Home
  By Author [ A  B  C  D  E  F  G  H  I  J  K  L  M  N  O  P  Q  R  S  T  U  V  W  X  Y  Z |  Other Symbols ]
  By Title [ A  B  C  D  E  F  G  H  I  J  K  L  M  N  O  P  Q  R  S  T  U  V  W  X  Y  Z |  Other Symbols ]
  By Language
all Classics books content using ISYS

Download this book: [ ASCII | HTML | PDF ]

Look for this book on Amazon


We have new books nearly every day.
If you would like a news letter once a week or once a month
fill out this form and we will give you a summary of the books for that week or month by email.

Title: Isidora
Author: Sand, George, 1804-1876
Language: French
As this book started as an ASCII text book there are no pictures available.
Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Isidora" ***

This book is indexed by ISYS Web Indexing system to allow the reader find any word or number within the document.



by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
http://gallica.bnf.fr



[Illustration: 00.png]



ISIDORA



NOTICE

A Paris, 1845. C'était une très-belle personne, extraordinaire ment
intelligente, et qui vint plusieurs fois _verser son coeur à mes pieds_,
disait-elle. Je vis parfaitement qu'elle _posait_ devant moi et ne
pensait pas un mot de ce qu'elle disait la plupart du temps. Elle eût pu
être ce qu'elle n'était pas. Aussi n'est-ce pas elle que j'ai dépeinte
dans _Isidora_.

GEORGE SAND.

Nohant, 17 janvier 1853.



PREMIÈRE PARTIE.



JOURNAL D'UN SOLITAIRE A PARIS.

Il y a quelques années, un de nos amis partant pour la Suisse nous
chargea de ranger des papiers qu'il avait laissés à la campagne, chez
sa mère, bonne femme peu lettrée, qui nous donna le tout, pêle-mêle, à
débrouiller. Beaucoup des manuscrits de Jacques Laurent avaient déjà
servi à faire des sacs pour le raisin, et c'était peut-être la première
fois qu'ils étaient bons à quoique chose. Cependant nous eûmes le
bonheur de sauver deux cahiers qui nous parurent offrir quelque intérêt.
Quoiqu'ils n'eussent rien de commun ensemble, en apparence, la même
ficelle les attachait, et nous prîmes plaisir à mettre en regard les
interruptions d'un de ces manuscrits avec les dates de l'autre; ce qui
nous conduisit à en faire un tout que nous livrons à votre discrétion
bien connue, amis lecteurs. Nous avons désigné ces deux cahiers par les
numéros 1 et 2, et par les titres de _Travail_ et _Journal_. Le premier
était un recueil de notes pour un ouvrage philosophique que Jacques
Laurent n'a pas encore terminé et qu'il ne terminera peut-être jamais.
Le second était un examen de son coeur et un récit de ses émotions qu'il
se faisait sans doute à lui-même.



CAHIER N° 1.--TRAVAIL.

.....................................................
.....................................................
.....................................................
.....................................................


TROISIÈME QUESTION.

_La femme est-elle ou n'est elle pas l'égale de l'homme dans les
desseins, dans la pensée de Dieu?_

La question est mal posée ainsi; il faudrait dire: _L'espèce humaine
est-elle composée de deux êtres différents, l'homme et la femme?_ Mais
dans cette rédaction j'omets la pensée divine, et ce n'est pas mon
intention. _En créant l'espèce humaine, Dieu a-t-il formé deux êtres
distincts et séparés, l'homme et la femme?_

Revoir cette rédaction dont je ne suis pas encore content.



CAHIER N°2. JOURNAL.

25 décembre.

J'ai passé toute ma soirée d'hier à poser la première question, et je
me suis couché sans l'avoir rédigée de manière à me contenter, je me
sentais lourd et mal disposé au travail, j'ai feuilleté mes livres pour
me réveiller, j'ai trop réussi, je me suis laissé aller au plaisir de
comparer, d'analyser. J'ai oublié la formule de mon sujet pour les
détails. C'est parfois un grand ennemi de la méditation que la lecture.

26 décembre.

Je n'ai pu travailler hier soir, le vent a tourné au nord. Je me suis
senti paralysé de corps et d'âme. Les nuits sont si froides et le bois
coûte si cher ici! Quand je devrais mourir à la peine, je ne sortirai
pas de cette pauvre mansarde, je ne quitterai pas ce sombre et dur Paris
sans avoir résolu la question qui m'occupe. Elle n'est pas de médiocre
importance dans mon livre: régler _les rapports de l'homme et de la
femme dans la société, dans la famille, dans la politique!_ Je n'irai
pas plus avant dans mon traité de philosophie, que je n'aie trouvé une
solution aux divers problèmes que cette formule soulève en moi. J'admire
comme ils l'ont cavalièrement et lestement tranchée tous ces auteurs,
tous ces utopistes, tous ces métaphysiciens, tous ces poëtes! Ils ont
toujours placé la femme trop haut ou trop bas. Il semble qu'ils aient
tous été trop jeunes ou trop vieux.--Mais moi-même, ne suis-je pas trop
jeune? Vingt-cinq ans, et vingt-cinq ans de chasteté presque absolue,
c'est-à-dire d'inexpérience presque complète! Il y en a qui penseraient
que cela m'a rendu trop vieux. Il est des moments où, dans l'horreur de
mon isolement, je suis épouvanté moi-même de mon peu de lumière sur
la question. Je crains d'être au-dessous de ma tâche; et si je m'en
croyais, je sauterais ce chapitre, sauf à le faire, et à l'intercaler en
son lieu, quand mon ouvrage sera terminé à ma satisfaction sur tous les
autres points.

26 décembre au soir.

L'idée de ce matin n'était, je crois, pas mauvaise. J'essaierai de
passer outre, afin de m'éclairer sur ce point par la lumière que je
porterai dans toutes les parties de mon oeuvre et que j'en ferai
jaillir. Je me sens un peu ranimé par cette espérance... J'ignore si
c'est le froid, le ciel noir et le vent, qui siffle sur ces toits,
qui tiennent mon âme captive; mais il y a des moments où je n'ai plus
confiance en moi-même, et où je me demande sérieusement si je ne ferais
pas mieux de planter des choux que de m'égarer ainsi dans les âpres
sentiers de la métaphysique.



CAHIER N°1. TRAVAIL.

QUATRIÈME QUESTION.

_Quelle sera l'éducation des enfants_ dans ma république idéale?

C'est-à-dire d'abord _à qui sera confiée l'éducation des enfants?_

RÉPONSE.

A l'État. La société est la mère abstraite et réelle de tout citoyen,
depuis l'heure de sa naissance jusqu'à celle de sa mort. Elle lui
doit... (Voir pour plus ample exposé, mon cahier numéro 3, où ce
principe est suffisamment développé.)

INSTITUTION.

_La première enfance de l'homme sera exclusivement confiée à la
direction de la femme._

QUESTION.

_Jusqu'à quel âge?_

RÉPONSE.

_Jusqu'à l'âge de cinq ans._

C'est trop peu. Un enfant de cinq ans serait trop cruellement privé des
soins maternels.

_Jusqu'à l'âge de dix ans._

C'est trop. L'éducation intellectuelle peut et doit commencer beaucoup
plus tôt.

RÉPONSE.

_ A partir de l'âge de cinq ans, jusqu'à celui de dix ans, l'éducation
des mâles sera alternativement confiée à des femmes et à des hommes._

QUESTION.

_Quelle sera la part d'éducation attribuée à la femme?_

Je l'ai trop exclusivement supposée purement hygiénique. J'ai semblé
admettre, dans le titre précédent, que l'homme seul pouvait donner
l'enseignement scientifique. La femme ne doit-elle pas préparer, même
avant l'âge de cinq ans, cette jeune intelligence à recevoir les hauts
enseignements de la science, de la morale et de l'art?

Cela me fait aussi songer que j'établis _a priori_ une distinction
arbitraire entre l'éducation des mâles et celle des femelles, presque
dès le berceau. Il faudrait commencer par définir la différence
intellectuelle et morale de l'homme et de la femme...



CAHIER N°2. JOURNAL.

27 décembre.

Cette difficulté m'a arrêté court; je vois que j'étais fou de vouloir
passer à la quatrième question avant d'avoir résolu la troisième. Jamais
je ne fus si pauvre logicien. Je gage que le froid me rend malade, et
que je ne ferai rien qui vaille tant que soufflera ce vent du nord!

Lugubre Paris! mortel ennemi du pauvre et du solitaire! tout ici est
privation et souffrance pour quiconque n'a pas beaucoup d'argent. Je
n'avais pas prévu cela, je n'avais pas voulu y croire, ou plutôt je
ne pouvais pas y songer, alors que l'ardeur du travail, la soif des
lumières et le besoin impérieux de _nager_ dans les livres me poussaient
vers toi, Paris ingrat, du fond de ma vallée champêtre! A Paris, me
disais-je, je serai à la source de toutes les connaissances; au lieu
d'aller emprunter péniblement un pauvre ouvrage à un ami érudit par
hasard, ou à quelque bibliothèque de province, ouvrage qu'il faut rendre
pour en avoir un autre, et qu'il faut copier aux trois quarts si l'on
veut ensuite se reporter au texte, j'aurai le puits de la science
toujours ouvert; que dis-je, le fleuve de la connaissance toujours
coulant à pleins bords et à flots pressés autour de moi! Ici je suis
comme l'alouette qui, au temps de la sécheresse, cherche une goutte de
rosée sur la feuille du buisson, et ne l'y trouve point. Là-bas, je
serai comme l'alcyon voguant en pleine mer. Et puis, chez nous, on ne
pense pas, on ne cherche pas, on ne vit point par l'esprit. On est trop
heureux quand on a seulement le nécessaire à la campagne! On s'endort
dans un tranquille bien-être, on jouit de la nature par tous les pores;
on ne songe pas au malheur d'autrui. Le paysan lui-même, le pauvre qui
travaille aux champs, au grand air, ne s'inquiète pas de la misère et du
désespoir qui ronge la population laborieuse des villes. Il n'y croit
pas; il calcule le salaire, il voit qu'en fait c'est lui qui gagne le
moins, et il ne tient pas compte du dénûment de celui qui est forcé de
dépenser davantage pour sa consommation. Ah! s'il voyait, comme je les
vois à présent, ces horribles rues noires de boue, où se reflète la
lanterne rougeâtre de l'échoppe! S'il entendait siffler ce vent qui,
chez nous, plane harmonieusement sur les bois et sur les bruyères, mais
qui jure, crie, insulte et menace ici, en se resserrant dans les angles
d'un labyrinthe maudit, et en se glissant par toutes les fissures de
ces toits glacés! S'il sentait tomber sur ses épaules, sur son âme, ce
marteau de plomb que le froid, la solitude et le découragement nous
collent sur les os!

Le bonheur, dit-on, rend égoïste... Hélas! ce bonheur réservé aux uns au
détriment des autres doit rendre tel, en effet. O mon Dieu! le bonheur
partagé, celui qu'on trouverait en travaillant au bonheur de ses
semblables, rendrait l'homme aussi grand que sa destinée sur la terre,
aussi bon que vous-même!

Je fuyais les heureux, craignant de ne trouver en eux que des égoïstes,
et je venais chercher ici des malheureux intelligents. Il y en a
sans doute; mais mon indigence ou ma timidité m'ont empêché de les
rencontrer. J'ai trouvé mes pareils abrutis ou dépravés par le malheur.
L'effroi m'a saisi et je me suis retiré seul pour ne pas voir le mal et
pour rêver le bien; mais chercher seul, c'est affreux, c'est peut-être
insensé.

Je croyais acquérir ici tout au moins l'expérience. Je connaîtrai les
hommes, me disais-je, et les femmes aussi. Chez nous (en province), il
n'y a guère qu'un seul type à observer dans les deux sexes: le type de
la prudence, autrement dit de la poltronnerie. Dans la métropole du
monde je verrai, je pourrai étudier tous les types. J'oubliais que moi
aussi, provincial, je suis un poltron, et je n'ai osé aborder personne.

Je puis cependant me faire une idée de l'homme, en m'examinant, en
interrogeant mes instincts, mes facultés mes aspirations. Si je suis
classé dans un de ces types qui végètent sans se fondre avec les autres,
du moins j'ai en moi des moyens de contact avec ceux de mon espèce. Mais
la femme! où en prendrai-je la notion psychologique? Qui me révélera cet
être mystérieux qui se présente à l'homme comme maître ou comme esclave,
toujours en lutte contre lui? Et je suis assez insensé pour demander si
c'est un être différent de l'homme!...



CAHIER Nº 1. TRAVAIL.

TROISIÈME QUESTION.

_Quelles sont les facultés et les appétits gui différencient l'homme et
la femme dans l'ordre de la création?_

On est convenu de dire que, dans les hautes études, dans la métaphysique
comme dans les sciences exactes, la femme a moins de capacités
que l'homme. Ce n'est point l'avis de Bayle, et c'est un point
très-controversable. Qu'en savons-nous? Leur éducation les détourne des
études sérieuses, nos préjugés les leur interdisent... Ajoutez que nous
avons des exemples du contraire.

Quelle logique divine aurait donc présidé à la création d'un être si
nécessaire à l'homme, si capable de le gouverner, et pourtant inférieur
à lui?

Il y aurait donc des âmes femelles et des âmes mâles? Mais cette
différence constituerait-elle l'inégalité? On est convenu de les
regarder comme supérieures dans l'ordre des sentiments, et je croirais
volontiers qu'elles le sont, ne fût-ce que par le sentiment maternel...
O ma mère!...

S'il est vrai qu'elles aient moins d'intelligence et plus de coeur, où
est l'infériorité de leur nature? J'ai démontré cela en traitant de la
nature de l'homme, deuxième question.



CAHIER Nº 2. JOURNAL.

27, minuit.

Quel temps à porter la mort dans l'âme!... Encore ce soir, j'ai trop
lu et trop peu travaillé. Héloïse, sainte Thérèse, divines figures,
créations sublimes du grand artiste de l'univers!

Des sons lamentables assiègent mon oreille. Ce n'est pas une voix
humaine, ce grognement sourd. Est-ce le bruit d'un métier?

J'ai ouvert ma fenêtre, malgré le froid, pour essayer de comprendre ce
bruit désagréable qui m'eût empêché de dormir si je n'en avais découvert
la cause.

J'ai entendu plus distinctement: c'est le son d'un instrument qu'on
appelle, je crois, une contre-basse.

La voix plus claire des violons m'a expliqué que cela, faisait partie
d'un orchestre jouant des contredanses. Il y a des gens qui dansent par
un temps pareil! quand la, mort semble planer sur cette ville funeste!

Comme elle est triste, entendue ainsi à distance, et par rafales
interrompues, leur musique de fête!

Cette basse, dont la vibration pénètre seule, par le courant d'air de ma
cheminée, et qui répète à satiété sa lugubre ritournelle, ressemble au
gémissement d'une sorcière volant sur mon toit pour rejoindre le sabbat.

Je m'imagine que ce sont des spectres qui dansent ainsi au milieu d'une
nuit si noire et si effrayante!

30 décembre.

Mon travail n'avance pas; l'isolement me tue. Si j'étais sain de corps
et d'esprit, la foi reviendrait. La confiance en Dieu, l'amour de Dieu
qui a fait tant de grands saints et de grands esprits, et que ce siècle
malheureux ne connaît plus, viendrait jeter la lumière de la synthèse
sur les diverses parties de mon oeuvre. Oui, je dirais à Dieu: Tu es
souverainement juste, souverainement bon; tu n'as pas pu asservir, dans
tes sublimes desseins, l'esclave au maître, le pauvre au riche, le
faible au fort, la femme à l'homme par conséquent; et je saurais alors
établir ces différences qui marquent les sexes de signes divins, et qui
les revêtent de fonctions diverses sans élever l'un au-dessus de l'autre
dans l'ordre des êtres humains. Mais je ne sais point expliquer ces
différences, et je ne suis assez lié avec aucune femme pour qu'elle
puisse m'ouvrir son âme et m'éclairer sur ses véritables aptitudes.
Étudierai-je la femme seulement dans l'histoire? Mais l'histoire n'a
enregistré que de puissantes exceptions. Le rôle de la femme du
peuple, de la masse féminine, n'a pas d'initiative intellectuelle dans
l'histoire.

Depuis huit jours que la boue et le _froid noir_ me retiennent
prisonnier, je n'ai pas vu d'autre visage féminin que celui de ma
vieille portière: serait-ce là une femme? Ce monstre me fait horreur.
C'est l'emblème de la cupidité, et pourtant elle est d'une probité à
toute épreuve; mais c'est la probité parcimonieuse des âmes de glace,
c'est le respect du tien et du mien poussé jusqu'à la frénésie, jusqu'à
l'extravagance.

Être réduit par la pauvreté à regarder comme un bienfaiteur un être
semblable, parce qu'il ne vous prend rien de ce qui n'est pas son
salaire!

Mais quelle âpreté au salaire résulte de ce respect fanatique pour la
propriété! Elle ne me volerait pas un centime, mais elle ne ferait point
trois pas pour moi sans me les taxer parcimonieusement. Avec quelle
cruauté elle retient les nippes des malheureux qui habitent les
mansardes voisines lorsqu'ils ne peuvent payer leur terme! Je sais
que cette cruauté lui est commandée; mais quels sont donc alors les
bourreaux qui font payer le loyer de ces demeures maudites? et n'est-il
pas honteux qu'on arme ainsi le frère contre le frère, le pauvre contre
le pauvre! Eh quoi! les riches qui ont tout, qui paient si cher aux
étages inférieurs, dans ces riches quartiers, ne suffisent pas pour le
revenu de la maison, et on ne peut faire grâce au prolétaire qui n'a
rien, de cinquante francs par an! on ne peut pas même le chasser sans le
dépouiller!

Ce matin on a saisi les haillons d'une pauvre ouvrière qui s'enfuyait:
un châle qui ne vaut pas cinq francs, une robe qui n'en vaut pas trois!
Le froid qui règne n'a pas attendri les exécuteurs. J'ai racheté les
haillons de l'infortunée. Mais de quoi sert que quelques êtres sensés
aient l'intention de réparer tant de crimes? Ceux-là sont pauvres.
Demain, si on fait déloger le vieillard qui demeure à côté de ma
cellule, je ne pourrai pas l'assister. Après-demain, si je n'ai pas
trouvé de quoi payer mon propre loyer, on me chassera moi-même, et on
retiendra mon manteau.

Ce matin, la portière qui range ma chambre m'a dit en m'appelant à la
fenêtre:

«Voici madame qui se promène dans son jardin.»

Ce jardin, vaste et magnifique, est séparé par un mur du petit jardin
situé au-dessous de moi. Les deux maisons, les deux jardins sont la même
propriété, et, de la hauteur où je suis logé, je plonge dans l'une comme
dans l'autre. J'ai regardé machinalement. J'ai vu une femme qui m'a
paru fort belle, quoique très-pâle et un peu grasse. Elle traversait
lentement une allée sablée pour se rendre à une serre dont j'aperçois
les fleurs brillantes, quand un rayon de soleil vient à donner sur le
vitrage.

Encore irrité de ce qui venait de se passer, j'ai demandé à la sorcière
si sa maîtresse était aussi méchante qu'elle.

--Ma maîtresse? a-t-elle répondu d'un air hautain, elle ne l'est pas: je
ne connais que monsieur, je ne sers que _monsieur_.

--Alors, c'est monsieur qui est impitoyable?

--Monsieur ne se mêle de rien; c'est son premier locataire qui commande
ici, heureusement pour lui; car monsieur n'entend rien à ses affaires et
achèverait de se _faire dévorer_.

Voilà un homme en grand danger, en effet, si mon voisin lui fait
banqueroute de vingt francs!



CAHIER N° 4.--TRAVAIL.

.....Je ne puis nier ces différences, bien que je ne les aperçoive pas
et qu'il me soit impossible de les constater par ma propre expérience.

L'être moral de la femme diffère du nôtre, à coup sûr, autant que son
être physique. Dans le seul fait d'avoir accepté si longtemps et si
aveuglément son état de contrainte et d'infériorité sociale, il y a
quelque chose de capital qui suppose plus de douceur ou plus de timidité
qu'il n'y en a chez l'homme.

Cependant le pauvre aussi, le travailleur sans capital, qui certes n'est
pas généralement faible et pusillanime, accepte depuis le commencement
des sociétés la domination du riche et du puissant. C'est qu'il n'a pas
reçu, plus que la femme, par l'éducation, l'initiation à l'égalité...

Il y a de mystérieuses et profondes affinités entre ces deux êtres, le
pauvre et la femme.

La femme est pauvre sous le régime d'une communauté dont son mari est
chef; le pauvre est femme, puisque l'enseignement, le développement, est
refusé à son intelligence, et que le coeur seul vit en lui.

Examinons ces rapports profonds et délicats qui me frappent, et qui
peuvent me conduire à une solution.

Les voies incidentes sont parfois les plus directes. Recherchons
d'abord.



CAHIER N° 2.--JOURNAL.

29.

--J'ai été interrompu ce matin par une scène douloureuse et que j'avais
trop prévue. Le vieillard, dont une cloison me sépare, a été sommé, pour
la dernière fois, de payer son terme arriéré de deux mois, et la voix
discordante de la portière m'a tiré de mes rêveries pour me rejeter dans
la vie d'émotion. Ce vieux malheureux demandait grâce.

Il a des neveux assez riches, dit-il, et qui ne le négligeront pas
toujours. Il leur a écrit. Ils sont en province, bien loin; mais ils
répondront, et il paiera si on lui et donne le temps.

Sans avoir de neveux, je suis dans une position analogue. Le notaire qui
touche mon mince revenu de campagne m'oublie et me néglige. Il ne le
ferait pas si j'étais un meilleur client, si j'avais trente mille livres
de rente. Heureusement pour moi, mon loyer n'est pas arriéré; mais je
me trouve dans l'impossibilité maintenant de payer celui de mon vieux
voisin. J'ai offert d'être sa caution; mais la malheureuse portière,
cette triste et laide madame Germain, que la nécessité condamne à faire
de sa servitude une tyrannie, a jeté un regard de pitié sur mes pauvres
meubles, dont maintes fois elle a dressé l'inventaire dans sa pensée;
et d'une voix âpre, avec un regard où la défiance semblait chercher
à étouffer un reste de pitié, elle m'a répondu que je n'avais pas un
mobilier à répondre pour deux, et qu'il lui était interdit d'accepter
la caution des locataires du cinquième les uns pour les autres. Alors,
touché de la situation de mon voisin, j'ai écrit au propriétaire un
billet dont j'attache ici le brouillon avec une épingle.

«Madame,

«Il y a dans votre maison de la rue de ***, n° 4, un pauvre homme qui
paie quatre-vingts francs de loyer, et qu'on va mettre dehors parce que
son paiement est arriéré de deux mois. Vous êtes riche, soyez pitoyable;
ne permettez pas qu'on jette sur le pavé un homme de soixante-quinze
ans, presque aveugle, qui ne peut plus travailler, et qui ne peut
même pas être admis à un hospice de vieillards, faute d'argent et de
recommandation. Ou prenez-le sous votre protection (les riches ont
toujours de l'influence), et faites-le admettre à l'hôpital, ou
accordez-lui son logement. Si vous ne voulez pas, acceptez ma caution
pour lui. Je ne suis pas riche non plus, mais je suis assuré de pouvoir
acquitter sa dette dans quelque temps. Je suis un honnête homme; ayez un
peu de confiance, si ce n'est un peu de générosité.»

«JACQUES LAURENT.»



CAHIER N° 1.--TRAVAIL.

Un être qui ne vivrait que par le sentiment, et chez qui l'intelligence
serait totalement inculte, totalement inactive, serait, à coup sûr, un
être incomplet. Beaucoup de femmes sont probablement dans ce cas. Mais
n'est-il pas beaucoup d'hommes en qui le travail du cerveau a totalement
atrophié les facultés aimantes? La plupart des savants, ou seulement des
hommes adonnés à des professions purement lucratives, à la chicane, à
la politique ambitieuse, beaucoup d'artistes, de gens de lettres, ne
sont-ils pas dans le même cas? Ce sont des êtres incomplets, et, j'ose
le dire, le plus fâcheusement, le plus dangereusement incomplets de
tous! Or donc, l'induction des pédants, qui concluent de l'inaction
sociale apparente de la femme, qu'elle est d'une nature inférieure, est
d'un raisonnement...



CAHIER N° 2.--JOURNAL.

30 décembre.

Absurde! Évidemment je l'ai été. Ces valets m'auront pris pour un galant
de mauvaise compagnie, qui venait risquer quelque insolente déclaration
d'amour à la dame du logis. Vraiment, cela me va bien! Mais je n'en ai
pas moins été d'une simplicité extrême avec mes bonnes intentions. La
dame m'a paru belle quand je l'ai aperçue dans son jardin. Son mari est
jaloux, je vois ce que c'est... Ou peut-être ce propriétaire n'est-il
pas un mari, mais un frère. Le concierge souriait dédaigneusement quand
je lui demandais à parler à madame la comtesse; et cette soubrette qui
m'a repoussé de l'antichambre avec de grands airs de prude... Il y avait
un air de mystère dans ce pavillon entre cour et jardin, dont j'ai à
peine eu le temps de contempler le péristyle, quelque chose de noble et
de triste comme serait l'asile d'une âme souffrante et fière... Je
ne sais pourquoi je m'imagine que la femme qui demeure là n'est pas
complice des crimes de la richesse. Illusion peut-être! N'importe, un
vague instinct me pousse à mettre sous sa protection le malheureux
vieillard que je ne puis sauver moi-même.

3l janvier.

Je ne sais pas si j'ai fait une nouvelle maladresse, mais j'ai risqué
hier un grand moyen. Au moment où j'allais fermer ma fenêtre, par
laquelle entrait un doux rayon de soleil, le seul qui ait paru depuis
quatre mortels jours, j'ai jeté les yeux sur le jardin voisin et j'y ai
vu mon _innominata_. Avec son manteau de velours noir doublé d'hermine,
elle m'a paru encore plus belle que la première fois. Elle marchait
lentement dans l'allée, abritée du vent d'est par le mur qui sépare les
deux jardins. Elle était seule avec un charmant lévrier gris de perle.
Alors j'ai fait un coup de tête! J'ai pris mon billet, je l'ai attaché à
une bûchette de mon poêle et je l'ai adroitement lancé, ou plutôt laissé
tomber aux pieds de la dame, car ma fenêtre est la dernière de la
maison, de ce côté. Elle a relevé la tête sans marquer trop d'effroi ni
d'étonnement. Heureusement j'avais eu la présence d'esprit de me retirer
avant que mon projectile fût arrivé è terre, et j'observais, caché
derrière mon rideau. La dame a tourné le dos sans daigner ramasser le
billet. Certainement elle a déjà reçu des missives d'amour envoyées
furtivement par tous les moyens possibles, et elle a cru savoir ce que
pouvait contenir la mienne. Elle y a donc donné cette marque de mépris
de la laisser par terre. Mais heureusement son chien a été moins
collet-monté; il a ramassé mon placet et il l'a porté à sa maîtresse
en remuant la queue d'un air de triomphe. On eût dit qu'il avait le
sentiment de faire une bonne action, le pauvre animal! La dame ne s'est
pas laissé attendrir. «Laissez cela, Fly, lui a-t-elle dit d'une voix
douce, mais dont je n'ai rien perdu. Laissez-moi tranquille!» Puis elle
a disparu au bout de l'allée, sous des arbres verts. Mais le chien l'y
a suivie, tenant toujours mon envoi par un bout du bâton, avec beaucoup
d'adresse et de propreté. La curiosité aura peut-être décidé la dame à
examiner mon style, quand elle aura pu se satisfaire sans déroger à la
prudence. Quand ce ne serait que pour rire d'un sot amoureux, plaisir
dont les femmes, dit-on, sont friandes! Espérons! Pourtant je ne vois
rien venir depuis hier. Mon pauvre voisin! je ne te laisserai pas
chasser, quand même je devrais mettre mon _Origène_ ou mon _Bayle_ en
gage.

Mais aussi quelle idée saugrenue m'a donc passé par la tête, d'écrire
à la femme plutôt qu'au mari? Je l'ai fait sans réflexion, sans me
rappeler que le mari est le chef de la communauté, c'est-à-dire le
maître, et que la femme n'a ni le droit, ni le pouvoir de faire
l'aumône. Eh! c'est précisément cela qui m'aura poussé, sans que j'en
aie eu conscience, à faire appel au bon coeur de la femme!



CAHIER N° 1.--TRAVAIL.

L'éducation pourrait amener de tels résultats, que les aptitudes de l'un
et de l'autre sexe fussent complètement modifiées.



CAHIER N° 2.--JOURNAL.

J'ai été interrompu par l'arrivée d'un joli enfant de douze ou quatorze
ans, équipé en jockey.

--Monsieur, m'a-t-il dit, je viens de la part de _madame_ pour vous dire
bien des choses.

--Bien des choses? Assieds-toi là, mon enfant, et parle.

--Oh! je ne me permettrai pas de m'asseoir! Ça ne se doit pas.

--Tu le trompes; tu es ici chez ton égal, car je suis domestique aussi.

--Ah! ah! vous êtes domestique? De qui donc?

--De moi-même.

L'enfant s'est mis à rire, et, s'asseyant près du feu:

--Tenez, Monsieur, m'a-t-il dit en exhibant une lettre cachetée à mon
adresse, voilà ce que c'est.

J'ai ouvert et j'ai trouvé un billet de banque de mille francs.

--Qu'est-ce que cela, mon ami! et que veut-on que j'en fasse?

--Monsieur, c'est de l'argent pour ces malheureux locataires du
cinquième, que madame vous charge de secourir quand ils ne pourront pas
payer.

--Ainsi, madame me prend pour son aumônier? C'est très-beau de sa part;
mais j'aime beaucoup mieux qu'elle tonne des ordres pour qu'on laisse
ces malheureux tranquilles.

--Oh! ça ne se fait pas comme vous croyez! Madame ne donne pas d'ordres
dans la maison. Ça ne la regarde pas du tout. Monsieur le comte lui-même
n'a rien a voir dans les affaires du régisseur. D'ailleurs, madame
craint tant d'avoir l'air de se mêler de quelque chose, qu'elle vous
prie de ne pas parler du tout de ce qu'elle fait pour vos voisins.

--Elle veut que sa main gauche ignore ce que fait sa main droite? Tu lui
diras de ma part qu'elle est grande et bonne.

--Oh! pour ça, c'est vrai. C'est une bonne maîtresse, celle-là. Elle ne
se fâche jamais, et elle donne beaucoup. Mais savez-vous, Monsieur, que
c'est moi qui suis cause que Fly n'a pas mangé votre billet?

--En vérité?

--Vrai, d'honneur! Madame était rentrée pour recevoir une visite. Elle
n'avait pas fait attention que le chien tenait quelque chose dans sa
gueule. Moi, en jouant avec lui, j'ai vu qu'il était en colère de ce
qu'on ne lui faisait pas de compliment; car lorsqu'il rapporte quelque
chose, il n'aime pas qu'on refuse de le prendre, il commençait donc à
ronger le bois et à déchirer le papier. Alors je le lui ai ôté; j'ai vu
ce que c'était, et je l'ai porté à madame aussitôt qu'elle a été seule.
Elle ne voulait pas le prendre.

--Mets cela au feu, qu'elle disait, c'est quelque sottise.

--Non, non, Madame, _c'est des_ malheureux.

--Tu l'as donc lu?

--Dame, Madame, que j'ai fait, Fly l'avait décacheté, et ça traînait.

--Tu as bien fait, petit, qu'elle m'a dit après qu'elle a eu regardé
votre lettre, et pour te récompenser, c'est toi que je charge d'aller
aux informations. Si l'histoire est vraie, c'est toi qui porteras ma
réponse et qui expliqueras mes intentions; et puis, attends, qu'elle m'a
dit encore: Tu diras à ce M. Jacques Laurent que je le remercie de sa
lettre, mais qu'il aurait bien pu l'envoyer plus raisonnablement que par
sa fenêtre.

Là-dessus, j'ai expliqué au jockey l'inutilité de ma démarche d'hier et
l'urgence de la position. Il m'a promis d'en rendre compte.

J'ai bien vite porté un raisonnable secours au vieillard. En apprenant
la générosité de sa bienfaitrice, il a été touché jusqu'aux larmes.

--Est-ce possible, s'est-il écrié, qu'une âme si tendre et si délicate
soit calomniée par de vils serviteurs!

--Comment cela?

--Il n'y a pas d'infamies que cette ignoble portière n'ait voulu me
débiter sur son compte; mais je ne veux pas même les répéter. Je ne
pourrais d'ailleurs plus m'en souvenir.



CAHIER N° 1,--TRAVAIL.

La bonté des femmes est immense. D'où vient donc que la bonté n'a pas de
droits à l'action sociale en législation et en politique?



CAHIER N° 2.--JOURNAL.

1er janvier.

--Il est étrange que je ne puisse plus travailler. Je suis tout ému
depuis quelques jours, et je rêve au lieu de méditer. Je croyais qu'un
temps plus doux, un ciel plus clair me rendraient plus laborieux et plus
lucide. Je ne suis plus abattu comme je l'étais: au contraire, je me
sens un peu agité; mais la plume me tombe des mains quand je veux
généraliser les émotions de mon coeur. 0 puissance de la douceur et de
la bonté, que tu et pénétrante! Oui, c'est toi, et non l'intelligence,
qui devrais gouverner le monde!

Je ne m'étais jamais aperçu combien ce jardin, qui est sous ma fenêtre,
est joli. Un jardin clos de grands murs et flétri par l'hiver ne me
paraissait susceptible d'aucun charme, lorsqu'au milieu de l'automne
j'ai quitté les vastes horizons bleus de la végétation empourprée de ma
vallée. Cependant il y a de la poésie dans ces retraites bocagères que
le riche sait créer au sein du tumulte des villes, je le reconnais
aujourd'hui. Les plantes ici ont un aspect et des caractères propres au
terrain chaud et à l'air rare où elles végètent, comme les enfants
des riches élevés dans cette atmosphère lourde avec une nourriture
substantielle, ont aussi une physionomie qui leur est particulière.
J'ai été déjà frappé de ce rapport. Les arbres des jardins de Paris
acquièrent vite un développement extrême. Ils poussent en hauteur,
ils ont beaucoup de feuillage, mais la tige est parfois d'une ténuité
effrayante. Leur santé est plus apparente que réelle. Un coup de vent
d'est les dessèche au milieu de leur splendeur, et, en tous cas, ils
arrivent vite à la décrépitude. Il en est de même des hommes nourris et
enfermés dans cette vaste cité. Je ne parle pas de ceux dont la misère
étouffe le développement. Hélas! c'est le grand nombre; mais ceux-là
n'ont de commun avec les plantes que la souffrance de la captivité. Les
soins leur manquent, et ils arrivent rarement à cette trompeuse beauté
qui est chez l'enfant du riche, comme dans la plante de son jardin, le
résultat d'une culture exagérée et d'une éclosion forcée. Ces enfants-là
sont généralement beaux, leur pâleur est intelligente, leur langueur
gracieuse. Ils sont, à dix ans, plus grands et plus hardis que nos
paysans ne le sont à quinze; mais ils sont plus grêles, plus sujets aux
maladies inflammatoires, et la vieillesse se fait vite pour eux comme la
nuit sur les dômes élevés et sur les cimes altières des beaux arbres de
cette Babylone.

Il y a donc ici partout, et dans les jardins particulièrement, une
apparence de vie qui étonne et dont l'excès effraie l'imagination. Nulle
part au monda il n'y a, je crois, de plus belles fleurs. Les terrains
sont si bien engraissés et abrités par tant de murailles, l'air est
chargé de tant de vapeurs, que la gelée les atteint peu. Les jardiniers
excellent dans l'art de disposer les massifs. Ce n'est plus la symétrie
de nos pères, ce n'est pas le désordre et le hasard des accidents
naturels: c'est quelque chose entre les deux, une propreté extrême
jointe à un laisser-aller charmant. On sait tirer parti du moindre coin,
et ménager une promenade facile dans les allées sinueuses sur un espace
de cinquante pieds carrés.

Celui de la maison que j'habite est fort négligé et comme abandonné
depuis l'été. On fait de grandes réparations au rez-de-chaussée; on
change, je crois, la disposition de l'appartement qui commande à ce
jardin. Les travaux sont interrompus en ce moment-ci, j'ignore pourquoi.
Mais je n'entends plus le bruit des ouvriers, et le jardin est
continuellement désert. Je le regarde souvent, et j'y découvre mille
secrètes beautés que je ne soupçonnais pas, quelque chose de mystérieux,
une solennité vraiment triste et douce, quand la vapeur blanche du
soir nage autour de ces troncs noirs et lisses que la mousse n'insulte
jamais. Les herbes sauvages, l'euphorbe, l'héliotrope d'hiver, et
jusqu'au chardon rustique, ont déjà envahi les plates-bandes. Le
feuillage écarlate du sumac lutte contre les frimas; l'arbuste chargé
de perles blanches et dépouillé de feuilles, ressemble à un bijou de
joaillerie, et la rose du Bengale s'entr'ouvre gaiement et sans crainte
au milieu des morsures du verglas.

Ce matin j'ai remarqué qu'on avait enlevé les portes du rez-de-chaussée,
et qu'on pouvait traverser ce local en décombre pour arriver au jardin.
Je l'ai fait machinalement, et j'ai pénétré dans cet Éden solitaire où
les bruits des rues voisines arrivent à peine. Je pensais à ces vers de
Boileau sur les aises du riche citadin:

  Il peut, dans son jardin tout peuplé d'arbres verts
  Retrouver les étés au milieu des hivers,
  Et foulant le parfum de ses plantes chéries,
  Aller entretenir ses douces rêveries.

Et j'ajoutais en souriant sans jalousie:

  Mais moi, grâce au destin, qui n'ai ni feu ni lieu,
  Je me loge où je puis comme il plaît à Dieu.

Je venais de faire le tour de cet enclos, non sans effaroucher les
merles qui pullulent dans les jardins de Paris et qui se levaient en
foule à mon approche, lorsque j'ai trouvé, le long du mur mitoyen, une
petite porte ouverte, donnant sur le grand jardin de ma riche voisine.
Il y avait là une brouette en travers et tout à côté un jardinier
qui achevait de charger pour venir jeter dans l'enclos abandonné les
cailloux et les branches mortes de l'autre jardin. Je suis entré en
conversation avec cet homme sur la taille des gazons, puis sur celle
des arbres, puis sur l'art de greffer. Leurs procédés ici sont d'une
hardiesse rare. Ils taillent, plantent et sèment presque en toute
saison. Ce jardinier aimait à se faire écouter: mon attention lui
plaisait; il a fait un peu le pédant, et l'entretien s'est prolongé, je
ne sais comment, jusqu'à ce que mon petit ami le jockey soit venu s'en
mêler. Le beau lévrier Fly s'est mis aussi de la partie; il est entré
curieusement dans le jardin de mon côté, et après m'avoir flairé avec
méfiance, il a consenti à rapporter des branches que je lui jetais. Je
sentais vaguement que _Madame_ n'était pas loin, et j'avais grande envie
de la voir. Mais je n'osais dépasser le seuil de mon enclos, bien que
l'enfant m'invitât à jeter un coup d'oeil sur le beau jardin et à
m'avancer jusque dans l'allée. Le drôle me faisait les honneurs de ce
paradis pour me remercier apparemment de lui avoir fait ceux d'une
chaise dans ma mansarde. Il m'a pris en amitié pour cela, et, après
tout, c'est un enfant intelligent et bon, que la servitude n'a pas
encore dépravé; il a été plus sensible, je le vois, à un témoignage de
fraternité, qu'il ne l'eût été peut-être à une gratification que je ne
pouvais lui donner.

«Entrez donc, monsieur Jacques, me disait-il, madame ne grondera pas;
vous verrez comme c'est beau ici, et comme Fly court vile dans la grande
allée...»

Tout à coup _Madame_ sort d'un sentier ombragé et se présente à dix pas
devant moi. L'enfant court à elle avec la confiance qu'un fils aurait
témoignée à sa mère. Cela m'a touché.

«Tenez, Madame, criait-il, c'est M. Jacques Laurent qui n'ose pas entrer
pour voir le jardin. N'est-ce-pas que voulez bien?»

_Madame_ approche avec une gracieuse lenteur.

«Il paraît que monsieur est un amateur, ajoute le jardinier. Il entend
fameusement l'horticulture.»

Le brave homme se contentait de peu. Il avait pris ma patience à
l'écouter pour une grande preuve de savoir.

--Monsieur Laurent, dit la dame, je suis fort aisée de vous rencontrer.
Entrez, je vous en prie, et promenez-vous tant que vous voudrez.

--Madame, vous êtes mille fois trop bonne; mais je n'ai pas eu
l'indiscrétion d'en exprimer le désir. C'est cet enfant qui, par bon
coeur, me l'a proposé.

--Mon Dieu, reprend-elle, un grand jardin à Paris est une chose
agréable et précieuse. J'ai appris que vous sortiez rarement de votre
appartement, et que vous passiez une partie des nuits à travailler. Je
dispose de cet endroit-ci, je serai charmée que vous y trouviez un peu
d'air et d'espace. Profitez de l'occasion, vous ajouterez à la gratitude
que je vous dois déjà.

Et, me saluant avec un charme indicible, elle s'est éloignée.

Je me suis alors promené par tout le jardin. Elle n'y était plus. Le
jockey et le jardinier m'ont conduit dans la serre. C'est un lieu de
délices, quoique dans un fort petit local. Une fontaine de marbre blanc
est au milieu, tout ombragée des grandes feuilles de bananier, toute
tapissée des festons charmants des plantes grimpantes. Une douce chaleur
y règne, des oiseaux exotiques babillent dans une cage dorée, et de
mignons rouges-gorges se sont volontairement installés dans ce boudoir
parfumé, dont ils ne cherchent pas à sortir quand on ouvre les vitraux.
Quel goût et quelle coquetterie dans l'arrangement de ces purs camélias
et de ces cactus étincelants! Quels mimosas splendides, quels gardénias
embaumés! Le jardinier avait raison d'être fier. Ces gradins de plantes
dont on n'aperçoit que les fleurs, et qui forment des allées, cette
voûte de guirlandes sous un dôme de cristal, ces jolies corbeilles
suspendues, d'où pendent des plantes étranges d'une végétation aérienne,
tout cela est ravissant. Il y avait un coussin de velours bleu céleste
sur le banc de marbre blanc, à côté de la cuve que traverse un filet
d'eau murmurante. Un livre était posé sur le bord de cette cuve. Je
n'ai pas osé y toucher; mais je me suis penché de côté pour regarder le
titre: c'était le _Contrat social_.

--C'est le livre de madame, a dit l'enfant; elle l'a oublié. C'est là sa
place, c'est là qu'elle vient lire toute seule, bien longtemps, tous les
jours.

--C'est peut-être ma présence qui l'en chasse; je vais me retirer.

Et j'allais le faire, lorsque, pour la seconde fois, elle m'est apparue.
Le jardinier s'est éloigné par respect, le jockey pour courir après Fly,
et la conversation s'est engagée entre elle et moi, si naturellement, si
facilement, qu'on eût dit que nous étions d'anciennes connaissances. Les
manières et le langage de cette femme sont d'une élégance et en même
temps d'une simplicité incomparables. Elle doit être d'une naissance
illustre, l'antique majesté patricienne réside sur son front, et la
noblesse de ses manières atteste les habitudes du plus grand monde. Du
moins de ce grand monde d'autrefois, où l'on dit que l'extrême bon ton
était l'aisance, la bienveillance et le don de mettre les autres à
l'aise. Pourtant je n'y étais pas complètement d'abord; je craignais
d'avoir bientôt, malgré toute cette grâce, ma dignité à sauver un
quelque essai de protection. Mais ce reste de rancune contre sa race me
rendait injuste. Celle femme est au-dessus de toute grandeur fortuite,
comme de toute faveur d'hérédité. Ce qu'elle inspire d'abord, c'est le
respect, et bientôt après, c'est la confiance et l'affection, sans que
le respect diminue.

--Ce lieu-ci vous plaît, m'a-t-elle dit; hélas! je voudrais être libre
de le donner à quelqu'un qui sût en profiter. Quant à moi, j'y viens en
vain chercher le ravissement qu'il vous inspire. On me conseille, pour
ma santé, d'en respirer l'air, et je n'y respire que la tristesse.

--Est-il possible?... Et pourtant c'est vrai! ai-je ajouté en regardant
son visage pâle et ses beaux yeux fatigués. Vous n'êtes pas bien
portante, et vous n'avez pas de bonheur.

--Du bonheur, Monsieur! Qui peut être riche ou pauvre et se dire
heureux! Pauvre on a des privations; riche on a des remords. Voyez ce
luxe, songez à ce que cela coûte, et sur combien de misères ces délices
sont prélevées!

--Vrai, Madame, vous songez à cela?

--Je ne pense pas à autre chose, Monsieur. J'ai connu la misère, et je
n'ai pas oublié qu'elle existe. Ne me faites pas l'injure de croire que
je jouisse de l'existence que je mène; elle m'est imposée, mais mon
coeur ne vit pas de ces choses-là...

--Votre coeur est admirable!...

--Ne croyez pas cela non plus, vous me feriez trop d'honneur. J'ai été
enivrée quand j'étais plus jeune. Ma mollesse et mon goût pour les
belles choses combattaient mes remords et les étouffaient quelquefois.
Mais ces jouissances impies portent leur châtiment avec elles. L'ennui,
la satiété, un dégoût mortel sont venus peu à peu les flétrir;
maintenant je les déteste et je les subis comme un supplice, comme une
expiation.

Elle m'a dit encore beaucoup d'autres choses admirables que je ne
saurais transcrire comme elle les a dites. Je craindrais de les gâter,
et puis je me suis senti si ému, que les larmes m'ont gagné. Il me
semblait que je contemplais un fait miraculeux. Une femme opulente et
belle, reniant les faux biens et parlant comme une sainte! J'étais
bouleversé. Elle a vu mon émotion; elle m'en a su gré.

«Je vous connais à peine, m'a-t-elle dit, et pourtant je vous parle
comme je ne pourrais et je ne voudrais parler à aucune autre personne,
parce que je sens que vous seul comprenez ce que je pense.»

Pour faire diversion à mon attendrissement, qui devenait excessif, elle
m'a parlé du livre qu'elle tenait à la main.

«Il n'a pas compris les femmes, ce sublime Rousseau, disait-elle. Il n'a
pas su, malgré sa bonne volonté et ses bonnes intentions, en faire
autre chose que des êtres secondaires dans la société. Il leur a laissé
l'ancienne religion dont il affranchissait les hommes; il n'a pas prévu
qu'elles auraient besoin de la même foi et de la même morale que leurs
pères, leurs époux et leurs fils, et qu'elles se sentiraient avilies
d'avoir un autre temple et une autre doctrine. Il a fait des nourrices
croyant faire des mères. Il a pris le sein maternel pour l'âme
génératrice. Le plus spiritualiste des philosophes du siècle dernier a
été matérialiste sur la question des femmes.»

Frappé du rapport de ses idées avec les miennes, je l'ai fait parler
beaucoup sur ce sujet. Je lui ai confié le plan de mon livre, et elle
m'a prié de le lui faire lire quand il serait terminé; mais j'ai ajouté
que je ne le finirais jamais, si ce n'est sous son inspiration: car je
crois qu'elle en sait beaucoup plus que moi. Nous avons causé plus d'une
heure, et la nuit nous a séparés. Elle m'a fait promettre de revenir
souvent. J'aurais voulu y retourner aujourd'hui, je n'ai pas osé; mais
j'irai demain si la porte de ce malheureux rez-de-chaussée n'est pas
replacée, et si madame Germain ne me suscite pas quelque persécution
pour m'interdire l'accès du jardin. Quel malheur pour moi et pour mon
livre, si, au moment où la Providence me fait rencontrer un interprète
divin si compétent sur la question qui m'occupe, un type de femme si
parfait à étudier pour moi qui ne connais pas du tout les femmes!...
Oh! oui! quel malheur, si le caprice d'une servante m'en faisait perdre
l'occasion! car cette dame m'oubliera si je ne me montra pas; elle ne
m'appellera pas ostensiblement chez elle si son mari est jaloux et
despote, comme je le crois! Et d'ailleurs que suis-je pour qu'elle songe
à moi?



CAHIER N° 4.--TRAVAIL.

L'homme est un insensé, un scélérat, un lâche, quand il calomnie l'être
divin associé à sa destinée. La femme...



CAHIER N° 5.--JOURNAL.

8 janvier.

Je suis retourné déjà deux fois, et j'ai réussi à n'être pas aperçu de
madame Germain. C'est plus facile que je ne pensais. Il y a une petite
porte de dégagement au rez-de-chaussée, donnant sur un palier qui n'est
point exposé aux regards de la loge. Toute l'affaire est de me glisser
là sans éveiller l'attention de personne; l'appartement est toujours en
décombres, le jardin désert. La porte du mur mitoyen ne se trouve jamais
fermée en dehors à l'heure où je m'y présente; je n'ai qu'à la pousser
et je me trouve seul dans le jardin de ma voisine. Toujours muni d'un
livre de botanique, je m'introduis dans la serre. Le jardinier et le
jockey me prennent pour un lourd savant, et m'accueillent avec toutes
sortes d'égards. Quand madame n'est pas là elle y arrive bientôt, et
alors nous causons deux heures au moins, deux heures qui passent
pour moi comme le vol d'une flèche. Cette femme est un ange! On en
deviendrait passionnément épris si l'on pouvait éprouver en sa présence
un autre sentiment que la vénération. Jamais âme plus pure et plus
généreuse ne sortit des mains du créateur; jamais intelligence plus,
droite, plus claire, plus ingénieuse et plus logique n'habita un cerveau
humain. Elle a la véritable instruction: sans aucun pédantisme, elle est
compétente sur tous les points. Si elle n'a pas tout lu, elle a du moins
tout compris. Oh! la lumière émane d'elle, et je deviens plus sage, plus
juste, je deviens véritablement meilleur en l'écoulant. J'ai le coeur
si rempli, l'âme si occupée de ses enseignements, que je ne puis plus
travailler; je sens que je n'ai plus rien en moi qui ne me vienne
d'elle, et qu'avant de transcrire les idées qu'elle me suggère il faut
que je m'en pénètre en l'écoutant encore, en rêvant à ce que j'ai déjà
entendu.

[Illustration 01.png: Serait-ce là une femme?...]

Je n'ai songé à m'informer ni de sa position à l'égard du monde, ni des
circonstances de sa vie privée, ni même du nom qu'elle porte; je sais
seulement qu'elle s'appelle Julie, comme l'amante de Saint-Preux. Que
m'importe tout le reste, tout ce qui n'est pas vraiment elle-même? J'en
sais plus long sur son compte que tous ceux qui la fréquentent; je
connais son âme, et je vois bien à ses discours et à ses nobles plaintes
que nul autre que moi ne l'apprécie. Une telle femme n'a pas sa place
dans la société présente, et il n'y en a pas d'assez élevée pour elle.
Oh! du moins elle aura dans mon coeur et dans mes pensées celle qui lui
convient! Depuis huit jours je me suis tellement réconcilié avec ma
solitude, que je m'y suis retranché comme dans une citadelle; je ne
regarde même plus la femme ignoble qui me sert, de peur de reposer ma
vue sur la laideur morale et physique, et de perdre le rayon divin dont
s'illumine autour de moi le monde idéal. Je voudrais ne plus entendre le
son de la voix humaine, ne plus aspirer l'air vital hors des heures que
je ne puis passer auprès d'elle. Oh! Julie! je me croyais philosophe,
je me croyais juste, je me croyais homme, et je ne vous avais pas
rencontrée!



CAHIER N° 1. TRAVAIL.

DE L'AMOUR. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . .



CAHIER N° 2.----JOURNAL.

15 janvier.

Je ne croyais pas qu'un homme aussi simple et aussi retiré que moi dût
jamais connaître les aventures, et pourtant en voici deux fort étranges
qui m'arrivent en peu de jours, si toutefois je puis appeler du nom
léger d'_aventure_ ma rencontre romanesque et providentielle avec
l'admirable Julie.

[Illustration 02.png: Je viens de la part de _madame_.]

Hier soir, j'avais été appelé pour une affaire à la Chaussée-d'Antin, et
je revenais assez tard. J'étais entré, chemin faisant, dans un cabinet
de lecture pour feuilleter un ouvrage nouveau, dont le titre exposé à
la devanture m'avait frappé. Je m'étais oublié là à parcourir plusieurs
autres ouvrages assez frivoles, dans lesquels j'étudiais avec une triste
curiosité les tendances littéraires du moment; si bien que minuit
sonnait quand je me suis trouvé devant l'Opéra. C'était l'ouverture du
bal, et, ralentissant ma marche, j'observais avec étonnement cette
foule de masques noirs, de personnages noirs, hommes et femmes, qui se
pressaient pour entrer. Il y avait quelque chose de lugubre dans
cette procession de spectres qui couraient à une fête en vêtements de
deuil[1]. Heurté et emporté par une rafale tumultueuse de ces êtres
bizarres, je me sens saisir le bras, et la voix déguisée d'une femme me
dit à l'oreille: «On me suit. Je crains d'avoir été reconnue. Prêtez-moi
le bras pour entrer; cela donnera le change à un homme qui me
persécute.»

[Note 1: Le journal de Jacques Laurent est daté de 183x, époque
à laquelle les dominos étaient seuls admis au bal de l'Opéra. On n'y
dansait pas.]

--Je veux bien vous rendre ce service, ai-je répondu, bien que je
n'entende rien à ces sortes de jeux.

--Ce n'est pas un jeu, reprit le domino noir à noeuds roses, qui
s'attachait à mon bras et qui m'entraînait rapidement vers l'escalier;
je cours de grands dangers. Sauvez-moi.

J'étais fort embarrassé; je n'osais refuser, et pourtant je savais qu'il
fallait payer pour entrer. Je craignais de n'avoir pas de quoi; mais
nous passâmes si vite devant le bureau, que je n'eus pas même le temps
de voir comment j'étais admis. Je crois que le domino paya lestement
pour deux sans me consulter. Il me poussa avec impétuosité au moment
où j'hésitais, et nous nous trouvâmes à l'entrée de la salle avant que
j'eusse eu le temps de me reconnaître.

L'aspect de cette salle immense, magnifiquement éclairée, les sons
bruyants de l'orchestre, cette fourmilière noire qui se répandait comme
de sombres flots, dans toutes les parties de l'édifice, en bas, en haut,
autour de moi; les propos incisifs qui se croisaient à mes oreilles,
tous ces bouquets, tous ces masques semblables, toutes ces voix flûtées
qui s'imitent tellement les unes les autre, qu'on dirait le même être
mille fois répété dans des manifestations identiques; enfin, cette cohue
triste et agitée, tout cela me causa un instant de vertige et d'effroi.
Je regardai ma compagne. Son oeil noir et brillant à travers les trous
de son masque, sa taille informe sous cet affreux domino qui fait d'une
femme un moine, me firent véritablement peur, et je fus saisi d'un
frisson involontaire. Je croyais être la proie d'un rêve, et j'attendais
avec terreur quelque transformation plus hideuse encore, quelque
bacchanale diabolique.

Nous avions apparemment échappé au danger réel ou imaginaire qui
me procurait l'honneur de l'accompagner, car elle paraissait plus
tranquille, et elle me dit d un ton railleur: «Tu fais une drôle de
mine, mon pauvre chevalier. Vraiment, tu es le chevalier de la triste
figure!

--Vous devez avoir furieusement raison, beau masque, lui répondis-je,
car, grâce à vous, c'est la première fois que je me trouve à pareille
fête. Maintenant vous n'avez plus besoin de moi, permettez moi de vous
souhaiter beaucoup de plaisir et d'aller à mes affaires.

--Non pas, dit-elle, tu ne ne quitteras pas encore, tu m'amuses.

--Grand merci, mais...

--Je dirai plus, tu m'intéresses. Allons, ne fais pas le cruel, et
crains d'être ridicule. Si tu me connaissais, tu ne serais pas fâché de
l'aventure.

--Je ne suis pas curieux, permettez que je...

--Mon pauvre Jacques, tu es d'une pruderie révoltante. Cela prouve un
amour propre insensé. Tu crois donc que je te fais la cour? Commence par
t'ôter cela de l'esprit, toi qui en as tant! Je ne suis pas éprise de
toi le moins du monde, quoique tu sois trop joli garçon pour un pédant!

--A ce dernier mot, je vois bien que j'ai l'honneur d'être parfaitement
connu de vous.

--Voilà de la modestie, à la bonne heure! Certes, je te connais, et
je sais ton goût pour la botanique. Ne t'ai-je pas vu entrer dans une
certaine serre où, depuis quinze jours, tu étudies le camélia avec
passion?

--Qu'y trouvez-vous à redire?

--Rien. La dame du logis encore moins, à ce qu'il paraît?

--Vous êtes sans doute sa femme de chambre?

--Non, mais son amie intime.

--Je n'en crois rien. Vous parlez comme une soubrette et non pas comme
une amie.

--Tu es grossier, chevalier discourtois! Tu ne connais pas les lois du
bal masqué, qui permettent de médire des gens qu'on aime le mieux.

--Ce sont de fâcheux et stupides usages.

--Ta colère me divertit. Mais sais-tu ce que j'en conclus?

--Voyons!

--C'est que tu voudrais, en jouant la colère, me faire croire qu'il y a
quelque chose de plus sérieux entre cette dame et toi que des leçons de
botanique.

--Sérieux? Oui, sans doute, rien n'est plus sérieux que le respect que
je lui porte.

--Ah! tu la croîs donc bien vertueuse?

--Tellement, que je ne puis souffrir d'entendre parler d'elle en ce
lieu, et d'en parler moi-même à une personne que je ne connais pas, et
qui...

--Achève! «Et dont tu n'as pas très-bonne opinion jusqu'à présent?»

--Que vous importe, puisque vous venez ici pour provoquer et braver la
liberté des paroles?

--Tu es fort aigre. Je vois bien que tu es amoureux de la dame aux
camélias. Mais n'en parlons plus. Il n'y a pas de mal à cela, et je ne
trouverais pas mauvais qu'elle te payât de retour. Tu n'es pas mal, et
tu ne manques pas d'esprit; tu n'as ni réputation, ni fortune, c'est
encore mieux. Je pardonnerais à cette femme toutes les folies de sa
jeunesse, si elle pouvait, sur _ses vieux jours_, aimer un homme
raisonnable pour lui-même et s'attacher à lui sérieusement.

  Vous, vous êtes ma mie, une fille suivante,
  Un peu trop forte en gueule et fort impertinente.

Le domino provocateur ne fit que rire de la citation; mais changeant
bientôt de ton et de tactique:

«Ton courroux me plaît, dit-elle, et me donne une excellente opinion de
toi. Sache donc que tout ceci était une épreuve; que j'aime trop Julie
pour l'attaquer sérieusement, et qu'elle saura demain combien tu es
digne de l'honnête amitié qu'elle a pour ton personnage flegmatique,
philosophique et botanique. Je veux que nous fassions connaissance chez
elle à visage découvert, et que la paix soit signée entre nous sous ses
auspices. Allons, viens t'asseoir avec moi sur un banc. Je suis déjà
fatiguée de marcher, et mon envie de rire se passe. Julie prétend que tu
es un grand philosophe, je serais bien aise d'en profiter.»

Soit faiblesse, soit curiosité, soit un vague prestige qui, de Julie, se
reflétait à mes yeux sur cette femme légère, comme la brillante lueur de
l'astre sur quelque obscur satellite, je la suivis, et bientôt nous nous
trouvâmes dans une loge du quatrième rang, assis tellement au-dessus de
la foule, que sa clameur ne nous arrivait plus que comme une seule voix,
et que nous étions comme isolés à l'abri de toute surveillance et de
toute distraction. _Elle_ commença alors des discours étranges où le
plus énergique enivrement se mêlait à la plus adroite réserve; elle
paraissait continuer l'entretien piquant que nous avions commencé en
bas, ou du moins passer naturellement de ce fait particulier à une
théorie générale sur l'amour. Et comme il me semblait que c'était ou
une provocation directe, ou le désir de m'arracher par surprise quelque
secret de coeur relatif à Julie, je me tenais sur mes gardes. Mais elle
se railla de ma prudence, et après avoir finement fustigé la présomption
qu'elle m'attribuait dans les deux cas, elle me força à ne voir dans ses
discours qu'une provocation à des théories sérieuses de ma part sur la
question brûlante qu'elle agitait. J'étais scandalisé d'abord de cette
facilité sans retenue et sans fierté à soulever devant moi le voile
sacré à travers lequel j'ai à peine osé jusqu'ici interroger le coeur
des femmes; mais son esprit souple et fécond, une sorte d'éloquence
fiévreuse quelle possède, réussirent peu à peu à me captiver. Après
tout, me disais-je, voici une excellente occasion d'étudier un nouveau
type de femme, qui, dans sa fougue audacieuse, m'est tout aussi inconnu
que me l'était il y a peu de jours le calme divin de Julie. Voyons à
quelle distance de l'homme peut s'élever ou s'abaisser la puissance de
ce sexe!

--Allons, me disait-elle, réponds, mon pauvre philosophe! n'as-tu donc
rien à m'enseigner? Je t'ai attiré ici pour m'instruire. Moralise-moi
si tu peux. De quoi veux-tu parler au bal masqué avec une femme, si ce
n'est d'amour? Eh bien, prononce-toi, admets ou réfute mes objections.
Que feras-tu de la passion dans ta république idéale? Dans quelle série
de mérites rangeras-tu la pécheresse qui a beaucoup aimé? Sera-ce
au-dessous, ou au-dessus, ou simplement à côté de la vierge qui n'a
point aimé encore, ou de la matrone à qui les soins vertueux du ménage
n'ont pas permis d'être aimable, et, par conséquent, d'être émue et
enivrée de l'amour d'un homme? Voueras-tu un culte exclusif à ces fleurs
sans parfum et sans éclat qui végètent à l'ombre, et qui, ne connaissant
pas le soleil, croient que le soleil est l'ennemi de la vie? Je sais que
tu adores le camélia; apparemment tu méprises la rose?

--La rose est enivrante, répondis-je, mais elle ne vit qu'un instant. Je
voudrais lui donner la persistance et la durée du camélia blanc, symbole
de pureté.

--C'est cela, tu voudrais lui enlever sa couleur et son parfum, et tu
oserais dire aux jardiniers de ton espèce: «Voyez, chers cuistres, mes
frères, quel beau monstre vient d'éclore sous mon châssis!» Tiens, froid
rêveur, regarde toutes ces femmes qui sont ici! Je voudrais te faire
soulever leurs masques et lire dans leurs âmes. La plupart sont belles,
belles de corps et d'intelligence. Celles que tu croirais les plus
dépravées sont souvent celles qui ont le plus tendre coeur, l'esprit le
plus spontané, les plus nobles intelligences, les entrailles les plus
maternelles, les dévouements les plus romanesques, les instincts les
plus héroïques. Songes-y, malheureux, toutes ces femmes de plaisir et
d'ivresse, c'est l'élite des femmes, ce sont les types les plus rares et
les plus puissants qui soient sortis des mains de la nature; et c'est
pourquoi, grâce aux législateurs pudiques de la société, elles sont
ici, cherchant l'illusion d'un instant d'amour, au milieu d'une foule
d'hommes qui feignent de les aimer, et qui affectent entre eux de les
mépriser. Les plus beaux et les meilleurs êtres de la création sont là,
forcés de tout braver, ou de se masquer et de mentir, pour n'être pas
outragés à chaque pas. Et c'est là votre ouvrage, hommes clairvoyants,
qui avez fait de votre amour un droit, et du nôtre un devoir!

Elle me parla longtemps sur ce ton, et me fit entendre de si justes
plaintes, elle sut donner tant d'attraits et de puissance è ce dieu
d'Amour dont elle semblait vouloir élever le culte sur les ruines de
tous les principes, que les heures de la nuit s'envolèrent pour moi
comme un songe. La parole de celle femme me subjuguait; la laideur de
son déguisement, l'effroi que m'inspirait son masque, et jusqu'à l'éclat
lugubre de la fête où elle m'avait entraîné, tout cela disparaissait
autour de moi. Toute son âme, tout son être semblaient être passés dans
cette parole ardente, et cette voix feinte, qu'elle maintenait avec
art pour ne pas se faire reconnaître, cette voix de masque qui m'avait
blessé le tympan d'abord, prenait pour moi des inflexions étranges,
quelque chose d'incisif, de pénétrant, qui agissait sur mes nerfs, si
ce n'est sur mon âme. Je me sentais vaincu, modifié et comme transformé
dans mes opinions en l'écoutant. Je lui demandai grâce. Je suis trop
agité pour répondre, lui dis-je, je veux rentrer en moi-même, et savoir
si à l'abri de votre éloquence je dois vous admirer ou vous plaindre.

--Eh bien, dit-elle en se levant, consulte l'oracle! Demande à Julie
ce qu'elle doit penser du caquet de sa _femme de chambre_. Je te donne
rendez-vous ici, à cette place et à cette heure, d'aujourd'hui en huit.
Si tu n'y viens pas, je te regarderai comme vaincu, et je regretterai le
temps que j'aurai perdu à provoquer un adversaire si faible.

Elle disparut. J'étais si accablé, que je ne songeai pas à la suivre.
Puis je le regrettai aussitôt, et me mis à sa recherche, mais
inutilement. Il y avait dans le bal plus de cent dominos à noeuds
roses. Une ouvreuse de loges, avec qui je sus engager une conversation,
m'apprit que les femmes comme il faut ne portaient jamais aucun
ornement, et que leur costume était uniformément noir comme la nuit.

Cette femme m'a bouleversé le cerveau. 0 Julie! j'ai besoin de vous
revoir et de vous entendre pour effacer ce mauvais rêve, pour me
rattacher à l'adoration fervente et inviolable de la clarté sans ombre
et de la pudeur sans trouble.

8 janvier.

Un mauvais génie a présidé au destin de la semaine. Une fois je suis
allé au jardin, elle n'a point paru; une autre fois j'ai essayé de
pénétrer dans l'enclos par le rez-de-chaussée; les portes étaient
replacées, les serrures posées et fermées. J'ai fait une tentative
désespérée auprès de madame Germain; j'ai humblement demandé la
permission de prendre un peu d'air et de mouvement dans ce jardin
inoccupé. Elle m'a aigrement refusé.

«De l'air et du mouvement, Monsieur n'en manque pas, puisqu'il passe les
nuits à courir!»

J'ai offert de l'argent; mais je ne suis pas assez riche pour corrompre.

«Monsieur n'en aura pas de trop pour acquitter les dettes des locataires
insolvables. D'ailleurs, c'est ma consigne: le jardin n'est ouvert à
personne.»

J'irai au bal de l'Opéra ce soir: je ferai cette folie. J'interrogerai
ce masque, je saurai si Julie est malade ou si elle a quelque chagrin.
Je ferai semblant d'être galant pour me rendre favorable cette femme
étrange qui prétend la connaître... et qui m'a peut-être trompé. Comment
Julie pourrait-elle se lier d'amitié avec un, caractère si différent du
sien?

10 janvier

Me voilà brisé, anéanti! Non, je n'aurai pas le courage de me raconter
à moi-même ce que j'ai découvert, ce que je souffre depuis cette nuit
maudite!

10 janvier

Essayons d'écrire. Les souvenirs qu'on se retrace en les rédigeant
échappent au vague de la rêverie dévorante.

A minuit j'étais là, où elle m'avait dit de la rejoindre, et je
l'attendais. Elle paraît enfin, me serre convulsivement la main, et se
jette, essoufflée, sur une chaise au fond de la loge, après s'y être
fait renfermer avec moi par l'ouvreuse. Au bout de quelques moments de
silence, où elle paraissait véritablement suffoquée par l'émotion:

«J'ai encore été poursuivie aujourd'hui, me dit-elle, par un homme qui
me hait et que je méprise. Oh! candide et honnête Jacques! vous ne savez
pas ce que c'est qu'un homme du monde, à quelle lâche fureur, à quels
ignobles ressentiments peuvent se porter ces gens de bonne compagnie,
quand le despotisme fanatique de leur amour-propre est blessé!»

Je la plaignais, mais je ne trouvais pas d'expression pour la consoler.

--Vous le voyez, lui dis-je, cette vie d'enivrement et de plaisir égare
celles qui s'y abandonnent. Ces illusions d'un instant dont vous me
parliez mettent l'amour d'une femme, peut-être belle et bonne, aux bras
d'un homme indigne d'elle, et capable de tout pour se venger du retour
de sa raison.

--Qu'est-ce que cela prouve, Jacques? me dit-elle vivement. C'est
qu'apparemment il faut s'abstenir de chercher et de rêver l'amour dans
ce monde-ci. Créez-en donc un meilleur, où l'on puisse estimer ce qu'on
aime, et, en attendant, croyez-moi, ne prenez pas parti pour le bourreau
contre la victime.

En ce moment, la porte de la loge voisine s'ouvrit. Un fort bel homme,
qui avait un air de grand seigneur et des fleurs à sa boutonnière,
entra, et, se penchant vers ma compagne par-dessus la cloison basse qui
le séparait de nous:

«C'est donc vous enfin, _belle Isidora_ lui dit-il d'un ton acerbe.
Pourquoi fuir et vous cacher? Je ne prétends pas troubler vos plaisirs,
mais voir seulement la figure de notre heureux successeur à tous, afin
de le désigner aux remercîments de _mon ami Félix_.»

Quoiqu'il eût parlé à voix basse, je n'avais pas perdu un mot de son
compliment. Ma compagne m'avait saisi le bras, et je la sentais trembler
comme une feuille au vent d'orage. Je pris vite mon parti.

«Monsieur, dis-je en me levant, je ne sais point ce que c'est que
mademoiselle Isidora. Je ne sais pas davantage ce que c'est que votre
ami Félix, et je ne vois pas trop ce que peut être un homme qui s'en
vient insulter une femme au bras d'un autre homme. Mais ce que je sais,
mordieu fort bien, c'est que je reviens de mon village, et que j'en ai
rapporté des poings qui, pour parler le langage du lieu où nous sommes,
pourraient bien vous faire piquer une tête dans le parterre, si votre
goût n'était pas de nous laisser tranquilles.»

Puis, comme je le voyais hésiter, et qu'il me paraissait trop facile
de me débarrasser de ce beau fils par la force, il me prit envie de le
persifler par un mensonge.

--Sachez, d'ailleurs, lui dis-je, que madame est... ma femme, et
tenez-vous pour averti.

--Votre femme! répondit le dandy avec ironie, quoique cependant il ne
fût pas certain de ne pas s'être grossièrement trompé.--Votre femme!...
Eh bien! Monsieur, vous défendez peu courtoisement son honneur; mais
j'ai tort, et je mérite un peu votre mercuriale. Que madame me pardonne,
ajouta-t-il en saluant ma prétendue femme, c'est une méprise qui n'a
rien de volontaire.

--Je te remercie, bon Jacques, reprit-elle, aussitôt qu'il se fut
éloigné, tu m'as rendu un grand service; mais si tu veux que je te le
dise, il y a dans ta manière de me défendre Quelque chose qui me blesse
profondément. Tu n'aurais donc pas consenti à défendre le nom et la
personne d'Isidora, dans la crainte de passer pour, l'amant d'une femme
qu'on peut outrager ainsi?

--Rien de semblable ne m'est venu à l'esprit; je n'ai songé qu'à vous
débarrasser d'un fou ou d'un ennemi, qui m'eût, à coup sûr, forcé de
traverser par quelque scandale le plaisir que j'éprouve à causer avec
vous.

--Mais si j'avais été cette Isidora fameuse dont on dit tant de mal,
et dont vous avez sans doute la plus parfaite horreur, et si l'ennemi
s'était acharné à me prendre pour elle, nonobstant notre mariage
improvisé?...

--D'abord je ne m'inquiète pas de cette Isidora, et je ne la connais
pas. Je ne suis pas un homme du monde, je n'ai point de rapports avec
ce genre de femmes célèbres. Ensuite, Isidora ou non, je vous prie de
croire que je ne suis pas assez de mon village pour ne pas savoir qu'on
doit protection à la femme qu'on accompagne.

--Ah! mon cher villageois, avoue que c'est une triste nécessité que le
devoir d'un honnête homme en pareil cas! Risquer sa vie pour une fille!

--Je n'ai jamais su ce que c'était qu'une fille, je le sais moins que
jamais, et je suis tenté, depuis huit jours, de croire qu'il n'y a point
de femmes qui méritent réellement cette épithète infamante. Si Isidora
est une de ces femmes, et si vous êtes cette Isidora, j'éprouve pour
vous...

--Eh bien, qu'éprouves-tu pour moi? Dis donc vite!

--Le même sentiment qu'un dévot aurait pour une relique qu'il verrait
foulée aux pieds dans la fange. Il la relèverait, il s'efforcerait de la
purifier et de la replacer sous la châsse.

--Tu es meilleur que les autres, pauvre Jacques, mais tu n'es pas plus
grand! Tu vois toujours dans l'amour l'idée de pardon et de correction,
tu ne vois pas que ton rôle de purificateur, c'est le préjugé du
pédagogue qui croit sa main plus pure que celle d'autrui, et que la
châsse où tu veux replacer la relique, c'est l'éteignoir, c'est la cage,
c'est le tombeau de ta possession jalouse?

--Femme orgueilleuse! m'écriai-je, tu ne veux pas même de pardon?

--Le pardon est un reproche muet, le mépris subsiste après. Je donnerais
une vie de pardon pour un instant d'amour.

--Mais le mépris revient aussi après cet instant-là!

--On l'a eu, cet instant! Avec le pardon on ne l'a pas. Mépris pour
mépris, j'aime mieux celui de la haine que celui de la pitié.

Je ne sais comment il se fit que l'accent dont elle dit ces paroles me
causa une sorte de vertige. Je fus comme tenté de me jeter à ses pieds
et de lui demander pardon à elle-même. Mais un reste d'effroi et
peut-être de dégoût me retint.

«Allons-nous-en, me dit-elle, nous ne nous entendrons pas, mon
philosophe!»

Je la suivis machinalement. Nous fîmes un tour de foyer. J'y étais
étourdi et comme étouffé par le feu croisé des agaceries et des
épigrammes. Tout à coup ma compagne quitta mon bras comme pour
m'échapper. Je ne la perdis pas de vue, et, voyant qu'elle quittait le
bal, je décidai de le quitter aussitôt, tout en protégeant sa retraite.
Je descendais l'escalier sur ses pas, et elle atteignait la dernière
marche, lorsque le beau jeune homme dont je l'avais débarrassée, et qui
rentrait, se trouve face à face avec elle. Il s'arrête, sourit avec un
mépris inexprimable, et, levant les yeux vers moi:

--C'est donc l'habitude dans votre province, me dit-il, de suivre sa
femme comme un jaloux, et de l'observer à distance? Mon cher monsieur,
vous vous êtes moqué de moi, mais je vous le pardonne, si bien que je
veux vous donner un petit avis. La dame que vous escortez est la plus
belle femme de Paris, vous avez raison d'en être vain; mais, comme c'est
la plus méprisable et la plus méprisée, vous auriez grand tort d'en être
fier.

--Et vous, répondis-je, voua devriez être honteux de parler comme vous
faites. Si vous dites un mot de plus, je vous en rendrai très-repentant.

Un flot de monde qui rentrait nous sépara, et il monta l'escalier assez
rapidement. Quand il fut en haut du premier palier, il se retourna. Je
m'étais emparé du bras d'Isidora, et je m'étais arrêté en bas pour le
regarder aussi. Il haussa légèrement les épaules. Je lui fis un signe
impératif pour qu'il eût à disparaître ou à redescendre. Il prit
le premier parti, couvrant d'un air de dédain ironique sa retraite
prudente.

Je me sentais le sang échauffé plus que de raison; je voulais remonter
et le forcer à prendre d'autres airs. Ma compagne se cramponna après
moi.

«Vous me perdez si vous faites du scandale, me dit-elle. Suivez-moi,
j'ai à vous parler.»

Elle m'entraîna vers un fiacre, donna son adresse tout bas au cocher, et
me dit:

«Jacques, vous allez me suivre chez moi. Ce n'est pas une aventure;
je sais qu'elle ne serait pas de votre goût, et il n'est pas certain
qu'elle fût du mien.»

Que ce fût la colère dont j'étais à peine remis, ou la pitié pour elle,
ou quelque intérêt subit plus tendre que je ne voulais me l'avouer, je
ne me sentais plus sous l'empire de la raison. Il faut que j'avoue aussi
que la crainte de découvrir la vieillesse et la laideur sous son masque
avait agi à mon insu sur mon imagination. Le dandy, qui croyait me
dégoûter d'elle en m'apprenant (ce qu'il ne supposait pas que je pusse
ignorer), qu'elle était la plus belle femme de Paris, avait étrangement
manqué sa vengeance. Le prestige de la beauté, lors même qu'il n'agit
pas encore sur les yeux, est tout puissant sur un cerveau aussi
impressionnable que le mien. J'entourai de mes bras ma tremblante
conquête, et perdant tout mon orgueil de pédagogue, je la suppliai de ne
pas me croire indigne d'un de ces moments d'amour qu'elle m'avait fait
rêver si doux et si terribles. Elle tressaillit et s'arracha de mes bras
à plusieurs reprises; enfin elle me dit:

«Prenez garde, Jacques, que ma figure ne soit pour vous la tête de
Méduse!... Vous allez me voir, hélas! ne parlez pas d'amour et de joie.
Je touche au terme de mon agonie, et je sens la vie quitter mon sein,
peut-être pour la dernière fois.»

Le fiacre s'arrêta à une petite porte, dans une ruelle sombre. J'en
franchis le seuil sans savoir dans quel quartier de Paris je pouvais
être: j'avais fait cette course comme un somnambule. Nous traversâmes
plusieurs pièces mystérieuses, éclairées seulement par des feux mourants
de cheminée qui faisaient scintiller dans l'ombre quelques dorures.
Enfin nous entrâmes dans un boudoir à la fois chaste et délicieux, au
milieu duquel brûlait une lampe de bronze antique. Ma compagne ferma
soigneusement les portes, alluma plusieurs bougies, et, tout à coup
arrachant son masque avec un mouvement de colère et de désespoir, elle
me montra... 0 ciel! écrirai-je son nom sans défaillir!... les traits
purs et divins de Julie!

--Julie! m'écriai-je...

--Non pas Julie, dit-elle avec amertume, mais Isidora, _la femme la plus
méprisée, sinon la plus méprisable de Paris._

Je restai longtemps altéré, et, lorsque j'osai relever les yeux sur
elle, je vis qu'elle observait mon visage avec une profonde anxiété.

--Jacques, reprit-elle alors, voyant que je n'avais pas la force de
rompre le silence, vous avez aimé _Julie_! Julie n'a pas joué de rôle
devant vous: vous n'aviez point parlé d'amour ensemble. Vous avez connu
l'état présent de son âme, ses profonds ennuis et ses plus sérieuses
préoccupations depuis qu'elle a renoncé au rêve d'être aimée. Mais elle
vous eût trompé, si elle eût laissé la passion s'allumer en vous dans
les circonstances pures et charmantes qui avaient présidé à votre
rencontre. Le hasard d'une autre rencontre à la porte de l'Opéra l'a
décidée à se faire connaître sous son autre aspect. Celui-là, c'est
le passé, mais un passé qui n'est pas assez loin pour être oublié des
hommes qui le connaissent...

--Ne vous accusez pas, Julie, vous me faites trop de mal!

--Que voulez-vous dire?

--Je n'en sais rien, je souffre!

--Je vous comprends mieux que vous-même. C'est le moment de nous dire
adieu, Jacques. Ne souffrez pas à cause de moi. Moi aussi, je souffre,
et je dois souffrir plus longtemps que vous; car, moi aussi je vous
aimais, alors que je me sentais aimée, et les raisons qui me feront
combattre désormais votre souvenir ne sont terribles et humiliantes que
pour moi seule.

--Ne dites pas cela, Julie! Je vous aime, je vous aimerai toute ma vie.
Je vous vénérais comme un ange; à présent, je vous aimerai autrement;
mais ce ne sera pas moins, je vous le jure!

--_Vous le jurez!_ donc vous ne le sentez plus. Je ne veux pas être
aimée _autrement_, moi, et je sais que mon ambition est insensée. Ainsi,
adieu, noble et bon Jacques, adieu pour toujours, le dernier amour de ma
vie!

--Julie! Julie! ne mettez pas de l'orgueil à la place de l'amour. Ne
repoussez pas cet amour vrai et profond, que je mets encore à vos pieds.
0 ciel! craindriez-vous de moi de lâches reproches?

---Je vous l'ai dit, je crains le pardon! ce muet reproche, le plus
noble, mais le plus implacable de tous!

--Ne parlez pas de pardon, n'en parlons jamais! A Dieu seul le droit de
pardonner; vous avez raison! Et que suis-je pour m'arroger celui de vous
absoudre? Ma vie a été pure et paisible, et je n'ai pas lieu d'en tirer
gloire. A quelles séductions ai-je été exposé? quelles luttes ai-je
subies! Non, adorable et infortunée créature, je ne te pardonne pas, je
t'aime trop pour cela!

--Tu as raison, Jacques, s'écria-t-elle, c'est ainsi qu'il faut aimer,
ou ne pas s'en mêler!

Et, se précipitant dans mes bras, elle m'étreignit contre son coeur avec
passion.

Mais cette femme avait trop souffert pour être confiante. De sinistres
prévisions glacèrent ses premiers transports.

--Écoute, Jacques, dit-elle, tu sais bien tout! Je suis une femme
entretenue; tu le sais à présent! Je suis la maîtresse du comte Félix
de ***; sais-tu cela? Nous sommes ici chez lui, il peut arriver et
nous chasser l'un et l'autre; y songes-tu? En ce moment tu risques ton
honneur, et moi mon opulence et la dernière planche de salut offerte à
ma considération, sinon comme femme estimable, du moins comme beauté
désirable et puissante.

--Que nous importe, Julie? Demain tu quitteras cette prison dorée où
ton âme languit. Tu viendras partager la misère du pauvre rêveur.
Je travaillerai pour te faire vivre, je suspendrai mes rêveries, je
donnerai des leçons. Nous fuirons ensemble dans quelque ville de
province, loin d'ici, loin de tes ennemis. Tu trouveras cette vie pure
et simple à laquelle tu aspires... Tu ne connaîtras plus cet ennui qui
te ronge, cette oisiveté que tu te reproches; demain, tu seras libre,
ma belle captive. Et pourquoi pas tout de suite! Viens, partons, suis
l'amant qui t'enlève!

Une secrète terreur se peignit dans les traits de Julie.

--Déjà des conditions! dit-elle; déjà le travail de ma réhabilitation
qui commence! Jacques, tu vas croire que je t'ai trompé, que je me suis
trompée moi-même, quand je t'ai dit que je détestais mon luxe et mes
plaisirs. Je t'ai dit la vérité, je le jure... Et pourtant tes projets
me font peur! Et si tu allais ne plus m'aimer! si je me trouvais seule,
sans amour et sans ivresse, replongée dans cette affreuse misère que je
n'ai pu supporter lorsque j'étais plus jeune, plus belle et plus forte!
La misère sans l'amour! c'est impossible. Eh quoi! tu me demandes déjà
des sacrifices? tu n'attends pas que je te les offre! tu acceptes la
pécheresse à condition que, dès demain, dès aujourd'hui, elle passera à
l'état de sainte! Oh! toujours l'orgueil et la domination de l'homme! Il
n'y a donc pas un instant d'ivresse où l'on puisse se réfugier contre
les exigences d'un contrat?

L'amertume de Julie était profondément injuste. Je fus effrayé des
blessures de cette âme meurtrie. J'espérai la guérir avec le temps et la
confiance, et je voulus son amour sans condition. Je l'obtins, mais il y
eut quelque chose de sinistre dans nos transports. Cela ressemblait à un
éternel adieu dont nous avions tous deux le pressentiment. Quand le jour
pâle et tardif de l'hiver vint nous avertir de nous séparer, je crus
voir la Juliette de Shakspeare lisant dans le livre sombre du destin; sa
pâleur et ses cheveux épars la rendaient plus belle, mais les douleurs
de son âme dévastée la rendaient effrayante. Elle me donna une clef de
son appartement, et rendez-vous pour le soir même, mais elle ne put
faire l'effort de sourire en recevant mon dernier baiser.

Deux heures après je recevais le billet suivant:

«Ce que je prévoyais est arrivé: le lâche qui m'a insultée au bal a
instruit le comte de mon escapade. Je viens d'avoir une scène affreuse
avec ce dernier. Mais j'ai dominé sa colère par mon audace. Je ne veux
pas être chassée par cet homme, je veux le quitter au moment où il sera
le plus courbé à mes pieds. Pour écarter ses soupçons, je pars avec lui
pour un de ses châteaux. Je serai bientôt de retour, et alors, Jacques,
je verrai si tu m'aimes.»

O Julie! votre immense et pauvre orgueil nous perdra!

15 janvier.

Elle pouvait quitter cet homme et fuir le mal à l'instant même. Elle ne
l'a pas voulu!... Est-ce la crainte de la misère? Non, Julie, tu ne sais
pas mentir, mais la crainte d'un mépris qui devait t'honorer pour la
première fois de ta vie, t'a rejetée dans l'abîme. Tu n'as pas compris
que la raillerie des âmes vicieuses allait cette fois te réhabiliter
devant Dieu! Et comment n'aurais-tu pas perdu la notion du vrai et du
juste sur ces choses délicates! Pauvre infortunée, ta vie a été un long
mensonge à tes propres yeux!

Je l'attends toujours... Je l'aime toujours... Et pourtant elle a compté
pour rien ma souffrance et ma honte. Elle subit l'amour avilissant de ce
gentilhomme pour s'épargner le dépit d'être quittée, et pour se réserver
la gloire de quitter la première! Dieu de bonté, ayez pitié d'elle et de
moi!

29 janvier.

Elle n'est pas revenue! Elle ne reviendra peut-être pas!

30 janvier.

_Billet de Julie_, du château de***.

«Jacques, je pars pour l'Italie. Ne songez plus à moi. J'ai réfléchi.
Vous n'auriez jamais pu m'aimer sans vouloir me dominer et m'humilier.
Je domine et j'humilie Félix. J'ai encore besoin de cette vengeance
pendant quelque temps. Ne croyez pas que je sois heureuse: vingt fois
par jour je suis comme prête à me tuer! Mais je veux mourir debout,
vois-tu, et non pas vivre à genoux. J'ai trop bu dans cette coupe du
repentir et de la pénitence, je ne veux pas surtout que la main d'un
amant la porte à mes lèvres.»



CAHIER N° 4.--TRAVAIL.

1er mai.

Mon ouvrage est fort avancé, et la question des femmes est à peu près
résolue pour moi. Etres admirables et divins, vous ne pouvez grandir que
dans la vertu, et vous abjurez votre force en perdant la sainte pudeur.
C'est un frein d'amour et de confiance qu'il fallait à votre expansion
puissante, et nous vous avons forgé un joug de crainte et de haine! Nous
en recueillons les fruits. Oh! qu'ils sont amers à nos lèvres et aux
vôtres!



DEUXIÈME PARTIE.



ALICE.

Dans un joli petit hôtel du faubourg Saint-Germain, plusieurs personnes
étaient réunies autour de madame de T... Que madame de T... fût comtesse
ou marquise, c'est ce que je n'ai pas retenu et ce qui importe le moins.
Elle avait un nom plus doux à prononcer qu'un titre quelconque: elle
s'appelait Alice.

Elle était ce jour-là au milieu de ses nobles parents; aucun ne lui
ressemblait. Ils étaient rogues et fiers. Elle était simple, modeste et
bonne.

C'était une femme de vingt-cinq ans, d'une beauté pure et touchante,
d'un esprit mur et sérieux, d'une tournure jeune et pleine d'élégance.
Au premier abord, cette beauté avait un caractère peut-être trop chaste
et trop grave pour qu'il y eût moyen de mettre, comme on dit, un roman
sur cette figure-là. L'extrême douceur du regard, la simplicité des
manières et des ajustements, le parler un peu lent, l'expression
plus juste et plus sensée qu'originale et brillante, tous ces dehors
s'accordaient parfaitement avec tout ce que le monde savait de la vie
d'Alice de T... Un mariage de convenance, un veuvage sans essai et sans
désir de nouvelle union, une absence totale de coquetterie, aucune
ambition de paraître, une conduite irréprochable, une froideur marquée
et quelque peu hautaine avec les hommes à succès, une bienveillance
désintéressée à l'égard des femmes, des amitiés sérieuses sans intimité
exclusive, c'était là tout ce qu'on en pouvait dire. Lions et lionnes de
salons la détestaient et la déclaraient impertinente, bien qu'elle fût
d'une politesse irréprochable, savante même, et calculée comme l'est
celle d'une personne fière à bon droit, au milieu des sots et des
sottes. Les gens de coeur et d'esprit, qui sont en minorité dans le
monde, l'estimaient au contraire; mais ils lui eussent voulu plus
d'abandon et d'élan. Quelques observateurs l'étudiaient, cherchant à
découvrir un secret de femme sous cette réserve inexplicable; mais ils y
perdaient leur science. Cependant, disaient-ils, cet oeil noir si calme
a des éclairs rapides presque insaisissables; ces lèvres qui parlent si
peu ont quelquefois un tremblement nerveux, comme si elles refoulaient
une pensée ardente; cette poitrine si belle et si froide a comme des
tressaillements mystérieux. Puis tout cela s'efface avant qu'on ait pu
l'étudier, avant qu'on puisse dire si c'est une aspiration violentée
par la prudence, ou quelque bâillement de profond ennui étouffé par le
savoir-vivre.

Revenue depuis peu de jours de la campagne, elle revoyait ses parents
pour la première fois depuis six mois environ. Ils avaient remarqué
qu'elle était changée, amincie, pâlie extrêmement, et que sa gravité
ordinaire avait quelque chose d'une nonchalance chagrine.

--Ma nièce, lui disait sa vieille tante la marquise, la campagne ne vous
a point profité cette année. Vous y êtes restée trop longtemps, vous y
avez pris de l'ennui.

--Ma chère, disait une cousine fort laide, vous ne vous soignez pas.
Vous montez trop à cheval; j'en suis sûre, vous lisez la soir, vous vous
fatiguez. Vos lèvres sont blêmes et vos yeux cernés.

--Ma cousine, ajoutait un jeune fat, frère de la précédente, il faut
vous remarier absolument. Vous vivez trop seule, vous vous dégoûtez de
la vie.

Alice répondait, avec un sourire un peu forcé, qu'elle ne s'était jamais
mieux portée, et qu'elle aimait trop la campagne pour s'y ennuyer un
seul instant.

--Et votre fils, ce cher Félix, arrive-t-il bientôt? dit un un vieil
oncle.

--Ce soir ou demain, j'espère, dit madame de T...; je l'ai devancé de
quelques jours, son précepteur me l'amène. Vous le trouverez grandi,
embelli, et fort comme, un petit paysan.

--J'espère pourtant que vous ne l'élevez point tout à fait à la
Jean-Jacques? reprit l'oncle. Êtes-vous contente de ce précepteur que
vous lui avez trouvé là-bas.

--Fort contente, jusqu'à présent.

--C'est un ecclésiastique? demanda la cousine.

--Non, c'est un homme fort instruit.

--Et où l'avez-vous déterré?

--Tout près de moi, dans les environs de ma terre.

--Est-ce un jeune homme? demanda le cousin d'un air qui voulait être
malin.

--C'est un jeune homme, répondit tranquillement Alice; mais il a l'air
plus grave que vous, Adhémar, et je le crois beaucoup plus raisonnable.
Mais, ajouta-t-elle en regardant la pendule, le notaire va venir, et je
crois, mon cher oncle et ma chère tante, que nous ferions mieux de nous
occuper de l'objet qui nous rassemble.

--Ah! c'est un objet bien triste! dit la tante avec un profond soupir.

--Oui, dit gravement madame de T..., cela renouvelle pour moi surtout
une douleur à peine surmontée.

--Cet odieux mariage, n'est-ce pas? dit la cousine.

--Je ne puis songer à autre chose, reprit Alice, qu'à la perte de mon
frère.

Et, comme ce souvenir fut accueilli froidement, le coeur d'Alice se
serra et des larmes vinrent au bord de sa paupière; mais elle les
contint. Sa douleur n'avait pas d'écho dans ces coeurs altiers.

Le notaire, un vieux notaire obséquieux en saluts, mais impassible de
figure, entra, fut reçu poliment par madame de T..., sèchement par les
autres, s'assit devant une table, déplia des papiers, lut un testament
et fut écouté dans un profond silence. Après quoi, il y eut des
réflexions faites à voix basse, un chuchotement de plus en plus agité
autour d'Alice; enfin on entendit la voix de la noble tante s'élever sur
un diapason assez aigre, et dire, sans pouvoir se contenir davantage:

--Eh quoi, ma nièce, vous ne dites rien? vous n'êtes pas indignée! je ne
vous conçois pas! votre excès de bienveillance vous nuira dans le monde,
je vous en avertis.

--Je ne me vante d'aucune bienveillance pour la personne dont nous
parlons, répondit madame de T...; je ne la connais pas. Mais je sais et
je vois que mon frère l'a réellement épousée.

--Oui! mais il est mort; et elle ne nous est de rien, s'écria l'autre
dame.

--Vous tranchez lestement le noeud du mariage, ma cousine, reprit Alice.
Demandez à monsieur le notaire s'il fait aussi bon marché de la question
civile que vous de la question religieuse.

--Les actes civils, le contrat, le testament, tout cela est en bonne
forme, dit le notaire en se levant. J'ai fait connaître mon mandat et
mes pouvoirs; je me retire, s'il y a procès, ce que je regarde comme
impossible...

--Non, non! pas de procès, répondit gravement le vieux oncle: ce serait
un scandale; et nous n'avons pas envie de proclamer cet étrange mariage,
en lui donnant le retentissement des journaux de palais et des mémoires
à consulter. Sachez, monsieur, que, pour des gens comme nous, la
question d'argent n'est pas digne d'attention. Mon neveu était maître de
sa fortune; qu'il en ait disposé en faveur de son laquais, de son chien
ou de sa maîtresse, peu nous importe... Mais notre nom a été souillé
par une alliance inqualifiable; et nous sommes prêts à faire tous les
sacrifices pour empêcher cette fille de le porter.

--Je ne me charge pas, moi, de porter une pareille proposition, dit le
notaire; et mon ministère ici est rempli. La question de savoir si vous
accueillerez madame la comtesse de S... comme une parente, ou si vous la
repousserez comme une ennemie, n'est pas de mon ressort. Je vous laisse
la discuter, d'autant plus que mon rôle de mandataire de cette personne
semble augmenter l'esprit d'hostilité que je rencontre ici contre elle.
Madame de T..., j'ai l'honneur de vous présenter mon profond respect;
Mesdames... Messieurs...

Et le vieux notaire sortit en faisant de grandes révérences à droite et
à gauche; des révérences comme les jeunes gens n'en font plus.

--Cet homme a raison, dit le jeune beau-fils en moustaches blondes, qui
n'avait paru, pendant la lecture des papiers, occupé que du vernis de
ses bottes et de sa canne a tête de rubis. Je crois qu'il eût mieux
valu se taire devant lui. Il va reporter à sa cliente toutes nos
réflexions...

--Il est bon qu'elle les sache, mon fils, s'écria la vieille tante. Je
voudrais qu'elle fût ici, dans un coin, pour les entendre et pour se
bien pénétrer de notre mépris.

--Vous ne connaissez pas ces femmes-là, maman, reprit le jeune homme
d'un ton de pédantisme adorable et avec un sourire de judicieuse
fatuité: elles triomphent du dépit qu'elles causent, et toute leur
gloire est de faire enrager les gens comme il faut.

--Qu'elle vienne essayer de me narguer! dit la cousine d'une voix sèche
et mordante, et vous verrez comme je lui fermerai ma porte au nez!

--Et vous, Alice, reprit la tante, comptez-vous donc lui ouvrir la
vôtre, que vous ne protestiez pas avec nous?

--Je n'en sais rien, répondit madame de T..., cela dépendra tout à fait
de sa conduite et de sa manière d'être; mais ce que je sais, c'est
qu'il me serait beaucoup plus difficile qu'à vous de l'humilier et de
l'outrager. Elle ne se trouve être votre parente qu'à un certain degré,
au lieu que moi... je suis sa belle-soeur! elle est la veuve de mon
frère, d'un homme qu'elle a aimé, que je chérissais, et pour lequel
aucun de vous n'a eu, dans les dernières années de sa vie, beaucoup
d'indulgence.

Au mot de belle-soeur, un cri d'indignation avait retenti dans tout le
salon, et la vieille tante s'était vigoureusement frappé la poitrine
de son éventail; la Cousine abaissa son voile sur sa figure; l'oncle
soupira; le beau cousin se dandina et fit crier le parquet sous un léger
trépignement d'ironie. D'autres parents, qui se trouvaient là, et
qui jouaient convenablement, de l'oeil et du sourire, leur rôle de
comparses, chuchotèrent et se promirent les uns aux autres de ne pas
imiter l'exemple de madame de T...

«Ma chère nièce, dit enfin l'oncle, je ne suis pas le partisan de
vos idées philosophiques; je suis un peu trop vieux pour abjurer mes
principes, quoique je pusse le faire avec vous en bonne compagnie. Je
connais votre bonté excessive, et ne suis pas étonné de vous voir fermer
l'oreille à la vérité, quand cette vérité est une condamnation sans
appel. Vous espérez toujours justifier et sauver ceux qu'on accuse;
mais ici, vous y perdrez vos bonnes intentions et tous vos généreux
arguments. Renseignez-vous, informez-vous, et vous reconnaîtrez que la
clémence vous est impossible. Quand vous saurez bien quelle créature
infâme a été appelée par votre frère à l'honneur de porter son nom et
d'hériter de ses biens, vous ne nous exposerez pas à la remontrer chez
vous, et vous nous dispenserez du pénible devoir de l'en faire sortir.»

Cet avis fut adopté avec chaleur, et madame de T..., restée seule de son
avis, se trouva bientôt tête à tête avec son cousin. Les autres parents
se retirèrent, craignant de la confirmer dans sa résistance par une
trop forte obsession. Ils la savaient courageuse et ferme, malgré ses
habitudes de douceur.

--Ah ça, ma cousine, dit le jeune fat lorsqu'ils furent tous sortis,
est-ce sérieusement que vous parlez d'admettre Isidora auprès de vous?

--Je n'ai parlé que d'examiner ma conscience et mon jugement sur le
parti que j'aie prendre, Adhémar: mais, en attendant, je vous engage,
par respect pour nous-mêmes, à oublier ce nom d'Isidora, sous lequel
madame de S... vous est sans doute désavantageusement connue. Il
me semble que, plus vous l'outragerez dans vos paroles, plus vous
aggraverez la tâche imprimée à notre famille.

--_Désavantageusement_ connue? Non, je ne me servirai pas de ce mot-la,
repartit le cousin en caressant sa barbe couleur d'ambre. C'était une
trop belle personne pour que l'_avantage_ de la connaître ne fut pas
recherché par les jeunes gens. Mais il en serait tout autrement dans les
relations qu'une femme comme vous pourrait avoir avec une femme comme
elle... Alors je présume que...

--Tenez, mon cousin, je comprends ce que vous tenez à me faire entendre,
et je vous déclare que je ne trouve pas cela risible. C'est comme un
affront que vous vous plaisez à imprimer à la mémoire de mon frère, et
votre gaieté, en pareil cas, me fait mal.

--Ne vous fâchez pas, ma chère Alice, et ne prenez donc pas les choses
si sérieusement. Eh! bon Dieu, où en serions-nous si tous les ridicules
de ce genre étaient de sanglants affronts? Dans notre vie de jeunes
gens, lequel de nous n'a connu la mauvaise fortune de voir ou de _ne vas
voir_ sa maîtresse s'oublier un instant dans les bras d'un ami et même
d'un cousin? Peccadilles que tout cela! Vous ne pouvez pas vous douter
de ce que c'est que la vie de jeune homme, ma cousine; vous, surtout,
qui vous plaisez, avant le temps, à mener la vie d'une vieille femme:
vous n'avez pas la moindre notion...

---Dieu merci! c'est assez, Adhémar, je ne tiens pas à vos
enseignements. Je ne vous demande qu'un mot. Cette femme n'a-t-elle pas
aimé beaucoup mon frère, dites?

--Beaucoup! c'est possible. Ces femmes-là aiment parfois l'homme
qu'elles trompent cent fois le jour. Quand je vous dis que vous ne
pouvez pas les juger!

--Je le sais, et ce m'est une raison de plus de ne pas les condamner
sans chercher à les comprendre.

--Parbleu! ma chère, c'est une étude qui vous mènera loin, si vous en
avez le courage; mais je ne crois point que vous l'ayez.

--Enfin, répondez-moi donc, Adhémar. Je sais que le passé de cette femme
été plein d'orages...

--Le mot est bénin.

--D'égarements, si vous voulez; mais je sais aussi que, depuis plusieurs
années, elle s'est conduite avec dignité; et la marque de haute estime
que mon frère a voulu lui donner en l'épousant à son lit de mort, en
est une preuve. Parlez donc; pensez-vous, en vôtre âme et conscience,
qu'elle ait épuré sa conduite et amélioré sa vie par l'envie qu'elle
avait de le rendre heureux, ou par un calcul intéressé qu'elle aurait
fait de l'épouser?

--D'abord, Alice, je nie le principe; je suis donc forcé de nier la
conséquence. Cette femme avait pris l'habitude de l'hypocrisie: elle
mettait plus d'art dans sa conduite; elle avait éloigné d'elle tous ses
anciens amants; elle se tenait renfermée, ici à côté, dans le pavillon
du jardin de votre frère; elle cultivait des fleurs; elle lisait des
romans et de la philosophie aussi, Dieu me pardonne! elle faisait
l'esprit fort, la femme blasée, la compagne mélancolique la pécheresse
convertie, et ce pauvre Félix se laissait prendre à tout cela. Mais
quand je vous dirai, moi, que la veille de leur départ pour l'Italie,
dans le temps où cette fille passait, aux yeux de Félix, pour un ange,
que je l'ai reconnue, au bal de l'Opéra, en aventure non équivoque avec
un joli garçon de province, maître d'école ou clerc de procureur, à en
juger par sa mine!...

--Vous vous serez trompé! sous le masque et le domino!...

--Sous le domino, à moins d'être un écolier, on reconnaît toujours
la démarche d'une femme qu'on a connue intimement. Ne rougissez pas,
cousine; je m'exprime en termes convenables, moi, et je vous jure, non
pas en mon âme et conscience mais plus sérieusement, sur l'honneur! que
cette aventure est certaine. Si vous voulez des preuves, je vous en
fournirai, car j'ai été aux informations. Ce villageois demeurait ici,
sous les combles, dans cette maison, qui est à vous maintenant, et que
votre frère faisait valoir pour vous, en même temps que la sienne,
située mur mitoyen. C'était un pauvre hère, qui avait reçu d'elle de
l'argent pour s'acheter des bottes, je présume. Ils s'étaient vus deux
ou trois fois dans la série; la porte de votre jardin leur servait de
communication. Je pourrais, si je cherchais bien, retrouver la femme de
chambre qui m'a donné ces détails, et le jockey qui porta l'argent. La
dernière nuit qu'Isidora passa à Paris, elle reçut cet homme dans le
pavillon, dans l'appartement, dans les meubles de votre frère. Ce fut
alors qu'averti par moi, il voulut la quitter. Ce fut alors qu'elle
déploya toutes les ressources de son impudence pour le ressaisir. Ce fut
alors qu'ils partirent ensemble pour ce voyage dont notre pauvre
Félix n'est pas revenu, et qui s'est terminé pour lui par deux choses
extrêmement tristes: une maladie mortelle et un mariage avilissant.

--Assez, Adhémar! tout cela me fait mal, et votre manière de raconter me
navre. Au revoir. Je réfléchirai à ce que je dois faire.

[Illustration 03.png: J'observais avec étonnement cette foule de masques
noirs...]

--Vous réfléchirez! Vous tenez à vos réflexions, ma cousine! Après cela,
si vous accueillez Isidora, ajouta-t-il avec une fatuité amère, cela
pourra rendre votre maison plus gaie qu'elle ne l'est, et si elle vous
amène ses amis des deux sexes, cela jettera beaucoup d'animation dans
vos soirées. Mon père et ma tante vous bouderont peut-être; mais, quant
à moi, je ne ferai pas le rigoriste. Vous concevez, moi, je suis un
jeune homme, et je m'amuserai d'autant mieux ici, qu'il me paraîtra plus
plaisant de voir votre gravité à pareille fête. Bonsoir, ma cousine.

--Bonsoir, mon jeune cousin, répondit Alice; et elle ajouta mentalement
en haussant les épaules, lorsqu'il se fut éloigné: «Vieillard!»

Elle demeura triste et rêveuse. Il y a de grandes bizarreries dans
la société, se disait-elle, et il est fort étrange que les lois de
l'honneur et de la morale aient pour champions et pour professeurs
gourmés des laides envieuses, des femmes dévotes, d'un passé équivoque,
des hommes débauchés!

Tout à coup la porte de son salon se rouvrit, et elle vit rentrer
Adhémar. «Tenez, tenez, ma cousine, lui dit-il d'un air moqueur, vous
allez voir le héros de l'aventure; c'est lui, j'en suis certain, car
j'ai une mémoire qui ne pardonne pas, et d'ailleurs, la femme de votre
concierge l'a reconnu et l'a nommé.»

--Quelle aventure, quel héros? Je ne sais plus de quoi vous me parlez,
Adhémar.

--L'aventure du bal masqué; le dernier amant d'Isidora à Paris, il y a
trois ans: ah! c'est charmant, ma parole! Et le plus joli de l'affaire,
c'est que vous réchauffiez ce serpent dans votre sein, cousine... Je
veux dire dans le sein de votre famille!

--Ne vous battez donc pas les flancs pour rire; expliquez-vous.

--Je n'ai pas à m'expliquer: le voilà qui arrive de province, frais
comme une pêche, et qui descend dans votre cour.

--Mais qui? au nom du ciel!

--Vous allez le voir, vous dis-je; je ne veux pas le nommer; je veux
assister à ce coup de théâtre. Je suis revenu sur mes pas bien vite,
après l'avoir nettement reconnu sous la porte cochère. Ah! le scélérat!
le Lovelace!

Et Adhémar se prit à rire de si bon coeur qu'Alice en fut impatientée.
Mais bientôt elle fit un cri de joie en voyant entrer son fils Félix,
filleul du frère qu'elle avait perdu, et le plus beau garçon de sept ans
qu'il soit possible D'imaginer.

[Illustration 04.png: Il passa, dans l'antichambre, auprès de Jacques
Laurent.]

--Ah! te voilà, mon enfant, s'écria-t-elle en le pressant sur son coeur.
Que le temps commençait à me paraître long sans toi! Étais-tu impatient
de revoir ta mère? N'es-tu pas fatigué du voyage?

--Oh! non, je me suis bien amusé en route à voir courir les chevaux,
répondit l'enfant; j'étais bien content d'aller si vite du côté de ma
petite mère.

--Quelle folle plaisanterie me faisiez-vous donc, Adhémar? reprit madame
de T... Est-ce là le héros de votre si plaisante aventure?

--Non pas précisément celui-ci, répondit Adhémar, mais celui-là. Et il
fit un geste comiquement mystérieux pour désigner le précepteur de Félix
qui entrait en cet instant.

Alice, se sentant sous le regard méchant de son cousin, ne fit pas comme
les héroïnes de théâtre, qui ont pour le public des _a parte_, des
exclamations et des tressaillements si confidentiels que tous les
personnages de la pièce sont fort complaisants de n'y pas prendre garde.
Elle se conduisit comme on se conduit dans le monde et dans la vie,
même sans avoir besoin d'être fort habile. Elle demeura impassible,
accueillit le précepteur de son fils avec bienveillance, et, après
quelques mots affectueusement polis, elle prit son enfant sur ses genoux
pour le caresser à son aise.

«Je vous laisse en trop bonne compagnie, lui dit Adhémar en se
rapprochant d'elle et en lui parlant bas, pour craindre que vous preniez
du souci de tout ce que j'ai pu vous dire. Dans tous les cas vous voici
à la source des informations, et M. Jacques Laurent vous éclairera, si
bon lui semble, sur les mérites de celle qu'il vous plaisait tantôt
d'appeler votre belle-soeur. Mais prenez garde à vous, cousine: ce
provincial-là est un fort beau garçon, et, avec les antécédents que je
lui connais, il est capable de pervertir...... toutes vos femmes de
chambre.»

Madame de T... ne répondit rien. Elle avait paru ne pas entendre.

--Saint-Jean, dit-elle à un vieux serviteur qui apportait les paquets de
Félix, conduisez M. Laurent à son appartement. Bonsoir, Adhémar...
Toi, dit-elle à son fils, viens que je fasse ta toilette, et que je te
délivre de cette poussière.

--Comment! ce don Juan de village va demeurer dans votre maison, Alice?
reprit le cousin lorsque Jacques fut sorti.

--En quoi cela peut-il vous intéresser, mon cousin?

--Mais je vous déclare qu'il est dangereux.

--Pour mes femmes de chambre, à ce que vous croyez?

--Ma foi, pour vous, Alice, qui sait? On le remarquera, et on en
parlera.

--Qui en parlera, je vous prie? dit madame de T... avec une hauteur
accablante, et en regardant son cousin en face: votre soeur et vous?

--Vous êtes en colère, Alice, répondit-il avec un sourire impertinent,
cela se voit malgré tous. Je m'en vais bien vite, pour ne pas vous
irriter davantage, et je me garderai bien de médire de votre précepteur
si instruit, si raisonnable et si grave. Pardonnez-moi si, n'ayant fait
connaissance avec lui qu'au bal masqué et au bras d'une fille, j'en
avais pris une autre idée... Je tâcherai de tourner à la vénération sous
vos auspices.

Il passa, dans l'antichambre, auprès de Jacques Laurent, qui séparait
ses paquets d'avec ceux du jeune Félix, et il lui lança des regards
ironiques et méprisants, qui ne firent aucun effet: Jacques n'y prit pas
garde. Il avait bien autre chose en l'esprit que le souvenir d'Isidora
et du dandy qui l'avait insultée au bal masqué, il y avait si longtemps!
Il tourna à demi la tête vers ce beau jeune homme, dont chaque pas
semblait fouler avec mépris la terre trop honorée de le porter. Voilà
une mine impertinente, pensa-t-il; mais il n'avait pas conservé cette
figure dans ma mémoire, et elle ne lui rappela rien dans le passé.

Cependant Adhémar se retirait, frappé de la figure de Jacques Laurent,
et se demandant avec humeur, lui qui, sans aimer Alice, était blessé de
ne lui avoir jamais plu, si ce blond jeune homme, à l'oeil doux et fier,
ne se justifierait pas aisément des préventions suggérées contre lui
à madame de T...; si, au lieu d'être un timide pédagogue, traité en
subalterne, comme il eût dû l'être dans les idées d'Adhémar, ce n'était
pas plutôt un soupirant de rencontre, bon à la campagne pour un roman
au clair de lune, et commode à Paris pour jouer le rôle d'un sigisbée
mystérieux.

Une heure après, le jeune Félix, peigné, lavé et parfumé avec amour par
sa mère, courait et sautillait dans le jardin comme un oiseau; Laurent
se promenait à distance, passant et repassant d'un air rêveur le long
du grand mur qui longeait le jardin, et le séparait d'un autre enclos
ombragé de vieux arbres. Alice descendait lentement le perron du petit
salon d'été, qui formait une aile vitrée avançant sur le jardin, et où
elle se tenait ordinairement pendant cette saison: car on était alors
en plein été. Madame de T... avait passé l'hiver et le printemps à la
campagne. Elle avait souhaité d'y passer une année entière, elle l'avait
annoncé; mais des affaires imprévues l'avaient forcée de revenir à
Paris, elle ignorait pour combien de temps, disait-elle. Il y avait
eu pourtant dans cette soudaine résolution quelque chose dont Jacques
Laurent ne pouvait se rendre compte, et dont elle ne se rendait pas
peut-être compte à elle-même. Peut-être y avait-il eu dans la solitude
de la campagne, et dans l'air enivrant des bois, quelque chose de trop
solennel ou de trop émouvant pour une imagination habituée à se craindre
et à se réprimer.

Quoi qu'il en soit, elle marcha quelques instants, comme au hasard, dans
le jardin, tantôt s'amusant des jeux de son fils, tantôt se rapprochant
de Jacques, comme par distraction. Enfin ils se trouvèrent marchant
tous trois dans la même Allée, et, deux minutes après, l'enfant, qui
voltigeait de fleur eu fleur, laissa son précepteur seul avec sa mère.

Ce précepteur avait dans le caractère une certaine langueur réservée,
qui imprimait à sa physionomie et à ses manières un charme particulier.
Naturellement timide, il l'était plus encore auprès d'Alice, et, chose
étrange, malgré l'aplomb que devait lui donner sa position, malgré
l'habitude qu'elle avait des plus délicates convenances, malgré l'estime
bien fondée que le précepteur s'était acquise par son mérite, madame de
T... était encore plus embarrassée que lui dans ce tête-à-tête. C'était
un mélange, ou plutôt une alternative de politesse affectueuse et
de préoccupation glaciale. On eût dit qu'elle voulait accueillir
gracieusement et généreusement ce pauvre jeune homme qu'elle arrachait
au repos de la province et à la nonchalance de ses modestes habitudes,
en lui rendant agréable le séjour de Paris, mais on eût dit aussi quelle
se faisait violence pour s'occuper de lui, tant sa conversation était
brisée, distraite et décousue.

Saint-Jean lui apporta plusieurs cartes, qu'elle regarda à peine.

--Je ne recevrai que la semaine prochaine, dit-elle, je ne suis pas
encore reposée de mon voyage, et je veux, avant de laisser le monde
envahir mes heures, mettre mon fils au courant de ce changement
d'habitudes. Et puis, j'ai besoin de jouir un peu de lui. Savez-vous que
huit jours de séparation sont bien longs, monsieur Laurent?

--Oui, Madame, pour une mère, toute absence est trop longue, répondit
Jacques Laurent, comme s'il eût voulu l'aider à lui ôter à lui-même
toute velléité de présomption.

--Et puis, reprit-elle, il y avait six mois que mon fils et moi nous ne
nous quittions pas d'un seul instant, et je m'en étais fait une douce
habitude, que la vie de Paris va rompre forcément. Le monde est un
affreux esclavage; aussi j'aspire à quitter ce monde... mais il est vrai
que mon fils aspirera un jour peut-être à s'y lancer, et que ma retraite
serait alors en pure perte. Ah! monsieur Laurent, vous ne connaissez pas
le monde, vous! vous ne dépendez pas de lui, vous êtes bien heureux!

--Je suis effectivement très-heureux, répondit Jacques Laurent du ton
dont il aurait dit: Je suis parfaitement dégoûté de la vie.

Cette intonation lugubre frappa madame de T...; elle tressaillit, le
regarda, et, tout à coup détournant les yeux:

--Trouvez-vous cette maison agréable? lui dit-elle, n'y regretterez-vous
pas trop la campagne?

--Cette maison est fort embellie, répondit Laurent, préoccupé; je crois
pourtant que j'y regretterai beaucoup la campagne.

--Embellie? reprit Alice; vous étiez donc déjà venu ici?

--Oui, Madame, je connaissais beaucoup cette maison pour y avoir demeuré
autrefois.

--Il y a longtemps?

--Il y a trois ans.

--Ah oui! reprit Alice, un peu émue, c'est l'époque du départ de mon
frère pour l'Italie.

--Je crois effectivement qu'à cette époque, dit Laurent, un peu troublé
aussi, M. de S... faisait régir cette maison, et qu'il habitait la
maison voisine.

--Qui lui appartenait, reprit Alice, et qui maintenant appartient à sa
veuve.

--J'ignorais qu'il fût marié.

--Et nous aussi; je viens de l'apprendre, il y a un instant, par la
déclaration d'un homme de loi, et par de vives discussions qui se sont
élevées dans ma famille à ce sujet. Vous entendrez nécessairement parler
de tout cela avant peu, monsieur Laurent, et je suis bien aise que vous
l'appreniez de moi d'abord.... d'autant plus, ajouta-t-elle en observant
la contenance du jeune homme, qu'il est fort possible que vous ayez
quelque renseignement, peut-être quelque bon conseil à me donner.

--Un conseil? moi, Madame? dit Laurent, tout tremblant.

--Et pourquoi non, reprit Alice avec une aisance fort bien jouée;
vous avez le sentiment des véritables convenances, plus que ceux qui
s'établissent, dans ce monde, juges du point d'honneur. Vous avez
dans l'âme le culte du beau, du juste, du vrai, vous comprendrez les
difficultés de ma situation, et vous m'aiderez peut-être à en sortir.
Du moins votre première impression, aura une grande valeur à mes yeux.
Sachez donc que mon frère a légué son nom et ses biens, en mourant,
à une femme tout à fait déconsidérée et dont le nom, malheureusement
célèbre dans un certain monde, est peut-être arrivé jusqu'à vous...

--Il y a si longtemps que j'habite là province, dit Laurent avec le
désir évident de se récuser, que j'ignore...

--Mais; il y a trois ans, vous habitiez Paris, vous demeuriez dans cette
maison; il est impossible que vous n'ayez pas entendu prononcer le nom
d'_Isidora_.

Jacques Laurent devint pâle comme la mort; son émotion l'empêcha de voir
la pâleur et l'agitation d'Alice.

--Je crois, dit-il, qu'en effet... ce nom ne m'est pas inconnu, mais je
ne sais rien de particulier...

--Pourtant vous avez dû rencontrer cette personne, monsieur Laurent;
rappelez-vous bien! dans ce jardin, par exemple...

--Oui, oui, en effet, dans ce jardin, répondit tout éperdu le pauvre
Laurent, qui ne savait pas mentir, et sur qui la douce voix d'Alice
exerçait un ascendant dominateur.

--Vous devez bien vous rappeler la serre du jardin voisin, reprit-elle:
il y avait de si belles fleurs, et vous les aimez tant!

--C'est vrai, c'est vrai, dit Laurent, qui semblait parler comme dans un
rêve, les camélias surtout... Oui, j'adore les camélias.

--En ce cas, vous serez bien servi, car madame de S... les aime
toujours, et j'ai vu, ce matin, qu'on remplissait la serre de nouvelles
fleurs. Comme vous êtes lié avec elle, vous la verrez, je présume... et
vous pourrez alors servir d'intermédiaire entre elle et moi, quelles que
soient les explications que nous ayons à échanger ensemble.

--Pardonnez-moi, Madame, reprit Jacques avec une angoisse mêlée de
fermeté. Je ne me chargerai point de cette négociation.

Alice garda le silence; ce qu'elle souffrait, ce que souffrait Laurent
était impossible à exprimer.

«La voilà donc, cette passion cachée qui le dévore, pensait Alice; voilà
la cause de sa tristesse, de son découragement, de son abnégation, de
son éternelle rêverie? Il a aimé cette femme dangereuse, il l'aime
encore. Oh! comme son nom le bouleverse! comme l'idée de la revoir le
charme et l'épouvante!»

On annonça que le dîner était servi, et Laurent prit son chapeau pour
s'esquiver. «Non, monsieur Laurent, lui dit Alice en posant sa main sur
son bras, avec un de ces mouvements de courage désespéré qui ne viennent
qu'aux émotions craintives, vous dînerez avec nous; j'ai à vous parler.»

Ce ton d'autorité blessa le pauvre Jacques. Sa position subalterne,
comme on se permet d'appeler dans les familles aristocratiques le rôle
sacré de l'être qui se consacre à la plus haute de toutes les fonctions
humaines, en formant le coeur et l'esprit des enfants (de ce qu'on a de
plus cher dans la famille), ce rôle de pédagogue, asservi parfois et
dominé jusqu'à un certain point par des exigences outrageantes, n'avait
jamais frappé Laurent; madame de T... l'avait appelé et accueilli dans
sa maison, comme un nouveau membre de sa famille; elle l'avait traité
comme l'ami le plus respecté, comme quelque chose entre le fils et le
frère. Cependant, depuis quelques semaines, cette confiante intimité, au
lieu de faire des progrès naturels, s'était insensiblement refroidie.
La politesse et les égards avaient augmenté à mesure qu'une certaine
contrainte s'était fait sentir. Laurent en avait beaucoup souffert. Dans
sa modestie naïve, il n'avait rien deviné, et, maintenant qu'un élan de
passion jalouse et désolée le retenait brusquement, il s'imaginait être
le jouet d'un caprice déraisonnable, inouï. Sa fierté n'était pas seule
en jeu, car lui aussi il aimait, le pauvre Jacques, il était éperdument
épris d'Alice, et son coeur se brisa au moment où il eût dû s'épanouir.

«Vous voudrez bien me pardonner, dit-il d'un ton un peu altier; mais il
m'est impossible, Madame, de ne rendre maintenant à votre désir.»

En disant cela, les larmes lui vinrent aux yeux. Trouver Alice cruelle
lui semblait la plus grande des douleurs qu'il pût supporter.

Alice le comprit; et comme son fils revenait auprès d'elle; «Félix, lui
dit-elle avec un doux sourire, engage donc notre ami à rester avec nous
pour dîner. Il me refuse; mais il ne voudra peut-être pas te faire cette
peine.»

L'enfant, qui chérissait Laurent, le prit par les deux mains avec une
tendre familiarité, et l'entraîna vers la table. Laurent se laissa
tomber sur sa chaise, un regard d'Alice et le nom d'ami l'avaient
vaincu.

Cependant ils furent mornes et contraints durant tout le repas.
L'expansive gaieté du jeune garçon pouvait à peine leur arracher un
sourire. Laurent jetait malgré lui un regard distrait sur le jardin et
sur la petite porte du mur mitoyen qu'on apercevait de sa place.
Alice examinait et interprétait sa préoccupation dans le sens qu'elle
redoutait le plus. Mais il faut dire, pour bien montrer la droiture et
la fermeté du penchant de cette femme, que si elle s'était convaincue,
dès le premier mot de Laurent, qu'il était bien le héros de l'aventure
racontée par le beau cousin Adhémar, elle avait complètement rejeté de
son souvenir les imputations outrageantes sur le caractère de Laurent.
Laurent lui eût-il été moins cher, elle connaissait déjà bien assez son
désintéressement et sa fierté d'âme pour regarder cette circonstance du
récit d'Adhémar comme une calomnie gratuite; mais quand on aime, on n'a
pas besoin d'opposer la raison à des soupçons de cette nature. La pensée
d'Alice ne s'y arrêta pas un instant.

Mais par quelle bizarre et douloureuse coïncidence ce dernier amant
qu'Isidora avait eu à Paris, après mille autres, se trouvait-il donc le
seul homme que la tranquille et sage Alice eût aimé en sa vie?

Alice avait eu besoin d'appeler à son secours tout ce qu'elle avait de
religion dans l'âme et de courage dans le caractère pour ne pas haïr
le mari froid et dépravé auquel on l'avait unie à seize ans sans la
consulter. Victime de l'orgueil et des préjugés de sa famille, elle
avait pris le mariage en horreur et le monde en mépris. Elle avait tant
souffert, tant rougi et tant pleuré dans sa première jeunesse, elle
avait été si peu comprise, elle avait rencontré autour d'elle si peu de
coeurs disposés à la respecter et à la plaindre, et du contraire tant de
sots et de fats désireux de la flétrir en la consolant, qu'elle s'était
repliée sur elle-même dans une habitude de désespoir muet et presque
sauvage. Une violente réaction contre les idées de sa caste et contre
les mensonges odieux qui gouvernent la société s'était opérée en elle.
Elle s'était fait une vie de solitude, de lecture et de méditation, au
milieu du monde. Lorsqu'elle y paraissait pâle et belle, ornée de fleurs
et de diamants, elle avait l'air d'une victime allant au sacrifice;
mais c'était une victime silencieuse et recueillie, qui ne faisait plus
entendre une plainte, qui ne laissait plus échapper un soupir.

La mort de son mari avait terminé un lent et odieux supplice: mais à
vingt ans, Alice était déjà si lasse de la vie, qu'elle l'abordait sans
illusions, et qu'elle ne pouvait plus y faire un pas sans terreur. Les
théories qu'on agitait autour d'elle soulevaient son âme de dégoût. Les
hommes qu'elle voyait lui semblaient tous, et peut-être qu'ils étaient
tous, en effet, des copies plus ou moins effacées du type révoltant de
l'homme qui l'avait asservie. Enfin, elle ne pouvait plus aimer, pour
avoir été forcée de haïr et de mépriser, dans l'âge où tout devait être
confiance, abandon, respect.

Ce ne fut que dix ans plus tard qu'elle rencontra enfin un homme pur
et vraiment noble, et il fallut pour cela que le hasard amenât dans sa
maison et jetât dans son intimité un plébéien pauvre, sans ambition,
sans facultés éclatantes, mais fortement et sévèrement épris des idées
les meilleures et les plus vraies de son temps, il n'y avait rien de
miraculeux dans ce fait, rien d'exceptionnel dans le génie de Jacques
Laurent. Cependant ce fait produisit un miracle dans le coeur d'Alice,
et ce bon jeune homme fut bientôt à ses yeux le plus grand et le
meilleur des êtres.

Ce sentiment l'envahit avec tant de charme et de douceur, qu'elle ne
songea pas à y résister d'abord. Elle s'y livra avec délices, et si
Jacques eût été tant soit peu roué, vaniteux ou personnel, il se serait
aperçu qu'au bout de huit jours il était passionnément aimé.

Mais Jacques était particulièrement modeste. Il avait trop
d'enthousiasme naïf et tendre pour les grandes âmes et les grandes
choses: il ne lui en restait pas assez pour lui-même. Absorbé dans
l'étude des plus belles oeuvres de l'esprit humain, plongé dans la
contemplation du génie des maîtres de l'éternelle doctrine de vérité,
il se regardait comme un simple écolier, à peine digne d'écouter ces
maîtres s'il eût pu les faire revivre, trop heureux de pouvoir les lire
et les comprendre.

Naturellement porté à la vénération, il admira le coeur et l'esprit
d'Alice, ce coeur et cet esprit que le monde ignorait, et qui se
révélaient à lui seul. Il l'aima, mais il persista à se croire si peu de
chose auprès d'elle, que la pensée d'être aimé ne put entrer dans son
cerveau. Sa position précaire acheva de le rendre craintif, car la
fierté ne va pas braver les affronts, et il eût rougi jusqu'au fond
de l'âme si quelqu'un eût pu l'accuser d'être séduit par le titre et
l'opulence d'une femme. L'homme le plus orgueilleux en pareil cas est
le plus réservé, et, par la force des choses, il eût fallu, pour être
devinée, qu'Alice eût le courage de faire les premiers pas. Mais cela
était impossible à une femme dont toute la vie n'avait été que douleur,
refoulement et contrainte. Elle aussi doutait d'elle-même, et à force
d'avoir repoussé les hommages et les flatteries, elle était arrivée à
oublier qu'elle était capable d'inspirer l'amour. Elle avait tant de
peur de ressembler à ces galantes effrontées qui l'avaient fait si
souvent rougir d'être femme!

Ils ne se devinèrent donc pas l'un l'autre, et malheur aux âmes altières
qui appelleraient niaiserie la sainte naïveté de leur amour! Ces âmes-là
n'auraient jamais compris la vénération qui accompagne l'amour véritable
dans les jeunes coeurs, et qui fait qu'on s'annihile soi-même dans
la contemplation de l'être qu'on adore. Rarement deux âmes également
éprises se rencontrent dans les romans plus ou moins complets dont
la vie est traversée. C'est pourquoi celui-ci pourra paraître
invraisemblable à beaucoup de gens. C'est pourtant une histoire vraie,
malgré la vérité d'une foule d'histoires qui pourraient en combattre
victorieusement la probabilité.

Aussitôt qu'Alice put voir clair dans son propre coeur, et cela ne fut
pas bien long, elle interrogea avec effroi la manière d'être de Jacques
avec elle. Elle y trouva une timidité qui augmenta la sienne et une
tristesse qui lui fit craindre de se heurter contre un autre amour. La
fierté légitime d'une âme complètement vierge la mit dès lors en garde
contre elle-même; elle veilla si attentivement sur ses paroles et sur sa
contenance, que tout encouragement fut enlevé au pauvre Jacques. Il fit
comme Alice, dans la crainte de paraître présomptueux et ridicule. Il
aima en silence, et au lieu de faire des progrès, leur intimité diminua
insensiblement à mesure que la passion couvait plus profonde dans leur
sein.

L'intervention du personnage étrange d'Isidora dans cette situation fit
porter à faux la lumière dans l'esprit d'Alice. Elle avait pressenti ou
plutôt elle avait deviné que Jacques avait beaucoup et longtemps aimé
une autre femme, elle se persuadait qu'il l'aimait encore, et, en
supposant que cette femme était Isidora, elle ne se trompait que de
date.

--Je veux tout savoir, se disait-elle; voici enfin l'occasion et le
moyen de me guérir. N'ai-je pas désiré ardemment et demandé à Dieu avec
ferveur la force de ne rien espérer, de ne rien attendre de mon fol
amour? Ne me suis-je pas dit cent fois que le jour où je serais
certaine que ce n'est pas moi qu'il aime, je retrouverais le calme du
désintéressement? Pourquoi donc suis-je si épouvantée de la découverte
qui s'approche? Pourquoi ai-je une montagne sur le coeur?

--Vous trouvez ce lieu-ci très-changé? dit-elle en prenant le café
avec lui sur la terrasse ornée de fleurs. Vous regrettez sans doute
l'ancienne disposition?

--Il y a beaucoup de changements en effet, répondit Jacques; les deux
pavillons vitrés qui forment des ailes au bâtiment n'existaient pas
autrefois. Le jardin était dans un état complet d'abandon. C'est
beaucoup plus beau maintenant, à coup sûr.

--Oui, mais cela vous plaît moins, avouez-le.

--Ce jardin désert et dévasté avait son genre de beauté. Celui-ci a
moins d'ombre et plus d'éclat. Je le crois moins humide désormais, et
partant beaucoup plus sain pour Félix.

--Le jardin d'à côté est plus vaste et lui conviendrait beaucoup mieux.
Malheureusement la porte de communication est fermée; et il est à
craindre qu'elle ne se rouvre jamais entre ma belle-soeur et moi.

--Votre belle-soeur, Madame?...

--Eh oui, mademoiselle Isidora, aujourd'hui comtesse de S... À quoi donc
pensez-vous, monsieur Laurent? Je vous ai déjà dit...

--Ah! il est vrai; je vous demande pardon, Madame!...

Et Laurent perdit de nouveau contenance.

--Écoutez, mon ami, reprit Alice après l'avoir silencieusement examiné
à la dérobée, vous avez, j'espère, quelque confiance en moi, et vous
pouvez compter que vos aveux seront ensevelis dans mon coeur. Eh bien,
il faut que vous me disiez en conscience ce que vous savez... ou
du moins ce que vous pensez de cette femme. Ce n'est pas une vaine
curiosité qui me porte à vous interroger: il s'agit pour moi de savoir
si, à l'exemple de ma famille, je dois la repousser avec mépris, ou si,
dirigée par des motifs plus élevés que ceux de l'orgueil et du préjugé,
je dois l'admettre auprès de moi comme la veuve de mon frère.

--Vous m'embarrassez beaucoup, répondit Jacques après avoir hésité un
instant; je ne connais pas assez le monde, je ne puis pas assez bien
juger la personne... dont il est question pour me permettre d'avoir un
avis.

--Cela est impossible: si on n'a pas un avis formulé, décisif, on a
toujours, sur quelque chose que ce soit, un sentiment, un instinct,
un premier mouvement. Si vous refusez de me dire votre impression
personnelle, j'en conclurai naturellement que vous ne prenez aucun
intérêt à ce qui me touche, et que vous n'avez pas pour moi l'amitié que
j'ai pour vous; car, si vous m'adressiez une question relative à votre
conscience et à votre dignité, je sens que je mettrais une extrême
sollicitude à vous éclairer.

Il y avait longtemps que madame de T... n'avait repris avec Jacques ce
ton d'affectueux abandon, qui lui avait été naturel et facile dans les
commencements, et qui maintenant devenait de plus en plus l'effort d'une
passion qui veut se donner le change en se retranchant sur l'amitié.
Jacques était si facile à tromper, qu'il crut l'amitié revenue; et lui
qui se persuadait être disgracié jusqu'à l'indifférence, accueillit avec
ivresse ce sentiment dont le calme l'avait cependant fait souffrir. Il
pâlit et rougit; et ces alternatives d'émotion sur sa figure mobile et
fraîche comme celle d'un enfant, l'embellissaient singulièrement. Sa
fine et abondante chevelure blonde, la transparence de son teint, la
timidité de ses manières, contrastaient avec une taille élevée, des
membres robustes, un courage physique extraordinaire; sa main énorme,
faite comme celle d'un athlète, et cependant blanche et modelée comme un
beau marbre, eût été d'une haute signification pour Lavater ou pour
le spirituel auteur de la Chirognomonie[2]; son organisation douce et
puissante, stoïque et tendre, était résumée tout entière dans cet indice
physiologique.

[Note 2: M. d'Arpentigny a écrit, comme on sait, un livre fort
ingénieux sur la physionomie des mains. Nous croyons son système
très-vrai et ses observations très-justes, d'autant plus qu'elles
se rattachent à des formules de métaphysique très-lucides et
très-ingénieuses. Mais nous ne croyons pas ce système plus exclusif que
ceux de Gall et de Spurzheim. Lavater est le grand esprit qui a embrassé
l'ensemble des indices révélateurs de l'être humain. Il n'a pas
seulement examiné une portion de l'être mais il a esquissé un vaste
système, dont chaque portion, étudiée en particulier, est devenue depuis
un système complet. La phrénologie et la chirognomonie sont traitées
incidemment, mais avec largeur, dans Lavater. En s'appliquant aux
particularités de la physionomie générale, chaque système amène au
progrès, des observations plus précises, des études plus approfondies,
et de nouvelles recherches métaphysiques. C'est sous ce dernier point de
vue que nous attachons de l'importance à de tels systèmes. En général,
le public n'y cherche qu'un..., une sorte d'horoscope. Nous y voyons
bien autre chose à conclure de la relation de l'esprit avec la matière.
Mais ce n'est pas dans une note, et au beau milieu d'un roman, que nous
pouvons développer nos idées à cet égard. L'occasion s'en retrouvera, ou
d'autres le feront mieux. En attendant, l'ouvrage de M. d'Arpentigny est
à noter comme important et remarquable.]

Quand il osait lever ses limpides yeux bleus sur Alice, une flamme
dévorante allait s'insinuer dans le coeur de cette jeune femme; mais
cet éclair d'audacieux désir s'éteignait aussi rapidement qu'il s'était
allumé. La défiance de soi-même, la crainte d'offenser, l'effroi d'être
repoussé, abaissaient bien vite la blonde paupière de Jacques; et son
sang, allumé jusque sur son front, se glaçait tout à coup jusqu'à la
blancheur de l'albâtre. Alors sa timidité le rendait si farouche, qu'on
eût dit qu'il se repentait d'un instant d'enthousiasme, qu'il en avait
honte, et qu'il fallait bien se garder d'y croire. C'est qu'en se
donnant sans réserve à toutes les heures de sa vie, il se reprenait
malgré lui, et forçait les autres à se replier sur eux-mêmes. C'est
ainsi qu'il repoussait l'amour de la timide et fière Alice, cette âme
semblable à la sienne pour leur commune souffrance.

Ah! pourquoi, entre deux coeurs qui se cherchent et se craignent, un
coeur ami, un prêtre de l'amour divin, ou mieux encore une prêtresse,
car ce rôle délicat et pur irait mieux à la femme; pourquoi, dis-je,
un ange protecteur ne vient-il pas se placer pour unir des mains qui
tremblent et s'évitent, et pour prononcer à chacun le mot enseveli dans
le sein de chacun? Eh quoi! il y a des êtres hideux dont les fonctions
sans nom consistent à former par l'adultère, par la corruption, ou par
l'intérêt sordide du mariage, de monstrueuses unions, et la divine
religion de l'amour n'a pas de ministres pour sonder les coeurs, pour
deviner les blessures et pour unir ou séparer sans appel ce qui doit
être lié ou béni dans le coeur de l'homme et de la femme? Mais où est la
place de l'amour dans notre société, dans notre siècle surtout? Il faut
que les âmes fortes se fassent à elles-mêmes leur code moralisateur, et
cherchent l'idéal à travers le sacrifice, qui est une espèce de suicide;
ou bien il faut que les âmes troublées succombent, privées de guide et
de secours, à toutes les tentations fatales qui sont un autre genre de
suicide.

Alice se sentit frémir de la tête aux pieds en rencontrant le regard
enivré de Jacques; mais la femme est la plus forte des deux dans ce
genre de combat; elle peut gouverner son sang jusqu'à l'empêcher de
monter à son visage. Elle peut souffrir aisément sans se trahir, elle
peut mourir sans parler. Et puis cette souffrance a son charme, et les
amants la chérissent. Ces palpitations brûlantes, ces désirs et ces
terreurs, ces élans immenses et ces strangulations soudaines, tout cela
est autant d'aiguillons sous lesquels on se sent vivre, et l'on aime une
vie pire que la mort. Il est doux, quand les voeux sont exaucés, de
se rencontrer, de se retracer l'un à l'autre ce qu'on a souffert, et
parfois alors on le regrette! mais il est affreux de se le cacher
éternellement et de s'être aimés en vain. Entre l'ivresse accablante
et la soif inassouvie il y a toujours un abîme de douleur et de regret
incommensurable. On y tombe de chaque rive. De quel côté est la chute la
plus rude?

Ainsi, lorsqu'on cherche à percer le nuage derrière lequel se tiennent
cachées toutes les vérités morales, on se heurte contre le mystère. La
société laisse la vérité dans son sanctuaire et tourne autour. Mais
lorsqu'une main plus hardie cherche à soulever un coin du voile, elle
aperçoit, non pas seulement l'ignorance, la corruption de la société,
mais encore l'impuissance et l'imperfection de la nature humaine, des
souffrances infinies inhérentes à notre propre coeur, des contradictions
effrayantes, des faiblesses sans cause, des énigmes sans mot. Le
chercheur de vérités est le plus faible entre les faibles, parce
qu'il est à peu près seul. Quand tous chercheront et frapperont, ils
trouveront et on leur ouvrira. La nature humaine sera modifiée et
ennoblie par cet élan commun, par cette fusion de toutes les forces et
de toutes les volontés, que décuplera la force et la volonté de chacun.
Jusque-là que pouvez-vous faire, vous qui voulez savoir? L'ignorance est
devant vous comme un mur d'airain, et vous la portez en vous-même. Vous
demandez aux hommes pourquoi ils sont fous, et vous sentez que vous-même
vous n'êtes point sage. Hélas! nous accusons la société de langueur, et
notre propre coeur nous crie: Tu es faible et malade!

Mais je m'aperçois que je traduis au lecteur le griffonnage obscur et
fragmenté des cahiers que Jacques Laurent entassait à cette époque de sa
vie, dans un coin, et sans les relire ni les coordonner, comme il avait
toujours fait. Ses notes et réflexions nous ont paru si confuses et si
mystérieuses, que nous avons renoncé à en publier la suite.

Vaincu par l'insistance d'Alice, il ouvrit son coeur du moins à
l'amitié, et lui raconta toute l'histoire que l'on a pu lire dans la
première partie de ce récit, mais en peu de mots et avec des réticences,
pour ne pas alarmer la pudeur d'Alice. Elle était bonne et charitable,
dit-il, cela est certain. Elle m'envoya, sans me connaître, de l'argent
pour soulager la misère des malheureux qui ne pouvaient pas payer leur
loyer au régisseur de cette maison. Le hasard me fit entrer dans ce
jardin, alors abandonné, par cet appartement alors en construction. Un
autre hasard me fit franchir la petite porte du mur et pénétrer dans la
serre de l'autre enclos. Un dernier hasard, je suppose, l'y amena; là je
causai avec elle. Là je retournai deux fois, et je fus attendri, presque
fasciné par le charme de son esprit, l'élévation de ses idées, la
grandeur de ses sentiments. C'était la femme la plus belle, la plus
éloquente et, à ce qu'il me semblait, la meilleure que j'eusse encore
rencontrée. Ensuite...

--Ensuite, dit Alice avec une impétuosité contenue.

--Je la revis dans un bal..

--Au bal de l'Opéra?

--Il ne tiendrait qu'à moi de croire que j'y suis en cet instant, reprit
Laurent avec un enjouement forcé, car vous m'intriguez beaucoup, Madame,
par la révélation que vous me faites de mes propres secrets.

--C'était donc un secret, un rendez-vous? Vous voyez, mon ami, que je ne
sais pas tout.

--C'était encore un hasard. Je fus raillé par une femme impétueuse,
hardie, éloquente autant que l'autre, mais d'une éloquence bizarre,
pleine d'audace et d'effrayantes vérités.

--Comment _l'autre?_ Je ne comprends plus.

--C'était la même.

--Et laquelle triompha?

--Toutes deux triomphèrent de mes sophismes philosophiques, toutes deux
m'ouvrirent les yeux à certaines portions de la vérité, et firent naître
en moi l'idée de nouveaux devoirs.

--Expliquez-vous, monsieur Laurent, vous parlez par énigmes.

--L'une, celle que j'avais vue vêtue de blanc au milieu des fleurs,
représentait le sacrifice et l'abnégation; l'autre, celle qui se cachait
sous un masque noir et que j'entrevoyais à travers la poussière et le
bruit, me représentait la révolte de l'esclave qui brise ses fers et
la rage héroïque du blessé percé de coups qui ne veut pas mourir. Une
troisième figure m'apparut qui réunissait en elle seule les deux autres
aspects: c'était la force et l'accablement, le remords et l'audace, la
tendresse et l'orgueil, la haine du mal avec la persistance dans le mal;
c'était Madeleine échevelée dans les larmes, et Catherine de Russie
enfonçant sa couronne sur sa tête avec un terrible sourire. Ces deux
femmes sont en elle: Dieu a fait la première, la société a fait la
seconde.

--Vous m'effrayez et vous m'attendrissez en même temps, mon ami, dit
Alice en détournant son visage altéré et en se penchant pour méditer.
Cette femme n'est pas une nature vulgaire, puisqu'elle vous a fait une
impression si profonde.

--La trace en est restée dans mon esprit et je ne voudrais pas
l'effacer. Le spectacle de cette lutte et de cette douleur m'a beaucoup
appris.

--Quoi, par exemple?

--Avant tout, qu'il serait impie de mépriser les êtres tombés de haut.

--Et cruel de les briser, n'est-ce pas?

--Oui, si en croyant briser l'orgueil on risque de tuer le repentir.

--Mais elle n'aimait pas mon frère?

--La question n'est pas là.

--Hélas! pensa la triste Alice, c'est la chose qui m'occupe le moins.
Et, en effet, la question pour elle était de savoir si Jacques aimait
Isadora. «D'ailleurs, ajouta-t-elle, depuis trois ans que vous ne l'avez
revue, elle a pu triompher des mauvais penchants; car il y a trois ans
que vous ne l'avez vue?»

--Oui, Madame.

--Et sans doute elle vous a écrit pendant cet intervalle?

--Jamais, Madame.

--Mais, vous avez pensé à elle, vous avez pu établir un jugement
définitif?...

--J'y ai pensé souvent d'abord, et puis quelquefois seulement; je ne
suis pas arrivé à juger son caractère d'une manière absolue; mais sa
position, je l'ai jugée.

--C'est là ce qui m'intéresse, parlez.

--Sa position a été fausse, impossible; elle trouvait dans sa vie le
contraste monstrueux qui réagissait sur son coeur et sa pensée: ici
le faste et les hommages de la royauté, là le mépris et la honte de
l'esclavage; au dedans les dons et les caresses d'un maître asservi, au
dehors l'outrage et l'abandon des courtisans furieux. D'où j'ai conclu
que la société n'avait pas donné d'autre issue aux facultés de la femme
belle et intelligente, mais née dans la misère, que la corruption et le
désespoir. La femme richement douée a besoin d'amour, de bonheur et
de poésie. Elle n'en trouve que le semblant quand elle est forcée de
conquérir ces biens par des moyens que la société flétrit et désavoue.
Mais pourquoi la société lui rend-elle la satisfaction légitime
impossible et les plaisirs illicites si faciles? Pourquoi donne-t-elle
l'horrible misère aux filles honnêtes et la richesse seulement à celles
qui s'égarent? Tout cela fournit bien matière à quelques réflexions,
n'est-ce pas, Madame?

--Vous avez raison, Laurent, dit madame de T... avec une expansion
douloureuse. Je tâcherai d'approfondir la vérité; et s'il est vrai,
comme on l'affirme, que, depuis trois ans, cette femme ait eu une
conduite irréprochable, je l'aiderai à sa réhabiliter. Dans le cas
contraire, je l'éloignerai sans rudesse et sans porter à son orgueil
blessé le dernier coup.

--A-t-elle donc essayé de se faire accueillir par vous, Madame? reprit
Laurent, que cette idée jetait dans une véritable perplexité.

--Il me le semble, répondit Alice. J'ai là un billet d'elle, fièrement
signé comtesse de S..., qu'elle m'a envoyé ce matin, et où elle me
demande à remettre entre mes mains, et face à face, une lettre fort
secrète de mon frère mourant. Je ne puis ni ne dois m'y refuser. Je vais
donc la voir.

--Vous allez la voir?

--Dans un quart d'heure elle sera ici; je lui ai donné rendez-vous
pour neuf heures. Vous voyez, monsieur Laurent, que j'avais besoin de
réfléchir à l'accueil que je dois lui faire, et je vous remercie de
m'avoir éclairée. Ayez la bonté d'emmener coucher mon fils; il est bon
qu'il ne voie pas cette femme, si moi-même je ne dois point la revoir.
Je vous avoue que sa figure et sa contenance vont m'influencer beaucoup
dans un sens ou dans l'autre.

Laurent s'était levé avec effroi; il avait pris son chapeau. Pour la
première fois il était impatient de quitter Alice; mais, à sa grande
consternation, elle ajouta;

--Dans un quart d'heure mon enfant sera endormi; je vous prie alors de
revenir me trouver, monsieur Laurent.

--Permettez, Madame, que cela ne soit pas, dit Laurent avec plus de
fermeté qu'il n'en avait encore montré.

--Laurent, reprit madame de T... en se levant et en lui saisissant la
main avec une sorte de solennité, je sais que cela n'est pas convenable,
et que cela doit vous embarrasser, vous émouvoir beaucoup. Mais une
telle circonstance de ma vie me pousse en dehors de toute convenance,
et je ne m'arrêterais que devant la crainte de vous faire souffrir
sérieusement. Dites, devez-vous souffrir en revoyant Isadora?

--Je ne souffrirai que pour elle; mais n'est-ce pas assez? répondit
Laurent avec assurance. Ne serai-je pas auprès de vous en face d'elle,
comme un accusateur, un délateur ou un juge? N'exigez pas de moi...

--Eh bien?

--N'exigez pas que j'ajoute à l'humiliation de son rôle devant vous. Je
crois qu'elle ne s'attend pas à vous trouver telle que vous êtes. Je
crains que votre grandeur ne l'écrase.

--Ah! vous l'aimez encore, Laurent! s'écria madame de T... Puis elle
ajouta avec un sourire glacé: Je ne vous en fais pas un crime. Moi, je
vous demande, comme la première et peut-être la dernière preuve d'une
amitié sérieuse, de revenir quand je vous ferai avertir. Laurent
s'inclina et sortit. Il eut la tentation de courir bien loin de l'hôtel
pour se soustraire à cette étrange fantaisie si sérieusement énoncée.
Mais il ne se sentit pas la force d'offenser celle qu'il aimait quand
elle invoquait l'amitié, une amitié qu'il croyait à peine reconquise!

«Je les verrai ensemble, se disait Alice, je me convaincrai de ce que
je sais déjà. Il me sera enfin prouvé qu'il l'aime, et alors je serai
guérie. Quelle est la femme assez lâche ou assez faible pour aimer
un homme occupé d'une autre femme, pour songer à engager une lutte
honteuse, à méditer une conquête incertaine, et qui ne s'achète que par
la coquetterie, c'est-à-dire par le moyen le plus contraire à la dignité
et à la droiture du coeur?»

Elle s'étonnait d'avoir eu le courage de provoquer cette crise décisive
et d'avoir osé vaincre la répugnance de Jacques. Mais elle s'en
applaudissait, et remerciait Dieu de lui en avoir donné la force. Et
puis cependant une douleur mortelle envahissait toutes ses facultés, et
elle s'efforçait de désirer qu'Isidora fût assez indigne de l'amour
de Jacques pour qu'elle-même pût mépriser un pareil amour et oublier
l'homme capable de le porter dans son sein. Mais on sait combien sont
peu solides ces résolutions de hâter la fin d'un mal qu'on aime et d'une
souffrance que l'on caresse.

Un domestique annonça madame la comtesse de S..., et Alice sentit comme
le froid de la mort passer dans ses veines. Elle se leva brusquement, se
rassit pendant que son étrange belle-soeur avançait avec lenteur vers
la porte du salon, et se releva avec effort lorsque l'apparition de cet
être problématique se fut tout à fait dessinée sur le seuil.

Au premier coup d'oeil jeté sur cette femme, Alice ne fut frappée que
de son assurance, de la grâce aisée de sa démarche et de sa miraculeuse
beauté. Isidora n'était plus jeune: elle avait trente-cinq ans; mais les
années et les orages de sa vie avaient passé impunément sur ce front de
marbre et sur ce visage d'une blancheur immaculée. Tout en elle était
encore triomphant: l'oeil large et pur, la souplesse des mouvements, la
main sans pli, les formes arrondies sans pesanteur, les plans du visage
fermes et nets, les dents brillantes comme des perles et les cheveux
noirs comme la nuit; on eût dit que la sérénité du ciel s'était laissé
conquérir par la puissance de l'enfer; c'était la Vénus victorieuse,
chaste et grave en touchant à ses armes, mais enveloppée de ce
mystérieux sourire qui fait douter si c'est l'arc de Diane ou celui de
l'amour dont il lui a plu de charger son bras voluptueux et fort.

Elle paraissait d'autant plus blanche et fraîche qu'elle était en
noir, et ce deuil rigoureux était ajusté avec autant de bon goût et de
simplicité noble qu'eut pu l'être celui d'une duchesse. Sa beauté avait
d'ailleurs ce caractère de haute aristocratie que les patriciennes
croient pouvoir s'attribuer exclusivement, en quoi elles se trompent
fort.

Alice fit rapidement ces remarques et avança de quelques pas au-devant
d'Isidora, d'autant plus décidée à être parfaitement calme et polie,
qu'elle se sentait plus de méfiance et de trouble intérieur. Au fond de
son âme, Isidora tremblait bien plus qu'Alice; mais le fond de cette âme
était, dans certains cas, un impénétrable abîme, et elle savait rendre
sa confusion imposante. Elle accepta le fauteuil qu'Alice lui montrait
à quelque distance du sien; puis, se tournant d'un air quasi royal pour
voir si elle était bien seule avec madame de T..., elle lui présenta en
silence une lettre cachetée de noir, en disant: «C'est lui-même qui a
mis là ce cachet de deuil, quatre heures avant de mourir.»

Alice, qui avait beaucoup aimé son frère, fut tout à coup si émue
qu'elle ne songea plus à observer la contenance de son interlocutrice.
Elle ouvrit la lettre d'une main tremblante. C'était bien l'écriture, du
comte Félix, quoique pénible et confuse.

«Ma soeur, avait-il écrit, ils ont beau dire, je sens bien que je suis
perdu, que rien ne me soulage, et que bientôt, peut-être, il faudra que
je meure sans te revoir. Tu es le seul être que je voudrais avoir auprès
de moi pour adoucir un moment pareil... peut-être affreux, peut-être
indifférent comme tant de choses dont on s'effraie et qui ne sont rien,
J'aurais préféré mourir d'un coup de pistolet, d'une chute de cheval, de
quelque chose dont je n'aurais pas senti l'approche et les langueurs....
Quoi qu'il en soit, je veux, pendant que j'ai bien ma tête et un reste
de forces, te faire connaître mes derniers sentiments, mes derniers
voeux, je dirais presque mes dernières volontés, si je l'osais. Alice,
tu es un ange, et toi seule, dans ma famille et dans le monde, défendras
ma mémoire, je le sais. Toi seule comprendras ce que je vais t'annoncer.
J'aime depuis six ans une femme envers laquelle je n'ai pas toujours été
juste, mais qui avait pourtant assez de droits sur mon estime pour que
j'aie su cacher les torts que je lui supposais. Depuis trois ans que
je voyage avec elle, mes soupçons se sont dissipés, sa fidélité, son
dévouement, ont satisfait à toutes mes exigences et triomphé de tous mes
préjugés. Depuis un an que je suis malade, elle a été admirable pour
moi, elle ne m'a pas quitté d'un instant, elle n'a pas eu une pensée, un
mouvement qu'elle ne m'ait consacrés.... Il faut abréger, car je suis
faible, et la sueur me coule du front tandis je t'écris... une sueur
bien froide!.... Depuis huit jours que j'ai épousé cette femme devant
l'Église et devant la loi, et par un testament qu'elle ignore et qu'elle
ne connaîtra qu'après ma mort, je lui lègue tous les biens dont je peux
disposer. Elle n'a pas songé un instant à assurer son avenir. Généreuse
jusqu'à la prodigalité, elle m'a montré un désintéressement inouï. Je
mourrais malheureux et maudit si je la laissais aux prises avec la
misère, lorsqu'elle m'a sacrifié une partie de sa vie. Ah! si tu savais,
Alice! que ne puis-je te voir... te dire tout ce que ma main raidie par
un froid terrible m'empêche De....»

«Ma soeur, je suis presque en défaillance, mais mon esprit est encore
net et ma volonté inébranlable. Je veux que ma femme soit ta soeur; je
te le demande au nom de Dieu; je te le demande à genoux, près d'expirer
peut-être! Tous tes autres la maudiront! mais toi, tu lui pardonneras
tout, parce qu'elle m'a véritablement aimé. Adieu, Alice, je ne vois
plus ce que j'écris; mais je t'aime et j'ai confiance.... Adieu... ma
soeur!...»

«Ton frère, FÉLIX, comte de S...»

Alice essuya ses joues inondées de larmes silencieuses et resta quelque
temps comme absorbée par la vue de ce papier, de cette écriture
affaiblie, de cet adieu solennel et de ce nom de frère qui semblait
exercer sur elle une majestueuse autorité d'affection.

Elle se retourna enfin vers Isidora et la regarda attentivement. Isidora
était impassible et la regardait aussi, mais avec plus de curiosité que
de bienveillance. Alice fut frappée de la clarté de ce regard sec et
fier. Ah! pensa-t-elle, on dirait qu'elle ne le pleure plus, et il y a
si peu de temps qu'elle l'a enseveli! on dirait même qu'elle ne l'a pas
pleuré du tout!

--Madame, dit-elle, est-ce que vous ne connaissez pas le contenu de
cette lettre?

--Non, Madame, répondit la veuve avec assurance: lorsque mon mari me la
remit, il eut peine à me faire comprendre que je devais ne la remettre
qu'à vous, et ce furent ses dernières paroles.» Et Isidora ajouta en
baissant la voix comme si de tels souvenirs lui causaient une sorte de
terreur: «Son agonie commença aussitôt, et quatre heures après....» Elle
se tut, ne pouvant se résoudre à rappeler l'image de la mort.

--Mon frère vous avait-il quelquefois parlé de moi, madame? reprit
Alice, qui l'observait toujours.

--Oui, Madame, souvent.

--Et ne puis-je savoir ce qu'il vous disait?

--Lorsqu'il était malade d'irritation nerveuse, il avait de grands accès
de scepticisme et presque de haine contre le genre humain tout entier...

--Et, l'on m'a dit, contre notre sexe particulièrement?

Isidora se troubla légèrement; puis elle reprit aussitôt:

--Dans ces moments-là, il exceptait une seule femme de la réprobation.

--Et c'était vous, sans doute, Madame?

--Non, Madame, répondit Isidora, d'un accent de franchise courageuse!
c'était vous. Ma soeur est un ange, disait-il: ma soeur n'a jamais eu un
seul instant, dans toute sa vie, la pensée du mal.

--Mais, Madame... cet éloge exagéré, sans doute, ne renfermait-il pas un
reproche muet contre quelque autre femme?

--Vous voulez dire contre moi? Écoutez, Madame, reprit Isidora avec une
audace presque majestueuse, je ne suis pas venue ici pour me confesser
des reproches justes ou injustes que la passion d'un homme a pu
m'adresser. Le récit de pareils orages épouvanterait peut-être votre âme
tranquille. Je me crois assez justifiée par la preuve de haute estime
que votre frère m'a donnée en m'épousant. Je ne sais pas ce que contient
cette lettre; j'en ai respecté le secret et j'ai rempli ma mission. Je
n'ai jamais eu l'intention de me prêter à un interrogatoire, quelque
gracieux et bienveillant qu'il pût sembler....

En parlant ainsi, Isidora se levait avec lenteur, ramenait son châle sur
ses épaules, et se disposait à prendre congé.«Pardon, Madame, reprit
Alice, qui, choquée de sa raideur, voulait absolument tenter une
dernière épreuve: soyez assez bonne pour prendre connaissance de cette
lettre que vous m'avez remise.»

Elle présenta la lettre à Isidora, et approcha d'elle un guéridon et une
bougie, voulant observer quelle impression cette lecture produirait sur
son impénétrable physionomie.

Isidora parut éprouver une vive répugnance à subir l'épreuve; elle était
venue armée jusqu'aux dents, elle craignait de s'attendrir en présence
de témoins. Cependant, comme elle ne pouvait refuser, elle se rassit,
posa la lettre sur le guéridon, et, baissant la tête sous son voile,
comme si elle eût été myope, elle déroba entièrement son visage aux
investigations d'Alice.

L'idée de la mort était si antipathique à cette nature vivace, le
spectacle de la mort lui avait été si redoutable, cette lettre lui
rappelait de si affreux souvenirs, qu'elle ne put y jeter les yeux sans,
frissonner. Des tressaillements involontaires trahirent son angoisse; et
quand elle eut fini;

«Pardon, Madame, dit-elle à Alice; je suis obligée de de recommencer, je
n'ai rien compris, je suis trop troublée.»

_Troublée!_ pensait Alice; elle ne peut même pas dire _émue!_ Si son
âme est aussi froide que ses paroles, quelle âme de bronze est-ce là?

[Illustration 05.png: Elle s'accouda sur la cheminée, l'oeil fixé sur la
pendule.]

Isidora relut la lettre avec un imperceptible tremblement nerveux; puis
elle abaissa son voile sur son visage, se releva, et fit le geste de
rendre le papier à sa belle-soeur; mais tout à coup elle chancela,
retomba sur son fauteuil, et, joignant ses mains crispées, elle laissa
échapper une sorte de cri, un sanglot sans larmes, qui révélait une
angoisse profonde, une mystérieuse douleur.

La bonne Alice n'en demandait pas davantage. Dès qu'elle la vit
souffrir, elle s'approcha d'elle, prit ses deux mains, qu'elle eut
quelque peine à désunir, et, se penchant vers elle avec un reste
d'effroi:

--Pardonnez-moi d'avoir rouvert cette plaie, lui dit-elle d'une voix
caressante; mais n'est-ce pas devant moi et avec moi que vous devez
pleurer?

--Avec vous? s'écria la courtisane effarée.

Puis, la regardant en face, elle vit cette douce et bienfaisante figure
qui s'efforçait de lui sourire à travers ses larmes.

Ce fut comme un choc électrique. Il y avait peut-être vingt ans
qu'Isidora n'avait senti l'étreinte affectueuse, le regard compatissant
d'une femme pure; il y avait peut-être vingt ans qu'elle raidissait son
âme orgueilleuse contre tout insultant dédain, contre toute humiliante
pitié. Malgré ce que Félix lui avait dit de la bonté de sa soeur, et
peut-être même à cause de ce respect enthousiaste qu'il avait pour
Alice, Isidora était venue la trouver, le coeur disposé à la haine. On
ne sait pas ce que c'est que le mépris d'une femme pour une femme.
Pour la première fois depuis qu'elle était tombée dans l'abîme de la
corruption, Isidora recevait d'une femme honnête (comme ses pareilles
disent avec fureur) une marque d'intérêt qui ne l'humiliait pas. Tout
son orgueil tomba devant une caresse. La glace dont elle s'était
cuirassée se fondit en un instant. Toutes les facultés aimantes de son
être se réveillèrent; et, passant d'un excès de réserve à un excès
d'expansion, ainsi qu'il arrive à ceux qui luttent depuis longtemps,
elle se laissa tomber aux pieds d'Alice, elle embrassa ses genoux avec
transport, et s'écria à plusieurs reprises, au milieu de sanglots et de
cris étouffés:

«Mon Dieu! que vous me faites de bien! Mon Dieu! que je vous remercie!»

[Illustration 06.png: Je vais attendre Monsieur?]

En voyant enfin des torrents de larmes obscurcir ces beaux yeux, dont
l'audacieuse limpidité l'avait consternée, Alice sentit s'envoler toutes
ses répugnances. Elle releva la pécheresse et, la pressant sur son sein,
elle osa baiser ses joues inondées de pleurs.

L'effusion d'Isidora ne connut plus de bornes; elle était comme ivre,
elle dévorait de baisers les mains de sa jeune soeur, comme elle
l'appelait déjà intérieurement. «Une femme, disait-elle avec une sorte
d'égarement, une amie, un ange! ô mon Dieu! j'en mourrai de bonheur,
mais je serai sauvée!» Son enthousiasme était si violent qu'il effraya
bientôt Alice. Dans ces âmes sombres, la joie a un caractère fébrile,
que les âmes tendres et chastes ne peuvent pas bien comprendre. Et
cependant rien n'était plus chaste que la subite passion de cette
courtisane pour l'angélique soeur qui lui rouvrait le chemin du
ciel. Mais ce brusque retour à l'attendrissement et à la confiance,
bouleversait son âme trop longtemps froissée. Elle ne pouvait passer de
l'amer désespoir à la foi souriante qu'en traversant un accès de folie.
Elle en fut tout à coup comme brisée, et se jetant sur un sopha:
«J'étouffe, dit-elle, je ne suis pas habituée aux larmes, il y a si
longtemps que je n'ai pleuré! Et puis, je ne croyais pas pouvoir jamais
sentir un instant de joie... Il me semble que je vais mourir.»

En effet, elle devint d'une pâleur livide, et Alice fut effrayée de voir
ses dents serrées et sa respiration suspendue. Elle craignit une attaque
de nerfs, et sonna précipitamment sa femme de chambre.

La femme de chambre, au lieu de venir, courut à l'appartement du jeune
Félix, où se tenait Jacques Laurent dans l'attente de son sort.

L'enfant dormait, Jacques agité s'efforçait de lire. La femme de chambre
le pria de se rendre auprès de madame. Tel était l'ordre qu'elle avait
reçu de sa maîtresse un quart d'heure auparavant; et, dans son émotion,
Alice avait oublié que le coup de sonnette devait être le signal de cet
avertissement donné à Jacques. Voilà pourquoi au bout de cinq minutes,
au lieu de voir entrer sa femme de chambre, elle vit entrer Laurent.

Ou plutôt elle ne le vit pas. Il s'avançait timidement, et Alice
tournait le dos à la porte par où il entra. Agenouillée près de sa
belle-soeur, elle essayait de ranimer ses mains glacées. Cependant
Isidora n'était point évanouie. Morne, l'oeil fixe, et le sein oppressé,
il semblait qu'elle fût retombée dans le désespoir, faute de puissance
pour la joie. La douce Alice semblait la supplier de faire un nouvel
effort pour chasser le démon Elle semblait prier pour elle, tout en la
priant elle-même de se laisser sauver.

Jacques s'attendait si peu à un tel résultat de l'entrevue de ces deux
femmes, qu'il resta comme pétrifié de surprise devant l'admirable groupe
qu'elles formaient devant lui. Toutes deux en deuil, toutes deux pâles:
l'une toute semblable à un ange de miséricorde, l'autre à l'archange
rebelle qui mesure l'espace entre l'abîme et le firmament.

Cependant l'habitude de s'observer et de se contraindre était si forte
chez cette dernière qu'elle y obéissait encore machinalement. Elle fut
la première à s'apercevoir du léger bruit que fit l'entrée de Jacques,
et, sortant de sa torpeur par un grand effort, elle recouvra la parole.
«Je suis insensée, dit-elle à voix basse à sa belle-soeur. L'état où je
suis me rendrait importune si je restais plus longtemps. Permettez-moi
de m'en aller tout de suite. Il vous arrive du monde, et je ne veux pas,
qu'on, me voie chez vous. Oh! à présent que je vous connais, je vous
aime, et je ne veux pas vous exposer à des chagrins pour moi; j'aimerais
mieux ne vous revoir jamais, Mais je vous reverrai, n'est-ce pas? Oh!
permettez-moi de revenir en secret! je vous le demanderais à genoux si
nous étions seules.»

--Je veux que vous reveniez, répondit Alice en l'aidant à se lever, «et
bientôt j'espère que ce ne sera plus en secret. Pendant quelques jours
encore permettez-moi de causer seule, librement avec vous.

--Quand ordonnez-vous que je revienne? dit Isidora, soumise comme un
enfant.

--Si je croyais vous trouver seule chez vous...

--Vous me trouverez toujours seule.

--A certaines heures? lesquelles?

--A toutes les heures. Avec l'espérance de vous voir un instant, je
fermerai ma porte toute la journée.

--Mais quels jours?

--Tous les jours de ma vie s'il le faut, pour vous voir un seul jour.

--Mon Dieu! que vous me touchez! que vous me paraissez aimante!

--Oh! je l'ai été, et je le deviendrai si vous voulez m'aimer un peu.
Mais ne dites rien encore; ce serait de la pitié peut-être. Tenez, vous
ne pouvez pas venir chez moi ostensiblement, cela peut attirer sur vous
quelque blâme. Je sais qu'on a une détestable opinion de moi dans votre
famille. Je croirais que je la mérite si vous la partagiez. Mais je ne
veux pas que mon bon ange souffre pour le bien qu'il veut me faire.
Venez chez moi par les jardins. Il y a une petite porte de communication
dans votre mur; près de la porte une serre remplie de fleurs, où vous
pouvez vous tenir sans que personne vous voie, et où vous me trouverez
toujours occupée à vous aimer et à vous attendre.

Malgré tout ce qu'il y avait d'affectueux dans ces paroles, le souvenir
de cette petite porte, de ce mur mitoyen et de cette serre fut un coup
de poignard qui réveilla les douleurs personnelles d'Alice. Elle se
rappela Jacques Laurent, tourna brusquement la tète, et le vit au fond
de l'appartement où il s'était timidement réfugié, tandis qu'elle
conduisait lentement Isidora vers l'issue opposée, en parlant bas avec
elle. Elle promit, mais sans s'apercevoir cette fois de la joie et de
la reconnaissance d'Isidora. Enfin, voyant que celle-ci sortait et se
soutenait à peine, tant l'émotion l'avait brisée, elle appela Jacques
avec un sentiment de grandeur et de jalousie indéfinissable.

--Mon ami, lui dit-elle, donnez donc le bras à ma belle-soeur, qui est
souffrante, et conduisez-la à sa voiture.

--Sa belle-soeur! pensa la courtisane. Elle ose m'appeler ainsi devant
un de ses amis! elle n'en rougit pas! et elle revint vers Alice pour la
remercier du regard et saisir une dernière fois sa main qu'elle porta à
ses lèvres. Dans son émotion délicieuse, elle vit Jacques confusément,
sans le regarder, sans le reconnaître, et accepta son bras, sans pouvoir
détacher ses yeux du visage d'Alice. Et comme Jacques, embarrassé de sa
préoccupation, lui rappelait qu'il la conduisait à sa voiture.

--Je suis à pied, dit-elle. Quand on demeure porte à porte! Et, tenez,
si la petite porte du jardin n'est pas condamnée, ce sera beaucoup plus
court par là.

--Je vais sonner pour qu'on aille ouvrir, dit Alice; et elle sonna en
effet. Mais son âme se brisa en voyant Isidora, appuyée sur le bras de
Jacques, descendre le perron du jardin, et se diriger vers le lieu de
leurs anciens rendez-vous. Elle eut la pensée de les suivre. Rien n'eut
été plus simple que de reconduire elle-même sa belle-soeur par ce
chemin; rien ne lui parut plus monstrueux, plus impossible que cet acte
de surveillance, tant il lui répugna, Elle ne pouvait pas supposer
qu'Isidora n'eût pas reconnu Jacques. «Comme elle se contient jusqu'au
milieu de l'attendrissement!» se disait-elle. «Et lui, comme il a paru
calme! Quelle puissance dans une passion qui se cache ainsi! Ne sais-je
pas moi-même que plus l'âme est perdue, plus l'apparence est sauvée?

Elle s'accouda sur la cheminée, l'oeil fixé sur la pendule, l'oreille
tendue au moindre bruit, et comptant les minutes qui allaient s'écouler
entre le départ et le retour de Jacques.

Isidora et Jacques marchaient sans se parler. Elle était plongée dans un
attendrissement profond et délicieux, et ne songeait pas plus à regarder
l'homme qui lui donnait le bras que s'il eût été une machine. Il
s'applaudissait d'avoir échappé à l'embarras d'une reconnaissance, et,
pensant à la bonté d'Alice, lui aussi, il se gardait bien de rompre le
silence; mais un hasard devait déjouer cette heureuse combinaison du
hasard. Le domestique qui marchait devant eux s'était trompé de clef,
et lorsqu'il l'eut vainement essayée dans la serrure, il s'accusa d'une
méprise, posa sur le socle d'un grand vase de terre cuite, destiné à
contenir des fleurs, la bougie qu'il tenait à la main, et se prit à
courir à toutes jambes vers la maison pour rapporter la clef nécessaire.

Jacques Laurent resta donc tête à tête avec son ancienne amante sous
l'ombrage de ces grands arbres qu'il avait tant aimés, devant cette
porte qui lui rappelait leur première entrevue, et dans une situation
tout à faite embarrassante pour un homme qui n'aime plus. L'air d'un
soir chargé d'orage, c'est-à-dire lourd et chaud, ne faisait pas
vaciller la flamme de la bougie, et son visage se trouvait, si bien
éclairé qu'au premier moment Isidora devait le reconnaître, à moins que,
dans la foule de ses souvenirs, le souvenir d'un amour si promptement
satisfait, si promptement brisé, put ne pas trouver place parmi tant
d'autres.

Il affectait de détourner la tête, cherchant ce qu'il avait à dire, ou
plutôt ce qu'il pouvait se dispenser de dire pour ne pas manquer à la
bienséance. Offrir à sa compagne préoccupée de la conduire à un banc
en attendant le retour du domestique, lui demander pardon de ce
contre-temps, rien ne pouvait se dire en assez peu de mots pour que sa
voix ne risquât pas de frapper l'attention. Il crut sortir d'embarras en
apercevant une de ces chaises de bois qu'on laisse dans les jardins, et
il fit un mouvement pour quitter le bras de madame de S... afin d'aller
lui chercher ce siège. Ce pouvait être une politesse muette. Il se crut
sauvé. Mais tout à coup il sentit son bras retenu par la main d'Isidora
qui lui dit avec vivacité:

--Mais, Monsieur, je vous connais, vous êtes... Mon Dieu, n'êtes-vous
pas...

«Je suis Jacques Laurent», répondit avec résignation le timide jeune
homme, incapable de soutenir aucune espèce de feinte, et jugeant
d'ailleurs qu'il était impossible d'éviter plus longtemps cette crise
délicate. Puis, comme il sentit le bras d'Isidora presser le sien
impétueusement, un sentiment de méfiance, et peut-être de ressentiment,
lui rendit le courage de sa fierté naturelle.

--Probablement, Madame, lui dit-il, ce nom est aussi vague dans vos
souvenirs que les traits de l'homme qui le porte.

--Jacques Laurent, s'écria madame de S..., sans répondre à ce froid
commentaire, Jacques Laurent ici, chez madame de T....! et dans cet
endroit!... Ah! cet endroit qui m'a fait vous reconnaître, je ne l'ai
pas revu sans une émotion terrible, et j'ai été comme forcée de vous
regarder, quoique... Jacques, vous ici avec moi?... Mais comment cela
se fait-il?... Que faisiez-vous chez madame de T...? Vous la connaissez
donc?... Oui: elle vous a appelé son ami.... Vous êtes son ami... Son
amant peut-être!... Écoutez, Jacques, écoutez, il faut que je vous
parle, ajouta-t-elle avec précipitation en voyant revenir le serviteur
avec la clef.

--Non, pas maintenant, dit Jacques troublé et irrité: surtout pas après
le mot insensé que vous venez de dire...

--Ah! reprit-elle en baissant la voix à mesure que le domestique
s'approchait, quel accent d'indignation! je crois entendre la voix de
Jacques au bal masqué lorsque, pour l'éprouver, je le supposais l'amant
de Julie! Au nom de la pauvre Julie qui est morte dans tes bras,
Jacques, écoute-moi un instant, suis-moi. Mon avenir, mon salut, ma
consolation sont dans vos mains, Monsieur... Si vous êtes un homme juste
et loyal comme vous l'étiez jadis... Si vous êtes un homme d'honneur,
parlez-moi, suivez-moi... ou je croirai que vous êtes mon ennemi, un
lâche ennemi comme les autres! Eh bien! n'hésitez donc pas! dit-elle
encore pendant que le domestique faisait crier la clef dans la serrure
rouillée; rien de plus simple que vous me donniez le bras jusqu'à mes
appartements. Rien de plus grossier que de me laisser traverser seule
l'autre jardin.» Et elle l'entraîna.

--Je vais attendre monsieur? dit le vieux Saint-Jean avec cet admirable
accent de malicieuse bêtise qu'ont, en pareil cas, ces espions
inévitables donnés par la civilisation.

--Non, répondit Jacques avec sa douceur et sa bonhomie ordinaires,
laissez la clef, je vais la rapporter en revenant.

--En ce cas, je vais la mettre en dehors pour que monsieur puisse
revenir.

Jacques n'écoutait plus. Emporté comme par le vent d'orage, il suivait
Isidora, qui, parvenue au milieu du jardin, tourna brusquement du côté
de la serre, et l'y fit entrer avec une sorte de violence.

Elle ne s'arrêta qu'auprès de la cuvette de marbre, et de ce banc garni
de velours bleu, sur lequel elle s'était assise près de lui pour la
première fois. «Ne dites rien, Jacques! s'écria-t-elle en le forçant de
s'asseoir à ses côtés, ne préjugez rien, ne pensez rien, jusqu'à ce que
vous m'ayez entendue. Je vous connais, je sais que des questions ne vous
arracheraient rien: je ne vous en ferai point. Je vois que vous avez
de la répugnance à venir ici, de l'inquiétude et de l'impatience à y
rester!... Je ne vous retiendrai pas longtemps. Je crois deviner... mais
peu importe. Ce que je dirai sera vrai ou faux, vous ne répondrez pas,
mais voilà ce que j'imagine, il faut que vous le sachiez pour comprendre
ma situation et ma conduite. Vous êtes intimement lié avec madame de
T..., vous êtes entré chez elle tout à l'heure sans être annoncé, comme
un habitué de la maison... dans sa chambre... car c'était sa chambre
ou son boudoir, je n'ai pas bien regardé... Vous l'aimez! car vous
tremblez; oui, je sens trembler votre main qui repousse en vain la
mienne. Elle vous aime peut-être! Bah! il est impossible qu'elle ne
vous aime pas! Que ce soit amour ou amitié, elle vous estime, elle
vous écoute, elle vous croit! Vous lui avez parlé de moi; elle vous a
consulté! Vous lui avez dit... Mais non, vous ne lui avez pas dit de mal
de moi, sa conduite me le prouve. Sa conduite envers moi est admirable,
c'est dire que la vôtre entre elle et moi l'a été aussi... Jacques, je
vous remercie... Je parle comme dans un rêve, et je comprends à mesure
que je parle... Mon premier mouvement, en vous voyant, a été la peur,
châtiment d'une âme coupable! Mais mon second mouvement est celui de
ma vraie nature, nature confiante et droite, que l'on a faussée et
torturée. Aussi mon second mouvement est la confiance, la gratitude...
une gratitude enthousiaste! Jacques! vous êtes toujours le meilleur des
hommes, et vous avez pour maîtresses la meilleure des femmes! Ce bonheur
vous était dû; en homme généreux, vous avez voulu me donner du bonheur
aussi, et, grâce à vous, cette femme est mon amie! Oh! que vous êtes
grands tous les deux!»

Et, dans un élan irrésistible, Isidora pencha son visage baigné de
larmes jusqu'à effleurer de ses lèvres tremblantes les mains du craintif
jeune homme.

«Laissez, Madame, laissez, répondit-il effrayé de l'émotion qui le
gagnait et en faisant un effort pour s'éloigner d'elle, autant que le
permettait la largeur du siège de marbre; vous êtes dangereuse jusque
dans vos meilleurs mouvements, et je ne peux pas vous écouter sans
frayeur. Vous êtes hardie et vous aimez à profaner, jusque dans vos
élans d'amour pour les choses saintes. Otez de votre imagination
audacieuse l'idée de cette liaison intime avec madame de T... Sachez, en
un mot, que je suis le précepteur de son fils, et, par conséquent, le
commensal et l'habitué nécessaire de sa maison. Je venais lui parler de
son enfant, quand je suis entré étourdiment dans son petit salon. Je
ne me permets pas d'autres sentiment envers elle qu'un dévouement
respectueux, et l'estime qu'on doit à une femme éminemment vertueuse:
et, quant à celui qu'elle peut avoir pour moi, c'est la confiance en
mes principes et la bonne opinion qu'une personne sensée doit avoir de
l'homme à qui elle confie l'âme de son enfant. Quel démon vous pousse à
bâtir un roman extravagant, impossible? Est-ce là le respect et l'amour
que vous témoigniez tout à l'heure à madame de T... par vos humbles
caresses? A peine l'émotion que sa bonté vous cause est-elle dissipée,
que déjà vous l'assimilez à toutes les femmes que vous connaissez;
apprenez à connaître, Madame, apprenez à respecter, si vous voulez
apprendre à aimer.»

Sauf l'amour avoué, sauf le bonheur des deux amants, la pauvre Isidora,
dans sa candeur cynique, avait deviné juste, et c'était en effet un bon
mouvement qui l'avait poussée à penser tout haut; mais elle ne savait
pas qu'en s'exprimant ainsi, elle mettait la main sur des plaies vives.
L'indignation de Jacques lui fit un mal affreux, et la haine de la
pudeur et de la vertu lui revint au coeur plus amère, plus douloureuse
que jamais.

--Quel langage! quelle colère et quel mépris! dit-elle en se levant et
en regardant Jacques avec un sombre dédain. Vous niez l'amour et vous
exprimez un pareil respect! Le nom de votre idole vous paraît souillé
dans ma bouche, et son image dans ma pensée! Vous n'êtes pas habile,
Jacques; vous ne savez pas que les femmes comme moi sont impossibles à
tromper sur ce point. Le respect, c'est l'amour! En vain vous faites une
distinction affectée de ces deux mots: quiconque n'aime pas, méprise,
quiconque aime vénère; il n'y a pas deux poids et deux mesures pour
connaître le véritable amour. Moi aussi j'ai été aimée une fois dans
ma vie; est-ce que vous l'avez oublié, Jacques? Et comment l'ai-je su?
c'est parce qu'on ne le disait pas, c'est parce qu'on n'eût jamais osé
me l'avouer, c'est enfin parce qu'on me respectait. Et cela se passait
ici, il y a trois ans; c'est ici que, sur ce banc, osant à peine
effleurer mon vêtement, et frémissant de crainte quand, en touchant ces
fleurs, votre main rencontrait la mienne, vous seriez mort plutôt que
de vous déclarer, vous seriez devenu fou plutôt que de vous avouer à
vous-même que vous m'aimiez... Mais voilà que vous êtes devenu un homme
civilisé à mon égard, c'est-à-dire que vous me méprisez, et que vous
exaltez devant moi une autre femme! C'est tout simple, Jacques, c'est
tout simple, vous ne m'aimez plus et vous l'aimez.. Je m'en doutais, je
le sais à présent. En vérité, Jacques, vous êtes bien maladroit, et le
secret d'une femme _vertueuse_, comme vous dites, est en grand danger
dans vos mains.

--Est-ce là tout ce que vous aviez à me dire? reprit Jacques irrité, en
se levant à son tour. Je croyais bénir le jour où je vous retrouverais
digne d'une noble et fidèle amitié; mais je vois bien que Julie est
morte, en effet, comme vous le disiez tout à l'heure, et qu'il ne me
reste plus qu'à pleurer sur elle.

--Ah! malheureux, ne blasphème pas! s'écria-t-elle en se tordant les
mains; que ne peux-tu dire la vérité? pourquoi Julie n'est-elle pas
morte et ensevelie à jamais au fond de ton coeur et du mien? mais
l'infortunée ne peut pas mourir. Cette âme pure et généreuse s'agite
toujours dans le sein meurtri et souillé d'Isidora; elle s'y agite en
vain, personne ne veut lui rendre la vie; elle ne peut ni vivre ni
mourir. Vraiment je suis un tombeau où l'on a enfermé une personne
vivante. Ah! philosophe sans intelligence et sans entrailles, tu ne
comprends rien à un pareil supplice, et cette agonie te fait sourire de
pitié. Sois maudit, toi que j'ai tant aimé, toi que seul parmi tous les
hommes, je croyais capable d'un grand amour! puisses-tu être puni du
même supplice! puisses-tu te survivre à toi-même et conserver le désir
du bien, après avoir perdu la foi!

Son voile noir était tombé sur ses épaules, et sa longue chevelure,
déroulée par l'humidité de la nuit, flottait éparse sur sa poitrine
agitée. La lune, en frappant sur le vitrage de la serre, semait sur elle
de pâles clartés dont le reflet bleuâtre la faisait paraître plus belle
et plus effrayante. Elle ressemblait à lady Macbeth évoquant dans ses
malédictions et dans ses terreurs les esprits malfaisants de la nuit.

Le coeur de Jacques se rouvrit à la pitié et à une sorte d'admiration
pour ce principe d'amour et de grandeur qu'une vie funeste n'avait pu
étouffer en elle; une âme vulgaire ne pouvait pas souffrir ainsi.

«Julie, lui dit-il, en lui prenant le bras avec énergie, reviens donc à
toi-même; s'il ne faut pour cela que rencontrer un coeur ami, ne l'as-tu
pas trouvé aujourd'hui? N'étais-tu pas tout à l'heure affectueusement
pressée dans les bras d'un être généreux, excellent entre tous? Cette
femme qui, en dépit des préjugés du monde, t'a nommée sa soeur et t'a
promis de venir ici pour te consoler et te bénir, n'est-ce donc pas
un secours que le ciel t'envoie? n'est-ce donc pas un messager de
consolation qui doit briser la pierre de ton cercueil? Ta fierté
implacable, qui repoussait jadis le pardon de l'amour, refusera-t-elle
la nouvelle alliance de l'amitié? Ne m'attribuez pas les généreux
mouvements de cette noble femme. Son coeur n'a pas besoin
d'enseignement; mais sachez bien que si elle en avait besoin, et
si j'avais sur elle l'influence qu'il vous a plu tout à l'heure de
m'attribuer, je voudrais que vous dussiez le repos de votre conscience
et la guérison de vos blessures à cette main de femme, plutôt qu'à celle
d'aucun homme.»

L'exaspération d'Isidora était déjà tombée, comme le vent capricieux
de l'orage lorsqu'il s'abat sur les plantes et semble s'endormir en
touchant la terre. Mobile comme l'atmosphère, en effet, elle écoutait
Jacques d'un air moitié soumis, moitié incrédule.

--Tu as peut-être raison, dit-elle, peut-être! Je n'en sais rien encore,
j'ai besoin de me recueillir, de m'interroger. Je suis partagée entre
deux élans contraires: l'un, qui me pousse aux genoux de cette femme au
front d'ange, l'autre, qui me fait haïr et craindre la protection de
cette dame à la voix de sirène. Une dévote, peut-être! qui veut me mener
à l'église et me présenter au monde des sacristies, comme un trophée
de sa béate victoire. Ah! que sais-je? En Italie aussi, des femmes de
qualité ont voulu me convertir. Elles m'appelaient dans leur oratoire,
et m'eussent chassée de leur salon. Faudrait-il passer par le
confessionnal et la communion pour entrer chez ma belle-soeur? Ah!
jamais! jamais de bassesse! de l'insolence, de la haine, des outrages,
je le veux bien, mais de l'hypocrisie et de la honte, jamais!

--Et vous avez raison, reprit Jacques; à ces craintes, je vois que vous
êtes toujours injuste; mais, à ces résistances, je vois que vous avez
la vraie fierté. Mais me croyez-vous donc enrôlé parmi les jésuites de
salons, que vous me supposez capable de vous engager dans de si lâches
intrigues? sachez que madame de T... n'est pas dévote.

«Pardonnez-moi tout ce que je dis, Jacques, vous voyez bien que je n'ai
pas ma tête. Ma pauvre tête que, ce matin, je croyais si forte et si
froide, elle a été brisée, ce soir, par trop d'émotions. Cette femme
m'a enivrée avec sa bonté et ses caresses, et toi, tu m'as tuée avec ta
figure douce et tes blonds cheveux, m'apparaissant tout à coup comme le
spectre du passé devant cette porte, dans ce lieu fatal où je t'ai vu
pour ne jamais t'oublier. Ah! que je t'ai aimé, Jacques! Tu ne l'as
jamais su, et tu as pu ne pas le croire. Ma conduite avec toi t'a paru
odieuse. Elle était sage, elle était dévouée; je sentais que je n'étais
pas digne de toi, que tu ne pourrais jamais oublier ma vie, qu'en
devenant passionné tu allais devenir le plus malheureux des hommes. Je
n'ai pas voulu changer en une vie de larmes ce souvenir d'une nuit de
délices. Et, qu'est-ce que je dis? ce n'est pas cette nuit-là que je me
suis rappelée avec le plus de bonheur et de regrets. C'est ce premier
amour enthousiaste et timide que tu avais pour moi lorsque tu ne me
connaissais que sous le nom de Julie, lorsque tu me croyais une femme
pure, lorsque tu venais ici tout tremblant, et que, n'osant me parler de
ton amour, tu me parlais de mes camélias. Ah! ne m'ôte pas ce souvenir,
Jacques, et quelque coupable que tu m'aies jugée depuis, quelque
insensée que je te paraisse encore, ne me reprends pas le passé, ne me
dis pas que tu n'as pas senti pour moi un véritable amour; c'est le
seul amour de ma vie, vois-tu, c'est mon rêve, c'est mon roman de jeune
fille, commencé à trente ans, fini en moins de deux semaines...! fini!
oh non! ce rêve ne m'a jamais quittée. Il ne finira qu'avec ma vie; je
n'ai aimé qu'une fois, je n'ai aimé qu'un seul homme, et cet homme c'est
toi, Jacques: ne le savais-tu point, ne le vois-tu pas? Je t'ai emporté
dans le secret de mon coeur, et je t'y ai gardé comme mon unique trésor.
Depuis trois ans, il ne s'est pas passé un jour, une heure, où je n'aie
été plongée dans le ravissement de mon souvenir. C'est là ce qui m'a
fait vivre, c'est là ce qui m'a donné la force d'être irréprochable
dans mes actions depuis trois ans, comme j'étais irréprochable dans mes
pensées. Je voulais me purifier par une vie régulière, par des habitudes
de fidélité. J'ai essayé d'aimer Félix de S... comme on aime un mari
quand on n'a pas d'amour pour lui et qu'on respecte son honneur. Et lui,
le crédule jeune homme, s'est cru aimé du jour où j'ai eu une véritable
passion dans l'âme pour un autre. Mais il a eu raison de m'estimer et de
me respecter au point de vouloir me donner son nom. Ne lui avais-je pas
sacrifié la satisfaction du seul amour que j'aie véritablement senti?
Aussi, quand j'ai accepté ce nom et cette formalité significative du
mariage, j'ai songé à toi, Jacques, je me suis dit: Si Félix revient à
la vie, du moins Jacques saura que j'ai mérité d'être réhabilitée; s'il
succombe, Jacques me reverra purifiée, ce ne sera plus une courtisane
qu'il pressera en frissonnant contre sa poitrine, ce sera la comtesse de
S..., la veuve d'un honnête homme, une femme indépendante de tout lien
honteux, une maîtresse fidèle, éprouvée par trois ans d'absence et libre
de se donner après un combat de trois ans contre les hommes et contre
lui-même... Oh! Jacques, c'est ainsi que je t'ai aimé, et je reviens
ici, je me berce depuis vingt-quatre heures des plus doux rêves. Je
caresse mille projets, je m'endors dans les délices de mon imagination
en attendant que je fasse des démarches pour te chercher et te
retrouver; et tout à coup le roman infernal de ma destinée s'accomplit:
tu parais devant moi, tu sembles sortir de terre, juste à l'endroit où
je t'ai vu pour la première fois! Je t'enlève, je t'entraîne ici, parmi
ces fleurs, où pour la première fois tu m'as parlé... Nous sommes
seuls... je suis encore belle... je t'aime avec passion... et toi tu ne
m'aimes plus! oh! c'est horrible, et voilà toute ma vie expiée dans ce
seul instant.»

La pâle traduction que nous venons de donner des paroles d'Isidora ne
saurait donner une idée de son éloquence naturelle. Ce don de la parole,
quelques femmes, même les femmes vulgaires en apparence, le possèdent à
un degré remarquable et l'exercent jusque sur des sujets frivoles. La
profession d'avocat conviendrait merveilleusement à certaines femmes du
peuple que vous avez dû rencontrer aussi bien que moi, et sur les lèvres
desquelles le discours venait de lui-même s'arranger à propos du moindre
objet de négoce ou du moindre récit de l'événement du quartier.
Les Parisiennes ont particulièrement cette faculté oratoire, cette
propension à énoncer leur pensée sous des formes pittoresques ou
littéraires et avec une pantomime animée, gracieuse ou plaisante,
minaudière ou passionnée, emphatique ou naïve. Isidora était une de
ces enfants du peuple de Paris, une de ces mobiles et saisissantes
imaginations qui se répandent en expressions aussi vite qu'elles
s'impressionnent. Elle avait donné à son propre esprit, par la lecture
et le spectacle des arts, une éducation recherchée, brillante et presque
solide, dans les loisirs de la richesse; et l'élocution facile qu'elle
avait eue pour la répartie mutine et l'apostrophe mordante, elle l'avait
conservée, pour l'analyse de ses sentiments et le récit de ses émotions
passionnées. Jacques avait déjà été frappé de cette éloquence féminine,
déjà il en avait subi diversement l'influence, lorsqu'elle avait été
tour à tour la divine Julie et l'audacieux domino de l'Opéra. Il se
sentit de nouveau sous le charme, et ce ne fut pas sans une terreur
mêlée de plaisir. Il ne se piquait pas d'être un stoïque, et son amour
pour Alice n'ayant jamais reçu d'encouragement, n'ayant pu nourrir
aucune espérance, n'était pas un préservatif à l'épreuve du feu d'une
passion expansive et provocante comme l'était celle d'Isidora. Nous
essaierions en vain de faire deviner l'expression de sa physionomie
si calme et si hautaine à l'habitude, si puissante de persuasion
lorsqu'elle révélait tout à coup des orages cachés; ni les accents de
sa voix éteinte dans les discours sans intérêt, flexible, saccadée,
pénétrante, déchirante dans l'abandon du désespoir et de l'amour.
Jacques sentit qu'il tremblait, qu'il avait alternativement chaud et
froid, qu'il retombait sous l'empire de la fascination, et Isidora qui,
par instants, jetait ses bras autour de lui avec ivresse et les retirait
avec crainte, sentit, elle aussi, que Jacques perdait la tête.

Et pourtant, hélas! tout ce qu'elle venait de lui dire était-il bien
vrai? Sincère, oui; mais véridique, non. Qu'elle crût, dans cet instant,
ne rien raconter que d'historique dans sa vie, et que dans sa vie il y
eût, depuis trois ans, beaucoup de rêveries, de regrets et d'élans vers
ce pur amour de Jacques, unique, en effet, dans ses souvenirs, par sa
nature confiante et naïve, rien de plus certain; qu'elle eût été fidèle
au comte de S..., quelle eût désiré se réhabiliter par le mariage, par
besoin d'honneur plus que par désir d'une fortune assurée, cela était
encore vrai; mais qu'elle ne se fût pas laissé distraire un seul instant
de la passion de Jacques par les jouissances du faste, qu'elle l'eût
quitté dans le seul dessein de ne pas le rendre malheureux, plutôt que
pour n'être pas honteusement délaissée par Félix; qu'enfin, elle n'eût
songé qu'à Jacques en se faisant épouser, et que l'amour des richesses
certaines n'eût pas été mêlé, à l'insu d'elle-même, au désir ambitieux
d'un titre et d'une vaine considération; voilà ce qui n'était qu'à
moitié vrai. Il ne faut pas oublier qu'il y avait une bonne et une
mauvaise puissance, agissant, à forces égales, sur l'âme naturellement
grande mais fatalement corrompue de cette femme. En revoyant Jacques,
elle retrouva toute la poétique et brûlante énergie du roman qu'elle
avait caressé en secret dans sa pensée depuis trois ans; secret tour
à tour douloureux et charmant, selon la disposition de son âme
impressionnable et changeante, et qui l'avait aidée, en effet, à vivre
sagement, mais qui n'eût pas été suffisant pour une telle réforme de
conduite, sans l'espérance et la volonté de dominer et de soumettre le
comte de S... Alors elle se plut à s'expliquer à elle-même sa propre vie
par ce miracle de l'amour, qui lui plaisait davantage, parce qu'en effet
il était davantage dans ses bons instincts; et l'imagination, cette
maîtresse toute-puissante de son cerveau, qui lui tenait lieu du coeur
éteint et des sens blasés, déploya ses ailes pour l'emporter loin du
domaine de la réalité. Jacques, entraîné dans son tourbillon, perdait
pied et se sentait comme soulevé par l'ouragan dans ce monde rempli de
fantômes et d'abîmes.

Cette Isidora si séduisante, si belle et si violemment éprise de lui,
n'était elle pas la même femme qu'il avait aimée avec enthousiasme,
puis avec délire, puis enfin avec de profonds déchirements de coeur,
longtemps encore après avoir été brusquement séparé d'elle? Nous
n'oserions pas dire que six mois encore avant cette nouvelle rencontre,
Jacques, au moment d'aimer Alice, qu'il connaissait à peine, n'eût pas
éprouvé d'énergiques retours de l'ancienne et unique passion. C'était
bien plutôt lui qui eût pu, s'il eût été disposé à se vanter de sa
fidélité, raconter à Isidora qu'il avait langui et souffert pour elle
durant presque toute cette absence, et ce roman de son coeur eut été
beaucoup plus authentique que celui qu'elle venait de faire sortir de
son propre cerveau.

Pourtant je ne sais quel doute obstiné se mêlait à l'ivresse croissante
de Jacques. Tout était vrai dans l'expression d'Isidora; sa voix sonore,
son regard humide, son sein agité; mais son exaltation, pour
être sentie, n'en était pas moins appliquée à une assertion peu
vraisemblable, et la sagesse, la modestie du jeune homme, se débattaient
encore contre les séductions d'un genre de flatterie où les femmes sont
toutes-puissantes. son humble fortune, son nom ignoré, son extérieur
timide, rien en lui ne pouvait tenter la cupidité ou la vanité d'une
telle femme. Et puis, s'il est vrai que les femmes sont crédules aux
doux mensonges de l'amour, il faut bien avouer que, par nature et par
position, les hommes le sont bien davantage.

La lutte était engagée. Isidora voulait ardemment la victoire, non
qu'elle eut conservé les moeurs de la galanterie. Il n'est rien de plus
froid à cet égard que la femme qui a abusé de la liberté, rien de plus
chaste, peut-être, que celle qui rougit d'avoir mal vécu. Mais il y
a dans ces âmes-là, et il y avait dans la sienne en particulier, un
insatiable orgueil. Elle ne pouvait se résoudre à perdre Jacques malgré
elle, elle qui avait eu la force de le quitter. Le danger d'échouer,
l'étonnement de sa résistance, étaient des stimulants à cette passion
moitié sentie, moitié factice. Dans l'excitation nerveuse qu'elle
éprouvait, elle pouvait, sans efforts et sans fausseté, parcourir tous
les tons, et s'identifier, à la manière des grands artistes, avec toutes
les nuances de son improvisation brûlante. Elle frappa le dernier coup
en s'humiliant devant Jacques: «Ne me hais pas; oh! je t'en prie, ne me
hais pas! lui dit-elle en courbant presque sur son sein les flots de sa
noire chevelure. Ne crois pas que je sois indigne de ta pitié. Vois où
l'amour m'a réduite! moi qui la repoussais si fièrement autrefois, quand
tu me l'offrais, cette pitié sainte, je te la demande aujourd'hui. Je te
la demande au nom de cette femme que j'ai calomniée tout à l'heure, si
c'est calomnier le plus pur des anges de supposer qu'il t'aime. Mais si
ta modestie farouche repousse cette idée comme un crime, je la rétracte
et je désavoue les paroles que la jalousie m'a arrachées. Oui, la
jalousie, je le confesse. Cette femme que j'adorais, que j'adore
toujours dans sa bonté simple et courageuse, j'étais au moment de la
haïr en songeant... Mais je ne veux même pas répéter les mots qui
t'offensent. Sois sûr que le bon principe est assez fort en moi pour
triompher, et qu'il triomphe déjà. J'étoufferai, s'il le faut, l'amour
qui me dévore, pour rester digne de l'amitié qu'elle m'offre. Eussé-je
encore d'insolents soupçons, je les refoulerai dans mon sein, je la
respecterai comme tu la respectes. Seras-tu content, Jacques, et
croiras-tu que je t'aime?»

Jacques vit à ses pieds l'orgueilleuse Isidora, et soit que l'homme
devienne plus faible que la femme quand il s'agit de donner le change à
un véritable amour, soit qu'à bout de souffrance dans ses désirs ignorés
pour Alice, il espérât guérir un mal inutile et funeste en s'enivrant
de voluptés puissantes, il chercha l'oubli du présent dans le délire du
passé.

Isidora eût souhaité des émotions plus douces et plus profondes. Ce
ne ne fut pas sans douleur et sans effroi qu'elle accepta son facile
triomphe. Elle fut sur le point de le repousser en échange d'un mot et
d'un regard adressés à la Julie d'autrefois. Elle arracha bien a son
amant ce doux nom qui, pour elle, résumait tout son rêve de bonheur;
mais la familiarité d'un amour accepté lui ôta tout son prestige. Elle
se livra sans confiance et sans transport, à travers des larmes amères
qu'elle interpréta comme des larmes de joie; mais elle sentit avec un
affreux désespoir qu'elle mentait et qu'elle n'avait pas de plus noble
plaisir que celui de rendre Jacques infidèle à une femme austère et plus
désirable qu'elle.

Car elle devina tout en sentant battre contre son coeur ce coeur rempli
d'une autre affection, et bientôt elle éprouva l'invincible besoin de
pleurer seule et de constater que sa victoire était la plus horrible
défaite de sa vie, «Va-t'en, dit-elle à Jacques lorsque minuit sonna
dans le lointain. Tu ne m'aimes plus, ou tu ne m'aimes pas encore. Un
abîme s'est creusé entre nous. Mais je le comblerai peut-être, Jacques,
à force de repentir et de dévouement.»

Elle s'était montrée douce et résignée malgré son angoisse. Jacques ne
sentait encore que de l'attendrissement et de la reconnaissance. Il
essaya de ramener la paix dans son âme en lui parlant de l'avenir et
des affections durables. Mais, lui aussi, il sentit tout à coup qu'il
mentait. La peur et les remords le saisirent, et la parole expira sur
ses lèvres. Isidora avait été vingt fois sur le point de lui dire:
«Tais-toi, ceci est un sermon!» Mais elle se contint, soit par
stoïcisme, soit par découragement, et elle trouva des prétextes pour
se séparer de lui sans lui dévoiler, comme autrefois, la profonde et
altière douleur de son âme impuissante et inassouvie.

Jacques, confus et tremblant, rentra dans le jardin de l'hôtel de T..,
comme un larron qui voudrait se cacher de lui-même. Il referma, sans
bruit, la petite porte et jeta un regard craintif sur l'allée déserte et
les massifs silencieux.

Les volets du rez-de-chaussée, habité par Alice, étaient fermés, nulle
trace de lumière, aucun bruit à l'extérieur. Sans doute elle était
couchée.

«Ah! repose en paix, âme tranquille et sainte, pensa-t-il en approchant
de ces fenêtres sans reflets et de cette façade morne d'une maison
endormie sous le froid et fixe regard de la lune. Dors la nuit, et que
tes jours s'envolent en sereines rêveries. Que l'orage, que la honte,
que les luttes vaines et coupables, que les inutiles désirs et les
remèdes empoisonnés, que la douleur et le mal soient pour moi seul!
Maintenant me voilà condamné par ma conscience à me taire éternellement,
et je ne pourrai plus même maudire ma timidité!»

Il fallait traverser l'antichambre de madame de T... pour rentrer dans
la maison. Et qu'allait devenir Jacques si cette porte était fermée!
Mais à peine l'eut-il touchée, que Saint-Jean vint la lui ouvrir.

«Ne faites pas de bruit, monsieur Laurent, madame est _retirée_,» lui
dit le bonhomme qui l'avait attendu sur ce banc classique en velours
d'Utrecht, où les serviteurs du riche, victimes de ses caprices ou de
ses habitudes, perdent de si longues heures entre un mauvais sommeil
ou une oisiveté d'esprit plus mauvaise encore. Jacques lui exprima ses
regrets de l'avoir fait veiller. «Pardi, Monsieur, dit le bonhomme avec
un sourire moitié bienveillant, moitié goguenard, il le fallait bien,
à moins de vous faire coucher à la belle étoile, ou à l'hôtel de S...!
Rendez-moi ma clef? Eh! eh! vous l'emportez par mégarde!»

Jacques avait été mis, dans l'après-dînée, en possession de la chambre
qu'il devait occuper désormais à l'hôtel de T... Ce n'était pas
son ancienne mansarde; c'était un petit appartement beaucoup plus
confortable, situé au second, mais ayant vue aussi sur le jardin. En
examinant ce local, Jacques fut frappé du goût et de la grâce aimable
avec lesquels il avait été décoré. Tout était simple; mais, par un
étrange hasard, il semblait que la personne chargée de ce soin eût
deviné ses goûts, ses paisibles habitudes de travail, le choix des
livres qui pouvaient le charmer, et jusqu'aux couleurs de teinture qu'il
aimait. La pensée ne lui vint pourtant pas que madame de T... eût daigné
s'occuper elle-même de ces détails. Dans les commencements de son séjour
à la campagne il avait été l'objet des attentions les plus délicates
et les plus affectueuses dans ce qui concernait les douceurs de son
installation. Mais depuis qu'Alice, préoccupée d'une pensée grave qu'il
ne devinait pas, semblait s'être refroidie pour lui, il ne se flattait
plus de lui inspirer ces prévenantes bontés. Agité et craignant de
réfléchir, il se jeta sur son lit, espérant trouver dans le sommeil
l'oubli momentané de la tristesse invincible qui le gagnait.

Mais il n'eut qu'un sommeil entrecoupé et des rêves insensés. Il
pressait Alice dans ses bras, et tout à coup, son visage divin devenant
le visage désolé d'Isidora, ses caresses se changeaient en malédictions,
et la courtisane étranglait sous ses yeux la femme adorée.

Obsédé de ces folles visions, il se leva et s'approcha de sa fenêtre.
Les menaces d'orage s'étaient dissipées: il n'y avait plus au firmament
qu'une vague blancheur, des nuées transparentes, floconneuses, et
l'argent mat du clair de la lune sur un fond de moire. Laurent jeta les
yeux sur ce jardin funeste qui ne lui rappelait que des regrets ou des
remords. Mais bientôt son attention fut fixée sur un objet inexplicable.
Tout au fond du jardin, sur une espèce de terrasse relevée de trois
gradins de pierre blanche, et fermée de grands murs, marchait lentement
une forme noire qu'il lui était impossible de distinguer, mais dont
le mouvement régulier et impassible pouvait être comparé à celui d'un
pendule. Qui donc pouvait ainsi veiller dans la solitude et le silence
de la nuit? D'abord un soupçon terrible, une âcre jalousie, s'empara du
cerveau affaibli de Jacques. Comme s'il avait eu, lui, le droit d'être
jaloux! Alice attendait-elle quelqu'un à cette heure solennelle et
mystérieuse? Mais était-ce bien Alice? Isidora aussi portait un vêtement
de deuil. Aurait-elle eu la fantaisie de venir rêver dans ce jardin
plutôt que dans le sien? elle pouvait en avoir conservé une clef. Mais
comment expliquer le choix de cette promenade? D'ailleurs Alice était
mince, et il lui semblait voir une forme élancée.

Une demi-heure s'écoula ainsi. L'ombre paraissait infatigable, et elle
était bien seule. Elle disparaissait derrière de grands vases de fleurs
et quelques touffes de rosiers disposés sur le rebord de la terrasse.
Puis elle se montrait toujours aux mêmes endroits découverts, suivant la
même ligne, et avec tant d'uniformité, qu'on eût pu compter par minutes
et secondes les ailées et venues de son invariable exercice. Elle
marchait lentement, ne s'arrêtait jamais, et paraissait bien plutôt
plongée dans le recueillement d'une longue méditation qu'agitée par
l'attente d'un rendez-vous quelconque.

Jacques fatigua son esprit et ses yeux à la suivre, jusqu'à ce que,
cédant à la lassitude, et voulant se persuader que ce pouvait être la
femme de chambre de madame de T..., attendant quelque amant pour son
propre compte, il alla se recoucher. Après deux heures de cauchemar
et de malaise, il retourna à la fenêtre. L'ombre marchait toujours.
Était-ce une hallucination? Cela faisait croire à quelque chose de
surnaturel. Un spectre ou un automate pouvaient seuls errer ainsi
pendant de si longues heures sans se lasser. Où un être humain eût-il
pris tant de persévérance et d'insensibilité physique? L'horizon
blanchissait, l'air devenait froid, et les feuilles se dilataient à
l'approche de la rosée. «Je resterai là, se dit Jacques, jusqu'à ce que
la vision s'évanouisse ou jusqu'à ce que cette femme quitte le théâtre
de sa promenade obstinée. A moins de passer par-dessus le mur, il faudra
bien qu'elle se rapproche, que je la voie ou que je la devine.»

Cette curiosité, mêlée d'angoisse, fit diversion à ses maux réels. Caché
derrière la mousseline du rideau collé à ses vitres, il s'obstina à son
tour à regarder, jusqu'à ce que le jour, s'épurant peu à peu, lui permit
de reconnaître Alice. A n'en pouvoir douter, c'était elle qui, depuis
une heure du matin jusqu'à quatre, avait ainsi marché sans relâche, sans
distraction, et sans qu'aucune impression extérieure eût pu la déranger
du problème intérieur qu'elle semblait occupée à résoudre. A mesure que
le jour net et transparent qui précède le lever du soleil lui permettait
de discerner les objets, Jacques voyait son attitude, sa démarche, les
détails de son vêtement. Rien en elle n'annonçait le désordre de l'âme.
Elle avait la même toilette de deuil qu'il lui avait vue la veille; elle
n'avait pas songé à mettre un châle: elle avait la tête nue. Ses cheveux
bruns, séparés sur son beau front, ne paraissaient pas avoir été
déroulés pour une tentative de sommeil. Son pas était encore ferme
quoique un peu ralenti, ses bras croisés sur sa poitrine sans raideur
et sans contraction violente. Enfin, lorsque le premier rayon du soleil
vint dorer les plus hautes branches, elle s'arrêta au milieu de la
terrasse et parut regarder attentivement la façade de la maison. Puis
elle descendit les trois degrés et se dirigea vers la porte du petit
salon d'été, sans avoir aperçu Jacques qui se cachait soigneusement.
Lorsqu'elle fut assez près de la maison pour qu'il pût distinguer sa
physionomie, il remarqua avec étonnement qu'elle était calme, pâle, il
est vrai, comme l'aube, mais aussi sereine, et à peine altérée par la
fatigue d'une si solennelle et si étrange veillée. Et, cependant, que
n'avait-il pas fallu souffrir pour remporter une telle victoire
sur soi-même «Oh! quelle femme êtes-vous donc? s'écria Jacques
intérieurement, quand il lui eut entendu doucement refermer la porte
vitrée de son boudoir; quelle énigme vivante, quelle âme céleste nourrie
des plus hautes contemplations, ou quel coeur à jamais brisé par un
morne désespoir? Vous n'aimez pas, non, vous n'aimez pas, car vous
semblez ne pouvoir pas souffrir; mais vous avez aimé, et vous vivez
peut-être d'un souvenir du mort!» Et Jacques ne se doutait pas que ce
mort c'était lui.

«J'ai aimé!» pensait Alice en se déshabillant avec lenteur et en
s'étendant sur sa couche chaste et sombre.

Jacques fut bien abattu et bien préoccupé durant la leçon du matin qu'il
donnait ordinairement avec tant de zèle et d'amour au fils d'Alice.
Il s'en fit, des reproches. Nos fautes ont ainsi toutes sortes de
retentissements imprévus, petits ou grands, mais qui en raniment
l'amertume par mille endroits.

A la campagne, Alice avait l'habitude de venir toujours, vers la fin de
la leçon, écouter le résumé du précepteur ou de l'enfant. Jacques se
dit que toute cette vie allait changer à Paris, et qu'il ne verrait
peut-être pas Alice de la journée. On lui monta son déjeuner dans sa
chambre, et le vieux serviteur lui dit que madame avait commandé que son
couvert fût mis tous les jours à sa table à l'heure du dîner. Jacques
attendit cette heure avec anxiété. Mais il dîna tête-à-tête avec son
élève.

«Madame a la migraine, dit le bonhomme Saint-Jean, une forte migraine, à
ce qui parait; elle n'a rien pris de la journée.»

Et il secoua la tête d'un air chagrin.

Nous laisserons Jacques Laurent à ses anxiétés, et nous rendrons compte
au lecteur de la journée d'Alice.

Après quelques heures d'un sommeil calme, elle s'habilla avec le même
soin qu'à l'ordinaire, et se fit apporter la clef de la petite porte du
jardin. «Je la laisserai dans la serrure, dit-elle à Saint-Jean, et vous
ne l'ôterez jamais.» Puis elle se dirigea avec une lenteur tranquille
vers le jardin d'Isidora, et elle alla s'asseoir dans la serre, où elle
voulut rester seule quelques instants avant de la faire avertir. Il y
avait là quelque désordre, un coussin de velours tombé dans le sable,
quelques belles fleurs brisées autour de la fontaine. Alice eut un
frisson glacé; mais aucun soupir ne trahit, même dans la solitude,
l'émotion de son âme profonde.

Elle allait sa diriger enfin vers le pavillon, lorsque Isidora parut
devant elle, en robe blanche sous une légère mante noire. Isidora était
fière de porter en public ce deuil qui la faisait épouse et veuve; mais
elle haïssait cette sombre couleur et ce souvenir de mort. N'attendant
pas si tôt la visite de sa belle-soeur, elle cachait à peine sous sa
mante cette toilette du matin, molle et fraîche, dans laquelle elle se
sentait renaître. Pourtant le visage de la superbe fille était fort
altéré. Sa beauté n'en souffrait pas; elle y gagnait peut-être en
expression; mais il était facile de voir à son oeil plombé et à sa riche
chevelure à peine nouée, qu'elle avait peu dormi et qu'elle avait eu
hâte de se retremper dans l'air du matin. Il était à peine neuf heures.

Elle fit un léger cri de surprise, puis, comme charmée, elle s'élança
vers Alice; mais, dans son rapide regard, je ne sais quelle farouche
inquiétude se trahit en chemin.

Alice, clairvoyante et forte, lui sourit sans effort et lui lendit
une main qu'Isidora porta à ses lèvres avec un mouvement convulsif de
reconnaissance, mais sans pouvoir détacher son oeil, noir et craintif
comme celui d'une gazelle, du placide regard d'Alice. Alice était bien
pâle aussi; mais si paisible et si souriante, qu'on eût dit qu'elle
était l'amante victorieuse en face de l'amante trahie.

«Elle ne se doute de rien!» pensa l'autre; et elle reprit son aplomb,
d'autant plus qu'Alice ne parut pas faire la moindre attention à son
joli peignoir de mousseline blanche.

--Vous ne m'attendiez pas si matin, lui dit madame de T...; mais vous
m'aviez dit que vous défendriez votre porte et que vous ne sortiriez pas
tant que je ne serais pas venue; je n'ai pas voulu vous condamner à une
longue réclusion, et, en attendant voire réveil, je prenais plaisir à
faire connaissance avec vos belles fleurs.

--Mes plus belles fleurs sont sans parfum et sans pureté auprès de vous,
répondit Isidora, et ne prenez pas ceci pour une métaphore apportée de
l'Italie, la terre classique des rébus. Je pense naïvement ce que
je vous dis d'une façon ridicule; c'est assez le caractère de
l'enthousiasme italien. Il paraît exagéré à force d'être sincère. Ah!
Madame, que vous êtes belle au jour, que votre air de bonté me pénètre,
et que votre manière d'être avec moi me rend heureuse! Vous ne partagez
donc pas l'animosité de votre famille contre moi? Vous n'avez donc pas
le sot et féroce orgueil des femmes du grand monde?

--Ne parlons ni de ma famille, ni des femmes du monde: vous ne les
connaissez pas encore, et peut-être n'aurez-vous pas tant à vous en
plaindre que vous le croyez. Que vous importe, d'ailleurs, l'opinion
de ceux qui, de leur côté, vous jugeraient ainsi sans vous connaître?
Oubliez un peu tout ce qui se meut eu dehors de votre véritable vie,
comme je l'oublie, moi aussi; même quand je suis forcée de le traverser.
Pensez un peu à moi, et laissez-moi ne penser qu'à vous. Dites-moi,
croyez-vous que vous pourrez m'aimer?

Cette question était faite avec une sorte de sévérité où la franchise
impérieuse se mêlait à la cordiale bienveillance. Isidora essaya de
se récrier sur la cruauté d'un tel doute; mais le regard ferme et bon
d'Alice semblait lui dire: _Pas de phrase je mérite mieux de vous._ Et
Isidora, sentant tout à coup le poids de cette âme supérieure tomber sur
la sienne, fut saisie d'un malaise qui ressemblait à la peur.

Cette peur devint de l'épouvante lorsque Alice ajouta, en retenant
fortement sa main dans la sienne: «Répondez-moi, répondez-moi donc
hardiment, Julie!»

--Julie? s'écria la courtisane hors d'elle-même. Quel nom me donnez-vous
là?

--Permettez-moi de vous le donner toujours, reprit Alice avec une grande
douceur; un de nos amis communs vous a connue sous ce nom, qui est sans
doute le véritable, et qui m'est plus doux à prononcer.

--C'est mon nom de baptême, en effet, dit Isidora avec un triste
sourire; mais je n'ai pas voulu le porter après que j'ai eu quitté ma
famille et mon humble condition. C'est mon nom d'ouvrière, car vous
savez que j'étais une pauvre enfant du peuple.

--C'est votre titre de noblesse à mes yeux.

--Vraiment?

--Vraiment oui! Ne croyez donc pas que les idées ne pénètrent pas jusque
dans les têtes coiffées en naissant d'un hochet blasonné. Ne soyez pas
plus fière que moi; nommez-moi Alice, et reprenez pour moi votre nom de
Julie.

--Ah! il me rappelle tant de choses douces et cruelles! ma jeunesse, mon
ignorance, mes illusions, tout ce que j'ai perdu! Oui, donnez-le-moi,
ce cher nom, pour que j'oublie tout ce qui s'est passé pendant que je
m'appelais Isidora... Car celui-là vous fait mal aussi à prononcer,
n'est-ce pas? Et en disant ces derniers mots, Isidora regarda à son tour
Alice avec une sincérité impérative.

[Illustration 07.png: Isidora.]

Alice éleva sa belle main délicate, et la posant sur le front de la
courtisane: «Je vous jure, par votre rare intelligence, lui dit-elle,
que si votre coeur est aussi bon que votre beauté est puissante, quoi
qu'il y ait eu dans votre vie, je ne veux ni le savoir, ni le juger. Que
de vous à moi, ce qui peut vous faire souffrir dans le passé soit comme
s'il n'avait jamais existé. Si vous êtes grande, généreuse et sincère,
Dieu a dû vous absoudre, et aucune de ses créatures n'a le droit de
trouver Dieu trop indulgent. Répondez-moi donc, car je ne vous demande
pas autre chose. Votre coeur est-il bien vivant? Êtes-vous bien capable
d'aimer? Car si cela est, vous valez tout autant devant Dieu que moi qui
vous interroge.»

Isidora, entièrement vaincue par l'ascendant de la justice et de la
bonté, mit ses deux mains sur son visage et garda le silence. Son
enthousiasme d'habitude avait fait place à un attendrissement profond,
mais douloureux il lui fallait bien aimer Alice, et elle sentait qu'elle
l'aimait plus encore que durant l'accès d'exaltation qu'elle avait
éprouvé la veille en recevant les premières ouvertures de son amitié.

Mais le fantôme de Jacques Laurent avait passé entre elles deux, et il
y avait eu de la haine mêlée à ce premier élan de son coeur vers une
rivale. Maintenant le respect brisait la jalousie. L'orgueil abattu ne
trouvait plus d'ivresse dans la reconnaissance. Alice n'était plus là
comme une fée qui l'enlevait à la terre, mais comme une soeur de la
Charité qui sondait ses plaies. La fière malade ne pouvait repousser
cette main généreuse; mais elle avait honte d'avouer qu'elle avait plus
besoin de secours et de pardon que de justice.

Alice écarta avec une sorte d'autorité les mains de la courtisane et vit
la confusion sur ce front que les outrages réunis de tous les hommes
n'eussent pas pu faire rougir.

«Eh bien, lui dit-elle, si vous n'êtes pas sûre de vous-même, attendez
pour me répondre. J'aurai du courage et je ne me rebuterai pas.»

--Je ne venais pas pour vous imposer la confiance et l'amitié. Je venais
vous les offrir et vous les demander.

--Et moi, je vous donne toute mon âme, lui répondit enfin Isidora en
dévorant des larmes brûlantes.

--Ne sentez-vous pas que vous me dominez et que ma foi vous appartient?

--Mais ne voyez-vous pas aussi que je ne suis pas aussi bien avec Dieu
et avec moi-même que vous l'espériez? Ne voyez-vous pas que j'ai honte
de faire un pareil aveu? Ne soyez pas cruelle, et n'abusez pas de votre
ascendant, car je ne sais pas si je pourrai le subir longtemps sans me
révolter. Ah! je suis une âme malheureuse, j'ai besoin de pitié à
cause de ce que je souffre; mais la pitié m'humilie, et je ne peux pas
l'accepter!

[Illustration 08.png: Écoutez, écoutez, s'écria Julie...]

--De la pitié! Dieu seul a le droit de l'exercer; mais les hommes! Oh!
Vous avez raison de repousser la pitié de ces êtres qui en ont tous
besoin pour eux-mêmes. J'en serais bien digne, chère Julie, si je vous
offrais la mienne.

--Que m'offres-tu donc, noble femme? suis-je digne de ton affection?

--Oui, Julie, si vous la partagez.

--Eh! ne vois-tu pas que je l'implorerais à genoux s'il le fallait! Oh!
belle et bonne créature de Dieu que vous êtes, prenez garde à ce que
vous allez faire en m'ouvrant le trésor de votre affection; car si vous
vous rétirez de moi quand vous aurez vu le fond de mon coeur, vous aurez
frappé le dernier coup, et je serai forcée de vous maudire.

--Pourquoi mêlez-vous toujours quelque chose de sinistre à votre
expansion? On vous a donc fait bien du mal? Et cependant un homme vous a
rendu justice, un homme vous a aimée.

--De quel homme parlez-vous?

--De mon frère.

--Ah! ne parlons pas de lui, Alice, car c'est là que notre lien, à peine
formé, va peut-être se rompre, à moins que ma franchise ne me fasse
absoudre!...

--Pas de confession, ma chère Julie. Je sais de vous certaines choses
que je comprends sans les approuver. Mais trois années de dévouement et
de fidélité les ont expiées.

--Écoutez, écoutez, s'écria Julie en se pliant sur le coussin de velours
resté à terre aux pieds d'Alice, dans une attitude à demi familière, à
demi prosternée: je ne veux pas que vous me croyiez meilleure que je
ne le suis. J'aimerais mieux que vous me crussiez pire, afin d'avoir à
conquérir votre estime, que je ne veux ni surprendre ni extorquer. Je
veux vous dire toute ma vie.

Et comme Alice fit involontairement un geste d'effroi, elle ajouta avec
abattement:

--Non, je ne vous raconterai rien; je ne le pourrais pas non plus; mais
je tâcherai de me faire connaître, en parlant au hasard, car mon coeur
est plein de trouble, et je ne puis recevoir en silence un bienfait que
je crains de ne pas mériter.

--Oh! Madame, on n'est pas belle et pauvre impunément dans notre
abominable société de pauvres et de riches, et ce don de Dieu, le plus
magique de tous, la beauté de la femme, la femme du peuple doit trembler
de le transmettre à sa fille.

--Je me rappelle un dicton populaire que j'entendais répéter autour
de moi dans mon enfance: _Elle a des yeux à la perdition de son âme_,
disaient, les commères du voisinage, en me prenant des mains de ma mère
pour m'embrasser. Ah! que j'ai bien compris, depuis, cette naïve et
sinistre prédiction!

«C'est que la beauté et la misère forment un assemblage si monstrueux!
La misère laide, sale, cruelle, le travail implacable, dévorant, les
privations obstinées, le froid, la faim, l'isolement, la honte, les
haillons, tout cela est si sûrement mortel pour la beauté! Et la beauté
est ambitieuse; elle sent qu'elle est une puissance; qu'un règne lui
serait dévolu si nous vivions selon les desseins de Dieu; elle sent
qu'elle attire et commande l'amour, qu'elle peut élever une mendiante
au-dessus d'une reine dans le coeur des hommes; elle souffre et
s'indigne du néant et des fers de la pauvreté.

«Elle ne veut pas servir, mais commander; elle veut monter, et non
disparaître; elle veut connaître et posséder; mais, hélas! à quel prix
la société lui accorde-t-elle ce règne funeste et cette ivresse d'un
jour!

«Et moi aussi, j'ai voulu régner, et j'ai trouvé l'esclavage et la
honte. Vous pensez peut-être qu'il y a des âmes faites pour le vice,
et condamnées d'avance; d'autres âmes faites pour la vertu et
incorruptibles. Vous êtes peut-être fataliste comme les gens heureux qui
croient à leur étoile. Ah! sachez qu'il n'y a de fatal pour nous en
ce monde que le mal qui nous environne, et que nous ne pouvons pas le
conjurer. S'il nous était donné de le juger et de le connaître, la peur
tiendrait lieu de force aux plus faibles. Mais que sait-on du mal quand
on ne le porte pas en soi? Nos bons instincts ne sont-ils pas légitimes,
et, par cela même, invincibles? A qui la faute si nous sommes condamnées
à périr ou à les étouffer?

«Ton ambition t'a perdue, me disait ma pauvre mère en courroux, après
mes premières fautes. Cela était vrai; mais quelle était donc cette
ambition si coupable? Hélas! je n'en connaissais pas d'autre que celle
d'être aimée! Suis-je donc criminelle pour n'avoir pas trouvé l'amour,
pour moins encore, pour n'avoir pas su qu'il n'existait pas?

«Et, ne trouvant pas la réalité de l'amour, il a fallu me contenter du
semblant. Des hommages et des dons, ce n'est pas l'amour, et pourtant la
plupart des femmes qui portent le même nom que moi dans la société n'en
demandent pas davantage. Mais le plus grand malheur qui puisse échoir
à une femme comme moi, c'est de n'être pas stupide. Une courtisane
intelligente, douée d'un esprit sérieux et d'un coeur aimant! mais c'est
une monstruosité! Et pourtant je ne suis pas la seule. Quelques unes
d'entre nous meurent de douleur, de dégoût et de regrets, au milieu de
cette vie de plaisir, d'opulence et de frivolité qu'elles ont acceptée.

«Ce n'est pas la cupidité, ce n'est pas le libertinage, qui les ont
conduites à ce que la société considère comme un état de dégradation.

«Il est vrai qu'elles ont commis, comme moi, des fautes, et qu'elles ont
caressé aussi de dangereuses, de coupables erreurs. Elles ont
accepté leur opulence de mains indignes, et lâchement reçu comme un
dédommagement de leur esclavage ou de leur abandon, des richesses
qu'elles auraient dû haïr et repousser.

«Il y a beaucoup d'intrigantes, qui, pour s'assurer ces richesses,
jouent avec la passion, menacent d'une rupture, feignent la jalousie,
poursuivent de leurs transports étudiée un amant qui les quitte, enfin
trafiquent de l'amour d'une manière honteuse. A celles-là rien de sacré,
rien de vrai. Elles n'aiment jamais; elles quittent un amant par la
seule raison qu'un amant plus riche se présente. Ces femmes-là me
font horreur, et je me surprends à les mépriser, comme si j'étais
irréprochable. Mais quelques-unes d'entre nous valent mieux, sans qu'on
s'en aperçoive, sans qu'on leur en sache aucun gré. Elles ne calculent
pas, elles ne comptent pas avec la richesse.

«Le hasard seul a voulu que le premier objet de leur passion fût riche,
et elles n'ont pas prévu qu'en se laissant combler, elles seraient
regardées bientôt comme vendues.

«Puis, dans l'habitude de luxe où elles vivent, avec les besoins
factices qu'on leur crée, avec l'entourage de riches admirateurs qui
fait leurs relations, leur âme s'amollit, leur constitution s'énerve, le
travail et la misère leur deviennent des pensées de terreur. Si elles
changent d'amant, c'est un riche qui se présente, c'est un riche qui est
accepté.

«Devenues futiles et aveugles, un homme simple et modeste n'est plus un
homme à leurs yeux; il n'exerce pas de séduction sur elles; un habit mal
fait le rend ridicule, le défaut d'usage, la simplicité des manières
le font paraître déplaisant, et nous serions humiliées d'avoir un tel
protecteur, et de paraître avec lui en public. Nous devenons plus
aristocratiques, plus patriciennes que les duchesses de l'ancienne cour
et les reines modernes de la finance.

«Et puis, l'oisiveté est une autre cause de démoralisation, et c'est
encore par là que nous en venons à ressembler aux grandes dames. Nous
avons pris l'habitude de donner tant d'heures à la toilette, à la
promenade, à de frivoles entretiens, nous trônons avec tant de
nonchalance sur nos ottomanes ou dans nos avant-scènes, qu'il nous
devient bientôt impossible de nous occuper avec suite à rien de sérieux.

«Nos sots plaisirs nous excèdent, mais la solitude nous effraie, et nous
ne pouvons plus nous passer de cette vie de représentation stupide, qui
est à la fois un fardeau et un besoin pour nous.

«Et puis encore l'orgueil! cette sorte d'orgueil particulier aux êtres
qu'on s'est efforcé d'avilir, qui ont donné des armes contre eux, et
qui, ne pouvant retrouver le vrai chemin de l'honneur, se font gloire
de leur contenance intrépide. Oh! cet orgueil-là, pour être illégitime,
n'en est pas moins jaloux, ombrageux et despotique à l'excès. On
pourrait le comparer à celui de certains hommes politiques qui se
drapent dans leur impopularité.

«Jugez donc de ce que doit souffrir une tête douée d'intelligence et de
raison, quand, poussée par la fatalité dans cette voie sans issue, elle
arrive à perdre la puissance de se réhabiliter sans en voir perdu le
besoin.

«Ah! Madame, vous n'êtes pas, vous, une femme vulgaire, vous avez un
grand coeur, une grande intelligence. Il est impossible que vous ne me
compreniez pas. Vous ne voudriez pas m'insulter en me mettant sous les
yeux les prétendus éléments de mon bonheur, le nom et le titre que
je porte, la sécurité de ma fortune, de ma liberté, ma beauté encore
florissante; et mon esprit généralement vanté et apprécié par de
prétendus amis.

«Mon nom de patricienne et mon titre de comtesse, je les dois à l'amour
aveugle et obstiné d'un homme que je ne pouvais pas aimer, et que j'ai
souvent trompé, avide et insatiable que j'étais d'un instant d'amour et
de bonheur impossibles à trouver!

«Cet homme excellent, mais homme du monde, malgré tout, jaloux sans
passion et généreux sans miséricorde, n'eût jamais osé faire de moi sa
femme, s'il eût dû survivre à la maladie qui l'a emporté.

«À son lit de mort, il a voulu, par un étrange caprice, me laisser dans
le monde un rang auquel je ne songeais pas, et que j'ai eu la faiblesse
d'accepter sans comprendre que ce serait là encore une fausse dignité,
une puissance illusoire, une comédie de réhabilitation, un masque sur
l'infamie de mon nom de fille.

«La famille du comte de S... n'a pas voulu me disputer le legs
considérable dont je jouis, et cette crainte du scandale est la marque
de dédain la plus incisive qu'elle m'ait donnée. Je sais bien que, dans
le temps où nous vivons, je pourrais braver ce dédain, me pousser par
l'intrigue dans les salons, y réussir, y tourner la tête d'un lord
excentrique ou d'un Français sceptique, faire encore un riche, peut-être
un illustre mariage, qui sait! aller à la cour citoyenne comme certaines
filles publiques, bien autrement avilies que moi, s'y sont poussées
et installées à force d'impudence ou d'habileté. Mais je n'ai pas la
ressource d'être vile, et ce genre d'ambition m'est impossible.

«Mon orgueil est trop éclairé pour aller affronter des mépris qui me
font souffrir par la seule pensée qu'ils existent au fond des coeurs,
quelque part, chez des gens que je ne connais même pas. Je ne pourrais
pas, je n'ai jamais pu m'entourer de ces femmes équivoques, qui ont
fait justement comme moi, par les mêmes hasards, mais avec d'autres
intentions et d'autres moyens. J'abhorre l'intrigue, et j'éprouve
une sorte de consolation à écraser ces femmes-là du mépris qu'elles
m'inspirent.

«Mais, hélas! pour valoir mieux qu'elles, je n'en suis que plus
malheureuse.

«Ne pouvant m'amuser à la possession des bijoux et des voitures, à la
conquête des révérences et à l'exhibition d'une couronne de comtesse sur
mes cartes de visite, j'ai l'âme remplie d'un idéal que je n'ai jamais
pu, et que, moins que jamais, je puis atteindre.

«Le manque d'amour me tue, et le besoin d'être aimée me torture... Et
pourtant je ne suis pas sûre de n'avoir pas perdu moi-même, au milieu de
tant de souffrances, la puissance d'aimer.

«Ah! la voilà, cette révélation gui vous effraie et à laquelle vous
n'osiez pas vous attendre! Je vous ai devinée, Alice, et je sais bien ce
qui a disposé votre grand coeur à m'absoudre de toute ma vie. Dans votre
vie de réserve et de pudeur, à vous, vous vous êtes dit avec l'humilité
d'un ange, que les femmes comme moi avaient une sorte de grandeur
incomprise, qu'elles se rachetaient devant Dieu par la puissance de
leurs affections, et que, comme à Madeleine, il leur serait beaucoup
pardonné, parce qu'elles ont beaucoup aimé. Hélas! vous n'avez pas
compris que Dieu serait trop indulgent, s'il permettait aux âmes qui
abusent de ses dons de ne pas arriver à la satiété et à l'impuissance.

«Le châtiment est là pour le coeur de la femme, comme pour les sens du
débauché.

«Et ce malheur incommensurable n'est pas l'expiation des âmes vulgaires,
sachez-le bien. J'ai été frappée, en Italie, de la différence qui
existait entre moi et presque toutes ces femmes d'une organisation à la
fois riche et grossière.

«Elles avaient bien aussi des alternatives d'illusion et de déception,
mais leurs sens sont si actifs, que leur illusion n'est pas tuée par ses
nombreuses défaites. J'ai connu à Rome une jeune fille de vingt ans, qui
me disait tranquillement, en comptant sur ses doigts:

«J'ai aimé trois fois, et j'ai toujours été trompée; mais, cette
fois-ci, je suis bien sûre d'être aimée, et de l'être pour toujours.»

«Huit jours après, elle était trahie; elle fut d'abord folle, puis
malade à mourir; puis, quand elle fut guérie, il se trouva qu'elle était
passionnément éprise du médecin qui l'avait soignée, et qu'elle disait
encore:

«Cette fois-ci, c'est pour toujours.»

«J'ignore la suite de ses aventures; mais je gagerais qu'elle est
aujourd'hui à son dixième amour, et qu'elle ne désespère de rien.
Pourtant cette fille était honnête, sincère, elle donnait toute son âme,
elle se dévouait sans mesure, elle était admirable de confiance, de
miséricorde et de folie. C'était une mobile et puissante organisation.

«Nous ne sommes point ainsi, nous autres Françaises, nous autres
Parisiennes surtout. Nous n'avons peut-être pas moins de coeur qu'elles;
mais nous avons beaucoup plus d'intelligence, et cette intelligence nous
empêche d'oublier. Notre fierté est moins audacieuse; elle est plus
délicate, elle ne se relève pas aussi aisément d'un affront; elle
raisonne; elle voit le nouveau coup qui la menace dans la récente
blessure dont elle saigne. Ce n'est pas une force égarée qui cherche
aveuglément le remède dans l'oubli du mal et dans de nouveaux biens.
C'est une force brisée, qui ne peut se consoler de sa chute, et qui se
regrette amèrement elle-même.

«En bien, Alice, voilà longtemps que je parle, et je ne vous ai encore
rien dit, rien fait comprendre, peut-être. C'est que je suis une énigme
pour moi-même. Malade d'amour, Je n'aime pas. Une fois, dans ma vie,
j'ai cru aimer... j'ai longtemps caressé ce rêve comme une réalité dont
le souvenir faisait toute ma richesse, et, à présent?... Eh bien, à
présent, hélas! je ne suis pas même sûre de n'avoir pas rêvé. Ah! si je
pouvais, si j'osais raconter! Tenez, c'est comme pour aimer: _Vorrei e
non vorrei_.»

--Eh bien, Julie, répondit Alice en étouffant un profond soupir; car les
paroles d'Isidora l'avaient remplie d'effroi et navrée de tristesse:
parlez et racontez. Vous en avez trop dit, et j'en ai trop entendu pour
en rester là. Oubliez que vous parlez à la soeur de votre mari. Et
pourquoi, d'ailleurs, ne serait-elle pas votre confidente? Lui vivant,
vous eussiez pu chercher en elle un soutien contre votre propre
faiblesse, un refuge dans vos courageux repentirs.

A présent que je ne peux plus lui conserver ou lui rendre les bienfaits
de votre affection, je peux, du moins, accomplir son dernier voeu, en
remplissant, auprès de vous, le rôle d'une soeur.

--Appelez-moi votre soeur! dites ce mot adorable, _ma soeur_, s'écria
Isidora en embrassant avec énergie les genoux d'Alice. Oh! s'il est
possible que vous m'aimiez ainsi, oui, je jure à Dieu que, moi, je
pourrai encore aimer et croire!

En cet instant Isidora parlait avec l'élan de la conviction, et tout ce
qu'elle avait encore de pur et de bon dans l'âme rayonnait dans son beau
regard.

Alice l'embrassa et lui donna le nom de soeur, en appelant sur elle la
bénédiction de la grâce divine.

--Et maintenant, dit Julie tout en pleurs, je raconterai le fait le plus
caché et le plus important de ma vie, mon seul amour!... C'est un homme
que vous connaissez... qui demeure chez vous... qui vous a sans doute
parlé de moi...

--Oui, c'est Jacques Laurent, répondit Alice avec un calme héroïque.

Ce nom, dans la bouche de madame de T..., fit frissonner Isidora.

Elle redevint farouche un instant et plongea son regard dans celui
d'Alice; mais elle ne put pénétrer dans cette âme invincible, et la
courtisane jalouse et soupçonneuse fut trompée par la femme sans
expérience et sans ruse. C'est peut-être la plus grande victoire que la
pudeur ait jamais remportée.

«Elle ne l'aime pas, je peux tout dire, pensa Isidora, et elle dit tout,
en effet.

Elle raconta son histoire et celle de Jacques, dans les plus chauds
détails. Elle n'omit des événements de la nuit que les soupçons qu'elle
avait eus sur sa rivale; elle les oublia plutôt qu'elle ne les voulut
celer. Ne les ressentant plus, heureuse d'aimer Alice sans avoir à
lutter contre de mauvais sentiments, elle dévoila, avec son éloquence
animée, ce triste roman qu'elle voyait enfin se dessiner nettement dans
ses souvenirs. Elle confessa même que, sans le vouloir, sans le savoir,
entraînée par un prestige de l'imagination, elle avait exagéré à Jacques
la passion qu'elle avait conservée pour lui; et, quand elle eut fait
cette confession courageuse, elle ajouta:

«C'est là le dernier trait de ce malheureux caractère que je ne peux
plus gouverner, le plus évident symptôme de cette maladie incurable à
laquelle je succombe.

«Le besoin d'être aimée m'a fait croire à moi-même que j'aimais
éperdument, et je l'ai affirmé de bonne foi; j'en ai protesté avec
ardeur.

«Il l'a cru, lui: comment ne l'eût-il pas fait, quand je le croyais
moi-même?

«Eh bien, j'ai gâté mon roman en voulant le reprendre et le dénouer. Le
premier dénouement, brusqué dans la souffrance, l'avait laissé complet
dans ma pensée. A présent, il me semble qu'il ne vaut guère mieux que
tous les autres, et que le héros ne m'est plus aussi cher.

«Il me semble que j'ai fait une mauvaise action en voulant prendre
possession de son âme malgré lui.

«À coup sûr, j'ai manqué à ma fierté habituelle, à mon rôle de femme, en
n'ayant pas la patience d'attendre qu'il se renflammât de lui-même.

«Quel doux triomphe c'eût été pour moi de voir peu à peu revenir à mes
pieds, en suppliant, cet homme que j'avais si rudement abandonné au plus
fort de sa passion, et qui a dû me maudire tant de fois! Et ne croyez
pas que ce regret soit un pur orgueil de coquette: oh! non. Je ne
demande à inspirer l'amour que pour réussir à y croire ou à le partager.

«J'ai donc empêché cet amour de renaître en voulant le rallumer
précipitamment. Là encore ma soif maladive m'a fait renverser la coupe
avant de boire, ou, pour employer une comparaison plus vraie, le froid
mortel qui me gagne et m'épouvante m'a forcée à me jeter dans le feu, où
je me suis brûlée sans me réchauffer.

«Ah! condamnez-moi, noble Alice, et reprochez-moi sans pitié ce désordre
et cette fièvre d'abuser, qui, de mon ancienne vie de courtisane, a
passé jusque dans mes plus purs sentiments; ou plutôt plaignez moi, car
je suis bien cruellement punie! punie par ma raison, que je ne puis
ni reprendre ni détruire; par la délicatesse de mon intelligence, qui
condamne ses propres égarements; par mon orgueil de femme, qui frémit
d'être si souvent compromis par ma vanité de fille.

«J'étais jalouse, cette nuit.....jalouse, sans savoir de qui!...

«J'aurais accusé Dieu même de s'être mis contre moi pour m'enlever
l'amour de cet homme! et j'ai cru qu'en le rendant infidèle à sa
nouvelle amante, je le reprendrais; mais je crains de l'avoir perdu
davantage, car c'est bien par là que Dieu devait me châtier. Jacques
ne m'aime plus..., cela est trop évident. Il me plaint encore; il est
capable de me sermonner, de me protéger au besoin, de mettre toute sa
science et toute sa vertu à me sauver. Il est si bon et si généreux!
Mais qu'ai-je besoin d'un prêtre? c'est un amant que je voulais. J'en
retrouve un distrait et sombre... Je ne suis pas aimée.

«Pour la centième et dernière fois de ma vie, je ne suis pas aimée!... O
mon Dieu! et, alors, comment faire pour que j'aime?

«Voilà mon coeur, hélas! chère Alice, ce coeur qui agonise et qui ne
peut vous répondre de lui-même.

--Vous croyez que Jacques ne vous aime pas? dit Alice, plongée tout à
coup dans une méditation étrange; serait-ce possible?...

Puis elle ajouta, en secouant la tête, comme pour en chasser une idée
importune:

«Non, ce n'est pas possible, Julie, Jacques est absorbé par une grande
passion, j'en ai la certitude, et, vous seule, pouvez en être l'objet.
Il a trop souffert pour que son premier transport ne soit pas
douloureux.

«Mais aimez-le, ma pauvre soeur, au nom du ciel, aimez-le, et vous le
sauverez, en vous sauvant vous-même.

«Oh! ne laissez pas tomber dans la poussière ce poème, ce roman de votre
vie, comme vous l'appelez. Si vous avez jamais rencontré une âme capable
de connaître et d'inspirer de l'amour véritable, c'est celle de Jacques;
je le connais peut-être plus que vous-même, continua-t-elle avec un
calme et mélancolique sourire. Depuis plusieurs mois que je le vois tous
les jours, et que je l'entends expliquer à mon fils les éléments du beau
et du bon, je me suis assurée que c'était un noble caractère et une
noble intelligence. Et puis, ce n'est pas un homme du monde; sa vie est
pure: la solitude, la pauvreté l'ont formé au courage et au renoncement.

«Il a sur la religion et la morale des idées plus élevées que celles
d'aucun homme que j'aie connu. Ne le craignez pas, acceptez de lui la
lumière de la sagesse, et rendez-lui le feu sacré de l'amour.

«Vous pouvez encore être heureuse par lui, et lui par vous, Julie; que
votre enthousiasme mutuel ne soit pas une faute et un égarement dans
votre double existence. Vous vous êtes plu, maintenant aimez-vous; et
si cet amour ne peut devenir éternel et partait, faites-le durer assez,
ennoblissez-le assez pour qu'il vous soit salutaire à tous deux et vous
dispose à mieux comprendre l'idéal de l'amour.

--Et pourquoi donc, Alice, reprit Isidora avec une sorte d'anxiété, ne
garderiez-vous pas ce trésor pour vous-même? Oh! pardonnez moi si mon
langage est trop hardi; mais qui doit connaître l'idéal de l'amour, si
ce n'est une âme comme la vôtre? qui doit mépriser les différences de
rang et de fortune, si ce n'est vous.

--Il ne s'agit pas de moi, Julie, répondit Alice d'un ton de douceur
sous lequel perçait une solennelle fierté; si je souffrais, je vous
consulterais à mon tour; mais je ne souffre pas de mon repos, et l'heure
d'aimer n'est apparemment pas venue pour moi, puisque je vous supplie
d'aimer noblement le noble Jacques.

--Vous ne l'aimez pas, je le vois bien, Alice, car il n'est pas d'amour
sans exclusivisme et sans un peu de jalousie. Et pourtant, voyez combien
je vous préfère à toute la terre! J'ai regret maintenant que vous n'ayez
pas envie d'aimer Jacques, tant je serais heureuse de vous faire ce
sacrifice.

--Qui ne vous coûterait pas beaucoup, hélas! dans ce moment-ci, dit
tristement Alice, puisque vous n'êtes pas sûre de l'aimer!

--Ah! quand même je l'aimerais comme le premier jour où je le vis, comme
je me figurais l'aimer hier soir! Mais, si vous ordonnez que je l'aime,
Dieu fera ce miracle pour moi. Si mon salut est là, selon vous, je vous
promets, je vous jure de ne point le chercher ailleurs.

--Oui, jurez-le-moi, Julie!

--Par quoi jurerai-je? par le nom de ma soeur Alice? Je n'en connais pas
qui me soit plus sacré.

--Oui, jurez par mon nom de soeur, répondit madame de T... en se levant
pour se retirer et en lui serrant fortement la main. Jurez aussi par
le nom de Félix, à la mémoire duquel vous devez d'aimer un homme qui
respectera dans votre passé la trace de l'affection de mon frère.

Julie promit, et elles se quittèrent en faisant le projet de se revoir
le lendemain. Alice rentra aussi calme en apparence qu'elle était
sortie, et elle s'enferma chez elle. Au bout d'une heure, elle sonna sa
femme de chambre.

«Laurette, dit-elle à cette jeune Allemande, je me sens très malade. Je
suis comme prise de fièvre, et je ne comprends pas bien ce que je vois
autour de moi. Ecoute, ma fille, tu m'aimes, et tu sais que je ferais
pour toi ce que tu vas faire pour moi-même. Tu es pieuse, jure-moi sur
ta Bible protestante que si j'ai le délire, tu n'entendras rien, tu ne
retiendras rien. Tu ne rediras à personne, pas même à moi... (et surtout
à moi) les paroles qui pourront m'échapper...

«N'aie pas peur, ce ne sera peut-être rien; mais enfin il faut tout
prévoir; arme-toi de courage et de dévouement: jure!»

Laurette jura.

«Ce n'est pas tout. Jure-moi aussi que tu m'enfermeras si bien, que
personne ne me soupçonnera malade d'autre chose que d'une migraine. Jure
que tu n'appelleras pas le médecin tant que je serai dans le délire, si
j'ai le délire. Jure que tu me laisseras mourir plutôt que de me laisser
trahir un secret que j'ai sur le coeur et que Dieu seul doit connaître.»

La simple fille jura malgré son épouvante.

Pâle et consternée, elle déshabilla sa maîtresse qu'un frisson glacial
venait de saisir et dont les dents contractées claquaient déjà avec un
bruit sinistre.

Alice resta étendue sur son lit, sans mouvement, pendant vingt-quatre
heures. Ses appréhensions ne se réalisèrent pas. Elle n'eut pas de
délire.

Les âmes habituées à se dompter et à se contenir portent le silence et
le mystère jusque dans le tombeau.

Alice fut plus en danger de mourir durant cette effroyable crise
nerveuse que Laurette ne put le comprendre. Elle ne faisait pas entendre
une plainte.

Froide, raide et pâle comme une statue de marbre blanc, les yeux ouverts
et fixes, elle n'avait aucune connaissance, aucun sentiment de sa
situation; si Laurette ne l'eût sentie respirer faiblement, elle
l'eût crue morte: mais comme elle respirait et ne pouvait exprimer sa
souffrance, la bonne Allemande s'imagina parfois qu'elle dormait les
yeux ouverts.

Heureusement l'affection fait parfois deviner aux êtres les plus simples
ce qui peut nous sauver. Laurette sentant le corps d'Alice si froid et
si contracté, ne songea qu'à la réchauffer, el elle finit par amener une
légère transpiration. Peu à peu Alice revint à elle-même, et le premier
mot qu'elle put articuler, fut pour demander à son humble amie si elle
avait parlé.

«Hélas! Madame, répondit Laurette, vous en étiez bien empêchée. Voyons
si vous n'avez point la langue coupée ou les dents cassées; car je n'ai
jamais pu vous faire avaler une seule goutte d'eau.

«Dieu soit loué! votre belle bouche n'a rien de moins, et maintenant que
vous voilà mieux, il vous faut le médecin et du bouillon.

--Tout ce que tu voudras, Laurette. A présent, j'ai ma tête, je vois
clairement. Je souffre beaucoup, mais je suis en possession de ma
volonté.

--Embrasse-moi, ma bonne créature, et va te reposer. Envoie-moi mon
fils el les autres femmes. Si je me sens redevenir folle, je le ferai
rappeler bien vite.

--Eh! Madame, vous n'avez été que trop sage, dit Laurette naïvement.

Le médecin s'étonna de trouver Alice si faible, et s'émerveilla des
terribles effets de la migraine chez les femmes.

Vingt-quatre heures après, Alice était levée et prenait du chocolat au
lait d'amandes dans son petit salon, avec son fils, qui la réjouissait
de ses caresses, et qui la regardait de temps en temps en lui disant:

«Petite mère, pourquoi donc vous êtes toute blanche, toute blanche?»

Alice avait la pâleur d'un spectre.

Vingt-quatre heures encore s'écoulèrent avant qu'Alice voulût se montrer
à Jacques Laurent. Les ravages de la douleur et de la volonté étaient
encore visibles sur son visage, mais déjà ils étaient moins effrayants,
et le calme profond qui suit de telles victoires résidait sur son large
front encadré de bandeaux soigneusement lissés par Laurette.

Ce jour-là à six heures, Jacques, averti que le dîner était servi, entra
dans la salle à manger avec la même préoccupation inquiète que les jours
précédents. Mais en voyant Alice assise sur son fauteuil où l'avait
apportée le vieux Saint-Jean, un cri de joie lui échappa, cri si
profond, si expressif, qu'Alice en tressaillit légèrement.

«J'ai été assez souffrante, mon ami, lui dit-elle en lui tendant la
main. Mais ce n'était rien de grave, et me voilà guérie. Je sais que
vous avez veillé sur mon enfant comme l'eût fait sa propre mère. Je ne
vous en remercie pas, Laurent, mais je vous en aime davantage.»

Pour la première fois, Jacques porta la main d'Alice à ses lèvres; il ne
pouvait parler, il craignait de s'évanouir.

Pour la première fois aussi, Alice devina qu'elle était aimée. Mais il
était trop tard, et une pareille découverte ne pouvait qu'augmenter sa
souffrance.

Qu'était-ce donc qu'un amour si différent du sien, un amour compliqué,
flottant, partagé déjà dans le présent et dans le passé, dans l'avenir
peut-être? Toute sa puissance sur le coeur de Jacques s'était donc
réduite, et devait probablement se réduire encore à le rendre infidèle
parfois à un souvenir adoré, à une passion toute puissante dans ses
accès et ses retours!

Peut-être qu'Alice eût pardonné si elle eût compris qu'elle n'était
point la rivale d'Isidora, mais qu'au contraire Isidora était la sienne
dans le coeur de Jacques; qu'elle n'avait pas causé l'infidélité, mais
que l'infidélité avait été commise contre elle. Mais elle en jugea
autrement, et elle s'était d'ailleurs trop engagée avec Julie pour ne
pas prendre en horreur l'idée de lui disputer son amant. Elle frissonna
comme quelqu'un qui se réveille au bord d'un abîme, et elle fit un
immense effort de courage et de dignité pour s'éloigner à jamais du
danger d'y tomber. Pourtant, chose étrange, mais que toute femme
comprendra, à partir de cet instant ce courage lui parut plus facile.

Jacques avait ignoré, ainsi que tout le monde, la gravité du mal qu'elle
qualifiait d'indisposition. Il fut effrayé de sa pâleur. Cependant,
comme il n'y avait pas d'autre altération profonde dans ses traits,
comme l'expression en était sereine, plus sereine même qu'à l'ordinaire,
il ne soupçonna pas qu'elle eût été vingt-quatre heures aux prises avec
la mort. Il osa à peine la questionner sur ses souffrances, et quoiqu'il
eût résolu de lui reprocher, au nom de son fils et de ses amis,
l'imprudence qu'elle avait commise en passant toute une nuit à se
promener nu-tête dans le jardin, il ne put jamais avoir cette hardiesse.

Le souvenir de cette promenade étrange le frappait de respect et
d'une sorte de terreur. Il avait cru découvrir là qu'un grand secret
remplissait la vie de cette femme silencieuse et contenue.

Mais quelle pouvait être la nature d'un tel secret? Était-ce une douleur
de l'âme ou une souffrance physique soigneusement cachée? Peut-être,
hélas! l'accès d'un mal mortel étouffé avec stoïcisme depuis longtemps.

Depuis six mois, il remarquait bien qu'Alice pâlissait et maigrissait
d'une manière sensible; mais comme elle ne se plaignait jamais et
paraissait d'une constitution robuste, il n'en avait pas encore pris de
l'inquiétude. Que croire maintenant? Sa veillée solitaire dans une si
profonde absorption était-elle le résultat ou la cause du mal? Quoi que
ce fût, il y avait là dedans quelque chose de solennel et de mystérieux
que Jacques n'osait pas dire avoir surpris. A peine put-il se hasarder à
demander si madame de T.... n'avait pas pris un rhume.

«Non pas, que je sache, répondit-elle simplement. Ce n'est pas la saison
des rhumes.» Et tout fut dit.

Jacques ne devait pas savoir qu'il avait assisté au suicide d'une
passion profonde, el qu'il était la cause de ce suicide, l'objet de
cette passion.

Le repas fini, Alice voulut se lever pour retourner au salon. Mais il y
avait un reste de paralysie dans ses jambes, et il lui fut impossible de
faire un pas.

Elle pria Jacques d'aller lui chercher un livre dans la chambre de son
fils, et l'enfant ayant suivi son précepteur, elle se fit reporter sur
son fauteuil: elle ne voulait pas que ces deux êtres se doutassent de ce
qu'elle avait souffert.

«Mon ami, dit-elle à Jacques lorsqu'il fut de retour, nous sommes encore
seuls ce soir. Je ne rouvrirai ma porte que demain. Je veux utiliser
celle soirée en la consacrant à ma belle-soeur, à laquelle j'avais
donné, pour avant-hier, un rendez-vous dans son jardin.

«J'ai été forcée d'y manquer, et elle doit être inquiète de moi; car
elle a de l'affection pour moi, j'en suis certaine, et, moi, j'en
ai pour elle, beaucoup...mais beaucoup! Vous aviez raison, Jacques,
condamner sans appel est odieux, juger sans connaître est absurde.

«Madame de S... n'est une femme ordinaire en rien. Je serais heureuse de
la voir maintenant; mais je suis encore un peu faible pour marcher.

«Voulez-vous avoir l'obligeance d'aller chez elle, de vous informer si
elle est seule, si elle est maîtresse de sa soirée, et, dans ce cas, de
me l'amener?

«Vous pouvez passer par les jardins. La petite porte est et sera
désormais toujours ouverte.»

Jacques obéit. Isidora se préparait à monter en voiture pour aller se
promener au bois avec quelques personnes.

A peine sut-elle l'objet de la mission de Jacques, par un billet écrit
au crayon dans l'antichambre, qu'elle congédia son monde, fit dételer sa
voiture, et jetant son voile sur sa tête, elle s'élança vers lui et prit
son bras avec une vivacité touchante. «Ah! que je vous remercie! lui
dit-elle en courant avec lui, comme une jeune fille, à travers les
jardins. Quelle bonne mission vous remplissez là! Je croyais qu'elle
m'avait déjà oubliée, et je ne vivais plus.

--Elle a été malade, dit Jacques.

--Sérieusement; mon Dieu?

--Je ne pense pas; cependant elle est fort changée.

Le pressentiment de la vérité traversa l'esprit pénétrant d'Isidora.

Lorsqu'elle songeait à la conduite d'Alice, elle était près de tout
deviner; mais, lorsqu'elle la voyait, ses soupçons s'évanouissaient.
C'est ce qui lui arriva encore, lorsque Alice la reçut avec un rayon
de bonheur dans les yeux et les bras loyalement ouverts à ses tendres
caresses. L'impétueuse et indomptée Isidora ne pouvait élever sa pensée
jusqu'à comprendre la fermeté patiente d'un tel martyre, la sublime
générosité d'un tel effort.

Et cependant Isidora n'était pas incapable d'un aussi grand sacrifice;
mais elle l'eût accompli autrement, et l'orage de sa passion vaincue eût
fait trembler la terre sous ses pieds.

Quel orage pourtant, que celui qui avait passé sur la tête d'Alice!
quelle tempête avait bouleversé tous les éléments de son être durant
cette longue nuit dont le calme avait tant effrayé Jacques! et il n'en
avait pourtant pas coûté la vie à un brin d'herbe.

Les sanglots d'Alice n'étaient pas sortis de sa poitrine; ses soupirs
n'avaient fait tomber aucune feuille de rose autour d'elle.

Je ne me suis pas promis d'écrire des événements, mais une histoire
intime. Je ne finirai par aucun coup de théâtre, par aucun fait imprévu.
Alice, Isidora, Jacques, réunis ce soir-là, et souvent depuis, tantôt
dans le petit salon, tantôt sur la terrasse du jardin, tantôt dans la
belle serre aux camélias, se guérirent peu à peu de leurs secrètes
blessures. Isidora fut, chaque jour, plus belle, plus éloquente, plus
vraie, plus rajeunie par un amour senti et partagé. Jacques fut, chaque
jour, plus frappé et plus pénétré de cet amour qu'il avait tant pleuré,
et qui lui revenait, suave et doux comme dans les premiers jours, auprès
de Julie, ardent et fort comme il l'avait été aux heures de l'ivresse
et de la douleur. Elle aima, par reconnaissance d'abord, puis par
entraînement, et, enfin, par enthousiasme; car Julie retrouvait, avec la
confiance, la jeunesse et la puissance de son âme.

Alice fut le lien entre eus. Elle fut la confidente des dernières
souffrances et des dernières luttes d'Isidora.

Elle s'attacha à la rendre digne de Jacques, et, sans jamais parler avec
lui de leur amour, elle sut lui faire voir et comprendre quel trésor
était encore intact au fond de cette âme déchirée. Quant á lui, le noble
jeune homme, il le savait bien déjà, puisqu'il avait pu l'aimer alors
qu'elle le méritait moins. Mais il avait conçu un idéal plus parfait de
l'amour et de la femme en voyant Alice. Par quelle fatalité, étant aimé
d'elle, ne put-il jamais le savoir? Et elle, par quel excès de modestie
et de fierté fut-elle trop longtemps aveuglée sur les véritables
sentiments qu'elle lui avait inspirés? Ces deux âmes étaient trop
pudiques et trop naïves, et, disons-le encore une fois, trop éprises
l'une de l'autre, pour se deviner et se posséder. Leur amour n'était,
pas de ce monde; il n'y put trouver place. Une nature toute d'expansion,
d'audace et de flamme s'empara de Jacques: et, ne le plaignez pas, il
n'est point trop malheureux.

Mais qu'il ignore à jamais le secret d'Alice, car Isidora serait perdue!
Rassurez-vous, il l'ignorera.

Fiez-vous à la dignité d'une âme comme celle d'Alice. Elle a trop
souffert pour perdre le fruit d'une victoire si chèrement achetée. Et ce
serait bien en vain qu'elle apprendrait maintenant toute la vérité. Le
soir où elle compta, en regardant la pendule, les minutes et les heures
que son amant passait aux pieds d'une rivale, elle s'était fait
ce raisonnement: S'il ne m'aime pas, je ne puis vivre de honte et
d'humiliation: S'il m'aime et qu'il se laisse distraire seulement une
heure, je ne pourrai jamais le lui pardonner. Dans tous les cas, il faut
que je guérisse.

Ne la trouvez pas trop orgueilleuse.

A vingt-cinq ans, elle n'avait jamais aimé, et elle s'était fait de
l'amour un idéal divin. Elle ne pouvait pas comprendre les faiblesses,
les entraînements, les défaillances des amours de ce monde. A la voir si
indulgente, si généreuse, si étrangère par conséquent aux passions des
autres, on jurerait qu'elle n'essaiera plus d'aimer.

Vous me direz que c'est invraisemblable, et qu'on ne peut pas finir si
follement un roman si sérieux. Et si je vous disais qu'Alice est si bien
guérie qu'elle en meurt? vous ne le croiriez pas; personne ne s'en doute
autour d'elle, son médecin moins que personne.

Cependant elle n'est pas condamnée à mort comme malade, dans ma pensée.

Isidora a-t-elle donc embrassé dans Jacques son dernier amour?

Un jour ne peut-il pas venir où celui d'Alice renaîtra de ses cendres?
celui de Jacques est-il éteint ou assoupi? n'y aura-t-il jamais entre
eux une heure d'éloquente explication?

Qui sait? ces romans-là ne sont jamais absolument terminés.


En effet, ce roman ne devait pas finir là, et lorsque nous racontions
ce qu'on vient de lire, nous ne connaissions pas bien les pensées de
Jacques Laurent. Un an plus tard, nous reçûmes de nouvelles confidences,
et les papiers qui tombèrent entre nos mains nous forcent de donner une
troisième partie à son histoire.



TROISIÈME PARTIE.

Ce manuscrit serait un peu obscur si le lecteur n'était au courant du
double amour qui s'agitait dans le coeur de notre héros. Nous avons
pourtant cru devoir conserver les lettres initiales qu'il avait tracées
en tête de chaque paragraphe, selon que ses pensées le ramenaient à
Isidora, ou l'emportaient vers Alice.



CAHIER Nº 1.

Je me croyais jadis un grand philosophe, et je n'étais encore qu'un
enfant. Aujourd'hui je voudrais être un homme, et je crains de n'être
qu'un mince philosophe, un _philosopheur_, comme dit Isidora. Et
pourquoi cet invincible besoin de soumettre toutes les émotions de ma
vie à la froide et implacable logique de la vertu? La vertu! ce mot fait
bondir d'indignation la rebelle créature que je ne puis ni croire, ni
convaincre. Monstrueux hyménée que nos âmes n'ont pu et ne pourront
jamais ratifier! Ce sont les fiançailles du plaisir: rien de plus!

--La vertu! oui, le mot est pédantesque, j'en conviens, quand il n'est
pas naïf. Mon Dieu, vous seul savez pourtant que pour moi c'est un mot
sacré. Non, je n'y attache pas ce risible orgueil qu'elle me suppose
si durement; non, pour aimer et désirer la vertu, je ne me crois pas
supérieur aux autres hommes, puisque, plus j'étudie les lois de la
vérité, plus je me trouve égaré loin de ses chemins, et comme perdu
dans une vie d'illusion et d'erreur. Funeste erreur que celle qui nous
entraîne sans nous aveugler! Illusions déplorables que celles qui nous
laissent entrevoir la réalité derrière un voile trop facile à soulever!

Et j'écrivais sur la philosophie! et je prétendais composer un traité,
formuler le code d'une société idéale, et proposer aux hommes un nouveau
contrat social!... Eh bien, oui, je prétendais, comme tant d'autres,
instruire et corriger mes semblables, et je n'ai pu ni m'instruire ni me
corriger moi-même. Heureusement mon livre n'a pas été fini; heureusement
il n'a point paru; heureusement je me suis aperçu à temps que je n'avais
pas reçu d'en haut la mission d'enseigner, et que j'avais tout à
apprendre. Je n'ai pas grossi le nombre de ces écoliers superbes, qui,
tout gonflés des leçons de leurs maîtres s'en vont endoctrinant le
siècle, sans porter en eux-mêmes la lumière et la force qu'ils aspirent
à répandre! Cela m'a sauvé d'un ridicule aux yeux d'autrui. Mais, à mes
propres yeux, en suis-je purgé?

Triste coeur, tu es mécontent de toi-même dans le passé, parce que tu
es honteux de toi-même dans le présent. Et pourtant tu valais mieux, en
effet, alors que tu te croyais meilleur. Tu étais sincère, tu n'avais
rien à combattre; tu aimais le beau avec passion; tu te nourrissais de
contemplations idéales; tu le croyais de la race des fanatiques... Tu ne
te savais pas faible; tu ne savais pas que tu ne savais pas souffrir!...



CAHIER I.

Et pourquoi n'ai-je pas su souffrir? pourquoi ai-je voulu être heureux
en étant juste? Mon Dieu, suprême sagesse, suprême bonté! vous qui
pardonnez à nos faibles aspirations et qui ne condamnez pas sans retour
vous savez pourtant que je demandais peu de chose sur la terre. Je ne
voulais ni richesses, ni gloire, ni plaisirs, ni puissance: oh! vous le
savez, je ne soupirais pas après les vanités humaines; j'acceptais la
plus humble condition, la plus obscure influence, les privations les
plus austères.

Quand la misère ployait mon pauvre corps, je ne sentais d'amertume dans
mon coeur que pour la souffrance de mes frères... Tout ce que je me
permettais d'espérer, c'était de trouver dans mon abnégation sa propre
récompense, une âme calme, des pensées toujours pures, une douce joie
dans la pratique du bien...

Et quand l'amour est venu s'emparer de ma jeunesse, quand une femme
m'est apparue comme le résumé des bienfaits de votre providence, quand
j'ai cru qu'il suffisait d'aimer de toute la puissance de mon être pour
être aimé avec droiture et abandon, il s'est trouvé que cet être si fier
et si beau était maudit, que cette fleur si suave avait un ver rongeur
dans le sein, et que je ne serais aimé d'elle qu'à la condition de
souffrir mortellement.

Eh bien, mon Dieu, j'ai accepté cela encore! Elle s'est arrachée de mes
bras, et je l'ai perdue sans amertume, sans ressentiment; j'ai consenti
à l'attendre, à la retrouver, et, pendant des années, je l'ai aimée dans
la douleur et dans la pitié, sans certitude... que dis-je? sans espoir
d'être aimé? Et pendant ces sombres et lentes années, abattu, mais non
brisé, triste, mais non irrité, j'élevais mon âme selon mes forces, à
la contemplation des vérités éternelles. Je vivais dans la pureté,
j'essayais de répandre autour de moi l'amour du bien, je ne cherchais la
récompense de mes humbles travaux que dans les charmes enthousiastes
de l'étude. Et puis, lorsque de secrètes douleurs, ignorées de tous, à
peine avouées par moi-même, sont venues me troubler, j'ai refoulé mon
mal bien avant dans ma poitrine, je ne me suis pas plaint, j'ai respecté
le calme sublime d'un autre coeur dont la possession m'eût fait
oublier toute ma pâle et morne existence, en vain immolée à une femme
orgueilleuse et coupable... Cette fois encore j'ai aimé en silence, et
l'indifférence ne m'a pas trouvé plus audacieux et plus vain que n'avait
fait le parjure et l'ingratitude...



CAHIER A.

Mais je ne veux pas me rappeler cela... cela doit être comme n'existant
pas, et mes yeux ne liront point ici ce nom que ma main n'a jamais osé
tracer... Je goûtais, d'ailleurs, dans ce mystère de mes pensées, une
sorte de volupté navrante. Je sacrifiais mes agitations au repos d'une
âme sublime.



CAHIER A.

Toujours ce souvenir secret, toujours ce voeu étouffé!... Écartons-le à
jamais! mon âme n'est plus un sanctuaire digne de le contenir; elle est
trop troublée, trop endolorie. Il faut un lac aussi pur que le ciel pour
refléter la figure d'un ange.



CAHIER IV.

Quand j'ai retrouvé cette femme terrible et funeste, qui avait eu mes
premiers transports, je ne l'aimais plus. Hélas! non. Je chercherais
vainement à vous tromper, ô vérité incréée! Je ne l'aimais plus, je
ne la désirais plus; son apparition a été pour moi comme un châtiment
céleste pour des fautes que je n'ai pourtant pas conscience d'avoir
commises. Elle a cru m'aimer encore, elle croit m'avoir toujours aimé,
elle veut que je l'aime; elle le dit, du moins, elle se le persuade
peut-être, et elle me le persuade à moi-même. Ma destinée bizarre la
jette dans ma vie comme un devoir, et je l'accepte. Ne dit-elle pas que
si je l'abandonne elle est perdue, rendue à l'égarement du vice, au mal
du désespoir? Et à voir comme cette belle âme est agitée, je ne saurais
douter des périls qui la menacent si je ne lui sers pas d'égide!... Eh
bien, mon Dieu, faites donc que dans l'accomplissement d'un devoir il y
ait une joie, un repos, du moins, quelque chose qui nous donne la force
de persévérer et qui nous avertisse que vous êtes content de nous!
_Malheureux humains que nous sommes!_[3] si nous sentions cela, du
moins! si nos pensées pouvaient s'élever assez par l'exaltation de la
prière, pour arracher à la vérité éternelle un reflet de sa clarté, un
rayon de sa chaleur, une étincelle de sa vie! Mais nous ne savons rien!
nous nous traînons dans les ténèbres, incertains si c'est le mal ou le
bien qui s'accomplit en nous et par nous. Nous n'avons pas plus tôt
renoncé à un objet de nos désirs, que l'objet du sacrifice nous semble
celui qu'il aurait fallu sacrifier. Nous nous dépouillons pour donner,
et la main qui nous implorait se ferme et nous repousse. Nous arrosons
de nos pleurs une terre qui promettait des fleurs et des fruits; elle se
sèche et produit des ronces! Épouvantés, nous nous laissons déchirer par
ses épines, et nous nous demandons s'il faut la maudire ou l'arroser de
notre sang jusqu'à ce qu'il n'en reste plus! Sombre image de la parabole
du bon grain! 0 semeurs opiniâtres et inutiles que nous sommes! Les
rochers se dressent dans le désert, et nous tombons épuisés avant la fin
du jour!

[Note 3: On sait que c'est le premier vers du fameux quatrain de
J.J. Rousseau,]



CAHIER A.

Pourquoi donc sa vie semble-t-elle s'épuiser comme une coupe que le
soleil pompe et dessèche, sans qu'il s'en soit répandu une seule goutte
au dehors? Mais silence, ô mon coeur! ce n'est pas pour elle que tu
dois souffrir; ton martyre lui est étranger, inutile... Il lui serait
indifférent, sans doute... C'est pour une autre que tu dois saigner sans
relâche. Oh! qu'il serait doux de souffrir pour sauver ce qu'on aime!



CAHIER I.

Souffrir pour sauver ce qu'on n'aime plus... oh! c'est un martyre que
les victimes des religions d'autrefois n'ont pas connu, et qu'elles
n'auraient pas compris. Leur immolation avait un but, un résultat clair
et vivifiant comme le soleil; et moi je souffre dans la nuit lugubre,
seul avec moi-même, auprès d'un être qui ne me comprend pas, ou qui
peut-être me comprend trop. Pourquoi, mon Dieu, n'avez-vous pas fait
notre coeur assez généreux ou assez soumis pour qu'il pût s'attacher
avec passion aux objets de notre dévouement? Vous avez fait le coeur de
la mère inépuisable et sublime en ce genre; et j'ai cru que je pourrais
aimer une femme comme la mère aime son enfant, sans s'inquiéter de
donner mille fois plus qu'elle ne reçoit; sans chercher d'autre
récompense que le bien qu'il doit retirer de son amour?

L'amour! c'est un mot générique, et qui embrasse tant de sentiments
divers! L'amour divin, l'amour maternel, l'amour conjugal, l'amour de
soi-même, tout cela n'est point l'amour de l'amant pour sa maîtresse.
Hélas! si j'osais encore me croire philosophe, je tâcherais de me
définir à moi-même ce sentiment que je porte en moi pour mon supplice et
qui n'a jamais été satisfait. O éternelle aspiration, désir de l'âme et
de l'esprit, que la volupté ne fait qu'exciter en vain! Tous les hommes
sont-ils donc maudits comme moi? sont-ils donc condamnés à posséder une
femme qu'ils voudraient voir transformée en une autre femme? Est-ce la
femme qu'on ne possède pas, qui, seule, peut revêtir à nos yeux ces
attraits qui dévorent l'imagination! Est-ce la jouissance d'un bien réel
qui nous rassassie et nous rend ingrats?



CAHIER A.

Comme _elle_ est pâle! comme sa démarche est lente et affaissée! Quel
mal inconnu ronge donc ainsi cette fleur sans tache? Oh! du moins c'est
une noble passion, c'est un chaste souvenir ou un désir céleste; c'est
le besoin inassouvi de l'idéal et non le dégoût impie et insolent des
joies de la terre. Tu n'as abusé de rien, _toi_! tu mériterais le
bonheur. Quel est donc l'insensé qui ne l'a pas compris, ou l'infâme
qui te le refuse? Si je le connaissais, j'irais le chercher au bout du
monde, pour l'amener à tes pieds ou pour le tuer!... Je suis fou!... Et
toi, tu es si calme!



CAHIER I.

I.--Non, je ne suis pas de ces êtres stupides et orgueilleux qui se
lassent du bonheur. Si j'avais le bonheur, je le savourerais comme
jamais homme ne l'a savouré. Je ne me défends pas d'aimer. Je livre mon
être et ma vie à quelqu'un qui ne veut pas ou ne peut pas s'en emparer:
voilà tout. L'amour est un échange d'abandon et de délices; c'est
quelque chose de si surnaturel et de si divin, qu'il faut une
réciprocité complète, une fusion intime des deux âmes; c'est une trinité
entre Dieu, l'homme et la femme. Que Dieu en soit absent, il ne reste
plus que deux mortels aveugles et misérables, qui luttent en vain
pour entretenir le feu sacré, et qui l'éteignent en se le disputant,
influence divine, ce n'est, pas moi qui t'ai chassée du sanctuaire!
c'est _elle_, c'est son orgueil insatiable; c'est son inquiétude
jalouse, qui t'éloignent sans cesse.



CAHIER A.

Oh! si tu pouvais me donner un jour, une heure, du calme divin que ton
âme renferme, et que reflète ton front pâle, je serais dédommagé de
toute ma vie de rêves dévorants et de tourments ignorés.

Le calme! sans doute, tu ne peux ou ne veux pas donner autre chose.

D'où vient que ton amitié ne me l'a pas donné? Il est des pensées
terribles dont l'ivresse n'oserait s'élever jusqu'à toi. Mais, si l'on
pouvait s'asseoir à tes pieds, plonger, sans frémir, dans ton regard,
respirer une heure, sans témoins opportuns et sans crainte de
t'offenser, l'air qui t'environne... serait-ce trop demander à Dieu? et
n'ai-je pas assez souffert pour qu'il me soit permis de me représenter
une si respectueuse et si enivrante volupté?



CAHIER I.

Non, l'amour ne peut pas être l'infatigable exercice de l'indulgence
et de la compassion. Dieu n'a pas voulu que la plus chère espérance de
l'homme vint aboutir à l'abjuration de toute espérance. Philosophes
austères moralistes sans pitié, vous mentez si vous prétendez que
l'amour n'a que des devoirs à remplir et point de joies pures à exiger.
Et vous autres, sceptiques matérialistes qui prétendez que le plaisir
est tout, et qu'on peut adorer ce qu'on n'admire pas, vous mentez encore
plus. Vous mentez tous, aucun de vous n'aima jamais. Je ne peux pas
aimer sans bonheur, et je ne veux pas de plaisirs sans amour. Elle a
raison, elle qui devine ma soif et les tourments de mon âme! elle sent,
elle sait que je ne l'aime pas comme elle veut être aimée, comme elle ne
peut pas aimer elle-même. Ambitieuse effrénée, qui veut qu'on lui donne
ce qu'elle n'a plus, et qu'on l'adore comme une divinité quand elle ne
croit plus elle-même!... O malheureuse, malheureuse entre toutes les
femmes, pourquoi faut-il que tu sois à jamais punie des erreurs qui
t'ont brisée et du mal que tu détestes!



CAHIER A.

Et vous, qui n'aimez pas, qui n'avez peut-être jamais aimé, qui semblez
vouloir n'aimer jamais, quelle pensée d'ineffable mélancolie peut
donc vous tenir lieu de ce qui n'est pas, et vous préserver de ce qui
pourrait être? Mais qui donc saura jamais...


Ici le journal de Jacques Laurent paraît avoir été brusquement
abandonné; nous en avons vainement cherché la suite. Une lettre
d'Isidora, datée de trois mois plus tard, nous explique cette
interruption.



LETTRE PREMIÈRE.

ISIDORA A MADAME DE T...

«Alice, revenez à Paris, ou rappelez auprès de vous le précepteur de
votre fils. Ses vacances ont duré assez longtemps, et Félix ne peut se
passer des leçons de son ami. Quant à vous, ma soeur, cette solitude
vous tuera. Je ne crois pas à ce que vous m'écrivez de votre santé et de
votre tranquillité d'esprit. Moi, je pars, ma belle et chère Alice; je
quitte la France, je quitte à jamais Jacques Laurent. Lisez ces papiers
que je vous envoie et que je lui ai dérobés à son insu. Sachez donc
enfin que c'est vous qu'il aime; efforcez-vous de le guérir ou de
le payer de retour. Je sais que son coeur généreux va s'effrayer et
s'affliger pour moi de mon sacrifice. Je sais qu'il va me regretter, car
s'il n'a pas d'amour pour moi, il me porte du moins une amitié tendre,
un intérêt immense. Mais que vous l'aimiez ou non, pourvu qu'il vous
voie, pourvu qu'il vive près de vous, je crois qu'il sera bientôt
consolé.

Et puis il faut vous avouer que je l'ai rendu cruellement malheureux.
Vous vous étiez trompée, noble Alice! nous ne pouvions pas associer des
caractères et des existences si opposées. Voilà près d'une année que
nous luttons en vain pour accepter ces différences. L'union d'un esprit
austère avec une âme bouleversée par les tempêtes était un essai
impossible. C'est une femme comme vous que Jacques devait aimer, et moi
j'aurais dû le comprendre dès le premier jour où je vous ai vue.

Je vous ferai ma confession entière. Depuis trois mois que j'ai surpris
et comme volé le secret de Jacques, j'ai mis tout en oeuvre pour le
détacher de vous. Excepté de lui dire du mal de vous, ce qui m'eût été
impossible, j'ai tout tenté pour vaincre l'obstacle, pour triompher
de la passion que vous lui inspirez, et qui me causait une jalousie
effrénée. Cette ambition avait réveillé mon amour, qui commençait à
périr de fatigue et de souffrance; je suis redevenue coquette, habile,
tour à tour humble et emportée, boudeuse et soumise, ardente et
dédaigneuse. Rien ne m'a réussi; votre absence lui avait ôté, je crois,
jusqu'au sentiment de la vie. Il n'était plus auprès de moi qu'une
victime du dévouement qu'il s'était imposée, et je suis presque certaine
que, sans la crainte de vous sembler coupable et d'être blâmé par vous,
son courage ne se serait pas soutenu. Mais je suis sûre aussi que, pour
conquérir votre estime, il eût fait le sacrifice de sa vie entière, et
qu'en souffrant mille tortures, il ne se serait jamais détaché de moi.

[Illustration 09.png: Petite mère, pourquoi vous êtes toute blanche?]

«Eh bien, ne soyez pas effrayée de ma résolution, Alice! je la prends
enfin avec calme. Hier encore, Jacques, plus pâle qu'un spectre, plus
beau qu'un saint, me jurait qu'il ne me quitterait jamais, qu'il ne me
manquerait jamais de parole. En voyant tant d'abnégation et de vertu,
j'ai été prise tout à coup d'un accès de courage et de désintéressement,
et je lui ai dit à jamais adieu dans mon coeur. Je vous écris de ma
première station, station sur la route d'Italie, et probablement il
ignore encore, à l'heure qu'il est, que j'ai quitté Paris et brisé sa
chaîne! Voyez combien je suis guérie! Je désire qu'il l'apprenne avec
joie, et la seule tristesse que j'éprouve, c'est la crainte de lui
laisser quelque regret.

«Pourquoi donc tardons-nous tant à faire ce qui est juste et bon? Quelle
fausse idée nous attachons à l'importance de nos sacrifices et à la
difficulté de notre courage! Il y a plus d'un an que je regarde comme
une angoisse mortelle le détachement que je porte aujourd'hui dans mon
coeur avec une sorte de volupté. Je ne savais pas que la conscience d'un
devoir accompli pouvait offrir tant de consolation. Ma naïveté à cet
égard doit vous faire sourire. Hélas! c'est apparemment la première fois
que je cède à un bon mouvement sans arrière-pensée. Puissé-je tirer de
cette première et grande expérience la force d'abjurer dans l'avenir mon
aveugle et impérieuse personnalité!

«Pourquoi ne m'avez-vous pas aidée, chère Alice, à entrer dans cette
voie? Ah! si vous aviez aimé Jacques, avec quel enthousiasme je l'aurais
rendu à la liberté!... Et pourtant, hier encore, je luttais contre
vous... mais c'est que vous ne l'aimez pas... Pourtant, que sais-je?
votre langueur, votre mélancolie, cachent peut-être le même secret....
Pardonnez-moi, je n'en dirai pas davantage, je vous respecte désormais
au point de vous craindre. Voyez à quel point vous m'êtes sacrée! La
passion de Jacques pour vous était, pour moi, comme un reflet de votre
image dans son âme, et, quoique je fusse en possession de son secret,
jamais je n'ai osé le lui dire, jamais je n'ai osé vous combattre
ouvertement et vous nommer à lui.

«Revoyez-le sans crainte et sans confusion. Il croit que le vieux
Saint-Jean a brûlé son journal par mégarde. Il ne se doutera jamais que
sa confession est entre vos mains. Ah! c'est la confession d'un ange.
Quel noble sentiment, Alice! quelle ferveur mystérieuse, quel pieux
respect! n'en serez-vous pas touchée quelque jour? J'aurais donné, moi,
dix ans de jeunesse et de beauté pour être aimée ainsi, eussé-je dû ne
l'apprendre jamais de sa bouche, et n'en recevoir même jamais un baiser
furtif sur le bord de mon vêtement!

«C'en est fait! je n'inspirerai jamais cette flamme sainte que j'ai
follement rêvée. Autrefois je m'indignais contre mon sort, j'accusais le
coeur de l'homme d'injustice, d'orgueil et de cruauté; mais j'ai bien
changé depuis un an! Si quelque jour vous parlez de moi librement avec
Jacques, dites-lui de ne pas se reprocher mes souffrances; elles m'ont
été salutaires, elles ont porté leurs fruits amers et fortifiants. J'ai
reconnu enfin qu'il n'était pas au pouvoir du coeur le plus généreux et
le plus sublime de donner toute sa flamme à un être troublé et malade
comme moi.....J'ai reconnu le sceau de la justice divine et le prix
de la vertu... la vertu que j'ai tant haïe et blasphémée dans mes
désespoirs! Où seraient donc le bien et le mal ici-bas, si les coeurs
coupables pouvaient être récompensés dès cette vie, et s'il n'y avait
pas d'inévitables expiations! Ah! cette parole est vraie: _Tu seras puni
par où tu as péché!_ Cela est vrai pour toutes les erreurs, pour toutes
les folles passions de l'humanité. Ceux qui ont abusé des bienfaits de
Dieu ne le trouveront plus et seront condamnés à le chercher sans cesse!
La femme sans frein et sans retenue mourra consumée par le rêve d'une
passion qu'elle n'inspirera jamais.

«Et pourtant l'Evangile nous montre les ouvriers de la dernière heure du
jour récompensés comme ceux de la première...; mais le maître qui paie
ainsi, c'est Dieu. Il n'est pas au pouvoir de l'homme de tout donner en
échange de peu. Si l'ouvrier tardif et lâche avait le droit d'exiger
une part complète, celui qui rétribue serait frustré, et c'est en amour
surtout que l'égalité a besoin d'être respectée comme l'amour même; car
l'amour est aussi beau que la vertu, ou plutôt la vertu, c'est l'amour.
Il impose les plus grands devoirs, et ces devoirs-là, partagés
également, sont les plus vives jouissances. Celui qui croit pouvoir
mériter seul, présume trop de lui-même; celui qui se croit dispensé de
mériter, ne recueille rien.

«C'est en Dieu seul que je me réfugie, ses trésors à lui sont
inépuisables. Si le catholicisme n'était pas une fausse doctrine
pour les hommes d'aujourd'hui, je sens que je me ferais carmélite ou
trappiste à l'heure qu'il est; mais le Dieu des nonnes est encore un
homme, une sorte d'égal, un jaloux, un amant; le Dieu qui peut me
sauver, c'est celui qui ne punit pas sans retour. Il me semble que
j'ai assez expié, et que je mérite d'entrer dans le repos des justes,
c'est-à-dire de ne plus connaître les passions.

«Mais vous, Alice, vous avez droit à la coupe de la vie, vous vous en
êtes trop abstenue; pourquoi donc craindriez-vous d'y porter vos lèvres
pures? il est impossible qu'il y ait une goutte de fiel pour vous...
Je n'ose nommer Jacques, et pourtant, ma belle sainte, je ne puis
m'empêcher de rêver que quelque jour... un beau soir d'été plutôt,
Jacques vous surprendra à la campagne, lisant ce paragraphe écrit de sa
main: «Si l'on pouvait s'asseoir à tes pieds!...»

«Quand vous m'écrirez que ce moment est venu, je reviendrai près de
vous, j'y reviendrai calme et purifiée; et, à mon tour, Alice, je
goûterai ce bonheur d'avoir fait des heureux, que vous vouliez garder
pour vous seule!

«ISIDORA.»

La lettre qui suit est de dix ans postérieurs à celle qu'on vient de
lire.



LETTRE DEUXIÈME.

ISIDORA A MADAME DE T...

Non, je ne suis pas malheureuse. J'ai accompli pour vous, Alice, un
sacrifice que je croyais bien grand alors...

Pardonnez-moi si je vous dis aujourd'hui que, dans mes souvenirs, ce
grand acte de courage me paraît chaque jour moins sublime, et qu'enfin
j'arrive à me trouver assez peu héroïque... Que Jacques me pardonne de
parler ainsi! Et vous surtout, ma soeur chérie, pardonnez-moi de ne pas
le pleurer... Il n'y a rien d'injurieux pour lui dans le calme avec
lequel je puis parler à présent d'un sujet jadis si brûlant, et naguère
encore si délicat. Ce n'est pas de Jacques que je suis guérie, c'est
de l'amour! Oui, vraiment, j'en suis guérie à jamais, Alice, et, pour
m'avoir fait cette grâce, Dieu a été trop bon pour moi, il m'a trop
largement récompensée d'un moment de force.

Je vous dis cela ce soir, au bord du plus beau lac de la terre, par
un coucher de soleil splendide, sous le ciel de la paisible et riante
Lombardie, et je parle ainsi dans la sincérité de mon coeur.

Il me semble, tant je suis tranquille, que je ne puis plus souffrir....
Peut-être si le ciel était orageux, l'air âcre, et que le paysage, au
lieu de l'églogue des prairies bordant de fleurs des flots placides,
m'offrît le drame d'un volcan qui gronde et d'une nature qui
menace... peut-être mon âme serait-elle moins sereine, peut-être vous
exprimerais-je le vide délicieux de mon âme en des termes plus résignés
que triomphants.... Je ne sais, je n'ose chanter victoire, dans la
crainte de tomber dans le péché d'orgueil et d'en être punie; mais il
est certain que, depuis quelques mois, depuis ma dernière lettre, je
ressens une joie intérieure qui me semble durable et profonde.

A quoi l'attribuerai-je? Sera-ce simplement à cet inappréciable bienfait
du repos dont je ne me souvenais plus d'avoir joui? peut-être! O bonheur
des âmes blessées et fatiguées, que tu es humble et modeste! tu te
contentes de ne pas souffrir, tu ne demandes rien que l'absence d'un
excès de souffrance; tu te replies sur toi-même, comme une pauvre plante
qui, après l'orage, n'a besoin que d'un grain de sable et d'une goutte
d'eau; bien juste de quoi ne pas mourir et se sentir faiblement
vivre.... le plus faiblement possible!

Pas de funestes présages, Alice! ne croyez pas me consoler et m'égayer
en me disant que je suis encore jeune et que j'aimerai encore! Non, je
ne suis plus jeune! si mes traits disent le contraire, ils mentent.
C'est dans l'âme que les années marquent leur passage et laissent leur
empreinte; c'est notre coeur, c'est notre imagination qui vieillissent
promptement ou résistent avec vaillance.

--... Je relis ce que je vous écrivais tout à l'heure, aux dernières
clartés d'un soleil mourant; on m'apporte une lampe, je m'éloigne de la
fenêtre...

Mes idées prennent un autre cours.

Pourquoi confondais-je le coeur avec l'imagination? Dans la jeunesse,
c'est peut-être une seule et même chose; mais, en vieillissant, les
éléments de notre être deviennent plus distincts. Les sens s'éteignent
d'un côté, le cerveau de l'autre; mais le coeur est-il donc condamné à
mourir avec eux? Oh non! grâce à la divine bonté de la Providence, la
meilleure partie de nous-même survit à la plus fragile, et il arrive
qu'on se trouve heureux de vieillir. 0 mystère sublime! Vraiment la vie
est meilleure qu'on ne croit! L'injuste et superbe jeunesse recule avec
effroi devant la pensée d'une transformation qui lui semble pire que la
mort, mais qui est peut-être l'heure la plus pure et la plus sereine de
notre pénible carrière.

Avec quelle terreur j'avais toujours pensé à la vieillesse! Dans la
fleur de ma jeunesse, je n'y croyais pas. «Moi, vieillir! me disais-je
en me contemplant: devenir grasse, lourde, désagréable à voir! Non,
c'est impossible, cela n'arrivera pas. Je mourrai auparavant; ou bien,
quand je me sentirai décliner, quand une femme me regardera sans envie,
et un homme sans désir, je me tuerai!»

Il n'y a pas longtemps encore qu'en consultant mon miroir, ce conseiller
sévère, sur lequel les hommes ont dit et écrit tant de lieux communs
satiriques, je m'effrayais d'une ride naissante et de quelques cheveux
qui blanchissaient; nais, tout d'un coup, j'en ai pris mon parti, je
n'ai même plus songé à m'assurer des ravages du temps, et, le jour où
je me suis dit que j'étais vieille, je me suis trouvée jeune pour une
vieille. Et puis, je crois que, précisément, toutes ces railleries de
l'autre sexe, à propos des beautés qui s'en vont et qui se pleurent,
m'ont donné un accès de fierté victorieuse. J'ai compris profondément
cette ingratitude des hommes qui, après avoir adulé notre puissance,
l'insulte et la raille dès qu'elle nous échappe. Et j'ai trouvé qu'il
fallait être bien avilie pour regretter ce vain hommage dont la fumée
dure si peu. Enfin, raison ou lassitude, je me sens réconciliée avec la
_vieille femme_.

La vieille femme! Eh bien, oui, c'est une autre femme, un autre _moi_
qui commence, et dont je n'ai pas encore à me plaindre. Celle-là est
innocente de mes erreurs passées; elles les ignore parce qu'elle ne les
comprend plus, et qu'elle se sent incapable de les imiter. Elle est
douce, patiente et juste, autant que l'autre était irritable, exigeante
et rude. Elle est redevenue simple et quasi naïve, comme un enfant,
depuis qu'elle n'a plus souci de vaincre et de dominer.

Elle répare tout le mal que l'autre a fait, et, par-dessus le marché,
elle lui pardonne ce que l'autre, agitée de remords, ne pouvait plus se
pardonner à elle-même. La jeune tremblait toujours de retomber dans le
mal, elle le sentait sous ses pieds et n'osait faire un pas. La vieille
marche en liberté et sans craindre les chutes, car rien ne l'attire plus
vers les précipices.

Ne croyez pourtant pas, mes amis, que je vais me composer un rôle,
une figure, un costume, un esprit de circonstance. Il y a un genre de
coquetterie que je déteste plus que la pire coquetterie des jeunes
femmes, c'est celle des vieilles, Je veux parler de ces ex-beautés qui
se réfugient dans la grâce, dans l'esprit, dans l'aménité caressante. Je
connais ici une marquise de soixante ans dont l'éternel sourire et la
banale bienveillance me font l'effet d'une prostitution de l'âme.

Certes c'est là une grande comédienne et qui dissimule bien ses regrets.
Elle affecte d'aimer les jeunes gens des deux sexes d'une tendre
affection, d'être là maman à tout le monde, de faire tous les frais de
gaieté des réunions, d'amener des rencontres, de nouer des mariages, de
se rendre indispensable en recevant toutes les confidences, en rendant
mille petits services: et, au fond du coeur, cette excellente femme est
plus sèche et plus égoïste qu'on ne pense. Elle fait toutes choses en
vue d'elle-même et du rôle qu'elle s'est imposé. Elle n'a pas pu rompre
avec le succès, et elle poursuit sa carrière de reine des coeurs sous
une forme nouvelle. Elle est jalouse de quiconque fait quelque bien,
et j'ai failli être brouillée avec elle pour avoir adopté Agathe. Elle
voulait l'accaparer, en faire l'ornement de son salon, frapper les
esprits par la production au grand jour de cette modeste fille, pour
arriver à la marier sottement à quelque vieux patricien, ex-comparse
dans son cortège d'adorateurs. Elle eût trouvé moyen de faire grana
bruit avec cela, et d'abandonner la pauvrette, comme elle a fait de tant
d'autres, quand elles ont eu assez brillé près d'elle, à son profit.

Non, non, jamais je n'imiterai cette marquise, et quand, d'un air
doucereusement cruel, elle m'honore de ses avis et me cite son propre
exemple pour m'engager à vieillir agréablement, je me détourne pour
ne pas respirer son souffle glacé. Oh! je ne prendrai pas votre petit
sentier parfumé de roses fanées, ma charmante vieille! Je suis vieille
tout de bon, je le sens, je m'en réjouis, J'en triomphe tranquillement
au fond de l'âme. Je n'ai pas besoin déjouer votre comédie. Je n'aime
plus les hommes, moi! Je n'ai plus besoin de leurs louanges, j'en ai eu
assez, et je sais ce qu'elles valent. Je trouve la vieillesse bonne et
acceptable, mais elle m'arrive sérieuse et recueillie, non folâtre et
remuante. J'ai encore du coeur, et je veux conserver ce bon reste en ne
le gaspillant pas dans de feintes amitiés.

Pardonnez-moi une métaphore qui me vient. Je me figure la jeunesse comme
un admirable paysage des Alpes. Tout y est puissant, grandiose, heurté.
À côté d'une verdure étincelante, un bloc de pâles neiges et de glaces
aiguës a coulé dans le vallon, et les fleurs qui viennent d'éclore là,
meurent au sein de l'été, frappées au coeur par une gelée soudaine et
intempestive. Des roches formidables pendent sur de ravissantes oasis et
les menacent incessamment. De limpides ruisseaux coulent silencieusement
sur la mousse; puis, tout à coup, le torrent furieux qu'ils rencontrent,
les emporte avec lui et les précipite avec fracas dans de mystérieux
abîmes. La clochette des troupeaux et le chant du pâtre sont interrompus
par le tonnerre de la cascade ou celui de l'avalanche: partout le
précipice est au bord du sentier fleuri, le vertige et le danger
accompagnent tous les pas du voyageur, que les beautés incomparables du
site enivrent et entraînent. Une nature si sublime est sans cesse
aux prises avec d'effroyables cataclysmes; ici le glacier ouvre ses
terribles flancs de saphir et engloutit l'homme qui passe; là les
montagnes s'écroulent, comblent le lac et la plaine, et, de tout ce qui
souriait ou respirait hier à leurs pieds, il ne reste plus ni trace ni
souvenir aujourd'hui... Oui, c'est là l'image de la jeunesse, de ses
forces déréglées, de ses bonheurs enivrants, de ses impétueux orages,
de ses désespoirs mortels, de ses combats, et de toute cette violente
destruction d'elle-même qu'enfante l'excès de sa vie.

Mais la vieillesse! je me la figure comme un vaste et beau jardin bien
planté, bien uni, bien noble à l'ancienne mode... un peu froid d'aspect,
quoique situé à l'abri des coups de vent. C'est encore assez grand pour
qu'on y essaie une longue promenade, mais on aperçoit les limites au
bout des belles allées droites, et il n'y a point là de sentiers sinueux
pour s'égarer.

On y voit encore des fleurs; mais elles sont cultivées et soignées, car
le sol ne les produit point sans les secours de la science et du goût.

Tout y est d'un style simple et sévère, point de statues immodestes,
point de groupes lascifs. On ne s'y poursuit plus les uns les autres
pour s'étreindre et pour lutter: on s'y rencontre, on s'y salue, on s'y
serre la main sans rancune et sans regret. On n'y rougit point, car on
a tout expié en passant le seuil de cette noble prison dont on ne doit
plus sortir; et l'on s'y promène ou l'on s'y repose, consolé et purifié,
jouissant des tièdes bienfaits d'un soleil d'automne. Si, du haut de la
terrasse abritée, le regard plonge dans la région terrible et magnifique
où s'agite la jeunesse, on se souvient d'y avoir été, et on comprend
ce qui se passe là d'admirable et d'insensé; mais malheur à qui veut
y redescendre et y courir: car les railleries ou les malédictions l'y
attendent! Il n'est permis aux hôtes du jardin que d'étendre les mains
vers ceux qui dansent sur les abîmes, pour tâcher de les avertir; et
encore, cela ne sert-il pas à grand'chose, car on ne s'entend pas de si
loin.

Voilà mon apologue. Passez-m'en la fantaisie, je me sens plus à l'aise
depuis que je me suis planté ce jardin.

Mais c'est bien assez philosopher et rêver, Il faut que je vous parle
d'Agathe, de cette pauvre orpheline que j'ai adoptée, qui entrait chez
moi comme femme de chambre, et dont j'ai fait ma fille, ni plus ni
moins.

Je vous ai déjà dit qu'elle était fille d'un pauvre artiste qui l'avait
fort bien élevée, mais qui, en mourant, l'avait laissée dans le plus
complet abandon, dans la plus profonde misère.

Je n'avais jamais songé à adopter un enfant, je n'avais jamais regretté
de n'en point avoir.

Il ne me semblait point que j'eusse le coeur maternel, et peut-être
eusse-je manqué de tendresse ou de patience pour soigner un petit
enfant; Lorsque cette Agathe est entrée chez moi, j'étais à cent lieues
de prévoir que je me prendrais pour elle d'une incroyable affection.
Je fus frappée de sa jolie figure, de son air modeste, de son accent
distingué, et je me promis d'en faire une heureuse soubrette, libre
autant que possible, et traitée avec bienveillance.

Puis, au bout de quelque temps, en courant avec elle, je découvris un
trésor de raison, de droiture et de bonté; et bientôt, je la retirai de
l'office pour la faire asseoir à mes cotés, non comme une demoiselle de
compagnie, mais comme la fille de mon coeur et de mon choix.

Pourtant si vous nous voyiez ensemble, vous seriez surprise, chère
Alice, de l'apparente froideur de notre affection; du moins, vous
nous trouveriez bien graves, et vous vous demanderiez si nous sommes
heureuses l'une par l'autre.

Il faut donc que je vous explique ce qui se passe entre nous.

Dès le principe, j'ai examiné attentivement Agathe, je l'ai
même beaucoup interrogée. J'ai retiré de cet examen et de ces
interrogatoires, la certitude que c'était là un ange de pureté, et en
même temps une âme assez forte: un caractère absolument différent du
mien, à la fois plus humble et plus fier, étranger par nature aux
passions qui m'ont bouleversée, difficile, impossible peut-être à
égarer, prudente et réfléchie, non par sécheresse et calcul personnel,
mais par instinct de dignité et par amour du vrai.

La docilité semblait être sa qualité dominante, lorsque je lui
commandais en qualité de maîtresse. Mais en l'observant, je vis bientôt
que cette docilité n'était qu'une muette adhésion à la règle qu'elle
acceptait: l'amour de l'ordre, et surtout une noble fierté qui
voulait se soustraire par l'exactitude rigoureuse à l'humiliation du
commandement. C'était cela bien plutôt qu'une soumission aveugle et
servile pour ma personne. Le silence profond qui protégeait ce caractère
grave et recueilli m'empêchait de savoir si les passions généreuses
pourraient y fermenter, si la haine de l'injustice et le mépris de la
stupidité seraient capables d'en troubler la paix.

A présent encore, quoique j'aie lu aussi avant dans son coeur
qu'elle-même, quoique je sache bien qu'elle adore la bonté, j'ignore si
elle peut haïr la méchanceté Peut-être qu'il y a là trop de force pour
que l'indignation s'y soulève, pour que le dédain y pénètre. Étonnement
et pitié, voilà, ce me semble, toute l'altération que cette sérénité
pourrait subir.

Agathe a vécu dans le travail et la retraite, sans rien savoir, sans
rien deviner du monde, sans rien désirer de lui, sans songer qu'elle pût
jamais sortir de l'obscurité qu'elle aime, non-seulement par habitude,
mais par instinct. Elle ne connaît pas l'amour, elle en pressent encore
si peu les approches, que je me demande avec terreur si elle est
capable d'aimer, et si elle n'est pas trop parfaite pour ne pas rester
insensible.

Et pourtant, je ne puis concevoir la jeunesse d'une femme sans amour,
et je suis épouvantée du mystère de son avenir. Aimera-t-elle, d'amitié
seulement, un compagnon de toute la vie, un mari? Élèvera-t-elle des
enfants, sans passion, sans faiblesse, avec la rigide pensée d'en faire
des êtres sages et honnêtes? Quelle rectitude admirable et effrayante!
Sera-t-elle heureuse sans souffrir? est-ce possible!

Et pourtant, qu'ai-je retiré, moi, de mes angoisses et de mes tourments?

Quand j'avais seize ans, l'âge d'Agathe, je n'avais déjà plus de
sommeil, ma beauté me brûlait le front, de vagues désirs d'un bonheur
inconnu me dévoraient le sein. Rien dans cette enfant ne me rappelle mon
passé. Je l'admire, je m'étonne, et je n'ose pas juger.

Quand j'ai changé la condition d'Agathe si soudainement, si
complètement, elle a été fort peu surprise, nullement étourdie
ou enivrée, et j'ai aimé cette noble fierté qui acceptait tout
naturellement sa place. L'expression de sa reconnaissance a été vraie,
mais toujours digne. Elle me promettait de mériter ma tendresse, mais
elle n'a pas plié le genou, elle n'a pas courbé la tête, et c'est bien.
En voyant ce noble maintien, moi, j'ai été saisie d'un respect étrange,
et une seule crainte m'a tourmentée, c'est de n'être pas digne d'être
la bienfaitrice et la providence d'Agathe. Son air imposant ma fait
comprendre la grandeur du rôle que je m'imposais, et, depuis ce moment,
je m'observe avec elle, comme si je craignais de manquer au devoir que
j'ai contracté.

Cela fait une amitié qui m'est plus salutaire que délicieuse. Il ne
s'agit point d'adopter une telle orpheline pour s'en faire une société,
une distraction, un appui. Agathe prend le contrat au sérieux. Elle
semble me dire dans chaque regard:

«Vous avez voulu avoir l'honneur d'être mère, songez que ce n'est pas
peu de chose, et qu'une mère doit être l'image de la perfection.»

Moi, je ne sais pas me contraindre, et, si quelque folle passion
pouvait encore me traverser le cerveau, je ne jouerais pas la comédie.
J'éloignerais Agathe plutôt que de la tromper. Mais est-ce donc la
pensée que le moindre égarement de ma part troublerait notre intimité,
qui fait que je me sens si bien fortifiée dans mon _jardin de
vieillesse_?

Peut-être! peut-être Agathe m'a-t-elle été envoyée par la bonté divine
pour me faire aimer l'ordre, le calme, la dignité, et la convenance. Il
est certain que tout cela est personnifié en elle, et que rompre avec
ces choses là, ce serait rompre avec Agathe. Il était donc dans ma
destinée que les hommes me perdraient et que je ne pourrais être sauvée
que par les femmes? Vous avez commencé ma conversion, chère Alice; vous
l'avez voulue, vous y avez mis tout votre coeur, toute votre force.
Agathe, qui vous ressemble à tant d'égards, l'achève sans se donner la
moindre peine, sans se douter même de ce qu'elle fait; car la douce
enfant ignore ma via, et ne la comprendrait pas si elle lui était
racontée.

Minuit.

Agathe m'a forcée de m'interrompre, mais je veux vous dire bonsoir, à
présent qu'elle me quitte. J'ai passé solennellement la soirée auprès
d'elle, et je me sens comme exaltée par mes propres pensées.

Quelle nuit magnifique! la terre altérée ouvrait tous ses pores à la
rosée, les fleurs la recevaient dans leurs coupes immaculées. Enivrés
d'amour, de parfum et de liberté, les rossignols chantaient, et, du fond
humide de la vallée, leurs intarissables mélodies montaient comme un
hymne vers les étoiles brillantes. Appuyée sur l'épaule d'Agathe, que je
dépasse de toute la tête, je marchais d'un pas égal et lent, m'arrêtant
quelquefois quand nous atteignions ta limite de la balustrade. La
terrasse de cette _villa_ est magnifiquement située; absorbées dans la
contemplation du paysage vague et profond, et plus encore de l'infini
déroulé sur nos têtes, nous ne songions point à nous parler. Peu à peu
ce silence amené naturellement par la rêverie, nous devint impossible
à rompre. Du moins, pour ma part, je n'eusse rien trouvé à dire qui ne
m'eût semblé oiseux ou coupable au milieu d'une telle nuit, solennelle
et mystérieuse comme la beauté parfaite. Agathe respectait-elle ma
méditation, ou bien éprouvait-elle le même besoin de recueillement?
Agathe aussi est mystérieuse comme la perfection. Son âme sans tache
me semblait si naturellement à la hauteur de la beauté des choses
extérieures, que j'eusse, craint d'affaiblir, par mes réflexions, le
charme qu'elle y trouvait Avait-elle besoin de moi pour admirer la voûte
céleste, pour aspirer l'infini, pour se prosterner en esprit devant la
main qui sema ces innombrables soleils comme une pluie de diamants dans
l'Océan de l'Éther? Et quelles expressions eussent pu rendre ce qu'elle
éprouvait sans doute mieux que moi? De quel autre sujet eussé-je
pu l'entretenir qui ne fût un outrage à la beauté des cieux, une
profanation de ces grandes heures et de ces lieux sublimes?

Quand l'échange de la parole n'est pas nécessaire il est rarement utile.
J'en suis venue à croire que tous les discours humains ne sont que
vanité, temps perdu, corruption du sentiment et de la pensée. Notre
langage est si pauvre que quand il veut s'élever, il s'égare le plus
souvent, et que quand il veut trop bien peindre, il dénature. Toujours
la parole procède par comparaison, et les poètes sont forcés, pour
décrire la nature, d'assimiler les grandes choses aux petites. Par
exemple ils font du ciel une coupole; de la lune une lampe; des fleuves
sinueux, les anneaux d'un serpent; des grandes lignes de l'horizon et
des grandes masses de la végétation, les plis et les couleurs d'un
vêtement.

Les poëtes ont peut-être raison: interprètes et confidents de la nature,
chargés de l'expliquer au vulgaire, de communiquer aux aveugles un peu
de cette vue immense que Dieu leur a donnée, ils se servent de figures
pour se faire entendre, à la manière des oracles. Ils mettent les
soleils dans le creux de ces mains d'enfants sous la figure d'un rubis
ou d'une fleur, parce que le vulgaire ne peut concevoir que ce qu'il
peut mesurer. Et tous tant que nous sommes, nous avons pris une telle
habitude de ce procédé de comparaison, que nous ne savons pas nous
expliquer autrement quand nous voulons parler. Mais quand l'âme poétique
est seule, elle ne compare plus: elle voit et elle sent.

L'intelligence n'explique pas au coeur pourquoi et comment l'univers est
beau; dans aucune langue humaine le véritable poëte ne saurait rendre la
véritable impression qu'il reçoit du spectacle de l'infini.

Qu'il se taise donc et qu'il jouisse, celui qui n'a rien à démêler avec
le monde, rien a lui enseigner ou à recevoir de lui: l'amour d'une vaine
gloire dicte trop souvent ces prétendus épanchements. Celui qui parle
veut produire de l'effet sur celui qui écoute, et s'il ne cherche point
à l'éblouir par l'éclat des mots, du moins il travaille à s'emparer de
ses émotions, à lui imposer les siennes, à se poser comme un prisme
entre lui et la beauté des choses. Alors, sous l'oeil de Dieu, au lieu
de deux âmes prosternées, il n'y a plus qu'un cerveau agissant sur
un autre cerveau, triste échange de facultés bornées et de misère
orgueilleuse!

Mais ce n'est pas cela seulement qui me fermait la bouche auprès d
Agathe: quelle parole de ma bouche flétrie si longtemps par la plainte
et l'imprécation, ne fût tombée comme une goutte de limon impur dans
cette source limpide, où l'image de Dieu se reflète dans toute sa
beauté? Entre elle et moi, hélas! il y a un abîme infranchissable: c'est
mon passé. Mes doutes, mes vains désirs, mes angoisses furieuses, mes
amertumes, mon impiété, ma vaine science de la vie, mes ennuis, tout
ce que j'ai souffert! Cette âme vierge de toute souillure et de toute
tristesse doit à jamais l'ignorer. Il y a en elle une infinie mansuétude
qui l'empêcherait de me retirer son affection. Peut-être même
m'aimerait-elle davantage; si elle avait à me plaindre! Peut-être
trouverais-je dans sa piété filiale des consolations puissantes. Mais de
même que la mère, forcée de traverser un champ de bataille, cache dans
son sein la tête de son enfant pour l'empêcher de voir la laideur des
cadavres et de respirer l'odeur delà corruption, de même ma tendresse
pour Agathe m'empêchera de lever jamais ce voile virginal qui lui cache
les misères et les tortures de cette vie déréglée.

Cette ligne invisible tracée entre elle et moi est un lien, bien plus
qu'un obstacle. C'est là que se manifeste, à son insu, ma tendresse pour
elle; c'est là que gît sa confiance en moi. Je lui sacrifie le plaisir
que j'aurais parfois à épancher mes pensées: elle s'appuie sur moi comme
sur une force dont elle croit avoir besoin et qui ne réside qu'en elle.
Si je me sens triste et agitée, ce qui arrive bien rarement désormais,
je l'éloigne de moi quelques instants, pour ne la rappeler que lorsque
mon âme a repris son calme et sa joie silencieuse.

Agathe est blanche comme un beau marbre de Carrare au sortir de
l'atelier. L'incarnat de la jeunesse ne colorera jamais vivement ce lis
éclos dans l'ombre du travail el de la pauvreté; et cependant un léger
embonpoint annonce cette santé particulière aux recluses, santé plus
paisible que brillante, plus égale que vigoureuse, apte aux privations,
impropre à la douleur et à la fatigue. Trois jours de mon ancienne vie
briseraient cette plante frêle et suave, qui, dans la paix d'un cloître,
résisterait longtemps à la vieillesse et à la mort.

Auprès de cette fleur sans tache, auprès de ce diamant sans défaut, je
sens mon âme s'élever et se fortifier. D'autres jeunes filles ont plus
de beauté, une intelligence plus vive et plus brillante, un sentiment
des arts plus chaud et plus prononcé. Agathe ne ressemble pas à une
statue grecque. C'est la vierge italienne dans toute sa douceur, vierge
sans extase et sans transport, accueillant le monde extérieur sans
l'embrasser, attentive, douce et un peu froide à force de candeur,
telle enfin que Raphaël l'eût placée sur l'autel, le regard fixé sur le
pécheur, et semblant ne pas comprendre la confession qu'elle écoute.

Il y a, certes, dans toutes les créatures humaines, un fluide
magnétique, impénétrable aux organisations épaisses, mais vivement
perceptible aux organisations exquises par elles-mêmes, ou à celles qui
sont développées par la souffrance. La présence d'Agathe agit sur moi
d'une manière magique. L'atmosphère se rafraîchit ou s'attiédit autour
d'elle. Quelquefois, quand le spectre du passé m'apparaît, une sueur
glacée m'inonde, et je crois entrer dans mon agonie. Mais si Agathe
vient s'asseoir près de moi, l'oeil noir et grave et la bouche à demi
souriante, elle me communique immédiatement sa force et son bien-être.

Il y a donc en elle quelque chose de mystérieux pour moi, comme je vous
le disais; quelque chose que je n'eusse pas su demander, si l'on m'eût
offert de choisir une compagne et une fille selon mes prédilections
instinctives. Probablement, j'aurais fait la folie de désirer une fille
semblable à moi sous plusieurs rapports. J'aurais voulu qu'elle fût
ardente et spontanée, qu'elle connût ces agitations de l'attente, ces
bouleversements subits, ces enthousiasmes et ces illusions où j'ai
trouvé quelques heures d'ivresse au milieu d'un éternel supplice.
Et probablement aussi, au lieu de la préserver du malheur par mon
expérience, j'eusse augmenté son irascibilité par la mienne et développé
sa faculté de souffrir. Mais un caprice du hasard que je ne puis
m'empêcher de bénir superstitieusement comme une faveur providentielle,
a jeté dans mes bras un être qui ne me comprend pas du tout et que je
comprends à peine. Ce contraste nous a sauvées l'une et l'autre. J'eusse
voulu être adorée de ma fille, et c'eût été là un souhait égoïste, un
voeu contraire à la nature. Agathe m'aime, et c'est tout; et moi, l'âme
la plus exigeante et la plus jalouse qui fut jamais, je m'habitue à
l'idée qu'il est bon d'être celle des deux qui aime le plus. C'est là un
miracle, n'est-ce pas? un miracle que j'eusse en vain demandé à l'amour
d'un homme et qu'a su opérer l'amitié d'une enfant.

Vous me demandez si j'aime toujours le luxe, et, me cherchant des
consolations où vous supposez que j'en puis trouver, vous vous imaginez
que j'ai du me créer, dans ma villa italienne, une existence toute d'or
et de marbre, toute d'art et de splendeur. Il n'en est rien; tout ce qui
me rappelle la courtisane m'est devenu odieux. Je suis dégoûtée, non de
la beauté des oeuvres de goût, mais de la possession et de l'usage de
ces choses là. J'ai fait cadeau, à divers musées de cette province, des
statues et des tableaux que je possédais. Je trouve qu'un chef-d'oeuvre
doit être à tous ceux qui peuvent le comprendre et l'apprécier, et
que c'est une profanation que de l'enfermer dans la demeure d'un
particulier, lorsque ce particulier s'est voué à la retraite, et a fermé
sa porte aux amateurs et aux curieux, comme je l'ai fait définitivement.
J'ai vendu tous mes diamants, et j'ai fait bâtir presque un village
autour de moi, où je loge gratis de pauvres familles. Je ne m'occupe
plus de ma parure, et je n'ai même pas osé m'occuper de celle d'Agathe,
quoique j'eusse trouvé du plaisir à embellir mon idole; mais la voyant
si simple et si étrangère à celle longue et coûteuse préoccupation, j'ai
respecté son instinct, et je l'ai subi pour moi-même peu à peu, sans
m'en apercevoir. Agathe aime et cultive avec distinction la peinture et
la la musique. Son père l'avait destinée à donner des leçons. Mais ce
pauvre artiste, imprévoyant et déréglé comme la plupart de ceux de
ce pays-ci, l'avait laissée sans clientèle et sans protections. Ses
talents, du moins, lui servent à charmer les loisirs que sa nouvelle
position lui procure, et je suis sortie, grâce à elle, de ma longue et
accablante oisiveté. Je me suis remise au piano pour raccompagner quand
elle chante, et nous lisons ensemble tous ces chefs-d'oeuvre que je
savais par coeur à force de les entendre, mais sans les avoir jamais
véritablement compris. Quand elle dessine, je lui fais la lecture, et
quand elle lit, je brode au métier. Moi, broder! je vois d'ici votre
surprise! Eh bien, je suis revenue à ces choses-là que j'ai tant
méprisées et raillées, et je reconnais qu'elles sont bonnes. Il y a
tant de moments où l'âme est affaissée sur elle-même, où le travail de
l'esprit nous écrase, où la rêverie nous torture ou nous égare, qu'il
est excellent de pouvoir se réfugier dans une occupation manuelle. C'est
affaire d'hygiène morale, et je comprends maintenant comment, vous, qui
avez une si haute intelligence, vous pouvez remplir un meuble au petit
point.

Agathe a les goûts d'une campagnarde, quoiqu'elle ait toujours vécu
enfermée dans la mansarde d'une petite ville. Sa plus grande joie d'être
riche consiste à voir et à soigner des animaux domestiques. Et ne croyez
pas que la pauvrette se soit prise d'admiration et d'affection pour
les plus nobles: elle a peu compris la grâce et la noblesse du cheval,
l'élégance du chevreuil, la fierté du cygne. Tout cela lui est trop
nouveau, trop étranger; à elle qui n'avait jamais nourri que des
moineaux sur sa fenêtre, un pigeon blanc est un objet d'admiration. Le
mouton fait ses délices, et l'autre jour j'ai cru qu'elle sortirait de
son caractère, et ferait des extravagances pour une perdrix qu'on lui a
apportée avec ses petits. J'avais un peu envie d'abord de dédaigner des
goûts aussi puérils. Et puis, je me suis laissé faire, je me suis sentie
faible comme un enfant, comme une mère; je me suis attendrie sur les
poules et sur les agneaux, non pas à cause d'eux, je l'avoue, mais à
cause de la tendresse qu'Agathe leur porte, et des soins assidus qu'elle
leur rend sans se lasser du silence et de la stupidité de ses élèves.
Agathe comprend le Dante, Mozart et le Titien. Et pourtant elle comprend
sa poule et son chevreau! Il faut bien que le chevreau et la poule en
vaillent la peine. Je me dis cela, et je la suis à la bergerie et au
poulailler avec une complaisance qui arrive à me faire du bien, à me
distraire, à me charmer... sans que véritablement je puisse m'en rendre
compte! Je me sens devenir naïve avec un enfant naïf, et je ne saurais
dire où est le beau et le bon de cette naïveté, à mon âge. Cela
m'arrive: je me transforme, un enfant me gouverne, et j'ai du bonheur à
me laisser aller!

Nous avons eu moins de peine à nous mettre à l'unisson, à propos des
fleurs. Il me semble que les fleurs nous permettent de devenir puérils
envers elles, sang qu'elles cessent d'être sublimes pour nous. Voua
savez comme je les ai toujours aimées, ces incomparables emblèmes de
l'innocence et de la pureté. Agathe voit le ciel dans une fleur, et
quand je la vois au milieu des jasmins et des myrtes, il me semble
qu'elle est là dans son élément, et que les fleurs sont seules dignes de
mêler leur parfum à son haleine.

Et alors il me vient une pensée déchirante: Quoi! cette enfant, cette
Agathe de mon âme, cette fleur plus pure que toutes celles de la terre,
cette perle fine, celle beauté virginale, sera infailliblement la proie
d'un homme! et de quel homme? L'amant de cent autres femmes, qui ne
verra sans doute en elle qu'une femme de plus, trop froide à son gré,
et bientôt dédaignée, si elle reste telle qu'elle est aujourd'hui; trop
précieuse, si elle se transforme, pour ne pas être jalousement asservie
et torturée.--Oh! mon Dieu! je conserve cette candeur sacrée avec une
sollicitude passionnée, je veille sur elle, je la couve d'un regard
maternel; je la respecte comme une relique, jusqu'à ne pas oser lui
parler de moi, jusqu'à ne pas oser penser quand je suis auprès d'elle;
et un étranger viendra la flétrir sous ses aveugles caresses! un
homme, un de ces êtres dont je sais si bien les vices et l'orgueil, et
l'ingratitude, et le mépris, viendra l'arracher de mon sein pour la
dominer ou la corrompre!... Cette idée trouble tout mon présent et
rembrunit tout mon avenir!



LETTRE TROISIÈME.

ISIDORA A MADAME DE T...

Dimanche, 15 juin 1845.

Je ne me croyais pas destinée à de nouvelles aventures, et pourtant, mes
amis, en voici une bien conditionnée que j'ai à vous raconter.

Il y a quinze jours, j'étais allée à Bergame pour quelque affaire, et je
revenais seule dans ma voiture, impatiente de revoir Agathe, que j'avais
laissée un peu souffrante à la villa, je n'étais plus qu'à cinq ou six
lieues de mon gîte, et le soleil brillait encore sur l'horizon. Un
cavalier me suivait ou suivait le même chemin que moi: il est certain
que, soit qu'il me laissât en arrière en prenant le galop, et se mit
au pas lorsque mes postillons le rejoignaient, soit qu'il se laissât
dépasser et se hâtât bientôt pour regagner le terrain, pendant assez
longtemps je ne le perdis pas de vue. Enfin il me parut clair que
c'était à moi qu'il en voulait, car il renonça à toutes ces petites
feintes, et se mit à suivre tranquillement l'allure de mes chevaux.
Tony était sur le siège de ma voiture, toujours le même Tony, ce fidèle
jockey que Jacques connaît bien, et qui est devenu un excellent valet de
chambre. Il a conservé sa naïveté d'autrefois et ne se gêne point pour
adresser la parole aux passants, quand il est ennuyé du silence et de la
solitude. Nous montions au pas une forte côte, et j'étais absorbée dans
quelque rêverie, lorsque je m'aperçus que Tony avait lié conversation
avec le jeune cavalier, qui paraissait ne pas demander mieux, quoiqu'il
appartînt évidemment à une classe beaucoup plus relevée que celle de mon
domestique.

J'ai dit le jeune cavalier, et, effectivement, celui-là était dans la
première Heur de la jeunesse: dix-huit ans au plus, une taille élancée
des plus gracieuses, une figure charmante, un air de distinction
incomparable, des cheveux noirs, abondants, fins et bouclés
naturellement, un duvet de pêche sur les joues, et des yeux... des yeux
qui me rappelèrent tout à coup les vôtres, Alice, tant ils étaient
grands et beaux, des yeux de ce gros noir de velours, qui devraient être
durs en raison de leur teinte sombre, et qui ne sont qu'imposants, parce
que de longues paupières et un regard lent leur donnent un fonds de
douceur et de tendresse extrême.

Ce bel enfant me fut tout sympathique à la première vue, car ce fut
alors seulement que je songeai à regarder ses traits, sa tournure et la
grâce parfaite avec laquelle il gouvernait son cheval, J'écoutai aussi
le son de sa voix, qui était doux et plein comme son regard; son accent,
qui était pur et frais comme sa bouche. De plus, c'était un accent
français, ce qui fait toujours plaisir à des oreilles françaises, fût-ce
dans la contrée _où résonne le si_.

Dans celles-ci, c'est l'_u_ lombard qui résonne; et Tony, qui est très
fier de parler couramment un affreux mélange de dialecte et d'italien,
s'imaginait que son interlocuteur pouvait s'y tromper. Mais, au bout
d'un instant, e jeune homme, voyant bien qu'il avait affaire à un
compatriote, se mit tout simplement à lui parler français, et Tony lui
répondit bientôt dans la même langue, sans s'en apercevoir.

Leur conversation, que j'entendais par lambeaux, roulait sur les
chevaux, les voitures, les chemins et les distances du pays. Certes un
jeune homme aussi distingué que ce cavalier ne pouvait pas trouver un
grand plaisir à échanger des paroles oiseuses avec un jeune valet assez
simple et passablement familier. Pourtant il y mettait une bonne grâce
qui me parut cacher d'autres desseins; car, bien qu'il n'osât pas se
tenir précisément à ma portière, il se retournait souvent et cherchait à
plonger ses regards dans ma voiture, et jusque sous le voile que j'avais
baissé pour me préserver de la poussière.

Je m'amusai quelques instants de sa curiosité: puis j'en eus bientôt des
remords. «A quoi bon, me dis-je, laisser prendre un torticolis à ce bel
adolescent? quand il verra les traits d'une femme qui pourrait fort bien
être la mère de son frère aîné, il sera tout honteux et tout mortifié
d'avoir pris tant de peine.» Nous touchions au faite de la montée; je
résolus de ne pas le condamner à descendre le versant au trot, et,
certaine qu'après avoir vu ma figure, il allait décidément renoncer à me
servir d'escorte, je laissai tomber, comme par hasard, mon voile sur mes
épaules, et fis un petit mouvement vers la portière, comme pour regarder
le pays. Mais quelle surprise, dirai-je agréable ou pénible, fut la
mienne, lorsque cet enfant, au lieu de reculer comme à l'aspect de
la Gorgone, me lança un regard où se peignait naïvement la plus vive
admiration? Non, jamais, lorsque j'avais moi-même dix-huit ans, je ne
vis un oeil d'homme me dire plus éloquemment: «Vous êtes belle comme le
jour.»

Soyons franche, car, aussi bien, vous ne pouvez pas me prendre pour une
sainte; le plaisir l'emporta sur le dépit, et ma vertu de matrone ne
put tenir contre ce regard de limpide extase et ce demi-sourire où
se peignait, au lieu de l'ironie dédaigneuse sur laquelle j'avais
malicieusement compté, une effusion de sympathie soudaine et de
confiance affectueuse. L'enfant avait faiblement rougi en me voyant le
regarder, de mon côté, avec quelque bienveillance maternelle, mais ce
léger embarras ne pouvait vaincre le plaisir évident qu'il avait à
attacher ses yeux sur les miens. Il retenait la bride de son cheval
pour ne pas s'écarter de la portière, et son trouble mêlé de hardiesse,
semblait attendre une parole, un geste, un léger signe qui l'autorisât à
m'adresser la parole. Enfin, voyant que je commençais à l'examiner
avec un peu de sévérité feinte, il se décida à me saluer fort
respectueusement.

On salue beaucoup et à tout propos dans ce pays-ci, surtout les dames,
lors même qu'on ne les connaît pas. Je rendis légèrement le salut, et me
retirai dans le fond de ma voiture, un peu émue, je le confesse: car, au
premier moment de la surprise, toute femme sent que le plaisir de plaire
est invincible en dépit du serment... qui sait? peut-être à cause du
serment qu'ella a fait d'y renoncer; mais cette bouffée de jeunesse et
de vanité ne dura point. Je pensai tout de suite à ma fille Agathe, je
me dis que je la volais, et que le pur regard d'un si beau jeune homme
lui fut revenu de droit, si elle s'était trouvée à mes côtés. Je remis
mon voile, je levai la glace et j'arrivai au relais où je devais quitter
la poste, sans avoir voulu m'assurer de la suite de l'aventure. Le
cavalier me suivait-il encore? je n'en savais vraiment rien.

Mon cocher et mes chevaux m'attendaient là pour me conduire jusque chez
moi. En payant les postillons, je vis Tony à quelque distance, parlant
bas et avec beaucoup de vivacité au jeune cavalier, qui avait mis pied
à terre. Tony riait, frappait dans ses mains, et l'autre paraissait
chercher à contenir cette pétulance. Je crus même voir qu'il lui donnait
de l'argent, et cela me parut fort suspect, d'autant plus que, lorsque
je rappelai Tony pour partir, je le vis tenir l'étrier de son nouveau
protecteur, et prendre congé de lui en lui faisant des signes
d'intelligence. Nous nous remîmes en route pour cette dernière étape, et
l'étranger nous suivit à quelque distance.

Je m'avançai sur la banquette de devant, et, frappant sur le bras de
Tony, placé sur le siège: «Quel est ce jeune homme à qui vous avez
parlé, et d'où le connaissez-vous?» lui demandai-je d'un ton sévère.
La tête de Tony dépassant l'impériale, je ne pus voir si sa figure se
troublait; mais je l'entendis me répondre avec assez d'assurance:--Je ne
les connais point, Madame, mais ça a l'air d'un brave jeune homme; il
a des lettres de recommandation pour madame: mais il a dit qu'il ne se
permettrait point de les lui remettre sur le chemin. Il vient avec nous,
il descendra à l'auberge du village, et il viendra voir ensuite au
château si madame veut bien recevoir sa visite.

--C'était donc là ce qu'il te disait?

--Oui, et il me demandait si je pensais que madame serait visible en
rentrant, ou seulement demain matin. J'ai dit que je n'en savais rien,
mais qu'il pouvait bien essayer, que nous n'avions pas fait une longue
route, et que madame ne se couchait pas ordinairement de bonne heure.

--Et c'est pour donner de si utiles renseignements, que vous recevez de
l'argent, Tony?

--Oh! non, Madame, je venais d'entrer dans un bureau de tabac pour lui
acheter des cigares, et il m'en remettait l'argent.

Ces explications me parurent assez plausibles, et je me tranquillisai
tout à fait. Néanmoins, un reste de curiosité me décida à recevoir cette
visite aussitôt que je fus rentrée, et après avoir pris seulement le
temps d'embrasser Agathe.

Le jeune homme fut introduit, et, dès que j'eus jeté les yeux sur
l'adresse de la lettre qu'il me présenta, je lui fis amicalement signe
de s'asseoir. Quelles méfiances et quels scrupules eussent pu tenir
contre votre écriture, ma chère Alice? Et comment celui qui m'apporte un
mot de vous ne serait-il pas reçu à bras ouverts?

Mais quel singulier petit billet que le vôtre, et pourquoi avez-vous
semblé favoriser l'espèce de mystère dont il plaît à votre protégé de
s'entourer? Qu'est-ce qu'un _jeune homme qui va avoir le bonheur de
me voir en Italie, et qui tâchera de se recommander de lui-même? Vous
désirez_ que je sois _bonne pour lui_, et vous ne me dites pas son nom?
Il faut qu'il me le déclare lui-même, qu'il m'apprenne qu'il est _l'ami
de votre fils, un peu votre parent_, qu'il ne _vous connaît pourtant pas
beaucoup_, qu'il avait un grand désir de m'être présenté, et qu'il me
supplie de ne pas le juger trop défavorablement d'après son embarras
et sa gaucherie? J'ai d'abord accepté tout cela sans examen, mais
maintenant que j'y songe, et que je vois votre protégé si peu au courant
de ce qui vous concerne, je commence à m'inquiéter un peu et à me
demander si la personne à laquelle vous avez donné ou envoyé une lettre
pour moi (car ceci même n'est pas bien clair) est réellement celle qui
me l'a remise. Voyons, m'avez-vous adressé un M. Charles de Verrières,
brun, joli, âgé de dix-huit ou dix-neuf ans, parfaitement élevé, quoique
un peu bizarre parfois, peu fortuné et encore sans état, à ce qu'il dit;
voyageant, au sortir du collège, pour se former l'esprit et le coeur,
apparemment? Répondez-moi, ma très-chère, car je suis intriguée.

Pour que vous en jugiez, ou que vous connaissiez un peu mieux ce protégé
qui vous connaît si peu, je reprends ma narration.

Gagnée et vaincue par votre recommandation, et apprenant qu'il était
venu de Milan exprès pour me voir, j'ai envoyé chercher son cheval et
ses effets à l'auberge, j'ai installé chez moi mon jeune hôte, et nous
avons passé ensemble dans la salle a manger, où Agathe nous attendait
pour souper. Jusque là, nous avions été entre _chien et loup_; lorsque
nous nous retrouvâmes en face, les bougies allumées, je retrouvai
l'étrange et profond regard de l'enfant toujours attaché sur moi, avec
un mélange de crainte, d'admiration, de curiosité, et parfois aussi de
doute et de tristesse. Jamais physionomie d'amoureux, enflammé à la
première vue, n'exprima mieux les angoisses et l'entraînement d'une
passion soudaine. Pourtant ma raison rejetait et rejettera toujours une
si absurde hypothèse. Le premier étonnement était passé, et, avec lui,
la sotte satisfaction dont je n'avais pu me défendre. Ce jeune homme
m'avait servi de miroir pour me dire que j'étais belle encore; mais quel
rapport pouvait s'établir entre son âge et le mien? La présence d'Agathe
me communiquait d'ailleurs ce calme souverain qui émane d'elle et qui
réagit sur moi. Quand Agathe est là, il n'y a point de folle pensée qui
puisse approcher du cercle magique qu'elle trace autour de nous deux. Je
me disais donc que ce jeune homme avait quelque grâce importante à me
demander, qu'il attendait de moi son bonheur ou son salut; et la pensée
qu'il connaissait Agathe, qu'il était épris d'elle, et chastement
favorisé en secret, commençait à me venir.

[Illustration 10.png: Appuyée sur l'épaule d'Agathe...]

Mais la tranquillité d'Agathe me détrompa bientôt. Elle ne le
connaissait pas, elle ne l'avait jamais vu; et lui, cet enfant si
impressionnable, si avide d'admirer la beauté, si soudain dans
l'expression muette de son penchant secret, il ne regardait point
Agathe, il ne la voyait pas. Il ne voyait que moi. Celle luxuriante
jeunesse de ma fille, ces yeux purs, cette bouche fraîche, cet air
angélique, tout cela ne lui disait rien. Il semblait qu'il n'eût pas le
loisir de s'apercevoir de sa présence.

Je ne savais que penser de ce jeune homme: son excessive: politesse, ce
raffinement d'égards et de menues attentions pour les femmes, qui, en
France, appartient aux patriciens exclusivement, me donnait la certitude
qu'il était ce qu'autour de vous, Alice, on appelle _bien né_: mais,
en même temps, il montrait une instruction solide, et complète, une
maturité de jugement et une absence de prétentions, qui, vous le savez
bien, et vous me permettez bien de vous le dire, sont extrêmement rares
chez les enfants de votre caste. L'instruction des classés moyennes est
plus précoce, à cet égard, plus spéciale, et j'ai toujours remarqué,
entre les bacheliers de la bourgeoisie et ceux de la noblesse, la
différence qu'il y a entre une éducation imposée comme nécessaire et
celle qui n'est réputée que d'agrément. Notre Charles (ou plutôt votre
Charles), avait donc l'esprit d'un roturier et les manières d'un
gentilhomme, et cela en fait un personnage original et frappant, à cet
âge où les adolescents de l'une ou de l'autre classe portent tous le
même cachet, ou de gaucherie sauvage, ou de confiance ridicule. Celui-ci
n'a rien de lourd et rien de frivole, rien de pédant et rien d'éventé.
Il parle quelquefois comme un homme mûr qui parle bien, et, en le
faisant, il ne perd rien de la grâce et de l'ingénuité de son âge. Il
est réfléchi à l'habitude, étourdi par éclairs, sérieux d'esprit, gai de
caractère, retenu avec bon goût, expansif avec entraînement. Enfin, il
faut le dire, Alice, et voilà ce qui me désole, il est charmant, il est
accompli, et si j'avais seize ou dix sept ans, j'en serais folle.

Et pourquoi et comment ne l'est-_elle_ pas? Est-ce parce qu'elle est
vivement frappée au coeur, qu'elle cache si bien sa folie? Ou, si elle
ne sent rien pour lui, est-ce qu'elle serait égoïste et insensible? Je
m'y perds!

[Illustration 11.png: Je vis Tony à quelque distance, parlant bas...]

Voilà encore mon récit interrompu par des réflexions et des exclamations
auxquelles vous ne comprenez rien.

Je renonce à raconter avec détail et, en trois mots, vous allez
m'entendre. Le lendemain, il a enfin très-bien remarqué Agathe. Au grand
soleil du matin, grâce à Dieu, j'ai apparemment repris mon aspect de
matrone romaine. Le regard de mon hôte n'était plus si brillant; il
était plus doux, et le respect semblait tempérer la sympathie. Au grand
soleil du matin aussi, ces pâles jasmins qui éclosent sur les joues
suaves et fines d'Agathe exhalaient un irrésistible parfum d'innocence.
Charles a senti cette fleur passer entre lui et moi dans l'atmosphère.
Il a relevé la, tête, et ce qui était logique et légitime est arrivé; il
a été frappé, charmé, doucement et délicieusement pénétré. J'ai vu
ce retour vers le cours naturel des choses, la jeunesse attirant la
jeunesse, et je ne m'en suis pas alarmée. Qu'est-ce qu'un souffle
qui passe? Qu'est-ce qu'un voyageur qui arrive la veille et part le
lendemain?

Mais il ne partit pas le lendemain. Je ne sais comment la chose se fit,
il se rendit nécessaire pour le jour suivant. Nous devions entreprendre
une grande promenade sur le lac. J'ignore si le rusé connaissait le lac,
mais il eut l'air de ne pas le connaître, de nous demander l'itinéraire
de la tournée pittoresque qu'il projetait de faire en nous quittant;
et moi, avec cette candeur qui porte les habitants d'un beau pays à en
faire les honneurs aux étrangers, je lui appris que nous serions par là,
je lui donnai rendez-vous vers certains rochers, et, peu à peu, on se
fit si bien à l'idée de passer la journée ensemble, qu'on trouva plus
sûr, pour se rencontrer à point, de partir et d'arriver dans la même
barque.

Cette journée fut charmante, un temps magnifique, des sites délicieux,
un enjouement expansif qui alla presque jusqu'à l'intimité, et ces mille
petits incidents champêtres qui rapprochent et lient plus qu'on ne
l'avait prévu. Tony était notre gondolier et nous égayait comme à
dessein, par sa bonne humeur et ses lazzis naïfs.

Le soir, quand nous rentrâmes, nous étions tous trop fatigués pour que
Charles se remît en route, et il prit congé de nous, pour le lendemain
matin. Il devait partir avec le jour; mais, à midi, il était encore à
l'auberge. Le maréchal avait encloué son cheval; il en cherchait un
autre, et n'en trouvait pas. Il fallut bien songer à lui en offrir un,
et l'inviter à venir déjeuner en attendant; mais, le lendemain, nous
allions à quelque distance sur la route de Milan, et nous pouvions le
conduire jusque là. Agathe fit cette réflexion avec un naturel parfait:
je n'y vis pas d'objection. Une affaire survint et retarda notre
voyage......Que vous dirai-je?

Charles passa huit jours avec nous, sans que le hasard nous amenât
aucune visite, et, durant toute cette semaine, voyant Agathe à toute
heure, écoutant sa voix charmante, faisant de la musique et de la
peinture avec elle, il en devint amoureux, du moins je le crois, et il
m'est impossible d'expliquer autrement la douleur visible et profonde
avec laquelle il nous quitta, la joie enthousiaste qu'il éprouva
lorsqu'il se fut fait autoriser à revenir au bout d'un mois, époque à
laquelle il devait repasser pour aller à Venise.

Et, au lieu de repasser au bout d'un mois, il vient de repasser, comme
il dit, au bout de huit jours. De prétendues affaires l'ont obligé
d'abréger son séjour à Milan, il n'a pas pu traverser la vallée sans
s'arrêter pour nous saluer, et voilà encore huit jours qu'il nous salue
et nous fait ses adieux.

De tout cela il résulte, Alice, que ma fille a un amoureux terriblement
amoureux, je vous jure, et qui s'est tellement donné à nous, coeur
et âme que je ne sais pas du tout comment je vais le décider à nous
quitter. Il faut pourtant s'y résoudre, car les prétextes vont manquer
mutuellement, et la vie est si bizarrement arrangée, qu'il ne suffit
pas de se plaire et de se convenir parfaitement les uns aux autres pour
rester ensemble indéfiniment: il faut des prétextes; les convenances,
qui sont un admirable système de prudence destiné à nous faire toujours
sacrifier le présent à l'avenir, le certain à l'incertain, la joie à
l'ennui, et la sympathie à la défiance, les convenances exigent que nous
éloignions celui que nous voudrions garder, de peur qu'un jour ne
vienne où nous regretterions de l'avoir retenu. Et pourtant alors,
ces prétextes ne manqueraient pas; car l'usage autorise les prétextes
menteurs et désobligeants. Il ne demande d'art et de vraisemblance
qu'à ceux qui donneraient du bonheur. Et pourtant aussi, ce jour où on
voudrait l'éloigner n'arrivera peut-être jamais... Peut-être que sa
présence nous serait à jamais douce et bienfaisante... Alors, raison de
plus pour qu'il s'en aille; car, si on l'aime, il ne faut pas qu'il s'en
doute; et, s'il s'en doute déjà, il ne faut à aucun prix le lui dire
sincèrement. La loyauté gâterait tout, elle inspirerait bien vite la
méfiance à celui qui, de son côté, est au désespoir d'en inspirer... Et
voilà les cercles vicieux qui se déroulent à l'infini, lorsqu'on met
aux prises, dans la première circonstance venue, les lois d'un noble
instinct et celles d'un monde hypocrite et froid.

Et, après tout, il se trouve qu'en fait, le monde a raison
quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent, et que les cas où on lui sacrifie
quelque chose de vraiment regrettable sont des cas exceptionnels. Ce
n'est pas la froide méfiance du monde qui a fait la corruption et la
perversité: c'est la perversité et la corruption des moeurs qui ont
rendu nécessaires les lois glacées de la convenance.

Au fait, pourquoi, dans cette occasion-ci, serait-il prouvé qu'on doit
écouter sa sympathie et se révolter contre l'usage? ce jeune homme nous
plait énormément, cela est certain. Il est d'un commerce exquis, sa
figure et ses manières ont un charme qui tournerait la tète d'une jeune
fille un peu romanesque et qui ferait battre d'amour et d'orgueil le
coeur d'une mère. Si je consulte mon instinct, je dois m'imaginer que
c'est là le fils de mon choix et désirer ardemment qu'il plaise à ma
fille, qu'ils se voient, qu'ils s'entendent, et qu'un jour arrive, où,
un peu moins enfants l'un et l'autre, ils s'engagent l'un à l'autre.

Il me semble bien que nous nous convenons tous les trois, qu'il est et
serait à jamais heureux avec nous, et que, lui, compléterait notre vie.
C'est pour le coup que je serais calme et guérie de tout le passé, en
voyant naître et en surveillant maternellement ces innocentes amours;
j'aurais une famille, et chaque année, ajoutée à ma vieillesse, au lieu
de m'apporter l'effroi de l'abandon et de l'isolement, me donnerait
l'espoir et la certitude de voir s'agrandir le cercle de mes saintes
affections.

Mais tout cela peut n'être qu'un rêve et une dangereuse illusion. Cet
enfant, quand il nous reviendra dans quelques années, sera peut-être
corrompu; et peut-être alors rougirais-je d'avoir songé à lui faire
espérer le coeur et la main d'Agathe.

Et, dès à présent, quel est-il, après tout? Il me semble que je le
connais, que je l'ai toujours connu, que je lis dans son âme, que je n'y
vois rien que de pur et de beau; mais ne me trompé-je point? Ne suis-je
pas prévenue par quelque attrait romanesque, par cette séduction de la
beauté à laquelle je suis encore trop sensible, par l'isolement où
je vis, et un certain besoin d'illusions qui se reporte sur l'avenir
d'Agathe, faute de pouvoir s'exercer sur moi-même? Et d'ailleurs,
quoi de plus fragile que cette beauté d'une âme à peine ouverte aux
impressions de la vie?

Il est certain, d'ailleurs, qu'il y a en lui quelque chose de
mystérieux, et qu'il a de puissants motifs pour ne nous parler ni de sa
famille, ni de ses amis, ni de sa position dans le monde, ni d'aucune
de ses relations. Quand je cherche à l'interroger, ses réponses sont
laconiques, évasives. Quelquefois même elles ne sont pas d'accord avec
ses précédentes réponses, et il se trouble quand j'en fais la remarque,
comme s'il y avait à son nom quelque malheur on quelque honte attachés
fatalement. Mais l'instant d'après il rit de son embarras, et alors son
regard et ses manières ont une franchise, une confiance, une spontanéité
d'affection, qui semblent protester contre la réserve de ses paroles et
attester que son âme est à l'abri de tout reproche et de tout soupçon.
On dirait alors qu'il se moque tendrement de mes inquiétudes, et qu'il
se sent le maître de les faire cesser.

Moi, j'ai dans l'idée que c'est un enfant de l'amour, le fils ignoré de
quelque noble et pieuse dame dont il a deviné et veut garder fidèlement
le secret. S'il en est ainsi, et que par-dessus le marché il soit
pauvre, raison de plus pour qu'il m'intéresse et que je caresse le rêve
de devenir sa mère. On dirait qu'il devine cela, qu'il y compte, et
c'est peut-être pour cette confiance que je l'aime tant.

Au milieu de toutes mes perplexités, Agathe reste calme comme Dieu même.
Elle l'aime pourtant, je le crois; car elle paraît plus heureuse quand
il est là: elle pense, voit et parle comme lui sur tous les points.
Elle l'apprécie et l'admire même avec une naïveté incroyable; mais
la tranquillité de ce bonheur et l'incurie de cette affection me
surpassent. Il semble qu'elle ne se doute point qu'ils vont se quitter
pour longtemps, peut-être pour toujours, ou bien qu'elle s'imagine que
le regret et l'absence ne font point de mal. Cette fille si sage et
si sensée aurait-elle l'imprévoyance d'un enfant? ou bien son courage
est-il si bien trempé, son enthousiasme si caché et si profond, qu'elle
soit invulnérable au doute et à la souffrance? Moi, qui aime ce jeune
homme pour elle, et à cause d'elle, je suis mille fois plus agitée.

Et ne doit-il pas en être ainsi? Agathe est un enfant gâté, à qui
le bien est venu en dormant, et qui se repose sur ma prudence et ma
tendresse. Elle s'imagine peut-être sérieusement que c'est là le fiancé
que je lui destine, et sa superbe indolence de petite fille adorée
accepte ce bonheur comme elle a accepté la fortune, la liberté et
mon amour, sans surprise et sans transport. Oui, c'est à moi d'être
vigilante et soucieuse; c'est à moi, qui ai foulé aux pieds l'opinion
pour mon propre compte, de faire bonne garde pour que la _fille de
César_ ne soit pas même soupçonnée; c'est à moi d'étudier en tremblant
les jeunes gens qui passent le seuil de notre sanctuaire, et d'empêcher
qu'un souffle malfaisant n'y pénètre. Étrange fille qui m'impose des
devoirs si étrangers à mes habitudes et à mon caractère, qui ne se doute
point que cela soit si difficile et si grave pour moi!

Il faut pourtant sortir de cette position. Il ne m'arrive pas de lettre
de vous; Charles ne paraît pas disposé à partir si je ne l'y force, et
je vous en demande bien pardon, ma soeur, mais je vais mettre votre
protégé tout doucement dehors, car je ne veux pas qu'il croie si aisé
d'être l'amant et le fiancé de ma fille.



LETTRE QUATRIÈME.

ISIDORA A MADAME DE T...

Lundi 16.

--Je relis tout ce que je vous écrivais hier, et je pense que mon
cerveau avait un peu de fièvre, car je trouve, aujourd'hui, qu'il n'y
avait pas du tout lieu à m'inquiéter si fort. Je vois les choses tout
autrement ce matin. Il ne me semble plus que Charles soit amoureux
d'Agathe, ni qu'Agathe ait encore pensé à la possibilité d'avoir une
inclination. Ils sont, il est vrai, plus gais, plus intimes, plus
camarades, si l'on peut ainsi dire, qu'ils ne l'ont encore été. On
croirait voir le frère et la soeur; mais cette amitié enjouée, à la
veille de se quitter, ne ressemble pas à l'amour. Non, ils sont trop
jeunes, et c'est ma vieille tête, remplie de souvenirs brûlants et
flétrie par l'expérience, qui a construit tout ce roman, auquel, dans
leur candeur, ces enfants ne songent point. Hier soir, Agathe a eu
envie de dormir à neuf heures; elle a été tranquillement se coucher en
folâtrant avec nonchalance, On n'a pas envie de dormir quand on aime et
qu'on peut rester jusqu'à minuit auprès de son amant.

Et lui, au lieu d'être triste, ou de ressentir quelque dépit, lui a
souhaité un bon somme avec d'innocentes plaisanteries. Il n'a pas paru
s'ennuyer le moins du monde de rester tête à tête avec moi tandis que je
faisais de la tapisserie; et comme je l'engageais à aller dormir aussi,
il m'a suppliée d'un ton caressant de ne pas l'envoyer coucher de si
bonne heure. «Je serai bien sage, me disait-il, je ne vous fatiguerai
pas de mon babil; si vous voulez rêver ou réfléchir en travaillant, je
ne ferai pas le moindre bruit. Je me tiendrai là dans un coin comme
votre chat. Pourvu que je sois avec vous, c'est tout ce qu'il me faut
pour passer une bonne et chère soirée.»

C'est par de semblables câlineries d'une délicatesse incroyable que
cet enfant-là trouve le moyen de se faire chérir. Elles sont si vives
parfois que si Agathe n'était pas ici, je m'imaginerais peut-être qu'il
est épris de mes quarante-cinq ans. «Charles, lui ai-je dit, vous avez
une mère, n'est-ce pas?--Certainement, tout le monde a une mère.--Eh
bien, si j'étais votre mère, je serais jalouse.--On voit bien que vous
n'êtes pas mère, les mères ne sont pas jalouses.--La vôtre ne l'est pas?
Elle est donc bien calme ou bien préoccupée?--Une mère est l'image de
Dieu, et Dieu n'est pas jaloux de ses enfants.»

Et après cette réponse, pour détourner mes questions, il s'est mis à me
parler de vous, et à me questionner sur votre compte, disant qu'il avait
eu peu d'occasions de vous voir, et qu'il savait seulement que vous
étiez une personne des plus respectables.

--Respectable est peu dire; ai-je répondu: vous pourriez dire adorable
et ne rien dire de trop. Je lui appliquerais ce que vous disiez tout
à l'heure des mères en général. Les femmes comme madame de T... sont
l'image de Dieu sur la terre.

--En vérité? En ce cas, son fils doit bien l'aimer!

--Comment ne savez-vous pas à quel point, si vous êtes son ami?

--Oh! son camarade plus peut-être que son ami. Cet enfant-là d'ailleurs
est un étourdi qui ne vaut probable ment pas sa mère.

--Ce n'est pas ce que sa mère m'écrit de lui. Elle dit que c'est un
ange, et je le crois.

--Vraiment, elle dit cela de Félix, cette bonne madame de T...? Vous
voyez bien que les mères sont des êtres divins!

--Mais je ne suis pas contente de votre manière de parler du fils
d'Alice...

--Alice? madame de T...? Dites-moi, je vous en prie si vous la trouvez
belle autant qu'on le dit?

--Comment, vous ne l'avez donc jamais vue?

--Oui, elle m'a semblé belle! autant que je puis m'en souvenir.

--Tenez, lui ai-je dit, en tirant de mon sein votre portrait que je ne
quitte jamais, la voilà, mais cent fois moins belle, moins angélique,
moins parfaite qu'elle n'est en réalité.

Il a pris votre portrait, et l'a tenu dans ses mains, le regardant sans
cesse en m'écoutant parler. Il éprouvait une sorte d'émotion étrange, et
je crois vraiment, Alice, qu'il devenait amoureux de vous. Cet enfant
est impressionnable à un point extraordinaire. Ou c'est quelque génie de
peintre qui va prendre son essor et que la beauté tourmente et subjugue,
ou c'est une organisation d'artiste, mobile, enthousiaste, prête à
s'enflammer à toutes les étincelles qui courent dans l'atmosphère. Il me
questionnait toujours: affectant une légèreté badine, et, pourtant,
je voyais une ardente curiosité percer sous cette petite feinte. Il
souriait, rougissait, et, à mesure que je m'animais en parlant de vous
avec passion, il devenait si tremblant que je craignais d'avoir été trop
loin, et je m'arrêtai tout d'un coup, pour lui retirer votre portrait
qu'il serrait convulsivement contre sa poitrine... Pardonnez-moi, Alice,
mais j'ai cru un instant que cet enfant me faisait un mystère de sa
passion pour vous, et qu'il avait menti en disant vous connaître à
peine, de peur qu'à sa manière de parler de vous je ne vinsse à le
deviner. Vous êtes encore assez jeune pour inspirer un violent amour;
vous avez éloigné le jeune Charles en voyant les ravages que vous
causiez involontairement; et, en me le recommandant, vous n'avez pas
trop osé vous expliquer sur son compte... Voilà, du moins, le nouveau
roman que, pendant quelques minutes, j'ai improvisé sur vous et sur lui!

Mais la scène a changé, et j'ai failli encore une fois me croire l'objet
de cette flamme que je rêve en lui, et qui n'y est, en réalité, qu'à
l'état de vague aspiration pour toutes les femmes. En me rendant votre
portrait, il a pris impétueusement mes mains, et y a porté ses lèvres,
baisant à la fois et mes mains et votre image; et alors, se pliant sur
ses genoux d'une manière enfantine et gracieuse, moitié fils, moitié
amant: «Vous êtes la plus admirable des femmes! s'est-il écrié: oui!
après une autre femme, que je sais, il n'y a rien, de plus vrai, de plus
aimant et de plus parfait que vous sur la terre. On me l'avait bien dit
que vous étiez d'une beauté divine et d'une éloquence irrésistible! mais
il y avait des gens qui prétendaient que vous n'étiez pas bonne et qu'il
fallait se méfier de votre puissance; moi, dès le premier regard que
j'ai jeté sur votre figure divine, j'ai senti que ces gens-là en avaient
menti; et depuis, chaque parole que vous avez dite m'a pénétré au fond
du coeur. Aussi, je le répète, après une autre femme à laquelle j'ai
donné mon coeur et mon âme, il n'en est point que j'aime et que je
vénère plus que vous.

--Et cette femme, mon cher enfant, ne serait-ce point Agathe? lui ai-je
dit, entraînée à cette imprudence par l'émotion puissante qu'il me
communiquait.

--Agathe! s'est-il écrié avec une surprise évidente. Agathe?... Pourquoi
donc Agathe?... Ah! oui, il est certain que mademoiselle Agathe est
charmante. Elle est belle, elle est bonne, elle a de l'intelligence et
du coeur. Oui, oui, je l'aime bien tendrement, permettez-moi de vous
dire cela. Je voudrais être son frère! Si j'avais âge d'homme, je
voudrais être son mari. Mais à l'heure qu'il est, ce n'est pas elle que
je vous préfère, c'est une autre... c'est ma mère!

Il a dit cela avec tant d'effusion, et il y avait quelque chose de si
angélique en lui, que j'ai senti mes yeux se remplir de larmes. Je l'ai
embrassé au front, et je lui ai demandé de me parler de sa mère; mais
voilà où je me confirme dans l'idée qu'il n'est pas fils légitime: c'est
qu'après cet élan passionné pour la femme qui lui a donné le jour, il
n'a plus voulu ajouter un mot, remettant à une autre fois une confidence
qu'il prétend avoir à me faire.



LETTRE CINQUIÈME.

ISIDORA A MADAME DE T...

Mardi 17.

Oh! Alice, quel dénouement à notre aventure! et que mon roman me plaît
mieux ainsi! Comme vous avez dû rire, malicieuse amie, depuis le
commencement de cette longue et absurde lettre! Mais je ne la déchirerai
pas: car, au milieu de mes extravagances, je vous ai dit tout ce que je
pense de lui, tout ce que je sens pour lui, et vous verrez bien que mon
coeur avait deviné ce que mon esprit, incroyablement obtus en cette
circonstance, ne pouvait pas pénétrer. Je suis sûre qu'il vous a écrit
en même temps que moi tout ce qui se passait entre nous, et que vous
allez recevoir nos deux versions à la fois. Je veux continuer la mienne
afin que vous compariez; et, si ce petit démon vous fait quelque
mensonge, soyez sûre que c'est moi qui dis la vérité.

Ce matin, Charles devait décidément partir. Il nous avait dit adieu;
mais un adieu si tranquille et si enjoué même, que j'en étais blessée,
et j'en revenais à penser que cet enfant, admirablement doué sous le
rapport de la figure et de l'esprit, avait le coeur volage et personnel
des futurs grands artistes.

Il part en effet, il monte à cheval, il disparaît; je me sentais mal.
Je n'osais regarder Agathe, je craignais de la voir tout à coup pâle et
consternée, et de deviner son amour trop tard pour y porter remède. Je
la regarde enfin. Elle était tranquille, belle, reposée; elle avait bien
dormi, elle n'avait pas versé une larme, elle souriait à sa perdrix!

Cela me fit plus de mal encore. Les enfants d'aujourd'hui sont bien
forts, me disais, et bien froids! L'amour n'est plus de ce siècle; je
l'ai cherché toute ma vie sans le trouver, et cette jeune génération ne
se donnera même pas la peine de le chercher. C'est mieux, à coup sûr,
c'est plus sage et plus heureux; mais je ne comprends plus rien à la
vie!

Tony arrive là-dessus; il avait une figure inouïe. Il riait, rougissait,
balbutiait et tournait une lettre dans ses mains «Qu'as-tu donc? Est-ce
que M. de Verrières a oublié quelque chose?

--Non, non, Madame, ce n'est pas lui, c'est un autre, à présent!

--Comment? quel autre? Donne donc!

--C'est M. Félix qui arrive, M. Félix de T..., le neveu à feu M. le
comte!

J'ouvre la lettre. «Ma chère tante, voulez-vous permettre à un neveu,
dont vous vous souvenez sans doute à peine, mais qui ne vous a jamais
oubliée, de venir vous embrasser de la part de sa mère? Il est à votre
porte.

FÉLIX DE T...»

Eh bien! Alice, je ne sais où j'ai l'esprit; mais il parait que, hors
les cas, aujourd'hui oubliés, d'amour et de jalousie, je ne possède
aucune pénétration. Me voilà éperdue de joie, courant au-devant de ce
neveu, dont je n'ai jamais reçu un signe de souvenir et d'affection, ce
qui me blessait un peu, quoique je ne vous en aie jamais parlé, mais que
j'adore déjà, parce qu'il est votre fils et parce qu'il m'écrit un si
aimable billet.

Je m'élance. Agathe me suit, Tony rit et saute comme un fou. Un
tourbillon de poussière vient à nous. Un homme descend de cheval au
milieu de ce nuage et se précipite dans mes bras... C'est Charles de
Verrières, c'est-à dire, c'est Félix de T...!

Oh! quel être que votre fils, Alice! Quel adorable enfant cela fait
aujourd'hui, et quel homme irrésistible ça sera un jour! Vous seule
pouviez mettre au monde et développer un pareil naturel! Comment n'ai-je
pas compris, dès la première vue, qu'il n'y avait pas d'enfant comme
lui, à moins que ce ne fût l'enfant d'Alice!

Alors, me prenant un peu à part, après les premières effusions, il m'a
confessé la cause de toute cette petite comédie. Il avait, malgré vous,
malgré lui-même, quelques préventions contre moi. Il avait entendu
parler de moi si diversement! Dans votre famille, il y a encore de vieux
parents si acharnés contre la pauvre Isidora, et on vous fait un crime
si grave, ma divine amie, de me traiter comme votre soeur! L'enfant
croyait à vous plus qu'aux autres; mais, quand on lui disait que je vous
trompais, que je ne vous aimais pas, que j'étais un génie infernal, un
esprit de ténèbres et de perdition, il était effrayé et n'osait vous le
dire. Enfin, envoyé par vous à Milan, avec un parent qui voulait lui
montrer une partie de l'Italie, il a résolu de me voir sans se faire
connaître, et il m'a répété aujourd'hui ce qu'il me disait l'autre jour.
D'abord, la voix publique lui apprenait sur son chemin que je n'étais
pas une mauvaise femme; il a vu que je n'employais pas ma fortune à de
méchantes actions. Sans doute, on lui aura dit aussi ce dont il a la
délicatesse de ne point parler, le cher enfant! à savoir qu'à l'endroit
des moeurs j'étais désormais _irréprochable!_ Enfin, il m'a vue, il m'a
trouvée belle, et d'une beauté qui lui a plu. Il m'a dit cela comme
il vous le disait, et maintenant je l'écoute comme vous l'écouteriez
vous-même. Et le reste, vous le savez: il s'est trouvé si heureux, si à
l'aise, si bien selon son coeur auprès de moi, que, si ce n'était pour
aller vous rejoindre, il ne voudrait jamais me quitter. Mais il peut
rester encore quelques jours. Son parent est retenu à Milan par une
affaire, et, d'après vos intentions, il l'a autorisé à passer ce temps
près de moi.

Tony qui, enfant, a beaucoup joué avec lui, l'avait reconnu au relais où
il mit pied à terre la première fois à une petite cicatrice particulière
qu'il a à la main, et qui provient d'une blessure prise en jouant avec
lui, précisément. Tony, sachant qu'on voulait me faire une agréable
surprise, a gardé le secret. Quant à Agathe, elle ne savait rien, sinon
que Charles ne s'en allait pas pour tout de bon ce matin.

S'aiment-ils? Ils s'aiment comme Félix me l'a dit, fraternellement; et
un jour ils s'aimeront autrement, si nous le voulons toutes les deux,
Alice. Vous le voudrez quand vous connaîtrez Agathe, et ce sera une
manière, peut-être, de faire accepter à votre fils la fortune de son
oncle, qui lui serait revenue en grande partie un peu plus tard. Mais
laissons au temps à régler le cours des choses; j'étais une folle de le
devancer par mon inquiétude; je ne comprenais pas que Charles pût rester
et se plaire autant ici à cause de moi, et j'étais forcée de supposer
que c'était à cause d'Agathe. A présent, je sais que Félix était chez sa
tante pour l'amour d'elle, et si Agathe a aidé à lui faire trouver le
temps agréable, c'est par rencontre et par bonne chance. Oh! ma chère
Alice, quelles belles fleurs croissent dans le jardin de la vieillesse
quand on a de tels enfants! et qu'il est doux de vivre en eux quand on
est dégoûté de vivre pour soi-même! Que vous êtes heureuse d'être mère,
et que je suis bien dédommagée de l'être devenue de coeur et d'esprit!



FIN D'ISIDORA.





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Isidora" ***

Doctrine Publishing Corporation provides digitized public domain materials.
Public domain books belong to the public and we are merely their custodians.
This effort is time consuming and expensive, so in order to keep providing
this resource, we have taken steps to prevent abuse by commercial parties,
including placing technical restrictions on automated querying.

We also ask that you:

+ Make non-commercial use of the files We designed Doctrine Publishing
Corporation's ISYS search for use by individuals, and we request that you
use these files for personal, non-commercial purposes.

+ Refrain from automated querying Do not send automated queries of any sort
to Doctrine Publishing's system: If you are conducting research on machine
translation, optical character recognition or other areas where access to a
large amount of text is helpful, please contact us. We encourage the use of
public domain materials for these purposes and may be able to help.

+ Keep it legal -  Whatever your use, remember that you are responsible for
ensuring that what you are doing is legal. Do not assume that just because
we believe a book is in the public domain for users in the United States,
that the work is also in the public domain for users in other countries.
Whether a book is still in copyright varies from country to country, and we
can't offer guidance on whether any specific use of any specific book is
allowed. Please do not assume that a book's appearance in Doctrine Publishing
ISYS search  means it can be used in any manner anywhere in the world.
Copyright infringement liability can be quite severe.

About ISYS® Search Software
Established in 1988, ISYS Search Software is a global supplier of enterprise
search solutions for business and government.  The company's award-winning
software suite offers a broad range of search, navigation and discovery
solutions for desktop search, intranet search, SharePoint search and embedded
search applications.  ISYS has been deployed by thousands of organizations
operating in a variety of industries, including government, legal, law
enforcement, financial services, healthcare and recruitment.



Home