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Title: Le grand voyage au pays des Hurons
Author: Sagard, Gabriel
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Le grand voyage au pays des Hurons" ***

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images generously made available by the Bibliothèque
nationale de France (BnF/Gallica)



========================================================================

NOTE DU TRANSCRIPTEUR

Pour rendre la lecture plus abordable, nous avons éliminé les grands "s"
et la confusion générée par l'ancien usage des u-v, et des i-j. Pour le
reste, nous avons adhéré à l'orthographe, la ponctuation et
l'accentuation (ou son absence) originales.

========================================================================



                          LE GRAND VOYAGE
                        DU PAYS DES HURONS,
                  Situé en l'Amerique vers la Mer
                    douce, és derniers confins
                      de la nouvelle France,
                            dite Canada.


Où il est amplement traité de tout ce qui est du pays, des moeurs & du
naturel des Sauvages, de leur gouvernement de façons de faire, tant
dedans leurs pays, qu'allans en voyages; De leur foy & croyances; De
leurs conseils & guerres, & de quelque genre de tourmens ils font mourir
leurs prisonniers. Comme ils se marient & eslevent leurs enfants; De
leurs Medecins, & des remedes dont ils usent à leurs maladies: De leurs
danses & chansons; De la chasse, de la pesche, & des oyseaux & animaux
terrestres & aquatiques qu'ils ont; Des richesses du pays; Comme ils
cultivent leurs terres, & accommodent leur Menestre. De leur deuil,
pleurs & lamentations, & comme ils ensevelissent & enterrent leurs
morts.

Avec un Dictionnaire de la langue Huronne, pour la commodité de ceux qui
ont à voyager dans le pays, & n'ont d'intelligence d'icelle langue.

_Par_ F. Gabriel Sagard Theodat, _Recollet de S. François, de la
Province de S. Denys en France._

                               A PARIS

      Chez Denys Moreau, rue S. Jacques, à la Salamandre d'Argent.

-----------------------------------------------------------------------

               M. DC. XXXII. _Avec Privilege du Roy._

[Illustration.]



                               AU ROY
                              DES ROYS,
                          ET TOUT PUISSANT
                   Monarque du Ciel & de la terre,
                       JESUS-CHRIST, Sauveur
                              du monde.


C'est à vous, ô puissance & bonté infinie! à qui je m'adresse,
& devant qui je me prosterne la face contre terre, & les joues baignées
d'un ruisseau de larmes, que fluent sans cesse de mes deux yeux, par les
ressentimens & amertumes de mon coeur vrayement navré, & à juste titre
affligé, de voir tant de pauvres ames infideles & barbares tousjours
gisantes dans les espaisses tenebres de leur infidelité. Vous sçavez (ô
mon seigneur & mon dieu) que nous avons porté nos voeux depuis tant
d'annees dans la nouvelle france, & fait nostre possible pour retirer
les ames de cet esprit tenebreux; mais le secours necessaire de
l'ancienne nous a manqué, seigneur, nos prieres & nos remonstrances ont
de peu servy, peut-estre, ô mon tres-doux jesus, que l'ange tutelaire
que vous luy avez donné, a empesché le secours que nous en esperions
pour la nouvelle, coulans doucement dans le coeur & la pensee de ceux
qui avoient quelque affection pour le bien du pays, que les tracas, les
distractions & les divers perils qui fuyuent & sont annexez à la
poursuitte d'un si grand bien, estoient souvent cause (aux ames foibles
dans la vertu) d'en remporter des fruicts contraires à la vertu. Si cela
est, faite ô mon dieu, s'il vous plaist, que l'ange de la nouvelle
france remporte la victoire contre celuy de l'ancienne car bien que
quelques uns en fassent mal leur profit, beaucoup en pourront tirer de
l'advantage assisté de ce grand ange tutelaire, & principalement de
vous, ô mon dieu, qui pouvez tout, & de qui nous esperons tout le bien
qui en peut reussir; il y va de vostre gloire & de vostre service. Ayez
donc pitié & compassion de ces pauvres ames, rachetées au prix de vostre
sang tres-precieux, ô mon seigneur & mon dieu, afin que retirées des
tenebres de l'infidelité, elles se convertissent à vous, & qu'apres
avoir vescu jusques à la mort, dans l'observance de vos divins
preceptes, elles puissent aller jouyr de vous dans l'eternité, avec les
anges bien-heureux en paradis, où je prie vostre divine majesté me faire
aussi la grace d'aller, apres avoir vescu icy bas par le moyen de vos
graces, dans la mesme grace, en l'observance de mon institut, & de vos
divins commandemens.

[Illustration.]

[Illustration.]



                        TABLE DES CHAPITRES
                       contenus en ce Livre.


Chap. 1. Voyage du pays des Hurons, situé en l'Amerique, vers la mer
douce, és derniers confins de la nouvelle France, dite Canada.

Chap. 2. De nostre commencemens, & suitte de nostre voyage.

Chap. 3. De Kebec, demeure des François & des Pères Recollets.

Chap. 4. Du Cap de Victoire aux Hurons, & comme les Sauvages se
gouvernent allans en voyage & par pays.

Chap. 5. De nostre arrivée au pays des Hurons, quels estoient nos
exercices, & de nostre manière de vivre & gouvernement dans le pays.

Chap. 6. Du pays des Hurons, & de leurs villes, villages & cabanes.

Chap. 7. Exercice ordinaire des hommes & des femmes.

Chap. 8. Comme ils défrischent, sement & cultivent leurs terres & apres
comme ils accommodent le bled & les farines, & de la façon d'apprester
leur manger.

Chap. 9. De leurs festins & convives.

Ch. 10. Des danses, chansons & autres ceremonies ridicules.

Ch. 11. De leur mariage & concubinage.

Ch. 12. De la naissance, amour & nourriture que les sauvages ont envers
leurs enfans.

Ch. 13. De l'exercice des jeunes garçons & jeunes filles.

Ch. 14. De la forme, couleur & stature des Sauvages, & comme ils ne
portent point de barbe.

Ch. 15. Humeur des Sauvages, & comme ils ont recours au Devins, pour
recouvrer les choses desrobées.

Ch. 16. Des cheveux, & ornements du corps.

Ch. 17. De leurs conseils & guerres.

Ch. 18. De la croyance & foy des Sauvages, du Createur, & comme ils
avoient recours à nos prieres.

Ch. 19. Des ceremonies qu'ils observent à la pesche.

Ch. 20. De la santé & maladie des Sauvages & de leurs Medecins.

Ch. 21. Des deffuncts, & comme ils pleurent & ensevelissent les morts.

Ch. 22. De la grand' feste des morts.

[Illustration.]

SECONDE PARTIE.

Où il est traité des Animaux terrestres, & aquatiques, & des Fruicts,
Plants & Richesses qui se retreuvent communément dans le pays de nos
Sauvages; puis de nostre retour de la Province des Hurons en celle de
Canada, Avec un petit Dictionaire des mots principaux de la langue
Huronne, necessaire à ceux qui n'ont l'intelligence d'icelle, & ont à
traiter avec les dits Hurons.

Chap. 1. Des Oyseaux.

Chap. 2. Des Animaux terrestres.

Chap. 3. Des Poissons, & bestes aquatiques.

Chap. 4. Des Fruicts, Plantes, Arbres & Richesses du pays.

Chap. 5. De nostre retour du pays des Hurons en France, & de ce qui nous
arriva en chemin.

[Illustration.]



                          _PRIVILEGE DU ROY._

LOUYS par la grace de Dieu, Roy de France & de Navarre. A nos amez &
feaux Conseiller, les gens tenans nos Cours de Parlemens, Maistres des
Requestes ordinaires de nostre Hostel, Prevost de Paris, Baillifs,
Seneschaux, & autres nos Justiciers & Officiers qu'il appartiendra
salut. Nostre bien amé Fr. Gabriel Sagard, Recollet, nous a fait
remonstrer qu'il a composé un livre intitulé, _Le grand Voyage du pays
des Hurons situé en l'Amerique, vers la mer douce, és derniers confins
de la nouvelle France, avec un Dictionnaire de la langue Huronne._
Lequel il desireroit mettre en lumiere, s'il avoit sur ce nos lettres. A
ces causes, desirans bien, & favorablement traiter ledit suppliant, &
qu'il ne soit frustré des fruicts de son labeur, luy avons permis,
permettons & octroyons par ces presentes, de nos graces speciales,
d'imprimer ou faire imprimer en telle marge & caractere que bon luy
semblera ledit livre, iceluy mettre & exposer en vente & distribuer
durant le temps de dix ans, deffendant à tous Imprimeurs & autres
personnes de quelque qualité & condition qu'elle soient, d'imprimer, ou
faire imprimer, mettre ny exposer en vente ledit livre, sans le congé &
permission dudit exposant, ou de celuy ayant charge de luy, sur peine de
confiscation d'iceux livres, d'amende arbitraire, & à tous despens,
dommages & interest envers luy; à la charge d'en mettre deux exemplaires
en nostre bibliotheque publique. Si vous mandons que du contenu en ces
presentes vous fassiez, souffriez & laissiez jouyr & ce faire souffrir &
obeyr tus ceux qu'il appartiendra, en mettant au commencement ou à la
fin dudit livre ces presentes, ou bref extraict d'icelles, voulons
qu'elles soient pour deuëment signifiées: Car tel est nostre plaisir.
Donné à Paris le 20 jour de Juillet, l'an de grace 1632 & de nostre
regne le 23.

Par le Conseil,

Huot.

========================================================================

J'ay sous-signé, consens que le sieur Denys Moscait, lequel j'ay choysi
pour mon Imprimeur & Libraire, puisse imprimer mon livre, intitulé le
grand voyage des Hurons, à la charge de recevoir de moy, un nouveau
consentement, toutes les fois qu'il le voudra réimprimer. Et à ces
conditions je luy remets mon Privilège que j'ay obtenu du Roy, pour
imprimer mondit livre. Fait à Paris ce 19 Juillet 1612.

FR. GABRIEL SAGARD, Recollet.

========================================================================

Achevé d'imprimer pour la premiere fois le 10 jour d'Aoust 1632.

========================================================================



                 _Approbation des Peres de l'Ordre._

Nous soussignez, Professeurs en la saincte Theologie, Predicateurs &
Confesseurs des Peres Recollets de la province de S. Denys en France.
Certifions avoir leu un livre intitulé, _Voyage du pays des Hurons,
situé en l'Amerique, vers la mer douce, és derniers confins de la
nouvelle France, dite Canada._ Où il est traité de tout ce qui est du
pays, & du gouvernement des Sauvages, avec un Dictionaire de la langue
Huronne, Composé par Fr. Gabriel Sagard Theodat, Religieux de nostre
mesme Ordre & Institut. Auquel nous n'avons rien trouvé contraire à la
Religion Catholique, Apostolique & Romaine: ains tres utile & necessaire
au public. En foy de quoy nous avons signé de nostre main. Fait en
nostre Couvent de Paris le cinquiesme jour de juillet 1632.

Fr. IGNACE I I CAULT, quisup. Gardien du Couvent des Recollets de Paris.
Fr. JEAN MARIE L'ESCRIVAIS, quisup.
Fr. ANGE CARRIER, quisup.

[Illustration.]



A TRES-ILLUSTRE,
Genereux & puissant Prince
HENRY
DE LORRAINE,
Comte d'Arcourt.


MONSEIGNEUR,

_C'est un sujet puissans, & un object ravissant, que l'oeil & la
presence d'un Prince, qui n'a d'affection que pour la vertu. Si je prens
la hardiesse de m'adresser à vostre grandeur, pour luy faire offre
(comme je fais en toute humilité) de mon petit Voyage des Hurons. La
faute, si j'en commets, gaigné & doucement charmé par vostre vertu, en
doit estre attribuée à l'esclat brillant de vostre mesme vertu. A quel
Autel pouvois-je porter mes voeux plus méritoirement qu'au vostre? En
qui pouvois-je trouver plus d'appuy contre les envieux & mal-veillans de
mon Histoire, qu'en un Prince genereux & victorieux comme vous, dont les
vertus sont tellement admirées entre les Grands, qu'elles semblent
donner loix aux Princes plus accomplis. Sous l'aisle de vostre
protection (si vous l'en daignez honorer) MONSEIGNEUR, ce mien petit
traité peut sans crainte des envieux, favorablement par-courir tout
l'Univers. Vostre naissance & extraction de la tres-ancienne, auguste &
Royale maison de Lorraine, qui a autre-fois passé les mers, subjugué les
Infideles, & possedé, comme Roy, un si grand nombre d'annees, tous les
lieux saincts de la Palestine, vous donne du credit, & faict voler
vostre nom parmy toutes les Nations de la terre: de sorte que l'on dict
d'elle, qu'elle a tousjours esté saincte, & n'a jamais nourry de monstre
dans son sein. C'est une remarque & un honneur eternel, que je prie Dieu
vous conserver_.

_Acceptez donc, (MONSEIGNEUR) les bonnes volontez que j'ay pour vostre
Grandeur en ce petit present, en attendant que le Ciel me fasse naistre
d'autres moyens plus propres, pour recognoistre les obligations que vous
avez acquises sur nostre Religieuse Maison, & sur moy particulierement,
qui seray toute ma vie,_

_MONSEIGNEUR,_

Vostre tres-humble serviteur en JESUS-CHRIST, Fr. Gabriel Sagard,
indigne Recollet.

De Paris ce 31 Juillet, 1632.

[Illustration.]



AU LECTEUR

C'Est une vérité cogneuë de tous, & des Infideles mesmes (disoit un sage
des Garamantes au Grand Roy Alexandre) Que la perfection des hommes ne
consiste point à voir beaucoup, ny à sçavoir beaucoup; mais en
accomplissant le vouloir & bon plaisir de Dieu. Cette pensee a repu
longtemps mon esprit en suspens à sçavoir, si je devois demeurer dans le
silence, ou agreer à tant d'ames religieuses & seculieres, qui me
sollicitoient de mettre au jour, & faire voir au public, le narré du
voyage que j'ay fait dans le pays des Hurons; pource que de moy-mesme je
ne m'y pouvois resoudre. Mais enfin, apres avoir consideré de plus pres
le bien qui en pouvoit reussir à la gloire de Dieu, & au salut du
prochain, avec la licence de mes Supérieurs j'ay mis la main à la plume,
& décrit dans cet' Histoire & Voyage des Hurons, tout ce qui se peut
dire du pays & de ses habitants. La lecture duquel sera d'autant plus
agreable à toutes conditions de personnes, que ce livre est parsemé de
diversité de choses les unes belles & remarquables en un peuple Barbare
& Sauvage, & les autres brutales et inhumaines à des creatures qui
doivent avoir de la raison & recongnoistre un Dieu qui les a mis en ce
monde, pour jouyr apres d'un Paradis. Quelqu'un me pourra dire que je
devois me servir du stile du temps, ou d'une bonne plume, pour polir &
enrichir mes memoires, & leur donner jour au travers de toutes les
difficultez que les esprits envieux (aujourd'huy trop frequens) me
pourroient objecter & en effet, j'en ay eu la pensee, non pour
m'attribuer le merite & la science d'autruy; mais pour contenter les
plus curieux & difficiles dans les entretiens du temps. Au contraire,
j'ay esté conseillé de suyvre plustost la naïfveté & simplicité de mon
stile ordinaire, (lequel agréera tousjours d'avantage aux personnes
vertueuses & de merite) que de m'amuser à la recherche d'un discours
poly et fardé, qui auroit voilé ma face, & obscurcy la candeur &
sincerité de mon Histoire, qui ne doit avoir rien de vain ny de
superflu.

Je m'arreste icy tout court, je demeure icy en silence, & preste mon
oreille patiente aux advertissements salutaires de quelques zelans, que
me diront que j'ay employé & ma plume & mon temps, dans un sujet qui ne
ravist pas les ames comme un autre sainct Paul, jusqu'au troisiesme
Ciel. Il est vray, j'advouë mon manquement & mon démerite; mais je diray
pourtant, & avec verité, que les bonnes ames y trouveront dequoy
s'edifier, & louer Dieu qui nous a fait naistre dans un pays Chrestien,
où son sainct nom est recogneu & adoré, au prix de tant d'Infideles qui
vivent & meurent privez de sa cognoissance & se son Paradis. Les plus
curieux aussi, & les moins devots, qui n'ont autre sentiment que de se
divertir, & d'apprendre dans l'Histoire l'humeur, le gouvernement, & les
diverses actions & ceremonies d'un peuple Barbare, y trouveront aussi
dequoy se contenter & satisfaire, & peut-étre leur salut, par la
reflection qu'ils feront eux-mesme.

De mesme, ceux qui poussez d'un sainct mouvement desireront aller dans
le pays pour la conversion des Sauvages, ou pour s'y habituer & vivre
Chrestiennement, y apprendront aussi quels seront les pays ou ils auront
à demeurer, & les peuples avec lesquels ils auront à traiter, & ce qui
leur sera besoin dans le pays, pour s'en munir avant que de se mettre en
chemin. Puis nostre Dictionaire leur apprendra d'abord toutes les choses
principales & necessaires qu'ils auront à dire aux Hurons, & aux autres
Provinces & Nations, chez lesquels cette langue est en usage, comme
Petuneux, à la Nation Neutre, à la Province de Feu, à celle des Puants,
à la Nation des Bois, à celle de la Mine de cuyvre, aux Yroquois, à la
Province des Cheveux Relevez, & à plusieurs autres. Puis en celle des
Sorciers, de ceux de l'Isle, de la petite Nation & des Algoumequins, qui
la sçavent en partie, pour la necessité qu'ils en ont, lors qu'ils
voyagent, ou qu'ils ont à traiter avec quelques personnes de nos
Provinces Huronnes & Sedentaires.

Je responds à vostre pensee, que le Christianisme est bien peu advancé
dans le pays, nonobstant nos travaux, le soin & la diligence que les
Recollets y ont apporté, bien loin des dix millions d'ames que nos
Religieux ont baptizé à succession de temps dans les Indes Orientales, &
Occidentales, depuis que le bien-heureux Frere Martin de Valence, & les
compagnons Recollets y eurent mis le pied, & fait les premiers la
planche à tous nos autres Freres, qui y ont à present un grand nombre de
Provinces, remplies de Couvents, & en suitte à tous les Religieux des
autres Ordres, qui y ont esté depuis.

C'est nostre regret & nostre desplaisir de n'y avoir pas esté secondez,
& que les choses n'y ont pas si heureusement advancé, comme nos
esperances nous promettoient, foiblement fondees sur des Colonies de
bons & vertueux François qu'on y devoit establir, sans lesquelles on n'y
advancera jamais gueres la gloire de Dieu & le Christianisme n'y sera
jamais bien fondé. C'est mon sentiment & celuy de tous les gens de bien
non seulement; mais de tous ceux qui se gouvernent tant soit peu avec la
lumiere de la raison.

Excuse, si le peu de temps que j'ay eu de composer & dresser mes
Memoires & mon Dictionaire (apres la resolution prise de les mettre en
lumiere) y a fait escouler quelques legeres fautes ou redites: car y
travaillant avec un esprit preoccupé de plusieurs autres charges &
commissions, il ne me souvenoit pas souvent en un temps, ce que j'avois
composé & escrit en un autre. Ce sont fautes qui portent le pardon
qu'elles esperent de vostre charité, de laquelle j'implore aussi les
prieres, à ce que Dieu m'exempte icy de peché, & me donne son Paradis en
l'autre.

[Illustration.]

VOYAGE DU PAYS des Hurons situé en l'Amerique, vers la mer douce, és
derniers confins de la nouvelle France, dite Canada.



CHAPITRE PREMIER.


ALLEZ par tout le monde, & preschez l'Evangile à toute creature, dit
notre Seigneur. C'est le commandement que Dieu donna à ses Apostre, &
ensuitte aux personnes Apostoliques, de porter l'Evangile par tout le
monde, pour en chasser l'Idolatrie, & polir les moeurs barbares des
Gentils, & eriger les trophees des victoires de sa Croix par son
Evangile & la predication de son sainct nom. La vanité de sçavoir &
apprendre les choses curieuses, & les moeurs & diverses façons de
philosopher, ont poussé ce grand Thianeus Appollonius de ne pardonner à
aucun travail, pour se remplir & rendre illustre par la cognoissance des
choses les plus belles & magnifiques de l'Univers & c'est ce qui le fit
courir de l'Egypte toute l'Afrique, passer les colonnes d'hercules,
traiter avec les grands hommes, & sages d'Espagne, visiter nos Druides
és Gaules, couler dans les delices de l'Italie, pour y voir la
politesse, grandeur & gentillesse de l'Empire Romain, de là se couler
dans la Grece, puis passer l'Elespong, pour voir les richesses d'Asie, &
enfin penetrant les Perses, surmontant le Causase, passant par les
Albaniens, Scythes, Massagettes: bref, apres avoir connu les puissans
Royaumes de l'Inde, traversé le grand fleuve Phison, arriva enfin vers
les Brachmanes, pour ouyr ce grand Hyarcas philosopher de la nature & du
mouvement des astres: & comme insatiable de sçavoir, apres avoir couru
toutes les provinces où il pensa apprendre quelque chose d'excellent,
pour se rendre plus divin parmy les hommes; de tous ses grands travaux
ne laissa rien de memorable qu'un chetif livre, contenant les dogmes des
Pytagoriens, fagoté, polly, doré, qu'il feignoit avoir appris dans
l'Entre trophonine, qui fut receu avec tant d'applaudissement des
Anciates, que pour éternizer sa memoire ils le consacrerent au plus haut
feste de leur plus magnifique Temple.

Ce grand homme, qui avait acquis par ses voyages tant de suffisance &
d'experience, que les Princes, & entr'autres l'Empereur Vespasien,
estimoit son amitié de telle sorte, que, soit que ou par vanité, ou à
bon escient, qu'il desira se servir de luy en la conduite de son grand
Empire, il le convia de s'en venir à Rome avec ses attrayantes paroles,
qu'il luy feroit part de tout ce qu'il possedoit, sans en exclure
l'Empire, pour monstrer l'estime qu'il faisoit de ce grand personnage;
neantmoins il croyoit n'avoir rien remarqué digne de tant de travail,
puis qu'il n'avoit pu rencontrer une egalité de justice (à son advis) en
l'economie du monde, puisque par tout il avoit trouvé le fol commander
au sage, le superbe à l'humble, le querelleur au pacifique, l'impie au
devot. Et ce qui luy touchoit le plus le coeur, c'est qu'il n'avoit
point trouvé l'immortalité en terre.

Pour moi, qui ne fus jamais d'une si enragee envie d'apprendre en
voyageant, puis que nourry en l'escole du Fils de Dieu, sous la
discipline reguliere de l'ordre Séraphique sainct François, où l'on
apprend la science solide des Saincts, & hors celle-là tout ce qu'on
peut apprendre n'est qu'un vain amusement d'un esprit curieux. J'ay
voulu faire part au public de ce que j'avois veu en un voyage de la
nouvelle France, que l'obeyssance de mes Supérieurs m'avoit fait
entreprendre, pour secourir nos Peres qui y estoient desja, pour tascher
à y porter le flambeau de la cognoissance du Fils de Dieu, & en chasser
les tenebres de la barbarie & infidelité suyvant le commandement que
nostre Dieu nous avoit faict en la personne de ses Apostres, afin que
comme nos Peres de nostre seraphique Ordre de sainct François, avoient
les premiers porté l'Evangile dans les Indes Orientales & Occidentales &
arboré l'estendart de nostre redemption és peuples qui n'en avoient
jamais ouy parler, ny en cognoissance, à leur imitation nous y
portassions nostre zele et devotion, afin de faire la mesme conqueste, &
eriger les mesmes trophees de nostre salut, où le Diable avoit demeuré
paisible jusqu'à present.

Ce ne sera pas à l'imitation d'Appollonius, pour y polir mon esprit, &
en devenir plus sage, que je visiteray ces larges provinces, où la
barbarie & la brutalité y ont pris tels advantages, que la suitte de ce
discours vous donnera en l'ame quelque compassion de la misere &
aveuglement de ces pauvres peuples, où je vous feray voir quelles
obligations nous avons à nostre bon JESUS, de nous avoir delivrez de
telles tenebres & brutalite, & poly nostre esprit jusqu'à le pouvoir
cognoistre et aymer, & esperer l'adoption de ses enfans. Vous verrez
comme en un tableau de relief & en riche taille douce, la misere de la
nature humaine, viciee en son origine, privee de la culture de la foy,
destituee des bonnes moeurs, & en proye à la plus funeste barbarie que
l'esloignement de la lumiere celeste peut grotesquement concevoir. Le
recit vous en sera d'autant plus agreable par la diversité des choses
que je vous raconteray avoir remarquees, pendant environ deux ans que
j'y ay demeuré, que je me promets que la compassion que vous prendrez de
la misere de ceux qui participent avec vous de la nature humaine,
tireront de vos coeurs des voeux, des larmes & des souspirs, pour
conjurer le Ciel à lancer sur ces coeurs des lumieres celestes, qui
seules les peuvent affranchir de la captivité du Diable, embellir leurs
maisons de discours salutaires, & polir leur rude barbarie de la
politesse des bonnes moeurs, afin qu'ayans cogneu qu'ils sont hommes,
ils puissent devenir Chrestiens, & participer avec vous de cette foy qui
nous honore du riche titre d'enfans de Dieu, coheritiers avec nostre
doux JESUS, de l'heritage qu'il nous a acquis au prix de son sang, où se
trouvera cette immortalité veritable, que la vanité d'Appollonius apres
tant de voyages n'avoit pu trouver en terre, où aussi elle n'a garde de
se pouvoir trouver.



========================================================================

_De nostre commencement, & suitte de nostre voyage._

CHAPITRE II.


NOSTRE Congregation s'estant tenue à Paris, j'eus commandement
d'accompagner le Pere Nicolas, vieil Predicateur, pour aller secourir
nos Peres, qui avoient la mission de la conversion des peuples de la
nouvelle France. Nous partismes de Paris avec la benediction de nostre
R. Pere Provincial, le dix huictiesme de Mars mil six cens vingt-quatre,
à l'Apostolique, à pied & avec l'equipage ordinaire des pauvres Pere
Recollets Mineurs de nostre glorieux Pere S. François. Nous arrivasmes à
Dieppe en bonne santé, où le navire fretté & prest, n'attendoit que le
vent propre pour faire voile, & commencer nostre heureux voyage: de
sorte qu'à grand peine pûmes-nous prendre quelque repos, qu'il nous
fallut embarquer le mesme jour de nostre arrivee, de sorte que nous
partismes dés la my nuict avec un vent assez bon mais qui par sa faveur
inconstante nous laissa bien tost, & fusmes surpris d'un vent contraire,
joignant la coste d'Angleterre, que causa un mal de mer fort fascheux à
mon compagnon, qui l'incommoda fort & le contraignit de rendre le tribut
à la mer; qui est l'unique remede de la guerison de ces indispositions
maritimes. Graces è nostre Seigneur, nous avions desja scillonné environ
cent lieuës de mer, avant que je fusse contrainct à ces fascheuses
maladies; mais j'en ressentis bien depuis, & peut dire avec verité, que
je ne me fusse jamais imaginé que le mal de mer fust si fascheux &
ennuyeux comme je l'experimentay, me semblant n'avoir jamais tant
souffert corporellement au reste de ma vie, comme je souffris pendant
trois mois six jours de navigation, qu'il nous fallut (a cause des vents
contraires) pour traverser ce grand & espouventable Ocean, & arriver à
Kebec, demeure de nos Peres.

Or pour ce que le Capitaine de nostre vaisseau avoit commission d'aller
charger du sel en Brouage, il nous y fallut aller, & passer devant la
Rochelle, à la rade de laquelle nous nous arrestâmes deux jours, pendant
que nos gens allerent negocier à la ville pour leurs affaires
particulieres. Il y avoit là un grand nombre de navires Hollandoises,
tant de guerre que marchands, qui alloient charger du sel en Brouage, &
à la riviere Suedre, proche de Mareine: nous en avions desja trouvé en
chemin, environ quatre vingts ou cent en diverses flottes, & aucun
n'avoit couru sus-nous, entant que nostre pavillon nous faisoit
cognoistre; il y eut seulement un pirate Hollandois qui nous voulut
attaquer & rendre combat, ayant desja à ce dessein ouvert ses sabors, &
fait boire & armer ses gens; mais pour n'estre assez forts, nous
gaignasmes le devant à petit bruit, ce miserable traisnoit desja
quant-&-soy un autre navire chargé de sucre & autres marchandises, qu'il
avoit volé sur des pauvres François & Espagnols qui venoient d'Espagne.

De la Rochelle on prend d'ordinaire un pilote de louage, pour conduire
les navires qui vont à la riviere de Suedre, à cause de plusieurs lieux
dangereux où il convient de passer, & est necessaire que ce soit un
pilotte du pays qui conduise en ces endroicts, pource qu'un autre ne s'y
oseroit hazarder, il arriva neantmoins que ce pilotte de la Rochelle
pensa nous perdre, car n'ayant voulu jetter l'anchre par un temps de
bruine, comme on luy conseilloit, se fiant à sa sonde, il nous eschoua
sur les quatre heures du soir, ce fut alors pitié, car on pensoit n'en
eschapper jamais, & de faict, si Dieu n'eust calmé le temps, & retenu
notre navire de se coucher du tout, s'estoit faict du navire, & de tout
ce qui estoit dedans; on demeura ainsi jusques environ les six ou sept
heures du lendemain matin, que la maree nous mit sus pied; en cet
endroict nous n'estions pas à plus d'un bon quart de lieuë de terre; &
nous ne pensions pas estre si proches, autrement on y eust conduit la
pluspart de l'equipage avec la chalouppe pendant ce danger, pour
descharger d'autant le navire, & se sauver tous, en cas qu'il se fust
encore tant-soit-peu couché; car il l'estoit desja tellement, que l'on
ne pouvoit plus marcher debout, ains se traisnant & appuyant des mains.
Tous estoient fort affligez, & aucun n'eut le courage de boire ny
manger, encore que le souper fust prest & servy, & les bidons & gamelles
des matelots remplis: pour moy j'estois fort debile, & eusse volontiers
pris quelque chose; mais la crainte de mal edifier m'empescha & me fit
jeusner comme les autres, & demeurer en priere toute la nuict avec mon
compagnon, attendant la misericorde & assistance du bon Dieu: nos gens
parloient desja de jetter en mer le pilotte qui nous avoit eschouez. Une
partie vouloit gaigner l'esquif pour tascher à se sauver, & le Capitaine
menaçoit d'un coup de pistolet le premier qui s'y advanceroit, car sa
raison estoit; sauver tout, ou tout perdre, & nostre Seigneur ayant
pitié de ma foiblesse me fit la grace d'estre fort peu esmeu & estonné
pour le danger present & eminent, ny pour tous autres que nous eusmes
pendant nostre voyage, car il ne me vint jamais en la pensee (me
confiant en la divine bonté, aux merites de la Vierge, & de tous les
Saincts) que deussions perir, autrement il y avoit grandement sujet de
craindre pour moy, puis que les plus experimentez pilotes & mariniers
n'estoient pas sans crainte, ce qui estonnoit tout plein de personnes,
un desquels, comme fasché de me voir sans apprehension pendant une
furieuse tourmente de huict jours; me dit par reproche, qu'il avoit dans
la pensee que je n'estois pas Chrestien, de n'apprehender pas en des
perils si eminens, je luy dis que nous estions entre les mains de Dieu;
& qu'il ne nous adviendroit que selon sa saincte volonté, & que je
m'estois embarqué en intention d'aller gaigner des ames à nostre
Seigneur au pays des Sauvages, & d'y endurer le martyre, si telle estoit
sa saincte volonté: que si sa divine misericorde vouloit que je perisse
en chemin, que je ne devois pas moins que d'en estre content, & que
d'avoir tant d'apprehension n'estoit pas bon signe; mais que chacun
devoit plustost tascher de bien mettre son ame avec Dieu, & apres faire
ce qu'on pourroit pour se delivrer du danger & naufrage, puis laisser le
reste du soin à Dieu, & que bien que je fusse un grand pecheur, que je
ne perdrois pas pourtant l'esperance & la confiance que je devois avoir
à mon Seigneur & à ses Saincts, qui estoient tesmoins de nostre disgrace
& danger, duquel ils pouvoient nous delivrer, avec le bon plaisir de sa
divine Majesté, quand il leur plairoit.

Apres estre delivrés du peril de la mort, & de la perte du navire, qu'on
croyoit inevitable, nous mismes la voile au vent, & arrivasmes d'assez
bonne heure à la riviere de Suedre, où l'on devoit charger du sel des
marests de Mareine. Nous nous desembarquasmes, & n'estans qu'à deux
bonnes lieuës de Brouage, nous y allasmes nous rafraischir; avec nos
Freres de la province de la Conception, qui y ont un assez beau Couvent,
lesquels nous y reçurent & accommoderent avec beaucoup de charité.
Nostre navire estant chargé, & prest à se remettre à la voile, nous
retournasmes nous y rembarquer, avec un nouveau pilote de Mareine, pour
nous reconduire jusqu'à la Rochelle, lequel pensa encor' nous eschouer,
ce qu'indubitablement nous aurions esté, s'il eust fait tant-soit-peu
obscur, cela luy osta la presomption & vanité insupportable de laquelle
enflé, il s'estimoit le plus habile pilote de cette mer, aussi estoit-il
de la pretendue Religion, & des opiniastres, ainsi qu'estoit le premier
qui nous avoit eschouez, quoy que plus retenu & modeste.

Vers la Rochelle il y a une grande quantité de marsoins, mais nos
mattelots ne se mirent point en peine d'en harponner aucun, mais ils
pescherent quantité de seiches, qui font grandement bonne bonnes
fricassees, & semblent des blancs d'oeufs durs fricassez: ils prindrent
aussi des grondins avec des lignes & hameçons qu'ils laissoient traisner
apres le navire, ce sont poissons un peu plus gros que des rougets, &
desquels on faisoit du potage qui estoit assez bon, & le poisson aussi,
pendant que je me trouvois mal cela me fortifia un peu; mais je me
desplaisois grandement que le Chirurgien qui avoit soin des malades
estoit Huguenot, & peu affectionné envers les Religieux, c'est pourquoy
j'aymois mieux patir que de le prier, aussi n'estoit-il gueres courtois
à personne. Passant devant l'Isle de Réon remplit nos bariques d'eau
douce pour nostre voyage, on mit les voiles au vent, & le cap à la route
de Canada, puis nous cinglasmes par la Manche en haute mer, à la garde
du bon Dieu, & à la mercy des vents.

A deux ou trois cens lieuës de mer, un piratte ou forban nous vint
recognoistre, & par mocquerie & menace nous dit qu'il parleroit à nous
apres souper, il ne luy fut rien respondu; mais party d'auprés de nous
on tendit le pont de corde, & chacun se tint sur les armes pour rendre
combat, au cas qu'il fust revenu, comme il avait dict: mais il ne
retourna point à nous, ayant bien opinion qu'il n'y avoit que des coups
à gaigner, & non aucune marchandise: toutes fois il fut encore trois ou
quatre jours à voltiger & roder à nostre veuë, cherchant à faire quelque
prise & piraterie.

Il arriva un accident dans nostre navire, le premier jour du mois de
May, qui nous affligea fort. C'est la coustume en ce mesme jour, que
tous les matelots s'arment au matin, & en ordre font une salve
d'escoupeterie au Capitaine du vaisseau: un bon garçon, peu usité aux
armes, par mesgard & imprudence, donna une double ou triple charge à un
meschant mousquet qu'il avoit, & pensant le tirer il se creva, & tua le
mattelot qui estoit à son costé, & en blessa un autre legerement à la
main. Je n'ay jamais rien veu de si resolu comme ce pauvre homme blessé
à la mort: car ayant toutes les parties naturelles coupees & emportees,
& quelques peaux des cuisses & du ventre qui luy pendoient: apres qu'il
fut revenu de pasmoizon, à laquelle il estoit tombé du coup, luy-mesme
appella le Chirurgien, & l'enhardit de coudre sa playe, & d'y apliquer
ses remedes, & jusqu'à la mort parla avec un esprit aussi sain & arresté
& d'une patience si admirable, que l'on ne l'eust pas jugé malade à sa
parole. Le bon Pere Nicolas le confessa, & peu de temps apres il mourut:
apres il fut enveloppé dans sa paillasse, & mis le lendemain matin sur
le tillac: nous dismes l'Office des morts, & toutes les prieres
accoustumees, puis le corps ayant esté mis sur une planche, fut faict
glisser dans la mer, puis un tison de feu allumé, & un coup de canon
tiré, qui est la pompe funebre qu'on rend d'ordinaire à ceux qui meurent
sur mer.

Depuis, nous fusmes agitez d'une tourmente si furieuse, par l'espace de
sept ou huict jours continuels, qu'il sembloit que la mer se deust
joindre au Ciel, de sorte que l'on avoit de l'apprehension qu'il se vint
à rompre quelque membre du navire, pour les grands coups de mer qu'il
souffroit à tout moment, ou que les vagues furieuses, qui donnoient
jusques par dessus la Dunette abysmassent nostre navire; car elles
avaient desja rompu & emporté les galleries, avec tout ce qui estoit
dedans; c'est pourquoy on fut contrainct de mettre bas toutes les
voiles, & demeurer les bras croisez; portez à la mercy des flots, &
balotez d'une estrange façon pendant ces furies. Que s'il y avoit
quelque coffre mal amarré, on l'entendoit rouler, & quelquesfois la
marmite estoit renversee, & en dinant ou soupant si nous ne tenions bien
nos plats, ils voloient d'un bout de la table à l'autre, & les falloit
tenir aussi bien que la tasse à boire, selon le mouvement du navire, que
nous laissions aller à la garde du bon Dieu, puis qu'il ne gouvernoit
plus.

Pendant ce temps là, les plus devots prioyent Dieu, mais pour les
mattelots, je vous asseure que c'est alors qu'ils sont moins devots, &
qu'ils taschent de dissimuler l'apprehension qu'ils ont du naufrage, de
peur que venans à en echapper ils ne soient gaussez les uns des autres,
pour la crainte et la peur qu'ils auroient témoigné par leurs devotions,
ce qui est une vraye invention du diable, pour faire perdre les
personnes en mauvais estat. Il est tres-bon de ne se point troubler,
voire tres-necessaire pour chose qui arrive, à cause qu'on en est moins
apte de se tirer du danger, mais il ne s'en faut pas monstrer plus
insolent, ains se recommander à Dieu, & travailler à ce à quoy on pense
estre expedient & necessaire à son salut & delivrance. Or ces tempestes
bien souvent nous estoient presagees par les Marsoins, qui environnoient
nostre vaisseau par milliers, se jouans d'une façon fort plaisante, dont
les uns ont le museau mousse & gros, & les autres pointu.

Au temps de cette tourmente je me trouvay une fois seul avec mon
compagnon, dans la chambre du Capitaine, où je lisois pour mon
contentement spirituel les Meditations de S. Bonaventure, ledict Pere
n'ayant pas encore achevé son office, le disoit à genouils, proche la
fenestre qui regarde sur la gallerie, qu'à mesme temps un coup de mer
rompit un aiz du siege de la chambre, entre dedans, sousleve un peu en
l'air le dit Pere, & m'enveloppe une partie du corps, ce qui m'esblouit
toute la veuë; neantmoins, sans autrement m'estonner, je me leve
diligemment d'où j'estois assis, à tastons, j'ouvre la porte pour donner
cours à l'eau, me ressouvenant avoir ouy dire qu'un Capitaine avec son
fils se trouverent un jour noyez par un coup de mer qui entra dans leur
chambre. Nous eusme aussi par fois des ressaques jusqu'au grand masts,
qui sont des coups tres-dangereux pour enfoncer un navire dans l'abysme
des eaues. Quand la tempeste nous prit nous estions bien avant au delà
des isles Assores, qui sont au Roy d'Espagne, desquelles nous
n'approchasmes plus pres que d'une journee.

Ordinairement apres une grande tempeste vient un grand calme, comme en
effet nous en avions quelque fois de bien importuns, qui nous
empeschoient d'advancer chemin, durant lesquels les Matelots jouoient &
dansoient sur le tillac; puis quend on voyoit sortir de dessous l'orizon
un nuage espais, c'estoit lors qu'il fallait quitter ces exercices, & se
prendre garde d'un grain de vent qui estoit enveloppé là dedans, lequel
se desserrant grondant & sifflant, estoit capable de renverser nostre
vaisseau sen dessus-dessous, s'il n'y eust eu des gens prests à executer
ce que le maistre du navire leur commandoit. Or le calme qui nous arriva
apres cette grande tempeste nous servit fort à propos, pour tirer de la
mer un grand tonneau de tres-bonne huile d'olive, que nous appercusmes
assez proche de nous, flottant sur les eaues, nous en apperceusmes
encore un autre deux ou trois jours apres: mais la mer qui commençoit
fort à enfler, nous osta le moyen de l'avoir: ces tonneaux comme il est
à conjecturer, pouvoient estre de quelque navire brizé en mer par ces
furieuses tourmentes & tempestes que nous avions souffertes peu de temps
auparavant.

Quelques jours apres nous rencontrasmes un petit navire Anglois, qui
disoit venir de la Virginie, & de quelqu'autre contree, car il avoit
quantité de palmes, du petun, de la cochenille & des cuirs, il estoit
tout desmaté des coups de vent qu'il avoit souffert, & pour pouvoir s'en
retourner au pays d'Angleterre & d'Escosse, d'où la pluspart de son
equipage estoit, ils avoient accommodé leurs masts de mizanne qui seul
leur estoit resté, à la place du grand masts qui s'estoit rompu, & les
autres aussi. Il pensoit s'esquiver & fuyr; mais nous allasmes à luy &
l'arrestasmes, luy demandant, selon la coutume de la mer, à celuy qui
est, ou pense estre le plus fort: d'où est le navire, il respondit
d'Angleterre, on luy repliqua: amenez, c'est à dire, abbaissez vos
voiles, sortez votre chalouppe, & venez nous faire voir vostre congé,
pour en faire l'examen, que si on est trouvé sans le congé de qui il
appartient, on le faict passer par la loy & commission de celuy qui le
prend: mais il est vray qu'en cela comme en toute autre chose, il se
commet souvent de tres-grands abus, pour ce que tel feint estre
marchant, & avoir bonne commission, qui luy mesme est pirate & marchant
tout ensemble, se servant des deux qualitez selon les occasions &
rencontres, & ainsi nos matelots desiroient-ils la rencontre de quelque
petit navire Espagnol, où il se trouve ordinairement de riches
marchandises, pour en faire curee, & contenter leur convoitise: c'est
pourquoy il ne faut s'approcher d'aucun navire en mer qu'à bonnes
enseignes, de peur qu'un forban ne soit pris par un autre pirate. Que si
demandant d'où est le navire on respond, de la mer, c'est à dire,
escumeur de mer, c'est qu'il faut venir à bord, & rendre combat, si on
n'ayme mieux se rendre à leur mercy & discrétion du plus fort.

C'est aussi la coustume en mer, que quand quelque navire particulier
rencontre un navire Royal, de se mettre au dessous du vent, & se
presenter non point coste-à-coste; mais en biaisant, mesme d'abattre son
enseigne (il n'est pas neantmoins de besoin d'en avoir en si grand
voyage) sinon quand on approche de terre, ou quand il faut se battre.

Pour revenir à nos Anglois, ils vindrent enfin à nous, sçavoir leur
maistre de marine, & quelques autres des principaux, non toutefois sans
une grande crainte & contradiction, car ils pensoient qu'on les
traitteroit de la mesme sorte qu'ils ont accoutumé de traiter les
François quand ils en ont le dessus: c'est pourquoy ce Maistre de navire
offrit en particulier à nostre Capitaine, moy present, tout ce qu'ils
avoient de marchandise en leur navire, moyennant la vie sauve, &
qu'ainsi despouillez de tout, fors d'un peu de vivres, on les laissast
aller; mais on leu fit aucun tort, & refusa-on leur offre, seulement on
accepta un baril de patates (de sont certaines racines des Indes, en
forme de gros naveaux; mais d'un goust beaucoup plus excellent) & un
autre de petun, qu'ils offrirent volontairement au Capitaine, & à moy un
cadran solaire que je ne voulois accepter de peur de leur en incommoder:
car mon naturel ne sçauroit affliger l'affligé, bien qu'il ne merite
compassion.

Le Capitaine de nostre vaissseau, comme sage, ne voulut rien determiner
en ce faict de soy-mesme, sans l'avoir premierement communiqué aux
principaux de son bord, & nous pria d'en dire nostre advis, qui estoit
celuy que principalement il desiroit suyvre, pour ne rien faire contre
sa conscience, ou qui fust digne de reprehension. Pendant que nous
estions en ce conseil, on avoit envoyé quantité de nos hommes dans ce
navire Anglois pour y estre les plus forts, & en ramener les principaux
des leurs dans le nostre, excepté leur Capitaine lequel estoit malade,
de laquelle maladie il mourut la nuict mesme. Apres avoir veu tous les
papiers de ces pauvres gens, & trouvé prés d'un boisseau de lettres qui
s'adressoient à des particuliers d'Angleterre, on conclud qu'ils ne
pouvoient estre forbans, bien que leur congé ne fust que trop vieux
obtenu, attendu qu'outre qu'ils estoient peu de monde, & encor' fort
foiblement armez, ils avoient quelques chartes parties, puis toutes ces
lettres les mettoient hors de soupçon, & ainsi on les renvoya en leur
navire, apres nous avoir accompagnez trois jours, & pleurans d'ayse
d'estre delivrez de l'esclavage ou de la mort qu'ils attendoient; ils
nous firent mille remerciemens d'avoir parlé pour eux, & se
prosternoient jusqu'en terre, contre leur coustume, en nous disans
adieu.

Je me récreois parfois, selon que je me trouvois disposé, à voir jetter
l'esvent aux baleines, & jouer les petits balenots, & en ay veu une
infinité, particulierement à Gaspé, où elles nous empeschoient nostre
repos par leurs soufflemens & les diverses courses des Gibars &
Baleines. Gibar est une espece de Baleine, ainsi appellée, à cause d'une
bosse qu'il semble avoir, ayant le dos fort eslevé; où il porte une
nageoire. Il n'est pas moins grand que les Baleines, mais non pas si
espais ny si gros, & a le museau plus long & plus aigu, & un tuyau sur
le front, par où il jette l'eau de grande violence, quelques-uns à cette
cause, l'appellent souffleur. Toutes les femelles portent & font leurs
petits tous vifs, les allaitent, couvrent & contre-gardent de leurs
nageoires. Les Gibars & autres Baleines dorment tenans leurs testes
eslevees un peu hors, tellement que ce tuyau est à descouvert & à fleur
d'eau. Les Baleines se voyent & descouvrent de loin par leur queue
qu'elles monstrent souvent s'enfonçans dans la mer, & aussi par l'eau
qu'elles jettent par les esvans, qui est plus d'un poinçon à la fois, &
de la hauteur de deux lances, & de cette eau que la Baleine jette, on
peut juger ce qu'elle peut rendre d'huile. Il y en a telle d'où l'on en
peut tirer jusqu'à plus de quatre cens barriques, d'autres six-vingts
poinçons, & d'autres moins, & de la langue on en tire ordinairement cinq
& six barriques: & Pline rapporte, qu'il s'est trouvé des Baleines de
six cens pieds de long, & trois cens soixante de large. Il y en a
desquelles on en pourroit tirer davantage.

A mon retour je vis tres-peu de Baleines à Gaspé, en comparaison de
l'annee precedente, & ne peux en concevoir la cause ny le pourquoy,
sinon que ce soit en partie la grande abondance de sang que rendit la
playe d'une grande Baleine, que par plaisir un de nos Commis luy avoit
faite d'un coup d'arquebuse à croc, chargee d'une double charge; ce
n'est neantmoins ny la façon, ny la maniere de les avoir: car il y faut
bien d'autre invention, & des artifices desquels les Basques se sçavent
bien servir, c'est pourquoy je n'en fais point de mention, & me contente
que d'autres Autheurs en ayent escrit.

La premiere Baleine que nous vismes en pleine mer estoit endormie, &
passant tout aupres on détourna un peu le navire, craignant qu'à son
resveil elle ne nous causast quelque accident. J'en vis une entre les
autres espouventablement grosse, et telle que le Capitaine, & ceux qui
la virent dirent asseurement n'en avoir jamais veu de plus grosse. Ce
qui fit mieux recognoistre sa grosseur & grandeur est, que se demenant &
soutenant contre la mer, elle faisait voir une partie de son grand
corps. Je m'estonnay fort d'un Gibar, lequel avec sa nageoire ou de sa
queue, car je ne pouvois pas bien discerner ou recognoistre duquel
c'estoit, frappoit si furieusement fort sur l'eau, qu'on le pouvoit
entendre de fort loin, & me dit-on que c'estoit pour estonner & amasser
le poisson, pour apres s'en gorger. Je vis un jour un poisson de quelque
dix ou douze pieds de longueur, & gros à proportion, passer tout
joignant nostre navire: on me dit que c'estoit un Requiem, poisson fort
friant de chair humaine, c'est pourquoy qu'il ne fait pas bon se baigner
où il y en a, pource qu'il ne manque pas d'engloutir les personnes qu'il
peut attraper, ou du moins quelque membre du corps, qu'il couppe
aysement avec ses deux ou trois rangees de dents qu'il a en sa gueule, &
n'estoit qu'il luy convient tourner le ventre en haut ou de costé pour
prendre sa proye, à cause que comme un Esturgeon, il a sa gueule sous un
long museau, il devoreroit tout: mais il luy faut du temps à se tourner,
& par ainsi il ne faict pas tout le mal qu'il feroit, s'il avoit sa
gueule autrement.

Assez proche du Grand banc, un de nos mattelots harponna une Dorade,
c'est, à mon advis, le plus beau poisson de toute la mer; car il semble
que la Nature se soit delectee & ait pris plaisir à l'embellir de ses
diverses & vives couleurs de sorte mesme qu'esblouit presque la veuë des
regardans, en se diversifiant & changeant comme le Cameleon, & selon
qu'il approche de sa mort il se diversifie & se change en ses vives
couleurs. Il n'avoit pas plus de trois pieds de longueur, & sa nageoire
qu'il avoit dessus le dos luy prenoit depuis la teste jusqu'à la queuë,
toute dorée & couverte comme d'un or tres fin: comme aussi la queuë, ses
aisleron ou nageoires, sinon que par fois il paroissoit de petites
taches de la couleur d'un tres fin azur, & d'autres de vermillon, puis
comme d'un argenté; le reste du corps estoit tout doré, argenté, azuré,
vermillonné, & de diverses autres couleurs, il n'est pas gueres large
sur le dos, ains estroict, & le ventre aussi; mais il est haut & bien
proportionné à sa grandeur: nous le mangeasmes, & trouvasme tres-bon,
sinon qu'il estoit un peu sec, quand il fut pris il suyvoit & se jouoit
de nostre vaisseau, car le naturel ce ce poisson suit volontiers les
navires: mais on en voit peu ailleurs qu'aux Molucques. Nous tirasmes
aussi de la mer un poisson mort, de mesme façon qu'une grosse perche,
qui avoit la moitié du corps entierement rouge; mais aucun de nos gens
ne peut jamais dire ny juger quel poisson c'estoit. J'ay aussi
quelquesfois veu voler hors de l'eau des petits poissons, environ de la
longueur de quatre ou cinq pieds, fuyans de plus gros poissons qui les
poursuyvoient. Nos mattelots herponnerent un gros Marsoin femelle, qui
en avoit un un petit dans le ventre, lequel fut lardé & rosty en guise
d'un levraut, puis mangé, & la femelle aussi, laquelle nos servit
plusieurs jours: ce qui nous fut une grande regale pour estre las des
Salines, qui est la viande ordinaire de la mer.

Assez prés du Grand-banc il se voit un grand nombre d'oyseaux de mer de
diverses especes, dont les plus frequents sont des Godets, Happe-foyes,
& autres, que nous appelons Foucquets, ressemblans aucunement au pigeon,
sinon qu'ils sont encor' une fois plus gros, ont les pattes d'oyes, & se
repaissent de poisson. Ces oyseaux servent de signal aux mariniers de
l'approche dudict Grand-Banc, & de certitude de leur droicte route: mais
je m'esmerveille, avec plusieurs autres, où ils peuvent faire leurs
nids, & esclore leurs petits, estans si esloignez de terre. Il y en a
qui asseurent, apres Pline, que sept jours avant, & sept jours apres le
solstice d'hyver la mer se tient calme, & que pendant ce temps-là les
Alcyons font leurs nids, leurs oeufs, & esclosent leurs petits, & que la
navigation en est beaucoup plus asseurée: mais d'autres ne l'asseurent
neantmoins que de la mer de Sicile, c'est pourquoy je laisse la chose à
decider à de plus sages que moy. Nous prismes à Gaspé un de ces Fouquets
avec une longue ligne, à l'ain de laquelle y avoit des entrailles de
molluës fraisches, qui est l'invention dont on se sert pour les prendre.
Nous en prismes encor' un autre de cette façon, un de ces Fouquets
grandement affamé, voltigeoit à l'entour de nostre navire cherchant
quelque proye: l'un de nos matelots advisé, luy presente un harang qu'il
tenoit en sa main, & l'oyseau affamé y descent, et le garçon habile le
prit par la patte, & fut pour nous. Nous le nourrismes & conservasmes un
assez long temps dans un seau couvert, où il sçavoit fort bien pincer du
bec quand on s'en vouloit approcher. Plusieurs appellent communement cet
oyseau Happe-foyes, à cause de leur avidité à recueillir & se gorger des
foyes des molluës que l'on jette en mer apres qu'on leur a ouvert le
ventre, desquels ils sont si frians, qu'ils se hazardent d'approcher du
vaisseau & navire pour en attrapper à quelque prix que ce soit.

Le Grand-banc, duquel nous avons desjà parlé, & au travers duquel il
nous convenoit passer: ce sont hautes montagnes, assises en la profonde
racine des abysmes des eaux lesquelles s'eslevent jusqu'à trente,
quarante et soixante brasses de la surface de la mer. On les tient de
six-vingts lieuës de long, d'autres disent de deux cens, & soixante de
large, passé lequel on ne trouve plus de fond, non plus que par-deçà,
jusqu'à ce qu'on aborde la terre. Nous y eusmes le plaisir de la pesche
des molluës: car c'est le lieu où plus particulierement on y en pesche
grande quantité, & sont des meilleures de Terre-neuve: en passant nous y
en peschasmes un grand nombre, & quelques Flectans fort gros, qui est un
fort bon poisson; mais il faict grandement la guerre aux molluës, qu'il
mange en quantité, bien que sa gueule soit petite, à proportion de son
corps, qui est presque faict en la forme d'un turbot ou barbuë, mais dix
fois plus grand: ils sont fort-bons à manger grillés & bouillis par
tranches. Cela est admirable, combien les molluës sont aspres à avaller
ce qu'elles rencontrent & leur vient au devant, soit l'amorce, fer,
pierre, ou toute autre chose qui tombe dans la mer, que l'on retrouve
par-fois dans leur ventre, quant elles ne le peuvent revomir, c'est la
cause pourquoy l'on en prend si grand quantité; car à mesme temps
qu'elles apperçoivent l'amorce, elles l'engloutissent; mais il faut
estre soigneux de tirer promptement la ligne, autrement elles
revomissent l'ain, & s'eschappent souvent.

Je ne sçay d'où en peut proceder la cause, mais il fait continuellement
un brouillas humide, froid & pluvieux sur ce Grand-banc, aussi bien en
plein Esté comme en Automne, & hors dudict Banc il n'y a rien de tout
cela, c'est pourquoy il y seroit grandement ennuyeux & triste, n'estoit
le divertissement & la recreation de la pesche. Une chose, entr'autres,
me donnoit bien de la peine lors que je me portois mal une grande envie
de boire un peu d'eau douce, & nous n'en avions point par ce que la
nostre estoit devenuë puante, à cause du long-temps que nous estions sur
mer, & si le cidre ne me sembloit point bon pendant ces indispositions,
& encor' moins pouvois-j user d'eau de vie, ny sentir le petun ou
merluche, & beaucoup d'autres choses, sans me trouver mal du coeur, qui
m'estoit comme empoisonné, & souvent bondissant contre les meilleures
viandes, & rafraischissemens: estre couché ou appuyé me donnoit quelque
allegement, lors principalement que la mer n'estoit point trop haute;
mais lors qu'elle estoit fort enflee, j'estois bercé d'une merveilleuse
façon, tantost couché de costé, tantost les pieds eslevez en haut, puis
la teste, & tousjours avec incommodité à l'ordinaire, que si on se
portoit bien tout cela ne seroit rien neantmoins, & s'y
accoustumeroit-on aussi gayement que les mattelots: mais en toutes
choses les commencemens sont tousjours difficiles, qui durent
quelques-fois fort long-temps sur mer, selon la complexion des
personnes, & la force de leurs estomachs.

Quelque temps apres avoir passé le Grand-banc, nous passasmes le Banc à
vers, ainsi nommé, à cause qu'aux molluës qu'on y pesche, il s'y trouve
des petits boyaux comme vers, que remuent & si elles ne sont si bonnes
ny si blanches à mon advis. Nous passasmes apres tout joignant le Cap
Breton (que est estimé par la hauteur de 45 degrez 3 quarts de latitude,
& 14 degrez 50 minutes de declinaison de l'Aimant) entre ledict Cap
Breton & l'Isle sainct Paul, laquelle Isle est inhabitée, & en partie
pleine de rochers, & semble n'avoir pas plus d'une lieuë de longueur ou
environ; mais ledit Cap-breton que nous avions à main gauche, est une
grande Isle en forme triangulaire, qui a 80 ou 100 lieuës de circuit, &
est une terre eslevee, & me sembloit voir l'Angleterre selon qu'elle se
presenta à mon objet; pendant les quatre jours que pour cause de vents
contraires nous conviasmes contre la coste: cette terre du Cap-breton
est une terre sterile, neantmoins agréable en quelques endroitcs, bien
qu'on y voye peu souvent des Sauvages, & ce qu'on nous dist. A la
poincte du Cap, qui regarde & est vis-à-vis de l'Isle sainct Paul, il y
a un Terre eslevé en forme quarrée, & plate au dessus, ayant la mer de
trois costez, & un fossé naturel qui le separe de la terre ferme: ce
lien semble avoir esté faict par industrie humaine, pour y bastir une
forteresse au dessus qui seroit imprenable, mais l'ingratitude de la
terre ne merite pas une si grande despence, ny qu'on pense à s'habituer
en lieu si miserable & sterile.

Estans entrez dans le Golfe, ou Grande-Baye S. Laurens, par où on va à
Gaspé & Isle percee, &c. nous trouvasmes dés le lendemain l'Isle aux
oyseaux, tant renommee pour le nombre infiny d'oyseaux qui l'habitent:
elle est esloignee environ quinze ou seize lieuës de la Grand'-terre, de
sorte que de là on ne la peut autrement descouvrir. Cette Isle est
estimée en l'eslevation du Pole de 49 degrez 40 minutes. Ce rocher ou
Isle, à mon advis, plat un peu en talus, & a environ une petite lieuë de
circuit, & est presque en ovale, & d'assez difficile accez: nous avions
proposé d'y monter s'il eust faict calme, mais la mer un peu trop agitée
nous en empescha. Quant il faict vent, les oyseaux s'eslevent facilement
de terre, autrement il y en a de certaines especes qui ne peuvent
presque voler, & qu'on peut aysement assommer à coups de bastons, comme
avoient faict les Mattelots d'un autre navire; qui avant nous en avoient
emply leur chalouppe, & plusieurs tonneaux des oeufs qu'ils trouverent
aux nids; mais ils y penserent tomber de foiblesse, pour la puanteur
extreme des ordures desdicts oyseaux. Ces oyseaux pour la pluspart, ne
vivent que de poisson, & bien qu'ils soient de diverses especes, les uns
plus gros, les autres plus petits, ils ne font point pour l'ordinaire
plusieurs trouppes; ains comme une nuee espaisse volent ensemblement au
dessus de l'Isle, & aux environs, & ne s'escartent que pour s'égayer,
eslever & se plonger dans la mer: il y avoit plaisir à les voir
librement approcher & roder à l'entour de nostre vaisseau, & puis se
plonger pour un long temps dans l'eau, cherchans leur proye. Leurs nids
sont tellement arrangez dans l'Isle selon leurs especes, qu'il n'y a
aucune confusion, mais un bel ordre. Les grands oyseaux sont arrengez
plus proches de leurs semblables, & les moins gros ou d'autres espèces,
avec ceux qui leur conviennent, & de tous en si grande quantité, qu'à
peint le pourroit-on jamais persuader à qui ne l'auroit veu. J'en
mangeay d'un, que les Mattelots appellent Guillaume, & ceux du pays
_Apponach_, de plumage blanc & noir, & gros comme une poule, avec une
courte queue, & de petites aisles, qui ne cedoit en bonté à aucun gibier
que nous ayons. Il y en a d'une autre espece, plus petits que les
autres, & sont appellez Godets. Il y en a aussi d'une autre sorte; mais
plus grands, & blancs, separez des autres en un canton de l'Isle, & sont
tres difficiles à prendre, pour ce qu'ils mordent comme chiens, & les
appelleoint margaux.

Proche de la mesme Isle il y en a une autre plus petite, & presque de la
mesme forme, sur laquelle quelques-uns de nos Matelots estoient montez
en un autre voyage precedent, lesquels me dirent & asseurerent y avoir
trouvé sur le bord de la mer, des poissons gros comme un boeuf, & qu'ils
en tuerent un, en luy donnant plusieurs coups de leurs armes par dessous
le ventre, ayans auparavant frappé en vain une infinité de coups, &
endommagé leurs armes sur les autres parties de son corps, sans le
pouvoir blesser, par la grande dureté de sa peau, bien que, d'ailleurs
il soit quasi sans deffence & fort massif.

Ce poisson est appellé par les Espagnols _Maniti_, & par d'autres
_Hippotame_, c'est à dire, cheval de riviere, & pour moy je le prends
pour l'Elephant de mer: car outre qu'il ressemble à une grosse peau
enflée, il a encor' deux pieds qui sont ronds, avec quatre ongles
faictes comme ceux d'un Elephant; à ses pieds il a aussi des aillerons
ou nageoires, avec lesquelles il nage, & les nageoires qu'il a sur les
espaules s'estendent par le milieu jusques à la queue.

Il est de poil tel que le loup marin, sçavoir gris, brun; & un peu
rougeastre. Il a le teste petite comme celle d'un boeuf, mais plus
deschainee, & le poil plus gros & rude, ayant deux rangs de dents de
chacun costé, entre lesquelles y en a deux en chacune part, pendant de
la machoire superieure en bas, de la forme de ceux d'un jeune Elephant,
desquelles cet animal s'ayde pour grimper sur les rochers (à cause de
ses dents, nos Mariniers l'appellent la beste à la grand dent.) Il a les
yeux petits, & les aureilles courtes, il est long de vingt pieds, & gros
de dix, & est si lourd qu'il n'est possible de plus. La femelle rend ses
petits comme la vache, sur la terre, aussi a-elle deux mammelles pour
les allaicter: en le mangeant il semble plustost chair que poisson,
quant il est fraiz vous diriez que ce soit veau: & d'autant qu'il est
des poissons cetasés, & portans beaucoup de lard, nos Basques & autres
Mariniers en tirent des huiles fort-bonnes, comme de la Baleine, & ne
rancit point, ny ne sent jamais le vieil, il a certaines pierres en la
teste desquelles on se sert contre les douleurs de la pierre, & contre
le mal de costé. On le tue quant il paist de l'herbe à la rive des
rivieres ou de la mer, on le prend aussi avec les rets quand il est
petit; mais pour la difficulté qu'il y a à l'avoir, & le peu de profit
que cela apporte, outre les hazards & dangers où il se faut mettre, cela
faict qu'on ne se ment pas beaucoup en peint d'en chercher & chasser.
Notre Pere Joseph me dit avoir veu les dents de celuy qui fut pris, &
qu'elles estoient fort grosses, & longues à proportion.

Le lendemain nous eusmes la veue de la montagne, que les Matelots ont
surnommee Table de Roland, à cause de la hauteur; & les diverses entre
coupures qui sont au coupeau, puis peu à peu nous approchasmes des
terres jusques à Gaspé qui est estimé sous la hauteur de 40 degrés deux
tiers de latitude, où nous posasmes l'anchre pour quelques jours. Cela
nous fut une grande consolation: car outre le desir & la necessité que
nous avions de nous approcher du feu, à cause des humiditez de la mer,
l'air de la terre nous sembloit grandement soüef: toute cette Baye
estoit tellement pleine de Baleines, qu'à la fin elles nous estoient
fort importunes, & empechoient nostre repos par leurs esvents. Nos
Matelots y pescherent grande quantité de Houmarts, Truites & autres
diverses especes de poissons, entre lesquels y en avoit de fort laids, &
qui ressembloient aux crapaux.

Toute cette contree de terre est fort montagneuse, & haute presque par
tout, ingrate et sterile, n'y ayant rien que des Sapiniers, Bouleaux, &
peu d'autres bois. Devant la rade, en un lieu un peu eslevé, on a faict
un petit jardin, que les Matelots cultivent quand ils sont arrivez là,
ils y sement de l'ozeille & autres petites herbes, lesquelles servent à
faire du potage: ce qu'il y a de plus commode & consolatif, apres la
pesche & la chasse qui est mediocrement bonne, est un beau ruisseau
d'eau douce, tres-bonne à boire, qui descend au port dans la mer, de
dessus les hautes montagnes qui sont à l'opposite, sur le coupeau
desquelles me promenant par-fois, pour contempler l'emboucheure du grand
fleuve sainct Laurens, par lequel nous devions passer pour aller à
Tadoussac: apres avoir doublé cette langue de terre & Cap de Gaspé, j'y
vis quelques lenteaux & perdrix, comme celles que j'ay veues du depuis
dans le pays de nos Hurons: & comme je desirois m'employer tousjours à
quelque chose de pieux, & qui me fournir d'un renouvellement de ferveur
à la poursuitte de mon dessein, je gravois avec la poincte d'un cousteau
dans l'escorce des plus grands arbres, des Croix & des noms de JESUS,
pour signifier à Sathan & à ses suppost, que nous prenions possession de
cette terre pour le Royaume de Jesus-Christ, & que doresnavant il n'y
auroit plus de pouvoir, & que le seul & vray Dieu y seroit recogneu &
adoré.

Ayant laissé nostre grand vaisseau au port, & donné ordre pour la pesche
de la Mollue, nous nous embarquasmes dans une pinace nommee la
Magdeleine, pour aller à Tadoussac, la voile au vent, & le cap estant
doublé seulement au troisiesme jour, à cause des vents & marées
contraires, nous passasmes tousjours costoyans à main gauche, la terre
qui est fort haute & en suitte les Monts nostre Came, pour lors encore
en partie couverts de neige, bien qu'il n'y en eust plus par tout
ailleurs. Or les Matelots, qui ordinairement ne demandent qu'à rire & se
recreer, pour addoucir & mettre dans l'oubly les maux passez, font icy
des ceremonies ridicules à l'endroict des nouveaux venus, (qui n'ont
encore pu estre empeschées par les Religieux) un d'entr'eux contre-faict
le Prestre, qui feint de les confesser, en marmotant quelques mots entre
ses dents, puis avec une gamelle ou grand plat de bois, lui verse
quantité d'eau sur la teste, avec des ceremonies dignes des Matelots;
mais pour en estre bien tost quittes & n'encourir une plus grande
rigueur, il se faut racheter de quelque bouteille de vin, ou d'eau de
vie, ou bien il se faut attendre d'estre bien mouillé. Que si on pense
faire le mauvais ou le retif, l'on a la teste plongée jusques par fois
les espaules, dans un grand bacquet d'eau qui est la disposé tout
exprez, comme je vis faire à un grand garçon qui pensoit resister en la
presence du Capitaine, & de tous ceux qui assistoient à cette ceremonie;
mais comme le tout se faict selon leur coustume ancienne, par recreation
aussi ne veulent-ils point que l'on se desdaigne de passer par la loy,
ains gayement & de bonne volonté s'y sous mettre, j'entends les
personnes seculieres, & de mediocre condition, ausquels seuls on fait
observer cette loy.

L'Isle d'Anticosty, où l'on tient qu'il y a des Ours blancs
monstrueusement grands, & qui devorent les hommes comme en Norguegue,
longue d'environ 30 ou 40 lieuës, nous estoit à main droicte, & en
suitte des terres plattes couvertes de Sapiniers, & d'autres petits
bois, jusqu'à la rade de Tadoussac. Ceste Isle, avec le Cap de Gaspé,
opposite, font l'emboucheure de cet admirable fleuve, que nous appelons
de sainct Laurens, admirable, en ce qu'il est un des plus beaux fleuves
du monde, comme m'ont advoué dans le pays des personnes mesme qui
avoient faict le voyage des Molucques & Antipodes. Il a son entree selon
qu'on peut presumer & juger, pres de 20 ou 25 lieuës de large, plus de
200 brasses de profondeur, & plus de 800 lieuës de cognoissance; & au
bout de 400 lieuës elle est encore aussi large que les plus grands
fleuves que nous ayons remarquez, remplie (par endroicts) d'isles & de
rocher innumerables; & pour moy je peux asseurer que l'endroict le plus
estroict que j'ay veu, passe la largeur de 3 & 4 fois la riviere de
Seine, & ne pense point me tromper, & ce qui est plus admirable,
quelques-uns tiennent que cette riviere prend son origine de l'un des
lacs qui se rencontrent au fil de son cours, si bien (la chose estant
ainsi) qu'il faut qu'il ait deux cours; l'un en Orient vers la France,
l'autre en Occident, vers la mer du Su, & me semble que le lac des
_Shequiatieronons_ a de mesme deux descharges opposites, produisant une
grande riviere, qui se va rendre dans le grand lac des Hurons, & une
autre petite tout à l'opposite, qui descend et prend son cours du costé
de Kebec, & se perd dans un lac qu'elle rencontre à 7 ou 8 lieuës de sa
source: ce fut le chemin par où mes Sauvages me remenerent des Hurons,
pour retrouver nostre grand fleuve sainct Laurens, qui conduit à Kebec.

Continuant nostre route, & vogant sur nostre beau fleuve, à quelques
jours de là nous arrivasmes à la rade de Tadoussac, qui est à une lieuë
du port, & cent lieuës de l'emboucheure de la riviere, qui n'a en cet
endroict plus que sept ou huict lieuës de large: le lendemain nous
doublasmes la poincte aux Vaches, & entrasmes au port, qui est jusques
où peuvent aller les grands vaisseaux, c'est pourquoy on tient là des
barques & chalouppes exprez, pour descharger les navires, & porter ce
qui est necessaire à Kebec, y ayant encor environ 50 lieuës de chemin
par la riviere car de penser y aller par terre c'est ce qui ne se peut
esperer, ou du moins semble-il impossible pour les hautes montagnes,
rochers & precipices où il se conviendroit exposer & passer: ce lieu de
Tadoussac est comme un' ance à l'entrée de la riviere de Saguenay, où il
y a une marée fort estrange pour la vistesse, où quelques fois il vient
des vents imperieux, qui ameinent de grandes froidures: c'est pourquoy
il y fait plus froid qu'en plusieurs autres lieux plus esloignez du
Soleil de quelque degré.

Ce port est petit, & n'y pourroit qu'environ 20 ou 25 vaisseaux au plus.
Il y a de l'eau assez, & est à l'abry de la riviere du Saguenay, & d'une
petite Isle de rochers, qui est presque couppee de la mer, le reste sont
montagnes hautes eslevees, où il y a peu de terre, mais force rochers &
sables, remplis de bois, comme Sapins & Bouleaux, puis une petite
prairie & forest auprés, tout joignant la petite Isle de rochers, à main
droicte tirant à Kebec, est la belle riviere du Saguenay, bordee des
deux costez de hautes & steriles montagnes, elle est d'une profondeur
incroyable, comme de 100 ou 200 brasses, elle contient de large
demie-lieuë en des endroits, & un quart en son entree, où il y a un
courant si grand, qu'il est trois quarts de maree couru dedans la
riviere qu'elle porte encore dehors, c'est pourquoy on apprehende
grandement, ou que son courant ne resiste & empesche d'entrer au port,
ou que la forte maree n'entraisne dans la riviere, comme il est une fois
arrivé à Monsieur de Pont-gravé, lequel s'y pensa perdre, à ce qu'il
nous dit, pour ce qu'il n'y peut prendre fonds, ny ne sçavoit comment en
sortir, ses anchres ne luy servans de rien, ny toutes les industries
humaines, sans l'assistance particuliere de Dieu, qui seul le sauva, &
empescha de briser son infortuné navire.

A la rade de Tadoussac, au lieu appellé la Poincte aux Vaches, estoit
dressé au haut du mont, un village de Canadiens fortifié à la façon
simple & ordinaire des Hurons, pour craintes de leurs ennemis. Le navire
y ayant jetté l'anchre attendant le vent & la maree propre pour entrer
au port je descendis à terre, fus visiter le village, & entray dans les
Cabanes des Sauvages, lesquels je trouvay assez courtois, m'asseant
par-fois auprés d'eux, je prenois plaisir à leurs petites façons de
faire & à voir travailler les femmes, les unes à matachier & peinturer
leurs robes, & les autres à coudre leurs escuelles d'escorces, & faire
plusieurs autres petites jolivetez avec des poinctes de porcs espics,
teintes en rouge cramoisi. A la verité je trouvay leur manger maussade &
fort à contre-coeur, n'estant accoustumé à ces mets sauvages, quoy que
leur courtoisie & civilité non sauvage m'en offrit, comme aussi d'un peu
d'eau de riviere à boire, qui estoit là dans un chaudron fort-mal net,
dequoy je les remerciay humblement. Apres, je m'en allay au port par le
chemin de la forest, avec quelques François que j'avois de compagnie:
mais à peine y fusmes-nous arrivez, & entrez dans nostre barque, qu'il
pensa nous y arriver quelque disgrace. Ce fut que le principal Capitaine
des Sauvages, que nous nommions la Foriere, estant venu nous voir dans
nostre barque, & n'estant pas content du petit present de figues que
nostre Capitaine luy avoit faict au sortir du vaisseau, il les jetta
dans la riviere par despit, & advisa ses sauvages d'entrer tous
fil-à-fil dans nostre barque, & d'y prendre & emporter toutes les
marchandises qui leur faisoient besoin, & d'en donner si peu de
pelleteries qu'ils voudroient, puis qu'on ne l'avoit pas contenté. Ils y
entrerent donc tous avec tant d'insolence & de bravade, qu'ayans
eux-mesmes ouvert les coutil, & tiré hors de dessous les tillacs ce
qu'ils voulurent, ils n'en donnerent pour lors de pelleterie qu'à leur
volonté, sans que les en peust empescher ou resister. Le mal pour nous
fut, d'y avoir laissé entrer trop à la fois, veu le eu de gens que nous
estions, car nous n'y estions lors que six ou sept, le reste de
l'equipage ayant esté envoyé ailleurs: c'est ce qui fit filer doux à nos
gens, & les laisser ainsi faire, de peur d'estre assommez ou jettez dans
la riviere, comme ils en cherchoient l'occasion, ou quelque couverture
honneste pour le pouvoir librement faire, sans en estre blasmez.

Le soir tout nostre equipage estant de retour, les Sauvages ayans
crainte, ou marris du tort qu'ils avoient faict aux François, tindrent
conseil entr'eux & adviserent en quoy & de combien ils les pouvoient
avoir trompez, & s'estans cottisez apporterent autant de pelleteteries,
& plus que ne valloit le tort qu'ils avoient faict, ce que l'on receut,
avec promesse d'oublier tout le passé, & de continuer tousjours dans
l'amitié ancienne, & pour asseurance & confirmation de paix, on tira
deux coups de canon, & les fit on boire un peu de vin, ce qui les
contenta fort, & nous encor' plus car à dire vray, on craint plus de
mescontenter les Sauvages, qu'ils n'ont d'offencer les Marchands.

Ce Capitaine sauvage m'importuna fort de luy donner nostre Croix &
nostre Chappelet, qu'il appelloit JESUS (du nom mesme qu'ils appellent
le Soleil) pour pendre à son col, mais je ne pus luy accorder, pour
estre en lieu où je n'en pouvois recouvrer un autre. Pendant ce peu de
jours que nous fusmes là, on pescha grande quantité de Harangs & de
petits Oursins, que nous amassions sur le bord de l'eau, & les mangions
en guise d'Huitres. Quelques-uns croyent en France que le Harang frais
meurt à mesme temps qu'il sort de son element, j'en ay veu neantmoins
sauter vifs sur le tillac un bien peu de temps, puis mourroient; les
Loups marins se gorgeoient aussi par-fois en nos filets des Harangs que
nous y prenions, sans les en pouvoir empescher, & estoient si fins & si
rusez, qu'ils sortoient par-fois leurs teste hors de l'eau, pour se
donner garde d'estre surpris, & voir de quel costé estoient les
pescheurs, puis rentroient dans l'eau, & pendant la nuict nous oyons
souvent leurs voix, qui ressembloient presqu'à celles des Chats huans
(chose contraire à l'opinion de ceux qui ont dict & escrit que ces
poissons n'avoient point de voix.)

Proche de là, sur le chemin de Kebec, est l'Isle aux Allouettes, ainsi
nommee, pour le nombre infiny qui s'y en trouve par-fois. J'en ay eu
quelques-unes en vie, elles ont leur petit capuce en teste comme les
nostres, mais elles sont un peu plus petits, et de plumage un peu plus
gris, & moins obscur, mais le goust de la chair en est de mesme. Cette
Isle n'est presque, pour la pluspart, que de sable, qui faict que l'on
en tue un grand nombre d'un seul coup d'arquebuse car donnant à fleur de
terre, le sable en tue plus que ne faict la poudre de plomb, tesmoin
celuy qui en tua trois cens & plus d'un seul coup.

Sur ce mesme chemin de Kebec, nous trouvasme aussi en divers endroicts
plusieurs grandes troupes de Marsoins, entierement & parfaictement blanc
comme neige par tout le corps, lesquels proche les uns des autres, se
jouoyent, & se soustenans monstroient ensemblement une partie de leurs
grands corps hors de l'eau, qui est à peu prés, gros comme celuy d'une
vache, & long à proportion, & à cause de cette pesanteur, & que ce
poisson ne peut servir que pour en tirer de l'huile: l'on ne s'amuse pas
à cette pesche, par tout ailleurs nous n'en n'avons point veu de blancs
ny de si gros: car ceux de la mer sont noirs, bons à manger, & beaucoup
plus petits. Il y a aussi en chemin des Echos admirable, qui repetent &
sonnent tellement les paroles & si distinctement; qu'ils n'en obmettent
une seule syllabe, & diriez proprement que ce soient personnes qui
contrefont ou repetent ce que vous dites ou chantez.

Nous passasmes apres, joignans l'Isle aux Coudres, laquelle peut
contenir environ une lieuë & demie de long, elle est quelque peu unie,
venans en diminuant par les deux bouts, assez agreable, à cause des bois
qui l'environnent, distante de la terre du Nord d'environ demye lieuë.
De l'Isle aux Coudres, costoyans la terre nous fusmes au Cap de
Tourmente, distant de Kebec sept ou huict lieuës: Il est ainsi nomme,
d'autant que pour peu qu'il fasse de vent la mer s'y esleve comme si
elle estoit pleine, en ce lieu l'eau commence à estre douce, & les
Hyvernaux de Kebec y vont prendre & amasser le foin en ces grandes
prairies (en la saison) pour le bestail de l'habitation. De là nous
fusmes à l'Isle d'Orleans, où il y a deux lieuës, en laquelle du costé
du Su, y a nombre d'Isles qui sont basses, couvertes d'arbres, & sont
agreables, remplies de grandes prairies & force gibier, contenans les
unes environ deux lieuës, & les autres un peu plus ou moins. Autour
d'icelles y a force rochers & basses, fort dangereuses à passer, qui
sont esloignees environ de deux lieuës de la grand'terre du Su. Ce lieu
est le commencement du beau & bon pays de la grande riviere. Au bout de
l'Isle il y a un saut ou torrent d'eau, appellé de Montmorency, du costé
du Nord, qui tombe dans la grand'riviere avec grand bruit & impetuosité.
Il vient d'un lac qui est quelques dix ou douze lieuës dans les terres,
& descend de dessus une costes qui a prés de 25 toises de haut, au
dessus de laquelle la terre est unie & plaisante à voir, bien que dans
le pays on voye des hautes montagnes qui paroissent, mais esloignées de
plusieurs lieuës.



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_De Kebec, demeure des François, & des Peres Recollets._

CHAPITRE III


DE l'Isle d'Orleans nous voyons à plein Kebec devant nous, basty sur le
bord d'un destroit, de la grande riviere sainct Laurens, qui n'a en cet
endroict qu'environ un bon quart de lieuë de largeur, au pied d'une
montagne, au sommet de laquelle est le petit fort de bois, basty pour la
deffence du pays, pour Kebec, ou maison des Marchands: il est à present
un assez beau logis, environné d'une muraille en quarré, avec deux
petites tourelles aux coins que l'on y a faictes depuis peu pour la
seureté du lieu. Il y a un autre logis au dessus de la terre haute, en
lieu fort commode, où l'on nourrit quantité de bestail qu'on y a mené de
France, on y seme aussi tous les ans force bled d'inde & des pois, que
l'on traicte par apres aux Sauvages pour des pelleteries: Je vis en ce
desert un jeune pommier qui y avoit esté apporté de Normandie, chargé de
fort-belles pommes, & des jeunes plantes de vignes qui y estoient
bien-belles, & tout plein d'autres petites choses qui tesmoignoient la
bonté de la terre. Nostre petit Couvent est à demye lieuë de là, en un
tres bel endroict, & autant agreable qu'il s'en puisse trouver, proche
une petite riviere, que nous appellons de sainct Charles, qui a flux &
reflux, là où les Sauvages peschent une infinité d'anguilles en Automne,
& les François tuent le gibier qui y vient à foison: les petites
prairies qui la bordent sont esmaillées en Esté de plusieurs petites
fleurs, particulierement de celles que nous appellons Cardinales &
Mattagons, qui portent quantité de fleurs en une tige, qui a prés six,
sept, & huict pieds de haut, & les Sauvages en mangent l'oignon cuit
sous la cendre qui est assez bon. Nous en avions apporté en France, avec
des plantes de Cardinales, comme fleurs rares, mais elles n'y point
profité, ny parvenues à la perfection, comme elles font dans leur propre
climat & terre naturelle.

Nostre jardin & verger est aussi tres-beau, & d'un bond fond de terre:
car toutes nos herbes & racines y viennent tres-bien, & mieux qu'en
beaucoup de jardins que nous avons en France, & n'estoit le nombre
infiny de Mousquites & Coufins qui s'y retrouvent, comme en tout autre
endroict de Canada pendant l'Esté, je ne sçay si on pourroit rencontrer
une plus agreable demeure: car outre la beauté & bonté de la contree
avec le bon air, nostre logis est fort commode pour ce qu'il contient,
ressemblant neantmoins plustost à une petite maison de Noblesse des
champs, que non pas à un Monastere de Freres Mineurs, ayant esté
contraincts de le bastir ainsi, tant à cause de nostre pauvreté, que
pour se fortifier en tout cas contre les Sauvages, s'ils vouloient nous
en dechasser. Le corps de logis est au milieu de la cour, comme un
donjon, puis les courtines & rempars faits de bois, avec quatre petits
bastions faits de mesme aux quatre coins, eslevez environ de douze à
quinze pieds de raiz de terre, sur lequel on a dressé & accommodé des
petits jardins, puis la grand-porte avec une tour quarrée au dessus
faicte de pierre, laquelle nous sert de Chappelle, & un beau fossé
naturel, qui circuit apres tout l'alentour de la maison & du jardin qui
est joignant, avec le reste de l'enclos, qui contient quelques six ou
sept arpens de terre ou plus, à mon advis. Les Framboisiers qui sont là
és environs, y attirent tant de Tourterelles (en la saison) que c'est un
plaisir d'y en voir des arbres tous couvers, aussi les François de
l'habitation y vont souvent tirer, comme au meilleur endroict & moins
penible. Que si nos Religieux veulent aller à Kebec, ou ceux de Kebec
venir chez nous, il y a à choisir de chemin, par terre ou par eau, selon
le temps & la saison, qui n'est pas une petite commodité, de laquelle
les Sauvages se servent aussi pour nous venir voir, & s'instruire avec
nous du chemin du Ciel, & de la cognoissance d'un Dieu faict homme,
qu'ils ont ignoré jusques à present. On tient que ce lieu de Kebec est
par les 46 degrez & demy plus sud que Paris, de prés de deux degrez, &
neantmoins l'Hyver y est plus long, & le pays plus froid, tant à couse
d'un vent de Nor-ouest qui y ameine ces furieuses froidures quand il
donne, que pour n'estre pas le pays encore guères habité & deserté, & ce
par la negligence & peu d'affection des Marchans qui se sont contez
jusques à present d'en tirer les pelleteries & le profit, sans y avoir
moulu employer aucune despense, pour la culture, peuplade ou advance du
pays, c'est pourquoy ils n'y sont gueres plus advancez que le premier
jour, pour crainte, disent-ils, que les Espagnols ne les en missent
dehors, s'ils y avoient faict valoir la contree. Mais c'est une excuse
bien foible, & qui n'est nullement recevable entre gens d'esprit &
d'experience, qui sçavent tres bien qu'on s'y peut tellement accommoder
& fortifier, si on y vouloit faire la despense necessaire, qu'on n'en
pourroit estre chassé par aucun ennemy; mais si on n'y veut rien faire
davantage que du passé, la France Antartique aura tousjours un nom en
l'air, & nous une possession imaginaire en la main d'autruy, & si la
conversion des Sauvages sera toujours imparfaicte, qui ne se peut faire
que par l'assistance de quelques colonnes de bons & vertueux Chrestiens,
avec la doctrine & l'exemple de bons Religieux.

Apres nous estre rafraischis deux ou trois jours avec nos Freres dans
nostre petit Couvent, nous montasmes avec les barques par la mesme
riviere sainct Laurens, jusques au Cap de Victoire, que les Hurons
appellent _Onthrandéen_, pour y faire la traicte: car là s'estoient
cabanez grand nombre de Sauvages de diverses Nations; mais avant que d'y
arriver nous passasmes par le lieu appellé de saincte Croix, puis par
les trois rivieres, qui est un pays tres-beau, & remply de quantité de
beaux arbres & toute la route unie & fort plaisante, jusques à l'entrée
du Saut sainct Louis, où il y a de Kebec plus de 60 ou 70 lieuës de
chemin. Des trois rivieres nous passasmes par le lac sainct Pierre, que
contient quelques huict lieuës de longueur, & quatre de large, duquel
l'eau y est presque dormante, & fort poissonneux; puis arrivasmes au Cap
de Victoire le jour de la saincte Magdeleine.



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_Du Cap de Victoire aux Hurons, & comme les Sauvages se gouvernent
allant en voyage & par pays._

CHAPITRE IIII.


CE lieu du Cap de la Victoire ou de Massacre, est à douze ou quinze
lieuës au deçà de la Riviere des Prairies, ainsi nommee, pour la
quantité d'Isles plattes & prairies agreables que cette riviere, & un
beau & grand lac y contient, la riviere des Yroquois y aboutit à main
gauche, comme celle des Ignierhonons, qui est encore une Nation
d'Yroquois, aboutit à celle du Cap de Victoire: toutes ces contrées sont
tres-agreables, & propres à y bastir des villes, les terres y sont
plattes & unies, mais un peu sablonneuses, les rivieres y sont
poissonneuses, & la chasse & l'air fort bon, joint que pour la grandeur
& profondeur de la riviere, les barques y peuvent aller à la voile quand
les vents sont bons, & à faute de bon vent on se peut servir d'avirons.

Pour revenir donc au Cap de Victoire, la riviere en cet endroict, n'a
environ que demye lieuë de large & dés l'entree se voyent tout d'un rang
6 ou 7 Isles fort agreables, & couvertes de beaux bois, les Hurons y
ayans faict leur traitte, & agreé pour quelques petits presens de nous
conduire en leur pays le Pere Joseph, le Pere Nicolas & moy: nous
partismes en mesme temps avec eux, apres avoir premierement invoqué
l'assistance de nostre Seigneur, à ce qu'il nous conduist & donnast un
bon & heureux succez à nostre voyage, le tout à sa gloire, & nostre
salut, & au bien & conversion de ces pauvres peuples.

Mais pour ce que les Hurons ne s'associent que cinq à cinq, ou six à six
pour chacun canot, ces petits vaisseaux ne pouvans pour le plus,
contenir qu'un d'avantage avec leurs marchandises: il nous fallut
necessairement separer, & nous accommoder à part, chacun avec une de ses
societez ou petit canot, qui nous conduirent jusques dans leur pays sans
nous plus revoir en chemin que les deux premiers jours que nous
logeasmes avec le Pere Joseph, & puis plus, jusques à plusieurs
sepmaines apres nostre arrivee au pays des Hurons; mais pour le Pere
Nicolas, je le trouvay pour la premiere fois, environ deux cens lieuës
de Kebec, en une Nation que nous appellons Epicerinis ou Sorciers, & en
Huron _Squekaneronons_.

Nostre premier giste fut à la riviere des Prairies, qui est à cinq
lieuës au dessous du Saut sainct Louis, où nous trouvasmes desja
d'autres Sauvages cabanez, qui faisoient festin d'un grand Ours, qu'ils
avoient pris & poursuivy dans la riviere, pensant se sauver aux Isles
voysines, mais la vitesse des Canots l'ataignit, & fut tué à coup de
flesches & de massue. Ces Sauvages en leur festin, & caressant la
chaudiere, chantoient tous ensemblement, puis alternativement d'un chant
si doux & agreable, que j'en demeuray tout estonné, & ravy d'admiration:
de sorte que depuis je n'ay rien ouy de plus admirable entr'eux; car
leur chant ordinaire est assez mal-gracieux.

Nous cabanasmes assez proche d'eux, & fismes chaudiere à la Huronne,
mais je ne pu encor' manger de leur _Sagamité_ pour ce coup, pour n'y
estre pas accoustumé, & me fallut ainsi coucher sans souper, car ils
avoient aussi mangé en chemin un petit sac de biscuit de mer que j'avois
pris aux barques, pensant qu'il me deust durer jusques aux Hurons mais
ils n'y laisserent rien de reste pour le lendemain, tant ils le
trouverent bon. Nostre lict fut la terre nue, avec une pierre pour mon
chevet, plus que n'avoient nos gens, qui n'ont accoustumé d'avoir la
teste plus haute que les pieds; nostre maison estoit deux escorces de
bouleaux, posées contre quatre petites perches fichees en terre, &
accommodees, en panchans au dessus de nous. Mais pour ce que leur façon
de faire, & leur maniere de s'accommoder allans en voyage, est presque
tousjours de mesme; Je diray succinctement cy-aprés comme ils s'y
gouvernent.

C'est, que pour pratiquer la patience à bon escient, & patir au delà des
forces humaines, il ne faut qu'entreprendre des voyages avec les
Sauvages, & specialement long temps, comme nous fismes: car il se faut
resoudre d'y endurer & patir, outre le danger de perir en chemin, plus
que l'on ne sçauroit penser, tant de la faim, que de la puanteur que ces
salles maussades rendent presque continuellement dans leurs Canots, ce
qui seroit capable de se desgouter du tout de si desagreables
compagnies, que pour coucher tousjours sur la terre nue par les champs,
marcher avec grand travail dans les eauës & lieux fangeux, & en quelques
endroicts par des rochers & bois obscurs & touffus, souffrir les pluyes
sur le dos, toutes les injures des saisons & du temps, & la morsure
d'une infinie multitude de Mousquites & Coufins, avec la difficulté de
la langue pour pouvoir s'expliquer suffisamment, & manifester ses
necessitez, & n'avoir aucun Chrestien avec soy pour se communiquer & se
consoler au milieu de ses travaux, bien que d'ailleurs les Sauvages
soient toutesfois assez humais (au moins l'estoient les miens) voire
plus que ne sont beaucoup de personnes plus polies & moins sauvages: car
me voyant passer plusieurs jours sans pouvoir presque manger de leur
_Sagamité_, ainsi sallement & pauvrement accommodé, ils avoient quelque
compassion de moy, & m'encourageoient & assistoient au mieux qu'il leur
estoit possible, & ce qu'ils pouvoient estoit peu de chose: cela alloit
bien pour moy, qui m'estois resous de bonne-heure à endurer de bon coeur
tout ce qu'il plairoit à Dieu m'envoyer: ou la mort, ou la vie: c'est
pourquoy je me maintenois assez joyeux nonobstant ma grande debilité, &
chantois souvent des Hymnes pour ma consolation spirituelle, & le
contentement de mes Sauvages, qui m'en prioient par-fois, car ils
n'ayment point à voir les personnes tristes & chagrines, ny impatientes
pour estre eux-mesmes beaucoup plus patiens que ne sont communément nos
François, ainsi l'ay je veu en une infinité d'occasion: ce qui me
faisoit grandement rentrer en moy mesme, & admirer leur constance, & le
pouvoir qu'ils ont sur leurs propres passions, & comme ils sçavent bien
se supporter les uns les autres, & s'entresecourir & assister au besoin;
& peux dire avec verité, que j'ay trouvé plus de bien en eux, que je ne
m'estois imaginé, & que l'exemple de leur patience estoit cause que je
m'esforçois d'avantage à supporter joyeusement & constamment tout ce qui
m'arrivoit de fascheux, pour l'amour de mon Dieu, & l'edification de mon
prochain.

Estans donc par les champs, l'heure de se cabaner menue, ils cherchoient
à se mettre en quelque endroict commode sur le bord de la riviere, ou
autre part, où se pût aysement trouver du bois sec à faire du feu, puis
un avoit soin d'en chercher & amasser, un autre de dresser la Cabane, &
le bois à pendre la chaudiere au feu, un autre de chercher deux pierres
plattes pour concasser le bled d'Inde sur une peau estenduë contre
terre, & apres le verser & faire bouillir dans la chaudiere; estant cuit
fort clair, on dressoit le tout dans les escuelles d'escorces, que pour
cet effect nous portions quant & nous avec des grande cuiliers, comme
petits plats, desquelles on se sert à manger cette Menestre & Sagamite
soir & matin, qui sont les deux fois seulement que l'on fait chaudiere
par jour, sçavoir quand on est cabané au soir, & au matin avant que
partir, & encore quelquesfois ne la faisions-nous point, de haste que
nous avions de partir, & par-fois la faisions-nous avant-jour: que si
nous nous rencontrions deux mesnages en une mesme Cabane, chacun faisoit
sa chaudiere à part, puis tous ensemblement les mangions l'une apres
l'autre, sans aucun debat ny contention, & chacun participoit & à l'une
& à l'autre: mais pour moy je me contentois, pour l'ordinaire, de la
Sagamite des deux qui m'agreoit d'avantage, bien qu'à l'une & à l'autre
il y eust tousjours des salletez & ordures, à couse, en partie, qu'on
servoit tous les jours de nouvelles pierres, & assez mal nettes, pour
concasser le bled, joint que les escuelles ne pouvoient sentir gueres
bon: car ayans necessité de faire de l'eau en leur Canot, ils s'en
servoient ordinairement en cette action mais sur terre ils
s'accroupissoit en quelque lieu à l'escart avec de l'honnesteté & de la
modestie qui n'avoit rien de sauvage.

Ils faisoient par-fois chaudiere de bled d'Inde non concassé, & bien
qu'il fust toujours fort dur, pour la difficulté qu'il y a à le faire
cuire, il m'agreoit d'avantage au commencement, pour ce que je le
prenois grain à grain, & par ainsi je le mangeois nettement & à loisir
en marchant, & dans notre Canot. Aux endroits de la riviere & des lacs
où ils pensoient avoir du poisson, ils y laissoient traisner apres-eux
une ligne, à l'ain de laquelle ils avoient accommodé & lié de la peau de
quelque grenouille qu'ils avoient escorchee, & par fois ils y prenoient
du poisson, qui servoit à donner goust à la chaudiere: mais quand le
temps ne les pressoit point, comme lors qu'ils descendoient pour la
traicte, le soir ayans cabané, une partie d'eux alloient tendre leurs
rets dans la rivieres, en laquelle ils prenoient souvent de bons
poissons comme Bricgets, Esturgeons & des Carpes, qui ne sont neantmoins
belles, ni si bonnes, ni si grosses que les nostres, puis plusieurs
autres especes de poissons que nous n'avons pas par deçà.

Le bled d'Inde que nous mangions en chemin, ils l'alloient chercher de
deux en deux jours en de certains lieux escartez où ils l'avoient caché
en descendans, dans de petits sacs d'escorces de Bouleau: car autrement
ce leur seroit trop de peine de porter toujours quant & eux tut le bled
qui leur est necessaire en leur voyage, & m'estonnois grandement comme
ils pouvoient si bien remarquer tous les endroicts où ils l'avoient
caché, sans se mesprendre aucunement, bien qu'il fust par-fois fort
esloigné du chemin, & bien avant dans les bois, ou enterré dans le
sable.

La maniere & l'invention qu'ils avoient à tirer du feu, & laquelle est
pratiquee par tous les peuples Sauvages, est telle. Ils prenoient deux
bastons de bois de saulx, tillet, ou d'autre espece, secs & legers, puis
en accommodoient un d'environ la longueur d'une coudee, ou peu moins, &
espaix d'un doigt ou environ, & ayans sur le bord de la largeur un peu
cavé de la pointe d'un cousteau, ou de la dent d'un Castor, une petite
fossette avec un petit cran de costé, pour faire tomber à bas sur
quelque bout de meiche, ou chose propre à prendre feu, la poudre réduite
en feu, qui devoit tomber du trou: ils mettoient la poincte d'un autre
baston du mesme bois, gros comme le petit doigt, ou peu moins, dans ce
trou ainsi commencé, & estans contre terre le genouil sur le bout du
baston large, ils tournoient l'autre entre les deux mains si
soudainement & si longtemps, que les deux bois estans bien ci-chauffés,
la poudre qui en sortoit à cause ce cette continuelle agitation se
convertissoit en feu, duquel ils allumoient un bout de leur corde
seiche, qui conserve le feu come meiche d'arquebuze: puis aprés avec un
peu de menu bois sec ils faisoient du feu pour faire chaudiere. Mais il
faut noter que tout bois n'est propre à en tirer du feu, ains de
particulier que les Sauvages sçavent choisir. Or quand ils avoient de la
difficulté d'en tirer, ils deminçoient dans ce trou un peu de charbon,
ou un peu de bois sec en poudre, qu'ils prenoient à quelque souche,
s'ils n'avoient un baston large, comme j'ay dict, ils en prenoient deux
ronds, & les lioient ensemble par les deux bouts, & estans couchez le
genouil dessus pour les tenir, mettoient entre-deux la poincte d'un
autre baston de ce bois, faict de la façon d'une navette de tisser, & le
tournoient par l'autre bout entre deux mains, comme j'ay dit.

Pour revenir donc à nostre voyage, nous ne faisions chaudiere que deux
fois le jour, & n'en pouvant gueres manger à la fois, pour n'y estre
encor' accoustumé, il me faut demander si je patissois grandement de
necessité plus que mes Sauvages, qui estoient accoustumez à cette
maniere de vivre, joint que petunant assez souvent durant le jour, cela
leur amortissoit la faim.

L'humanité de mon hoste estoit remarquable, en ce que n'ayant pour toute
couverture qu'une peau d'Ours à se couvrir, encor' m'en faisoit-il part
quand il pleuvoit la nuict sans que je l'en priasse, & mesme me
disposoit la place le soir, où je devois reposer la nuict, y accommodant
quelques petits rameaux, & une petite natte de jonc qu'ils ont
accoustumé de porter quant & eux en de longs voyages, & compatissant à
ma peine & foiblesse, il m'exemptoit de nager & de tenir l'aviron, qui
n'estoit pas me descharger d'une petite peine, outre le service qu'il me
faisoit de porter mes hardes & mon pacquet aux Saults, bien qu'il fust
desja assez chargé de sa marchandise, & du Canot qu'il portoit sur son
espaule parmy de si fascheux & penibles chemins.

Un jour ayant pris le devant, comme je faisois ordinairement, pendant
que mes Sauvages deschargeoient le Canot, pource qu'ils alloient (bien
que chargez) d'un pas beaucoup plus viste que moy, & m'approchant d'un
lac, je sentis la terre bransler sous moy, comme une Isle flotante sur
les eauës; & de faict, je m'en retiray bien doucement, & allay attendre
mes gens sur un grand Rocher là aupres, de peur que quelque inconvenient
ne m'arrivast: il nous falloit aussi par-fois passer sur de fascheux
bourbiers, desquels à toute peint pouvions nous retirer, &
particulierement en un certain marest joignant un lac, où l'on pourroit
facilement enfoncer jusques par-dessus la teste, comme il arriva à un
François qui s'enfonça tellement, que s'il n'eust eu les jambes
escaqrquillees au large, il eust esté en grand danger, encor enfonça-il
jusque aux reins. On a aussi quelques-fois bien de la peine à se faire
passage avec la teste & les mains parmi les bois touffus, où il s'y en
rencontre aussi grand nombre de pourris & tombez les uns sur les autres,
qu'il faut enjamber, puis des rochers, pierres & autres incommoditez qui
augmentent le travail du chemin, outre le nombre infiny de Mousquites
qui nous faisoient incessamment une tres-cruelle & fascheuse guerre, &
n'eust esté le soin que je portois à me conserver les yeux, par le moyen
d'une estamine que j'avois sur la face, ces meschans animaux m'auroient
rendu aveugle beaucoup de fois, comme on m'avoit adverty, & ainsi en
estoit il arrivé à d'autres, qui en perdirent la veue par plusieurs
jours, tant leur picqueure & morsure est venimeuse à l'endroict de ceux
qui n'ont encor'pris l'air du pays. Neantmoins pour toute diligence que
je pûs apporter à m'en deffendre, je ne laissay pas d'en avoir le
visage, les mains & les jambes offencees. Aux Hurons, à cause que le
pays est descouvert & habité, il n'y en a pas si grand nombre, sinon aux
forest & lieux où les vents ne donnent point pendant les grandes
chaleurs de l'Esté.

Nous passasmes par plusieurs Nations Sauvages; mais nous n'arrestions
qu'une nuict à chacune, pour tousjours advancer chemin, excepté aux
Epicerinys & Sorciers, où nous sejournasmes deux jours, tant pour nous
reposer de la fatigue du chemin, que pour traiter quelque chose avec
cette Nation. Ce fut là où je trouvay le Pere Nicolas proche le lac, où
il m'attendoit. Cette heureuse rencontre & entre-veue nous resjouyt
grandement, & nous nous consolasmes avec quelques François, pendant le
peu de sejour que nos gens firent là. Nostre festin fut d'un peu de
poisson que nous avions & des Citrouilles cuittes dans l'eau, que je
trouvay meilleures que viande que j'aye jamais mangee, tant j'estois
abbatu & attenué de necessité, & puis fallut partir chacun separément à
l'ordinaire avec ses gens. Ce peuple Epicerinyen est aussi surnommé
Sorcier, pour le grand nombre qu'il y en a entr'eux, & des Magiciens que
font profession de parler au Diable en de petites tours rondes &
separees à l'escart, qu'ils font à dessein, pour y recevoir les Oracles,
& predire ou apprendre quelque chose de leur Maistre. Ils sont aussi
coustumiers à donner des sorts & de certaines maladies, qui ne se
guerissent que par autre sort & remede extraordinaire, dont il y en a,
du corps desquels sortent des serpents & des longs boyaux, & quelquefois
seulement à demy, puis rentrent, qui sont toutes choses diaboliques, &
inventees par ces malheureux Sorciers: & hors ces sorts magiques, & la
communication qu'ils ont avec les Demons, je les trouvois fort humains &
courtois.

Ce fut en ce village, où par m'esgard, je perdis, à mon tres-grand
regret, tous mes memoires que j'avois faits, des pays, chemins,
rencontres & choses remarquables que nous avions veufs depuis Dieppe en
Normandie, jusques-là, & ne m'en apperceuz qu'à la rencontre de deux
Canots de Sauvages, de la Nation du Bois: cette Nation est fort
esloignee & dependante des Cheveux Relevez, qui ne couvrent point du
tout leur honte & nudité, sinon pour cause de grand froid & de longs
voyages, qui les obligent à se servir d'une couverture de peau. Ils
avoient à leur col de petites fraises de plumme, & leurs cheveux
accommodez de mesme parure. Leur visage estoit peint de diverses
couleurs en huile, fort jolivement, les uns estoient d'un costé tout
vert, & de l'autre rouge: autres sembloient avoir tout le visage couvert
de passements naturels, & autres tout autrement. Ils ont aussi
accoustumé de se peindre & matacher, particulierement quend ils doivent
arriver, ou passer par quelqu'autre Nation, comme avoient faict mes
Sauvages arrivans au _Squekaneronons_: c'est pour ce suject qu'ils
portent de ces peintures & de l'huile avec eux en voyageans, & aussi à
cause des festins, dances, ou autres assemblees, afin de sembler plus
beaux, & attirer les yeux des regardans sur eux.

Une journee, apres avoir trouvé ces Sauvages, nous nous arrestames
quelque temps en un village _d'Algoumequins_, & y entendant un grand
bruit, je fus curieux de regarder par la fente d'une Cabane, pour
sçavoir que c'estoit, là où je vis au dedans (ainsi que j'ay veu du
depuis par plusieurs fois aux Hurons, pour semblables occasions) une
quantité d'hommes, mi-partis en deux bandes, assis contre terre, &
arrangez des deux costez de la Cabane, chaque bande avoit devant soy une
longue perche platte, large de trois ou quatre doigts, & tous les hommes
ayans chacun un baston en main, en frappoient continuellement ces
perches plattes, à la cadence du son des Tortuës, & de plusieurs
chansons qu'ils chantoient de toute la force de leur voix. Le _Loki_ ou
Medecin, qui estoit au haut bout avec sa grande Tortuë en main,
commençoit, & les autres À pleine teste poursuyvoient, & sembloit un
sabat & une vraye confusion & harmonie de Demons. Deux femmes cependant
tenoient l'enfant tout nud, le ventre en haut proche d'eux, vis-à-vis de
_Loki_, à quelque temps de là le _Loki_ à quatre pattes, s'approchoit de
l'enfant, avec des cris & hurlemens comme d'un furieux Taureau, puis
souffloit environ les parties naturelles, & apres recommençoient leur
tintamarre & leur ceremonie, qui finit par un festin qui se disposoit au
but de la Cabane: de sçavoir que devint l'enfant, & s'il fut guery ou
non, ou si on y adjousta encore quelqu'autre ceremonie, je n'en ay rien
sceu depuis, pour ce qu'il nous fallut partir incontinent, apres avoir
repeu & un peu reposé.

De cette Nation nous allasmes cabaner en un village _d'Andarahouats_,
que nous disons Cheveux ou Poil levé, qui s'estoient venus poser proche
la mer douce, à dessein de traicter avec les Hurons & autres qui
retournoient dans la traite de Kebec, & fusmes deux jours à traitter &
negotier avec eux. Ces Sauvages sont une certaine Nation qui portent
leurs cheveux relevez sur le front, plus droicts que les perruques des
Dames, & les font tenir ainsi droicts par le moyen d'un fer, ou d'une
hache chaude, ce qui n'est point autrement de mauvaise grace; ouy bien
de ce que les hommes ne couvrent point du tout leurs parties naturelles,
qu'ils tiennent à descouvert, avec tout le reste du corps, sans honte ny
vergongne; mais pour les femmes, elles ont un petit cuir à peu prés
grand comme une serviette, ceint à l'entour des reins, & descend jusques
sur le milieu des cuisses, à la façon des Huronnes. Il y a un grand
peuple en cette Nation, & la pluspart des hommes sont grands guerriers,
chasseurs & pescheurs. Je vis là beaucoup de femmes & filles qui
faisoient des nattes de joncs, grandement bien tissuës, & embellies de
diverses couleurs, qu'elles traittoient par apres pour d'autres
marchandises, des Sauvages de diverses contrees, qui abordoient en leur
village. Ils sont errans, sinon que quelques villages d'entr'eux sement
des bleds d'Inde, & font la guerre à une autre Nation nommée
_Assicagueronon_, qui veut dire gens de feu: car en langue Huronne,
_Assista_ signifie feu, & _Eronon_ signifie Nation. Ils sont esloignez
d'eux d'environ deux cens lieuës & plus; ils vont par trouppes en
plusieurs regions & contrees, esloignees de plus de quatre cens lieuës
(à ce qu'ils m'ont dit) où ils trafiquent de leurs marchandises, &
eschangent pour des pelleteries, peintures, pourceleines, & autres
fatras.

Les femmes vivent fort bien avec leurs marys, & ont cette coustumes avec
toutes les autres femmes des peuples errans, que lors qu'elles ont leurs
mois, elles se retirent d'avec leurs marys, & la fille d'avec ses pere &
mere, & autres parens, & s'en vont en de certaines Cabanes escartees &
esloignees de leur village, où elles sejournent & demeurent tout le
temps de ces incommoditez, sans avoir aucune compagnie d'hommes,
lesquels leur portent des vivres & ce qui leur est necessaire, jusqu'à
leur retour, si elles mesmes n'emportent suffisamment pour leur
provision, comme elles font ordinairement. Entre les Hurons, & autres
peuples sedentaires, les femmes ny les filles ne sortent point de leur
maison ou village, pour semblables incommoditez; mais elles font leur
manger en de petits pots à part pendant ce temps-là, & ne permettent à
personne de manger de leurs viandes & menestres: de sorte qu'elles
semblent imiter les Juisves, lesquelles s'estimoient immondes pendant le
temps de leurs fleurs. Je n'ay peu apprendre d'où leur estoit arrivé
cette coustume de se separer ainsi quoy que je l'estime pleine
d'honnesteté.



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 _De nostre arrivee au pays des Hurons, quels estoient nos exercices, &
de nostre maniere de vivre & gouvernement dans le pays._

CHAPITRE V.


PUIS, qu'avec la grace du bon Dieu, nous sommes arrivez jusques-là, que
d'avoisiner le pays de nos Hurons, il est maintenant temps que je
commence à en traicter plus amplement, & de la façon de faire de ses
habitans, non à la maniere de certaines personnes, lesquelles descrivans
leurs Histoires, ne disent ordinairement que les choses principales, &
les enrichissent encore tellement, que quand on en vient à l'experience,
on n'y voit plus la face de l'Autheur: car j'escrit non seulement les
choses principales, comme elles sont; mais aussi les moindres & plus
petites, avec la mesme naïfveté & simplicité que j'ai accoustumé.

C'est pourquoy je prie le Lecteur d'avoir pour agreable ma maniere de
proceder, & d'excuser si pour mieux faire comprendre l'humeur de nos
Sauvages, j'ay esté contrainct inserer icy plusieurs chose inciviles &
extravagantes; d'autant que l'on ne peut pas donner une entiere
cognoissance d'un pays estranger, ny ce qui est de son gouvernement,
qu'en faisant voir avec le bien, le mal & l'imperfection qui s'y
retrouve: autrement il ne m'eust fallu descrire les moeurs des Sauvages,
s'il ne s'y trouvoit rien de sauvage, mais des moeurs polies & civiles,
comme les peuples qui sont cultivez par la religion & pieté, ou par des
Magistrats & sages, qui par leurs bonnes lois eussent donné quelque
forme aux moeurs si difformes de ces peuples barbares, dans lesquels on
void bien peu reluire la lumiere de la raison, & la pureté d'une nature
espuree.

Deux jours avant nostre arrivée aux Hurons, nous trouvasmes la mer
douce, sur laquelle ayans traversé d'Isle en Isle, & pris terre au pays
tant desiré, par un jour de Dimanche, feste sainct Bernard, environ
midy, que le Soleil donnoit à plomb: mes Sauvages ayans serré leur Canot
en un bois là auprés me chargerent de mes hardes & pacquets, qu'ils
avoient auparavant tousjours portez par le chemin: la cause fut la
grande distance qu'il y avoit de là au Bourg, & qu'ils estoient desja
plus que suffisamment chargez de leurs marchandises. Je portai donc mon
pacquet avec une tres grande peine, tant pour sa pesanteur, & de
l'excessive chaleur qu'il faisoit, que pour une foiblesse & debilité
grande que je ressentois en tous mes membres depuis un long temps,
joinct que pour m'avoir fait prendre le devant comme ils avoient
accoustumé (à cause que je ne pouvois les suyvre qu'à toute peine) je me
perdis du droict chemin, & me trouvay longtemps seul, sans sçavoir où
j'allois. A la fin, apres avoir bien marché & traversé pays, je trouvay
deux femmes Huronnes proche d'un chemin croisé & leur demanday par où il
falloit aller au Bourg où je me devois rendre, je n'en sçavois pas le
nom, & moins lequel je devois prendre des deux chemins, ces pauvres
femmes se peinoient assez pour se faire entendre, mais il n'y avoit
encore moyen. Enfin, inspiré de Dieu, je pris le bon chemin, & au bout
de quelque temps je trouvay mes Sauvages assis à l'ombre sous un arbre,
en une belle grande prairie, où ils m'attendoient, bien en peine que
j'estois devenu: ils me firent seoir auprés d'eux, & me donnerent des
cannes de bled d'Inde à succer, qu'ils avoient cueillies en un champ
tout proche de là. Je pris garde comme ils en usoient, & les trouvay
d'un assez bon suc: apres, passant par un autre champ plein de Fezolles,
j'en cueillay un plein plat, que je fis par apres cuire dans nostre
Cabane avec de l'eau quoyque l'escorce en fust desja assez dure: cela
nous servit pour un second festin apres nostre arrivee.

A mesme temps que je fus apperceu de nostre ville de _Quieuindahian_,
autrement nommee _Téquemonkiayé_, lieu assez bien fortifié à leur mode,
& qui pouvoit contenir deux ou trois cens mesnages, en trente ou
quarante Cabanes qu'il y avoit, il s'esleva un si grand bruit par toute
la ville, que tous sortirent presque de leurs Cabanes pour me venir
voir, & fus ainsi conduit avec grande acclamation jusques dans la Cabane
de mon Sauvage, & pour ce que la presse y estoit fort grande, je fus
contrainct de gaigner le haut de l'establie, & me desrober de leur
presse. Les pere & mere de mon Sauvage me firent un fort bon accueil à
leur mode & par des caresses extraordinaires me tesmoignoient l'ayse &
le contentement qu'ils avoient de ma venuë, ils me traiterent aussi
doucement que leur propre enfant & me donnerent tout sujet de louer
Dieu, voyant l'humanité & fidelité de ces pauvres gens, privez de la
cognoissance. Ils prirent soin que rien ne se perdist de mes petites
hardes, & m'advertirent de me donner garde des larrons & trompeurs,
particulierement des _Quiennoncateronons_, qui me venoient souvent voir,
pour tirer quelque chose de moy: car entre les Nations Sauvages celle-cy
est l'une des plus subtile de toutes, en faict de tromperie & de vol.

Mon Sauvage, qui me tenoit en qualité de frere, me donna advis
d'appeller sa mere _Senaoué_, c'est à dire ma mere, puis luy ses freres
_Ataquen_ mon frere, & le refit de ses parents en suitte, selon les
degrez de consanguinité, & eux de mesme m'appelloient leur parent. La
bonne femme disoit _Ayein_, mon fils, & les autres _Ataquen_, mon frere,
_Earassé_, mon cousin, _Hineittan_, non nepveu, _Houatinoron_, mon
oncle, _Ayatan_, mon pere: selon l'aage des personnes j'estois ainsi
appellé oncle ou nepveu, &c. & des autres qui ne me tenoit en qualité de
parent, _Yatayo_, mon compagnon, mon camarade, & de ceux qui
m'estimoient d'avantage: _Garithouanne_, grand Capitaine. Voyla comme ce
peuple n'est pas tant dans la rudesse & la rusticité qu'on l'estime.

Le festin qui nous fut faict à nostre arrivee, fut de bled d'Inde pilé,
qu'ils appellent _Ottet_, avec un petit morceau de poisson boucanné à
chacun, cuit en l'eau, car c'est toute la saulce du pays, & mes Fezolles
me servirent pour le lendemain: dés lors je trouvay bonne la Sagamite
qui estoit faicte dans nostre Cabane, pour estre assez nettement
accommodee, je n'en pouvois seulement manger lors qu'il y avoit du
poisson puant demincé parmy, ou d'autres petits, qu'ils appellent
_Auhaitsique_, ny aussi de _Leindohy_, qui est un bled qu'ils font
pourrir dans les fanges & eauës croupies & marescageuses, trois ou
quatre mois durant, duquel ils font neantmoins grand estat: nous
mangions par-fois des Citrouilles du pays, cuittes dans l'eau, ou bien
sous la cendre chaude, que je trouvois fort bonnes, comme semblablement
des espics de bled d'Inde, que nous faisions rostir devant le feu, &
d'autres esgrené, grillé comme pois dans les cendres: pour des Meures
champestres nostre Sauvagesse m'en apportoit souvent au matin pour mon
desjeuner, du hien de Cannes _d'Honneha_ à succer, & autre chose qu'elle
pouvoit, & avoit ce soin de faire dresser ma Sagamite la premiere, dans
l'escuelle de bois ou d'escorce la plus nette, large comme un
plat-bassin, & la cuillier avec laquelle je mangeois, grande comme un
petit plat ou sauciere. Pour mon département & quartier, ils me
donnerent à moy seul, autant de place qu'en pouvoit occuper un petit
mesnage, qu'ils firent sortir à mon occasion, dés le lendemain de mon
arrivee: en quoy je remarquay particulierement leur bonne affection, &
comme ils desiroient de me contenter, & m'assister & servir avec toute
l'honnesteté & respect deu à un grand Capitaine & chef de guerre, tel
qu'ils me tenoient. Et pour ce qu'ils n'ont point accoustumé de se
servir de chevet, je me servois la nuid d'un billot de bois, ou d'une
pierre, que je mettois sous ma teste, & au reste couché simplement sur
la natte comme eux, sans couverture ny forme de couche, & en lieu
tellement dur, que le matin me levant, je me trouvois tout rompu & brisé
de la teste & du corps.

Le matin, apres estre esveillé, & prié un peu Dieu, je desjeunois de ce
peu que nostre Sauvagesse m'avoit apporté, puis ayant pris mon Cadran
solaire, je sortois de la ville en quelque lieu escarté, pour pouvoir
dire mon service en pais, & faire mes prieres & meditations ordinaires:
estant environ midy ou une heure, je retournois è nostre Cabane, pour
disner d'un peu de Sagamite, ou de quelque Citrouille cuitte; apres
disner je lisois dans quelque petit livre que j'avois apporté, ou bien
j'escrivois, & observant soigneusement les mots de la langue, que
j'apprenois, j'en dressois des memoires que j'estudiois, & repetois
devant mes Sauvages, lesquels y prenoient plaisir, & m'aydoient à me
perfectionner avec une assez bonne methode, m'y disant souvent, _Auiel_,
au lieu de Gabriel, qu'ils ne pouvoient prononcer, à cause de la lettre
B, qui ne se trouve point en toute leur langue, non plus que les autres
lettres labiales, _asséhona, agnonra, & Séaconqua_: Gabriel, prends ta
plume & escris, puis ils m'expliquoient au mieux qu'ils pouvoient ce que
je desirois sçavoir d'eux.

Et comme ils ne pouvoient par fois me faire entendre leurs conceptions,
ils me les demonstroient par figures, similitudes & demonstrations
exterieures, par-fois par discours, & quelquesfois avec un baston,
traçant la chose sur la terre, au mieux qu'ils pouvoient, ou par le
mouvement du corps, n'estans pas honteux d'en faire de bien indecents,
pour se pouvoir mieux donner à entendre par ces comparaisons, plustost
que par longs discours & raisons qu'ils eussent pû alleguer, pour estre
leur langue assez pauvre en disetteuze de mots en plusieurs choses, &
particulierement en ce qui est des mysteres de nostre saincte Religion,
lesquels nous ne leur pouvions expliquer, ny mesme le _Pater noster_,
sinon par periphrase, c'est à dire, que pour un de nos mots, il en
falloit user de plusieurs des leurs: car entr'eux ils ne sçavent que
c'est de Sanctification, de Regne celeste, du tres-sainct Sacrement, ny
d'induire en tentation. Les mots de Gloire, Trinité, sainct Esprit,
Anges, Resurrection, Paradis, Enfer, Eglise, Foy, Esperance & Charité, &
autres infinis, ne sont pas en usage chez-eux. De sorte qu'il n'y a pas
besoin de gens bien sçavans pour le commencement, mais bien de personnes
craignans Dieu, patiens, & pleins de charité: & voilà enquoy il faut
principalement exceller pour convertir ce pauvre peuple, & le tirer hors
du peché & de son aveuglement.

Je sortois aussi fort souvent par le Bourg, & les visitois en leurs
Cabanes & ménages, ce qu'ils trouvoient tres-bon, & m'en aymoient
d'avantage, voyans que je traitois doucement & affablement avec eux,
autrement ils ne m'eussent point veu de bon oeil, & m'eussent creu
superbe & desdaigneux, ce qui n'eust pas esté le moyen de rien gaigner
sur eux, mais plustost d'acquerir la disgrace d'un chacun, & se faire
hayr de tous: car à mesme temps qu'un Estranger a donné à l'un d'eux
quelque petit sujet ou ombrage de mescontentement ou fascherie, il est
aussi-tost sceu par toute la ville de l'un à l'autre: & comme le mal est
plustost creu que le bien, ils vous estiment tel pour un temps, que le
mescontent vous a depeint.

Nostre Bourg estoit de ce costé là le plus proche voysin des Yroquois,
leurs ennemis mortels, c'est pourquoy n m'advertissoit souvent de me
tenir sur mes gardes, de peur de quelque surprise pendant que j'allois
au bois pour prier Dieu, ou aux champs cueillir des Meures champestres:
mais je n'y rencontray jamais aucun danger ny hazard (Dieu mercy) il y
eut seulement un Huron qui bandit son arc contre moy, pensant que je
fusse ennemy: mais ayant parlé il se rasseura, & me salua à la mode du
pays, _Quoye_, puis il passa outre son chemin, & moy le mien.

Je visitois aussi par fois leur Cimetiere, qu'ils appellent _Agosayé_,
admirant le soin que ces pauvres gens ont des corps morts De leurs
parents & amis deffuncts, & trouvois qu'en cela ils surpassoient le
pieté des Chrestiens puis qu'ils n'espargnent rien pour le soulagement
de leurs ames, qu'ils croyent immortelles, & avoit besoin du secours des
vivans. Que si par fois j'avois quelque petit ennuy, je me recreois &
consolois en Dieu par la priere, ou en chantant des Hymnes & Cantiques
spirituels, à la louange de sa divine Majesté, lesquels les Sauvages
escoutoient avec attention & contentement, & me prioyent de chanter
souvent, principalement apres que je leur eûs dict, que ces chants &
Cantiques spirituels estoient des prieres que je faisois & addresois à
Dieu nostre seigneur, pour leur salut & conversion.

Pendant la nuict j'entendois aussi parfois la mere de mon Sauvage
pleurer, & s'affliger grandement, à cause des illusions du Diable.
J'interrogeay mon Sauvage pour en sçavoir le sujet, il me fit response
que c'estoit le Diable qui la travailloit & affligeoit, par des songes &
representations fascheuses de la mort de ses parens, & autres
imaginations. Cela est particulierement commun aux femmes plustots
qu'aux hommes, à qui cela arrive plus rarement, bien qu'il s'y en trouve
par-fois quelques-uns qui en deviennent fols & furieux, selon leur forte
imagination, & la foiblesse de leur esprit, qui leur fait adjouter foy à
ces ruseries diaboliques.

Il se passa un assez long temps apres mon arrivee, avant que j'eusse
aucune cognoissance ny nouvelle du lieu où estoient arrivez mes
Confreres, jusques à un certain jour que le Pere Nicolas accompagné d'un
Sauvage me vint trouver de son village, qui n'estoit qu'à cinq lieuës du
nostre, je fus fort resjouy de le voir en bonne santé & disposition,
nonobstant les penibles travaux & disettes qu'il avoit souffertes depuis
nostre departement de la traicte; mes Sauvages le receurent aussi
volontiers à coucher en nostre Cabane, & luy firent festin de ce qu'ils
pûrent, à cause qu'il estoit mon Frere, & à nos autres François, pour
estre mes bons amys. Apres donc nous estre congratulez de nostre
heureuse arrivee, & un peu discouru de ce qui nous estoit arrivé pendant
un si long & penible chemin, nous advisasme d'aller trouver le Pere
Joseph, qui estoit demeurant en un autre village, ç quatre ou cinq
lieuës de nous; car ainsi Dieu nous avoit-il faict la grace, que sans
l'avoir premedité, nous nous mismes à la conduite de personnes qui
demeurassent si proches les uns des autres: mais pource que j'estois
fort aymé de _Oouchiarey_ mon Sauvage, & de la pluspart de ses parens,
je ne sçavois comment l'advertir de nostre dessein, sans le mescontenter
grandement. Nous trouvasmes enfin moyen de luy persuader que j'avois
quelque affaire à communiquer à nostre Frere Joseph, & qu'allant vers
luy il falloit necessairement que j'y portasse tout ce que j'avois, qui
estoit autant à luy comme à moy, afin de prendre chacun ce qui luy
appartenoit, ce qu'ayant dict, je pris congé d'eux leur donnant
esperance de revenir en bref, ainsi je partis avec le bon Pere Nicolas,
& fusmes trouver le Pere Joseph, qui demeuroit à _Quieunonascaran_, où
je ne vous sçaurois expliquer la joye & le contentement que nous eusmes
de nous revoir tous trois ensemble, qui ne fut pas sans en rendre graces
à Dieu, le priant de benir nostre entreprise pour sa gloire, &
conversion de ces pauvres infideles: en faitte, nous fismes bastir une
Cabane pour nous loger où à grand-peine eusmes-nous le loisir de nous
entre caresser, que je vis mes Sauvages (ennuyez de mon absence) nous
venir visiter, ce qu'ils reitererent plusieurs fois, & nous nous
estudions à les recevoir & traicter si humainement & civilement, que
nous les gaignasmes, en sorte, qu'ils sembloient debattre de courtoisie
à recevoir les François En leur Cabane, lors que la necessité de leurs
affaires les jettoit à la mercy de ces Sauvages, que nous
experimentasmes avoir esté utils à ceux qui doivent traiter avec eux,
esperant par ce moyen de nous insinuer au principal dessein de leur
conversion, seul motif d'un si long & fascheux voyage.

Or nous voyans parmy eux nous nous resolusmes d'y bastir un logement,
pour prendre possession, au nom de Jesus Christ de ce pays, afin d'y
faire les fonctions & exercer les ministere de nostre Mission ce qui fut
cause que nous priames le Chef qu'ils nomment _Garihoüa Androntia_ c'est
à dire, Capitaine & Chef de la police, de nous le permettre, ce qu'il
fit, apres avoir assemblé le Conseil des plus notables, & ouy leur
advis: & apres qu'ils se furent efforcez de nous dissuader ce dessein,
nous persuadans de prendre plustost logement en leurs Cabanes pour y
estre mieux traitez. Nous obtinmes ce que nous desirions, leur ayans
faict entendre qu'il estoit ainsi necessaire pour leur bien; car estans
venus de si long pays pour leur faire entendre ce qui concernoit le
salut de leurs ames, & le bien de la felicité eternelle, avec la
cognoissance d'un vray Dieu, par la predication de l'Evangile, il
n'estoit pas possible d'estre assez illuminez du Ciel pour les instruire
parmy le tracas de la mesnagerie de leurs Cabanes, joint que desirans
leur conserver l'amitié des François qui traitoient avec eux, nous
aurions plus de credit à les conserver ainsi à part, que non pas quand
nous serions cabanez parmy-eux. De sorte que s'estans laissez persuader
par ces discours & autres semblable, ils nous dirent que nous fissions
cesser les pluyes (qui pour lors estoient fort grandes & importunes) en
priant ce grand Dieu, que nous appellions Pere, & nous disions ses
serviteurs, afin qu'il les fist cesser, pour pouvoir nous accommoder la
Cabane que nous desirions: si bien que Dieu favorisant nos prieres
(apres avoir passé la nuict suyvante à le solliciter) il nous exauça, &
les fit cesser si parfaictement, que nous eusmes un temps fort serain;
dequoy ils furent si estonnez & ravis, qu'ils le publierent pour
miracle, dont nos rendismes graces à Dieu. Et ce qui les confirma
d'avantage, ce fut qu'apres avoir employé quelques jours à ce pieux
travail, & apres l'avoir mis à sa perfection, les pluyes recommencerent:
de sorte qu'ils publierent par tout la grandeur de nostre Dieu.

Je ne puis obmettre un gentil debat qui arrive entr'eux, à raison de
nostre bastiment, d'un jeune garçon lequel n'y travaillant pas de bonne
volonté, se plaignoit aux autres de la peine & du soin qu'ils se
donnoient de bastir une Cabane à des gens qui ne leurs estoient point
parens, & eust volontiers desiré qu'on eust delaissé la chose
imparfaite, & nous en peine de loger avec eux dans leurs Cabanes, ou
d'estre exposez à l'injure de l'air, & incommodité du temps: mais les
autres Sauvages portez de meilleure volonté, ne luy voulurent point
acquiescer, & le reprirent de sa paresse, & du peu d'amitié qu'il
tesmoignoit à des personnes si recommandables, qu'ils devoient cherir
comme parens & amys bien qu'estrangers, puis qu'ils n'estoient venus que
pour leur propre bien & profit.

Ces bons Sauvages ont cette louable coustume entr'eux; que quand
quelques-uns de leurs Concitoyens n'ont point de Cabane è se loger, tous
unanimement prestent la main, & luy en font une, & ne l'abondonnent
point que la chose ne soit mise en sa perfection, ou du moins que celuy
ou ceux pour qui elle est destinée, ne la puisse aysement parachever: &
pour obliger un chacun à un si pieux & charitable office, quand il est
question d'y travailler, la chose se decide toujours en plein conseil,
puis le cry s'en faict tous les jours par le Bourg, afin qu'un chacun
s'y trouve à l'heure ordonnée, ce qui est un tres-bel ordre, & fort
admirable pour des personnes sauvages, que nous croyons, & sont en
effect, moins policées que nous. Mais pour nous, qui leur estions
estranger, & arrivez de nouveau, c'estoit beaucoup, de se monstrer si
humains que de nous en bastir avec une si commune & universelle
affection, veu qu'ils ne donnent ordinairement rien pour rien aux
estrangers, si ce n'est à des personnes qui le meritent, ou qui les
ayent bien obligez, quoy qu'ils demandent tousjours, particulierement
aux François, qu'ils appellent _Agnouha_, c'est à dire gens de fer, en
leur lange, & les Canadiens & Montagnars nous sur-nomment _Mistigoche_,
qui signifie en leur langue Canot ou Basteau de bois: ils nous appellent
ainsi, à cause que nos Navires & Basteaux sont faicts de bois, & non
d'escorces comme les leurs: mais pour le nom que nous donnent les
Hurons, il vient de ce qu'auparavant nous, ils ne sçavoient que c'estoit
de fer, & n'en avoient aucun usage, non plus que de tout autre metal ou
mineral.

Pour revenir au parachevement de nostre Cabane, ils la dresserent
environ à deux portées de flesches lin du Bourg, en un lieu que
nous-mesmes avions choisi pour le plus commode, sur le costeau d'un
fond, où passoit un beau & agreable ruisseau, de l'eau duquel nous nous
servions à boire, & à faire nostre Sagamité, excepté pendant les grandes
neiges de l'hyver, que pour cause du fascheux chemin; nous prenions de
la neige proche de nous pour faire nostre manger, & ne nous en
trouvasmes pont mal, Dieu mercy. Il est vray qu'on passe d'ordinaire les
sepmaines & les mois entiers sans boire: car ne mangeant jamais rien de
sallé ny espicé, & son manger quotidien n'estant que de ce bled d'Inde
bouilly en eau, cela sert de boisson & de mangeaille, & nous nous
trouvons fort bien de ne point manger de sel: aussi restons-nous pres de
trois cens lieuës loin de toute eau sallée, de laquelle eussions pû
esperer du sel. Et à mon retour en Canada, je me trouvois mal au
commencement d'en manger; pour l'avoir discontinué trop longtemps; ce
qui me faict croire que le sel n'est pas necessaire à la conservation de
la vie, ny à la santé de l'homme.

Nostre pauvre Cabane pouvoit avoir environ vingt pieds de longueur, &
dix ou douze de large, faicte en forme d'un berceau de jardin, couverte
d'escorces par tout, excepté au faiste, où on avoit laissé une fente &
ouverture exprez pour sortir la fumée; estoit ainsi achevée de
nous-mesmes au mieux qu'il nous fut possible, & avec quelques haches que
nous avions apportées, nous fismes une cloison de pieces de bois,
separant nostre Cabane en deux: du costé de la porte estoit le lieu où
nous faisions nostre mesnage, & prenions nostre repos, & la chambre
intérieure nous servoit de Chappelle, car nous y avons dressé un Autel
pour dire la saincte Messe; & y serrions encores nos ornements & autres
petites commoditez, ce de peur de la main larronnesse des Sauvages nous
tenions la petite porte d'escorce, qui estoit à la cloison, fermee &
attachee, avec une cordelette. A l'entour de nostre petit logis nous Y
accommodasme un petit jardin, fermé d'une petite pallissade, pour en
oster le libre accez aux petits enfans Sauvages, qui ne cherchent qu'à
mal faire pour la pluspart: les pois, herbes & autres petites choses que
avions semees en ce petit jardin; y profiterent assez bien, encore que
la terre en fust fort maigre, comme l'un des pires & moindres endroicts
du pays.

Mais pour avoir faict nostre Cabane hors saison, elle fut couvere de
tres mauvaise escorce, qui se décreva & fendit toute, de sorte qu'elle
nous garentissoit peu ou point des pluyes qui nous tomboient partout, &
ne nous en pouvions deffendre ny le jour ny la nuict, non plus que des
neiges pendant l'hyver, de laquelle nous nous trouvions par-fois
couverts le matin en nous levant. Si la pluye estoit aspre, elle
esteignoit nostre feu, nous privoit du disner, & nous causoit tant
d'autres incommoditez, que je puis dire avec verité, que jusqu'à ce que
nous y eussions un peu remedié, qu'il n'y avoit pas un seul petit coin
en nostre Cabane, où il ne pleust comme dehors, ce qui nous contraignoit
d'y passer les nuicts entieres sas dormir, cherchans à nous tenir &
ranger debouts ou assis en quelque petit coin pendant ces orages.

La Terre nue où nos genouils, nous servoient de table à prendre nostre
repas ains comme les Sauvages, & n'avions non plus de nappes ny
serviettes à essuyer nos doigts, ny de cousteau à couper nostre pain ou
nos viandes: car le pain nous estoit interdict, & la viande nous estoit
si rare, que nous avons passé des 6 sepmaines, & deux & trois mois
entiers sans en manger, encor' n'estoit-ce que quelque petits morceau de
Chien, d'Ours ou de Renard, qu'on nous donnoit en festin, excepté vers
Pasques & en l'Automne, que quelques François nous firent part de leur
chasse & gibier. La chandelle de quoy nous nous servions la nuict,
n'estoit que de petits cornets d'escorce de Bouleau, qui estoient de peu
de duree, & la clairté du feu nous servoit pour lire, escrire, & faire
autres petites choses pendant les longues nuicts de l'hyver, ce qui
n'estoit une petite incommodité.

Nostre vie & nourriture ordinaire estoit des mesmes mets & viandes que
celles que les Sauvages usent ordinairement sinon que celle de nos
Sagamites estoient un peu plus nettement accommodées, & que nous y
mettions encore par fois de petites herbes, comme de la Marjolaine
sauvage, & autres, pour y donner goust & saveur, au lieu de sel &
d'espice; mais les Sauvages s'appercevans qu'il y en avoit, ils n'en
voulurent nullement gouster, disans que cela sentoit mauvais, & par
ainsi ils nous la laissoient manger en paix, sans nous en demander,
comme ils avoient accoustumé de faire lors qu'il n'y en avoit point,
aussi ne nous en refusoient-ils point en leurs Cabanes quand nous leur
en demandions, & eux-mesmes nous en offroient souvent.

Au temps que les bois estoient en seve, nous faisions par-fois une fente
dans l'escorce de quelque gros Bouleau, & tenans au dessous une
escuelle, nous recevions le jus & la liqueur qui en distilloit, laquelle
nous servoit pour nous fortifier le coeur lors que nous nous en sentions
incommodez; mais c'est neantmoins un remede bien simple & de peu
d'effect, & qui assadist plustost qu'il ne fortifie, & si nous nous en
servions, c'estoit faute d'autre chose plus propre & meilleure.

Avant que de partir pour aller à la mer douce, le vin des Messes, que
nous avions porté en un petit baril de deux pots, estant failly, nous en
fismes d'autre avec des raisins du pays, qui estoit tres-bon & bouillit
en nostre petit baril, & en deux autres bouteilles que nous avions, de
mesmes qu'il eust pû faire en des plus grands vaisseaux, & si nous en
eussions encore en d'autres, il y avoit moyen d'en faire une assez bonne
provision, pour la grande quantité de vignes & de raisins qui sont en ce
pays-là. Les Sauvages en mangent bien le raisin, mais ils ne les
cultivent ny n'en font aucun vin, pour n'en avoir l'invention, ny les
instrumens propres: Nostre mortier de bois, & une serviette de nostre
Chappelle nous servirent de pressoir, & un Anderoqua, ou sceau
d'escorces, nous servit de contenans nos petits vaisseaux n'estans
capables de contenir tout nostre vin nouveau, nous fusmes contraincts,
pour ne point perdre le res, d'en faire du raisiné, qui fut aussi bon
que celuy que l'on faict en France, lequel nous servit aux jours de
recreation & bonne feste de l'annee, à en prendre un petit sur la
poincte d'un cousteau.

Pendant les neiges nous estions contraincts de nous attacher des
raquettes sous les pieds, aussi bien que les Sauvages, pour aller querir
du bois pour nous chauffer, qui est une tres-bonne invention: car avec
icelles on n'enfonce point dans les neiges, & si on faict bien du chemin
en peu de temps. Ces raquettes que nos Sauvages Hurons appellent
_Agnonia_, sont deux ou trois fois grandes comme les nostres. Les
Montagnars, Canadiens, & Algoumequins, hommes, femmes, filles & enfans
avec icelles, suyvent la piste des animaux & la beste estant trouvee, &
abatue à coups de flesches, & espees emmanchee au bout d'une demye
picque, qu'ils sçavent dextrement darder ils se cabanent, & là se
consolent, jouissent du fruict de leur travail, & sans ces raquettes ils
ne pourroient courir l'Eslan ny le Cerfs, & par consequent il faudroit
qu'ils mourussent de faim en temps d'hyver.

Pendant le jour nous estions continuellement visitez d'un bon nombre de
Sauvages, & à diverses intentions; car les uns venoient pour l'amitié
qu'ils nous portoient, & pour s'instruire & entretenir de discours avec
nous: d'autres pour voir s'ils nous pourroient rien desrober, ce qui
arrivoit assez souvent, jusqu'à prendre de nos cousteaux, cueilliers,
escuelles d'escorce ou de bois, & autres choses qui nous faisoient
besoin: & d'autres plus charitables nous apportoient de petits presens,
comme du bled d'Inde, des Citrouilles, des Fezolles, & quelquesfois des
petits Poissons boucanez, & en recompense nous lur donnions aussi
d'autres petits presens, comme quelques aleines, fer à flesches, ou un
peu de rassade à pendre à leur col, ou à leurs oreilles; & comme ils
sont pauvres en meubles, empruntant quelqu'un de nos chaudrons, ils nous
le rendoient tousjours avec quelque reste de Sagamité dedans, & quand il
arrivoit de faire festin pour un deffunct, plusieurs de ceux qui nous
aymoient nous en envoyoient, comme ils faisoient au reste de leurs
parens & amys selon leur coustume. Ils nous venoient aussi souvent prier
de festin; mais nous n'y allions que le plus rarement qu'il nous estoit
possible, pour ne nous obliger à leur en rendre, & pour plusieurs autres
bonnes raisons.

Quand quelque particulier Sauvage de nos amys nous venoit visiter,
entrant chez-nous, la salutation estoit ho, ho, ho, qui est une
salutation de joye, & la seule voix ho, ho, ne se peut faire que ce ne
soit quasi en riant, tesmognans par là la joye & le contentement qu'ils
avoient de nous voir; car leur autre salutation _Quoye_, qui est comme
si on disoit: Qu'est-ce, que dites-vous, se peut prendre en divers sens,
aussi est-elle commune envers les amys, comme envers les ennemis, qui
respondent en la mesme maniere _Quoye_, ou bien plus gracieusement
_Yatoyo_, qui est à dire mon amy, mon compagnon, mon camarade, ou disent
_Ataquen_, mon frere, & aux filles _Eadié_, ma bonne amie, ma compagne,
& quelquefois aux vieillards _Yastan_, mon pere, _Honratinoyon_, oncle,
mon oncle, &c.

Ils nous demandoient aussi à petuner, & plus souvent pour espargner le
petun qu'ils avoient dans leur sac, car ils n'en sont jamais desgarnis:
mais comme la foule y estoit souvent si grande qu'à peine avions-nous
place en nostre Cabane, nous ne pouvions pas leur en fournir à tous, &
nous en excusions, en ce qu'eux-mesmes nous traictoient ce peu que nous
en avions, & cette raison les rendoit contens. Une grande invention du
Diable, qui fait su singe par tout est, que comme entre nous on salue de
quelque devote priere celuy ou celle qui esternue, eux au contraire,
poussez de Sathan, & d'un esprit de vengeance, entendans esternuer
quelqu'un, leur salut ordinaire n'est que des imprécations, des injures,
& la mort mesme qu'ils souhaittent & desirent aux Yroquois, & à tous
leurs ennemis, dequoy nous les reprenions, mais il n'estoit pas encore
entré en leur esprit que ce fust ma faict, d'autant que la vengeance
leur est tellement coustumiere & ordinaire, qu'ils la tiennent comme
vertu à l'endroict de l'ennemy estranger, & non toutefois envers ceux de
leur propre Nation, desquels ils sçavent assez bien dissimuler et
supporte un tort ou injure quand il faut. Et à ce propos, de la
vengeance je diray que comme le General de la flotte assisté des autres
Capitaines de navire, eussent par certaine ceremonie, jetté une espee
dans la riviere sainct Laurens au temps de la traicte, en la presence de
tous les Sauvages, pour asseurance aux meurtriers Canadiens qui avoient
tué deux François, que leur faute leur estoit entierement pardonnee, &
ensevelie dans l'oubly, en la mesme sorte que cette espee estoit perdue
& ensevelie au fond des eauës. Nos Hurons, qui sçavent bien dissimuler,
& qui tiennent bonne mine en cette action, estans de retour dans leur
pays, tournerent toute cette ceremonie en risee, & s'en mocquerent,
disans que toute la colere des François avoit esté noyee en cette espée,
& que pour tuer un François on en seroit dores-navant quitte pour une
douzaine de castors.

Pendant l'hyver, que les Epicerinys se vindrent cabaner au pays de nos
Hurons, à trois lieuës de nous, ils venoient souvent nous visiter en
nostre Cabane pour nous voir, & pour s'entretenir de discours avec nous:
car comme j'ay dict ailleurs, ils sont assez bonnes gens, & sçavent les
deux langues, la Huronne & la leur, ce que n'ont pas les Hurons,
lesquels ne sçavent ny n'apprennent autre langue que la leur, soit par
negligence ou pour ce qu'ils ont moins affaire de leurs voysins, que
leurs voysins n'ont affaire d'eux. Ils nous parlerent par plusieurs fois
d'une certaine Nation à laquelle ils vont tous les ans une fois à la
traite, n'en estans esloignez qu'environ une Lune & demye, qui est un
mois ou six sepmaines de chemin, tant par terre que par eau & riviere. A
laquelle vient aussi trafiquer un certain peuple qui y aborde par mer,
avec des grands basteaux ou navires de bois, chargez de diverses
marchandises, comme haches, faictes en queuë de perdrix, des bas de
chausses, avec les souliers attachez ensemble, souples néantmoins comme
un gand, & plusieurs autres choses qu'ils eschangent pour des
pelleteries. Ils nous dirent aussi que ces personnes-là ne portoient
point de poil, ny à la barbe ny à la teste, (& pour ce par nous
sur-nommez Teste pelles) & nous asseurerent que ce peuple leur avoit
dict qu'il seroit fort ayse de nous voir, pour la façon de laquelle on
nous avoit dépeinct en son endroit, ce qui nous fit conjecturer que ce
pouvoit estre quelque peuple & nation policee & habituee vers la mer de
la Chine, qui borne ce pays vers l'Occident comme ils aussi borné de la
mer Oceane, environ les 40 degrez vers l'Orient, & esperions y faire un
voyage à la premiere commodité avec ces Epicerinys, comme ils nous en
donnoient quelques esperance, moyennant quelque petit present; si
l'obedience ne m'eust r'appellé trop-tost en France: tant bien que ces
Epicerinys ne veulent pas mener de François seculiers en leur voyage,
non plus que les Montagnars & Hurons n'en veulent point mener au
Saguenay, de peur de descouvrir leur bonne & meilleure traitte, & le
pays où ils vont amasser quantité de pelleteries: ils ne sont pas si
reserrez en nostre endroict, sçachans desja par experience, que nous ne
nous meslons d'aucun autre trafic que de celuy des ames, que nous nous
efforçons de gaigner à Jesus-Christ.

Quand nous allions voir & visiter nos Sauvages en leurs Cabanes, ils en
estoient pour la pluspart bien ayse, & le tenoient à honneur & faveur,
se plaignans de ne nous y voir pas assez souvent, & nous faisoient
par-fois comme font ordinairement les Merciers & Marchands du Palais de
Paris, nous appellans chacun à son foyer, & peut-estre sous esperance de
quelque aleine, ou d'un petit bot de rassade, de laquelle ils sont fort
curieux à se parer. Ils nous faisoient aussi bonne place sur la natte
auprés d'eux au plus bel endroict, puis nous offroient à manger de leur
Sagamité, y en ayant souvent quelque reste de leur pot: mais pour mon
particulier j'en prenois fort rarement, tant à cause qu'il sentoit pour
l'ordinaire trop le poisson puant, que pour ce que les chiens y
mettoient souvent leur nez, & les enfans leur reste. Nous avions aussi
fort à dégoust & à contre-coeur de voir les Sauvagesses manger les pouls
d'elles & de leurs enfans; car elles les mangent comme si c'estoit chose
fort excellente & de bon goust. Puis comme par-deça que l'on boit l'un à
l'autre, en presentant le ver à celuy à qui on a beu, ainsi les Sauvages
qui n'ont que de l'eau à boire, pour toute boisson, voulans festoyer
quelqu'un, & lui mon digne d'amitié, aprés avoir petuné luy presentent
le petunoir tout allumé, & nous tenans en cette qualité d'amis & de
parens, ils nous en offroient & presentoient de fort bonne grace: Mais
comme je ne me suis jamais voulu habituer au petun; je les en
remerciois, & n'en prenois nullement, dequoy ils estoient au
commencement tous estonnez, pour n'y avoir personne en tous ces pays-là,
qui n'en prenne & use, pour à faute de vin & d'espices eschauffer cet
estomach, & aucunement corrompre tant de cruditez provenant de leur
mauvaise nourriture.

Lorsque pour quelque necessité ou affaire, il nous falloit aller d'un
village à un autre, nous allions librement loger & manger en leurs
Cabanes, ausquelles s'ils nous recevoient & traittoient fort
humainement; bien qu'ils ne nous eussent aucune obligation, car ils ont
cela de propre d'assister les passans, & recevoir courtoisement entr'eux
toute personne qui ne leur est point ennemie: & à plus forte raison,
ceux de leur propre Nation, qui se rendent l'hospitalité reciproque, &
assistent tellement l'un l'autre, qu'ils pourvoyent à la necessité d'un
chacun, sans qu'il y ait aucun pauvre mendiant parmy leurs villes &
villages, & trouvoient fort mauvais entendant dire qu'il y avoit en
France grand nombre de ces necessiteux & mendians, & pensoient que cela
fust faute de charité qui fust en nous, & nous en blasmoient grandement.



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_Du pays des Hurons, & de leur villes, villages & cabanes._

CHAPITRE VI.


MAIS, pour parler en general du pays des Hurons, de sa situation, des
moeurs de ses habitans, & de leurs principales ceremonies & façons de
faire. Disons premierement, qu'il est situé sous la hauteur de
quarante-quatre degrez & demy de latitude, & deux cens trente lieuës de
longitude à l'Occident, & dix de latitude, pays fort deserté; beau &
agreable, & traversé de ruisseaux qui se desgorgent dedans le grand lac.
On n'y voit point une face si dense de grands rochers & montagnes
steriles, comme on voit en beaucoup d'autres endroicts és contrees
Canadiennes & Algoumequines.

Le pays est plein de belles collines, campagnes, & de tres-belles &
grandes prairies, qui portent quantité de bon foin, qui ne sert qu'à y
mettre le feu par plaisir, quant il est sec: & en plusieurs endroits il
y a quantité de froment sauvage, qui a l'espic comme seigle, & le grain
comme de l'avoine: j'y fus trompé, pensant au commencement que j'en vis,
que ce fussent champs qui eussent esté ensemencez de bon grain: je fus
de mesme trompé aux pois sauvages, où il y en a en divers endroicts
aussi espais, comme s'ils y avoient esté semez & cultivez: & pour
monstrer la bonté de la terre, un Sauvage de Toenchen ayant planté un
peu de pois qu'il avoit apportez de la traicte, rendirent leurs fruicts
deux fois plus gros qu'à l'ordinaire, dequoy je m'estonnay, n'en ayant
point veu de si gros, ny en France, ny en Canada.

Il y a de belles forests, peuplees de gros Chesnes, Fouteaux, Herables,
Cedres, Sapins, Ifs & autres sortes de bois beaucoup plus beaux, sans
comparaison, qu'aux autres Provinces de Canada que nous ayons veuës:
aussi le pays est-il plus chaud & plus beau, & plus grasses & meilleures
sont les terres, que plus on advance tirant au Su: car du costé du Nord
les terres y sont plus pierreuses & sablonneuses, ainsi que je vis
allant sur la mer douce, pour la pesche du grand poisson.

Il y a plusieurs contrees ou provinces au pays de nos Hurons qui portent
divers noms, aussi bien que les diverses provinces de France: car celle
où commandoit le grand Capitaine _Attyonta_, s'appelle _Henayonon_,
celle _d'Entauaque_ s'appelle _Atigagnongueha_, et la Nation des Ours,
qui est celle où nous demeurions, sous le grand Capitaine _Auoindaon_,
s'appelle _Attingyahointan_, & en ceste estendue de pays, il y a environ
vingt-cinq tant villes que villages, dont une partie ne sont point clos
ny fermez, & les autres sont fortifiez de fortes pallissades de bois à
triples rangs entre-lassez les uns dans les autres, & redoublez par
dedans de grandes & grosses escorces, à la hauteur de huict à neuf
pieds, & par dessous il y a de grands arbres: puis au dessus de ces
pallissades il y a des galleries ou guerittes, qu'il appellent
_Ondaqua_, qu'ils garnissent de pierres en temps de guerre, pour ruer
sur l'ennemy, & d'eau pour esteindre le feu qu'on pourroit appliquer
contre leurs pallissades: nos Hurons y montent par une eschelle assez
mal-façonnee & difficile, & deffendent leurs rempars avec beaucoup de
courage & d'industrie.

Ces vingt-cinq villes & villages peuvent estre peuplez de deux ou trois
mille hommes de guerre, au plus, sans y comprendre le commun, qui peut
faire ne nombre environ trente ou quarante mille ames en tout. La
principale ville avoit autre fois deux cens grandes Cabanes pleines
chacune de quantité de mesnages; mais depuis peu, à raison que les bois
leur manquoient, & que les terres commençoient à s'amaigrir, elle est
diminuee de grandeur, separee en deux, & bastie en un autre lieu plus
commode.

Leurs villes frontieres & plus proches des ennemis, sont tousjours les
mieux fortifiées, tant en leurs enceintes & murailles, hautes de deux
lances ou environ, & les portes & entrées qui ferment à barres, par
lesquelles on est contrainct de passer de costé, & non de plein saut,
qu'en l'assiette des lieux qu'ils sçavent assez bien choisir, & adviser
que ce soit joignant quelque bon ruisseau, en lieu un peu eslevé, &
environné d'un fossé naturel, s'il se peut, & que l'enceinte & les
murailles soient basties en rond & la ville bien ramassée, laissans
neantmoins une grande espace vuide entre les Cabanes & les murailles,
pour pouvoir mieux combattre & se deffendre contre les ennemis qui les
attaqueroient sans laisser de faire des sorties aux occasions.

Il y a de certaines contrees où ils changent leurs villes & villages, de
dix, quinze ou trente ans, plus ou moins, & le font seulement lors
qu'ils se trouvent trop esloignez des bois, qu'il faut qu'ils portent
sur leur dos, attaché & lié avec un collier, qui prent & tient sur le
front, mais en hyver ils ont accoustumé de faire de certaines traisnes,
qu'ils appellent _Arocha_, faicte de longues planchette de bois de Cedre
blanc, sur lesquelles ils mettent leur charge, & ayans des raquettes
attachees sous leurs pieds, traisnent leur fardeau par-dessus les
neiges, sans aucune difficulté. Ils changent leur ville ou village, lors
que par succession de temps les terres sont tellement fatiguees,
qu'elles ne peuvent plus porter leur bled avec la perfection ordinaire,
faute de fumier, & pour ne sçavoir cultiver la terre, ny semer dans
d'autres lieux, que dans les trous ordinaires.

Leurs Cabanes, qu'ils appellent _Ganonchia_, sont faicte, comme j'ay
dict, en façon de tonnelles ou berceaux de jardins, couvertes d'escorces
d'arbres, de la longueur de 25 à 30 toises, plus ou moins (car elles ne
sont pas toutes egales en longueur) et six de large, laissans par le
milieu une allee de 10 à 12 pieds de large, qui va d'un bout à l'autre;
aux deux costez il y a une maniere d'establie de la hauteur de quatre ou
cinq pieds, qui prend d'un bout de la Cabane à l'autre, où ils couchent
en esté, pour éviter l'importunité des puces, dont ils ont grande
quantité, tant à cause de leurs chiens qui leur en fournissent à bon
escient, que pour l'eau que les enfans y font, & en hyver ils couchent
en bas sur des nattes proches du feu, pour estre plus chaudement & sont
arrangez les uns proches des autres, les enfans au lieu plus chaud &
eminent, pour l'ordinaire, & les pere & mere apres, & n'y a point
d'entre-deux ou de separation, ny de pied, ny de chevet, non plus en
haut qu'en bas, & ne font autre chose pour dormir, que de se coucher en
la mesme place où ils sont assis, & s'affubler la teste avec leur robe,
sans autre couverture ny lict.

Ils emplissent de bois sec, pour brusler en hyver, tout le dessous de
ces establies, qu'ils appellent _Gayihagneu_ &_Eindichaguet_: mais pour
les gros troncs ou tisons appelles _Aneintuny_, qui servent à entretenir
le feu, eslevez un peu en haut par un des bouts, ils en font des piles
devant leurs cabanes, ou les serrent au dedans des porches, qu'ils
appellent _Aque_. Toutes les femmes s'aydent à faire cette provision de
bois, qui se faict dés le mois de Mars, & d'Avrie, & avec cet ordre en
peu de jours chaque mesnage est fourny de ce qui luy est necessaire.

Ils ne se servent que de tres-bon bois, aymant mieux l'aller chercher
bien loin, que d'en prendre de vert, ou qui fasse fumée; c'est pourquoy
ils entretiennent tousjours un feu clair avec peu de bois que s'ils ne
rencontrent point d'arbres bien secs, ils en abbattent de ceux qui ont
des branches seiches, lesquelles ils mettent par esclats, & couppent
d'une égale longueur, comme les corrays de Paris. Ils ne se servent
point du fagotage, non plus que du tronc des plus gros arbres qu'ils
abbattent; car ils les laissent là pourir sur la terre, pource qu'ils
n'ont point de scie pour les scier, ny l'industrie de les mettre en
pieces qu'ils ne soient secs & pourris. Pour nous qui n'y prenions pas
garde de si pres, nous nous contentions de celuy qui estoit plus proche
de nostre Cabane, pour n'employer tout nostre temps à cette occupation.

En une Cabane il y a plusieurs feux, & à chaque feu il y a deux
mesnages, l'un d'un costé, l'autre de l'autre, & telle Cabane aura
jusqu'à huict, dix ou douze feux, qui font 24 mesnages, & les autres
moins selon qu'elles sont longues ou petites, & où il fume à bon
escient, qui faict que plusieurs en reçoivent de tres-grandes
incommoditez aux yeux, n'y ayant fenestre ny aucune ouverture, que celle
qui est au dessus de leur Cabane, par où la fumee sort. Aux deux bouts
il y a à chacun un porche, & ces porches leur servent principalement à
mettre leurs grandes cuves ou tonnes d'escorces dans quoy ils serrent
leur bled d'Inde, apres qu'il est bien sec & esgrené. Au milieu de leur
logement il y a deux grosses perches suspendues, qu'ils appellent
_Oaayonta_ où ils pendent leur cramaliere, & mettent leurs habits,
vivres & autres choses, de peur des souris, & pour tenir les choses
seichement: Mais pour le poisson duquel ils font provision pour leur
hyver, apres qu'il est boucané, ils le serrent en des tonneaux
d'escorce, qu'ils appellent _Acha_, excepté _Leinchataon_, qui est un
poisson qu'ils n'esventrent point, & lequel ils pendent au haut de leur
Cabane, attaché avec des cordelettes, pour ce qu'enfermé en quelque
tonneau il sentiroit trop mauvais, & se pourriroit incontinent.

Crainte du feu, auquel ils sont assez sujets, ils serrent souvent en des
tonneaux ce qu'ils ont de plus precieux, & les enterrent en des fosses
profondes qu'ils font dans leurs Cabanes, puis les couvrent de la mesme
terre, & cela les conserve non seulement du feu, mais aussi de la main
des larrons, pour n'avoir autre coffre ny armoire en tout leur mesnage,
que ces petits tonneaux. Il set vray qu'ils se font peu souvent du tort
les uns aux autres, mais encore s'y en trouve-t'il par-fois de meschans,
qui leur font du desplaisir quand il ne pensent estre descouverts, & que
ce soit principalement quelque chose à manger.



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_Exercice ordinaire des hommes & des femmes._

CHAPITRE VII.


CE bon legislateur des Atheniens, Solon, fit une Loy, dont Amasis, Roy
d'Egypte, avoit esté jadis Autheur: Que chacun monstre tous les ans d'où
il vit, par devant le Magistrat, autrement à faute de ce faire qu'il
soit puny de mort. L'occupation de nos Sauvages est la pesche, la
chasse, & la guerre; aller à la traicte, faire des Cabanes & Canots, où
les outils propres à cela. Le reste du temps ils le passent en oysiveté,
à jouer, dormir, chanter, dancer, petuner, ou aller en festins & ne
veulent s'entremettre d'aucun autre ouvrage qui soit du devoir de la
femme, sans grande necessité.

L'exercice du jeu est tellement frequent & coustumier entr'eux, qu'ils y
employent beaucoup de temps, & par-fois tant les hommes que les femmes,
jouent tout ce qu'elles ont, & perdent aussi gayement & patiemment,
quand la chanse ne leur en faict point, que s'ils n'avoient rien perdu,
& en ay veus en retourner en leur village tous nuds, & chantans, apres
avoir tout laissé au nostre, & est arrivé une fois entre les autres,
qu'un Canadien perdit & sa femme & ses enfans au jeu contre un François,
qui luy furent neantmoins rendus par apres volontairement.

Les hommes ne s'addonnent pas seulement au jeu de paille, nommé
_Aescaya_, qui sont trois ou quatre cens de petits joncs blancs
egalement couppez, de la grandeur d'un pied ou environ: mais aussi à
plusieurs autres sortes de jeu; comme de prendre une grande escuelles de
bois, & dans icelle avoir cinq ou six noyaux ou petites boulettes un peu
plattes, de la grosseur du bout du petit doigt, & peintes de noir d'un
costé, & blanche & jaune de l'autre: & estans tous assis à terre en
rond, à leur accoustumée, prennent tour à tour, selon qu'il escher,
cette escuelle, avec les deux mains, qu'ils eslevent un peu de terre, &
à mesme temps l'y reposent, & frappent un peu rudement, de sorte que ces
boulettes sont contraintes de se retourner & sauter, & voyent comme au
jeu des dez, de quel costé elles se reposent, & si elles font pour eux,
pendant que celui qui tient l'escuelle la frappe, & regarde à son jeu,
il dit continuellement: & sans intermission, _Tet, tet, tet, tet,_
pensant que cela excite & faict bon jeu pour luy. Mais le jeu des femmes
& filles, auquel s'entretiennent aussi par-fois des hommes & garçons
avec elles est particulierement avec cinq ou six noyaux, comme ceux de
nos abricots, noirs d'un costé, lesquels elles prennent avec la main,
comme on faict les dez, puis les jettent un peu en haut, & estans tombez
sur un cuir, ou peau estendue contre terre exprez, elles voyent ce qui
faict pour elles, & continuent à qui gaignera les coliers, oreillettes
ou autres bagatelles qu'elles ont, & non jamais aucune monnoye; car ils
n'en ont nulle cognoissance ny usage; ains mettent, donnent & eschangent
une chose pour une autre, en tout le pays de nos Sauvages.

Je ne puis obmettre aussi qu'ils pratiquent en quelques-uns de leurs
villages, ce que nous appellons en France porter les mommons: car ils
deffient & invitent les autres villes & villages de les venir voir,
jouer avec, & gaigner leurs ustencilles, s'il escher, & cependant les
festins ne manquent point: car pour la moindre occasion la chaudiere est
tousjours preste, & particulierement en hyver, qui est le temps auquel
principalement ils se festinent les uns les autres. Ils ayment la
peinture, & y reussissent assez industrieusement, pour des personnes qui
n'y ont point d'art ny d'instrumens propres, & font neantmoins des
representations d'hommes, d'animaux, d'oyseaux & autres grotesques; tant
en relief de pierres, bois & autres semblables matieres, qu'en platte
peinturé sur leurs corps, qu'ils font non pour idolatrer, mais pour se
contenter la veuë, embellir leurs Calumets & Petunoirs, & pour orner le
devant de leurs Cabanes.

Pendant l'hyver, du filet que les femmes & filles ont filé, ils font des
rets & fillets à pescher & prendre le poisson en esté, & mesme en hyver
sous la glace à la ligne, ou à la seine, par le moyen des trous qu'ils y
font en plusieurs endroits. Ils font aussi des flesches avec le cousteau
fort droicte & longues, & n'ayans point de cousteaux, ils se servent de
pierres trenchantes, & les empennent de plumes de queuës & d'aisles
d'Aigles, par ce qu'icelles sont fermes & se portent bien en l'air: La
poincte avec une colle forte de poisson ils y accommodent une pierre
aceree, ou un os, ou des fers, que les François leur traictent. Ils font
aussi des masses de bois pour la guerre, & des pavois qui couvrent
presque tout le corps, & avec des boyaux ils font des cordes d'arcs &
des raquettes, pour aller sur la neige, au bois & à la chasse.

Ils font aussi des voyages par terre, aussi bien que par mer, & les
rivieres, & entreprendront (chose incroyable) d'aller dix, vingt, trente
& quarante lieuës par les bois, sans porter aucun vivres sinon du petun
& un fuzil, avec l'arc au poing, & le carquois sur le dos. S'ils sont
pressez de la soif, & qu'ils n'ayent point d'eau, ils ont l'industrie de
succer les arbres, particulierement les Fouteaux, d'où distile une douce
& fort agreable liqueur, comme nous faisions aussi, au temps que les
arbres estoient en seve. Mais lors qu'ils entreprennent des voyages en
pays lointain, ils ne les font point pour l'ordinaire inconsiderement, &
sans en avoir eu la permission des Chefs, lesquels en un conseil
particulier ont accoustumé d'ordonner tous les ans, la quantité des
hommes qui doivent partir de chaque ville ou village, pour ne les
laisser desgarnis de gens de guerre, & quiconque voudroit partir
autrement, le pourroit faire à toute rigueur; mais il seroit blasmé, &
estimé fol & imprudent.

J'ay veu plusieurs Sauvages des villages circonvoysins, venir à
_Quieunonascayan_, demander congé à _Onoyotandi_, frere du grand
Capitaine _Auoindaon_, pour avoir la permission d'aller au Saguenay: car
il se disoit Maistre & Superieur des chemins & rivieres qui y
conduisent, s'entend jusques hors le pays des Hurons. De mesme il
falloit avoir la permission _d'Auoindaon_ pour aller à Kebec, & comme
chacun entend d'estre maistre en son pays, aussi ne laissent-ils passer
aucun d'une autre Nation Sauvage par leur pays, pour aller à la traicte,
sans estre recogneus & gratifiez de quelque present: ce qui se faict
sans difficulté, autrement on leur pourroit donner de l'empeschement, &
faire du desplaisir.

Sur l'hyver, lors que le poisson se retire sentant le froid, les
Sauvages errans, comme sont les Canadiens, Algoumequins & autres,
quittent les rives de la mer & des rivieres, & se cabanent dans les
bois, là où ils sçavent qu'il y a de la proye. Pour nos Hurons,
Honqueronons & peuples Sedentaires, ils ne quittent point leurs Cabanes,
& ne transportent point leurs villes & villages, que (pour les raisons &
causes que j'ay deduite ci-dessus au Chapitre sixiesme).

Lors qu'ils ont faim ils consultent l'Oracle, & apres ils s'en vont
l'arc en main, & le carquois sur le dos, la part que leur _Oki_ leur a
indiqué, ou ailleurs où ils pensent ne point perdre leur temps. Ils ont
des chiens qui les suyvent, & nonobstant qu'ils ne jappent point;
toutesfois ils sçavent fort bien descouvrir le giste de la beste qu'ils
cherchent, laquelle estant trouvee ils la poursuyvent courageusement, &
ne l'abandonnent jamais qu'ils ne l'aye terrasse, & enfin l'ayant navree
à mort ils la font tant harceler par leurs chiens, qu'il faut qu'elle
tombe. Lors ils luy ouvrent le ventre, baillent la curee aux chiens,
festinent, & emportent le reste. Que si la beste, pressee de trop prés,
rencontre une riviere, la mer ou un lac, elle s'eslance librement
dedans: mais nos Sauvages agiles & dispos sont aussi tost apres avec
leurs Canots, s'il s'y en trouve, & puis luy donnent le coup de la mort.

Leurs Canots sont de 8 à 9 pas de long & environ un pas, ou pas & demy
de largeur par le milieu, & vont en diminuant par les deux bouts, comme
la navette d'un Tessier, & ceux-là sont des plus grands qu'ils fassent;
car ils en ont encore d'autres plus petits, desquels ils se servent
selon l'occasion & la difficulté des voyages qu'ils ont à faire. Ils
sont fort sujets à tourner, si on ne les sçait bien gouverner, comme
estans faits d'escorce de Bouleau, renforcés par le dedans de petits
cercles de Cedre blanc, bien proprement arrangez, & sont si léger qu'un
homme en porte aysement un sur sa teste, ou sur son espaule, chacun peut
porter la pesanteur d'une pippe, & plus ou moins, selon qu'il est grand.
On faict aussi d'ordinaire par chacun jour, quant l'on est pressé, 25 ou
30 lieuës dans lesdicts Canots, pourveu qu'il n'y ait point de saut à
passer, & qu'on aille au gré du vent & de l'eau: car ils vont d'une
vitesse & legereté si grande, que je m'en estonnois, & ne pense pas que
la poste peust aller plus viste, quand ils sont conduits par de bons
Nageurs.

De mesme que les hommes ont leur exercice particulier, & sçavent ce qui
est du devoir de l'homme, les femmes & filles aussi se maintiennent dans
leur condition & font paisiblement leurs petits ouvrages, & les oeuvres
serviles: elles travaillent ordinairement plus que les hommes, encore
qu'elles n' y soient point forcees ny contraintes. Elles ont le soin de
la cuisine & du mesnage, de semer & cueillir les bleds, faire les
farines, accommoder le chanvre & les escorces, & de faire la provision
de bois necessaire. E pour ce qu'il leur reste encore beaucoup de temps
à perdre, elles l'employent à jouer, aller aux dances, & festins, à
deviser & passer le temps, & faire tout ainsi comme il leur plaist du
temps qu'elles ont de bon, qui n'est pas petit, veu mesmes qu'elles ne
sont admises en plusieurs de leurs festins, ny en aucun ce leurs
conseils, ny à faire leurs Cabanes & Canots, entre nos Hurons.

Elles ont l'invention de filer le chanvre sur leur cuisse, n'ayans pas
l'usage de la quenouille & du fuseau, & de ce filet les hommes en
lassent leurs rets & filets, comme j'ay dit. Elles pilent aussi le bled
pour la cuisine, & en font rostir dans les cendres chaudes, puis en
tirent la farine pour leurs marys, qui vont l'esté trafiquer en d'autres
Nations esloignées. Elles font de la poterie, particulierement des pots
tous ronds, sans ances & sans pieds, dans quoy elles font cuire leurs
viandes, chair ou poisson. Quand l'hyver vient, elles font des nattes de
joncs, dont elles garnissent les portes de leurs Cabanes, & en font
d'autres pour s'asseoir dessus, le tout fait proprement. Les femmes des
Cheveux Relevez mesmes, baillent des couleurs aux joncs, & font des
compartimens d'ouvrages avec telle mesure qu'il n'y a que redire. Elles
couroyent & addoucissent les peaux de Castor & d'Eslan, & autres, aussi
bien que nous sçaurions faire icy, dequoy elles font leurs manteaux ou
couvertures, & y peignent des passements & bigarures, qui ont fort bonne
grace.

Elles font semblablement des paniers de jonc, & d'autres avec des
escorces de Bouleaux pour mettre des fezoles, du bled & des pois, qu'ils
appellent _Acointa_, de la chair, du poisson, & autres petites
provisions: elles font aussi comme une espece de gibesiere de cuir, ou
sac à petun, sur lesquels elles font des ouvrages dignes d'admiration,
avec du poil de porc-espic, coloré de rouge, noir, blanc & bleu, qui
sont les couleurs qu'elles sont si vives, que les nostres ne semblent
point en approcher. Elle s'exercent aussi à faire des escuelles
d'escorces, pour boire & manger, & mettre leurs viandes & menestres. De
plus, les escharpes, carquans, & brasselets qu'elles & leurs hommes
portent, sont de leur ouvrages: & nonobstant qu'elles ayent beaucoup
plus d'occupation que les hommes lesquels tranchent du Gentil-homme
entr'eux, & ne pensent qu'à la chasse, à la pesche ou à la guerre,
encore ayment-elles communément leurs marys plus que ne font pas celles
de deça: & s'ils estoient Chrestiens ce seroient des familles avec
lesquelles Dieu se plairoit & demeureroit.



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_Comme ils défrischent, sement & cultivent leurs terres & apres comme
ils accomodent le bled & les farines, & de la façon d'apprester leur
manger._

CHAPITRE VIII


LEUR coustume est, que chaque mesnage vit de ce qu'il pesche, chasse &
seme, ayans autant de terre comme il leur est necessaire: car toutes les
forests, prairies & terres non défrichées sont en commun, & est permis à
un chacun d'en désfrischer & ensemencer autant qu'il veut, qu'il peut, &
qu'il luy est necessaire; & cette terre ainsi défrichee demeure à la
personne autant d'annees qu'il continue de la cultiver & s'en servir, &
estant entierement abandonnee du maistre, s'en sert par apres qui veut,
& non autrement. Ils les défrichent avec grand peine, pour n'avoir des
instrument propres: ils coupent les arbres à la hauteur de deux ou trois
pieds de terre, puis ils esmondent toutes les branches, qu'ils font
brusler au pied d'iceux arbres pour les faire mourir, & par succession
de temps en ostent les racines; puis les femmes nettoyent bien la terre
entre les arbres & beschent de pas en pas une place ou fossé en rond, où
ils sement à chacune 9 ou 10 grains de Maiz, qu'ils ont premierement
choisi, trié & fait tremper quelques jours en l'eau, & continuent ainsi,
jusques à ce qu'ils en ayent pour deux ou trois ans de provisions: soit
par la crainte qu'il ne leur succede quelque mauvaise annee, ou bien
pour l'aller traicter en d'autres Nations pour des pelleteries, ou
autres choses qui leur font besoin, & tous les ans sement ainsi leur
bled aux mesmes places & endroits, qu'ils rafraischissent avec leur
petite pelle de bois, faicte en la forme d'une oreille, qui a un manche
au bout; le reste de la terre n'est point labouré, ains seulement
nettoyé des meschantes herbes: de sorte qu'il semble que ce soient tous
chemins, tant ils sont soigneux de tenir tout net, ce qui estoit cause
qu'allant par-fois seul de village à autre, je m'esgarois ordinairement
dans ces champs de bled, plustost que dans les prairies & forests.

Le bled estant donc ainsi semé, à la façon que nous faisons les febves,
d'un grain sort seulement un tuyau ou canne, & la canne rapporte deux ou
trois espics, & chaque espic rend cent, deux cents, quelques fois 400
grains & y en a tel qui en rend plus. La canne croist à la hauteur de
l'homme, & plus, & est fort grosse (il ne vient pas si bien & si haut,
ny l'espic si gros, & le grain si bon en Canada ny en France que là.) Le
grain meurit en quatre mois, & en de certains lieux en trois: apres ils
le cueillent, & le lient par les fueilles retroussées en haut, &
l'accomodent par pacquets, qu'ils pendent tous arrangez le long des
Cabanes, de haut-en-bas, en des perches qu'ils accommodent en forme de
ratelier, descendant jusqu'au bord devant l'establie, & tout cela est si
proprement ajancé, qu'il semble que ce soient tapisseries rendues le
long des Cabanes, & le grain estant bien sec & bon a serrer, les femmes
& filles l'estrenent nettoyent & mettent dans leurs grandes cuves ou
tonnes à ce destinees, & posees en leur porche, ou en quelque coin de
leurs Cabanes.

Pour le manger en pain, ils font premierement un peu bouillir le grain
en l'eau, puis l'essuyent, & le font un peu seigner: en apres ils le
broyent, le paistrissent avec de l'eau tiede, & le font cuire sous la
cendre chaude, enveloppé de fueilles de bled, & à faute de fueilles le
lavent apres qu'il est cuit: s'ils ont des Fezole ils en font cuire dans
un petit pot, & en meslent parmy la paste sans les escacher, ou bien des
fraizes, des bluës, framboises, meures champestres, & autres petits
fruicts secs & verts, pour luy donner goust & le rendre meilleur, car il
est fort fade de soy, si on n'y mesle de ces petits ragousts. Ce pain, &
toute autre sorte de biscuit que nous usons, ils l'appellent
_Andatayoni_, excepté le pain mis & accommodé comme deux balles jointes
ensembles, enveloppé entre des fueilles de bled d'Inde, puis bouilly &
cuit en l'eau, & non sous la cendre, lequel ils appellent d'un nom
particulier _Coinkia_. Ils font encore du pain d'une autre sorte, c'est
qu'ils cueillent une quantité d'espics de bled, avant qu'il soit du tout
sec et meur, puis les femmes, filles & enfans avec les dents en
destachent les grains, qu'il rejettent par apres avec la bouche dans de
grandes escuelles qu'elles tiennent aupres d'elles & puis on l'acheve de
piler dans le grand Mortier: & pour ce que cette paste est fort molasse,
il faut necessairement l'envelopper dans des fueilles pour la faire
cuire sous les cendres à l'acccoustumée; ce pain masché est le plus
estimé entr'eux, mais pour moy je n'en mangeois que par necessité & à
contre-coeur, à cause que le bled avoit esté ainsi à demy masché, pilé &
pestry avec les dents des femmes, filles & petits enfans.

Le pain de Maiz, & la Sagamité qui en est faicte, est de fort bonne
substance, & m'estonnois de ce qu'elle nourrid si bien qu'elle faict:
car pour ne boire que de l'eau en ce pays-là, & ne manger que fort peu
souvent de ce pain, & encore plus rarement de la viande, n'usans presque
que des seuls Sagamités, avec un bien peu de poisson, on ne laisse pas
de se bien porter, & estre en bon poinct, pourveu qu'on en ais
suffisamment, comme n'en manque point dans le pays; mais seulement en de
longs voyages, où l'on souffre souvent de grandes necessitez.

Ils diversifient & accomodent en plusieurs façons leur bled pour le
manger; car comme nous sommes curieux de diverses saulces pour contenter
nostre appetit, aussi sont-ils soigneux de faire leur Menestre de
diverses manieres, pour la trouver meilleure, & celle qui me sembloit la
plus agreable, estoit la Neintahouy; puis l'Eschionque. La Neintahouy se
faict en cette façon. Les femmes font rostir quantité d'espics de bled,
avant qu'il soit entierement meur, les tenans appuyez contre un baston
couché sur deux pierres devant le feu, & les retournant de costé &
d'autre, jusqu'à ce qu'ils soient suffisamment rostis, ou pour avoir
plustost faict, elles mettent & retirent de dedans un monceau de sable,
pemierement bien eschauffé d'un bon feu qui aura esté faict dessus, puis
en destachent les grains, & les font encore seicher au Soleil, &
espandus sur des escorces, apres qu'i est assez sec ils les serrent dans
un tonneau, avec le tiers ou le quart de leur Fezole, appelée
_Ogaressa_, qu'ils meslent parmy; & quand ils en veulent manger ils le
font bouillir ainsi entier en leur pot ou chaudiere, qu'ils appellent
_Anoc_, avec un peu de viande ou de poisson, fraiz ou sec, s'ils en ont.

Pour faire de l'Eschionque, ils font griller dans les cendres de leur
foyer, meslees de sable, quantité de bled sec, comme si c'estoient pois,
puis ils pilent ce Maiz fort menu, & apres avec un petit vent d'escorce
ils en tirent la fine fleur, & cela est l'Eschionque: cette farine se
mange aussi bien seiche que cuite ne un pot, ou bien destrempee en eau,
tiede ou froide. Quand on la veut faire cuire on la met dans le
bouillon, où l'on aura premierement fait cuire quelque viande ou poisson
qui y sera demincé, avec quantité de citrouille, si on veut, sinon dans
le bouillon tout clair, & en telle quantité que la Sagamité en soit
suffisamment espaisse, laquelle on remue continuellement avec une
Espatule, par eux appellee _Estoqua_, de peur qu'elle ne se tienne par
morceaux; & incontinent apres qu'elle a un peu bouilly on la dresse dans
les escuelles, avec un peu d'huile ou de graisse fondue par dessus, si
l'on en a, & cette Sagamité est fort bonne, & rassasie grandement. Pour
le gros de cette farine, qu'ils appellent _Acointa_, c'est à dire pois
(car ils luy donnent le mesme nom qu'à nos pois) ils le font bouillir à
part dans l'eau, avec du poisson, s'il y en a, puis le mangent. Ils font
de mesme du bled qui, n'est point pilé; mais il est fort dur à cuire.

Pour la Sagamité ordinaire, qu'ils appellent Orrer, c'est du Maiz cru,
mis en farine, sans en separer ny la leur ny le pois, qu'ils font
bouillir assez clair, avec un peu de viande ou poisson, s'ils en ont, &
y meslent aussi par-fois des citrouilles decouppees par morceaux, s'il
en est la saison, & assez souvent rien du tout: de peur que la farine ne
se tienne au fond du pot, ils la remuent souvent avec l'Estoqua puis le
mangent; c'est le potage, la viande & le mets quotidien, & n'y a rien
plus à attendre pour le repas; car lors mesme qu'ils ont quelque peu de
viande ou poisson à départir entr'eux (ce qui arrive rarement excepté au
temps de la chasse ou de la pesche) il est partagé, & mangé le premier
auparavant le potage ou Sagamité.

Pour le Leindohy ou bled puant, ce sont grande quantité d'espys de bled,
non encore tout sec & meur, pour estre plus susceptible à prendre odeur,
que les femmes mettent en quelque mare ou eau puante, par l'espace de
deux ou trois mois, au bout desquels elles les en retirent, & cela sert
à faire des festins de grande importance, cuit comme la _Neintahouy_, &
ainsi en mangent de grillé sous les cendres chaudes, lechans leurs
doigts au maniement de ces espys puants, de mesme que si c'estoient
canne de sucre, quoy que le goust & l'odeur en soit tres-puante, &
infecte plus que ne sont les esgouts mesmes, & ce bled ainsi pourry
n'estoit point ma viande, quelque estime qu'ils en fissent, ny ne
maniois pas volontiers des doigts ny de la main, pour la mauvaise odeur
qu'il y imprimoit & laissoit par plusieurs jours: aussi ne m'en
presenterent ils plus, lors qu'ils eurent recogneu le dégoust que j'en
avois. Ils font aussi pitance de glands, qu'ils font bouillir en
plusieurs eauës pour en oster l'amertume, & les trouvois assez bons: ils
mangent aussi d'aucunes fois d'une certaine escorce de bois crue,
semblable au saulx, de laquelle j'ay mangé à l'imitation des Sauvages;
mais pour des herbes ils n'en mangent point du tout, ny cuites ny crues,
sinon de certaines racines qu'ils appellent _sondhyararre_, & autres
semblables.

Auparavant l'arrivee des François au pays des Canadiens, & des autres
peuples errans, tout leur meuble n'estoit que de bois, d'escorces ou de
pierres, de ces pierres, ils en faisoient les haches & cousteaux, & du
bois & l'escorce ils en fabriquoient toutes les autres ustenciles &
pieces de mesnage, & mesme les chaudieres, bacs ou auges à faire cuire
leur viande, laquelle ils faisoient cuire, ou plustost mortifier en
cette maniere.

Ils faisoient chauffer & rougir quantité de graiz & cailloux dans un bon
feu, puis les jettoient dans la chaudiere pleine d'eau, en laquelle
estoit la viande ou le poisson à cuire, & a mesme temps les en
retiroient, & en remettoient d'autres en leur place, & à succession de
temps l'eau s'eschauffoit, & cuisoit ainsi aucunement la viande. Mais
pour nos Hurons, & autres peuples & nations Sedentaires, ils avoient
(comme ils ont encore) l'usage & l'industrie de faire des pots de terre,
qu'ils cuisent en leur foyer, & sont fort bons, & ne se casse point au
feu, encore qu'il n'y ait point d'eau dedans; mais ils ne peuvent aussi
souffrir long-temps d'humidité & l'eau froide, qu'ils ne s'attendrissent
& cassent, ou moindre heurt qu'on leur donne, autrement ils durent fort
long temps. Les Sauvages les font, prenans de la terre propre, laquelle
ils nettoyent & pétrissent tres-bien, y meslans parmy un peu de graiz,
puis la masse estant reduite comme une boule, elles y font un trou avec
le poing, qu'ils agrandissent toujours, en frappant par dedans avec une
petite palette de bois, tant & si longtemps qu'il est necessaire pour
les parfaire: ces pots sont faits sans pieds & sans ances, & tous ronds
comme une boule, excepté la gueule qui sort un peu en dehors.



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_De leurs festins & convives._

CHAPITRE IX.


CE grand Philosophe Platon cogonoissant le dommage que le vin apporte à
l'homme, disoit qu'en partie les dieux l'avoient envoyé cà-bas pour
faire punition des hommes, & prendre vengeance de leurs offences, les
faisans (apres qu'ils sont yvres) tuer & occire l'un l'autre.

Quand quelqu'un de nos Hurons veut faire festin à ses amys, il les
envoye inviter de bonne heure, comme l'on faict icy; mais personne ne
s'excuse entr'eux, & tel sort d'un festin, qui du mesme pas s'en va à un
autre; car ils rendroient un affront d'estre esconduits, s'il n'y avoit
excuse vrayement legitime. Le monde estant invité, on met la chaudiere
sur le feu, grande oou petite, selon le nombre des personnes qu'on doit
avoir: tout estant cuit & prest à dresser, on va diligemment advertir
ses gens de venir, leur disans à leur mode, _Saconcheta, Saconcheta_,
c'est à dire, venez au festin, venez au festin (qui est un mot qui ne
derive point pourtant du mot de festin, car _Agochin_, entr'eux, veud
dire festin) lesquels s'y en vont à mesme temps, & y portent gravement
chacun devant soy en leurs deux mains, leur escuelles & la cueillier
dedans: que si c'estoient Algoumequins qui fissent le festin, les Hurons
y porteroient chacun un peu de farine dans leurs escuelles, à raison que
ces _Aquaniaqués_ en sont pauvres & disetteux. Entrans dans la Cabane,
chacun s'assied sur les Nattes de costé & d'autres de la Cabane, les
hommes au haut bout, & les femmes & enfans plus bas tout de suite.
Estans entrez on dit les mots, apres lesquels il n'est loisible à
personne d'y plus entrer; fust-il un des conviez ou non, ayans opinion
que cela apportereoit mal-heur, ou empescheroit l'effect du festin,
lequel est tousjours faict à quelque intention bonne ou mauvaise.

Les mots du festin sont, _Nequarré_ la chaudiere est cuite (prononcez
hautement & distinctement par le Maistre du festin, ou par un autre
deputé par luy) tout le monde respond: Ho, & frappent du poing
contreterre; _Gaoninon Youry_, il y a un chien de cuit: si c'est du
cerf, ils disent _Sconoton Youry_, & ainsi des autres viandes, nommant
l'espece ou les choses qui sont dans la chaudiere, les unes apres les
autres, & tous respondent Ho à chaque chose, puis frappent & donnent du
poing contre terre, comme demonstrans & approuvans la valeur d'un tel
festin: cela estant dicte, ceux qui doivent servir, vont de rang en rang
prendre les escuelles d'un chacun, & les emplissent de brouet avec leurs
grandes cueilliers, & recommencent & continuent tousjours à remplir,
tant que la chaudiere soit vuide, il faut aussi que chacun mange ce
qu'on luy donne, & s'il ne le peut, pour estre trop soul, il faut qu'il
se rachete de quelque petit present envers le Maistre du festin, & avec
cela il faut qu'il fasse achever de vuider son escuelle par un autre;
tellement qu'il s'y en trouve qui ont le ventre si plein, qu'il ne
peuvent presque plus respirer.

Apres que tout est faict, chacun se retire sans boire; car on n'en
presente jamais si on n'en demande particulierement, ce qui arrive fort
rarement; aussi ne mangent-ils rien de trop salé ou espicé, qui les pust
provoquer à boire de l'eau, qu'ils ont pour toute boisson, ce qui est un
grand bien pour eviter les dissolutions noises & querelles que le vin,
ou autre boisson yvrante leur pourroit causer, comme à beaucoup de nos
buveurs & yvrongnes: car ils ont cela par-dessus eux, qu'ils sont plus
retenus & graves, avec un peu de superbe pourtant, vont aux festins d'un
pas modeste, & representans des Magistrats, s'y comportent avec la mesme
modestie & silence, & s'en retournent en leurs maisons & cabanes avec la
mesme sagesse: de maniere que vous diriez voir en ces Messieurs là, les
vieillards de l'ancienne Lacedemone, allans à leur brouet.

Ils font quelquefois des festins où l'on ne prend rien que du petun,
avec leur pippe ou calumet, qu'ils appellent _Anondahoin_: & en d'autres
où l'on ne mange rien que du pain ou fouasse pour tout mets, & pour
l'ordinaire ce sont festins de songerie, ou qui ont esté ordonnez par le
Medecin; les songes, resveries & ordonnances duquel sont tellement bien
observees, qu'ils n'en obmettroient pas un seul iota: qu'ils n'en
fassent toutes les façons, pour l'opinion & croyance qu'ils y ont.
Aucunes fois il faut que tous ceux qui sont au festin soient à plusieurs
pas l'un de l'autre, sans s'entre-toucher. Autres fois quand les
festinez sortent, l'adieu & remerciement qu'ils doivent faire, est une
laide grimace au Maistre du festin, ou au malade, à l'intention duquel,
le festin aura esté faict. A d'autres, il ne leur est permis de lascher
du vent 24 heures, dans lequel temps s'ils faisoient au contraire, ils
se persuaderoient qu'ils mourroient, tant ils sont ridicules &
superstitieux à leurs songes; quoy qu'ils mangent de _l'Andataroni_,
c'est à dire fouasse ou galette, qui sont choses fort venteuses.
Quelquesfois il faut qu'apres qu'ils sont bien saoulx, & ont le ventre
bien plein, qu'ils rende gorge, & revomissent aupres d'eux tout ce
qu'ils ont mangé, ce qu'ils font facilement. Ils en font de tant
d'autres sortes & de si impertinents, que cela seroit ennuyeux à lire, &
trop-long à escrire; c'est pourquoy je m'en deporte, & me contente de ce
que j'en ay escrit, pour contenter aucunement les plus curieux des
ceremonies estrangeres.

De quelque animal que se fasse le festin, la teste entiere est tousjours
donnee & presentee au principal Capitaine, ou à un autre des plus
vaillans de la trouppe, à la volonté du Maistre de festin, pour
tesmoigner que la vaillance & la vertu sont en estime; comme nous
remarquons chez Homere aux festins des Heros, qu'on leur envoyoit
quelque piece de boeuf pour honorer leur vertu, ce qui semble estre un
tesmoignage tiré de la Nature, puisque ce que nous trouvons avoir esté
pratiqué és festins solennels des Grecs, peuples polis, se rencontre en
ces Sauvages, par l'inclination de la Nature, sans cette politesse.

Pour les autres conviez, qui sont de moindre consideration, si la beste
est grosse, comme d'un Ours, d'un Eslan, d'un Esturgeon, ou bien de
quelque homme de leurs ennemis, chacun a un morceau du corps, & le reste
est demincé dans le brouet pour le rendre meilleur. C'est aussi la
coustume que celuy qui faict le festin ne mange point pendant iceluy;
ains petune, chante, ou entretient la compagnie de quelques discours:
J'y en ay veu quelques-uns manger, contre leur coustume, mais pas
souvent.

Et pour dresser la jeunesse à l'exercice des armes, & les rendre
recommandables par le courage & la prouesse qu'ils estiment grandement,
ils ont accoustumé de faire des festins de guerre, & de resjouyssance,
ausquels les vieillards mesmes, & les jeunes hommes à leur exemple, les
uns apres les autres, ayans une hache en main, ou quelqu'autre
instrument de guerre, font des merveilles de s'escrimer & combattre d'un
bout à l'autre de la place où se faict le festin, comme si en effect ils
estoient aux prises avec l'ennemy: & pour s'exciter & esmouvoir encore
d'avantage à cet exercice, fair voir que dans l'occasion ils ne
manqueroient pas de courage; ils chantent d'un ton menaçant & furieux,
des injures, imprecations & menaces contre leurs ennemis, & se
promettent une entiere victoire sur eux. Si c'est un festin de victoire
& de resjouyssance, ils chantent d'un ton plus doux & agreable, les
louanges de leurs braves Capitaines qui ont bien tué de leurs ennemis,
puis se rassoient, & un autre prend la place, jusqu'à la fin du festin.



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_Des dances, chansons & autres ceremonies ridicules._

CHAPITRE X.


NOS Sauvages, & generalement tous les peuples des Indes Occidentales,
ont de tout temps l'usage des dances; mais ils l'ont à quatre fins: ou
pour agréer à leurs Demons, qu'ils pensent leur faire du bien, ou pour
faire feste à quelqu'un, ou pour se resjouyr de quelque signalee
victoire, ou pour prevenir & guerir les maladies & infirmitez qui leur
arrivent.

Lors qu'ils se doit faire quelques dances, nuds, ou couvert de leurs
brayers, selon qu'aura songé le malade, ou ordonné le Medecin, ou les
Capitaines du lieu; le cry se faict par toutes les rues de la ville ou
du village, advertissant & invitant les jeunes gent de s'y porter au
bout & heure ordonnez; le mieux marachié & paré qu'il leur sera
possible, ou en la maniere qu'il aura esté ordonné, & qu'ils prennent
courage, que c'est pour une telle intention, nommant le sujet de la
dance: ceux des villages circonvoysins ont le mesme advertissement, et
sont aussi priez de s'y trouver, comme ils font à la volonté d'un
chacun: car l'on n'y contraint personne.

Cependant on dispose une des plus grandes Cabanes du lieu, & là estans
tous arrivez, ceux qui ne sont là que pour estre spectateurs, comme les
vieillards, les vieilles femmes & les enfans se tiennent assis sur les
nattes contre les establies, & les autres au-dessus, du long de la
Cabane, puis deux Capitaines estans debout, chacun une Tortue en la main
(de celles qui servent à chanter & souffler les malades) chantent ainsi
au milieu de la dance, une chanson, à laquelle ils accordent le son de
leur Tortue; puis estant finie ils font tous une grande acclamation
disans, Hé é é é, puis en recommencent une autre, ou repetent la mesme,
jusques au nombre de reprises qui auront esté ordonnees, & n'y a que ces
deux Capitaines qui chantent, tout le reste dit seulement, Het, het,
het, comme quelqu'un qui aspire avec vehemence: & puis tousjours à la
fin de chaque chanson une haute & longue acclamation, disans H é é é é.

Toutes ces dances se font en rond, du moins en ovalle, selon la longueur
& largeur des Cabanes; mais les danseurs ne se tiennent point par la
main comme par deçà, ains ils sont tous les poings fermez: les filles
les tiennent l'un sur l'autre, esloignez de leur estomach, & les hommes
les tiennent aussi fermez, eslevez en l'air, & de toute autre façon, en
la maniere d'un homme qui menace, avec mouvement & du corps & des pieds,
levans l'un & puis l'autre, desquels ils frappent contre terre à la
cadence des chansons, & s'eslevans comme en demy-sauts, & les filles
branslans tout le corps, & les pieds de mesmes, se retournent au de
quatre ou cinq petit pas, vers celuy ou celle que les suit, pour luy
faire la reverence d'un hochement de teste. Et ceux ou celles qui se
démeinent le mieux, y font plus à propos toutes les petites chimagrees,
sont estimez entr'eux les meilleurs danceurs, c'est pourquoy ils ne s'y
espargnent pas.

Ces dances durent ordinairement une, deux, & trois apres-disnees, & pour
n'y recevoir d'empeschement à y bien faire leur devoir, quoy que ce soit
au plus fort de l'hyver, ils n'y portent jamais autres vestemens ou
couvertures que leurs brayers, pour couvrir leur nudité, si ainsi il est
permis, comme il l'est ordinairement, sinon que pour quelqu'autre sujet
il soit ordonné de les mettre bas, n'oublians neantmoins jamais leurs
colliers, oreillettes & brasselets, & de se peinturer parfois comme au
cas pareil les homme se parent de colliers, plumes peintures & autres
fatras, dont j'en ay veu estre accommodez en Mascarades ou
Caresme-prenans, ayans une peau d'Ours qui leur couvroit tout le corps,
les oreilles dressees au bout de la teste, & la face couverte, excepté
les yeux, & ceux-cy ne servoient que de portiers ou bouffons, & ne se
mesloient dans la dance que par intervalle, à cause qu'ils estoient
destinez à autre chose. Je vis un jour un de ces boufons entrer
processionnellement dans la Cabane où se devoit faire la dance, avec
tous ceux qui estoient de la feste, lequel portant sur ses espaules un
grand chien lié & garrotté par les pattes & le museau, le prit par les
deux jambes de derriere au milieu de la Cabane; & le rua contre terre
par plusieurs fois, jusqu'à que qu'estant mort il le fist prendre par un
autre, qui l'alla apprester dans une autre Cabane pour le festin, à
l'issue de la dance.

Si la dance est ordonnee pour un malade, à la troisiesme ou derniere
apres-disnee, s'ils est trouvé expedient, ou ordonne par le Loki, elle y
est portee, & en l'une des reprises du tour de chanson on la porte, on
la seconde on la faict un peu marcher & dancer, la soustenant sous les
bras: & à la troisiesme, si la force luy peut permettre, ils la font un
peu dancer d'elle-mesme, sans ayde de personne, luy cirant cependant
toujours à pleine teste, _Etsagone outschonne, achieteq anatetsence_;
c'est à dire: prend courage femme, & tu seras demain guerie, & apres les
dances finies ceux qui sont destinés pour le festin y vont, & les autres
s'en retournent en leurs maisons.

Il se fit un jour une dance de tous les jeunes hommes, femmes & filles
toutes nues en la presence d'une malade, à laquelle il fallut (traict
que je ne sçay comment excuser, ou passer sous silence) qu'un de ces
jeunes hommes luy pissait dans la bouche, & qu'elle avallaist & beust
cette eau, ce qu'elle fit avec un grand courage, esperant en recevoir
guerison: car elle mesme desira que le tout se fit de la sorte, pour
accomplir & ne rien obmettre du songe qu'elle en avoit eu: que si
pendant leur songe ou resverie il leur vient encore en la pensee qu'il
faut qu'on leur fasse present D'un chien noir ou blanc, ou d'un grand
poisson pour festiner, ou bien de quelque chose à autre usage, à mesme
temps le cry en est faict par toute la ville, afin que si quelqu'un a
une telle chose qu'on specifie, qu'il en fasse present à une telle
malade, pour le recouvrement de sa santé: ils sont si secourables qu'ils
ne manquent point de la trouver, bien que la chose soit de valeur ou
d'importance entr'eux; aymans mieux souffrir & avoir disette des choses
que de manquer au besoin à un malade; & pour exemple, le Pere Joseph
avoit donné un chat à un grand Capitaine: comme un present tres-rare
(car ils n'ont point de ces animaux). Il arriva qu'une malade songea que
si on luy avoit donné ce chat qu'elle seroit bien-tost guerie. Ce
Capitaine en fut adverty, qui aussi tost luy envoya son chat bien qu'il
l'aymast grandement, & sa fille encore plus, laquelle se voyant privée
de cet animal, qu'elle aymoit passionnément, en tombe malade, & meurt de
regret, ne pouvant vaincre & surmonter son affection, bien qu'elle ne
voulust manquer au secours & ayde de son prochain. Trouvons beaucoup de
Chrestiens qui vueillent ainsi s'incommoder pour le service des autres,
& nous en louerons Dieu.

Pour recouvrer nostre dé à coudre, qui nous avoit esté desrobé par un
jeune garçon, qui depuis le donna à une fille, je fus au lieu où se
passoient les dances, & ne manquay point de l'y remarquer, & le r'avoir
de la fille qui l'avoit pendu à sa ceinture, avec ses autres matachias,
& en attendant l'issue de la dance, je me fis repeter par un Sauvage une
des chansons qui s'y disoient, dont en voicy une partie que j'ay icy
escrite.

_Ongyata euhaha ho ho ho ho ho,_
_Eguyotonuhaton on on on on on_
_Eyontata eientet onnet onnet onnet_
_Eyoniara eientet à à àonnet, onnet, onnet,_
_Ho ho!_

Ayant descrit ce petit eschantillon d'une chanson Huronne, j'ay creu
qu'il ne seroit pas mal à propos de descrire encore icy une partie de
quelque chanson, qui se disoit un jour en la Cabane du grand Sagamo des
Souriquois, à la louange du Diable, qui leur avoit indiqué de la chasse,
ainsi que nous apprist un François qui s'en dist tesmoin auriculaire, &
commence ainsi.

_Jaloet ho ho jé hé ha ha haloet ho ho hé,_ ce qu'ils chante par
plusieurs fois: le chant est sur ces notes:

_Re fa sol sol re sol sol fa fa re re sol sol fa fa._

Une chanson finie, ils font tous une grande exclamation, disans hé. Puis
recommencent une autre chanson, disans:

_Egrigna han, egrigna hé hé hu hu ho ho ho,_ _egrigna hau hau hau._

Le chant de celle-cy estoit: Fa fa fa; sol sol, fa fa, re re, sol sol,
fa fa fa, re, fa fa, sol sol fa.

Ayans faict l'exclamation accoustumee, ils en commencerent une autre qui
chantoit:

_Tameia alleluia, tameia à dou-meni, hau hau, hé hé_: Le chant en
estoit: Sol sol sol; fafa, re re re, fa sol fa sol fa fa, rere.

Les Brasiliens en leurs Sabats, font aussi de bons accords, comme: _Hé
hé hé hé hé hé hé hé hé hé_, avec cette note, fa fa sol fa fa, sol sol
sol sol sol. Et cela faict s'escrioyent d'une façon & hurlement
espouventable l'espace d'un quart d'heure, & sautoient en l'air avec
violence, jusqu'à en escumer par la bouche, puis recommencerent la
musique disans: _Heu heüraüye heura heüraüye heüra heüraoutek_. La note
est: _Fa mi re sol sol sol fa mi re mi re mi ut re_.

Dans le pays de nos Hurons, il se faict aussi des assemblees de toutes
les filles d'un bourg aupres d'une malade, tant à sa priere, suyvant la
resverie ou le songe qu'elle en aura euë, que par l'ordonnance de Loki,
pour sa santé & guerison. Les filles ainsi assemblees, on leur demande à
toutes, les unes apres les autres, celuy qu'elles veulent des jeunes
hommes du bourg pour dormir avec elles la nuict prochaine: elles en
nomment chacune un, qui sont aussi-tost advertis par les Maistres de la
ceremonie, lesquels viennent tous au soir en la presence de la malade,
dormir chacun avec celle qui l'a choysi, d'un bout à l'autre de la
Cabane, & passent ainsi toute la nuict pendant que deux Capitaines aux
deux bouts du logis chantent & sonnent de leur Tortue du soir au
lendemain matin, que la ceremonie cesse. Dieu vueille abolir une si
damnable & mal-heureuse ceremonie, avec toutes celles qui sont de mesme
aloy, & que les François qui les fomentent par leurs mauvais exemples,
ouvrent les yeux de leur esprit pour voir ce compte tres-estroict qu'ils
en rendront un jour devant Dieu.



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_De leur mariage & concubinage._

CHAPITRE XI.

NOUS lisons, que Cesar louoit grandement les Allemans, d'avoir eu en
leur ancienne vie sauvage telle continence, qu'ils repetoient chose tres
vilaine à un jeune homme, d'avoir la compagnie d'une femme ou fille
avant l'aage de vingt ans. Au contraire des garçons & jeunes hommes de
Canada, & particulierement du pays de nos Hurons, lesquels ont licence
de s'adonner au mal si tost qu'ils peuvent, & les jeune filles de se
prostituer si tost qu'elles en sont capables, voire mesme les peres &
meres sont souvent maquereaux de leur propres filles: bien que je poisse
dire avec verité, n'y avoir jamais veu donner un seul baiser, ou faire
aucun geste ou regard impudique: & pour cette raison j'ose affermer
qu'ils sont moins sujet à ce vice que par deçà, dont on peut attribuer
la cause, partie à leur nudité, & principalement de la teste, partie au
defaut des espiceries, du vin, & partie à l'usage ordinaire qu'ils ont
du petun, la fumee duquel estourdit les sens, & monte au cerveau.

Plusieurs jeunes hommes au lieu de se marier, tiennent & ont souvent des
filles à pot & à feu, qu'ils appellent non femmes _Atinonina_, parce que
la ceremonie du mariage n'en à point esté faicte, ains _Asqua_, c'est à
dire compagne, ou plustost concubine, & vivent ensemble pour autant
longtemps qu'il leur plaist, sans que cela empesche le jeune homme, ou
la fille, d'aller voir par-fois leurs autres amis ou amies librement et
sans crainte de reproche ny blasme, telle estant la coustume du pays.

Mais leur premiere ceremonie du mariage est que quant un jeune homme
veut avoir une fille en mariage, il faut qu'il la demande à ses pere &
mere, sans le consentement desquels la fille n'est point à luy (bien que
le plus souvent la fille ne prend point leur consentement & advis) sinon
les plus sages & mieux advisees. Cet amoureux voulant faire l'amour à sa
maitresse, & acquerir ses bonnes graces, se peinturera le visage, &
s'accommodera des plus beaux Matachias, qu'il pourra avoir, pour sembler
plus beau, puis presentera à la fille quelque colier, brasselet ou
oreillette de Pourceleine: si la fille a ce serviteur agreable, elle
reçoit ce present, cela faict, cet amoureux viendra coucher avec elle
trois ou quatre nuicts & jusques la il n'y a encore point de mariage
parfait; ny de promesse donnee, pource qu'apres ce dormir il arrive
assez souvent que l'amitié ne continue point & que la fille, qui pour
obeyr à son pere, a souffert ce passe droit, n'affectionne pas pour cela
ce serviteur, & faut par apres qu'il se retire sans passer outre, comme
il arriva de nostre temps à un Sauvage, envers la seconde fille du grand
Capitaine de Quieunonascaran, comme le pere de la fille mesme s'en
plaignoit à nous, voyant l'obstination de sa fille à ne vouloir passer
outre à la derniere ceremonie du mariage, pour n'avoir ce serviteur
agreable.

Les parties estans d'accord, & le consentement des pere & mere estant
donné, on procede à la seconde ceremonie du mariage en cette maniere. On
dresse un festin de chien, d'ours, d'eslan, de poisson ou d'autres
viandes qui leur sont accommodees, auquels tous les parent & amis des
accordez sont invitez. Tout le monde estant assemblé, & chacun en son
rang assis sur son seant, tout à l'entour de la Cabane; Le pere de la
fille, ou le maistre de la ceremonie, à ce deputé, dict & prononce
hautement & intelligiblement devant toute l'assemblee, comme tels & tels
se marient ensemble, & qu'à cette occasion a esté faicte cette assemblee
& ce festin, d'ours, de chien, de poisson, &c. pour la resjouyssance
d'un chacun, & la perfection d'un si digne ouvrage. Le tout estant
approuve, & la chaudiere nette, chacun se retire, puis toutes les femmes
& filles portent à la nouvelle mariee, chacune un fardeau de bois pour
sa provision, si elle est en saison qu'elle ne le peult faire
commodément elle-mesme.

Or il faut remarquer qu'ils gardent trois degrez de consanguinité, dans
les quels ils n'ont point accoustumé de faire mariage: sçavoir est, du
fils avec sa mere, du pere avec sa fille, du frere avec sa soeur, & du
cousin avec sa cousine, comme je recogneus apperrement un jour, que je
montray une fille à un Sauvage, & luy demanday si c'estoit là sa femme
ou sa concubine, il me respondit que non, & qu'elle estoit sa cousine, &
qu'ils n'avoient pas accoustumé de dormir avec leurs cousines; hors cela
toutes choses sont permises. De douaire il ne s'en parle point, aussi
quand il arrive quelque divorce, le mary n'est tenu de rien.

Pour la vertu & les richesses principales que les pere & mere desirent
de celuy qui recherche leur fille en mariage, est, non seulement qu'il
ait un bel entre gent, & soit bien matachié & enjolivé, mais il faut
outre cela, qu'il se monstre vaillant à la chasse, à la guerre & à la
pesche, & qu'il sçache faire quelque chose, comme l'exemple suyvant le
monstre.

Un Sauvage faisoit l'amour à une fille, laquelle ne pouvant avoir du gré
& consentement du pere, il la ravie, & la prit pour femme. Là dessus
grande querelle, & enfin la fille luy est enlevee, & retourne avec son
pere; & la raison pourquoy le pere ne vouloit que ce Sauvage eust sa
fille, estoit, qu'il ne la vouloit point bailler à un homme qui n'eust
quelque industrie pour la nourrir, & les enfans qui proviendroient de ce
mariage. Que quant à luy il ne voyoit point qu'ils sceust rien faire,
qu'il s'amusoit à la cuisine des François, & ne s'exerçoit à la cuisine
des François, & ne s'exerçoit point à chasser: le garçon pour donner
preuve de ce qu'il sçavoit par effect, ne pouvant autrement r'avoir la
fille, va à la chasse (du poisson) & en prend quantité, & apres ceste
vaillantise, la fille luy est rendue, & la reconduit en sa Cabane, &
firent bon mesnage par ensemble, comme ils avoient faict par le passé.

Que si apres succession de temps, il leur prend envie de se separer pour
quelque sujet que ce soit, ou qu'ils n'ayent point d'enfans, il se
quittent librement, le mary se contentant de dire à ses parens & à elle
qu'elle ne vaut rien, & qu'elle se pourvoye ailleurs, & dés lors elle
vit en commun avec les autres, jusqu'à ce que quelqu'autre la recherche;
& non seulement les hommes procurent ce divorce, quand les femmes leur
en ont donné quelque sujet, mais aussi les femmes quittent facilement
leurs marys, quant ils ne leur agreent point: d'où il arrive souvent que
elle passe ainsi sa jeunesse, qui aura eu plus de douze ou quinze marys,
tous lesquels ne sont pas neantmoins seuls en la jouyssance de la femme,
quelques mariez qu'ils soient: car la nuict venue les jeunes femmes &
filles courent d'une Cabane à autre, comme font, en cas pareil, les
jeunes hommes de leur costé qui en prennent par où bon leur semble, sans
aucune violence toutesfois, remettant le cours à la volonté de la femme.
Le mary fera le semblable à sa voysine, & la femme à son voysin, aucune
jalousie ne se mesle entr'eux pour cela, & n'en reçoivent aucune honte,
infamie ou des-honneur.

Mais lors qu'ils ont des enfans procreez de leur mariage, ils se
separent & quittent rarement, & que ce ne soit pour un grand sujet, &
lors que cela arrive, ils ne laissent pas de se remarier à d'autres,
nonobstant leurs enfans, desquels ils font accord à qui les aura, &
demeurent d'ordinaire au pere, comme j'ay veu à quelques uns, excepté à
une jeune femme, à laquelle le mary laissa un petit fils au maillor, &
ne sçay s'il ne l'eust point encore retiré à soy, apres estre sevré, si
leur mariage ne se fut raccommodé, duquel nous fusmes les intercesseurs
pour les remettre ensemble & à appaiser leur debat, & firent à la fin ce
que leur conseillasmes, qui estoit de se pardonner l'un l'autre, & de
continuer à faire bon mesnage à l'advenir, ce qu'ils firent.

Une des grandes & plus fascheuses importunitez qu'ils nous donnoient au
commencement de nostre arrivee en leur pays, estoit leur continuelle
poursuitte & prieres de nous marier, ou du moins de nous aller avec eux
& ne pouvoient comprendre nostre maniere de vie Religieuse: à la fin ils
trouverent nos raisons bonnes, & ne nous en importunerent plus,
approuvans que ne fissions rien contre la volonté de nostre bon Pere
JESUS; & en ces poursuittes les femmes & filles estoient sans
comparaison, pires & plus importunes que les hommes mesmes, qui venoient
nous prier pour elles.



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_De la naissance, nourriture & amour que les Sauvages ont envers leurs
enfans._

CHAPITRE XII.


Nonobstant que les femmes se donnent carriere avec d'autres qu'avec
leurs marys, & les marys avec d'autres qu'avec leurs femmes, si est-ce
qu'ils ayment tous grandement leurs enfans, gardans cette Loy que la
Nature a entee és coeurs de tous les animaux, d'en avoir le soin. Or ce
qui faict qu'ils ayment leurs enfans plus qu'on ne faict par deçà (quoy
que vicieux & sans respect) c'est qu'ils sont le support des peres en
leur vieillesse; soit pour les ayder à vivre, ou bien pour les deffendre
de leurs ennemis, & la Nature conserve en eux son droict tout entier
pour ce regard: à cause de quoy ce qu'ils souhaittent le plus, c'est
d'avoir nombre d'enfans, pour estre tant plus forts, & asseurez de
support au temps de la vieillesse, & neantmoins les femmes n'y sont pas
si fecondes que par deçà: peut-estre tant à cause de leur lubricité, que
du choix de tant d'hommes.

La femme estant accouchee, suyvant la coustume du pays, elle perce les
oreilles de son enfant avec une aleine, ou un os de poisson, puis y met
un tuyau de plume, ou autre chose, pour entretenir le trou, & y prendre
par apres les patinotres de Pourceleine, ou autres bagatelles, &
pareillement à son col quelque peint qu'il soit. Il y en a aussi qui
leur font encore avaler de la graisse ou de l'huile, si tost qu'ils sont
sortis du ventre de leur mere: je ne sçay à quel dessein ny pourquoy,
sinon que le Diable (singe des oeuvres de Dieu) leur ait voulu donner
cette invention, pour contre-faire en quelque chose le sainct Baptesme,
ou quelqu'autre Sacrement de l'Eglise.

Pour l'imposition des noms, ils les donnent par tradition, c'est à dire,
qu'ils ont des noms en grande quantité, lesquels ils choisissent &
imposent à leurs enfans: aucuns noms sont san significations, & les
autres avec signification: comme _Yacoissé_, le vent, _Ongyata_,
signifie la gorge, _Tochingo_, grue, _Sondaqua_, aigle, _Scouta_, la
teste, _Tattya_, le ventre, _Taïhy_, un arbre, &c. J'en ay veu un qui
s'appelloit Joseph, mais je n'ay pû sçavoir qui luy avoit imposé ce nom
là, & peut-estre que parmy un si grand nombre de noms qu'ils ont, il s'y
en peut trouver quelques-uns approchans des nostres.

Les anciennes femmes d'Allemaigne sont louees par Tacite, d'autant que
chacune nourrissoit ses enfans de ses propres mamelles, & n'eussent
voulu qu'une autre qu'elles les eust allaictez. Nos Sauvagesses, avec
leurs propres mamelles, allaictent & nourrissent aussi les leurs, &
n'ayans point l'usage ny la commodité de la bouillie, elles leur
baillent encore des mesmes viandes desquelles elles usent, apres les
avoir bien maschees, & ainsi peu à peu les eslevent. Que si la mere
vient à mourir avant que l'enfant soit sevré, le pere prend de l'eau,
dans laquelle aura tres-bien bouilly du bled d'Inde, & en emplit sa
bouche, & joignant celle de l'enfant contre la sienne, lui faict
recevoir & avaler cette eauë, & c'est pour suppleer au desfaut de la
mammelle & de la bouillie, ainsi que j'ay veu pratiquer au mary de
nostre Sauvagesse baptizee. De la mesme invention se servent aussi les
Sauvagesses, pour nourir les petits chiens, que les chiennes leur
donnent, ce que je trouvois fort maussade & vilain, de joindre ainsi à
leur bouche le museau des petits chiens, qui ne sont pas souvent trop
nets.

Durant le jour ils emmaillotent leurs enfans sur une petite planchette
de bois, où il y a à quelques-unes un arrest ou petit aiz plié en
demi-rond au dessous des pieds, & la dressent debout contre le plancher
de la Cabane, s'ils ne les portent promener avec cette planchette
derriere leur dos, attachée avec un collier qui leur prend sur le front,
ou que hors du maillot ils ne les portent enfermez dans leur robe
ceintes devant eux, ou derriere leur dos presque tous droits, la teste
de l'enfant dehors, qui regarde d'un costé & d'autre par dessus les
espaules de celle qui le porte.

L'enfant estant emmaillotté sur cette planchette, ordinairement
enjolivée de petits Matachias & Chappelets de Pourceleine, ils luy
laissent une couverture devant la nature, par où il faict son eau, & si
c'est une fille, ils y adjoustent une feuille de bled d'Inde renversee,
qui sert à porter l'eau dehors, sans que l'enfant soit gasté de ses
eauës, & au lieu de lange (car ils n'en ont point) ils mettent sous-eux
du duvet fort doux de certain roseaux, sur lesquels ils sont couchez
fort mollement, & les nettoyent du mesme duvet; & la nuict ils les
couchent souvent tous nuds entre le pere & la mere, sans qu'il en
arrive, que tres-rarement, d'accident. J'ay veu en d'autres Nations, que
pour bercer & faire dormir l'enfant, ils le mettent toue emmaillotté
dans une peau, qui est suspendue en l'air par les quatre coins, aux bois
& perches de la Cabane, à la façon que sont les licts de reseau des
Matelots sous le Tillac des navires, & voulans bercer l'enfant ils n'ont
que fois à autres à donner un bransle à cette peau ainsi suspendue.

Les cimbres mettoient leurs enfans nouveaux naiz parmy les neiges, pour
les endurcir au mal, nos Sauvages n'en font pas moins; car ils les
laissent non seulement nuds parmy les Cabanes; mais mesmes grandelets
ils se veautrent, courent & se jouent dans les neiges, & parmy les plus
grandes ardeurs de l'esté sans en recevoir aucune incommodité, comme
j'ay veu en plusieurs, admirant que ces petits corps tendrelest puissent
supporter (sans en estre malades) tant de froid & tant de chaud, selon
le temps & la saison. Et de là vient qu'ils s'endurcissent tellement au
mal & à la peint, qu'estans devenus grands, vieils & chenus, ils restent
tousjours forts & robustes, & ne ressentent presque aucune incommodité
ny indisposition, & mesmes les femmes enceintes sont tellement fortes,
qu'elles s'accouchent d'elles-mesmes, & n'en gardent point la chambre
pour la pluspart. J'en ay veu arriver de la forest, chargees d'un gros
faisseau de bois, qui accouchoient aussi-tost qu'elles estoient
arrivées, puis au mesme instant sus pieds, à leur ordinaire exercice.

Et pource que les enfans d'un tel mariage ne se peuvent asseurer
legitimes, ils ont cette coustume entr'eux, aussi bien qu'en plusieurs
autres endroicts des Indes Occidentales, que les enfans ne succedent pas
aux biens de leur pere; ains ils font successeur & heritiers les enfans
de leurs propre soeur, & desquels ils sont asseurez estre de leur sang &
parentage, & neantmoins encore les ayment-ils grandement, nonobstant le
doute qu'ils soient à eux, & que ce soient de tres-mauvais enfants pour
la pluspart, & qu'ils leur portent fort peu de respect, & gueres plus
d'obeysance; car le mal-heur est en ces pays là, qu'il n'y a point de
respect des jeunes aux vieils, ny d'obeyssance des enfans envers les
peres & meres, aussi n'y a-il point de chastiment pour faute aucune;
c'est pourquoy tout le monde y vit en liberté, & chacun faict comme il
l'entend, & les peres & meres, faute de chastier leurs enfans, sont
souvent contraincts souffrir d'estre injuriez d'eux, & par-fois battus &
esventez au nez. Chose trop indigne, & qui ne sent rien moins que la
beste brute; le mauvais exemple, & la mauvaise nourriture, sans
chastiment & correction, est cause de tout ce desordre.



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_De l'exercice des jeunes garçons & jeunes filles._

CHAPITRE XIII.


L'Exercice ordinaire & journalier des jeunes garçons, n'est autre qu'è
tirer de l'arc, à darder la flesche, qu'ils font bondir & glisser droict
quelque peu par dessus le pavé; jouer avec des bastons courbez, qu'ils
font couler par-dessus la neige, & crosser une bille de bois leger,
comme l'on faict en nos quartiers, apprendre à jetter la fourchette avec
quoy ils herponnent le poisson, & s'adonnent à autres petits jeux &
exercices, puis se trouver à la Cabane aux heures des repas, ou bien
quand ils ont faim. Que si une mere prie son fils d'aller à l'eau, au
bois, ou de faire quelqu'autre semblable service du mesnage, il luy
respond que c'est un ouvrage de fille, & n'en faict rien: que si
par-fois nous obtenons d'eux & semblables services, c'estoit à condition
qu'ils auroient tousjours entree en nostre Cabane, ou pour quelque
espingle, plume, ou autre petite chose à se parer, dequoy ils estoient
fort-contens, & nous aussi, pour ces petits & menus services que nous en
recevions.

Il y en avoit pourtant de malicieux, qui se donnoient le plaisir de
coupper la corde où suspendoit nostre porte en l'air, à la mode du pays,
pour la faire tomber quand on l'ouvriroit, & puis apres le nioyent
absolument, ou prenoient la fuite, aussi n'avouoient-ils jamais leurs
fautes & malices (pour estre grands menteurs) qu'en lieu où ils n'en
craignent aucun blasme ou reproche: car bien qu'ils soient Sauvages &
incorrigibles, si sont-ils fort superbes & cupides d'honneur & ne
veulent pas estre estimez malicieux ou meschans, quoy qu'ils le soient.

Nous avions commencé à leur apprendre & enseigner les lettres, mais
comme ils sont libertins, & ne demandent qu'à jouer & se donner du bon
temps, comme j'ay dict, ils oublioyent en trois jours, ce que nous leur
avions appris en quatre, faute de continuer, & nous venir retrouver aux
heures que nous leur avions ordonnées, & pour nous dire qu'ils avoient
esté empeschez à jouer, ils en estoient quittes; aussi n'estoit-il pas
encore à propos de les rudoyer ny reprendre autrement que doucement, &
par une maniere affable les admonester de bien apprendre une science qui
leur devoit tant profiter, & apporter du contentement le temps à venir.

De mesme que les petits garçons ont leur exercice particulier, &
apprennent à tirer de l'arc les uns avec les autres, si tost qu'ils
commencent à marcher, on met aussi un petit baston entre les mains des
petites fillettes, en mesme temps qu'elles commencent de mettre un pied
devant l'autre, pour les stiler, & apprendre de bonne heure à piler le
bled, & estans grandelettes elles jouent aussi à divers petits jeux avec
leurs compagnes, & parmy ces petits esbats, on les dresse encore
doucement à de petits & menus services du mesnage, & aussi quelquesfois
au mal qu'elles voyent devant leurs yeux, qui faict qu'estans grandes
elles ne valent rien, pour la pluspart, & sont pires (peu exceptées) que
les garçons mesmes, se vantans souvent du mal qui les devroit faire
rougir; & c'est à qui fera plus d'amoureux, & si la mere n'en trouve
pour soy, elle offre librement sa fille, & sa fille s'offre
d'elle-mesme, & le mary offre aussi aucunes fois sa femme, si elle veut,
pour quelque petit present & bagatelle, & y a des Maquereaux & meschans
dans les bourgs & villages, qui ne s'adonnent à autre exercice qu'à
presenter & conduire de ces bestes aux hommes qui en veulent. Je loue
nostre Seigneur de ce qu'elles prenoient d'assez bonne part nos
reprimandes, & qu'à la fin elle commençoient à avoir de la retenue, &
quelque honte de leur dissolution, n'osans plus, que fort rarement, user
de leurs impertinentes paroles en nostre presence; & admiroient, en
approuvant l'honnesteté que leur disions estre aux filles de France, ce
qui nous donnoit esperance d'un grand amendement, & changement de leur
vie dans peu de temps: si les François qui estoient montez avec nous
(pour la pluspart) ne leur eussent dit le contraire, pour pouvoir
tousjours jouyr à coeur saoul, comme bestes brutes, de leurs charnelles
voluptez, ausquelles ils se veautroient, jusques à avoir en plusieurs
lieux des haras de garces, tellement que ceux qui nous devoient seconder
à l'instruction & bon exemple de ce peuple, estoient ceux-là mesme qui
alloient destruisans & empeschans le bien que nous establissions au
salut de ces peuples, & à l'advancement de la gloire de Dieu. Je y en
avait neantmoins quelques-uns de bons, honnestes & bien vivans, desquels
nous estions fort contens & bien edifiez; comme au contraire nous
estions scandalisez de ces autres brutaux, athees, & charnels, qui
empeschoient la conversion & amendement de ce pauvre peuple.

L'un de nos François ayant esté à la traicte en une Nation du costé du
Nord, tirant à la mine de Cuivre, environ cent lieuës de nous: il nous
dit à son retour y avoir veu plusieurs filles, ausquelles on avoit
couppé le bout du nés; selon la coustume de leur pays (bien opposite &
contraire à celle de nos Hurons) pour avoir faict bresche à leur
honneur, & nous asseura aussi qu'il avoit veu ces Sauvages faire quelque
forme de priere avant que prendre leur repas: ce qui donna au Pere
Nicolas & à moi, une grande envie d'y aller, si la necessité ne nous
eust contraincts de retourner en la Province de Canada, & de là en
France.



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_De la forme, couleur & stature des Sauvages, & comme ils ne portent
point de barbe._

CHAPITRE XIV.


TOUTES les Nations & les peuples Americains que nous avons veus en
nostre voyage, sont tous de couleur bazanee (excepté les dents qu'ils
ont merveilleusement blanches) non qu'ils naissent tels, car ils sont de
mesme nature que nous: mais c'est à cause de la nudité, de l'ardeur du
soleil qui leur donne à nud sur le dos, & qu'ils s'engraissent & oignent
assez souvent le corps d'huile ou graisse, avec des peintures de
diverses couleurs qu'ils y appliquent & meslent, pour sembler plus
beaux.

Ils sont tous generalement bien formez & proportionnez de leurs corps, &
sans difformité aucune, & peux dire avec verité, y avoir veu d'aussi
beaux enfans qu'il y en sçavoit avoir en France. Il n'y a pas mesme de
ces gros ventrus, pleins d'humeurs & de graisses, que nous avons
par-deçà; car ils ne sont ny trop gras, ny trop maigres, & c'est ce qui
les maintient en santé, & exempts de beaucoup de maladies ausquelles
nous sommes sujets: car au dire d'Aristote, il n'y a rien qui conserve
mieux la santé de l'homme que la sobrieté, & entre tant de Nations & de
monde que j'y ay rencontré, je n'y ay jamais veu ny apperceu qu'un
borgne, qui estoit des Honqueronons, & un bon vieillard Huron, qui pour
estre tombé du haut d'une Cabane en bas, s'estoit faict boiteux.

Il ne s'y voit non plus aucun rousseau, ny blond de cheveux, mais les
ont tous noirs (excepté quelques-uns qui les ont chastaignez) qu'ils
nourrissent & souffrent seulement à la teste, & non en aucune autre
partie du corps, & en ostent mesme tous la cause productive, ayans la
barbe tellement en horreur, que pensans parfois nous faire injurier,
nous appellent _Sascoinronte_, qui est à dire barbus, tu es un barbu:
aussi croyent-ils qu'elle rend les personnes plus laides, & amoindrit
leur esprit. Et à ce propos je diray, qu'un jour un Sauvage voyant un
François avec sa barbe, se retournant vers ses compagnons leur dict,
comme par admiration & estonnement: O que voyla un homme laid! Est-il
possible qu'aucune femme voulust regarder de bon oeil un tel homme, &
luy-mesme estoit un des plus laids Sauvages de son pays; c'est pourquoy
il avait fort bonne grace de mespriser ce barbu.

Que si ces peuples ne portent point de Barbe, il n'y a dequoy
s'emerveiller, puis que les anciens Romains mesmes, estimans que cela
leur servoit d'empeschement, n'en ont point porté jusques à l'Empereur
Adrien, qui premier a commencé à porter barbe. Ce qu'ils reputoient
tellement à honneur, qu'un homme accusé de quelque crime, n'avoit point
ce privilege de faire raser son poil comme se peut recueillir par le
tesmoignage d'Aulus Gellius, parlant de Scipion fils de Paul, & par les
anciennes Medailles des Romains & Gaulois, que nous voyons encore à
present.

Nos François avoient donné à entendre aux Sauvagesses, que les femmes de
France avoient de la barbe au menton, & leur avoient encore persuadé
tout plein d'autres choses, que par honnesteté je n'escris point icy, de
sorte qu'elles estoient fort desireuses d'en voir; mais nos Hurons ayant
veu Mademoiselle Champlain en Canada, ils furent détrompez, &
recogneurent qu'en effet on leur en avoit donné à garder. De ces
particularitez on peut inferer que nos Sauvages ne sont point velus,
comme quelques-uns pourroient penser. Cela appartient aux habitans des
Isles Gorgades, d'où le Capitaine Hanno Carthaginois, rapporta deux
peaux de femmes toutes velues, lesquelles il mit aux Temple de Juno par
grande singularité, & me semble encor' avoir ouy dire à vue personne
digne de foy, d'en avoir veu une à Paris toute semblable, qu'on y avoit
apportée par grande rareté: & de là vient la croyance que plusieurs ont,
que tous les Sauvages sont velus, bien qu'il ne soit pas ainsi, & que
tres-rarement tn trouve-on qui le soient.

Il arriva au Truchement des Epicerinys, qu'apres avoir passé deux ans
parmy eux, & que pensans le congratuler, ils luy dirent: Et bien,
maintenant que tu commences à bien parler nostre langue, si tu n'avois
point de barbe tu aurois desja presque autant d'esprit qu'une telle
Nation, luy en nommant une qu'ils estimoient avoir beaucoup moins
d'esprit qu'eux, & les François avoit encor' moins d'esprit que cette
Nation là, tellement que ces bonnes gens là nous estiment de fort petit
esprit, en comparaison d'eux: aussi à tout bout de champ, & pour la
moindre chose ils nous disent, _Téondion_, ou _Yescaondion_, c'est à
dire, tu n'as point d'esprit, _Atache_, mal-basty. A nous autres
Religieux ils nous en disoient autant au commencement, mais à la fin ils
nous eurent en meilleur estime, & nous disoient au contraire: _Carbia
urinidion_, vous avez grandement d'esprit: _Ei nilandase daussan
téhonaion_, ou _Ahondinoy issa_, vous estes gens qui cognoissez les
choses d'en-haut & surnaturelles, & n'avoient cette opinion ny croyance
des autres François, en comparaison des quels ils estimoient leurs
enfans plus sages & de meilleur esprit ils ont bonne opinion
d'eux-mesmes, & peu d'estime d'autruy.



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Humeur des Sauvages, & comme ils ont recours aux Devins, pour recouvrer
les choses desrobees.

CHAPITRE XV.


ENTRE toutes ces Nations il n'y en a aucune qui ne differe en quelque
chose, soit pour la façon de se gouverner & entretenir, ou pour se
vestir & accommoder de leurs parures, chacune Nation se croyant la plus
sage & mieux advisée de toutes (car la voye du fol est tousjours droicte
devant ses yeux) dict le Sage. Et pour dire ce qu'il me semble de
quelques-uns; & lesquels sont les plus heureux ou miserables, je tiens
les Hurons, & autres peuples Sedentaires, comme la Noblesse: les nations
Algoumequines pour les Bourgeois, & les autres Sauvage de deçà comme
Montagnais & Canadiens, les villageois & pauvres du pays: & de faict,
ils sont les plus pauvres & necessiteux de tous car encore que tous les
Sauvages soient miserables entant qu'ils sont privez de la cognoissance
de Dieu, si ne sont-ils pas tousjours egallement miserables en la
jouyssance des biens de cette vie, & en l'entretien & embellissement de
ce corps miserable, pour lequel seul ils travaillent & se peinent, &
nullement pour l'ame, ny pour le salut.

Tous les Sauvages en general, ont l'esprit & l'entendement assez bon, &
ne sont point si grossiers & si lourdeauts que nous nous imaginons en
France. Ils sont d'une humeur assez joyeuse et contentée, toutesfois
sont un peu saturniens, ils parlent fort posément, comme se voulans bien
faire entendre, & s'arrestent aussi-tost en songeans une grande espace
de temps, puis reprennent leur parole, & cette modestie est cause qu'ils
appellent nos François femmes, lors que trop precipitez & bouillans en
leurs actions, ils parlent tous à la fois, & s'interrompent l'un
l'autre. Ils craignent le des-honneur & le reproche & sont excitez à
bien faire par l'honneur; d'autant qu'entr'eux celuy est tousjours
honore, & s'aquiert du renom, qui a faict quelque bel exploict.

Pour la liberalité, nos Sauvages sont louables en l'exercice de cette
vertu, selon leur pauvreté: car quand ils se visitent les uns les
autres, ils se font des presents mutuels: & pour monstrer leur
galantise, ils ne marchandent point volontiers, & se contentent de ce
qu'on leur baille honnestement & raisonnablement, mesprisans & blasmans
les façons de faire de nos Marchands qui barguignent une heure pour
marchander une peau de Castor: ils ont aussi la mansuetude & clemence en
la victoire envers les femmes & petits enfans de leurs ennemis, ausquels
ils sauvent la vie, bien qu'ils demeurent leurs prisonniers pour servir.

Ce n'est pas à dire pourtant qu'ils n'ayent de l'imperfection: car tout
homme y est sujet, & à plus forte raison celuy qui est privé de la
cognoissance d'un Dieu & de la lumiere de la foy, comme sont nos
Sauvages: car si on vient à parler de l'honnesteté & de la civilité, il
n'y a de quoy les louer, puis qu'ils n'en pratiquent aucun traict, que
ce que la simple Nature leur dicte & enseigne. Ils n'usent d'aucun
compliment parmy-eux, & sont fort-mal propres & mal nets en l'apprest de
leurs viandes. S'ils ont les mains sales ils les essuyent à leurs
cheveux, ou aux poils de leurs chiens, & ne les lavent jamais, si elles
ne sont extremement sales: & ce qui est encore plus impertinent, ils ne
font aucune difficulté de pousser dehors les mauvais vents de l'estomach
parmy les repas, & en presence de tous. Ils sont aussi grandement
addonnez à la vengeance & au mensonge, ils promettent aussi assez; mais
ils tiennent peu, car pour avoir quelque chose de vous, ils sçavent buen
flatter & promettre, & desrobent encore mieux, si ce sont Hurons, ou
autres peuples Sedentaires, envers les estrangers, c'est pourquoy il
s'en faut donner de garde, & ne s'y fier qu'à bonnes enseigne, si on n'y
veut estre trompé.

Mais si un Huron a esté luy-mesme desrobé, & desire recouvrer ce qu'il a
perdu, il a recours à Loki ou Magicien, pour par le moyen de son sort
avoir cognoissance de la chose perdue. On le faict donc venir à la
Cabane, là où apres avoir ordonné des festins, il faict & pratique ses
magies, pour descouvrir & sçavoir qui a esté le voleur & larron, ce
qu'il faict indubitablement, à ce qu'ils disent, si celuy qui a faict le
larcin est alors present dans la mesme Cabane, & non s'il est absent.
C'est pourquoy le François que avoit pris des Rassades au bourg de
_Toenchain_, s'enfuit en haste en nostre Cabane, quand il vit arriver
Loki dans son logis, pour le sujet de son larcin, sans que nous ayans
sceu, que quelques jours apres, qu'il s'estoit ainsi venu refugier
chez-nous pour un si mauvais acte que celuy-là.

Pour ce qui est des Canadiens, & Montagnets, ils ne sont point larrons
(au moins ne l'avons-nous pas encore apperceu en nostre endroict) & les
filles y sont pudiques & sages, tant en leurs paroles qu'en leurs
actions, bien qu'il s'y en pourroit peut-estre trouver entr'elles qui le
seroient moins. Mais les Sauvages les plus honnestes & mieux appris que
j'aye recogneu en une si grande estendue de pays, sont, à mon advis,
ceux de la Baye & contree de Miskou, parlant en general; car en toute
Nation il y en a de particuliers qui surpassent en bonté & honnesteté, &
les autres qui excedent en malice. J'y vis le Sauvage du bon Pere
Sebastien Recollet, Aquitanois, qui mourut de faim, avec plusieurs
Sauvages, vers sainct Jean, & la Baye de Miskou, pendant un hyver que
nous demeurions aux Hurons, environ quatre cens lieuës esloignez de luy:
mais il ne sentoit nullement son Sauvage en ses moeurs & façons de
faire; ais son homme sage, grave, doux & bien appris, n'approuvant
nullement la legereté & inconstance qu'il voyoit en plusieurs de nos
hommes, lesquels il reprenoit doucement en son silence & en sa retenue,
aussi estoit-il un des principaux Capitaines & chef du pays.



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_Des cheveux & ornemens du corps._

CHAPITRE XVI.


LES Canadiens & Montagnets, tant hommes que femmes, portent tous longue
chevelure, qui leur tombe & bat sur les espaules, & à costé de la face,
sans estre nouez ny attachez, & n'en couppent qu'un bien peu de devant,
à cause que cela leur empescheroit de voir en courant. Les femmes &
filles Algoumequines my partissent leur longue chevelure en trois: les
deux parts leur pendent de costé & d'autre sur les oreilles & à costé
des joues; & l'autre partie est accommodée par derriere en tresse, en la
forme d'un marteau pendant, couché sur le dos. Mais les Huronnes &
Petuneuses ne font qu'une tresse de tous leurs cheveux, qui leur bat de
mesme sur le dos, liez & accommodez avec des lanieres de peaux fort
sales. Pour les hommes, ils portent deux grandes moustaches sur les
oreilles, & quelques-uns n'en portent qu'une, qu'ils tressent &
cordelent assez souvent avec des plumes & autres bagatelles, le reste
des cheveux est couppé court, ou bien par compartiment, couronnes,
clericales, & en toute autre maniere qu'il leur plaist: j'ay veu de
certains vieillards, qui avoient desja, par maniere de dire, un pied
dans la fosse, estre autant ou plus curieux de ses petites parures, &
d'y accommoder du duvet de plumes & autres ornemens, que les plus jeunes
d'entr'eux. Pour les Cheveux relevez, ils portent & entretiennent leurs
cheveux sur le front, fort droicts & relevez, plus que ne font ceux de
nos Dames de par deçà, couppez de mesure, allans tousjours en diminuant
de dessus le front au derriere de la teste.

Generallement tous les Sauvages, & particulierement les femmes & filles
sont grandement curieuses d'huiler leurs cheveux, & les hommes de
peindre leur face & le reste du corps, lors qu'ils doivent assister à
quelque festin, ou à des assemblees publiques, que s'ils ont des
Matachias, & Pourceleines ils ne les oublient point non plus que les
rasssades, Patinotres & autres bagatelles que les François leur
traitent. Leurs Pourceleines sont diversement enfilees, les unes en
coliers, large de trois ou quatre doigts, faicts comme une sangle de
cheval qui en auroit les fisseles toutes couvertes & enfilees, & ces
coliers ont environ trois pieds & demy de tour, ou plus, qu'elles
mettent en quantité à leur col, selon leur moyen & richesse, puis
d'autres enfilees comme nos Patinotres, attachees & pendues à leurs
oreilles, & des chaisnes de grains gros comme noix, de la mesme
Pourceleine qu'elles attachent sur les deux hanches & viennent par
devant arrengees de haut en bas, par dessus les cuisses ou brayers
qu'elles portent: & en ay veu d'autres qui en portoient encore des
brasselets aux bras; & de grandes plaques par derriere, accommodez en
rond & comme une carde à carder la laine, attachez à leurs tresses de
cheveux: quelqu'unes d'entr'elles ont aussi des ceintures & autres
parures, faictes de poil de porc-espic, teincts en rouge cramoisy, &
sont proprement tissues, puis les plumes & les peintures ne manquent
point, & sont à la devotion d'un chacun.

Pour les jeunes hommes, ils sont aussi curieux de s'accommoder & farder
comme les filles: ils huilent leurs cheveux, & y appliquent des plumes,
& d'autres se font des petites fraises de duvet de plumes à l'entour du
col: quelques-uns ont des fronteaux de peaux de serpens qui leur pendent
par derriere, & la longueur de deux aulnes de France. Ils se peindent le
corps & la face de diverses couleurs, de noir, vert, rouge, violet, & en
plusieurs autres façons: d'autres ont le corps & la face gravee en
compartimens, avec des figures de serpens, lezards, escureux & autres
animaux, & particulierement ceux de la Nation du Petun, qui ont tous,
presque, les corps ainsi figurez, ce qui les rends effroyables & hydeux
à ceux qui n'y sont pas accoustumés: cela est picqué & faict de mesme,
que sont faictes & gravees dans la superficie de la chair, les Croix
qu'ont aux bras ceux qui reviennent de Jerusalem, & c'est pour un
jamais, mais on les accommode à diverses reprises, pour ce que ces
piqueures leur causent de grandes douleurs, & en tombent souvent
malades, jusques à en avoir la fievre, & perdre l'appetit, & pour tout
cela ils ne desistent point, & font continuer jusqu'à ce que tout soit
achevé, & comme ils le desirent, sans tesmoigner aucune impatience ou
dépit, dans l'excez de la douleur: & ce qui m'a plus faict admirer en
cela, a esté de voir quelques femmes, mais peu, accommodées de la mesme
façon: J'ay aussi veu des Sauvages d'une autre Nation, qui avoient tous
le milieu des narines percees, ausquelles pendoit une assez grosse
Patinotre bleue, qui leur tomboit sur la levre d'en haut.

Nos Sauvages croyoient au commencement que nous portions nos Chappelets
à la ceinture pour parade, comme ils font leurs Pourceleines, mais sans
comparaison ils faisoient fort peu d'estat de nos Chappelets, disans
qu'ils n'estoient que de bois, & que leur Pourceleine, qu'ils appellent
_Onocoitota_ estoit de plus grande valeur.

Ces Pourceleines sont des os de ces grandes coquilles de mer, qu'on
appelle Vignols, semblables à des limaçons, lesquels ils découpent en
mille pieces, puis les polissent sur un grais, les percent, & en font
des coliers & brasselets, avec grand peine & travail, pour la dureté de
ces os, qui sont toute autre chose que nostre yvoire, lequel ils
n'estiment pas aussi à beaucoup pres de leur Pourceleine, qui est plus
belle & blanche. Les Brasiliens & Floridiens en usent aussi & se parer &
attiffer comme eux.

J'avois à mon Chappelet une petite teste de mort en buys, de la grosseur
d'une noix, assez bien faicte, beaucoup d'entr'eux la croyoient avoir
esté d'un enfant vivant, non que je leur persuadasse mais leur
simplicité leur faisoit croire ainsi, comme aux femmes de me demander à
emprunter mon capuce & manteau en temps de pluye, ou pour aller à
quelque festin: mais elle me prioyent en vain, comme il est aysé à
croire. Pour nos Socquets ou Sandales; les Sauvages & Sauvagesses les
ont presque tous voulu esprouver & chausser, tant ils les admiroient &
trouvoient commodes, me disans apres, _Auiel, Sayacogna_, Gabriel,
fais-moy des souliers; mais il n'y avoit point d'apparence, & estoit
hors de mon pouvoir de leur satisfaire en cela, n'ayant le temps,
l'industrie, ny les outils propres: & de plus, si j'eusse une fois
commencé de leur en faire, ils ne m'eussent donné aucun relasche, ny
temps de prier Dieu, & de croire qu'ils se fussent donné la peine
d'apprendre, ils sont trop faineants & paresseux: car ils ne font rien
du tout, que par la force de la necessité, & voudroient qu'on leur
donnast les choses toutes faictes, sans avoir la peine d'y aider
seulement du bout du doigt, comme nos Canadiens, qui ayment mieux se
laisser mourir de faim, que de se donner la peine de cultiver la terre,
pour avoir du pain au temps de la necessité.



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_De leurs conseils & guerres._

CHAPITRE XVII.


PLINE, en une Epistre qu'il escrit à Fabare, dict que Pyrrhe, Roy des
Epirotes, demanda à un Philosophe qu'il menoit avec luy, quelle estoit
la meilleure Cité du monde. Le Philosophe respondit, la meilleure Cité
du monde, c'est Maserde, un lieu de deux cens feux en Achaye, pour ce
que tous les murs sont de pierres noires, & tous ceux qui la gouvernent
ont les testes blanches. Ce Philosophe n'a rien dit (en cela) de
luy-mesme: car tous les anciens, apres le Sage Salomon, ont dit qu'aux
vieillards se trouve la sagesse: & en effect, on voit souvent la
jeunesse d'ans, estre accompagnee de celle de l'esprit.

Les Capitaines entre nos Sauvages, sont ordinairement plustost vieux que
jeunes & viennent par succession, ainsi que la royauté par deçà, ce qui
s'entend, si le fils d'un Capitaine ensuit la vertu du pere, car
autrement ils font comme aux vieux siecles, lors que premierement ces
peuples esleurent des Roys, mais ce Capitaine n'a point entr'eux
authorité absolue, bien qu'on luy ait quelque respect, & conduisent le
peuple plustost par prieres, exhortations, & par exemple, que par
commandement.

Le gouvernement qui est entr'eux est tel: que les anciens & principaux
de la ville ou du bourg s'assemblent en un conseil avec le Capitaine, où
ils decident & proposent tout ce qui est des affaires de leur
Republique, non par un commandement absolu, comme j'ay dict, ais par
supplications & remonstrances, & par la pluralité des voix qu'ils
colligent, avec de petits fetus de joncs. Il y avoit à
_Quieunonascaran_, le grand Capitaine & chef de la Province des Ours,
qu'il appelloient _Garyhoüa anaionxra_, pour le distinguer des
ordinaires de guerre, qu'ils appellent _Garihoüa outaguéta_. Iceluy
grand Capitaine de Province avoit encore d'autres Capitaines sous luy,
tant de guerre que de police, par tous les autres bourgs & villages de
sa jurisdiction, lesquels en chose de consequence le mandoient &
advertissoient pour le bien du public, ou de la Province: & en nostre
bourg, qui estoit le lieu de sa residence ordinaire, il y avoit encore
trois Capitaines, qui assistoient tousjours aux conseils avec les
anciens du lieu, outre son Assesseur & Lieutenant qui en son absence, ou
quand il n'y pouvoit vacquer, faisoit les cris & publications par la
ville des choses necessaires & ordonnees. Et ce _Garihoüa anaionxra_
n'avoit pas si petite estime de soy-mesme, qu'il ne se voulust dire
frere & cousin du Roy, & de mesme egalité: comme les deux doigts
demonstratifs des mains qu'il nous monstroit joints ensemble, en nous
faisant cette ridicule & inepte comparaison.

Or quand ils veulent tenir conseil, c'est ordinairement dans la Cabane
du Capitaine, chef & principal du lieu sinon que pour quelque raison
particuliere il soit trouvé autrement expedient. Le cry & la publication
du conseil ayant esté faicte, on dispose dans la Cabane ou au lieu
ordonné, un grand feu, à l'entour duquel s'assizent sur les nattes tous
les Conseillers, en suitte du grand Capitaine qui tient le premier rang,
assis en tel endroict, que de sa place il peut voir tous ses Conseillers
& assistans en face. Les femmes, filles & jeunes hommes n'y assistent
point, si ce n'est en un conseil general; où les jeunes hommes de
vingt-cinq à trente ans peuvent assister: ce qu'ils cognoissent par un
cry particulier qui en est faict. Que si c'est un conseil secret, ou
pour machiner quelque trahison ou surprise en guerre, ils le tiennent
seulement la nuict entre les principaux Conseillers, & n'en descouvrent
rien que la chose projettee ne soit mise en effect, s'ils peuvent.

Estans donc tous assemblez, & la Cabane fermee, ils font tous une longue
pose avant que de parler, pour ne se precipiter point, tenans cependant
tousjours leur Calumet en bouche; puis le Capitaine commence à haranguer
en terme & parole haute & intelligible un assez longtemps, sur la
matiere qu'ils ont à traiter en conseil: ayant finy son discours, ceux
qui ont à dire quelque chose, les uns apres les autres sans
s'interrompre & en peu de mots, opinent & disent leurs raisons & advis,
qui sont par apres colligez avec des pailles ou petits joncs, & là
dessus est conclud ce qui est jugé expedient.

Plus, ils font des assemblees generales, sçavoir des regions
loingtaines, d'où il vient chacun an un Ambassadeur de chaque Province,
ou lieu destiné pour l'assemblee, où il se faict de grands festins &
dances, & des presens mutuels qu'ils se font les uns aux autres, & parmy
toutes ces caresses, ces resjouyssances & ces accolades ils contractent
amitié de nouveau, & advisent entr'eux du moyen de leur conservation, &
par quelle maniere ils pourront perdre & ruyner tous leurs ennemis
communs; tout estant faict, & les conclusions prises, ils prennent
congé, & chacun se retire en son quartier avec tout son train &
equipage, qui est à la Lacedemonienne, une à un, deux à deux, trois à
trois, ou gueres d'avantage.

Quant aux guerres qu'ils entreprennent, ou pour aller dans le pays des
ennemis, ce seront deux ou trois des anciens, ou vaillants Capitaines,
qui entreprendront cette conduite pour cette fois, & vont de village en
village faire entendre leur volonté, donnant des presens à ceux des
dicts villages, pour les induire & tirer d'eux de l'ayde & du secours en
leurs guerres, & par ainsi sont comme Generaux d'armées. Il en vint un
en nostre bourg, qui estoit un grand vieillard, fort dispos, qui
incitoit & encourageoit les jeunes hommes & les Capitaines de s'armer, &
d'entreprendre la guerre contre la Nation des _Arrinoiindarons_; mais
nous l'en blasmasmes fort, & dissuadasmes le peuple d'y entendre, pour
le desastre & mal-heur inévitable que cette guerre eust pue apporter en
nos quartiers, & à l'advancement de la gloire de Dieu.

Ces Capitaines ou Generaux d'armees ont le pouvoir, non seulement de
designer les lieux, de donner quartier, & de ranger les bataillons; mais
aussi de disposer des prisonniers en guerre, & de toute autre chose de
plus grande consequence: il est vray qu'ils ne sont pas tousjours bien
obeys de leurs soldats, entant qu'eux-mesmes manquent souvent dans la
bonne conduite, & celuy qui conduit mal, est souvent mal suivy. Car la
fidele obeyssance des sujects depend de la suffisance de bien commander,
du bon Prince, disoit Theopompus Roy de Sparte.

Pendant que nous estions là, le temps d'aller en guerre arrivant, un
jeune homme de nostre bourg, desireux d'honneur, voulut luy seul, faire
le festin de guerre, & d'effrayer tous ses compagnons au jour de
l'assemblee generale, ce qui luy fut de grand coust & despense, aussi en
fut-il grandement loué & estimé: car le festin estoit de six grandes
chaudieres, avec quantité de grands poissons boucanez, sans les farines
& les huiles pour les gresser.

On les mit sur le feu avant jour, en l'une des plus grande Cabanes du
lieu, puis le conseil estant achevé, & les resolutions de guerre prises,
ils entrerent tous au festin, commencerent à festiner, & firent les
mesmes exercices militaires, les uns apres les autres, comme ils ont
accoustumé, pendant le festin, & apres avoir vuidé els chaudieres, & les
complimens & remerciemens rendus, ils partirent, & s'en allerent au
rendez-vous sur la frontiere, pour entrer és terres ennemies, sur
lesquelles ils prindrent environ soixante de leurs ennemis, la pluspart
desquels furent tuez sur les lieux, & les autres amenez en vie, & faits
mourir aux Hurons, puis mangez en festin.

Leurs guerres ne sont proprement que des surprises & deceptions; car
tous les ans au renouveau, & pendant tout l'esté, cinq ou six cens
jeunes hommes Hurons, ou plus, s'en vont s'espandre dans une contree des
Yroquois, se departent en cinq ou six en un endroict, cinq ou six en un
autre & autant en un autre, & se couchent sur le ventre par les champs &
forests, & à costé des grands chemins & sentiers, & la nuict venue ils
rodent partout, & entrent jusques dans les bourgs & villages, pour
tascher d'attraper quelqu'un, soit homme, femme ou enfant, & s'ils en
prennent en vie, les emmenent en leur pays pour les faire mourir à petit
feu, sinon apres leur avoir donné un coup de massue, ou tué à coup de
flesches, ils en emportent la teste, que s'ils en estoient trop chargez,
ils se contentent d'en emporter la peau avec sa chevelure, qu'ils
appellent _Onantsira_, les passent & les serrent pour en faire des
trophees, & mettre en temps de guerre sur les pallissades ou murailles
de leur villes, attachees au bout d'une longue perche.

Quand ils vont ainsi en guerre & en pays ennemis, pour leur vivre
ordinaire ils portent quant & eux, chacun derriere son dos, un sac plein
de farine, de bled rosty & grillé dans les cendres, qu'ils mangent crue,
& sans estre trempee, ou bien destrempee avec un peu d'eau chaude ou
froide, & n'ont par ce moyen affaire de feu pour apprester leur manger,
quoy qu'ils en fassent par-fois la nuict au fonds des bois pour n'estre
apperceus, & font durer cette farine jusqu'à leur leur retour, qui est
environ de six sepmaines ou deux mois de temps: car aptes ils viennent
se rafraischir au pays, finissent la guerre pour ce cour, ou s'y en
retournent encore avec d'autres provisions. Que si les Chrestiens
usoient de telle sobrieté, ils pourroient entretenir de tres puissantes
armees avec peu de fraiz, & faire la guerre aux ennemis de l'Eglise' &
du nom Chrestien, sans la foule du peuple, ny la ruyne du pays, & Dieu
n'y seroit point tant offencé, comme il est grandement, par la pluspart
de nos soldats, qui semblent plustost (chez le bon homme) gens sans
Dieu, que Chrestien naiz pour le Ciel. Ces pauvres Sauvages (à nostre
confusion) se comportent ainsi modestement en guerre, sans incommoder
personne, & s'entretiennent de leur propre & particulier moyen, sans
autre gage ou esperance de recompense, que de l'honneur & louange qu'ils
estiment plus que tout l'or du monde. Il seroit aussi bien à desirer que
l'on semast de ce bled d'inde par toutes les Provinces de la France,
pour l'entretien & nourriture des pauvres qui y sont en abondance: car
avec un peu de ce bled ils se pourroient aussi facilement nourrir &
entretenir que les Sauvages, qui sont de mesme nature que nous, & par
ainsi ils ne souffriroient de disette, & ne seroient non plus contrains
de courir mendians par les villes, bourgs & villages, comme ils font
journellement pource qu'outre que ce bled nourrist & rassasie
grandement, il porte presque toute sa sauce quant & soy, sans qu'il y
soit besoin de viande, poisson, beurre, sel ou espice, si on ne veut.

Pour leurs armes, ils ont la Massue & l'Arc, avec la Flesche empannee de
plumes d'aigles, comme les meilleures de toutes, & à faute d'icelles ils
en prennent d'autres. Ils y appliquent aussi fort proprement des pierres
trenchantes collees au bois, avec une colle de poisson tres forte, & de
ces Flesches ils en emplissent leur Carquois, qui est faict d'une peau
de chien passee, qu'ils portent en escharpe. Ils portent aussi de
certaines armures & cuirasses, qu'ils appellent _Aquientoy_, sur leur
dos, & contre les jambes, & autres parties du corps pour se pouvoir
defendre des coups de Flesches: car elles sont faictes à l'espreuve de
ces pierres aiguës, & non toutefois de nos fers de Kebec, quant la
Flesche qui en est accommodée fort d'un bras roide & puissant, comme est
celuy d'un Sauvage: ces cuirasses sont faictes avec des baquettes
blanches, couppees de mesuree & serrees l'une contre l'autre, tissues &
entrelassees de cordelettes: fort durement & proprement, puis la
rondache ou pavois & l'enseigne ou drappeau, qui est (pour le moins ceux
que j'ay veus) un morceau d'escorce rond, sur lequel les armoiries de
leur ville ou province sont depeintes & atachees au bout d'une longue
baguette, comme une Cornette de cavalerie. Nostre Chasuble à dire la
saincte Messe, leur agreoit fort, & l'eusse bien desiré traiter de nous,
pour la porter en guerre en guise d'enseigne, ou pour mettre au haut de
leurs murailles, attachee à une longue perche, afin d'espouventer leurs
ennemis disoient-ils.

Les Sauvages de l'Isle l'eussent encore bien voulu traiter au Cap de
Massacre, ayans desja à cet effect, amassé sur le commun, environ
quatre-vingt Castors: car ils le trouvoient non seulement tres beau,
pour estre d'un excellent Damas incarnat, enrichy d'un passement d'or
(digne present de la Royne) mais aussi pour la croyance qu'ils avoient
qu'il leur causeroit du bon-heur & de la prosperité en toutes leurs
entreprises & machines de guerre.

Comme l'on a de coustume sur mer, pour signe de guerre, ou de
chastiment, mettre dehors en evidence le Pavillon rouge: Aussi nos
Sauvages, non seulement és jours solennels, & de resjouyssance, pais
principalement quand ils vont à la guerre, ils portent pour la plus-part
à l'entour de la teste de certains pennaches en couronnes, & d'autres en
moustaches, faicts de longs poils d'eslan, peints en rouge comme
escarlatte, & collez, ou autrement attachez à une bande de cuir large de
trois doigts. Depuis que nos François ont porté des lames d'espées en
Canada, les Montagnets & Canadiens s'en servent, tant à la chasse de
l'Eslan, qu'aux guerres contre leurs ennemis, qu'ils sçavent droictement
& roidement darder, emmanchées en de longs bois, comme demyes-picques.

Quand la guerre est declarée en un pays on destruit tous les bourgs,
hameaux, villes & villages frontieres, incapables d'arrester l'ennemy,
si on ne les fortifie; & chacun se range dans les villes & lieux
fortifiez de sa jurisdiction, où ils bastissent de nouvelles Cabanes
pour leur demeure, à ce aydés par les habitants du lieu. Les Capitaines
assistés de leurs Conseillers, travaillent continuellement à ce qui est
de leur conservation, regardent s'il y a rien à adjouter à leurs
fortifications pour s'y employer, font balayer & nettoyer les suyes &
araignées de toutes les Cabanes, de peur du feu quel'ennemy y pourroit
jette par certains artifices qu'ils ont appris de je ne sçay quelle
autre Nation que l'on m'a autresfois nommée. Ils font porter sur les
guerites des pierres & de l'eau pour s'en servir dans l'occasion.
Plusieurs font des trous, dans lesquels ils enferment ce qu'ils ont de
meilleur, & peur de surprise, les Capitaines envoyent des soldats pour
descouvrir l'ennemy, pendant qu'ils encouragent les autres de faire des
armes, de se tenir prets, & d'enfler leur courage, pour vaillamment &
genéreusement combattre, resister & se deffendre, si l'ennemy vient à
paroitre. Le mesme ordre s'observe en toutes les autres villes & bourgs,
jusqu'à ce qu'ils voyent l'ennemy s'estre attaché à quelques uns, &
alors la nuict à petit bruit une quantité de soldats de toutes les
villes voysines, s'il n'y a necessité d'une plus grande armee, vont au
secours, & s'enferment au dedans de celle qui est asiegee, la
deffendent, font des sorties, dressent des embusches, s'atttachent aux
escarmouches, & combattent de toute leur puissance, pour le salut de la
patrie, surmonter l'ennemy, & le deffaire du tout s'ils peuvent.

Pendant que nous estions à Quieunonascaran, nous vismes faire toutes les
diligences susdites, tant en la fortification des places, apprests des
armes, assemblees des gens de guerre, provision de vivres, qu'en toute
autre chose necessaire pour soustenir une grande guerre qui leur alloit
tomber sur les bras de la part des Neutres, si le bon Dieu n'eust
diverty cet orage, & empesché ce mal-heur qui alloit menaçant nostre
bourg d'un premier choc, & pour n'y estre pas pris des premiers, toutes
les nuicts nous barricadions nostre porte avec des grosses busches de
bois de travers, arrestees les unes sur les autres, par le moyen de deux
peaux fichez en terre.

Or pour ce qu'une telle guerre pouvoit grandement nuyre & empescher la
conversion & le salut de ce pauvre peuple, & que les Neutres sont plus
forts & en plus grand nombre que nos Hurons, qui ne peuvent faire
qu'environ deux mille hommes de guerre, ou quelque peu d'avantage, & les
autres cinq à six mille combattans, nous fismes nostre possible, &
contribuasmes tout ce qui estoit de nostre pouvoir pour les mettre
d'accord, & empescher que nos gens desja tous prests de se mettre en
campagne, n'entreprissent (trop legerement) une guerre à l'encontre
d'une Nation plus puissante que la leur. A la fin, assistés de la garde
de nostre Seigneur, nous gaignasmes quelque chose sur leur esprit: car
approuvans nos raisons, ils nous dirent qu'ils se tiendroient en paix, &
que ce enquoy ils avoient auparavant fondé l'esperance de leur salue,
estoit en nostre grand esprit, & au secours que quelques François (mal
advisez) leur avoient promis: Outre une tres bonne invention qu'ils
avoient conceue en leur esprit, par le moyen de laquelle ils esperoient
tirer un grand secours de Nation du Feu, ennemis jurez des Neutres.
L'invention estoit telle; qu'au plustost ils s'efforceroient de prendre
quelqu'un de leurs ennemis, & que du sang de cet ennemy, ils en
barbouilleroient la face & tout le corps de trois ou quatre d'entr'eux
lesquels ainsi ensanglantez seroient par apres envoyez en Ambassade à
cette Nation de Feu, pour obtenir d'eux quelque secours & assistance à
l'encontre de si puissans ennemis, & que pour plus facilement les
esmouvoir à leur donner ce secours, ils leur monstroient leur face &
tout leur corps desja teinct & ensanglanté du sang propre de leurs
ennemis communs.

Puis que nous avons parlé de la Nation Neutre, contre lesquels nos
Hurons ont pensé entrer en guerre, je vous diray aussi un petit mot de
leur pays. Il est à quatre ou cinq journees de nos Hurons tirant au Su,
au delà de la Nation des _Quieunontareronons_. Cette Province contient
prez de cent lieuës d'estendue, où il se fait grande quantité de
tres-bon petun, qu'ils traittent à leurs voysins. Ils assistent les
Cheveux Relevez contre la Nation de Feu, desquels ils sont ennemis
mortels: mais entre les Yroquois & les nostres, avant cette esmeute, ils
avoient paix & demeuroient neutres entre les deux, & chacune des deux
Nations y estoit la bien venue, & n'osoient s'entre-dire ny faire aucun
desplaisir, & mesmes y mangeoient souvent ensemble, comme s'ils eussent
esté amis; mais hors du pays s'ils se rencontroient, il n'y avoit plus
d'amitié, & s'entre-faisoient cruellement la guerre, & la continuent à
toute outrance: l'on n'a sceu encor trouver moyen de les reconciller &
remettre en paix, leur inimitié estant de trop longue main enracinee, &
fomentee entre les jeunes hommes de l'une & l'autre Nation, qui ne
demandent autre exercice, que celuy des armes & de la guerre.

Quand nos Hurons ont pris en guerre quelqu'un de leurs ennemis, ils luy
font une harangue des cruautez que luy & les siens exercent à leur
endroict, & qu'au semblable il devoit se resoudre d'en endurer autant, &
luy commandent (s'il a du courage assez) de chanter tout le long du
chemin, ce qu'il faict; mais souvent avec un chant fort triste &
lugubre, & ainsi l'emmenent en leur pays pour le faire mourir, & en
attendant l'heure de sa mort, ils luy font continuellement festin de ce
qu'ils peuvent pour l'engraisser, & le rendre plus fort & robuste à
supporter les plus griefs & longs tourmens, & non par charité &
compassion, excepté aux femmes; filles & enfans, lesquels ils font
rarement mourir; ains les conservent & retiennent pour eux, ou pour en
faire des presens à d'autres qui en auroient auparavant perdu des leurs
en guerre, & font estat de ces subrogez, autant que s'ils estoient de
leurs propres enfans, lesquels estans parvenus en aage, vont aussi
courageusement en guerre contre leurs propres parens, & ceux de leur
Nation, que s'ils estoient naiz ennemis de leur propre patrie, ce qui
tesmoigne le peu d'amour des enfans envers leurs parens, & qu'ils ne
font estat que des bien faicts presens, & non des passez, qui est un
signe de mauvais naturel: & de cecy j'en ay veu l'experience en
plusieurs. Que s'ils ne peuvent emmener les femmes & enfans qu'ils
prennent sur les ennemis, il les assomment, & font mourir sur les lieux
mesmes, & emportent les reste ou la peau avec la chevelure, & encores
s'est-il veu, (mais peu souvent) qu'ayans amené de ces femmes & filles
dans leurs pays, ils en ont faict mourir quelques-unes par les tourmens,
sans que les larmes de ce pauvre sexe, qu'il a pour toute deffence, les
aye pû esmouvoir à compassion: car elles seules pleurent, & non les
hommes, pour aucun tourment qu'on leur fasse endurer, de peur d'estre
estimez effeminez, & de peu de courage, bien qu'ils soient souvent
contraincts de jette de hauts cris, que la force des tourments arrache
du profond de leur estomach.

Il est quelques-fois arrivé qu'aucuns de leurs ennemis estans poursuyvis
de prés, se sont neantmoins eschappez: car pour amuser celuy qui les
poursuit, & se donner du temps pour fuyr & les devancer, ils jettent
leurs coliers de Pourceleines bien loin arriere d'eux, afin que si
l'avarice commande à ses poursuyvans de les aller ramasser, ils peussent
tousjours gaigner le devant, & se mettre en sauveté, ce qui a reussi à
plusieurs: je me persuades & crois que c'est en partie pourquoy ils
portent ordinairement tous leurs plus beaux coliers & matachias en
guerre.

Lors qu'ils joignent un ennemy, & qu'ils n'ont qu'à mettre la main
dessus, comme nous disons entre nous: Rends-toi, eux disent _Sakien_,
c'est à dire, assied-toy, ce qu'il faict, s'il n'ayme mieux se faire
assommer sur place, ou se deffendre jusqu'à la mort, ce qu'ils ne font
pas souvent en ces extremitez, sous esperance de se sauver, &
d'eschapper avec le temps par quelque ruze. Or comme il y a de
l'ambition à qui aura des prisonniers, cette mesme ambition ou l'envie
est aussi cause quelques-fois que ces prisonniers se mettent en liberté
& se sauvent, comme l'exemple suyvant le monstre.

Deux ou trois Hurons se voulans chacun attribuer un prisonnier Yroquois,
& ne se pouvans accorder, ils en firent juge leur propre prisonnier,
lequel bien advisé se servit de l'occasion & dit. Un tel m'a pris, &
suis son prisonnier, ce qu'il disoit contre la verité & exprez, pour
donner un juste mescontentement à celuy de qui il estoit vray
prisonnier: & de faict, indigné qu'un autre auroit injustement l'honneur
qui luy estoit deu, parla en secret la nuict suyvante au prisonnier, &
luy dit: Tu t'es donné & adjugé à un autre qu'à moy, qui t'avois pris,
c'est pourquoy j'ayme mieux te donner liberté, qu'il aye l'honneur qui
m'est deu, & ainsi le deslians le fit evader & fuyr secrettement.

Arrivez que sont les prisonniers en leur ville ou village, ils leur font
endurer plusieurs & divers tourmens, aux uns plus, & aux autres moins,
selon qu'il leur plaist: & tous ces genres de tourments & de morts sont
si cruels, qu'il ne se trouve rien de plus inhumain: car premierement
ils leur arrachent les ongles, & leur coupent les trois principaux
doigts, qui servent à tirer de l'arc, & puis leur levent toute la peau
de la teste avec la chevelure, & apres y mettent du feu & des cendres
chaudes, ou y font degouter d'une certaine gomme fondue, ou bien se
contentent de les faire marcher tous nuds de corps & des pieds, au
travers d'un grand nombre de feux faicts exprez, d'un bout à l'autre
d'une grande Cabane, où tout le monde qui est bordé des deux costez,
tenans en main chacun un tison allumé, luy en donnent dessus le corps en
passant, puis apres avec des fers-chauds, luy donnent encore des
jartieres à l'entour des jambes, & avec des hoches rouges ils luy
frottent les cuisses de haut-en-bas, & ainsi peu à peu bruslent ce
pauvre miserable: & pour luy augmenter ses tres cuisantes douleurs, luy
jettent par-fois de l'eau sur le dos, & luy mettent du feu sur les
extremitez des doigts, & de sa partie naturelle, puis leurs percent les
brans pres des poignets, & avec des bastons en tirent les nerfs, & les
arrachent à force, & ne les pouvans avoir les couppent, ce qu'ils
endurent avec une constance incroyable, chantans cependant avec un chant
neantmoins fort triste & lugubre, comme j'ay dict: mille menaces contre
ces Bourreaux & contre toute cette Nation, & estant prest de rendre
l'ame, ils le menent hors de la Cabane finir sa vie, sur un eschauffaut
dressé exprez, là où on lui couppe la teste, puis on luy ouvre le
ventre, & là tous les enfans se trouvent pour avoir quelque petit bout
de boyau qu'ils pendent au bout d'une baguette, & le portent ainsi en
triomphe par toute la ville ou village en signe de victoire. Le corps
ainsi esventré & accommodé, on le faict cuire dans une grande chaudiere,
puis on le mange en festin, avec liesse & resjouyssance, comme j'ay dict
cy-devant.

Quand les Yroquois, ou autres ennemis, peuvent attrapper de nos gens,
ils leur en font de mesme, & c'est à qui fera du pis à son ennemy: & tel
va pour prendre, que est souvent pris luy-mesme. Les Yroquois ne
viennent pas pour l'ordinaire guerroyer nos Hurons, que fueilles ne
couvrent les arbres, pour pouvoir plus facilement se cacher, & n'estre
descouverts quand ils veulent prendre quelqu'un au despourveu: ce qu'ils
font aysement, entant qu'il y a quantité de bois dans le pays, & proche
la pluspart des villages: que s'ils nous eussent pris nous autres
Religieux, les mesmes tourments nous eussent esté appliquez, sinon que
de plus ils nous eussent arrache la barbe la premiere, comme ils firent
à Bruslé, le Truchement qu'ils pensoient faire mourir, & lequel fut
miraculeusement delivrés par la vertu de l'_Agnus Dei_, qu'il portoit
pendu à son col: car comme ils luy pensoient arracher, le tonnerre
commença à donner avec tant de furies, d'esclairs & de bruits, qu'ils en
creurent estre à leur derniere journee, & tous espouventez le laisserent
aller, craignans eux-mesmes de perir, pour avoir voulu faire mourir ce
Chrestien & luy oster son Reliquaire.

Il arrive aussi que ces prisonnier s'eschappent aucune fois,
specialement la nuict, ou temps qu'on les faict promener par-dessus les
feux; car en courans sur ces cuisans & tres-rigoureux braisiers de leurs
pieds ils escartent & jettent les tisons, cendres & charbons par la
Cabane, qui rendent apres une telle obscurité de poudre et de fumee,
qu'on ne s'entre-congnoist point: de sorte que tous sont contraincts de
gaigner la porte, & de sortir dehors, & lui aussi parmy la foule, & de
là prend l'essor, et s'en va: & s'il ne peut encores pour lors, il se
cache en quelque coin à l'escart, attendant l'occasion & l'opportunité
de s'enfuyr, & de gaigner pays. J'en ay veu plusieurs ainsi échappez des
mains de leurs ennemis, qui pour preuve nous faisoient voir les trois
doigts principaux de la main droicte couppez.

Il n'y a presque aucune Nation qui n'ait guerre & debat avec
quelqu'autre, non en intention d'en posseder les terres & conquerir leur
pays: ains seulement pour les exterminer s'ils pouvoient, & pour se
vanger de quelque petit tort ou desplaisir, qui n'est pas souvent grand
chose; mais leur mauvais ordre, & le peu de police qui souffre es
mauvais Concitoyens impunis, est cause de tout ce mal: car si l'un
d'entr'eux a offencé, tué ou blessé un autre de leur mesme Nation, il en
est quitte pour un present, & n'y a point de chastiment corporel (pour
ce qu'ils ne les ont pont en usage envers ceux de leur Nation) si les
parens du blessé ou decedé n'en prennent eux-mesmes la vengeance, ce qui
arrive peu souvent: car ils ne se font, que fort rarement, tore les uns
aux autres. Mais si l'offensé est d'une autre Nation, alors il y a
indubitablement guerre declaree entre les deux Nations, si celle de
l'homme coulpable ne se rachete par de grands presens, qu'elle tire &
exige du peuple pour la patrie offencée: & ainsi il arrive le plus
souvent que la faute d'un seul, deux peuples entiers se font une tres
cruelle guerre, & qu'ils sont tousjours dans une continuelle crainte
d'estre surpris l'un de l'autre, particulierement sur les frontieres, où
les femmes mesmes ne peuvent cultiver les terres & faire les bleds,
qu'elles n'ayent tousjours avec elles un homme ayant les armes au poing,
pour les conserver & deffendre de quelques mauvaise advenue.

A ce propos des offences & querelles, & avant finir ce discours, pour
monstrer qu'ils sçavent assez bien proceder en conseil, & user de
quelque maniere de satisfaction envers la partie plaignante & lesee, je
diray ce qui nous arriva un jour sur ce sujet. Beaucoup de Sauvages nos
estans venus voir en nostre Cabane (selon leur coustume journaliere) un
d'entr'eux, sans aucun sujet, voulut donner d'un gros baston au Pere
Joseph. Je fus m'en plaindre au grand Capitaine, & luy remonstray, afin
que la chose n'allast plus avent, qu'il falloit necessairement assembler
un conseil general, & remonstrer à ses gens, & particulierement à tous
les jeunes hommes, que nous ne leur faisions aucun tort ny desplaisir, &
qu'ils ne devoient pas aussi nous en faire, puis que nous estions dans
leur pays que pour leur propre bien & salut, & non pour aucune envie de
leurs Castors & Pelleteries, comme ils ne pouvoient ignorer. Il fit donc
assembler un conseil general auquel tous assisterent, excepté celuy qui
avoit voulu donner le coup: j'y fus aussi appellé, avec le Pere Nicolas,
pendant que le Pere Joseph gardoit nostre Cabane.

Le grand Capitaine nous fit seoir aupres de luy, puis ayant imposé
silence, il s'addressa à nous, & nous dit, en sorte que toute
l'assemblee le pouvoit entendre. Mes Nepveux, à vostre priere & requeste
j'ai faict assembler ce conseil general, afin de vous estre faict droict
sur les plaintes que vous m'avez proposees; mais d'autant que ces
gens-cy sont ignorans du fait, proposez vous mesme, & declarez hautement
en leur presence ce qui est de vos griefs & en quoy & comment vous avez
esté offencés, & sur ce je feray & bastiray ma harangue, & puis nous
vous ferons justice. Nous ne fusmes pas peu estonnés des le
commencement, de la prudence & sagesse de ce Capitaine, & comme il
proceda en tout sagement, jusqu'à la fin de sa conclusion, qui fut fort
à nostre contentement & edification.

Nous proposasmes donc nos plaintes, & comme nous avions quitté un
tres-bon pays, & traversé tant de vers & de terres avec infinis dangers
& mes-aises, pour les venir enseigner le chemin du Paradis, & retirer
leurs ames de la domination de Sathan, qui les entraisnoit tous apres
leur mort dans une abysme de feu sousterrain, puis pour les rendre amis
& comme parens des François, & neantmoins qu'il y en avoit plusieurs
d'entr'eux qui nous traictoient mal, & particulierement un tel (que je
nommay) qui a voulu tuer nostre frere Joseph. Ayant finy, le Capitaine
harangua un long temps sur ces plaintes, leurs remonstrant le tort qu'en
auroit de nous offencer, puis que nous ne leur rendions aucun
desplaisir, & qu'au contraire nous leur procurions & desirions du bien,
non seulement pour cette vie; mais aussi pour l'advenir. Nous fusmes
priez à la fin d'excuser la faute d'un particulier, lequel nous devions
tenir seul avec eux, pour un chien, à la faute duquel les autres ne
trempoient point, & nous dirent, pour exemple, que desja depuis peu, un
des leurs avoit griefvement blessé un Algoumequin, en jouant avec luy,
par le moyen de quelque present, & celui-là seul tenu pour chien &
meschant qui avoit faict le mal, & non les autres, qui sont bien marris
de cet inconvenient.

Ils nous firent aussi present de quelques sacs de bled, que nous
acceptasme, & fusmes au reste festoyez de toute la compagnie, avec mille
prieres d'oublier tout le passé, & demeurer bons amys comme auparavant,
& nous convierent encore fort instamment d'assister tous les jours à
leurs festins & banquets, ausquels ils nous feroient manger de bonnes
Sagamités diversement preparees, & que par ce moyen nous nous
entretiendrions mieux par ensemble dans une bonne intelligence de parens
& bons amys, & que de verité ils nous trouvoient assez pauvrement
accommodez, & nourris dans nostre Cabane, de laquelle ils eussent bien
desiré nous retirer pour nous mettre mieux avec eux dans leur ville, où
nous n'aurions autre soucy que de prier Dieu, les instruire & nous
resjouys, honnestement par ensemble: & apres les avoir remerciés, chacun
prit congé, & se retira.



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_De la croyance & foy des Sauvages, du Createur, & comme ils avoient
recours à nos prieres en leurs necessitez._

CHAPITRE XVIII.


CICERON a dict, parlant de la nature des Dieux, qu'il n'y a gent si
sauvage, si brutale ny si barbare, qui ne soit imbue de quelque opinion
d'iceux. Or comme il y a diverses Nations & Provinces barbares, aussi y
a-il diversité d'opinions & de croyance, pour ce que chacune se forge un
Dieu à sa poste. Ceux qui habitent vers Miskou & le port Royal, croyent
en un certain esprit, qu'ils appellent _Cudoüagni_, & disent qu'il parle
souvent à eux; & leur dict le temps qu'il doit faire. Ils disent que
quand il se courrouce contr'eux, il leur jette de la terre aux yeux. Ils
croyent aussi quant ils trespassent, qu'ils vont és Estoilles, puis vont
en de beaux champs verts, pleins de beaux arbres, fleurs & fruicts tres
somptueux.

Les Souriquois (à ce que j'ay appris) croyent veritablement qu'il y a un
Dieu qui a tout creé, & disent qu'apres qu'il eut faict toutes choses,
qu'il prit quantité de flesches, & les mit en terre d'où sortirent
hommes & femmes, qui ont multiplié au monde jusqu'à present. En suitte
de quoy, un François demanda à un _Sagamo_, s'il ne croyoit point qu'il
y eust un autre qu'un seul Dieu: il respondit, que leur croyance estoit,
qu'il y avoit un seul Dieu, un Fils une Mere, & le Soleil, qui estoient
quatre; neantmoins que Dieu estoit par dessus tous: mais que le Fils
estoit bon, & le Soleil, à cause du bien qu'ils en recevoient: mais la
Mere ne valoit rien, & les mangeoit, & que le Pere n'estoit pas trop
bon.

Puis dict: Anciennement, il y eut cinq hommes qui s'en allerent vers le
Soleil couchant, lesquels rencontrent Dieu, qui leur demanda: Où
allez-vous? Ils respondirent: Nous allons chercher nostre vie: Dieu leur
dit, vous la trouverez icy. Ils passerent plus outre, sans faire estat
de ce que Dieu leur avoit dit, lequel prit une pierre et en toucha deux,
qui furent transformez en pierre. Et il demanda derechef aux trois
autres: Où allez-vous? & ils respondirent comme à la premiere fois: &
Dieu leur dit derechef: Ne passez plus outre vous la trouverez icy: &
voyant qu'il ne leur venoit rien, ils passerent outre, & Dieu prit deux
bastons, & il en toucha les deux premiers qui furent transmuez en
bastons, & le cinquiesme s'arresta, ne voulant passer plus outre. Et
Dieu luy demanda derechef: Où vas-tu? Je vay chercher ma vie, demeure, &
tu la trouveras: Il s'arresta, sans passer plus outre, & Dieu luy donna
de la viande, & en mangea. Apres avoir faict bonne chere, il retourna
avec les autres Sauvages, & leur raconta tout ce que dessus.

Ce Sagamo dit & raconta encore à ce François cet autre plaisant
discours. Qu'une autre fois il y avoit un homme qui avoit quantité de
Tabac, & que Dieu dist à cet homme, & luy demanda où estoit son
petunoir, l'homme le prit, & le donna à Dieu, qui petuna beaucoup, &
apres avoit bien petuné, il rompit en plusieurs pieces: & l'homme luy
demanda; pourquoy as-tu rompu mon petunoir, & tu vois bien que je n'en
ay point d'autre. Et Dieu en prit un qu'il avoit & le luy donna, luy
disant: En voilà un que je te conne, porte-le à ton grand _Sagamo_,
qu'il le garde, & s'il le garde bien, il ne manquera point de chose
quelconque, ny tous ses compagnons: cet homme prit le petunoir qu'il
donna à son grand _Sagamo_ & durant tout le temps qu'il l'eut, les
Sauvages ne manquerent de rien du monde: mais que du depuis ledit
_Sagamo_ avoit perdu ce petunoir, qui est l'occasion de la grande famine
qu'ils ont quelques-fois parmy eux. Voyla pour quoy ils disent que Dieu
n'est pas trop bon, & ils ont raison, puis que ce Demon qui leur
apparoist en guise d'un Dieu, est un esprit de malice, qui ne s'estudie
qu'à leur ruyne & perdition.

La croyance en general, de nos Hurons (bien que tres-mal entendue par
eux-mesmes, & en parlent fort diversement); C'est que le Createur qui a
faict tout ce mon monde, s'appelle _Yoscaha_, & en Canadien _Ataouacan_,
lequel a encore la Mere-grand, nommee _Ataensiq_: leur dire qu'il n'y a
point d'apparence qu'un Dieu aye une Mere-grand, & que cela se
contrarie, ils demeurent sans replique, comme à tout le reste. Ils
disent qu'ils demeurent fort loin, n'en ayans neantmoins autre marque ou
preuve, que le recit qu'ils alleguent leur en avoir esté fait par un
_Attinoindaron_, qui leur a faict croire l'avoir veu, & la marque de ses
pieds imprimee sur une roche au bord d'une riviere, & que sa maison ou
cabane est faicte comme les leurs, y ayant abondance de bled, & de toute
autre chose necessaire, à l'entretien de la vie humaine. Qu'il seme du
bled, travaille, boit, mange & dort comme les autres. Que tous les
animaux de la terre sont à luy & comme ses domestiques. Que de sa nature
il est tres-bon, & donne accroissement à tout, & que tout ce qu'il faict
est bien fait, & nous donne le beau temps, & toute autre chose bonne &
prospere. Mais à l'opposite, que sa Mere-Grand est meschante, & qu'elle
gaste souvent tout ce que son petit Fils a faict de bien. Que quand
_Yoscaha_ est vieil, qu'il rajeunit tout à un instant, & devient comme
un jeune homme de vingt-cinq à trente ans, & par ainsi qu'il ne meurt
jamais, & demeure immortel, bien qu'il soit un peu suject aux necessitez
corporelles, comme nous autres.

Or il faut noter, que quand on vient à leur contredire ou contester
là-dessus, les uns s'excusent d'ignorance, & les autres s'enfuyent de
honte, & d'autres qui pensent tenir bon s'embrouillent incontinent, &
n'y a aucun accord ny apparence à ce qu'ils disent, comme nous avons
souvent veu & sceu par experience, qui faict cognoistre en effect qu'ils
ne recognoissent & n'adorent vrayement aucune Divinité ny Dieu, duquel
ils puissent rendre quelque raison, & que nous puissions sçavoir: car
encore que plusieurs parlent en la louange de leur _Yoscaha_: nous en
avons ouy d'autres en parler avec mespris & irreverence.

Ils ont bien quelque respect à ces esprits, qu'ils appellent Oki; mais
ce mot Oki, signifie aussi bien un grand Diable, comme un grand Ange, un
esprit furieux & demoniacle, comme un grand esprit, sage, sçavant ou
inventif, qui faict ou sçait quelque chose par-dessus le commun; ainsi
nous y appelloient-ils souvent, pour ce que nous sçavions & leur
enseignions des choses qui surpassoient leurs esprit, à ce qu'ils
disoient. Ils appellent aussi Oki leurs Medecins & Magiciens, voire
mesmes leurs fols, furieux & endiablez. Nos Canadiens & Montagnets
appellent aussi les leurs Pilotois & Manitou, qui signifie la mesme
chose que Oki en Huron.

Ils croyent aussi qu'il y a de certains esprits que dominent en u lieu,
& d'autres en un autre: les uns aux rivieres, les autres aux voyages, au
traites, aux guerres, aux festins, & maladies, & en plusieurs autres
choses, ausquelles ils offrent du petun, & font quelque sortes de
prieres & ceremonies, pour obtenir d'eux ce qu'ils desirent. Ils m'ont
aussi monstré plusieurs puissans rochers sur le chemin de Kebec, auquel
ils croyoient resider & presider un esprit, & entre les autres ils m'en
monstrerent un à quelque cent cinquante lieuës un à quelque cent
cinquante lieuës de là, qui avoit comme une teste, & les deux bras
eslevez en l'air, & au ventre ou milieu de ce puissant rocher, il y
avoit une profonde caverne de tres-difficile accez. Ils me vouloient
persuader & faire croire à toute force, avec eux, que ce rocher avoit
esté un homme mortel comme nous, & qu'eslevant les & les mains en haut,
il s'estoit metamorphosé en cette pierre, & devenu à succession de
temps, un si puissant rocher, lequel ils ont en veneration, & lui
offrent du petun en passant par devant avec leurs Canots, non toutes les
fois, mais quand ils doutent que leur voyage doive reussir, & luy
offrant ce petun, qu'ils jettent dans l'eau contre la roche mesme, ils
luy disent: Tien, prend courage & fay que nous fassions bon voyage, avec
quelqu'autre parole que je n'entends point: & le Truchement, duquel nous
avons parlé au chapitre precedent, nous a asseuré d'avoir fait une fois
une pareille offrande avec eux (dequoy nous le tançames fort) & que son
voyage luy fut plus profitable qu'aucun autre qu'il ait jamais faict en
ces pays-là. C'est ainsi que le Diable les amuse, les maintient &
conserve dans ses filets, & en des suprestitions estranges, en leur
prestans ayde & faveur, selon la croyance qu'ils luy ont en cecy, comme
aux autres ceremonies & sorceleries que leur Oki observe, & leur faict
observer, pour la guerison de leurs maladies, & autres necessitez,
n'offrans neantmoins aucune priere ny offrande à leur Yoscaha, (au moins
que nous ayons sceu) ains seulement à ces esprits particuliers, que je
viens de dire, selon les occasions.

Ils croyent les ames immortelles: & partans de ce corps, qu'elles s'en
vont aussi-tost dancer & se resjouyr en la presence _d'Yoscaha_, & de sa
Mere-grand _Ataensiq_, tenans la route & le chemin des Estoilles, qu'ils
appellent _Atiskeia andahatey_, le chemin des ames, que nous appellons
la voye lactee, ou l'escharpe estoilee, & les simples gens le chemin de
sainct Jacques. Ils disent que les ames des chiens y vont aussi, tenans
la route de certaines estoilles, qui sont proches voysines du chemin des
ames, qu'ils appellent _Gagnenon andahatey_, c'est à dire, le chemin des
chiens, & nous disoient que ces ames, bien qu'immortelles, ont encore en
l'autre vie, les mesmes necessitez du boire & du manger, de se vestir &
labourer les terres, qu'elles avoient lors qu'elles estoient encore
revestues de ce corps mortel. C'est pourquoy ils enterrent ou enferment
avec les corps des deffuncts, de la galette, de l'huile, des peaux,
haches, chaudieres & autres outils; pour à cette fin que les ames de
leurs parens, à faute de tels instrumens, ne demeurent pauvres &
necessiteuses en l'autre vie: car ils s'imaginent & croyent que les ames
de ces chaudieres, haches, cousteaux, & tout ce qu'ils leur dedient,
particulierement à la grande feste des Morts, s'en vont en l'autre vie
servir les ames des deffuncts, bien que le corps de ces peaux, haches,
chaudieres, & de toutes les autres choses dediees & offertes, demeurent
& restent dans les fosses & les bieres, avec les os des trespassez,
c'estoit leur ordinaire response, lors que nous leur disions que les
souris mangeoient l'huile & la galette & la rouille & pourriture les
peaux, haches & autres instrumens qu'ils ensevelissoient & mettoient
avec les corps de leurs parens & amis dans le tombeau.

Entre les choses que nos Hurons ont le plus admiré, en les instruisant,
estoit qu'il y eust un Paradis au dessus de nous, où fussent tous les
bien-hereux avec Dieu, & un Enfer sousterrain, où estoient tourmentees
avec les Diables en un abysme de feu, toutes les ames des meschants, &
celles de leurs parens & amis deffuncts, ensemblement avec celles de
leurs ennemis, pour n'avoir congneu ny adoré Dieu nostre Createur, &
pour avoir meiné une vie si mauvaise, & vescu avec tant de dissolution &
de vices. Ils admiroient aussi grandement l'Escriture, par laquelle,
absent, on se faict entendre où l'on veut; & tenans volontiers nos
livres, apres les avoir bien contemplez, & admiré les images & les
lettres, ils s'amusoient à en compter les feuillets.

Ces pauvres gens ayans par plusieurs fois experimenté le secours &
l'assistance que nous leur promettions de la part de Dieu, lors qu'ils
vivroient en gens de bien, & dans les termes que leur prescrivions: Ils
avoient souvent recours à nos prieres, soit, ou pour les malades, ou
pour les injures du temps, & advouaient franchement qu'elles avoient
plus d'efficace que leurs ceremonies, conjurations & tous les
tintamarres de leurs Medecins, & se resjouysoient de nous ouir chanter
des Hymnes & Pseaumes à leur intention, pendant lesquels (s'ils s'y
trouvoient presens) ils gardoient estroictement le silence & se
rendoient attentifs, pour le moins au son & à la voix, qui les
contentoit fort. S'ils se presentoient à la porte de nostre Cabane, nos
prieres commencees, ils avoient patience, où s'en retournoient en pais,
sçachans desja que nous ne devions pas estre divertis d'une si bonne
action, & qu d'entrer pas importunité estoit chose estimee incivile,
mesme entr'eux; & un obstacle aux bons effects de la priere, tellement
qu'ils nous donnoient du temps pour prier Dieu, & pour vacquer en paix à
nos offices divins. Nous aydant en cela la coustume qu'ils ont de
n'admettre aucun dans leurs Cabanes lors qu'ils chantent les malades, ou
que les mots d'un festin ont esté prononcez.

_Auoindaon_, grand Capitaine de _Quiennonascaran_, avoit tant
d'affection pour nous, qu'il servoit comme de Pere Syndiq dans le pays,
& nous voyoit aussi souvent qu'il croyoit ne nous estre point importun,
& nous trouvans parfois à genouils prians Dieu, sans dire mot, il
s'agenouilloit aupres de nous, joignoit les mains, & ne pouvant
d'avantage, il taschoit serieusement de contrefaire nos gestes &
postures; remuant les levres, & eslevant les mains & les yeux au Ciel, &
y perseveroit jusques à la fin de nos Offices, qui estoient assez
longues, & luy aagé d'environ soixante & quinze ans. O mon Dieu, que cet
exemple devroit confondre de Chrestiens! & que nous dira ce bon
vieillard Sauvage, non encore baptisé, au jour du jugement, de nous voir
plus negligens d'aymer & servir un Dieu, que nous cognoissons, & duquel
nous recevons tant de graces tous les jours, que luy, qui n'avoit jamais
esté instruit que dans l'escole de la Gentilité, & ne le cognoissoit
encore qu'au travers les espaisses tenebres de son ignorance! Mon Dieu,
resveillez nos tiedeurs, & nous eschauffez de vostre divin amour. Ce bon
vieillard, plein d'amitié & de bonne volonté s'offrit encores de venir
coucher avec moy dans nostre Cabane, lors qu'en l'absence de mes
Confreres j'y restois seul la nuict. Je luy demandois la raison, & s'il
croyoit m'obliger en cela, il me disoit qu'il apprehendoit quelque
accident pour moy, particulierement en ce temps que les Yroquois
estoient entrez dans leurs pays, & qu'ils me pourroient aysement
prendre, ou me tuer dans nostre Cabane, sans pouvoir estre secondé de
personne, & que de plus les esprits malins qui les inquietoient, me
pourroient aussi donner de la frayeur, s'ils venoient à s'apparoistre à
moy, ou à me faire entendre de leurs voix. Je le remerciois de sa bonne
volonté, & l'asseurois que je n'avois aucune apprehension, ny des
Yroquois, ni des esprits malins, & que je voulois demeurer seul la nuict
dans nostre Cabane, en silence, prieres & oraisons. Il me repliquoit:
Mon Nepveu, je ne parleray point, & prieray JESUS avec toy, laisse-moi
seulement en ta compagnie pour cette nuict, car tu nous es cher, &
crains qu'il ne t'arrive du mal, ou en effect, ou d'apprehension: Je le
remerciois derechef, & le renvoyois au bourg, & moy je demeurois seul en
paix & tranquillité.

Nous baptizasmes une femme malade en nostre bourg, qui ressentit &
tesmoigna sensiblement de grands effects du sainct Baptesme: il y avoit
plusieurs jours qu'elle n'avoit mangé, estant baptizee aussi-tost
l'appetit luy revint, comme en pleine santé, par l'espace de plusieurs
jours, apres lesquels elle rendit son ame à Dieu, comme pieusement nous
pouvons croire; elle repetoit souvent à son mary, que lors qu'on la
baptisoit, qu'elle ressentoit en son ame une si douce & suave
consolation, qu'elle ne pouvoit s'empescher d'avoir continuellement les
yeux eslevez au Ciel, & eust bien voulu qu'on eust peu luy reiterer
encore une autre fois le sainct Baptesme, pour pouvoir ressentir
derechef cette consolation interieure, & la grande grace & faveur que ce
Sacrement luy avoit communiquée. Son mary, nommé _Ongyata_, tres-content
& joyeux, nous en a tousjours esté de depuis fort affectionné, &
desiroit encore estre faict Chrestien, avec beaucoup d'autres; mais il
falloit encore un peu temporiser, & attendre qu'ils fussent mieux fondez
en la cognoissance & croyante d'un Jesus-Christ crucifié pour nous, & à
une vraye resignation, renonciation, abandonnement & mespris de toutes
leurs folles ceremonies, & en la hayne de tous les vices & mauvaises
habitudes: pour ce que ce n'est pas assez d'estre baptizé pour aller en
Paradis; mais il de plus, vivre Chrestiennement, & dans les termes & les
loix que Dieu & son Eglise nous ont prescrites: autrement il n'y a qu'un
Enfer pour les mauvais, & non point un Paradis. Et puis je diray avec
verité, que si on n'establit des Colonies de bons & vertueux Catholiques
dans tous ces pays Sauvages, que jamais le Christianisme n'y sera bien
affermy, encore que des Religieux s'y donnassent toutes les peines du
mont: car autre chose est d'avoir affaire à des peuples policez, &
autres chose est de traiter avec des peuples Sauvages, qui ont plus
besoin d'exemple d'une bonne vie, pour s'y mirer, que de grand Theologie
pour s'instruire, quoy que l'un & l'autre soit necessaire. Et par ainsi
nos Peres ont faict beaucoup d'en avoir baptizé plusieurs & d'en avoir
disposé un grand nombre à la foy & au Christianisme.

Et puis que nous sommes sur le sujet du sainct Baptesme, je ne passeray
sous silence, qu'entre plusieurs Sauvages Canadiens, que nos Peres y ont
baptizez, soit de ceux qu'ils ont faict conduire en France, ou d'autres
qu'ils ont baptizez & retenus sur les lieux, les deux derniers meritent
de vous en dire quelque chose. Le pere Joseph le Caron, Supérieur de
nostre Couvent de sainct charles, nourrissoit & eslevoit pour Dieu, deux
petits Sauvages Canadiens, l'un desquels, fis du Canadien que nous
sur-nommons le Cadet, apres avoir est bien instruit en la foy & doctrine
Chrestienne, se resolut de vivre à l'advenir, suyvant la loy que nos
Peres luy avoient enseignee, & avec instance demanda le sainct Baptesme,
mais à mesme temps qu'il eut consenty & resolu de se faire baptizer, le
Diable commença de le tourmenter, & s'apparoistre à luy en diverses
rencontres: de sorte qu'il le pensa une fois estouffer, si par prieres à
Dieu, Reliquaires & par eau beniste on ne luy eust bridé son pouvoir: &
comme on luy jettoit de cette eau, ce pauvre petit garçon voyoit ce
malin esprit s'enfuyr d'un autre costé & monstroit à nos Peres
l'endroict & le lieu où il estoit, & disoit asseurement que ce malin
avoit bien peur de cette eau: tant y a, que depuis le jours de Pasques,
que le Diable l'assaillit pour la premiere fois, jusques à la Pentecoste
qu'il fut baptizé, ce pauvre petit Sauvage fut en continuelle peine &
apprehension & avec larmes supplioit tousjours nos Peres de le vouloir
baptizer, & le faire quitte de ce meschant ennemy, duquel il recevoit
tant d'ennuys & d'effrois.

Le jour de son Baptesme, nos Religieux firent un festin à tous les
parens du petit garçon de quantité de pois, de prunes, & de quelqu'autre
menestre, bouillies & cuites ensemble dans une grande chaudiere. Et
comme le Pere Joseph leur eut fait une harangue sur la ceremonie, vertu
& necessité du sainct Baptesme, il arriva à quelques jours de là, qu'un
d'eux venant à tomber malade, il eut si peur de mourir sans estre
baptize, qu'il demanda maintes fois' avec tres grande instance: si que
se voyant pressé du mal, il disoit que s'il n'estoit baptize, qu'il en
imputeroit la faute à ceux qui luy refusoient, tellement qu'un de nos
Religieux, nommé Frere Gervais, avec l'advis de tous les François qui se
trouverent là presens, luy confera le sainct Baptesme, & le mit en
repos. Il s'est monstré du depuis si fervent observateur de ce qui luy a
esté enseigné, qu'il s'est librement faict quitte de toutes les
bagatelles & superstitions dont le Diable les amuse, & mesme n'a permis
qu'aucun de leurs Pilotois fist plus aucune diablerie autour de luy
comme ils avoient accoustumé.

Environ les mois d'Avril & de May, les pluyes furent tres grandes, &
presque continuelles (au contraire de la France qui fut fort seiche
cette année là) de sorte que les Sauvages croyoient asseurement que tous
leurs bleds deussent estre perdus & pourris, & dans cette affliction ne
sçavoient plus à qui avoir recours, sinon à nous: car desja toutes leurs
ceremonies & superstitions avoient esté faictes & observees sans aucun
profit. Ils tindrent donc conseil entre tous les plus anciens, pour
adviser à un dernier & salutaire remede, qui n'estoit pas vrayement
sauvage, mais digne d'un tres-grand esprit, & esclairé d'une nouvelle
lumiere du Ciel, qui estoit de faire apporter un tonneau d'escorce de
mediocre grandeur, au milieu de la Cabane du grand Capitaine où se
tenoit le conseil, & d'arrester entr'eux que tous ceux du bourg, qui
avoient un champ de bled ensemencé, en apporteroient là une escuelle de
leur Cabane, & ceux qui auroient deux champs, en apporteroient deux
escueelles, & ainsi des autres, puis l'offriroient & dedieroient à l'un
de nous trois, pour l'obliger avec les deux autres Confreres, de prier
Dieu pour eux. Cela estant faict, ils me choisissent, & m'envoyent prier
par un nommé Grenole, d'aller au conseil, pour me communiquer quelque
affaire d'importance, & aussi pour recevoir un tonneau de bled qu'ils
m'avoient dedié. Avec l'advis de mes confreres, je m'y en allay, &
m'assis au conseil aupres du grand Capitaine, lequel me dit: Non Nepveu,
nous t'avons envoyé querir, pour t'adviser que si les pluyes ne cessent
bientost, nos bleds seront tous perdus, & toy & tes Confreres avec nous,
mourrons tous de faim; mais comme vous estes gens de grand esprit, nous
avons eu recours à vous & esperons que vous obtiendrez de vostre pere
qui est au Ciel, quel que remede & assistance à la necessité qui nous
menace. Vous nous avez tousjours annoncé qu'il estoit tres-bon, & qu'il
estoit le Createur, & avoit tout pourvoir au Ciel & en la terre, si
ainsi est qu'il soit tout-puissant & tres bon, & qu'il peut ce qu'il
veut; Il peut donc nous retirer de nos miseres, & nous donner un temps
propre & bon, prie-le donc, avec tes deux autres Confreres, de faire
cesser les pluyes, & le mauvais temps, qui nous conduit infailliblement
dans la famine, s'il continue encore quelque temps, & nous ne te serons
pas ingrats: car voyla desja un tonneau de bled que nous t'avons dédié,
en attendant mieux. Son discours finy, & les raisons deduites, je luy
remonstray que tout ce que nous leur avions dit & enseigné estoit
tres-veritable, mais qu'il à la liberté d'un pere d'exaucer ou rejetter
les prieres de son enfant, & que pour chastier, ou faire grace &
misericorde, il estoit toujours la mesme bonté, y ayant autant d'amour
au refus qu'à l'octroy; Y luy dis pour exemple. Voyla deux de tes petits
enfans, _Andaracouy & Aroussen_, quelques fois tu leur donnes ce qu'ils
te demandent, & d'autres fois non; que si tu les refuses & les laisse
contristez, ce n'est pas pour hayne que tu leur portes, ny pour mal que
tu leur vueilles; ains pource que tu juges mieux qu'eux que cela ne leur
est pas propre, ou que ce chastiment leurs est necessaire. Ainsi en use
Dieu nostre Pere tres sage, envers nous ses petits-enfans & serviteurs.
Ce Capitaine un peu grossier, en matiere spirituelle, me repliqua, &
dist: Mon Nepveu, il n'y a point de comparaison de vous à ces petits
enfans car n'ayans point d'esprit, ils font souvent de folles demandes,
& moy qui suis pere sage, & de beaucoup d'esprit, je les exauce ou
refuse avec raison. Mais pour vous, qui estes grandement sages, & ne
demandez rien inconsiderement, qui ne soit tres-bon & equitable, vostre
Pere qui est au Ciel, n'a garde de vous esconduire: que s'il ne vous
exauce, & que nos bleds viennent à pourrir, nous croyrons que vous
n'estes pas veritables, & que JESUS n'est point si bon ny si puissant
que vous dites. Je luy repliquay tout ce qui estoit necessaire là
dessus, & luy remis en memoire que desja en plusieurs occasion ils
avoient experimenté le secours d'un Dieu & d'un Createur, si bon &
pitoyable, & qu'il les assisteroit encore à cette presente & pressante
necessité, & leur donneroit du bled plus que suffisamment, pourvu qu'ils
nous voulussent croire, & quittassent leurs vices & que si Dieu les
chastioit par-fois, c'estoit pource qu'ils estoient tousjours vicieux, &
ne sortoient point de leurs mauvaises habitudes, & que s'ils se
corrigeaient, ils luy seroient agreables, & les traiteroit apres comme
ses enfans.

Ce bon homme prenant goust à tout ce que je luy disois, me dist: O mon
Nepveu! je veux donc estre enfant de Dieu, comme toy; Je luy respondis,
tu n'en es point encore capable. O mon Oncle! il faut encore un peu
attendre que tu te sois corrigé: car Dieu ne veut point d'enfant s'il ne
renonce aux superstition, & qu'il ne se contente de sa propre femme sans
aller aux autres, & si tu le fais nous te baptizerons, & apres ta mort
ton ame s'en ira bien-heureuse avec luy. Le conseil Achevé, le bled fut
porté en nostre Cabane, & m'y en retournay, où j'advertis mes confreres
de tout ce qui s'estoit passé, & qu'il falloit serieusement & instamment
prier Dieu pour ce pauvre peuple, à ce qu'il daignast les regarder de
son oeil de misericorde, & leur donnast un temps propre & necessaire à
leurs bleds, pour de là les faire admirer ses merveilles. Mais à peine
eusmes-nous commencé nos petites prieres, & esté processionnellement à
l'entour de nostre petite Cabane, en disans les Litanies & autres
prieres & devotions, que nostre Seigneur tres bon & misericordieux fist
à mesme temps cesser les pluyes: tellement que le Ciel, qui auparavant
estoit par tout couvert de nuees obscures, se fist serain, & toutes ces
nuees se ramasserent comme en un globe au dessus de la ville, puis tout
à coup cela se fondit derriere les bois, sans qu'on en apperceust jamais
tomber une seule goutte d'eau; & ce beau temps dura environ trois
sepmaines, au grand contentement, estonnement & admiration des Sauvages,
qui satisfaicts d'une telle faveur celeste, nous en resterent fort
affectionnez, avec deliberation de faire passer en conseil: que de là en
avant ils nous appelleroient leurs Peres sirituels, qui estoit beaucoup
gaigné sur eux, sujet à nous de rendre infinies graces à Dieu, qui
daigne faire voir ses merveilles quand il ly plaist, & est expedient à
sa gloire.

Du depuis les Sauvages nous eurent une telle croyance; & avoient tant
d'opinions de nous que cela nous estoit à peine, pour ce qu'ils
inferoient de là & s'imaginoient que Dieu ne nous esconduiroit jamais
d'aucune chose que luy demandassions, & que nous pouvions tourner le
Ciel & la terre à nostre volonté (par maniere de dire); c'est pourquoy
qu'il leur en falloit faire rabattre de beaucoup, & les adviser que Dieu
ne fait pas tousjours miracle, & que nous n'estions pas dignes d'estre
tousjours exaucez.

Il m'arriva un jour qu'estant allé visiter un Sauvage de nos meilleurs
amis, grandement bon homme, & d'un naturel qui sentoit plustost son bon
Chrestien; que non pas son Sauvage: Comme je discourois avec luy, &
pensois monstrer nostre cachet, pour luy en faire admirer l'image, qui
estoit de ls saincte Vierge, une fille subtilement s'en saisit, & le
jetta de costé dans les cendres, pensant par apres le ramasser pour
elle. J'estois marry que ce cachet m'avoit esté ainsi pris & desrobé, &
dis à cette fille que je soupçonnois, tu te ris & te mocques à present
de mon cachet que tu as desrobé; mais sçache, que s'il ne m'est rendu,
que tu pleureras demain, & mourrais bien-tost: car Dieu n'ayme point les
larrons; & les chastie; ce que je disois simplement, & pour l'intimider
& faire rendre son larrecin, comme elle fist à la fin, l'ayant moy-mesme
ramassé du lieu où elle l'avoit jetté. Le lendemain à heure de diz
heures, estant retourné voir mon Sauvage, je trouvay cette fille toute
esploree & malade, avec de grands vomissemens, qui la tourmentoient:
estonné & marry de la voir en cet estat, je m'informay de la cause de
son mal, & de ses pleurs, l'homme dist que c'estoit sur le mal que je
loy avoit predit, & qu'elle estoit sur le poinct de se faire reconduire
à la Nation du Petun, d'où elle estoit, pour ne point mourir hors de son
pays: je la consolay alors, & luy dis qu'elle n'eust plus de peur, &
qu'elle ne mourroit point pour ce coup, ny n'en seroit d'avantage
malade, puisque ce cachet avoit esté retrouvé, mais qu'elle advisast une
autre fois de n'estre plus meschante, & de ne plus desrober, puis que
cela desplaisoit au bon JESUS, & alors elle me demanda derechef si elle
n'en mourroit point, & apres que je l'en eus asseuree, elle resta
entierement guerie & consolee, & ne parla plus de s'en retourner en son
pays, comme elle faisoit auparavant, & vescut plus sagement à l'advenir.

Comme ils estimoient que les plus grands Capitaines de France estoient
douez d'un plus grand esprit, & qu'ayans un si grand esprit, eux seuls
pouvoient faire les choses plus difficiles: comme haches, cousteaux,
chaudieres, &c. Ils inferoient de là, que le Roy (comme le plus grand
Capitaine & le chef de nous) faisoit les plus grandes chaudieres, & nous
tenans en cette qualité de Capitaines, ils nous en presentoient
quelque-fois à raccommoder, & nous supplioient aussi de faire faire
pancher en bas les oreilles droictes de leurs chiens, & de les rendre
comme celles de ceux de France qu'ils avoient veus à Kebec: mais ils se
mesprenoient, & nous supplioient en vain, comme de nous estre importuns
d'aller tuer le Tonnerre, qu'ils pensoient estre un oyseau, nous
demandans si les François en mangeoient, & s'il avoit bien de la
graisse, & pourquoy il faisoit tant de bruit: mais je leur donnay à
entendre (selon ma petite capacité) comme & en quoy ils se trompoient, &
qu'ils ne devoient penser si bassement des choses; dequoy ils resterent
fort contents & advouerent avec un peu de honte leur trop grande
simplicité & ignorance.

Les Sauvages, non plus que beaucoup de simples gens, en s'estoient
jamais imaginé que la terre fust ronde & suspendue & que l'on voyageast
à l'entour du monde, & qu'il y eust des Nations au dessous de nous, ny
mesme que le soleil fist son cours à l'entour: mais pensoient que la
terre fust percee, & que le Soleil entroit par ce trou quand il se
couchoit, & y demeuroit caché jusqu'au lendemain matin qu'il sortoit par
l'autre extremité, & neantmoins ils comprenoient bien qu'il estoit
plustost nuict en quelques pays, & plustost jour en d'autres: car un
Huron venant d'un long voyage, nous dist en nostre Cabane, qu'il estoit
desja nuict en la contree d'où il venoit, & neantmoins il estoit plein
Esté aux Hurons, & pour lors environ les quatre ou cinq heures apres
midy seulement.



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_Des ceremonies qu'ils observent à la pesche._

CHAPITRE XIX.


DESIREUX de voir les ceremonies & façons ridicules qu'ils observent à la
pesche du grand poisson, qu'ils appellent _Astihendo_, qui est un
poisson gros comme les plus grandes molues, mais beaucoup meilleur, je
partis de _Quieunonascaron_, avec le Capitaine _Auoindaon_, au mois
d'Octobre, & nous embarquasmes sur la mer douce dans un petit Canot, moy
cinquiesme, & prismes la route du costé du Nord, où apres avoir long
temps navigé & advancé dans la mer, nous nous arrestasmes & prismes
terre dans une Isle commode pour la pesche, & y cabanasmes proche de
plusieurs mesnages qui s'y estoient desja accommodez pour le mesme sujet
de la pesche. Dés le soir de nostre arrivee, on fist un festin de deux
grands poissons, qui nous avoient esté donnez par un des amis de nostre
Sauvage, en passant devant l'Isle où il peschoit: car la coustume est
entr'eux, que les amis se visitans les uns les autres au temps de la
pesche, de se faire des presens mutuels de quelques poissons. Nostre
Cabane estant dressee à l'Algoumequine, chacun y choisit sa place, aux
quatre coins estoient les quatre principaux, & les autres en suitte,
arrangez, les uns joignans les autres, assez pressez. On m'avoit donné
un coin dés le commencement; mais au mois Novembre, qu'il commence à
faire un peu de froid, je me mis plus au milieu, pour pouvoir participer
è la chaleur des deux feux que nous avions, & ceday mon coin à un autre.
Tous les soirs on portoit les rets environ demye-lieuë, ou une lieuë
avant dans le Lac, & le matin à la poincte du jour on les alloit lever,
& rapportoit-on tousjours quantité de bons gros poissons; comme
Assihendos, Truites, Esturgeons, & autres qu'ils esventroient, & leur
ouvroient le ventre comme l'on faict aux Molues, puis les estendoient
sur des rateliers de perches dressez exprez pour les faire seicher au
Soleil: que si le temps incommode, & les pluyes empeschent & nuysent à
la seicheresse de la viande ou du poisson, on les faict boucaner à la
fumee sur des clayes ou sur des perches, puis on serre le tout dans des
tonneaux, de peur des chiens & des souris, & cela leur sert pour
festiner, & pour donner goust à leur potage, principalement en temps
d'hyver.

Quelques fois on reservoit des plus gros & gras Assihendos, qu'ils
faisoient fort bouillir & consommer en de grande chaudieres pour en
tirer l'huile, qu'ils amassoient avec une cuiller par-dessus le
bouillon, & la serroient en des bouteilles qui ressembloient à nos
calbasses: cet huile est aussi douce & agreable que beurre fraiz, aussi
est-elle tiree d'autres bon poisson, qui est incogneu aux Canadiens, &
encore plus icy. Quand la pesche est bonne, & qu'il y a nombre de
Cabanes, on ne voit que festins & banquets mutuels & reciproques, qu'ils
se font les uns aux autres, & se resjouissent de fort bonne grace ar
ensemble, sans dissolution. Les festins qui se font dans les villages &
les bourgs sont par-fois bons: mais ceux qui se font à la pesche & à la
chasse sont les meilleurs de tous.

Ils prennent surtout garde de ne jetter aucune arreste de poisson dans
le feu, & y en ayant jetté ils m'en tancerent fort, & les en retirerent
promptement, disans que je ne faisois pas bien & que je serois cause
qu'ils ne prendroient plus rien: pour ce qu'il y avoit de certains
esprits, ou les esprits des poissons mesmes, desquels on brusloit les
os, qui advertiroient les autres poissons de ne se pas laisser prendre,
puis qu'on brusloit leurs os. Ils ont la mesme superstition à la chasse
du Cerf, de l'Eslan, & des autres animaux, croyans que s'il en tomboit
de la graisse dans le feu, ou que quelques os y fussent jettez, qu'ils
n'en pourroient plus prendre. Les Canadiens ont aussi cette coustume de
tuer tous les Eslans qu'ils peuvent attraper à la chasse, craignans
qu'en en espargnant ou en laissant aller quelqu'un, il n'allast advertir
les autres de fuyr & se cacher au loin, & ainsi en laissent par fois
pourrir & gaster sur la terre, quand ils en ont desja assez pour leur
provision, qui leur feroit bon besoin en autre temps, pour les grandes
disette qu'ils souffrent souvent, particulierement quand les neiges sont
basses auquel temps ils ne peuvent, que tres difficilemens, attraper la
beste, & encore en danger d'en estre offencé.

Un jour, comme je pensois brusler au feu le poil d'un escureux, qu'un
Sauvage m'avoit donné, ils ne le voulurent point souffrir, & me
l'envoyerent brusler dehors, à cause des rets qui estoient pour lors
dans la Cabane: disans qu'autrement elles le diroient aux poissons. Je
leur dis que les ne voyoient goute; ils me respondirent que si, & mesme
qu'elles entendoient & mangeoient. Donne-leur donc de ta Sagamité, leur
dis-je, un autre replique; ce sont les poissons qui leur donnent à
manger, & non point nous. Je tançay une fois les enfans de la Cabane,
pour quelques vilains & impertinens discours qu'ils tenoient; il arriva
que le lendemain matin ils prindrent fort peu de poisson, ils
l'attribuerent à cette reprimande qui avoit esté rapportee par les rets
aux poissons.

Un soir, que nous discourions des animaux du pays, voulant leur faire
entendre que nous avions en France des lapins & levreaux, qu'ils
appellent _Quieutonmalisia_, je leur en fis voir la figure par le moyen
de mes doigts, en la clairté du feu qui en faisoit donner l'ombrage
contre la Cabane; d'aventure & par hazard on prit le lendemain matin, du
poisson beaucoup plus qu'à l'ordinaire, ils creurent que ces figures en
avoient est la cause, tant ils sont simples, me priant au reste de
prendre courage, & d'en faire tous les soirs de mesmes, & de leur
apprendre, ce qui je ne voulois point faire, pour n'estre cause de cette
superstition, & pour n'adherer à leur folie.

En chacune des Cabanes de la pesche, il y a ordinairement un Predicateur
de poisson, qui a accoustumé de faire un sermon aux poissons, s'ils sont
habiles gens ils sont fort recherchez, pour ce qu'ils croyent les
exhortations d'un habile homme ont un grand pouvoir d'attirer les
poissons dans leurs rets. Celuy que nous avions s'estimoit un des
premiers, aussi le faisoit-il beau voir se demener, & de la langue & des
mains quant il preschoit, comme il faisoit tous les jours apres soupper,
apres avoir imposé silence, & faict ranger un chacun en sa place, couché
de leur long sur le dos, & le ventre en haut comme luy. Son Theme
estoit: Que les Hurons ne bruslent point les os des poissons, puis il
poursuyvoit en suitte avec des affections nompareilles, exhortoit les
poisson, les convioit, les invitoit & les supplioit de venir, de se
laisser prendre, & d'avoir bon courage, & de ne rien craindre, puis que
d'estoit pour servir à de leurs amis, qui les honorent, & ne bruslent
point leurs os. Il en fit aussi un particulier à mon intention; par le
commandement du Capitaine, lequel me disoit apres. Hé! bien mon Nepveu,
voyla-il pas qui est bien? Ouy, mon Oncle, à ce que tu dis luy
respondis-je; mais toy, & tous vous autres Hurons, avez bien peu de
jugement, de prenser que les poissons entendent & ont l'intelligence de
vos sermons & de vos discours. Pour avoir bonne pesche ils bruslent
aussi par fois du petun, en prononçans de certains mots que je n'entends
pas. Ils en jettent aussi à mesme intention dans l'eau à de certains
esprits qu'ils croyent y presider, ou plustost à l'ame de l'eau (car ils
croyent que toute chose materielle & insensible a une ame qui entend) &
la prient à leur maniere accoustumee, d'avoir bon courage, & faire en
sorte qu'ils prennent bien du poisson.

Nous trouvasmes dans le ventre de plusieurs poissons, des ains faits
d'un morceau de bois, accommodez avec un os qui servoit de crochet, lié
fort proprement avec de leur chanvre; mais la corde trop foible pour
tirer à bord de si gros poissons, avoit faict perdre & la peine & les
ains de ceux qui les avoient jettez en mer, car veritablement il y a
dans cette mer douce, des Esturgeons, Assihendos, Truites & Brochets si
monstrueusement grands, qu'il ne s'en voit point ailleurs de plus gros,
non plus que de plusieurs autres especes de poissons qui nous sont icy
incogneus. Et cele ne nous doit estre tiré en doute, puis que ce grand
Lac, ou mer douce des Hurons, est estimé avoir trois ou quatre cens
lieuës de longueur, de l'Orient à l'Occident, & environ cinquante de
large, contenant une infinité d'Isles, ausquelles les Sauvages cabottent
quand ils vont à la pesche, ou en voyage aux autres Nations qui bordent
cette mer douce. Nous jettasmes la sonde vers nostre bourg, assez proche
de terre en un cul-de-sac, & trouvasmes quarante-huict brasses d'eau;
mais il n'est pas d'une egale profondeur partout: car il l'est plus en
quelque lieu, & moins de beaucoup en d'autre.

Lors qu'il faisoit grand vent, nos sauvages ne portoient point leurs
rets en l'eau, par ce qu'elle s'eslevoit & s'enfloit alors trop
puissamment, & en temps d'un vent mediocre, ils estoient encore
tellement agitez, que c'estoit assez pour me faire admirer & grandement
louer Dieu que ces pauvres gens ne perissoient point, & sortoient avec
de si petits Canots du milieu de tant d'ondes & de vagues furieuses, que
je contemplois à dessein du haut d'un rocher, où je me retirois seul
tous les jours, ou dans l'espaisseur de la forest pour dire mon Office,
& faire mes prieres en paix. Cette Isle estoit assez abondante en
gibier, Outardes, Canards, & autres oyseaux de riviere: pour des
Escureux il y en avoit telle quantité de Suisses, & autres communs,
qu'ils endommageoient grandement la seicherie du poisson, bien qu'on
taschast de les en chasser par la voix, le bruit des mains, & à cop de
flesches, & estans saouls ils ne faisoient que jouer & courir les uns
apres les autres soir & matin. Il y avoit aussi des Perdrix, une
desquelles s'en vint un jour tout contre moy en un coin où je disois mon
Office, & m'ayant regardé en face s'en retourna à petit pas comme elle
estoit venue, faisant la roue comme un petit coc d'Inde, & tournant
continuellement la teste en arriere, me regardoit & contemploit
doucement sans crainte, aussi ne voulus-je point l'espouventer ny mettre
la main dessus, comme je pouvois faire, & la laissay aller.

Un mois, & plus, s'estant escoulé, & le grand poisson changeant de
contree, il fut question de trousser bagage, & retourner chacun en son
village: un matin que l'on pensoit partir, la mer se trouva fort haute,
& les Sauvages timides n'osans se hazarder dessus, me vindrent trouver,
& me supplierent de sortir de la Cabane pour voir la mer, & leur dire ce
qu'il m'en sembloit, & ce qu'il estoit question de faire: pour ce que
tous les Sauvages ensemble s'estoient resolus de faire en cela tout ce
que je leur dirois & conseillerois. J'avois desja veu la mer; mais pour
les contenter il me fallut derechef sortir dehors, pour considerer s'il
y avoit peril de s'embarquer ou non. O bonté infinie de nostre Seigneur,
il me semble que j'avois la foy au double que je n'en ay pas icy! je
leur dis: Il est vray qu'il y a à present grand danger sur mer; mais que
personne pourtant se laisse de fretter les Canots & s'embarquer: car en
peu de temps les vents cesseront, & la mer calmera: aussi-tost dit,
aussi-tost faict, ma voix se porte par toutes les Cabanes de l'Isle,
qu'il falloit s'embarquer, & que je les avois asseurez de la bonace
prochaine. Ce qui les fist tellement diligenter, qu'ils nous devancerent
tous & fusmes les derniers à desmarrer. A peine les Canots furent-ils en
mer, que les vents cesserent, & la mer calma comme un plancher, jusques
à nostre desembarquement & arrivee à nostre ville de Quieunonascaran.

Le soir que nous arrivasmes au port de cette ville, il estoit pres de
trois quarts d'heures de nuict, & faisoit fort obscur, c'est pourquoy
mes Sauvages y cabannerent: mais pour moy j'aimay mieux m'en aller seul
au travers des champs & des bois en nostre Cabane, qu en estoit à demye
lieuë loin, pour y voir promptement mes Confreres, de la santé desquels
les Sauvages m'avoient faict fort douter: mais je les trouvay en
tres-bonne disposition, Dieu mercy, de quoy je fus fort consolé, & eux
au reciproque furent fort ayses de mon retour & de ma santé, & me firent
festin de trois petites Citrouilles cuites sous la cendre chaude, &
d'une bonne Sagamité, que je mangeay d'un grand appetit, pour n'avoir
pris de toute la journee qu'un peu de bouillon fort clair, le matin
avant de partir.



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_De la santé & maladie des Sauvages, & de leurs Medecins._

CHAPITRE XX.


LES anciens Egyptiens avoient accoustumé d'user de vomitifs pour guerir
les maladies du corps, & de sobrieté pour se conserver en santé; car ils
tenoient pour maxime indubitable, que les maladies corporelles ne
procedoient que d'une trop grande abondance & superfluité d'humeurs, &
par consequent qu'il n'y auroit aucun remede meilleur que le vomissement
& la sobrieté.

Nos Sauvages ont bien la dance & la sobrieté, avec les vomitifs, qui
leur sont utiles à la conservation de la santé, mais ils ont encore
d'autres preservatifs desquels ils usent souvent: c'est à sçavoir, les
estuves & sueries, par lesquelles ils s'allègent, & previennent les
maladies: mais ce qui ayde encore grandement à leur santé, est la
concorde qu'ils ont entr'eux, qu'ils n'ont point de procez, & le peu de
soin qu'ils prennent pour acquerir les commoditez de cette vie, pour
lesquelles nous nous tourmentons tant nous autres Chrestiens, qui sommes
justement & à bon droicts repris de nostre trop grande cupidité &
insatiabilité d'en avoir, par leur vie douce, & tranquilité de leur
esprit.

Il n'y a neantmoins corps si bien composé, ny naturel si bien originé,
qu'il ne vienne à la fin à se debiliter ou succomber par des divers
accidens ausquels l'homme est sujet. C'est pourquoy nous pauvres
Sauvages, pour remedier aux maladies ou blesseures qui leur peuvent
arriver, ont des Medecins & maistres de ceremonies, qu'ils appellent
Oki, ausquels ils croyent fort, pour autant qu'ils sont grands
Magiciens, grands Devins & Invocateurs de Diables: Ils leur servent de
Medecins & Chirurgiens, & portent tousjours avec eux un plein sac
d'herbes & de drogues pour medeciner les malades: ils ont aussi un
Apoticaire à la douzaine, qui les suit en queue avec ses drogues, & la
Tortue qui sert à la chanterie, & ne sont point si simples qu'ils n'en
sçachent bien faire accroire au menu peuple par leurs impostures, pour
se mettre en credit, & avoir meilleure part aux festins & aux presents.

S'il y a quelque malade dans un village, on l'envoye aussi tost querir.
Il faict des invocations à son Demon, il souffle la partie dolente, il y
faict des incisions, en succe le mauvais sang, & faict tout le reste de
ses inventions, n'oubliant jamais, s'il le peut honnestement, d'ordonner
tousjours, des festins & recreations pour premier appareil, afin de
participer luy-mesme à la feste, puis s'en retourne avec ses presens
S'il est question d'avoir nouvelle des choses absentes, apres avoir
interrogé son Demon, il rend des oracles, mais ordinairement douteux, &
bien souvent faux, mais aussi quelques fois veritables: car le Diable
parmy ses mensonges, leur dict quelque verité.

Un honneste Gentil-homme de nos amis, nommé le sieur du Verner, qui a
demeuré avec nous au pays des Hurons, nous dist un jour, que comme il
estoit dans la Cabane d'une Sauvagesse vers le Bresil, qu'un Demon vint
frapper trois grands coups sur la couverture de la Cabane, & que la
Sauvagesse qui congnut que c'estoit son Demon, entra aussi-tost dans sa
petite tour d'escorce, où elle avoit accoustumé de recevoir ses oracle,
& entendre lea discours de ce malin esprit. Ce bon Gentil-homme preste
l'oreille, & escoute le Colchique, & entendit le Diable qui se plaignoit
grandement à elle, qu'il estoit fort las & fatigué, & qu'il venoit de
fort loin guerir des malades, & que d'amitié particuliere qu'il avoit
pour elle, l'avoir obligé de la venir voir ainsi lassé, puis pour
l'advertir qu'il y avoit trois Navires François en mer qui arriveroient
bien-tost, ce qui fut trouvé veritable: car à trois ou quatre jours de
là, les Navires arriverent, & apres que la Sauvagesse l'eut remercié, &
faict ses demandes, le Demon s'en retourna.

Un de nos François estant tombé malade en la Nation du Petun, ses
compagnons qui s'en alloient à la Nation Neutre, le laisserent là, en la
garde d'un Sauvage, auquel ils dirent: Se cestuy nostre compagnon meurt,
tu n'as qu'à le despouiller de sa robbe, faire une fosse, & l'enterre
dedans. Ce bon sauvage demeura tellement scandalisé du peu d'estat que
ces François faisoient de leur compatriote, qu'il s'en plaignit par
tout, disant qu'ils estoient des chiens, de laisser & abandonner ainsi
leur compagnon malade, & de conseiller encore qu'on l'enterrast nud,
s'il venoit à mourir. Je ne feray jamais cette injure à un corps-mort,
bien qu'estranger, disoit-il, & me despouillerois plustost de ma robbe
pour le couvrir, que de luy oster la sienne.

L'hoste de ce pauvre garçon sçachant sa maladie, part aussitost de
Queuindohian, d'où il estoit, pour l'aller querir, assisté de ce Sauvage
qui l'avoit en garde, l'apporterent sur leur dos jusques dans sa Cabane,
où enfin il mourut, apres avoir esté confessé par le Pere Joseph, & fut
enterré en un lieu particulier le plus honorablement; & avec le plus de
ceremonies Ecclesiastiques qu'il nous fut possible, dequoy les Sauvages
resterent fort edifiez, & assisterent eux mesmes au convoy avec nos
François, qui s'y estoient trouvez avec leurs armes. Les femmes & filles
ne manquerent pas non plus en leurs pleurs accoustumez, suyvant
l'ordonnance du Capitaine, & du Medecin ou Magicien des malades, lequel
neantmoins on ne souffrit point approcher de ce pauvre garçon pour faire
ses inventions & follies ordinaires: bien n'eust-on pas refusé quelque
bon remede naturel, s'il en eust eu de propre à la maladie.

Je me suis informé d'eux, des principales plantes & racines desquelles
ils se servent pour guerir leurs maladies, mais entre toutes les autres
ils font estat de celle appellee _Oscar_, qui faict merveille contre
toutes sortes de playes ulceres, & autres incommoditez. Ils en ont aussi
d'autres tres-venimeuses, qu'ils appellent _Ondachieya_, c'est pourquoy
qu'ils s'en faut donner garde, & ne se point hazarder d'y manger
d'aucune sorte de racine, que l'on ne les cognoisse, & qu'on ne sçache
leurs effects & leurs vertus, de peur des accidens inopinez.

Nous eusmes un jour une grande apprehension d'un François, que pour en
avoir mangé d'une, devint tout en un instant grandement malade, & pasle
comme la mort, il fut neantmoins guery par des vomitifs, que les
Sauvages luy firent avaller. Il nous arriva encore une autre seconde
apprehension, qui se tourna par apres en risee: ce fut que certains
petits Sauvages ayans des racines nommees _Ooxyat_ qui ressemble à un
petit naveau, ou à une chastaigne pellee, qu'ils venoient d'arracher
pour porter en leurs Cabanes; un jeune garçon François qui demeuroit
avec nous, leur ayant demandé, & mangé une ou deux, & trouvé au
commencement d'un goust assez agreable, il sentit peu apres tant de
douleur dans la bouche, comme d'un feu tres-cuisant & picquant, avec
grande quantité d'humeurs & de flegme qui luy distilloient
continuellement de la bouche qu'il en pensoit estre à mourir: en en
effect, nous n'en sçavions que penser, ignorans la cause de cet
accident, & craignions qu'il eust mangé de quelque racine venimeuses:
mais en ayant communiqué & demandé l'advis des Sauvages, ils se firent
apporter le reste des racines pour voir que c'estoit, & les ayans veues
& recogneues, ils se prirent à rire, disans qu'il n'y avoit aucun danger
ny crainte de mal; mais plustost du bien, n'estoient ces poignantes &
part trop cuisantes douleurs de la bouche. Ils se servent de ces racines
pour purger les phlegmes & humiditez du cerveau des vieilles gens, &
pour esclaircir la face: mais pour éviter ce cuisant mal, ils les font
premierement cuire sous les cendres chaudes, puis les mangent, sans en
ressentir apres aucune douleur, & cela leur faict tous les biens du
monde, & suis marry de n'en avoir apporté par-deçà, pour l'estat que je
croy qu'on en eust faict. On dict aussi que nos Montagnets & Canadien
ont un arbre appellé _Annedda_; d'une admirable vertu; ils pillent
l'escorce & les feuilles de cet arbre, puis font bouillir le tout en
eaue, & la boivent de deux jours l'un, & mettent le marc sur les jambes
enflees & malades, & s'en trouvent bien tost gueris, comme de toutes
sortes de maladies interieures & exterieures, & pour purger les
mauvaises humeurs des parties enflees, nos Hurons s'incisent &
decouppent le gras des jambes, avec de petites pierres trenchantes,
desquelles ils tirent encore du sang de leurs bras, pour rejoindre coler
leurs pippes ou petunoirs de terre rompus, qui est une tres-bonne
invention, & un secret d'autant plus admirable, que les pieces recolees
de ce sang, sont apres plus fortes qu'elle n'estoient auparavant.
J'admirois aussi de les voir eux-mesmes brusler par plaisir de la moëlle
de sureau sur leurs bras nuds & l'y laissoient consommer & esteindre de
sorte que les playes, marques & cicatrices y demeuroient imprimees pour
tousjours.

Quand quelqu'un veut faire suerie, qui est le remede le plus propre & le
plus commun qu'ils ayent, pour se conserver en santé, prevenir les
maladies & leur couper chemin. Il appelle plusieurs de ses amis pour
suer avec luy: car luy seul ne le pourroit pas aysement faire. Il font
donc rougir quantité de cailloux dans un grand feu, puis les en retirent
& mettent en un monceau au milieu de la Cabane, ou la part qu'ils
desirent dresser leur suerie, (car estans par les champs en voyage, ils
en usent quelques-fois) puis dressent tout à l'entour des bastons fichez
en terre, à la hauteur de la ceinture, & plus, repliez, par dessus, en
façon d'une table ronde, laissans entre les pierres & les bastons un
espace suffisant pour contenir les hommes nuds qui doivent suer, les uns
joignans les autres, bien serrez & pressez tout à l'entour du monceau de
pierres assis contre terre & les genouils eslevez au devant de leur
estomach: y estans on couvre toute la suerie par dessus & à l'entour,
avec de leurs grandes escorces, & des peaux en quantite: de sorte qu'il
ne peut sortir aucune chaleur ny air de l'estuve, & pour s'eschauffer
encore d'avantage, & s'exciter à suer, l'un des deux chante, & les
autres disent & repetent continuellement avec force & vehemence (comme
en leurs dances), Het, het, het, & n'en pouvans plus de chaleur, ils se
font donner un peu d'air, en ostant quelques peau de dessus; & par-fois
ils boivent encore de grandes potees d'eau froide, & puis se font
recouvrir, ayans sué suffisamment, ils sortent, & se vont jetter en
l'eau, s'ils sont proche de quelque riviere; sinon ils se lavent d'eau
froide, & puis festinent: car pendant qu'ils suent, la chaudiere est sur
le feu, & pour avoir bonne suerie; ils y bruslent par-fois du petun:
comme en sacrifice & offrande; j'ay veu quelques-uns de nos François en
de ces sueries avec les Sauvages, & m'estonnois comme ils la vouloient &
pouvoient supporter, & que l'honnesteté ne gaignoit sur eux de s'en
abstenir.

Il arrive aucunes-fois que le Medecin ordonne à quelqu'un de leurs
malades de sortir du bourg, & de s'aller cabaner dans les bois, ou en
quelqu'autre lieu escarté, pour luy observer là, pendant la nuict, ses
diaboliques inventions, & ne sçay pour quel autre sujet il le feroit,
puis que pour l'ordinaire cela ne se practique point que pour ceux qui
sont entachez de maladie sale ou dangereuse, lesquels on contrainct
seuls, & non les autres, de se separer du comme jusques à entiere
guerison; qui est une coustume & ordonnance louable & tres-bonne, & qui
mesme devroit estre observee en tout pays.

A ce propos & pour confirmation, je diray, que comme je me promenois un
jour seul, dans les bois de la petite Nation des Quieunontateronons,
j'apperceu un peu de fumee, & desireux de voir que c'estoit, j'advançay,
tiray cette part, où je trouvay une Cabane ronde, faicte en façon d'une
Tourelle ou Pyramide haute eslevee, ayant au faite un trou ou souspiral
par où sortoit la fumee: non content j'ouvris doucement la petite porte
de la Cabane pour sçavoir ce qui estoit dedans & trouvay un homme seul
estendu de son long aupres d'un petit feu: je m'informay de luy pourquoy
il estoit ainsi sequestré du village, & de la cause qu'ils se deuilloit;
il me respondit, moitié en Huron, & moitié en Algoumequin, que c'estoit
pour un mal qu'il avoit aux parties naturelles, qui le tourmentoit fort,
& duquel il n'esperoit que la mort, & que pour de semblables maladies
ils avoient accoustumé entr'eux, de separer & esloigner du commun, ceux
qui en estoient attaincts, de peur de gaster les autres par la
frequentation; & neantmoins qu'on luy apportoit ses petites necessitez &
partie de ce qui luy faisoit besoin, ses parens & amis ne pouvans pas
d'avantage pour lors, à cause de leur pauvreté. J'avois beaucoup de
compassion pour luy: mais cela ne luy servoit que d'un peu de
divertissement & de consolation en ce petit espace de temps que je fus
aupres de luy: car de luy donner quelque nourriture ou
rafraischissement, il estoit hors de mon pouvoir, puis que j'estois
moy-mesme dans une grande necessité.

Le Truchement des Honqueronons me dist un jour, que comme ils furent un
longtemps pendant l'hyver, sans avoir dequoy manger autre chose que du
petun, & quelque escorce d'arbre, qu'il en devint tellement foible &
debile, qu'il en pensa estre au mourir, & que les Sauvages le voyant en
cet estat, touchez & esmeus de compassion, luy demanderent s'il vouloit
qu'on l'achevast, pour le delivrer des peines & langueurs qu'il
souffroit, puis qu'aussi bien faudroit-il qu'il mourust miserablement
par les champs, ne pouvant plus suyvre les trouppes, mais il fut d'advis
qu'il valoit mieux languir & esperer en nostre Seigneur, que se
precipiter à la mort, aussi avoit-il raison: car à quelques jours de là
Dieu permist qu'ils prindrent trois Ours qui les remirent tous
sus-pieds, & en leurs premieres forces, apres avoir est quatorze ou
quinze jours en jeusnes continuels.

Il ne faut pas s'estonner ou trouver estrange qu'ils ayent (touchez &
esmus de compassion) presenté & offert de si bonne grace; la mort à ce
Truchement, puisqu'ils ont cette coustume entr'eux (j'entends les
Nations errantes, & non Sedentaires) de tuer & faire mourir leurs peres
& meres, & plus proches parens desja trop vieux, & qui ne peuvent plus
suyvre les autres, pensans en cela leur rendre de bons services.

J'ay quelques fois esté curieux d'entres au lieu où l'on chantoit &
souffloit les malades, pour en voir toutes les ceremonies, mais les
Sauvages n'en estoient pas contens, & m'y souffroient avec peine, pour
ce qu'ils ne veulent point estre veus en semblables actions: & peur cet
effect, à mon advis, ou pour autre sujet à moy incogneu, ils rendent
aussi le lieu où cela se faict, le plus obscur & tenebreux qu'ils
peuvent, & bouchent toutes les ouvertures qui peuvent donner quelque
lumiere D'en haut, & ne laissent entrer là dedans que ceux qui y sont
necessaires & appellez. Pendant qu'on chante il y a des pierres qui
rougissent au feu, lesquelles le Medecin empoigne & manie avec ses
mains, puis maches des charbons ardens, faict du Diable deschaisné, & de
ses mains ainsi eschaufées, frotte, & souffles les parties malades du
patient, on crache sur le mal de son charbon masché.

Ils ont aussi entr'eux des obsedez ou malades de maladies de furies,
ausquels il prendra bien envie de faire dancer les femmes & filles
toutes ensemble, avec l'ordonnance du Loki, mais ce n'est pas tout, car
luy & le Medecin, accompagnez de quelqu'autre, feront des singeries &
des conjurations, & se tourneront tant qu'ils demeureront le plus
souvent hors d'eux-mesmes: puis il paroist tout furieux, les yeux
estincelans, & effroyables, quelques-fois debout, & quelques-fois assis,
ainsi que la fantasie luy en prend: aussi-tost une quinte luy reprendra,
& fera tout du pis Qu'il pourra, puis il se couche, où il s'endors
quelque espace de temps, & se resveillant en sur-sautant r'entre dans
ses premieres furies, renverse, & brise & jette tout ce qu'il rencontre
en son chemin, avec du bruit, du dommage, & des insolences nompareilles:
cette furie se passe par le sommeil qui luy reprend. Apres il faict
suerie avec quelqu'un de ses amis qu'il appelle, d'où il arrive que
quelques-uns de ces malades se trouvent gueris, & c'est ce qui les
entretient dans l'estime de ces diaboliques ceremonies. Car il est bien
croyable que ces malades ne sont pas tellement endiablez qu'ils ne
voyent bien le mal qu'ils font; mais c'est une opinion qu'ils ont, qu'il
faut faire du demoniacle pour guerir les fantaisies ou troubles de
l'esprit, & par une juste permission divine, il arrive le plus souvent
qu'au lieu de guerir, ils tombent de fievre en chaud mal, comme on dict,
& que ce qui n'estoit auparavant qu'une fantasie d'esprit, causee d'une
humeur hipocondre, ou d'une operation de l'esprit malin, se convertit en
une maladie corporelle avec celle de l'esprit, & c'est ce qui estoit en
partie cause que nous estions souvent suppliez de la part des Maistres
de la ceremonie, & de Messieurs du Canseil, de prier Dieu pour eux, & de
leur enseigner quelque bon remede pour ses maladies, confessant
ingenuement que toutes leurs ceremonies, dances, chansons, festins &
autres singeries, n'y servoient du tout rien.

Il y a aussi des femmes qui entrent en ces furies, mais elles ne sont si
insolentes que les hommes, qui sont d'ordinaire plus tempestatifs: elles
marchent à quatre pieds comme bestes, & font mille grimasses & gestes de
personnes insensees: ce que voyant le Magicien, il commence à chanter;
puis avec quelque mime la soufflera, luy ordonnant de certaines eaues à
boire, & qu'aussi tost elle fasse un festin, soit de chair ou de poisson
qu'il faut trouver, encore qu'il soit rare pour lors, neantmoins il est
aussi-tost faict.

Le cry faict, & le banquet finy, chacun s'en retourne en sa maison,
jusques à une autre-fois qu'il la reviendra voir, la soufflera, &
chantera derechef, avec plusieurs autres à ce appellez & luy ordonnera
encore de plus trois ou quatre festins tout de suite; & s'il luy vient
en fantasie commandera des Mascarades, qu'ainsi accommodez ils aillent
chanter pres du lict de la malade, puis aillent courir par toute la
ville pendant que le festin se prepare, & apres leurs courses ils
reviennent pour le festin; mais souvent bien las & affamez.

Lors que tous les remedes & inventions ordinaires n'ont de rien servy, &
qu'il y a quantité de malades en un bourg ou village, ou du moins que
quelqu'un des principaux d'entr'eux est detenu d'une griefve maladie,
ils tiennent conseil, & ordonnent _Lonouoyroya_, qui est l'invention
principale, & le moyen plus propre (à ce qu'ils disent) pour chasser les
Diables & malins esprits de leur ville ou village, qui leur causent,
procurent & apportent toutes les maladies & infirmitez qu'ilz endurent &
souffrent au corps & en l'esprit. Le soir donc, les hommes commencent à
casser, renverser, & boulverser tout ce qu'ils rencontrent par les
Cabanes, comme gens forcenez, jettent le feu & les tisons allumez par
les rues: crient, hurlent, chantent & courent toute la nuict par les
rues, & à l'entour des murailles ou pallissades du bourg, sans se donner
aucune relasche; apres ils songent en leur esprit quelque chose qui leur
vient premier en la fantasie (j'entends tous ceux & celles qui veulent
estre de la feste) puis le matin venu ils vont de Cabane en Cabane, de
feu en feu, & s'arrestant à chacun un petit espace de temps chantans
doucement (ces mots): Un tel m'a donné cecy, un tel m'a donné cela, &
telles & semblables paroles en la louange de ceux qui leur ont donné, &
en beaucoup de mesnages on leur offre librement: qui un cousteau, qui un
petunoir, qui un chien, qui une peau, un canot, ou autre chose, qu'ils
prennent sans en faire autre semblant, jusques à ce qu'on vient à leur
donner la chose qu'ils avoient songee, & celuy qui la reçoit fait alors
un cry en signe de joye, & s'encourt en grand haste de la Cabane, & tous
ceux du logis en luy congratulant, font un long frappement de mains
contre terre avec cette exclamation ordinaire, Hé é é é é, & ce present
est pour luy: mais pour les autres choses qu'il a eues, & qui ne sont
point de son songe, il les doit rendre apres la feste, à ceux qui les
luy ont baillees. Mais s'ils voyent qu'on ne leur donne rien ils se
faschent, & prendra tel humeur à l'un d'eux qu'il sortira hors la porte,
prendra une pierre, & la mettra aupres de celuy ou celle qui ne luy aura
rien donné, & sans dire mot s'en retournera chantant, qui est un marque
d'injure, reproche & de mauvaise volonté.

Ceste feste dure ordinairement trois jours entiers, & ceux qui pendant
ce temps-là n'ont peu trouver ce qu'ils avoient songé, s'en affligent,
s'en estiment miserable, & croyant qu'ils mourront bien-tost. Il y a
mesme de pauvres malades qui s'y font porter sous esperance d'y
rencontrer leur songe, & par consequent leur santé & guerison.



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_Des deffuncts, & comme ils pleurent & ensevelissent leurs morts._

CHAPITRE XXI.


A mesme temps que quelqu'un est decedé, l'on enveloppe son corps un peu
revesti, dans sa plus belle robe, puis on le pose sur la natte où il est
mort, tousjours accompagné de quelqu'un, jusques à l'heure qu'il est
porté aux chasses. Cependant tous ses parens & amis, tant du lieu que
des autres bourgs & villages sont advertis de cette mort, & priez de se
trouver au convoy. Le Capitaine de la Police de son costé, faict ce qui
est de sa charge: car incontinent qu'il est adverty de ce trespas, luy,
ou son Assesseur pour luy, en faict le cry par tout le bourg, & prie
chacun disant: Prenez tous courage, _Etsagon, Etsagon_, & faictes tous
festin ou mieux qu'il vous sera possible, pour un tel ou telle qui est
decedee. Alors chacun en particulier s'employe à faire un festin le plus
excellent qu'il peut, & de ce qu'ils peuvent, puis ils le departent &
l'envoyent à tous leurs parens & amis, sans en rien reserver pour eux, &
ce festin est appellé _Agochin atiskein_, le festin des ames. Il y a des
Nations lesquelles faisans de ces festins; font aussi une part au
deffunct, qu'ils jettent dans le feu; mais je ne me suis point informé
de nos Hurons s'ils en font aussi une part au mort, & ce qu'elle
devient, d'autant que cela est de peu d'importance: nous pouvons assez
bien cognoistre & conjecturer, par ce que je viens de dire, la facilité
qu'il y a de leur persuader les prieres aumosnes & bonnes oeuvres pour
les ames des deffuncts.

Les Essedons, Scythes d'Asie, celebroient les funerailles de leur pere &
mere avec chants de joye. Les thraciens ensevelissoient leurs morts en
se resjouyssans, d'autant (comme ils disoient) qu'ils estoient partis du
mal, & arrivez à la beatitude: mais nos Hurons ensevelissent les leurs
en pleurs & tristesse, neantmoins tellement moderees & reglees au niveau
de la raison, qu'il semble que ce pauvre peuple aye un absolu pouvoir
sur ses larmes & sur ses sentimens; de maniere qu'ils ne leur donnent
cours que dans l'obeyssance, & ne les arrestent que par la mesme
obeyssance.

Avant que le corps du deffunct sorte de la Cabane, toutes les femmes &
fille là presentes, y font les pleurs & lamentations ordinaires,
lesquelles ne les commencent ny ne finissent jamais (comme je viens de
dire) que par le commandement du Capitaine ou Maistre des ceremonies. Le
commandement & l'advertissement donné, toutes unanimement commencent à
pelurer, & se lamentent à bon escient, & les femmes & filles petites &
grandes (& non jamais les hommes, qui demonstrent seulement une mine &
contenance morne & triste, le reste la teste panchante sur leurs
genouils) & pour plus facilement s'esmouvoir & s'y exciter, elles
repetent tous leurs parens & amis deffuncts, disans. Et mon pere est
mort, & mere est morte, & mon cousin est mort, & ainsi des autres, &
toutes fondent en larmes; sinon les petites filles qui en font plus de
semblant qu'elles n'en ont d'envie, pour n'estre encore capable de ces
sentimens. Ayans suffisamment pleuré, le Capitaine leur crie, c'est
assez, cessez de pleurer, & toutes cessent.

Or pour montrer combien il leur est facile de pleurer, par ces
ressouvenirs & repetitions de leurs parens & amis decedez, les Hurons &
Huronnes souffrent assez patiemment toutes sortes d'injure: mais quand
on vient à toucher cette corde, & qu'on leur reproche que quelqu'un de
leurs parens est mort, ils sortent alors aysement hors des gonds &
perdent patience de cholere & fascherie, que leur apporte cause ce
ressouvenir, & feroient enfin un mauvais party à qui leur reprocheroit:
& c'est en cela, & non en autre chose, que je leur ay veu quelques fois
perdre patience.

Au jour & à l'heure assignee pour l'enterrement, chacun se range dedans
& dehors la Cabane pour y assister: on met le corps sur un brancart ou
civiere couvert d'une peau, puis tous les parens & amis, avec un grand
concours de peuple, accompagnent ce corps jusques au Cimetiere, qui est
ordinairement à une portee d'arquebuze loin du bourg, où estans tous
arrivez, chacun se tient en silence, les uns debout, les autres assis,
selon qu'il leur plaist, pendant qu'on esleve le corps en haut, & qu'on
l'accommode dans sa chasse, faicte & disposee exprez pour luy; car
chacun corps est mis dans une chasse à part. Elle est faicte de grosse
escorce, eslevee sur quatre gros piliers de bois un peu peinturez, de la
hauteur de neuf ou dix pieds, ou environ: ce que je conjecture, en ce
qu'eslevant ma main, je ne pouvois toucher aux chasses qu'à plus d'un
pied ou deux prez. Le corps y estant posé, avec la galette, l'huile,
haches & autre chose qu'on y veut mettre, on la referme, puis de dessus
on jette deux bastons ronds, chacun de la longueur d'un pied, & gros un
peu moins que le bras; l'un d'un costé pour les jeunes hommes, & l'autre
de l'autre, pour les filles: (je n'ay point veu faire cette ceremonie de
jetter les deux bastons en tous les enterremens; mais à quelques-uns), &
ils se mettent apres comme lyons, à qui les aura, & les pourra eslever
en l'air de la main, pour gaigner un certain prix, & m'estonnois
grandement que la violence qu'ils apportoient pour arracher ce baston de
la main des uns & des autres, se veautrans, & culbutans contre terre, ne
les estouffoit, tant les filles de leur costé, que les garçons du leur.

Or pendant que toutes ces ceremonies s'observent, il y a d'un autre
costé un Officier monté sur un tronc d'arbre que reçoit des presens que
plusieurs personnes font, pour essuyer les larmes de la vesve, ou plus
proche parente du deffunct: à chaque chose qu'il reçoit, il l'esleve en
l'air, pour estre veue de tous, et dict: Voilà une telle chose qu'un tel
ou une telle a donnee pour essuyer les larmes d'une telle, puis il se
baisse, & luy met entre les mains: tout estant achevé chacun s'en
retourne d'où il est venu, avec la mesme modestie & silence. J'ay veu en
quelque lieu d'autres corps mis en terre (mais fort peu) sur lesquels il
y avoit une Cabane ou Chasse d'escorce dressee, & à l'entour une haye en
rond, faicte avec des pieus fichez en terre, de peur des chiens ou
bestes sauvages, ou par honneur, & pour la reverence des deffuncts.

Les Canadiens, Montagnets, Algoumequins & autres peuples errans, font
quelqu'autre particuliere ceremonie envers les corps des deffucnts: car
ils n'ont desja point de Cimetiere commun & arresté; ains ensevelissent
& enterrent ordinairement les corps de leurs parent deffuncts parmy les
bois, proche de quelque gros arbre, ou autre marque, pour en
recognoistre le lieu & avec ces corps enterrent aussi leurs meubles,
peaux, chaudieres, escuelles cueilliers & autres choses du deffunct,
avec son arc & ses flesches, si c'est un homme, puis mettent des
escorces & grosses busches par-dessus, & de la terre apres, pour en
oster la cognoissance aux Estrangers. Et faut noter qu'on ne sçauroit en
rien tant les offencer, qu'à fouiller & desrober dans les sepulchres de
leurs parens, & qu si on y estoit trouvé, on n'en pourroit pas moins
attendre qu'une mort tres cruelle & rigoureuse, & pour tesmoigner encore
l'affection & reverence qu'ils ont aux os de leurs parens: si le feu se
prenoit en leur village & en leur cimetiere, ils corroient premierement
esteindre celuy du cimetiere, & puis celuy du village.

Entre quelque Nation de nos Sauvages, ils ont accoustumé de se peindre
le visage de noir à la mort de leurs parens & amis, qui est un signe de
deuil: ils peindent aussi le visage du deffunct, & l'enjolivent
matachias, plumes & autres bagatelles, & s'il est mort en guerre, Le
Capitaine faict une Harangue en maniere d'Oraison funebre, en la
presence du corps, incitant & exhortant l'assemblee, sur la mort du
deffunct, de prendre vengeance d'une telle meschanceté, & de faire la
guerre à ses ennemis, le plus promptement que faire se pourra, afin que
un si grand mal ne demeure point impuny, & qu'une autre fois on n'aye
point la hardiesse de leur courir sus.

Les Attinoindarons font des Resurrections des morts, principalement des
personnes qui ont bien merité de la patrie par leurs signalez services,
& ce que la memoire des hommes illustres & valeureux revive en quelque
façon en autruy. Ils font donc des assemblees à cet effect, & tiennent
des conseils, ausquels ils en eslisent un d'entr'eux, qui aye les mesmes
vertus & qualitez (s'il se peut) de celuy qu'ils veulent ressusciter, ou
du moins qu'il soit d'une vie irreprochable parmy un peuple Sauvage.

Voulans donc proceder à la Resurrection, ils se levent tous debout,
excepté celuy qui doit ressusciter, auquels ils imposent le nom du
deffunct, & baissans tous la main jusques bien bas, feignent le relever
de terre: voulans dire par là qu'ils tirent du tombeau ce grand
personnage deffunct, & le remettent en vie en la personne de cet autre
qui se leve debout, & (apres les grandes acclamations du peuple) il
reçoit les presens que les assistans luy offrent, lesquels le
congratulent encore de plusieurs festins, & le tiennent desormais pour
le deffunct qu'il represente; & par ainsi jamais la memoire des gens de
bien, & des bons & valeureux Capitaines ne meurt point entr'eux.



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_De la grand' feste des Morts._

CHAPITRE XXII


DE dix en dix ans, ou environ, nos Sauvages, & autres peuples
Sedentaires, font la grande feste ou ceremonie des Morts, en l'une de
leurs villes ou villages, comme il aura esté conclu & ordonné par un
conseil general de tous ceux du pays (car les os des deffuncts ne sont
ensevelis en particulier que pour un temps) & la font encore annoncer
aux autres Nations circonvoysines, afin que ceux qui y ont esleu la
sepulture des os de leurs parens les y portent, & les autres qui y
veulent venir par devotion, y honorent la feste de leur presence: car
tous y sont les biens venus & festinez pendant quelques jours que dure
la ceremonie, où 'on ne voit que chaudieres sur le feu, festins & dances
continuelles, qui faict qu'il s'y trouve une infinité de bonde qui y
aborde de toutes parts.

Les femmes qui ont à y apporter les os de leurs parens, les prennent aux
cimetieres: que si les chairs ne sont pas du tout consommées, elles les
nettoyent & en tirent les os qu'elles lavent, & enveloppent de beaux
Castors neufs, & de Rassade & Colliers de Pourceleines, que les parens &
amis contribuent & donnent, disans Tien, voyla ce que je donne pour les
os de mon pere, de ma mere, de mon oncle, cousin ou autre parent, & les
ayans mis dans un sac neuf, ils les portent sur leur dos, & ornent
encore le dessus du sac de quantité de petites parures, de coliers,
brasselets & autre enjolivemens. Puis les pelleteries, haches,
chaudieres & autres choses qu'ils estiment de valeur, avec quantité de
vivres se portent aussi au lieu destiné, & là estans tous assemblez, ils
mettent les vivres en un lieu, pour estre employez aux festins qui sont
de fort grands fraiz entr'eux, puis pendent proprement par les Cabanes
de leurs hostes, tous leurs sacs & leurs pelleteries, en attendant le
jour auquel tout doit estre ensevely dans la terre.

La fosse se fait hors de la ville, fort grande & profonde, capable de
contenir tous els os, meubles & pelleteries dediees pour les deffuncts.
On y dresse un eschaffaut haut eslevé sur le bord, auquel on porte tous
les sacs d'os, puis on tend la fosse par tout au fonds & aux costez de
peaux & robes de Castors neufves, puis y font un lict de haches, en
apres de chaudieres, rassades, coliers, & brasselets de Pourceleine, &
autres choses qui ont esté donnees par les parens & amis. Cela faict, du
haut de l'eschaffaut les Capitaines vuident & versent tous les os des
sacs dans la fosse parmy la marchandise, lesquels ils couvrent encore
d'autres peaux neuves, puis d'escorces, & apres rejettent la terre par
dessus, & des grosses pieces de bois; & par honneur ils fichent en terre
des piliers de de bois tout à l'entour de la fosse, & font une
couverture par dessus, qui dure autant qu'elle peut, puis festinent
derechef, & prennent congé l'un de l'autre, & s'en retournent d'où ils
sont venus, bien joyeux & contens que les ames de leurs parens & amis
auront bien dequoy butiner, & le faire riche ce jour-là en l'autre vie.

Chrestiens, r'entrons un peu en nous-mesmes, & voyons si nos ferveurs
sont aussi grandes envers les ames de nos parens detenues dans les
prisons de Dieu, que celles des pauvres Sauvages envers les ames de
leurs semblables deffuncts, & nous trouverons que leurs ferveurs
surpassent les nostres, & qu'ils ont plus d'amour l'un pour l'autre, &
en la vie & apres la mort, que nous, qui nous disons plus sages, & le
sommes moin en effect, parlant de la fidelité & de l'amitié simplement:
Car il est question de donner l'aumosne, ou faire quelqu'autre oeuvre
pieuse pour les vivans ou deffuncts, c'est souvent avec tant de peine &
de repugnance, qu'il semble à plusieurs qu'on leur arrache les
entrailles du ventre, tant ils ont de difficulté à bien faire, au
contraire de nos Hurons & autres peuples Sauvages, lesquels font leurs
presens, & donnent leurs aumosnes pour les vivans & pour les morts, avec
tant de gayeté & si librement, que vous diriez à les voir qu'ils n'ont
rien plus en recommandation, que de faire du bien, & assister ceux qui
sont en necessité, & particulierement aux ames de leurs parens & amis
deffuncts, ausquels ils donnent le plus beau & meilleur qu'ils ont, &
s'en incommodent quelques-fois grandement, & y a telle personne qui
donne presque tout ce qu'il a pour les os de celuy ou celle qu'il a
aymée & cherie en cette vie, & ayme encore pares la mort: tesmoin
_Ongyata_, qui pour avoir donné & enfermé avec le corps de sa deffuncte
femme (sans nostre sceu) presque tout ce qu'il avoit, en demeurans
tres-pauvre, & incommodé, & s'en resjouyssoit encore, sous l'esperance
que sa deffuncte femme en seroit mieux accommodee en l'autre vie.

Or par le moyen de ces ceremonies & assemblees, ils contractent une
nouvelle amitié & union entr'eux, disans: Que tout ainsi que les os de
leurs parens & amis deffuncts sont assemblez & unis en un mesme lieu, de
mesme aussi qu'ils devoient durant leur vie, vivre tous ensemblement en
une mesme unité & concorde, comme bons parens & amis, sans s'en pouvoir
à jamais separer ou distraire pour aucun desservice ou disgrace, comme
en effect ils font.

[Illustration.]



SECONDE PARTIE.

_Où il est traitté des Animaux terrestres & aquatiques, & des Fruicts,
Plantes & Richesses qui se retrouvent communément dans le pays de nos
Sauvages; puis de nostre retour de la Province des Hurons en celle de
Canada, avec un petit Dictionnaire des mots principaux de la langue
Huronne, necessaire à ceux qui n'ont l'intelligence d'icelle, & ont à
traitter avec les dits Hurons._



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_Des Oyseaux._

CHAPITRE I.


Premierement, je commenceray par l'Oyseau le plus beau, le plus rare, &
plus petit qui soit, peut-estre, au monde qui est le Vicilin, ou
Oyseau-mouche, que les Indiens appellent en leur langue Ressuscité. Cet
oyseau, en corps, n'est pas plus gros qu'un grillon, il a le bec long &
tres-delié, de la grosseur de la poincte d'une aiguille, & ses cuisses &
ses pieds aussi menus que la ligne d'une escriture; l'on a autrefois
pezé son nid avec les oyseaux, & trouvé qu'il ne pèze d'avantage de
vingt-quatre grains, il se nourrit de la rosee & de l'odeur des fleurs
sans se poser sur icelles, mais seulement en voltigeant per dessus. Sa
plume est aussi déliee que duvet & est tres-plaisante & belle à voir
pour la diversité de ses couleurs. Cet oyseau (à ce qu'on dit) se meurt,
ou pour mieux dire s'endort, au mois d'Octobre, demeurant attaché à
quelque petite branchette d'arbre par les pieds, & se réveille au mois
d'Avril, que les fleurs sont en abondance, & quelques fois plus tard, &
pour cette cause est appellé en langue Mexicaine, Ressuscité: Il en
vient quantité en nostre jardin de Kebec, lors que les fleurs, & les
poids y sont fleuris, & prenois plaisir de les y voir, mais ils vont si
viste, que n'estoit qu'on en peut par fois approcher de fort prez, à
peine les prendroit-on pour oyseaux, ains pour papillons; mais y prenant
barde de prez, on les discerne & recognoist-on à leur bec, à leurs
aisles, plumes, & à tout le reste de leur petit corps bien formé. Ils
sont fort difficiles à prendre, à cause de leur petitesse, & pour
n'avoir aucun repos: mais quand on les veut avoir, il se faut approcher
des fleurs & se tenir coy, avec une longue poignee de verges, de
laquelle il les faut frapper, si on peut, & c'est l'invention & la
maniere la plus aysee pour les prendre. Nos Religieux en avoient un en
vie, enfermé dans un coffre; mais il ne faisoit que bourdonner là
dedans, & quelques jours apres il mourut n'y ayant moyen aucun de le
pouvoir nourir ny conserver long-temps en vie.

Il venoit aussi quantité de Chardonnerets manger les semences & graines
de nostre jardin, leur chant me sembloit plu doux & agreable que de ceux
d'icy, & mesme leur plumage plus beau & beaucoup mieux doré, ce qui me
donnoit la curiosité de les contempler souvent, & louer Dieu en leur
beauté & doux ramage. Il y a une autre espece d'oyseau un peu plus gros
qu'un Moyneau, qui a le plumage entierement blanc, & le chant duquel
n'est point à mespriser, il se nourrist aussi en cage comme le
Chardonneret. Les Gays que nous avons veus aux Hurons, qu'ils appellent
_Tintian_, sont plus petits presque de la moitié, que ceux que nous
avons par deçà, & d'un plumage aussi beaucoup plus beau.

Ils ont aussi des oyseaux de plumage entierement rouge ou incarnat,
qu'ils appellent _Stinondoa_, & d'autres qui n'ont que le col & la teste
rouge & incarnat, & tout le reste d'un tres-beau blanc & noir: ils sont
de la grosseur d'un Merle, & se nomment _Onaiera_: un Sauvage m'en donna
un en vie un peu avant que partir, mais il n'y a eu moyen de l'apporter
icy, non plus que quatre autres d'une autre espece, & un peu plus
grosset, lesquels avoient par tout sous le ventre, sous la gorge & sous
les ailes, des Soleils bien faits de diverses couleurs, & le reste du
corps estoit d'un jaune meslé de gris. J'eusse bien desiré d'en pouvoir
apporter en vie par deçà, pour la beauté & rareté que j'y trouvois, mais
il n'y avoit aucun moyen pour le tres penible & long chemin qu'il y a
des Hurons en Canada, & de Canada en France. J'y vis aussi plusieurs
autres especes d'oyseaux qu'il me semble n'avoir point veus ailleurs;
mais comme je ne me suis point informé des noms, & que la chose en soy
est d'assez petite consequence, je me contente d'admirer & louer Dieu,
qu'en toute contrée il y a quelque chose de particulier qui ne se trouve
point en d'autres.

Il y a encore quantité d'Aigles, qu'ils appellent en leur langue
_Sondaqua_; elles font leurs nids ordinairement sur le bord des eaues,
ou de quelque precipice, tout au coupeau des plus hauts arbres ou
rochers: de sorte qu'elles sont fort difficiles à avoir & desnicher;
nous en desnichasmes neantmoins plusieurs nids, mais nous n'y trouvasmes
en aucun plus d'un ou deux Aiglons: j'en pensois nourrir quelques uns
lors que nous estions sur le chemin des hurons à Kebec: mais tant pour
estre trop lourds à porter, que pour ne pouvoir fournir au poisson qu'il
leur falloit (n'ayant autre chose à leur donner) nous en fismes
chaudiere, & les trouvasmes tres bons car ils estoient encores jeunes &
tendres. Mes Sauvages me vouloient aussi desnicher des oyseaux de proye,
qu'ils appellent _Sethonat antaque_, d'un nid qui estoit sur un grand
arbre assez proche de la riviere, desquels ils faisoient grand estat,
maos je les en remerciay, & ne voulus point qu'ils en prissent la peine;
neantmoins je m'en suis repenty du depuis, car il pouvoit estre que ce
fussent Vautours. En quelque contree, & particulierement du costé des
Petuneux, il y a des Coqs, & poulles d'Inde, qu'ils appellent
_Ondectontaque_, elles ne sont point domestiques, ains errantes &
champestres. Le gendre du grand Capitaine de nostre bourg en poursuyvit
une fort long-temps proche de nostre Cabane, mais il ne la peut
attraper: car bien que ces poulles d'Inde soient lourdes & massives,
elles volent & se sauvent neantmoins bien d'arbre en arbre, & par ce
moyen evitent la flesche. Si les Sauvages se vouloient donner la peine
d'en nourrir des jeunes ils les rendroient domestiques aussi bien
qu'icy, comme aussi des Outardes ou Oyes sauvages, qu'ils appellent
_Ahonque_, car il y en a quantité dans le pays: mais ils ne veulent
nourrir que des Chiens, & par sois des jeunes Ours, desquels ils font
des festins d'importance, car la chair en est fort bonne, & pour en
cheoir les engraissent sans incommodité & danger d'avoir de leurs dents
ou de leurs pattes, ils les enferment au milieu de leurs Cabanes, dans
une petite tour ronde faite avec des peaux fichez en terre, & là leur
donnent à manger des restes des Sagamitez.

En la saison les champs sont tous couverts de Grues ou _Tochingo_, qui
viennent manger leurs bleds quant ils les sement, & quand ils sont
prests à moissonner: de mesme en font les Outardes & les Corbeaux,
qu'ils appellent _Oraquan_, ils nous en faisoient par-fois de grandes
plaintes, & nous demandoient le moyen d'y remedier: mais c'estoit une
chose bien difficile à faire: ils tuent de ces Grues & Outardes avec
leurs flesches, mais ils rencontrent peu souvent, pource que si ces gros
oyseaux n'ont pas les aisles rompues, ou ne sont frappez à la mort, ils
emportent aysement la flesche dans la playe & guerissent avec le temps,
ainsi que nos Religieux de Canada l'ont veu par experience d'une Grue
prise à Kebec, qui avoit esté frappée d'une flesche Huronne trois cens
lieuës au delà, & trouverent sur sa croupe la playe guerie, & le bout de
la flesche avec la pierre enfermee dedans. Ils en prennent aussi
quelque-fois avec des colets; mais pour des Corbeaux s'ils en tuent, ils
n'en mangent point la chair bien que si j'eusse peu en attraper
my-mesme, je n'eusse fait aucune difficulté d'en manger.

Ils ont des Perdrix blanches & grises, nommées _Acoissan_, & une
infinité de Tourterelles, qu'ils appellent _Orictey_, qui se nourrissent
en partie de glands, qu'elles avallent facilement entiers, & en partie
d'autre chose. Il y a aussi quantité de Canards, appellez _Taron_, & de
toutes autres sortes & especes de gibiers, que l'on a en Canada: mais
pour des Cines, qu'ils appellent _Hurhey_, il y en a principalement vers
les Epicerinys. Les Mousquites & Maringuins, que nous appellons icy
coufins, & nos Hurons _Yachiey_, à cause que leur païs est découvert, &
pour la pluspart deserté, il y en a peu par la champagne mais par les
forests, principalement dans les Sapiniers, il y en en Esté
presqu'autant qu'en la Province de Canada, engendrez de la pourriture &
poussiere des bois tombez dés longtemps.

Nos Sauvages ont aussi assez souvent dans leur pays des oyseaux de
proye, Aigles, Ducs, Faucons, Tiercelets, Espreviers & autres: mais ils
n'ont l'usage ny l'industrie de les dresser, & par ainsi perdent
beaucoup de bon gibier, n'ayans aucun moyen de l'avoir qu'avec l'arc ou
la flesche. Mais la plus grande abondance se retrouve en certaines Isles
dans la mer douce, où il y en a telle quantité; sçavoir, de Canards,
Margaux, Roquettes, Outardes, Mauves, Cormorans, & autres que c'est
chose merveilleuse.



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_Des animaux terrestres._

CHAPITRE II.


VENONS aux Animaux terrestres, & disons que la terre & le pays de nos
Hurons n'en manque non plus que l'air & les rivieres d'oyseaux & de
poissons. Ils ont trois sortes de Renards, tous differens en poil & en
couleur, & non en finesse & cautelle: car ils ont la mesme nature,
malice & finesse que les nostres de deçà: car comme on dict communement,
pour passer la mer on change bien de pays, mais non pas d'humeur.

L'espece la plus rare & la plus prisee des trois, sont ceux qu'ils
appellent _Hahyuha_, lesquels ont tous le poil noir comme gey, & pour
cette cause grandement estimé, jusqu'à valoir plusieurs centaines
d'escus la piece. La seconde espece la plus estimée apres, sont ceux
qu'ils appellent _Tsinantontonq_, lesquels ont une barre ou lisiere de
poil noir, qui leur prend le long du dos, & passe par dessous le ventre,
large de quatre doigts ou environ, le reste est aucunement roux. La
troisiesme espece sont les communs, appellez _Andasatey_, ceux cy sont
presque de la grosseur & du poil des nostres, sinon que la peu semble
mieux fournie, & le poil un peu moins doux.

Ils ont aussi trois sortes & especes d'Escureux différends, & tous trois
plus beaux & plus petits que les nostres. Les plus estimez sont les
Escureux volans, nommez _Sahonesquanta_, qui ont la couleur cendree, la
teste un peu grosse, & sont munis d'une panne qui leur prend des deux
costez d'une patte de derriere & celle de devan, lesquelles ils
estendent quand ils veulent voler; car ils volent aysement sur les
arbres, & de lieu en lieu assez loin, c'est pourquoy ils sont appellez
Escureux volans. Les Hurons nous en firent present d'une nichee de trois
qui estoient tres beaux & dignes d'estre presentez à quelque personne de
merite, si nous eussions esté en lieu: mais nous en estions trop
esloignez. La seconde espece qu'ils appellent _Ohthoin_, & nous Suisses,
à cause de la beauté & diversité de leur poil, sont ceux qui sont rayéz
& barrez depuis le devant jusques au derriere d'une barre ou raye
blanche, puis d'une rousse, grise & noirastre tout à l'entour du corps,
ce qui les rends tres-beaux: mais ils mordent comme perdus, s'ils ne
sont apprivoysez, ou que l'on ne s'en donne de garde. La troisiesme
espece, sont ceux qui sont presque du poil & de la couleur des nostres,
qu'ils appellent _Aroussen_, & n'y a presque autre difference, sinon
qu'ils sont plus petits.

Losrque j'estois cabané avec mes Sauvages dans une Isle de la mer douce
pour la pesche, j'y vis grand nombre de ces meschans animaux guerroyer
la nuict, & le jour la seicherie du poisson: j'en eus plusieurs de ceux
que mes Sauvages tuerent avec la flesche, & en pris un Suisse dans un
tronc d'arbre tombé, qui s'y estoit caché. Ils ont en plusieurs endroits
des Lapins & Levraux: qu'ils appellent _Qüeutonmalisia_, ils en prennent
aucunes fois avec des colets, mais rarement, pour ce que les cordelettes
n'estans ny bonnes ny assez fortes, ils les rompent & coupent aysement
quand ils s'y trouvent attrapez.

Les Loups cerviers, nommez _Toutsitsauté_, en quelque Nation sont assez
frequents: mais les Loups communs, qu'ils appellent _Anayisqua_ sont
assez rares, aussi en estiment ils grandement la peau, comme aussi celle
d'une espece de Leopard, ou Chat sauvage, qu'ils appellent _Tiron_, (Il
y a un pays en cette grande estendue de Provinces, que nous surnommons
la Nation du Chat, j'ay opinion que ce nom leur a esté donné à cause de
ces Chats sauvages, petits Loups ou Leopards qui se retrouvent dans
leurs pays) desquelles ils font des robbes ou couvertures, qu'ils
parsement & embellissent de quantité de queues d'animaux, cousues tout à
l'entour des bords, & par dessus le dos. Ces Chats sauvages ne sont
gueres plus grands qu'un grand Renard; mais ils ont le poil du tout
semblable à celuy d'un grand Loup: de sorte qu'un morceau de cette peau,
avec un autre morceau de celle d'un Loup, sont presque sans distinction,
& y fut trompé au choix.

Ils ont une autre espece d'animaux nommez _Otay_, grands comme petits
Lapins, & d'un poil tres-noir, & si doux, poly & beau, qu'il semble de
la panne. Ils font grand estat de ces peaux, desquelles ils font des
robes, & à l'entour ils arrangent toutes les testes & les queues. Les
enfans du Diable, que les Hurons appellent _Scangaresse_, et les
Canadiens _Habougi manitou_, sont environ de la grandeur d'un Renard, la
teste moins aiguë, & la peau couverte d'un gros poil de Loup, rude &
enfumé: Ils sont tres-malicieux, d'un laid regard, & de fort mauvaise
odeur. Ils jettent aussi (à ce qu'on dit) parmy leurs excrements, des
petits serpents longs & déliez, lesquels ne vivent neantmoins gueres
long temps.

Les Eslans ou Orignats sont frequens en la Province de Canada, & fort
rares à celle des Hurons, d'autant que ces animaux se tiennent &
retirent ordinairement dans les pays plus froids & remplis de montagnes
aussi bien que les Ours blancs, qu'on dict habiter l'Isle d'Anticosti,
proche l'emboucheure de la grand' riviere sainct Laurens; les hurons
appellent ces Eslans _Sontayeinta_, & les Caribou _Ausquoy_, desquels
les Sauvages nous donnerent un pied, qui est creux & si leger de la
corne, & faict de telle façon, qu'on peut aysement croire ce qu'on dict
de cet animal, qu'il marche sur les neiges sans enfoncer.

Pour l'Eslan, c'est l'animal le plus haut qui soit, apres le Chameau:
car il est plus haut que le Cheval. L'on en nourrissoit un jeune dans le
fort de Kebec, à dessein de l'amener en France, mais on ne peut le
guerir de la blesseure des chiens, & mourut quelque temps âpres. Il a le
poil ordinairement griffon, & quelques fois fauve, long quasi comme les
doigts de la main. Sa teste est fort longue, & porte son bois double
comme le Cerf, mais large, & fait comme celuy d'un Dain, & long de trois
pieds. Le pied en est fourchu comme celui du Cerf, mais beaucoup plus
plantureux: la chair en est courue & fort delicate, il paist aux
prairies, & vit aussi des tendres pointes des arbres. C'est la plus
abondante Manne des Canadiens, apres le poisson, de laquelle ils nous
faisoient quelques fois part.

Les Ours & les Martes sont assez communs par le pays mais les cerfs,
qu'ils appellent _Scotioton_, sont en plus grande abondance dans la
Province de Attinoindarons qu'en aucune autre; mais ils sont un peu plus
petits que les nostres de deçà, & en quelques contrees il se trouve des
Dains, Buffles (car quelques-uns de nos Religieux y en ont veu des
peaux) & plusieurs autres especes d'animaux que nous avons icy d'autres
qui nous sont incogneus.

Les chiens du pays hurlent plustost qu'ils n'abbayent, & ont tous les
oreilles droictes comme Renards; mais au reste, tous semblables aux
matins de mediocre grandeur de nos villageois. Ils servent en guise de
Moutons, pour estre mangez en festin, ils arrestent l'Eslan &
descouvrent le giste de la beste, & de fort petite despence à leur
maistre: mais ils donnent fort la chasse aux volailles de Kebec quand
les Sauvages y arrivent; c'est pourquoy on s'en donne garde. Je me suis
trouvé diverses fois à des festins de Chiens, j'advoue veritablement que
du commencement cela me faisoit horreur; mais je n'en eus pas mangé deux
fois que j'en trouvay la chair bonne, & de goust un peu approchant à
celle du porc, aussi ne vivent-ils pour le plus ordinaire, que des
salletez qu'ils trouvent par les rues & par les chemins: ils mettent
aussi fort souvent leur museau aigu dans le pot & la Sagamité des
Sauvages; mais ils ne l'en estiment pas moins nette, non plus que pour y
mettre le reste du potage des enfans: ce qui est neantmoins fort
desgoutant à ceux qui ne sont accoustumez à ces salletez.

Nostre Pere Joseph le Caron m'a raconté dans le pays, qu'hyvernant avec
les Montagnets, ils trouverent dans le creux d'un tres-gros arbre, un
Ours avec ses deux petits, couchez sur quatre ou cinq petites branches
de Cedre, environnez de tous costez de tres-hautes neiges sans avoir
rien à manger, & sans aucune apparence qu'ils fussent sortis de là pour
aller chercher de la provision, depuis trois mois & plus, que la terre
estoit par tout couverte de ces hautes neiges: celà m'a fait croire avec
luy, ou que la provision de ces animaux estoit faillie depuis peu, ou
que Dieu, qui a soin & nourrit les petits Corbeaux delaissez,
n'abandonne point de sa divine providence, ces pauvres animaux dans la
necessité. Ils les tuerent sans difficulté, comme ne pouvans s'echapper,
& en firent festin, & pareillement de plusieurs Porc-espics, qu'ils
prindrent, en cherchans l'Eslan & le Cerf: pour l'Eslan il est assez
commun, comme j'ay dit: mais le Cerf y est un peu plus rare, & difficile
à prendre, pour la legereté de ses pieds: neantmoins les Neutres avec
leurs petites Raquettes attachées sous leur pieds, courent sur les
neiges avec la mesme vistesse des Cerfs, & en prennent en quantité,
lesquels ils font boucaner entiers, apres estre esventrez, & n'en
vuident aucunement la fumee des entrailles, lesquelles ils mangent
boucanees & cuites, avec le reste de la chair, ce qui faisoit un peu
estonner nos François, qui n'estoient pas encore accoustumez à ces
incivilitez; mais il falloit s'accoustumer à manger de tout, ou bien
mourir de faim.

Il y a au pays de nos Hurons une espece de grosses Souris, qu'ils
appellent _Tachro_, une fois plus grosses que les souris communes, &
moins grosses que les Rats. Je n'en ay point veu ailleurs de pareilles,
ils les mangent sans horreur; mais je n'en voulus point manger du tout,
bien que j'en visse manger à mes Confreres, de celles que nous prenions
la nuict sous des pieges de nostre Cabane, nous ne les pouvions
neantmoins autrement discerner d'avec les communes qu'à la grosseur:
nous en prenions peu souvent, mais jamais des Rats, c'est pourquoy je ne
sçay s'ils en ont, ouy bien des Souris communes à milliers.

S'ils ont des Souris sans nombre, je peux dire qu'ils ont des Puces à
l'infiny, qu'ils appellent Toubauc_; & particulierement pendant l'Esté,
desquelles ils sont fort tourmentez; car outre que l'urine qu'ils
tombent en leurs Cabanes en engendre, ils ont une quantité de Chiens qui
leur en fournissent à bon escient, & n'y a autre remede que la patience
& les armes ordinaires. Pour les pouls, qu'ils nomment _Tsinoy_, tant
ceux qu'ils ont en leurs fourrures ou habits, que ceux que les enfans
ont à leurs testes: les femmes les mangent & croquent entre leurs dents
comme perles, elles ont l'invention d'avoir d'avoir ceux qui sont dans
leurs peaux & fourrures en cette sorte. Elles fichent en terre deux
bastons de costé & d'autres devant le feu, puis y estendent leurs peaux:
le costé qui n'a point de poil est devant le feu, & l'autre en dehors.
La vermine sentant le chaud sort du fond du poil, & se tient à
l'extremité d'iceluy, fuyant la chaleur, & alors les sauvagesses les
prennent sa peint, & puis les mangent, mais ils en ont fort peu en
comparaison des puces; aussi n'en peuvent ils gueres avoir, puis qu'ils
ont si peu d'habits, & le corps & les cheveux si souvent peints & huilez
d'huile & de graisse.



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_Des Poissons, & bestes aquatiques._

CHAPITRE III.


DIEU, qui a peuplé la terre de diverses especes d'Animaux, tant pour le
service de l'homme, que pour la decoration & embellissement de cet
Univers, à aussi peuplé la mer & les rivieres d'autant ou plus de
diversité de poissons, qui tous subsistent dans leurs propres especes,
bien que tous les jours l'homme en tire une partie de sa nourriture, &
les poissons gloutons qui font la guerre aux autres dans le profond des
abysmes, en engloutissent & mangent à l'infiny; ce sont les merveilles
de Dieu.

On sait par experience que les poissons marins se delectent aux eaux
douces, aussi bien qu'en lamer, puis que par-fois on en pesche dans nos
rivieres. Mais ce qui est admirable en tout poisson, soit marin ou d'eau
douce, est qu'il cognoissent le temps & les lieux qui leur sont
commodes: & ainsi nos pescheurs de Molues jugerent à trois jours pres,
le temps qu'elle devoient arriver, & ne furent point trompez, & en
suitte les Maquereaux qui vont en corps d'armée, serrez les uns contre
les autres, le petit bout du museau à fleur d'eau, pour descouvrir les
embusches des pescheurs. Cela est admirable, mais bien plus encore de ce
qu'ils vivent & se resjouyssent dans la mer salée, & neantmoins s'y
nourissent d'eau douce, qui est entre-meslee, que par une maniere
admirable, ils sçavent discerner & succer avec la bouche parmy la salee,
comme dit Albert le Grand: voire estans morts, si l'on les cuit avec
l'eau salee, ils demeurent neantmoins doux. Mais quant aux poissons qui
sont engendrez dans l'eau douce, & qui s'en nourrissent; ils rennent
facilement le goust du sel, lors qu'ils sont cuits dans l'eau salee. Or
de mesme que nos pescheurs ont la cognoissance de la nature de nos
poissons, & comme ils sçavent choisir les saisons & le temps pour se
porter dans les contrees qui leur sont commodes, aussi nos Sauvages,
aydez de la raison & de l'experience, sçavent aussi fort bien choisir le
temps de la pesche, quel poisson vient en Automne, ou en Esté, ou en
l'une, ou l'autre saison.

Pour ce qui est des poissons qui se retrouvent dans les rivieres & lacs
au pays de nos Hurons, & particulierement à la mer douce: Les principaux
sont _l'Assihendo_, duquel nous avons parlé ailleurs, & des Truites,
qu'ils appellent _Ahouyoche_, lesquelles sont de des mesuree grandeur
pour la pluspart, & n'y en ay veu aucune qui ne soit plus grosse que les
plus grande que nous ayons par-deçà: leur chair est communement rouge,
sinon à quelques-unes qu'elle se voit jaune ou orangee. Les Brochets,
appellez _Soyuissan_, qu'ils y peschent aussi avec les Esturgeons,
nommez _Hixyahon_, estonnent les personnes, tant il s'y en voit des
merveilleusement grands.

Quelques sepmaines apres la pesche des grands poissons, ils vont à celle
de _l'Einchataon_ qui est un poisson quelque peu approchant aux Barbeaux
de par-deçà, longs d'environ un pied & demy, ou peu moins: ce poisson
leur sert pour donner goust à leur Sagamité pendant l'hyver, c'est
pourquoy ils en font grand estat, aussi bien que du grand poisson, &
afin qu'il fasse mieux sentir leur potage, ils ne l'esventrent point, &
le conservent pendu par monceaux aux perches de leurs Cabanes; mais je
vous asseure qu'au temps de Caresme, & quand il commence à faire chaud,
qu'il pue & sent si furieusement mauvais, que cela nous faisoit bondir
le coeur, & à eux ce leur estoit muse & civette.

En autre saison ils y peschent, à la ceine une autre espece de poisson,
qui semble estre de nos Harangs, mis des plus petits, lesquels ils
mangent fraiz & boucanez. Et comme ils sont tres-sçavans, aussi bien que
nos pescheurs de Molues, à cognoistre un ou deux jours pres, le temps
que viennent les poissons de chacune espece, ils ne manquent point quand
il faut d'aller au petit poisson, qu'ils appellent _Anhairfiq_, & en
peschent un infinité avec leur ceine, & cette pesche du petit poisson se
faict en commun, puis le partagent par grandes escuellées, duquel nous
avions nostre part, comme bourgeois & habitant du lieu. Ils peschent &
prennent aussi de plusieurs autres sortes & especes de poissons, mais
comme ils nous sont incogneus, & qu'il ne s'en trouve point de pareils
en nos rivieres, je n'en fais point aussi de mention.

Estant arrivé au lieu, nommé par les Hurons _Onchrandéen_ & par nous le
Cap de Victoire ou de Massacre, au temps de la traite où diverses
Nations de Sauvages s'estoient assemblez, je vis en la Cabane d'un
Montagnet un certain poisson, qu'ils appellent _Chaoufaron_, gros comme
un grand Brochet, il n'estoit qu'un des petits; car il s'en voit de
beaucoup plus grands. Il avoit un fort long bec, comme celuy d'une
Becasse, & avoit deux rang de dents fort aiguës & dangereuses, d'abord
ne voyant que ce long bec, qui passoit au travers une fente de la Cabane
en dehors, je croyois que ce fust de quelque oyseau rare; ce qui me
donna la curiosité de le voir de plus pres; mais je trouvay que c'estoit
d'un poisson qui avoit toute la forme du corps tirant au Brochet, mais
armé de tres-fortes & dures escailles, de couleur gris argenté. Il faict
la guerre à tous les autres poissons qui sont dans les lacs & rivieres.
Les Sauvages font grand estat de la teste, & se saignent avec les dents
de ce poisson à l'endroit de la douleur, qui se passe soudainement, à ce
qu'ils disent.

Les Castors de Canada, appellez par les Montagnets _Amiscou_, & par nos
Hurons _Tsoutayé_, ont esté la cause principale que plusieurs Marchands
de France on traversé ce grand Océan pour s'enrichir de leurs
despouilles, & se revestir de leurs superfluitez, ils en apportent en
telle quantité toutes les annees, que je ne sçay comme on n'en voit la
fin.

Le Castor est un animal, à peu pres de la grosseur d'un Mouton tondu, ou
un peu moins, la couleur de son poil est chastaignée, & y en a peu de
bien noirs. Il a les pieds courts, ceux de devant faicts à ongles, &
ceux de derriere en nageoires, comme les Oyes, la queue est comme
escaillée, de la forme presque d'une Sole, toutesfois l'escaille ne se
leve point. Quant à la teste elle est courte, presque ronde, ayant au
devant quatre grandes dents trenchantes, l'une aupres de l'autre, deux
en haut, & deux en-bas. De ces dents il coupe des petits arbres, & des
perches en plusieurs pieces, dont il bastist sa maison, & mesme par
succession de temps il en coupe par fois de bien gros, quand il s'y en
trouve qui l'empeschent de dresser son petit bastiment, lequel est faict
de sorte (chose admirable) qu'il n'y entre nul vent, d'autant que tout
est couvert & fermé, sinon un trou qui conduit dessous l'eau, & par là
se va pourmener où il veut; puis une autre sortie en une autre part,
hors la riviere ou le lac par où il va à terre, & trompe le chasseur. Et
en cela, comme en toute autre chose, se voit aparrement reluire la
divine providence, qui donne jusqu'aux moindres animaux de la terre
l'instinct nature, & le moyen de leur conservation.

Or ces animaux voulans bastir leurs petites cavernes, ils s'assemblent
par troupes dans les forests sombre & espaisses: s'estans assembles ils
s'en vont couper des rameauz d'arbres belles dents, qui leur servent à
cet effet de coignée, & les traisnent jusqu'au lieu où ils bastissent &
continuent de le faire, jusqu'à ce qu'ils en ont assez pour achever leur
ouvrage. Quelques-uns tiennent que ces petits animaux ont une invention
admirable à charrier le bois, & disent qu'ils choisissent celuy de leur
trouppe qui est le plus faineant ou accablé de vieillesse & le faisant
coucher sur son dos vous disposent fort bien des rameaux entre ses
jambes, puis le traisnent comme un chariot jusqu'au lieu destiné, &
continuent le mesme exercice tant qu'il y en ait à suffisance. J'ay veu
quelques unes de ces Cabanes sur le bord de la grand'riviere, au pays
des Algoumequins; mais elles me sembloient admirables, & telles que la
main de l'homme n'y pourroit rien adjouster: le dessus sembloit un
couvercle à lexive, & le dedans estoit departy en deux ou trois estages,
au plus haut desquels les Castors se tiennent ordinairement, entant
qu'ils craignent l'inondation & la pluye.

La chasse du Castor se faict ordinairement en hyver, pour ce
principalement qu'il se tient dans sa Cabane, & que son poil tient en
cette saison là, & vaut fort peu en esté. Les Sauvages voulans donc
prendre le Castor, ils occupent premierement tous les passages par où il
se peut eschapper, puis percent la glace du lac gelé, à l'endroict de sa
Cabane, puis l'un d'eux met le bras dans le trou, attendant sa venue,
tandis qu'un autre va par dessus cette glace frappant avec un baston sur
icelle, pour l'estonner & faire retourner à son giste: lors il faut
estre habile à le prendre au colet; car si on le happe par quelque
endroict où il puisse mordre, il fera une mauvaise blesseure. Ils le
prennent aussi en esté, en tendant des filets avec des pieux fichez dans
l'eau, dans lesquels, sortans de leurs Cabanes, ils sont pris & tuez,
puis mangez fraiz ou boucanez, à la volonté des Sauvages. La chair ou
poisson, comme on voudra l'appeller, m'en sembloit tres bonne,
particulierement la queue, de laquelle ses Sauvages font estat comme
d'un manger tres excellent, comme de faict elle l'est, & les pattes
aussi. Pour la peau ils la passent assez bien comme toutes les autres,
qu'ils traitent par apres aux François, ou s'en servent à se couvrir; et
des quatre grandes dents ils en polissent leurs escuelles, qu'ils font
avec des noeuds de bois.

Ils ont aussi des Rats musquez, appellez _Ondahya_, desquels ils mangent
la chair, & conservent les peaux & roignons musquez: ils ont le poil
court & doux comme une taupe, & les yeux fort petits, ils mangent avec
leurs deux pattes de devant, debout comme Escureux, ils paissent l'herbe
sur terre, & le blanc des joncs au fond des lacs & rivieres. Il y a
plaisir à les voir manger & faire leurs petits tours pendant qu'ils sont
jeunes: car quand ils sont à leur entiere & parfaicte grandeur, qui
approche à celle d'un grand Lapin, ils ont une longue queue comme le
Singe, qui ne les rent point agreables. J'en avois un tres-joly, de la
grandeur des nostres, que j'apportois de la petite Nation en Canada, je
le nourrissois de blanc de joncs, & d'une certaine herbe, ressemblant au
chien-dent, que je cueillois sur les chemins, & faisois de ce petit
animal tout ce que je voulois, sans qu'il me mordist aucunement, aussi
n'y sont-ils pas sujets; mais il estoit si coquin qu'il vouloit
tousjours coucher la nuit dans l'une des manches de mon habit, et cela
fut la cause de sa mort: car ayant un jour cabané dans une Sapiniere, &
porté la nuict loin de moy ce petit animal, pour la crainte que j'avois
de l'estouffer; car nous estions couchez sur un costeau fort penchant,
où à peine nous pouvions nous tenir, (le mauvais temps nous ayans
contraincts de cabaner en si fascheux lieu) cette bestiole, apres avoir
mangé ce que je luy avois donné, me vint retrouver à mon premier
sommeil, & ne pouvant trouver nos manches il se mit dans les replis de
nostre habit, ou je le trouvay mort le lendemain matin, & servit pour le
commencement de desjeuner de nostre Aigle.

En plusieurs rivieres & lacs, il y a grande quantité de Tortues, qu'ils
appellent _Angyahouiche_, ils en mangent la chair apres qu'elles ont
esté cuittes vives, les pattes contremonts, sous la cendre chaude, ou
bouillies en eaue, elles sortent ordinairement de l'eau quant il faict
soleil, & se tiennent arrangées sous quelque longue piece de bois
tombée, mais à mesme temps qu'on pense s'en approcher, elles sautent &
s'eslancent dans l'eau comme grenouilles: je pensois au commencement
m'en approcher de pres, mais je trouvay bien que je n'estois pas assez
habile & ne sçavois l'invention.

Ils ont de fort grandes Couleuvres, & de diverses sortes, qu'ils
appellent _Fioointfiq_, desquelles ils prennent les plus longues peaux,
& en font des fronteaux de parade qui leur pendent par derriere une
bonne aulne de longueur, & plus, de chacun costé.

Outre les Grenouilles que nous avons par deçà, qu'ils appellent
_Kiorontsiché_, ils en ont encore d'une autre espece, qu'ils appellent
_Oüaron_, & quelques-uns les appellent Crapaux, bien qu'ils n'ayent
aucun venin; mais je ne les tiens point en cette qualité, quoy que je
n'aye veu en tous ces païs des Hurons aucune espece de nos Crapaux, ny
ouy dire qu'il y en ait, sinon en Canada. Il est vray qu'une personne
pour exacte qu'elle soit, ne peut entierement sçavoir ny observer tout
ce qui est d'un païs, ny voir & ouyr tout ce qui s'y passe, & c'est la
raison pourquoy les Historiens & Voyageurs ne se trouvent pas toujours
d'accord en plusieurs choses.

Ces _Oüarons_, ou grosses Grenouilles, sont verdes, & deux ou trois fois
grosses comme les communes; mais elles ont une voix si grosse & si
puissante, qu'on les entent de plus d'un quart de lieue loin le soir, en
temps serain; sur le bord des lacs & rivieres, & sembleront (à qui n'en
auroit encore point veu) que ce fust d'animaux vingt fois plus gros:
pour moy je confesse ingenuement que je ne sçavois que penser eu
commencement; entendant de ces grosses vois, & m'imaginois que c'estoit
de quelque Dragon, ou bien de quelqu'autre gros animal à nous incogneu.
J'ay ouy dire à nos Religieux dans le pays, qu'ils ne feroient aucune
difficulté d'en manger, en guise de Grenouilles: mais pour moy, je doute
si je l'aurois voulu faire, n'estant pas encore bien asseuré de leur
netteté.



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_Des fruicts, plantes, arbres & richesses du pays._

CHAPITRE IIII


EN beaucoup d'endroicts, contrees, isles & pays, le long des rivieres, &
dans les bois, il y a si grande quantité de Blues, que les Hurons
appellent _Ohentaqué_, & autres petits fruicts, qu'ils appellent d'un
nom general _Hahique_, que les Sauvages en font seicherie pour l'hyver,
comme nous faisons des prunes seichées au soleil, & cela leur sert de
confitures pour les malades, & pour donner goust à leur Sagamité, &
aussi pour mettre dans les petits pains qu'ils font cuire sous les
cendres. Nous en mangeasmes en quantité sur les chemins, comme aussi des
fraizes, qu'ils nomment _Tichionte_, avec de certaines graines
rougeastres, & grosses comme gros pois, que je trouvois tres bonnes;
mais je n'en ay point veu en Canada ny en France de pareilles, non plus
que plusieurs autres sortes de petits fruicts & graines inconnues par
deçà, desquelles nous mangions, comme mets delicieux quant nous en
pouvions trouver. Il y en a de rouges qui semblent presque du Corail, &
qui viennent quasi contre terre par petits bouquets, avec deux ou trois
feuilles, ressemblans au Lainier, qui luy donnent bonne grace, &
semblent de tres-beaux bouquets & serviroient pour tels s'il y en avoit
icy. Il y a de ces autres grains plus encore une fois, comme j'ay
tantost dict, de couleur noiraste, & qui viennent en des tiges, hautes
d'une coudee. Il y a aussi des arbres qui semblent de l'Espine blanche,
qui portent de petites pommes dures, & grosses comme avelines, mais non
pas gueres bonnes. Il y a aussi d'autres graines rouges, comme _Toca_,
ressemblans à nos Cornioles, mais elles n'ont ny noyaux ny pepins, les
Hurons les mangent crues & en mettent aussi dans leurs petits pains.

Ils ont aussi des Noyers en plusieurs endroicts, qui portent des Noix un
peu differentes aux nostres; j'en ay veu qui sont comme en triangle, &
l'escorce verte exterieure sent un goust comme Terebinte, & ne s'arrache
que difficilement de la coque dure. Ils ont aussi en quelques contree
des Chastagniers, qui portent de petites Chastaignes, mais pour des
Noisettes & des Guynes, qui ne sont qu'un peu plus grosse que Grozelles
de tremis, à faute d'estre cultivées & autres; il y en a en beaucoup de
lieux, & par les bois & par les champs, desquelles neantmoins on faict
assez peu d'estat: mais pour les Prunes, nommees _Tonestes_, qui se
trouvent au pays de nos Hurons: elles ressemblent à nos Damas violets ou
rouges, sinon qu'elles ne sont pas si bonnes de beaucoup, car la couleur
trompe, & sont aspres & rudes au goust, si elles n'ont senty de la
gelee: c'est pourquoy les Sauvagesses apres les avopir soigneusement
amassees, les enfouyent en terre quelques sepmaines pour les adoucir,
puis les en retirent, les essuyent, & les mangent. Mais je croy que si
ces Prunes estoient antees, qu'elles perdroient cette acrimonie &
rudesse, qui les rend desagreables au goust, auparavant la gelee.

Il se trouve des Poires, ainsi appellees Poires, certains petits fruicts
un peu plus gros que les pois, de couleur noirastre & mol, tres-bon à
manger à la cueillier comme Blues, qui viennent sur des petits arbres,
qui ont les fueilles semblables aux poiriers sauvages de deçà, mais leur
fruict en est du tout different. Pour des Framboises, Meures
champestres, Grozelles & autres semblables fruicts que nous cognoissons,
il s'en trouve assez en des endroicts, comme semblablement des Vignes &
Raisins, desquels on pourroit faire de fort bon vins au pays des Hurons,
s'ils avoient l'invention de les cultiver & façonner: mais faute de plus
grande science, ils se contentent d'en manger le raisin & les fruicts.

Les racines que nous appellons Canadiennes, ou pommes du Canada, qu'eus
appellent _Orasquemta_, sont assez peu communes dans le pays, ils les
mangent aussi tost crues que cuites, comme semblablement une autre sorte
de racine, ressemblant aux Panays, qu'ils appellent _Sondhratates_;
lesquelles sont à la verité meilleures de beaucoup: mais on nous en
donnoit peu souvent, & lors seulement que les Sauvages avoient receu de
nous quelque presens, ou que nous les visitions dans leurs Cabanes.

Ils ont aussi des petits Oignons nommés _Anonqué_, qui portent seulement
deux fueilles, semblables à celles du Muguet, ils sentent autant l'Ail
que l'Oignon; nous nous en servions à mettre dans nostre Sagamité pour
luy donner goust, comme d'une certaine petite herbe, qui a le goust & la
façon approchante de la Marjoleine sauvage, qu'ils appellent _Ongnehon_:
mais lors que nous avions mangé de ces Oignons & Ails crus, comme nous
faisions avec un peu de pourpier sans-pain, lors que nous n'avions autre
chose: ils ne vouloient nullement nous approcher, ny sentir nostre
haleine, disans que cela sentoit trop mauvais, & crachaient contre terre
par horreur. Ils en mangent neantmoins de cuits sous la cendre, lors
qu'ils sont en leur vraye maturité & grosseur, & non jamais dans leur
Menestre, non plus que toute autre sorte d'herbes, desquelles ils font
tres-peu d'estat, bien que le pourpier ou pourceleine leur soit fort
commun, & que naturellement il croisse dans leurs champs de bled & de
citrouilles.

Dans les forests, il se voit quantité de Cedres, nommez _Asquata_, de
tres-beaux & gros Chesnes, des Fouteaux, Herables, Merisiers ou
Guyniers, & un grand nombre d'autres bois de mesme espece des nostres, &
d'autres qui nous sont incogneus, entre lesquels ils ont un certain
arbre nommé _Atti_, duquel ils reçoivent & tirent des commoditez
nompareilles.

Premierement, ils en tirent de grandes lanieres d'escorces, qu'ils
appellent _Oühara_: il les font bouillir, & les rendent enfin comme
chanvre, de laquelle ils font leurs cordes & leurs sacs, & sans estre
bouillie ny accommodee, elle leur sert encore à coudre leurs robbes, &
toute autre chose, à faute de nerfs d'Eslan: puis leurs plats &
escuelles d'escorces de Bouleau, & aussi pour lier & attacher les bois &
perches de leurs Cabanes, & à enveloper leurs playes & blesseures, &
cette ligature est tellement bonne & serre qu'on n'en sçauroit desirer
une meilleure & de moindre coust.

Aux lieux marescageux & humides, il y croist une plante nommée
_Ononhasquara_, qui porte un tres bon chanvre, les Sauvagesses la
cueillent & arrachent en saison, & l'accommodent comme nous faisons le
nostre, sans que j'aye peu sçavoir qui leur en a donné l'invention autre
que la necessité, mere des inventions, après qu'ils est accommodé, elles
le filent sur leur cuisse, comme j'ay dict, puis les hommes en font des
lassis & filets à pescher. Ils s'en servent aussi en diverses autres
choses, & non à faire de la toile: car ils n'en ont l'usage ny la
cognoissance.

Le Muguet qu'ils ont en leurs pays, a bien la fueille du tout semblable
au nostre, mais la fleur en est toute autre: car outre qu'elle est de
couleur tirant sur le violet, elle est faicte en façon d'Estoille grande
& large, comme petit Narcis; mais la plus belle plante que j'aye veue
aux Hurons (à mon advis) est celle qu'ils appellent _Angyahouiche
Orichya_, c'est à dire, Chausse de Tortue: car sa fueille est comme le
gros de la cuisse d'un Houmard, ou Escrevice de mer, & est ferme &
creuse au dedans comme un gobelet, duquel on se pourroit servir à un
besoin pour en boire la rosee qu'on y trouve dans les matins en esté, sa
fleur en est aussi assez belle.

J'ay veu en quelque endroict sur le chemin des Hurons de beaux Lys
incarnats, qui ne portent sur la tige qu'une ou deux fleurs, & comme je
n'ay point veu en tut le pays Huron aucuns Martagons ou Lys orangez
comme ceux de Canada, ny de Cardinales, aussi n'ay je point veu en tut
le Canada aucuns Lys incarnats, ny Chausses de Tortues, ny plusieurs
autres especes de plantes que j'ay veues au Hurons (il y en pourroit
neantmoins bien avoir sans que je le sceusse). Pour les Roses, qu'ils
appellent _Eindauhatayon_, nos Hurons en ont de fort simples, mais ils
n'en font aucun estat, non plus que d'aucunes autres fleurs qu'ils ayent
dans le pays: car tout leur deduict est d'avoir des parures & calfiquets
qui soient de duree.

De passer outra à descrire des autres plantes qui nous ont esté monstree
& enseignees par les Sauvages: ce seroit chose superflue, & non
necessaire, comme de parler de la richesse & profit qui provenoit des
cendres qui se faisoient dans le pays, & se menoient en France, puis
qu'elles ont esté delaissees, comme de peu de rapport, en comparaison
des fraiz qu'il y convenoit faire, bien qu'elles fussent meilleurs &
plus fortes de beaucoup, que celles qui se font en nos foyers.

La misere de l'homme est telle, & particulierement de ceux qui n'ont pas
la gloire de Dieu pour but & regle de leurs actions, qu'ils n'aspirent
toujours qu'aux choses de la terre qui peuvent seulement donner quelque
assouvissement au corps & non en l'esprit, que Dieu seul peut contenter.

Au retour de mon voyage, lors que je m'efforçois de faire entendre la
necessité que nos pauvres Sauvages avoient d'un secours puissant, que
favorizast leur conversion, & qu'il y avoit cent mille ames à gaigner à
Jesus-Christ. Plusieurs mal-devots me demandoient s'il y avoit cent
mille escus à gaigner aupres: voulans dire par là, que la conversion &
le salut des ames ne leur estoit de rien, & qu'il n'y avoit que le seul
temporel qui les peust esmouvoir à l'ayde & secours dudict pays. Voicy
donc, ô mal-devots, les thresors & richesses ausquelles seules vous
aspirez avec tant d'inquietudes. Elles consistent principalement en
quantité de Pelleteries, de diverses especes d'Animaux terrestres &
amphibies. Il y a encore des mines de Cuivre qui ne devroient pas estre
mesprisees, & desquelles on pourroit tirer du profit, s'il y avoit du
monde & des ouvriers qui y voulussent travailler fidellement, ce qui se
pourroit faire, si on avoit estably des Colonies: car environ
quatre-vingts ou cent lieuës des Hurons, il y a une mine de Cuivre
rouge, de laquelle le Truchement me monstra un lingot au retour d'un
voyage qu'il fit dans le pays.

On tient qu'il y en a encore vers le Saguenay, & mesme qu'on y trouvoit
de l'or, des rubis & autres richesses. De plus quelques-uns asseurent
qu'au pays des Souriquois, il y a non seulement des mines de Cuivre
rouge, mais aussi de l'Acier, parmi les rochers, lequel estant fondu on
en pourroit faire de tres-bons trenchans. Puis de certaines pierres
bleuës transparentes, lesquelles ne vallent moins que les Turquoises.
Parmy ces rochers de Cuyvre se trouvent aussi quelques fois des petits
rochers couverts de Diamans y attachez: & peux dire en avoir amassé &
recueilly moy-mesme vers nostre Couvent de Canada, qui sembloient sortir
de la main du Lapidaire, tant ils estoient beaux, luisant & bien
taillez. Je ne veux asseurer qu'ils soient fins, mais ils sont
agréables, & escrivent sur le verre.



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_De nostre retour du pays des Hurons en France, & de ce qui nous arriva
en chemin._

CHAPITRE V.


UN an s'estant escoulé, & beaucoup de petites choses qui nous faisoient
besoin nous manquans, il fut question de retourner en nostre Couvent de
Canada, pour en recevoir & rapporter les choses necessaires. Nous
consultasmes donc par ensemble, & advisasmes qu'il falloit se servir de
la compagnie & conduite de nos Hurons, qui devoient en ce mesme temps
descendre à la traicte, & aller en Canada, pour en rapporter nos petites
necessitez. Car de leur donner & confier à eux seuls cette commission,
il n'y avoit aucune apparence, non plus que de certitude, qu'ils dussent
descendre jusques là. Je parlay donc à un Capitaine de guerre nommé
_Angoiraste_, & à deux autres Sauvages de sa bande: l'un nommé
_Atdatayon_, & l'autre _Conchionet_, qui me promirent place dans leur
Canot: le conseil s'assemble là dessus, non en une Cabane, ains dehors
sur l'herbe verde, où je fus mandé, & supplié par ces Messieurs de leur
estre favorable envers les Capitaines de la traicte, & de faire en sorte
qu'ils peussent avoir d'eux les marchandises necessaires à prix
raisonnable, & que de leur costé ils leur rendroient de tres-bonnes
pelleteries en eschange. De plus, qu'ils desiroient fort se conserver
l'amitié des François, & qu'ils esperoient de moy un honneste recit du
charitable accueil & bon traictement que nous avions receu d'eux. Je
leur promis là-dessus tout ce que je devois & pouvois, & ne manquay
point de les contenter & assister en tout ce qu'il fut possible (aussi
le devois-je faire): car de vray, nous avions trouvé & experimenté en
aucun d'eux autant de courtoisie & d'humanité que nous eussions peu
esperer de quelques bons Chrestiens, & peut-estre le faisoient-ils,
neantmoins sous esperance de quelque petit present, ou pour nous obliger
de ne les point abandonner; car la bonne opinion qu'ils avoient conceue
de nous, leur faisoit croire que nostre presence, nos prieres & nos
conseils leur estoient utils & necessaires.

Faisant mes adieux par le bourg, plusieurs se doutans que je ne
retournerois point de ce voyage, en tesmoignoient estre mal contens, &
me disoient, d'une voix assez triste, Gabriel, serons nous encore en
vie, & nos petits enfans, quand tu reviendras vers nous; tu sçais comme
nous t'avons tousjours aymé & chery, & que tu nous es precieux plus
qu'aucune autre chose que nous ayons en ce monde: ne nous abandonne donc
point, & prend courage de nous instruire & enseigner le chemin du Ciel,
à ce que ne perisssions point, & que le Diable ne nous entraisne apres
la mort dans sa maison de feu, il est meschant, & nous faict bien du
mal, prie donc JESUS pour nous, & nous fais ses enfans, à ce que nous
puissions aller avec toy dans son Paradis: nous d'autres adjoutaient
mille demandes apres leurs lamentations, disans, Gabriel, si enfin tu es
contrainct de partir d'icy pour aller aux François, & que ton dessein
sit de revenir (comme nous t'en supplions) rapporte nous quelque chose
de ton pays, des rassades, des plumes, des aleines, ou ce que tu
voudras, car nous sommes pauvres & necessiteux en meubles, & autres
choses (comme tu sçais) & si de plus tu pouvois, disoient quelques-uns,
nous faire present de tes socquets & sandales, nous t'en aurions de
l'obligation, & te donnerions quelque chose en eschange: & il les
falloit contenter tous de parole ou autrement, & les laisser avec cette
esperance que je les reverrois en bref, & leur apporterois quelque chose
(comme c'estoit bien mon intention), si Dieu n'en eust autrement
disposé.

Ayant pris congé du bon Pere Nicolas, avec promesse de le revoir au
plustost (si Dieu & l'obeyssance de mes Superieurs ne m'en empeschoit):
je party de nostre Cabane un soir assez tard, & m'en allay coucher avec
des Sauvages sur le bord de l'eau, d'où nous partismes le lendemain
matin moy sixiesme, dans un Canot tellement vieil & rompu, qu'à peine
eusmes-nous advancé deux ou trois heures de chemin dans le Lac, qu'il
nous fallut prendre terre, & nous cabaner en un cul-de-sac (avec
d'autres Sauvages qui alloient au Saguenay) pour en renvoyer querir un
autre par deux de nos hommes, lesquels firent telle diligence qu'ils
nous en ramenerent un autre un peu meilleur le lendemain matin, & en
attendant leur retour, apres avoir servy Dieu, j'employay le reste de
temps à voir & visiter tous ces pauvres voyageurs desquels j'appris la
sobrieté, la paix & la patience qu'il faut avoir en voyageant. Leurs
Canots estoient fort petits & aysez à tourner, aux plus grands il y
pouvoit avoir trois hommes; & aux plus petits deux, avec leurs vivres &
marchandises. Je leur demanday la raison pourquoy ils se servoient de si
petits vaisseaux; mais ils me firent entendre qu'ils avoient tant de
fascheux chemins à faire, & de destroicts parmy les rochers si
difficiles à passer, avec des sauts de sept à huict lieuës où il falloit
tout porter, qu'ils n'y pourroient nullement passer avec de plus grands
Canots. Je loue Dieu en ses creatures, & admire la divine providence,
que si bien il nous donne les choses necessaires pour la vie du corps;
il doue aussi ces pauvres gens d'une patience au dessus de nous, qui
suplee au deffaut des petites commoditez qui leur manquent.

Nous partismes de là dés que le Canot qui nous avoit esté ameiné fut
prest, & fisme telle diligence, qu'environ le midy nous trouvasmes
Estienne Bruslé avec cinq ou six Canots, du village de Toenchain, & tous
ensemble fusme loger en un village d'Algoumequins, auquel visitans les
Cabanes du lieu, selon ma coustume, je fus prié de festin d'un grand
Esturgeon, qui bouilloit dans une grande chaudiere sur le feu. Le
maistre du festin qui m'invita estoit seul, assis aupres de cette
chaudiere, & chantoit sans intermission, pour le bon-heur & les louanges
de son festin: je luy promis de m'y trouver à l'heure ordonnee, & de là
je m'en retournay en notre Cabane, où estant à peine arrivé se trouva
celuy qui avoit charge de faire les semonces du festin, qui donna à tous
ceux qu'il invitoit à chacun une petite buchette, de la longueur &
grosseur du petit doigt pour marque & signe qu'on estoit du nombre des
invitez, & non les autres qui n'en pouvoient monstrer autant. Il se
trouva pres de cinquante hommes à ce festin, lesquels furent tous
rassasiez plus que suffisamment de ce grand poisson, & des farines qui
furent accommodées dans le bouillon. Les Algoumequins les uns apres les
autres; pendant qu'on vuidoit la chaudiere, firent voir à nos Hurons
qu'ils sçavoient chanter & escrimer aussi bien qu'eux, & que s'ils
avoient des ennemis, qu'ils avoient aussi du courage & de la force assez
pour les surmonter tous, & à la fin je leur parlay un peu de leur salut,
puis nous nous retirasmes.

Le lendemain matin apres avoir desjeuné, nous nous rembarquasmes, &
fusmes loger sur un grand rocher, ou je m'accommoday dans un lieu cavé,
en forme de cercueil, le lict & les chevet en estoit bien durs, mais j'y
estois desja tout accoustumé, & m'en souciois assez peu, mon plus grand
martyre estoit principalement la piqueure des Mousquites & Coufins qui
estoient en nombre infiny dans ces lieux deserts, & champestre: environ
l'heure de midy apparut l'Arc-en-Ciel à l'entour du Soleil, avec de si
vives & diverses couleurs, que cela attira long-temps mes yeux pour le
contempler & admirer. Passans outre nostre chemin d'Isle en Isle, un de
nos Sauvages, nommé _Andatayon_, tua d'un coup de flesche un petit
animal, ressemblant à une Fouyne, elle avoit ses petites mamelles
pleines de laict, qui me faict croire qu'elle avoit ses petits là
auprez: & cet amour que la Nature luy avoit donnée pour sa vie & pour
ses petits, luy donna aussi le courage de traverser les eaues, &
d'emporter la flesche qu'elle avoit au travers du corps, qui luy sortoit
égallement des deux costez: de sorte que sans la diligence de nos
Sauvages qui luy couperent chemin, elle estoit perdue pour nous: ils
l'ecorcherent, jetterent la chair, & se contenterent de la peau, puis
nous allasmes cabaner à l'entree de la riviere qui vient du Lac des
Epicerinys se descharger dans la mer douce.

Le jour ensuyvant, apres avoir passé un petit saut, nous trouvasmes deux
Cabanes d'Algoumequins dressees sur le bord de la riviere, desquels nous
traictasmes une grande escorce, & un morceau de poisson fraiz pour du
bled d'Inde. De là pensans suyvre nostre route, nous nous trouvames
esgarez aussi bien que le jour precedent, dans des chemins destournez.
Il nous fallut donc charger nos hardes & nostre Canot sur nos espaules,
& traverser les bois & une assez fascheuse montagne, pour aller
retrouver nostre droict chemin, dans lequel nous fusmes à peine remis,
qu'il nous fallut tout porter à six sauts, puis encore en un autre assez
grand, au bout duquel nous trouvasmes quatre Cabanes d'Algoumequins qui
s'en alloient en voyage en des contrees fort esloignées. Nous nous
rafraischismes un peu aupres d'eux, puis nous allasmes cabaner sur une
montagnette proche le Lac des Epicerinys, où nous fusmes visitez de
plusieurs Sauvages passans. Dés le lendemain matin, que le Soleil nous
eut faict voir sa lumiere, nous nous embarquasmes sur ce Lac
Epicerinyen, & le traversasmes assez favorablement par le milieu, qui
font douze lieuës de traject, il a neantmoins un peu plus en sa
longueur, à cause de sa forme sur-ovale. Ce Lac est tres-beau &
tres-agreable à voir, & fort poissonneux. Et ce qui est plus admirable,
est (si je ne me trompe) qu'il se descharge par les deux extremitez
opposites: car du costé des Hurons il vomist cette grande riviere qui se
va rendre dans la mer douce: & du costé de Kebec, il se des charges par
un canal de sept ou huict toises de large: mais tellement embarrassé de
bois, que les vents y ont faict tomber, qu'on n'y peut passer qu'avec
bien de la peine, & en destournans continuellement les bois de la main,
ou des avirons.

Ayans traversé le Lac, nous cabanasmes sur le bord joignant ce canal, où
desja s'estoient cabanez, un peu à costé d'un village d'Epicerinys,
quantité de Hurons qui alloient à la Province du Saguenay; nous
traictasmes des Epicerinys un morceau d'Esturgeon, pour un petit
cousteau fermant que je leur donnay: car leur ayant voulu donner de la
rassade rouge en eschange, ils n'en firent aucun estat, au contraire de
toutes les autres Nations, qui font plus d'estat des rouges que des
autres.

Le matin venu nous navigeames par le canal environ un petit quart de
lieuë, puis nous prismes terre, & marchasmes par des chemins tres
fascheux & difficiles, pres de quatre bonne lieuës, excepté deux de nos
hommes, qui pour se soulager conduirent quelque peu de temps le Canot
par un ruisseau, auquel neantmoins ils se trouverent souvent embarrassez
& fort en peine: soit pour le peu d'eau qu'il y avoit par endroicts, ou
pour le bois tombé dedans qui les empeschoit de passer à la fin ils
furent contraincts de quitte ce ruisseau, se charger du Canot, & d'aller
par terre comme nous. Je portois les avirons du Canot pour ma part du
bagage, avec quelqu'autre petit pacquet, avec quoy je pensay tomber dans
un profond ruisseau en le pensant passer par sus des longues pieces de
bois mal asseurees: mais nostre Seigneur m'en garentit: & pour ce que je
ne pouvois suyvre mes gens que de loin, à cause qu'ils avoient le pied
plus leger que moy, je m'esgarois souvent seul dans les espaisses
forest, & par les montagnes & vallées, à faute de sentiers battus: mais
à leurs cris & appelle me remettois à la route, & les allois retrouver:
ce long chemin faict, nous nous rembarquasmes sur un Lac d'environ une
lieuë de longueur puis ayans porté à un sault assez petit nous
trouvasmes une riviere qui descendoit du costé de Kebec, & nous y
embarquasmes: depuis les Hurons, sortans de la mer douce, nous avions
tousjours monté à mont l'eau, jusques au lac des Epicerinys, & depuis
nous eusmes tousjours des rivieres; & ruisseaux, la faveur du courrant
de l'eau jusques à Kebec, bien que mes Sauvages s'en servissent assez
peu, pour aymer mieux prendre des chemins destournez par les terres &
par les lacs, qui sont fort frequens dans le pays, que de suyvre la
droite route.

Le neufiesme ou dixiesme jour de nostre sortie des Hurons, nostre Canot
se trouva tellement brisé & rompu, que faisant force eau, mes Sauvages
furent contraincts de prendre terre, & cabaner porche deux ou trois
Cabanes d'Algoumequins, & d'aller chercher des escorces pour en faire un
autre, qu'ils sceurent accommoder & parfaire en fort peu de temps: je
demeuray en attendant mes hommes, avec ces Algoumequins, lesquels
avoient avec eux deux jeunes Ours privez, gros comme Moutons, qui
continuellement viroient, couroient & se jouoient par ensemble, puis
c'estoit à qui auroit plustost grimpé au haut d'un arbre mais l'heure du
repas venue, ces meschans animaux estoient tousjours apres nous pour
nous arracher nos escuelles de Sagamité avec leurs pattes & leurs dents.
Mes Sauvages rapporterent avec leurs escorces, une Tortue pleine
d'oeufs, qu'ils firent cuire vive les pattes en haut sous les cendres
chaudes, & m'en firent manger les oeufs gros & jaunes comme le moyeu
d'un oeuf de poulle.

Ce lieu estoit fort plaisant & agreable, & accommodé d'un tres beau bois
de gros Pins fort hauts, droicts, & presque d'une egale grosseur &
hauteur, & tous Pins, sans meslange d'autre bois, net & si vuide de
brossailles & halliers, de sorte qu'il sembloit estre l'oeuvre & le
travail d'un excellent jardinier.

Avant que partir de là, mes Sauvages y afficherent les Armoiries de
nostre Bourg de Queunonascaran, car chacun bourg ou village des hurons a
ses Armoiries particulieres, qu'ils dressent sur les chemins faisans
voyages, lors qu'ils veulent qu'on sçache qu'ils ont passé celle part.
Ces Armoiries de nostre bourg furent depeintes sur un morceau d'escorce
de Bouleau, de la grandeur d'une fueille de papier: il y avoit un Canot
grossierement crayonné, avec autant de traicts noirs tirez de dedans,
comme ils estoient d'hommes, & pour marque que j'estois en leur
compagnie, ils avoient grossierement depeinct un homme au dessus des
traicts du milieu, & me dirent qu'ils faisoient ce personnage ainsi haut
eslevé par dessus les autres pour demonstrer & faire entendre aux
passans qu'ils soient avec eux un Capitaine François (car ainsi
m'appeloient-ils) & au bas de l'escorce pendoit un morceau de bois sec,
d'environ demy pied de longueur & gros comme trois doigts, attaché d'un
brin d'escorce, puis ils pendirent cette Armoirie au bout d'une perche
fichee en terre, un peu penchante en bas. Toute cette ceremonie estant
achevee, nous partismes avec nostre nouveau Canot, & portasmes encor ce
jour-là, à six ou sept sauts: mais sur l'heure du midy en nageant, nous
donnasmes si rudement contre un rocher que nostre Canot en fut fort
endommagé, & y fallut recoudre une piece.

Je ne fay point ici mention de tous les hazards & dangers que nous
courusmes en chemin, ny de tous les sauts où il nous fallut porter tous
nos pacquets par de tres-longs & fascheux chemins, ny comme beaucoup de
fois nous courusmes risque de nostre vie, & d'estre submergés dans des
cheutes Y abysmes d'eau, comme a esté du depuis le bon Pere Nicolas, &
un jeune garçon François nostre disciple, qui le suyvoit de pres dans un
autre Canot, pour ce que ces dangers & perils sont tellement frequents &
journaliers, qu'en les descrivans tous, ils sembleroient des redites par
trop rebatues, c'est pourquoy je me contente d'en rapporter icy
quelques-uns, & lors seulement que le sujest m'y oblige, & cela suffira.

Le soir, apres un long travail nous cabanasmes à l'entree d'un saut,
d'où je fus long-temps en doute que vouloit dire un grand bruit, avec
une grande & obscure fumee que j'appercevois environ une lieuë de nous.
Je disois, ou qu'il y avoit là un village, ou que le feu estoit dans la
forest; mais je me trompois en toutes les deux sortes: car ce grand
bruit & cette fumee procedoit d'une cheute d'eau de vingt-cinq ou trente
pieds de haut entre des rochers, que nous trouvasmes le lendemain matin.
Apres ce saut, environ la portee d'une arquebuze, nous trouvasmes sur le
bord de l'eau un puissant rocher, duquel j'ay faict mention au chapitre
18, que mes Sauvages croyoient avoir esté homme mortel comme nous, &
puis devenu & metamorphosé en cette pierre, par la permission & le
vouloir de Dieu: à un quart de lieuë de là, nous trouvasmes encore une
terre fort haute, entre-meslee de rochers, plate & unie au dessus, & qui
servoit comme de borne & de muraille à la riviere.

Ce fut icy où mes gens, pour ne me pouvoir persuader que cette montagne
eust un esprit mortel au dedans de soy qui la gouvernast & regist, me
monstrerent une mine un peu refroignee & mescontente, contre leur
ordinaire. Apres, nous portasmes encore à trois ou quatre sauts tout
nostre equipage, au dernier desquels nous nous arrestasmes un peu à
couvert sous les arbres, pendant un grand orage, qui m'avoit desja percé
de toute parts; puis apres avoir encore passe un grand saut, où le Canot
fut en partie porté, & en partie traisné, fusmes cabaner sur une pointe
de terre haute, entre la riviere qui vient du Saguenay, & va à Kebec, &
celle qui se rendoit dedans tout de travers; les Hurons descendent
jusqu'icy pour aller au Saguenay, & vont contre mont l'eau, & neantmoins
la riviere du Saguenay, qui entre dans la grande riviere de sainct
Laurens à Tadoussac, à son sit & courant tout contraire, tellement qu'il
faut necessairement que ce soient deux rivieres distinctes, & non une
seule, puis que toutes deux se rendent & se perdent dans la mesme
riviere sainct Laurens, encore qu'il y ait de la distance d'un lieu à
l'autre environ deux cens lieuës: je n'asseure neantmoins absolument de
rien, puis que nous changeasme si souvent de chemin allans & retournans
des Hurons à Kebec, que cela m'a faict perdre l'entiere certitude,& la
vraye cognoissance du droict chemin.

Continuons nostre voyage, & prenons le chemin à main droicte; car celuy
qui est à gauche conduist en la Province du Saguenay; & disons que
l'entree de la riviere que nous venons de quitter dans cet autre, y
causoit tant d'effect, que nous fismes plus de six ou sept lieuës de
chemin, que je ne pouvois encore sortir de l'opinion (ce quine pouvoit
estre) que nous allassions contre mont l'eau, & ce qui me mist en cet
erreur, fut la grande difficulté que nous eusmes à doubler la poincte, &
que le long de la riviere jusques au haut, l'eau se soustenoit,
s'enfloit, tournoyoit & bouillonnoit part tout comme sur un feu, puis
des rapports & traisnees d'eau qui nous venoient à la rencontre un fort
long espace de temps & avec tant de vitesse, que si nous n'eussions pas
esté habiles de nous en destourner avec la mesme promptitude, nous
estions pour nous y perdre & submerger. Je demanday à mes Sauvages d'où
cela pouvoit proceder, ils me respondirent que c'estoit un oeuvre du
Diable, ou le Diable mesme.

Approchans du saut, en un tres-mauvais & dangereux endroicts; nous
receusmes dans nostre Canot de grands coups de vagues, & encor en danger
de pis, si les Sauvage n'eussent esté stilez & habiles à la conduite &
gouvernement d'iceluy; pour leur particulier ils se soucioient assez peu
d'estre mouillez; car ils n'avoient point d'habits sur le dos qui les
empeschast de dormir à fer: mais pour moy cela m'estoit un peu plus
incommode, & craignois fort pour nos livres particulierement.

Nous nous trouvasmes un jour bien empeschez dans des grands bourbiers, &
des profondes fanges & marests, joignant un petit lac, où il nous fallut
marcher avec des peines nompareilles, & si si subtilement & legerement,
que nous pensions à toute heure enfoncer par dessus la teste au profond
du lac, qui portoit en partie cette grande estendue de terre noire &
fangeuse: car en effet tout trembloit sous nous. De la nous allasmes
prendre nostre giste en une ance de terre, où desja s'estoient cabanez
depuis quatre jours un bon vieillard Huron, avec deux jeunes garçons,
qui estoient là attendant compagnie pour passer par le pays des
Honqueronons jusques à la traicte: car ce peuple des Honqueronons est
malicieux, jusques là que de ne laisser passer par leurs terre au temps
de la traicte, un seul ou deux Canots à la fois, mais veulent qu'ils
s'attendent l'un l'autre, & passent tous, en flotte, pour avoir meilleur
marché de leurs bleds & farines, qu'ils leur contraignent de traicter
pour des pelleteries. Le lendemain matin arriverent encore deux autres
Canots Hurons qui cabanerent avec nous; mais pour cela personne n'osoit
encore se hazarder de passer de peur d'un affront. A la fin mes hommes
s'adviserent de me declarer Maistre & Capitaine de tous les deux Canots,
& de la marchandise qui estoit dedans, pour pouvoir librement passer
sans crainte, éviter l'insolence de ce peuple, & sans recevoir de
detriment: je leur promis, je le fis, & ils s'en trouverent bien car,
sans jactance, je peux dire, que si ce n'eust esté moy qui mis le hola,
ils eussent est aussi mal traictez que deux autres Canots que je vis
arriver, qui n'estoient point de nostre bande.

Nous partismes donc de cette ance de terre, mais ayans un peu advancé
chemin, nous apperceusmes deux cabanes de cette Nation, dressees en un
cul-de-sac en lieu eminent, d'où on pouvoit descouvrir & voir de loin
ceux qui passoient dans leurs terres. Mes Sauvages les voyans eurent
opinion que c'estoient sentinelles posees, pour leur empescher le
passage. Ils tirerent celle part, & me prierent instamment de me coucher
de mon long dans le Canot, pour n'estre apperceu de ces sentinelles,
afin que je peusse estre tesmoin oculaire & auriculaire du mauvais
traictement qu'ils pourroient recevoir & que par apres je me ferois
voir.

Nous approchasmes donc de ces cabanes, & leur parlasmes; mais ces
pauvres gens ne nous dirent aucune chose qui nous peust desplaire car
ils ne songeaient simplement qu'à leur pesche & à leur chasse, & par
ainsi nous reprismes promptement nostre route & allasmes passer par un
lac, & de là par la riviere qui conduit au village, laissant à main
gauche le droit chemin de Kebec. Je loue mon Dieu en toutes choses, & le
prie que ma peine & mon travail soit agreable à sa divine Majesté: mais
il est vray que nous pensasmes perir ce jour là par deux fois, avant
qu'arriver à ce village, en deux endroicts fort perilleux, assez pres du
saut du lac qui tombe dans la riviere, & puis nous descendimes dans un
certain endroict tout couvert de fraizes, desquelles nous fismes notre
meilleur repas, & reprismes nouvelles forces d'achever nostre journee,
jusques à nos gens de l'Isle, où nous arrivasmes ce jour là mesme, apres
avoir faict vingt lieuës & plus de chemin.

O pauvre peuple, combien tu es digne de compassion! j'advoue que tu es
le plus superbe & revesche de tous ceux que j'ay point veu. Vien
maintenant au devant de nous, & dispose tes troupes pour nous attendre
de pied coy au port où nous devons descendre, ne pouvans éviter ta veue
& tes insolences bornees & arrestees: pourtant à la seule vois d'un
pauvre Religieux Recollet de sainct François, que tu crois estre
Capitaine, & n'est qu'un pauvre & simple soldat & indigne serviteur d'un
Jesus-Christ crucifié & mort pour nous en Croix.

Apres avoir pris langue de quelques Sauvages que nous trouvasmes cabanez
à l'escart, nous arrivasmes au port où desja s'estoient portez presque
tous les Sauvage du bourg, lesquels avec de grands bruits & huees nous y
attendoient, en intention de profiter de nos vivres, bleds & farines:
mais comme ils s'en voulurent saisir, & que desja ils estoient entrez
dans nos Canots, je fis le hola, & les en fis sortir (car mes gens
n'osaient dire mot) & fis tout porter au lieu où nous voulusmes cabaner,
un peu esloigné d'eux, pour éviter leurs trop frequentes visites.

Il ne faut point douter que ces Honqueronons n'estoient pas si simples
qu'ils ne vissent bien (comme ils nous en firent quelques reproches) que
je me disois maistre des bleds & farines, par une invention trouvee &
inventee par mes gens, pour s'exempter de leur violence & importunité;
mais il leur fallut avoir patience & mortifier leur contradiction: car
ils n'osoient m'attaquer ou me faire du desplaisir, de peur du retour, à
la traicte de Kebec, où ils vont tous les ans.

Je dis veritablement, & le repete derechef, que c'est icy le peuple le
plus revesche, le plus superbe & le moins courtois de tous ceux que j'ay
veus, mais aussi est-il le mieux couvert, le mieux matachié & le plus
joly & paré de tous; comme si à la braverie estoit inseparablement
attachee & conjointe la superbe, la vanité & l'orgueil, mere nourriciere
de tout le reste des vices & pechez. Les jeunes femmes & les filles
semblent des Nymphes, tant elles sont bien accommodées, & des Biches
tant elles sont legeres du pied. Nous passames le reste du jour à nous
cabaner, & encor' tout le suyvant pour la venue du Truchement Bruslé,
qui nous prioit de l'attendre de compagnie: mais nous trouvasmes si peu
de courtoisie & de faveur dans ce village, qu'aucun ne nous y voulut pas
traicter un seul morceau de poisson qu'à prix déraisonnable, peut-estre
par un ressentiment qu'ils avoient de ne leur avoir laissé les bleds &
farines en leur liberté, comme ils s'estoient promis. Ils ne laissoient
pourtant de nous venir voir devant nostre cabane; neantmoins plustost
pour nous controller & se mocquer de nous, que pour s'instruire de leur
salut, car à l'heure du repas me voyant souffler ma Sagamité, pour estre
trop chaude, ils s'en prenoit à rire, ne considerans point que je
n'avois pas la langue ny le palais ferté ny endurcy comme eux.

Au partir de ce village, nous allasmes cabanner en un lieu tres-propre à
la pesche, où nous prismes quantité de poissons de diverses especes, que
nous mangeasmes cuits en eau & rostis, mais il y avoit cela d'incommode
que mes gens n'escailloient point celuy qu'ils deminssoient dans la
Sagamité, non plus que celuy qui se mangeoit en autre façon, telle
estant leur coustume, de sorte qu'à chaque cueilleree de Sagamité qu'on
prenoit, il falloit faire estat d'en cracher une partie dehors, & lors
qu'ils avoient quelque morceau de viande à deminsser, ils se servoient
de leur pied pour le tenir, & de la main pour la couper.

Les grands orages qu'il fit ce jour-là, & les pluyes continuelles qui
durerent jusques au lendemain matin, furent cause que nous logeasmes
fort incommodement dans un lieu marescageux, où d'aventure nous
trouvasmes un chien esgaré que mes Sauvages prirent & tuerent à coups de
haches, & le firent cuire pour nostre souper. Comme au chef, ils me
presenterent la teste, mais je vous asseure qu'elle estoit si hideuse, &
avoit une grand' gueule behante si desagreable, que je n'eus pas le
courage d'en manger, & me contentay d'un morceau de la cuisse. Au souper
du lendemain nous mangeasmes un Aigle, que mes gens m'avoient desnichée,
puis deux ou trois autres en autre temps, pour ce que ces oyseaux
estoient si lourds à porter, avec les avirons: que j'avois desja en ma
charge, que je ne pûs les conserver un plus long temps, & fallut nous en
desfaire.

Le jour suyvant, apres avoir tout porté à 5 ou 6 sauts, & passé par des
lieux tres-perilleux, nous prismes giste en un petit hameau
d'Algoumequins sur le bord de la riviere, qui a en cet endroict plus
d'une bonne lieue de large: le lendemain environ l'heure de midy, nous
vismes deux Arcs au Ciel, fort visibles & apparens, que tenoient devant
nous les deux bords de la riviere comme deux arcades, sous lesquelles il
sembloit que nous deussions passer. Le soir nos Sauvages mangerent un
Aigle, de laquelle je ne voulus pas seulement prendre du bouillon pour
l'amour de nostre Seigneur, & le respect du Vendredy (bien que je fusse
bien foible) dequoy mes gens resterent bien edifiez & satisfaits, que je
ne fisse rien contre la volonté de nostre bon JESUS. Le matin nous nous
mismes sur la riviere, qui en cet endroict est tres-large, & semble un
lac, couvert par tout d'un si grand nombre de Papillons morts, que
j'eusse auparavant douté s'il y en auroit bien en autant en tout le
Canada: à quelques heures, de là, un François, nommé la Montagne, avec
ses Sauvages, se penserent perdre, & tomber dans un precipice & cheute
d'eau, de laquelle ils ne fussent jamais sortis que morts & tous brisez,
& leur faute estoit, en ce qu'ils n'avoient pas assez tost pris terre.

Nous avons faict mention de plusieurs cheutes d'eau, & de quantité de
sauts & de precipices dangereux: mais voicy le saut de la Chaudiere que
nous allons le presentement trouver, le plus admirable, le plus
dangereux & le plus espouventable de tous: car il est large de plus d'un
grand quart de lieuë et demy, il a au travers quantité de petites Isles
qui ne sont que rochers aspres & difficiles, couvertes en partie de
meschant petits bois, le tout entre-coupé de concavitez & precipices,
que ces boüillons & cheutes d'eau de six ou sept brasses, on faict à
succession de temps, & particulierement à un certain endroict, où l'eau
tombe de telle impetuosité sur un rocher au milieu de la riviere, qu'il
s'y est cavé un large & profond bassin: si bien que l'eau courant là
dedans circulairement y faict des tres-puissans bouïllons, qui
produisent des grandes fumees de poudrin de l'eau qui s'eslevent en
l'air. (Il y a encor' un autre semblable bassin ou chaudiere plus à
l'autre bord de la riviere, qui est presque aussi impetueux & furieux
que le premier, & tend de mesmes ses eauës en grands precipices): &
c'est la raison pourquoy nos Montagnets & Canadiens ont donné à ce saut
le nom _Asticou_, & les Hurons _Anoò_ qui veut dire chaudiere en l'une &
en l'autre langue. Cette cheute d'eau meine un tel bruit dans ce bassin,
que l'on l'entend de plus de deux lieuës loin, puis sort & tombe dans un
autre profonde concavité ou grand bassin, environné d'un grand rocher,
où il ne se voit rien qu'une tres espaisse escume, qui couvre & cache
l'eau au dessous. Et comme je m'amusois à contempler & considerer toutes
ces cheutes d'eau entrer de si grande impetuosité dans ces chaudieres, &
en ressortir avec la mesme impetuosité, je me donnay garde que tous ces
rochers d'alentour, où je me tenois, sembloient tous couverts de petits
limas de pierre, & n'en peux donner autre raison, sinon, que c'est, ou
de la nature de la pierre mesme, ou que le poudrin de l'eau tombant là
dessus, peut avoir causé tous ces effects: c'est aussi en cet endroict
où je trouvay premierement des plantes d'un Lys incarnat, qui n'avoient
que deux fleurs sur chacune tige.

Environ un quart de lieuë apres le saut de la chaudiere, nous passasmes
à main droicte devant un autre saut ou cheute d'eau admirable, d'une
riviere qui vient du costé du Su, laquelle tombe d'une telle impetuosité
de vingt ou vingt-cinq brasses de haut dans la grande riviere, sur
laquelle nous estions, qu'elle faict deux arcades, qui ont de largeur
pres de trois cens pas. Les jeunes hommes sauvages se donnent
quelquefois le plaisir de passer avec leurs Canots par derriere la plus
large, & ne se mouillent que de poudrin que faict l'eau, mais il me
semble qu'ils font en cela une grande folie, pour le danger qu'il y a
assez eminent: & puis, à quel propos s'exposer sans profit dans un sujet
qui nous peut causer un repentir & tirer sur nous la risee & la
mocquerie de tous les autres? Les Yroquois venoient ordinairement
jusques en ces contrees, pour surprendre nos Hurons au passage allant à
la traicte; mais depuis qu'ils ont sceu qu'ils commençoient de mener des
François avec eux, ils ont comme desisté d'y plus aller, neantmoins nos
gens à tout evenement, se tindrent toujours sur leur garde, de peur de
quelque surprise, & s'allerent cabaner hors danger, & comme nous
souffrismes les grandes ardeurs du Soleil pendant le jour, il nous
fallut de mesme souffrir les orages, les grands bruits du tonnerre, &
les pluyes continuelles pendant la nuict, jusques au lendemain matin,
que nous nous remismes en chemin, encore tous mouillez, & affiligez d'un
faux rapport qui nous avoit est faict par un Algoumequin, que la flotte
de France estoit perie en mer, & que c'estoit perdre temps à mes gens de
descendre jusques à Kebec: mais apres estre un peu r'entré en moy-mesme,
& ruminé ce qui en pouvoit estre, je me doutay incontinent de stratageme
& de la finesse de l'Algoumequin qui avoit controuvé ce mensonge, pour
nous faire retourner en arriere, & en suitte persuader à tous les autres
Hurons de n'aller point à la traicte. Je fis donc entendre à mes
Sauvages la malice de l'homme, & leur fis continuer nostre voyage, avec
esperance de bons succez.

De là nous allasmes cabanez à la petite Nation que nos Hurons appellent
Quieunontateronons, où nous n'eusmes pas à peine pris terre & dressé
nostre Cabane, que les deputez du village nous vindrent visiter, &
supplier nos gens d'essuyer les larmes de ving-cinq ou trente pauvres
vefves qui avoient perdu leurs marys l'hivers passé, les uns de la faim,
& les autres de diverses maladies naturelles, je les priay d'avoir
patience en cette pressante necessité, & que le tout ne consistoit qu'à
quelque petit present qu'il falloit faire à ces pauvres vefves pour
addoucir leur douleur, & essuyer leurs larmes. Ils en firent en effect
leur petit devoir, & donnerent un present de bled d'Inde & de farine à
ces pauvres bonnes gens: je les appelles bons pource qu'en effect je les
trouvay tels, & d'une humeur tellement accommodante, douce & pleine
d'honnesteté, que je m'en trouvay fort edifié & satisfaict.

Ce fut icy où je trouvay dans les bois environ un petit quart de lieuë
du village, un pauvre Sauvage malade, enfermé dans une Cabane ronde,
couché de son long aupres d'un petit feu, duquel j'ay faict mention
cy-devant au chapitre des malades. Me promenant par le village, &
visitant les Sauvages, un jeune garçon me fit present d'un petit Rat
musqué, pour lequel je luy donnay en eschange un autre petit present,
duquel il faisoit autant d'estat, que je faisois de ce petit animal. Le
truchement Bruslé, qui s'estoit là venu cabaner avec nous, traitta un
Chien, dequoy nous fismes festin le lendemain matin, en compagnie de
plusieurs Sauvages de nos Canots, & puis nous troussasmes bagage, fismes
nos apprests, & nous mismes en chemin, nonobstant les nouveaux advis que
les Algoumequins nous donnoient des Navires de France qu'ils croyoient
estre perdues & subemergées en mer, ou pris par les Corsaires & en
effect il y avoit l'apparence assez de la croire, en ce que le temps de
leur arrivee ordinaire estoit desja de longtemps escoulé, & si on n'en
recevoit aucune nouvelle. Ce fut ce qui me mit pour lors dans les
doutes, bien que je fisse tousjours bonne mine à mes gens, de peur
qu'ils ne s'en retournassent, comme ils en estoient sur le pointc.

Passans au saut sainct Louys, long d'une bonne lieuë & tres-dangereux en
plusieurs endroicts, nostre Seigneur me garantit & preserva d'un
precipice & cheute d'eu où je m'en allois tomber infailliblement, car
comme mes Sauvages en des eaux basses conduisoient le Canot à la main,
estant moy seul dedans, pour ce que je ne les pouvois suyvre à pied, dans
les eaux, ny sur la terre par trop montagneuse, & embarrassee de bois &
de rochers, la violence de l'eau leur ayant faict eschapper des mains,
je me jettay fort à propos sur une petite roche en passant, puis en
mesme temps le Canot tombe par une cheute d'eau dans un precipice, parmy
les bouillons & les rochers, d'où ils le retirerent à demy brisé avec
une longe corde, que (prevoyant le danger) ils y avoient attachée; &
apres ils le raccommoderent: à terre avec des pieces d'escorces qu'ils
portoient quant-&-eux: depuis nous souffrismes encore plusieurs coups de
vagues dans nostre petit vaisseau, & passasmes par de grandes, hautes &
perilleuses eslevations d'eau, qui faisoient dancer, hausser & baisser
nostre Canot d'une merveilleuse façon, pendant que je m'y tenois couché
& raccourcy, pour ne point empescher mes Sauvages de bien gouverner, &
voir de quel bord ils devoient prendre. De là nous allasmes cabaner dans
une Sapiniere assez incommodement, d'où nous partismes le lendemain
matin, encore tous mouillés, & continuasmes nostre chemin par un lac &
de là par la grande riviere, jusques à deux lieuës pres du Cap de
Victoire, où nous cabanasmes sous un arbre peu à couvert des pluyes, qui
continuerent du soir jusques au lendemain matin, que nous nous rendismes
audict Cap de Victoire, où desja estoit arrivé depuis deux jours le
Truchement Bruslé, ave ceux ou trois Canots Hurons.

Je vous rends graces, ô mon Dieu, que vous nous ayez conduits jusques
icy sans peril, mais voicy, je ne suis pas plustost descendu à terre,
pensant me rafraischir, que j'entends les plaintes du Truchement & de
ses gens, qui sont empeschez par les Montagnets & Algoumequins de passer
outre, & veulent qu'ils attendent là avec eux les barques de la traicte:
je ne trouvay point à propos de leur obeyr, & dis que je voulois
descendre & que pour eux qu'ils demeurassent là, s'ils vouloient, & me
voyant dans cette resolution, & que difficilement me pouvoient ils
empescher, & encore moins osoient-ils me violenter, comme ils avoient
faict le Truchement. Ils trouverent invention d'intimider nos Hurons par
une fourbe qu'ils leur firent croire, que à tout le moins tirer d'eux
quelques presens. Ils firent donc courir un bruit qu'ils avoient receu
vingt coliers de Pourceleine des Ignierhonons (ennemis mortels des
Hurons) à la charge de les envoyer advertir de l'arrivee desdits Hurons,
afin qu'ils peussent les venir tous mettre à mort, & qu'en peu de temps,
ils viendroient en tres grand nombre. Nos gens, vainement espouventez de
cette mauvaise nouvelle, tindrent conseil là dessus, un peu à l'escart
dans le bois, où je fus appellé avec le Truchement, qui estoit d'aussi
legere croyance qu'eux, & pour conclusion ils se cottiserent tous, qui
de rets, qui de petun, bled farine & autres chose, qu'ils donnerent aux
Capitaines et Chefs principaux des Montagnets & Algoumequins, afin de se
les obliger. Il n'y eut que mes Sauvages qui ne donnerent rien: car je
me doutay incontinent du stratageme & mensonge auquel les Sauvages sont
sujets, & se font aysement croire à ceux de leur sorte: car ils n'ont
qu'à dire je l'ay songé s'ils ne veulent dire on me l'a dit, & cela
suffit.

Mais puis que nous sommes à parler des presens des Sauvages, avant que
passer outre nous en dirons les particularitez, & d'où ils tirent
particulierement ceux qu'ils font en commun. En toutes les villes,
bourgs & villages de nos Hurons, ils font un certain amas de coliers de
pourceleine, rassades, haches, cousteaux, & generallement de tout ce
qu'ils gaignent ou obtiennent pour le commun soit à la guerre, traicté
de paix, rachapt de prisonniers, peages des Nations qui passent par
leurs terres, & par toute autre voy & maniere qui se presente. Or est-il
que toutes ces choses sont mises & disposees entre les mains & en la
garde de l'un des Capitaines du lieu, à ce destiné, comme Thresorier de
la Republique & lors qu'il est question de faire quelque present pour le
bien & salut commun de tous, ou pour s'exempter de guerre, pour la paix,
ou pour autre service du public, ils assemblent le conseil, auquel,
apres avoir deduit la necessité urgente qui les oblige de puiser dans le
thresor, & arresté le nombre & la qualité des marchandises qui en
doivent estre tirees, on advise le Thresorier de fouiller dans les
coffres, & d'en apporter tout ce qui a esté ordonné, & s'il se trouve
espuisé de finances, pour lors chacun se cottise librement de ce qu'il
peut, & sans violence aucune donne de ses moyens selon sa commodité &
bonne volonté; & jamais ils ne manquent de trouver les choses
necessaires & accordees, tant ils ont le coeur genereux & assis en bon
lieu, pour le salut commun.

Pour revenir au dessein que j'avois de partir du Cap de Victoire, &
d'aller jusqu'à Kebec, je me resolus en fin (apres avoir un peu contesté
avec les Montagnets & Algoumequins) de faire mettre nostre Canot en
l'eau, comme je fis, dés la poincte du jours, que tous les Sauvages
dormoient encore, & n'esveillay personne que le Truchement pour me
suyvre, s'il pouvoit, ce qu'il fist au mesme instant, & fismes telle
diligence, favorisez du courant de l'eau, & qu'il n'y avoit aucun saut à
passer, que nous fismes vingt-quatre bonnes lieuës ce jour là,
nonobstant l'incommodité de la pluye, & cabanasmes au lieu qu'on dit
estre le milieu du chemin de Kebec au Cap de Victoire, où nous
trouvasmes une barque à laquelle on nous donna la collation, puis des
pois & des prunes pour faire chaudiere entre nos Sauvages, lesquels
d'ayse, me dirent alors que j'estois un vray Capitaine, & qu'ils ne
s'estoient point trompez en la croyance qu'is en avoient tousjours eue,
veu la reverence & le respect que me portoient les François, & les
presents qu'ils m'avoient faicts; qui estoient ces pois & ces pruneaux,
desquels ils firent bonne expedition è l'heure du souper, ou plustost
disner car nous n'avions encore beu ny mangé de tout le jour.

Le lendemain dés le grand matin, nous partismes delà, & en peu d'heures
trouvasmes une autre barque, qui n'avoit encore levé l'anchre faute d'un
bon vent: & apres avoir salué celuy qui y commandoit, avec le reste de
l'equipage, & faict un peu de collation, nous passasmes outre en
diligence, pour pouvoir arriver à Kebec ce jour là mesme, comme fismes
avec la grace du bon Dieu. Sur l'heure de midy mes Sauvages cacherent
tous du sable un peu de bled d'Inde à l'accoustumée & firent festin de
farine cuite, arrosée de suif d'Eslan fondu mais j'en mangeai tres peu
pour lors (sous esperance de mieux le soir): car comme je ressentois
desja l'air de Kebec, ces viandes insipides & de mauvais goust, ne me
sembloient pas si bonnes qu'auparavant particulierement ce suif fondu,
qui sembloit proprement à celuy de nos chandelles, lequel seroit là
mangé en guise d'huile, ou de beurre fraiz, & eussions esté trop heureux
d'en avoir pour mettre dans nostre pauvre Menestre au pays des Hurons.

A une bonne lieuë ou deux de Kebec, nous passasmes assez proche d'un
village de Montagnets, dressé sur le bord de la riviere, dans une
Sapiniere, le Capitaine duquel, avec plusieurs autres de la bande, nous
vindrent à la rencontre dans un Canot, & vouloient à toute force
contraindre mes Sauvages de leur donner une partie de leur bled &
farine, comme estant deu (disoient-ils) à leur Capitaine, pour le
passage & entree dans leurs terres: mais les François qui là avoient
esté envoyez exprez dans une Chalouppe, pour empescher ces insolences,
leur firent lascher prise, tellement que mes gens ne furent en rien
foullez, que du reste de nostre Menestre du disner, qui estoit encore
dans le pot, laquelle ces Montagnets mangerent à pleine main toute
froide, sans autre ceremonie.

De là nous arrivasmes d'assez bonne heure à Kebec, & eus le premier à ma
rencontre le bon Pere Joseph qui y estoit arrivé depuis huict jours;
avec lequel (apres m'estre un peu rafraischy, & receu la courtoisie de
Messieurs de l'habitation, & veu cabaner mes Sauvages) je fus à nostre
petit Couvent, scitué sur la riviere sainct-Charles; où je trouvay tous
nos Confreres en bonne santé, Dieu mercy: desquels (apres l'action de
graces que nous rendismes premierement à Dieu & à ses Saincts) je receus
la charité & bon accueil que ma foiblesse, lassitude & debilité pouvoit
esperer d'eux.

Quelques jours apres il fut question de faire mes petits apprests; pour
retourner promptement aux Hurons avec mes Sauvages, qui avoient achevé
leur traicte; mais quant tout fut prest, & que je pensay partir, il me
fut delivré des lettres avec une obedience, de la part de nostre
Reverend Pere Provincial, par lesquelles il me mandoit de m'embarquer au
plus prochain voyage pour retourner en France, demeurer de Communauté en
nostre Couvent de Paris, où il desiroit se servir de moy.

Il fallut donc changer de batterie, & delaisser Dieu pour Dieu par
l'obeyssance, puis que sa divine Majesté en avoit ainsi ordonné. Car je
ne pû recevoir aucune raison pour bonne, de celles qu'on m'alleguoit de
ne m'en point retourner, & d'envoyer mes excuses par escrit à nostre
Reverend Pere Provincial, pource qu'une simple obeyssance estoit plus
conforme à mon humeur, que tout le bien que j'eusse peu esperer par mon
travail au salut & conversion de ce pauvre peuple, sans icelle.

En delaissant la nouvelle France, je perdis aussi l'occasion d'un voyage
de deux ou trois cens lieuës au delà des Hurons, tirant su Sur, que
j'avois promis faire avec mes Sauvages, si tost que nous eussions esté
de retour dans le pays, pendant que le Pere Nicolas eust esté descouvrir
quelque autre Nation du costé du Nord. Mais Dieu, admirable en toutes
choses, sans la permission duquel une seule fueille d'arbre ne tombe
point, a voulu que la chose soit arrivee autrement.

Prenant congé de mes pauvres Sauvages affligez de mon depart, je taschay
de les consoler, & leur donnay esperance de les revoir au plustost qu'il
me seroit possible, & que le voyage que je devois faire en France ne
procedoit pas d'aucun mescontentement que j'eusse receu d'eux, ny pour
envie qu'eusse de les abandonner, ains pour quelqu'autre affaire
particuliere qui m'obligeoit de m'absenter d'eux pour un temps. Ils me
prierent de me ressouvenir de mes promesses, & puis je ne pouvois estre
diverty de ce voyage, qu'au moins je me rendisse à Kebec dans dix ou
douze lunes, & qu'ils ne manqueroient pas de m'y venir retrouver, pour
me reconduire en leur pays. Il est vray que ces pauvres gens ne
manquerent pas de m'y venir rechercher l'annee d'apres, comme il me fut
mandé par nos Religieux: mais l'obedience de mes Superieurs qui
m'employoit à autre chose à Paris, ne me permist pas d'y retourner,
comme j'eusse bien desiré.

Avant mon depart nous les conduismes dans nostre Couvent, leur fismes
festin, & tout la courtoisie & tesmoignage d'amitié à nous possible, &
leur donnasme à tous quelque petit present, particulierement au
Capitaine & Chef de Canot, auquel nous donnames un Chat pour porter à
son pays, comme chose rare, & à eux incogneue: ce present luy agrea
infiniment, & en fit grand estat; mais voyant que ce Chat venoit à nous
lors que nous l'appellions, il conjectura de là qu'il estoit plein de
raison, & qu'il entendoit tout ce que nous luy disions: c'est pourquoy,
après nous avoir humblement remercié d'un present si rare, il nous pria
de dire à ce Chat que quand il seroit en son pays qu'il ne fist point du
mauvais, & qu'il ne s'en allast point courir par les autres Cabanes ny
par les forests; mais qu'il demeurast tousjours dans son logis pour
manger les Souris, & qu'il l'aymeroit comme son fils, & ne luy
laisseroit avoir faute de rien.

Je vous laisse à penser & considerer la naïfveté & simplicité de ce bon
homme, qui pensoit encore le mesme entendement & la mesme raison estre
au reste des animaux de l'habitation, & s'il fut pas necessaire le tirer
de cette pensee et le mettre luy-mesme dans la raison, puis que desja ll
m'avoit faict auparavant la mesme question, touchant le flux & reflux de
la mer, qu'il croyoit par cet effect estre animée, entendre, & avoir une
volonté.

C'est à present, c'est à cette heure, qu'il faut que je te quitte, ô
pauvre Canada, ô ma chere Province des Hurons, celle que j'avois choisie
pour finir ma vie en travaillant à ta conversion! pense-tu que ce ne
soit sans un regret & une extreme douleur, puis que je te vois encore
gisante dans l'espaisse tenebre de l'infidelité, si peu illuminee du
Ciel, si peu esclairee de la raison, & si abrutie dans l'habitude de tes
mauvaises coustumes; tu as mal mesnagé les graces que le Ciel t'a
offertes, tu veux estre Chrestienne, tu me l'as dit. Mais helas! la
croyance ne suffit pas, il faut le Baptesme: mais si tu ne quittes tout
ce qui est de vicieux en toy, de quoy te serviront la croyance & le
Baptesme, sinon d'une plus grande condemnation; j'espere en mon Dieu
toutes fois, que tu feras mieux, & que tu seras celle qui jugera &
condemnera un jour devant le grand Dieu vivant beaucoup de Chrestiens
plus mal vivans, & mieux instruits que toy, qui n'as encore veu de
Religieux, que des pauvres Recollets du Seraphique sainct François, qui
ont offert à Dieu & leur vie & leur sang pour ton salut.

Passons maintenant dans ces barques jusques à Tadoussac, où le grand
vaisseau nous attend, puis que nous avons fait nos adieux à nos Freres &
François, & à nos pauvres Sauvages. Ce grand vaisseau nous conduira à
Gaspé, où nous apprendrons que les Anglois nous attendent à la Manche
avec deux grands Navires de guerre pour nous prendre au passage; mais
Dieu en disposera autrement, s'il luy plaist.

Cet advis donné par des pescheurs nous fit encore tarder quelques jours,
pour avoir la compagnie de trois autres vaisseaux de la flotte qui se
chargeoient de Molues, avec lesquels nous fismes voile, & courusmes en
vain un Escumeur de mer Rochelois, qui nous estoit venu recognoistre
environ trois cens lieuës au deça du grand Banc, puis arrivez assez pres
de la Manche, il s'esleva une brune si obscure & favorable pour nous,
qu'ayant, à cause d'icelle, perdu nostre route, & donné jusques dans la
terre d'Angleterre, en une petite Baye proche une tour à demy ruynée,
nous ne fusmes nullement apperceus de ces guetteurs qui nous pensoient
surprendre en chemin, & arrivasmes (assistez de la grace de nostre bon
Dieu) à la rade de Dieppe, & de là (de nostre pied) à nostre Couvent de
Paris fort heureusement & pleins de santé Dieu mercy, auquel soit
honneur, gloire & louange à jamais. Ainsi soit-il.



DICTIONAIRE DE LA LANGUE HURONNE.


_Necessaire à ceux qui n'ont l'intelligence d'icelle & ont à traiter
avec les Sauvages du pays._

Par Fr. GABRIEL SAGARD, Recollet de S. François, de la Province de S.
Denys.

[Illustration.]

A PARIS

CHEZ DENYS MOREAU, rue S. Jacques à la Salamandre d'Argent.

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M. DC. XXXII.

_Avec Privilege du Roy._

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DICTIONAIRE
DE
LA LANGUE HURONNE

_Par Fr. Gabriel Sagard, Recollet de sainct François, de la Province de
S. Denys._

LE peché des ambitieux Babyloniens, qui pensoient s'eslever
jusques au Ciel, par la hautesse de leur incomparable tour, pour d'un
second deluge universel, s'est communiqué par ses effects à toutes les
autres nations du monde, de maniere que nous voyons par experiencce,
qu'à peine se peut-il trouver une seule Province ou Nation, qui n'aye un
langage particulier, ou du moins qui ne differe d'accents & de beaucoup
de mots. Parmy nos Sauvages mesme il n'y a si petit peuple qui ne soit
dissemblable de l'autre ne leur maniere de parler. Les Hurons ont leur
langage particulier, & les Algoumequins, Montagnets & Canadiens en ont
un autre tout different, de sorte qu'ils ne s'entr'entendent point,
excepté les Skéquaneronons, Honquerons, & Anasaquanans, lesquels ont
quelque correspondance, & s'entr'entendent en quelque chose: mais pour
les Hurons ou Houandater, leur langue est tellement particuliere &
differente de toutes les autres, qu'elle ne derive d'aucune. Par exemple
les Hurons appellent un chien _Gagnenon_, les Epicerinys _Arionte_, &
les Canadiens ou Montagnets _Atimoy_: tellement qu'on voit une grande
difference en ces trois mots, qui ne signifient neantmoins qu'une mesme
chose, chacun en sa langue. De plus pour dire mon pere en Huron, faut
dire _Astan_, & en Canadien _Noraoni_: pour dire ma mere en Huron, _Auan
Ondauen_, en Canadien _Necaoni_; ma tante, en Huron _Harha_, & en
Canadien, _Netousisse_; du pain en Huron _Andataroni_, & en canadien,
_Pacouechigan_, & de la galette _Caracona_. Je ne t'entends point en
Huron, _Danstan réaronca_, & en Canadien faut dire, _Noma
quinisirocatin_. Je pourrois encore adjouster un grand nombre de mots
Canadiens & Hurons, pour en faire mieux cognoistre la difference, &
qu'il n'y a point de rapport d'une langue à l'autre; mais ce peu que je
viens de mettre icy doit suffire pour satisfaire & contenter ceux qui en
auroient peu douter.

Et bien que je sois très peu versé en langue Huronne, & fort incapable
de faire quelque chose de bien: Si est ce que je feray volontiers part
au public (puis qu'il est ainsi jugé à propos) de ce eu que j'en sçay,
par ce Dictionaire que j'ay grossierement dressé, pour la commodité &
utilité de ceux qui ont à voyager dans le païs, & n'ont l'intelligence
de ladite langue: car je sçay combien vaut la peine d'avoir affaire à un
peuple & ne l'entendre point. Je veux bien neantmoins les advertir que
ce n'est point assez de sçavoir lire, & dire les mots à nostre mode, il
faut de plus observer la prononciation & les accents du pays, autrement
on ne se pourra faire entendre que tres difficillement, & si outre cela,
comme nous voyons en France beaucoup de differents accents & de mots
nous voyons la mesme chose aux Provinces, villes & villages où la langue
Huronne est en usage. C'est pourquoy il ne se faudra point estonner si
en voyageant dans le pays, on trouve cette difficulté, & qu'une mesme
chose se dise un peu differemment, ou tout autrement en un lieu qu'en un
autre, dans un mesme village, & encore dans une mesme Cabane. Par
exemple, pour dire des raisins un prononcera _Ochahenna_, & un autre
dira _Hochahenda_, puis pour dire, voyla qui est bien, voyla qui est
beau, un dira _Onguianné_, & l'autre dira _Onguiendé_: pour dire
l'emmeines-tu, l'emmeneras-tu, un prononcera _Etcheignon_, & un autre
dira _Etseignon_, & ceux-là sont des mots differents, car il y en a
beaucoup d'autres si peu approchans, & tellement dissemblables,
nonobstant qu'ils soient d'une mesme langue, & ne signifient tous qu'une
mesme chose, que les confrontans ils ne se ressemblent en rien qu'à la
signification, comme ces deux mots _Andahia_ & _Houernen_ le demontrent,
lesquels signifient l'un & l'autre cousteau, neantmoins sont tous
differents.

Il y a encore une autre chose à remarquer en cette langue: c'est que
pour affirmer ou s'informer d'un mesme sujet, ils n'usent que d'un mesme
mot sans adjonction. Par exemple, affirmer qu'une chose est faicte, ou
s'informer sçavoir si elle est faicte, il ne disent que _Achongna_, ou
_Onnen achongna_: & n'y a que la cadence ou façon de prononcer, qui
donne à cognoistre si on interroge, ou si on asseure, & afin de ne point
repeter tant de fois une mesme chose, & neantmoins faire sçavoir &
comprendre comme on peut user des mots, j'ay mis à la fin des periodes,
aff. ou int., pour dire aff. qu'on s'en peut servir pour affirmer la
chose, ou int. pour advertir que sans y rien changer cela sert encore
pour interroger.

Et pour ce que nos gens confondent encore souvent les temps presens,
passez ou à venir: les premieres, secondes ou troisiesmes personnes, le
pluriel & le singulier, & les genres masculin & feminin, ordinairement
sans aucun changement, diminution ou adjonction des mots & syllabes,
j'ay aussi marqué aux endroits plus difficiles, des lettres necessaires
& propres, pour sortir de toutes ces difficultez, & voir comme & en
combien de sortes on se peut servir d'une periode & façon de parler,
sans estre obligé d'y rien changer, que la cadence & le ton. Pour le
temps present j'ay mis un pnt. pour le preterit un pt. & pour le futur
un fu. Pour les personnes, il y a pour la premiere un 1, pour la seconde
un 2, & pour la troisiesme un 3 & per. signifie personne, & le singulier
& pluriel par S.P. & les genres masculin & feminin M. & F.

Si je n'eusse craint de grossir trop inutilement ce Dictionaire, que je
me suis proposé d'abreger le plus que faire se pourra, j'aurais pour la
commodité des plus simples, escrit les choses plus au long: car je sçay
par experience, que si ce Dictionaire n'enseignoit & donnoit les choses
toutes digerees à ceux qui n'ont qu'à passer dans le pays, ou à traiter
peu souvent avec les Hurons, qu'ils ne pourroient d'eux mesmes, en ces
commencements, assembler, composer ny dresser ce qu'ils auroient à dire
avec toutes les regles qu'on leur pourroit donner, & feroient souvent
autant de fautes qu'ils diroient des mots, pour ce qu'il n'y a que la
practique & le long usage de la langue qui peut user des regles; qui
sont autant confuses & mal-aisees à cognoistre, comme la langue est
imparfaicte.

Ils ont un grand nombre de mots, qui sont autant de sentences, &
d'autres composez qui sont tres beaux, comme _Assimenta_, baille la
seine: _Taoxritan_, donne moy du poisson; mais ils en ont aussi d'autres
qu'il faut entendre en divers sens, selon les sujets & les rencontres
qui se presentent. Et comme par deçà on invente des mots nouveaux, des
mots du temps, & des mots à la mode, & d'un accent de Cour, qui a
presque ensevely l'ancien Gaulois.

Nos Hurons, & generallement toutes les autres Nations, ont le mesme
instabilité de langage, & changent tellement leurs mots, qu'à succession
de temps l'ancien Huron est presque tout autre que celuy du present, &
change encore, selon que j'ay peu conjecturer & apprendre n leur
parlant: car l'esprit se subtilise, & vieillissant corrige les choses, &
les met dans leur perfection.

Quelqu'un me dira, que je n'ay pas bien observé l'ordre Alphabetique en
mon Dictionaire, imparfaict en beaucoup de choses, & que je devois me
donner du temps pour le polir & rendre dans sa perfection, puis qu'il
devoit paroistre ne public, & servir en un siecle où les escrits plus
parfaicts peuvent à peine contenter les moins advancez. Mais il faut
premierement considerer qu'un ordre si exacte n'estoit point autrement
necessaire, & que pour observer de tout poinct cette politesse, & ordre
Alphabetique, qu'il m'y eust fallu employer un grand temps au delà de
dix ou douze petits jours que j'y ay employez en fournissant la presse.

Secondement, qu'il est question d'une langue sauvage; presque sans
regle, & tellement imparfaicte, qu'un plus habile que moy se trouveroit
bien empesché, (non pas de controller mes escrits) mais de mieux faire:
aussi ne s'est-il encore trouvé personne qui se soit mis en devoir d'en
dresser des rudiments autre que celuy-cy, pour la grande difficulté
qu'il y a: & cette difficulté me doit servir d'excuse, si par mesgard il
s'y est glissé quelques fautes, comme aussi à l'Imprimeur, qui n'a pû
observer tous les pointcts marquez, qui eussent esté necessaires sur
plusieurs lettres capitales, & autres, qui ne sont point en usage
chez-nous, & qu'il m'a fallu passer sous silence.

Si peu de lumiere que j'aye eu dans la langue Canadienne, je n'y ay pas
recogneu tant de difficulté qu'en celle-cy, (bien que plus grave &
magistrale) car on en peut dresser des Declinaisons & Conjugaisons, &
observer assez bien les temps, les genres & les nombres, mais pour la
Huronne, tout y est tellement confondu & imparfaict, comme j'ay desja
dict qu'il n'y a que la pratique & le long usage qui y peut
perfectionner les negligens & peu studieux: car pour les autres qui ont
envie d'y profiter, il n'y q que les commencemens de difficiles, & Dieu
donne lumiere au reste, avec le soin qu'on y apporte, favorisé du
secours & de l'assistance des Sauvages qui est grandement utile, &
duquel je me servois journellement, pour me rendre leur langue
familiere.

La principale chose qui m'a obligé d'escrire sur cette matiere est un
desir particulier que j'ay d'ayder ceux qui entreprendront ce voyage,
pour le salut & la conversion de ces pauvres Sauvages Hurons: car le
seul ressouvenir de ces pauvres gens me touche tellement en l'ame, que
je voudrois les pouvoir tous porter dans le Ciel apres une bonne
conversion, que je prie Dieu leur donner, bannissant de leur coeur tout
ce qui est de vicieux & de leurs terres tous les Anglois, ennemis de la
foy, pour y rentrer aussi glorieusement, comme il nous en ont chassé
injustement, avec tout le reste des François.

[Illustration: deco006.png]

[Illustration: deco017.png]



LES MOTS FRANCOIS
tournez en Huron.

=======================================================================
NOTE DU TRANSCRIPTEUR

Ce document à été transcrit à partir de l'édition numérisée d'un livre
ancien, dont l'impression assez mauvaise, n'a en rien été améliorée avec
l'âge et la numérisation.

En particulier, le mots HURONS, écrits en italiques, sont extrêmement
difficiles à lire. C'est pour cette raison que le dictionnaire contenu
dans l'original n'a pas pu être reproduit ici. Il aurait souffert une si
grande multitude d'erreurs, que nous avons préféré l'omettre.

Si des lecteurs trouvent une version plus lisible du dictionnaire, il ne
sera jamais trop tard pour la soumettre et l'insérer ici.

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[Illustration: hr01.png]

J'ay soussigné, Ministre Provincial des Freres mineurs Recollets de la
Province de S Denys en France, veu la permission de sa Majesté &
Approbation de trois Peres des plus qualifiez de nostredite Province,
par nous nommez Censeurs, Permets à Frere Gabriel Sagard, de faire
imprimer son Voyage de Canada avec un Dictionaire de la langue des
Sauvages, sous ce titre. _Le grand Voyage, &c._ Fait à Rouen ce 25
Juillet 1632, sous nostre seing manuel & seel de nostre Ordre.

Pr. VINCENT MORET, Ministre Provincial.





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Le grand voyage au pays des Hurons" ***

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