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Title: L'art de payer ses dettes et de satisfaire ses créanciers sans débourser un sou
Author: Saint-Hilaire, Emile Marco de, -1887
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "L'art de payer ses dettes et de satisfaire ses créanciers sans débourser un sou" ***

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by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
http://gallica.bnf.fr)



[Note au lecteur de ce fichier électronique: Les erreurs clairement
introduites par le typographe ont été corrigées. L'orthographe
d'origine a été conservée.]



L'ART

DE

PAYER SES DETTES

ET

DE SATISFAIRE SES CRÉANCIERS,

SANS DÉBOURSER UN SOU.



IMPRIMERIE DE H. BALZAC,
RUE DES MARAIS S.-G., N 17.



L'ART

DE

PAYER SES DETTES

ET

DE SATISFAIRE SES CRÉANCIERS,

SANS DÉBOURSER UN SOU;

ENSEIGNÉ

EN DIX LEÇONS.

OU

Manuel du Droit Commercial,

A L'USAGE DES GENS RUINÉS, DES SOLLICITEURS, DES SURNUMÉRAIRES,
DES EMPLOYÉS RÉFORMÉS ET DE TOUS LES CONSOMMATEURS SANS ARGENT.

PAR FEU MON ONCLE,

Professeur Émérite.

PRÉCÉDÉ D'UNE NOTICE BIOGRAPHIQUE SUR L'AUTEUR ET ORNÉ
DE SON PORTRAIT.

LE TOUT PUBLIÉ

PAR SON NEVEU,

AUTEUR DE L'ART DE METTRE SA CRAVATE.


    «Plus on doit, plus on a de crédit.»
    _Pens. inéd. du Professeur._



A Paris,

A LA LIBRAIRIE UNIVERSELLE,

RUE VIVIENNE, N. 2 BIS, AU COIN DU PASSAGE COLBERT.

1827.



AVANT-PROPOS

De l'Éditeur.


L'auteur de _l'Art de mettre sa cravate_ lance dans le monde un
ouvrage qui, bien qu'il ne soit pas de lui, va trouver bien des
détracteurs, et lui attirer peut-être bien des persécutions.
_Comment!_ vont s'écrier une foule d'esprits étroits, _ce baron de
l'Empésé prétend ériger en science l'art affreux de donner à un
créancier honnête de belles paroles pour de l'argent comptant? Mais
c'est une infamie, une abomination! Il faut pendre un homme comme
celui-là!..._

Déjà d'inquiètes clameurs s'échappent des comptoirs de tous les
négocians, fabricans, marchands et débitans; car il y en a
quelques-uns qui ne voient pas plus loin que leur patente,
et quelques autres dont la philosophie n'a guère plus de longueur que
le parquet de leur établissement.

A la seule annonce de ce livre la peur va gagner le propriétaire, le
restaurateur, le limonadier, le tailleur, la lingère, le bottier, le
chapelier, le bonnetier, le marchand de vin, le boulanger, le boucher,
l'épicier, etc., etc., et jusqu'au libraire même; tous les petits
mémoires qui dormaient d'un profond sommeil vont aller éveiller en
sursaut le modeste employé, l'inutile fashionable, l'artisan laborieux
et l'égoïste rentier.

C'est un malheur; mais comme l'ont dit de grands écrivains du XIXe
siècle: _Le foyer des lumières s'étend de jour en jour[1].... Le genre
humain est en marche[2].... La nation française ne peut
rétrograder[3]... Les uns ont trop, les autres n'ont pas assez[4]_,
etc., etc. Mettez-vous bien dans la tête que tant que l'on ne
raisonnera que sur des _spécialités_ pareilles, on ne dira que des
bêtises; il faut embrasser les grands intérêts sociaux et raisonner
sur les _généralités_: le reste marchera tout seul, et ceci ne sera un
contre-sens que pour l'épicier!... Mais qu'est-ce qu'un individu en
comparaison de la masse?

[Note 1: M. de Chateaubriant.]

[Note 2: M. de Pradt.]

[Note 3: Le général Foy.]

[Note 4: L'oncle de l'auteur.]

Il est reconnu qu'il existe en France, et principalement à Paris, une
quantité innombrable d'individus à qui la société ne doit rien, parce
qu'ils ne font rien pour elle, et qui ne s'imaginent pas moins avoir
le droit de frapper des réquisitions de toute nature, par cette seule
raison que «il est évident que _les uns_ ont trop et que
_les autres_ n'ont pas assez[5].»

[Note 5: Aphorisme de l'oncle de l'auteur.]

Or, quels sont les individus dont je veux parler? des hommes qui se
classent bénévolement dans la catégorie _des autres_, en n'ayant pour
toute industrie que celle d'exploiter, pour ainsi dire de force, la
catégorie dont se composent _les uns_. Je dois donc prévenir le
lecteur que cet ouvrage n'a été écrit ni pour eux, ni pour

    «Un tas d'hommes perdus de dettes et de crimes,
    Que pressent de nos lois les ordres légitimes,
    Et qui, désespérant de les plus éviter,
    Si tout n'est renversé, ne sauraient subsister.»

En un mot, pour ces êtres paresseux, improductifs et déhontés qui,
pour la plupart gens de sac et de cordes, ne méritent que le mépris et
l'abandon, allant partout étaler aux yeux d'un public généreux brevet
d'incapacité, et ne se bornent qu'au triste rôle de _consommateur_ à
charge!....

Je le répète, ce n'est pas pour cette engence que cet ouvrage a été
publié, mais bien pour cette classe d'infortunés, déshérités de leur
part de la fortune nationale par une force majeure et indépendante de
leur volonté; individus estimables sous tous les rapports, possédant
toutes les qualités physiques et morales, tous les talens qui font le
charme de la société, hommes éminemment _producteurs_, en un mot,
hommes industriels, mais qui n'ayant pas une obole de revenu annuel,
sont bien forcés de faire des dettes pour vivre honorablement. Hommes
rangés et ayant des principes, ils n'en veulent pas moins satisfaire
leurs créanciers d'une manière ou d'une autre, et pour cela ils sont
obligés d'avoir recours à des moyens inventifs, à des efforts
d'imagination qui laissent bien loin derrière eux les travaux, les
découvertes et les opérations de toutes les classes réunies de
l'Institut de France...

O vous! _producteurs_ et _consommateurs_ de toutes classes sans
argent; vous qui aviez une place et qui n'en avez plus; vous qui en
cherchez une et qui ne l'obtiendrez pas; vous qui en avez une qui n'en
est pas une; vous qui écrivez dans les journaux libéraux; vous qui
faites des brochures politiques et des petits livres in-32; vous qui
commencez des maisons sans savoir comment vous les finirez; vous qui
faites les beaux bras et des dettes à Paris, vous enfin qui faites
tout comme a fait l'auteur de cet ouvrage, que de titres ne
réunissez-vous pas pour qu'il vous offre le fruit de ses veilles et de
ses méditations!

Par le temps qui court je vous vois exposé à aller à Sainte-Pélagie
passer un, deux, trois et quatre termes, ou mieux encore,
faire un bail de cinq ans!....... Ayez donc constamment sur vous ce
_petit Manuel du Droit commercial_; avec un tel guide vous pourrez
narguer les mandats d'arrêts, les mandats de dépôts, les mandats
d'amener, les mandats que vous aurez souscrits au profit d'un tiers
porteur, etc., etc., etc., voyager hardiment, tout seul et à la barbe
des créanciers, dans les nombreux et brillans passages dont la
capitale abonde.

Tandis que vous êtes encore libres, achetez l'ouvrage de l'oncle de M.
le baron de l'Empésé, lisez-le, méditez-le, raisonnez-le, apprenez-le
par coeur, afin de perfectionner votre éducation, si déjà elle est
achevée: la pratique est jointe à la théorie.

L'Éditeur.



NOTICE BIOGRAPHIQUE

_SUR_

Mon Oncle.


L'homme vraiment étonnant dont je vais entretenir un instant mes
lecteurs, mon oncle enfin, fut un de ces individus privilégiés de la
nature, et pour lesquels la fortune se plaît à opérer des miracles.

Dès l'âge le plus tendre il sut se mettre au-dessus de ces préjugés
impérieux qui gouvernent la société et qui ne sont, philosophiquement
parlant, que _de grandes infirmités morales_, en vivant _de fait_ sur
le pied d'un homme qui a 50,000 livres de rentes, bien qu'il n'eût
jamais possédé _de droit_ un sou de revenu.

Après avoir usé pendant soixante années consécutives de toutes les
jouissances qu'il soit permis à l'homme de désirer et d'user, il fit
une fin digne de lui en rendant le dernier soupir chez un restaurateur
fameux, qui souvent avait été à même d'apprécier ses brillantes
qualités et la puissance de son génie.

Mon oncle naquit à Saint-Germain-en-Laye le 1er avril 1761. Je ne
parlerai pas des premières années de son enfance qui s'écoulèrent
paisiblement comme celles de tous les enfans gâtés par leur mère. Ma
grand'maman désirait depuis long-temps un gage de tendresse de mon
grand-père; elle venait de l'obtenir après dix années d'union, et mon
oncle en était le premier fruit (mon père ne vint au monde que dix
autres années après). Mon grand-père, aussi aveuglé par sa tendresse
pour son fils que l'était sa femme, ne sut pas distinguer toutes les
passions qui viendraient un jour assaillir le coeur de _son trésor_,
et quoique ce fût un homme d'esprit, il ne sut pas donner à son
éducation la marche qu'elle semblait nécessiter.

Absent pendant neuf mois de l'année qu'il passait à son régiment de
Royal-Cravate, où il avait obtenu le grade de major, il ne pouvait
guère surveiller son fils, et était obligé de s'en rapporter à la
sagesse de sa femme. Doué de toutes les dispositions nécessaires pour
faire parler de lui un jour, le trésor de ma grand'maman avait aussi
tous les petits défauts voulus pour en faire parler dans un genre
opposé.

On lui avait donné des maîtres qu'il n'écoutait pas; il dansait avec
son maître de latin, tirait des pétards au nez du maître de danse,
mettait des bouts de bougie dans les poches du maître de dessin et
des bouchons dans la flûte de son maître de musique. Dans les courts
voyages que mon grand-père faisait à St.-Germain, mon oncle prenait
son épée qu'il mettait à la place de la broche après y avoir passé son
plumet en guise de rôti; il arrachait les poils du chat et faisait des
moustaches au serin avec de l'encre. Ma grand'maman trouvait cela
charmant; mon grand-père ne pouvait s'empêcher de rire en traitant
toutes ses espiégleries de bagatelles, et disant que l'âge le
corrigerait plus tard. L'âge vint et mon oncle ne se corrigea pas.
Enfin, les choses devinrent telles, que personne ne pouvant plus tenir
dans la maison, on prit le parti de se débarrasser du _trésor_. Mon
oncle avait alors 10 ans.

Il entra au collége _Louis-le-Grand_ à Paris, où, pendant les quatre
premières années, il fit des progrès sensibles et mit à profit les
précieux avantages qu'il avait reçus de la nature. S'il n'était pas le
plus fort de sa classe en version, il était le plus fort à la balle;
il se battait régulièrement deux fois par jours, se faisait mettre au
pain sec cinq fois par semaine, recevait vingt-cinq férules à la fin
du mois, et remportait deux prix et une demi-douzaine d'_accessit_ à
la fin de l'année; ma grand'maman était enchantée.

Au mois d'août 1777, mon grand-père étant à St.-Germain, vint à Paris
avec l'intention d'emmener son fils passer une partie des
vacances avec lui à son régiment. Il arrive au collége, se faisant une
fête de le voir; il le demande........ Le visage du principal
s'allonge......., sa physionomie se rembrunit....., il balbutie......,
enfin mon grand-père apprend que depuis quinze jours son cher fils a
disparu ainsi que la fille de la blanchisseuse de la lingerie, et
qu'on ne sait où ils sont allés. Mon oncle venait d'atteindre sa
seizième année.

Mon grand-père se garde bien d'apprendre à sa femme cette escapade. Il
alla trouver M. de Sartines qui lui dit de revenir le soir. Pendant ce
temps mon oncle fut déniché avec sa petite blanchisseuse dans un
cabinet garni de la rue Fromenteau où il s'était réfugié. Son père le
ramena à St.-Germain, sans lui faire aucun reproche; et, dès ce
moment, il fut convenu qu'étant assez avancé dans ses études pour
pouvoir se passer du collége, il les terminerait dans la maison
paternelle.

Le cours d'études que mon oncle entreprit était assez agréable. Tous
les matins il jouait à la paume ou au billard, allait le soir au bal,
y faisait de nombreuses connaissances qu'il amenait chez sa mère boire
le meilleur vin de son père, crevait des chevaux, brisait les voitures
de ceux qui voulaient bien lui en prêter, et devait à tout le monde.

Dans la belle saison il allait à la campagne, tirait sur les chiens et
même quelquefois sur les gardes de chasse après avoir fait
des enfans à leurs femmes, tuait tout le gibier et empruntait de
l'argent à tous les propriétaires des environs. L'hiver, il avait un
duel par semaine et une prise de corps tous les mois.

Ce fut alors que mon grand-père résolut de le faire voyager pour
tâcher de calmer une tête qui, disait-il, n'avait besoin que de
réfléchir. Or, les voyages prêtant beaucoup à la réflexion, mon oncle
fut envoyé aux Eaux de Bagnères qui étaient alors le rendez-vous de
tout ce qu'il y avait de plus distingué.

Là, il devint l'ordonnateur de toutes les fêtes, l'âme de tous les
plaisirs. Ceux qui y étaient à cette époque (1784) se rappelleront
encore la salle de spectacle qu'il construisit en deux heures de temps
à Lourdes, où était arrivée, depuis quelques jours, une troupe de
comédiens de province dans l'intention de continuer leur route pour la
Capitale, au moyen de quelques recettes qu'ils comptaient prélever sur
les rustiques habitans, en les gratifiant de deux on trois de leurs
représentations.

A défaut d'autre local pour y établir son théâtre, mon oncle avait
jeté son dévolu sur le vaste hangard d'un sellier qui permit qu'on en
disposât, mais à condition de ne point faire déménager ses voitures.
Il trouva le moyen de tout concilier: il fit démonter les caisses de
dessus leurs trains, les fit ranger en demi-cercle les unes
à côté des autres, et composa de cette manière un rang de loges d'un
genre tout-à-fait nouveau. Un grand carrosse à portières ouvertes qui
avait appartenu autrefois à l'archevêque de Toulouse formait la loge
d'honneur, et deux belles diligences, aux extrémités de l'orchestre,
figuraient les loges d'avant-scène. Un second rang de loges de la même
espèce s'élevait sur leurs trains, et toutes les selles, disposées sur
de longues perches perpendiculaires au théâtre, composaient un
parterre où les spectateurs étaient à califourchon. Jamais spectacle
plus grotesque n'excita des ris plus immodérés.

Mon oncle revint l'année suivante à Saint-Germain avec un sensible
changement opéré dans toute sa personne. S'il avait gagné d'un côté,
il avait perdu de l'autre; car il rapporta de ce voyage un goût
prononcé pour le jeu auquel il se livra d'une manière telle, que mon
grand-père aliéna sa petite fortune pour acquitter les dettes
nombreuses que son fils contracta.

Ce fut à cette époque (1787) que mon oncle perdit son père. Il mourut
des suites d'une chute de cheval: ma grand'maman suivit de près son
mari. Mon père, quoique plus jeune de 10 ans que son frère, mais
beaucoup plus sage, fut chargé par le conseil de famille d'arranger
les affaires de la succession, bien qu'il ne fût pas majeur. Mes
grands parens ne laissèrent que très-peu de chose à leurs enfans, et
quoique mon oncle eût déjà reçu six fois la valeur de ce qui pouvait
lui revenir, mon père n'en partagea pas moins avec lui les 12,000 fr.,
montant de la succession.

La révolution venait d'éclater, et mon oncle qui s'était déjà fait
remarquer par la violence de ses opinions monarchiques, crut devoir
s'expatrier dans un moment où tout ce qui était considéré comme
appartenant au _parti de la cour_, avait à craindre pour sa vie. Une
raison qui n'était pas moins forte encore, c'est qu'il ne lui restait
plus rien, et qu'étant habitué à vivre grandement, ayant usé son
crédit, il n'aurait pu trouver un sou à emprunter.

Il prit le parti de retourner aux Eaux, où il espérait mettre en
pratique les nombreuses ressources que le jeu pouvait lui offrir. Il
quitta donc Paris au mois de mai 1789, et arriva à Bagnères, où il se
fit modestement passer pour un jeune banquier de Hambourg, bien qu'il
n'eût jamais trouvé un écu sur sa signature; mais personne ne
paraissait s'entendre mieux que lui aux grandes spéculations
commerciales; à l'entendre il était en relation avec toutes les places
de l'Europe, ayant sans cesse à la bouche le nom des plus fameux
négocians. C'était toujours sans affectation qu'il parlait des
opérations immenses qu'il avait faites aux dernières foires de
Francfort et de Leipsick, et la seule chose qu'on ne pouvait concevoir
après l'avoir bien écouté, c'était qu'aucun souverain de
l'Europe ne lui ait encore confié l'administration de ses finances, et
qu'il vînt perdre aux Eaux un temps qu'il aurait pu employer si
utilement à la prospérité de ses concitoyens.

Une autre fois, il trouva le moyen de persuader à un prince russe
qu'il possédait, dans une de ses terres en Sibérie, des carrières de
marbres dont l'exploitation devait rapporter plusieurs millions. Ils
passèrent ensemble un marché que mon oncle céda peu de temps après
pour la somme de cinquante mille écus, à un négociant de Florence,
lequel se transporta en Russie, et dépensa six cent mille francs à
fouiller une prétendue carrière, dont il ne retira même pas de quoi
faire un dessus de table de nuit.

En 1796, mon oncle revint à Paris où il se lança dans les affaires. Il
obtint un emploi dans les fournitures de l'armée d'Italie, et en 1799,
il était un des munitionnaires généraux de l'année de Pichegru en
Hollande.

Dans l'espace de huit ans, il fit, perdit, refit et mangea quatre fois
sa fortune; enfin, un jour il avoua à mon père qu'il ne possédait pas,
pour le moment, un louis, tout en lui proposant d'en parier mille,
qu'il reviendrait de Spa, où il comptait aller passer la saison des
Eaux, avec cinquante mille francs dans son portefeuille; mon père
aurait perdu son pari, et mon oncle l'aurait gagné.

Pendant quinze ans, mon oncle n'eut d'autre existence que celle qu'il
tirait de son talent au billard, au piquet, et à d'autres jeux qu'il
n'exerçait jamais qu'au rendez-vous des Eaux les plus fréquentées, ou
à Paris, au pavillon d'Hanovre et dans d'autres établissemens de ce
genre. Son bonheur était si constant qu'on était tenté quelquefois de
croire qu'il y entrait beaucoup d'adresse; mais la preuve de sa bonne
foi était à la pointe d'une épée où dans le canon d'un pistolet, et
mon oncle l'avait tant de fois administré avec succès qu'il avait fini
par convaincre tout le monde sans persuader personne.

Cependant le moment était arrivé où il allait voir s'évanouir le rêve
de bonheur qui durait depuis plus de quarante ans. C'était en 1821, il
était revenu des Eaux de Plombières où il avait passé la saison
précédente, et cette fois il en était revenu sans un sou vaillant.
Forcé de se loger dans un petit hôtel garni de la rue _Saint-Nicolas
d'Antin_, il avait voulu recommencer le genre d'industrie qu'il avait
si bien exploité à Paris, et ailleurs. Mais hélas! il n'avait plus au
billard cette justesse de coup d'oeil, qui ne lui avait jamais fait
manquer au bloc, même une _bille de longueur_; à l'écarté il ne
_retournait_ plus le roi aussi souvent; à l'impérial ses adversaires
_donnaient_ mieux que lui, et au piquet les mains lui tremblaient
lorsqu'il fallait _battre les cartes_. Si l'étoile de mon oncle avait
commencé à pâlir à Plombières, elle s'était totalement éclipsée à
Paris.

Il me serait impossible de peindre le profond chagrin qui s'empara
tout à coup de l'homme qui avait toujours vu en riant les événemens
les plus tristes de la vie. A la suite d'une partie d'écarté où il
avait perdu tout; ayant été _piqué sur quatre_ trois fois de suite, la
fièvre s'empara de sa personne le lendemain matin, et le maître de
l'hôtel s'empara de sa malle qui contenait tout ce qu'il possédait en
linge et vêtement, et jusqu'à une magnifique queue de billard qu'il
avait gagnée à un fameux ébéniste de la capitale, comme pour avoir
entre les mains une hypothèque de ce qui lui était dû, tant en
logement qu'en nourriture.

Mon oncle ne put supporter ce dernier coup, et dès ce moment sa
maladie qui n'était autre chez lui qu'un épuisement total de la
machine humaine tant au physique qu'au moral, empira d'une manière
vraiment alarmante pour lui et ses créanciers. Ayant épuisé toute
espèce de ressources, il se fit conduire bravement en fiacre à
l'hospice de la Charité où il prétendit devoir être traité d'une
manière privilégiée, attendu que le huitième de tout ce qui se perdait
au jeu devant retourner aux hospices, ainsi que le cinquième du prix
de tous les billets pris au spectacle, depuis quarante ans il avait
bien payé sa place à l'hôpital, et que ce n'était qu'un _rendu_ pour
un _prêté_.

Il y entra, en effet, le 3 janvier 1822, ses poches pleines de
patience et de philosophie; quant à son amour-propre, il le déposa
prudemment à la porte, au risque de ne le plus retrouver en sortant.
Pendant un an que dura sa maladie, je lui prodiguai toutes les
consolations et tous les adoucissemens qui furent en mon pouvoir.
J'allais le voir souvent, et les jours où je ne pouvais absolument me
déranger de mes occupations, il passait son temps à m'écrire, et (me
disait-il) _à mettre en ordre ses écritures_, sentant bien qu'il était
arrivé au bout de sa carrière. Je me réserve de publier un jour cette
correspondance qui ne sera pas moins piquante qu'instructive à cause
de l'originalité, et des observations de tous genres dont elle est
farcie.

Ce fut à _la Charité_ que mon oncle composa le savant traité que je
donne aujourd'hui au public.

Sur la fin de cette année (commencement de décembre) étant en état de
sortir, il quitta son hospice pour venir partager avec moi ma
très-modeste demeure. Là, il se livra tout entier à cette triste
pensée, qu'il allait être incessamment forcé de faire une banqueroute
définitive à ce bas-monde et à ses créanciers. Au fait mon oncle
pouvait-il se faire un scrupule de la dépense d'une cinquantaine de
mille francs (plus ou moins)[6] qu'il avait prélevés chaque
année sur ses concitoyens? Non sans doute, aussi vit-il approcher sans
effroi le moment fatal. Mais comme il voulait mourir tranquillement,
et la conscience pure, il employa les derniers jours de sa vie
cosmopolite, à rechercher ses nombreux créanciers, son intention étant
de leur déclarer lui-même sa pénible faillite. Ils étaient au nombre
de deux cent vingt-deux. Il les convoqua définitivement pour le 19
mai, et le rendez-vous fut indiqué chez Gillet, restaurateur, à la
porte Maillot, dans le salon de quatre cents couverts. La plupart
ignoraient ce que mon oncle leur voulait; mais telle avait toujours
été leur estime et leur admiration pour le génie inventif dont il leur
avait si souvent donné des preuves palpables aux jours de sa brillante
fortune, qu'aucun d'eux ne manqua au rendez-vous.

[Note 6: Ces 50.000 fr. sont ici pris comme terme moyen.]

Mon respectable oncle se fit conduire en fiacre, car n'ayant pas même
la force de marcher, il lui aurait été de toute impossibilité de faire
cette course. Arrivé au lieu de la séance, il fit préparer une espèce
d'estrade avec une bergère, dans laquelle il devait s'asseoir pour
haranguer son monde, puis un premier rang de chaises tout autour, et
un second rang placé sur les tables qu'il avait fait disposer à cet
effet, se rappelant sans doute la salle de spectacle qu'il avait
improvisée à Bagnères, il y avait quarante ans: et lorsque tous ces
créanciers furent réunis et placés il s'assit au milieu
d'eux, avec calme et dignité, puis commençant par s'excuser sur la
faiblesse de sa voix, qui depuis sa sortie de l'hôpital ne lui
permettait guère de se faire entendre très-distinctement, et s'être
recueilli comme pour rappeler à sa mémoire de vieux et importans
souvenirs, il leur tint à peu près ce discours:

«Messieurs,.....

(_Grand mouvement d'attention suivi d'un profond silence._)

«Le grand livre de la vie va se fermer pour moi: Voilà tout à l'heure
soixante et un ans que mon compte y est ouvert. Il n'appartient ni à
vous ni à moi de faire la balance de celui-ci, ce soin n'est réservé
qu'à Dieu seul, qui a tenu jusqu'à ce jour le livre journal de toutes
mes pensées et actions: (_Un vieil usurier fait ici un signe de
croix_.) Je le vois déjà prêt à entreprendre les terribles additions
de cet immense compte courant, et je tremblerais d'apprendre de
combien elles me constitueront son débiteur, si son crédit comme sa
bonté n'étaient infinis.»

A ce touchant exorde les mouchoirs des deux cent vingt-deux créanciers
de mon oncle sortirent de leurs poches et se portèrent à leurs yeux où
semblaient rouler quelques larmes d'attendrissement. Mon oncle respira
une prise de tabac et continua.

«S'il ne m'est point donné de compter avec le Créateur, il
m'a du moins laissé la force et le courage nécessaire pour régler
définitivement avec chacun de vous avant ma mort; car je le sens mon
heure dernière a sonné (_quelques sanglots se font entendre_). Voici
mon journal, mon grand-livre, mon carnet d'échéances, mon répertoire
établi par ordre alphabétique; ils sont visés, cotés et paraphés selon
l'usage établi chez un homme qui, ne faisant que des affaires en
règle, doit se rendre compte, depuis le premier jour de sa gestion
jusqu'au dernier, de ses moindres opérations.»

Tous les yeux des créanciers se fixent alors sur un amas de paperasses
que mon oncle se serait bien gardé de leur montrer de près.

«Chacun de vous y trouvera couché le solde de ce qui lui revient en
totalité, intérêt et capital réunis (_ici nouvelles larmes
d'attendrissement_). Mais, Messieurs, vous auriez tort de penser que,
comme dans les balances ordinaires des négocians patentés, il se
trouve ici un _actif_ et un _passif_ (_grand mouvement d'attention_).
Non, Messieurs, non. Je n'ai à vous présenter que du _passif_
(_mouvement en sens divers_).

»Cependant ne craignez pas de recevoir ni 10 p. 100; ni 20 p. 100; ni
même 40 p. 100 de ce qui vous est si légitimement dû (_l'attention
redouble_). Je suis incapable d'une telle bassesse, cela serait une
véritable friponnerie; et j'aimerais mieux ne vous rien
donner, aussi est-ce ce que j'ai résolu, et vous ne recevrez pas un
sou.»

(_Ébahissement général suivi d'un murmure improbateur._)

Quelques voix: _Écoutez! écoutez!_

Ici mon oncle se mouche, boit une gorgée d'eau sucrée, et reprend
aussitôt avec calme et confiance:

«Oui, Messieurs, écoutez!..... Mon père en mourant ne me laissa pour
toute fortune que quelques brochures manuscrites indiquant un grand
nombre d'améliorations à faire dans le système financier établi en
France.....; pouvaient-elles me faire vivre, je vous le demande?

(_Approbation au centre_, un marchand de comestibles: _C'est très
juste._)

»Je conçus donc la grande pensée du _crédit_, et j'ai découvert qu'il
ne se fondait et ne s'établissait d'une manière solide que d'après la
fidélité qu'on apportait à ne jamais payer ses dettes. (_Oh! oh!_) Je
vous ai tous fait servir de preuve à cette importante découverte.
(_Agitation._) Si elle vous laissait le moindre doute à cet égard, je
vous engagerais à jeter les yeux sur vos écritures, où je vous défie
de trouver note le plus léger à compte de ma part.

(_L'agitation redouble._) J'ignore encore si vous aurez dans la suite
à vous louer de ma découverte.

(_Hésitation marquée._) Mais je me suis toujours fait un devoir,
jusqu'aux derniers momens de mon existence politique et
sociale, de manoeuvrer mes emprunts quelquefois forcés, et ce, je ne
crains pas de l'avouer, de manière qu'au jour de mon décès, les sommes
que j'ai perçues se trouvassent réparties sur un grand nombre de
têtes, et toujours de préférence sur les plus riches.

(_Approbation générale, à l'exception du vieil usurier._)

»Mais, Messieurs, qu'est-ce que cette perte, en comparaison de celles
que vous fera éprouver immanquablement le misérable système de
finance, qui vous a été dernièrement présenté. (_Silence au centre,
hilarité à gauche et à l'extrême droite_), une véritable bagatelle en
comparaison des immenses avantages dont le nouveau système de crédit,
d'emprunt et d'amortissement que je viens de vous dévoiler, pourra
vous faire jouir à l'avenir. J'ai chargé mon neveu de le développer,
de le rédiger et de le faire imprimer pour le bien commun de tous et
comme devant apporter à l'État une nouvelle source de prospérité
découverte par mon exemple[7].

[Note 7: M. le Baron de l'Empésé a scrupuleusement rempli les
dernières volontés de son Oncle.]

(_Marques bruyantes d'improbation._)

»Hé! Messieurs, si je voulais m'étendre sur le bien que je vous ai
fait et que je suis encore à même de vous faire, il me serait facile
de prouver que vous êtes encore mes débiteurs, mais je préfère ne
séparer de vous avec la consolante idée que nous sommes ensemble
parfaitement quittes.»

«Une voix: _Celui-là est trop fort!_»

«Je termine, Messieurs, veuillez me prêter pour cela toute votre
attention. (_Profond silence._) J'ai servi d'exemple au riche; j'ai
aidé le pauvre; je n'ai fait, en quelque sorte, que déplacer
quelques-uns de vos immenses capitaux pour les reporter vers des
points où ils trouvaient un bon emploi. J'ai commencé à opérer le
nivellement des montagnes d'or que la fortune s'est plu à élever
autour de vous: elle était aveugle jusqu'alors, je l'ai, pour ainsi
dire, opérée de la cataracte, mes Mémoires feront le reste.....
(_Bourdonnement général._)»

Mon oncle, après ces mots, se laissa aller sur la bergère, accablé par
les efforts qu'il venait de faire pour prouver à ses créanciers d'une
manière si non victorieuse, du moins positive, qu'ils devaient encore
s'estimer heureux qu'il ne leur dût pas davantage.

Il est vrai que la fin, si inattendue, de ce discours, produisit dans
l'assemblée un mélange de sentimens opposés. Les uns voulaient
l'étrangler, les autres n'étaient mus que par des sentimens d'extase
et d'admiration.

Peu à peu, cette masse de créanciers ne partagea plus que les mêmes
idées de générosité, et chacun d'eux alla déposer au bas de
l'estrade, sur laquelle deux des demoiselles de salle de M. Gillet
étaient occupées à faire revenir mon oncle de son évanouissement, les
_billets_, _lettres de changes_, _délégations_, _bons payables_ avec
_arrêtés de compte_, etc., etc.; que ce digne citoyen avait souscrits
à leur profit depuis plus de quarante ans.

Après qu'il eut repris ses sens, et qu'il eut aperçu le faisceau de
billets et de papiers timbrés qu'on venait de déposer d'un commun
accord à ses pieds, il ne put résister au saisissement que la joie de
les revoir amassés lui causa tout-à-coup. Faisant un nouvel effort sur
lui-même, il souleva ce trophée de ses mains défaillantes, comme pour
le montrer à l'univers, et rassemblant toutes ses forces, il s'écria:
«Je ne vous demande plus qu'une seule chose en grâce!... Messieurs,
promettez-moi d'acheter mon ouvrage aussitôt qu'il sera imprimé.» Tous
le lui jurèrent, et il rendit le dernier soupir dans mes bras.

La perte inattendue d'un homme de bien est un des plus tristes
événemens qui puisse affliger la société et ses créanciers lorsqu'il
en a. Celle de mon oncle fut principalement appréciée par un marbrier
entrepreneur de monument funèbres. Aussi, avec une éloquence qui ne
part que du coeur, s'empressa-t-il d'émettre un voeu, celui de
faire une petite souscription pour lui élever un modeste tombeau et
perpétuer ainsi le souvenir d'un homme de génie. L'un et
l'autre furent à l'instant réalisés, et mon bien bon oncle fut enterré
au cimetière du Mont-Parnasse, que pour ainsi dire il étrenna de sa
personne le 22 de mai 1823. Tous ses créanciers l'accompagnèrent
jusqu'à sa dernière demeure.

Peu de jours après, une pierre tumulaire couvrit sa dépouille
mortelle, sur laquelle on est tous les jours à même de lire cette
simple mais touchante inscription, inspirée autant par la
reconnaissance que par une juste admiration, elle fut gravée en
caractères lapidaires par la main même du vertueux marbrier:

    CI-GÎT
    L'INVENTEUR
    DE
    L'ART
    DE PAYER SES DETTES
    ET
    DE SATISFAIRE SES CRÉANCIERS
    SANS DÉBOURSER UN SOL.
    22 MAI 1823.

    _REQUIESCAT IN PACE._



APHORISMES,

Axiomes et Pensées neuves

_Dont on ne saurait trop se pénétrer avant que d'étudier les diverses
théories enseignées par mon Oncle._


I.

Plus on doit, plus on a de crédit; moins on a de créanciers, moins on
a de ressources.


II.

Quiconque ne fait pas de crédit doit infailliblement faire
banqueroute, parce que plus on fait de crédit plus on débite, plus on
débite plus on fait d'affaires, plus on fait d'affaires plus on gagne
d'argent.


III.

Faire des dettes chez les gens qui n'ont pas assez, c'est accroître le
désordre, multiplier les infortunes. Devoir aux gens qui ont
trop, c'est, au contraire, compenser les misères, et tendre au
rétablissement de l'équilibre social.


IV.

Quiconque a des principes doit payer ses dettes lorsqu'il en a, soit
d'une manière ou d'une autre, c'est-à-dire avec de l'argent ou sans
argent.


V.

Un créancier mal élevé, féroce même, qui ne répond que des sottises
aux raisons que vous lui alléguez lorsqu'elles sont bonnes, tout en ne
lui donnant que cela, vous remet, sans s'en douter, une quittance en
bonne forme de la somme dont vous pouvez lui être redevable.


VI.

Dans le meilleur des gouvernemens possible, une nation, quelque grande
qu'elle soit, quelqu'unie qu'elle puisse être, se partage
toujours en deux _partis_ opposés chacun.

SAVOIR:

1º Parti: Individus _lésans_. C'est le plus fort.

2º Parti: Individus _lésés_. C'est le plus nombreux.

Je laisse au lecteur le choix d'embrasser celui qui lui paraîtra
préférable, ne pouvant opter pour un parti neutre ou mixte (comme en
politique), parce que, dans notre acception, il ne peut en exister.


VII.

La population d'un empire ou d'un royaume ne se compose également que
de deux classes: celle des _producteurs_ et celle des _consommateurs_.

Les _producteurs_ ne sont autres que les _créanciers_, les
_consommateurs_ sont les _débiteurs_.

Or, s'il n'y avait pas de _consommateurs_, les _producteurs_
deviendraient inutiles. Ce sont donc les _consommateurs_ qui font
vivre les _producteurs_. Il en résulte qu'un _producteur_
(un _créancier_) doit encore avoir obligation au _consommateur_ (le
_débiteur_) de ne pas lui payer ce qu'il lui doit, puisque si celui-ci
ne lui devait rien, celui-là mourrait de faim.


VIII.

La splendeur d'un état étant toujours en proportion de la masse de ses
dettes (voyez l'Angleterre) relativement aux individus, raisonnez par
analogie?


IX.

Si la _propriété_ n'existe que par le fait du _propriétaire_,
quiconque vient au monde a droit à une propriété quelconque.


X.

Il est évident que le monde ne se compose que de gens qui ont trop et
de gens qui n'ont pas assez; c'est à vous de tâcher de rétablir
l'équilibre en ce qui vous concerne.


XI.

Il vaut mieux devoir 100,000 fr. à-la-fois à une seule et même
personne que 1,000 fr. à mille personnes à-la-fois.


XII.

Le nombre d'individus embarrassés parce qu'ils ont trop d'argent, dont
ils ne savent que faire, est égal au nombre d'individus embarrassés
parce qu'ils ne savent que faire pour avoir un peu d'argent.


XIII.

Parmi ceux qui ont dû, il n'y a que ceux qui ont commencé de payer que
l'on ait mis à Sainte-Pélagie; on se garderait bien d'y mettre celui
qui, devant depuis long-temps, n'a encore rien payé.


XIV.

Quiconque a _bon pied_ et _bon oeil_ ne peut être privé de sa
liberté que parce qu'il le veut bien.


XV.

Il n'existe au monde que deux fléaux, dont toutes les puissances de la
terre ne sauraient vous garantir, ce sont la peste et les huissiers.


XVI.

Se donner la mort parce qu'on ne peut payer ses dettes, et qu'on en a
cependant l'intention, est, de tous les moyens à employer, le plus
sot. S'il est vrai qu'on se doive à ses créanciers, on doit vivre pour
eux, et non pas mourir.


XVII.

..... _Ce qui est dans la poche des autres serait bien mieux dans la
mienne!_.... _Ote-toi de là que je m'y mette!_.... Tel est, en peu de
mots, le fond de la morale universelle.



PREMIÈRE LEÇON.

Des Dettes.

_Impossibilité de n'avoir pas de dettes.--Qu'est-ce que l'on entend
par le mot _dettes_.--Leurs diverses natures.--Leur nombre, leur
qualification et leurs significations enseignées par mon
oncle.--Mont-de-Piété._


«Quel est l'heureux du siècle (disait habituellement mon oncle), qui,
depuis trente ans, au travers et à la suite des assignats, des
mandats, de la déroute politique et de la banqueroute (dont l'État a
donné le premier l'exemple), des émigrations, des confiscations, des
réquisitions, des appréhensions, des épurations et des invasions qui
ont renversé toutes les fortunes, a toujours pu dire: _Je ne dois
rien?_....... Quelle nation, assise sur des monceaux d'or aujourd'hui,
pourrait dire: _Nous ne serons jamais débiteurs?_..... Je l'ai dit et
j'aurai souvent l'occasion de le répéter, la France elle-même, toute
riche qu'elle est, ne se compose que de deux classes: celle des
_débiteurs_, et celle des _créanciers_, autrement dit des
_producteurs_ et des _consommateurs_.» Mais revenons au sujet
principal qui doit m'occuper, en donnant d'une manière claire et
précise l'explication de ce qu'on entend par _dettes_, en examinant ce
mot dans toutes ses acceptions.

Ce terme, pris dans son véritable sens, signifie ce que l'on doit à
quelqu'un. Néanmoins, on entend aussi quelquefois par _dettes_ ce qui
nous est dû, c'est alors une _créance_. Pour éviter cette confusion,
on distingue une infinité de natures de dettes, et je donnerai
l'explication de leurs termes ci-après.

Tous ceux qui peuvent s'obliger peuvent contracter des dettes; d'où il
suit que, par un argument en sens contraire, ceux qui ne peuvent pas
s'obliger valablement ne peuvent contracter des dettes. Ainsi les
mineurs non émancipés, les fils qui n'ont point atteint leur
majorité, les femmes en puissance de maris ne peuvent contracter
aucunes dettes, sans l'autorisation de ceux sous la puissance desquels
ils sont, c'est-à-dire de leurs curateurs ou tuteurs, de leurs pères
ou de leurs maris.

On peut contracter des dettes verbalement et par toutes sortes
d'actes, comme par billets ou obligations, sentence ou jugement.

Les causes pour lesquelles on peut contracter des dettes sont tous les
objets pour lesquels on peut s'obliger, comme logement, nourriture,
habillement, location, prêt, avances, etc., etc.

Notre jurisprudence reconnaît vingt-six natures de dettes qu'elle a
qualifiées comme ci-dessous, et que mon oncle interprète ou explique
de cette manière.

SAVOIR:

1º DETTE ACTIVE. Elle est considérée, par rapport au créancier, ou
pour mieux dire c'est la créance elle-même. Ainsi la créance d'un
restaurateur chez lequel on mange depuis _long-temps_ et
auquel on doit, depuis la _même époque_, doit être considérée comme
dette active.

Le terme de _dette active_ doit être opposé à celui de _dette passive_
qui est, à peu de chose près, la même, avec cette différence cependant
qu'il faut entendre par _dette active_ celle de la somme qu'on doit
pour avoir mangé chez lui sans payer jusqu'au jour présent, et par
dette passive l'argent qu'on lui devra par la suite, en continuant de
manger chez lui de préférence et de ne le pas payer comme par le
passé.

2º DETTE ANCIENNE, en matières d'hypothèque, est celle qui précède les
autres. C'est de toutes les natures de dettes la plus difficile à
contracter, parce qu'elle est la première, mais c'est aussi celle
qu'il est le plus aisé d'éteindre, par la raison qu'il existe huit
manières de l'amortir sans bourse délier, comme nous le prouverons
plus bas.

3º DETTE ANNUELLE, est celle qui se renouvelle chaque année comme une
rente, une pension, un legs d'une somme payable chaque année, et
que l'on ne paye pas au renouvellement de l'année ou l'année
expirée, promettant d'en payer le double l'année suivante, et toujours
de la même manière progressivement; c'est ce qu'on appelle en droit
_debitum quot annis_.

4º DETTE CADUQUE, est celle qui n'est de nulle valeur pour le
créancier et pour laquelle il n'a aucune espérance: il faut tâcher de
n'en avoir que de cette nature, et de préférence aux autres.

5º DETTE CLAIRE, est celle dont l'objet est certain et qui signifie que
le montant de la créance est fixe, connu et arrêté.

Par exemple devoir trois termes à son propriétaire est contracter
envers lui une _dette claire_. Si vous parvenez à lui devoir le
quatrième, le propriétaire est _clairement_ payé aux termes de la loi.

6º DETTE CONDITIONNELLE. C'est celle qui est due sous condition. Par
exemple: _Je vous payerai si je reçois de l'argent;_ on n'a rien à
toucher, donc on n'a rien à payer. En terme de jurisprudence: _Si
navis ex Asiâ venerit._ Ce qui signifie: _à l'arrivée du
bateau à vapeur_.

7º DETTE CONFUSE, est celle dont le droit réside en quelqu'un qui se
trouve tout à-la-fois créancier et débiteur du même objet, et par
conséquent débiteur et créancier du même individu, de façon que ni
l'un ni l'autre ne connaissant rien à cette nature de dette, si l'un
des deux vient à _embrouiller_ un peu les titres ou même les raisons
sur lesquelles cette dette est basée, il opère l'amortissement.

8º DETTE DOUTEUSE, est celle qui n'est pas positivement _caduque_,
mais dont le remboursement n'en est pas plus certain. C'est une espèce
de promesse _périodique mixte_ de la part du débiteur.

9º DETTE ÉTEINTE, est celle que l'on ne peut plus exiger, soit qu'elle
ait été amortie ou que l'on ne puisse plus intenter d'action pour le
paiement, c'est ce qu'on appelle en terme de jurisprudence
_prescription_.

10º DETTE EXIGIBLE, est celle dont on peut poursuivre le paiement
devant les tribunaux compétens, sans attendre aucun délai ni
l'événement d'aucune condition.

Les billets à ordre, les lettres de change, les délégations et toute
espèce d'obligations souscrites par écrit, peuvent être classées dans
la catégorie des _dettes exigibles_.

Quiconque contracte une dette dite _exigible_, bouleverse de fond en
comble l'échafaudage sur lequel est basé son crédit.

11º DETTE LÉGALE, est celle au remboursement de laquelle on est
obligé, puis forcé par la loi. Le cas prévu dans la huitième manière
d'acquitter ses dettes est à peu près la seule praticable pour opérer
l'amortissement.

12º DETTE LÉGITIME. Elle s'entend d'une dette qui a une cause juste et
n'est point usuraire.

Par exemple j'emprunte un billet de mille francs à un intime ami que
je ne connais que de la veille, sous promesse de le lui rendre le
lendemain; il me le prête sans _intérêt_ de sa part comme sans reçu de
la mienne; je ne le lui rends pas, quoiqu'il me l'ait fait demander
plusieurs fois, quoique je n'aie contracté envers cet ami qu'une dette
légitime de reconnaissance, j'acquitte ma dette en reconnaissance,
quoique cette monnaie n'ait point cours sur la place: il est bien
forcé de s'en contenter.

13º DETTE ILLÉGITIME. Je n'en reconnais pas de réelle.

14º DETTE LIQUIDE. C'est celle dont le prix de l'objet est fixé
d'avance. Par exemple toutes les dettes de café sont des _dettes
liquides_.

15º DETTE NON-LIQUIDE ou DETTE SOLIDE, c'est celle dont l'objet n'est
point fixé irrévocablement; par exemple vous avez l'intention de
partager une somme de 3,000 fr. entre trois créanciers, mais vous
ignorez à quelle somme nette se montera le mémoire de chacun d'eux, et
vous êtes obligé, pour que ce partage se fasse proportionnellement,
d'attendre qu'ils vous aient remis leurs factures. Eh bien, cette
dette est une _dette non-liquide_. Les dettes contractées avec un
tailleur doivent toujours être classées dans cette catégorie, parce
que vous ne savez réellement ce que vous lui devez que souvent
long-temps après qu'il vous a fait sa fourniture. Voilà la _dette
non-liquide_ ou _solide_ proprement dite.

16º DETTE LITIGIEUSE, est celle qui est sujette à contestation: un
marchand de drap vous vend de l'Elbeuf pour du Louviers, bien que vous
ne payez pas plus l'un que l'autre, ce n'en est pas moins une dette
litigieuse.

17º DETTE PERSONNELLE. Elles le sont toutes lorsqu'on peut les payer
_avec de l'argent_. Sinon, il n'en existe pas une seule.

18º DETTES PRIVILÉGIÉES sont celles que l'on doit payer de préférence,
lorsqu'on en est réduit à cette extrémité.

19º DETTE PROPRE, est une dette particulière de 100,000 fr. au moins
et de 2,000,000 au plus. Passé cette quotité, cette dette rentre dans
le domaine des _dettes nationales_. Une _dette propre_ comme une
_dette nationale_ n'engagent à rien le débiteur.

20º DETTE PURE ET SIMPLE, c'est tout simplement acheter,
prendre, louer, emprunter ou consommer sans payer. Cette nature de
dettes est le véritable pont aux ânes.

21º DETTE RÉELLE. C'est celle qui n'a rien de simulé, une lettre de
change, par exemple.

22º DETTES SALES. Ce sont les dettes de savetier. Cette dette, pour
conserver sa qualification, ne doit jamais dépasser 2 fr. 25 c., prix
d'une paire de becquais.

23º DETTE SIMULÉE. Est celle que l'on contracte en _apparence_, mais
qui cependant finit presque toujours par devenir _réalité_, comme, par
exemple, de prêter sa signature à un ami, sous promesse de sa part
qu'il fera les fonds à l'échéance.

24º DETTE DE SOCIÉTÉ. C'est emprunter à son voisin, après avoir perdu
à l'écarté, 10, 15, 20 ou 25 napoléons pour continuer de jouer contre
lui.

25º DETTE SURANNÉE. C'est une dette contractée avant sa majorité. On
peut ne les payer qu'après sa mort, si cela convient mieux.

26º DETTES USURAIRES. Est celle où le créancier a prêté son argent à
48 pour %, ou tout autre taux plus fort que celui voulu par la loi.

Un homme qui a des principes ne peut décemment accepter un argent
qu'on lui prêterait, sur sa signature, à plus de 48 pour % par an,
par la raison que l'administration toute philantropique du
Mont-de-Piété, qui ne prête que sur un gage valant au moins cinq fois
la valeur de ce qu'elle vous avance, se contente de moitié,
c'est-à-dire 24 pour % par an; à la vérité tous frais compris, et
sans avoir à craindre la prise de corps, ce qui n'est pas peu de
chose. J'en parlerai dans ma neuvième leçon.



DEUXIÈME LEÇON.

De l'Amortissement.

_Principe.--Vérité.--Préjugé.--Manières diverses de payer ou
d'éteindre les dettes de quelque nature qu'elles soient.--De la
prescription.--Moyen légal enseigné par le Code.--Danger des à
comptes.--Lettre de Mon Oncle.--Mauvais effet des remboursemens en
argent.--Satisfaction des créanciers._


En principe, vous devez tâcher de vous faire, de tous vos créanciers,
des amis qui vous aiment véritablement, et vous le prouvent en
continuant de vous faire crédit. Faites en sorte qu'ils soient plus
que tous autres intéressés à la conservation de vos jours, qu'ils
s'inquiètent si vous avez un rhume, ne serait-il que de cerveau, et
qu'ils tremblent s'il vous arrive une fluxion de poitrine.

Si par hasard vous vous avisiez de les payer, ou seulement
de leur donner un à compte en argent, vous les désintéresseriez
complètement, et vous les verriez changer leur tendre sollicitude
contre une profonde indifférence. S'il vous arrivait de leur faire un
règlement, un billet, un engagement quelconque, rencontrant un de vos
intimes amis, ou se trouvant dans un endroit où il serait question de
vous, ils ne demanderaient pas seulement de vos nouvelles. L'argent
que vous pourriez leur donner en fait tout à coup des êtres froids ou
indifférens. Tout ce que je puis vous passer dans cette circonstance,
c'est de leur promettre purement et simplement, sans désignation de
terme fixe; de cette manière vous entretiendrez chez eux ces
affections douces qui font le charme de la vie, et augmentent encore
le crédit qu'on peut avoir.

Il est une vérité incontestable que mon oncle a omise dans ses pensées
détachées; c'est qu'il vaut mieux être sans le sou que sans
crédit.

Cependant il existe un préjugé fortement enraciné, c'est que tôt ou tard
il faut finir par payer, voilà ce qui perd les _consommateurs_; car du
moment où vous payez vous n'avez plus de crédit. Commencez donc par ne
jamais payer, et finissez de même, vous m'en direz de bonnes nouvelles.
Si à vingt ans vous jouissez d'un crédit de 20,000 fr., et que vous
suiviez toujours cette méthode, vous êtes sûr d'en avoir un de
100,000 fr., lorsque vous aurez atteint votre quarantième année.

Quoi qu'il en soit, les dettes peuvent s'acquitter ou s'amortir de
huit manières différentes,

SAVOIR:

1º Par le paiement.

C'est sans contredit la façon la plus simple de les acquitter; mais en
suivant cette méthode, l'ouvrage de mon oncle devient inutile.

2º Par compensation d'une, ou plusieurs dettes, avec une, ou plusieurs
autres.

Cette espèce d'amortissement, assez avantageuse au débiteur qui
_raisonne_, s'appelle _embrouillage_.

3º Par la remise _volontaire_ que fait le créancier.

Je ferai seulement observer que ce n'est presque jamais
_volontairement_.

4º Par la confusion qui se fait des qualités de _créancier_ avec celle
de _débiteur_ en une même personne.

Le temps et la patience sont les seules monnaies avec lesquelles cette
nature de dette doive s'acquitter.

5º Par une consignation valable.

Même réflexion qu'à ma première manière.

6º Par _une fin de non-recevoir_ ou _prescription_[8].

[Note 8: _Fin de non-recevoir_ dans cette acception signifie qu'un
_débiteur_ n'est pas recevable à intenter une action à son
_créancier_.

La prescription est un moyen d'acquérir la propriété d'une chose par
la possession, non interrompue pendant le temps accordé par la loi.
(_Dict. de l'Acad._)

Par exemple, votre propriétaire néglige de réclamer de vous pendant
trois termes la somme que vous pouvez lui devoir, ou plutôt vous
oubliez de remplir vis-à-vis de lui, et à chaque fin de terme, cette
formalité usitée. Le quatrième terme commencé, il n'a rien à vous
réclamer aux termes de la loi, parce que vous le remboursez avec _la
prescription_, c'est-à-dire, sans qu'il vous en coûte un sou.

Dans les hôtels garnis il y a _prescription_ au bout de six mois;
c'est-à-dire, que le septième commencé vous avez de droit votre
quittance, et souvent votre congé en même temps; ce qui fait un double
avantage.]

Cette méthode est tellement excellente, que nous lui consacrerons plus
bas quelques réflexions.

7º Par la décharge que le débiteur obtient en justice.

Mauvais moyens qu'on ne doit même jamais tenter, parce qu'en supposant
que vous n'obteniez pas gain de cause, la justice s'institue votre
_créancière_, et vous êtes bien forcé d'en passer par où elle veut, ou
à peu près, à moins cependant que les choses se passent en
Normandie.

8º Enfin, par la mort du débiteur, toutefois après avoir été reconnu
et déclaré insolvable, ou encore par celle du créancier, s'il ne
possède aucun titre écrit.

Il est à remarquer que les sept-huitièmes de dettes contractées
s'éteignent naturellement de cette manière, par la raison plus
naturelle encore que le débiteur ou le créancier s'éteignent à leur
tour après un laps de temps voulu; cela dépend beaucoup de l'âge des
uns, et de la patience des autres.

J'ai dit tout-à-l'heure que la _prescription_ était un des moyens
légaux et les plus efficaces pour payer ses créanciers et s'acquitter
envers eux de toutes manières _sans leur donner un sou_. Cette
assertion est facile à prouver par l'article 2271 du Code civil, livre
III, titre 20, qui est la seule monnaie que vous puissiez leur offrir,
et dont ils sont forcés de se contenter.

Ainsi, vous voulez vous loger, vous nourrir, vous instruire,
et de plus, par une sollicitude toute philantropique, donner de
l'occupation aux artistes et aux gens de lettres qui n'en ont guère
dans ce moment, le tout, je le répète, _sans débourser un sou_? Eh
bien, ne vous en faites pas faute, le propriétaire, le restaurateur,
l'instituteur, le peintre et le poëte se sont payés eux-mêmes
lorsqu'ils ont attendu six mois.

Vous pouvez donc aller loger à l'hôtel Meurice, déjeûner et dîner tous
les jours au Palais-Royal, chez Châtelin, apprendre l'anglais ou
l'allemand, faire faire votre portrait par Millet ou madame
Salvator-Callaut, et adresser des vers à votre maîtresse par
l'entremise d'un de nos premiers versificateurs, si vous ne savez pas
les faire vous-mêmes; tout cela pour la somme de 2 fr. que coûtent les
_cinq Codes_, que vous achèterez et payerez de la même manière au
libraire, afin d'y étudier et d'y approfondir, à votre aise, ce
sublime article 2271, qui est à lui tout seul une mine d'or, une
véritable source de prospérités.

J'ai dit, au commencement de cette leçon, qu'il fallait bien se garder
de jamais donner le plus léger à compte à ses créanciers, sous peine
de se voir retirer tout-à-coup son crédit; mon oncle prouve cette
assertion d'une manière si victorieuse, que je crois devoir, pour en
donner un exemple frappant, le laisser parler lui-même.

«A mon retour des eaux de Plombière (m'écrivait-il), je vécus durant
toute une année chez un vertueux restaurateur du faubourg
Saint-Germain, qui se contentait de porter tous mes repas en compte.
Après plus de trois cent soixante-cinq jours d'assiduité, étant déjà
son débiteur de près de 1,400 fr., je tombai malade tout-à-coup. Mais
combien fut grande mon émotion lorsque je vis cet honnête traiteur
entrer chez moi le lendemain matin, accompagné de son médecin,
avantageusement connu dans la capitale par les cures merveilleuses
qu'il y avait opérées sans sangsues ni lavemens! Mon Amphytrion me
serre affectueusement la main....... Une tendre inquiétude
se peignait dans tous ses regards.

»Je me laisse tâter le pouls. Il demande à son esculape si ma maladie
devait être sérieuse, et, sur sa réponse négative, il eut beaucoup de
peine à le tranquilliser. Pour m'acquitter envers le restaurateur,
autant que je le pouvais, et toujours d'après la méthode dont j'ai
tâché de lui faire entrer les premiers principes dans la tête, je
consentis à lui montrer ma langue qui, n'étant pas mauvaise, annonçait
un estomac sain.

»Le docteur ayant déclaré que la diette prolongerait ma faiblesse, et
que j'avais, au contraire, besoin de suivre un régime réconfortant,
quelle fut ma reconnaissance, lorsque le soir du même jour on vint me
présenter, de la part de mon sensible restaurateur, un bouillon, ou
plutôt une quintessence de jus de viande; et pendant huit mortels
jours que dura ma maladie, il me destina tous les matins les prémices
de son vaste pot-au-feu; du moins, si j'en dois croire les yeux d'or
qui se balançaient à sa surface. Il accompagnait cela d'une
paire de côtelettes panées, qui n'auraient pas été indignes d'une
mâchoire éligible, et d'un flacon d'un bordeaux généreux.

»Ce régime me remit bientôt sur pieds: aussi ma reconnaissance me
conduisit-elle d'abord au restaurant de mon second père nourricier,
qui fut enchanté de me voir attablé. Là, et en sa présence, je fis le
premier essai de mes forces sur un _filet de chevreuil, sauté au vin
de Madère_, et je les éprouvai tout-à-fait sur une _moitié de poulet à
la marengo_; une bouteille de _Mercuray_ me donna du courage, entre le
_chester et le moka_; ma victoire fut complète, et je la couronnai par
un verre de _maraskin_.

»Si tu avais vu avec quelle satisfaction ce véritable ami admirait ces
mouvemens répétés du poignet et du coude, comme il applaudissait à
l'élasticité de la mâchoire inférieure, à cette longue haleine, gage
de son unique sécurité....

»Dès ce moment mon crédit fut illimité, et mon _producteur_
aux anges!.... Impossible d'être plus enchanté.»

Ce fragment de lettre de mon oncle prouve assez le résultat d'une
dette constamment entretenue. Le plus léger à compte aurait tout gâté.

Mais s'il fallait enfin citer un exemple fameux du mauvais effet des
remboursemens, je rappellerais ici le projet de loi que la chambre des
députés avait adopté, et que la chambre des pairs, dans la haute
sagesse dont elle a donné des preuves si éclatantes depuis, rejeta aux
acclamations de toute la France. Elle n'ignorait pas combien les
remboursemens, de quelque nature qu'ils soient, sont désastreux.
Rembourser un créancier, c'est en faire une statue, c'est paralyser
tous ces moyens, c'est tuer le commerce.



TROISIÈME LEÇON.

Des Créanciers.

_Différentes sortes de Créanciers.--Tous ne se ressemblent pas.--A qui
appartient-il de prendre le titre de créancier?--En vertu de quels
droits?--Permission dont peuvent user les créanciers.--Ce qui leur est
défendu.--Coutumes diverses.--Terre classique des créanciers._


Parmi les créanciers que l'on peut avoir, il s'en trouve toujours
quelques-uns, gens débonnaires et sensibles, qui finissent quelquefois
par s'attacher au débiteur qui ne les a jamais payés. On en a vu
devenir son ami intime, s'affecter des embarras et des soucis où
il le voyait plongé, et pleurer de tendresse aux témoignages de
reconnaissance qu'il lui prodiguait. C'est un genre d'hommes
excellens. Une fois qu'ils vous ont pris en affection, il n'y a pas
moyen de vous en débarrasser; c'est un changement qui s'opère dans le
moral: ces sortes de créanciers, fort rares d'ailleurs, ont pris, de
vous recevoir chez eux, ou d'aller vous voir, une telle habitude,
qu'il manquerait quelque chose à leur bien être, s'ils restaient
vingt-quatre heures sans pouvoir vous parler: votre figure semble leur
faire nécessité; mais ne vous y fiez pas, tous ne sont pas de même,
et, pour ma part, j'en connais bon nombre qui n'ont pas des idées
toutes aussi philantropiques.

Avant tout, apprenez donc ce que c'est qu'un créancier proprement dit,
et sachez, comme un naturaliste, distinguer les classes, les genres et
les espèces.

On appelle _créancier_ l'individu auquel il est dû quelque chose par
un autre, comme une somme d'argent, une rente, des denrées, et en
général, toutes pièces de fournitures que ce puisse être, à quelque
titre et pour quelque cause que ce soit. Cependant, pour pouvoir se
dire véritablement créancier de quelqu'un, il faut que celui qu'on
prétend être son débiteur, ait été réellement obligé, et ce,
naturellement.

On devient créancier en vertu d'un contrat, d'un billet, d'une
reconnaissance, d'un jugement, d'un délit, etc., etc.: _Creditorum
appellatione_ (dit la loi 11, ff. DE VERS. OBLIG.) _non hi tantum
accipientur qui pecuniam crediderunt, sedamus quibus ex quâlibet causâ
debetur_.

Tous _créanciers_ sont _chirographaires_[9], et les uns ou les autres
sont _ordinaires_ ou _privilégiés_.

[Note 9: C'est-à-dire, hypothécaires.] [Voir note au lecteur en
fin de ce livre électronique].

Un _créancier_ peut avoir plusieurs actions pour la même créance,
savoir: une action personnelle contre l'obligé ou ses héritiers; une
action réelle, s'il s'agit d'une créance foncière; une action
hypothécaire contre les tiers détenteurs d'héritage hypothéqué, à la
dette.

Il est permis au créancier, pour se procurer son paiement, de cumuler
toutes les poursuites qu'il a droit d'exercer, comme de
faire des saisies-oppositions, etc., etc, pourvu qu'il s'agisse au
moins d'une somme de plus de 100 fr., et d'user aussi de la contrainte
par corps si le titre de sa créance l'y autorise[10].

[Note 10: _Voyez_ ma Leçon, qui traite exclusivement de _la
contrainte par corps_.]

Mais il n'est point permis au créancier de se mettre de sa propre
autorité en possession des biens, meubles ou immeubles, de son
débiteur; il faut qu'il les fasse saisir d'abord, puis vendre après,
le tout _par autorité de justice_. La raison en est que le créancier
n'a aucun droit dans la chose qui appartient à son débiteur; il n'a
pas sur cette chose, ce que les jurisconsultes appellent _jus in re_,
il n'a droit qu'à la chose _jus ad rem_; c'est-à-dire qu'il n'a que la
puissance de poursuivre son débiteur ou ses successeurs à le payer ou
à lui restituer la dite chose.

On ne peut contraindre un créancier à morceler sa dette, c'est-à-dire
à recevoir une partie de ce qui lui est dû, ni de recevoir
en paiement une chose pour une autre, ni d'accepter une délégation et
de recevoir son paiement dans un autre lieu que celui où il doit être
fait.

Lorsque plusieurs prêtent conjointement quelque chose, chacun d'eux
n'est censé créancier que de sa part personnelle, à moins qu'on n'ait
expressément stipulé qu'ils seront tous créanciers solidaires, et que
chacun d'eux pourra seul, pour tous les autres, exiger la totalité de
la dette.

La qualité de créancier est un moyen de reproche contre la déposition
d'un témoin: ce serait aussi un moyen de récusation contre un arbitre
et contre un juge.

Il faut encore remarquer ici quelques usages singuliers qui se
pratiquaient autrefois par rapport au créancier.

A Bourges un créancier pouvait se saisir des effets de sa caution et
les retenir pour gages sans la permission du _prévôt_ ou du
_voyer_[11].

[Note 11: Le prévôt était autrefois un juge royal qui connaissait
des causes entre les habitans privilégiés, et ceux qui ne l'étaient
pas, et jugeait s'il fallait qu'elles fussent appelées au parlement,
ou non.

Les _voyers_ étaient des officiers préposés à la police des chemises à
la campagne et à la ville; cette charge existe toujours sous la même
qualification; mais ils ont chacun des attributions spéciales.]

_Tous les bourgeois de Chartres_ jouissaient des mêmes priviléges.

En poursuivant le paiement de sa dette à Orléans, le créancier ne
payait aucun droit, se considérant comme étranger.

En Normandie c'était tout le contraire; mais il était en quelque sorte
plus difficile à la justice de se faire payer de ses droits par un
créancier que de faire payer un créancier par son débiteur. On sait au
surplus que de tout temps la Normandie a été la terre natale et
classique et des débiteurs et des créanciers.



QUATRIÈME LEÇON.

Des Débiteurs.

_L'Alexandre des Débiteurs.--Qu'est-ce qu'un débiteur?--Droits et
prérogatives accordés aux débiteurs.--Coutumes juives, indiennes,
orientales et françaises.--Lois diverses concernant les
débiteurs.--Usages reçus._


Mon oncle a été très-lié avec un débiteur célèbre que nous connaissons
tous, qui a dû et doit encore plusieurs millions. C'est un de ces
gaillards dont aucun créancier ne peut se vanter d'avoir su jamais
tirer un sou; lui tout au contraire roule sur l'or et l'argent; il a
fait des fournitures aux divers gouvernemens de l'Europe, a avancé des
capitaux aux monarques qui n'en avaient pas; car la classe des
honnêtes gens sans argent est immense, et dans ce dernier temps il a
gagné, dans une seule campagne, jusqu'à 1200 francs par
heure. Il est malheureux pour lui que cet état de choses n'ait duré
que trois mois.

Cet individu est parvenu à s'isoler tellement des lois et ordonnances
de commerce, qu'il est insaisissable dans sa personne comme dans ses
écus. Il a à son service des mannequins et des hommes de paille, et
n'a pris une femme que pour en faire un prête-nom. Faut-il recevoir,
prendre, accaparer, soumissionner même? Le gouvernement le trouve
toujours sous sa main en chair et en os. Faut-il payer? Il n'est plus
qu'une vapeur ou une chimère du genre de celles que poursuivent bon
nombre de romantiques qui n'ont rien de commun avec ce type des
débiteurs.

Cependant il n'est pas sans avoir été visiter l'utile établissement si
honorablement mentionné dans ma dixième leçon; mais on a prétendu que
c'était simplement pour la forme et pour prendre connaissance des
lieux.

Malheureusement il n'existe que peu de débiteurs de cette trempe, et
tous les malheureux consommateurs, pour lesquels j'écris,
sont loin d'avoir les moyens nécessaires pour pouvoir opérer de même.

Or, il faut ici que j'explique ce que c'est qu'un _débiteur_, et quels
sont les cas où l'on peut être considéré comme tel.

L'on appelle débiteur celui qui doit quelque chose à un autre.

Le _débiteur_ est appelé dans les lois romaines _debitor_ ou _reus
debendi_, _reus promittendi_ et quelquefois _reus_ simplement; mais il
faut prendre garde que ce mot _reus_, quand il est seul ou isolé,
signifie quelquefois le coupable ou l'accusé, c'est-à-dire le
_débiteur_ ou le _créancier_.

L'Écriture défend au _créancier_ de vexer son _débiteur_ et de
l'opprimer soit par des _usures_, soit par de _mauvaises paroles_[12].

[Note 12: EXOD. 22, VERS. 25.]

Ce précepte a cependant été constamment mal pratiqué chez les nations
tant anciennes que modernes; chez les Juifs par exemple le _créancier_
pouvait, faute de paiement, faire emprisonner son _débiteur_
et même faire vendre, lui, sa femme et ses enfans.

Le débiteur devenait en ce cas l'esclave de son créancier. En Turquie
les choses étaient encore pires: un créancier musulman avait le droit
de faire empaler son débiteur quoique musulman comme lui, après le
temps de la promesse de paiement expiré; si le débiteur était ou Grec,
ou Juif; Chrétien, catholique Romain; à plus fortes raisons, il
pouvait le faire empaler _sans savon_, en ayant soin toutefois d'en
faire sa déclaration aux autorités compétentes[13].

[Note 13: Voyez l'_Histoire de l'Empire ottoman_.]

La loi des _douze tables_ était encore plus sévère, car elle
permettait de déchirer en pièces les _débiteurs_, et d'en distribuer
les membres aux créanciers, par forme de remboursement au marc le
franc. Mais s'il n'y avait qu'un créancier, il ne pouvait ôter la vie
à son débiteur; il pouvait seulement le faire vendre aux
enchères sur le marché public.

Dans l'Inde les créanciers n'étaient pas si mal élevés; ils se
contentaient de coucher avec la femme ou une des filles de son
débiteur (à son choix); mais il ne pouvait le faire qu'une seule
fois[14]. Un coup de tête de cette nature coûtait souvent fort cher
aux créanciers amoureux. C'est sans doute de cet usage que nous est
venu le proverbe: _se payer sur la bête_.

[Note 14: _Hist. civil et commerc. des Indes_; par le traducteur
_des Voyages d'Arthur-Youngh_.]

Le pouvoir de rendre son débiteur insolvable, et celui de le retenir
en servitude dans sa maison, fut ôté aux créanciers par le tribun
Petilius, qui fit ordonner que le débiteur ne pourrait plus être
adjugé comme esclave au créancier. Cette loi fut renouvelée et
amplifiée 700 ans après, par l'empereur Dioclétien, qui prohiba
totalement ce genre de servitude temporelle appelée _nexus_, et
dont il est parlé dans la loi _ob æs alienum_, _codice de
obligat._ Les créanciers depuis l'an 428 de Rome ont seulement eu la
faculté de retenir leurs _débiteurs_ dans une prison publique, jusqu'à
ce qu'ils eussent payé. Tout ceci vient à l'appui de l'assertion de
mon respectable oncle, qui prétendait que les créanciers étaient aussi
anciens que le monde, et que du moment où il y eut deux hommes sur la
terre, l'un des deux devint nécessairement créancier de l'autre.

Jules César, touché de commisération pour les débiteurs malheureux,
leur accorda le bénéfice de cession, afin qu'ils pussent se tirer de
captivité en abandonnant tous leurs biens, et qu'ils ne perdissent pas
toute espérance de se rétablir à l'avenir. Ainsi la peine de mort et
de servitude étant abolie, il ne resta plus contre le débiteur que la
_contrainte par corps_, et dieu sait si depuis, les créanciers de ce
temps là, jusqu'aux créanciers de ce temps-ci, ces Messieurs ont
largement usé de la loi de Jules César, qui paraîtrait encore être en
vigueur aujourd'hui plus que jamais, et voilà comme les
bonnes institutions s'éteignent promptement, tandis que les mauvaises
semblent ressusciter.

Cependant chez les Gaulois, les gens du peuple qui ne pouvaient point
payer leurs dettes se donnaient en servitude, c'est ce que les Latins
appelaient _addicti homines_. Tandis qu'à Rome le débiteur qui se
trouvait hors d'état de payer, obtenait facilement un délai de deux
ans, et même jusqu'à un terme de cinq années. En France, suivant
l'ordonnance de 1669, les juges, même souverains, ne pouvaient donner
ni répit, ni délai de payer, si ce n'était en vertu de lettre du grand
sceau, appelées _lettres de répit_. A Rome encore, les qualités de
créancier et de débiteur réunies dans une même personne, opéraient une
confusion d'action qui amortissait la dette de quelque côté qu'elle se
trouvât exister, ce que mon oncle définit si bien sous la
qualification _d'embrouillage_.

Enfin l'on trouve dans l'_Histoire générale des voyages_, quantité
d'usages singuliers sur la manière dont on traite les débiteurs
dans plusieurs gouvernemens. On rapporte que dans la Corée, le
créancier a droit de donner chaque jour quinze coups de bâton sur
les os des jambes du débiteur qui n'a pas payé à l'échéance, et que
les parens sont tenus de payer les dettes de leurs alliés. En France
les choses se passent à l'inverse, car il n'est pas rare de voir les
créanciers recevoir des coups de bâton de la part des débiteurs, et
les parens renier les dettes, et par conséquent ne les pas payer, même
de leurs plus proches alliés.



CINQUIÈME LEÇON.

Qualités nécessaires au consommateur quel qu'il soit et sans argent,
pour mettre à profit les préceptes enseignés par mon oncle, et
s'acquitter avec ses créanciers.

_Qualités physiques et morales.--Leur nombre et leur nature.--De la
santé et de l'aplomb.--Réflexions.--Exemples faciles à mettre en
pratique._


Un consommateur sans argent, qui a des dettes et des sentimens, et,
par-dessus tout cela, le vif désir de satisfaire ses créanciers, doit,
avant tout, être richement doté par la nature, puisqu'il ne l'a pas
été de même par la fortune.

Avant que de rien entreprendre, il devra se soumettre à un examen
sévère de toute sa personne. Cet examen devra rouler sur deux points
principaux qui sont:

1º La connaissance parfaite de ses qualités physiques.

2º _Idem_ de ses qualités morales.

Cet examen de la plus grande importance exigera, de sa part, la plus
sévère impartialité, car, s'il n'y prend garde, la moindre indulgence
pourrait le conduire à de funestes conséquences, ou, qui pis serait,
lui faire prendre la route de Sainte-Pélagie, où il irait tout à son
aise repasser ses premiers examens. Ainsi donc, qu'il ne se délivre
pas trop légèrement un diplôme.

Je crois donc devoir lui indiquer, pour les _qualités physiques_,
dix-huit de ces mêmes qualités sur lesquelles il ne saurait trop
s'appesantir; et, pour les _qualités morales_, huit _seulement_ qu'il
ne saurait jamais trop perfectionner, si déjà elles ne sont arrivées
au degré voulu.

Les qualités physiques se composent de

SAVOIR:

1. Une santé de fer, (c'est une des plus importantes, et j'en dirai
quelques mots ci-après).

2. De vingt-cinq à quarante-cinq ans d'âge, (terme moyen 36 ans).

3. Taille de cinq pieds cinq à sept pouces.

4. Tête régulière.

5. Yeux vifs et perçans, (noirs ou bleus).

6. Nez fin.

7. Bouche grande et ornée de ses trente-deux dents (toujours bien
entretenues).

8. Cheveux courts, (noirs, châtains ou blonds, mais noirs de
préférence si l'on peut).

9. Favoris épais.

10. Les épaules de dix-huit pouces de diamètre.

11. Reins solides.

12. Bras longs et vigoureux.

13. Poigne d'airain, (les ongles toujours courts).

14. Cuisses rebondies.

15. Jarrets de cerf.

16. Mollets de quatorze pouces de circonférence.

17. Pieds légers.

18. Enfin une force d'Hercule.

J'ai dit tout-à-l'heure que la santé était une des qualités physiques
les plus nécessaires: c'est la vérité; car, si vous pouvez atteindre
l'âge de soixante-dix ou quatre-vingts, ou ce qui est le _nec plus
ultra_ de quatre-vingt dix ans, il y a quarante-cinq (qui est le terme
moyen) à parier contre un, que vous enterrerez les quarante-quatre
quarante-cinquièmes de vos créanciers. Or, j'ai dit et prouvé que la
mort d'un créancier était un des moyens d'amortissement naturels
indiqués par mon oncle, et certes, votre créance ainsi acquittée, le
créancier ne peut vous en vouloir; car de même que Dieu ne veut pas la
mort du pécheur, un débiteur ne peut désirer celle de son créancier,
attendu que d'après le principe «moins on a de créanciers, moins on a
de ressources.»

Ce sont là, j'espère, de bonnes et solides qualités, des qualités
tout-à-fait _privilégiées_, et je dis privilégiées parce que, pouvant
les acquérir facilement par l'exercice et un régime y relatif, on peut
s'en défaire de même. Je défie M. le ministre des finances de vous
assujettir à un droit d'enregistrement. En un mot ces avantages qui
sont de véritables propriétés sont de nature _insaisissable_ par les
créanciers, la nature seule pourrait mettre opposition à leur revenu.

Quant aux qualités morales, elles peuvent se ranger à peu de chose
près dans la même catégorie. J'en reconnais huit indispensables et qui
doivent se classer ainsi;

SAVOIR:

1. De l'aplomb (c'est la plus importante de toutes: je le prouverai
ci-après).

2. Une présence d'esprit continuelle.

3. Une mémoire de créancier.

4. Le sang-froid d'un de nos anciens grenadiers.

5. Un courage à toutes épreuves (ce qui est à peu de chose près la
même chose sauf les nuances).

6. Une patience de garde-malade.

7. Une adresse sans exemple à tous les jeux ou à tous les exercices;
(qualité extrêmement importante et pour la possession de laquelle il
est bon de prendre des leçons des grands maîtres pour pouvoir en
donner à son tour lorsque l'occasion s'en présente).

8. Enfin, une faim de loup (cette dernière qualité morale n'est
réputée telle que depuis très-peu de temps; mais enfin, les autorités
qui l'ont prouvée journellement ne laissent à cet égard aucun doute,
surtout depuis qu'une d'elles a démontré, clair comme le jour, que:
_les grandes pensées viennent de l'estomac_).

J'ai dit tout-à-l'heure que l'aplomb était, de toutes les qualités
morales, la plus importante: c'est plus qu'une qualité, c'en est dix,
vingt, cent, mille, etc., c'est même une vertu. Avec de l'aplomb seul,
on peut facilement remplacer les six qualités morales indiquées.

En effet, qu'est-ce que la présence d'esprit? de l'aplomb dans les
idées. Qu'est-ce que la mémoire? de l'aplomb dans les souvenirs.
Qu'est-ce que le sang-froid? de l'aplomb avant le danger. Qu'est-ce
que le courage? de l'aplomb pendant l'action. Qu'est-ce que la
patience? de l'aplomb dans les désirs. Qu'est-ce que de l'adresse?
encore une espèce d'aplomb dans les gestes et les mouvemens. Il n'y a
donc que la huitième qualité morale qui ne puisse se remplacer par de
l'aplomb, c'est _la faim_. Au fait, un estomac vide ne peut
entreprendre ni soutenir de grandes choses.

L'aplomb consiste principalement à laisser sans réplique tout ce qui
ressemble à un raisonnement ou à une question, à nier l'évidence, à
soutenir l'impossible, en un mot à donner à tous les faits et à tout
ce qui a le caractère de preuve un démenti robuste et laconique. _Non,
si_; _cela est, cela n'est pas_; _c'est impossible, c'est possible_;
tel est le court glossaire du langage de l'homme qui a de l'aplomb.

EXEMPLES.

Un premier créancier va vous soutenir que vous n'avez pas le sou pour
le payer; n'allez pas vous époumoner pour lui prouver le contraire?
répondez tout simplement: _c'est possible_......, et votre homme reste
muet...... Il est content.

Un second créancier, auquel vous avez promis de rendre une
somme de..... qu'il vous a prêtée, se hasarde à vous dire que vous lui
avez manqué de parole; n'allez pas lui raconter pourquoi ou comment
vous vous trouvez embarrassé? répliquez-lui tout bonnement: _cela se
peut_... Il n'hésite pas... donc qu'il est satisfait.

Un troisième créancier, (votre propriétaire, par exemple,) vient vous
faire une visite, en profitant de la circonstance pour vous apporter
sa quittance; regardez-le avec un air indécis, accompagné d'un _c'est
impossible!_ Il vous soutient le contraire, sa boîte à tabac et à
almanach à la main. Un homme sans aplomb querellerait sur le taux du
loyer ou les jours de grâce, un homme qui en a, répond hardiment:
_Mais non!_ Si le propriétaire est mal élevé, il se fâche et menace de
faire vendre les meubles, vous lui objectez un _je ne le crois pas!_
il se vexe et instrumente; mais les meubles ne sont pas en votre nom,
il l'apprend, se vexe de nouveau, et cette fois vous avez doublement
raison en lui répondant: _C'est possible_..... Il n'a plus
rien à dire, et s'en va; mais la question de savoir si dans cette
circonstance il est satisfait ou non, est encore indécise, cela dépend
de l'acabit du propriétaire.

Enfin, avec de l'aplomb, vous commandez la confiance, vous passez pour
un garçon ferme et prudent. Cependant n'allez pas croire que cette
sublime qualité puisse vous empêcher d'aller à Sainte-Pélagie, parce
que si l'aplomb est permis aux débiteurs, il n'est pas défendu aux
créanciers; fussiez-vous logé _rue de la Clef_, il est de votre
dignité et de votre politique de ne répondre à celui qui vous
montrerait les verroux et les grilles de votre modeste cellule,
que..... _C'est possible._

Telles sont les _dix-huit qualités physiques_ et les _huit qualités
morales_, en tout vingt-six qualités, qui vous sont absolument
nécessaires pour pouvoir vous acquitter avec vos créanciers d'une
manière satisfaisante sans leur donner un sou; si vous ne les
possédiez pas toutes les vingt-six intégralement, vous auriez tort de
suivre ce système financier, et feriez encore mieux de n'avoir ni
dettes ni créanciers.



SIXIÈME LEÇON.

Dispositions générales.

_Vérité incontestable.--Choix d'un quartier.--Du logement.--Des
Portiers.--Du Propriétaire.--Du mobilier.--Connaissances qu'il faut
avoir en physique.--Des Domestiques.--D'une Femme de ménage.--Conseils
à suivre._


Quiconque n'a pas d'argent est bien forcé de vivre à crédit; s'il n'en
a pas il faut qu'il s'en fasse, et quand il s'en sera fait, il en aura
beaucoup plus qu'il ne lui en faudra pour ses consommations
habituelles.

Voilà une idée qui sans doute va étonner un grand nombre de mes
lecteurs déjà endettés, ou auxquels on doit beaucoup depuis
long-temps, mais ce n'est pas ma faute s'ils n'entendent rien à la
profession de _producteurs_ et de _consommateurs_.

Pour arriver parfaitement au but que mon oncle a proposé, il faut,
suivant son dicton, _savoir raisonner son affaire_. Or,
qu'est-ce que savoir raisonner son affaire, c'est savoir se loger, se
nourrir, se vêtir, se divertir, en un mot _s'entretenir_ sans rien
devoir ni sans débourser un sou.

Parmi ces choses il en est de plus ou moins nécessaires, de plus ou
moins indispensables; en suivant l'ordre de leur nécessité, nous
commencerons donc par la première de toutes, qui est le logement.

Le choix du quartier de la capitale, que vous devez prendre pour y
élire domicile, n'est pas une chose de peu d'importance, et vous devez
le choisir à un point tel que sa situation établisse entre vous et vos
créanciers une distance de deux lieues au moins; or, comme vos
créanciers peuvent se trouver disséminés dans chacun des douze
arrondissemens de Paris, vous ferez bien de vous loger (si cela vous
est possible) _extra muros_, c'est-à-dire au-delà de la barrière,
en choisissant celle qui aboutit au quartier où vous avez le moins de
créanciers.

Vous devrez faire connaissance avec le portier chargé de la garde de
la maison que vous avez l'intention d'occuper, même avant d'y avoir
arrêté un appartement. Peu de consommateurs pourraient se faire une
idée précise de l'énorme influence que les portiers exercent sur nos
destinées, puisqu'ils peuvent nous nuire ou nous servir, selon leur
caprice ou le degré de capacité dont ils sont doués, de huit manières
différentes et de cette manière.

1º Dire que nous sommes chez nous, lorsque nous n'y sommes pas.

2º Dire que nous ne sommes pas chez nous lorsque nous y sommes; (ce
qui est quelquefois pis.)

3º Refuser les lettres et paquets qui peuvent nous être adressés.

4º Recevoir les assignations et autres correspondances de même genre,
lorsqu'ils pourraient s'en dispenser.

5º Inspecter notre conduite et en tirer des conséquences.

6º Faire manquer une affaire majeure, par la manière dont
ils auront répondu lorsqu'on se sera présenté chez eux, relativement
au _chapitre des renseignemens_.

7º Ne pas vouloir se réveiller le matin pour tirer le cordon, lorsque
nos affaires ou l'état de notre santé nous forcent à prendre l'air
cinq minutes avant le jour.

8º Enfin ne pas ouvrir le soir lorsque l'on rentre un peu trop tard,
quoiqu'on ait frappé dix fois et qu'il vous ait parfaitement entendu,
ce qui entraîne une suite d'inconvéniens incalculables.

En effet, de quels contre-sens ne voyons-nous pas chaque jour un
portier se rendre coupable! ses propos peuvent changer une réputation
du tout au tout. Seriez-vous, dans le monde, un modèle animé de
l'Apollon du Belvéder; chez le portier, vous êtes un nouvel Ésope. Si
le nom de quelque locataire finit par une terminaison semblable au
vôtre, il envoie à celui-ci l'argent que vous avez emprunté et que
l'on a déposé chez lui pour vous; il envoie à celui-là un billet doux
qui vous était destiné, et le voisin va au rendez-vous à
votre place. Vient-il un créancier, il se gardera bien de dire que
vous venez de sortir à l'instant. Votre maîtresse est-elle parvenue à
s'échapper un moment pour venir vous trouver, le portier prétend que
vous n'êtes pas rentré la veille; enfin la négation _non_ au lieu de
l'affirmation _oui_, et _vice versa_ vous êtes un homme perdu.

Sachez donc plaire au portier avant même d'avoir fait votre première
visite au propriétaire, tâchez surtout de vous en faire un ami, et de
vous mettre bien avec sa femme, s'il en a une qui ne soit ni trop
vieille, ni trop sale, ni trop bavarde, ni trop curieuse, ce qui est
très-rare, je l'avoue.

Mon oncle, qui avait prévu tous ces cas, conseille de prendre, de
préférence, un logement dans une maison qui n'a pas de portier. Cette
circonstance offre souvent de grands avantages, mais aussi elle n'est
pas sans inconvénient. C'est à vous d'examiner attentivement votre
position et de voir quel est celui de ces deux cas qui peut
vous offrir le plus de ressources.

Quant au choix du logement, c'est encore une partie non moins
essentielle. Jamais d'appartement au-dessous du quatrième au-dessus de
l'entresol, et toujours sur le devant; de là, vous pouvez, en vous
mettant à la fenêtre, dominer sur tout ce qui vous entoure. Un
créancier s'est-il décidé à s'acheminer vers votre demeure, il vous
apparaît d'un demi quart de lieue, comme un point sur l'horizon, déjà
vous savez à qui vous avez affaire, bientôt il grossit en s'avançant,
vous l'avez reconnu, vous avez encore cinq minutes pour décider de
quelle manière vous devez en agir à son égard. Une bonne lorgnette,
une longue vue deviennent, dans cette circonstance, un meuble de la
première utilité, puisqu'il vous fait gagner du temps en mettant à
votre disposition dix minutes de plus pour réfléchir.

Mon oncle avoue qu'il faillit une seule fois être conduit à
Sainte-Pélagie (encore était-ce à la place d'un autre) parce qu'il
avait commis la fatale imprudence de se loger, au premier,
sur le derrière, dans une maison du quartier du Palais-Royal; il
ajoute très-judicieusement qu'une lieue et demie de chemin, et cent
trente-huit marches à monter affaiblissent prodigieusement les forces
et la mauvaise humeur d'un créancier. En effet, arrivé à votre porte,
épuisé, rendu, ce n'est plus de l'argent qu'il vous demande, c'est une
chaise et un verre d'eau. On sait que l'un et l'autre sont faciles à
procurer même coup sur coup.

Quant au mobilier, il est un préjugé généralement répandu parmi la
plupart des consommateurs, c'est qu'il faut qu'ils aient un entourage
somptueux pour en imposer à leurs _producteurs_ et leur inspirer de la
confiance.

Cette idée était bonne du temps de Charles-Martel et de Pépin-le-Bref,
où un siège sur lequel on pouvait s'asseoir passait pour un
chef-d'oeuvre d'industrie; mais maintenant que l'on fait des lits
sur lesquels on peut dormir debout sans se coucher, tout
cela n'en impose plus, et ce luxe n'est propre qu'à étonner les
enfans.

Ainsi donc votre mobilier ne doit être composé que de très-peu de
choses, mais de choses originales et propres à fixer l'attention de
ceux qui seraient à même de l'examiner en attendant mieux.

Meublez-vous par la mécanique, éclairez-vous par le gaz hydrogène, et
défendez-vous de l'approche de l'ennemi par la physique.

Mon oncle a fait cet essai avec un rare bonheur sur ses créanciers. Il
avait une machine électrique d'une assez jolie dimension, et observait
toujours de la tenir abondamment chargée du mystérieux fluide; il
l'avait mise en communication avec la clef de sa porte d'entrée par un
fil conducteur; de l'aspect de cette clef constamment sur sa porte, il
en retirait un sentiment de confiance sans bornes, parce que lorsqu'un
créancier impatient venait à mettre la main dessus pour entrer chez
lui, il recevait une commotion violente qui le livrait en proie à des
sentimens confus d'engourdissement et de sorcellerie; il
était rare qu'un créancier, quelque brave ou quelqu'entêté qu'il fût,
se frottât une seconde fois à venir prendre une leçon de physique
expérimentale, bien qu'il lui eût expliqué très-clairement les effets
résultant des causes, et les causes résultant des effets, en physique.

Quant au choix d'un domestique, c'est une affaire trop délicate dans
une position semblable en tout point à celle où je souhaite que vous
vous trouviez, pour parvenir sûrement à votre but; il vaut infiniment
mieux se servir soi-même. Je ne vous engagerai donc pas non plus à
prendre une femme de ménage, la portière ne la verrait que d'un
très-mauvais oeil, et on sait ce que c'est que l'oeil d'une
portière mécontente; vous vous ressentiriez nécessairement du
contre-coup de sa mauvaise humeur. Si vous ne pouvez vous astreindre à
ces soins du ménage, dont un consommateur habitué à toutes ses aises
ne peut se passer, faites d'une pierre deux coups, et choisissez de
préférence votre portière ou sa fille si elle est jeune et
adepte, parce que son père et sa mère se ressentiront, à leur tour, du
contre-coup de vos générosités et de vos bonnes grâces à l'égard de
leur fille. En elle, vous trouverez un défenseur officieux et un
puissant auxiliaire pour repousser les invasions de la gent
_créancière_.



SEPTIÈME LEÇON.

Manière de vivre.

_Dicton de mon Oncle.--Cas que l'on doit toujours prévoir.--Principe
invariable.--Fournisseurs de tous genres auxquels on doit accorder la
préférence.--Craintes mal fondées.--Emploi de la journée d'un
consommateur qui sait_ raisonner son affaire._--Biens immenses
occasionnés au commerce.--Résultats._


J'ai souvent entendu dire à mon oncle qu'il fallait bien se garder de
dépenser la veille tout l'argent qu'on pouvait avoir en sa possession,
quelque certitude que l'on ait d'en avoir le lendemain, parce qu'il
arrivait presque toujours, par des _causes fortuites et indépendantes
de la volonté_ du consommateur, causes que l'on ne pouvait ni prévoir
ni empêcher, que ces rentrées étaient ajournées, ou ne rentraient pas
du tout; or personne ne sait mieux que moi combien mon oncle
avait raison.

Supposons donc que ce cas arrive, et voyons quels sont les moyens de
salut à y opposer: ils reposent sur un seul principe dont vous ne
devez, dans aucun cas, comme sous aucun prétexte vous écarter; ce
grand principe, le voilà!

Vous devrez toujours vous fournir de préférence chez les pourvoyeurs
riches. 1º Parce qu'ils ont tout de première qualité. 2º Parce que
vous devez mettre en pratique le principe tant de fois répété, que ces
individus ayant trop, et vous pas assez, c'est un véritable service à
leur rendre, et à vous aussi, que de chercher à rétablir l'équilibre,
et personne plus que vous ne doit y être intéressé. 3º Parce que le
vide que vous opèrerez dans leurs magasins, restera presqu'inaperçu;
et quand même ce vide sera bientôt comblé par la clientelle payante,
que votre consommation saura y amener.

En conséquence, vous ferez choix d'un propriétaire chez lequel tout
puisse abonder et qui n'attende pas après vos cent écus de
loyer pour pouvoir aller payer ses impositions. Il est à la
connaissance de tous les locataires qu'il existe des propriétaires
riches dans tous les quartiers de Paris, ainsi donc cela vous sera
très-facile.

Vous déjeûnerez au Palais-Royal, et dînerez sur le boulevard des
Italiens. Vous allez croire peut-être qu'il faut payer dans ces
maisons-là; point du tout, leur prospérité ne se fonde que sur les
couverts ou plutôt sur les convives qui ne payent pas, parce qu'ils
savent choisir leurs mets, parce qu'ils savent allécher ceux qui ne
savent pas se commander un dîner, mais qui savent le payer, parce
qu'enfin ils consomment beaucoup plus que les autres. Chez les
restaurateurs à 21 ou 32 s. on ne fait pas de crédit parce que tout le
monde paye; mais dans les grands établissemens dont je vous parle, on
a senti tout ce qu'un consommateur qui peut ne pas payer un dîner de
20 fr. qui en rapporte trente de 10 fr. qui sont payés, vaut à son
producteur.

Je connais de grands restaurateurs qui vous payeraient
volontiers pour que vous vous tinssiez à leur table toute la journée,
appelant les garçons (toujours par leurs noms de baptême pour se
donner un air d'habitué), demandant du champagne, faisant mousser leur
vin et leur réputation. Votre figure opère, sur l'appétit paresseux ou
économique des passans, l'effet d'une glace avant le dîner, et ils
sont saisis d'une faim _engloutissante_.

Quant à vous, après avoir pris tout ce qu'il est possible de prendre,
vous vous levez, et portant négligemment votre main au bouton doré de
votre habit, comme pour chercher votre bourse dans la poche de votre
gilet, vous en tirez un cure-dents; aussitôt le maître de la maison
vous fait un signe de tête respectueux et reconnaissant tout à la
fois, pour vous épargner un soin qu'il considérerait comme un affront;
vous adressez en passant un petit salut et un coup-d'oeil à la dame
du comptoir, et la grâce de ceux qu'elle vous rend, indique assez
qu'elle se croit encore trop payée par l'excellent appétit
dont vous avez donné un exemple, aussi bien soutenu qu'imité.

Plaisanterie à part, il est de fait que les premiers restaurateurs de
la capitale comptent par jour une demi douzaine de consommateurs de
cette force sur les principes.

Vous ne vous habillerez pas autre part que chez Bardes, parce que ce
gaillard-là, qui habillerait toute l'armée française, en vingt-quatre
heures, sur la parole de M. le ministre de la guerre, peut bien vous
faire un habit, deux pantalons, quatre gilets, sans que vous lui
donniez la vôtre que vous le payerez aussitôt leur confection. Notez
que, si par hasard il va chez vous, ce ne sera que pour vous demander
si vous voulez qu'il vous fasse une polonaise ou un manteau, au même
prix.

Vous vous chausserez chez Sakoski. Il chausse tous les fashionables et
M. le ministre des finances; jugez s'il hésitera à vous prendre mesure
et à vous ouvrir un compte courant sur son grand-livre.

Quant à votre linge, vous vous fournirez chez la lingère de
la Cour; mieux que personne elle connaît les avantages du crédit, et
lorsqu'on en fait, un de plus ou un de moins n'occasionne que peu de
frais de différence; quand même vous vous perdrez facilement dans la
foule des consommateurs de ce genre.

Tels sont les producteurs que vous devrez rechercher; parce que ce
sont là les seuls que vous pourrez payer sans débourser un sou,
attendu que de belles paroles pour eux équivalent à de l'argent
comptant.

N'allez pas croire qu'un consommateur tel que celui dont je veux
parler, pour pouvoir payer les dettes que lui feront contracter ses
consommations journalières, soit forcé de se courber tristement sur le
métier d'une manufacture, ou débarquer quotidiennement des
marchandises sur les ports Saint-Paul ou Saint-Nicolas. Il n'ira pas,
par une chaleur du mois de juillet, rentrer ses récoltes, ou au
coeur de l'hiver accélérer des semences; il ne se creusera pas la
tête pour améliorer les produits divers que nous offrent généreusement
toutes les bêtes à cornes ou sans cornes qui sont en France
et autres lieux. Il ne passera pas son temps à enrichir d'un schall,
d'un fourneau économique ou d'un rasoir à l'épreuve, l'exposition de
nos produits; il n'emploiera même pas la journée à reproduire sur une
toile que sa main saura rendre vivante, les traits d'un des défenseurs
de nos libertés, ou la nature prise sur le fait, soit dans les bois de
Meudon ou dans celui de Montmorency; il ne passera pas sa soirée à
accompagner, de son violon, de sa basse, de sa flûte ou de son cor,
les artistes de nos royaux théâtres qui chantent faux ou ne dansent
pas en mesure. Enfin, il n'usera pas les trois quarts de sa vie, _rue
de Rivoli_, à additionner de longs bordereaux; il ne fera rien de tout
cela; mais, parce qu'il ne plantera pas, ne fabriquera pas, ne peindra
pas, ne fera pas de musique et n'additionnera pas, ce serait une
erreur de croire qu'il ne travaillera pas, qu'il ne produira pas,
qu'il ne consommera pas et qu'il ne payera pas, mais toujours à la
manière de mon oncle.

Voici au surplus, pour arriver au résultat désirable par tous les
consommateurs pour lesquels il a rassemblé les matériaux de son
ouvrage, la conduite et le genre de vie qu'ils devront tenir et
suivre, et le tableau des _biens_ généraux qu'ils opèreront par sa
méthode:

1º Le consommateur quel qu'il soit, ne se lèvera pas avant 10 heures,
et par cette heureuse indolence il diminuera l'encombrement des
commis, blanchisseuses, commissionnaires, cabriolets, oisifs, etc.,
etc., qui obstruent chaque matin les rues les plus fréquentées, et par
conséquent les plus sales de notre belle capitale. Premier bien.

2º Il donnera audience à tous ses créanciers indistinctement de 10 à
11 heures, les écoutera et mettra en pratique les préceptes enseignés
dans ce manuel.

Pendant ce temps les créanciers qui feront chez lui antichambre en
attendant son lever, ne seront pas chez d'autres consommateurs
également débiteurs, et cet avantage retombera sur la masse. Second
bien.

3º Il recevra tous ses fournisseurs de onze heures à midi,
gardera par devers lui ce que les uns lui apporteront, commandera
quelque chose de nouveau à ceux qui n'auraient rien apporté.

De cette manière il les tiendra en haleine, augmentera son crédit, et
poussera à la consommation; troisième bien.

4º Il s'habillera de midi à une heure, entendra sa cravate comme un
ange, au moyen de ma théorie raisonnée de cette importante partie de
notre habillement.

Il poussera ainsi au débit de cet ouvrage, chez le libraire, et à
l'écoulement des mousselines, du jaconin, de la perkale et de la
batiste de nos manufactures; quatrième bien.

5º A deux heures il ira déjeûner au café du Perron, où, par la
délicatesse du choix qu'il fera sur la carte, il provoquera encore à
la consommation en mettant à la mode les _oeufs en coquille_ et les
_omelettes à l'oseille_, qu'il mangera avec une grâce contagieuse pour
tous ceux qui, sans connaître ces mets, auront envie d'en manger.

Suivant son système, il ne payera pas son déjeûner, mais il en fera
consommer vingt par des habitués qui ne prennent ordinairement qu'une
tasse de café sans beurre, et qui insensiblement se laisseront aller
au déjeûner à la fourchette, entraînés par son exemple. Le maître du
café sera très-content des vingt déjeûners payés, et très-satisfait du
consommateur qui lui aura ainsi payé le sien, quoique sans argent:
cinquième bien.

6º Il ira aux Tuileries attendre nonchalamment l'heure du dîner; les
deux ou trois chaises dont il se servira, sans les payer, pour étendre
sa paresse, seront très-fructueuses à la loueuse qui en a
l'entreprise. Par la manière dont il sera assis, il invitera les
promeneurs au repos. En un instant toutes les chaises seront occupées
et payées, la loueuse fera recette, et le remerciera; sixième bien.

7º Une beauté suspecte ou non, soupirant dans une contre-allée après
l'espoir d'un dîner, viendra à passer près de lui; il s'extasiera sur
sa taille, sa démarche et _son genre_ qu'il trouvera _bon_; un Anglais
qui ne s'y connaîtra pas fera la même remarque et se détachera pour
lui offrir son bras, un dîner et sa bourse qui seront acceptés.

Il aura répandu le numéraire de l'Anglais dans le commerce de France.
Septième bien.

8º A six heures, il emmènera quelques amis dont il ne sait pas le nom
dîner chez son restaurateur d'habitude. Il le met en vogue d'un seul
mot. Garçon! _des huîtres vertes_, de la _tisane de Champagne
frappée_, des _perdrix aux truffes_, etc., etc. Il mangera comme
quatre, boira comme six pendant deux heures.... Quel fécond résultat
n'aura pas sa digestion après que les amis auront payé leurs cartes.
Le restaurateur sera enchanté en se décidant bien à ne jamais demander
un sou à un si précieux consommateur. Les huîtres qu'il aura fait
enlever de chez les factrices de la _rue Montorgueil_ feront faire
queue, le lendemain, chez elles pour en avoir; les marchands de vins
de Reims et d'Épernay ne pourront suffire aux demandes de
_tisane_ qui leur seront adressées de toutes parts. La population du
Périgord, si occupée à la recherche de la truffe, redoublera
d'activité; la Vallée se garnira comme aux approches des élections; le
marché de Poissy sera mieux fourni; la chandelle diminuera, la bougie
augmentera et les taneurs n'attendront plus après la peau des bêtes,
pour faire des cuirs..... Huitième bien. Mais que de biens en un seul!
C'est parce qu'il est opéré par un individu qui a étudié à fond toutes
les théories de mon oncle et qui sait parfaitement les mettre en
pratique.



HUITIÈME LEÇON.

De la Contrainte par Corps.

_Réflexions morales et philosophiques.--_Trois petits pâtés ma chemise
brûle!_--Sainte-Foix et mon Oncle.--Histoire de _la Contrainte par
corps_, depuis son origine jusqu'à nos jours.--Causes pour lesquelles
on peut être _appréhendé au corps_.--Anecdotes.--Avertissement._


L'emprisonnement pour dettes est, selon mon oncle, une suite
nécessaire des progrès de la civilisation. En France, sous les deux
premières races et même au commencement de la troisième, le créancier
n'avait de prise que sur les biens immeubles de son débiteur. Le
président Hénault cite en preuve Bouchard le Barbu de Montmorency,
lequel faisait la chasse au moine de Saint-Denis, dans son _île
Saint-Denis_, comme on fait la chasse aux sangliers et autres gibiers
de la même espèce. Or, cet honnête _consommateur_ devait une somme
considérable à Adam, abbé de Saint-Denis. «On ne l'arrêta pas, dit
l'abbé Suger, parce qu'alors ce n'était pas l'usage; mais on alla par
ordre du bon roi Robert ravager ses terres, jusqu'à ce qu'il eût
payé.»

Dans ces temps de barbarie, la loi frappait de ridicule celui qui
contractait des dettes qu'il ne pouvait payer. Les choses ont bien
changé depuis!

La cession de biens à laquelle un débiteur se voyait contraint, était
accompagnée d'une singulière cérémonie. Le débiteur, gentilhomme ou
roturier, était obligé de frapper trois fois sur la terre avec son
derrière (_Nudis clunibus_), en criant: _Je cède mes biens!_
Sainte-Foix prétend que l'on voit encore à Padoue la pierre de blâme
(_Lapis vituperii_), où s'infligeait cette punition.

Je ne serais pas éloigné de croire que c'est là l'origine d'une
pénitence toute semblable que l'on s'impose _aux petits jeux
innocens_, à celui qui ne peut payer autrement sa dette du
_gage touché_. Je ne sais s'il faut, sur la seule autorité de l'auteur
des _Essais sur Paris_, admettre comme prouvé, qu'antérieurement au
règne de Louis-le-jeune, on pouvait se dispenser de payer ses dettes
en se battant avec ses créanciers; en pareil cas, Sainte-Foix était
homme à confondre son histoire particulière avec celle des moeurs de
nos ancêtres. Comme il payait fort mal et se battait souvent, il était
intéressé à faire croire que l'un pouvait aller pour l'autre: quand
même il était l'ami intime avec mon oncle. Je reviens à mon sujet, que
je vais traiter avec tout le sérieux dont il est digne.

On appelle _contrainte par corps_, un acte signé, enregistré et émané
d'un tribunal quelconque, mais cependant compétent; qui se prend
tantôt pour un jugement, l'ordonnance ou la commission; qui permet à
un créancier de faire incarcérer son débiteur en matière civile,
tantôt pour le droit que le créancier a d'user de cette voie contre
son débiteur, tantôt enfin pour l'arrêt et emprisonnement
qui est fait en conséquence de la personne du débiteur; _Potestas
cogendi alicujus ad faciendum aliquid per sententiam judiciis data._

Il n'était pas permis chez les Égyptiens de s'obliger par corps;
Boccoris en a fait une loi que Sésostris renouvela. Les Grecs au
contraire, permettaient d'abord l'obligation par la _contrainte par
corps_; c'est pourquoi Diodore dit qu'ils étaient blâmables, tandis
qu'ils défendaient de prendre en gage les armes et la charrue d'un
homme, de permettre de prendre l'homme même; aussi Solon ordonna-t-il
à Athènes qu'on n'obligerait plus le corps pour dettes, loi qu'il tira
de celles de l'Égypte.

La _contrainte par corps_ avait lieu chez les Romains contre ceux qui
s'y étaient soumis ou qui y étaient condamnés pour stellionat ou dol;
mais si le débiteur faisait cession, on ne pouvait plus l'emprisonner;
on ne pouvait pas non plus arrêter les femmes pour dettes civiles,
n'auraient-elles pas payé leurs impositions, soit de portes
et fenêtres, soit personnelles, soit locatives, soit mobilières ou
immobilières, directes ou indirectes; car il y avait autrefois à Rome
de toutes ces jolies choses, comme aujourd'hui à Paris, avec cette
différence que le nom était différent, que l'on ne payait pas si cher
et qu'on n'inquiétait même pas les citoyennes Romaines pour de
pareilles bagatelles; à Paris, au contraire, on arrête tout le monde,
de quelque genre et de quelque sexe que l'on soit: masculin, féminin
et même neutre, cela ne fait rien à l'affaire.

En France autrefois il était permis de stipuler la contrainte par
corps dans toutes sortes d'actes; elle avait lieu de plein droit pour
dettes fiscales, et il y avait aussi certain cas où elle pouvait être
prononcée par le juge, quoiqu'elle n'eût pas été stipulée.

L'édit du mois de février 1535, concernant la conservation de la ville
de Lyon, ordonne que les sentences de ce tribunal seront
exécutées par _prise de corps et de biens_ dans tout le royaume, sans
_visa_ ni _pareatis_, ce qui s'observe encore aujourd'hui.

Charles IX en établissant la juridiction consulaire de Paris par son
édit de 1563, ordonna que les sentences des consuls, provisoires ou
définitives, qui n'excéderaient pas la somme de 500 liv. tournois,
seraient exécutées _par corps_.

_La contrainte par corps_ n'avait point encore lieu pour l'exécution
des autres condamnations; mais par l'ordonnance de Moulins, art. 48,
il fut dit: «Que pour faire cesser les subterfuges, délais et
tergiversations des débiteurs, tous jugemens et condamnations de
sommes pécuniaires pour quelque chose que ce fût, seraient promptement
exécutés par toutes contraintes et cumulations d'icelles, jusqu'à
l'entier paiement et satisfaction; que si les condamnés n'y
satisfaisaient pas dans les quatre mois après la condamnation à eux
signifiée, à personne ou domicile, ils pourraient être _pris
au corps_ et tenus prisonniers jusqu'à la cession, et abandonnement de
leurs biens, et que si le débiteur ne pouvait pas être pris ou que le
créancier le demandât, il serait procédé par le juge pour la contumace
du condamné, au doublement et tiercement des sommes déjà adjugées.»

Les prêtres ne pouvaient cependant être contraints par corps en vertu
de cette ordonnance, ainsi que cela fut déclaré par l'_art. 57_ de
_l'ordonnance de Blois_.

L'usage des contraintes par corps après les quatre mois, qui avait été
établi par l'ordonnance de Moulins, a été abrogé pour les dettes
purement civiles par l'ordonnance de 1667, _tit. 34_, _art._ 1er,
qui défend aux cours et à tous les juges de les ordonner, à peine de
nullité, et à tous huissiers ou recors de les exécuter à peine de
dépens, dommages et intérêts.

Pour obtenir la contrainte par corps après tous les cas prévus par le
code, le créancier doit primitivement faire signifier le jugement à
la personne ou domicile de la partie, distribuer avec commandement de
payer, et déclaration qu'elle y sera _contrainte par corps_, après les
délais soufferts par la loi.

Ces délais expirés, et à compter du jour de la signification, le
créancier lève au greffe un jugement portant que dans la quinzaine, la
partie sera _contrainte par corps_, et il fait signifier, au moyen de
quoi la quinzaine étant expirée, la contrainte par corps peut être
exécutée sans autres procédures; il faut seulement observer que toutes
les significations dont on a parlé doivent être faites avec toutes les
formalités ordonnées pour les ajournemens.

Si le débiteur appelle de la sentence, s'oppose à l'exécution de
l'arrêt ou jugement portant condamnation _par corps_, la contrainte
doit être sursise jusqu'à ce que l'appel ou l'opposition ait été jugé;
mais si avant la signification de l'appel ou opposition, les huissiers
ou gardes de commerce, s'étaient saisis de la personne du
condamné, il ne serait pas sursis à la contrainte; c'est-à-dire qu'il
n'aurait plus droit à mettre opposition.

Les poursuites et contraintes par corps n'empêchent pas les saisies,
exécutions et ventes des biens, meubles ou immeubles de ceux qui sont
condamnés.

Quoi qu'il en soit, la dernière loi sur la contrainte par corps (celle
du 15 germinal an VI), n'a établi aucune différence entre le véritable
négociant patenté, et celui qui, sans être commerçant, fait un acte de
commerce. Je veux parler des consommateurs de toutes classes auxquels
le tribunal de commerce fait l'honneur de les qualifier du titre de
_négocians_.

Il suffit d'avoir signé une lettre de change en bonne forme, pour être
réputé _négociant_, et devenir justiciable du tribunal de commerce. Si
la lettre de change n'est pas acquittée à l'échéance, ce tribunal ne
manque jamais de décerner _la contrainte par corps_, et il est
tellement expéditif qu'il rend, dit-on, années communes, environ
dix-huit mille jugemens de cette nature.

Mon oncle croit qu'on ferait très-bien d'abolir la _contrainte par
corps_, ou de la réserver seulement pour les créanciers. Ce sont en
général des prêteurs sur gage, des intrigans, des usuriers, de ces
misérables entremetteurs d'affaires qui se décorent du titre de
_producteur_, qui exploitent à leur profit la contrainte par corps.
Son abolition ferait disparaître une foule de piéges tendus sous les
pas des jeunes consommateurs passionnés et sans expérience, qui
risquent souvent leur avenir pour un moment d'ivresse et de
dissipation, et qui par malheur ont la manie de donner des à comptes à
leurs créanciers: ce serait donc un avantage réel pour la morale
publique et la consommation habituelle.

Il est prouvé que la contrainte par corps favorise les mauvaises
moeurs de plus d'une manière. Mon oncle a connu une femme sensible,
aujourd'hui duchesse, qui se trouvant jadis gênée par la présence d'un
mari d'humeur jalouse, apprend qu'il a souscrit une lettre
de change, que l'état de ses affaires ne lui permet pas de payer au
jour de l'échéance; elle fait aussitôt acheter sous main la fatale
créance, et retient son époux sous les verroux de Sainte-Pélagie
pendant cinq ans. Cet honnête homme n'apprit que dans la suite de
quelle manoeuvre il avait été victime, sa tendre épouse venant
quelquefois pleurer avec lui d'une séparation aussi cruelle, et se
consoler avec son crésus de son infortune conjugale.

Mon oncle m'a également assuré qu'un pareil moyen avait été employé
pour éviter les importunités d'un amant qui avait pris au pied de la
lettre des protestations d'une éternelle fidélité.

La durée de la détention est de cinq ans pour un Français: ce terme
expiré, il est libre, et ses créanciers perdent sur lui le _recours
par corps_; quant aux étrangers, la durée de leur détention est
illimitée.

L'âge, quelqu'avancé qu'il soit, n'exempte point de la _contrainte par
corps_. On a vu des vieillards de quatre-vingt-dix ans détenus à
Sainte-Pélagie, pour dettes. Avis aux consommateurs de tout
âge!........



NEUVIÈME LEÇON.

Des Huissiers.

_Qu'est-ce qu'un Huissier.--Des Huissiers Grecs et Romains.--Des
Sergens.--Droits et prérogatives d'iceux.--Petites anecdotes qui
démontrent les avantages attachés à _la charge_ d'Huissier ou de
Sergent.--Refuges et inviolabilité.--Conséquences._


    «Hé! ne devrait-on pas à des signes certains,
    Reconnaître le coeur des perfides humains!»

C'est ce que Racine nous souhaite dans ces deux vers relativement à la
_reconnaissance_ des huissiers. Car tant que le soleil est sur
l'horizon, tremblez malheureux consommateurs qui vivez sans principes,
ou plutôt qui n'en avez pas du tout; à la faveur de l'astre éclatant,
bien que _le soleil luise pour tout le monde_, les huissiers ont droit
de vous arrêter ou de vous faire arrêter, ce qui est à peu près la
même chose, excepté cependant les dimanches et fêtes chômées
par l'église.

Mais, me direz-vous, qu'est-ce dont qu'un huissier?..... Je vais vous
le dire.

Un huissier est une espèce de ministre de la justice, habillé comme
vous et moi, qui fait tous les exploits nécessaires pour contraindre
les parties tant au jugement qu'à l'exécution de toutes commissions,
droits et ordonnances émanés de juges légaux.

Les huissiers ont été ainsi nommés parce que ce sont eux qui gardent
l'_huis_ ou porte du tribunal. Le principal objet de cette fonction
est de tenir la porte close lorsque l'on délibère au tribunal, et
d'empêcher qu'aucun étranger n'y entre sans permission du président,
d'empêcher même que l'on écoute auprès du lieu où se tient la
délibération, qui doit être tenue secrète; de faire entrer ceux qui
sont mandés au tribunal; d'en expulser ceux qui troublent les séances,
en un mot, d'agir en tout selon la volonté du président.

Chez les Romains, ceux qui faisaient les fonctions
d'huissiers étaient appelés _apparitores_, _cohortales_, _executores_,
_hatores_, _cornicularii_, _officiales_. Ils remplissaient en même
temps les fonctions de ce qu'on appelait encore, avant la révolution,
des _sergens_.

En France, on les appela des _serviantes_, d'où l'on a fait _sergens_.
On les appelait encore, aux XIIIe, XIVe, XVe et XVIe siècles, des
_bedels_ ou _bedeaux_, ce qui, dans cette occasion, signifiait
_semonceurs publics_.

En 1317, ceux qui faisaient le service au parlement étaient appelés
_vateli curiæ_; mais dans une lettre du 2 janvier 1365, le roi les
appela _nos amés varlets_. Au reste, on sait que le terme de _varlet_
ne signifiait pas comme aujourd'hui _valet_, des fonctions viles et
abjectes, puisque les plus puissans vassaux, tels que les comtes, les
ducs et les barons se qualifiaient eux-mêmes du titre de _premier
varlet du roi_, quoiqu'ils fussent bien loin de se considérer comme
_très-humbles serviteurs_ de Sa Majesté. Du reste, les places
d'_huissiers au parlement_ étaient regardées comme _des
charges_, et s'achetaient à cause des gages et des émolumens qui
étaient attachés à cette place.

Le nom d'_huissier_ fut donc donné à ceux qui étaient chargés de la
garde des portes des tribunaux. On en trouve un exemple pour ceux du
parlement, dans un mandement de l'archevêque de Paris, en 1388,
adressé: _primo parlementi nostri hostiario seu servienti nostro._

Plus tard, la plupart des sergens (que l'on appelait aussi avant la
révolution des _pousse-culs_), ambitionnèrent le titre d'_huissier_,
quoiqu'ils ne fissent nullement de service auprès des juges ni des
tribunaux; de sorte que les premiers furent appelés _huissiers
audienciers_, pour les distinguer des autres _huissiers_, qui, dans le
fait, n'étaient de droit que des sergens ou pousse-culs.

Il était défendu aux huissiers, même du parlement, de se qualifier de
_maître_; ce titre n'était alors réservé qu'aux magistrats; mais
depuis que ceux-ci se sont fait appeler _monsieur_, _monseigneur_, _sa
grâce_, _sa seigneurie_, les _huissiers_ se sont attribué le
titre de _maître_.

Ils doivent marcher devant les membres du tribunal assemblés, afin de
leur faire porter honneur et respect, et empêcher qu'on ne les arrête
dans leur passage; faire faire silence au commencement de l'audience,
et frapper de leur baguette pour faire tenir le public en repos et à
sa place.

C'est un huissier qui appelle les causes à l'audience, d'après le rôle
qui lui est remis. Il doit toujours être couvert en remplissant ses
fonctions. Les anciennes ordonnances leur défendaient, sous peine de
blâme et d'amende, de ne rien prendre, recevoir, accepter ni exiger
des parties pour appeler leurs causes; mais on sait qu'en France les
vieilles ordonnances sont à-peu-près comme de nouvelles que je
pourrais citer, tombées tout-à-fait en désuétude.

Ce sont les huissiers qui donnent les assignations et ajournemens, qui
procèdent aux publications de ventes de meubles, qui exécutent (à la
diligence de M. le procureur du roi) les décrets rendus en matières
criminelles, qui font les procès-verbaux de perquisitions, les
emprisonnemens, les saisies et annotations de biens. En cas de
résistance ou de rébellion, ils peuvent appeler à leur secours la
force armée et les habitans des lieux, qui sont tenus, arbitrairement,
à leur prêter appui, secours et assistance, dans le ressort duquel ils
exploitent.

François Ier ayant appris qu'un de ses huissiers avait reçu des
coups de bâton, se mit un bras en écharpe, voulant marquer par-là
qu'il regardait ce traitement fait à son huissier comme l'ayant reçu
lui-même, et que la justice, dont il se regardait comme le premier
organe, était blessée en sa personne.

L'édit d'Amboise, les ordonnances de Moulins et de Blois défendent,
sous peine de mort et sans aucune espèce de grâce, d'outrager ou
excéder des huissiers ou sergens lorsqu'ils font quelques exploits de
justice.

Jourdain-de-Lille, fameux par ses brigandages sous Charles
IV, fut pendu en 1322, pour avoir éventré un huissier qui l'ajournait
au parlement.

Édouard, comte de Beaujeu, fut décrété de prise de corps et emprisonné
à la Conciergerie, pour avoir fait jeter par la fenêtre un huissier
qui lui vint signifier un décret.

Le prince de Galles, en 1367, ayant empêché un huissier qui venait
pour l'ajourner de faire son ministère, fut déclaré contumax et
rebelle par le parlement, et les terres qu'il tenait en Aquitaine
furent confisquées.

Anciennement un huissier assignait verbalement les parties, et ensuite
en faisait son rapport au juge du lieu en ces termes: _A vous,
Monseigneur le Bailly........ mon très-douté ou redouté Maître......
plaise vous savoir que le....... j'ai intimé....... à comparoître,_
etc., etc. Ce rapport s'appelait _relatio_. L'huissier ne signifiait
pas, il mettait seulement son sceau, parce que la plupart ne savaient
ni lire ni écrire; mais maintenant tous les huissiers sont forcés, par
les nouvelles ordonnances, et obligés de savoir au moins lire et
écrire: tous s'y conforment maintenant.

Ils peuvent porter sur eux des armes offensives et défensives, pour la
sûreté de leur personne, et se faire assister d'une force civile ou
militaire.

Vous ne sauriez donc trop étudier les abris que vous indique mon oncle
par ma voix, et ceux que vous présentent les articles du Code, qui
disent en beaucoup de mots ce que je vais vous dire en très-peu
d'articles:

1º Vous ne pouvez pas être arrêté par eux pour une somme moindre de
100 fr.; ainsi donc, si vous avez la faiblesse de souscrire un ou
plusieurs engagemens, ne les faites jamais de plus de 99 fr. 99 cent.,
et d'après cette latitude vous pouvez doubler, tripler, quadrupler la
masse de vos engagemens.

2º Vous ne pouvez être arrêté ni avant ni après le coucher du soleil;
de cette façon la lune devient votre protectrice. Invoquez-la donc, ô
vous consommateurs romantiques!

3º Vous ne pouvez être arrêté dans les édifices consacrés au culte,
mais seulement _pendant le service divin_. Belle occasion pour se
remettre au courant du répertoire..... profitez-en en ne manquant pas
un office.

4º Les résidences royales sont également inviolables pour vous, telles
que le Jardin des Plantes, le Louvre, les Tuileries, le Luxembourg, le
Palais Royal (le jardin seulement, les galeries exceptées).

5º Chez soi, tant qu'on n'en sort pas; pourvu que ce ne soit pas en
hôtel garni, et que vous n'ayez donné votre adresse à qui que ce soit.

6º Enfin dans les lieux où se tiennent les séances des autorités qui
forment un des principaux corps de l'État; mais il faut qu'il y ait
_tenue de séance_. Allez donc à la Chambre des députés entendre
discuter les honorables défenseurs de nos libertés avec lesquelles la
vôtre n'a rien de commun.

Tels sont les refuges que vous a réservés le Code contre les
poursuites des huissiers. Hors de là, vous courrez le risque à chaque
pas d'être appelé, saisi par le bras, si vous n'avez pas de jambes, et
conduit au lieu dont le nom va vous sauter aux yeux à la page
suivante....... Voilà!



DIXIÈME ET DERNIÈRE LEÇON.

Sainte-Pélagie.

_Aveu tardif.--Itinéraire.--Connaissance des lieux.--Portraits divers.
--Nouveau régime à suivre.--Les Visiteurs.--Consolations.--Dernières
réflexions._


Malheureux consommateurs, c'est en vain que mon oncle a cherché à vous
le dissimuler; mais moi je vous l'avoue, vous courez toujours le
risque de finir par-là.

Dès qu'un débiteur est en prison, s'il ne peut pas payer et que son
créancier soit devenu son ennemi, ainsi que cela arrive presque
toujours, il faut qu'il se résigne à y passer cinq mortelles années;
les seules chances qui lui restent, pour en sortir sans les secours du
Comité de Bienfaisance ou l'oubli de la part du _producteur_ de verser
d'avance le montant des alimens auquel a droit le _consommateur_. Dans
ce cas, une heure de retard lui rend la liberté. Mais en attendant il
n'en faut pas moins aller en prison, et je vais me charger du soin de
vous en montrer le chemin; car mon oncle ne s'étant jamais mis dans le
cas de le parcourir, serait fort embarrassé pour vous l'indiquer
lui-même.

Apercevez-vous dans cette ruelle presque déserte, qu'on nomme la _rue
de la Clef_ (que l'on prononce _clé_, même devant une voyelle, à ce
que nous apprend le Dictionnaire de l'Académie), ce grand bâtiment
entouré de hautes murailles, de bornes enchaînées, et dont la façade
semble n'être qu'à moitié sortie des antres de la terre? Voyez-vous ce
corps-de-garde, cette guérite et ce factionnaire? Distinguez-vous
cette porte, haute de quatre pieds, avec un judas de huit pouces
carrés? Frappez deux coups, baissez la tête et courbez-vous de manière
à ce que vos jambes et votre corps ne fassent qu'un angle droit... On
vous a ouvert, vous pouvez entrer!....

Maintenant vous voilà dans cet ancien couvent (réparé et mis à neuf
aujourd'hui) qui servait d'asile à des nonnes timides, et qui sert
aujourd'hui de prison aux consommateurs de toutes classes qui, ne
connaissant pas la méthode de mon oncle, ont pour payer leurs dettes
souscrit une ou plusieurs lettres de change qu'ils n'ont pas
acquittées, ou bien encore à des gens distraits qui ont contracté
l'habitude de prendre dans la poche de leurs voisins ce qu'ils ont
probablement oublié de mettre dans la leur.

Ce seuil que vous venez de franchir vous a séparé du séjour des
_allans_ et _venans_; au milieu de Paris, vous êtes presque dans
l'autre monde.

Ce grand Cerbère de six pieds deux pouces, cette espèce d'homme gris
dont la main qui ferait envie au plus brave des claqueurs de nos
théâtres royaux, semble être identifiée avec cette clé énorme qu'on
prendrait pour la masse d'armes d'un évêque du XIIe siècle, a deviné
que vous étiez un _consommateur_ qui veniez de passer bail avec un des
_producteurs_ ordinaires de l'endroit. Dès ce moment votre
signalement est gravé dans sa mémoire, et ce n'est qu'après cinq ans
révolus qu'il lui est permis de vous effacer de son souvenir.

Nouvel Hartentirkof, il est incorruptible; rien ne l'émeut, rien ne
saurait l'attendrir. Il ouvre et ferme la susdite porte avec la même
impassibilité, tant à l'infortune qu'à la beauté qui va la consoler
quelquefois. Jamais il ne sourit, si ce n'est lorsqu'il voit passer
sous ses yeux un panier de Chambertin ou de Mercuray. Ah! s'il pouvait
le confisquer à son profit!......... mais je ne dois pas m'arrêter
avec vous aux bagatelles de la porte, et vais vous conduire tout droit
au greffe.

Il est placé à l'extrémité droite du petit corridor où vous êtes; vous
vous présentez à un modeste employé, à cheveux blancs et culotte
courte, assez bon enfant, mais à califourchon sur les ordonnances
émanées de M. le Préfet de police: vous voilà enregistré, et dès ce
moment vous pouvez vous considérer comme un des commensaux
de l'établissement.

Cependant lorsque le _consommateur_ locataire a des principes, les
convenances exigent qu'avant de passer outre, il fasse une courte
visite au maître de la maison. Il se tient ordinairement dans une
pièce de fond voisine, avec deux greffiers qui lui servent
d'aides-de-camp. Vous serez étonné de l'amabilité de ses formes, de la
politesse de ses manières; c'est le type de M. Jovial. Quoique ne
vivant qu'entouré de chiens, de gardiens et de tristes murailles,
qu'il sache l'argot mieux que l'auteur qui vient de publier un ouvrage
important sur cette langue mère des voleurs et escrocs, échappés des
bagnes, et autres fashionables de la même trempe, comme l'auteur du
dictionnaire dont nous parlons, M. le greffier-concierge de
Sainte-Pélagie (car tel est son titre officiel) ne s'en exprime pas
moins d'une manière très distinguée, ce qui prouve que Sainte-Pélagie
ne renferme pas que des gens mal élevés. Vous ferez bien de
faire sa connaissance, d'autant plus qu'il est souverain absolu dans
l'intérieur du gouvernement qui lui est confié, et que ses actes et
jugemens sont sans appel.

Après avoir rendu vos hommages respectueux au maître de la maison,
vous revenez tant soit peu sur vos pas, afin de traverser le chemin de
ronde et pénétrer dans l'hôtel; vous vous trouvez en face de deux
portes. Celle de droite est la porte qui aboutit à la détention pour
opinion politique ou opinion de poche; ce n'est pas celle-là, mais
c'est celle qui est à gauche, et qui aboutit à la dette. Vous frappez,
on vous ouvre; vous exhibez votre écrou et cette fois-ci vous êtes
dedans.

Un député[15] a dit à la tribune nationale que le sort des détenus
pour dettes n'était pas aussi à plaindre qu'on le publiait, puisqu'ils
donnaient tous les jours des fêtes et des dîners. Cette assertion
peut avoir quelque chose de vrai, quoique manquant entièrement de
générosité de la part de celui qui l'avait émise. Je sais qu'on trouve
à Sainte-Pélagie quelques consommateurs aisés qui cherchent à
s'étourdir à table avec d'autres consommateurs leurs amis qui viennent
les voir; mais la masse des dettiers est dans la plus grande misère,
et plusieurs périraient sans le secours de leurs compagnons
d'infortune.

[Note 15: M. Bazre.]

Ce que je dis là est exact, et plus d'un de mes lecteurs seraient à
même d'en juger bientôt, s'ils n'avaient déjà mis en pratique les
théories variées, enseignées par mon oncle.

La loi oblige le créancier _incarcérateur_ à avancer au débiteur
incarcéré, une somme de 20 fr. par mois; sur cette avance le
consommateur doit d'abord payer le loyer de son lit et de son
ameublement; quelque modeste qu'il soit, il lui coûte la moitié de ce
qu'il reçoit par mois (10 fr., c'est prix fait comme pour les petits
pâtés); il lui reste donc 10 fr. pour se nourrir; or, 10 fr. ou 1,000
cent. à partager en trente jours (terme moyen), font bien 33 cent. 2/3
par jour ou 6 sols et deux liards à-peu-près, avec lesquels il est
tenu de faire deux repas par jour; reste 10 cent. par mois ou 24 sols
par an pour s'habiller, se blanchir, se chauffer, jouer, lire, donner
des étrennes, etc., etc. Certes ce n'est pas trop, et je doute qu'un
économiste, serait-il de la même trempe que celle dont était mon oncle
sur la fin de sa carrière, pût jamais faire honneur à ses affaires
sans même payer ses dettes, avec un semblable revenu.

M. le ministre de l'intérieur vient, il est vrai, au secours des
dettiers _pauvres_, en leur faisant distribuer ce qu'on appelle _la
pitence_, c'est-à-dire, une écuelle de bouillon maigre et quelques
légumes secs, remplacés les jeudis, dimanches et fêtes chômées, par un
bouillon appelé _gras_ et une petite portion de vache à laquelle on
est convenu d'appliquer la qualification masculine. Lorsque le
consommateur pauvre a une famille, et que cette famille se trouve dans
l'abandon, il faut encore qu'il partage le peu qu'on lui donne avec sa
femme et ses enfans.

Quel tableau que celui d'un malheureux privé de sa liberté, qui n'a
devant lui, le jour de Pâque ou de Noël, que la _pitence_, et qui voit
arriver sa femme et ses enfans affamés!.... Mon oncle, qui n'a jamais
connu ses enfans, parce qu'on ne lui a jamais connu de femme, bien
qu'il n'ait mis de sa vie le pied à Sainte-Pélagie, par superstition,
n'en a pas moins laissé un tableau frappant des misères qui s'y
engendrent, tout en raisonnant par analogie.

Cependant, il faut le dire, cet état de souffrance n'est pas
tout-à-fait général: les consommateurs dettiers trouvent à
Sainte-Pélagie une table d'hôte et trois ou quatre restaurans,
fréquentés par la classe aisée, et qui (chose étonnante), ne font pas
moins de crédit que les restaurateurs les plus aisés de la capitale.
Ceci vient sans doute à l'appui de l'assertion de mon oncle:
«quiconque ne fait pas de crédit doit infailliblement faire
banqueroute.» Quant à moi, il me semble que s'il est au monde un
restaurateur qui ne doive pas faire de crédit, ce doit être celui de
Sainte-Pélagie. Eh bien c'est tout le contraire!

On trouve encore dans cette douce retraite des cafés-tabagies, un
billard, un cercle où l'on joue à la bouillotte et à l'écarté, et un
cabinet de lecture où on lit tous les journaux, excepté le _Moniteur_,
la _Gazette de France_, la _Quotidienne_; on ne lisait pas davantage
le _Journal de Paris_, l'_Étoile_ et le _Pilote_, lorsqu'ils étaient
encore de ce monde.

L'intérieur de Sainte-Pélagie ressemble à un caravansérail, reçoit des
hommes de tous les pays et de toutes les professions. On y compte
toujours vingt officiers, parmi lesquels se trouvent une demi-douzaine
de colonels et un lieutenant-général; les marquis, les comtes, les
barons et les chevaliers s'y trouvent toujours en grand nombre; on y
voit même de temps en temps des abbés; le reste de la population se
compose d'hommes de lettres, de musiciens, de peintres, d'ouvriers, de
restaurateurs, de porteurs d'eau, de tailleurs et de voleurs de toutes
les classes; ce qui est le plus rare à Sainte-Pélagie, c'est un
négociant ou un gendarme.

Comme il y entre journellement de soixante-quinze à cent cinquante
_visiteurs_ par jour (terme moyen cent), et que ces _visiteurs_ ne
viennent pas pour être à la charge des consommateurs dettiers, les
restaurateurs et les cafés y gagnent quelque chose. Sans ces puissans
auxiliaires étrangers, il est probable que la plupart de ces
établissemens ne pourraient tenir long-temps; car en général les
consommateurs à postes fixes consomment peu et ne payent pas du tout;
aussi les restaurateurs et les cafés n'y sont-ils pas fameux. Les
habitués semblent posséder toutes les pratiques enseignées par mon
oncle, sans en pratiquer la théorie raisonnée. C'est un grand service
que rendra son ouvrage à ceux qui ne sont pas encore allés à
Sainte-Pélagie et à ceux qui en sont sortis.

Lorsque l'on veut aller visiter un malheureux consommateur _dettier_ à
Sainte-Pélagie, il ne suffit pas de se présenter à la préfecture de
police et d'y demander _une permission_; il faut préalablement se
munir d'une autorisation par écrit émanée du dettier que l'on veut
voir; ce n'est que sur cette autorisation, dûment visée au greffe de
l'établissement, par le respectable employé dont j'ai parlé au
commencement de cette leçon, que MM. de la préfecture de police
délivrent ladite permission.

Cette mesure qui paraîtra au premier abord une entrave à la liberté de
ceux qui sont en prison, est non-seulement nécessaire, mais encore
toute philantropique. Sans elle, les malheureux _consommateurs_
débiteurs seraient journellement harcelés par leurs créanciers
_producteurs_, quoique les premiers fussent sous les verroux. Ce mode
de communication établi laisse aussi au détenu la faculté de ne
recevoir dans sa prison que les individus qui peuvent adoucir l'ennui
de sa captivité: quant aux créanciers, ils n'ont d'autres moyens de
voir leurs débiteurs, qu'en les faisant appeler au greffe où ils sont
même libres de ne point se rendre, s'ils soupçonnent que celui qui
vient les tracasser ne voudra, en aucune façon, entrer en arrangement
en suivant la méthode du professeur.

Au surplus, il n'existe à Sainte-Pélagie comme dans la vie, que deux
grandes époques: l'entrée et la sortie. Les premiers jours de l'une,
comme les premières années de l'autre, paraissent interminables; mais
lorsque vous êtes arrivés à une certaine période, ils se précipitent
avec une vitesse extrême. La dernière semaine de la prison, comme la
dernière saison de la vie, s'écoule rapidement et ne laisse dans la
mémoire que des traces fugitives; alors on ne compte pas plus les
jours que le vieillard ne compte les années.... Je voudrais qu'on
m'expliquât clairement ce phénomène.

Il est prouvé d'ailleurs que les grands espaces nuisent au bonheur: en
toutes choses on a besoin de voir et de sentir des limites. Milton ne
travaillait à son Éden que dans une cave; Rousseau écrivit ses plus
belles pages dans un grenier; Cervantes fit son chef-d'oeuvre dans
un cachot, et mon oncle composa ce savant traité à l'hôpital. Mais que
sont Milton, Rousseau, Cervantes et une quantité d'autres, que je
pourrais facilement nommer, en comparaison de mon oncle.... Tous ces
grands génies n'eurent jamais un sou de dettes!



CONCLUSION.

Morale

QUI N'A RIEN DE COMMUN AVEC CELLE QUE PRÊCHE MON ONCLE DANS SON
OUVRAGE, ET QUE PAR CETTE SEULE RAISON, J'ENGAGERAI LE LECTEUR A
SUIVRE DE PRÉFÉRENCE A LA SIENNE.


Grâce à Dieu, nous ne sommes plus au temps où il était du bon ton
d'avoir des dettes, et où des créanciers dans une antichambre étaient
plus honorables que des laquais.

Le travers de quelques jeunes seigneurs de l'ancienne cour avait
insensiblement gagné toutes les classes, mais il était réservé à mon
très-remarquable oncle d'en faire un principe de droit civil,
politique et commercial, en un mot d'en faire un livre pour prouver
tout exprès que des dettes non-payées sont une preuve incontestable de
la prospérité de celui qui les a contractées.

Je lui en demande pardon; mais tout en donnant mes soins à la
rédaction de son _art de payer ses dettes et de satisfaire ses
créanciers sans débourser un sou_, je n'ai jamais apprécié sa morale
et encore moins senti le sel de ses plaisanteries sur les moyens qu'il
conseille d'employer pour ne pas payer ses dettes, quand
malheureusement on a été forcé d'en faire, et lorsqu'on trouve la
possibilité de n'en plus avoir en les payant, bien entendu avec de
l'argent. Il me semble que des dettes, de quelque nature qu'elles
puissent être, sont des engagemens tout aussi sérieux que d'autres, et
qu'il n'y a pas plus d'esprit que d'honneur à y manquer.

Je sais, et tout le monde sait comme moi que, par une de ces
inconséquences dont il me serait facile de trouver dans nos moeurs
une foule d'exemples, la loi condamne, sur ce point, ce que la société
permet. Je sais encore que, pendant que les tribunaux frappent le
matin les débiteurs, les théâtres se moquent le soir des créanciers,
et qu'on est convenu, dans le monde et sur la scène, de rire
des tours qu'on leur joue tous les jours. Mais ceux-ci se fatiguent de
leurs courses inutiles, s'ennuyent des remises éternelles qu'on leur
propose, et finissent enfin, à force de persévérance, par obtenir un
_arrêté de compte_ que le débiteur, pour obtenir un crédit nouveau,
solde au moins en partie souvent avec le secours des usuriers.

Ces honnêtes trafiquans, toujours au fait des besoins et des
ressources de ceux qui ont recours à eux, connaissent mieux que
personne la valeur d'une acceptation faite sur papier timbré.
L'étourdi qui tombe entre leurs pattes a beau répéter avec mon oncle:
_des billets tant qu'on veut, mais point de lettres de change!_ Ce
n'est qu'à ce prix qu'on obtient de l'argent, emprunté à des intérêts
énormes. Les jours s'écoulent, l'échéance arrive, la lettre de change
est protestée, le jugement rendu, signifié; M. Legrip et consors vous
quittent, et le lendemain, à son retour _du bois_, en entrant au _café
de Paris_, notre élégant, sans respect ni pour la mode ni
pour son appétit, est invité, par sentence du tribunal de commerce
séant à la Bourse, à se rendre RUE DE LA CLEF pour y séjourner entre
quatre murailles, jusqu'à ce qu'un père complaisant, une mère tendre,
une maîtresse compatissante, un ami généreux, ou enfin un oncle d'une
autre trempe que celle dont était le mien, le rende à ses douces
habitudes, et lui donne, en payant ses dettes, le moyen d'en
contracter de nouvelles.

Cependant il est une idée consolante, c'est qu'il devient chaque jour
plus difficile de se faire à Paris, comme autrefois, un revenu de ses
dettes; les marchands sont moins crédules, les ouvriers moins patiens,
les usuriers moins nombreux, les parens, les maîtresses, les amis,
moins généreux et les tribunaux plus sévères qu'à l'époque où vivait
mon original d'oncle..... à qui Dieu fasse paix et miséricorde!

FIN.



TABLE

DES MATIÈRES

CONTENUES DANS CET OUVRAGE.


AVANT-PROPOS DE L'ÉDITEUR.                                           5

Notice biographique sur mon oncle.                                  13


APHORISMES, AXIOMES, ET PENSÉES NEUVES DONT ON NE SAURAIT
TROP SE PÉNÉTRER AVANT QUE D'ÉTUDIER LES DIVERSES THÉORIES
ENSEIGNÉES PAR MON ONCLE.                                           33


PREMIÈRE LEÇON.

Des Dettes.


Impossibilité de n'avoir pas de dettes.--Qu'est-ce
que l'on entend par le mot _dettes_?--Leurs
diverses natures.--Leur nombre, leurs qualifications,
et leurs significations enseignées
par mon oncle.--Mont-de-Piété.                                      39


DEUXIÈME LEÇON.

De l'Amortissement.


Principe.--Vérité.--Préjugé.--Manières diverses de payer ou
d'éteindre les dettes de quelque nature qu'elles soient.--De la
prescription.--Moyen légal enseigné par le Code.--Dangers des à
comptes.--Mauvais effets des remboursemens en argent.--Satisfaction
des créanciers.                                                     50


TROISIÈME LEÇON.

Des Créanciers.


Différentes sortes de créanciers.--Tous ne se ressemblent pas.--A
qui appartient-il de prendre le titre de créancier.--En vertu de
quels droits.--Permissions dont peuvent user les créanciers.--Ce
qui leur est défendu.--Coutumes diverses.--Terre classique des
créanciers.                                                         62


QUATRIÈME LEÇON.

Des Débiteurs.


L'Alexandre des débiteurs.--Qu'est-ce qu'un débiteur.--Droits
et prérogatives accordés aux débiteurs.--Coutumes juives,
indiennes, orientales et françaises.--Lois diverses concernant
les débiteurs.--Usages reçus.                                       67


CINQUIÈME LEÇON.

QUALITÉS NÉCESSAIRES AU CONSOMMATEUR QUEL QU'IL SOIT, ET SANS ARGENT
POUR METTRE A PROFIT LES PRÉCEPTES ENSEIGNÉS PAR MON ONCLE,
ET S'ACQUITTER AVEC SES CRÉANCIERS.


Qualités physiques et morales.--Leur nombre et leur nature.--De
la santé et de l'aplomb.--Réflexions.--Exemples faciles à mettre
en pratique.                                                        75


SIXIÈME LEÇON.

Dispositions générales.


Vérité incontestable.--Choix d'un quartier.--Du logement.--Des
portiers.--Du propriétaire.--Du mobilier.--Connaissances
qu'il faut avoir en physique.--Des domestiques.--D'une femme
de ménage.--Conseils à suivre.                                      85


SEPTIÈME LEÇON.

Manière de vivre.


Dicton de mon oncle.--Cas que l'on doit toujours prévoir.--Principe
invariable.--Fournisseurs de tous genres auxquels on doit accorder
la préférence.--Craintes mal fondées.--Emploi de la journée d'un
consommateur qui _sait raisonner son affaire_.--Biens immenses
occasionnés au commerce.--Résultats.                                95


HUITIÈME LEÇON.

De la Contrainte par corps.


Réflexions morales et philosophiques.--_Trois petits pâtés,
ma chemise brûle!_--Sainte-Foix et mon oncle.--Histoire de
_la contrainte par corps_, depuis son origine jusqu'à nos
jours.--Causes pour lesquelles on peut être _appréhendé au
corps_.--Anecdotes.--Avertissement.                                107


NEUVIÈME LEÇON.

Des Huissiers.


Qu'est-ce qu'un huissier.--Des huissiers Grecs et Romains.--Des
sergens.--Droits et prérogatives d'iceux.--Petites anecdotes
qui démontrent les avantages attachés à la _charge_ d'huissier
ou de sergent.--Refuges et inviolabilité.--Conséquences.           119


DIXIÈME LEÇON.

Sainte-Pélagie.


Aveu tardif.--Itinéraire.--Connaissance des lieux.--Portraits
divers.--Nouveau régime à suivre.--Les visiteurs.--Consolations.
--Dernières réflexions.                                            129


Conclusion.

MORALE QUI N'A RIEN DE COMMUN AVEC CELLE QUE PRÊCHE MON ONCLE
DANS SON OUVRAGE, ET QUE PAR CETTE SEULE RAISON, J'ENGAGERAI
LE LECTEUR A SUIVRE DE PRÉFÉRENCE A LA SIENNE.                     143


FIN DE LA TABLE


[Note au lecteur:
Il faut probablement lire: "non hypothécaire", compte tenu qu'un
créancier est chirographaire en vertu d'un acte sous seing privé, qui
dès lors ne peut emporter hypothèque et ne donne au créancier qu'une
action personnelle contre le débiteur. Cf. le Dictionnaire de
l'Académie française de 1762, qui n'a pas varié depuis.]





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