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Title: Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon
Author: Savary, Anne-Jean-Marie-René, duc de Rovigo, 1774-1833
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon" ***

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produced from images generously made available by the
Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica).



MÉMOIRES DU DUC DE ROVIGO, POUR SERVIR À L'HISTOIRE DE L'EMPEREUR
NAPOLÉON.

TOME PREMIER.



PARIS.

A. BOSSANGE, RUE CASSETTE, N° 22.

MAME ET DELAUNAY-VALLÉE, RUE GUÉNÉGAUD, N° 25.

1828.



PRÉFACE.


On m'a accusé d'avoir été le séïde de l'empereur, et de l'être encore.

Si on entend par là d'avoir compris que les convulsions qui ont agité le
monde, n'étaient autre chose que la lutte des principes de la révolution
contre ceux de l'aristocratie européenne; si on entend par là que je
n'ai pas songé à mettre de borne à l'étendue de mes devoirs; oui, je fus
le séïde de Napoléon.

Si se souvenir des bienfaits au temps des revers, si ne pas abandonner
son chef après sa chute, si se résigner à l'exil pour avoir voulu
partager le sien, si ne pas craindre de braver l'inimitié de ses
ennemis, naguère ses courtisans; si rendre hommage à sa mémoire,
lorsqu'il n'est plus, c'est être séïde; oui, je suis encore le séïde de
Napoléon.

Ce grand homme m'a honoré de sa confiance; j'étais près de lui sur les
champs de bataille, il m'a appelé près de sa personne dans le conseil,
il m'a donné des preuves éclatantes de bienveillance, j'oserais presque
dire d'affection; pouvais-je, devais-je y répondre autrement que par un
dévouement sans bornes! fallait-il, tout couvert que j'étais de ses
bienfaits et investi de sa confiance, fallait-il m'ériger en censeur au
moment du danger et offrir du blâme au lieu d'aide. Le rôle de censeur
est commode et facile, mais ce n'est pas le plus honorable à jouer. Ce
n'est pas celui que j'ai choisi: qu'on ne s'attende donc pas à trouver
dans ces Mémoires de longues critiques ou de graves dissertations
politiques; je n'ai pas voulu écrire autrement que je n'ai agi.

On a cherché à calomnier le beau et noble caractère de l'empereur, c'est
tout simple, il n'a plus rien à donner; mais si faire son éloge était
faire sa cour au pouvoir, que de gens rassembleraient complaisamment
leurs souvenirs, et retrouveraient tout à coup la mémoire.

On a voulu peindre l'empereur comme un homme insatiable de guerres, et
cette idée, qui sera reconnue fausse, passe encore pour vraie dans
beaucoup de bons esprits; j'espère que la lecture de ces Mémoires
contribuera à les éclairer. Napoléon avait essentiellement besoin de la
paix; chef d'une dynastie née au milieu de la guerre, le repos seul
pouvait la consolider.

Je m'attache à faire connaître l'empereur tel qu'il était et tel que je
l'ai connu; mais je cherche plus encore à faire connaître les motifs des
actes de sa politique.

J'ai passé rapidement sur les récits de batailles et sur les opérations
militaires, non pas que je les trouvasse dénués d'intérêt, mais parce
que plusieurs habiles généraux ont rempli cette tâche avec un talent
supérieur et digne du génie dont le nom brille dans chacune de leurs
pages.

Je ne sais si un auteur doit compte au public des motifs qui l'ont
déterminé à écrire; mais quant à moi, je n'ai aucune objection à dire
les miens.

Prisonnier à Malte, pendant que l'empereur était captif à Sainte-Hélène,
j'ai vu, à mon retour en France, que de généreux amis, et quantité de
fonctionnaires bien intentionnés, avaient trouvé commode de se justifier
à mes dépens. Il faut que la calomnie soit une fort belle chose par
elle-même, car, bien qu'on la méprise, force est d'y répondre. Je n'ai
cru pouvoir mieux faire que de publier mes Mémoires.

Aussitôt que j'ai fait connaître cette intention, une grande inquiétude
s'est manifestée; beaucoup d'existences se sont crues compromises;
l'alarme s'est répandue, et quelques consciences se sont troublées. Sans
doute, personne mieux que moi ne pourrait faire des mémoires de
scandale, car je n'ai rien oublié de ce que j'ai su; mais qu'on se
rassure. J'aime à penser qu'on conviendra tout au moins de ma
modération, et si je faisais un usage plus étendu des nombreux documens
secrets que je possède, il n'y aurait pas de ma faute.

Quelques amis ont cherché à me persuader que je ferais mieux de différer
la publication de mes Mémoires, et de laisser ce soin à mes enfans. J'ai
été sensible à la bonne intention qui les dirigeait, et cependant je
publie, parce que je ne partage pas leur opinion. C'est pendant que
j'existe encore que j'ai voulu que ces Mémoires parussent; je suis
encore là, du moins, pour convenir de mes erreurs si j'en ai commis;
mais je suis encore là aussi pour répondre aux attaques calomnieuses; il
m'a semblé d'ailleurs qu'il y avait plus de courage et de loyauté à
choisir, pour parler, le moment où il y a encore tant de témoins qui
peuvent me réfuter.

J'ai occupé de grands emplois, j'ai reçu de grands honneurs, j'ai joui
d'une immense fortune; on se console de perdre tout cela; mais on ne se
console pas de se voir attaquer dans ce que tout homme de cœur a de plus
cher. J'aime à penser que la lecture de ces Mémoires prouvera que si
j'ai été honoré de la confiance et comblé des faveurs du plus grand
homme des temps modernes, j'ai su les mériter par mes services et y
répondre par un dévouement honorable.

Je ne dis plus qu'un mot. Je n'ai pas cherché à faire une œuvre
littéraire: le lecteur trouvera donc sans doute beaucoup de négligences
dans mon style; on ne me les reprochera pas, car je raconte, je ne
compose pas; et d'ailleurs, mes compagnons d'armes savent que le talent
d'écrire a toujours été chez moi la disposition la moins développée.
J'aurais pu emprunter le secours d'une plume étrangère et plus exercée,
le public y aurait sans doute gagné, mais son jugement n'aurait pas été
aussi rigoureux que si je me montre à lui tel que je fus et tel que je
suis.



CHAPITRE PREMIER.

Entrée au service.--Les représentans du peuple aux armées.--Exécution de
M. de Tosia.--Je suis en danger d'être arrêté comme royaliste.--Premiers
faits d'armes.--Intelligences de Pichegru avec le prince de
Condé.--Périlleuse mission à l'armée de Sambre-et-Meuse.--Pichegru,
soupçonné, est remplacé par Moreau.--Je suis nommé chef de bataillon, au
passage du Rhin.--Cessation des hostilités après les préliminaires de
Léoben.--Aide-de-camp du général Desaix; je l'accompagne à Paris.


Fils d'un officier qui avait vieilli sous les drapeaux, et qui n'avait
obtenu, pour prix de ses longs services, que le grade de major et la
croix de Saint-Louis, je finissais à peine mes études lorsque la
révolution éclata. J'avais ma fortune à faire. La carrière des armes
pouvait seule m'offrir des chances d'arriver au but: je résolus d'en
courir les hasards.

Mon frère aîné servait dans l'artillerie; mon père désirait que j'y
entrasse aussi, parce que l'avancement y était fixé de manière à ce
qu'il n'y eût pas de passe-droit à redouter; mais je préférais la
cavalerie; et bien qu'alors on regardât cette arme comme fort
dispendieuse et convenable seulement aux jeunes seigneurs riches, je
persistai à y entrer. Il me sembla qu'une résolution forte, du courage,
et mon épée, devaient suppléer au défaut de fortune.

Je partis pour rejoindre le régiment de Royal-Normandie, où mon père
avait servi, et qui était alors en marche pour se réunir à la petite
armée que rassemblait M. de Bouillé, pour soumettre la garnison de Nancy
révoltée. J'arrivai au moment décisif; de sorte que, dès mon entrée au
service, ma première nuit se passa au bivouac, et le premier jour je fus
au feu.

Je faisais partie du corps qui entra par la porte de Stainville, et le
premier mort que je vis fut le brave chevalier des Isles, tué par ses
propres soldats en voulant les empêcher de faire feu sur nous. Quelques
jours après cette expédition, M. de Bouillé renvoya son armée dans ses
garnisons. Ce général avait pour le régiment dans lequel je venais
d'entrer une bienveillance particulière, et le régiment tout entier y
répondait par un dévoûment sans bornes: mais qu'il n'eut plus occasion
de lui prouver.

À cette époque, la plus grande partie des officiers de grosse cavalerie
professaient des principes opposés à ceux qui se manifestaient déjà de
toutes parts; aussi s'attirèrent-ils l'animadversion des novateurs. Les
provocations et les menaces amenèrent des résistances; les proscriptions
suivirent. Les officiers de Royal-Pologne égorgés à Lyon, ceux de
Royal-Berri guillotinés à Paris, ceux de Royal-Bourgogne destitués en
masse, ceux de Royal-Navarre poursuivis à Besançon et obligés de quitter
la ville, en furent les victimes. Nous dûmes craindre à notre tour; mais
heureusement pour nous la déclaration de guerre vint faire diversion.

Nous fûmes dirigés sur Strasbourg. C'est alors que je fis la
connaissance de Desaix, et que je fus assez heureux pour me lier
d'amitié avec lui. Il était alors capitaine, et aide-de-camp du prince
Victor de Broglie, chef d'état-major de l'armée qui se rassemblait sur
ce point. Peu après survint le 10 août, qui servit de prétexte à de
nouvelles violences. Le prince de Broglie fut destitué, et Desaix fut
attaché au corps du général Biron. Les officiers de mon régiment furent
presque tous obligés de quitter le service; quelques uns émigrèrent,
presque tous se retirèrent dans leurs terres. Je me trouvai sous les
ordres du général Custine.

Sur ces entrefaites, l'invasion de la Champagne eut lieu. Verdun et
Longwy avaient été livrés. L'armée rassemblée entre Landau et
Wissembourg marcha par la Lorraine pour rejoindre l'armée qui combattit
à Valmy, et arrêta les Prussiens. En même temps, nous avions pris
Mayence, franchi le Rhin et poussé jusqu'à Francfort. Ces succès firent
éclater une joie qui ne fut pas de longue durée. Les revers suivirent:
battus presque partout, nous fûmes ramenés jusque sous Landau, après
avoir laissé garnison à Mayence.

C'est par les assertions les plus ridicules et par les soupçons les plus
absurdes qu'on voulut expliquer ces défaites, et nous vîmes arriver des
représentans du peuple aux armées. Envoyés pour découvrir de prétendues
conspirations, ils ne voulaient voir partout que des conspirateurs, et
je dois le dire, ils ne trouvèrent que trop de misérables que l'espoir
des récompenses fit descendre au rôle de délateurs. On a dit que, dans
un temps de désordre et d'anarchie, l'honneur français s'était réfugié
aux armées. On put dire aussi que, avec ces proconsuls d'espèce
nouvelle, la méfiance vint s'y établir. On s'évitait; chacun craignait
celui qui jusqu'alors avait été son plus dévoué compagnon d'armes; mais
surtout on fuyait un représentant du peuple presque comme on fuit une
bête enragée. Chose étrange! pendant que leurs mesures de terreur
l'inspiraient autour d'eux, leurs décisions, qu'ils rendaient avec toute
l'importance de l'ignorance, les couvraient de ridicule. On riait de
pitié tout en frémissant d'horreur.

Aux lignes de Weissembourg, on nous fit un jour monter à cheval à huit
heures du matin, pour reconnaître comme général de brigade un certain
chef d'escadron de dragons, nommé Carlin. À onze heures, on nous y fit
monter de nouveau, pour le reconnaître comme général de division! Le
lendemain, il était à l'ordre comme général en chef. La perte des lignes
de Weissembourg eut lieu quelques jours après, avant que le nouveau
général eût le temps de les parcourir! il ramena l'armée à Strasbourg, y
trouva sa destitution, et s'il ne fut pas condamné à Paris, c'est qu'il
y fut protégé par son incapacité, qu'on reconnut. On croyait alors que
le meilleur moyen de se justifier des malheurs publics ou des revers de
la guerre, était de faire tomber sous le glaive de la loi les braves que
le fer de l'ennemi avait épargnés. Sur les champs de bataille, la mort
vole au hasard, mais là, elle mettait du discernement dans le choix des
victimes. Qui pouvait se croire à l'abri de ses coups? MM. de Custine,
de Biron, de Beauharnais, périrent sur l'échafaud. Dumouriez ne sauva sa
tête que par une prompte fuite.

J'ai vu arrêter M. de Tosia, colonel du régiment Dauphin, cavalerie, sur
la dénonciation d'un maréchal-des-logis de son régiment, qui avait eu
l'audace de s'adresser au représentant du peuple en pleine revue. Tosia
fut traduit à l'instant même à la commission militaire, qui était
toujours en permanence, et fusillé deux heures après la dénonciation.

Je ne me souviens pas si ce maréchal-des-logis, nommé Padoue, a été
récompensé, mais je me souviens parfaitement qu'il devint l'objet de
l'exécration de toute l'armée.

À cette même époque, je rencontrai de nouveau le général Desaix; à la
suite de quelques actions d'éclat, il avait été nommé adjudant-général,
et commandait l'avant-garde sur la route de Strasbourg au Fort-Louis. Il
m'apprit que mon colonel, quelques officiers et moi avions été dénoncés
comme fort suspects, et que je devais agir avec prudence. La position
était grave, comme on va le voir, et l'événement prouva que Desaix était
bien instruit.

À quelques jours de là, j'étais de grand'garde en face du village de
Hofeld, sur la route de Saverne à Haguenau, lorsque mon domestique vint
m'y joindre et m'apprendre que le colonel venait d'être arrêté, qu'on me
cherchait, et que je n'avais pas un instant à perdre pour me sauver.
L'honnête garçon était si persuadé que j'allais prendre la fuite, qu'il
m'apportait mon bagage; mais, quelque pressant que fût le danger,
pouvais-je quitter le poste dont le commandement m'avait été confié?
D'ailleurs, je pouvais prendre des dispositions afin d'être informé à
temps si on était venu me chercher aux avant-postes: je préférai
attendre l'événement.

On vint relever le poste, et l'officier qui venait me remplacer me tira
d'anxiété en m'apprenant que, satisfaits sans doute d'avoir enlevé le
colonel et un autre officier, les gendarmes étaient partis avec leurs
prisonniers sans reparler de moi. Quoi qu'il en soit, je me tins pour
bien averti, et, au lieu de retourner au régiment, je fus rejoindre
l'adjudant-général Desaix à son avant-garde, sur la route de Strasbourg
à Fort-Louis; mais comme j'aurais pu le compromettre en restant près de
lui, j'obtins du lieutenant-colonel d'être attaché, en qualité
d'officier d'ordonnance, au quartier-général de l'armée.

Sur ces entrefaites, le général Pichegru vint prendre le commandement en
chef de l'armée. Dès son arrivée il se prononça ouvertement contre les
mesures de terreur que déployaient les représentans du peuple; dès son
arrivée aussi il se disposa à reprendre vivement l'offensive. Le jour
même où l'armée commença son mouvement le général en chef me confia une
mission pour l'armée de la Moselle, à notre gauche. Je me hâtai de la
remplir, et comme je revenais on se battait entre Belheim et Haguenau.
Je ne tardai pas à reconnaître que c'était mon régiment et le IIe de
cavalerie qui étaient aux prises avec le corps émigré que commandait le
duc de Bourbon. C'était une belle occasion que le ciel m'envoyait. Je
courus prendre ma part du danger; je me mis à la tête de mon peloton, et
je fus assez heureux pour me faire remarquer. Après l'action, je fus en
rendre compte au général en chef, et ma bonne fortune voulut qu'il se
trouvât dans ce moment avec le représentant du peuple. Je profitai de la
circonstance pour parler de moi, et Pichegru prenant mon parti assura ma
tranquillité d'un seul mot.

Quoique fort jeune alors, j'étais déjà connu à l'avant-garde de l'armée.
Dur à la fatigue, sobre par habitude, ayant fait preuve de quelque
témérité, et doué par la nature d'une bonne mémoire, j'étais devenu
l'objet des préférences de mes chefs, quand il s'agissait d'exécuter
quelque entreprise hasardeuse, et je fus bientôt attaché au général
Ferino en qualité d'aide-de-camp. Par malheur, ce général, qui avait été
quelque temps au service d'Autriche, était inexorable pour les moindres
fautes de discipline; l'extrême licence des nouvelles recrues le mettait
en fureur; il n'en pouvait cacher son mécontentement; aussi fut-il
bientôt destitué.

Je me serais trouvé sans emploi, si Desaix, devenu général de division,
ne m'eût appelé près de sa personne, et je fis avec lui le blocus de
Mayence pendant ce rigoureux hiver qui fut signalé par la conquête de la
Hollande. L'amitié de Desaix pour moi ne se démentait pas; il
m'employait activement à toutes les affaires d'avant-poste, genre de
guerre qu'il aimait, parce qu'il y trouvait l'occasion de former les
jeunes officiers sur lesquels il avait des projets.

Avant la fin du blocus de Mayence, Pichegru revint de Hollande prendre
le commandement de l'armée du Rhin. Il la trouva dans un état de
délabrement complet. Le Directoire lui enjoignait de passer le Rhin
entre Brissac et Bâle, et il ne trouvait dans les arsenaux aucun des
objets indispensables pour cette opération. Il n'en cacha pas son
mécontentement, et le ton de ses dépêches s'en ressentit. J'ai toujours
cru que ce fut alors que germèrent dans son esprit les sentimens
haineux qui plus tard lui firent commettre une action criminelle.

La division du général Desaix avait quitté le blocus de Mayence pour
prendre position entre Brissac et Bâle. Son avant-garde était commandée
par Bellavene, et j'étais attaché à l'état-major, dont le
quartier-général était à Ottmarsheim. Le corps de Condé était campé à
Neubourg, sur la rive droite en face. Je commençai à remarquer que le
général Pichegru allait bien souvent à Bâle, quoique son
quartier-général fût à Illkirck près Strasbourg.

Un jour qu'il retournait de Bâle à son quartier-général, il me fit
appeler, et me donna une lettre à porter à M. Bâcher, notre chargé
d'affaires à Bâle, qui devait me remettre une réponse pour Illkirck; et
comme à cette époque il n'y avait pas un écu dans les caisses de
l'armée, je remarquai que le général avait établi des relais à poste
fixe pour que la communication fût plus facile. Pendant quinze jours je
fus toujours sur cette route, et certes, je ne me doutais guère que je
portais les lettres destinées au prince de Condé.

Nous nous attendions à passer le Rhin dans ces parages, lorsque tout à
coup nous reçûmes l'ordre de partir pour Manheim, qui venait d'ouvrir
ses portes d'après une influence intérieure toute dévouée à la France.
Le général Pichegru avait chargé le général Desaix de prendre
l'offensive sur la rive droite, et obtenu le rappel du général Ferino.
Ce dernier voulut bien témoigner le désir de m'avoir près de lui. Le
général Desaix m'ayant engagé à ne pas refuser, je suivis son conseil,
et joignis le général Ferino à Manheim.

L'armée ne tarda pas à s'ébranler; elle s'avançait par les deux rives du
Necker, lorsqu'elle vit déboucher les Autrichiens qui venaient à sa
rencontre. L'action s'engagea; nous succombâmes, et fûmes vivement
ramenés. Les troupes qui occupaient les lignes de Mayence ne
combattirent pas d'une manière plus heureuse. Elles firent une perte
d'artillerie énorme, et furent rejetées dans la direction de
Kaiserlautern.

Le général Pichegru, dont ce double revers compliquait la position, fut
obligé de repasser le Rhin au plus vite, et vint s'établir sur la petite
rivière de Pfrim pour recueillir les fuyards. La position devenait
difficile; il n'y avait qu'une prompte coopération de l'armée de
Sambre-et-Meuse qui pût garantir la Lorraine et l'Alsace d'une invasion:
il importait donc qu'elle fût prévenue sans perdre de temps.

La mission était délicate. Sur l'indication du général Desaix, Pichegru
me la confia. J'associai Sorbier, un de mes camarades, à ma périlleuse
entreprise, afin qu'il pût prendre les importantes dépêches, si je
venais à être tué.

Nous nous mîmes à la tête de cinquante cavaliers choisis, tous gens
audacieux et intrépides, et quittâmes l'armée à la nuit tombante. À
l'aide des précautions que des officiers d'avant-garde ne doivent jamais
négliger, nous traversâmes tout le pays qu'occupaient les troupes
légères autrichiennes, et nous eûmes le bonheur d'atteindre Kaisemark
sur la Nahe, où nous joignîmes la division Marceau, de l'armée de
Sambre-et-Meuse. Nous lui remîmes nos dépêches; et, comme il importait
que le général Pichegru fût fixé au plus vite sur la position
qu'occupait le général Jourdan, nous nous hâtâmes de partir pour le
rejoindre. Nous ne savions trop cependant quelle direction nous devions
prendre; car l'armée devait avoir continué son mouvement. Redoublant de
précautions, ne marchant que la nuit, évitant les villages, nous
arrivâmes enfin à la hauteur d'Allzée.

Le jour naissait, quelques paysans commençaient à se répandre çà et là
dans la campagne. Nous joignîmes une jeune fille, qui nous apprit que
nous n'étions qu'à quelques pas des Autrichiens. Ils marchaient à nous:
quelques pas encore, et nous étions découverts. Nous lançâmes une
seconde fois nos chevaux à travers champs, et nous atteignîmes bientôt
la route de Gremdstadt à Mayence, à une bonne lieue des avant-postes du
général Desaix. À peine y fûmes-nous, que nous vîmes accourir un
escadron de chevau-légers autrichiens. Il n'y avait pas à reculer; nous
fîmes nos dispositions: elles furent simples. Je dis à Sorbier de se
mettre en tête du détachement et de le faire marcher par quatre, en
prenant le côté gauche du chemin, de manière qu'en faisant demi-tour à
droite, par quatre, nous devions avoir l'ennemi sous le coupant de nos
sabres: nous fûmes bientôt vivement poursuivis. Nous nous mîmes au
galop, afin de rompre l'ennemi, que nous ne pouvions aborder en masse,
et faisant brusquement face en arrière, nous accablions ceux des siens
qui s'abandonnaient trop imprudemment à leur ardeur. Nous fîmes cette
manœuvre deux ou trois fois, et à chaque fois nous prîmes quelques
hommes et quelques chevaux. Néanmoins nous n'étions pas hors de danger,
mais heureusement le feu des carabines fut entendu des avant-postes,
d'où on envoya un détachement à notre secours.

Cette expédition nous valut les félicitations du corps d'armée: le
général Pichegru y joignit la sienne, et le général Desaix me témoigna
plus de bienveillance que jamais.

Le jour même, Pichegru, pressé par l'armée autrichienne, se mit en
mouvement pour se porter sur Landau. Il prit position derrière le
Queich; l'avant-garde en avant de Landau, où, en cas de blocus, le
général Ferino eut ordre de se renfermer. Il y était depuis quelques
jours, lorsqu'un parlementaire autrichien vint proposer un armistice,
qui devait être commun aux deux armées du Rhin et de Sambre-et-Meuse. Ce
fut le premier armistice conclu dans le cours de cette guerre.

Pichegru profita de ce moment de repos pour se rendre à Paris. Il s'y
plaignit vivement de l'état de dénûment dans lequel on laissait l'armée.
Le Directoire, qui n'aimait pas à rencontrer des difficultés de ce
genre, lui déclara que s'il trouvait le fardeau trop lourd, il pouvait
le déposer. On a dit, depuis, que déjà le Directoire commençait à
soupçonner ses manœuvres: je ne saurais l'assurer; mais ce qu'il y a de
certain, c'est que l'armée, qui n'avait aucune connaissance de la
perfidie de son général, crut qu'il n'avait été sacrifié que pour avoir
trop chaudement pris ses intérêts.

Moreau, qui avait remplacé Pichegru à l'armée du Nord, vint encore,
cette fois, le remplacer à l'armée du Rhin. L'armistice fut presque
aussitôt dénoncé. L'archiduc Charles avait succédé au feld-maréchal
Clairfait: c'était la première fois que ce prince paraissait à la tête
des armées autrichiennes; il était impatient d'en venir aux mains.
Moreau, de son côté, se proposait de marcher à lui, mais il fallait
franchir le fleuve: il s'appliqua à lui donner le change sur ce
périlleux projet.

Il concentra ses troupes sous Landau, feignit de vouloir tenter des
entreprises auxquelles il ne songeait pas; et quand tout fut prêt, tout
disposé, il se porta, en deux marches, sous la citadelle de Strasbourg.
Je n'étais que capitaine alors, mais j'étais déjà connu dans l'armée, et
quoique d'un grade subalterne, je fus chargé d'exécuter le passage avec
un bataillon qui fut mis sous mes ordres immédiats. Mes instructions
portaient de me détacher, à minuit, de la rive gauche, de prendre
rapidement terre à la droite, et de fixer le plus que je pourrais
l'attention de l'ennemi, afin de favoriser le grand passage qui devait
se faire à Kehl. Malheureusement la nuit était noire, le fleuve très
rapide; une partie de mes bateaux céda au courant, une autre s'engrava;
je ne pus conduire à bon port que quelques embarcations. Je marchai
néanmoins aux Autrichiens, mais j'étais si faible que je fus obligé de
regagner la rive gauche, et m'estimai heureux d'y être parvenu sans
accident. Je passai alors à la division de droite, que commandait le
général Ferino. Nous quittâmes Kehl presque aussitôt. Nous nous portâmes
sur le Brisgau; nous traversâmes la forêt Noire par le val d'Enfer,
pendant que le reste de l'armée s'avançait par la route de Wirtemberg.
Nous franchîmes toute la Souabe; nous marchions sans coup férir, lorsque
nous rencontrâmes le corps de Condé dans les environs de Memingen. Il
occupait le petit village d'Ober-Kamlach. Nous l'abordâmes. L'attaque
fut vive, meurtrière: l'infanterie noble fut presque entièrement
détruite, et, je dois le dire à la louange de nos troupes, quoique les
animosités politiques fussent alors dans toute leur force, la victoire
fut morne et silencieuse; nos soldats ne pouvaient, en contemplant cet
horrible champ de carnage, retenir les regrets que leurs coups ne
fussent tombés sur des étrangers.

Nous continuâmes le mouvement; nous marchâmes sur Augsbourg, qu'occupait
encore l'arrière-garde autrichienne. Elle se retira; nous la suivîmes et
arrivâmes sur les bords du Lech. Nous fîmes nos dispositions pour le
franchir. Je fus chargé de reconnaître un gué au-dessus de Friedberg,
où devait passer la division Ferino, et de conduire la colonne à la rive
opposée. Mon opération réussit à souhait. J'eus le bonheur de ne perdre
que quelques maladroits qui se noyèrent pour n'avoir pas su tenir le
gué.

La bataille s'engagea immédiatement: nous la gagnâmes, et poursuivîmes
les ennemis jusqu'à Munich. Je reçus, à cette occasion, une lettre du
Directoire, qui me félicitait du courage que j'avais montré.

Pendant que nous poussions sur le Lech, l'armée de Sambre-et-Meuse, qui
avait passé le Rhin à Dusseldorf, s'était portée sur la Bohême; mais
soit animosité, soit défaut d'instructions, Moreau négligea les nombreux
passages qui existent sur le Danube, depuis Donawerth jusqu'à
Ratisbonne. Cette faute nous devint fatale. L'archiduc Charles déroba sa
marche au général qu'il avait en tête, franchit le Danube à Ingolstadt,
à Neubourg, et fit sa jonction avec les troupes autrichiennes qui se
retiraient devant l'armée de Sambre-et-Meuse. Il reprit aussitôt
l'offensive, s'avança sur Jourdan avec toutes ses forces réunies, le
battit, et le poursuivit jusqu'aux bords du Rhin sans qu'il vînt à la
pensée du général Moreau de répéter ce que son adversaire avait fait. Au
lieu de repasser sur la rive gauche du Danube, de chercher à se rallier
à l'armée de Sambre-et-Meuse, et de forcer l'archiduc à lâcher prise, il
se mit en retraite avec sa magnifique armée, qui comptait plus de
quatre-vingt mille combattans. Pendant qu'il rétrogradait à petites
journées, l'archiduc poussait Jourdan à tire-d'ailes, et passait le Mein
à Francfort. Ce fleuve franchi, il remonta rapidement la vallée du Rhin
et intercepta la route de Wurtemberg. Prévenu par cette marche, à
laquelle cependant il aurait dû s'attendre, Moreau fut obligé de se
jeter par le val d'Enfer, et repassa le Rhin, partie à Brisach et partie
à Huningue. Ainsi finit cette campagne, qui paraissait devoir amener des
prodiges, et qui se termina comme l'accouchement de la montagne.

Pendant que nous faisions cette promenade militaire, le général
Bonaparte poursuivait le cours de ses victoires en Italie. Les armées
autrichiennes qui combattaient sur le Rhin étaient incessamment obligées
d'envoyer au secours de celles qui périssaient sur l'Adige. Elles
s'étaient affaiblies par les détachemens qu'elles avaient fait partir.
La circonstance était favorable pour reprendre l'offensive. Le
Directoire résolut de mettre en mouvement les armées de Sambre-et-Meuse
et du Rhin; mais, soit qu'il fût mécontent de la mésintelligence qui
régnait entre elles, soit toute autre cause, il donna le commandement de
la première au général Hoche, et leur ordonna à l'une et à l'autre de
repasser le Rhin.

J'étais alors aide-de-camp du général Desaix. Je fus chargé de prendre
le commandement de l'avant-garde du général Vandamme, qui devait passer
la première. Il fallait aborder en plein jour sous le feu des batteries
autrichiennes. L'opération était périlleuse, mais tout fut au mieux;
nous débarquâmes sous la protection de la compagnie d'artillerie légère
que commandait Foy, depuis officier-général et député. Nous fûmes l'un
et l'autre faits chefs de bataillon à cette journée.

Le général Desaix fut blessé le lendemain. Je continuai de combattre à
la tête des troupes avec lesquelles j'avais franchi le fleuve. L'ennemi
fut obligé de céder. Nous le suivions vivement, lorsque nous vîmes
accourir à nous un officier français; c'était le général Leclerc, qui
arrivait d'Italie par l'Allemagne, et venait nous donner avis des
préliminaires de paix arrêtés à Léoben. Le feu cessa aussitôt, l'armée
prit position, et les généraux des deux partis se réunirent pour arrêter
les lignes de démarcation.

Je fus encore employé à ces conférences, qui eurent lieu à Heidelberg.
J'y suivis le général Reynier, qui était chargé des intérêts de l'armée
du Rhin. Tout fut bientôt réglé, et je pus rejoindre le général Desaix,
qui se rétablissait à Strasbourg.

Ce fut pendant sa convalescence qu'il conçut le projet d'aller en Italie
pour voir le général Bonaparte. Jusqu'alors il ne le connaissait que de
renommée, mais il était grand admirateur de sa gloire. D'ailleurs,
blessé de l'infériorité dans laquelle le Directoire tenait ceux qui
portaient les armes, Desaix appelait de ses vœux secrets un homme de
caractère et de génie qui pût remédier au mal. Le vainqueur d'Arcole
devait être cet homme; lui seul avait acquis assez d'ascendant pour se
déclarer le protecteur de ceux qui s'étaient couverts de gloire aux
armées.

Il voulut aller conférer avec lui, et je fus passer dans ma famille le
temps qu'il employa à ce voyage. Je le rejoignis à son retour, et la
paix ayant été signée sur ces entrefaites, je ne tardai pas à
l'accompagner à Paris.



CHAPITRE II.

Retour du général Bonaparte à Paris.--Réception que lui fait le
Directoire.--Sa nomination à l'Institut.--Faux projet de descente en
Angleterre.--Mission secrète du général Desaix en Italie.--Préparatifs
pour l'expédition d'Égypte.--Bernadotte à Vienne.--Port de
Civitta-Vecchia.--Forçats.--Départ pour l'Égypte.


Les fureurs de la révolution s'étaient déjà calmées en France; on
commençait à ne plus s'y effrayer à la seule émission d'idées
raisonnables; mais rien de ce qui avait été jeté hors de son orbite, par
les commotions révolutionnaires, ne pouvait encore être replacé; les
destructions étaient achevées, et bien que le besoin de réédifier se
manifestât déjà, il n'existait point de centre autour duquel on pût
graviter avec quelque sécurité. Il ne se présentait nulle part de main
assez ferme pour rassembler les débris que la tempête avait dispersés.
On était en présence d'un amas de ruines; on mesurait avec effroi
l'étendue, les ravages causés par la tourmente populaire, mais personne
n'entrevoyait de terme à cette misère, personne n'osait envisager
l'avenir.

Les chefs des différens partis de la guerre civile, que le Directoire
était parvenu à désunir, pour les désarmer, plus étourdis par la gloire
que nos armes avaient acquise et par la paix qui l'avait suivie, que
confians dans la tranquillité qui leur avait été promise, pensaient bien
qu'un gouvernement ombrageux leur ferait tôt ou tard payer chèrement la
célébrité qu'ils avaient obtenue. Les têtes volcaniques paraissaient
calmées, à la vérité, mais on n'osait croire qu'elles fussent rassurées,
et les rivalités s'apercevaient de toutes parts, particulièrement parmi
les hommes que la guerre avait formés.

Les armées du Nord et de Sambre-et-Meuse, pleines d'officiers de mérite,
ne voyaient qu'avec regret la plus belle part de gloire qu'avait eue
l'armée d'Italie; elles étaient envieuses des préférences du Directoire
exécutif pour tout ce qui appartenait à cette armée, et offraient ainsi
des moyens de trouble à des agitateurs qui se rencontrent facilement
parmi des esprits médiocres, surtout après des événemens comme ceux dont
on était à peine sorti. Les ambitions de toute espèce étaient en
mouvement, et ne pouvaient qu'amener quelque nouveau 18 fructidor, ou
tout autre événement de cette nature.

Le général Bonaparte venait de quitter l'Italie pour se rendre à
Radstadt en traversant la Suisse; son voyage n'avait été, pour ainsi
dire, qu'une marche triomphale. La population entière se portait sur son
passage; on le saluait comme le héros des idées libérales, comme le
défenseur des intérêts de la révolution.

D'après le traité de paix, il devait se rassembler, à Radstadt, un
congrès pour y régler les affaires des princes dépossédés, tant en
Allemagne qu'en Italie, et sur la rive gauche du Rhin. Ce travail
exigeant, par sa nature, de fort longs préliminaires d'étiquette et des
renseignemens de détail difficiles à réunir, le général Bonaparte ne
s'occupa, à Radstadt, que de régler sommairement les bases des
opérations qui devaient occuper ce congrès.

Il revint à Paris, où l'impatience publique l'attendait pour lui voir
décerner, par le gouvernement, les témoignages de reconnaissance et
d'admiration qui remplissaient depuis long-temps le cœur de chaque
Français.

L'automne finissait, l'hiver et ses plaisirs avaient ramené la
population dans la capitale: soldats et citoyens se portèrent en foule
au-devant de lui.

Le Directoire, qui avait mis en délibération s'il ratifierait les
préliminaires de Léoben, se vit contraint, par cette manifestation de
l'opinion nationale, de faire une réception solennelle au pacificateur
qu'il avait été sur le point de désavouer.

Une estrade magnifique avait été dressée au fond de la cour du palais du
Luxembourg. Le Directoire y prit place sous un dais, et le général
Bonaparte lui fut présenté par M. de Talleyrand, alors ministre des
affaires étrangères. Les acclamations de la multitude contrastèrent avec
les éloges froids du Directoire.

À cette époque, l'armée de Sambre-et-Meuse était réunie à celle du Rhin,
sous le commandement d'Augereau, qui avait commandé à Paris au 18
fructidor.

Moreau venait d'être destitué, après avoir dénoncé Pichegru, qui fut
déporté à Cayenne.

Après la réception du Directoire au général Bonaparte, commencèrent les
bals et les grands dîners, parmi lesquels il faut remarquer celui que
lui donna la Convention nationale; il eut lieu dans la grande galerie du
Muséum; la table tenait toute la longueur de ce vaste local, et cette
fête n'aurait été qu'une véritable cohue, sans les grenadiers de la
garde du Directoire, qui, en armes, bordaient la haie d'un bout à
l'autre de la galerie, et présentaient un spectacle imposant.

À quelques jours de là l'Institut décerna une couronne au général
Bonaparte; son aréopage l'élut au nombre de ses membres. Il fut reçu par
M. Chénier, et sa réception eut lieu, un soir, dans la salle du Louvre,
où l'Institut tenait alors ses séances. Cette salle est au
rez-de-chaussée, il y a devant un balcon ou une grande tribune en
menuiserie antique, et soutenue par d'énormes cariatides; c'est là que
fut déposé le corps de Henri IV après que ce prince eut été assassiné.
J'assistais, avec le général Desaix, à la réception du général
Bonaparte: il était en costume, assis entre Monge et Berthollet; c'est,
je crois, la seule fois que je l'aie vu porter l'habit de ce corps
savant. Sa nomination eut l'effet qu'il en avait attendu: elle lui donna
les journaux, les gens de lettres, toute la partie éclairée de la
nation. Chacun lui sut gré d'avoir mêlé aux lauriers de la victoire les
palmes académiques. Quant à lui, simple, retiré, en quelque sorte
étranger au bruit que son nom faisait dans Paris, il évitait de se mêler
d'affaires, paraissait rarement en public, et n'admettait dans son
intimité qu'un petit nombre de généraux, de savans et de diplomates.

M. de Talleyrand était du nombre; il avait le commerce aimable, le
travail facile, un esprit de ressources que je n'ai vu qu'à lui. Habile
à rompre, à tisser une intrigue, il avait tout le manége, toute
l'habileté qu'exigeait l'époque; il s'empressait auprès du général
Bonaparte; il s'était fait, pour lui, intermédiaire, orateur, maître des
cérémonies. Touché de tant de zèle, le général accepta son dévoûment.
Cette sorte de transaction amena des bals, des soirées, où le ministre
avait pris soin de rassembler les débris de la vieille bonne compagnie.

C'est dans une de ces réunions que le général Bonaparte vit madame de
Staël pour la première fois. Le héros avait toujours vivement intéressé
cette femme célèbre. Elle s'y attacha, lia conversation avec lui, et
laissa échapper, dans le cours de cet entretien, où elle voulait
s'élever trop haut, une question qui trahit l'ambition qu'elle
nourrissait. «Quelle est la première femme, à vos yeux? lui
demanda-t-elle.--Madame, répondit-il, c'est celle qui fait le plus
d'enfans.» Madame de Staël fut stupéfaite: elle attendait une tout autre
réponse.

Mais ces félicitations, cet empressement, qui suivaient partout le
général Bonaparte, ne tardèrent pas à faire ombrage aux membres du
Directoire. Faibles dépositaires de l'autorité, ils sentaient l'opinion
se détacher d'eux; la nation comparait leur nullité personnelle à
l'illustration du héros. Ils craignirent que l'enthousiasme public
n'amenât quelque mouvement, quelque entreprise contre leur pouvoir, et
ne songèrent plus qu'à éloigner celui qui en était l'objet.

Le général Bonaparte jugeant encore mieux des conséquences dont pourrait
être suivie la prolongation de son séjour à Paris, où il n'avait
cependant voulu s'immiscer en rien de ce qui concerne les affaires de
l'intérieur, songea dès-lors à s'éloigner d'un lieu qui offrait encore
la triste perspective de tant de moyens de discordes, d'autant que nous
approchions de l'époque propre à l'exécution du projet qu'il avait conçu
en faisant la paix, et dont il avait rassemblé les premiers matériaux
avant de quitter l'Italie.

À peine le Directoire avait-il fait la paix, qu'il avait décrété la
formation d'une armée d'Angleterre que le général Bonaparte devait
commander en chef, mais dont il avait lui-même fait donner le
commandement au général Desaix, en attendant qu'il eût fait son voyage
d'Italie à Radstadt.

Le général Bonaparte envoya le général Desaix visiter les ports et
arsenaux de la marine depuis l'embouchure de la Loire jusqu'au Havre,
pour reconnaître dans quel état ils étaient, et quelles ressources ils
pourraient offrir pour une descente en Angleterre. J'accompagnai le
général Desaix dans ce voyage, et nous revînmes à Paris en même temps
que le général Berthier, que le général Bonaparte avait envoyé faire la
même reconnaissance dans les ports de la Manche.

Ces deux observateurs furent de l'opinion unanime qu'il ne fallait pas
compter sur les ressources de ces ports pour effectuer une descente en
Angleterre, et que, conséquemment, il fallait lui faire la guerre avec
d'autres moyens. Néanmoins on tint un langage contraire; on laissa se
persuader que l'idée de la descente était la pensée unique du
gouvernement, en sorte que l'opinion s'y arrêta.

On fit partir de Paris tous les généraux qui avaient de l'emploi dans
l'armée d'Angleterre; on les envoya à leurs postes sur les côtes: on
parvint à faire complétement adopter l'idée que c'était de l'Angleterre
qu'on s'occupait, et que tous les préparatifs de la Méditerranée
n'avaient été faits que pour détourner l'attention de l'ennemi, tandis
que c'était justement le contraire.

Tout cela fait, le général Bonaparte n'eut pas de peine à démontrer
l'insuffisance des moyens de la république pour attaquer l'Angleterre
dans son île, et à décider le Directoire à entreprendre de porter une
armée en Égypte, comme le point le plus rapproché et le plus vulnérable
de la puissance commerciale anglaise, et dont les difficultés n'étaient
pas disproportionnées à nos moyens d'attaque. Il lui fit l'énumération
de ceux qu'il avait réunis dans les ports d'Italie avant de la quitter,
et demandait le commandement de la flotte et de l'armée, se chargeant de
pourvoir à tout le reste.

On démontra au Directoire que l'on ne parviendrait jamais à
tranquilliser la France, tant que cette foule de généraux et d'officiers
entreprenans ne serait pas occupée; qu'il fallait faire tourner l'ardeur
de toutes ces imaginations au profit de la chose publique; que c'était
ainsi qu'après leurs révolutions, l'Espagne, la Hollande, le Portugal et
l'Angleterre avaient été obligés d'entreprendre des expéditions
outre-mer, pour employer des esprits remuans qu'ils ne pouvaient plus
satisfaire; que c'était ainsi que l'Amérique et le cap de
Bonne-Espérance avaient été découverts, et que les puissances
commerciales d'au-delà les mers s'étaient élevées.

Il n'en fallait sans doute pas tant pour déterminer le Directoire à
saisir l'occasion d'éloigner un chef dont il redoutait la popularité, et
la proposition convint à tous deux.

Dans ce temps-là, l'ordre de Malte existait encore, et ses bâtimens de
guerre devaient protéger tous les pavillons chrétiens contre les
Barbaresques et les Turcs, qui ne respectaient que celui de la France.

Les bâtimens de commerce de Suède et de Danemarck qui fréquentaient la
Méditerranée, étaient protégés par des bâtimens de guerre de leur nation
qui y venaient en croisière.

Ceux d'Amérique y venaient en petit nombre, et l'Angleterre n'avait une
flotte de guerre dans cette mer que depuis que la France en avait armé
une pour venir dans l'Adriatique protéger les opérations de l'armée
d'Italie; mais depuis la paix cette flotte était rentrée à Toulon, où
elle avait emmené l'escadre vénitienne, et la flotte anglaise était
rentrée dans les ports de Sicile.

Elle avait pour but d'observer Toulon ainsi que l'escadre espagnole de
Cadix, et tenait pour cela une croisière à la pointe sud de la
Sardaigne. Le commerce de Marseille n'était pas encore tout-à-fait
éteint. Cette ville, par suite de la sûreté de son pavillon, était
presque exclusivement en possession de tout le commerce qui se faisait
par les Turcs dans le Levant; elle avait un nombre considérable de
bâtimens connus sous la dénomination de bâtimens de caravane, qui, toute
l'année, allaient dans les ports du Levant se noliser, et qui venaient
hiverner à Marseille, où ils rapportaient leurs profits. Marseille
comptait jusqu'à huit cents de ces bâtimens employés à cette navigation.
Ceux des nations du Nord hivernaient dans les ports d'Italie, où ils
cherchaient des nolis pour le printemps.

Avant de quitter l'Italie, et sous le prétexte d'une expédition contre
l'Angleterre, le général Bonaparte avait fait mettre l'embargo sur tous
les bâtimens de commerce qui se trouvaient dans les ports de la
Méditerranée occupés par les troupes françaises. Il les fit fréter et
bien payer, en sorte que ceux qui étaient dans les ports de Naples et de
l'est de l'Adriatique, s'empressèrent de venir chercher des nolis dans
les ports que nous occupions.

Les États romains venaient d'être occupés par les troupes françaises; le
Directoire, qui cherchait à établir la république partout, n'avait pas
manqué de prétextes pour susciter une querelle au pape, qui vit la
métropole chrétienne envahie, et lui-même transporté à Valence en
Dauphiné.

Depuis son retour à Paris, le général Bonaparte avait fait donner les
ordres nécessaires pour que (toujours sous le prétexte de la descente en
Angleterre) l'escadre de Toulon, forte de quinze vaisseaux, dont un à
trois ponts, fût mise sur-le-champ en état de prendre la mer avec des
troupes à bord.

Il fit également donner des ordres pour que l'on équipât et frétât tous
les vaisseaux de commerce que l'on pourrait réunir dans Marseille et
dans Toulon.

Il venait d'envoyer le général Reynier, que le général Desaix lui avait
recommandé[1], pour organiser les bâtimens réunis à Gênes, d'après
l'embargo dont je viens de parler, et en même temps pour commander les
troupes qui venaient s'y embarquer.

Il y avait également un grand nombre de bâtimens semblables retenus dans
les ports depuis Venise jusqu'à Livourne. Il fit partir de Paris, fort
incognito, le général Desaix, qui eut l'air d'aller faire à Rome un
voyage d'amateur, parce qu'il aimait beaucoup les arts. Étant son
premier aide-de-camp je partis avec lui dans sa propre voiture, ainsi
que l'adjudant-général Donzelot[2], qui était son chef d'état-major; et
je suis arrivé jusqu'à Rome sans qu'il soit échappé au général Desaix un
mot qui m'ait donné à juger de l'objet de notre voyage. Il traversa la
France comme un trait, et commença ses investigations scientifiques, en
conservant toujours son incognito, dès qu'il fut au-delà des Alpes.

Il s'arrêta à Turin, Parme, Plaisance, Bologne et Florence, visitant
tout ce que ces villes offrent de remarquable, et arriva à Rome.

Il n'avait l'air d'y être venu que comme curieux; il était en course
continuelle dans tous les célèbres environs de cette cité fameuse,
pendant que Donzelot exécutait les ordres qu'il lui avait donnés pour la
réunion, dans le port de Civitta-Vecchia, de tous les bâtimens qui
avaient été rassemblés dans tous les autres, depuis Livourne jusqu'à
Venise.

Nous restâmes six semaines à Rome, menant une vie aussi active qu'en
pleine campagne; enfin tous les moyens matériels ayant été préparés, il
en fut rendu compte au général Bonaparte, qui était toujours à Paris,
d'où il envoya ses derniers ordres, en désignant les troupes qui
devaient composer chaque convoi. Il n'y eut aucune disposition
particulière à leur faire prendre; tout ce dont elles auraient pu avoir
besoin, tant pour la traversée que pour la guerre, avait été mis à bord
des vaisseaux avant qu'elles dussent y monter.

À Civitta-Vecchia, nous embarquions neuf bataillons d'infanterie, pris
dans les troupes qui occupaient les États romains;

Un régiment de dragons, mais seulement avec les chevaux d'un escadron;

Un régiment de hussards;

Une compagnie d'artillerie légère, avec ses pièces et tous ses chevaux;

Deux régimens d'artillerie à pied avec leurs pièces et leurs chevaux;

Un parc;

Et enfin un état-major, une ambulance et une administration complète[3].

Le célèbre Monge, qui se trouvait à Rome, avait reçu du général
Bonaparte l'ordre de se procurer à tout prix des caractères arabes
d'imprimerie, des protes, des interprètes, et de s'embarquer avec eux
sur notre convoi.

Il trouva les interprètes dans l'école de médecine de Rome, où l'on
envoie des jeunes gens des Échelles du Levant pour étudier la médecine;
il parvint à exécuter en tout point les ordres du général Bonaparte,
pendant que lui-même composait à Paris cette troupe de savans dans tous
les genres, et dont les travaux ont immortalisé cette célèbre
expédition.

C'étaient le général Caffarelli-Dufalga[4] et M. Berthollet qui les lui
avaient désignés.

Tout ce qui fut embarqué d'accessoire pour cette grande opération ne
peut se comprendre: il n'y manquait rien de ce que la prévoyance la plus
minutieuse et la plus étendue avait pu imaginer.

Il y avait des savans de toutes les classes, et des artisans de toutes
les professions; en un mot, de quoi créer, perfectionner, civiliser, et
même polir tout à la fois les populations au milieu desquelles on allait
s'établir, quelque barbares qu'elles eussent pu être.

Ce fut à la fin de mars 1797 que furent achevés tous ces préparatifs. Le
général Bonaparte avait fait partir de Paris tout ce qui devait
s'embarquer avec lui à Toulon et à Marseille; les troupes qui devaient
de même s'y embarquer y furent envoyées de l'armée, qui depuis la paix
était rentrée en France.

Le général Kléber, que le général Desaix avait aussi fait connaître au
général Bonaparte, fut chargé du commandement de celles qui
s'embarquèrent à Toulon.

Il venait d'arriver de ce port dans celui de Civitta-Vecchia une frégate
que le général Bonaparte envoyait au général Desaix, pour escorter son
convoi. Ce ne fut qu'après l'arrivée de cette frégate que lui-même
partit de Rome pour Civitta-Vecchia, où il fit diriger les troupes qui
devaient s'y embarquer.

Au commencement d'avril, tout le matériel était déjà à bord des
vaisseaux, lorsqu'il survint un incident qui faillit faire ajourner
toute l'entreprise.

Après la paix de Campo-Formio, le Directoire avait envoyé le général
Bernadotte à Vienne en qualité d'ambassadeur; à cette époque, il
professait chaudement les idées républicaines, qui, dans ce temps-là,
étaient une route assurée de fortune pour toutes les ambitions.

Il avait arboré sur son hôtel, à Vienne, un drapeau tricolore, qui, à
tort ou à raison, fut regardé par le peuple de cette ville comme une
provocation. Y eut-il de l'excitation? je ne l'ai pas su; mais après
quelques jours de fermentation, il éclata une émeute; la populace
s'étant portée à l'hôtel de l'ambassadeur, en fit retirer le drapeau, et
se livra à des désordres, au point que le commandant de la garnison fut
obligé de faire marcher les troupes pour protéger l'ambassadeur et sa
légation, qui avait été composée à Paris dans le but de ce que voulait
faire le Directoire à Vienne, à l'ombre même du traité de paix qui
venait à peine d'être signé.

Le ton des premières dépêches par lesquelles le général Bernadotte
rendait compte de cet événement était si alarmant, que le général
Bonaparte, auquel le Directoire les avait communiquées, envoya
contre-ordre dans tous les ports, afin que non seulement on n'embarquât
point, mais que de plus l'on fît débarquer tout ce qui pouvait être déjà
à bord, et que l'on se tînt prêt à marcher.

Huit jours après, le ton de la correspondance de Vienne étant devenu
moins hostile, l'on reçut de nouveaux ordres pour continuer
l'embarquement, qui n'avait éprouvé que cette perte de huit jours, qui
étaient autant de pris sur ceux que la fortune semblait nous avoir
accordés.

Pendant ce court intervalle, le général Desaix, qui était avide de
connaissances, alla visiter les mines d'alun de Rome, qui sont situées à
quelques heures de chemin de Civitta-Vecchia; elles sont très
abondantes, et l'alun que l'on en extrait passait dans ce temps-là pour
le plus estimé. Monge était avec nous, et nous expliquait tout ce qui
était nouveau pour nous.

Nous allâmes aussi voir l'embouchure du Tibre, ainsi que tous les
environs de Civitta-Vecchia: ce port a été construit par Trajan; il est
devenu peu spacieux en raison de la grandeur des vaisseaux
d'aujourd'hui, comparativement à ceux pour lesquels il a été construit.

À peine la frégate que l'on nous avait envoyée de Toulon put-elle y
entrer, et une fois qu'elle fut dedans, il y avait si peu de place pour
la faire évoluer sur elle-même, que ce fut une affaire d'État quand vint
le moment d'appareiller.

Le bassin du port a été construit avec tout le luxe et la solidité qui
caractérisent l'époque des Romains: ses quais réguliers sont composés
d'assises de blocs de marbre énormes; la dernière est en marbre blanc;
tout le pourtour du port est garni de muffles de lions en bronze, tenant
dans la gueule un anneau de bronze; il n'en manque pas un. Ce sont
encore les mêmes qui ont été posés du temps de Trajan pour amarrer les
vaisseaux, et ils servent encore aujourd'hui au même objet: ceux de
notre convoi y étaient attachés.

Le port est fermé par une jetée formée de main d'homme à la même époque.
Elle est composée d'assises de laves qui, jusqu'à ce moment, ont résisté
à la mer et au temps.

Malheureusement les nobles souvenirs que ces travaux rappellent sont
flétris par l'ignoble population qui s'agite au milieu de ces vestiges
de la grandeur romaine.

La plupart des forçats de Civitta-Vecchia étaient alors des artisans
étrangers qui étaient venus chercher fortune dans la Romagne, et qui
avaient fini par y commettre des crimes. Comme la marine du pape ne
faisait faire aucuns travaux, on avait permis à ces malheureux de
chercher du travail dans la ville, et les habitans les employaient
volontiers.

Il nous sembla même que cette mesure avait été calculée par
l'administration dans la vue d'empêcher ces misérables de s'abandonner
au désespoir, et peut-être aussi dans le dessein d'en tirer quelque
profit pour elle-même. Il en était résulté que peu à peu la honte des
fers s'était affaiblie, et qu'un forçat ne rougissait plus de l'être. Ce
degré d'abjection nous navrait, et nous faisait déplorer l'influence
qu'un pareil gouvernement pouvait avoir sur les destinées de toute une
population.

Le général Desaix avait remarqué deux belles demi-galères nouvellement
construites; il les fit armer et réunir au convoi. Les forçats
s'offraient à l'envi, prévoyant bien que leur liberté serait le résultat
des services qu'ils pourraient nous rendre.

Les convois de troupes qui sortirent de Marseille, Toulon et Gênes, sous
la protection de la flotte de guerre de Toulon, partirent à peu près
ensemble, et se rallièrent à la baie de Saint-Florent en Corse. En
sortant de Toulon, le général Bonaparte avait eu des nouvelles de la mer
par des frégates espagnoles qui entraient dans ce port; elles venaient
de Mahon, et apprirent que l'escadre anglaise n'était pas dans ces
parages, que seulement deux vaisseaux de cette escadre étaient en
réparation à l'île de Saint-Pierre de Sardaigne[5].

Le convoi de Civitta-Vecchia était trop loin pour ne pas être livré
entièrement à la conduite du général Desaix qui le commandait; il avait
reçu l'ordre de sortir à jour fixe, et de faire route directement pour
Malte, en venant reconnaître le Maretimo à la pointe de Sicile; et
arrivé devant Malte, il devait y attendre de nouveaux ordres.



CHAPITRE III.

Arrivée devant Malte.--Réunion de la flotte.--Attaque de la
place.--Capitulation de l'Ordre.--Rencontre de nuit avec la flotte
anglaise.--Arrivée à Alexandrie.--Débarquement.--Le commandement de
l'avant-garde m'est confié.--Expédient pour débarquer les
chevaux.--Attaque et prise d'Alexandrie.--Première marche dans le
désert.--Rencontre d'une femme arabe.


Nous étions au commencement de mai, lorsque nous arrivâmes devant Malte;
la grande escadre ni les autres convois ne paraissaient pas encore, et
conformément à l'instruction donnée par le général Bonaparte au général
Desaix, le convoi se tint en croisière devant le port.

Des calmes survinrent, à l'aide desquels les courans qui règnent dans
cette partie dispersèrent les bâtimens du convoi assez loin les uns des
autres.

Nous étions arrivés le matin; l'après-midi du même jour, le grand-maître
de l'ordre de Malte, voyant un convoi aussi considérable, composé de
bâtimens de toutes nations escortés par une frégate, et qui non
seulement n'entrait pas dans le port, mais qui ne le faisait même pas
fréquenter par la plus légère embarcation, commença à concevoir de
l'inquiétude, ou à éprouver de la curiosité.

Il envoya une chaloupe, montée par un des grands-baillis de l'Ordre, en
qualité de parlementaire, pour nous arraisonner.

Cette chaloupe s'était dirigée sur la frégate que montait le général
Desaix, et sous le prétexte des lois de quarantaine, le bailli ne voulut
pas monter à bord, quelques instances qu'on lui fît; il parla de sa
chaloupe, qui avait passé à la poupe de la frégate.

Sa mission n'était qu'un motif de curiosité, et comme il vit à bord des
vaisseaux une grande quantité de soldats qui grimpaient sur les épaules
les uns des autres pour le voir, il se hâta de retourner en rendre
compte. Il allait prendre congé, à la suite d'une conversation par
monosyllabes entrecoupés, lorsque, pour la ranimer un peu, le général
Desaix lui demanda d'entrer dans le port pour prendre de l'eau. Le
bailli s'éloigna en promettant de faire faire une réponse.

Il revint effectivement le même soir dire que le grand-maître ne pouvait
accorder l'entrée du port qu'à quatre bâtimens à la fois. La défaite
était ingénieuse! il ne lui avait pas fallu faire de grands efforts
d'esprit pour calculer que nous avions plus de quatre-vingts voiles, et
que l'aiguade du convoi eût demandé vingt jours; certes, nous n'avions
pas ce laps de temps à perdre devant cette gentilhommière. Toutefois
nous feignîmes de prendre la chose au sérieux, et tout en refusant
poliment M. le bailli, nous dîmes quelques mots des dangers auxquels
nous serions exposés, si les Anglais venaient à paraître. Cette dernière
considération ne parut pas le toucher beaucoup, et il s'éloigna en nous
annonçant que l'Ordre ne pouvait rien nous accorder de plus.

Nous étions presque à l'entrée de la nuit, et le parlementaire était
parti, lorsque notre vigie signala deux voiles à l'est et venant droit
sur nous.

Elles furent bientôt assez près pour que nous reconnussions un vaisseau
et une frégate; l'inquiétude nous prit, et elle devint extrême lorsqu'à
deux portées de canon de nous, nous ne les vîmes point hisser leur
pavillon, jusqu'au moment où ils nous traversèrent en hissant l'un et
l'autre le pavillon maltais; c'étaient le vaisseau et la frégate de
l'Ordre, qui, au retour d'une croisière, rentraient dans le port. On les
désarma dans la nuit même pour armer les galères qui devaient nous
combattre le jour suivant.

Le lendemain, à la pointe du jour, notre vigie nous signala des voiles
au nord-ouest, et bientôt après elle nous fit connaître que les voiles
aperçues étaient sans nombre: c'était l'escadre avec ses convois, qui
arrivait de la baie de Saint-Florent.

Le général Desaix ainsi que M. Monge passèrent de la frégate sur une des
demi-galères du pape que nous avions amenées, et allèrent à la rencontre
de l'escadre pour rendre leurs devoirs au général Bonaparte.

Dans la matinée, toute l'escadre et l'armée furent réunies en face de
l'ouverture du port. Tout prit dès-lors une face nouvelle. On se disposa
partout au débarquement.

Le général Bonaparte fit débarquer à droite les troupes de la division
du général Bon. En même temps, il faisait débarquer le général Desaix à
gauche; nous prîmes terre à la baie de Maira-Sirocco.

Le commandement des troupes en tête de ce débarquement m'avait été
confié; je marchai droit aux redoutes qui défendaient l'atterrage, et de
là au fort. Nous trouvâmes peu de résistance; tout semblait à l'abandon.
À peine le grand-maître avait-il pu rassembler quelques détachemens pour
défendre les ouvrages avancés. Les chevaliers étaient sans élan. La
population, accoutumée à l'idée qu'elle ne devait courir aux batteries
que dans le cas d'invasion de la part des Turcs, refusait de prendre les
armes contre nous. Toutes ces belles fortifications qui annonçaient la
puissance de l'Ordre et la force de la place devinrent inutiles. Nous
poussâmes ce jour-là jusqu'au pied des remparts du côté de la terre;
nous nous étonnions d'une défense aussi faible; nous cherchions à nous
expliquer comment une place qui nous paraissait inexpugnable présentait
une conquête si facile: nous ne tardâmes pas à le comprendre.

Le général Bonaparte était resté toute la journée à bord de _l'Orient_;
il avait fait attaquer les galères maltaises et les avait forcées de
rentrer au port: c'en était fait de la croix maltaise. Le général
débarqua le soir même, et c'est alors que nous pûmes juger, aux
indiscrétions qui échappaient autour de nous, que tous les membres de
l'Ordre n'étaient pas étrangers au succès que nous venions d'obtenir.

Depuis la révolution française, et surtout depuis la dissolution des
corps d'émigrés, le rocher de Malte était devenu le refuge d'un grand
nombre de jeunes nobles qui s'enrôlèrent sous le drapeau de l'Ordre. Ces
nouveaux chevaliers n'avaient pas la ferveur des anciens chevaliers de
Saint-Jean de Jérusalem. Leur éducation mondaine ne s'accommodait pas de
la vie monacale, et le mal du pays augmentait leur désir de quitter le
rocher qui leur avait servi d'asile.

L'apparition de notre flotte devant Malte leur présentait l'occasion de
rompre des engagemens qu'ils commençaient à regarder comme des chaînes,
et de se créer une existence nouvelle. Doit-on les plaindre ou les
blâmer?

Quoi qu'il en soit, les pourparlers ne tardèrent pas à s'établir entre
le quartier-général et le gouvernement de Malte. Le grand-maître de
l'Ordre, convaincu trop tard sans doute de l'impossibilité de sauver la
place et de l'inutilité d'une résistance sans objet, consentit à
capituler.

Les principales conditions furent la remise des forts à nos troupes, la
liberté pour lui et les siens, et la faculté pour tous les chevaliers de
se retirer où bon leur semblerait.

Nous prîmes en conséquence possession de la place.

Le grand-maître, M. de Hompesch, s'embarqua sur un bâtiment neutre qui
fut mis à sa disposition, et qui fut escorté jusqu'à Trieste par une de
nos frégates. Ceux des chevaliers qui étaient Français entrèrent presque
tous dans nos rangs.

Le général Bonaparte s'occupa sur-le-champ d'organiser l'île: garde
nationale, administration, moyens d'attaque et de défense, tout fut
arrêté et exécuté en moins de huit jours. La garnison maltaise fut
incorporée dans les demi-brigades; une partie de la division Vaubois la
remplaça, et la flotte eut ordre de mettre à la voile.

Le général Desaix resta encore quelques jours à Malte, parce que sa
frégate devait recevoir à son bord l'intendant des finances, qui avait
quelques opérations à terminer. Nous employâmes ce petit retard à
visiter ce rocher dont le nom était si célèbre dans l'histoire.
J'éprouvai un vif intérêt de curiosité à parcourir cette île, dont on
nous avait toujours parlé comme d'un point inexpugnable, et qui était si
vite tombée devant nous.

Civitta-Vecchia, située sur une éminence au milieu de l'île, et qui
avait été le seul point fortifié par les chevaliers à leur arrivée dans
l'île, fut le lieu où nous nous rendîmes d'abord; de là nous visitâmes
successivement les ouvrages dans l'ordre où ils avaient été construits.
Tout le monde sait qu'après la chute de Rhodes, les chevaliers
s'occupèrent avec ardeur à fortifier Malte.

Tous les grands-maîtres de l'Ordre, depuis cette époque, n'ont semblé
désirer d'autre titre de gloire que celui d'avoir ajouté quelque nouvel
ouvrage au port ou à la ville: c'était l'unique soin du gouvernement.
L'ostentation avait fini par s'en mêler, et on construisait des
fortifications à Malte, comme on élevait des palais à Rome depuis que le
Saint-Siége y a remplacé le trône des Césars. Malte est ainsi devenu un
amas prodigieux de fortifications, et nous ne savions ce que nous
devions le plus admirer, ou de la persévérance qu'il a fallu pour les
élever, ou du génie qu'il a fallu pour les concevoir. Ce que nous y
vîmes de plus étonnant est l'ouvrage de la nature, c'est le port: il est
si spacieux, que l'armée navale et les six cents bâtimens de convoi n'en
remplissaient que la moindre partie. Le mouillage en est si facile et si
sûr, que les plus gros vaisseaux de guerre peuvent s'amarrer contre le
quai.

Au milieu de toutes ces merveilles, nous fûmes attristés par la vue d'un
spectacle dans le genre de celui qui nous avait déjà indignés à
Civitta-Vecchia. Les galères de l'Ordre étaient montées par des forçats,
composés de prisonniers faits sur les bâtimens turcs. Nous eûmes d'abord
peine à croire qu'il arrivât souvent que, lorsqu'on manquait de forçats,
des hommes libres consentissent à s'engager comme tels sur les galères
pour une somme d'argent. Il fallut bien cependant nous rendre à
l'évidence et en croire le témoignage de nos yeux. Nous vîmes de ces
misérables, qu'on appelle _bonovollio_, servir sur les mêmes bancs que
les forçats, enchaînés comme eux, et partageant leurs pénibles travaux
comme ils partageaient leur opprobre.

À la vue d'une pareille dégradation, nous fûmes moins surpris d'avoir
trouvé si peu de résistance. Il est tout simple de voir insensibles à un
appel aux armes, des hommes prêts à répondre à un appel au déshonneur.

M. Monge nous avait quittés à Malte pour s'embarquer sur _l'Orient_,
parce que le général Bonaparte aimait à l'avoir près de lui.

Le général Desaix, avec lequel j'étais, ne partit donc que huit jours
après l'armée; en sortant du port, nous rencontrâmes une belle frégate
française qui venait d'Italie; elle mit son canot à la mer; il amena à
notre bord M. Julien, aide-de-camp du général Bonaparte.

Depuis la rencontre des frégates espagnoles, cette frégate avait été
envoyée par son ordre au général Desaix, pour le prévenir de l'existence
de deux vaisseaux anglais à Saint-Pierre de Sardaigne, d'où ils venaient
de partir au moment de l'appareillage de l'escadre de Toulon.

Cette frégate (_la Diane_) avait été jusqu'à Civitta-Vecchia, où elle
n'était pas entrée; M. Julien avait été à terre prendre des informations
sur le jour où nous en étions partis, et ce fut pendant qu'il était à
terre à Civitta-Vecchia, que l'escadre anglaise passa fort loin au
large. Comme la frégate _la Diane_ était près de terre, l'escadre
anglaise, qui se trouvait dans le point le plus éclairé de l'horizon, ne
l'aperçut pas, ou du moins ne la fit pas reconnaître, en sorte qu'elle
échappa, et elle continua sa route pour rejoindre l'armée.

Peu de jours après, nous rencontrâmes la frégate qui revenait de
conduire à Trieste le grand-maître de Malte; elle rejoignait aussi
l'armée, et telle était notre fortune, qu'en entrant et en sortant de
l'Adriatique, cette frégate avait croisé et recroisé le sillage que
traçait l'escadre anglaise, sans que celle-ci se fût douté de rien.

Pendant que nous mettions à profit les faveurs de la fortune, qu'avait
fait l'escadre anglaise? Elle était partie à Naples et partie à Syracuse
ou Palerme, où son amiral, le célèbre Nelson, avait trouvé une Capoue
aux pieds de lady Hamilton.

Les deux vaisseaux qui étaient partis de Saint-Pierre à notre approche,
avaient été lui donner l'alerte, et sur-le-champ il avait mis à la voile
pour Toulon, en longeant la côte d'Italie. De Toulon il fut à
Saint-Florent, de Saint-Florent il fit route pour le Levant, sans
s'arrêter ni faire reconnaître Malte en passant.

Nous venions aussi de rejoindre l'armée, lorsque le général Bonaparte
fit donner à toute la flotte le signal de quitter la route que l'on
suivait, pour se diriger sur l'île de Candie, que nous n'apercevions
pas, mais qui se trouvait à notre gauche en avant de nous.

L'ordre fut ponctuellement exécuté: le soir, tous les vaisseaux étaient
ralliés sous la côte de Candie, ayant la flotte de guerre rangée sur
deux colonnes à leur droite.

Dans la même nuit, nous entendîmes plusieurs coups de canon tirés à
notre droite; et comme ce n'était pas notre escadre qui les tirait, cela
nous donna fortement à penser. Après la perte de notre escadre au combat
d'Aboukir, les Anglais comparèrent le journal de navigation de notre
escadre à celui de la leur, et il fut reconnu que cette nuit-là les deux
armées avaient navigué, pendant plusieurs heures, à quatre ou cinq
lieues l'une de l'autre. Les coups de canon que nous avions entendus
étaient des signaux que l'amiral anglais faisait faire à ses vaisseaux;
et si le général Bonaparte n'avait pas, la veille, fait faire route sur
Candie à la sienne, nous nous serions infailliblement trouvés au jour en
présence de l'armée navale anglaise.

Peu de jours après, on découvrit la terre d'Égypte; nous étions en face
d'Alexandrie, dont nous n'apercevions que les minarets, quoique nous en
fussions fort près, parce que la côte est très basse sur ce point.

Le général Bonaparte avait envoyé en avant une frégate pour chercher le
consul de France qui résidait dans cette ville. Celui-ci venait
d'arriver à bord de _l'Orient_, lorsque l'on fit le signal à toute
l'armée de se préparer au débarquement.

Il avait appris au général Bonaparte que, quarante-huit heures
auparavant, l'escadre anglaise, forte de treize vaisseaux, avait paru
devant Alexandrie, où elle avait pris langue pour savoir ce que pouvait
être devenue l'escadre française, qu'elle poursuivait la croyant devant
elle; et que, ne l'ayant pas trouvée, elle avait continué sa route vers
les côtes de Syrie, ne pouvant, sans doute, se persuader qu'elle l'avait
devancée.

Aussitôt que le général Bonaparte eut entendu le rapport du consul de
France, il s'écria: «Fortune! fortune! encore trois jours!» et fit
commencer de suite le débarquement de toutes les troupes, en ordonnant
de le hâter. On le commença le soir même de notre arrivée; la flotte de
guerre, avec ses convois, était au mouillage très près de la ville;
toutes les chaloupes furent mises à la mer en peu d'instans et chargées
de soldats: elles s'approchèrent du rivage en laissant la ville à leur
gauche. La mer devint grosse, au point que l'on ne put aborder, et que
les chaloupes furent obligées de revenir s'amarrer aux vaisseaux qui
étaient les plus rapprochés de la côte; elles passèrent la nuit dans
cette position, chargées de leur monde et ballottées d'une manière
insupportable: aussi dès que la mer fut calme, elles larguèrent bien
vite leurs amarres, et gagnèrent la côte, qui, en quelques heures, fut
couverte de soldats. Je commandais le premier détachement du général
Desaix, et j'avais aussi été obligé de revenir m'amarrer à une
demi-galère, où je passai une nuit fort orageuse, pendant laquelle je
courus risque d'être englouti. On ne pouvait pas remonter à bord des
vaisseaux, qui eux-mêmes étaient encombrés de soldats.

En Égypte, le jour paraît vite, et le soleil ramène ordinairement le
calme, en sorte que l'angoisse cessa bientôt; après avoir débarqué les
troupes, ce qui fut achevé dans la matinée, on procéda au débarquement
des chevaux. Je fus encore chargé de faire mettre à terre ceux qui
avaient été embarqués sur notre convoi.

Cette opération devait être fort longue, et je n'en avais pas encore vu;
je m'avisai d'un moyen qui me réussit; je commençai par en faire
débarquer six, en mettant les dragons dans une chaloupe et en descendant
les chevaux dans la mer: chaque dragon tenait son cheval par la longe.
Le premier ainsi débarqué était obligé de se soutenir en nageant jusqu'à
ce que le dernier fût descendu à la mer; après quoi j'ordonnai à la
chaloupe de gagner le rivage en traînant à la remorque les six chevaux
qui nageaient, et de les établir à terre le plus près possible du bord
de l'eau, de manière que tous les chevaux que j'allais successivement
faire jeter à la mer, pussent les voir.

Je fis ensuite placer tous les dragons, hussards, canonniers et soldats
du train avec leurs selles et harnais dans des chaloupes pour aller
attendre à terre leurs chevaux; et pendant qu'ils faisaient le trajet,
je fis successivement hisser les chevaux de chaque bâtiment par les deux
bords à la fois, et les fis déposer dans la mer, sans aucune précaution
que de leur mettre la longe autour du cou.

Une chaloupe était disposée pour saisir celle des premiers qui furent
ainsi débarqués et les conduire lentement rejoindre les autres à terre;
ceux que l'on débarquait allaient par un instinct naturel se joindre à
ceux qui étaient déjà dans l'eau, et il s'établit ainsi une longue file
de chevaux qui nageaient et suivaient en liberté la chaloupe qui
conduisait la tête; il n'y en eut pas un seul de perdu: tous, en
arrivant à terre, furent saisis par leurs cavaliers qui les attendaient
sur le rivage, au bord du désert, leur mettaient la selle et les
montaient.

Mon opération eut un plein succès, et le général Desaix, qui était sur
le rivage, m'en témoigna sa satisfaction en voyant arriver toute cette
file de chevaux.

À peine le soleil était-il à son déclin, que le débarquement du
personnel de toute l'armée était effectué, et l'armée entière, à très
peu de chose près, réunie près de la colonne de Pompée, à quelques
centaines de toises d'Alexandrie. C'est le premier monument que nous
avons vu; et nous étions si occupés de ce que nous allions trouver dans
un pays qui n'offrait pas même à nos yeux vestige de végétation, que pas
un de nous ne fit attention à cette colonne qui se trouve isolée dans le
désert.

La division Kléber, qui y avait été ralliée la première, se porta de
suite sur Alexandrie.

L'enceinte de cette ville est celle qui fut élevée par les Arabes. À
l'angle par lequel nous arrivions, il se trouvait une grosse ouverture
régulière qui semblait avoir eu autrefois une destination, mais qui
n'était plus qu'un large trou à douze pieds d'élévation du pied de la
muraille.

Les Turcs y avaient mis une mauvaise pièce de canon posée sur des
pierres; ils la chargeaient sans gargousses ni boulets, mais cependant
avec de la poudre et des pierres, et ils mettaient le feu avec un tison
allumé; nous vîmes bientôt dans quelle ignorance ils étaient de l'art de
l'artillerie.

On aura de la peine à croire que, dans une armée remplie comme l'était
la nôtre d'officiers d'un mérite incontestable, on s'entêta à donner
l'assaut à ce misérable trou, où l'on perdit passablement de monde, et
où Kléber entre autres fut blessé, tandis qu'à deux cents toises plus à
droite il y avait la grande porte d'Alexandrie à Damanhour qui n'était
même pas fermée.

Des soldats, en rôdant le long de la muraille, qui n'a point de fossé,
découvrirent cette porte; ils y entrèrent, et ils étaient déjà arrivés
aux maisons de la ville[6], que l'on s'irritait encore contre ce trou
dont on voulait avoir raison; on vint enfin prendre le chemin qu'avaient
pris ces soldats, et Alexandrie fut occupée.

L'armée entière ne tarda pas à être réunie au milieu de ces vénérables
ruines, et avec son admiration pour les débris de tant d'antiques
souvenirs, commencèrent aussi son mécontentement et ses murmures de ne
voir que des tas de poussière au milieu d'un désert, au lieu de tout ce
qu'elle s'était flattée de trouver dans le pays où on l'avait amenée.

On s'expliquera facilement cela en remarquant que cette armée était
composée de troupes qui venaient de Rome, Florence, Milan, Venise, Gênes
et Marseille, et que presque la totalité de l'état-major venait de
Paris. Le mécompte était général, et le mécontentement s'accrut encore
pendant la marche d'Alexandrie pour arriver à travers le désert jusqu'au
Nil.

Avant de quitter Alexandrie, le général Bonaparte fit entrer tous les
bâtimens de convoi dans le port; il donna des ordres pour que l'escadre
débarquât tout ce qui appartenait à l'armée, et lui donna, en la
quittant, l'ordre d'entrer à Alexandrie, si les passes du port rendaient
cette opération possible, et, dans le cas contraire, d'aller à Corfou, à
l'entrée de l'Adriatique.

L'amiral Brueys, par un sentiment fort honorable sans doute, différa
d'obtempérer à cet ordre, et vint prendre un mouillage à la pointe
d'Aboukir, entre Alexandrie et Rosette, croyant que dans cette position
il pourrait être utile à l'armée, dans le cas d'un revers, qu'il ne
regardait peut-être pas comme impossible.

Il resta trop long-temps à ce mouillage, où nous le verrons bientôt
succomber avec toute son escadre.

L'armée partit d'Alexandrie le soir du jour même où cette ville avait
été occupée; elle était formée en cinq divisions que commandaient les
généraux Desaix, Bon, Reynier, Dugua, et Vial, qui remplaçait Kléber.

Les trois dernières prirent la route d'Alexandrie à Rosette par Aboukir,
et les deux autres, celle d'Alexandrie à Damanhour, en suivant les bords
du canal, qui, en traversant le désert, amène pendant les temps
d'inondation les eaux du Nil à Alexandrie.

Le général Bonaparte resta encore quelques jours à Alexandrie pour y
créer une administration; il en donna le commandement au général Kléber,
qui avait besoin de se rétablir; il fit organiser une flottille de
guerre et de transport, composée des bâtimens les plus légers et les
plus petits, qui avaient été amenés par son ordre et dans ce but, par
les convois de guerre de Civitta-Vecchia, tels que les deux demi-galères
du pape, quelques bricks, avec des chaloupes canonnières.

Après avoir fait embarquer sur cette petite escadrille les munitions de
guerre et de bouche dont l'armée aurait pu avoir besoin pour les
premières opérations, il y fit aussi mettre tout le personnel de
l'administration, ainsi que les hommes à pied de la cavalerie.

Puis il fit sortir cette escadrille devant lui, et lui donna ordre
d'aller prendre l'embouchure du Nil, qu'elle devait remonter, toujours à
la hauteur de l'armée.

Il laissa à Alexandrie la commission des savans, qu'il ne devait appeler
près de lui qu'après son arrivée au Caire.

Toutes ces dispositions faites, il quitta lui-même Alexandrie, et suivit
la même route que les divisions Bon et Desaix, qu'il rejoignit à
Damanhour.

Je viens de dire que ces deux divisions étaient parties d'Alexandrie le
soir; nous marchions en colonnes et n'allions qu'au petit pas pour
donner à tout le monde les moyens de suivre; à quelque distance
d'Alexandrie, la nuit nous prit, et fut très obscure; nous marchions sur
une nappe blanche qui craquait sous nos pieds, comme si c'était de la
neige; en en portant à la bouche, nous reconnûmes que c'était du sel,
formé par l'évaporation des eaux qui séjournent sur cette plaine dans
les temps d'inondation. Notre marche fut pénible; le besoin d'eau était
celui qui se faisait le plus sentir, et, comme l'on sait, le canal que
nous suivions a été construit dans quelques endroits au moyen de terres
rapportées, et creusé dans d'autres, pour amener les eaux du Nil à
Alexandrie; mais comme il n'a pas été réparé depuis sa construction, les
vases l'avaient tellement encombré, qu'il n'y avait plus que dans le
temps des plus fortes crues du Nil que les eaux pouvaient y entrer, de
telle sorte que, pour étancher la soif qui nous dévorait, nous ne
trouvâmes que l'eau de l'année précédente, et qui, restée sur la vase au
fond du canal, formait par-ci par-là quelques cloaques couverts de
mousse et remplis d'insectes dégoûtans; cela ne nous empêcha pas de la
trouver excellente.

En Égypte, on voyage sans s'inquiéter du lieu où l'on couchera le soir,
parce que chacun avec soi porte son bagage et sa tente, quand on en a
une; quand on n'en a pas, c'est la voûte céleste qui en tient lieu.

La seule pensée qui occupe, c'est celle de l'eau; tous les soins du peu
d'administration publique qu'offre le pays, sont d'en procurer aux
voyageurs et aux bêtes de somme, au moyen des puits.

La première station que l'on rencontre en partant d'Alexandrie par la
route de Damanhour, se nomme Beda; c'était aussi là qu'était notre
première destination, et l'on nous avait donné un guide pour nous y
conduire. On s'arrêtait de temps à autre pour donner aux soldats le
temps de rejoindre; car il n'existait aucun moyen de retrouver son
chemin, quand on s'était égaré.

Je marchais en avant avec quinze dragons montés, et ne me tenais éloigné
de la colonne qu'à la distance de la voix. Nous étions partis le soir,
et nous avions marché toute la nuit pour éviter la chaleur; le jour
commençait lorsque nous arrivâmes à Beda, qui n'est point un village,
mais un puits de trois pieds de diamètre, sans corde ni seaux, que l'on
est obligé d'apporter avec soi. Il n'existe à ce misérable endroit aucun
arbre pour se mettre à l'abri du soleil, qui, en Égypte, commence
quelques minutes après le jour et dure jusqu'à la nuit.

En arrivant à Beda, je trouvai le puits comblé de sable jusqu'à son
ouverture: on ne peut se rendre le sentiment que nous éprouvâmes tous en
voyant cette ressource nous manquer. Mes quinze dragons étaient
abandonnés à une tristesse que le silence du désert portait jusqu'à
l'âme, et ne pouvait se comparer qu'à celui du tombeau.

J'étais fort effrayé de ne pas trouver un être vivant pour le
questionner, et de ne pas voir arriver la colonne, qui s'était arrêtée
sans que je l'eusse aperçu.

Je croyais m'être égaré, lorsque j'entendis des cris plaintifs et aigus;
quelques dragons coururent du côté d'où ils partaient: les voyant
arrêtés près d'un être vivant, je me dirigeai vers eux.

Je vis une grande femme aveugle dont les yeux paraissaient avoir été
crevés depuis peu; elle allaitait un enfant qui s'efforçait de sucer une
mamelle épuisée.

Je fis mettre pied à terre à un dragon pour la ramener jusqu'à la
citerne; elle s'aperçut, par un instinct naturel, qu'elle était arrivée
aux lieux qu'elle cherchait; elle tâtait avec ses mains et son pied le
bord de la citerne, et la sentant comblée de sable, ses cris
recommencèrent sans qu'on pût l'apaiser.

Je compris qu'elle avait soif; on lui donna à boire du vin, dont nous
avions encore de reste de celui que nous avions emporté en quittant les
vaisseaux. Elle but avec avidité et mangea de même du biscuit que les
dragons lui donnèrent. Nous ne pouvions ni la comprendre ni nous en
faire entendre. J'attendis la colonne du général Desaix, qui avait fait
une petite halte, et qui n'arriva qu'au bout d'un quart d'heure.

Cette malheureuse femme, revenue un peu de sa première frayeur, nous
touchait avec les mains, et en tâtant nos habits, les casques des
dragons et leur attirail de guerre, elle jugeait bien que nous n'étions
pas les mêmes hommes qui avaient frappé ses derniers regards. La colonne
arriva; l'interprète du général Desaix la questionna. Avant de lui
répondre, elle demanda si nous n'étions pas des anges venus du ciel pour
avoir soin d'elle.

Elle nous apprit que c'était son mari, qui, abusé par une autre de ses
femmes, avait conçu des soupçons sur la naissance de son enfant, et
l'avait mise dans cet état, après l'avoir menée dans le désert où il
l'avait abandonnée loin de la citerne, qu'elle cherchait lorsque nous
l'avions trouvée.

Elle nous priait de la faire mourir, si nous ne pouvions pas l'emmener;
elle avait vingt-quatre ans, et sans sa couleur basanée, à laquelle nous
n'étions pas encore accoutumés, nous l'eussions trouvée belle.

Pendant que l'on s'occupait de l'aventure de cette femme, on ne
négligeait pas le désencombrement de la citerne; on s'y était employé
dès en arrivant; ce travail demanda quatre heures avant de retrouver
l'eau; la première que l'on tira fut distribuée par verres aux hommes
les plus altérés; on avait été obligé de mettre une garde d'officiers au
puits. Enfin on parvint à triompher de ce premier moyen de défense, mis
en usage par ceux qui devaient nous défendre l'entrée de l'Égypte.

On se prépara à se remettre en chemin, après avoir laissé à cette
malheureuse femme quelques bouteilles pleines d'eau avec du biscuit; et
comme on ne pouvait pas l'emmener, on écrivit son aventure sur un
morceau de papier que l'on attacha à sa robe, en lui disant qu'il
viendrait encore d'autres hommes comme nous; qu'elle n'eût qu'à rester
là et à leur montrer ce papier, qu'ils auraient soin d'elle.

Nous continuâmes notre chemin en partant toujours le soir, et nous
sûmes, par les troupes qui passèrent après nous, qu'on l'avait trouvée
morte auprès de la citerne, ainsi que son enfant, tous deux percés de
plusieurs coups de poignard.

Nous pensâmes que c'était le mari, qui, d'un lieu caché du désert, avait
vu les secours qu'on lui avait donnés, et qui, après notre départ, était
venu commettre ce meurtre.



CHAPITRE IV.

El-Kaffer.--Première rencontre des Arabes.--Nouvelle monnaie imaginée
par les soldats.--Damanhour.--Danger que court le
quartier-général.--Arrivée au Nil.--Ordre de marche dans le
désert.--Galériens en Égypte.--Mamelouks.--Combat sur le Nil.--Bataille
des Pyramides.--Prise du Caire.


Nous avions passé toute la journée à Beda, où nous avions bien avancé
les petites provisions que chacun de nous avait apportées des vaisseaux,
et l'aspect de tout ce qui s'offrait à nos yeux ne nous rassurait pas.

L'on se mit néanmoins en marche après le coucher du soleil, pour suivre
la direction de Damanhour; le point où nous devions arriver pour trouver
de l'eau s'appelait El-Kaffer; c'est la moitié du chemin de Beda à
Damanhour. Pendant notre marche nous avions été harcelés par des Arabes,
qui avaient frappé le moral de nos soldats par la hardiesse et la
vélocité de leurs excursions, qu'ils poussaient jusqu'à cent pas de nos
colonnes.

On avait défendu de faire feu, d'abord parce que nous n'avions de
munitions que celles que chaque soldat portait dans sa giberne et dans
son sac, et qu'il fallait que cela suffît à la conquête d'Égypte,
jusqu'à ce que l'on pût les remplacer; et en deuxième lieu, parce que si
une fois on s'était engagé avec les Arabes, les tiraillemens auraient
été continuels et auraient employé un temps qui aurait été perdu pour la
marche.

La nuit était close et obscure lorsque nous arrivâmes à El-Kaffer; nous
nous y plaçâmes, sans le voir, du mieux qu'il nous fut possible; chaque
colonne se forma en carré, et s'établit pour attendre le jour dans la
position où elle se trouvait, en sorte que l'on ne put éviter un peu de
désordre résultant de cette situation, à laquelle on ne pouvait remédier
que le lendemain.

Les soldats, poussés par la soif, découvrirent au dehors du village une
citerne qui servait à arroser quelques cultures. Le bruit s'en étant
répandu, tous y coururent; la foule devint si grande, que ceux qui
étaient à puiser de l'eau eurent peur d'y être précipités.

Ceux qui ne pouvaient en approcher imaginèrent de crier qu'elle était
empoisonnée. Ce stratagème leur réussit: les plus altérés eux-mêmes
s'éloignèrent, et la citerne resta aux mieux avisés.

Au milieu de la nuit, une sentinelle crut voir un Arabe, et fit feu;
l'alerte se répand partout, chacun se lève, et sans réfléchir que l'on
n'avait pu rectifier la position des troupes à cause de l'obscurité de
la veille, chaque soldat fait feu devant lui. De grands malheurs
auraient pu résulter de cette terreur, qui n'eut de suites fâcheuses que
la perte de la plus grande partie de nos chevaux.

Le pays étant totalement dépourvu de bois, on n'avait pu les attacher;
ils étaient d'ailleurs si fatigués qu'il n'était pas bien nécessaire d'y
songer. Ils étaient donc en liberté quand cette fusillade commença; ils
prirent l'épouvante et s'enfuirent sans qu'on pût les suivre.
L'artillerie ne sauva que ceux qui étaient restés attelés; mais ceux de
devant, que l'on avait dételés pour les faire manger en les mettant nez
à nez avec ceux de derrière, furent perdus ainsi que la presque totalité
de ceux de la cavalerie et de l'état-major, jusqu'à celui que montait le
général Desaix.

Ceux de ces animaux qui ne furent pas pris par les Arabes qui rôdaient
autour de nous, allèrent, par un instinct naturel, dans la direction du
Nil (vers Rosette), où la division du général Dugua, qui y était déjà
arrivée, les recueillit et nous les rendit quelques jours après. Elle
avait été bien inquiète en voyant arriver cette déroute de chevaux tout
sellés et harnachés; elle crut qu'il nous était arrivé un grand malheur.

Le lendemain matin de cette aventure, nous étions dans une position
pénible; on pouvait faire aisément le sacrifice de tous les chevaux de
monture; mais il n'en était pas de même de ceux de trait de
l'artillerie; aussi prit-on d'autorité les chevaux de tous ceux qui les
avaient sauvés; et pour imposer par l'exemple, le général Desaix donna
le seul qu'il avait conservé. L'artillerie avait heureusement une
voiture chargée de harnais qui devinrent d'un secours inappréciable dans
cette circonstance, en sorte que tant bien que mal on se remit en état
de marcher.

Avant de quitter cette position, nous entrâmes dans le petit village
d'El-Kaffer, que ses habitans ont entouré d'une muraille de briques de
terre, cuites au soleil; elle a environ dix pieds de haut; elle est
surmontée de créneaux, et flanquée de tours pour se défendre contre les
Arabes, dont l'occupation de toute la vie est le vagabondage armé.

Un bon Arabe ne possède qu'un cheval, qui est ordinairement superbe, et
une lance. Il a pour principe que quand il trouve à faire un vol où il
doit gagner le prix de son cheval, plus 20 parats (15 sous), il ne doit
pas hésiter à l'entreprendre. Les Arabes élèvent leurs enfans dans les
privations; la qualité qu'ils leur donnent de préférence est de se
passer de boire le plus long-temps possible: aussi quand ils vantent
leurs enfans, ils font valoir le nombre de jours qu'ils restent sans
boire.

Le général Desaix m'envoya à El-Kaffer avec son interprète pour tâcher
d'y acheter quelques chevaux. Il était, par caractère, ennemi du pillage
et du désordre; il poussait le désintéressement et la probité jusqu'à la
plus rigoureuse vertu; ses soldats en souffraient quelquefois; mais leur
respect pour lui commandait leur admiration et entraînait leur
attachement.

Je parvins à lui acheter une bonne jument, qui est la seule qu'il ait
eue pour monture pendant tout le temps qu'il a été en Égypte, et j'en
achetai une autre pour moi. Le moment du paiement arriva; chaque cheval
m'était donné pour 50 piastres d'Espagne (cette monnaie était la seule
que connaissaient ces peuples), et je n'en avais pas. J'avais beaucoup
d'or de France, dont je ne pus jamais leur faire comprendre la valeur;
en vain je leur offris le double de celle de leurs chevaux, il me fut
impossible de leur faire accepter de cet or qu'ils ne connaissaient pas,
et je fus obligé de revenir changer mon or près des officiers de la
division, et de retourner ensuite payer mes chevaux.

Un soldat de l'escorte qui m'accompagnait avait remarqué l'ignorance de
ces gens-là; il acheta des dattes et du tabac, et donna en paiement un
gros bouton blanc, qu'il tira de sa poche; le marchand turc lui rendit
un appoint en petite monnaie appelée, dans le pays, parats. Le soldat
les compta devant lui, comme pour vérifier si le compte y était bien,
puis se retira satisfait; mais il ne manqua pas d'aller raconter son
histoire à ses camarades, pour lesquels la leçon ne fut point perdue,
car tous usèrent de ce moyen pour se procurer les petites choses dont
ils avaient besoin, et qu'ils n'auraient pu se procurer que par le
pillage, qui leur était défendu.

Cette petite fraude continua à être mise en pratique jusqu'à l'époque du
paiement de l'impôt, où ces bonnes gens jugèrent bien qu'ils avaient été
attrapés, en voyant le percepteur rejeter tous ces boutons.

Nous nous étions un peu réorganisés à ce petit village d'El-Kaffer; nous
y avions acheté beaucoup de provisions, hormis du pain, qui y était
inconnu. Pour cette fois, nous renonçâmes à marcher trop tard, aimant
mieux éprouver un peu de chaleur qu'un autre désastre semblable.

En partant d'El-Kaffer nous suivîmes la route de Damanhour, où nous
devions arriver avec la nuit; on nous avait dit tant de belles choses
sur cette ville, que chacun de nous y marchait comme s'il eût été
question d'arriver à une des belles villes d'Italie.

Nous fûmes bien désappointés en voyant cet amas de masures, que l'on
nomme ville, parce qu'elle est le bourg le plus considérable entre
Alexandrie et le Nil. Elle est dans une plaine unie, dont l'œil
n'aperçoit pas la fin; elle n'a d'eau que par ses puits, et sans
quelques pierres qui se trouvent çà et là, dans les débris des monumens
antiques, il serait difficile d'en rencontrer une si petite qu'elle fût;
en général, on n'en trouve point en Égypte.

Le général Desaix mit sa division au bivouac dans un très beau clos
d'orangers et de grenadiers, dans lequel il y avait un puits à roue, qui
servait à les arroser; les hommes furent bien, et l'on trouva à
Damanhour quelques provisions.

Le général Bonaparte et tout le quartier-général nous y rejoignit; il
avait avec lui MM. Monge et Berthollet. Il témoigna beaucoup d'humeur en
voyant celle que tout le monde ne craignait pas de manifester à la suite
des privations que l'on avait déjà endurées, et que l'on croyait devoir
éprouver encore.

Il n'avait aucun remède à y apporter, et ne demandait qu'un peu de
constance pour mettre l'armée dans l'abondance.

On resta deux jours à Damanhour, puis on partit pour Rahmanié, qui est
un autre bourg placé à l'ouverture du canal d'Alexandrie dans le Nil.

Le général Bonaparte partit le premier avec une escorte de guides à
cheval, emmenant ses aides-de-camp et officiers d'état-major avec lui,
et laissant les équipages du quartier-général en arrière pour suivre la
division du général Desaix, qui s'était mise en marche en suivant le
bord du canal. Il savait la division Dugua rendue à Rosette; il lui
avait envoyé l'ordre de marcher à Rahmanié, où elle devait être arrivée.

L'on n'apercevait encore rien dans la plaine lorsqu'il nous quitta pour
se porter en avant avec son escorte.

Nous marchions depuis quelques instans, lorsque nous entendîmes un
tiraillement de mousqueterie en arrière de nous.

Nous fîmes halte quelques instans, et nous vîmes bientôt un nuage de
poussière qui s'approchait. C'était le quartier-général entier, avec ses
bagages, qui partait pour Rahmanié, et qui était attaqué par un
tourbillon d'Arabes semblable à un essaim de mouches à miel. L'escorte
qui accompagnait ce convoi était composée de guides à pied, et trop
faible pour former un carré qui aurait contenu tous les équipages,
autour desquels elle tournait elle-même pour éloigner les Arabes qui les
harcelaient et les empêchaient d'avancer.

Cette escorte avait heureusement avec elle deux pièces de canon de huit,
attachées au régiment des guides, sans quoi elle eût été perdue avant de
nous avoir rejoint. Nous l'attendîmes une bonne demi-heure, et il était
temps qu'elle se réunît à nous.

Au moment où nous recommencions à marcher, il parut en avant, sur la
route de Rahmanié, un très gros corps de mamelouks, qui étaient les
premiers que nous rencontrions. Cette apparition nous mit dans une
grande inquiétude sur le général Bonaparte, que nous avions laissé moins
d'une heure auparavant à ce même point, avec une escorte qui n'était pas
le quart des mamelouks que nous apercevions.

Ce n'était pas le moment de résoudre des conjectures, aussi fit-on halte
sur-le-champ.

Le général Desaix forma sa division en deux fortes colonnes serrées, et
distantes entre elles; il mit son artillerie à la tête, tous ses
chameaux et bagages au centre, et à l'intervalle de ces deux colonnes;
pour fermer la marche, les guides à pied avec leurs deux pièces de huit.

Cet ordre une fois rectifié, et les instructions données pour que, dans
le cas d'une charge, il n'y eût plus qu'à faire par peloton à droite et
à gauche, et à commencer le feu, on se mit en marche; les mamelouks
voulurent nous tâter, tant à la tête qu'à la queue de la colonne; mais
quelques coups de canon nous en débarrassèrent. Nous continuâmes à
marcher dans cet ordre jusqu'au Nil, où nous arrivâmes mourans de soif,
et par un soleil qui était encore très élevé.

À peine aperçut-on le fleuve que tout le monde, officier et soldat, s'y
précipita sans savoir s'il aurait pied; chacun cherchait à apaiser la
soif qui le dévorait, et buvait la tête basse; il semblait voir un
troupeau; aucun n'avait pris le temps d'ôter son sac ni de poser son
fusil.

En sortant du fleuve on trouva de vastes champs tout couverts d'une
grande variété d'espèces de melons et autres productions; en sorte que
les souffrances du désert furent bientôt oubliées.

Dans le fait, arrivé au bord du Nil, on prend une tout autre idée du
pays: une verdure charmante succède à l'aridité du désert; une fertilité
incomparable frappe tous les regards. Des arbres, dont nous n'avions pas
vu depuis l'Italie, nous offraient un ombrage dont on ne peut sentir le
prix qu'en sortant du désert; enfin l'eau du Nil, après laquelle on
soupire en traversant le même désert par le soleil.

Nous eûmes le plaisir d'apprendre que le général Bonaparte était
heureusement arrivé; il n'avait même pas aperçu ce corps de mamelouks
qui nous avait attaqués.

Toute l'armée était réunie sur le bord du Nil à Rahmanié, et
l'escadrille qui était sortie d'Alexandrie pour entrer dans le Nil,
était remontée, et à l'ancre à côté de l'armée.

On resta dans cette position un jour environ avant de se remettre en
marche pour le Caire, sans quitter le bord du fleuve, que la flottille
remontait en même temps que nous.

On ne manquait plus d'eau; on trouvait des melons, des lentilles et du
riz en abondance; on trouvait des tas de blé tout battu[7]; mais le pain
était ce qu'il y avait de plus rare, et le plus grand nombre d'entre
nous est arrivé jusqu'au Caire sans en avoir mangé.

À chaque pas que faisait l'armée, le général Bonaparte reconnaissait
tout ce qu'il y avait à faire; d'abord pour utiliser les ressources du
plus fertile pays du monde, et en régulariser l'emploi, puis y acquérir
une gloire différente de celle dont il était déjà couvert avant d'y
arriver.

L'Égypte, comme tout l'Orient, n'attend qu'un homme, et cet homme a
moins besoin d'être conquérant que législateur: ce pays a été tant de
fois conquis et ravagé, qu'il a les conquérans en horreur; il les
compare à la peste. Mais un souverain qui ferait seulement cesser les
maux qui accompagnent le joug qui l'accable serait le plus grand des
hommes pour ce malheureux peuple, à qui le droit de propriété est
inconnu; qui n'a ni la faculté d'acquérir ni celle de vendre. Ne
serait-ce pas un moyen de se l'attacher pour jamais que de lui apporter
les bienfaits de la civilisation, dégagée de la corruption qui trop
souvent l'accompagne?

Il n'en faut pas douter; le Directoire, en envoyant le général Bonaparte
en Égypte, n'avait eu pour but que de se défaire d'un chef que ses
victoires avaient rendu populaire, et dont il ne croyait plus avoir
besoin; et lui, de son côté, avait accepté avec empressement, d'abord
pour être hors de la portée des atteintes d'un gouvernement ombrageux,
puis pour satisfaire la louable ambition de rendre à ce pays et à ses
peuples la gloire et la prospérité dont ils avaient joui autrefois. Il
s'en serait peut-être déclaré le chef sous un titre quelconque; je le
crois, parce qu'il me l'a dit lui-même depuis; mais peu importait alors
aux affaires du monde.

Le général Bonaparte, en continuant sa marche vers le Caire, eut en
chemin une rencontre sérieuse avec les mamelouks au village de
Chebreisse.

D'après l'ordre qu'il avait prescrit d'observer, chaque division de
l'armée marchait, formée en carré de six hommes de profondeur à chacune
de ses faces, l'artillerie aux angles, les munitions ainsi que les
bagages et le peu de cavalerie que nous avions au centre.

Cet ordre de marche nous mettait à l'abri de quelque événement que ce
fût; mais il ralentissait nos mouvemens, déjà lents, parce que notre
cavalerie étant trop inférieure en matériel et personnel à celle des
mamelouks, il avait fallu se soumettre à l'inconvénient de ne pouvoir se
faire éclairer par elle. Nos mouvemens de marche commençaient donc par
un redoublement de nos carrés; le deuxième ne se mettait en marche que
quand le premier commençait à se reformer, s'il y avait du danger; ou
bien lorsque le premier était en pleine marche, si l'éloignement des
mamelouks ne nous laissait rien à redouter.

Il y a eu des journées pendant lesquelles nous avons dû faire quatre et
cinq lieues en marchant dans cet ordre, obligés de nous rompre et de
nous reformer chaque fois qu'il fallait passer un défilé, ce qui
arrivait plusieurs fois dans une matinée. Ces défilés étaient le passage
des canaux d'irrigation dans lesquels l'eau n'était pas encore; ils
étaient tous larges et surtout profonds; il fallait d'abord en abattre
les bords en pente douce, ce qui demandait beaucoup de temps. On ne peut
se figurer ce qu'avaient à souffrir de la chaleur les soldats qui se
trouvaient au centre du carré, où il n'y avait aucune circulation d'air,
et à la surface duquel un nuage d'une poussière fine gênait la
respiration.

La soif était générale et dévorante: plusieurs hommes en moururent sur
place; le sentiment de leur conservation suffisait pour convaincre les
soldats qu'on les aurait exposés au malheur d'être taillés en pièces si
on les avait laissé courir au Nil pour se désaltérer; mais lorsqu'on
rencontrait une citerne ou un puits à roue, on se plaçait de manière à
ce qu'il fût au milieu du carré; alors on faisait halte, et chacun
buvait à son aise, puis on se remettait en marche.

Le général Bonaparte faisait chaque soir mettre sa tente sur le bord du
fleuve, au milieu de son armée, et près de son escadrille, quand elle
avait pu remonter jusque-là. On avait mis en tête de celle-ci les deux
demi-galères que le général Desaix avait amenées de Civitta-Vecchia,
parce que les bâtimens extrêmement fins d'échantillon avaient moins à
craindre de l'échouage dans un fleuve inconnu où l'on naviguait sans
pilote.

Comme l'on sait, ces bâtimens voguent par le calme et contre les
courans, au moyen de leurs énormes rames que font mouvoir les forçats,
que l'on y embarque uniquement pour cela.

Ces malheureux sont toujours assis et fixés à leurs bancs de peine par
une chaîne et un cadenas, depuis l'armement jusqu'au débarquement du
bâtiment, en sorte que si par un accident il est englouti, ils périssent
tous.

Le général Bonaparte, en voyant du rivage passer cette flottille,
remarqua ces malheureux dans cet état: c'était l'avant-veille de la
rencontre de Chebreisse; il ordonna que sur-le-champ toutes ces chaînes
fussent rompues, et les hommes mis en liberté.

Ce fut le surlendemain, lorsque l'armée commençait en même temps sa
marche, que l'on aperçut l'armée des mamelouks, dont le désordre même,
joint à la variété des couleurs de leurs vêtemens et au luxe de leurs
chevaux, avait quelque chose d'imposant.

Elle avait aussi une flottille de toutes sortes de bâtimens montés par
des Turcs et des Grecs, qui descendait le Nil pour attaquer la nôtre.

Ils étaient déjà près de nous lorsque le général Bonaparte arrêta le
mouvement de marche de son armée pour la former en cinq grands carrés
placés en échiquier; celui de gauche appuyé au Nil et protégeant la
flottille, et celui de droite dans la direction du désert, et se
flanquant tous réciproquement.

Les mamelouks vinrent parader sur notre front, mais n'osant l'attaquer,
ils firent le tour de notre droite croyant qu'ils trouveraient nos
derrières plus vulnérables; on leur envoya quelques coups de canon, qui
suffirent pour nous en débarrasser, surtout quand ils virent que ce côté
ne leur offrait pas plus de chances de succès que le premier. Ils
n'entreprirent rien de plus toute la journée.

Il n'en était pas de même sur le fleuve: leur flottille était descendue
bravement sur la nôtre. Elle l'attaqua, et l'aborda franchement dans une
position où une courbure du fleuve et l'élévation de notre rive nous
empêchaient de la protéger du point où nous étions placés. Les deux
demi-galères furent un moment enlevées, et tout ce qui fut pris eut la
tête coupée. Il y avait à peine vingt-quatre heures que les forçats
avaient été détachés, et ils s'étaient, comme le reste des équipages,
jetés à l'eau pour gagner le rivage opposé, ainsi que les autres
bâtimens qui combattaient toujours. La canonnade était fort vive.

Le général Bonaparte fit appuyer la division de gauche jusque sur le
bord du fleuve; un feu de mousqueterie et de mitraille eut bientôt fait
lâcher prise aux assaillans, et les deux demi-galères ayant été
abandonnées, nos gens revinrent s'en emparer.

La flottille continua à remonter le fleuve en serrant celle des
mamelouks. Enfin cette petite affaire ne laissa pas que d'être chaude
entre les deux flottilles; celle des mamelouks remonta au Caire dans la
nuit qui suivit, et fut brûlée par les ordres des beys: nous ne la vîmes
plus.

L'armée marcha tout le reste du jour en remontant le fleuve, et ce fut
deux ou trois jours, après que nous livrâmes la célèbre bataille des
Pyramides, absolument en face du Caire.

Nous arrivions formés en cinq grands carrés, chacun composé d'une
division; le nôtre était tout-à-fait au bord du Nil, et notre droite
dans la direction des Pyramides.

Les mamelouks étaient placés au village d'Embabé, où l'on passe le Nil
pour aller à Boulac, qui est un bourg du Caire.

Au bord du fleuve, ils avaient retranché ce village en l'entourant d'un
fossé derrière lequel ils se tenaient à cheval[8]. Derrière ce fossé,
ils avaient placé, tant bien que mal, une vingtaine de pièces de canon,
qu'ils firent jouer sur notre gauche, qui la première s'approcha d'eux.
Les quatre autres carrés marchaient à la hauteur de celui de gauche, en
suivant la direction qui leur avait été donnée; la division Desaix
tenait l'extrême droite et avait à sa gauche la division Reynier.

Le général Bonaparte se tenait au centre, à la division Bon; il fit
attaquer le village d'Embabé par la division de gauche, qui en était la
plus rapprochée: le village fut emporté d'emblée, l'artillerie prise et
les mamelouks dispersés. Pendant que cette attaque avait lieu, la plus
forte partie des beys, suivis de leurs mamelouks, parut tout à coup à
l'extrémité de l'horizon devant les carrés des deux divisions Desaix et
Reynier, dont les soldats n'étaient occupés que de ce qui se passait à
la gauche. Le mirage qui règne en Égypte, et à l'effet duquel nous
n'étions pas encore accoutumés, nous empêcha de les croire aussi près de
nous après les avoir aperçus, tellement qu'ils étaient presque sur nous,
que nous ne les avions à peine distingués à travers le mirage[9].

On n'eut que le temps de crier _aux armes!_, et de faire commencer le
feu, que déjà cette formidable cavalerie nous entourait. La
précipitation de sa charge avait été telle, qu'on n'eut pas le temps de
rectifier la position de ces deux divisions, qui se masquaient de
l'étendue du front d'un demi-bataillon à peu près.

Le danger était pressant; on fit commencer la fusillade, ne pouvant pas
s'imaginer que ces deux divisions, qui n'étaient pas à plus de cent pas
l'une de l'autre, se verraient dans la nécessité de se servir de leurs
feux sur la partie de leurs fronts de flanc qui se masquaient de
quelques toises. Il arriva précisément le contraire: la charge des
mamelouks fut très audacieuse sur notre front, où un feu de mitraille et
de mousqueterie joncha de leurs cadavres et de leurs chevaux tout le
front et le pourtour de nos carrés; mais ce qui nous parut d'une audace
extravagante, c'est que tout ce qui avait échappé à cette destruction
s'était élancé avec une telle rapidité, qu'il vint passer dans
l'intervalle des deux divisions Desaix et Reynier, sous le feu roulant
des deux faces de ces divisions, qui les fusillaient à moins de
cinquante pas de distance. Pas un seul des mamelouks ne rebroussa
chemin; et, chose singulière, il en resta moins sur le carreau, au
passage par cet entonnoir, qu'il n'en était resté sur les fronts dans la
première charge.

Les deux divisions étaient si près l'une de l'autre, qu'elles
s'entretuèrent une vingtaine d'hommes.

Quoique les troupes qui étaient en Égypte fussent depuis long-temps
accoutumées au danger et familiarisées avec toutes les chances d'une
affaire, à moins de mentir à sa conscience, tout ce qui s'est trouvé à
la bataille des Pyramides doit convenir que la charge de ces dix mille
mamelouks avait quelque chose de si imposant, que l'on dut craindre un
moment qu'ils n'enfonçassent nos redoutables carrés, sur lesquels ils
venaient avec une confiance qui semblait avoir jeté au milieu de nous un
silence morne qui n'était interrompu que par les commandemens des chefs.

Tous les mamelouks, montés sur des chevaux magnifiques richement
caparaçonnés en or et en argent, enveloppés de draperies de toutes
couleurs et de schalls flottans, lancés en plein galop en jetant des
cris à fendre l'air, semblaient devoir nous anéantir dans un clin d'œil
sous les pieds de leurs chevaux.

L'ensemble de cet imposant appareil avait rempli le cœur des soldats
d'un sentiment qui y entrait pour la première fois, et les rendait
attentifs au commandement. Aussi, dès que le feu fut ordonné, il fut
exécuté avec une promptitude et une précision que l'on n'aurait
peut-être pas obtenues un jour de parade et d'exercice.

Jamais un champ de bataille n'avait offert un pareil spectacle à des
combattans, qui des deux côtés se voyaient pour la première fois. Cette
journée décida du sort de l'Égypte, et cet effort fut le dernier que les
beys firent en commun pour nous en disputer la conquête.

Le même soir, ils se dispersèrent; les deux plus puissans d'entre eux,
Mourad et Ibrahim, que l'histoire de leurs anciens différends avait
rendus méfians et extrêmement prudens dans ce qui touchait leurs
intérêts personnels, étaient toujours rivaux.

Ibrahim repassa le Nil avec les petits beys qui relevaient de sa
puissance, et, sans s'arrêter au Caire, il prit la route de Syrie; il ne
séjourna que quelques jours à Salahié, à l'entrée du désert d'Asie, tant
pour attendre ceux de ses mamelouks qui ne l'avaient pas encore rejoint
depuis la bataille, que pour donner à son harem et à ses bagages le
temps de gagner la Syrie.

Mourad, au contraire, prit la route de la Haute-Égypte avec ses vassaux,
et remonta la rive gauche du fleuve, sur lequel il avait une flottille
qui suivait son mouvement.

La nuit même du jour de la bataille, le général Bonaparte vint coucher
dans la résidence de Mourad, au bourg de Gizé[10]; l'armée s'établit
autour de lui, et le lendemain il prit possession du Caire.



CHAPITRE V.

Mécontentement des troupes.--Citadelle du Caire.--Pyramides.--Bataille
navale d'Aboukir.--Créations d'établissemens de tout genre.


Notre flottille de guerre était arrivée et mouillait devant Gizé. On
remplaça les munitions qui avaient été consommées, et l'on fut bientôt
en état de recommencer, si le cas en était arrivé.

Les autorités du Caire, les chefs de la loi et les schérifs vinrent, à
Gizé, se soumettre au général Bonaparte, qui gagna leur confiance, et
tira d'eux des renseignemens qui déterminèrent ses opérations
ultérieures.

Il voulait avant tout s'établir militairement en Égypte. Il fit partir
sur-le-champ la division Reynier pour suivre les traces d'Ibrahim.

Il envoya la division Vial à Damiette, celle de Dugua à Rosette; la
division Bon appuya le Caire; la division Desaix, qui était destinée à
remonter dans la Haute-Égypte, attendit à Gizé que toutes les autres
fussent rendues à leurs destinations.

Cette dispersion de l'armée fut le signal de l'explosion de tous les
mécontentemens que les privations de tous genres avaient fait fomenter
depuis Alexandrie. On ne ménageait plus rien en propos; les plus modérés
envoyaient de toutes parts leur démission; et sans la ferme résolution
que manifesta hautement le général Bonaparte, de faire un exemple du
premier qui se chargerait de venir lui porter la parole pour ramener
l'armée en France, ainsi que quelques uns des mécontens en avaient la
pensée, il n'y a nul doute que l'armée se serait mutinée et aurait
refusé l'obéissance: c'est la fermeté de son chef qui a tout contenu, et
qui a préservé ces insensés de la honte dont ils se seraient couverts.

Telle était la confiance que le général Bonaparte avait en lui-même,
que, dans cet état de choses, il partit du Caire, emmenant avec lui le
peu de cavalerie qu'il avait amenée d'Europe, et prit la même route que
la division Reynier, pour aller jeter Ibrahim en Syrie, et fermer
l'Égypte de ce côté.

Il chargea le général Desaix du commandement du Caire, pendant que
lui-même allait faire cette expédition; mais, avant de partir, il avait
envoyé son aide-de-camp Julien porter à l'amiral Brueys l'ordre
d'appareiller pour Corfou ou Toulon: Julien ne devait pas revenir avant
d'avoir vu partir la flotte.

Il avait aussi envoyé, comme négociateur près de Mourad-Bey, un sieur
Rosetti, consul de Venise, et qui était établi au Caire; mais telle
était l'ignorance de ces chefs orientaux, que Mourad refusa les
propositions du général Bonaparte, parce qu'il venait d'apprendre la
destruction de notre escadre, et qu'il s'était persuadé que cet
événement nous forcerait à quitter l'Égypte.

Pendant le commandement du général Desaix, nous allâmes visiter la
citadelle du Caire, qui est placée entre la ville et la chaîne du
Monquatam, qui sépare le Nil de la mer Rouge.

Cette place a un grand escarpement du côté du désert; elle est, en
général, fort bonne, et n'a aucun ouvrage extérieur.

L'on nous y montra une brèche, à plus de cinquante pieds d'élévation, du
côté du Monquatam, et l'on nous raconta qu'après la bataille des
Pyramides quelques mamelouks s'étaient retirés dans la citadelle, mais
qu'ayant vu le Caire occupé par nos troupes, et n'osant risquer de
sortir par la ville, dans la crainte d'être pris, ils avaient formé la
résolution de s'enfuir par cette brèche. Pour cela, ils avaient commencé
par jeter au bas du rempart tous les matelas du divan, coussins et
ballots de coton qu'ils avaient pu se procurer; ensuite ils avaient fait
sauter l'un d'eux pour disposer tous ces matériaux en plate-forme
au-dessous de la brèche, après quoi ils y avaient tous sauté, l'un après
l'autre, montés sur leurs chevaux, et, chose incroyable, sans s'être
fait le moindre mal. J'ai encore vu les matériaux de cette plate-forme
au bas de cette brèche.

L'on nous montra aussi la collection, que l'on gardait dans cette
citadelle, d'un assez grand nombre de cuirasses et de casques pris sur
les croisés. Ils étaient exposés en trophées au-dessus de la porte
d'entrée, en dedans de cette citadelle: la plupart étaient en très bon
état, quoiqu'à l'air depuis des siècles; mais, dans ces contrées, le
climat est conservateur. Le puits de la citadelle du Caire nous parut de
même fort curieux; il prend son eau au niveau du Nil, et, quoiqu'elle
soit saumâtre, on n'a rien négligé pour en avoir abondamment.

On a construit dans l'intérieur du puits une spirale en pente douce qui
conduit jusqu'à l'eau, ce qui donne à ce puits des dimensions immenses:
tous ces beaux ouvrages attestaient l'état où avaient été les arts en
Égypte, et n'étaient pas encore dégradés.

Nous avons aussi été visiter les pyramides. C'était la première fois
qu'une troupe y arrivait. Chacun voulut venir avec le général Desaix, en
sorte que nous étions plus de cent, non compris une compagnie
d'infanterie que nous avions prise pour notre escorte.

Nous partîmes de Gizé, et traversâmes la plaine où l'on prétend qu'était
la célèbre Memphis. De toutes les anciennes villes d'Égypte, c'est
presque la seule dont il ne reste aucun vestige pour déterminer où elle
fut placée; et si, dans la plaine au-dessous des pyramides, on ne
rencontrait pas de temps à autre quelques débris de poterie sous ses
pas, rien n'autoriserait à penser qu'il y ait jamais eu là, non pas une
ville, mais un mur.

Ce qui a dirigé nos conjectures, c'est d'abord le canal qui borde le
désert au pied des pyramides, et qui aujourd'hui cependant n'a de l'eau
qu'au moment des plus grandes crues du Nil, puis un pont en maçonnerie,
qui n'a pu appartenir qu'à Memphis, sans quoi on n'en apercevrait pas
l'utilité: il a dû nécessairement être là pour la communication des
habitans de Memphis avec leur cimetière, ou ville des morts, qui se voit
encore à côté des pyramides, qui n'étaient elles-mêmes que des tombeaux.
La ville des morts de Memphis n'est qu'une réunion innombrable de
petites pyramides dont beaucoup sont encore sur leurs bases, et dont la
grandeur était proportionnée à la fortune des familles.

J'avais entendu émettre l'opinion que les grandes pyramides étaient des
temples, fondée sur ce qu'il en existait de semblables dans l'Inde, où
elles étaient consacrées au culte, et que les Égyptiens avaient reçu la
lumière de l'Orient; mais je ne me rends pas pour cela à cette opinion:
celles d'Égypte étaient bien certainement des tombeaux.

Je suis monté un des premiers en haut de la grande; nous y étions seize,
et, malgré cela, à notre aise. La vue dont on jouit de ce point, au
milieu des airs, est délicieuse.

Le général Bonaparte fut environ douze jours absent. Ce fut pendant ce
temps que nous vîmes, au Caire, le spectacle des fêtes du ramadan, qui
sont très rigoureusement observées en Orient. C'est le carême. Le jeûne
que l'on observe consiste à ne boire ni manger quoi que ce soit depuis
le lever du soleil jusqu'à son coucher: il faut travailler, en bravant
l'excessive chaleur, et sans se désaltérer; mais à peine le soleil
a-t-il disparu de l'horizon, que l'on prend un copieux repas, qui est
servi à l'avance, mais auquel on ne touche pas tant que le soleil est
encore visible.

Tout était nouveau pour nous; mais ce qui étonna le plus les soldats, ce
furent les danses des almées, troupe de jeunes filles d'une taille
remarquable par l'élégance et la tournure gracieuse, mais d'une licence
dont on ne peut pas se faire une idée quand on ne l'a pas vue, et que la
bienséance ne permet pas de détailler. Tout cela néanmoins se passait
sur la place publique, en présence d'une foule de tout âge et de tout
sexe.

Nous reçûmes un soir des nouvelles du mouvement du général Bonaparte; il
avait rencontré Ibrahim près de Salahié, à l'entrée du désert, dans
lequel il cherchait à se retirer, lorsqu'il l'avait fait attaquer par sa
cavalerie, qui, trop faible en nombre, courut un grand danger; et elle
aurait eu une mauvaise journée, si l'infanterie ne fût arrivée
promptement pour la dégager. Néanmoins, le but que l'on s'était proposé
fut rempli: Ibrahim passa en Syrie et nous laissa tranquilles.

Le général Bonaparte revenait au Caire, lorsqu'il rencontra en chemin
l'officier que le général Desaix avait reçu de Rosette, et qu'il avait
fait diriger sur Salahié: cet officier apportait la nouvelle du
malheureux événement arrivé à notre escadre, et dont il avait été
témoin.

Comme l'on sait, avant de la quitter, le général Bonaparte avait donné à
l'amiral l'ordre d'entrer dans Alexandrie ou d'aller à Corfou. Soit que
les passes d'Alexandrie n'eussent pas été reconnues encore, ou qu'elles
n'eussent pas assez d'eau[11], notre amiral était allé prendre un
mouillage à la pointe d'Aboukir, où il était depuis près d'un mois.

Les anxiétés du général Bonaparte étaient si grandes, que, pendant sa
marche d'Alexandrie au Caire, il avait écrit deux fois à l'amiral Brueys
d'entrer à Alexandrie ou d'aller à Corfou, et qu'enfin, avant de partir
du Caire pour aller combattre Ibrahim-Bey, il avait envoyé son
aide-de-camp Julien pour réitérer cet ordre à l'amiral; mais cet
aide-de-camp, qui était parti avec une escorte d'infanterie sur une
barque du Nil, n'arriva point et n'aurait pu arriver à sa destination
avant le combat de l'escadre.

Il disparut avec toute son escorte dans un village des bords du Nil, où
il était descendu pour acheter des provisions dont il avait besoin, et
ce ne fut que long-temps après que l'on connut les détails de sa fin
tragique.

Notre amiral avait mouillé son escadre sur une seule ligne, ayant son
vaisseau de tête très rapproché d'un petit îlot qui est à la pointe de
terre sur laquelle est construit le fort d'Aboukir.

Les Anglais, après l'avoir reconnu, firent passer deux de leurs
vaisseaux entre cet îlot et le vaisseau qui tenait la tête de notre
embossage. Le premier vaisseau anglais qui essaya ce passage, ayant
approché un peu trop près de l'île, échoua; celui qui le suivait passa
entre son camarade échoué et la tête de notre embossage. L'amiral
anglais, en voyant le premier[12] échoué et le deuxième réussir à
trouver un passage, en envoya un troisième pour remplacer celui qui
était échoué. Ces deux vaisseaux réunis remontèrent la ligne des nôtres,
laissant la terre à leur droite, et combattirent, réunis, chacun de nos
vaisseaux l'un après l'autre, pendant que le reste de l'escadre anglaise
les combattait en remontant aussi notre ligne sur l'autre bord, ce qui
obligeait nos vaisseaux à combattre sur les deux bords à la fois.

Notre escadre fut détruite vaisseau par vaisseau aux deux derniers près,
qui, avec une frégate, étaient mouillés à la queue de l'embossage, et
qui n'attendirent pas que leur tour arrivât pour appareiller et gagner
le large: c'étaient _le Généreux_ et _le Guillaume-Tell_, avec la
frégate _la Diane_ ou _la Justice_. Ils firent route pour l'Archipel, où
ils se séparèrent encore: _le Généreux_ alla à Corfou, et les deux
autres parvinrent à entrer à Malte, ce qui prouve que l'ordre donné
précédemment par le général Bonaparte pouvait s'exécuter.

Le vaisseau amiral (_l'Orient_) avait pris feu, et avait sauté pendant
le combat; de nos quinze vaisseaux, nous ne sauvâmes donc que les deux
dont je viens de parler.

La défaite de l'escadre devait nécessairement apporter quelques
changemens dans la suite des projets du général Bonaparte, puisque cette
escadre devait retourner en Europe chercher un second convoi de troupes
sur lequel il ne fallait plus compter.

Néanmoins ce malheur eut quelque chose de moins désastreux qu'on n'avait
paru d'abord le craindre. On connaissait peu l'Égypte alors, et les
Anglais s'étaient imaginé que c'était un pays où nous allions mourir de
toutes sortes de besoins. Ils le croyaient d'autant plus qu'ils avaient
arrêté un petit bâtiment qui passait de Rosette à Alexandrie, et sur
lequel il y avait des malles remplies des premières lettres que tout le
monde écrivait en France depuis que l'on était embarqué, et par
conséquent dans lesquelles on n'avait pas épargné les doléances sur tout
ce que l'on avait éprouvé de privations dans la traversée du désert et
dans la marche jusqu'au Caire, pendant laquelle on avait à peine mangé
du pain.

Tous ces détails confirmèrent les Anglais dans leur opinion, et ils
imaginèrent qu'ils aggraveraient nos embarras en augmentant le nombre de
bouches à nourrir. Conséquemment ils débarquèrent à Alexandrie tous les
matelots, mousses et soldats des équipages et vaisseaux qu'ils avaient
pris, et par ce moyen nous eûmes sept ou huit mille hommes sur lesquels
nous n'avions plus droit de compter. On en tira parti pour compléter les
corps, mais surtout on trouva des ressources inappréciables parmi les
nombreux ouvriers de toutes professions qui se trouvaient à bord des
vaisseaux. On les adjoignit à ceux qui avaient été amenés à la suite des
différentes corporations savantes avec l'armée, de sorte que sous ce
rapport, comme sous celui de l'artillerie, nos moyens furent plus que
doublés.

On va voir avec quelle admirable sagesse tout cela fut utilisé.

La perte de la flotte avait un peu calmé les murmures de ceux qui
demandaient leur retour en France; le général Bonaparte fit donner des
passe-ports à tous ceux qui avaient persisté à en demander, et hormis
quelques hommes que je ne veux pas nommer, tout le monde prit le parti
de rester et de ne plus murmurer.

Les premiers mois de notre séjour en Égypte furent marqués par des
travaux prodigieux et des créations de toute espèce.

La commission des savans avait été appelée d'Alexandrie au Caire, et
chacun de ses membres avait été mis à la tête de quelque établissement
qu'il était chargé de fonder et de diriger.

À Alexandrie, à Rosette, à Damiette et au Caire, on construisit des
moulins qui faisaient de la farine aussi belle qu'on aurait pu l'avoir à
Paris. On éleva des fours, en sorte que le pain devint aussi commun
qu'il avait été rare auparavant.

On établit des hôpitaux dans lesquels chaque malade avait son lit. MM.
Larrey et Desgenettes, célèbres à plus d'un titre, aidèrent puissamment
ces bienfaisantes créations, et méritèrent l'estime du général en chef
et la reconnaissance de l'armée.

On créa des salpêtrières et des moulins à poudre.

On construisit une fonderie avec un fourneau à réverbère, au moyen
duquel on refondait des projectiles de gros calibre, dont on avait en
abondance pour en faire de plus petits à l'usage de l'artillerie de
l'armée.

On établit de vastes ateliers de serrurerie, armurerie, menuiserie,
charronnage, charpente et corderie.

Au moyen des matelots trop âgés pour changer de profession, on créa sur
le Nil une grande flottille, composée de toute espèce de bâtimens du
fleuve, que l'on avait très bien gréés et armés. Ils étaient commandés
par des officiers de la marine, et cette flottille fut de la plus grande
utilité pour tous les transports de l'armée.

On habilla toutes les troupes en toile de coton bleue, on leur donna une
coiffure faite en maroquin noir; on ajouta à cela une bonne capote en
étoffe de laine du pays, que le soldat mettait la nuit. À aucune époque
il n'avait été aussi commodément équipé.

Il recevait pour nourriture un pain excellent, de la viande, du riz, des
légumes secs, et un peu de sucre avec du café pour remplacer les
boissons spiritueuses, inconnues en Égypte avant notre arrivée.

On s'apercevait déjà des progrès sensibles que faisaient toutes ces
créations. On avait des tables, des chaises, des bottes de maroquin et
du linge; on mangeait du pain aussi beau qu'à Paris.

À peine les premiers besoins furent-ils satisfaits, que l'on vit le luxe
s'introduire; on fit de la vaisselle plate, très légère et fort
portative. Celle dite de chasse, dont l'Empereur s'est servi à Paris
depuis, a été faite d'après celle-là, qu'il avait rapportée d'Égypte.

On ne se servait plus que de gobelets d'argent et de couverts du même
métal.

On vit s'établir des confiseurs et des distillateurs qui eurent beaucoup
de succès.

Peu à peu vinrent les passementiers et les brodeurs; les Turcs
eux-mêmes, qui sont grands imitateurs, nous avaient surpassés en ce
genre; ils avaient fini par fondre des boutons d'argent aux armes de la
république, et les souffler en or avec une grande perfection.

Peu de mois après notre installation, on vit des cartes à jouer, des
billards et des tables de jeu faites au Caire; on y imprimait en
français et en arabe; tout ce qui était à faire pour nous établir à
l'européenne était ou achevé, ou en train de l'être; la cavalerie se
montait: tout marchait au mieux et était poussé avec une incroyable
activité.



CHAPITRE VI.

Expédition de Desaix dans la Haute-Égypte.--Combat de Sédiman.--Province
de Faïoum.--Faouë.--Lac Mœris.--Ville des morts.--Tentative de
Mourad-Bey après l'insurrection du Caire.


Le Nil était dans sa plus grande crue d'eau, lorsque le général
Bonaparte arriva au Caire, de retour de son expédition contre
Ibrahim-Bey. Il ordonna alors le départ de la division Desaix pour aller
occuper la Haute-Égypte, et en même temps combattre Mourad-Bey qui s'y
était retiré. Cette division n'était forte que de huit bataillons, parce
que, depuis son arrivée au Caire, on en avait envoyé un pour tenir
garnison à Alexandrie; elle fut toute embarquée à Boulac, sur des
djermes (bâtimens du Nil). On lui avait donné deux pièces d'artillerie
seulement. Elle remonta le Nil, sans s'arrêter, jusqu'à Siout, qui est
la capitale de la Haute-Égypte. Tout le pays était couvert d'eau par le
débordement du fleuve, et les villes ainsi que les villages, qui sont
bâtis sur des élévations de terre amoncelée de main d'homme, formaient
autant d'îlots.

Le général Desaix apprit à Siout que Mourad-Bey était redescendu par le
bord du désert de la rive gauche, laissant l'inondation à sa droite;
qu'il avait le projet de se rapprocher du Caire: on lui avait donné avis
qu'il se préparait une insurrection contre les Français, et il voulait
en profiter.

Comme l'inondation l'obligeait à passer par le Faïoum, pour avoir
toujours une retraite assurée dans le désert, et qu'il ne pouvait
marcher bien vite à cause de ses chameaux de provisions, le général
Desaix conçut le projet de le joindre.

La décroissance du Nil commençait lorsqu'il fit descendre son convoi de
djermes jusqu'à l'embouchure du canal de Joseph, qui est à environ
quatre ou cinq lieues au-dessous de Siout, entre Minieh et Mélaoui; il
fit entrer tous ses bâtimens, à la suite l'un de l'autre, dans le canal,
qui a partout dix à douze toises de largeur, et qui, dans toute sa
longueur, borde le désert parallèlement au Nil.

Le courant des eaux du canal porta tout le convoi jusque près de
Sédiman, petit village à la lisière du désert et sur le bord du canal.
On y apercevait les mamelouks, qui s'éloignèrent dans le désert à notre
approche. Néanmoins le général Desaix fit arrêter le convoi et débarquer
les troupes ainsi que les deux pièces d'artillerie, et on s'avança en
carré dans le désert, en présentant la bataille aux mamelouks, qui ne
l'acceptèrent pas.

La soif d'une part et l'approche de la nuit de l'autre nous firent
rapprocher des bords de l'inondation, où se trouvaient nos barques avec
toutes nos provisions; les mamelouks nous suivirent, et bivouaquèrent à
deux cents pas de nous, au point que nous fûmes obligés de reposer,
formés en carré, chaque soldat ayant son fusil entre ses jambes.

Il faut avoir vécu avec les troupes françaises, pour apprécier tout ce
qu'elles valent dans des circonstances périlleuses. Dans celle-ci,
chaque soldat était si pénétré du danger, qu'il n'y avait rien à lui
dire; la nécessité de l'obéissance avait parlé à sa conviction, et
rendait la discipline inutile. Ils auraient fait justice d'eux-mêmes de
celui d'entre eux qui serait tombé dans une négligence propre à
compromettre le salut de tous. Le lendemain à la pointe du jour,
c'est-à-dire à deux ou trois heures du matin, toutes les troupes étaient
déjà debout sans qu'on eût été obligé de battre la caisse; on fit
sur-le-champ pousser les barques au large, afin de n'avoir pas à
s'occuper de leur défense, et nous nous avançâmes dans le désert, formés
en trois carrés, dont un grand flanqué par deux plus petits.

Nous avions nos deux pièces d'artillerie aux deux angles de notre front,
et nous pouvions les passer aux angles de derrière par l'intérieur du
carré.

Nous montions en cet ordre une colline du désert, pour nous placer à son
sommet, afin de découvrir plus loin autour de nous, lorsque, sans avoir
été avertis autrement que par le bruit du tam-tam des mamelouks, et par
le tourbillon de poussière que leur marche faisait élever, nous vîmes un
essaim de cette fougueuse cavalerie fondre sur nos carrés avec une telle
fureur, que celui de droite fut enfoncé, et perdit quinze ou vingt
hommes par la faute de son commandant. Cet officier, homme de beaucoup
de courage, avait imaginé de réserver son feu pour n'en faire usage qu'à
bout portant; il usa de ce moyen, mais il arriva que les chevaux des
mamelouks, quoique percés de balles, traversèrent encore le carré pour
aller tomber à cent pas de l'autre côté, en sorte qu'ils firent dans les
rangs des ouvertures par lesquelles pénétrèrent les mamelouks qui les
suivaient. Le général Desaix réprimanda sévèrement cet officier, qui
avait cru bien faire, et dont la faute nous compromit gravement pendant
quelques minutes.

Nous n'eûmes que le temps de faire halte, de mettre nos pièces en
batterie, et de commencer un feu de deux rangs, qui, pendant une
demi-heure, nous empêcha de rien distinguer à travers la fumée, la
poussière et le désordre; mais avec la fin de ce feu nous vîmes celle de
la bataille. Il était temps, car il ne nous restait plus que neuf coups
de canon à tirer, et les cartouches allaient aussi manquer.

La bataille avait été meurtrière pour les mamelouks, qui prirent la
fuite dans toutes les directions. En moins de quelques minutes, il n'y
eut plus rien devant nous, et nous achevâmes de monter la colline, du
sommet de laquelle nous découvrîmes la belle et riche province du
Faïoum.

Pour nous rapprocher de nos barques, qui avaient vu la bataille du
milieu de l'inondation, nous redescendîmes la colline par la même pente
que nous l'avions montée; nos barques suivirent notre mouvement, et nous
rejoignirent au petit village de Sédiman, où nous passâmes la nuit.

Le lendemain nous étions un peu pressés par la baisse des eaux, qui nous
laissaient à peine le temps nécessaire pour faire arriver nos barques
jusqu'à l'embouchure inférieure du canal par où elles devaient rentrer
dans le Nil.

Nous partîmes, en conséquence, de Sédiman à la pointe du jour, et nous
vînmes nous placer à l'entrée de la province du Faïoum, qui n'en est
distante que d'une lieue.

Le canal de Joseph passe en face de la gorge qui lie cette province à la
vallée du Nil.

Au plus fort de l'inondation, le même canal verse le trop plein de ses
eaux dans un autre canal qui s'embranche avec lui au village d'Illaon,
et les porte à la ville de Faouë, et ensuite au lac Mœris.

Le lit de ce canal est plus bas que celui du canal de Joseph; il existe
à leur jonction une digue de séparation, en maçonnerie, fort solidement
établie, et surmontée d'un pont en pierre fort ancien, sur lequel nous
passâmes pour nous placer tout-à-fait à la gorge de la province où nous
voulions aller.

Le général Desaix, ayant fait débarquer tout ce qui appartenait à sa
division, renvoya les barques dans le Nil, et établit ses troupes en
bivouac sous un bois de dattiers impénétrable au soleil, et au bord du
canal d'Illaon.

Nous restâmes quelques jours dans cette position, où rien ne nous
manquait. Le canal était assez peu profond pour pouvoir s'y baigner.
Épuisés comme nous l'étions après sept ou huit jours consécutifs de
marches dans le désert, par une chaleur étouffante, il nous sembla que
nous ne pouvions trop user des bains froids de ce délicieux canal
d'Illaon. L'abus nous en devint funeste, car au bout de quarante-huit
heures, nous eûmes huit cents hommes attaqués d'ophthalmie au point
d'être tout-à-fait aveugles. Le général Desaix lui-même était du nombre,
et souffrit cruellement.

Nous fûmes si effrayés de cette situation, que nous fîmes sur-le-champ
des dispositions pour nous rendre à Faouë, où nous espérions trouver des
soulagemens pour tant de malades.

Nous mîmes le général Desaix avec quelques soldats sur une petite barque
qui descendait par le canal, pendant que la colonne suivait la route
qui, en le longeant, mène à Faouë.

Le nombre des aveugles surpassait celui des bien portans: chaque soldat
qui voyait clair, ou qui n'avait qu'un œil attaqué, conduisait plusieurs
de ses camarades aveugles, qui cependant portaient leurs armes et leurs
bagages. Nous ressemblions plutôt à une évacuation d'hôpital qu'à une
troupe guerrière.

Après avoir traversé des champs admirablement cultivés et couverts de
rosiers en fleurs[13], pendant l'espace de plusieurs heures, nous
arrivâmes, dans ce piteux état, à Faouë. Cette ville est considérable;
elle est située au milieu de la province du Faïoum, dont elle est la
capitale, et qui est elle-même un bassin de verdure. Elle ne communique
à l'Égypte que par une gorge dont l'ouverture est à Illaon. Le canal de
ce nom traverse la province et la ville, d'où il se divise en une
multitude de ruisseaux d'irrigation, qui vont fertiliser les campagnes
avant de verser leur surabondance d'eau dans le lac Mœris.

Cette province est la plus tranquille de toute l'Égypte, avec laquelle
elle a peu de communications.

Le canal, qui traverse la ville, est surmonté d'un pont fort ancien et
semblable à ceux que j'ai vus en Égypte; ils paraissent être de la même
époque. Je ne me souviens pas d'en avoir vu plus de cinq: un sur le
canal qui passe au pied des pyramides, et qui doit avoir appartenu à
Memphis; un à Illaon, un à Faouë et deux à Siout.

Nous attendîmes à Faouë la retraite entière des eaux, qui est bientôt
suivie du desséchement des terres, ou plutôt de la consolidation
nécessaire à l'ensemencement, qui ne consiste qu'à jeter le grain sur la
boue, et à le faire enterrer au moyen du piétinement d'hommes qui
parcourent le champ ensemencé dans tous les sens. On ne laboure la terre
que quand elle est déjà trop solide pour que l'on puisse l'ensemencer
comme je viens de le dire.

Depuis que nous étions en Égypte, nous n'avions pas encore été aussi
bien qu'au Faïoum; nous y restâmes plus d'un mois, pendant lequel nos
ophthalmistes guérirent.

On construisit des fours, et on organisa l'administration de la
province.

On fut bientôt prêt à se remettre en marche; on s'avança à travers les
magnifiques champs de verdure d'un pays qui, pour la première fois,
allait nous déceler toute son inimaginable fécondité.

Le général Bonaparte avait témoigné au général Desaix qu'il était
content de sa division, et lui avait mandé de faire des levées de
chevaux dans la province de Faïoum, ainsi que des levées d'argent. Le
tout fut ponctuellement exécuté. Cela nous donna l'occasion d'aller au
fameux lac Mœris, dans lequel se décharge le canal qui s'embranche avec
celui de Joseph à Illaon.

Ce lac n'a jamais pu avoir pour objet ce que la plupart des voyageurs
ont prétendu, c'est-à-dire qu'il n'a jamais pu être un réservoir où l'on
conservait la surabondance des crues du Nil, pour la rendre ensuite à la
terre dans des temps de sécheresse. Ceux qui soutiennent cette opinion
n'ont vraisemblablement pas vu les choses dont ils parlent.

Nous avons bien trouvé près d'Illaon, sur la rive droite du canal et du
chemin qui mène à Faouë, un très vaste bassin en maçonnerie que j'ai
encore vu plein d'eau; il peut avoir deux cents pas de long, et environ
autant de large. Il est effectivement plus élevé que le sol qui
l'entoure, et ne peut se remplir qu'au moyen des plus grandes crues du
Nil, et de petites vannes que l'on ouvre pour y introduire l'eau, et par
lesquelles on la laisse écouler quand on en a besoin; elles ont encore
aujourd'hui cette destination. Mais ce bassin ne peut pas être celui
dont les voyageurs ont parlé. Il n'y a guère de moulin en Europe dont
l'étang ne contienne plus d'eau, et toute celle qu'il pourrait contenir
suffirait à peine à arroser une surface de quelques arpens de terre; ce
ne peut donc être le fameux lac Mœris, ou alors l'exagération des
historiens serait par trop forte.

Je commandais le premier détachement d'infanterie légère qui fut envoyé
de Faouë pour parcourir la province; j'y remarquai partout les restes
d'une antique civilisation, et surtout un système d'irrigation aussi
bien entendu qu'en Italie.

Il part de la ville même de Faouë une multitude de petits canaux qui
conduisent l'eau à tous les villages de la province; chacun a le sien et
se charge de son entretien.

Quand on est mécontent d'un village, on ferme la vanne de son canal, et
on le prive d'eau jusqu'à ce qu'il ait obéi à ce qu'on lui demande.
Aucun autre moyen coercitif ne produirait un effet aussi prompt et aussi
direct.

Le gouvernement de la province n'a besoin que d'un homme pour lever et
fermer les vannes.

Je suis, je crois, le premier de l'armée qui ai été au lac Mœris, et ce
grand spectacle n'a pas fait entrer autre chose dans ma pensée, sinon
que le canal de Faïoum passait autrefois par les dunes de sable que les
vents ont amoncelées à l'extrémité du lac, et que ses eaux allaient
rejoindre la Méditerranée par le lac Maréotis, près d'Alexandrie. Les
vents qui règnent constamment dans cette partie ont poussé
successivement le sable de ces dunes dans le canal, et en ont totalement
comblé toute la partie qui se trouve au-delà des dunes, et qu'on appelle
aujourd'hui le _Fleuve sans eau_, dans lequel les habitans m'ont assuré
que l'on trouvait encore des portions de bateaux pétrifiés.

Les eaux amenées tous les ans par la surabondance des crues du Nil, ne
trouvant plus d'issue pour s'écouler, ont dû se déborder et former un
vaste cloaque qui est devenu immense, mais qui, étant le point le plus
bas de toute la province, n'a jamais pu perdre ses eaux que par
l'évaporation, sous le soleil brûlant de ces contrées.

Le lac Mœris ne m'a pas paru avoir pu se former différemment.

Au milieu à peu près, il se trouve une petite île sur laquelle les
habitans de la ville de Faouë (l'ancienne Arsinoé) construisirent leur
ville des morts, et où ils élevèrent un temple qui existe encore. Chaque
famille opulente y avait sans doute son tombeau, dans lequel chacun de
ses membres avait sa chambre sépulcrale. C'était déjà dans ce temps-là,
comme ce l'est encore aujourd'hui, une des occupations de la vie des
Égyptiens de soigner leur dernière demeure. Il en était résulté que la
ville des morts était à peu près égale à celle des vivans, et se
composait d'habitations plus ou moins semblables. On ne pouvait arriver
à cette ville des morts qu'en bateau; et vraisemblablement, le batelier,
qui était à la fois le gardien des tombeaux, s'appelait Caron, car les
habitans de la province appellent encore le lac Mœris, Birket-el-Caron
(lac de Caron).

Lorsqu'on inhumait les grands, on le faisait avec pompe; mais, pour la
classe mitoyenne, on y mettait moins de cérémonie, et la famille du
mort, après l'avoir embaumé, portait le corps jusqu'au bord du lac, dans
un local disposé pour cela auprès d'un embarcadère, où Caron venait le
prendre avec sa barque, pour le transporter dans le tombeau qui lui
était destiné. Le batelier attendait qu'il y en eût plusieurs de réunis,
et l'on avait soin de mettre sur le corps du défunt, son nom et la pièce
de monnaie qui revenait à Caron pour son salaire. La famille allait
ensuite au tombeau à un jour désigné, et rendait ses derniers devoirs au
défunt.

Les pauvres qui n'avaient ni tombeau, ni moyens de se faire embaumer,
étaient sans doute portés au bord du lac par leurs parens, qui leur
mettaient sur la langue la pièce de monnaie destinée à Caron, qui la
prenait avant de les enterrer. Cela se pratique encore à peu près de
même en Égypte, dans toutes les villes assez grandes pour avoir une
ville des tombeaux.

Les Égyptiens ont encore l'habitude de cacher leur argent sous la
langue; il nous parut extraordinaire, dans les commencemens de notre
arrivée, de voir que, pour nous rendre de la monnaie, un Turc commençait
par cracher dans sa main tous les medins[14] qu'il tenait cachés dans sa
bouche, quelquefois jusqu'au nombre de cent cinquante et de deux cents,
sans que l'on s'en aperçût à sa voix, ni que cela l'empêchât de boire et
de manger.

Pendant notre séjour à Faouë, nous fûmes obligés de remettre en marche
nos ophthalmistes, qui étaient à peine guéris: voici pourquoi.

Mourad-Bey, qui avait eu avis d'un projet d'insurrection au Caire,
s'était rapproché de cette ville, où effectivement un mouvement venait
d'avoir lieu. La populace, exaltée par les hommes influens et les
cheiks[15] de cette ville, s'était portée à différentes maisons
appartenant à des beys, où l'on avait placé quelques uns de nos
établissemens. Quelques assassinats furent commis dans les rues; mais
cette insurrection ayant été mal dirigée, elle laissa aux troupes de la
garnison le temps de prendre les armes, et de marcher sur tous les
points menacés. On fit une prompte et sévère justice des premiers qui
furent pris en flagrant délit, et tout fut bientôt apaisé. Les chefs
demandèrent grâce; on la leur accorda moyennant une bonne contribution
que l'on ne fut pas fâché d'avoir occasion de leur imposer. Cette
insurrection n'eut d'autre effet que de consolider notre puissance.

Mourad-Bey, voyant le résultat, avait repris le chemin de la
Haute-Égypte par le bord du désert, et était arrivé à l'extrémité de la
province de Faïoum, où il cherchait à exciter une insurrection. Nous
partîmes de Faouë pour aller le combattre ou l'éloigner. Nous laissâmes
nos malades et le reste de nos aveugles dans la maison qu'avait
abandonnée le gouvernement lors de notre arrivée, et dont nous avions
retranché la porte. Cette maison avait des terrasses qui en commandaient
les approches; elle renfermait nos dépôts de vivres et de munitions.
Nous étions à peine à quelques lieues de la ville, que les mamelouks,
que nous allions chercher, nous échappèrent, et vinrent se jeter dans la
ville, espérant exciter les habitans à attaquer la maison où étaient nos
soldats; mais n'ayant pu y réussir, ils essayèrent eux-mêmes, et vinrent
tenter une escalade.

Les malades sortent aussitôt de leurs lits, les ophthalmistes lèvent
l'appareil posé sur leurs yeux; tous prennent les armes, montent sur les
terrasses de la maison d'où ils écartent les assaillans à coups de
fusil, et les font renoncer à leur entreprise.

Mourad-Bey se retira, et en passant par la ville, il alla regagner le
désert du côté opposé à celui par lequel il était venu, et partit une
seconde fois pour la Haute-Égypte.

Le général Desaix reçut cette nouvelle par un habitant de Faouë que lui
avait expédié le commandant des soldats qu'il y avait laissés.

Il revint sur ses pas, et fut fort satisfait de voir que cette attaque,
qui aurait pu avoir des suites funestes, n'avait même pas coûté un
homme.

C'est dans l'excursion que nous venions de faire, que nous rencontrâmes
une vaste fondrière, très longue, puisqu'elle nous parut de toute la
longueur de la province, depuis son ouverture vers l'Égypte jusqu'au lac
Mœris, et large comme une très grande rivière d'Europe. Cette fondrière
semble avoir été bien anciennement une des décharges du Nil, ce qui
corrobore l'opinion que je viens d'émettre sur la formation du lac Mœris
et du Fleuve sans eau.

Elle est trop large et trop profonde pour être un ouvrage des hommes. On
trouve encore dans le fond un ruisseau bordé de joncs très élevés, et
les habitans nous dirent que ce petit ruisseau bourbeux conservait de
l'eau toute l'année. En suivant la route d'Illaon à Faouë, nous
remarquâmes un pont fort ancien, comme celui que nous avions vu à ce
village, et qui était aussi élevé sur une digue de décharge en
maçonnerie, construite en pierres énormes, et très bien conservée; nous
fîmes reconnaître la direction que suivaient les eaux, qui, dans les
grandes crues, devaient encore s'échapper par-dessus cette digue, dont
la surface était un plan incliné parfaitement uni, et nous apprîmes
qu'elles se rendaient dans cette fondrière, qui, à l'époque la plus
reculée, a dû avoir une destination sur laquelle nous n'avons point
exercé nos conjectures.



CHAPITRE VII.

Voyage de Desaix au Caire.--Nouvelle expédition dans la Haute-Égypte à
la poursuite de Mourad-Bey.--M. Denon.--Le fils du roi de
Darfour.--Singulière maladie d'un Turc.--Histoire de Mourad-Bey et
d'Hassan-Bey.


La saison s'avançait; toutes les campagnes étaient couvertes d'une
verdure qui reposait nos yeux fatigués de l'aridité du désert: nous
avions passé pour la première fois un hiver pendant lequel la chaleur
n'avait pas cessé d'être insupportable. Le mois de janvier nous avait
paru être comme celui de juin en Europe. La gaîté était revenue, et le
moral du soldat était tout-à-fait remonté.

Le général Bonaparte avait ordonné au général Desaix de quitter le
Faïoum, et de porter sa division sur les bords du Nil, à Benisouef, à
vingt-cinq lieues du Caire, sur la rive gauche: ce mouvement venait de
s'exécuter, lorsque le général Desaix alla voir le général Bonaparte au
Caire; je l'accompagnai dans cette course, qui ne dura que quelques
jours, et que nous fîmes sur le Nil.

Le général Bonaparte n'avait encore reçu aucunes nouvelles de France; il
n'était occupé que de créations de toutes les espèces. Le climat ne
faisait rien sur son tempérament; il n'éprouvait pas, comme tout le
monde, le besoin de dormir après midi. Il était toujours vêtu comme à
Paris, son habit boutonné du haut en bas, et cela presque sans suer,
tandis que nous étions tous dans un tel état de transpiration, qu'elle
décomposait la teinture de nos habits: on ne peut se figurer l'effet que
produit cette chaleur quand on ne l'a pas éprouvée.

Le général Bonaparte, après avoir gardé le général Desaix pendant
quelques jours, et lui avoir témoigné toutes sortes d'amitiés, lui
donna, pour le transporter de nouveau à Benisouef, une belle djerme[16]
qu'il avait fait arranger pour lui-même; elle était véritablement
magnifique, et s'appelait _l'Italie_.

Il fit partir du Caire, pour rejoindre la division du général Desaix,
toute la cavalerie qui se trouvait montée, et au nombre de huit cents
chevaux: avec cette cavalerie, on avait renvoyé à la division le reste
de son artillerie, qu'elle n'avait pas embarqué dans sa première
opération.

On était prêt à recommencer la campagne par terre pour achever la
destruction des mamelouks. Nous partîmes de Benisouef en remontant le
fleuve le long de la rive gauche; mais alors nous ne marchions plus en
carré comme dans la route d'Alexandrie au Caire: nous ne redoutions plus
nos ennemis, qui étaient frappés de terreur à notre approche: notre
marche n'était plus qu'une promenade, à la vérité souvent pénible, à
cause de la chaleur.

Plusieurs membres de l'Institut du Caire étaient venus rejoindre notre
division pour visiter la Haute-Égypte.

M. Denon, entre autres, s'était attaché d'amitié au général Desaix, et
ne le quitta pas de toute la campagne. Tout le monde aimait son
caractère doux et obligeant, et sa conversation instructive et
spirituelle était un délassement pour nous.

Le zèle qu'il mettait à toiser les monumens, à rechercher des médailles
et des antiquités, était un sujet continuel d'étonnement pour nos
soldats, surtout quand on lui voyait braver la fatigue, le soleil, et
souvent les dangers, pour aller dessiner des hiéroglyphes ou quelques
débris d'architecture; car je ne crois pas qu'une seule pierre lui ait
échappé. Je l'ai souvent accompagné dans ses excursions; il portait sur
ses épaules un portefeuille rempli de papiers et de crayons, et avait un
petit sac suspendu à son cou, dans lequel il mettait son écritoire et
quelque nourriture.

Il nous employait tous à lui mesurer les distances et les dimensions des
monumens, qu'il dessinait pendant ce temps-là. Il avait de quoi charger
un chameau en dessins de toute espèce, quand il retourna au Caire, d'où
il repartit avec le général Bonaparte pour la France.

Les habitans, en nous voyant aussi curieux des monumens auxquels
eux-mêmes ne faisaient pas attention, nous apportèrent quelques
médailles qu'ils trouvaient par-ci par-là en cultivant leurs champs, et
en bâtissant leurs maisons au milieu des ruines de celles des villes
anciennes. Quand ils virent que nous y attachions quelque prix, ils nous
en apportèrent une quantité. M. Denon en revenait chargé à chacune des
courses qu'il faisait pour aller voir des antiquités. Les médailles
n'étaient rien autre que des monnaies de cuivre romaines, qui étaient
restées dans le pays en prodigieuse quantité, et où personne n'avait
encore pénétré avant nous.

Les médailles d'or avaient disparu; il n'y avait que celles de cuivre
qui s'étaient conservées, et cela en si grand nombre, en quelques
localités, que l'on aurait presque pu les remettre en circulation.

Nous remontâmes d'abord jusqu'à Siout, qui est à soixante-quinze lieues
au-dessus du Caire, puis à Girgé, qui est encore à vingt-cinq lieues
plus haut. Nous avions ainsi fait cent lieues sans rencontrer un seul
des partis de Mourad-Bey, qui nous laissait chaque soir la place qu'il
avait occupée le matin.

Nous nous arrêtâmes quelque temps à Girgé, pour nous réparer et nous
reposer de nos fatigues, après une marche aussi longue et aussi pénible.

Il venait d'arriver dans cette petite ville une caravane de Darfour;
elle était commandée par un des fils du roi, qui vint demander
protection au général Desaix. C'était un homme d'une trentaine d'années,
fort doux de caractère, et qui avait de singulières idées sur toutes les
moindres choses.

Le jour de notre arrivée, il avait tonné peut-être pour la première fois
depuis un siècle; les habitans, en voyant tomber quelques gouttes d'eau,
regardaient cela comme un bon augure.

Nous demandâmes au roi de Darfour ce que c'était que le tonnerre, et si
on l'entendait dans son pays. Il nous répondit que oui, et que c'était
un petit ange par lequel Dieu faisait diriger les nuages; qu'il se
fâchait quand ceux-ci ne voulaient pas l'écouter, et que la pluie qui
venait de tomber était ceux qu'il avait précipités du ciel, comme
n'ayant pas voulu lui obéir.

Nous lui demandâmes ce que c'était que les esclaves qui composaient sa
caravane, ainsi que les marchandises qu'elle apportait.

À cette occasion, il nous apprit que son pays était très pauvre, et
n'avait presque point de culture pour nourrir sa population; encore les
peuples du Sennaar, pays voisin, venaient-ils souvent dévaster leurs
récoltes pour se nourrir eux-mêmes, ce qui occasionnait entre eux des
guerres dans lesquelles ils se faisaient réciproquement des prisonniers
qu'ils amenaient en Égypte pour les vendre; en sorte que ceux de Darfour
y amenaient les prisonniers faits sur la population de Sennaar, et ceux
de Sennaar y amenaient, par un autre côté, les prisonniers faits sur la
population de Darfour. Il ajouta que les marchands profitaient du départ
de ces caravanes, pour apporter leurs marchandises, qui consistaient en
gommes, plumes d'autruche, peaux de tigre, quelques dents d'éléphant, et
de la poudre d'or, qu'il nous montra. Elle ressemblait au sable que l'on
emploie pour sécher l'écriture, et nous parut contenir encore beaucoup
de parties terreuses. Il nous dit que dans son pays on la recueillait,
après les pluies, dans les ruisseaux qui étaient descendus des
montagnes.

Il y avait dans cette caravane beaucoup d'enfans qui étaient aussi
destinés à être vendus. À ce sujet, il nous apprit que leurs parens, ne
pouvant pas les nourrir, gardaient les plus forts pour travailler, et
qu'ils envoyaient les autres en Égypte, d'où l'on devait leur en
rapporter la valeur en grains, riz et autres espèces de denrées,
ajoutant qu'en général ils ne rapportaient guère chez eux que des
denrées pour se nourrir et se vêtir, et très peu d'argent, dont on
n'avait pas grand besoin dans son pays.

L'entretien de ce roi de Darfour nous fit faire des réflexions sur la
traite des noirs, et nous laissa presque tous dans l'opinion qu'il était
plus philanthropique de la permettre que de la défendre, ou que du moins
les gouvernemens devraient s'en charger eux-mêmes en achetant les
Nègres, et en les transportant dans les colonies de la zone torride, où
on les réunirait sous une magistrature, au lieu de les vendre comme une
propriété particulière.

Ces caravanes partent de Darfour dans la saison des pluies, afin de
trouver de l'eau dans le désert; elles marchent pendant cent jours dans
le désert pour arriver aux Oasis, qui sont des îles de terre cultivées
au milieu du désert, et de là pour arriver en Égypte elles mettent trois
jours.

Elles perdent beaucoup de monde en chemin, quand elles ont le malheur de
ne pas avoir de pluie, et toujours les individus qui les composent
arrivent dans un état de maigreur affligeant à voir.

Le général Desaix traita bien ce roi de Darfour, lui fit des présens en
grains, riz, sucre et café, qui parurent lui faire plaisir; mais ce qui
nous sembla lui en faire davantage, fut une pelisse dont il s'empressa
de se revêtir en se redressant avec un air d'importance.

Nous trouvâmes à Girgé un capucin qui y avait été envoyé de Rome comme
missionnaire. Il savait à peine lire l'italien, et n'avait encore fait
qu'un prosélyte; c'était un petit orphelin de douze ou quatorze ans, qui
lui servait de domestique. L'un et l'autre parurent heureux de notre
arrivée, et ne nous quittèrent plus[17].

Avant de commencer cette campagne par terre, le général Desaix avait
emmené avec lui un chirurgien en chef, dont la société et la
conversation lui plaisaient beaucoup, et pour lequel il avait de
l'amitié: c'était le docteur Renoult, dont les connaissances générales
et le goût pour les observations de tout genre faisaient un homme d'une
société instructive et agréable.

Le général Desaix aimait beaucoup les Turcs, et souvent il priait le
docteur Renoult de donner des soins à ceux d'entre eux dont l'influence
et le crédit lui étaient nécessaires.

Nous étions établis au bord du Nil, lorsque le cheik d'une petite ville
voisine fit demander au général Desaix la permission de consulter son
savant médecin sur une maladie dont il commençait à être attaqué.

Le général Desaix pria le docteur Renoult de se rendre à l'invitation,
et lui donna son interprète pour l'accompagner. Le docteur emporta avec
lui une petite pharmacie qu'il avait toujours dans ses voyages, et
partit, s'attendant tout au moins à voir un mourant. Quelle fut sa
surprise en trouvant un homme qui aurait pu servir de modèle pour un
autre Hercule-Farnèse, et ayant toutes les apparences d'une santé à
l'avenant! Il lui demanda ce qu'il éprouvait pour se croire malade. Le
cheik répondit au docteur Renoult qu'il avait toujours usé sobrement des
facilités de la loi sur la pluralité des femmes, qu'il n'en avait jamais
eu que deux qu'il aimait passionnément, et que, malgré les soins qu'il
leur rendait également chaque jour, il n'avait pu leur persuader qu'il
n'en préférait pas une à l'autre, surtout depuis que son état maladif,
qui durait déjà depuis deux ans, l'avait obligé à réduire ses assiduités
près de chacune d'elles à deux ou trois hommages par jour.

Il racontait ces détails avec une bonne foi qui ne permettait pas d'en
suspecter la sincérité; il ajouta que cet état de faiblesse
l'inquiétait, et l'avait déterminé à demander la consultation du savant
médecin.

Le docteur Renoult ainsi que l'interprète ne purent s'empêcher de rire,
et de souhaiter au malade de rester encore long-temps affligé de cette
maladie, lui disant que c'était celle des gens qui se portaient le mieux
dans les autres pays, où même il était rare d'y trouver des hommes assez
heureux pour être aussi malades que lui.

Chacun voulut s'informer de son hygiène, et je ne sais si personne
s'avisa d'en faire l'essai, en apprenant qu'il ne vivait que de riz, de
melon, et que, hormis quelques tasses de café, il ne buvait que de
l'eau. Le docteur ne savait plus que penser de ceux qui ne se
plaignaient pas de leur santé.

Nous commencions à être reposés de nos fatigues, lorsque nous fûmes
rejoints à Girgé par un convoi de barques armées qui portaient les
munitions que nous attendions pour continuer notre marche.

Nous partîmes, toujours en remontant le Nil, pour aller combattre
Mourad-Bey, dont nous venions d'avoir des nouvelles. Il avait d'abord
remonté jusqu'à Esné, où il avait été demander l'hospitalité à son rival
le fameux Hassan-Bey.

Hassan avait été mamelouk d'Aly-Bey, qui régnait avant Ibrahim et
Mourad, et que ce dernier fit mourir après qu'il eut été dangereusement
blessé dans une de ces querelles si communes entre ces petits tyrans.

Aly-Bey avait vraiment de l'humanité et des connaissances naturelles:
c'est le seul bey dont les Égyptiens nous aient paru honorer la mémoire;
à sa mort, Mourad s'empara du pouvoir. Hassan, qui avait été fait bey
par Aly son patron, était un guerrier redoutable; fidèle à son maître,
il jura de le venger.

Ayant été vaincu par Mourad, il en fut poursuivi au point qu'il n'eut
plus d'autre ressource que de s'enfuir du champ de bataille, près du
Caire, jusqu'au sérail de Mourad, et d'aller demander asile à sa sultane
favorite. Les lois de l'hospitalité sont sacrées en Orient: la sultane
reçoit le fugitif, écrit à Mourad pour l'en prévenir, et lui défend en
même temps de s'approcher du sérail, ni d'y entrer avant de lui avoir
accordé la vie de Hassan. Mourad-Bey répond sur-le-champ qu'il ne veut
accorder à Hassan que deux jours pour pourvoir à sa sûreté, et qu'après
ce délai il attaquera le sérail.

Hassan reçoit la signification sans s'émouvoir, et il ne doute pas que
sa perte ne soit résolue. Il voit déjà à travers les jalousies du sérail
les mamelouks de Mourad qui sont aux aguets: l'un d'eux était aposté à
une petite porte de service qui donnait sur une rue étroite et
détournée; au-dessus de cette porte était un petit balcon en bois, et
entouré de jalousies à la manière orientale; ce balcon était absolument
au-dessus de la tête du mamelouk qui était en vedette à cette porte.
Hassan ôte les coussins qui garnissent le balcon, et, muni de toutes ses
armes, il s'y place sans bruit: il prend si bien ses mesures, que, d'un
seul effort, il brise ce frêle balcon, et tombe, le poignard à la main,
sur le mamelouk, le tue, monte sur son cheval, et se sauve à toute bride
dans le désert par la route de Suez. Il se fait guider par des Arabes,
et accompagner par eux jusqu'à ce port. Tout en y arrivant, il se rend à
bord d'une caravelle qui appartenait à Mourad-Bey. De là il lui écrit
pour le prévenir qu'il est à Suez, et lui demande cette caravelle pour
le conduire à la Mecque, où il dit vouloir se retirer.

Mourad lui répond, lui donne la caravelle, mais pour le conduire
seulement, et lui souhaite une bonne fortune; mais en même temps il
ordonne secrètement au capitaine de la caravelle, qui était Grec,
d'étrangler Hassan, et de le jeter à la mer une fois qu'il serait en
route.

Hassan soupçonna la perfidie et eut néanmoins l'air calme; le lendemain
du départ de Suez, il appelle le capitaine de la caravelle dans sa
chambre, et lui demande l'ordre secret qu'il a reçu: celui-ci, pris à la
gorge, se croit trahi, se jette à genoux, et demande grâce; il avoue
tout. Hassan, sans s'échauffer, lui dit: «Je t'aurais fait grâce, si tu
m'avais avoué de suite la perfidie de Mourad; mais tu as gardé le secret
deux jours; tu voulais l'exécuter»; et il le tua ainsi que son second.
Le pilote, voyant le caractère d'un tel personnage, se hâta de le
conduire à la ville sacrée.

L'intrépide Hassan imposa au schérif de la Mecque, et se fit payer, par
lui et le commerce de cette ville, une forte contribution, au moyen de
laquelle il enrôla quelques partisans; cela fait, il se rembarque sur la
même caravelle, et vient débarquer à Cosséir. De là il fait prévenir
ceux de ses mamelouks qui avaient échappé, de venir le joindre; en même
temps, il fait dire à ses marchands de lui en envoyer de nouveaux tout
armés et équipés. Il vient lui-même les rejoindre au bord du Nil à Esné,
où il réunit bientôt deux cents mamelouks; alors il écrivit à Mourad
pour lui reprocher sa perfidie, le défier au combat en lui redemandant
son patrimoine, qui lui avait été enlevé.

Mourad surpris se trouva heureux de transiger avec lui; et comme au fond
Hassan ne se souciait pas de venir trop près du Caire, il accepta la
proposition que lui fit Mourad-Bey, de le reconnaître possesseur de
toute la Haute-Égypte, depuis les cataractes du Nil jusqu'un peu
au-dessus d'Esné, où il était à notre arrivée en Égypte.

Ce fut dans les bras de ce rival que Mourad-Bey alla se jeter, et par un
sentiment de noblesse dont l'histoire des monarques de l'Europe n'offre
peut-être pas d'exemple, Hassan le reçoit, ne lui fait aucun reproche,
ne lui parle que de ses malheurs, et du plaisir qu'il va trouver à les
partager.

Il pouvait, en servant sa vengeance, se faire un mérite auprès des
Français; mais cet homme extraordinaire n'y pensa même pas: il joignit
aussitôt ses mamelouks à ceux qui restaient encore à Mourad, et ils
vinrent ensemble à notre rencontre. Elle eut lieu à la petite ville de
Samanhout, le lendemain de notre départ de Girgé.

Le schérif de la Mecque, par zèle pour sa religion, avait envoyé mille à
douze cents hommes d'infanterie à Hassan-Bey, qui les mena aussi à
Samanhout.



CHAPITRE VIII.

Bataille de Samanhout.--Tentira.--Ruines de Thèbes.
Sienne.--Cataractes.--Projet du pacha d'Égypte.--Radeaux de
poterie.--Impôt du miri; moyens employés pour le lever.


Quelques corps que le général Desaix tenait en avant nous eurent bientôt
donné avis de la présence des mamelouks, en sorte que nous eûmes le
temps de nous former en deux grands carrés d'infanterie, et de placer la
cavalerie sur trois lignes entre ces deux carrés; la deuxième ligne
faisait face en arrière.

Dans cette bataille, comme dans les autres, on ne tira que vingt-cinq ou
trente coups de canon; la mousqueterie décida tout, le feu des carrés
dispersa les mamelouks, sur lesquels on lança toute notre cavalerie, qui
était commandée par le général Davout; mais elle ne put en joindre
aucun, quoiqu'elle les poursuivît assez loin dans le désert: en
revanche, elle tailla en pièces les malheureux fantassins de la Mecque.

La bataille finissait, lorsqu'il déserta un mamelouk
d'Osman-Bey-Ottambourgis: c'était un Hongrois, ancien sous-officier des
hussards autrichiens du régiment de Wentschal; il avait été pris dans la
guerre entre cette puissance et la Porte, en 1783 ou 1784. Il nous vint
de même d'anciens dragons de La Tour, et même des officiers des corps
francs hongrois et croates, qui, ayant été pris dans la même guerre,
avaient été conduits à Constantinople, puis amenés en Égypte, où ils
étaient simples mamelouks: ce sort-là ne leur déplaisait pas, et ils
n'avaient fait aucun effort pour retourner dans leur patrie, quoiqu'ils
eussent un consul en Égypte; mais il est juste de dire que, si leurs
beys leur en avaient soupçonné la pensée, ils auraient eu la tête coupée
sur-le-champ.

Le reste du jour de la bataille, on continua à marcher pour venir
coucher à Farchout, au bord du Nil.

Les mamelouks remontèrent le fleuve, et, le lendemain, nous les
suivîmes. À cette hauteur, la vallée de l'Égypte se rétrécit beaucoup,
et continue à se resserrer jusqu'aux cataractes, où elle se termine en
forme d'entonnoir.

Dans la marche que nous fîmes en sortant de Farchout, nous trouvâmes les
ruines de Tentira, pour arriver quelques heures après au milieu de
celles de la fameuse Thèbes aux cent portes. Nous y passâmes la nuit.

Nous étions trop fatigués pour accorder de l'attention à ces antiques
monumens, qui étaient déjà dans cet état de destruction du temps de
Moïse. Cependant, comme M. Denon était infatigable toutes les fois qu'il
y avait quelque chose à voir, il nous conduisit au lieu où se trouvent
les débris de la statue de Memnon, qui est brisée en treize morceaux.
J'ai mesuré la circonférence d'un de ses bras au-dessus du coude: elle
avait treize pieds et demi.

Nous allâmes voir la fameuse avenue de Sphinx, qui nous parut bien peu
de chose; et ce qui nous surprit le plus, ce fut de voir des chapiteaux
de colonnes peints en vert et en rouge, et qui étaient aussi frais que
si cette peinture n'avait eu qu'un an, ce qui nous prouva combien le
climat avait peu altéré ces énormes monumens, que l'on ne prendrait pas
la peine d'aller voir, s'ils étaient à la porte de Paris.

Depuis Girgé, nous avions traversé une plaine plantée de cannes à sucre
et couverte de toutes les plantes médicinales que produit l'Égypte, en
sorte que l'atmosphère était remplie d'une odeur balsamique, qui était
encore plus forte à l'approche des villages.

Les bords du Nil commençaient à être dangereux, particulièrement le
soir, à cause des énormes crocodiles qui sortent du fleuve pour venir se
repaître de tout ce que l'on sème dans le limon de ses bords. Nous en
avons vu souvent; mais aucun accident n'est arrivé. Ces animaux, quoique
monstrueux, sont très timides; le moindre bruit les fait fuir, surtout
quand ils sont hors de l'eau, d'où ils ne sortent que la nuit.

Thèbes nous a paru avoir été fort grande, et nous avons pu en juger par
les ruines des deux portes opposées qui existent encore; néanmoins les
historiens sont tombés dans une grande exagération à ce sujet, car elle
n'a jamais pu être aussi grande qu'une de nos principales villes de
France.

Nous n'y passâmes qu'une nuit, et, le lendemain, nous continuâmes à
remonter le Nil pour arriver à Esné, où était la résidence de ce même
Hassan-Bey, qui s'était attaché à la fortune de Mourad.

Nous ne nous arrêtâmes qu'une nuit dans chacune de nos stations. D'Esné
nous allâmes au passage de la Chaîne, ainsi appelé parce que, dans cet
endroit, la vallée est si resserrée par les montagnes qui la bordent,
qu'elles n'y ont laissé que l'espace nécessaire au passage du Nil; et
quoique celui-ci fût au temps de ses plus basses eaux, il y avait à
peine la voie d'une pièce de canon entre ses bords et le pied de la
montagne, qui, à partir de ce point, est toute composée de blocs énormes
de granit rouge. C'était le premier qui s'offrait à nos yeux depuis que
nous étions en Égypte, et ce n'est sans doute que de là qu'on a tiré
tout celui qui ornait les monumens de Rome, et que l'on désignait sous
le nom de granit d'Orient. Nous avons vu les carrières qu'exploitaient
les anciens, et nous y avons encore trouvé des obélisques entiers,
détachés du rocher pour être ébauchés, et qui n'avaient pu être achevés.

Au moyen des crues du fleuve, on embarquait sans doute ces masses
énormes sur des radeaux construits exprès, pour les transporter dans
toutes les villes d'Égypte. On en rencontre encore au milieu des ruines
quelques uns qui n'ont pas été renversés.

Du passage de la Chaîne[18], la vallée s'élargit un peu jusqu'aux
cataractes, où nous arrivâmes le lendemain. Mais ce petit bassin n'offre
plus la même terre que celle d'Égypte: ce n'est que du sable que
l'inondation fertilise, mais qui produit bien peu de chose. Aussi
avons-nous recommencé à souffrir; et si, en arrivant à Sienne, nous
n'avions pas arrêté, au pied des cataractes, les convois de barques sur
lesquelles les provisions des mamelouks étaient embarquées, nous
eussions souffert bien davantage: mais nous y trouvâmes du biscuit, des
dattes en abondance, et de l'orge pour les chevaux.

Nous étions arrivés au pied des cataractes et en face de Sienne, qui est
sur la rive droite. Nous passâmes la nuit sur le bord du fleuve, où nous
avions réuni toutes les barques dont je viens de parler: nous fûmes
obligés de faire constamment grand bruit pour éloigner les crocodiles,
qui cherchaient quelque chose à dévorer autour de ces barques qu'ils
sentaient chargées.

Au jour, nous traversâmes le fleuve pour aller à Sienne, et nous nous
arrêtâmes dans une île, située au milieu de son lit, où l'on voyait
quelques monumens. C'était l'île de Philé des anciens; l'on prétendait
qu'il y existait un puits au fond duquel on apercevait le soleil à midi
juste, le 21 juin, parce que, comme l'on sait, Sienne est sous le
tropique; nous avons inutilement cherché ce puits, nous ne l'avons pas
trouvé.

Les historiens ont exagéré sur Sienne comme sur le reste; cette ville
n'est plus qu'un amas de très petites maisons construites en briques
cuites au soleil, et n'a jamais pu être que très peu de chose, même dans
les temps les plus reculés; elle n'est entourée que de sable, que l'on
ne peut cultiver que dans une largeur de quelques toises sur chacun des
bords du Nil. Elle ne pouvait avoir aucune industrie, si ce n'est celle
d'être un point de halte pour les caravanes qui venaient par le Nil en
Égypte, et un poste militaire que les Romains paraissent y avoir
entretenu pendant tout le temps qu'ils ont occupé cette province.

Nous restâmes quelques jours à Sienne pour voir quel parti prendraient
les mamelouks, et nous employâmes ce temps à visiter cette ville et ses
environs.

C'est à Sienne que nous avons vu des voûtes pour la première fois, et
les habitans sont obligés de les employer dans la construction de leurs
maisons, faute de bois assez fort pour soutenir un étage supérieur. Ces
voûtes rendent leurs habitations un peu plus fraîches, ce qui est d'un
grand prix dans une ville abritée de tous les vents, entourée de rochers
de granit, et placée sous le tropique: elle serait inhabitable sans
cela. Du reste, l'on ne remarque ni chaux ni plâtre, même dans
l'intérieur des chambres, qui sont tout simplement crépies avec le limon
noir du Nil.

Un des inconvéniens de ces contrées est celui d'être dévoré par de la
vermine, dont la plus grande propreté ne débarrasse pas toujours. L'on
nous avait dit que sous le tropique elle périssait par l'excessive
chaleur; on nous avait fait un conte: elle s'y multiplie à un degré
insupportable; mais il fallut bien que l'armée souffrît ce nouveau
fléau.

Nous avons trouvé, dans les environs de Sienne, les débris bien
conservés de la voie romaine qui allait de Sienne au port de Bérénice,
dans la mer des Indes.

En arrivant aux cataractes, qui sont un peu au-dessus de Sienne, nous
fûmes bien surpris de ne voir aucune chute d'eau; le fleuve s'est ouvert
un passage à travers un amas de rochers de granit qui obstruent son lit
et l'ont divisé en une infinité de petits torrens: ces amas de rochers
se prolongent pendant à peu près une lieue, et forment ce que l'on
appelle les cataractes. Immédiatement après avoir franchi cet obstacle,
on trouve le fleuve dans son entier, et formant un beau bassin au milieu
duquel s'élève l'île d'Éléphantine, qui est toute couverte de monumens.
Nous étions frappés d'étonnement de voir aussi bien conservées toutes
les inscriptions grecques et romaines que les voyageurs avaient gravées
partout, lorsqu'ils étaient venus visiter ces mêmes lieux quelques
siècles avant nous. La plupart étaient encore plus lisibles que ne le
sont celles qui couvrent la muraille de la galerie où l'on vient admirer
le beau point de vue de la _villa_ d'Est à Rome, et que celles qui
couvrent le rocher au bas de la cascade du Rhin à Schaffouse.

Nous passâmes une nuit au-dessus des cataractes, que nous avions
laissées à cinq lieues derrière nous, et nous revînmes à Sienne le
lendemain[19]. Il serait difficile de se faire une idée de tout ce que
nous eûmes à souffrir de la chaleur dans toutes ces marches.

Nous avions remarqué sur le Nil des radeaux qui le descendaient, et dont
la construction singulière avait vivement piqué notre curiosité: c'était
de la poterie. Nous étions arrivés au point le plus élevé de l'Égypte,
sans en avoir rencontré de fabrique. Nous demandâmes d'où venait cette
marchandise: on nous apprit qu'elle venait de beaucoup plus haut que
Sienne, où se trouvait un de ces radeaux. Nous l'examinâmes; il était
aussi grand que ceux que l'on voit sur nos rivières en France, et
uniquement composé de pots de terre parfaitement égaux, ingénieusement
rangés les uns à côté des autres, liés ensemble, et l'ouverture placée
en dessous; on en mettait ainsi les uns sur les autres autant de rangs
que la profondeur de l'eau le permettait. Cette masse était soutenue à
flot par l'air qui restait au fond des pots, d'où il ne pouvait
s'échapper. Les conducteurs y ajustaient un gouvernail, et y plaçaient
quelques nattes, sur lesquelles ils s'établissaient. Ils descendaient
ainsi le fleuve du point le plus élevé du cours du Nil jusqu'au Caire,
et en passant même par-dessus les cataractes, quand l'inondation les
recouvre, ainsi que cela a lieu tous les ans.

Ces radeaux ne craignaient que l'échouage; mais dans le Nil, dont les
bords sont limoneux, cela ne présente aucun danger.

Pendant son séjour à Sienne, le général Desaix eut besoin d'écrire à
Siout; on donna la lettre à porter à un fellah, qui ne prit pas d'autre
moyen pour exécuter sa commission, que de lier ensemble deux bottes de
joncs, sur lesquelles il se plaça assis à la turque, avec sa pipe et un
peu de dattes, ne prenant que sa lance pour se défendre contre les
crocodiles, et une petite rame pour se diriger. Placé ainsi sur cette
frêle embarcation, il s'abandonna au cours du fleuve et arriva sans
accident.

Notre campagne paraissait finie; nous croyions que les beys Mourad et
Hassan avaient été porter leur infortune chez les Éthiopiens; mais nous
fûmes bientôt désabusés: le désert leur était familier, et des guides
fidèles les avaient ramenés depuis les cataractes jusqu'en Égypte, en
leur faisant faire une marche pénible.

Ils arrivèrent avant nous à Esné, où ils se séparèrent pour suivre
chacun une fortune différente. Mourad continua à descendre par la rive
gauche, et Hassan passa sur la rive droite.

Nous eûmes aussitôt avis de ce mouvement par un gros détachement
d'infanterie, que nous avions laissé en observation au passage de la
Chaîne, et nous nous mîmes en mesure de les suivre.

Le général Desaix laissa à Sienne un détachement de deux cents hommes
d'infanterie, et partit, avec le reste de ses troupes, par la rive
droite du Nil, qu'il vint passer à Esné, où il resta quelques jours.

Avant de s'occuper exclusivement des mamelouks, il fallait songer à
organiser la province, dont les ressources devaient pourvoir à nos
besoins; l'impôt était déjà d'un an en arrière; le Nil, qui allait
monter de nouveau, aurait rendu sa rentrée difficile, parce qu'en
Égypte, quoique l'impôt ou miri se paie exactement, les villes et
villages ne l'apportent jamais; il faut que l'on se donne la peine
d'aller le chercher, et les villages ne le paieraient point, si on
négligeait de déployer un appareil militaire en venant le leur demander;
et ce qui est étrange, c'est que c'est pour eux une marque de
considération à laquelle ils sont très sensibles.

Le déshonneur accompagne celui qui paie le miri à la première sommation,
et une grande considération est accordée à ceux qui résistent. Elle est
même graduée d'après le nombre de coups de bastonnade qu'ils ont la
force d'endurer avant de délier la bourse.

Cet usage bizarre est établi depuis des siècles, nous n'y dérogeâmes
pas. Il fallut donc disloquer les troupes de la division, afin d'occuper
toute la Haute-Égypte, organiser une administration pour pourvoir aux
besoins des soldats, et commencer enfin à lever l'impôt, dont la quotité
n'était pas même encore fixée.

D'Esné le général Desaix vint s'établir à Kené, petit bourg placé à la
lisière du désert de la rive droite, et où aboutit la route qui mène à
Cosséir, sur la mer Rouge. Il y organisa l'expédition qui devait aller
occuper ce point, dont il était important d'être promptement maître,
parce que c'est par ce port qu'arrive tout le café moka, ainsi que les
marchandises de l'Arabie, qui se changent à Cosséir contre du blé, du
riz et autres produits de l'Égypte. On réunit plusieurs centaines de
chameaux qui furent employés à transporter les troupes qui devaient
aller occuper Cosséir; on traita avec des Arabes du désert pour le
transport de toutes sortes de vivres et de munitions, puis on fit partir
cette expédition, qui arriva à Cosséir après six jours de marche. Peu de
jours après son arrivée, il parut devant le port deux frégates anglaises
qui venaient de l'Inde; elles débarquèrent deux cents hommes de troupes
de ce pays avec une pièce de canon. Cette troupe avait vraisemblablement
le projet de s'emparer du fort qui domine le port, et qui est un vieux
bâtiment carré, en maçonnerie très ancienne et solidement établie; mais,
le voyant déjà occupé par nos troupes, elle se rembarqua en laissant sa
pièce de canon, qui nous resta. Les frégates s'éloignèrent, et ne
reparurent plus.



CHAPITRE IX.

Organisation de la Haute-Égypte.--Nouvelles de France.--Le général
Bonaparte à l'isthme de Suez:--danger qu'il court.--Jaffa.--Massacre des
prisonniers.--Les Druzes et les Mutualis.--Leur députation au général
Bonaparte.


La Haute-Égypte se trouva ainsi complétement occupée par nos troupes. Le
général Desaix était parvenu à faire régner partout l'ordre à côté de
l'administration, et les avantages de ce gouvernement sur celui des beys
étaient trop évidens pour ne pas convaincre la population, et avancer la
révolution politique qui se faisait presque d'elle-même.

On ne négligeait rien pour la propager, et c'est dans ce but qu'après
avoir organisé l'Égypte supérieure, le général Desaix descendit jusqu'à
Siout pour y établir la même organisation; et telle était l'équité de
ses décisions et l'impartiale rigueur de sa justice, que les Arabes
l'avaient surnommé le _sultan juste_.

L'Égypte était tranquille et nous observait; Mourad et Hassan couraient
encore la campagne, non seulement sans y faire de progrès, mais en
perdant au contraire, chaque jour, quelques uns de ces intrépides
mamelouks dont ils avaient déjà si peu.

L'espérance les avait abandonnés, et le moral était tout-à-fait de notre
côté.

Pendant que le général Desaix était livré à ces importantes occupations,
il apprit que le général Bonaparte venait de se porter sur la Syrie,
pour exécuter la deuxième partie du plan qui l'avait amené en Orient.

Les bruits d'une nouvelle rupture entre la France et l'Autriche venaient
de se répandre, ainsi que celui de l'apparition d'une escadre de
vingt-cinq vaisseaux de ligne français dans la Méditerranée, sous le
commandement de l'amiral Bruix, que nous avions su avoir été nommé
ministre de la marine depuis notre départ. Le fait était vrai; Bruix
avait armé et commandait lui-même la flotte de Brest: il l'avait amenée
d'abord dans la Méditerranée, où le Directoire lui avait dit qu'il
embarquerait des troupes sur la côte d'Italie, mais arrivé là on les lui
avait refusées, parce que l'armée d'Italie elle-même n'en avait pas
assez, en sorte que Bruix prit le parti de retourner à Brest, toutefois
cependant après être entré à Cadix, d'où il se fit accompagner jusqu'à
Brest par la flotte espagnole, que le Directoire retint en otage: tant
il se crut peu assuré de la constance de l'Espagne à rester dans sa
politique.

On ne regardait pas en Égypte ces bruits comme tout-à-fait fondés; mais
les conjectures auxquelles ils donnèrent lieu ne pouvaient être
défavorables à ce que le général Bonaparte méditait d'entreprendre.
L'occupation de l'Égypte était assurée. L'armée, en se créant une
nouvelle patrie, s'était en même temps donné un point d'appui d'où elle
pouvait porter les coups les plus terribles aux puissances de l'Orient,
s'élancer sur Constantinople, ou atteindre les Indes, et frapper au cœur
la prospérité de l'Angleterre.

Le moment de procéder à cette seconde partie de son plan semblait venu;
les Égyptiens se familiarisaient avec les Français.

Rien ne paraissait à craindre, soit au-dedans, soit au-dehors.
Alexandrie était fortifiée, et munie d'une garnison commandée par un
général habile (Marmont); Aboukir, Rosette, Rahmanié, Damiette et le
Caire étaient dans le même cas, en sorte qu'à proprement parler, on
possédait toutes les clefs de l'Égypte. Nos ennemis n'avaient plus la
chance des révoltes; le peu de succès des premières en avait fait passer
l'envie, et d'ailleurs, nous étions partout plus forts que les
mamelouks. Le général Bonaparte, avant de partir pour la Syrie, voulut
aller voir les débris des établissemens vénitiens à Suez, et faire
rechercher autour de cette ville les traces du canal que l'on assure
avoir existé autrefois pour joindre la Méditerranée à la mer Rouge, à
travers l'isthme de Suez.

Il n'y a que vingt-cinq lieues du Caire à Suez, mais elles sont toutes
dans le désert, où l'on ne trouve ni un arbuste ni une goutte d'eau.

Il emmena avec lui ses aides-de-camp, le général du génie
Caffarelli-Dufalga, et MM. Monge et Berthollet; un escadron de ses
guides formait toute sa garde.

Il traversa rapidement le désert, et atteignit le Kalioumeth. Le soleil
n'était pas au tiers de sa course. Il fut curieux de pousser jusqu'au
mont Sinaï, et de voir l'état où étaient les aiguades qu'avaient
autrefois construites les Vénitiens. Il passa la mer au lieu même où
Moïse l'avait franchie avec ses Hébreux, et le fit, comme lui, au moment
où la marée basse la laissait presqu'à sec. Arrivés en Asie, les
chasseurs restèrent sur le rivage avec les guides qu'on avait pris à
Suez. Ils imaginèrent de leur faire boire de l'eau-de-vie: ces
malheureux n'en avaient jamais goûté; ils perdirent la raison, et
étaient encore tout-à-fait ivres quand le général revint de l'excursion
qu'il avait faite. Cependant la marée allait monter, le jour était à son
déclin; il n'y avait pas un instant à perdre.

Ayant préalablement relevé la position de Suez, on se mit en marche dans
sa direction. Mais après avoir marché quelque temps dans la mer, on
s'égara; la nuit était venue, et l'on ne savait pas si l'on marchait
vers l'Afrique ou l'Asie, ou vers la grande mer. Les flots commençaient
à monter sensiblement, lorsque les chasseurs qui étaient en tête
crièrent que leurs chevaux nageaient.

En suivant cette direction, on ne pouvait manquer de périr, de même que
si l'on eût perdu du temps à délibérer. Le général Bonaparte sauva tout
le monde par un de ces moyens simples qu'un esprit calme trouve
toujours.

Il s'établit le centre d'un cercle, et fit ranger autour de lui, sur
plusieurs hommes de profondeur, tous ceux qui partageaient ce danger
avec lui, et en numérotant tous ceux qui composaient le premier cercle
en dehors. Il les fit ensuite marcher en avant, en suivant chacun la
direction dans laquelle ils étaient, et en les faisant suivre
successivement par d'autres cavaliers à dix pas de distance dans la même
direction. Lorsque le cheval de l'homme qui était en tête d'une de ces
colonnes perdait pied, c'est-à-dire lorsqu'il nageait, le général
Bonaparte le rappelait sur le centre ainsi que tous ceux qui le
suivaient, et il leur faisait reprendre la direction d'une autre colonne
à la tête de laquelle on n'avait pas encore perdu pied.

Les rayons qui avaient été lancés dans des directions où ils avaient
perdu pied, avaient tous été retirés successivement pour être mis à la
suite de celui où on ne l'avait pas perdu. On retrouva ainsi le bon
chemin, et l'on arriva à Suez à minuit, ayant déjà de l'eau
jusqu'au-dessus du poitrail des chevaux; et dans cette partie de la côte
la marée monte jusqu'à vingt-deux pieds.

On avait été fort inquiet de ne pas voir arriver le général Bonaparte
avant l'heure de la marée, et lui-même s'estima fort heureux de s'en
être tiré ainsi. Il revint au Caire afin d'y terminer ses dernières
dispositions avant de partir pour la Syrie, où il emmena six mille
hommes.

Il laissa en Égypte de bonnes garnisons dans les places que j'ai citées
plus haut, un corps mobile de quinze cents hommes autour du Caire, et la
division du général Desaix dans la Haute-Égypte.

Avec sa petite armée, il traversa le désert qui sépare l'Afrique de
l'Asie, prit en chemin le fort d'El-Arich, dont la garnison capitula et
obtint la liberté, sous condition de se rendre à Bagdad et de ne pas
servir contre les Français avant un an; de là il marcha sur Gazah
(l'ancienne Césarée), et arriva devant Jaffa (l'ancienne Joppé), où il
se trouva une garnison turque qui fit mine de se défendre.

Jaffa, située tout-à-fait au bord de la mer, est entourée d'une bonne
muraille; il fallut lui donner assaut pour y entrer, et on y fit trois
mille prisonniers, qui, pour la plupart, étaient ces mêmes soldats
auxquels on avait accordé la liberté et la vie à El-Arich, à des
conditions qu'ils avaient aussitôt violées.

On apprit sur ces entrefaites que la Porte, après avoir mis aux fers
tous les agens français, avait déclaré la guerre à la France, et
rassemblait à Rhodes une armée qui devait être portée en Égypte: rendre
de nouveau la liberté à ces prisonniers, c'était envoyer aux Turcs de
nouvelles recrues; les envoyer en Égypte sous escorte, c'était affaiblir
l'armée déjà si faible. La nécessité décida de leur sort; on les traita,
après leur parjure, comme ils traitaient après le combat nos blessés, à
qui ils coupaient la tête sur le champ de bataille.

Après la prise de Jaffa, l'armée continua sa marche, et arriva devant
Saint-Jean-d'Acre, l'ancienne Ptolémaïs. La conquête de cette place
devait entraîner celle de toute la Palestine, ainsi que cela avait eu
lieu du temps des croisades, et nous ouvrir cette fois-ci le chemin de
Constantinople, au moyen de nombreuses légions que le général Bonaparte
avait le projet de former avec la superbe et nombreuse population du
pays qu'il traversait.

Dans cette position, l'Orient prenait une face nouvelle, et recevait de
nouveau la lumière qu'il avait répandue jadis sur le monde. Ses peuples
belliqueux se seraient infailliblement jetés dans les bras d'un guerrier
qui ne leur demandait que de relever leurs fronts trop long-temps
humiliés.

La puissance physique de ces peuples est extraordinaire; on peut juger
de ce qu'ils seraient devenus après la régénération de leur moral.
L'Orient doit, tôt ou tard, appartenir encore à celui qui saura se
donner un point d'appui pour poser le levier qui doit l'ébranler.

Le souvenir des anciennes croisades nous était favorable, quoiqu'elles
aient trouvé leurs tombeaux dans ces mêmes contrées.

Les Druzes et les Mutualis, peuplades chrétiennes qui habitent les
montagnes à l'est, sont, à ce que l'on dit dans le pays, les descendans
en ligne directe des derniers croisés, qui, privés des moyens de
retourner dans leur patrie, ont été retenus dans le pays par la misère.
Pour se soustraire aux Turcs, ils se sont retirés dans les montagnes où
vivent encore leurs descendans, et l'on ne se souvient pas qu'aucun Turc
soit parvenu à pénétrer dans les lieux qu'ils ont choisis pour leur
retraite.

Ces peuplades vivent en tribus; elles ont perdu la connaissance de la
langue de leurs ancêtres, mais elles ont encore les mêmes armes qu'eux,
les mêmes lances, de longues épées avec une poignée en forme de croix,
et de petits boucliers ronds faits d'un cuir très dur.

Au premier bruit de l'entrée des Français en Syrie, ces peuples
descendirent de leurs montagnes, animés par ce seul sentiment qu'ils
devaient être nos alliés naturels, et vinrent au camp devant
Saint-Jean-d'Acre pour rendre hommage au général Bonaparte, dont la
gloire était parvenue jusqu'à eux; on leur fit grande fête; et le
général Bonaparte, qui aimait à reparler de cette époque, même au temps
de ses plus hautes prospérités, m'a fait l'honneur de me dire
quelquefois que, lors de l'entrée de ces guerriers druzes dans sa tente,
il avait éprouvé un sentiment d'intérêt mêlé d'admiration dont il
n'avait pu se défendre, et que cette visite lui avait fait éprouver un
véritable plaisir. Il disait qu'il n'avait pas cru voir des Turcs, que
leurs physionomies avaient encore l'impression de la souche d'où ils
étaient sortis, que leurs yeux et la coupe de leur visage étaient plus
européens qu'orientaux; qu'en un mot on voyait bien qu'entre eux et nous
il y avait quelque chose de commun.

La tradition des âges avait appris à ces guerriers qu'ils provenaient
d'autres guerriers venus du même pays que nous. Ils vivaient, du reste,
dans une ignorance complète des affaires du monde, et ne sont que des
chrétiens dans toute la simplicité des premières doctrines. Ils sont
fort considérés de la population entière de la Syrie, qui, de temps en
temps, a recours à leur protection pour imposer à la férocité des
milices des pachas que la Porte envoie pour gouverner ces malheureuses
contrées.

Ces diverses populations eussent bien aisément fourni une magnifique
armée qui aurait précédé nos légions, lesquelles n'auraient plus été
engagées que dans les occasions où leurs efforts seraient devenus
nécessaires; mais avant tout il fallait prendre Saint-Jean-d'Acre.



CHAPITRE X.

Prise par les Anglais d'un convoi expédié pour Saint-Jean-d'Acre.--Siége
de Saint-Jean-d'Acre.--Retraite.--Le général Bonaparte à l'hôpital des
pestiférés de Jaffa.--Débarquement de l'armée turque.--Bataille
d'Aboukir.


Le général Bonaparte, dont la prévoyance embrassait toutes les
difficultés, avait fait partir d'Alexandrie un convoi de bâtimens sur
lesquels il avait fait embarquer la grosse artillerie, ainsi que des
outils du génie; il était escorté par deux vieilles frégates qui étaient
parties de Toulon comme bâtimens de transport, et avaient été réarmées à
Alexandrie depuis la défaite de notre escadre. Tout ce qui devait être
employé au siége de Saint-Jean-d'Acre était sur ce convoi, ainsi que
beaucoup de fusils. Cette petite flotte, d'une valeur inappréciable dans
cette circonstance, fit route le long des côtes d'Égypte et de Syrie.
Elle était prévenue qu'il y avait deux vaisseaux anglais dans ces
parages; mais comme les bâtimens qui la composaient tiraient peu d'eau,
ils pouvaient serrer la côte de très près et s'y mettre à l'abri toutes
les fois qu'ils n'auraient pas trouvé les troupes françaises maîtresses
d'un des petits ports de cette côte, dans lequel ils devaient entrer.

La fatalité voulut que tout ce convoi fût commandé par un officier d'une
intelligence au-dessous du médiocre, et qu'arrivé à la pointe du
Mont-Carmel, il n'osa pas, ou du moins il négligea de faire reconnaître
le port de Caïpha, dont il n'était qu'à trois lieues, craignant de le
trouver occupé par les Turcs, tandis que nous y étions déjà. Il hésita,
et dans cette perplexité il préféra, en restant au large, s'exposer à
être pris par les Anglais que par les Turcs, que son imagination lui
faisait voir partout. Il tomba effectivement au pouvoir des Anglais avec
tout son convoi, et cette faute, qu'on ne sait comment qualifier, eut
une influence immense sur l'avenir.

Il n'y avait pas à reculer, et il fallut faire le siége de la place avec
les moyens qu'offrait l'artillerie de l'armée.

On en fit la circonvallation, on ouvrit la tranchée, et à force de zèle
on parvint à faire brèche; on livra jusqu'à dix assauts à cette
misérable bicoque, dans laquelle on pénétra plusieurs fois, mais d'où
l'on fut toujours repoussé avec de grandes pertes; les Turcs, si
terribles quand ils sont derrière des murs, se défendaient d'autant
mieux, qu'ils voyaient bien que nos moyens d'attaque n'étaient pas en
proportion avec ceux de leur défense; et de plus ils étaient dirigés par
un officier d'artillerie français que les Anglais avaient débarqué dans
la place pour présider à sa défense.

Cette résistance inattendue, et le temps que l'on avait dépensé à cette
opération, avaient un peu altéré la haute opinion que les peuples
s'étaient formée de ce qu'ils allaient voir.

Leurs communications avec nous se refroidirent d'abord; peu à peu les
vivres devinrent rares, et les désordres arrivèrent à la suite des
besoins.

Les Druzes et les Mutualis étaient retournés chez eux, et enfin,
l'audacieuse insolence des Arabes vagabonds s'étant accrue, il fallut
détacher des corps entiers pour couvrir une plus grande surface de pays,
et y chercher des vivres pour l'armée. Ces corps furent vivement
attaqués et harcelés par des essaims de population; le général Bonaparte
fut obligé de marcher lui-même pour dégager Kléber au Mont-Thabor, et le
général Junot à Nazareth, en sorte que les détachemens n'obtenant pas ce
que l'on s'était proposé en les faisant marcher, on les fit rentrer.

La disette ne tarda pas à se faire sentir, et, pour comble de malheur,
la peste se mit dans l'armée.

Dans une situation aussi grave, il ne restait au général Bonaparte
aucune chance de mener son opération à bonne fin: il ne pouvait, au
contraire, que perdre son armée, s'il ne se hâtait pas de la ramener en
Égypte.

Une autre considération le détermina encore à abandonner son premier
projet; nous approchions de la saison pendant laquelle les débarquemens
sont faciles en Égypte, où la côte, partout très basse, oblige les
vaisseaux de mouiller fort loin, et comme dans cette position ils ne
peuvent tenir contre la violence des vents de l'arrière-saison, il n'y a
qu'en été qu'ils peuvent rester à ce mouillage. Pendant son séjour en
Syrie, le général Bonaparte avait appris qu'une expédition se préparait
dans les ports de l'Archipel: il était donc très prudent de se trouver
en Égypte au moment de son arrivée.

On se mit en marche pour y revenir après avoir fait embarquer tous les
malades, ainsi que les blessés, qui arrivèrent sans accident à Damiette.

L'hôpital n'était pas évacué en entier par une foule de soldats, que le
nom, plus encore que la gravité de la maladie tenait dans les angoisses.
Le général Bonaparte résolut de les rendre à leur énergie naturelle. Il
alla les visiter, leur reprocha de se laisser abattre, de céder à de
chimériques terreurs; et, pour les convaincre par une preuve
péremptoire, il fit découvrir le bubon tout sanglant de l'un d'entre
eux, et le pressa lui-même avec la main. Cet acte d'héroïsme rappela la
confiance parmi les malades; ils ne se crurent plus désespérés. Chacun
recueillit ce qui lui restait de forces, et se disposa à quitter un lieu
d'où, un instant auparavant, il n'espérait plus sortir. Un grenadier,
chez qui le mal avait fait plus de ravages, avait peine à se détacher de
son grabat. Le général l'aperçut, et lui adressa quelques paroles
propres à le stimuler. «Vous avez raison, mon général, reprit le brave,
vos grenadiers ne sont pas faits pour mourir à l'hôpital.» Touché du
courage que montraient ces malheureux, épuisés par leur anxiété autant
que par la maladie, le général Bonaparte ne voulut pas les quitter qu'il
ne les vît tous placés sur les chameaux et les transports dont l'armée
disposait. Ces moyens furent insuffisans: il requit les chevaux des
officiers, livra les siens; et, observant qu'un de ceux-ci manquait, il
fit chercher le palefrenier, qui le gardait pour son maître, et hésitait
à le livrer. Le général, impatienté de cet excès de zèle, laissa
échapper un geste menaçant; l'écurie entière fut employée au service des
malades. C'est cependant cet acte si magnanime que la perversité humaine
s'est plue à travestir. Je suis honteux de revenir sur cette atroce
calomnie; mais celui dont la simple assertion a suffi pour l'accréditer,
n'a pu la détruire par son désaveu. Il faut bien se résoudre à montrer
combien elle est absurde. Je ne veux pas me prévaloir de la pénurie de
médicamens où l'immoralité d'un pharmacien plongea l'armée, ni de
l'indignation à laquelle s'abandonna le général Bonaparte, lorsqu'il
apprit que ce malheureux, au lieu d'employer ses chameaux au transport
des préparations pharmaceutiques, les avait chargés de comestibles sur
lesquels il espérait bénéficier. C'est un fait connu de l'armée entière,
que la nécessité où l'on fut réduit de se servir de racines pour
suppléer l'opium. Mais, quand cette substance eût été aussi abondante
qu'elle l'était peu, quand le général Bonaparte eût eu dessein de
recourir à l'expédient qu'on lui attribue, où trouver un homme assez
déterminé, assez altéré de crimes, pour aller desserrer la mâchoire de
cinquante malheureux prêts à rendre l'âme, afin de les gorger d'une
préparation mortelle? Le voisinage d'un pestiféré faisait pâlir le plus
intrépide; le cœur le plus ardent n'osait secourir son ami dès qu'il
était atteint, et l'on veut que ce que les passions les plus nobles
n'osaient tenter, une fureur brutale l'ait exécuté; qu'il y ait eu un
être assez sauvage, assez forcené, pour se résoudre à périr lui-même,
afin de goûter la satisfaction de donner la mort à cinquante moribonds
qu'il ne connaît pas, dont il n'a pas à se plaindre! La supposition est
absurde, digne seulement de ceux qui la reproduisent, malgré le désaveu
de son auteur.

Je reviens aux pestiférés. Ils suivirent les traces de l'armée, tinrent
la même route, et campèrent constamment à quelque distance de ses
bivouacs. Le général Bonaparte faisait dresser chaque soir sa tente
auprès d'eux, et ne passait pas un jour sans les visiter et les voir
défiler au moment du départ. Ces soins généreux furent couronnés du plus
heureux succès. La marche, la transpiration, et surtout l'espérance à
laquelle le général les avait rendus, dissipèrent complétement la
maladie. Tous arrivèrent au Caire parfaitement rétablis.

L'armée était exténuée; la traversée, les fatigues de la campagne,
avaient épuisé ses forces; elle rentra en Égypte dans un dénûment
complet: mais les besoins avaient été prévus, une nourriture abondante,
le repos, des vêtemens commodes, lui eurent bientôt fait oublier
jusqu'au souvenir de ce qu'elle avait souffert.

Le général Bonaparte, de retour au Caire, chercha à s'assurer de l'état
où était la France. Il avait eu, au moment de se mettre en route pour la
Syrie, de fâcheux aperçus sur sa situation militaire et politique. MM.
Hamelin et Livron, qui arrivaient des côtes d'Italie avec un chargement
de vin et de vinaigre, avaient traversé l'Archipel, et avaient vu la
flotte russe qui pressait Corfou; ils avaient même relâché à Raguse, où
ils avaient été obligés de changer de bâtiment. Le capitaine avec lequel
ils avaient d'abord traité refusait d'aller jusqu'en Égypte, de crainte
que son navire ne fût confisqué, attendu qu'il était dalmate, et que
l'Autriche était de nouveau en guerre avec la France. Ils avaient fait
connaître au général la marche de Suwarow, lui avaient appris qu'en
effet Bruix avait pénétré dans la Méditerranée, mais que l'armée
d'Italie n'avait pu lui fournir les troupes qu'il désirait prendre à
bord avant de faire route pour l'Égypte; il avait gagné Cadix, s'était
fait suivre par la flotte espagnole, et l'avait conduite à Brest, où le
Directoire, peu rassuré par les protestations de Charles IV, la retenait
en otage.

Ce triste état de choses, qui lui fut confirmé par les journaux que les
Anglais jetaient à la côte, affecta vivement le général en chef. Nous
avions perdu l'Italie; Corfou avait succombé; nous étions battus sur le
Rhin comme sur l'Adige; la fortune nous avait trahis sur tous les
points. Pour comble de maux, les revers avaient engendré la discorde.
Les Conseils attaquaient le Directoire, le Directoire poursuivait les
Conseils; la France, déchirée par les factions, était sur le point de
devenir la proie de l'étranger.

Ce fut dans cet état d'obscurité que l'horizon politique se présenta à
son esprit, dans les premiers jours de sa rentrée au Caire. Son esprit
était livré à toutes sortes de conjectures, lorsque, vingt-deux jours
après son retour de Syrie, on signala à Alexandrie l'apparition de la
flotte turque, escortant un nombreux convoi de bâtimens de transport,
lesquels étaient aussi accompagnés par les deux mêmes vaisseaux anglais
qui, sous les ordres de sir Sidney Smith, avaient aidé à la défense de
Saint-Jean-d'Acre.

Le général Bonaparte ne fut point surpris de cette nouvelle: il avait
prévu l'événement, et n'avait laissé les troupes au Caire que le temps
nécessaire pour se ravitailler en revenant de Syrie; puis il les avait
rapprochées de la côte. Il avait poussé la prévoyance jusqu'à prévenir
le général Desaix de ce qu'il croyait devoir infailliblement arriver, et
lui avait donné ordre de tenir sa division prête à marcher.

Aussitôt qu'il eut avis de l'apparition de la flotte turque devant
Alexandrie, il avait envoyé au général Desaix un deuxième ordre pour
que, sans perdre un moment, il fît descendre sa division jusque dans une
position qu'il lui indiquait entre le Caire et Alexandrie. Il partit
lui-même du Caire en toute hâte, pour venir se mettre à la tête des
troupes qu'il venait de faire sortir de leurs cantonnemens, et se
diriger sur la côte.

Pendant que le général Bonaparte faisait ces dispositions, et qu'il
descendait lui-même du Caire, les troupes que portait la flotte turque
avaient mis pied à terre, et s'étaient emparées du fort d'Aboukir, ainsi
que d'une redoute placée en arrière de ce village, laquelle aurait dû
être achevée depuis six mois, et qu'au contraire on avait tellement
négligée, que l'on pouvait y entrer à cheval par les brèches et les
éboulemens de terre qui se trouvaient sur toutes ses faces.

Les Turcs avaient presque détruit les faibles garnisons qui occupaient
ces deux points militaires, lorsque le général Marmont, qui commandait à
Alexandrie, vint à leur secours. Ce général, voyant les deux postes au
pouvoir des Turcs, retourna s'enfermer dans Alexandrie, où l'armée
turque aurait probablement été le bloquer, sans l'arrivée du général
Bonaparte avec son armée. Il gronda fort en voyant le fort et la redoute
pris; mais, au fond, il ne blâma pas la rentrée de Marmont dans
Alexandrie: il aurait été bien autrement en colère, s'il avait trouvé
cette place importante compromise par l'emploi qui aurait été fait de la
garnison à disputer un peu de désert à l'armée turque.

Le général Bonaparte arriva le soir avec ses guides et les dernières
troupes de l'armée, et fit attaquer les Turcs le lendemain. Dans cette
bataille comme dans les précédentes, l'attaque, le combat et la déroute
furent l'affaire d'un instant et le résultat d'un seul mouvement de la
part de nos troupes. Toute l'armée turque se jeta à la nage pour
regagner ses vaisseaux, laissant sur le rivage tout ce qu'elle y avait
débarqué.

Les marins anglais eurent l'inhumanité de tirer sur ces troupeaux de
malheureux, qui, avec leurs larges vêtemens, essayaient de traverser à
la nage les deux lieues de mer qui les séparaient de leurs vaisseaux, où
presque pas un seul n'arriva.

Pendant que cela se passait sur le bord de la mer, un pacha, avec une
troupe d'environ trois mille hommes, quittait le champ de bataille pour
se jeter dans le fort d'Aboukir: la soif, qui ne tarda pas à s'y faire
sentir, les obligea, au bout de huit jours, à se rendre à discrétion au
général Menou, qui avait été laissé sur le terrain pour terminer les
opérations concernant l'armée turque qui venait d'être détruite.

Ces trois mille prisonniers étaient des hommes superbes; on les employa
aux travaux d'Alexandrie et de Damiette (c'est-à-dire de Lesbé), plus
sur la rive droite du Nil, entre Damiette et la mer, en face de
l'emplacement où était la Damiette qui fut prise par les croisés, et de
laquelle nous ne vîmes point de traces.

Le général Desaix était encore au-dessus du Caire avec sa division,
lorsqu'il reçut la lettre par laquelle le général Bonaparte lui faisait
part de l'issue heureuse de la bataille; et comme le général Desaix lui
avait marqué chaque soir le lieu où il couchait, le général Bonaparte
avait pu juger que, s'il avait eu besoin de sa division, elle n'aurait
pas été à sa portée; en sorte que, dans sa lettre, il grondait un peu le
général Desaix.

Un courrier arabe, expédié du champ de bataille le soir même de
l'action, nous joignit la nuit dans un bivouac, près de Bénézeh, fort
au-dessus du Caire (au moins vingt-cinq lieues), ce qui donnait encore
plus de fondement aux reproches adressés par le général Bonaparte.

Le général Desaix n'était pas, de son côté, sans excuse. L'ordre de
mettre sa division en marche lui était parvenu lorsqu'elle était
disloquée, et en partie répandue en colonnes mobiles qui parcouraient la
province pour la rentrée de l'impôt; il avait fallu rassembler tous ces
détachemens avant de se mettre en marche, ou bien s'exposer à n'amener
qu'une partie de ses troupes, si la concentration de ces détachemens
avait été abandonnée à l'arbitraire de leurs commandans respectifs. Le
général Bonaparte ne voulait pas se contenter de toutes ces bonnes
raisons, et il gronda encore plus fort, sans que cela altérât en rien la
haute estime et l'amitié qu'il a constamment témoignées au général
Desaix.



CHAPITRE XI.

Perte de plusieurs officiers distingués.--Ouvertures de Sidney
Smith.--Nouvelles désastreuses de France.--Le général Bonaparte se
dispose à quitter l'Égypte:--son départ.


Après la bataille d'Aboukir, l'armée devait compter sur quelques mois de
repos. Elle fut effectivement renvoyée dans les cantonnemens qu'elle
occupait auparavant, et le général Bonaparte, avant de remonter au
Caire, alla visiter Alexandrie, qu'il n'avait pas encore revue depuis
son arrivée en Égypte.

Il avait fait de grandes pertes en officiers d'un rare mérite; le
général Caffarelli-Dufalga, qui commandait le génie, était mort au siége
de Saint-Jean-d'Acre, à la suite d'une amputation d'un bras; il avait
déjà perdu une jambe à l'armée de Sambre-et-Meuse. Le général Dommartin,
qui commandait l'artillerie de l'armée, venait d'être tué en descendant
du Caire à Rosette, par le Nil; et enfin, il venait de perdre à Aboukir
le colonel du génie Crétin, qui avait fortifié Alexandrie, et qu'il
destinait à remplacer le général Caffarelli. Mais le choix des officiers
qui faisaient partie de cette armée avait été tellement soigné, que ces
pertes pouvaient encore facilement se réparer.

La flotte turque avait levé l'ancre pour s'en retourner à
Constantinople, et il ne restait devant Alexandrie que les deux
vaisseaux anglais _le Tigre_ et _le Thésée_, commandés par sir Sidney
Smith.

Le dernier de ces deux vaisseaux avait sur son pont quatre-vingts
bombes, reste de celles qu'il faisait lancer sur nous à
Saint-Jean-d'Acre, lorsque, par une cause que l'on n'a pas connue, ces
quatre-vingts bombes prirent feu, et éclatèrent toutes à la fois pendant
que le vaisseau était à la voile; il y eut vingt hommes de tués à bord,
et le pont du vaisseau fut tellement maltraité, que l'on fut obligé de
l'envoyer à Chypre pour le réparer, en sorte qu'il ne restait plus
devant Alexandrie que _le Tigre_, monté par sir Sidney Smith. Celui-ci,
voyant le mauvais succès qu'avait eu l'expédition turque, cherchait un
stratagème pour faire sortir l'armée française d'Égypte. Il commença par
ouvrir le premier des communications avec le général commandant à
Alexandrie, en lui renvoyant quelques prisonniers français, qu'il avait
mis à son bord après les avoir effectivement sauvés du damas des Turcs.
Il était sans doute bien aise qu'on le sût; on lui adressa les
remercîmens que méritait son procédé généreux. Comme on avait été en
aigreur avec lui pendant toute la campagne de Syrie, on n'était pas
fâché de rencontrer l'occasion de revenir à de meilleurs termes. Il
avait, au reste, donné l'exemple du retour à la modération.

Cette première communication fut suivie d'une seconde; il envoya à
Alexandrie son propre secrétaire, sous le prétexte de remettre au
général Bonaparte des lettres à son adresse, qui avaient été trouvées à
bord d'un bâtiment récemment capturé. À ces lettres, il avait joint une
liasse de journaux d'assez fraîche date, dans lesquels on rendait compte
des désastres éprouvés en Italie, par nos armées sous le commandement du
général Schérer.

Sidney Smith, en portant ces détails à la connaissance du général
Bonaparte, espérait faire naître en lui le désir de transporter son
armée au secours de l'Italie, et voulait peut-être se faire une page
d'histoire, en ouvrant des négociations sur cette base; mais il avait
affaire à quelqu'un qui ne pouvait pas manquer d'apercevoir le piége, de
quelque couleur qu'on eût pris soin de l'envelopper.

Néanmoins l'idée ne fut point rejetée, par cela même qu'elle était
déraisonnable, et que l'on pouvait toujours trouver un prétexte pour
l'abandonner. On fit si bien, que le secrétaire du commodore resta
persuadé qu'il pourrait reparler de cette proposition, et qu'il donna
dans le piége, tandis qu'il était venu lui-même pour en tendre un autre.
Il revint plusieurs fois à Alexandrie pendant le séjour qu'y fit le
général Bonaparte; et, lorsqu'on lui eut arraché tous les détails qu'il
importait de connaître sur le nouvel état de guerre survenu en Europe,
le général Bonaparte le congédia, prétextant des affaires qui exigeaient
sa présence au Caire, et le besoin d'aller visiter la Haute-Égypte,
ajournant ainsi à son retour les propositions du commodore. Il repartit
pour le Caire, en faisant parler très haut de son voyage dans la
Haute-Égypte, où il dirigea même quelques personnes dont il avait
déclaré vouloir se faire précéder.

Avant de quitter Alexandrie, où il venait d'acquérir le complément des
détails de l'état de l'Europe, il remarquait une coïncidence parfaite
avec ceux que lui avaient apportés MM. Hamelin et Livron. Il ne pouvait
plus douter de ce qui allait arriver, soit en France ou en Égypte, si
elle n'était pas secourue.

Les obstacles qu'il n'avait pu vaincre en Syrie ne lui avaient laissé
aucune illusion sur ce qu'il pourrait entreprendre avec sa petite armée,
et il avait ajourné jusqu'à l'arrivée de nouveaux renforts l'exécution
de la seconde partie de son projet, qui était d'étendre sa puissance en
Palestine, de marcher à Byzance et de commencer la révolution d'Orient.

Les détails qu'il venait d'apprendre sur l'état de l'Europe ne lui
laissaient plus entrevoir la possibilité d'être secouru.

L'Italie étant entièrement perdue, ce n'était plus que de Toulon qu'on
aurait pu lui expédier des renforts, en supposant que le Directoire eût
voulu lui en envoyer, ce qui était au moins douteux. Dans tous les cas,
il était devenu plus facile aux Anglais de les arrêter.

Par les journaux, il voyait la France en proie aux troubles civils et au
moment de succomber. Les feuilles publiques n'étaient pleines que de
projets révolutionnaires, tels que la loi sur les otages, l'emprunt
forcé, etc., etc.; en un mot, la désorganisation paraissait tout
menacer.

Ces nouvelles avaient six semaines de date quand il les lisait; et,
comme en révolution on ne s'arrête pas, il calculait les progrès que le
mal avait dû faire jusqu'au moment où il en prenait connaissance. Son
cœur était bourrelé en lisant les désastres inconcevables de l'armée
d'Italie, en apprenant que les Russes traversaient les Alpes pour venir
en France, où ils eussent pénétré sans la bataille de Zurich, qui fut
livrée depuis.

Il voyait son ouvrage détruit dans la dissolution de la république
cisalpine. Les troupes françaises, qui jadis couvraient la surface de
l'Italie, étaient renfermées dans le territoire de Gênes; la Vendée, en
se rallumant avec plus de fureur que jamais, et faisant ses excursions
jusqu'aux portes de Paris, avait amené de sanglantes représailles, et la
terreur commençait à se réorganiser dans l'intérieur.

La fortune publique était menacée d'être anéantie par des mesures
désastreuses conseillées et exécutées par cette foule de vampires qui,
sous le masque de l'intérêt national, ont un besoin continuel de
désordres pour dévorer à leur aise les fortunes particulières avec les
revenus publics. Le Directoire était dans l'atmosphère de tous ces
hommes, véritable fléau pour un État qui a le malheur d'en être affligé.

À la vue de ce triste tableau, sa pensée se reporta sur lui-même, et il
trouva dans son cœur ce sentiment patriotique qui porte l'homme
supérieur au dévoûment. Il s'étonna que, parmi tant de généraux célèbres
qu'il avait laissés en France, il n'y en eût pas un dont on lût le nom
ailleurs qu'à côté d'un malheur public.

Il pensa qu'autant les membres du Directoire avaient pu désirer de
l'éloigner lorsque sa présence ne leur rappelait que des services
glorieux dont le souvenir les importunait, autant ils devaient désirer
son retour, quand les désastres qui les avaient assaillis depuis son
absence les avaient forcés de le reconnaître peut-être comme le seul
homme qui pût prévenir la ruine de la France, et rallier à sa gloire
tous les partis qui divisaient la république, prête à se dissoudre.

La situation de l'Égypte lui permettait d'ailleurs de s'en absenter; il
l'avait mise sur un pied de défense redoutable, usant, pour remplir les
vides que la guerre et les maladies avaient faits dans les cadres, de
toutes les ressources que lui offraient les circonstances. Non seulement
il avait fait former des corps de mamelouks, de Cophtes et de Grecs qui
se trouvaient en Égypte et s'enrôlaient volontiers sous nos drapeaux, où
ils firent honorablement leur devoir, mais encore il fit acheter des
nègres de Darfour, que l'on disciplina à l'européenne.

Il avait fait armer et équiper ces diverses troupes avec les armes et
équipages de ceux qui avaient succombé dans les hôpitaux ou sur les
champs de bataille.

De plus, le système de l'administration et des finances était organisé
de manière à assurer les besoins de l'armée: il ne manquait à la colonie
que ce que la France seule pouvait lui fournir, et il n'y avait que le
général Bonaparte qui pût l'obtenir du gouvernement.

Persuadé que l'intérêt de la France et de l'Égypte exigeait également
son départ, que le différer plus long-temps était compromettre également
le salut de l'une et de l'autre, que c'était en France qu'il fallait
aller défendre l'Égypte, il se détermina à partir, s'en remettant aux
événemens du soin de sa justification: telles sont les explications
qu'il donna à une personne qui était dans son intime confidence à cette
époque.

Tout marchait. Un homme qui n'eût même été doué que du sens commun
ordinaire, suffisait pour continuer de donner le mouvement à cette
machine, qui n'avait besoin que de ne pas être dérangée.

La bataille d'Aboukir venait d'assurer le repos de l'Égypte, au moins
jusqu'à la saison suivante; car, en Égypte, il n'y a que la belle saison
qui rende les débarquemens possibles.

Sans se laisser intimider par l'immensité des dangers qui commençaient à
sa sortie d'Alexandrie, et qui croissaient à chaque pas qu'il faisait
vers les travaux qu'il allait entreprendre, il s'abandonna à sa fortune,
qui devait le sauver, si le destin ennemi n'avait pas résolu la perte de
la France.

Sidney Smith était persuadé que, si le général Bonaparte ne partait pas
par suite d'une capitulation qui comprendrait en même temps son armée,
et à laquelle capitulation il se flattait de l'amener, il partirait au
moins seul; et dès-lors il forma le projet de le prendre.
Malheureusement pour lui, les prisonniers qu'il avait rendus quelque
temps auparavant avaient fait connaître qu'il manquait d'eau, parce
qu'il n'avait pas eu le temps d'en faire avant de partir de
Saint-Jean-d'Acre, pour escorter l'armée turque qui venait de périr à
Aboukir.

Il jugea, sans doute, qu'il aurait le temps d'aller à Chypre refaire sa
provision d'eau, et de retourner devant Alexandrie avant que le général
Bonaparte fût de retour de la Haute-Égypte. En conséquence, il partit
pour Chypre, levant ainsi la croisière, qui déjà, avant son départ,
n'était plus composée que de son vaisseau.

À peine fut-il hors de vue, que l'on expédia un courrier au général
Bonaparte, qui se tenait tout prêt. Il avait communiqué le secret de son
départ à l'amiral Gantheaume, et lui avait recommandé de tenir prêtes
les deux seules frégates qui restaient de toute l'escadre, lesquelles ne
s'étaient pas trouvées au combat naval à Aboukir, parce qu'elles avaient
escorté les vaisseaux de transport et étaient entrées avec eux dans
Alexandrie.

Le général Bonaparte, en faisant prévenir Gantheaume de son départ du
Caire, lui donna aussi l'ordre de sortir lui-même d'Alexandrie avec ces
deux frégates, et lui fixa le jour et l'heure où il devait envoyer ses
chaloupes dans la petite anse du Marabou, où il s'embarquerait.

Lorsque Sidney Smith eut quitté les parages d'Alexandrie, Gantheaume mit
à la voile sous le prétexte d'aller croiser, et il vint se placer en
face de la petite anse du Marabou, à une lieue à l'ouest d'Alexandrie.
La sortie de ces deux frégates ne pouvait donner lieu à aucune
conjecture, puisqu'à Alexandrie on croyait le général Bonaparte au Caire
ou dans la Haute-Égypte.

Le général Bonaparte, qui avait fixé le jour et l'heure où Gantheaume
devait détacher ses chaloupes, arriva presque en même temps sur la
plage, où Menou avait été mandé. Il entretint longuement ce général des
vues qui le déterminaient à braver les croisières anglaises. Il lui
remit les dépêches qui investissaient le général Kléber du commandement,
et se jeta dans l'embarcation qui l'attendait; sa suite et son escorte
en firent autant; les chaloupes s'éloignèrent, et le général Bonaparte
fut bientôt à bord du navire qui devait porter en France César et sa
fortune.

Les chevaux de l'escorte avaient été abandonnés sur le rivage, et tout
sommeillait encore dans Alexandrie, lorsque les postes avancés de la
place virent arriver au galop une déroute de chevaux qui, par un
instinct naturel, revenaient à Alexandrie par le désert: le poste prit
les armes, en voyant des chevaux tout sellés et bridés, qu'il reconnut
pour appartenir au régiment des guides; il crut qu'il était arrivé
malheur à quelque détachement en poursuivant les Arabes. Avec ces
chevaux venaient aussi ceux des généraux qui s'étaient embarqués avec le
général Bonaparte, en sorte que l'inquiétude fut très grande à
Alexandrie. On en fit sortir en toute hâte la cavalerie, pour aller à la
découverte dans la direction d'où venaient les chevaux, et l'on se
livrait encore à toutes sortes de sinistres conjectures, lorsque cette
cavalerie rentra dans la place avec le piqueur turc qui revenait
lui-même à Alexandrie, et ramenait le cheval du général Bonaparte.

Parmi les papiers qu'il avait confiés à Menou, le général Bonaparte
avait laissé une lettre pour le général Kléber, à qui il faisait part de
son projet en lui remettant le commandement de l'armée, et une pour le
général Desaix, qui était à Siout, dans la Haute-Égypte, et à qui il
faisait les mêmes communications, en ajoutant qu'il ne lui avait pas
donné le commandement de l'armée, parce qu'il espérait le voir en Italie
ou en France au mois de septembre suivant: nous étions alors en juin ou
juillet.

Il avait ajouté à ce paquet une proclamation dans laquelle il faisait
connaître à l'armée les causes qui l'avaient déterminé à la quitter pour
venir au secours de la mère-patrie; il lui recommandait la constance, et
lui disait qu'il regarderait comme mal employés tous les jours de sa vie
où il ne ferait pas quelque chose pour elle.

Il serait difficile de peindre la stupeur dans laquelle furent jetés
tous les esprits, lorsque le bruit de ce départ fut répandu. On hésita
pendant quelques jours à se prononcer, puis on éclata en mauvais propos.
L'opinion la plus générale ne fut point favorable à cette détermination
du général Bonaparte, dont un petit nombre de bons esprits comprirent
seuls les motifs: les hommes médiocres déraisonnèrent à qui mieux mieux
pendant huit jours, après lesquels les opinions se replacèrent peu à
peu.



CHAPITRE XII.

Disposition des esprits après le départ du général
Bonaparte.--Kléber.--Négociations avec le visir.--Belle conduite du
général Verdier.--J'accompagne le général Desaix à bord du
_Tigre_.--Armistice.


On se tourna bientôt vers le nouveau général en chef, et chacun chercha
à devenir l'objet de ses préférences.

Depuis l'arrivée des troupes françaises en Égypte, les ennemis de la
France n'avaient négligé aucun moyen pour faire sortir la Porte de sa
léthargie, et cette puissance venait de faire marcher en Syrie une
nombreuse armée dont elle avait donné le commandement au grand-visir.

L'approche de cette armée par la Caramanie n'avait pas peu contribué à
faire renoncer le général Bonaparte à poursuivre le siége de
Saint-Jean-d'Acre et à le déterminer à rentrer en Égypte.

Cette armée était déjà en Syrie avant l'apparition de la flotte turque à
Aboukir, et le général Bonaparte, voulant se donner le temps d'aller
combattre les troupes débarquées par celle-ci, avait ouvert des
négociations avec le visir qui commandait l'armée de Syrie, pensant bien
que le premier effet d'une ouverture de sa part vis-à-vis des Turcs
serait de suspendre leur marche, d'autant qu'ils n'étaient pas impatiens
de venir le combattre, et qu'il les savait mécontens des instigations
dont ils étaient entourés et tourmentés en tout sens, pour les pousser
sur les champs de bataille: ces braves gens avaient un bon sens naturel
qui leur disait que la France et la Porte en se battant ne travaillaient
que pour leurs ennemis.

Le visir répondit au général Bonaparte, et il y eut plusieurs échanges
de courriers; mais le secret de cette négociation ne transpira point: on
savait qu'elle se suivait, et cela avait fait naître dans les esprits
une espérance que l'on se plaisait à y entretenir. Le général Bonaparte
restait le maître de son issue, et s'était ménagé les moyens de
l'approprier à ses projets.

L'état dans lequel il avait placé cette négociation faisait partie des
instructions qu'il avait données au général Kléber en lui en laissant la
direction[20], ainsi que tous les documens qui s'y rattachaient. Kléber
n'envisagea bientôt cette négociation que comme un moyen de sortir d'un
pays contre lequel tout le monde était butté, surtout depuis que le
départ du général Bonaparte avait rompu le frein qui retenait tous les
mauvais discours.

Le nouveau général en chef ne tarda pas à se montrer peu disposé à
suivre le système de son prédécesseur; on s'en apercevait à la manière
peu convenable dont on parlait chez lui, où on censurait les opérations
du général Bonaparte, ainsi que ses habitudes personnelles; non
seulement il n'imposait pas silence dans ces sortes d'occasions, mais il
était aisé de voir que cela ne lui déplaisait pas.

En peu de jours, on vit s'élever entre les officiers qui avaient servi
aux armées du Nord et de Sambre-et-Meuse, et ceux qui avaient servi à
l'armée d'Italie le même schisme qui s'était fait remarquer entre les
officiers du général Jourdan et ceux du général Kléber à l'armée de
Sambre-et-Meuse.

Les officiers qui avaient servi à cette armée, et qui avaient fait
éclater leur mécontentement lors de l'arrivée au Caire, furent les
premiers dont le général Kléber s'entoura; il devint en peu de temps
l'idole de tout ce qui désirait l'évacuation de l'Égypte, et ceux-ci ne
lui tinrent pas un autre langage; cela gagna tous les rangs de l'armée,
en sorte que Kléber, après s'être entouré de cette atmosphère, ne put
recueillir que ce qu'il avait lui-même semé.

On ne s'occupa bientôt plus qu'à trouver de l'impossibilité à
l'exécution de tout ce qui devait assurer le séjour de l'armée en
Égypte; ce qui se rattachait à cet intérêt ne devint plus le sujet d'une
constante application, comme cela l'avait été sous le général Bonaparte;
les esprits ne furent bientôt tournés que vers la France, et chacun
faisait en secret ses petits projets pour le retour; en un mot, les
imaginations avaient abandonné l'Égypte.

Kléber était un homme de bien, et incontestablement un général brave et
habile, mais d'une bonté et d'une faiblesse de caractère qui
contrastaient singulièrement avec sa haute stature, qui avait quelque
chose d'imposant. Sa première éducation paraissait l'avoir destiné à
embrasser l'état d'architecte, que le goût des armes lui avait fait
abandonner pour entrer dans un des régimens autrichiens des Pays-Bas.

Il se trouvait chez lui en Alsace, lorsque la révolution éclata, et
quoiqu'il fût diamétralement opposé au système d'égalité, il quitta le
service d'Autriche pour s'engager avec elle. Il venait d'être nommé
adjudant-major d'un des bataillons de volontaires du Haut-Rhin, lorsque
ce corps fut appelé à Mayence, et y fut enfermé avec la garnison qui
soutint le premier siége de cette ville. Il s'y fit remarquer, passa
dans la Vendée comme officier-général après la capitulation de Mayence;
puis revint servir à l'armée de Sambre-et-Meuse, d'où le Directoire
l'avait éloigné à cause de ses oppositions constantes contre le général
Jourdan qui la commandait en chef. Il était dans cette situation, quand
le général Bonaparte le fit employer dans son armée.

Son caractère naturel était frondeur, et il disait lui-même qu'il
n'aimait _la subordination qu'en sous-ordre_. Son esprit, quoique
agréable, n'était pas d'une portée très étendue; et l'opinion la moins
défavorable que l'on pût s'en former après sa conduite en Égypte, c'est
qu'il n'avait pu être atteint par la conviction des résultats qui, tôt
ou tard, devaient être la conséquence de l'occupation de ce pays.

À tous ces inconvéniens se joignait celui d'une ignorance totale dans la
conduite des affaires de cabinet, en sorte qu'il ne pouvait manquer
d'être à la merci de tout le monde, et particulièrement de ceux qui
voulaient faire de lui un moyen de retourner en France.

On n'eut donc pas de peine à lui faire donner suite aux négociations
déjà ouvertes avec le visir, et à ne les lui faire envisager que sous le
point de vue de ramener en France une armée qui y paraissait utile à des
esprits encore peu familiarisés avec l'expérience du parti que l'on peut
tirer de notre patrie sous un gouvernement habile et actif. Ce prétexte
fut le passe-port que l'on donnait à l'opinion qui était propagée dans
l'armée par ceux qui auraient dû l'en garantir, et l'on ne mit plus de
secret dans ce projet.

On commença par donner plus d'importance aux communications ouvertes
avec le grand-visir, en substituant un officier de l'armée[21] aux
Tartares qui jusqu'alors y avaient été employés, et il semblait que l'on
avait eu envie de faire marcher la négociation plus vite en y associant
les Anglais.

Le prétexte que l'on donna à cette initiative fut que, n'importe ce que
seraient les stipulations que l'on parviendrait à conclure avec les
Turcs, on se trouverait n'avoir rien fait, si les Anglais, comme maîtres
de la mer, n'y étaient pas partie contractante. En conséquence, on
envoya le chef de bataillon Morand à Sidney Smith, au lieu de l'adresser
au visir. Cet officier ne parvint à le joindre qu'au camp de ce dernier,
près de Nazareth en Syrie.

Sir Sidney Smith fut flatté du message, qui, en lui étant adressé, le
plaçait près de l'armée turque dans une position supérieure à celle dans
laquelle devait naturellement être un commandant de vaisseau commodore
d'une croisière, et n'ayant pas d'autre commission de son gouvernement:
aussi s'empressa-t-il d'accepter le rôle de médiateur qui lui était
offert par les Turcs, et que Kléber ne repoussa pas. Il démêla tout de
suite l'issue qu'il pourrait donner à la négociation, en remarquant la
différence qu'il y avait entre l'abandon de confiance du général Kléber,
et le soin avec lequel le général Bonaparte l'avait écarté. Ainsi, dès
cette première démarche, dans laquelle il fut question de l'évacuation
de l'Égypte, le général Kléber se trouva-t-il plus engagé qu'il ne
l'aurait peut-être voulu, parce que Sidney Smith lui fit une réponse si
positive, qu'il n'y avait presque plus qu'à entrer en discussion sur les
bases de l'évacuation, le principe en paraissant arrêté.

Le chef de bataillon Morand revint avec cette réponse près du général
Kléber, qui était au Caire. Il paraissait s'être aperçu lui-même des
dangers d'une influence par laquelle il s'était laissé dominer; et soit
qu'il eût le dessein d'en prévenir les conséquences, en y apportant un
contre-poids, ou bien d'attacher le nom des sommités de l'armée à ses
projets, il avait fait venir au Caire le général Desaix, qui était
encore dans la Haute-Égypte, parce que son nom seul faisait autorité
dans l'armée. Il venait d'y arriver, lorsque l'on reçut l'avis de
l'apparition d'une nouvelle flotte turque à l'embouchure de la branche
du Nil qui se jette dans la mer à Damiette.

Le général Kléber vit au moment que cette flotte devait opérer
conjointement avec l'armée du visir, et que celui-ci allait s'avancer
vers l'Égypte: c'est pourquoi il envoya de suite le général Desaix à
Damiette, pour s'opposer aux entreprises de la flotte turque; mais
lorsqu'il y arriva, tout était fini de la manière la plus brillante.

Le général Verdier commandait à Damiette, et il tenait un camp de
quelques bataillons sur la rive droite du Nil, entre cette ville et
Lesbé.

Les Turcs, aidés par les deux vaisseaux de Sidney Smith, mirent à terre
quelques milliers d'hommes qu'ils débarquèrent sur la plage qui conduit
à Lesbé, et les Anglais les protégeaient avec deux pièces de canon
qu'ils avaient débarquées de leurs vaisseaux, pour les établir sur les
ruines d'une vieille tour qui paraissait avoir fait partie de l'ancienne
Damiette, et de laquelle ils pouvaient balayer tout le chemin par lequel
nos troupes devaient arriver.

Le général Verdier ne donna pas le temps aux chaloupes d'aller se
charger de monde pour un second voyage; et, quoique ses troupes fussent
à une bonne demi-lieue de distance du point où les Turcs avaient
débarqué, il ne mit pas plus de deux heures pour les assembler, les
faire arriver, et jeter les Turcs dans la mer, précisément dans le
moment où les chaloupes turques venaient de s'éloigner. Tous ceux qui
craignirent de se jeter à l'eau furent pris, et pas un homme de tout ce
débarquement ne regagna les vaisseaux.

Le général Verdier avait conduit son attaque de manière à rejeter les
Turcs sur la tour où se trouvaient les canons anglais, qui ne purent pas
lui faire de mal. Jamais succès ne fut plus complet ni plus promptement
décidé.

Le général Desaix n'eut qu'à féliciter le général Verdier, et il ne
resta à Damiette que le temps nécessaire pour visiter le lac Menzalé. La
flotte turque ayant disparu pendant ce temps, il revint au Caire, où il
arriva peu de jours après que le chef de bataillon Morand y était
arrivé, de retour de Syrie.

Sidney Smith avait déjà tant avancé les choses de ce premier pas, que,
d'après la réponse qu'avait apportée Morand, il n'y avait plus qu'à
discuter les conditions de l'évacuation, comme si l'événement qui aurait
pu faire résoudre à ce parti était déjà arrivé.

C'était le moment pour Kléber de convoquer le conseil des pères de
l'armée; mais il ne le fit pas, et se décida à ouvrir immédiatement des
négociations avec le visir. Il envoya de nouveau auprès de lui, où se
trouvait Sidney Smith. La réponse fut plus prompte et plus positive
encore que ne l'avait été la première; et Sidney Smith, voulant se
rendre l'arbitre de la négociation, couvrit ses officieux services d'un
voile de loyauté que la circonstance lui permettait d'employer.

Il prétexta une possibilité de mauvaise foi ou de perfidie de la part
des Turcs, qu'au fond d'ailleurs il craignait peut-être, et proposa le
bord de son vaisseau pour y établir le siége de la négociation qu'il
brûlait de voir commencer, et il prévenait le général Kléber qu'il
allait se rendre devant Damiette, où il attendrait sa réponse.

Kléber répondit de suite qu'il acceptait, et il envoya immédiatement le
général Desaix et M. Poussielgue, intendant des finances de l'armée,
avec des commissions de plénipotentiaires, à Damiette.

J'accompagnais le général Desaix, et ce fut moi, ainsi que M. Peyruse,
qu'il envoya à bord du _Tigre_, qui était mouillé dans la rade de
Damiette, pour convenir du jour et de l'heure où l'embarquement du
général Desaix et de M. Poussielgue pourrait avoir lieu.

Comme j'étais parti tard, je ne pus revenir que le lendemain. Je passai
la nuit à bord du vaisseau de Sidney Smith, et je fus comblé de
politesses. J'étais jeune alors, car j'avais à peine vingt-quatre ans;
mais j'étais naturellement observateur, et je voyais bien que Sidney
Smith avait déjà des avantages sur nous, et que nous allions lui donner
les as dans la partie qu'il jouait contre nous.

Je ne pouvais pas comprendre que nous nous prêtassions à tout ce qui ne
pouvait que nous nuire; car nous avions déjà pris le second rôle avant
de commencer; et, au lieu d'élever des difficultés, nous les
aplanissions. Il fallait bien que l'on se fût persuadé que le général
Bonaparte ne parviendrait pas jusqu'en France, ou que le Directoire lui
ferait quelque mauvais parti, pour s'être déterminé à se conduire ainsi
depuis qu'il était parti d'Égypte.

Je vins rendre compte au général Desaix de ce que j'avais vu et de ce
qui avait été convenu entre Sidney Smith et moi, et l'embarquement eut
lieu le lendemain au bogase de Damiette, où les chaloupes anglaises
vinrent recevoir le général Desaix, ainsi que M. Poussielgue, qui avait
avec lui le secrétaire qui était déjà venu avec moi à bord du vaisseau
de Sidney Smith. J'accompagnai encore le général Desaix, et nous fûmes
bientôt à bord du _Tigre_.

Pendant que Sidney Smith pressait le général Kléber d'entrer en
négociation, il poussait l'armée turque pour la faire entrer en
opération, et elle venait de lever son camp de Nazareth pour venir, par
Gazah, cerner le petit fort d'El-Arich, qui, placé à peu près au milieu
du désert qui sépare l'Afrique de l'Asie, est la clef de l'Égypte de ce
côté-là.

Le général Kléber venait de recevoir cet avis, et, craignant quelque
malheur pour El-Arich et pour lui-même, il envoya un de ses
aides-de-camp, qui vint, jusqu'à bord du _Tigre_, apporter ces détails
au général Desaix, et lui ordonner de demander pour première condition
une suspension d'armes, qui n'était pas venue à l'idée du général en
chef: il ne voulait cependant évacuer l'Égypte que pour sauver son
armée.

La demande de la suspension d'armes fut faite, mais Sidney Smith
répondit qu'il ne pouvait qu'interposer ses bons offices près du visir,
à qui il allait écrire sur-le-champ, ce qu'il fit; et ce ne fut que
quelques jours après que nous apprîmes l'enlèvement du fort d'El-Arich
par surprise, et le malheur de sa garnison, que l'on avait amusée de
l'idée de retourner en France, en parlementant avec elle.

Le commandant, peu sur ses gardes, laissa visiter son fort, sous des
prétextes d'urbanité; la porte une fois ouverte, la soldatesque turque
s'y était précipitée et était tombée sur la garnison, qui, confiante
dans ses chefs, n'avait pas mieux qu'eux aperçu le piége que l'on avait
tendu à leur bonne foi.

Le fort fut enlevé, et les malheureux soldats de la garnison presque
tous décapités sous les yeux d'un misérable traître[22] à sa patrie,
qui, sous l'habit anglais, s'est rendu leur agent pour exécuter cette
sanglante perfidie; car nous avons su après que le même courrier que
Sidney Smith avait expédié pour demander la suspension d'armes, avait
porté à deux émigrés français, qui étaient placés par lui près de
l'armée turque, l'ordre de presser, coûte que coûte, la prise
d'El-Arich, afin que cela fût fini avant d'accorder la suspension
d'armes, qui eut effectivement lieu quand cela fut achevé, en sorte que
l'Égypte se trouva déjà ouverte de ce côté.

Le général Kléber reçut à la fois les deux nouvelles de la prise du fort
et de la conclusion de l'armistice.

Cela donna lieu de commencer à suspecter la sincérité dont Sidney Smith
faisait étalage, et qui paraissait avoir séduit le général Kléber.

Nous ne pouvions nous empêcher de remarquer que, du bogase de Damiette,
nous aurions pu être dans la même nuit en face de Gazah, où était encore
le visir, et arriver aussitôt que le petit bâtiment qu'il expédia pour
porter ses dépêches, et, en traitant nous-mêmes de la suspension
d'armes, sauver El-Arich.

Au lieu de cela, Sidney Smith, sous des prétextes que des officiers de
terre n'ont guère moyen de contester à ceux de mer, nous mena d'abord à
Chypre, puis à Tyr, puis à Saint-Jean-d'Acre, et enfin, après trente
jours, il nous débarqua dans la maison du consul d'Angleterre, au port
de Jaffa, et partit, de sa personne, pour aller rejoindre le visir à son
camp, qui venait d'être porté de Gazah à El-Arich. Avant de partir, il
avait donné ordre à son vaisseau d'aller faire de l'eau sur la côte de
Caramanie, en sorte que nous nous trouvâmes tout-à-fait à la merci des
Turcs.



CHAPITRE XIII.

Le général Desaix et M. Poussielgue au camp du visir.--Le général Desaix
m'envoie vers le général Kléber.--Adhésion du général Kléber au
traité.--Opposition du général Davout.--Traité d'El-Arich.--On reçoit la
nouvelle des événemens du 18 brumaire.--Arrivée de M. Victor de
Latour-Maubourg.--Départ du général Desaix pour la France.--Nous sommes
faits prisonniers et conduits à Livourne.--Notre arrivée en France.


Pendant les trente jours que nous avions passés à bord du _Tigre_, le
général Desaix et M. Poussielgue avaient eu plusieurs conférences avec
Sidney Smith, et elles n'avaient rien laissé de rassurant dans leur
esprit.

Le général Desaix pouvait être excusable de s'être trompé en matière de
négociations diplomatiques, parce qu'il n'avait jamais été employé à de
semblables missions; mais il n'en était pas de même de son
collaborateur, qui avait été agent diplomatique de la république à
Gênes: et telle était cependant l'aveugle confiance avec laquelle on
s'était jeté dans cette position, que l'on n'avait même pas demandé à
Sidney Smith les pouvoirs qu'il aurait dû avoir de son gouvernement et
des Turcs, pour lesquels il voulait stipuler.

Il s'y prit si adroitement, qu'on ne lui en fit même pas la question.
Cette négligence de la part des plénipotentiaires français était trop
grave pour que Sidney Smith ait pu l'omettre; il est même probable qu'il
s'était attendu à tout le contraire, et que, dès les premières
communications qui eurent lieu entre le général Kléber et le visir, il
avait demandé à Londres des instructions et des pouvoirs pour le cas
qu'il prévoyait bientôt arriver; mais qu'étant arrivé plus promptement
qu'il ne l'avait espéré, il n'avait pu recevoir encore de réponse de
Londres.

Le surlendemain du jour où Sidney Smith avait laissé le général Desaix
et M. Poussielgue à Jaffa, il y arriva le secrétaire de Sidney Smith,
qu'il y envoyait accompagné de plusieurs officiers turcs, avec un
sauf-conduit pour conduire les plénipotentiaires au camp du visir. En
conséquence, on partit de suite pour Gazah, et le lendemain on coucha à
Ramley, à l'entrée du désert, et enfin on arriva au camp d'El-Arich le
lendemain de bonne heure. Le visir avait fait dresser de fort belles
tentes dans un lieu séparé du camp, on y avait placé une garde
spécialement affectée à la sûreté des plénipotentiaires, auxquels ces
tentes étaient destinées.

Il les envoya complimenter aussitôt leur arrivée, et, pour marque de sa
très haute estime, il leur envoya une cruche d'eau de Gazah et environ
une douzaine de pommes de calville blanches: assurément, il fallait être
dans un désert pour faire de cela un présent digne d'être offert.

La tente de Sidney Smith était placée à côté des nôtres, et il avait
avec lui quelques soldats anglais tirés de la garnison de son vaisseau.
Après s'être reposé quelques jours, on ouvrit la première conférence
avec les plénipotentiaires du visir, et peu s'en fallut qu'elle ne fût
aussi la dernière, car le général Desaix en sortit furieux.

On n'avait pas pu parvenir à leur faire comprendre ce que c'était qu'une
suspension d'armes, ni une capitulation, ni un traité: les Turcs ne
voyaient que deux fins à la guerre, la mort ou l'esclavage, et ils ne
voulaient pas admettre d'autres stipulations.

M. Poussielgue, plus calme que le général Desaix, n'était pas moins
étonné que lui de ce qu'il venait d'entendre, et l'un et l'autre
reprochèrent durement à Sidney Smith de ne pas leur avoir fait connaître
ces dispositions de la part des Turcs, mais de les avoir, au contraire,
assurés de leur intention d'accéder à une évacuation pure et simple. Le
général Desaix éclatait en reproches graves; et, déclarant à Sidney
Smith son refus de continuer à négocier, il le somma, d'après ce qui
avait été convenu, de le rembarquer sur-le-champ.

Sidney Smith ne s'effraya pas de ce tapage; il connaissait mieux les
Turcs d'Europe que nos plénipotentiaires. Il n'aurait assurément pas
permis qu'il leur arrivât le moindre mal; mais il ne pouvait pas être
fâché de se trouver indispensablement nécessaire pour sortir du mauvais
pas où l'on se trouvait engagé. Il rassura les plénipotentiaires, en se
chargeant de tout; et dans le fait il se donna tant de mouvement dans la
nuit de ce même jour, que le lendemain il rapprocha les parties et fit
recommencer les conférences, auxquelles il ne manqua plus d'assister.
Son incroyable activité fit, en quelques jours, discuter, arrêter et
dresser les conditions de ce fameux traité d'El-Arich, dans les formes
prescrites par le général Kléber, et qui détruisait l'ouvrage du général
Bonaparte. Sidney Smith en pressait la signature, parce qu'il avait déjà
connaissance de l'arrivée du général Bonaparte en France, ainsi qu'on va
le voir.

Mais le général Desaix, avant de le signer, en éprouva un sentiment
d'horreur, et en fit retarder la signature de quelques jours. Le soir,
il m'appela dans sa tente, et me dit: «Ce que le général Kléber a voulu,
est fait; allez, de ma part, lui dire qu'avant d'y mettre mon nom, je
veux qu'il lise ce qu'il nous a fait faire, mais que, dans aucun cas, je
ne le signerai sans un ordre de lui, que je vous prie de me rapporter.»

Je retournai, en effet, en Égypte avec une escorte de Tartares, qui me
fit traverser l'armée du visir, et vins trouver le général Kléber à
Salahié, où il avait réuni l'armée depuis qu'il avait appris la prise
d'El-Arich et l'arrivée de l'armée turque sur ce point. Quand j'entrai
chez lui, il venait de tenir un conseil de guerre, dont la discussion
avait roulé sur l'impossibilité de conserver l'Égypte, et dans lequel
Kléber n'avait pas dédaigné de se munir d'une garantie qui soulageait sa
responsabilité, en faisant signer à tous les généraux une déclaration
par laquelle, d'après l'exposé qui leur avait été fait, ils
reconnaissaient l'impossibilité de défendre l'Égypte avec les moyens qui
restaient à l'armée. Il y avait bien eu de la division parmi les opinans
à ce conseil; mais comme, en dernier résultat, on était bien aise de
revoir la France, on signa en masse, parce que de cette manière le
reproche ne pouvait s'adresser à personne.

J'annonçai au général Kléber, qu'au moment de mon départ, on venait
d'apprendre au camp d'El-Arich l'arrivée du général Bonaparte en France,
et lui remis une liasse de journaux qui déjà en parlaient.

Je lui répétai deux fois ce dont le général Desaix m'avait chargé
particulièrement pour lui.

Le général Kléber réunit de nouveau le conseil de guerre pour lui donner
connaissance du contenu des dépêches que je lui avais apportées, et me
fit repartir le même soir comme parlementaire, avec une réponse pour le
général Desaix, et l'ordre que celui-ci m'avait dit de lui apporter pour
signer ce traité. Le général Kléber m'avait aussi recommandé de réclamer
la femme d'un sergent de la garnison d'El-Arich, qu'il savait être
devenue la propriété d'un pacha, ne voulant pas, disait-il, laisser un
seul individu de l'armée derrière lui.

Avant de partir, le général Davout, qui avait été un des opposans dans
le conseil de guerre, me prit à part et me chargea de dire au général
Desaix ce qui s'était passé; que l'on n'avait signé que par
condescendance pour le général Kléber, qui avait su imposer, mais que,
si le général Desaix voulait ne point signer le traité d'évacuation,
tous les généraux de l'armée seraient pour lui.

Je connaissais déjà le général Davout depuis trop d'années pour douter
de la vérité de ce qu'il me disait; mais je lui observai que la
communication me paraissait trop grave pour que je m'en chargeasse
autrement que par lettre, ajoutant que, s'il avait assez de confiance en
moi pour transmettre un rapport verbal, il pouvait m'en remettre un
écrit; que, dans tous les cas, je ferais sa commission, mais que je
m'attendais à l'observation que ne manquerait pas de me faire le général
Desaix, qui paraîtrait justement surpris de ne pas voir cela écrit de sa
main, et que, d'après ce que nous avions sous les yeux, il ne
s'exposerait à rien.

Je partis de suite pour El-Arich. En arrivant près des avant-postes
turcs, on me donna une escorte qui me conduisit jusqu'à la tente du
visir, laquelle était encore entourée des cadavres des malheureux qui
avaient été suppliciés dans la journée.

Je trouvai Sidney Smith chez le visir, et je saisis cette occasion pour
faire la réclamation de la femme dont j'ai parlé plus haut. Ce fut alors
que j'appris du visir qu'il l'avait donnée au pacha de Jérusalem, mais
il me dit qu'il allait la redemander, et nous la renverrait
sur-le-champ. J'allai de là avec Sidney Smith à la tente du général
Desaix, où le traité fut signé le soir même de mon arrivée.

J'avais fait la commission du général Davout, et le général Desaix
m'avait répondu ces mots: «Comment! Davout vous a chargé de me dire
cela, et je vois son nom au bas de la délibération que tous ont signée
et que vous m'apportez! je serais un sot de compter sur ces gens-là. Ma
foi, le sort en est jeté, j'en ai eu assez de chagrin, mais il n'y a pas
de ma faute.»

Le lendemain ou surlendemain, on prit réciproquement congé les uns des
autres. Au moment de partir pour retourner en Égypte par le désert, on
apporta au général Desaix une lettre de Jérusalem: elle était de cette
pauvre femme, qui remerciait de l'intérêt qu'on lui avait témoigné, mais
qui déclarait que son intention n'était pas d'en profiter, qu'elle se
trouvait bien, et qu'elle y restait; elle ajoutait des vœux pour nous,
et nous souhaitait un bon voyage[23].

Sidney Smith, bien satisfait, nous quitta pour aller dans tout
l'Archipel procurer aux Turcs les bâtimens nécessaires au transport de
l'armée. Il devait les amener à Alexandrie, où il n'en existait presque
plus de ceux par lesquels nous étions venus en Égypte, tous ayant été
successivement démolis pour les besoins de l'armée. Sidney Smith, qui,
sans pouvoirs, avait aussi habilement servi son pays en abusant de notre
crédule facilité, devait s'attendre à voir son ouvrage approuvé par son
gouvernement. Le contraire cependant arriva.

D'après les conditions du traité, l'armée turque s'avança pour occuper
Catiëh, entre El-Arich et Salahié, Salahié et Damiette, et on lui livra
ces places, même avant d'avoir vu arriver un seul des bâtimens de
transport, qui, d'après le même traité, auraient dû être déjà rendus
dans Alexandrie; de sorte que nous abandonnions nos avantages sans
recevoir de compensation.

Le général Desaix éprouvait tant d'humeur de voir cela, qu'aussitôt son
arrivée à l'armée il demanda à profiter de la permission qu'il avait de
retourner en France, et le général Kléber ne crut pas pouvoir s'y
refuser; et sur sa demande, il lui accorda la permission de partir sur
le bâtiment qui avait amené MM. de Livron et Hamelin, que ces messieurs
avaient chargé en marchandises de retour, et qui était le plus prêt à
prendre la mer.

Le général Desaix demanda aussi un autre petit bâtiment qui était
également prêt, et la permission d'emmener le général Davout, qui ne
pouvait plus rester en Égypte avec le général Kléber. Celui-ci,
quoiqu'il n'eût pas lieu de se louer de lui, venait de le nommer général
de division; mais Davout, soit par aigreur, soit par une noble fierté,
avait refusé, ne voulant pas, disait-il, mettre la date de son
avancement à une aussi honteuse époque. Le général Kléber, qui ne
pouvait qu'être irrité de ce refus, n'en tira pas d'autre satisfaction
que celle de le laisser partir. Il revint de Salahié au Caire avec le
général Desaix, qui n'y resta que peu de jours avant de se rendre à
Alexandrie.

Kléber ramenait l'armée; et, lorsqu'il arriva au Caire, on venait d'y
apprendre sommairement les événemens du 18 brumaire. Un brick de guerre,
qui était parti de Toulon, venait de mouiller dans la rade de Damiette,
et avait envoyé sa chaloupe jusqu'à la ville, pour y débarquer le
général Galbau et son fils, que le général Bonaparte envoyait en Égypte.

Trouvant Damiette évacuée depuis le matin par nos troupes, la chaloupe
remonta le fleuve jusqu'à ce qu'elle eût pu mettre le général Galbau
près des premiers postes de l'armée, puis elle retourna joindre son
bâtiment qu'elle ne trouva plus. Celui-ci, qui n'avait pas vu revenir sa
chaloupe, avait envoyé une autre embarcation pour savoir ce qu'elle
était devenue; et cette embarcation ayant trouvé les Turcs maîtres de
Damiette, où ils étaient venus s'établir dans l'intervalle du passage de
la première chaloupe, ne douta plus qu'elle ne fût perdue, ou qu'elle
n'eût pris le parti de remonter le Nil, jusqu'à ce qu'elle eût trouvé
nos troupes.

La peur s'empara du commandant du brick, en entendant le rapport de
celui de sa deuxième embarcation; il leva l'ancre, partit pour la
France, et parvint à entrer à Toulon, en sorte que la chaloupe, ne le
trouvant plus sur la rade, avait été obligée de faire route pour
Alexandrie, où elle était arrivée.

Ce fut par le général Galbau que l'on eut les premiers avis de
l'événement qui avait mis le pouvoir entre les mains du général
Bonaparte; cette nouvelle ne rassurait pas ceux qui pensaient n'avoir eu
affaire qu'avec le Directoire.

Le général Galbau n'était pas encore arrivé au Caire, lorsque le général
Desaix alla faire ses adieux au général Kléber, avant de partir pour
Alexandrie.

Ils parurent sincères, et le général Kléber fut persuadé qu'arrivé en
France, le général Desaix ne lui rendrait aucun mauvais office près du
général Bonaparte; il se félicitait même de pouvoir compter sur lui dans
une circonstance aussi douloureuse pour son avenir[24].

Je partis avec le général Desaix, qui voyagea par le Nil jusqu'à
Rosette, où il alla voir le général Menou, qui jetait feu et flammes
contre l'évacuation de l'Égypte. Nos barques sortirent du Nil pour se
rendre par mer à Alexandrie, et nous nous y rendîmes par terre, parce
que le général Desaix voulait voir le fort d'Aboukir et toute cette
partie de la côte.

Nous couchâmes la nuit à un méchant caravansérail où nous fûmes rongés
de toute la vermine qu'y déposent les caravanes à leur passage, et nous
commencions à charger nos chameaux le lendemain pour nous rendre à
Alexandrie, lorsque, d'une hauteur de sable, nous vîmes au large en mer
un bâtiment à voiles latines, qui paraissait en tout gros comme le
poing; il s'efforçait de gagner le rivage où nous étions, et à la
blancheur de ses voiles autant que par la position où il se trouvait,
nous jugeâmes qu'il ne pouvait pas être égyptien. Notre curiosité
s'excita, et au risque d'éprouver ensuite de la chaleur pour achever
notre marche, nous nous décidâmes à l'attendre. Au bout de deux heures,
il put être hélé: il nous apprit qu'il venait de Toulon, et qu'il avait
à bord un colonel qui allait rejoindre l'armée, et des dépêches pour le
général en chef.

Effectivement il débarqua M. Victor de Latour-Maubourg, qui nous donna
les détails du 18 brumaire, et qui partit de suite par le chemin d'où
nous venions pour aller au Caire rejoindre le général Kléber; nous
continuâmes notre route pour Alexandrie.

Lorsque nous avions quitté le général Kléber, il était à mille lieues de
se douter de la déplorable issue que, peu de jours après, allaient avoir
les négociations auxquelles il s'était aussi aveuglément confié; mais il
ne tarda guère à être cruellement désabusé. La première chose que nous
apprit le général Lanusse, qui commandait à Alexandrie, et dont il avait
rendu compte au général Kléber la veille, nous dévoila ce qui allait
probablement arriver; pour l'expliquer, il faut reprendre les choses de
plus haut.

Le vaisseau _le Thésée_, après avoir été se réparer à Chypre, était
revenu prendre sa croisière devant Alexandrie, où les événemens qui se
passaient avaient rendu plus fréquentes les communications que le cours
ordinaire des affaires de service obligeait d'avoir quelquefois avec
lui. Le capitaine du vaisseau venait de faire prévenir le général
Lanusse que Sidney Smith lui avait envoyé des sauf-conduit turcs tout
signés, pour les remettre aux bâtimens qui partiraient d'Égypte par
suite du traité d'El-Arich, et qu'il s'empresserait de délivrer ceux
qu'on lui demanderait.

L'officier que le général Lanusse avait envoyé pour remercier le
capitaine du _Thésée_ s'était trouvé à bord de ce vaisseau précisément
dans le moment où arrivait devant Alexandrie une corvette expédiée
d'Angleterre, pour Sidney Smith. Cette corvette s'appelait _le
Bouldogne_, et avait ordre de faire la plus grande diligence: son
capitaine apportait à Sidney Smith des instructions et des pouvoirs pour
traiter de l'évacuation de l'Égypte; mais soit que le gouvernement
anglais se fût abusé sur la position de cette armée, ou qu'il s'en fût
laissé imposer sur les succès des troupes coalisées qui combattaient les
nôtres en Italie, il ne permettait pas d'accorder d'autres conditions à
l'armée française que celle d'être prisonnière de guerre.

Le capitaine, avant de courir après Sidney Smith, dans l'Archipel,
faisait préalablement communication de son message au capitaine du
_Thésée_, qui en fit prévenir le général Lanusse par le retour de son
officier. Il ne restait donc plus, pour profiter du traité d'El-Arich,
que le temps qui allait s'écouler jusqu'à ce que Sidney Smith, après
avoir été joint par _le Bouldogne_, eût pu révoquer les premiers ordres
qu'il avait donnés au _Thésée_, et lui en eût donné de contraires, comme
il était présumable que cela allait arriver.

Le général Desaix, qui ne se possédait pas de rage en voyant tout ce qui
s'offrait à l'horizon, était dans une grande impatience de mettre à
profit le temps qui restait encore, d'autant que tout ce qu'il avait vu
n'avait pas trop éloigné de son esprit la pensée que Kléber, après
s'être jeté à la merci des Anglais, ne se défendrait pas, et passerait
par où ils voudraient; et pour rien dans le monde il n'aurait voulu
stipuler une reddition de l'armée.

Il m'envoya le lendemain à bord du _Thésée_, avec la mission de faire
mon possible pour aplanir les difficultés que l'on pourrait mettre à son
départ, à cause peut-être des marchandises dont était chargé le vaisseau
sur lequel il voulait effectuer son retour (c'était celui de M.
Hamelin); dans ce cas, il était décidé à en prendre un autre.

Je trouvai dans le capitaine du _Thésée_ un fort brave homme et très
accommodant, qui voulut bien suivre l'exécution des premiers ordres que
lui avait donnés Sidney Smith, abstraction faite de la communication non
officielle que lui avait faite le capitaine du _Bouldogne_; en
conséquence, il me remit un sauf-conduit pour le général Desaix et tous
ceux qui partaient avec lui. Il porta même l'obligeance jusqu'à me
donner un employé de son vaisseau, qu'il revêtit du caractère de
sauvegarde, et qu'il fit embarquer sur notre bâtiment, avec ordre de
nous convoyer jusqu'en France.

J'ai soupçonné depuis qu'il y avait mis de la malice, et que, pour
éloigner le général Desaix, il aurait fait bien davantage.

Je revins à Alexandrie, où le général Desaix attendait mon retour avec
anxiété; il parut fort satisfait d'apprendre que la mer lui était
ouverte, et sa navigation assurée.

Il n'abusa pas de cette faveur de la fortune, car il partit le
lendemain. Je laisse là ce qui est relatif au général Desaix, pour
revenir au général Kléber.

La corvette _le Bouldogne_ avait rejoint Sidney Smith, et celui-ci était
revenu devant Alexandrie, d'où il venait d'écrire au général Kléber pour
lui témoigner le désespoir auquel il était livré depuis qu'il était
obligé de lui apprendre les conditions que son gouvernement mettait à la
ratification du traité d'El-Arich.

Il avoua, ce qui ne pouvait plus être douteux, qu'il avait agi sans
pouvoirs, à la vérité, mais avec la persuasion qu'il serait approuvé de
son gouvernement, et qu'il avait la douleur de reconnaître qu'il s'était
trompé. Il suppliait le général Kléber de ne pas concevoir une mauvaise
opinion de lui, par suite de ce qui survenait, lui protestant qu'il n'y
avait nullement participé, ce qui était croyable. La conclusion de tout
cela fut qu'il fallait livrer la bataille aux Turcs le plus tôt
possible, et finir par où on aurait dû commencer.

La bataille eut lieu sur les ruines d'Héliopolis, près du Caire; les
Turcs y furent vaincus et dispersés, mais ayant gagné le bord du désert,
ils marchèrent en débordant la droite de notre armée, et se jetèrent
dans le Caire en assez grand nombre.

Kléber redevint alors ce qu'il n'aurait pas dû cesser d'être, autant
pour le salut de son armée que pour sa propre gloire. En peu de jours,
il rejeta toutes ces hordes, dix fois plus nombreuses que lui, au-delà
des déserts d'Asie, réoccupa tout ce qu'il avait imprudemment évacué, et
revint ensuite mettre le siége devant le Caire, où un pacha s'était
établi avec une trentaine de mille hommes.

Il fallut alors commencer une guerre de maison à maison qui coûta bien
cher, et encore fut-on obligé de faire un pont d'or au pacha pour le
déterminer à sortir de la ville, et à retourner en Asie avec ses
troupes.

On ne pouvait sans doute pas acheter trop cher la fin d'une consommation
d'hommes que la position de l'armée rendait plus funeste chaque jour.

La sottise de ses ennemis obligea ainsi le général Kléber à rester en
possession de l'Égypte, en quelque sorte malgré lui. Il reconnut
franchement son tort, et vit que son projet d'évacuation lui avait coûté
plus de monde que le général Bonaparte n'en avait perdu pour s'établir
en Égypte, et que lui-même n'en aurait perdu pour s'y maintenir, s'il
avait suivi une marche différente.

Depuis ce moment, il changea tout-à-fait de conduite; il ne s'abusait
plus sur l'opinion qu'il parviendrait à inculquer au gouvernement, ni
sur le jugement qui serait porté sur ce qu'il aurait pu faire, et sur ce
qu'il avait fait et qu'il n'aurait pas dû faire: aussi s'efforça-t-il de
réparer les fautes dans lesquelles il était tombé, s'en remettant au
temps et à la grandeur d'âme du général Bonaparte, pour effacer les
dernières traces de cette fâcheuse période de sa carrière.

Pendant que le général Kléber reprenait l'Égypte, le général Desaix
traversait la Méditerranée; il était au moment d'entrer dans Toulon,
lorsqu'il fut pris par une frégate anglaise qui le conduisit à Livourne,
où était le vaisseau de l'amiral Keith. Celui-ci, qui avait des
instructions conformes à celles qui avaient été envoyées à Sidney Smith
par _le Bouldogne_, fit le général Desaix prisonnier, et confisqua le
bâtiment.

Le général Desaix, qui s'était embarqué sur la foi d'un traité, avec un
sauf-conduit, et escorté d'un commissaire anglais, réclama d'être ramené
en Égypte, si on ne voulait pas le laisser aller en France. Malgré la
légitimité de cette réclamation, ce ne fut qu'au bout de trente jours
qu'on lui déclara qu'il pouvait retourner en France sur le même
bâtiment, que l'on avait préalablement déchargé de toutes ses
marchandises.



CHAPITRE XIV.

Navigation du général Bonaparte.--Arrivée à Ajaccio.--Les frégates se
trouvent en vue de la croisière anglaise.--Débarquement à
Fréjus.--Sensation que fait à Lyon l'arrivée du général
Bonaparte.--Arrivée à Paris.--Situation des affaires.


Nous étions déjà revenus à bord de ce bâtiment, lorsqu'une embarcation
nous amena M. Poussielgue, qui avait aussi fait voile pour la France.
Nous l'avions laissé au Caire, où il s'était fait remarquer parmi ceux
qui désiraient que l'armée fût ramenée en France. Nous ne pouvions
concevoir quel motif l'avait porté à hâter son départ d'Égypte. Il fit
route avec nous. Nous nous dirigeâmes sur la Provence, et fûmes presque
aussitôt atteints par un brick ennemi; mais nous avions un
laissez-passer de l'amiral Keith. Le bâtiment s'éloigna, et nous
entrâmes à Toulon.

Le sentiment qu'on éprouve en revoyant sa patrie ne peut être compris
par ceux qui ne l'ont jamais quittée. Nous fûmes pendant trois jours
dans une sorte d'aliénation mentale; nous courions, nous ne pouvions
rester en place. Le général Desaix eut toutes les peines du monde à nous
retenir près de lui pour copier les dépêches qu'il adressait au général
Bonaparte, sur les événemens qui avaient eu lieu. Le besoin de nous
promener dans le parc du lazaret était le seul que nous éprouvassions.

Le général Desaix eut, courrier par courrier, une réponse du général
Bonaparte: M. Poussielgue, au contraire, n'en reçut aucune; il en fut
ainsi pendant tout le temps que dura la quarantaine.

Je reviens au général Bonaparte. J'ai raconté comment il avait exécuté
son départ; je passe aux détails de sa navigation.

Il n'y avait, comme je l'ai dit, aucune croisière devant Alexandrie
quand il mit à la voile. Il atteignit la Corse sans accident. Il
ignorait quel était l'état des partis en France. Il avait besoin de
prendre langue, sans trop savoir comment éluder la quarantaine;
l'impatience de ses compatriotes vint à son secours. Le bruit s'était
répandu que le général Bonaparte était à bord: la ville, les campagnes
demandaient à lui porter le tribut de leurs hommages. Subjuguée par
l'enthousiasme général, l'administration céda: elle se jeta dans une
chaloupe, dirigea sur _la Muiron_, et enfreignit elle-même les lois
qu'elle devait défendre; l'on ne tint aucun compte de la quarantaine. Le
général Bonaparte descendit à Ajaccio, mais n'y resta que le temps
nécessaire pour recueillir les renseignemens dont il avait besoin, et
remit à la voile. Il courait la haute mer, lorsque Gantheaume vint lui
annoncer qu'on apercevait, du haut des mâts, des voiles ennemies, et lui
demanda des ordres: le général Bonaparte réfléchit un instant, et lui
répondit de tout donner à la fortune jusqu'à minuit.

L'amiral continua de gouverner sur Toulon. La croisière s'éloigna
pendant la nuit; le lendemain, aucun bâtiment ne se montrait plus à
l'horizon. Les Anglais, qui n'avaient à observer que Toulon, où il n'y
avait plus de bâtimens de guerre, et Marseille, d'où on expédiait des
approvisionnemens à l'armée d'Italie, se tenaient dans le fond du golfe
de Lyon; leur escadre s'y était réunie tout entière, parce qu'il ne
restait que ces deux points d'atterrage aux bâtimens qui cherchaient à
gagner la France. La croisière qui observait la Corse, vigilante pour
les expéditions qui voulaient pénétrer dans l'île, donnait peu
d'attention aux navires qui en appareillaient pour se rendre en
Provence, attendu qu'ils pouvaient difficilement échapper à la flotte:
ce fut par cette raison qu'elle ne chassa pas les deux frégates.

Le général Bonaparte arriva enfin aux atterrages de France, et la
fortune voulut que ce fût à l'entrée de la nuit; le soleil venait de se
coucher, et n'avait laissé derrière lui qu'une traînée de lumière que
réfléchissait la voûte du ciel. Les frégates, hors du champ de la
réverbération, se trouvaient dans un clair-obscur qui devenait plus
intense à mesure qu'il s'éloignait. Du milieu de ce clair-obscur, on
découvrait à l'œil nu l'escadre anglaise; elle était forte de quinze
voiles et placée devant Toulon, au centre du champ de réverbération dont
je viens de parler.

À la vérité, il faisait calme, mais on portait droit sur elle[25]: sans
ces derniers rayons, on n'eût rien vu, on n'eût par conséquent pas
changé de route, et quand la brise de nuit se fût levée, on eût donné
droit au milieu de ses vaisseaux.

Les frégates n'eurent pas plus tôt aperçu le péril qu'elles couraient,
qu'elles virèrent de bord; elles échappèrent à la faveur de l'obscurité,
gouvernèrent sur Nice, et atteignirent Fréjus le lendemain. On les prit
d'abord pour des voiles ennemies, on tira dessus; mais on ne sut pas
plus tôt qu'elles portaient le général Bonaparte, que de longs cris de
joie éclatèrent de toutes parts: il serait tombé du ciel, que son
apparition n'aurait pas produit plus d'étonnement et d'enthousiasme. Le
peuple entra subitement en délire; personne ne voulut plus entendre
parler de quarantaine. La santé, les officiers de terre et de mer, se
jetèrent pêle-mêle dans les chaloupes; les frégates furent aussitôt
atteintes, envahies; de tous côtés, on communiqua: ce qui s'était passé
en Corse venait de se renouveler; les lois de la quarantaine avaient été
violées par l'impatience publique. Le général Bonaparte n'eut plus qu'à
céder à l'empressement de tout un peuple qui le saluait comme son
sauveur.

La population continuait d'affluer sur le rivage: il la remercia des
vœux, des offres qu'elle lui prodiguait, et se disposa à s'éloigner
d'une côte où, sous prétexte de précautions sanitaires, ses ennemis
pouvaient le retenir, ou du moins lui susciter des embarras fâcheux;
aussi prit-il la première des cent voitures qu'on avait amenées de
toutes parts, et se mit en route pour Grenoble.

Il voyagea jour et nuit. Son arrivée à Lyon mit cette ville en délire.
Il était descendu à l'hôtel des Célestins. La multitude couvrit aussitôt
les quais, et fit retentir l'air de ses acclamations: il fut obligé de
céder à son impatience, et de se montrer à diverses reprises.

Le bruit de son arrivée s'était répandu avec la rapidité de l'éclair. La
route de Lyon à Paris était couverte de gens accourus pour le voir
passer; il se déroba à ces hommages, pressa sa marche, et était déjà à
Paris, dans sa maison rue de la Victoire, que le gouvernement ignorait
encore qu'il eût pris terre à Fréjus.

Il se rendit dans le jour même au Luxembourg. Il était vêtu d'une
redingote grise, et portait un sabre de mamelouk suspendu, à la manière
orientale, par un cordon de soie. Il avait été reconnu; le bruit de son
arrivée se répandit d'un bout de la capitale à l'autre. La population
afflua autour du palais; on se pressait, on se félicitait, on se
flattait de posséder enfin l'homme qui devait mettre un terme à nos
désastres.

Les affaires étaient en effet dans l'état le plus fâcheux. Masséna
avait, il est vrai, arrêté les Russes à Zurich; les Anglais, débarqués
dans la Frise, avaient été battus à Castricum, et se disposaient à
évacuer le continent, ce qu'ils firent quelques jours après l'arrivée du
général Bonaparte. La situation de la république s'était améliorée
au-dehors, mais elle était toujours déplorable au-dedans. L'armée
d'Italie, qui de revers en revers avait été ramenée jusque dans le pays
de Gênes, ne suffisait plus pour couvrir la Provence menacée par les
Autrichiens; la guerre civile, plus active qu'à aucune époque
antérieure, embrasait les départemens de l'Ouest et du Midi; les lois
étaient sans vigueur, et l'administration sans énergie; les partis les
plus opposés par leurs opinions politiques s'étaient réunis pour
renverser un pouvoir universellement déconsidéré.

Cette triste situation avait détruit toute espèce de crédit. Les fonds
publics étaient tombés à dix-sept francs, et cependant le gouvernement
n'avait que des bons et des mandats pour faire face aux besoins qui
l'assiégeaient: on peut juger par là ce que devaient coûter la guerre et
l'administration; de quelque côté qu'on jetât les yeux, on n'apercevait
que des abîmes.

Les agens de l'étranger exploitaient la France en tout sens, et
l'agitaient impunément du centre de la capitale, où ils ne craignaient
pas de résider. Il n'y avait plus de secret; les dispositions d'État
étaient connues aussitôt qu'elles étaient prises. L'État tombait en
dissolution; tout était corruption et pillage.

Il était devenu impossible de gouverner, et presque inutile d'obéir. Le
mal semblait irrémédiable; personne n'osait en sonder la profondeur. Les
espérances et les cœurs se tournèrent vers le général Bonaparte: la
France entière l'invoquait; il l'entendit, mais il fallait avoir son
génie pour ne pas reculer devant l'entreprise.

L'abattement était tel, que le parti connu sous le nom de _faction
d'Orléans_ s'était ranimé, et avait de nouveau conçu le projet de porter
le fils de ce prince au pouvoir; on lui avait même dépêché un émissaire
en Angleterre, où il résidait. Sa réponse ne fut pas satisfaisante: il
refusa de se prêter à son élévation, à moins que la branche aînée de sa
famille ne fût désintéressée, ce qui n'était pas possible dans les
circonstances où l'on était. Le parti était loin de s'attendre à un
scrupule de cette espèce. Il ne se déconcerta pas néanmoins, et résolut
d'appeler un prince de la maison d'Espagne.

Le général Bonaparte arriva sur ces entrefaites. Il ne fut plus question
de ce projet[26]. L'anxiété avait disparu, l'irrésolution s'était
évanouie: tous les vœux, toutes les espérances reposaient sur le
vainqueur des Pyramides; mais, pour sauver la France, il fallait qu'il
s'emparât du pouvoir: sans cela, mieux eût valu ne pas quitter l'Égypte.

Après avoir mûrement pesé l'état des affaires au-dedans et au-dehors, il
prit son parti. Le Directoire était divisé sur les moyens de conjurer
l'orage qui menaçait de l'engloutir, les Conseils l'étaient davantage
encore; mais la nation n'avait rien perdu de son énergie. Elle appelait
un libérateur; il ne fut pas difficile de former un parti et de trouver
une base pour l'appuyer. Tout ce qui avait marqué dans la révolution,
tout ce qui avait acquis des biens nationaux et s'était aliéné quelque
noble, quelque émigré puissant, se ralliait naturellement au général
Bonaparte: je n'en excepte que quelques républicains exaltés, quelques
tribuns populaires, plus ambitieux que les conquérans; mais
indépendamment que le nombre de ces têtes ardentes était bien réduit,
l'opinion les avait abandonnées; depuis long-temps elles n'étaient plus
à craindre.

On était d'accord sur le besoin d'un changement dans la forme du
gouvernement, et dans la nécessité de ne pas perdre de temps pour
l'opérer. Le général Bonaparte, convaincu qu'il n'y avait que du péril à
temporiser, mit aussitôt la main à l'œuvre, et le Directoire disparut.

La plupart des militaires[27] qui s'étaient rendus recommandables par
leurs victoires se mirent à la disposition du général Bonaparte. Le
directeur Sieyes entraîna les hommes les plus influens des deux
Conseils, c'est-à-dire ceux qui, fatigués des excès de la révolution,
sentaient la nécessité de mettre à la tête des affaires un homme assez
modéré pour se concilier tous les partis, et assez énergique pour les
contenir.

Beurnonville, Macdonald, Lefebvre, et Moreau lui-même, qui étaient
entrés dans la conspiration, n'avaient pas seulement pour complices les
généraux et les administrateurs de l'armée d'Italie qui se trouvaient
alors à Paris; ils comptaient encore Chénier, Cabanis, Rœderer,
Talleyrand, etc.: c'était l'élite du parti philosophique réuni à l'élite
de l'armée, pour accomplir le vœu national.

À l'exception de Bernadotte, qui alors ne voyait le salut de l'État que
dans la république, et la république que dans le jacobinisme, tous les
généraux de l'armée d'Italie se rallièrent à leur général. Berthier,
Eugène Beauharnais, Duroc, Bessières, Marmont, Lannes, Lavalette, Murat,
Lefebvre, Caffarelli (frère de celui qui était mort en Syrie), Merlin
(fils du directeur), Bourrienne, Regnault de Saint-Jean-d'Angely,
Arnault (de l'Institut), le munitionnaire Collot, firent preuve de zèle
et de dévoûment; il n'y eut pas jusqu'aux vingt-deux guides récemment
arrivés d'Égypte, qui ne se montrassent empressés: chacun servait le
général Bonaparte à sa manière.

Augereau lui-même, qui intérieurement le détestait, se rallia à lui,
quoiqu'après quelque hésitation. Peut-être fut-ce parce qu'on l'avait
négligé qu'il vint offrir ses services: «Est-ce que vous ne comptez plus
sur votre petit Augereau?» dit-il au général Bonaparte. Membre du
Conseil des Cinq-Cents, il ne put s'empêcher de dire, lorsqu'il vit que
l'assemblée proposait de mettre le général Bonaparte hors la loi: «Nous
voilà dans une jolie position.--Nous en sortirons, lui répondit le
général; souviens-toi d'Arcole.» Si, par ce propos, Augereau exprimait
ses craintes, j'aime à penser que Bernadotte n'exprimait pas ses vœux
par ceux qui lui échappaient. Rencontrant le général Bonaparte dans le
moment où il allait passer en revue ses troupes rassemblées aux
Champs-Élysées: «Tu vas te faire guillotiner», lui dit-il avec son
accent gascon. «Nous verrons», lui répondit froidement le général
Bonaparte.

Je passerai rapidement sur les journées des 18 et 19 brumaire. Les
événemens dont je puis parler avec certitude sont les seuls sur lesquels
je crois devoir m'appesantir. Je ne touche aux autres qu'autant que je
puis donner des détails ignorés que mes relations m'ont mis plus tard à
même de recueillir.

Le mouvement, comme on en était convenu, fut donné par les Anciens. M.
Lebrun, depuis troisième consul, architrésorier et duc de Plaisance, fit
un rapport sur la déplorable situation de la république, et la nécessité
de prévenir sa ruine par un prompt remède.

Le Conseil adopte ses conclusions. Il rend un décret qui transfère le
Corps-Législatif à Saint-Cloud, afin qu'il puisse délibérer hors de
l'influence de la capitale. En même temps, il donne au général
Bonaparte, qu'il charge de l'exécution de la mesure qu'il vient
d'arrêter, le commandement de toutes les troupes qui sont à Paris et
dans le rayon constitutionnel. Ce décret, sanctionné par le Conseil des
Cinq-Cents, dont Lucien Bonaparte était président, fut aussitôt transmis
au général Bonaparte, avec invitation de venir prêter le serment
qu'exigeaient ses nouvelles fonctions. Le général ne se fit pas
attendre; il monta à cheval, traversa Paris au milieu d'un groupe
d'officiers-généraux que l'attente de cet événement avait rassemblés
chez lui, et se rendit à la barre, entouré de cette belliqueuse escorte.
Le serment prêté, il nomma pour son lieutenant le général Lefebvre, qui
commandait la garde du Directoire, et distribua les autres commandemens
aux divers généraux qui l'accompagnaient. Lannes fut chargé de celui du
Corps-Législatif; Murat eut celui de Saint-Cloud, et Moreau celui du
Luxembourg. Trois membres du Directoire donnèrent leur démission. La
magistrature dont ils faisaient partie se trouva éteinte par cet
incident, les deux autres directeurs n'étant pas en nombre suffisant
pour délibérer.

La journée du 18 brumaire avait préparé la révolution; celle du 19 la
termina. Ce ne fut pas néanmoins sans difficulté.

Les jeunes têtes du Conseil des Cinq-Cents et les vieux révolutionnaires
du Conseil des Anciens avaient eu le temps de réfléchir sur ce qui se
préparait. Le nouvel ordre de choses ne devait pas être favorable aux
principes qu'ils professaient; ils se concertèrent sur les moyens de le
prévenir. Le plus naturel était de se rattacher fortement à la
constitution de l'an III. Duhesme, un des plus ardens démagogues qui fût
parmi eux, proposa de jurer de nouveau, et par appel nominal, de la
défendre.

Cette motion devait engager les conjurés dans de nouveaux nœuds, et
ménager aux frères et amis des faubourgs de Paris le temps d'arriver au
secours des frères et amis de Saint-Cloud.

La proposition passa à l'unanimité. Le temps que voulait gagner Duhesme,
le général Bonaparte le perdait. Tout ce qu'il avait fait la veille
tournait contre lui, s'il ne brusquait les choses; il se présenta au
Conseil des Anciens, l'invita, par un discours énergique, à prendre en
considération la disposition des esprits, le danger de la patrie, et à
ne pas différer plus long-temps d'adopter une résolution.

Mais un membre du Conseil l'interpelle, il veut qu'il rassure les
esprits, démente les projets qu'on lui attribue, et prête serment à la
constitution. «La constitution, reprend Bonaparte, existe-t-elle
encore?» Et faisant l'énumération de toutes les circonstances où elle
avait été violée par les Conseils en décimant le Directoire, et par le
Directoire en décimant les Conseils, il ajouta que vingt conspirations
étaient formées pour substituer un nouvel ordre de choses à cette
constitution, dont l'insuffisance était prouvée par les faits; que vingt
partis le sollicitaient de se mettre à leur tête, les uns pour
recommencer la révolution, les autres pour la faire rétrograder; qu'il
ne voulait en servir aucun; qu'il ne connaissait qu'un intérêt, celui de
conserver ce que la révolution avait fait de bien; qu'il n'ignorait pas
que des amis de l'étranger parlaient de le proscrire, mais que tel qui
proposait de le mettre hors la loi allait peut-être s'y trouver
lui-même; que, fort de la justice de sa cause et de la pureté de ses
intentions, il s'en remettait aux Conseils, à ses amis et à sa fortune.

Il se rendit au Conseil des Cinq-Cents pour y faire les mêmes
communications; mais à peine parut-il dans la salle, à la porte de
laquelle il avait laissé le peu de militaires qui l'accompagnaient, que
les cris: _à bas le tyran! hors la loi le dictateur!_ se font entendre.
Il s'était avancé vis-à-vis l'estrade où siégeait le président, son
frère Lucien. Il est entouré, menacé. Plus ardent que ses collègues, un
député va jusqu'à tenter de le percer d'un poignard[28]. Un grenadier de
la garde du Corps-Législatif, nommé Thomé, pare le coup avec son bras.
Le peloton arrive au secours, et arrache le général des mains de ces
forcenés.

Il revint bientôt après dégager Lucien Bonaparte, que ces furieux
voulaient contraindre de mettre aux voix un décret de proscription
contre son frère.

Le général Bonaparte était sorti de la salle, pour joindre les troupes
qui étaient établies dans la cour du château, où plusieurs députés
s'étaient répandus pour les détacher de la cause du chef qu'elles
soutenaient.

Le moment était des plus critiques, lorsqu'il arriva au milieu d'elles;
quelques minutes encore, et tout était perdu. Il résolut de mener
rapidement les choses à fin, et s'adressant à un officier d'infanterie
(le capitaine Ponsard, des grenadiers du Corps-Législatif), posté avec
sa troupe à l'entrée de la grille du vestibule du château. «Capitaine,
lui dit-il, prenez votre compagnie, et allez sur-le-champ disperser
cette assemblée de factieux. Ce ne sont plus les représentans de la
nation, mais des misérables qui ont causé tous ses malheurs; allez au
plus vite, et sauvez mon frère.» Ponsard se mit en mouvement; mais il
n'avait pas ébranlé sa troupe, qu'il revint sur ses pas. Le général
Bonaparte crut qu'il hésitait. Il n'en était rien cependant. Ponsard ne
voulait que savoir ce qu'il devait faire en cas de résistance. «Employez
la force, répondit Bonaparte, et même vos baïonnettes.--Cela suffit, mon
général», répliqua le capitaine en saluant de son épée. Puis, faisant
battre la charge à ses tambours, il monte le grand escalier du château
au pas redoublé, et entre dans la salle, baïonnette en avant. En un
instant, la scène change, le tumulte s'apaise, la tribune est déserte.
Ceux même qui quelques minutes auparavant paraissaient les plus résolus,
cèdent à la peur. Ils escaladent les fenêtres, sautent dans le jardin et
se dispersent dans toutes les directions.

Le général Bonaparte répugnait à employer la force, mais les
circonstances commandaient; il était perdu s'il eût tardé à en faire
usage, et Bernadotte se trouvait prophète. Fouché s'en était expliqué
avec Regnault de Saint-Jean-d'Angely, à qui je crois avoir entendu
rendre la conversation qu'il avait eue avec lui. «Que votre général,
avait dit ce ministre, n'hésite pas. Il vaut mieux qu'il brusque les
choses que de laisser aux jacobins le temps de se rallier. Il est perdu,
s'il est décrété: je lui réponds de Paris, qu'il s'assure de
Saint-Cloud.»

Ce discours très sensé était conforme au langage que ce vieux routier de
révolution tenait depuis six semaines. Jugeant par l'état des choses que
le Directoire ne pouvait se soutenir, il n'avait eu garde d'entraver la
conspiration du général Bonaparte. Prêt à l'accepter si elle
réussissait, il était prêt à la frapper si elle ne réussissait pas. Il
attendait l'événement pour se décider, ainsi que Thurot, alors
secrétaire général de la police, me l'avoua depuis. «Le dénoûment, me
disait-il, nous a fixés; mais toutes les mesures étaient prises. Si le
général Bonaparte eût échoué, lui et les siens portaient leurs têtes sur
l'échafaud.»

Les mesures étaient, en effet, si bien prises, Fouché était si bien
informé de ce qui se passait à Saint-Cloud, que, lorsqu'on apporta, de
la part du général, l'ordre aux barrières de ne pas laisser rentrer les
députés fugitifs, on se trouva devancé. Les agens de la police étaient
déjà aux aguets depuis vingt minutes. Le ministre s'était empressé de
donner cette preuve de dévoûment au parti vainqueur.



CHAPITRE XV.

Création du consulat.--Bonaparte est nommé premier
consul.--Cambacérès.--Lebrun.--Changemens opérés dans la marche des
affaires.--Composition du ministère.--Les chefs vendéens à
Paris.--Pacification de la Vendée.--Georges Cadoudal.


L'opposition dispersée par ce coup de vigueur, les députés favorables à
la révolution qui s'opérait, vinrent se rallier aux Anciens. L'abolition
du Directoire, l'ajournement des deux Conseils, la formation d'une
commission législative, composée de cinquante membres, dont vingt-cinq
devaient être tirés de chaque Conseil, fut aussitôt décrétée. On avisa
ensuite à l'organisation du pouvoir. On créa, sous le nom de consuls,
trois magistrats chargés de l'exercer, jusqu'à ce qu'on eût rédigé une
constitution nouvelle. Les trois consuls furent le général Bonaparte,
les directeurs Sieyes et Roger Ducos; tous trois vinrent s'établir au
Luxembourg, où l'impatience publique attendait le succès de l'entreprise
pour s'exhaler en vives acclamations.

Ici commence une ère nouvelle pour le général Bonaparte; ici commence
son règne. _Nous avons un maître_, dit Sieyes, qui ne connut bien
qu'après l'avoir entendu discuter dans le conseil les questions les plus
difficiles en matière de gouvernement et d'administration, l'homme que
jusqu'alors il n'avait cru supérieur que dans la guerre.

La nouvelle constitution fut rédigée en six semaines; la création des
trois consuls fut maintenue, mais non la nomination des mêmes individus
à ces postes importans.

Le général Bonaparte fut fait premier consul. MM. Cambacérès et Lebrun
furent nommés, l'un second, et l'autre troisième consul, à la place de
Sieyes et de Roger Ducos, qui furent les premiers membres du sénat
conservateur où ils allèrent s'anéantir.

Les deux collègues du général Bonaparte, l'un choisi parmi les
magistrats les plus sages et les plus éclairés, l'autre parmi les
administrateurs les plus expérimentés et les plus probes, eurent une
grande part à tout ce qui fut fait de bien à cette grande époque de
notre régénération. On leur doit les bons choix en préfets, en juges, en
administrateurs; on leur doit, en un mot, tous ces fonctionnaires qui
secondèrent si bien les efforts du premier consul pour ramener la
probité dans les affaires, et l'équité dans les décisions.

Les six premiers mois de cette nouvelle administration produisirent une
amélioration que l'on n'eût pas obtenue, en d'autres temps, d'un siècle
d'efforts. On était las de désordres, fatigué d'anarchie; chacun
favorisait, autant qu'il était en lui, un ordre de choses qui lui
promettait repos et sécurité.

L'administration intérieure commençait à prendre une bonne direction;
mais, en revanche, tout ce qui concernait la guerre était au pis. Le
premier consul s'appliqua d'une manière spéciale à rendre leur lustre à
nos drapeaux. Le désordre avait été tel que le ministre de la guerre ne
put fournir une situation exacte de l'armée. Il ne connaissait ni sa
force, ni le nombre des corps dont elle se composait, ni leur
emplacement. On fut obligé d'envoyer des officiers à la recherche des
régimens, des dépôts. Ils devaient constater l'effectif de ceux qu'ils
découvraient, et le transmettre immédiatement au ministre.

L'artillerie était dans l'état le plus déplorable, et la marine dans une
désorganisation complète, quoique du reste elle eût encore des moyens
assez étendus.

Les finances étaient si délabrées, que le soir du 18 brumaire, les
caisses ne renfermaient pas de quoi expédier des courriers aux armées et
aux grandes villes qui devaient être informées de l'événement. Les
premières dépenses furent faites avec des fonds prêtés au trésor public,
à des conditions que l'urgence des circonstances n'avait pas permis de
repousser.

Le corps diplomatique se bornait à un envoyé de Charles IV, qui ne
résidait à Paris que parce que la flotte espagnole était retenue à
Brest, et à un chargé d'affaires du prince des Deux-Ponts, devenu
électeur de Bavière. Encore cet agent était-il plutôt sur le pied d'un
homme privé que d'un envoyé revêtu d'un caractère public.

Il fallait un homme du génie du premier consul pour ne pas reculer
devant un tel état de choses. Loin de le rebuter, cette complication de
difficultés ne fit qu'enflammer son courage; il mit sa gloire à vaincre
tant d'obstacles, et il réussit.

La composition de son ministère fut généralement approuvée. Il eut le
rare bonheur, dans un premier choix, de tomber sur des hommes dans la
maturité de l'expérience, dans l'âge où l'habitude du travail le rend
plus facile, et où l'on sait se faire obéir. Tous se pénétrèrent de la
nécessité de sortir de l'embarras où l'anarchie et le gaspillage avaient
plongé la nation. Tous mirent leur gloire à seconder les intentions du
premier consul, qui, de son côté, ne tarda pas à reconnaître qu'il
pouvait s'en rapporter à eux des soins que réclamaient leurs départemens
respectifs.

Sa position militaire devint le sujet de ses méditations. Il avait
besoin d'hommes, d'habits, de chevaux; tout lui fut donné avec une
généreuse profusion. En peu de temps, la situation des armées changea.
Lorsqu'il prit le timon des affaires, la guerre civile absorbait des
forces considérables; ce que le Directoire s'était bien gardé d'avouer.
Il avisa de suite aux moyens de reporter sur les frontières des troupes
devenues indispensables pour faire tête à l'étranger. Une pacification
ne lui parut pas impossible. Les cruautés dont la Vendée avait été le
théâtre dataient de l'époque des comités. Son administration était
vierge de toute espèce de représailles. Les chefs des insurgés devaient
être las d'une guerre sans objet: il résolut de leur faire des
ouvertures qui, au pis-aller, ne compromettaient rien. Il ordonna, en
conséquence, au général en chef de l'armée de l'Ouest de se mettre en
communication avec eux; il le chargea de leur proposer de venir
eux-mêmes à Paris juger de la sincérité des intentions qui l'animaient
en les appelant dans la capitale, et leur garantit la liberté de
retourner chez eux, quelle que pût être la détermination que leur
suggérerait la conférence qu'il désirait avoir avec eux.

Tous se rendirent à l'invitation. Le premier consul ne leur adressa
aucun reproche; il leur dit que, s'ils n'avaient pris les armes que pour
leur sûreté personnelle et celle de la population de leurs contrées, ils
n'avaient désormais aucun motif de prolonger la guerre; que le
gouvernement n'en voulait à aucun d'eux; qu'ils avaient dès ce moment
les mêmes droits à la protection des lois que ceux qu'ils avaient
combattus. Que s'ils avaient, au contraire, pris les armes pour relever
le joug de la féodalité, ils devaient considérer qu'ils ne formaient que
la partie la plus faible de la nation; qu'il était peu probable qu'ils
réussissent, en même temps qu'il était injuste à eux de prétendre dicter
des lois à la majorité.

Il ajouta que les succès qu'ils avaient obtenus jusque-là étaient, en
grande partie, le résultat de la guerre extérieure; que, dans peu, ils
verraient eux-mêmes combien peu les alliés pouvaient leur être utiles;
que, prêt à aller se mettre à la tête des troupes, il se chargeait de
leur en fournir la preuve.

Ces considérations ne pouvaient manquer de faire impression sur des
hommes qui, la plupart, n'avaient pris les armes que pour échapper aux
vexations d'un gouvernement ombrageux. Ils demandèrent jusqu'au
lendemain pour y réfléchir, et tous, hormis Georges Cadoudal,
déclarèrent qu'ils se soumettraient à un gouvernement sous lequel ils
pouvaient vivre en paix. Ils lui offrirent même les efforts qu'ils
avaient constamment opposés aux pouvoirs anarchiques qui avaient
précédé.

Ils circulèrent librement à Paris, virent leurs connaissances, et
retournèrent chez eux, où ils tinrent fidèlement tout ce qu'ils avaient
promis.

Georges Cadoudal se présenta, comme ses collègues, à l'audience du
premier consul. Celui-ci lui parla de la gloire qu'il avait acquise, du
rang qu'il avait pris parmi les notables de sa province, et lui dit
qu'aux sentimens qui l'avaient élevé devaient s'unir ceux d'un patriote,
qui ne voulait pas, sans doute, prolonger les malheurs des contrées qui
l'avaient vu naître. Il cessa de parler. Au lieu de répondre, Georges
balbutia quelques mots qui avaient plus de sens que d'esprit, tint
constamment les yeux baissés, et finit par lui demander un passe-port.
Le premier consul le lui fit non seulement délivrer, mais ordonna qu'il
eût à vider Paris sur-le-champ, ce qu'il fit[29].

Les premiers chefs de la Vendée soumis, il ne resta plus qu'un
brigandage de grands chemins qui s'exerça assez vivement pour rendre les
communications dangereuses, quelquefois même impraticables. Les hommes
que la guerre civile avait aguerris répugnaient à retourner au travail;
ils avaient refusé de se rendre aux invitations de leurs chefs, et
continuaient à courir la fortune. Les excès auxquels ils se livrèrent
leur firent bientôt perdre le peu de considération qu'ils avaient
acquise; ils devinrent à charge à des contrées qui ne désiraient que le
repos; ils furent poursuivis, livrés aux tribunaux, qui firent une
justice sévère de tous ceux qui leur furent déférés.



CHAPITRE XVI.

Formation d'un camp de réserve à Dijon.--M. Necker.--Passage du mont
Saint-Bernard.--Fort de Bard.--Arrivée du premier consul à
Milan.--Combat de Montebello.--Le général Desaix rejoint le premier
consul.


Le premier consul avait réussi à pacifier l'intérieur; il avait rétabli
l'administration et rendu au fisc des provinces qui, dès le commencement
des troubles civils, n'avaient pas payé d'impôt. Un résultat plus grand
encore, à raison des circonstances, c'était de pouvoir disposer
sur-le-champ de quatre-vingt mille soldats aguerris, que le Directoire
tenait en permanence dans la Vendée, et dont l'absence n'avait pas été
une des moindres causes de nos revers.

Les calculs approximatifs les plus exacts portent au-delà d'un million
les hommes que cette cruelle guerre a dévorés. Tous étaient Français; et
tandis que les uns étaient égorgés au nom d'un Dieu de paix, immolés
jusqu'au pied de ses autels, les autres étaient offerts en holocauste à
la liberté: où ces sanglantes exécutions se fussent-elles arrêtées, si
le 18 brumaire ne fût venu y mettre un terme?

Heureux d'avoir mis fin à une destruction dont les suites étaient
incalculables, le premier consul achemina ses troupes sur Dijon, où il
venait d'ordonner la formation d'un camp.

Il avait fait un appel aux militaires que les bévues du Directoire
avaient éloignés de leurs drapeaux. Chose remarquable! son nom seul les
rallia tous; il n'en resta pas un en arrière qui ne fût retenu par
quelque motif dont on pût contester la validité.

La cavalerie était dans un état de nullité complète: la plupart des
régimens, réduits à leurs cadres, n'étaient pas montés. On requit le
vingtième, puis le trentième cheval. On rassembla ces animaux de tous
les points de la France. Ils furent fournis sans murmure, et livrés à
jour fixe dans les dépôts. On vit, comme par enchantement, l'armée se
recréer de ses propres débris, et reparaître aussi belle qu'aux jours
glorieux de notre histoire. Tels furent les premiers effets de la
confiance qu'inspirait le général Bonaparte; il était nécessaire à la
France, la France le sentait et le lui témoignait.

Ces prodigieuses créations, opérées en si peu de temps, étonnèrent
d'autant plus, qu'on en avait à peine suivi la marche: tout avait été
conçu, médité dans le secret, et exécuté avec la rapidité de la pensée.

Personne n'imaginait, en France, de quels élémens se composait l'armée
qui se rassemblait à Dijon: on croyait qu'elle n'existait que sur le
papier, parce qu'on n'en apercevait les élémens nulle part. Les
Autrichiens, maîtres de toute l'Italie, n'avaient sans doute rien
négligé pour être informés de ce qui se passait en deçà des Alpes,
qu'ils espéraient forcer, aussitôt qu'ils auraient pris Gênes qu'ils
assiégeaient; mais ce qui se passait à Dijon leur échappait, comme il
échappait à Paris. L'espionnage qu'ils entretenaient dans cette capitale
ne leur avait dû transmettre que des rapports rassurans, puisqu'ils
continuèrent leurs opérations devant Gênes.

Ils ne se doutaient pas que la Vendée fût pacifiée, ni qu'elle pût
offrir tant de ressources au premier consul, parce que le Directoire
s'était bien gardé de convenir jamais qu'il était obligé d'employer
autant de troupes à la contenir.

Le premier consul ne donna pas aux ennemis le temps d'être informés des
progrès qu'il avait faits, ni des projets qu'il avait conçus. Comme il
ordonnait tout lui-même, il savait le jour où les troupes qu'il avait
mises en mouvement arriveraient à Dijon. Il s'y rendit de sa personne
sans se faire annoncer, ne s'arrêta que le temps nécessaire pour voir si
ses ordres avaient été exécutés, compter son monde, examiner tout avec
un esprit de détail jusqu'alors inconnu, et faire partir l'armée, dont
il compléta l'organisation pendant qu'elle était en marche.

Il se dirigea, par Genève, sur le grand Saint-Bernard. Il reçut la
visite de M. Necker, qui se mit aussitôt à l'entretenir de ses idées
d'administration, de constitution, etc.; mais il avait bien assez à
faire pour le moment, et, du reste, il goûta peu la conversation du
financier. Depuis, je lui ai entendu dire qu'elle avait produit sur lui
l'effet des dissertations d'un homme qui cherchait à s'associer à sa
fortune, mais que, dès long-temps, son opinion était arrêtée sur ce
ministre, qui lui parut au-dessous de sa célébrité. Au reste,
ajoutait-il, l'éclat qu'il a jeté n'a rien d'étonnant, les connaissances
pratiques en finances et en administration étaient si peu avancées à
cette époque!

Le premier consul gravit le Saint-Bernard sur une belle mule qui
appartenait à un riche propriétaire de la vallée; elle était conduite
par un jeune et vigoureux paysan, dont il se plaisait à provoquer les
confidences. «Que te faudrait-il pour être heureux? lui demanda-t-il au
moment d'atteindre le sommet de la montagne. Ma fortune serait faite,
répondit le modeste villageois, si la mule que vous montez était à moi.»

Le premier consul se mit à rire, et ordonna, après la campagne,
lorsqu'il fut de retour à Paris, qu'on achetât la plus belle mule qu'on
pourrait trouver, qu'on y joignît une maison avec quelques arpens de
terre, et qu'on mît son guide en possession de cette petite fortune. Le
bon paysan, qui ne pensait déjà plus à son aventure, ne connut qu'alors
celui qu'il avait conduit au Saint-Bernard.

Le premier consul avait pris les précautions les plus minutieuses pour
maintenir l'ordre parmi les corps, pendant une marche aussi pénible que
celle qu'ils faisaient à travers les Alpes, et empêcher les hommes
faibles de constitution d'abandonner leurs colonnes. Indépendamment de
ce que le soldat portait avec lui, il avait fait réunir des provisions
considérables au monastère qui est au sommet du grand Saint-Bernard.
Chaque soldat recevait en passant, de la main des religieux, un bon
morceau de pain, du fromage et un grand verre de vin. Le pain, le
fromage étaient coupés, le vin se versait à mesure que les corps
défilaient; jamais distribution ne se fit avec plus d'ordre. Chacun
sentait le prix de la prévoyance dont il était l'objet. Personne ne
quitta sa place; on n'aperçut pas un traînard.

Le premier consul témoigna sa reconnaissance aux religieux, et fit
donner 100,000 fr. au monastère en souvenir du service qu'il avait reçu.

Il faudrait une plume plus exercée que la mienne, pour décrire tout ce
qu'il se fit de nobles efforts pour transporter au-delà des Alpes
l'artillerie et les munitions qui suivaient l'armée. Chacun semblait
avoir l'Italie à conquérir pour son compte. Personne ne voulait être
médiocre dans cette grande entreprise. L'ardeur fut telle, que le
premier consul trouva le lendemain, au pied de la montagne, du côté de
l'Italie, cinquante pièces de canon sur leurs affûts. Elles étaient
accompagnées de leurs caissons, pourvues de munitions qui avaient été
transportées à dos de mulets. Les pièces, les voitures, étaient attelées
et prêtes à marcher.

Il s'arrêta pour témoigner sa satisfaction aux canonniers. Il les
remercia du dévoûment qu'ils avaient montré, et leur alloua 1,200 francs
de gratification; mais ces braves étaient animés du feu sacré, ils
refusèrent. «Nous n'avons pas, lui dirent-ils, travaillé pour de
l'argent, ne nous obligez pas d'en recevoir. Vous ne manquerez pas
d'occasions de nous tenir compte de ce que nous avons fait.»

L'armée, descendue du Saint-Bernard, entra dans la vallée d'Ivrée, et
arriva devant le fort de Bard. La route passe sous le glacis; périlleux
pour les troupes, ce défilé était impraticable pour l'artillerie.

D'une autre part, le temps était trop précieux pour le perdre devant une
bicoque qui n'avait qu'une faible garnison, mais qui était commandée par
un officier décidé à faire son devoir. Il sentait l'importance du poste
qui lui était confié, il ne voulut entendre aucune proposition. On fut
obligé de faire filer l'infanterie et la cavalerie par des sentiers
détournés que des chèvres eussent eu peine à suivre.

Les canonniers, de leur côté, ne trouvèrent d'autre moyen de tromper la
vigilance autrichienne que d'empailler les roues de leurs pièces, ainsi
que celles de leurs caissons, et les roulèrent à bras pendant la nuit,
jusqu'au point où avaient été conduits leurs chevaux.

Tout cela s'exécuta dans un si grand silence, que la garnison n'entendit
rien, quoique le passage s'effectuât à une portée de pistolet du chemin
couvert. Chacun de ceux qui étaient employés à ce périlleux transport
sentait combien étaient nécessaires le silence et la célérité; aussi
tout se passa-t-il à souhait.

Les Autrichiens étaient loin de s'attendre que l'Italie serait envahie
par ce côté, et n'avaient fait aucun préparatif de défense. Ivrée était
sans garnison, et cette place, qui aurait pu nous arrêter long-temps,
nous ouvrit ses portes dès que notre avant-garde se présenta. Ce fut
notre première place d'armes.

Le premier consul, qui était dans toute la chaleur de son début,
pressait vivement la marche. Il voulait tout à la fois prendre des
avantages de position, ressaisir d'un seul coup l'influence qu'il avait
eue, et paraître avec l'ascendant que donne l'opinion, sur ce théâtre où
s'allait décider le sort de l'Italie. Il pressa son mouvement, et entra
à Milan, que cette ville ignorait encore qu'il eût quitté Dijon. Les
Italiens, stupéfaits, refusaient de croire à sa présence; ils se
convainquirent enfin, et ne tardèrent pas à se déclarer pour nous.

La ligne des opérations des Autrichiens était coupée. On courut saisir
la poste, et l'on trouva, dans les correspondances interceptées, une
foule de renseignemens de la plus haute importance.

Maître des lettres qui venaient de Vienne à l'armée autrichienne, et de
celles de cette armée à Vienne, le premier consul eut, dès le soir même,
l'état des renforts qui étaient en marche pour l'Italie, et l'état de
situation de l'armée qui faisait le siége de Gênes, avec son
emplacement, celui de ses parcs et hôpitaux. Le ministre de la guerre de
l'empereur d'Autriche n'aurait pu fournir un état plus complet que celui
que le premier consul avait à sa disposition.

Il avait appris, en quelques heures, tout ce qu'il lui importait de
savoir sur la situation matérielle et morale des Autrichiens en Italie.
Une correspondance partie de Gênes vint lui révéler d'autres secrets. Il
vit que cette place se défendait encore, mais qu'elle était aux abois.
Un nouvel incident compléta les lumières dont il avait besoin avant de
s'engager dans des entreprises ultérieures. On arrêta un courrier
expédié de Vienne au baron de Mélas, qui commandait en chef l'armée
autrichienne en Italie. Ses dépêches dévoilèrent ce qui restait d'obscur
à l'horizon. C'était une position bien singulière que celle du général
Bonaparte lisant à Milan les dépêches écrites par le gouvernement
autrichien au général de son armée, et les comptes rendus par celui-ci à
son gouvernement. Le premier consul méditait sur le parti qu'il avait à
prendre, lorsqu'on lui amena un autre courrier expédié par M. de Mélas à
Vienne. Il apprit, par ses dépêches, que Gênes était près de succomber;
qu'à la vérité, elle résistait encore, mais qu'il était probable qu'elle
serait rendue sous peu.

Le courrier portait en outre la situation de l'armée, il avait des
ordres pour les dépôts, équipages et parcs d'artillerie qui étaient en
arrière. On se hâta de profiter de cet avis donné par la fortune, et on
envoya prendre possession de tout le matériel dont le voisinage nous
était signalé.

Le premier consul venait de cerner le château de Milan; il avait fait
deux détachemens, l'un sur Brescia, et l'autre sur la citadelle de
Turin. Il marcha sur Pavie, où il porta son quartier-général. On y
saisit un équipage de pont, qui, réuni aux bateaux du commerce, fournit
les moyens de franchir le Pô. Il détacha des troupes sur Parme, sur
Plaisance, et partit lui-même avec celles qui devaient passer le fleuve
à Pavie.

Ce fut le général Lannes qui exécuta le passage avec le 6e d'infanterie
légère. On se logea dans des joncs qui étaient à l'autre bord, et on
construisit le pont avec cette activité que mettent les Français à
exécuter ce qu'ils jugent utile à leurs succès; il ne tarda pas à être
achevé. Le premier consul fit aussitôt passer l'armée sur la rive
droite, et se porta lui-même sur la route de Stradella à Montebello,
qu'il avait fait prendre à ses troupes.

La fortune lui fournit encore, dans cette marche, de nouveaux
renseignemens sur la position de ses ennemis. On lui amena, de ses
avant-postes, un parlementaire autrichien, qu'escortait un officier de
l'état-major de Masséna chargé de lui transmettre la capitulation de
Gênes. Cet officier lui apprit à quel point les Autrichiens s'abusaient
encore sur sa marche et sur les forces qu'il commandait.

Ils avaient pris possession de Gênes avec pompe et dans les formes de la
plus rigoureuse étiquette. Le général Mélas savait, à la vérité, que les
Français étaient entrés en Italie par Ivrée, mais il refusait de croire
qu'ils fussent nombreux: il n'avait envoyé qu'un fort détachement pour
observer les bords du fleuve.

Parti de Gênes après ce corps, l'officier l'avait joint en route, et
avait pu en évaluer la force, qu'il indiqua au général Bonaparte, ainsi
que la distance à laquelle il l'avait laissé. Il apprit aussi au premier
consul que l'armée autrichienne n'avait fait aucun détachement sur Parme
ni sur Plaisance. Les troupes que l'on avait poussées dans cette
direction devenaient inutiles: on les rappela; mais on marcha, sans les
attendre, au-devant des Autrichiens. La rencontre eut lieu à Montebello:
l'action s'engagea; elle fut brillante, et donna plus tard son nom au
général Lannes, qui devint maréchal de France et duc de Montebello.

Les Autrichiens battus furent obligés de retourner sur leurs pas, et de
faire donner l'alerte à M. de Mélas, qui avait eu à peine le temps de
prendre possession de Gênes. On suivit ce corps pas à pas, et, depuis le
combat de Montebello, on ne cessa pas d'être en présence des ennemis.

Le premier consul rentrait du champ de bataille, lorsqu'il rencontra le
général Desaix. Il lui avait écrit, avant de se rendre à Dijon, de venir
le joindre en Italie, s'il n'aimait mieux aller l'attendre à Paris, en
sortant de quarantaine; mais elle était à peine achevée, que le général
Desaix se mit en route pour l'Italie. Il gagna l'Isère, traversa
Chambéri, la Tarentaise, le petit Saint-Bernard, et descendit dans la
vallée que l'armée avait suivie. Il arriva enfin à la vue de Stradella,
où il joignit le général Bonaparte. Le premier consul l'accueillit avec
une distinction particulière: il le fit monter à cheval et le mena chez
lui, où ils restèrent enfermés pendant la nuit. Le général Bonaparte
était insatiable de détails sur ce qui s'était passé en Égypte depuis
son départ. Le jour commençait à poindre lorsqu'ils se séparèrent. De
mon côté, il me tardait de voir revenir le général Desaix. Il ne
paraissait pas: la lassitude m'abattit la paupière; je dormais d'un
profond sommeil lorsqu'il entra. Il me réveilla lui-même, et m'apprit,
entre autres choses, que le général Bonaparte était déjà établi au
Luxembourg, lorsque les lettres que le général Kléber et M. Poussielgue
avaient adressées au Directoire étaient arrivées; il les avait reçues
lui-même et n'avait pas été surpris, après les avoirs lues, des fautes
qui avaient suivi son départ. On ne s'était pas attendu, ajouta-t-il, à
son arrivée en France, et encore moins au succès qu'il avait eu; mais il
ne s'abusait ni sur l'esprit qui avait dicté ces lettres, ni sur le but
qu'on s'était proposé d'atteindre.

Nous nous expliquâmes alors le silence qu'il avait gardé avec M.
Poussielgue. Il avait encore sur le cœur la correspondance de cet
administrateur avec le Directoire.

Du reste, il ne lui garda pas toujours rancune; car plus tard le
ministre des finances ayant proposé de l'employer dans les travaux du
cadastre, le premier consul, devenu empereur, lui donna une place
d'inspecteur dans cette administration; c'est une nouvelle preuve que
personne, plus que le général Bonaparte, n'oubliait facilement les torts
qu'on pouvait avoir envers lui.

Le premier consul voulut employer sur-le-champ le général Desaix; il
forma un corps d'armée composé des deux divisions Boudet et Monnier,
qu'il mit sous son commandement.



CHAPITRE XVII.

Mélas arrive à Alexandrie.--Le premier consul craint qu'il ne lui
échappe par la route de Novi.--Bataille de Marengo;--elle est perdue
jusqu'à quatre heures.--Dispositions qui rétablissent les
affaires.--Mort de Desaix.--L'armée autrichienne se retire sur l'Adige.


M. de Mélas avait enfin terminé les cérémonies de l'occupation de Gênes,
et ramené son armée sous la citadelle d'Alexandrie. Il était descendu
par la Boquetta, et avait appris, en arrivant, la défaite du corps qu'il
avait chargé de nous disputer le passage du Pô.

Une autre circonstance compliquait sa position. L'armée qui avait rendu
Gênes touchait au moment de rentrer en ligne; l'époque qu'assignait la
capitulation à la reprise des hostilités était venue. Il courait la
chance d'être attaqué simultanément sur son front et ses derrières.

Il eût pu prendre son passage par Turin. Le premier consul craignit même
un instant qu'il ne se dirigeât sur cette capitale, et se hâta de se
porter dans la direction d'Alexandrie, afin de s'approcher du théâtre
des événemens. Nous rencontrâmes à Voghera des parlementaires
autrichiens dont la mission spéciale nous parut être de s'assurer si
notre armée marchait véritablement à eux. Le premier consul les fit
retenir assez long-temps pour qu'ils la vissent défiler. Il mit même
quelque intention à leur montrer le général Desaix, qui était connu de
l'un d'eux, et les renvoya.

Nous continuâmes à marcher. Tortone était encore occupé par les
Autrichiens. Nous laissâmes la place à gauche, et nous allâmes passer la
Scrivia à Castel-Seriolo. La division Boudet, que suivait le général
Desaix, fut la seule qui, se portant sur la droite, fila par la montagne
et traversa la rivière au-dessus de Tortone, pour se placer à Rivalta.
Loin de s'attendre à voir M. de Mélas marcher franchement à lui, le
premier consul craignait qu'il ne manœuvrât pour éviter une action qui
ne pouvait que lui être désavantageuse. Il était si préoccupé de cette
idée, qu'il ordonna, dans la nuit, au général Desaix de faire un
détachement sur Novi, afin de s'assurer si l'ennemi ne filait pas par
cette route pour gagner les bords du Pô.

Je fus chargé de cette reconnaissance; je poussai jusqu'à Novi: aucun
détachement n'avait paru. Je rentrai à Rivalta dans la nuit du 14 au 15
juin.

Le premier consul avait employé la journée du 14 à reconnaître les bords
de la Bormida. Il s'était assuré qu'indépendamment du pont qu'ils
avaient sur cette rivière en avant d'Alexandrie, les ennemis en
possédaient un second beaucoup plus bas, c'est-à-dire sur notre flanc
droit.

Il avait ordonné qu'on rejetât de l'autre côté de la rivière tout ce qui
l'avait passée, et qu'à quelque prix que ce fût, on détruisît un pont
qui pouvait nous être si funeste, annonçant même l'intention de s'y
porter de sa personne, si les circonstances l'exigeaient. Un de ses
aides-de-camp, le colonel Lauriston, fut chargé de suivre l'opération,
et de ne revenir que lorsqu'elle serait accomplie.

L'action s'engagea; on se canonna toute la journée: mais l'ennemi tint
ferme; on ne put l'obliger à retirer le pont. Lauriston vint rendre
compte de l'état des choses. Le premier consul, exténué de fatigue, ne
l'entendit pas ou comprit mal ce que son aide-de-camp lui rapportait;
car Lauriston, auquel il reprocha souvent dans la suite la fausse
sécurité qu'il lui avait donnée, répondit constamment que, loin d'avoir
à se reprocher une faute aussi grave, il était au contraire accouru le
prévenir que ses ordres n'avaient pu s'exécuter. Lauriston connaissait
trop l'importance du pont pour lui annoncer, sans s'en être assuré
lui-même, qu'il était détruit.

Le premier consul était resté fort tard à parcourir les lignes de son
armée. Il rentrait lorsqu'il reçut le rapport de la reconnaissance que
j'avais poussée jusqu'à Novi. Il m'a fait l'honneur de me dire depuis
qu'il avait eu de la peine à se persuader que les Autrichiens n'eussent
pas cherché à lui échapper par une route qui n'était pas observée, et
qui leur offrait une retraite plus sûre, puisqu'elle les éloignait de
Masséna, qui avait repris les hostilités.

Une circonstance particulière contribuait à lui faire paraître la chose
plus invraisemblable. Il s'était tenu à cheval, à ses vedettes, une
bonne partie de la nuit, et n'avait aperçu qu'un petit nombre de feux
ennemis. Il n'avait plus douté dès-lors que les Autrichiens ne fissent
un mouvement, et avait ordonné au général Desaix de se porter avant le
jour à Novi avec la division Boudet[30].

Nous prîmes aussitôt les armes, et quittâmes la position de Rivalta;
nous marchâmes sur Novi: mais à peine le jour commençait à poindre, que
nous entendîmes une canonnade redoublée s'ouvrir au loin en arrière de
notre droite. Le pays était plat; nous ne pouvions apercevoir qu'un peu
de fumée. Le général Desaix, étonné, arrêta sa division et m'ordonna
d'aller rapidement reconnaître Novi. Je pris cinquante chevaux que je
lançai à toute bride sur la route; j'atteignis promptement le lieu où
j'étais envoyé. Tout était calme et dans l'état où je l'avais laissé la
veille; personne n'y avait encore paru. Je remis mon détachement au
galop, et je rejoignis le général Desaix.

Je n'avais été que deux heures à exécuter ma mission. Elle pouvait
influer sur les combinaisons de la journée; je courus annoncer au
premier consul que tout était tranquille à Novi, que le général Desaix
avait suspendu son mouvement et attendait de nouveaux ordres. La
canonnade devenait à chaque instant plus vive. J'éprouvais le besoin
d'arriver près du premier consul, et pris à travers les champs: le feu
et la fumée me dirigeaient. Je hâtais mon cheval de toutes mes forces,
lorsqu'un heureux hasard me fit rencontrer un aide-de-camp du général en
chef, Bruyère, qui devint plus tard un des plus brillans généraux de
cavalerie, et périt en 1813, dans la campagne de Saxe. Il portait au
général Desaix l'ordre d'accourir sur le champ de bataille, où le besoin
était déjà si pressant, qu'il avait, comme moi, quitté la route et pris
à travers la plaine pour nous atteindre plus tôt. Je lui indiquai où se
trouvait le général Desaix, et appris de lui où se trouvait le premier
consul. Voici ce qui était arrivé:

Le général Bonaparte, croyant que le pont inférieur de la Bormida avait
été coupé, n'avait pas changé la position de son armée, qui passa la
nuit du 13 au 14, à cheval sur la chaussée de Tortone à Alexandrie, la
droite en avant de Castel-Seriolo, la gauche dans la plaine de Marengo.
Le général Desaix était en réserve à Rivalta, et le quartier-général à
Gorrofolo.

Tortone, qui était occupé par une garnison autrichienne, avait été
laissé derrière nous, et nous avait forcés de faire passer la ligne
d'opération par Castel-Seriolo.

Le premier consul attendait le corps qu'il avait rappelé de Parme et de
Plaisance, ainsi que celui qui avait fait le siége du fort de Bard, dont
nous venions de nous emparer. Ce dernier s'avançait par Pavie, les
autres arrivaient par Stradella et Montebello; mais ni les uns ni les
autres ne nous avaient joints.

La position de l'armée était loin d'être rassurante: elle avait en tête
un ennemi que l'on avait mis dans l'obligation de tout sacrifier pour
s'ouvrir un passage. Elle était faible, dispersée; ce n'était pas trop
d'un homme comme le premier consul pour faire tourner à bien des
circonstances aussi fâcheuses. Tout autre, n'eût-il pas même été général
médiocre, eût infailliblement perdu la bataille que nous fûmes forcés
d'accepter le lendemain.

Le 14 juin, notre droite avait été assaillie à la pointe du jour par une
multitude de cavalerie qui avait débouché par le pont que l'on avait dû
couper la veille; l'irruption fut si vive, si rapide, qu'en un instant
nous éprouvâmes une perte énorme en hommes, en chevaux et en matériel.
Le désordre était entier dans cette partie de l'armée, que la bataille
n'était pas engagée. Elle se rallia; mais elle se ressentit toute la
journée de ce fâcheux début. Le trouble ne s'était pas arrêté aux
troupes qui avaient été battues; celles qui les appuyaient avaient pris
l'épouvante à la vue de ce débordement de cavalerie, et avaient été
porter leur frayeur au loin. Le premier consul fut bientôt prévenu de
cet échec. C'était le premier rapport de la journée. Il cacha le dépit
que lui causait un malheur qui n'avait eu lieu que parce que le pont
inférieur de la Bormida n'avait pas été détruit, conformément aux ordres
sur lesquels il avait tant insisté la veille. Il montait à cheval pour
voir ce qui se passait, lorsque toute la ligne fut attaquée par la route
d'Alexandrie. M. de Mélas, décidé à se frayer passage à travers nos
bataillons, avait porté son armée pendant la nuit en deçà de la Bormida,
où elle avait pris position. Elle s'était établie devant nous; mais elle
n'avait pas allumé de feux: nous ne nous étions pas aperçus que les
lignes que nous avions en face s'étaient grossies.

Le début de leur attaque fut brillant; les Autrichiens avaient pris
l'initiative des mouvemens sur tous les points à la fois; ils eurent du
succès partout. Notre centre fut percé, mis en retraite; notre gauche
fut plus maltraitée encore.

Le choc avait été meurtrier. Les blessés qui se retiraient formaient une
colonne longue, épaisse, dont la marche rétrograde favorisait la fuite
des hommes faibles, qu'une attaque aussi rude qu'inattendue avait
ébranlés. La déroute commençait; il ne fallait qu'un hourra de cavalerie
pour la décider. S'il avait eu lieu, c'en était fait de la journée.

Le péril devenait à chaque instant plus imminent. Le premier consul
ordonna que l'on cédât le terrain, et que, tout en se ralliant, on se
rapprochât des réserves qu'il rassemblait entre Gorrofolo et Marengo. Il
plaça sa garde derrière ce petit village, mit lui-même pied à terre, et
s'établit avec elle sur la droite du grand chemin. Ses cartes étaient
déroulées; il était à les étudier quand je le joignis. Il venait
d'ordonner au général qui commandait sa gauche de lui envoyer le peu de
troupes intactes qui lui restaient. Il préparait déjà le mouvement qui
devait décider l'action qu'il n'avait pas prévue, et qui tournait si
mal. Battue comme elle était, sa gauche lui devenait inutile, puisqu'il
ne pouvait pas la renforcer. Il retirait le peu de bonnes troupes
qu'elle avait encore, et les portait au centre.

Dans cet état de choses, il ne pouvait rien apprendre de plus heureux
que ce que je venais lui annoncer. Novi était désormais sans importance.
Il était assez visible que les Autrichiens n'y avaient pas marché. Au
lieu de consumer le temps à une course inutile, le général Desaix avait
fait halte; il pouvait compter ses troupes au nombre de celles qui
allaient décider de la journée.

«À quelle heure l'avez-vous quitté, me dit le premier consul en tirant
sa montre?--À telle heure, lui répondis-je.--Eh bien, il doit être près
d'ici; allez lui dire de se former là (il me désignait le lieu de la
main); qu'il quitte le grand chemin pour laisser passer tous ces
blessés, qui ne pourraient que l'embarrasser, et peut-être
entraîneraient son monde.»

Je partis pour rejoindre le général Desaix, qui, averti par Bruyère du
péril que courait l'armée, avait pris à travers champs, et n'était plus
qu'à quelques centaines de pas du champ de bataille. Je lui transmis les
ordres dont j'étais chargé; il les exécuta, et se rendit auprès du
premier consul, qui lui expliqua comment les choses en étaient venues au
point où elles étaient, et ce qu'il allait tenter dès que sa division
serait en ligne.

Notre droite avait été assez promptement ralliée; notre centre, renforcé
par les troupes tirées de la gauche, était redevenu respectable. À
l'extrême gauche de ce centre était la division du général Desaix,
marchant en tête des troupes qui allaient entrer en action; quant à la
gauche, elle n'existait plus.

Ses ordres expédiés, le premier consul fit exécuter à l'armée entière un
changement de front sur l'aile gauche de son centre, en portant toute
l'aile de droite en avant. Il achevait de tourner par ce mouvement tout
ce qui s'était abandonné à la poursuite des troupes de la gauche qui
avaient été rompues. En même temps, il portait sa droite loin du pont
qui lui avait été si fatal dans la matinée. Il serait difficile de dire
pourquoi le général qui commandait à la gauche de l'armée autrichienne,
laissa opérer ce mouvement décisif; mais, soit qu'il ne le comprît pas,
soit qu'il attendît des ordres, il se borna à envoyer des corps de
cavalerie pour intercepter notre retraite, ne regardant pas comme
possible que nous fussions occupés d'autre chose que de l'effectuer.
Placé de manière à rendre tout au moins douteux le succès de la manœuvre
du premier consul, il ne chercha pas même à l'entraver.

Les Autrichiens avaient employé à marcher le temps que le général Desaix
avait mis à s'entretenir avec le premier consul. Leurs progrès avaient
été si prompts, que, lorsqu'il rejoignit son corps, il les trouva qui
fusillaient déjà sur ses derrières; il leur opposa des tirailleurs, et
se hâta de faire ses dispositions. Ses troupes, qui comptaient neuf
bataillons, étaient formées sur trois lignes, un peu en arrière du petit
village de Marengo, près du grand chemin de Tortone à Alexandrie. Le
premier consul avait retiré au général Desaix son artillerie pour la
réunir à celle de la garde, et former au centre une batterie
foudroyante.

Il était trois heures; on n'entendait plus que quelques coups de fusil;
les deux armées manœuvraient, et se disposaient à faire le dernier
effort.

La division du général Desaix occupait le point le plus rapproché de
l'ennemi, qui s'avançait en colonnes serrées, profondes, le long de la
route d'Alexandrie à Tortone, qu'il laissait à sa gauche. Il était près
de nous joindre; nous n'étions plus séparés que par une vigne que
bordait le neuvième régiment d'infanterie légère, et un petit champ de
blé dans lequel entraient déjà les Autrichiens. Nous n'étions pas à plus
de cent pas les uns des autres; nous discernions réciproquement nos
traits. La colonne autrichienne avait fait halte à la vue de la division
Desaix, dont la position lui était si inopinément révélée. La direction
qu'elle suivait la portait droit sur le centre de notre première ligne.
Elle cherchait sans doute à en évaluer la force avant de commencer le
feu. La position devenait à chaque instant plus critique. «Vous voyez
l'état des choses, me dit Desaix; je ne puis différer d'attaquer sans
m'exposer à l'être moi-même avec désavantage. Si je tarde, je serai
battu, et je ne me soucie pas de l'être. Allez donc au plus vite
prévenir le premier consul de l'embarras que j'éprouve; dites-lui que je
ne puis plus attendre, que je n'ai pas de cavalerie[31], qu'il est
indispensable qu'il dirige une bonne charge sur le flanc de cette
colonne, pendant que je la heurterai de front.»

Je partis au galop, et joignis le premier consul, qui faisait exécuter
aux troupes placées à la droite du village de Marengo, le changement de
front qu'il avait prescrit sur toute la ligne. Je lui transmis le
message dont j'étais chargé; il m'écouta avec attention, réfléchit un
instant, et m'adressant la parole: «Vous avez bien vu la colonne?--Oui,
mon général (c'est le titre qu'on lui donnait alors).--Elle a beaucoup
de monde?--Oui, beaucoup, mon général.--Desaix en paraît-il inquiet?--Il
ne m'a paru inquiet que des suites que pourrait avoir l'hésitation. Il
m'a du reste recommandé de vous dire qu'il était inutile de lui envoyer
d'autres ordres que ceux d'attaquer, si ce n'est celui de se mettre en
retraite; encore ce mouvement serait-il au moins aussi dangereux que le
premier.

«S'il en est ainsi, me dit le premier consul, qu'il attaque; je vais lui
en faire porter l'ordre. Pour vous, allez là (il me montrait un point
noir dans la plaine), vous y trouverez le général Kellermann, qui
commande cette cavalerie que vous voyez; vous lui apprendrez ce que vous
venez de me communiquer, et vous lui direz de charger sans compter,
aussitôt que Desaix démasquera son attaque. Au surplus, restez près de
lui; vous lui indiquerez le point par où Desaix doit déboucher; car
Kellermann ne sait même pas qu'il soit à l'armée.»

J'obéis. Je trouvai le général Kellermann à la tête d'à peu près six
cents chevaux, reste de la cavalerie avec laquelle il n'avait cessé de
combattre toute la journée: je lui transmis l'ordre du premier consul.
J'avais à peine achevé, qu'un feu de mousqueterie, parti de la gauche
des maisons de Marengo, se fit entendre: c'était le général Desaix qui
ouvrait l'attaque. Il se porta vivement, avec le 9e léger, sur la tête
de la colonne autrichienne: celle-ci riposta avec mollesse; mais nous
payâmes chèrement sa défaite, puisque le général fut abattu dès les
premiers coups. Il était à cheval derrière le 9e régiment, une balle lui
traversa le cœur; il périt au moment où il décidait la victoire.

Kellermann s'était ébranlé dès qu'il avait entendu le feu. Il s'élança
sur cette redoutable colonne, la traversa de la gauche à la droite, et
la coupa en plusieurs tronçons; assaillie en tête, rompue par ses
flancs[32], elle se dispersa et fut poursuivie, l'épée dans les reins,
jusqu'à la Bormida.

Les masses qui suivaient notre gauche n'eurent pas plus tôt aperçu ce
désastre, qu'elles se mirent en retraite et tentèrent de gagner le pont
qu'elles avaient en avant d'Alexandrie; mais les corps des généraux
Lannes et Gardanne avaient achevé leur mouvement: elles étaient
désormais sans communication; toutes furent obligées de mettre bas les
armes.

Perdue jusqu'à midi, la bataille était complétement gagnée à six heures.

La colonne autrichienne dispersée, j'avais quitté la cavalerie du
général Kellermann, et venais à la rencontre du général Desaix, dont je
voyais déboucher les troupes, lorsque le colonel du 9e léger m'apprit
qu'il n'existait plus. Je n'étais pas à cent pas du lieu où je l'avais
laissé; j'y courus, et le trouvai par terre, au milieu des morts, déjà
dépouillés, et dépouillé entièrement lui-même. Malgré l'obscurité, je le
reconnus à sa volumineuse chevelure, de laquelle on n'avait pas encore
ôté le ruban qui la liait.

Je lui étais trop attaché, depuis long-temps, pour le laisser là, où on
l'aurait enterré, sans distinction, avec les cadavres qui gisaient à
côté de lui.

Je pris à l'équipage d'un cheval, mort à quelques pas de là, un manteau
qui était encore à la selle du cheval; j'enveloppai le corps du général
Desaix dedans, et un hussard, égaré sur le champ de bataille, vint
m'aider à remplir ce triste devoir envers mon général. Il consentit à le
charger sur son cheval, et à le conduire par la bride jusqu'à Gorofollo,
pendant que j'irais apprendre ce malheur au premier consul, qui
m'ordonna de le suivre à Gorofollo, où je lui rendis compte de ce que
j'avais fait: il m'approuva, et ordonna de faire porter le corps à Milan
pour qu'il y fût embaumé.

Simple aide-de-camp du général Desaix à la bataille de Marengo, je
n'avais vu que ce que me permettaient de voir le grade et la position
que j'occupais; ce que j'ai rapporté de plus m'a été raconté par le
premier consul, qui aimait à revenir sur cette journée, et m'a fait
plusieurs fois l'honneur de me dire combien elle lui avait donné
d'inquiétude, jusqu'au moment où Kellermann exécuta la charge qui
changea la face des affaires.

Depuis la chute du gouvernement impérial, de prétendus amis de ce
général ont réclamé, en son nom, l'honneur d'avoir improvisé cette
charge. La prétention est trop forte et sûrement étrangère à ce général,
dont la part de gloire est assez belle pour qu'il en soit satisfait. Je
le crois d'autant plus, que, m'entretenant avec lui de cette bataille
plusieurs années après, je lui rappelai que c'était moi qui lui avais
porté les ordres du premier consul, et il ne me parut pas l'avoir
oublié. Je suis loin de supposer à ses amis le projet de vouloir
atténuer la gloire du général Bonaparte ni celle du général Desaix; ils
savent, aussi bien que moi, qu'il est des noms consacrés que ces sortes
de revendications n'atteignent plus, et qu'il serait tout aussi superflu
de disputer à son auteur le mérite de la conception de la bataille, que
de chercher à atténuer la brillante part que le général Kellermann a
prise au succès. J'ajouterai quelques réflexions.

Du point qu'il occupait, le général Desaix ne pouvait voir le général
Kellermann: il m'avait même chargé de demander au premier consul de le
faire appuyer par de la cavalerie. Le général Kellermann ne pouvait non
plus, du point où il était placé, apercevoir la division Desaix: il est
même probable qu'il ignorait l'arrivée de ce général, qui n'avait joint
l'armée que l'avant-veille. Tous deux ignoraient respectivement leur
position, qui n'était connue que du premier consul: lui seul pouvait
mettre de l'ensemble dans leurs mouvemens; lui seul pouvait faire
coïncider leurs efforts.

La brillante charge que mena Kellermann fut décisive; mais si elle avait
été faite avant l'attaque du général Desaix, il est probable qu'elle eût
eu un tout autre résultat. Kellermann paraît en avoir été convaincu,
puisqu'il laissa la colonne autrichienne traverser notre champ de
bataille, souffrit qu'elle débordât toutes les troupes que nous avions
encore en ligne, sans faire le moindre mouvement pour l'arrêter. Si
Kellermann ne l'a pas chargée plus tôt, c'est que c'était un mouvement
trop grave, et que le non-succès aurait été sans ressource; il fallait
donc que cette charge entrât dans une combinaison générale qui n'était
pas de son ressort.

Le revers que venait d'éprouver l'armée autrichienne était trop grand
pour ne pas être suivi de conséquences désastreuses. Le général Mélas
avait employé à combattre le temps qu'il aurait dû mettre à regagner le
Pô par Turin et Plaisance. Le moment favorable était perdu, il n'y
fallait plus songer.

Masséna, renforcé du petit corps que commandait le général Suchet[33],
était rentré en Piémont, et pouvait se promettre des succès contre une
armée battue, comme l'avait été celle de M. de Mélas. La nôtre, au
contraire, était dans l'ivresse de la victoire; il lui tardait de donner
le coup de grâce aux Autrichiens. Pour peu que M. de Mélas eût hésité à
prendre un parti, il aurait été accablé sans retour.

Sa position était pénible, surtout après l'entrée triomphale qu'il
venait de faire à Gênes. Il fallait néanmoins se résigner et tenter la
voie des négociations. M. de Mélas envoya un parlementaire au
quartier-général de Gorofollo. Le général Zach, son chef d'état-major, y
était encore: fait prisonnier la veille, il s'était long-temps entretenu
avec le premier consul; il connaissait le désir qu'il avait de rétablir
la paix, les intentions où il était de ne pas abuser de la victoire, en
imposant à l'armée autrichienne des conditions que l'honneur ne lui eût
pas permis d'accepter.

Le général Bonaparte lui proposa d'aller rendre compte à M. de Mélas des
dispositions où il était: M. Zach accepta. Il partit avec le
parlementaire, joignit son général, et ne tarda pas à faire connaître
que celui-ci agréait les bases qu'il lui avait transmises. Le général
Berthier se rendit aussitôt à Alexandrie, et conclut, avec M. de Mélas,
une convention par laquelle celui-ci s'engagea à se retirer derrière
l'Adige, en défilant à travers nos rangs; il devait aussi vider les
places du Piémont et nous restituer celles d'Italie jusqu'au Mincio.
Cette convention ratifiée, le premier consul partit pour Milan, et
laissa au général Berthier le soin de la faire exécuter. L'article qui
était relatif à Gênes éprouva des difficultés. Masséna avait reçu
l'ordre de prendre possession de cette ville, qu'il n'avait perdue que
depuis peu de jours. Il en demanda la remise au prince de Hohenzollern,
que le général Mélas y avait laissé, comme gouverneur, avec un corps de
troupes assez considérable. Blessé d'une telle humiliation, celui-ci
refusa. Masséna rendit compte de ce fâcheux incident; mais l'armée
autrichienne avait déjà quitté Alexandrie pour se porter sur l'Adige, la
chose était délicate. Cependant, comme les stipulations étaient
positives, que le corps du prince de Hohenzollern faisait partie de
l'armée qui devait évacuer l'Italie, et que Gênes était au nombre des
places dont la remise était consentie, c'était à M. de Mélas à mettre
fin à cette opposition: aussi le fit-il avec une noble loyauté. Il somma
le prince d'obéir, lui déclarant que, s'il persistait dans son refus, il
l'abandonnerait, lui et ses troupes, aux conséquences que son
obstination devait avoir. Sommé d'une manière si péremptoire,
Hohenzollern n'osa continuer de méconnaître la capitulation; il remit la
place, et prit la route qu'avait suivie l'armée autrichienne.



CHAPITRE XVIII.

Je suis nommé aide-de-camp du premier consul.--Il repasse en
France.--Ivresse des Dijonnaises.--Le maître de poste de
Montereau.--Fêtes de la capitale.--Carnot.--Causes de son
renvoi.--Créations de tout genre.


Le premier consul m'avait fait dire à Gorofollo, par le général Duroc,
de le suivre à Milan, qu'il s'occuperait de moi. Je ne me le fis pas
répéter, et partis avec lui.

Nous trouvâmes en route les divisions des généraux Chabran, Duhesme et
Loison qui arrivaient de Bard, de Parme, de Plaisance; elles n'étaient
plus qu'à une marche en arrière. Le consul s'arrêta, les vit, et
continua sa course.

J'avais fait cette course de Gorofollo à Milan dans le même jour, monté
sur un cheval autrichien, que j'avais pris la veille à la bataille;
encore était-il blessé d'un large coup de sabre sur le front. Le premier
consul m'aperçut, m'engagea plusieurs fois à ne pas me harasser et à
venir paisiblement derrière. Je n'en fis rien; je persistai à ne pas
perdre sa trace, et le suivis jusque dans la cour du château de Milan.

Le soleil était à son déclin. Le premier consul avait fait une telle
diligence, que le courrier qui devait l'annoncer n'était arrivé qu'une
heure avant lui. Néanmoins toute la population était déjà en mouvement:
les maisons étaient drapées, les femmes de la première classe couvraient
la route, emplissaient les rues et les fenêtres; elles avaient des
corbeilles de fleurs qu'elles jetaient dans la voiture du premier consul
à mesure qu'il s'avançait.

Il était à peine arrivé à Milan, qu'il avait déjà réuni les membres
épars du gouvernement cisalpin. La victoire de Marengo avait rendu
l'espérance à la population italienne: chacun reprit son poste, chacun
retourna à ses fonctions, et la machine administrative fut en plein jeu
au bout de quelques jours.

Ce fut au milieu de cette satisfaction générale que je fus rejoint par
les équipages du général que j'avais perdu. Ils étaient arrivés sous la
conduite de mon camarade Rapp, qu'une maladie assez grave avait retenu
loin de nous. Nous étions l'un et l'autre occupés de l'amertume de nos
regrets, et nous nous inquiétions de notre avenir, lorsque le premier
consul nous fit dire qu'il nous prenait pour ses aides-de-camp. Je
passai de l'anxiété à une sorte de délire: j'étais si heureux, si
troublé, que je ne pus trouver d'expression pour épancher la
reconnaissance que j'éprouvais.

L'armée autrichienne avait atteint les limites que lui avait assignées
la capitulation de Marengo; mais la cour de Vienne n'avait pas encore
ratifié l'armistice que le premier consul désirait étendre à l'armée du
Rhin, afin de travailler à la paix: il manda le général Masséna, auquel
il destinait le commandement de l'armée à son départ. Il n'avait pas
revu ce général depuis qu'il avait mis à la voile pour l'Égypte; il lui
fit un accueil gracieux, et le félicita longuement sur sa belle défense
de Gênes.

La ratification de Vienne arrivée, le premier consul partit pour Paris;
il prit sa route par le Piémont, le mont Cénis, et m'ordonna de
l'accompagner.

Il fut bientôt à Turin, passa une heure ou deux à visiter la citadelle
que l'on venait de remettre à l'armée, remonta en voiture et ne s'arrêta
plus qu'à Lyon.

La route était bordée d'hommes de tous les rangs, de toutes les classes,
que la reconnaissance autant que la curiosité avait attirés sur son
passage. Ce n'est point exagérer que de dire qu'il voyagea de Milan à
Lyon entre deux haies de citadins, de campagnards, accourus pour le
voir, et au milieu de _vivats_ continuels. La population lyonnaise était
dans le délire qu'elle avait éprouvé au retour d'Égypte; elle se porta à
l'hôtel des Célestins, où nous étions descendus pour déjeûner, escalada
les portes, se montra si empressée, si impatiente de voir le premier
consul, qu'il fut obligé, pour la satisfaire, de se présenter au balcon.
Il descendit ensuite poser la première pierre de la place de Bellecour,
dont il avait arrêté la restauration, et se mit en route pour Dijon, où
il se proposait de voir une réserve qui s'organisait dans cette ville,
d'où elle devait rejoindre l'armée.

Le délire fut encore plus grand à Dijon qu'il n'avait été à Lyon: les
appartemens destinés au premier consul étaient remplis par tout ce que
cette charmante ville possédait de femmes aimables. Les hommes faisaient
foule; chacun voulait le voir, l'approcher; la maison était pleine de
monde; elle n'avait pas un réduit où il pût être seul. Les femmes se
faisaient remarquer par la vivacité d'une joie pure qui animait leurs
yeux et répandait l'incarnat sur leurs visages, comme si elles eussent
dépassé les bornes de la bienséance. Une des plus belles devint plus
tard un des ornemens de la cour, sous le titre de duchesse de Bassano.

Le premier consul sortit pour voir les troupes; mais il ne put arriver
sur le terrain qu'au milieu de ce cortége de jeunes femmes chargées de
fleurs, de branches de myrte et de laurier, qu'elles jetaient devant son
cheval. Elles ne redoutaient, ne craignaient rien; elles étaient si
remplies du héros qu'elles avaient au milieu d'elles, que peu leur
importait le danger, pourvu qu'elles lui témoignassent les sentimens
qu'elles lui portaient. Leur abandon fut tel, que le premier consul ne
voulut pas rentrer en ville dans la crainte que leur impatience n'amenât
quelque accident fâcheux. Les voitures qui le suivaient vinrent le
recevoir sur le terrain où étaient les troupes. Il fit un salut de
bienveillance à cet essaim de jeunes grâces, et partit: mais l'accueil
que lui avait fait Dijon resta dans sa mémoire. Dans la suite, il aimait
à parler de cette ville, et revenait fréquemment sur l'empressement
qu'elle lui avait montré au retour de Marengo.

Ses équipages se composaient de deux voitures. MM. Duroc et Bourrienne
étaient dans celle où il voyageait. Je suivais dans l'autre avec le
général Bessières. Nous arrivions à Sens le lendemain du jour où nous
avions quitté Dijon, lorsqu'en descendant la montagne qui précède la
ville, un des cols-de-cygne cassa. Cet accident nous fit perdre six
heures. Nous arrivâmes enfin. Nous aperçûmes les peintres, qui sans
doute ne nous attendaient pas si tôt, et traçaient sur le frontispice
d'un arc de triomphe les mots fameux _veni, vidi, vici_. Nous
descendîmes chez madame Bourrienne, et fîmes réparer la voiture pendant
le déjeûner.

Sens avait un dépôt de prisonniers de guerre russes, qui étaient dans
une situation pitoyable. Le premier consul leur fit distribuer de
l'argent, et leur annonça que leur sort changerait incessamment, ce qui
eut lieu en effet.

Nous partîmes de Sens à midi, et fûmes bientôt à Montereau. Tout dévoué
au premier consul, le maître de poste voulut mener lui-même sa voiture.
Malheureusement il avait moins d'habileté que de zèle; car, arrivé au
tournant qui est en avant du pont, il versa si rudement, que tout le
monde crut que la voiture allait couler jusqu'à la rivière. Cependant ni
le premier consul, ni aucun de ceux qui l'accompagnaient, ne fut blessé;
la voiture même ne fut pas endommagée. Le maître de poste, plus mort que
vif de sa mésaventure, n'osait reparaître. Ce fut le premier consul qui
le rassura et l'engagea à remonter à cheval. Ces divers accidens nous
firent arriver plus tard que nous n'espérions. Ce ne fut que le 6
juillet, à minuit, que le premier consul entra aux Tuileries, où on ne
l'attendait plus.

La population se porta, en effet, le lendemain de bonne heure, au
faubourg Saint-Antoine, ainsi qu'elle l'avait fait la veille; mais elle
apprit que le premier consul était arrivé pendant la nuit; elle accourut
aussitôt aux Tuileries, dont le jardin fut rempli pendant toute la
journée.

La France venait de sortir d'un état de contrainte et d'anxiété qui lui
faisait sentir doublement le prix d'une victoire qu'elle n'avait osé
espérer, et qui était d'autant plus belle, qu'elle réparait à elle seule
tous les désastres qui l'avaient précédée.

Le premier consul n'était qu'au huitième mois de son retour d'Égypte, et
déjà tout avait changé de face. Le gouvernement révolutionnaire était à
jamais dissous. Les plaies qu'il avait faites étaient cicatrisées; les
torches de la guerre civile étaient éteintes. La Belgique, où l'approche
d'une armée anglaise avait suscité des mouvemens, était pacifiée;
l'Italie, reconquise jusqu'au Mincio par une seule bataille. Il ne
restait que Mantoue à prendre et les bords de l'Adige à atteindre, pour
replacer la France dans l'état où elle était lorsque le général
Bonaparte était parti pour l'Égypte.

Tant de bienfaits furent vivement sentis. Les premiers jours qui
suivirent le retour de Marengo furent consacrés à des réjouissances qui
attestaient la reconnaissance de la nation. Ce n'étaient partout que
fêtes et plaisirs. Chaque corps, chaque individu était jaloux de
témoigner la part qu'il prenait à la joie publique. Le premier consul
s'abandonnait à ce concert de satisfaction, lorsqu'il apprit qu'un
courrier, parti d'Italie, était venu annoncer la perte de la bataille de
Marengo. Le courrier avait été expédié au moment où tout semblait
désespéré, en sorte que le bruit d'un revers était général à Paris avant
le retour du premier consul. Son arrivée dérangea beaucoup de projets. À
la simple annonce de sa défaite, les faiseurs s'étaient remis à l'œuvre,
et ne parlaient de rien moins que de renverser le gouvernement et de
venger l'attentat du 18 brumaire.

Quoique ministre de la guerre, Carnot s'était fait remarquer parmi les
plus empressés, et n'avait pas dédaigné d'accueillir, d'accréditer même
cette fâcheuse nouvelle. Le premier consul dissimula l'impression que
lui fit éprouver la connaissance de ces détails; mais il ne les oublia
pas. Il songea dès-lors à se séparer d'un homme qui s'associait à son
gouvernement, et ne le considérait cependant lui-même que comme un
ennemi public. Il destinait depuis long-temps ce portefeuille à
Berthier, mais Berthier lui était nécessaire à l'armée; il attendit
encore quelques mois avant de remplacer Carnot.

Le 14 juillet arriva, c'était l'anniversaire de la confédération de
1789. On le célébra au Champ-de-Mars, au milieu d'un concours
prodigieux. Les terrasses étaient couvertes; la foule s'étendait au
loin; tout respirait l'ivresse des premiers temps. Le premier consul se
rendit à cheval à cette brillante cérémonie; il s'y présenta au moment
où la garde à pied et à cheval arrivait avec les nombreux drapeaux pris
à Marengo. L'apparition de ces braves, la présence de ce chef illustre
qui les avait conduits excita les plus vives acclamations. Cette troupe
était partie du champ de bataille le 16 juin, lendemain de l'action, et
avait fait le voyage en vingt-neuf jours. Sa lassitude et le mauvais
état de son équipement ajoutaient l'intérêt à sa gloire. Elle reçut
partout des témoignages de l'estime générale qu'elle inspirait.

Au milieu de ces fêtes, le premier consul ne perdait pas de vue tout ce
qu'il avait à faire pour mettre l'armée en campagne et approvisionner
les places d'Italie. La trève expirait à la fin de juillet. Il prit ses
mesures pour le cas où la paix ne se conclurait pas. Indépendamment des
soins qu'il donna à l'armée et à ses accessoires, il se livra, pendant
tout le temps qu'il passa à Paris, à un travail prodigieux. Il faisait
tout à la fois réunir des matériaux qu'il soumettait au conseil d'État,
et s'occupait à substituer un système de finances à la marche
désastreuse qu'avait suivie le Directoire. En cela, il fut parfaitement
secondé par le ministre de ce département, M. Gaudin, depuis duc de
Gaëte, un des hommes les plus probes et les plus laborieux qu'ait
possédés l'administration d'aucune époque.

Le Directoire l'avait long-temps sollicité de se mettre à la tête des
finances sans pouvoir l'obtenir. Le premier consul fut plus heureux; M.
Gaudin accepta le portefeuille qu'il lui offrit, parce qu'il était sûr
d'être appuyé dans l'exécution de ce qui serait une fois décidé. Le
premier consul l'estimait particulièrement; il fut le seul ministre qui
ne fut pas déplacé depuis 1799 jusqu'en 1814.

Le premier consul créa la caisse d'amortissement, l'enregistrement et la
banque; il remit de l'ordre dans toutes les branches de
l'administration, et ramena la probité dans les transactions des
particuliers avec le gouvernement. Ce fut à cette occasion qu'il fit
examiner les comptes de tous ceux qui se présentaient comme créanciers
de l'État, et qu'il prit une connaissance détaillée de toutes les
friponneries, de toutes les dilapidations auxquelles la fortune publique
avait été en proie sous l'administration du Directoire. Il en avait
mauvaise opinion avant d'arriver au pouvoir; mais ce qu'il vit le
convainquit bientôt qu'il n'avait pas soupçonné la moitié du désordre.
Aussi, depuis cette époque, quelques hommes n'ont pu, malgré leurs
richesses, lui inspirer ni estime ni confiance. Il avait une antipathie
naturelle pour ceux qui courent à l'argent par des moyens honteux. Il
disait assez souvent qu'il faisait plus de cas d'un voleur de grand
chemin, qui risque au moins sa vie, que de ces sangsues qui soutirent
tout sans s'exposer au plus léger péril. Quelques uns de ces faiseurs
d'affaires ont cru qu'il était leur ennemi personnel, qu'il enviait leur
fortune. Il n'en était rien, il n'avait pas d'aversion pour leur
personne, il ne réprouvait que la manière dont ils s'étaient enrichis.

Il étudiait ses ressources avec cette aptitude qu'il mettait à tout ce
qui l'occupait, et montrait une facilité de calcul, une promptitude de
conception qui surprenait ceux qui travaillaient avec lui pour la
première fois. Ils ne s'attendaient pas néanmoins à toutes les
merveilles qu'il a exécutées depuis.

Il passa ainsi le reste de l'été de 1800, menant de front les affaires
du gouvernement intérieur et celles qui pouvaient faciliter la paix,
sans recourir à de nouveaux efforts. Il se flatta long-temps d'arriver à
ce résultat; mais les lenteurs de l'Autriche lui paraissaient cacher
quelques projets, il résolut de se mettre en mesure.



CHAPITRE XIX.

Mission pour l'Italie.--Passage du mont Cenis.--Les paysans
savoyards.--Brune succède à Masséna.--L'Autriche refuse des passe-ports
au général Duroc.--Cette puissance cède les trois places de Philisbourg,
Ingolstadt et Ulm.--Négociations.--Préliminaires de paix.


Le premier consul me chargea de me rendre secrètement en Italie, d'aller
prendre connaissance de l'état d'armement et d'approvisionnement des
places qui nous avaient été rendues, ainsi que de la situation des
parcs, des magasins et de la cavalerie.

Il me donna une lettre pour le ministre du trésor public, qui me remit
un million en or pour le trésorier de l'armée. Cette circonstance rendit
mon voyage pénible. J'emportais une somme considérable, et j'étais
obligé de traverser un pays où l'on m'eût arraché la vie pour quelques
pièces d'or[34]. Le passage du mont Cenis, où l'on démontait encore les
voitures, m'obligea de laisser voir mes dix petits barils bien cachetés,
et contenant chacun cent mille francs. Dès ce moment, je ne sentis plus
rien, tant j'étais persuadé que je n'arriverais pas à bon port. Je ne
sortais de ma voiture ni pour boire ni pour manger, et quand j'étais
forcé de mettre pied à terre, j'avais soin de ne le faire que de nuit.
Cependant je dois dire à l'honneur des paysans savoyards, qu'ils
chargèrent mes barils, dont ils connaissaient bien la valeur, sans même
éprouver la tentation de se les approprier. Ils eussent facilement
trouvé dans le trajet qu'ils parcouraient, en montant, en descendant la
montagne, mille prétextes de me voler; mais la pensée de cette action
coupable ne leur vint même pas. Bien plus, ils eurent le soin de passer
ma voiture la première, afin que je la trouvasse remontée de l'autre
côté, et que je n'eusse plus qu'à y replacer mes barils pour partir. Ces
honnêtes gens ne paraissaient m'avoir rendu qu'un service ordinaire.
Leurs mœurs candides eussent dû me rassurer: néanmoins j'avoue que je me
sentis soulagé d'un grand poids, quand j'eus déposé ce million dans la
caisse du payeur de Turin.

J'examinai en détail les places que le premier consul m'avait chargé de
visiter. Rien de ce qu'il avait ordonné n'était fait. Je ne revenais pas
de ma surprise en voyant que non seulement on ne les avait pas
approvisionnées, mais qu'on avait encore distrait une partie des
ressources qu'elles renfermaient lorsque les Autrichiens les avaient
quittées. La voix publique accusait même quelques chefs d'avoir vendu
les objets confiés à leur garde. Ces désordres avaient vivement
indisposé les troupes; elles conservaient encore l'âpreté de langage
dont elles avaient contracté l'habitude au temps de leurs revers, et
demandaient hautement à quoi leur avait servi de conquérir l'Italie, si
elles étaient aussi malheureuses qu'à l'époque où elles étaient
reléguées dans les rochers de Gênes, et si leurs victoires n'avaient
profité qu'à des voleurs.

On m'adressa, pendant mon séjour à Milan, plusieurs rapports sur des
déprédations considérables, commises par des employés de l'armée, avec
prière de les transmettre au premier consul. Plusieurs étaient relatifs
à des concussions exercées à Gênes depuis la réoccupation. Je compris
alors que le premier consul avait en Italie des sources d'informations
sur ce qu'il avait intérêt à connaître, et que, comme on le savait
inexorable en matière de dilapidation, chacun s'empressait de lui
signaler celle qui le froissait.

Je ne voulais pas communiquer ces rapports au général Masséna, quoique
je ne doutasse pas que le souvenir de ce qu'on avait souffert sous son
commandement ne les eût exagérés. D'un autre côté, je voulais avoir
quelques éclaircissemens que le premier consul ne manquerait pas de me
demander. Ne sachant comment m'y prendre dans un pays où je ne
connaissais personne, je me décidai à m'ouvrir à un homme qui avait
toute l'estime du chef de l'État, à M. Petiet, intendant de l'armée: il
se prêta à ce que je lui demandais, et fit contrôler lui-même ces
rapports, dont un grand nombre se trouvèrent malheureusement trop vrais.

Ma mission était achevée; je me disposais à partir pour Paris, lorsque
je reçus une lettre du premier consul, qui me mandait de prendre ma
route par Dijon, et de voir l'état des troupes qui s'y trouvaient sous
les ordres du général Brune.

Je quittai l'Italie, assez péniblement affecté de tout ce que j'avais
vu, et repassai les monts. Arrivé à Paris, je rendis au premier consul
les rapports qui m'avaient été confiés, avec l'opinion de M. Petiet à
l'appui. Il les lut, m'accabla de questions, et s'emporta vivement au
récit des désordres qui lui étaient signalés. Il rappela de l'armée une
foule d'individus: Masséna lui-même céda quelques mois après la place au
général Brune.

Les ennemis du défenseur de Gênes parurent un instant l'avoir emporté;
mais le premier consul avait alors tout le monde à ménager: il voulait
surtout s'attacher les Italiens, qu'il aimait naturellement, et dont
l'exaspération pouvait être fâcheuse, si la guerre venait de nouveau à
éclater. Il disait avec raison que c'était au général Masséna à prévoir
de telles conséquences et à réprimer les désordres qui les entraînaient.
Une chose surtout l'avait mécontenté au dernier point: on percevait un
droit illicite sur chaque sac de grains qui entrait dans Gênes. Imposer
les céréales après ce que cette malheureuse population avait souffert,
après la famine, les horreurs d'un long siége, c'était outrager
l'humanité et réduire tout un peuple au désespoir. À la vérité, cet
infâme trafic se faisait à l'insu du général en chef; mais les
conséquences politiques en étaient les mêmes. La place eût été réduite
aux horreurs du besoin, si les chances de la guerre eussent ramené les
Autrichiens sous ses murs.

La trève conclue avec l'Autriche durait encore. Cette puissance se
retranchait sur le traité qui la liait à l'Angleterre, et prétendait ne
pouvoir négocier sans elle. La perte de l'Italie lui tenait au cœur;
elle ne pouvait se décider à y souscrire. D'un autre côté, l'Angleterre,
à qui la guerre était moins onéreuse que profitable, ne se pressait pas
de la faire finir. Loin de là, elle ne négligeait rien pour soutenir la
constance des alliés, à l'aide desquels elle exerçait une si vaste
influence. La belle saison tirait à sa fin, et l'on n'était pas plus
avancé qu'au mois de juillet. Le premier consul, déçu dans ses
espérances, regrettait vivement d'avoir été trop généreux, et d'avoir
laissé se retirer derrière le Mincio l'armée de M. de Mélas, qu'il
pouvait faire prisonnière. Le mal était fait; il prit son parti, et ne
songea plus qu'à se remettre à la tête de l'armée.

Il fit partir pour l'Italie sa garde, ses chevaux et ceux de son
état-major. Il envoya en même temps au général Brune l'ordre d'annoncer
son arrivée, et de se préparer à passer le Mincio. En Allemagne, l'armée
du Rhin, qui, depuis Marengo, était aussi en état d'armistice, se
disposa également à reprendre le cours de ses opérations; mais le faible
parti que Moreau avait tiré de ses troupes avait bien affaibli l'opinion
qu'on avait donnée de son talent au premier consul. Il nous répéta même
plusieurs fois que, si ce général avait compris le plan d'opérations
qu'il lui avait tracé, et qu'au lieu de se complaire dans sa vieille
méthode, il eût passé le Rhin avec toutes ses forces sur l'extrémité de
l'aile gauche des ennemis, il se serait trouvé, dès son passage,
beaucoup plus rapproché des États héréditaires que ne l'était l'armée
autrichienne; que l'empereur, battu à Marengo, eût appris à la fois la
perte de l'Italie et la présence des Français sur l'Inn. Dans cette
position, ajoutait-il, François eût infailliblement fait la paix, tandis
qu'il fallait aujourd'hui courir de nouvelles chances pour l'obtenir.

Des préliminaires de paix avaient été signés à Paris entre le général
autrichien Saint-Julien et le gouvernement français. Duroc fut chargé de
les porter à la ratification de l'empereur. Il se rendit au
quartier-général de l'armée du Rhin, d'où il demanda un sauf-conduit
pour continuer sa route. Il fut refusé, en rendit compte au premier
consul, et reçut, courrier sur courrier, l'ordre de revenir à Paris. Le
général Moreau reçut en même temps celui de rompre la trève et de
recommencer les hostilités, si on ne lui livrait pas Philisbourg, que
les Autrichiens occupaient sur le Rhin, et les deux places d'Ingolstadt
et d'Ulm, qui avaient des ponts sur le Danube, et pouvaient mettre
l'armée en péril, si elle se portait en avant; et que, dans ce cas, le
général Moreau était autorisé à conclure un nouvel armistice qui serait
commun à l'armée d'Italie. Tout en cédant ces trois places, les
Autrichiens offrirent de traiter sur de nouvelles bases.

Le premier consul accueillit cette proposition. M. de Cobentzel se
rendit à Lunéville, où les conférences ne tardèrent pas à s'ouvrir.
Joseph Bonaparte était chargé des intérêts de la France. La négociation
marchait, mais l'Angleterre avait réussi à faire désavouer M. de
Saint-Julien; elle se flatta d'ajourner encore l'œuvre de la
pacification. Lord Minto, qui la représentait à Vienne, demanda à
intervenir dans les discussions des intérêts qui se débattaient à
Lunéville. Le premier consul ne pouvait se méprendre sur l'intention qui
dictait cette tardive démarche; il l'accueillit néanmoins, mais afin de
déjouer l'Angleterre, qui ne cherchait qu'à lui faire perdre du temps,
il exigea qu'elle se mît au préalable en état de cessation d'hostilités
avec la France, comme celle-ci l'était avec l'Autriche: c'était
assurément faire preuve d'un véritable désir d'arriver à une prompte
pacification. Le ministère britannique, qui avait d'autres vues, refusa
l'armistice, tout en persistant dans la demande qu'il avait faite
d'envoyer un plénipotentiaire: cet arrangement n'était pas admissible.
M. Otto, qui résidait en Angleterre en qualité de commissaire pour
l'échange, et qui avait été muni des pouvoirs nécessaires pour négocier
la suspension d'armes, en exposa les raisons dans la note qui suit:

«Le soussigné ayant communiqué à son gouvernement la note, en date du 29
août, que S. E. lord Grenville lui a fait remettre, est chargé de lui
présenter les observations suivantes:

«Des préliminaires de paix avaient été conclus et signés entre S. M. I.
et la république française. L'intervention de lord Minto, qui a demandé
que sa cour fût admise dans les négociations, a empêché la ratification
de S. M. I.

«La suspension d'armes, qui n'avait eu lieu sur le continent que dans
l'espoir d'une prompte paix entre l'empereur et la république, devra
donc cesser, et cessera, en effet, le 24 fructidor, puisque la
république n'avait sacrifié qu'à cette espérance de paix immédiate, les
immenses avantages que lui a donnés la victoire.

«L'intervention de l'Angleterre complique tellement la question de la
paix avec l'Autriche, qu'il est impossible au gouvernement français de
prolonger plus long-temps l'armistice sur le continent, à moins que S.
M. B. ne le rende commun entre les trois puissances.

«Si donc le cabinet de Saint-James veut continuer de faire cause commune
avec l'Autriche, et si son désir d'intervenir dans la négociation est
sincère, S. M. B. n'hésitera point à adopter l'armistice proposé.

«Mais si cet armistice n'est point conclu avant le 24 fructidor, les
hostilités auront été reprises avec l'Autriche, et le premier consul ne
pourra plus consentir, à l'égard de cette puissance, qu'à une paix
séparée et complète.

«Pour satisfaire aux explications demandées relativement à l'armistice,
le soussigné est chargé à faire connaître à Son Excellence que les
places qu'on voudrait assimiler à celles d'Allemagne sont Malte et les
villes maritimes d'Égypte.

«S'il est vrai qu'une longue suspension d'armes entre la France et
l'Angleterre pourrait paraître défavorable à S. M. B., il ne l'est pas
moins qu'un armistice prolongé sur le continent est essentiellement
désavantageux à la république française; de sorte qu'en même temps que
l'armistice maritime serait, pour le gouvernement français, une garantie
du zèle que mettrait l'Angleterre à concourir au rétablissement de la
paix, l'armistice continental en serait une, pour le gouvernement
britannique, de la sincérité des efforts de la France; et comme la
position de l'Autriche ne lui permettrait plus alors de ne pas
rechercher une prompte conclusion, les trois puissances auraient, dans
leurs intérêts propres, des raisons déterminantes pour consentir, sans
délai, aux sacrifices qui peuvent être réciproquement nécessaires pour
opérer la prochaine conclusion d'une paix générale et solide, telle
qu'elle est le vœu et l'espoir du monde entier.

«Londres, 17 fructidor an VIII.»

Ces raisonnemens étaient péremptoires, et le parti à prendre méritait
réflexion. Si l'Angleterre ne consentait pas à un armistice spécial avec
la France, celui que cette puissance avait conclu avec l'Autriche ne
serait pas renouvelé. Le conseil aulique, n'ayant aucun moyen de
soutenir la guerre, serait obligé de céder, et la paix se trouverait
faite sans l'intervention de l'Angleterre.

Le gouvernement britannique aperçut le danger; mais, soit qu'il ne le
sentît pas assez fortement, soit qu'il jugeât suffisant d'avoir sauvé
les apparences vis-à-vis la cour de Vienne, il se borna à présenter à la
suite d'une note extrêmement diffuse et contournée, un contre-projet
d'armistice qui ne laissait à la France aucun des avantages qu'elle
devait attendre comme compensation de ceux que retirait l'Autriche de la
suspension d'armes qu'elle lui avait accordée. C'était assez faire
connaître le véritable esprit dont il était animé. Néanmoins le premier
consul voulut épuiser tous les moyens de conciliation. Il présenta deux
modes de traiter à l'Angleterre. Si elle voulait entrer en négociation
commune avec l'Autriche, il demanda qu'elle accédât à l'armistice,
attendu qu'il n'y avait que cette voie pour établir quelque similitude
dans les rapports respectifs des puissances contractantes, et pour
donner à chacun le désir et le besoin de finir.

Si, au contraire, l'Angleterre voulait entrer en négociation séparée
avec la France, le premier consul acceptait le projet d'armistice que
présentait le ministère britannique.

Il fit plus: pour donner une nouvelle preuve de ses dispositions
pacifiques, il prorogea de huit jours la reprise des hostilités; mais
cette modération, ces ménagemens ne servirent qu'à faire naître des
doutes, des allégations inconvenantes. Il les repoussa par l'organe de
son plénipotentiaire, et s'en remit à la voie des armes pour résoudre
une question que la diplomatie cherchait à éluder. L'office était ainsi
conçu:

«Dans tout le cours de la négociation dont le soussigné a été chargé, il
a eu lieu de regretter que le défaut de communications plus directes
avec le ministère de Sa Majesté l'ait mis dans l'impossibilité de donner
à ses ouvertures officielles les développemens nécessaires. Le résultat
de ses dernières communications, auxquelles répond la note qu'il a eu
l'honneur de recevoir le 20 de ce mois, rend cet inconvénient bien plus
sensible encore.

«La première partie de cette note paraissant mettre en doute la
sincérité des dispositions du gouvernement français d'entamer des
négociations pour une paix générale, le soussigné doit entrer à ce sujet
dans quelques détails qui justifient pleinement la conduite du premier
consul.

«L'alternative proposée d'une paix _séparée_, dans le cas où Sa Majesté
n'agréerait pas les conditions d'un armistice général, loin de dévoiler
un défaut de sincérité, fournit, au contraire, la preuve la plus forte
des dispositions conciliantes du premier consul: elle est une
conséquence nécessaire de la déclaration faite par le soussigné le 4 de
ce mois. En effet, il a eu l'honneur de prévenir le ministère
britannique que, si cet armistice n'est pas conclu avant le 11
septembre, les hostilités auront été recommencées avec l'Autriche, et
que, dans ce cas, le premier consul ne pourra plus consentir, à l'égard
de cette puissance, qu'à une paix séparée et complète. Cet armistice n'a
pas été conclu à l'époque indiquée: il était donc naturel de s'attendre
éventuellement à _une paix séparée avec l'Autriche_, et, dans la même
hypothèse, à une paix également _séparée avec la Grande-Bretagne_, à
moins qu'on ne pense que ces calamités, qui accablent depuis huit années
une grande partie de l'Europe, doivent se perpétuer, et n'avoir d'autre
terme que la destruction morale de l'une des puissances belligérantes.

«Ce n'est donc pas le gouvernement français qui propose à Sa Majesté de
séparer ses intérêts de ceux de ses alliés; mais ayant vainement tenté
de les réunir dans un centre commun, et les trouvant séparés _de fait_
par le refus de l'Angleterre de déposer, sur l'autel de la paix,
quelques avantages particuliers dont la France avait déjà fait le
sacrifice, le premier consul a donné une nouvelle preuve de ses
dispositions en indiquant un autre moyen de conciliation, que le cours
des événemens amenera tôt ou tard.

«Conformément à l'avis que le soussigné a donné le 4 de ce mois, on a
notifié, en effet, la cessation de l'armistice continental à l'époque
qui avait été fixée; mais le contre-projet du ministère britannique,
expédié par le soussigné le 8 de ce mois, étant arrivé à Paris le 10, et
Sa Majesté ayant paru convaincue que son allié ne se refuserait point à
un armistice admissible, le premier consul s'est décidé de nouveau à
faire retarder de huit jours la reprise des hostilités. Les ordres ont
été expédiés sur-le-champ aux armées d'Allemagne et d'Italie; et dans le
cas où ces ordres fussent arrivés trop tard dans cette dernière contrée,
et qu'à la suite de quelques opérations militaires, les généraux
français eussent eu quelques succès, il leur était ordonné de reprendre
la position qu'ils occupaient le jour même du renouvellement des
hostilités.

«Le simple exposé de ces faits suffira sans doute pour démontrer que le
gouvernement français n'a jamais pu avoir l'intention de masquer, par
des négociations simulées, une nouvelle attaque contre l'Autriche, et
qu'au contraire il a apporté dans toute cette négociation la franchise,
la loyauté, qui seules peuvent assurer le rétablissement de la
tranquillité générale, que Sa Majesté et son ministère ont tant à cœur.

«En vain chercherait-on les preuves d'une intention contraire dans
quelques expressions renfermées dans les communications officielles du
gouvernement français avec les alliés de Sa Majesté, s'il s'agissait
surtout d'une des dernières lettres écrites à M. le baron de Thugut, que
le soussigné aurait pu communiquer lui-même, s'il en eût trouvé
l'occasion: cette lettre prouverait que le gouvernement français,
toujours ami de la paix, n'a paru se plaindre des intentions de la
Grande-Bretagne que parce qu'il avait tout lieu de les croire contraires
à un système solide de pacification.

«Le soussigné n'est entré dans ces détails que parce qu'à la veille des
négociations qui pourraient être entamées, il importe aux conseils des
deux puissances d'être réciproquement convaincus de la sincérité de
leurs intentions, et que l'opinion qu'ils peuvent avoir de cette
sincérité est le plus sûr garant du succès des négociations.

«Quant au second point de la note que le soussigné a eu l'honneur de
recevoir, il doit se référer à sa lettre du 16, par laquelle il a
prévenu S. E. lord Grenville qu'il était chargé de donner des
_explications satisfaisantes_ touchant les principales objections du
gouvernement britannique à l'armistice proposé, en le priant instamment
de faciliter des communications verbales avec le ministère. Il était
donc difficile de croire que le gouvernement français s'en tiendrait,
sans _aucune modification_, à ses premières ouvertures; car, dans ce
cas, il eût été très inutile de solliciter une entrevue pour donner _des
explications satisfaisantes_.

«En parlant des compensations requises pour faire cadrer l'armistice
naval avec la trève continentale, le ministère de Sa Majesté trouve
qu'il y a de l'exagération dans la balance établie par le gouvernement
français. Une discussion formelle sur cet objet serait sans doute
déplacée après les succès variés d'une guerre qui a produit tant
d'événemens extraordinaires. Il est difficile de douter de l'influence
morale de ces événemens sur les armées, sur les peuples, sur les
gouvernemens eux-mêmes, et les inductions qu'on peut en tirer dans le
moment actuel paraissent justifier l'opinion que le soussigné a cru
devoir manifester. S'il y a de l'exagération dans cette opinion, elle
est partagée par les ennemis de la république eux-mêmes, qui ont tout
employé pour prolonger la trève, et qui ne se sont fait aucun scrupule
de se servir même de la voie des négociations simulées pour gagner du
temps.

«Les préliminaires signés par M. le comte de Saint-Julien et désavoués
par sa cour en sont un exemple mémorable, et il faut bien que la
continuation de l'armistice continental soit un _sacrifice_ pour la
république, puisqu'on a tant fait pour la lui arracher.

«Mais en admettant même l'existence de ce sacrifice, le ministère de Sa
Majesté déclare formellement qu'on ne saurait exiger de lui un sacrifice
analogue. Il n'appartient certainement pas à la France de juger jusqu'à
quel point les engagemens pris par Sa Majesté envers ses alliés peuvent
gêner ses dispositions à cet égard; mais le droit de la France de
demander le prix du sacrifice qu'elle a fait, et qu'elle est encore
prête à faire, est incontestable.

«Le premier consul a donné à l'Europe des gages réitérés de ses
dispositions pacifiques; il n'a cessé de les manifester envers les
cabinets intéressés dans cette lutte; et quand même sa modération
relèverait les espérances des ennemis du gouvernement français, elle
sera néanmoins toujours l'unique guide de ses actions.

«Malgré cette différence dans la manière de considérer plusieurs
questions accessoires et préliminaires de la pacification projetée, le
soussigné doit se féliciter de trouver, dans toutes les communications
qu'il a eu l'honneur de recevoir jusqu'ici, les mêmes assurances des
dispositions de Sa Majesté de travailler au rétablissement de la
tranquillité de l'Europe; et il ne négligera aucune occasion de faire
valoir ces dispositions près de son gouvernement.

«Hereford-Street, 23 septembre 1800 (1er vendémiaire an IX).»



CHAPITRE XX.

Translation des restes de Turenne.--Cérémonie aux
Invalides.--L'armistice est dénoncé.--Bataille de Hohenlinden.--Joseph
Bonaparte envoyé à Lunéville.--Le général Clarke.--Canal de
Saint-Quentin.--La paix est conclue.--Renvoi des prisonniers russes.


La nouvelle de l'occupation des trois places était arrivée à Paris le
1er vendémiaire. Les députés des départemens y étaient réunis, pour la
première, fois, en corps politique. depuis le 18 brumaire: on s'était,
sans doute, flatté de pouvoir leur apprendre que la paix était faite.
Quoi qu'il en soit, il y avait, ce jour-là, cérémonie publique, tant à
cause de l'inauguration du siècle qui commençait qu'à raison de la
translation des restes du maréchal de Turenne, que le premier consul
faisait placer aux Invalides à côté de ceux de Vauban.

Après la violation des sépultures de Saint-Denis, où le maréchal
reposait au milieu des rois, son cercueil avait été enlevé et déposé
dans le grenier de l'amphithéâtre de chirurgie, au Jardin des Plantes,
où il était encore au départ du général Bonaparte pour l'Égypte. Je me
rappelle l'y avoir vu à cette époque, lorsque le général Desaix visita
cet établissement; on le montrait avec vénération, quoiqu'il fût
confondu avec les autres squelettes qui gisaient dans le grenier. Plus
tard, un citoyen respectable ayant obtenu l'autorisation de réunir dans
le couvent des Grands-Augustins, qu'il avait transformé en muséum des
monumens français, les mausolées échappés aux outrages de Saint-Denis,
avait fait transporter dans ce lieu le corps du maréchal de Turenne.
C'est là que le gouvernement le fit prendre pour le transférer aux
Invalides. L'église avait été disposée pour la cérémonie. Les députés
des départemens, qui avaient été invités, étaient placés quand le corps
du maréchal entra. Les prêtres n'avaient pas encore reparu: il n'y eut
ni célébration d'office divin ni pratique religieuse; la cérémonie fut
tout en pompe et en discours.

Lucien Bonaparte, qui était ministre de l'intérieur, monta dans la
chaire de l'église: il esquissa à grands traits les malheurs dont la
république avait été accablée pendant la tourmente révolutionnaire; il
fit une allusion touchante aux scènes de deuil dont les derniers jours
du siècle qui venait de finir avaient été témoins, et mit en parallèle
l'exposé succinct des améliorations qui avaient été opérées dans les
premiers jours du siècle qui commençait. Il passa ensuite aux espérances
que l'on devait concevoir; mais comme il ne prononçait pas le mot de
paix, l'inquiétude ne se dissipait pas. Il en vint enfin à la situation
extérieure de la république: un silence profond régnait. L'anecdote du
voyage de Duroc, le refus de passe-ports pour se rendre à Vienne,
l'ordre donné, en conséquence, au général Moreau, de dénoncer
l'armistice et de reprendre de suite les hostilités, à moins qu'on ne
lui remît Ulm, Ingolstadt et Philisbourg, furent écoutés avec une
attention inquiète.

       *       *       *       *       *

Le ministre termina en annonçant à l'assemblée qu'au moment où il
quittait le château pour se rendre à la cérémonie qui les réunissait, le
gouvernement avait reçu la nouvelle que les trois places exigées étaient
occupées par nos troupes, et l'armistice prolongé. Un mouvement de
satisfaction se manifesta aussitôt dans tout l'auditoire; on désirait la
paix, on voyait que le premier consul la désirait aussi, on se flattait
qu'elle finirait par se conclure. Chacun sortit satisfait.

Le refus qu'avait fait l'Autriche d'accorder des passe-ports au général
Duroc, en même temps qu'elle achetait la prolongation de l'armistice à
si haut prix, dénotait une irrésolution à laquelle on ne pouvait se
méprendre. Il était clair que cette puissance était sous l'influence de
l'Angleterre, que celle-ci dominait ses décisions; mais comme il n'était
pas vraisemblable que l'Allemagne s'immolât au bon plaisir de son
alliée, il fallait qu'elle s'attendît à être soutenue, ou qu'elle eût un
_ultimatum_ convenu, passé lequel elle pourrait traiter séparément. Quel
que fût cet _ultimatum_, le premier consul, qui était prêt, ne pouvait
que perdre à prolonger l'armistice. Il se décida à le rompre, comme je
l'ai dit, et ordonna aux armées du Rhin et d'Italie de dénoncer la
reprise des hostilités. Brune passa le Mincio, et Moreau l'Iser. La
bataille de Hohenlinden eut lieu; Moreau occupa Lintz et poussa des
postes jusqu'à Saint-Polten, à huit ou dix lieues de Vienne.

Le premier consul, en apprenant cette victoire, ne douta pas qu'elle ne
décidât les Autrichiens à s'expliquer; et, pour ne pas perdre de temps,
dès qu'il eut appris par une dépêche télégraphique que le comte de
Cobentzel, qui venait en toute hâte pour reprendre les négociations,
venait d'arriver à Strasbourg, il fit partir son frère Joseph pour aller
discuter les intérêts de la France à Lunéville.

Joseph n'avait pas dépassé Ligny, qu'il rencontra le comte Louis de
Cobentzel qui arrivait en toute hâte à Paris avec les pouvoirs
nécessaires pour conclure cette paix tant désirée.

Joseph revint sur ses pas, ramenant avec lui M. de Cobentzel. Ils
descendirent aux Tuileries, où le premier consul les reçut l'un et
l'autre dans leur toilette de voyage. Il entretint le plénipotentiaire
autrichien une partie de la nuit, et le fit repartir le lendemain avec
Joseph pour Lunéville, où les conférences avaient été indiquées.

Le général Clarke[35], qui faisait déjà tout ce qu'il pouvait pour
acquérir de l'importance, fut envoyé, comme gouverneur, à Lunéville. Sa
mission était de donner des dîners et d'écouter. En même temps que le
premier consul ouvrait des conférences, il donnait une nouvelle vie à
tous les genres de travaux publics et particuliers. La confiance
renaissait; on ne voyait partout qu'ateliers, que nouvelles entreprises.

L'hiver venait de commencer. Le premier consul se rendit à Saint-Quentin
pour visiter les travaux du canal souterrain qui devait joindre l'Oise
et l'Escaut; il avait le projet de l'achever. Il se fit suivre du
directeur-général des ponts et chaussées, ainsi que de MM. Monge,
Berthollet et Chaptal.

L'abandon des travaux avait entraîné des dégradations énormes: il
fallait faire de nouvelles dépenses qui s'élevaient à des sommes
prodigieuses, et les mémoires des gens de l'art faisaient hésiter sur le
parti qu'il y avait à prendre; on ne savait s'il convenait de poursuivre
les excavations déjà faites, ou si l'on devait reprendre en sous-œuvre
une galerie ouverte dans une fausse direction.

Le premier consul voulut voir les choses par lui-même, et reconnut, en
effet, qu'on ne pouvait mener à bien une entreprise conçue sur un aussi
mauvais plan. Il abandonna des excavations défectueuses, et fit prendre
au canal la direction qu'il a aujourd'hui. La voûte sous laquelle il
court est beaucoup moins longue que celle qui devait d'abord le
couronner. C'est donc au premier consul que la France est redevable de
ce canal, dont les départemens du nord tirent déjà un si grand profit.

À son retour de Saint-Quentin, il trouva aux Tuileries le général
Bellavene, qui lui apportait le traité de paix que Joseph venait de
signer avec M. de Cobentzel. Les stipulations étaient les mêmes qu'à
Campo-Formio, et certainement pour les renouveler il ne fallait pas
avoir gardé rancune. Les battus paient ordinairement l'amende. Il n'en
fut rien dans ce cas-ci: les Autrichiens reprirent leurs limites de
Campo-Formio.

Le premier consul se hâta de ratifier l'ouvrage de son frère, et la
nouvelle que la paix était conclue fut transmise partout avec une grande
célérité.

Quelques mois après, l'Autriche accrédita, comme son ambassadeur à
Paris, le comte Philippe de Cobentzel, frère du plénipotentiaire, et la
France envoya sous le même titre, à Vienne, M. de Champagny, devenu plus
tard duc de Cadore, mais qui était alors conseiller d'État.

La paix fut accueillie avec des transports de joie d'un bout de la
France à l'autre. Elle rassura les esprits, ramena l'espérance,
consolida la tranquillité rétablie dans l'Ouest. Personne ne soupçonnait
alors que les cours étrangères seraient bientôt après assez mal
conseillées pour se croire plus menacées par la puissance du levier
moral dont s'était emparé le premier consul, qu'elles ne l'avaient été
lorsque l'unique pensée du pouvoir était d'abattre, de renverser les
trônes, et que le Directoire, dans la vague inquiétude qui l'agitait,
n'entrevoyait de salut que dans la ruine des vieux gouvernemens.

L'opinion généralement répandue en France était que la guerre dont on
venait de sortir n'avait été entreprise par les étrangers que pour
prévenir la propagation des principes républicains, que le Directoire
n'avait cessé de chercher à étendre depuis la paix de Campo-Formio.

La conduite plus sage qu'avait adoptée le premier consul, la modération
qu'il venait de montrer dans la victoire, devaient rassurer les alliés.
Tranquilles sur les agitations qu'ils redoutaient pour leurs peuples,
ils devaient respecter chez les autres ce qu'on ne touchait pas chez
eux.

Le premier consul partageait lui-même cette illusion. Il y croyait
d'autant plus, que, sachant tout le mal qu'il aurait pu faire à
l'Autriche après la bataille de Marengo, il pensait que, si on ne lui
tenait pas compte de sa modération, on ne s'exposerait pas du moins à se
trouver de nouveau à sa merci.

Jaloux de réconcilier la république avec ses ennemis, le premier consul
cherchait à renouer des négociations partout où il ne lui paraissait pas
impossible d'en ouvrir. Depuis la bataille de Zurich, la Russie n'avait
plus d'armée en campagne contre nous, et cependant elle était encore en
état de guerre avec la France. L'empereur Paul régnait. Le premier
consul imagina de réunir tous ceux de ses soldats que le sort des armes
nous avait livrés; il leur fit rendre leur uniforme national, les arma,
les équipa à neuf, et les renvoya. Il remit au général russe chargé de
les reconduire dans leur pays, une simple lettre, dans laquelle il
disait à l'autocrate que, ne voulant pas faire la guerre à sa nation,
les braves gens que la fortune avait mis dans ses mains n'avaient plus
la chance d'être échangés; que, dans cet état de choses, il avait résolu
de mettre un terme à leur captivité; que, plein de confiance dans le
gouvernement russe, il leur avait rendu les armes qu'ils étaient dignes
de porter, et leur laissait la liberté d'en faire l'usage que leur
prescrirait leur souverain. Ce procédé, jusqu'alors sans exemple,
produisit son effet. L'empereur Paul, qui avait déclaré la guerre à un
pouvoir anarchique, n'avait plus de motifs pour la faire à un
gouvernement qui proclamait le respect de l'ordre, et ne profitait de
ses succès que pour assurer la paix; aussi envoya-t-il, sans perdre
temps, M. de Sprengporten à Paris, pour remercier le premier consul d'un
procédé si généreux, et traiter de la paix, qui fut presque aussitôt
conclue. Ce fut la première de nos relations avec les étrangers qui eut
un plein succès. Les deux pays s'étaient fait la guerre; mais il
n'existait point entre eux de ressentiment national qui s'opposât à un
entier rapprochement.

Le premier consul désarma complétement, et fit rentrer les troupes dans
les garnisons, qu'elles n'avaient pas revues depuis 1792. On licencia,
on renvoya chez eux tous ceux de ces braves volontaires que le danger de
la patrie avait fait courir aux armes. Enfin le nombre des congés fut
tel, que beaucoup de corps se trouvèrent réduits à leurs cadres; encore
ceux-ci n'étaient-ils pas complets. L'armée remise sur le pied de paix,
le premier consul retira à M. Carnot le portefeuille de la guerre, qu'il
confia au général Berthier.



CHAPITRE XXI.

Paix de Lunéville.--État de l'Europe.--Négociations avec l'Angleterre.


La paix de Lunéville avait contrarié au dernier point les projets de M.
Pitt, qui était alors premier ministre d'Angleterre. Il avait déclaré
hautement qu'il fallait faire la guerre à la France jusqu'à extinction,
et il venait de voir échapper le seul allié qui lui restât. Il entrevit
donc qu'à moins de renouer une coalition générale, il fallait se
résoudre à voir aussi l'Angleterre conclure sa paix avec la république
française.

L'empereur Paul régnait en Russie; il avait manifesté l'intention de se
rapprocher de la France, et le premier consul avait été au-devant de ces
heureuses dispositions qui furent bientôt suivies d'un traité de paix.

La Prusse était inébranlable dans le système de neutralité qu'elle
observait depuis la paix de Bâle.

L'Autriche venait, à la suite d'une lutte malheureuse, de déposer les
armes.

L'Espagne était encore engourdie dans ses vieilles habitudes, et tout à
la dévotion de la France.

L'Italie entière était au premier consul.

La Hollande était liée à la France par sa politique et sa révolution.

Les autres petites puissances d'Allemagne n'avaient pas encore
l'importance militaire qu'elles ont acquise dans la suite.

Dans cet état de choses, M. Pitt se trouvait seul pour soutenir la
guerre; aussi quitta-t-il le ministère, lorsqu'il eut reconnu, pour
l'Angleterre, la nécessité de faire la paix.

Mais en s'éloignant des affaires, il se fit donner pour successeur M.
Addington, dont tous les sentimens lui appartenaient. Les noms étaient
changés; mais les vues, les maximes restaient les mêmes. On cédait à la
nécessité; on souscrivait une trève avec la résolution bien réfléchie de
ne la laisser durer que le temps nécessaire pour renouer une coalition
générale contre la France que l'on redoutait, que l'on peignait comme
d'autant plus dangereuse pour la sécurité commune, qu'elle avait remis
le soin de défendre les intérêts que la révolution avait créés aux mains
du premier consul. Le ministère des affaires étrangères de France était,
à cette époque, rempli par M. de Talleyrand, homme de beaucoup d'esprit
sans nul doute, mais qui, dans cette circonstance, fut tout-à-fait dupe
de ses antagonistes, et resta au-dessous de sa réputation d'habileté.
J'ai souvent entendu le premier consul témoigner son étonnement de
n'avoir rien appris par son ministre lors de la rupture du traité
d'Amiens, et de la coalition qui ne tarda pas à en être la suite,
surtout lorsqu'il eut reconnu que cette coalition ne s'était point
formée sans une multitude de démarches particulières dont son ministère
aurait dû être informé.

Je reviens aux ouvertures du nouveau ministère anglais. Celui auquel il
succédait avait donné ordre de poursuivre et de capturer les bateaux
pêcheurs. Cette mesure, qui n'avait d'autre but que d'accroître
gratuitement les maux de la guerre, était contraire à tous les usages.

M. Otto prévint le cabinet anglais que sa présence était désormais
inutile, qu'il ne lui restait qu'à quitter un pays où l'on abjurait
toutes les dispositions à la paix, où les lois, les usages de la guerre
étaient violés et méconnus. La mesure dont il se plaignait fut aussitôt
révoquée. Lord Hawkesbury le prévint en même temps que le roi était prêt
à renouer les négociations qui avaient été rompues, que son souverain
était disposé à envoyer un ministre plénipotentiaire à Paris.

Le premier consul, dont les dispositions étaient toujours les mêmes,
accueillit vivement l'ouverture; mais, convaincu qu'une négociation
d'apparat n'était pas la voie la plus expéditive pour résoudre une
question difficile qu'avaient encore compliquée huit années de guerre,
il proposa ou de suspendre de suite les hostilités, ou même d'arrêter
sur-le-champ les articles préliminaires de la pacification. Le ministère
anglais accepta le dernier de ces deux moyens, mais il essaya de mettre
en avant toutes les prétentions qu'il avait affichées. Les événemens qui
venaient d'avoir lieu dans le nord de l'Europe, le passage de la flotte
anglaise au Sund, la mort inattendue de Paul Ier, lui donnaient de la
confiance; il proposa des conditions inadmissibles. Le premier consul
les repoussa en prévenant le cabinet britannique, qu'il désirait la
paix, mais qu'il ne la signerait néanmoins qu'autant qu'elle serait
honorable, et basée sur un juste équilibre dans les différentes parties
du monde; qu'il ne pouvait laisser aux mains de l'Angleterre, des pays
et des établissemens d'un poids aussi considérable dans la balance de
l'Europe que ceux qu'elle voulait retenir. Il reconnaissait toutefois
que les grands événemens survenus en Europe et les changemens arrivés
dans les limites des grands États du continent pouvaient autoriser une
partie des demandes du gouvernement britannique; mais comment ce
gouvernement pouvait-il demander pour _ultimatum_ de conserver Malte,
Ceylan, tous les États conquis sur Tipoo-Saëb, la Trinité, la
Martinique, etc., etc.?

Les armées française et espagnole avaient envahi le Portugal; réduite à
toute extrémité, la cour offrait de souscrire les conditions les plus
dures. Le premier consul, qui ne cherchait dans les avantages remportés
sur elle que des moyens de compensation capables de balancer les
restitutions que l'Angleterre ferait aux alliés de la France, proposa au
cabinet britannique, tout en acceptant ses arrangemens pour les grandes
Indes, le _status ante bellum_ pour le Portugal d'une part, et pour la
Méditerranée et l'Amérique de l'autre. Lord Hawkesbury s'y refusa; il
consentit à se dessaisir de la Trinité, mais il persistait à retenir
Malte, la Martinique, Ceylan, Tabago, Demerary, Berbice, Essequibo.

Ces prétentions s'accordaient peu avec les protestations pacifiques que
ne cessaient de faire les ministres anglais; on releva la contradiction.
Ils répondirent; l'aigreur s'en mêla, et il était à craindre que ces
récriminations ne fissent évanouir les espérances que l'on conservait
encore.

Le premier consul voulut prévenir ce fâcheux résultat; il résolut de
fixer de nouveau les termes de la question, et précisa les conditions
qu'il était prêt à signer: la note de M. Otto était ainsi conçue:

«Le soussigné a communiqué à son gouvernement la note de lord
Hawkesbury, en date du 20 juillet. Il est chargé de faire la réponse
suivante:

«Le gouvernement français ne veut rien oublier de ce qui peut mener à la
paix générale, parce qu'elle est à la fois dans l'intérêt de l'humanité
et dans celui des alliés.

«C'est au roi d'Angleterre à calculer si elle est également dans
l'intérêt de sa politique, de son commerce et de sa nation; et si cela
est, une île éloignée de plus ou de moins ne peut être une raison
suffisante pour prolonger les malheurs du monde.

«Le soussigné a fait connaître, par la dernière note, combien le premier
consul avait été affligé de la marche rétrograde qu'avait prise la
négociation; mais lord Hawkesbury contestant ce fait dans sa note du 20
juillet, le soussigné va récapituler l'état de la question avec la
franchise et la précision que méritent des affaires de cette importance.

«La question se divise en trois points:

«La Méditerranée,

«Les Indes,

«L'Amérique.

«L'Égypte sera restituée à la Porte; la république des Sept-Îles est
reconnue; tous les ports de l'Adriatique et de la Méditerranée qui
seraient occupés par les troupes françaises, seront restitués au roi de
Naples et au Pape.

«Mahon sera rendu à l'Espagne.

«Malte sera restitué à l'ordre; et si le roi d'Angleterre juge conforme
à ses intérêts, comme puissance prépondérante sur les mers, d'en raser
les fortifications, cette clause sera admise.

«Aux Indes, l'Angleterre gardera Ceylan, et par là deviendra maîtresse
inexpugnable de ces immenses et riches contrées.

«Les autres établissemens seront restitués aux alliés, y compris le cap
de Bonne-Espérance.

«En Amérique, tout sera restitué aux anciens possesseurs. Le roi
d'Angleterre est déjà si puissant dans cette partie du monde, que,
vouloir davantage, c'est, maître absolu de l'Inde, le vouloir être
encore de l'Amérique.

«Le Portugal sera conservé dans toute son intégrité.

«Voilà les conditions que le gouvernement français est prêt à signer.

«Les avantages que retire le gouvernement britannique sont immenses: en
prétendre de plus grands, ce n'est pas vouloir une paix juste et
réciproquement honorable.

«La Martinique n'ayant pas été conquise par les armes anglaises, mais
déposée par les habitans dans les mains des Anglais, jusqu'à ce que la
France eût un gouvernement, ne peut pas être censée possession anglaise:
jamais la France n'y renoncera.

«Il ne reste plus actuellement au cabinet britannique qu'à faire
connaître le parti qu'il veut prendre; et si ces conditions ne peuvent
le contenter, il sera du moins prouvé à la face du monde que le premier
consul n'a rien négligé, et s'est montré disposé à faire toute espèce de
sacrifices pour rétablir la paix, et épargner à l'humanité les larmes et
le sang, résultats inévitables d'une nouvelle campagne.

«4 thermidor an IX.»

La réponse de lord Hawkesbury ne fut pas aussi généreuse qu'elle aurait
dû l'être. Néanmoins ce ministre annonça que son souverain était décidé
à ne retenir de ses conquêtes que ce qui était indispensable pour
garantir ses anciennes possessions. Quant à Malte, le roi Georges était
prêt à entrer dans des explications ultérieures relativement à cette
île, et désirait sérieusement concerter les moyens de faire pour Malte
un arrangement qui la rendît indépendante de la Grande-Bretagne et de la
France.

La seule difficulté qui embarrassât la première partie de la négociation
était levée. On passa à la deuxième. On fit remarquer à lord Hawkesbury
que la sûreté des anciennes possessions anglaises en Amérique était loin
d'exiger l'extension dont il cherchait à les appuyer, qu'elles avaient
leur point central à la Jamaïque. Cette colonie étendue, opulente, forte
déjà par sa position, avait été rendue inexpugnable par les travaux dont
on l'avait couverte. Vouloir encore conserver les nouvelles acquisitions
que l'Angleterre avait faites en Amérique, c'était vouloir s'assurer
dans les Indes occidentales la domination absolue qu'elle exerçait déjà
dans les Indes orientales.

Lord Hawkesbury parut en convenir et offrit de restituer la Martinique,
mais avec l'alternative de conserver les Indes occidentales, les îles de
la Trinité et de Tabago, et, dans ce cas, déclarer Demerary, Essequibo,
Berbice, ports francs, ou de retenir Sainte-Lucie, Tabago, Demerary,
Essequibo, Berbice.

Cette alternative était embarrassante.

Si le premier consul abandonnait la Trinité, il causait à l'Espagne une
perte considérable; s'il cédait Berbice, Essequibo, Demerary, il faisait
tomber sur la Hollande tout le poids des sacrifices exigés pour la paix;
d'une autre part, il livrait à l'Angleterre tout le commerce du
continent américain, et portait à l'Espagne un coup plus sensible que
celui qui résulterait de l'abandon de la Trinité. Le premier consul eût
volontiers cédé Tabago pour épargner ses alliés, il offrit même d'y
joindre Curaçao. L'Angleterre persistait; il ne voulait pas, suivant son
expression, mettre la paix du monde en balance avec la possession d'une
île qui n'avait plus l'importance politique qu'elle avait eue, et
souscrivit au sacrifice.

Il ne restait plus qu'à s'entendre définitivement sur Malte; lord
Hawkesbury éludait, chicanait sur les termes; mais enfin il fut convenu
que l'île serait remise à l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem[36], et que
l'évacuation aurait lieu dans le délai fixé pour les mesures de ce genre
en Europe. Les préliminaires de paix furent ratifiés par les deux
gouvernemens.



CHAPITRE XXII.

Enlèvement de M. Clément de Ris.--Le premier consul m'envoie à Tours à
ce sujet.--Indices divers.--M. Clément de Ris est rendu à sa
famille.--Nouvelles d'Égypte.--Préparatifs pour une nouvelle
expédition.--Le premier consul m'envoie à Brest pour en presser le
départ.--Le général Sahuguet.--Machine infernale.


L'administration commençait à respirer. Il n'y avait plus de sacrifices
à imposer à la nation, plus de dépenses extraordinaires à demander aux
finances. On ne parlait que de réformes, d'économies: de toutes parts,
on entrevoyait un heureux avenir. Une aventure étrange vint tout à coup
rembrunir ce tableau. On était au mois de septembre: un membre du sénat,
M. Clément de Ris, fut enlevé dans une propriété qu'il habitait aux
environs de Tours. Une troupe d'hommes masqués s'étaient présentés chez
lui, l'avaient jeté sur un cheval et entraîné dans l'intérieur de la
forêt voisine.

Madame Clément de Ris était accourue, tout en pleurs, à Tours, demander
du secours au préfet: celui-ci avait rendu compte du fait, et comme
l'enlèvement menaçait la tranquillité du pays, et qu'il pouvait être le
prélude d'une insurrection, le premier consul me chargea de me rendre
sur les lieux.

J'arrivai rapidement à Tours: on était encore plongé dans la stupeur; on
n'avait fait aucune recherche au sujet de M. Clément de Ris. Au bout de
quelques jours, son épouse reçut un avis par lequel on la prévenait que,
si elle voulait déposer 50,000 francs dans une auberge de Blois ou
d'Amboise qu'on lui désignait, elle reverrait son mari. Cette
respectable dame n'hésita pas: elle s'adressa secrètement à ses amis,
fouilla dans toutes les bourses, et réunit enfin la somme qu'on
exigeait. Je lui avais fait donner l'avis de ne porter que de l'argent
blanc. Elle se mit en route avec ses sacs, et se rendit à l'auberge
désignée; mais à la vue de la masse de numéraire qu'elle sortait de sa
voiture, un homme s'approcha et lui dit vivement: «Il n'y a rien à faire
aujourd'hui, retournez; on vous écrira», et il disparut.

Elle revint à Tours, le désespoir dans le cœur: elle croyait son mari
assassiné. Je n'en jugeai pas ainsi; j'avais appris qu'un médecin de
campagne, en faisant la tournée de ses malades, avait rencontré le
groupe qui avait enlevé M. Clément de Ris. Saisi lui-même par les
ravisseurs, qui craignaient qu'il ne donnât l'éveil, il avait fait route
avec le prisonnier, avait été conduit à un gîte où il avait été détenu
jusqu'à la nuit, et renvoyé avec les précautions nécessaires pour qu'il
ne pût retrouver la trace.

Je l'envoyai chercher. Il me précisa le lieu où il avait rencontré M.
Clément de Ris; mais les ravisseurs lui ayant aussitôt bandé les yeux,
il ne put indiquer la direction qu'il avait suivie. Tout ce qu'il put
dire, c'est qu'il avait entendu sonner huit heures, à sa gauche, à
l'horloge du bourg de Montrésor. Ils étaient arrivés peu de temps après
à la station où ils avaient mis pied à terre. On l'avait conduit dans
une maison où l'on n'entrait qu'après avoir monté trois marches; on lui
avait débandé les yeux, et on l'avait conduit dans une chambre située à
main gauche en entrant, où on lui avait servi du pâté, du jambon et des
artichauts. Après le souper, une lettre lui avait été remise pour madame
Clément de Ris; on lui avait de nouveau bandé les yeux, on l'avait fait
remonter à cheval et mené, à travers mille détours, dans les environs de
Montrésor, où il avait été rendu à lui-même. La lettre dont parlait le
médecin était celle qui était parvenue à madame Clément de Ris.

Je n'avais pour guider mes recherches que les dépositions de cette dame,
dont la tête était troublée par la terreur du danger que courait son
mari, et les indications de mon docteur, qui me parut très adroit.

Sa déposition coïncidait avec un fait dont je n'ai pas parlé. On avait
trouvé un chapeau dans les environs de Montrésor, et ce chapeau avait
été reconnu pour être celui de M. Clément de Ris. J'interrogeai le
médecin à ce sujet: il répondit qu'en effet M. Clément avait perdu son
chapeau peu de temps avant d'arriver à la station. Le champ des
recherches se trouvait ainsi circonscrit: c'étaient les environs de
Montrésor qu'il fallait explorer, sans sortir du rayon dans lequel on
pouvait entendre l'horloge. J'avais réuni la brigade de gendarmerie de
Loches et de Chinon; je lui fis distribuer des copies de la déposition
du médecin, et la chargeai de fouiller toutes les maisons isolées dont
la campagne est couverte, sur une superficie de deux lieues à peu près.

Un maréchal-des-logis vint bientôt me rendre compte qu'il était sur la
voie. Il avait découvert une maison à laquelle s'adaptaient toutes les
circonstances de la déposition du docteur; il était entré en montant
trois marches, il avait pris à gauche, pénétré dans une chambre, et
remarqué, à côté des marches de l'escalier, de vieilles feuilles
d'artichauts qui paraissaient même y être depuis quelque temps, car
elles étaient fanées et à demi couvertes d'immondices; enfin, on lui
avait servi les débris d'un jambon, et il n'y avait que dix jours que M.
Clément de Ris avait disparu. Ce maréchal-des-logis était venu à toutes
jambes me rendre compte de ces faits.

Mais déjà il était arrivé au préfet des agens du ministre de la police,
M. Fouché. Ces hommes, anciens Vendéens, s'étaient mis tout d'abord en
communication avec les ravisseurs de M. Clément de Ris, et leur avaient
reproché d'avoir compromis ceux des leurs qui ne voulaient que vivre
tranquilles. Ils s'appuyèrent de la déposition que venait de faire le
maréchal-des-logis de gendarmerie, et leur firent voir que leur proie
allait leur échapper, que par conséquent ils étaient perdus.

L'effroi prit les ravisseurs; ils coururent à la maison où était déposé
M. Clément de Ris, le retirèrent de son souterrain, le conduisirent, les
yeux bandés, à quelque distance, dans une forêt; puis, simulant une
escarmouche avec leurs confrères qui arrivaient de Paris, ils tirèrent
quelques coups de pistolet aux oreilles de M. Clément de Ris, et se
perdirent dans le bois. Ceux qui se présentaient comme les vengeurs de
M. Clément coururent à lui et lui annoncèrent qu'il était libre: le
prisonnier, ivre de joie, arrache son bandeau, les embrasse, et rentre à
Tours au moment où l'on désespérait de le voir.

Cet enlèvement compromettait la sûreté publique; le premier consul fut
inexorable pour ceux qui l'avaient commis: il voulut que justice fût
faite[37]. Les informations établirent que la maison signalée par le
maréchal-des-logis était bien celle où avait été déposé M. Clément. Je
l'envoyai reconnaître, d'après le rapport que le prisonnier en avait
fait. Le trou où il avait été détenu était caché sous un amas de fagots,
dans un hangar, près de la grange: s'il eût été plus grand, il eût
probablement aussi reçu le petit médecin.

M. Clément de Ris était resté dix jours enseveli dans ce trou, qu'il n'y
avait plus qu'à combler pour l'enterrer vivant; ce qui, peut-être, n'eût
pas manqué d'arriver, si madame Clément de Ris avait payé la somme qu'on
voulait avoir.

Le premier consul, tout en s'efforçant de ramener le règne des lois,
n'oubliait pas l'Égypte. Il avait renvoyé, dès le mois de septembre,
l'aide-de-camp qui était venu lui apporter la convention d'El-Arich; et,
comme il avait appris les conséquences qu'avait entraînées l'inexécution
du traité, il avait prévenu le général Kléber, par le retour de cet
officier, de l'époque à laquelle il ferait partir les secours qu'on se
proposait de lui envoyer[38]. Il ne pouvait en expédier que de Brest;
nous n'avions de vaisseaux de guerre que dans ce port.

L'administration directoriale avait même poussé si loin la négligence,
qu'elle avait laissé désarmer la plus grande partie de l'escadre que
l'amiral Bruix avait armée: dix vaisseaux seulement étaient en état de
prendre la mer.

La flotte espagnole était encore à Brest, et se serait trouvée dans le
même état que la nôtre, si le gouvernement de Charles IV ne s'était pas
chargé lui-même de pourvoir aux plus petits détails de son entretien:
aussi était-elle encore dans un état respectable, quand la nôtre était
réduite à la nullité.

Le premier consul méditait, dès le mois de septembre, le projet de
secourir l'Égypte; il avait donné ordre de disposer à prendre la mer les
six meilleurs vaisseaux de la flotte de Brest, auxquels devaient se
joindre les quatre meilleures frégates que l'on pourrait trouver; il les
avait fait choisir et équiper avec une attention particulière, mais il
n'avait communiqué à personne la destination qu'il leur réservait; il
attendait les longues nuits d'hiver pour les faire appareiller.

Cependant 2,000 hommes d'infanterie, 200 de cavalerie, 200 artilleurs,
se réunissaient à Brest; l'arsenal de la marine préparait un matériel
considérable en armes, poudre, objets d'armement, plomb coulé, balles,
boulets, fer, cuivre, etc. On avait répandu le bruit d'une expédition
sur Saint-Domingue; chacun croyait que ces préparatifs étaient destinés
pour la colonie sur laquelle le convoi devait lui-même se diriger.

Le premier consul me chargea de me rendre à Brest. Je devais veiller à
l'exécution des ordres qu'il avait donnés, et remettre le plus jeune de
ses frères, Jérôme Bonaparte, à l'amiral Gantheaume, qui commandait
l'escadre: c'est de cette époque que date l'entrée de Jérôme dans la
marine.

J'avais ordre de ne quitter Brest que lorsque l'amiral aurait
appareillé. Il fut long-temps à sortir: les vents, la présence des
Anglais, qui croisaient sur Ouessant et communiquaient chaque jour avec
la terre, le retinrent deux mois dans ce port. Ces insulaires tenaient
encore le réseau de ce vaste système d'espionnage qu'ils avaient tendu à
l'époque de la guerre civile sur ces contrées; il était impossible, à
moins de s'envelopper du plus profond mystère, de leur dérober le plus
léger appareillage.

Le départ de Gantheaume eut enfin lieu au déclin d'un jour, pendant
lequel le vent semblait vouloir jeter la ville de Brest dans la rade, et
avait forcé la croisière anglaise de s'éloigner. Il n'y avait que ce
moment pour sortir avec certitude de ne pas être aperçu ni suivi, parce
que le calme ne pouvait manquer de ramener les Anglais: aussi le mit-on
à profit; le vent était très bon, mais nos vaisseaux sortirent par une
tempête affreuse, qui leur fit éprouver à tous des avaries qu'ils
réparèrent à la mer.

L'amiral Gantheaume avait prévu une dispersion, et avait eu soin de
donner à chaque capitaine une instruction secrète qu'il ne devait ouvrir
qu'à la mer, et par laquelle il leur indiquait pour premier point de
ralliement le cap Finistère, de là le cap Saint-Vincent, puis la pointe
sud de l'île de Sardaigne, et enfin la côte d'Alexandrie, en Égypte.

Le général Sahuguet était encore à terre, lorsque les vaisseaux de
Gantheaume levaient leurs ancres pour appareiller. Le préfet maritime de
Brest, M. Caffarelli, frère de celui qui était mort en Syrie, le
pressait de s'embarquer, lui faisant observer que l'escadre ne
l'attendrait pas. Le général Sahuguet résistait, et demandait pour les
besoins de sa troupe une somme assez considérable, que le préfet
maritime n'avait pas le pouvoir de lui donner, et que de plus il savait
lui être inutile, puisqu'il avait le secret de la destination de cette
escadre, que le général Sahuguet ignorait. La discussion s'échauffait,
et le général Sahuguet poursuivait avec chaleur les intérêts de son
expédition de Saint-Domingue, où il croyait fermement qu'il allait.

M. Caffarelli avait inutilement employé tout ce qui était en lui pour le
décider à partir; mais le général était inébranlable, et déclarait qu'il
ne s'embarquerait pas sans son argent. Je fus obligé d'intervenir dans
la discussion, et nous convînmes, M. Caffarelli et moi, de dire enfin la
vérité au général Sahuguet, qui eut un petit moment de dépit, et qui
partit sans mot dire.

Gantheaume était en mer depuis quarante heures; il n'était survenu aucun
incident fâcheux; la flotte anglaise ne paraissait pas; je retournai à
Paris par Lorient et Nantes. Ce fut pendant que j'étais à Brest qu'eut
lieu l'attentat du 3 nivose. À mon arrivée à Paris, on était encore tout
ému de l'explosion de la machine infernale; je pus recueillir jusqu'aux
moindres détails de cette tentative criminelle. On donnait ce jour-là à
l'Opéra une première représentation de l'_Oratorio_ d'Hayden. Le premier
consul devait y assister; les conjurés prirent leurs mesures en
conséquence.

On avait déjà démoli à cette époque beaucoup de maisons sur le
Carrousel. Néanmoins l'angle de la rue Saint-Nicaise se trouvait encore
en face de la grande porte de l'hôtel de Longueville, en sorte qu'il
fallait, en venant des Tuileries au théâtre, tourner à gauche, puis à
droite, filer dans la rue Saint-Nicaise, passer dans celle de Malte, et
cela coup sur coup; ce qui obligeait les cochers à ralentir le trot de
leurs chevaux pour les faire tourner successivement en sens opposé.
C'était sur les délais que nécessiteraient ces détours que les
conspirateurs avaient assis leurs espérances de succès.

Le premier consul sortit des Tuileries à l'heure ordinaire du spectacle.
Il avait avec lui le général Lannes, et, je crois, son aide-de-camp
Lebrun, avec un piquet de grenadiers pour escorte. Il arriva en deux
traits à l'angle où était placée la charrette qui portait la machine
infernale; son cocher, homme hardi et très adroit, qui avait été avec
lui en Égypte, eut l'heureuse pensée de tourner dans la rue de Malte, au
lieu de suivre directement la rue Saint-Nicaise. La voiture du premier
consul se trouva ainsi hors de portée. Dans cet instant, l'explosion eut
lieu; elle tua ou mutila une quarantaine de personnes, fit une foule de
victimes, mais manqua celle qu'elle devait atteindre: seulement les
glaces de la voiture se brisèrent, et le cheval du dernier cavalier de
l'escorte fut blessé. Le premier consul arriva sans accident à l'Opéra,
où le bruit de cet événement se répandit presque aussitôt.

La police, surprise, alla aux enquêtes; mais, pendant qu'elle cherchait,
les partis se livraient à des conjectures qui laissaient entrevoir le
dessein arrêté de ne laisser échapper aucune occasion de se nuire les
uns aux autres.

Les nobles soutenaient que les jacobins seuls étaient capables d'un tel
attentat, qu'ils étaient les seuls qui en voulussent au premier consul,
et que, si le ministre de la police ne trouvait aucune trace de cette
infâme machination, c'est que c'étaient ses anciens complices qui
l'avaient ourdie. Ils vantaient à l'appui la reconnaissance qu'ils
devaient au magistrat protecteur qui avait mis fin à leur exil, et les
avait réintégrés dans leurs biens. Loin d'attenter à ses jours, ils
étaient prêts à verser leur sang pour lui; enfin ils parlaient tant de
leur zèle, de leur dévoûment, circonvinrent si bien madame Bonaparte,
auprès de laquelle ils avaient un accès facile, que le premier consul
commençait à ne pas trouver leurs accusations invraisemblables. Une
foule de ceux qui l'approchaient contribuèrent encore à accréditer cette
opinion. Ils avaient les jacobins en horreur, et ne manquaient pas
d'envenimer les rapports qu'on faisait contre eux. Beaucoup d'autres en
voulaient personnellement à Fouché, et ne négligeaient rien de ce qui
pouvait lui nuire. Clarke surtout se déchaîna contre lui avec une
violence inexplicable pour tous ceux qui ne connaissaient pas la vieille
haine qu'il lui portait. Le premier consul, de son côté, n'était pas
fort content de son ministre. Un complot, qui menaçait également sa vie,
avait été tramé peu de temps auparavant, et non seulement la police ne
le lui avait point signalé, mais il lui était démontré que, sans l'avis
que lui donna un homme d'un cœur généreux, il eût été assassiné à
l'Opéra.

Les meurtriers furent saisis dans le corridor, où ils s'étaient postés
pour l'attendre à la sortie de sa loge, qui, dans ce temps-là, était au
premier rang en face, entre les deux colonnes qui étaient à gauche, en
regardant le théâtre. Il y arrivait par la même entrée que le public.
Cette tentative donna l'idée d'ouvrir une entrée particulière qui exista
jusqu'à la démolition du théâtre.

Ces deux affaires n'étaient pas les seuls griefs qu'eût le premier
consul contre l'administration de la police: il se plaignait des
désordres de l'Ouest, et souffrait impatiemment le brigandage auquel la
Bretagne était en proie. Jamais l'audace n'avait été plus loin. On ne se
contentait pas de voler les recettes dans les diligences, on allait les
saisir à main armée dans les caisses des percepteurs. Les messageries et
les courriers ne pouvaient passer d'un lieu dans un autre sans être
attaqués et dévalisés. Les choses en étaient venues au point qu'on avait
été obligé de mettre, sur l'impériale des diligences, des détachemens
d'infanterie, et même cette précaution ne les sauva pas toujours. Les
hommes sans aveu, que cette ignoble industrie avait rassemblés, étaient
le fléau des pays qu'ils parcouraient. Paris, qui aime à distribuer le
ridicule, ne voyait dans les mesures destinées à prévenir ces excès que
leur côté plaisant, et donnait le nom d'_armées impériales_ aux
détachemens dont les voitures étaient chargées.

L'envie, qui ne néglige jamais rien, s'emparait des choses les plus
insignifiantes pour nuire à M. Fouché. On allait répétant toutes les
vieilles histoires de police, vraies ou fausses, qui avaient eu lieu
sous l'administration paisible de M. Lenoir, et le ministre passait de
la tête aux pieds par les comparaisons les plus désavantageuses. Sa
position était très délicate; on s'attendait chaque jour à le voir
renvoyer. Le premier consul écoutait tout, mais ne se décidait pas. Il
eut l'air de se laisser persuader qu'en effet cette entreprise était
l'œuvre du parti jacobin, que tout le monde en accusait. D'un autre
côté, beaucoup de gens respectables, qui appartenaient par principes à
la révolution et tenaient au gouvernement consulaire, proposaient de
saisir l'occasion pour sévir contre les têtes remuantes que le désordre
ne lasse pas. Cette mesure leur présentait un double avantage: elle
débarrassait la société d'élémens de discordes interminables et amenait
les révélations du parti, si toutefois les coupables se trouvaient dans
ses rangs. M. Fouché ne pensait pas qu'ils y fussent; mais il n'osa
combattre le projet, et aida à dresser la liste des individus qui
s'étaient signalés par leurs excès. On les arrêta, on les conduisit à
Rochefort, où ils furent embarqués pour Cayenne, sans qu'aucun d'eux
trouvât le moindre appui près de ceux de ses camarades de révolution qui
s'étaient arrangés avec le premier consul.

On avait rejeté sur ces malheureux tout l'odieux de l'affaire du 3
nivose; ils traversèrent la France chargés de l'indignation publique. Je
les vis arriver à Nantes. Cette ville était encore exaspérée des scènes
révolutionnaires qui l'avaient inondée de sang. Elle les eût mis en
pièces, si on n'eût fait prendre les armes à la troupe. Encore peu s'en
fallut-il, malgré cet appui, qu'ils ne fussent jetés à la rivière.

Le parti des nobles triomphait. Il avait repoussé jusqu'au soupçon de
l'attentat, et débitait gravement que des gentilshommes étaient
incapables d'une aussi noire conception.

Les recherches continuaient cependant. Le premier consul aiguillonnait
le préfet de police, dont le zèle était encore excité par l'inertie dont
on accusait son chef.

Le cheval qui était attelé à la machine infernale avait été tué sur la
place, mais n'avait pas été défiguré. À côté du cadavre étaient épars
quelques débris de la charrette. Le préfet fit tout recueillir, et manda
les divers marchands de chevaux de Paris. L'un d'eux reconnut celui qui
avait péri pour l'avoir vendu et livré dans une maison dont il désigna
la rue et le numéro. On suivit l'indication, et le mystère fut
découvert. La portière déclara les locataires. On apprit successivement
qu'un ancien chef de Vendéens, Saint-Régent, avait travaillé, pendant
six semaines avec plusieurs des siens, à la confection de la machine
infernale qu'ils avaient placée dans le tonneau d'un porteur d'eau, où
elle avait fait explosion.

Les choses compliquées, quelque bien disposées qu'elles soient, échouent
toujours dans l'exécution. Le conducteur fit partir trop tard la détente
qui devait enflammer l'artifice. La voiture du premier consul avait déjà
tourné le coin de la rue de Malte, quand l'explosion eut lieu.

Cette découverte, quoiqu'il fût trop tard pour atteindre les coupables,
eut du moins l'avantage de faire connaître le parti auquel ils
appartenaient.



CHAPITRE XXIII.

Retour inattendu de l'escadre de l'amiral Gantheaume à Toulon.--Le
premier consul ordonne une seconde expédition.--Je suis envoyé à
Rochefort.--Misérable état de la Vendée.--Instructions du premier
consul.--Le roi d'Étrurie.--Madame de Montesson.


Lorsque j'arrivai, le premier consul était à la Malmaison. Je me rendis
auprès de lui. Il me témoigna la satisfaction que lui causait la sortie
de Gantheaume. C'était la partie la plus difficile de la mission. Il
croyait que l'escadre avait tout fait, puisqu'elle avait triomphé de
l'obstacle qui l'arrêtait; il ne tarda pas à revenir de cette opinion.

Dispersée tout en sortant de Brest, l'escadre s'était ralliée au cap
Finistère. De là elle avait doublé le détroit de Gibraltar, et avait
passé, sans coup férir, jusqu'au cap Bon. Elle touchait au terme de son
voyage, lorsque tout à coup elle vira de bord, et rentra à Toulon au
moment où on la croyait dans les eaux d'Alexandrie.

Vivement contrarié de cet étrange retour, dont il ne pouvait s'expliquer
la cause, le premier consul envoya son aide-de-camp Lacuée à Toulon,
avec ordre de faire sortir de nouveau l'escadre, et de lui rendre compte
des motifs qui avaient décidé l'amiral à la ramener.

Je fus curieux de les connaître; j'appris qu'ils tenaient tous aux
fausses notions que l'on s'était faites de l'état où était l'armée
d'Orient, et des forces que les Anglais entretenaient sur la côte
d'Afrique. Les officiers de la flotte s'étaient imaginé qu'une fois
entrés à Alexandrie, ils ne pourraient plus en sortir; ils craignaient
d'être faits prisonniers, et se prévalant de l'avarie que s'étaient
faite des vaisseaux dans un abordage, ils ramenèrent l'escadre à Toulon.
Ils firent ainsi un trajet triple de celui qui leur restait à franchir
pour arriver à leur destination, et coururent vingt fois le danger de
donner dans les escadres anglaises, pour éviter la chance de les
rencontrer sur une plage dont nous tenions tous les points. Pour
surcroît de regret, on sut, dans la suite, qu'ils seraient entrés dans
les passes sans coup férir; aucune croisière ne les observait alors.
Tous les vaisseaux anglais s'étaient rendus dans l'Archipel, pour
stimuler les Turcs et leur faire faire de nouveaux efforts. L'amiral
Gantheaume ne pouvait l'ignorer, puisqu'il avait rencontré et pris dans
son retour un vaisseau de guerre anglais, qui lui avait fait connaître
cet état de choses. Les motifs qu'alléguait Gantheaume étaient
misérables. Néanmoins il s'obstina à ne pas reprendre la mer. Il fut
impossible de vaincre sa résistance; quel que fût le mécontentement du
premier consul, il fallut se résigner et aviser à une nouvelle
combinaison pour porter des secours en Égypte.

L'expédition avait réussi à appareiller malgré les vents et les Anglais.
Un nouveau convoi pouvait avoir le même résultat. Le premier consul
ordonna les préparatifs d'une seconde expédition dans le port d'où la
première était sortie. Il fit armer six vaisseaux, et les confia au
vice-amiral Latouche-Tréville, qui fut chargé d'exécuter ce que
Gantheaume n'avait pas fait. En même temps, il m'envoya rassembler et
organiser à Rochefort tout ce qui devait être embarqué sur une autre
expédition qu'il y formait. Je me rendis d'abord à Lorient[39], où je
devais faire mettre à la mer deux vaisseaux neufs, ainsi qu'une frégate,
qui se trouvaient dans ce port. Je communiquai mes instructions au
préfet maritime, qui était alors le vice-amiral Decrès, depuis ministre
de la marine et duc. Il fit appareiller sur-le-champ, et envoya ces
bâtimens mouiller à l'île d'Aix, à l'embouchure de la Charente, d'où ils
avaient ordre de se réunir à l'escadre que l'on armait à Rochefort.

Je revins à Nantes et traversai la Vendée pour me rendre à Rochefort.
Ces malheureuses contrées étaient encore fumantes des incendies qu'elles
avaient essuyés. Je n'y vis pas un homme, pas une maison; des femmes,
des enfans, des décombres, voilà tout ce que je trouvai dans un trajet
de quinze lieues, à travers la partie la plus riche de ces provinces,
peu auparavant si florissantes! Elles n'avaient pas une habitation
debout. Les champs restaient en friche, les villages étaient, en quelque
sorte, ensevelis sous les ronces et les herbes dont leurs ruines étaient
recouvertes; les chemins étaient totalement défoncés. De quelque côté
que je portasse mes regards, je n'apercevais qu'un vaste tableau de
dévastation, qui portait à l'âme. Le jour tombait; je ne pouvais
m'engager la nuit dans des routes aussi mauvaises, je me réfugiai dans
une chaumière où l'on avait établi une station de poste. J'y trouvai des
prêtres qui revenaient de la Louisiane, où ils avaient été chercher un
asile, lorsque la persécution les eut chassés de leur pays. Je fus
frappé des soins que leur rendaient les paysans. Ma voiture, mon argent,
mon habit, s'éclipsèrent devant leur soutane; souper, appartement, tout
fut pour eux. Ils voulurent bien partager leur repas avec moi; mais je
fus obligé d'attendre le jour sur une chaise au coin du feu.

Enfin, après beaucoup de peine, j'atteignis Rochefort. L'amiral Bruix y
était déjà arrivé, ainsi que les deux vaisseaux de Lorient; mais il s'en
fallait bien que ceux qu'on armait dans le port fussent prêts à prendre
la mer.

Le premier consul m'envoyait chaque semaine plusieurs courriers
extraordinaires, que je devais lui renvoyer dans le jour avec la réponse
à chacune des questions qu'il m'adressait, parce qu'il venait
d'apprendre qu'une armée anglaise s'embarquait pour aller attaquer
l'Égypte; il me pressait, et pressait l'amiral de ne négliger aucun
moyen de hâter l'expédition. Ses lettres, qui formaient quelquefois des
cahiers, exprimaient toute la sollicitude que lui inspirait la colonie.
Il n'omettait aucun des objets dont elle avait besoin; l'artillerie
comme les petites armes, les médicamens comme les projectiles, il
indiquait, prescrivait tout: chariots, harnais, pièces de rechange,
outils pour tous les genres de professions, étuis de mathématiques,
crayons, trousses de chirurgie, instrumens de chimie, enfin il n'y avait
pas jusqu'aux menus objets qu'emploient l'ingénieur, le chimiste, le
mécanicien dont il ne se fût occupé. Beaucoup d'entre eux ne se
trouvaient ni à Rochefort ni à La Rochelle: j'allai moi-même les
chercher à Bordeaux. À force de travail, l'amiral Bruix était parvenu,
de son côté, à armer trois vaisseaux et trois frégates. Il les fit
appareiller pour l'île d'Aix, où ils se réunirent à ceux qui étaient
venus de Lorient.

Cette escadre se trouvait ainsi chargée non seulement d'un renfort
important, mais encore de tout ce dont la colonie pouvait manquer pour
ses établissemens. Le premier consul m'avait fait adresser les
détachemens de toutes armes qui devaient être embarqués, et m'avait
prescrit de répartir les hommes et les objets de chaque espèce, de
manière que chaque bâtiment eût un nombre égal d'hommes, d'armes, de
munitions et de matériel. Ainsi j'avais huit bâtimens; je devais diviser
en autant de parties les corps, les poudres, les munitions, les
projectiles, etc., et les distribuer par huitième sur chaque bord. De
cette manière, chaque vaisseau portait un peu de tout. En en perdant un,
on ne perdait qu'une portion de chaque chose au lieu d'une chose entière
qui aurait pu être celle dont la colonie ou l'armée avait le plus
besoin.

Cette distribution était inusitée. L'administration de la marine la
repoussa vivement. Je rendis compte de cette opposition au premier
consul, qui trancha impérativement la question; il me répondit de tenir
la main à l'exécution de ses ordres, et me chargea de faire comprendre à
l'amiral l'avantage de la division qu'il avait prescrite. Elle nous
donnait l'assurance de faire arriver en Égypte une partie de tous les
objets dont se composait l'armement, et nous garantissait des
conséquences qu'eût pu avoir pour la colonie la perte d'un vaisseau
chargé des produits qui lui manquaient.

Je dus envoyer un état détaillé de ce que chaque bâtiment emportait de
soldats de chaque corps, d'objets de chaque espèce. Le premier consul le
trouva bien et le renvoya tel qu'il l'avait reçu. Tout était prêt; on se
disposait à partir, lorsqu'il m'expédia l'ordre de prendre une corvette
qui fût bonne voilière, et de la charger de bois de construction pour
l'artillerie, de roues, de bois de charronnage, d'affûts montés ou
disposés, que j'étais autorisé à puiser dans l'arsenal de La Rochelle.
Je fus chercher une corvette rapide comme il la fallait; je la chargeai
à comble, je la réunis à l'escadre, et rendis compte de l'état des
choses au premier consul. Sa réponse ne se fit pas attendre: c'était
l'expédition des ordres qu'il avait donnés à Bruix de se rendre
immédiatement dans la Méditerranée, où il devait rallier sous son
commandement l'escadre de Gantheaume, et faire le plus de diligence
possible pour gagner Alexandrie.

C'était assurément un tour de force d'être parvenu, avec les faibles
moyens que possédait la marine lorsque le premier consul avait pris les
rênes de l'État, à armer onze vaisseaux et sept ou huit frégates dont se
composaient les deux escadres. Si ces bâtimens fussent arrivés en
Égypte, comme il a été constaté depuis qu'ils pouvaient le faire, la
colonie était sauvée. Ils lui portaient au-delà de huit mille hommes de
troupes, plus de cinquante mille pièces d'armes, et une foule d'autres
objets qui eussent concouru à sa défense. Malheureusement les
difficultés qu'on avait eues à les armer avaient donné à la saison
favorable aux appareillages le temps de s'écouler. Les calmes, les vents
contraires, survinrent. On fut obligé d'ajourner l'expédition à
l'équinoxe d'automne; mais alors il n'était plus temps, tout était perdu
en Égypte, comme nous le verrons bientôt.

Pendant que le premier consul pressait l'envoi des secours qu'il
destinait à l'armée d'Orient, il ne négligeait rien de ce qui pouvait
donner de l'inquiétude aux Anglais. Le Portugal était une de leurs
factoreries; il résolut de les en chasser. Il avait deux buts dans cette
entreprise, d'occuper un pays avec lequel nous étions encore en guerre,
et de pousser les Anglais à envoyer au secours de leur allié les forces
qu'ils destinaient à opérer en Égypte.

L'Espagne entra dans ses vues; elle réunit une armée en Estramadure et
accorda passage par la Biscaye et la Castille aux corps de troupes
françaises qui devaient la joindre et la soutenir.

La réunion eut lieu à Badajoz. Le roi d'Espagne vint lui-même prendre le
commandement des forces combinées. Le célèbre Godoy, dont il sera parlé
dans la suite de ces Mémoires, commandait en second.

Nos troupes étaient sous les ordres du général Leclerc, beau-frère du
premier consul; elles ne dépassaient pas dix à douze mille hommes de
toutes armes.

Lucien Bonaparte, qui, peu de temps auparavant, avait quitté le
ministère de l'intérieur, venait d'être nommé ambassadeur en Espagne, et
suivait aussi le roi à l'armée.

Trop faible pour résister aux forces qui marchaient à lui, le
gouvernement portugais ne songea qu'à conjurer l'orage. Son allié
l'abandonnait à lui-même; il souscrivit la paix qu'on lui dicta, et
envoya un ambassadeur au premier consul. Ce fut le premier que cette
puissance accrédita en France depuis la révolution.

Cette petite expédition valut à don Godoy, que le traité de Bâle avait
déjà fait prince de la Paix, une extension de faveurs et de crédit dont
l'histoire de ses pareils n'avait pas encore présenté d'exemple. Il
ramena son roi à Madrid, devint l'homme nécessaire au-dedans comme
au-dehors, et ne tarda pas à être l'objet de l'animadversion des
Espagnols.

Ce fut à la suite de cette paix que, pour exécuter un des articles du
traité de Lunéville, le premier consul plaça sur le trône de Toscane le
fils de l'infant de Parme, qui avait épousé la fille du roi d'Espagne.
Ce prince fut reconnu sous le titre de roi d'Étrurie, et vint remercier
le premier consul de son élévation. Reçu par le général Bessière, qui
était allé à sa rencontre jusqu'à Bayonne, il traversa la France sous le
nom de comte de Livourne, qu'il garda pendant son séjour à Paris.

Les vieux républicains ne virent pas sans déplaisir cette visite
inattendue. Les nobles, au contraire, applaudissaient de toutes leurs
forces, et faisaient remarquer la différence qu'il y avait entre le
premier consul, qui venait de faire un roi, et le Directoire, qui
improvisait partout des républiques.

Le malheureux prince était peu propre à recommander les institutions
qu'ils chérissaient. Tout en lui accordant un excellent cœur, la nature
lui avait départi peu de moyens, et l'éducation monacale qu'il avait
reçue avait achevé de fausser son esprit. Il passa à la Malmaison
presque tout le temps qu'il fut à Paris. Madame Bonaparte emmenait la
reine dans ses appartemens, et comme le premier consul ne sortait de son
cabinet que pour se mettre à table, les aides-de-camp étaient obligés de
tenir compagnie au roi et de chercher à l'amuser, car il était incapable
de s'occuper. Et en vérité il fallait de la patience pour écouter les
enfantillages qui remplissaient sa tête. On avait sa mesure, on fit
venir les jeux qu'on met d'ordinaire dans les mains des enfans: il
n'éprouva plus d'ennui. Nous souffrions de sa nullité: nous voyions avec
peine un beau et grand jeune homme, destiné à commander à des hommes,
qui tremblait à la vue d'un cheval, passait son temps à jouer à la
cachette ou à nous sauter sur les épaules, et dont toute l'instruction
se bornait à savoir des prières, à dire son _Benedicite_ et ses
_Grâces_. C'était pourtant à de telles mains qu'allaient être confiées
les destinées d'une nation!

Lorsqu'il partit pour se rendre dans ses États, «Rome peut être
tranquille, nous dit le premier consul après l'audience de départ,
celui-là ne passera pas le Rubicon.»

Le départ du roi d'Étrurie donna lieu à une inconvenance qui faillit
avoir des résultats fâcheux pour celle qui se l'était permise. Madame de
Montesson, qui avait épousé de la main gauche le duc d'Orléans,
grand-père de celui d'aujourd'hui, dont elle n'avait cependant jamais
porté le nom, s'était sans doute imaginé que la révolution, en
détruisant les titres, avait sanctionné les liaisons qu'elle avait eues
avec un prince du sang; elle s'avisa tout à coup qu'elle était la seule
parente que le comte de Livourne eût à Paris, et que, comme telle, elle
devait lui faire les honneurs des débris de la bonne compagnie. Il
fallait assurément avoir accepté la révolution dans toutes ses
conséquences, pour concevoir la pensée de réunir ce que la capitale
renfermait d'émigrés rentrés, d'hommes qui s'étaient élevés par leurs
actions, chez une ancienne maîtresse du duc d'Orléans, afin d'y saluer
l'infant de Parme, gendre du roi d'Espagne. Madame de Montesson osa
davantage: elle invita la famille du premier consul, ainsi que les
personnes qui y étaient attachées. Nous y allâmes sans le prévenir, mais
nous fûmes vertement réprimandés le lendemain: il s'éleva avec force sur
l'inconvenance d'une telle invitation; et s'il ne sévit pas contre celle
qui se l'était permise, c'est, je crois, parce que madame Bonaparte prit
les intérêts de madame de Montesson, et qu'il avait encore besoin de
ménager tout le monde.



CHAPITRE XXIV.

Assassinat du général Kléber.--Regrets du premier consul.--Le général
Menou prend le commandement en chef.--Arrivée de l'armée anglaise
commandée par Abercrombie.--Bataille d'Alexandrie.--Capitulation du
général Belliard au Caire.--Capitulation de Menou.--Retour de l'armée
d'Égypte.


J'ai laissé le général Kléber en Égypte, ayant réparé ses fautes, mais
après avoir perdu, pour cela, un monde considérable; de plus, ayant
appris la révolution du 18 brumaire, et ne songeant plus à revenir en
France sans l'autorisation du premier consul.

Après avoir rejeté le grand-visir en Syrie, et après avoir repris le
Caire, où le quartier-général s'était établi de nouveau, Kléber
s'occupait à reconstruire tout ce qui avait été détruit pendant
l'occupation momentanée de cette ville par les Turcs. Il était un matin
à se promener sur la terrasse de son jardin avec un architecte qu'il
entretenait de projets d'embellissemens à ajouter à sa demeure,
lorsqu'il vit sortir de dessous un massif de figuiers un malheureux
fellah (paysan), presque nu, qui lui remit à genoux un papier ployé;
l'architecte regardait de l'autre côté de la terrasse, pendant que
Kléber déployait le papier: ce fut alors que le misérable lui enfonça
dans le cœur un poignard qu'il tenait caché sous sa robe, redoublant les
coups jusqu'à ce que Kléber fût tombé.

L'architecte Protain accourut avec sa toise sur l'assassin: mais, en
ayant été blessé lui-même, il ne put le saisir; ses cris amenèrent du
monde, mais trop tard, Kléber expirait. On trouva ce fellah caché dans
le jardin, où on l'arrêta. Il fut interrogé, jugé, et condamné à mort;
il subit le supplice du poing coupé et de l'empalement avec le même
sang-froid qu'il avait exécuté son crime.

Ce fellah n'était âgé que de dix-huit ou vingt ans au plus. Il était de
Damas, et déclara qu'il en était parti sur l'ordre du grand-visir, qui
lui avait donné la commission de venir en Égypte tuer le grand sultan
des Français; que ce n'était que pour cela qu'il avait quitté ses
parens. Il avait fait presque tout le voyage à pied, et n'avait reçu du
visir que l'argent rigoureusement nécessaire aux besoins de ce voyage.

En arrivant au Caire, il avait été faire ses dévotions à la grande
mosquée, et ce n'était que la veille du jour de l'exécuter, qu'il avait
confié son projet à l'un des schérifs de cette mosquée.

Le premier consul avait été informé, dès l'hiver de 1799 à 1800, de la
mort de Kléber. J'étais en service près de lui, lorsque le courrier, qui
venait de Toulon avec d'énormes paquets parfumés, me les apporta, aux
Tuileries, à dix heures du soir. Tout dormait, et je ne voulus pas
réveiller le premier consul pour lire, quelques heures plus tôt, des
paquets qui venaient d'Égypte; j'attendis, pour les lui remettre,
l'heure à laquelle Bourrienne entrait chez lui: il me fit rester pour
ouvrir les paquets, qui contenaient le récit de tout ce qui était
survenu en Égypte depuis le départ de l'armée turque.

La perte de Kléber eut une grande influence sur l'avenir de la colonie.
Le premier consul avait déjà oublié ses torts vis-à-vis de lui, et
témoigna beaucoup de regrets de le perdre d'une manière aussi
malheureuse.

Il regardait sa mort comme un événement funeste et malencontreux pour
ses projets à venir. Il disait tout haut ce qu'il pensait de Kléber sous
ce rapport. Il aurait voulu avoir quelqu'un capable de le remplacer, il
l'aurait fait partir sur-le-champ; mais l'espèce d'hommes propres à un
commandement de cette importance était rare, et, à cette occasion, il
témoigna encore des regrets de la perte du général Desaix. Il réfléchit
long-temps au choix qu'il pourrait faire; il m'a même fait l'honneur de
m'en parler un jour, qu'il paraissait s'être arrêté sur le général
Richepanse[40]; mais il ne le nomma pas, espérant davantage de l'effet
que produirait l'arrivée de ses escadres, qu'il croyait encore pouvoir
faire partir.

Après la mort de Kléber, on rendit à ce général des honneurs
magnifiques, et on lui éleva un monument. Malheureusement le
commandement de l'armée revenait, par droit d'ancienneté, au général
Menou, homme fort respectable sans nul doute, mais moins militaire que
qui que ce soit au monde; du reste, ne s'en faisant pas accroire, et
avouant qu'il ne s'était jamais occupé de le devenir. En outre, un
mariage qu'il avait contracté, malgré son âge, avec une femme turque,
lui avait donné du ridicule, et l'avait rendu l'objet des plaisanteries
des officiers de l'armée, qui ne s'en gênaient même pas devant les
Turcs, naturellement graves, et pour lesquels la raillerie est un
inconvénient capital, quand elle s'attache à celui qui commande.
Indépendamment de ce que le général Menou ne comptait point de gloire
dans ses services, il avait à commander une armée gâtée sous ce rapport,
et tout-à-fait intraitable sous celui de beaucoup d'exigences: ce fut
donc dans cet état de déconsidération militaire que l'armée anglaise le
trouva à la tête de celle qu'elle venait combattre en Égypte. Cette
armée, commandée par Abercrombie, après avoir été plusieurs mois à se
réunir et à s'organiser au fond de la Méditerranée, dans le golfe de
Satalie, arriva enfin à la vue d'Alexandrie, où nos escadres auraient pu
entrer pendant deux mois consécutifs, sans y rencontrer une seule voile
en croisière. Elle jeta l'ancre dans la rade d'Aboukir, entre Alexandrie
et l'embouchure du Nil, et elle prit terre sur la même plage où les
Turcs avaient débarqué quinze ou dix-huit mois auparavant. C'est ici que
commencèrent une suite de fautes que, dans l'intérêt de l'histoire, il
faut détailler.

Quoique, en quittant l'Égypte, le premier consul y eût laissé pour
instruction de tenir l'armée rapprochée de la côte dans la saison
favorable aux débarquemens, on n'en avait rien fait: elle se trouvait
encore divisée et répandue sur la surface du pays, pour la plus grande
commodité des troupes et celle de leurs généraux, sans que rien eût été
préparé pour leur concentration. Il arriva de là que l'armée anglaise,
en débarquant, ne trouva, pour lui disputer la plage, qu'un faible corps
de la garnison d'Alexandrie, commandé par le général Friant, gouverneur
de cette place. Friant se rappelait tout ce qui avait été dit sur celui
de ses prédécesseurs qui s'était trouvé dans la même position lors du
débarquement des Turcs: soit pour cette raison, soit pour d'autres
motifs, il attaqua l'armée anglaise, en fut fort maltraité, et obligé de
se retirer après avoir éprouvé inutilement une perte que la position de
l'armée rendait importante.

Le général Menou, auquel on avait rendu compte de l'apparition de
l'armée anglaise, était enfin parti du Caire après avoir mis plusieurs
jours à s'arrêter à un plan d'opérations. Il avait fait marcher en avant
le général Lanusse avec une partie de la division qu'avait le général
Desaix. Cette division, arrivée après l'échec éprouvé par Friant,
attaqua à son tour, et aussi désavantageusement, l'armée anglaise, qui
la maltraita de même, et l'obligea de se retirer avec une perte plus
considérable encore.

Ces affligeans résultats d'attaques partielles de la part de troupes
auxquelles l'intérêt de leur position imposait la loi de n'agir que
réunies, n'étaient que la conséquence des mauvaises dispositions du
général Menou, qui avait imaginé de porter une partie de ses forces sur
la lisière du désert, et de retenir l'autre au Caire, lorsqu'il eût dû
tout pousser sur la côte.

Il arriva enfin lui-même avec le reste de l'armée, fit ses dispositions
d'attaque, et livra, sous les murs d'Alexandrie, le 30 ventose, la
bataille qui porte ce nom, et dont la perte décida du sort de l'Égypte.

Notre armée aurait été plus forte que l'armée anglaise, sans toutes les
pertes que Kléber, d'une part, et ces deux attaques décousues, de
l'autre, lui avaient fait éprouver: elle avait une supériorité
incontestable en cavalerie et en artillerie. Elle était devenue
inférieure en infanterie; mais ce qui surtout fut nuisible au dernier
point, c'est que la plupart des généraux marquans de cette armée
excitaient la jalousie ou la défiance du général Menou. Il avait de la
peine à se résoudre à appeler au secours de son inexpérience les
lumières de ceux qu'il avait longuement offensés. Il fut cependant
obligé d'en venir là. Il fit demander un plan d'attaque au général
Lanusse, qui le concerta avec le général Reynier. Les dispositions
arrêtées furent aussitôt converties en ordre du jour, et tout se prépara
pour l'action; mais Lanusse fut atteint dès les premiers coups. La
tentative sur laquelle reposait le nœud de l'action échoua: il ne fut
pas possible d'y remédier.

Les corps firent, comme à leur ordinaire, beaucoup de traits de bravoure
dont on ne sut point tirer parti. Le général en chef de l'armée anglaise
fut tué, et néanmoins notre armée se retira le soir dans les lignes
d'Alexandrie, laissant le champ de bataille aux Anglais. Ceux-ci
s'approchèrent bientôt de la place, qui, à la vérité, était inattaquable
pour les moyens qu'ils avaient apportés avec eux; mais ils conduisirent
le reste de leur campagne de la manière la plus habile.

Le général Menou avait renfermé l'armée dans Alexandrie. Il ne pouvait
plus communiquer avec l'Égypte que par la route que suit le canal de
Rahmanié, les Anglais étant maîtres de la mer ainsi que de la presqu'île
d'Aboukir.

Leurs ingénieurs firent la reconnaissance des rives du canal du grand
Alexandre. Ils virent bientôt que cette construction avait été exécutée
au moyen de grands travaux à travers le lac Maréotis, qui se trouve sur
la droite du canal en allant d'Alexandrie au Nil, et n'est séparé du lac
d'Aboukir, et par conséquent de la mer, que par ce même canal, dont les
bords servaient de digues à ces deux lacs. Ils reconnurent de même que
le lac d'Aboukir était plus élevé que le lac Maréotis, dont les eaux
étaient évaporées par le soleil, et couvraient le sol de
cristallisations salines.

Les ingénieurs anglais, après avoir déterminé le point le plus bas du
lac Maréotis, ouvrirent à ce point les deux digues qui formaient les
bords du canal, lesquelles existaient depuis sa construction; et après
avoir fait repasser toutes leurs troupes en deçà de la coupure, ils
introduisirent les eaux du lac d'Aboukir dans l'ancien lac Maréotis,
qui, en peu de jours, s'en remplit jusqu'à la tour des Arabes, à huit
lieues à l'ouest d'Alexandrie.

Par cette opération, Alexandrie fut entourée d'un côté par la mer, et de
l'autre côté par ce nouveau lac Maréotis: au moyen d'un petit corps de
troupes que les Anglais avaient posté pour empêcher le rétablissement de
la coupure du canal, et intercepter les communications, ils tinrent
l'armée du général Menou bloquée dans Alexandrie, où il y avait
heureusement d'immenses magasins.

Les eaux avaient envahi le lac Maréotis au point que, si le général
Menou avait eu la pensée de reprendre le chemin du Caire, il n'aurait pu
y parvenir qu'en faisant le tour de cette inondation et en passant par
la tour des Arabes. Or, il aurait eu vingt-six lieues à faire dans le
désert avant d'arriver à de l'eau potable, et il n'avait point de
chameaux de convoi pour emporter de quoi faire ces vingt-six lieues,
tandis qu'avant l'introduction des eaux salées dans ce lac, il n'avait
que cinq ou six lieues à faire pour trouver de l'eau douce.

Dans cette position, il ne pouvait donc que s'amuser à manger ses
magasins. Les Anglais, après avoir pris toutes ces mesures, avaient fait
transporter leurs munitions de toute espèce à l'embouchure de la branche
du Nil qui se jette dans la mer à Rosette; ils firent ensuite marcher
leur armée sur le Caire, en remontant le Nil, où ils arrivèrent sans
coup férir, et trouvèrent le général Belliard, que le général Menou y
avait laissé avec un petit nombre de troupes pour garder cette ville,
ses hôpitaux, ses magasins et toute l'administration de l'armée,
c'est-à-dire qu'à proprement parler, le général Belliard n'était entouré
que d'embarras, et n'avait point de soldats. Les choses se trouvaient
dans une position inverse de celle où elles auraient dû être.

Menou, avec toute l'armée, était bloqué dans Alexandrie par une petite
troupe anglaise qui gardait la coupure du canal, et Belliard était dans
une ville ouverte avec tout le matériel de l'armée, et une très petite
troupe pour se défendre contre toute l'armée anglaise. Dans cette
position, il ne pouvait songer qu'à capituler, et c'est aussi ce qu'il
fit.

On a beaucoup dit qu'il aurait dû remonter dans la Haute-Égypte. Cela
n'était pas impossible; mais qu'y eût-il fait? Quels magasins, quelles
ressources y eût-il rencontrés? Avec quoi eût-il alimenté la guerre?
Pouvait-il avec la poignée d'hommes qu'il commandait faire à la fois
tête aux Cipayes qui venaient de l'Inde, et aux troupes que l'Europe et
l'Asie avaient déjà jetées sur lui? À quoi bon d'ailleurs courir de
nouvelles chances, plus périlleuses que les premières? Pour attendre des
secours? Mais comment la métropole lui eût-elle fait parvenir, au milieu
des déserts du Saïd, les secours qu'elle n'avait pu lui fournir au
centre du Delta? Y avait-il plus de facilité de pénétrer dans la mer
Rouge que de débarquer sur les bords de la Méditerranée; de prendre
terre à Cosséir, que d'atteindre Alexandrie, Bourlos ou Damiette? La
fortune avait prononcé; prolonger la lutte était verser du sang à pure
perte. La critique se rencontre plus souvent, parce qu'elle est plus
facile, surtout quand on l'exerce loin des dangers.

Belliard capitula, et obtint d'être transporté en France avec son monde.

L'armée anglaise ramena sur les bords de la mer toute cette grande
ambulance, et arriva tout à propos pour recevoir à composition le
général Menou, qui était à peu près à son dernier morceau de pain, et
qui ne voulut pas attendre qu'il fût sans ressource, afin d'avoir une
meilleure capitulation.

D'un autre côté, les Anglais, dont la flotte était au mouillage dans la
rade d'Aboukir, étaient impatiens de pouvoir la mettre dans le port
d'Alexandrie: ils eussent tout accordé pour en finir plus vite.

Ainsi se termina cette éclatante entreprise, qu'un puissant génie avait
formée pour la régénération de l'Orient. Il en avait plus soigné les
moindres détails, que ses successeurs n'en soignèrent les intérêts
principaux, où ils ensevelirent leur gloire. Depuis son départ, tout ce
qui fut fait en Égypte portait le caractère de la médiocrité, et avait
préparé le premier consul au dénoûment qui devait en être la
conséquence. Avec le retour de l'armée d'Orient s'évanouirent les
espérances qui étaient attachées à l'occupation de cette colonie.

Malte avait été pris, par capitulation, la saison précédente. Il ne
restait plus de moyens de rétablir les affaires d'une expédition qui
avait paru devoir changer la face du monde.

Le premier consul avait reçu officiellement l'avis de ces événemens dans
l'été de 1801. Il devenait, par conséquent, inutile de faire partir les
escadres de Toulon et de Rochefort. L'on débarqua, au contraire, tout ce
qu'elles avaient à bord, et on fit, dans le premier de ces deux ports,
les dispositions nécessaires pour y recevoir l'armée d'Égypte, que les
Anglais y ramenèrent sur les mêmes vaisseaux qui y avaient transporté la
leur.

Quoique le premier consul eût lieu d'être fort mécontent de ce qui avait
été fait, et particulièrement de la conduite qu'avaient tenue plusieurs
officiers-généraux de cette armée, il ne laissa échapper aucun mouvement
d'humeur contre qui que ce fût, et ne fit rechercher la conduite de
personne. Tous les individus de cette armée eurent toujours une
préférence marquée dans les distributions des grâces et dans la
nomination aux emplois avantageux, hormis cependant quelques officiers
qui avaient fait partie de l'armée d'Italie, et qui s'étaient fait
remarquer par leurs mauvais sentimens et leur ingratitude; encore n'en
tira-t-il d'autre vengeance que de les oublier.



CHAPITRE XXV.

Améliorations intérieures.--Lettre de Macdonald.--Préliminaires de paix.


J'ai anticipé sur le cours des événemens, pour ne pas interrompre la
narration des affaires d'Égypte; je reviens à ce qui se passait en
France pendant que le sort des armes décidait de cette colonie. Le
premier consul se livrait à tous les soins que réclamait la réparation
des maux causés par les discordes civiles et par l'anarchie
révolutionnaire. Il créait des commissions, faisait réviser les comptes
de ceux qui avaient eu des rapports avec les différentes branches de
l'administration; et, pour la première fois, le trésor eut des reprises
à exercer, au lieu d'être, selon l'usage, constitué débiteur de
fournitures incomplètes ou même imaginaires. Le crédit national se
ressentit de cette sévérité. Le conseil d'État renfermait, à cette
époque, un grand nombre d'hommes à talens et d'un patriotisme
incorruptible; la plupart étaient en état de prendre le timon des
grandes branches de l'administration et de les bien diriger. Jamais les
rouages d'un gouvernement n'avaient mieux obéi à l'impulsion qui leur
était donnée; il semblait que chacun eût mesuré l'abîme où les fautes du
dernier gouvernement avaient failli précipiter l'État, et se tenait en
garde contre de nouveaux écarts. La régularité avait succédé au
désordre; la comptabilité était claire, l'administration rapide; tout
était à jour: la situation du présent faisait bien augurer de l'avenir.

On jugera de la disposition où l'on était alors par la pièce qui suit:

ARMÉE DES GRISONS.

RÉPUBLIQUE FRANÇAISE.

LIBERTÉ. ÉGALITÉ.

Au quartier-général de Trente, le 3 pluviose an IX de la république.

_Macdonald, général en chef de l'armée des Grisons, au général Reynier_.

«En cheminant à travers les montagnes et les déserts de neiges et de
glaces des plus hautes Alpes, j'ai reçu avec bien de la joie, mon cher
Reynier, la lettre que vous m'avez fait l'amitié de m'écrire le 12
brumaire. Je n'ai jamais manqué de m'informer de vos nouvelles toutes
les fois qu'un bâtiment arrivait d'Égypte, mais j'éprouve un plus
sensible plaisir d'en recevoir directement.

«Vous voilà donc devenu momie vivante, séparé de votre famille et de vos
amis. S'il est une consolation pour eux et pour vous, c'est le courage
et la grandeur du nom français, que vous avez porté et fait respecter
chez ces peuples barbares; aussi commandez-vous l'admiration du monde en
attendant les récompenses nationales.

«Peu de temps après votre embarquement, la guerre s'est de nouveau
rallumée, et nous avons été jusqu'à Naples, chasser un roi imbécile et
faible de son trône sur lequel il n'a pas osé remonter, ni rentrer dans
sa capitale, malgré les vicissitudes de l'inconstante fortune: nous
avons éprouvé depuis les caprices de cette dame, vaincus partout par la
faiblesse de l'ancien, tyrannique et trop orgueilleux Directoire.

«Enfin Bonaparte paraît, renverse ce gouvernement présomptueux, en
saisit les rênes, et d'une main ferme dirige le char de la révolution au
point où les gens honnêtes le désiraient depuis long-temps. Cet homme
extraordinaire n'est point effrayé du fardeau qui pèse sur lui; il
recrée les armées, rappelle les proscrits, ouvre les prisons où
l'innocence gémissait, abolit les lois révolutionnaires, rétablit la
confiance, protége l'industrie, vivifie le commerce; et la république,
triomphante par ses armes, redoutée de ses ennemis, et respectée de
l'Europe, s'élève aujourd'hui au premier rang, que la Providence lui a
éternellement marqué.

«Je ne connais, mon cher Reynier, ni l'adulation ni la flatterie;
austère dans mes principes, je blâme et condamne le mal avec la même
franchise que je loue le bien: sans être l'apôtre de Bonaparte, je me
borne à rendre hommage à la vérité. Nos affaires militaires et
guerrières vont à merveille, et il faut enfin espérer que l'Empereur,
mieux éclairé sur ses intérêts, se débarrassera de l'odieuse influence
des flibustiers d'Angleterre, et conclura une paix aussi durable que
vivement désirée.

«Tandis que nous envahissons les États héréditaires, M. de Cobentzel
traite lentement à Lunéville, et donne l'assurance formelle d'une paix
prochaine. Puisse-t-elle arriver, mon cher Reynier, et vous ramener dans
votre famille; vos amis vous désirent, et je vous prie de me ranger du
nombre des premiers.

«Votre général en chef a reçu sa confirmation; si l'on juge les hommes
par leurs actes ostensibles, le général Menou obtiendra l'assentiment
général; il faut être sur les lieux, comme vous, pour apprécier son vrai
mérite.

«Lacroix et ... sont toujours avec moi; le premier se propose de vous
donner directement des nouvelles détaillées; j'ai autour de moi peu de
personnes de votre connaissance.

«Adieu, mon cher Reynier, j'ai beaucoup regretté la perte de ce pauvre
Kléber, enthousiaste, comme vous, de votre expédition.

«On assure que douze à quinze mille Anglais sont allés vous rendre
visite, vous leur ferez probablement la même réception qu'ils ont reçue
de nous en 94.

«Je vous embrasse, ainsi que Millet,

«_Signé_ MACDONALD.»

Les préliminaires de la paix ayant été ratifiés à Paris, le premier
consul envoya un de ses aides-de-camp, le général Lauriston, les porter
à Londres, où ils furent échangés. Le canon des Invalides annonça
bientôt cet événement; la satisfaction fut générale, et alla jusqu'à
l'ivresse. Les puissances contractantes, la France, l'Espagne et la
Hollande d'une part, et l'Angleterre de l'autre, s'étaient engagées à
envoyer des plénipotentiaires à Amiens. Nous touchions à une paix
générale; les relations extérieures de France travaillaient avec ardeur
à l'obtenir.



CHAPITRE XXVI.

Congrès de Ratisbonne.--Lord Cornwallis.--Négociations
d'Amiens.--Communications au sujet des affaires d'Italie.


M. de Talleyrand avait hâté l'exécution des dispositions du traité de
Lunéville, d'après lesquelles on devait fixer les indemnités que
devaient recevoir les princes de l'Empire qui avaient éprouvé quelques
pertes, tant par les concessions faites à la France que par les nouveaux
arrangemens qui avaient eu lieu en Allemagne. Il avait fait presser,
autant que possible, les opérations de cette assemblée, afin de
constater le nouvel ordre de choses. Il lui semblait qu'on ne pouvait
terminer trop tôt des difficultés de nature à entretenir l'aigreur et à
empêcher la France de consolider sa nouvelle fortune.

Ces négociations duraient depuis un an, sans que les prétentions et les
intrigues pussent s'accorder. La France et la Russie s'interposèrent
pour y mettre fin. Le premier consul témoigna sa satisfaction à M. de La
Forêt, en le nommant son ministre plénipotentiaire à Ratisbonne, où il
fut à l'égal de M. de Buller, que la Russie y envoya pour le même objet.

Ces deux ministres parvinrent à terminer les travaux de Ratisbonne, qui
firent acquérir au premier consul une grande influence en Allemagne, par
tous les arrangemens nouveaux qui furent placés sous la protection de la
France.

C'est à cette époque que commencèrent à circuler des bruits de
concussions exercées sur les princes qui avaient des prétentions à
émettre. Une foule d'intérêts étaient froissés. Les uns ne voulaient
rien perdre, les autres prétendaient tout obtenir. Le mécontentement
engendra les propos. Les premiers n'avaient échoué que parce qu'ils
n'avaient pas voulu se soumettre au tribut; les seconds avaient vu
accueillir une partie de leurs réclamations, mais ils ne conseillaient à
personne d'avoir droit à si haut prix. Ainsi est le monde; le rang ni
les distinctions ne changent pas sa nature. À force de répéter ces
propos, on réussit à les faire arriver aux oreilles du premier consul,
que j'ai entendu dans la suite se plaindre vivement à ce sujet. On dit
même qu'en 1810 et 1811, on lui donna des preuves de ces concussions, et
la liste des sommes qui avaient été perçues illégalement à cette
occasion.

Quoi qu'il en soit, cette négociation de Ratisbonne fut conduite avec
une rare habileté, et la marche des affaires prit une tournure
favorable.

Les Anglais avaient long-temps balancé à évacuer l'Égypte: ils avaient
même ouvertement soutenu la révolte des mamelouks; mais enfin ils
avaient cédé aux justes représentations du sultan, et avaient fait voile
pour l'Europe. Un grand nombre d'officiers avaient traversé la France
pour se rendre dans leur patrie. Ils avaient été à Paris l'objet des
politesses les plus recherchées; quelques uns même avaient été admis
chez le premier consul. Tous avaient pu se convaincre de la turpitude
des contes à l'aide desquels on égarait chez eux l'opinion publique sur
l'état de la France et de son gouvernement. Les militaires n'étaient pas
les seuls que la curiosité eût conduits sur les rives de la Seine. Un
grand nombre de personnages recommandables par le rang qu'ils occupaient
dans leur pays, ainsi que par leur caractère et leurs talens personnels,
avaient partagé le même empressement.

Les notions que ces hommes de bien répandirent à Londres servirent
utilement la politique du premier consul; car on commençait à craindre
que les Anglais, qui avaient épuisé toutes les subtilités de leur
diplomatie pour éluder la restitution de Malte, ne voulussent plus de la
paix. Les plénipotentiaires chargés de la conclure devaient se réunir à
Amiens; mais le ministre anglais n'arrivait pas: on n'était pas sans
inquiétude sur les motifs de ce retard inattendu. Le premier consul
pressa lord Hawkesbury, et lui témoigna son impatience de voir convertir
les préliminaires de la pacification en un traité définitif qui pouvait
seul consolider le repos du monde. Ses instances et sans doute le
langage des Anglais qui avaient vu la France, triomphèrent de la
répugnance du cabinet. Lord Cornwallis se rendit enfin à Paris. Il fut
présenté au premier consul, qui le reçut avec une grande distinction, et
lui fit donner, à l'occasion des préliminaires, la plus belle fête qu'on
eût encore vue. On avait hérité de cette habitude du Directoire, qui
improvisait des fêtes à tout propos, et dépensait en concerts, en
illuminations, les sommes qu'il n'avait pas.

Les conférences marchaient de front avec les fêtes. La négociation se
présenta d'abord sous un aspect fâcheux. Lord Cornwallis, dans une
conférence qu'il eut avec Joseph Bonaparte, chargé de négocier pour la
France, laissa entrevoir toutes les difficultés qu'allait faire naître
la possession de Malte. Néanmoins, comme les préliminaires avaient
décidé la question, qu'il ne restait plus qu'à désigner la puissance à
qui le soin de garantir l'île serait remis, on vit, sans trop de
défiance, transporter la négociation à Amiens. Mais à peine y fut-elle,
que le ministre anglais éleva les prétentions les plus inattendues. Il
demanda, puisqu'il y avait une _langue française_ à Malte, qu'il y en
eût une de sa nation. On trancha la difficulté en offrant de stipuler
que les deux puissances n'en auraient aucune.

Il témoigna des inquiétudes sur le sort qui attendait l'île. Il demanda
que non seulement on désignât la garantie, mais encore qu'on spécifiât
la protection en établissant une garnison étrangère à Malte. On lui
proposa un moyen simple de parer à tout inconvénient; c'était de rendre
l'Ordre à son institution primitive, d'en faire, au lieu d'un ordre
nobiliaire qu'il était devenu, par les progrès du temps, un simple ordre
hospitalier tel qu'il était d'abord; de raser les fortifications dont
l'île était couverte, et de la convertir en un grand lazaret, qui serait
également ouvert à toutes les nations qui fréquentent la Méditerranée.
Cet expédient n'allait pas aux vues de son gouvernement, il s'y refusa.
Joseph Bonaparte, que son goût, ses instructions portaient à aplanir les
difficultés, présenta un nouveau projet, dans lequel il offrit de mettre
l'île sous la protection des grandes puissances de l'Europe. Cette
proposition ne fut pas mieux accueillie que les précédentes.
L'Angleterre demanda que Malte fût confié à la garde du roi de Naples.
Le plénipotentiaire répondit en invoquant l'exécution littérale des
préliminaires: «Ces stipulations, ajouta-t-il, sont devenues une loi
primitive de laquelle il n'est permis à aucune des puissances
contractantes de s'écarter. Ne pas en vouloir l'exécution c'est ne pas
vouloir la paix. J'ai sacrifié à l'observance religieuse de ce principe
plusieurs articles qui n'étaient en rien préjudiciables aux intérêts de
la Grande-Bretagne. J'ai dû y renoncer sans hésiter, lorsqu'il m'a été
démontré qu'ils n'étaient pas rigoureusement compris dans les
préliminaires. Comment peut-on exiger aujourd'hui un article qui leur
est en tout point opposé? Que disent les préliminaires? que Malte sera
rendu à l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem. Le roi de Naples est-il
l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem?

«L'Ordre est-il trop faible? Le projet lui donne pour garans et
protecteurs les principales puissances de l'Europe.

«Les préliminaires se contentent d'une puissance. Le gouvernement
français a pensé que le but des préliminaires serait encore mieux rempli
par la garantie simultanée des grandes puissances; qu'elle était plus
imposante et plus convenable. Cependant, comme avant tout il veut
l'exécution absolue, littérale même, si on l'exige, des préliminaires,
il est prêt à leur sacrifier cet article, qu'une espèce de décence
politique avait dicté.»

Lord Cornwallis répondit par une contre-note, où, se prévalant du mot
_protection_, qui se trouvait dans les préliminaires, et de la haine que
les naturels portaient aux chevaliers de Saint-Jean, il insistait sur la
nécessité, la convenance de remettre Malte à la garde de Ferdinand IV.
Le dénûment de l'Ordre, qui était hors d'état de solder les troupes
qu'exigeait la sûreté des forts, quelques paroles échappées au
plénipotentiaire français dans les conférences préalables qu'ils avaient
eues ensemble à Paris, lui paraissaient des motifs suffisans pour
persister dans la demande qu'il avait faite. Joseph Bonaparte n'en jugea
pas ainsi; il releva vivement les prétentions du ministère anglais, et
demanda l'insertion, au protocole, d'une note que je joins ici:

     «Le soussigné a relu avec une extrême attention toutes les pièces
     de la négociation, sans découvrir aucune trace de la proposition
     qui aurait été faite par la France, pour la remise de l'île de
     Malte aux troupes de Sa Majesté sicilienne.

     «L'article IV des préliminaires ne peut être interprété de cette
     manière.

     «Lorsque le soussigné eut, pour la première fois, l'honneur de voir
     lord Cornwallis à Paris, le 24 brumaire, il était loin de penser
     que leurs félicitations réciproques sur la facilité de terminer la
     mission qui leur était confiée, pussent être regardées comme des
     propositions et des plans de traités. Il n'avait pas encore alors
     reçu ses pouvoirs; ce ne fut que le 30 brumaire qu'ils lui furent
     remis, et le 14 frimaire seulement ils ont été communiqués au
     ministre britannique. Celui-ci, au contraire, arrivait à Paris muni
     des instructions de son gouvernement. Dès la première visite, il
     parla de Malte comme d'un article embarrassant, quoiqu'on fût
     convenu qu'il y aurait dans cette île une garnison composée de
     troupes d'une puissance tierce, jusqu'à ce que l'Ordre eût le temps
     d'organiser sa force armée. L'Espagne parut à lord Cornwallis
     _inadmissible_ comme puissance garante, à cause de son alliance
     avec la France; la Russie sembla trop éloignée, et Naples trop
     faible.

     «Le gouvernement anglais, parlant toujours d'une garantie à fournir
     par la puissance garante, comme d'une base convenue, observa que
     Naples ne pourrait pas en supporter les frais. Il est possible que
     le soussigné ait ajouté qu'une considération de cette espèce ne
     pouvait pas arrêter deux puissances comme la France et
     l'Angleterre. Au reste, la discussion réelle de tous ces objets fut
     remise au temps où la négociation serait entamée.

     «Dans les conférences qui ont eu lieu à Amiens, dans les
     protocoles, dans le projet de traité du 14 nivose (4 janvier), le
     soussigné n'a jamais énoncé une seule idée qui ait pu faire penser
     que son gouvernement consentirait à ce que l'île de Malte fût
     remise aux troupes napolitaines pour être gardée par elles pendant
     trois ans. Il a proposé au contraire, dans le protocole du 23
     nivose (13 janvier), de mettre Malte sous la protection et garantie
     des principales puissances de l'Europe, qui auraient fourni chacune
     deux cents hommes. Cette île se serait ainsi trouvée gardée par
     douze cents hommes de bonnes troupes, qui auraient été soldées par
     l'Ordre, lord Cornwallis ayant lui-même observé que les revenus de
     commanderie mis en réserve pourraient en donner les moyens.

     «L'écrit anonyme qui a été remis au soussigné de la part de lord
     Cornwallis, ne porte aucun caractère d'authenticité; il paraît
     avoir été rédigé par des mécontens. Ce n'est pas le langage des
     habitans de Malte, pays qui n'est quelque chose que par l'Ordre:
     lorsqu'ils connaîtront les articles du traité qui les concernent,
     ils seront charmés du rétablissement à Malte d'un ordre dont ils
     deviendront partie intégrante. En admettant que les circonstances
     exigent une garnison provisoire et intermédiaire pour occuper
     Malte, depuis le moment où les forces britanniques l'évacueront
     jusqu'à celui où l'Ordre aura formé un corps composé de Maltais et
     d'étrangers, il est toujours démontré que l'on doit s'écarter le
     moins possible de l'article IV des préliminaires, qui veut que
     l'_île soit rendue à l'Ordre_; cet article prévoit la nécessité
     d'une puissance garante et protectrice; les moyens d'exécution sont
     abandonnés à la sagesse et à la bonne foi des deux gouvernemens.
     Ils doivent faire tout pour que Malte soit à l'Ordre et rien
     au-delà, rien de ce qui pourrait restreindre sa prérogative, rien
     de ce qui, au lieu d'offrir un protecteur aux chevaliers,
     semblerait leur donner un maître, ou diminuerait l'influence
     exclusive qu'ils doivent avoir à Malte. Le gouvernement français
     donne, par son projet, pour protecteurs à l'Ordre, l'Angleterre,
     l'Autriche, l'Espagne, la Prusse, la Russie; il était difficile que
     l'Ordre fût relevé avec plus d'éclat, et fût plus efficacement
     protégé. Pourquoi une garnison de deux mille Napolitains pendant
     trois ans? Serait-ce contre des ennemis extérieurs? La protection
     des six puissances nommées plus haut est sans doute suffisante.
     Serait-ce contre les Maltais? L'Ordre en sera aimé, si les
     stipulations sont remplies: ce sera la meilleure défense intérieure
     qu'on puisse lui donner.

     «Mais en convenant de la nécessité d'une garnison, ne fût-ce que
     pour la sûreté et la police intérieure, faut-il donc trois ans pour
     former un corps de mille hommes, qui, réunis à quatre cents
     chevaliers et à six cents Maltais, seront plus que suffisans?
     Aujourd'hui que l'on a admis le projet de déléguer la protection et
     la garantie de l'Ordre aux grandes puissances, sera-t-il fort
     important, fort convenable que le roi de Naples tienne à Malte
     garnison pendant trois ans? Les protecteurs, les protégés, le
     grand-maître enfin, de quelque nation qu'il soit, aimeront-ils
     beaucoup à voir l'Ordre gardé par les troupes du seul prince qui
     ait des prétentions à faire valoir sur Malte? Ne serait-il pas plus
     conforme aux préliminaires, aux convenances, s'il est reconnu qu'il
     faille une force étrangère à Malte, de faire lever un corps de
     mille Suisses, dont les officiers, nommés par le landamman actuel,
     seraient choisis parmi ceux qui n'auraient pas porté les armes dans
     la guerre actuelle? Ils finiraient par se fixer à Malte, loin de
     toute influence étrangère; dépendans du grand-maître seul, ils
     seraient réellement les soldats de l'Ordre, et Malte deviendrait
     pour eux une seconde patrie. L'Ordre aurait donc tout à gagner en
     considération et en indépendance, avec une garnison composée de
     chevaliers, de Maltais, et d'un corps suisse tel que les autres
     puissances en ont à leur solde.

     «Il résulte des observations ci-dessus que la France n'a jamais
     consenti à ce que les troupes napolitaines fussent installées à
     Malte; à plus forte raison, _que l'île fût remise à Sa Majesté
     sicilienne, qui fournirait la force nécessaire pour former,
     conjointement avec les forces maltaises, la garnison des forts
     principaux pendant l'espace de trois ans_. C'est ce qui a été
     proposé par lord Cornwallis dans la conférence du 23 nivose (13
     janvier).

     «Le gouvernement français, d'après la persévérance de celui
     d'Angleterre à prolonger pendant trois ans le séjour d'une garnison
     étrangère dans Malte, et à remettre cette île de la manière la plus
     formelle, non pas à l'Ordre, mais à Sa Majesté sicilienne, a dû
     penser, et a bien été fondé à dire que l'on s'écartait des
     préliminaires; et l'on sait que ces préliminaires sont les bases de
     la paix. Si ce langage a paru moins conciliant, ce n'est pas que
     les dispositions de la France soient changées; mais lorsque, dans
     une discussion, l'on a épuisé tous les argumens sans pouvoir se
     convaincre, il est impossible, d'après la marche naturelle du
     raisonnement que chacune des parties ne conclue que l'autre renonce
     à toute espèce d'arrangement.

     «Si l'intention du gouvernement anglais est de maintenir l'ordre de
     Saint-Jean et l'île de Malte dans une entière indépendance (comme
     le soussigné aime à se le persuader), il espère que le projet
     suivant, dans lequel il s'est attaché à éloigner toute influence
     étrangère, obtiendra l'approbation de lord Cornwallis. Ce projet
     est sans contredit préférable, sous tous les points de vue, à ceux
     qui ont été présentés jusqu'ici. Le soussigné ne peut assez
     insister sur son adoption.

     «Si cependant le projet qui établit une garnison napolitaine à
     Malte était irrévocablement adopté par le gouvernement britannique,
     le soussigné, pour hâter le moment de la pacification, consentirait
     à l'adopter tel qu'il se trouve rédigé à la suite de cette note.

     «Lord Cornwallis verra, dans les deux versions du projet relatif à
     Malte, l'application du principe que le soussigné vient de
     développer.

     «Il est encore chargé d'insister sur l'insertion au traité de
     l'article relatif aux Barbaresques, tel qu'il se trouve dans son
     projet, et sur le concours des puissances contractantes pour mettre
     fin aux hostilités que les Barbaresques exercent sur la
     Méditerranée, à la honte de l'Europe et des temps modernes.

     «La seule notification qui leur serait faite à cet égard, de la
     volonté des puissances contractantes, donnerait la paix au commerce
     des États-Unis, du Portugal, du roi de Naples, et de tous les
     autres États de l'Italie; et si quelques nations avaient à redouter
     la concurrence qui deviendrait plus grande dans le commerce de la
     Méditerranée, ce seraient sans doute la France et l'Espagne, qui,
     tant par leur position que par leurs rapports particuliers avec les
     Barbaresques, ont dans tous les temps le plus de sécurité et
     d'avantages dans ce commerce. Ce sont donc elles qui feraient le
     plus grand sacrifice; mais dans une question qui intéresse la
     morale politique et la dignité des nations européennes, pourrait-on
     se conduire uniquement par des motifs d'intérêt personnel?

     «La force est donnée aux puissances comme aux individus pour
     protéger le faible; il serait consolant et glorieux de voir qu'une
     guerre qui a produit tant de calamités, se terminât du moins par un
     grand acte de bienveillance envers toutes les nations commerçantes.

     «Cette question se lie d'ailleurs à celle de Malte, et n'en peut
     être séparée; car si les parties contractantes ne prennent pas sur
     elles de mettre un terme aux hostilités des Barbaresques, il serait
     vrai de dire que l'ordre de Saint-Jean ne peut pas, sans manquer à
     son engagement primitif, et sans encourir la perte de tous ses
     biens, cesser lui-même d'être en guerre avec les Barbaresques.

     «Les hommes généreux qui ont fondé les commanderies ne l'ont fait
     que pour protéger les chrétiens contre les pirateries des
     Barbaresques, et tous les publicistes de l'Europe seraient d'accord
     que l'ordre de Malte, renonçant à remplir ce devoir, et oubliant
     ainsi le but de son institution, perdrait ce droit à la possession
     des biens qui lui ont été concédés pour ce seul usage.»

Un nouvel incident vint compliquer la négociation, et amena une
déclaration qui n'eût pas dû être perdue pour l'Angleterre. La question
des nouveaux États formés en Italie avait été agitée. Le ministère
anglais avait répondu par la déclaration formelle qu'il ne pouvait,
entre autres, reconnaître le roi d'Étrurie. Le premier consul essaya de
lui faire comprendre l'imprudence d'une telle résolution, et lui
adressa, par l'intermédiaire de son négociateur, les observations qui
suivent:

     «En réponse à la déclaration du ministre anglais, relativement au
     roi d'Étrurie, contenue dans le même protocole, et aux déclarations
     verbales qu'il lui a faites précédemment sur les républiques
     d'Italie, le citoyen Joseph Bonaparte a annoncé qu'il avait fait
     connaître à son gouvernement la répugnance qu'aurait S. M. B. à
     reconnaître le roi d'Étrurie, la république italienne et la
     république de Gênes.

     «La reconnaissance de ces puissances par S. M. B. n'étant d'aucun
     avantage pour la république française, le plénipotentiaire français
     n'y insistera pas davantage. Il désire cependant que les
     observations qu'il va faire soient prises en grande considération
     par le cabinet britannique.

     «Le système politique de l'Europe est fondé sur l'existence et la
     reconnaissance de toutes les puissances qui partagent son vaste et
     beau territoire. Si S. M. B. refuse de reconnaître trois puissances
     qui tiennent une place aussi distinguée, elle renonce donc à
     prendre aucun intérêt aux peuples qui composent ces trois États.
     Cependant comment admettre l'hypothèse que le commerce anglais soit
     indifférent au commerce de Gênes, de Livourne, des bouches du Pô et
     de la république italienne; et si son commerce souffre des entraves
     de ces trois États, à qui S. M. B. aura-t-elle à s'en plaindre, la
     réciprocité qu'elle pourrait exercer étant nulle, puisque les États
     de Gênes, de Toscane et de la république italienne, ne font aucune
     espèce de commerce en Angleterre, mais sont des débouchés utiles et
     même nécessaires au commerce anglais? Et si ces trois puissances,
     frappées de voir qu'elles ne sont pas reconnues par les grandes
     puissances, font des changemens dans leur organisation, et
     cherchent un refuge dans leur incorporation à une grande puissance
     continentale, S. M. B. se refuse donc aussi le droit de s'en
     plaindre, et cependant elle ne le verrait pas avec indifférence. On
     se plaint quelquefois de l'extension continentale de la république
     française, et comment ne s'augmenterait-elle pas nécessairement,
     lorsque les grandes puissances mettent les petites puissances
     italiennes dans la nécessité de chercher refuge et protection dans
     la France seule?

     «La république cisalpine, reconnue dans le traité de Campo-Formio
     par l'Empereur, ne put cependant jamais obtenir que son ministre
     fût reçu à Vienne; elle continua d'être traitée par ce prince comme
     si le traité de Campo-Formio n'eût pas existé. Alors, sans doute,
     vu que la paix générale n'était pas faite, la cour de Vienne
     regardait son traité comme une trève; mais aujourd'hui que la paix
     générale est faite, si ces puissances restent incertaines de voir
     leur indépendance reconnue, elles craindront de voir se renouveler
     la déconsidération qu'elles ont déjà éprouvée, et sentiront la
     nécessité de se serrer davantage au peuple français. Le même
     principe qui a fait que la France a évacué les trois quarts des
     conquêtes qu'elle avait faites, a dicté au premier consul la
     conduite de ne se mêler des affaires de ces petites puissances
     qu'autant qu'il le fallait pour y rétablir l'ordre et y fonder une
     organisation stable. Sa modération aurait-elle donc à combattre des
     mesures, nous le disons avec franchise, fausses et mal calculées
     des autres puissances, ou bien ne considérerait-on la paix que
     comme une trève? Perspective affligeante, décourageante pour
     l'homme de bien, mais qui aurait pour effet infaillible de produire
     des résultats que l'on ne saurait calculer.»



CHAPITRE XXVII.

Fox à Paris.--La consulte s'assemble à Lyon.--Elle défère la présidence
au général Bonaparte.--M. de Melzi, vice-président.--Mariage de Louis
Bonaparte.--Paix d'Amiens.--Expédition de Saint-Domingue.--Défaite et
soumission de Toussaint-Louverture.--Enlèvement de
Toussaint-Louverture.--Détails sur ce chef.--Mort du général Leclerc--Le
général Rochambeau prend le commandement.--Les noirs s'insurgent de
nouveau.--Cruautés commises sur eux.


Pendant qu'on travaillait à la dernière paix qui nous restait à
conclure, les Anglais de marque continuaient d'affluer à Paris.

Un des plus empressés fut le célèbre Fox, membre de l'opposition dans le
parlement anglais. La curiosité de voir le général Bonaparte lui avait
fait devancer l'époque de la paix. Le premier consul n'éprouvait pas un
moins vif désir de s'entretenir avec lui. Il le goûta beaucoup, et je
les ai vus souvent passer de longues soirées en conversation tête à
tête.

M. Fox parut s'être formé une idée juste du caractère du premier consul,
et avoir conçu de l'affection pour lui. De retour en Angleterre, ayant
eu connaissance d'une trame contre sa vie, il lui en fit donner avis, et
cet avis fut utile.

Le premier consul tourna ses regards du côté de l'Italie. Ce pays était
encore dans l'état où l'avait replacé la bataille de Marengo. Il avait
un Directoire exécutif, des Conseils, et par conséquent un
renouvellement d'élections qui ouvrait la carrière aux intrigues et par
suite aux désordres. On venait de décider en France, par un vote
national, que la dignité de premier consul serait à vie; on avait
reconnu la nécessité de cette mesure pour prévenir les troubles que
pouvaient amener quelques ambitions rivales qui s'étaient laissé
apercevoir. Le premier consul chercha à mettre l'Italie en harmonie avec
la France, et fit insinuer à la première d'adopter les modifications que
la seconde avait subies, c'est-à-dire de substituer au gouvernement qui
la régissait, un président, un sénat et un corps législatif. Il
souhaitait que cette transition s'opérât d'une manière insensible, et
aurait même désiré aller la diriger lui-même. Mais sa présence était
indispensable en France; il ne pouvait passer les monts, et ne voulait
cependant se faire représenter par personne. Il prit un terme moyen; il
fit convoquer à Lyon les députés des départemens et villes d'Italie, qui
devaient exprimer le vœu de leur pays. Tous accoururent avec un
empressement que ne put arrêter ni le froid, ni la neige qui obstruait
les montagnes.

Le premier consul, de son côté, ne se fit pas attendre. Les Italiens
étaient l'objet de son voyage; il s'occupa d'eux exclusivement. Les
débris de l'armée d'Égypte, qu'il avait réunis à Lyon, où il voulait les
voir, purent seuls faire un instant diversion.

Il reçut toute la députation italienne en audience solennelle, mais par
sections composées chacune de quarante députés à la fois, parce qu'il
voulait les entretenir de sa sollicitude pour leur pays. Il adressa à
chaque section un long discours sur les dangers des révolutions. Il
peignit les fatales conséquences qu'entraînent toujours les agitations
politiques, la guerre civile, les proscriptions, tous les fléaux qui les
accompagnent. Il parla de la nécessité d'oublier les haines, les
injures; de se mettre en harmonie avec les peuples voisins pour leur
inspirer de la sécurité.

Ce langage n'était pas assurément celui d'un conquérant farouche. Il
aurait fait honneur aux plus grands philosophes de l'antiquité, et fut
parfaitement accueilli.

Les Italiens avaient envoyé à Lyon tout ce que leur pays offrait
d'hommes recommandables dans le clergé, la noblesse, la bourgeoisie. Ils
semblaient avoir mis une sorte d'orgueil national dans le choix de leurs
députés. Ils s'étaient plus à étaler, à la vue de la seconde ville de
France, les trésors de leur civilisation.

Le premier consul fut fort satisfait de cette assemblée, dont les
principes et la composition lui plaisaient. Il revint souvent, dans la
suite, sur les sentimens qui l'animaient.

Les Italiens, de leur côté, ne furent pas moins charmés du discours
qu'il leur avait adressé. Ils furent surtout sensibles à la défense
qu'il fit aux Français de s'immiscer dans leurs discussions.

Ils ouvrirent leurs séances après plusieurs délibérations, dans
lesquelles plusieurs d'entre eux se firent remarquer par leurs talens.
Ils acceptèrent le mode de gouvernement qui leur était proposé, savoir,
un président, un sénat, un corps législatif et un conseil d'État. La
présidence fut déférée au premier consul, qui, d'abord, n'accepta ni ne
refusa.

Tout était terminé, les modifications étaient adoptées; il ne restait
plus qu'à dissoudre l'assemblée. Il voulut lui-même en faire la clôture;
il se rendit dans la salle où elle délibérait, et lui dit en italien
qu'il prendrait toujours intérêt à la prospérité et au bonheur du peuple
qu'elle représentait; mais que, ne pouvant se livrer tout entier aux
soins que réclamait la patrie italienne, il était obligé de se faire
suppléer par quelqu'un qui résidât sur les lieux, qu'en conséquence il
nommait M. de Melzi vice-président. Il avait voulu, par ce choix,
prouver la sollicitude qu'il portait à la Cisalpine, où il savait qu'on
estimait M. de Melzi, dont il faisait le plus grand cas lui-même.

Cette nomination fut accueillie par les plus vifs applaudissemens.
L'assemblée se sépara; les députés retournèrent chez eux, et le premier
consul revint à Paris.

Il avait, peu de jours avant de se rendre à Lyon, uni son frère Louis à
mademoiselle Hortense Beauharnais, et donné, à cette occasion, une
nouvelle preuve de l'austérité de ses principes religieux. Il s'était
marié lui-même pendant la terreur. Sa sœur Caroline avait été unie au
général Murat dans l'intervalle qui s'écoula du 18 brumaire à la
bataille de Marengo. À l'une comme à l'autre de ces premières époques,
l'exercice du culte était proscrit. Il n'était pas encore toléré à celle
dont je parle; les temples présentaient toujours le même état de
profanation. Aussi le mariage de Louis fut-il célébré, suivant ce qui se
pratiquait alors, dans la maison particulière du premier consul, rue de
la Victoire, à la chaussée d'Antin. Un prêtre vint y donner la
bénédiction nuptiale aux deux jeunes époux. Le premier consul profita de
l'occasion pour faire bénir l'union de sa sœur Caroline, qui n'avait pas
été mariée devant l'église, pensant sans doute que ce grand acte de la
vie devait être sanctionné par la religion, après avoir été consenti
devant le magistrat. Quant à lui, il s'en abstint; ce qui nous fit faire
quelques réflexions.

Il ne se trouvait ainsi lié à Joséphine que par l'acte civil, lien
susceptible d'être annulé, conformément aux dispositions de la loi sur
le mariage. La discipline ecclésiastique n'avait donc rien à voir à son
divorce, quelles qu'aient été ses prétentions en 1810.

L'hiver touchait à sa fin; les plénipotentiaires avaient enfin triomphé
des répugnances du ministère anglais. Ils avaient clos leurs discussions
et s'étaient rendus à Paris. Du 11 au 19 vendémiaire an X, la paix avec
la Russie et celle avec la Porte, les préliminaires de Londres et la
paix de Badajoz avec le Portugal, furent publiés à Paris. Le 18 brumaire
suivant, la paix générale était rétablie et fut célébrée avec une grande
pompe. C'était, des travaux du premier consul, celui qui causait le plus
de joie, et auquel se rattachaient le plus d'espérances. Les
réjouissances publiques attestèrent l'allégresse qu'il avait répandue
partout[41].

L'Angleterre accrédita lord Withworth à Paris, et le premier consul
choisit, pour le représenter à Londres, le général Andréossy. Nous
étions, pour la première fois depuis l'origine de nos troubles, en paix
avec le monde entier; la république française était universellement
reconnue, et tout cela était le fruit de la modération et de l'habileté:
aussi jamais chef de gouvernement n'a excité une admiration aussi
générale, aussi profondément sentie, que celle qu'obtint le premier
consul à cette époque.

La paix nous remit en possession du petit comptoir que nous avions dans
les Indes orientales, et toutes nos colonies d'Amérique nous furent
rendues.

Les Hollandais perdirent Ceylan. Quelques autres stipulations moins
importantes eurent lieu.

La reprise de possession des colonies où la liberté des nègres n'avait
pas anéanti le travail, n'éprouva aucune difficulté. Il n'en fut pas
ainsi de Saint-Domingue, la plus riche de nos colonies avant sa
révolution; elle était devenue le plus funeste présent qu'on pût faire à
la France. Il fallut cependant se disposer à y faire passer des troupes,
l'intérêt de la métropole le demandait, ainsi qu'une foule de familles
ruinées par les désordres auxquels la colonie avait été en proie. Elles
s'imaginaient qu'elles rentreraient en possession des biens qu'elles
avaient perdus, comme l'on rentre dans un château que l'on a
momentanément quitté; et, dans leur impatience de voir l'expédition
mettre à la voile, elles se plaignaient qu'on prolongeât gratuitement
l'indigence dans laquelle elles étaient tombées. Le premier consul ne se
laissa pas imposer par ces clameurs. Il n'entreprenait rien à la légère.
Il voulut, avant de faire appareiller, étudier Saint-Domingue, comme il
avait étudié l'Égypte avant de prendre terre au Marabout.

Il s'occupa plus d'un mois à recueillir des renseignemens sur ce pays,
auprès de tout ce qui avait été employé dans les Antilles comme
militaires, comme administrateurs ou planteurs. La position lui
importait peu; il faisait appeler à la Malmaison tout ce qui pouvait lui
donner quelques lumières. Je l'ai vu garder des heures entières dans son
cabinet des commis subalternes de la marine qu'on lui avait indiqués
comme des hommes qui avaient des notions positives sur Saint-Domingue.
C'est à cette occasion qu'il connut plus particulièrement M. de Barbé
Marbois, qui avait été intendant-général de cette colonie, et était
alors conseiller d'État. Il le goûta, et à la mort de M. Dufresne, il le
nomma directeur, et quelques mois après ministre du trésor. Il ne
changea cependant la dénomination, du moins je le crois, que pour faire
entrer M. Marbois au conseil, et pouvoir travailler avec lui, sans
exciter la jalousie des autres conseillers d'État qui étaient placés à
la tête des diverses branches de l'administration.

Le premier consul ne négligeait rien, comme je l'ai dit, pour acquérir
les lumières dont il avait besoin sur Saint-Domingue; il employait les
journées à les recueillir, et passait une partie de la nuit à expédier
les ordres qu'exigeait l'expédition; il avait demandé à Charles IV de
lui prêter son escadre, qui était encore à Brest, pour faire un voyage à
Saint-Domingue avant de rentrer dans les ports d'Espagne, et le roi
l'avait mise à sa disposition.

Celles qui de Rochefort et de Toulon avaient dû faire voile pour
l'Égypte, furent de nouveau mises en état d'appareiller, ainsi que tout
ce qui avait été amené à Brest et à Lorient. On assembla en outre un
grand nombre de transports, et on embarqua sur ces divers bâtimens, non
pas une simple expédition d'occupation, mais une véritable armée.
L'escadre mit à la voile pour se rallier au Cap Français, capitale de
Saint-Domingue, où elle arriva sans accident.

Cette armée renfermait une foule d'hommes qui avaient témoigné le désir
de faire partie de l'expédition; elle comptait aussi beaucoup de ces
esprits remuans et inquiets, pour qui l'état de paix est insupportable,
et qui ne se trouvent bien que là où ils ne sont pas. De tels élémens
étaient plus propres à conquérir qu'à conserver, à faire un
établissement durable sur une terre qui n'avait besoin que d'espérances
et de consolations: aussi Saint-Domingue fut-il traité en ennemi.

Le premier consul avait renvoyé à Toussaint-Louverture ses deux fils,
qui faisaient leur éducation à Paris. En même temps, il lui avait
adressé une lettre dans laquelle il le félicitait de la prospérité qu'il
avait maintenue dans l'île, et lui annonçait qu'il ne pouvait plus être
un homme ordinaire, que le gouvernement saisirait avec empressement
l'occasion de lui témoigner le cas qu'il faisait de ses services, et lui
renvoyait ses enfans comme une première marque de l'estime qu'il lui
portait.

Arrivée à la vue du Cap, l'escadre détacha une division sur
Port-au-Prince. Toussaint était absent; Christophe commandait la place.
Il hésita d'abord, chercha à gagner du temps; mais il revint bientôt à
sa férocité naturelle, et livra le Port aux flammes. On débarqua, on
occupa la ville; mais en se retirant, les nègres semèrent partout les
ravages et l'incendie.

On se mit à leur suite, on les serra dans les mornes; les uns cédèrent,
les autres persistèrent à courir la fortune de Toussaint, avec lequel
ils furent défaits à la Crête à Pierrot. Hors d'état de continuer la
guerre, le gouverneur traita[42]. Le général Leclerc lui accorda paix et
sécurité; les troupes noires passèrent dans nos rangs, et la colonie
rentra sous les lois de la métropole.

Cette transaction, qui terminait heureusement la lutte, donnait l'espoir
de voir promptement fleurir la colonie. Malheureusement le général
Leclerc, quoique d'une habileté véritable, ne comptait aucun succès
capable d'imposer. Il ne put obtenir une obéissance prompte, entière, et
l'expédition fut manquée. Ses officiers-généraux aimèrent mieux
travailler pour eux-mêmes que pour la gloire de leur chef. Il n'y eut
plus ni frein ni discipline. Pour comble de maux, Leclerc fut attaqué de
la fièvre jaune, qui l'emporta avant qu'il eût pu justifier le choix du
premier consul.

La maladie, qui avait frappé une partie des troupes, continuait ses
ravages; les renforts qui arrivaient journellement des ports de France
et d'Italie ne pouvaient suffire à combler les vides qu'elle faisait
dans nos rangs. Des régimens entiers périrent dans la semaine qui suivit
leur débarquement.

Ce malheur affecta vivement le premier consul: il manda ceux qu'il
savait avoir habité Saint-Domingue, et n'apprit rien qui lui permît de
prévenir le résultat qu'il commençait à prévoir. Il ne pouvait
s'expliquer comment l'administration de la colonie ni celle de l'armée
n'avaient pris aucune mesure pour préserver les corps d'une contagion
dont les effets étaient connus. Il comprenait encore moins comment les
troupes qu'il envoyait étaient à l'instant débarquées et mises en
contact avec celles qui étaient attaquées de l'épidémie. L'île de la
Tortue et les mornes offraient mille moyens de les garantir jusqu'à
l'époque ordinaire où ce fléau disparaît.

On négligea les mesures sanitaires les plus simples; on laissa l'armée
dans les lieux où la fièvre la décimait. Sa destruction attesta
l'insouciance coupable de ceux qui n'étaient déjà que trop accoutumés à
considérer les soldats comme des instrumens de fortune.

Cette effrayante consommation d'hommes rendit l'espérance aux noirs.
Leurs troupes avaient échappé à l'action de ce fléau cruel, elles se
trouvaient plus nombreuses que les blanches; ils résolurent de lever de
nouveau l'étendard de l'insurrection. Le général Leclerc commandait
encore; il eut vent de leurs trames, et se décida à exécuter ce qu'il
aurait dû faire dès les premiers jours de la pacification. Le premier
consul, tout en garantissant à l'armée noire les grades, les honneurs
qu'elle avait acquis, avait appelé en France les principaux chefs; il
savait que l'homme qui a bu à la coupe du pouvoir se résigne
difficilement à un rôle subalterne, et avait chargé son beau-frère de
faire passer les généraux noirs sur le continent. Leclerc, séduit par
leurs protestations, ne le fit pas: il ne tarda pas à s'en repentir. Les
mornes se remplissaient d'armes, de subsistances; les troupes étaient
agitées; tout annonçait une explosion. Quand il n'aurait pas surpris sa
correspondance, ces apprêts, cette inquiétude, suffisaient pour rendre
Toussaint suspect. Ce nègre, qui avait appartenu à l'ancienne habitation
de M. Galifet, avait, indépendamment de la finesse qui caractérise les
noirs, reçu de la nature une rectitude de jugement, une force de
caractère qui se trouvent rarement unies. Son esprit n'était pas sans
culture. Il avait entendu les imprudentes dissertations des planteurs,
et dévoré les écrits qui traitent de l'esclavage et de la liberté. La
lecture de Raynal avait enflammé son imagination. Le chapitre où ce
philosophe, après avoir dépeint l'humiliation des noirs, annonce qu'il
se présentera quelque jour un nègre généreux qui secouera les chaînes
sous lesquelles gémit sa race et la vengera des outrages dont
l'accablent les blancs, ne sortit jamais de sa mémoire; il crut que ce
rôle lui était destiné. Il s'appliqua à se concilier, à s'attacher les
siens, et obtint bientôt sur eux un ascendant sans bornes.

Cet homme redoutable tenait dans ses mains tous les fils du mouvement
qui se préparait. Leclerc résolut de le prévenir, et le fit arrêter. On
a prétendu qu'il eût été plus sage de s'aider de ses lumières; que la
différence du blanc au noir entre des hommes qui, dans des hémisphères
différens, avaient fait leur fortune politique à l'aide des révolutions,
ne pouvait être qu'une question de vanité; que peu importait la couleur
du général en chef, s'il avait le talent de faire prospérer la colonie.

Ces considérations sont spécieuses. Mais si Toussaint eût été un homme à
se contenter du second rang, il n'eût pas mis le général Laveaux dans la
nécessité d'accepter une députation qu'il ne sollicitait pas; il n'eût
pas outrageusement renvoyé le général Hédouville et levé l'étendard de
l'insurrection; il n'eût pas tout risqué pour conquérir ce qu'on ne lui
contestait pas. Il connaissait les conséquences d'une prise d'armes, et
n'avait pas affronté une armée pleine de vigueur pour être témoin
paisible de ses funérailles. Toussaint jouait son jeu en se préparant à
profiter de nos malheurs, Leclerc joua le sien en le prévenant. Les
preuves étaient d'ailleurs positives, et ne l'eussent-elles pas été, qui
pouvait croire qu'un homme du caractère de Toussaint-Louverture vît
l'occasion de proclamer la liberté des nègres sans la saisir? Il fut
envoyé en France et relégué dans le château de Joux: les chagrins,
l'âge, un climat trop sévère, eurent bientôt consumé ce qui lui restait
de vie; il mourut quelques mois après son arrivée. On ne manqua pas de
faire, sur cet événement, les contes les plus absurdes; et tandis que
des Français, jeunes, vigoureux, périssaient par milliers à
Saint-Domingue, on ne concevait pas qu'un vieillard, précipité du faîte
du pouvoir, transporté à deux mille lieues du climat sous lequel il
avait vécu, s'éteignît sans violence dans le fort où il était enfermé.

On croyait avoir assuré le repos de la colonie en éloignant Toussaint;
ce fut tout le contraire, son enlèvement jeta l'alarme parmi les chefs
noirs. Les troupes blanches étaient hors d'état de tenir la campagne;
celles de couleur étaient fraîches, vigoureuses. La fortune se déclarait
pour eux: ils levèrent le masque et se jetèrent, l'un après l'autre,
dans les mornes. La fièvre jaune continuait à décimer nos rangs; l'armée
presque entière avait péri, la désertion devint générale; nous ne
comptâmes plus que quelques nègres parmi nous. Ils se disposaient à nous
chercher; les hostilités allaient recommencer, lorsque Leclerc mourut.
Il fut remplacé par le général Rochambeau, qui lui succéda par droit
d'ancienneté: c'était un homme d'un courage incontestable, mais le moins
propre à commander dans les circonstances où se trouvait la colonie; il
eût fallu un esprit doux, conciliant, et Rochambeau n'était connu que
par sa dureté.

À la tête d'une armée puissante, Leclerc avait préféré la voie des
négociations à celle des armes: son successeur adopta un système opposé;
il voulait, quoiqu'il n'eût que des débris, dompter par la force, et
déploya une sévérité qu'il poussa jusqu'à la folie. Comme il faut être
vrai quand on écrit, je dirai tout ce que j'ai su, dans la suite, de ces
événemens, et de l'indignation qu'éprouva le premier consul, lorsqu'il
apprit les souillures dont on avait terni ses armes.

Le nouveau général en chef, qui portait un nom consacré par
l'indépendance de l'Amérique, vint s'établir au Cap, où il fut bientôt
entouré de cette foule de propriétaires qu'avait exaspérés la
révolution, et que rien n'arrêtait dès qu'il s'agissait de recouvrer ce
qu'ils avaient perdu: tous moyens leur étaient bons. L'emportement du
général en chef se prêtait à leurs vues; ils l'applaudirent, flattèrent
ses passions, et ne se firent faute d'aucun des moyens qui peuvent
entraîner un tempérament ardent. Le général Rochambeau ne se connut
bientôt plus lui-même: il devint un instrument aveugle des atroces
projets de ses adulateurs, qui avaient imaginé d'exterminer l'espèce
noire tout entière. Cette affreuse conception fut adoptée. On mit la
main à l'œuvre; on déploya une barbarie qui fait honte à notre siècle,
et sera en horreur à ceux qui le suivront. On enlevait partout, de toute
manière, les malheureux qu'on avait proscrits; on les embarquait, sous
prétexte de les déporter et la nuit on les noyait au large. On fit
encore plus: lorsque la terreur que répandait une condamnation en masse
eut fait prendre la fuite à cette population désolée, pour lui donner
plus sûrement la chasse, on alla chercher dans l'île de Cuba des dogues
d'une espèce particulière; on lâcha ces animaux dans les taillis, on
traqua les noirs jusqu'au fond des mornes. Ce nouveau moyen de démasquer
l'ennemi qui se blottissait sous le feuillage révolta les troupes; elles
refusèrent de fusiller des malheureux que débusquaient des chiens, et de
prêter l'appui de leurs armes aux meutes qui allaient fouiller les bois.
Ce fut bien pis, lorsqu'elles apprirent qu'au lieu de les déporter, on
noyait les malheureux qui leur tombaient dans les mains; elles se
mutinèrent, et déclarèrent «qu'elles étaient venues à Saint-Domingue,
non pour alimenter de sauvages exécutions, mais pour combattre; qu'elles
n'étaient pas faites pour accepter comme auxiliaires les meutes dont on
les faisait précéder; que, si semblable chose arrivait encore, elles
feraient justice des dogues et de leurs barbares conducteurs.» On fut
obligé de céder; on n'osa pas poursuivre une chasse inhumaine, contre
laquelle ces braves étaient soulevés.

Voilà ce qui se passait à Saint-Domingue, pendant qu'en France on se
livrait à la douce illusion de voir bientôt cette riche colonie
répandre, comme autrefois, son opulence dans la métropole. Plusieurs
lettres particulières, qui donnaient le détail de ces barbares
exécutions, étaient parvenues en France de divers points de l'Amérique;
elles avaient été communiquées au premier consul, mais le tableau
qu'elles présentaient était si révoltant, que, quoiqu'elles fussent
unanimes à cet égard, il refusait de croire à un tel excès de barbarie.
Il s'étonnait de ne pas recevoir des rapports de ceux dont il devait en
attendre, et répétait avec amertume que, si ces atroces exécutions
étaient vraies, il répudiait la colonie; qu'il n'eût eu garde de la
faire occuper, s'il eût pu prévoir les coupables excès auxquels
l'expédition avait donné lieu.



CHAPITRE XXVIII.

Détails intérieurs.--M. de Bourrienne.--Moyens employés pour le
perdre.--Tournée du premier consul dans quelques départemens.--M. de
Menneval.--Discussions ecclésiastiques.--Concordat.


Depuis que le premier consul exerçait l'autorité suprême, sa vie n'était
qu'un travail continuel. Il avait pour secrétaire particulier M. de
Bourrienne, qui avait été l'ami de son enfance, et il lui faisait
partager toutes ses fatigues. Il le mandait souvent plusieurs fois dans
la nuit, et exigeait en outre qu'il fût chez lui dès les sept heures du
matin. Bourrienne s'y rendait assidument avec les journaux, qu'il avait
déjà parcourus. Le premier consul les relisait presque toujours
lui-même, expédiait quelques affaires et se mettait à table dès que neuf
heures sonnaient. Son déjeûner, qui durait six minutes, achevé, il
rentrait dans son cabinet, en sortait pour dîner, y rentrait
immédiatement après pour ne le quitter qu'à dix heures du soir, qui
était l'heure à laquelle il se couchait.

Bourrienne avait une mémoire prodigieuse; il parlait, écrivait plusieurs
langues, faisait courir sa plume aussi vite que la parole. Ces avantages
n'étaient pas les seuls qu'il possédait. Il connaissait
l'administration, le droit public, et avait une activité, un dévoûment,
qui en faisaient un homme indispensable au premier consul. J'ai connu
les divers moyens qui lui avaient valu la confiance illimitée de son
chef; mais je ne saurais parler avec la même assurance des torts qui la
lui ont fait perdre.

Bourrienne avait beaucoup d'ennemis; il en devait à son caractère et
plus encore à sa place. Les uns étaient jaloux du crédit dont il
jouissait auprès du chef du gouvernement; les autres, mécontens de ce
qu'il ne l'employait pas à les servir. Plusieurs même lui imputaient le
peu de succès avec lequel leurs demandes avaient été accueillies. On ne
pouvait l'attaquer sous le rapport de l'habileté, de la discrétion; on
épia ses habitudes, on sut qu'il se livrait à des spéculations
financières. L'imputation devenait facile, on l'accusa de péculat.

C'était l'attaquer par l'endroit sensible, car le premier consul
n'abhorrait rien tant que les moyens illégitimes d'acquérir de l'or. Une
seule voix cependant n'eût pas suffi pour perdre un homme qu'il était
habitué à aimer et à estimer; aussi en fit-on entendre plusieurs. Que
les accusations fussent fondées ou non, toujours est-il certain qu'on ne
négligea rien pour les faire arriver sous les yeux du premier consul.

Le moyen qu'on employa avec le plus d'efficacité fut la correspondance
qu'on établit, soit avec l'accusé lui-même, soit avec les personnes avec
lesquelles on avait intérêt de le mettre en rapport; correspondance
toute mystérieuse et relative aux opérations dénoncées. C'est ainsi que
plus d'une fois on s'est servi, pour porter le mensonge jusqu'au chef de
l'État, d'un moyen destiné à lui faire connaître la vérité. Je
m'explique.

Sous le règne de Louis XV, ou même sous la régence, on organisa à la
poste une surveillance qui s'exerçait non sur toutes les lettres, mais
sur celles qu'on avait quelque motif de suspecter. On les ouvrait, et
quand on ne jugeait pas utile de les supprimer, on en tirait des copies,
puis on les rendait à leur cours naturel en évitant de les retarder. À
l'aide de cette institution, un individu qui en dénonce un autre peut
donner du poids à sa délation. Il lui suffit de jeter à la poste des
lettres conçues de manière à confirmer l'opinion qu'il veut accréditer.
Le plus honnête homme du monde peut ainsi se trouver compromis par une
lettre qu'il n'a pas lue, ou même qu'il n'a pas comprise.

J'en ai fait l'expérience sur moi-même; j'ouvrais une correspondance sur
un fait qui n'avait jamais eu lieu. La lettre était ouverte; on m'en
transmettait copie, parce que mes fonctions d'alors le commandaient;
mais quand elle me parvenait, j'avais déjà dans les mains les originaux,
qui m'avaient été transmis par la voie ordinaire. Sommé de répondre aux
interpellations que ces essais avaient provoqués, j'en pris occasion de
faire sentir le danger qu'il y avait à adopter aveuglément des
renseignemens puisés à une telle source. Aussi finit-on par donner peu
d'importance à ce moyen d'information, mais il inspirait encore pleine
confiance à l'époque où M. de Bourrienne fut disgracié; ses ennemis
n'eurent garde de le négliger; ils le noircirent auprès de M.
Barbé-Marbois, qui donna à leurs accusations tout le poids de sa
probité. L'opinion de ce rigide fonctionnaire et d'autres circonstances
encore déterminèrent le premier consul à se séparer de son secrétaire,
dont les attributions furent en partie réunies à celles de M. Maret, qui
n'avait été jusqu'alors que secrétaire général du consulat.

M. de Bourrienne fut remplacé au cabinet par M. de Menneval, homme
d'honneur et de talent, qui se concilia l'affection du premier consul,
et qui justifia sa faveur par un dévoûment qui ne s'est jamais démenti.

Nous étions arrivés à l'automne, lorsque le premier consul fit une
tournée dans les départemens voisins de celui de la Seine. Il partit de
Saint-Cloud, traversa le département de l'Eure, parcourut le champ de
bataille d'Ivry, et se rendit à Évreux, à Louviers et à Rouen, où il
arriva par le Pont-de-l'Arche: il visita les fabriques de cette ville,
celles d'Elbeuf, et poussa jusqu'au Havre, d'où il gagna Dieppe. Ce fut
sur la route qui sépare ces deux ports, qu'il reçut la dépêche qui lui
annonçait la mort du général Leclerc. Elle lui annonçait aussi la
prochaine arrivée de sa sœur Pauline[43], qui avait fait voile avec son
fils unique sur le vaisseau de guerre où étaient déposées les dépouilles
de son mari. Cette nouvelle fit sur lui une impression pénible. Il
rentra à Paris plus tôt qu'il ne l'avait résolu; il revint par
Neufchâtel, Beauvais et Gisors, et fut partout accueilli avec
acclamations. À Beauvais entre autres, les autorités constituées vinrent
fort loin à sa rencontre; elles avaient en tête une troupe de jeunes
personnes fort élégantes, dont la plus belle portait un drapeau que
l'une de ses compatriotes, la célèbre Jeanne Hachette, enleva dans une
sortie aux troupes du duc de Bourgogne qui assiégeait la place. Louis
XI, charmé de ce trait de bravoure, voulut en perpétuer le souvenir; il
accorda la préséance aux femmes de Beauvais, et voulut qu'elles
parussent avant les hommes dans les cérémonies publiques.

Le premier consul était rentré depuis quelques jours dans la capitale,
lorsqu'il apprit que le vaisseau que montait madame Leclerc, chassé par
des vents contraires qui l'avaient empêché de gagner les ports de
l'Ouest, venait d'entrer à Toulon. Il fit partir de suite pour cette
place le général Lauriston, qui ramena madame Pauline à Paris.

La tranquillité régnait au-dedans, la paix était rétablie au-dehors; il
aborda une matière importante, difficile, qui lui prit le reste de
l'automne et une partie de l'hiver suivant.

On avait contracté pendant la révolution l'habitude de dire la messe
dans les maisons particulières: c'étaient des prêtres insermentés qui la
célébraient. Les dévots prétendaient qu'elles étaient meilleures, plus
agréables à Dieu que celles que disaient les prêtres assermentés.
Beaucoup d'individus y assistaient par esprit d'opposition, quelques
athées même affectaient de l'empressement à les entendre pour contrarier
le gouvernement.

Il y avait peu d'ancienne maison qui n'eût sa chapelle. On disait la
messe tantôt dans l'une, tantôt dans l'autre. Les affiliés étaient
prévenus et se réunissaient sous divers prétextes, quelquefois même
comme s'ils eussent rendu une simple visite. Bientôt on ne se contenta
pas de célébrer la messe; on baptisa, on confessa, on donna la
bénédiction nuptiale, on fit des sépultures; enfin on se constitua en
véritable schisme. Cet état de choses datait des premiers jours de la
révolution. Le premier consul n'avait pas voulu employer la rigueur pour
le faire cesser; il le considérait comme le résultat des alarmes de
quelques consciences timorées et non comme une conception malveillante.
Il résolut cependant d'y mettre un terme, d'y remédier d'une manière
efficace; il alla droit au mal, et résolut de fixer tout ce qui touche
soit aux intérêts religieux, soit à la discipline ecclésiastique. Le
chargé des affaires de France à Rome reçut ordre d'ébaucher la besogne;
et, comme dans cette discussion, le premier consul n'avait pas seulement
pour but de mettre fin aux querelles qui divisaient les prêtres, mais
qu'il voulait encore se préserver d'une influence qui se faisait déjà
sentir, il se réserva le soin de conduire la négociation. En
conséquence, il se plaignit au pape d'un commencement de schisme qui
menaçait la tranquillité des fidèles et peut-être même la religion. Il
lui manifesta l'intention de prévenir ce malheur, et le pria de lui
envoyer un légat avec lequel il pût en conférer.

Le pape accepta sa proposition avec empressement, et envoya à Paris le
cardinal Gonsalvi, Spina, archevêque de Gênes, et Caselli, pour traiter
du concordat. De son côté, le premier consul nomma son frère Joseph, M.
Crettet, et l'abbé Bernier, curé de Saint-Lô d'Angers, pour en discuter
les articles avec les prélats. Le concordat fut signé le 18 juillet
1801.

Par suite de cet acte, le clergé redevint en France une branche de
l'administration, qui fut dirigée par M. Portalis père, que le premier
consul nomma ministre des cultes. C'est dans le courant de l'année qui
suivit, que le pape envoya à Paris comme son légat, le respectable
cardinal Caprara, qui acheva l'œuvre commencée par ses prédécesseurs.

La réconciliation de la France avec l'Église fut encore un triomphe pour
le premier consul, auquel elle concilia tous les dévots. Elle lui valut
en outre l'avantage de voir cesser toutes ces momeries d'offices divins
célébrés à domicile. Les fidèles revinrent aux temples qu'il avait fait
rouvrir, et les prêtres de toutes les orthodoxies ne craignirent pas d'y
venir officier. Le pape soumit à la même discipline les ecclésiastiques
assermentés et insermentés; il somma les évêques absens de rentrer
sur-le-champ dans leurs diocèses ou d'envoyer leur démission. Quelques
uns obéirent, et ceux qui résistèrent furent remplacés.

Le premier consul voulut célébrer la réconciliation de la France avec
l'Église: une grande cérémonie eut lieu à Notre-Dame. À l'avénement du
premier consul, cette métropole était dans l'état le plus déplorable;
elle n'avait plus ni marbres, ni ornemens, tout avait été pillé ou
vendu. On ne s'en était pas tenu là; en 1793, on avait coupé l'édifice,
on l'avait distribué en une série de magasins qu'on avait loués au plus
offrant. Le premier consul fit cesser cette odieuse profanation; il
restitua la basilique, fit remettre à neuf les tables, les autels que le
jacobinisme avait abattus, et assista à la cérémonie d'inauguration avec
tous les membres du gouvernement.

Cette action, louable en elle-même, et tout à la fois politique et
religieuse, lui valut, d'une part, un surcroît d'affection, et de
l'autre une explosion de mécontentemens.

Le premier consul avait à diverses fois engagé M. de Talleyrand à
reprendre la prêtrise; il lui observait que ce parti convenait à son
âge, à sa naissance, et lui promettait de le faire faire cardinal, ce
qui le placerait sur la même ligne que Richelieu, et donnerait du lustre
à son ministère.

Quelque peu de vocation que M. de Talleyrand eût pour l'Église, il ne
laissa pas de réfléchir à cette proposition; mais telle était la
faiblesse de son caractère, qu'une femme, qui avait pris de l'empire sur
son esprit en faisant les honneurs de sa maison, paralysa l'influence
immédiate du chef de l'État. Elle fit jouer tant de ressorts pour se
préserver d'une expulsion qui aurait été la conséquence immédiate du
retour de M. de Talleyrand à la prélature, qu'elle parvint à se faire
épouser, et figura dans la suite, non pas aux Tuileries, mais au milieu
des représentans de toutes les cours de l'Europe, sous le nom de
princesse de Bénévent. Dans cette occasion, le premier consul avait
poussé la condescendance au point de solliciter du pape un bref de
sécularisation pour M. de Talleyrand, et la permission de se marier. Il
avait cédé particulièrement, dans cette circonstance, aux instances de
madame Bonaparte.



CHAPITRE XXIX.

Mécontentemens de quelques généraux.--Bernadotte.--Scène chez le général
Davout.


J'ai dit plus haut que la cérémonie de Notre-Dame fit éclater des
mécontentemens. Il me reste à rapporter ce qu'ils produisirent.

Des envieux, des brouillons, la plupart esprits médiocres, et qui,
cependant voulaient trancher sur des matières qu'ils n'étaient pas en
état d'entendre, cherchaient à agiter la multitude. Ils s'attachaient à
la marche du gouvernement, critiquaient amèrement ses actes, lui
imputaient des vues qu'il n'avait pas, et protestaient qu'ils mourraient
plutôt que de voir périr la liberté. Ne pouvant ou ne voulant pas
pénétrer quels étaient les projets du chef de l'État, ils lui
attribuaient ceux qui convenaient à leurs desseins. Le premier consul
était décidé à rétablir les prêtres sur le pied où ils étaient avant la
révolution; on ne pouvait trop se hâter de prévenir un semblable
attentat. Les armes, les moyens étaient indifférens; tout était bon,
pourvu qu'on détournât l'orage. On ne s'en tint pas aux propos; on avisa
aux mesures de résistance, on se constitua en état flagrant de
conspiration. Ces réunions insensées, qui devenaient inquiétantes par la
folie même de ceux dont elles se composaient, avaient pour chef le
général Bernadotte, qui commandait, à cette époque, l'armée de l'Ouest.
Quoique allié à la famille Bonaparte[44], il avait plusieurs fois
assisté aux réunions où l'on discutait les moyens de se défaire du
premier consul. À la vérité, il s'opposait à ce qu'on lui arrachât la
vie; mais il conseillait un enlèvement à force ouverte, qui eût toujours
été suivi du même résultat. Quant aux autres, tous opinaient pour la
mort.

Le premier consul, dont la conservation était le besoin de l'époque, fut
bientôt averti de ces réunions et du mauvais esprit qui les animait;
mais il était si peu organisé pour la crainte, qu'il se borna à éloigner
de Paris les mauvaises têtes dont elles se composaient. Quant à
Bernadotte, il eut ordre de rejoindre son armée.

Un général qui se perdait alors dans la foule de ceux qui commandaient,
était spécialement lié avec l'un des plus ardens de ceux qu'avait
atteints la mesure du premier consul. D'abord soldat au service
d'Espagne, il l'abandonna furtivement pour gagner la France, où venait
d'éclater la révolution. Il s'attacha aux représentans qui allaient
exalter, épurer les armées, et poursuivit les aristocrates avec un zèle
qui ne fut pas sans utilité pour lui. Il trouvait une nouvelle occasion
de servir la chose publique; il la saisit, et signala au premier consul
les vues, les moyens de ces conciliabules qu'il avait souvent échauffés
de ses élans de républicanisme. Il signalait, entre autres, le colonel
F... et le général D..., avec lequel il était étroitement lié. Il les
représentait comme exaltés au point de ne pas rejeter peut-être l'idée
d'un attentat à la vie du premier consul, considération qui, disait-il,
avait pu seule le déterminer à donner l'avis qu'il transmettait. Muni
d'une pièce aussi précise, le chef de l'État ordonna l'arrestation des
deux officiers qui lui étaient désignés. Le ministre de la police lui
avait laissé ignorer l'existence de ces trames odieuses. Il ne savait si
elles avaient échappé à sa surveillance, ou si Fouché avait intérêt à
l'abuser. Dans le doute, il ne voulut pas recourir aux voies ordinaires,
et chargea la gendarmerie d'élite, dont j'étais colonel, de s'assurer
des prévenus. F... fut arrêté; mais D... échappa par les soins officieux
de celui qui l'avait dénoncé.

Celui-ci n'avait pas transmis son rapport au premier consul, qu'il
courut prévenir son ami que tout était découvert, qu'il prît garde à
lui, croyant sans doute soulager sa conscience par cet avis officieux.
D..., touché de sa sollicitude, plein de confiance dans une vieille
liaison contractée au milieu des chances d'une homogénéité de fortune
politique, lui demanda asile. Il n'osa refuser, et accueillit le
fugitif; mais il prévint en même temps qu'il n'avait pu repousser les
sollicitations de l'amitié, que D... s'était réfugié chez lui.

J'étais à la Malmaison quand l'avis y arriva. Le premier consul, que ces
intrigues avaient indisposé, m'envoya de suite à Paris, avec un ordre de
diriger un détachement de gendarmerie sur la maison de campagne de ce
général. Le détachement se rendit au village, mais ne trouva personne.
D... était en route pour ses foyers, où le premier consul ordonna de le
laisser tranquille.

L'apparition des gendarmes chez le général dont le zèle pour le premier
consul paraissait diriger la conduite dans cette occasion, éleva
cependant une mésintelligence entre lui, qui avait provoqué cette
mesure, et moi, qui avais reçu l'ordre de l'exécuter. Il se plaignit de
l'insulte qui lui était faite, en appela aux officiers, écrivit au
premier consul, voulut à toute force avoir satisfaction à mes dépens.
Tant de tapage pour une visite de gendarmerie parut suspect. Je ne
pouvais concevoir qu'un pareil désagrément auquel, après tout, chacun
est exposé, excitât véritablement cette inépuisable colère dont ***
paraissait animé. Je demandai à mon tour satisfaction. Je souffre,
dis-je au premier consul, les propos que m'attire le commandement dont
je suis revêtu, parce que le bien du service l'exige. Mais s'il doit
toujours en être ainsi; si je suis sans cesse poursuivi par les clameurs
de ceux contre lesquels je reçois des ordres, veuillez me le retirer, et
me donner en échange un régiment de cuirassiers. «Et que vous font ces
clameurs? me répliqua le premier consul; ne voyez-vous pas d'où elles
partent? *** ne crie si haut que parce que c'est lui qui m'a prévenu des
vues de D... et de l'asile qu'il avait choisi. Au reste, soyez
tranquille, je me charge de le calmer.» Je sus, en effet, qu'il lui
avait fait dire que sa manière ne menait à rien; qu'il fallait être pour
ou contre; qu'il vît ce qu'il préférait. Mes pressentimens étaient
vérifiés; il ne restait plus qu'un point à éclaircir. Je voulus en avoir
le cœur net, et demandai, dans la suite, à D...[45], qui était retiré
dans ses foyers, par qui il avait été avisé de quitter la maison où il
s'était retiré. C'était encore, comme je le soupçonnais, son officieux
ami qui l'avait prévenu que la gendarmerie était sur ses traces. Il eût
pu faire davantage, il eût pu dire comment elle s'y trouvait.

Je n'ai rien oublié de toutes ces malheureuses circonstances, dans
lesquelles je n'ai dû voir qu'une preuve de plus de la faiblesse
humaine: si celui auquel elles s'appliquent lit ces Mémoires, qu'il ne
croie pas que sa nouvelle position m'a imposé de ne pas le nommer: c'est
à ses enfans que j'ai dû ce ménagement.

La confidence du premier consul m'avait mis au fait. Je laissai aller
les propos. Tout ce grand fracas, dont on étourdissait les salons,
n'avait pour but que de voiler les rapports que l'on entretenait avec le
cabinet. Ce n'était pas la peine de s'en inquiéter.

Parmi les sujets assez minces dont se composaient les réunions, se
trouvait un officier supérieur, que les révélations de *** signalaient
comme capable de se porter aux derniers attentats. Renvoyé pour des
motifs qui me sont inconnus, du régiment où il servait, sans emploi,
sans fortune, il devint naturellement un des boute-feu du mouvement qui
se préparait. La perte du premier consul devait lui rouvrir la carrière;
il annonçait hautement l'intention de la consommer. Sa décision était
connue; il fut arrêté et mis au Temple. Une fois enfermé, il pesa,
examina sa conduite, et n'y trouvant que des sujets d'alarmes, il
résolut de recourir à la clémence du premier consul. Il s'y détermina
d'autant mieux, qu'il ne doutait pas que la perte de sa liberté ne fût
le résultat de la délation de quelque faux frère qui avait fait la paix
à ses dépens, ce qui était vrai.

Il offrit de faire des révélations; le général Davout fut chargé de les
recueillir, et se rendit au Temple, où il reçut les confidences de ce
chef d'escadron: elles étaient importantes. Le premier consul le chargea
de nouveau de voir le prisonnier, de lui proposer cinq cents louis, s'il
voulait accepter une mission pour Londres, où, en se donnant pour
échappé du Temple, il parviendrait à surprendre les projets des Anglais
et des émigrés sur les départemens de l'Ouest, ainsi que les relations
qu'ils y conservaient.

Le général Davout envoya chercher le prisonnier, et le fit conduire dans
la maison qu'il occupait aux Tuileries, sur l'emplacement où est
aujourd'hui la terrasse qui se trouve en face de la rue Saint-Florentin.

Le hasard amena, sur ces entrefaites, le général ***, déjà désigné plus
haut, chez Davout. Il reprenait ses criailleries ordinaires. Le premier
consul, disait-il, voulait rétablir l'ancien régime; il avait commencé
par faire rentrer les émigrés; il faisait rentrer les prêtres, et
dépouillerait bientôt les acquéreurs de biens nationaux. Enfin,
ajouta-t-il, pour dernier trait, il venait de faire étrangler ce pauvre
chef d'escadron, prisonnier au Temple.

Le général Davout, qui ne devinait pas encore où son interlocuteur
voulait en venir, imaginait tantôt qu'il cherchait à se faire interroger
pour se débarrasser d'un poids qui chargeait sa conscience, tantôt qu'il
cherchait s'il ne serait pas possible de le détacher du premier consul.
Toutefois le général Davout le laissa s'engager, écouta toutes les
folies qu'il lui débitait, et laissa échapper un mouvement de pitié qui
mit fin à la philippique. Pour toute réponse, au lieu de le reconduire
par la sortie ordinaire, il le fit passer par une pièce où se trouvait
D...

Le général *** aperçoit bien vivant le pauvre chef d'escadron, qu'il
venait de dire avoir été étranglé; son esprit en fut bouleversé; mais,
se remettant bientôt, et ne se méprenant pas sur les motifs qui
amenaient cet officier chez le commandant de la place, il rentra
précipitamment dans le cabinet de Davout, et lui dit: «Je vois que l'on
sait tout, puisque D... est là; on m'a trompé; je t'en prie, mène-moi de
ce pas chez le premier consul.» Davout y consentit. Le général *** se
jeta aux pieds du chef de l'État, avoua tout, et fixa par cette démarche
sa position présente qui vacillait, et prépara sa position à venir. Il
appartint dès-lors au premier consul, pour lequel il affecta un
dévoûment exclusif. Quant au chef d'escadron, il avait peu de choses à
ajouter aux révélations qui étaient déjà connues. Il accepta la
proposition que lui fit Davout. Il se rendit à Londres, séjourna
long-temps dans cette capitale, et ne la quitta que lorsqu'il eut des
renseignemens précis sur un projet qui avait pour but d'abattre le
premier consul. Il rejoignit le maréchal au camp d'Ostende, et lui
dévoila le complot, qu'on essaya de mettre à exécution à quelques mois
de là. Il vécut quelque temps tranquille; mais la nature l'emporta, il
reprit ses premières habitudes, et devint l'objet d'une surveillance
sévère. Des ordres rigoureux avaient même été donnés pour le cas où il
serait aperçu rôdant autour du premier consul. Depuis on essaya
plusieurs fois de le placer; mais l'âge n'avait pas mûri sa tête, il ne
put se tenir nulle part. Il joua la victime en 1814, en 1815, etc.,
etc... L'histoire dira le reste.

À l'époque où se passèrent les faits dont je viens de parler, le premier
consul venait de s'établir au palais de Saint-Cloud, qu'il avait fait
réparer, pour jouir de la facilité d'une promenade qui s'y trouvait de
plain-pied avec son cabinet, et être plus près de Paris que ne l'était
la Malmaison; ce qui était important pour tous ceux qui avaient des
communications journalières avec lui.



CHAPITRE XXX.

Discussions du Code civil.--Tribunat.--Exposition des produits de
l'industrie.--Canal de l'Ourcq.


Ce fut à la fin de mars 1802 qu'une commission du conseil d'État,
composée de MM. Tronchet, Portalis père, Merlin de Douai et autres, sous
la présidence du second consul Cambacérès, fut chargée de présenter le
projet du Code civil; le premier consul fit ouvrir les discussions sur
cette grave matière par le conseil d'État. Ce corps tenait ordinairement
trois séances par semaine: elles commençaient à deux heures, et
finissaient à quatre ou cinq; mais cet hiver le conseil ne se sépara
jamais qu'il ne fût huit heures du soir, et le premier consul ne manqua
pas une seule de ses séances.

Jamais il ne s'était tenu un cours de droit public de cette importance.
Le conseil d'État comptait, à cette époque, une foule d'hommes dans la
maturité de l'expérience et la force de l'âge: aussi la discussion
était-elle profonde, lumineuse, empreinte du cachet de la méditation.

Le premier consul s'intéressait si vivement à ces débats, que le plus
souvent il retenait quelques conseillers d'État pour dîner, et reprendre
ensuite la discussion. S'il rentrait seul, il restait dix minutes à
table, et remontait dans son cabinet, d'où il ne sortait plus.

Quand il n'avait pas été au conseil d'État, il allait à l'Institut, où
je l'ai quelquefois accompagné. Cette société s'assemblait alors au
Louvre. Il se rendait à la séance par la galerie du Muséum; et,
lorsqu'elle était finie, il retenait quelquefois un ou deux membres,
s'asseyait sur une table comme un écolier, et entamait une conversation
qui se prolongeait souvent fort avant dans la nuit. En général, quand il
rencontrait quelqu'un qui lui convenait, le temps coulait sans qu'il
s'en aperçût.

La rédaction du Code civil achevée, ce grand travail fut porté avec les
formalités ordinaires à la discussion du Tribunat. On avait déjà eu
plusieurs occasions de s'apercevoir que ce corps deviendrait tôt ou tard
un obstacle à la marche administrative du gouvernement. Quoique
généralement composé d'hommes d'un mérite reconnu, il s'était mis en
hostilité avec le conseil d'État. Il avait quelquefois montré une
opposition qui tenait peut-être plus à l'esprit de corps et à la
rivalité de talens qu'à l'intrigue et à une tendance à l'exagération.

Le premier consul avait été prévenu de cette disposition; mais elle
était si peu raisonnable, qu'il refusait d'y croire. Il fit, comme je
l'ai dit, faire la communication. Il ne tarda pas à se convaincre qu'il
avait mieux auguré de ce corps qu'il ne méritait. La discussion fut
aigre, passionnée, minutieuse. On ne put plus se promettre de faire
passer le Code sans le mutiler. Le besoin de ce grand travail était
vivement senti; mais, comme il était à craindre que la même opposition
ne se manifestât au Corps Législatif, et ne frappât ainsi de discrédit
le premier œuvre de la législation consulaire, on retira le projet. Les
élections amenèrent des hommes plus sages au Corps Législatif. Le
Tribunat, qu'on avait eu la prudence de réduire de moitié, revint
lui-même à un système moins hostile. Le Code fut reproduit et adopté.

Le premier consul abolit plus tard le Tribunat; et, comme il en voulait
non aux membres, mais à l'institution qui n'était propre qu'à entraver
sa marche, il plaça tous les tribuns, qui, pour la plupart, furent des
administrateurs remarquables et tous des hommes distingués.

Je lui ai quelquefois entendu dire au sujet de ceux dont il était le
plus satisfait: «Eh bien! voyez; au Tribunat, il aurait été opposé à ce
qu'il fait aujourd'hui mieux qu'un autre. Voilà ce que produit l'esprit
de corps. Il faut convenir, ajoutait-il à cette occasion, que les hommes
ne sont en général que des enfans.»

Depuis que le premier consul gouvernait, il s'était fait dans toutes les
branches administratives un travail prodigieux, et cependant les
créations continuaient encore. On forma l'administration des eaux et
forêts, qui arrêta le pillage des bois, et lui substitua un mode
d'exploitation sage et raisonné; on établit des lycées; on doubla les
moyens d'instruction gratuite, que plus tard on compléta par
l'organisation d'un corps enseignant; on fit des agens-de-change; on
recréa la loterie, qui anéantit une multitude de petites loteries, de
banques particulières tout aussi ruineuses pour le public et stériles
pour l'État; enfin, on institua les droits-réunis.

Le ministre de l'intérieur, M. Chaptal, protégeait, stimulait les
manufactures et tout ce qui tenait à l'industrie avec un zèle qui ne
laissait rien à désirer. C'est lui qui imagina d'établir, dans chaque
département et plus tard à Paris, des muséum d'exposition où l'on
apporterait, à une époque fixe, les produits de l'industrie nationale.
Cette heureuse conception fut aussitôt réalisée. L'exposition eut lieu,
et montra les inconcevables progrès qu'avaient faits les arts pendant un
espace de temps qu'on n'avait cru fécond qu'en calamités. M. Chaptal
rendit, dans cette circonstance, un service signalé à la nation; il
ouvrit les yeux à une foule d'incrédules qui s'obstinaient à mettre nos
fabricans au-dessous de ceux de l'étranger. La comparaison les
convainquit. Ils furent obligés de s'avouer que des produits qu'ils
achetaient comme de fabrique anglaise, sortaient de nos ateliers,
étaient confectionnés par les ouvriers dont ils contestaient l'aptitude.
Ce fut par des moyens aussi simples qu'il fit cesser les petites
supercheries de quelques fabricans, qui ne rougissaient pas d'employer
une estampille étrangère pour mieux écouler leurs produits. Il ne mérita
pas moins bien de l'agriculture. Il fonda les prix qu'on décerne encore
dans les départemens aux plus belles productions agricoles. Avec le
temps et de pareilles institutions, un pays ne peut manquer d'obtenir de
grandes améliorations et parvenir à la prospérité. Au reste, tous les
actes de l'administration de M. Chaptal portaient le cachet d'un
patriotisme éclairé, comme ceux de sa vie privée portent celui d'un
homme de bien.

Il ne se passait guère de semaine que le premier consul n'allât visiter
quelques établissemens. Il ne songeait qu'à embellir, améliorer,
administrer; il traçait des canaux, ouvrait des routes, ou rétablissait
celles de l'ancienne France qui avaient été totalement négligées pendant
la révolution. Le chef de l'État avait donné l'impulsion: tout était en
mouvement d'un bout de la république à l'autre. On réparait, on
réédifiait, on travaillait, comme on fait après un naufrage pour
remettre à flot le bâtiment qu'un pilote inhabile a échoué.

À Lyon, on rétablissait la place Bellecour; à Paris, on déblayait le
Louvre, on nettoyait le Carrousel, on restaurait les monumens publics;
on rendait au culte les temples échappés à la destruction, on relevait
ceux qu'une fureur insensée avait fait abattre.

Les ports, les canaux, toutes les constructions marchaient de front. On
ne concevait pas comment le premier consul pouvait faire face aux
dépenses que tant d'entreprises exigeaient; on s'étonnait, on criait au
miracle: le miracle était simple, c'était celui de l'ordre et de la
probité. Je m'explique.

Avant le 18 brumaire, les receveurs-généraux retenaient les deniers
publics, sous le prétexte que leurs recettes éprouvaient des lenteurs.
Ainsi, privé de rentrées fixes et hors d'état de connaître jamais le
juste état de ses caisses, le ministre des finances était obligé de
faire le service avec des traites sur les receveurs-généraux à une date
plus ou moins reculée. Ces traites passaient dans le commerce; mais,
comme on ne croyait pas plus à la solidité qu'à la bonne foi du
gouvernement, elles altéraient journellement la confiance que l'on
aurait voulu chercher à mettre dans le crédit public. Les
receveurs-généraux profitèrent de ce cruel état de choses; ils se firent
banquiers, achetèrent les effets qu'ils devaient solder, et réalisèrent
des bénéfices énormes. Ces scandaleux trafics avaient disparu avec le
gouvernement qui les tolérait. M. Gaudin en avait fait justice en
prenant la direction des finances. En voyant la hausse des fonds
publics, on criait à la magie; cette magie était la probité et le retour
de l'ordre; l'économie présidait à la perception de l'impôt. Aucun fonds
n'était détourné, aucune valeur n'était avilie: le crédit, la confiance,
s'étaient rétablis partout.

Une autre entreprise, qui était tout entière dans l'intérêt de la
capitale et du commerce, signala encore cette année. On projetait depuis
long-temps la construction d'un canal qui rassemblât les eaux de la
rivière de l'Ourcq, et les amenât dans Paris; mais les travaux qu'il
exigeait étaient immenses, on avait toujours reculé devant les
difficultés que présentait l'exécution. On avait cependant essayé
quelques ébauches d'après les plans de M. Girard, que le premier consul
avait eu occasion d'apprécier en Égypte; mais l'opposition avait été si
vive, que tout avait été abandonné, lorsqu'il prit fantaisie au chef de
l'État d'aller chasser[46] dans la forêt de Bondi.

La meute qu'il suivait le mena dans les travaux du canal, qui se
trouvaient en partie entravés dans cette forêt; sur-le-champ il laissa
là les chiens, et nous ordonna de le suivre: il ne pensait déjà plus à
la chasse. Il fit lui-même la reconnaissance des travaux déjà achevés,
et comme il avait été long-temps auparavant faire celle de tout le cours
de la rivière de l'Ourcq, ainsi que celle du canal projeté dans toute sa
longueur, les contradictions qui en avaient fait suspendre les travaux
revinrent à son esprit: sans rejoindre la chasse, il retourna de suite à
Paris, et donna des ordres pour la réunion aux Tuileries, le soir même,
de tous les ingénieurs des ponts-et-chaussées qui étaient pour et contre
le projet. Il les mit en présence, suivit attentivement la discussion,
trouva les objections faibles, les réponses péremptoires, et ordonna
sur-le-champ la reprise des travaux, qui furent conduits avec célérité,
mais qu'il n'eut pas la satisfaction de mener à terme.



CHAPITRE XXXI.

Suppression du ministère de la police.--Le général Rapp.--Médiation
helvétique.--Intérieur des Tuileries.--Anecdote.


L'état de paix dans lequel on vivait avait peu à peu amorti la défiance.
Le premier consul avait rayé de la liste des émigrés tous ceux qui
avaient demandé cette grâce: il les avait même mis en possession de la
partie de leurs biens qui n'avait pas été vendue et se trouvait encore
sous le séquestre national. Sa facilité multiplia les démarches. Il fut
obligé de prendre une mesure générale pour couper court aux réclamations
qui l'assiégeaient. Il eut d'abord dessein de faire rapporter la loi sur
l'émigration; mais on lui démontra que cette mesure aurait des
conséquences pires que le mal auquel il voulait remédier. Un premier
arrêt du conseil d'État excepta de la liste des émigrés les
ecclésiastiques qui avaient subi la déportation, les enfans au-dessous
de seize ans, les laboureurs, artisans, etc.; un senatus-consulte de
1802 les amnistia. Le premier consul fit ensuite dresser une liste de
ceux que leurs antécédens ou leur naissance constituaient en état
d'hostilité avec les lois nouvelles, et raya les autres en masse.

La suppression du ministère de la police devint la conséquence de cette
détermination: il n'y avait plus besoin de surveillance là où il n'y
avait plus rien à surveiller. On saisit cette occasion pour essayer de
démontrer au premier consul que cette autorité ne pouvait plus subsister
sans de graves inconvéniens pour la popularité comme pour la
considération dont il cherchait à entourer son pouvoir. La tolérer
encore, c'était fournir des prétextes à la calomnie, faire suspecter les
intentions du gouvernement. Le premier consul eut l'air de se laisser
persuader, et ne fut peut-être pas fâché d'essayer ce que personne
n'avait osé tenter avant lui, de maintenir l'ordre avec les tribunaux et
la gendarmerie. M. Fouché était furieux contre M. de Talleyrand, qu'il
regardait comme l'auteur d'une mesure qui l'éloignait à la fois du
conseil et le privait du ministère, qu'il regardait comme un apanage
inamovible. Aussi usa-t-il de représailles; il jeta des soupçons sur la
fidélité, les intentions politiques du ministre des relations
extérieures, et employa mille moyens de les faire parvenir aux oreilles
du premier consul, qui, malheureusement pour lui et pour M. de
Talleyrand, leur donna plus d'importance qu'ils n'en méritaient. Le
ministère de la police fut néanmoins supprimé, et M. Fouché entra au
sénat conservateur.

M. Abrial, qui avait le portefeuille de la justice, y fut également
nommé. Le premier consul réunit les deux ministères sous la dénomination
de ministère du grand-juge, qu'il confia à M. Reignier, qui était
conseiller d'État: il lui adjoignit M. Réal, qu'il chargea de la
direction de tout ce qui se rattachait à la sûreté générale, ou qui
exigeait des informations qu'un procureur-général aurait conduites le
plus souvent d'une manière imparfaite. Les choses marchèrent d'abord
assez bien. On était fatigué de guerre, de dissensions; chacun aspirait
au repos et cherchait à réparer les pertes qu'il avait faites. Personne
ne songeait à troubler une situation prospère qui n'était due qu'à la
concentration du pouvoir.

Les Suisses étaient encore régis par le gouvernement que le Directoire
de France leur avait imposé; mais l'exaspération que causait un pouvoir
assis sur les ravages de l'étranger était au comble. De toutes parts, on
courut aux armes: ce ne fut partout que trouble et confusion, et
l'orage, qui se calmait chez nous, souffla avec violence en Suisse. Les
partis ne tardèrent pas à en venir aux mains.

Celui qui repoussait le Directoire était si nombreux, qu'il anéantit
l'autre en un instant. Les vaincus se prévalurent aussitôt d'un traité
conclu avec la France, et réclamèrent l'assistance du premier consul. Sa
position était délicate; il ne voulait ni laisser la guerre civile
s'allumer, ni opprimer l'indépendance helvétique: il venait cependant de
faire entrer en Suisse le général Ney avec un corps de troupes, et en
même temps de faire arrêter Reding, instigateur de troubles. Il dépêcha
en toute diligence son aide-de-camp Rapp, qui arriva comme un envoyé de
la Providence au moment où l'on allait en venir aux mains. Rapp, avec
une rare présence d'esprit, descend de sa voiture, se place entre les
deux armées, déclarant à haute voix et en allemand qu'il était autorisé
à déclarer ennemi du peuple français celui des deux partis qui
commencerait le feu, et qu'il avait l'ordre de faire entrer de nouvelles
troupes françaises sur le territoire suisse. Sa fermeté imposa d'autant
plus, que l'un et l'autre parti avait les mêmes conséquences à redouter
d'une seconde invasion. Ils se rapprochèrent, convinrent d'assembler les
cantons et de remettre leurs différends à la médiation du premier
consul.

Celui-ci accepta; il accueillit la députation qui vint lui exposer les
vœux, les besoins d'un peuple que l'inquiétude du Directoire avait fait
courir aux armes, et nomma une commission de sénateurs, au nombre
desquels se trouvait Fouché, pour discuter avec elle la constitution qui
convenait aux peuples des montagnes qu'elle représentait.

L'acte constitutionnel fut promptement arrêté. La députation,
satisfaite, pria le premier consul de conserver le titre de médiateur
qui lui avait été déféré. Le pays recouvra la tranquillité qu'il avait
perdue, sans qu'elle coûtât une seule goutte de sang; et le célèbre M.
de La Harpe[47], qui l'avait régi sous le nom de directeur, vint fixer
sa résidence à Paris.

L'hiver qui suivit la conclusion de la paix fut remarquable par
l'affluence des étrangers de distinction; ils accouraient de toutes
parts en France. Cependant tel avait été le récit qu'on leur avait fait
de nos discordes, qu'ils croyaient la capitale à moitié dévastée. Ils
furent étrangement surpris de ne trouver aucune trace de destruction, et
d'entendre dire de toutes parts que la ville était plus belle qu'avant
les troubles dont on leur avait fait un si triste tableau.

Le cérémonial n'était pas réglé. Madame Bonaparte ne recevait personne;
elle craignait de se voir compromise par les prétentions que pourraient
élever quelques dames étrangères dans un palais qui était encore sans
étiquette, ou de les blesser elles-mêmes par l'exigence que lui
inspirait son rang: aussi n'y avait-il rien de plus monotone alors que
le château des Tuileries. Le premier consul ne quittait pas son cabinet;
madame Bonaparte était obligée, pour tuer le temps, d'aller tous les
soirs au théâtre avec sa fille, qui ne la quittait pas. Après le
spectacle, dont le plus souvent elle n'attendait pas la fin, elle
revenait terminer sa soirée par un whist, ou, s'il n'y avait pas assez
de monde, par une partie de piquet, qu'elle faisait avec le second
consul, ou quelque autre personnage de cette gravité.

Les femmes des aides-de-camp du premier consul, qui étaient de l'âge de
madame Louis Bonaparte, venaient lui tenir compagnie. C'étaient chaque
jour les mêmes personnes, les mêmes jeux: la semaine s'écoulait de la
même manière à la Malmaison qu'à Paris. Le second consul recevait les
fonctionnaires ainsi que les membres de la magistrature; sa maison était
la seule où l'on rencontrait une partie de la représentation du
gouvernement. Les étrangers, de leur côté, remplissaient les salons,
dont M. de Talleyrand seul leur faisait les honneurs.

Ce fut dans le cours de cet hiver que le premier consul fit arrêter et
mettre au Temple M. T***, qui revenait d'Angleterre par la Hollande.
L'arrestation fut représentée comme tyrannique. Voici cependant ce qui
la détermina.

Ancien membre du parlement de Paris, M. T*** avait mené une vie fort
agitée depuis qu'il avait quitté la France: il avait successivement
séjourné en Angleterre, en Allemagne, et avait fini par se réfugier en
Amérique. Il n'y avait pas plus trouvé le repos qu'ailleurs. Mais ses
opinions étaient tout pour lui; il aima mieux souffrir que d'en faire le
sacrifice. Il était dans cette pénible situation, lorsqu'il apprit les
événemens qui suivirent le retour du général Bonaparte. Las de courir le
monde, et pressé de revoir ses enfans, il se décide à repasser en
Europe. Il rencontre, à bord du bâtiment qu'il montait, des Hollandais
de Surinam, se lie avec eux, apprend que la colonie, fatiguée
d'appartenir à un gouvernement qui ne peut plus la protéger, envoie
négocier, c'est-à-dire inviter le ministère anglais à venir prendre
possession de l'établissement. Ils ne connaissaient personne à Londres,
et auraient cependant voulu que leur mission fût ignorée de la Hollande,
dont ils étaient si près, et où ils avaient des relations. M. T*** les
tira d'affaire; il avait d'anciennes liaisons en Angleterre; il se mit
en rapport avec le gouvernement, et fit si bien, que les Hollandais
obtinrent sans bruit la protection qu'ils sollicitaient.

Le ministère, à qui cette intrigue livra Surinam, en usa généreusement
avec celui qui l'avait conduite, en sorte que M. T*** vit à la fois la
France s'ouvrir devant lui et sa fortune se rétablir. La négociation
qu'il avait faite avait amené une sorte d'intimité entre le ministère et
lui. Pitt le consulta sur la confiance que méritait un ambassadeur
français qui venait de lui adresser un mémoire sur les moyens de
restreindre la puissance du premier consul.

M. T***, qui avait connu ce personnage avant son émigration, s'imagina,
d'après cette ouverture, qu'il était resté fidèle aux principes qu'il
professait alors, et en rend bon compte au ministre. Sur cette
assurance, Pitt lui confie le mémoire; T*** le parcourt, retrouve ses
opinions, et se persuade qu'il peut compter sur son ancien ami. Il se
rend aux lieux qu'il habite; il va le voir, lui compte sa bonne et
mauvaise fortune, et lui demande son appui. Il reçoit les plus belles
promesses; mais il démêle, à travers la conversation, des principes
politiques tout-à-fait contraires à ceux qu'il attendait. «Quoi! à moi!
lui dit T***; mais j'ai lu ton mémoire; je sais ce que tu penses; Pitt
me l'a confié.»

Le diplomate nia le fait, redoubla de caresses, d'offres de service.
L'émigré crut à ses protestations, et se mit en route pour Paris; mais
il avait été signalé à la police comme un agent anglais, qui arrivait
avec des sommes considérables. Son bienveillant ami avait eu soin de
divulguer la part qu'il avait prise à l'intrigue de Surinam.

Le premier consul dut le faire arrêter. Le chagrin, l'irritation que
cause toujours la perfidie, mirent promptement T*** au tombeau. Il
mourut avec l'amertume d'un homme qui succombe sous les trames d'un faux
ami.



CHAPITRE XXXII.

Première réception de la cour consulaire.--Vive allocution du premier
consul à l'ambassadeur anglais.--Calculs et espérances de l'Angleterre.


On établit enfin vers le mois de mars 1802 un peu d'étiquette, et
l'épouse du chef du gouvernement eut autour d'elle des dames, des
officiers civils chargés de veiller à la représentation. Les dames ne
furent d'abord qu'au nombre de quatre, mesdames de Rémusat, de
Thalouete, de Luçay, et madame de Lauriston, dont le premier consul
faisait un cas particulier. Les quatre officiers civils du palais
consulaire furent MM. de Gramayel, de Luçay, Didelot et de Rémusat.

Cette cour n'avait encore que quelques mois d'installation, lorsque les
étrangers furent reçus pour la première fois. La réception eut lieu dans
les appartemens de madame Bonaparte, au rez-de-chaussée, sur le jardin.
Elle fut nombreuse, composée de tout ce que nos voisins avaient de plus
aimables femmes, qui y parurent avec un luxe de pierreries dont notre
cour naissante n'avait pas encore d'idée. Le corps diplomatique y
assista tout entier. Enfin l'affluence fut telle, que les deux salons du
rez-de-chaussée purent à peine suffire au concours que cette cérémonie
avait attiré. Quand tout fut prêt, que chacun eut pris sa place, madame
Bonaparte entra, précédée du ministre des relations extérieures, qui lui
présenta les ambassadeurs étrangers. Elle fit ensuite le tour du premier
salon, toujours précédée par le ministre, qui lui nommait successivement
chacune des personnes qui se trouvaient sur son passage. Elle achevait
de parcourir le second, lorsque la porte s'ouvrit tout à coup, et laissa
voir le premier consul, qui se présentait au milieu de cette brillante
assemblée. Les ambassadeurs le connaissaient déjà; mais les dames
l'apercevaient pour la première fois. Elles se levèrent spontanément et
avec un mouvement de curiosité très prononcé. Il fit le tour de
l'appartement, suivi des ambassadeurs des diverses puissances, qui se
succédaient l'un à l'autre, et nommaient les dames de leurs pays
respectifs.

Ce fut dans une de ces réceptions qu'il laissa éclater plus tard
l'humeur que lui donnait la conduite de l'Angleterre. Il venait de lire
les dépêches de son ambassadeur à Londres, qui lui envoyait la copie
d'un message que le roi avait transmis au parlement, sur de prétendus
armemens qui avaient lieu dans les ports de France. Tout préoccupé de la
lecture qu'il venait de faire, il ne passa pas ce jour-là dans le second
salon, et fut droit aux ambassadeurs. J'étais à quelques pas de lui,
lorsque, s'arrêtant devant l'ambassadeur d'Angleterre, il l'interpelle
avec vivacité: «Que veut donc votre cabinet? que signifient ces bruits
d'armemens dans nos ports? Peut-on abuser ainsi de la crédulité des
peuples, ou ignorer à ce point ce qui nous occupe? On doit savoir, si
l'on connaît le véritable état des choses, qu'il n'y a en appareillage
que deux bâtimens de transport qui sont destinés pour Saint-Domingue;
que cette colonie absorbe toutes nos pensées, tous nos moyens. Pourquoi
donc ces plaintes? Est-on déjà las de la paix? Faut-il encore
ensanglanter l'Europe? Des préparatifs de guerre! nous imposer! On
pourra vaincre la France, peut-être même la détruire; mais l'intimider,
jamais!»

L'ambassadeur salua respectueusement, et ne répondit pas un mot. Le
premier consul s'éloigna; mais, soit que cette sortie l'eût un peu
échauffé, soit toute autre cause, il n'acheva pas le tour, et rentra
dans ses appartemens. Madame Bonaparte suivit; le salon fut vide en un
instant. Les ambassadeurs de Russie et d'Angleterre s'étaient retirés
dans l'embrasure d'une fenêtre. Ils s'entretenaient encore, qu'il n'y
avait plus personne dans les appartemens. «Ma foi, disait le premier au
second, vous ne pouviez vous attendre à cette sortie, ni par conséquent
être préparé à y répondre; il faut vous borner à en rendre compte, et en
attendant vous conduire en conséquence.»

Il le fit. Les communications devinrent froides, réservées. La
résolution de l'Angleterre était prise, l'aigreur ne tarda pas à se
manifester.

On échangea des notes; on demanda des explications catégoriques, et
enfin des passe-ports. Le premier consul les accorda sur-le-champ.
J'étais à Saint-Cloud, dans son cabinet, lorsqu'on introduisit M. Maret,
qui apportait la rédaction de la réplique dont il voulait les
accompagner. Il la fit lire à haute voix, et dit, à cette occasion, des
choses bienveillantes sur le caractère personnel de lord Withworth,
qu'il estimait beaucoup. Il était persuadé que, dans cette circonstance,
il n'avait pris aucune part à la conduite de son gouvernement.

Quelques points étaient restés en litige depuis le traité d'Amiens;
Malte, d'après les stipulations, devait être restitué à l'ordre de
Saint-Jean de Jérusalem. L'Angleterre s'y refusa, parce que cette
possession lui assurait la domination de la Méditerranée. La France
attendait de même l'évacuation du cap de Bonne-Espérance et celle de
l'Égypte, d'après les engagemens contractés par l'Angleterre. La France
avait strictement exécuté les siens.

Il y avait de la dérision à arguer de nos armemens maritimes pour nous
faire la guerre, lorsqu'il était notoire qu'ils ne pouvaient pas suffire
à alimenter la colonie de Saint-Domingue. C'était le génie du premier
consul, et la prospérité qu'il procurait à la France qui effrayaient
l'Angleterre. Elle l'avait jugé, et lui avait voué dès-lors une guerre à
mort. Il fallait bien que l'on fût résolu de la recommencer dans une
circonstance opportune pour avoir donné pour prétexte l'état de ses
armemens.

Il eût été, je crois, plus conforme à la vérité de dire que le vrai
motif de cette guerre était, au contraire, le désarmement complet de la
France, parce qu'il offrait des chances de succès, et que la
circonstance opportune qu'on était résolu d'attendre en signant la paix,
était enfin arrivée.

Je me suis confirmé dans cette opinion, lorsque plus tard je suis entré
dans les affaires, et d'après les observations que j'ai eu occasion de
faire dans différentes positions où j'ai été placé.

Après la bataille de Zurich, gagnée par Masséna, les Russes ne parurent
plus prendre de part active aux événemens de la guerre en Allemagne ni
en Italie; et les rapports qui s'établirent entre l'empereur Paul et le
premier consul, ayant été suivis de la paix entre les deux pays, les
Russes disparurent des champs de bataille. La Prusse gardait, depuis le
traité de Bâle, la plus stricte neutralité.

L'Autriche était restée seule sur le champ de bataille; l'Angleterre, à
la vérité, lui avait promis l'alliance de la guerre civile en France,
mais le premier consul avait triomphé des efforts qu'elle faisait pour
l'entretenir. Il avait conduit en Italie toutes les troupes
républicaines que la pacification de l'Ouest rendait disponibles.
L'Empereur était hors d'état de soutenir la lutte; et si l'armée du
Rhin, victorieuse à Hohenlinden, eût été en des mains plus habiles,
Vienne était occupée. Aussi l'Autriche s'était-elle empressée de
conjurer l'orage; elle avait souscrit à la paix, parce qu'elle ne
pouvait, sans s'exposer à sa ruine, prolonger la guerre. Ainsi, de tous
les ennemis de la France, l'Angleterre était le seul dont les forces
physiques et morales fussent encore dans toute leur vigueur. Cette
situation tenait à des circonstances qu'il n'est pas inutile de
développer.

Les États du continent reposent tous sur l'agriculture, et ne
fleurissent qu'autant qu'elle est prospère. L'Angleterre est assise sur
une autre base; elle est fondée sur le commerce, et n'a, pour alimenter
sa puissance, que les ressources qu'il lui fournit. Il résulte de là
qu'étendre le premier, c'est augmenter la seconde, et qu'accroître la
seconde, c'est développer le premier. Tout ce qui désole les autres
nations de l'Europe, tout ce qui éteint l'industrie, ce qui entrave le
négoce, la guerre, les prohibitions, font la prospérité de l'Angleterre.
Elle méconnaît les droits des pavillons, surprend, enlève les bâtimens
qui mettent en mer, et oblige, à force de violences, les peuples du
continent de s'approvisionner chez elle. Seule à la fin pour acheter,
fabriquer et vendre, elle est maîtresse de tous les prix, en possession
de tous les marchés. L'état de guerre, qui est ruineux pour les autres
nations, fait sa prospérité: aussi ne manqua-t-elle jamais une occasion
de pousser l'Europe sur les champs de bataille.

Une calamité pour l'Angleterre, et qui lui porterait un coup funeste,
serait une paix raisonnable; mais comment l'y contraindre avec les
passions et les convoitises des cabinets? Elle a pour elle la séduction.
Ce moyen la soutiendra long-temps.

Lors de la paix de Lunéville, les agens de cette puissance, qui
cherchaient partout des ennemis à la France, un tarif à la main,
s'étonnaient de trouver les nations du continent rebutées d'une guerre
qui n'avait été pour elles qu'une suite de désastres. Ils leur
promettaient des subsides plus abondans encore que ceux qu'elles avaient
eus. Ces offres furent inutiles. Le continent était las; il fallut
renoncer à l'espoir de perpétuer la guerre, et souscrire à ce qu'on ne
pouvait empêcher. Cette transaction n'était d'ailleurs qu'une trève qui
devait compliquer la position du premier consul. Le gouvernement anglais
s'était fait une fausse idée de l'état intérieur de la France. Il
s'était persuadé, sur la foi de cette foule de misérables qu'il
entretenait parmi nous, que la paix consommerait ce que la guerre
n'avait pu faire.

Il avait admis comme principe que le pouvoir du premier consul ne
parviendrait pas à se consolider; qu'il n'était pas moral, et reposait
uniquement sur la force des baïonnettes. S'il souscrivait à la paix, son
adversaire, hors d'état de solder cette masse de troupes, serait obligé
de désarmer et s'affaiblirait d'autant. On éveillerait les ambitions
particulières, on ranimerait la guerre civile, et la puissance
consulaire, placée entre les ruines que la révolution avait faites, et
les résistances qu'on lui ménagerait, ne pourrait rétablir ses finances.
Elle serait obligée de pressurer, de mécontenter le peuple, ou de peser
sur les étrangers, de recourir à des spoliations qui rameneraient la
guerre.

Une autre considération: le peuple français était devenu indifférent aux
contestations qui ne concernaient que le pouvoir; il était désormais
impossible de le mettre en mouvement.

Tout promettait la chute du pouvoir consulaire; il ne s'agissait que de
bien engager l'attaque. Or, jamais circonstances ne seraient plus
favorables, puisqu'il aurait désarmé.

Les choses avaient été, depuis la paix, précisément en sens inverse de
ce qu'attendait le ministère anglais. La Vendée était restée soumise; le
premier consul, devenu plus populaire, avait poursuivi ses travaux. Il
avait relevé ce que les orages politiques avaient abattu, développé des
branches d'industrie inconnues jusque-là parmi nous. Son administration
était rapide, uniforme; partout on bénissait l'heureuse étoile qui
l'avait ramené. Les fonds publics étaient à la hausse; aucune ambition
rivale ne s'était montrée; rien de ce qu'avait espéré l'Angleterre ne
s'était réalisé, si ce n'est le désarmement, qui, à la vérité, était
complet.



CHAPITRE XXXIII.

Situation de l'armée.--Le général Marmont.--Dons
patriotiques.--Conscription.--Occupation du Hanovre.--Voyage de Napoléon
en Belgique.--La descente en Angleterre est arrêtée.


Le premier consul s'était flatté que la paix serait durable. Il se le
promettait d'autant plus, qu'on affectait de répandre que, de tous les
États, la France était le seul qui fût à craindre. Enfin telle était sa
bonne foi, qu'il avait fait donner des congés absolus à tous les soldats
qui en demandaient; et ceux-ci avaient si largement profité de la
disposition, que la plupart des régimens d'infanterie se trouvaient à
peu près réduits à leurs cadres. Ils eussent même été dissous, si les
officiers, qui avaient perdu l'habitude du travail, n'avaient eu besoin
de leur solde pour exister.

La cavalerie, proportion gardée, était encore dans un état plus fâcheux:
elle était réduite à rien, ou peu s'en faut. Des régimens de
cuirassiers, le 6e, entre autres, étaient hors d'état de fournir trois
escadrons de soixante-quatre hommes chacun. Le train d'artillerie, et à
plus forte raison les équipages militaires, n'existait plus. On n'avait
cherché partout qu'à faire des économies.

Le matériel de l'artillerie était de même fort loin de se trouver en bon
état. Le général Marmont, qui avait été nommé premier inspecteur de
cette arme, venait d'y introduire des idées nouvelles qui auraient exigé
la refonte de toutes les pièces de campagne, ainsi qu'une reconstruction
totale des caissons et des affûts. Tout avait été conduit dans les
grands établissemens, où déjà on avait commencé à scier les pièces pour
les jeter dans les fourneaux; aucun des élémens dont se compose une
armée n'était prêt, ni même sur le point de l'être.

Or, je le demande, cet état pouvait-il exciter les alarmes de nos
voisins, ou plutôt n'était-ce pas cet état qui avait ranimé l'espérance
de nos ennemis, qui leur avait fait reprendre des armes qu'ils n'avaient
déposées qu'à regret? N'était-ce pas évidemment une combinaison arrêtée
pour prendre la France au dépourvu, et rassurer les vieilles
aristocraties menacées par la consolidation du nouvel ordre social
établi parmi nous, comme par le pouvoir qu'il avait concentré dans une
seule main? La rupture du traité d'Amiens ne pouvait avoir d'autre
cause, et le premier consul conserva long-temps de l'humeur de ce que
son ministre des relations extérieures l'avait entretenu dans une fausse
sécurité, ou du moins n'avait pas pénétré les trames qui s'ourdissaient
autour de lui. Jamais il ne lui avait été si important d'être bien
informé, et la réputation dont jouissait le ministre ne fut pas
justifiée dans cette circonstance.

En France, où tout le monde était témoin de l'ardeur avec laquelle le
premier consul travaillait à des choses qui ne pouvaient convenir qu'à
un état de paix, on repoussa avec indignation les imputations de
l'étranger, qui accusait ses projets d'agression. Il était trop notoire
qu'il n'avait porté l'activité de son génie que vers l'administration,
les manufactures et les développemens à donner à l'industrie. Mais ces
soins exclusifs, qui le justifiaient aux yeux des peuples, avaient
failli tout compromettre. Comme il ne rêvait que repos et améliorations
intérieures, il avait signé, sans le lire, l'arrêté que le ministre de
la guerre (c'était le général Berthier) lui avait présenté, comme
celui-ci l'avait reçu de son côté, sans défiance, du général Marmont,
dont il connaissait le dévoûment et la capacité; en sorte que la
destruction de toute l'artillerie de campagne se poursuivait à l'insu du
premier consul, lorsque des cris de guerre vinrent tout à coup retentir
à ses oreilles.

On juge aisément de l'humeur que lui donna une contrariété si fâcheuse.
Il envoya chercher le ministre de la guerre, manda Marmont avec une
vivacité que je lui ai rarement vue. Ils arrivèrent bientôt: je les
annonçai, mais ni l'un ni l'autre ne voulait entrer le premier. Il fut
obligé de les appeler. «En vérité, leur dit-il, si vous n'étiez pas mes
amis, je croirais que vous me trahissez. Envoyez promptement dans les
arsenaux, dans les fonderies; que l'on suspende vos désastreux projets,
et mettez-moi sur pied le plus d'artillerie qu'il vous sera possible.»

Il avait à se plaindre de ses deux plus anciens compagnons de gloire;
mais il sentit sa colère s'apaiser à la vue de l'embarras qu'ils
éprouvaient.

La marine n'était pas dans un état moins défavorable. Ce qu'elle avait
encore de matelots avait été prendre possession des colonies qui nous
avaient été rendues. Une bonne partie des bâtimens qu'elle avait armés y
étaient encore en commission. Elle venait de faire appareiller la
flottille chargée de recevoir le petit comptoir que nous avions recouvré
aux Indes orientales. Ainsi, par une fatalité singulière, elle avait
fait sortir des vaisseaux au moment même où il devenait dangereux de
mettre en mer, sous quelque face qu'on envisageât notre position
militaire; à cette époque, on n'apercevait aucun motif d'agression:
aussi crut-on généralement que l'Angleterre n'avait repris les armes que
parce que les progrès de notre industrie ne l'alarmaient pas moins que
nos principes politiques ne l'irritaient.

Le premier consul fut vivement contrarié de cette rupture qui
l'obligeait à ajourner tous ses projets d'améliorations intérieures pour
se livrer de nouveau à des combinaisons de guerre. Elles exigeaient des
fonds immenses; il fallut suspendre des travaux utiles pour assurer les
besoins de la défense à laquelle on le condamnait.

Les difficultés qu'il avait à vaincre étaient inouïes, et faites pour
arrêter un autre esprit que le sien; mais plus elles étaient grandes,
plus il mettait de gloire à en triompher. Si quelquefois il éprouva de
l'embarras, il ne le laissa du moins jamais apercevoir. Anvers était
encore dans l'état où il l'avait reçu; les travaux projetés pour en
faire un port de guerre n'étaient pas commencés; aucune construction
navale n'avait été faite, les matériaux nécessaires n'étaient pas encore
achetés.

Le premier consul avait alors l'excellente habitude de faire connaître à
la France sa véritable position. Les premiers comptes de son
administration qu'il rendit au Corps-Législatif avaient répandu partout
l'espérance et la satisfaction. Il répéta ce qui lui avait si bien
réussi. Il exposa aux corps constitués les diverses communications qui
avaient précédé la rupture; et comme elles démontraient évidemment qu'il
n'avait pu éviter la guerre, la plus injuste dont on eût encore vu
d'exemple, la nation prit fait et cause, elle se serra autour de son
chef, et lui prodigua tous les moyens nécessaires pour sortir victorieux
d'une lutte qu'il n'avait pas provoquée.

Les grandes villes votèrent les fonds nécessaires pour établir des
vaisseaux de guerre, qui furent construits, armés, et prirent chacun le
nom des lieux qui en avaient fait les frais. Ces libéralités
patriotiques soulagèrent le trésor public, et accrurent les moyens de
réorganisation qu'il avait déjà.

Ce fut à cette époque que l'on adopta le mode de recrutement qui fut
consacré sous le nom de conscription. Le premier consul en avait,
quelque temps auparavant, fait discuter le projet au conseil d'État;
mais la paix régnait, il ne l'avait pas fait convertir en loi. Les
choses étaient changées aujourd'hui, les besoins urgens. Le décret fut
rendu, et l'armée vit accourir dans ses rangs des hommes jeunes,
vigoureux, accoutumés aux travaux rustiques et capables de supporter les
fatigues du soldat.

Les provocations à la guerre avaient imposé la nécessité d'adopter cette
mesure. D'ailleurs, la conscription n'a pas diminué la population: elle
a donné au peuple le sentiment de sa dignité. Les décorations, les
grades, les places accordées aux soldats ont fait de la masse du peuple
un peuple nouveau. Quels qu'aient été toutefois les avantages que la
nation pouvait en tirer, je dois admettre qu'on a été forcé d'abuser de
ce moyen; et que, s'il eût été ménagé davantage, il eût sauvé la France
d'une invasion.

On remonta la cavalerie, l'artillerie; tout se mit à la guerre. La
troupe manœuvrait, les officiers dressaient des plans. Chaque jour, le
premier consul recevait des foules de projets sur les moyens d'attaquer
l'Angleterre. Il les parcourait, n'en adoptait aucun; il ne jugeait pas
qu'il fût temps. Enfin tout étant prêt, il résolut de porter les
premiers coups. Il mit en mouvement une partie des troupes qui étaient
stationnées sur le Bas-Rhin, et les dirigea vers le Hanovre, une des
possessions du roi d'Angleterre. Il confia la conduite de cette
expédition au général Mortier, qui était alors commandant de la première
division militaire (Paris). L'armée hanovrienne se retira à notre
approche, occupa successivement les diverses positions que le terrain
présentait; mais elle était hors d'état de nous tenir tête: elle accepta
les propositions du général Mortier, mit bas les armes et se dissipa.

Le pays fut alors paisible, et nous fournit une immense quantité de
chevaux. La cavalerie s'y reforma. Les régimens qui étaient en France
allaient en remonte en Hanovre, comme ils allaient auparavant en
Normandie. On y trouva une artillerie qui aurait suffi à un grand État.
Cette conquête nous fut, en un mot, d'un secours inappréciable pour tout
ce qui était nécessaire à la recomposition du matériel de l'armée.

Depuis que le premier consul était à la tête des affaires, il n'avait pu
exécuter le projet qu'il avait formé de visiter la Belgique; il se
décida à tenter cette excursion l'été qui suivit la rupture avec
l'Angleterre. Il profita de l'occasion pour parcourir la côte et voir
les ports qu'elle renferme.

Je fus au nombre de ceux qui furent désignés pour l'accompagner. Il
partit de Saint-Cloud avec madame Bonaparte, qui avait désiré être du
voyage, et fut dîner à Compiègne, qu'il n'avait pas encore vu. Il visita
le château. L'école des arts et métiers y était établie. Les appartemens
de ce beau palais avaient été transformés en ateliers de toutes les
professions. Ils renfermaient des enclumes, des soufflets, des forges,
des tables de menuisiers, des établis de tailleurs, de cordonniers, et
ne présentaient pas vestige de leur ancienne destination. Les glaces,
les marbres, les parquets et les boiseries avaient été enlevés; il ne
restait que les murs et les plafonds. La seule pièce qui ne fût pas
marquée par quelque dégât était le vestibule en haut du grand escalier.
Ce fut aussi la seule où l'on pût lui servir à dîner.

Le premier consul ne fut pas maître du mouvement d'humeur que lui causa
l'état de dégradation où se trouvait un si bel édifice: il écrivit le
même jour au ministre de l'intérieur de lui présenter un projet pour
transporter ailleurs l'école, qui ne tarda pas en effet à être
transférée à Châlons. Il fit travailler immédiatement aux réparations
les plus urgentes, et petit à petit ce vaste amas de décombres redevint
le magnifique palais que l'on voit aujourd'hui. De Compiègne il alla
coucher à Amiens, dont la population le reçut avec un enthousiasme qui
tenait du délire. Il passa plusieurs jours dans cette ville, dont il
voulut voir tous les établissemens, toutes les fabriques, où il ne se
rendait qu'accompagné de MM. Monge, Chaptal et Berthollet.

Il se remit en route; il prit par Montreuil, Étaples, Boulogne,
Ambleteuse, Vimereux, Calais et Gravelines, et arriva à Dunkerque, où il
rejoignit madame Bonaparte, qui était venue d'Amiens par Arras et
Saint-Omer.

Il avait envoyé d'avance des chevaux de selle sur les divers points
qu'il parcourait, et avait fait donner ordre aux plus habiles
ingénieurs, tant des ponts-et-chaussées que de la marine, qui se
trouvaient dans ces stations, de se joindre à sa suite. Il parcourut la
côte avec ce cortége, en épuisant de questions toutes les personnes
d'art qu'il rencontrait sur son passage. Ses idées furent bientôt
arrêtées sur la plupart des projets dont elles l'avaient entretenu. Il
leur ordonna de le suivre à Dunkerque, où il les discuta avec elles, et
acheva de les asseoir. De Dunkerque il se rendit à Lille, de Lille à
Bruges, et de Bruges à Ostende, où étaient encore allés l'attendre les
ingénieurs. D'Ostende il alla visiter Blankenberg, puis revint à Bruges
et de là à Gand, puis à Anvers.

La reconnaissance qu'il fit faire de cette dernière ville fut complète.
On mit de suite la main à l'œuvre pour commencer ces prodigieux travaux,
dont on ne peut pas se faire d'idée quand on n'a pas vu l'état où était
alors Anvers. Le premier consul faisait une foule de remarques dans ces
courses, et chaque jour il réunissait les personnes qui l'avaient
accompagné pour les discuter avec elles. Il rassemblait ensuite ses
idées, écrivait aux ministres, et se couchait rarement avant de leur
avoir transmis les observations qu'il avait faites sur des objets qui
avaient rapport à leurs départemens.

Il fit discuter dans un conseil de marine les ressources qu'il avait à
opposer aux Anglais, et il se convainquit que celles dont il pouvait
immédiatement disposer étaient tout-à-fait insuffisantes. Le conseil
convint unanimement que la flotte de haut-bord n'offrait aucune chance
de succès. Elle avait besoin d'être créée, exercée, et pouvait être
détruite avant qu'elle fût en état de combattre. En conséquence, le seul
moyen d'égaliser la partie était de tenter la descente, parce qu'une
fois à terre, nous combattrions avec des élémens supérieurs à ceux que
les Anglais pourraient nous opposer. Mais pour la descente il fallait
une flottille. Elle n'existait pas, il est vrai; mais nous avions des
matériaux, et d'ailleurs elle en exigeait moins que n'en demandaient les
vaisseaux. Le ministre Decrès, qui assistait au conseil, augurait mal de
ce projet, il observait que, si nous construisions une flottille, les
Anglais, de leur côté, en établiraient une avec laquelle ils viendraient
au-devant de nous. L'amiral Bruix répondit à cela que ce serait avoir
beaucoup fait, que de les amener à ce point, car alors ils seraient
obligés de désarmer leur flotte pour armer leur flottille. Leurs moyens
de recrutement n'étaient pas en effet aussi étendus à cette époque
qu'ils le sont devenus depuis: les matelots des pays maritimes que nous
avons successivement occupés n'étaient pas encore obligés d'aller servir
sur leurs flottes pour exister. L'avis de Bruix l'emporta, et la
descente fut résolue.

Le premier consul s'occupa aussitôt de la construction de sa flottille;
il donna aux ingénieurs des ponts-et-chaussées l'ordre de lui faire les
plans ainsi que les devis des travaux qui les concernaient, et demanda à
ceux de la marine les modèles des bâtimens les plus propres à la nature
de l'entreprise: il leur assigna aux uns et aux autres une époque à
laquelle ils devaient lui apporter le résultat de leurs méditations. Il
partit ensuite pour Bruxelles, où il se rendait pour la première fois;
il y entra à cheval, en cortége, et accompagné de ses gardes. Sa
présence répandit une sorte de délire dans toutes les classes de la
population. Le pauvre comme le riche, le soldat comme le citoyen, l'ami
des lois, le partisan d'une liberté sage, chacun voulait le voir, lui
témoigner par ses acclamations la reconnaissance qu'il lui portait.

Le premier consul resta plusieurs jours dans cette ville, où il reçut
des fêtes de toute espèce; il se rendit ensuite à Maestricht, puis
revenant par Liége, Givet, Mézières, Sedan, Reims, Soissons, il gagna
Paris.

Il ne traversa pas dans ce voyage une ville qui cultivât quelque branche
d'industrie sans visiter ses ateliers, ses manufactures: M. Chaptal ne
lui en laissait pas échapper une; il paraissait d'ailleurs lui-même y
avoir pris goût, et regretta vivement d'être obligé de détourner son
attention de cette source de prospérité nationale pour la porter
ailleurs.

Il n'était de retour que depuis peu de temps, lorsqu'il reçut les plans,
les devis, qu'il avait demandés au génie; il les fit discuter, et arrêta
définitivement la construction d'une immense quantité de
chaloupes-canonnières, de bateaux plats et autres plus petites
embarcations. Les grandes villes avaient voté la construction d'un
vaisseau de haut-bord; celles qui étaient moins riches, moins
populeuses, offrirent des chaloupes-canonnières, les autres des bateaux
plats. Leurs offres furent acceptées, et pour que ces constructions
allassent promptement, ne nuisissent pas à celles de haut-bord qui
étaient sur les chantiers, on les plaça sur les bords des rivières
navigables, où l'on assembla les charpentiers et autres ouvriers du
voisinage sous la direction des ingénieurs que la marine avait envoyés
pour conduire les travaux.

C'est ainsi que l'on vit les bords des rivières qui portent leurs eaux à
l'Océan, se couvrir de chantiers de construction. On employait les
matériaux et les hommes du pays; on laissait par conséquent sur les
lieux l'argent qu'il aurait fallu en tirer pour exécuter les chaloupes
qu'ils avaient votées. La Hollande fournit aussi sa flottille, qui se
réunit d'abord à Flessingue; elle était composée comme la flottille
française, et commandée par le vice-amiral Verhuel, marin plein de
résolution et de talent, et qui l'emmena, à travers mille obstacles, de
Flessingue à Ostende, d'Ostende à Dunkerque, à Calais et Ambleteuse.

FIN DU PREMIER VOLUME.



NOTES

[1: Le général Reynier était chef d'état-major de l'armée du Rhin; il
n'était pas connu du général Bonaparte, qui n'en avait entendu parler
que depuis l'arrivée d'Augereau au commandement de l'armée du Rhin, et
qui avait demandé au Directoire d'en retirer le général Reynier.]

[2: Le même qui depuis a commandé à Corfou et à la Martinique.]

[3: Les autres convois étaient composés et organisés de même.]

[4: Officier du génie qui avait perdu une jambe à l'armée de
Sambre-et-Meuse; il perdit un bras au siége d'Acre en Syrie, et mourut
regretté de l'armée et du général Bonaparte, qui ne cessait d'en parler,
quand il voulait comparer le zèle de quelqu'un à quelque chose
d'extraordinaire.]

[5: Ils en partirent aussitôt que notre flotte mit à la voile, et
allèrent rejoindre l'amiral Nelson à Syracuse.]

[6: Il existe une distance assez grande, toute remplie de ruines et de
décombres, entre l'enceinte de la ville et les maisons habitées.]

[7: En Égypte les récoltes de chaque village sont mises en commun, par
tas, autour du village; chacun y prend le grain dont il a besoin; on n'y
connaît pas les granges ni les greniers, et à peine empêche-t-on les
oiseaux et les volailles de s'en gorger, parce que les enfans que l'on
aposte pour les chasser sont le plus souvent à jouer ou à dormir.]

[8: Les mamelouks ne connaissaient point l'arme de l'infanterie, et
regardaient comme déshonorant de combattre autrement qu'à cheval. Ils
étaient excellens cavaliers, mais d'une ignorance complète sur tout ce
qui concernait l'art de la guerre et la composition des armées.]

[9: Le mirage est un effet produit par l'ardeur du soleil, qui condense
les vapeurs que la terre exhale, et les empêche de s'élever; elles
forment un nuage qui tout le jour couvre la surface de la terre, et
ressemble à une mer calme vue de loin. La nuit, elles tombent en rosées
abondantes, en sorte qu'après le coucher du soleil on découvre de plus
loin que pendant la chaleur du jour.]

[10: Gizé est un gros bourg situé sur la rive gauche du Nil, en face de
l'île de Roda, qui est entre le Caire et la rive gauche. Ce bourg est
clos par une bonne muraille qui se termine aux deux extrémités par le
bord du fleuve.]

[11: Après que les Anglais furent maîtres d'Alexandrie, deux ans plus
tard, ils firent sonder les passes du port, et ils trouvèrent que celle
du milieu avait dans sa moindre profondeur cinq brasses d'eau. Si notre
escadre n'avait pas perdu un mois sans chercher à s'en assurer, elle se
serait sauvée et aurait été d'un grand poids dans les destinées de
l'avenir.]

[12: Il est remarquable que ce vaisseau anglais était ce même
_Bellérophon_, qui, constamment armé depuis ce temps, semblait destiné à
poursuivre les débris de l'expédition d'Égypte jusque dans son auteur.
C'est le même qui reçut l'Empereur seize ans après: il y avait encore à
bord des matelots de cette époque, parce que ce vaisseau n'avait pas été
désarmé pendant la paix d'Amiens.]

[13: La meilleure huile de rose d'Égypte se fait à Faouë.]

[14: Le medin ou parat est une petite pièce d'argent fortement allié
avec du cuivre, et qui vaut deux liards; elle est ronde et large comme
un très petit pain à cacheter, et en même temps si mince qu'on ne
s'expose pas à les compter au vent, qui les disperserait.]

[15: Cheik, homme de la loi.]

[16: Bâtiment du Nil.]

[17: Le petit garçon entra dans l'escadron des mamelouks après
l'évacuation de l'Égypte, et il fut tué le jour de la révolte de Madrid,
le 2 mai 1808. Le capucin s'attacha à l'administration de l'armée.]

[18: On l'a sans doute appelé ainsi, parce que, dans cet endroit, le
fleuve est si étroit qu'on a pu autrefois en arrêter la navigation par
une chaîne tendue d'un bord à l'autre. Là, le Nil est d'une profondeur
extrême: les gens du pays nous disaient naïvement qu'on n'en trouvait
pas le fond.]

[19: Le pacha qui gouverne aujourd'hui l'Égypte a été occupé d'un projet
qui ferait honneur au gouvernement le plus civilisé d'Europe. Il a fait
venir d'Italie de jeunes ingénieurs qui avaient fait leurs cours à
l'école fondée par Napoléon à Modène, et les a envoyés reconnaître la
cataracte qui sépare l'Égypte de l'Éthiopie, et celle qui, cent
cinquante lieues plus haut, sépare l'Éthiopie du royaume de Sennaar. Son
but était de savoir si l'on pouvait faire disparaître ces cataractes et
rendre le fleuve navigable. Le rapport des ingénieurs a été tout-à-fait
favorable. L'énormité de la dépense a seule obligé le pacha à ajourner
l'exécution de son projet, parce que, dans ce moment-là, il faisait
recreuser le canal qui porte les eaux du Nil à Alexandrie, et que la
plus grande partie de ses finances était absorbée par d'autres dépenses.
S'il peut revenir un jour à cette pensée, et qu'elle s'exécute par lui
ou ses successeurs, le Sennaar sera mis en communication avec la
Méditerranée par une bonne route de navigation. Ce pays, qui est, comme
l'Égypte, une vallée du Nil composée de terre d'alluvion, est fertile en
coton et en plantes médicinales; il fournit en outre de la poudre d'or
et des bois de construction magnifiques dont les montagnes sont
couvertes; ce qui se comprend, parce qu'il pleut beaucoup dans le
Sennaar, tandis qu'il ne pleut pas en Égypte. Un pareil projet, s'il
s'exécute jamais, doublera la puissance du pacha et de l'Égypte.]

[20: _Lettre adressée par le général Bonaparte au général Kléber, en
partant d'Égypte pour retourner en France._

     «Vous trouverez ci-joint, général, un ordre pour prendre le
     commandement en chef de l'armée. La crainte que la croisière
     anglaise ne reparaisse d'un moment à l'autre, me fait précipiter
     mon voyage de deux ou trois jours. J'emmène avec moi les généraux
     Berthier, Andréossy, Murat, Lannes et Marmont, et les citoyens
     Monge et Berthollet.

     «Vous trouverez ci-joints les papiers anglais et de Francfort
     jusqu'au 10 juin. Vous y verrez que nous avons perdu l'Italie, que
     Mantoue, Turin et Tortone sont bloquées. J'ai lieu d'espérer que la
     première tiendra jusqu'à la fin de novembre. J'ai l'espérance, si
     la fortune me sourit, d'arriver en Europe avant le commencement
     d'octobre.

     «Vous trouverez ci-joint un chiffre pour correspondre avec le
     gouvernement, et un autre chiffre pour correspondre avec moi.

     «Je vous prie de faire partir, dans le courant d'octobre, Junot,
     ainsi que mes domestiques et tous les effets que j'ai laissés au
     Caire. Cependant je ne trouverais pas mauvais que vous engageassiez
     à votre service ceux de mes domestiques qui vous conviendraient.

     «L'intention du gouvernement est que le général Desaix parte pour
     l'Europe dans le courant de novembre, à moins d'événemens majeurs.

     «La commission des arts passera en France sur un parlementaire que
     vous demanderez à cet effet, conformément au cartel d'échange, dans
     le courant de novembre, immédiatement après qu'elle aura achevé sa
     mission. Elle est maintenant occupée à voir la Haute-Égypte;
     cependant ceux des membres que vous jugerez pouvoir vous être
     utiles, vous les mettrez en réquisition sans difficulté.

     «L'effendi fait prisonnier à Aboukir est parti pour se rendre à
     Damiette. Je vous ai écrit de l'envoyer en Chypre; il est porteur,
     pour le grand-visir, d'une lettre dont vous trouverez ci-jointe la
     copie.

     «L'arrivée de notre escadre de Brest à Toulon, et de l'escadre
     espagnole à Carthagène, ne laisse plus de doute sur la possibilité
     de faire passer en Égypte les fusils, les sabres, les pistolets,
     les fers coulés dont vous pourriez avoir besoin, et dont j'ai
     l'état le plus exact, avec une quantité de recrues suffisante pour
     réparer les pertes des deux campagnes.

     «Le gouvernement vous fera connaître alors ses intentions lui-même;
     et moi, comme homme public et comme particulier, je prendrai des
     mesures pour vous faire avoir fréquemment des nouvelles.

     «Si, par des événemens incalculables, toutes les tentatives étaient
     infructueuses, et qu'au mois de mai vous n'eussiez reçu aucun
     secours ni nouvelles de France, et si, malgré toutes les
     précautions, la peste était en Égypte cette année, et vous tuait
     plus de quinze cents soldats, perte considérable, puisqu'elle
     serait en sus de celle que les événemens de la guerre vous
     occasionneront journellement, je pense que, dans ce cas, vous ne
     devez pas hasarder de soutenir la campagne, et que vous êtes
     autorisé à conclure la paix avec la Porte ottomane, quand même la
     condition principale serait l'évacuation de l'Égypte. Il faudrait
     seulement éloigner l'exécution de cette condition jusqu'à la paix
     générale.

     «Vous savez apprécier aussi bien que moi combien la position de
     l'Égypte est importante à la France: cet empire turc, qui menace
     ruine de tous côtés, s'écroule aujourd'hui, et l'évacuation de
     l'Égypte serait un malheur d'autant plus grand, que nous verrions
     de nos jours cette belle province passer en des mains européennes.

     «Les nouvelles des succès ou des revers qu'aura la république
     doivent aussi entrer puissamment dans vos calculs.

     «Si la Porte répondait, avant que vous eussiez reçu de mes
     nouvelles de France, aux ouvertures de paix que je lui ai faites,
     vous devez déclarer que vous avez tous les pouvoirs que j'avais, et
     entamer les négociations persistant toujours dans l'assertion que
     j'ai avancée, que l'intention de la France n'a jamais été d'enlever
     l'Égypte à la Porte; demander que la Porte sorte de la coalition,
     et nous accorde le commerce de la mer Noire; qu'elle mette en
     liberté les prisonniers français, et enfin six mois de suspension
     d'armes, afin que, pendant ce temps-là, l'échange des ratifications
     puisse avoir lieu.

     «Supposant que les circonstances soient telles que vous croyiez
     devoir conclure un traité avec la Porte, vous ferez sentir que vous
     ne pouvez pas le mettre à exécution qu'il ne soit ratifié; et,
     suivant l'usage de toutes les nations, l'intervalle entre la
     signature d'un traité et sa ratification doit toujours être une
     suspension d'hostilités.

     «Vous connaissez, citoyen général, quelle est ma manière de voir
     sur la politique intérieure de l'Égypte: quelque chose que vous
     fassiez, les chrétiens seront toujours nos amis. Il faut les
     empêcher d'être insolens, afin que les Turcs n'aient pas contre
     nous le même fanatisme que contre les chrétiens, ce qui nous les
     rendrait irréconciliables; il faut endormir le fanatisme, afin
     qu'on puisse le déraciner. En captivant l'opinion des grands cheiks
     du Caire, on a l'opinion de toute l'Égypte; et de tous les chefs
     que ce peuple peut avoir, il n'y en a aucun de moins dangereux que
     les cheiks, qui sont peureux, ne savent pas se battre, et qui,
     comme tous les prêtres, inspirent le fanatisme sans être
     fanatiques.

     «Quant aux fortifications, Alexandrie, El-Arich, voilà les clefs de
     l'Égypte. J'avais le projet de faire établir cet hiver des redoutes
     de palmiers, deux depuis Salahié à Catiëh, deux de Catiëh à
     El-Arich; l'une se serait trouvée à l'endroit où le général Menou a
     trouvé de l'eau potable.

     «Le général Samson, commandant du génie, et le général Songis,
     commandant de l'artillerie, vous mettront chacun au fait de ce qui
     regarde sa partie.

     «Le citoyen Poussielgue a été exclusivement chargé des finances. Je
     l'ai reconnu travailleur et homme de mérite. Il commence à avoir
     quelques renseignemens sur le chaos de l'administration de
     l'Égypte.

     «J'avais le projet, si aucun nouvel événement ne survenait, de
     tâcher d'établir cet hiver un nouveau mode d'imposition, ce qui
     nous aurait permis de nous passer à peu près des Cophtes;
     cependant, avant de l'entreprendre, je vous conseille d'y réfléchir
     long-temps: il vaut mieux entreprendre cette opération un peu plus
     tard qu'un peu trop tôt.

     «Des vaisseaux de guerre français paraîtront indubitablement cet
     hiver à Alexandrie, Bourlos ou Damiette. Faites construire une
     bonne tour à Bourlos; tâchez de réunir cinq ou six cents mamelouks,
     que, lorsque les vaisseaux français seront arrivés, vous ferez en
     un jour arrêter au Caire et dans les autres provinces, et embarquer
     pour la France. Au défaut de mamelouks, des otages d'Arabes, des
     cheiks-belets, qui, pour une raison quelconque, se trouveraient
     arrêtés, peuvent y suppléer. Ces individus, arrivés en France, y
     seront retenus un ou deux ans, verront la grandeur de la nation,
     prendront quelques idées de nos mœurs et de notre langue, et, de
     retour en Égypte, y formeront autant de partisans.

     «J'avais déjà demandé plusieurs fois une troupe de comédiens; je
     prendrai un soin particulier de vous en envoyer. Cet article est
     très important pour l'armée, et pour commencer à changer les mœurs
     du pays.

     «La place importante que vous allez occuper en chef va vous mettre
     à même enfin de déployer les talens que la nature vous a donnés.
     L'intérêt de ce qui se passe ici est vif, et les résultats en
     seront immenses pour le commerce, pour la civilisation; ce sera
     l'époque d'où dateront de grandes révolutions.

     «Accoutumé à voir la récompense des peines et des travaux de la vie
     dans l'opinion de la postérité, j'abandonne avec le plus grand
     regret l'Égypte. L'intérêt de la patrie, sa gloire, l'obéissance,
     les événemens extraordinaires qui viennent de se passer, me
     décident seuls à passer au milieu des escadres ennemies pour me
     rendre en Europe. Je serai d'esprit et de cœur avec vous; vos
     succès me seront aussi chers que ceux où je me trouverai en
     personne; et je regarderai comme mal employés tous les jours de ma
     vie où je ne ferai pas quelque chose pour l'armée dont je vous
     laisse le commandement, et pour consolider le magnifique
     établissement dont les fondemens viennent d'être jetés.

     «L'armée que je vous confie est toute composée de mes enfans; j'ai
     eu dans tous les temps, même au milieu de mes plus grandes peines,
     des marques de leur attachement. Entretenez-les dans ces sentimens;
     vous le devez à l'estime toute particulière que j'ai pour vous, et
     à l'attachement vrai que je leur porte.

     «BONAPARTE.»]

[21: Le premier qui y fut envoyé fut le chef de bataillon Morand, du
quatre-vingt-huitième régiment; il était déjà distingué dans l'armée à
cette époque, et annonçait devoir être un jour ce qu'il est
effectivement devenu depuis, un des lieutenans-généraux les plus
distingués de l'armée de l'Empereur.]

[22: Cet émigré est venu depuis demander du service à l'Empereur, et
sert aujourd'hui dans l'armée du roi de France.]

[23: Par la suite, cette vivandière est devenue la protectrice des
établissemens chrétiens de la Syrie, qui lui ont dû de grands services.

Sous le consulat, on s'est servi d'elle, et on lui a donné les moyens de
soutenir son crédit.]

[24: Il avait lieu de se tourmenter, car il se rappelait bien ce qu'il
avait écrit au Directoire après le départ du général Bonaparte. On m'a
de plus assuré qu'à la mort de Kléber, le général Menou avait trouvé
dans ses papiers une lettre du général Moreau, qui ne laissait aucune
équivoque sur les intelligences de Kléber et de ce général pour ruiner
la puissance du premier consul; mais je ne puis le croire, parce que la
mort de Kléber est survenue trop tôt pour que cette intelligence ait pu
s'établir.]

[25: J'ai vu depuis des officiers de la marine anglaise qui m'ont assuré
que les deux frégates avaient bien été aperçues, mais que l'amiral les
avait prises pour celles de son escadre, attendu qu'elles gouvernaient
sur lui, et qu'il savait que nous n'en avions qu'une dans toute la
Méditerranée; encore était-elle dans Toulon. Il était bien loin
d'imaginer que celles qu'il discernait eussent le général Bonaparte à
bord.]

[26: Ces détails m'ont été donnés pendant mon administration publique.]

[27: Un des officiers de l'armée dont j'ai entendu le général Bonaparte
se louer le plus à l'occasion du 18 brumaire, est le général Sébastiani;
colonel à cette époque du neuvième régiment de dragons, il comptait sous
ses ordres mille cavaliers qui tous avaient servi en Italie. Le général
Bonaparte lui fit part de son projet, avant de sonder les autres
colonels de la garnison. Non content de se prêter à ses vues, Sébastiani
se chargea de lui amener une foule d'officiers que le Directoire
laissait dans le dénûment.

Au signal donné, Sébastiani brûla le premier son vaisseau en distribuant
à ses dragons dix mille cartouches à balles qui étaient déposées chez
lui, et qui ne pouvaient être délivrées que sur un ordre du commandant
de Paris. Il fit monter son régiment à cheval, et le conduisit dans la
rue de la Victoire pour servir d'escorte au général Bonaparte, qui
partait pour Saint-Cloud. Celui-ci passa dans les rangs des dragons et
voulut leur adresser quelques paroles. «Nous ne demandons pas
d'explication, lui répliquèrent ces braves. Nous savons que vous ne
voulez que le bien de la France. Comptez sur nous.» L'exemple de ce
régiment servit à décider les autres.

Dans la suite, la calomnie s'attacha au général Sébastiani et voulut le
perdre dans l'esprit de son souverain, mais celui-ci répondit sans
cesse: «Je n'oublierai jamais le 18 brumaire, il m'a fait connaître mes
amis.»]

[28: On a prétendu que ce fait était faux. J'ai même entendu dire à des
compatriotes du député qu'on en chargea qu'il était incapable de se
porter à un tel excès.

L'opinion contraire était néanmoins si bien établie, qu'il fut obligé de
se retirer à Livourne, d'où il en appela à l'équité du premier consul.
«Vous savez mieux que personne, lui dit-il dans sa lettre, combien
l'accusation dont je me plains est peu fondée.»

Le premier consul ne lui répondit pas; mais je ne lui ai jamais entendu
dire qu'il eût remarqué le geste qu'on attribue à ce député. Toutefois,
j'ai vu le grenadier honoré pour son dévoûment et gratifié d'une pension
qu'il n'a perdue qu'en 1815.]

[29: Georges Cadoudal était né à Auray près de Lorient. Il avait été
ecclésiastique avant la révolution et peu estimé dans la prêtrise.
Hypocrite dangereux, incapable d'obéissance, ambitieux à l'excès, il ne
détestait pas moins les nobles que les républicains. Napoléon avait dit
avec raison que c'était une bête féroce. Du reste, il était doué d'un
grand courage moral et physique et ne manquait pas d'une certaine
capacité. Au total il méritait de mieux finir qu'il n'a fait.]

[30: La deuxième division du général Desaix, celle du général Monnier,
avait été dirigée la veille sur Castel-Seriolo, à la droite de l'armée.]

[31: Il n'avait que deux cents hussards du premier régiment.]

[32: Le général Berthier a fait faire le tableau de cette bataille. Le
peintre, officier de l'armée, est sans nul doute un homme de grand
talent; mais il a obéi aux règles de son art, il a transporté la charge
sur le flanc droit de la colonne, tandis que c'est sur le flanc gauche
qu'elle a eu lieu. Cela ne fait rien au mérite du tableau; ce n'est que
dans l'intérêt de la vérité historique que je fais cette observation.]

[33: Suchet commandait quelques bataillons sur le Var, avec lesquels il
avait couvert la Provence pendant le siége de Gênes.]

[34: J'y rencontrai le général autrichien Saint-Julien, qui se rendait
d'Italie à Paris, sous l'escorte d'un aide-de-camp de Masséna.]

[35: Le général Clarke était issu d'une famille irlandaise réfugiée en
France avec les Stuarts. Il entra de bonne heure dans la maison du duc
d'Orléans en qualité de secrétaire, ce qui lui valut le grade de
capitaine de remplacement au régiment de colonel-général des hussards,
qui appartenait au duc.

Dans la révolution, il se plia aux principes politiques de ce prince.
Devenu par l'ordre du tableau lieutenant-colonel du deuxième régiment de
cavalerie, il fut employé sous M. de Custine à l'armée du Rhin, et fit
en cette qualité la première retraite de Mayence à Weissembourg. Après
le départ de ce général, qui avait été appelé au commandement du Nord,
les représentant du peuple élevèrent Clarke aux fonctions de chef
d'état-major; mais ces proconsuls, qui chaque jour prenaient les
déterminations les plus bizarres, le destituèrent presqu'aussitôt, et le
renvoyèrent à vingt lieues des frontières. La révolution qui avait
constitué le Directoire le réhabilita. Clarke fut mis à la tête du
bureau topographique de la guerre. Il en dirigeait le travail, et
n'ignorait rien de ce qui concernait les dispositions militaires de la
république.

Le Directoire, ayant pris ombrage du général Bonaparte, envoya Clarke en
Italie, sous prétexte de chercher à ouvrir des communications avec
Vienne. Son objet n'était pas de le faire accréditer, mais d'avoir au
quartier-général un agent sûr, qui lui rendît compte des dispositions
politiques du général en chef.

En conséquence, Clarke passa les monts, et fut momentanément remplacé au
bureau topographique par le général Dupont, avec lequel il
correspondait. (Je parlerai plus tard de cette correspondance que j'ai
eue dans les mains.) Le général Bonaparte ne se méprit pas sur la
mission de cet officier. Il mit son secrétaire en campagne, et ne tarda
pas à acquérir la preuve de ce qu'il n'avait fait que soupçonner. Il
manda l'émissaire, et le fit expliquer. Clarke ne chercha pas à
dissimuler; il avoua tout, et engagea au général de l'armée d'Italie la
foi qu'il avait déjà promise au Directoire. Il ne se crut pas néanmoins
obligé de renoncer aux rapports qu'il faisait passer à Paris. Il
continua de correspondre avec Dupont, auquel il se garda bien de confier
la manière dont il avait été accueilli, et lui transmit régulièrement
des notes sur les vues et les projets du général en chef. Le Directoire,
cependant, ne fut pas long-temps dupe de l'artifice. Le 18 fructidor eut
lieu, et Clarke fut destitué. Généreux pour l'observateur en disgrâce,
le général Bonaparte le couvrit de sa puissance, et le garda en Italie
jusqu'au moment où il repassa les monts. Il l'avait sauvé des rigueurs
du Directoire après les négociations de Campo-Formio, il le sauva de
l'indigence après les événemens de Saint-Cloud. Le 18 brumaire consommé,
il le tira d'une petite terre où il vivait près de Strasbourg, et
l'appela par le télégraphe auprès de sa personne. Il lui rendit son
bureau topographique, le logea, l'établit aux Tuileries, et l'employa
dans toutes les circonstances qui pouvaient flatter son ambition. Il le
nomma plus tard ambassadeur, le fit gouverneur de Vienne, de Berlin,
ministre de la guerre, duc; enfin, à son mariage, il le dota de sa
cassette. Voilà ce que Clarke reçut à ma connaissance de la munificence
de Napoléon. La suite de ces Mémoires nous dira ce qu'il fit au jour du
danger pour son bienfaiteur.]

[36: «Sa Majesté n'a consenti à ne plus occuper l'île de Malte qu'à la
condition expresse de son indépendance de la France, ainsi que de la
Grande-Bretagne. Le seul moyen d'y parvenir est de la placer sous la
garantie ou protection de quelque puissance en état de la maintenir. Sa
Majesté ne persistera point à vouloir entretenir garnison anglaise dans
cette île, jusqu'à l'établissement du gouvernement de l'ordre de
Saint-Jean. Elle sera prête au contraire à l'évacuer dans le délai qui
sera fixé pour les mesures de ce genre en Europe, pourvu que l'empereur
de Russie, comme protecteur de l'ordre, ou toute autre puissance
reconnue par les parties contractantes, se charge efficacement de la
défense et de la sûreté de Malte.»

«HAWKESBURY.»]

[37: Plusieurs jeunes gens perdus par la fréquentation de la mauvaise
compagnie se virent conduits à l'échafaud.]

[38: Cet aide-de-camp arriva heureusement à Alexandrie, mais après la
mort de Kléber.]

[39: Paris, le 11 ventose an IX de la république française.

«Le chef de brigade Savary partira en toute diligence pour se rendre à
Lorient; il remettra la lettre du ministre de la marine au préfet
maritime. Il restera dans cette ville jusqu'à ce que _l'Argonaute_,
_l'Union_ et une des trois frégates soient partis pour Rochefort. Il
verra tous les jours le préfet maritime et le contre-amiral Ledoux pour
en presser le départ, après quoi il se rendra à Rochefort, où il restera
jusqu'après le départ de l'escadre. Dans l'un et l'autre port, il
m'écrira tous les soirs pour me faire connaître l'état des
approvisionnemens et de l'armement, quel aura été le vent et l'état des
croisières.

«Lorsque l'état des croisières sera douteux, il se mettra lui-même en
mer, ou ira sur des caps pour connaître lui-même la force et le nombre
des vaisseaux.

«Toutes les fois qu'il y aura un événement extraordinaire, il pourra
m'expédier un courrier.

«À la seconde dépêche qu'il m'écrira de Lorient, il me fera connaître
l'état de situation de tous les vaisseaux en construction, et ce qu'il
faudra pour l'activer.

«En arrivant au port, il aura toujours soin de faire une visite au
préfet maritime, au commandant de la place, au sous-préfet et au maire.

«Dans tous les lieux où il séjournera, il prendra des notes sur les
principaux fonctionnaires publics et sur l'état de l'esprit public.

«Avant de partir, il verra le ministre de la marine.»

Signé, BONAPARTE.]

[40: Il avait servi à l'armée de Sambre-et-Meuse et est mort à la
Guadeloupe.]

[41: Cet événement amena, comme je l'ai déjà dit, le changement du
ministère en Angleterre. Rien n'avait pu vaincre les répugnances de M.
Pitt à se rapprocher de ce qu'il persistait à appeler la révolution
française: aussi se retira-t-il du ministère; mais il fit nommer à sa
place M. Addington, qui était sa créature et ne devait se conduire que
d'après ses directions. M. Pitt ne renonçait pas à l'espérance de
renouer une coalition, et il fut y travailler dans l'ombre de sa
retraite. Il avait surtout besoin de quelques mois de repos pour se
mettre en rapport avec les ministres des puissances qui avaient été
successivement placées dans la nécessité de faire la paix avec la
France. Il fondait ses espérances principales sur la Russie, et ce fut
la paix conclue entre la France et cette puissance qui le força de
consentir à la paix de l'Angleterre et de la France: aussi mit-il un
soin infini à obtenir une copie du traité conclu entre Paul et le
premier consul; il se la procura d'abord à Paris par des infidélités, et
ensuite par des moyens semblables à Pétersbourg. Ce fut lorsque la
confrontation de ces deux pièces ne lui eut plus permis de douter qu'on
ne le trompait pas, qu'il traça de nouveaux plans pour l'avenir.]

[42: D'après cette convention, la colonie était remise aux troupes
envoyées de la métropole pour l'occuper, et Toussaint et les siens
devaient se retirer chacun chez eux pour y vivre en paix sous les ordres
des généraux qui allaient être nommés pour commander dans les contrées
où se trouvaient leurs demeures.

La même convention stipulait que les troupes noires seraient conservées
pour le service de la colonie, et continueraient à garder leurs armes,
qui étaient les fusils que leurs chefs avaient pris dans les arsenaux du
Cap et du Port-au-Prince, au moment où les Européens avaient dû évacuer
ces points.

Il fut de même convenu que ces troupes entreraient en garnison avec les
blanches, et seraient en tous points traitées comme elles.]

[43: Morte depuis princesse Borghèse.]

[44: Madame Bernadotte était sœur de madame Joseph Bonaparte.]

[45: Il vécut dix ans dans la disgrâce avant d'être réemployé et fut tué
à la bataille de Leipsick.]

[46: Les médecins avaient ordonné cet exercice au premier consul. Il
avait alors une _petite_ meute de chasse, mais qui n'avait rien de
semblable à ce qu'on voit aujourd'hui.]

[47: Ancien instituteur de l'empereur Alexandre.]





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon" ***

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