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Title: La Tosca - Drame en cinq actes
Author: Sardou, Victorien, 1831-1908
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "La Tosca - Drame en cinq actes" ***

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[Note du transcripteur: Les notes de scène apparaissent entre les signes
égaux.]



VICTORIEN--SARDOU



LA TOSCA

DRAME EN CINQ ACTES

The play _la Tosca_ is entered according to act of Congress
in the year 1909, by the late V. Sardou's heirs, in the office
of the Librarian of Congress at Washington. All rights
reserved.



PERSONNAGES


Baron Scarpia                              MM. P. BERTON.
Mario Cavaradossi                          DUMÉNY.
Cesare Angelotti                           ROSNY.
Le Marquis Attavanti                       FRANCÈS.
Eusèbe, sacristain                         LACROIR.
Vicomte de Trévilhac                       VIOLET.
Capréola                                   JÔLIET.
Cennarino                                  M. LACROIX P.
Trivulce                                   DESCHAMPS.
Colometti                                  JEGU.
Spoletta, capitaine de carabinieres        BOUYER.
Schiarrone, agent de police                PIRON.
Ceccho, domestique                         GASPARD.
Paisiello                                  MALLET.
Diego Naselli, prince d'Aragon             DELISLE.
Un Huissier                                DUMONT.
Un Sergent                                 BESSON.
Floria Tosca                               Mme SARAH BERNHARDT.
Marie-Caroline, reine de Naples            BAUCHÉ.
Luciana, femme de chambre de la Tosca      DURAND.
Princesse Orlonia                          AUGE.
Un Monsignor                               FORTIN.

La scène à Rome, le 17 juin 1800.



ACTE PREMIER


_L'église Saint-Andréa des jésuites à Rome. Architecture du Bernin,
pleins cintres sur gros piliers carrés de marbre banc plaqué rouge...
Stucs, dorures, etc... La vue est prise du transept de droite. Au fond,
le choeur entouré d'une grille très ornée; et la fuite de l'abside vers
la droite noyée dans l'ombre. Au premier plan à droite, porte latérale
avec son tambour et ses portes battantes. Au deuxième plan, faisant
angle avec un des gros piliers, la chapelle des Angelotti. Grille sur la
scène, grille du côté de l'abside surmontée des armes des Angelotti._
Trois anges d'argent, deux et un, sur un fond d'azur. _Tout le côté
gauche, est occupé par un échafaudage de peintre, appuyé sur un autel,
et par un grand cadre entourant une grande toile ébauchée. Sur
l'échafaudage, tout l'attirail d'un peintre, escabeaux, tabourets,
brosses, palettes, étoffes, etc... On accède à cet échafaudage par un
petit escalier de bois blanc. Au pied de l'escalier, un panier avec un
flacon de vin, deux gobelets d'argent, du pain, un poulet froid, une
serviette et des figues. Au milieu de la scène au fond, un pilier avec
une madone en relief, peinte, sous un petit dais très doré. Au pied, une
vasque pouvant porter des fleurs, et un trépied avec des cierges. En
avant de l'échafaudage, deux tabourets._


Scène première

GENNARINO, EUSEBE, sacristain.

=Gennarino dort étendu tout de son long sur l'échafaudage. Eusèbe, venu
du fond, s'approche de lui et fait tinter à son oreille un gros
trousseau de clefs.=


EUSÈBE.--Eh! Gennarino!...

GENNARINO, =s'éveillant en sursaut.=--Hein. Plaît-il?

EUSÈBE.--Tu dors?...

GENNARINO, =se frottant les yeux.=--Oui!... Je dors un peu.

EUSÈBE.--Paresseux!... Je vais en faire autant, du reste... C'est
l'heure de la sieste. Il est temps de fermer les portes... Où est ton
patron?

GENNARINO.--Il est allé jusqu'au quartier des Juifs, acheter une étoffe
pour sa peinture.

EUSÈBE.--Voilà bien de mon Français, qui court les rues de Rome, au mois
de juin, par la grande chaleur du jour, et qui m'oblige à l'attendre.

GENNARINO, =debout.=--Le seigneur Mario Cavaradossi n'est pas Français,
père Eusèbe. Il est Romain, comme vous et moi, et de vieille famille
patricienne, s'il vous plaît.

EUSÈBE.-Bon, je sais ce que je dis... S'il est Romain par son père, que
j'ai bien connu dans ma jeunesse, il est plus Français encore par sa
mère, une Parisienne! En voilà bien la preuve. Si ton maître était un
véritable Italien, travaillerait-il à l'heure où tout Romain qui se
respecte est occupé à faire un somme?

GENNARINO, =préparant la palette.=--Son Excellence prétend qu'il n'est pas
d'heure plus favorable au travail que celle-ci, où, les portes étant
closes, il n'est plus distrait par les Anglais visiteurs, et leurs
ciceroni bavards, par le bourdonnement des prières, le chant des
cantiques et les sons des orgues; et que, dans cette solitude et cette
fraîcheur silencieuse de l'église, il se sent plus libre, plus inspiré,
plus en verve!...

EUSÈBE, =grommelant.=--Oui, pour recevoir les visites de certaine dame.

GENNARINO, =de même.=--Vous dites?

EUSÈBE.--Rien!... Après tout, c'est un généreux seigneur. Il ne quitte
jamais la place sans me glisser dans la main trois ou quatre Pauli, en
témoignage de son estime. Je regrette seulement, Gennarino, que le
cavalier Cavaradossi n'ait pas des sentiments plus religieux.

GENNARINO, =confirmant.=--Oh! ça!...

EUSÈBE.--Car, enfin, je ne l'ai jamais vu assister aux offices, ni
marier sa voix à la nôtre à l'heure des vêpres... et, depuis qu'il
travaille à cette chapelle, il ne s'est pas confessé une seule fois, pas
même au saint jour de Pâques.

GENNARINO.--C'est pourtant vrai, père Eusèbe.

EUSÈBE.--Un jacobin, Gennarino... un pur jacobin. Il a de qui tenir,
d'ailleurs. Le papa Cavaradossi passait déjà pour philosophe. Il avait
longtemps vécu à Paris, dans la fréquentation de l'abominable Voltaire,
et autres malfaiteurs de la même bande... Prends garde, Gennarino, que
le contact de l'impie ne te mène droit en enfer.

GENNARINO, =bâillant=.--Pensez-vous, père Eusèbe, que l'on y dorme, en
enfer?

EUSÈBE.--Si l'on y dort!...

GENNARINO.--Oui...

EUSÈBE.--Au fait... y dort-on? J'avoue, garçon, que ta question me prend
au dépourvu. Il faut que j'interroge sur ce point le père Caraffa,
lumière de notre Eglise... Toutefois, je pencherais plutôt pour
l'insomnie, qui est un supplice bien fait pour les damnés.

GENNARINO, =de même.=--Oh! Oui!

EUSÈBE.--Tu devrais au moins corriger un peu ce que la conduite de ton
maître a de répréhensible, en lui suggérant l'idée d'offrir pour le
sacrifice de la messe quelques flacons de ce marsala que je vois dans ta
corbeille.

GENNARINO.--Ce n'est pas du marsala,... c'est du gragnano.

EUSÈBE, =tirant le flacon et l'examinant.=--Tu m'étonnes, mon enfant... A
la couleur, je parierais pour du marsala.

=Il débouche et flaire=

GENNARINO.--Vous perdriez, père Eusèbe.

EUSÈBE, =versant le vin dans un gobelet.=--Parbleu, j'en aurai le coeur
net.

=Il l'avale d'un trait.=

GENNARINO, =sautant à terre.=--Hé là donc!

EUSÈBE, =faisant claquer sa langue.=--Tu as raison, mon fils,... c'est du
gragnano, et du meilleur.

GENNARINO, =lui arrachant le flacon.=--Et puis le patron dira que c'est
moi!

=Il rince le gobelet.=

EUSÈBE.--Bon!... Il est trop amoureux pour y prendre garde. =(Il regarde
l'heure à sa montre.)= D'ailleurs, il me doit bien ce dédommagement pour
le temps qu'il me fait perdre à ne pas dormir.

GENNARINO, =remettant le flacon et le gobelet dans la corbeille.=--Il se
sera arrêté à voir tes préparatifs de la fête au palais Farnèse.

EUSÈBE.--Cette fête-là n'est pas pour le charmer, puisqu'elle célèbre
une nouvelle victoire de nos armes sur les troupes françaises.

GENNARINO.--Quelle victoire?

EUSÈBE.--Bon Dieu! se peut-il que tu n'aies pas entendu parler de la
reddition de Gênes?

GENNARINO.--Vaguement.

EUSÈBE.--C'est-à-dire que le chevalier te laisse volontairement dans
l'ignorance de nos triomphes... Sache, donc, enfant, que les Français
sont battus sur tous les points, et que le général Masséna, enfermé dans
Gênes, a dû capituler et céder la ville aux troupes de Sa Majesté
Impériale.

GENNARINO.--Ah!

EUSÈBE, =tirant un journal.=--Voici d'ailleurs ce que dit la gazette!...
Ecoute ceci, mon garçon, =(il lit)= _Nous recevons de nouveaux détails sur
la reddition de Gênes... Le général Masséna est sorti de la ville avec
huit mille hommes seulement, plus ou moins éclopés et hors d'état de
tenir la campagne. Le général Soult, prisonnier, est grièvement blessé.
Les trois quarts des généraux, colonels, officiers français de tout
grade, sont captifs comme lui ou blessés, ou morts. C'est un affreux
désastre pour ces bandes indisciplinées qui s'intitulent effrontément
l'armée française..._ Et ceci à la suite, =(il lit.)= _Sa Majesté
Napolitaine la reine Marie-Caroline, auguste fille de l'impératrice
Marie-Thérèse, soeur de l'infortunée Marie-Antoinette, digne et
glorieuse épouse de Sa Majesté Napolitaine-Ferdinand IV, notre
victorieux protecteur, est venue tout exprès de Livourne où elle était
de passage, allant à Vienne, pour donner, ce soir 17 juin, une grande
fête au palais Farnèse, en l'honneur de cette victoire... Il y aura
concert suivi de bal, avec illumination a giorno, sur la place Farnèse,
et musique à tous les carrefours avoisinant le palais. On ne pourra
regretter à cette solennité vraiment patriotique, que l'absence de Sa
Majesté Ferdinand retenu à Naples par l'obligation d'y effacer les
derniers vestiges de l'infâme République parthénopéenne. Ajoutons qu'aux
dernières nouvelles, M. de Mêlas concentrait toutes ses troupes à
Alexandrie. Avant peu, nous pourrons fêter une dernière et décisive
victoire..._ Avec M. de Mêlas, Gennarino, cela n'est pas douteux... Il y
a bien ce petit général Bonaparte qui serait, dit-on, à Milan; mais
prendrais-tu ce général Bonaparte au sérieux, Gennarino?

GENNARINO.--Moi, je ne sais pas: mais le patron, oh! oui!

EUSÈBE.--Voilà encore de mon jacobin! Passe pour l'ancien Bonaparte, le
vrai... Mais celui-là qui est faux...

GENNARINO.--Faux?

EUSÈBE.--Parfaitement. Je tiens de source certaine, que le général
Bonaparte est mort en Egypte, noyé dans la mer Rouge comme Pharaon, et
que celui-ci n'est autre que son frère Joseph que l'on donne pour le
défunt, afin d'inspirer confiance aux soldats français, si découragés
qu'ils refusent de se battre!

GENNARINO.--Ainsi. Voyez!.

EUSÈBE.--Oui, mon garçon, voilà où ils en sont à Paris. Et ce n'est pas
tout. Sais-tu ce qu'il a imaginé, ce farceur-là?...

GENNARINO.--Joseph?

EUSÈBE.--Joseph!... Il fait courir, le bruit qu'il a franchi les Alpes
avec tous ses canons!... Les Alpes!... Non!... C'est à mourir de rire...

GENNARINO.--Voici le patron!


Scène II

LES MÊMES, MARIO CAVARADOSSSI


MARIO, =entrant par la droite portant une étoffe.=--Je vous demande
pardon, père Eusèbe, je suis un peu en retard.

=Il monte sur son échafaudage et, pendant ce qui suit, drape son étoffe
sur un mannequin.=

EUSÈBE, =repliant son journal.=--J'en profitais, Excellence, pour mettre
Gennarino au courant des opérations militaires.

MARIO.--Oh! Alors!

EUSÈBE.--Tout est fermé... Je puis sortir, Excellence?

MARIO.--Oui, oui, et toi aussi, Gennarino... Je n'ai pas besoin de toi
avant la réouverture des portes.

GENNARINO.--Merci, Excellence!

EUSÈBE.--Votre-. Excellence aura la bonté de tirer les verrous.
=(Poussant Gennarino.)= Allons, passe devant, paresseux!

=Ils sortent par la droite. Eusèbe tire la porte...=


Scène III

MARIO, CESARE ANGELOTTI

=Mario resté seul, après avoir disposé son étoffe, descend de
l'échafaudage pour voir l'effet de loin. Puis tout en sifflotant, il
remonte sur l'échafaudage et corrige les plis de la draperie; après quoi
il ôte sa veste, pose son tabouret, et s'apprête à travailler... Dès
qu'il est remonté sur son estrade, Angelotti paraît derrière la grille
de la chapelle à droite, qu'il rouvre sans bruit et sort sans être vu
par Mario qui lui tourne le dos; puis il descend vers la porte, et prête
l'oreille. A ce moment, Mario, agenouillé pour choisir des vessies dans
sa boîte, l'aperçoit, et, sans changer de posture, l'interpelle.=


MARIO.--Tiens!... Quelqu'un?...

ANGELOTTI, =se retournant.=--Plus bas, je vous prié... Sommes-nous seuls?

MARIO.--Oui. Ah ça, qui diable êtes-vous, avec ces allures de
malfaiteur?

ANGELOTTI,--Un malfaiteur, en effet, pour certaines gens, mais pour
vous, non... si j'en crois ce que disaient cet homme et cet enfant.

MARIO, =descendant de l'estrade.=--Tout cela ne m'apprend pas qui vous
été...

ANGELOTTI, =résolument.=--Eh bien, soit!... Advienne que pourra! Je suis
un prisonnier évadé du château Saint-Ange!

MARIO.--Vous?

ANGELOTTI, =vivement.=--Et mon nom ne vous est peut-être pas inconnu.
J'étais à Naples un des plus ardents défenseurs de la République
parthénopéenne, et, quand elle a succombé, je me suis réfugié à Rome...
où l'on m'a fait consul de la République romaine, égorgée comme
l'autre... Vous avez pu lire sur toutes les listes de proscription ce
nom qui est le mien: Cesare...

MARIO, =vivement.=--Angelotti?...

ANGELOTTI.--Oui!

MARIO, =courant à la porte et tirant les verrous.=--Ah! bon Dieu!... Que
ne le disiez-vous plus tôt?

ANGELOTTI.--Dieu soit loué! je ne me suis pas trompé sur votre compte...

MARIO.--Ah! certes, non! Mais comment êtes-vous caché dans cette
église?...

ANGELOTTI.--Comment et pourquoi, je vous le dirai; mais, par grâce,
quelques gouttes de ce vin... Je n'ai rien pris depuis hier, et je n'en
puis plus de fatigue et de besoin.

=Il s'assied sur l'escabeau.=

MARIO, =allant vivement au panier, et lui versant à boire dans un
gobelet.=--Ah! Certes!... Tenez!... Buvez!... Buvez vite!

ANGELOTTI.--Merci! Ne retirez pas votre main... Quand on n'a plus
commerce depuis longtemps qu'avec des geôliers, des bourreaux et autres
animaux malfaisants, vous ne sauriez croire quel plaisir c'est de serrer
enfin dans sa main la main d'un homme. =(Il vide le gobelet.)= Ce vin me
ranime.

MARIO, =retournant à son panier.=--J'ai mieux à VOUS offrir!...
Heureusement. =(Il rapporte le panier qu'il vide en parlait.)= Et comment
avez-vous pu vous évader?

ANGELOTTI, =prêt à manger.=--Je n'y suis pour rien... =(S'interrompant pour
regarder autour de lui.)= Mais êtes-vous bien sur?...

MARIO.--L'église est vide et close de toute part... Le sacristain
lui-même ne peut rentrer par cette porte que si j'en tire les verrous.
Nous avons devant nous deux bonnes heures de sécurité pour le moins.

ANGELOTTI, =mangeant.=--Je n'ai pas, vous disais-je, le mérite de mon
évasion, qui est l'oeuvre de ma soeur, la marquise Attavanti... La
connaissez-vous?

MARIO.--De vue seulement.

ANGELOTTI.--C'est elle qui a tout fait! Hier à la tombée du jour, un
porte-clefs gagné par elle, le nommé Trebelli, m'a apporté ces vêtements
dans mon cachot dont il m'a ouvert la porte après avoir détaché mes
fers. On travaille en ce moment, au château Saint-Ange, à réparer les
dégâts de l'occupation française. J'ai pu me mêler, à la sortie des
ouvrières, et gagner au large. Mais, à cette heure-là, les portes de la
ville sont fermées, de l'_Angélus_ du soir à l'_Angélus_ du matin. Me
réfugier chez ma soeur? Impossible... Le marquis Attavanti, mon
beau-frère, est un fanatique, du trône et de l'autel, qui serait homme à
me livrer lui-même au bourreau; non par méchanceté--l'imbécile n'est pas
méchant--mais par courtisanerie, par peur et conscience de son
devoir!... Où trouver asile pour la nuit?... Ma soeur avait prévu le
cas. Les Angelotti, fondateurs de cette église, y ont leur chapelle dont
seuls ils gardent la clef... elle y a déposé hier des vêtements de
femme, le voile, la mante, jusqu'à l'éventail, pour cacher mon visage au
besoin, et des rasoirs, des ciseaux, etc., tout ce qui peut servir à me
rendre méconnaissable; la clef m'a été remise par Trebelli, j'ai pu me
glisser dans cette chapelle avant la fermeture des portes de l'église, y
passer toute la nuit, et le jour venu, m'y couper les cheveux et la
barbe. J'attendais Trebelli ce matin. Lui seul entrant dans mon cachot,
mon évasion ne devait être constatée qu'à la visite réglementaire de
demain. Il était donc convenu que Trebelli ferait son service à
l'ordinaire, et qu'après s'être entendu avec un voiturier, il viendrait
me prendre ici à l'heure de la grand'messe. Je sortais avec lui sous mes
habits de femme, nous montions en voiture, et nous allions à Frascati
rejoindre ma soeur qui, partie ce matin, y prépare toutes choses pour
ma sortie des Etats-Romains. Trebelli n'a pas paru, et je n'ai su que
résoudre, balancé entre l'obligation de l'attendre, puisque sans lui je
ne sais que devenir, et la crainte de prolonger ici mon séjour. Car
enfin, si l'évasion est découverte, si Trebelli est arrêté, s'il
parle...

MARIO.--S'il était arrêté, vous le seriez aussi; car de gré ou de force,
il aurait tout dit!... Et, si votre fuite était connue, le canon du
château Saint-Ange l'aurait appris à toute la ville, en donnant le
signal d'en fermer les portes...

ANGELOTTI.--Ce qui me rassure, en effet, c'est de ne l'avoir pas
entendu. Mais l'absence de cet homme...

MARIO.--Un retard que le moindre accident peut motiver et qui n'a rien
de bien effrayant. Attendons ici patiemment que le jour baisse. Aucun
asile n'est plus sûr pour vous que cette église déserte... D'ailleurs
vous ne sortirez pas de ce côté, sous votre déguisement, sans attirer
l'attention des commères qui tricotent sur le pas de leurs portes, des
enfants, des joueurs de boules qui sont là sur la place. Tandis qu'à la
réouverture de l'église, vous pourrez sortir franchement par la grande
porte, et, dans le va-et-vient des dévotes, personne ne prendra garde à
une de plus. Si, à cette heure-là, Trebelli ne s'est pas encore montré,
je me charge du reste.

ANGELOTTI.--Ah! quel homme vous êtes!... Ce qui aie fâche, c'est
l'inquiétude de ma pauvre soeur qui m'attend.

MARIO.--Et qu'on ne saurait prévenir, malheureusement. Mais je
m'explique sa présence hier dans cette église.

ANGELOTTI.--Vous l'avez vue?

MARIO.--Assez pour fixer sur cette toile le souvenir de sa merveilleuse
beauté.

ANGELOTTI, =regardant=.--En effet!...

MARIO.--Oh! une simple esquisse.

ANGELOTTI, =regardant le tableau.=--C'est bien le ton doré de ses cheveux,
et ses grands yeux bleus si doux... Ah! ma chère Giulia! Quel
dévouement. Pensez que depuis un an elle me dispute à la mort. Mais la
tendresse d'une femme est moins puissante que la haine d'une autre.

MARIO.--Ah! C'est là votre fait?...

ANGELOTTI.--Et par ma faute... Il y a une vingtaine d'années, j'étais à
Londres, uniquement soucieux alors de mes plaisirs... Un soir, au
Waux-Hall, je fus accosté par une de ces créatures qui rôdent, à la
nuit, dans ces jardins publics, en quête d'un souper. Celle-là était
prodigieusement belle. Notre liaison dura huit jours; puis je partis, ne
gardant de cette aventure que le souvenir, qu'elle méritait. Des années
se passent: mon père meurt, et le partage de ses biens me fait
propriétaire de terres considérables dans les environs de Naples, et,
par suite, habitant de cette ville. J'y arrive un jour après une assez
longue absence. Le prince Pepoli chez oui je dîne, me dit: «Venez ça que
je vous présente à l'ambassadeur d'Angleterre, sir Hamilton, et à sa
délicieuse femme qui révolutionne ici toutes les têtes.» Et dans lady
Hamilton, jugez de ma stupeur!... je reconnais ma facile conquête du
Waux-Hall...

MARIO.--Eh! oui. Emma Lyon, bonne d'enfants à ses débuts, puis servante
de taverne, modèle, fille publique, etc... et finalement, ambassadrice
du Royaume-Uni d'Angleterre.

ANGELOTTI.--Je dissimule en vain ma surprise. Lady Hamilton n'est pas
femme à s'y méprendre. Elle se sent reconnue. A table, on m'a fait
l'honneur de m'asseoir à sa droite. Mais un autre convive, La Haine, s'y
place entre nous... Et j'ai la folie de la braver... L'Hamilton n'était
pas alors, comme aujourd'hui, la vraie souveraine de Naples, par
l'empire qu'elle a su prendre sur Marie-Caroline, son amie, sur l'amiral
Nelson, son amant, protecteur du Royaume!... Mais elle avait assez de
crédit déjà, pour exciter la cour à toutes les rigueurs contre les
Napolitains suspects, comme moi, de pactiser avec l'idée
révolutionnaire. Irrité de la voir hostile, pour nous, jusqu'à la
cruauté, je m'oubliai à dire publiquement en quel lieu j'avais connu
cette aventurière. Deux jours après, ma maison était envahie, mes
papiers saisis, fouillés... Rien! Mais dans ma bibliothèque, deux
volumes de Voltaire qu'une main perfide y avait glissés à mon insu, et
par quel ordre?... ai-je besoin de vous le dire? Or le décret royal
était formel. Pour tout possesseur d'un seul ouvrage de Voltaire,...
trois ans de galère!...

MARIO.--Et vous avez fait?...

ANGELOTTI.--Mes trois ans!

MARIO.--Ah! grand Dieu!

ANGELOTTI.--Après quoi, exilé, ruiné, tous mes biens étant confisqués
par la couronne, je quittai Naples, où je ne rentrai qu'à la suite de
Championnet. Au retour de l'armée royale, je réussis à gagner Rome,
tandis qu'à Naples, les patriotes, mes amis, étaient écartelés,
aveuglés, mutilés, brûlés vifs par la canaille napolitaine, qui se
régalait de leur chair grillée, et dans la campagne, traqués par les
san-fédistes à la solde d'un Fra-Diavolo ou d'un Mammone, ce monstre qui
troue la gorge de ses prisonniers, et qui boit leur sang!... Mais, quand
la garnison française dut céder Rome aux troupes; napolitaines, arrêté
au mépris de la capitulation et jeté dans, un cachot du château
Saint-Ange, j'y suis oublié depuis un an grâce à ma soeur. Le prince
d'Aragon, gouverneur de Rome pour le roi, n'est pas un méchant homme, et
se prêtait à cet oubli volontaire, dans l'espoir qu'à l'arrivée du
nouveau pape, je profiterais de quelque amnistie; mais, la cour de
Naples a dépêché ici récemment, comme régent de police, un Sicilien qui
s'est fait là-bas une réputation le justicier impitoyable...

MARIO.--Le baron Scarpia!...

ANGELOTTI.--...Et celui-là n'est pas homme à m'oublier!

MARIO.--Ah! le misérable! Sous les dehors de la parfaite' politesse et
de la fervente dévotion, avec ses sourires et ses signes de croix, quel
vil gredin, cafard et pourri, artiste en scélératesse, raffiné dans ses
méchancetés, cruel par dilettantisme, sanguinaire jusque dans ses
orgies! Quelle femme, fille ou soeur, n'a payé de sa honte les démarches
faites auprès de ce satyre immonde?...

ANGELOTTI.--A qui le dites-vous? Ma soeur a dû le fuir épouvantée, et
c'est alors qu'elle a conçu le plan de mon évasion. Mais Scarpia nous
gagnait de vitesse et, dans trois jours, je devais être expédié à Naples
pour y donner à lady Hamilton la joie de voir pendre son ancien
amant!... Plaisir qu'elle n'aura pas, quoi qu'il arrive; j'ai dans cette
bague, grâce à ma soeur, de quoi leur épargner les frais de ma
potence...

MARIO.--Chut!...

ANGELOTTI.--On a frappé...

=Silence. Ils écoutent. Bruit, de voix dehors.=

MARIO, =l'oreille collée à la porte.=--Non! C'est la boule de l'un, des
joueurs qui est venue heurter cette porte. Ils s'éloignent... Ce n'est
rien.

=Il revient: à Angelotti.=

ANGELOTTI.--Que je m'en veux de vous associer à mes inquiétudes... Mais,
bon Dieu! je vous parle de moi depuis une heure et je ne sais pas encore
de quel nom vous nommer.

MARIO..--Mario Cavaradossi.

ANGELOTTI.--Le fils?...

MARIO.--De Nicolas Cavaradossi! Un Romain comme vous.

ANGELOTTI.--Je croyais la famille éteinte.

MARIO.--Pas encore, vous voyez. Mais votre erreur s'explique. Mon père a
passé en France la plus grande partie de sa vie. Introduit par l'abbé
Galiani dans la société des Encyclopédistes, il était fort lié avec
Diderot, d'Alembert, etc. C'est ainsi qu'il épousa Mlle de Castron,
ma mère, petite-nièce d'Hélvétius!... J'ai fait mes études à Paris et,
après la mort de mes parents, j'y ai vécu pendant toute la période
révolutionnaire, dans l'atelier de David, dont je suis l'élève...

ANGELOTTI.--Et vous pouvez vivre ici?...

MARIO.--Sans l'avoir désiré, ni même prévu... J'avais à Rome des
intérêts en souffrance. J'y suis venu au moment où les troupes
françaises sortaient par une porte, où l'armée napolitaine entrait par
l'autre. Et j'y suis resté pour mettre ordre à mes affaires...

ANGELOTTI.--Depuis un an?

MARIO.--J'aurais mauvaise grâce à ne pas vous dire la vérité!... J'y
suis resté surtout...

ANGELOTTI, =souriant=.--Pour une femme?

MARIO.--Eh! oui.

ANGELOTTI.--Toujours!

MARIO.--Connaissez-vous la Tosca?

ANGELOTTI.--Floria Tosca? La cantatrice?

MARIO.--Oui!

ANGELOTTI.--De renommée seulement... C'est elle?

MARIO.--C'est elle!... L'artiste est incomparable; mais la femme... Ah!
la femme!... Et cette créature exquise a été ramassée dans les champs,
à l'état sauvage, gardant les chèvres. Les bénédictines de Vérone, qui
l'avaient recueillie par charité, ne lui avaient guère appris qu'à lire
et prier; mais elle est de celles qui ont vite fait de deviner ce
qu'elles ignorent. Son premier maître de musique fut l'organiste du
couvent. Elle profita si bien de ses leçons qu'à seize ans elle avait
déjà sa petite célébrité. On venait l'entendre aux jours de fête.
Cimarosa, amené là par un ami, se mit en tête de la disputer à Dieu, et
de lui faire chanter l'opéra. Mais les bénédictines ne voulaient pas la
céder au diable. Ce fut un beau combat. Cimarosa conspirait; le couvent
intriguait. Tout Rome prit parti pour ou contre, tant que le défunt pape
dut intervenir. Il se fit présenter la jeune fille, l'entendit et,
charmé, lui dit en lui tapant sur la joue: «Allez en liberté, ma fille,
vous attendrirez tous les coeurs, comme le mien, vous ferez verser de
douces larmes; et c'est encore une façon de prier Dieu.» Quatre ans
après elle débutait triomphalement dans la Nina et, depuis, à la Scala,
à San-Carlo, à la Fenice, partout il n'y a qu'elle. Quant à notre
liaison, elle a été improvisée ici à l'Argentina où elle chante en ce
moment. Une de ces rencontres où l'on se sent à première vue l'un pour
l'autre, l'un à l'autre, où deux êtres se reconnaissent sans s'être
jamais vus;--c'est lui!--c'est elle!--Et tout est dit.

ANGELOTTI.--Je ne vous connais, moi, que depuis un quart d'heure; mais
je ne lui pardonnerais pas de ne pas vous aimer.

MARIO.--Ah! pour cela!... Elle m'aime bien! Je ne lui sais même qu'un
défaut!... C'est une jalousie folle qui n'est pas sans troubler un peu
notre bonheur. Il y a bien aussi sa dévotion qui est excessive; mais
l'amour et la dévotion s'accommodent assez l'un de l'autre...

ANGELOTTI.--C'est la même chose!...

MARIO.--Eh! oui... Enfin, je lui ai fait le sacrifice de mes répugnances
en prolongeant ici mon séjour qui n'est pas sans péril. Car vous pensez
bien que j'y suis assez mal vu. Je n'ai pris aucune part à ce qu'ils
appellent votre révolte; et, à cet égard, je ne saurais être inquiété;
mais, outre que mon nom sent un peu le roussi, mon père ayant fait
scandale en son temps, le fait seul que je suis élève du conventionnel
David, ma façon de vivre qui n'a rien d'un san-fédiste, mes vêtements et
jusqu'à l'air de mon visage, tout est pour me signaler à la police. Ici,
comme à Naples, vous le savez, celui-là est mal noté qui supprime la
perruque poudrée, la culotte, les souliers à boucles, et s'habille et se
coiffe à la française. Mes cheveux à la Titus sont d'un libéralisme
outré, ma barbe est libre penseuse, mes bottes sont révolutionnaires.
J'aurais déjà eu maille à partir avec le hideux Scarpia si je ne m'étais
avisé d'une ruse...

ANGELOTTI.--Qui est?...

MARIO.--J'ai sollicité du chapitre de cette église l'autorisation de
peindre ce mur-là gratuitement.

ANGELOTTI.--Oh! ils ont accepté?

MARIO.--Vous pensez!... Ce pieux dévouement a conjuré l'orage, et
peut-être lui devrai-je ma sécurité jusqu'au départ de Floria pour
Venise où elle est engagée la saison prochaine. Là, du moins, nous
pourrons nous aimer sans crainte.

ANGELOTTI.--Et plus librement, sans doute...

MARIO.--Oh! ma foi, nous n'en faisons pas mystère. Quand elle n'est pas
chez moi, au palais Cavaradossi, c'est moi qui suis chez elle. Ici même,
elle vient me retrouver en plein jour, et vous l'auriez déjà entendue
frapper à cette porte si elle n'était à quelque répétition pour le
concert de ce soir. Cela se trouve bien, du reste...

ANGELOTTI.--Pourquoi?

MARIO.--Sa présence contrarierait nos projets!...

ANGELOTTI.--Bon; vous en seriez quitte pour lui dire qui je suis...

MARIO.--Oh! que non pas!... Et que je ne suis pas pour associer les
femmes à ces sortes d'aventures!...

ANGELOTTI.--Même celle-là qui vous est si dévouée?

MARIO.--Même celle-là!... Son concours nous est inutile, n'est-ce
pas?... Biffons l'inutile. Si petit que soit le risque à lui parler, il
est moindre encore à ne lui rien dire, et nous supprimons du coup les
questions, les inquiétudes, la fièvre, les nerfs, etc... surtout sa
mauvaise humeur à me voir protéger un scélérat tel que vous. Car, pour
elle, royaliste, vous n'êtes rien de mieux!... Et puis, supposons la
fuite impossible; que votre séjour à Rome se prolonge; un mot maladroit
peut tout perdre. Pensez surtout qu'elle est dévote, que le
confessionnal est un terrible confident, et que la seule femme vraiment
discrète est celle qui ne sait rien... et encore!...

=On frappe au dehors.=

FLORIA, =dehors=.--Mario!

MARIO.--C'est elle! =(Haut)= Oui! Oui! =(A Angelotti.)= Cachez-vous!...
J'abrégerai sa visite s'il le faut...

=Angelotti se réfugie dans la chapelle.=

FLORIA, =frappant toujours.=--Mais ouvre donc!...

MARIO, =saisissant sa palette et ses pinceaux.=--Mais attends... Je
viens!... Je viens!

=Il tire les verrous et ouvre.=


Scène IV

MARIO, FLORIA


FLORIA, =entrant avec une gerbe de fleurs.=--Voilà des cérémonies pour
m'ouvrir!...

MARIO, =un pinceau dans les dents.=--Tu ne me donnes pas le temps de
descendre.

FLORIA, =regardant partout d'un air soupçonneux.=--Tu tires donc les
verrous à présent?

MARIO.--Oui, le père Eusèbe aime mieux cela.

FLORIA.--Le petit n'est pas là?...

MARIO. =nettoyant ses pinceaux.=--Non, je lui ai donné congé... =(Floria
remonte subitement vers le fond.)= Qu'est-ce que tu regardes?

FLORIA,--A qui donc parlais-tu?...

MARIO.--Moi!... Je ne parlais pas!... Je fredonnais... Tu m'as entendu
fredonner...

FLORIA.--Parler!... Tu faisais comme cela, ch... ch... ch... ch...

MARIO.--Quelle folie!... Qui veux-tu qui soit ici à cette heure?...

FLORIA.--Est-ce qu'on sait?... Quelque vieille dévote amoureuse de toi.

MARIO.--Oh!... Déjà?... Une scène par cette chaleur... Attends au moins
la fraîcheur du soir... =(Il lui prend les mains et les baise
tendrement.)= Quelle moisson de fleurs!

FLORIA.--Pour la Madone... J'ai tant à me faire pardonner.

MARIO, =continuant.=--Par exemple?...

FLORIA.--Par exemple ce que tu fais là.

MARIO.--Où est le mal?...

FLORIA.--Oh! si, sous ses yeux... =(Baissant la voix.)= Laisse-moi au
moins la saluer avant...

MARIO, =de même, l'imitant.=--Oh! c'est trop juste...

=Floria remonte vers le pilier où est la Madone, dépose ses fleurs dans
la vasque et s'agenouille, le dos tourné à la rampe. Mario en profite
pour échanger un signe d'intelligence avec Angelotti qu'on entrevoit une
seconde derrière la grille.=

FLORIA, =redescendant et lui rendant ses mains, plus à l'aise, à haute
voix.=--Voilà qui est fait!

MARIO, =baisant les doigts.=--Alors, je peux?... Elle permet!...

FLORIA, =très convaincue.=--Oui... Ah! je suis bien contrariée, va.

MARIO.--Parce que?...

FLORIA.--Nous ne nous verrons plus jusqu'à demain.

MARIO.--Pourquoi?

FLORIA.--Cette fête!...

MARIO.--Au Palais Farnèse?...

FLORIA.--Oui... Il y a concert, et tu penses bien que j'y ai la plus
grosse part.

MARIO.--Bon, mais après?...

FLORIA.--Il y à bal.

MARIO.--Et il faut que tu danses?

FLORIA.--Non!... Mais que je soupe... La reine m'a fait dire par le duc
d'Aseoli qu'elle me verrait avec plaisir à la, place qui m'est réservée.

MARIO.--Quelle faveur!

FLORIA.--Oh! oui... Elle est très bonne pour moi. Or, on ne soupera
qu'au petit jour, et nous ne nous verrons pas avant midi.

MARIO, =légèrement=.--En effet!...

FLORIA.--Tu en prends facilement ton parti...

MARIO.--Ah! par exemple...

FLORIA.--Mais oui. C'est drôle!... Vous acceptez cela, avec Une
philosophie!

MARIO.--Dis que je me résigne...

FLORIA.--Oh! les hommes!... Ah! j'ai bien tort de vous tant aimer,--et
surtout de vous le laisser voir.

MARIO, =reprenant sa palette.=--Oh!

FLORIA, =regardant son tableau.=--Qu'est-ce que c'est encore que cette
femme-là?

MARIO, =cherchant derrière lui.=--Cette femme?

FLORIA.--Là, là, sur le mur?

MARIO.--Ah! la blonde?

FLORIA.--Non!... La rousse?

MARIO.--C'est Marie-Magdeleine!... Comment la trouves-tu?

FLORIA.--Trop jolie.

MARIO.--Trop?

FLORIA.--Je n'aime pas que vous fassiez les femmes si jolies!

MARIO.--Si tu es jalouse aussi des femmes que je peins!

FLORIA.--C'est que je sais bien ce qui se passe entre elles et vous!

MARIO, =riant=--Ah! bon!... Et qu'est-ce qu'il se passe?...

FLORIA.--Vous n'avez pas plutôt fait deux grands yeux à cette créature
que vous vous dites: «Ah! les beaux yeux!» Et une petite bouche! «Oh! la
jolie bouche!... On y mordrait!» Tant qu'à la fin, c'est elle que vous
admirez, elle que vous aimez, et ce n'est plus moi!...

MARIO, =riant tout en travaillant.=--Ah! bien!

FLORIA.--Et puis, avec quoi fabriquez-vous ces créatures-là? Avec vos
souvenirs... ou vos désirs!... Des yeux que vous avez beaucoup
regardés... Des lèvres qui vous ont dit: «Je t'aime!» Ou à qui vous
voudriez le faire dire!... A qui peuvent-ils bien être ces
cheveux-là,--et ces yeux d'un bleu?... Oh! je les connais sûrement!...
Je les ai certainement vus quelque part!

=Tout en parlant elle est montée sur l'échafaudage.=

MARIO, =de même.=--C'est probable!...

FLORIA, =vivement.=--Ah! c'est donc une vraie femme... Elle existe?...

MARIO.--Cherche!

FLORIA.--J'y suis!... L'Attavanti!...

MARIO.--Oui!... T'y voilà!

FLORIA.--Tu la connais donc?... Tu la vois donc?... Où la vois-tu?...
Chez elle!... Ici!... Chez toi!... Ne mens pas.

MARIO.--Mais...

FLORIA.--Mais parlez donc, répondez donc!

MARIO.--Laisse-moi parler!... Je l'ai vue ici, une seule fois, hier, par
hasard?

FLORIA.--Oh! _par hasard_!... fait hasard est admirable!

MARIO.--Par hasard!... Elle est entrée tandis que j'étais à peindre;
elle s'est agenouillée là, comme toi. A fait sa prière, comme toi. Et,
avec ses grands yeux de pervenche levés au ciel... et ses beaux cheveux
blonds!...

FLORIA.--Ses _beaux_ cheveux, c'est bien cela!...

MARIO, =continuant tranquillement.=--Dorés encore par le soleil couchant,
elle était si parfaitement la Madeleine rêvée qu'en trois coups de
pinceau je l'ai fixée là, sans qu'elle s'en soit doutée et que je lui
aie même adressé la parole.

FLORIA.--Et pourquoi cette femme, je vous prie, et pas moi?... Je ne
ferais pas une Madeleine aussi dorée qu'elle?

MARIO, =gaiement.=--Ah! bien là, franchement, tu n'as pas l'air d'une
sainte, surtout en ce moment.

FLORIA.--Et elle donc?... Ah! elle est bonne la marquise, avec son
auréole!... Une farceuse qui trompe son mari et se promène partout avec
son amant!...

MARIO.--Pardon!... Ce n'est pas mi amant; mais un sigisbée, accepté
comme tel, par tout le monde, et par le mari lui-même... Donc, il n'est
pas trompé.

FLORIA.--Eh bien, je n'ai pas de mari, moi, ni de sigisbée!... J'ai un
amant que j'aime uniquement et qui est tout pour moi. C'est plus
honnête...

MARIO, =tendrement=.--Aussi, je t'adore!

FLORIA.--Cette effrontée qui vient là poser tout exprès!

MARIO.--Allons, allons, tu en folle. Laissons la marquise.

FLORIA.--Si elle ne ferait pas mieux de convertir son scélérat de frère.

MARIO.--Oh! scélérat!

FLORIA.--Oh! naturellement, tu le défendras... Un ennemi de Dieu, du roi
et du pape!... Un démagogue, un athée!

MARIO, =jetant un coup d'oeil vers Angelotti, par-dessus l'épaule de
Floria.=--Oh! là! là!

FLORIA, =assise sur la dernière marche.=--Oui, oh!
Oui. Oh! tu plaisantes... Mais c'est bien cela qui me désole. C'est que
tu aies de si mauvais sentiments, avec, un si bon coeur. Un homme qui
lit Voltaire!... Et cet autre encore! dont tu m'as donné un-livre, une
horreur!...

MARIO.--La _Nouvelle Héloïse_?

FLORIA.--Le père Caraffa, mon confesseur, à qui j'en ai parlé, m'a dit:
«Mon enfant, brûlez vite ce livre infâme, ou c'est lui qui vous
brûlera!»

MARIO, =vivement.=--Et tu l'as brûlé?...

FLORIA.--Non!

MARIO.--Ah! tant mieux. J'y tiens. Un cadeau de Rousseau à mon père.

FLORIA.--Et je l'ai lu!... Et il ne me brûle pas du tout ce livre, mais
là, pas du tout!...

MARIO, =s'asseyant près d'elle sur l'échafaudage, les jambes
pendantes.=--Parbleu!

FLORIA.--Des bavards, ces gens-là!... Ils parlent tout le temps et ne
s'aiment jamais!

MARIO.--Alors, le père Caraffa se mêle aussi de tes lectures?

FLORIA.--Naturellement, quand je lui avoue mes péchés.

MARIO.--Et les miens!

FLORIA.--Ce sont les mêmes!... Et, à ce propos, si tu savais ce qu'il
m'a dit de toi!...

MARIO.--Oh! je m'en doute bien... Je suis un sans-culotte, et un buveur
de sang!

FLORIA.--Ah! surtout un impie,--et j'en suis assez malheureuse. Ce n'est
pas faute de prier Dieu de toute mon âme pour le salut de la tienne.

MARIO, =la serrant contre lui.=--Pauvre bon petit coeur.

FLORIA.--D'autant que le Padre me l'a formellement déclaré: notre
liaison est abominable.

MARIO.--Oh!

FLORIA.--Abominable!... Je l'entends encore: «Mon enfant, si vous voulez
que le ciel l'excuse, faites qu'elle profite à la conversion de votre
ami. Ramenez à nous cette brebis égarée et Dieu fermera les yeux sur
votre faute. L'amour sacré purifiera l'amour profane. Et d'abord obtenez
de lui qu'il sacrifie cet insigne révolutionnaire qu'il étale
effrontément par les rues avec des airs de défi!...»

MARIO.--Quel insigne?...

FLORIA.--Tes moustaches.

MARIO.--Oh!...

FLORIA, =avec douleur.=--Ah! je? lui avais bien promis de te les faire
couper!

MARIO.--Tu n'en as pas soufflé mot.

FLORIA, =de même.=--Jamais!

MARIO.--Pourquoi?

FLORIA.--C'est horrible à dire... Elles te vont si bien!

MARIO.--Ah! Alors!...

FLORIA.--...je t'ai aimé tout de suite comme cela. Je ne peux pas me
faire à l'idée de t'aimer autrement, avec un menton ras, comme celui du
père Caraffa!... Seulement, voilà bien le châtiment... Je n'ose plus me
confesser et lui avouer que les moustaches sont toujours là, parce que
j'ai plaisir à les fréquenter. Car alors, il me défendrait de
t'aimer!... Je lui répondrais!... Dieu sait ce que je lui répondrais...
Un vrai scandale!... Mais mon compte est bon, va!... Je suis en état
constant de péché mortel, et si je venais à mourir subitement...

MARIO.--L'enfer!

FLORIA.--Encore si c'était avec toi!...

MARIO.--Bon, qui sait!...

FLORIA, =rassurée.=--Oui, je crois que ça s'arrangera tout de même...

MARIO.--Mais oui!... va...

FLORIA.--Grâce à la Madone, je suis très bien avec la Madone!

MARIO.--Ah! alors, continuons!

=On frappe à la porte.=

FLORIA.--Chut!...

MARIO.--Quoi?

FLORIA.--On a frappé.

LUCIANA, =dehors.=--Madame, madame!

FLORIA, =descendant.=--C'est ma femme de chambre... C'est toi, Luciana?

LUCIANA.--Oui, madame.

FLORIA, =à Mario.=--Ouvre.

=Mario ouvre.=



Scène V

LES MÊMES, LUCIANA


FLORIA.--Qu'est-ce que c'est?... Quoi!

LUCIANA.--Une lettre que l'on vient d'apporter à la maison de la part du
maestro.

=Elle cherche la lettre sur elle.=

FLORIA.--Paisiello? Dieu, que c'est agaçant de ne pas être un moment
tranquille. =(Mario, pendant ce temps, fait à Angelotti un signe de
patience.)= Allons, donne donc? Dépêche-toi!

LUCIANA.--La voici!

FLORIA.--Qu'est-ce qu'il me veut encore, ce vieux fou? =(Lisant.)= _Divine
Tosca. Son Excellence monsieur le duc d'Aseoli me communique une
nouvelle qui vous comblera de joie. Sa Majesté vient de recevoir une
lettre du général Mêlas qui lui annonce que, le 14 courant, il a livré
bataille à l'armée française commandée par le général Bonaparte, dans la
plaine de Marengo, près d'Alexandrie_...

MARIO, =vivement.=--Ah! donne, je t'en prie... =(Il prend la lettre et lit
de façon à être entendu par Angelotti.)= ..._Le combat commencé à l'aube
s'est prolongé avec un grand acharnement jusqu'à trois heures de
l'après-midi et s'est terminé par la déroute complète de l'armée
française... C'est une victoire éclatante pour nos armes_... =(Il repasse
la lettre à Floria.)= Tiens, achève.

=Il va s'asseoir, attristé, à gauche.=

FLORIA, =reprenant la lecture.=--..._En conséquence, Sa Majesté vient
d'ordonner des prières d'actions de grâces dans toutes les églises. Et
j'ai pensé qu'il était de notre devoir de nous associer à cette joie
patriotique... L'excès même de mon enthousiasme échauffant ma verve, je
viens d'improviser une cantate en l'honneur de cette victoire..._

MARIO.--Charlatan! Il veut rentrer en grâce et faire oublier sa
Marseillaise parthénopéenne!

FLORIA, =continuant.=--_...Ai-je besoin d'ajouter, diva, que cette
improvisation ne peut avoir quelque mérite que si vous lui prêtez, ce
soir, au Palais-Farnèse, l'appui de votre prestigieux talent?... Les
choeurs et l'orchestre sont convoqués. On n'attend plus que vous. Une
bonne répétition nous suffira avant l'heure du souper. Venez sans
retard, je vous en prie, et vous comblerez de joie le plus ardent, le
plus dévoué, le plus! et cætera! Vieux singe, va..._

Le diable l'emporte avec sa cantate!

MARIO, =vivement.=--Ah! tu ne peux pas refuser!

FLORIA.--Eh! non... Pour la reine!... Mais comme c'est gai de te laisser
là pour aller répéter sa cantate!... Qu'est-ce que tu vas faire sans
moi?

=Elle s'apprête à partir.=

MARIO.--Je travaillerai jusqu'à la nuit.

FLORIA.--Et après?

MARIO.--J'irai souper et coucher à la villa.

FLORIA.--C'est cela, oui!... Et demain matin?

MARIO.--Demain matin, tu me verras à midi.

FLORIA.--Pourquoi si tard?

MARIO.--Pour te laisser dormir.

FLORIA.--Je n'ai pas besoin de dormir tant que ça! Je veux que tu me
réveilles.

MARIO.--C'est convenu. Allons, à demain.

FLORIA, =prête à partir, s'arrêtant.=--Attends!...

MARIO.--Quoi?

FLORIA, =montrant, le tableau.=--Oh! je t'en prie! Fais-lui des yeux
noirs... Cela t'est bien égal, n'est-ce pas? Elle sera tout aussi
Madeleine avec des yeux noirs...

MARIO.--Mon Dieu, si tu y tiens?

FLORIA.--Oui, j'y tiens beaucoup. Comme cela tu ne penseras plus à
l'Attavanti.

MARIO.--Alors, c'est promis...

FLORIA, =l'embrassant.=--Tiens! Je t'adore!

MARIO,--Oh! devant la Madone!

FLORIA.--Oh! Elle est si bonne... Elle ne m'en veut pas... A demain,
trésor adoré!

MARIO.--A demain, amour.

=Floria sort avec Luciana.=


Scène VI

MARIO, ANGELOTTI

=Angelotti sort de, la chapelle dès que la porte est refermée et les
verrous tirés.=


MARIO.--Ah! mon ami, quelle nouvelle!... Cette bataille?

ANGELOTTI.--Hélas! oui! Ceci nous achève!...

MARIO.--Enfin, pensons à vous... On va rouvrir l'église avant l'heure
pour les prières ordonnées... Toute la ville doit être en émoi... Si
nous en profitions pour sortir de la ville avant la fermeture des
portes?...

ANGELOTTI.--Sans attendre Trebelli, soit!

MARIO.--Alors...

=Coup de canon au lointain.=

ANGELOTTI, =saisi.=--Ah!

MARIO.--Le signal!... On sait votre évasion!...

ANGELOTTI.--Attendez!... C'est peut-être une salve pour cette victoire.

=Ils prêtent l'oreille.=

MARIO.--Non!... Vous voyez!... Plus rien!... Un seul coup. C'est bien
votre fuite que l'on signale!... Il n'y a plus à rester ici... Coûte que
coûte, partons... Vite à ce déguisement... Dès que vous serez prêt,
sortez par l'autre grille, dans l'ombre, faites le tour de l'église par
ce côté... Moi, je gagnerai par l'autre la grande porte où je vous
attendrai, et nous sortirons audacieusement, c'est le mieux!... Allez,
allez... Voici le sacristain, et vite, le danger nous talonne!

=Angelotti rentre dans la chapelle dont il ferme la grille et où il
disparaît. Mario saute sur son estrade.=


Scène VII

MARIO, EUSEBE, puis GENNARINO


EUSÈBE, =paraissant par la gauche, au fond, ses clefs à la main, et
allant rouvrir les verrous à droite.=--Votre Excellence a entendu?

MARIO.--Quoi?

EUSÈBE.--Le coup de canon!

MARIO, =indifféremment.=--Ah! oui, n'est-ce pas pour fêter cette victoire?

EUSÈBE.--Non! Non! C'est quelque jacobin qui se sera évadé du château
Saint-Ange...

MARIO, =de même.=--Peut-être...

GENNARINO, =entrant vivement par la droite, essoufflé.= Sûrement,
Excellence!... Angelotti s'est enfui!

EUSÈBE.--Ah! la canaille!

GENNARINO.--On crie sa fuite par les rues et le signalement avec
promesse de mille piastres pour qui le livrera; et, pour qui lui donnera
asile, la potence.

EUSÈBE,--C'est trop peu!...

GENNARINO.--Un porte-clefs, son complice, a été dénoncé par un voiturier
avec qui il faisait prix, c'est ainsi qu'on a tout découvert!

MARIO.--Et ce porte-clefs est arrêté?

GENNARINO.--Oui, Excellence.

MARIO, =descendant=.--Il a parlé?

GENNARINO.--Oh! sûrement... On l'a mis à la question.

EUSÈBE.--C'est trop peu!...

MARIO, =vivement=.--Ma voiture est là?

=Il désigne la droite.=

GENNARINO.--Oui, Excellence, avec Fabio.

MARIO, =prenant son chapeau.=--Dis à Fabio de faire le tour et d'aller
m'attendre sur la place, devant la grande porte... Après quoi tu
viendras tout mettre en ordre. Allons, vivement, dépêche-toi!

GENNARINO.--Oui, Excellence!

=Il sort en tournant par la droite. Les cierges s'allument au fond et l'on
commence à voir de tous côtés les fidèles, hommes et femmes.=

EUSÈBE, =allant allumer les cierges devant la Madone.=--Alors, Votre
Excellence a déjà entendu parler de cette victoire de Marengo?

MARIO, =anxieux, regardant du côté de la grille.=--Oui!

EUSÈBE, =même jeu, lui tournant le dos et riant.= Joseph est rossé... Ah!
Ah! Qu'est-ce qui a sur les doigts?... C'est Joseph!...

MARIO, =même jeu.=--Joseph?...

EUSÈBE.--Oui... oui... le Bonaparte en carton... Ah! Ah! Celui qui
franchit les Alpes avec ses canons!... Farceur, va! C'est à se
tordre!...

=Angelotti paraît vaguement, ouvrant l'autre grille et disparaissant dans
l'ombre.=

MARIO, =à lui-même.=--Enfin!...

EUSÈBE.--Vous dites?...

MARIO.--Rien! =(L'attirant à lui pour détourner son attention.)= Tenez,
père Eusèbe, merci et bonsoir!...

=Il s'en va vivement par le fond, à gauche.=

EUSÈBE.--Il est vexé tout de même, le jacobin!... Trois Pauli! =(Faisant
la grimace.)= C'est trop peu!

=Chants d'église, au fond, très affaiblis, et prières.=

EUSEBE, SCARPIA, SCHIARRONE AGENTS.


Scène VIII

GENNARINO

=Ils entrent par la droite, sur les chants très étouffés qui
s'interrompent et reprennent par intervalles pendant la scène.=


SCARPIA, =après être entré, en silence, et avoir jeté un coup d'oeil, à
mi-voix.=--Gardez toutes les portes! Visitez l'église et faites votre
besogne, sans trop éveiller l'attention. =(Quatre agents remontent
lentement et disparaissent par les deux côtés du fond. Au sacristain qui
descend et le reconnaissant salue jusqu'à terre.)= Viens ça, bonhomme. Tu
es le sacristain?

EUSÈBE, =tremblant.=--Oui, Excellence.

SCARPIA.--Un criminel, évadé du château Saint-Ange, a passé la nuit dans
cette église; il peut y être encore.

EUSÈBE, =tremblant.=--Ah! mon Dieu! Ici!

SCARPIA.--Où est la chapelle des Angelotti?

EUSÈBE.--De ce côté, Excellence. La voici.

SCARPIA, =à Schiarrone.=--Voyez... =(Schiarrone et un agent entrent dans la
chapelle. Murmures de prières au fond. Schiarrone reparaît.)= Eh bien?...

SCHIARRONE.--Personne, Excellence. La chapelle est vide.

SCARPIA.--Trop tard. L'homme s'est enfui au coup de canon. Aucune trace
de son passage?

SCHIARRONE, =montrant dans les mains de l'autre agent les objets
désignés.=--Pardon, Excellence. Divers objets de toilette. Un miroir, des
ciseaux, des rasoirs... et des cheveux à terre.

SCARPIA.--Est-ce tout?

SCHIARRONE.--Oui, Excellence. =(L'autre agent reparaît avec un éventail.)=
Oh! non... Un éventail.

SCARPIA.--Donnez. Ceci faisait partie de la toilette. =(Il ouvre
l'éventail.)= Une couronne de marquise. C'est bien cela... l'éventail de
l'Attavanti qu'il aura oublié dans sa hâte, ou jugé superflu... Rien
autre de tel?... Aucun ajustement de femme?

SCHIARRONE.--Aucun, Excellence.

SCARPIA.--C'est donc bien sous ce déguisement qu'il s'est enfui. Mais
où?... Qui peut lui venir en aide?... =(A Eusèbe.)= Bonhomme! Tu n'as rien
remarqué de particulier autour de cette chapelle?

EUSÈBE.--Rien, Excellence... Ni avant, ni après l'ouverture des portes.

SCARPIA.--Ah! tu as fermé l'église?

EUSÈBE.--Comme à l'ordinaire.

SCARPIA.--A clefs, bien entendu?

EUSÈBE.--Sauf cette porte, quelqu'un restant à l'intérieur.

SCARPIA..--Et qui donc?

EUSÈBE.--Le peintre qui travaille à ce tableau.

SCARPIA,--Et ce peintre s'appelle?

EUSÈBE.--Cavaradossi.

SCARPIA.--Allons donc!... Nous brûlons... Ah! le chevalier
Cavaradossi!... Un libéral, comme monsieur son père... =(En ce moment
Gennarino, qui, depuis son retour, a tout rangé sur l'échafaudage,
traverse avec le panier pour sortir.)= Que porte cet enfant?...

GENNARINO.--Excellence, c'est le panier où je mets tous les jours le
goûter de mon maître.

SCARPIA.--Il est vide.

GENNARINO.--Comme Votre Excellence peut voir.

SCARPIA.--Ton maître fait si grand honneur à tes provisions?

GENNARINO.--Oh! Jamais, Excellence... C'est bien la première fois. Le
vin, c'est toujours père Eusèbe qui le boit.

EUSÈBE, =protestant.=--Si l'on peut!...

SCARPIA.--Silence. =(Il fait signe au petit de s'éloigner.)= Cela suffit
et me paraît fort clair!... =(A Eusèbe.)= Le chevalier était ici à ton
retour?

EUSÈBE.--Oui, Excellence, il part à l'instant!

SCARPIA.--Tu l'as vu seul?

EUSÈBE.--Comme toujours, quand il travaille, sauf visites de certaine
dame.

SCARPIA.--La Tosca?

EUSÈBE.--Et, sans doute, elle est venue tantôt, si j'en crois ces fleurs
qui n'étaient pas là à mon départ.

SCARPIA.--Oui, la Tosca est fidèle à l'Eglise et
au roi. Ce n'est pas elle qui trahirait!... Toutefois, nous la
surveillerons. =(Les agents reparaissent. Prélude des orgues qui ne cesse
plus.)= Eh bien, Calometti?

L'AGENT.--Rien, Excellence.

SCARPIA.--Aucune personne suspecte?

L'AGENT.--Aucune.

SCARPIA.--Nous l'avons manqué de quelques minutes!... C'est assez, pour
l'instant!... Messieurs, allons rendre grâce au dieu des armées qui nous
a donné la victoire!... Et prions la sainte Madone... =(Il se courbe
devant elle.)= de bénir nos efforts dans cette autre guerre que nous
faisons à l'impiété!...

=Il met un genou à terre. Tous font comme lui. Le chant des orgues éclate
avec toutes les voix chantant le _Te Deum_.=


RIDEAU



ACTE II

_Une grande salle au palais Farnèse. Au fond, trois fenêtres sur balcon,
dominant la place illuminée. A gauche et à droite, troisième plan,
portes latérales, deuxième plan à droite, estrade des musiciens, à
gauche, glace, et, en avant, estrade et siège pour la reine. Premier
plan, à droite et à gauche, portes. A droite, canapé. Toute la scène est
occupée par des tables de jeux, avec joueurs des deux sexes. Invités
debout, allant et venant, au fond._

TREVILHAC, CAPREOLA, LE MARQUIS.


Scène première

ATTAVANTI, TRIVULCE

=Dès le lever, menuet, musique d'orchestre, dans les salons lointains.
Attavanti et Trivulce sont en vue, à une table de jeu. Trévilhac et
Capréola entrent par la gauche premier plan, et, causant, viennent
s'asseoir à gauche sur le fauteuil et la chaise gauche premier plan:
pendant toute la scène, mouvement des joueurs, rires étouffés, bruits
de jetons, etc. Les joueurs se déplacent, se remplacent. De nouveaux
venus entrent, saluant, vont et viennent; agitation constante et
bourdonnement de voix.=


CAPRÉOLA, =entrant avec des programmes de satin à la main et continuant
une conversation commencée dans la coulisse.=--Et alors, monsieur?...

TRÉVILHAC.--Et alors, monsieur, mon père, qui ne se faisait pas illusion
sur la capacité du feu roi Louis XVI, me dit, un jour: «Cela se gâte...»
mon ami, allons-nous-en!...

CAPRÉOLA, =après lui avoir fait signe de s'asseoir sur le fauteuil, à
gauche.=--Et Votre Excellence a émigré?...

TRÉVILHAC, =s'assied. Capréola, après lui, s'assied sur la chaise.=--Et
mon Excellence a émigré, et, depuis dix ans, nous errons de ville en
ville, Pétersbourg, Londres ou Vienne; mais tout cela ne fait pas
oublier la France, et mon cher Paris me manque bien.

CAPRÉOLA.--On ne doit pas y être gai, ce soir, à Paris?

TRÉVILHAC.--Aussi, ce propre à rien de Bonaparte, qui va se faire battre
par votre Mêlas.

CAPRÉOLA.--Plaignez-vous!... Cette victoire-là vous rendra peut-être
votre patrie.

TRÉVILHAC.--Eh, oui! mais le moyen de se réjouir comme proscrit, en
enrageant comme Français!

CAPRÉOLA.--Enfin, votre exil ne sera plus maintenant de longue durée et
nous aviserons à vous faire patienter jusqu'à la paix. Vous arrivez
bien, du reste. La présence de Sa Majesté la reine Caroline donne à la
ville quelque animation... Et la venue prochaine de Sa Sainteté sera le
signal de grandes répouissances. Enfin Rome a de quoi vous distraire,
et, pourvu qu'on ne se mêle ni de politique, ni de religion, la liberté
y est complète.

TRÉVILHAC.--Je n'y suis que depuis trois jours, et la vie m'y paraît
fort aimable.

CAPRÉOLA.--Une grande bonhomie, monsieur, surtout dans les rapports de
la galanterie.

=Trévilhac regardant la table de milieu où les joueurs choisissent les
cartes sur les genoux des dames, leurs partenaires, et les posent, sur
La table où les cartes circulent.=

TRÉVILHAC.--Oui-da!... Je vois ici, par exemple, un jeu de cartes on ne
peut plus affriolant.

CAPRÉOLA.--Ce groupe?...

TRÉVILHAC.--De jeunes dames si court-vêtues et de petits monsignori si
coquets. Comment appelez-vous, monsieur, ce jeu badin où les cavaliers
cueillent les cartes sur les genoux des dames?

CAPRÉOLA.--Le minchiate, inventé dit-on par Michel-Ange.

TRÉVILHAC.--Je ne l'aurais jamais cru si folâtre.

CAPRÉOLA, =se levant à la vue de la princesse qui descend entourée de
dames, saluée par les joueurs qui se lèvent à son passage et rendent les
saluts.=--Votre Excellence désire-t-elle que je la présente à la
princesse Orlonia, dame de la reine.

TRÉVILHAC, =debout.=--Comment donc, je vous en prie.

CAPRÉOLA, =à la princesse, après l'avoir saluée.=--Monsieur le vicomte de
Trévilhac, émigré français.

LA PRINCESSE.--Soyez à Rome le bienvenu, monsieur. Son Excellence
a-t-elle été présentée à la reine?

TRÉVILHAC.--Ce matin même, princesse, et Sa Majesté a daigné me convier
à cette fête, à laquelle je suis bien forcé de prendre part, comme
royaliste, mais sans plaisir patriotique, je vous prie de le croire.

LA PRINCESSE, =regardant le programme sur satin blanc que lui a remis
Capréola.=--Ah! Paisiello nous promet une cantate.

CAPRÉOLA.--Chantée par la Tosca.

=Il remet un programme à Trévilhac.=

LA PRINCESSE.--Votre Excellence a-t-elle entendu la Tosca?

TRÉVILHAC.--Pas encore, madame. J'arrive à peine.

LA PRINCESSE.--Vous aurez là, monsieur, un vrai régal d'amateur. La
Tosca est une artiste incomparable.

=Capréola causant avec les dames remonte à la table du milieu.=

TRÉVILHAC, =désignant le marquis Attavanti qui cause et rit bruyamment
debout, à une table de droite, derrière un joueur.=--Pardon, princesse,
excusez ma curiosité. Quel est, je vous prie, ce personnage, dont le
ventre a tant d'importance?

LA PRINCESSE.--Monsieur, c'est le mari de la plus jolie femme de Rome.

TRÉVILHAC.--Il en a bien l'air. Et ce gentilhomme de bonne mine qui lui
parle?

LA PRINCESSE.--Le vicomte Trivulce; c'est le cavalier servant de sa
femme, autrement dit, son «sigisbée...»

TRÉVILHAC.--Son amant?

LA PRINCESSE.--Oh! pardon, cela diffère. =(A Attavanti qui descend à
eux.)= N'est-Ce pas, marquis?

ATTAVANTI.--Princesse?

LA PRINCESSE.--J'explique à M. de Trévilhac, qui est Français,
=(Salutations.)= qu'entre le sigisbée et l'amant il y a une différence...

ATTAVANTI, =avec complaisance à Trévilhac, tandis que la princesse
remonte.=--Oh! Considérable! L'amant est vin larron d'honneur introduit
frauduleusement, dans le ménage. Le sigisbée est un galant officiel,
dûment autorisé à faire sa cour, avec mesure et discrétion.

TRÉVILHAC.--Vous excuserez, monsieur le marquis, un nouveau débarqué,
très ignorant de vos moeurs italiennes.

ATTAVANTI, =assis dans le fauteuil.=--Et c'est ici leur supériorité,
monsieur. Nous avons constaté que, dans tout ménage, la femme ne se
prive pas volontiers d'un galant qui lui rende des soins assidus.

TRÉVILHAC, =assis sur la chaise.=--Ma petite expérience m'avait déjà
fourni les mêmes conclusions.

ATTAVANTI.--Dès lors, pourquoi lutter contre un fait qui s'impose? Ne
vaut-il pas mieux l'accepter, pour le rendre inoffensif, et même en
tirer quelque avantage?

TRÉVILHAC.--Eh! oui-da...

ATTAVANTI.--Laisser à la femme le choix de ce galant, c'est courir le
risque qu'elle donné la préférence à quelque bellâtre sans relations et
sans influence. Choisissons-le nous-mêmes, riche et bien apparenté; ce
n'est plus qu'agrément et profit pour tout le monde.

TRÉVILHAC.--Admirablement raisonné.

ATTAVANTI.--C'est ainsi, monsieur, que l'usages s'est établi parmi nous,
quand nous marions une fille de condition, de choisir dans son entourage
un cavalier servant qui, fasse honneur à la famille par son crédit,
plaisir, à madame par ses façons d'être... Les parents des nouveaux
époux se réunissent à cet effet. On passe en revue les candidats. On
pèse les mérites respectifs. La jeune épouse consulté dit son petit
mot!... «Le cousin un tel lui sourirait assez!» Examinons le cousin!...
Il est discuté, élu! Le mari court à lui, les bras ouverts; toute la
famille lui donne l'accolade, et, de ce jour, monsieur, il est aux
ordres de madame, qu'il accompagne à l'église, à l'Opéra, aux
conversations!... Et nul ne songe à s'en étonner. Ce qui serait vraiment
choquant, c'est qu'elle y parût au bras de son mari!

TRÉVILHAC.--Mais c'est charmant, monsieur, tout à fait charmant!

LA PRINCESSE, =redescendant, au marquis.=--Ne verrons-nous pas, ce soir,
la marquise? Je l'ai cherchée vainement.

ATTAVANTI.--Eh! sans doute. Je m'en suis étonné moi-même. Elle n'est
pas à Rome, paraît-il!

LA PRINCESSE.--Ah! Bah!

ATTAVANTI.--Oui... Trivulce vient de me l'apprendre. =(Appelant Trivulce
qui a cédé sa place à la table de jeu.)= Trivulce!

TRIVULCE, =descendant, entre le marquis et la princesse.=--Marquis...

ATTAVANTI.--Dites à madame, je vous prie, ce que vous savez de la
marquise.

TRIVULCE.--La marquise, princesse, est à Frascati.

LA PRINCESSE.--Un jour de fête?

TRIVULCE.--Votre Excellence n'ignore pas' l'évasion de son frère?

LA PRINCESSE.--Certes.

TRIVULCE.--La marquise a pensé que, dans de telles circonstances, il
n'était pas décent à elle de paraître ici, ce soir, et m'a chargé
d'offrir à la reine des excuses que Sa Majesté a bien voulu agréer.

ATTAVANTI.--Sa Majesté est trop bonne. C'est précisément par sa présence
que la marquise devait protester contre l'insolente évasion de monsieur
son frère, afin de bien établir qu'elle n'y est pour rien... ni moi non
plus; moi surtout.

LA PRINCESSE.--Personne ne le croira, marquis!...

TRIVULCE.--On vous connaît trop!

ATTAVANTI.--Je l'espère!... Mais si Trivulce faisait son devoir, il
irait de ce pas à Frascati, et ramènerait la marquise cette nuit même,
pour qu'elle parût au moins au souper.

TRIVULCE.--Ma foi, marquis, tentez-le vous-même, car, pour moi, je n'y
réussirais pas.

ATTAVANTI.--C'est donc, mon cher, que vous n'avez sur ma femme aucun
empire, et c'est bien ridicule, vous en conviendrez!...

=Il lui tourne le dos, et Trivulce s'éloigne un peu honteux. La princesse
s'assied sur ce canapé, entourée de courtisans.=

TRÉVILHAC, =à mi-voix, à Capréola descendu à gauche.= Comme discussion de
ménage, on ne trouvera pas mieux!

UN MONSIGNOR, =qui joue à la table du milieu, à Attavanti.=--Eh bien,
marquis, voici de glorieuses nouvelles.

ATTAVANTI, =allant à lui, à l'adresse de tous, qui
l'écoutent.=--Admirables, monsignor!... Du reste, de toutes parts!...
Ainsi, je reçois des lettres de Naples... on ne peut plus
satisfaisantes. La terre de labour est absolument pacifiée par le
colonel Pezza.

TRÉVILHAC.--Pardon... le colonel?...

CAPRÉOLA.--Pezza.

ATTAVANTI, =avec complaisance.=--Autrement dit Fra Diavolo!

=Les joueurs de milieu se dispersent.=

TRÉVILHAC.--Le bandit?

ATTAVANTI.--Ah! Oui!... Jadis, il a eu quelques petites affaires. Mais
cela est oublié!... Et, avec ses honnêtes brigands, il a rendu de tels
services à la cause royale, que Sa Majesté l'a fait colonel, baron, et
lui a donné le cordon de Saint-Georges.

TRÉVILHAC, =à lui-même.=--Ce n'est pas celui-là que je lui aurais donné.

ATTAVANTI, =gagnant la droite.=--Très bonnes nouvelles également de Sa
Majesté qui a pêche un esturgeon de grosseur fabuleuse.

TOUS, =avec satisfaction.=--Ah!

ATTAVANTI.--...De lady Hamilton, plus en beauté que jamais... et de
l'amiral Nelson, en ce moment à Malte, que les Anglais occupent
provisoirement.

TRÉVILHAC.--Si vous attendez qu'ils vous le rendent!...

ATTAVANTI, =assis à la table de milieu, abandonnée par les joueurs.=--En
somme, la guerre est finie!... Joubert tué, Macdonald disparu, Masséna
terrassé, Bonaparte en miettes, Moreau dans une position
épouvantable!... =(Il indique un champ de bataille sur la table, entourée
par les joueurs.)= M. de Mêlas va le prendre en flanc, M. de Kray va le
prendre en tête, M. de Reuss va le prendre en queue!... Avant quinze
jours, nous aurons culbuté les Français dans le Rhin.

TRÉVILHAC, =agacé, entre ses dents.=--Culbuté, culbuté!... On ne culbute
pas les Français comme cela.

=Mouvement de surprise.=

ATTAVANTI.--Plaît-il?

TRÉVILHAC. =à haute voix.=--Ne dirait-on pas que Monsieur n'a qu'à sortir
son ventre pour que les Français détalent comme des lapins.

ATTAVANTI.--Permettez!

TRÉVILHAC.--Mais non, monsieur, précisément... Je ne permets pas!

=Il lui tourne le dos et remonte par la gauche.=

ATTAVANTI, =ahuri, debout.=--Moi qui croyais lui faire plaisir!

TOUS.--Oui!

ATTAVANTI.--Ces Français sont tous fous!


Scène II

LES MÊMES, SCARPIA, puis SCHIARRONE


LA PRINCESSE.--Voici M. le régent.

=L'Orchestre, dans la coulisse, joue une gavotte. Scarpia entre par la
gauche, premier plan, s'avance, est salué, et saluant.=

LA PRINCESSE, =debout, à Scarpia, qui vient lui baiser la main.=--Rien
encore d'Angelotti?...

SCARPIA.--Rien!

ATTAVANTI.--Tant pis!

TRIVULCE, =à la princesse.=--Princesse, êtes-vous des nôtres, pour le
pharaon?

LA PRINCESSE.--Volontiers!

=Ils remontent à la table de jeu au milieu d'autres joueurs, et Scarpia
reste seul à l'avant-scène. Les autres personnages se groupent au fond
causant assis et debout avec les dames. D'autres vont sur le balcon.=

SCHIARRONE, =entré depuis quelque temps et mis très élégamment, bas, à
l'oreille du baron en le saluant.=--Monsieur le baron...

SCARPIA, =à mi-voix.=--Ah! C'est toi, Schiarrone!

=(Il s'assied à gauche dans le fauteuil. Schiarrone de même, sur la
chaise.)= Eh bien?...

SCHIARRONE, =bas=.--Eh bien, monsieur le baron, buisson creux.

SCARPIA.--Ah!...

SCHIARRONE.--Nos hommes ont cerné le palais Cavaradossi... Le chevalier
n'a pas donné signe de vie. Impatienté, j'ai donné l'ordre à Tibaldi
d'escalader le mur du jardin et de pénétrer dans la maison dont les
portes et les fenêtres sont ouvertes. Il a tout visité, de la cave au
grenier. Néant.

SCARPIA.--Il est en compagnie de l'autre... c'est évident. Mais où? La
valetaille ne lui connaît pas d'autre logis?

SCHIARRONE.--Aucun!... Le chevalier s'absente, souvent, des journées,
des nuits entières. Mais, sans jamais dire où il va. C'est un ruse qui
se sait suspect et se méfie.

SCARPIA.--Oui, comme le renard, il a plusieures gîtes... Et la Tosca?

SCHIARRONE.--Rien non plus de ce côté. La Tosca est rentrée chez elle,
après sa répétition, a soupé seule, s'est mise à sa toilette et vient
d'arriver au palais. Dans tout cela, pas ombre de Cavaradossi.

SCARPIA.--Et l'Attavanti?

SCHIARRONE.--La surveillance de sa maison n'a rien donné non plus. La
marquise est à Frascati.

SCARPIA.--Je le sais, mais j'espérais que, l'affaire étant manquée de ce
côté, un avis secret la ramènerait à Rome, qu'elle ferait acte de
présence ce soir au palais, pour détourner les soupçons, et que, par
l'intimidation, la menace, et, au pis aller, son arrestation...

SCHIARRONE, =surpris.=--La marquise?

SCARPIA.--Et pourquoi pas? Sa complicité est assez prouvée par
l'éventail!

SCHIARRONE.--M. le marquis est si bien en cour...

SCARPIA.--...Qu'il n'aurait garde de se compromettre en intervenant pour
sa femme: mais ce sont là paroles inutiles, puisque la marquise est
absente.

SCHIARRONE.--M. le baron croit vraiment la Tosca étrangère à tout ceci?

SCARPIA.--Que sais-je?... Cet homme est bien fin pour mettre une femme
dans sa confidence, celle-là surtout qui est des nôtres... Nous allons
bien voir, du reste, car la voici... =(il se lève.)= Nos hommes Sont en
bas?

SCHIARRONE, =debout.=--Oui. Excellence.

SCARPIA.--Qu'ils y restent!... Et toujours à ma portée!

=Ici la musique cesse. Schiarrone sort par la gauche.=


Scène III

LES MÊMES, FLORIA

=Elle entre en grande toilette par la seconde porte à droite, entourée de
galants et donnant sa main à baiser à Capréola, Trivulce, Attavanti et à
tous les petits monsignori qui se disputent cet honneur.=


ATTAVANTI.--Ah! Voici la charmante, l'exquise, la divine!

CAPRÉOLA.--On ne sait jamais, diva, quel plaisir est le plus grand: de
vous voir ou de vous entendre.

FLORIA, =gaiement, descendant.=--Ainsi, jugez, quand on a les deux à la
fois... =(Sans y prendre garde, donnant tantôt la main droite à baiser,
tantôt la gauche, elle tend l'une machinalement à Trévilhac qui s'en
empare et la baise si longuement, qu'elle s'étonne et se retourne et le
regarde, surprise de ne pas le connaître.)= Ah! Pardon, un inconnu, il y
a maldonne.

TRÉVILHAC.--Alors, signora, coup nul... Recommençons!...

=Il réitère.=

FLORIA, =riant.=--Français, n'est-ce pas? Cela se voit!

TRÉVILHAC.--A l'accent?...

FLORIA, =de même.=--Des baisers, oui.

CAPRÉOLA.--M. le chevalier de Trévilhac, que j'ai l'honneur de vous
présenter.

FLORIA, =riant.=--Il est bien temps! =(Tout en descendant, elle arrive à
Scarpia qui, silencieusement, lui baise la main.)= Ah! bonjour, baron...
Eh bien! Et votre fugitif?

SCARPIA.--Son sort, vous intéresse?

FLORIA.--Eh! oui, le pauvre!

SCARPIA.--Un criminel d'Etat! Vous plaignez ce misérable?.

FLORIA.--Oh! ma foi, baron, un homme qui fuit, la potence n'est plus un
misérable!... C'est un malheureux.

SCARPIA.--Et s'il frappait à votre porte, vous l'ouvririez?

FLORIA.--Oh! tout de suite.

SCARPIA, =toujours souriant.=--Savez-vous que VOUS y joueriez cette jolie
tête?...

FLORIA.--Raison de plus!... =(Elle se détourne.)= Ah! bonsoir, princesse.

=Elle continue à parler bas, à rire, etc., avec d'autres empressées. Les
domestiques reportent au fond les sièges qui sont à gauche de la grande
table pour préparer l'entrée de la reine.=

SCARPIA, =seul à l'avant-scène, la suivant des yeux.=--Est-ce ignorance,
ou bravade?

UN HUISSIER DE LA CHAMBRE, au fond à droite, a voix très
haute.--Messieurs, la reine!


Scène IV

LES MÊMES, MARIE-CAROLINE, DIEGO NASELLI, PRINCE D'ARAGON, LE GENERAL
FROELICH, OFFICIERS ANGLAIS, NAPOLITAINS, AUTRICHIENS, LE DUC D'ASCOLI,
PAISIELLO, CARDINAUX, MONSIGNORI, MUSICIENS, CHORISTES, etc.

=Tandis que les domestiques enlèvent la table et les sièges devant
l'estrade, et les emportent dans la coulisse par le fond, tous les
joueurs se lèvent et s'effacent pour faire place à la reine qui entre
par la seconde porte de gauche, et descend, suivie à deux pas de
distance par le prince d'Aragon et le général Froelich. La reine
descend, saluée par tous, et s'arrête devant Floria qui lui fait une
grande révérence, tandis que le prince d'Aragon remet un programme à la
reine.=


MARIE-CAROLINE.--Bonjour, ma chère. Etes-vous en voix, ce soir?

FLORIA.--Je ferai en sorte que Votre Majesté ne soit pas trop mécontente
de son humble servante.

MARIE-CAROLINE.--Est-ce réussi, au moins, cette cantate?

FLORIA.--Je crois que Votre Majesté en sera satisfaite.

MARIE-CAROLINE.--Paisiello a bien des sottises à se faire pardonner.

=Paisiello, à droite, à l'écart, reste très humble sous les regards
tournés vers lui.=

FLORIA.--Je puis assurer à Votre Majesté qu'il est encore plus repentant
que coupable.

MARIE-CAROLINE.--Bon, ma chère, ne parlez pas; mais chantez pour lui;
cela suffira peut-être. =(Elle se détourne. Paisiello remonte, enchanté.
La reine, à Attavanti.)= Bonsoir, marquis!... =(Apercevant Scarpia.)= Ah!
C'est toi, Scarpia!... =(Elle descend un peu, et se trouve isolée avec
lui, à l'avant-scène; les autres se retirent par discrétion.)= Eh bien,
quelles nouvelles d'Angelotti?

=Le prince d'Aragon et Trivulce, à droite, avec la Tosca.=

SCARPIA.--Bien de positif, encore, madame, sinon qu'il n'a pas dû
quitter Rome.

MARIE-CAROLINE.--Prends garde que cette aventure ne te soit fatale. Tu
as bien des ennemis.

SCARPIA.--Les mêmes que Votre Majesté!

MARIE-CAROLINE.--Et ces gens-là font courir de mauvais bruits sur ton
compte!

SCARPIA.--J'arrête journellement ceux qui calomnient la reine.

MARIE-CAROLINE.--On constate qu'Angelotti, enfermé depuis un an, n'a
réussi à s'échapper que huit jours après ta venue.

SCARPIA.--On m'accuserait?...

MARIE-CAROLINE.--Sa soeur est riche et belle!

SCARPIA.--Votre Majesté me croit coupable?...

MARIE-CAROLINE.--Ta réponse est facile.... Trouve Angelotti!

SCARPIA.--Oh! cette nuit même...

MARIE-CAROLINE.--Tant mieux pour toi, car j'aurais bien du mal à
conjurer la mauvaise humeur du roi.

=Elle se détourne. On entend de grands cris sur la place; ritournelle de
la saltarelle.=

LE PRINCE D'ARAGON.--Votre Majesté ne donnera-t-elle pas à ce bon peuple
la joie de lui témoigner son adoration?

MARIE-CAROLINE.--Oui, certes! Les braves gens!

=Choeur et orchestre sur le place, jouant la salterelle. Les acclamations
redoublent. La reine remonte vers la fenêtre du milieu, à droite de la
grande table, suivie de son entourage, et s'avance sur le balcon. Autres
personnages en scène se portent vers les deux autres fenêtres. A la vue
de la reine, les vivats ne cessent plus, ainsi que les chants. Le balcon
est envahi par les assistants.=

LA FOULE, =après avoir crié:= «Vive la reine!»--Angelotti!...
Angelotti!... A mort!...

TRÉVILHAC, =à Capréola=.--Que disent-ils?

MARIE-CAROLINE, =sur le seuil de la fenêtre du milieu, se tournant vers
Scarpia, seul au milieu de la scène.=--Tu entends, Scarpia! Ils demandent
la tête d'Angelotti.

SCARPIA, =froidement.=--Oui, Majesté!

LA FOULE.--Scarpia! A mort, Scarpia!

MARIE-CAROLINE, =même jeu.=--Et la tienne.

=On rit.=

SCARPIA, =de même, regardant fièrement le groupe formé à gauche par
Capréola, Trivulce, et autres qui ricanent.=--Naturellement, la canaille
romaine serait la plus hideuse des canailles, s'il n'y avait pas la
canaille napolitaine! =(«Vive la reine! Vive la reine!» Musique et
choeurs sur la place. Les cris s'apaisent. Seule la musique continue.
Scarpia redescend seul devant la table. Tous écoutant au fond, debout ou
assis, la tête tournée vers la place.)= Allons, si Angelotti se dérobe,
c'est la disgrâce prochaine, et ces courtisans qui la flairent font déjà
gorge chaude à mes dépens. Ce n'est pas cette femme que je redoute, mais
l'autre, l'Hamilton, qui veut qu'Angelotti soit pendu et qui ne me
pardonnera jamais sa proie qui lui échappe. Un mot de cette Anglaise qui
mène tout là-bas, et c'est fait de moi. =(Il descend au fauteuil où il
s'assied.)= Voyons, du calme! Que faire? Arrêter Cavaradossi demain, dès
qu'il affectera de se faire voir? Et après? Angelotti sera déjà loin.
C'est avant l'ouverture des portes, qu'il me faut ces deux hommes... Et
comment?... J'ai beau chercher. Je ne vois toujours que cette femme qui
ne sait rien ou qui ne voudra rien dire. =(Il regarde la Tosca en ce
moment à la balustrade des musiciens, où elle cause avec Paisiello, un
morceau de musique à la main, déchiffrant.)= Du moins, contre l'autre,
l'Attavanti, j'avais une arme: cet éventail, mais ici... Ici? =(Il
s'arrête frappé d'une idée subite.)= Pourquoi pas la même? Voyons donc!
Voyons donc! Une femme très amoureuse, très passionnée!... Avec un
mouchoir, Jago a fait bien du chemin... Ou elle sait et je lui fais tout
dire, ou elle ignore... Et, pardieu, c'est elle qui trouvera, elle
trouvera pour nous! =(Fin de la saltarelle.)= Quel policier vaut une femme
jalouse? =(Debout.)=...Allons, allons, j'y suis, cette fois... Et, à la
bonne heure, je me retrouve!

=Pendant ce temps, Floria est venue s'asseoir sur le canapé à droite de
la scène, son morceau de musique à la main, et Scarpia a traversé la
scène, allant à elle derrière le canapé, par un détour. Orchestre dans
les salons lointains jouant l'andante en _sol_ majeur de la symphonie de
Haydn en _ré_ majeur.=


Scène V

FLORIA, SCARPIA, PERSONNAGES, AU FOND.


SCARPIA, =accoudé sur le canapé derrière Floria, prenant sa main sur le
bras du canapé et la serrant doucement dans ses deux mains, en
souriant.=--Savez-vous bien, signora, que je pourrais mettre les menottes
à cette jolie main-là et vous envoyer au château Saint-Ange?

FLORIA, =tranquillement, occupée de son papier, sans retirer sa
main.=--M'arrêter?

SCARPIA, =de même.=--Oui-da?

FLORIA, =de même.=--Pourquoi?

SCARPIA.--Pour étalage de couleurs séditieuses.

FLORIA, =de même.=--Ma robe?

SCARPIA.--Ce bracelet!... Rubis, diamants et saphirs. Tricolore, tout
bonnement!

FLORIA, =vivement, retirant son bras.=--Ah! C'est vrai!... Si la reine le
voit!...

SCARPIA.--Quelle plaisanterie! Nul que moi n'y prendra garde. Vous êtes
trop connue pour votre dévouement à l'église et au roi... =(il s'assied
près d'elle.).= malheureusement!

FLORIA.--Comment! Malheureusement?

SCARPIA, =galamment.=--Eh oui! J'aurais plaisir à vous avoir pour
prisonnière.

FLORIA, =gaiement.=--Dans un cachot?

SCARPIA, =de même.=--Et sous triples verrous, pour vous empêcher de fuir.

FLORIA.--Et la torture aussi, peut-être?

SCARPIA.--Jusqu'à ce que vous m'aimiez.

FLORIA, =reprenant son papier.=--Si vous n'avez que ce moyen-là!

SCARPIA.--Bon; les femmes ne détestent pas un peu de violence.

FLORIA.--C'est qu'en vérité on fait courir d'assez vilains bruits sur ce
qui se passe là-bas, avec les femmes.

=Elle revient à son papier de musique.=

SCARPIA, =souriant.=--Bah! Que ne dit-on pas? Ce vieux château paye
aujourd'hui pour ses fredaines d'autrefois. C'est au souvenir des Borgia
qu'il doit cette méchante renommée. Est-ce que c'est vraiment bien,
cette cantate de Paisiello?

FLORIA, =même jeu.=--Peuh! Il aurait aussi bien fait de donner cela à la
Romanelli.

SCARPIA.--Et de ne pas vous troubler si mal à propos dans vos dévotions
à l'église Saint-Andréa.

FLORIA, =tournant les feuillets.=--Ah! Vous savez?...

SCARPIA.--Oh! par profession, je sais tout.

FLORIA, =de même.=--Il n'y a pas grand mérite à cela: je ne me cache
guère.

SCARPIA, =riant.=--C'est vrai! Il est donc bien charmant, ce Français.

FLORIA.--Français?... Il est Romain.

SCARPIA.--Oh! si peu, je veux dire par ses opinions... Comment, bien
pensante comme vous l'êtes, pouvez-vous échanger trois mots avec ce
voltairien sans, lui arracher les yeux.

FLORIA.--C'est que c'est trois mots-là sont: je t'aime!

SCARPIA.--A la bonne heure... Mais on n'aime pas tout le temps?...

FLORIA.--Mais si.

SCARPIA.--Enfin, vous causez bien un peu, dans l'intervalle. Et, avec
ses idées révolutionnaires...

FLORIA.--Bah! L'amour songe bien à cela. Vous savez la réponse de la
Venotti au roi qui lui reprochait d'aimer un sans-culotte. «Ah! ma foi,
sire, naturellement, l'amour!»

SCARPIA.--Oui, mais vous savez la suite. Trois jours après, son
républicain la plantait là. Moralité: ne pas croire à celui qui,
lui-même, ne croit à rien. Athée en religion, athée en amour: cela se
tient.

FLORIA.--Ah! bien, vous êtes loin de compte.

Il est pour moi d'une dévotion...

SCARPIA.--En êtes-vous bien sûre?

FLORIA, =le regardant, vaguement inquiète.=--Oui, j'en suis sûre. Pourquoi
dites-vous cela?

SCARPIA.--Eh! mon Dieu!

FLORIA, =de même.=--Vous savez quelque chose. Quoi! Qu'est-ce que vous
savez?... Mais, parlez donc, voyons!

SCARPIA.--Mais non. Rien, rien! Diamine!... Quelle vivacité! Un doute,
rien de plus; scepticisme professionnel. Mais, d'honneur, je ne sais
rien. Allons, c'est entendu; le chevalier vous adore. Il est fidèle, et
je le crois sans peine: cela lui est bien facile.

FLORIA, =rassurée à demi seulement.=--A la bonne heure.

SCARPIA, =tirant l'éventail.=--Je suis même tellement convaincu, que je
n'hésite plus à vous remettre cet objet.

=Fin de l'andante.=

FLORIA.--Cet éventail?

SCARPIA.--Oui, le hasard m'a conduit tantôt à Saint-Andréa; le chevalier
venait de partir.

FLORIA, =vivement.=--A quelle heure?

SCARPIA.--Vers complies.

FLORIA, =saisie.=--Il devait travailler jusqu'à la nuit!

SCARPIA.--Enfin, il était absent et, comme par curiosité, j'examinais
son travail, j'ai vu cet éventail oublié sur son escabeau et, de peur
qu'il ne fût dérobé, je l'ai pris pour vous le rendre.

FLORIA, =saisie.=--Sur son escabeau!...

SCARPIA.--Oui! J'hésitais à vous le restituer; car enfin... Mais vous
êtes tellement sûre de lui... Eh! mon Dieu, signera, qu'avez-vous?

FLORIA, =qui a ouvert l'éventail.=--Mais cet éventail n'est pas à moi!

SCARPIA.--Est-ce possible!

FLORIA, =regardant l'éventail.=--Mais non! non, non!...

SCARPIA.--Ah! maladroit! Qu'ai-je fait?

FLORIA, =même jeu.=--A qui peut-il être? A qui? Une couronne de
marquise!...

SCARPIA.--En effet! Comment ce détail m'a-t-il échappé?

FLORIA, =debout.=--Marquise!... L'Attavanti!

SCARPIA, =feignant la surprise.=--Hein?

FLORIA.--C'est l'Attavanti!

SCARPIA.--Pourquoi elle?

FLORIA.--Oh! pourquoi?... C'est elle! Oh! c'est elle!... Je la devine!
Je la sens, là, sous mes doigts! Elle sera venue après mon départ! comme
hier!

SCARPIA.--Ah! Hier?...

FLORIA.--...Ou plutôt, non! elle était là, à mon arrivée... elle s'est
cachée... Et ces retards à m'ouvrir, ces chuchotements!... Son embarras
à lui... sa hâte de me voir partir! Ah! maudite!... Elle était là qui me
voyait, m'écoutait!... Et, quand je suis sortie... elle s'est jetée dans
ses bras, riant de moi!...

SCARPIA.--Oh!

FLORIA.--...De moi!... Avec lui... Dans ses bras!... Ah! Ruffiane, je
t'arracherai le coeur!

SCARPIA, =debout.=--Etes-vous bien sûre?... Et si vous vous trompiez?

FLORIA.--Je me trompe? Vous allez voir si je me trompe... =(Appelant le
marquis.)= Marquis!...

ATTAVANTI.--Signora!

FLORIA.--Deux mots, je vous prie.

ATTAVANTI.--Quatre, et que ce soit un ordre, diva, pour me donner la
joie de vous obéir!

FLORIA.--Un renseignement seulement! Connaissez-vous cet éventail?

ATTAVANTI, =regardant avec son binocle.=--Cet éventail? Pas du tout.

FLORIA.--Il a été perdu dans une église et, comme il porte une couronne
de marquise, on a pensé que, peut-être, il appartenait...

ATTAVANTI.--A ma femme?

FLORIA.--Précisément!

ATTAVANTI.--Oh! mais, pardon, alors, ce n'est pas à moi qu'il faut
demander cela. =(Appelant.)= Trivulce!

TRIVULCE, =descendant.=--Marquis!

ATTAVANTI.--Dites-moi, mon cher, reconnaissez-vous cet éventail comme
appartenant à ma femme?

TRIVULCE.--Parfaitement!

FLORIA.--Ah!

ATTAVANTI.--Vous voyez!... Oh! lui ne peut pas s'y tromper.

SCARPIA.--Vous êtes sûr?

TRIVULCE.--Très sûr! J'ai commandé moi-même la couronne de perles chez
Costa.

ATTAVANTI.--Oh! alors...

TRIVULCE.--C'est tout?

ATTAVANTI.--C'est tout, pour vous, cher ami, merci. =(Trivulce remonte.)=
Quant à moi, signera...

FLORIA.--Vous, marquis, vous demanderez à votre femme de ma part:
Comment son éventail se trouve chez mon amant.

ATTAVANTI.--Impossible! Trivulce qui fait si bonne garde!

FLORIA.--Oh! Ce n'est pas avec lui que je m'expliquerai; c'est avec
elle.

ATTAVANTI.--La marquise?

FLORIA.--Oui. Où est-elle, votre femme, que je lui casse son éventail
sur-la figure?

=Elle gagne la gauche, en remontant, pour chercher la marquise parmi les
dames qui sont au fond.=

ATTAVANTI, =lui barrant le passage.=--Ah!

SCARPIA, =de même.=--Vous ne ferez pas cela!

FLORIA.--En plein bal!

ATTAVANTI.--Devant là reine?

FLORIA.--Ah! la reine!... Elle a des amants, la reine! Elle me
comprendra!

ATTAVANTI.--Bon Dieu!

SCARPIA.--Taisez-vous!

ATTAVANTI, =tranquille.=--Rien à craindre, du reste! La marquise n'est pas
là.

=Il remonte vers la droite pour s'éloigner.=

FLORIA, =vivement.=--Elle n'est pas là?

ATTAVANTI.--Non! elle est partie pour Frascati.

FLORIA, =à gauche, avant-scène.=--Ah! Frascati! Elle a fait croire!... Oh!
Je comprends. Elle est avec lui! L'infâme!...

ATTAVANTI et SCARPIA.--Avec lui!

FLORIA.--Oui, oui, ils sont là-bas! Pour souper ensemble et pour y
passer la unit.

SCARPIA, =vivement, allant à elle.=--Là-bas?

FLORIA.--Oui!

SCARPIA.--Et où... là-bas?

FLORIA, =passant devant lui.=--Ah! je vais vous le dire, n'est-ce-pas,
pour que-vous les préveniez?

SCARPIA.--Mais non! Je vous jure...

FLORIA.--Allons donc! La police n'a rien à voir là dedans... La
police!... C'est moi, la police, et j'y cours.

=Elle veut remonter vers le fond à droite.=

SCARPIA, =remontant vivement pour lui barrer le passage.=--Et le concert?

ATTAVANTI, =même jeu, près de Scarpia.=--La cantate?

FLORIA.--Ah! Je m'en moque pas mal de la cantate!

SCARPIA.--Mais c'est impossible!

ATTAVANTI.--Quel scandale!

FLORIA, =redescendant pour gagner la première porte à droite.=--C'est
encore ça qui m'est égal, le scandale!

ATTAVANTI.--Mais, diva!...

SCARPIA.--La reine!...

FLORIA.--Dites à la reine que je suis malade, enrouée; que je ne peux
pas chanter! Dites ce que vous voudrez. Bonsoir!...

=Elle passe devant le canapé pour gagner la sortie à droite.=

SCARPIA, =la devançant vivement de ce côté en passant derrière le
canapé.=--Mais c'est insensé!

ATTAVANTI.--Elle n'en croira rien!

FLORIA.--Alors, dites-lui que mon amant me trompe! Elle comprendra!...

SCARPIA.--Tosca! Au nom du ciel!...

FLORIA, =prête à sortir par la droite.=--Laissez-moi!...

SCARPIA, =lui barrant le passage devant la porte.=--Alors, pardon! Ce
n'est plus l'ami qui parle, mais le régent de police. Je vous arrête.

FLORIA,--Vous?

SCARPIA.--Mon Dieu, oui!

FLORIA.--Et vous m'empêcherez?... Vous ferez cela? Vous, complice de la
femme de cet imbécile!

ATTAVANTI.--Hein?...

SCARPIA.--Je ferai mon devoir, en vous obligeant à faire le vôtre, qui
est de chanter...

FLORIA.--Mais, je ne peux pas! J'ai bien envie, je suis bien en état de
chanter! Est-ce que je peux chanter?

SCARPIA.--Mal ou bien, peu importe! mais la cantate, s'il vous plaît, la
cantate!

FLORIA.--Ah! Dieu!

SCARPIA.--Et après, sur mon honneur, je vous permets de sortir... je
vous y aide!

FLORIA, =vivement.=--C'est promis?

SCARPIA.--Je le jure!

FLORIA, =prenant son cahier de musique sur le canapé.=--Alors, vite! Tout
de suite! Commençons!...

SCARPIA.--Doucement!

FLORIA.--Ah! Coquine!... Et lui!... Ah! Dieu, me tromper ainsi! Est-ce
possible?... Mon Dieu, est-ce possible!

=Elle tombe assise et pleure.=

SCARPIA, =derrière le dossier du canapé.=--Allons, diva, courage!
Remettez-vous.

FLORIA, =assise, de même, essuyant ses yeux.=--Où en sont-ils
maintenant?... Dieu le sait! Ils soupent!...

SCARPIA.--Peut-être!

FLORIA.--Ils ont fini?... Vous croyez qu'ils ont fini de souper?

SCARPIA.--C'est probable!...

FLORIA.--Et je suis là... moi, tandis...

SCARPIA, =apercevant la reine qui reparaît au fond, sur le balcon.=--La
reine!... Allons... patience, c'est l'affaire d'un petit quart d'heure!

FLORIA.--Mais c'est long, un quart d'heure! C'est très long!

=Elle se lève à la vue de la reine. Les musiciens s'installent à leurs
pupitres.=

PAISIELLO, =à Floria qui est toujours devant le canapé.=--Vous êtes prête,
diva?

FLORIA.--Oui, oui, je suis prête! Dépêchons, dépêchons!

=Les musiciens accordent leurs instruments.=

PAISIELLO.--_Si_ naturel, n'est-ce pas?

FLORIA.--Non, bémol!...

PAISIELLO.--Oh!

FLORIA, =violemment.=--Bémol!

PAISIELLO, =retournant à ses musiciens.=--Bémol! Bémol!

=On enlève le canapé par la droite, premier plan. Reprise sur la place de
la saltarelle avec choeurs, et, cette fois, fanfare. A la première
attaque de l'air, les domestiques ont rapidement pris tous les sièges
reportés au fond, peu à peu par les assistants eux-mêmes, et les placent
en ligne, sur deux rangs, faisant face au public, devant la fenêtre du
milieu et celle de droite, pour que les dames y prennent place. Un
intervalle est laissé entre le mur du fond et les chaises pour les
courtisans, officiers, etc. Tandis que la table du milieu, enlevée
vivement, est emportée par le premier plan à gauche, ainsi que le
fauteuil. La scène est donc absolument vide. Il ne reste plus que le
canapé à droite. Le trône de la reine, un tabouret devant le trône,
contre le mur, destiné au prince d'Aragon, et un autre tabouret, de
l'autre côté, pour Froelich. La reine entre en scène par la fenêtre de
gauche, trouvant devant elle le chemin libre, et suivie par tous les
assistants qui se rangent, les femmes sur deux rangs debout, devant les
chaises du fond; les hommes derrière les dames: Paisiello restant en
scène, hors de la barrière, ainsi que la Tosca et Scarpia. Les
choristes, entrés par la porte du troisième plan de droite, se groupent
devant cette porte. La reine, après quelques mots échangés avec le
prince d'Aragon et Froelich, monte sur l'estrade. Ces mouvements sont
exécutés vivement, mais sans confusion. Pendant tout le temps que dure
le choeur et la saltarelle, à la dernière mesure, tout le monde doit
être en place. Attavanti, Trivulce, Trévilhac, Capréola, au premier plan
à gauche. On ferme les fenêtres.=

FLORIA, =à mi-voix.=--Allons, finira-t-elle par s'asseoir, cette reine?

SCARPIA.--Plus bas, de grâce!

=La reine s'assied. Toutes les dames font comme elle. Le prince d'Aragon
et Froelich prennent place sur leurs tabourets. Capréola s'incline
devant la reine, qui fait un signe de consentement, et s'avançant vers
Paisiello.=

FLORIA, =de même.=--Enfin, ce n'est pas malheureux!

CAPRÉOLA, =à Paisiello.=--Monsieur, vous pouvez commencer.

PAISIELLO, =très agité.=--Oui, Excellence!... =(A l'orchestre.)= Allons,
messieurs!

=Derrière Floria, à son oreille.=

FLORIA.--Oui!

PAISIELLO.--Largo! Largo!

FLORIA.--Tu m'ennuies!

PAISIELLO.--Oui, charmante. =(A Scarpia.)= Elle a ses nerfs!

SCARPIA, =souriant, à droite, devant l'estrade.=--Un peu.

PAISIELLO.--A nous, messieurs!

=Il remonte aux musiciens, frappe sur le pupitre et attaque
l'introduction. Floria remonte et, se plaçant en face de la reine, lui
fait une grande révérence et s'apprête à chanter. Au même instant, et
pendant les premiers accords, un aide de camp entre par la gauche,
premier plan. Capréola va à lui et, après l'avoir entendu, dit un mot au
prince d'Aragon qui parle bas à la reine tandis que Capréola remonte
devant le trône en attendant les ordres. Sur un signe de la reine, il se
dirige vers Paisiello et tout haut.=

CAPRÉOLA.--Doucement, messieurs! Suspendez, s'il vous plaît.

PAISIELLO, =effaré.=--Basta! basta!

=La musique s'arrête court, Scarpia va vivement a Capréola qui lui dit
tout bas: «C'est une lettre du général Mêlas!»=

FLORIA.--Qu'est-ce encore?

SCARPIA, =à Floria.=--Un courrier! Une lettre du général Mêlas.

=Pendant ce temps, l'aide de camp remet la lettre du prince d'Aragon qui
se lève et, s'inclinant, la remet à la reine.=

FLORIA, =à elle-même.=--Ah! mon Dieu! Encore un retard!... Elle ne peut
pas la lire plus tard sa lettre?

SCARPIA, =la calmant.=--D'un général victorieux!... Chut! allons...

=Floria hausse l'épaule et remonte vers Paisiello en tordant son
mouchoir. La reine se lève, tous se lèvent. Profond silence.=

MARIE-CAROLINE.--Ceci, messieurs, vient bien à point pour le
couronnement de la fête. C'est une lettre du général Mêlas qui m'envoie
de nouveaux détails sur son triomphe. =(Murmures de satisfaction.
Marie-Caroline rompant le cachet.)= Je ne veux céder à personne le
plaisir de nous faire connaître ce bulletin de victoire. Je vous le
lirai moi-même.

=Tous font un mouvement pour se rapprocher d'elle à distance
respectueuse. Vivats, acclamations, sur la place.=

ATTAVANTI, =ravi.=--Entendez-vous?

SCARPIA, =à mi-voix, au milieu.=--Ils ont vu le courrier, ils
applaudissent!

MARIE-CAROLINE, =qui, pendant ce temps, a déplié la lettre, la
lit.=--D'Alexandrie, minuit du 14 au 15 juin. =(Profond silence.)= Madame.
A la chute du jour, l'ennemi, renforcé d'une nouvelle armée, après un
combat livré dans les mêmes plaines de Marengo, pendant une grande
partie de la nuit a battu nos troupes...

=Elle retombe assise.=

TOUS, =exclamations de déception.=--Oh!

MARIE-CAROLINE, =dont la voir s'altère et faiblit à mesure qu'elle avance
dans sa lecture.=...victorieuses dans la journée. En ce moment, campés
sous les débris de notre armée... =(Murmures de déception plus grand.)= et
nous délibérons sur...

=Sa voix s'éteint, laissant glisser la lettre, elle s'évanouit dans son
fauteuil. Les femmes l'entourent vivement pour la ranimer et la cachent
au public pendant tout ce qui suit.=

SCARPIA, =s'avançant.=--Messieurs, la reine s'évanouit!... Vite... un
médecin. =(Mouvement, d'effarement. La foule pousse des cris de joie.)=
Vivat! Vivat! Victoire! Victoire!

=Les choeurs et l'orchestre reprennent sur la place la saltarelle dans un
mouvement enragé jusqu'au tomber du rideau.=

ATTAVANTI, =effrayé, gagnant le milieu.=--Imbéciles... qui
applaudissent...

TRIVULCE.--...qui crient: «Victoire!»

ATTAVANTI.--Faites-les donc taire!

=On ouvre les fenêtres, Trivulce, Capréola, etc., bousculant les chaises,
courent au balcon et font de grands gestes de silence à la foule qui
crie de plus belle.=

CAPRÉOLA, =redescendant.=--Ah! oui, ils sont lancés, à présent!

=Tout le monde se disperse. Les musiciens ramassent leurs instruments.
Paisiello va, vient, s'agite, désespéré.=

FLORIA, =sortant de ses réflexions, à Trivulce.=--Qu'est-ce que c'est,
quoi? Qu'est-ce qu'ils ont tous?

TRIVULCE.--Vous n'avez pas écouté?

FLORIA.--Non, je ne sais pas! J'étais ailleurs! Une victoire?

CAPRÉOLA.--Eh! non, Bonaparte nous à battus!...

FLORIA.--Ah! =(Ravie.)= Alors, on ne chante plus?

TRIVULCE.--Parbleu, non!

=Les musiciens disparaissent avec les choeurs.=

FLORIA, =jetant au vol son cahier de musique.=--Ah! Quelle chance!... Je
me sauve!... =(A Luciana.)= Vite! mon manteau!

=Luciana lui jette vivement sa plisse sur les épaules.=

CAPRÉOLA.--Comprend-on cet animal qui perd la bataille le matin et qui
la gagne le soir!

=Il remonte avec Trivulce.=

FLORIA.--Eh bien! Je vais faire comme lui!

=Elle sort par la droite.=

SCARPIA, =seul à gauche, à l'avant-scène, avec Schiarrone. Vivement à
Schiarrone.=--Tes hommes en voiture... La mienne, vite, et la suivre de
loin. =(A Attavanti qui cause avec Trivulce tandis que Schiarrone
s'élance dehors.)= Allons, marquis, je vous enlève!

ATTAVANTI, =surpris.=--Pour?...

SCARPIA, =lui prenant le bras.=--La chasse!... Vous comprendrez plus
tard... Dépêchons...

=Il l'entraîne par la même porte que Floria.=

TRÉVILHAC, =redescendant au fond, en riant aux éclats.=--Non! Cette
fameuse victoire qui est une défaite, c'est trop drôle!

CAPRÉOLA.--Pas pour vous!

TRÉVILHAC.--Ah! ma foi! tant pis! Je suis battu! Mais nous sommes
vainqueurs! Vive la France!

=La musique et les cris qui n'ont pas cessé redoublent sur la place,
malgré les gestes de Trivulce, Capréola et autres qui se précipitent de
nouveau sur le balcon pour les faire taire.=


RIDEAU



ACTE III

_Rez-de-chaussée d'une villa. A gauche, premier plan, très en vue, porte
d'intérieur à deux battants. Plus loin, dans l'angle formé par la
rencontre des deux murs, installation d'atelier provisoire: chevalet, la
plus grande partie du décor, au fond, est occupée par des arcades à
jours, ainsi que toute la droite du théâtre. Ces arcades ont un
soubassement, sauf au premier plan, à droite, où il y a passage, et, au
fond, vers le milieu. Elles laissent voir un portique régnant tout
autour du bâtiment et formé par des colonnes qui portent des traverses
munies d'une treille. Au delà, on aperçoit le jardin, éclairé par la
lune, des cyprès, une, fontaine Renaissance, etc. Une table à droite de
la scène et une grande milieu du fond. Chaises, fauteuils, etc. Une
colonne près de la porte._


Scène première

MARIO, ANGELOTTI, CECCHO

=Au lever du rideau, la scène est vide. Ceccho paraît le premier, au
fond, à l'entrée, portant un flambeau qu'il va poser sur lu colonne.
Mario suit Angelotti, et portant sur son bras ses vêtements de femme.=


MARIO.--Ici, respirons et réjouissons-nous. Vous êtes en sûreté!

ANGELOTTI.--Grâce à vous!

MARIO.--Et traverser Rome, sous ce déguisement, sans attirer
l'attention, même la nuit, ce n'était pas petite affaire!... Ceccho,
gardien du logis, le plus fidèle des serviteurs, est aussi le plus
habile des cuisiniers. Il va nous improviser un excellent souper. Après
quoi, dispos et lucides, nous examinerons tranquillement la marche à
suivre. =(A Ceccho.)= Ton fils est là?

CECCHO.--Oui, Excellence.

MARIO.--Dis-lui de fermer avec soin toutes les portes et d'avoir l'oeil
au guet.

=Ceccho sort.=


Scène II

MARIO, ANGELOTTI


MARIO.--Nous sommes ici, mon cher hôte, comme vous l'avez pu voir à la
clarté de la lune, entre les Thermes de Caracalla et le mausolée des
Scipions. Le séjour est bien un peu mélancolique. Ce n'est, autour de
nous, que ruines et tombeaux, tous les débris de la Rome antique; un
désert poudreux, avec quelques oasis de cultures maraîchères... Mais
cette tristesse même n'est pas sans charmes. J'aime cette solitude
peuplée de grands souvenirs, où je n'entends que les abois des chiens de
garde, le roulement des charrettes lointaines, les cloches voisines de
Saint-Sixte et Saint-Jean, et les rumeurs étouffées de la Rome vivante
qui parlent moins à ma pensée que le silence de la morte.=

ANGELOTTI.--Ceci est votre demeure?

MARIO.,--Pas précisément. J'habite au coeur même de la ville, sur la
place d'Espagne, une vieille maison qui, porte encore Je nom prétentieux
de «Palais Cavaradossi». Ceci est ma campagne, ma villa, ma _vigne_,
comme disent nos Romains. Toutefois, je n'y suis qu'à titre de
locataire, et pourtant cette habitation fut construite par un de mes
ancêtres, Luigi Cavaradossi, sur les ruines d'une villa antique. Mais
elle n'était plus aux Cavaradossi depuis bien des; années, quand,
surpris par un orage dans les Thermes de Caracalla, je vins ici chercher
un abri. Ceccho m'ouvrit la porte: vieille connaissance, il avait été au
service de mon père. Il m'apprit que la villa, dont il avait la garde,
appartenait présentement à un Anglais, chassé de Rome par la guerre, et
qu'elle était à vendre ou à louer. J'eus la curiosité de visiter ce
logis de mes aïeux. Il était, comme vous le voyez, fort habitable. Ma
première pensée fut de l'acheter; mais, je vous l'ai dit, je ne compte
pas prolonger ici un séjour dangereux. L'acquisition eut été une folie.
Il était sage, au contraire de louer, à l'écart, une habitation
charmante qui m'offrait, avec un abri contre les chaleurs de l'été, un
asile contre les tracasseries de la police. Je louai donc, séance
tenante, à la condition expresse que le marché ne serait connu que de
Ceccho, son fils et moi. Je viens ici fréquemment, mais par certains
détours, et avec clos précautions que la solitude du lieu rend presque
inutiles. Floria seule m'y accompagne. Qui donc s'aviserait de m'y
chercher, et, surtout, d'y soupçonner votre présence?... D'ailleurs,
quel rapport établir entre nous?... On ne nous a pas vus dans cette
église. Nous ayons traversé la ville sans être reconnus, ni suives; vous
n'avez rien à craindre. Enfin, mettons les choses au pis: On est sur vos
traces... On vient... On cerne la maison... Je vous sauve encore...

ANGELOTTI.--Comment?

MARIO.--Dans cette ville, qui a conquis le monde, mais sur qui, le monde
entier a pris la revanche de sa servitude... et que toutes les nations,
à tour de rôle, ont assiégée et mise à sac; dans cette Rome des
chrétiens et des barbares, des Nérons et des Borgias, de tous les
persécuteurs et de toutes les victimes, il n'est pas, vous le savez, un
vieux logis, qui n'ait son abri secret, contre le bourreau du dedans ou
l'envahisseur du dehors... =(Il se lève.)= Et cette habitation a le sien,
dont une tradition de famille m'a gardé le souvenir, =(Il va à la
porte-fenêtre de droite.)= Voyez-vous, là-bas, en pleine clarté de lune,
ces deux colonnes de marbre blanc?

ANGELOTTI.--Reliées par une traverse munie d'une poulie? Un puits, si je
ne me trompe?

MARIO.--Un vieux puits romain, entouré de cyprès; seul reste de la villa
primitive. Il était bien abandonné et comblé aux trois quarts, quand
Luigi Cavaradossi, l'ayant fait curer, retrouva au fond une eau très
pure, infiltration de la Marrana; mais, la vraie trouvaille, ce fut, à
vingt pieds sous la margelle, dans la paroi qui nous fait face, la
découverte d'une sorte de niche voûtée, si étroite à son orifice, que
l'on n'y entre qu'en rampant, puis s'élargissant assez pour qu'un homme
s'y tienne à l'aise, debout ou couché... Là, divers objets sans valeur:
poteries, bronzes... et quelques monnaies antiques... A quel esclave
fugitif, à quel proscrit le Marius ou de Scylla, à quel chrétien voué
aux bêtes, ce réduit a-t-il servi d'asile?... Cavaradossi n'eut garde de
le supprimer, et fit bien. Car, ayant poignardé un Medicis qui l'avait
traité de bâtard, et s'efforçant de gagner à cheval la porte de
Saint-Sébastien, il se vit serré de près par les archers pontificaux,...
et n'eut que le temps de se jeter dans sa vigne, de courir au puits,
d'en, saisir les cordes, de se laisser glisser jusqu'au réduit et de s'y
blottir... Les archers fouillèrent vainement la maison, les jardins, et
vinrent même puiser de l'eau pour leurs chevaux. Le puits est si étroit,
tellement assombri par les vieux cyprès qui l'entourent, l'ouverture de
la niche se dérobe si naturellement sous la traîne de longues herbes
gluantes, que Cavaradossi, de sa retraite humide, écoutait paisiblement
les malédictions et les menaces pleuvoir sur sa tête avec l'eau
débordant des seaux trop pleins... Les archers partis, il put s'évader
et fut sauvé. Cette vieille histoire et la tradition du refuge étaient
si bien oubliées que je dus révéler son existence a Ceccho. Il est
toujours là, comme suprême ressource, et j'ai tout disposé pour qu'en
cas d'alerte il puisse encore sauver un Cavaradossi, ou--c'est tout
un--l'un de ses amis!...

ANGELOTTI.--C'est-à-dire un homme que vous ne connaissiez pas ce matin
et pour qui vous vous dévouez en frère!

MARIO.--Bah! J'ai l'humeur aventureuse, et ces choses-là m'amusent...

ANGELOTTI.--Brave coeur, croyez-vous m'abuser sur le mérite de votre
action en la traitant si légèrement?... C'est votre vie, tout bonnement,
que vous jouez ici pour moi.

MARIO.--On ne fait que cela tous les jours.

ANGELOTTI.--Et qui?...

MARIO.--Le premier venu qui, pour sauver un noyé, se jette à l'eau.

ANGELOTTI.--Il n'expose que sa vie. Vous risquez l'échafaud.

MARIO.--Avec ces raisonnements-là, on ne ferait rien de bon. Laissons
cela, mon cher hôte, et ne parlons plus de mes périls, mais des vôtres.

ANGELOTTI.--Les mêmes, à présent.

MARIO.--Scarpia a mis tous ses sbires; en campagne, et il ne faut plus
songer à sortir de la ville par les portes, qui vont être surveillées
rigoureusement.

Etes-vous bon nageur?

ANGELOTTI.--Excellent!

MARIO.--Luigi Cavaradossi s'est enfui par le Tibre, à la nage, sous un
paquet d'herbes qui semblaient suivre le courant. Pourquoi ne
feriez-vous pas comme lui?

ANGELOTTI.--La chose est praticable...

MARIO.--Nous en recauserons, en soupant. En attendant, venez voir le
puits, et vous familiariser avec la manoeuvre. =(Ils vont pour sortir par
la droite. Angelotti passe le premier.)= Chut!... =(Angelotti, sur le
seuil, s'arrête. Mario traverse la scène et va écouter à la porte du
fond.)= On vient de fermer une porte, là-bas, dont Floria seule a la
clef.

ANGELOTTI.--Alors, c'est elle?

MARIO.--Oui!

ANGELOTTI.--Cela vous inquiète?

MARIO.--Un peu... A cette heure... Allez seul de ce côté, et tenez-vous
dans le jardin... Je saurai d'abord ce qui l'amène et vous appellerai,
s'il y a lieu.

=Angelotti disparaît à droite dans le jardin. Mario remonte fond milieu.=


Scène III

MARIO, FLORIA

=Floria entre brusquement par le fond, jardin, embrassant toute la scène
d'un coup d'oeil.=


MARIO, =allant à elle, et lui prenant la main, tendrement.=--Toi?

FLORIA, =le regardant bien dans les yeux.=--Moi!... Cela te gêne?

MARIO.--Cela m'inquiète... Qui t'amène?

FLORIA, =de même.=--La curiosité... Je veux la voir!

MARIO.--Qui?

FLORIA.--Ta maîtresse.

MARIO, =riant.=--Eh! bon Dieu, tu m'as fait une peur!... C'est une scène
de jalousie... Mais qui, ma maîtresse?

FLORIA, =éclatant.=--Ta drôlesse, ta marquise!...

MARIO.--Ah! toujours la marquise!...

FLORIA, =saisissant la robe.=--Et ça?... Ce n'est pas

à elle, ça?... C'est à toi?... C'est à toi?...

MARIO, =allant à elle.=--Allons, écoute-moi, et je t'expliquerai...

FLORIA, =sans l'écouter.=--Oui, elle posait encore?... Oh! mon Dieu, voilà
tout!... Elle posait, l'innocente... et pour une sainte!... toute
nue!...

MARIO, =même jeu, prenant ses deux mains.=--Si tu permets...

FLORIA, =se dégageant violemment d'une main, sans l'écouter, pour courir
à la porte de gauche.=--Vous êtes là!... Montrez-vous donc!... Vous êtes
donc bien mal faite!...

MARIO.--Floria, voyons...

FLORIA, =jetant l'éventail par terre.=--Tiens, jette-lui son éventail, à
ta coquine!... qu'elle se cache un peu!

MARIO.--Mais, tu es folle! faite! folle!

FLORIA, =dégageant ses deux mains.=--Oui, je suis folle, oui, d'aimer un
être abject, fourbe, lâche, égoïste, ingrat... Un ruffian, qui va de
cette créature à moi, de ses bras aux miens, lui arrive tout chaud de,
mes caresses, et me revient avec de sales baisers qui ont le goût d'une
autre!

MARIO.--Mais deux mots seulement!...

FLORIA, =désolée et finissant par pleurer.=--Ah! misérable! misérable!...
Et je l'adore!... Je ne vis que pour lui!... Je ne suis plus moi, je
suis lui!... Je l'ai dans l'âme, dans le coeur, dans la chair, dans les
veines!... La première effrontée me le vole, et je suis si lâche que je
l'aime encore; et je sens que j'aurai beau le détester... je' l'aimerai
toujours... Serai-je assez malheureuse...

MARIO, =doucement.=--Voyons, est-ce fini?...

FLORIA.--Ah! canaglia?

MARIO.--Veux-tu me permettre de placer un mot!... Un seulement...

=Il prend une de ses mains, qu'elle abandonne, essuyant ses yeux avec
l'autre.=

FLORIA, =amoureusement, sans lever la tête.=--Ah! canaglia!...

MARIO.--Eh bien, oui, cette robe est à la marquise.

FLORIA, =bondissant, en larmes.=--Ah! tu Vois bien!...

MARIO, =tranquillement, la faisant rasseoir.=--Mais ce n'est pas elle qui
l'a déposée là. C'est un malheureux à qui elle a servi de déguisement,
un fugitif!...

FLORIA.--Son frère?

MARIO.--Qui est là!

FLORIA.--Ah! ce n'est pas elle!... C'est Angelotti!... Son frère!... Son
frère!... =(Le prenant à bras le corps.)= Ah! que je t'aime!

MARIO.--A la bonne heure!

FLORIA, =le couvrant de baisers.=--Ah! mon amour, mon trésor, ma vie!...
=(S'arrêtant court.)= Si tu mentais?

MARIO.--Oh!

FLORIA, =vivement, lui fermant la bouche.=--Non, je te crois!...

MARIO.--Tu peux le voir!...

FLORIA.--Non, non, non, je ne veux pas!

MARIO, =toujours assis.=--Il est là-bas... Tiens, regarde.

FLORIA.--Mais puisque je te dis que je ne veux pas le voir!... Je veux
te croire comme cela, sur parole!... sans preuves!... Pour que tu
oublies mes folles idées, et sache bien qu'il n'en reste rien, rien,
rien, que plus d'amour pour toi... =(En tournant autour de lui, et sans
en avoir l'air, elle regarde dans le jardin, tout en l'embrassant.)= Oui,
c'est vrai! Je le vois!

MARIO, =riant.=--Ah! que c'est bien femme!... Et tu me pardonnes aussi,
n'est-ce pas?...

FLORIA, =avec conviction.=--Oh! oui!

MARIO, =de même.=--Toutes tes injures!... Merci!

FLORIA, =tendrement, debout, l'entourant de ses bras, par derrière.=--Non!
non! C'est moi, qui te demande pardon!... Risquer ta vie pour le salut
d'un autre, cela est si généreux à toi, et si bon... Ah! tu vaux-mieux
que moi. C'est pour cela qu'il faut être indulgent... D'ailleurs, tu ne
peux pas m'en vouloir d'être jalouse de mon bien et de t'aimer?... Car
je t'aime trop... Ah! si tu m'aimais autant...

MARIO.--Ah! bon!... Querelle-moi encore!

FLORIA, =de même.=--Oh! non!... Je suis trop heureuse!... =(Silence.)=
Est-ce qu'il va rester ici, cet homme-là?...

MARIO.--Angelotti?... Mais, toute la nuit, pour le moins. Nous tenterons
la sortie de la ville au petit jour.

FLORIA.--Alors, je reste aussi, moi.

MARIO, =debout.=--Ah! mais non!... Nous n'avons que faire de toi, dans
cette aventure.

FLORIA.--Pourtant!...

MARIO.--Non, non, tu vas retourner à cette fête.

FLORIA.--Ah! la fête!... Il est bien question de chanter!... Bonaparte
est vainqueur...

MARIO, =ravi.=--Vainqueur?...

FLORIA.--A Marengo!

MARIO.--Ah! bravo!... Alors?...

FLORIA.--Alors, la marmite est renversée, tu penses!...

MARIO.--Tu vas donc rentrer chez toi...

FLORIA.--Comme cela... tristement?

MARIO.--Oui, oui, je le veux!... Ta voiture est là?

FLORIA.--Un peu plus loin. Je voulais te surprendre!

MARIO.--Quelle imprudence!... La nuit, sur cette route déserte...

FLORIA.--Ambroise est armé!...

MARIO.--Le fils de Ceccho t'accompagnera.

FLORIA.--Et quand te reverrai-je?

MARIO.--Demain, après le départ d'Angelotti.

FLORIA.--Mon Dieu, si tu allais te faire prendre avec lui?

MARIO, =l'aidant à se rajuster.=--Mais non, sois donc tranquille... Je ne
tenterai rien que de sûr... Attends-moi dans la matinée, à la première
heure.

FLORIA.--Oh! oui, je serai si inquiète!...

MARIO, =prenant l'éventail.=--C'est donc cet éventail qui t'a mis cette
folie en tête?...

FLORIA.--Il n'y avait pas de quoi, n'est-ce pas?

MARIO.--Il était pour son frère, comme la robe.

FLORIA.--Comment le deviner?... Ne puis-je lui parler?

MARIO.--A Angelotti?... Si tu veux... =(Il se dirige vers le jardin, tout
en parlant.)= Il est là qui examine le puits en cas de surprise...

FLORIA.--Ah! oui.

MARIO.--Tu es clone retournée à l'église, après mon, départ?

FLORIA.--Non.

MARIO, =s'arrêtant.=--Non?... Eh bien, alors, comment l'éventail est-il
dans tes mains?

FLORIA.--Ah! c'est... =(Elle s'arrête, saisie par une pensée subite.)=
Ah!...

MARIO.--Qu'as-tu?

FLORIA.--Ah! mon Dieu!... On le cherche?... La police?...

MARIO.--Naturellement!

FLORIA.--Scarpia!

MARIO.--Oui!

FLORIA.--Ah! je comprends: c'est un piège!

MARIO.--Un piège?

FLORIA.--Ces soupçons sur toi... C'est lui!

MARIO.--Scarpia?

FLORIA.--Il me lançait sur la piste, l'infâme!

MARIO, =effrayé.=--Il t'a vu partir?...

FLORIA.--Il a dû me suivre!

MARIO.--Ah! malheureuse!... Qu'as-tu fait!...

FLORIA.--Tais-toi! Ecoute...

MARIO.--Des sons de voix...

FLORIA, =épouvantée.=--Les Voici!


Scène IV

LES MÊMES, CECCHO, ANGELOTTI


CECCHO, =accourant.=--Excellence!... Des hommes!... On frappe en bas!

MARIO.--Parlemente et gagne du temps! =(Il court à la fenêtre.)=
Angelotti! =(Angelotti paraît sur le seuil du jardin tandis que la Tosca
écoute au fond.)= Découverts!... Ils sont là!...

ANGELOTTI.--Je gagne les champs et me jette dans les ruines.

MARIO.--Trop tard, la maison est cernée!... Au refuge, vite! vite!

ANGELOTTI.--Ah! je vous jure Dieu qu'ils ne m'auront pas vivant!

=Il disparaît.=

MARIO, =à Floria.=--Ils viennent... Et du sang-froid!... si tu ne veux pas
me perdre avec lui!

FLORIA.--Ah! Dieu, et c'est moi qui ai fait cela!...

=On entend et l'on voit au fond les agents paraître de tous côtés dans,
le jardin, gardant toutes les issues.=


Scène V

FLORIA, MARIO, CECCHO, SCARPIA, LE MARQUIS ATTAVANTI, SCHIARRONE,
GREFFIER, SPOLETTA, ALBERTI, AGENTS.

=Scarpia entre par le fond, ainsi que le marquis, Schiarrone, Alberti et
ses aides, et descend lentement.=


MARIO, =allant à lui.=--M'est-il permis de demander à monsieur le baron
quel motif me vaut, à pareille heure, l'honneur de sa visite?

SCARPIA, =froidement.=--Madame a dû vous en instruire.

MARIO.--Madame--puisqu'il lui a plu de vous initier à ces détails
intimes--avait conçu des soupçons dont elle vient de reconnaître la
fausseté. Mais, ce sont là choses domestiques qui ne menacent pas la
sécurité de l'Etat et où je ne pense pas que votre vigilance ait à
s'exercer.

SCARPIA.--Vous vous trompez. Je suis ici dans l'exercice de mes
fonctions, Son Excellence =(Il désigne le marquis.)= m'ayant prié de
constater l'outrage fait à son honneur par la présence, chez vous, à
cette heure, de la marquise Attavanti, sa femme.

MARIO.--Ah! c'est la raison?... Monsieur fait erreur... Madame la
marquise n'est pas chez moi et n'a aucune raison d'y être... Et madame
vient elle-même de constater cette absence.

FLORIA, =vivement.=--Oui!...

ATTAVANTI, =avec satisfaction.=--Oh! si madame reconnaît?...

FLORIA.--Je l'atteste!

ATTAVANTI.--Quand je vous le disais, baron?... Monsieur est incapable...
Nous n'avons plus qu'à lui offrir nos excuses...

SCARPIA.--Pardon, monsieur le marquis... Mais vous me permettrez de ne
pas accorder tant de crédit aux affirmations intéressées de monsieur et
complaisantes de madame.

MARIO.--Mais, je vous répète, monsieur...

SCARPIA, =prenant l'éventail sur la table.= Enfin monsieur, cet éventail
entre vos mains?... Expliquez cela, je vous prie.

MARIO.--Rien de plus simple. La marquise Attavanti daigne me faire
l'honneur de poser pour l'un des personnages du tableau que je peins à
Saint-Andréa: elle a oublié son éventail au départ, voilà tout.

ATTAVANTI.--Eh! sans doute!... Cela s'explique...

SCARPIA.--Et la preuve de ce que vous dites?

MARIO.--Son portrait que tout le monde peut voir à Saint-Andréa, et
l'absence même de la marquise, qui n'a pu s'enfuir, vos hommes gardant
toutes les issues... Visitez cette maison, qui n'est pas grande... Si
vous y trouvez la personne que vous cherchez, je ne propose pas à
monsieur le marquis de lui faire raison, je l'invite à me passer son
épée au travers du corps, sans autre forme de procès! Ouvre toutes les
portes. Ceccho, éclaire ces messieurs!

ATTAVANTI.--S'il n'y a jamais que moi pour vous tuer, jeune homme!...
=(Au baron.)= Inutile, baron, parfaitement inutile, cet examen!

SCARPIA.--En effet, monsieur n'ouvrirait pas ses portes à deux battants
si la personne que nous cherchons était cachet derrière.

ATTAVANTI.--Parbleu!... Je n'ai donc plus rien à faire ici, n'est-ce
pas?

SCARPIA, =tranquillement.=--Rien. Votre Excellence peut rentrer chez elle.
Elle y trouvera sans doute la marquise qui n'a pas commis l'imprudence
d'accompagner ici monsieur son frère.

=Mouvement de tous.=

ATTAVANTI.--Son frère! Ici?

SCARPIA.--Regardez monsieur, vous n'en douterez pas!

MARIO, =se remettant.=--Moi, monsieur!... Je ne sais ce que vous voulez
dire...

SCARPIA.--Pardonnez-moi... Nous nous comprenons très bien... Mais ceci
doit être l'objet d'un entretien particulier qui prolongerait
péniblement la veille de monsieur. Son rôle est fini, le mien commence.

ATTAVANTI.--Oui, je l'avoue... Mon beau-frère... J'aime mieux me
dispenser...

SCARPIA.--Si monsieur le marquis, en rentrant chez lui, va prendre des
nouvelles de Sa Majesté...

LE MARQUIS.--Assurément.

SCARPIA.--Votre Excellence peut lui annoncer que le fugitif est
découvert et qu'il est pris... =(Mouvement. Il regarde sa montre.
Froidement.)= Ce n'est plus qu'une question de minutes.

ATTAVANTI.--Ma foi, baron, c'est une commission que vous ferez
vous-même. C'est trop, déjà, de m'avoir imposé une démarche qui, de la
part d'un mari, est du plus mauvais goût. =(A Mario.)= Chevalier, toutes
mes excuses. =(A Tosca.)= Diva, je reste à vos pieds.

SCARPIA, =à Schiarrone, bas.=--Par politesse, accompagnez jusqu'à sa
voiture ce maître sot!...

=Schiarrone sort avec le marquis.=


Scène VI

LES MÊMES, moins LE MARQUIS


MARIO, =vivement et bas à Tosca, tandis que Scarpia salue la sortie du
marquis.=--Pèse tous tes mots!

FLORIA, =de même.=--S'il ne sait rien que par moi!...

SCARPIA, =à Schiarrone qui a visité la maison pendant ce qui
précède.=--Vous avez visité toute la maison?

SCHIARRONE.--Oui, Excellence Personne.

SCARPIA.--Et dans le jardin?

SCHIARRONE.--Personne.

SCARPIA.--Il n'a pu s'évader. Tout est cerné. Il est donc ici, caché
quelque part.

SCHIARRONE.--On peut visiter plus à fond... et sonder les murailles.

SCARPIA.--Ridicule et trop long... Il est tard. Nous saurons plus vite
ce que nous voulons savoir en priant monsieur de nous le dire.

MARIO.--Moi!

SCARPIA.--A l'instant.

MARIO.--Je ne vous dirai jamais qu'une seule chose: c'est qu'Angelotti
n'est pas chez moi.

SCARPIA.--Vous verrez pourtant qu'il y sera. Mais il est inutile de
prolonger la discussion. Entrez dans cette chambre où vous répondrez aux
questions que vous posera M. le procureur fiscal.

MARIO.--Et pourquoi pas ici?

SCARPIA.--Parce que telle est ma volonté serait une raison suffisante.
Mais je veux bien, vous en donner une autre: c'est que madame né doit
pas assister à votre interrogatoire, ayant elle-même à subir le sien.

MARIO, =vivement.=--Madame ne sait rien de plus que moi.

SCARPIA.--Nous verrons bien... Allons, finissons... Conduisez monsieur
dans cette chambre.

=Mouvement des agents.=

MARIO,--Il est inutile d'user de violence. Que ces messieurs me suivent.

=Il entre dans la chambre, à gauche, avec les agents.=


Scène VII

LES MÊMES, moins MARIO


LE PROCUREUR FISCAL.--Votre Excellence désire que j'interroge?...

SCARPIA.--Dans les formes ordinaires. Vous suspendrez l'interrogatoire,
ou le reprendrez, suivant les ordres que je vous donnerai de cette
place, et qui vont dépendre des réponses de madame. Allez!

=Le procureur sort avec le greffier.=


Scène VIII

FLORIA, SCARPIA, SCHIARRONE, SOLDATS.

=au fond, DEUX AGENTS à la porte de gauche avec SCHIARRONE.=


FLORIA, =assise près de la table à droite.=--De mes réponses, à moi?...

SCARPIA, =venant à elle.=--Mon Dieu, oui!...

FLORIA.--Et que puis-je répondre, sur des faits que j'ignore?...

SCARPIA, =souriant et très poli.=--Causons amicalement, voulez-vous?...
=(Il avance un siège.)= Et reprenons l'entretien où nous l'avons laissé au
Palais Farnèse... Donc, cet éventail nous a trompés, et ces soupçons
jaloux n'avaient aucune raison d'être?...

FLORIA, =sèchement.=--Vous le saviez bien!...

SCARPIA.--J'ai fait erreur sur la personne, voilà tout... Le chevalier
n'était pas ici avec la marquise, mais avec son frère.

FLORIA.--Ni l'un, ni l'autre. Il était seul.

SCARPIA, =railleur.=--Tout de bon?

FLORIA.--Oui.

SCARPIA, =de même.=--Vous affirmez?...

FLORIA, =nerveusement.=--Mais oui, j'affirme!... Oui, j'affirme! Oui!

SCARPIA, =froidement.=--Oh! du calme, signera, je me le tiens pour dit!...
=(Se retournant sur sa chaise et, pans se lever, tranquillement.)=
Schiarrone?...

SCHIARRONE.--Excellence?

SCARPIA.--Que dit le chevalier?

SCHIARRONE, =sur le seuil de la porte de gauche qu'il tient
entre-bâillée.=--Rien, Excellence.

SCARPIA.--Il persiste à nier la présence du sieur Angelotti?

SCHIARRONE.--Absolument.

SCARPIA, =haussant la voix pour être entendu de l'intérieur.=--Alors,
insistez, Roberti, insistez!...

FLORIA, =vivement.=--Votre insistance ne lui fera pas dire ce qui n'est
pas!

SCARPIA, =de même.=--Mon Dieu, il ne faut qu'un coup d'oeil pour juger un
homme: j'avais prévu l'obstination du chevalier. Mais j'espérais vous
trouver plus raisonnable.

FLORIA.--Ne faut-il pas que je mente pour vous faire plaisir?

SCARPIA, =souriant.=--Non!... Mais, en disant la vérité, vous épargneriez
au chevalier un mauvais quart d'heure.

FLORIA. =saisie.=--Comment?... Que voulez-vous dire?... =(Debout.)= Que se
passe-t-il donc dans cette chambre?...

SCARPIA, =de même.=--Oh! rien que de très simple: on y interroge votre ami
dans les formalités requises.

FLORIA, =inquiète.=--Je veux voir ce qui se passe là!...

SCARPIA, =l'arrêtant par le bras.=--Je puis vous le dire: le chevalier est
étendu dans un fauteuil, les bras et les mains liés, coiffé d'une griffe
d'acier à trois pointes: une pour la nuque, deux pour les tempes.

FLORIA, =terrifiée.=--Oh!...

SCARPIA, =debout.=--Et, à chaque refus de parler, la vis tourne... et la
griffe mord!

FLORIA, =tordant son bras pour se dégager.=--Ah! maudits!... Arrêtez
cela!... Arrêtez!...

SCARPIA, =la retenant.=--Et VOUS parlerez?

FLORIA.--Oh! que l'on cesse donc!... Mais criez-leur donc de cesser,
vous!... Criez-le donc!...

SCARPIA.--Arrêtez! Roberti, et desserrez...

FLORIA.--Oh! encore! encore! encore!

SCARPIA.--Encore, Roberti... Entièrement.

SCHIARRONE, =sur le seuil.=--C'est fait, Excellence.

SCARPIA.--C'est fait!...

FLORIA.--Oh! lâches! lâches!... Je veux le voir!... =(Schiarrone lui
barrant le chemin.)= Ouvrez-moi!...

SCARPIA.--Fermez!...

=Schiarrone ferme.=

FLORIA, =à Schiarrone qui lui barre le chemin, ainsi qu'un autre
agent.=--Laissez-moi, vous!... Laissez-moi! =(Elle va se heurter à la
porte fermée où elle frappe. Appelant.)= Mario!... Réponds-moi!...
M'entends-tu?... Mario!... Mais, parle-moi donc, réponds-moi donc!... Un
mot! Un seul... que je ta sache vivant! =(Silence.)= Démons!... Ils l'ont
tué!...

SCARPIA, =assis à droite, tranquillement.=--Non... Laissez-lui le temps de
se remettre...

FLORIA.--Mario!... Mon Mario!...

MARIO, =avec effort.=--Floria!...

FLORIA.--Ah!...

MARIO.--Ne crains rien!... J'ai bon courage!

FLORIA.--On ne te fait plus aucun mal, dis?... Je veux le savoir!...
Dis-le-moi!...

MARIO.--Non, pas en ce moment... Courage, ma chérie... courage!...

FLORIA.--Ah! cette voix!... Comme il souffre!... =(Elle s'éloigne de la
porte.)= Ah! mon Dieu! mon Dieu!... Est-ce possible?... Le torturer
ainsi, cet être doux et bon comme un enfant!... Ils sont là dix contre
ce malheureux sans défense à chercher ce qui lui fera le plus de mal...
Et ils ont trouvé cela!... cette atrocité... ces griffes d'acier dans
les tempes... Quelle horreur!... Et celui-là sourit, tenez... et se
pourléche de sang humain!... Il est content de Lui, ce tigre!...

SCARPIA, =souriant.=--Point, ma chère!... C'est de vous que je suis
ravi!... Par ma foi, vous êtes aussi tragique dans l'intimité que sur la
scène... Mes compliments!... Mais revenons aux choses sérieuses... Vous
l'avez entendu?... «J'ai bon courage.» C'est-à-dire: on ne m'arrachera
pas un mot.

FLORIA.--Ah! vous lui arracherez plutôt l'âme!

SCARPIA.--J'en suis sûr!

FLORIA.--Eh bien, alors, délivrez-le!... Rendez-le-moi!... Puisqu'il ne
dira rien, c'est fini, n'est-ce pas?...

SCARPIA.--Fini?... Nous commençons à peine.

FLORIA, =suffoquée.=--A...?

SCARPIA.--A le questionner.

FLORIA.--Le torturer encore?... Et pour ne rien savoir?

SCARPIA.--Erreur!... Je saurai tout: c'est lui que l'on interrogera,
c'est vous qui répondrez!

FLORIA.--Moi?

SCARPIA.--Vous!... Et prenez garde que tout refus de parler est un tour
de vis que vous donnez à son étau...

FLORIA.--Oh! bourreau!

SCARPIA.--Ce n'est plus moi, le bourreau, c'est vous, si vous refusez
de me répondre... =(Très haut.)= Allons, Roberti, tenez-vous prêt!... Nous
recommençons!...

=Schiarrone entre-bâille la porte et se tient prêt a transmettre les
ordres.=

FLORIA.--Assassin!... =(Mouvement de Scarpia. Elle se reprend.)= Non!...
Pardon, grâce, pitié, Excellence, pas cela!... C'est horrible... pas
cela!

SCARPIA.--Alors, où est Angelotti?...

FLORIA.--Mais je ne sais pas!... Je n'en sais rien!... Comment le
saurais-je?... =(Scarpia lève la main. Mouvement de Schiarrone. Elle
bondit et rabat la main.)= Non!... Attendez!... Ah! mon Dieu!... Attendez
donc!... Perdre l'un pour sauver l'autre, c'est effroyable aussi!...
Donnez-moi le temps... On ne lui fait rien, n'est-ce pas?... Vous en
êtes sûr?

SCARPIA.--Non!... J'attends... mais dépêchons!... Répondez.

FLORIA.--Mais quoi?... Que faut-il que je réponde?... Je ne sais pas
moi!... Dites-moi ce qu'il faut dire... Ah! seigneur, pourvu, qu'on lie
lui fasse rien, je dirai bien tout ce qu'on voudra!...

SCARPIA.--Soit!... Il y avait un homme ici à votre armée?

FLORIA.--Non!... =(Mouvement de Scarpia)= Si! Si!... Attendez!...
Laissez-moi chercher, au moins!... Un homme?... Je ne sais plus... =(Même
jeu)= Oui, oui! je crois! Je crois!... =(A Schiarrone)= Mais, puisque je
réponds pour lui, ferme donc ta porte, toi, damné!

SCARPIA.--Et cet homme est Angelotti?

FLORIA.--Oh! pour cela, non! par exemple!...

SCARPIA, =railleur.=--C'est-à-dire: _si_.

FLORIA.--Non! Je vous dis: _non_!

SCARPIA, =de même.=--Si énergiquement que c'est oui!

FLORIA.--Ah! quand tu régleras tes comptes avec Dieu, toi, sois
tranquille, va, je serai là... Et puis, d'ailleurs, est-ce que je sais,
moi... Est-ce que je le connais, votre Angelotti?...

SCARPIA.--Enfin, cet homme, quel qu'il soit, où est-il?

FLORIA.--Ah! vous pouvez bien courir après lui... Il est loin!

SCARPIA.--Non!... Tout est cerné...

FLORIA.--Alors, si vous démentez tout ce que je dis... =(Epouvantée)= Un
cri!... On recommence!...

SCARPIA.--Non!

FLORIA.--Si! Si!... J'ai entendu!...

=Elle écoute=

SCARPIA.--Rien, vous dis-je!... Eh bien, Schiarrone?...

SCHIARRONE.--Evanoui.

SCARPIA.--Vous voyez bien?... Continuons... Cet homme est donc caché,
quelque part, ici-même, peut-être?...

FLORIA, =préoccupée de la porte.=--Plût au ciel qu'il fût là!... Il ne
vous laisserait pas broyer vif son sauveur!

SCARPIA.--Il est donc son sauveur?

FLORIA, =saisie=--Non!

SCARPIA.--Vous venez de le dire!

FLORIA.--Ah! ce que je dis!... Vous me forcez à parler, il faut bien que
je dise n'importe quoi... ce qui me passe par la tête!...

=Même jeu d'attention vers la chambre.=

SCARPIA.--Bref, il est caché!... =(Mouvement de Floria pour protester.
Menaçant.)= Où, caché?... Allons, finissons!...

FLORIA.--Je ne sais pas!...

SCARPIA, =vers la porte.=--Allez, Roberti!...

FLORIA, =épouvantée.=--Non!... Je sais!... Il est.

SCARPIA.--Il est...?

FLORIA, =qui, dans son premier mouvement, suivi de tous, a presque
désigné le jardin, s'arrête court, désolée.=--Mais c'est trop affreux!...
Je ne peux pourtant pas livrer ce malheureux pour qu'on le tue!...

SCARPIA.--Il est...?

FLORIA, =fondant en larmes.=--Mais je ne peux pas le dire!... Je ne peux
pas!... Vous voyez bien que je ne peux pas...

=Elle tombe assise. Silence.=

SCARPIA, =à son oreille, doucement.=--Allons, courage... et votre amant
est libre!

FLORIA, =sanglotant.=--Ah! Dieu!... Il ne me pardonnera jamais cela...
jamais!

SCARPIA.--Tout bas... et il n'en saura rien?... Allons?...

FLORIA, =sans voix.=--Je veux lui parler d'abord...

SCARPIA.--A quoi bon?

FLORIA.--Tout ce qu'on voudra après, mais, que je le voie, que je lui
parle!... Je vous en prie!

SCARPIA.--Suspendez un instant, Roberti. =(A Schiarrone.)= Ouvrez la
porte!... Le chevalier, encore évanoui?

SCHIARRONE.--Non!

=On ouvre la porte toute grande. Schiarrone et les agents devant pour la
garder. Scarpia au milieu de la scène. Floria à sa droite. Silence d'une
seconde. Floria essuie son front et veut s'avancer.=

SCARPIA, =l'arrêtant.=--Oh! Pardon!... De cette place seulement.

FLORIA.--Mario, mon Mario! Tu m'entends, n'est-ce pas?...

MARIO, =péniblement.=--Oui!

FLORIA.--Tu vois, mon Mario adoré!... Tu es a bout de forces... Moi
aussi, je t'assure!... N'est-ce pas, que tu veux bien?... Dis que tu
veux bien que je parle?...

MARIO.--Et, que dirais-tu, malheureuse?... Tu ne sais rien!...

FLORIA, =suppliant.=--Mon Mario!...

MARIO, =avec force.=--Tu ne sais rien!

FLORIA, =vivement, les mains tendues vers lui.=--Je ne peux pourtant pas
te laisser déchirer ainsi!... Ma chair crie avec la tienne!... Mon
amour, je t'en prie, à genoux!... Mon Mario bien-aimé, dis... dis que tu
veux bien!...

MARIO, =énergiquement.=--Non! Non!... Tu n'as rien à dire!... Et je te
défends, entends-tu!... Je te défends!...

FLORIA, =désespérée.=--Mais, ils te tueront!...

MARIO.--Je te défends!...

SCARPIA, =terrible.=--Allez! Et n'arrêtez plus!

FLORIA, =bondissant à ses pieds.=--Non! Je parlerai!

MARIO.--Tais-toi... ou je te maudis!...

FLORIA.--Ah! Dieu!...

SCARPIA.--Allez toujours!...

FLORIA, =se cramponnant à lui, à genoux.=--Non!... Arrêtez!...

SCARPIA, =à Floria.=--Où est cet homme?...

MARIO, =poussant un cri de douleur.=--Ah!...

FLORIA, =répétant le cri.=--Ah!... Tant pis pour l'autre!... Je dis
tout!...

SCARPIA, =à Schiarrone.=--Suspens!

FLORIA, =désignant le jardin.=--Là!...

SCARPIA.--Le jardin?

FLORIA.--Le puits!...

SCARPIA.--Le puits!...

=Les agents s'élancent dans le jardin, par la droite. Les soldats, au
fond, font le même mouvement dans les arbres.=

FLORIA, =debout.=--Mon Mario, à présent!... Bandits, rendez-le-moi!

=Elle court vers la chambre dont on lui barre le passage.=

SCARPIA.--C'est fait! déliez l'autre.

=Il se tourne vers le jardin, regardant.=


Scène IX

LES MÊMES, MARIO, puis COLOMETTI

=Mario paraît sur le seuil, livide, égaré, effaré, se tenant à montant de
la porte. Il a deux taches rouges aux tempes. Floria court a lui, le
soutient et l'entraîne jusqu'au siège où il tombe muet et hagard.=


FLORIA, =essuyant son front et le couvrant de baisers.=--Ah! mon amour, ma
vie!... Mon ange, mort héros!...

MARIO, =rouvrant les yeux, après un temps, et péniblement, comme un homme
ivre.=--Ah! que cela fait mal!... Tu n'a rien dit, n'est-ce pas?... Ni
moi?...

FLORIA.--Non! non!... tu n'as rien dit!... Rien!

=Il retombe épuisé. Silence. Elle pleure en baisant ses mains. Colometti
reparaît sur le seuil.=

SCARPIA.--Eh bien?

COLOMETTI.--Mous l'avons.

SCARPIA.--Enfin!

COLOMETTI.--Mort.

SCARPIA.--Mort?... Le poison?...

COLOMETTI.--Sans doute.

=Les agents déposent le corps d'Angelotti dans le jardin, près du seuil,
en vue, éclairé par la lune. Mario rouvre les yeux. Floria se place; de
façon à lui cacher Angelotti.=

MARIO.--Mort?... =(A Floria.)= Qui est mort?... Je veux voir!... =(Même jeu
de Floria. Il se redresse.)= Laisse-moi!... =(Il l'écarte et aperçoit le
corps.)= Lui?... =(Debout.)= Ah! malheureuse!

FLORIA.--Mario!...

MARIO.--Ne me touche pas! Va-t'en!... Je te hais!... C'est toi! toi qui
l'as tue!...

FLORIA, =à genou.=--Pour te sauver!...

MARIO.--Oh!...

SCARPIA, =aux agents.=--Allons, Schiarrone, finissons!... Enlevez tout!...
Le mort, pour le fumier, et le vivant, son complice.

FLORIA, =terrifiée.=--Lui?...

=On entoure Mario et on l'entraîne.=

SCARPIA.--Pour la potence!...

=Floria veut parler, elle le regarde, effarées sans trouver un mot, ni un
cri et tombe comme foudroyée.=

SCHIARRONE.--Et la femme?...

SCARPIA.--La femme aussi!...


RIDEAU



ACTE IV

_Une chambre au château Saint-Ange. A gauche, pan coupé. Alcôve
richement décorée. Le lit au fond. Pan coupé, droite, large fenêtre
avec bacon praticable. Au fond, milieu, porte d'entrée, premier plan
droite, secrétaire ouvert. Premier plan gauche, console surmontée d'une
glace. Au pied du lit, dans l'alcôve, un prie-Dieu, avec crucifix
d'ivoire.; Au milieu, vers la gauche, une table couverte de sa nappe, et
sur laquelle est servi un souper. Un canapé à droite de la table au
milieu de la, scène. Il faut encore nuit, et la pièce n'est éclairée que
par deux candélabres allumés placés sur console, et une lampe avec
abat-jour sur la table. Au lever du rideau, la fenêtre est fermée. Un
maître d'hôtel et un laquais font le service. Scarpia soupe, assis entre
la table et la console, à laquelle il tourne le dos._


Scène première

SCARPIA, SCHIARRONE, UN MAÎTRE D'HÔTEL, UN LAQUAIS, COLOMETTI


SCARPIA.--Ouvrez la fenêtre, Colometti. L'air de cette chambre est
étouffant. =(Colometti ouvre la fenêtre à droite toute grande.)= Quelle
heure est-il?... Schiarrone.

SCHIARRONE.--Excellence, on a chanté les matines.

SCARPIA.--La ville me paraît fort calme.

SCHIARRONE.--Très calme, Excellence... M. le gouverneur a fait doubler
les postes; et toute la garnison est sous les armes.

SCARPIA.--Précautions inutiles. Cette victoire des Français a moins
échauffé les têtes romaines que je ne l'aurais cru.

SCHIARRONE.--Plus d'étonnement que de joie, Excellence. Voilà, je crois
le sentiment général.

SCARPIA.--Le prisonnier est en chapelle?

SCHIARRONE.--Oui, Excellence, avec les moines blancs de la mort. Mais, à
leurs saintes exhortations, pour qu'il se recommande à la miséricorde
divine, il se borne à répondre qu'il n'a aucun pardon à demander à Dieu,
n'ayant fait que son devoir d'honnête homme qui est de venir en aide à
toute victime de la tyrannie.

SCARPIA, =découpant et se servant.=--Voilà bien de mon jacobin!

SCHIARRONE.--...Et que si quelqu'un est coupable en cette affaire, ce
n'est pas lui envers le ciel, mais le ciel envers lui.

SCARPIA.--Affreux blasphème!... Et alors?

SCHIARRONE.--Alors les blancs se sont lassés de tant d'impiété, et l'ont
laissé en repos... Il en a profité pour s'endormir.

SCARPIA.--Belle préparation à la mort, et digne d'un chrétien!


Scène II

LES MÊMES, SPOLETTA


SCARPIA.--Eh bien, capitaine, M. le gouverneur?...

SPOLETTA.--Excellence, monseigneur rentrait à l'instant ayant passé la
nuit au Palais Farnèse, où l'avait retenu l'indisposition de Sa Majesté.
Il a paru fort satisfait de l'arrestation d'Angelotti, et m'a remis cet
ordre écrit de sa main.

SCARPIA, =lisant.=--_Le chevalier Mario Cavaradossi devra être exécuté
avant le lever du soleil_. =(il dépose l'acte sur la table.)= J'ai
réfléchi. Angelotti étant condamné à la potence a décidément droit à sa
potence. Il est inutile de faire savoir qu'il nous a échappé par le
poison, et que nous ne pendons qu'un cadavre. Ces morts volontaires sont
d'un détestable exemple. Le criminel ne doit pas se dérober au
châtiment. Donc, pour tous, Angelotti sera mort de la main du bourreau.
La potence est prête?

SCHIARRONE.--On la dresse en ce moment, sous cette fenêtre, à la tête du
pont.

SCARPIA.--Vous laisserez le corps en vue jusqu'à l'heure de la
grand'messe. Après quoi, vous le jetterez dans une fosse quelconque; et
pas en terre sainte. Un suicidé n'a pas droit à la sépulture chrétienne,
pas même à une croix sur sa tombe. =Il boit.=

SPOLETTA.--Il sera fait ainsi Excellence. Et l'autre?

SCARPIA.--Pour le Cavaradossi, nous verrons. Où est la femme?

SPOLETTA.--Dans la chambre où Votre Excellence a donné ordre qu'on
l'enfermât.

SCARPIA, =le verre à la main.=--Et furieuse, toujours?...

SCHIARRONE.--Plus calme. Elle s'est fort inquiétée du chevalier d'abord;
puis du lieu où elle se voyait transportée. Nous n'avons pas cru devoir
le lui dire, n'ayant pas d'instructions à cet égard.

SCARPIA, =à Schiarrone.=--Introduisez ici la Tosca... =(Schiarrone sort. A
Spoletta.)= Vous, Spoletta, veillez à la pendaison du mort. La chose
faite, je vous appellerai de cette fenêtre. Allez... =(Aux laquais, se
levant a la vue de la Tosca introduite par Schiarrone.)= Et qu'on me
laisse...

=Le maître d'hôtel salue; le laquais emporte le plateau posé sur la
console.=


Scène III

SCARPIA, FLORIA

=Elle entre silencieusement, pâle, et regarde autour d'elle, appuyée sur
le dossier du canapé.=


SCARPIA, =après un temps.=--Vous voulez savoir où vous êtes, Tosca. Vous
êtes, ainsi que le chevalier Cavaradossi, au château Saint-Ange, chez
moi... Maintenant, j'estime qu'après une telle nuit vous êtes à bout de
forces. Laissez-moi vous faire les honneurs de ce triste logis, et
prenez votre part d'un souper qui serait meilleur, si j'avais prévu que
je vous aurais cette nuit pour convive. =(Floria, sans le regarder, fait
un geste de refus méprisant. Il reprend, souriant.)= Bon... N'allez pas
rêver poison... Ce sont là moeurs d'un autre âge. Nous n'usons plus du
poison.

FLORIA, =sourdement.=--Mais vous égorgez toujours!

SCARPIA, =froidement=--Rarement, et les meurtrières seuls... Pour les
rebelles et leurs complices, je les fais plus volontiers fusiller, ou
pendre, à mon choix. =(Mouvement de Floria.)= Ce mot vous étonne... Vous
êtes-vous figurée que le chevalier serait mis en jugement?

FLORIA, =anxieuse.=--Il ne sera plus jugé?...

SCARPIA, =souriant toujours.=--Quelle folie... Un interrogatoire, des
témoins et des plaidoiries!... Nous avons bien le temps de nous amuser à
ces bagatelles!... Sa Majesté Catholique a simplifié la procédure...
Venez ici, et voyez à la lueur des falots ces gens s'agiter là-bas à la
tête du pont. Ils dressent un gibet à deux branches. A l'une ils
accrocheront un mort: Angelotti... A l'autre, un vivant!...

FLORIA, =épouvantée.=--Mario?

SCARPIA.--Vous l'avez dit!... Et il ne tiendrait qu'à moi d'embellir ce
groupe en vous y associant. Mais à Dieu ne plaise que je prive les
Romains de leur idole,--qui est aussi la mienne. Votre voiture est en
bas qui vous attend. Toutes les portes du château vous sont ouvertes.
Vous pouvez sortir, vous êtes libre!

FLORIA, =avec un cri de joie.=--Ah!

=Elle s'élance vers la porte.=

SCARPIA.--Attendez!... =(Elle s'arrête.)= Le vrai sens de ce cri, je le
devine. Ce n'est pas la joie de votre salut!... Mais cette pensée: «Je
cours au Palais Farnèse, je force la porte de la reine, et je lui
arrache la grâce de mon amant!» N'est-ce pas cela?

FLORIA.--Oui, c'est cela!

SCARPIA, =prenant l'ordre sur la table.=--Malheureusement, l'order est
formel. Le chevalier doit être exécuté avant le lever du soleil. Quand
sa grâce m'arrivera, il sera pendu depuis une heure.

FLORIA.--Tu ferais cela?

SCARPIA.--Ah! de bonne foi, ma chère... Je vous tiens quitte de votre
peine; mais, de la sienne, non pas!

FLORIA.--Mais alors... alors... misérable!... Tu n'es même plus le
bourreau... Tu es l'assassin!...

SCARPIA.--Peut-être!... Cela dépend... Mais voyons... prenez place, je
vous en prie, et acceptez au moins ce verre de vin d'Espagne. =(Il le
verse.)= Nous causerons ainsi plus à l'aise du chevalier Cavaradossi, et
de la meilleure façon de le tirer de ce mauvais pas.

FLORIA.--Je n'ai soif et faim que de sa liberté! Allons, au fait!...
=(Elle s'assied résolument en face de lui à la table, écartant le verre.)=
Combien?

SCARPIA, =se versant à boire.=--Combien?

FLORIA.--Oui!... Question d'argent, je suppose?

SCARPIA.--Fi donc, Tosca, vous me connaissez bien mal... Vous m'avez vu,
féroce, implacable, dans l'exercice de mes devoirs; c'est qu'il y allait
de mon honneur et de mon propre salut, la fuite d'Angelotti entraînant
forcément ma disgrâce... Mais, le devoir accompli, je suis comme le
soldat qui dépose sa colère avec ses armes; et vous n'ayez plus ici
devant vous que le baron Scarpia, votre applaudisseur ordinaire, dont
l'admiration va pour vous jusqu'au fanatisme... et même a pris cette
nuit un caractère nouveau... Oui, jusqu'ici, je n'avais su voir en vous
que l'interprète exquise de Cimarosa ou de Paisiello... Cette lutte m'a
révélé la femme... La femme plus tragique, plus passionnée que l'artiste
elle même, et cent fois plus admirable dans la réalité de l'amour et de
ses douleurs que dans leur fiction! Ah! Tosca, vous avez trouvé là des
accents, des cris, des gestes, des attitudes... Non, c'était prodigieux,
et j'en étais ébloui au point d'oublier mon propre rôle, dans cette
tragédie, pour vous acclamer en simple spectateur, et me déclarer
vaincu!...

FLORIA, =toujours inquiète, à mi-voix.=--Plût à Dieu!

SCARPIA.--Mais savez-vous ce qui m'a retenu de le faire... C'est qu'avec
cet enthousiasme pour la femme affolante, grisante, que vous êtes, et si
différente de toutes celles qui ont été miennes... une jalousie... une
jalousie subite me mordait le coeur... Eh! quoi, ces colères et ces
larmes au profit de ce chevalier qui, entre nous, ne justifie guère tant
de passion? Ah! fi donc! Plus vous me conjuriez pour lui, plus je me
fortifiais dans la volonté tenace de le garder en mon pouvoir, pour lui
faire expier tant d'amour et l'en punir, oui, ma foi, l'en punir! Je lui
veux tant de mal de son bonheur immérité. Je lui envie à ce point la
possession d'une créature telle que vous,--que je ne saurais la lui
pardonner qu'a une condition... C'est d'en avoir ma part.

FLORIA, =debout, bondissant.=--Toi!...

SCARPIA, =assis, la retenant par le bras.=--Et je l'aurai!...

FLORIA, =elle se dégage violemment, en éclatant de rire.=--Imbécile!...
J'aimerais mieux sauter par cette fenêtre!...

SCARPIA, =froidement, sans bouger.=--Fais... Ton amant te suit!... Dis:
«Oui, je le sauve... Non: je le tue!»

FLORIA, =le regardant, épouvantée.=--Ah! cynique scélérat! Cet horrible
marché!... Et par l'épouvante et la force!...

SCARPIA.--Bon, ma chère où prenez-vous la violence? Si le marché ne vous
va pas, allez-vous-en, la porte est libre... Mais je vous en défie...
Vous allez crier, m'insulter, invoquer la Vierge et les saints... Perdre
le temps en paroles inutiles... Après quoi, n'ayant pas mieux à faire,
vous direz: _oui_...

FLORIA.--Jamais... Je vais réveiller toute la ville et lui crier ton
infamie.

SCARPIA, =de même, froidement, buvant une gorgée.=--Cela ne réveillera pas
le mort!... =(Floria s'arrête court avec un geste de désespoir. Il
reprend, souriant.)= Tu me hais bien, n'est-ce pas?

FLORIA.--Ah! Dieu!

SCARPIA, =de même.=--A la bonne heure!... Voilà comme je t'aime!... =(Il
repose sa coupe sur la table.)= Une femme qui se donne, la belle
affaire... J'en suis rassasié, de celles-là!... Mais ton mépris et ta
colère à humilier... ta résistance à briser et à tordre dans mes
bras!... Pardieu, c'est la saveur de la chose, et ta résignation me
gâterait la fête!...

FLORIA.--Oh! démon!

SCARPIA.--Démon, soit!... Comme tel, ce qui me charme, créature
hautaine, c'est que tu sois à moi... avec rage et douleur! que je sente
bien ton âme indignée se débattre... ton corps révolté frémir de son
abandon forcé à mes détestables caresses, et de toute ta chair, esclave
de la mienne! Quelle revanche de ton mépris, quelle vengeance de tes
insultes, quel raffinement de volupté, que mon plaisir soit aussi ton
supplice... Ah! tu me hais!... Moi, je te veux, et je me promets une
diabolique joie de l'accouplement de mon désir et de ta haine!


FLORIA.--De quel accouplement pareil es-tu né, bête fauve, ce n'est pas
une mamelle de femme qui t'a nourri de son lait!

SCARPIA.--Va! va!... Poursuis!... Insulte-moi... Tu ne saurais trop...
crache-moi tes mépris à la face, mords et déchire... Tout cela fouette
mes désirs et ne les rend que plus avides de toi!...

FLORIA, =se dérobant, épouvantée.=--Ne m'approche pas! A l'aide, au
secours... à moi!...

SCARPIA.--Personne ne viendra!... Et tu perds le temps en cris
inutiles!... Vois, l'horizon s'éclaire, et ton Mario n'a plus un quart
d'heure à vivre!

FLORIA.--Ah! Dieu bon, Dieu grand, Dieu sauveur! Qu'il y ait un tel
homme! et que tu le laisses faire! Tu ne le vois donc pas? Tu ne
l'entends donc pas?

SCARPIA, =railleur.=--Si tu ne comptes que sur lui!... Angelotti est à son
gibet. =(Elle recule effrayée.)= Et c'est le tour de l'autre!...
=(Criant.)= Spoletta!

FLORIA, =s'élançant vers la fenêtre.=--Non!... Non!... Sauvez-le!...

SCARPIA.--Tu consens?...

FLORIA, =glissant à reculons dans ses bras et tombant à ses
pieds.=--Pitié!... Grâce!... Ah! mon Dieu!... Vous êtes bien assez
vengé!... pourtant!... Je suis assez punie, humiliée!... Je suis à vos
pieds!... Je vous supplie... Je vous demande pardon... humblement
pardon... de tout ce que j'ai dit!... humblement!... Grâce!... Grâce!...

SCARPIA.--Allons, c'est convenu, n'est-ce pas?...

=Il la relève en la serrant contre lui.=

FLORIA, =se dégageant avec un cri de dégoût.=--Ah! non!... Non!... Je ne
veux pas!... Je ne pourrais pas!... Je ne veux pas!...


Scène IV

LES MÊMES, SPOLETTA, sur le seuil.

=Soldats, derrière, dans l'antichambre.=


SPOLETTA.--Dois-je aller prendre Cavaradossi?

FLORIA.--Oh! non! non!

SCARPIA.--Attendez!... =(Il vient à Floria, cramponnée au dossier du
canapé.)=--Tu as une minute pour te décide!

FLORIA, =épuisée cramponnée au dossier du canapé.=--C'est fini!... Tout
est contre moi!... C'est fini!...

SCARPIA, =à son oreille.=--Allons!...

=Silence.=

FLORIA, =après un temps, avec effort, honteusement.=--Oui!...

=Elle fond en larmes, la face sur le dossier du canapé.=

SCARPIA, =remontant.=--Capitaine... j'ai changé d'avis... Le bourreau peut
aller dormir. Nous ne pendrons pas le chevalier, qu'on le laisse en
chapelle.

=Spoletta se retourne vers les hommes qui l'accompagnaient, et qui, sur
un mot de lui, se retirent. Il reste seul en vue.=

FLORIA, =bas, à Scarpia.=--Je le veux libre, libre à instant.

SCARPIA, =de même.=--Doucement, Tosca!... Il y faut plus de mystère!...
Voici l'ordre du prince auquel je dois obéir. =(Il présente le
papier.)=--Je n'ai que le choix du supplice; nous en profiterons... Mais
pour tous, sauf pour cet homme qui m'est dévoué, le chevalier doit
passer pour mort!...

FLORIA.--Et qui m'assure qu'après... vous le sauverez?...

SCARPIA.--L'ordre que je vais donner ici, vous présente!... =(A
Spoletta.)= Spoletta! fermez-cette porte... =(Spoletta obéit.)= Ecoutez
bien!... Nous ne pendons plus le chevalier, nous le fusillons...
=(Mouvement de Floria qu'il arrête du geste.)= sur la plate-forme du
château, comme nous avons fusillé le comte Palmieri...

SPOLETTA.--Alors, Excellence, une exécution?...

SCARPIA.--Simulée... Exactement comme vous avez fait pour Palmieri!

SPOLETTA.--Parfaitement, Excellence.

SCARPIA.--Vous; prendrez douze hommes de votre compagnie dont vous
chargerez les fusils vous-même... à poudre seulement, avec le plus grand
soin...

SPOLETTA.--Oui, Excellence.

SCARPIA.--Le chevalier, bien averti du rôle qu'il doit jouer, sera
conduit sur la plate-forme, sans autres témoins que vous et vos hommes.
Aux coups de feu, il tombera comme foudroyé... Vous ferez même constater
qu'il est mort, et que le coup de grâce est inutile, et vous renverrez
vos hommes. Après quoi, un manteau sur l'épaule, un chapeau sur les
yeux, il sera conduit par vous hors du château, jusqu'à la voiture de
madame, qui l'y attendra. Vous y prendrez place avec le chevalier, la
voiture vous conduira jusqu'à la porte Angélique, que vous vous ferez
ouvrir, par mon ordre, et quand la voiture aura franchi les murs sans
accident, alors seulement, vous la laisserez suivre son chemin, et irez
vous reposer... Le reste me regarde. Vous m'avez bien compris?

SPOLETTA.--Oui, Excellence!

SCARPIA.--Les fusils?...

SPOLETTA.--Je les chargerai moi-même. Dois-je procéder immédiatement?...

SCARPIA.--Non pas! Laissez le chevalier en chapelle et attendez.

FLORIA, =à mi-voix.=--Je veux le voir, et lui dire moi-même ce qui est
convenu.

SCARPIA.--Très bien!... =(A Spoletta..)= Madame est libre. Elle peut,
circuler dans le château et en sortir à son gré. Postez un homme au bas
de l'escalier. Il conduira madame à la chapelle. C'est seulement après
son entretien avec Cavaradossi et tandis qu'elle regagnera sa voiture,
que vous procéderez à l'exécution comme; je l'ai dit...

SPOLETTA.--C'est entendu, Excellence.

SCARPIA.--Allez... N'oubliez rien, et qu'on me laisse seul jusqu'à ce
que j'appelle.

=Spoletta salue et sort, fermant la porte dont Scarpia tire le verrou.=


Scène V

SCARPIA, FLORIA

=Au bruit de la porte fermée et du verrou tiré, Floria tressaille et se
lève en chancelant.=


SCARPIA, =redescendant.=--Est-ce bien cela?

FLORIA, =faiblement et toute tremblante.=--Non!...

SCARPIA.--Quoi de plus?...

FLORIA, =de même, avec effort.=--Je veux un sauf-conduit qui, après la
sortie de Rome, m'assure celle des Etats romains...

SCARPIA.--C'est juste!... =(Il va au secrétaire où il écrit debout.
Floria gagne la table où elle prend d'une main tremblante le verre de
vin d'Espagne, versé par Scarpia. Dans ce mouvement, et quand elle a
déjà porté le verre à ses lèvres, elle aperçoit sur la table le couteau
à découper à lame pointue, s'arrête, jette un coup d'oeil à Scarpia qui
lui tourne le dos en écrivant, et, attentive à ne pas être surprise dans
ses mouvements, repose le verre lentement, attire le couteau à sa
portée. Scarpia lisant tout haut ce qu'il vient d'écrire.)= _Ordre à tous
de laisser sortir librement de la ville de Rome et des Etats romains la
signora Tosca et le cavalier qui l'accompagne.--Vitellio Scarpia, régent
de la police romaine._ =(Il revient à elle. Elle a repris le verre
qu'elle vide d'un trait.)= Etes-vous satisfaite?

=Il lui passe le papier qu'elle lit debout, lui étant derrière elle, et
tout près d'elle.=

FLORIA, =après avoir feint de lire, reposant le verre, ce qui rapproche
sa main du couteau.=--Oui... C'est bien.

SCARPIA.--Alors... ce qui m'est dû!...

=Il l'enlace d'un bras, et baise ardemment son épaule nue.=

FLORIA.--Le voilà!...

=Elle lui plonge le couteau dans le coeur.=

SCARPIA.--Ah! maudite!

=Il tombe sur le canapé.=

FLORIA, =avec une joie et un rire féroces.=--Enfin!... C'est fait!...
Enfin!... Enfin!... Ah! c'est fait!...

SCARPIA.--A moi!... Je suis mort!...

FLORIA.--J'y compte bien! Ah! bourreau! Tu m'auras torturée pendant
toute une nuit, et je n'aurais pas mon tour?... =(Elle se penche sur lui,
les yeux dans les yeux.)= Regarde-moi bien, bandit!... me repaître de ton
agonie, et meurs de la main d'une femme, lâche! Meurs, bête féroce,
meurs désespéré, enragé! Meurs!... Meurs!... Meurs!...

SCARPIA, =sur le meuble et reprend le couteau. Ils se regardent ainsi
dossier du canapé, et d'une voix étouffée.=--Au Secours!... A moi!...

FLORIA. =remontant vers la porte où elle écoute.=--Crie! Le sang
t'étouffe! On ne t'entendra pas!... =(Scarpia, par un dernier effort, se
redresse presque debout. Elle bondit sur le meuble et reprend le
couteau. Ils se regardent ainsi une seconde, lui suffoquant, elle
menaçante. Après un effort inutile, il retombe sur le canapé de dos, en
poussant un gémissement sourd, et de là glisse à terre. Elle repose le
couteau sur le meuble, froidement.)= A la bonne heure!... =(Elle fait
glisser le flambeau pour éclairer son visage. Il expire.)= A présent, je
te tiens quitte! =(Sans le quitter des yeux, elle essuie ses doigts à la
nappe, au bord extrême de la table. Puis, au bout de cette table, prend
une carafe et mouille une serviette avec laquelle elle essuie une tache
de sang sur sa robe; tord la serviette et la jette du côté de l'alcôve.
Elle tourne la table et va à la glace qui est sur la console, là elle
prend un des flambeaux à une seule bougie qui est sur la console et
rajuste ses cheveux devant la glace.)= Et c'est devant ça que tremblait
toute une ville! =(Roulement de tambour lointain. Trompettes battant la
diane. Tressaillant.)= La diane!... Le jour!... déjà?...

=Elle remonte entre la table et le mort et souffle le candélabre à sa
portée. Elle prend sur la table le sauf-conduit qu'elle glisse dans son
sein. Elle tend l'oreille vers la porte du fond. Elle va sortir, puis,
aperçoit la bougie allumée, va pour l'éteindre et se ravise. Elle
rallume l'autre flambeau, les place à terre, l'un à gauche, l'autre à
droite du mort, cherche autour d'elle, aperçoit le crucifix dans
l'alcôve, le décroche, le pose sur la poitrine de Scarpia. Puis se
relève et gagne la porte du fond qu'elle ouvre doucement; le vestibule
est noir. Elle écoute et sort, refermant la porte sur elle au moment où
les tambours de la citadelle battent à leur tour.=


RIDEAU



ACTE V


PREMIER TABLEAU

_La chapelle des condamnés à mort au château Saint-Ange. Fenêtre grillée
au fond. Rétable à droite. Porte à gauche._


Scène première

MARIO, =endormi,= UN GUICHETIER, UN AIDE, DEUX CARABINIERS, SPOLETTA

=Un sergent entre et descend vers Mario.=


SPOLETTA, =secouant doucement Mario pour le réveiller.=--Chevalier!...
Chevalier!...

MARIO, =se réveillant en sursaut.=--Hein?... Plaît-il?... Ah! c'est vous,
capitaine! Je dormais si bien... Le moment est-il venu?... Et ne me
réveillez-vous d'un si bon sommeil que pour m'en faire connaître un
autre plus profond?...

SPOLETTA, =désignant la porte qui est restée entr'ouverte.=--Non,
monsieur, c'est quelqu'un qui voudrait...

MARIO.--Oh! si celui-là est encore un de ces moines blancs qui veulent à
tout prix me faire implorer la miséricorde de Dieu, pour avoir tenté de
sauver Angelotti, je m'y refuse énergiquement. Je vous en prie,
capitaine, épargnez-moi leurs instances inutiles et leurs chants
lugubres. La mort est assez fâcheuse par elle-même sans qu'on l'attriste
encore par de telles cérémonies.

=Il s'étend de nouveau pour se rendormir.=

SPOLETTA.--Les moines blancs sont partis, monsieur, sur l'ordre de Son
Excellence, et pour une raison que vous saurez tout à l'heure. Ce n'est
pas d'eux qu'il s'agit, mais d'une personne que vous verrez sans doute
avec plus de plaisir.

MARIO, =vivement, sur son séant.=--Floria?

SPOLETTA.--Oui, monsieur!

MARIO, =se tournant vers la porte.=--Oui! qu'elle vienne! Où est-elle?
Floria! Ma chérie... Mon amour!... Mais viens donc... Viens donc!

=Sur un signe de Spoletta, le guichetier ouvre la porte toute grand à
Floria.=


Scène II

LES MÊMES, FLORIA

=Floria, courant à lui, et, agenouillée, le prenant dans ses bras.=--Tu
m'as donc pardonné?


MARIO.--Oh! ma chère âme! C'est à toi de me pardonner un mouvement de
colère bien injuste, bien ingrat, que je me suis assez reproché. Et au
moment de nous dire adieu...

FLORIA, =bas à son oreille, avec un coup d'oeil aux personnages qui, sur
l'ordre muet de Spoletta, gagnent la porte.=--Non!... Non!... Pas
adieu!...

MARIO.--Comment?

FLORIA, =de même.=--Tais-toi! Attends... Attends qu'ils Sortent. =(En
rapprochant son visage de celui de Mario, elle frôle le front de
celui-ci qui n'est pas maître d'un petit mouvement de douleur.
Vivement.)= Tu Souffres?...

MARIO, =prenant sa main qu'il porte à ses lèvres.=--Un peu, oui.

FLORIA.--Ah! mon amour, je vais pouvoir te soigner, te guérir!... Dans
quelques instants, nous serons loin de cette horrible ville, et de tout
péril! =(Les voyant tous sortis, sauf Spoletta.)= J'ai ta grâce!

MARIO.--Ma grâce?

FLORIA.--Entière!...

MARIO.--De Scarpia?

FLORIA.--De Scarpia! N'est-ce pas, capitaine, n'est-ce pas qu'il est
sauvé?

SPOLETTA.--Son Excellence, monsieur, m'a effectivement donné des ordres
qui confirment tout ce que dit madame.

FLORIA.--Tu vois!...

MARIO, =à Spoletta.=--Et quels ordres?

FLORIA.--On doit faire semblant de te fusiller, pour l'apparence, tu
comprends. Mais les fusils ne seront chargés qu'à poudre, à poudre
seulement, et, pour plus de sûreté, c'est le capitaine qui doit les
charger lui-même. N'est-ce pas, capitaine? Dites-le-lui bien; dites-le,
il a l'air de ne pas me croire.

SPOLETTA.--Chargés de ma propre main, monsieur. C'est l'ordre formel de
Son Excellence...

FLORIA.--Tu vois bien! Le capitaine te le dit. Alors, on te conduit sur
la plate-forme, sans témoins... Les soldats tirent... tu tombes comme
s'ils t'avaient tué. Le capitaine congédie ses hommes; les portes du
château nous sont ouvertes; nous montons dans ma voiture et nous partons
ensemble pour aller où nous voudrons! et libres, libres!... Quel
bonheur!

MARIO.--Est-ce possible?

FLORIA.--Tiens, le sauf-conduit =(Elle le lui donne.)= qui nous ouvre les
portes du château, de la ville, et qui nous assure le passage jusqu'à
l'a frontière.

MARIO.--A toi?

FLORIA.--Et à toi? Lis donc: _La, signora Tosca, et le cavalier qui
l'accompagne._

MARIO.--En effet. Et signé Scarpia?

FLORIA.--Tu vois bien!

SPOLETTA.--Et si vous m'en croyez, monsieur, vous avez tout intérêt à ne
pas attendre le grand jour. Plus tôt nous agirons, mieux cela vaudra.

FLORIA, =vivement.=--Ah! je crois bien! Vite, vite, capitaine, tout de
suite!

SPOLETTA, =à Mario.=--Mes hommes sont déjà sur la plate-forme. J'ai mis
les fusils en lieu sûr. Je vais m'assurer que la place est déserte et je
reviens vous prendre.

FLORIA.--Oui, oui, c'est cela, capitaine, allez vite! Ah! que je vous
suis reconnaissante!

=Spoletta sort.=


Scène III

FLORIA, MARIO


MARIO, =dès que Spoletta est sorti, il saisit violemment la main de
Tosca.=--Malheureuse! De quel prix as-tu payé mon salut?

FLORIA.--D'un coup de couteau!

MARIO.--Tu l'as tué?

FLORIA.--Ah! si je l'ai tué! =(Avec une joie sauvage.)= Oh! ça, oui, je
l'ai bien tué!

MARIO.--Et tu es la? Mais on va découvrir ce mort, tu es perdue.

FLORIA.--Non, mon Mario, non, je ne suis pas perdue. Devant moi il a
donné l'ordre qu'on le laissât reposer! Il repose! Personne ne
s'étonnera qu'ayant veillé toute la nuit il dorme jusqu'à l'heure du
repas, midi, une heure. Nous avons donc six ou sept heures devant nous,
quatre au pis aller. Et, dans quatre heures, nous serons à
Civita-Vecchia où nous trouverons un navire en partance, un bateau, une
barque?... Avant qu'on ait découvert ce mort nous serons loin, bien
loin, hors d'atteinte, en pleine mer!...

MARIO.--Ah! vaillante femme. Tu es bien une Romaine. Une vraie Romaine
d'autrefois!

=La porte s'ouvre.=

FLORIA.--Spoletta!


Scène IV

LES MÊMES, SPOLETTA, SOLDATS, au fond, dans le vestibule.


SPOLETTA.--Vous êtes prêt, monsieur?

FLORIA, =joyeusement.=--Oui, capitaine. Oui!... =(Elle aperçoit les soldats
et change de ton.)= Oui, nous sommes prêts! =(Bas à Spoletta, en tenant
Mario serré dans ses bras, pour les soldats, témoins, comme si elle lui
faisait ses derniers adieux.)= Ne puis-je pas vous accompagner?

SPOLETTA, =bas.=--Oh! non, madame. Il vaut mieux ne pas vous montrer, et
ne venir là qu'après les, coups de feu.

FLORIA, =de même.=--De ce côté, n'est-ce pas, la plate-forme?

SPOLETTA, =de même.=--De ce côté! Vingt marches à monter.

FLORIA, =de même.=--Bien! Ne me faites pas trop attendre.

SPOLETTA, =de même.=--C'est l'affaire de cinq minutes au plus!... =(Haut à
Mario.)= Allons, monsieur.

FLORIA, =dans les bras de Mario.=--Joue bien ton, rôle! Tombe sur le
coup... Et fais bien le mort.

MARIO.--Sois tranquille!

FLORIA.--Va, va vite! Nous aurons le temps de nous embrasser en route!

SPOLETTA, =aux soldats.=--Portez armes!

=Ils sortent avec Mario. Tous disparaissent.=


Scène V

FLORIA, seule.

=Silence d'un moment.=


FLORIA.--Sûrement, avec les chevaux de poste que nous trouverons sur la
route, nous pouvons être à Civita-Vecchia dans quatre heures!... Ah!
Dieu! quand je verrai les côtes d'Italie s'effacer au loin! Quelle
délivrance... =(Silence.)= Ah! je les entends marcher là-haut, sur la
plate-forme... Ils s'arrêtent!... C'est le moment... Pourvu, maintenant,
que l'on ne s'avise pas de réveiller l'autre, pour quelque affaire!...
=(Silence.)= Eh bien, qu'est-ce qu'ils attendent?... Cela devrait être
fait déjà!... Un retard peut tout perdre... Et puis, c'est odieux cette
attente!... Cela serre le coeur... J'ai beau savoir que ce n'est qu'un
jeu... la pensée qu'on va tirer sur lui!... Ah! mon Dieu! Mais allez
donc, allez donc! Finissez donc!... =(Détentions. Elle pousse un cri
d'effroi involontaire.)= Ah!... Je suis folle... C'est fait!... Allons,
maintenant! Ah! son manteau que j'oubliais!

=Elle prend le manteau et sort vivement par la gauche.=


DEUXIEME TABLEAU

_Plate-forme du château Saint-Ange, côté sud. Au fond, le parapet et les
canons. Et, en perspective la ville, entre le colysée et le dôme de
Saint-Pierre, éclairée par le soleil levant. Au premier plan, à gauche,
un grand mur montant jusqu'aux frises. A droite, mur et grande
échauguette qui sert de couronnement à un escalier praticable par où
l'on vient de l'étage inférieur. Au deuxième plan, passage praticable
entre l'échauguette et le parapet. Il fait à peine jour au lever du
rideau, et la scène va s'éclairant de plus en plus._


Scène première

SPOLETTA, MARIO, SOLDATS, FLORIA

=Mario est étendu, immobile, à gauche de la scène, en avant du grand mur.
Les soldats sont à droite, au fond, entre le parapet et l'échauguette
Spoletta, penché sur Mario, dont la tête est tournée du côté du mur. Un
sergent, une lanterne à la main, attend.=


SPOLETTA, =après un temps, se relevant, aux soldats.=--C'est inutile...
Vous pouvez vous retirer.

=Le sergent remonte et sort avec les hommes par la droite.=

FLORIA, =paraît sur le seuil de l'échauguette, le manteau sur le
bras.=--C'est bien cela... C'est la plate-forme!... =(l'apercevant.)= Ah!
c'est vous?... Capitaine... vos hommes sont partis?

SPOLETTA.--A l'instant!

FLORIA.--Où est-il?

SPOLETTA.--Là!

FLORIA.--Ah!... bien! Voyez si le chemin est libre!... =(Spoletta sort
par la droite, deuxième plan. Elle va à Mario.)= C'est moi... Ne bouge
pas!... Un soldat qui passe... Attends!... =(Elle suit des yeux le
soldat.)= Bien!... Il s'éloigne... =(Elle redescend. Quatre hommes
paraissent à droite, premier plan, conduits par un sergent, deux avec
des lanternes. Vivement.)= Reste encore... Voici des lumières!... =(Les
yeux toujours tournés vers le côté où les hommes ont disparu.)= Reste
encore... Ils pourraient te voir. Attends qu'ils aient tourné le mur...
Là... bien, les voici qui disparaissent... le dernier... maintenant...
bien! Tiens, voilà le manteau. =(Elle le lui jette les yeux tournes vers
le fond.)= Jette-le sur tes épaules et lève-toi!... Vite! à présent!...
Vite! vite donc! =(Elle se retourne et le voit immobile.)= Mais lève-toi
donc!... Tu ne m'entends donc pas?... Mario!... Mario!... =(Effrayée,
elle court à lui.)= Evanoui?... Mario!... =(Elle retourne vivement le
corps, la tête de Mario apparaît livide et son bras fouettant l'air
vient retomber sur le sol avec un bruit mat.)= Du Sang!... Mort!... Mon
Mario!... Tué!... Tué!... Ils me l'ont tué! =(Spoletta reparaît avec
Schiarrone et les quatre porteurs, le sergent et des soldats. Elle
bondit vers lui.)= Assassin! Assassin... qui devais le sauver!

SPOLETTA.--Vous le faire croire et le fusiller, comme Palmieri! c'était
l'ordre du maître!...

FLORIA.--Ah! le tigre! Et je ne peux plus le tuer!

=Mouvement de tous.=

SPOLETTA, SCHIARRONE et UN OFFICIER.--Le tuer?

FLORIA,--Oui, je l'ai tué, votre Scarpia... Tué, tué, entendez-vous?
D'un coup de couteau dans le coeur, et je voudrais encore l'y plonger et
l'y tordre... Ah! vous fusillez... Moi, j'égorge! =(Deux hommes, sur un
geste de Spoletta s'élancent, par la gauche.)= Oui, allez! Allez voir ce
que j'ai fait de ce monstre... dont le cadavre assassine encore...

SCHIARRONE.--Misérable femme!

SPOLETTA, =l'arrêtant.=--Eh! Ne vois-tu pas que la douleur trouble sa
cervelle et qu'elle nous conte ses rêveries!

SCHIARRONE.--Et si elle l'a tué, pourtant?

SPOLETTA.--Elle le payera trop peu de sa vie.

FLORIA.--Prends-la donc! Que je n'aie plus l'horreur de vous voir,
bandits qui faites de telles choses, peuple pourri qui les accepte...
soleil infâme qui les éclaire!

=Voix confuses. Cris dehors. Roulement de tambours.=

SPOLETTA, =vivement.=--Eh bien?

UN OFFICIER.--C'est vrai!

TOUS.--Oh!

SPOLETTA.--Frappé?

L'OFFICIER,--Mort!

=Cris de colère.=

SPOLETTA, =à Floria qui, pendant ce temps, a gagne le fond.=--Ah!
Démon!... je t'enserrai rejoindre ton amant!

FLORIA, =debout sur le parapet.=--J'y vais, canailles!

=Elle se lance dans le Vide.=

RIDEAU


The play _la Tosca_ is entered according to act of Congress in the year
1909, by the late V. Sardou's heirs, in the office of the Librarian of
Congress at Washington. All rights reserved.





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "La Tosca - Drame en cinq actes" ***

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