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Title: Correspondance, 1812-1876 — Tome 2
Author: Sand, George, 1804-1876
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Correspondance, 1812-1876 — Tome 2" ***

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by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)



GEORGE SAND

CORRESPONDANCE

1812-1876

II



PARIS CALMANN LÉVY, ÉDITEUR.
ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES
3, RUE AUBER, 3

1883



CORRESPONDANCE DE GEORGE SAND



CXLVI

A MADAME D'AGOULT, A GENÈVE

                                La Châtre, 10 juillet 1836.

Hélas! mon amie, je n'ai point encore plaidé en cour royale; par
conséquent je n'ai ni gagné ni perdu. Il était question de mon dernier
jugement sans doute quand on vous a annoncé ma victoire. C'est le 25
juillet seulement que je plaide. Si vous êtes à Genève le 1er août, vous
saurez mon sort, et peut-être le saurez-vous par moi-même si j'ai la
certitude de vous y trouver. Mais je n'ose l'espérer. Cependant, je rêve
mon oasis près de vous et de Franz. Après tant de sables traversés,
après avoir affronté tant d'orages, j'ai besoin de la source pure et de
l'ombrage des deux beaux palmiers du désert. Les trouverai-je? Si vous
ne devez pas être à Genève, je n'irai pas. J'irai à Paris voir l'abbé de
Lamennais et deux ou trois amis véritables que je compte, entre mille
amitiés _superficielles_, dans la «Babylone moderne».

Avez-vous vu, pour parler comme Obermann, la lune monter sur le Vélan?
Que vous êtes-heureux, chers enfants, d'avoir la Suisse à vos pieds pour
observer toutes les merveilles de la nature! Il me faudrait cela pour
écrire deux ou trois chapitres de _Lélia_, car je refais _Lélia_, vous
l'ai-je dit? Le poison qui m'a rendu malade est maintenant un remède qui
me guérit. Ce livre m'avait précipitée dans le scepticisme; maintenant,
il m'en retire; car vous savez que la maladie fait le livre, que le
livre empire la maladie, et de même pour la guérison. Faire accorder
cette oeuvre de colère avec une oeuvre de mansuétude et maintenir
la plastique ne semble guère facile au premier abord. Cependant les
caractères donnés, si vous en avez gardé souvenance, vous comprendrez
que la sagesse ressort de celui de Trenmor, et l'amour divin de celui de
Lélia.--Le prêtre borné et fanatique, la courtisane et le jeune homme
faible et orgueilleux seront sacrifiés. Le tout à l'honneur de _la
morale_; non pas de la morale des épiciers, ni de celle de nos salons,
ma belle amie (je suis sûre que vous n'en êtes pas dupe), mais d'une
morale que je voudrais faire à la taille des êtres qui vous ressemblent,
et vous savez que j'ai l'ambition d'une certaine parenté avec vous à cet
égard.

Se jeter dans le sein de mère Nature; la prendre réellement pour _mère_
et pour _soeur_; retrancher stoïquement et religieusement de sa vie tout
ce qui est vanité satisfaite; résister opiniâtrement aux orgueilleux et
aux méchants; se faire humble et petit avec les infortunés; pleurer avec
la misère du pauvre et ne pas vouloir d'autre consolation que la chute
du riche; ne pas croire à d'autre Dieu que celui qui ordonne aux hommes
la justice, l'égalité; vénérer ce qui est _bon_; juger sévèrement ce qui
n'est que _fort_; vivre de presque rien, donner presque tout, afin de
rétablir l'égalité primitive et de faire revivre l'institution divine;
voilà la religion que je proclamerai dans mon petit coin et que j'aspire
à prêcher à mes douze apôtres sous le tilleul de mon jardin.

Quant à l'amour, on en fera un livre et un cours à part. _Lélia_
s'expliquera sous ce rapport d'une manière générale assez concise et
se rangera dans les exceptions. Elle est de la famille des esséniens,
compagne des palmiers, _gens solitaria_, dont parle Pline. Ce beau
passage sera l'épigraphe de mon troisième volume, c'est celle de
l'automne de ma vie.--Approuvez-vous mon plan de livre?--Quant au plan
de vie, vous n'êtes pas compétente, vous êtes trop heureuse et trop
jeune pour aller aux rives salubres de la mer Morte (toujours Pline le
Jeune), et pour entrer dans cette famille, _où personne ne naît, où
personne ne meurt_, etc.

Si je vous trouve à Genève, je vous lirai ce que j'ai fait, et vous
m'aiderez à refaire mes levers de soleil, car vous les avez vus sur vos
montagnes cent fois plus beaux que moi dans mon petit vallon. Ce que
vous me dites de Franz me donne une envie vraiment maladive et furieuse
de l'entendre. Vous savez que je me mets sous le piano quand il en joue.
J'ai la fibre très forte et je ne trouve jamais des instruments assez
puissants. Il est, au reste, le seul artiste du monde qui sache donner
l'âme et la vie à un piano. J'ai entendu Thalberg à Paris. Il m'a fait
l'effet d'un bon petit enfant bien gentil et bien sage. Il y a des
heures où Franz, en s'amusant, badine comme lui sur quelques notes pour
déchaîner ensuite les éléments furieux sur cette petite brise.

Attendez-moi, pour l'amour de Dieu! Je n'ose pourtant pas vous en prier;
car l'Italie vaut mieux que moi. Et je suis un triste personnage à
mettre dans la balance pour faire contre-poids à Rome et au soleil.
J'espère un peu que l'excessive chaleur vous effrayera et que vous
attendrez l'automne.

Êtes-vous bien accablée de cette canicule? Peut-être ne menez-vous cas
une vie qui vous y expose souvent. Moi, je n'ai pas l'esprit de m'en
préserver. Je pars à pied à trois heures du matin, avec le ferme propos
de rentrer à huit; mais je me perds dans les trames, je m'oublie au bord
des ruisseaux, je cours après les insectes et je rentre, à midi dans un
état de torréfaction impossible à décrire.

L'autre jour, j'étais si accablée, que j'entrai dans la rivière tout
habillée. Je n'avais pas prévu ce bain, de sorte que je n'avais pas de
vêtements _ad hoc_. J'en sortis mouillée de pied en cap. Un peu plus
loin, comme mes vêtements étaient déjà secs et que j'étais encore
baignée de sueur, je me replongeai de nouveau dans l'Indre. Toute ma
précaution fut d'accrocher ma robe à un buisson et de me baigner
en peignoir. Je remis ma robe par-dessus, et les rares passants ne
s'aperçurent pas dela singularité de mes _draperies_. Moyennant trois
ou quatre bains par promenade, je fais encore trois ou quatre lieues à
pied, par trente degrés de chaleur, et quelles lieues! Il ne passe pas
un hanneton que je ne courre après. Quelquefois, toute mouillée et
vêtue, je me jette sur l'herbe d'un pré au sortir de la rivière et je
fais la sieste. Admirable saison qui permet tout le bien-être de la vie
primitive.

Vous n'avez pas d'idée de tous les rêves que je fais dans mes courses
au' soleil. Je me figure être aux beaux jours de la Grèce. Dans cet
heureux pays que j'habite, on fait souvent deux lieues sans rencontrer
une face humaine. Les troupeaux restent seuls dans les pâturages bien
clos de haies magnifiques. L'illusion peut donc durer longtemps.
C'est-un de mes grands amusements, quand je me promène un peu au loin
dans des sentiers que je ne connais pas, de m'imaginer que je parcours
un autre pays avec lequel je trouve de l'analogie. Je me souviens
d'avoir erré dans les Alpes et de m'être crue en Amérique durant des
heures entières. Maintenant, je me figure l'Arcadie en Berry. Il n'est
pas une prairie, pas un bouquet d'arbres qui, sous un si beau soleil, ne
me semble arcadien tout à fait.

Je vous enseigne tous mes secrets de bonheur. Si quelque jour (ce que je
ne vous souhaite pas et ce à quoi je ne crois pas pour vous) vous êtes
_seule_, vous vous souviendrez de mes «promenades» _esséniennes_.
Peut-être trouverez-vous qu'il vaut mieux s'amuser à cela qu'à se brûler
la cervelle, comme j'ai été souvent tentée de le faire en entrant au
_désert_. Avez-vous de la force physique? C'est un grand point.

Malgré cela, j'ai des accès de spleen, n'en doutez pas; mais je résiste
et je prie. Il y a manière de prier. Prier est une chose difficile,
importante: C'est la fin de l'homme moral. Vous ne pouvez pas prier,
vous. Je vous en défie, et, si vous prétendiez que vous le pouvez, je ne
vous croirais pas. Mais j'en suis au premier degré, au plus faible, au
plus imparfait, au plus misérable échelon de l'escalier de Jacob; Aussi
je prie rarement et fort mal. Mais, si peu et si mal que ce soit; je
sens un avant-goût d'extases infinies et de ravissements semblables à
ceux de mon enfance quand je croyais voir la Vierge, comme une tache
blanche, dans un soleil qui passait au-dessus de moi. Maintenant, je
n'ai que des visions d'étoiles; mais je commence à faire des rêves
singuliers.

A propos, savez-vous le nom de toutes les étoiles de notre hémisphère?
Vous devriez bien apprendre l'astronomie pour me faire comprendre une
foule de choses que je ne peux pas transporter de notre sphère à la
voûte de l'immensité. Je parie que vous la savez à merveille, ou que, si
vous voulez, vous la saurez dans huit jours.

Je suis désespérée du manque total d'intelligence que je découvre en moi
pour une foule de choses, et précisément pour des choses que je meurs
d'envie d'apprendre. Je suis venue à bout de bien connaître la carte
céleste sans avoir recours à la sphère. Mais, quand je porte les yeux
sur cette malheureuse boule peinte, et que je veux bien m'expliquer le
grand mécanisme universel, je n'y comprends plus goutte. Je ne sais que
des noms d'étoiles et de constellations. C'est toujours une très bonne
chose pour le sens poétique.

On apprend à comprendre la beauté des astres par la comparaison. Aucune
étoile ne ressemble à une autre quand on y fait bien attention. Je ne
m'étais jamais doutée de cela avant cet été. Regardez, pour vous en
convaincre, Antarès au sud, de neuf à dix heures du soir, et comparez-le
avec Arcturus, que vous connaissez. Comparez Vega si blanche, si
tranquille, toute la nuit, avec la Chèvre, qui s'élance dans le ciel
vers minuit et qui est rouge, étincelante, _brûlante_ en quelque sorte.
A propos d'Antarès, qui est le coeur du Scorpion, regardez la courbe
gracieuse de cette constellation; il y a de quoi se prosterner. Regardez
aussi, si vous avez de bons yeux, la blancheur des Pléiades et la
délicatesse de leur petit groupe au point du jour, et précisément
au beau milieu de l'aube naissante. Vous connaissez tout cela; mais
peut-être n'y avez-vous pas fait depuis longtemps une attention
particulière. Je voudrais mettre un plaisir de plus dans votre heureuse
vie. Vous voyez que je ne suis point avare de mes découvertes. C'est que
Dieu est le maître de mes trésors.

Écrivez-moi toujours à la Châtre, poste restante. On me fera passer vos
lettres à Bourges. Hélas! je quitte les nuits étoilées, et les prés de
l'Arcadie. Plaignez-moi, et aimez-moi. Je vous embrasse de coeur tous
deux et je salue respectueusement l'illustre docteur _Ratissimo_.

Vous m'avez fait de vous un portrait dont je n'avais pas besoin. En ce
qu'il a de trop modeste, je sais mieux que vous à quoi m'en tenir. En ce
qu'il a de vrai, ne sais-je pas votre vie, sans que personne me l'ait
racontée? La fin n'explique-t-elle pas les antécédents? Oui, vous êtes
une grande âme, un noble caractère et un _bon coeur_; c'est plus que
tout le reste, c'est rare au dernier point, bien que tout le monde y
prétende.

Plus j'avance en âge, plus je me prosterne devant la bonté, parce que je
vois que c'est le bienfait dont Dieu nous est le plus avare. Là où il
n'y a pas d'intelligence, ce qu'on appelle bonté est tout bonnement
ineptie. Là où il n'y a pas de force, cette prétendue bonté est apathie.
Là où il y a force et lumière, la bonté est presque introuvable; parce
que l'expérience et l'observation ont fait naître la méfiance et la
haine. Les âmes vouées aux plus nobles principes sont souvent les plus
rudes et les plus âcres, parce qu'elles sont devenues malades à force de
déceptions. On les estime, on les admire encore, mais on ne peut plus
les aimer. Avoir été malheureux, sans cesser d'être intelligent et bon,
fait supposer une organisation bien puissante, et ce sont celles-là que
je cherche et que j'embrasse.

J'ai des _grands hommes_ plein le dos (passez-moi l'expression). Je
voudrais les voir tous dans Plutarque. Là, ils ne me font pas souffrir
du côté humain. Qu'on les taille en marbre, qu'on les coule en bronze,
et qu'on n'en parle plus. Tant qu'ils vivent, ils sont méchants,
persécutants, fantasques, despotiques, amers, soupçonneux. Ils
confondent dans le même mépris orgueilleux les boucs et les brebis. Ils
sont pires à leurs amis qu'à leurs ennemis. Dieu nous en garde! Restez
bonne, _bête_ même si vous voulez. Franz pourra vous dire que je ne
trouve jamais les gens que j'aime assez niais à mon gré. Que de fois je
lui ai reproché d'avoir trop d'esprit! Heureusement que ce trop n'est
pas grand'chose, et que je puis l'aimer beaucoup.

Adieu, chère; écrivez-moi. Puissiez-vous ne pas partir! Il fait trop
chaud. Soyez sûre que vous souffrirez. On ne peut pas voyager la nuit en
Italie. Si vous passez le Simplon (qui est bien la plus belle chose de
l'univers), il faudra aller à pied pour bien voir, pour grimper. Vous
mourrez à la peine! Je voudrais trouver je ne sais quel épouvantail pour
nous retarder.



CXLVII

A. M. SCIPION DU ROURE, AUX BAINS DE LUCQUES

                                Bourges, 18 juillet 1836.

Madame Sand a dit à M. George tout ce que vous avez de bienveillance et
de sympathie pour lui. Madame Sand est une bête que je ne vous engage
pas à connaître et qui vous ennuierait mortellement; mais George est
un excellent garçon, plein de coeur et de reconnaissance pour ceux qui
veulent bien l'aimer.

Il sera heureux de serrer la main d'un ami inconnu, et, comme il a assez
bonne opinion de lui-même, il est très disposé à trouver parfaits ceux
qui l'acceptent tel qu'il est. Il n'a pas eu dans sa vie d'autre bonheur
que l'amitié. Tout le reste lui a manqué. Tout ce qui réussit aux autres
a mal tourné pour lui. Il s'en console avec les gens qui le comprennent
et qui le plaignent sans le sermonner.

Vous lui êtes recommandé par un neveu qu'il aime et qu'il estime, et
votre lettre seule eût ouvert son âme à la confiance. Il sera donc
heureux de vous recevoir sous son toit quand il aura un toit quelconque.

Pour le moment, il plaide contre des adversaires qui lui disputent avec
acharnement la maison de ses pères et les caresses de ses enfants. Il
espère cependant ouvrir bientôt la porte de ce pauvre manoir à ses vieux
amis et à ceux qui veulent bien le trouver digne de devenir le leur.
Vous n'aurez besoin ni de menthe sauvage, ni de _mesembriantheum_ pour
être accueilli fraternellement. Cependant les fleurs de l'Apennin seront
reçues avec reconnaissance, comme gage d'amitié et comme souvenir d'un
pays aimé.

R... vous tiendra au courant des événements qui vont décider de mon
sort. Si mon espoir se réalise, je passerai les vacances en Berry.
Sinon, j'irai en Suisse me distraire de mes déboires et peut-être vous
rencontrerai-je là aussi. J'engagerai notre ami à vous rappeler la bonne
promesse que vous me faites.

Tout à vous.

GEORGE.



CXLVIII

A M..., RÉDACTEUR DU _JOURNAL DU CHER_

                                Bourges, 30 juillet 1836.

Monsieur,

Je n'aurais pas songé à réclamer contre l'étrange mauvaise foi avec
laquelle le _Journal du Cher_ a rendu compte du discours de M. l'avocat
général dans le procès en séparation qui fait le sujet de votre article.

Cette relation a été transcrite dans d'autres journaux et vous avez été,
comme eux, induit en erreur par l'évidente partialité qui a présidé à la
rédaction première.

Le journaliste du Cher, après avoir complaisamment reproduit le
plaidoyer de mon adversaire (et, à coup sûr, ce n'est pas par amour pour
les belles-lettres ni pour l'éloquence), a jugé convenable de rendre en
trois lignes le discours de M. l'avocat général, discours très beau,
très impartial et très touchant, qui a ému le public en ma faveur durant
près de deux heures.

Je me propose avec le temps d'écrire l'histoire de ce procès,
intéressant et important non à cause de moi, mais à cause des grandes
questions sociales qui s'y rattachent et qui ont été singulièrement
traitées par mes adversaires, plus singulièrement envisagées par la cour
royale de Bourges.

Je chercherai, devant l'opinion publique, une justice qui ne m'a pas été
rendue, selon moi, par la magistrature, et l'opinion publique prononcera
en dernier ressort. Je chercherai cette justice par amour de la justice
et pour satisfaire l'invincible besoin de toute âme honnête.

Dans cette relation, dont la sincérité pourra être vérifiée par ceux-là
mêmes qu'elle intéresse personnellement, je m'efforcerai de rendre
l'impression générale du discours de M. Corbin et de rectifier des
phrases que le journaliste du Cher n'a certainement pas sténographiées.

Je ne croirai pas manquer aux convenances, en donnant toute la publicité
possible à des paroles prononcées devant un nombreux auditoire, et
recueillies par toutes les femmes, par toutes les mères avec des larmes
de sympathie.

Je dirai que, si M. l'avocat général a prononcé le mot que vous
censurez, il ne lui a pas donné le sens qui vous blesse et qu'il a
qualifié de noble, de _glorieux_ le sentiment de force et de loyauté
qui dicta ma conduite en cette circonstance. M. l'avocat général me
pardonnera d'avoir si bonne mémoire. Il est le seul de mes juges dont je
connaisse et dont j'accepte l'arrêt.

Je vous remercie, monsieur, non des éloges personnels que vous
m'accordez dans votre journal, je ne les mérite pas; mais de la justice
que vous rendez au vrai principe et au vrai sentiment de l'honneur
féminin: la sincérité. Je souhaite que ce principe triomphe et je ne me
pose pas comme l'héroïne de cette cause; je suis simplement l'adepte
zélé ou l'adhérent sympathique de toute doctrine tendant à établir son
règne. A ce titre, votre journal m'intéresse vivement.

J'y chercherai avec attention la lumière et la sagesse dont nous avons
tous besoin pour savoir jusqu'où doit s'étendre la liberté de la
femme, et, dans un système d'amélioration de moeurs, où doit s'arrêter
l'indulgence de l'homme.

Je ne vous demande ni ne vous interdis la publication de cette lettre;
je m'en rapporte à vous-même pour justifier M. l'avocat général d'une
accusation qu'il ne mérite pas, et pour le faire de la manière la plus
noble et la plus convenable.

Agréez, monsieur, mes cordiales salutations.

GEORGE SAND.



CXLIX

A M. GIRERD, AVOCAT, A NEVERS

                                Paris, 15 août 1836.

Mon bon frère Girerd,

J'ai déjà plusieurs fois commencé à vous répondre sans trouver une heure
de liberté pour achever. Ces derniers événements out mis tant d'activité
autour de nous, qu'il n'y a plus moyen de vivre pour son propre compte.
Mais comment pouvez-vous imaginer, mon enfant, que l'amitié de Michel[1]
se soit refroidie pour vous? l'ayant vu entouré, obsédé, écrasé comme
il l'a été tout ce temps et, par-dessus le marché, souvent et gravement
indisposé; je m'étonne peu qu'il n'ait point eu le temps de vous écrire.
Je lui ai lu votre lettre, que j'ai reçue au moment de son départ. Il
m'a dit qu'il vous écrirait de Bourges. Je crains qu'il ne soit malade;
car, depuis dix jours, je devrais avoir de ses nouvelles et je n'en ai
pas encore. Sa mauvaise santé m'inquiète et m'afflige beaucoup. Je l'ai
soigné ici aussi bien que j'ai pu, et je l'ai vu bien souffrir. Nous
avons parlé de vous tous les jours. Il vous dira, quand vous le
reverrez, que je vous aime bien et que, de tous les amis qu'il m'a
présentés, vous êtes celui pour lequel j'ai éprouvé le plus de
sympathie. Quand vous reverrai-je? Je vais à la Châtre vers le 22 de ce
mois-ci, et, vers le 30, je serai à Genève. Peut-être irai-je vous voir
à Nevers si cela ne me détourne pas trop de ma route et n'augmente pas
ma fatigue d'une manière trop exorbitante. Je serais si heureuse de
connaître votre femme, votre enfant, votre patrie! Et le cap Sunium!
nous avons fait de beaux rêves d'amitié, de repos, de bonheur! les
réaliserons-nous?

Écrivez-moi à la Châtre, poste restante, du 20 au 30. Adieu, bon frère.
Embrassez votre femme pour moi; dites-lui que je suis un bon garçon
et que je suis bien heureuse de lui inspirer un peu de bienveillance.
Peut-être m'accordera-t-elle de l'amitié si j'ai le bonheur de la
connaître. On fait mon portrait de nouveau: je vous l'enverrai, ou je
vous le porterai, ce qui me plairait bien mieux.

Tout à vous de coeur.

GEORGE.

  [1] Michel (de Bourges).



CL

A MADAME MAURICE DUPIN, A PARIS

                                Nohant, 18 août 1836.

Chère maman,

J'allais partir pour Paris, au moment où mon fils est arrivé, tout seul
comme un homme, et si impatient de me revoir, qu'il n'a pu prendre sur
lui de rester un jour de plus à Paris pour vous embrasser. Cependant
il en avait l'intention; car, d'après des reproches que je lui avais
adressés à ce sujet, il m'écrivit, quelques jours avant son arrivée, une
lettre que je vous envoie, et où vous verrez qu'il a de bons sentiments
pour vous, malgré sa paresse ou son étourderie. Ce pauvre cher enfant
est bien heureux d'être ici: il joue avec sa soeur et il respire le
bon air de la campagne. Il n'a guère envie de retourner à Paris, et
ce serait, je crois, les priver l'un et l'autre du meilleur temps de
l'année que de les y ramener avant la fin des vacances. Je pense donc
que je n'irai pas avant cette époque, et, en attendant, nous allons
faire un petit voyage dans le Nivernais et dans l'Allier. Ils s'en font
une grande fête et je suis bien heureuse de les voir heureux. Nous avons
passé ces jours-ci à coller du papier dans mon cabinet de toilette;
nous en avons fait une petite pièce charmante où Maurice installe ses
joujoux, ses livres et ses crayons. Nous pensons à vous, à votre ardeur,
et à votre habileté dans ces grands travaux, à votre bon goût, et à
votre passion pour planter des clous. Quant à moi, j'en ai un torticolis
effroyable.

Je vous envoie une lettre pour Pierret. Engagez-le à me répondre le plus
vite possible; car je pars à la fin du mois, pour ma petite tournée.
Donnez-moi en même temps de vos nouvelles, et soignez-vous bien afin de
ne m'en donner que de bonnes. Adieu, chère maman; je tombe de fatigue
et m'endors en vous embrassant de toute mon âme, ce qui me donnera une
bonne nuit, j'en réponds.

Maurice vous écrira directement; aujourd'hui, la lettre est assez
grosse. Renvoyez-moi la lettre de Maurice, pour ne pas démembrer ma
collection; ce sont mes trésors, j'aime mieux cela que tous les romans
du monde.



CLI

A M. FRANZ LISZT, A GENÈVE

                                Nohant, 18 août 1836.

J'ai failli vous arriver le jour du concert. Qu'eussiez-vous dit, si, au
milieu du grand morceau brillant de Puzzi-Primo, je fusse entrée avec
mes guêtres crottées et mon sac de voyage, et si je lui eusse frappé sur
l'épaule au point d'orgue?

Puzzi-Primo ne se fût pas déconcerté, accoutumé qu'il est à braver
insolemment les regards d'un public infatué de lui; voire d'un public
de métaphysiciens, de Genevois. Mais Puzzi-Secondo, moins blasé sur le
triomphe et moins certain de la douce bienveillance des demoiselles de
seize ans, eût fait une exclamation inconvenante, qui n'eût pas été dans
le ton du morceau.

J'aurais eu le plus grand plaisir du monde à vous faire manquer votre
rentrée et à vous faire gâcher et massacrer votre finale. J'aurais, la
première, tiré un sifflet, un mirliton, une guimbarde de ma poche, et
j'aurais donné au public de métaphysiciens le signal des huées. J'aurais
dit: «Messieurs, je suis l'agréable auteur de bagatelles immorales qui
n'ont qu'un défaut, celui d'être beaucoup trop morales pour vous. Comme
je suis un très grand métaphysicien, par conséquent très bon juge en
musique, je vous manifeste mon mécontentement de celle que nous venons
d'entendre, et je vous prie de vous joindre à moi, pour conspuer
l'artiste vétérinaire et le gamin musical que vous venez d'entendre
cogner misérablement cet instrument qui n'en peut mais.»

A ce discours superbe, les banquettes auraient plu sur votre tête, et
je me fusse retirée fort satisfaite, comme fait Asmodée après chaque
sottise de sa façon.

Sans plaisanterie, mes chers enfants, si j'avais eu cent écus, je
partais et j'arrivais à l'heure dite. Pourquoi n'avez-vous pas ouvert
une souscription pour me payer la diligence? Je vous déclare que, dans
six semaines ou deux mois, si vous êtes toujours là-bas, j'irai, quelque
orage qu'il fasse aux ceux, quelque calme plat qui règne dans mes
finances. Vous me nourrirez bien pendant une quinzaine: je fume plus que
je ne mange, et ma plus grande dépense sera le tabac. Je serais allée
vous rejoindre dans le courant du mois, si je n'étais retenue ici par
mes affaires.

Je prends possession de ma pauvre vieille maison, que le baron veut bien
enfin me rendre (où je vais m'enterrer avec mes livres et mes cochons),
décidée à vivre agricolement, philosophiquement et laborieusement,
décidée à apprendre l'orthographe aussi bien que M. Planche, la logique
aussi bien que feu mon précepteur, et la métaphysique aussi bien que le
célèbre M. Liszt, élève de Ballanche, Rodrigues et Sénancour. Je veux,
en outre, écrire en coulée et en bâtarde, mieux que Brard et Saint-Omer,
et, si j'arrive jamais à faire au bas de mon nom le parafe de M.
Prudhomme, je serai parfaitement heureuse et je mourrai contente. Mais
ces graves études ne m'empêcheront pas d'aller voir de temps en temps
mes mioches à Paris, et vous autres, là où vous serez. Hirondelles
voyageuses, je vous trouverai bien, pourvu que vous me disiez où vous
êtes, et je serai heureuse près de vous tant que vous serez heureux près
de moi.

Je suis maintenant avec mes enfants dans la chère vallée Noire.

J'ai vu madame Liszt la veille de mon départ de Paris. Elle se portail
bien et je l'ai embrassée pour son fils et pour moi. J'ai vu une fois
Emmanuel, qui m'a chargée de le rappeler à votre amitié et qui m'a
questionnée avec intérêt sur votre compte. On dit que notre cousin Heine
s'est pétrifié en contemplation aux pieds de la princesse Belgiojoso.
Sosthènes[1] est mort, ou il s'est reconnu dans un passage de la lettre
imprimée, car je ne I'ai pas revu depuis ce temps-là.

Moi, je me porte bien, je suis bête comme une oie. Je dors douze heures,
je ne fais rien du tout que coller des devants de cheminée, encadrer
des images, collectionner des papillons, éreinter mon cheval, fumer mon
narghilé, _conter des contes_ à Solange, écouter du fond d'un nuage de
tabac, à travers une croûte opaque d'imbécillité et de béatitude, les
pitoyables discours facétieux ou politiques de mes douze amis, tous plus
bêtes que moi. De temps en temps, je me lève dans un accès de colère
républicaine; mais je m'aperçois que cela ne sert à rien, et je me
replonge dans mon fauteuil sans avoir rien dit.

Au fond, je ne suis pas gaie. Peut-on l'être, tout à fait, avec sa
raison? Non. La gaieté n'est qu'un excitant, comme la pipe et le café.
L'être qui en use n'en est ni plus fort ni plus brillant. Tout mon désir
est de m'abrutir, de m'appliquer aux occupations les plus simples, aux
plaisirs les plus tranquilles et les plus modestes. Je crois que j'en
viendrai aisément à bout. La vie active ne m'a jamais éblouie. Elle
m'a fait mal aux yeux; mais elle ne m'a pas obscurci la vue. J'espère
vieillir en paix avec moi-même et avec les autres.

Bonsoir, mes enfants; soyez bénis. À vous!

GEORGE.

  [1] Sosthènes de la Rochefoucauld.



CLII

A MADAME D'AGOULT, A GENÈVE

                                Nohant, 20 août 1836.

_Quoi qu'il arrive_ désormais, et sans aucun prétexte de retard que
ma propre mort, je serai à Genève dans les quatre premiers jours de
septembre. Je quitte Nohant le 28, je passe vingt-quatre heures à
Bourges, et je me lance par Lyon. Les diligences sont pitoyables et
ne vont pas vite. C'est pourquoi je ne puis vous fixer le jour de mon
arrivée. Répondez-moi courrier par courrier où il faut que je descende à
Genève. Nos lettres mettent quatre jours à parvenir. Vous avez le temps
juste de me répondre un mot.

Nous ferons ce que vous voudrez. Nous irons ou nous nous tiendrons où
vous voudrez. Pourvu que je sois avec vous, c'est tout ce qu'il me faut.
Je vous avertis seulement que j'ai mes deux mioches avec moi. S'il m'eût
fallu attendre la fin de leurs vacances pour tous aller voir, c'eût été
encore six semaines de retard. Je les emmène donc. Ils sont peu gênants,
très dociles, et accompagnés d'ailleurs d'une servante qui vous en
débarrassera quand ils vous ennuieront. Si j'ai une chambre, que vous
donniez un matelas par terre à Maurice, un même lit pour ma fille et
pour moi nous suffiront. A Paris, nous n'en avons pas davantage quand
ils sortent tous deux à la fois. La servante couchera à l'auberge.

Quand je voudrai écrire, si l'envie m'en prend (ce dont j'aime à
douter), vous me prêterez un coin de votre table. Si toute cette
population que je traîne à ma suite vous gêne, vous nous mettrez tous à
l'auberge, que vous m'indiquerez la plus voisiné de votre domicile. En
attendant, vous me direz où est ce domicile, car je ne m'en souviens
plus, et j'écris au hasard _Grande Rue_ sur l'adresse, sans savoir
pourquoi.

Adieu, mes enfants bien-aimés. Je ne retrouverai mes esprits (si
toutefois j'ai des _esprits_), je ne commencerai à croire à mon bonheur
qu'auprès de vous.



CLIII

A-M. AUGUSTE MARTINEAU DESCHENEZ. A PARIS

                                Nohant, 21 août 1836.

Tu sais que mon procès est terminé. Je suis à Nohant en liberté et en
sécurité. Je ne te parlerai plus de mes affaires. Les journaux sont là
pour raconter ces mortels ennuis que je veux oublier, et sur lesquels il
ne m'est pas possible de revenir, même avec mes plus chers amis.

Je comptais aller à Paris chercher Maurice, qui entrait en vacances et
serrer la main de mes bons camarades. Mais le tracas de mes affaires en
désarroi m'a retenue à Nohant quelques jours de plus que je ne pensais.
Pendant ce temps, Maurice est venu me trouver. Maintenant que le voilà
hors du triste Paris, il n'a guère envie d'y retourner avant la fin des
vacances. Pour le distraire de son année scolaire et de mes angoisses,
qu'il a si vivement partagées, je l'emmène, ainsi que Solange, à Genève,
où Liszt et une dame fort distinguée, que j'aime beaucoup et qui tient
de fort près à mon ami le musicien, nous attendent depuis longtemps.

Nous partons le 28, et nous reviendrons à Paris tous ensemble à la fin
du mois. Ne dis à personne que je vais faire ce petit voyage. Un tas
d'oisifs viendraient m'y relancer, soit par écrit, soit en personne, et
je vais tâcher d'oublier la littérature au bord des lacs.

Je te verrai donc au mois d'octobre, mon cher Benjamin, et, si je puis
t'enlever, je t'emmènerai passer quelque temps à Nohant. Tu es employé
du gouvernement, pauvre enfant! arrange-toi alors pour avoir une bonne
maladie de poitrine ou d'estomac (_censé_, comme dit Maurice), afin
de prendre l'air de la campagne sous mes vieux noyers et sous l'aile
paternelle de ton vieux George.

Donne-moi, en attendant, de tes nouvelles à Genève sous le couvert de
Liszt, _Grande Rue_, et aime-moi comme je t'aime.

Adieu.



CLIV

A MADEMOISELLE LEROYER DE CHANTEPIE, A ANGERS

                                Nohant, 21 août 1836.

Mademoiselle,

Je ne connais qu'une croyance et qu'un refuge: la foi en Dieu et en
notre immortalité. Mon secret n'est pas neuf, il n'y a rien autre.

L'amour est une mauvaise chose, ou, tout au moins une tentative
dangereuse. La gloire est vide et le mariage est odieux. La maternité a
d'ineffables délices; mais, soit par l'amour, soit par le mariage, il
faut l'acheter à un prix que je ne conseillerai jamais à personne d'y
mettre. Quand je suis loin de mes enfants, dont l'éducation absorbe une
grande part du temps, je cherche la solitude et j'y trouve, depuis que
j'ai renoncé à beaucoup de choses impossibles, des douceurs que je
n'espérais pas.

Je tâcherai de les exprimer, sous une forme poétique, dans un de mes
ouvrages que j'augmente d'un volume: _Lélia_, que vous avez la bonté de
juger avec indulgence et où j'ai mis plus de moi que dans tout autre
livre. Puisque vous me croyez en savoir plus long que vous sur la
science de la vie, je vous renvoie à la prochaine réimpression de cet
ouvrage.

Mais j'ai bien peur que vous ne vous trompiez en m'attribuant le pouvoir
de vous guérir. Vous trouverez de vous-même tout ce que j'ai trouvé, et
vous le trouverez mieux approprié à vos facultés. Espérez, il y a des
temps d'épreuves; mais celui qui nous fait malheureux prend soin de nous
alléger le fardeau quand il devient trop lourd. Vous me paraissez être
un de ses _vases d'élection_. Vous avez donc à le remercier _d'être_,
sauf à savoir de lui, peu à peu, à quoi il vous destine.

Je voudrais être de ceux qui le prient avec ardeur et qui sont sûrs
d'être exaucés. Je lui demanderais pour vous le bonheur ou, tout au
moins, le calme et la résignation que vous me semblez faite pour
comprendre et digne de posséder.

Agréez l'assurance de ma haute considération.

GEORGE SAND.



CLV

A M. ALEXIS DUTEIL, A LA CHÂTRE

                                Genève, septembre 1836.

Je passe mon temps fort agréablement à Genève, mon cher ami. Je te
raconterai cela en détail, au coin du feu. J'ai à peine le temps de
dormir. Mais je veux te dire que j'ai reçu ta lettre et que je te
remercie mille fois de t'occuper de ton camarade absent et de ne pas
négliger ses affaires, qu'il néglige si bien.

Et la vendange! cher Dyonisius? Songe à la vendange! songe à te faire du
vin blanc potable. Ne néglige pas un point aussi important.

Je serai à Nohant dans les premiers jours d'octobre. Je pars d'ici le
30. Je m'arrêterai à Lyon. Je te porte du bon tabac à priser, et force
cigarettes.

Adieu, bon vieux; dis à ta femme que je l'aime; aimez-moi, tous deux. A
bientôt!

Mes mioches se portent à merveille. Ils supportent la fatigue
héroïquement. Ursule n'est pas de même.[1] Elle était très épouvantée
l'autre jour de se trouver dans un village appelé Martigny. Elle se
croyait à la Martinique et ne se consolait que dans l'espoir d'en
rapporter de bon café (historique).

Je suis ici: l'objet de la curiosité publique. Je ne fais pas un pas, je
ne dis pas un mot qui n'en fasse faire et dire mille. Néanmoins on en
est à la bienveillance pour moi, c'est la mode présentement.

Adieu, et _me ama_.

  [1] Ursule Josse, femme de chambre de George Sand.



CLVI

A MADAME D'AGOULT, A GENÈVE

                                Lyon, le 3 octobre 1836.

Chers enfants,

Je suis à Lyon le bec dans l'eau. Je voulais partir sur-le-champ en
recevant cette jolie lettre; mais je n'ai trouvé de places dans les
diligences que pour le 3, c'est-à-dire pour aujourd'hui. Cela fait que
j'enrage.

Au lieu de passer encore, près de vous, quelques-uns de ces beaux, jours
qu'on cherche tant et qu'on attrape si peu, je suis dans la plus bête de
toutes les villes du royaume, flânant avec madame Montgolfîer et _un
tas de particuliers que je ne connais ni d'Eve ni d'Adam._ Ils m'ont
trimballée à Fourvières. N'y allez jamais! _il est bien pénible_ et _il_
n'est pas _bien joli._ Puis ils m'ont menée au Gymnase, entendre piauler
et piailler madame***, qui est, comme vous savez, toute pointue.
Hier, ils m'ont assassinée en me faisant entendre _Guillaume Tell_,
abominablement écorché et massacré par le plus plat orchestre et les
plus, ignobles chanteurs que j'aie jamais entendus.

Cela, au reste, m'a fait du bien, en ce sens que je me suis réconciliée
avec les théâtres d'Italie, que je méprisais beaucoup trop. Si la
seconde ville de France chante si faux et si salement, sans offenser
personne, il faut rendre hommage aux villes de cinquième et sixième
ordre de l'Italie. On y chante juste, et, si on y a mauvais goût, on y a
du chic, de l'élan et du toupet.

Aujourd'hui, on m'a fait dîner dans un restaurant très burlesque.
On entre dans une cuisine, on monte à talons un escalier plein
d'immondices, et on arrive à une petite chambre fort sale, où on vous
sert cependant un très bon dîner. Ce soir, nous sommes rentrés chez
madame Montgolfîer, et un monsieur--que vous connaissez, à ce qu'on
dit,--m'a chanté, sans aucune espèce de voix, deux ou trois morceaux de
Schubert que je ne connaissais pas. J'ai deviné que cela devait être
très beau.

La _Montgolfière_ me paraît une excellente femme un peu atteinte par la
cancanerie, l'investigation et la curiosité provinciales, brodant un
peu, amplifiant pas mal, et jugeant parfois à côté; du reste, proclamant
et pratiquant des sentiments très élevés, et possédant des facultés et
des qualités qui n'ont manqué que d'un peu plus de développement. Je la
crois très sincèrement zélée pour Franz et très dévouée à vous. Elle est
charmante pour moi. Gévaudan, qui m'avait quittée à moitié chemin pour
prendre une route plus courte, a reparu tout à coup hier sur mon horizon
mélancolique. Il prétend être rappelé à Lyon par sa caisse de cigares,
qu'il faut recevoir et payer. _As you like it, all is well that ends
well,_ et beaucoup d'autres proverbes shakespeariens qui ne changeront
rien à nos positions respectives. Je suis charmée de le voir, il promène
mes _Piffoels_[1] pendant que je travaille le matin à notre fameuse
relation[2], mais je crois qu'il fait _much ado about nothing._

Bonsoir, mes bons et chers enfants. Aimez-moi seulement la moitié de ce
que je vous aime, et ce sera beaucoup. Je n'ai pas le droit de vous en
demander davantage. Vous vous occupez tant le coeur et l'esprit l'un
et l'autre, qu'il ne reste pas une part de première qualité pour les
_rustres_ de mon espèce, _gens solitaria_ et thérapeutique. Mais cela ne
m'empêche pas de vous mettre en première ligne dans mes affections, sans
me soucier de «l'équilibre de la vie morale et intellectuelle».

Fazy[3] m'a envoyé le cachet. Je ne vous charge pas de le remercier.
Il m'a dit qu'il serait le 4 à Lyon: c'est donc demain que je le
remercierai moi-même avec toute l'ardente effusion que vous me
connaissez. Je vous prie de donner une bonne poignée de main pour moi au
major[4] et à Grast[5], que j'aime beaucoup parce qu'il abonde toujours
dans mon sens. Rappelez-moi au souvenir de mademoiselle Mérienne[6],
donnez un grandissime coup de pied _gévaudanitique_ au _Rat_, et, quant
à madame sa mère, je crois que j'aurais dû aller lui faire une visite,
car elle a été _jadis_ très obligeante pour moi. Mais je sais que,
depuis, elle m'a prise en horreur, à cause de la redingote (ou
_redinglande_) de son fils. Le fait est que je l'ai oubliée absolument,
comme tout ce qui me paraît hostile est oublié de moi en cette vie et en
l'autre. _Amen!_

Les _Piffoels_ ronflent et se portent bien. Moi, je vous _bige_ et vous
presse tous deux dans mes bras.

Je supplie Franz de m'envoyer ici mon épreuve d'_André_, courrier par
courrier, sous enveloppe. Si vous avez quelques courses à me faire
faire, dépêchez-vous de m'écrire. Adieu.

_Hôtel de Milan, place des Terraux, à Lyon._

  [1] Sobriquet donné par Litz à Maurice et à Solange
  [2] Voy. les _Lettres d'un voyageur._
  [3] James Fazy, président de la république de Genève
  [4] Le major Pictet, de l'armée fédérale Suisse, frère du savant
      docteur Pictet.
  [5] Grast, réfugié piémontais, alors à Genève.
  [6] Mademoiselle Mérienne, artiste peintre, à Genève.



CLVII

A M. FRANZ LISZT, A PARIS

                                Nohant, 10 octobre 1836.

Que devenez-vous, mes enfants chéris? Je reçois des lettres de tout
Genève, excepté de vous. Fazy et Grast m'ont déjà écrit. Ils me disent
que vous avez été donner un concert à Lausanne et que vous serez bientôt
à Paris. Moi aussi, j'y serai et j'aurai besoin de vous y retrouver pour
adoucir les jours de rentrée des _Piffoels_ à leurs écoles respectives.

Ce moment-là est fort triste pour moi, tous les ans, et plus je vais,
plus il le devient; car je n'ai plus d'autre passion que celle de la
progéniture. C'est une passion comme les autres, accompagnée d'orages,
de bourrasques, de chagrins et de déceptions. Mais elle a sur toutes
les autres l'avantage de durer toujours et de ne se rebuter de rien. En
attendant la séparation, nous nous reposons ici.

Je me suis avisée, après avoir mis ma lettre à la poste de Lyon, qu'en
raison du blocus, la convention postale était peut-être rompue et que
j'aurais dû affranchir. Vous me direz si vous l'avez reçue.

Et vous, mes bons _Fellows_[1], nos chers projets tiennent-ils toujours?
Je fais approprier ma chambre le mieux possible pour y loger Marie.
Jamais je n'ai eu tant le souci de la propriété. Je m'aperçois de
mille inconvénients qui ne m'avaient jamais frappée. Je crains que les
appartements ne soient froids et incommodes. Je fais faire des rideaux,
chose inconnue dans ma chambre jusqu'à ce jour. Si j'avais le temps, je
ferais bâtir une aile à mon castel. Je suis aussi grognon envers les
ouvriers que le marquis de Morand. Enfin mes amis me demandent si j'ai
attrapé quelque maladie en Suisse pour prendre tant de soins et de
précautions.

Avec tout cela, j'ai une peur affreuse que ma belle comtesse ne se croie
ici dans un champ de Cosaques. J'ai déjà essayé de l'y installer en
peinture, et je regarde à chaque instant le portrait, pour voir s'il
ne bâille pas et s'il ne s'enrhume pas. N'allez pas me donner tous ces
tourments pour rien, mes bons amis; que j'en sois au moins récompensée
par votre présence. Je ne puis promettre à Marie qu'elle sera contente
de mon domicile et de mon rustre entourage; mais elle sera contente de
mon zèle, de mon assiduité et du dévouement absolu de moi et de tous les
miens.

Venez donc bientôt, _Fellows!_ Les _Piffoels_ comptent sur vous.

Moi, je suis un peu spleenétique. Je ne sais pas trop pourquoi. C'est
peut-être parce que je n'ai pas d'argent. Adieu, mes enfants. Si vous ne
venez pas tout de suite à Paris, écrivez-moi chez Didier, rue du Regard,
6. J'y serai du 20 au 25.

Aimez-vous un peu le solitaire marchand de cochons? Il vous aime de
toute son âme et vous _bige_ mille fois.

  [1] Sobriquet que se donnait Liszt et qu'il donnait aussi à son élève,
      Hermann Cohen.



CLVIII

A M. DUDEVAN, A PARIS

                                Paris, novembre 1836.

L'état de Maurice me tourmente beaucoup. Je ne le lui dis pas, mais je
crains qu'il n'ait une maladie de langueur. Il ne dort que d'un sommeil
léger et entrecoupé de rêves. Ce n'est pas là le sommeil de son âge. Il
ne souffre pas; mais les deux médecins qui le voient, celui du collège
et celui qui vient ici tous les jours, comme ami, lui trouvent les mêmes
symptômes d'excitation nerveuse et d'agitation au coeur.

Je ne sais comment faire pour partir. J'ai besoin d'être à Nohant; mais,
dès que je parle de mon départ, il fond en larmes et la fièvre le prend.
Je l'ai tant raisonné, qu'il se soumet à tout ce que j'exige. Il ne
dit rien; mais il est malade. Venez à mon secours, je vous en supplie.
Parlez-lui avec tendresse et douceur. Cet enfant chérit également ses
parents; mais il est faible de corps et de caractère. La sévérité le
brise et le consterne.

Les médecins recommandent de lui épargner la contrariété, cela devient
bien embarrassant. Comment élever un enfant sans le contrarier? Ils
disent que c'est une fièvre de croissance, mais qu'une maladie plus
grave peut se développer, si l'on irrite cette fièvre. En effet, je lui
trouve, la nuit, le coeur plus agité encore que lorsque ces messieurs
l'examinent. Je tremble qu'il ne soit attaqué de la maladie dont j'ai
souffert toute ma vie et dont je souffre toujours. Si j'étais au moins
assurée qu'il eût une aussi bonne constitution, que moi! Mais il n'en
est pas ainsi. Le chagrin lui est contraire.

Je vous assure qu'on a fait une grande faute, je dirai même un grand
crime, en informant cet enfant de ce qu'il devait ignorer, de ce qu'il
pouvait du moins ignorer en partie et ne comprendre que vaguement. Le
mal est fait, ce n'est ni vous ni moi qui l'avons voulu. Quant à moi,
j'ai la conscience d'avoir toujours travaillé à lui faire partager
également son affection entre vous et moi.

Aujourd'hui, il ne s'agit plus de nos dissensions personnelles; il
s'agit d'un intérêt qui passe avant tout: la santé de notre enfant. Ne
le jetons pas, au nom du ciel! dans une rivalité d'affection qui excite
sa sensibilité déjà trop vive. De même que je l'encourage dans sa
tendresse pour vous, ne le contrariez pas dans sa tendresse pour moi.
Venez le voir ici tant que vous voudrez. S'il vous est désagréable de me
rencontrer, rien n'est plus facile que de l'éviter. Quant a moi, je n'y
ai aucune répugnance. L'état où je vois Maurice fait taire tout autre
sentiment que le désir de le calmer, de le guérir au moral et au
physique.

Je resterai ici jusqu'à ce qu'il soit rétabli et je ne ferai rien à son
égard que vous n'approuviez. Secondez-moi, vous aimez votre fils autant
que je l'aime. Épargnez-lui des émotions qu'il n'a pas la force de
supporter. Si je lui disais du mal de vous, je lui ferais beaucoup de
mal. Que la précaution soit réciproque.

Quel intérêt aurions-nous maintenant à nous combattre dans le coeur d'un
pauvre enfant plein de douceur et d'affection? Ce serait pousser trop
loin la guerre, et, quant à moi, je ne la comprends pas à ce point.

A. D.

Maurice ignore absolument mes inquiétudes. Il s'attend toujours à
rentrer au collège d'un jour à l'autre. Ne lui parlez pas de son
battement de coeur. Le médecin dit toujours devant lui que ce n'est rien
du tout.



CLIX

A M. SCIPION DU ROURE, A ARLES

                                Paris, 13 décembre 1836.

J'ai reçu votre lettre aujourd'hui seulement. Vous m'annoncez que vous
partez de chez vous le 10 décembre. Je crains bien que la réponse que je
vous adresse par le même courrier à Montélégier n'arrive pas à temps.
Dans cette lettre, je vous disais ce que je vais vous répéter.

Mon fils est malade. D'un jour à l'autre, je m'apprête à partir; mais je
ne puis le mettre en voiture, sans la permission du médecin: Et puis son
père me le refuse; moi, je ne me soumets jamais aux refus. Je tranche le
noeud avec l'épée de ma volonté, qui n'est pas tout à fait aussi bien
trempée que celle d'Alexandre, mais qui n'est pas moins logique.

Voici donc ce que vous allez faire si vous arrivez à Nohant avant moi.
A peine arrivé, vous m'écrirez et je vous répondrai un billet tous les
soirs pour vous donner mon bulletin. Vous m'écrirez également tous les
soirs.

Les lettres mettent vingt-quatre heures à faire le chemin. Ce sera une
manière de vous faire prendre patience.

Vous êtes recommandé à mes amis et il est ordonné à mes domestiques de
vous recevoir, héberger, servir, aimer et honorer, sous peine de mort.
Vous vous installerez dans la meilleure chambre possible. Puis vous vous
promènerez, puis vous lirez, puis vous m'écrirez; installez-vous à cet
effet dans mon cabinet.

Puis vous préparerez la maison à nous recevoir; car nous arriverons
trois ou quatre, et je ne crois pas qu'il y ait une chambre potable pour
mes hôtes. Je vais joindre ici une note de tous les travaux que je vous
confie. Vous serez secondé par ma duègne, Rosalie, femme intelligente,
active et revêche, qui aime à être employée _aux grandes choses_ et qui
vous adorera. Voilà!

Puis vous serez philosophe, puis vous mènerez la vie de l'ermite et du
pèlerin, puis vous serez bien certain que j'enrage pour deux raisons:
la première, parce que je vous fais attendre; la seconde, parce que mon
fils est malade. Je hais Paris, j'y meurs de spleen et je n'y
resterai pas une heure de plus qu'il ne faudra. J'y suis d'une humeur
massacrante, d'un caractère insupportable, toujours affairée, obsédée,
pestant d'être détournée de mes amis par une foule de sots, ne faisant
ni ce que je veux, ni ce que je dois, en grillant de secouer la boue de
cette ville maudite.

S'il ne fait pas plus chaud dans la vallée Noire, du moins nous aurons
de beaux brouillards et de superbes bruits de vent dans les arbres.

J'ai pleuré toute la nuit dernière dans ma chambre d'auberge, uniquement
par désespoir de ne pas voir le ciel et de ne pas entendre souffler
l'air. Si je ne sais quel incident prolongeait mon séjour ici d'un
certain nombre de jours, vous le sauriez aussitôt et vous tiendriez me
rejoindre rue Laffitte, 21.--Voilà mes précautions prises.--A la garde
de Dieu! Il est impossible que nous échappions encore cette fois l'un
à l'autre, si vous avez un aussi vif désir que moi de serrer une main
amie.

Tout ce que vous m'annoncez de vous me convient de plus en plus, surtout
s'il est bien certain que vous ne _cultivez pas les belles-lettres._
J'en ai plein le dos. Ainsi nous nous entendrons.

Adieu, au revoir. Tout à vous de coeur.

GEORGE.



CLX

AU MÊME, A PARIS

                                Paris, 5 janvier 1837.

Quelque temps qu'il fasse, je pars samedi matin et je vous emmène dans
une horrible charrette que son propriétaire berrichon a nommée, Dieu me
pardonne? _calèche_ en me la prêtant. Vous n'y serez pas bien, je vous
en avertis; mais vous y serez consolé du froid par _les perles_ de ma
conversation. Je crains bien que vous n'invoquiez souvent les charmes de
la solitude. Cela ne me regarde pas.

Mettez vos paquets à la diligence. N'ayez avec vous qu'un excessivement
petit sac de nuit, et soyez rue du Regard, n° 6, à sept heures du matin,
jour ou non, mort ou vif. C'est une drôle de partie de plaisir que je
vais vous faire faire!

Si on me dit jamais que vous n'êtes pas mon véritable ami, après
pareille épreuve, j'aurai quelque raison de croire au moins à votre
persévérance stoïque.

Je ne vous dirai pas un mot de mon amitié aujourd'hui, pour vous punir
d'en avoir douté hier.

Tout à vous.

GEORGE.



CLXI

A MADAME D'AGOULT, A PARIS

                                Nohant, 18 janvier 1837.

Eh bien, chère, où êtes-vous donc? Partez-vous? Arrivez-vous? Je vous
croyais si près, ces jours-ci, que je vous avais écrit à Châteauroux.

Rollinat vous attendait pour vous offrir ses services et vous embarquer.
Mais le voilà, aujourd'hui! Il arrive seul, et, de vous, point de
nouvelles. Je vous écris à tout hasard, désirant de tout mon coeur que
la _présente_ ne vous trouve plus à Paris. Venez donc! Sauf les rideaux,
qui sont trop courts de trois pieds, votre chambre est habitable. Il n'y
a pas un souffle d'air. Le garde-manger est garni de gibier. Il y a
du bois sec sous le hangar. L'aubergiste de la poste, chez lequel la
diligence de Blois vous dépose, est averti; vous aurez, pour venir de
Châteauroux à Nohant, une voiture fermée et des chevaux. Ainsi, ne
vous occupez de rien. Nommez-vous seulement, ou nommez-moi, et on vous
servira. A revoir bientôt, tout de suite, n'est-ce pas? Si le bon
Grzymala [1] veut vous accompagner, emmenez-le. Sa présence augmentera
(s'il est possible) l'honneur et le bonheur de la vôtre.

Le futur précepteur[2] est chargé de ne pas quitter Paris sans
s'informer de vous et mettre à vos pieds son bras et ses jambes. Je
voudrais pouvoir vous envoyer prendre par un ballon chauffé à la vapeur;
mais l'argent me manque.

Tout à vous de coeur.

G. S.

Franz (si Marie est partie), ma lettre allumera votre pipe, et je _vous
bige_. Venez le plus tôt possible.

  [1] Le comte Albert Grzymala, Polonais, ami de George Sand.
  [2] Eugène Pelletan.



CLXII

A M. ADOLPHE GUBROULT, A PARIS

                                Nohant, 14 février 1837.

Mon cher camarade,

Il faut absolument que vous me trouviez l'adresse de ma _suivante_. Je
vous envoie une seconde lettre pour elle, je suis extrêmement pressée
d'en avoir la réponse. Pardon, mille fois, de la corvée. Donnez-moi à
tous les diables; mais faites un dernier effort de courage pour obliger
le plus oublieux de vos amis.

Pour du talent, vous n'en manquez pas; votre article en est rempli. Mais
ce n'est pas le compliment que vous attendez de moi: vous voulez que je
rende justice à vos opinions. En leur rendant justice, je ne vous dirai
que des injures.

Oui, mon ami, _vous êtes une canaille, une franche canaille. Ah!
Bertrand, je ne vous reconnais pas là!_

Que vous vouliez du bien aux Arabes, que vous soyez tenté de travailler
à leur liberté, que vous accusiez le despotisme de l'Égyptien, soit:
c'est prendre le bon côté des choses, en ce qui concerne l'Orient. Mais,
malheureux (je parle ici aux saint-simoniens plus qu'à vous), vous
abandonnez la cause de la justice et de la vérité en France, là où elle
pouvait être comprise plus vite que partout ailleurs et où elle le sera,
n'en doutez pas, par nos enfants.

Si peu que vous eussiez fait, on eût pu dire qu'il existait une société
conservatrice du grand principe d'égalité. Principe banni, chassé, honni
et persécuté par toute la terre, mais réfugié dans le coeur d'un petit
nombre d'hommes de bien. Un jour, vous eussiez été des dieux peut-être!

Vous avez été forcé de chercher à l'étranger des moyens d'existence. Il
vaudrait mieux se brûler la cervelle que de les tenir d'un gouvernement
infâme, d'un homme qui est le principe incarné d'oppression et de
démoralisation. S'expatrier est déjà une faiblesse. Vous avez cédé à
la persécution. Vous avez rougi, non de votre misère, qui vous rendait
véritablement grand, mais de votre impuissance sur l'opinion, qui
accusait le manque de talent dans la direction suprême de votre secte.

Vous avez en tort. Si faible que fût la rédaction de votre morale, comme
cette morale était la seule, la vraie, elle eût fini par attirer sur
vous la considération que vous méritez. Et, si la grande affaire ne se
fût pas opérée un jour au nom de Saint-Simon et d'Enfantin, du moins
Enfantin et Saint-Simon eussent en une grande place dans l'histoire
de la morale, à côté de celle que Lafayette occupe dans l'histoire
politique.

Mais tout cela est _fichu_. Vous êtes tombés dans un système de
transaction mystérieuse auquel on ne comprend plus rien. Vous semblez
pressés de vous faire oublier en France et d'obtenir le pardon du bien
que vous avez tenté. Vous parlez de régénérer des peuples qui n'existent
pas encore. En fait, vous vivez par la grâce de Louis-Philippe. Et
_vous?_ vous voilà rédacteur des _Débats_, ni plus ni moins que mon ami
Janin.

Taisez-vous, relaps! vous feriez mieux de monter une boutique de
savetier et de ressemeler de vieilles bottes. Voyez à quelles
concessions vous êtes obligé de descendre pour faire avaler à M. Bertin
l'émission de vos idées sur le despotisme de Mohammed-Ali!

En vérité, le juste milieu ne s'embarrasse guère des libéraux des bords
du Nil, pourvu qu'en leur faisant des compliments, vous ôtiez votre
chapeau bien bas devant la _poire royale_. C'est ce que vous faites.

Vous dites: «En 1830, la France a mis la dernière main à son système
de liberté; _la liberté humaine, la dignité de l'individu ont été
constituées d'une manière désormais indestructible_, etc.!» et mille
autres blasphèmes qui feraient jurer Michel comme un possédé, et qui, à
moi, me font peine.

Certainement, si vous raisonnez comme Thiers et Guizot; si la liberté
est pour vous compatible avec la monarchie; si la dignité humaine,
sans l'égalité, vous paraît admissible; si vous appelez _abolition des
distinctions sociales_ le principe qui serre comme un étau, dans le
coeur de l'homme, l'amour de la propriété, l'égoïsme, l'oubli complet du
pauvre, qui érige en vertu l'ordre public, c'est-à-dire le droit de tuer
quiconque demande du pain d'une voix forte et avec l'autorité de la
justice naturelle de la faim; certes, si vous acceptez tout cela, vous
raisonnez _bien_ et je n'ai pas le plus petit mot à dire.

Mais, s'il vous reste, du saint-simonisme, au moins la religion du
principe fondamental: _la loi du partage et de l'égalité_, comment
pouvez-vous faire ces concessions, même avec de bonnes intentions, à un
état de choses odieux? Et c'est le lendemain des lois exécrables qui
enterrent toute liberté, toute dignité humaine pour dix ans, pour vingt
ans peut-être, que vous émettez ce beau principe: _La France est libre,
heureuse, honorable; il n'y a plus rien à lui souhaiter. Tâchons de
penser aux Arabes, et d'en faire un peuple aussi honnête que nous_.

Oh non! laissez-les dans l'abrutissement. Ils ne sont pas coupables
d'être esclaves, eux qui n'ont pas le sentiment de la dignité humaine.
Mais, nous qui prétendons l'avoir, il est étrange de voir à quelle
époque de notre existence politique nous nous en vantons!

Mon ami, je ne vous ferai pas changer d'avis. Quand on se décide à dire
et à écrire quelque chose, on y a songé; on croit avoir bien compris,
bien jugé la question; on est préparé à considérer comme des rêves et
des erreurs tout ce qui vient de la partie adverse. Je ne vous dis donc
pas mes raisons pour vous convertir; mais c'est afin que nous nous
comprenions, et que nous partions chacun d'un principe bien connu, pour
nous quereller si l'envie nous en vient. Je vous dis, moi, que je ne
connais et n'ai jamais connu qu'un principe: celui de l'abolition de la
propriété.

Voilà en quoi j'ai toujours vénéré le saint-simonisme; voilà en quoi
j'adore certains républicains _véritables_ (il y en a peu, soyez-en
sûr). Si je ne suis ni saint-simonien, ni républicain (je me suppose
homme un instant), c'est que je ne vois pas une formule digne de rallier
des hommes, pas une circonstance capable de développer par des actions
les bons sentiments. Le moment ne permet rien à des hommes ordinaires,
comme Enfantin, vous et moi. Je dis ordinaires en fait d'intelligence;
car je n'ôte rien à la haute moralité d'Enfantin (je n'en sais rien et
j'aime à y croire).

Il fallait donc attendre des chefs, un ordre de bataille, un drapeau et
une armée qui voulût combattre sérieusement. Tout cela manquant, il n'y
a plus autre chose à faire que de garder en soi le bon principe, pur,
sans tache, sans ombre de concession à ce _jésuitisme métaphysique_:
prétendue morale à laquelle les hommes ne croient ni les uns ni les
autres.

Un jour viendra où ce bon principe aura son tour. Si nous ne sommes
plus, nos enfants ou nos neveux, l'ayant reçu de nous, parleront, et
feront quelque chose. Vous me parlez de deux cents exemplaires de
mon portrait distribués à vos prolétaires. Vous avez donc deux cents
prolétaires? Vous m'aviez toujours dit une cinquantaine au plus. Je
veux vous questionner sur le personnel de vos saint-simoniens. Que
croient-ils? Que pensent-ils? Que veulent-ils?

Autant que j'en ai pu juger par Vinçard, ce sont des républicains
à l'eau de rose, des gens de bien, mais beaucoup trop doux, trop
évangéliques et trop patients. Les éléments de l'avenir seraient une
race de prolétaires farouches, orgueilleux, prêts à reprendre par la
force tous les droits de l'homme.

Mais où est cette race? On la séduit d'un côté par une apparence de
bien-être, de l'autre par dès maximes de prétendue civilisation dont
elle sera dupe. Pauvre peuple!

Si vous voyez Vinçard, dites-lui que j'espère dîner avec lui, à mon
premier voyage à Paris. Il est vrai que je ne sais pas quand j'irai.
Je vous attends toujours à la mi-novembre. Mettez-moi de côté, je
vous prie, quelques exemplaires de ce portrait. Je souscris pour une
vingtaine. Envoyez-m'en un dans une lettre, que je voie ce que cela
produit sur le papier.

Dites-moi ce que devient Buloz. Est-il enfin l'époux d'une jeune et
belle fille? La fin de son mariage m'importe beaucoup pour mes affaires.
Répondez-moi. Adieu, cher ami; rappelez-moi au bon souvenir de madame
Mathieu et de votre gentille soeur.

Tout à vous de coeur.



CLXIII

A. M. JULES JANIN

                                Nohant, 15 février 1837.

Vous êtes, bien aimable de m'avoir répondu si vite et si
consciencieusement, mon cher camarade. Je vous remercie de votre
excellente disposition pour Calamatta. J'avais envoyé mon mauvais
feuilleton au _Monde_[1] lorsque j'ai reçu votre lettre, et je ne puis
ni le reprendre, ni en recommencer un; car je suis stupide à ce genre de
travail.

Je suis totalement incapable de travailler dans les _Débats_. Je ne vous
parle pas des opinions, qui sont choses sacrées, même chez une femme;
mais seulement de la manière d'envisager la question littéraire.
Songez que je n'ai pas l'ombre d'esprit, que je suis lourde, prolixe,
emphatique, et que je n'ai aucune des conditions du journalisme. Ce que
je fais maintenant au _Monde_ n'irait point aux _Débats_, et, quant aux
idées, n'y serait peut-être point admis.

Comment, mon ami, arriver dans un journal où vous écrivez et se risquer
sur un terrain où vous régnez incontestablement? Je n'irai jamais me
poser en rival de qui que ce soit. J'ai trop d'indolence pour cela, et
me poser en concurrence d'un souverain me convient encore moins. Je ne
me sens pas de force à lutter contre une gloire établie. Qui sait si
cette gloire que je salue avec tant de plaisir et d'affection, ne me
deviendrait pas amère du moment qu'elle m'écraserait!

Ma foi, non! je suis bien plus heureuse comme cela. Laissez-moi mon
petit coin. D'ailleurs, je vous déclare, sur l'honneur, que je n'ai pas
le moindre souci d'ambition, soit d'argent, soit de réputation. J'ai
produit tout ce que je pouvais produire, et je n'aspire plus qu'à me
reposer et à suspendre ma plume à côté de ma pipe turque.

Je ne travaille pas dans _le Monde_, je ne suis l'associée de personne.
Associée de l'abbé de Lamennais est un titre et un honneur qui ne
peuvent m'aller. Je suis son dévoué serviteur. Il est si bon et je
l'aime tant, que je lui donnerai autant de mon sang et de mon encre
qu'il m'en demandera. Mais il ne m'en demandera guère, car il n'a pas
besoin de moi, Dieu merci! Je n'ai pas l'outrecuidance de croire que
je le sers autrement que pour donner, par mon babil frivole, quelques
abonnés de plus à son journal; lequel journal durera ce qu'il voudra et
me payera ce qu'il pourra. Je ne m'en soucie pas beaucoup. L'abbé de
Lamennais sera toujours l'abbé de Lamennais, et il n'y a ni conseil ni
association possibles pour faire, de George, autre chose qu'un très
pauvre garçon.

Je ne doute ni de la bonté de M. Bertin ni de sa largesse; mais il n'y
a pas de raison pour que j'aille, sans aucun droit, réclamer son vif
intérêt. Mon genre de travail ne lui conviendrait pas, et j'ai la tête
un peu dure, à présent que j'ai des cheveux blancs, pour acquérir la
grâce, la concision et tout ce qu'il faudrait pour plaire à son public.

Croyez-moi, restons chacun chez nous. _C'est l'ambition qui perd les
hommes. Ne forçons point notre talent. Il ne faut faire en public que
ce qu'on fait fort bien_, etc., etc. Voyez Sancho Pança et _les trente
mille proverbes_.

Tout mon désir est donc pour le moment _fiché_ en une seule chose:
vendre mon travail passé, afin de n'avoir plus de travail futur à
affronter. Vous n'imaginez pas, mon ami, quel dégoût m'inspire à présent
la littérature (la mienne s'entend). J'aime la campagne de passion;
j'ai, comme vous, tous les goûts du ménage, de l'intérieur, des chiens,
des chats, des enfants par-dessus tout. Je ne suis plus jeune. J'ai
besoin de dormir la nuit et de flâner tout le jour. Aidez-moi à me tirer
des pattes de Buloz, et je vous bénirai tous les jours de ma vie. Je
vous ferai des manuscrits pour allumer votre pipe, et je vous élèverai
des lévriers et des chats angoras. Si vous voulez me donner votre petite
fille en sevrage, je vous la rendrai belle, bien portante et méchante
comme le diable; car je la gâterai insupportablement.

Vous devez bien comprendre tout cela, vous qui êtes si simple, si bon,
si peu grand homme dans vos manières, si différent des beaux esprits
de la critique. Vous ayez subi votre succès plus que vous ne l'avez
cherché. Il a été grand: mais, s'il n'eût été que médiocre, vous vous en
seriez contenté avec cette aimable insouciance dont je fais tant de cas.
Savez-vous ce que je prise au-dessus de tout le génie de l'univers?
c'est la bonté et la simplicité. Mon ambition désormais est de devenir
bon enfant; ce n'est pas facile et c'est bien rare.

Merci de vos bons conseils et de l'intérêt que vous me témoignez si
chaleureusement. Je voudrais avoir assez de valeur pour mériter votre
zèle; mais je suis certaine d'avoir assez de coeur pour reconnaître
votre amitié.

  [1] Journal dirigé par l'abbé de Lamennais.



CLXIV

A M. L'ABBÉ DE LAMENNAIS

                                Nohant, 28 février 1837.

Monsieur et excellent ami,

Vous m'avez entraînée, sans le savoir, sur un terrain difficile à tenir.
En commençant ces _Lettres à Marcie_. Je me promettais de me renfermer
dans un cadre moins sérieux que celui où je me trouve aujourd'hui,
malgré moi, poussée par l'invincible vouloir de mes pauvres réflexions.
J'en suis effrayée; car, dans le peu d'heures que j'ai en le bonheur de
passer à vous écouter, avec le respect et la vénération dont mon coeur
est rempli pour vous, je n'ai jamais songé à vous demander le résultat
de votre examen sur les questions avec lesquelles je me trouve aux
prises aujourd'hui.

Je ne sais même pas si le sort actuel des femmes vous a occupé au milieu
de tant de préoccupations religieuses et politiques dont votre vie
intellectuelle a été remplie. Ce qu'il y a de plus curieux en ceci,
c'est que, moi-même qui ai écrit durant toute ma vie littéraire sur ce
sujet, je sais à peine à quoi m'en tenir. Ne m'étant jamais résumée,
n'ayant jamais rien conclu que de très vague, il m'arrive aujourd'hui
de conclure d'inspiration, sans trop savoir d'où cela me vient, sans
savoir, le moins du monde, si je me trompe ou non, sans pouvoir
m'empêcher de conclure comme je fais et trouvant en moi je ne sais
quelle certitude, qui est peut-être une voix de la vérité et peut-être
une voix impertinente de l'orgueil.

Pourtant, me voilà lancée, et j'éprouve le désir d'étendre ce cadre des
_Lettres à Marcie_, tant que je pourrai y faire entrer des questions
relatives aux femmes. Je voudrais parler de tous les devoirs, du
mariage, de la maternité, etc. En plusieurs endroits, je crains
d'être emportée par ma pétulance naturelle, plus loin que vous ne me
permettriez d'aller, si je pouvais vous consulter d'avance. Mais ai-je
le temps de vous demander, à chaque page, de me tracer le chemin?
Avez-vous le temps de suffire à mon ignorance? Non, le journal
s'imprime, je suis accablée de mille autres soins, et, quand j'ai une
heure le soir pour penser à _Marcie_, il faut produire et non chercher.

Après tout, je ne suis peut-être pas capable de réfléchir davantage à
quoi que ce soit, et toutes les fois (je devrais dire plutôt le peu
de fois) qu'une bonne idée m'est venue, elle m'est tombée des nues au
moment où je m'y attendais le moins. Que faire donc? Me livrerai-je
à mon impulsion? ou bien vous prierai-je de jeter les yeux sur les
mauvaises pages que j'envoie au journal? Ce dernier moyen a bien des
inconvénients; jamais une oeuvre corrigée n'a d'unité. Elle perd son
ensemble, sa logique générale. Souvent, en réparant un coin de mur, on
fait tomber toute une maison qui serait sur pied si l'on n'y eût pas
touché.

Je crois qu'il faudrait, pour obvier à tous ces inconvénients, convenir
de deux choses: c'est que je vous confesserai ici les principales
hardiesses qui me passent par l'esprit et que vous m'autoriserez à
écrire, dans ma liberté, sans trop vous soucier que je fasse quelque
sottise de détail. Je ne sais pas bien jusqu'à quel point les gens du
monde vous en rendraient responsable et je crois, d'ailleurs, que vous
vous souciez fort peu des gens du monde. Mais j'ai pour vous tant
d'affection profonde, je me sens recommandée par une telle confiance,
que, lors même que je serais certaine de n'avoir pas tort, je me
soumettrais encore pour mériter de vous une poignée de main.

Pour vous dire en un mot toutes mes hardiesses, elles tiendraient à
réclamer le divorce dans le mariage. J'a beau chercher le remède aux
injustices sanglantes, aux misères sans fin, aux passions souvent sans
remède qui troublent l'union des sexes, je n'y vois que la liberté de
rompre et de reformer l'union conjugale. Je ne serais pas d'avis qu'on
dût le faire à la légère et sans des raisons moindres que celles dont on
appuie la séparation légale aujourd'hui en vigueur.

Bien que, pour ma part, j'aimasse mieux passer le reste de ma vie
dans un cachot que de me remarier, je sais ailleurs des affections si
durables, si impérieuses, que je ne vois rien dans l'ancienne loi civile
et religieuse qui puisse y mettre un frein solide. Sans compter que ces
affections deviennent plus fortes et plus dignes d'intérêt à mesure que
l'intelligence humaine s'élève et s'épure.

Il est certain que, dans le passé, elles n'ont pu être enchaînées, et
l'ordre social en a été troublé. Ce désordre n'a rien prouvé contre la
loi, tant qu'il a été provoqué par le vice et la corruption. Mais des
âmes fortes, de grands caractères, des coeurs pleins de foi et de bonté
out été dominés par des passions qui semblaient descendre du ciel même.
Que répondre à cela? Et comment écrire sur les femmes sans débattre une
question qu'elles posent en première ligne et qui occupe, dans leur vie,
la première place?

Croyez-moi, je le sais mieux que vous, et qu'une seule fois le disciple
ose dire:

«Maître, il y a par là des sentiers où vous n'avez point passé, des
abîmes où mon oeil a plongé. Vous avez vécu avec les anges; moi, j'ai
vécu avec les hommes et les femmes. Je sais combien on souffre, combien
on pèche, combien on a besoin d'une règle qui rende la vertu possible.»

Fiez-vous à moi, personne ne chercherait avec plus de désir de la
trouver, avec plus de respect pour la vertu, avec moins de personnalité;
car je n'essayerai jamais de pallier mes fautes passées, et mon âge me
permet d'envisager avec calme les orages qui palpitent et meurent à mon
horizon.

Répondez-moi un mot. Si vous me défendez d'aller plus avant, je
terminerai les _Lettres à Marcie_ où elles en sont, et je ferai toute
autre chose que vous me commanderez. Je puis me taire sur bien des
points et ne me crois pas appelée à rénover le monde.

Adieu, père et ami; personne ne vous aime et ne vous respecte plus que
moi.

G. SAND.



CLXV

A M. FRANZ LISZT, A PARIS

                                Nohant, 28 mars 1837.

Je vous envoie le tout, décacheté, parce qu'il est défendu d'envoyer des
paquets fermés. Je vous recommande mes manuscrits.

Bonjour, bon Franz.

Venez nous voir le plus tôt possible. L'amour, l'estime et l'amitié vous
réclament à Nohant. _L'amour_ (Marie) est un peu souffrant. _L'estime_
(c'est Maurice et Pelletan) ne va pas mal. _L'amitié_ (moi) est obèse et
bien portante.

Marie m'a dit qu'il était question d'espérance de Chopin. Dites à Chopin
que je le prie de vous accompagner; que Marie ne peut pas vivre sans
lui, et que, moi, je l'adore.

J'écrirai à Grzymala personnellement pour le décider aussi, si je peux,
à venir nous voir. Je voudrais pouvoir entourer Marie de tous ses amis,
pour qu'elle aussi vécût au sein de l'amour, l'estime et l'amitié.

Il paraît que vous avez été archi-sublime dans vos concerts; Calamajo
[1] m'écrit à propos de vous: _Suona come Ingres disegna_.

Bonsoir; je suis accablée de travail. Soyez assez bon pour faire passer
à Buloz le manuscrit que je vous envoie,--et à Blanche la lettre
ci-jointe.--Je ne sais pas son adresse. Je ne m'en souviens jamais.
Portez-vous bien. Venez vite et aimez-moi.

Ne tardez pas à faire remettre votre portrait à Calamatta. Il en est
fort pressé.

Ayez la bonté aussi, mon vieux, de _cacheter_ le paquet avant de
l'envoyer à la _Revue_, rue des Beaux Arts, 10. Si vous le remettiez
vous-même, cela ma ferait grand plaisir; car il y a pour deux mille
francs de manuscrit.

  [1] Luigi Calamatta.



CLXVI

À M. CALAMATTA, A PARIS

                                Nohant, 20 mars 1837

_Carissimo_.

Je mets aujourd'hui à la diligence le portrait de Listz. J'ai écrit a
Planche, non de votre part, mais de mon fait, qu'il eût à faire un grand
et excellent article sur vous dans la _Revue des Deux Mondes_. Je suis
_presque_ sûre qu'il le fera. J'ai écrit aussi une longue lettre à
Janin. Je ne réponds pas de lui, quoique je l'aie _flagorné_ à votre
intention. Il est très bon, mais fantasque et oublieux. Vous feriez
bien, dans deux ou trois jours, d'aller le voir. C'est un homme qu'il
faut traiter rondement.

Ne lui lâchez pas votre gravure sans avoir l'article; promettez-la-lui,
sans condition. Il n'est pas connaisseur; peut-être sera-t-il plus
désireux, du _Napoléon_ à cause du sujet; je crois qu'il ne l'a pas.
Au reste, je lui ai entendu dire plusieurs fois que vous étiez le plus
grand graveur de l'Europe. Un article de lui dans les _Débats_ vous
vaudrait mieux pour la vente que tous les autres.--Le mien paraîtra
dans _le Monde_; il y sera le 20. Vous en aurez un dans _l'Artiste_. Le
précepteur de Maurice [1], qui a beaucoup de talent, y rédige. On me
répond aussi d'un article dans _le Temps_. Didier et Arago peuvent aussi
vous faire _mousser_ dans d'autres journaux. Listz lui-même peut
y contribuer, il voit tout Paris. Il est certain qu'ils ne vous
négligeront pas.

Pour moi, je suis, beaucoup plus occupée de votre succès que je ne l'ai
jamais été d'aucun de mes ouvrages, et, si vous réussissez autant
que vous le méritez, j'en aurai plus de joie que s'il s'agissait de
moi-même.

Le portrait de Listz est un chef-d'oeuvre. La ressemblance est parfaite,
le dessin magnifique, la pose et l'expression admirables. Je crois que
vous vous êtes encore surpassé, je voudrais que vous fissiez beaucoup de
portraits, vous gagneriez plus d'argent, et vous seriez vite populaire;
ce qui est toujours un bien. Avec de l'argent et du succès, quand on a
le bon sens de ne pas se laisser enivrer, on arrive à plus de liberté, à
plus de moyens de développer son talent.

Espérons que vous trouverez la justice qui vous est due. Moi qui déteste
le public et qui le personnifie sous l'épithète de _giumento_, je
voudrais aujourd'hui le personnifier dans ma personne, afin de poser sur
vous la plus belle des couronnes.

Maurice a été mal, il va de mieux en mieux; il vous embrasse et vous
aime de tout son coeur. Il fait des progrès dans le dessin. Je vous
envoie un petit cavalier qui a du mouvement, quoique grossièrement
incorrect. Il faut qu'il soit peintre. IL n'a de passion que pour cela.
Je ne sais vraiment pas ce que j'en ferai, s'il n'acquiert pas ce genre
de talent.

Marie[2] se porte médiocrement bien et vous serre cordialement la main.
Je vous embrasse, moi, de tout mon coeur.

GEORGE.

  [1] Eugène Pelletan.
  [2] Madame d'Agoult.



CLXVII

A MADAME D'AGOULT, PARIS

                                Nohant, 5 avril 1837.

Bonne Marie,

Je vous aime et vous regrette. Je vous désire et je vous espère. Plus je
vous ai vue, plus je vous ai aimée et estimée. Je n'en pourrais pas dire
autant de toutes les affections que j'ai soumises au grand creuset de
l'intimité, de la vie de tous les jours.

J'ai été toujours souffrante depuis votre départ. Le printemps me
fatigue beaucoup. Par compensation, Maurice va infiniment mieux. Il
reprend à vue d'oeil, au physique et au moral. Si vous pouvez me donner
des nouvelles de ma fille, vous me ferez bien plaisir; car, depuis
quelques jours, j'en suis inquiète. Je lui ai trouvé une gouvernante et
je vais la reprendre. Si vous veniez tout de suite, je vous prierais de
me l'amener; mais je crains, que vous ne soyez trop longtemps. Je la
ferai venir au premier jour.

P... va se jeter à vos genoux et vous raconter comme quoi il a mangé les
plus beaux poissons d'avril qui aient jamais paru dans le département de
L'Indre. Il a disputé de très bonne foi contre Duteil et Rollinat, qui
s'étaient donné le mot et qui lui ont soutenu pendant tout un dîner que
_la littérature ne servait à rien dans les arts_. Le malheureux
était furieux, consterné; il foisonnait de citations, d'exorcismes
scientifiques et d'arguments _ad hominem_.

Le Malgache lui a apporté un très beau saucisson, qui s'est converti en
bûche, lorsqu'il a défait le papier et les ficelles. Il est furieux
et persiste à croire que Rollinat lui a envoyé l'infâme bourriche
d'huîtres. Le père Rollinat, qui est venu passer ici quelques jours,
lui a confirmé l'imposture très gravement et lui a donné la définition
suivante: «Le poisson d'avril est un animal qui prend naissance dans une
bourriche et qui voyage à l'aide de pierres et de pots cassés, dont il
tire sa nourriture.» Le Malgache prétend que le _saucisson-bois_ est
une plante qu'il a rapportée de Madagascar. Rollinat lui a fait encore
avaler un troisième poisson, mais si malpropre, qu'à moins de vous le
raconter en latin, je ne saurais comment m'y prendre. Or il y a une
petite difficulté, c'est que je ne sais pas le latin, ni vous non plus.

Dites à Mick..... (manière non compromettante d'écrire les noms
polonais) que ma plume et ma maison sont à son service et trop heureuses
d'y être, à Grrr... que je l'adore, à Chopin que je l'idolâtre, à tous
ceux que vous aimez que je les aime, et qu'ils seront les bienvenus,
amenés par vous. Le Berry en masse guette le retour du maestro pour
l'entendre jouer du piano. Je crois que nous serons forcés de mettre le
garde champêtre et la garde nationale de Nohant sous les armes pour nous
défendre des _dilettanti berrichoni_.



CLXVIII

A LA MÊME

                                Nohant, 10 avril 1637.

_Affaires_!

Chère Marie,

Ni l'une ni l'autre des presses Chaulin ne me convient. N'en parlons
plus. Mon voiturier sera à Paris le 12 ou le 14. Il a diverses caisses
à m'apporter. Si le piano est prêt, il le rapportera en huit ou neuf
jours, et il sera ici du 22 au 25. Voyez si c'est l'époque à laquelle je
puis vous espérer. Le piano serait plus en sûreté dans les mains de ce
voiturier qu'au roulage ordinaire.

Je veux les _fellows_, je les veux le plus tôt et le plus _longtemps_
possible. Je les veux _à mort_. Je veux aussi le Chopin[1] et tous les
Mickiewicz et Grzymala du monde. Je veux même Sue[2], si vous le voulez.
Que ne voudrais-je pas encore, si c'était votre fantaisie? Voire M. de
Suzannet ou Victor Schoelcher! Tout, excepté un amant. Quant au mauvais
livre, soyez en paix. Il y en a encore en magasin, et laissons dire les
sots; rira bien qui rira le dernier.

Gévaudan est ici, toujours bon et excellent, qui vous aime tendrement
et qui parle de vous admirablement. Il est venu, monté sur un bon
petit cheval qui est à moi et que vous monterez, car il est infiniment
supérieur à _Georgette_.

J'ai reçu un livre d'Autun sur George Sand avec une lettre de l'auteur,
Théobald Walsh, qui me déclare qu'il me méprise profondément; en raison
de quoi, il me demande humblement mon amitié, ce qui n'est guère
logique. Je ne lui répondrai que cela.

Je ferai l'article sur Nourrit quand toutes les notices des journaux
quotidiens auront paru, et je le ferai sous une autre forme que le
feuilleton; car ce que je ferais aujourd'hui ne ressortirait pas de la
foule des banalités qui vont se dire sur son compte. D'ailleurs, _le
Monde_ a inséré un article de Fortoul[3], et je ne puis, d'ici à
deux mois, me dépêtrer de _Mauprat_ et d'une nouvelle qui suivra
immédiatement, pour compléter des volumes, dans la _Revue des Deux
Mondes_. Ainsi, dites-lui que je garde mon bouquet pour le dernier du
feu d'artifice.

Je ne prends, du reste, aucun engagement pour l'avenir avec la
_Revue-Buloz,_ et je réserve au _Monde_ ma liberté de conscience.--Si
Didier[4] se doute de _notre poisson_, il doit m'en vouloir diablement.
Ne nous trahissez pas.

Bonsoir, mignonne; je suis toute chétive, et _l'amour_ me descend
tellement dans les talons, que bientôt je le laisserai tout à fait par
terre avec la poussière de mes pieds.

Je ferai pour _Aspasie_ tout ce qu'on voudra; mais je n'aurai pas un
jour de loisir avant la fin de l'été. Le travail m'écrase et mes forces
ploient sous le faix.

Adieu encore. Mes amitiés, tendresses et poignées de main à qui de
droit.

  [1] Frédéric Chopin.
  [2] Eugène Sue.
  [3] Hippolyte Fortoul.
  [4] Charles Didier.



CLXIX

A M. SCIPION DU ROURE, A ARLES

                                13 avril 1937.

Mon ami Scipion,

J'aurais dû vous écrire plus tôt pour vous dire que vos oranges sont,
c'est-à-dire _furent_ excellentes (car elles sont avalées), que vos
pipes sont, c'est-à-dire _furent_ brillantes (car elles sont cassées);
pour vous dire surtout, que vous êtes le meilleur des hommes et que je
vous aime de tout mon coeur. Ce dernier point, vous le savez. Quant
aux deux autres, je suis la paresse incarnée, pourtant je ne suis pas
mauvais garçon et j'ai le sens de la reconnaissance.

Ne comptez pas sur beaucoup d'écritures de ma part; mais revenez me voir
au plus tôt et comptez que vous serez toujours reçu joyeusement. Vous
êtes du petit nombre des amis inconnus qui n'ont pas fait un _fiasco_
épouvantable à mes yeux. Je vous ai trouvé excellent, aussi simple de
coeur et aussi sain d'esprit que je vous avais trouvé dans vos lettres.

Je n'en pourrais pas dire autant de tout le monde. Restez-moi donc frère
à tout jamais et sachez que, dans vingt jours, comme dans vingt ans,
vous me trouverez, toute dévouée.

Que faites-vous? Parlez-moi un peu de vous. Reprenez-vous la vie de
bohémien? Faites-vous de jolis petits vers à Mathilde, à Clotilde,
à Bathilde, à Ermenegilde? Et votre lorgnon? Faites-lui bien mes
compliments. Et votre nez? Envoyez-m'en une demi-aune pour une vingtaine
de camards de ma connaissance.

Maurice vous adore. Solange vient d'être assez malade. Moi, je suis
éreintée de travail. Le printemps est affreux ici. Le rossignol a
chanté trois jours sous la neige. J'ai un cheval très gentil, arrivé du
Nivernais et sur lequel je fais chaque jour un temps de galop. Voilà
tout ce qui est survenu de neuf dans ma vie depuis que je ne vous ai vu.

Madame d'Agoult est à Paris et va revenir ici. Ma grue a un rhume de
cerveau. J'ai apprivoisé un vanneau. Colette se porte bien. Le bonnet
catalan, que vous m'avez rapporté de Marseille, a fait reculer
d'épouvante le procureur du roi. Si on me poursuit pour m'être parée de
ce symbole, je vous compromettrai de la belle manière. Je dirai, comme
Meunier[1], que «vous m'avez payé des petits verres pour me porter à
l'attentat».

Bonsoir, mon bon vieux _Graffiapione, Scipiocane._ J'ai mal à la tête.
Aimez-moi et ne gardez jamais rancune à ma paresse.

G. S.

  [1] Fanatique qui, le 27 décembre 1836, avait attenté à la vie du roi
      Louis-Philippe.



CLXX

A MADAME D'AGOULT, A PARIS

                                Nohant, 21 avril 1837.

Chère mignonne,

Vous me pardonneriez l'effroyable retard que j'ai mis à vous écrire, si
vous saviez ma vie depuis huit jours. Je me suis embarquée à fournir
du _Mauprat_ à Buloz au jour le jour, croyant que je finirais où je
voudrais et que je ferais cela par-dessous la jambe. Mais le sujet m'a
emporté loin, et cette besogne m'a ennuyée, comme tout ce qui traîne en
longueur. De sorte qu'au dernier moment de chaque quinzaine, depuis un
mois et demi, me voilà _suant_ sur une besogne qui m'embête, que je fais
en rechignant. Je n'ai pas même le temps de dormir et je suis sur les
dents.

Ne voilà-t-il pas que, pour m'achever, Solange se mêle d'avoir la
variole! une variole aussi bénigne que possible, mais constituant une
éruption effrayante et une véritable maladie. J'ai été d'abord très
épouvantée. La vaccine ne me rassurait pas; car il y a des exemples de
mort, malgré la vaccine. Enfin je suis en paix à présent; mais ma pauvre
fille est toujours au lit avec de gros vilains boutons sur le nez,
qui, heureusement, ne laisseront pas de traces, à ce que me promet le
médecin. Elle a été bonne et douce comme un ange dans sa maladie. Depuis
son retour de Paris, elle était si charmante, que j'en étais inquiète.
Il est impossible d'être plus résignée, plus caressante et plus gaie
qu'elle ne l'est, quoique malade encore.

Elle a pour gouvernante une grande grosse fille, assez instruite, et
tout à fait bonne (soeur de Rollinat). Gévaudan est toujours ici, retenu
par le désir de vous voir. Il est toujours le meilleur garçon de la
terre, et je vous assure que je le prends tout à fait, en amitié. Il est
doué d'un bon sens que je voudrais bien donner à tous ceux avec qui
j'ai eu l'honneur de faire connaissance dans ma vie. P... n'aura jamais
l'ombre d'une idée juste; mais ce serait le juger trop sévèrement que de
ne pas lui accorder un très bon coeur. Il est sincèrement désolé de
vous avoir déplu; il ne se doutait même pas qu'il pût y avoir de
l'impolitesse à ce qu'il a fait envers vous. Soyez assez bonne pour
lui pardonner; il ne le fera plus, et cette petite leçon lui
servira,--jusqu'à la prochaine fois.

Au reste, vous seriez désarmée si vous saviez quelle énorme consommation
de poissons d'avril il a faite depuis votre départ. Il faut que je vous
les raconte pour vous engager à estimer sa candeur et sa loyauté.

En arrivant de Paris il trouve ici Gévaudan.

--Ah! ah! dit-il, voici M. de Gévaudan le légitimiste! madame d'Agoult
m'a dit qu'il était arrivé.

--Non pas, lui fais-je. Il devait venir; mais il est tombé malade au
moment de se mettre en route, et il m'a envoyé mon cheval par l'occasion
de monsieur, qui le lui a vendu. Monsieur est un artiste vétérinaire et
maquignon, sourd par-dessus le marché, bête comme une oie, insolent,
bavard, bel esprit, insupportable, amusant quelquefois, mais s'attachant
comme de la poix à ceux qui ont le malheur de rire de ses sottises.

P... se dévoue à faire société à l'artiste vétérinaire, lequel ne disait
plus un mot sans jurer, sans frapper sur la table avec son verre, sans
faire _des cuirs_, parlant cheval, écurie, maréchal ferrant, foire, etc.
C'était le jeudi: tous mes camarades avaient le mot. A dîner, P... fait
le gentil aux dépens du pauvre maquignon, lui demande s'il a connu
Planche et Mallefille à l'École vétérinaire d'Alfort, s'il a connu un
fameux, professeur d'équitation appelé Sainte-Beuve, etc., etc. Gévaudan
répond qu'il a étudié la littérature, qu'il sait écrire _sous la
dictée_, et qu'il y avait à l'École vétérinaire un professeur de
belles-lettres pour enseigner l'orthographe; puis il pousse la lampe en
disant: _F...! voilà-t-une lampe qui m'embête!_

M. Bourgoing, qui était près de lui, lui dit:

--Monsieur, voilà une parole bien déplacée, et je m'étonne que M. P...
ne la relève pas. Quant à moi, je ne crois pas devoir la souffrir.

--Qu'est-ce que c'est? dit P... avec douceur.

--Monsieur dit que vous êtes une bête.

Le vétérinaire s'en défend, M. Bourgoing soutient qu'il a manqué à la
maîtresse de la maison, et une querelle burlesque, mais très bien jouée,
s'engage, si bien que madame Fleury, qui n'était pas prévenue, faillit
s'évanouir de peur. P... était fort étonné et ne savait quelle attitude
prendre. La querelle s'apaise. M. Bourgoing feint d'être ivre-mort,
s'attendrit, divague, sanglote dans le sein de P..., qui le promène dans
la cour, soutient bénévolement le poids énorme du compère et finit par
le mener coucher.

Il revient nous trouver. Nous lui disons que le vétérinaire est encore
plus ivre que l'autre, et qu'il faut aussi le mener coucher. Il le mène
coucher et revient. Alors une chaise de poste arrive, et annonce _M.
de Gévaudan,_ que personne ne se flattait de voir arriver, malgré sa
maladie. _M. de Gévaudan, richement vêtu,_ entre et se précipite
dans mes bras. P... reste stupéfait, devient mélancolique, pense à
l'éternité, à l'infini, au génie méconnu, _et va se coucher_. Je passe
sous silence cinq ou six _goujons_ qui furent avalés par le même, une
belette dont Gévaudan a fait la chasse dans le grenier, et l'ordinaire
courant, le crin coupé dans les lits, les fantômes, les sérénades, une
charmante casquette rapportée de Paris et où Gévaudan a planté des
fleurs, les potées d'eau jetées sur la tête, etc., etc. Gévaudan a
abjuré toute dignité et fait mille cabrioles extravagantes. P... attaque
tout le monde, et, quand on lui riposte, _il va se coucher_.

Mais ce qui mérite d'être raconté dans toutes les langues, c'est le tour
que nous avons joué à un certain M. X..., avocat sans cause, plein de
suffisance, débarqué à la Châtre depuis quelques jours et s'accrochant à
tout le monde, sans s'apercevoir que tout le monde se moque de lui. Il
est venu ici pour me voir, tout tranquillement, sans ma permission et se
recommandant de Rollinat, qu'il avait connu à Châteauroux, et qui lui
avait refusé dix fois de l'amener ici.

Rollinat, ne pouvant s'en défaire, lui dit:

--Écoutez, je crois que madame Sand dort encore. _Moi, je vais me
coucher._

--Comment, en plein midi?

--Oui, mon ami, c'est l'usage de la maison. Je vous souhaite le bonsoir.

Et il va se coucher. On vient me dire que M. X... s'obstine à me voir.
Je me cache dans les rideaux de mon lit, non sans y avoir fait un trou.
M. X... est introduit dans ma chambre. Une personne respectable l'y
reçoit. Elle était âgée d'environ quarante ans, mais on aurait pu lui en
donner soixante à la rigueur. Elle avait eu de belles dents, mais elle
n'en avait plus. Tout passe! Elle avait été assez belle; mais elle ne
l'était plus. Tout change! Elle avait un gros ventre et les mains un peu
sales; rien n'est parfait!

Elle était vêtue d'une robe de laine grise mouchetée de noir et doublée
d'écarlate. Un foulard était roulé négligemment autour de ses cheveux
noirs. Elle était mal chaussée; mais elle était pleine de dignité. Elle
semblait parfois sur le point de mettre quelques _s_ et quelques _t_
mal à propos; mais elle se reprenait avec grâce, parlait de ses travaux
littéraires, de M. Rollinat, son _excellent ami_, un _homme parfait_,
des talents de M. X..., qui étaient venus jusqu'à son oreille,
quoi-qu'elle vécût _très retirée, accablée de travail_. M. de Gévaudan
plaçait un tabouret sous ses pieds, les enfants l'appelaient maman, les
domestiques madame.

Elle avait un gracieux sourire et des manières beaucoup plus distinguées
que le gamin George Sand. En un mot, X... fut heureux et fier de sa
visite. Perché sur une grande chaise, l'air radieux, le bras arrondi, le
discours abondant, le regard pétillant, il resta un grand quart d'heure
en extase et se retira saluant jusqu'à terre... Sophie[1]!

À peine fut-il sorti, que, moi, jetant mes rideaux au loin, Rollinat
poussant la porte derrière laquelle il s'était caché, sa soeur[2]
arrivant d'un autre côté, Gévaudan rentrant après avoir reconduit le
quidam, les enfants, les domestiques, tout le monde fut pris d'un rire
inextinguible, immense, effroyable, et tel que le ciel et la terre
n'en ont jamais entendu un pareil depuis la création des avocats, et
l'invention des robes de chambre écarlates.

M. X... est parti, dès le lendemain, pour Châteauroux, à seule fin
de raconter son entrevue avec moi, et de faire la description de ma
personne dans tous les cafés. Dépêchez-vous de revenir, afin d'être
témoin invisible de sa seconde visite, des excellentes manières de
Sophie, et afin de lire le poème latin que Rollinat a composé sur
cette grande page historique. Nous comptons sur vous pour l'écrire en
allemand; la gouvernante la met en anglais, moi en italien, Pelletan en
grec, Gévaudan en _nivernois_, le Malgache en madécasse, etc., etc. Nous
voulons l'écrire sur le mur de la maison afin de renvoyer les importuns,
ou de leur faire voir à quoi on s'expose en franchissant la porte.
_Lasciate ogni speranza, voi ch'entrate!_

Je voudrais bien que toutes ces folies vous donnassent l'envie de
revenir, chère bonne Mirabella. Maurice a un devant de cheminée vraiment
merveilleux à vous présenter, et des caricatures de plus en plus
parfaites. Solange est si gentille, que vous ne l'aimeriez peut-être
plus, puisque vous l'aimiez tant quand elle avait le diable au corps. Il
y a de grandes vérités qui bravent le temps et semblent éternelles comme
Dieu, quoique tout change autour d'elles, même Gévaudan en artiste
vétérinaire, même moi en Sophie, même Solange en agneau.

Et que faites-vous? Vous me punissez bien de mon silence en ne
m'écrivant pas. Je viens de passer des jours d'accablement et
d'inquiétude. Une lettre de vous m'aurait fait du bien.

Peut-être êtes-vous très occupée, malade et fatiguée, vous aussi! Quoi
que vous disiez, quoi que vous fassiez, sachez bien que les Piffoels
vous aiment et vous attendent avec impatience. Personne ne s'est permis
de respirer l'air de votre chambre depuis que vous l'avez quittée. On
s'arrangera pour loger tous ceux que vous voudrez bien amener. Je compte
sur le _maestro_, sur Chopin et sur le _Rat_[3], s'il ne vous ennuie pas
trop et sur tous les autres à votre choix.

Bonne chère mignonne, aimez-moi comme je vous aime, comme j'aime mes
amis, ardemment.

  [1] Sophie Cramer, femme de chambre de George Sand.
  [2] Marie-Louise.
  [3] Hermann Cohën, élève de F. Lizst.



CLXXI

A LA MÊME

                                Nohant, mai 1837.

Liszt est perdu dans un nuage de gloire, à ce que je vois dans les
journaux. _Evviva!_ Cela ne m'apprend rien de son génie, que j'ai
l'orgueil d'avoir compris avant que la presse embouchât toutes ses
trompettes. Enfin notre ami lui a mis le mors et la bride. C'est une
victoire «plus _nécessaire_ qu'_agréable_», comme dit M. Harel[1]. Vous
devez courir comme un _chevreuil_ (animal rongeur et ruminant qui sert
au besoin de femme de chambre aux dames de qualité...[2]; voyez M.
de Buffon, chap.....) et faire étinceler vos cheveux blonds dans des
milliards de concerts.

Votre santé ne souffre-t-elle pas de cette vie d'émotions et de
triomphes? Moi qui ai la fibre épaisse, je vous envie bien vos joies et
les mélodies qui vous inondent (style Prudhomme)! Mais je n'ai pas le
son et je suis forcée de m'en tenir aux mélodies des crapauds de mon
jardin, qui, depuis dix nuits, font entendre, ma foi! de très jolies
petites notes pour des notes de province. Du reste, vous ne trouverez
pas une allumette dérangée à votre chambre. Nohant et la famille Piffoël
sont ce qu'il y a de plus inamovible dans la société humaine, et de plus
immuable, après Dieu et M. Schoelcher, dans le système de l'univers.

Bonsoir, bonne et chère Mirabella. Si vous avez l'occasion de tirer
la lourde oreille du _ragazzo di... rosa_[3], vous me ferez plaisir.
J'embrasse le maestro et vous de toute mon âme.

G.

  [1] Directeur du théâtre de la Porte Saint-Martin.
  [2] La femme de chambre de madame d'Agoult s'appelait mademoiselle
      Chevreuil.
  [3] Hermann, l'élève de Liszt.



CLXXII

A M. CALAMATTA, A PARIS

                                Nohant, mai 1837.

Cher Calamatta,

La commission dont vous me chargez auprès de Marie est très pénible.
Avant de la faire, je me permettrai de vous donner le conseil que vous
me demandez. C'est de ne pas prendre en mauvaise part ce qu'elle a fait.
Je ne lui en ai pas demandé l'explication et je ne la lui demanderai que
si vous m'y forcez. Mais il me semble que le petit présent qu'elle vous
a fait vous blesse principalement, parce que vous lui attribuez, à votre
égard, une autre manière de sentir que la véritable.

Je ne comprends pas vos mots de _curva_, et _d'abbassarsi al mio
livello_. Ces mots ne sont pas faits pour elle, soyez-en certain. Une
personne qui a sacrifié toutes les vanités du monde, par amour pour
un artiste, ne peut pas placer dans sa pensée les artistes au-dessous
d'elle. Ce que vous m'écrivez fait un tel contraste avec ce qu'elle m'a
dit de vous, en arrivant de Paris (où elle vous a beaucoup vu), que
votre lettre m'a causé un profond chagrin. Sachant combien j'ai d'estime
et d'amitié pour vous, elle s'est plu à me dire combien vous lui êtes
sympathique, non seulement à cause de votre admirable talent, mais
encore pour votre coeur et votre noble caractère.

Elle est très souffrante à présent, et je la trouve si changée et si
affaiblie, que je crains pour sa poitrine. Ces chagrins, petits ou
grands, lui font beaucoup de mal, et je les lui épargne tant que je
peux. Me pardonnerez-vous de lui épargner encore celui de savoir
combien vous la jugez mal? Sans doute, tout cela vient d'un malentendu.
L'artiste travaille pour vivre après tout, moi plus que tout autre; car
je n'aime point la gloire, et j'ai de grands besoins d'argent. Le prêtre
doit vivre de l'autel. Elle a pu croire que ce serait de sa part une
indiscrétion, de vous faire faire deux portraits, pour rien. Si elle
ne les a pas acceptés _en ami_, c'est parce qu'elle ne s'est pas cru,
auprès de vous, les droits d'un ami. Ce n'est certainement pas qu'elle
eût dédaigné votre amitié, si elle eût compris que vous travailliez pour
elle absolument en ami.

Comment pourrait-elle avoir le moindre doute sur votre délicatesse et
sur votre fierté? Avant de vous connaître personnellement, ne vous
connaissait-elle pas par moi?

Pensez-vous que je ne lui aie pas donné de vous l'opinion qu'elle doit
avoir? Je ne sais pas ce que c'est que l'affaire de Batta dont vous
me parlez; mais je sais que Marie parle de vous avec la plus vive
sympathie, et que la sympathie n'est point un mot banal chez elle.
Réfléchissez donc bien, mon cher ami, avant de lui renvoyer cet argent;
ce serait bien dur et bien sec. Et, quand même elle aurait eu tort de
vous l'envoyer, l'intention n'étant pas mauvaise, l'action ne doit pas
être sévèrement examinée.

Si vous pensez que ces assurances de ma part ne soient pas une garantie
suffisante, et que mon jugement sur cette affaire ne satisfasse pas
entièrement votre dignité, je ferai absolument ce que vous voudrez.
Écrivez-moi. Vous savez que je suis tout à vous du fond du coeur; mais
j'engage, par avance, mon honneur à vous prouver que Liszt et Marie ont,
à votre égard, des sentiments tout à fait opposés à ceux que vous leur
supposez. Quant au petit article, j'en ai parlé à Liszt et il m'a priée
de ne pas fermer ma lettre sans qu'il y insérât un mot de réponse.

A mon tour, je vous adresse une demande. Veuillez jeter les yeux sur les
belles gravures coloriées des costumes de Mercuri, et me dire quel était
à Venise le costume des artistes du temps de Titien, et de Tintoret?
Presque tous les portraits que j'ai vus de cette époque sont tout en
noir. Vous avez un costume _dei compagni della calza_, et, je crois,
celui d'une autre compagnie, que vous seriez bien gentil de me décrire
sans vous donner d'autre peine que celle de dire: _maniche rosse,
bianche_, etc., _calze gialle, lunghe_, etc.

Le texte joint aux numéros de costumes de ces compagnies me serait aussi
fort utile. Vous pourriez me le faire copier par Benjamin; car je ne
voudrais pas vous faire perdre votre temps à de pareilles _puérilités_,
comme dit Arnal.

Je fais sur cette époque un petit conte, _les Maîtres mosaïstes,_ qui
vous plaira, j'espère, non pas qu'il vaille mieux que le reste, mais
parce qu'il est dans nos idées et dans nos goûts, à nous _artistes_.

Non, cher ami, personne aujourd'hui ne méprise les artistes. Tout le
monde les envie au contraire, et l'artiste ne doit jamais croire qu'on
ait seulement la pensée d'une pareille extravagance. Il est vrai que
bien des artistes soutiennent mal la dignité de leur rang; mais il en
est qui réhabilitent la profession, et, aux yeux de tous; comme aux
miens, vous êtes des premiers parmi ceux dont on se glorifie d'être de
la famille.

Venez nous voir. Vous n'avez ici que des amis, et, si je suis _de droit_
le plus ancien et le plus dévoué, vous n'aurez pas à vous plaindre des
autres. Je vous attends et vous désire vivement. Maurice, docile à vos
avis, s'est mis à copier un peu. Il faut lui en savoir d'autant plus
de gré, qu'il y a plus de répugnance. Vous l'encouragerez et vous lui
donnerez quelques bons conseils. Toute mon ambition serait de lui voir
embrasser cette profession; mais je crains que la vie de la campagne ne
soit guère favorable à son développement. D'un autre côté, cette vie est
nécessaire à sa santé et à mon repos.

Solange vous embrasse, et sera joliment fière d'être _portraitée_ par
vous.

Adieu, _carissimo_. Tout à vous de coeur.

G. S.



CLXXIII

A MADAME MAURICE DUPIN, A PARIS

                                Nohant, 9 juillet 1837.

Chère mère,

Quel bonheur pour moi de vous savoir moins souffrante et tout à fait en
voie de guérison! Mon oncle m'avait beaucoup exagéré votre maladie. Je
ne lui en veux pas, parce que ses craintes partaient de son affection
pour vous; mais j'ai bien souffert. Si je n'avais reçu, dès le
lendemain, une lettre de Pierret, je me mettais en route. Combien je
remercie cet excellent ami de ses soins pour vous! Je l'ai toujours
tendrement aimé, mais combien plus à présent! Si vous saviez comme il
est heureux de pouvoir m'écrire que vous n'êtes pas en danger et que
bientôt vous serez tout à fait guérie!

Je remercie tendrement Caroline, non pas des soins qu'elle vous donne
(elle obéit à son coeur et sa récompense est en elle même), mais de
m'avoir écrit une bonne et affectueuse lettre, pleine de nouvelles
heureuses qui m'ont rendu la vie! Il est donc vrai que je vous reverrai
dans ce petit bois de Nohant, sur ce banc de gazon que nous avons
construit pour vous il y a trois ans, et où j'ai été pleurer si
amèrement ces jours derniers, vous croyant perdue pour moi!

Mes enfants vous embrassent mille fois, et vous disent toute leur joie
présente, toute leur peine passée. Croyez à la mienne aussi, bonne mère!
Surtout, ayez toujours bon courage et confiance. Vous êtes forte, jeune,
pleine de volonté. Vous êtes aimée, chérie, soignée. Guérissez vite, et,
quand vous serez en état de voyager, j'irai vous chercher pour que vous
vous remettiez de toutes vos souffrances à la campagne.

Adieu, chère maman; je vous embrasse mille fois. Faites-moi donner
souvent de vos nouvelles. J'embrasse aussi de toute mon âme Pierret et
ma soeur, à qui j'écrirai directement.



CLXXIV

A M. CALAMATTA, A PARIS

                                Nohant, 12 juillet 1837.

_Carissimo_,

C'est moi qui me conduis avec vous d'une façon tout à fait _manante_;
vous êtes si bon, que vous me pardonnerez tout; mais je ne ne pardonne
aucun tort envers vous, que j'aime et que j'estime de toute mon âme.

C'est bien tard venir vous féliciter de votre _fortuna_; mais vous savez
bien quelle part j'y prends, mon bon vieux, et combien elle m'est plus
agréable que tout ce qui me serait personnel en ce genre. Il était bien
temps que vous fussiez récompensé, par un peu d'aisance, d'une vie si
laborieuse et si stoïque. C'est la première fois que ces gens-là font
quelque chose à propos.

Le seul mauvais côté que j'y trouve, c'est que tous ces voyages et tous
ces travaux vous empêcheront de venir me voir. Pourvu que vous soyez
content, et que justice vous soit rendue, je sacrifierai cette joie à
la vôtre. Je suis bien touchée de la gratitude que M. Ingres croit me
devoir. Je n'ai obéi qu'à la vérité en le plaçant à la tête des artistes
et en louant son oeuvre magnifique. Ce faible hommage étant arrivé
jusqu'à lui, je ne refuse pas ses remerciements: je les reçois, au
contraire, avec un grand sentiment d'orgueil et de joie.

J'ai reçu votre tabac, qui est très bon, et je vous engage à ne pas
mépriser la sublime profession de _contrebandier_, dans laquelle vous
débutez si agréablement. Ne vous mettez pourtant pas _adosso_ une amende
considérable. Vous savez qu'il y a deux choses à craindre dans la vie:
_l'indifferenza d'un ministra e l'ira d'un doganiere_: c'est un proverbe
vénitien. Vous avez échappé à la première, gardez-vous de la seconde.

Dites-moi donc, _Calamajo benedetto_, si vous ne faites plus rien de
mon portrait, ne pourriez-vous me l'envoyer? vous me feriez joliment
plaisir; car j'en parle à tous, et tous désirent le voir.

Vous m'avez mieux traitée que madame d'Agoult; vous m'avez vue avec
les yeux du coeur, et elle, avec ceux de la raison. Vous l'avez un peu
vieillie et rendue plus sévère qu'elle n'est, même dans ses moments
sérieux. Du reste, c'est un admirable portrait, les cheveux semblaient
devoir être inimitables, vous les avez rendus aussi beaux qu'ils le sont
en nature. Cette tête grave et noble est digne de Van Dyck. Mais, pour
la ressemblance, le portrait de Franz est plus complet. Celui de Maurice
fait toujours l'admiration universelle et mes délices.

J'ai reçu les dessins et je vous prie d'en remercier le _signor Nino_.
Ils ne m'ont pas servi pour ce que j'étais en train de faire; mais ils
vont me servir pour ce que je fais maintenant; car je ne puis m'arracher
de ma chère Venise.

Lisez, dans le prochain numéro de la _Revue, les Maîtres mosaïstes_.
C'est peu de chose; mais j'ai pensé à vous en traçant le caractère de
Valério. J'ai pensé aussi à votre fraternité avec Mercuri. Enfin,
je crois que cette bluette réveillera en vous quelques-unes de nos
sympathies et de nos saintes illusions de jeunesse.

Bonsoir, mon grand artiste; donnez-moi souvent de vos nouvelles, quelle
que soit mon ignoble paresse. Aimez-moi toujours du fond du coeur, comme
je vous aime.

Tout à vous.

GEORGE.



CLXXV

A M. GIRERD, AVOCAT, A NEVERS

                                Fontainebleau, 22 août 1837.

Cher et excellent ami,

J'avais déjà appris par la rumeur électorale ton histoire jusqu'à la
veille du dénouement définitif, et j'étais extrêmement inquiète lorsque
ta bonne et affectueuse lettre est venue me rassurer. Combien je suis
touchée, frère, de cette preuve de ton affection, de ce souvenir si
vif et si complet dans un moment si solennel! Oui, certes, tu pouvais
compter sur moi pour me dévouer aux êtres qui te sont chers. Tu pouvais
compter aussi sur moi pour venger ta mémoire de toute calomnieuse
imputation, comme, à mon heure dernière, je compterai sur toi, si je
pars avant toi. Tu as bien fait de penser que tu laissais en cette
triste vie un autre toi-même, aimant ceux que tu aimes, haïssant ceux
que tu hais.

A présent, je suis toute prête à fulminer si quelqu'un ose dire un mot
contre la vérité, en ce qui te concerne. Mais, ni dans les bruits qui me
sont revenus, ni dans les journaux que j'ai lus, je n'ai rien trouvé qui
fût contraire à la vérité des faits; par conséquent, rien d'attentatoire
à ton honneur. Si quelque mensonge imprimé te tombait sous la main, tout
en agissant pour ton compte de la manière que tu jugerais convenable,
envoie-moi l'article, et j'y répondrai de bonne encre.

Il n'est pas probable qu'on revienne maintenant sur cette affaire pour
en dénaturer les faits dans quelque sens que ce soit.

Je ne puis que te répéter ce que tu sais, ce dont je te remercie de ne
pas douter. Je suis à toi de toute mon âme.

Voilà Michel élu! Espérons, espérons pour la cause, pour lui aussi. La
cause a besoin de sa force. Il a besoin, lui, du développement de sa
force.--Il ne m'a pas écrit un mot de sa nomination, bien qu'il l'ait
annoncée à tout le monde ici.--Je ne m'en plains pas.--Je lui reste
dévouée en tant qu'il m'appellera et qu'il aura besoin de moi.

Oh! que j'ai souffert, dans ma vie, mon pauvre frère! Et toi, es-tu
un peu calme? En te sentant près de quitter la vie et en refaisant un
nouveau bail avec elle, as-tu trouvé qu'elle valait plus ou moins que tu
ne pensais? Dis-moi cela.--Moi, j'ai eu un terrible duel avec moi-même,
un combat gigantesque avec mon idéal. J'ai été bien blessée, bien
brisée. Je végète maintenant assez doucement. Je me fais l'effet d'un
cyprès verdoyant sur un cadavre.

Mon Dieu! mon Dieu! que j'ai renfoncé de larmes, que j'ai étouffé de
plaintes, que j'ai renfermé de maux! Cela me ferait un bien infini de
causer avec toi. Quand donc te verrai-je?

Adieu, ami! adieu, frère! Aime-moi, écris-moi, viens à moi si tu peux,
crois en moi.

GEORGE.



CLXXVI

A M. GUSTAVE PAPET, A ARS (INDRE)

                                Fontainebleau, 24 août 1837.

Cher bon vieux,

J'ai perdu ma pauvre mère! Elle a eu la mort la plus douce et la plus
calme; sans aucune agonie, sans aucun sentiment de sa fin, et croyant
s'endormir pour se réveiller un instant après. Tu sais qu'elle était
proprette et coquette. Sa dernière parole a été: «Arrangez-moi mes
cheveux.»

Pauvre petite femme! fine, intelligente, artiste, généreuse; colère dans
les petites choses et bonne dans les grandes. Elle m'avait fait bien
souffrir, et mes plus grands maux me sont venus d'elle. Mais elle les
avait bien réparés dans ces derniers temps, et j'ai eu la satisfaction
de voir qu'elle comprenait enfin mon caractère et qu'elle me rendait une
complète justice. J'ai la conscience d'avoir fait pour elle tout ce que
je devais.

Je puis bien dire que je n'ai plus de famille. Le ciel m'en a dédommagée
en me donnant des amis tels que personne peut-être n'a eu le bonheur
d'en avoir. C'est le seul bonheur réel et complet de ma vie. On prétend
que j'en ai eu de faux, et d'ingrats. Je prétends, moi, que non;
car j'ai oublié ceux-là, tant j'ai trouvé de consolations et de
dédommagements chez les autres.

Je suis enchantée d'avoir Maurice. Je suis revenue le trouver à
Fontainebleau, où nous sommes cachés tête à tète, dans une charmante
petite auberge ayant vue sur la forêt. Nous montons à cheval ou à âne
tous les jours, nous prenons des bains et nous attrapons des papillons.
Je ne suis pas fâchée qu'il ait un peu de vacances. Quand les fonds
seront épuisés (ce qui ne sera pas bien long), et que j'aurai terminé
mes affaires à Paris, où je retournerai passer trois jours, nous
reprendrons la route du pays. Écris-moi ici. Embrasse ton père pour
moi. Et aime toujours ta vieille mère, ta vieille soeur et ton vieux
camarade. Maurice t'embrasse mille fois.

GEORGE.



CLXXVII

A MADAME D'AGOULT, A GENÈVE.

                                Fontainebleau, 25 août 1837.

Chère princesse,

Ceci est un mot jeté au hasard à la poste. Je suis persuadée qu'il
ne vous arrivera pas; car une partie de nos lettres se perdent à la
frontière. Je reçois votre lettre seulement le 25, aujourd'hui, à
Fontainebleau, où je suis cachée loin des oisifs et des beaux esprits,
en tête à tête avec Maurice.

Je vous ai écrit à Genève, et j'espère que vous y avez reçu ma lettre
avant de partir pour Milan. Je vous disais que j'avais bien du chagrin:
ma pauvre mère était à l'extrémité. J'ai passé plusieurs jours à Paris
pour l'assister à ses derniers moments. Pendant ce temps, j'ai eu une
fausse alerte, et j'ai envoyé Mallefille [1] en poste à Nohant pour
chercher mon fils, qu'on disait enlevé. Pendant que j'allais le recevoir
à Fontainebleau, ma mère a expiré tout doucement et sans la moindre
souffrance. Le lendemain matin, je l'ai trouvée raide dans son lit, et
j'ai senti en embrassant son cadavre que ce qu'on dit de la force du
sang et de la voix de la nature n'est pas un rêve, comme je l'avais
souvent cru dans mes jours de mécontentement.

Me voilà revenue à Fontainebleau, écrasée de fatigue et brisée d'un
chagrin auquel je ne croyais pas il y a deux mois. Vraiment le coeur est
une mine inépuisable de souffrances.

Ma pauvre mère n'est plus! Elle repose au soleil, sous de belles fleurs
où les papillons voltigent sans songer à la mort. J'ai été si frappée
de la gaieté de cette tombe, au cimetière Montmartre, par un temps
magnifique, que je me suis demandé pourquoi mes larmes y coulaient si
abondamment. Vraiment, nous ne savons rien de ce mystère. Pourquoi
pleurer, et comment ne pas pleurer? Toutes ces émotions instinctives,
qui ont leur cause hors de notre raison et de notre volonté, veulent
dire quelque chose certainement; mais quoi?

Maurice se plaît beaucoup ici. Nous montons à cheval tous les jours et
nous allons faire des collections de fleurs et de papillons dans les
déserts de la forêt. C'est vraiment un pays adorable, une petite Suisse
dont les Parisiens ne se doutent pas, et qui a le grand avantage de
n'attirer personne. Je suis ici tout à fait inconnue, sous un faux nom
et travaillant à force.

Adieu, chère; prions pour que les chemins de fer prospèrent et que nous
puissions aller faire une invasion à l'_isola Madre_, moyennant huit
jours de loisir et peu d'argent. Le temps et l'argent! Le temps à cause
de l'argent, l'argent à cause du temps. Quelles entraves! Et le temps
d'être heureux? Et le moyen de l'être? Où cela se pêche-t-il? Dans le
lac Majeur?

Écrivez-moi, mon amie; parlez-moi de vous et aimez-moi comme je vous
aime.

  [1] Félicien Mallefille, auteur dramatique, plus tard consul de
      France à Lisbonne.



CLXXVIII

A M. DUTEIL, A PÉRIGUEUX

                                Nohant, 30 septembre 1837.

Mon Boutarin,

Que deviens-tu? Quand reviens-tu? Crois-tu que je puisse vivre sans toi
longtemps? Illusion, mon aimable ami! Je crie comme un aigle, depuis que
je suis privée de toi. Que veux-tu que je devienne quand j'ai le spleen
(et Dieu sait si je l'ai souvent!)? Quand j'ai envie de rire, à qui
veux-tu que je dise des bêtises qui soient appréciées?

La race humaine peut-elle jurer, comme moi, dans la colère? peut-elle
abdiquer, comme moi, jusqu'à la dernière parcelle d'intelligence, dans
la belle humeur? Toi seul, toi et Rollinat, qui ne faites qu'un pour
moi, pouvez m'aider à porter ce fardeau de moi-même, insupportable à moi
et aux autres. Et Rollinat qui n'est pas là non plus! Il arrive du
Havre et repart pour Vienne, conduire sa soeur Juliette, qui va être
gouvernante je ne sais dans quel pays sarmate autant qu'inconnu. Je
n'ai pas seulement pu le voir. J'arrive... Devine d'où? De la frontière
d'Espagne!

Ah! il s'est passé bien des choses depuis que nous nous sommes quittés.
D'abord, je m'en allais voir ma mère, qui était très malade, comme tu
sais. Je la trouve dans un état déplorable, et, comme elle était un peu
économe, livrée à une misère volontaire, à côté d'une _tirelire_ pleine
d'or, je la tire de là, malgré elle. Je la soigne, je l'entoure de tout
le bien-être possible; mais il était trop tard. Elle avait une maladie
de foie incurable. La pauvre chère femme a été si bonne et si tendre
pour moi au moment de mourir, que sa perte m'a causé une douleur tout à
fait excédant mes prévisions.

Pendant qu'elle agonisait, j'apprends que Dudevant part pour Nohant,
afin de m'enlever Maurice. Je fais atteler en poste mon cabriolet, que
j'avais amené à Fontainebleau, et j'envoie Mallefille chercher mon fils.
Dudevant ne paraît pas en Berry. C'était une fausse alerte, une menace
en l'air. Je me rassure.

Pour reposer Maurice autant que pour surveiller mes affaires à Paris, je
passais la moitié du temps à Fontainebleau, où nous étions enfermés
tête à tête, Maurice et moi, dans une chambre d'auberge, ne cessant de
travailler que pour faire un tour à cheval dans la forêt, et l'autre
moitié à Paris, où je ne m'amusais guère. Enfin, le 16, je prenais la
voiture à Fontainebleau avec Maurice pour revenir à Nohant, lorsque je
reçois une lettre de Marie-Louise[1], qui m'annonce que mon mari est
venu enlever ma fille de force, malgré les cris déchirants de la petite,
malgré la résistance de la gouvernante, et l'a emmenée on ne sait où.

Juge de la colère et de l'inquiétude!

Je cours à Paris. Je braque le télégraphe. J'invoque la police. Je fais
rendre une ordonnance. Je cours chez les ministres, je fais le diable,
je me mets en règle, et je pars pour Nérac, où j'arrive un beau matin,
après trois jours et trois nuits de chaise de poste, accompagnée de
Mallefille, d'un domestique et d'un clerc de Genestal. Je tombe chez le
sous-préfet, le baron Haussmann, beau-frère d'Artaud et, de plus, un
charmant garçon. Le procureur du roi me donne, en faisant un peu la
grimace, un réquisitoire. L'officier de gendarmerie, plus humain,
consent à m'accompagner avec son maréchal-de-logis et deux adorables
simples gendarmes. Je demande un huissier pour faire sommation d'ouvrir
les portes en cas de résistance.

Au moment de partir, une difficulté se présente. Il faudra le maire de
Pompiey pour cette ouverture des portes. Or ledit maire ne se rendra
pas à nos réclamations, vu qu'il est ami de Dudevant. Je cajole le
sous-préfet, et le sous-préfet, attendri, monte dans ma voiture avec
moi, le lieutenant de gendarmerie, l'huissier, etc., le reste à cheval.
Juge quelle escorte! quelle sortie de Nérac! quel étonnement! La ville
et les faubourgs sont sur pied. Deux malheureuses calèches de poste,
qui se trouvaient par là et s'en allaient tranquillement aux eaux des
Pyrénées, ont l'air d'être mes voitures de suite. Quant à moi, je suis
une princesse espagnole et j'accomplis je ne sais quelle révolution..

De longtemps, Nérac ne verra ses habitants aussi bouleversés, aussi
abîmés dans leurs commentaires, aussi dévorés d'inquiétude et de
curiosité. Enfin, nous arrivons à Guillery. Mon mari était déjà prévenu;
déjà les apprêts de sa fuite étaient faits. Mais on cerne la maison; les
recors procèdent, et Dudevant, devenu doux et poli, amène Solange par
la main jusqu'au seuil de sa royale demeure, après m'avoir offert d'y
entrer: ce que je refuse _gracieusement_. Solange a été mise dans mes
mains comme une princesse à la limite des deux États. Nous avons échangé
quelques mots agréables, le baron et moi. Il m'a menacé de reprendre son
fils par autorité de justice, et nous nous sommes quittés charmés l'un
de l'autre. Procès-verbal a été dressé sur le lieu. Revenus à Nérac,
nous avons passé la journée à la sous-préfecture, où l'on a été charmant
pour nous.

Le lendemain, la fureur m'a prise d'aller revoir les Pyrénées. J'ai
renvoyé mon escorte et j'ai été avec Solange jusqu'au Marborée,
l'extrême frontière de France. La neige et le brouillard, la pluie et
les torrents ne nous ont laissé voir qu'à demi le but de notre voyage,
un des sites les plus sauvages qu'il y ait dans le monde. Nous avons
fait ce jour-là quinze lieues à cheval, Solange trottant comme un démon,
narguant la pluie et riant de tout son coeur, au bord des précipices
épouvantables qui bordent la route. Nature d'aigle! Le quatrième jour,
nous étions de retour à Nérac, où nous avons encore passé un jour. Puis
nous sommes revenues tout d'un trait à Nohant, où je ne te trouve pas!

Est-ce que tu ne reviens pas bientôt? Et ma chère Agasta, où est-elle?
Guérit-elle? Se plaît-elle à la Rochelle? En ce cas, qu'elle y reste
encore et que son plaisir, son bien-être, sa santé passent avant tout.
Mais, si elle a envie de revenir, j'en ai parbleu bien plus envie
qu'elle. Je ne comprends pas Nohant sans Duteil et sans Agasta. C'est la
Thébaïde, c'est la Tartarie, c'est la mort. Toutes mes affaires sont en
désarroi et mon cerveau en débâcle. Si tu avais été ici, Boutarin! on ne
m'aurait pas enlevé ma fille.

Entre nous soit dit, Marie-Louise et Papet ont seuls montré de
l'énergie, et on les a paralysés en les traitant de fous! Cela m'a porté
un grand coup de couteau en travers du coeur.

La société! toujours et partout la société!

Mon vieux, c'est comme ça. Il n'y a que les vagabonds comme nous qui
échappent à la gelée.

Maintenant, j'attends Maurice, que j'ai laissé à Paris chez des amis
sûrs, et qui arrivera ici demain. Il ne veut pas me quitter. Sa santé
est toujours chancelante. Toutes ces agitations font beaucoup de mal
à mon pauvre enfant. Je me ferai couper par morceaux plutôt que de le
lâcher.

Mais tout cela m'a laissé un malaise et une inquiétude vraiment
maladive. Je ne dors pas. A tout instant, je me réveille en sursaut,
croyant entendre mes enfants crier après moi. Ce n'est pas vivre. Je
donnerais je ne sais quoi pour que tu fusses là. Il me semble que je
serais rassurée. Mais ne cède pas à cette faiblesse Ne reviens qu'autant
que cela était dans tes vues.

Adieu, vieux Boutarin.

Adieu, chère et trois fois chère Agasta. Je vous aime tous deux plus que
je ne peux vous le dire.

  [1] Marie-Louise Rollinat, institutrice de Solange.



CLXXIX

A MADAME D'AGOULT, A BELLAGIO, MILAN

                                Nohant, 16 octobre 1837.

Chère princesse,

Voilà la cinquième fois que je vous écris. Il est décidé que mes lettres
ne vous arriveront pas. Peut-être, à la faveur de celle de Charlotte[1],
arriverai-je à vous faire _arriver_ celle-ci. Notre excellente
_consulesse_ vous dit mes aventures; je ne vous parlerai donc pas de
moi, qui suis tranquillement réinstallée à Nohant, les pieds sur mes
chenets, attendant le nouvel assaut par lequel il plaira à dame Fortune
de me tirer de mon repos spleenétique.

Mais vous, chère Marie, vous êtes enfin heureuse. La douce Italie vous
a guéri l'âme et le corps. Vous habitez mon cher lac de Côme, sur
les bords duquel j'ai promené jadis mes pas errants et ma mélancolie
botanique. Je suis parfois tentée de _réaliser mes capitaux_
comme Robert Macaire et d'aller vous trouver; mais, là-bas, je ne
travaillerais pas, et le galérien est à la chaîne. Si Buloz lui permet
de se promener, c'est _sur parole_, et la parole est le boulet que le
forçat traîne au pied. Et puis, si le coeur est chaud, le climat l'est
toujours assez; si l'âme est pure, le ciel l'est aussi. Tout prend au
dehors la couleur de l'être intérieur, et la grande poésie serait de
transformer la nature en soi, au lieu de chercher à se transformer en
elle.

Je tombe dans le _Pierre Leroux_, et pour cause. Il était ici ces jours
derniers. Charlotte et moi faisions le projet romanesque de lui élever
ses enfants et de le tirer de la misère à son insu. C'est plus difficile
que nous ne pensions. Il a une fierté d'autant plus invincible qu'il ne
l'avoue pas et donne à ses résistances toute sorte de prétextes. Je ne
sais pas si nous viendrons à bout de lui. Il est toujours le meilleur
des hommes, et l'un des plus grands. Il a été voir Béranger à Tours et
va revenir ensuite je ne sais pour combien de temps.

Il est très drôle, quand il raconte son apparition dans votre salon de
la rue Laffitte. Il dit:

--J'étais tout crotté, tout honteux. Je me cachais dans un coin. _Cette
dame_ est venue à moi et m'a parlé avec une bonté incroyable. Elle était
bien belle!

Alors je lui demande comment vous étiez vêtue, si vous êtes blonde ou
brune, grande ou petite, etc. Il répond:

--Je n'en sais rien, je suis très timide; je ne l'ai pas vue.

--Mais comment savez-vous si elle est belle?

--Je ne sais pas; elle avait un beau bouquet, et j'en ai conclu qu'elle
devait être belle et aimable.

Voilà bien une raison _philosophique_! qu'en dites-vous?

Adieu, chère et adorable princesse. Embrassez Valaisan pour moi, et
mettez mon coeur à vos pieds en guise de chancelière dans vos promenades
sur le lac.

Cachetez vos lettres avec des pains à cacheter et _sans devise_. La
police est une institution respectable et sainte, qui veut, qui peut et
qui doit lire les lettres. Les devises sanscrites lui sont suspectes,
et, comme elle n'a pas le temps de décacheter avec soin, elle met au
rebut les lettres qu'elle déchire.

Sainte police, faites votre devoir! La sûreté des empires repose sur
vous; recevez mes hommages et l'assurance de mon dévouement.

  [1] Madame Charlotte Marliani.



CLXXX

A FRANZ LISZT, A GÈNES

                                Nohant, 28 janvier 1838.

Vous avez pris bien au sérieux, chers enfants, quelques paroles
insignifiantes de ma dernière lettre, que je ne me rappelle même pas,
qu'il me serait, par conséquent, difficile d'expliquer, et que je
n'expliquerais sans doute pas mieux, si vous me les remettiez sous les
yeux. Vous savez que Piffoël n'est pas obligé de savoir ni ce qu'il dit,
ni ce qu'il a voulu dire. Le condamner à rendre raison de tout ce qu'il
avance, annonce et décide, serait de la plus haute injustice; car Dieu a
créé le genre humain pour s'efforcer de trouver un sens aux paroles de
Piffoël. Il n'a point créé Piffoël pour dire des paroles sensées au
genre humain.

Mieux que personne, les Fellows devraient savoir que rien de ce que dit
ou écrit Piffoël ne prouve quoi que ce soit. Peut-être que, lorsque
Piffoël vous écrivit la dernière fois, l'astre _Costiveness_, cet astre
funeste, sous l'influence duquel Fellows et Piffoëls sont nés, dardait
sa lumière sur l'horizon de Piffoël. Peut-être que Piffoël avait mal au
foie, que ses pois ne voulaient pas cuire, que Buloz avait mal payé, ou
que Mallefille avait eu de l'esprit.

Ah! à propos de Mallefille! je voudrais bien savoir pourquoi Mirabella
semble me rendre responsable des bêtises qu'il lui écrit.--Comme si
j'étais chargée de lire les lettres de Mallefille, de les comprendre, de
les commenter, de les corriger ou de les approuver! Dieu merci, je ne
suis pas forcée de donner de l'esprit à ceux qui en manquent. Je n'en ai
pas trop pour moi-même, et, si quelqu'un peut en donner à Mallefille
(à qui cela ne ferait certes pas de mal), c'est la princesse et non le
docteur Piffoël, qui se creuse vainement la tête pour comprendre quelque
chose à cet incident bizarre.

Mallefille écrit une lettre à la princesse; cette lettre est bête,
ce qui ne m'étonne pas du tout. Croyant que la princesse était fort
habituée aux lettres de Mallefille, et ne prétendant nullement les
_endosser_, je donne _accès_ à ladite lettre dudit Mallefille dans une
lettre de moi à la princesse. Je n'en prends, pardieu, pas connaissance.
J'ai assez de lettres bêtes à lire tous les jours! Si celle de
Mallefille se trouve encore plus bête ce jour-là que les autres jours,
il me semble qu'on me doit des remerciements pour l'avoir mise dans la
mienne et pour avoir épargné à la princesse de payer trente sons pour
une lettre bête.

Maintenant, je demande, quand on se laisse écrire par Mallefille, de
quoi diable on a le droit de se plaindre? Quand on connaît Mallefille et
son style, on doit s'attendre, à tout! Ah! sacrédié! il ne me manquerait
plus que cela, de former Mallefille au style épistolaire! Je sais bien,
pour mon compte, que je trouverai toujours ses lettres ravissantes, car
j'espère bien n'en lire jamais une seule. Je l'aime de toute mon âme. Il
peut me demander la moitié de mon sang; mais qu'il ne me demande jamais
de lire une de ses lettres. Qu'il mette ma montre au mont-de-piété,
qu'il me lise un chapitre de Barchou, qu'il danse, qu'il chante, qu'il
me fasse la cour, tout ce qu'il voudra! mais, pour l'amour de Dieu,
qu'il ne m'écrive jamais; car le lire et lui répondre, voilà jusqu'où
mon amitié ne peut s'élever.

Entre nous, je ne sais pas si Mallefille a été maussade avec la
princesse, mais je puis vous dire qu'elle n'a pas d'ami plus sûr et
plus dévoué. Je puis lui dire ce qu'elle savait avant moi, c'est qu'il
n'existe pas d'être meilleur, plus loyal et plus sincère. Eût-il écrit
vingt lettres cent fois plus bêtes à Marie, elle ferait bien de les lui
pardonner en faveur de l'affection profonde qu'il lui porte; ce qui vaut
mieux que le plus beau style.

Ce pauvre garçon est tout étonné de la réponse foudroyante de la
princesse, et le voilà qui s'en prend à moi et me demande pourquoi,
depuis trois mois qu'il est ici, je ne lui ai pas appris à écrire. Merci
bien! C'est assez d'être obligée de le nourrir, et Dieu sait à quelle
consommation cela entraîne! Nous pourrions bien habiter une île déserte
pendant vingt ans; je réponds qu'il en sortirait sans avoir reçu de
moi une seule leçon de rédaction. J'aimerais mieux bâtir une ville,
j'aimerais mieux apprendre la métaphysique, j'aimerais mieux écouter
pérorer Schoelcher que d'enseigner une chose que je fais si mal pour mon
compte et que d'avoir un écolier doué d'aussi _heureuses_ dispositions.

Laissons Mallefille et sa lettre. Je lui déclare bien que jamais je ne
lui donnerai de place dans les miennes pour lui insérer quoi que ce soit
de son cru, vers ou prose, français ou chinois. Revenons à la vôtre, qui
est tout à fait bonne et tendre, mon cher Fellow, et qui me donne une
nouvelle preuve très inutile, mais très douce, de votre amitié. Si
j'avais pu prévoir que ma lettre pût vous affliger, j'en aurais bien
fait ce qu'on devrait faire de toutes celles de Mallefille. En vérité,
vous avez attaché trop d'importance à ce projet de vous écrire moins
souvent. Était-ce donc à l'état de résolution pour l'avenir, ou
n'était-ce pas plutôt à l'état d'excuse pour le passé? Je n'en sais
rien; mais, quoi qu'il en soit et quoi qu'il en ait été, il suffirait
que le ralentissement de ma correspondance avec Marie lui causât le
moindre chagrin ou le moindre regret pour que toute ma paresse fût
dissipée en un clin d'oeil et pour que je lui écrivisse tous les jours
si elle le voulait. Jamais aucune tristesse ne lui viendra de moi par ma
faute, je l'espère. Si cela arrivait, il faudrait qu'elle fît ce qu'il y
a toujours de mieux, à faire en pareil cas: s'expliquer pour le présent
et pardonner pour le passé. Voilà tout ce que je puis répondre à votre
lettre, que je ne comprends pas bien, à cause de mon peu de mémoire,
mais qui me touche infiniment, et que je me réjouis bien de savoir
_fondée sur rien_ de ma part.

Bonsoir, cher ami. J'ai bien de la peine à tenir ma plume. Le malheureux
Piffoël est affligé d'un rhumatisme dans le bras droit. N'allez pas
prendre ceci pour une nouvelle excuse de ne pas vous écrire. Voilà le
dégel; j'espère bien que, dans huit jours, je serai guérie.

Je ne vous dis rien de la part de Mallefille; il se tirera des pattes
blanches de la princesse comme il l'entendra. Pauvre diable! je ne
voudrais pas être dans sa peau; j'aimerais mieux être une carpe dans les
griffes d'un _beau_ chat.

Les Piffoëls vous embrassent.



CLXXXI

A MADAME D'AGOULT, A GÈNES

                                Nohant, mars 1838.

Chère Marie,

Pardonnez-moi ma paresse ou, pour mieux dire, mon travail. Il m'a fallu
mener de front, pendant deux mois, une espèce de chose inavouable que
vous trouverez dans la _Revue des deux mondes_ et que je vous conseille
de ne pas lire. Je viens de recevoir la lettre fantastique du maestro,
et je relis avec remords et reconnaissance les lettres aimables et
toujours ravissantes de la princesse, restées sans réponse. La princesse
connaît bien mon infirmité et sait y compatir,

Il ne faut pas qu'elle punisse mon silence par le sien et que, faute de
mes maussades épîtres, elle me prive des siennes, qui sont ce qu'il y
a de plus adorable dans le monde en fait de lettres. Le châtiment ne
serait pas proportionné à l'offense. Et puis disons encore que
la princesse m'a vue secouer ma paresse au temps où je la voyais
spleenétique, et où je croyais (c'était elle qui, par ses gracieusetés,
me donnait cette présomption) que mon babil pouvait la distraire, la
consoler et la fortifier. Pour cela, il ne me fallait ni grande sagesse
ni bel exemple, car je n'aurais su où prendre l'un et l'autre: il
suffisait de lui dire ce qu'elle était, de la faire connaître à
elle-même, de lui montrer tous les trésors qu'elle renfermait en elle et
qu'elle niait en elle-même. Dans ce temps-là, je lui écrivais que je
ne me sentirais plus appelée à lui écrire désormais; car il me semble
qu'elle est calme, heureuse et forte. Pour parler comme mon ami Pierre
Leroux, je dirai: _Ma mission est remplie_. Elle revendrait de la
philosophie et du courage, voire de la gaieté, au sublime docteur
Piffoël lui-même.

Merci donc, mille fois merci, mes chers et bons enfants, des bonnes
choses que vous me dites de vous-mêmes. Je vous remercie de vous aimer
comme vous le faites. Je vous remercie d'être heureux, et je vous
remercie de me le dire. Vous savez que, de tous les biens que vous me
souhaitez sans cesse, celui-là est le plus grand que vous puissiez me
faire.--Il est bien possible que j'aille vous rejoindre quelque jour
en Italie. Cependant ce voyage, que j'avais arrangé pour le printemps
prochain, me paraît moins certain maintenant quant à la date. Mon procès
avec mes éditeurs, que je voudrais terminer auparavant, est porté au
rôle pour le mois de juillet ou d'août. Si je suis forcée de m'en
occuper, je ne pourrai passer les monts qu'en automne. Une fois en
Italie, j'y veux rester au moins deux ans pour les études de Maurice,
qui s'adonne définitivement à la peinture et qui aura besoin de
séjourner à Rome.

En attendant, il travaille ici avec le frère de Mercier[1], qui est
un assez laborieux maître de dessin et ne manquant pas de talent.
Mallefille, qui a la bonté de donner des leçons d'histoire et de
philosophie au susdit mioche, se tire très bien de son préceptorat
provisoire. Maurice s'est assez fortifié. Il a un petit cheval très
comique et fait des _lancers_ épouvantables avec Mallefille, qui est
devenu un assez bon écuyer, domptant _Bignat_, lequel _Bignat_ je ne
monte plus, parce qu'il est devenu terrible. Il a doublé de volume,
de force et d'ardeur depuis qu'il n'a plus le bonheur de porter
la princesse. La douleur de son départ l'a jeté dans une telle
exaspération, qu'il désarçonne tous ses cavaliers.

A propos de _Bignat_, j'ai fait à Mallefille, de votre part, les plus
sérieux reproches. Il s'accuse grandement et vous écrira demain. Par ces
détails, vous pourrez voir, chers Fellows, que mon intérieur n'a rien
de bien intéressant à offrir à votre attention. Il est paisible et
laborieux. J'entasse romans sur nouvelles et Buloz sur Bonnaire;
Mallefille entasse drames sur romans, Pélion sur Ossa; Mercier, tableaux
sur tableaux; Tempète[2], bêtises sur bêtises; Maurice, caricatures sur
caricatures, et Solange, cuisses de poulet sur fausses notes. Voilà la
vie héroïque et fantastique qu'on mène à Nohant.

Nous n'avons ni _lago di Como_, ni Barchou, ni jeunes filles chantant la
_polenta_, ni sublimes accords du maestro, ni cathédrale de Milan, ni
princesse, ni déesse; mais nous avons la mèche de Rollinat, les refrains
rococo de Boutarin[3], le nez du Gaulois[4], les sabots du Malgache[5],
le souvenir de Lasnier, les lettres de maître Emmanuel[6], l'avocat, et
la barbe de Mallefille, qui a sept pieds de long. Tout cela fait une
jolie constellation.

  [1] Mercier, statuaire, l'auteur du médaillon de George Sand.
  [2] Mademoiselle Rollinat.
  [3] Duteil.
  [4] Fleury.
  [5] J. Neraud.
  [6] Arago.



CLXXXII

AU MAJOR ADOLPHE PICTET, A GENÈVE

                                Paris, octobre 1838.

Cher major,

Votre conte[1] est un petit chef-d'oeuvre. Je ne sais pas si c'est parce
que nulle part je ne me suis sentie aussi finement tancée et aussi
affectueusement comprise; mais nulle part il ne me semble avoir été
jugée avec tant de sagesse et louée avec tant de charme.

Hoffmann n'aurait pas désavoué la partie poétique de ce conte, et, quant
à la partie philosophique, il ne se fût jamais élevé si haut avec tant
de clarté et de véritable éloquence. Je vous jure que jamais rien ne m'a
fait plaisir dans ma vie en fait de louanges. Cela tenait non point à
ma modestie (car je viens de découvrir, grâce à vous, que j'en manque
beaucoup), mais aux éloges reçus, toujours ou grossièrement boursouflés
ou abominablement stupides. Pour la première fois je respire cet encens
auquel les dieux mêmes, dit-on, ne sont pas insensibles.

Je crois à ce qu'il y a de bon en moi, parce que vous me le montrez,
pour ainsi dire, paternellement, et, quant à ce qu'il y a d'absurde,
j'en suis amusée et réjouie au dernier point, parce que, là, je vois
ce que j'ai tant cherché en vain dans ce monde: la bienveillance, la
justice, la raison et la bonté se donnant la main.

Croyez, cher major, que je n'étais pas par nature aussi folle que je le
suis devenue par réaction. Si j'eusse eu, dans ma jeunesse, des amis
éclairés et tendres à la fois, j'eusse fait quelque chose de bon; mais
je n'ai trouvé que des fous ou des insensibles et, naturellement, j'ai
préféré les premiers. Je sais qu'à ma place vous en eussiez fait autant,
à supposer que vous eussiez pu jamais, même le jour de votre naissance,
avoir autant d'ignorance et de crédulité que j'en avais à vingt-cinq
ans!

Les réflexions philosophiques qui terminent l'action de votre conte
m'ont vivement frappée. La cinquième, la neuvième, la dix-neuvième, la
vingt-cinquième, la vingt-neuvième et la dernière me sont restées et me
resteront dans l'esprit comme, dans mon enfance, certains versets de la
Bible ou certaines maximes des vieux sages. Elles me plaisent d'autant
plus qu'elles m'arrivent dans un moment où je suis plus disposée à les
entendre: je suis un peu plus vieille qu'il y a deux ans, et je
crois que je suis en voie de me réconcilier, ou _de vouloir bien me
réconcilier avec mes contraires_.

Je ne crois pas que la nature de mon esprit me porte jamais à mordre
assez à la philosophie pour prendre une initiative quelconque. Mais
peut-être arriverai-je à comprendre plusieurs choses que je ne savais
pas. Pourvu que je ne sois pas obligée de travailler, je consens à faire
tous les progrès imaginables. Il me manquera toujours le chalumeau de
l'analyse; mais, si, au lieu de dissoudre mon cristal, le chalumeau
veut bien diriger sa flamme de manière à l'éclairer, le cristal pourra
réfléchir cette lumière-là, tout comme une autre.

Malheureusement, ceci ne sert de rien hors du monde intellectuel, et
la fatalité des bosses fait que la montagne de l'imagination, dominant
toujours par son _antériorité d'occupation_ les petites collines que le
raisonnement essaye d'élever alentour, je risque fort de n'acquérir de
bon sens pratique que la dose nécessaire pour voir que je n'ai pas le
sens commun; mais n'est-ce pas déjà quelque chose?

Quand cela ne servirait qu'à me préserver de la morgue qui dessèche
le coeur de mes confrères les poètes et à comprendre les amicales
remontrances des esprits généreux! Ce serait un grand bonheur déjà, ce
serait un sens de plus et un tourment de moins. Je me pique d'être peu
tourmentée par la vanité, et je me flatte aussi de n'avoir pas un coeur
de cristal et des amis de _carton_. Vous ne le croyez pas non plus,
n'est-ce pas, cher major? et votre chalumeau ne vous a jamais montré en
moi aucune affectation de sentiments? Ce que j'admire, c'est que vous
connaissiez tout ce que je connais, tandis que, moi, je ne pourrai
jamais qu'entrevoir ce que vous voyez clairement.

La pensée est donc bien supérieure au sentiment puisqu'elle le possède
et n'en est pas possédée? C'est beau! mais je me console d'être à
distance; car, de la sphère où je suis, je contemple votre étoile et
j'en rêve des merveilles sans y apercevoir aucune tache. Vous qui, avec
la lunette, y entrez comme chez vous, vous y voyez peut-être des ravins,
des précipices et des volcans qui vous la gâtent quelquefois ou du moins
qui vous y rendent le trajet difficile. C'est comme pour la musique: je
crois y trouver des jouissances infinies, que le travail de la science
émousserait beaucoup, si j'étais musicienne.

Adieu, bon major; je vous _récrirai_ à propos de tout cela; car
j'ai encore beaucoup à vous dire de _moi_; et, puisque vous êtes si
bienveillant, je ne finirai pas _Leila_[2] sans vous demander beaucoup
de choses. Je ne sais pas si mon écriture est lisible, même pour un
homme habitué au sanscrit.

Adieu et merci mille fois. Vous seriez bien aimable de me donner de vos
nouvelles ici, rue Grange-Batelière, 7. J'y serai encore une quinzaine
et il est possible, probable même, que nous allions passer l'été en
Suisse. La santé de mon fils est meilleure; mais les médecins lui
ordonnent un climat frais en été et chaud en hiver. Nous serons donc
bientôt à Genève et ensuite à Naples. Dites-moi dans quelle partie,
bien sauvage et bien pittoresque de vos montagnes, je pourrais aller
travailler; je voudrais un climat modéré pour Maurice, et pour moi des
paysans parlant français. Les environs de Genève ne me paraissent pas
assez _énergiques_ comme paysage, et je voudrais fuir les _Anglais_, les
buveurs d'eaux, les touristes, etc., etc.

--Je voudrais encore vivre à bon marché, car j'ai gagné deux procès et
je suis ruinée.

Votre livre m'a été apporté par un inconnu que je n'ai pas reçu: j'étais
au lit avec mon rhume et ma fièvre, ni plus ni moins que la princesse
Uranie. Je ne sais si c'était un simple messager ou un de vos amis; je
l'ai fait prier de repasser et n'en ai plus entendu parler.

Tout à vous.

  [1] _Une Course à Chamonnix_, par le major Pictet.
  [2] Il s'agit de la nouvelle édition de _Lélia_, augmentée d'un volume
      publié en 1839.



CLXXXIII

A M. JULES BOUCOIRAN. A NIMES

                                Lyon, 23 octobre 1838.

Cher Boucoiran,

Je serai à Nîmes le 25 au soir ou le 26 au matin. Ne vous occupez pas de
me faire arriver (je ne sais si je quitterai le bateau à Beaucaire ou à
Avignon, cela dépendra des heures), mais occupez-vous, dès à présent; de
me faire repartir. Il faut que je sois à Perpignan _le_ 29 _au soir_
ou _le_ 30 _au matin_. Retenez-moi donc à la diligence trois places de
coupé et une d'intérieur. Prévenez l'administration que j'ai beaucoup de
bagages; que je ne veux rien laisser en arrière; que je ne pars pas
sans mon bagage complet, composé de trois malles et cinq ou six autres
paquets peu considérables. Si _toutes_ ces conditions ne peuvent être
remplies par la diligence de manière à me faire arriver à Perpignan _le_
29 _au soir_ ou _le_ 30 _au matin_, il faut, mon enfant, que vous me
procuriez une voiture de louage, et je prendrai la poste. Il faudrait
aussi me trouver un moyen de renvoyer cette voiture sans payer autant
pour le retour que pour le voyage.

Afin d'aplanir les difficultés de tout cela, faites un peu valoir
les _hautes protections_ dont je suis munie, passeport du ministère,
dispense des douanes, lettres pour tous les consuls, mes relations
avec M. Molé, avec M. Conte[1], etc., etc. Enfin, faire mousser mon
_importance_, qui est, du reste, bien établie par les papiers dont je
suis munie. En province, les protections siéent bien aux pauvres diables
de voyageurs. Elles aplanissent les obstacles et donnent zèle et
confiance aux administrations.

Je suis bien fâchée, cher enfant, de vous donner ces embarras, bien
fâchée surtout de ne pas rester plus longtemps avec vous; mes affaires
m'ont tenue esclave du jour de départ de Paris, et maintenant j'ai pris
rendez-vous à Perpignan avec Mendizabal, ministre d'Espagne, qui m'est
tout à fait indispensable pour m'installer en Espagne. Ainsi, je compte
sur vous pour me faire arriver à temps. S'il faut passer une nuit en
diligence, Maurice s'y résignera; car ce sera la seule du voyage, et
nous allons très doucement jusque chez vous. Nous voici à Lyon sans
aucune fatigue. Nous en repartons après-demain 25.

Adieu et à bientôt, cher ami. Nous vous embrassons tendrement.

GEORGE.

  [1] Directeur général des postes.



CLXXXIV

A MADAME MARLIANI, A PARIS

                                Perpignan, novembre 1838.

Chère bonne,

Je quitte la France dans deux heures. Je vous écris du bord de la mer la
plus bleue, la plus pure, la plus unie; on dirait d'une mer de Grèce, ou
d'un lac de Suisse par le plus beau jour. Nous nous portons bien _tous_.

Chopin est arrivé hier soir à Perpignan, frais comme une rose, et rose
comme un navet; bien portant d'ailleurs, ayant supporté héroïquement ses
quatre nuits de malle-poste. Quant à nous, nous avons voyagé lentement,
paisiblement, et entourés, à toutes les stations, de nos amis, qui nous
ont comblés de soins.

M. Ferraris, sur la recommandation de Manoël[1], a été très aimable
pour moi, et m'a paru être un excellent homme, absolument dans la même
position que Manoël. Repoussé à Venise et à Trieste par le gouvernement
autrichien, il attend sa destitution philosophiquement; car, à
Perpignan, il s'ennuie à avaler sa langue. Il a gardé un très doux
souvenir à votre mari, et a appris de moi avec joie qu'il est heureux
dans son ménage et amoureux de sa femme.

Vous avez dû recevoir de mes nouvelles de Nîmes et un panier de raisins.
Je n'ai rien reçu de vous, et je serais inquiète si je n'avais de vos
nouvelles par Chopin.

Notre navigation s'annonce _sous les plus heureux auspices,_ comme on
dit: le ciel est superbe, nous avons chaud, et nous voudrions, pour être
tout à fait contents de notre voyage, que vous fussiez avec nous.

Adieu, chère; mille tendresses à Marliani, poignées de main bien
affectueuses à Enrico.

Rappelez-moi à tous nos bons amis et donnez-leur de mes nouvelles. Je
passerai huit jours à Barcelone. Dites à Valdemosa que je voyage avec
son ami, qui est un charmant garçon.

Adieu, chère amie; adieu. Aimez-moi comme je vous aime, du fond de
l'âme, et notre cher Manoël aussi.

GEORGE.

Écrivez-moi, sous le couvert de _senor Francisco Riotord, junto à
San-Francisco, En Palma de Mallorca_.

  [1] M. Marliani.



CLXXXV

A LA MÊME

                                Palma de Mallorca, 14 novembre 1838.

Chère amie,

Je vous écris en courant; je quitte la ville et vais m'installer à la
campagne: j'ai une jolie maison meublée, avec jardin et site magnifique,
pour cinquante francs par mois. De plus, j'ai, à deux lieues de là, une
cellule, c'est-à-dire trois pièces et un jardin plein d'oranges et de
citrons, pour trente-cinq francs _par an,_ dans la grande chartreuse de
Valdemosa!

Valdemosa bipède vous expliquera ce que c'est que Valdemosa chartreuse;
ce serait trop long à vous décrire.

C'est la poésie, c'est la solitude, c'est tout ce qu'il y a de plus
artiste, de plus _chiqué_ sous le ciel; et quel ciel! quel pays! nous
sommes dans le ravissement.

Nous avons eu un peu de peine à nous installer, et je ne conseillerais à
personne de le tenter dans ce pays-ci, à moins de s'y faire annoncer six
mois d'avance. Nous avons été favorisés par un concours de circonstances
uniques. Si une famille venait après nous, je crois qu'elle ne
trouverait rien à habiter; car, ici, on ne loue rien, on ne prête rien,
on ne vend rien. Il faut tout commander, et tout se fait lentement. Si
l'on veut se permettre le luxe exorbitant d'un pot de chambre, il faut
écrire à Barcelone.

Valdemosa, en nous parlant des facilités et du bien-être de son pays,
nous a horriblement _blagués_. Mais le pays, la nature, les arbres, le
ciel, la mer, les monuments dépassent tous mes rêves: c'est la terre
promise, et, comme nous avons réussi à nous caser assez bien, nous
sommes enchantés.

Enfin notre voyage a été le plus heureux et le plus agréable du monde,
et, comme je l'avais calculé avec Manoël, je n'ai pas dépensé quinze
cents francs depuis mon départ de Paris jusqu'ici. Les gens de ce pays
sont excellents et très ennuyeux. Cependant, le beau-frère et la soeur
de Valdemosa sont charmants, et le consul de France est un excellent
garçon qui s'est mis en quatre pour nous.

Adieu, chère; je vous écrirai plus longuement une autre fois.
Aujourd'hui, je suis écrasée par le tintamarre de mon installation à la
campagne.

Je vous aime tous deux et vous embrasse de toute mon âme; Adieu encore,
écrivez-moi.



CLXXXVI

A LA MÊME

                                Palma de Mallorca, 14 décembre 1838.

Chère amie,

Vous devez me trouver bien paresseuse. Moi, je me plaindrais aussi de la
rareté de vos lettres, si je ne savais comment vont les choses ici. Vous
ne vous en doutez guère, vous autres! Ce bon Manoël, qui se figurait
qu'en sept jours on pouvait correspondre avec Paris!

D'abord, sachez que le bateau à vapeur de Palma à Barcelone a pour
principal objet le commerce des cochons. Les passagers sont en seconde
ligne. Le courrier ne compte pas. Qu'importe aux Mayorquins les
nouvelles de la politique ou des beaux-arts? le cochon est la grande,
la seule affaire de leur vie. Le paquebot est censé partir toutes les
semaines; mais il ne part en réalité que quand le temps est parfaitement
serein et la mer unie comme une glace. Le plus léger coup de vent le
fait rentrer au port, même lorsqu'on est à moitié route. Pourquoi? Ce
n'est pas que le bateau ne soit bon et la navigation sûre. C'est que le
cochon a l'estomac délicat, il craint le mal de mer. Or, si un cochon
meurt en route, l'équipage est en deuil, et donne au diable journaux,
passagers, lettres, paquets et le reste. Voilà donc plus de quinze jours
que le bateau est dans le port; peut-être partira-t-il demain! voilà
vingt-cinq jours et plus que _Spiridion_ voyage; mais j'ignore si Buloz
l'a reçu. J'ignore s'il le recevra.

Il y a encore d'autres raisons de retard que je ne vous dis pas, parce
que toute réflexion sur la poste et les affaires du pays sont au moins
inutiles. Vous pouvez les pressentir et les dire à Buloz. Je vous prie
même de lui faire parler à ce sujet; car il doit être dans les transes,
dans la terreur, dans le désespoir! _Spiridion_ doit être interrompu
depuis un siècle; à cela je ne puis rien. J'ai pesté contre le pays,
contre le temps, contre la coutume, contre les cochons. J'ai un peu
pesté contre ce cher Manoël, qui m'a dépeint ce pays comme si libre, si
abordable, si hospitalier. Mais à quoi bon les plaintes et les murmures
contre les ennemis naturels et inévitables de la vie? Ici, c'est une
chose; là, une autre; partout, il y a à souffrir.

Ce qu'il y a de vraiment beau ici, c'est le pays, le ciel, les
montagnes, la bonne santé de Maurice, et le _radoucissement_ de Solange.
Le bon Chopin n'est pas aussi brillant de santé. Son piano lui manque
beaucoup. Nous en avons enfin reçu des nouvelles aujourd'hui. Il est
parti de Marseille, et nous l'aurons peut-être dans une quinzaine de
jours. Mon Dieu, que la vie physique est rude, difficile et misérable
ici! c'est au delà de ce qu'on peut imaginer.

J'ai, par un coup du sort, trouvé à acheter un mobilier propre, charmant
pour le pays, mais dont un paysan de chez nous ne voudrait pas. Il a
fallu se donner des peines inouïes pour avoir un poèle, du bois, du
linge, que sais-je? depuis un mois, que je me crois installée, je suis
toujours à la veille de l'être. Ici, une charrette met cinq heures
pour faire trois lieues; jugez du reste! Il faut deux, mois pour
confectionner une paire de pincettes. Il n'y a pas d'exagération dans ce
que je vous dis. Devinez, sur ce pays, tout ce que je ne vous dis pas!
Moi, je m'en moque; mais j'en ai un peu souffert, dans la crainte de
voir mes enfants en souffrir beaucoup.

Heureusement mon ambulance va bien. Demain, nous partons pour la
chartreuse de Valdemosa, la plus poétique résidence de la terre. Nous y
passerons l'hiver, qui commence à peine et qui va bientôt finir. Voilà
le seul bonheur de cette contrée. Je n'ai de ma vie rencontré une nature
aussi délicieuse que celle de Mayorque.

Dites à Valdemosa que je n'ai pas pu voir beaucoup sa famille, car j'ai
passé tout le temps à la campagne; mais, depuis cinq ou six jours, je
suis revenue à Palma, où j'ai revu sa mère, sa soeur et son beau-frère.
Ils sont charmants pour nous. Son beau-frère est très bien et plus
distingué que le pays ne le comporte. Sa soeur est très gentille et
chante à ravir. Dites aussi à M. Remisa que je le remercie beaucoup
de m'avoir recommandée à M. Nunez, homme excellent, tout à fait
_simpatico_. Veuillez le prévenir que, selon sa permission, j'ai pris,
chez _Canut y Mugnerat_, trois mille francs payables à vue dans trente
jours sur lui Remisa, à Paris.

Les gens du pays sont, en général, très gracieux, très obligeants; mais
tout cela en paroles. On m'a fait signer cette traite dans des termes un
peu serrés, comme vous voyez, tout en me disant de prendre dix ans si je
voulais, pour payer. Je ne comptais pas être obligée de dépenser tout
d'un coup mille écus pour monter un ménage à Mallorca (ménage qu'on
aurait en France pour mille francs). Je voulais envoyer à Buloz beaucoup
de manuscrit; mais, d'une part, accablée de tant d'ennuis matériels,
je n'ai pu faire grand-chose; et, de l'autre, la lenteur et le peu de
sûreté des communications font que Buloz n'est peut-être pas encore
nanti. Vous connaissez Buloz: «Pas de manuscrit, pas de Suisse.» Je vois
donc M. Remisa m'avançant trois mille francs pour deux ou trois mois,
et, quoique ce soit pour lui une misère, pour moi c'est une petite
souffrance. Mon hôtel de _Narbonne_ ne rapporte rien encore, et je ne
sais où en sont mes fermages de Nohant. Dites-moi si je puis, sans
indiscrétion, accepter le crédit de M. Remisa dans ces termes; sinon,
veuillez mettre mon avoué en campagne, afin qu'il me trouve de quoi
rembourser au plus tôt.

J'écrirai à Leroux, de la chartreuse, à tête reposée. Si vous saviez ce
que j'ai à faire! Je fais presque la cuisine. Ici, autre agrément, on ne
peut se faire servir. Le domestique est une brute: dévot, paresseux et
gourmand; un véritable fils de moine (je crois qu'ils le sont tous). Il
en faudrait dix pour faire l'ouvrage que vous fait voire brave Marie.
Heureusement, la femme de chambre que j'ai amenée de Paris est très
dévouée et se résigne à faire de gros ouvrages; mais elle n'est pas
forte, et il faut que je l'aide. En outre, tout coûte très cher, et la
nourriture est difficile quand l'estomac ne supporte ni l'huile rance,
ni la graisse de porc. Je commence à m'y faire; mais Chopin est malade
toutes les fois que nous ne lui préparons pas nous-mêmes ses aliments.
Enfin, notre voyage ici est, sous beaucoup de rapports, un _fiasco_
épouvantable.

Mais nous y sommes. Nous ne pourrions en sortir sans nous exposer à la
mauvaise saison et sans faire coup sur coup de nouvelles dépenses. Et
puis j'ai mis beaucoup de courage et de persévérance à me caser ici.
Si la Providence ne me maltraite pas trop, il est à croire que le plus
difficile est fait et que nous allons recueillir le fruit de nos peines.
Le printemps sera délicieux, Maurice recouvrera une belle santé; il se
flatte d'avoir un jour des mollets; moi, je travaillerai et j'instruirai
mes enfants, dont heureusement les leçons, jusqu'ici, n'ont pas trop
souffert. Ils sont très studieux avec moi. Solange est presque toujours
charmante depuis qu'elle a eu le mal de mer; Maurice prétend qu'elle a
rendu tout son venin.

Nous sommes si différents de la plupart des gens et des choses qui nous
entourent, que nous nous faisons l'effet d'une pauvre colonie émigrée
qui dispute son existence à une race malveillante ou stupide. Nos liens
de famille en sont plus étroitement serrés, et nous nous pressons les
uns contre les autres avec plus d'affection et de bonheur intime. De
quoi peut-on se plaindre quand le coeur vit? Nous en sentons plus
vivement aussi les bonnes et chères amitiés absentes. Combien votre
douce intimité et votre coin de feu fraternel nous semblent précieux de
loin! autant que de près, et c'est tout dire.

Adieu, bien chère amie; embrassez pour moi votre bon Manoël, et dites à
nos braves amis tout ce qu'il y a de plus tendre.



CLXXXVII

A LA MÊME

                                Valdemosa, 15 janvier 1839.

Chère amie,

Même silence de vous, ou même impossibilité de recevoir de vos
nouvelles. Je vous adresse la dernière partie de _Spiridion_ par la
famille Flayner, qui est, je crois, la voie la plus sûre. Ayez la bonté
de le faire passer tout de suite à Buloz et de vous faire rembourser le
port, qui ne sera pas mince et qui regarde le cher éditeur.

Nous habitons la chartreuse de Valdemosa, endroit vraiment sublime, et
que j'ai à peine le temps d'admirer, tant j'ai d'occupations avec mes
enfants, leurs leçons, et mon travail.

Il fait ici des pluies dont on n'a pas idée ailleurs: c'est un déluge
effroyable! l'air en est si relâché, si mou, qu'on ne peut se traîner;
on est réellement malade. Heureusement Maurice se porte à ravir; son
tempérament ne craint que la gelée, chose inconnue ici. Mais le petit
Chopin est bien accablé et tousse toujours beaucoup. J'attends pour lui
avec impatience le retour du beau temps; qui ne peut tarder. Son piano
est enfin arrivé à Palma; mais il est dans les griffes de la Douane,
qui demande cinq à six cents francs de droits d'entrée et qui se montre
intraitable.

Ah! comme Marliani connaissait peu l'Espagne quand il me disait que
les douanes n'étaient rien! Elles sont exécrables, au contraire. Pour
connaître l'Espagne, il faudrait y aller tous les matins. Ce qu'on y
voyait hier n'est pas ce qu'on y voit aujourd'hui, et Dieu sait ce qu'on
y verra demain! Je vous avoue que je ne me faisais pas une idée de
cette désorganisation de l'esprit humain; c'est un spectacle vraiment
affligeant.

Heureusement, comme je vous le dis, chère, je n'ai pas le temps d'y
penser: je suis plongée avec Maurice dans Thucydide et compagnie; avec
Solange, dans le régime indirect et l'accord du participe. Chopin joue
d'un pauvre piano mayorquin qui me rappelle celui de Bouffé dans _Pauvre
Jacques_. Ma nuit se passe, comme toujours, à gribouiller. Quand je lève
le nez, c'est pour apercevoir, à travers la lucarne de ma cellule, la
lune qui brille au milieu de la pluie sur les orangers, et je n'en pense
pas plus long qu'elle.

Adieu, chère bonne; je suis heureuse, quand même la pluie, quand même
l'Espagne, quand même le travail, mais non pas quand même votre absence.

J'embrasse votre Manoël. Amitiés à M. de Bonne-chose, que j'aime, comme
vous savez, de tout mon coeur, et mille bénédictions au cher Enrico.

Parlez-moi de tous nos amis; je n'ai de nouvelles de personne, sauf de
Grzymala.



CLXXXVIII

A M. DUTEIL, A LA CHATRE

                                De la chartreuse de Valdemosa,
                                trois lieues de Palma, île Majorque,
                                20 janvier 1839.


Cher Boutarin,

Tu ne m'écris donc pas?

Peut-être m'écris-tu et que je ne reçois rien; car j'ai l'agrément, ici,
de voir la moitié de ma correspondance aller je ne sais où!

Je suis véritablement au bout du monde, quoiqu'à deux jours de mer de
la France. Les temps sont si variables autour de notre île, et la
civilisation, qui fait les prompts rapports, est si arriérée autour de
Palma et dans toute l'Espagne, qu'il me faut deux mois pour avoir des
réponses à mes lettres.

Ce n'est pas le seul inconvénient du pays. Il en a d'innombrables, et
pourtant c'est le plus beau des pays. Le climat est délicieux. À l'heure
où je t'écris, Maurice jardine en manches de chemise, et Solange, assise
par terre sous un oranger couvert de fruits, étudie sa leçon d'un
air grave. Nous avons, des rosés en buissons et nous entrons dans le
printemps. Notre hiver a duré six semaines, non froid, mais pluvieux
à nous épouvanter. C'est un déluge! La pluie déracine les montagnes;
toutes les eaux de la montagne se lancent dans la plaine; les chemins
deviennent des torrents. Nous nous y sommes trouvés pris, Maurice et
moi. Nous avions été à Palma par un temps superbe. Quand nous sommes
revenus le soir, plus de champs, plus de chemins, plus que des arbres
pour indiquer à peu près où il fallait aller. J'ai été véritablement
fort effrayée, d'autant plus que le cheval nous a refusé service, et
qu'il nous a fallu passer la montagne à pied, la nuit, avec des torrents
à travers les jambes. Maurice est brave comme un César. Au milieu du
chemin, faisant contre fortune bon coeur, nous nous sommes mis à dire
des bêtises. Nous faisions semblant de pleurer, et nous disions: «J'veux
m'en aller _cheux nous, dans noute pays de la Châtre, l'oùs'qu'y a pas
de tout ça! _»

Nous sommes installés depuis un mois seulement et nous avons eu toutes
les peines du monde. Le naturel du pays est le type de la méfiance, de
l'inhospitalité, de la mauvaise grâce et de l'égoïsme. De plus, ils
sont menteurs, voleurs, dévots comme au moyen âge. Ils font bénir leurs
bêtes, tout comme si c'étaient des chrétiens. Ils ont la fête des
mulets, des chevaux, des ânes, des chèvres et des cochons. Ce sont de
vrais animaux eux-mêmes, puants, grossiers et poltrons; avec cela,
superbes, très bien costumés, jouant de la guitare et dansant le
fandango. La classe _monsieur_ est charmante. C'est le genre
_Adolphe_. L'industriel tient le milieu entre Peigne-de-buis et
Robin-Magnifique[1]. Le prolétaire est un composé de Bonjean et du père
Janvier[2]. Si Chabin[3] venait ici, il ferait un ravage de coeurs et
serait capable de passer pour un aigle.

Moi, je passe pour vouée au diable, parce que je ne vais pas à la messe,
ni au bal, et que je vis seule au fond de ma montagne; enseignant à mes
enfants _la clef des participes_ et autres gracieusetés. Au reste, nous
sommes bien admirablement logés. Nous avons pris une cellule dans une
grande chartreuse, ruinée à moitié, mais très commode et bien distribuée
dans la partie que nous habitons. Nous sommes plantés entre ciel et
terre. Les nuages traversent notre jardin sans se gêner et les aigles
nous braillent sur la tête. De chaque côté de l'horizon, nous voyons la
mer. En face une plaine de quinze à vingt lieues; laquelle plaine nous
apercevons au bout d'un défilé de montagnes d'une lieue de profondeur.
C'est un site peut-être unique en Europe. Je suis si occupée, que j'ai
à peine le temps d'en jouir. Tous les jours, je fais travailler mes
enfants pendant six ou sept heures; et, selon ma coutume, je passe la
moitié de la nuit à travailler pour mon compte.

Maurice se porte comme le pont Neuf. Il est fort, gras, rosé, ingambe.
Il pioche le jardin et l'histoire avec autant d'aisance l'un que
l'autre. Mais, mon Dieu! pendant que je me réjouis à te parler de nous
et à te dire des bêtises; n'es-tu pas dans le chagrin? Vous êtes dans
l'hiver jusqu'au cou, vous autres! Ma pauvre Agasta n'est-elle pas
malade? Dieu veuille que ma lettre vous trouve tous bien portants et
disposés à rire!

Quand je songe combien j'aurais voulu décider Agasta à venir avec moi
ici, je vois que, d'une part, j'aurais bien fait de réussir à cause du
climat; mais, de l'autre, il y aurait eu bien des inconvénients. La vie
est dure et difficile. On ne se figure pas ce que l'absence d'industrie
met d'embarras et de privations dans les choses les plus simples. Nous
avons été au moment de coucher dans la rue. Ensuite, l'article médecin
est soigné! Ceux de Molière sont des Hippocrates en comparaison de
ceux-ci. La pharmacie à l'avenant. Heureusement nous n'en avons pas
besoin; car, ici, on nous donnerait de l'essence de piment pour tout
potage. Le piment est le fond de l'existence mayorquine. On en mange, on
en boit, on en plante, on en respire, on en parle, on en rêve. Et ils
n'en sont pas plus gaillards pour cela! Du moins, ils n'en ont pas
l'air!

Adieu, mon Boutarin; je t'embrasse, toi, Agasta et les chers enfants.
Donne de mes nouvelles à nos amis. Je les aime, je pense à eux aussi
bien à Palma qu'à Nohant. Mais comment leur écrire, quand je n'ai le
temps ni de dormir, ni de manger, ni de prendre l'air avec un peu de
laisser aller. C'est une grande tâche pour moi d'élever mes enfants
moi-même. Plus je vais, plus je vois que c'est la meilleure manière et
qu'avec moi, ils en font plus dans un jour qu'ils n'en feraient en un
mois avec les autres. Solange est toujours éblouissante de santé.

Tous les deux vous embrassent.

G. S.

  [1] Petits commerçants de la Châtre.
  [2] Vignerons de la Châtre.
  [3] Pharmacien de la Châtre.



CLXXXIX

A MADAME MARLIANI, A PARIS.

                                Valdemosa, 22 février 1839.

Chère amie,

Vous dites que je ne vous écris pas. Moi, il me semble que je vous
écris plus que vous ne m'écrivez, d'où il faut conclure que, de part et
d'autre, nos lettres n'arrivent pas toujours. Il est vrai qu'on peut
s'aimer sans s'écrire. Mais, avec vous, chère amie, c'est toujours
un plaisir pour moi; vous êtes tellement moi-même, que je pourrais
peut-être oublier de vous écrire, m'imaginant que vous m'entendez et me
comprenez sans que je m'explique; mais jamais ce ne sera un travail pour
moi; car nous nous connaissons si bien, qu'un mot nous suffit pour nous
entendre. Ainsi je vous dis: _Rien de neuf_. Et vous vous reportez a mon
ancienne lettre, vous me voyez à ma chartreuse de Valdemosa, toujours
sédentaire et occupée le jour à mes enfants, la nuit à mon travail. Au
milieu de tout cela, le ramage de Chopin, qui va son joli train et que
les murs de la cellule sont bien étonnés d'entendre.

Le seul événement remarquable depuis cette dernière lettre, c'est
l'arrivée du piano tant attendu! Après quinze jours de démarches et
d'attente, nous avons pu le retirer de la douane moyennant trois cent
francs de droits. Joli pays! Enfin il a débarqué sans accident, et les
voûtes de la chartreuse s'en réjouissent. Et tout cela n'est pas profané
par l'admiration des sots: nous ne voyons pas un chat.

Notre retraite dans la montagne, à trois lieues de la ville, nous a
délivrés de la politesse des oisifs.

Pourtant nous avons eu _une_ visite, et une visite de Paris! c'est M.
Dembowski, Italiano-Polonais que Chopin connaît et qui se dit cousin de
Marliani, à je ne sais quel degré. C'est un voyageur modèle, courant à
pied, couchant dans le premier coin venu, sans souci des scorpions et
compagnie, mangeant du piment et de la graisse avec ses guides. Enfin,
de ces gens à qui l'on peut dire: _Bien du plaisir!_ Il a été très
étonné de mon établissement dans les ruines, de mon mobilier de paysan,
et surtout de notre isolement, qui lui semblait effrayant.

Le fait est que nous sommes très contents de la liberté que cela nous
donne, parce que nous avons à travailler; mais nous comprenons très bien
que ces intervalles poétiques qu'on met dans sa vie ne sont que des
temps de transition, un repos permis de l'esprit avant qu'il reprenne
l'exercice des émotions. Je vous dis cela dans le sens purement
intellectuel; car, pour la vie du coeur, elle ne peut cesser un instant
et je sens que je vous aime autant ici qu'à Paris. Mais, l'idée de
revivre à Paris m'épouvante, après ce bon silence et cet imperturbable
calme de ma retraite. Et puis, en même temps, l'idée de vivre toujours
ici, sans me retremper au spectacle d'anciens progrès de l'humanité me
ferait l'effet de la mort; car vous ne pouvez pas vous figurer ce que
c'est qu'un peuple arriéré. De loin, on le croit poétique, on imagine
l'âge d'or, des moeurs patriarcales:--quelle erreur! La vue de pareils
patriarches vous réconcilie avec le siècle, et on voit bien clairement
que, si nous valons peu encore, ce n'est pas parce que nous en savons
trop, mais que c'est parce que nous en savons trop peu.

Ainsi je suis bien embarrassée de vous dire combien de temps encore je
resterai ici. Concevez-vous rien à ce qui s'y passe? Maroto ne vous
paraît-il pas vendu à la reine? Ce pays est destiné à se dévorer
lui-même. Je ne serais pas étonnée que don Carlos, traqué en Espagne,
vint se réfugier à Mayorque. Il y serait reçu comme le Messie. Il y
relèverait les couvents, il y ramènerait les moines, et tout le monde
serait content. Ces imbéciles-là ne font que pleurer leurs frocards et
regretter la très sainte inquisition. Les paysans ne savent pas ce que
c'est qu'Isabelle ou Christine. Ils disent _le roi_, ce qui veut dire
don Carlos, et ils se croient gouvernés par lui.

Écrivez-moi, quand même nos lettres mettraient beaucoup de temps en
route, quand même quelques-unes se perdraient de part et d'autre. J'ai
besoin que vous me disiez toujours que vous m'aimez, quoique je le sache
bien.

Dites à Leroux que j'élève Maurice dans son _Évangile_. Il faudra qu'il
le perfectionne lui-même, quand le disciple sera sorti de page. En
attendant, c'est un grand bonheur pour moi, je vous jure, que de pouvoir
lui formuler mes sentiments et mes idées. C'est à Leroux que je dois
cette formule, outre que je lui dois aussi quelques sentiments et
beaucoup d'idées de plus. Quand vous verrez l'abbé de Lamennais,
serrez-lui bien la main pour moi, et rappelez-moi à tous nos amis, selon
la mesure que nous avons faite à chacun d'eux et qui est la même pour
vous et moi.



CXC

A M. FRANÇOIS ROLLINAT, A CHATEAUROUX

                                Marseille, 8 mars 1839.

Cher Pylade,

Me voici de retour en France, après le plus malheureux essai de voyage
qui se puisse imaginer. Au prix de mille peines et de grandes dépenses,
nous étions parvenus à nous établir à Mayorque, pays magnifique, mais
inhospitalier par excellence. Au bout d'un mois, le pauvre Chopin, qui,
depuis Paris, allait toujours toussant, tomba plus malade et nous fîmes
appeler un médecin, deux médecins, trois médecins, tous plus ânes les
uns que les autres et qui allèrent répandre, dans l'île, la nouvelle que
le malade était poitrinaire au dernier degré. Sur ce, grande épouvante!
la phtisie est rare dans ces climats et passe pour contagieuse. Joignez
à cela l'égoïsme, la lâcheté, l'insensibilité et la mauvaise foi des
habitants. Nous fumes regardés comme des pestiférés; de plus, comme des
païens; car nous n'allions pas à la messe. Le propriétaire de la petite
maison que nous avions louée nous mit brutalement à la porte et voulut
nous intenter un procès, pour nous forcer à recrépir sa maison infectée
par la contagion. La jurisprudence indigène nous eût plumés comme des
poulets. Il fallut être chassé, injurié, et payer. Ne sachant que
devenir, car Chopin n'était pas transportable en France, nous fumes
heureux de trouver, au fond d'une vieille chartreuse, un ménage espagnol
que la politique forçait à se cacher là, et qui avait un petit mobilier
de paysan assez complet. Ces réfugiés voulaient se retirer en France:
nous achetâmes le mobilier le triple de sa valeur et nous nous
installâmes dans la chartreuse de Valdemosa: nom poétique, demeure
poétique, nature admirable, grandiose et sauvage, avec la mer aux deux
bouts de l'horizon, des pics formidables autour de nous; des aigles
faisant la chasse jusque sur les orangers de notre jardin, un chemin de
cyprès serpentant du haut de notre montagne jusqu'au fond de la gorge,
des torrents couverts de myrtes, des palmiers sous nos pieds; rien de
plus magnifique que ce séjour!

Mais on a eu raison de poser en principe que, là où la nature est belle
et généreuse, les hommes sont mauvais et avares. Nous avions là toutes
les peines du monde à nous procurer les aliments les plus vulgaires que
l'île produit en abondance, grâce a la mauvaise foi insigne, à l'esprit
de rapine des paysans, qui nous faisaient payer les choses à peu
près dix fois plus que leur valeur, si bien que nous étions à leur
discrétion, sous peine de mourir de faim. Nous ne pûmes nous procurer
de domestiques, parce que nous n'étions pas _chrétiens_ et que personne
d'ailleurs ne voulait servir un _poitrinaire_! Cependant nous étions
installes tant bien que mal. Cette demeure était d'une poésie
incomparable; nous ne voyions âme qui vive; rien ne troublait
notre travail; après deux mois d'attente et trois cents francs de
contribution, Chopin avait enfin reçu son piano, et les voûtes de la
cellule s'enchantaient de ses mélodies. La santé et la force poussaient
à vue d'oeil chez Maurice; moi, je faisais le précepteur sept heures par
jour, un peu plus consciencieusement que Tempête (la bonne fille que
j'embrasse _tout de même_ de bien grand coeur); je travaillais pour mon
compte la moitié de la nuit. Chopin composait des chefs-d'oeuvre, et
nous espérions avaler le reste de nos contrariétés à l'aide de ces
compensations. Mais le climat devenait horrible à cause de l'élévation
de la chartreuse dans la montagne. Nous vivions au milieu des nuages, et
nous passâmes cinquante jours sans pouvoir descendre dans la plaine: les
chemins s'étaient changés en torrents, et nous n'apercevions plus le
soleil.

Tout cela m'eût semblé beau, si le pauvre Chopin eût pu s'en arranger.
Maurice n'en souffrait pas. Le vent et la mer chantaient sur un ton
sublime en battant nos rochers. Les cloîtres immenses et déserts
craquaient sur nos têtes. Si j'eusse écrit la la partie de _Lélia_ qui
se passe au monastère, je l'eusse faite plus belle et plus vraie. Mais
la poitrine de mon pauvre ami allait de mal en pis. Le beau temps ne
revenait pas. Une femme de chambre que j'avais amenée de France et qui,
jusqu'alors, s'était résignée, moyennant un gros salaire, à faire
la cuisine et le ménage, commençait à refuser le service comme trop
pénible. Le moment arrivait où, après avoir fait le coup de balai et le
pot-au-feu, j'allais aussi tomber de fatigue; car, outre mon travail de
précepteur, outre mon travail littéraire, outre les soins continuels
qu'exigeait l'état de mon malade, et l'inquiétude mortelle qu'il me
causait, j'étais couverte de rhumatismes.

Dans ce pays-là, on ne connaît pas l'usage des cheminées; nous avions
réussi, moyennant un prix exorbitant, à nous faire faire un poêle
grotesque, espèce de chaudron en fer, qui nous portait à la tête, et
nous desséchait la poitrine. Malgré cela, l'humidité de la chartreuse
était telle, que nos habits moisissaient sur nous. Chopin empirait
toujours, et, malgré toutes les offres de services que l'on nous
faisait à la manière espagnole, nous n'eussions pas trouvé une maison
hospitalière dans toute l'île. Enfin nous résolûmes de partir à tout
prix, quoique Chopin n'eût pas la force de se traîner. Nous demandâmes
un seul, un premier, un dernier service! une voiture pour le transporter
à Palma, où nous voulions nous embarquer. Ce service nous fut refusé,
quoique nos _amis_ eussent tous équipage et fortune à l'avenant. Il
nous fallut faire trois lieues dans des chemins perdus en _birlocho,_
c'est-à-dire en brouette!

En arrivant à Palma, Chopin eut un crachement de sang épouvantable; nous
nous embarquâmes le lendemain sur l'unique bateau à vapeur de l'île, qui
sert à faire le transport des cochons à Barcelone. Aucune autre manière
de quitter ce pays maudit. Nous étions en compagnie de _cent pourceaux_
dont les cris continuels et l'odeur infecte ne laissèrent aucun repos et
aucun air respirable au malade. Il arriva à Barcelone crachant toujours
le sang à pleine cuvette, et se traînant comme un spectre. Là,
heureusement, nos infortunes s'adoucirent! Le consul français et
le commandant de la station française maritime nous reçurent avec
l'hospitalité et la grâce qu'on ne connaît pas en Espagne. Nous fûmes
transportés à bord d'un beau brick de guerre, dont le médecin, brave
et digne homme, vint tout de suite au secours du malade et arrêta
l'hémorragie du poumon au bout de vingt-quatre heures.

De ce moment, il a été de mieux en mieux. Le consul nous fit transporter
à l'auberge dans sa voiture. Chopin s'y reposa huit jours, au bout
desquels le même bâtiment à vapeur qui nous avait amenés en Espagne nous
ramena en France. Au moment où nous quittions l'auberge à Barcelone,
l'hôte voulait nous faire payer le lit où Chopin avait couché, sous
prétexte qu'il était infecté et que la police lui ordonnait de le
brûler!

L'Espagne est une odieuse nation! Barcelone est le refuge de tout ce que
l'Espagne a de beaux jeunes gens, riches et pimpants. Ils viennent se
cacher là derrière les fortifications de la ville, qui sont très fortes
en effet, et, au lieu de servir leur pays, ils passent le jour à se
pavaner sur les promenades sans songer à repousser les carlistes qui
sont autour de la ville, à la portée du canon, et qui rançonnent leurs
maisons de campagne. Le commerce paye des contributions à don Carlos,
aussi bien qu'à la reine. Personne n'a d'opinion, on ne se doute pas de
ce que peut être une conviction politique. On est dévot, c'est-à-dire
fanatique et bigot, comme au temps de l'inquisition. Il n'y a ni amitié,
ni foi, ni honneur, ni dévouement; ni sociabilité. Oh! les misérables!
que je les hais et que je les méprise!

Enfin, nous sommes à Marseille. Chopin a très bien supporté la
traversée. Il est ici très faible, mais allant infiniment mieux sous
tous les rapports, et dans les mains du docteur Cauvière, un excellent
homme et un excellent médecin, qui le soigne paternellement et qui
répond de sa guérison. Nous respirons enfin, mais après combien de
peines et d'angoisses!

Je ne t'ai pas écrit tout cela avant la fin. Je ne voulais pas
t'attrister, j'attendais des jours meilleurs. Les voici enfin arrivés.
Dieu te donne une vie toute de calme et d'espoir! Cher ami, je ne
voudrais pas apprendre que tu as souffert autant que moi durant cette
absence.

Adieu; je te presse sur mon coeur. Mes amitiés à ceux des tiens qui
m'aiment, à ton brave homme de père.

Écris-moi ici à l'adresse du docteur Cauvière, rue de Rome, 71.

Chopin me charge de te bien serrer la main de sa part. Maurice et
Solange t'embrassent. Ils vont à merveille. Maurice est tout à fait
guéri.



CXCI

AU MÊME

                                Marseille, 23 mars 1839.

Cher ami,

Que de malheurs! quelle fatalité sur toi! sur moi, par conséquent! Mon
coeur saigne de toutes tes douleurs; mais celle-là m'est personnelle
aussi. Je l'aimais profondément, ton digne père, et je savais que
j'avais en lui un ami au-dessus de tous les préjugés et de toutes les
calomnies. Un grand coeur plein d'affections généreuses et nourrissant
la foi de l'idéal.

Celui-là est de notre religion, n'en doute pas; nous le retrouverons
dans une vie meilleure. Mais que celle-ci est longue et amère! quelle
qu'elle soit, nous devons la supporter; nous avons des devoirs à
remplir. Peut être la fatalité est-elle fatiguée de nous frapper. Lors
même qu'elle ne le serait pas, il nous faut boire le calice jusqu'à la
lie. Quoi qu'il arrive de ce misérable procès dont la sentence pèse sur
ta tête, tu n'auras pas de lâche faiblesse, n'est-ce pas, Pylade, mon
cher, mon meilleur ami?

Il faut que tu m'en renouvelles la promesse, que tu m'en fasses le
serment. Je sais qu'il y a de quoi dépasser les forces humaines; mais,
jusqu'ici, tu as eu des forces plus qu'humaines pour lutter. D'ailleurs,
il y a encore un autre sentiment que le devoir, c'est l'amitié. Tu ne
voudrais pas m'abandonner, moi qui ai encore tant d'années à souffrir,
et qui n'ai trouvé jusqu'ici qu'une chose inaltérable, certaine,
absolue, ton amitié pour moi, et la mienne pour toi.

Ce sentiment a été un Éden où je me suis toujours réfugiée, par la
pensée, contre tout le reste, contre tout ce qui m'a blessée, trahie
ou quittée. Malgré les malheurs qui t'accablent, il me semble toujours
qu'une main providentielle te conduit vers moi pour que nos jours
d'automne s'écoulent dans une sainte sérénité. Les liens les plus
orageux, comme les plus paisibles, les plus funestes comme les plus
sacrés, se dénouent ou se brisent autour de nous; c'est pour nous
rapprocher sans doute.

A présent, qui pourrait nous désunir? Une horrible injustice de
l'opinion, la perte de ton état, la honte, la misère? Non! ce seraient,
au contraire, des choses qui hâteraient le terme de ton exil dans cette
vallée de douleurs et d'iniquités pour te rapprocher de mon coeur.

Je te le répète, quoi qu'il arrive, souviens-toi que j'existe et que tu
es la moitié de ma vie. Tu n'as pas besoin d'argent, tu n'as pas besoin
de considération, tu as un asile contre la pauvreté, et une source
inépuisable d'estime en moi.

Tu perds une famille, mais tu en as une autre qui t'attend, et qui
désire ta venue.

Adieu; aime-moi comme je t'aime, tu pourras tout supporter!

Mes enfants t'embrassent tendrement.



CXCII

À MADAME MARLIANI, À PARIS

                                Marseille, 22 avril 1839.

Chère bonne amie,

Il y a plusieurs jours que je ne vous ai écrit: j'ai subi le mistral et
j'ai eu de la fièvre, par suite d'un gros rhume qui est cependant à peu
près guéri. Me revoilà sur pied.

J'ai été aussi occupée de déménager d'une auberge dans l'autre. Malgré
tous ses soins et toutes ses recherches, le bon docteur n'a pu me
trouver un coin de campagne pour y passer le mois d'avril.

Je m'ennuie assez de cette ville de marchands et d'épiciers, où la
vie de l'intelligence est parfaitement inconnue; mais j'y suis encore
claquemurée pour tout le mois d'avril.

Les jours de mistral, nous nous entourons de paravents (car le vent
coulis est ici souverainement installé dans toutes les chambres) et nous
travaillons, chacun à sa besogne. Aussitôt que le soleil luit, nous
allons à la promenade entre deux murailles et enveloppés d'un nuage de
poussière. Cependant nous arrivons à quelque beau point de vue et nous
respirons. Vous voyez que notre existence est d'une innocence et d'une
simplicité primitives.

Au mois de mai, nous serons à Nohant, et, si vous êtes gentille, vous
tiendrez votre promesse d'y venir au-devant de nous. Nous retournerions
tous ensemble à Paris, au commencement de juin. Si Marliani était
de retour de ses grandes courses, cela lui ferait un grand bien, de
respirer à Nohant. Il aime la campagne, lui, et je lui tiendrais tête
pour les plaisirs champêtres, tandis que vous philosopheriez au piano
avec Chopin.--Il ne s'amuse guère à Marseille; mais il se résigne à
guérir patiemment.

Dites à Buloz de se consoler! Je lui fais une espèce de roman _dans
son goût_; il le recevra en même temps que le _Mickieiwiez_ et pourra
l'imprimer auparavant. Mais il faudra qu'il paye l'un et l'autre
comptant, et qu'avant tout il fasse paraître _la Lyre_[1].

Au reste, ne vous effrayez pas du roman _au goût_ de Buloz, j'y mettrai
plus de philosophie qu'il n'en pourra comprendre. Il n'y verra que du
feu, la forme lui fera avaler le fond.

Écrivez-moi souvent, chère; vos lettres me donnent un peu de vie. Ici,
pour peu que je mette le nez à la fenêtre sur la rue et sur le port, je
me sens devenir pain de sucre, caisse de savon, ou paquet de chandelles.

  [1] _Les Sept Cordes de la lyre_.



CXCIII

À LA MÊME

                                Marseille, 28 avril 1839.


Il y a bien longtemps que je n'ai reçu de vos nouvelles, ma chérie; je
ne suis pas habituée à cela, et j'en suis vraiment inquiète. Auriez-vous
fait comme moi? sériez-vous malade?

J'ai vu avant-hier madame Nourrit[1], avec ses six enfants, et le
septième près de venir... Pauvre malheureuse femme! quel retour en
France! accompagnant ce cadavre, qu'elle s'occupe elle-même de faire
charger, voiturer, déballer comme un paquet! Elle m'a semblé avoir le
courage stoïque des grandes douleurs; pas de larmes, peu de paroles, et
des mots profonds. Elle est belle encore, très brune, mais terriblement
fatiguée par tant de couches, tant de souffrances, et un si épouvantable
malheur. Ses enfants (dont cinq filles) sont charmants, bien tenus,
l'air intelligent et bon, ressemblant presque tous à leur père.

On a fait ici au pauvre mort un très maigre service funèbre, l'évêque
rechignant. C'était dans la petite église de Notre-Dame-du-Mont. Je ne
sais pas si les chantres l'ont fait exprès, mais je n'ai jamais
entendu chanter plus faux. Chopin s'est dévoué à jouer de l'orgue, à
l'élévation; quel orgue! un instrument faux, criard, n'ayant de souffle
que pour détonner. Pourtant _votre petit_ en a tiré tout le parti
possible! Il a pris les jeux les moins aigres et il a joué _les Astres_,
non pas d'un ton exalté et glorieux comme faisait Nourrit, mais d'un ton
plaintif et doux, comme l'écho lointain d'un autre monde. Nous étions
là deux ou trois tout au plus qui avons vivement senti cela et dont les
yeux se sont remplis de larmes.

Le reste de l'auditoire, qui s'était porté là en masse et avait poussé
la curiosité jusqu'à payer cinquante centimes la chaise (prix inouï pour
Marseille!), a été fort désappointé; car on s'attendait à ce que Chopin
fît un vacarme à tout renverser et brisât pour le moins deux ou trois
jeux d'orgue. On s'attendait aussi à me voir, en grande tenue, au beau
milieu du choeur: que sais-je? On ne m'a point vue du tout; j'étais
caché, dans l'orgue, et j'apercevais, à travers la balustrade, le
cercueil de ce pauvre Nourrit. Vous souvenez-vous comme je l'embrassai
de grand coeur chez Viardot, la dernière fois que nous le vîmes? Qui
pouvait s'attendre à le retrouver sous un drap noir, entre des cierges?

J'ai passé cette journée bien tristement, je vous assure. La vue de sa
femme et de ses enfants m'a fait encore plus de mal. J'avais le coeur si
gros et je craignais tant de pleurer devant elle, que je ne pouvais lui
dire un mot.

Bonsoir, chère amie; j'espère que cette lettre se croisera avec une de
vous. Je pense que vous aurez reçu _Gabriel_. Je compte sur l'argent que
j'ai demandé à Buloz pour quitter Marseille. Tout y est plus cher qu'à
Paris, et mon voyage très lent et très _précautionneux_ me coûtera gros,
comme on dit.

Adieu, ma chérie; je vous embrasse tendrement.

  [1] Veuve du célèbre ténor de ce nom, qui venait de se suicider à
      Naples.



CXCIV

A LA MÊME

                                Marseille, 20 mai 1839.

Mon amie,

Nous arrivons de Gênes, par une tempête affreuse. Le mauvais temps nous
a tenus en mer le double du temps ordinaire; quarante heures d'un roulis
tel que je n'en avais vu depuis longtemps. C'était un beau spectacle,
et, si tout mon monde n'eût été malade, j'y aurais pris un grand
plaisir.

Gênes n'a rien perdu à mes yeux de ce qu'elle était dans mes souvenirs:
magnifiques peintures, nature admirable, palais et jardins échafaudés
les uns sur les autres, avec ce caractère tout particulier qui lui est
propre.

Pendant que nous essuyions cet orage, vous étiez, vous autres tous,
préoccupés d'orages bien plus sérieux que nous ignorions. Nous avons
appris, en arrivant chez le docteur Cauvière (où nous nous reposons de
nos fatigues), tout ce qui s'était passé en France durant notre absence.
Au delà de la frontière, il y a comme une muraille de la Chine, entre
les nouvelles de la civilisation et l'immobilité du vieux monde. Mais
ces nouvelles sont tristes. Encore des victimes généreuses et folles
inutilement sacrifiées! encore du temps perdu! encore un bon coup de
vent pour la monarchie, en, attendant le naufrage inévitable, mais trop
tardif!

Nous partons après-demain matin pour Nohant. Adressez-moi là votre
prochaine lettre; nous y serons dans huit jours. Ma voiture est arrivée
de Châlon à Arles, par bateau et nous nous en irons en poste, tout
tranquillement, couchant dans les auberges comme de bons bourgeois.

On me cherche la brochure de l'abbé de Lamennais; mais on ne la trouve
pas encore. Marseille est très arriérée. Le docteur Cauvière lit
l'_Encyclopédie_[1] et se passionne pour Leroux et Raynaud avec une
ardeur libérale et philosophique qui le rajeunit de quarante ans. Il va
dans toute la ville prônant cette doctrine, et il me remercie de l'avoir
initié. Il rêve de venir a Paris, rien que pourvoir Leroux, qu'il se
reproche de n'avoir pas connu plus tôt.

C'est un bien digne homme que ce docteur; je le quitte avec regret; mais
j'ai besoin de retrouver une vie plus assise.

Je n'aime plus les voyages ou plutôt je ne suis plus dans les conditions
où je pouvais les aimer. Je ne suis plus _garçon_; une famille est
singulièrement peu conciliable avec les déplacements fréquents.

Je vous écrirai dès mon arrivée à Nohant; faites, ma chérie, que j'y
trouve une lettre de vous.

  [1] Cette _Encyclopédie nouvelle_ ne fut pas continuée.



CXCV

A LA MÊME

                                Nohant, 3 juin 1839.

Oui, chère amie, je suis chez moi, bien enchantée de pouvoir enfin me
reposer, une bonne fois, de cette vie de paquets et d'auberges que je
traîne depuis six mois sur les chemins et sur les mers. Nous sommes
arrivés sains et saufs, et Maurice a fait la stupéfaction du Berry par
la métamorphose qui s'est opérée eu lui. C'est presque un jeune homme à
présent, et je crois que le voilà entré à pleines voiles dans la vie.
Ces pauvres enfants sont si heureux d'être à la campagne, que cela fuit
plaisir à voir.

Que me dites-vous donc, chère amie, d'efforts à tenter, et d'étendard
à lever? Mon Dieu, j'ai la conviction que ni les hommes ni les femmes
n'ont la maturité convenable pour proclamer une loi nouvelle. La
seule expression complète du progrès de notre siècle est dans
_l'Encyclopédie_, n'en doutez pas. M. de Lamennais est un vaillant
champion qui combat en attendant, pour ouvrir la route, par de grands
sentiments et de généreuses idées, à ce corps d'idées qui ne peut pas
encore se répandre, vu qu'il n'est pas encore complètement formulé.
Avant que les disciples se mettent à prêcher, il faut que les maîtres
aient achevé d'enseigner. Autrement, ces efforts disséminés et
indisciplinés ne feraient que retarder le bon effet de la doctrine. Moi,
je ne puis aller plus vite que ceux de qui j'attends la lumière. Ma
conscience ne peut même embrasser leur croyance qu'avec une certaine
lenteur; car, je l'avoue à ma honte, je n'ai guère été jusqu'ici qu'un
artiste, et je suis encore à bien des égards et malgré moi un grand
enfant.

Ayez patience, cher grand coeur. Calmez votre tête ardente, ou du moins
nourrissez-la d'espoir et de confiance. De meilleurs jours viendront;
c'est déjà une consolation de les pressentir et de les attendre avec
foi.

Au milieu de tout cela, j'ai eu hier une journée de larmes, en recevant
votre lettre. La mort de Gaubert[1] ne m'affecte pas pour lui. Il
croyait fermement comme moi à une existence meilleure que celle-ci. Il
l'a méritée, il la possède à l'heure qu'il est. Mais j'ai pleuré pour
moi, sur cette longue séparation qui s'est faite entre nous. Il est si
utile pour l'âme et si bienfaisant pour le coeur de vivre sous l'égide
de vrais amis! Et celui-là était un des meilleurs, un de ceux que
j'estimais le plus haut et sur lequel je pouvais le plus compter! Je le
retrouverai, voilà ce qui me soutient; je me suis endormie hier soir
tout en pleurs et m'entretenant avec lui aussi intimement que s'il était
là.

Vous viendrez me voir, n'est-ce pas, ma chérie? Il va faire si beau à
Nohant. Nos provinces du Nord sont réellement si belles après qu'on a
vu cette aride et poudreuse Provence, que je me figure à présent que
j'habite un Éden, et je vous y convie comme si vous deviez en être aussi
enchantée que moi. Mais, au fond, je sais bien que vous y viendrez
pour moi, et pour vivre avec un être qui vous aime, et qui, en fait de
femmes, n'estime et n'aime complètement que vous.

Je vous fâche peut-être; car vous croyez à la grandeur des femmes et
vous les tenez pour meilleures que les hommes. Moi, ce n'est pas mon
avis. Ayant été dégradées, il est impossible qu'elles n'aient pas pris
les moeurs des esclaves, et il faudra encore plus de temps pour les en
relever, qu'il n'en faudra aux hommes pour se relever eux-mêmes. Quand
j'y songe, moi aussi, j'ai le spleen; mais je ne veux pas trop vivre
dans le temps présent. Dieu a mis autour de nous, en attendant que nous
ne fassions tous qu'une seule famille, des familles partielles, bien
imparfaites et bien mal organisées encore, mais dont les douceurs sont
telles, qu'elles nous donnent tout le courage nécessaire pour attendre
et pour espérer. Ne nous laissons donc pas trop abattre parle mal
général. N'avons-nous pas des affections profondes, certaines, durables?
n'est-ce pas une source immense de consolations? n'y puiserons-nous pas
la force de supporter les folies et les turpitudes du genre humain? Vous
avez votre Manoël, cet homme que vous aimez par-dessus tout et qui vous
aime avec toute l'ardeur d'un premier amour? Ne vous plaignez pas trop;
c'est une âme admirable, plus je l'ai vu, plus j'ai compris, combien
vous deviez vous chérir l'un l'autre, et cette charmante gaieté qui vous
sauve de tout, ne vient pas, comme vous le prétendez quelquefois, d'un
fond de légèreté qui serait en vous. Je crois, au contraire, que vous
avez l'esprit fort sérieux; mais vous possédez dans votre intérieur
un fond de bonheur inaltérable, et c'est là le secret de votre grande
philosophie à beaucoup d'égards.

Bonjour, chère bonne; écrivez-moi souvent. Aimez-moi toujours. Grondez
Emmanuel de ce qu'il ne m'écrit jamais. Embrassez tendrement pour moi
votre bon Manoël et parlez de moi à tous nos vrais amis.

Je vous envoie une lettre pour le frère de Gaubert; vous aurez la bonté
de la lui faire remettre.

  [1] Le docteur Gaubert aîné.



CXCVI

A.M. GIRERD, A NEVERS.

                                Paris, octobre 1839.

Mon bon frère,

Il y a des siècles que je veux t'écrire et je vis dans un tourbillon
d'affaires et de travail si assommant, que j'attends toujours une heure
de calme pour causer avec toi. C'est un bonheur que je ne voudrais
pas empoisonner par mille sottes interruptions et mille tristes
préoccupations.

Mais qu'une lettre est peu de chose et dit mal ce qu'on se dirait dans
le bon laisser aller du coin du feu! Tu devrais bien, maintenant que je
suis enfin installée chez moi à Paris, venir y faire une promenade,
et passer quelques bonnes journées avec moi. Tu me trouverais dans un
mouvement perpétuel; mais tu serais avec moi dans le mouvement, et ton
amitié y porterait le calme et la joie dont j'ai si souvent besoin. Il
me semble que nous aurions tant à nous raconter!

L'existence change si souvent et si complètement de face, dans le temps
où nous sommes! Nous nous retrouverions changés tous deux à bien des
égards sans doute, mais fidèles toujours au sentiment du devoir et a la
vieille et sainte amitié. Je suis un peu inquiète pourtant de ton long
silence. Serais-tu plus triste qu'autrefois? Si tu l'es, pourquoi ne me
le dis-tu pas? Je me flatte aussi parfois de l'idée que tu n'as plus
rien à me dire parce que tu es heureux.

Comment ne le serais-tu pas, avec une si admirable compagne, de
charmants enfants, tant d'amitiés et d'estimes solides?

Enfin, quoi que tu aies à me dire, écris-moi. Tu me gâtais autrefois,
tu me pardonnais de longs silences, et tu m'en réveillais toujours le
premier. Ma paresse à écrire t'a-t-elle découragé? Non. Tu sais bien que
cet affreux métier, d'écrivassier vous fait prendre en aversion la seule
vue de l'encre et du papier. Et puis, en s'écrivant, on s'explique et on
se résume toujours mal. On écrit sous l'impression du moment: triste à
la mort. Ce n'est pas toujours vrai; car, une heure plus tard, on eût
été calme et résigné. Où bien, on se dit plein d'espoir et de force, et
ce n'est pas plus vrai; parce que, une heure plus tôt, on eût été faible
et lâche. Quand on se voit, c'est autre chose. On a le temps de se
montrer sous tous ses aspects, on se reconnaît, et l'on reçoit une
impression plus certaine, plus durable et plus efficace par conséquent.
Vraiment, tu devrais bien venir ici. Nous nous en trouverions bien tous
deux, et mes enfants auraient tant de joie à te voir! Laisse-moi dans ce
bon rêve et donne-moi l'espoir qu'il se réalisera.

Bonsoir, bon vieux; aime-moi toujours comme je t'aime.

G. SAND.



CXCVII

A GUSTAVE PAPET, A ARS

                                Paris, janvier 1840.

Mon cher vieux,

Je suis enfin installée rue Pigalle, 16, depuis deux jours seulement,
après avoir bisqué, ragé, pesté, juré contre les tapissiers, serruriers,
etc., etc. Quelle longue, horrible, insupportable affaire que de se
loger ici!

Enfin, c'est terminé.

Au milieu de tout cela, j'ai fait une comédie qui, une fois faite, ne
m'a plus semblé bonne et que je ne veux pas même proposer au comité des
Français. J'aime mieux attendre le résultat du drame[1].

C'est décidément madame Dorval, qui entre aux Français dans deux mois au
plus tard, et qui va commencer mes répétitions tout de suite. Elle vient
de débuter à la Renaissance. Elle est plus belle que jamais et ses
adversaires eux-mêmes en conviennent.

J'ai tenu bon: j'ai poussé Buloz; j'ai été chez le ministre; j'ai
renversé toutes les barrières et j'ai imposé au Théâtre-Français madame
Dorval, qui n'en est pas plus contente pour cela.

Quant à nos personnes, elles sont assez florissantes. Les enfants vont à
merveille, moi bien.

Adieu, mon bon vieux; je t'embrasse en te recommandant de venir voir ma
pièce. Je t'avertirai à temps, et tu auras un pied-à-terre chez moi.
Mille amitiés à ton père. Les enfants t'embrassent.

GEORGE.

  [1[ _Cosima_.



CXCVIII.

A M. HIPPOLYTE CHATIRON, A MONTGIVRAY

                                Paris, 27 février 1843.

Mon cher vieux,

Tu ne m'écris donc plus? que deviens-tu? plaides-tu? as-tu reçu les
papiers que tu demandais?

Mon drame est toujours à la veille d'entrer en répétition. Je commence à
croire que cette veille-là est celle du jugement dernier. Ils sont tous
en révolution à la cour du roi Pétaud. Le comité se prend aux cheveux
avec le ministère. On parle de dissolution de société. Le ministre veut
donner sa démission, prétendant qu'il aimerait mieux gouverner une bande
d'anthropophages que les comédiens du Théâtre-Français. Buloz perd
l'esprit qui lui reste, et, moi, je tâche d'attendre avec patience la
fin de la bataille.

Pour couronner tous mes ennuis, j'aurai peut-être une sifflade de
première classe et force pommes plus ou moins cuites. Enfin, vogue la
galère! Que j'aie un succès ou une chute, j'irai me reposer à Nohant de
la vie de Paris, à laquelle je ne me fais pas et ne me ferai, je crois,
jamais.

Du reste, tout va bien. Maurice passe ses journées à l'atelier et fait
des progrès. Solange prend force leçons et perd beaucoup de temps à
sa toilette. Elle tombe dans une coquetterie dont je te prierai de te
moquer beaucoup quand tu la verras, pour la corriger.

Le gros Grzymala est toujours amoureux de toutes les belles et roule ses
gros yeux à la grande Borgnotte et à la petite Jacqueline.

Ta _divine_ Dorval s'impatiente de ne pas voir commencer sa pièce. Elle
a joué _Clotilde_ comme un ange et comme un diable. Madame Marliani
est toujours dans la philosophie jusqu'aux oreilles. Maurice s'en est
radicalement guéri.

Adieu, mon vieux; écris-moi donc. Il me semble qu'il n'y a plus de
Berry, que Nohant et Montgivray se sont _effondrés_ comme dans
_le Tremblement de terre de la Martinique_ qu'on voit à la Porte
Saint-Martin, où tous les noirs sont engloutis par douzaines, tandis que
tous les blancs se sauvent: ce qui n'est pas infiniment vraisemblable;
mais qui satisfait le patriotisme du parterre éclairé.

Veille à ce que maître Pierre[1] me sème et me plante les légumes que
j'aime, et non ceux qui se vendent le mieux, et à ce qu'il ne laisse pas
geler mes fleurs.

Je t'embrasse, ainsi que Léontine[2] et ta femme, à qui j'envie le
plaisir de passer l'hiver à la campagne. Je ne connais rien de plus
triste, de plus noir et de plus sale que Paris dans ce temps-ci, et j'y
ai le spleen.

  [1] Pierre Moreau, jardinier et domestique à Nohant.
  [2] Léontine Chatiron, nièce de George Sand.



CXCIX

A M. CALAMATTA, A BRUXELLES

                                Paris, 1er mai 1840.

Cher Carabiacai,

J'ai été huée et sifflée comme je m'y attendais. Chaque mot approuvé et
aimé de toi et de mes amis, a soulevé des éclats de rire et des tempêtes
d'indignation. On criait sur tous les bancs que la pièce était immorale,
et il n'est pas sûr que le gouvernement ne la défende pas. Les acteurs,
déconcertés par ce mauvais accueil, avaient perdu la boule et jouaient
tout de travers. Enfin la pièce a été jusqu'au bout, très attaquée et
très défendue, très applaudie et très sifflée. Je suis contente du
résultat et je ne changerai pas un mot aux représentations suivantes.

J'étais là, fort tranquille et même fort gaie; car on a beau dire et
beau croire que l'_auteur_ doit être accablé, tremblant et agité: je
n'ai rien éprouvé de tout cela, et l'incident me paraît burlesque.
S'il y a un côté triste, c'est de voir la grossièreté et la profonde
corruption du goût. Je n'ai jamais pensé que ma pièce fût belle; mais je
croirai toujours qu'elle est foncièrement honnête et que le sentiment en
est pur et délicat. Je supporte philosophiquement la contradiction; ce
n'est pas d'aujourd'hui que je sais dans quel temps nous vivons et à
quelles gens nous avons affaire. Laissons-les crier! nous n'aurions plus
rien à faire, s'ils n'étaient ce qu'ils sont.

Console-toi de mon accident. Je l'avais prévenu, tu le sais, et j'étais
aussi calme et aussi résolue la veille que je le suis le lendemain.

Si la pièce n'est pas défendue, je crois qu'elle ira son train et
qu'on finira par l'écouter. Sinon, j'aurai fait ce que je devais et je
recommencerai à dire ce que je veux dire toute ma vie, n'importe sous
quelle forme. Reviens-nous bientôt. Tu me manques comme une partie
essentielle de ma vie.

A toi de coeur.

GEORGE.



CC

A CHOPIN, A PARIS

                                Cambrai, 13 août 1840.

Cher enfant,

Je suis arrivée à midi bien fatiguée; car il y a quarante-cinq lieues
et non trente-cinq de Paris jusqu'ici. Nous vous raconterons de belles
choses des _bourgeois_ de Cambrai. Ils sont _beaux_, ils sont bêtes, ils
sont épiciers; c'est te sublime du genre. Si la _Marche historique_ ne
nous console pas, nous sommes capables de mourir d'ennui des politesses
qu'on nous fait. Nous sommes logés comme des princes; mais quels hôtes,
quelles conversations, quels dîners! nous en rions quand nous sommes
ensemble; mais, quand nous sommes devant l'ennemi, quelle piteuse figure
nous faisons! je ne désire plus vous voir arriver; mais j'aspire à m'en
aller bien vite, et je commence à comprendre pourquoi vous ne voulez pas
donner de concerts. Il serait possible que Pauline Viardot ne chantât
pas après-demain, _faute d'une salle_. Nous repartirions peut-être
un jour plus tôt. Je voudrais être déjà loin des Cambrésiens et des
Cambrésiennes.

Bonsoir. Je vais me coucher, je tombe de fatigue.

Aimez votre vieille comme elle vous aime.

G. S.



CCI

A MAURICE SAND, A PARIS

                                Cambrai, samedi soir 15 août 1840.

Cher toutou,

Je t'aime, je me porte bien, je me couche tôt et je me lève _idem_.
Aujourd'hui, nous avons été voir une manufacture, une cathédrale et la
_Marche historique_, qui serait une chose belle et curieuse de loin.
Mais j'étais trop près et j'ai vu que c'était fort sale et déguenillé.
Il y avait pourtant quelques beaux costumes, mais peu d'ensemble et rien
d'exact.

Nos hôtes nous ont régalés d'un dîner de quarante personnes, vrai
gueuleton de province, trois heures à table et de l'esprit de gendarme
_à mort_. Puis une soirée dansante, dans un superbe salon. Voilà tout ce
qu'il y a à dire de la société; j'y ai rencontré une demi-douzaine de
personnes qui prétendaient me connaître et que je ne connais ni d'Eve ni
d'Adam. Un vrai _tas de particuliers_. Il y aurait de bonnes scènes de
moeurs de province à faire sur l'intérieur de nos hôtes, bonnes gens,
excellents, mais gendarmes! un gendarme, deux gendarmes, trois, quatre,
six, huit, quarante gendarmes! c'est curieux dans son genre.

Demain, le concert est à _onze heures du matin_, ce qui caractérise la
vie cambrésienne. Ma présence en cette bonne ville est une des moins
désagréables apparitions que j'aie faites en province. Je crois que
personne n'y avait jamais entendu prononcer mon nom, ce qui me met fort
à l'aise.

On nous dit qu'il y a ici dans une église, un Rubens, _Descente de
croix_.--La véritable! disent-ils; celle d'Anvers est, selon eux, une
copie. Cela me fait l'effet d'une blague indigène. Nous irons tout de
même voir ça, après le concert. Après-demain, autre concert, toujours à
onze heures du matin, et, le soir, nous repartons. Je revole dans les
bras de mes mignons, pour les _biger_ à mort.

Recevrai-je de vos nouvelles demain? Je le voudrais bien. Bonsoir, mes
chéris. Dis à ma grosse d'être sage, afin que je puisse, l'emmener si je
refais un voyage. Qu'elle soit bonne; car, si madame Marliani se plaint
d'elle, j'aurai moins de plaisir à l'embrasser.

Bonsoir, mille baisers, à mardi.

TA VIEILLE.



CCII

AU MÊME, A GUILLERY, PRÈS NÉRAC

                                Paris, 4 septembre 1840.

Mon enfant chéri,

Nous nous portons bien. Nous ayons reçu ta lettre, que nous attendions
avec impatience, tu peux bien le croire. Je suis très reconnaissante
envers Levassor de t'avoir un peu égayé en route et surtout au départ;
car c'était le moment difficile. Moi aussi, j'avais le coeur bien gros;
mais je ne voulais pas attrister davantage le commencement d'un voyage
où tu t'amuseras, j'espère, et qui te fera du bien.

Donne-toi du mouvement puisque tu es à même, et fortifie-toi. Reviens
ici rassasié de plaisir, afin de pouvoir reprendre le travail un peu
plus ardemment que par le passé. Je ne veux pas t'écrire des reproches.
J'espère que tu feras des réflexions sérieuses sur le temps que tu as
perdu et que tu seras résolu à le regagner. Il ne te reste pas beaucoup
d'années à flâner avant d'être un homme.

Boucoiran nous est arrivé avant-hier, et Rollinat hier, tous deux bien
désolés de ne pas te trouver à Paris. Rollinat demeure chez nous. Nous
avons été voir hier, encore une fois, les Michel-Ange et, dans le même
palais des beaux-arts, les échantillons du génie de l'école ingriste.
C'est pitoyable sous tous les rapports. Il y a un _Prométhée enchaîné_
qui est textuellement copié de celui de Flaxmann; c'est un peu trop sans
gêne. Somme toute, l'école n'est pas en progrès, et la concurrence n'est
pas décourageante pour ceux qui veulent entrer dans la carrière.

Nous avons eu ici de grands étalages de troupes. On a _fioné_ le
gendarme et _cuissé_ le garde national. Tout Paris était en émoi, comme
s'il s'agissait d'une révolution. Il n'y a rien eu, sinon quelques
passants assommés par les sergents de ville.

Il y avait des endroits de Paris où il était dangereux de circuler,
_ces messieurs_ assassinant à droite et à gauche pour le plaisir de se
refaire la main. Chopin, qui ne veut rien croire, a fini par en avoir la
preuve et la certitude.

Madame Marliani est de retour. J'ai dîné chez elle avant-hier avec
l'abbé de Lamennais. Hier, Leroux a dîné ici. Chopin t'embrasse mille
fois. Il est toujours _qui qui qui mè mè mè;_ Rollinat fume comme un
bateau à vapeur. Solange a été sage pendant deux ou trois jours; mais,
hier, elle a eu un accès de fureur. Ce sont les Reboul, des voisins
anglais; gens et chiens, qui l'hébètent. Je les vois partir avec joie.
Mais je crois bien que je serai forcée de la mettre en pension si elle
ne veut pas travailler. Elle me ruine en maîtres qui ne servent à rien.

Bonjour, mon enfant; écris-moi bien souvent. Je ne suis pas habituée
à me passer de toi, j'ai besoin de recevoir de tes nouvelles. Nous
t'embrassons tous; moi, je te presse mille fois contre mon coeur.

Je suis contente de mes nouveaux domestiques, surtout du garçon, qui est
un excellent sujet. Mais j'ai tant de guignon, que je vais le perdre: il
est conscrit et on l'appelle à son poste.



CCIII

AU MÊME, A GUILLERY, PRÈS NÉRAC.

                                Paris, 20 septembre 1640

Mon enfant,

J'ai reçu ta seconde lettre de Guillery. Je suis heureuse d'apprendre
que tu te portes bien et que tu t'amuses. Ne sois pas imprudent avec ton
petit cheval; songe que tu n'es pas encore un bien fameux cavalier, et
ne galope pas trop fort dans les sables. Il y a quelquefois en travers
des sentiers, des racines qu'on ne peut pas voir et dans lesquelles les
chevaux se prennent les pieds. Alors le meilleur cheval peut s'abattre
et vous lancer en avant, comme Emmanuel, qui a fait, devant toi, une si
dure cabriole. Mon pauvre père a été tué comme cela. Je sais bien que,
si on pensait à tous ces accidents qui peuvent arriver, on ne ferait
jamais rien et qu'on serait d'une poltronnerie stupide. Mais il y a
une dose de prudence et de bon sens qui se concilie très bien avec la
hardiesse et le plaisir. Tu sais mon système là-dessus. Je suis très
brave et je ne me fais jamais de mal; c'est une habitude à prendre. Tout
cela, c'est pour te dire de tenir toujours bien ton cheval en main,
de ne pas te porter en avant quand tu galopes. Le poids du corps du
cavalier en arrière donne de la force et de l'_attention_ aux jarrets du
cheval, et de la liberté à ses épaules. Enfin, il faut _multiplier les
points de contact_, comme dit cet admirable M. Génot.

Nous allons toujours au manège, Solange et moi, et Calamatta, qui est de
retour, y a fait sa rentrée avec éclat sur ce joli cheval rouge que tu
as monté quelquefois. Je monte de temps en temps _Sylvio_, le grand
cheval qui, sauf ton respect, faisait un jour des _bruits étranges_
quand M. Latry[1] le talonnait. Il est bête comme une oie et dur comme
un chien; mais il obéit bien à l'éperon et s'enlève avec beaucoup de
force et d'aplomb. Je l'aime assez, quoiqu'il m'écorche un peu le
jarret. Il y a maintenant un amour de cheval, fin, léger, ardent,
toujours dansant, ne ruant jamais. C'est ma _passion_, et M. Latry
trouve que je l'_avantage_ très bien. Solange n'ose pas encore le
monter, mais cela viendra. Elle s'escrime sur la _Légère_ et sur
_Diavolo_.

En voilà assez sur les chevaux; mais, pour ne pas sortir des bêtes, je
te dirai que notre ami Rey a lâché un nouveau mot plus beau que _béat_
et _plantureux_, c'est _grelu_. Ce que cela veut dire, je ne me mêle pas
de l'apprendre; car, quand on parle _comme un livre_, on n'a pas besoin
d'être compris. Rey fait le bonheur de Rollinat, qui s'éveille la nuit,
à ce qu'il prétend, pour rire en pensant à ses mots. Cela en inspire
à Rollinat par émulation. Il a trouvé le caméléopard girafé, et bien
d'autres. Tu vois qu'il cultive toujours le style fleuri et la métaphore
_plantureuse_.

Balzac est venu dîner avant-hier. Il est tout à fait fou. Il a découvert
la _rose bleue_, pour laquelle les sociétés d'horticulteurs de Londres
et de Belgique ont promis cinq cent mille francs de récompense _(qui
dit, dit-il)._ Il vendra, en outre, chaque graine cent sous, et, pour
cette grande production botanique, il ne dépensera que cinquante
centimes. Là-dessus, Rollinat lui dit naïvement:

--Eh bien, pourquoi donc ne vous y mettez-vous pas tout de suite?

A quoi Balzac a répondu:

--Oh! c'est que j'ai tant d'autres choses à faire! mais je m'y mettrai
un de ces jours.

Nous avons été voir _la Méduse_, dont Delacroix nous avait tant parlé;
c'est en effet un beau mélodrame. Le décor et la mise en scène des deux
derniers actes sont superbes. La scène du radeau fait vraiment illusion,
et rend jusqu'à la couleur de Géricault d'une manière étonnante. Je
voudrais bien qu'on le donnât encore quand tu reviendras.

Voilà tout ce que nous avons vu depuis ma dernière lettre; je passe
toutes mes nuits sur le _Tour de France[2],_ qui touche à sa fin.

Bonsoir, mon Bouli. Il fait en ce moment un orage du diable, et tu ne
l'entends pas; car tu ronfles sans doute plus fort que lui. Adieu; mille
baisers. Écris-moi.

  [1] Professeur d'équitation.
  [2] _Le Compagnon du tour de France_.



CCIV

A M. HIPPOLYTE CHATIRON

Mon cher vieux,

Viens nous voir, tu ne me gêneras en rien. Solange s'arrangera avec
Léontine. Il y a de quoi les coucher et loger toutes deux, chambres,
lits et matelas, sans me faire d'embarras. Avertis-moi seulement deux
jours d'avance, pour que Moreau joue du balai au second étage, et voilà
tout.

Si tu me réponds de me faire passer l'été à Nohant moyennant quatre
mille francs, j'irai. Mais je n'y ai jamais été sans y dépenser quinze
cents francs par mois, et, comme, ici, je n'en dépense pas la moitié,
ce n'est ni l'amour du travail, ni celui de la dépense, ni celui de _la
gloire_ qui me fait rester. J'ignore si j'ai été pillée; mais je né sais
guère le moyen de ne pas l'être avec mon caractère et ma nonchalance,
dans une maison aussi vaste et avec un genre de vie aussi large que
celui de Nohant. Ici, je puis voir clair; tout se passe sous mes yeux
comme je l'entends et comme je le veux. A Nohant, entre nous soit dit,
tu sais qu'avant que je sois levée, il y a souvent douze personnes
installées à la maison. Que puis-je faire? Me poser en économe, on
m'accusera de _crasse_; laisser les choses aller, je n'y puis suffire.
Vois si tu trouves à cela un remède.

A Paris, il y a une indépendance admirable, on invite qui l'on veut, et,
quand on ne veut pas recevoir, on fait dire par son portier qu'on est
sorti. Pourtant je déteste Paris sous tous les autres rapports, j'y
engraisse de corps et j'y maigris d'esprit. Toi qui sais comme j'y vis
tranquille et retirée, je ne comprends pas que tu me dises, comme tous
nos provinciaux, que j'y suis pour _la gloire_. Je n'ai point de gloire,
je n'en ai jamais cherché, et je m'en soucie comme d'une cigarette. Je
voudrais humer l'air et vivre en repos. J'y parviens, mais tu vois et tu
sais à quelles conditions.

M. Dudevant écrit à son fils:

«J'ai une bonne nouvelle à t'apprendre. Madame de Boismartin[1] est
morte.»

Après quoi, il lui annonce que la pauvre vieille a légué à Solange une
belle montre en or avec une chaîne pareille.--«Mais Solange est trop
jeune, ajoute-t-il, pour avoir un bijou semblable et je le garde jusqu'à
ce qu'elle soit grande. Quant à toi, continue-t-il, tu as hérité de
_vingt napoléons_ pour que tu puisses acheter une montre pareille à
celle de ta soeur. Vois si tu veux une montre ou bien si tu veux _un
cheval arabe_.--Ce qui signifie: «Compte sur ton héritage et bois de
l'eau; tu auras ou une montre de chrysocale, ou un cheval de cinquante
écus. Le reste, je le garde jusqu'à ce que tu sois grand.» Et,
là-dessus, il signe comme toujours: _Ton bon père,_ et lui annonce, pour
ses étrennes, six pots de confitures dont il engage Solange à _goûter_,
toujours pour ses étrennes. C'est à mourir de rire.

Maurice est furieux. Il n'y a pas de mal à ce qu'il ouvre un peu les
yeux et voie par lui-même les procédés de son _bon père._ Du reste, je
suis très contente du gamin. Il travaille comme un nègre, et Delacroix
m'a dit que, quoiqu'il fût le plus nouveau de l'atelier, il était déjà
le plus fort. Il dit qu'il sera un grand peintre, s'il continue à le
vouloir; et, quand Delacroix, qui est très féroce avec ses élèves, dit
de pareilles choses, c'est bon signe. Ce succès a encouragé Maurice. Il
passe ses journées à l'atelier, où, après avoir travaillé quatre heures
au modèle, il fait deux heures d'anatomie avec un professeur que les
élèves se sont donné en se cotisant et qui leur fait un cours complet à
l'École de médecine.

À cinq heures, il rentre et prend, un jour, une leçon d'italien; l'autre
jour, une leçon de littérature française avec un jeune homme très
distingué qui l'intéresse beaucoup. Après dîner, jusqu'à minuit, il se
remet au dessin, soit à copier des gravures des anciens maîtres, soit à
composer des sujets qui sont pleins d'imagination et de mouvement. Tout
ce travail lui fait grand bien et rabote son caractère sans qu'il s'en
aperçoive. Il oublie un peu la toilette et met tout son argent en
gravures et en plâtres. Son père aurait grand tort de lui retenir ses
quatre cents francs. Mais il les retiendra, tout en lui faisant les
phrases les plus banales du monde pour l'engager _à devenir un Raphaël
ou un Michel-Ange_.

La grosse est fort sage à la pension, à ce qu'on dit. Je ne m'en
aperçois guère à la maison. Elle se porte bien toujours. Dieu veuille
qu'elle devienne un peu moins hérisson en grandissant! Quand je vois
Léontine, qui n'était pas commode, douce et bonne comme elle l'est à
présent, j'espère que Solange tournera de même quelque jour.

Si je ne vais pas à Nohant cette année, il faudra que tu boives le
bourgogne de ma cave, voilà tout le remède que j'y vois. Je voudrais
pourtant y aller; car j'ai de Paris plein le dos. Si on nous fortifie
surtout, nous allons tourner à l'imbécillité et à l'abrutissement le
plus odieux. Apprêtons-nous à payer de jolis impôts, à perdre le bois
de Boulogne, à voir les républicains du _National_ donner la main aux
culottes de peau de l'Empire. Tout, cela est ignoble et révoltant. Cela
s'est fait au milieu de telles intrigues, qu'on ne comprend plus rien à
ce malheureux pays. Le peuple souffre de plus en plus, et la débauche
des riches va son train.

Il faut voir les théâtres regorger de prostituées dansant le cancan avec
cette noble population bourgeoise qui se laisse insulter par le monde
entier, qui souffre les trahisons de son gouvernement infâme, et qui
cuve son vin et sa honte sur les marches des mauvais lieux. Si le peuple
ne s'endort pas sous le fardeau, tout cela est bon, parce que c'est le
craquement révolutionnaire qui se fait tout doucement. Mais, mon Dieu,
il faudra que ce peuple ait bien du coeur, de l'énergie et de la vertu,
si tout ce poison qui découle sur lui ne le corrompt pas.

Bonsoir, mon vieux; viens toujours nous voir. Je t'embrasse.

  [1] Dame de compagnie de feu la baronne Dudevant.



CCV

A M. L'ABBÉ DE LAMENNAIS, A SAINTE-PÉLAGIE

                                Paris, février 1841.

Ce à quoi je tiens avant tout, monsieur, c'est que vous ne croyiez point
qu'un sot amour propre blessé pût jamais me faire abjurer les sentiments
d'affection et de respect que je vous ai voués. Quand même j'aurais eu
la certitude que vous aviez voulu m'adresser du fond de votre prison une
leçon incisive, comme on me l'a donné à entendre de toutes parts, je
l'aurais acceptée, non pas sans douleur, mais du moins sans amertume.

Le bon ami Gaubert[1] a dû vous le dire, et je suis sûre qu'au fond de
votre coeur vous n'en avez jamais douté. Je crois, je persiste à croire
que je suis fort desservie auprès de vous, et on aurait pu m'attribuer
de telles paroles ou de telles pensées, qu'elles eussent fermé votre âme
à toute estime et à toute confiance envers tout ce qui ne porte pas de
_barbe au menton_.

Je sais autour de vous des gens qui ne se font pas faute de me calomnier
avec un acharnement qui m'afflige sans m'irriter, parce que cette haine
gratuite me parait tenir de l'hypocondrie et presque de la démence.
Quelquefois, dans les plus folles déclamations, il y a une sorte
d'habileté (c'est un caractère de la maladie appelée _haine_) qui impose
aux âmes les plus nobles et aux esprits les plus fermes. Je n'ai jamais
pu penser que cette sorte d'anathème, lancé par vous _sans exception_
sur notre sexe, fût une action lâche et méchante.

J'ose à peine répéter les mots dont vous vous servez dans votre
indignation généreuse, quand je songe que c'est vous qui êtes en cause,
vous, monsieur, qui êtes l'objet d'une vénération religieuse de ma
part, et de celle de tout ce qui m'entoure. Si j'avais jugé ainsi votre
sévérité, je n'aurais jamais eu besoin de l'explication que vous voulez
bien me donner; car je n'aurais jamais eu le moindre doute sur vos
intentions.

J'ai craint seulement, je le répète, un de ces mouvements de colère
paternelle que vous éprouvez quand vous croyez la justice et la vérité
méconnues, et que, grâce à Dieu et heureusement pour notre siècle,
vous ne savez pas réprimer. Soyez certain que, si telle eût été votre
inspiration, quoique je ne me sentisse pas frappée avec clairvoyance
et justice, à certains égards j'aurais respecté votre pensée et votre
intention, comme je respecte tout ce qui vient de vous.

Je dis _à certains égards_; car, au manque de logique et de raisonnement
que vous nous reprochez, je puis vous jurer, par l'affection que je vous
porte, qu'en ce qui me concerne personnellement, je reconnais de bon
coeur et très gaiement que vous avez grandement raison. Le reproche
m'eût blessée dans le cas où j'aurais eu la prétention d'être ce que
je ne suis pas, et j'avoue n'avoir jamais compris qu'on pût mettre son
bonheur ou sa dignité à sortir de son rôle.

Cela posé (et vous connaissez à ce sujet ma sincérité), j'oserai vous
dire que je ne suis pas convaincue de l'infériorité des femmes, même
sous ce rapport-là. Dirai-je en avoir rencontré qui eussent été capables
de vous écouter, de vous suivre et de vous comprendre des heures
entières? Je n'ai pas le droit de l'affirmer: ce serait m'attribuer la
compétence d'un pareil jugement; mais, dans mon instinct et dans ma
conscience, je le crois. Il est vrai que ces femmes-là ont vécu à
l'ombre comme des fleurs et n'ont point porté de pétitions à la Chambre.

Ne me trouvez-vous pas, monsieur, bien imbue, aujourd'hui, _de l'esprit
de corps?_ C'est très désintéressé de ma part; car je n'ai fait aucune
étude sérieuse sur mon intelligence et je n'ai jamais été mue que par le
sentiment. En outre, j'ai beaucoup plus souffert de l'absurdité et de la
malice des femmes que de celles des hommes.

Mais j'ai toujours attribué cette infériorité de fait, qui existe en
général, à l'infériorité qu'on veut consacrer éternellement en principe
pour abuser de la faiblesse, de l'ignorance, de la vanité, en un mot de
tous les travers que l'éducation nous donne. Réhabilitées à demi par la
philosophie chrétienne, nous avons besoin de l'être encore davantage.

Comme nous vous comptons parmi nos saints, comme vous êtes le père de
notre Église nouvelle, nous sommes toutes désolées et toutes découragées
quand, au lieu de nous bénir et d'élever notre intelligence, vous nous
dites un peu sèchement: «Arrière, mes bonnes filles, vous êtes toutes de
vraies sottes!»

Je réponds pour mes soeurs: «C'est la vérité, maître; mais
enseignez-nous à ne plus être sottes!»

Le moyen n'est pas de nous dire que le mal tient à notre nature, mais
qu'il résulte de la manière dont votre sexe nous a gouvernées jusqu'ici.
Si nous demandons à Dieu l'intelligence, il nous la donnera peut-être,
sans nous donner pour cela de la barbe, et alors vous serez bien
attrapés à votre tour.

Il me faut bien du courage pour plaisanter avec vous, monsieur, lorsque
mon coeur est navré des souffrances que vous endurez dans la prison. Si
je l'ose, c'est parce que je connais votre inaltérable sérénité, ce fond
de gaieté que vous avez, et qui est à mes yeux la plus admirable preuve
de votre bonté et de votre candeur.

Vous avez voulu subir ce martyre: c'est bien de la bonté que vous avez
pour une génération si légère et si froide. Tout en vous admirant, je ne
puis vous approuver d'exposer votre santé et votre vie pour toute cette
race qui ne vous vaut pas. Enfin, Dieu ne se fera pas le complice de
vos bourreaux, et, malgré vous, il vous rendra à nos voeux, à notre
dévouement et à notre respectueuse amitié.

GEORGE SAND.

  [1] Le docteur Gaubert jeune.



CCVI

A M. AUGUSTE MARTINEAU DESCHENEZ, A ALGER

                                Nohant, 16 juillet 1841.

Non, mon cher enfant, je ne t'oublie pas, et je ne t'ai pas ôté mon
amitié. Mais je n'écris plus à personne; ce que je dis non pour me
justifier, mais pour que tu ne te croies pas plus maltraité que mes
autres vieux amis. Je suis coupable envers vous tous, et mon horreur
pour les lettres est aussi grande que mon dégoût des _belles-lettres_.
J'aime pourtant à en recevoir des gens que j'aime, _belles_ ou non. Mais
je ne sais plus répondre, je ne peux plus me résumer en quatre lignes
comme autrefois, comme on le peut et comme on le fait quand on est
jeune.

Je ne le suis plus du tout, et apparemment mon cerveau s'est étrangement
compliqué, puisque je ne peux plus rendre compte de moi à moins d'un
volume que je t'épargne, et tu dois m'en savoir gré.

Le fait est que ne puis plus dire si je suis triste ou gaie, forte ou
abattue. Je n'en sais plus rien. Je suis triste ou contente selon les
choses extérieures communes à nous tous; mais je n'ai plus aucune
initiative avec ma vie. Elle me mène, je ne la gouverne plus. Et ce
n'est pas chagrin de ma part, c'est indifférence de moi-même. Cela est
venu avec les années et l'embonpoint; l'apathie naturelle y a contribué,
et peut-être l'influence d'une époque où aucune de mes sympathies et de
mes croyances n'est réalisée ni réalisable.

Tu vois bien que je ne suis pas amusante et que je te parle de choses où
tu n'entends rien. Car, Dieu merci, tu es jeune, tu aimes la vie, tu y
trouves des souffrances ou des plaisirs personnels assez vifs pour que
tu te sentes vivre. Enfin, tes idées n'ont pas encore pris une
direction qui te rende la société antipathique. Peut-être même ne la
prendront-elles jamais, et je ne sais pas pourquoi tu te souviens que
j'existe, moi qui ne suis pas de ce monde et qui n'y pose qu'une patte,
m'élançant avec les trois autres dans un avenir dont tu ne te soucies
guère, et tu fais bien.

Amuse-toi donc! je ne te plains pas, quoique je conçoive tes heures
d'ennui et de souffrance là-bas. Mais enfin tu auras vu l'Afrique, et le
présent, qui te déplaît souvent, aura son prix quand il sera entré dans
le passé. Maurice, qui ne rêve que peinture et qui fait vraiment des
progrès, voudrait bien être à ta place. Nous sommes à Nohant depuis un
mois, et nous y _jouissons_ d'un temps détestable, par suite d'un petit
imbécile de tremblement de terre qui est venu nous abîmer notre pauvre
été.

Solange est en pension et va venir ici passer ses vacances très
prochainement.

Maurice t'embrasse. Rapporte-lui de ton Afrique tout ce que tu pourras,
tout ce que tu voudras, fussent de vieilles semelles arabes, ou une
mèche de crins de cheval: il trouvera que cela a du _caractère_ et du
_chic_.

Bonsoir, mon cher Benjamin; reviens bientôt. Nous nous retrouverons,
j'espère, à Paris, où je retournerai à l'automne. En attendant, ne crois
pas que je t'aie mis de côté dans mes affections: à cet égard-là, je
n'ai pas changé. Mais je suis devenue diablement sérieuse et ennuyeuse.

Que Dieu soit avec toi et te donne du soleil, de l'insouciance et des
émotions à doses mesurées. C'est ce que je puis te souhaiter de mieux.

A toi de coeur.

G. S.



CCVII

A MADAME MARLIANI, A PARIS

                                Nohant, 13 août 1841.

Il y a bien longtemps que je ne vous ai écrit, chère belle et bonne.
J'ai eu toutes mes nuits absorbées par le travail et la fatigue. J'ai
passé tous les jours avec Pauline[1] à me promener, à jouer au billard,
et tout cela me fait tellement sortir de mon caractère indolent et de
mes habitudes paresseuses, que, la nuit, au lieu de travailler vite, je
m'endors bêtement à chaque ligne. C'est une lutte très pénible, je vous
assure, et pourtant, comme je suis déjà fort en retard avec Buloz, qui
me tourmente, il n'y a pas moyen de céder au sommeil. Je me flatte
toujours de m'éveiller à force de café et de cigarettes, afin d'arriver,
vers trois heures du matin, à la fin de ma tâche et de pouvoir alors
écrire le peu de lettres qui me tiennent au coeur. Mais je crois que
le café est devenu pour moi de l'opium et que le tabac m'abrutit; car,
avant d'avoir fait trois pages de mon roman, je bâille à me démettre la
mâchoire, et, à la fin de la tâche, je tombe sur mon oreiller, comme si
Enrico venait de me faire un discours sur les _fourtifications_.

Je crois bien que mon roman ne sera guère plus amusant que lui: il est
impossible de s'ennuyer aussi mortellement d'écrire, sans que le lecteur
en fasse autant. Avec cela, je suis forcée de relire tous mes anciens
romans pour les corrections de l'édition nouvelle[2]. Jugez quel plaisir
de remâcher les points et les virgules d'une trentaine de volumes! Je
crains sortir de là dans le dernier degré de l'idiotisme.

Pauline me quitte le 16. Maurice part le 17 pour aller chercher sa
soeur, qui doit être ici le 23. Elle ira vous voir si, dans la journée
du 21 (jour de sa sortie de pension et de son départ pour Nohant), elle
en trouve le temps au milieu des paquets et des commissions. Comme
elle sera rue Pigalle, si vous passez par là, vous seriez bien bonne
d'entrer. Je serais sûre d'avoir de vos nouvelles, par des yeux qui vous
auraient vue.

Au reste, Gaubert m'écrit que vous êtes guérie, mais que vous pouvez
retomber si vous ne vous préservez pas. Encore une fois, et non pas
pour la dernière, car je vous le rabâcherai toujours, chère amie,
soignez-vous donc, et songez que vous n'avez pas le droit de vous moquer
de vous-même quand vous êtes si nécessaire à votre gros Manoël, à moi, à
nous tous.

Vous ferez certainement bien d'aller en Normandie, et ensuite de venir
à Nohant. J'espère que l'automne sera beau. C'est une saison qui, en
Berry, ne manque jamais de nous dédommager. Pourvu que cette année de
banqueroute ne me donne pas un démenti! Enfin, vous savez que ma
baraque est saine et bien close. Vous y serez encore dans de meilleures
conditions de santé qu'à Paris. Manoël y trouverait à chasser, puisqu'il
aime la chasse, et vous devriez y amener par les oreilles le petit
Gaston, qui cultive les bécasses, et à qui nous en fournirions de toute
espèce. Viardot passe toutes ses journées à braconner, avec mon frère et
Papet; car la chasse n'est pas encore ouverte, et ils bravent les lois
divines et humaines. Pauline lit avec Chopin des partitions entières au
piano. Elle est toujours bonne et charmante comme vous la connaissez. Sa
grossesse ne l'incommode pas du tout; je suis désolée de ne pouvoir
la garder plus longtemps. Mais elle retourne en Angleterre pour un
_festival_.

Bonsoir, chère bonne amie. N'imitez donc pas ma paresse, et écrivez-moi
un peu plus souvent. Dites-moi ce que vous faites et où je dois vous
écrire si vous quittez Paris.

Je vous embrasse mille fois.

A vous de coeur.

GEORGE.

Vous m'avez envoyé, par la poste, une petite brochure de M. Jognet, qui
portait quelques mots écrits par lui à la main sur la couverture. En
conséquence de quoi, j'ai payé trois francs de port! Dites à Enrico de
ne pas me faire payer ses oeuvres aussi cher quand il me les enverra!

  [1] Pauline Viardot.
  [2] Première édition in-12. Perrotin, 1841-1842.



CCVIII

A MADEMOISELLE DE ROZIÈRES, A PARIS

                                Nohant, 22 septembre 1841.

Chère amie,

Je ne comprends pas que vous _m'accusiez_ de vous _accuser_, quand je
vous approuve et vous plains de toute mon âme. Si je ne vous ai pas
écrit, c'est que je ne savais où vous adresser ma lettre, et, comme le
motif de votre absence était une chose fort secrète, comme on ne sait
jamais ce que peut devenir une lettre qui ne va pas directement à la
personne absente, je voulais attendre votre retour à Paris pour vous
écrire. Je vous réponds ce soir à la hâte, ne voulant pas attendre la
lettre de Solange, qui mettra bien deux ou trois jours à tailler et
retailler sa plume, et ne voulant pas vous laisser dans le mauvais
sentiment de doute que vous avez sur moi.

J'ai passé la nuit à corriger des épreuves, la tête m'en craque; je ne
vous dirai donc que deux mots. Parlez-moi à coeur ouvert si cela vous
soulage, je ne me fais pas fort de vous consoler: je crois que vos
douleurs sont grandes et qu'il n'est au pouvoir de personne de les
guérir. Mais, si vous sentez le besoin de les dire, aucune affection ne
recevra vos épanchements avec plus de sollicitude que la mienne.

Où avez-vous pris que je pouvais vous blâmer? et par où êtes-vous
blâmable? Je ne suis pas catholique, je ne suis pas du monde. Je ne
comprends pas une femme sans amour et sans dévouement à ce qu'elle
aime. Soyez aussi prudente que possible, pour que ce monde hypocrite
et méchant ne vous fasse pas perdre l'extérieur et le nécessaire de
l'existence matérielle.

Mais votre vie intérieure, nul n'a droit de vous en demander compte. Si
je puis quelque chose pour vous aider à lutter contre les méchants, vous
me le direz dans l'occasion, et vous me trouverez toujours. Bonsoir,
amie; parlez-moi de vous, de _lui_, de votre santé à tous deux. Ce que
vous me faites pressentir me laisse dans un grand effroi. Est-il plus
malade? est-ce vous qui le seriez?

Personne ici n'a su que vous étiez absente, je n'en ai rien dit. Je
crois que, s'il y a eu et s'il y a encore des cancans, ils viennent de
M. F..., qui écrit toutes les semaines et qui cause toujours, par ses
lettres (je ne sais si elles contiennent des nouvelles ou des ragots),
un notable changement dans l'humeur. Je ne connais ce monsieur que de
vue; mais je le crois écorché vif et toujours prêt à en vouloir à tout
le monde de ses propres disgrâces. Ce caractère est peut-être plus digne
de pitié que de blâme; mais il fait bien du mal à _l'autre_, qui a la
peau si délicate, qu'une piqûre, de cousin y fait une plaie profonde.

Mon Dieu, n'y a-t-il pas assez de maux véritables, sans en créer
d'imaginaires?

A vous de coeur et à toujours.



CCIX

A LA MÊME, AU CHÂTEAU DE MERVILLY PAR ORBEC (CALVADOS)

                                Nohant, 15 octobre 1841.

Chère amie,

Je me décide à retourner à Paris à la fin du mois, pour faire un bail
relatif à la patraque de maison que j'ai à Paris, rue de la Harpe, et
dont je veux régler les revenus. Je tâcherai d'arranger mes autres
affaires de manière à passer quelques mois près de vous. Ainsi ne faites
pas mon oraison funèbre, et gardez-moi cette bonne et chaude amitié qui
ferait revivre les morts.

Il est bien vrai que j'ai été sur le point de m'ensevelir à Nohan pour
cet hiver, comme les marmottes dans la neige. Mes affaires ne sont pas
plus brillantes; mais je retrouve parfois le courage de travailler pour
suppléer aux revenus et je fais mon possible pour ne point me tenir
éloignée de mes enfants.

Vous seriez venue me voir, chère bonne, je me le dis avec
reconnaissance; mais j'aime mieux aller vous voir, parce que ce sera
pour plus longtemps. Et puis nous sommes voisines maintenant, et, si
vous voulez n'être pas trop _mondaine_, j'irai bien souvent jaser et
fumer avec vous. Au reste, si je vous prie d'être bien sage et bien
retirée, ce n'est pas tant pour moi (qui aime mieux vous voir dans le
tourbillon que de ne pas vous voir du tout) qu'à cause de vous et de
votre santé, que l'air, la campagne et l'absence de tracasseries ont
rétablie, comme je m'y attendais bien. Cette, vie de Paris nous tend
les nerfs et nous tue à la longue. Ah! que je le hais, ce centre des
lumières! je n'y mettrais jamais les pieds, si les gens que j'aime
voulaient prendre la même résolution.

N'attendez pas _Horace_ dans la _Revue_: Buloz exigeait des corrections
que je n'ai pas voulu faire et je l'ai envoyé paître.

Qu'est-ce que cette réaction en Espagne? est-ce un _puff_ politique?
est-ce une affaire qui peut entraîner ce malheureux pays dans de
nouveaux désastres? O familles royales! quel exemple de vertus
domestiques vous savez donner! c'est chez vous seules qu'on voit le
frère s'armer contre le frère et la mère contre la fille! Jusques à
quand ces champignons vénéneux couronnés épuiseront-ils, à leur profit,
tous les sucs de l'humanité!

Mais je vous écris cela pendant que vous êtes dans le sein de votre
famille, catholique et royaliste, je crois, Ne discutez pas inutilement,
chère amie. On ne se corrige pas quand on n'a pas été formé de bonne
heure aux idées de progrès. Pourvu qu'on soit bon, c'est beaucoup. Je
crois que vous m'avez toujours dit que vos soeurs vous aimaient: je
m'en réjouis parce qu'elles seront forcées d'aimer en vous le _monstre_
révolutionnaire et progressif.

Bonsoir donc, bonne et chère amie. Embrassez pour moi mon gros Manoël
quand vous lui écrirez, et ce scélérat de petit Gaston quand vous le
verrez.

J'ai encore Solange avec moi; je la ramènerai à Paris. Maurice part pour
Nérac et viendra bientôt me rejoindre. Arrivez aussi de votre Normandie,
afin que Paris me semble supportable.

Papet est au fond des forêts, dans _Erymanthe_ pour le moins, chassant
le sanglier. Chopin est à Paris, et il est retombé, comme il dit, dans
ses triples croches.

A vous.

G.



CCX

A M. CHARLES DUVERNET, A LA CHÂTRE

                                Paris, 27 septembre 1841.

Il y a plusieurs jours que je veux t'écrire; mais la fatigue a été trop
forte depuis une quinzaine. Tu verras par notre prochain numéro[1] que
j'ai barbouillé bien du papier. A peine ai-je donné une dizaine de jours
aux barbouillages, qu'il en faut passer quatre ou cinq à la correction
des épreuves. Et puis la correspondance pour ladite _Revue_ et mes
affaires personnelles, qui sont toujours arriérées et qui prennent
encore une huitaine. Tu vois ce qu'il me reste de jours, ce mois-ci,
pour songer à ce que je vais dire dans le numéros suivant. Heureusement
que je n'ai plus à chercher mes idées: elles sont éclaircies dans mon
cerveau; je n'ai plus à combattre mes doutes: ils se sont dissipés comme
de vains nuages devant la lumière de la conviction; je n'ai plus à
interroger mes sentiments: ils parlent chaudement au fond de mes
entrailles et imposent silence à toute hésitation, à tout amour-propre
littéraire, à toute crainte du ridicule.

Voilà à quoi m'a servi, à moi, l'étude de la philosophie, et d'une
certaine philosophie, la seule claire pour moi, parce qu'elle est la
seule qui soit aussi complète que l'est l'âme humaine aux temps où nous
sommes arrivés. Je ne dis pas que ce soit le dernier mot de l'humanité;
mais, quant à présent, c'en est l'expression la plus avancée.

Tu demandes pourtant à quoi sert la philosophie et tu traites de
subtilités inutiles et dangereuses la connaissance de la vérité
cherchée, depuis que l'humanité existe, par tous les hommes, et arrachée
brin à brin, filon par filon, du fond de la mine obscure, par les hommes
les plus intelligents et les meilleurs dans tous les siècles. Tu traites
un peu cavalièrement l'oeuvre de Moïse, de Jésus-Christ, de Platon,
d'Aristote, de Zoroastre, de Pythagore, de Bossuet, de Montesquieu, de
Luther, de Voltaire, de Pascal, de Jean-Jacques Rousseau, etc., etc.,
etc.! Tu sabres à travers tout cela, peu habitué que tu es aux formules
philosophiques. Tu trouves dans ton bon coeur et dans ton âme généreuse
des fibres qui répondent à toutes ces formules et tu t'étonnes beaucoup,
qu'il faille prendre la peine de lire dans un langage assez profond la
doctrine qui légitime, explique, consacre, sanctifie et résume tout ce
que tu as en toi de bonté et de vérité acquise et naturelle. L'oeuvre de
la philosophie n'a pourtant jamais été et ne sera jamais autre chose
que le résumé le plus pur et le plus élevé de ce qu'il y a de bonté,
de vérité et de force répandu dans, les, hommes à l'époque où chaque
philosophe l'examine. Qu'une idée de progrès, qu'une supériorité
d'aperçus et une puissance d'amour et de foi dominent cette oeuvre
d'examen (et comme qui dirait de statistique morale et intellectuelle),
des richesses acquises précédemment et contemporainement par les hommes,
et voilà une philosophie. Les brouillons du journalisme qui attendent
apparemment qu'on les amuse avec des prophéties d'almanach, s'écrient:
«Vous ne nous dites rien de neuf.» Les braves gens comme toi, disent:
«Nous sommes aussi instruits que vous!» Tant mieux! alors donnez-nous un
millier ou seulement une centaine de gens comme vous, et nous régénérons
le monde. Mais, comme, jusqu'ici, on ne nous a guère fait le plaisir de
nous dire que nous insistions trop sur des vérités reconnues; comme nous
entendons, au contraire, ces paroles partir de tous côtés: «Nous savons
bien que Jésus, Rousseau et compagnie ont prêché la charité et la
fraternité; nous avons entendu parler de cela et ne savons pourquoi vous
revenez sur ces choses dont personne ne veut et dont nous ne voulons
pas!» comme ce ne sont pas seulement les nobles, les prêtres et
les bourgeois qui nous tiennent ce langage, mais encore certains
républicains, et le _National_ en tête, nous avons lieu de penser que
nous ne faisons pas une oeuvre si étroite qu'elle en a l'air, ni si
facile qu'elle te semble, ni si inutile que _le National_ fait semblant
de le croire. Certaines autres classes n'en jugent pas ainsi et ne
s'aperçoivent pas trop que cette vieille fraternité que nous prêchons
et, cette jeune égalité que nous cherchons à rendre possible, _le
plus prochainement possible_, soient des vérités banales, acceptées,
triomphantes, et dont il soit inutile de se préoccuper. Ces classes,
mécontentes et inquiètes, croient, au contraire, que nos vérités
rebattues n'ont jamais préoccupé les gens qui n'y trouvaient pas leur
profit; et les institutions faites pour la bourgeoisie le prouvent, je
crois, un peu.

Si donc, convaincu, comme tu l'es, que les masses sont toutes initiées
au _pourquoi_, au _parce que_ et au _par conséquent_ de l'avenir et du
passé, viens un peu te mettre à l'oeuvre avec nous, tu verras que tu
n'as guère connu les masses jusqu'ici. Tu les verras pleines d'ardeur et
de trouble, animées, pour la plupart, de ces bons et grands sentiments
sans lesquels ni Leroux, ni toi, ni moi ne les aurions (puisque rien
n'est isolé dans l'ordre moral ou physique de l'humanité). Mais aussi
tu verras d'énormes obstacles, de coupables résistances, des intérêts
obstinés et égoïstes, et ce qui, dans ces masses, domine les unes et les
autres, un vague inconcevable dans la pensée et dans les croyances; une
incertitude effrayante, mille fantaisies, mille rêves contradictoires;
tous les bons voulant le bien, et à peine trois dans chaque million
d'hommes étant d'accord sur un même point, parce que, s'il y a partout,
comme tu le remarques fort bien, _l'instinct_ du vrai et du juste,
nulle part cet instinct n'est arrivé à l'état de _connaissance_ et de
certitude. Et comment cela serait-il possible quand l'histoire offre un
chaos où tous les hommes, jusqu'ici, se sont perdus, avant d'y trouver
la notion profondément politique, philosophique et religieuse du progrès
indéfini? notion que tous les esprits un peu conséquents de ce siècle
ont enfin adoptée sans restriction, même ceux qu'elle contrarie dans
leurs intérêts présents.

De nombreux et admirables travaux, des conclusions émanées de plusieurs
points de vue opposés en apparence, mais se rencontrant sur le
principal, ont fait passer cette notion dans l'âme humaine, et tu l'as
reçue presque en naissant, sans te demander, enfant ingrat, quelle mère
céleste t'avait inoculé cette vie nouvelle, que tes pères n'ont pas eue,
et que tu légueras plus large et plus complète à tes enfants lorsque tu
l'auras portée en toi et fécondée de ta propre essence. Cette mère
de l'humanité, que les bons devraient chérir et vénérer, c'est la
philosophie religieuse. Et vous appelez cela le pont aux ânes, au lieu
d'avouer que, sans elle, sans cette clarté versée peu à peu, jour par
jour en vous, vous seriez des sauvages!

Je vais te poser une question sans réplique: Pourquoi n'es-tu pas un
avide et grossier possesseur de terres, dur au pauvre, sourd à l'idée
de progrès, furieux contre le mouvement d'égalité qui se fait parmi les
hommes? cependant tu es le contraire de cet homme-là. Qui t'a rendu
ainsi? qui t'a enseigné, dès ton enfance, que l'égoïsme est odieux, et
qu'une grande pensée, un beau mouvement du coeur font plus de bien à toi
et aux autres que l'argent et la prospérité matérielle? Est-ce l'idée
révolutionnaire répandue en France depuis 93? Non, à moins que ce ne
fût d'une façon indirecte; car nous ne la comprenions guère quand nous
étions enfants, cette révolution qui inspirait autour de nous tant
d'horreur aux uns, tant de regret aux autres. Qui donc détachait
mystérieusement nos jeunes âmes de l'égoïsme un peu prêché et un peu
déifié, il faut en convenir, dans toutes nos familles? N'était-ce pas
tout bonnement l'idée chrétienne, c'est-à-dire le reflet lointain d'une
philosophie antique passée à l'état de religion, comme toutes des
philosophies un peu profondes? Et, après, quand nous avons été
_émeutiers_ et _bousingots_ (de coeur, si nous ne l'avons été de fait),
qui nous poussait au désir de ces luttes et au besoin de ces émotions?
Était-ce, comme on l'a dit des républicains d'alors, l'_ambition?_

Nous ne savions pas seulement ce que c'était que l'ambition; c'était
l'idée révolutionnaire de 93 qui se réveillait en nous à l'âge où on
lit la philosophie du dix-huitième siècle, et où l'on commence à se
passionner pour cette ère d'application incomplète, et funeste à
beaucoup d'égards, mais grande et saine en résultats, qui mène de
Jean-Jacques à Robespierre.

Et, aujourd'hui, pourquoi sommes-nous encore agités d'un besoin d'action
et d'un zèle fanatique, sans savoir où nous prendre et par quel bout
commencer, et à qui nous joindre, et sur quoi nous appuyer? car, voyons,
savons-nous, avons-nous su, depuis, dix ans, tout cela? Si nous l'avions
su, nous n'en serions pas où nous en sommes. Eh bien! ce qui nous rend
toujours si ardents à une révolution morale dans l'humanité, c'est le
sentiment religieux et philosophique de l'égalité, d'une loi divine,
méconnue depuis que les hommes existent; reconnue enfin et conquise en
principe, mais obscure, mais plongée à demi dans le Styx, mais niée et
repoussée par les nobles, les prêtres, le souverain, la bourgeoisie et
la bourgeoisie démocratique elle-même! Le _National!_ Nous savons
bien sa pensée, mieux que vous, et j'ai un peu ri, je te l'avoue, du
jésuitisme que le bon gros Thomas a dû employer dans sa lettre, pour
vous faire rentrer dans son filet; demi-farceur, demi-_jobard_, flouant
un peu les autres (en politique s'entend, et non en fait d'argent), afin
de se consoler d'être floué en plein lui-même!

D'où je conclus à te demander, mon enfant, toi dont je connais le coeur
à fond, toi que je sais aussi romanesque que moi devant ces idées
d'égalité que l'on a cru trop longtemps bonnes pour don Quichotte, et
qui commencent à le devenir pour tous, je te demande, dis-je, qui t'a
fait partisan de l'égalité, sincèrement et profondément?

Sont-ce les doctrines du _National?_ Il n'en a pas, il n'en a jamais
eu, même du temps de Carrel, qui était leur maître à tous. Il ne laisse
aller sa pensée de temps en temps que pour dire que l'égalité, comme
toi et moi l'entendons, est impossible, sinon abominable. Dupoty,
cette malheureuse victime d'un odieux coup d'État de la patrie, était
aristocrate et rougissait des partisans qu'on lui a supposés. Il n'avait
même pas le mérite d'être coupable de sympathie pour ces pauvres fous
du communisme que l'on peut blâmer tout bas, et que le _National_ a
insultés et flétris jusque sous le couteau de la patrie! lâche en ceci!
car, si le communisme avait fait une révolution, c'est-à-dire lorsqu'il
en fera une, et ce sera malheureusement trop vite, le _National_ sera
à ses pieds: comme Carrel lui-même, qui, le 26 juillet, traitait la
révolution de «sale émeute», et qui en parlait très différemment le
1er août. Doutez-vous de cela? vous le verrez! souvenez-vous de ceci
seulement: que nous marchons vite, bien vite, et qu'il n'y a pas de
temps à perdre, pas un jour, pas une heure, pour dire au peuple ce qu'il
faut lui dire.

Là gît le lièvre. Michel, qui est l'homme certainement le plus
intelligent de ce parti du _National_, le Malgache et toi (qui,
Dieu merci! n'es du parti que faute d'en avoir trouvé un qui soit
l'expression de ton coeur), vous voilà disant: «Faisons une révolution,
nous verrons après.»

Nous, nous disons: «Faisons une révolution; mais voyons tout de suite ce
que nous aurons à voir après.»

Le _National_ dit: «Ces gens sont fous, ils veulent des institutions.
Eux! des sectaires, des philosophes, des rêveurs! leurs institutions
n'auront pas le sens commun.»

Nous disons: «Ces gens sont aveugles, ils veulent agiter le peuple,
avec des institutions déjà vieillies, à peine modifiées, et nullement
appropriées aux besoins et aux idées de ce peuple, qu'ils ne connaissent
pas et qui les connaît aussi peu.»

Le _National_ dit: «Voyons-les donc, leurs belles institutions! Ah! ils
nous parlent philosophie? que veulent-ils faire avec leur philosophie?
Jean-Jacques a tout dit; Robespierre, tout essayé. Nous continuerons
l'oeuvre de Rousseau et de Robespierre.»

Nous disons: «Vous n'avez ni lu Rousseau, ni compris Robespierre, et
cela parce que vous n'êtes pas philosophes, et que Robespierre et
Rousseau étaient deux philosophes. Vous ne pourrez pas appliquer leur
doctrine parce que vous ne savez ni ce que l'un a voulu dire, ni ce que
l'autre a voulu faire. Vous croyez, par la guerre au dehors et la force
au dedans, donner de la gloire à la France et à votre parti? Le peuple
n'a pas besoin de gloire, il a besoin de bonheur et de vertu. Si cela
ne peut s'acheter que par la guerre, il fera la guerre et vous prendra
peut-être pour généraux, si vous faites vos preuves d'autre chose que
de combattre le très petit combat à la plume; mais, tout en faisant la
guerre, la France voudra des institutions, et ce n'est pas vous qui le
ferez, vous en êtes incapables. Votre ignorance, votre inconséquence,
votre violence et votre vanité, nous sont hautement manifestées par
chaque ligne que vous écrivez, même sur les moindres matières. Qui donc
fera ces lois? un Messie? nous n'y croyons pas. Des révélateurs? nous ne
les avons pas vus apparaître. Nous? nous ne lisons pas dans l'avenir et
ne savons pas quelle forme matérielle devra prendre la pensée humaine à
un moment donné. Qui donc fera ces lois? Nous tous, le peuple d'abord,
vous et nous, par-dessus le marché. Le moment inspirera les masses.

Oui, disons-nous encore, les masses seront inspirées! Mais à quelle
condition? à la condition d'être éclairées. Éclairées sur quoi? sur
tout, sur la vérité, sur la justice, sur l'idée religieuse, sur
l'égalité, la liberté et la fraternité, _sur les droits et sur les
devoirs_, en un mot.

Ici, entamez la discussion, si vous voulez; nous vous écouterons.
Dites-nous où le droit finit, où le devoir commence, dites-nous quelle
liberté aura l'individu et quelle autorité la société? quelle sera la
politique, quelle sera la famille, quelles seront les répartitions du
travail et du salaire, quelle sera la forme de la propriété? Discutez,
examinez, posez, éclaircissez, émettez tous les principes, proclamez
votre doctrine et votre foi sur tous ces points. Si vous possédez la
vérité, nous serons à genoux devant vous. Si vous ne l'avez pas, mais
que vous la cherchiez de bonne foi, nous vous estimerons et ne vous
contredirons qu'avec le respect qu'on doit à ses frères.

Mais, quoi! au lieu de chercher ces discussions dont les masses tiennent
peut-être quelques solutions vagues (qui n'attendent pour s'éclaircir
qu'un problème bien posé), au lieu de dire chaque jour au peuple les
choses profondes qui doivent le faire méditer sur lui-même et de lui
indiquer les principes d'où il tirera ses institutions, vous vous bornez
à de vagues formules qui se contredisent les unes les autres et sur
lesquelles vous ne voulez pas plus vous expliquer que des mages ou des
oracles antiques? vous vous bornez à une guerre âcre et sans goût, sans
esprit, sans discussion approfondie avec certains hommes et certaines
choses? Il est possible qu'un journal de votre espèce soit nécessaire
pour réveiller un peu la colère chez les mécontents et pour jeter
quelque terreur dans l'âme des gouvernants; mais ce n'est qu'un
instrument grossier. Qu'il fonctionne donc! Nous l'apprécions à sa juste
valeur et nous tenons sur la réserve pour ne pas ébranler une des forces
de l'opposition, qui n'en a pas de reste; mais ce n'est, à nos yeux
comme aux yeux du peuple, qu'une force aveugle; et, quand ceux qui font
jouer cette machine, cette catapulte informe, s'imaginent être à la fois
et le peuple et l'armée, nous les renvoyons à leurs éléphants et à leurs
pièces de bois, comme de vrais machinistes qu'ils sont. Vous dites à
cela: «Un journal qui paraît tous les jours, et qui est exposé à
toute la rigueur des lois de septembre, ne peut pas, comme un ouvrage
philosophique de longue haleine, soulever des discussions sur le fond
des choses; l'opposition de tous les instants, ne peut être qu'une
guerre de _fait_ à _fait_.»

A la bonne heure; mais, si vous êtes des hommes capables, les futurs
représentants de la France, comme vous le prétendez, pourquoi ne
faites-vous pas faire cette opposition, nécessaire mais grossière, par
vos domestiques? Si vous ne vous fiez qu'à votre activité, à votre
courage et à votre désintéressement (on vous accorde ces trois choses,
et c'est beaucoup), eh bien! faites, mais ne niez pas qu'on puisse faire
une critique plus sérieuse, plus pénétrante, portant au coeur des choses
que vous ne faites qu'effleurer. Ne niez pas qu'on doive discuter la
doctrine politique et l'appuyer sur les bases qui sont indispensables à
toute société, l'unité de croyance. Au lieu de railler et de rejeter les
idées fondamentales, encouragez-les, apportez les vôtres, si vous en
avez, comme vous le dites; unissez-vous du moins par le coeur à ceux qui
veulent travailler au temple, dont vous ne faites que le chemin de fer.

Eh quoi! au lieu de cela, au lieu de les regarder comme vos frères, vous
les raillez, vous les outragez, vous feignez de les dédaigner et de
savoir mieux qu'eux ce que vous ne comprenez seulement pas! Eh bien! peu
nous importe, et ce silence glacé de part et d'autre ne sera pas
rompu par nous les premiers. Mais, le jour où vous manquerez de cette
prudence, vous trouverez peut-être à qui parler. En attendant, vous êtes
bien pleutres; car nous attaquons vos doctrines, nous nous en prenons à
votre maître Carrel, nous interrogeons votre pensée d'il y a dix ans, et
il n'y en a pas un de vous qui ait un mot à répondre. Ce prétendu dédain
de la part de gens de votre force est bien comique en vérité, et ne
peut pas nous offenser; mais il donne à croire que vous êtes de grands
hypocrites et des ambitieux bien personnels, vous qui prenez tant
d'ombrage de ce que vous appelez notre _concurrence_; vous qui
dénoncez les autres journaux d'opposition dont vous craignez aussi la
_concurrence_, comme n'ayant pas satisfait aux lois sur le timbre; vous
qui ne vivez que de haine, de petitesse, d'envie et de morgue. Nous
vous savons par coeur, et, si nous ne vous dénonçons pas à l'opinion
publique, c'est parce que vous n'êtes pas assez forts pour faire
beaucoup de mal, et parce qu'il y a bien autre chose à faire à cette
heure que de s'occuper de vous.

Cette boutade va te faire croire qu'il y a une guerre acharnée couvant
dans nos coeurs contre le _National_ et sa _docte cabale_. Je puis te
donner ma parole d'honneur que, depuis que je t'ai quitté, voici la
première fois que j'en parle. Vivant au fond de mon cabinet, et ne
voyant Leroux, qui travaille de même dans son coin, que quelques
instants au bureau, pour nous entendre sur notre rédaction avec Viardot,
et écrire quelques lettres d'administration intérieure, nous n'apprenons
le mauvais vouloir et les petites menées du _National_ que pour rire
un peu du _toupet_ avec lequel, partant de trois abonnés, et assurés
seulement de trois rédacteurs (qui sont nous trois), exposés aux injures
et à la fureur de tous les journaux, nous nous mettons en pleine
mer sans nous soucier du lendemain. Nous nous sentons si forts de
conviction, que, quand même personne ne nous écouterait, comme il ne
s'agit ici ni d'argent ni de gloire, nous serions sûrs d'avoir fait
notre devoir, obéi à une volonté intérieure qui nous enflamme, et laissé
quelques vérités écrites qui mettront, un jour, quelques hommes sur la
voie d'autres vérités.

En arrangeant tout au plus mal, voilà ce qui peut nous arriver de pis,
et c'est encore assez beau pour donner du courage. Aussi j'en ai plus
que je ne m'en suis senti à aucune époque de ma vie, et j'éprouve
un calme que n'altéreront pas, je te le promets, les _déclamations
fougueuses_ que je viens de t'écrire contre ton _National_. Pourquoi me
contiendrais-je avec toi quand il me prend fantaisie de jurer un peu?
Cela soulage et ne prouve que l'ardeur avec laquelle je voudrais mettre
la main sur ton coeur pour le disputer au diable. Quand, par hasard,
dans la rue ou dans le salon de madame Marliani, où je mets le nez une
fois par semaine, j'entends quelque hérésie contre ma foi, ou quelque
cancan contre nos personnes, je n'en perds pas un point de mon ourlet,
car j'ourle des mouchoirs à ces moments-là, et on ne me prendra pas par
mes paroles avec les indifférents: à ceux-là, on parle par la voie de la
presse; s'ils n'écoutent pas, qu'importe? Mais, puisque j'ai une nuit
de disponible et que je ne la retrouverai peut-être pas d'ici à deux ou
trois mois, j'en ai profité pour babiller avec foi, pour le dire que tu
n'as pas le sens commun, quand tu dis: «Je suis un homme d'action; à
quoi bon perdre le temps en réflexions?» C'est une grosse erreur, que de
croire qu'il y a des hommes purement d'action, et des hommes purement
de réflexion. Quel homme eut plus d'action que Napoléon? s'il n'eût pas
fait de bonnes et profondes réflexions à la veille de chaque bataille,
il n'en eût pas tant gagné. Il est vrai qu'il réfléchissait plus vite
que nous; mais il n'en réfléchissait que davantage. Qu'est-ce qu'une
action sans réflexion, sans méditation antérieure? Il y a un proverbe
qui dit: _Où vont les chiens?_ Et tu sais qu'on a écrit et discuté avec
une plaisante gravité, pour savoir si les chiens, en marchant devant
eux, à droite, à gauche, avec cet air sérieux et affairé qui leur est
propre, avaient un but, une idée, ou s'ils étaient mus par le hasard.

Il est certain que pas même les animaux les plus stupides, pas même les
polypes n'ont d'action sans but. Comment l'homme aurait-il une action
quelconque sans une volonté, et une volonté sans une pensée, et une
pensée sans un sentiment, et un sentiment sans une réflexion, et, par
conséquent, une action sans le jeu de toutes ses facultés? Plus tu te
poseras en homme d'action, plus tu affirmeras que la réflexion occupe
en toi une grande part d'existence; à moins que tu ne fusses fou, ou
le séide d'un parti qui dicte sans expliquer et qui commande sans
convaincre. Non, cela n'est point: aucun parti, à l'heure où nous
vivons, n'a de tels séides, et tu es l'homme le moins séide que je
connaisse.

Agis donc comme tu voudras dans la sphère d'activité présente où
t'entraîne ce qu'on appelle l'opinion républicaine. Tu n'y feras pas
un pas qui ne soit accompagné chez toi de doute et d'examen. Ainsi
ne crains pas de lire de la philosophie. Tu verras qu'elle abrège
singulièrement les irrésolutions. Quand elle est bonne et qu'elle
pénètre, elle devient comme la table de Pythagore apprise par coeur. On
n'a plus à supputer sur ses doigts; les lents calculs de l'expérience
deviennent inutiles à répéter. Ils sont acquis a la mémoire, à l'ordre
du cerveau, à la faculté de conclure. Il n'y a pas un seul homme tant
soit peu complet et fort, et capable de prendre vite et bien un parti,
de dominer un instant son individualité, là où il n'y a pas, comme dit
le grand Diderot, _cette Minerve tout armée_ à l'entrée du cerveau.

Tout ceci est pour te dire que tu me fais écrire là une lettre bien
inutile pour ton instruction, puisqu'en lisant plus attentivement, et
plutôt deux fois qu'une, les excellents et admirables articles de Leroux
dans notre _Revue_, tu aurais trouvé la réponse même aux _pourquoi_ que
tu m'adresses.

Ensuite, si tu étais descendu dans ta propre réflexion avec une complète
naïveté, tu te serais trouvé beaucoup plus grand (capable que tu es de
pénétrer dans les profondeurs de la vérité) que tu ne crois l'être en
disant: «Je ne suis qu'un homme d'action.» Un homme d'action, c'est
Jacques Cherami, qui porte une lettre et ne sait pas pour quoi ni pour
qui; ne te rapetisse pas. Tu as beaucoup rêvé, beaucoup senti; tu m'as
dit, durant ces derniers temps que j'ai passés là-has, des choses trop
remarquables comme grand sentiment de coeur et grande droiture d'esprit
en politique, pour que je te croie un ouvrier de la vigne du seigneur
Thomas, ce bon vigneron qui saurait si bien dire: _Adieu paniers,
vendanges sont faites!_

Bonsoir, cher ami; lis ma lettre à Fleury et à ta femme, si cela peut
l'intéresser, mais à personne autre, je t'en prie; je serais désolée
qu'on me crût occupée à cabaler contre le _National_, parce que je fais
une _Revue_ qu'il ne veut pas annoncer. Dieu me garde de faire cette
sale petite guerre du journalisme! je n'ai pas un mot à répondre à tous
ceux qui me demandent: «Pourquoi le _National_ se sépare-t-il de vous?»
Je leur dis que je n'en sais rien.--Silence donc là-dessus. Embrasse ta
femme et tes enfants pour moi.

Hélas! je crois que je t'écris pour tout l'hiver! Je n'ai pas le temps
de causer et de me laisser aller. Écris-moi toujours; mais ne discutons
plus, cela n'avance à rien. Si la _Revue_ t'embête, en fin de compte, ne
va pas croire que je trouve mauvais que tu la _lâches_. Nous avons des
abonnés et nous n'imposons rien, même à nos meilleurs amis. J'ai la
certitude qu'un jour, on lira Leroux comme on lit le _Contrat social._
C'est le mot de M. de Lamartine. Ainsi, si cela t'ennuie aujourd'hui,
sois sûr que les plus grandes oeuvres de l'esprit humain en ont ennuyé
bien d'autres qui n'étaient pas disposés à recevoir ces vérités dans
le moment où elles ont retenti. Quelques années plus, tard, les uns
rougissaient de n'avoir pas compris et goûté la chose des premiers.
D'autres, plus sincères, disaient: «Ma foi, je n'y comprenais goutte
d'abord, et puis j'ai été saisi, entraîné et pénétré.» Moi, je pourrais
dire cela de Leroux précisément. Au temps de mon scepticisme, quand
j'écrivais _Lélia_, la tête perdue de douleurs et de doutes sur toute
chose, j'adorais la bonté, la simplicité, la science, la profondeur de
Leroux; mais je n'étais pas convaincue. Je le regardais comme un homme
dupe de sa vertu. J'en ai bien rappelé; car, si j'ai une goutte de vertu
dans les veines, c'est à lui que je la dois, depuis cinq ans que
je l'étudié, lui et ses oeuvres. Je te supplie de rire au nez des
paltoquets qui viendront te faire des _Hélas_! sur son compte. Tu vois
que je ne te traite pas en _paltoquet_, et que je le défends chaudement
près de toi. Adieu encore. Aime-moi toujours un peu. Je suis très
contente du moral de Jean[2], mais non de son physique: ses mains ont
horreur de l'eau.

Tu ne m'as pas dit un mot d'_Horace._ Pour cela, je te permets de n'en
penser de bien ni aujourd'hui ni jamais. Tu sais que je ne tiens pas à
mon _génie littéraire_. Si tu n'aimes pas ce roman, il faut ne pas te
gêner de me le dire. Je voudrais te dédier quelque chose qui te plût, et
je reporterais la dédicace au produit d'une meilleure inspiration.

G.

  [1] De la _Revue indépendante_.
  [2] Domestique.



CCXI

A M. CHARLES PONCY, A TOULON

                                Paris, 27 avril 1842.

Mon enfant,

Vous êtes un grand poète, le plus inspiré et le mieux doué parmi tous
les beaux poètes prolétaires que nous avons vus surgir avec joie dans
ces derniers temps. Vous pouvez être le plus grand poète de la France un
jour, si la vanité, qui tue tous nos poètes bourgeois, n'approche pas de
votre noble coeur, si vous gardez ce précieux trésor d'amour, de fierté
et de bonté qui vous donne le génie.

On s'efforcera de vous corrompre, n'en doutez pas; on vous fera des
présents, on voudra vous pensionner, vous décorer peut-être, comme on
l'a offert à un ouvrier écrivain de mes amis, qui a eu la prudence de
deviner et de refuser. Le ministre de l'instruction publique, qui s'y
connaît bien[1], a déjà _flairé_ en vous le vrai souffle, la redoutable
puissance du poète. Si vous n'eussiez chanté que la mer et Désirée, la
nature et l'amour, il ne vous eût pas envoyé une bibliothèque. Mais
l'_Hiver aux riches_, la _Méditation sur les toits_, et d'autres
élans sublimes de votre âme généreuse, lui ont fait ouvrir l'oreille.
«Enchaînons-le par la louange et les bienfaits, s'est-il dit, afin qu'il
ne chante plus que la vague et sa maîtresse.»

Prenez donc garde, noble enfant du peuple! vous avez une mission plus
grande peut-être que vous ne croyez. Résistez, souffrez; subissez la
misère, l'obscurité, s'il le faut, plutôt que d'abandonner la cause
sacrée de vos frères. C'est la cause de l'humanité, c'est le salut de
l'avenir, auquel Dieu vous a ordonné de travailler, en vous donnant une
si forte et si brûlante intelligence...

Mais non! le fils du riche est de nature corruptible; l'enfant du peuple
est plus fort, et son ambition vise plus haut qu'aux distinctions et aux
amusements puérils du bien-être et de la vanité. Souvenez-vous, cher
Poncy, du mouvement qui vous fit crier:

  Pourquoi me brûles-tu, ma couronne d'épines?

C'était un mouvement divin.

Eh bien! beaucoup ont crié de même dans ce siècle de corruption et
de faiblesse. On leur a donné de l'or et des honneurs; leur couronne
d'épines a cessé de les brûler. Aussi ce ne sont pas là des Christs, et
malgré le bruit qu'on fait autour d'eux, la postérité, les remettra à
leur place.

Faites-vous une place que la postérité vous confirme. Soyez le seul,
parmi tous les grands poètes de notre temps, qui sache tenir sous ses
pieds le démon de la vanité, comme l'archange Michel.

Je ne veux pas altérer en vous la sainte reconnaissance que vous portez
sans doute à l'auteur de votre préface; mais ce bon homme ne vous a pas
compris Il a eu peur de vous. Il vous a donné de mauvais conseils et
de pauvres louanges. Quand je parlerai de vous au public, j'espère en
parler un peu mieux. Quand vous ferez un nouveau recueil, je vous prie
de me prendre pour, votre éditeur et de me confier le soin de faire
votre préface.

Adieu; jamais mot ne fut d'un sens plus profond pour moi que celui-là,
et jamais je ne l'ai dit avec plus d'émotion. A Dieu votre avenir, à
Dieu votre vertu, à Dieu le salut de votre âme et de votre vraie
gloire! que tout votre être et toute votre vie restent dans ses mains
paternelles, afin que les hypocrites et les mystificateurs ne souillent
pas son oeuvre.

Si vous voulez m'écrire, bien que je sois ennemie par nature et par
habitude du commerce épistolaire, je sens que j'aurai du bonheur à
recevoir vos lettres et à y répondre. Je pars pour la campagne dans huit
jours. Mon adresse sera: _La Châtre, département de l'Indre_, jusqu'à la
fin d'août.

Tout à vous.

Votre morceau sur _le Forçat_ m'a fait pleurer. Quelle société! point
d'expiation! point de réhabilitation! rien que le châtiment barbare!

  [1] M. Villemain.



CCXII

A M. EDOUARD DE POMPÉRY, A PARIS

                                Paris, 20 avril 1842.

Je vous dois mille remerciements, monsieur, pour l'appréciation
généreuse et sympathique que vous avez faite de mes écrits dans la
_Phalange_. Vous avez donné à mon talent beaucoup plus d'éloges qu'il
n'en mérite; mais la droiture et l'élévation de votre coeur vous ont
porté à cet excès de bienveillance envers moi, parce que vous ayez
reconnu en moi la bonne intention. _Pax hominibus bonae voluntatis_,
c'est ma devise, et le seul latin que je sache; mais, avec cette
certitude au fond de l'âme, d'avoir toujours eu _la bonne intention_, je
me suis consolée et des injustices d'autrui, et de mes propres défauts.

Je viens maintenant vous prouver ma reconnaissance (mieux que par des
phrases, selon moi), en vous demandant une grâce. C'est de lire le petit
volume que je vous envoie et dans lequel vous trouverez, la révélation
d'un prodigieux talent de poète. Si ce poète-maçon de vingt ans vous
paraît, au premier coup d'oeil, procéder un peu à la façon de Victor
Hugo, en faisant beaucoup d'arène ne jugez pas trop, vite et lisez tout.
Vous verrez, une pièce intitulée _Méditation sur les toits_ qui est bien
ingénieuse et bien belle. Une autre, intitulée _l'Hiver aux riches_, qui
est forte de sentiments populaires. Et une appelée _le Forçat_, où la
pitié est profonde sous l'expression de l'horreur et de l'effroi. Ce
vers:

  Si son âme pour moi devenait expansive!

en dit _plus qu'il n'est gros_. Partout ailleurs, vous trouverez le
sentiment d'un amour vrai et noble. Et puis de la peinture abondante,
vigoureuse, souvent désordonnée à force d'être chaude de tons.

Je suis sûre que vous voudrez encourager un talent si bien trempé, si
sauvagement fort, et que vous en serez frappé comme je le suis. Bien que
je ne connaisse ni le poète ni personne qui s'intéresse à lui, je veux
faire quelques efforts pour le faire connaître et je commence par vous.
Si vous voulez en parler dans la _Phalange_ et dans les autres journaux
où vous écrivez, peut-être vous ferez un acte de justice, et trouverez à
_lui_ donner de bons conseils afin qu'il comprenne où doit être l'_âme_
de son talent, et l'emploi de son génie.

Recevez encore l'expression, de ma gratitude bien sincère. Je sais que
ce n'est pas à ma _personnalité_ que je la dois; car il n'en est pas de
moins aimable et de moins attrayante. Mais je la dois à l'amour du vrai
et du juste, qui établit entre nous des rapports plus certains et plus
solides que ceux du monde et des conversations.

Toute à vous.

G. SAND.



CCXIII

A MADEMOISELLE DE ROZIÈRES, A PARIS

                                Nohant, 9 mai 1842.

Mignonne,

Vite à l'ouvrage! Votre maître, le grand Chopin, a oublié (ce à quoi
il tenait pourtant beaucoup) d'acheter un beau cadeau à Françoise, ma
fidèle servante, qu'il adore, et il a bien raison.

Il vous prie donc de lui envoyer, _tout de suite_, quatre aunes de
dentelle haute de deux doigts au moins dans le prix de dix francs
l'aune; de plus, un châle de ce que vous voudrez dans le prix de
quarante francs. Nos paysannes portent ces châles en fichu, en faisant
plusieurs plis retenus par une épingle sur la nuque, et en laissant
descendre la pointe jusqu'au-dessous de la taille, et les côtés
jusqu'au-dessus du coude, très croisés sur la poitrine. C'est donc
plutôt un grand fichu qu'un châle, mais avec de la frange tout autour,
quand elles sont en grande tenue. Il faut une bordure dans le dessin, ou
un semis, ou encore un châle uni. Vous comprenez qu'une rayure en biais
n'irait pas avec ce déploiement régulier sur le dos. Vous pouvez le
prendre ou en soie ou en laine, peut-être en cachemire français léger.

Quant à la couleur, comme Françoise porte le deuil toute sa vie en
qualité de veuve berrichonne, il faut que ce soit un châle de deuil;
mais le deuil de nos paysannes admet le gros bleu, le gris, le gros
vert, le violet, le brun, le puce et le marron. Toutes les autres
couleurs sont proscrites. Un seul point rouge serait une abomination.

Voilà le superbe cadeau que vous demande votre _honoré maître_, avec
un empressement digne de l'ardeur qu'il porte dans ses dons, et de
l'impatience qu'il met dans les petites choses.

Nous autres, Maurice et moi, qui sommes de grands philosophes, nous vous
déclarons que, si vous ne nous envoyez pas _excessivement vite_ cinq
billes de billard, nous vous écrirons un torrent d'injures, et nous
mettrons Carillo[1] à feu et à sang. Nous avons trouvé notre billard
desséché, les queues gelées, les billes écorchées, et tout l'attirail
endommagé. Nous avons pris nos précautions pour beaucoup de choses; mais
nous n'avions pas prévu que nos billes seraient marquées de la petite
vérole. Il faut que les rats aient fait de beaux carambolages cet hiver.
Ainsi, mademoiselle, faites-nous acheter cinq billes pour la _partie
russe, deux blanches, une rouge, une jaune et une bleue_. Priez M. Gril
de nous faire cette emplette, lui qui est un _fameux_ joueur de billard,
puisqu'il m'a battue plusieurs fois. Dites-lui, pour sa gouverne, que le
billard est grand, non pas énorme, mais assez grand, pour que les billes
ne soient pas de la première petitesse, ni de la première grosseur. S'il
pouvait, en même temps, nous acheter d'excellents procédés, il mettrait
le comble à ses bienfaits. Je ne suis pas contente de ceux que j'ai
emportés: ils sont trop durs. Je les ai pris chez Plenel, boulevard
Saint-Martin; _avis_ pour n'y pas retourner. Mais, sur le même
boulevard, il y a des marchands de billards à choisir.

Tout le monde vous fait de tendres amitiés. Moi, je vous embrasse de
toute mon âme, ma bonne petite fille. Je vous envoie un bon de cent
francs pour nos emplettes, au cas que vous soyez, comme je suis presque
toujours, sans le sou, à l'heure dite; c'est faire injure peut-être à
votre esprit d'ordre; mais, quant à moi, j'y suis si habituée, que je
n'en rougis plus.

G.

  [1] Le chien de mademoiselle de Rozières.



CCXIV

A MADAME MARLIANI, A PARIS

                                Nohant, 26 mai 1842.

Vous êtes bien bonne et bien mignonne de m'écrire souvent. Ne vous
lassez pas, chère amie, quand même je serais paresseuse, c'est-à-dire
fatiguée; car, après avoir fait, chaque nuit, six heures de pieds de
mouche, je suis bien aveuglée et bien roidie du bras droit pour écrire
quelques lignes dans la journée. Pardonnez-moi quand je suis en retard,
et sachez toujours bien que je pense à vous, que je parle de vous, et
que je cause avec vous en rêve.

Tout mon monde va bien. J'ai reçu votre lettre, jointe et collée par
l'encre à celle de Leroux; c'était un bon jour pour moi de vous recevoir
tous deux à la fois. J'aurais voulu me mettre sous la même enveloppe
pour être plus avec vous. Le _vieux_ doit être content de moi à l'heure
qu'il est. Il aura reçu mon envoi. J'ai reçu aussi le même jour des
nouvelles de Pauline[1], qui devait chanter le _Barbier_ dans quatre ou
cinq jours, ayant réussi à s'organiser tant bien que mal une troupe.
Elle me paraît enchantée de l'Espagne, de la bonne réception qu'on lui
a faite, du beau soleil et du mouvement dont elle avait besoin. Elle
partira ensuite pour l'Andalousie et reviendra par Nohant.

Que je suis donc heureuse pour vous de savoir le gros Manoël sur le
point de vous revenir: le retrouverai-je à Paris à la fin d'août? je
le voudrais bien. S'il retourne en Espagne auparavant, vous devriez
le reconduire jusqu'à Nohant; de là, il reprendrait la malle-poste de
Toulouse ou de Bordeaux à volonté. Promettez-moi d'y songer et d'y
tâcher.

Je suis tout émerveillée des gracieusetés du souverain d'Enrico; mais je
défends à ce grand homme réhabilité de se laisser enivrer par la faveur
royale: je le prie de rester à son métier et de ne plus songer à ses
canons. C'était jadis un homme terrible, vous en avez fait une femme
charmante. Il est beaucoup plus joli et plus heureux ainsi.

Qu'est-ce que vous me dites, que Pététin est fâché de n'avoir pas été
pris au sérieux par moi? Je le prends, au contraire, plus au sérieux
qu'il ne voudrait. Je le prends pour un bon et excellent jeune homme
qui veut faire le vieux chien, qui a la singulière manie de se faire
grognon, misanthrope et sceptique, quand il a le coeur jeune et généreux
en dépit de lui-même. Eh! mon Dieu, croit-il avoir le monopole des
ennuis, des déceptions et des chagrins? Est-ce que nous n'avons pas
battu tous ces chemins-là? est-ce que nous ne savons pas bien ce que
c'est que la vie? Je le sais mieux que lui; j'ai six, huit ou dix ans
de plus, et je sais bien aussi que, quand on n'est pas né sombre
et haineux, on ne le devient pas, quel que soit le fardeau du mal
personnel. J'ai tant souffert pour mon compte, que je ne m'effraye plus
de voir souffrir. Mes idées ne sont plus à l'épouvante, à la plainte et
à la compassion ardente. Je dis comme vous: «Plus loin, plus loin! ne
nous arrêtons pas; allons au bout.»

Et, depuis que je sens la main de la vieillesse s'étendre sur moi,
je sens un calme, une espérance et une confiance en Dieu que je ne
connaissais pas dans l'émotion de la jeunesse. Je trouve que Dieu est
si bon, si bon de nous vieillir, de nous calmer et de nous ôter ces
aiguillons de personnalité qui sont si âpres dans la jeunesse! Comment!
nous nous plaignons de perdre quelque chose, quand nous gagnons tant,
quand nos idées se redressent et s'étendent, quand notre coeur s'adoucit
et s'élargit, et quand notre conscience, enfin victorieuse, peut
regarder derrière elle et dire: «J'ai fait ma tâche, l'heure de la
récompense approche!»

Vous me comprenez, vous, chère amie. Je vous ai vue franchir cette
planche où le pied des femmes tremble et trébuche; vous la passez
gaiement, et vos soucis, quand vous en avez, ont une cause moins puérile
que ces vains regrets d'un âge qui n'est plus à regretter dès qu'il est
passé. Qu'ont-ils à se plaindre, ceux qui sont encore dans la vie que
j'avais hier? Craignent-ils de ne pas vieillir? Est-ce que chaque phase
de notre vie n'a pas ses forces, ses richesses, ses compensations? Il
faut vivre comme on monte à cheval; être souple, ne pas contrarier la
monture mal à propos, tenir la bride d'une main légère, courir quand le
vent souffle et nous presse, aller au pas quand le soleil d'automne
nous y invite. Dieu a bien fait les choses, et, lui aidant, les hommes
arriveront à les comprendre.

Voilà ce qui me passe par la tête en pensant à Pététin et à tant
d'autres que je sais et qui passeront le torrent en disant: «Je le
croyais plus furieux.»

Bonsoir, ma bonne chérie. Mille tendresses à mon Gaston, et à vous mille
caresses de coeur. Écrivez-moi.

  [1] Pauline Viardot.



CCXV

A M. ANSELME PÉTÉTIN, A PARIS

                                Nohant, 30 mai 1842.

Cher Gengiskan,

Si vous êtes fâché contre moi, vous avez tort, je le pense. Je ne suis
pas curieuse, ni désoeuvrée, ni taquine, quoi que vous en disiez. C'est
vous qui êtes taquin: si vous voulez avoir bonne mémoire, vous vous
rappellerez que c'est toujours vous qui m'avez attaquée, tantôt sur ma
dureté de coeur à propos de bottes, tantôt sur mon égoïsme à propos de
rien. Je ne me suis jamais défendue.

Il m'est absolument indifférent d'être jugée froide. A l'âge que j'ai,
ce n'est pas d'un mauvais goût, et mon amour-propre, sur ces choses-là,
est peut-être plus accommodant que le vôtre; car vous m'avez dit,
souvent des choses assez brutales à brûle-pourpoint et je ne m'en suis
jamais fâchée. Je vous voyais les nerfs irrités et j'aimais mieux vous
juger malade que _mauvais chien_.

Peut-être aviez-vous des intentions hostiles en jetant toutes ces
pierres dans mon jardin. Je ne le croyais pas et je vous répondais sans
humeur; je le pense un peu à présent, en voyant que vous avez été blessé
de réponses fort peu féroces selon moi, et qui convenaient plus à vos
déclamations contre la Providence et la race humaine que de longues,
âpres et inutiles discussions: vous vouliez peut-être les soulever entre
nous; car vous attaquiez sans cesse les points les plus sensibles et
les plus sacrés de nos croyances, sans charité aucune, et, peut-être
pourrais-je dire, sans le moindre égard pour moi.

Je faillis une ou deux fois m'y laisser prendre. Mais je me suis
arrêtée, en voyant que vous n'étiez pas l'homme de vos théories et que
votre coeur donnait un continuel démenti à vos blasphèmes. De la part
d'un méchant, elles ne m'eussent pas laissée aussi calme; ou bien c'eût
été le calme du mépris. Mais je me suis souvenue du noble et malheureux
Alceste, et je vous ai simplement dit que vous étiez malade, en d'autres
termes, misanthrope.

C'est donc bien offensant? je ne le savais pas. Je me croyais autorisée
à faire cette réflexion par l'espèce de dédain avec lequel vous débitiez
vos hérésies à deux doigts de mon nez. J'ai eu la bêtise de croire
que c'était de l'abandon de votre part; mais ce n'était pas chez vous
affaire de confiance et vous ne m'autorisiez pas, dites-vous, à vous
plaindre. Eh bien! mon vieux, je m'en abstiendrai devant vous, et, quand
madame Marliani viendra me parler de vous, je la prierai de ne pas vous
redire mon opinion sur votre maladie. Je ne sais pourquoi elle l'a fait,
je ne l'y avais pas autorisée.

Je ne me souviens pas de ce que je lui ai écrit; ce n'était pas une
_réponse_ à votre attaque, comme vous le pensez. Je ne croyais pas que
vous l'eussiez chargée de me faire le reproche que j'ai repoussé. Quoi
qu'elle vous ait répété de ma lettre, je ne crains pas qu'elle vous
offense, à moins que vous ne soyez fou; car je suis sûre de n'avoir
jamais eu ni un mauvais sentiment, ni une mauvaise pensée à votre égard.

Maintenant, si vous continuez à m'en vouloir, tant pis pour vous! vous
manquerez à la raison et à la justice. Vous me donnez une leçon un peu
rêche. Elle ne me pique point, parce que je ne la mérite pas. Vous me
croyez dure parce que je ne suis pas coquette. Je ne répondrai pas,
parce que c'est toujours une sotte chose de se laisser aller à parler
de soi. Ceux qui out besoin de cela pour nous connaître ne nous aiment
point, et ceux qui nous aiment nous devinent. Je ne vous reproche pas
l'espèce d'antipathie qui, malgré plusieurs choses aimables, perce dans
votre lettre. Vous faites profession de haïr Dieu d'abord et ensuite
tous les hommes; je serais bien vaine de vouloir être exceptée, et vous
ne vous trompez guère en disant que je ne vaux pas mieux que le premier
venu.

Je me défends seulement d'avoir été mauvaise pour vous. Mes paroles
n'ont même pas pu être dures, puisque mon intention ne l'était pas.
Votre lettre me prouve que vous êtes encore plus _malade_ que je ne le
pensais, soit dit, _sans vous offenser_, pour la _dernière_ fois.
Vous me faites même un peu l'effet de friser l'hypocondrie; vous êtes
heureusement assez jeune pour la combattre et vous en distraire. Vieux,
vous en serez guéri par la force des choses. La jeunesse a un sentiment
très âpre de personnalité, orgueilleuse dans le triomphe, amère et
colère dans la chute, douloureuse dans l'inaction. Cela est bien; car,
sans cela, elle n'agirait pas; quand l'âge de l'action est passé, la
personnalité s'efface, et l'on se console d'avoir trop ou trop peu agi,
quand on peut se dire qu'on a fait de son mieux, que l'action nous a
emporté ou que l'inaction nous a surmonté par la force des circonstances
extérieures, indépendantes de notre volonté.

On se réconcilie alors avec soi-même, on se soumet au jugement des
hommes et à la volonté de Dieu; c'est alors qu'on cesse d'être personnel
et que la vie des autres reprend, à nos yeux, sa véritable importance,
son effet salutaire et doux. Il est vrai que, pour arriver en
vieillissant à cet oubli de l'individualisme excessif, qui est le
stimulant et le tourment de la jeunesse, il faut pouvoir se rappeler
qu'on a été très sincère, et très ferme dans ses bonnes intentions.

Donc, quand je dis que vous serez tranquille sur vos vieux jours, je
ne vous fais pas d'insulte et je ne traite pas avec mépris votre mal
présent. Je ne crois pas à l'heureuse vieillesse des vilaines gens. Je
pense, au contraire, que leur âme va toujours s'aigrissant et que leur
enfer est en ce monde. Vous me direz que le monde n'est peuplé que de
ces gens-là. Eh! mon Dieu, je l'ai cru, je l'ai dit de même, tant qu'il
a été en leur pouvoir de me faire souffrir. Et pourquoi avaient-ils
ce pouvoir? c'est que je le leur donnais par la susceptibilité de mon
amour-propre. Je ne pensais qu'à me battre avec eux, et guère à les
plaindre; la pitié vient quand l'orgueil s'en va, elle change le point
de vue, et, si elle rend parfois plus triste encore, c'est une tristesse
douce et où l'espérance vient trouver place. N'allez pas me croire
douce, bonne et tendre pour avoir pensé et dit cela. C'est encore chez
moi à l'état de découverte, et, dans la pratique, je ne vaux encore
rien; j'attends avec impatience qu'il ne me reste pas un cheveu noir sur
la tête. Alors, j'en suis sure, je n'aurai plus un sentiment injuste
dans le coeur; je verrai les hommes non méchants, mais ignorants et
faibles, en réalité, comme je les aperçois déjà par la théorie. Et vous
aussi, vous les verrez tels, et tout ce qui vous paraît absurde dans mon
optimisme, vous l'aurez trouvé vous-même, et reconnu vrai.

Votre jeunesse furibonde et hautaine me rappelle la mienne, et vous ne
pouvez inventer aucun blasphème nouveau pour moi. Si je vous racontais
jusqu'où j'ai poussé la haine de toute chose et l'horreur de la vie,
j'aurais l'air de vous faire des romans.

J'avais un ami, un vrai Pylade qui m'a surnommé son Oreste, pour m'avoir
vue aux prises avec les Euménides, et pourtant je n'avais tué ni père ni
mère. Il avait bien raison de ne me pas prendre au sérieux; car je me
rêvais aussi méchante que les autres hommes, horriblement méchants à mes
yeux. Il avait coutume de me dire: «Tu es malade, bien malade!» C'est
peut-être à force de m'entendre répéter ce mot, qu'il m'est venu sur
les lèvres, en vous voyant dans vos accès. Je n'y ai pas mis plus
d'insolence que ne le faisait mon pauvre Pylade, le plus calme et le
plus patient des hommes! Vous me direz que je n'ai pas l'honneur d'être
votre Pylade. Je voudrais pouvoir être celui de tous les hommes qui
souffrent et leur faire le bien que mon ami m'a fait.

Vous direz encore que cette amitié universelle est la preuve de mon
mauvais coeur. Il se peut, mais je ne le savais pas; qu'elle vous irrite
et vous offense, au lieu de vous calmer, je vous en garderai votre
part, et, pour vous la prouver, puisque c'est le moyen, je ne vous
la témoignerai pas davantage. Sur ce, ô commandeur des non-croyants!
pardonnez-moi, ne me tuez pas en duel, et remettez dans votre poche un
de vos sujets de chagrin les plus mal fondés. Charlotte, qui vous aime,
a cru bien faire en vous parlant de moi. Elle s'est trompée, ne l'agitez
pas avec cela. Je ne lui en parlerai seulement pas. Elle a eu de bonnes
intentions; car, elle, elle a un coeur affectueux, vous ne pouvez pas le
nier.

Maurice vous remercie de votre bon souvenir. Nous travaillons et
cultivons Euripide, Eschyle et Sophocle pour le quart d'heure, dans des
traductions sans doute fort plates, mais qui nous laissent encore voir
que ces gens-là avaient quelque talent pour leur temps, comme on dirait
à la cour.

Moi, je m'occupe à avoir mal à la tête et aux yeux. Je ne sais si vous
pourrez me lire. J'aurais mieux fait, pour ma santé, d'avoir le coeur de
rocher dont vous me gratifiez, de vous laisser grogner tout votre saoul,
que de m'endommager le nerf optique à vous répondre si longuement.

Pardieu! je suis bien bête, et je devrais avoir les profits de
l'égoïsme, puisque j'en ai les honneurs.

Toute à vous.

G.S.



CCXVI

A M. CHARLES PONCY, A TOULON

                                Nohant, 23 juin 1842.

Mon cher Poncy,

Je ne vous écris qu'un mot, en attendant que je puisse vous écrire
davantage. J'ai, depuis six semaines, d'affreuses douleurs dans la tête,
produites par l'effet de la lumière _sur les yeux_. J'ai une peine bien
grande à fournir mon travail à la _Revue indépendante_, et, quatre ou
cinq jours par semaine, je suis forcée de m'enfermer dans l'obscurité
comme une chauve-souris; je vois alors le soleil et la nature par les
yeux de l'esprit et par la mémoire; car, pour les yeux du corps,
ils sont condamnés à l'inaction, ce qui m'attriste et m'ennuie
prodigieusement.

Je recevrai avec grand plaisir M. Paul Gaymard, voilà ce que je voulais
vous répondre sans tarder.

Et puis, maintenant, je vous dis bien vite que j'ai reçu vos deux
lettres; que vos poésies sont toujours belles et grandes; que votre
_Fête de l'Ascension_ est une promesse bien sainte et bien solennelle de
ne jamais briser la coupe fraternelle où vous buvez, avec les hommes de
la forte race, le courage et la douleur.

Faites beaucoup de poésies de ce genre, afin qu'elles aillent au coeur
du peuple et que la grande voix que le ciel vous a donnée pour chanter
au bord de la mer ne meure pas sur les rochers, comme celle de la _Harpe
des tempêtes_. Prenez dans vos robustes mains la harpe de l'humanité et
qu'elle vibre comme on n'a pas encore su la faire vibrer. Vous avez un
grand pas à faire (littérairement parlant) _pour associer vos grandes
peintures de la nature sauvage avec la pensée et le sentiment humain_.
Réfléchissez à ce que je souligne ici. Tout l'avenir, toute la mission
de votre génie sont dans ces deux lignes. C'est peut-être une mauvaise
formule de ce que je veux exprimer; mais c'est celle qui me vient dans
ce moment, et, telle qu'elle est, c'est le résumé de mes impressions et
de mes réflexions sur vous. Méditez-la, et, si elle vous suffit pour
comprendre ce que j'attends de vos efforts, donnez-m'en vous-même
l'explication et le développement dans votre réponse. C'est peut-être
une énigme que je vous propose. Eh bien, c'est un travail pour votre
intelligence. Si vous n'entendez pas la solution comme je l'entends,
rappelez-moi ma formule, et je vous la développerai de mon côté dans
ma prochaine lettre. Au reste, la difficulté que je vous propose,
_d'associer_ (en d'autres termes) _le sentiment artistique et
pittoresque avec le sentiment humain et moral_, vous l'avez
instinctivement résolue d'une manière admirable en plusieurs endroits
de vos poésies. Dans toutes celles où vous parlez de vous et de votre
métier, vous sentez profondément que, si l'on a du plaisir avoir en vous
l'individu parce qu'il est particulièrement doué, on en a encore plus à
le voir maçon, prolétaire, travailleur. Et pourquoi? c'est parce qu'un
individu qui se pose en poète, en artiste pur, en _Olympie_, comme la
plupart de nos grands hommes bourgeois et aristocrates, nous fatigue
bien vite de sa personnalité. Les délires, les joies et les souffrances
de son orgueil, la jalousie de ses rivaux, les calomnies de ses ennemis,
les insultes de là critique: que nous importent toutes ces choses
dont ils nous entretiennent, avec leur comparaison des chênes et des
champignons vénéneux poussés sur leur racine?--comparaison ingénieuse,
mais qui nous fait sourire parce que nous y voyons percer la vanité de
l'homme isolé, et que les hommes ne s'intéressent réellement à un homme
qu'autant que cet homme s'intéresse à l'humanité. Ses souffrances ne
trouvent d'intérêt et de sympathie qu'autant qu'elles sont subies pour
l'humanité. Son martyre n'a de grandeur que lorsqu'il ressemble à
celui du Christ; vous le savez, vous le sentez, vous l'avez dit. Voilà
pourquoi votre couronne d'épines vous a été posée sur le front. C'est
afin que chacune de ces épines brûlantes fit entrer dans votre front
puissant une des souffrances et le sentiment d'une des injustices que
subit l'humanité. Et l'humanité qui souffre, ce n'est pas nous, les
hommes de lettres; ce n'est pas moi, qui ne connais (malheureusement
pour moi peut-être) ni la faim ni la misère; ce n'est pas même vous, mon
cher poète, qui trouverez dans votre gloire et dans la reconnaissance
de vos frères, une haute récompense de vos maux personnels; c'est le
peuple, le peuple ignorant, le peuple abandonné, plein de fougueuses
passions qu'on excite dans un mauvais sens, ou qu'on refoule, sans
respect de cette force que Dieu ne lui a pourtant pas donnée pour rien.
C'est le peuple livré à tous les maux du corps et de l'âme, sans prêtres
d'une vraie religion; sans compassion et sans respect de la part de ces
classes éclairées (jusqu'à ce jour), qui mériteraient de retomber dans
l'abrutissement, si Dieu n'était pas tout pitié, tout patience et tout
pardon.

Me voilà un peu loin de la concision que je me promettais en commençant
ma lettre, et je crains que vous n'ayez autant de peine à déchiffrer mon
écriture que moi à la voir. N'importe, je ne veux pas laisser mon idée
trop incomplète. Je vous disais donc que vous aviez résolu la difficulté
toutes les fois que vous avez parlé du travail. Maintenant il faut
marier partout la grande peinture extérieure à l'idée même de votre
poésie. Il faut faire des _marines_: elles sont trop belles pour que
je veuille vous en empêcher; mais il faut, sans sacrifier la peinture,
féconder par la comparaison ces belles pièces de poésie si fortes et si
colorées. Vous avez rencontré parfois l'idée; mais je ne trouve pas
que vous en ayez tiré tout le parti suffisant. Ainsi la plupart de vos
_marines_ sont trop de _l'art pour l'art_, comme disent nos artistes
sans coeur. Je voudrais que cette impitoyable mer, que vous connaissez
et que vous montrez si bien, fût plus personnifiée, plus significative,
et que, par un de ces miracles de la poésie que je ne puis vous
indiquer, mais qu'il vous est donné de trouver, les émotions qu'elle
vous inspire, la terreur et l'admiration, fussent liées à des sentiments
toujours humains et profonds. Enfin il faut ne parler aux yeux de
l'imagination que pour pénétrer dans l'âme plus avant que par le
raisonnement. Pourquoi cette éternelle colère des éléments? cette lutte
entre le ciel et l'abîme, le règne du soleil qui pacifie tout; pourquoi
la rage, la force, la beauté, le calme? Ne sont-ce pas là des symboles,
des images en rapport avec nos rages intérieures, et le calme n'est-il
pas une des figures de la Divinité? Voyez Homère! comme il touche à la
nature! il est plus romantique que tous nos modernes; et pourtant cette
nature si bien sentie et si bien dépeinte n'est qu'un inépuisable
arsenal où il trouve des comparaisons pour animer et colorer les actes
de la vie divine et humaine. Tout le secret de la poésie, tous ses
prodiges sont là. Vous l'avez senti dans la _Barque échouée_, dans la
_Fumée qui monte des toits_, etc. Je voudrais que vous le sentissiez
dans toutes les pièces que vous faites; c'est par là qu'elles seraient
complètes, profondes, et que l'impression en serait ineffaçable. Hugo a
senti cela quelquefois; mais son âme n'est pas assez morale pour l'avoir
senti tout à fait et à propos. C'est parce que son coeur manque de
flamme que sa muse manque de goût. L'oiseau chante pour chanter, dit-on.
J'en doute.

Il chante ses amours et son bonheur, et c'est par là qu'il est en
rapport avec la nature. Mais l'homme a plus à faire, et le poète ne
chante que pour émouvoir et faire penser.

J'espère qu'en voilà assez pour une aveugle. Je crains que mon écriture
ne vous communique ma cécité.

Adieu, cher Poncy. Suppléez par votre intelligence à tout ce que je vous
dis si mal et si obscurément. Solange et Maurice vous lisent et vous
aiment. Maurice a presque votre âge, je crois. Il a dix-neuf ans; c'est
un peintre. Il est doux, laborieux, calme comme la mer la plus calme.
Solange a quatorze ans; elle est grande, belle et fière. C'est une
créature indomptable et une intelligence supérieure, avec une paresse
dont on n'a pas d'idée. Elle peut tout et ne veut rien. Son avenir est
un mystère, un soleil sous les nuages. Le sentiment de l'indépendance et
de l'égalité des droits, malgré ses instincts de domination, n'est que
trop développé en elle. Il faudra voir comment elle l'entendra et ce
qu'elle fera de sa puissance. Elle est très flattée de votre envoi et
l'a collé clans son album avec les autographes les plus illustres.

Avez-vous un numéro de la _Ruche populaire_ où mon ami Vinçard rend
compte de vos _Marines_? Le _Progrès du Pas-de-Calais_, rédigé par mon
ami Degeorge, doit avoir fait aussi un article. Enfin, la _Phalange_
m'en a promis un. Si vous n'êtes pas à même de vous procurer ces
journaux, dites-le-moi, je vous les ferai envoyer; J'ai écrit à mon
éditeur Perretin de vous faire passer un exemplaire d'_Indiana_, et un
de tous ceux de la nouvelle édition, à mesure qu'ils paraîtront.

Quant aux vers que vous m'adressez, je les garde pour moi jusqu'à nouvel
ordre. J'y suis sensible et j'en suis fière. Mais il ne faut pas les
publier dans le prochain recueil; cela me gênerait pour le pousser
comme je veux le faire. J'aurais l'air de vous gouter parce que vous
me louez... Les sots n'y verraient pas autre chose, et diraient que je
travaille à m'élever des autels. Cela ferait tort à votre succès, si on
peut appeler succès la voix des journaux. Mais, toute mauvaise qu'elle
est, il la faut jusqu'à un certain point.

Adieu encore, et à vous de coeur.

Ne vous donnez pas la peine de recopier les vers que vous m'avez
envoyés. Je ne les égare pas, et, si je vous demande des changements
et des corrections, à ceux-là et aux autres, vous aurez bien assez
d'ouvrage. Ne vous fatiguez donc pas à écrire plus qu'il ne faut. Je lis
parfaitement bien votre écriture. Si je suis sévère pour le fond, il
faudra que vous soyez courageux et patient. Il ne s'agit pas de faire
un second volume aussi bon que le premier. En poésie, qui n'avance pas
recule. Il faut faire beaucoup mieux. Je ne vous ai pas parlé des taches
et des négligences de votre premier volume. Il y avait tant à admirer et
tant à s'étonner, que je n'ai pas trouvé de place dans mon esprit
pour la critique. Mais il faut que le second volume n'ait pas ces
incorrections. Il faut passer maître avant peu. Ménagez votre santé
pourtant, mon pauvre enfant, et ne vous pressez pas. Quand vous n'êtes
pas en train, reposez-vous et ne faites pas fonctionner le corps et
l'esprit à la fois, au delà de vos forces. Vous avez bien le temps, vous
êtes tout jeune, et nous nous usons tous trop vite. N'écrivez que quand
l'inspiration vous possède et vous presse.



CCXVII

AU MÊME

                                Nohant, 24 août 1849

Mon cher poète,

J'ai trouvé vos deux lettres au retour d'un voyage que je viens de faire
à Paris, pour mes affaires, c'est-à-dire pour celles de notre _Revue_.
Je suis toujours malade, et mes yeux me refusent le service. Ne croyez
donc pas, si je ne vous réponds pas exactement, qu'il y ait de ma faute.
Mon travail même est sans cesse interrompu et repris avec de pénibles
efforts souvent infructueux.

Je crois qu'à certains égards, vous avez progressé. Vos idées
s'enchaînent, se symbolisent et se complètent mieux. Mais je veux vous
avertir avec la franchise et l'autorité maternelles que vous voulez
bien m'accorder: vous négligez la forme et l'expression, au lieu de les
corriger. Je ne vous ai pas fait de reproche pour votre volume imprimé,
je n'ai fait d'attention sérieuse qu'à l'inspiration extraordinaire et
à l'innéité, l'abondance de talent, qui s'y révèlent à chaque page. Je
savais bien qu'à chaque page il y avait ou une incorrection de langage
ou une métaphore manquant de justesse, ou un trait dont le goût n'était
pas pur. Si vous voulez faire une seconde publication ayant les mêmes
qualités et les mêmes défauts que la première, vous le pouvez. Je suis à
votre service pour m'en occuper avec autant de zèle et de dévouement
que s'il s'agissait de votre chef-d'oeuvre. Mais, si vous écoutez
les conseils de mon amitié sérieuse et sévère, vous ne publierez vos
nouvelles poésies que lorsque vous y reconnaîtrez vous-même plus de
qualités et moins de défauts que dans les premières.

Vous êtes si jeune, qu'il ne vous est pas permis de ne pas faire chaque
année un progrès sensible. Or, je trouve, dans les pièces que vous
m'avez envoyées, plus de qualités, il est vrai, mais aussi plus de
défauts que dans votre volume. Je ne m'en étonne pas, et même je
vous dirai que je m'y attendais. C'est une phase inévitable de la
transformation qui se fait dans l'esprit d'un poète comme d'un artiste.
J'étudie ces phases dans la peinture que fait mon fils, et je les ai
étudiées sur moi-même dans ma jeunesse. Tant qu'on est dans l'heureux
âge de progresser, on perd à chaque instant d'un côté ce qu'on gagne
de l'autre. De ce que cela est inévitable, il n'en faut pas moins
s'observer, s'efforcer, s'examiner et se corriger. Dans la peinture, on
étudie les grands modèles. Dans la littérature, il en faut faire autant.
Je voudrais que vous prissiez du repos pour quelque temps, puisque
vous-même, au milieu de vos fatigues et de vos chagrins domestiques,
vous en sentez le besoin. Il faudra lire beaucoup d'ancienne
littérature, du Corneille, du Bossuet, du Jean-Jacques Rousseau; même
du Boileau comme antidote à un certain débordement d'expressions et de
métaphores romantiques dont on abuse aujourd'hui, et dont vous abusez
souvent.

Je ne veux pas que vous vous effaciez, que vous cessiez d'être moderne
et romantique pour vous faire classique et ancien. Mais il n'y a pas de
danger que cela vous arrive. Vous êtes riche à revendre, et il ne s'agit
plus que de savoir choisir et ordonner vos richesses. Comme jeune homme
et poète ardent, vous manquez souvent de goût: cette chose si fine,
qu'elle est indéfinissable, que je ne pourrais jamais vous dire en quoi
elle consiste, et que, sans elle, pourtant, il n'y a point d'art ni de
vraie poésie. Si vous n'en aviez pas du tout, je n'essayerais pas de
vous conseiller d'en avoir: ce serait bien inutile; mais c'est parce
que vous en avez beaucoup et grandement que je vous avertis de penser
maintenant au triage. Je vous détaillerais bien, vers par vers, vos
succès et vos chutes en ce genre. Ainsi, les quatre vers qui terminent
l'_Échappée_ _de mer_ sont une comparaison extrêmement hardie, et
cependant juste, heureuse et belle. Mais quand, par un néologisme
audacieux, vous faites le verbe _zigzaguer_, vous ne réussissez
qu'à peindre aux yeux vivement une chose matérielle, et, au lieu de
l'embellir par l'expression (ce qui est le devoir inexorable de la
poésie), vous la rabaissez à un terme vulgaire et incorrect, vous
manquez au goût. Vous peignez un spectacle grandiose: ne cessez pas
d'être grandiose; vous voulez dire naïvement une chose naïve: soyez
naïf. _Zigzaguer_ n'est ni l'un ni l'autre. Si je vous analysais vos
vers un par un, je vous ennuierais, je vous effrayerais peut-être, et
mon avis n'est pas qu'on reprenne un travail mot à mot pour le refaire
péniblement. Il vaut mieux passer à un autre et s'observer en le
faisant. Vous auriez même près de vous un conseil assidu et sévère,
qu'il vous fatiguerait, et glacerait peut-être votre inspiration. Je
ne veux faire ce triste métier avec vous que quand vous serez résolu à
imprimer. Alors vous m'enverrez le tout, et, si vous le voulez, je ferai
le travail d'élaguer et d'indiquer à un nouvel examen de vous ce qui ne
me paraîtra pas bien. Mais, dans l'état de fatigue et d'agitation
où vous êtes, le plus sage serait de travailler moins souvent et
d'apprendre davantage. Je vous blâme beaucoup d'avoir une correspondance
qui vous prend du temps. Je n'en ai pas, moi. Une fois par mois; j'écris
une douzaine de lettres, tant pour mes amis que pour mes affaires, et je
reçois au moins cent lettres par mois.

Mais elles sont le fait de l'oisiveté, de la curiosité et de la vanité.
Je n'ai garde d'y répondre, quand je n'y vois aucune utilité pour moi ou
pour les autres. Cela me fait des ennemis. Je m'y résigne, ne pouvant
l'éviter et n'ayant pas le moyen de payer une secrétaire pour la
satisfaction d'autrui. Vous avez mieux à faire, mon cher enfant, que de
gaspiller votre temps si rare, et vos forces si nécessaires, à de menues
expansions de banale correspondance où l'on est toujours poussé par le
besoin de parler de soi. Quand vous avez une heure de reste le soir,
lisez donc de bons vers et de bonne prose, et, sans vous attacher à
imiter aucun auteur, vous prendrez, sans vous en apercevoir, l'habitude
d'un goût plus sévère et d'une pureté de forme plus soutenue.

Quant aux lettres que vous m'écrivez, mon cher poète, et que je reçois
toujours avec un vrai plaisir, ne vous demandez pas si elles sont bien
écrites. Elles le sont. Votre coeur y parle, et le _lecteur_ n'y cherche
pas autre chose.

Si vous avez le courage de faire ce que je vous dis, avant peu de mois,
vous vous réveillerez un beau jour ayant beaucoup acquis, et, sans vous
en rendre compte peut-être, vous aurez trouvé des formes irréprochables
pour rendre vos pensées nobles et chaleureuses.

Mais le travail, la maladie, la misère, me direz-vous? Oh! je sais bien
ce que c'est. Si vous comptez vivre de votre plume, et progresser en
même temps, je vous dirai que c'est trop pour commencer, et qu'il faut
vous résigner, pendant quelques années encore, à choisir entre le profit
et le progrès du talent. Si vous étiez malade tout à fait et dans
l'impossibilité de travailler des bras, j'espère que vous seriez assez
bon fils pour me le dire et ne pas rougir d'un service, si tant est
qu'on puisse appeler service un moment d'aide si doux à l'ami qui peut
le procurer.

Vous avez bien fait de repousser du pied l'or dont vous me parlez, si
c'était de cet or de mauvais aloi que nous savons bien et qui souille
le coeur et la main. Mais l'aide d'un coeur ami, c'est autre chose.
J'espère que vous le comprendrez comme moi.

Adieu, mon cher Poncy. Du courage! croyez qu'il m'en faut beaucoup pour
vous sermonner comme je fais.

A vous, de coeur.

J'ai encore un mot à vous dire. Ne montrez jamais mes lettres qu'à votre
mère, à votre femme, ou à votre meilleur ami. C'est une sauvagerie et
une manie que j'ai au plus haut degré. L'idée que je n'écris pas pour la
personne seule à qui j'écris, ou pour ceux qui l'aiment complètement, me
glacerait sur-le-champ le coeur et la main. Chacun a son défaut. Le mien
est une misanthropie d'habitudes extérieures, quoique, au fond, je n'aie
guère d'autre passion maintenant que l'amour de mes semblables; mais ma
personnalité n'a que faire dans les faibles services que mon coeur et ma
foi peuvent rendre en ce monde.

Quelques-uns m'ont fait beaucoup de peine sans le savoir, en parlant et
en écrivant sur ma personne, mes _faits_ et _gestes_, même en bien et
avec bonne intention. Respectez la maladie d'esprit de celle que vous
appelez votre mère.



CCXVIII

A MADEMOISELLE LEROYER DE CHANTEPIE,
A ANGERS

                                Nohant, 23 août 1841

Mademoiselle,

J'ai reçu à Paris, où je viens de passer quelques jours, la lettre que
vous m'avez fait l'honneur de m'écrire il y a deux mois. Je répondrais
mal à la confiance dont vous m'honorez si je n'essayais pas de vous dire
mon opinion sur votre situation présente. Cependant, je suis un bien
mauvais juge en pareille matière, et je n'ai point du tout le sens de la
vie pratique. Je vous prie donc de regarder le jugement très bref que
je vais vous soumettre comme une synthèse d'où je ne puis redescendre à
l'analyse, parce que les détails de l'existence ne se présentent à moi
que comme des romans plus ou moins malheureux et dont la conclusion ne
se rapporte qu'à une maxime générale: changer la société de fond en
comble.

Je trouve la société livrée au plus affreux désordre, et, entre toutes
les iniquités que je lui vois consacrer, je regarde, en première ligne,
les rapports de l'homme avec la femme établis d'une manière injuste et
absurde. Je ne puis donc conseiller à personne un mariage sanctionné par
une loi civile qui consacre la dépendance, l'infériorité et la nullité
sociale de la femme. J'ai passé dix ans à réfléchir là-dessus, et, après
m'être demandé pourquoi tous les amours de ce monde, légitimés ou non
légitimés par la société, étaient tous plus ou moins malheureux, quelles
que fussent les qualités et les vertus des âmes ainsi associées, je me
suis convaincue de l'impossibilité radicale de ce parfait bonheur,
idéal de l'amour, dans des conditions d'inégalité, d'infériorité et de
dépendance d'un sexe vis-à-vis de l'autre. Que ce soit la loi, que
ce soit la morale reconnue généralement, que ce soit l'opinion ou le
préjugé, la femme, en se donnant à l'homme, est nécessairement ou
enchaînée ou coupable.

Maintenant, vous me demandez si vous serez heureuse par l'amour et le
mariage. Vous ne le serez ni par l'un ni par l'autre, j'en suis bien
convaincue. Mais; si vous me demandez dans quelles conditions autres je
place le bonheur de la femme, je vous répondrai que, ne pouvant refaire
la société, et sachant bien qu'elle durera plus que notre courte
apparition actuelle en ce monde, je la place dans un avenir auquel
je crois fermement et où nous reviendrons à la vie humaine dans des
conditions meilleures, au sein d'une société plus avancée, où nos
intentions seront mieux comprises et notre dignité mieux établie.

Je crois à la vie éternelle, à l'humanité éternelle, au progrès éternel;
et, comme j'ai embrassé à cet égard les croyances de M. Pierre Leroux,
je vous renvoie à ses démonstrations philosophiques. J'ignore si elles
vous satisferont, mais je ne puis vous en donner de meilleures: quant à
moi, elles ont entièrement résolu mes doutes et fondé ma foi religieuse.

Mais, me direz-vous encore, faut-il renoncer, comme les moines du
catholicisme, à toute jouissance, à toute action, à toute manifestation
de la vie présente, dans l'espoir d'une vie future? Je ne crois point
que ce soit là un devoir, sinon, pour les lâches et les impuissants. Que
la femme, pour échapper à la souffrance et à l'humiliation, se préserve
de l'amour et de la maternité, c'est une conclusion romanesque que j'ai
essayée dans le roman de _Lélia_, non pas comme un exemple à suivre,
mais comme la peinture d'un martyre qui peut donner à penser aux juges
et aux bourreaux, aux hommes qui font la loi et à ceux qui l'appliquent.
Cela n'était qu'un poème, et, puisque vous avez pris la peine de le lire
(en trois volumes), vous n'y aurez pas vu, je l'espère, une doctrine. Je
n'ai jamais fait de doctrine, je ne me sens pas une intelligence assez
haute pour cela. J'en ai cherché une; je l'ai embrassée. Voilà pour ma
synthèse à moi; mais je n'ai pas le génie de l'application, et je ne
saurais vraiment pas vous dire dans quelles conditions vous devez
accepter l'amour, subir le mariage et vous sanctifier par la maternité.

L'amour, la fidélité, la maternité, tels sont pourtant les actes les
plus nécessaires, les plus importants et les plus sacrés de la vie de la
femme. Mais, dans l'absence d'une morale publique et d'une loi civile
qui rendent ces devoirs possibles et fructueux, puis-je vous indiquer
les cas particuliers où, pour les remplir, vous devez céder ou résister
à la coutume générale, à la nécessité civile et à l'opinion publique? En
y réfléchissant, mademoiselle vous reconnaîtrez que je ne le puis pas,
et que vous seule êtes assez éclairée sur votre propre force et sur
votre propre conscience, pour trouver un sentier à travers ces abîmes,
et une route vers l'idéal que vous concevez.

A votre place, je n'aurais, quant à moi, qu'une manière de trancher ces
difficultés. Je ne songerais point à mon propre bonheur. Convaincue que,
dans le temps où nous vivons (avec les idées philosophiques que notre
intelligence nous suggère et la résistance que la législation et
l'opinion opposent à des progrès dont nous sentons le besoin), il n'y
a pas de bonheur possible au point de vue de l'égoïsme, j'accepterais
cette vie avec un certain enthousiasme et une résolution analogue en
quelque sorte à celle des premiers martyrs. Cette abjuration du bonheur
personnel une fois faite sans retour, la question serait fort éclaircie.
Il ne s'agirait plus que de chercher à faire mon devoir comme je
l'entendrais. Et quel serait ce devoir? Ce serait de me placer, au
risque de beaucoup de déceptions, de persécutions et de souffrances,
dans les conditions où ma vie serait le plus utile au plus grand, nombre
possible de mes semblables. Si l'amour parle en vous, quel sera, avec
une telle abnégation, le but de votre amour? Faire le plus de bien
possible à l'objet de votre amour. Je n'entends pas par là lui donner
les richesses et les joies qu'elles procurent: c'est plutôt le moyen
de corrompre que celui d'édifier. J'entends lui fournir les moyens
d'ennoblir son âme, et de pratiquer la justice, la charité, la loyauté.
Si vous n'espérez pas produire ces effets nobles et avoir cette action
puissante sur l'être que vous aimez, votre amour et votre fortune ne lui
feront aucun bien. Il sera ingrat, et vous serez humiliée.

Si l'espoir de la maternité parle en vous, quel sera (toujours avec
l'abnégation) le but de votre espoir? Ce sera de vous placer dans les
conditions les plus favorables à l'éducation de vos enfants, aux bons
exemples et aux bons préceptes que vous devez leur fournir.

Enfin, si le désir de donner le bon exemple à votre entourage parle
en vous, examinez d'abord si votre entourage est susceptible d'être
impressionné et modifié par un bon exemple, et, s'il en est ainsi,
cherchez les conditions dans lesquelles vous lui donnerez ce bon
exemple.

Ici s'arrête nécessairement mon instruction. Si vous me disiez
d'appliquer à votre place ces trois préceptes, je ferais peut-être tout
de travers. Je crois avoir une bonne conscience et de bonnes intentions.
Mais je n'ai aucune habileté de conduite, et je me suis mille fois
trompée dans l'action. Je crois que vous avez un meilleur jugement, et
que, si vous, vous servez de ma théorie, vous sortirez des incertitudes
où vous êtes plongée. La préoccupation où vous êtes d'une satisfaction
personnelle que je crois impossible d'assurer est l'obstacle qui vous
arrête, et, si vous vous sentez la foi et le courage de l'écarter la
lumière se fera dans votre intelligence.

Je n'ai pas lu les ouvrages que vous m'avez fait l'honneur de m'envoyer.
Ils ont été égarés dans un déménagement avec d'autres livres, et je n'ai
jamais pu les retrouver. Si vous aviez la bonté de renouveler votre
envoi, j'y consacrerais les premières heures de liberté que j'aurai.
Je vous demande pardon de mon griffonnage, j'ai la vue fort altérée.
J'écris bien rarement des lettres et avec beaucoup de peine.

Agréez, mademoiselle, l'expression de mon estime bien particulière et de
mes sentiments distingués.

GEORGE SAND.

Je serai à Paris vers le 25 septembre. Veuillez adresser à la _Revue
indépendante_.



CCXIX

A MONSEIGNEUR L'ARCHEVÊQUE DE PARIS

                                Nohant, septembre 1812.

Monseigneur.

Mon nom est peut-être une mauvaise recommandation près de vous; mais,
si, avec des croyances peut-être différentes des vôtres; je viens à
vous, pleine de confiance, pour vous indiquer une bonne oeuvre à faire,
il me semble que votre sagesse éclairée et votre esprit de charité
peuvent m'accorder aussi quelque confiance et m'écouter avec douceur.

Il y a du moins un point qui rassemble les âmes engagées sur des routes
diverses. C'est l'amour de la justice, et, comme toute justice émane de
Dieu, peut-être ne suis-je pas une âme impie ni indigne de merci; c'est
cet esprit de justice et de bonté que j'invoque, pour oser, sans être
connue de vous, vous confier un secret et vous demander une grâce.

Monseigneur, il y a, dans une commune de campagne, un desservant très
orthodoxe, nullement partisan de mes dissidences avec la lettre des lois
de l'Église, et avec lequel, par conséquent, je ne suis pas intimement
liée. Je respecte trop la sincérité et la fermeté de sa foi pour
chercher à l'ébranler par de vaines discussions, et sa foi me paraît
bonne et bien entendue, puisqu'elle ne produit que de bonnes et nobles
actions. Les services et les soins à rendre aux paysans malades ou
indigents me sont imposés par un peu d'aisance et par mon séjour au
milieu d'eux. C'est ainsi que j'ai été à même d'apprécier la conduite
pure et respectable de ce vertueux prêtre, et, le voyant béni de tous,
me trouvant parfois en relations avec lui pour aviser au soulagement de
certaines souffrances et misères, je puis attester que c'est là un homme
irréprochable aux yeux de toutes les opinions.

Ces jours derniers, l'ayant rencontré dans une chaumière et revenant par
le même chemin que lui, je remarquai qu'il était fort triste et abattu,
et, l'ayant pressé de questions, j'obtins la confidence que je vais
faire à Votre Grandeur. C'est un secret qui m'a été confié, et je ne le
confierai jamais qu'à Elle, c'est lui dire que je compte absolument sur
son honneur et sur sa religion pour ne point chercher à connaître le nom
du prêtre dont il s'agit; car la démarche que je fais ici, je n'y suis
point autorisée; je la prends dans un mouvement de mon coeur et dans une
sorte d'inspiration que je crois bonne et sûre.

Il y a quelques années, ce desservant, touché du désespoir d'une vieille
mère de famille dont le fils, homme d'honneur, mais accablé par de
malheureuses affaires, allait être poursuivi et emprisonné pour dettes,
céda aux conseils de la pitié, accorda pleine confiance aux preuves
qu'on lui donnait, et s'engagea à servir de caution auprès des
créanciers pour une pauvre somme de quatre mille francs. C'était plus
qu'il ne possédait, ou, pour mieux dire, il ne possédait rien du tout.
Mais, comme les créanciers demandaient alors une garantie plutôt que de
l'argent; que le débiteur paraissait pouvoir s'acquitter en quelques
années par son travail, le bon prêtre calcula que, toutes choses étant
mises au pis, il pourrait lui-même, avec le temps et en se privant
chaque année, arriver à faire face au désastre.

Malheureusement, le débiteur mourut peu après, ne laissant rien, et la
dette retomba sur le prêtre, qui obtint un peu de temps, et qui, depuis
deux ou trois ans, paye les intérêts sans avoir pu arriver à solder plus
de deux cents francs sur le capital.

Maintenant, voici que les créanciers se montrent fort durs et fort
pressés, qu'ils exigent ce capital sur l'heure, menacent de poursuites,
de frais et de saisie, et, pour avoir exercé la charité, un prêtre
respectable et excellent peut être d'un jour à l'autre exposé à un
scandale, à une honte poignante.

Si j'avais eu quatre mille francs, j'aurais à l'instant même fait cesser
l'inquiétude et la douleur de ce bon curé. Mais son histoire est la
mienne, avec la différence que ce qui lui est arrivé une fois m'est
arrivé plus de vingt fois, et que, dans la proportion de mes ressources
aux siennes, je suis encore plus gênée et empêchée que lui. Ma position
de femme, c'est-à-dire de mineure aux yeux de la loi (mineure de
quarante ans, s'il vous plaît, monseigneur!), ne me permet pas
d'emprunter, et je ne peux pas m'adresser à des amis. La plupart des
miens sont pauvres; le peu de riches véritablement humains que j'ai
rencontrés sont tellement épuisés d'aumônes et de charités, que c'est
être indiscret que de recourir à eux encore une fois. Et puis je
dois vous avouer que je suis liée en général avec des personnes de
l'_opposition_ la plus prononcée, et que, malheureusement, il y a de
l'intolérance au fond de toutes les opinions de ce temps-ci. Tel qui
se dépouillera pour un détenu politique de sa couleur ne s'intéressera
point à un curé et ne comprendra pas que je m'y intéresse.

J'ai fait appel, sans les beaucoup connaître, à quelques personnes
riches et pieuses, leur faisant entendre qu'il s'agissait d'un prêtre,
et d'un prêtre aussi orthodoxe qu'elles pouvaient le désirer. On m'a
répondu qu'on n'avait pas d'argent ou qu'on avait _ses pauvres._

J'ai conseillé à mon desservant de s'adresser au prélat de son diocèse;
mais d'autres le lui ont déconseillé, parce que monseigneur, dit-on,
blâmerait l'action du prêtre charitable comme une légèreté, comme une
imprudence, et que cet aveu pourrait lui faire du tort dans son esprit.
Est-ce possible? la prudence humaine peut-elle parler, là où la pitié
évangélique commande? Je ne comprends rien à cela, mais enfin je ne puis
insister sur un avis où l'on croit voir de graves inconvénients. Dans
cette perplexité, l'idée m'est venue de m'adresser tout droit à Votre
Grandeur, parce qu'on m'a dit qu'Elle avait l'esprit élevé et l'âme
véritablement apostolique. J'ai eu confiance, et j'ai osé. Je prévois
bien que Votre Grandeur fait son devoir encore mieux que moi, encore
mieux que tout le monde, et qu'Elle a quelque peine à satisfaire toutes
les demandés nécessiteuses dont elle est accablée. Mais elle a de
nombreuses et puissantes relations que je n'ai point, elle doit disposer
de la bourse de beaucoup de personnes charitables, et il suffit d'un mot
de sa bouche pour obtenir pleine croyance, tandis qu'une hérétique comme
moi n'a point de crédit, et ne peut espérer d'être écoutée que par une
àme aussi dégagée de soupçons et aussi saintement loyale que celle de
Votre Grandeur.

Je la prie d'agréer l'hommage de mon profond respect.

GEORGE SAND.



CXX

A M. CHARLES DUVERNET, A LA CHÂTRE

                                Paris, 12 novembre 1842.

Mon bon Charles,

Tu es excellent, et tes marrons le sont aussi. Nous les croquons à
toutes les sauces, et cet échantillon du Berry, en même temps qu'il nous
couvre de gloire aux yeux de nos convives, nous satisfait l'estomac en
nous réjouissant le coeur. Solange surtout en fait son profit à belles
dents, et madame Pauline les a trouvés si bons, que je lui en ai promis,
de ta part, un joli sac que certainement tu ne lui refuseras pas.

Je te dirai que nous sommes occupés de cette grande et bonne Pauline,
avec redoublement depuis son _redébut_ aux Italiens. Je ne te dis rien
de sa voix et de son génie, tu en sais aussi long que nous là-dessus;
mais tu apprendras avec plaisir que son succès, un peu contesté dans
les premiers jours, non par le public, mais par quelques coteries et
boutiques de journalisme, a été, dans _la Cenerentola_ aussi brillant
et aussi complet que possible. Elle y est admirable, et, durant trois
représentations de suite, on lui a fait répéter le finale. On remonte
maintenant le _Tancrède_ pour elle, et, les jours où elle ne chante pas,
nous montons à cheval ensemble.

Nous cultivons aussi le billard; j'en ai un joli petit, que je loue
vingt francs par mois, dans mon salon, et, grâce à la bonne amitié, nous
nous rapprochons, autant que faire se peut, dans ce triste Paris, de la
vie de Nohant. Ce qui nous donne un air campagne, aussi, c'est que je
demeure dans le même square que la famille Marliani, Chopin dans le
pavillon suivant, de sorte que, sans sortir de cette grande cour
d'Orléans, bien éclairée et bien sablée, nous courons, le soir, les uns
chez les autres, comme de bons voisins de province. Nous avons même
inventé de ne faire qu'une marmite, et de manger tous ensemble, chez
madame Marliani; ce qui est plus économique et plus enjoué de beaucoup
que le chacun chez soi. C'est une espèce de phalanstère qui nous
divertit et où la liberté mutuelle est beaucoup plus garantie que dans
celui des fouriéristes.

Voilà comme nous vivons cette année, et, si tu viens nous voir, tu nous
trouveras, j'espère, _très gentils_.

Solange est en pension, et sort tous les samedis jusqu'au lundi matin.
Maurice a repris l'atelier _con furia,_ et moi, j'ai repris _Consuelo_,
comme un chien qu'on fouette; car j'avais tant flâné pour mon
déménagement et mon installation, que je m'étais habituée délicieusement
à ne rien faire. J'espère que je te donne sur nous tous les détails que
tu peux désirer.

Quant à notre _Revue_, nous sommes en train de la reconstituer, et
j'espère qu'après le numéro qui paraîtra ce mois-ci, nous nous mettrons
à flot. Tu me dis de lui mettre l'éperon au ventre, cela ne dépend pas
de moi. Dans ce bas monde, le zèle et le courage ne sont rien sans
l'argent. Je n'en ai point, je n'en ai pas mis dans l'affaire, et Leroux
et moi n'y sommes que pour notre travail. La mise de fonds s'épuisait
avant que les bénéfices eussent pu être sensibles. Nous devions chercher
à doubler notre capital pour continuer, nous avons fait mieux: nous
l'avons triplé, et peut-être allons-nous le quadrupler. En même temps,
nous laissons les droits de propriété et les peines de la direction
à nos bailleurs de fonds. Cette direction, jointe au travail de la
rédaction et à la direction matérielle de l'imprimerie, était une charge
effroyable, pesant tout entière sur la tête et les bras de Leroux.
Viardot, occupé des voyages, des engagements et des représentations de
sa femme, n'y pouvait apporter une coopération active ni suivie.

Le peu que nous avons fait jusqu'ici est donc un tour de force, et, moi
qui vois les choses de près, loin d'éperonner avec impatience mon pauvre
philosophe, j'admire qu'il ait pu s'en tirer, sans manquer à paraître
tous les mois, et en y poursuivant de difficiles et magnifiques travaux
de politique sociale. Enfin le numéro de janvier sera fait sous
la conduite de nos deux nouveaux associés (peut-être de nos trois
associés), et nos noms disparaîtront de la couverture, parce que nous
aurons un gérant signataire, qui, moyennant le cautionnement,--autre
affaire grave que nous éludions, faute d'argent, en ne paraissant qu'une
fois par mois,--fera marcher notre _Revue_ par quinzaines régulières.
Viardot s'arrange et se concerte avec eux pour sa part de propriété, et
nous restons comme rédacteurs principaux. Prenez donc patience avec nos
dernières lenteurs. Si vous comptez vos numéros et la matière énorme
qu'ils renferment, vous verrez que nous vous en avons donné plus que
nous ne vous en promettions. Renouvelez vos abonnements, et, si vous
êtes contents de notre _honnêteté_ de principes, comptez que la _Revue_
ne changera pas de ligne, vu que nos associés sont des condisciples
zélés et incorruptibles des mêmes doctrines.

Maintenant, parle-moi de toi comme je te parle de moi; tu me dois cela
en retour de mon bavardage. Je vois que tu as toujours une prédilection
pour le beau pays romantique de Vijon. Heureux homme qui peux, vivre où
tu veux et comme tu veux! Malgré tout ce que j'invente ici pour chasser
le spleen que cette belle capitale me donne toujours, je ne cesse pas
d'avoir le coeur enflé d'un gros soupir quand je pense aux terres
labourées, aux noyers autour des guérets, aux boeufs _briolés_ par la
voix des laboureurs, et à nos bonnes réunions, rares il est vrai, mais
toujours si douces et, si complètes.

Il n'y a pas à dire quand on est né campagnard, on ne se fait jamais au
bruit des villes. Il me semble que la boue de chez nous est de la belle
boue, tandis que celle d'ici me fait mal au coeur. J'aime beaucoup mieux
le bel esprit de mon garde champêtre que celui de certains visiteurs
d'ici. Il me semble que j'ai l'esprit moins lourd quand j'ai mangé la
fromentée de la mère Nannette que lorsque j'ai pris du café à Paris.
Enfin, il me semble que nous sommes tous parfaits et charmants là-has,
que personne n'est plus aimable que nous, et que les Parisiens sont tous
des paltoquets.

Viens nous voir, cependant ici, comme tu en avais le dessein. Cela me
fera du bien pour ma part, et, en embrassant les joues fleuries de ma
grosse Eugénie, il me semble que j'embrasserai sainte Solange, notre
patronne, en personne. Dis à cet infâme Gaulois de m'écrire un peu, et
dis-moi si ma pauvre petite Laure est mieux portante. Parle-moi aussi de
Duteil et d'Agasta, dont je ne sais rien et qui, de près ni de loin, ne
me donnent signe de vie.

Vous êtes bien gentils d'avoir fait quelque chose pour nos pauvres
incendiés. De notre côté, nous méditons une petite soirée chantante
où madame Pauline fera la quête pour les pauvres avec des notes
irrésistibles. En réunissant chez nous une vingtaine de personnes à nous
connues, nous ferons une petite somme, et je remplirai le déficit, s'il
y a lieu. Enfin j'espère que nos désolés n'auront rien perdu.

Bonsoir, cher vieux ami; mille baisers à ta femme et à tes chers
enfants. Dis à Eugénie de m'aimer, et vous deux, n'en perdez pas
l'habitude, je ne saurais pas m'en passer.

A toi.

GEORGE.

Cour d'Orléans, 5, rue Saint-Lazare.

Amitiés et poignées de main de la part de Viardot, de Chopin et de mes
enfants. Pauline adore le Berry et les Berrichons. Elle y reviendra
certainement l'automne prochain.



CCXXI

A M. CHARLES PONCY, A TOULON

                                Paris, 21 janvier 1843.

Mon cher Poncy,

J'ai reçu presque en même temps un jeune ami à vous dont je n'ai pas
retenu le nom et qui m'a remis une lettre de vous en me promettant
de venir chercher la réponse (je ne l'attends pas, car il y a déjà
plusieurs jours d'écoulés), et M. Paul Gaymard, qui m'a remis votre
portrait et les poésies dont vous l'aviez chargé il y a déjà longtemps.
J'étais en affaire et je n'ai pu recevoir ce dernier qu'une minute; mais
je lui ai fait promettre de revenir me voir, et nous parlerons de vous.

Vous vous plaignez beaucoup de mon silence, mon cher enfant, et pourtant
je vous avais averti de la difficulté que j'éprouvais à écrire des
lettres, ayant la vue abîmée, point de loisir, et surtout ce qu'on
appelle une grande paresse à écrire, par suite d'une habitude que j'ai
eue toute ma vie de correspondre à de très rares intervalles, même
avec mes plus anciens et mes plus chers amis. J'ai là-dessus toute une
théorie qui demanderait trop de temps pour être exposée dans une lettre,
et qui ne vous persuaderait point, puisque vous êtes dans cet âge et
dans cette disposition à l'expansion que j'ai fermée en moi à clef,
comme un tiroir contenant ce qu'on a de plus précieux, et ce qu'on
ne doit ouvrir que quand on en peut tirer le bonheur d'autrui. Que
pourrais-je donc tirer d'utile pour vous de mon tiroir (puisque la
métaphore y est, laissons-la)? Serait-ce de la louange? Vous n'en
manquez pas, et je crains même que vous n'en ayez un peu trop autour de
vous. Je trouve, dans la manière dont vous me parlez de vous-même,
une confiance un peu exaltée dont je voudrais vous voir rabattre pour
travailler vos vers plus consciencieusement et à tête refroidie, le
lendemain de l'inspiration.

Voyons ce qu'il y aurait dans le tiroir encore: de l'amitié, de la
sympathie? un véritable intérêt? sans doute, vous savez que le coffre
en est plein, et, si vous étiez comme moi, vous ne devriez pas aimer à
abuser dans les mots des plus saintes choses du monde, en faisant trop
prendre l'air aux reliques de l'âme.

Troisièmes reliques du tiroir: des avis, des avertissements, des sermons
affectueux dans l'occasion? Eh bien! si vous récapitulez, vous verrez
que j'ai déjà maintes fois ouvert le tiroir pour vous écrire quand cela
était utile. Je vous ai envoyé, pour commencer, l'amitié, l'intérêt,
la sympathie, l'approbation, la louange sincère et méritée; et puis,
ensuite, les sermons affectueux et des avis pleins de sollicitude. Si je
le rouvrais toutes les semaines pour vous approuver, je vous donnerais
de la vanité, et je vous ferais du mal. Si je le rouvrais de même pour
vous sermonner; je vous causerais du découragement, et vous ferais
encore du mal. Des lettres de bons procédés, de politesse ou de
convenance, je n'en ai pas besoin, ni vous non plus. Je ne sais donc
pas pourquoi vous m'écrivez, avec tant de vivacité, des plaintes si
douloureuses sur mon silence et mon oubli. Je vois que vous êtes dans
une période d'expansion excessive. Vous êtes tout jeune, vous êtes
méridional, vous êtes poète, cela s'explique. Eh bien! mon enfant,
faites des vers, de beaux vers. Jetez votre coeur à pleines mains à
votre compagne, à votre mère, à vos amis et à vos camarades. Mais, avec
moi, si vous voulez que votre attachement vous profite, soyez plus
calme, plus sérieux et plus patient; car j'ai une nature très
concentrée, très froide extérieurement, très réfléchie et très
silencieuse. Si vous ne me comprenez pas, je ne vous serai bonne à rien.
Mon amitié tranquille et rarement expansive vous blessera sans vous
convaincre, et je serais pour votre vie une agitation, au lieu d'être un
bienfait.

Puisque nous voilà sur ce sujet, j'ai deux reproches à vous faire d'une
nature assez délicate, et je veux que vous preniez Désirée pour seule
confidente et pour juge, avec votre mère, si vous voulez, je suis sûre
qu'elles ont plus de droiture et de sens qu'aucune dame de nos salons.
Voici mes reproches: lisez les en riant, mais aussi en prenant la
résolution de vous observer. C'est une querelle de pure littérature ture
que je vous fais, une guerre de mots, une chicane sur les expressions.

Vous ne vous apercevez pas qu'en m'exprimant une effusion filiale qui me
touche et qui m'honore, vous vous servez de mots qui, mal interprétés,
seraient le langage de la passion la plus exaltée. J'ai quarante ans;
j'ai toute la raison qu'on doit avoir à mon âge. Loin de moi donc la
sotte pruderie de croire que j'ai à me défendre d'une idée folle de
la part de qui que ce soit. Ma vie est sérieuse, mes affections sont
sérieuses, et mon jugement l'est aussi. Mais je vis parmi des gens
calmes aussi, qui, ne connaissant pas l'enthousiasme méridional, où ne
se rappelant pas celui de leur propre jeunesse, ne comprendraient rien à
vos lettres si je les leur montrais. Je brûle donc vos lettres aussitôt
que je les ai lues, en riant de cette précaution que vous me forcez
de prendre, mais aussi en m'étonnant un peu que, vous qui êtes poète,
c'est-à-dire artiste dans le choix des mots, _ouvrier en fait de
langue_, comme on dit aujourd'hui, vous fassiez, sans vous en
apercevoir, de tels contresens.

Mon fils m'apporte toutes mes lettres le matin à mon réveil, et c'est
lui qui me les lit; lui aussi est d'un caractère tranquille, peu
expansif, mais solidement affectueux. Si une de vos dernières lettres
avait été ouverte par lui, je ne sais ce qu'il en aurait pensé; mais
je crois bien qu'il m'aurait demandé si vous n'êtes pas un peu fou, et
j'aurais été obligée de lui répondre: «Oui, mon enfant, tous les poètes
le sont.»

Encore un sermon: c'est le tiroir aux sermons, aujourd'hui. Vous
adressez à _Juana l'Espagnole_ et à diverses autres beautés fantastiques
des vers que je n'approuve pas. Êtes-vous un poète bourgeois, ou un
poète prolétaire? Si vous êtes le premier des deux, vous pouvez chanter
toutes les voluptés et toutes les sirènes de l'univers, sans en avoir
jamais connu une seule. Vous pouvez souper, en vers, avec les plus
délicieuses houris, ou avec les plus grandes gourgandines, sans quitter
le coin de votre feu et sans voir d'autres beautés que le nez de votre
portier. Ces messieurs font ainsi et ne riment que mieux. Mais, si vous
êtes un enfant du peuple, et le poète du peuple, vous ne devez pas
quitter le chaste sein de Désirée pour courir après des bayadères et
chanter leurs bras voluptueux.

Je trouve là une infraction à la dignité de votre rôle. Le poète du
peuple a des leçons de vertu à donner à nos classes corrompues, et, s'il
n'est pas plus austère, plus pur et plus aimant le bien que nos poètes,
il est leur copiste, leur singe et leur inférieur. Car ce n'est pas
seulement l'art d'arranger les mots qui fait un grand poète: c'est là
l'accessoire, c'est là l'effet d'une cause.--La cause doit être un
grand sentiment, un amour immense et sérieux de la vertu, de toutes les
vertus; une moralité à toute épreuve, enfin une supériorité d'âme et
de principes qui s'exhale dans ses vers à chaque trait, et qui fasse
pardonner à l'inexpérience de l'artiste, en faveur de la vraie grandeur
de l'individu. Il me semble que vous éparpillez parfois votre âme, ou du
moins votre muse à tous les vents. Dans votre premier volume, vous aviez
exprimé l'amour d'une manière si chaste et si touchante! on voyait
Désirée, la jeune et honnête fille du peuple, la vierge; de votre choix!
Je vous en prie, supprimez _Juana_ du prochain volume, et, si vous
conservez ces vers:

  .... J'aime toutes les femmes,
  Parce que le Poète aime toutes les fleurs.

n'en faites pas du moins la devise de votre vie; parce qu'il vous
arriverait bientôt, de n'aimer plus aucune femme et de ne plus sentir le
parfum des fleurs.

Vous n'en êtes point là, Dieu merci! vous aimez Désirée, vous la chantez
encore, chantez-la toujours, et n'en chantez pas d'autres, maintenant
qu'elle est à vous. On voit que vous l'aimez véritablement; car les vers
que vous mettez dans sa bouche sont les plus charmants de votre dernier
envoi; au lieu que dans ceux que vous m'avez envoyés sur une belle
Espagnole, il y avait de l'affectation, des efforts, et point de feu
véritable. Enfin, voulez-vous être un vrai poète, soyez un saint! et,
quand votre coeur sera sanctifié, vous verrez comme votre cerveau vous
inspirera.

Je suis très contente de l'envoi que vous me faites par M. Paul Gaymard.
Presque tout est bon, et il y a des choses vraiment belles.

Votre _Sonnet_ est bien fait; votre _Enfant endormi_, votre _Bouquet de
violettes_, etc., etc., sont de charmantes choses. Dans la lettre de
Béranger à M. Ortolan, dont vous m'envoyez la copie, je vois bien qu'il
est de mon avis, et qu'il ne voudrait pas que vous publiassiez un second
volume, avant qu'un progrès remarquable se fût accompli en vous. Je veux
demander à Béranger une entrevue dont vous serez le seul objet, et lui
montrer votre nouveau recueil, afin qu'il m'aide à savoir si vous êtes
dans cette bonne veine de progrès. Je n'ose m'en remettre à moi-même. Je
ne fais pas de vers et crains d'être, quant à la forme, un mauvais juge.
Il me fixera à cet égard, et, s'il approuve la publication, pendant que
j'ai encore trois mois à passer ici, je m'en occuperai. Mais je n'ai pas
tout ce que vous m'avez adressé d'après vos listes; j'ai lieu de penser
qu'un paquet a été perdu. Dans notre petite ville du Berry, nous avons
un buraliste fort négligent, et toutes nos lettres ne nous arrivent
pas toujours. En outre, j'avais confié à M. Leroux plusieurs de vos
feuillets, afin qu'il choisît une pièce qui conviendrait à la _Revue
indépendante_. Il a choisi celle à Béranger, que vous avez dû voir
imprimée avec la correction d'un ou deux mots que je me suis permis
d'atténuer, les trouvant un peu boursouflés, et la suppression d'une
ou deux strophes qui ne valaient pas les autres. En me rendant les
manuscrits, bien qu'il m'eût promis de ne rien égarer, il en a, je
crois, oublié une partie chez lui, et je crains de n'avoir pas le tout,
ou d'en avoir laissé moi-même quelques feuillets à la campagne, dans mon
secrétaire. Je ne retrouve pas une des pièces que j'aimais le mieux,
des vers à propos d'une fête d'ouvriers, où vous parlez du Christ, etc.
Ainsi faites-moi recopier par quelqu'un de vos amis, si vous n'avez pas
le temps de le faire vous-même, tout ce que vous avez composé, avant et
depuis l'envoi par M. Paul Gaymard. Cet envoi se compose de: _le Muiron
et la Belle-Poule, Catarina la folle, A Charles Ferrand, Vendredi saint,
Torrents, Mathilde, le Pécheur du lac, Sonnet, Matinée en rade, Tableau,
Ma pensée, Nuit en mer, le Forçat, Vers à M. Paul Gaymard, A madame
N***, A Méry, Dèlire, Courdouan, Promenade sur mer, l'Avarice, l'Enfant
endormi, Ressemblance, le Bal aux Anglais, Bouquet de violettes_.

Envoyez-moi donc tout le reste, ce sera plus tôt fait que de nous
consulter par lettres sur ce que j'ai et sur ce qui me manque. Faites-en
un paquet, et mettez-le à la diligence, enveloppé de plusieurs papiers
forts, et en le faisant enregistrer au bureau.

Bonsoir, mon cher Poncy; soyez heureux et courageux.

Je vous demande pour mon compte de faire souvent des vers sur votre
métier, ce sont les plus originaux de votre plume. Vous y mettez un
mélange de gaieté forte et de tristesse poétique que personne ne
pourrait trouver, à moins d'être vous. Les trois ou quatre strophes de
l'_Épître à Béranger_, où vous parlez de votre truelle, avec tant
de naïveté et de philosophie, ont un tour robuste et frais qui vous
constitue une individualité véritable. Ce sont aussi les strophes qu'on
a remarquées et goûtées ici, où il y a tant de poètes, où l'on publie
tant de milliards de vers par semaine; où l'on est si blasé, si ennuyé
de poésie, si difficile et si moqueur; ici, où l'on a tout chanté, le
ciel, la mer, l'amour, l'orage, la solitude, la rêverie, enfin tout ce
que chantent les poètes, on ne connaît pas la poésie du peuple, et c'est
la _Revue indépendante_ qui a osé la découvrir un beau matin.

Si vous voulez n'être pas perdu dans la foule des écriveurs, ne mettez
donc pas l'habit de tout le monde; mais paraissez dans la littérature
avec ce plâtre aux mains qui vous distingue et qui nous intéresse, parce
que vous savez le rendre plus noir que notre encre. Ceci est une pure
question littéraire. Mais, je le répète, soyez homme du peuple jusqu'au
fond du coeur, et, si vous vous préservez de la vanité et de la
corruption des _classes moyennes ou supérieures_, comme on les appelle,
tout ira bien. Autrement votre force ne s'étendra pas au delà d'un
certain point et ne passera pas les limites du clocher.



CCXXII

A M. HIPPOLYTE CHATIRON, A MONTGIVRAY

                                Paris, 21 février 1843.

Eh! bien, mon cher vieux, si tout est prévu, examiné et conclu, tant
mieux. Je désire et j'espère le bonheur de ta fille, et le tien, par
conséquent. Je serai toute disposée à accueillir avec amitié mon neveu
Simonnet, et, s'il est parfait pour sa femme, je l'aimerai de tout mon
coeur.

Tu as dû recevoir la caisse: elle est partie depuis trois jours.

Je ne sais pas encore si Pierret ira à la noce. Maurice vient de lui
écrire pour l'engager à faire la route avec lui; car, enfin, Maurice,
gagné par tes instances, et par la considération de trouver son père à
Montgivray, a obtenu de son _patron_[1] une permission de huit jours. Il
partira d'ici à vendredi prochain, et sera de retour le samedi, au plus
tard, de l'autre semaine. Il te dira ses travaux, et je te demande ta
parole d'honneur de ne pas le retenir plus longtemps et même de le faire
partir au jour dit, s'il se laissait entraîner par le plaisir d'être
avec vous. Il est en plein dans l'anatomie, science indispensable à
acquérir vite; car, emporté par sa facilité, s'il n'apprend le dessin
bien vite et scrupuleusement, il se gâtera et fera de la drogue toute sa
vie.

Cette étude à l'école pratique, au milieu de cinquante carabins dépeçant
chacun une pauvre charogne humaine, lui répugne beaucoup. Cependant, il
en a pris son parti, et même il est dans un bon train maintenant. Je
crains beaucoup pour lui l'entraînement de distraction que cette noce va
lui causer. Il doit concourir pour une place aux Beaux-Arts dans quinze
jours; et, s'il n'est pas en mesure, il ne sera pas admis. Je te
l'envoie donc en te priant bien sérieusement de faire entendre raison à
son père là-dessus. Maurice est dans les deux ou trois années qui vont
décider de son avenir, à savoir s'il sera un artiste ou un amateur. Tu
me diras qu'il peut vivre sans être un artiste. Mais quelle différence
dans la vie d'un homme, de savoir faire en maître ce qu'on a appris, ou
de rester écolier! Il faut que, cette année, maître Maurice épouse
dame Peinture pour tout de bon; nous voilà occupés tous deux de
l'établissement de nos enfants, chacun à sa manière. Aide-moi à
chapitrer Maurice sur ce point.

Bonsoir, mon vieux; mille compliments et mille caresses à la bonne
petite Léontine. En me disant qu'elle reçoit la récompense de sa
simplicité, tu en fais un bel éloge, et qu'elle mérite. Mille et mille
tendresses à Émilie. Je t'embrasse. Tous nos amis te Félicitent.

  [1] Eugène Delacroix.



CCXXIII

A M. CHARLES PONCY, A TOULON

                                Paris, 26 février 1843.

Mon cher enfant,

J'ai reçu votre lettre ce matin, et non vos corrections de la
_Belle-Poule_, ni l'autre pièce dont vous me parlez. Vos vers sont dans
les mains de Béranger, qui a fait un peu de difficulté pour se charger
de l'examen et du conseil. Il trouvait la chose délicate et craignait de
vous affliger en étant tout à fait franc et sévère. Je lui ai dit que
c'était, au contraire, le plus grand service qu'il pût vous rendre et
que vous en seriez reconnaissant; que vous n'aviez ni l'entêtement ni
l'orgueil chagrin des autres poètes, et que vous saviez préférer un ami
à un flatteur. Je vous donnerai sa réponse dès que je l'aurai. Tout en
parlant avec lui de la publication de votre second volume, voici quel a
été son avis: «Je n'entends pas plus que vous les affaires de librairie;
et lui, les entend très bien, ainsi que les chances de succès.»

Il pense que les vers, quelques beaux et nouveaux qu'ils soient, out peu
de retentissement à Paris, où tout le monde en publie et où le public,
inondé de ce déluge, ne se donne pas la peine de les regarder. De beaux
vers ne sont accueillis que par un certain nombre d'amateurs assez
restreint. Il faut que ce soient des gens de goût, à existence douce et
tranquille. Il y a peu de ces gens-là ici. Il y en a de moins en moins
tous les jours. Si vous voyiez cette vie affairée, matérielle et avide
d'argent ou de grossiers plaisirs, vous en seriez consterné.

Mais revenons à l'avis de Béranger. Il dit que, si vous vous faisiez
imprimer en province, les frais seraient moindres de moitié et
les placements plus faciles, l'ouvrage étant sous la main et vos
souscriptions sur place. Vous pourriez, si l'impression était exécutée
proprement (car, ici, c'est une considération pour les libraires),
nous en envoyer un certain nombre qu'on ferait prendre à un éditeur en
tâchant qu'il vous volât le moins possible. Pierrotin ne vous volerait
pas du tout; mais il fera difficulté de se charger d'une petite affaire,
lui qui, en ayant fait de très grandes avec un assez beau succès, n'aime
plus aujourd'hui que les entreprises à nombreuses livraisons suivies.
Nous verrions bien pour cela.

En attendant, dites-moi si cette publication chez vous offre les
meilleures chances que Béranger croit y voir. Les dépenses qu'on vous a
fait faire pour votre premier volume me paraissent exorbitantes, et, si
on les réduisait de moitié, vos profits seraient doubles. Je pense que
vous trouverez facilement un éditeur qui ferait les frais, à charge de
se rembourser avec des bénéfices modestes sur la vente; ou plutôt un
imprimeur libraire; car je ne sais s'il y a des imprimeurs proprement
dits en province. De plus, j'enverrais ma préface à lui, tout comme à
un éditeur de Paris. Je ne sais pas pourquoi vous ne retireriez pas de
cette production tout le bénéfice possible. Vous allez être père et un
peu d'argent ne vous sera pas de trop.

J'écrirais dans deux ou trois villes du Nord et du Centre, où je ferais
prendre quelques douzaines d'exemplaires à des amis qui pourraient les
répandre ou les placer chez des libraires. De votre côté, vous devez
pouvoir le faire aussi. Répondez donc à tout cela. Enfin, en dernier
cas, si nous attendions un ou deux mois, je suis presque sûre d'un
nouveau procédé d'imprimerie que M. Pierre Leroux a découvert et qu'il
va mettre en pratique, au moyen duquel nous aurions des livres imprimés
avec une économie merveilleuse de frais. Si nous en étions là, tout
irait de soi-même, sans que vous eussiez à vous occuper. Nous vous
imprimerions de nos propres mains; car nous ne pensons pas à moins que
simplifier l'imprimerie à ce point.

La machine est faite, notre grand inventeur prend ses brevets, et nous
la verrons fonctionner, je crois, la semaine prochaine. Si vous pouvez
vous procurer la _Revue indépendante_, vous y verrez, au numéro du 25
janvier dernier, un bel article de Leroux sur cette invention.

Dites-moi, mon cher enfant, si vous connaissez tous les écrits
philosophiques de Pierre Leroux? Sinon, dites-moi si vous vous sentez la
force d'attention pour les lire. Vous êtes jeune et poète. Je les ai lus
et compris sans fatigue, moi qui suis femme et romancier. C'est dire que
je n'ai pas une bien forte tête pour ces matières.

Pourtant, comme c'est la seule philosophie qui soit claire comme le jour
et qui parle au coeur comme l'Évangile, je m'y suis plongée et je m'y
suis transformée; j'y ai trouvé le calme, la force, la foi, l'espérance
et l'amour patient et persévérant de l'humanité: trésors de mon enfance,
que j'avais rêvés dans le catholicisme, mais qui avaient été détruits
par l'examen du catholicisme, par l'insuffisance d'un culte vieilli,
par le doute et le chagrin qui dévorent, dans notre temps, ceux que
l'égoïsme et le bien-être n'ont pas abrutis ou faussés. Il vous faudrait
peut-être un an, peut-être deux, pour vous pénétrer de cette philosophie
qui n'est pas bizarre et algébrique comme les travaux de Fourier, et qui
adopte et reconnaît tout ce qui est vrai, bon et beau dans toutes les
morales et sciences du passé et du présent.

Ces travaux de Leroux ne sont pas volumineux; quand on les a lus, on
a besoin de les porter en soi, d'interroger son propre coeur sur
l'adhésion qu'il y donne; enfin, c'est toute une religion, à la fois
ancienne et nouvelle, dont on a besoin de se pénétrer et qu'il faut
couver avec tendresse. Bien peu de coeurs s'y sont rendus complètement;
il faut être foncièrement bon et sincère pour que la vérité ne vous
offense pas. Enfin, si vous vous sentez cette volonté de comprendre
l'humanité et vous-même, vous aurez une tête affermie, de la certitude,
et le feu de votre poésie s'y rallumera tout entier. Vous en ferez
verbalement l'explication et l'abrégé à Désirée, et vous verrez que son
coeur de femme s'y plongera. Je dois vous dire cependant que ce sont des
travaux incomplets, interrompus, fragmentés. La vie de Leroux a été trop
agitée, trop malheureuse, pour qu'il pût encore se compléter. C'est là
ce que ses adversaires lui reprochent. Mais une philosophie, c'est une
religion, et une religion peut-elle éclore comme un roman ou comme un
sonnet dans la tête d'un homme?

Les grands poèmes épiques de nos pères ont été l'ouvrage de dix et de
vingt années. Une religion n'est-elle pas toute la vie d'un homme?
Leroux n'est qu'à la moitié de sa carrière. Il porte en lui, des
solutions dont le coeur lui donne la certitude, mais dont la définition
et la preuve pour les autres hommes demandent encore d'immenses travaux
d'érudition, et des années de méditation. Quoi qu'il en soit, ces
admirables fragments suffisent pour mettre un esprit droit et une bonne
conscience dans la voie de la vérité. De plus, c'est la religion de la
poésie. Si vous y mordez, vous ferez un jour la poésie de la religion.

Dites, et je vous enverrai tout ce qu'il a écrit. Vous vivrez là-dessus
comme un bon estomac sur du bon pain de pur froment. La poésie ira
son train, et vous réserverez, chaque semaine, une ou deux heures
solennelles, où vous entrerez dans ce temple élevé à la vraie divinité.

Vous y associerez Désirée, doucement, sans la déranger de son culte, si
elle est attachée au catholicisme. Son esprit fera une synthèse sans
qu'elle sache ce que c'est qu'une synthèse, et un jour viendra où vous
prierez ensemble sur le bord de cette mer où vous ne faites qu'aimer et
chanter. Quand vous aurez une foi solide et éclairée à vous deux, vous
verrez que l'âme de la plus simple femme vaut celle du plus grand poète,
et qu'il n'est point de profondeurs ni de mystères, dans la science
divine, pour les coeurs purs et les consciences paisibles.

C'est alors vraiment que vous évangéliserez vos frères les travailleurs,
et que vous ferez d'eux d'autres hommes. Aspirez à ce rôle que vous avez
commencé par votre intelligence et que vous ne finirez que par une haute
vertu. Point de vertu sans certitude; point de certitude sans examen
et sans méditation. Calmez votre jeune sang, et, sans refroidir votre
imagination, portez-la vers le ciel, sa patrie! Les merveilles de la
terre qui agitent votre curiosité, les voyages lointains qui tentent
votre inquiétude, ne vous apprendront rien de ce qui peut vous grandir.
Croyez-moi, moi qui ai voyagé comme cet homme dont le poète a dit:

Le chagrin monte en croupe et galope avec lui.

Bonsoir, mon enfant; le matin arrive. Je vais me reposer. Embrassez pour
moi Désirée et dites-lui qu'elle me rendra heureuse de donner à son
enfant le nom de l'un des miens.

Répondez-moi et surtout n'affranchissez pas vos lettres; vous me feriez
de la peine. Laissez-moi affranchir les miennes quand j'y pense, et ne
les montrez pas, si ce n'est à Désirée.



CCXXIV

A MADAME CLAIRE BRUNNE. A PARIS

                                Nohant, 18 mai 1843.

Je ne sais point mentir à qui me parle franchement, et je crois, madame,
que, dans ce cas-là, la politesse est une raillerie ou une lâcheté.
J'ai bien dit, il est vrai, que votre manière d'être ne m'était pas
sympathique, à cause d'une grande tension de l'amour-propre que j'ai cru
remarquer en vous, et qui est la maladie de presque tous les esprits,
supérieurs de notre époque.

Mes besoins de coeur me portent vers la simplicité et le naturel, plus
que vers l'intelligence orgueilleuse. Je n'ai peut-être pas ces vertus
que j'aime tant, et ce n'est pas pour vous faire croire que je les
ai, que je vous dis mon estime pour elles. Mais ce que j'ai dit est
littéralement vrai. J'en ai besoin, je les cherche, et je crains les
âmes là où je ne les sens pas. Si vous attachez quelque prix (comme vous
avez la bonté de me l'exprimer) «à l'opinion que j'ai pu prendre de
vous», je ne pense pas qu'une opinion aussi peu examinée en moi-même,
et conçue aussi brusquement, je l'avoue, doive être, cette fois, à vos
yeux, d'une grande importance.

J'ai ouï dire du bien de vous, et je ne me suis point permis de juger
autre chose que votre extérieur et vos discours. Il est vraisemblable
que mes préventions se seraient évanouies si je vous avais connue
davantage. Mais je me sens si peu aimable, j'ai l'esprit si paresseux,
si éloigné du brillant et de l'animation que vous aimez, que j'aurais
craint de ne vous voir jamais à l'aise avec moi. Et puis, enfin, je ne
me suis jamais imaginé que vous me feriez l'honneur de vous apercevoir
d'un peu de sympathie de plus ou de moins de ma part.

Peut-être même ne vous en seriez-vous jamais aperçue, si des propos
désobligeants pour vous, et malveillants pour moi, ne vous eussent
forcée d'y prêter attention. Je pourrais peut-être m'excuser d'avoir
exprimé mon sentiment, en vous disant, à vous, que j'y ai été provoquée
et encouragée par des personnes qui vous ménageaient bien moins que moi,
et qui, en vous répétant mes paroles (si tant est qu'elles les aient
répétées sans les amplifier), ont oublié de faire mention des leurs
propres, dans le compte rendu.

Je vous remercie, madame, de l'envoi de vos deux volumes; je n'ai
encore lu qu'_Ange de Spola_, et je vous en dirai mon avis avec la même
sincérité, puisque vous l'avez provoqué de bonne foi. Ce n'est point un
roman ordinaire, et, sur les cinq cents ou six cents romans de femme que
j'ai feuilletés depuis dix ans, c'est un des trois ou quatre que j'ai
pu lire en entier. Au fait, ce n'est point un roman; vous-même l'avez
qualifié d'étude. Il manque essentiellement des qualités qui font un
roman animé. Mais il a toutes celles d'une étude bien faite. C'est
une énigme qui se dévoile peu à peu, et dont le mot n'est pas assez
proclamé. Votre Ange cherche la grandeur et la vertu, et vous montrez,
avec beaucoup d'élévation, que, sans grandeur et sans idéal, il n'y a
pas d'amour possible pour une âme élevée. Seulement les ténèbres qui
remplissent la vie douloureuse de cet Ange, vous ne les dissipez que
faiblement.

On voit bien que, dans ce pauvre et mesquin petit milieu du grand monde
où vous avez enfermé son existence, l'Ange a dû mourir de froid et
d'ennui, sans avoir vu clair un seul jour. Mais vous, l'auteur, vous qui
jugez et racontez, vous deviez nous dire mieux ce qui lui a tant manqué.
Vous nous l'eussiez dit en nous montrant dans Georges de Savenay un
véritable homme; mais nous l'avons à peine connu. Il est brave et
compatissant, il est bel esprit et homme de lettres. Mais quoi encore?
quels sont ces grandes idées, ces nobles sentiments, que vous nous dites
qu'il possède, et qu'il ne nous laisse pas apercevoir? On dirait que
vous avez craint d'effaroucher et d'épouvanter les salons où la vie de
votre Ange s'est étiolée, en nous montrant la figure d'un homme de bien
tel que vous devez la concevoir et pouvez la peindre.

Je vous prie, madame, de me pardonner ces observations, et d'être bien
certaine que je ne me les permettrais pas, si votre talent et votre
caractère ne me semblaient en valoir la peine; car c'est une peine,
madame, que de dire la vérité qu'on pense, et c'est le plus grand acte
de courage que nos amis aient le droit de nous demander.

Agréez, madame, l'expression de mes sentiments distingués.

GEORGE SAND.



CCXXV

A MAURICE SAND, A GUILLERY

                                Nohant, 6 juin 1843.

Mon cher enfant,

Je suis heureuse que tu t'amuses et que tu prennes du bon temps. Quoique
tu me manques beaucoup, j'en ferais le sacrifice aussi longtemps que tu
le désirerais, mais tu sais que le travail et le maître doivent passer
avant tout.

Je reçois ce matin une lettre de Delacroix. Il sera ici dans quinze
jours, le 20 au plus tard. Ainsi tu n'as pas de temps à perdre pour
revenir; car tu auras besoin de te reposer un jour ou deux avant d'aller
d'ici, avec le cabriolet, au-devant de ton _patron_. Tu savais bien
que tu n'avais guère qu'une quinzaine de jours devant toi quand tu as
entrepris ce voyage. Arrive donc de ton côté et fais provision d'ardeur
pour le travail.

Songe à ne pas te laisser accaparer trop longtemps. Tu ne fais rien, tu
t'habitues à ne rien faire, ce qui est pire. Donne pourtant à ton père
le temps convenable et sois gentil avec lui. Montre-lui que je ne t'ai
pas si mal élevé.

Je suis toute triste de ton absence. On ne vit pas pour soi, et on
ne peut se passer de ceux qu'on aime. Personne cependant n'a plus de
courage que moi pour se _suffire_ comme on dit vulgairement. Mais se
suffire n'est que tuer le temps et tromper la tristesse. La maison est
bien grande sans toi, mon pauvre Bouli, et les soirées seraient bien
longues si je ne me plongeais dans les bouquins.

Je suis dans la franc-maçonnerie jusqu'aux oreilles; je ne sors pas du
_Kadosh_, du _Rose-Croix_ et du _Sublime Écossais_. Il va en résulter un
roman des plus mystérieux. Je t'attends pour retrouver les origines de
tout cela dans l'histoire d'Henri Martin, les templiers, etc.

Je reçois une lettre anonyme d'un _Slave de la Moravie_ qui me remercie
des réflexions que ma _plume gracieuse sème par-ci, par-là_ sur
l'histoire de Bohème, et qui me promet la reconnaissance de la race
slave depuis _la mer Égée jusqu'à sa_ SOEUR _glaciale_. Tu pourras
donner ce nom à Solange quand elle ne sera pas sage.

Bonsoir! reviens, porte-toi bien. J'attends de tes nouvelles avec
impatience.



CCXXVI

A MADAME MARLIANI, A PARIS

                                Nohant, 13 juin 1843.

Chère amie,

Il est vrai que je ne vous ai pas écrit depuis bien des jours. J'ai eu
d'horribles migraines et je n'ai rien donné à la _Revue_ pour le numéro
du 10, ce qui vous prouve que j'ai laissé moisir mon encrier et que j'ai
été tout à fait hors de combat. Cet affreux temps ne contribue pas peu à
m'accabler. Nous aussi, nous faisons du feu tous, les jours. Malgré ce
triste printemps, je ne peux pas dire qu'excepté vous et mes amis,
je regrette Paris, ou, pour mieux dire, que je regrette Paris pour
lui-même. Rien que de voir courir les nuages, les arbres plier sous le
vent, et la pluie battre les vitres, je me sens à la campagne, je vois,
un grand horizon, je ne quitte pas ma robe de chambre de la journée,
je n'entends pas de sonnette dans mon antichambre, personne ne me fait
_compliment de mes ouvrages;_ enfin, j'oublie entièrement que je suis
_madame Sand_, et le peu de gens que je vois ne l'ont, je crois, jamais
su. Cela compense bien la pluie.

Mais ce qui n'a pas de compensation, c'est votre éloignement, et, pour
surcroît dans ce moment-ci, celui de Maurice, dont je ne suis guère
habituée à me passer. Je m'absorbe dans la lecture et j'arrive à oublier
où je suis, à me persuader que je vais entendre Enrico sonner la cloche
et que le dîner va nous réunir. Je vois en rêve la culotte à carreaux
et le paletot crasseux du matin, de cet aimable être. J'entends mon bon
Gaston faire la trompette avec son nez pendant que vous allongez le bout
des doigts en criant: _Polvo!_ Je ne me console, lorsque j'aperçois mon
erreur, qu'en pensant que la M*** et le P*** sont peut-être là auprès
de vous; et que, si j'y étais, l'une se croirait obligée de me parler
littérature et l'autre philosophie transcendante.

Enfin, vous viendrez à Nohant avec Manoël, Gaston Rico, et alors, comme
nous n'aurons ni philosophailleurs ni romançaillières, rien ne nous
empêchera de mener une vie de cocagne.

Qu'est-ce que c'est que ces troubles d'Espagne? Est-ce quelque chose ou
n'est-ce rien comme le plus souvent? Vous n'êtes pas inquiète, j'espère
et vous espérez toujours Manoël. Embrassez-le pour moi quinze fois au
moins quand vous lui écrirez.

Parlez-moi de notre cher Leroux et parlez-lui de moi. Dites-lui
de m'envoyer des livres, s'il peut en trouver encore sur la
franc-maçonnerie. J'y suis plongée jusqu'aux oreilles. Dites-lui aussi
qu'il m'a jetée là dans un abîme de folies et d'incertitudes, mais que
j'y barbote avec courage, sauf à n'en tirer que des bêtises. Dites-lui,
enfin, que je l'aime toujours, comme les dévotes aiment leur _doux
Jésus_.

Bonsoir, chère. J'attends Maurice et mon frère dans quinze jours. Je
n'ai pas de nouvelles de Papet. Dites à Pététin de se bien porter et
de songer à venir nous voir. Je vais écrire à Delacroix. Soignez-vous,
accourez sitôt qu'il fera beau, cela ne peut plus tarder.



CCXXVII

A M. LE COMTE JAUBERT[1],
DÉPUTÉ DU CHER A BOURGES

                                Nohant, juillet 1843.

Je vous remercie beaucoup, monsieur, de l'aimable envoi du vocabulaire
berrichon, et je vous sais gré surtout d'avoir fait ce travail
intéressant et sympathique. Il y avait bien longtemps que je projetais
une grammaire, une syntaxe, et un dictionnaire de notre idiome, que je
me pique de connaître à fond. Je me serais bornée à la localité que
j'habite, croyant, comme je le crois encore (pardonnez-moi cette
prétention), que nous parlons ici le berrichon pur et le français
le plus primitif. C'est la lecture attentive de _Pantagruel_, dont
l'orthographe, d'ailleurs, est identiquement semblable à notre
prononciation, qui m'a donné cette conviction, peut-être un peu
téméraire. Le travail que vous avez fait est plus étendu, par conséquent
meilleur, plus important et plus utile. Mais, en étendant votre récolte,
vous avez perdu quelques richesses de détail. Ainsi vos verbes ne sont
pas complets comme les nôtres, ou peut-être vous n'avez pas voulu
compléter votre conjugaison du verbe _manger_. Nous avons le subjonctif
_que je mangisse_; première personne du pluriel _que je mangissienge_.
Vous voyez que nous avons tous les temps, et que nous avons sujet d'être
un peu pédants et de faire les puristes.

Cependant nous ne ferons pas comme fait l'Académie. Nous ne vous
volerons rien, et nous ne vous contesterons rien, que l'orthographe et
le sens exact de quelques mots. De plus, je me propose de vous envoyer
une centaine de mots que vous examinerez, et dont quelques-uns
certainement vous plairont, soit que vous fassiez plus tard un appendice
à votre vocabulaire, soit que, comme amateur éclairé, il vous paraisse
amusant de les connaître. Je suis en train de les bien examiner de
mon côté, pour en établir l'orthographe; car nos paysans ont une
prononciation très accentuée. Ils prononcent qui _tchi_. Ainsi dans
leurs pronoms démonstratifs, qui sont très riches, ils disent:
_quaqui-la_, celui-ci; _quaqui-là là_, celui-là; et _quaqui-là là là_,
celui-là plus loin ou là-has; et ils prononcent _quatchi-là, quatchi-là,
là_, et _quatchi-là là là_, ce qui ne manque pas de caractère, comme
vous-voyez: au féminin, _qualchi-là, qualchi-là là_, etc. Nous avons
bien quelques _chiens frais_ qui se permettent de dire: _c'te'lui-là,
c'tella-là. Mais ce sont_, comme dit Montaigne, _façons de parler
champisses et mauvaises_, et nos puristes les traitent avec mépris.

Je me permettrai une seule critique sur votre manière d'orthographier
_bouffoi, bouffouet_ et tous les mots de pareille composition. Nous
prononçons _bouffé_ (nous disons plus élégamment _bouffret_), et je
crois qu'il est conforme à cette prononciation, ainsi qu'à la bonne
orthographe, d'écrire _bouffouer_, comme les vieux auteurs, qui
écrivaient _dressouer, draggouer_. Notre prononciation est si bonne,
que, sans elle, nous aurions perdu le sens de plusieurs mots propres.
Ainsi nous avons une commune qui s'appelle, en _chien frais_ et dans
tous les actes et registres civils, _la L'oeuf_, nos paysans s'obstinent
à lui donner son véritable nom: _l'Alleu_.

Mais voici bien assez de critiques. Je vous dois les plus sincères
éloges pour la réhabilitation et le nouveau lustre que vous donnez à
notre idiome, à nos figures, et à quelques mots qui sont de création
indigène et dont rien ne peut traduire la finesse. _Fafiot, fafioter,_
berdin (qu'il faut écrire, je crois _bredin_, parce que nous disons
beurdin, comme _peurnez_, prenez, _bourdouiller,_ bredouiller,
_deurser_, dresser), sont des nuances d'ironie très fines, et je défie
l'Académie tout entière de nous en donner l'équivalent. Il me faudra
bien des phrases pour me faire connaître un caractère, que le simple
adjectif de _fafiot_ me fera voir à l'instant. Mais, monsieur, vous
ne connaissez pas le _vasivasat_, en bonne orthographe _vas-y vas-à,_
l'homme incertain, timide, un peu fafiot, mais plus indécis encore et
dont la peinture est complète dans un mot. Je vous supplie de ne pas
dédaigner ce mot-là, et de lui rendre un jour son _droit de cité_, comme
disent nos prétentieux critiqués modernes, à tout propos. Il est vrai
que vous m'avez appris _galope science_ que j'ignorais et que je trouve
admirable, par le temps qui court. Mais comment avez-vous été induit en
erreur au point de traduire _diversieux_ par divertissant? _Diversieux_
signifie capricieux, mobile, changeant. C'est l'homme de Montaigne,
_ondoyant et divers_. Les Berrichons qui prennent ce mot dans une autre
acception font une faute énorme, et c'est à vous de les redresser.

Maintenant, monsieur, je compte écrire plus sérieusement, et sans aucune
des critiques que je me permets ici, quelques lignes dans ma _Revue
indépendante_, sur votre intéressant Vocabulaire et la spirituelle
notice qui le précède. Comme vous avez modestement gardé l'anonyme en le
publiant, je craindrais de commettre une indiscrétion en vous nommant;
je vous prie donc de me faire savoir vos intentions à cet égard et de me
permettre d'annoncer du moins le livre et de remercier l'auteur.

Agréez, monsieur, l'expression de ma gratitude pour votre envoi et
pour les choses gracieuses que vous voulez bien y joindre, ainsi que
l'assurance de mes sentiments distingués.

GEORGE SAND.

  [1] Auteur du _Vocabulaire du Berry_, par un amateur de vieux langage,
      1812.



CCXXVIII

A MADAME MARLIANI, A ORBEC (CALVADOS)

                                Nohant, 2 octobre 1843.

Chère bonne amie, j'arrive d'un petit voyage aux bords de la Creuse, à
travers de fort petites montagnes, mais très pittoresques, et beaucoup
plus impraticables que les Alpes, vu qu'il n'y a guère ni chemins ni
auberges. Nous avons grimpé partout tant à pied qu'à cheval ou à âne.
Nous avons couché sur la paille et nous ne nous sommes jamais mieux
portés que pendant ces hasards et ces fatigues. Enfin, nous avons fait
une bonne partie, pour nous reposer de trois jours et trois nuits de
bals et fêtes rustiques à l'occasion du mariage de Françoise.[1]

Vous me pardonnerez d'avoir été si longtemps sans vous écrire; vous me
laissiez sur une lettre de Londres, où vous paraissiez si incertaine de
vos projets, que je ne savais plus où vous prendre. Vous voilà enfin
sortie de la _perfide Albion_, et vous reposant dans la bonne Normandie,
avec la plus chère de vos soeurs et le gros Manoël, que j'embrasse
tendrement en attendant le rendez-vous général à Paris.

J'ai eu la visite de Mendizabal, un beau soir, au moment où je ne
l'attendais guère, comme bien vous pensez. Il a passé ici trois heures,
une à dîner et à bavarder, deux à entendre chanter Pauline, et à faire
faire à Chopin toutes les charges de son répertoire. Il est parti à
minuit, toujours actif, brave, jovial et entreprenant; allant soi-disant
prendre les eaux des Pyrénées, mais songeant plutôt, selon moi, à remuer
encore quelque chose à la frontière d'Espagne. Puisse-t-il y combattre
efficacement les succès éphémères du parti de Christine, et se jeter
dans les bras du parti réellement progressif et populaire, si toutefois
ce parti existe, et si (au cas où il existerait) Mendizabal ne serait
pas trop vieux pour le comprendre.

Pauline est repartie d'ici avec sa mère et sa fille, il y a quinze
jours. Elle part pour la Russie le 5 octobre, avec Viardot, qui se
plaint toujours comme un pot cassé. Enfin, elle a un superbe engagement
pour l'hiver avec Rubini et Tamburini, un autre pour le printemps à
Vienne. Sa voix est magnifique, sa santé consolidée; elle est même
engraissée, et supporte la fatigue comme un diable. Elle n'a fait que
courir les bois et danser la _bourrée_ tout le temps qu'elle a passé
ici.

Malgré le froid qui commence à piquer fort, je tâcherai de rester ici
jusqu'à la fin d'octobre pour mettre ordre à quelques affaires. Ensuite,
nous nous retrouverons au phalanstère de la cité d'Orléans avec un
nouveau plaisir.

J'espère que toutes vos courses vous auront fait grand bien; profitez-en
le plus longtemps possible. Le froid des champs est moins pernicieux que
celui de Paris.

Bonsoir, chère; rappelez-moi au souvenir de votre soeur chérie. Battez
ferme, pour moi, sur le dos d'Enrico, et aimez-moi toujours, car je vous
aime pour toujours.

G. SAND.

  [1] Françoise Meillant, ancienne domestique de madame Sand.



CCXXIX

A M. CHARLES DUVERNET, A LA CHÂTRE

                                Nohant, 8 octobre 1843.

Mon cher Charles,

Arnault l'imprimeur à consenti à imprimer cinq cents exemplaires de
_Fanchette_, pour une somme fort minime, à départir entre les gens de
bonne volonté, mais dont je me chargerais au besoin, pourvu que ce ne
fût pas trop ostensiblement. On m'accuserait de vanité littéraire, de
haine politique ou d'amour du scandale si j'avais l'air de pousser, à
une publicité particulière dans la localité. Cela m'est parfaitement
égal, quant à moi, mais diminuerait peut-être dans quelques esprits la
bonne impression que la lecture du _fait_ a produite.

L'indignation est bonne aux humains et c'est ce qui leur manque le plus
dans ce temps-ci. Si on pouvait susciter un peu de ce sentiment chez les
ouvriers et les artisans de la Châtre, cela les rendrait meilleurs; ne
fût-ce qu'un quart d'heure, ce serait toujours cela! Je serais donc
_flattée_ d'émouvoir ce public-là un instant; et je crois que quiconque
sait épeler peut comprendre le style trivial de Blaise Bonnin.

Que ne pouvons-nous faire un journal! Je vous fournirais une série de
lettres du même genre, où les moindres sujets, traités avec bonne foi,
avec moquerie ou avec colère, feraient quelque impression sur les gens
du _petit état_, et tu sais que ce sont ceux-là qui m'occupent. Les plus
bêtes d'entre eux sont plus éducables, selon moi, que les plus, fameux
d'entre nous, par la même raison qu'un enfant inculte peut tout
apprendre, et qu'un vieillard savant et habile ne peut plus réformer en
lui aucun vice, aucune erreur. Ceci ne s'applique qu'à notre génération;
ce serait nier l'avenir, et Dieu m'en préserve! Tout le monde se
corrigera, grands et petits. Mais, si nous donnons aujourd'hui quelques
leçons aux petits, je suis persuadée qu'ils nous le rendront bien un
jour.

Laissons la discussion et parlons de Fanchette, de la vraie Fanchette;
rien ne nous empêche, que je sache, d'ouvrir une petite souscription
pour elle. Cela lui ferait du bien, et cela augmenterait le scandale,
chose qui n'est pas mauvaise non plus. Mon idée était de faire vendre
une partie des exemplaires de son histoire à bas prix, et à son profit;
on aurait distribué l'autre gratis à des artisans.

Vois, cependant, si l'une des bonnes oeuvres ne paralyserait pas
l'autre; car nos bienfaiteurs de l'humanité n'aiment pas à donner deux
fois. Confères-en avec le Gaulois.

Papet m'a ouvert largement sa bourse d'avance. A qui remettrait-on la
gestion de la petite somme que nous pourrions faire? Pour cela, il
faudrait savoir en quelles mains on va mettre Fanchette. Si c'est aux
soeurs de l'hôpital, ne sera-t-elle pas victime de leur ressentiment?
ne devrait-on pas l'en retirer? Je pourrais bien la confier dans mon
village à quelque femme honnête et pauvre qui trouverait son compte à la
bien soigner.

En faire les frais n'est pas ce qui m'embarrasse; mais il serait bon que
ce ne fût pas, en apparence, un acte particulier de ma seule compassion,
mais le concours de plusieurs, du plus grand nombre possible,
d'indignations généreuses. Réponds, qu'en penses-tu? et, si mon idée est
bonne, comment faut-il la réaliser? Faut-il demander l'autorisation de
sauver Fanchette à ceux qui l'ont perdue? Ce serait drôle!

Bonsoir, mon cher enfant. Embrasse Eugénie pour moi, et viens me dire ta
réponse avec le Gaulois s'il a le temps, ou sans lui.

Ne m'oublie pas auprès de madame Duvernet.

GEORGE.



CCXXX

A MAURICE SAND; A PARIS

                                Nohant, 17 octobre 1843.

Mon enfant,

Sois donc tranquille, je n'irai pas en prison, je n'aurai pas de procès.
Il n'y a pas de danger, je n'y ai pas donné matière, je n'ai nommé
personne, et, d'ailleurs, cela mettrait trop au jour la vérité. On
ne s'y frottera pas. Je n'ai pas envie de chercher le danger; s'il
m'atteignait, je le prendrais comme il faut; mais nous sommes si sûrs de
l'impossibilité de ce procès, que nous avons ri de tes craintes.

Voilà trois jours qui se sont passés, depuis deux heures de l'après-midi
jusqu'au soir, en conciliabules, en brouillons de lettres, en
délibérations, toujours pour constater et prouver de plus en plus
l'histoire de Fanchette, que chaque renseignement rend plus certaine,
plus évidente, et nous n'avons pas laissé passer une _parole_ de ma
réponse sans la peser dix fois, afin de ne laisser aucune prise ni à la
contradiction ni au procès.

Delaveau et Boursault sont venus me donner renseignements et
attestations; nous publions l'enquête; enfin nous sommes tranquilles et
tu peux dormir sur les deux oreilles. Moi, j'ai la tête cassée de cette
Fanchette.

Maintenant nous sommes en train d'organiser un journal pour la Châtre.
La seule difficulté était d'avoir un imprimeur qui voulut faire de
l'opposition. M. François a levé l'obstacle en se chargeant de faire
imprimer à Paris. Fleury en est comme un fou. Il fait des chiffres, des
comptes, des listes, des projets, et François part demain matin, s'il
trouve de la place dans la voiture d'Issoudun, ou, dans le jour, par
celle de Châteauroux. Je ne lui remets pas de lettre pour toi, tu auras
celle-ci plus tôt par la poste.

Rassure-toi sur la _Revue indépendante_. Je connais à fond leur position
maintenant, et je suis satisfaite. Quand même François la quitterait,
Pernet la continuerait. Il est en position pour cela, et n'a pas besoin
de scandale; mon nom surtout n'en a pas besoin pour leurs affaires.
Ils sont honnêtes et désintéressés, et pécheraient plutôt par défaut
d'âpreté au gain et au succès que par ces défauts-là. D'ailleurs, je ne
ferai jamais un pas de plus que je ne voudrai en toute chose, et je n'ai
pas de raison pour subir une autre influence que celle de mon bonnet.

Je me suis reposée ces deux nuits de tout le bavardage de la journée, et
je ne sais pas si j'aurai le temps de retravailler avant mon départ;
car me voici dans le détail des comptes et règlements, et je n'ai plus
l'esprit qu'aux paquets, aux malles et au départ.

La semaine prochaine, le bail sera un autre ennui. Ta chambre ne sent
plus que le mortier, les arbres sont plantés, l'escalier, de la cave
est presque fait. Il n'y a que l'affaire du remboursement des dix
mille francs qui ne soit pas encore réglée. Il faut que Fleury aille à
Châteauroux pour cela.

Dis-moi si Chopin n'est pas malade; ses lettres sont courtes et tristes.
Soigne-le, s'il est plus souffrant. Remplace-moi un peu. Lui, me
remplacerait avec tant de zèle auprès de toi, si tu étais malade.

Bonsoir, mon cher enfant. Écris-moi.

TA MAMAN.

Je décachète ma lettre pour te dire qu'elle n'est pas partie ce soir.
Thomas est arrivé trop tard. Tu en recevras deux à la fois.



CCXXXI

A MADAME MARLIANI, A PARIS

                                Nohant, l4 novembre 1843.

Mon amie,

Ce que vous me dites de Leroux m'effraye et me fait mal, non pas le mot
de M. Jean Reynaud, que je crois sincèrement et profondément jaloux de
lui en toute chose. Vous l'avez appris d'ailleurs de madame Roland, qui
peut avoir de bonnes et belles qualités, mais qui a aussi de vilains
petits défauts, le commérage en première ligne. Vous ne croyez peut-être
cela ni de l'un ni de l'autre; mais vous verrez quelque jour que je ne
me trompe pas.

Ce qui m'inquiète, ce sont les vingt jours passés par vous sans voir
Leroux; ce sont mes épreuves qu'il n'a pas corrigées. Je me moque bien
de mes épreuves, comme vous pouvez penser; mais, pour qu'il les ait
négligées, lui si bon pour moi, et si régulier à cette corvée, il faut
qu'il ait eu, en effet, des préoccupations très grandes. J'ai reçu
dernièrement une longue lettre de lui horriblement triste. La pénurie où
il se trouvait pour l'achèvement de sa machine, et aussi sans doute pour
les besoins de sa famille, est, je le sais, la cause de ses terreurs et
de ses angoisses. Je lui ai envoyé aujourd'hui cinq cents francs. J'ai
écrit à M. François de lui en remettre autant sur mon travail à la
_Revue_. Mais cela n'est peut-être pas assez.

Je sais que vous êtes bien gênée cette année. Mais ne pouvez-vous
cependant trouver quelque chose aussi au fond de vos tiroirs? Je ne me
bornerai pas là pour ma part, malgré la gêne, les crises imprévues, les
charges et les dettes. Je pressurerai les mailles de ma maigre bourse et
les facultés lucratives de mon cerveau épuisé. Non, nous ne pouvons pas
le laisser succomber. La machine réussira-t-elle ou non?

Ce n'est pas là ce qui m'occupe. Mais il ne faut pas que la lumière de
son âme s'éteigne dans ce combat, il ne faut pas que l'effroi et le
découragement l'envahissent, faute de quelques billets de banque.
Confessez-le, arrachez-lui le secret de sa détresse. Sa timidité doit
redoubler en raison des nombreux, services qu'il a déjà reçus de vous.
Surmontez-la. Sachez aussi si François a pu lui remettre les autres
cinq cents francs que je lui destinais tout de suite. Et, dans le cas
contraire, avancez-les-moi pour une quinzaine seulement. En arrivant à
Paris, j'aurai encore quelque chose à toucher.

Bonsoir, mon amie; donnez-moi de ses nouvelles: je ne puis supporter
l'idée que ce flambeau peut s'éteindre et nous laisser dans les
ténèbres.

A vous de coeur.

G.

Tout cela pour _vous seule_. Son malheur et notre dévouement sont notre
secret à nous.



CCXXXII

A MAURICE SAND, A PARIS

                                Nohant, 16 novembre 1843

Mon chéri Bouli,

Ta lettre de mardi nous a donné un bon réveil. Ta soeur s'est mise à
pleurer de grosses larmes en la lisant, et en disant d'une voix tout
étouffée: «Maurice, il est ben mignon! «Si tu tiens à la lettre que je
t'avais écrite sur elle, demande-la à Chopin. Elle était à vous deux, et
elle ne lui a pas fait grand plaisir, à lui. Il l'a prise _en mal_, et
je ne voulais pourtant pas le chagriner, Dieu m'en garde! Nous allons
tous nous revoir et de bonnes _bigeades_ à la ronde effaceront tous mes
sermons.

Non, mon pauvre Mauricaud, je ne veux pas rester plus longtemps. La
campagne est _bella invan_. J'ai plus soif de toi que de tout le reste,
et je ne pourrais tenir une seconde fois à l'inquiétude de vous savoir
tous deux malades en même temps. Mes affaires sont finies ou peu s'en
faut.

Aujourd'hui, nous avons eu grande assemblée: Moulin, Fleury, Duteil,
Hippolyte, Lamouche, son métayer, le père et la mère Meillant, leurs
fils, Denis et Sylvinot, pour régler les articles du bail. Le père et
la mère étaient assis dans le salon sur des fauteuils Le père écoutant,
n'entendant et ne comprenant rien, mais représentant le fantôme
de l'autorité paternelle; ne demandant pas d'explications, mais
sanctionnant par sa présence les engagements que prenaient ses enfants
pour lui, et en son seul nom. Denis très calme, très ferme, très juste,
très droit, à la fois prudent et confiant, et disant de temps en temps:
_Silence!_ d'un ton doux mais absolu, à Sylvinot, qui a l'esprit, plus
prompt que lui, qui comprend la procédure comme un notaire, et, tout
en me montrant la plus grande confiance, frappait juste sur les
tergiversations d'Hippolyte, et les mettait à néant; mais Denis
reprenait: «J'arrangerons ça; silence!» Et Sylvinot de se taire comme
par un ressort. La mère ne disait qu'un mot, toujours le même: «D'abord
que nout'dame vous le promet! y a pas besun d'zou z'écrire.»

Selon elle, toutes ces écritures ne riment à rien et ne valent pas une
promesse. Elle traiterait les affaires comme les Turcs. Cette famille
des Meillant est vraiment un beau type de droiture, de gravité et de
hiérarchie patriarcale dans la famille; ce n'est plus que là qu'on peut
revoir ce que le passé a eu de grand et de simple, d'autant plus qu'avec
une autorité à différents degrés, volontairement acceptée, et dont nul
n'abuse, il y a égalité de droits, égalité d'héritage. C'est le bienfait
du présent et la beauté du passé. Victor Hugo aurait dû voir quelque
action aussi simple avant de faire ses fantastiques _Burgraves_. Le
silence du vieux qui a l'air d'être plongé dans une espèce de divagation
intérieure, de rêverie à moitié hors de ce monde, était beaucoup plus
beau que celui qui _sert des boeufs sur des plats d'or_.

Il y avait double bail à examiner, celui de Polyte avec le père Lamouche
(fermier à métayer) et celui de moi aux Meillant, le tout passant à ces
derniers. Lamouche avec sa mine patibulaire faisait un contraste.
Il avait l'air de ne rien comprendre, et, quand on lui disait:
«Suivez-vous?» il répondait: «J'y comprends rin, c'est ça des affaires
que j'y counais rin di tout.» Finesse de paysan pour faire ensuite à
sa guise, en alléguant qu'on n'a pas compris, ou mal compris ses
engagements. Denis le regardait avec ses yeux ronds en lui disant:
«J'vous l'espliquerons bin, père Lamouche, ayez pas peur!» Je crois bien
qu'en effet ledit Lamouche sera forcé de marcher droit avec eux, ce
qu'il ne faisait guère avec Polyte, lequel avait beaucoup trop de
faiblesse et de bonté. Je m'ôte là une épine du pied.

Nous travaillons toujours à organiser le journal _la Conscience
populaire_, ou quelque chose comme ça. Je viens d'écrire à M. de
Barbançois de venir dîner avec moi bien vite avant mon départ.

Je t'ai déjà répondu pour Solange, en ce qui concerne la pension. Elle
y rentre sans humeur, et je lui promets de travailler à organiser ses
études à la maison dans le courant de l'hiver. Elle paraît bien décidée
à travailler, et (vois, ô miracle! jusqu'où va sa raison) elle dit
qu'elle aimerait mieux retourner à la pension que de rester à la maison
sans rien faire. Elle ne fait pourtant rien à proprement dire ici, si ce
n'est de jouer du piano souvent; mais elle lit un peu, elle dessine un
peu, et elle rêve beaucoup. Ses idées s'ouvrent, elle a l'air de se
tâter et d'apercevoir enfin quelque chose à travers le brouillard. Elle
s'en va avec regret, mais elle est assez heureuse de te revoir pour s'en
consoler.

Elle te porte un _cheret_ et une _cape_ neufs. Quand tu n'en auras plus
besoin, tu en feras cadeau à quelque bergère. Elle est venue me voir
hier avec ce costume; elle était superbe, c'était Jeanne d'Arc enfant.

Bonsoir, mon mignon. J'espère qu'en voilà bien long cette fois. Jusqu'à
mon départ, je ne t'écrirai plus que des petits billets, le temps me
manquera. À jeudi.

Nous nous moquons de la Sologne, nous mettrons nos sabots et nous rirons
des accidents. Je crois que nous devons être à Paris vers l'heure du
dîner. Nous partons de Châteauroux à dix heures du soir.

Je t'embrasse mille et mille fois, et encore mille fois.



CCXXXIII

AU MÊME

                                Nohant, 28 novembre 1843.

Cher mignon,

Encore une journée en sabots, et une soirée de chiffres. Je m'abrutis,
mais je me porte bien. J'ai été dans les champs avec Denis Meillant par
une chaleur du moi de mai; j'avais une ombrelle et j'étais en nage.
Ce n'est pas à Paris que vous avez un _parieux temps_. Après avoir
recommencé l'examen et le devis des bergeries, étables, porcheries, et
autres lieux plus ou moins parfumés, j'ai passé deux heures à faire
retoiser les glacis de maître Prin. _Nout p'tit monsieu_, comme dit le
père Lamouche, les avait bien fait toiser; mais _nout p'tit monsieu_ est
un badaud qui n'y voit que du feu. Maître Prin, qui n'est point sot, lui
en avait fait voir, tant le long de notre pré qu'à la métairie, dix-huit
toises de plus qu'il n'y en a réellement. Il a fallu décompter. Maître
Prin se grattait l'oreille. Diable! dix-huit toises de mur, ça se voit
pourtant, c'est assez long, ça ne se met pas dans la poche. Je me
promets de me moquer un peu du _p'tit monsieu_, lequel m'a laissé sur
une note de sa main ces dix-huit toises du mur bien et dûment attestées.
Il y aune autre bêtise qu'on lui met sur le dos et que nous vérifierons.

Ce soir, j'ai eu à dîner Planet, Duteil, Fleury, Néraud et Duvernet.
C'était la réunion décisive pour la fondation et le baptême de
l'_Éclaireur de l'Indre_. C'était le comité de salut public. On parlait
à tour de rôle. Planet a demandé plus de deux cents fois la parole. Il a
fait plus de cinq cents motions. Fleury s'est mis en fureur, rouge comme
un coq, plus de dix fois. Duteil était calme comme le Destin, Jules
Néraud très ergoteur. Enfin, nous avons fini par nous entendre, et, tous
comptes faits, recettes et dépenses, chaque _patriote_ taxé au tarif de
sa dose d'enthousiasme, le comité de salut public a décrété la création
de l'_Éclaireur_, dont seront bien _décrétés_ MM. Rochoux et Compagnie
qui n'ont guère été _acrétés à ce matin_ en recevant la _Revue
indépendante_.

Au milieu de tout cela, comme c'est moi qui fais toutes les écritures,
programmes, _professions de foi_ et circulaires, je n'ai pas pu
travailler, et je voudrais bien que tu fisses _assavoir_ à maître Pernet
ou François (décidément lequel est parti?) que je ne leur donnerai
probablement pas de _Comtesse de Rudolstadt_ pour le 10 décembre. C'est
un peu leur faute.

Il était convenu avec M. François que, vu la longue tartine dédiée à
Rochoux, on garderait la moitié dece numéro de la _Comtesse_ pour la
prochaine fois. Enfin, ils se passeront bien de moi pour un numéro; je
ne peux pas faire l'impossible; mais il faut les prévenir afin qu'ils se
précautionnent. Dis-leur aussi que nous ferons imprimer notre journal
à Orléans. C'est meilleur marché, et nous y avons un correcteur
d'épreuves, tout trouvé et très zélé, Alfred Laisné. Il faut seulement,
_mais plus que jamais_, que Pernet ou François, François ou Pernet, nous
trouve un rédacteur en chef, à deux mille francs d'appointements. Ce
n'est guère plus que les gages du domestique de Chopin, et dire que,
pour cela, on peut trouver un homme de talent!

Première mesure du comité de salut public: nous mettrons M. de Chopin
hors la loi s'il se permet d'avoir des laquais salariés comme des
publicistes.

Je suis toute gaie d'aller te revoir, mon enfant chéri, malgré le beau
temps que je quitte, et les _émotions de la politique berrichonne_, qui
m'ont coûté jusqu'ici plus de cigarettes que de dépense d'esprit. Je
pars toujours après-demain, et, comme cette lettre ne partira que demain
au soir, je n'aurai plus à t'écrire; j'arriverai le même jour que ma
lettre. Adieu donc. J'emballe les confitures; j'ai peu de paquets, je
n'en ai jamais moins eu. Pistolet n'en a pas. Françoise fait un _poirat_
superbe[1]. Elle n'en dort pas, de l'idée qu'on mangera de son poirat à
Paris!

La Sologne sera peut-être mauvaise. On peut manquer le convoi d'Orléans.
Mais on arrive toujours; ainsi dors en paix.

  [1] Chausson aux poires, gâteau berrichon.



CCXXXIV

A M. CHARLES DOVERNET, A LA CHÂTRE

                                Nohant, 29 novembre 1843.

Certainement, mes amis, vous devez créer un journal. J'approuve
grandement votre idée, et vous pouvez compter sur mon concours, 1° pour
ma collaboration suivie, 2° pour ma part dans le cautionnement, 3° pour
ma part de subvention annuelle, 4° pour le placement d'une cinquantaine
d'exemplaires à Paris. Le chiffre de ces abonnements augmentera,
j'espère, lorsque le journal aura paru.

Je regarde cet engagement comme un devoir, et j'espère que tous vos
amis, tous les amis du pays s'emploieront ardemment à vous seconder.
Outre toutes les bonnes raisons que vous faites valoir dans votre
programme, il y a nécessité urgente à décentraliser Paris, moralement,
intellectuellement et politiquement. La presse parisienne, absorbée par
ses propres agitations, ou fatiguée, de combattre sur une trop vaste
arène, abandonne en quelque sorte la province à ses luttes intérieures.
Et, quand la province s'abandonne elle-même, quand elle n'est pas
représentée par un journal indépendant, elle est livrée, pieds et poings
liés, à tous les abus de pouvoir de l'administration salariée. Vous avez
raison de le dire, c'est une honte. C'est renoncer lâchement à un des
droits qui constituent la dignité humaine, c'est reculer devant un
devoir social. Les conséquences pourraient en être graves pour le
pouvoir, aussi bien que pour les classes dont le sentiment public
n'a pas d'organe public. Soyez donc cet organe, n'hésitez pas. M. de
Lamartine donne un noble exemple en contribuant de sa plume et de sa
bourse au brillant succès du _Bien public_, de Macon. Ce journal de
localité a déjà, dans l'opinion de la France, une plus grande valeur
que la plupart des journaux de la capitale. Je ne doute pas que nous ne
puissions obtenir de ce noble publiciste quelques articles pour notre
_Éclaireur_, et j'ose compter sur le concours de quelques autres noms
illustres et chers au pays. Les hommes de grand coeur et de grande
intelligence sentiront tous que la vie politique et morale doit être
réveillée et entretenue sur tous les points de la France. Nous avons
dans notre province des éléments admirables pour seconder ce généreux
projet. Il ne s'agit que de les réunir.

Littérairement, ce serait une oeuvre intéressante à tenter. Paris a
passé son niveau un peu froid, un peu maniéré sur toutes les âmes, sur
tous les styles. Chaque province a pourtant son tour d'esprit, son
caractère particulier; cet effacement est regrettable. Ne serait-ce pas
une sorte de rénovation littéraire que de voir tous ces éléments variés
de l'intelligence française concourir, sous l'inspiration de l'idée
commune de la pensée nationale, à élever un monument où chaque partie
aurait sa valeur originale et distincte. L'héroïque Breton, le Normand
généreux, le Provençal enthousiaste, et le Lyonnais éminemment
synthétique, n'ont-ils pas chacun leur manière de sentir, leur forme
d'expression, leur lumière individuelle pour ainsi dire?

On croit peut-être que nous n'avons pas notre couleur, nous autres? On
se tromperait fort. Le Berrichon, simple dans ses manières, calme dans
son langage, mais d'humeur indépendante et narquoise, apporterait, dans
la circulation des idées, cet admirable bon sens qui caractérise le
coeur de la France. Remarquez qu'un journal de localité en serait
infailliblement l'expression vive et franche, quels qu'en fussent les
rédacteurs; il y a dans le contact des habitants quelque chose qui se
reflète dans le plus simple exposé des faits, des besoins et des voeux
d'une province. L'existence d'un journal donne du mouvement à l'esprit,
on se rapproche, on parle, on pense tout haut; et naturellement chaque
numéro résume les impressions générales. C'est ainsi que tout le monde
produit le journal; oui, le véritable rédacteur, c'est tout le monde.
Il doit donc y avoir une sorte d'amour-propre public, bon à encourager,
dans la création d'un journal de localité, manifestation intéressante et
significative de l'esprit du pays.

Comptez sur mon zèle à vous seconder et ne craignez pas de mettre mon
nom en avant, si vous croyez qu'il vous soit une garantie auprès de
quelques personnes sympathiques. Je ne vous ferai pas défaut, de même
que je m'effacerais entièrement de la rédaction, si vous jugiez mon
concours inopportun.

Tout à vous de coeur.

GEORGE SAND.



CCXXXV

M. F. GUILLON, A PARIS

                                Paris, 14 février 1844.

M'en voulez-vous, mon cher monsieur Guillon, de vous avoir montré la
crinière d'un vieux lion? c'est qu'il faut bien que je vous le dise,
George Sand n'est qu'un pâle reflet de Pierre Leroux, un disciple
fanatique du même idéal, mais un disciple muet et ravi devant sa parole,
toujours prêt à jeter au feu toutes ses oeuvres, pour écrire, parler,
penser, prier et agir sous son inspiration. Je ne suis que le
vulgarisateur à la plume diligente et au coeur impressionnable, qui
cherche à traduire dans des romans la philosophie du maître. Otez-vous
donc de l'esprit que je suis un grand talent. Je ne suis rien du tout,
qu'un croyant docile et pénétré.

D'aucuns, comme on dit en Berry, prétendent que c'est l'amour qui fait
ces miracles. L'amour de l'âme, je le veux bien, car, de la crinière du
philosophe, je n'ai jamais songé à toucher un cheveu et n'ai jamais eu
plus de rapports avec elle qu'avec la barbe du Grand Turc.

Je vous dis cela pour que vous sentiez bien que c'est un acte de foi
sérieux, le plus sérieux de ma vie, et non l'engouement équivoque d'une
petite dame pour son médecin ou son confesseur. Il y a donc encore de la
religion et de la foi en ce monde. Je le sens en mon coeur comme vous le
sentez dans le vôtre.

Maintenant réfléchissez bien. Nous ne nous sommes parlé que ce soir.
Les autres entrevues out été consacrées à examiner les possibilités de
_l'affaire,_ et, si mes amis du Berry me confirment mes pouvoirs, il n'y
a pas de difficultés matérielles à notre association.

Mais il y a les difficultés intellectuelles et morales qui peuvent
naître de la _doctrine_, sans laquelle nous ne ferons rien d'utile et
de bon; il faut donc que nous soyons d'accord sur ce point que, vous
et moi, nous ne fassions qu'une tête et qu'une conscience. Je n'ai pas
d'amour-propre, je ne crois en aucune chose valoir et peser plus que
vous. Je ne voudrais jamais rien exiger. Je voudrais seulement qu'à nous
deux nous fissions la tierce juste et non la dissonante.

Devant l'excellent M. de Pompéry, je n'aurais pas osé vous parler du
fond de ma croyance. Il discute trop, la discussion me fatigue, et
je trouve que c'est du temps perdu, quand on n'a pas quelque but à
poursuivre ensemble. Seule, je ne me suis pas senti l'_autorité_ de vous
dire que je crois plus à l'eau de la source où j'ai puisé ma vie qu'à
celle où vous avez puisé de votre côté. J'ai voulu que vous vissiez ma
loi vivante, et je l'avais prié d'être bien net avec vous, parce qu'une
heure de cette parole claire et pleine vous montre mieux mon être que ce
que je ne saurais dire moi-même. Ce n'est donc pas un interrogatoire ou
un examen auquel on vous a soumis: c'est un livre qu'on a ouvert devant
vous, afin que vous sachiez bien ce qui est là, et que, s'il vous
répugne d'y étudier la _vita nuova_, vous puissiez reprendre votre
liberté d'examen et refuser de vous associer à notre genre d'utopie.

Voyez bien, tâtez-vous. De mon caractère dans les relations de la vie,
vous n'aurez jamais à vous plaindre; mais, de ma manière de comprendre
l'action sociale, il est possible que vous ne puissiez plus vous
accommoder. Vous n'avez pas bien lu Leroux, vous n'avez pas lu les
dernières pages de la _Comtesse de Rudolstadt_, autrement vous n'auriez
pas été étonné d'entendre ce que vous avez entendu ce soir. I1 ne faut
pas que vous partiez pour un monde inconnu, sans vous y sentir appelé
par les instincts du coeur et de l'intelligence Repensez-y et ne faites
cette campagne qu'avec le sentiment qu'elle est bonne et utile; car il y
a des politiques et des socialistes _dits pratiques_ qui jugent Leroux
un rêveur dangereux, et moi une franche bête de croire en lui, tandis
qu'en entrant dans la réalité, dans les _moyens_, j'aurais plus d'argent
de mes éditeurs et plus de louanges dans les journaux.

_Nous voilà!_ Vous nous connaissez un peu mieux; écrivez-moi quand vous
aurez fait votre examen de conscience et fixé votre jugement sur nous.

Tout à vous.

G. SAND.



CCXXXVI

A. M. CHARLES DUVERNET, A LA CHATRE

                                Paris, 16 février 1844.

Je crois que je vous ai trouvé un rédacteur! Encore trois jours pendant
lesquels je veux le voir, l'examiner, l'interroger, et toutes les
conditions de bon vouloir, de talent et de noble caractère se
trouveraient remplies, si tout ce qu'on me dit, et tout ce que je lis de
lui n'est pas démenti par son langage et sa tenue. Je vous écrirai en
détail sur son compte, aussitôt que l'épreuve sera faite.

L'idée de Delatouche doit nous inspirer beaucoup de reconnaissance.
Mais, entre nous, vous ne devez y acquiescer qu'en désespoir de cause.
Fleury, découragé et décourageant, s'en va tout penaud. Mais je vous
dis, moi, qu'il n'y a point lieu à tout ce découragement. Le monde est
triste, mais l'humanité n'est pas perdue.

Si Delatouche et moi faisons le journal ici, il y aura plus de succès et
d'abonnés à Paris qu'en Berry. Le Berry sera peut-être le prétexte, le
cadre et le _moyen_ de faire une très jolie feuille d'opposition. Mais
est-ce là le but? S'agit-il d'avoir du succès pour Delatouche et moi, ou
s'agit-il de moraliser et d'éclairer notre province? J'aurais compris
que nous commençassions le journal, lui et moi, en attendant un
rédacteur, pour lancer le brûlot et peloter en attendant partie. Mais le
fonder de la sorte irrévocablement me paraît une espèce d'apostasie. Je
ferai à cet égard tout ce que vous voudrez; mais je crois que vous
serez de mon avis. Désespérer de trouver un rédacteur est un véritable
enfantillage. On m'en propose trois ce soir. Mais j'espère que je tiens
le bon, et, si je me trompe, je continuerai mes recherches et mes
épreuves.

Ne découragez et n'effrayez donc personne. Ne dites pas _non_ à
Delatouche. Hésitez, prétextez la difficulté de réunir tout d'un coup la
majorité des votes. Mais laissez-moi agir dans mon sens et dans celui
de notre premier mouvement, qui était le meilleur. Je vous aurai des
abonnements ici quand nous aurons pris forme et couleur par notre
rédacteur et notre prospectus. Je travaille déjà à charpenter ce
prospectus, j'en ferai faire un au rédacteur, un à Delatouche s'il le
faut, et, des trois, nous en ferons un que vous verrez et approuverez
s'il y a lieu.

Pour cela, il faudra nous réunir à Orléans peut-être dans une quinzaine,
peut-être plus tôt, pour aviser à tout.

Mille tendresses à tous.

GEORGE.



CXXXVII

A M.F. GUILLON, A PARIS

                                Paris, 25 février 1844

Mon cher monsieur Guillon,

J'attends toujours la réponse du comité berrichon.

Je ne veux pas répondre à vos belles et bonnes lettres, avant d'avoir
à vous dire: «Reprenons la dispute pour marcher «ensemble» ou bien «On
nous sépare. Gardons chacun notre idéal.»

Je n'ai rien ajouté et rien retranché aux bons renseignements que
j'avais donnés de vous. La réponse décidera de notre _querelle_; car ou
le comité acceptera d'emblée votre éclectisme religieux et politique,
ou il repoussera sans appel la tentative de philosophie que je
voulais faire avec vous. Comme il s'agit de marcher tous ensemble, je
n'insisterai pas contre un refus qui serait motivé sur vos antécédents.
Je trouverais le refus injuste, peut-être; mais je ne penserais pas
devoir vous exposer à des suspicions fâcheuses pour vous; pour moi, qui
vous cautionnerais moralement; pour le comité, qui ne respecterait pas
comme il convient la personne du rédacteur.

Enfin, nous voici avec nos systèmes et nos rêveries dans l'attente d'un
dénouement réel, et je ne fais aucune autre démarche pour trouver
un autre rédacteur. Voilà pourquoi je n'ose point insister, ni vous
défendre, ni vous tourmenter; car, si nous ne devons pas entrer en
campagne sous le même drapeau, à quoi bon nous essayer à mêler nos
nuances? Vous avez beaucoup de richesses à perdre et je n'ai rien à vous
donner. Mon fanatisme serait une arme dont vous vous serviriez peut-être
mal pour combattre le mal, et je ne sais pas si votre calme pratique ne
m'ôterait pas tout mon élan. Je vois bien que vous nous jugez un peu
creux et un peu fous. C'est bien vite nous refuser la science sociale.
Nous n'avons encore rien dit et rien formulé en fait de moyens.

Mais, de ce que nous n'acceptons pas certaines formules qui ne nous sont
pas sympathiques, qui nous semblent manquer d'âme, de religion et
de dévouement, il n'est pas dit que nous repoussions toute autre
application que la doctrine de Fourier. C'est parce qu'elle n'applique
nullement nos principes, quoi que vous en disiez, que nous ne l'aimons
pas et que nous ne la voulons pas. Vous conciliez ces principes et les
nôtres avec beaucoup d'art et de talent. Mais, à votre insu, c'est une
conciliation spécieuse; car la doctrine de l'industrialisme attrayant,
comme on l'entend dans le fouriérisme; n'est pas dépourvue de
_principes_. Elle en a, et nous les trouvons antireligieux, et nous les
sentons non pas seulement inconciliables, mais opposés diamétralement
aux nôtres.

Je n'entends pas, puisque vous vous en défendez si bien, vous ranger
dans certaine série déterminée: peut-être êtes-vous injuste, vous, de
nous classer parmi les rêveurs impuissants.

Mais, puisque vous ne nous accordez que la possession d'un tiers de
vérité, voyez quel chemin il faudrait faire à vous ou à moi pour
reconnaître que l'un de nous résume en lui la trinité? Vous croyez
la tenir cette triplicité d'aspect de la vérité. Et, moi, je crois
l'entrevoir. Mais nous ne la plaçons pas dans les mêmes choses; et
je crois qu'au début, lorsque le bon et sincère M. de Pompéry nous
présentait l'un à l'autre comme tout semblables l'un à l'autre, nous
n'avions pas aperçu les buissons et les fossés que nous avions à
franchir pour lui donner raison.

N'importe, je ne refuse pas d'essayer; mais n'essayons pas de sauter
ces barrières avant de savoir si nous avons ensuite un chemin à suivre
ensemble; car, si cela n'est pas, mieux vaut nous examiner lentement
pour nous retrouver un jour dans un chemin mieux cherché et mieux tracé.

Peut-être alors aurez-vous mieux compris Leroux; peut-être aussi
aurai-je mieux étudié Fourier, et alors nous nous entendrons sans faire
violence à nos sympathies et à cette sorte d'instinct que l'artiste
comme le politique doit beaucoup respecter en lui-même. Si, comme
vous le croyez, tout concourt au but, si nos forces de répulsion,
fussent-elles inintelligentes et injustes jusqu'à un certain point, sont
les foyers mêmes de notre courage et le secret de notre puissance, quoi
qu'il en résulte, croyez bien que je rends justice à votre intelligence
et à votre loyauté, et que je ne regrette point de vous avoir causé
quelques soucis d'esprit.

Tout ce qui nous fait examiner, rêver et raisonner notre vie morale est
une étude salutaire, et j'espère que vous ne m'en voudrez pas de vous
avoir traité en homme de conscience et de réflexion.

Tout à vous.

G. SAND.



CCXXXVIII

A M. ALEXANDRE WEILL, A PARIS

                                Paris, 4 mars 1844.

Monsieur,

Je n'ai pas de facultés pour la discussion, et je fuis toutes les
disputes, parce que j'y serais toujours battue, eussé-je dix mille fois
raison. J'ai craint de manquer à ce que l'on se doit _entre humains_, en
ne vous répondant pas, et je suis très fâchée de l'avoir fait si
vous prenez ma lettre pour une attaque à votre conviction et à votre
caractère. Vous croyez, par exemple, que je vous refuse le _coeur_,
et je n'ai pas songé à cela. Je n'ai aucun droit de douter du vôtre,
surtout après les luttes que vous avez soutenues. Voilà à quoi mènent
les discussions; on s'attache aux mots, et chaque mot demanderait un
commentaire. Je crois comprendre qu'en niant Dieu, et l'amour divin, qui
est une des faces de la Divinité, vous portez dans la recherche de ces
hautes vérités une intelligence _froide_. Je ne dis pas pour cela
que vous manquiez d'affection et de charité dans vos relations avec
l'humanité. Votre coeur prend une route, et votre esprit une autre
route, tandis que ce ne serait pas trop des deux réunis, pour chercher
le _vrai Dieu_, que je n'explique pas du tout et que je ne conçois pas
comme vous m'en attribuez la formule. Pendant quatre pages, vous prêchez
à beaucoup d'égards quelqu'un qui n'avait pas besoin de tout cela
pour rejeter l'idolâtrie de votre Jéhovah juif et de notre _bon Dieu_
catholique. Mais je crois en _Dieu_ et en un _Dieu bon_, et toute
l'Allemagne réunie à toute la France ne me l'ôterait pas du coeur.

Je serais fort peinée que vous crussiez nos coeurs et nos portes fermées
systématiquement à tout ce qui lutte en Allemagne contre l'ennemi
commun. Mais, si vous êtes tous comme _vous_; si, dans votre ardeur
spinoziste, vous nous appelez devant votre tribunal, et vous demandez
compte de notre oeuvre, sans nous laisser la liberté de la concevoir
selon nos forces et nos aptitudes, en nous déclarant stupides,
hypocrites et infâmes de ne pas marcher sur les mêmes chemins que vous,
vous êtes plus despotes, plus intolérants et plus inquisiteurs que Moïse
et Dominique. Faites vos livres et tuez le faux christianisme comme vous
l'entendrez; à qui refuse-t-on ici le choix des moyens? mais ne faites
pas de persécution à domicile, ne provoquez pas les gens tranquilles
et amis de la modestie; cela serait tout à fait contraire au _goût_
français, dans lequel vous ferez bien de vous retremper un peu, si vous
voulez qu'on profite en France de votre talent, de vos études et de
votre zèle.

Je vous ai écrit ces deux lettres à bonne intention pour ne pas manquer
à la déférence et à la politesse, mais non pour combattre en champ clos
votre philosophie. Si j'étais guerrier, je n'irais pas à la guerre
pour le plaisir de frapper au hasard et pour satisfaire un caprice
belliqueux. La guerre des idées demande un bien autre calme, et, selon
moi, un sentiment d'humilité et de charité religieuses que vous méprisez
au suprême degré. Ainsi nous ne disputerons pas davantage, s'il vous
plaît. Nos armes ne sont, pas égales. Je n'admets ni les compliments
ni 1es injures, et je refuse la compétence à quiconque, hors de
l'enthousiasme qui fait tout oublier, se charge de me démontrer par la
raillerie et le dédain qu'il est en possession de l'unique vérité. Au
reste, votre confiance en vous-même se calmera bien vite ici, et je ne
m'inquiète pas de votre avenir. Vous avez trop d'esprit pour ne pas
reconnaître bientôt qu'il faut _affirmer_ avec plus de bienveillance et
de sympathie, quelque hardie et courageuse que soit l'affirmation.

J'ai l'honneur d'être votre servante.



CCXXXIX

A MESSIEURS PLANET, FLEURY,
DUVERNET, DUTEIL, A LA CHÂTRE

                                Paris, 20 mars 1844.

Mes amis,

Leroux part pour Boussac, où il va installer sa famille. Il passe par la
Châtre et vous remettra cette lettre. M. Victor Borie, un jeune homme
dont j'ai parlé à Planet et qui est ami de Jules Leroux, à quitté, pour
quinze jours, Tulle, où il fait un journal républicain. Il renoncerait à
sa position, qui est faite et dont il n'est pas dégoûté, pour se dévouer
à une oeuvre quelconque à laquelle je m'intéresserais.

J'ignore s'il accepterait votre contrôle pour le journal. Dans le
principe, lorsque je lui en ai fait parler, il pensait n'avoir affaire
qu'à moi. C'est moi qui aurais subi ce contrôle, et lui par contre-coup.
Au reste, tout cela lui fut proposé vaguement, éventuellement et il
répondit en deux mots que, si je le regardais comme nécessaire
au journal que j'étais alors censée _fonder_, il était tout à ma
disposition.

Maintenant, il est encore possible que, vous voyant, vous entendant,
vous connaissant et se concertant avec vous, il puisse s'associer à vous
pour être notre rédacteur, dans les conditions où vous le désirez. Vous
savez que je ne vous impose plus personne, et que je n'exclus personne,
c'est bien entendu. Mais je m'intéresse toujours à votre oeuvre, quoique
j'aie à peu près renoncé à vous aider dans votre choix et je ne crois
pas devoir vous laisser échapper une bonne occasion. De tous ceux que
vous avez vus et qui vous out été proposés, M. Borie serait le plus
propre à l'emploi. C'est un homme dont je puis vous répondre comme
loyauté, comme caractère et comme intelligence. Il est dans la politique
plus que moi, à coup sûr; mais je ne craindrais pas d'être solidaire de
tout ce qu'il avancerait, ni de lui laisser contrôler ce que je ferais,
parce que je suis sûre de la pureté de ses intentions, et du bon sens de
ses vues.

Maintenant donc, voyez-le, pendant le temps qu'il doit passer à Boussac,
et sachez si vous pouvez vous accommoder de lui, et lui de vous.

Je n'ai pas besoin de vous recommander la bonne hospitalité envers
Leroux pendant son passage à la Châtre. Bonsoir, mes chers enfants. Tout
à vous de coeur.

G. SAND.



CCXL

A. M. PLANET, A LA CHÂTRE

                                Paris, avril 1844.

Mon cher enfant,

Est-ce décidé, que vous avez choisi M. Borie? Vous avez bien fait; car
c'est le seul moyen, je crois, d'être imprimé à Boussac, et il ne faut
pas vous plaindre que ce soit une condition _imposée_ par Pierre ou
plutôt par Jules Leroux. Jules Leroux, homme d'idées austères et d'un
caractère très ferme, n'étant pas votre ami, vous connaissant à
peine, n'eût jamais voulu être l'ouvrier d'un journal contraire à ses
principes; dans le doute même, dans l'attente de ce que serait l'esprit
du journal, il ne se fût pas engagé â l'imprimer.

Je conçois tout cela, et trouve ce scrupule fort respectable. Il y a
donc eu là _condition_, à ce que je vois. Mais je ne digère pas votre
mot d'_imposé_. On n'impose rien à des gens qui vous demandent un
service et qui sont parfaitement libres de s'adresser ailleurs.

Si ce mot me choque, appliqué aux Leroux, il me choque bien plus
appliqué à moi-même; et peu s'en faut qu'il ne m'engage à envoyer le
journal au diable.

Qu'est-ce que cela signifie? Depuis quand est-ce que _j'impose_ quelque
chose, parce que je ne veux pas me laisser _imposer_ un travail inutile
ou antipathique? Je crois avoir assez fait pour l'obligeance et l'amitié
en vous écrivant, en vous répétant que, quelque journal que vous fissiez
(à moins qu'il ne fût juste-milieu ou carliste), je vous donnerais des
articles; mais j'ajoutais que je vous en donnerais plus ou moins, selon
que vous suivriez une ligne plus ou moins rapprochée de la mienne.
Est-ce là imposer quelque chose? Et, quand je dis: «Si vous prenez _un
tel_, je serai active et zélée, au lieu d'être complaisante et tolérante
(je serai solidaire de votre tendance au lieu de me retirer de la
solidarité),» vous m'écrivez par trois ou quatre fois (Fleury dans sa
lettre d'hier, et toi dans celle d'aujourd'hui), que je vous impose un
rédacteur?

Je ne suis pas contente de cette façon d'être comprise, je te le dis
franchement; finasser ou dominer me sont également antipathiques, et
je ne comprends pas que, désirant de moi, non une inspiration et une
direction, mais une pure et simple collaboration d'amitié, et, étant
sûrs de ce dernier point, qui paraissait vous convenir beaucoup mieux
que mon dévouement pour _l'être moral_ du journal et mon identification
avec cette oeuvre commune, vous veniez me dire aujourd'hui que, pour
avoir ma participation complète, vous sacrifiez vos sympathies, votre
confiance, et que vous vous laissez imposer quelqu'un que vous jugez
sans lumières et sans capacité.

Si c'est là votre pensée et votre conduite, vous n'êtes pas des hommes,
vous tournez sur vous-mêmes comme des girouettes, sans savoir quel vent
vous pousse. Duvernet m'a écrit au moment de ton retour de Paris, que
vous étiez enchantés de moi, que vous me trouviez _admirable_ d'avoir
renoncé à rédiger votre journal, comme si ce n'était pas un sacrifice
d'avoir offert de le rédiger, et comme si c'en était un d'y renoncer!

Ne dirait-on pas que l'_Éclaireur de l'Indre_ est le consulat de la
république; que j'ai voulu faire _un coup d'État_, un 18 brumaire, en
offrant mon temps et ma peine; et qu'ensuite j'ai abdiqué, comme Sylla,
pour le salut de la patrie! Tout cela est comique, mais d'un comique
triste et qui me peine; car je ne croyais pas qu'il y eût tant
d'amour-propre en jeu dans cette affaire. Ainsi, il y a eu _lutte_
entre nous, et c'est moi qui _triomphe_? s'il en est ainsi, j'en suis,
pardieu! bien fâchée, et je demande à _abdiquer_ bien vite. Je croyais,
en me proposant, sauver le journal qui ne marchait pas. Je croyais, en
me retirant, sauver encore le journal qui ne pouvait marcher avec moi.

Un jour, vous me dites que vous ne pouvez rien sans moi. Je m'offre
pieds et poings liés. Un autre jour, vous me dites que vous avez une
autre route que la mienne, que je ne saurais pas ce qui convient, que
je m'y prendrais mal, que _j'effaroucherais_ l'abonné, que je vous
couvrirais de ridicule, que je vous effacerais. Maintenant, quand j'ai
accepté cette exclusion de bon coeur, en restant attachée, par amitié
pour vos personnes, à la partie purement littéraire de la rédaction,
vous m'écrivez de nouveau que, pour avoir mieux de moi, vous acceptez à
regret et à contre-coeur, le rédacteur que je vous _impose_!

Au diable! je ne sais plus ce que vous voulez de moi, et je vous supplie
de n'en rien vouloir du tout, vous me rendrez service; car, si le
journal _doit_ exister sans moi d'après vos principes, pourquoi me
fait-il le sacrifice incroyable de se laisser imposer un rédacteur?

Je crois, Dieu me damne, que vous faites de la diplomatie avec moi? Moi,
je ne saurais jamais et je ne voudrais jamais en faire avec vous. Je
demande donc, avant de passer outré, l'explication de ce reproche amer,
malgré le miel dont vous le couvrez.

Quel diable de journal allons-nous faire, si vous pensez d'une façon et
que je pense d'une autre, si vous me suiviez à regret, en disant qu'il
l'a bien fallu?

Dans tout cela, je ne vous conçois pas, je vous trouve irrésolus,
enfants, et injustes au dernier point. Vous n'avez eu ni le courage de
m'accepter, ni celui de me repousser. J'aurais voulu franchement l'un ou
l'autre, et mon amitié, aussi bien que mon estime pour vous, eût grandi
dans un cas comme dans l'autre.

Ravisez-vous donc, s'il en est temps; prenez le rédacteur que vous
préférez, faites-vous imprimer, ou à Guéret, si vous vous entendez avec
M. Legrand, ou à Orléans, comme vous avez toujours cru pouvoir le faire,
et ne me faites aucune concession. Je n'en veux pas, je n'en ai pas
besoin pour rester votre ami et votre collaborateur. Si vous êtes dans
un _système politique_, comme vous le pensez, si vous vous rattachez à
un _parti existant_, si vous avez foi à ce parti et à ce système, quel
si grand besoin avez-vous de moi? Deux ou trois feuilletons suffiront
pour vous attirer quelques abonnés de plus, et c'est tout ce que je me
préparais à faire.

Est-ce que, dans la lettre que Leroux vous a remise, je vous imposais
quoi que ce soit? est-ce que Leroux a pu vous parler d'autre chose que
de la possibilité d'un _plus_ ou d'un _moins_ d'adhésions et de concours
de ma part? Fleury dit qu'il vous _a fait entendre_... Je crois que vous
entendez peu quand vous avez l'esprit prévenu,

Voilà que je te donne un galop, mon Planet; ça ne m'empêche pas de
t'aimer tendrement, et les autres aussi. Mais vous me suspectez, vous me
tiraillez, vous m'accusez, il faut bien que je me défende, chaudement,
comme je sens.

Quoi qu'il arrive, je ne pourrai pas faire grand'chose avant le 15 ou
le 20 mai. Il faut que je donne un roman à Véron fin d'avril, ou que je
paye un dédit de dix mille francs. Il faut que je reste jusqu'au 15 mai
pour le conseil de révision de Maurice.

J'ai des affaires à ne savoir où donner de la tête. Je ne dors pas cinq
heures, et vous m'avez ôté, avec vos chicanes, l'enthousiasme qui fait
des miracles. Je t'embrasse et je t'aime.

GEORGE SAND.



CCXLI

A MADAME MARLIANI, A PARIS

                                Nohant, juin 1844.

Chère amie,

Nous nous portons tous bien; mais tout le monde ici est consterné, et
il y a de quoi s'affliger de voir tant de malheureux ruinés par
l'inondation. De mémoire d'homme, on n'avait jamais rien vu de pareil
dans nos paisibles contrées. Nos ruisseaux sont devenus subitement des
fleuves, avec un courant furieux et des vagues comme celles de la mer.
Les routes ont été interceptées hier par ces filets d'eau, devenus aussi
larges que la Loire et aussi rapides que le Rhône.

M. et madame Viardot, qui s'étaient mis en route pour Paris, n'ont pu
traverser un pont-écluse, l'eau qui passe sous la voûte s'étant mise à
passer par-dessus, effaçant toute trace de pont et de chemin. Ils sont
revenus ici ce matin, et nous les garderons quelques jours encore. Tous
les foins de rivière sont perdus, et, ce qui ajoute aux désastres, c'est
l'odeur fétide que le retour du soleil donne à ces herbes pourries. Les
plus beaux prés sont devenus de vastes marécages infects, et il y a
beaucoup à craindre de graves maladies, et en grand nombre, avant qu'il
soit peu. Nous sommes dans un endroit plus élevé et isolé des rivières;
ainsi n'ayez pas d'inquiétude pour nous. Ces exhalaisons ne nous
arrivent pas.

Mais que de misérables vont avoir la mort de leurs proches à pleurer
après la ruine de leurs subsistances de l'année! Enfin, je m'effraye
peut-être à tort, peut-être que la Providence ne se montrera pas irritée
plus longtemps. Mais tout cela est bien triste, et on ne sait pas encore
combien de noyés il faudra compter.

J'espère que vous êtes à Paris et que vous ne songez pas à aller à la
campagne tant que dureront ces bouleversements de l'atmosphère. Si je
n'aimais pas la campagne de passion, je me repentirais d'y être venue;
mais quoi qu'il arrive, je ne peux pas m'empêcher de me sentir ici
l'esprit et le corps plus libres et plus vivants. Quelque temps qu'il
fasse, nous courons, nous montons à cheval; Solange s'en trouve bien.

Écrivez-nous, bonne amie; dites-nous que vous ne souffrez plus du tout
et que vous prenez la vie le moins mal possible.

J'ai vu Leroux hier au soir. Il imprime l'_Éclaireur_; il aurait voulu
des avances plus considérables que celles qu'on a pu lui faire. Il
se plaint un peu de tout le monde et ne veut pas comprendre que sa
prétendue persévérance n'inspire de confiance à personne. Il dit qu'on
le regarde apparemment comme un malhonnête homme en pensant qu'il peut
manquer à sa parole. Que lui répondre? A qui a-t-on plus donné, plus
confié, plus pardonné?

Tout cela déchire le coeur quand on a fait son possible pour lui et
souvent plus que le possible. Sa position est toujours précaire et
difficile. Cependant, voilà le pain assuré; mais voudront-ils s'en
nourrir? On lui assure de quatre à cinq mille francs par an.

La poste part, adieu encore. Nous vous aimons tous, vous le savez.



CCXLII

A M. CHARLES PONCY, A TOULON

                                Nohant, 12 septembre 1844.

«J'ai toujours désiré qu'un poète fit, sous un titre tel que celui-ci:
_la Chanson de chaque métier_, un recueil de chansons populaires, à la
fois enjouées, naïves, sérieuses et grandes, simples surtout, faciles à
chanter, et sur un rythme auquel pussent s'adapter des airs connus, bien
populaires, ou des airs nouveaux faciles à composer. Ou, à défaut de
musique, que ces chants fussent si coulants et si simplement écrits,
que l'ouvrier simple, sachant à peine lire, pût les comprendre et les
retenir. Poétiser, anoblir chaque genre de travail, plaindre en même
temps l'excès et la mauvaise direction sociale de ce travail, tel qu'on
l'entend aujourd'hui, ce serait faire une oeuvre grande, utile et
durable. Ce serait enseigner au riche à respecter l'ouvrier, au pauvre
ouvrier à se respecter lui-même.

«Il y a des états plus ou moins nobles en apparence, plus ou moins
pénibles en réalité. Chacun demanderait au poète un examen approfondi,
des réflexions sérieuses, un jugement particulier à la fois poétique,
et philosophique; et il y aurait, avec l'unité de forme, une variété
infinie dans un tel sujet. Il y a dix ans que j'y rêve. Si Béranger
l'avait voulu, il aurait pu faire ces chansons-là de main de maître.
C'est un sujet que j'ai conseillé à plusieurs jeunes poètes et qui les a
tous effrayés, parce qu'ils n'avaient pas l'inspiration et la sympathie
qu'il faut pour cela.

«Un poète prolétaire devrait l'avoir. Poncy aurait la grandeur et
l'enthousiasme. Mais, pour plier son talent un peu recherché et
_brillanté_ à l'austère simplicité indispensable à ce genre de poésies,
il lui faudrait travailler beaucoup, renoncer à beaucoup d'effets
chatoyants, et à beaucoup d'expressions coquettes qu'il affectionne.
Serait-il capable d'une si grande réforme? Sans cette réforme pourtant,
l'ouvrage dont je parle n'aurait aucune valeur, aucun charme pour
le petit peuple, et, le dirai-je? aucune nouveauté aux yeux des
connaisseurs; car il s'agirait de faire quelque chose que personne n'a
jamais fait encore. Il l'a fait à sa manière (et c'était une manière
admirable), pour se peindre lui-même dans son état de maçon; mais il
faudrait être encore plus simple, tout à fait simple.

«Le simple est ce qu'il y a de plus difficile au monde: c'est le dernier
terme de l'expérience et le dernier effort du génie. N'est-il pas encore
trop jeune pour donner ces touches fermes et nettes, qui paraissent si
faciles, que chacun se dit: «J'en aurais fait autant,» et que personne
cependant ne peut le faire qu'un grand artiste? Le Postillon, le
Forgeron, la Lavandière, le Maçon, le Colporteur, le Ciseleur, le
Couvreur, la Chanteuse des rues, la Brodeuse, la Fleuriste, le
Jardinier, le Fossoyeur, le Ménétrier du village, le Charpentier,
etc., etc., etc., quelle foule inépuisable de types variés et qui tous
pourraient être embellis ou plaints par le poète!

«Il faudrait faire aimer toutes ces figures, même celles dont le premier
aspect repousse, et inspirer une pitié tendre pour ceux qu'on ne
pourrait admirer comme des êtres utiles et courageux. Moi, je résumerais
le tout dans une dernière chanson intitulée: _la Chanson de la misère_,
et qui commencerait tout, bonnement ainsi:

Je suis dame misère...

«Il faudrait, pour la plupart de ces chansons, renoncer à l'alexandrin
et choisir un rythme court et facile à l'oreille.»

Voilà, mon cher enfant, les idées que j'avais jetées sur le papier, il
y a quelque temps, étant malade et fatiguée. Je le suis encore plus
aujourd'hui et ne puis compléter ni éclaircir mon explication. Vous y
suppléerez par votre vive intelligence; ou bien mon projet vous paraîtra
puéril, et, dans ce cas, n'y donnez aucune attention; car il se peut
qu'il n'entre en rien dans votre manière de sentir et de travailler.

Il y a eu un temps où mon idée sur la _Chanson de tous les métiers_
était si nette et si vive, que, si j'avais su faire des vers, je
l'aurais réalisée sous le feu de l'inspiration. Depuis, je l'ai souvent
expliquée en courant et fait comprendre à des gens qui ne savaient pas
ou qui ne voulaient pas s'en servir. Maintenant, elle s'est beaucoup
effacée, surtout devant la crainte de vous indiquer une voie qui ne
serait pas la vôtre et qui vous mènerait de travers. Et puis, je peux
de moins en moins m'exprimer dans des lettres. J'ai tant de travail,
d'ailleurs, que je ne puis écrire à mes amis que les jours où la maladie
m'empêche d'écrire pour mon compte. Aussi je leur écris toujours fort
obscurément et dans une grande défaillance d'esprit.

Dites à Désirée mille tendres bénédictions de ma part, pour elle et pour
sa Solange, et de la part de ma Solange aussi. Mon fils est à Paris.

Vos vers sur la _vérité_ et sur la _réalité_ me semblent très beaux,
très touchants et très bien faits, sauf deux ou trois. L'idée est bien
soutenue, sauf deux ou trois strophes où elle languit et devient un pen
vague. Mais elle se relève bien et la fin est très belle. Courage!



CCXLIII

A M. LEROY PRÉFET DE L'INDRE

                                Nohant, ce 24 novembre 1844,

Monsieur le préfet,

Je vous dois des remerciements pour l'obligeance que vous m'avez
témoignée tout en vous occupant charitablement de Fanchette[1]. La bonne
volonté que vous voulez bien m'exprimer à cette occasion me trouve
reconnaissante, et je ne craindrai pas de m'adresser à vous lorsque
j'aurai à solliciter votre appui pour quelque malheureux.

Mais vos généreuses offres à cet égard sont accompagnées de quelques
réflexions auxquelles il m'est impossible de ne pas répondre, et, bien
que la lettre dont mon ami M. Rollinat m'a donné communication ne me
soit pas adressée, je crois plus sincère et plus poli d'y répondre
directement que d'en charger un tiers, quelle que soit l'intimité qui me
lie à M. Rollinat.

Vous accusez l'_Éclaireur_, que je ne dirige pas, que je n'influence
pas davantage, mais auquel je prête mon concours, de mensonge et de
grossièreté envers vous. Je ne suis pas chargée de défendre mes amis
auprès de vous, je ne veux les désavouer en rien; mais ne suis pas
solidaire de leurs actes et de leurs écrits. J'ai fait mes réserves à
cet égard, et j'ai dû ce respect à leur indépendance; mais, si vous
désirez savoir mon opinion sur la polémique _personnelle_ en politique,
je suis prête à vous le dire, et vous crois digne qu'on vous parle
franchement.

Je ne m'occupe point de cette polémique, mes goûts et surtout mon sexe
m'en détournent. Une femme qui s'attaquerait à des hommes dans des vues
de ressentiment et d'antipathie serait peu brave.

Les hommes ont pour dernière ressource, quand ils se croient outragés,
d'autres armes que la plume, et, comme je ne veux pas me battre en duel,
je ne me servirai jamais de la faculté d'exprimer mes sentiments que
pour des causes générales ou pour la défense de quelque malheur. Mes
griefs particuliers ne m'ont jamais fait publier une ligne contre qui
que ce soit, et je ne suis pas d'humeur à changer de système. Quelques
autres considérations qui tiennent à mon expérience m'éloignent encore
de la polémique de parti. Je trouve que l'esprit du gouvernement est
odieux et lâche à l'égard de la presse indépendante; mais, avant de
condamner les mandataires du pouvoir, je voudrais être mieux renseignée,
sur la manière dont ils obéissent à leur consigne, que je ne l'ai
été dans l'affaire de l'_Éclaireur_. Selon ma manière de voir, un
fonctionnaire dans votre position ne devrait pas être personnellement
mis en cause, à moins qu'il n'eût outrepassé son mandat, comme l'a fait,
à ce qu'il me semble, mon neveu M. de Villeneuve préfet d'Orléans. Je
plains les administrateurs en général plus que je ne les condamne, et
voici pourquoi:

Je suis certaine qu'ils n'obéissent qu'avec regret et répugnance à
plusieurs de leurs attributions secrètes, et qu'ils rougiraient de se
faire hommes de parti de leur propre impulsion. Mais les gouvernements
s'efforcent sans cesse d'avilir la dignité et l'intégrité de leur
magistrature, en les faisant complices de leurs passions. C'est par là
qu'ils leurs ôtent la confiance et les sympathies de leur administrés.
C'est un grand crime et une lourde faute dans laquelle tombent tous les
gouvernements absolus de fait ou d'intention. Le gouvernement est donc
le coupable, lâchement caché derrière vous. Le devoir de votre position
est de nier ses torts et d'en assumer la responsabilité. Triste
nécessité que vous ne pouvez pas m'avouer, monsieur; mais, moi, je sais
ce dont je parle et c'est le secret de ma tolérance envers les hommes
publics.

Si mes amis de l'_Éclaireur_ ont été moins calmes, vous ne devez pas
vous en étonner beaucoup et vous n'avez guère le droit de vous en
fâcher. En acceptant les fonctions que vous occupez, vous avez dû
prévoir qu'une guerre systématique et inévitable, provoquée par vous
à la première occasion, allumerait une guerre moins froide, mais une
guerre ostensible. J'ai prévu dès le commencement que mes amis seraient
entraînés à cette guerre, et j'ai regretté que vous, qu'on dit homme de
bien, fussiez obligé d'en jeter les premiers tisons. Vous aimez à faire
le bien, vous devez souffrir quand on vous condamne à faire le mal.

Quant à moi, par les raisons que je vous ai exposées, je ne me serais
pas chargée de vous accuser. Mais vous dites, monsieur le préfet, que,
lorsque _Messieurs de l'Éclaireur_ vous feront de mauvais compliments,
vous serez certain que je n'y suis pour rien. Vous n'aurez pas de peine
à le croire, je ne dicte rien, j'aime mieux écrire moi-même, c'est plus
tôt fait, et je signe tout ce que j'écris. Il est fort possible que
j'aie à m'occuper des actes administratifs de ma localité, et de quelque
malheur particulier à propos des malheurs publics. Je regarderai
toujours comme un devoir de prendre le parti du faible, de l'ignorant et
du misérable, contre le puissant, l'habite et le riche, par conséquent
contre les intérêts de la bourgeoisie, contre les miens propres, s'il
le faut; contre vous-même, monsieur le préfet, si les actes de votre
administration ne sont pas pas toujours paternels. Vous ne pouvez ni me
craindre ni m'attribuer la sottise de vous faire une menace; mais je
manquerais à toute loyauté si je ne répondais par ma bonne foi à la
bonne foi de vos expressions. Dans vos attributions involontaires
d'homme politique, moi qui déplore l'alliance monstrueuse de l'homme
de parti et du magistrat, je ne me sens pas le courage de vous blâmer,
puisque vous n'êtes pas libre de me répondre comme homme de parti, forcé
que vous êtes d'agir comme tel en secret. Comme magistrat, vous serez
toujours libre de vous disculper si l'on se trompe, parce que là tous
vos actes sont publics. Je fais ces réserves pour l'acquit de ma
conscience; car je crois fermement, d'après votre conduite dans
l'affaire des enfants trouvés, que nous n'aurons qu'à louer votre
justice et votre humanité.

Maintenant, monsieur le préfet, vous dirai-je à mon tour que je ne
vous rends pas solidaire des injures et des grossièretés qui me sont
adressées par le _Journal de l'Indre?_ Si cela ne rentrait pas dans le
secret de vos obligations et de vos moyens, je pourrais vous accuser
sévèrement, et vous dire que je n'influence pas même l'_Éclaireur,_
tandis que vous _gouvernez_ le journal de la préfecture, de par vos
fonctions gouvernementales. Or il m'est revenu qu'on m'y sommait un peu
brutalement de répondre à de fort beaux raisonnements que je n'ai
pas lus, et qu'irrité de mon silence, on m'y traitait vaillamment de
philanthrope à tant la phrase, ou quelque chose de semblable. J'ai
beaucoup ri de voir le scribe gagé de la préfecture accuser de
spéculation le collaborateur gratuit de l'_Éclaireur_. Vous pouvez faire
savoir à votre champion officieux, monsieur le préfet, qu'il se donne un
mal inutile et que je ne lui répondrai jamais. J'ai été provoquée par
de plus gros messieurs, et, depuis douze ans que cela dure, je n'ai pas
encore trouvé l'occasion de me fâcher. Seulement je pense que ce que je
disais tout à l'heure des femmes qui ne doivent pas attaquer, à cause
de leur impunité dans certains cas, serait applicable relativement à
certains hommes. Je suis bien persuadée que vous ne lisez pas le journal
de la préfecture: vous êtes de trop bonne compagnie pour cela. Pourtant
cela rentre dans les nécessités désagréables de votre administration,
et, si vous ne lavez pas de temps en temps la tête à vos gens, ils
feront mille maladresses.

Agréez mes explications, monsieur le préfet, avec le bon goût d'un homme
d'esprit; car, lorsque je me permets de vous écrire ainsi, c'est à M.
Leroy que je m'adresse, et»le collaborateur de l'_Éclaireur_ n'y est
pour rien, vous le voyez, non plus que M. le préfet de l'Indre; nous
parlons de ces personnes-là; mais celle qui a l'honneur de vous
présenter ses sentiments les plus distingués c'est:

GEORGE SAND.

  [1] George Sand a écrit la touchante histoire de cette pauvre
      fille idiote, que la soeur supérieure de l'hôpital de la
      Châtre traitait avec tant d'inhumanité.



CCXLIV

A M. XXX...,
CURÉ DE XXX...;

                                Nohant, 13 novembre 1844

Monsieur le desservant,

Malgré tout ce que votre circulaire a d'éloquent et d'habile,
malgré tout ce que la lettre dont vous m'honorez a de flatteur dans
l'expression, je vous répondrai franchement, ainsi qu'on peut répondre à
un homme d'esprit.

Je ne refuserais pas de m'associer à une oeuvre de charité, me fût-elle
indiquée par le ministère ecclésiastique. Je puis avoir beaucoup
d'estime et d'affection personnelle pour des membres du clergé, et je ne
fais point de guerre systématique au corps dont vous faites partie. Mais
tout ce qui tendra à la réédification du culte catholique trouvera en
moi un adversaire, fort paisible à la vérité (à cause du peu de vigueur
de mon caractère et du peu de poids de mon opinion), mais inébranlable
dans sa conduite personnelle. Depuis que l'esprit de liberté a été
étouffé dans l'Église, depuis qu'il n'y a plus, dans la doctrine
catholique, ni discussions, ni conciles, ni progrès, ni lumières, je
regarde la doctrine catholique comme une lettre morte, qui s'est placée
comme un frein politique au-dessous des trônes et au-dessus des peuples.
C'est à mes yeux un voile mensonger sur la parole du Christ, une fausse
interprétation des sublimes Évangiles, et un obstacle insurmontable à
la sainte égalité que Dieu promet, que Dieu accordera aux hommes sur la
terre comme au ciel.

Je n'en dirai pas davantage; je n'ai pas l'orgueil de vouloir
engager une controverse avec vous, et, par cela même, je crains peu
d'embarrasser et de troubler votre foi. Je vous dois compte du motif de
mon refus, et je désire que vous ne l'imputiez à aucun autre sentiment
que ma conviction. Le jour où vous prêcherez purement et simplement
l'Évangile de saint Jean et la doctrine de saint Jean Chrysostôme, sans
faux commentaire et sans concession aux puissances de ce monde, j'irai à
vos sermons, monsieur le curé, et je mettrai mon offrande dans le tronc
de votre église; mais je ne le désire pas pour vous: ce jour-là, vous
serez interdit par votre évêque et les portes de votre temple seront
fermées.

Agréez, monsieur le curé, toutes mes excuses pour ma franchise, que vous
avez provoquée, et l'expression particulière de ma haute considération.

GEORGE SAND.



CCXLV

A M. LOUIS BLANC, A PARIS

                                Nohant, novembre 1844.

Mon cher monsieur Blanc,

Mes vives et profondes sympathies pour l'oeuvre de la _Réforme_ et pour
les personnes qui lui ont imprimé une direction à la fois sociale et
politique, ne datent pas d'aujourd'hui. Peut-être que l'_art_ m'a
manqué pour l'exprimer et le _loisir_ pour le prouver. Mais ce n'est ni
l'intention ni le dévouement.

Il y a deux parties dans la lettre si flatteuse que vous avez bien voulu
m'écrire. Il y a un appel à ma collaboration littéraire: par ma volonté,
elle est assurée à la _Réforme_ autant que les nécessités réelles et
inévitables de ma vie me permettront de lui consacrer ses heures. Il y
a aussi un appel plus intime à ma confiance et à mon zèle. Je répondrai
franchement; Je vous estime trop pour n'être que polie; j'ai assez de
conviction pour risquer de voir rompre un lien dont mon coeur serait
pourtant si heureux.

Je n'ai pas besoin de vous dire que votre probité politique et votre
générosité personnelle à tous me sont aussi bien prouvées que ce que
je sens dans ma propre conscience. Je n'ai pas besoin d'ajouter que
je reconnais vos talents et que je voudrais les avoir pour mon propre
compte et pour l'expression de mes croyances. Et, malgré tout cela,
je ne suis pas certaine encore que ma collaboration, même purement
littéraire, puisse vous convenir sans examen. Attendez donc encore un
peu pour me la faire promettre; car je ne suis que trop disposée à
m'engager.

L'_Éclaireur_ publie dans ce moment une série de pauvres réflexions qui
me sont venues, il y a quelque temps, après avoir causé avec un homme
politique, M. Garnier-Pagès[1], homme qui m'a paru excellent et que je
n'ai pas quitté sans lui serrer la main de bon coeur, mais avec lequel
je n'étais pas du tout d'accord. Je destinais ces réflexions à
moisir avec bien d'autres dans le fond de mon tiroir. Mes amis de
l'_Éclaireur,_ à qui je disais que M. Garnier-Pagès m'avait battue à
plat, mais que je lui avais répondu après qu'il avait été parti, ont
voulu lire et publier cette réponse, qui s'adresse à eux aussi bien qu'à
lui. J'y ai changé quelques mots, et c'est tout. C'est peu de chose et
je ne vous en _recommande pas la lecture_; mais, si vous voulez savoir
l'état de mon esprit, il faut pourtant que vous ayez la patience de
jeter les yeux sur le troisième article. Mon cerveau n'en est que là, et
je crains que vous ne trouviez mon éducation politique bien incomplète
et mes curiosités religieuses un peu indiscrètes. Il ne me déplairait
point d'être mieux endoctrinée. Je ne suis pas obstinée pour le
plaisir de l'être, et, si vous me dites ce qu'il y a derrière les mots
_socialisme, philosophie_ et _religion_, que la _Réforme_ emploie
souvent, je vous dirai franchement si cela me saisit tout à fait ou
seulement un peu.

Je ne vous demande pas un dogme, ni un traité de métaphysique: je ne
le comprendrais peut-être pas plus que ma mère, la fille du peuple, ne
comprit le compliment politique qu'elle débita à Bailly et à Lafayette à
l'hôtel de ville, en leur offrant une couronne au nom de son district.
Mais je vous ferai deux ou trois questions bien bêtes, et, si vous n'en
riez pas trop, vous pouvez compter sur le peu que je sais faire. Je
suis trop vieille pour que le seul éclat du génie, du courage et de
la renommée m'entraînent; mais je suis encore femme par l'esprit,
c'est-à-dire qu'il faut que j'aie la foi pour avoir le courage.

Je trouve votre appel aux pétitions excellent et j'y travaillerai ici
de tout mon pouvoir en poussant mes paresseux d'amis. Si je puis faire
autre chose, indiquez-le moi.

Ne dites pas à ces messieurs combien je suis absurde dans ma réponse:
remerciez-les pour moi et dites-leur combien je désire faire ce qu'ils
me demandent. J'attends impatiemment le dernier volume de votre
histoire[2] que votre oublieux de frère m'avait promis. Je lis dans
l'_Éclaireur_ un fragment admirable. Ce jeune homme dont vous racontez
si bien les coups de tête, Louis-Napoléon Bonaparte, m'a envoyé une
brochure de sa façon qui complète le portrait que vous faites de lui.
Personne ne peint comme vous. Il faut que vous nous donniez une histoire
de l'Empire, ou, ce que j'aimerais encore mieux, une histoire de la
Révolution. Cette histoire n'a pas été faite; pas plus que celle de
Jésus-Christ.

Dans quinze jours, je serai à Paris et je veux que vous me parliez de la
_Réforme_ et de la politique.

Toute à vous de coeur.

  [1] Articles sur _la Politique et le Socialisme_.
  [2] _L'Histoire de Dix ans_.



CCXLVI


AU PRINCE LOUIS-NAPOLÉON BONAPARTE AU FORT DE HAM

                                Paris, décembre 1844.

Prince,

Je dois vous remercier du souvenir flatteur que vous avez bien voulu
me consacrer en m'adressant le remarquable travail de l'_Extinction du
paupérisme_. C'est de grand coeur que je vous exprime l'intérêt sérieux
avec lequel j'ai étudié votre projet. Je ne suis pas de force à en
apprécier la réalisation, et, d'ailleurs, ce sont là des controverses
dont, je suis sûre, vous feriez, au besoin, bon marché. En fait
d'application, il faut avoir réellement la main à l'oeuvre pour savoir
si l'on s'est trompé, et le fait d'une noble intelligence est de
perfectionner ses plans en les exécutant.

Mais l'exécution, prince, dans quelles mains l'avenir la mettra-t-elle?
Nous autres, coeurs démocrates, nous aurions peut-être préféré être
conquis par vous que par tout autre; mais nous n'aurions pas moins été
conquis,... d'autres diraient délivrés! Je ne sais pas si votre défaite
a des flatteurs, je sais qu'elle mérite d'avoir des amis. Croyez qu'il
faut plus de courage aux âmes généreuses pour vous dire la vérité
maintenant, qu'il ne leur en eût fallu si vous eussiez triomphé. C'est
notre habitude, à nous, de braver les puissants, et cela ne nous coûte
guère, quel que soit le danger.

Mais, devant un guerrier captif et un héros désarmé, nous ne sommes pas
braves. Sachez-nous donc quelque gré de nous défendre des séductions
que votre caractère, votre intelligence et votre situation exercent
sur nous, pour oser vous dire que jamais nous ne reconnaîtrons d'autre
souverain que le peuple. Cette souveraineté nous paraît incompatible
avec celle d'un homme; aucun miracle, aucune personnification du génie
populaire dans un seul, ne nous prouvera le droit d'un seul.--Mais vous
savez cela maintenant et peut-être le saviez-vous quand vous marchiez
vers nous.

Ce que vous ne saviez pas, sans doute, c'est que les hommes sont
méfiants et que la pureté de vos intentions eût été fatalement méconnue.
Vous ne vous seriez pas assis au milieu de nous sans avoir à nous
combattre et à nous réduire. Telle est la force des lois providentielles
qui poussent la France à son but, que vous n'aviez pas mission, vous,
homme d'élite, de nous tirer des mains d'un homme vulgaire, pour ne rien
dire de pis.

Hélas! vous devez souffrir de cette pensée, autant que l'on souffre de
l'envisager et de la dire; car vous méritiez de naître en des jours où
vos rares qualités eussent pu faire notre bonheur et votre gloire.

Mais il est une autre gloire que celle de l'épée, une autre puissance
que celle du commandement; vous le sentez, maintenant que le malheur
vous a rendu toute votre grandeur naturelle, et vous aspirez, dit-on, à
n'être qu'un citoyen français.

C'est un assez grand rôle pour qui sait le comprendre. Vos
préoccupations et vos écrits prouvent que nous aurions eh vous un grand
citoyen, si les ressentiments de la lutte pouvaient s'éteindre et si le
règne de la liberté venait un jour guérir les ombrageuses défiances des
hommes. Vous voyez comme les lois de la guerre sont encore farouches
et implacables, vous qui les avez courageusement affrontées et qui les
subissez plus courageusement encore. Elles nous paraissent plus odieuses
que jamais quand nous voyons un homme tel que vous en être la victime.
Ce n'est donc pas le nom terrible et magnifique que vous portez qui nous
eût séduit. Nous avons à la fois diminué et grandi depuis les jours
d'ivresse sublime qu'il nous a donnés: son règne illustre n'est
plus de ce monde, et l'héritier de son nom se préoccupe du sort des
prolétaires!

Eh bien! oui, là est votre grandeur, là est l'aliment de votre âme
active. C'est un aliment sain et qui ne corrompra pas la jeunesse et
la droiture de vos pensées, comme l'eût fait, peut-être malgré vous,
l'exercice du pouvoir. Là serait le lien entre vous et les âmes
républicaines que la France compte par millions.

Quant à moi personnellement, je ne connais pas le soupçon, et, s'il
dépendait de moi, après vous avoir lu, j'aurais foi en vos promesses
et j'ouvrirais la prison pour vous faire sortir, la main pour vous
recevoir.

Mais, hélas! ne vous faites pas d'illusions! ils sont tous inquiets et
sombres autour de moi, ceux qui rêvent des temps meilleurs. Vous ne les
vaincrez que par la pensée, par la vertu, par le sentiment démocratique,
par la doctrine de l'égalité. Vous avez de tristes loisirs, mais vous
savez en tirer parti.

Parlez nous donc encore de liberté, noble captif! Le peuple est comme
vous dans les fers. Le Napoléon d'aujourd'hui est celui qui personnifie
la douleur du peuple comme l'autre personnifiait sa gloire.



CCXLVII


A M. EDOUARD DE POMPÉRY, A PARIS

                                Paris, janvier 1845.

Laissez-moi tranquille avec votre fouriérisme, mon bon monsieur de
Pompéry! J'aime mieux le pompérysme; car, si Fourier a quelque chose de
bon, c'est vous qui l'avez fait. Vous êtes tout coeur et tout droiture;
mais vous n'êtes qu'un poète quand vous prétendez marier Leroux et
Fourier dans votre coeur. Que cela vous soit possible, apparemment oui,
puisque cela est; mais c'est un tour de force dont mon imagination n'est
pas capable. Les disciples de Fourier n'aiment leur maître que parce
qu'ils l'ont refait à leur guise, et encore ne l'ont-ils pas fait tous à
la mienne. Votre _Démocratie pacifique_ est froidement raisonnable, et
froidement utopiste. Tout ce qui est froid me gèle, le froid est mon
ennemi personnel. Ils n'ont auprès d'eux qu'un homme fort, dont le
nom ne me revient pas maintenant... (ah! Vidal...), mais qui a parlé
d'économie politique dans la _Revue indépendante_, l'année dernière; et
un homme excellent et sage, qui est vous. Et encore ne pouvez-vous ni
l'un ni l'autre être avec eux.

Parlez-moi de madame Flora Tristan, je suis mieux informée que vous.
Elle est ici: madame Roland s'en occupe et l'a placée chez madame
Bascans, rue de Chaillot, n° 70. C'est la pension d'où ma fille est
sortie. Pension excellente et dirigée par un ménage tout à fait
respectable et intelligent. Madame Roland m'a amené cette jeune fille,
dont je ne sais pas le vrai nom, mais qui est la fille de Flora et qui
paraît aussi tendre et aussi bonne que sa mère était impérieuse et
colère. Cette enfant a l'air d'un ange; sa tristesse, son deuil et ses
beaux yeux, son isolement, son air modeste et affectueux m'ont été au
coeur. Sa mère l'aimait-elle? Pourquoi étaient-elles ainsi séparées?
Quel apostolat peut donc faire oublier et envoyer si loin, dans un
magasin de modes, un être si charmant et si adorable? j'aimerais bien
mieux que nous lui fissions un sort que d'élever un monument à sa mère,
qui ne m'a jamais été sympathique malgré son courage et sa conviction.
Il y avait trop de vanité et de sottise chez elle, Quand les gens sont
morts, on se prosterne; c'est bien de respecter le mystère de la mort;
mais pourquoi mentir? moi, je ne saurais.

J'ai un conseil à vous donner, mon cher Pompéry; c'est de devenir
amoureux de cette jeune fille (ce ne sera pas difficile) et de
l'épouser. Cela sera une belle et bonne action, cela vaudra mieux que
d'être amoureux de Fourier. Vous êtes un digne homme, vous la rendrez
heureuse. Et il est impossible que vous ne le soyez pas, à cause de cela
d'abord, ensuite parce qu'il est impossible qu'avec une pareille figure,
elle ne soit pas un être adorable. Le bon Dieu serait un menteur s'il en
était autrement. Allons! partez pour la rue de Chaillot et invitez-moi
bientôt à vos noces.

Tout à vous de coeur.

GEORGE SAND.



CCXLVIII

A M. HIPPOLYTE CHATIRON, A LA CHÂTRE

                                Paris, 29 avril 1845.

J'oubliais de te dire quelque chose qui te paraîtra singulier. Étant
chez le dentiste de Solange, il y a une quinzaine, j'ai rencontré madame
de la Roche-Aymon[1], qui est venue se jeter dans mes bras avec des
protestations de tendresse et des supplications pour une réconciliation
générale avec la famille. Elle est venue me voir dès le lendemain avec
son mari, et m'a présenté sa fille, la princesse Galitzin. Je lui ai
rendu sa visite; il n'y a sorte d'amitiés qu'elle ne m'ait faite.

Elle est partie pour Chenonceaux, et, deux jours après, j'ai reçu une
lettre de René[2], et une autre d'elle pour me prier et me supplier
d'aller les voir. J'irai peut-être cet été. Mais d'où leur vient ce
retour vers moi? Je n'en sais rien et ne me l'explique pas après un
si long oubli. Emma a deux fils mariés ayant des enfants. Elle est
archi-grand'mère et bien changée, comme tu penses, quoique agréable
encore, et très bonne femme. Elle m'a dit que son père était resté jeune
et toujours gai et aimable.

Madame de Villeneuve me fait dire aussi d'aller à Chenonceaux et d'y
mener mes enfants. Léonce est perdu de goutte comme son père. J'ai vu un
de ses fils, un énorme garçon de seize ans... Septime[3] à je ne sais
combien de fils et de filles. Comme tout cela nous rajeunit, hein?

  [1] Née Emma de Villeneuve, fille de René de Villeneuve.
  [2] Le comte René de Villeneuve, sénateur, cousin du colonel Maurice
      Dupin, père de George Sand.
  [3] Septime de Villeneuve, fils de René de Villeneuve.



CCXLIX

A M. DE POTTER, ÉDITEUR, A PARIS

                                10 mai 1815

Monsieur,

Il m'est revenu de source certaine que vous disiez avoir en votre
possession un ouvrage de moi qu'il vous était difficile de publier, à
cause des opinions qui y sont émises. Vous savez mieux que personne que
vous n'avez pas une ligne de moi à publier, et cet étrange mensonge me
rappelle la tentative ou du moins l'intention déloyale que vous avez eue
de publier sous mon nom, il y a un an, un ouvrage qui n'était pas de
moi.

Quand j'ai su que vous renonciez à cette entreprise frauduleuse, j'ai
gardé le silence, quoique je fusse parfaitement renseignée. Je vous
engage donc à ne pas abuser de ma générosité, en répandant sur mon
compte des faits contraires à la vérité.

Je ne comprends pas quel peut être votre but. Mais, quel qu'il soit,
soyez assuré que je me tiens sur mes gardes et que, si vous veniez à
tromper le public en vous servant de mon nom, je vous ferais donner à
l'instant, par tous les organes de la publicité, un démenti qui vous
serait à la fois honteux et préjudiciable. Je n'ai d'autre raison de
vous ménager que la répugnance naturelle que j'éprouve à commettre un
acte d'hostilité et à punir un mauvais procédé. Je vous prie donc de
m'épargner cette pénible tâche et de ne pas m'en faire une nécessité.

GEORGE SAND.



CCL.

A M. CHARLES PONCY, A TOULON

                                Nohant, 12 septembre 1845.

Ne me croyez donc jamais fâchée contre vous, mes chers enfants. Que je
sois malade ou occupée au delà de mes forces, que je vous écrive ou non,
ma tendresse vous est à jamais acquise à tous les trois; car vous êtes
trois maintenant, et vous ne faites qu'un pour moi. Non, certes, je n'ai
pas été mécontente des chansons. Elles me paraissent en bonne voie,
et, quand il y en aura un volume, nous songerons à l'imprimer. Je suis
toujours tout à votre service et, si je suis mortellement paresseuse
pour écrire des lettres, je ne le serai pas dès qu'il sera question
d'agir pour vous. Ainsi, comptez toujours sur moi, qui vous suis dévouée
à toute heure. Prenez, quand je n'écris pas, que je dors; mais, comme
l'âme ne dort jamais, je suis toujours prête à me lever et à courir pour
vous. Que je vous dise d'abord ce qui concerne les petites affaires.

Je me suis adressée à plusieurs journaux pour avoir de l'ouvrage. Je
n'ai réussi à rien; sans quoi, je vous eusse écrit tout de suite. Les
journaux sont encombrés et ne demandent que des romans. L'_Éclaireur de
l'Indre_, auquel j'espérais pouvoir vous assurer quelques articles tous
les ans, n'a pas le moyen de payer sa rédaction, et il est certain que
j'ai toujours travaillé pour lui gratis. C'est en suivant la voie déjà
suivie, en vous assurant des souscripteurs et en faisant imprimer, au
moins de frais possible, par mon intermédiaire, que vous trouverez
quelque profit dans votre plume. J'espère maintenant qu'avec,
l'imprimerie de M. Pierre Leroux, qui fonctionne à Boussac, je pourrai
vous faire avoir l'impression à bas prix, et ce sera autant de gagné.
Enfin, rassemblez avec soin vos chansons, vos vers quelconques, et,
pour changer un peu, pour réveiller l'appétit de vos souscripteurs, il
faudrait tâcher d'avoir une préface de Béranger, ou d'Eugène Sue. Je
crois que ce dernier ne vous refuserait pas. Je me joindrai à vous pour
l'obtenir. Enfin, pour en finir avec les affaires, j'ai un peu
d'argent en ce moment. Si vous avez quelque souci, quelque souffrance,
adressez-vous à moi, mon cher enfant. Je serai heureuse de les faire
cesser, et, si vous y mettiez de l'orgueil, vous auriez grand tort. Ce
ne serait agir ni en fils avec moi, ni en père envers votre Solange, qui
ne doit pas languir et pâtir quand elle a quelque part une _grand'mère_
tout heureuse de lui tendre les bras.

J'ai vu à Paris, cet hiver, M. Ortolan, avec qui j'ai beaucoup parlé
de vous, et qui a eu occasion de rendre à un de mes amis un important
service à ma requête. Il y a mis une grande bonté. Si vous lui écriviez
quelquefois, dites-lui que je m'en souviens et que je ne l'oublierai
jamais.

J'ai été bien tentée cet été de vous dire de venir me voir à Nohant. Si
je ne l'ai pas fait, c'est pour des raisons que je ne peux vous écrire,
raisons un peu bizarres, et pourtant très simples et très naïves,
mais qui demanderaient de longues explications. Je vous les dirai
confidentiellement et fraternellement quand nous nous verrons; car nous
nous verrons, à coup sûr. Ces raisons s'effacent et s'éloignent: elles
ne sont pas de mon fait ni du vôtre; nous y sommes étrangers, nous n'y
pouvons rien. Mais elles disparaissent et disparaîtront par la force du
temps et des choses. Ne soyez nullement intrigué et ne cherchez pas à
deviner. Vous ne trouveriez pas; car les choses les plus simples et les
plus niaises sont celles dont on s'avise le moins quand on les commente,
et souvent ce que l'on découvre après bien des efforts d'imagination
est tel, qu'on en rit et qu'on se dit: «Ce n'était pas la peine de tant
chercher.» Ces raisons-là n'ont eu de gravité que pour moi, puisqu'elles
m'ont privé souvent, à propos d'anciens et de nouveaux amis des deux
sexes, d'user d'une légitime et sainte liberté Mais qui peut dire qu'il
a vécu sans faire des sacrifices? celui-là n'aurait pas de coeur qui
n'aurait pas su les accepter. J'espère que, l'année prochaine, si vous
avez quelque moment de vacances, je pourrai vous dire: «Venez voir votre
_mère!_» Que ne puis-je mieux faire et vous dire: «Je cours, je voyage,
je pars et je vais de votre côté, pour vous voir, pour serrer dans mes
bras votre femme et votre enfant!» Mais je ne voyage plus, quoique ce
soit fort dans mes goûts, et vous pensez bien qu'il y a aussi à cela
quelque raison.

Que je vous dise maintenant ce que je suis devenue depuis tant de temps
que je ne vous ai écrit. J'ai été à Paris jusqu'au mois de juin, et,
depuis ce temps, je suis à Nohant jusqu'à l'hiver, comme tous les ans,
comme toujours; car ma vie est réglée désormais comme un papier de
musique J'ai fait deux ou trois romans, dont un qui va paraître. Il a
fait un été affreux; je suis peu sortie de mon jardin, j'ai peu monté à
cheval et en cabriolet comme j'ai coutume de faire aux environs tous
les ans. Tous les chemins de traverse qui conduisent à nos beaux sites
favoris étaient impraticables, et ma fille n'est pas du tout marcheuse.
Je lui ai acheté un petit cheval noir qu'elle gouverne dans la
perfection et sur lequel elle paraît belle comme le jour.

Mon fils est toujours mince et délicat, mais bien portant, d'ailleurs.
C'est le meilleur être, le plus doux, le plus égal, le plus laborieux,
le plus simple et le plus droit qu'on puisse voir. Nos caractères, outre
nos coeurs, s'accordent si bien, que nous ne pouvons guère vivre un jour
l'un sans l'autre. Le voilà qui entre dans sa vingt-troisième année, et
moi dans ma quarante-deuxième, et Solange dans sa dix-huitième! Nous
avons des habitudes de gaieté peu bruyante, mais assez soutenue, qui
rapprochent nos âges, et, quand nous avons bien travaillé toute la
semaine, nous nous donnons pour grande récréation d'aller manger une
galette sur l'herbe à quelque distance de chez nous, dans un bois ou
dans quelque ruine, avec mon frère, qui est un gros paysan, plein
d'esprit et de bonté, et qui dîne tous les jours de la vie avec nous, vu
qu'il demeure à un quart de lieue. Voilà donc nos grandes _fredaines_.

Maurice dessine le site, mon frère fait un somme sur l'herbe. Les
chevaux paissent en liberté. Les filleuls ou filleules sont aussi de la
partie et nous réjouissent de leurs naïvetés. Les chiens gambadent, et
le gros cheval, qui traîne toute la famille dans une espèce de grande
brouette, vient manger dans nos assiettes. Malheureusement, nous avons
peu joui de la campagne de cette façon, cet été. Il a toujours plu, et
les rivières out effroyablement débordé. Mais l'automne s'annonce plus
beau, et j'espère que nous reprendrons bientôt nos excursions. Puis nous
allons marier une filleule de Maurice et faire la noce à la maison.

Je crois que vous vous plairiez avec nous, mes enfants; car nous avons
eu le bonheur de conserver des goûts simples. Nous avons une petite
aisance qui nous permet de faire disparaître la misère autour de nous;
et, si nous connaissons le chagrin de ne pouvoir empêcher celle qui
désole le monde, chagrin profond, surtout à mon âge, quand la vie n'a
plus de personnalité enivrante et qu'on voit clairement le spectacle de
la société, de ses injustices et de son affreux désordre, du moins nous
ne connaissons pas l'ennui, l'inquiétude ambitieuse et les passions
égoïstes. Nous avons donc une sorte de bonheur relatif, et mes enfants
le goûtent avec la simplicité de leur âge.

Pour moi, je ne l'accepte qu'en tremblant; car tout bonheur est quasi un
vol dans cette humanité mal réglée, où l'on ne peut jouir de l'aisance
et de la liberté qu'au détriment de son semblable, par la force des
choses, par la loi de l'inégalité: odieuse loi, odieuses combinaisons,
dont la pensée empoisonne mes plus douces joies de famille et me révolte
à chaque instant contre moi-même. Je ne puis me consoler qu'en me jurant
d'écrire tant que j'aurai un souffle de vie, contre cette maxime infâme
qui gouverne le monde: _Chacun chez soi, chacun pour soi_. Puisque je
ne sais dire et faire que cette protestation, je la ferai sur tous les
tons.

Bonsoir, mon cher enfant. Voilà, j'espère, une longue lettre et où je
vous parle de moi avec excès, pour répondre à toutes vos questions.
Maintenant soyez tranquille sur mon compte. Ma santé est assez bonne, et
mes yeux sont meilleurs, depuis six mois que j'ai renoncé à travailler
la nuit. Je ne pouvais plus. J'ai eu quelque peine à me remettre au
courant des heures de tout le monde. Je l'avais essayé cent fois sans
succès. Enfin, je suis parvenue à dormir à minuit et à travailler dans
la journée. Cela me laisse moins de temps, car, dans la matinée, quoi
qu'on fasse, on est toujours dérangé, et rien ne remplace ce calme
profond et absolu qui se fait de minuit à quatre heures du matin. Mais
il le fallait absolument; je ne dormais pas assez, et ma santé était
gravement altérée.

Soyez tranquille surtout sur mon amitié. Elle est inaltérable pour vous.
Écrivez-moi donc souvent, et sans vous tourmenter quand je ne réponds
pas. Je suis heureuse de vous lire et de savoir ce que vous faites,
à quoi vous pensez, et comment prospère notre chère petite Solange.
Bénissez-la pour moi, ainsi que sa mère, et dites-vous à toute heure que
mon coeur est avec vous.



CCLI

A M. HIPPOLYTE CHATIRON, A MONTGIVRAY

                                Paris, 14 décembre 1845.

J'ai reçu ta lettre à Chenonceaux, et je sais, cher ami, que tu as eu
bien de l'ennui en voyage, de mauvaises places, et tout le désagrément
d'un grand acte d'obligeance fraternelle. Je t'en remercie et te prie de
me pardonner cette course que je t'ai fait faire, mais où tu as été bien
utile à notre jeune et jolie parente. J'espère que tu es reposé et que
tu ne m'en veux pas d'avoir usé de ton zèle et de ton bon vouloir.

Nous nous sommes royalement ennuyés au milieu des grandeurs du passé,
surtout les deux premiers jours. Peu à peu pourtant nous nous sommes
trouvés plus à l'aise, et nous nous sommes quittés tous fort tendrement.
Le fait est que nos hôtes ont été excellents pour moi et pour mes
enfants. Mais croirais-tu que nous avons trouvé tout le contraire de ce
qui était à prévoir? René très conservé physiquement, mais vieilli de
cent ans au moral, pétrifié comme ses sculptures et ses armoiries, ne
parlant que de ses ancêtres, de ceux de sa femme et de son gendre;
enfin un marquis de Tuffières! _La qualité l'entête,_ comme dit le
Misanthrope: et cela est d'autant plus étrange à entendre, que son
caractère est resté bon, simple, affectueux et _soumis_. Quant
à Appoline[1], c'est un miracle que la grâce, l'effusion et la
bienveillance qu'elle a acquises en vieillissant. Elle a été charmante
pour Solange et pour Maurice, et avec moi, vraiment affectueuse, sensée
et naturelle. Elle est fort dévote maintenant, mais très tolérante et
charitable.

Quand mon père disait qu'avec de _bonnes et grandes qualités_, elle
avait des petitesses incompréhensibles, il la jugeait bien. Elle a des
petitesses, en effet, mais moins qu'on ne le croirait d'après son passé,
et, quant aux grandes qualités, elle en est certainement douée. Elle a
de l'enthousiasme et de la jeunesse d'esprit, je crois qu'elle a éteint
son mari à son profit.

Madame de la Roche-Aymon est la plus douce, la plus faible et la plus
tendre créature du monde. Son mari a été charmant pour nous et pour
Maurice en particulier, avec qui il a causé batailles et victoires de
l'Empire. Il était colonel alors et il a fait les guerres d'Espagne.
Au fond, tout ce monde-là n'a plus d'opinions politiques, à force d'en
avoir eu. On a le portrait d'Henri V pour la forme, mais celui de
Napoléon à côté pour le sentiment.

Chenonceaux est une merveille. L'intérieur est arrangé à l'antique avec
beaucoup d'art et d'élégance. On y jette toujours son pot de chambre par
la fenêtre, ce qui faisait le bonheur de Maurice. Nous avons vu aussi
Loches en détail; c'est fort curieux et intéressant, nous en aurons donc
beaucoup à te raconter.

Maurice repart dans quelques jours pour Guillery. Je vais bien m'ennuyer
sans lui, moi qui ne m'amuse de rien à Paris. La sublime Solange va
reprendre ses leçons. Tortillard[2] travaille dans le décor de l'Odéon.
Augustine[3] se porte bien et te fait mille remerciements. La Luce[4]
trouve le spectacle _ben brave; mais ceux gens qui vous argardent à
travers des culs de bouteille en mode de linettes ça lui convint pas.
C'est des argardures trop effrontées_. Elle s'amuse beaucoup jusqu'à
présent.

Bonsoir, cher vieux; embrasse ta femme pour moi et donne-moi de tes
nouvelles.

  [1] Appoline, comtesse de Villeneuve, épouse de René de Villeneuve.
  [2] Eugène Lambert, artiste peintre.
  [3] Augustine Brault, cousine de George Sand.
  [4] Petite bonne de mademoiselle Solange.



CCLII

A M. MAURICE SCHLESINGER, DIRECTEUR DE LA _REVUE ET GAZETTE MUSICALE_, A
PARIS

                                Paris, janvier 1846.

Monsieur,

En feuilletant votre journal, je crois pouvoir être certaine de la
parfaite convenance de la _forme_ de mon opuscule. Puisque vous me
l'avez rapporté, il est évident que c'est par la _qualité_ qu'il pèche.
N'étant pas habituée à défendre mon faible talent, je souscris à toute
espèce de condamnation, et sans appel. Mais, comme je ne fais pas mieux
un jour que l'autre, je sais qu'il me serait impossible de remplir les
conditions de supériorité, que vous exigez de vos rédacteurs.

J'ai donc l'honneur de vous renvoyer les cinq cents francs que vous
m'aviez remis. Je vous prierai de m'envoyer votre journal; j'aurai
l'honneur de vous en rembourser l'abonnement et de vous payer la
collection que vous avez eu la bonté de m'envoyer. J'aurai un grand
plaisir à la lire; mais je ne me sens pas destinée au plaisir d'y
travailler.

Agréez l'expression de mes sentiments distingués.

GEORGE SAND.



CCLIII

A M. LE RÉDACTEUR DU JOURNAL***, A PARIS.

                                Paris, janvier 1846.

Monsieur,

C'est seulement aujourd'hui que je prends connaissance d'un feuilleton
inséré dans votre numéro du 24 décembre dernier et intitulé _George Sand
et Agricol Perdiguier._

Je dois à la vérité de démentir la petite anecdote qu'il contient, et,
comme cet article est déjà loin de nous, je vous demande la permission,
monsieur, de vous en faire rapidement l'extrait.

Selon le rédacteur de votre feuilleton, M. Agricol Perdiguier serait
venu chez moi, l'été dernier, pour m'offrir la collaboration d'un livre
sur le compagnonnage. Je l'aurais engagé à compléter ses notions, en
faisant un voyage dans toutes les provinces de France. Il m'aurait
confié sa mère infirme et misérable. J'aurais pris soin d'elle, et
j'aurais donné de l'argent à M. Perdiguier pour l'aider dans ses courses
et dans ses recherches. Enfin, j'aurais profité de son zèle et de ses
travaux pour faire un roman dont j'aurais partagé le produit avec sa
mère et avec lui.

Voici maintenant la vérité:

M. Agricol Perdiguier est l'auteur d'un livre sur le compagnonnage
imprimé bien longtemps avant que j'eusse le dessein d'écrire un
roman sur cette matière. Cherchant quelques renseignements exacts et
consciencieux, j'eus naturellement recours à ce livre, et l'esprit droit
et généreux que révélait cet opuscule me donna l'envie de connaître
l'auteur. Je n'ai jamais eu le plaisir de voir ses parents, qui vivent
dans l'aisance à quelques lieues d'Avignon; je n'ai donc jamais eu
l'occasion de leur rendre le moindre service. Je n'ai pas non plus le
mérite d'avoir rendu personnellement service à M. Agricol, et le voyage
qu'il a entrepris dans différentes provinces de France n'a pas eu pour
but de me recueillir des notes et de m'envoyer des renseignements.

Ce serait diminuer de beaucoup l'importance et le mérite du pèlerinage
accompli par cet homme vertueux que de faire de lui une sorte de commis
voyageur au service de mon encrier. J'ai dit, dans la préface de mon
livre _le Compagnon du tour de France,_ quelle mission de paix et de
conciliation M. Perdiguier s'était imposée, en cherchant à nouer des
relations avec les compagnons les plus intelligents des divers devoirs,
afin de les engager à prêcher comme lui, à leurs frères et coassociés,
la fin de leurs différends et le principe d'assistance fraternelle entre
tous les travailleurs.

Ce n'est pas moi qui ai suggéré à M. Perdiguier l'idée généreuse de ce
voyage: elle est venue de lui seul, et, si quelques ressources out été
mises par moi à sa disposition afin de lui permettre de suspendre son
travail de menuiserie pendant une saison, cette petite collecte a été
l'offrande de quelques personnes pénétrées de la sainteté de l'oeuvre
qu'il allait entreprendre et nullement, l'aumône d'une charité
intéressée.

Dans une province où sont fixés la famille et les amis d'enfance de
M. Agricol Perdiguier, l'erreur commise dans votre feuilleton du 25
décembre a pu avoir, pour eux et pour lui, des résultats pénibles, que
j'aurais voulu être à même de conjurer à temps; quoiqu'il soit un peu
tard, j'espère, monsieur, que votre loyauté ne se refusera, pas à
une rectification que je demande pour ma part à votre bienveillante
courtoisie, et sur laquelle j'ose compter.

Agréez, monsieur, l'expression des sentiments distingués avec lesquels
j'ai l'honneur d'être,

Votre très humble,

GEORGE SAND.



CCLIV

AUX RÉDACTEURS DU JOURNAL L'ATELIER, A PARIS

                                Paris, février 1846.

Messieurs,

La manière détournée que vous employez pour répondre à ma lettre me
parait empreinte d'un peu de passion. Nul plus que moi n'est porté à
excuser la passion dirigée vers la recherche de la vérité, lors même
qu'elle se fait un peu tranchante et intolérante. Cependant j'attendais
de vous plus de justice et de sympathie. Il fallait ne point répondre du
tout aux objections que contenait ma lettre, puisqu'elles n'appelaient
pas et repoussaient, au contraire, une discussion publique, ou bien il
fallait me demander l'autorisation, en m'en démontrant la nécessité, de
publier ma lettre entière. Je viens vous demander maintenant l'insertion
complète de cette lettre, dont je n'ai pas pris copie, et, sur ce point,
je m'en rapporte entièrement à votre loyauté. Certes, je suis un faible
champion de la vérité, et ma lettre n'est pas rédigée avec le soin que
vous aviez apporté dans votre réfutation.

Vous m'avez jugée par contumace, ou bien vous m'avez combattue à
armes inégales, moi présentant à votre examen de conscience quelques
objections prises rapidement au hasard entre beaucoup d'autres, et ne
vous demandant, au nom de la conscience, que de les peser dans votre for
intérieur; vous, travaillant et rédigeant à loisir un article pour un
journal et opposant un mois de travail à une lettre particulière écrite
au courant de la plume. Je crains pourtant que votre réponse ne soit
empreinte d'une trop grande précipitation, et je ne me trouve ni
convaincue ni satisfaite par vos arguments.

La manière dont vous posez les questions est telle, que je m'abstiendrai
plus que jamais d'engager une polémique; je vois que vous ne me
convertiriez pas, et la polémique n'est pas le champ clos où ma vocation
me porte à défendre les principes et les idées dont je suis pénétrée.

Si je vous ai prié de ne pas insérer ma lettre et si je vous demande
aujourd'hui le contraire, c'est pour des raisons que vous comprendrez et
que tout le monde comprendra. J'avais une extrême répugnance à signaler
aux ennemis du peuple les dissidences qui existent dans son sein. C'est,
je crois, une mauvaise chose à faire que de leur donner le spectacle de
nos incertitudes et de notre désaccord sur certains points.

Vous n'avez pas tenu compte de mon scrupule, et, en cela, vous avez dû
être persuadés et abusés par quelque esprit ennemi du peuple, ennemi de
l'Évangile et de l'égalité. Vous avez voulu proclamer à tout prix le
triomphe de l'Église catholique sur vos opinions. Il en est résulté que
des journaux catholiques et autres se sont réjouie de nous voir aux
prises les uns contre les autres. Pauvre peuple! faut-il que tu ne
trouves la vérité qu'en traversant, à tes périls et à tes dépens, les
embûches de tes éternels oppresseurs!

Maintenant, je demande la publication de ma lettre, c'est pour déjouer
autant qu'il est en moi cette misérable ruse de nos ennemis. Le public
jugera en voyant le respect dont mon coeur est rempli pour le fond de
notre cause commune, et pour ceux qui la défendent même en se trompant,
si l'esprit d'hostilité est en moi et si la discorde est réellement
entre nous.

Agréez, messieurs, l'expression de mes sentiments affectueux.

GEORGE SAND.



CCLV

A M. MAGU, A LIZY-SUR-OURCQ (SEINE-ET-MARNE).

                                Paris, avril 1846.

Mon cher monsieur Magu,

Je me suis adressée pour vos exemplaires à trois éditeurs, les seuls que
je connaisse. Le premier, riche et avide, n'a pas voulu se charger d'une
affaire où il voyait peu à gagner. Le second, honnête mais pas généreux,
a craint d'y perdre. Le troisième, généreux mais gueux, n'a pas le sou à
débourser. Je ne sais plus à quelle porte frapper.

J'avais l'intention de ne prendre pour moi et mes amis qu'une douzaine
d'exemplaires. Je me suis souvenue de ce que vous m'avez dit de Delloye,
et, voulant que ce petit profit entrât dans votre poche et non dans la
sienne, je vous prie de me dire où je dois m'adresser pour avoir et
rembourser ces exemplaires. Combien je suis chagrine d'avoir plus de
dettes que de comptant! Vous n'attendriez pas longtemps l'avance de
cette petite somme qui vous manque pour être tranquille et satisfait!
Mais, depuis dix ans, je travaille en vain à me remettre au point
où j'étais lorsqu'il me fallut réparer le désordre des affaires que
d'autres me mirent sur les bras, et payer les dettes qu'ils avaient
faites. Avant cette époque, j'avais toujours de quoi prélever une forte
part de mon travail pour obliger mes amis, ou rendre des services bien
placés. Aujourd'hui, je suis accusée de négligence ou d'indifférence,
non par mes amis, qui connaissent bien ma position, mais par des
personnes qui s'adressent à moi, et qui s'étonnent de voir mon ancien
dévouement paralysé par la force des choses.

Je souffre beaucoup de cette position, non pas à cause de ce qu'on
peut dire et penser de moi: il y a longtemps que j'ai mis le mauvais
amour-propre de côté, sachant qu'il était l'ennemi de la bonne
conscience. Mais voir des souffrances, des inquiétudes et des maux de
toute sorte en si grand nombre, et n'y pouvoir apporter qu'un stérile
intérêt, est un plus grand chagrin, plus que toute l'injustice dont on
peut être l'objet soi-même.

J'ai, en outre, le regret continuel d'être un mauvais auxiliaire en
fait de services qui demanderaient, en compensation de l'argent qui me
manque, du crédit, de l'activité et de l'influence dans le monde. Si je
suis une espèce d'homme de lettres, je suis avant tout mère de famille,
et il ne me reste pas un instant pour voir le monde, pour rendre les
visites qu'on me fait, et pour répondre aux nombreuses lettres qu'on
m'adresse. Si j'ai une ou deux heures libres par semaine, j'aime mieux
les consacrer à de vieux amis, ou à de nobles relations, comme je
considère celles que je veux conserver avec vous, que de satisfaire la
curiosité de quelques belles dames, ou de quelques jolis messieurs qui
voudraient m'examiner à la loupe, comme une bête singulière. De là vient
que je ne connais personne, et que, Dieu merci, personne ne me connaît
dans ce monde, où d'autres posent, jasent, prononcent et imposent leurs
sympathies et leurs opinions à des coteries.

Voilà pourquoi aussi j'ai personnellement l'occasion de lancer un livre
moins que qui que ce soit. Ma seule efficacité, si j'en ai une, est dans
ma plume. Je n'ai jamais flatté personne et je n'ai jamais fait ce qu'on
appelle de la critique que dans trois ou quatre occasions, où mon coeur
était ému et ma conviction entière.

Je ne vous serai donc un peu utile qu'en revenant, dans un article de
la _Revue indépendante_, sur vos vers charmants, et en parlant de votre
nouveau recueil. Je le ferai, n'en doutez pas; c'est ce que je pourrai
faire de moins inutile. Je me justifie auprès de vous, parce que j'ai
besoin de votre estime et de votre confiance, avant même que vous
songiez à m'accuser, et parce que je ne veux pas que vous cessiez de
vous adresser à moi toutes les fois que vous croirez que je peux faire
quelque chose pour vous. Mon peu de succès vous donnerait peut-être à
penser que j'y mets de la mauvaise volonté, et je ne veux pas que,
par discrétion, vous vous absteniez. Ne craignez donc jamais de
m'importuner, quelque maussade ou paresseuse que je vous semble.

Ainsi, il m'a été impossible jusqu'ici de trouver un moment pour voir
madame Benoît de Grazelles. Mais j'espère ne pas quitter Paris sans lui
avoir rendu ses visites et lui avoir parlé de vous. Si cette dame a de
nombreuses connaissances, comme vous dites qu'elle a beaucoup d'activité
et de coeur, elle pourrait peut-être distribuer en détail encore une
partie de vos exemplaires.

De mon côté, je parlerai à tous mes amis, comme je l'ai déjà fait. Mais
tous mes amis forment une bien petite et bien obscure phalange.

Je pars pour la campagne (la Châtre), où je passerai quelques mois; vous
pourrez m'y adresser les exemplaires que je vous demande, et j'espère
bien que vous m'écrirez en même temps un petit mot d'amitié. Tout à vous
de coeur.

GEORGE SAND.



CCLVI

A M. MARLIANI, SÉNATEUR, A MADRID

                                Paris, mai 1846.

Cher Manoël,

Bien que traduit en français et lu au coin du feu votre discours est
encore très beau et très excellent. Je ne m'étonne donc pas de l'effet
qu'il a produit sur le Sénat. Avec tant de présence d'esprit, de science
des faits, de mémoire et d'habileté, vous devez apporter à vos hommes
d'État de l'Espagne une bonne dose d'enseignement, et ils le sentent. En
outre, vous avez en vous une grande puissance que vous développerez de
plus en plus. C'est un fonds de principes et de convictions logiquement
acceptées, en dessous de ce talent du moment que vous caractérisez à la
fin de votre discours par le mot d'_opportunité_.

La plupart des hommes ont l'un ou l'autre. Vous avez des deux, c'est une
grande force. Vous sentez vivement dans les profondeurs de votre âme cet
idéal politique qui n'est pas pure poésie, quoi qu'on en dise, puisque
c'est tout simplement une vue anticipée de ce qui sera, par le sentiment
chaleureux et lucide de ce qui doit être. Vous êtes pénétré de cet idéal
et de cette _poésie_, quand vous faites la parfaite distinction de la
politique et de la diplomatie qui conviennent aux nations, d'avec la
politique et la diplomatie que pratiquent les rois dynastiques.

Il y avait longtemps que j'attendais dans le monde parlementaire la
manifestation de cette idée si vraie, qui n'était pourtant pas encore
éclose à aucune tribune de l'Europe. Si j'avais été chargée d'écrire
sur l'Espagne dans notre _Revue_ et sur l'équipée impertinente de
M. _Narcisse_ Salvandy, je n'aurais pas dit autrement que vous, et
peut-être exactement de même, quoique nous ne nous fussions pas donné
le mot d'avance. Vous avez été courageux et vraiment dans la grande
politique sociale en disant de telles choses dans une assemblée
nationale. Si la France était moins courbée, moins douloureusement
affaissée sous ses maux du moment, la presse libérale entière se fût
emparée de votre discours comme d'un monument. Mais elle y reviendra
plus tard, j'en suis certaine, et, dans nos assemblées nationales, on
citera vos paroles dans quelques années comme vous avez cité celles de
Vatel et de Martens. Vous avez aussi parlé de la révolution de 89 avec
une grande vérité et un grand courage: continuez donc, et croyez que
l'avenir est à nous, à l'Espagne et à la France, à la France et à
l'Espagne l'une par l'autre, l'une pour l'autre, et toutes deux pour le
monde entier.

Vous me reprochez de haïr l'Angleterre _à la française._ Non, ce n'est
pas à ce point de vue que je la hais; car je crois à son avenir, je
compte sur son peuple.

J'y vois éclore le chartisme, qui est notre phase, et je ne doute pas
qu'elle ne soit le bras du monde que je rêve et que j'attends, comme
nous en serons, Espagnols et Français, le coeur et la tête.

Mais ce que vous dites de la politique d'intérêt personnel des cabinets,
appliquez-le à ma haine pour l'Angleterre; je hais son action présente
sur le monde, je la trouve injuste, inique, démoralisatrice, perfide et
brutale; mais ne sais-je point que les victimes de ce système affreux
sont là en majorité, comme chez nous les victimes du juste-milieu?

Je ne hais point ce peuple; mais je hais cette société anglaise; de
même, je ne haïssais point l'Espagne en y passant, mais j'exécrais cette
action de Christine et de don Carlos, qui rapetissaient et avilissaient
momentanément le caractère espagnol. Aujourd'hui, l'Espagne a de grandes
destinées devant elle. Y entrera-t-elle d'un seul bond? Aura-t-elle
encore des défaillances et des délires de malade? Qu'importe? rien de ce
qu'elle fait de bon aujourd'hui ne sera perdu, et vous n'avez pas sujet
de désespérer. Poussez à la fraternité, faites des voeux pour que le
régent ait un bras de fer contre les conspirations. Ces insultes du
cabinet français ne sont pas si funestes. Elles font sentir au duc de la
Victoire que sa mission est une grande lutte, et que le salut est dans
sa fierté comme dans sa persévérance.

En vous écrivant dernièrement, je ne prétendais pas qu'il dût, quant à
présent et tout d'un coup, renverser le fantôme de la royauté. Je me
suis mal exprimée si vous m'avez ainsi entendue; mais je prétendais, je
prétends toujours que, si la Providence lui conserve la vie, la force et
la popularité, sa mission est là. Il y sera entraîné et porté un jour,
s'il reste lui-même et si l'orage ne balaye pas son oeuvre d'aujourd'hui
avant qu'elle ait pris racine. Espérons! J'espère bien pour la France,
qui est en ce moment si malade et si avilie! je douterais de Dieu si je
doutais de notre réveil et de notre guérison.

Bonsoir, cher ami. Travaillez toujours, parlez souvent. Labourez et
ensemencez, _semez et consacrez_, comme dit Faust. De mon amitié, je ne
vous dis rien: vous savez tout là-dessus. Ma Charlotte et vous ne faites
qu'un pour moi, et c'est une grosse part de ma vie, qui est dans votre
unité, comme dirait Leroux.

A vous.

GEORGE SAND.



CCLVII

A MADAME MARLIANI, A PARIS

                                Nohant, 1er septembre 1846.

Chère amie,

Merci mille fois! mais Solange ne serait point en état de faire le
voyage de Paris dans ce moment-ci, à moins d'y aller à petites journées,
comme nous faisons nos courses de campagne. D'ailleurs, je n'ai pas plus
de confiance en M. Royer qu'en Papet, et je crois que la médecine ne
sait rien pour ces maladies de langueur. Nous partons aujourd'hui pour
divers points du Berry et de la Creuse, où nous nous arrêterons chaque
fois un jour ou deux. Elle est un peu mieux depuis trois jours, mais
toujours sans appétit et sans sommeil. Une petite fatigue lui est
bonne, une grande fatigue très mauvaise. Nous avons été avant-hier à
Châteauroux reconduire Delacroix et recevoir Emmanuel qui a fait un peu
la grimace à l'idée de se remballer tout de suite, dans d'assez mauvais
chemins et pour d'assez mauvais gîtes. Mais il aime encore mieux cela
que de rester tout seul ici.

Je vous écris à la hâte. Oui, vous devriez aller passer cette quinzaine
encore en Normandie, si le voyage est court et pas fatigant; car les
beaux jours ne dureront peut-être pas cet automne. Nous avons ici de
grandes chaleurs et de grandes pluies qui semblent nous annoncer un
hiver précoce. Moi, je n'ose pas vous répondre de l'emploi de mon mois
de septembre. Je suis tourmentée et je suis décidée à tout essayer pour
que ce triste état de Solange ne s'installe pas chez elle pour tout
l'hiver. Vous êtes mille fois bonne de m'offrir un gîte. Nous avons
toujours notre appartement du square Saint-Lazare et rien ne nous
empêcherait d'y aller. Mais Papet ne me conseille pas du tout les
longues étapes pour Solange; au contraire, elles irritent beaucoup notre
malade. Nous la promenons une lieue à cheval, une lieue en voiture; puis
on se repose, on reprend, et toujours ainsi. Je tâche de l'égayer; mais
je ne suis pas gaie au fond. Elle est bien sensible à l'intérêt que vous
lui témoignez et me charge de vous en remercier. Elle vous recommande de
ne pas faire comme elle, et d'être bien portante avant tout.

Adieu, chère; je vous embrasse tendrement, et je pars.

GEORGE.



CCLVIII

A LA MÊME

                                Nohant, 6 mai 1847.

Chère amie,

Vous êtes étonnée de mon silence, probablement. Moi, je suis étonnée
d'avoir encore la force de vous écrire après des fatigues d'esprit et
d'_yeux_ comme je viens d'en subir. Je ne puis vous dire que trois mots;
mais je veux vous les dire avant tout.

Solange se marie dans quinze jours avec Clésinger, sculpteur, homme
d'un grand talent, gagnant beaucoup d'argent, et pouvant lui donner
l'existence brillante qui est, je crois, dans ses goûts. Il en est très
violemment épris, et il lui plait beaucoup. Elle a été aussi prompte et
aussi ferme, cette fois, dans sa détermination qu'elle était jusqu'à
présent capricieuse et irrésolue. Apparemment elle a rencontré ce
qu'elle rêvait. Dieu le veuille!

Pour mon compte, ce garçon me plaît beaucoup aussi, de même qu'à
Maurice. Il est peu _civilisé_ au premier abord; mais il est plein
de feu sacré, et il y a déjà quelque temps que, le voyant venir, je
l'étudié sans en avoir l'air. Je le connais donc autant qu'on peut
connaître quelqu'un qui veut plaire. Vous me direz que ce n'est pas
toujours suffisant, c'est vrai. Mais ce qui me donne confiance, c'est
que la principale face de son caractère, c'est une sincérité qui va
jusqu'à la brusquerie. Il pécherait donc par excès de naïveté, plus que
par toute autre chose, et il a encore d'autres qualités qui rachèteront
tous les défauts qu'il _peut_ et _doit_ avoir. Il est laborieux,
courageux, actif, décidé, persévérant. C'est quelque chose que la force,
et il en a beaucoup, au physique comme au moral. Je me suis trouvée
amenée par une circonstance fortuite, à faire sur son compte une
véritable _enquête_, telle qu'un procureur du roi l'eût faite pour un
accusé de cour d'assises.

Quelqu'un m'avait dit de lui tout le mal qu'on peut dire d'un homme. Je
ne savais pas encore alors qu'il songeât à ma fille; mais il faisait nos
bustes. Il voulait les faire en marbre, gratis, et il ne me convenait
pas d'être comblée de pareils présents par un homme dont on me disait
_pis que pendre_. Et puis je voulais savoir si la personne qui le
traitait de la sorte était une bonne ou une mauvaise langue. Quelques
explications, auxquelles je n'attachais pas d'abord toute l'importance
qu'elles eurent ensuite, amenèrent une foule de renseignements
particuliers, et j'arrivai à pouvoir juger sur _preuves_; car vous savez
que, dans ces sortes de choses, il se fait un enchaînement imprévu de
découvertes. J'acquis donc la certitude que Clésinger était un homme
irréprochable dans toute la force du mot, et son accusateur un homme
d'esprit un peu léger. De sorte que je connaissais tous les faits de sa
vie la plus intime, le jour où il me demanda ma fille. Le hasard avait
amené à cet égard plus de lumières que je n'en aurais eu en l'examinant
par mes yeux pendant des années. Néanmoins, je n'avais rien conclu en
quittant Paris, et c'est depuis un mois que son activité a levé tous
les obstacles et réduit à néant toutes les objections possibles. M.
Dudevant, qu'il a été voir, consent. Nous ne savons pas encore où
se fera le mariage. Peut-être à Nérac, pour empêcher M. Dudevant de
s'endormir dans les éternels lendemains de la province.

Je vous écrirai dans quelques jours; car, jusqu'ici, nous n'avons rien
fixé, et j'attends Clésinger demain ou après, pour déterminer avec lui
le jour et le lieu. Mais ce sera dans le courant de mai. Les bans se
publient et on coud la robe blanche. Pourtant on ne sait encore rien
dans ce pays-ci, et nous nous préservons des grandes annonces. Il a
fallu ménager un chagrin encore assez vif, qui n'est pas loin de nous.
Il y a eu un échange de lettres sincères très satisfaisant. Le pauvre
abandonné est un noble enfant qui se montre, comme dit, avec raison, son
oncle, M. de Grandeffe, _un vrai chevalier français_. Je regrette bien
ce coeur-là; mais nous mettons dans la famille une meilleure tête, et
il faut bien que la fatalité apparente soit une volonté d'en haut. Je
n'aurais pas voulu d'abord qu'on fît si vite un autre choix. Mais, le
choix étant fait (et vous savez que les parents n'empêchent rien de ce
côté-là), je crois qu'il faut le ratifier bien vite.

Bonsoir, chère amie; écrivez-moi et parlez-moi de vous. Moi, je ne puis
vous rien dire de moi, sinon que je suis fatiguée à mourir; car, au
milieu de ces préoccupations, il m'a fallu faire un roman pour avoir
quelques billets de banque. La misère augmente ici tous les jours et
j'en sais quelque chose. Je vous embrasse; soignez-vous, gouvernez votre
volonté à l'effet de conserver votre santé. Créez-vous des devoirs qui
vous ôtent le temps de penser à vous-même. Je crois que c'est le seul
moyen de supporter le terrible poids de la vie. Plus il est lourd, mieux
on marche peut-être! Et les devoirs ne sont pas difficiles à trouver
dans ce temps de malheur et de souffrance matérielle. Votre coeur le
sait bien. Mettez votre cerveau et vos jambes au service de votre coeur,
et l'imagination s'endormira.



CCLIX

A JOSEPH MAZZINI, A LONDRES

                                Nohant, 22 mai 1847

Frère et ami,

Je n'ai reçu qu'il y a quinze jours le numéro du _People's Journal_ qui
contient deux articles dont je suis l'objet. Remerciez pour moi de sa
bienveillance miss Jewsbury, signataire du premier, et laissez-moi vous
dire que le vôtre m'a pénétrée d'un sentiment de bonheur. C'est qu'en
effet il part de votre coeur.

D'autres hommes éminents ont bien voulu me louer ou me défendre. Leur
voix ne partait pas des entrailles comme la vôtre; car, en général, les
hommes d'intelligence ont peu d'entrailles, et je ne me sens point de
parenté avec eux. Ma gratitude pour eux n'était donc qu'une forme de
politesse obligée, au lieu que, vous, je ne vous remercie pas; je
sens que vous dites ce que vous pensez sur mon compte, parce que vous
comprenez les souffrances de mon âme, ses besoins, ses aspirations et
la sincérité de mon vouloir. Non, mon ami, je ne vous remercie pas d'un
article _favorable_, comme on dit; mais je vous remercie de m'aimer,
et de m'appeler votre soeur et votre amie. Il y a une fatalité
providentielle et comme un instinct de secrète divination dans les
coeurs.

Il y a dix ans, j'étais en Suisse; vous y étiez caché et un hasard
m'avait fait découvrir votre retraite. J'étais presque partie un matin,
pour vous aller trouver. J'étais encore dans l'âge des tempêtes. Je
revins sur mes pas, en me disant que vous aviez assez de votre fardeau à
porter, et que vous n'aviez pas besoin d'une âme agitée comme la
mienne. Je comptais bien que, plus tard, nous nous rencontrerions si je
résistais à la tentation du suicide qui me poursuivait sur ces glaciers.
Le vertige de Manfred est si profondément humain! Enfin, il y a encore,
dans la vie, des récompenses attachées à l'accomplissement des devoirs,
des compensations aux plus durs sacrifices, puisque votre amitié
couronne ma vieillesse et me console du passé!

Venez donc en France, venez donc me voir chez moi dans ma vallée Noire,
si bête et si bonne. J'y suis plus moi-même qu'à Paris, où je suis
toujours malade au moral et au physique. Nous avons bien des choses à
nous dire; moi, j'en ai à vous demander. J'ai des conseils à recevoir
que je n'ai osé demander à personne depuis bien longtemps, et des
solutions que j'ai mises en réserve pour les chercher en vous. Vous
disiez, cet hiver, que vous viendriez; est-ce que vous ne le pouvez ou
ne le voulez plus?

Je vous aurais écrit plus tôt sans de graves événements domestiques, qui
m'ont pris jusqu'aux heures du sommeil. Je viens de marier ma fille et
de la bien marier, je crois, avec un artiste très puissant d'inspiration
et de volonté. Je n'avais pour elle qu'une ambition, c'est qu'elle aimât
et qu'elle fût aimée; mon voeu est réalisé. L'avenir est dans la main de
Dieu, mais j'espère la durée de cet amour et de cet hyménée.

Je vous respecte et vous aime.

Votre soeur,

GEORGE SAND.



CCLX

A M. THÉOPHILE THORÉ, A PARIS

                                Nohant, juin 1817.

J'aurais, monsieur, le plus grand désir d'être utile à la personne que
vous me recommandez, et son titre de neveu de Saint-Just n'est pas mince
auprès de moi. Mais ce qu'elle me demande est à peu près impossible.

Jugez-en vous-même. M. Flaubert désire que je lui promette et que je
lui laisse annoncer une préface de moi, pour la première livraison d'un
livre qui n'est encore qu'en projet, dont il n'a pas écrit la première
page et dont il me soumet le plan. Ce plan me paraît bon et utile;
mais cela ne suffit pas pour que je puisse engager ma responsabilité.
Personne ne peut _endosser_ l'esprit d'un livre avant d'avoir lu
attentivement ce livre.

Et puis j'ai fait trois ou quatre préfaces en ma vie, et je crois que je
ne pourrais plus en faire une cinquième. C'est un travail auquel je ne
suis pas propre et qui me coûte plus de peine que trois romans à écrire.
Enfin, et c'est le plus sûr, une préface de n'importe qui n'a jamais
servi à qui que ce fût. Si le livre est bon, à quoi sert la préface?
s'il est mauvais, elle lui nuit davantage.

Agréez, monsieur, l'expression de mes sentiments affectueux.

GEORGE SAND.



CCLXI

A JOSEPH MAZZINI, A LONDRES

                                Nohant, 28 juillet 1847.

Mon frère et mon ami,

Cette année 1847, la plus agitée et la plus douloureuse peut-être de ma
vie sous bien des rapports, m'apportera-t-elle au moins la consolation
de vous voir et de vous connaître? Je n'ose y croire, tant le guignon
m'a poursuivie; et pourtant vous le promettez, et nous approchons, du
terme assigné. Dans pen de jours, nous aurons un chemin de fer depuis
Paris jusqu'à Châteauroux, qui n'est qu'à neuf lieues de chez moi. Ainsi
vous n'aurez plus besoin que je vous trace un petit itinéraire pour
éviter les lenteurs et les contretemps de voyage, une des mille petites
plaies de notre pauvre France, qui en a de si grandes d'ailleurs. Vous
viendrez de Paris en six ou sept heures jusqu'à Châteauroux; et, de
Châteauroux à Nohant, par la grande route et la diligence, en trois
heures.

Que votre lettre est bonne et votre coeur tendre et vrai! je suis
certaine que vous me ferez un grand bien et que vous remonterez mon
courage, qui a subi, depuis quelque temps, bien des atteintes dans des
faits personnels. Et qu'est-ce que les faits personnels encore! je
devrais dire que, depuis ces dernières années surtout, j'ai grand'peine
à me maintenir, je ne dis pas croyante, la foi conquise au prix qu'elle
nous a coûté ne se perd pas, mais sereine. Et la sérénité est un devoir,
précisément, imposé aux âmes croyantes. C'est comme un témoignage
qu'elles doivent à leur religion. Mais nous ne pouvons nous faire pures
abstractions, et l'attente confiante d'une meilleure vie, l'amour de
l'idéal immortel ne détruit pas en nous le sentiment et la douleur de
la vie présente. Elle est affreuse, cette vie, à l'heure qu'il est. La
corruption et l'impudence sont d'un côté; de l'autre, c'est la folie
et la faiblesse. Toutes les âmes sont malades, tous les cerveaux sont
troublés, et les mieux portants sont encore les plus malheureux; car ils
voient, ils comprennent et ils souffrent.

Cependant il faut traverser tout cela pour aller à Dieu, et il faut bien
que chaque homme subisse en détail ce que subit l'humanité en masse.
Venez me donner la main un instant, vous, éprouvé par tous les genres de
martyre. Quand même vous ne me diriez rien que je ne sache, il me semble
que je serais fortifiée et sanctifiée par cette antique formule qui
consacre l'amitié entre les hommes.

J'ai reçu une de vos brochures, mais non la lettre à Carlo-Alberto, à
moins que vous ne l'ayez envoyée après coup et qu'elle ne soit à Paris.
Les traductions me sont venues, aussi. Remerciez pour moi.

Le mot _traîne_ est local et non français usité. Une traîne est un petit
chemin encaissé et ombragé. C'est comme qui dirait un sentier. Mais
notre dialecte du Berry, qui n'est qu'un vieux français, distingue le
sentier du piéton et celui où peut passer une charrette. Le premier
s'appelle _traque_ ou _traquette_, le second _traîne_. Le mot est joli
en français et s'entend ou se devine même à Paris, où le peuple parle la
plus laide et la plus incorrecte langue de France, parce que c'est
une langue toute de fantaisie, de hasard et de rapides créations
successives, tandis que les provinces conservent la tradition du langage
et créent peu de mots nouveaux. J'ai un grand respect et un grand amour
pour le langage des paysans, je l'estime plus correct.



CCLXII

A M. CHARLES PONCY, A TOULON

                                Nohant, 9 août 1847.

Maintenant, mes enfants, je ne vous marquerai plus d'époque ni de jour
pour venir. Cela nous a toujours porté malheur, et, quand vous pourrez
venir, vous suivrez l'inspiration du moment, c'est-à-dire vous
profiterez du concours de circonstances qui vous paraîtra le plus
favorable: température, liberté d'autres soins, santé, repos d'esprit,
envie même de voyager; car il faut tout cela pour qu'un voyage ne soit
pas quelque chose de solennel et même d'un peu effrayant. A vous dire
vrai, je suis tellement consternée du guignon qui s'est attaché à vous,
dans toutes ces circonstances, que je n'oserai plus jamais vous dire:
«Venez, je vous attends.» Je n'étais pas superstitieuse pourtant, et je
le suis devenue à force de malheur depuis deux ans. Tous les chagrins
m'ont accablée par un enchaînement fatal; mes plus pures intentions
ont eu des résultats funestes pour moi et pour ceux que j'aime; mes
meilleures actions ont été blâmées par les hommes et châtiées par le
ciel comme des crimes. Et croyez-vous que je sois au bout? Non! tout
ce que je vous ai raconté jusqu'ici n'est rien, et, depuis ma dernière
lettre, j'ai épuisé tout ce que le calice de la vie a de désespérant.
C'est même si amer et si inouï, que je ne puis en parler, du moins je
ne puis l'écrire. Cela même me ferait trop de mal. Je vous en dirai
quelques mots quand je vous verrai. Mais, si je ne reprends courage et
santé jusque-là, vous me trouverez bien vieillie, malade, triste et
comme abrutie. Voilà aussi, mon enfant, pourquoi je n'ose pas appeler
Désirée avec l'ardeur que j'y aurais mise avant tous mes chagrins. Je
crains que cette chère enfant ne me trouve toute différente de ce que
vous lui avez dit de moi, et que le spectacle de mon abattement ne la
froisse et ne la consterne. J'étais, quand vous m'avez vue, dans un état
de sérénité, à la suite de grandes lassitudes. J'espérais du moins,
pour la vieillesse où j'entrais, la récompense de grands sacrifices, de
beaucoup de travaux, de fatigues et d'une vie entière de dévouement et
d'abnégation. Je ne demandais qu'à rendre heureux les objets de mon
affection. Eh bien! j'ai été payée d'ingratitude, et le mal l'a emporté
dans une âme dont j'aurais voulu faire le sanctuaire et le foyer du beau
et du bien. A présent, je lutte contre moi-même pour ne pas me laisser
mourir. Je veux accomplir ma tâche jusqu'au bout. Que Dieu m'assiste! je
crois en lui et j'espère!

Nous avons ici un temps affreux, de la pluie par torrents, un ciel
sombre et froid depuis huit jours. On ne peut finir les moissons. Cela
ne contribue pas peu à me rendre triste. Augustine a beaucoup souffert,
mais elle a eu un grand courage, un vrai sentiment de sa dignité; et sa
santé, Dieu merci, n'a pas été atteinte. Mon bon Maurice est toujours
calme, occupé, enjoué. Il me soutient et me console. Solange est à Paris
avec son mari; ils vont voyager. Chopin est à Paris aussi; sa santé
ne lui a pas encore permis de faire le voyage; mais il va mieux. Nous
attendons tous les jours l'ouverture du chemin de fer qui nous permettra
d'aller de Châteauroux à Paris en quelques heures, et qui nous était
promise pour le mois dernier.

Cette morsure dont vous me parlez m'inquiète, non pas que je croie aux
suites de l'accident. En général, j'y crois peu, et j'ai toujours
vu l'imagination faire tout le mal. Mais, justement, je crains les
agitations de votre esprit. Je suis sûre que vous ne serez pas malade.
Votre sang est trop, pur, et je parie que le chien était le plus
innocent du monde. Mais vous allez vous tourmenter: je vous connais. Je
vous supplie, mon enfant, de n'y pas penser du tout et même d'en rire,
et de m'écrire que vous n'y songez plus.

Bonsoir, cher fils; votre _mère_ vous bénit dans la douleur comme dans
le repos. J'embrasse vos deux anges. Dites-moi donc ce que vous avez
déboursé, je le veux.

Merci pour Borie de votre souvenir. Il est à Orléans, à la tête d'un
journal. Il viendra passer avec nous le mois de septembre.



CCLXIII

AU MÊME

                                Nohant, 14 décembre 1847.

Je suis bien en retard avec vous, mon cher enfant, et je ne sais plus à
laquelle de vos lettres je commencerai par répondre. Vous me pardonnez
ce silence, je le sais, je le vois, puisque vous m'écrivez toujours et
que votre tendre affection semble augmenter avec mon mutisme et mon
accablement. Vous avez compris. Désirée et vous, vous autres dont l'âme
est délicate parce qu'elle est ardente, que je traversais la plus grave
et la plus douloureuse phase de ma vie. J'ai bien manqué y succomber,
quoique je l'eusse prévue longtemps d'avance. Mais vous savez qu'on
n'est pas toujours sous le coup d'une prévision sinistre, quelque
évidente qu'elle soit. Il y a des jours, des semaines, des mois entiers
même, où l'on vit d'illusions et où l'on se flatte de détourner le
coup qui vous menace. Enfin, le malheur le plus probable nous surprend
toujours désarmés et imprévoyants. A cette éclosion du malheureux germe
qui couvait, sont venues se joindre diverses circonstances accessoires
fort amères et tout à fait inattendues. Si bien que j'ai eu l'âme et le
corps brisés par le chagrin. Je crois ce chagrin incurable; car, plus je
réussis à m'en distraire pendant certaines heures, plus il rentre en moi
sombre et poignant aux heures suivantes. Pourtant, je le combats sans
relâche, et, si je n'espère pas une victoire qui consisterait à ne le
plus sentir, du moins j'arrive à celle qui consiste à supporter la vie,
à n'être presque plus malade, à reprendre le goût du travail et à ne
point paraître troublée. J'ai retrouvé le calme et la gaieté extérieurs,
si nécessaires pour les autres, et tout paraît bien marcher dans ma vie.

Maurice a retrouvé son enjouement et son calme, et le voilà occupé avec
Borie d'un _travail attrayant_. Borie transcrit littéralement le style
de Rabelais en orthographe moderne, ce qui le rend moins difficile à
lire. En outre, il l'expurge de toutes ses obscénités, de toutes
ses saletés, et de certaines longueurs qui le rendent impossible ou
ennuyeux. Ces taches enlevées, il reste quatre cinquièmes de l'oeuvre
intacts, irréprochables et admirables; car c'est un des plus beaux
monuments de l'esprit humain, et Rabelais est, bien plus que Montaigne,
le grand émancipateur de l'esprit français au temps de la renaissance.
Je ne me souviens plus si vous l'avez lu. Si non, attendez, pour le
lire, notre édition expurgée; car je crois que les _immondices_ du
texte _pur_ vous le feraient tomber des mains. Ces immondices sont
la plaisanterie de son temps; et le nôtre, Dieu merci, ne peut plus
supporter de telles ordures. Il en résulte qu'un livre de haute
philosophie, de haute poésie, de haute raison et de grande vérité est
devenu la jouissance de certains hommes spéciaux, savants ou débauchés,
qui l'admirent pour son talent, ou le savourent pour son cynisme, la
plupart sans en comprendre la portée, l'enseignement sérieux et les
beautés infinies. Il y a vingt ans que, dans ma pensée, et même de
l'oeil, en le relisant sans cesse, j'expurge Rabelais, toujours tentée
de lui dire: «O divin maître, vous êtes un atroce cochon!» Maurice
faisait le même travail, dans sa pensée. Très fort sur ce vieux langage
dont notre idiome berrichon nous donne la clef plus qu'à tous les
savants commentateurs, il le goûtait sérieusement et il avait fait (et
vous l'avez vue, je crois) une série d'illustrations, dessinées dès
son enfance d'une manière barbare, mais pleines de feu, d'originalité,
d'invention, et, du reste, parfaitement chastes, comme le sentiment qui
lui faisait adorer le côté grave, artiste et profond de Rabelais. Le
temps seul me manquait pour réaliser mon désir. Borie s'est trouvé libre
de son temps pour quelques mois, et je lui ai persuadé de faire ce
travail. Il s'en tire à merveille; je revois après lui, et l'expurgation
est faite avec un soin extrême pour ôter tout ce qui est _laid_ et
garder tout ce qui est beau. Maurice, qui dessine assez bien maintenant,
reprend en sous-oeuvre ses compositions, en invente de nouvelles, et
fait sur bois une cinquantaine de dessins qui seront gravés et joints au
texte. Ce sera un ouvrage de luxe, et, comme ces publications sont fort
coûteuses, nous n'en, retirerons peut-être pas grand profit. Mais cela
servira à poser l'artiste et l'expurgateur. De plus, nous aurons, je
crois, rendu un grand service à la vérité et à l'art, en faisant
passer, dans les mains des femmes honnêtes et des jeunes gens purs, un
chef-d'oeuvre qui, jusqu'à ce jour, leur a été interdit avec raison.
J'attacherai mon nom _en tiers_ à cette publication pour aider au
succès de mes jeunes gens, et je ferai précéder l'ouvrage d'un travail
préliminaire. Gardez-nous le secret, car c'en est un encore, jusqu'au
jour des annonces, vu qu'on peut être devancé dans ces sortes de choses
par des faiseurs habiles qui gâchent tout[1]. Voilà donc l'hiver
de Maurice et de Borie bien occupé auprès de moi. Quant à ma chère
Augustine, elle a donné dans le coeur d'un brave garçon qui est tout à
fait digne d'elle et qui a de quoi vivre. Cela, joint à un peu d'aide
de ma part, lui fera une existence indépendante, et, quant aux qualités
essentielles de l'intelligence et du caractère, elle ne pouvait mieux
rencontrer. Elle ne pourra se marier que dans trois mois. Alors, elle
ira habiter le Limousin avec son mari et viendra passer les vacances
avec moi. Nous nous regretterons donc l'une l'autre, les trois quarts
de l'année; mais, enfin, j'espère qu'elle aura du bonheur, et que je
pourrai mourir tranquille sur son compte.

Moi, j'ai entrepris un ouvrage de longue haleine, intitulé _Histoire
de ma vie_. C'est une série de souvenirs, de professions de foi et de
méditations, dans un cadre dont les détails auront quelque poésie et
beaucoup de simplicité. Ce ne sera pourtant pas toute ma vie que je
révélerai. Je n'aime pas l'orgueil et le cynisme des confessions, et je
ne trouve pas qu'on doive ouvrir tous les mystères de son coeur à des
hommes plus mauvais que nous, et, par conséquent, disposés à y trouver
une mauvaise leçon au lieu d'une bonne. D'ailleurs, notre vie est
solidaire de toutes celles qui nous environnent, et on ne pourrait
jamais se justifier de rien sans être forcé d'accuser quelqu'un, parfois
notre meilleur ami. Or je ne veux accuser ni contrister personne. Cela
me serait odieux et me ferait plus de mal qu'à mes victimes. Je crois
donc que je ferai un livre utile, sans danger et sans scandale, sans
vanité comme sans bassesse, et j'y travaille avec plaisir. Ce sera, en
outre, une assez belle affaire qui me remettra sur mes pieds, et m'ôtera
une partie de mes anxiétés sur l'avenir de Solange, qui est assez
compromis.

Vous m'avez envoyé une charmante épître en vers dont je ne vous ai pas
remercié. Il faut la garder; car, en supprimant quelques vers qui me
sont tout personnels, ce morceau trouvera sa place dans un de vos futurs
recueils. Ne vous ai-je pas dit, dans le temps, que je trouvais votre
_cigale_ et votre _fourmi_ ravissantes dans leur genre? A ce propos, et
sans que ma contradiction porte en rien sur le fond de votre pensée,
je veux vous dire que vous vous trompez sur le sens des fables de
la Fontaine. Sa pensée était exactement la vôtre, et votre bouffon
commentaire en fable-chanson la développe, sans la changer. Où
prenez-vous, mon enfant, qu'il donne raison à l'avare fourmi? Non, non,
dans aucune de ses adorables fables, il ne prêche l'égoïsme. Sa morale
est belle comme sa forme, pure comme son coeur, et je souhaite au pauvre
Lachambaudie d'avoir un sentiment de la vérité et de l'humanité qui
l'inspire aussi bien.

  La fourmi n'est pas prêteuse,
  C'est là son moindre défaut.

en dit tout autant que:

  La fourmi qu'est dévote et n'aim'pas les acteurs.

Cette manière de railler le pauvre chanteur est une raillerie à double
tranchant, et c'est le côté réellement coupant de la lame qui tombe
sur l'égoïsme. C'est la manière d'enseigner de la Fontaine et c'est la
véritable forme de l'ironie de tous les temps. Vous trouverez cela bien
autrement employé par Rabelais. Il a l'air d'admirer et de porter aux
nues tout ce qu'il blâme et méprise, et, si le lecteur s'y trompe, c'est
la faute du lecteur qui n'entend pas la plaisanterie et qui manque
d'intelligence. De tout temps, et surtout dans les temps où la vérité a
besoin d'un voile pour se répandre, l'ironie a procédé ainsi. C'est à
nous d'expliquer à nos enfants comment ils doivent entendre la morale
cachée sous ces finesses. Vous-même, vous raillez de cette façon dans
votre parodie, tant cette forme est naturelle et instructive! De notre
temps, nous mettons un peu plus les points sur les _i_. Nous n'y avons
pas grand mérite, puisqu'il n'y a plus de Bastille pour les pensées
courageuses; et croyez que l'art ne gagne pas grand'chose à avoir les
coudées plus franches; car c'est un grand art, que de faire deviner ce
qu'on ne peut pas dire tout crûment.

Je vois si rarement et si brièvement Leroux, que je ne lui avais pas
beaucoup parlé de vous, en effet; mais, quant à sa prétention d'ignorer
que vous faisiez des chansons, souvenez-vous donc, mon enfant, que vous
lui en avez chanté deux ou trois ici, et qu'il vous a un peu ennuyé de
ses théories, bonnes en elles-mêmes, mais non applicables à mon avis
dans la circonstance. Vous voyez qu'il est bien distrait et qu'il a
oublié, complètement ce fait. C'est un génie admirable dans la vie
idéale, mais qui patauge toujours dans la vie réelle.

Vous me demandez un sujet de poème. Diable! comme vous y allez! J'y ai
bien pensé, mais je crains, de ne pas trouver à votre gré. C'est bien
grave. Voyons, pourtant. Pourquoi ne feriez-vous pas, soit en prose,
soit en vers, l'_Histoire de Toulon_? la véritable histoire, rapide et
chaude, du _peuple_ de votre ville natale? La France ignore l'histoire
de toutes ses localités. Les localités elles-mêmes ignorent leur propre
histoire. Et puis, en fait d'histoire, le point de vue rajeunit tout.
La mode est à l'histoire. On ne lit plus que cela. Je ne vais pas plus
loin. J'ai peur d'influencer votre inspiration individuelle en vous
traçant une forme, un plan, une opinion quelconque. Mais voyez, si
l'idée brute vous sourit. Vous avez fait l'_Histoire d'un pavé_. C'est
le peuple qui est le vrai pavé, rude, solide, extrait des plus pures
entrailles de la terre, asservi à de vils usages, foulé aux pieds, et
destiné pourtant à écraser les têtes de l'hydre. Toulon a vu de grands
faits. Les actions belles et mauvaises de son peuple, ses inspirations
grandes, ses erreurs funestes, tout cela peut être raconté en traits
ardents et commenté avec l'accablante précision du vers, comme un
enseignement, un encouragement ou un redressement alternatifs. Ce peuple
a, d'ailleurs, sa physionomie, et c'est à vous de le peindre. Peut-être
le sujet vous emportera-t-il au-dessus des mille vers projetés. Il n'y
aura point de mal à cela, et cependant, si vous êtes à la fois très
clair et très rapide, ce sera encore mieux. Le moment où nous sommes est
avide de regarder en arrière, comme un _lutteur_ qui mesure l'espace
avant de sauter en avant. Voyez! si cela ne vous va pas, je chercherai
autre chose.

Bonsoir, mon enfant. Voilà une longue lettre. Mais voilà un beau temps
qui ranime et qui vous inspirera mieux que moi. Il fait chaud même ici,
et je crois que vous ne souffrirez pas du tout sous votre beau ciel.
Vous avez toujours des accidents qui me désolent. Si j'étais Désirée,
je vous gronderais; car je crois que la fatalité, c'est souvent notre
distraction qui l'amène. J'attends le printemps avec impatience pour
vous faire de vive voix les plus beaux sermons.

Je ne pense pas aller à Paris; mais il faudra que, dans trois mois,
j'aille en Limousin installer Augustine. Mais, une fois pour toutes,
désormais, je ne vous arrêterai pas au moment du départ; car il y a de
notre faute dans tout cela, et de la mienne par excès de sollicitude.
Nous devrions nous dire que l'existence ne peut jamais être à l'abri
d'un déplacement imprévu de quelques jours, et que, quand même vous ne
me trouveriez pas à Nohant, comme il est certain que je ne peux pas ne
pas y revenir après de très courtes absences, désormais il vaut mieux
que vous m'y attendiez quelques journées que de manquer des mois à
passer ensemble. Il me semble que ceci est une conclusion _logique_. Je
me suis trop effrayée de l'idée que vous seriez tout déroutés de trouver
la maison vide, et que Désirée s'ennuierait à m'attendre. Si je vous
avais laissés venir, nous nous serions retrouvés bientôt, et nous
aurions passé l'été ensemble. Il est vrai que vous eussiez été les
convives d'une triste famille pendant quelque temps. Mais, enfin, quand
serons-nous _assurés_ contre la douleur? Il n'y a point de _compagnie_
pour ces désastres.

Et puis j'espère que mes affaires vont se relever et que vous ne serez
plus inquiet de la dépense.

Bonsoir encore, mes trois chers enfants. Je vous embrasse comme je vous
aime, et les enfants d'ici se joignent à moi pour vous aimer.

  [1] Ce travail, aux trois quarts fait, n'a pas été publié à cause de
      la révolution de février 1848.



FIN DU TOME DEUXIÈME



                                TABLE

1836

     CXLVI. A madame la comtesse d'Agoult.               10 juillet.
    CXLVII. A M. Scipion du Roure.                       18 juillet.
   CXLVIII. A M***, rédacteur du _Journal du Cher_.      30 juillet.
     CXLIX. A M. Girerd. 1                                5 août.
        CL. A madame Maurice Dupin.                      18 août.
       CLI. A M. Franz Liszt.                            18 août.
      CLII. A madame la comtesse d'Agoult.               20 août.
     CLIII. A M. Auguste Martineau-Deschenez.            21 août.
      CLIV. A mademoiselle Desnoyers de Chantepie.       21 août.
       CLV. A M. Alexis Duteil.                             septembre.
      CLVI. A madame la comtesse d'Agoult.                3 octobre.
     CLVII. A M. Franz Liszt.                            16 octobre.
    CLVIII. A M. Dudevant.                                  novembre.
      CLIX. A M. Scipion du Roure.                       13 décembre.

1837

       CLX. À M. Scipion du Roure.                        5 janvier
      CLXI. A madame la comtesse d'Agoult.               18 janvier
     CLXII. A M. Adolphe Guéroult.                       14 janvier
    CLXIII. A M. Jules Janin.                            15 janvier
     CLXIV. A M. l'abbé de Lamennais.                    28 février
      CLXV. A M. Franz Liszt.                            28 mars
     CLXVI. A M. Calamatta.                                 mars
    CLXVII. A madame la comtesse d'Agoult.                5 avril
   CLXVIII. A la même.                                   10 avril
      CLIX. A M. Scipion du Roure.                       13 avril
      CLXX. A madame la comtesse d'Agoult.               21 avril
     CLXXI. A la même.                                      mai
    CLXXII. A M. Calamatta.                                 mai
   CLXXIII. A madame Maurice Dupin.                       9 juillet
    CLXXIV. A M. Calamatta.                              12 juillet
     CLXXV. A M. Girerd.                                 22 aoû
    CLXXVI. A M. Gustave Papet.                          24 août
   CLXXVII. A madame la comtesse d'Agoult.               25 août
  CLXXVIII. A M. Duteil.                                    septembre
    CLXXIX. A madame la comtesse d'Agoult.               16 octobre

1838

     CLXXX. A M. Frantz Liszt.                           28 janvier.
    CLXXXI. À madame la comtesse d'Agoult.                  mars.
   CLXXXII. Au major A. Pictet.                             octobre.
  CLXXXIII. A M. Jules Boucoiran.                        23 octobre.
   CLXXXIV. A madame Marliani.                              novembre.
    CLXXXV. A la même.                                   14 novembre.
   CLXXXVI. A la même.                                   14 décembre.

1839

  CLXXXVII. A madame Marliani.                           15 janvier.
 CLXXXVIII. A M. Duteil.                                 20 janvier.
   CLXXXIX. A madame Marliani.                           22 février.
       CXC. A M. François Rollinat.                       8 mars.
      CXCI. Au même.                                     23 mars.
     CXCII. A madame Marliani.                           22 avril.
    CXCIII. A la même.                                   28 avril.
     CXCIV. A la même.                                   20 mai.
      CXCV. A la même.                                    3 juin.
     CXCVI. A M. Girerd.                                    octobre.

1840

    CXCVII. A M. Gustave Papet.                             janvier.
   CXCVIII. A M. Hippolyte Châtiron.                     27 février.
     CXCIX. A M. Calamatta.                             1er mai.
        CC. A M. Chopin.                                 13 août.
       CCI. A Maurice Sand.                              15 août.
      CCII. Au même.                                      4 septembre.
     CCIII. Au même.                                     20 septembre.
      CCIV. A M. Hippolyte Châtiron.

1841

       CCV. A M. l'abbé de Lamennais.                       février.
      CCVI. A M. Auguste Martineau-Deschenez.            16 juillet.
     CCVII. A madame Marliani.                           13 août.
    CCVIII. A mademoiselle de Rozières.                  22 septembre.
      CCIX. A la même.                                   15 octobre.
       CCX. A M. Charles Duvernet.                       27 septembre.

1842

      CCXI. A M. Charles Poncy.                          27 avril.
     CCXII. A M. Edouard de Pompéry.                     29 avril.
    CCXIII. A mademoiselle de Rozières.                   9 mai.
     CCXIV. A madame Marliani.                           26 mai.
      CCXV. A M. Anselme Pététin.                        30 mai.
     CCXVI. A M. Charles Poncy.                          23 juin.
    CCXVII. Au même.                                     24 août.
   CCXVIII. A mademoiselle Leroyer de Chantepie.         28 août.
     CCXIX. A monseigneur l'archevêque de Paris.            septembre.
      CCXX. A M. Charles Duvernet.                       12 novembre.

1843

     CCXXI. A M. Charles Poncy.                          21 janvier.
    CCXXII. A M. Hippolyte Châtiron.                      2 février.
   CCXXIII. A M. Charles Poncy.                          26 février.
    CCXXIV. A madame Claire Brunne.                      18 mai.
     CCXXV. A Maurice Sand.                               6 juin.
    CCXXVI. A madame Marliani.                           13 juin.
   CCXXVII. A M. le comte Jaubert.                          juillet.
  CCXXVIII. A madame Marliani.                            2 octobre.
    CCXXIX. A M. Charles Duvernet.                        8 octobre.
     CCXXX. A Maurice Sand.                              17 octobre.
    CCXXXI. A madame Marliani.                           14 novembre.
   CCXXXII. A Maurice Sand.                              16 novembre.
  CCXXXIII. Au même.                                     28 novembre.
   CCXXXIV. A M. Charles Duvernet.                       29 novembre.

1844

    CCXXXV. A M. F. Dillon.                              14 février.
   CCXXXVI. A M. Charles Duvernet.                       16 février.
  CCXXXVII. A M. F. Dillon.                              25 février.
 CCXXXVIII. A M. Alexandre Weill.                         4 mars.
   CCXXXIX. A MM. Planet, Fleury, Duvernet et Duteil.    20 mars.
      CCXL. A M. Planet.                                    avril.
     CCXLI. A madame Marliani.                              juin.
    CCXLII. A M. Charles Poncy.                          12 septembre.
   CCXLIII. A M. Leroy.                                  24 novembre.
    CCXLIV. A M. le curé de ***.                         25 novembre.
     CCXLV. A M. Louis Blanc.                               novembre.
    CCXLVI. Au prince Louis-Napoléon Bonaparte.             décembre.

1845

   CCXLVII. A M. Edouard de Pompéry.                        janvier.
  CCXLVIII. A M. Hippolyte Châtiron.                     29 avril.
    CCXLIX. A M. de Potter.                              10 mai.
       CCL. A M. Charles Poncy.                          12 septembre.
      CCLI. A M. Hippolyte Châtiron.                     14 décembre.

1846

     CCLII. A M. Maurice Schlesinger.                       janvier.
    CCLIII. A M. le Rédacteur du journal ***.               janvier.
     CCLIV. Aux Rédacteurs du journal _l'Atelier_.          février.
      CCLV. A M. Magu.                                      avril.
     CCLVI. A M. Marliani.                                  mai.
    CCLVII. A madame Marliani.                          1er septembre.

1847

   CCLVIII. A madame Marliani.                            6 mai.
     CCLIX. A M. Joseph Mazzini.                         22 mai.
      CCLX. A M. Théophile Thoré.                           juin.
     CCLXI. A M. Joseph Mazzini.                         28 juillet.
    CCLXII. A M. Charles Poncy.                           9 août.
   CCLXIII. Au même.                                     14 décembre.



FIN DE LA TABLE DU TOME DEUXIÈME





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