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Title: Cora
Author: Sand, George, 1804-1876
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Cora" ***

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by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
http://gallica.bnf.fr



[Illustration]

CORA.

de

Georges Sand



I.

A mon retour de l'île Bourbon (je me trouvais dans une situation
assez précaire), je sollicitai et j'obtins un mince emploi dans
l'administration des postes. Je fus envoyé au fond de la province,
dans une petite ville dont je tairai le nom pour des motifs que vous
concevrez facilement.

L'apparition d'une nouvelle figure est un événement dans une petite
ville, et, quoique mon emploi fût des moins importants, pendant quelques
jours je fus, après un phoque vivant et deux boas constrictors, qui
venaient de s'installer sur la place du marché, l'objet le plus excitant
de la curiosité publique et le sujet le plus exploité des conversations
particulières.

La niaise oisiveté dont j'étais victime me séquestra chez moi pendant
toute la première semaine. J'étais fort jeune, et la négligence
que j'avais jusqu'alors apportée par caractère aux importantes
considérations de la _mise_ et de la _tenue_ commençaient à se révéler à
moi sous la forme du remords.

Après un séjour de quelques années aux colonies, ma toilette se
ressentait visiblement de l'état de stagnation honteuse où l'avait
laissé le progrès du siècle. Mon chapeau à la Bolivar, mes favoris à
la Bergami et mon manteau à la Quiroga étaient en arrière de plusieurs
lustres, et le reste de mon accoutrement avait une tournure exotique
dont je commençais à rougir.

Il est vrai que, dans la solitude des champs, ou dans l'incognito d'une
grande ville, ou dans le tourbillon de la vie errante, j'eusse pu
exister longtemps encore sans me douter du malheur de ma position. Mais
une seule promenade hasardée sur les remparts de la ville m'éclaira
tristement à cet égard. Je ne fis point dix pas hors de mon domicile
sans recevoir de salutaires avertissements sur l'inconvenance de mon
costume. D'abord une jolie grisette me lança un regard ironique, et dit
à sa compagne, en passant près de moi:--«_Ce monsieur_ a une cravate
bien mal pliée.» Puis un ouvrier, que je soupçonnai être dans le
commerce des feutres, dit d'un ton goguenard, en posant ses poings sur
ses flancs revêtus d'un tablier de cuir:--«Si _ce monsieur_ voulait me
prêter son chapeau, j'en ferais fabriquer un sur le même modèle, afin
de me déguiser en _roast-beef_ le jour du carnaval.» Puis une _dame_
élégante murmura en se penchant sur sa croisée:--«C'est dommage qu'il
ait un gilet si fané et la barbe si mal faite.» Enfin, un bel esprit du
lieu dit en pinçant la lèvre:--«Apparemment que le père de _ce monsieur_
est un homme _puissant_, on le voit à l'ampleur de son habit.» Bref,
il me fallut bientôt revenir sur mes pas, fort heureux d'échapper aux
vexations d'une douzaine de polissons en guenilles qui criaient après
moi du haut de leur tête: A bas _l'angliche_! à bas le milord! à bas
l'étranger!

Profondément humilié de ma mésaventure, je résolus de m'enfermer chez
moi jusqu'à ce que le tailleur du chef-lieu m'eût fait parvenir un habit
complet dans le dernier goût. L'honnête homme ne s'y épargna point, et
me confectionna des vêtements si exigus et si coquets que je pensai
mourir de douleur en me voyant réduit à ma plus simple expression,
et semblable en tous points à ces caricatures de _fats parisiens_
et d'_incroyables_ qui nous faisaient encore pâmer de rire, l'année
précédente, à l'île Maurice. Je ne pouvais pas me persuader que je ne
fusse pas cent fois plus ridicule sous cet habit que sous celui que je
venais de quitter, et je ne savais plus que devenir; car j'avais
promis solennellement à mon hôtesse (la femme du plus gros notaire de
l'arrondissement) de la conduire au bal, et de lui faire danser la
première et probablement l'unique contredanse à laquelle ses charmes lui
donnaient le droit de prétendre. Incertain, honteux, tremblant, je me
décidai à descendre et à demander à cette estimable femme un avis rigide
et sincère sur ma situation. Je pris un flambeau et je me hasardai
jusqu'à la porte de son appartement; mais je m'arrêtai palpitant et
désespéré, en entendant partir de ce sanctuaire un bruit confus de voix
fraîches et perçantes, de rires aigus et naïfs, qui m'annonçaient la
présence de cinq ou six demoiselles de la ville. Je faillis retourner
sur mes pas; car, de m'exposer au jugement d'un si malin aréopage dans
une parure plus que problématique à mes yeux, c'était un héroïsme dont
peu de jeunes gens à ma place se fussent sentis capables.

Enfin, la force de ma volonté l'emporta; je me demandai si j'avais lu
pour rien Locke et Condillac, et poussant la porte d'une main ferme,
j'entrai par l'effet d'une résolution désespérée. J'ai vu de près
d'affreux événements, je puis le dire: j'ai traversé les mers et les
orages, j'ai échappé aux griffes d'un tigre dans le royaume de Java,
et aux dents d'un crocodile dans la baie de Tunis; j'ai vu en face les
gueules béantes des sloops flibustiers; j'ai mangé du biscuit de mer qui
m'a percé les gencives; j'ai embrassé la fille du roi de Timor ... eh
bien! je vous jure que tout ceci n'était rien au prix de mon entrée dans
cet appartement, et que dans aucun jour de ma vie je ne recueillis un
aussi glorieux fruit de l'éducation philosophique.

Les demoiselles étaient assises en cercle, et, en attendant que la femme
du notaire eût achevé de mêler à ses cheveux noirs une légère guirlande
de pivoines, ces gentes filles de la nature échangeaient entre elles de
joyeux propos et de naïves chansons. Mon apparition inattendue paralysa
l'élan de cette gaieté charmante. Le silence étendit ses ailes de hibou
sur leurs blondes têtes, et tous les yeux s'attachèrent sur moi avec
l'expression du doute, de la méfiance et de la peur.

Puis tout à coup un cri de surprise s'échappa du sein de la plus jeune,
et mon nom vola de bouche en bouche comme la bordée d'une frégate armée
en guerre. Mon sang se glaça dans mes veines, et je faillis prendre la
fuite comme un brick qui a cru attaquer un chasse-marée, et qui, à
la portée de la longue-vue, découvre un beau trois-mâts, laissant
nonchalamment tomber ses sabords pour lui faire accueil.

Mais, à ma grande stupéfaction, la femme de mon hôte, laissant la moitié
de ses boucles crêpées et menaçantes, tandis que l'autre gisait
encore sous le papier gris de la papillote, accourut vers moi en
s'écriant:--C'est notre jeune homme! c'est notre pauvre Georges! Ah! mon
Dieu! quelle métamorphose! qu'il est bien mis! quelle jolie tournure!
quelle coupe d'habit élégante et moderne!... Ah! Mesdemoiselles,
regardez! regardez comme M. Georges est changé, comme il a l'air
distingué. Vous ferez danser ces demoiselles, monsieur Georges, après
moi, pourtant! Vous m'avez forcée de vous promettre la première, vous
vous en souvenez?

Les demoiselles gardaient le silence, et je doutais encore de mon
triomphe. Je rassemblai le reste de mon courage pour leur demander
timidement leur goût sur cet habit, et aussitôt un choeur de louanges
pur et mélodieux à mes oreilles comme un chant céleste s'éleva autour
de moi. Jamais on n'avait rien vu de mieux; on ne trouvait pas un pli
à blâmer; le collet raide et volumineux était d'un goût exquis, les
basques courtes et cambrées avaient une grâce parfaite, le gilet parsemé
de gigantesques rosaces était d'un éclat sans pareil; la cravate
inflexible, croisée avec une rigueur systématique, était un
chef-d'oeuvre d'invention; la manchette et le jabot terrible
couronnaient l'oeuvre. De mémoire de jeunes filles, aucun employé de
l'administration des postes n'avait fait un tel début dans le monde.

J'avoue que ce n'est pas un des moins brillants souvenirs de ma jeunesse
que mon entrée triomphante dans ce bal, serré dans mon habit neuf,
froissé par les baleines dorsales de mon gilet, vexé par le rigorisme de
mes entournures, et, de plus, flanqué à droite de la femme du notaire,
à gauche de mademoiselle Phédora, sa nièce, la plus vieille et la plus
laide fille du département. N'importe, j'étais fier, j'étais heureux,
j'étais bien mis.

La salle était un peu froide, un peu sombre, un peu malpropre; les
banquettes étaient bien tachées d'huile çà et là, les quinquets jouaient
bien un peu, sur les têtes fleuries et emplumées du bal, le vieux rôle
de l'épée de Damoclès; le parquet n'était pas fort brillant, les robes
des femmes n'étaient pas toutes fraîches, pas plus que la fraîcheur de
certains visages n'était naturelle. Il y avait bien des pieds un peu
larges dans des souliers de satin un peu rustiques, des bras un peu
rouges sous des manches de dentelle, des cous un peu hâlés sous des
colliers de perles, et des corsages un peu robustes sous des ceintures
de moire. Il y avait bien aussi sur l'habit des hommes une légère odeur
de tabac de la régie, dans l'office un parfum de vin chaud un peu
brutal, dans l'air un nuage de poussière un peu agreste, et pourtant
c'était une charmante fête, une aimable réunion, sur ma parole! La
musique n'était pas beaucoup plus mauvaise que celle de Port-Louis ou
de Saint-Paul. Les modes n'étaient, à coup sûr, ni aussi arriérées, ni
aussi exagérées que celles qu'on prétend suivre à Calcutta; en outre,
les femmes étaient généralement plus blanches, les hommes moins rudes et
moins bruyants.

A tout prendre, pour moi qui n'avais point vu les merveilles de la
civilisation poussées à la dernière limite, pour moi qui n'avais vu
l'opéra qu'en Amérique et le bal qu'en Asie, le bal à peu près public et
général de la petite ville pouvait bien sembler pompeux et enivrant,
si l'on considère d'ailleurs la profonde sensation qu'y produisait mon
habit et le succès incontestable que j'obtins d'emblée à la fin de la
première contredanse.

Mais ces joies naïves de l'amour-propre firent bientôt place à un
sentiment plus conforme à ma nature inflammable et contemplative. Une
femme entra dans le bal et j'oubliai toutes les autres; j'oubliai même
mon triomphe et mon habit neuf. Je n'eus plus de regards et de pensées
que pour elle.

Oh! c'est qu'elle était vraiment bien belle, et qu'il n'était pas besoin
d'avoir vingt-cinq ans et d'arriver de l'Inde pour en être frappé. Un
peintre célèbre qui passa, l'année suivante, dans la ville, arrêta sa
chaise de poste en l'apercevant à sa fenêtre, fit dételer les chevaux et
resta huit jours à l'auberge du Lion-d'Argent, cherchant par tous les
moyens possibles à pénétrer jusqu'à elle pour la peindre. Mais jamais il
ne put faire comprendre à sa famille qu'on pouvait par amour de l'art
faire le portrait d'une femme sans avoir l'intention de la séduire. Il
fut éconduit, et la beauté de Cora n'est restée empreinte que dans le
cerveau peut-être de ce grand artiste, et dans le coeur d'un pauvre
fonctionnaire destitué de l'administration des postes.

Elle était d'une taille moyenne admirablement proportionnée, souple
comme un oiseau, mais lente et fière comme une dame romaine. Elle était
extraordinairement brune pour le climat tempéré où elle était née; mais
sa peau était fine et unie comme la cire la mieux moulée. Le principal
caractère de sa tête régulièrement dessinée, c'était quelque chose
d'indéfinissable, de surhumain, qu'il faut avoir vu pour le comprendre;
des lignes d'une netteté prestigieuse, de grands yeux d'un vert si pâle
et si transparent qu'ils semblaient faits pour lire dans les mystères
du monde intellectuel plus que dans les choses de la vie positive; une
bouche aux lèvres minces, fines et pâles, au sourire imperceptible, aux
rares paroles; un profil sévère et mélancolique, un regard froid, triste
et pensif, une expression vague de souffrance, d'ennui et de dédain;
et puis des mouvements doux et réservés, une main effilée et blanche,
beauté si rare chez les femmes d'une condition médiocre; une toilette
grave et simple, discernement si étrange chez une provinciale; surtout
un air de dignité calme et inflexible qui aurait été sublime sous la
couronne de diamants d'une reine espagnole, et qui, chez cette pauvre
fille, semblait être le sceau du malheur, l'indice d'une organisation
exceptionnelle.

[Illustration: Elle lisait.]

Car c'était la fille... le dirai-je? il le faut bien: Cora était la
fille d'un épicier.

O sainte poésie, pardonne-moi d'avoir tracé ce mot! Mais Cora eût relevé
l'enseigne d'un cabaret. Elle se fût détachée comme l'ange de Rembrandt
au-dessus d'un groupe flamand. Elle eût brillé comme une belle fleur
au milieu des marécages. Du fond de la boutique de son père, elle eût
attiré sur elle le regard du grand Scott. Ce fut sans doute une beauté
ignorée comme elle qui inspira l'idée charmante de _la belle fille de
Perth_.

Et elle s'appelait Cora; elle avait la voix douce, la démarche réservée,
l'attitude rêveuse. Elle avait la plus belle chevelure brune que j'aie
vue de ma vie, et seule, entre toutes ses compagnes, elle n'y mêlait
jamais aucun ornement. Mais il y avait plus d'orgueil dans le luxe de
ses boucles épaisses que dans l'éclat d'un diadème. Elle n'avait pas non
plus de collier ni de fleurs sur la poitrine. Son dos brun et velouté
tranchait fièrement sur la dentelle blanche de son corsage. Sa robe
bleue la faisait paraître encore plus brune de ton et plus sombre
d'expression. Elle semblait tirer vanité du caractère original de sa
beauté.

[Illustration: Je revins à moi sur un grand fauteuil.]

Elle semblait avoir deviné qu'elle était belle autrement que toutes les
autres: car je n'ai pas besoin de vous le dire, Cora étant d'un type
rare et d'un coloris oriental, Cora ressemblant à la juive Rebecca, ou
à la Juliette de Shakespeare, Cora majestueuse, souffrante et un peu
farouche, Cora qui n'était ni rose, ni replette, ni agaçante, ni
gentille, n'était ni aperçue ni soupçonnée dans la foule. Elle vivait là
comme une rose épanouie dans le désert, comme une perle échouée sur le
sable, et la première personne venue, à qui vous eussiez exprimé votre
admiration à la vue de Cora, vous eût répondu: Oui, elle ne serait pas
mal si elle était plus blanche et moins maigre.

J'étais si troublé auprès d'elle, si subitement épris, que vraiment
j'oubliais toute la confiance qu'eussent dû m'inspirer mon habit neuf
et mon gilet à rosaces. Il est vrai qu'elle y accordait fort peu
d'attention, qu'elle écoutait d'un air distrait des fadeurs qui me
faisaient suer sang et eau à débiter, qu'elle laissait, à chaque
invitation de ma part, tomber de ses lèvres un mot bien faible, et, dans
ma main tremblante, une main dont je sentais la froideur au travers de
son gant. Hélas! qu'elle était indifférente et hautaine, la fille de
l'épicier! Qu'elle était singulière et mystérieuse, la brune Cora! Je
ne pus jamais obtenir d'elle, dans toute la durée de la nuit, qu'une
demi-douzaine de monosyllabes.

Il m'arriva le lendemain de lire, pour le malheur de ma vie, les Contes
fantastiques. Pour mon malheur encore, aucune créature sous le ciel ne
semblait être un type plus complet de la beauté fantastique et de la
poésie allemande que Cora aux yeux verts et au corsage diaphane.

Les adorables poésies d'Hoffman commençaient à circuler dans la ville.
Les matrones et les pères de famille trouvaient le genre détestable et
le style de mauvais goût. Les notaires et les femmes d'avoués faisaient
surtout une guerre à mort à l'invraisemblance des caractères et au
romanesque des incidents. Le juge de paix du canton avait l'habitude de
se promener autour des tables dans le cabinet de lecture, et de dire aux
jeunes gens égarés par cette poésie étrangère et subversive: _Rien n'est
beau que le vrai_, etc. Je me souviens qu'un vaurien de lycéen, en
vacances, lui dit à cette occasion en le regardant fixement:

--Monsieur, cette grosse verrue que vous avez au milieu du nez est sans
doute postiche?

Malgré les remontrances paternelles, malgré les anathèmes du _principal_
et des professeurs de sixième, le mal gagna rapidement, et une grande
partie de la jeunesse fut infectée du venin mortel. On vit de jeunes
débitants de tabac se modeler sur le type de Kressler, et des
surnuméraires à l'enregistrement s'évanouir au son lointain d'une
cornemuse ou d'une chanson de jeune fille.

Pour moi, je confesse et je déclare ici que je perdis complètement la
tête. Cora réalisait tous les rêves enivrants que le poëte m'inspirait,
et je me plaisais à la gratifier d'une nature immatérielle et féerique
qui réellement semblait avoir été imaginée pour elle. J'étais heureux
ainsi. Je ne lui parlais pas, je n'avais aucun titre pour m'approcher
d'elle. Je ne recueillais aucun encouragement à ma passion; je n'en
cherchais même pas. Seulement, je quittai la maison du notaire et
je louai une misérable chambre directement en face de la maison de
l'épicier. Je garnis ma fenêtre d'un épais rideau, dans lequel je
pratiquai des fentes habilement ménagées. Je passais là en extase toutes
les heures que je pouvais dérober à mon travail.

La rue était déserte et silencieuse. Cora était assise à sa fenêtre au
rez-de-chaussée. Elle lisait. Que lisait-elle? Il est certain qu'elle
lisait du matin au soir. Et puis elle posait son livre sur un vase de
giroflée jaune qui brillait à la fenêtre. Et la tête penché sur sa main,
les boucles de ses beaux cheveux nonchalamment mêlées aux fleurs d'or
et de pourpre, l'oeil fixe et brillant, elle semblait percer le pavé et
contempler, à travers la croûte épaisse de ce sol grossier, les mystères
de la tombe et de la reproduction des essences fécondantes, assister à
la naissance de la fée aux Roses, et encourager le germe d'un beau génie
aux ailes d'or dans le pistil d'une tulipe.

Et moi je la regardais, j'étais heureux. Je me gardais bien de me
montrer, car, au moindre mouvement du rideau, au moindre bruit de ma
fenêtre, elle disparaissait comme un songe. Elle s'évanouissait comme
une vapeur argentée dans le clair-obscur de l'arrière-boutique; je me
tenais donc là, immobile, retenant mon souffle, imposant silence aux
battements de mon coeur, quelquefois à genoux implorant ma fée dans le
silence, envoyant vers elle les brûlantes aspirations d'une âme que son
essence magique devait pénétrer et entendre. Parfois je m'imaginais
voir mon esprit et le sien voltiger enlacés dans un de ces rayons de
poussière d'or que le soleil de midi infiltrait dans la profondeur
étroite et anguleuse delà rue. Je m'imaginais voir partir de son oeil
limpide comme l'eau qui court sur la mousse, un trait brûlant qui
m'appelait tout entier dans son coeur.

Je restai là tout le jour, égaré, absurde, ridicule; mais exalté, mais
amoureux, mais jeune! mais inondé de poésie et n'associant personne aux
mystères de ma pensée et ne sentant jamais mes élans entravés par la
crainte de tomber dans le mauvais goût, n'ayant que Dieu pour juge et
pour confident de mes rêves et de mes extases.

Puis, quand le jour finissait, quand la pâle Cora fermait sa fenêtre et
tirait son rideau, j'ouvrais mes livres favoris et je la retrouvais sur
les Alpes avec Manfred, chez le professeur Spallanzani avec Nathanaël,
dans les cieux avec Oberon.

Mais, hélas! ce bonheur ne fut pas de bien longue durée. Jusque-là
personne n'avait découvert la beauté de Cora; j'en jouissais tout seul.
Elle n'était comprise et adorée que par moi. La contagion fantastique,
en se répandant parmi les jeunes gens de la ville, jeta un trait de
lumière sur la romantique bourgeoise.

Un impertinent bachelier s'avisa un matin, en passant devant ses
fenêtres, de la comparer à Anne de Gierstern, la fille du brouillard.
Ce mot fit fortune: on le répéta au bal. Les _inspirés_ de l'endroit
remarquèrent la danse molle et aérienne de Cora. Un autre génie de la
société la compara à la reine Mab. Alors, chacun voulant faire montre de
son érudition, apporta son épithète et sa métaphore, et la pauvre fille
en fut écrasée à son insu. Quand ils eurent assez profané mon idole avec
leurs comparaisons, ils l'entourèrent, ils l'accablèrent de soins et de
madrigaux, ils la firent danser jusqu'à l'extinction des quinquets, ils
me la rendirent le lendemain fatiguée de leur esprit, ennuyée de leur
babil, flétrie de leur admiration; et ce qui acheva de me briser le
coeur, ce fut de voir apparaître à la fenêtre le profil arrondi et
jovial d'un gros étudiant en pharmacie à côté du profil grec et délié de
ma sylphide.

Pendant bien des matins et bien des soirs, je vins derrière le rideau
mystérieux essayer de combattre le charme que mon odieux rival avait
jeté sur la famille de l'épicier. Mais en vain j'invoquai l'amour, le
diable et tous les saints, je ne pus écarter sa maligne influence. Il
revint, sans se lasser, tous les jours s'asseoir à côté de Cora, dans
l'embrasure de la fenêtre, et il lui parlait. De quoi osait-il lui
parler, le malheureux! La figure impénétrable de Cora n'en trahissait
rien. Elle semblait écouter ses discours sans les entendre, et à
l'imperceptible mouvement de ses lèvres, je devinais quelquefois qu'elle
lui répondait froidement et brièvement comme elle avait l'habitude de le
faire, et puis la conversation semblait languir.

Le couple contraint et ennuyé étouffait de part et d'autre des
bâillements silencieux. Cora regardait tristement son livre fermé sur la
fenêtre et que la présence de son adorateur l'empêchait de continuer.
Puis elle appuyait son coude sur le pot de giroflées et le menton sur
la paume de sa main, et le regardant d'un regard fixe et glacial, elle
semblait étudier les fibres grossières de son organisation morale au
travers de la loupe de maître Floh.

Après tout, elle supportait ses assiduités comme un mal nécessaire; car,
au bout de six semaines, l'apprenti pharmacien conduisit la belle Cora
au pied des autels, où ils reçurent la bénédiction nuptiale. Cora était
admirablement chaste et sévère sous son costume de mariée. Elle avait
l'air calme, indifférent, ennuyé comme toujours. Elle traversa la foule
avide d'un pas aussi mesuré qu'à l'ordinaire, et promena sur les curieux
ébahis son oeil sec et scrutateur. Quand il rencontra ma figure morne et
flétrie, il s'y arrêta un instant et sembla dire: Voici un homme qui est
incommodé d'un catarrhe ou d'un mal de dents.

Pour moi, j'étais si désespéré, que je sollicitai mon changement ...


II.

Mais je ne l'obtins pas, et je restai témoin du bonheur d'un autre.
Alors je pris le parti de tomber malade, ce qui me sauva du désespoir,
ainsi qu'il arrive toujours en pareil cas.

Si dégoûté qu'on soit de la vie, il est certain que, lorsque la fatalité
nous y retient malgré nous, la faiblesse humaine ne peut s'empêcher de
remercier secrètement la fatalité. La mort est si laide qu'aucun de nous
ne la voit de près sans effroi. Bien magnanimes sont ceux qui enfoncent
le rasoir jusqu'à l'artère carotide, ou qui avalent le poison jusqu'au
fond de la coupe. (Je dis la _coupe_, parce qu'il n'est pas séant et
presque impossible de s'empoisonner dans un vase qui porte un autre nom
quelconque.)

Oui, le proverbe d'Ésope est la sagesse des nations. Nous aimons la vie
comme une maîtresse que nous convoitons encore avec les sens, après même
que toute estime et toute affection pour elle sont éteintes en nous.
Le soir où je vis un prêtre et un médecin convenablement graves à mon
chevet, je n'eus pas la force de m'enquérir vis-à-vis de moi-même de
ce que j'en ressentais de joie ou de peine. Mais quand, un matin, je
m'éveillai faible et languissant, et que je vis la garde-malade endormie
profondément sur sa chaise, le soleil brillant sur les toits et les
fioles pharmaceutiques vides sur le guéridon, quand je me hasardai à
remuer et que je sentis ma tête sans douleur, mes membres légers, et
mon corps débile dégagé de tous les liens de fer de la souffrance, je
ressentis un insurmontable sentiment de bien-être et de reconnaissance
envers le ciel.

Et puis je me rappelai Cora et son mariage, et j'eus honte de la joie
que je venais d'éprouver; car, après les ferventes prières que j'avais
adressées à Dieu et au médecin pour être délivré de la vie, c'était une
inconséquence sans pareille que d'en accepter le retour sans colère et
sans amertume. Je me mis donc à répandre des larmes. La jeunesse est si
riche en émotions de tout genre, qu'il lui est possible de se torturer
elle-même en dépit de la force de l'espoir, de la poésie, de tous les
bienfaits dont l'a douée la Providence. Je lui reprochai, moi, d'avoir
été plus sage que moi, et de n avoir pas permis qu'un amour bizarre
et presque imaginaire me conduisît au tombeau. Puis je me résignai et
j'acceptai la volonté de Dieu, qui rivait ma chaîne et me condamnait
à jouir encore de la vue du ciel, de la beauté de la nature et de
l'affection de mes proches.

Quand je fus assez fort pour me lever, je m'approchai de la fenêtre avec
un inexprimable serrement de coeur. Cora était là; elle lisait. Elle
était toujours belle, toujours pâle, toujours seule. J'eus un sentiment
de joie. Elle m'était donc rendue, ma fée aux yeux verts; ma belle
rêveuse solitaire! Je pourrais la contempler encore et nourrir en secret
cette passion extatique que le regard d'un rival m'avait forcé de
refouler si longtemps! Tout à coup elle releva sa tête brune, et ses
yeux, errant au hasard sur la muraille, aperçurent ma face pâle qui se
penchait vers elle. Je tressaillis, je crus qu'elle allait fuir comme à
l'ordinaire. Mais, ô transport! elle ne s'enfuit point. Au contraire,
elle m'adressa un salut plein de politesse et de douceur, puis elle
reporta son attention sur son livre, et resta sous mes yeux absolument
indifférente à l'assiduité de mes regards; mais du moins elle resta.

Un homme plus expérimenté que moi eût préféré l'ancienne sauvagerie
de Cora à l'insouciance avec laquelle désormais elle bravait le
face-à-face. Mais pouvais-je résister au charme qu'elle venait de jeter
sur moi avec son salut bienveillant et gracieux? Je m'imaginai tout ce
qu'il peut entrer de chaste intérêt et de bienveillance réservée dans un
modeste salut de femme. C'était la première marque de connaissance
que me donnait Cora. Mais avec quelle ingénieuse délicatesse elle
choisissait l'instant de me la donner! Combien il entrait de compassion
généreuse dans ce faible témoignage d'un intérêt timide et discret! Elle
n'osait point me demander si j'étais mieux. D'ailleurs elle le voyait,
et son salut valait tout un long discours de félicitations.

Je passai toute la nuit à commenter ce charmant salut, et le lendemain,
à l'heure où Cora reparut, je me hasardai à risquer le premier
témoignage de notre intelligence naissante. Oui, j'eus l'audace de la
saluer profondément; mais je fus si bouleversé de ce que j'osais faire,
que je n'eus point le courage de fixer mes yeux sur elle. Je les tins
baissés avec crainte et respect, ce qui fit que je ne pus point savoir
si elle me rendait mon salut, ni de quel air elle me le rendait.

Troublé, palpitant, plein d'espoir et de terreur, je restais le front
caché dans mes mains, n'osant plus montrer mon visage, lorsqu'une voix
s'éleva dans le silence de la rue, et, montant vers moi, m'adressa ces
douces paroles:

--Il parait, Monsieur, que votre santé est meilleure?

Je tressaillis, je retirai ma tête de mes mains; je regardai Cora, je ne
pouvais en croire mes oreilles, d'autant plus que la voix était un peu
rude, un peu mâle, et que je m'étais toujours imaginé la voix de
Cora plus douce que celle de la brise d'avril caressant les fleurs
naissantes. Mais comme je la contemplais d'un air éperdu, elle réitéra
sa question dans des termes dont la douceur me fit oublier l'accent un
peu indigène et le timbre un peu vigoureux de sa voix.

--Je vois avec plaisir, dit-elle, que monsieur Georges se porte mieux.

Je voulus faire une réponse qui exprimât l'enthousiasme de ma
reconnaissance; mais cela me fut impossible: je pâlis, je rougis, je
balbutiai quelques paroles inintelligibles; je faillis m'évanouir.

A ce moment, l'épicier, le père de ma Cora, approchant son profil osseux
de la fenêtre, lui dit d'un ton rauque, mais pourtant bienveillant:

--A qui parles-tu donc, mignonne?

--A notre voisin, M. Georges, qui est enfin convalescent et que je vois
à sa fenêtre.

--Ah! j'en suis charmé, dit l'épicier, et, soulevant son bonnet de
loutre: Comment va la santé, mon cher voisin?

Je remerciai avec plus d'assurance le père de ma bien-aimée. J'étais le
plus heureux des mortels; j'obtenais enfin un peu d'intérêt de cette
famille naguère si farouche et si méfiante envers moi. Mais hélas!
pensais-je presque aussitôt, que me sert à présent d'être plaint et
consolé? Cora n'est-elle pas pour jamais unie à un autre?

L'épicier, appuyant ses deux coudes sur sa fenêtre, entama alors avec
moi une conversation affectueuse et bienveillante sur la beauté de la
journée, sur le plaisir de revenir à la vie par un si bon soleil, sur
l'excellence des gilets de flanelle en temps de convalescence, et les
bienfaisants effets de l'eau miellée et du sirop de gomme sur les
poitrines fatiguées et les estomacs débilités.

Jaloux de soutenir et de prolonger un entretien si précieux, je lui
répondis par des compliments flatteurs sur la beauté des giroflées qui
fleurissaient à sa fenêtre, sur la grâce mignonne et coquette de son
chat qui dormait au soleil devant la porte, et sur la bonne exposition
de sa boutique qui recevait en plein les rayons du soleil de midi.

--Oui, oui, répondit l'épicier, au commencement du printemps les rayons
du soleil ne sont point à dédaigner; plus tard ils deviennent un peu
trop bons....

A cet entretien cordial et ingénu, Cora mêlait de temps en temps des
réflexions courtes et simples, mais pleines de bon sens et de justesse;
j'en conclus qu'elle avait un jugement droit et un esprit positif.

Puis, comme j'insistais sur l'avantage d'avoir la façade de son logis
exposée au midi, Cora, inspirée par le ciel et par la beauté de son âme,
dit à son père:

--Au fait, la chambre de M. Georges exposée au nord doit encore être
assez fraîche dans ce temps-ci. Peut-être, si vous lui proposiez de
venir s'asseoir une heure ou deux chez nous, serait-il bien aise de voir
le soleil en face?

Puis elle se pencha vers son oreille, et lui dit tout bas quelques mots
qui semblèrent frapper vivement l'épicier.

--C'est bien, ma fille, s'écria-t-il d'un ton jovial Vous plairait-il,
monsieur Georges, d'accepter une chaise à côté de ma Cora?

--O mon Dieu! pensai-je, si c'est un rêve, faites que je ne m'éveille
point.

Une minute après, le généreux épicier était dans ma chambre et m'offrait
son bras pour descendre. J'étais ému jusqu'aux larmes et je lui pressai
les mains avec une effusion qui le surprit, tant son action lui
paraissait naturelle.

Au seuil de ma maison, je trouvai Cora qui venait pour aider son père
à me soutenir en traversant la rue. Jusque-là je me sentais la force
d'aller vers elle; mais dès qu'elle toucha mon bras, dès que sa main
longue et blanche effleura mon coude, je me sentis défaillir, et je
perdis le sentiment de mon bonheur pour l'avoir senti trop vivement.

Je revins à moi sur un grand fauteuil de cuir à clous dorés, qui, depuis
cinquante ans, servait de trône au patriarcal épicier. Sa digne compagne
me frottait les tempes avec du vulnéraire, et Cora, la belle Cora,
tenait sous mes narines son mouchoir imbibé d'alcool. Je faillis
m'évanouir de nouveau; je voulus remercier, mais je n'avais pas
d'expressions pour peindre ma gratitude; pourtant, dans un moment où
l'épicier, me voyant mieux, se retirait, et ou sa femme passait dans
l'arrière-boutique pour me chercher un verre d'eau de réglisse, je dis à
Cora en levant sur elle mon oeil languissant:

--Ah! Madame, pourquoi ne m'avoir pas laissé mourir? j'étais si heureux
tout à l'heure!

Elle me regarda d'un air étonné et me dit d'un ton
affectueux:--Remettez-vous, Monsieur, vous avez de la fièvre, je le vois
bien.

Quand je fus tout à fait remis de mon trouble, l'épicière retourna à la
boutique, et je restai seul avec Cora.

Comme le coeur me battit alors! Mais elle était calme, et sa sérénité
m'imposait tant de respect que je pris sur moi de paraître calme aussi.

Cependant ce tête-à-tête devint pour moi d'un cruel embarras. Cora
n'aimait point à parler. Elle répondait brièvement à toutes les choses
que je tirais de mon cerveau avec d'incroyables efforts, et, quoi que je
fisse, jamais ses réponses n'étaient de nature à nouer l'entretien; sur
quelque matière que ce fût, elle était de mon avis. Je ne pouvais pas
m'en plaindre, car je lui disais de ces choses sensées qu'il n'est pas
possible de combattre à moins d'être fou. Par exemple, je lui demandai
si elle aimait la lecture.--Beaucoup, me répondit-elle.--C'est qu'en
effet, repris-je, c'est une si douce occupation!--En effet, reprit-elle,
c'est une très-douce occupation.--Pourvu, ajoutai-je, que le livre qu'on
lit soit beau et intéressant.--Oh! certainement, ajouta-t-elle.--Car,
poursuivis-je, il en est de bien insipides.--Mais aussi,
poursuivit-elle, il en est de bien jolis.--Cet entretien eut pu nous
mener loin si je me fusse senti la hardiesse de l'interroger sur le
genre de ses lectures. Mais je craignis que cela ne fût indiscret, et je
me bornai à jeter un regard furtif sur le livre entr'ouvert au pied de
la giroflée. C'était un roman d'Auguste Lafontaine. J'eus la sottise
d'en être affecté d'abord. Et puis, en y réfléchissant, je trouvai dans
le choix de cette lecture une raison d'admirer la simplicité et la
richesse d'un coeur qui pouvait puiser là des émotions attachantes. Je
parcourus de l'oeil une pile de volumes délabrés qui gisaient sur un
rayon près de moi. Je ne nommerai point les auteurs chéris de ma Cora;
les lecteurs blasés en riraient, et moi, dans ma vaine enflure de poëte,
je faillis en être froissé.... Mais je revins bientôt à la raison en
comparant les ressources d'un esprit si neuf et d'une âme si virginale à
la vieillesse prématurée de nos imaginations épuisées. Il y avait dans
la vie intellectuelle des trésors auxquels Cora n'avait pas encore
touché, et l'homme qui serait assez heureux pour les lui révéler verrait
s'épanouir sous son souffle la plus belle oeuvre de la création, le
coeur d'une femme ingénue!...

Je rentrai chez moi enthousiasmé de Cora, dont l'ignorance était si
candide et si belle. J'attendis l'heure d'y retourner le jour suivant,
sans pourtant espérer cette nouvelle faveur. Elle reparut avec sa mère,
qui m'invita à descendre. Quand je fus installé dans le grand fauteuil,
je vis une sorte d'agitation inquiète dans la famille. Puis l'épicier
s'assit vis-a-vis de moi avec un air hypocritement naïf. J'étais agité
moi-même, je craignais et je désirais l'explication de cette contenance.

--Puisque vous vous trouvez bien ici, monsieur Georges, dit-il enfin
en posant ses deux mains sur ses rotules replètes, j'espère que vous y
viendrez sans façon vous reposer tant que vous ne serez pas assez fort
pour aller vous distraire ailleurs.

--Généreux homme! m'écriai-je.

--Non, dit-il en souriant, cela ne vaut point un remerciement: entre
voisins on se doit assistance, et, Dieu merci! nous n'avons jamais
refusé la nôtre aux honnêtes gens: car je présume que vous êtes un brave
jeune homme, monsieur Georges, vous en avez parfaitement l'air, et je me
sens de la confiance en vous.

--J'en suis honoré, répondis-je avec embarras.

--Ainsi, Monsieur, poursuivit le digne homme avec gaieté, en se levant,
restez avec notre Cora tant que vous voudrez. C'est une fille d'esprit,
voyez-vous! une personne qui a vécu dans les livres, et dont la mère n'a
jamais voulu contrarier le goût. Aussi, elle en sait plus que nous à
présent, et vous trouverez de l'agrément dans sa société, j'en réponds.

--Il y a bien longtemps, répondis-je en rougissant et en jetant sur Cora
un regard timide, que je me serais estimé heureux de cette faveur....
Elle est venue bien tard, hélas! au gré de mon impatience....

--Ah! dame, dit l'épicier en ricanant, c'est qu'il y a deux mois,
voyez-vous, la chose n'était pas possible. Cora n'était pas mariée,
et...à moins de se présenter ici avec l'intention de l'épouser, avec de
bonnes et franches propositions de mariage, aucun garçon n'obtenait de
sa mère l'entrée de cette chambre. Vous savez, Monsieur, comme il faut
veiller sur une jeune fille pour empêcher les mauvaises langues de lui
faire tort; à présent que voici l'enfant établie, comme nous sommes sûrs
de sa moralité, nous la laissons tout à fait libre, et puis...d'ailleurs
(ici l'épicier baissa la voix), pâle et faible comme vous voilà,
personne ne pensera que vous songiez à supplanter un mari jeune et bien
portant.... L'épicier termina sa phrase par un gros rire. Je devins pâle
comme la mort, et je n'osai pas lever les yeux sur Cora.

--Tenez, tenez, ne vous fâchez pas d'une plaisanterie, mon cher voisin,
reprit-il: vous ne serez pas toujours convalescent, et bientôt peut-être
les pères et les maris vous surveilleront de plus près.... En attendant,
restez ici; Cora vous tiendra compagnie, et d'ailleurs je crois qu'elle
a quelque chose à vous dire.

--A moi? m'écriai-je en regardant Cora.

--Oui, oui, reprit le père, c'est une petite affaire
délicate...voyez-vous, et qu'une jeune femme entendra mieux qu'un vieux
bonhomme. Allons, au revoir, monsieur Georges.

Il sortit. Je restai encore une fois seul avec Cora, et cette fois elle
avait une _affaire délicate_ à traiter avec moi: elle allait me confier
un secret peut-être, une peine de son coeur, un malheur de sa destinée:
ah! sans doute, il y avait un grand et profond mystère dans la vie de
cette fille si mélancolique et si belle! son existence ne pouvait pas
être arrangée comme celle des autres. Le ciel ne lui avait pas départi
une si miraculeuse beauté sans la lui faire expier par des trésors de
douleur. Enfin, me disais-je, elle va les épancher dans mon sein, et je
pourrai peut-être en prendre une partie pour la soulager!

Elle resta un peu confuse devant moi. Puis elle fouilla dans la poche de
son tablier de taffetas noir et en tira un papier plié.

--En vérité, Monsieur, dit-elle, c'est bien peu de chose: je ne sais
pourquoi mon père me charge de vous le dire; il devrait savoir qu'un
homme d'esprit comme vous ne s'offense pas d'une demande toute
naturelle.... Sans tout ce qu'il vient de dire, je ne serais pas
embarrassée, mais....

--Achevez, au nom du ciel, m'écriai-je avec ferveur; ô Cora! si vous
connaissiez mon coeur, vous n'hésiteriez pas un instant à m'ouvrir le
vôtre.

--Eh bien, Monsieur, dit Cora émue, voici ce dont il s'agit. Elle déplia
le papier et me le présenta. J'y jetai les yeux, mais ma vue était
troublée, ma main tremblante, il me fallut prendre haleine un instant
avant de comprendre. Enfin je lus: «Doit M. Georges à M***, épicier
droguiste, pour objets de consommation fournis durant sa maladie....

  12 l. cassonade pour sirops et tisanes, ci.
  Savon fourni à sa garde-malade, ci-contre.
  Chandelle. . . . . . . . . . . . . . . . .
  Centaurée fébrifuge, etc., etc. . . . . . .
                                              --------------
                             Total. . . . . .   30 fr. 50 c.

                          Pour acquit, CORA **--»

Je la regardai d'un air égaré.--Véritablement, Monsieur, me dit-elle,
vous trouvez peut-être cette demande indiscrète, et vous n'êtes pas
encore assez bien portant pour qu'il soit agréable d'être importuné
d'affaires. Mais nous sommes fort gênés, le commerce va si mal, le loyer
de notre boutique est fort cher...et Cora parla longtemps encore. Je ne
l'entendis point. Je balbutiai quelques mots et je courus, aussi vite
que mes forces me le permirent, chercher la somme que je devais à
l'épicier. Puis je rentrai chez moi atterré, et je me mis au lit avec un
mouvement de fièvre.

[Illustration: Accablé de douleur, brisé jusqu'à l'âme...]

Mais le lendemain je revins à moi avec des idées plus raisonnables. Je
me demandai pourquoi ce mépris idiot et superbe pour les détails de
la vie bourgeoise? pourquoi l'impertinente susceptibilité des âmes
poétiques qui croient se souiller au contact des nécessités prosaïques?
pourquoi enfin cette haine absurde contre le positif de la vie?

Ingrat! pensai-je, tu te révoltes parce qu'un mémoire de savon et de
chandelle a été rédigé et présenté par Cora, tandis que tu devrais
baiser la belle main qui t'a fourni ces secours à ton insu durant ta
maladie. Que serais-tu devenu, misérable rêveur, si un homme confiant et
probe n'eût consenti à répandre sur toi les bienfaits de son industrie,
sans autre gage de remboursement que ta mince garde-robe et ton
misérable grabat? Et si tu étais mort sans pouvoir lire son mémoire
et l'acquitter, où sont les héritiers qui auraient trouvé dans ta
succession 30 fr. 50 c. à lui remettre?

Et puis je songeai que ces breuvages bienfaisants qui m'avaient sauvé de
la souffrance et de la mort, c'était Cora qui les avait préparés. Qui
sait, pensai-je, si elle n'a point composé un charme ou murmuré une
prière qui leur ait donné la vertu de me guérir? N'y a-t-elle pas
aussi mêlé une larme compatissante le jour où je touchai aux portes du
tombeau? Larme divine! topique céleste!...

J'en étais là quand l'épicier frappa à ma porte:--Tenez, monsieur
Georges, me dit-il, ma femme et moi nous craignons de vous avoir fâché.
Cora nous a dit que vous aviez eu l'air surpris et que vous aviez
acquitté le mémoire sans dire un mot. Je ne voudrais pas que vous nous
crussiez capables de méfiance envers vous. Nous sommes gênés, il est
vrai. Notre commerce ne va pas très-bien; mais si vous aviez besoin
d'argent, nous trouverions encore moyen de vous rendre le vôtre et même
de vous en prêter un peu.

Je me jetai dans ses bras avec effusion.--Digne vieillard, m'écriai-je,
tout ce que je possède est à vous!... Comptez sur moi à la vie et à
la mort. Je parlai longtemps avec l'exaltation de la fièvre. Il me
regardait avec son gros oeil gris, rond comme celui d'un chat. Quand
j'eus fini:--A la bonne heure, dit-il du ton d'un homme qui prend son
parti sur l'impossibilité de deviner une énigme. Je vous prie de venir
nous voir de temps en temps et de ne pas nous retirer votre pratique.


III.

Je m'étonnais de ne plus voir le mari de Cora à la boutique ni auprès
de sa femme. Je hasardai une craintive question. Elle me répondit que
Gibonneau achevait son année de service en second sous les auspices du
premier pharmacien de la ville. Il ne rentrait que le soir et sortait
dès le matin. Ainsi le rustre pouvait ainsi voir s'écouler ses jours
loin de la plus belle créature qui fût sous le ciel. Il possédait la
plus riche perle du monde, et il se résignait tranquillement à la
quitter pendant toute une moitié de sa vie, pour aller préparer des
liniments et formuler des pilules!

Mais aussi comme je remerciai le ciel qui l'avait condamné à cette
vulgaire existence et qui semblait lui dénier une faveur dont il n'était
pas digne, celle de voir sa douce compagne à la clarté du soleil! Il
ne lui était permis de retourner vers elle qu'à l'heure où les
chauve-souris et les hiboux prennent leur sombre volée et rasent d'une
aile velue et silencieuse les flots transparents de la brume. Il venait
dans l'ombre ainsi qu'un voleur de nuit, ainsi qu'un gnome malfaisant
qui chevauche, le vent du soir et le météore trompeur des marécages. Il
venait, ombre morne et lugubre, encore revêtu de son tablier, ainsi que
d'un linceul, exhalant cette odeur d'aromate que l'on brûle autour des
catafalques. Je le voyais quelquefois errer dans les ténèbres et glisser
comme un spectre le long des murailles livides. Plusieurs fois je le
rencontrai sur le seuil et je faillis l'écraser dans le ruisseau
comme un ver de terre; mais je l'épargnai, car véritablement il avait
l'encolure d'un buffle, et j'étais tout effilé et tout transparent des
suites de la fièvre.

Cora, veuve chaque jour, depuis l'aube jusqu'au crépuscule du soir,
restait confiante près de moi. Je passais presque toutes mes journées
assis sur le vieux fauteuil de la famille, ou, lorsque le soleil
d'avril était décidément chaud, je m'asseyais sur le banc de pierre qui
s'adossait à la fenêtre de Cora. Là, séparé d'elle seulement par les
rameaux d'or de la giroflée, je respirais son haleine parmi les fleurs,
je saisissais son long regard transparent et calme comme le flot sans
rides qui dort sur les rives de la Grèce. Nous gardions tous deux le
silence, mais mon coeur volait vers elle et convoitait le sien avec une
force attractive dont il devait lui être impossible de ne pas sentir
la puissance. Je m'endormis dans ce doux rêve. Pourquoi Cora ne
m'aurait-elle pas aimé? Peut-être fallait-il dire: comment ne m'eût-elle
pas aimé? Je l'aimais si éperdument, moi! toutes mes facultés
intellectuelles se concentraient pour produire une force de désir et
d'attente qui planait impérieusement sur Cora. Son âme, faite du plus
beau rayon de la Divinité, pouvait-elle rester inerte sous le vol
magnétique de cette pensée de feu? Je ne voulus point le croire, et
je sentis mon coeur si pur, mes désirs si chastes, que je ne craignis
bientôt plus d'offenser Cora en les lui révélant. Alors je lui parlai
cette langue des cieux qu'il n'est donné qu'aux âmes poétiques
d'entendre. Je lui exprimai les tortures ineffables et les divines
souffrances de mon amour. Je lui racontai mes rêves, mes illusions, les
milliers de poèmes et de vers alexandrins que j'avais faits pour elle.
J'eus le bonheur de la voir, attentive et subjuguée, quitter son livre
et se pencher vers moi d'un air pénétré pour m'entendre, car mes paroles
avaient un sens nouveau pour elle, et je faisais entrer dans son esprit
un ordre de pensées sublimes qu'il n'avait encore jamais osé aborder.

--O ma Cora, lui disais-je, que pourrais-tu craindre d'une flamme aussi
pure? L'éclair qui s'allume aux cieux n'est pas d'une nature plus
subtile que le feu dont je me consume avec délice. Pourquoi ta sauvage
pudeur, pourquoi ta superbe fierté de femme s'alarmeraient-elles d'un
amour aussi intellectuel que le nôtre? Qu'un mari, qu'un maître, possède
le trésor de la beauté matérielle qu'il a plu aux anges de te départir!
pour moi, je ne chercherai jamais à lui ravir ce que Dieu, les hommes et
ta parole, ô Cora! lui ont assuré comme son bien; le mien sera, si tu
m'exauces, moins saisissable, moins enivrant, mais plus glorieux et
plus noble. C'est la partie éthérée de ton âme que je veux, c'est ton
aspiration brûlante vers le ciel que je veux étreindre et saisir, afin
d'être ton ciel et ton âme, comme tu es mon Dieu et ma vie.»

Ces choses semblaient obscures à Cora, son âme était si candide et si
enfantine! Elle me regardait d'un oeil absorbé dans la stupeur, et pour
lui faire mieux comprendre les divins mystères de l'amour platonique, je
prenais mon crayon et je traçais des vers sur la muraille aux marges de
sa fenêtre; puis je lui racontais les brillantes poésies de la nature
invisible, les amours des anges et des fées, les souffrances et les
soupirs des sylphes emprisonnés dans le calice des fleurs, puis les
fougueuses passions des roses pour les brises, et réciproquement;
puis les choeurs aériens qu'on entend le soir dans la nue, la danse
sympathique des étoiles, les rondes du sabbat, les malices des farfadets
et les découvertes ardues de l'alchimie.

Notre bonheur semblait ne pouvoir être troublé par aucun événement
extérieur. En prenant la poésie corps à corps, j'avais su si bien
m'isoler, dans mon monde intellectuel, de toutes les entraves et de tous
les écueils de la vie réelle, que je semblais n'avoir rien à craindre
de l'intervention de ces volontés grossières et inintelligentes qui
végétaient à l'entour de nous. Mes sentiments étaient d'une nature si
élevée que je ne pouvais inspirer de rivalité d'aucun genre à l'homme
vulgaire qui se disait le maître et l'époux de Cora.

Pendant longtemps, en effet, il sembla comprendre le respect qu'il
devait à une liaison protégée par le ciel. Mais au bout de six semaines,
je vis un changement étrange s'opérer dans les manières de cette famille
à mon égard. Le père me regardait d'un air ironique et méfiant chaque
fois qu'il entrait dans la chambre où nous étions. La mère affectait
d'y rester tout le temps qu'elle pouvait dérober aux affaires de sa
boutique. Gibonneau, lorsque par hasard je venais à le rencontrer, me
lançait de sinistres et foudroyantes oeillades; Cora elle-même devenait
plus réservée, descendait plus tard au rez-de-chaussée, remontait plus
tôt dans sa chambre, et quelquefois même passait des jours entiers sans
paraître. Je m'en effrayai, et j'essayai de m'en plaindre. J'essayai de
lui faire comprendre, avec l'éloquence que donne la passion, l'injustice
et la barbarie de sa conduite. Elle m'écouta d'un air contraint, presque
craintif, et je la vis regarder vers la porte d'un air d'inquiétude.

--O Cora! m'écriai-je avec enthousiasme, serais-tu menacée de quelque
danger? parle, parle! où sont tes ennemis, nomme-moi les infâmes qui
font peser sur toi, frêle et céleste créature, les chaînes d'airain d'un
joug détesté. Dis-moi quel est le démon qui comprime l'élan de ton coeur
et refoule au fond de ton sein des épanchements naïfs, comme des remords
amers? Va, je saurai bien les conjurer, je sais plus d'un charme pour
enchaîner les démons de l'envie et de la vengeance, plus d'une parole
magique pour appeler les anges sur nos têtes: les anges protecteurs qui
sont tes frères, et qui sont moins purs, moins beaux que toi...

J'élevai la voix en parlant, et je m'approchai de Cora pour saisir sa
main qu'elle me retirait toujours. Alors je me levai, le front inondé de
la sueur de l'enthousiasme, les cheveux en désordre, l'oeil inspiré...

Cora poussa un grand cri, et son père, accourant comme si le feu eût
pris à la maison, s'élança dans la chambre. Comme il s'avançait vers
moi d'un air menaçant, Cora le saisit par le bras et lui dit avec
douceur:--Laissez-le, mon père, il est dans un de ses accès, ne le
contrariez point, cela va se passer.

Je cherchai vainement le sens de ces paroles. Elle sortit, et l'épicier
s'adressant à moi:--Allons, monsieur Georges, revenez à vous, personne
ici ne songe à vous contrarier; mais en vérité vous n'êtes pas
raisonnable... Allons, allons... rentrez chez vous et calmez-vous.

Étourdi de ce discours plein de bonté, je cédai avec la douceur d'un
enfant, et l'épicier me reconduisit chez moi. Une heure après, je vis
entrer le procureur du roi et le médecin de la ville. Comme je les
connaissais l'un et l'autre assez particulièrement, je ne m'étonnai pas
de leur visite, mais je commençai à m'offenser de l'affectation
avec laquelle le médecin s'empara de mon pouls, examinant avec soin
l'expression de mon regard et la dilatation de ma pupille; puis il se
mit à compter les battements de mes artères aux tempes et au cou, et
à interroger la chaleur extérieure de mon cerveau avec le creux de sa
main.

--Qu'est-ce que tout cela signifie, Monsieur? lui dis-je; je ne vous ai
point appelé pour une consultation. Je me sens assez bien pour me passer
désormais de soins, et je ne suis point disposé à en recevoir malgré
moi.

Mais, au lieu de me répondre, il s'approcha du magistrat, et ils
se retirèrent dans l'embrasure de la fenêtre pour parler bas. Ils
semblaient se consulter sur mon compte, car, à chaque instant ils se
retournaient pour me regarder d'un air attentif et méfiant; enfin ils
s'approchèrent de moi, et le procureur du roi m'adressa plusieurs
questions étranges, d'abord de quelle couleur je voyais son gilet, puis
si je savais bien son nom, puis encore si je pouvais dire quel était mon
âge, mon pays et ma profession.

Je répondais à ces étranges interrogatoires avec stupeur, lorsque le
médecin me demanda à son tour si je ne voyais point d'autre personne
dans l'appartement que le procureur du roi, lui et moi; puis si je
pensais qu'il fît jour ou nuit, et enfin si je pouvais certifier que
j'eusse cinq doigts à chaque main.

Outré de l'impertinence de ces questions, je résolus la dernière en lui
appliquant un vigoureux soufflet. J'eus tort, sans doute, surtout en la
présence d'un magistrat tout prêt à instruire contre le délit. Mais le
sang me montait à la tête, et il ne m'était pas plus longtemps possible
de me laisser traiter comme un idiot ou comme un fou sans en avoir le
motif.

Grand fut l'esclandre. Le magistrat voulut prendre fait et cause
pour son compère; je le saisis à la gorge et je l'eusse étranglé, si
l'épicier, son gendre et une demi-douzaine de voisins ne fussent venus à
son secours. Alors on s'empara de moi, on me lia les pieds et les mains
comme à un furieux, on m'entoura la bouche de serviettes et l'on me
conduisit à l'hospice de ville, où je fus enfermé dans la chambre
destinée aux sujets frappés d'aliénation mentale.

La chambre, je dois le dire, était confortable, et j'y fus traité avec
beaucoup de douceur, d'autant plus que je ne donnais aucun signe de
folie. L'erreur du médecin et du magistrat fut bientôt constatée. Mais
il me fut difficile de recouvrer ma liberté, car le dernier, prévoyant
qu'il serait forcé de me demander une réparation de l'injure que je lui
avais faite, s'obstina à me faire passer pour aliéné, afin de pouvoir se
donner les apparences du sang-froid et de la générosité à mon égard.

Je sortis enfin; mais le procureur du roi me fit mander immédiatement
dans son cabinet et m'adressa cette mercuriale:

--Jeune homme, me dit-il avec ce ton capable et paternel que tout
magistrat imberbe se croit le droit de prendre quand il a endossé la
ratine judiciaire, vous avez, sinon de grandes erreurs, du moins de
graves inconséquences à réparer. Étranger, vous avez été accueilli
dans cette ville avec toutes les marques de la bienveillance et toute
l'aménité de moeurs qui distingue ses habitants. Malade, vous avez été
soigné par vos voisins, avec zèle et dévouement. Tous ces témoignages
de confiance et d'intérêt eussent dû graver profondément en vous le
sentiment des convenances et celui de la gratitude...

--Mille noms d'un sabord! Monsieur, m'écriai-je dans mon style de marin,
qui, dans la colère, reprenait malgré moi le dessus, où voulez-vous en
venir, et qu'ai-je fait pour mériter la prison et votre harangue?...

--Monsieur, dit-il en fronçant le sourcil, voici ce que vous avez fait:
vous avez accepté l'hospitalité que chaque jour un honnête citoyen, un
estimable épicier, vous offrait au sein de sa famille, et vous l'avez
acceptée avec des intentions qu'il ne m'appartient pas de qualifier,
et dont votre conscience seule peut être juge. Moi je pense que votre
intention a été de séduire la fille de l'épicier et de l'éblouir par des
discours incohérents qui portaient tous les caractères de l'exaltation;
ou de vous faire un jeu de sa simplicité, en la mystifiant par
d'énigmatiques railleries.

--Juste ciel! qui a dit cela? m'écriai-je avec angoisse.

--Madame Cora Gibonneau elle-même. D'abord elle a considéré vos étranges
discours comme des traits d'originalité naturelle. Peu à peu elle s'en
est effrayée comme d'actes de démence. Longtemps elle a hésité à en
prévenir ses parents, car dans le coeur de ces respectables bourgeois,
la bonté et la compassion sont des vertus héréditaires. Mais enfin,
mariée depuis peu à un digne homme qu'elle adore et pour qui, vous le
savez sans doute depuis longtemps, elle nourrissait en secret avant son
hyménée une passion qui avait profondément altéré sa santé et l'eût
conduite au tombeau si ses parents l'eussent contrariée plus longtemps;
enfin, dis-je, mariée à l'estimable pharmacien Gibonneau, affaiblie
par les commencements d'une grossesse assez pénible, et craignant avec
raison les conséquences de la frayeur dans la position où elle se
trouve, madame Cora s'est décidée à instruire ses parents de l'égarement
de votre cerveau et des preuves journalières que vous lui en donniez
depuis quelque temps. Ces honnêtes gens ont hésité à le croire et vous
ont surveillé avec une extrême réserve de délicatesse. Enfin, vous
voyant un jour dans un état d'exaltation et de délire qui épouvantait
sérieusement leur fille, ils ont pris le parti d'implorer la protection
des lois et la sauvegarde de la magistrature... Et l'appui des lois ne
leur a pas manqué, et la magistrature s'est levée pour les rassurer, car
la magistrature sait que son plus beau privilège est de...

--Assez, assez, pour Dieu! Monsieur, m'écriai-je, je pourrais vous dire
par coeur le reste de votre phrase, tant je l'ai entendu déclamer de
fois à tout propos...

--Non, jeune homme, s'écria le magistrat à son tour en élevant la voix,
vous n'échapperez point à la sollicitude d'une magistrature qui doit ses
conseils et sa surveillance à la jeunesse, à une magistrature qui veut
le bonheur et le repos des citoyens. Profitez du reproche que vous avez
encouru. Voyez vos torts, ils sont graves! vous avez porté le trouble
et la crainte dans la famille de l'épicier; vous avez méconnu la sainte
hospitalité qui vous y était offerte, en essayant de railler ou de
séduire l'épouse irréprochable d'un pharmacien éclairé... Oui, vous avez
tenté l'un ou l'autre, Monsieur, car je ne sais point le sens que la
loi peut adjuger aux étranges fragments de versification dont vous
avez endommagé les murs de cette maison hospitalière, et qui m'ont été
montrés par la fille de l'épicier comme une preuve irrécusable de votre
démence... Enfin, Monsieur, non content d'affliger de braves gens et
d'inquiéter le voisinage, vous avez résisté à l'autorité représentée par
moi, vous avez pris au collet et frappé le médecin distingué qui vous
donnait des soins, vous avez fait une scène de violence qui a troublé le
repos de toute une population paisible, et qui a pensé devenir funeste à
madame Gibonneau par la frayeur qu'elle lui a causée.

--Cora est malade! m'écriai-je. Grand Dieu!... Et je voulais courir,
échapper à l'éloquence tribunitienne de mon bourreau. Il me retint.

--Vous ne me quitterez pas, jeune homme, me dit-il, sans avoir écouté
la voix de la raison, sans m'avoir donné votre parole d'honneur de
suspendre vos visites, chez madame Gibonneau, et de quitter même le
logement que vous occupez vis-a-vis la maison de l'épicière.

---Eh! Monsieur, m'écriai-je, je jure que je vais dire adieu et demander
pardon à ces honnêtes gens, savoir des nouvelles de madame Cora, et
qu'une heure après j'aurai quitté cette ville fatale.

Je m'armai de courage et de sang-froid pour rentrer chez l'épicier.
Comme j'avais passé pour fou dans toute la ville, ma sortie de prison
fit une profonde sensation; l'épicier parut inquiet et soucieux, sa
femme se cacha presque derrière lui, Cora devint pâle de terreur, et M.
Gibonneau, sans rien dire, me fit une mine de mauvais garçon. Je leur
parlai avec calme, les priai d'excuser le scandale que je leur avais
causé, et de croire à mon éternelle reconnaissance pour les soins et
l'affection que j'avais trouvés chez eux.

--Pour vous, Madame, dis-je d'une voix émue à Cora, pardonnez surtout
aux extravagances dont je vous ai rendue témoin; si je croyais que vous
m'eussiez soupçonné un seul instant de manquer au respect que je vous
dois, j'en mourrais de douleur. J'espère que vous oublierez l'absurdité
de ma conduite pour ne vous souvenir tous que des humbles excuses et
des affectueux remerciements que je vous adresse en vous quittant pour
jamais.

A ce mot je vis toutes les figures s'éclaircir, à l'exception de celle
de Cora, qui, je dois le dire, n'exprima qu'une douce compassion. Je
voulus essayer de lui demander l'état de sa santé, dont j'avais causé
l'altération par mes folies. Mais en songeant à la cause première de son
état maladif, à l'amour qu'elle avait depuis si longtemps pour son mari
et à l'heureux gage de cet amour qu'elle portait dans son sein, ma
langue s'embarrassa et mes pleurs coulèrent malgré moi. Alors la famille
m'entoura, pleurant aussi et m'accablant de marques de regret et
d'attachement; Cora me tendit même sa belle main, que je n'avais jamais
eu le bonheur de toucher, et que je n'osai pas seulement porter à mes
lèvres. Enfin je m'éloignai comblé de bénédictions pour mon séjour parmi
eux et particulièrement pour mon départ; car, au milieu de toutes les
choses amicales qui me furent dites, il n'y eut pas une voix, pas un mot
pour m'engager à rester.

Accablé de douleur, brisé jusqu'à l'âme, je sentais mes genoux fléchir
sous moi en quittant cette maison où j'avais fait des rêves si doux et
nourri des illusions si brillantes. Je m'appuyai contre le seuil tapissé
de vigne, et je jetai un dernier regard de tendresse et d'adieu sur la
belle giroflée de la fenêtre.

Alors j'entendis une voix qui partait de l'intérieur et qui prononçait
mon nom. C'était la voix de Cora; j'écoutai:--Pauvre jeune homme!
disait-elle d'un ton pénétré, il est donc enfin parti!

--Je n'en suis pas fâché, répondit l'épicier, quoique après tout ce soit
un brave garçon et qu'il paie bien ses mémoires.

J'ai traversé cette ville l'année dernière pour aller en Limousin. J'ai
aperçu Cora à sa fenêtre; il y avait trois beaux enfants autour d'elle,
et un superbe pot de giroflée rouge. Cora avait le nez allongé, les
lèvres amincies, les yeux un peu rouges, les joues creuses et quelques
dents de moins.



GEORGE SAND.


FIN DE CORA.





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Cora" ***

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