. Mme Récamier fut très-émue de
l'excessif changement qu'elle remarqua dans ses traits, et la quitta en
formant pour elle des voeux dont elle sentait bien l'impuissance: elle ne
la revit plus.

La reine Hortense retourna avec Mme Salvage au château d'Arenenberg.
Mais dans l'état de maladie très-avancée où elle était, ce voyage
précipité, et les inquiétudes terribles que lui avaient causées
l'arrestation et le procès de son fils, lui firent un mal affreux. Mme
Salvage donnait fréquemment de ses nouvelles à Mme Récamier. En
reproduisant ici une de ses nombreuses lettres, nous croyons qu'elle ne
semblera pas dépourvue d'intérêt.

Mme SALVAGE À Mme RÉCAMIER.

     «Arenenberg, ce 13 avril 1837.

     «Je vous ai écrit il y a quatre jours, chère amie, une longue
     lettre qui vous disait combien je suis malheureuse. J'ai reçu hier
     la vôtre du 7, et je vous en remercie; elle m'était bien
     nécessaire, elle est pour moi une consolation.

     «J'ai fait part à Mme la duchesse de Saint-Leu du vif intérêt que
     vous prenez à ses maux; je lui ai transmis tout ce que vous m'avez
     dit pour elle. Elle en a été vivement touchée, elle en a été émue
     jusqu'aux larmes, et elle m'a priée à plusieurs reprises de vous
     bien exprimer combien elle y a été sensible.

     «Je ne vous ai pas répondu plus tôt, parce que j'espérais pouvoir
     vous donner de meilleures nouvelles. Hélas! c'est tout le
     contraire! À la suite d'une consultation des médecins de Constance
     et de Zurich avec le docteur Conneau, médecin ordinaire, le
     professeur Lisfranc de Paris a été appelé ici, comme le plus habile
     et d'une spécialité reconnue pour l'opération que deux de ces
     messieurs croyaient nécessaire.

     «Eh bien, après un examen scrupuleux et trois fois renouvelé,
     l'opinion de M. Lisfranc, et celle des trois autres médecins
     appelés à consulter avec lui, a été qu'il n'était pas possible de
     faire l'opération, et ils ont été unanimes pour prononcer une
     sentence irrévocable; enfin ils ne nous ont laissé aucune espérance
     dans les ressources humaines. J'aime encore à en placer dans la
     bonté infinie de Dieu que j'implore par de bien ardentes prières.

     «L'état moral de Mme la duchesse est aussi calme qu'on peut le
     désirer dans une position comme la sienne. On lui a dit qu'on ne
     faisait pas l'opération, parce qu'elle n'était pas nécessaire, et
     parce qu'un traitement suffirait, avec du temps et de la patience,
     pour la conduire à une parfaite guérison. Elle était toute
     résignée, avec un courage admirable, à se laisser opérer;
     maintenant elle se trouve heureuse de n'avoir pas à la subir, et
     elle est remplie de bonnes espérances.

     «Dans l'attente de l'opération,--que contre mon avis on lui avait
     annoncée quinze jours avant que M. Lisfranc pût être ici,--elle
     avait fait ses dévotions et son testament.

     «Le 30 mars au matin, une heure environ après qu'elle a eu
     communié, elle a eu la joie, qu'elle a rapportée à Dieu, de
     recevoir un gros paquet contenant des nouvelles--les premières
     depuis le départ de Lorient--écrites de la main de son fils. Sa
     lettre, qui est très-longue, contient la relation de tout ce qu'il
     a fait, de tout ce qui lui est arrivé, et de la plupart de ses
     émotions, depuis qu'il a quitté Arenenberg jusqu'au moment où il
     écrit, le 14 janvier, à bord de la frégate _l'Andromède_, en rade
     devant Rio-Janeiro où on ne lui permet pas de descendre. Il y avait
     à bord les ouvrages de M. de Chateaubriand; il les a relus, pendant
     une affreuse tempête qui a duré quinze jours et qui ne permettait
     aucune autre occupation que la lecture, et encore à grand'peine.
     Dites-le à M. de Chateaubriand, je vous prie, en me rappelant
     personnellement à son bienveillant souvenir.

     «Pensez quelquefois à moi, pensez à ma cruelle position. Donner à
     une personne qu'on aime, qu'on sait que l'on va perdre, des soins
     impuissants, chercher à alléger, sans y réussir que bien
     imparfaitement, des souffrances aiguës et presque continuelles,
     montrer un visage calme quand on a le coeur déchiré, tromper,
     chercher à inspirer sans cesse des espérances qu'on n'a pas: ah!
     croyez-moi, cela est affreux, et l'on donnerait volontiers sa
     propre vie. Adieu, adieu, chère amie; vous savez combien je vous
     aime.»

Cet horrible état de souffrances se prolongea près d'une année: la reine
Hortense ne succomba que le 5 octobre 1837.

Depuis quelque temps déjà, la santé de Mme Récamier s'altérait
visiblement: par suite d'une espèce de fièvre nerveuse qui lui donnait
une agitation fort pénible, elle avait presque perdu le sommeil; mais
elle redoutait à tel point de déranger les habitudes de ses amis, et
surtout celles de M. de Chateaubriand, elle aimait si peu à s'occuper
d'elle-même et à en occuper les autres, que rien dans sa vie n'était
changé par cet état de souffrance. Cependant, en 1837, il vint se
joindre à ces accidents fâcheux des symptômes beaucoup plus alarmants:
une toux opiniâtre, une extinction de voix subite qui durait souvent
plusieurs heures, enfin une sorte de spasme nerveux du larynx qui
amenait des étouffements, firent sérieusement craindre une affection des
organes de la voix. Les plus habiles médecins, appelés en consultation,
croyaient à cette affection, ils avaient recommandé le plus absolu
silence, et parlaient de la nécessité de ne point affronter à Paris les
rigueurs de l'hiver. Le docteur Récamier seul persistait à affirmer que
tous ces symptômes, si alarmants en apparence, étaient nerveux. Ce fut
lui, heureusement, qui eut raison; mais ce cruel état de maladie se
prolongea presque toute une année; et malgré les assurances de l'habile
et illustre praticien, dont l'avis avait d'autant plus d'autorité qu'il
connaissait depuis plus longtemps la santé de sa cousine et qu'il avait
pour sa personne un profond attachement, les amis et la famille de Mme
Récamier ne parvenaient point à se tranquilliser.

M. de Chateaubriand écrivait le 4 novembre 1837:

     «J'apporte ce billet à votre porte. J'ai besoin pour me rassurer de
     me dire que tout est malade autour de moi. Vous m'avez glacé d'une
     telle terreur en ne me recevant pas, que j'ai cru déjà que vous me
     quittiez. C'est moi, souvenez-vous-en bien, qui dois partir avant
     vous.»

Et quelques jours plus tard:

     «Ne parlez jamais de ce que je deviendrais sans vous; je n'ai pas
     fait assez de mal au ciel pour qu'il ne m'appelle pas avant vous.
     Je vois avec plaisir que je suis malade, que je me suis trouvé mal
     encore hier, que je ne reprends pas de force. Je bénirai Dieu de
     tout cela, tant que vous vous obstinerez à ne pas vous guérir.
     Ainsi, ma santé est entre vos mains, songez-y.»

Mme Récamier ne passa point l'hiver de 1837 à 38 à l'Abbaye-au-Bois:
dans le découragement extrême que lui causait sa santé, elle avait pris
son appartement, et même l'Abbaye-au-Bois, en déplaisance; elle accepta
avec empressement la proposition que lui fit le baron Pasquier de lui
prêter, pour quelques mois, le petit hôtel qu'il avait habité dans la
rue d'Anjou, avant d'aller s'établir comme chancelier de France au
palais du Luxembourg.

Depuis la révolution de 1830, la comtesse de Boigne, gênée, comme je
l'ai déjà dit, dans ses rapports avec une partie de son ancienne société
par le dévouement qu'elle professait pour la famille d'Orléans et par la
vivacité de l'opposition du faubourg Saint-Germain, s'était liée de plus
en plus intimement avec M. Pasquier. Cette relation dut naturellement
opérer un rapprochement entre Mme Récamier et lui.

M. de Chateaubriand et M. Pasquier s'étaient connus, dans leur commune
jeunesse, chez Mme de Beaumont. Plus tard, sous la Restauration, le
premier, comme ambassadeur, eut le second pour ministre. Le mouvement de
la vie parlementaire, en les plaçant soit en concurrence d'ambition,
soit en opposition de vues politiques, ne put effacer le souvenir de
leurs anciennes relations. Aussi M. de Chateaubriand, malgré le peu de
goût qu'il avait pour les personnes qui s'étaient dévouées au roi
Louis-Philippe, et en dépit des situations si diverses que la révolution
de Juillet avait faites à l'un et à l'autre, éprouva-t-il un certain
plaisir à retrouver son contemporain à l'Abbaye-au-Bois. Quoique les
hasards politiques qui ont troublé la France depuis soixante ans aient
fait passer M. Pasquier par bien des régimes différents, son caractère
et sa vie ne manquent point d'unité. Une modération singulière que
l'emportement des partis n'a jamais troublée, un dévouement absolu à la
cause de l'ordre et à la chose publique, une bienveillance vraie pour
les personnes, l'ont constamment distingué dans sa longue carrière
administrative. En un mot, l'_équité_ me paraît être la qualité qui
domine sa vie, et le trait qui caractérise cette noble figure. C'est ce
sentiment, de l'_équité_ porté à sa suprême puissance qui donnait à M.
Pasquier une si haute autorité dans les nombreux procès politiques qu'il
eut à diriger comme président de la cour des pairs. Il s'était ainsi
placé lui-même au-dessus de tous les partis.

Ce fut par l'intermédiaire de Mme de Boigne que la maison de la rue
d'Anjou fut mise à la disposition de Mme Récamier. Elle y passa quatre
mois; au printemps, souffrante encore, mais dans un état relativement
très-amélioré, elle rentra à l'Abbaye-au-Bois.

La comtesse de Lipona, Mme Murat, vint à Paris dans l'été de 1838, pour
y suivre elle-même les réclamations qu'elle adressait depuis bien des
années au gouvernement français relativement au domaine de Neuilly. On
l'avait enfin autorisée à vivre en Italie; elle s'était fixée à
Florence. Mme Récamier, cela se comprend, la vit beaucoup pendant le
séjour qu'elle fit en France.

À la fin de juin, M. de Chateaubriand partit pour faire une course dans
nos provinces méridionales, à Toulouse, à Marseille, à Cannes; et Mme
Récamier s'établit pendant son absence à Châtenay, chez Mme de Boigne,
où elle trouvait, à la porte de Paris et, pour ainsi dire, sans se
séparer de ses autres amis, un air excellent, les soins de la plus
parfaite amitié et la conversation la plus attachante.

La vicomtesse de Laval, qui depuis la mort de M. de Montmorency avait
pris une vive affection pour Mme Récamier, et que celle-ci entourait de
témoignages de respect et d'attachement, survivait depuis douze ans à
son fils. Elle avait vu disparaître dans ce fils, dont l'austérité
offrait un contraste frappant et complet avec son propre caractère,
l'objet d'une tendresse passionnée. Après lui, la mort l'avait
successivement privée de tous les amis de sa jeunesse, la duchesse de
Luynes, M. de Talleyrand, etc. Celui qu'elle regardait comme un second
fils, son neveu le duc de Laval, l'avait aussi quittée; en un mot,
famille, amis, société, dynastie, elle survivait à tout, et conservait,
par un rare privilége, la jeunesse de son esprit, la séduction
irrésistible de ses manières, et une certaine légèreté d'humeur qui ne
refroidissait pas ses sentiments.

La vicomtesse de Laval était déjà malade, quand Mme Récamier s'établit à
Châtenay: son grand âge donnait de la gravité à la moindre
indisposition. M. Ballanche s'était chargé d'apporter ou de transmettre
chaque jour le bulletin de sa santé. Il écrivait le 27 juin:

M. BALLANCHE À Mme RÉCAMIER.

     «Mme de Montmorency n'a point donné de bulletin aujourd'hui, elle
     s'est bornée à faire dire que la situation est loin d'être
     satisfaisante. Elle donnera demain un bulletin explicatif.

     «Mme de Lipona se prépare à partir, mais elle ne veut pas partir
     sans vous voir. Elle désire vous trouver seule. Cependant elle ne
     craindrait pas une occasion de faire ses adieux à M. de
     Chateaubriand. Elle tâchera d'aller à Châtenay sur les deux heures,
     à moins que M. Molé ne vienne la voir à cette heure-là; alors ce
     serait un peu plus tard. La lettre qu'elle vous a écrite a été
     adressée, par inadvertance, à Fontenay-aux-Roses; vous pourriez la
     faire réclamer là.

     «Les journaux de ce matin vous ont appris que la brochure de M.
     Laity était déférée à la chambre des pairs. Tous les journaux de
     l'opposition blâment le gouvernement: ils prétendent qu'il eût été
     suffisant de la faire juger par la cour d'assises et le jury. Je
     suis de même avis, s'il ne s'agit que de la brochure elle-même; il
     y a sans doute quelque chose de plus. Trop de solennité a bien
     quelques inconvénients.

     «J'ai fait mes adieux à la comtesse de Lipona qui est
     très-contrariée de la brochure[103].»

Le 6 juillet un billet de M. Ballanche apprit à Mme Récamier que tout
était fini, et que la mort venait de lui enlever son dernier lien
terrestre avec son saint ami, dans la personne de la vicomtesse de
Laval.

     «Aujourd'hui, je n'ai malheureusement point de bulletin à attendre.
     Elle est morte pleine de jours, hélas! et de chagrins, survivant à
     tout ce qu'elle eut de plus cher, et pourtant laissant après elle
     d'aimables traces et de doux souvenirs. Depuis bien des jours, elle
     ne vivait que pour achever de souffrir. Vous le savez: l'hiver
     dernier, déjà, on ne croyait pas qu'elle pût vivre encore. C'est
     inutilement que les jours s'ajoutent aux jours: il faut qu'enfin le
     dernier arrive. Je me suis informé des funérailles, elles auront
     lieu demain matin.»

Le voyage de M. de Chateaubriand dans le Midi était un véritable
triomphe; il était partout accueilli avec enthousiasme.

Il jouissait des témoignages de sympathie qui lui étaient offerts, et
les raconte avec entrain; nous nous contenterons de citer un des billets
qu'il écrivit alors:

M. DE CHATEAUBRIAND À Mme RÉCAMIER.

     «Cannes, 28 juillet 1838.

     «J'ai quitté à Marseille mon _bruit_ pour venir voir le lieu où
     Bonaparte, en débarquant, a changé la face du monde et nos
     destinées. Je vous écris dans une petite chambre, sous la fenêtre
     de laquelle se brise la mer. Le soleil se couche; c'est l'Italie
     tout entière que je retrouve ici. Dans une heure, je vais partir
     pour aller à deux lieues d'ici, au _Golfe Juan_; j'y arriverai de
     nuit, je verrai cette grève déserte où cet homme aborda avec sa
     petite flotte. Je m'arrangerai de la solitude, des vagues et du
     ciel: l'homme a passé pour toujours.

     «Il faut vous revenir. Femmes, hommes, ciel, palmiers, tout ce que
     j'ai vu, ne vaut pas un moment passé dans votre douce présence. Il
     n'y a de repos pour moi que là.

     «Mais, bon Dieu! que de choses j'ai aperçues partout! j'en étouffe;
     je ne sais si je m'en souviendrai. Je vous conterai ce que j'ai
     fait à Marseille au tombeau du père de notre jeune ami[104].

     «Adieu, je tombe de lassitude, et je vais recommencer ma course. Je
     serai le 31 à Lyon.»

Pendant les premières années qui suivirent la révolution de Juillet,
l'incertitude des choses générales, l'irrésolution des projets de M. de
Chateaubriand, qui annonçait sans cesse la pensée de se fixer hors de
France; la pénible nécessité où se voyait réduit cet homme, le premier
écrivain de son temps, de ne vivre que de son travail, et de n'avoir par
conséquent qu'une existence toujours précaire et nulle sécurité pour
l'avenir; enfin, l'animosité des partis, furent autant d'obstacles à ce
que Mme Récamier étendît ses relations hors du cercle de ses anciennes
amitiés.

Mais lorsque les événements qui avaient amené la chute de la branche
aînée des Bourbons, en s'éloignant, permirent qu'une trêve se fit entre
les partis; lorsque M. de Chateaubriand, renonçant à toute vie
politique, uniquement livré à des travaux littéraires, eut conclu le
marché qui répugnait tant à sa fierté, et auquel il ne se fût peut-être
pas résolu s'il n'eût été question que de lui seul, mais qu'il accepta
parce qu'il fallait assurer la vie présente et l'avenir de Mme de
Chateaubriand; en un mot, lorsqu'il eut vendu ses Mémoires, Mme
Récamier, qui suivait avec une extrême anxiété toutes les impressions
que son ami pouvait recevoir du dehors, voulut remplir auprès de lui une
double tâche. Rendre à cette noble vie tout le calme, toute la sérénité
que peuvent donner des affections vraies et profondes; l'entourer en
même temps des hommages, de l'admiration, du respect de ses
contemporains; maintenir la royauté du génie que son siècle lui avait
décernée: telle fut la mission que Mme Récamier assuma avec ardeur, et
le but qu'elle sut atteindre au prix de son propre repos, par le
sacrifice de ses goûts, de sa liberté et de sa santé. Aussi lui
était-elle à ce point devenue nécessaire, que la plus courte de ses
absences le mettait au désespoir. Quand Mme de Chateaubriand apprenait
que Mme Récamier devait quitter Paris, on la voyait accourir; elle
s'informait de l'époque probable de son retour: «Mais que voulez-vous
donc, disait-elle, que devienne M. de Chateaubriand? Que pourra-t-il
faire, si vous vous en allez pour longtemps?»

Dès ce moment, Mme Récamier, en donnant plus d'extension, plus de
mouvement à sa vie extérieure, dut la séparer davantage de ce que
j'appellerai sa vie intime. Pour le public, ce salon où se pressaient
les illustrations de tous les genres, dont les fêtes littéraires
excitaient l'envie, cette considération, cet empressement de la foule,
étaient le but atteint, le triomphe d'un calcul habile et d'un rare
esprit de conduite; dans la réalité, c'était le dévouement de l'amitié.

Ce que j'ai dit du regret amer avec lequel M. de Chateaubriand avait
aliéné ses _Mémoires d'Outre-Tombe_ et du sentiment pénible qu'il
conservait d'avoir ainsi escompté sa mort, n'est ignoré d'aucune des
personnes qui l'ont approché. La lettre du 8 août 1836, que nous avons
citée plus haut, en donne la preuve.

Enfin, lorsque la société à laquelle il avait cédé la propriété de son
oeuvre posthume, lasse de payer les arrérages de la rente viagère
stipulée, vendit au journal la _Presse_ le droit de faire paraître les
_Mémoires d'Outre-Tombe_ dans son feuilleton, M. de Chateaubriand,
instruit de cet arrangement par une visite de M. Dujarrier, l'associé de
M. Émile de Girardin, lui en exprima son mécontentement, et lui dit que
jamais il ne donnerait son consentement à un pareil mode de publication.
En effet, dans la crainte que sa signature apposée au reçu de la rente
viagère ne parût la sanction d'un marché qui lui répugnait, il refusa
six mois d'en toucher les arrérages. Mme de Chateaubriand, effrayée
d'une résolution qui menaçait de la réduire au dénûment, elle et son
mari, en parla à M. Mandaroux-Vertamy, son conseil, lequel intervint et
rédigea pour M. de Chateaubriand une quittance dont les termes
réservaient son opposition.

Au premier rang, parmi les nouveaux venus de cette époque dans le salon
de l'Abbaye-au-Bois, je dois placer M. Alexis de Tocqueville. L'éclatant
succès de son beau livre de _la Démocratie en Amérique_ l'avait mis fort
à la mode. Allié à M. de Chateaubriand, il réunissait tout ce qui devait
lui plaire: un talent réel et élevé, les manières et les goûts
aristocratiques, avec des opinions infiniment libérales et généreuses.
Il venait en outre de faire un mariage d'inclination; c'était plus qu'il
n'en fallait, avec l'agrément de sa personne et la finesse de son
esprit, pour le faire réussir auprès de Mme Récamier.

Vers le même temps, un très-jeune homme, qui cachait sous le pseudonyme
trop humble ou trop orgueilleux d'un _homme de rien_ une naissance
distinguée et le début d'un vrai talent, envoyait à M. de Chateaubriand
le récit de sa vie qu'il venait de publier dans la _Galerie des
Contemporains illustres_. Cette biographie, où une admiration sincère
n'avait rien ôté à la liberté du jugement, plut à M. de Chateaubriand
par sa liberté même; il voulut en connaître l'auteur, et ce fut ainsi
que M. Louis de Loménie se trouva introduit à l'Abbaye-au-Bois.

En le lisant, on avait été très-frappé de la mesure et de l'impartialité
de ses arrêts. Cette qualité, rare chez un homme de son âge, est une de
celles qui dominent dans cette nombreuse collection de portraits
historiques. L'indépendance du caractère de M. de Loménie, la verve et
le mouvement de sa conversation ne furent pas moins appréciés, et il
devint bientôt un visiteur assidu de Mme Récamier, également agréable à
M. de Chateaubriand et à elle-même.

Frédéric Ozanam, présenté par M. Ampère plusieurs années auparavant,
vers 1833, alors qu'il n'était encore qu'un obscur étudiant, avait tout
de suite touché M. de Chateaubriand par la candeur et la fermeté de sa
foi.

Accueilli avec la plus entière bienveillance, admis à plusieurs des
lectures que M. de Chateaubriand fit à l'Abbaye-au-Bois, encouragé à y
venir souvent, il n'usa que rarement de l'autorisation qui lui avait été
donnée, et quand M. Ampère lui en demandait la raison, il répondait:
«C'est une réunion de personnes trop illustres pour mon obscurité. Dans
sept ans, quand je serai professeur, je profiterai de la bienveillance
qu'on me témoigne.»

Le terme de sept ans que la modestie de ce jeune homme se fixait à
lui-même, ajournant la renommée à ce délai, amusa et charma la société
de l'Abbaye.

La réputation, on pourrait dire la gloire, fut exacte à l'échéance
qu'Ozanam lui avait marquée. Il revint chez Mme Récamier sept ans plus
tard, professeur, entouré de l'auréole d'une célébrité naissante que
justifiaient de très-hautes facultés, époux heureux et passionné d'une
femme charmante.

Aussi éminent par les vertus que par l'intelligence, Frédéric Ozanam
offrait un type parfaitement original. Extrêmement timide et presque
gauche, enthousiaste quoique érudit, il sortait de la réserve qui lui
était habituelle par des éclairs d'éloquence, et alors il était facile
de comprendre, à la chaleur et à la sorte d'entraînement de sa parole,
quelle puissance il devait exercer, dans sa chaire, sur un auditoire
jeune et ardent.

M. Sainte-Beuve était déjà depuis longtemps en relation avec Mme
Récamier et avec M. de Chateaubriand; il inspirait à l'un et à l'autre
un goût très-vif, qu'on lui témoignait ouvertement; mais les rapports de
société avec ce spirituel écrivain ont toujours un caractère
intermittent. Vous vous laissez prendre à la grâce presque caressante de
ses manières, au naturel charmant, à la finesse dégagée de toute
afféterie de sa conversation, vous le voyez souvent, et vous vous
flattez qu'il y trouve lui-même quelque plaisir; mais tout à coup, vous
le perdez, il vous échappe. Quoi qu'il en soit, l'époque dont je
m'occupe est une de celles où M. Sainte-Beuve vint le plus assidûment à
l'Abbaye-au-Bois.

M. Charles Brifaut, présenté à Mme Récamier à cette époque, fut bientôt
admis au nombre des habitués les plus fidèles et les plus aimables de
son intérieur. C'était un des hommes dont la société offrait le plus de
sécurité et de douceur. Il avait concentré sa vie dans des relations de
salon qu'il mettait beaucoup de soin et d'étude à entretenir. Malade
depuis vingt ans, le savoir-vivre lui avait appris l'héroïsme, et sa
politesse dominait de continuelles souffrances avec une sérénité
stoïque.

Parmi toutes les femmes-auteurs qui furent alors reçues dans le salon de
Mme Récamier et qu'elle accueillait avec tant d'intérêt, de grâce et
même d'indulgence, une seule est entrée dans son intimité. Mme Amable
Tastu méritait cette exception par l'admirable élévation de son
caractère, par la sûreté, la discrétion, l'exquise délicatesse de son
commerce. M. de Chateaubriand, qui avait horreur des _bas-bleus_ et qui
ne pardonnait guère aux femmes de se mêler de littérature, faisait,
comme son amie, un cas tout particulier de Mme Tastu; le bon sens
aimable et ferme qui caractérise son talent lui plaisait fort.

M. Léonce de Lavergne n'était point à l'Abbaye-au-Bois un nouveau venu.
Depuis plusieurs années déjà, il était lié avec M. Ballanche, M. de
Chateaubriand l'avait distingué, et Mme Récamier le comptait au nombre
des jeunes gens dont la conversation et la société lui plaisaient le
plus. Dans les lettres que M. de Chateaubriand adressait à son amie,
pendant son voyage à Toulouse et dans le midi de la France, il est
plusieurs fois question de lui d'une façon gracieuse. Il avait beaucoup
d'esprit, un vrai talent de style, la passion de la politique; on ne se
doutait guère alors, et il ne se doutait pas lui-même, qu'il deviendrait
le grand orateur de l'agriculture.

Malgré l'amélioration qui s'était produite dans sa santé, il restait à
Mme Récamier une telle susceptibilité des organes de la voix, que les
médecins l'envoyèrent aux eaux d'Ems. Ce voyage, qu'elle devait faire
sans y être accompagnée d'aucun de ses amis, lui coûtait fort à
entreprendre: mais sa santé était trop nécessaire à ces mêmes amis, et
surtout à M. Ballanche et à M. de Chateaubriand que les infirmités
commençaient à gagner, pour que Mme Récamier ne mît pas à la recouvrer
une volonté inébranlable. Elle partit donc le 18 juillet 1840, laissant
Mme Lenormant à la campagne avec ses enfants. M. de Chateaubriand à
Paris, et M. Ballanche établi à Saint-Vrain chez la comtesse
d'Hautefeuille.

Quelques lettres prises dans la correspondance de ses deux amis
initieront suffisamment le lecteur aux idées, aux intérêts et aux petits
événements qui occupaient alors leurs esprits.

M. DE CHATEAUBRIAND À Mme RÉCAMIER.

     «Paris, dimanche 19 juillet 1840.

     «Vous êtes partie: je ne sais plus que faire. Paris est le désert,
     moins sa beauté. Nous n'avons pris aucun parti, et il est probable
     que nous n'en prendrons pas. Où vous manquez, tout manque,
     résolution et projets. Si du moins j'avais encore quelque chose sur
     le métier! Mais les _Mémoires_ sont finis: vie passée comme vie
     présente.

     «Savez-vous que la duchesse de Cumberland m'écrivait d'Ems? Vous ne
     m'écrirez pas; moi je vous écrirai, quoique pouvant à peine former
     une lettre. Le vieux chat ne peut plus jeter sa griffe qui se
     retire. Je rentre en moi, mon écriture diminue, mes idées
     s'effacent; il ne m'en reste plus qu'une, c'est vous. Tenons bon
     pour l'Italie. Les intelligences, à quelque opinion qu'elles
     appartiennent, sont presque toutes au service du mensonge. Du
     moins, le soleil ne trompe pas; il réchauffera mes vieilles années
     qui se gèlent autour de moi.»

LE MÊME À M. BALLANCHE.

     «Paris, 7 août 1840.

     (_Dictée._)--«Je me suis trop bien aperçu, mon cher et vieil ami,
     que vous n'êtes plus ici depuis huit jours. Mme de Chateaubriand et
     moi, nous vous regrettons sans cesse, et pourtant nous nous
     soumettons un peu à votre absence, puisque la campagne, le grand
     air et surtout les soins de vos aimables hôtes, vous font du bien.
     Remerciez mille fois, je vous prie, M. et Mme d'Hautefeuille: je
     profiterais avec le plus vif plaisir de leur offre obligeante, si
     je n'étais forcé de garder ma pauvre malade, et si je n'étais
     moi-même très-souffrant. Vous voyez que je ne puis écrire de ma
     propre main. Il me faut vivre maintenant, en enrageant, avec la
     goutte et les années; ce sont deux sottes choses.

     «Les nouvelles d'Ems n'étaient pas aussi bonnes hier au soir. Mon
     incrédulité des remèdes et des médecins m'a empêché de détourner
     notre amie de son voyage; mais je n'ai jamais compté que sur le
     fond de sa santé qui n'est point altéré. Désormais nous ne serons
     pas longtemps sans revoir la voyageuse qui manque tant à la société
     et au coeur de ses amis.

     «C'est aujourd'hui que se décide l'affaire de M. Ampère[105]. J'ai
     écrit à trois académiciens; je tremble et j'espère.

     «Je vous embrasse, mon vieil ami. Tous mes hommages à Mme et à M.
     d'Hautefeuille.

     «CHATEAUBRIAND.»

LE MÊME À Mme RÉCAMIER.

     «Paris, 8 août 1840.

     «Je vous ai écrit avant-hier. Votre lettre aujourd'hui me fait un
     extrême plaisir. Vous allez continuer les eaux, vous faites bien;
     prenez courage, n'ayez rien à vous reprocher, de sorte que nous
     n'ayons plus aucun scrupule de vous retenir parmi nous. Mais
     revenez et ne voyagez plus. Je vous espère dans la première
     quinzaine de septembre.

     «Vous écrivez comme un charme; je vous lis tout couramment. Moi je
     vous prouve en griffonnant que ma pauvre personne s'en va, mais que
     mes sentiments demeurent; ils ne sont pas diminués comme mon
     écriture, et ils sont plus fermes que ma main. Rien de nouveau pour
     moi, sinon que je suis allé dîner à Saint-Cloud avec Mme de
     Chateaubriand et Hyacinthe. Je me suis un peu promené dans ces
     grands bois où j'ai perdu, il y a longtemps, bien des années; je ne
     les y ai pas retrouvées.

     «Hier M. Ampère a eu un bon commencement de succès. Nous espérons
     réussite complète pour vendredi prochain. Je suis toujours à la
     paix. Le prince Louis Bonaparte vient de tenter un coup de main sur
     Boulogne. Il a été pris avec tous ses amis.

     «Mais où avez-vous pris que je me plaignais de votre silence? Je
     n'ai pas dit un mot de cela. Je suis le plus soumis, le plus dompté
     de tous ceux qui vous aiment.»

M. BALLANCHE À Mme RÉCAMIER.

     «Me voilà établi chez Mme d'Hautefeuille. Ce petit voyage m'avait
     un peu fatigué; une nuit de repos m'a tout à fait remis. Maintenant
     je n'ai plus d'autre souci que d'avoir des nouvelles de votre
     arrivée à Ems.

     «Depuis vous, il m'a pris une fièvre d'histoire; sitôt que ma
     _Théodicée_ sera finie, je veux écrire un morceau d'histoire, mais
     tout à fait d'histoire. Soit dit entre nous, quant à présent, je ne
     reconnais qu'à trois hommes de ce temps ce que j'appelle le sens
     historique, ce sont MM. de Chateaubriand, Guizot et Augustin
     Thierry; Sismondi n'a que ce que l'étude et le travail peuvent
     donner, le _don_ lui manque. Le sens historique vient de naître en
     moi: c'est un peu tard. Peut-être sera-ce assez tôt pour qu'il
     produise un pauvre petit fruit d'arrière-saison.

     «J'ai vu M. et Mme de Chateaubriand. Il avait eu, lui, la bonté de
     venir me voir. Comme il vous a écrit, je ne vous parlerai ni de
     leurs santés, ni de leurs projets, au reste, toujours peu assurés.

     «Vous ne sauriez croire le chagrin que j'aurais eu si vous n'étiez
     pas allée à Ems. J'aurais toujours craint que vous n'eussiez manqué
     votre santé. Revenez bien portante, trouvez-moi rétabli; que M. et
     Mme de Chateaubriand mènent avec nous une douce vie: laissez-moi
     faire quelques morceaux d'histoire pour clore ma carrière, que le
     prix Gobert soit donné à qui le mérite, et tout sera pour le mieux.

     «M. et Mme d'Hautefeuille sont d'une perfection d'hospitalité,
     d'attentions et de prévenances dont on ne peut se faire une idée.

     «Je me couche de très-bonne heure, on se tient dans ma chambre, M.
     et Mme d'Hautefeuille reçoivent leurs visites chez moi, autour de
     mon lit. Je ne me suis point encore remis au travail, mais je ne
     tarderai pas.»

M. DE CHATEAUBRIAND À Mme RÉCAMIER.

     «10 août 1840.

     «M. Ampère vous a écrit sur Mme Salvage. J'avais demandé un
     _permis_ pour la voir, lorsque je la croyais arrêtée; je l'ai vue,
     elle est triste, mais elle est sans inquiétude. Nous voilà revenus
     à la paix: vous voyez que j'ai toujours raison. Ce temps est
     magnifique, vous jugez si j'en suis heureux pour vous; si les eaux
     vous guérissent, j'aurai foi aux remèdes. J'aurais grand besoin
     d'une fontaine de Jouvence, mais le temps en est passé. Non que mes
     sentiments pour vous vieillissent jamais; mais le temps me ravit
     chaque jour un oeil, une oreille, une main; si ce n'était votre
     belle et chère personne, je m'en voudrais d'avoir traînassé si
     longtemps sous le soleil. Ne précipitez pas votre retour, le plus
     fort est fait; encore quelques jours de patience. J'espérais écrire
     un peu mieux ce matin, m'y étant pris de bonne heure; mais le matin
     se moque de moi comme le soir.

     «On va juger le prince Louis; il a été bien insensé, mais a montré
     bien du courage. Son entreprise a ôté à l'arrivée des cendres une
     partie de son danger. Venez, vous serez reçue. Dieu sait!»

On voit combien Mme Récamier avait raison de se sentir nécessaire aux
deux amis dont la santé allait s'altérant de plus en plus.

M. de Chateaubriand, atteint par une goutte molle, perdait avec rapidité
l'usage de ses mains et de ses jambes. M. Ballanche ne vivait plus que
de lait et de légumes; ce régime pythagoricien, le seul que pût
supporter son estomac, suffisait à le soutenir, mais le laissait dans un
grand état de faiblesse.

Il fallait des efforts de tous les instants, un dévouement persévérant
et renouvelé chaque jour, pour relever le courage de M. de Chateaubriand
de plus en plus envahi par la tristesse, et c'est pour cela que Mme
Récamier faisait appel à tous les jeunes esprits; elle en faisait à leur
insu ses complices dans la tache de distraire un noble génie.

À son retour, elle trouva que le prix Gobert avait été donné par
l'Académie des inscriptions à M. Ampère, et que le procès du prince
Louis Napoléon allait être jugé par la chambre des pairs. Mme Récamier,
quoiqu'elle n'eût gardé aucune relation personnelle avec le prince Louis
depuis son voyage à Arenenberg, fut mandée à comparaître et interrogée
par le juge d'instruction. Ce petit ennui ne l'empêcha pas de s'occuper
du prisonnier. Elle sollicita l'autorisation de communiquer avec le
prince Louis Bonaparte, et l'alla voir à la Conciergerie. Le _permis de
communiquer avec l'inculpé Charles-Louis Napoléon Bonaparte_ que j'ai
sous les yeux porte la date du 12 septembre; il autorise _deux visites_:
Mme Récamier n'en fit qu'une. Le prince parut touché de la sympathie
qu'elle témoignait à son malheur, et la reconduisit aussi loin que le
permirent les sentinelles. Condamné à une détention perpétuelle, et
enfermé au château de Ham pour y subir sa peine, il n'oublia pas la
visite qu'il avait reçue.

Deux ans après, il envoya à Mme Récamier une brochure qu'il venait de
faire imprimer, comme un gage du souvenir reconnaissant qu'il lui
gardait. Elle l'en remercia et reçut en retour le billet suivant:

LE PRINCE LOUIS NAPOLÉON, DEPUIS NAPOLEON III, À Mme RÉCAMIER.

     «Ham, le 9 juin 1842.

     «Madame,

     «Vous êtes bien bonne de vous être donné la peine de m'accuser
     réception de la brochure[106] que j'ai pris la liberté de vous
     envoyer. Il y a longtemps, Madame, que j'éprouvais le besoin de
     vous remercier de l'aimable visite que vous avez bien voulu me
     faire à la Conciergerie: j'en ai conservé un souvenir plein de
     reconnaissance, et je suis heureux de trouver ici l'occasion de
     vous exprimer mes sentiments de gratitude.

     «Ayez l'extrême bonté, Madame, de remettre la lettre ci-jointe à M.
     de Chateaubriand, dont le bienveillant intérêt m'a profondément
     touché.

     «Vous êtes si habituée à rendre heureux tous ceux qui vous
     approchent, que vous ne serez pas étonnée de tout le plaisir que
     j'ai ressenti, en recevant une preuve de votre sympathie, et en
     apprenant que vous vouliez bien compatir à mes chagrins.

     «Recevez, Madame, l'assurance de mes sentiments respectueux.

     «NAPOLÉON LOUIS B.»

LE PRINCE LOUIS NAPOLÉON À M. DE CHATEAUBRIAND.

     «Citadelle de Ham, le 28 juin 1841.

     «Monsieur le vicomte,

     «Il y a environ douze ans que, me promenant un jour hors de la
     _Porta Pia_ à Rome, je suivais silencieusement l'ambassadeur de
     Charles X, regrettant que la froide politique m'empêchât de
     témoigner à l'illustre auteur du _Génie du christianisme_ toute mon
     admiration pour lui. J'étais loin de penser alors que la puissance
     qu'il représentait serait bientôt abattue, que le drapeau tricolore
     serait aussi hostile à ma famille que le drapeau blanc, et que ce
     noble représentant d'une cour ennemie serait dans quelques années
     le seul homme important qui viendrait, dans ma captivité, me donner
     des marques de sympathie.

     «Si ce souvenir rappelle la vicissitude des choses humaines, il
     prouve aussi que les sentiments élevés restent toujours les mêmes.
     Dans toutes les positions de votre vie, vous avez sans cesse,
     Monsieur le vicomte, cherché à consoler le malheur, et certainement
     vous avez su inspirer aux hommes même qui étaient opposés à vos
     opinions une admiration sincère pour le grand écrivain et une
     profonde estime pour l'homme politique.

     «Je n'ai pas besoin de vous dire, Monsieur le vicomte, combien
     votre lettre m'a touché; et je vous aurais exprimé ma
     reconnaissance plus tôt, si je n'avais reçu plusieurs visites qui
     ont absorbé tout mon temps.

     «Afin d'occuper mes loisirs, je compte entreprendre un grand
     travail pour lequel j'oserai, plus tard, vous demander quelques
     conseils. Je veux écrire l'histoire de Charlemagne, et montrer
     toute l'influence qu'a exercée ce grand homme, pendant sa vie et
     après sa mort, sur la destinée du monde. Quand j'aurai rassemblé
     tous les matériaux nécessaires, j'espère que ce ne sera pas abuser
     de votre extrême bonté que de vous soumettre quelques questions.

     «Recevez, Monsieur le vicomte, l'assurance de ma haute estime et de
     mes sentiments distingués.

     «NAPOLÉON LOUIS BONAPARTE.»

Lorsqu'en 1848 le prince Louis Napoléon, nommé représentant du peuple,
rentra en France et arriva à Paris, je dois dire qu'un de ses premiers
soins fut de se présenter à l'Abbaye-au-Bois. Le hasard fit qu'il ne
rencontra pas Mme Récamier chez elle. C'était après les journées de
juin, M. de Chateaubriand venait de mourir, Mme Récamier était plongée
dans la douleur; elle ne vit pas, et ne chercha pas à revoir le prince,
tout absorbé dans les combinaisons politiques qui devaient l'amener au
pouvoir souverain.

J'ajoute ici deux billets échangés à la fin de 1840, l'année même qui
vit juger le prince Louis Bonaparte, entre un poëte éminent, aujourd'hui
proscrit, et M. de Chateaubriand.

VICTOR HUGO À M. DE CHATEAUBRIAND.

     «16 décembre 1840.

     «Monsieur le vicomte,

     «Après vingt-cinq ans, il ne reste que les grandes choses et les
     grands hommes, Napoléon et Chateaubriand.

     «Trouvez bon que je dépose ces quelques vers à votre porte. Depuis
     longtemps vous avez fait une paix généreuse avec l'ombre illustre
     qui les a inspirés.

     «Permettez-moi, Monsieur le vicomte, de vous les offrir comme une
     nouvelle marque de mon ancienne et profonde admiration.

     «VICTOR HUGO.»

M. DE CHATEAUBRIAND À VICTOR HUGO.

     «Paris, 18 février 1840.

     «Je ne crois point à moi, Monsieur, je ne crois qu'en Bonaparte.
     C'est lui qui a fait et écrit la paix qu'il a bien voulu me donner
     à Sainte-Hélène. Votre dernier poëme est digne de votre talent. Je
     sens, plus que personne, l'immensité du génie de Napoléon, mais
     avec ces réserves que vous avez faites vous-même dans deux ou trois
     de vos plus belles odes. Quelle que soit la grandeur d'une
     renommée, je préférerai toujours la liberté à la gloire.

     «Vous savez, Monsieur, que je vous attends à l'Académie.

     «Dévouement et admiration.

     «CHATEAUBRIAND.»

L'hiver de 1840 à 1841 fut signalé par un grand désastre; on n'a point
encore oublié la destruction et les ravages que les eaux débordées du
Rhône et de la Saône portèrent au milieu de la population désolée de
notre industrieuse ville de Lyon. Le gouvernement, la France entière, la
charité publique et la charité privée, émus au récit de tant de misères
et de deuil, rivalisèrent d'efforts et de sacrifices pour leur venir en
aide. Mme Récamier s'attendrit sur sa ville natale, et voulut contribuer
pour sa part au soulagement de tant d'infortunes. Dans cette intention,
elle organisa une soirée par souscription au profit des inondés. Elle
avait le don d'exciter le zèle de ses amis; d'ailleurs, les généreuses
pensées sont contagieuses. Sitôt que le projet de Mme Récamier fut
connu, il fut adopté avec empressement par toutes les personnes qui
l'entouraient: on se disputait l'honneur de placer les billets. Le prix,
d'abord fixé à vingt francs par personne, fut presque toujours dépassé;
c'était une émulation de charité et de curiosité, très-amusante et
très-profitable aux inondés. En moins de dix jours 4,390 francs étaient
recueillis.

La société russe, nombreuse à Paris cet hiver-là, contribua pour une
large part à la bonne oeuvre de Mme Récamier. Un homme excellent, d'un
esprit supérieur et de l'âme la plus haute, dont j'ai plaisir à inscrire
ici le nom, M. de Tourguénieff était le _placeur_ des billets pour les
Russes.

Il rendait ainsi compte de sa mission:

     «Ce 4 février 1841.

     «J'ai reçu trente-huit billets: voici 1,140 francs. Les trois
     billets de Mme la comtesse de Kisseleff et les trois de la comtesse
     de Nesselrode, pour lesquels je n'ai pas encore reçu l'argent, y
     sont compris. On m'en demande encore, je n'en ai plus. Si vous
     pouviez m'en envoyer un, vous obligeriez toute une famille.

     «TOURGUÉNIEFF.»

Lady Byron, de passade à Paris, paya cent francs le billet qu'elle
sollicita avec instance; elle n'en profita point, au moins pour assister
à la soirée, mais elle s'en fit un titre pour être reçue à l'Abbaye. Mme
Récamier, qu'elle vint voir deux fois, trouva un très-vif intérêt dans
la conversation de cette personne, à laquelle un lien malheureux avec un
poëte de génie avait valu une célébrité importune.

La société française ne mettait pas moins de vivacité dans son
empressement, et les amis intimes de Mme Récamier, heureux de s'associer
à sa charitable pensée, se distribuèrent les rôles, pour assurer le
succès d'une soirée dont ils voulaient tous être solidaires. Le duc de
Noailles se chargea de la partie des rafraîchissements, et envoya son
maître d'hôtel et ses gens pour en ordonner le service. Le marquis de
Vérac fournit les voitures et les domestiques qui devaient être mis à la
disposition des artistes. Il écrivait à Mme Lenormant:

     «Jeudi soir, 4 février.

     «Vous pouvez assurer à madame votre tante que les voitures et les
     domestiques seront à sept heures précises chez M. Lablache, pour
     aller _ensuite_ (ce qui d'après M. le maréchal Soult veut dire
     _simultanément_) chez M. Rubini et Mlle Leroy.

     «Je vous prie d'agréer mes respectueux hommages.

     «Le marquis de VÉRAC.»

M. de Chateaubriand lui-même, sortant de toutes ses habitudes,
non-seulement veilla jusqu'à la fin de la soirée, mais dès huit heures
il avait pris son poste à la porte du premier salon et en faisait les
honneurs avec un entrain très-aimable.

La réunion qui s'était ainsi formée à la voix d'une femme offrait
assurément tout ce qui pouvait exciter la curiosité, charmer les regards
et mériter l'admiration. Dans ces salons dont le seul luxe consistait en
objets d'art qui révélaient le goût exquis, mais un peu grave, de la
maîtresse de la maison, se pressaient une foule de femmes jeunes,
belles, élégantes, et des hommes qui presque tous portaient des noms
illustres à des titres divers. Une estrade avait été placée pour les
artistes, en face du tableau de _Corinne_. L'assemblée était compacte,
et ce n'était qu'avec une extrême difficulté qu'on parvenait dans le
grand salon. L'ambassadeur turc, Reschid-Pacha arrive; dans
l'impossibilité de lui fournir une autre place, on lui indique la
première marche de l'estrade où il s'asseoit, entouré, pressé et comme
enseveli au milieu d'un flot de dentelles, de fleurs et de blanches
épaules. Un étranger, qui se faisait nommer tous les personnages
célèbres réunis à la fois chez Mme Récamier, avise cette longue barbe et
cette belle tête de Reschid-Pacha; il demande quel est cet homme dont la
figure le frappe. C'était le moment où Mlle Rachel se faisait entendre
dans le rôle d'Esther qu'elle n'avait point encore abordé au théâtre.
Impatientée de la question, la personne interpellée répond: «Hé, vous
voyez bien que c'est Mardochée.» Cela fit rire.

Mme Pauline Viardot-Garcia, Rubini et Lablache s'étaient prêtés avec une
grâce charmante à concourir à cette bonne oeuvre. Électrisés par
l'attention et les applaudissements d'un public d'élite, ils se
surpassèrent. Pour Mlle Rachel, ce n'était point la première, et ce ne
fut pas la dernière fois qu'elle fit entendre ses tragiques accents dans
le salon de la vieille Abbaye. Elle y avait été présentée dans l'année
qui suivit ses débuts à la Comédie française, et son jeune talent y fut
accueilli par la plus vive admiration. Qui n'a point vu et entendu Mlle
Rachel dans un salon, n'a qu'une idée incomplète de ses agréments de
femme et de son talent d'actrice. Ses traits, un peu trop fins pour la
scène, gagnaient beaucoup à être vus de plus près; sa voix avait bien
quelque chose d'un peu dur, mais son accent était enchanteur. Elle
proportionnait ses effets à la perspective d'un salon avec un
merveilleux instinct; il y avait dans sa mise un goût irréprochable, et
certainement le comble de l'art fut la souplesse et la promptitude avec
laquelle cette jeune fille sans éducation, étrangère au monde, dont elle
ignorait les formes et les délicatesses, avait saisi les manières et le
ton de la meilleure société.

Déférente avec dignité, naturelle et facile avec la plus gracieuse
modestie, elle parlait de son art et de ses études d'une façon
intéressante. Au reste, son succès dans le monde était immense; jamais
actrice ne fut traitée par les femmes de la société avec plus de
bienveillance et de prédilection. Mais elle se lassa de ces succès dans
la bonne compagnie, et disparut des salons où elle avait été le plus
gâtée. Elle ne cessa pourtant pas de venir à l'Abbaye-au-Bois, et
témoigna toujours à Mme Récamier une profonde reconnaissance.

Nous nous sommes un peu étendu sur le récit de cette soirée donnée au
profit des inondés de Lyon, parce que ce fut un des derniers rapports de
Mme Récamier avec le monde et le public. L'année suivante, elle
renouvela, mais pour ainsi dire sans sortir du cercle de ses relations
personnelles, cet appel à la charité, et ne le fit pas avec une moindre
réussite. Il s'agissait de rebâtir une portion du village de
Cressin,--le berceau des Récamier,--détruite par un incendie.

M. Ballanche se chargea de faire passer au maire de Lyon le produit de
la première soirée. En accusant réception du mandat de 4.390 francs qui
lui était transmis, le maire voulut se rendre l'organe de la
reconnaissance de la ville; il annonçait à M. Ballanche «qu'il s'était
fait désigner par les curés les soixante familles les plus pauvres parmi
celles qui avaient déjà été secourues comme victimes de l'inondation, et
qu'il leur remettrait lui-même, au nom de Mme Récamier, les sommes de
cent ou de cinquante francs qui leur étaient destinées.» Le voeu de Mme
Récamier avait été en effet que la distribution de l'offrande de
l'Abbaye-Au-Bois fût concentrée dans un petit nombre de mains, et non
point distribuée en fractions tout à fait insignifiantes; on s'y était
religieusement conformé.

Après tout ce que j'ai dit de cette soirée, me sera-t-il permis de
constater un petit fait d'un intérêt bien frivole peut-être et tout
féminin? C'est le singulier succès de beauté que Mme Récamier eut dans
cette brillante réunion de jeunes femmes: on trouva qu'elle les
éclipsait toutes encore.

M. de Chateaubriand, que les médecins avaient déjà envoyé aux eaux de
Néris en 1841, y retourna en 1842, et comme l'année précédente, Mme
Récamier passa le temps de son absence à la campagne, d'abord à
Saint-James, dans le bois de Boulogne, puis à Maintenon où M. de
Chateaubriand vint passer quelques heures au retour de Néris. Mais
l'absence devenait d'autant plus pénible que M. de Chateaubriand ne
pouvait presque plus écrire lui-même; condamné à dicter, il était fort
importuné de ce tiers que la nécessité plaçait entre sa pensée et son
amie. Le ton de sa correspondance en est attristé, et malgré l'intérêt
que présentent ses lettres, nous n'en citerons qu'un petit nombre.

M. DE CHATEAUBRIAND À Mme RÉCAMIER.

     «Néris, 20 juillet 1842.

     «Je fais ma dernière épreuve de voyage; je m'attendais aux
     mécomptes. Il m'est inutile désormais de changer de gîte. Je
     rabâche à mes années ce que je leur rabâchais hier, et ces parentes
     sur l'âge me redisent ce qu'elles m'ont radoté cent fois; puis nous
     nous tairons. La seule chose qui m'a fait plaisir a été de
     retrouver les hirondelles de la Loire; mais elles ne sont pas
     restées, elles sont revenues; dans l'intervalle de deux printemps,
     elles ont fait usage du ciel. Je ne sais pas ce qui se passe; je
     m'arrangerais de cette ignorance, si je savais des nouvelles de
     votre santé.

     «Je n'ai rencontré personne sur les chemins, hormis quelques
     cantonniers solitaires occupés à effacer sur les ornières la trace
     des roues des voitures; ils me suivaient comme le temps qui marche
     derrière nous en effaçant nos traces.

     «Je voulais vous écrire de Briare, de Moulins, _car je ne sais où
     me sauver de vous_. Du moins, Mme de Sévigné était heureuse de
     rencontrer M. Bascle dans la rue pour lui recommander sa fille. Mes
     recommandations, qui s'en soucierait? Mais priez vous-même pour
     votre serviteur, Dieu vous écoutera: j'ai foi dans ce repos
     intelligent et chrétien qui nous attend au bout de la journée. Que
     le jeune professeur auquel je suis tant attaché ne m'oublie pas;
     souvenir à M. Brifaut. Je ne parle point de mon ami M. Ballanche:
     il vit content, retiré dans sa gloire; il a au fond de l'_hermitage
     le vivre et le couvert_.

     «Sachez-moi gré de vous avoir écrit de ma propre main. J'ai voulu
     voir si le voisinage de la fontaine me ferait déjà quelque chose.
     M. de Mortemart et M. de Castellane, le fils, sont ici. J'espère un
     tout petit mot de vous.

     «Nous entendons parler de vos douleurs de Paris: pauvre duc
     d'Orléans! À quoi bon la jeunesse?

     «Je parle comme le renard mutilé.»

Au milieu des tristesses qui environnaient Mme Récamier, une joie lui
était réservée dans cette même année: M. Ballanche avait inutilement
sollicité une première fois les suffrages de l'Académie française; à la
mort d'Alexandre Duval, en 1842, il se présenta de nouveau, mais avec
moins d'ardeur et un désir un peu attiédi de réussir; cette fois il fut
élu. Sa réception fut la dernière séance publique où M. de Chateaubriand
consentit à paraître. M. Ballanche ne lut pas lui-même son discours de
réception, c'est M. Mignet qui le prononça à sa place; le bon Ballanche
assistait à la séance avec le plus admirable sang-froid, et ce jour qui,
pour le cercle de l'Abbaye-au-Bois, était un véritable événement, le
laissa dans une parfaite indifférence. Debout à son banc avant la
séance, il promenait ses regards sur la salle et sur le public, à
travers son lorgnon, de l'air d'un homme absolument désintéressé de ce
qui allait se passer.

Mme Récamier ne partageait pas son insouciance et jouit vivement de son
succès.

Ce n'était pas que M. Ballanche, malgré sa candeur et sa simplicité, fût
dépourvu d'intérêt pour sa gloire et sans désir de renommée. Il
connaissait très-bien sa propre valeur, et la confiance qu'il avait dans
le rang que lui assignerait la postérité le laissait fort calme sur les
jugements des contemporains. D'ailleurs, ce qu'il mettait bien au-dessus
d'un succès littéraire, c'était l'influence morale et philosophique
qu'il voulait exercer. Entouré d'une sorte de petite église, il avait
des adeptes, et M. de Chateaubriand l'avait surnommé l'_hiérophante_, en
le badinant sur la petite secte politique et religieuse qui le
reconnaissait pour chef.

Le fait, est que, dominé par son amour de l'humanité, l'esprit rempli
des plus nobles abstractions, obéissant, sans jamais calculer ses
ressources, à une générosité qui ne connaissait pas de bornes, il avait
petit à petit dissipé toute sa médiocre mais honorable fortune.

En 1833, M. Guizot, ministre de l'instruction publique, de son propre
mouvement et sans aucune sollicitation, avait donné à M. Ballanche une
pension littéraire de 1.800 francs; il était impossible de mieux placer
une récompense de ce genre. Cependant M. Ballanche se résignait avec
beaucoup de peine à la recevoir, et sans l'autorité de Mme Récamier, il
eût abandonné cette pension qui pesait, disait-il, à sa conscience,
parce que d'autres gens de lettres en avaient encore plus besoin que
lui.

On le voit, cet admirable esprit, fait pour concevoir les plus belles
théories de la métaphysique, qui devinait les règles de l'histoire et
savait revêtir sa pensée d'une poésie si élevée, était hors d'état de
diriger sa propre existence.

Outre le laisser aller de sa générosité, M. Ballanche avait encore un
moyen infaillible de se ruiner: il était possédé de la passion des
inventions en mécanique, et les essais en ce genre lui coûtaient fort
cher. Pour donner une idée des illusions dont il pouvait se bercer en se
livrant à son goût pour les machines, je vais copier une lettre qu'il
écrivait à Mme Récamier, dont l'amitié et la raison s'inquiétaient
également sur l'avenir de cet aimable, excellent et imprudent
philosophe:

M. BALLANCHE À Mme RÉCAMIER.

     «D'ici à la fin de l'année je serai dans une situation excellente,
     vous pouvez en être certaine. Je me trouve associé pour une assez
     bonne part dans une affaire très-considérable qui va enfin aboutir.

     «Voici le fait:

     «Nous sommes trois qui avons fourni à un ingénieur, dont le nom ne
     vous est point connu, M. de Précorbin, les moyens de parvenir à la
     solution du problème dont tant de gens s'occupent sans avoir pu
     encore le résoudre. Aujourd'hui il est parfaitement résolu. Il
     s'agit du plus grand pas qu'on ait fait faire jusqu'ici à la
     vapeur. Vous pouvez être certaine qu'il va résulter de cette
     nouvelle invention une amélioration immense dans tous les services
     où la vapeur est employée. Le système des chemins de fer va
     complétement changer et la navigation en recevra une notable
     amélioration. Nous sommes arrivés au point où les capitalistes
     n'ont plus qu'à s'occuper de l'exploitation. Ces capitalistes sont
     tout trouvés.

     «Je ne me mêlerai en aucune façon de l'exploitation; je ne serai là
     que pour participer aux bénéfices dans la proportion des avances
     que j'ai faites; je suis même resté étranger au traité fait avec
     les capitalistes.

     «Ce que je voulais, c'était de faire éclore une invention à
     laquelle j'ai cru, dès qu'elle m'a été expliquée.

     «Quant à l'invention qui m'est personnelle, j'en crois le succès
     assuré. Comme invention, ce sera une fort belle chose, et elle aura
     je crois de très-grands résultats.

     «En fin de compte, j'aurai accompli trois choses:

     «Un monument littéraire qui sera ce que Dieu voudra;

     «Un appui utile donné à une sorte de régénération dans l'emploi de
     la vapeur;

     «Enfin, l'invention d'une machine qui sera un jour le point de
     départ de beaucoup d'autres inventions utiles: car c'est un moteur
     nouveau que j'introduis dans le monde industriel.

     «Ma vie n'aura pas été sans importance. Prenez, je vous en conjure,
     patience jusqu'à la fin de l'année, et surtout ne vous inquiétez
     point de ma situation gênée en ce moment, pour être plus tard
     aisée.»

On comprend que les lettres ou les conversations dans lesquelles M.
Ballanche croyait, par de semblables explications, tranquilliser Mme
Récamier, étaient loin de rassurer son amitié.

En 1843, on fit faire à M. de Chateaubriand un nouvel essai des eaux: on
l'envoya à Bourbonne-les-Bains; il se soumit, sans croire à l'efficacité
du remède. Il écrivait de cette ville:

M. DE CHATEAUBRIAND À Mme RÉCAMIER.

     «30 juin 1843.

     «J'ai fait mon voyage comme tout ce qu'on fait à regret en vous
     quittant. J'ai revu ce qui se voit partout, des champs d'une terre
     qui ne m'intéresse plus et des moissons qui ne seront plus pour
     moi: il y a bien longtemps que j'ai vu tout cela, et je n'aime à
     voir que vous. Sous un monceau de jours, on n'aperçoit l'horizon
     que sur des temps où l'on a passé. Me guérirai-je ici? Je l'écris
     rue du Bac[107]; mais on ne guérit point des années. J'en suis
     toujours à la même chanson. Nous sommes toute une bande de blessés
     ici, mais enfin je ne tarderai pas à vous revoir.

     «Je vais aller me promener avec l'alouette, elle vous chantera de
     mes nouvelles, puis elle se taira pour toujours sur le sillon où
     elle sera descendue. Voilà tout ce que ma pauvre main me permet
     d'écrire aujourd'hui. Mille choses à nos amis.

     «Ne m'écrirez-vous pas un petit mot? Il me fera grand plaisir. Mon
     écriture s'est rapetissée, comme ma personne, je tiendrai bien peu
     de place. Gardez bien mon souvenir; il ne vous gênera pas. Si par
     hasard vous vous avisiez de m'écrire, c'est à
     _Bourbonne-les-Bains_. Que faites-vous, où avez-vous passé vos
     jours? Je me baigne demain pour la première fois. Est-ce un garçon
     ou une fille qu'aura eu Mme Lenormant? Je sais bien mes souhaits.»

LE MÊME.

     «Bourbonne, 1er juillet 1843.

     (_Dictée_). «Vous avez donc la pensée de m'écrire de votre propre
     main, lorsque de mon côté je griffonnais la petite lettre que vous
     avez reçue. N'est-il pas merveilleux de s'entendre ainsi? Je pense
     tout ce que vous pensez. Je ne pense plus qu'à Venise: c'est là
     qu'il nous faut finir, dans une ville qui nous appartient. Nous ne
     trouverons aucune résistance pour ce projet dans la rue du Bac;
     alors, faites provision de santé et de courage.

     «Je n'essaierai les eaux ici que lundi prochain; à la vérité, je
     n'en espère rien du tout. Je n'ai qu'un seul espoir gravé dans le
     coeur: celui de vous revoir. Aujourd'hui je n'ai rien fait; j'ai
     voulu aller voir le cimetière pour me divertir; je n'ai pas pu y
     parvenir, et pour avoir marché une trentaine de pas, je suis rentré
     chez moi mourant de fatigue. Voilà où j'en suis; mais peu importe,
     le coeur me reste, et c'est la seule bonne chose que je possède;
     vous savez s'il est à vous.

     «Le maréchal Oudinot sort de chez moi avec sa femme; il a été
     remplacé par le maréchal Bourmont avec son fils. Ces deux mondes
     n'ont point de répugnance pour moi, parce que je n'ai rien à leur
     demander. Il y a ici une Mme de Menou: je croyais que Mme de Menou
     venait de mourir dernièrement en Italie; c'est là aussi que
     j'espère que nous irons mourir.

     «2 juillet.

     «Je reçois ce matin une lettre de Mme de Chateaubriand; vous lui
     avez parlé trop tôt de Venise et comme si vous vouliez y consentir.
     Je veux quitter la France pour toujours, cela ne s'exécute pas dans
     les vingt-quatre heures. Le temps a mis des réflexions dans ma vie:
     je ne puis ni être prêt, ni décider ma femme, pourtant
     très-consentante, avant l'année prochaine. Il faut que l'hiver
     passe encore sur nous. Nous nous envolerons à travers les Alpes au
     retour du rossignol.

     «C'est demain décidément que je commence à me baigner, chose la
     plus inutile du monde.»

LE MÊME.

     «Bourbonne, 6 juillet.

     (_Dictée_). «C'est encore moi pour vous dire d'aller voir Mme de
     Chateaubriand qui se plaint de ne pas vous voir. Que voulez-vous?
     puisque vous vous êtes associée à ma vie, il faut la partager tout
     entière. Que faites-vous? Où êtes-vous allée?

     «Ma mauvaise santé a bien dérangé notre année, mais c'est aussi la
     dernière fois. Il me restait quelque chose à essayer: maintenant
     j'aurai la conscience aussi nette, que je savais d'avance
     l'inutilité de ma course. Ne dites pas cela rue du Bac; on
     rabâcherait des Pyrénées où tout se serait passé exactement comme
     ici. C'est beaucoup que de m'en tirer tout juste comme je m'en
     tire, sans avoir à supporter les maux que la pauvre vicomtesse de
     Noailles avait attrapés à Carlsbad.

     «Je ne fais rien du tout ici. Il ne m'est pas venu la moindre
     inspiration; je suis seulement persécuté et enchanté des fables de
     La Fontaine qui me reviennent incessamment à l'esprit:

          «Passe encore de bâtir, mais planter à cet âge!

     «Je vais profiter ce matin de la clef du cimetière que l'on m'a
     prêtée. Je suis du reste traité ici comme partout, beaucoup trop
     bien. Ce qui m'a le plus touché, ce sont neuf collégiens qui sont
     venus me visiter du collége de La Marche, à quatre lieues d'ici, et
     auxquels j'ai été obligé de donner un billet, pour affirmer qu'ils
     étaient bien venus me voir, afin de leur éviter une pénitence.

     «Quand vous viendrez me chercher, je vous donnerai aussi un petit
     mot pour vous excuser auprès de vos amis.

     «Mon bain ce matin m'a fait assez de bien; c'est le quatrième, mais
     ils me semblent encore affaiblir mes pauvres jambes. Nous irons
     chercher une gondole à Venise.

     «Je suis charmé de ce que vous me dites de M. de Noailles, car je
     lui suis très-réellement attaché. Ne m'oubliez pas auprès de tous
     nos amis; Ballanche le philosophe n'a besoin que de lui, mais je
     tiens à M. Lenormant et à M. Ampère par ma faiblesse.

     (_Et de sa main._)--«Je veux finir par deux mots de mon écriture
     pour vous prouver que je vis encore pour vous. Il est bien fâcheux
     d'en être réduit là.»

LE MÊME.

     «Bourbonne, 12 juillet 1843.

     (_Dictée._)--«Je comptais vous écrire de ma main, mais j'avais
     compté sans mon hôte. Les douches, qui me fatiguent horriblement,
     ont enlevé le reste de ma force. Vos jugements sont bien sévères
     sur la rue du Bac, mais songez aux différences d'habitudes. Si vous
     jugez comme des niaiseries ce qui occupe de ce côté-là, on juge
     aussi comme des niaiseries ce qui vous occupe de votre côté: il ne
     faut que changer de point de vue.

     «Rien, je vous assure, ne m'intéresse ici. Il m'est venu hier des
     collégiens qui m'ont fait de la musique dans la rue. Je ne sais, du
     reste, s'il existe quelques personnes ici: ce qu'il y a de sûr,
     c'est que j'ai fermé ma porte, et que je ne vois pas un chat.
     _Votre heure_ ne sera jamais employée que pour vous. Hélas! que
     votre vie ne soit pas dérangée par mon absence: j'approche du terme
     où vous n'aurez plus qu'à penser à moi pour toujours.

     «Je suis à ma troisième douche. Elles m'accablent; mais je ne veux
     pas qu'on ait rien à me reprocher: on ne dira plus que je ne fais
     rien, parce que je ne crois à rien.

     «Que vous êtes bonne de m'écrire! et je suis si touché de votre
     écriture lassée, que je veux vous en remercier par un mot de la
     mienne.

     «Quand donc Amélie aura-t-elle un successeur de plus? Il faut être
     bien jeune pour se tromper d'un si grand nombre de jours. Vous
     allez revoir les Noailles, je vous en félicite.

     (_Et de sa main._)--«Conservez-moi bien votre attachement, c'est
     toute ma vie. Vous voyez comme ma pauvre main tremble, mais j'ai le
     coeur ferme.»

LE MÊME.

     «Bourbonne, 14 juillet.

     (_Dictée._)--«Grand merci mille fois de votre petit mot du 12,
     toujours de votre propre main: cette religion des souvenirs me
     ravit. Ah! la pauvre Vallée[108]! il n'y a plus assez de hauts
     sentiments dans le monde pour me la rendre jamais. Au reste, qu'y
     ferais-je sans vous? Ce ne serait ni Châtenay ni Aunay où je
     retrouverais ce que j'ai perdu. Là commence aujourd'hui un monde
     que je méprise et avec lequel je n'ai rien de commun.

     «J'en suis toujours à ma petite fumée du soir sur la cheminée d'une
     chaumière et à deux ou trois hirondelles qui sont, comme moi, ici
     en passant.

     «Les collégiens sont revenus en masse avec leurs professeurs à leur
     tête. Ils ont exécuté eux-mêmes, sous mes fenêtres, des airs sur
     des instruments à vent. Ils jouaient réellement à ravir. De mon
     temps, nous autres grimauds, nous chantions à l'unisson:

          «Quand le roi partit de France,
          En malheur il partit.
          Il en partit le dimanche,
          Et le lundi il fut pris.

     «La rime n'était pas riche, mais la France était là tout entière.
     Des grimauds s'attendrissant sur la bataille de Pavie, qui s'était
     donnée deux cent vingt ans avant eux, cela vaut mieux que la
     chapelle élevée à la mémoire de M. le duc d'Orléans, surtout quand
     on a abattu avec tant de courage la chapelle commencée en souvenir
     de la mort du duc de Berry. Que nous sommes pleins de conséquence,
     nous autres Français! que nous sommes dignes de la liberté, et
     quels nobles transports nous animent contre l'esclavage où nous
     vivions il y a cinquante ans!

     «Eh! bon Dieu, que vous dis-je là? pourquoi viens-je mêler des
     choses si étrangères à votre mémoire? C'est qu'elle me reporte
     naturellement à tout ce qu'il y a de bon et de beau.

     «Bonsoir pour aujourd'hui. Je vais aller voir un pinson de ma
     connaissance qui chante quelquefois dans les vignes qui dominent
     mon toit.

     «Vers la fin du mois j'espère être auprès de vous.

     «Vous me contez gaiement que vous ne voyez plus que des femmes qui
     ne vous plaisent guère: moi, j'en suis aux curés qui m'envoient des
     framboises; si du moins je vous les pouvais porter!

     «Je vis ici sur mon passé: il n'est question que du _Génie du
     christianisme_, que je barbouillais il y a plus de quarante ans.

     (_Et de sa main._)--«Mon petit mot maintenant, c'est ma signature.
     Ma main tremble fort du choc de la douche. À bientôt.»

LE MÊME.

     19 juillet 1843.

     «Ma main allait mieux hier, parce que j'avais eu une nuit plus
     tranquille: n'importe, je tiens à vous écrire ce matin. Je vous
     remercie de votre lettre du 16, mais je crains que vous ne vous
     fassiez mal en vous fatiguant pour m'écrire. J'étais bien sur que
     c'était vous qui aviez poussé M. Ampère, et je vous en remercie. Je
     me remettrai en route pour vous revoir la semaine prochaine, vers
     la fin. Il nous restera bien des jours à l'automne, nous verrons ce
     que nous en ferons. Pouvez-vous me lire? J'en doute. Mais aimez-moi
     un peu du plaisir que j'ai à causer, même de loin, avec vous. Votre
     lettre était un peu rude, mais elle m'allait au coeur par l'intérêt
     que vous prenez à ma triste vie. À vous et à bientôt.

     «Mme de Chateaubriand de son côté me dit mille biens de vous: voilà
     comme vous me tenez enchaîné de toutes parts.

     (_P.-S. dicté._)--«Mais vous ne m'avez rien dit de Mme Lenormant:
     est-elle enfin accouchée? se porte-t-elle bien? le nouveau-né
     est-il Mlle ou M. Lenormant? Vous savez combien je tiens à ce
     dernier par ses chrétiennes opinions.»

À son retour des eaux de Bourbonne, au mois d'octobre 1843, M. de
Chateaubriand reçut de M. le comte de Chambord la lettre qu'on va lire.
Accablé par les infirmités dont le poids se faisait cruellement sentir à
cette imagination restée si poétique et si vive, il se rendit néanmoins
avec empressement à l'appel de son jeune prince.

M. LE COMTE DE CHAMBORD À M. LE VICOMTE DE CHATEAUBRIAND.

     «Magdebourg, le 30 septembre 1843.

     «Vous savez, Monsieur le vicomte, que je désire depuis longtemps
     vous voir pendant quelque temps auprès de moi. Des obstacles qui
     m'ont vivement contrarié s'y sont opposés jusqu'ici, mais une
     circonstance, qui me paraît favorable, s'offrant à moi, je
     m'empresse d'en profiter pour faire appel à votre dévouement. Après
     y avoir mûrement réfléchi, je me suis décidé à aller en Angleterre.
     Sans doute on peut faire des objections contre ce voyage, surtout
     dans le moment présent; mais il m'a paru que je devais avant tout
     chercher à me rapprocher de la France, et à entrer en relation avec
     les hommes qui peuvent le plus m'aider de leurs bons conseils et de
     leur influence.

     «Je serai à Londres dans la première quinzaine de novembre, et je
     désire bien vivement qu'il vous soit possible de venir m'y
     rejoindre: votre présence auprès de moi me sera très-utile et
     expliquera mieux que toute autre chose le but de mon voyage. Je
     serai heureux et fier de montrer auprès de moi un homme dont le nom
     est une des gloires de la France, et qui l'a si noblement
     représenté dans le pays que je vais visiter.

     «Venez donc, Monsieur le vicomte, et croyez bien à toute ma
     reconnaissance et au plaisir que j'aurai à vous parler de vive voix
     des sentiments de haute estime et d'attachement dont j'aime à vous
     renouveler ici la bien sincère assurance.

     «HENRY.

     «Mes compliments affectueux, je vous prie, à Mme la vicomtesse de
     Chateaubriand.»

M. DE CHATEAUBRIAND À Mme RÉCAMIER.

     «Boulogne, ce 21 novembre 1843.

     (_Dictée._)--«Je voulais vous écrire de ma propre main, mais je
     suis si las que je suis forcé de dicter à M. Daniélo. Je pars
     demain matin à sept heures pour l'Angleterre. J'ai reçu il y a
     trois jours votre excellente lettre; tout va bien jusqu'ici. Une
     députation de la ville est venue me voir.

     «Adieu, conservez-moi bien votre amitié, pour que je la retrouve
     tout entière à mon retour. Que j'aurai de choses à vous dire! J'ai
     vu la _Gazette_. Remerciez pour moi M. Genoude, si vous le voyez.

     «Mille choses à mes jeunes et à mes vieux amis.

     «Chateaubriand.»

LE MÊME.

     «Boulogne, 22 novembre 1843.

     (_De sa main_)--«Je suis encore ici retenu par le vent, mais je ne
     voudrais pas vous sacrifier pour obtenir ce que le ciel me dénie.
     Les autorités m'ont comblé ici, et je pourrais les emmener avec
     moi. Vous voyez par mon écriture combien je souffre en vous
     écrivant. Aimez-moi un peu malgré les vents et les orages. Je vous
     écrirai de Londres. Le temps est affreux: ne le dites pas à Mme de
     Chateaubriand.

     «Mes souvenirs aux amis.»

Mme DE CHATEAUBRIAND À Mme RÉCAMIER.

     «Lundi, 1843.

     «Voici, Madame, l'adresse de M. de Chateaubriand: 35, Belgrave
     square. Je viens de recevoir une lettre du voyageur, la plus triste
     du monde; je ne sais à quoi attribuer ce changement dans ses idées
     depuis hier: s'il vous écrit, veuillez être assez bonne pour me
     faire dire s'il vous parle de sa santé.

     «Je n'ai pas besoin de vous renouveler, Madame, la tendre
     expression de tous mes sentiments.

     «La vicomtesse de CHATEAUBRIAND.»

M. DE CHATEAUBRIAND À Mme RÉCAMIER.

     Londres, vendredi 24 novembre 1843.

     Albemarle street, York's hotel.

     (_Dictée._)--«Me voilà rassuré! j'ai une lettre du jeune prince qui
     malheureusement ne revient que lundi. Il se dit disposé à prendre
     mes conseils. Hélas! le pauvre exilé ne peut attendre de moi que
     mon dévouement inutile. Londres, du reste, me semble triste à la
     mort: c'est toujours ce brouillard permanent, mais auquel je
     m'étais fait, lorsque je me nourrissais de chimères. Tout en
     détestant ce pays, je n'ai pu m'empêcher d'admirer cette puissance
     créée par des vaisseaux qui transportent sur toutes les mers
     l'industrie et le pavillon britanniques. Il ne restera de tout ceci
     qu'une lettre de change non acquittée.

     «Je n'écris pas moi-même ce matin, parce que hier j'ai écrit trop
     mal pour me risquer à ce que vous ne puissiez pas encore me lire
     aujourd'hui. Je ne possède plus qu'une pensée toujours fidèle à
     vous, le reste me manque. Si je pouvais décider le jeune prince à
     retourner promptement dans une autre terre étrangère, ce changement
     d'exil me conviendrait autant que malheur peut convenir.

     «Je ne puis vous dire les soins que l'on a pour moi. J'en suis
     ravi, mais j'en pleure. Demain j'irai revoir les jardins tristes où
     j'ai tant rêvé! et pourtant je ne vous connaissais pas. Je ne sais
     encore ce que l'on dit dans les journaux, si par hasard on parle de
     moi. Sur ce grand chemin du monde, le voyageur passe et n'est pas
     aperçu: tant mieux, le bruit m'est à présent antipathique. Vous
     voyez, j'espère, Mme de Chateaubriand, elle vous dira ce que je lui
     ai écrit. Vous ne lui direz pas que je suis très-souffrant; ce ne
     sera rien: c'est la fatigue de la mer et l'effet de la saison. Ne
     m'oubliez pas: écrivez-moi à l'adresse que vous trouverez
     au-dessous de la date de cette lettre.

     «CHATEAUBRIAND.»

LE MÊME.

     Londres, dimanche 26 novembre 1843.

     (_Dictée._)--«C'est aujourd'hui dimanche, et le courrier ne part
     que demain lundi. J'habite maintenant l'appartement que Mme de
     Lévis m'avait préparé, par ordre, chez le prince, qui arrive
     demain. Je suis allé promener ma tristesse dans Kensington, où vous
     vous êtes promenée comme la plus belle des Françaises. J'ai revu
     ces arbres sous lesquels René m'était apparu: c'était une chose
     étrange que cette résurrection de mes songes au milieu des tristes
     réalités de ma vie. Quand je rêvais alors, ma jeunesse était devant
     moi, je pouvais marcher vers cette chose inconnue que je cherchais.
     Maintenant je ne puis plus faire une enjambée sans toucher à la
     borne. Oh! que je me trouverai bien couché, mon dernier rêve étant
     pour vous! Je suis inquiet de mon entrevue de demain, je vous en
     parlerai mardi. Soignez bien, je vous prie, Mme de Chateaubriand.
     J'espère toujours me mettre en route pour vous rejoindre à la fin
     de cette semaine.

     «Lundi 27.

     «Je reçois à l'instant votre petite lettre du 25. Le prince arrive
     ce soir, je vous en dirai un mot demain.

     «CHATEAUBRIAND.»

LE MÊME.

     «Londres, ce 28 novembre 1843.

     (_Dictée._)--«Je voudrais vous donner beaucoup de détails ce matin;
     mais je suis trop ému par la confusion de mes sentiments et de mes
     pensées. Qu'est-ce que c'est qu'un jeune prince de vingt-trois ans,
     le dernier d'une race la plus longue qui ait jamais passé sur la
     terre? À notre première entrevue, qui, je l'espère, aura lieu à la
     fin de cette semaine ou au commencement de l'autre, je vous dirai
     tout ce que j'ai observé. Dites, je vous prie, à tous nos amis que
     rien n'est changé dans mes dispositions pour eux, et qu'au moment
     où la toile se baisse sur le dernier acte de ma vie, où je me
     retire de ce spectacle qui a commencé pour moi il y a cinquante ans
     dans ce pays, c'est toujours la même chose: les décorations sont
     toujours à peu près les mêmes, les machinistes seuls ont changé.

     «Le prince me presse beaucoup de rester, je lui obéirai tant qu'il
     croira que je suis pour lui un abri.

     «Bonjour à vous et à tous les amis. Je suis bien mauvais
     nouvelliste: je suis si vieux qu'il n'y a plus rien à attendre de
     moi. J'aurais bien à vous rendre compte d'une séance d'aujourd'hui,
     où le jeune homme s'est montré admirablement, où il n'a pas commis
     une seule faute; mais peu vous importe à vous, habitants de la
     France; je ne vous demande qu'un souvenir.

     «CHATEAUBRIAND.»

LE MÊME.

     «Londres, 29 novembre 1843.

     (_Dictée._)--«Je n'ai pu vous écrire hier: la journée a été si
     variée que je n'ai pu qu'en dire un mot en courant à Mme de
     Chateaubriand. Le fait est que l'on veut bien me garder comme un
     bouclier, et que toutes les fois que je parle de partir, on en
     appelle à mon dévouement. Il paraît en définitive que je pourrai me
     mettre en route du 10 au 20, et que je pourrai avoir le bonheur de
     célébrer les fêtes de Noël avec vous. Le jeune prince me comble,
     et, pour dire la vérité, je ne connais pas de jeune homme plus
     gracieux. Malheureusement je réponds mal à tant de bontés: je suis
     si souffrant que je n'ai pu dîner encore avec mon hôte du VIIIe
     siècle. Je contemple avec une vénération attendrie ce vieux temps
     déguisé sous la figure du printemps.

     «Au reste, les parades ici seraient à crever de rire, si ce n'était
     à mourir de honte[109]: tout se cache, tout a fui. Malgré les
     gardes et une énorme puissance, on n'a pas cru devoir attendre la
     peste sous la figure d'un pauvre orphelin de vingt-trois ans. Aussi
     pourquoi ce voyageur n'avait-il pu essuyer ses pieds empreints de
     la poussière de Versailles?

     «L'Angleterre n'entre pas dans toutes ces misères: elle salue
     l'héritier de Louis XVI, comme je l'ai vu ôter son chapeau à de
     vieux prêtres catholiques, mes compagnons d'exil: tant la liberté
     donne de noblesse!

     «On m'a dit que, quand je serais parti, le _Journal des Débats_ se
     préparait à une attaque; j'en suis fâché, mais je ne pourrais
     qu'écraser Armand Bertin avec le cercueil de son père[110].

     «Voilà tout ce que j'ai à vous dire ce matin en me levant; avec ce
     qu'aura pu vous dire Mme de Chateaubriand, vous savez toute notre
     histoire. Hier, le prince a reçu une multitude de Français de tous
     les rangs accourus pour le voir. Je conçois que l'on doit trouver
     cela bien insolent de votre côté de la Manche. Empêcher les gens de
     dormir n'est pas bon: on devrait respecter le sommeil de
     l'innocence.

     «Hélas! tout cela sont des paroles; c'est du roman qui n'empêche
     pas le monde de marcher: c'est juste, mais je voudrais qu'on ne fût
     pas tant en colère contre de vieux souvenirs.

     «On aurait pu saluer le jeune fantôme des temps écoulés, et les
     rois n'auraient pas dû insulter sur son passage un voyageur qui n'a
     pour appui qu'un sceptre cassé dans sa main. Ils rient, et ils ne
     voient pas qu'on ne veut plus d'eux, et que le temps les obligera
     bientôt à prendre la route de cette grande race royale qui les
     protégeait et qui leur donnait une vie qu'ils n'ont plus.

     «Adieu pour ce matin. Vous voyez que je vous suis fidèle. Je ne
     sais ce qu'on dit de _nous_: ce qu'il y a de sûr, c'est, qu'il ne
     nous est pas échappé une faute; ce qu'il y a de très-bon, c'est que
     les voyageurs ne sont pas gentilshommes: c'est de la bonne
     bourgeoisie, qui tient les marquis en respect, s'il y a des
     marquis.

     «Une heure et demie.

     «Je viens de recevoir la récompense de toute ma vie: le prince a
     daigné parler de moi, au milieu d'une foule de Français, avec une
     effusion digne de sa jeunesse. Si je savais raconter, je vous
     raconterais cela; mais je suis là à pleurer comme une bête.

     «Protégez-moi de toutes vos prières.

     «CHATEAUBRIAND.»

LE MÊME.

     (_Dictée._)--«Je reçois votre lettre du 30, et je pars mercredi ou
     jeudi pour vous rejoindre. N'est-ce pas là la meilleure réponse que
     je vous pouvais faire? Vous aurez la déclaration de mon prince dans
     les journaux; je m'en vais ravi et plein d'espoir, si, à mon âge,
     on pouvait encore être à l'espérance. Je vais me retrouver dans
     votre salon avec nos bons amis.

     «CHATEAUBRIAND.»

En avançant dans ce récit, en évoquant par le souvenir les années qui
ont mesuré la fin de ces nobles existences, nous sommes saisi d'une
telle tristesse, que si nous n'étions pas soutenu par le sentiment de
grandeur morale que présente un tel spectacle, le courage nous
manquerait à le retracer.

Témoins de l'empire qu'elle a exercé pendant un demi-siècle sur la
société française, les contemporains de Mme Récamier se sont plus d'une
fois demandé quelle était la magie qui avait pu maintenir dans ses mains
un sceptre incontesté, alors que la beauté, la jeunesse, la fortune,
tous les dons éclatants qui donnent l'influence, lui avaient
successivement été enlevés. La puissance de Mme Récamier lui venait de
son âme: elle a régné par la bonté, par l'oubli d'elle-même, par le
dévouement absolu à ses affections; elle a commandé par la douceur
autant que par cette rectitude, ce sentiment intime du devoir, dont elle
n'appliquait la rigueur qu'à elle-même.

La santé de Mme Récamier était restée très-affaiblie depuis l'année
1839, et vers la même époque, on s'aperçut qu'une cataracte se formait
sur ses yeux. Cette cécité commençante, dont le voile allait s'épaissir
assez rapidement, l'inquiétait d'autant plus qu'elle craignait de se
trouver par là moins en état d'être utile à M. de Chateaubriand, et de
perdre ainsi les moyens de le distraire. Déjà elle ne lisait plus
qu'avec beaucoup de difficulté et de fatigue, quoiqu'elle écrivît
encore, et pût parfaitement se conduire seule.

Au reste, ayant l'ouïe d'une remarquable finesse, et craignant
par-dessus tout d'occuper les autres de ses infirmités, Mme Récamier,
même lorsque sa cécité fut complète, la dissimula bien longtemps aux
indifférents. Ses yeux n'avaient pas sensiblement perdu leur éclat, et
avec un tact sans égal, elle reconnaissait, à l'instant même et à la
première inflexion de voix, les personnes qui s'approchaient d'elle. Son
valet de chambre avait le soin de ranger dans un ordre toujours le même
les meubles de son salon, ce qui permettait, qu'elle y circulât, parce
qu'elle savait les obstacles qui se rencontraient sur sa route, et bien
des gens, en l'entendant parler de ses «pauvres yeux,» imaginaient
seulement que sa vue était moins bonne que par le passé.

Mais elle n'en était pas là encore au printemps de 1844, lorsque le
désir de faire changer d'air aux enfants de Mme Lenormant qui venaient
d'avoir la rougeole, décida Mme Récamier à s'établir de très-bonne heure
à la campagne. Pour ne pas déranger les habitudes de M. de
Chateaubriand, et ne pas s'éloigner de ses autres amis, elle loua à
Auteuil une maison où la colonie de l'Abbaye-au-Bois se transporta dès
le 1er mai. La maison voisine, qui était celle même du célèbre peintre
Gérard, était habitée par M. Guizot, avec sa mère et ses trois enfants.
Le lien de la plus étroite et respectueuse amitié unissait Mme Lenormant
à Mme Guizot, et depuis longtemps il s'était formé un rapport indirect
de bienveillance et d'intérêt entre cette vénérable amie de sa nièce et
Mme Récamier. Mais on en restait à cet échange de bons procédés, retenu
qu'on était de part et d'autre par la position délicate d'un ministre du
roi Louis-Philippe, vis-à-vis d'une opposition aussi prononcée que celle
de M. de Chateaubriand.

M. Guizot mettait une grâce fort aimable à entretenir cette sorte de
relation, en permettant à ses enfants, qu'il n'accordait à personne, de
prendre leur part de toutes les fêtes où Mme Récamier se plaisait chaque
année à réunir les jeunes amies de ses petites nièces.

Le voisinage amena naturellement à Auteuil des rapports directs et
personnels. Mme Récamier reçut, et devait recevoir, une impression
très-vive de la présence de Mme Guizot. Il est bien rarement donné, en
effet, de rencontrer une nature plus distinguée. Austère et passionnée,
cette âme héroïque avait toutes les délicatesses de la sensibilité, et
gardait à quatre-vingts ans une vivacité d'esprit, une chaleur
d'enthousiasme, une grâce de bonté merveilleuses. La rigidité de son
costume qu'elle avait adopté dans la fleur de sa jeunesse, au moment où
son mari avait péri sur l'échafaud, ajoutait à l'éclat de ses beaux
yeux, limpides et brillants comme à vingt ans. Mme Guizot exprima à Mme
Récamier une admiration très-sentie pour le talent de M. de
Chateaubriand, et à quelques jours de là, on s'arrangea pour que la
visite quotidienne de l'auteur de tant de chefs-d'oeuvre si bien loués et
si bien appréciés se passât dans le jardin où Mme Guizot vint aussi.
Cette entrevue de la mère de M. Guizot et de M. de Chateaubriand fut
extrêmement courtoise, intéressante, et leur avait laissé à l'un et à
l'autre un sentiment d'attrait et de sympathie.

M. de Chateaubriand apporta même peu de temps après le manuscrit de la
première partie de ses _Mémoires_, pour que Mme Lenormant en fît la
lecture à Mme Guizot.

Après trois mois de séjour à Auteuil, Mme Récamier retourna à Paris, Mme
Lenormant partit pour le département de l'Eure où sa tante la rejoignit
le 1er septembre.

Mme Récamier lui écrivait le 27 août 1844:

     «Je te remercie de ta lettre, ma chère enfant, elle m'a rassurée.
     J'ai fait une visite à Auteuil; j'ai demandé un secours pour la
     vieille dame de mon couvent de Versailles. Deux jours après,
     Henriette[111] m'a écrit que le secours était obtenu. Tout cela
     s'est fait avec une obligeance, une grâce charmantes. J'irai
     incessamment la remercier, mais il me semble que c'est toi aussi
     que je dois remercier. Il faut regarder comme un bonheur d'avoir
     rencontré dans sa vie une personne aussi parfaite que ta vieille et
     sainte amie. Je la trouve si bonne et si aimable que j'ai pour elle
     autant de goût que de vénération. Les jeunes personnes étaient dans
     l'atelier de Mlle Godefroid[112] occupées à peindre des fleurs pour
     la fête de leur père.

     «À présent, chère enfant, je rêve de te faire au moins une visite
     de quelques jours. Bientôt, j'annoncerai à mes amis que je pars
     pour la Normandie.»

Le goût que Mme Récamier avait toujours eu pour la campagne devenait
plus vif avec les années; retenue à Paris par la présence de M. de
Chateaubriand qu'elle ne voulait point abandonner au découragement, ces
courts intervalles de repos, loin de toute espèce de monde, de bruit, de
contrainte, étaient pour elle une vraie jouissance; elle y puisait des
forces pour la vie si fatigante qu'elle s'était imposée. Elle exprimait
ce sentiment à sa nièce dans le billet que nous transcrivons:

     «Versailles, 5 octobre 1844.

     «Paul a dû t'écrire, ma chère enfant; mais je veux te dire moi-même
     le souvenir si doux que je garde de mon séjour auprès de toi. Tout
     mon désir serait de recommencer; j'ai mieux joui de toi dans cette
     solitude que je ne l'avais fait depuis longtemps; tes enfants aussi
     ont été charmants. Jamais je n'ai tant désiré ce qui peut nous
     réunir.»

À l'exception de M. Ampère, qui voyageait en Égypte, l'hiver rassembla
de nouveau autour de Mme Récamier tous les amis dont les existences
identifiées avec la sienne formaient cet ensemble qui empruntait d'elle
l'âme et la vie.

L'emploi des journées de Mme Récamier était invariablement réglé;
eût-elle été par caractère moins disposée qu'elle ne l'était à des
habitudes méthodiques, la ponctuelle régularité de M. de Chateaubriand
eût entraîne la sienne. Il arrivait tous les jours chez elle à deux
heures et demie; ils prenaient le thé ensemble, et passaient une heure à
causer en tête à tête. À ce moment, la porte s'ouvrait aux visites: le
bon Ballanche venait le premier, et d'ordinaire avait déjà vu Mme
Récamier; puis un flot plus ou moins nombreux, plus ou moins varié, plus
ou moins animé d'allants, de venants, au milieu desquels se retrouvait
le groupe des personnes accoutumées à se voir chaque jour, quelques-unes
plusieurs fois par jour, et, comme le disait M. Ballanche, _à graviter
vers le centre_ de l'Abbaye-au-Bois.

Avant l'_heure_ de M. de Chateaubriand, Mme Récamier faisait une
promenade en voiture, quelques courses de charité, ou l'une de ces rares
visites qui ne la conduisaient plus guère, dans les dernières années,
que chez Mme de Boigne ou chez sa nièce. Réveillée de fort bonne heure,
et ayant toujours donné beaucoup de temps à la lecture, sa première
matinée était consacrée à se faire lire rapidement les gazettes, puis
les meilleurs parmi les livres nouveaux, enfin à relire: car peu de
femmes ont eu, au même degré, le sentiment vif des beautés de notre
littérature, et une connaissance plus variée des littératures modernes.

On peut se rappeler quelle importance M. de Montmorency avait attachée à
faire adopter à son amie l'usage d'une lecture quotidienne de piété.
C'était au moment où la jeunesse, la mode, l'encens des hommages les
plus enivrants formaient autour d'elle une atmosphère de dissipation
que, pour se conformer au désir d'un homme qu'elle vénérait, Mme
Récamier avait contracté cette habitude; elle ne la négligea à aucune
époque, et y puisa tour à tour la force et la résignation dont elle eut
besoin.

Au printemps de 1845. M. de Chateaubriand voulut revoir une dernière
fois son jeune roi. Il se rendit donc à Venise à la fin de mai, et passa
quelques jours auprès de M. le comte de Chambord; mais c'était l'effort
suprême de sa fidélité.

En le voyant partir dans l'état de faiblesse où le réduisaient les
infirmités. Mme Récamier s'était fort inquiétée du voyage.

M. de Chateaubriand le supporta beaucoup mieux qu'on ne l'avait espéré.

Il dicta de Venise la lettre suivante:

     «Venise, juin 1845.

     (_Dictée._)--«J'allais partir: les embrassements et les prières du
     jeune prince me retiennent. Mes jours sont ù lui, et quand il ne
     demande qu'un sacrifice de vingt-quatre heures, où sont mes droits
     pour le refuser? C'est vous, si vous m'aimez réellement, qui avez
     le droit de vous plaindre.

     Je vais passer cette journée à revoir ces îles que j'ai déjà vues.
     Quand je passai par ici, il y a quelques années, on montrait
     encore, au milieu du grand canal, un écriteau qui portait que lord
     Byron avait passé là. L'écriteau a déjà disparu, et il n'est pas
     plus question du grand voyageur insulaire que d'un pauvre pêcheur
     des lagunes.

     «Adieu; je vous aime, vous le savez bien. Permettez-moi de vous le
     redire une dernière fois.

     «CHATEAUBRIAND.»

Revenu à Paris, il écrivait:

LE MÊME.

     «Dimanche matin.

     (_Dictée._)--«J'étais si horriblement fatigué de mes quarante
     lieues de pavé, en arrivant hier, que je n'avais point lu les
     journaux du matin: c'est tout à l'heure, en m'éveillant, que je
     vois que vous avez perdu votre ami le prince Auguste de Prusse.
     J'irai à notre heure, si vous comptez encore notre heure pour
     quelque chose, causer de votre ami avec vous.

     «J'ai trouvé ma pauvre femme bien changée: c'est elle qui ne marche
     plus. À quoi bon mes jambes si elles revenaient, si mes amis n'en
     ont plus?

     «C'est pourtant une grande joie d'être si près de vous et de vous
     revoir.

     «CHATEAUBRIAND.»

Une lettre de M. Alexandre de Humboldt avait annoncé, en effet, à Mme
Récamier la mort du prince Auguste de Prusse, et l'instruisait des
dernières volontés de cet ami aussi fidèle que loyal et profondément
dévoué; d'après l'ordre du prince, on renvoya à Mme Récamier son beau
portrait de Gérard et ses lettres.

Il vient ainsi un âge douloureux où chaque année marque sa trace par la
perte d'un des compagnons de notre jeunesse, où chacune de ces pertes,
en nous apportant sa douleur propre, s'envenime de toutes les douleurs
dont elle réveille l'écho dans nos âmes. Mme Récamier était arrivée à
cet âge cruel, et ne s'en attachait qu'avec plus de tendresse aux
affections que la providence lui laissait encore. Comme l'année
précédente, elle alla prendre quelque repos à la campagne. Mais ce
repos, de plus en plus nécessaire à sa santé, n'était qu'imparfaitement
accordé à son esprit. La pensée de l'isolement de M. de Chateaubriand,
lorsqu'elle s'éloignait, la poursuivait sans cesse et troublait ses plus
douces jouissances. Elle commença par un court séjour à Maintenon, et
vint ensuite en Normandie chez sa nièce; elle était accompagnée de M.
Ampère, tout récemment arrivé d'Égypte et assez gravement malade par
suite des fatigues de ce voyage. M. Ballanche était avec sa gouvernante
_Dragonneau_ à Saint-Vrain, chez Mme d'Hautefeuille: il datait ses
lettres de l'_ère_ de la _dispersion_, et, quoique comblé par ses hôtes,
ne s'accommodait pas du tout de l'absence.

Il écrivait à Mme Récamier, le 29 août 1845.

     «6e jour de la dispersion.

     «Madame la duchesse de Noailles m'a écrit une lettre charmante que
     j'ai reçue hier; je vous prie de lui en exprimer toute ma
     reconnaissance. Je la lui exprimerai moi-même aujourd'hui, si le
     facteur me laisse le temps d'écrire une seconde lettre. En
     attendant, je vous prie de vouloir bien lui dire tous mes regrets
     de ne pas partager cette royale hospitalité de Maintenon. Hélas! je
     sens trop, et de plus en plus, mon incapacité de prendre ma place
     dans les charmes d'une telle réunion. Ici, j'ai deux hommes qui se
     regardent comme mes fils, M. Guillemon et Justin Maurice; Mme
     d'Hautefeuille elle-même se considère comme la fille d'Hébal; ceci
     ne me console point de n'être pas auprès de vous et me laisse tous
     mes regrets. Hier soir, nous étions seuls, Mme d'Hautefeuille et
     moi; nous n'avons parlé que de vous, elle vous aime tendrement. Une
     partie de notre journée d'hier a été consacrée à saint Louis[113].
     Je me suis fait une idée assez exacte de l'ouvrage qu'elle médite.
     Je le crois dans la juste mesure de son talent. Elle se circonscrit
     bien à Blanche et à Marguerite, en laissant la grande figure de
     Louis IX dans la perspective de l'histoire. Son plan est très-bien
     conçu à cet égard, et je m'en rapporte à elle pour l'exécution.

     «Mme la duchesse de Noailles me donne de bonnes nouvelles de votre
     santé, de vos promenades auxquelles ne peut participer le pauvre
     Ampère.

     «Toutes mes tendresses les plus tendres, quoique un peu tristes.»

Il écrit encore:

     «Second jeudi de la dispersion.

     «Mme Lenormant vous possède, je prends bien part à son bonheur.

     «Je me suis promené en calèche dans le parc de M. de Mortemart; j'y
     traçais par la pensée la circonscription de la _Ville des
     expiations_. Je sais bien que je ne serai fondateur que de cette
     manière.

     «J'ai été quelques jours un peu languissant; mes bains m'ont
     redonné du ton. Je suis à présent comme j'étais en quittant Paris,
     de plus avec l'espérance que le moment approche de la fin de la
     dispersion.

     «Vous avez su par les journaux la mort de M. Royer-Collard; le
     siècle s'en va.»

M. de Chateaubriand ne supportait pas la _dispersion_ avec plus de
patience que le doux Ballanche, et chaque jour une lettre désolée venait
hâter le retour de Mme Récamier, en protestant qu'on ne voulait être
compté pour rien dans ses projets.

Il dictait au 7 septembre quelques lignes qu'il terminait ainsi:

     «Je suis fâché au reste, et à cause de vous, que ce beau temps-là,
     loin de me faire du bien, me fasse du mal. Jouissez bien de ces
     derniers soleils, et souhaitez toutes sortes de bonheur à cette
     jeune famille. Elle vient, c'est pour cela qu'elle est si gaie.
     Quand vous reviendrez, je reprendrai de la vie. Ne vous hâtez pas:
     je passe ici mon temps à Notre-Dame; il est bien rempli, il est à
     vous et à Dieu.»

Enfin un dernier billet plus triste que les autres décida le retour de
Mme Récamier.

Il était ainsi conçu:

M. DE CHATEAUBRIAND À Mme RÉCAMIER.

     «Paris, 14 septembre 1845.

     (_Dictée._)--«Votre lettre ou plutôt votre billet de ce matin me
     consterne; j'ai plus besoin de vous voir que vous n'en avez: je
     vais bientôt quitter la terre, il est temps que je mette à profit
     mes derniers moments; ces moments sont à vous et je voudrais vous
     les donner. Je ne vous dis pas: revenez; à quoi bon revoir un homme
     qui n'a plus que quelques instants de vie? mais enfin, ces instants
     sont à vous, et tant que j'aurai quelque battement de coeur, vous
     pouvez les compter comme des restes de vie qui vous appartiennent.
     J'espère que vous vous êtes trop effrayée, et que demain vous
     m'apprendrez que vous êtes en route et que vous me revenez. Adieu
     et à bientôt, du moins je l'espère. Mille choses à votre nièce et à
     M. Lenormant.

     «CHATEAUBRIAND.»

Mme RÉCAMIER À Mme LENORMANT.

     «23 Septembre 1845.

     «Quel doux souvenir j'ai emporté de Saint-Éloi! Que je me trouvais
     bien au milieu de vous! Avec quelle impatience j'attends le 10
     octobre! J'ai lu à M. de Chateaubriand l'article très-aimable du
     pèlerinage à Combourg[114]; la lettre de Juliette était charmante.
     J'ai vu Mme Guizot et les jeunes personnes qui vous attendent avec
     une grande impatience.

     «M. Guizot qui s'est trouvé chez sa mère a été très-aimable. J'ai
     profité de l'occasion pour lui faire une toute petite demande pour
     Mlle Robert; il a mis l'empressement le plus gracieux à me remettre
     pour elle un bon de 200 fr. M. de Salvandy est venu me voir le même
     jour; il était encore rayonnant des quinze jours qu'il a passés à
     Eu. J'ai été fort contente de Mlle Godefroid. M. Ballanche est
     assez bien; le pauvre M. Brifaut souffre beaucoup, mais son courage
     ne se dément pas; ce qui pourrait paraître frivole dans son esprit
     devient admirable dans sa triste situation. Mme et Mlle Deffaudis
     viennent tous les soirs, elles me font de la musique: la voix de
     Camille est charmante. Voilà une bien longue lettre pour mes
     pauvres yeux; j'écris comme avec de l'encre blanche, sans voir ce
     que j'écris. Pourras-tu me lire? Adieu, mon Amélie, adieu.»

Le voile qui obscurcissait la vue de Mme Récamier allait s'épaississant:
l'idée d'une opération, sans l'effrayer, lui apparaissait cependant dans
un avenir assez rapproché pour lui causer quelque trouble. On lui parla
d'un médecin, le docteur Drouot, qui guérissait les cataractes sans
opération, au moyen de certaines frictions: elle se soumit tout l'hiver
à ce traitement dont le résultat définitif fut absolument nul. Mais
l'emploi de la belladone, qui certainement entrait pour une notable
portion dans ce remède, en dilatant la pupille, rendit souvent, pour
quelques heures, la vue à Mme Récamier, et lui donna encore quelques
vives jouissances.

Ce fut ainsi qu'elle put voir et admirer, au mois de mai 1846, le beau
tableau de _Saint Augustin_, qu'Ary Scheffer eut la bonne grâce de faire
porter à l'Abbaye-au-Bois, lorsqu'il le retirait de l'exposition, afin
que Mme Récamier et M. de Chateaubriand le pussent contempler. C'est la
dernière et une des plus profondes émotions que je leur ai vu éprouver à
l'un et à l'autre devant un chef-d'oeuvre des arts.

Il ne pouvait plus être question, avec la cécité presque absolue de Mme
Récamier et l'affaiblissement de ses deux amis, de s'éloigner de Paris.
On loua à Beau-Séjour deux appartements, l'un pour Mme Récamier, l'autre
pour Mme Lenormant et sa jeune famille. M. de Chateaubriand venait à son
_heure_; la distance était si peu considérable de la rue du Bac qu'il
habitait, jusqu'à Passy, que lui-même y voyait l'avantage d'une
promenade en voiture.

M. Ballanche arrivait aussi tous les jours à trois heures, et
_assistait_ au dîner de famille; je n'ose dire qu'il y prenait part, son
repas à lui se composant d'une tasse de lait et d'un échaudé; il
retournait à Paris le soir avec M. Paul David. M. Ampère s'était logé à
Passy.

La nécessité reconnue de l'opération causait aux amis de Mme Récamier
une préoccupation que chacun s'efforçait de dissimuler, dans le désir
tacite et unanime de distraire d'une telle pensée l'objet de la commune
anxiété. L'été s'écoula ainsi, non sans douceur, dans cette dernière
réunion complète des amis de Mme Récamier. L'automne était la saison
fixée pour l'opération qui devait se faire à Passy, lorsqu'un matin M.
de Chateaubriand ne parut point à son _heure_. Le lendemain un petit
mot, dicté par lui et non signé, vint annoncer l'accident qu'il avait
éprouvé.

     «Jeudi matin, 17 août 1846.

     «Me voilà arrêté; j'étais descendu hier au Champ de Mars, quand mes
     deux rosses faisant les fringantes se sont emportées et m'ont un
     peu traîné. Je ne puis donc aller vous voir aujourd'hui. Adieu
     donc, jusqu'à demain, si je me trouve un peu bien, et si je puis
     remuer.»

En voulant descendre de voiture, le pied avait manqué à M. de
Chateaubriand, et il s'était cassé la clavicule. La fracture ne
présentait aucune gravité, mais elle devait le retenir pour quelque
temps chez lui; Mme Récamier résolut à l'instant d'ajourner l'opération
qui l'aurait privée du bonheur de lui donner des soins, et toute la
colonie retourna précipitamment à Paris.

Cet accident marqua un nouveau degré de décadence physique pour M. de
Chateaubriand: à partir de cette époque il ne marcha plus. Lorsqu'il
venait à l'Abbaye-au-Bois, son valet de chambre et celui de Mme Récamier
le portaient de sa voiture jusqu'au seuil du salon; on le plaçait alors
sur un fauteuil que l'on roulait jusqu'à l'angle de la cheminée. Ceci se
passait en présence de la seule Mme Récamier, et les visites qu'on
admettait après le thé trouvaient M. de Chateaubriand tout établi; mais,
pour le départ, il fallait qu'il s'opérât devant les étrangers présents,
et c'était toujours un moment cruel: l'imagination de M. de
Chateaubriand souffrait à laisser voir ses infirmités. Par respect, on
semblait ne pas s'apercevoir du moment où on l'emportait du salon.

Il arriva aussi fréquemment depuis lors, qu'au lieu de réunir chez elle
les personnes dont la présence l'aidait à distraire M. de Chateaubriand,
Mme Récamier leur donnait rendez-vous rue du Bac; mais là même, c'était
sous sa douce et protectrice influence que s'écoulaient ces heures dans
lesquelles se résumait maintenant l'existence du grand génie qu'il
fallait aider à vivre. Lorsque Mme de Chateaubriand venait, avec sa
politesse enjouée, faire une apparition dans ce cercle, elle y semblait
en visite.

L'hiver de 1846 à 1847 fut donc extrêmement triste, et pour inaugurer
cette nouvelle et fatale année, au mois de février, Mme de Chateaubriand
fut enlevée en quelques jours à son mari, à sa famille, à ses amis, à
ses pauvres.

Sa mort ouvrit la procession funèbre dont la marche rapide, en moins de
deux années, a fait disparaître ces nobles existences et ces saintes
amitiés.

Peu de semaines après cette mort, Mme Récamier subit pour la première
fois l'opération de la cataracte. Cette opération qui fut pratiquée par
un très-habile chirurgien, M. Blandin, ne rendit pas la vue à Mme
Récamier. Il est bien vrai que les circonstances semblaient se conjurer
pour en entraver le succès. Pressée de reprendre les habitudes qu'elle
savait si chères à ses amis, Mme Récamier se hâta trop de renoncer à la
vie exceptionnelle et aux précautions nécessaires après une secousse de
ce genre. On recommande en pareil cas un grand calme d'esprit, et le
sort ne lui envoyait que des inquiétudes.

Le bon Ballanche très-faible déjà, très-épuisé, ne put supporter
l'angoisse que lui avaient causée l'attente de l'opération et la crainte
qu'elle ne réussît pas. Un mois après, une pleurésie, qui d'abord
n'avait paru qu'une indisposition légère, mit sa vie en danger. Il
logeait en face de l'Abbaye-au-Bois, les fenêtres de sa chambre
dominaient l'appartement de Mme Récamier, et de son lit, il pouvait voir
les préparatifs d'un reposoir disposé dans la cour du couvent, car
c'était le jour de la Fête-Dieu. Sans présenter encore de danger, son
état devenait beaucoup plus grave; mais il n'eut certes pas consenti à
ce que Mme Récamier traversât la rue, bravât l'éclat de la lumière si
redoutable à ses pauvres yeux, pour venir s'asseoir auprès de lui.
Seulement il s'agitait beaucoup à la pensée du mal que l'inquiétude de
son état pouvait faire à son amie en un pareil moment. Tout à coup, le
cortége du saint sacrement vint à sortir, et l'on entendit les chants
sacrés qui accompagnaient la procession. M. Ballanche, frappé de ces
chants, se recueillit et pria. Cette émotion religieuse fut très-vive et
précéda de bien peu de jours la fin de cet homme admirable.

Mme Récamier, instruite de son état, et oubliant toutes les précautions
qui lui étaient recommandées, vint s'installer à son chevet; elle ne le
quitta plus, mais elle perdit dans les larmes toute chance de recouvrer
la vue.

Le curé de l'Abbaye-au-Bois, M. Hamelin, apporta au malade les
consolations et les secours de la religion; il fut très frappé et
très-ému du degré de foi avec lequel M. Ballanche acquiesçait aux
mystères du christianisme. Pour lui, en effet, une vérité dans l'ordre
intellectuel était mille fois plus certaine que le fait attesté par ses
sens.

Il m'a été donné, hélas! de voir souvent mourir, et jamais ce redoutable
spectacle n'a offert à mes yeux plus de grandeur. L'âme était si
présente et si ferme, la sérénité et la confiance dans la miséricorde
céleste si absolues, qu'en se séparant de celle qu'il avait aimée sans
réserve et d'une tendresse angélique, M. Ballanche est mort avec joie.

La dépouille mortelle de cet incomparable ami reçut, dans le tombeau de
famille de Mme Récamier, la suprême hospitalité; il y repose auprès de
celle qu'il a tant aimée.

La douleur que Mme Récamier ressentit de cette perte, toute cruelle
qu'elle fût au premier moment, eut cela de particulier, qu'elle sembla,
loin de s'adoucir, pénétrer de jour en jour plus profondément dans son
coeur. Et pouvait-il en être autrement? Comment cette âme, écho de son
âme, ce coeur qu'elle remplissait tout entier, cette admirable
intelligence qui se subordonnait avec tant de joie, jusqu'à n'avoir de
volonté que la sienne, n'auraient-ils pas laissé, en disparaissant, un
vide immense?

Je doute que Mme Récamier eut supporté l'isolement de coeur où la laissa
la mort du bon Ballanche, si elle n'avait eu à exercer auprès de M. de
Chateaubriand la mission de dévouement, de plus en plus difficile, qui
absorbait son temps et ses facultés.

Peu de mois après la mort de sa femme, M. de Chateaubriand, en exprimant
à celle qui s'était faite le bon ange de ses derniers jours son ardente
reconnaissance, la supplia d'honorer son nom en consentant à le porter.
Il mit dans l'expression de ses désirs de mariage une insistance qui
toucha profondément Mme Récamier; mais elle fut inébranlable dans son
refus.

     «Un mariage, pourquoi? à quoi bon? disait-elle. À nos âges, quelle
     convenance peut s'opposer aux soins que je vous rends? Si la
     solitude vous est une tristesse, je suis toute prête à m'établir
     dans la même maison que vous. Le monde, j'en suis certaine, rend
     justice à la pureté de notre liaison, et on m'approuverait de tout
     ce qui me rendrait plus facile la tâche d'entourer votre vieillesse
     de bonheur, de repos, de tendresse. Si nous étions plus jeunes, je
     n'hésiterais pas, j'accepterais avec joie le droit de vous
     consacrer ma vie. Ce droit, les années, la cécité me l'ont donné;
     ne changeons rien à une affection parfaite.»

Mme Récamier avait raison, mais tout en le reconnaissant, son ami ne se
consolait point, disait-il, qu'elle n'acceptât pas son nom.

Vers le 15 juillet, Mme Récamier, les nerfs ébranlés par l'opération,
épuisée de tristesse et d'efforts, consentit à partir avec sa nièce pour
la campagne. M. de Chateaubriand quitta Paris en même temps, en
compagnie de M. Mandaroux-Vertamy; il voulait aller respirer l'air de la
mer et revoir une dernière fois les flots qui l'avaient bercé. Mais il
ne resta qu'une semaine à Dieppe, et revenu à Paris, il n'y trouva que
la solitude.

Mme Lenormant lui ayant écrit la surprise pénible que ce retour imprévu
avait causée à Mme Récamier, il lui répondit:

M. DE CHATEAUBRIAND À Mme LENORMANT.

     «Paris, ce 22 juillet 1847.

     (_Dictée._)--«La promptitude de mon retour, Madame, s'explique par
     mon ennui, il ne faut pas y attacher d'autre cause. Je suis revenu
     comme j'étais parti; après avoir vu passer quelques vaisseaux sur
     la mer, je me suis ennuyé et je suis revenu, sans autre raison que
     mon impossibilité de tenir à quelque chose. Dites bien, je vous en
     prie, à votre tante de compter pour rien tout ce que je fais.

     «Je n'aime point du tout votre _admiration respectueuse_; un petit
     mot de tendresse comme celle que je vous envoie est bien mieux mon
     affaire, et cette tendresse est toujours à vos pieds, ainsi qu'à
     ceux de M. Lenormant. Mais je suis revenu, vous reviendrez aussi,
     et je n'aurai plus qu'à me féliciter de mon bonheur. Signer est une
     grande difficulté.

     «CHATEAUBRIAND.»

Mme Récamier voulait repartir, et les prières de sa nièce la retinrent à
grand'peine. Elle éprouvait cependant une sorte de soulagement à
s'occuper sans contrainte, avec des personnes en complète sympathie de
regrets et d'affection, du souvenir de M. Ballanche.

M. Ampère préparait le volume qu'il a consacré à la mémoire de ce
philosophe au talent si poétique et trop peu connu; on choisissait
ensemble les morceaux possibles à extraire pour donner une idée du génie
particulier de Ballanche. Assise dans une allée de hêtres qu'on avait
appelée l'_Allée d'Orphée_, Mme Récamier se faisait relire aussi par les
filles de sa nièce, déjà sorties de l'enfance, et dont l'aînée était sa
filleule, les lettres de l'ami si tendrement pleuré. Le calme de la
nature, le bon air apportaient un peu de relâche à cette âme si souvent
éprouvée, mais ce ne fut que pour un moment; la correspondance de M. de
Chateaubriand témoignait d'une disposition si découragée que Mme
Récamier ne pouvait le laisser plus longtemps seul. Il écrivait:

     «28 juillet.

     «C'est grand dommage d'être toujours séparés. Hélas! quand nous
     reverrons-nous? Je pense toujours qu'il ne faut jamais se quitter,
     car on n'est pas sûr de se revoir. Ma santé est bonne, mais elle
     sera meilleure quand vous reviendrez. Revenez donc vite, j'ai grand
     besoin de ne plus vous quitter. Adieu, adieu, et toujours adieu:
     c'est là ce dont se compose la vie.»

Vers cette douloureuse époque, la providence accorda à Mme Récamier un
précieux soutien dans la personne d'une femme dont l'âme énergique et
généreuse, si bien en harmonie avec la sienne, devait s'y attacher
fortement.

La comtesse Auguste Caffarelli, veuve de l'illustre général de ce nom,
était liée avec Mme de Chateaubriand; absente au moment de la mort de
celle-ci, elle vint à son retour voir M. de Chateaubriand et trouva Mme
Récamier auprès de lui. Du premier moment qu'elle la connut,
invinciblement attirée par la séduction de sa bonté, elle voulut
partager les soins qu'elle lui voyait prodiguer: elle devint ainsi
l'amie de la dernière heure. Cette admirable personne était digne de
clore la liste des attachements de Mme Récamier.

Je craindrais de lasser, en m'étendant sur les tristesses de cette
dernière année. Mme Récamier, aveugle et malade, renoua pour M. de
Chateaubriand, non point des relations mondaines, mais le cercle de ses
réceptions du matin. Elle eut le courage de subir une seconde fois
l'opération de la cataracte sur celui de ses yeux qui n'avait pas été
opéré, tant était grande la passion d'amitié qui lui faisait désirer de
recouvrer la lumière, afin d'être plus utile à son ami. Ce fut M.
Tonnellé, de Tours, qui l'opéra, et cette fois encore à peu près sans
succès.

Puis les troubles et les malheurs publics vinrent se mêler aux douleurs
privées. La révolution de février balaya le trône que la révolution de
juillet avait fondé; la guerre civile ensanglanta les rues de la
capitale, et l'agonie de l'auteur du _Génie du christianisme_ eut pour
sinistre accompagnement le canon de l'insurrection de juin.

M. de Chateaubriand, on le devine, ne donna pas de regrets à la chute de
Louis-Philippe; mais si près du terme, on ne juge plus les événements
avec les passions de parti: ce grand et noble coeur ne gardait qu'un
sentiment, l'amour de son pays; il faisait toujours des voeux pour sa
liberté. Pendant les journées de juin, il questionnait avidement tous
ceux qui pouvaient lui donner des nouvelles. Le récit de la mort
héroïque de l'archevêque de Paris lui causa la plus vive émotion;
quelques traits de courage de ces intrépides enfants de la garde mobile
lui arrachèrent des larmes; mais déjà depuis quelque temps il était
sujet à de longs silences, et, sauf dans le tête-à-tête avec Mme
Récamier, il n'en sortait que par de bien courtes paroles. Il fut alité
très-peu de jours, demanda et reçut les secours religieux, non-seulement
avec sa pleine et parfaite connaissance, mais avec un profond sentiment
de foi et d'humilité.

M. de Chateaubriand dans ces derniers temps s'attendrissait facilement,
et se le reprochait comme une faiblesse. Je crois qu'il eut peur de se
laisser aller à une émotion trop vive en adressant, la veille de sa
mort, quelques paroles à son inconsolable amie; mais depuis le moment où
il eut reçu le saint viatique, il ne parla plus.

Sa fièvre était ardente et colorait ses joues, en même temps qu'elle
donnait à ses yeux un éclat extraordinaire.

Je me trouvai à plusieurs reprises seule avec Mme Récamier, auprès du
lit de ce grand homme en lutte avec la mort; chaque fois que Mme
Récamier, suffoquée par la douleur, quittait la chambre, il la suivait
des yeux, sans la rappeler, mais avec une angoisse où se peignait
l'effroi de ne plus la revoir.

Hélas! elle qui ne le voyait pas se désespérait de ce silence. La cécité
faisait commencer la séparation entre eux avant la mort.

Mme Récamier ne voulait à aucun prix quitter la maison où M. de
Chateaubriand était en proie à une lutte dont l'issue menaçait, à chaque
instant d'arriver: elle craignait aussi de l'inquiéter en passant, la
nuit dans sa chambre, chose qu'assurément il n'eût pas souffert, à cause
de l'état de santé où elle était elle-même. Elle s'agitait dans cette
pénible perplexité, lorsqu'une Anglaise aimable, spirituelle, bonne, qui
avait habité l'Abbaye-au-Bois, que M. de Chateaubriand y avait connue et
qu'il voyait avec plaisir, Mme Mohl lui offrit, avec un élan plein de
sensibilité, l'hospitalité chez elle pour cette nuit. Elle logeait à
l'étage supérieur, dans la même maison et dans le même escalier que M.
de Chateaubriand. Mme Récamier accepta sa proposition avec
reconnaissance et se jeta toute habillée sur un lit; au jour, elle
revint auprès de son ami dont l'état s'était encore aggravé.

M. de Chateaubriand rendit son âme à Dieu le 4 juillet 1848. On a dit
que Béranger était présent à ce dernier moment, c'est une erreur; quatre
personnes seulement assistaient à cette mort: le comte Louis de
Chateaubriand, l'abbé Deguerry, une soeur de charité et Mme Récamier.

En perdant M. de Chateaubriand, Mme Récamier se sentit atteinte aux
sources mêmes de la vie. Sa douleur n'eut point d'éclat, point de
révolte, point de larmes; le calme du désespoir répandu sur toute sa
personne témoignait de la certitude qu'elle avait de ne pas lui
survivre. Son visage se couvrit d'une pâleur étrange dont je fus
effrayée, et qui ne l'abandonna plus. Elle ne repoussa aucune des
consolations, aucune des distractions que lui prodiguaient sa famille et
ses amis; conversations ou lectures, elle s'efforçait de s'y associer et
de les suivre; elle en remerciait avec la grâce qui jusqu'au bout
s'attacha à ses moindres paroles, à ses plus futiles actions; mais le
triste sourire qui venait alors errer sur ses lèvres était navrant.

Elle avait affligé le coeur de M. de Chateaubriand en refusant de porter
son nom; elle voulut porter son deuil. Témoin de la décadence de ce
noble génie, elle avait lutté avec une tendresse passionnée contre le
terrible effet des années; elle eût voulu le dérober aux yeux des
indifférents, le lui cacher à lui-même, et ne consentait pas à se
l'avouer; ce long combat avait usé ses forces.

Lorsque la mort eut mis le sceau de l'immortalité sur la grande âme à
laquelle la sienne s'était identifiée, il sembla que le mobile de sa vie
eût disparu.

Mme Récamier parlait souvent de M. Ballanche et ne séparait jamais son
souvenir de celui de M. de Chateaubriand. Elle s'exprimait sur eux comme
s'ils eussent été momentanément absents; à l'heure où ses deux amis
avaient coutume d'entrer dans son salon, si la porte s'ouvrait, je l'ai
vue tressaillir; je lui en demandai la raison; elle me dit qu'elle avait
d'eux, en de certains moments, une pensée si vive, que c'était comme une
sorte d'apparition. Le nuage qui enveloppait pour elle tous les objets
devait favoriser ces effets d'imagination.

Peu de temps après la mort de M. de Chateaubriand, Béranger, qui n'était
jamais venu à l'Abbaye-au-Bois, mais que Mme Récamier avait plusieurs
fois rencontré chez son ami, demanda à la voir. Elle le reçut, et fut
touchée de la sympathie qu'il lui exprima, et surtout de son admiration
pour le génie et la personne de M. de Chateaubriand. C'est la seule fois
que j'aie rencontré le célèbre chansonnier, je ne crois pas qu'il ait
fait une seconde visite à Mme Récamier. Ce petit homme chauve, aux
traits ronds, à la physionomie fine et sans noblesse, cet épicurien qui
tenait du confesseur et chez lequel la bonhomie se mêlait à la malice,
me frappa et me déplut.

La publication des _Mémoires d'outre-tombe_ dans les feuilletons de la
_Presse_ fut pour Mme Récamier un véritable chagrin; elle savait à quel
degré M. de Chateaubriand l'avait désapprouvée, et eût voulu l'empêcher.
Elle vécut assez pour voir combien ce mode de publication fut nuisible
au succès des _Mémoires_. La publicité d'une feuille quotidienne
ajoutait à l'impression de sévérité de quelques jugements, et par
conséquent accroissait les rancunes et les inimitiés.

Huit mois se passèrent ainsi. Le samedi saint 1849, Mme Lenormant, en
arrivant le soir chez sa tante, la trouva légèrement émue de ce qu'elle
avait appris d'une nouvelle invasion du choléra; assurément, dans la
disposition de son âme, elle était loin de redouter la mort, mais, sous
la forme du choléra, la mort l'effrayait. On avait raconté que plusieurs
accidents très-rapides avaient eu lieu à l'hospice des Ménages, dont
l'Abbaye-au-Bois n'était séparée que par son jardin. Il fut convenu que,
si ces détails se confirmaient, Mme Récamier viendrait dès le lendemain
s'établir à la Bibliothèque.

Il n'était que trop vrai que le fléau avait reparu, et, comme à sa
première invasion, la rue de Sèvres en fut fort maltraitée. Mme Récamier
s'installa chez sa nièce le jour de Pâques.

On l'a déjà dit, on ne saurait assez le répéter: personne n'a jamais
porté dans la vie de famille, dans l'intimité des habitudes, un charme
plus pénétrant, une douceur plus parfaite, avec autant de liberté; la
régularité qu'elle se plaisait à établir dans l'emploi de son temps
facilitait singulièrement la vie commune. Obligée de se servir d'autres
yeux que les siens pour satisfaire son goût de lecture, elle
s'arrangeait de manière à assortir sa lecture à son lecteur; car l'ennui
d'un autre lui eût été beaucoup plus difficile à supporter que le sien.
Le chagrin dans lequel elle était plongée n'avait rien fait perdre à la
vivacité qu'elle savait mettre à ce qui intéressait ses amis; elle
n'était indifférente qu'à elle-même, et je ne puis exprimer ce que la
désolation de ce coeur, dont la douleur ne tarissait pas la tendresse,
avait d'admirable et de poignant.

Les suffrages de l'Académie française avaient d'abord donné pour
successeur au bon Ballanche M. Vatout. L'élection de celui-ci était à
peine faite, que le souffle des révolutions emporta la monarchie
élective. M. Vatout suivit son vieux roi dans l'exil, et la mort l'avait
frappé au moment où il le rejoignait en Angleterre, sans avoir pris
possession du fauteuil.

L'éloge de M. Ballanche n'avait donc pas été fait; le successeur de M.
Vatout devait louer à la fois ses deux prédécesseurs si divers, et
l'Académie avait choisi pour cette tâche le comte Alexis de
Saint-Priest, homme d'un esprit très-brillant, mais assurément en
contraste complet avec le génie poétique et rêveur du philosophe
Ballanche.

Mme Récamier avait connu M. de Saint-Priest en Italie en 1824; il était
admis habituellement chez elle, il vint la voir plusieurs fois à la
Bibliothèque; cet éloge de M. Ballanche qu'il devait prononcer était
pour elle l'objet d'une grande préoccupation. M. de Saint-Priest, ayant
pris son jour, vint lui lire son discours de réception.

Cette lecture, qui eut lieu le 7 mai, ne précéda que de trois jours la
mort de Mme Récamier.

Rien pourtant dans sa santé ne pouvait faire prévoir une semblable
catastrophe. Elle était sans doute extrêmement faible, elle dormait à
peine et mangeait fort peu; mais ce triste état lui était ordinaire, et,
quoique fâcheux, ne pouvait inspirer de craintes prochaines. Elle
sortait tous les jours en voiture; elle le fit encore le 9, et, ce
jour-là, donna pour but à sa promenade une course à l'Abbaye-au-Bois:
l'abbé Gerbet arrivait à Paris; Frédéric Ozanam, venu la veille chez Mme
Récamier avec sa femme, lui avait parlé du désir de trouver pour ce
célèbre écrivain un logement à l'Abbaye; elle voulut aller s'informer
elle-même si la chose serait possible. En rentrant, elle reçut avant le
dîner plusieurs visites, et le soir outre le cercle de la famille, et M.
Ampère, qui avait dîné à la Bibliothèque, elle admit encore Mme Salvage.
Le lendemain, elle se sentait si peu souffrante, qu'elle chargea sa
femme de chambre, personne dévouée et lectrice intelligente, de quelques
courses qui devaient la retenir plusieurs heures au dehors. Pendant son
absence, Mme Récamier se fit achever, par sa petite-nièce Juliette
(l'aînée des enfants de Mme Lenormant), les Mémoires de Mme de
Motteville, dont la lecture avait repris pour elle un intérêt de
nouveauté, grâce à l'impression que ce jeune esprit en recevait.

À quatre heures, la lecture et le livre terminés, et comme Mme Récamier
se faisait habiller pour dîner, elle fut prise d'un malaise si étrange
et si soudain qu'elle fit à l'instant avertir Mme Lenormant. Celle-ci
accourut: la voix de Mme Récamier se faisait à peine entendre, quand
elle dit à sa nièce l'effet extraordinaire qu'elle ressentait. Le
docteur Maisonneuve lui avait donné des soins, elle continuait à en
recevoir de lui, il survint; on lui dit ce qui se passait, il recommanda
de coucher la malade dans un lit bien chaud, fit quelques prescriptions
insignifiantes, et en s'en allant, il répétait que cet état n'avait rien
de grave, qu'on n'y prendrait pas même garde, si on ne se trouvait pas
sous l'influence d'une épidémie. Il était moins rassuré cependant qu'il
ne voulait le paraître: car, à sept heures, il revint de lui-même, et
passa la nuit entière au chevet de la malade avec un grand dévouement.

Au moment où on la mettait au lit, Mme Récamier s'évanouit; en revenant
à elle, elle exprima le désir d'être laissée seule avec sa nièce, et
d'une voix éteinte, mais d'une âme ferme, lui expliqua ses dernières
volontés. L'altération de ses traits était si grande que la terreur
s'empara de Mme Lenormant; le docteur Récamier était malheureusement
retenu à Bièvre par la maladie; on courut chez M. Cruveilhier, qui, logé
tout près de la Bibliothèque, vint aussitôt. À la première inspection,
il reconnut le choléra; il ne dissimula point à M. Lenormant qu'il
n'avait aucune espérance, et ajouta que l'horrible lutte serait courte.

Mon imagination recule devant le souvenir de cette nuit de tortures où,
pendant douze heures, cette angélique personne, en proie à d'atroces
souffrances, ne laissa pas un instant se démentir son courage, sa
douceur, et la céleste tendresse de son âme.

Elle demanda son confesseur et reçut l'extrême-onction; elle avait formé
le voeu de recevoir aussi le saint viatique, mais les vomissements ne
permirent pas qu'on satisfît à son pieux désir. «Nous nous reverrons,
nous nous reverrons,» ne cessait-elle de répéter à sa nièce, et lorsque
la parole lui fut ravie, ses pauvres lèvres essayaient un dernier
baiser.

M. Ampère et Paul David avaient, avec M. Lenormant, passé cette nuit
d'angoisse dans un salon peu éloigné de la chambre de Mme Récamier. À
minuit, dans un des moments où les convulsions lui laissaient quelque
relâche, celle-ci s'informa où se trouvaient ces trois messieurs; elle
désira qu'ils entrassent, et entendant leurs pas (car elle ne pouvait
les voir) elle leur dit adieu, mais comme pour la nuit, tendrement, sans
solennité.

La foudroyante rapidité du mal n'avait pas permis que la terrible
nouvelle s'en fût encore répandue. M. l'abbé de Cazalès, ignorant quel
fléau avait visité la demeure de ses amis, arrivait à la Bibliothèque;
le moment suprême allait sonner: il pénétra dans la chambre, que
remplissait une scène de deuil, et, au milieu des sanglots de la famille
et des serviteurs agenouillés, il se mit à réciter les prières des
agonisants. Mme Récamier expira le 11 mai 1849, à dix heures du matin.

Par une exception qu'on ne peut s'empêcher d'interpréter comme une
dernière faveur du ciel, après avoir succombé à ce fléau qui laisse
ordinairement sur ses victimes des traces effrayantes, Mme Récamier prit
dans la mort une surprenante beauté. Ses traits, d'une gravité
angélique, avaient l'aspect d'un beau marbre; on n'y apercevait aucune
contraction, aucune ride, et jamais la majesté du dernier sommeil ne fut
accompagnée d'autant de douceur et de grâce. Un dessin, transporté sur
la pierre par Achille Devéria, a conservé le souvenir de cette
remarquable circonstance: ce dessin, dont nous pouvons attester la
scrupuleuse exactitude, prouve à son tour la fidélité de notre récit.

Au reste, Mme Récamier n'avait pour ainsi dire pas connu la vieillesse:
dans les derniers temps de sa vie, ses traits avaient commencé à se
flétrir, et sa taille s'était légèrement courbée; cependant elle
conservait un grand charme dans le sourire, et sa démarche se
distinguait encore par une extrême élégance. Elle cachait ses cheveux
qui avaient blanchi à Rome en 1824; mais elle n'avait jamais rien fait,
absolument rien, pour combattre les effets de l'âge, et cette sincérité
contribua sans doute à prolonger chez elle les avantages extérieurs bien
au delà des limites ordinaires.

Dix ans se sont écoules depuis la mort de Mme Récamier. D'un moment à
l'autre, le petit nombre de ceux qui gardent encore des souvenirs
personnels de sa vie peuvent disparaître. Il était donc temps
d'accomplir une tâche délicate, mais sacrée. Puissions-nous n'être pas
resté au-dessous de nos propres sentiments!

FIN DU TOME SECOND ET DERNIER.



NOTES

[1: Entre lui et M. de Chateaubriand.]

[2: Benjamin Constant fut en effet dispensé de la prison; mais la cour
éleva le chiffre de l'amende dans les deux affaires.]

[3: Ce fut dans la séance du 23 février que M. le vicomte de
Chateaubriand prononça son premier discours à la tribune de la Chambre
élective; il y produisit une vive sensation.]

[4: Le discours que M. Canning prononça le 14 avril au soir en déposant
sur le bureau de la Chambre des communes les documents relatifs aux
négociations échangées avant, pendant et après le congrès de Vérone
entre les cours d'Espagne, de France et d'Angleterre.]

[5: Dans un article qui contenait une noble réfutation du discours que
lord Brougham avait prononcé contre l'intervention de la France dans les
affaires espagnoles.]

[6: Le 11 juin, sur la proposition de MM. Galiano et Arguellès, les
cortès, réunies à Séville, décidèrent qu'il serait envoyé sur-le-champ
une députation au roi, chargée de lui représenter la nécessité de
quitter Séville avec le gouvernement et les cortès. L'île de Léon serait
le lieu de refuge, et le départ aurait lieu le lendemain 12 à midi.

Sur le refus du roi d'obtempérer volontairement à cette injonction,
l'assemblée déclara, en effet, que S. M. serait regardée comme en état
d'empêchement _moral_, cas prévu par l'article 187 de la constitution,
et elle investit une régence provisoire de la plénitude du pouvoir
exécutif. Le départ de la famille royale eut lieu, non sans violences,
le 12 au soir.]

[7: Gérard venait de terminer son tableau de _Sainte Thérèse_ qu'il
donna à l'infirmerie de Marie-Thérèse.]

[8: Ministre de France en Toscane.]

[9: M. de Chateaubriand.]

[10: Elisabeth Hervey, duchesse de Devonshire.]

[11: C'est un ordre d'Espagne.]

[12: M. de Chateaubriand.]

[13: M. de Villèle.]

[14: Léon XII fut en effet malade à cette époque, mais se rétablit
promptement.]

[15: L'empereur Alexandre avait envoyé le cordon de Saint-André à M. le
duc Mathieu de Montmorency et à M. le vicomte de Chateaubriand. M. de
Villèle fut excessivement blessé de n'être point compris par l'empereur
de Russie dans la distribution de la même faveur, et il en garda de la
rancune, ce qui prouve que les hommes d'imagination ne sont pas les
seuls à attacher du prix à ces _hochets_ dont la munificence des
souverains dispose. Pour le consoler, le roi le nomma, le 8 janvier,
chevalier de ses ordres].

[16: Le duc de Doudeauville; on trouvera plus loin sa lettre].

[17: La lettre de l'empereur Alexandre qui accompagnait l'envoi du
cordon de Saint-André.]

[18: Le cordon de Saint-André, dont il a été déjà question].

[19: Benjamin Constant.]

[20: Miss Bathurst qui, dans une promenade à cheval au bord du Tibre,
avec une société brillante et nombreuse, fut précipitée dans le fleuve
par un faux pas de son cheval et y périt. Elle avait dix-sept ans, et
était remarquablement jolie.]

[21: M. de Chateaubriand.]

[22: Élisabeth Hervey était fille de lord Hervey, comte de Bristol,
évêque de Derry. Elle était née en 1759.]

[23: Le duc de Doudeauville.]

[24: Le vicomte de Larochefoucauld.]

[25: Il s'agit évidemment du _père_ et du _fils_.]

[26: Le duc de Doudeauville était alors directeur général des postes, et
il y marqua son passage par les plus utiles améliorations.]

[27: La duchesse de Duras.]

[28: La Vallée-aux-Loups.]

[29: M. de Chateaubriand.]

[30: Le duc Mathieu de Montmorency.]

[31: Henri de Montmorency, fils aîné du duc de Laval, était mort à
Naples, en 1819.]

[32: La duchesse de Luynes.]

[33: M. de Serre.]

[34: Antoine-Marie-Philippe-Louis d'Orléans, duc de Montpensier, né le
31 juillet 1824.]

[35: Mariée au marquis Pepoli à Bologne.]

[36: La dépouille mortelle de Mme de Staël est déposée à Coppet auprès
de M. et de Mme Necker.]

[37: Une courte brochure intitulée: _De l'abolition de la censure_.]

[38: Voici le texte même du traité par lequel Tenerani acceptait la
commande de Mme Récamier:

     «Dichiarasi da me infrascritto aver ricevuto scudi trecento trenta
     della illustrissima signora Recamier; e questi sono in conto di
     luigi cento cinquanta (3,600 fr.) prezzo convenuto per un
     bassorilievo che per suo ordine esegnisco in marnio statuario di
     Carrara, conforme al modello già fatlo; il di cui soggetto, tratto
     dai _Martiri_ di Chateaubriand, esprime Eudoro e Cimodocea
     condamnati a perire nell'anfiteatro Flavio, pasto di una tigre.

     In fede.

     Pietro TENERANI.

     «Roma, questo di, 29 dicembre 1824.»]

[39: Le duc de Doudeauville.]

[40: Une parure de jais: on était en deuil du roi Louis XVIII.]

[41: La baronne de Bourgoing, cette même amie dont il a été question
lorsque Mme Récamier s'établit à l'Abbaye-au-Bois; elle était, à la date
de la lettre de M. de Montmorency, surintendante de la maison royale de
la Légion d'honneur à Saint-Denis, et sa fille, duchesse de Tarente, se
mourait en effet.]

[42: Architecte qui avait arrangé pour Mme Récamier l'hôtel de la rue du
Mont-blanc; il avait été chargé du château de Compiègne, et en cette
qualité y avait un logement. Berthault mourut au mois d'août 1825.]

[43: M. de Chateaubriand.]

[44: Mme la duchesse de Duras qui se flattait toujours d'opérer un
rapprochement entre M. de Villèle et M. de Chateaubriand.]

[45: L'anniversaire de la mort de Mme de Staël, le 14 juillet, que
jamais M. de Montmorency ne laissa passer inaperçu.]

[46: M. de Montmorency fait ici allusion à la course que Mme de Staël
accomplit avec lui en 1810 à son château de La Forest. On n'a peut-être
pas oublié les détails que nous avons donnés sur cet été qui réunit une
dernière fois les amis de cette femme célèbre autour d'elle. Mme
Récamier n'était point allée à La Forest; elle n'était pas non plus
restée à Fossé: elle avait repris la route de Paris et devait essayer de
conjurer l'action de la censure qui fit supprimer l'ouvrage sur
l'Allemagne.]

[47: _Note sur la Grèce_, brochure de trois feuilles, publiée à la fin
de juillet. Cette brochure eut une seconde édition au mois de décembre
de la même année; M. de Chateaubriand y avait ajouté un _Avant-Propos_.]

[48: Mme de Staël.]

[49: La duchesse Mathieu de Montmorency qui s'était fixée dans sa terre
de Bonnétable.]

[50: La vicomtesse de Laval, mère du duc Mathieu.]

[51: Le duc de Laval Montmorency.]

[52: La vicomtesse de Laval, mère de Mathieu de Montmorency.]

[53: La duchesse Mathieu.]

[54: La lettre datée de Dijon ne s'est point retrouvée.]

[55: La guerre entre les Russes et la Porte Ottomane avait éclaté au
printemps de 1828. Diebitsch y fut d'abord employé comme major général
sous les ordres du comte de Wittgenstein; mais cette campagne fut moins
heureuse que son début ne donnait le droit de s'y attendre. En 1829
seulement, et lorsque Diebitsch eut été chargé du commandement en chef,
les Russes s'emparèrent de Silistrie, dont le siége avait duré près
d'une année, et leur armée franchit les Balkans.]

[56: Mme Lenormant avait accompagné à Toulon son mari qui partait pour
l'Égypte.]

[57: Pierre Guérin, peintre d'histoire, élève de Regnault, né à Paris en
1774. Il obtint au début de sa carrière, en 1797, un des trois grands
prix que, pour cette fois, par extraordinaire et attendu la force du
concours, l'Académie crut devoir distribuer. Avant de partir pour Rome,
Guérin exposa son tableau _Marcus Sextus ou le retour du proscrit_, qui
excita un véritable enthousiasme. Ce tableau, noblement conçu, exécuté
avec beaucoup de sentiment, reste une belle composition que la gravure a
reproduite, et qui eût été admirée en tout temps. Mais le sujet choisi
par le peintre, au sortir de nos troubles civils, alors que les émigrés
revoyaient avec transport le pays natal, devait toucher fortement les
âmes. On a de Pierre Guérin _Phèdre et Hippolyte_, _une Offrande à
Esculape_, _Orphée au tombeau d'Eurydice_, _Céphale et l'Aurore_,
_Napoléon pardonnant aux révoltés du Caire_, _Didon écoutant les récits
d'Énée_, _Égisthe et Clytemnestre_: quelques admirables portraits, parmi
lesquels il faut citer surtout ceux d'Henri de Larochejacquelein et de
Lescure: toute la poésie et toute la foi de la Vendée animent ces deux
belles toiles.

Nommé directeur de l'Académie de France en 1816, Guérin n'avait pas
accepté ces fonctions. Appelé de nouveau à ce poste en 1822, il se
rendit à sa destination. Mme Récamier l'avait trouvé à Rome en 1824 à la
tête de l'Académie de France, et M. de Chateaubriand le retrouva en 1828
à la Villa Medicis, gouvernant avec un zèle fort dévoué et une grande
intelligence ce noble établissement. Guérin, dont la santé toujours
délicate s'altérait de plus en plus, revint en France, où il ne fit
qu'un séjour de courte durée; il retourna en Italie en 1833, et mourut à
Rome le 6 juillet de la même année. Homme de moeurs extrêmement douces,
d'esprit fin et cultivé, sa société avait beaucoup d'attrait; artiste
plein de sensibilité, de goût et de grâce, sa peinture a plus de charme
encore que de science.

Ary Scheffer et Eugène Delacroix furent ses élèves.]

[59: Ambassadeur du roi des Pays-Bas, et gendre de la comtesse de
Valence, fille elle-même de Mme de Genlis.]

[60: M. Desmousseaux de Givré, secrétaire d'ambassade à Rome, député
sous le gouvernement du roi Louis-Philippe: homme d'un esprit peu
commun, d'une âme droite et élevée, d'un caractère un peu bizarre.]

[61: M. Lenormant, qui accompagnait Champollion dans son exploration en
Égypte.]

[62: La vicomtesse de Laval.]

[63: La vicomtesse de Laval.]

[64: Mme Dodwell née Giraud (d'une famille noble de Rome), mariée alors
en premières noces à l'antiquaire anglais Dodwell, auteur d'un ouvrage
intitulé: _Classical tour in Greece_. Elle est à présent la femme du
comte de Spaur, ancien ministre de Bavière à Rome. Le ciel, qui l'a
douée d'une beauté rare et charmante, lui a encore accordé l'insigne
bonheur de contribuer à faire sortir de Rome, en 1848, le pontife Pie
IX, prisonnier aux mains de sujets rebelles.

Mme de Spaur a donné de cette évasion du pape un récit simple et
attachant.]

[65: M. de Chateaubriand, dans le huitième volume de ses Mémoires,
arrivé à l'époque de son ambassade à Rome, a publié quelques-unes des
lettres qu'il adressa de cette ville à Mme Récamier; il les a arrangées
pour les faire figurer dans son récit: nous avons cru devoir les
reproduire ici dans leur intégrité, d'après les originaux que nous
possédons. On pourra les comparer aux lettres insérées dans les
Mémoires: c'est une étude intéressante à faire et où le premier jet
d'une pensée, tracée sans aucune préoccupation de publicité, ne paraîtra
pas quelquefois inférieur à ce qui a été substitué dans cette vue.

Nous marquerons d'un astérisque chacune des lettres, en petit nombre,
publiées ainsi et toujours modifiées.]

[65: La soeur Reine qui dirigeait l'infirmerie de Marie-Thérèse qu'elle
avait établie avec Mme de Chateaubriand. C'était une sainte fille,
pleine d'esprit et d'activité, et douée, comme il arrive souvent aux
filles de Saint-Vincent de Paul d'un très-rare talent d'administration.]

[66: Personnage de _Moïse_.]

[67: Mme Récamier avait copié ce passage dans un manuscrit inédit de Mme
Cottin; il s'agissait de M. Azaïs.]

[68: L'envoi d'un service de porcelaine de Sèvres donné par le roi.]

[69: Miss Bathurst, une jeune et belle personne qui fut engloutie dans
le Tibre, en 1824; il a été question de cette triste aventure dans une
lettre du duc Mathieu de Montmorency.]

[70: M. Lenormant était alors en Morée au nombre des membres de
l'expédition scientifique. Mme Récamier et sa nièce formaient le projet
de le rejoindre. Ce voyage n'eut pas lieu.]

[71: L'ouverture des Chambres avait eu lieu le 27 janvier. Le discours
du trône, remarquable par une sage modération, contenait en effet cette
phrase: «L'expérience a dissipé le prestige des théories insensées; la
France sait bien, comme vous, sur quelles bases son bonheur repose, et
ceux même qui le chercheraient ailleurs que dans l'union sincère de
l'autorité royale et des libertés que la Charte a consacrées seraient
hautement désavoués par elle.»]

[72: Mlle d'Acosta.]

[73: À propos de la loi sur l'administration communale et
départementale. La priorité fut accordée à la loi communale dont M.
Dupin était le rapporteur.

Le général Sébastiani était rapporteur de la loi sur l'administration
départementale et proposait de rendre à tous les électeurs de la Chambre
le droit de concourir à l'élection des conseils; la commission proposait
en outre de substituer au double degré l'élection directe.]

[74: On se rappelle peut-être que M. Lenormant était parti le 31 juillet
de l'année précédente pour l'Égypte, avec l'expédition scientifique que
dirigeait Champollion: une exploration de la Morée faite au point de vue
de la science et des arts ayant été organisée en 1829, M. Lenormant
avait été désigné pour en faire partie, et sa femme se disposait à le
rejoindre.]

[75: La duchesse Mathieu de Montmorency, par l'intermédiaire de Mme
Récamier, demandait à l'ambassadeur de France de solliciter du souverain
pontife des indulgences pour la chapelle de l'hospice de _la Croix_
qu'elle venait de fonder à Bonnétable, en mémoire de la mort de son
mari.]

[76: Après une longue et orageuse discussion des projets de loi sur
l'administration des communes et des départements, le ministère crut
devoir le 8 avril les retirer tous les deux.]

[77: Dans un article du 24 mars.]

[78: Le duc de Laval n'accepta point le portefeuille qui lui était
offert, mais il passa le 4 septembre suivant de l'ambassade de Vienne à
celle de Londres.]

[79: M. de Chateaubriand, qui retournait en France.]

[80: M. Lenormant demandait à être autorisé à retourner en Grèce, et sa
femme devait l'y accompagner.]

[81: Soeur de M. de Barante.]

[82: Rue d'Enfer.]

[83: Le roi Charles X.]

[84: Une lettre du duc de Laval qui abandonnait la carrière diplomatique
pour refus de serment.]

[85: De M. de Chateaubriand.]

[86: M. Foisset.]

[87: Mme Salvage.]

[88: Imitation en vers des _Poésies scandinaves_, par M. Ampère.]

[89: _Le Mie Prigioni_.]

[90: M. le comte de Sainte-Aulaire était ambassadeur du roi
Louis-Philippe à Vienne.]

[91: Mme Récamier s'était fait une légère écorchure à la jambe; cette
blessure s'envenima et la fit souffrir plusieurs semaines.]

[92: _Voyage en Italie_, 5 vol. in-8°.]

[93: De la princesse.]

[94: Le bois de Boulogne.]

[95: De Mme la duchesse de Berry.]

[96: À Prague.]

[97: De George Sand.]

[98: M. Ballanche.]

[99: Relais de poste le plus voisin de la propriété de M. Lenormant.]

[100: Terre de son neveu, le comte Louis de Chateaubriand, dans le
département du Loiret.]

[101: Le reproche que M. de Chateaubriand, après tant d'autres, adresse
ici à Mme de Maintenon, a cessé de peser sur la mémoire de cette femme
illustre, depuis qu'on a publié la _Relation de la dernière maladie de
Louis XIV_ par le marquis de Dangeau.]

[102: Des Mémoires de M. de Chateaubriand.]

[103: Elle mourut l'année d'après, à Florence, le 18 mai.]

[104: M. Ampère de l'Académie des sciences, mort à Marseille en 1836. On
remarquera ce pieux respect de M. de Chateaubriand pour les tombeaux.]

[105: M. Ampère avait envoyé son _Histoire de la Littérature française
avant le_ XIIIe _siècle_, pour le concours du prix Gobert, à l'Académie
des inscriptions.]

[106: Fragments historiques, 1688 et 1830.]

[107: À Mme de Chateaubriand.]

[108: La Vallée-aux-Loups, près de Sceaux, charmante solitude que M. de
Chateaubriand, au retour de la Terre Sainte, s'était plu à arranger, et
où il écrivit _les Martyrs_.]

[109: La cour avait quitté Londres.]

[110: Les craintes de M. de Chateaubriand n'étaient pas fondées.]

[111: Fille aînée de M. Guizot.]

[112: L'amie et l'élève favorite de Gérard, enlevée par le choléra en
1849.]

[113: Un roman historique de saint Louis, dont Mme la comtesse
d'Hautefeuille n'a publié que les premiers chapitres; ils ont paru dans
le _Correspondant_.]

[114: Que M. Lenormant avait visité en parcourant la Bretagne.]





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Souvenirs et correspondance tirés des papiers de Mme Récamier (2/2)" ***

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