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Title: La piraterie dans l'antiquité
Author: Sestier, Jules M.
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "La piraterie dans l'antiquité" ***

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by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)



LA

PIRATERIE

DANS L'ANTIQUITÉ

PAR

J.M. SESTIER


PARIS

LIBRAIRIE DE A. MARESCQ AÎNÉ, ÉDITEUR

20, RUE SOUFFLOT, 20

1880



TABLE DES MATIÈRES


INTRODUCTION                                          Page

CHAP. Ier.--i. Considérations générales sur la
        piraterie   dans l'antiquité.--Civilisation
        primitive.--Origine de la navigation.            1

  ii. État social primitif.--Les enlèvements
        et le mariage.                                  10

--II.--i. La légende de Bacchus.                        17

      ii. Les Argonautes.                               21

     iii. Les héros d'Homère.                           25

--III.--Les Cariens et les Phéniciens.                  29

--IV.--Première répression de la piraterie.
         L'île de   Crète.--Minos.--Rhodes.             41

--V.--Les pirates grecs.                                47

--VI.--L'Île de Samos.--Le tyran Polycrate.--Le
         marchand Colæos.                               53

--VII.--La piraterie grecque.--Salamine.--Égine.        63

--VIII.--Le monde oriental à l'époque des guerres
           médiques.                                    79

--IX.--La Grèce après les guerres médiques.             99

--X.--i. De l'empire de la mer exercé par
           Athènes.                                    107

     ii. Organisation de la marine athénienne.         111

--XI.--La piraterie à l'époque de Philippe II et
         d'Alexandre le Grand.                         115

--XII.--Les Carthaginois.--Traités d'alliance avec
          les Romains.--La Sicile.--Les Mamertins.     121

--XIII.--Les Étrusques.--Les Ligures.                  133

--XIV.--Rome et la piraterie.                          141

--XV.--Guerres de Rome contre la piraterie.--L'Illyrie.
         La reine Teuta.--Démétrius de
         Pharos.--Genthius.                            153

--XVI. i--Les Étoliens et les Klephtes.                165

      ii. Conquête des îles Baléares.                  170

--XVII.--Mithridate et les pirates.                    173

--XVIII.--Puissance des pirates.--Captivité
            de César.                                  181

--XIX.--Expédition de Publius Servilius _Isauricus_
          contre les pirates.                          189

--XX.--Les pirates crétois.--Expéditions d'Antonius
         et de Métellus.                               193

--XXI.--Exploits des pirates.--Leur luxe et leur
          insolence.                                   207

--XXII.--La loi _Gabinia_.--Pompée.--La Cilicie.       201

--XXIII.--Conquête de l'île de Cypre et de
            l'Égypte.                                  217

--XXIV.--Sextus Pompée et la piraterie.--Auguste.      221

--XXV.--La piraterie sous l'empire romain.             249

--XXVI.--La piraterie et les invasions des
           Barbares.                                   265

--XXVII.--La piraterie et la législation maritime
            dans l'antiquité.                          275

--XXVIII.--La piraterie et la traite des esclaves.     289

--XXIX.--La piraterie et la littérature.--Le théâtre
           et les écoles de déclamation.               295

Table Alphabétique.                                    309



INTRODUCTION


_Tous les peuples primitifs établis dans les pays méditerranéens ont
exercé la piraterie dans l'antiquité. Il me faudra donc entrer dans
l'histoire même des nations maritimes depuis leurs origines, et suivre
parfois pas à pas leur sort et leurs destinées, parce que, de cette
manière seulement, il me semble possible de reconstituer avec intérêt
les divers caractères de la piraterie, d'en rechercher les causes, et
d'expliquer les transformations qu'elle a subies avec la marche des
siècles, avec les progrès de l'humanité et sous l'influence d'événements
considérables auxquels elle ne fut jamais étrangère._

_La piraterie se révèle, au début, comme une condition inhérente à
l'état social. J'insisterai sur ce point, et j'établirai, à l'aide d'une
étude sur la civilisation primitive, que la piraterie fut pour les
antiques peuplades maritimes une nécessité qui naquit de la difficulté
de se procurer les premiers besoins de l'existence. Les tribus
primitives entreprirent la piraterie sur la mer, comme la guerre sur le
continent, afin de se procurer des vivres. Dans une époque où toute
notion du droit des gens était inconnue, où chaque petite nation vivait
dans un exclusivisme étroit, le voisin, ses propriétés et ses biens
étaient considérés comme autant de proies qu'il était licite de saisir
et glorieux même de conquérir par la force ou par la ruse._

_Pendant toute cette période_ préhistorique, _la piraterie fut une
profession parfaitement avouable._

_Les légendes les plus accréditées des temps mythologiques et héroïques,
nous fourniront la preuve que la piraterie fit son apparition sur la
Méditerranée avec les premiers navigateurs. L'histoire confirmera ce
fait, car c'est par des récits d'enlèvements, de violences, de pillage,
que les plus grands écrivains de l'antiquité ont commencé leurs
oeuvres._

_Tous les peuples des côtes de la Méditerranée ont pratiqué la piraterie
au début de leur histoire, soit d'une manière générale dans leurs
incursions, soit d'une façon plus restreinte dans des expéditions
aventureuses. Celles-ci étaient néanmoins profitables au progrès de
l'humanité, puisque ces aventuriers, transformés en personnages
héroïques par les écrivains, agrandirent les bornes du monde connu, et
furent, en même temps, des négociants, échangeant les produits des
divers pays et répandant, dans tout le bassin méditerranéen, l'usage de
l'écriture, les cultes et les arts orientaux._

_Quand les différentes races se furent assises autour de la Méditerranée
et constituées en nations distinctes, elles luttèrent entre elles pour
conquérir le suprématie maritime appelée l'_Empire de la mer. _Presque
tous les peuples le possédèrent successivement, et tous en firent le
même usage. En plein épanouissement de la civilisation grecque, l'Empire
de la mer était défini par un écrivain politique athénien «l'avantage de
pouvoir faire des courses et de ravager les États étrangers sans crainte
de représailles.»_

_Cette piraterie de peuple à peuple fut la cause des plus grandes
guerres de l'antiquité._

_L'histoire nous montrera certaines nations, contractant des alliances
pour exercer, d'un commun accord, la piraterie contre des États plus
faibles ou contre des races ennemies vouées à une haine nationale,
séculaire et farouche._

_Lorsque Rome aura vaincu Carthage et détruit la plus grande puissance
maritime de l'antiquité, sans avoir eu le soin de la remplacer, la
piraterie changera de caractère. Elle cessera d'être le produit et la
manifestation violente d'une rivalité maritime; elle ne sera plus une
course considérée comme légitime et pratiquée par des États qui ne sont
liés par aucun pacte d'alliance ni d'amitié: elle deviendra un véritable
brigandage. Dans cette période la piraterie n'a pas de nation. C'est
comme une revanche de tous les vaincus insoumis contre le vainqueur,
revanche exercée avec succès et profits sur une mer sans police devenue
leur domaine, et sur laquelle ils règnent en maîtres._

_Les richesses des pirates étaient incalculables et leur puissance était
si grande à cette époque, qu'ils étaient parvenus à organiser une espèce
de république de bandits, avec son territoire, ses villes, ses
forteresses et ses arsenaux._

_Pendant un certain temps, à Rome, la piraterie préoccupait le peuple
plus vivement même que les guerres civiles et étrangères. En effet,
chaque famille était victime de ce fléau, et les plus grands citoyens
tombaient honteusement entre les mains des pirates. Ces exploits avaient
leur retentissement jusque sur le théâtre et dans les écoles de
déclamation. Le monde ancien était dans un tel affaissement moral, la
république romaine était si ruinée que la piraterie et les exactions des
gouverneurs se pratiquaient en même temps et de concert dans tout le
bassin de la Méditerranée. Cependant lorsqu'un blocus étroit se fit
autour de l'Italie, force fut au gouvernement de prendre enfin
d'énergiques mesures pour rompre la coalition des bandits contre Rome
affamée. Pompée et ses lieutenants triomphèrent de la piraterie, et leur
habile politique fit plus que leurs victoires mêmes pour réprimer
pendant quelques années ce fléau redoutable._

_La piraterie reparaîtra dans les désordres qui suivront l'assassinat de
César. Le fils de Pompée la réorganisera et la fera servir à ses
desseins, comme jadis Mithridate. A aucune autre époque elle ne fut
constituée en force militaire plus puissante. Auguste, aidé par le
célèbre Agrippa, parviendra, après une lutte acharnée et pleine de
périls, à la dompter complètement._

_Sous l'Empire, la bonne administration des provinces, la prospérité des
peuples, les bienfaits et la munificence des empereurs, empêcheront le
retour des brigandages qui avaient infesté la Méditerranée pendant tous
les temps anciens. C'est à peine, en effet, si l'histoire mentionne, sur
les confins de l'Empire, quelques actes isolés de piraterie, promptement
étouffés du reste, et nullement inquiétants pour la sûreté et la liberté
de la navigation._

_Au moment des invasions, la piraterie renaîtra avec le caractère
qu'elle avait eu dans les temps primitifs. Les barbares procèderont
comme les Phéniciens, les Grecs et les Carthaginois à leur arrivée en
Europe. Profitant des troubles résultant de l'anarchie qui ébranlait
alors la puissance romaine dans toute l'étendue de son immense empire,
ils commettront de grands ravages. Mais, quand le pouvoir retournera en
de fortes mains, les Barbares n'oseront plus s'aventurer sur la mer.
Constantin le Grand, en transportant le siège de l'Empire à l'entrée
même de la mer menacée par les envahisseurs, leur barrera le passage, et
ses successeurs sauront les contenir pendant des siècles par la force de
leurs flottes et de leurs armées et par celle de leur politique et de
leurs lois._

_Au christianisme, enfin, il sera donné de transformer, de civiliser par
sa divine morale, par l'enseignement du respect des biens et de la
liberté d'autrui, ces Barbares accoutumés jusqu'alors à ne vivre que de
pillage, de violence et de brigandage._

_Je termine au règne de Constantin l'histoire de la piraterie dans les
pays méditerranéens, estimant que si elle devait être continuée au delà,
elle n'offrirait un réel intérêt qu'à partir de l'époque où les
Sarrasins et les Musulmans, de race nouvelle, fanatiques et implacables
envers les chrétiens, firent apparition en Europe, semant sur leur
passage la terreur et la ruine. Et cette histoire se terminerait au jour
où le glorieux drapeau de la France fut victorieusement planté sur les
murailles d'Alger, le repaire suprême de la piraterie sur les bords de
la Méditerranée._



LA PIRATERIE

DANS L'ANTIQUITÉ



CHAPITRE PREMIER

I

CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES SUR LA PIRATERIE DANS
L'ANTIQUITÉ.--CIVILISATION PRIMITIVE.--ORIGINE DE LA NAVIGATION.


La piraterie remonte aux temps les plus reculés. Elle apparaît dès les
premiers âges de la société humaine, et, pour rechercher les véritables
causes de son existence dans l'antiquité, il est nécessaire de connaître
l'état primitif de cette société, de rappeler quels furent ses besoins,
son industrie, et de suivre l'évolution lente mais progressive de la
civilisation.

L'origine de la piraterie, c'est l'origine même de la navigation. Dans
les temps anciens, pirates et navigateurs étaient deux mots synonymes.
Je démontrerai que la piraterie se lie étroitement aux grands événements
de la vie des peuples primitifs, à leurs migrations, à leurs conquêtes,
à leurs luttes et aussi à la naissance du commerce et du droit maritimes
dans les pays méditerranéens.

Ce serait une erreur de croire que la piraterie éclata tout d'un coup,
au mépris de lois établissant une sorte de police internationale sur la
mer; elle eut, au début, un caractère particulier que je m'attacherai à
faire ressortir: elle ne fut alors ni méprisable, ni criminelle, et des
siècles s'écoulèrent avant que les pirates fussent appelés _latrunculi
vel prædones_, brigands ou écumeurs de mer, par les jurisconsultes. Nous
voyons dans Homère que l'on demandait ingénument aux voyageurs inconnus,
abordant sur quelque côte, s'ils étaient marchands ou pirates.
Thucydide, le grave historien, nous fournira d'abondantes preuves que
les Grecs se livraient à la piraterie aussi bien que les barbares.
C'était une profession avouée.

Qu'était-ce donc que la piraterie dans les temps qu'on est convenu
d'appeler préhistoriques, et à quelles causes faut-il en attribuer
l'origine? Pour répondre à ces questions, il est bon de remonter jusqu'à
l'état primitif de la société humaine. «L'homme était né nu et sans
protection; il était moins capable que la plupart des animaux de se
nourrir des fruits et des herbes que la nature fait sortir de son sein;
mais l'homme avait reçu de Dieu l'intelligence, et c'est elle, dit
Wallace[1], qui l'a pourvu d'un vêtement contre les intempéries des
saisons, qui lui a donné des armes pour prendre ou dompter les animaux,
qui lui a appris à gouverner la nature, à la diriger à ses fins, à lui
faire produire des aliments quand et où il l'entend.» L'homme a été créé
pour vivre en société; il lui est nécessaire de se réunir à des
individus semblables à lui; il a besoin de protection; nulle part on ne
le trouve isolé. «Ses instincts, ses besoins de toutes sortes ne
sauraient être satisfaits s'il n'échangeait pas avec d'autres hommes des
services, comme il échange ses idées avec eux par la parole[2].» Partout
l'homme s'est donc trouvé à l'état de famille, et la famille devint la
base de petites tribus et de petites peuplades. Plus on remonte dans
l'antiquité, plus on trouve des groupes, des sociétés particulières et
distinctes, vivant selon leurs usages propres. Il est impossible d'y
rencontrer cette unité imposante enseignée par Bossuet. Aujourd'hui, les
découvertes archéologiques, la philologie comparée, la connaissance des
langues orientales nous ouvrent une voie immense pour arriver au vrai;
_le Discours sur l'histoire universelle_ est resté une oeuvre d'art
magnifique et d'une grande conception, mais il a perdu sa valeur
historique. Ces mêmes sciences ont renversé également la thèse de J.-J.
Rousseau soutenant que l'homme, dès le principe, était né libre et
parfait. L'état actuel des peuplades sauvages, si bien décrit par les
grands voyageurs de tous les pays et si bien commenté par tant de
savants illustres, est un tableau fidèle de la condition de l'humanité à
son origine. «C'est un fait constant qui est non seulement vrai, mais
d'une vérité banale, dit Tylor[3], que la tendance dominante de la
société humaine, durant la longue période de son existence, a été de
passer d'un état sauvage à un état civilisé.»

    [1] _Revue anthropologique_, 1864.

    [2] Maury, _La Terre et l'Homme_.

    [3] _Civilisation primitive_.

La plus grande préoccupation des tribus primitives fut de se procurer
les premiers besoins de la vie. Les productions alimentaires du sol
durent être épuisées rapidement chez des peuplades qui ne connaissaient
pas encore l'agriculture. Aussi vécurent-elles bientôt de la chasse, qui
amena un redoutable fléau après elle, la guerre. Les plus forts
poussèrent au loin les plus faibles. L'épuisement du sol, la destruction
des animaux, la guerre enfin déterminèrent des émigrations qui se
répandirent dans tous les sens, les unes s'arrêtant non loin des pays
qu'elles avaient quittés ou dont elles étaient chassées, et les autres
franchissant l'espace et marchant résolument à la découverte, poussées
par cet instinct puissant de l'homme qui le porte en avant et lui fait
espérer de toucher à une terre promise au delà de lointains horizons.
C'est ainsi que des tribus arrivèrent jusqu'à la mer. Devant cette
barrière qui dut leur paraître infranchissable, elles s'arrêtèrent. Je
m'imagine grande et profonde l'impression que ressentit l'homme à la vue
de cet espace sans limite, l'infini pour lui, et quelle dut être sa
terreur lorsque, pour la première fois, la tempête souleva les flots et
fit retentir sa grande voix! La mer devint une divinité. L'énergie et le
courage de ces peuplades furent largement récompensés. La mer était une
nourricière inépuisable, des myriades de poissons foisonnaient sur les
côtes. L'homme mit à profit les connaissances de la pêche qu'il avait
pratiquée déjà sur les rives des fleuves, et il ne tarda pas à se
procurer une alimentation délicate et abondante. Aussi j'incline à
penser que c'est sur le littoral que la civilisation fit le plus de
progrès. La vue de la mer excite l'intelligence précisément parce que
c'est là que la nature paraît surtout grande et l'obstacle difficile à
surmonter. En ce qui concerne le bassin de la Méditerranée, il est
impossible de ne pas sentir combien cette mer dut tenter les premiers
hommes établis sur les côtes de l'Asie ou de l'Afrique. Des pentes du
Liban, ce sont les roches éclatantes de Chypre qui resplendissent aux
yeux; des côtes de l'Asie Mineure, c'est Rhodes, Cos, Samos, Chios,
Lesbos, Lemnos, et autres îles de la mer Égée, scintillant comme des
diamants sur un fond d'azur.

La navigation remonte à la plus haute antiquité. Les plus anciens
auteurs ne donnent à ce sujet, au lieu de faits précis, que des fables
et des légendes. «Des ouragans, dit Sanchoniaton (qui vivait en Phénicie
1200 ou 2000 ans avant Jésus-Christ), fondant tout à coup sur la forêt
de Tyr, plusieurs arbres frappés de la foudre prirent feu, et la flamme
dévora bientôt ces grands bois; dans ce trouble, Osoüs prit un tronc
d'arbre, débris de l'incendie, puis l'ayant ébranché, s'y cramponna, et
osa le premier s'aventurer sur la mer.» Sanchoniaton raconte encore
comment se perfectionna cet instrument élémentaire de navigation en
s'élevant peu à peu au rang de radeau, lequel aurait eu pour inventeur
Chrysor, divinisé sous le nom de Vulcain. L'arche de Noé, construite non
pour voguer, mais seulement pour flotter, peut être considérée comme le
plus ancien navire connu. Presque tous les peuples faisant mention d'un
déluge, et citant parmi leurs personnages mythologiques les héros qui
ont échappé à la catastrophe en montant sur des vaisseaux, on peut en
conclure que la navigation existait avant l'époque où ces grands
phénomènes se sont produits.

La légende d'Osoüs se rapproche beaucoup de la vérité, car il est
probable que l'idée première fut partout la même: un riverain de la mer
imagina, pour se soutenir sur l'eau, de monter sur le tronc d'arbre
qu'il voyait flotter; puis, comme le décrit très bien M. du Sein[1],
entraînant vers le rivage son précieux appui, il remarqua sans doute
qu'il parvenait à le mouvoir avec plus de facilité dans le sens de la
longueur, et, pour le pousser dans le sens de cette direction, il sentit
la nécessité de se faire un point d'appui dans l'eau, au moyen d'une
planche posée dans le sens de la largeur. Après avoir creusé son tronc
d'arbre et s'être assis au fond pour se soustraire au contact de la mer,
il dut poser la planche sur le bord du canot ainsi formé et l'allonger
pour qu'elle put atteindre l'eau, et c'est ainsi que fut inventée la
rame.

Ce ne sont pas là de pures conjectures. La plupart des peuples sauvages
se sont arrêtés à ce point. De plus, les fouilles opérées dans les
stations lacustres de Suisse et d'Italie ont amené la découverte
d'anciennes pirogues, remontant à l'époque préhistorique. Ces anciens
canots étaient formés d'un seul tronc de chêne, creusé en forme d'auge,
avec des instruments en pierre aidés par l'action du feu[2]. Les
dimensions d'une de ces pirogues étaient de 2 mètres de longueur
sur 0.45 m. de largeur.

    [1] _Histoire de la marine de tous les peuples_.

    [2] De Mortillet, _Origine de la navigation_.

La navigation existait dès l'âge de pierre. M. Foresi[1], de l'île de
Sardaigne, a découvert toute une série d'objets en pierre, pointes de
flèches, racloirs, hachettes en silex ou en une variété de quartz qui
n'existent pas à l'état naturel dans l'île, et qui ont été taillés sur
place, comme le prouvent des amas de débris. Il a trouvé aussi dans la
petite île de Pianosa, entre la côte d'Italie et la Corse, deux beaux
nucléus en obsidienne desquels on a détaché de nombreux couteaux; or,
l'obsidienne n'existe pas dans l'île et ne se trouve que dans les
terrains volcaniques du sud de l'Italie. De même à Santorin, M.
Fouqué[2] a découvert des instruments en pierre et des poteries
remontant à la plus haute antiquité. Il faut donc, qu'à cette époque, la
navigation ait été assez avancée pour permettre des relations entre le
continent et les îles.

«Plus la nécessité a été grande de traverser les eaux, plus l'homme, dit
Maury[3], s'est ingénié à perfectionner son esquif: il imagina de copier
jusqu'à un certain point le cygne, dont les pattes sont de véritables
avirons, et les ailes des voiles à demi ouvertes au vent.» Mais chaque
peuple navigateur s'est fait une tradition locale, poétique et
légendaire. Les poètes et les historiens ont consigné dans leurs oeuvres
un grand nombre de ces traditions. D'après Ethicus Hister, la Lydie vit
naître les premiers inventeurs des vaisseaux; Tibulle et Pomponius Méla
attribuent cette invention à Tyr, et Dionysius Punicus aux Égyptiens;
Hésiode veut que les premiers bâtiments aient été construits dans l'île
d'Égine, Thucydide les fait corinthiens; Hérodote dit que les Phéniciens
se livrèrent les premiers à la grande navigation; Eschyle fait remonter
l'invention des vaisseaux à Prométhée. Pline l'Ancien rapporte que les
radeaux furent inventés par le roi Érythras pour aller d'île en île sur
la mer Rouge; le premier vaisseau long fut employé par Jason; Damasthès
construisit les galères; Typhis, pilote du navire _Argo_, le gouvernail;
Anacharsis les harpons; les Copes, les rames; les Athéniens, les mains
de fer; les Tyrrhéniens, les éperons. Quant à la voile, les Grecs en
font honneur à Dédale, Pline à Icare, et Diodore à Éole.

    [1] _Dell'età della pietra all' isola d'Elba_.

    [2] _Mission de Santorin_.

    [3] _La Terre et l'Homme_.



II

ÉTAT SOCIAL PRIMITIF.--LES ENLÈVEMENTS ET LE MARIAGE.


A l'origine, comme je l'ai fait remarquer, l'humanité se présente sous
des éparpillements nombreux, appelés tribus, n'offrant pas du tout un
état de civilisation produite par de grandes agglomérations. Les plus
civilisées parmi les nations les plus anciennes furent celles de la
Chine, de l'Égypte et de l'Assyrie qui ont été peuplées rapidement, et
qui ont exercé une grande influence sur les autres petits États. De ces
grands foyers partirent des courants civilisateurs. La Grèce est de
civilisation relativement récente, car, au moment où commence l'histoire
des peuples helléniques, l'Assyrie et l'Égypte étaient déjà à leur
déclin.

Les tribus maritimes, à l'instar de celles du continent, se disputaient
les produits de leurs travaux et de leurs entreprises; de là, l'origine
et la coexistence du brigandage, de la piraterie et enfin de la guerre.
Des luttes incessantes amenèrent l'organisation des Confédérations. Les
tribus se cherchèrent des auxiliaires parmi les peuplades ayant un même
intérêt et, quelquefois même, une commune origine. Ces coalitions se
sont produites dans la plus haute antiquité; on les trouve encore
aujourd'hui chez les tribus sauvages de l'Amérique et de l'Australie qui
sont dans l'enfance de la civilisation. Ces tribus se composaient de
groupes de familles ayant à leur tête un chef, à la fois justicier et
prêtre. Les liens de la religion les unissaient dans un culte commun. Le
droit fédératif a pris naissance à cette époque. Les tribus vivaient et
priaient en confédération jusqu'au moment où elles finissaient par se
fondre en un seul peuple par l'effet du mouvement social. Parmi ces
tribus confédérées, il y en avait toujours une en possession d'une
certaine suprématie sur les autres, c'était à elle qu'appartenait la
direction des affaires d'intérêt commun, «_l'hégémonie_», selon
l'expression grecque. L'esprit d'exclusivisme était très répandu chez
ces petits peuples. Chacun jugeait son voisin d'une manière étroite; en
dehors de l'hégémonie, il n'y avait que le barbare. Le sentiment de la
patrie y était poussé à l'excès: où fut-il plus grand qu'à Rome? Le
cosmopolitisme était absolument inconnu dans l'antiquité, où nulle
différence n'était faite entre l'étranger et l'ennemi. La tribu se
concentrait en elle-même et restait fermée hermétiquement à ceux qui
n'étaient pas nés dans son sein. Elle ne leur reconnaissait aucun droit;
elle pillait et tuait l'étranger; la morale avait ses limites à la
tribu, en dehors l'homme était une proie. Il en est ainsi chez presque
tous les sauvages. Le droit des gens international existait, mais bien
imparfait, entre les tribus confédérées seules; les droits de l'homme,
comme être humain, étaient inconnus, ils ne datent que des temps
modernes. Il n'est donc pas étonnant de trouver dans un état social
pareil des brigands, des corsaires et des marchands d'hommes.

Si nous ouvrons Hérodote, nous voyons que ce père de l'histoire commence
son premier livre et son premier chapitre par le récit d'enlèvements, ou
pour nous exprimer plus exactement, par le récit d'exploits de piraterie
commis contre des femmes par les Phéniciens. Ce peuple s'était adonné de
bonne heure à la navigation. Les vaisseaux phéniciens, chargés de
marchandises de l'Assyrie et de l'Égypte, abordaient sur les divers
points de la Grèce, et de préférence à Argos qui tenait, à cette époque,
le premier rang entre toutes les villes de la contrée hellénique. Un
jour que les Phéniciens avaient étalé leur riche cargaison, ils virent
arriver sur le rivage un nombre de femmes parmi lesquelles se trouvait
Io, fille du roi Inachus. Ces femmes s'approchèrent des navires pour
faire leurs emplettes, et alors, les Phéniciens, s'étant donné le mot,
se jetèrent sur elles. Quelques-unes s'échappèrent, mais Io et les
autres furent enlevées. Les Phéniciens montèrent aussitôt sur leurs
vaisseaux et mirent à la voile pour l'Égypte.

Après cela, des Grecs, ayant abordé à Tyr, en Phénicie, enlevèrent
Europe, fille du roi. Ainsi, dit l'historien grec, l'outrage avait été
payé par l'outrage. Les Grecs se rendirent coupables d'une seconde
offense: ils enlevèrent Médée pendant le voyage de Jason en Colchide. Le
roi Aétès envoya un héraut en Grèce pour demander justice de ce rapt et
réclamer sa fille. Les Grecs répondirent qu'ils n'avaient reçu aucune
satisfaction pour le rapt de l'argienne Io, et que de même ils n'en
accorderaient aucune. Deux générations après, Pâris, fils de Priam,
ayant ouï ces aventures, résolut d'enlever une femme grecque, bien
convaincu qu'il n'aurait à faire aucune réparation, puisque les Grecs
n'avaient rien accordé. Mais, lorsqu'il eut enlevé Hélène, les Grecs
prirent parti d'envoyer d'abord des messagers pour la réclamer. Les
Troyens alléguèrent l'enlèvement de Médée et répliquèrent par la réponse
des Grecs à Aétès. Les Grecs portèrent alors la guerre en Asie.

Tel est le récit d'Hérodote. Ce fut donc, en réalité, la piraterie qui
fut cause de la guerre de Troie[1].

Le même historien nous apprend que les Pélasges tyrrhéniens, chassés de
l'Attique par les Athéniens, s'établirent dans les îles de Lemnos,
Imbros et Scyros, et cherchèrent bientôt à se venger. Connaissant très
bien les jours des fêtes des Athéniens, ils équipèrent des vaisseaux à
cinquante rames, se mirent en embuscade et enlevèrent un grand nombre
d'Athéniennes qui célébraient la fête de Diane, dans le bourg de
Brauron. Ils les menèrent à Lemnos où ils les prirent pour concubines.
Ces femmes eurent de nombreux enfants, elles leur enseignèrent la langue
et les usages d'Athènes, ne les laissant pas se mêler aux enfants des
femmes pélasgiennes. Si l'un de ceux-ci venait frapper un des enfants
des femmes athéniennes, tous les autres accouraient pour le défendre et
le venger. Le courage et l'union de ces enfants firent réfléchir les
Pélasges; ils massacrèrent les enfants et leurs mères. Cet acte atroce
rendit proverbiale la cruauté des Lemniens[2].

    [1] Hérodote, I, 1, 2, 3, 4.

    [2] Hérodote, VI, 138.

On est frappé en lisant les auteurs anciens du nombre considérable
d'enlèvements que contiennent leurs écrits, et encore n'ont-ils cité que
les plus célèbres. C'est que, en effet, dans la société primitive, la
force préside à tout. La femme étant la plus faible tombe aux mains de
l'homme et devient sa propriété. Les traces de cette violence de l'homme
à l'égard de la femme existent de nos jours chez les Tcherkesses du
Caucase; le futur doit enlever par la force sa fiancée, et celle-ci et
ses parents ne se bornent pas toujours à n'opposer qu'une molle
résistance. Le prix que paie l'époux à la famille de sa femme, après le
rapt, est considéré comme une indemnité. Chez les diverses tribus des
bords de l'Amazone, placées à l'un des derniers degrés de la
civilisation, l'homme prend de force sa future épouse, et s'il ne le
fait pas réellement, il feint d'en agir ainsi. En Australie, de
véritables combats ont lieu à cette occasion, entre les tribus[1]. La
légende de l'enlèvement des Sabines, si célèbre dans l'histoire de Rome,
est un souvenir de ces rapts de femmes de tribus différentes.

Telles sont les considérations générales que je crois devoir présenter
avant d'entrer dans l'histoire de la piraterie. J'ai jugé nécessaire de
remonter aux premiers âges de l'humanité et de rechercher dans la
civilisation à son berceau les causes et les origines de la piraterie
pour en saisir le véritable caractère. J'établirai dans le cours de cet
ouvrage, à l'aide de documents rigoureusement exacts, que la piraterie
n'apparut pas comme une violation de la loi, ni comme un crime, mais
bien comme une condition déplorable sans doute, mais inhérente à la
nature même et à la constitution de la société primitive.

    [1] Maury, _La Terre et l'Homme_.



CHAPITRE II

I

LA LÉGENDE DE BACCHUS.


L'exploit de piraterie peut-être le plus ancien est celui qui est
consigné dans la légende de Dionysos (Bacchus). L'enfance, l'éducation
et l'existence habituelle de Dionysos forment le sujet d'un cycle
immense de légendes, de descriptions poétiques et de représentations
figurées. Dans toutes ces oeuvres, Dionysos figure comme un grand
conquérant, comme un voyageur infatigable, promenant ses orgies et son
cortège par toute la Grèce et l'Asie-Mineure. L'intervention de ce dieu
dans la guerre des Géants est plusieurs fois représentée sur les vases
peints; dans cette lutte, il a pour auxiliaires des animaux qui sont ses
symboles, la panthère, le lion et le serpent[1]. Les légendes
béotiennes[2] racontaient que Bacchus avait vaincu Triton qui enlevait
des troupeaux sur les côtes, et ce Triton ne devait être qu'un pirate
puissant.

    [1] Gerhard, _Auserl-Vas_.

    [2] Pausanias, IX, 20, 4;--Athénée VII, p. 296.

A Naxos, Bacchus triomphait du dieu marin Glaucus qui lui disputait
l'amour d'Ariadne. Dans cette même île, son culte supplanta celui de
Poséidon (Neptune), ce qui permet de supposer que Bacchus fit sentir sa
puissance belliqueuse sur mer aussi bien que sur terre.

Le plus éclatant de ses triomphes eut la mer pour théâtre. Il le
remporta sur les pirates tyrrhéniens. C'est le thème de l'hymne septième
de la collection homérique. Le dieu, prêt à quitter l'île d'Icaria pour
se rendre à Naxos, se montre sur la côte sous les traits d'un beau jeune
homme appesanti de sommeil et de vin. Des pirates tyrrhéniens, cherchant
une proie, s'emparent de lui et l'emmènent captif sur leurs vaisseaux.
Mais ses liens se détachent d'eux-mêmes, toutes les parties du navire
sont subitement enveloppées de pampre et de lierre; enfin, Dionysos
prend la forme d'un lion, et les pirates épouvantés se précipitent dans
la mer où ils sont changés en dauphins. Dans les versions postérieures,
le récit va toujours en se surchargeant de nouveaux prodiges. Ovide[1] a
fait de cette légende le sujet du troisième livre de ses
_Métamorphoses_. C'est également le motif de la belle frise du monument
choragique de Lysicrate à Athènes, dans laquelle il est facile de
reconnaître, malgré les mutilations qui existent, un des traits de
l'histoire de Dionysos, qui trouvait naturellement sa place sur le
monument d'une victoire remportée aux fêtes de ce dieu. Les figures, au
nombre de trente, représentent les pirates tyrrhéniens. Dionysos est
assis au centre de la composition, ayant un lion près de lui et entouré
de satyres; d'autres chargent de chaînes les pirates, les torturent avec
des torches ou les assomment à coups de thyrses. Quelques-uns de ces
pirates se jettent à la mer et opèrent leur transformation en
dauphins[2].

Sur une plaque d'or, Bacchus, qui va combattre les Tyrrhéniens, est
représenté presque enfant, tenant lui-même les torches et s'avançant sur
les flots de la mer[3].

Un vase peint à figures noires est conforme aux données de l'hymne
homérique: le dieu est seul dans le vaisseau dont le mât est enveloppé
d'une vigne, autour nagent les Tyrrhéniens changés en dauphins[4]. La
même fable était le sujet d'un des tableaux décrits par Philostrate[5].
Enfin, sur certaines pierres gravées[6], on voit un pirate demi
transformé en dauphin et un dauphin avec un thyrse. Les poètes
qualifient quelquefois le dauphin de _tyrrhenus piscis_[7].

Cette légende de Bacchus et des Tyrrhéniens, si répandue dans
l'antiquité, prouve combien la piraterie remonte à une époque reculée
puisqu'elle nous ramène aux temps mythologiques. Il nous semble probable
que la légende de Jupiter enlevant Europe, celle d'Orphée et d'Eurydice,
celles du poète Arion, de Dédale et cent autres, immortalisées par les
poètes, se rapportent à des actes de piraterie. Dans une époque où la
navigation était à son enfance, il n'est pas étonnant de voir que les
peuples se sont plu à se figurer l'intervention des dieux.

    [1] Ovide, 582-700.--Apollod. III, 5, 3.--Lucien VIIIe
    _dial_.

    [2] Cette frise est gravée dans les _Monuments de la
    Grèce_, de Legrand et dans les _Antiquités d'Athènes_, de
    Stuart et Revett, et aussi dans le _Dictionnaire des
    antiquités grecques et romaines_, de Daremberg et Saglio,
    p. 611.

    [3] _Gaz. arch._, 1875. pl. II.--_Dict. des antiq. grecq.
    et rom._, p. 611.

    [4] Gerhard, _Auserl-Vas_.

    [5] Icon. I, 19.

    [6] Toelken, _Verzeichniss_, t. I, 2, nº 1082;--Gaz.
    arch., 1875, p. 13.

    [7] Senec., _Agam._ 449.--Stat, _Achill._ I, 56.--Valér.
    Flacc. _Argon._, I, 131.



II

LES ARGONAUTES.


L'expédition des Argonautes est à moitié vraie et à moitié fabuleuse.
Elle eut peut-être un plus grand retentissement que le siège et la prise
de Troie, quoiqu'elle fut antérieure à ces grands événements. Homère[1]
dit en parlant du navire que montait Jason: «_Argo_ présent au souvenir
de tous.» Un grand nombre de poètes anciens dont les oeuvres ne nous
sont pas parvenues ont pris la tradition argonautique pour sujet de
leurs chants[2]. Elle peut, sous sa forme la plus complète se diviser en
cinq parties: 1º l'histoire de la toison d'or; 2º l'occasion et le
préparatif du départ des Argonautes; 3º les aventures de leur voyage; 4º
leur séjour en Colchide; 5º le retour. Le développement de chacune de
ces parties ne peut rentrer dans le cadre de cet ouvrage, mais cette
grande expédition mérite qu'on s'y arrête quelques instants à cause de
l'intérêt qu'elle présente au point de vue de l'histoire de la
piraterie.

    [1] _Odyssée_ XII, 68.

    [2] Ukert, _über Argonautenfahrt, Géogr. der Griech. und
    Roem_;--Ch. Lévesque, _Études sur l'hist. anc. de la
    Grèce_;--Vivien de Saint-Martin, _Histoire de la
    Géographie_;--_Dict. des Antiquités grecques et romaines,
    Argonautæ_.

Et d'abord, au risque de se montrer irrévérencieux envers des héros
exaltés par Orphée, Pindare, Hérodote, Apollonius de Rhodes et Valérius
Flaccus, il faut reconnaître que Jason et ses compagnons ont été de
véritables pirates. En effet, si l'on élague tous les merveilleux
incidents, toutes les poétiques fictions dont l'imagination hellénique
l'a parée, que reste-t-il de cette légende? Un fond traditionnel bien
connu. Les Sidoniens, hardis navigateurs, avaient dû pousser de très
bonne heure leurs explorations à travers les détroits qui conduisent à
la Propontide et au Pont-Euxin[1], et, par eux sans doute, quelque vague
notion des pays aurifères qui avoisinent le Phase était arrivée
jusqu'aux Grecs de l'Égée. La légende dit que Jason partit d'Iolcos, sur
l'ordre du roi Pélias, pour s'emparer de la toison d'or; elle lui donne
pour compagnons Hercule, Castor et Pollux, Orphée, etc., tandis qu'en
réalité, Jason s'embarqua avec quelques Minyens pour s'enrichir des
mines d'or de la Colchide et acheter ou s'emparer des laines du pays, ou
des toisons, dont on se servait pour amasser l'or que les rivières
charriaient avec le sable. Les incidents du voyage sont bien ceux de
hardis aventuriers. A Lemnos, les femmes avaient massacré tous les
hommes à l'exception du roi Thoas; les génies de la fécondité avaient
fui l'île maudite; les Argonautes les y ramenèrent. Dans l'Hellespont,
ils rencontrent d'autres pirates et leur livrent un grand combat. Dans
l'île de Cyzique, ils tuent, à la suite d'une méprise funeste, il est
vrai, le roi Cyzicos qui leur avait donné l'hospitalité. En Mysie, les
héros s'égayent dans un banquet; un des leurs, Hylas, est enlevé par les
nymphes de la fontaine, épisode qui a donné lieu à la charmante idylle
de Théocrite. Ils se divertissent à la chasse; Idmon périt en
poursuivant un sanglier. Arrivés en Colchide, ils enlèvent la toison
d'or et la célèbre Médée qui, pour retarder la poursuite de son père
Aétès, sème sur la route les membres de son propre frère, Absyrtos. Ce
sont bien là des exploits de pirates. Je n'insisterai pas sur le retour
des Argonautes qui a si fort intrigué les géographes; à mesure que la
connaissance du monde s'agrandissait, il était imaginé un nouvel
itinéraire suivi par ces antiques navigateurs. C'est ainsi que le poème
orphique fait passer les Argonautes du Phase dans le fleuve Océan ou mer
Cronienne, au delà des pays Hyperboréens, revenir par les colonnes
d'Hercule, source de l'Océan, et aborder enfin à Iolcos, après avoir
côtoyé la contrée des Ténèbres (Espagne), doublé au nord les îles
Sacrées (Sardaigne et Corse), traversé Charybde et Scylla, et remonté la
côte orientale de la Grèce. La légende accréditée par Hésiode et Pindare
fait naviguer les Argonautes du Phase dans l'Océan, et de là, à travers
la Libye, dans le lac Tritonis et le Nil. C'est la route du sud. Mais
quand on se fut assuré que le Phase ne débouchait point dans l'Océan,
Apollonius de Rhodes inventa un troisième itinéraire; le navire _Argo_
revint par l'Ister et l'Éridan, qui étaient censés communiquer dans
l'Adriatique. Enfin, une dernière opinion n'emprunte rien à
l'imagination et ramène prosaïquement les aventuriers par la même route
qu'ils avaient suivie pour se rendre en Colchide, c'est-à-dire par le
Bosphore et la Propontide.

Outre les oeuvres des écrivains cités, les monuments nous offrent des
représentations qui ressemblent fort à des scènes de pirateries dont les
Argonautes sont les acteurs. Un ouvrage célèbre, le ciste de Ficoroni,
nous montre Pollux attachant le géant Amycos à un tronc d'arbre pendant
que ses compagnons se livrent à de copieuses libations. Le combat des
Argonautes contre Talos forme le sujet d'une des peintures de vase les
plus remarquables que l'antiquité nous ait léguées[2].

    [1] Movers, _Die Phonizier_.

    [2] _Arch. Zeit._, 1846, p. XLIV; 1848, p.
    XXIV;--Denkm-und Forsch., 1860, pl. CXXXIX, CXL.



III

LES HÉROS D'HOMÈRE.


Le sage, le prudent Ulysse lui-même dépeint dans un de ses récits le
type parfait d'un de ces chefs de pirates qui remplissaient de leurs
exploits les parages de la mer Égée. Ouvrons Homère[1]: le héros est
chez Eumée; il ne se fait pas encore reconnaître. Son hôte lui demande:
Qui es-tu parmi les hommes? Ulysse lui trace alors un portrait qui n'est
pas le sien puisqu'il désire rester inconnu, mais dans lequel il est
difficile de ne pas saisir un air de famille.

«Je n'aimais point les travaux paisibles, ni les soins intérieurs qui
forment une belle famille; les vaisseaux, les rames, les combats, les
javelots aigus et les flèches, sujet de tristesse, qui glacent le reste
des humains, étaient seuls ma joie; un dieu me les avait mis dans
l'esprit. C'est ainsi que les mortels sont entraînés par des goûts
divers. Avant le départ des fils de la Grèce pour Ilion, déjà neuf fois
j'avais conduit contre les peuples étrangers des guerriers et des
vaisseaux rapides, et toutes choses m'étaient échues en abondance. Je
choisissais une juste part du butin, le sort disposait du reste et me
donnait encore beaucoup; ma maison s'accroissait rapidement, je devenais
chez les Crétois redoutable et digne de respect... En cinq jours nous
parvenons au beau fleuve Égyptos. J'arrête mes navires dans ses ondes et
j'ordonne à mes compagnons de ne point s'écarter et de garder la flotte;
j'envoie seulement des éclaireurs à la découverte. Mais, emportés par
leur audace, confiants dans leurs forces, ils ravagent les champs
magnifiques des Égyptiens, entraînent les femmes, les tendres enfants et
massacrent les guerriers, etc...»

    [1] _Odyssée_, XIV, traduction de Giguet.

Voilà bien de la piraterie, si je ne me trompe. Les Normands
n'agissaient pas autrement. Et cependant Ulysse invoque ces actes comme
de brillants exploits dignes de l'admiration de son hôte. Cela ne doit
pas nous surprendre. A cette époque, la piraterie était une profession
avouée. Elle était fort répandue dans l'antiquité; souvent, dans Homère,
on questionne les navigateurs inconnus dans les termes suivants: «O mes
hôtes, qui êtes-vous? d'où venez-vous en sillonnant les humides chemins?
Naviguez-vous pour quelque négoce, ou à l'aventure tels que les pirates,
qui errent en exposant leur vie et portent le malheur chez les
étrangers[1]?»

Homère nous apprend encore qu'Achille, avant de partir pour Troie,
exerçait la piraterie, pillait la ville de Seyros où il enleva la belle
Iphis qu'il donna à son ami Patrocle[2]. Pendant la guerre, Achille et
le sage Nestor lui-même «erraient avec leurs vaisseaux sur la mer
brumeuse pour y ramasser du butin[3]».

Dans le XVe chant de l'_Odyssée_, se trouve l'épisode de l'esclave
phénicienne, fille d'Arybas de Sidon, enlevée par des pirates taphiens
et vendue à Ctésios, père d'Eumée et roi de Syra. Un jour des
Phéniciens, «navigateurs habiles mais trompeurs», arrivèrent dans cette
île avec un navire chargé d'objets précieux. Ces rusés matelots
séduisirent la belle esclave et lui proposèrent de la ramener dans sa
patrie. Celle-ci enleva Eumée, alors enfant, afin que les Phéniciens
puissent en tirer grand parti en le vendant chez des peuples lointains.
Mais une fois en mer la criminelle esclave est frappée de mort par Diane
et les matelots la jettent par-dessus le bord pour servir de pâture aux
poissons. Les Phéniciens abordèrent quelque temps après à Ithaque où
Laërte acheta Eumée.

On voit par ces nombreuses citations, qui pourraient être encore
multipliées, que la piraterie était exercée universellement dans les
temps homériques.

    [1] _Odyssée_, III.

    [2] _Odyssée_.

    [3] _Iliade_, IX, 668.--XIX, 326.



CHAPITRE III

LES CARIENS ET LES PHÉNICIENS.


L'Asie-Mineure s'avance comme un immense promontoire entre le Pont-Euxin
et la mer de Chypre. La chaîne du Taurus couvre ses côtes méridionales
de hautes montagnes, repaire dans tous les temps de populations
insaisissables et toujours prêtes à descendre dans les plaines et sur la
mer pour piller les voyageurs et les marchands. Cette région
montagneuse, formant de l'ouest à l'est, la Carie, la Lycie, la
Pamphylie, la Cilicie, fut colonisée par des peuples paraissant avoir la
même origine, le même culte et les mêmes idiomes. Parmi ces peuples, les
Cariens ont eu une grande puissance dans les temps reculés. Ils
couvrirent la mer Égée de leurs vaisseaux et les îles de leurs colonies,
car lorsque Nicias fit, en l'an 426, la purification de Délos, on
reconnut que la plupart des morts ensevelis dans cette île et qu'on
exhuma, étaient Cariens. Ils exerçaient la piraterie et ne vivaient que
de brigandage. Minos, roi de Crète, les chassa de la mer Égée, ainsi que
nous le verrons bientôt.

Leurs voisins, les Phéniciens, ne valaient guère mieux en principe. Ils
étaient qualifiés par Homère de navigateurs habiles mais trompeurs, et
j'ai déjà cité plusieurs de leurs exploits de piraterie.

D'après Hérodote[1], les Phéniciens habitaient jadis les bords de la mer
Rouge; de là, ils vinrent en Syrie et s'établirent sur les côtes de la
Palestine. L'époque de cette migration remonte à une haute antiquité.
Hérodote visita un temple célèbre d'Hercule (Melkarth à Tyr), qui aurait
été bâti en même temps que cette ville, habitée déjà depuis 2300 ans au
moment du voyage du grand historien[2]. Sidon était encore plus ancienne
que Tyr; elle est mentionnée par Jacob, à son lit de mort[3]. Ces deux
villes résumèrent en elles toute la puissance, toute la richesse, toute
la grandeur de la nation phénicienne. Établis sur une côte étroite et de
peu de ressources, les Phéniciens se tournèrent du côté de la mer. Ils
fondèrent de nombreuses colonies et firent de la Méditerranée une mer
phénicienne. Les documents de leur histoire sont malheureusement
détruits, et presque tout ce que nous savons d'eux est parvenu sous
forme de mythe. On contait que Melkarth, l'Hercule tyrien, avait
rassemblé une armée et une flotte nombreuse dans le dessein de conquérir
l'Ibérie, où régnait Khrysaor, fils de Géryon. Il aurait soumis, chemin
faisant, l'Afrique où il introduisit l'agriculture et fonda la ville
fabuleuse d'Hécatompyles, franchi le détroit auquel il donna son nom,
bâti Gadès et vaincu l'Espagne. Après avoir enlevé les boeufs mythiques
de Géryon, il serait revenu en Asie par la Gaule, l'Italie, la Sardaigne
et la Sicile. A cette tradition d'ensemble qui résume assez bien les
principaux traits de la colonisation phénicienne, venaient se joindre
mille légendes locales. C'était Kynras à Chypre et à Mélos; Europe
enlevée par Zeus; Cadmos, envoyé à la recherche de sa soeur, visitant
Chypre, Rhodes, les Cyclades, bâtissant la Thèbes de Béotie, et allant
mourir en Illyrie. Partout où les Phéniciens étaient passés, la grandeur
et l'audace de leurs entreprises avaient laissé dans l'imagination des
peuples des traces ineffaçables. Leur nom, leurs dieux, le souvenir de
leur domination ont formé des légendes et des fables à l'aide desquelles
on parvient à reconstruire en partie l'histoire perdue de leurs
découvertes[4]. Les Phéniciens furent d'intrépides navigateurs. On
connaît la célèbre tradition recueillie en Égypte par Hérodote sur le
voyage des Phéniciens qui s'embarquèrent, par l'ordre du roi égyptien
Néko, de la vingt-sixième dynastie, sur le golfe Arabique, longèrent
l'Afrique jusqu'au sud, la remontèrent et revinrent, au bout de trois
ans, par les colonnes d'Hercule, débarquer en Égypte[5].

La grandeur de la nation phénicienne était toute commerciale. De
pêcheurs qu'ils étaient d'abord, les Phéniciens furent conduits par une
pente naturelle au trafic maritime. L'homme pourvu de ce qui est
nécessaire à son existence, éprouve le besoin d'échanger les produits
qu'il a en excès contre ceux qui lui font défaut. C'est ainsi que le
commerce a pris naissance. Aucun autre peuple n'imprima un essor plus
rapide au commerce et à la navigation. Un coquillage que la mer jette
sur le rivage donna la pourpre à ces habiles négociants. Les artisans
phéniciens excellèrent dans le travail des étoffes, du verre et des
métaux précieux. Leurs vaisseaux, portant à la proue l'image des
_Pataïces_[6], divinités nationales, sillonnaient les mers. Au début,
les Phéniciens ne naviguèrent que le jour, et en vue des côtes, mais ils
s'enhardirent peu à peu, et osèrent les premiers, selon Strabon,
franchir le sein des mers sur la foi des étoiles. Ils connaissaient la
Grande-Ourse et l'appelaient _Pharasad_ (indication), parce que cette
constellation leur indiquait leur route. Quand l'étude de l'astronomie
se perfectionna chez eux, ils reconnurent que _Pharasad_ n'indiquait pas
le nord avec assez de précision pour empêcher des erreurs; alors ils
s'attachèrent à observer la constellation de _Cynosure_ (la
Petite-Ourse) qui occupe un champ moins étendu et varie moins de
situation. Thalès de Milet, originaire de Phénicie, porta plus tard
cette astronomie nautique aux Grecs qui la transmirent aux Romains.

    [1] Hérodote I, 1;--VII, 89.

    [2] Id., II, 44.--An 460 av. J. C.

    [3] _Genèse_, XLIX, 13.

    [4] Maspéro, _Hist. anc. des peuples de l'Orient_, VI.

    [5] Hérodote, IV, 42.

    [6] Hérodote, III, 37.

Quelle grande idée ne doit-on pas se faire des Phéniciens quand on voit
qu'ils allaient chercher l'or dans la Colchide, pays classique de ce
précieux métal, et, envoyés par Salomon, parcourir la mystérieuse région
d'Ophir, qui est selon toute probabilité la ville de Saphar de l'Arabie
heureuse, d'où ils rapportèrent de l'or, de l'argent, des dents
d'éléphants, des singes, des paons, du bois de sandal et des pierres
précieuses[1]. Ils tiraient aussi de l'or des îles de la Grèce et de
toute l'Ibérie, mais particulièrement de la Turdétanie. L'argent, plus
rare que l'or dans l'antiquité, était recueilli par eux en Colchide, en
Bactriane, en Grèce, en Sardaigne et en Espagne (à Tartessus et à
Gadès). Le cratère d'argent, «le plus beau de tous ceux qui existent sur
la terre», au dire d'Homère[2], gagné par Ulysse pour prix de la course,
avait été apporté de Sidon sur un vaisseau phénicien. Le commerce de
l'ambre jaune (_electrum_) que l'on tira d'abord de la Chersonèse
cimbrique, et plus tard des rivages de la mer Baltique, doit son premier
essor à la hardiesse et à la persévérance des Phéniciens. Parmi les
autres matières qu'ils transportaient il faut encore citer l'étain, tiré
des îles Cassitérides (îles Britanniques), les aromates, les parfums, la
pourpre, l'ivoire, les bois de luxe, les gommes, les pierreries, etc...
On voit par ce rapide aperçu, combien la navigation était florissante et
étendue chez les Phéniciens. Ils furent les intermédiaires les plus
actifs des relations qui s'établirent entre les peuples depuis l'Océan
Indien jusqu'aux contrées occidentales et septentrionales de l'ancien
continent. Ils contribuèrent, dit avec raison Humboldt, plus que toutes
les autres races qui peuplèrent les bords de la Méditerranée, à la
circulation des idées, à la richesse et à la variété des vues dont le
monde fut l'objet[3].

    [1] III Rois.

    [2] _Iliade_, XXIII, 743.

    [3] _Cosmos_, II.

Ils se servaient des mesures et des poids employés à Babylone, et de
plus, ils connaissaient, pour faciliter les transactions, l'usage des
monnaies frappées. Mais ce qui contribua le plus à étendre leur
influence, ce fut le soin qu'ils prirent de communiquer et de répandre
partout l'écriture alphabétique.

Le témoignage de l'antiquité est unanime pour attribuer l'alphabet aux
Phéniciens[1]. Cependant ils n'ont pas inventé le principe même des
lettres alphabétiques, comme on l'a cru pendant longtemps. Un célèbre
passage de Sanchoniaton nomme l'Égyptien Taauth (Thoth-Hermès), comme le
premier instituteur des Phéniciens dans l'art de peindre les
articulations de la voie humaine. Platon, Diodore, Plutarque,
Aulu-Gelle, prouvent la perpétuité de cette tradition. Tacite surtout se
montre bien informé sur l'origine de l'alphabet chananéen dans le
passage suivant du XIe livre de ses _Annales_: «Les Égyptiens surent
les premiers représenter la pensée avec des figures d'animaux, et les
plus anciens monuments de l'esprit humain sont gravés sur la pierre. Ils
s'attribuent aussi l'invention des lettres. C'est de l'Égypte que les
Phéniciens, maîtres de la mer, les portèrent en Grèce et eurent la
gloire d'avoir trouvé ce qu'ils avaient seulement reçu.»

L'illustre Champollion indiqua l'existence de l'élément alphabétique
dans les hiéroglyphes égyptiens[2]. Mais ses idées développées par
Salvolini[3], modifiées par Ch. Lenormant et Van Drival n'avaient reçu
aucune consécration scientifique, lorsque M. de Rougé, digne successeur
de Champollion, reprit le problème et en donna la solution[4]. Il prouva
qu'au temps où les Pasteurs régnaient en Égypte, les Chananéens surent
tirer de l'écriture _hiératique_ égyptienne, abréviation cursive des
signes _hiéroglyphiques_, les éléments de leur alphabet. Sur les
vingt-deux lettres dont se compose l'alphabet phénicien, M. de Rougé
montra que quinze ou seize sont assez peu altérées pour qu'on
reconnaisse leur prototype égyptien du premier coup d'oeil, et que les
autres peuvent se ramener au type hiératique sans blesser les lois de la
vraisemblance. La démonstration savante de M. de Rougé, reproduite en
Allemagne par MM. Lauth Brugsch et Ebers, a été considérée comme
décisive et les résultats en ont été généralement admis.

    [1] Lucain, _Phars._ III, 220-224; Pline, _Hist. nat._ V,
    12, 13; Clément d'Alexandrie, _Stromat._ I, 16, 75;
    Pomponius Mela, _De sit. orb._ I, 12; Diodore de Sicile,
    I, 69, V, 74; Sanchoniaton, ap. Eusèbe, _Præp. evang._ I,
    10, p. 22, éd. Orelli; Platon, _Phaedr._ 59; Plutarque,
    _Quæst. conv._ IX, 3; Tacite, _Annal._ XI, 14.

    [2] _Lettre à Dacier_, p. 20.

    [3] _Analyse gramm. de l'inscription de Rosette_, p. 86.

    [4] _Mémoire_ lu, en 1859, à l'Académie des Inscriptions
    et Belles-Lettres, publié en 1874.

L'alphabet phénicien a été l'expression définitive de l'écriture. Du
pays de Chanaan il s'est répandu dans tous les sens, et de là sont
sorties toutes les écritures à l'exception du zend, d'origine
cunéiforme, et de l'écriture coréenne, d'origine chinoise.

Les Phéniciens et les Égyptiens avaient beaucoup de relations
commerciales entre eux: un des ports de Tyr s'appelait le port égyptien,
et, c'est en présence des inconvénients que présentait l'écriture
égyptienne avec ses idéographismes et ses homophonismes, que les
Phéniciens, peuple pratique et négociant par excellence, furent conduits
à chercher un perfectionnement de l'écriture dans sa simplification, en
la réduisant à une pure peinture des sons au moyen de signes
invariables, un pour chaque articulation. Les relations des Phéniciens
avec les Égyptiens remontent à une époque très reculée, car dans les
monuments les plus anciens, on voit que l'écriture phénicienne était
déjà parfaite. C'est ce que l'on peut remarquer sur deux papyrus
antérieurs aux pasteurs hycsos, le papyrus Prisse et le papyrus de
Berlin, sur le sarcophage d'un roi de Sidon rapporté par le duc de
Luynes, sur des inscriptions de Scyra et de Malte, et enfin sur des
scarabées et des bijoux.

L'alphabet fut transporté par les Sidoniens et les Tyriens dans les
contrées où ils se livraient au commerce et devint la souche commune
d'où se détachèrent tous les alphabets du monde depuis l'Inde et la
Mongolie jusqu'à la Gaule et l'Espagne. La tradition la plus accréditée
chez les Grecs, qui connaissaient l'origine phénicienne de leur
alphabet, attribuait à Cadmus[1], personnage légendaire, l'honneur
d'avoir le premier répandu l'écriture sur le continent européen;
d'autres légendes nommaient au lieu de Cadmus, Orphée, Linus, Musée et
surtout Palamède qui aurait inventé les lettres aspirées doubles
Φ, Θ, Χ. L'alphabet cadméen s'altéra suivant les lieux et forma les
variétés connues sous les noms d'alphabet éolo-dorien, attique, ionien
et alphabet des îles.

    [1] Hérodote, V, 58.

Tel fut le don immense que les Phéniciens apportèrent à la civilisation
européenne naissante. Pline[1] a fait un éloge magnifique de ce grand
peuple en disant que le genre humain lui était redevable de cinq choses:
des lettres, de l'astronomie, de la navigation, de la discipline
militaire et de l'architecture. Cette grande conquête de l'intelligence
humaine est liée intimement à l'origine du commerce maritime, et comme
la navigation était d'abord une véritable piraterie, c'est à l'existence
audacieuse des marins phéniciens qu'il faut faire remonter l'origine et
le rayonnement de l'invention de l'écriture chez les différentes nations
du bassin de la Méditerranée.

En effet, si l'on cherche à se rendre compte de la vie des premiers
Phéniciens, de leurs exploits, de leurs conquêtes, on voit qu'ils ne se
faisaient pas faute d'exercer la piraterie sur les mers. Lélèges,
Cariens et Phéniciens, à l'instar des Normands du moyen âge, s'en
allaient au loin à la recherche d'aventures profitables; ils rôdaient le
long des côtes toujours à l'affût de belles occasions et de bons coups
de main. S'ils n'étaient point en force, ils débarquaient paisiblement,
étalaient leurs marchandises et se contentaient du gain que pouvait leur
valoir l'échange de leurs denrées ou objets précieux. S'ils se croyaient
assurés du succès, l'instinct pillard reprenait le dessus; ils brûlaient
les moissons, saccageaient les bourgs et les temples isolés, enlevaient
tout ce qui leur tombait entre les mains, principalement les femmes et
les enfants, qu'ils vendaient à un prix élevé sur les marchés d'esclaves
de l'Asie ou que les parents rachetaient par de fortes rançons[2].
Aristote disait avec raison, des antiques Phéniciens, qu'ils ne
connurent d'autre loi que la force, et ceux qui refusaient leurs offres
en matière de commerce devenaient les victimes de leur insatiable
avarice[3]. Ézéchiel les apostrophait en ces termes: «Vous vous êtes
souillés par la multitude de vos iniquités et par les injustices de
votre commerce!»

A côté du mal se trouve le bien. Ces expéditions audacieuses où se
commettaient bien des violences, bien des crimes, n'en étaient pas moins
profitables pour la civilisation. La piraterie à une époque où la loi
était encore inconnue, où l'homme était dans la première phase de son
existence, aux prises avec les nécessités de la vie, n'avait pas un
caractère odieux, c'était un métier comme un autre.

    [1] _Histoire naturelle_, v, 13.

    [2] Maspéro, _Histoire ancienne_.

    [3] Aristote, _de mirabil. auscult._



CHAPITRE IV

PREMIÈRE RÉPRESSION DE LA PIRATERIE.--L'ÎLE DE CRÈTE.--MINOS.--RHODES.


Si les Phéniciens furent les premiers pirates, ils furent aussi les
premiers, avec les progrès de la civilisation, qui prirent des mesures
de protection contre la piraterie. Ce n'est pas l'histoire même de ce
peuple qui nous en fournira la preuve, car ses documents nationaux ont
péri en totalité. De ses entreprises, de ses voyages, de son système
colonial, de ses lois, il ne nous reste rien que des lambeaux dispersés
çà et là dans les livres juifs et dans les auteurs grecs.

Une antique colonie phénicienne, celle de l'île de Crète, reflet de la
métropole, eut de bonne heure, grâce à sa situation heureuse, une
prééminence maritime célèbre. La mer était l'élément naturel des
Crétois. Tout les y appelait. La position de leur île, une grande
étendue de côtes, des ports nombreux, de vastes forêts, tout ce qui
excite aux entreprises navales et développe chez un peuple le génie
maritime se réunissait pour tourner vers la mer l'activité et l'ambition
de ces insulaires. «La nature, dit Aristote[1], semble avoir placé l'île
de Crète dans la position la plus favorable pour tenir l'empire de la
Grèce. Elle domine sur la mer et sur une grande étendue de pays
maritimes, que les Grecs ont choisis de préférence pour y former des
établissements. D'un côté, elle est près du Péloponèse; de l'autre, elle
touche à l'Asie par le voisinage de Triope et de l'île de Rhodes. Cette
heureuse position valut à Minos l'empire de la mer.» Cette grande
puissance maritime est attestée par de nombreux témoignages, et présente
tous les caractères d'un fait historique. «De tous les souverains dont
nous ayons entendu parler, dit Thucydide, Minos est celui qui eut le
plus anciennement une marine. Il était maître de la plus grande partie
de la mer qu'on appelle maintenant Hellénique; il dominait sur les
Cyclades, et forma des établissements dans la plupart de ces îles[2].»
Il fut le premier législateur de la mer (XIVe siècle avant J.-C.). A
cette époque, les Pélasges, les Cariens, les Lélèges, les habitants des
côtes de la Grèce, de l'Attique surtout, exerçaient en grand la
piraterie et menaçaient de bouleverser la société et d'étouffer la
civilisation naissante par leurs courses et leurs brigandages. Minos
réunit toutes ses forces maritimes à celles de son frère Rhadamanthe,
établi dans les îles de la mer Égée, fit aux pirates une guerre
d'extermination et rétablit la sécurité sur la mer. La punition des
habitants de l'Attique fut surtout terrible; Minos leur imposa un tribut
annuel de sept jeunes garçons et de sept jeunes filles, qui étaient
renfermés dans le fameux labyrinthe. Thésée eut la gloire d'affranchir
sa patrie de ce tribut odieux[3].

    [1] Aristote, _Polit._, II, 8.

    [2] Thucydide, I, 4; Hérodote, III, 22; Louis Lacroix,
    _Les îles de la Grèce_ (Crète).

    [3] Plutarque, _Vie de Thésée._

Pour prévenir le retour des désordres occasionnés par les pirates, Minos
proposa aux Grecs un Code maritime qui reçut la sanction générale.
Plutarque et Diodore de Sicile font connaître, d'après Clitodémus, le
plus ancien historien de l'Attique, la teneur de la principale
disposition de ce Code: «Les Grecs défendent de mettre en mer aucune
barque montée par plus de cinq hommes; on n'en excepte que le capitaine
du navire _Argo_, auquel on donne pour expresse mission de courir les
mers pour les délivrer des brigands et des corsaires.» Le souvenir de
l'ère de justice et de sécurité que l'archipel dut à Minos et à
Rhadamanthe s'est conservé dans la légende qui les représente juges aux
enfers.

Après le règne glorieux de Minos, la puissance maritime de la Crète
déclina. La mer redevint le théâtre de crimes et de brigandages. J'ai
montré Ulysse faisant le portrait d'un aventurier de cette époque. L'art
de naviguer était imparfait; il était difficile, sinon impossible, de
rassembler sur une faible embarcation, chargée de denrées et de
marchandises, des armes et des engins de guerre pour repousser les
attaques des forbans qui infestaient les eaux voisines du rivage. Les
marchands ne connaissaient alors qu'un seul moyen de défense que Cicéron
appelle όμοπλοία[1]. C'est ce que nous désignons sous le nom
de «voyages de conserve», quand plusieurs navires se réunissent pour
voyager ensemble et s'assurer mutuellement contre les périls communs de
la navigation. Pour se mettre à l'abri des écumeurs de mer, les
navigateurs n'employaient que des navires à carène plate; le soir venu,
ils atterrissaient et halaient le bâtiment sur le rivage.

Après les Crétois, les Rhodiens se signalèrent par leur puissance
maritime dans toute l'antiquité. Strabon dit qu'ils étaient parvenus à
anéantir dans leur voisinage les déprédations des pirates[2]. Les lois
maritimes des Rhodiens eurent une grande célébrité, et j'aurai
l'occasion d'en parler dans le cours de l'histoire de la piraterie.
Rhodes, d'abord appelée Ophiussa, Ile aux serpents, servait, par son
heureuse position à l'angle de l'Asie-Mineure, de relâche aux vaisseaux
qui allaient d'Égypte en Grèce ou de Grèce en Égypte[3]. Mettant à
profit cet avantage, les Rhodiens se livrèrent au commerce maritime avec
une infatigable ardeur et un succès qui leur fit une splendide opulence.
Ils paraissaient avec assurance sur toutes les mers, sur toutes les
côtes, et fondaient de nombreuses colonies parmi lesquelles on doit
compter Parthenope (Naples) et Salapia en Italie, Agrigente et Géla en
Sicile, Rhodes (Rosas) en Espagne. Rien n'était comparable à la légèreté
de leurs vaisseaux, à la discipline qu'on y observait, à l'habileté des
commandants et des pilotes[4]. Strabon assure qu'ils avaient entrepris
de longs voyages pour protéger les navigateurs et fondé des colonies
jusqu'au pied des Pyrénées[5].

    [1] Liv. XVI, _Épîtres à Atticus_.

    [2] Strabon, XIV: «Ήδέ των Ροδιων πολις ... τα ληστήρια καθείλε.»

    [3] Diodore, V.

    [4] Tite-Live, XXXVII, 30.

    [5] Strabon, III, 4, § 6; XIV, 2, § 6.



CHAPITRE V

Les Pirates Grecs.


«Les premiers Grecs, dit Montesquieu[1], étaient tous pirates.» Rien
n'est plus exact. La situation physique de la Grèce, sa configuration,
se prêtaient admirablement à la piraterie: «Placée au centre de l'ancien
continent, baignée de trois côtés par la mer, bordée de rivages découpés
par des golfes profonds, abondants en havres abrités[2],» riche en bois,
en promontoires, en caps, environnée d'îles, elle constituait un
véritable empire de pirates. Nulle part la nature, si ce n'est dans les
mers de Chine, n'était plus favorable à l'exercice de la piraterie. Les
côtes, au tracé si capricieux, cachaient mille embuscades;
poursuivait-on les pirates, ils fuyaient autour des îles, échappant à
leurs adversaires comme dans un dédale sans fin.

    [1] _Esprit des lois_, XXI, 7.

    [2] _Grèce_, par Pouqueville.

Nous avons vu que les héros grecs de l'époque fabuleuse exerçaient tous
la piraterie. Si nous rentrons dans l'histoire avec Hérodote, Hésiode,
Thucydide, nous allons constater que la mer était couverte de
malfaiteurs. Les habitants de la Grèce et des îles de la mer Égée ne
regardaient pas la navigation comme un lien propre à unir les peuples
par le commerce, mais comme un moyen de s'enrichir par le pillage. Le
métier de corsaire était une profession nullement déshonorante, il
donnait beaucoup de gloire, de réputation, de richesse et de puissance à
ceux qui l'exerçaient avec audace, intelligence et courage.

«Anciennement, dit le grand historien de la guerre du Péloponèse, ceux
des Hellènes ou des barbares qui étaient répandus sur les côtes, ou qui
habitaient les îles, surent à peine communiquer par mer, qu'ils se
livraient à la piraterie, sous le commandement d'hommes puissants,
autant pour leur propre intérêt, que pour procurer de la nourriture aux
faibles. Ils attaquaient de petites républiques non fortifiées de murs
et dont les citoyens étaient dispersés par bourgades; les saccageaient,
et de là tiraient presque tout ce qui était nécessaire à la vie. Cette
profession, loin d'avilir, conduisait plutôt à la gloire. C'est ce dont
nous offrent encore aujourd'hui la preuve et des peuples continentaux
chez qui c'est un honneur de l'exercer, en se conformant à certaines
lois, et les anciens poètes, qui, dans leurs oeuvres, font demander aux
navigateurs qui se rencontrent s'ils ne sont pas des pirates; ce qui
suppose que ceux qu'on interroge ne désavouent pas leur profession, et
que ceux qui questionnent ne prétendent pas insulter. Même par terre, on
se pillait les uns les autres... De cette antique piraterie est resté
chez ces peuples continentaux l'usage d'être toujours armés... Les
cités fondées plus récemment à l'époque d'une navigation plus libre, se
voyant plus riches, s'établirent sur les rivages mêmes, s'environnèrent
de murs, et interceptèrent les isthmes, autant pour l'avantage du
commerce que pour se fortifier contre les voisins. Mais comme la
piraterie fut longtemps en vigueur, les anciennes cités tant dans les
îles que sur le continent, furent bâties loin de la mer, car les pirates
se pillaient entre eux, n'épargnant pas ceux qui, sans être marins ou
pirates, habitaient les côtes. Jusqu'à ce jour, ces anciennes cités ont
conservé, reculées dans les terres, leur habitation primitive. Les
insulaires surtout se livraient à la piraterie[1].»

Tel est l'incomparable tableau que Thucydide nous a légué des
commencements de la race hellénique, tableau aussi vrai au point de vue
historique qu'en tous points conforme à une profonde connaissance de la
condition primitive de la société humaine et des différentes phases du
développement de la civilisation.

Minos, roi de Crète, comme il a été dit plus haut, assembla le premier
toutes ses forces maritimes, battit les corsaires, purgea les mers
voisines, imposa un tribut à Athènes, et fit renaître la tranquillité en
déportant les pirates, en fondant des colonies et en dictant aux peuples
qu'il avait soumis un code qu'il prétendait émané des dieux et qu'il
avait, par leur commandement, gravé sur des tables de bronze. Après la
guerre de Troie, les Grecs, au dire de Thucydide[1], songèrent encore
plus qu'auparavant à s'enrichir. Ils prirent du goût pour la navigation,
construisirent des flottes et envoyèrent des colonies dans une grande
partie des îles, en Sicile et en Italie. Dès le sixième siècle avant
Jésus-Christ, Corinthe était devenue la ville la plus commerçante et la
plus riche de la Grèce. Sa position lui valut ce haut degré de
prospérité. Séparée de deux mers par l'isthme que Pindare compare à un
pont destiné à lier le midi et le nord de la Grèce, Corinthe avait deux
ports: celui de Léchée, sur la mer de Crissa (golfe de Lépante), relié à
la ville par une double muraille, longue d'environ douze stades (une
demi-lieue), c'était là qu'abordaient les navigateurs de la Sicile, de
l'Italie et de l'Ouest; et le port de Cenchrée, éloigné de soixante-dix
stades (trois lieues), sur la mer Saronique (golfe d'Égine), où venaient
mouiller les vaisseaux des peuples des îles de la mer Égée, des côtes de
l'Asie-Mineure et de la Phénicie. Toutes les marchandises étaient
transportées à Corinthe d'où elles étaient embarquées sur d'autres
bâtiments, mais dans la suite, on inventa des machines pour traîner les
navires tout chargés d'une mer à l'autre. Corinthe était le comptoir
principal et surtout le lieu de transit du commerce de l'Orient et de
l'Occident. Elle recevait en entrepôt le papyrus et les voiles des
vaisseaux des manufactures d'Égypte, l'ivoire de la Libye, les cuirs de
Cyrène, les verreries, les métaux de la Phénicie, les tapis de Carthage,
le blé et les fromages de Syracuse, les vins de l'Italie et des îles,
les poires et les pommes de l'Eubée, des esclaves de la Phrygie et de la
Thessalie. Elle créa une puissante marine pour protéger son commerce et
couvrit la mer de ses vaisseaux. Les Corinthiens se rendirent habiles
dans l'architecture navale, ils furent les premiers qui changèrent la
forme des vaisseaux, qui auparavant n'avaient qu'un rang de cinquante
rameurs, et ils en construisirent à trois ordres de rames qui furent
appelés trirèmes[2]. Aussi Eusèbe cite-t-il, dans sa chronique, les
Corinthiens parmi les peuples qui eurent l'empire de la mer,
c'est-à-dire, qui furent assez forts pour éloigner les pirates et
attirer les marchands dans leurs ports. Corinthe envoya des colonies à
Syracuse et à Coreyre (Corfou), (l'an 753 avant J.-C.) à Apollonie, à
Anactorium, à Leucade et à Ambracie, entre 660 et 663. Les démêlés entre
Corinthe et Corcyre furent l'origine de la guerre du Péloponèse.
Corinthe reprochait à Corcyre d'être un repaire de bandits. La lutte
s'engagea à l'occasion de la colonie d'Épidamne[3] que les Corinthiens
prétendaient posséder, et le premier combat naval entre les Grecs dont
l'histoire fasse mention a été livré entre ces deux peuples[4]. Corcyre
devint plus tard une fidèle alliée de Rome dont elle implora le secours
contre les incursions des pirates illyriens qui avaient alors pour reine
la célèbre et cruelle Teuta.

    [1] Thucydide, I, 3, 6, 7, 8.--Traduction de J. B. Gail.

    [2] Thucydide, I, 13.

    [3] Sur la côte d'Illyrie.

    [4] Thucydide, I, 24 et suiv.



CHAPITRE VI

L'ILE DE SAMOS.--LE TYRAN POLYCRATE.--LE MARCHAND COLÆOS.


Le type le plus achevé de prince-pirate que nous offre la race grecque
est sans contredit celui de Polycrate, tyran de Samos.

Les Samiens, d'origine carienne et phénicienne, s'étaient adonnés à la
navigation et avaient hérité des goûts de piraterie de la nation
carienne. Ils apportaient un grand soin à l'entretien de leur flotte.
Ils furent les premiers parmi les Grecs qui se rendirent redoutables sur
mer. Sans cesse en guerre avec leurs voisins, les Samiens menaient une
véritable existence de pirates, et dans les relations extérieures, comme
sur la place publique, leur seule règle de conduite était la force et le
caprice. Ils s'emparèrent un jour d'un présent que le roi d'Égypte,
Amasis, destinait aux Lacédémoniens. «C'était un magnifique corselet de
lin, orné de figures diverses tissues d'or et de coton, chacun des fils
de cet ouvrage le rendait digne d'admiration, et enfin, quoique léger,
il ne contenait pas moins de trois cent soixante fils, tous
visibles[1].» Ils ravirent aussi un cratère que les Lacédémoniens
offraient à Crésus en retour d'un riche présent qu'ils avaient reçu de
ce prince. Périandre, le célèbre et puissant tyran de Corinthe, n'avait
pas été moins outragé. Voulant se venger des Corcyréens qui avaient fait
périr son fils Lycophron, il avait envoyé au roi de Lydie, Alyatte,
trois cents enfants des principaux citoyens de Corcyre pour en faire des
eunuques. Les Corinthiens qui les conduisaient, ayant relâché à Samos,
les Samiens, instruits du dessein de Périandre, entraînèrent les jeunes
garçons dans le temple de Diane, leur firent embrasser l'autel et ne
permirent pas qu'on les arrachât d'un lieu sacré. Comme les Corinthiens
ne voulaient point accorder de vivres à ces malheureux, les Samiens
instituèrent une fête religieuse pendant laquelle ils apportèrent au
temple des gâteaux de miel et de sésame dont les Corcyréens se
nourrirent. On ne cessa qu'au départ des Corinthiens qui, finalement
abandonnèrent leurs prisonniers que les Samiens ramenèrent ensuite dans
leur patrie[2].

    [1] Hérodote, III, 47.

    [2] Hérodote, III, 48; Diogène Laert., I, VII, 2.

Les Samiens s'appliquèrent à la navigation et fondèrent un établissement
à Oasis, à sept journées de Thèbes, dans la haute Égypte[1]. Ce fut
grâce à des pirates samiens, cariens et ioniens que le roi Psamétik
Ier, fils de Nécho, fut rétabli sur le trône d'Égypte d'où l'en avaient
chassé les onze rois, ses collègues. Lors de son exil, il avait fait
consulter, dans la ville de Buto, l'oracle de Latone qui lui avait
répondu que la vengeance viendrait quand apparaîtraient les hommes
d'airain. Peu de temps après, une tempête entraîna en Égypte des Ioniens
des îles et des côtes de l'Asie qui avaient mis à la voile pour exercer
la piraterie. Ils débarquèrent couverts d'armes d'airain et un Égyptien
qui n'avait jamais vu d'hommes armés de cette manière courut annoncer à
Psamétik que des hommes d'airain venant de la mer, pillaient les
campagnes. Celui-ci comprenant que l'oracle s'accomplissait, fit bon
accueil à ces étrangers, et, par de magnifiques promesses, les décida à
se joindre à lui. Avec leurs secours, il redevint maître de l'Égypte et
donna en récompense, à ses auxiliaires, des terres un peu au-dessous de
Bubaste. Ce furent les premiers Grecs qui s'établirent en Égypte[2]. Des
colons milésiens, encouragés par cet exemple, vinrent aborder avec
trente navires à l'entrée de la bouche bolbitine et y fondèrent un
comptoir fortifié qu'ils nommèrent «le camp des Milésiens[3]». Le roi
leur confia des enfants du pays pour apprendre la langue grecque et
servir d'interprètes[4]. L'histoire ne dit pas si les Grecs confièrent à
leurs hôtes des enfants pour apprendre la langue égyptienne; mais le
fait en lui-même est peu probable, le Grec, comme on le sait, ayant
toujours montré peu de goût pour les langues étrangères[5]. Les Grecs
furent frappés d'étonnement à la vue de la civilisation égyptienne, si
grande encore et si imposante dans sa décadence; ils voulurent rattacher
aux dieux de l'Égypte l'origine de leurs dieux, à ses races royales la
généalogie de leurs familles héroïques. Mille légendes se formèrent dans
les marines du Delta, sur le roi Danaos et sur son exil en Grèce, après
une révolte contre son frère Armaïs[6], sur les migrations de Cécrops et
sur l'identité d'Athèna[7] avec la Neit de Saïs, sur la lutte d'Hercule,
avec le tyran Busiris, sur le séjour d'Hélène et de Ménélas à la cour de
Protée[8]. L'Égypte devint une école où les grands hommes de la Grèce,
Solon, Pythagore, Eudoxe, Platon, allèrent étudier les principes de la
sagesse et de la science. Au contraire, l'Égyptien ne rendit au Grec que
méfiance et mépris. Le Grec encore pirate, brigand et voleur, fut pour
l'Égyptien de vieille race un être impur à côté duquel on ne pouvait
vivre sans se souiller. Hérodote dit que pas un homme, pas une femme
d'Égypte ne voudraient baiser un Grec sur la bouche, ni faire usage de
son couteau, de ses broches, de sa marmite, ni manger de la chair d'un
boeuf pur découpé avec le couteau d'un Grec[9].

    [1] Hérodote, II, 26.

    [2] Hérodote, II, 152-154.

    [3] Strabon, I, XVII, 1. «Μιλησων τεϊχος.»

    [4] Hérodote, II, 154.

    [5] Letronne: _Mémoire sur la civilis. égypt. depuis
    l'arrivée des Grecs sous Psamétik jusqu'à la conquête
    d'Alexandre, dans les mélanges d'érudition et de critique
    historique_, p. 164-169.

    [6] Manéthon, p. 158, 195-198.

    [7] Diodore, I, 14; Eustathe. _In Dionys._, p. 56; Suidas,
    _In Prometh._

    [8] Diodore. II, 112-121.--C. F. _Odyss._ IV, 82, sqq.;
    Clém. d'Alex. _Strom._, p. 326 a; Maspéro, _Hist. anc._,
    p. 492.

    [9] Hérodote, II, 51.

Telle était en Égypte la réputation des Grecs; les Ioniens, les Samiens
surtout avaient contribué à attirer sur le nom grec le mépris d'une race
civilisée.

A l'intérieur, l'île de Samos était déchirée par des dissensions qui se
terminèrent, après de longues secousses par l'établissement de la
tyrannie. C'est ce qui arriva au temps de Polycrate, l'un des hommes les
plus fameux de l'antiquité et la plus grande illustration de Samos après
Pythagore.

Polycrate reçut de la nature de grands talents, et de son père, Éacès,
de grandes richesses. Ce dernier avait usurpé le pouvoir souverain, et
son fils résolut de s'en revêtir à son tour. Il y parvint avec l'appui
de ses deux frères et partagea avec eux le pouvoir pendant quelque
temps. Mais il ne tarda pas à les condamner l'un à mort et l'autre à
l'exil[1]. Employer pour retenir le peuple dans la soumission, tantôt la
voie des fêtes et des spectacles[2], tantôt celle de la violence et de
la cruauté[3], le distraire du sentiment de ses maux en le conduisant à
des conquêtes brillantes, de celui de ses forces en l'assujettissant à
des travaux pénibles[4], s'emparer des ressources de l'État, s'entourer
de satellites et d'un corps de troupes étrangères, se renfermer au
besoin dans une forte citadelle, savoir tromper les hommes et se jouer
des serments les plus sacrés: tels furent les principes qui dirigèrent
Polycrate après son élévation[5].

Polycrate était aussi parfait pirate que tyran accompli. Il se créa une
marine redoutable. Il fit construire des vaisseaux plus larges et plus
profonds, et changea la forme de la proue de manière à les rendre plus
légers[6]; les navires bâtis sur ce modèle retinrent le nom de «Samènes»
(Σαμαίνα). Bientôt Polycrate eut à sa disposition cent galères
à cinquante rames, ses archers étaient au nombre de mille. A la tête de
ces forces, il ne croyait avoir personne à ménager, il pillait partout,
ne distinguant personne: «Car, disait-il, je serai plus agréable à un
ami si je lui restitue quelque chose que si je ne lui enlève rien du
tout[7].» Il s'empara de beaucoup d'îles et de plusieurs villes du
continent. Dans une de ses expéditions, comme les Lesbiens, avec toutes
leurs forces, portaient secours aux Milésiens, il les vainquit dans un
combat naval et les fit prisonniers. Ces Lesbiens, durant leur
captivité, creusèrent les fossés autour des remparts de Samos[8].
Polycrate prêta de nombreux vaisseaux à Cambyse, roi de Perse, lorsque,
contre tout droit, ce prince envahit l'Égypte. Plus tard il envoya pour
brûler le temple de Jupiter Ammon cinquante mille hommes qui tous
périrent par la tempête.

Hérodote, dans le troisième livre de son histoire, nous a laissé un
récit intéressant du règne de Polycrate, de ses relations avec Amasis,
roi d'Égypte, de l'épisode de son anneau, et enfin de sa mort déplorable
à la suite de la trahison d'Orétès, satrape de Lydie, qui le fit mettre
en croix (1re année de la 64e Olympiade; 524 avant J.-C.)[9].

    [1] Polyani, _Stratagemata_, I, 23; Hérodote, III, 39.

    [2] Athénée, II, 10.

    [3] Diodore, I, 95.

    [4] Aristote, _De Républ._, V, II.

    [5] Barthélemy, _Anacharsis_, LXXIV.

    [6] Plutarque, _Périclès_; Hésychius, Σαμιακος τροπος.

    [7] Hérodote, III, 39.

    [8] _Idem_, III. 39.

    [9] _Idem_, III, 40 et suiv., 120-126.

Mercure, dieu actif du commerce et du vol, eut un temple fameux chez les
Samiens, dès une époque très reculée. Léogoras, un des plus anciens
rois-pirates de Samos, au retour de son exil de dix années à Anæa, sur
les côtes de Carie, en face de Samos, le lui avait élevé, et, en mémoire
des pillages et de la piraterie qui avaient été sa seule ressource, il
fut admis que pendant les fêtes et les jours consacrés, on se volerait
réciproquement. Ce Mercure était surnommé «Joyeux» (Χαριδότης)[1].

Samos a fourni un type de prince-pirate, elle en a un second, celui de
marchand-aventurier. Un négociant samien, nommé Colæos, voulut faire
voile vers l'Égypte au moment où venaient de commencer, sous Psamétik,
les relations de ce pays avec la Grèce. Des vents de l'est le jetèrent
vers l'île de Platée, en Libye, et de là l'emportèrent dans l'Océan, à
travers le détroit de Gadès. Hérodote, en racontant ce fait, ajoute avec
intention que Colæos fut conduit par une main divine. Il aborda (en 642
ou 641 avant J.-C.) à Tartessus, la Tarsis des Phéniciens et des
prophètes hébreux, et révéla à ses compatriotes la splendeur de ce grand
établissement tyrien, situé en Ibérie, à l'embouchure du fleuve Boetis
(le Guadalquivir). Les profits de Colæos, au retour de ce voyage
aventureux, furent si considérables que la dîme de son gain s'élevant à
six talents (à peu près 32,400 fr.), il fit fabriquer un vase d'airain,
en forme de cratère argolique, orné de têtes de griffons et soutenu par
trois grandes statues d'airain de sept coudées, que l'on voyait dans le
temple de Junon, la grande déesse samienne[2]. Ce ne fut pas seulement
l'importance des bénéfices imprévus qui en résultèrent pour la ville
ibérienne de Tartessus, mais aussi la découverte d'espaces inconnus,
l'accès dans un monde nouveau qu'on ne faisait qu'entrevoir à travers
les nuages de la fable, qui donnèrent du retentissement et de l'éclat à
cet événement, partout où, dans la Méditerranée, la langue grecque était
entendue. On voyait pour la première fois, au delà des colonnes
d'Hercule, à l'extrémité occidentale de la terre, sur le chemin de
l'Élysée et des Hespérides, ces eaux primitives et sombres «_mare
tenebrosum_» qui entouraient la terre, et d'où l'on voulait encore à
cette époque, faire descendre tous les fleuves[3].

Dans toutes les îles helléniques la piraterie fut exercée comme à Samos.
On retrouvera la plupart des Cyclades et des Sporades dans l'histoire de
la piraterie. Pendant des siècles les corsaires se sont embusqués dans
les petits ports, dans les criques, dont les rivages de ces îles
abondent, pour tomber sur les navires marchands, comme les bêtes fauves
sortent de leurs antres sauvages pour attaquer les troupeaux et les
pasteurs.

    [1] Plutarque, _Quæst. gr._ 55; Pausanias, VII. 4.

    [2] Hérodote, IV, 152.

    [3] A. de Humboldt, _Cosmos_, II, 2, p. 1.



CHAPITRE VII

LA PIRATERIE GRECQUE.--SALAMINE.--ÉGINE.


L'histoire grecque depuis les temps historiques jusqu'aux guerres
médiques est riche en brigandage et en violences commises par les
différents peuples qui envahissaient la Péninsule. Pendant presque toute
la durée du siècle qui suivit la prise de Troie, la Grèce fut
extrêmement agitée par les dissensions existant dans les familles
souveraines, principalement dans celles de Pélops, et par les invasions
des tribus du nord, surtout par celles des Doriens qui occupèrent le
Péloponèse avec les Héraclides, quatre-vingts ans après la prise de
Troie. Quelles guerres ont été plus cruelles, plus horribles, que les
guerres de Messénie et que celles des Crisséens? Pendant que Sparte,
soumise aux lois de Lycurgue, organisait la plus forte armée de terre de
la Grèce, Corinthe devenait de son côté la première puissance maritime
de cette contrée; elle possédait une flotte qui pouvait rivaliser avec
les flottes des Samiens et des Phocéens, ces derniers fondateurs de
Marseille et vainqueurs des Carthaginois.

Si, d'après Thucydide[1], les Athéniens furent les premiers parmi les
Grecs, qui prirent des moeurs plus douces, il n'en est pas moins vrai
que, à l'origine, ils exercèrent la piraterie comme tous les autres
peuples de la Méditerranée. J'ai rappelé la peine sévère que leur
infligea Minos pour venger le meurtre de son fils dont les Athéniens
s'étaient rendus coupables. Thésée, frappé de l'ordre admirable de la
législation crétoise, avait introduit de salutaires réformes dans
l'Attique, mais la forme du gouvernement établie par le héros athénien
éprouva plus tard de grandes altérations. Comme Démosthène l'a dépeint
en traits énergiques, les magistrats pillaient le trésor et les temples,
le riche tyrannisait le pauvre, le pauvre alarmait continuellement la
sûreté du riche; la rapacité des créanciers ne connaissait aucunes
bornes; ils contraignaient les débiteurs insolvables à cultiver les
terres qu'ils possédaient, à faire le service des animaux domestiques, à
livrer leurs fils et leurs filles pour les exporter et les vendre à
l'étranger. La partie de la population qui habitait sur le bord de la
mer se livrait à une piraterie effrénée. Ce fut l'exercice de cette
profession qui fit naître une rivalité acharnée entre Athènes et Mégare.
Ces deux villes se disputaient, de temps immémorial, la possession de
l'île de Salamine, riche en pins (d'où son antique nom de _Pityussa_)
pour construire les navires, et surtout admirablement située au fond du
golfe Saronique et séparée de la côte par un canal de 1800 mètres de
large. Placée sur le trajet des vaisseaux qui se rendaient au port de
Cenchrée ou qui se dirigeaient de Corinthe en Égypte ou en Asie-Mineure,
elle était un poste important d'attaque et un refuge assuré pour ceux
qui guettaient une proie à saisir au passage ou fuyaient devant un
ennemi plus fort.

    [1] Hérodote, I, 6.

En 612 avant J.-C., les Mégariens enlevèrent Salamine aux Athéniens,
leurs rivaux; ceux-ci firent de grands efforts pour la reprendre, mais
découragés par des échecs répétés, ils y renoncèrent entièrement et
même décrétèrent, sous peine de mort, de jamais rien proposer, ni par
écrit ni de vive voix, pour en revendiquer la possession. Solon résolut
de relever le courage de ses concitoyens. Indigné d'une telle
humiliation, et voyant d'ailleurs que les jeunes gens ne demandaient
qu'un prétexte de recommencer la guerre et n'étaient retenus que par la
crainte de la loi, il imagina de contrefaire le fou et fit répandre dans
la ville, par les gens mêmes de sa maison, qu'il avait perdu la raison.
Mais il avait composé en secret une élégie, et, un jour, il sortit
brusquement de chez lui, un chapeau sur la tête[1], et courut à la place
publique. Le peuple l'y suivit en foule, et là, Solon, monté sur la
pierre des proclamations publiques, chanta son élégie, qui commence
ainsi:

  Je viens moi-même, en héraut, de la belle Salamine,
  Au lieu d'un discours j'ai composé pour vous des vers.

Ce poème est appelé _Salamine_ et contient cent vers que Plutarque dit
d'une grande beauté. Quand Solon eut fini, ses amis applaudirent:
Pisistrate surtout encouragea si bien les Athéniens que le décret fut
révoqué, la guerre déclarée, et Solon nommé général.

Solon résolut de s'emparer de Salamine au moyen d'un stratagème de
corsaire audacieux. Il fit voile, avec Pisistrate, vers Coliade[2], où
il trouva toutes les femmes athéniennes rassemblées pour faire à Cérès
un sacrifice solennel. De là, il envoie à Mégare un homme de confiance
qui se donne pour un transfuge, et qui propose aux Mégariens, s'ils
veulent s'emparer des premières citoyennes d'Athènes, de partir avec lui
pour Coliade. Les Mégariens, avides d'un bon coup de main, dépêchent à
l'heure même un vaisseau rempli de soldats. Solon, ayant vu le navire
sortir de Salamine, fait retirer les femmes et accoutre de leurs
vêtements, de leur coiffure, de leurs chaussures, les jeunes gens qui
n'avaient encore point de barbe. Ceux-ci cachent des poignards sous
leurs robes et vont, d'après son ordre, jouer et danser sur le rivage
jusqu'à ce que les ennemis soient descendus à terre et que le vaisseau
ne puisse échapper. En effet, les Mégariens, abusés par ce spectacle,
débarquent et se précipitent à l'envi pour enlever les prétendues
femmes; mais ils furent tous tués sans exception. Les Athéniens firent
voile aussitôt vers l'île et s'en emparèrent. D'autres, ajoute
Plutarque, prétendent que ce fut un autre moyen de surprise qu'employa
Solon. L'oracle de Delphes, consulté par lui, aurait répondu:

  Rends-toi propices, par les offrandes, les héros indigènes,
    patrons du pays,
  Ceux que les champs de l'Asopus enferment dans leur sein,
  Et dont les tombeaux regardent le couchant[3].

En suite de cette réponse, Solon passa la nuit à Salamine et immola des
victimes aux héros Périphémus et Cychrée, anciens rois de l'île. Les
Athéniens lui donnèrent 300 volontaires, auxquels ils avaient assuré,
par un décret, le gouvernement de Salamine s'ils s'en rendaient les
maîtres. Solon les embarqua sur un certain nombre de bateaux-pêcheurs,
escortés par une galère à trente rames, et fit jeter l'ancre vers une
pointe de terre qui regarde l'Eubée. Les Mégariens qui étaient à
Salamine n'avaient eu, sur sa marche, que des avis vagues et incertains:
ils coururent aux armes en tumulte et envoyèrent un vaisseau à la
découverte. Ce vaisseau s'approcha de la flotte des Athéniens et fut
pris. Solon mit sous bonne garde les Mégariens qui le montaient, et les
remplaça par les plus braves de sa troupe. Il leur enjoignit de cingler
vers Salamine, en se tenant le plus couverts qu'ils pourraient; il prit
lui-même quelques-uns de ses soldats et s'en fut attaquer par terre les
Mégariens. Pendant le combat, les Athéniens du vaisseau surprirent
Salamine et s'y établirent. Il y a des usages qui semblent confirmer ce
récit. Tous les ans un navire partait d'Athènes et se rendait sans bruit
à Salamine. Des habitants de l'île venaient au-devant du navire,
tumultueusement, en désordre, et un Athénien s'élançait sur le rivage,
les armes à la main et courait, en jetant de grands cris, du côté de
ceux qui venaient de la terre. C'était au promontoire de Sciradium, et
l'on voyait encore, du temps de Plutarque, non loin de là, un temple
dédié à Mars, que Solon fit bâtir après avoir vaincu les Mégariens.

    [1] C'était la coutume des malades, et le chapeau est une
    des prescriptions médicales recommandées par Platon dans
    le 3e livre de _la République_.

    [2] Promontoire de l'Attique, près du port de Phalère.

    [3] Les Athéniens tournaient les morts du côté du
    couchant, et les Mégariens les tournaient du côté du
    levant.

Tous ceux qui n'avaient pas péri dans le combat restèrent libres par le
bénéfice d'un traité. Les Mégariens irrités de la perte de Salamine,
cherchèrent à s'en venger en substituant l'artifice à la force; ils
préparèrent en secret un armement pour enlever, à la faveur des
ténèbres, les femmes athéniennes pendant la célébration nocturne des
sacrifices d'Éleusis. Pisistrate, averti de ce dessein, se mit en
embuscade avec la jeunesse d'Athènes. Les Mégariens qui ne se croient
pas découverts, débarquent sans obstacle; mais, au moment de faire leur
coup, ils sont surpris, enveloppés et taillés en pièces. Pisistrate
profite de sa victoire, met les femmes athéniennes sur les vaisseaux
mégariens et cingle avec sa troupe vers Mégare. Les habitants de la
ville, apercevant leurs vaisseaux chargés de femmes d'Athènes, courent
en foule sur le rivage pour féliciter leurs concitoyens de l'heureux
succès de leur expédition. Pisistrate profite de l'erreur, se jette sur
eux, les passe presque tous au fil de l'épée, et il s'en faut peu qu'il
ne s'empare de Mégare. Les deux peuples continuèrent à se faire
réciproquement tous les maux qu'ils purent, mais à la fin ils prirent
les Lacédémoniens pour arbitres, et Salamine fut définitivement
attribuée à Athènes[1].

Les mêmes actes de piraterie de peuple à peuple se retrouvent dans la
lutte qui eut lieu entre Athènes et Égine.

Située au milieu du golfe Saronique, l'île d'Égine, l'ancienne OEnone,
était à quelques heures des villes les plus florissantes de la Grèce, le
Pirée, Éleusis, Mégare, Corinthe, Épidaure, Trézène. Elle est protégée
par un rempart d'écueils qui forment une fortification naturelle sortie
des flots à la voix d'Éaque, suivant la tradition mythique rapportée par
Pausanias[2]. Elle a devant elle, du côté de la mer, les Cyclades, la
Crète, Rhodes et Chypre, placées entre la Grèce et l'Asie. Elle se
trouvait ainsi sur la route que suivaient les nombreux navires qui
allaient des îles de l'Archipel au continent de la Grèce, et du
continent dans des îles de la Méditerranée et aux entrepôts de la mer
Noire. Outre les avantages de leur position, les Éginètes étaient encore
poussés vers les entreprises maritimes par le peu d'étendue et de
fertilité de leur territoire. Aussi les voit-on tourner de bonne heure
leurs efforts vers la navigation. A l'époque de la guerre de Troie, ils
possédaient déjà une forte marine, et leurs navires peints en noir,
allèrent à cette fameuse expédition sous la conduite du vaillant
Dioméde[3]. Égine eut bientôt sur les autres puissances de la Grèce une
supériorité maritime qu'elle dut à la hardiesse de ses marins et à
l'habileté de ses constructeurs. Tandis que les autres Grecs n'avaient
que des vaisseaux ronds, Égine possédait des galères longues, à grandes
rames et dont la proue et la poupe étaient travaillées avec un art assez
avancé[4]. Le négoce maritime était aussi développé à Égine qu'à
Corinthe. Égine dont les habitants ne méprisaient d'ailleurs aucun moyen
de s'enrichir, avait aussi donné à la fabrication et au commerce des
poteries extension qui lui valut dans l'antiquité l'épithète de
χυτροπωλις, «marchande de marmites[5]». Les Éginètes fondèrent
Cydonie, dans l'île de Crète, et une colonie chez les _Ombrici_, en
Italie[6]. En Égypte, Amasis leur fit don du port de Naucratis, situé
près de la bouche Canopique[7], qui devint une République grecque,
gouvernée par des magistrats indépendants. Les Éginètes se rencontrèrent
dans les eaux de Naucratis avec les Samiens, leurs rivaux sur mer. Ils
en vinrent aux prises, et les proues des navires samiens, qui
représentaient des sangliers, capturées dans un combat naval (518 av.
J.-C.) et consacrées à Égine, dans le temple de Minerve, attestaient que
les Éginètes avaient eu l'avantage dans la lutte[8]. Naucratis fut
désormais le seul port ouvert en Égypte aux étrangers. Lorsqu'un navire
marchand poursuivi par les pirates, assailli par la tempête ou contraint
par quelque accident de mer, abordait sur un autre point de la côte, son
capitaine devait se présenter devant la magistrature plus proche, afin
d'y jurer qu'il n'avait pas violé la loi de son plein gré, mais forcé
par des motifs impérieux. Si l'excuse paraissait valable, on lui
permettait de faire voile vers la bouche Cinopique; quand les vents ou
l'état de la mer s'opposaient à ce qu'il partît, il pouvait embarquer sa
cargaison sur des bateaux du pays et la transporter à Naucratis par les
canaux du Delta[9]. Cette disposition de loi fit la fortune de cette
ville qui devint rapidement un des entrepôts les plus considérables du
monde ancien[10].

    [1] Plutarque, _Vie de Solon_.

    [2] II.

    [3] Homère, _Iliade_, I, 562 et suiv.

    [4] Thucydide, I, 14.

    [5] Julius Poliux, _Onomasticon_, VII, 197.

    [6] Strabon, VIII, 376.

    [7] Hérodote, II, 178; Athénée, IV, 149; Letronne,
    _Civilis égypt._, II, 12.

    [8] Hérodote, III, 59.

    [9] Hérodote, II, 179.

    [10] Maspéro, _Histoire ancienne_, p. 527.

C'est à Égine que furent frappées, en 895 av. J.-C. les plus anciennes
médailles grecques que nous connaissions. Les riches marchands de l'île
favorisèrent les beaux-arts, qui déjà au VIe siècle, atteignirent une
grande perfection. Égine fut pendant un certain temps le centre de l'art
grec, et donna son nom à une école dans laquelle on remarque Smilis,
inventeur de la sculpture sur bois, Glaucias, qui fit les statues de
plusieurs athlètes vainqueurs, Myron, auteur de la statue d'Hécate,
ornant le temple de cette déesse dans l'île, Onatas, sculpteur et
peintre qui n'est inférieur, dit Pausanias, à aucun des artistes qui
sont sortis de l'école d'Athènes, fondée par Dédale. L'art éginétique
semble se distinguer surtout par un caractère plus réaliste que celui
d'Athènes, il n'a jamais atteint l'idéal de Phidias[1].

La fortune d'Égine devint la cause de ses malheurs et de sa ruine.
Colonie d'Épidaure, elle en avait reconnu la souveraineté: les procès
des Éginètes étaient jugés par les Épidauriens[2]. Mais bientôt
l'opulente colonie allait se révolter contre la métropole, ravager son
territoire, enlever ses dieux et, du même coup, commencer contre Athènes
cette guerre implacable qui, née avec la haine de la race dorienne
contre la race ionienne, devait traverser l'invasion médique et ne se
terminer que par l'anéantissement des Éginètes (460 à 505 avant J.-C.).

    [1] Pausanias, II, 32; V, 9, 11, 14, 17, 22, 23, 27; VIII,
    42, 53; X, 4, 5, 9.--_Histoire de l'art grec d'après les
    marbres d'Égine, et la description de la Glyptothèque de
    Munich_, dans le livre de H. Fortoul, _De l'art en
    Allemagne_.--About, _Mém. sur Égine, Arch. des missions
    scientif. et littér._, t. III.--Ch. Garnier, _L'île
    d'Égine, Revue de l'Orient_, mai 1837; _A travers les
    arts_, p. 826, Paris, 1869; et sur le _Temple d'Égine,
    Revue archéologique_, 1854.

    [2] Hérodote, V, 83.

Le stimulant de la nécessité, la ruse, le vol, la piraterie, l'emploi
permanent de la force caractérisent la lutte entre Égine et Athènes.
C'est à ce titre que cette guerre, ou plutôt cette piraterie de peuple à
peuple, rentre dans le cadre de cette histoire. Un motif religieux
servit de prétexte aux hostilités. Les Épidauriens, affligés de la
grande stérilité de leur territoire, consultèrent l'oracle de Delphes,
qui leur ordonna d'ériger à Damia et à Auxésia, divinités qui étaient
les mêmes que Cérès et Proserpine, des statues sculptées en bois
d'olivier. Les Épidauriens, persuadés que les oliviers de l'Attique
étaient les plus sacrés, demandèrent aux Athéniens d'emprunter cette
offrande à leur sol. Les Athéniens y consentirent, à la condition que,
tous les ans, les Épidauriens amèneraient des victimes à Minerve Polias
et à Erechtée[1]. Ce pacte religieux et politique était observé, lorsque
les Éginètes, devenus maîtres de la mer, profitèrent de leur puissance
pour armer une flotte, exercer la piraterie et ravager le territoire
d'Épidaure, leur métropole. Dans une de leurs expéditions, ils
enlevèrent les statues consacrées, les transportèrent chez eux et les
placèrent au centre de leur territoire, en un lieu appelé Oea, environ à
vingt stades de leur ville. Ils consacrèrent à chacune des déesses des
chorèges et instituèrent en leur honneur des sacrifices et des choeurs
de femmes qui s'adressaient des invectives[2]. Depuis l'enlèvement des
statues, les Épidauriens avaient cessé de payer aux Athéniens le tribut
établi. Aux menaces d'Athènes, Épidaure répondit que tant qu'elle avait
possédé les statues sacrées, les engagements avaient été remplis, mais
que désormais les Éginètes, qui les avaient ravies, devaient payer le
tribut. Les Athéniens envoyèrent alors à Égine des ambassadeurs qui
n'obtinrent aucune satisfaction[3]. Une flotte athénienne opéra une
descente dans l'île; mais les Éginètes, avertis des projets de l'ennemi,
firent alliance avec les Argiens et tombèrent à l'improviste sur les
Athéniens, au moment où ceux-ci, croyant ne rencontrer aucune
résistance, avaient passé des cordes autour des statues, et cherchant à
les enlever de leur base, les avaient fait tomber à genoux, posture,
ajoute Hérodote, qu'elles ont conservée depuis cette époque. Les dieux,
irrités d'une telle profanation, firent trembler la terre sous les pas
de l'armée sacrilège, qui fut anéantie aux lueurs de la foudre. Un seul
homme survécut pour aller annoncer à Athènes la vengeance céleste; et
encore, pour que l'expiation fut complète, les femmes de ceux qui
avaient été de l'expédition s'attroupèrent autour de l'unique survivant,
et, lui demandant compte de la mort de leurs maris, le firent périr en
le piquant avec les agrafes de leurs robes. L'atrocité de cette action
parut aux Athéniens plus déplorable que leur défaite même, et, ne
sachant quelle punition infliger aux coupables, ils les obligèrent à
prendre les habits de lin des Ioniennes. Elles avaient porté jusqu'alors
le costume dorien. Les Argiens et les Éginètes, au contraire, en
souvenir de cette action, décidèrent qu'à l'avenir leurs femmes
porteraient des agrafes une fois et demie plus grandes qu'auparavant:
que la principale offrande des femmes aux déesses consisterait en
agrafes consacrées, et que, dans la suite, on n'offrirait aucune chose
qui vînt de l'Attique, pas même un vase de terre[4].

    [1] Hérodote, V, 82.

    [2] _Idem_, V, 83.

    [3] Hérodote, V, 84.

    [4] Hérodote, VI. 90-93.

Après la réduction de Chalcis, en Eubée, par les Athéniens, les Thébains
cherchèrent à tirer vengeance de leur défaite et s'unirent aux Éginètes,
qui dévastèrent les côtes de l'Attique. Une trêve suspendit pendant
trente ans les hostilités. La guerre recommença en 491 avant J.-C. par
un coup de main audacieux des Éginètes. S'étant placés en embuscade, ils
enlevèrent, à la hauteur du promontoire Sunium, la _Théoris_, cette
galère à cinq rangs de rames qui allait périodiquement à Délos accomplir
le voeu de Thésée, et jetèrent aux fers les premiers citoyens d'Athènes
qui la montaient[1]. Les Athéniens mirent tout en oeuvre pour se venger
de cet attentat. Ils soulevèrent la démocratie d'Égine contre
l'oligarchie qui était à la tête du gouvernement. Nicodrome, un banni
d'Égine, instruit du projet des Athéniens, leur promit de leur livrer sa
patrie. La flotte des Athéniens, forte de soixante-dix navires, n'osa
cependant livrer bataille à celle d'Égine. Nicodrome, quoique maître de
la vieille ville, s'enfuit sur une barque à Sunium, en voyant l'inaction
des Athéniens. L'insurrection fut écrasée par l'aristocratie éginète.
Sept cents hommes du peuple furent conduits au supplice. Un sacrilège,
commis à ce moment, laissa parmi les Grecs un long et odieux souvenir.
Un des insurgés que l'on menait à la mort s'échappa et se réfugia dans
le temple de Cérès-Thesmophore. Il saisit le marteau de la porte et s'y
tint fortement attaché. Les exécuteurs réunirent tous leurs efforts pour
lui faire lâcher prise. Comme on n'y pouvait réussir, on scia au fugitif
ses mains suppliantes qui restèrent suspendues à la poignée de la porte
pendant que le malheureux fut traîné au dernier supplice[2]. La lutte
continua entre les deux peuples. Après quelques succès, les Athéniens
éprouvèrent un désastre sur mer: quatre de leurs vaisseaux furent
enlevés avec tous leurs équipages par les Éginètes.

Ce fut pendant ces alternatives de victoires et de défaites des deux
puissances rivales que Darius envoya demander aux Grecs la terre et
l'eau, en signe de soumission, et que commença la lutte mémorable entre
la Grèce et la Perse.

    [1] _Idem_, V, 85-88.

    [2] Hérodote, VI, 90-93.



CHAPITRE VIII

LE MONDE ORIENTAL A L'ÉPOQUE DES GUERRES MÉDIQUES.


Les historiens grecs ont attribué à la seule ambition des monarques de
l'Orient l'origine de leurs invasions en Asie-Mineure et en Grèce, mais
l'étude de l'état social des populations dans ces antiques époques, la
recherche des causes véritables, le plus souvent multiples et diverses,
dont les événements procèdent, l'analyse des moeurs, des intérêts
matériels, du tempérament et du génie propres à chaque race démontrent
bien vite que le problème est plus complexe, et que l'ambition seule n'a
pas été l'unique mobile de ces invasions.

Un rapide coup d'oeil sur l'histoire orientale est nécessaire pour
saisir le véritable caractère de la lutte mémorable qui eut lieu entre
une grande nation à son déclin et une autre nation à l'aurore de ses
destinées. La piraterie a joué un grand rôle à cette époque; inhérente à
la condition sociale des populations maritimes, elle apparaît dans les
migrations comme un moyen de se procurer les choses nécessaires à la
vie, dans les rivalités entre les peuples, dans les guerres et dans les
conquêtes, comme le principe même de ces événements. Ce fut peut-être la
piraterie ionienne et athénienne plus encore que l'ambition de Darius
qui décida ce monarque à envahir la Grèce.

J'ai dit que les Sidoniens et les Phéniciens avaient pratiqué la
piraterie dans le sens le plus absolu de ce mot; il en fut de même chez
la plupart des races du monde antique qui semblent s'être toutes donné
rendez-vous en Asie-Mineure. Au début de l'histoire, on y trouve les
Méoniens, les Tyrséniens, les Troyens, les Lyciens, établis en tribus
sur les côtes. Quelques-unes de ces peuplades, attirées par les profits
de la piraterie, finirent par quitter le pays pour chercher fortune au
loin. C'est l'époque des grandes migrations maritimes des peuples de
l'Asie-Mineure.

Sous le roi Atys, fils de Manès, une famine cruelle désola toute la
Lydie. Le peuple la supporta d'abord courageusement, mais ensuite comme
elle persistait, il chercha des adoucissements; chacun s'ingénia d'une
manière ou d'autre. Ce fut alors que les Lydiens inventèrent les dés,
les osselets et tous autres jeux de cette sorte. Voici comment ils les
employèrent contre la famine: de deux journées, ils en passaient une
tout entière à jouer, afin de ne point songer à prendre de nourriture;
pendant l'autre, ils suspendaient les jeux et mangeaient. Grâce à cet
expédient, dix-huit années s'écoulèrent; cependant le mal loin de cesser
s'aggrava. Alors le roi fit du peuple deux parts, puis il tira au sort
laquelle resterait, laquelle quitterait la contrée, se déclarant le chef
de ceux qui demeureraient, et plaçant à la tête de ceux qui émigreraient
son fils, nommé Tyrsénos. Ces derniers se rendirent à Smyrne,
construisirent des vaisseaux, y mirent tout ce que requérait une longue
navigation et voguèrent à la recherche d'une terre qui pût les nourrir.
Ils côtoyèrent nombre de peuples; finalement ils abordèrent en Ombrie
(Italie), où ils bâtirent des villes. Ils changèrent leur nom de Lydiens
pour prendre celui du fils de leur roi, et depuis lors, ils s'appelèrent
Tyrséniens[1]. L'émigration dont parle Hérodote est exacte; la
découverte des monuments Tyrséniens ou Tyrrhéniens, en est une preuve
évidente, mais cette émigration ne se fit pas en une seule fois, ni dans
la seule direction de l'Italie. Elle se prolongea pendant près de deux
siècles, du temps de Séti Ier au temps de Ramsès III, et porta sur les
régions les plus diverses. On trouve, en effet, les pélasges tyrrhéniens
à Imbros, à Lemnos, à Samothrace, dans les îles de la Propontide, à
Cythère, et dans la Laconie. Vers la fin du règne de Séti Ier (19e
dynastie), les Shardanes et les Tyrséniens débarquèrent sur la côte
d'Afrique et s'allièrent aux Libyens. Comme ils ne vivaient que de
brigandages, Ramsès II (Sésostris), fils de Séti Ier, les attaqua, les
battit, et les survivants retournèrent en Asie-Mineure, emportant un tel
souvenir de leur défaite que l'Égypte fut à l'abri de leurs incursions
pendant près d'un siècle. Sous le règne de Ménéphtah (Phéron
d'Hérodote), successeur du grand Ramsès Méïamoun (Sésostris), les
Tyrséniens et les Shardanes, grossis des Lyciens, des Achéens et des
Shakalash, débarquèrent de nouveau sur la côte de Libye et furent encore
battus[2]. Sous Ramsès III (20e dynastie), les Tyrséniens, les Danaens,
les Teucriens, les Lyciens et les Philisti, tentèrent une autre
expédition contre le Delta. Les uns montés sur des navires devaient
attaquer les côtes; les autres devaient traverser la Syrie entière et
assaillir les forteresses de l'isthme. Deux grands combats, l'un sur
terre et l'autre sur mer, furent livrés à la fois sous les murs d'un
château fort appelé la Tour de Ramsès III, près de Péluse. Ramsès fut
vainqueur. Nous avons un magnifique récit de la bataille: «Les
embouchures du fleuve étaient comme une mer puissante de galères, de
vaisseaux, de navires de toute sorte, garnis de la proue à la poupe de
vaillants bras armés. Les soldats d'infanterie, toute l'élite de l'armée
d'Égypte, étaient là comme des lions rugissants sur la montagne; les
gens de chars, choisis parmi les plus rapides des héros, étaient guidés
par de nombreux officiers, sûrs d'eux-mêmes. Les chevaux frémissaient de
tous leurs membres et brûlaient de fouler aux pieds les nations. Pour
moi, dit Ramsès, j'étais comme Month le Belliqueux: je me dressai devant
eux, et ils virent l'effort de mes mains. Moi, le roi Ramsès, j'ai agi
comme un héros qui connaît sa valeur et qui étend son bras sur son
peuple au jour de la mêlée. Ceux qui ont violé mes frontières ne
moissonneront plus sur la terre, le temps de leur âme est mesuré pour
l'éternité... Ceux qui étaient sur le rivage, je les fis tomber étendus
au bord de l'eau, massacrés comme des charniers; (je chavirai) leurs
vaisseaux, leurs biens tombèrent dans les flots»[3]. Cette grande
victoire fut décisive; on ne vit plus les Shardanes, les Tyrséniens, les
Lyciens, débarquer en masse sur les côtes d'Afrique. Le courant de
l'émigration asiatique, tourné contre la vallée du Nil, pendant cent
cinquante ans au moins, reprit sa route vers l'ouest et arriva en Italie
à la suite des colonies phéniciennes. Les Tyrséniens prirent terre au
nord de l'embouchure du Tibre; les Shardanes occupèrent la grande île
qui fut plus tard appelée Sardaigne. Il ne resta bientôt plus en Asie et
en Égypte que le souvenir de leurs déprédations et le récit légendaire
qui les avait conduits des côtes de l'archipel aux côtes de la
Méditerranée occidentale[4]. Dans la mer Égée, les Sidoniens, au temps
des Juges, virent leur colonisation arrêtée par l'envahissement des
Grecs; chassés de la Crète et des Cyclades, ils ne gardèrent plus que
certains postes importants tels que Rhodes, Mélos, Thasos, Cythère, au
débouché des grandes voies maritimes. Ils étendirent au loin le cercle
de leur navigation; de Grèce et d'Italie ils passèrent en Sicile; puis à
Malte et en Afrique. Kambé s'éleva sur l'emplacement où fut plus tard
Carthage, et Utique non loin de là[5].

    [1] Hérodote, I, 94.

    [2] _Papyrus Anastasi_, II, p. IV, l. 4; pl. V, l. 4, Cf
    de Rougé;--Maspéro, _Hist. anc._, p. 263.

    [3] Greene, _Fouilles à Thèbes_, 1855, Cf. de Rougé,
    _Athenæum Français_, 1855; Chabas, _Études sur l'antiquité
    historique_, p. 250-288; Maspéro, _Hist. anc._, p.
    263-264.

    [4] Maspéro, _Hist. anc._, p. 266.

    [5] Movers, _Die Phoenizier_, t. II.

L'Égypte qui s'était si vaillamment défendue contre les envahisseurs
venus par mer, ne put résister aux Assyriens qui en firent la conquête
sous la dynastie des Sargonides, en l'an 672 avant J.-C. Sémiramis
(1916-1874) avait créé la marine assyrienne. Quelques auteurs lui
attribuent l'invention des galères et rapportent qu'elle en fit
construire trois mille, armées d'éperons de cuivre, à la tête desquelles
elle entreprit de soumettre les Indes. Les Assyriens exerçaient la
suzeraineté sur la Phénicie d'où ils tiraient une quantité considérable
d'ouvriers habiles et d'excellents marins qu'ils transportaient sur le
golfe Persique qui baignait leur empire au sud. Tyr devenue «la reine de
la mer» essaya bien de conquérir son indépendance, mais elle succomba
sous les coups de Nabuchodonosor II, en 572. La ruine entière de la
monarchie assyrienne suivit de près celle de Tyr, et sur les débris de
ce vaste empire se fondèrent en Asie antérieure trois grands États: la
Perse et la Médie, la Chaldée et enfin la Lydie.

La Lydie touchait aux nations indigènes de l'Asie-Mineure et aux
colonies grecques. Elle jeta un grand éclat sous le règne du célèbre
Crésus (568-554 avant J.-C.). Ce prince avait réuni à ses États les
côtes de l'Asie-Mineure où se trouvaient les marins les plus renommés,
les Cariens et les Ioniens. Les aventureuses expéditions de ces peuples
qui avaient déjà sillonné toute la Méditerranée, lui avaient inspiré
l'idée de se créer une marine pour étendre ses conquêtes sur les îles.
Tout était préparé pour la construction des navires, quand Bias de
Priène, suivant les uns, ou Pittacus de Mytilène, selon d'autres, vint à
Sardes. Crésus lui demanda ce qu'il y avait de nouveau en Grèce; le
philosophe lui répondit que «les Hellènes des îles réunissaient une
cavalerie nombreuse pour envahir la Lydie.--Plût aux dieux, s'écria
Crésus, que les Grecs, inhabiles dans l'art équestre, vinssent attaquer
la cavalerie lydienne! la guerre serait bientôt terminée.--C'est,
répartit le philosophe, comme si les Lydiens, inexpérimentés dans la
marine, attaquaient les Grecs par mer». Le roi, éclairé par cette
réponse, abandonna ses constructions navales et contracta avec les
Ioniens des îles des liens d'hospitalité[1]. Ce fut alors que brillèrent
en Lydie les Grecs Thalès de Milet, Bias de Priène, Cléobule, Solon,
Ésope, qui tous vécurent dans l'intimité de Crésus. Ce prince opulent et
généreux consacra des offrandes somptueuses dans les différents temples
de l'Hellade, dans celui d'Apollon Branchides, près de Milet, dans ceux
d'Artémis à Éphèse et de Zeus Ismênios à Thèbes de Béotie, dans le
sanctuaire d'Apollon Delphien et dans celui du héros Amphiaraos[2]. On
sait comment Crésus succomba sous les coups de Cyrus, le puissant
monarque persan. La prise de Sardes fut un événement terrible pour le
peuple grec. Sous la domination pacifique de Crésus, il s'était fait une
fusion entre les différentes races; les haines de peuple à peuple
s'étaient assoupies. L'émigration devant la conquête persane fut
générale; elle se répandit en Grèce, dans les îles et jusque dans les
Gaules.

    [1] Hérodote, I, 27.

    [2] _Idem_, I, 46, 50.

Cyrus n'employa que des armées de terre. Xénophon, qui a écrit la vie de
ce conquérant, dit bien qu'il se mit sur mer pour se rendre maître de
Chypre et de l'Égypte, mais il n'entre point dans le détail de ces
expéditions. Le défaut de forces navales mit des bornes à la puissance
de ce roi qui fut souvent bravé par les insulaires grecs et ne put
châtier les habitants des villes maritimes, parce que, à l'approche de
ses troupes, ils s'enfuyaient sur leurs vaisseaux. C'est ce que firent
les Phocéens, les premiers d'entre les Grecs d'Ionie qui se soient
adonnés à la navigation de long cours et qui aient construit des
vaisseaux à cinquante rames pour parcourir l'Adriatique, la mer
Tyrrhénienne et les côtes de l'Ibérie. Cyrus avait chargé son lieutenant
Harpagus de soumettre l'Ionie et d'assiéger Phocée, la principale ville
de la contrée. Les Phocéens se voyant près de tomber au pouvoir des
Perses, demandèrent un jour pour délibérer. L'ayant obtenu, ils
l'employèrent à embarquer leurs femmes, leurs enfants, leurs meubles,
les images de leurs dieux, et firent voile pour l'île de Chio. Lorsque
les Perses entrèrent dans la ville, ils la trouvèrent complètement
déserte. Les Phocéens, n'ayant pu s'entendre avec les habitants de Chio,
résolurent de se retirer dans l'île de Cyrnos (Corse), où depuis vingt
ans ils avaient bâti une ville nommée Alalia. Avant de partir ils firent
une descente à Phocée, surprirent la garnison des Perses et
l'égorgèrent. Ensuite, s'étant rembarqués, ils jetèrent une masse de fer
dans la mer et jurèrent solennellement de ne retourner dans leur patrie
que lorsque cette masse de fer reparaîtrait et flotterait sur l'eau.
Mais, au moment où la flotte mettait à la voile pour Cyrnos, plus de la
moitié des citoyens, attendris par l'aspect des lieux et le souvenir de
leurs anciens foyers, entraînés de nouveau par l'amour de la patrie,
violèrent leurs serments, retournèrent en arrière et rentrèrent à
Phocée. Les autres arrivèrent à Alalia, y vécurent pendant cinq années,
mais s'étant mis à exercer la piraterie dans le voisinage et à piller
toutes les côtes, les Tyrrhéniens et les Carthaginois se réunirent
contre eux et leur opposèrent soixante vaisseaux. Les Phocéens, de leur
côté, formèrent les équipages de leurs navires au nombre de soixante, et
rencontrèrent leurs adversaires dans la mer de Sardaigne. La bataille
s'engagea, et les Phocéens remportèrent une victoire cadméenne[1], selon
le mot d'Hérodote, car, quarante de leurs vaisseaux furent détruits et
les vingt autres mis hors de service, leurs éperons étant mutilés. Les
Phocéens qui tombèrent entre les mains des Carthaginois furent massacrés
sans pitié. Les autres s'embarquèrent de nouveau avec leurs familles et
abordèrent à Rhegium; de là, s'étant rendus en Oenotrie, ils fondèrent
la ville d'Hyéla[2]. Strabon complète le récit d'Hérodote en nous
apprenant que les Phocéens continuant leurs pérégrinations vinrent sur
les côtes méridionales de la Gaule et fondèrent Massalia (Marseille)[3].

    [1] Aussi funeste aux vainqueurs qu'aux vaincus. Allusion
    au combat d'Étéocle et de Polynice, descendants de Cadmus,
    qui périrent tous deux.

    [2] Hérodote, I, 163-167.

    [3] Strabon, IV, 179.

Les habitants de Téos se dérobèrent par le même moyen à la fureur
d'Harpagos, et s'enfuirent en Thrace où ils bâtirent la ville d'Abdère.
Les Cauniens, les Cariens, les Lyciens et les Cnidiens furent soumis par
le lieutenant de Cyrus.

Le règne de Cambyse (530-522 avant J.-C.) pesa sur les Grecs de
l'Asie-Mineure par une demande incessante de recrues pour ses
expéditions contre les rois d'Assyrie et d'Égypte. Les contingents tirés
de Samos et de la Carie étaient surtout d'un grand avantage pour Cambyse
qui trouvait dans ces populations autant de matelots habiles que
d'intrépides soldats. C'est à leur tête qu'il vainquit Psamétik III,
près de Péluse, s'empara de l'Égypte et fit une expédition en Éthiopie.
Il voulut avec sa flotte faire la guerre aux Carthaginois, mais les
Phéniciens refusèrent de combattre contre une de leurs colonies qu'ils
s'étaient obligés par serment de protéger et de défendre. Ce refus sauva
Carthage. Tout l'ancien monde oriental se trouva pour la première fois
réuni sous un même sceptre.

Le successeur de Cambyse, Darius fils d'Hystape, favorisa la marine. On
sait que sur ses ordres le Carien Scylax, qui avait fait dans sa
jeunesse différentes excursions dans la Méditerranée, descendit l'Indus,
déboucha dans la mer Érythrée, et arriva, après trente mois, dans un
port du golfe Arabique, d'où sept cents ans auparavant, étaient partis
les Phéniciens qui, sous Néko, avaient fait le tour de l'Afrique[1]. Ce
voyage est resté célèbre dans les annales de la géographie. C'est aussi
grâce à sa flotte puissante que Darius put établir, roi à Samos,
Syloson[2], frère du célèbre Polycrate.

Hérodote raconte longuement[3] comment Darius fut amené à concevoir la
conquête de la Grèce; la fuite du médecin Démocédès qui trompa Darius
pour revoir Crotone, sa patrie, et le désir d'Atossa, femme du monarque,
d'avoir parmi ses esclaves des Lacédémoniennes, des Corinthiennes et des
Athéniennes, ne sont, comme l'a très bien fait remarquer Duruy[4], que
de puérils incidents. Le fait certain c'est que Darius chargea Démocédès
et plusieurs personnages considérables parmi les Perses, de parcourir
toutes les côtes de la Grèce. Démocédès et ses compagnons partirent pour
Sidon où ils équipèrent deux trirèmes et un vaisseau marchand plein
d'objets précieux, ce qui prouve bien que cette mission n'était pas
envoyée dans un but hostile. Ils firent voile pour la Grèce, ne
s'écartèrent point des côtes qu'ils observèrent et décrivirent, comme
Scylax l'avait fait en Asie. Ils en avaient vu la plus grande partie et
les lieux les plus renommés, quand ils abordèrent à Tarente, en Italie.
Aristophilide, roi des Tarentins, d'intelligence avec Démocédès, enleva
les gouvernails des navires et retint les Perses à titre d'espions.
Démocédès se retira à Crotone, et Aristophilide qui n'avait plus de
prétexte pour garder les Perses, les renvoya avec un seul vaisseau.
Ceux-ci, brûlant du juste désir de se venger, allèrent à Crotone dans le
dessein d'enlever le traître Démocédès. Les Crotoniates s'y opposèrent,
maltraitèrent les Perses qui furent jetés ensuite avec leur vaisseau en
Iapygie où ils tombèrent en esclavage. Gillus, un exilé tarentin, les
délivra et les ramena en Perse où ils rendirent compte à Darius de la
perfidie de Démocédès et des Grecs.

    [1] Hérodote, IV, 44.

    [2] _Idem_, III, 140-149.

    [3] _Idem_, III, 132-138.

    [4] _Histoire grecque_.

Darius jugea les Grecs indignes de sa vengeance. Il méditait du reste
une grande entreprise contre les hordes menaçantes de la Scythie. En
effet, après des préparatifs immenses, il franchit le Bosphore avec
800,000 hommes, soumit la côte orientale de la Thrace et passa le Danube
sur un pont de bateaux construit par les Ioniens. Pendant qu'il
pénétrait victorieusement au coeur même de la Russie, les Scythes
engagèrent les Ioniens, commis à la garde du pont, à le rompre et à
reconquérir leur liberté. Miltiade, tyran de Chersonèse, voulait qu'on
suivît le conseil; Histiée de Milet s'y opposa, et son avis prévalut.
Darius, revenu sain et sauf, rentra en Asie, après avoir laissé une
partie de son armée qui soumit les tribus turbulentes de la Thrace et
força le roi de Macédoine à se reconnaître tributaire[1].

L'expédition de Scythie, malgré l'opinion d'un grand nombre
d'historiens, fut bien conçue et bien menée. Les Perses y gagnèrent la
Thrace et surtout le respect des Scythes qui ne franchirent plus
désormais les frontières de l'Empire. Darius fit peut-être reculer de
plusieurs siècles les invasions des Barbares.

Une paix profonde régna pendant quelques années après cette grande
expédition. La révolte d'Ionie vint la troubler pour toujours et
commencer la lutte entre la Grèce et la Perse. Les Athéniens, séduits
par les discours de l'ambitieux Aristagoras de Milet, qui avait fomenté
cette révolte, envoyèrent vingt navires pour seconder les Ioniens. Ces
vaisseaux furent, de l'aveu même d'Hérodote[2], l'origine des malheurs
des Grecs et des Perses. Cinq trirèmes d'Érétrie se joignirent à la
flotte des Athéniens. Les alliés entrèrent dans les eaux d'Éphèse,
débarquèrent, et, après avoir remonté le Caïstre, surprirent Sardes, la
pillèrent et la réduisirent en cendres. Après cet exploit de pirates,
les Athéniens remontèrent sur leurs vaisseaux et retournèrent en Grèce,
laissant leurs alliés se tirer comme ils pourraient du mauvais cas où
ils s'étaient mis. Lorsque Darius apprit la destruction de Sardes, il
lança une flèche vers le ciel, en conjurant Dieu de lui donner les
moyens de se venger des Athéniens, et commanda à l'un de ses serviteurs
de lui répéter chaque soir, à l'heure de son souper: «Maître,
souvenez-vous des Athéniens.» Les Ioniens soutinrent la lutte et
entraînèrent dans leur mouvement toutes les villes de l'Hellespont et de
la Propontide avec Chalcédoine et Byzance, les Cariens et l'île de
Chypre, peuples qui aspiraient à l'indépendance pour reprendre leurs
anciennes habitudes de piraterie. Histiée de Milet, qui avait sauvé
Darius pendant l'expédition de Scythie se révolta aussi à cause de sa
parenté avec Aristagoras. Les Mityliniens lui donnèrent huit vaisseaux
avec lesquels il s'installa à Byzance, faisant le métier de corsaire,
capturant tous les navires qui ne voulaient pas lui obéir, pillant et
dévastant les contrées voisines. Pris par les Perses dans une descente
sur les côtes d'Asie, il fut mis en croix. Darius oubliant la révolte
d'Histiée, réprimanda ses généraux d'avoir fait périr un homme qui lui
avait été si utile quelques années auparavant.

    [1] Hérodote, IV.

    [2] _Idem_, V, 97 et suiv.

Les Ioniens, rassemblés au Panionium, décidèrent qu'on n'opposerait
point d'armée aux Perses qui allaient attaquer Milet, mais qu'on
réunirait toute la flotte à Lada[1]. Peu de temps après, l'escadre
confédérée se trouva réunie. Chio fournit 100 vaisseaux, Lesbos 70,
Samos 60, Milet 80, d'autres villes 43, en tout 353 trirèmes. Les Perses
en avaient 600, mais, malgré la supériorité du nombre, ils n'osaient
attaquer. Denys le Phocéen, qui se trouvait dans la flotte grecque avec
ses vaisseaux, fit comprendre aux alliés qu'une discipline rigoureuse et
une grande habitude des manoeuvres leur assurerait le succès, et,
pendant sept jours, il dressa les matelots à manier la rame, à faire
toutes les évolutions et tous les exercices nécessaires soit pour
l'attaque soit pour la défense. Mais, au bout de ce temps, les Ioniens
efféminés se lassèrent, refusèrent d'obéir, descendirent à terre et y
dressèrent des tentes. La trahison se glissa bientôt parmi eux; les
Phéniciens à la tête de la flotte persane surprirent les Ioniens; les
Samiens et les Lesbiens firent défection, et la flotte grecque fut
battue malgré le courage héroïque des marins de Chio, et malgré la
valeur de Denys qui prit trois galères ennemies. Voyant ruinées les
affaires de la confédération, Denys fit voile audacieusement vers la
Phénicie, coula des vaisseaux de transport, s'empara de richesses
considérables et gagna la Sicile. Il passa le reste de sa vie dans ces
parages, exerçant la piraterie, jamais contre les Grecs, mais contre les
Phéniciens, les Tyrrhéniens et les Carthaginois[2].

    [1] Ilot devant Milet.

    [2] Hérodote, VI, 7-17.

Les Perses surent profiter de la victoire; leur flotte soumit l'Ionie,
Chio, Lesbos, Ténédos et les peuples de l'Hellespont. Darius tourna
alors ses armes contre les Athéniens et donna le commandement de sa
flotte à son gendre, Mardonius. Pendant que cette flotte longeait les
rives de la Macédoine, elle fut assaillie par une tempête furieuse qui
jeta à la côte et brisa trois cents vaisseaux. Ce désastre ne découragea
pas Darius qui voulait tirer des Athéniens une vengeance éclatante. Il
mit en mer 600 trirèmes sur lesquelles il embarqua 200,000 fantassins et
10,000 cavaliers. Cette flotte sous les ordres de Datis et d'Artapherne
se rendit en Ionie. De là, elle ne vogua pas droit vers l'Hellespont et
la Thrace en côtoyant le continent, mais elle partit de Samos et prit
par la mer Ionienne à travers les îles, afin d'éviter le mont Athos. Au
sortir de cette mer, les Perses ravagèrent Naxos et les îles voisines,
firent une descente dans l'Eubée, à Érétrie, et se dirigèrent enfin vers
l'Attique, où ils débarquèrent leurs nombreuses troupes dans la plaine
de Marathon.

J'ai cru devoir pousser jusqu'à ce point la recherche de l'origine des
guerres Médiques, ne trouvant pas le sujet étranger à la piraterie que
j'ai toujours entendue dans un sens large et conforme aux données de
l'histoire. On peut voir par le récit que j'ai présenté que ce n'est pas
l'ambition seule des Perses qui leur fit rêver la conquête de la Grèce.
Dans ces antiques époques, les Grecs étaient loin d'être dans ce
magnifique épanouissement de civilisation que l'on a toujours, et
peut-être un peu trop, devant les yeux, aussitôt que l'on évoque
quelques souvenirs de leur histoire. La Grèce était un pays pauvre,
ainsi que toutes les régions de l'Europe occidentale, à l'exception de
quelques rares colonies; cette proie ne devait que fort peu tenter la
cupidité des opulents monarques de l'Orient. Les peuples de l'Asie
étaient bien plus avancés que les Grecs dans la civilisation; ils
étaient au sommet de l'échelle du progrès lorsque la Grèce n'avait pas
encore seulement mis le pied sur les premiers degrés. Cela est si vrai
que ce furent ceux que les Grecs appelaient des «barbares» qui les
initièrent aux études scientifiques et au culte des beaux-arts. J'ai
rapporté, en effet, ce que les rois d'Égypte, et Crésus, roi de Lydie,
firent pour les Grecs.

Les Grecs étaient en pleine discorde lorsqu'ils reçurent l'ambassade du
grand roi. Athènes et Égine se livraient une guerre acharnée; une haine
féroce existait entre les Doriens et les Ioniens; dans les îles et sur
le continent, c'étaient autant de petites républiques qui se disputaient
la prépondérance, et qui toutes exerçaient, à l'aide d'une petite
flotte, la piraterie dans leurs parages, pillant, dévastant, brûlant de
tous côtés. Les naufragés eux-mêmes n'étaient pas à l'abri de la
rapacité des peuplades maritimes de la Grèce; ce ne fut que bien plus
tard que, grâce aux progrès de l'humanité, un naufragé put invoquer une
sorte de droit inviolable en s'écriant, comme dans Euripide:


  «Ναυαγος ήκω ξενος, άσύλητον γενος.»
  Je suis un naufragé, ne me dépouillez pas[1].

Autant, si ce n'est plus peut-être, qu'à l'époque de la guerre romaine
contre les pirates, les côtes et la mer étaient infestées de corsaires;
la raison en est que, dans ces temps, on ne connaissait aucun droit
public; la loi du plus fort était la seule du genre humain. Des actes de
piraterie et de brigandage de la part des Grecs contre les Perses, et
entre autres, l'expédition des Athéniens contre Sardes, furent surtout
la cause principale de l'invasion de la Grèce. Ce ne fut qu'avec la
marche de la civilisation que la piraterie générale de peuple à peuple
fit place aux guerres régulières. La lutte entre la Grèce et la Perse, à
partir du jour où l'armée de Darius envahit la Grèce, appartient à cette
dernière catégorie, et, à ce titre, elle ne peut rentrer dans notre
sujet.

    [1] Euripide, _Hélène_, V, 449.



CHAPITRE IX

LA GRÈCE APRÈS LES GUERRES MÉDIQUES.


Les temps qui suivirent les guerres médiques présentent un même
caractère; il est souvent fort difficile de distinguer la piraterie de
l'état de guerre. Le peuple athénien qui avait triomphé à Marathon, à
Salamine, à Mycale, et qui devait à sa flotte la conservation de la
patrie, résolut de conquérir l'empire de la mer. Athènes fut relevée et
entourée de murs; sur l'avis de Thémistocle, on bâtit le Pirée, le plus
beau port de la Grèce, et on prit la résolution de construire vingt et
un navires tous les ans. On accorda des immunités et les privilèges à
tous les habitants qui voudraient travailler dans l'arsenal; on attira
aussi une infinité d'ouvriers habiles en leur promettant des
récompenses. Enfin Thémistocle fit élever une muraille qui, dans un
circuit de 60 stades, embrassait les ports du Pirée, de Phalère et de
Munychie, les mettant ainsi à l'abri d'un coup de main. C'était la
jeunesse d'Athènes qui gardait le Pirée pour le préserver des attaques
des ennemis et des pirates. Athènes remit le commandement de ses flottes
à Cimon, fils de Miltiade, qui entreprit une expédition contre les
pirates de l'île de Scyros, au nord de l'Eubée. Cette île, à l'aspect
sauvage et âpre, et dont les côtes sont fort découpées, était habitée
par les Dolopes, gens peu entendus dans la culture de la terre et qui de
tout temps exerçaient la piraterie. Ils dépouillaient même ceux qui
abordaient chez eux pour y trafiquer. Des marchands thessaliens qui
étaient à l'ancre à Ctésium, un des ports de Scyros, furent pillés et
jetés en prison. Les captifs étant parvenus à rompre leurs chaînes et à
s'évader allèrent dénoncer cette violation du droit des gens aux
Amphictyons. La ville fut condamnée à dédommager les marchands des
pertes qu'ils avaient subies. Le peuple refusa de contribuer sous
prétexte que l'indemnité devait être payée par ceux qui avaient pillé
les marchands. Les corsaires qui craignaient d'être forcés à s'exécuter
avertirent Cimon et le pressèrent de venir avec sa flotte prendre
possession de la ville qu'ils promettaient de lui remettre entre les
mains. Cimon accourut, s'empara de l'île et en chassa les Dolopes.
Pendant son séjour à Scyros, Cimon rechercha et découvrit les restes de
Thésée qui furent rapportés en grande pompe à Athènes et placés dans
l'admirable temple funéraire, en marbre pentélique, qui est le monument
de l'ordre dorique le plus pur et sans contredit le mieux conservé non
seulement de tous les temples d'Athènes et de la Grèce, mais encore de
tous ceux de la Sicile et d'Italie.

Les Athéniens, se sentant fortement organisés, se livrèrent à l'ambition
la plus effrénée. Après la défaite des Perses, Aristide avait été chargé
de rédiger les stipulations d'alliance et de régler les obligations
entre tous les Grecs du continent et des îles. Il reçut le serment des
Grecs, et il jura lui-même, au nom des Athéniens; en prononçant les
malédictions contre les infracteurs du serment, il jeta dans la mer des
masses de fer ardentes[1]. Mais, malgré de si solennels engagements, les
Athéniens furent les premiers qui se rendirent coupables d'infractions
manifestement contraires au traité.

Sous prétexte d'exercer l'empire de la mer, Athènes commit des actes de
piraterie et de brigandage vraiment odieux dans les entreprises contre
les Carystiens de l'Eubée et surtout contre l'île de Naxos. En parlant
de cette dernière, Thucydide s'exprime ainsi: «C'est la première ville
alliée qui, au mépris du droit public, ait été subjuguée[2].» Après une
longue résistance, les Naxiens furent vaincus, perdirent leur marine et
virent raser leurs murs. Pendant le siège de Naxos, arriva dans le port
le vaisseau qui portait en Asie Thémistocle proscrit. Le vent était
violent; le pilote voulait jeter l'ancre pour attendre que la mer se
calmât. Thémistocle se découvrit alors aux matelots, leur montra le
danger qu'il courait si les Athéniens s'apercevaient de sa présence et
les décida à remettre à la voile. Le grand roi fut plus généreux pour le
vainqueur de Salamine que l'ingrate patrie que Thémistocle avait sauvée!
Athènes envoya dans l'île de Naxos des colons qui reçurent des terres en
partage et qui furent chargés de maintenir les habitants dans
l'obéissance.

    [1] Plutarque, _Vie d'Aristide_.

    [2] Thucydide, I, 98, 137.

Cimon engagea les Athéniens à s'illustrer par des exploits plus dignes
de leurs armes. Avec trois cents vaisseaux, il cingla du côté de la
Carie et de la Lycie, et fit soulever ces provinces contre les Perses
qui en furent chassés. Après ce premier succès, il grossit son armée
navale de nouveaux renforts, bat complètement la flotte persane à
l'embouchure de l'Eurymédon, débarque et remporte une grande victoire
sur terre. Double triomphe dans la même journée (466 av. J.-C.)! Il
remet à la mer, rencontre quatre-vingts vaisseaux phéniciens venant au
secours des Perses dont ils ignorent la défaite; il les attaque et les
prend. Poursuivant sa course, Cimon chasse les Perses de la Chersonèse
de Thrace, de là, tourne vers l'île de Thasos, attaque les habitants qui
voulaient conserver leur indépendance, leur prend trente vaisseaux,
emporte d'assaut leur ville, acquiert aux Athéniens les mines d'or du
continent voisin et s'empare de tous les pays qui étaient sous la
puissance de Thasos[1]. Athènes eut alors l'empire de la mer. De grandes
expéditions furent encore entreprises contre les Perses, Cimon fut
toujours vainqueur, et mourut plein de gloire au siège de Citium, dans
l'île de Chypre (449 av. J.-C.). Personne autant que Cimon, dit
Plutarque, ne rabaissa et ne réprima la fierté du grand roi. Un traité
de paix fut conclu aux conditions suivantes: «Les colonies grecques
d'Asie seront indépendantes de la Perse. Les armées du grand roi
n'approcheront pas à la distance d'au moins trois journées de marche de
la côte occidentale. Aucun navire de guerre persan ne se montrera entre
les îles Khélidoniennes et les roches Cyanées, c'est-à-dire depuis la
pointe est de la Lycie jusqu'à l'entrée du Bosphore de Thrace.»

    [1] Plutarque, _Vie de Cimon_.

Depuis longtemps déjà, les confédérés s'étaient déclarés fatigués de
tant d'expéditions, ils jugeaient la guerre inutile depuis que les
Perses s'étaient retirés et ne venaient plus les inquiéter; ils
n'avaient d'autre désir que de cultiver leur terre et de vivre en repos;
ils n'équipaient plus de navires et n'envoyaient plus de soldats. Les
Athéniens les contraignirent à exécuter les traités: ils traînaient
devant les tribunaux ceux qui n'obéissaient pas à leurs injonctions, les
faisaient condamner à des amendes et rendaient odieuse et insupportable
l'autorité de la république. Les entreprises d'Athènes contre Naxos et
contre Thasos avaient soulevé contre elle la colère de Sparte; un
tremblement de terre qui détruisit cette ville (465 av. J.-C.) empêcha
la guerre du Péloponèse d'éclater à cette époque. La ruine d'Égine, «la
paille de l'oeil du Pirée», l'incendie de Gythion, le port de Sparte, la
conquête de Naupacte et de Mégare, celle de Samos, la répression de
l'Eubée, la guerre de Corcyre, l'envahissement enfin toujours croissant
des Athéniens, armèrent contre eux tout le Péloponèse, et alors commença
la cruelle guerre de vingt-sept ans entre les Grecs (431-404 av. J.-C.).
Dans cette lutte si sanglante, si implacable, la guerre régulière
remplaça la piraterie; ce fut un progrès au point de vue du droit
public, mais la civilisation n'y eut rien à gagner. Incendies, pillages,
révoltes des esclaves, trahisons, séditions fratricides et impitoyables
entre le parti démocratique et le parti aristocratique, massacres, et,
pour comble de malheur, comme si la nature elle-même eût voulu concourir
au bouleversement et à la ruine de la Grèce, des tremblements de terre
et la peste, voilà le tableau horrible que présente cette guerre.
Certains récits de Thucydide soulèvent le coeur, et nulle page
d'histoire n'est peut-être plus terrible à lire que celle dans laquelle
ce grand écrivain raconte le sort des prisonniers Coroyréens que l'on
sortait vingt par vingt de leur prison, comme pour les mener devant des
juges, et que la populace massacrait après leur avoir fait subir mille
tortures. Ceux qui étaient restés dans la prison, instruits du sort qui
les attendait, refusèrent de sortir quand leur tour fut venu; alors le
toit fut enlevé et les malheureux furent accablés de flèches et de
tuiles. Comme la mort était trop lente à venir, ils se tuaient eux-mêmes
avec les traits qu'on leur lançait et s'étranglaient avec des cordes ou
avec leurs manteaux déchirés[1].

    [1] Thucydide, IV, 47, 48.

Profitant de la guerre civile, les Perses intervinrent dans les affaires
de la Grèce. Le traité de 449, resplendissant de la gloire grecque, fut
rompu dès que l'on apprit en Orient le désastre des Athéniens en Sicile
(413 av. J.-C.). Les satrapes de Mysie et de Lydie reçurent l'ordre de
réclamer le tribut aux villes grecques de la côte et de traiter à tout
prix avec les Lacédémoniens. Sparte accepta l'alliance qui s'offrait à
elle, et dès lors, les différents États de la Grèce ne furent plus que
des jouets dans la main du grand roi et de ses agents. L'intervention du
jeune Cyrus donna à Sparte un appui si efficace qu'en deux ans la guerre
fut terminée à l'avantage des Péloponésiens par la bataille décisive
d'Ægos-Potamos (405 av. J.-C.). L'île d'Égine, enlevée aux Athéniens,
devint un centre d'opérations maritimes contre l'Attique. Protégés par
la puissance de Sparte, les corsaires de cette île firent la course
contre les navires d'Athènes, et allèrent enlever jusque dans le Pirée
les trirèmes, les vaisseaux de commerce et les barques des pêcheurs.



CHAPITRE X


I

DE L'EMPIRE DE LA MER EXERCÉ PAR ATHÈNES.


La guerre du Péloponèse fit perdre à Athènes l'empire de la mer. Il me
reste à le bien caractériser. On pourrait croire qu'au siècle de
Périclès, à l'époque du complet épanouissement de la civilisation
hellénique, la piraterie n'existait plus, mais il n'en était rien. Si,
en dehors des preuves que j'ai données, on ouvre Xénophon, on est frappé
du tableau qu'il fait de la république athénienne: «Le grand avantage
que la ville d'Athènes a sur ses rivales, c'est d'être maîtresse de la
mer, ce qui lui permet de pouvoir ravager les campagnes de peuples plus
puissants. Les maîtres de la mer, en effet, sont libres d'aborder sur
des côtes où il n'y ait que peu ou point d'ennemis, sauf à se rembarquer
et à prendre le large si l'ennemi paraît: ces sortes de descentes sont
moins périlleuses que les irruptions de terre. Les rois de la mer
peuvent s'éloigner de leurs rivages autant qu'il leur plaît, mais ceux
qui dominent sur terre peuvent à peine perdre de vue leurs possessions.
Outre qu'une armée de terre est lente dans sa marche, elle ne peut avoir
des provisions pour longtemps; d'ailleurs il lui faut traverser un pays
ami ou s'ouvrir un passage les armes à la main. Dans une expédition
maritime, au contraire, est-on supérieur en forces, on débarque, plus
faible, on côtoie les rivages, jusqu'à ce qu'on arrive chez un peuple
ami ou incapable de résister. Partout les souverains de la mer peuvent
aborder et causer du dommage aux habitants[1].» Après avoir fait cet
éloge de la piraterie exercée par un état puissant, Xénophon ajoute
qu'un seul avantage manque aux Athéniens: «Si avec leur supériorité sur
mer, ils demeuraient dans une île, ils pourraient quand ils voudraient,
faire des courses sans crainte de représailles, du moins tant qu'ils
posséderaient l'empire maritime; ils ne verraient ni leur territoire
saccagé, ni l'ennemi dans l'enceinte de leurs murs, au lieu que les
cultivateurs et les riches sont bien plus exposés à la merci des
ennemis[2].»

    [1] Xénophon, _République d'Athènes_.

    [2] _Idem_.

Ainsi, comme on le voit par cette importante citation prise dans les
oeuvres d'un philosophe politique, l'empire de la mer dans l'antiquité
consistait, pour Athènes même, la ville civilisée par excellence, à
exercer la piraterie et à faire des courses sans crainte de
représailles. Il n'y a pas lieu de s'étonner de ces moeurs publiques; le
droit des gens n'existait pas, la loi du plus fort, comme je l'ai déjà
dit, était la seule du genre humain. L'affaire de Mélos en est une
preuve éclatante: ancienne colonie lacédémonienne, Mélos refusa de
reconnaître la suprématie d'Athènes. Nicias y fit une descente, au début
de la guerre du Péloponèse, et ravagea l'île sans pouvoir prendre la
place. En 416, les Athéniens y renvoyèrent une flotte de trente-huit
galères et une armée de trois mille hommes. Avant d'entamer les
hostilités, une conférence eut lieu entre les généraux Athéniens et les
Méliens. On la trouve entièrement rapportée dans Thucydide: «Pour donner
le meilleur tour possible à notre négociation, disent les Athéniens,
partons d'un principe dont nous soyons vraiment convaincus les uns et
les autres, d'un principe que nous connaissons bien, pour l'employer
avec des gens qui le connaissent aussi bien que nous; c'est que les
affaires se règlent entre les hommes par les lois de la justice, quand
une égale nécessité les oblige à s'y soumettre, mais que ceux qui
l'emportent en puissance font tout ce qui est en leur pouvoir et que
c'est au faible à céder. Nous croyons d'après l'opinion reçue,
disent-ils plus loin, que les dieux, et nous savons bien clairement que
les hommes, par la nécessité de la nature, dominent partout où ils ont
la force. Ce n'est pas une loi que nous ayons faite, ce n'est pas nous
qui les premiers nous la sommes appliquée dans l'usage, nous en
profitons et la transmettons aux temps à venir: nous sommes bien sûrs
que vous, et qui que ce fût, avec la puissance dont nous jouissons, vous
tiendriez la même conduite[1].» La théorie de la force primant le droit,
dit à ce propos Duruy, a été rarement exprimée d'une manière aussi
nette[2]. «Nous la transmettons aux âges à venir», proclamaient les
Athéniens, et, en effet, cette triste théorie s'est perpétuée à travers
les âges, et nous en avons été nous-mêmes les victimes! Après ces
pourparlers inutiles, le siège commença; les Méliens furent obligés de
se rendre à discrétion. On délibéra dans Athènes sur leur sort, et
l'assemblée du peuple, réalisant les effroyables théories émises dans la
conférence, condamna tous les Méliens à mort. Ce fut Alcibiade qui fit
passer cet horrible décret. Tous les habitants de Mélos furent
massacrés, à l'exception des femmes et des enfants qui furent traînés en
esclavage dans l'Attique.

    [1] Thucydide, V, 85.

    [2] _Histoire grecque_.


II

ORGANISATION DE LA MARINE ATHÉNIENNE.

Les Athéniens furent, parmi les peuples de la Grèce, celui qui eut la
plus puissante organisation maritime. De toutes leurs charges, la plus
onéreuse était celle de la marine. Les galères furent d'abord armées par
les plus riches particuliers. Il parut ensuite une loi qui, conformément
au nombre des tribus, partageait en dix classes, de cent vingt citoyens
chacune, tous ceux qui possédaient des terres, des fabriques, de
l'argent placé dans le commerce. Comme ils tenaient entre leurs mains
presque toutes les richesses de l'Attique, on les obligeait à entretenir
et à augmenter au besoin les forces navales de l'État. Quand un armement
était ordonné, chacune des dix tribus faisait lever dans son district
autant de talents qu'il y avait de galères à équiper, et les exigeait
d'un pareil nombre de compagnies, composées quelquefois de seize de ses
contribuables. Les sommes perçues étaient distribuées aux _triérarques_,
capitaines de vaisseau. On en nommait deux pour chaque galère, et leur
pouvoir durait une année Συντριηραρχοί. Ils s'arrangeaient
entre eux pour faire le service; la plupart du temps chacun d'eux
servait six mois. Ils recevaient de l'État le navire, les agrès et la
solde de l'équipage, et ils fournissaient tout le reste. La loi, dont
nous ne connaissons pas les termes, disait comment les comptes seraient
réglés entre le triérarque entrant et le triérarque sortant, au moment
de la reprise du service.

Cette organisation était défectueuse en ce qu'elle rendait l'exécution
très lente, en ce que l'inégalité des fortunes n'était pas prise en
considération, car les plus riches ne contribuaient quelquefois que dans
une infime proportion à l'armement d'une galère. Démosthène fit passer
un décret qui rendit la perception de l'impôt plus facile et plus
conforme à l'équité: tout citoyen dont la fortune était de dix talents
(48,395 fr.) devait au besoin fournir à l'État une galère; il en
fournissait deux s'il avait vingt talents; mais, quelque considérable
que fut sa fortune, on n'exigeait de lui que trois galères et une
chaloupe. Les citoyens qui avaient moins de dix talents se réunissaient
pour contribuer d'une galère.

L'équipage d'une galère se composait de trois éléments: 1º les rameurs,
ναυται, pour la solde desquels l'État remettait des fonds aux
triérarques; 2° les matelots, ύπηρίται, qui étaient au choix
et à la charge des triérarques; 3º enfin, les soldats de marine,
ύπιδάται. D'après les calculs faits par Boeckh sur de nombreux textes
épigraphiques, une galère athénienne était montée par environ 170
rameurs, 56 en moyenne sur chaque banc[1]. Les apostoles, Αποστολείς,
veillaient à ce que la flotte fût promptement armée; ils
pouvaient faire mettre en prison les triérarques qui ne s'acquittaient
pas à temps de leurs obligations. Quand une expédition maritime était
ordonnée, le peuple d'Athènes insérait ordinairement dans son décret la
promesse d'une couronne pour celui des triérarques qui aurait le premier
amené sa galère au pied du môle. Les commandants des galères qui
cherchaient à se distinguer de leurs rivaux ne négligeaient rien pour
avoir les bâtiments les plus légers et les mieux ornés et les meilleurs
équipages; ils augmentaient quelquefois à leurs dépens la paye des
matelots. Cette émulation, excitée par l'espoir des honneurs et des
récompenses, était très avantageuse dans un État dont la moindre guerre
épuisait le trésor.

Souvent aussi les flottes répandaient la désolation sur les côtes
ennemies, et, revenant chargées de butin, rapportaient plus qu'elles
n'avaient coûté. Lorsqu'elles pouvaient s'emparer du détroit de
l'Hellespont[2], elles exigeaient de tous les vaisseaux qui faisaient le
commerce du Pont-Euxin le dixième des marchandises qu'ils portaient, et
cette contribution forcée servait à indemniser en partie la République
des dépenses qu'elle avait faites[3].

    [1] Boeckh, _Attisches Seewesen_, p. 120.

    [2] Xénophon, _Helléniques_, I.

    [3] Voir au sujet de l'organisation de la marine
    athénienne: _Plaidoyers civils_ de Démosthène, _Apollodore
    contre Polyclés et pour la couronne
    triérarchique_;--Thucydide, VI, 31;--Barthélemy, _Voyage
    d'Anacharsis_, chap. LVI.



CHAPITRE XI

LA PIRATERIE A L'ÉPOQUE DE PHILIPPE II ET D'ALEXANDRE LE GRAND.


La Macédoine, a dit Montesquieu, était presque entourée de montagnes
inaccessibles; les peuples en étaient très propres à la guerre,
courageux, industrieux, obéissants, infatigables, et il fallait bien
qu'ils tinssent ces qualités du climat, puisque encore aujourd'hui les
hommes de ces contrées sont les meilleurs soldats de l'empire des
Turcs[1].

Philippe II (359-336 av. J.-C.) fut le premier roi de Macédoine qui
organisa, au milieu d'immenses difficultés, la puissance de son royaume.
Un cercle d'ennemis entourait la Macédoine, et les déchirements
intérieurs ouvraient la porte aux étrangers. Philippe s'attacha les
Macédoniens en les unissant sous une forte discipline; au dehors, il
repoussa les Péoniens, les Illyriens et les Thraces et leur imposa des
tributs. Puis, se trouvant trop resserré dans les bornes étroites de son
royaume, il voulut l'agrandir sur les débris de la Grèce, et comprit que
pour parvenir à son but il lui fallait une marine.

    [1] _Grandeur des Romains_, V.

A cette époque, la mer Égée était le théâtre de brigandages incessants;
Athènes ruinée avait perdu l'empire de la mer. Alexandre, tyran de
Phères, était, au dire de Xénophon[1], un voleur de grands chemins et
pirate sur mer. A la tête de la première flotte que les Thébains
équipèrent, Alexandre battait une escadre athénienne et entrait au
Pirée. Continuant ses exploits, il pillait Ténos, en vendait les
habitants et ravageait les Cyclades. Grâce à la confusion qui existait
dans les affaires de la Grèce, les pirates reparaissaient de tous côtés,
et lorsqu'ils s'étaient enrichis, pour faire une fin, ils conquéraient
quelque ville et s'y déclaraient tyrans. Ce fut ainsi qu'un ancien
pirate du nom de Charidémos s'empara sur les côtes d'Asie de Scepsis, de
Cébren, d'Ilion, et y régna. Philippe trouva le moment opportun pour
s'emparer de l'empire de la mer. Pour réussir dans son projet, mais sous
prétexte de nettoyer les mers des pirates qui les infestaient, il équipa
une flotte et fit construire des arsenaux où ses officiers exerçaient
matelots et pilotes. Il occupa Pydna, sur le golfe Thermaïque, puis
Amphipolis qui, par sa position aux bouches du Strymon, ouvrait ou
fermait la mer à la Macédoine. Cependant il crut devoir tout d'abord
rechercher l'alliance des Athéniens, et leur proposa, en effet, de
réunir leurs vaisseaux aux siens pour chasser les corsaires qui
troublaient la liberté de la navigation. On fit voir aux Athéniens que
Philippe voulait se servir d'eux contre eux-mêmes, qu'à la faveur de
cette confédération, il irait suborner leurs alliés, pour les gagner à
force d'argent et de promesses, et visiter leurs îles dans le dessein de
s'en rendre maître.

    [1] _Helléniques_, VI, 4.

Philippe, voyant ses projets découverts, poussa ses conquêtes par terre.
Il prit la ville d'Olynthe, malgré le secours de trente vaisseaux
envoyés par les Athéniens sur les exhortations de Démosthène. Il sut
profiter habilement des divisions qui avaient armé les villes de la
Grèce les unes contre les autres, pour étendre sa puissance. Il ne
perdit point de vue sa marine et chercha des places plus avantageuses
pour l'établir. Il se fixa sur Héraclée et sur Byzance, deux villes qui
lui paraissaient bien situées pour les expéditions navales qu'il
méditait. Il en fit le siège, mais Démosthène décida les Athéniens à
envoyer aux Byzantins, leurs alliés, un secours de cent vingt galères
sous le commandement de Phocion, renforcées encore des vaisseaux de
Chio, de Rhodes et d'autres îles. Cette flotte obligea Philippe à lever
le siège et à se retirer après avoir perdu la plus grande partie de ses
navires.

Ces expéditions malheureuses avaient épuisé les finances du roi de
Macédoine. Pour les réparer, il fit le métier de pirate[1]. Il courut
les mers avec ses vaisseaux et enleva ainsi cent soixante-dix bâtiments
chargés de marchandises dont le butin lui fut d'une grande ressource
pour continuer la guerre. Les îles de Thasos et de Halonèse tombèrent en
son pouvoir. Il ruina le commerce de toutes les Cyclades, prit et livra
au pillage un grand nombre de villes, fit vendre à l'encan les femmes et
les enfants, et n'épargna ni les temples, ni les édifices sacrés. De la
Chersonèse, il passa en Scythie pour la ravager et couvrir les frais
d'une guerre par les profits d'une autre, comme pourrait le faire un
marchand.

    [1] Justin, IX;--Diodore de Sicile, XVI, 8;--Démosthène,
    _Olynth._ II, _Phil._, I, 46.

Pendant les conquêtes d'Alexandre le Grand, fils de Philippe de
Macédoine, les corsaires ne cessèrent pas d'écumer la mer et de
commettre mille ravages sur les côtes et dans les îles. Les Perses qui
avaient une marine beaucoup plus forte que celle des Macédoniens,
encourageaient eux-mêmes la piraterie et le pillage des établissements
grecs. Après la défaite de Darius et la ruine de Tyr, la grande ville
phénicienne, Alexandre se fit un devoir de rétablir la sécurité sur la
Méditerranée. Il chargea ses amiraux Amphothère et Égéloque de nettoyer
la mer et d'imposer sa domination dans les îles. Le grand conquérant
remplissait ainsi le rôle du vieux Minos. Partout les pirates furent
traqués, pris et envoyés au supplice. Le plus célèbre corsaire de cette
époque, Dionides, fut fait prisonnier. On le conduisit devant Alexandre
qui lui demanda pourquoi il s'était arrogé ainsi l'empire de la mer.
«Pourquoi saccages-tu toi-même toute la terre? répondit Dionides.--Je
suis roi, dit Alexandre, et tu n'es qu'un pirate.--Qu'importe le nom?
reprit Dionides, le métier est le même pour tous deux: Dionides vole des
navires et Alexandre des empires. Si les dieux me faisaient Alexandre et
toi Dionides, peut-être serais-je meilleur prince que tu ne serais bon
pirate!»

En répondant ainsi, Dionides était moins effronté qu'on ne croit: la
piraterie n'était-elle pas un métier comme un autre, et, en poursuivant
et en punissant Dionides, Alexandre pouvait-il oublier que les
antécédents de la maison de Macédoine étaient entachés de piraterie?

Ce ne fut pas seulement en conquérant qu'Alexandre parcourut et soumit
une grande partie de l'Asie, chacun de ses actes après la victoire
décèle une politique aussi sage qu'habile. Partout il respecta les
moeurs, les coutumes et la religion des peuples dont il triomphait. Il
chercha surtout à opérer une fusion civilisatrice entre des races
différentes. Il forma de grands projets touchant la marine; la mort
seule en empêcha l'exécution. Il fonda Alexandrie dans une heureuse
situation pour avoir un commerce actif avec les Indes et l'Éthiopie par
la mer Rouge et le Nil, et avec l'Europe et l'Afrique par la
Méditerranée. Il la plaça entre Tyr et Carthage pour y attirer le
commerce de ces deux villes et pour les mieux dominer. Sous les
Ptolémées, l'Égypte devint le plus grand marché de l'univers.



CHAPITRE XII

LES CARTHAGINOIS.--TRAITÉS D'ALLIANCE AVEC LES ROMAINS.--LA SICILE.--LES
MAMERTINS.


L'histoire dit qu'Alexandre avait résolu de passer de Syrie en Afrique
pour abaisser l'orgueil de Carthage, et que, dans ce but, mille
vaisseaux plus forts que les galères devaient être construits en
Phénicie, avec les bois du Liban, pour porter la guerre dans les
possessions carthaginoises.

Fille de Sidon et de Tyr, Carthage avait hérité de l'ardeur aux
expéditions maritimes et du génie commercial propres aux Phéniciens.
Heureusement située pour la navigation, au milieu des côtes de la
Méditerranée, à une égale distance de ses extrémités, elle embrassait le
commerce de tout le monde connu. Elle développait les établissements que
les Phéniciens avaient déjà créés sur les côtes de l'Afrique et elle en
fondait elle-même d'autres. Sur les ordres du Sénat carthaginois, Magon
fut chargé de faire le tour de l'Afrique. Cette expédition, célèbre dans
les annales de la géographie, dut s'arrêter faute de vivres, entre le
7e et le 8e degré de latitude nord, au golfe de Cherbro, que l'amiral
carthaginois appela Corne du Midi (Νοτου Κηρας)[1]. Au nord,
les Carthaginois remontèrent l'Atlantique le long de l'Espagne et de la
Gaule jusqu'en Angleterre. Dans la Méditerranée, ils occupèrent de bonne
heure certaines parties de la Sicile, la Sardaigne, les îles Baléares et
l'Espagne.

    [1] _Le Nord de l'Afrique dans l'antiquité_, par Vivien de
    Saint-Martin.

Les Phéniciens avaient perdu peu à peu la suprématie maritime dans le
bassin oriental de la Méditerranée; les rois d'Égypte et d'Assyrie
avaient épuisé et ruiné Sidon, Tyr et la Phénicie; la race grecque, plus
jeune et plus belliqueuse, leur enleva l'empire de la mer en Orient.
Carthage devint, à la suite de ces événements, la capitale d'un nouvel
empire maritime phénicien qui s'étendit sur toute la région occidentale
de la Méditerranée, de la Sicile et de l'Italie à l'Océan. L'antique
race araméenne dont Carthage était fille, nourrissait une haine
implacable contre la race grecque. Tout vaisseau étranger surpris dans
les eaux de Sardaigne et vers les colonnes d'Hercule par les
Carthaginois, était pillé et l'équipage jeté à la mer. C'était un
singulier droit des gens, comme dit Montesquieu[1]. On se rappelle que
les Phocéens, ayant abandonné leur ville assiégée par l'armée de Cyrus,
rencontrèrent la flotte alliée carthaginoise et tyrrhénienne près
d'Alalia (Corse), et qu'une bataille navale terrible s'engagea entre ces
races ennemies, à la suite de laquelle les Phocéens, après avoir perdu
quarante vaisseaux, firent voile pour l'Italie, puis vers la Gaule où
ils abordèrent et fondèrent Marseille. Pour lutter avec plus d'avantage
contre les Grecs et exercer la piraterie à leurs dépens, les
Carthaginois avaient fait une alliance armée, συμμαχια, avec
une nation qui excellait aussi dans la marine, l'Étrurie, qui occupait
la plus grande partie de l'Italie. Carthage domina en Sardaigne et
l'Étrurie en Corse. Une alliance fut aussi conclue entre Carthage et
Rome, les deux futures rivales, à l'époque de l'expulsion des rois.
L'historien Polybe nous a conservé le texte des deux premiers traités
conclus entre les Carthaginois et les Romains. Ce sont deux textes
précieux pour l'histoire de la piraterie[2]. Le premier est du temps de
Lucius et Junius Brutus et de Marcus Horatius (vers l'an 507 av. J.-C.),
consuls créés après l'expulsion des rois:

«A ces conditions, il y aura amitié entre les Romains et les alliés des
Romains, les Carthaginois et les alliés des Carthaginois: les Romains ne
navigueront pas au delà du Beau-Cap[3], à moins qu'ils n'y soient
poussés par la tempête ou par les ennemis. Si quelqu'un est jeté
forcément sur ces côtes, il ne lui sera permis de faire aucun trafic, ni
d'acquérir autre chose que ce qui est nécessaire aux besoins du vaisseau
et aux sacrifices. Au bout de cinq jours, tous ceux qui ont pris terre
devront remettre à la voile. Les marchands ne pourront faire de marché
valable qu'en présence du crieur et du scribe. Les choses vendues
d'après ces formalités seront dues au vendeur sur la foi du crédit
public. Il en sera ainsi en Libye et en Sardaigne. Un Romain, abordant
dans la partie de la Sicile soumise aux Carthaginois, jouira des mêmes
droits que ceux-ci, et il lui sera fait bonne justice. De leur côté, les
Carthaginois n'offenseront point les habitants d'Ardée, d'Antium, de
Laurentum, de Circée, de Terracine, ni un peuple quelconque des Latins
soumis aux Romains. Ils s'abstiendront aussi de nuire aux villes des
autres Latins non soumis à Rome, mais s'ils les occupent, ils les lui
livreront intactes. Ils ne bâtiront aucun fort dans le Latium, et s'ils
y entrent en armes, ils n'y passeront pas la nuit.»

    [1] _Esprit des lois_, XXI, 11.

    [2] Polybe, III, 22-26.

    [3] _Promontorium Hermæum_, aujourd'hui Cap Bon ou Ras
    Adder.

Le second traité (an 345 av. J.-C.) est ainsi conçu: «Entre les Romains
et les alliés des Romains, entre le peuple des Carthaginois, des
Tyriens, des Uticéens et leurs alliés, il y aura alliance à ces
conditions: Que les Romains ne pilleront, ne trafiqueront, ni ne
bâtiront de ville au delà du Beau-Promontoire, de Mastie et de Tarseium;
que si les Carthaginois prennent dans le pays latin quelque ville non
soumise aux Romains, ils garderont l'argent et les prisonniers, mais ne
retiendront pas la ville; que si des Carthaginois prennent quelque homme
faisant partie des peuples qui sont en paix avec les Romains par un
traité écrit sans pourtant leur être soumis, ils ne le feront pas entrer
dans les ports romains; que s'il y entre et qu'il soit pris par un
Romain, il sera mis en liberté; que cette condition sera aussi observée
du côté des Romains; que s'ils font de l'eau ou des provisions dans un
pays qui appartient aux Carthaginois, ce ne sera pas pour eux un moyen
de faire tort à aucun des peuples qui ont paix et alliance avec les
Carthaginois;... que si cela ne s'observe pas, il ne sera pas permis de
se faire justice à soi-même; que si quelqu'un le fait, ce sera regardé
comme un crime public; que les Romains ne trafiqueront ni ne bâtiront de
ville dans la Sardaigne ni dans l'Afrique; qu'ils ne pourront y aborder
que pour prendre des vivres ou réparer leurs vaisseaux; que s'ils y sont
jetés par la tempête, ils en partiront au bout de cinq jours; que dans
Carthage et dans la partie de la Sicile soumise aux Carthaginois, un
Romain aura pour son commerce et ses actions la même liberté qu'un
citoyen; qu'un Carthaginois aura le même droit à Rome.»

Nous voilà bien renseignés par ces deux textes précieux sur l'usage que
les peuples anciens faisaient de leur puissance maritime. Comme on le
voit, deux États contractent une alliance, dans laquelle l'un d'eux,
plus fort, s'attribue la part du lion, pour se jeter sur les villes de
leurs voisins, les piller et en réduire les habitants en esclavage.
C'est bien là le caractère de la piraterie, peu importe que les pirates
s'appellent Carthaginois ou Romains, c'est le droit du plus fort qui
règne, c'est le pillage de peuple à peuple qui s'exerce contrairement à
toutes les notions du droit des gens, encore inconnu, du reste, à une
époque où la civilisation était au bas de l'échelle du progrès.

Ces traités font voir que les Romains s'étaient appliqués de bonne heure
à la navigation; mais ils sont surtout bien plus intéressants pour nous
au point de vue de Carthage, dont ils nous montrent la puissance, les
possessions, l'ardeur pour les conquêtes et le pillage, et avant tout
l'habileté étonnante et la vigilance patriotique qu'elle mettait à
cacher aux autres nations ses relations de commerce et ses
établissements lointains, en leur interdisant de naviguer au delà de
certaines limites. Chez les Phéniciens, en effet, c'était une tradition
d'État de tenir secrètes les expéditions. Un vaisseau carthaginois se
voyant suivi dans l'Atlantique par des bâtimens romains, préféra se
faire échouer sur un bas-fond, plutôt que de leur montrer la route de
l'Angleterre. Le patron du navire parvint à s'échapper du naufrage dans
lequel il avait entraîné les Romains, et fut récompensé par le sénat de
Carthage[1]. Comme le dit Duruy, l'amour du gain s'élevait jusqu'à
l'héroïsme[2].

    [1] Strabon, livre III, _in fine_.

    [2] _Histoire des Romains_, I, p. 349.

Lorsque les Phéniciens de Tyr firent alliance avec Xercès contre la
Grèce, les Carthaginois, de leur côté, se jetèrent avec Amilcar sur la
Sicile. Mais les envahisseurs furent anéantis le même jour, les Tyriens
à Salamine par Thémistocle, et les Carthaginois à Himère par Gélon de
Syracuse et Théron d'Agrigente (an 480 av. J.-C.)[1]. Après le désastre
d'Himère, dans lequel les Carthaginois perdirent cent cinquante mille
hommes, suivant Diodore de Sicile, la plus grande partie des possessions
que Carthage avait en Sicile lui fut enlevée. L'empire de la mer que
Carthage se partageait avec les Étrusques ne tarda pas à s'écrouler.
Anaxilaos, tyran de Rhegium et de Zancle, établit sa flotte en
permanence dans le détroit de Sicile, fortifia l'entrée du Phare et
barra le passage aux corsaires étrusques[2]. Hiéron, successeur du
célèbre Gélon, tyran de Syracuse, détruisit les escadres alliées qui
assiégeaient l'antique colonie grecque de Cumes (475 av. J.-C.)[3]. Le
grand poète Pindare a chanté cette victoire:

«Fils de Saturne, reçois mes voeux ardents. Contiens dans leur pays les
bruyantes armées du Tyrrhénien et du Phénicien, frappés du désordre de
leur flotte devant Cumes et des affronts qu'ils ont soufferts quand le
maître de Syracuse les dompta sur leurs vaisseaux légers. Il précipita
dans les flots leur jeunesse brillante et déroba la Grèce à une
servitude onéreuse[4]......» Un casque de bronze, offrande de Hiéron,
trouvé dans le lit de l'Alphée, atteste aussi cette victoire[5]. La
suprématie maritime passa à Syracuse. Hiéron conquit l'île d'Ænaria
(Ischia) pour couper les communications entre les Étrusques du nord et
ceux de la Campanie. Voulant achever la destruction des corsaires, il
s'empara de la Corse, ravagea les côtes de l'Étrurie et établit sa
domination dans l'île d'Æthalie (île d'Elbe).

    [1] Hérodote, VII, 145 et suiv.; Diodore de Sicile, XI, 20
    et suiv.

    [2] Strabon, VII, 1.

    [3] Diodore de Sicile, XI, 51.

    [4] _Pythique_, I.

    [5] Ce casque se trouve au British Museum.

Les Carthaginois subirent encore de grands revers en Sicile pendant le
règne de Denis l'Ancien (405-368 av. J.-C.). Timoléon de Corinthe,
appelé par les Syracusains, engagea la plupart des villes de la Sicile à
secouer le joug des Carthaginois en se rangeant dans l'alliance de
Syracuse. Il vainquit Amilcar sur les bords de la Crimise (aujourd'hui
Fiume di Calata-Bellota). Après la mort de Timoléon, Agathocle s'empara
du pouvoir. Pendant que les Carthaginois assiégeaient de nouveau
Syracuse, Agathocle conçoit le hardi projet de porter la guerre en
Afrique. Il passe à travers la flotte ennemie et aborde près de
Carthage; là, il brûle tous ses vaisseaux afin de mettre ses troupes
dans la nécessité de vaincre ou de mourir. Il bat Bomilcar et Hannon et
soumet deux cents villes. Les Carthaginois, effrayés de ses victoires en
Afrique, abandonnent le siège de Syracuse. Agathocle, sur ces
entrefaites, apprenant que plusieurs villes de la Sicile se liguaient
contre lui, revient dans l'île et rétablit son autorité. Il repart avec
dix-sept vaisseaux longs, remporte un avantage considérable sur la
flotte ennemie et aborde de nouveau en Afrique. Mais ses troupes qui
avaient été battues en son absence, se révoltent et l'emprisonnent. Il
parvient à s'échapper, s'embarque sur une trirème et gagne la Sicile
(307 av. J.-C.). Les soldats découragés égorgent alors ses fils et
posent les armes. Agathocle, pour venger ses enfants, inonde Syracuse de
sang: tous les parents des soldats de l'armée sont mis à mort. Ses
cruautés dont Diodore de Sicile nous a laissé le récit[1], lui
attirèrent la haine universelle et des complots fréquents menacèrent sa
vie. N'osant plus habiter son palais, il fit la guerre de pirate,
ravagea les côtes du Brutium (Calabre), attaqua les îles Lipari, leur
imposa de lourds tributs et s'empara du trésor consacré dans le Prytanée
à Éole et à Vulcain. Il incendia les navires de Cassandre, roi de
Macédoine, qui assiégeait Corcyre; en Italie, il conclut un traité avec
les Iapygiens et les Peucétiens qui vivaient de brigandages, d'après
lequel il leur fournissait des navires et partageait leurs prises. Il se
préparait à croiser sur les côtes de Lybie avec deux cents galères afin
de capturer les vaisseaux qui portaient du blé aux Carthaginois,
lorsqu'il fut empoisonné par son petit-fils Archagathus et placé sur le
bûcher avant même d'avoir rendu le dernier soupir (298 av. J.-C.)[2].

    [1] Diodore de Sicile, XX, 71 et suiv.

    [2] Diodore de Sicile, XXI, _Excerpta_.

Agathocle avait recruté un grand nombre de mercenaires étrangers qui
portaient le nom de _Mamertins_, ou dévoués au dieu Mars. C'était
l'usage parmi les peuples italiens dans les temps de calamités, de vouer
aux dieux ce qu'ils appelaient «un printemps sacré», c'est-à-dire de
leur consacrer tous les produits du printemps. Les jeunes gens compris
dans ce voeu quittaient leur pays à l'âge de vingt ans, et allaient
vendre leur sang à qui voulait le payer. A la mort d'Agathocle, les
Mamertins se révoltèrent et quittèrent Syracuse. Arrivés au détroit, ils
furent accueillis par les Messiniens comme amis et comme alliés. Mais,
pendant la nuit, les Mamertins égorgèrent les habitants dans leurs
maisons et forcèrent les femmes et les filles à les épouser. Ils
donnèrent à Messine le nom de «ville Mamertine». De ce poste, ces
infâmes pillards infestèrent l'île entière[1].

Syracuse était en pleine guerre civile, les Carthaginois profitèrent du
désordre pour l'assiéger de nouveau. Les habitants appelèrent à leur
secours Pyrrhus, roi d'Épire, alors en guerre avec la république romaine
au sujet de Tarente. L'intérêt commun réunit encore à cette époque Rome
et Carthage qui conclurent un troisième traité d'alliance offensive et
défensive (276 avant J.-C.). Il y fut stipulé qu'aucune des deux nations
ne négocierait avec Pyrrhus sans le concours de l'autre, et que si l'un
des deux peuples était attaqué, l'autre serait obligé de lui porter
secours. Les auxiliaires devaient être payés par l'État qui les
enverrait; Carthage s'engageait à fournir les vaisseaux pour le
transport des troupes. En cas de besoin, elle enverrait aussi des
bâtiments de guerre, mais les équipages ne débarqueraient que du
consentement des Romains[2].

    [1] Diodore de Sicile, XXI, _Excerpta_;--Polybe, I, 1.

    [2] Polybe, III, 22 et suiv.

Pyrrhus remporta plusieurs victoires éclatantes, éprouva ensuite un
échec devant Lilybée et abandonna la Sicile, en s'écriant: «O le beau
champ de bataille que nous laissons aux Carthaginois et aux Romains[1]!»
Dès qu'il fut parti, les troupes syracusaines choisirent pour roi Hiéron
II qui, par sa sagesse et son courage, sut empêcher les Carthaginois
d'étendre leurs conquêtes. Pyrrhus avait prévu avec raison les guerres
puniques qui commencèrent, en effet, à l'occasion de la possession de la
Sicile. Pour lutter contre Carthage, Rome comprit qu'elle devait créer
une grande force navale; elle se mit à l'oeuvre avec une étonnante
activité, comme nous le verrons bientôt. Mais auparavant il est
intéressant de rechercher les origines de la navigation en Italie et
d'étudier la marine la plus ancienne de cette contrée, celle des
Étrusques. Nous verrons qu'en Italie, comme en Grèce, la marine à son
berceau n'était destinée qu'à la piraterie. Le peuple maritime, par
excellence, les Étrusques étaient les plus habiles pirates de la
péninsule.

    [1] Plutarque, _Vie de Pyrrhus_.



CHAPITRE XIII

LES ÉTRUSQUES.--LES LIGURES.


La lumière n'est pas encore faite sur l'origine des Étrusques. D'où
venaient-ils? Les anciens eux-mêmes l'ignoraient. Les Grecs les
désignaient sous le nom de Tyrrhènes ou Tyrrhéniens, et les Latins sous
celui de _Tusci_ (Turci, nom dérivé de Turrhènes[1]). Les Grecs
parlaient souvent de la mer tyrrhénienne et de la trompette tyrrhénienne
à forme recourbée. Ils appelaient souvent aussi ce peuple les Pélasges
Tyrrhènes et le confondaient avec les Pélasges. Denys d'Halicarnasse
affirme, au contraire, que ces deux peuples vivaient ensemble, mais
qu'ils constituaient des races différentes, présentant une situation que
nous pourrions assimiler à celle des Gallo-Romains par exemple. La
question de l'origine des Étrusques ne sera résolue que le jour où la
clef de leur langue sera retrouvée[2]. Quant à leur alphabet, on peut
considérer comme certain qu'il dérive de l'alphabet grec archaïque. MM.
Ottfried Muller, Steub, Mommsen, Maury, ont prouvé que les Étrusques
reçurent des Grecs l'écriture. C'était l'opinion de Tacite[3].

    [1] Les deux _r_ se remplaçaient fréquemment par _sc_,
    ainsi l'on disait Pyrscus, pour Pyrrhus.

    [2] La découverte de la ville biblique de Chétus, capitale
    des Hétéens, faite récemment et quelques mois avant sa
    mort, par le savant anglais G. Smith, éclaircira peut-être
    le problème de l'origine des Étrusques.

    [3] _Annal._, XI, 14.

Les Étrusques ne connaissaient pas les arts avant l'arrivée des colons
grecs; ils se formèrent sous la direction de ces derniers, mais leurs
oeuvres ont conservé un cachet original, et plusieurs de leurs
représentations, telles que celles de certaines divinités et de femmes
ailées, leur sont essentiellement propres et nationales.

Quoi qu'il en soit, le peuple que les Grecs désignaient sous le nom de
Tyrrhéniens a précédé comme puissance maritime les Grecs et les
Phéniciens eux-mêmes. Ces Tyrrhéniens passaient pour des écumeurs de
mer; les anciens les appelaient «les farouches Tyrrhéniens». Une
tradition dont j'ai parlé rapportait que les Argonautes les auraient
déjà rencontrés sur les mers et que Bacchus aurait été fait prisonnier
par ces pirates tyrrhéniens. Nous les avons vus aussi dans leurs
tentatives d'invasion en Égypte sous les dix-neuvième et vingtième
dynasties.

Le centre de l'empire tyrrhénien ou étrusque était la contrée qui
s'étend entre l'Arno, l'Apennin et le Tibre, qui aujourd'hui encore
conserve le nom de Toscane. Les Étrusques étaient constitués en douze
cités avec un chef «_lucumo_». Cette constitution avait le même
caractère que celle de la société ionienne, qui représente le mieux les
traditions pélasges. De ces douze villes, appelées par Tite-Live «les
têtes de la nation[1]», partirent des colonies qui étendirent la
puissance des Étrusques. Il y eut une Étrurie dans le bassin du Pô dont
les villes les plus célèbres furent Adria, qui donna son nom à la mer
Adriatique, Felsina et Mantua. Au delà du Tibre, Fidènes, Crustuminia et
Tusculum, colonisées, ouvrirent aux Étrusques la route vers les pays des
Volsques et des Rutules, qui furent assujettis[2], et vers la Campanie,
où, 800 ans avant notre ère, se forma une nouvelle Étrurie dont
Vulturnum, Nola, Acerræ, Herculanum et Pompeï furent les principales
cités. Enfin, les Étrusques, possesseurs de vastes rivages et de ports
nombreux, dominèrent dans les deux mers italiennes, dont l'une portait
leur nom même «_Tuscum mare_», et l'autre celui d'une de leurs colonies.
Ils formèrent aussi des établissements dans les îles voisines, notamment
en Corse et en Sardaigne; ils occupèrent même une partie de l'Espagne,
car le nom de _Tarago_ (Aragon) est étrusque. Au temps de la fondation
de Rome, ils avaient, selon Tite-Live[3], rempli du bruit de leur nom la
terre et la mer dans toute la longueur de l'Italie, depuis les Alpes
jusqu'au détroit de Sicile.

Des ports de Luna, de Pise, de Télamone, de Gravisca, de Populonia, de
Pyrgi, partaient des navires qui allaient faire le négoce et la course
depuis les colonnes d'Hercule jusque sur les côtes de l'Asie-Mineure et
de l'Égypte[4]. Les Étrusques étaient de grands métallurgistes; ils
exploitèrent d'une manière savante les mines de la Maremme et de l'île
d'Elbe. Leurs oeuvres d'art en bronze surtout, qui excitent encore notre
admiration, étaient fort recherchées dans l'antiquité. L'histoire nous
apprend qu'à l'époque de la deuxième guerre punique, la ville de
Populonia fournit à Scipion l'Africain tout le fer dont il avait besoin
pour son expédition contre Carthage[5].

    [1] V, 33.--Ces 12 cités ne sont énumérées nulle part,
    mais c'étaient probablement Clusium, Perusia, Cortona,
    Vétulonium, Volaterra, Arretium, Tarquinii, Rusellæ,
    Falerii, Cære, Veii, Volsinii.

    [2] Velleius Paterculus, I, 7.

    [3] I, 2; V, 33.

    [4] Duruy, _Histoire des Romains_, I, 2.

    [5] Tite-Live, III, VIII.

Enclins à la violence et au pillage, les Étrusques furent l'effroi des
Hellènes, pour qui le grappin d'abordage était d'invention tyrrhénienne.
Corsaires audacieux et féroces, ils se postaient sur le cap escarpé de
Sorrente et sur le rocher de Capri, d'où ils commandaient tout le golfe
de Naples et la mer tyrrhénienne, pour y guetter une proie à saisir au
passage. Toutes les peuplades de l'Italie primitive, du reste, vivaient
de brigandage. Le soir, des feux étaient allumés le long des côtes pour
attirer les navigateurs comme dans un port, et aussitôt descendus à
terre, les malheureux étaient massacrés et leur cargaison était pillée
et emportée dans des bourgs fortifiés, _oppida_, placés au sommet d'un
rocher presque inaccessible. Ces populations ont conservé les mêmes
instincts, et il n'y a pas longtemps qu'elles guettaient encore les
navires ou les barques qui se réfugiaient, en cas de mauvais temps, dans
les criques de la côte, et s'en emparaient. Elles faisaient même des
prières pour que les naufrages fussent nombreux sur leurs rivages.

J'ai dit que Carthage jugea prudent de faire avec l'Étrurie, puissante
sur mer, une alliance armée pour lutter contre l'envahissement de la
race hellénique, et que l'empire maritime tusco-carthaginois s'écroula
après les désastres des Carthaginois en Sicile et la défaite des
Étrusques devant Cumes (475 av. J.-C.). L'Étrurie, menacée de tous côtés
et dépourvue de lien politique serré et fort, succomba sous les coups de
Rome, qui livra ses villes opulentes au pillage. Devenue province
romaine, elle ne joua plus aucun rôle politique, et quand Tibérius
Gracchus la traversa au retour de Numance, il fut effrayé de sa
dépopulation.

Au nord de l'Étrurie, le long des côtes de l'Italie et d'une partie de
celles de la Gaule, vivaient des peuples connus sous le nom de Ligures
et dont l'origine est aussi mystérieuse que celle des Étrusques et fait
encore le sujet de savantes controverses entre les historiens. Sur les
côtes où ils étaient divisés en petites nations, Apuans, Ingaunes,
Intémèles, Védiantiens, etc., ils vivaient de la pêche, du commerce, le
plus souvent même de la piraterie, qui alors était en honneur. Dès que
la tempête commençait à troubler les mers, ces hardis corsaires
mettaient à flot leurs barques ou radeaux, soutenus par des outres, et
tombaient sur les navires étrangers. Gênes était leur port principal;
ils y avaient des chantiers de constructions navales, des arsenaux et un
marché national. Ils infestèrent souvent les côtes d'Étrurie et
d'Italie, où les anciens les redoutaient comme des hommes «rudes,
farouches, fourbes, perfides et intéressés[1]». Les Phocéens de
Marseille furent leurs premiers adversaires. Après avoir, eux aussi,
longtemps exercé la piraterie[2], les Massaliotes s'organisèrent en
nation maritime de premier ordre. Ils enlevèrent aux Ligures une partie
de leur territoire et y fondèrent les colonies de Tauroentium (La
Ciotat), Olbia (Hyères), Antipolis (Antibes), Nicæa (Nice), etc. Ils
livrèrent de nombreux combats aux Ligures et aux Ibères, leurs rivaux
sur mer. Alliés avec Rome, les Phocéens parvinrent à donner la sécurité
aux navigateurs. Les Ligures se retirèrent dans les montagnes, où ils
résistèrent pendant un demi-siècle aux Romains.

    [1] «_Salyes atroces, Ligyes asperi_,» Festus Avienus,
    _Ora maritima_, V, 691 et 609;--Virgile, _Géorg._, II,
    168;--Diodore, IV, 20, V, 39;--Strabon, VI, VI, 4.--Sur
    les Ligures, voir la _Gaule romaine_, t. II, ch. II, par
    E. Desjardins, et les notes.

    [2] _Piscando, mercando, plerumque etiam latrocinio maris,
    quod illis temporibus gloriæ habebatur, vitam tolerabant_,
    Justin, XL. III, 33.



CHAPITRE XIV

ROME ET LA PIRATERIE.


Les Romains portèrent bien plus tôt qu'on ne le croit communément leur
attention du côté de la mer. Exposés à manquer de grains à la suite
d'une mauvaise récolte ou des ravages de l'ennemi, ils durent songer à
profiter d'un fleuve dont leur ville commandait les deux rives jusqu'à
la mer à quelques lieues plus bas. Rome offrait une escale facile aux
bateliers descendus par le Tibre supérieur ou l'Anio, et un refuge avec
un bon ancrage aux navires poussés par la tempête ou fuyant devant les
pirates de la haute mer. Bien que la langue latine soit très pauvre de
son propre fonds en termes de navigation et de marine, et qu'elle ait dû
emprunter à la Grèce les mots de cette nature, on peut cependant citer
quelques expressions qui sont purement latines: _velum_, la voile,
_malus_, le mât, _antenna_, la vergue[1].

    [1] Les autres termes: _gubernare_, _ancora_, _proro_,
    _anquina_, _nausea_, _aplustre_, sont grecs.

Rome suivit, dès une époque très rapprochée de sa fondation, l'exemple
que lui donnaient la grande Grèce, les Étrusques, ses voisins, et dans
le Latium même, les Antiates, marins redoutés. Le port d'Ostie fut en
effet construit dès le sixième siècle par Ancus Marcius[1]. Les anciens
traités avec Carthage, conservés par Polybe, bien que peu favorables aux
Romains, montrent bien que la nation romaine faisait déjà, aux premiers
âges de la république, un commerce actif non seulement avec la Sicile et
la Sardaigne, mais encore avec Carthage et ses colonies d'Afrique.
Cependant les Romains n'osèrent pas, pendant toute cette période
ancienne, se hasarder contre les flottes des Grecs qui dévastaient les
côtes de l'Italie. Le brigandage sur terre et la piraterie sur mer
s'exerçaient en même temps. Les Gaulois et les autres populations de
l'Apennin erraient par les plaines et les côtes maritimes qu'ils
livraient au pillage. La mer était infestée des flottes grecques.
Plusieurs fois les brigands de mer en vinrent aux prises avec les
brigands de terre[2]. Rome fut enfin obligée d'entreprendre une
expédition contre Antium dont les habitants lançaient des navires armés
en guerre pour faire la piraterie: Déjà, un chef des corsaires de ces
parages, Posthumius, qui pillait les côtes de la Sicile, avait été pris
par Timoléon et mis à mort (339 av. J.-C.)[3]. Rome attaqua Antium avec
une grande vigueur; la ville fut emportée d'assaut. Après cette
victoire, elle interdit la mer aux Antiates, _interdictum mari Antiati
populo est_; une partie des navires conquis fut conduite dans les
arsenaux romains, une autre fut brûlée, et de leurs éperons (_rostra_)
on para la tribune aux harangues élevée dans le forum et qui porta
depuis lors le nom de _Rostres_ (338 av. J.-C.)[4].

Vingt-huit ans après la prise d'Antium, le tribun Decius Mus[5] fit
créer deux magistrats appelés duumvirs qui furent chargés de veiller à
l'armement des vaisseaux destinés à ravager les côtes. Ainsi les Romains
organisaient la piraterie à leur tour et à leur profit. L'équipage de la
flotte, sous le commandement de P. Cornélius, fit une descente en
Campanie et livra au pillage le territoire de Nuceria, d'abord dans la
partie la plus voisine de la côte afin de pouvoir regagner sûrement les
vaisseaux; mais entraînés par l'appât du butin, les Romains s'avancèrent
trop loin et donnèrent l'éveil aux habitants. Cependant il ne se
présenta personne contre eux, alors que, dispersés de toutes parts dans
la campagne, ils auraient pu être entièrement exterminés, mais, comme
ils se retiraient sans précaution, des paysans les atteignirent à peu de
distance des navires, leur enlevèrent leur butin et en tuèrent un
certain nombre[6]. Comme on le voit, Rome exerçait la piraterie à
l'instar des autres nations.

    [1] Tite-Live, I, 33.

    [2] _Id._, VII, 25.

    [3] Diodore de Sicile, XVI, 82.

    [4] Tite-Live, VIII, 14;--Florus, I, 11.

    [5] Tite-Live, IX, 30.

    [6] Tite-Live, IX, 33.

La guerre contre les Tarentins eut pour cause un débat maritime. Une
petite escadre romaine croisait dans le golfe de Tarente; un jour que le
peuple de cette ville célébrait des jeux dans un théâtre qui dominait la
mer, quelques-uns des vaisseaux romains apparurent à l'entrée du port.
Le démagogue Philocharis s'écria que ces navires menaçaient la ville et
que, d'après le texte des anciens traités, les Romains ne pouvaient
naviguer par le détroit de Sicile au delà du promontoire de Lacinium[1].
A ces mots, la foule se précipita vers les galères, en coula quatre dans
le port et en prit une cinquième. Le duumvir _navalis_ périt et les
matelots furent réduits en esclavage. Rome envoya des ambassadeurs pour
demander réparation, mais l'ambassade fut un sujet de risée de la part
du peuple de Tarente à cause du costume et du langage romains. Un
Tarentin souilla même la robe de l'ambassadeur Posthumius. Comme la
foule riait, le Romain s'écria: «Riez tant que vous voudrez, mais vous
pleurerez bientôt, car les taches de cette robe seront lavées dans votre
sang[2].» Rome fit marcher immédiatement une armée contre Tarente qui
appela le roi Pyrrhus à son secours. Rome de son côté fit avec Carthage
le traité d'alliance de l'année 276 dont j'ai parlé.

    [1] Là se trouvait le temple de Junon Lacinienne au S.-E.
    de Crotone.

    [2] Denys d'Halicarnasse, _Excerpta_.

C'est encore dans les pillages et les violences de peuple à peuple, en
dehors de toute espèce de droit des gens, que l'on peut retrouver
l'origine de la grande lutte entre Rome et Carthage. Ces deux villes,
étendant chacune de leur côté leur domination, ne devaient pas tarder à
rompre les traités qui les avaient unies dans la nécessité d'une défense
commune et à se disputer la possession de la Sicile et de la suprématie
maritime. Manifestation évidente de la jalousie et de la haine existant
entre deux peuples ayant des intérêts de commerce et des besoins de
conquête en complète opposition, la piraterie et les autres actions
contraires au droit des gens ont toujours précédé l'état légal de
guerre.

Les Mamertins, ces infâmes pillards furent la cause de la guerre qui
éclata entre Carthage et Rome. Une légion romaine, commandée par le
tribun militaire Decius Jubellus, Campanien d'origine, imita
l'abominable trahison des Mamertins à Messine. Elle tenait garnison à
Rhegium, de l'autre côté du détroit. Elle égorgea un jour les habitants
de cette ville, s'empara de leurs biens, s'installa comme si Rhegium eût
été pris d'assaut, et s'y maintint grâce aux secours que lui donnèrent
les Mamertins (268 av. J.-C.)[1].

    [1] Diodore de Sicile, _Excerpta_, XXII.

Ces bandits se soutinrent réciproquement, et les Mamertins devinrent un
sujet d'inquiétude et de crainte pour les Syracusains et les
Carthaginois qui se partageaient la possession de la Sicile. Il faut
dire à l'honneur de Rome, qu'elle punit la perfidie de la légion de
Decius. Le siège fut mis devant Rhegium et l'armée romaine passa au fil
de l'épée le plus grand nombre de ces traîtres, Campaniens pour la
plupart, qui, prévoyant leur sort, se défendirent avec furie. Trois
cents furent faits prisonniers; ils furent amenés à Rome, conduits sur
le marché par les préteurs, battus de verges et mis à mort. Rome rendit
aux habitants de Rhegium leur ville et leur territoire.

Quant aux Mamertins, privés d'auxiliaires, ils ne furent plus en état de
résister aux forces de Hiéron de Syracuse. La division se mit entre eux:
les uns livrèrent la citadelle aux Carthaginois, les autres envoyèrent à
Rome une ambassade pour offrir la possession de leur ville au peuple
romain et le presser de venir à leur secours.

L'affaire mise en délibération dans le Sénat fut envisagée sous deux
points de vue opposés. D'un côté, il paraissait indigne des vertus
romaines de protéger, en défendant les Mamertins, des brigands
semblables à ceux qu'on avait punis si sévèrement à Rhegium; de l'autre,
il semblait important d'arrêter les progrès des Carthaginois qui,
maîtres de Messine, le seraient bientôt de Syracuse et de la Sicile
entière, et qui, ajoutant cette conquête à leurs anciennes possessions
de Sardaigne, d'Afrique et d'Espagne, menaçaient de toutes parts les
côtes de l'Italie. Le Sénat n'osa prendre aucune décision, il renvoya
l'affaire au peuple qui, accablé par les expéditions incessantes de Rome
contre les nations voisines, trouva l'occasion bonne de réparer ses
pertes et s'empressa de voter la guerre.

Le consul Appius Claudius vint s'établir à Rhegium, à la tête d'une
grosse armée. C'est en vain que Carthage, indignée de la conduite de son
ancienne alliée, déclare que pas une barque romaine ne passera le
détroit et que pas un soldat romain ne se lavera dans les eaux de la
Sicile, Appius, profitant d'une nuit obscure, passe le détroit avec
20,000 hommes sur des radeaux formés de troncs d'arbres et de planches
grossièrement jointes, appelés _caudices_ et _caudicariæ naves_. Le
succès de cette audacieuse entreprise immortalisa Appius qui reçut le
surnom de _Caudex_ (264 av. J.-C.). Telle fut l'origine des guerres
puniques[1].

    [1] Polybe, I, 1;--Diodore de Sicile, _Excerpta_, XXIII.

Carthage ne pouvait être attaquée que sur mer, Rome le comprit et
résolut d'organiser une grande force navale. Jusqu'à cette époque, les
Romains n'avaient fait usage que de vaisseaux marchands[1]. Le Sénat
ordonna la construction d'une flotte de ligne, composée de vingt
trirèmes et de cent quinquirèmes. La chose ne fut pas peu embarrassante.
Les Romains n'avaient point d'ouvriers qui sussent la construction de
ces bâtiments à cinq rangs de rames, et personne dans l'Italie ne s'en
était encore servi. On prit pour modèle une pentère carthaginoise[2]
échouée sur la côte. Cette heureuse capture fut mise à profit en toute
hâte. Les travaux furent poussés avec tant d'activité que deux mois
après qu'on eut porté la hache dans les forêts, cent soixante vaisseaux
furent à l'ancre sur le rivage[3]. Il ne manquait plus que des marins,
la discipline romaine les eut bientôt formés. Pendant que les navires
étaient encore dans les chantiers, les recrues qui devaient les monter
(_socii navales_) s'habituaient sur terre à faire avec des rames tous
les mouvements de la manoeuvre[4]. Aussi dès que les navires furent
équipés, ils n'eurent besoin que de s'exercer quelques jours sur la mer,
le long des côtes, avant de se diriger vers la Sicile à la rencontre des
Carthaginois. Duilius conduisait cette flotte (260 av. J.-C.); mais ses
vaisseaux lourdement construits, et son équipage trop inexpérimenté ne
pouvaient lutter contre la flotte carthaginoise, la première du monde.
Le général romain n'obtint la victoire qu'en transformant le combat en
un combat de terre: un énorme harpon de fer appelé corbeau (_corvus_)
accrochait un vaisseau ennemi et le tirait violemment contre le vaisseau
romain. Aussitôt un pont était jeté et le légionnaire l'emportait sur le
pilote carthaginois dont la science et l'habileté dans l'art naval
devenaient inutiles.

    [1] Leroy, _Marine des anciens_, t. XXXVIII des Mémoires
    de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres.

    [2] Synonyme de _quinquiremis_, Polybe, I.

    [3] Florus, II.

    [4] Polybe, I.

Le récit des guerres puniques serait en dehors de notre sujet; la
piraterie fut remplacée par l'état de guerre. Cette lutte implacable
entre deux nations se termina par la ruine de la grande cité africaine
(146 av. J.-C.); mais dès la fin de la première guerre punique Rome
avait enlevé à Carthage l'empire de la mer, à la suite de la victoire
navale des îles Égates (242 av. J.-C.); la Sicile, la Corse et la
Sardaigne étaient tombées en son pouvoir. La plus grande puissance
maritime de l'occident succombait; l'empire de la mer passait à Rome.
Allait-elle l'exercer? Il ne le semble pas. Les Romains en vérité
n'étaient pas des marins; s'ils avaient vaincu les Carthaginois c'est
que ceux-ci, trop confiants dans leur supériorité, avaient depuis
longtemps négligé leur marine militaire et n'équipaient leurs flottes
qu'avec des soldats et des matelots tous mercenaires, sans courage et
sans zèle pour la patrie. L'histoire ne nous apprend-elle pas en effet
que ces mercenaires se révoltèrent et soutinrent pendant plus de trois
ans (241-238 av. J.-C.) cette «guerre inexpiable» qui mit Carthage à
deux doigts de sa perte. Rome, au contraire, était brûlante de
patriotisme; ses flottes étaient-elles détruites par l'ennemi ou par la
tempête, immédiatement elle en reconstruisait d'autres plus fortes
encore. Ses généraux eurent l'immense habileté de transformer le combat
naval en un combat de terre, grâce à l'invention du corbeau. Après
chaque victoire, Rome avait donné l'ordre à Carthage de brûler ses
vaisseaux, mais la guerre finie, elle laissait sa flotte pourrir dans le
port. Rome se souciait peu de remplacer les puissances maritimes, il lui
semblait suffisant de posséder les rivages pour que la mer lui
appartînt. Ce fut là une grave erreur, la politique romaine livra la mer
aux pirates. Qui le prouve mieux que ce singulier hommage rendu à
Scipion l'Africain par des pirates? Le vainqueur des Carthaginois,
retiré des affaires publiques, vivait dans le repos à sa campagne de
Literne, quand le hasard y conduisit à la fois plusieurs chefs de
pirates, curieux de le voir. Persuadé qu'ils venaient dans l'intention
de lui faire quelque violence, Scipion plaça une troupe d'esclaves sur
la terrasse de sa maison, aussi résolu que bien préparé à repousser les
brigands. A la vue de ces dispositions, les pirates renvoyèrent leurs
soldats, quittèrent leurs armes, et, s'approchant de la porte ils
crièrent à Scipion que loin d'en vouloir à sa vie, ils venaient rendre
hommage à sa vertu; qu'ils ambitionnaient comme un bienfait du ciel le
bonheur de voir de près un si grand homme, qu'ils le priaient donc de se
laisser contempler en toute assurance. Ces paroles furent portées à
Scipion qui fit ouvrir les portes et introduire les pirates. Ceux-ci,
après s'être inclinés religieusement sur le seuil de la maison, comme
devant le plus auguste des temples et le plus saint des autels,
saisirent avidement la main de Scipion, la couvrirent de baisers, et,
déposant dans le vestibule des dons pareils à ceux que l'on consacre aux
dieux immortels, ils s'en retournèrent heureux de l'avoir vu. «Qu'y
a-t-il de plus grand que cette majesté qui émerveilla des brigands?»
s'écrie Valère Maxime[1]. Mais, si l'on va au fond des choses, on est
bien tenté de trouver cet hommage quelque peu suspect. Que de
reconnaissance les pirates ne devaient-ils pas à celui qui avait brûlé
la flotte carthaginoise et détruit la plus grande et la seule puissance
maritime d'alors! Depuis la ruine de Carthage, la Méditerranée était au
pouvoir de la piraterie, et il fallut que Rome entreprît contre elle une
lutte acharnée.

    [1] II, X, 2.



CHAPITRE XV

GUERRES DE ROME CONTRE LA PIRATERIE.--L'ILLYRIE.--LA REINE
TEUTA.--DÉMÉTRIUS DE PHAROS.--GENTHIUS.


La première expédition que Rome organisa contre les pirates est connue
dans l'histoire sous le nom de guerre d'Illyrie. Depuis les temps les
plus reculés, les peuples que les anciens désignaient sous la
dénomination d'Illyriens, de Triballes, d'Épirotes, d'Arcananiens et de
Liburniens, et qui occupaient les régions que nous appelons l'Istrie,
l'Illyrie, la Dalmatie et l'Albanie, si remarquables par leurs golfes
profonds, leurs îles nombreuses et dans les parages desquelles la
navigation est souvent difficile et dangereuse à cause des bourrasques
qui s'y font sentir, passaient pour de redoutables pirates. Les maîtres
de Scodra[1] exerçaient en grand la piraterie; leurs nombreuses escadres
de légères birèmes, les fameux vaisseaux liburniens, battaient partout
la mer, portant sur les eaux et sur les côtes la guerre et le
pillage[2].

    [1] Scutari (Albanie).

    [2] Appien, _De rebus illyricis_, III.

Denys l'Ancien, après avoir ravagé les côtes du Latium et de l'Étrurie,
pillé le temple d'Agylla et volé à la statue de Jupiter son manteau d'or
massif, qu'il remplaça par un manteau de laine, l'autre étant trop froid
en hiver et trop lourd en été, s'avança jusque dans les eaux
liburniennes et fit alliance avec ses rivaux en déprédations qui lui
cédèrent l'île d'Issa, excellente position maritime.

Pendant que Rome et Carthage se disputaient la Sicile, les Illyriens
couvrirent de leurs vaisseaux la mer Adriatique et opérèrent des
incursions dans toutes les villes grecques voisines. Corcyre, Leucadie,
Céphallénie, se virent tour à tour désolées par ces audacieux corsaires.
Il n'y avait point de flotte qui pût résister à leurs légers navires,
flexibles à tous les mouvements de la rame[1], habiles à l'attaque comme
à la fuite, et montés par des aventuriers que les rois d'Illyrie
accueillaient avec empressement dans leurs ports quand on les
reconnaissait au loin, traînant à leur remorque des vaisseaux capturés
et chargés de riches dépouilles. La puissance de ces pirates s'était
surtout développée sous le règne d'Agron et sous celui de sa femme Teuta
qui lui succéda sur le trône. Dans une de leurs expéditions, les
Illyriens battirent les Étoliens et les Achéens et s'emparèrent de la
ville de Phénice, la place la plus forte et la plus puissante de tout
l'Épire et dont ils rapportèrent un butin immense[2]. Dans leurs courses
continuelles, les pirates illyriens enlevèrent plusieurs fois des
négociants italiens à la hauteur du port de Brindes et en firent périr
quelques-uns. Le Sénat négligea les plaintes nombreuses qui s'élevèrent
à cette occasion[3]. Mais bientôt vint se joindre un motif politique.
Les Illyriens attaquèrent l'île d'Issa, soumise alors à Démétrius de
Pharos qui envoya une ambassade à Rome, pour demander aide et secours et
pour la supplier de faire cesser la piraterie dans la mer Adriatique.

    [1] _Velocibus levibusque navigiis_, Appien, _De rebus
    illyricis_, III.

    [2] Polybe, II, 1.

    [3] Polybe, II__, 2.

Le Sénat dépêcha Caius et Lucius Coruncanius qui demandèrent audience à
la reine Teuta. Les ambassadeurs se plaignirent des torts que les
négociants italiens avaient soufferts de la part des corsaires
illyriens. La reine les laissa parler sans les interrompre, affectant
des airs de hauteur et de fierté. Quand ils eurent fini, sa réponse fut
qu'elle tâcherait d'empêcher que la république n'eut dans la suite le
sujet de se plaindre de son royaume en général; mais que ce n'était pas
la coutume des rois d'Illyrie de défendre à leurs sujets d'aller en
course pour leur utilité particulière A ces mots, la colère s'empare du
plus jeune des ambassadeurs qui s'écrie avec indignation: «Chez nous,
reine, une des plus belles coutumes est de venger en commun les torts
faits aux particuliers, et nous ferons, s'il plaît aux dieux, en sorte
que vous vous portiez bientôt de vous-même à réformer les coutumes des
rois illyriens.» La reine prit cette réponse en très mauvaise part. Elle
en fut tellement irritée que, sans égard pour le droit des gens, elle
fit poursuivre les ambassadeurs et tuer celui qui l'avait offensée.
Cléemporus, envoyé par les Issiens, tomba aussi sous la hache des
Illyriens. Les commandants des vaisseaux furent brûlés vifs, et le reste
ne dut son salut qu'à la fuite[1].

    [1] Polybe, ii, 2;--Florus, ii, v, _Bellum
    illyricum_;--Appien, vii.

Grande fut l'indignation à Rome, à la nouvelle de cet odieux attentat;
le Sénat fit immédiatement des préparatifs de guerre, leva des troupes
et équipa une flotte.

Pendant ce temps, Teuta augmenta le nombre de ses vaisseaux et lança des
pirates contre la Grèce. Une partie passa à Corcyre, l'autre mouilla à
Épidamne, sous prétexte d'y prendre de l'eau, mais en réalité dans le
dessein d'enlever la ville par surprise.

Voici, en effet, comment les choses se passèrent. Les Épidamniens
laissèrent imprudemment et sans précaution entrer les Illyriens dans la
ville. Ces pirates ont retroussé leurs vêtements, ils portent un vase à
la main comme pour prendre de l'eau, mais ils y ont caché un poignard.
Ils égorgent aussitôt la garde de la porte et se rendent maîtres de
l'entrée. Des renforts accourent promptement des vaisseaux et il leur
est aisé de s'emparer de la plus grande partie des murailles. Mais les
habitants, quoique pris à l'improviste, se défendent avec tant de
vigueur que les Illyriens, après avoir longtemps disputé le terrain,
sont enfin obligés de se retirer. Ils mettent à la voile et cinglent
droit à Corcyre, descendent à terre et entreprennent d'assiéger la
ville. L'épouvante s'y répandit; telle était la réputation des Illyriens
qu'on se crut dans la nécessité pressante d'implorer l'assistance des
Achéens et des Étoliens. Il se trouva en même temps chez ces peuples des
ambassadeurs des Apolloniates et des Épidamniens qui priaient instamment
qu'on les secourût et qu'on ne souffrît point qu'ils fussent chassés de
leur pays par les Illyriens. Ces demandes furent favorablement écoutées.
Les Achéens avaient sept vaisseaux de guerre; on les équipa et on les
mit à la mer. On comptait bien faire lever le siège de Corcyre, mais les
Illyriens qui avaient reçu sept vaisseaux des Arcananiens, leurs alliés,
se portèrent au-devant des Achéens et leur livrèrent bataille auprès de
Paxos. Les Arcananiens avaient en tête les Achéens, et, de ce côté, le
combat fut égal, on se retira de part et d'autre. Quant aux Illyriens,
ils lièrent leurs vaisseaux quatre à quatre et s'approchèrent ainsi de
leurs adversaires. Ils semblaient d'abord ne pas vouloir se défendre et
ils prêtaient le flanc aux attaques. Mais, quand on se fut joint, grand
fut l'embarras des autres, accrochés qu'ils étaient par ces vaisseaux
liés ensemble et suspendus aux éperons des leurs. Alors les Illyriens
sautèrent sur les navires et en accablèrent les défenseurs par leur
grand nombre. Ils prirent quatre galères à quatre rangs de rames et en
coulèrent à fond une de cinq rangs avec tout l'équipage. Ceux qui
avaient à lutter contre les Arcananiens, voyant que les Illyriens
avaient le dessus, cherchèrent leur salut dans la légèreté de leurs
vaisseaux, et, heureusement poussés par un vent frais, ils rentrèrent
dans leur port sans courir de danger sérieux. Cette victoire enfla
beaucoup la hardiesse des Illyriens qui continuèrent le siège de
Corcyre. Les assiégés tinrent ferme pendant quelques jours, mais enfin
ils traitèrent, reçurent garnison et avec elle Démétrius de Pharos. De
Corcyre, les Illyriens retournèrent reprendre le siège d'Épidamne.

C'était alors, à Rome, le temps d'élire les consuls (229 avant J.-C.).
Cn. Fulvius, ayant été choisi, eut le commandement de l'armée navale, et
Aulus Posthumius, son collègue, celui de l'armée de terre. Fulvius
voulait d'abord cingler droit à Corcyre, dans l'espoir d'arriver à temps
pour la secourir; mais, quoique la ville fut rendue, il suivit néanmoins
son premier dessein, tant pour connaître au juste ce qui s'était passé
que pour s'assurer de ce qui avait été mandé à Rome par Démétrius de
Pharos. Celui-ci, en effet, dans la crainte de se voir enlever le
gouvernement de Corcyre au cas d'une guerre avec les Romains, crut
gagner leur bienveillance en leur faisant savoir qu'il leur livrerait
Corcyre et tout ce qui était en son pouvoir. Les Romains débarquèrent en
conséquence dans l'île, et y furent bien reçus. Sur l'avis de Démétrius,
on leur abandonna la garnison illyrienne et l'on se rendit à discrétion,
dans la pensée que c'était l'unique moyen de se mettre à couvert pour
toujours des insultes des Illyriens. De Corcyre, le consul fit voile
vers Apollonie, emmenant avec lui Démétrius, pour exécuter, d'après ses
conseils, tout ce qui lui restait à faire. En même temps, Posthumius
s'embarqua à Brindes avec son armée composée de vingt mille hommes de
pied et de deux mille chevaux. Les deux consuls paraissaient à peine
devant Apollonie que les habitants accoururent pour les recevoir et se
ranger sous leurs lois. De là, sur la nouvelle que les Illyriens
assiégeaient Épidamne, ils se dirigèrent vers cette ville, et, au bruit
de leur approche, les ennemis levèrent le siège et prirent la fuite. Les
Épidamniens sauvés, les Romains pénétrèrent dans l'Illyrie et soumirent
les Ardiæens. Là, se trouvaient des députés de plusieurs peuples, entre
autres des Parthéniens et des Atintaniens, qui les reconnurent pour
leurs maîtres. Ils se dirigèrent ensuite sur Issa, assiégée aussi par
les Illyriens, firent lever le siège et reçurent les Isséens dans leur
alliance. Le long de la côte, ils s'emparèrent de quelques villes
illyriennes; à Nystrie, ils perdirent beaucoup de soldats, quelques
tribuns et un questeur. Ils y capturèrent vingt navires chargés d'un
riche butin.

Teuta, voyant que rien ne pouvait résister aux Romains, se réfugia dans
l'intérieur des terres, à Rizon, avec un petit nombre d'Illyriens qui
lui étaient restés fidèles. Les Romains, après avoir ainsi augmenté en
Illyrie le nombre des sujets de Démétrius et étendu sa domination, se
retirèrent à Épidamne avec leur flotte et leur armée de terre. Fulvius
ramena en Italie la plus grande partie des deux armées. Quant à
Posthumius, après avoir réuni quarante vaisseaux légers et levé une
contribution sur plusieurs villes des environs, il prit ses quartiers
d'hiver pour protéger les Ardiæens et les autres peuples qui s'étaient
mis sous la sauvegarde des Romains.

Au printemps, la reine Teuta fit partir pour Rome des ambassadeurs pour
proposer en son nom les conditions de paix suivantes: qu'elle paierait
tribut; qu'à l'exception d'un petit nombre de places, elle quitterait
toute l'Illyrie et qu'au delà de Lissus, elle ne mettrait sur mer que
deux bâtiments sans armes. Cette dernière condition était très
importante pour les Grecs. Le traité fut conclu (226 avant J.-C.), mais
les Romains exigèrent avant tout que Teuta livrât les principaux de la
nation illyrienne dont les têtes, en tombant sous la hache, donnèrent
satisfaction aux mânes de l'ambassadeur romain[1].

    [1] Florus et Appien, _loc. citat._

Posthumius envoya, aussitôt après, des députés chez les Étoliens et les
Achéens pour les rassurer sur les dispositions des Romains. Ces députés
racontèrent ce qui s'était passé en Illyrie et lurent le traité de paix
conclu avec Teuta. Ils revinrent ensuite à Corcyre, très satisfaits de
l'accueil qu'ils avaient reçu de la part de ces deux nations. En effet,
ce traité, dont ils avaient apporté la nouvelle, délivrait les Grecs
d'une grande crainte, car les Illyriens étaient ennemis de la Grèce tout
entière.

Ce fut ainsi que les légions romaines pénétrèrent pour la première fois
en Illyrie et que fut conclue la première alliance par ambassade entre
les Grecs et les Romains. A Corinthe, les Romains furent admis aux jeux
isthmiques; à Athènes, on leur donna le droit de cité et on les initia
aux mystères d'Éleusis.

Le traité conclu avec Teuta fut respecté pendant quelque temps; mais
Démétrius, que les Romains avaient institué gouverneur en Illyrie,
profita des embarras que les Gaulois et les Carthaginois causaient à ses
bienfaiteurs pour faire des incursions sur mer en s'unissant aux
corsaires de l'Istrie et en détachant les Atintaniens de l'alliance
romaine. Contre la foi des traités, il passa avec cinquante brigantins
au delà de Lissus et porta la ruine dans la plupart des Cyclades.

Rome fit partir L. Emilius pour châtier la trahison de Démétrius. A la
nouvelle de l'arrivée des Romains, Démétrius jeta dans Dimale une forte
garnison et toutes les munitions nécessaires. Il fit périr dans les
autres villes les gouverneurs qui lui étaient opposés, mit à leur place
des lieutenants dévoués et choisit entre ses sujets six mille des hommes
les plus braves pour garder Pharos. Mais Emilius prit d'assaut Dimale,
au septième jour, et les villes voisines s'empressèrent de se rendre aux
Romains. Le consul mit aussitôt à la voile pour attaquer Démétrius à
Pharos. Ayant appris que la ville était forte, la garnison nombreuse et
composée de soldats d'élite, il craignit les difficultés et les lenteurs
d'un siège et résolut de recourir à un stratagème. Il prit terre pendant
la nuit avec toute son armée, dont il cacha la plus grande partie dans
les bois et dans les lieux couverts. Le jour venu, il remit à la mer et
entra dans le port le plus voisin avec vingt vaisseaux. Démétrius parut
aussitôt pour empêcher le débarquement. A peine le combat était-il
engagé, que ceux qui étaient embusqués se précipitèrent sur le derrière
de l'ennemi. Les Illyriens, pressés de front et en queue, furent obligés
de prendre la fuite pour sauver leur vie. Démétrius se réfugia sur un
navire, et, suivi de quelques brigantins qu'il avait à l'ancre dans des
endroits cachés, échappa au consul et se rendit auprès de Philippe de
Macédoine, qu'il décida à se déclarer bientôt contre les Romains.
Emilius entra dans Pharos et la rasa. Il se rendit maître de l'Illyrie,
et le jeune roi Pineus, fils de Teuta, se soumit aux conditions du
traité antérieur (219 avant J.-C.).

Rome eut à combattre une troisième fois les Illyriens pendant la guerre
qu'elle soutint contre Persée, roi de Macédoine, fils de Philippe. Les
Illyriens de la partie supérieure de la mer Adriatique avaient alors
pour roi Genthius, prince cruel et adonné à l'ivresse, que Persée, à
force de sollicitations, de promesses d'argent et enfin par les armes,
détacha de l'alliance romaine. Genthius se jeta avec ses troupes sur la
partie de l'Illyrie soumise aux Romains et emprisonna Petillius et
Perpenna, ambassadeurs qui lui étaient envoyés. Rome se trouvait ainsi
avoir deux ennemis sur les bras; elle les attaqua vigoureusement l'un et
l'autre. Persée fut vaincu par Paul-Émile à la célèbre bataille de Pydna
(168 avant J.-C.), malgré l'héroïsme de la redoutable phalange
macédonienne. En même temps, le préteur Anicius remporta une victoire
sur Genthius et enleva d'assaut Scodra, sa capitale. Genthius demanda
une entrevue au préteur; il eut recours aux prières et aux larmes, et,
tombant à genoux, se remit à sa discrétion. Anicius le rassura et
l'invita même à souper. Mais, au sortir de table, les licteurs se
jetèrent sur Genthius et l'enchaînèrent. Anicius s'empressa de délivrer
les ambassadeurs Petillius et Perpenna, et envoya ce dernier annoncer à
Rome la défaite des Illyriens. Persée et Genthius, côte à côte et
enchaînés, marchèrent devant le char des triomphateurs. La flotte des
corsaires illyriens fut confisquée tout entière et distribuée entre les
principales villes grecques de la côte. Le royaume de Genthius fut
partagé en trois petits États. A dater de cette époque, cessèrent pour
longtemps les souffrances et les inquiétudes que les pirates illyriens
infligeaient continuellement à leurs voisins[1].

    [1] Appien, IX;--Florus, XIII;--Tite-Live, XLIV, 31, 32;
    xlv, 26, 35, 39;--Velleius Paterculus, IX.



CHAPITRE XVI


I

LES ÉTOLIENS ET LES KLEPHTES.


Rome avait détruit par les expéditions dont je viens de parler la
piraterie dans l'Adriatique septentrionale, mais dans les eaux de la
Grèce et de la Mauritanie, les corsaires ne sentent point directement
son bras et se livrent librement au pillage et à la dévastation.

Parmi les peuples de la Grèce, les Étoliens avaient seuls gardé des
moeurs sauvages et des habitudes de brigandage. Ils faisaient de
fréquentes incursions, et pirataient sur terre comme sur mer. C'étaient
des bêtes féroces plutôt que des hommes, dit Polybe[1], sans distinction
pour personne, rien n'était exempt de leurs hostilités. Cependant, tant
qu'Antigone vécut, la crainte qu'ils avaient des Macédoniens les retint.
Mais dès qu'il fut mort, ne laissant pour successeur qu'un enfant, ils
levèrent le masque et ne cherchèrent plus que quelque prétexte spécieux
pour se jeter sur le Péloponèse. Un certain Dorimaque, Étolien, fut
envoyé (222 avant J.-C.) à Phigalée, ville du Péloponèse, située sur les
frontières de la Messénie et placée sous la dépendance de la république
étolienne, pour examiner ce qui se passait dans la contrée. C'était un
jeune homme audacieux et avide du bien d'autrui. Il établit à Phigalée
le siège de ses brigandages. Il réunit autour de lui une quantité de
pirates, de _Klephtes_ ou brigands, et leur permit de butiner dans les
environs et d'enlever les troupeaux des Messéniens bien que ceux-ci
fussent amis et alliés de l'Étolie. Ces Klephtes n'exercèrent d'abord
leurs pillages qu'aux extrémités de la province, mais leur audace ne
s'en tint point là, ils entrèrent dans le pays, attaquèrent les
habitations pendant la nuit et les forcèrent. Les Messéniens adressèrent
des plaintes à Dorimaque, mais celui-ci qui partageait le butin, n'eut
aucun égard à leurs réclamations. Il fit plus, il se rendit à Messène et
répondit par des railleries, des insultes et des menaces à ceux qui
avaient été maltraités par les siens. Une nuit même qu'il était encore à
Messène, les brigands pillèrent les abords de la ville, égorgèrent ceux
qui leur résistaient, chargèrent les autres de chaînes et emmenèrent
tous les bestiaux. Jusque-là les Éphores avaient supporté les pillages
des Klephtes et la présence de leur chef, mais enfin se voyant encore
insultés, ils donnèrent l'ordre à Dorimaque de comparaître devant
l'assemblée des magistrats. Sciron, homme de mérite et de considération,
était alors Éphore à Messène; son avis fut de ne pas laisser Dorimaque
sortir de la ville qu'il n'eût rendu tout ce qui avait été pris aux
Messéniens, et qu'il n'eût livré à la vindicte publique les auteurs de
tant de meurtres commis. Tout le conseil trouvant cet avis fort juste,
Dorimaque se mit en colère et dit que l'on n'était guère habile si l'on
s'imaginait insulter sa personne; que ce n'était pas lui, mais la
république étolienne que l'on atteignait, que cette indignité allait
attirer sur les Messéniens une tempête épouvantable et qu'un tel
attentat ne resterait pas impuni. Il se trouvait à cette époque, à
Messène, un certain Barbytas, dévoué à Dorimaque et qui avait la voix et
le reste du corps si semblables à lui, que s'il eût eu sa coiffure et
ses vêtements, on l'aurait pris pour lui-même, et Dorimaque savait bien
cela. Celui-ci donc s'échauffant et traitant avec hauteur les
Messéniens, Sciron ne put se contenir: «Tu crois donc, Barbytas, lui
dit-il d'un ton de colère, que nous nous soucions fort de toi et de tes
menaces!» Ce mot ferma la bouche à Dorimaque qui partit pour l'Étolie où
il fit déclarer la guerre aux Messéniens.

    [1] Liv. IV, I.

Les pirates se mirent aussitôt à la mer, et, dans leur audace, ils
capturèrent un vaisseau macédonien qu'ils vendirent, cargaison et
équipage, dans l'île de Cythère. Montés sur les vaisseaux des
Céphalléniens, ils ravagèrent les côtes de l'Épire, firent des
tentatives sur Tyrée, ville de l'Arcananie, envoyèrent des partis dans
le Péloponèse et prirent, au milieu des terres des Mégapolitains, la
forteresse de Clarion dont ils se servirent pour y vendre à l'encan leur
butin et y garder celui qu'ils faisaient. D'un autre côté, une troupe de
Klephtes, sous la conduite de Dorimaque, pilla les Achéens en se rendant
à Phigalée d'où elle se jeta sur la Messénie. Les Achéens résolurent
alors de secourir les Messéniens et appelèrent à leur aide les
Macédoniens. Comme on le voit, ce furent les brigands Étoliens qui
donnèrent naissance à la grande guerre qui éclata alors en Grèce et qui
est restée célèbre dans l'histoire par les actions d'Aratus et de
Philippe, roi de Macédoine.

Pendant le cours de cette lutte entre les Grecs, une alliance fut
conclue entre Philippe et Annibal d'une part, et entre les Étoliens et
Rome d'autre part. Les Romains intervinrent ainsi dans les affaires de
la Grèce. Après différents combats, Philippe fut complètement vaincu à
Cynocéphales (196 avant J.-C.). Les Étoliens contribuèrent puissamment à
la victoire, mais ils eurent l'insolence de se l'attribuer tout entière.
Flamininus, déjà mécontent de leur rapacité, les dédaigna et affecta, en
toute occasion, d'humilier leur orgueil. Ces Étoliens inspiraient du
dégoût aux Romains; quand on leur demandait de renoncer à leur coutume
sauvage de pillage, ils répondaient: «Nous ôterions plutôt l'Étolie de
l'Étolie que d'empêcher nos guerriers d'enlever les dépouilles des
dépouilles[1].»

L'histoire nous apprend que les Étoliens, après avoir rompu avec les
Romains, devinrent leurs ennemis acharnés et s'allièrent contre eux avec
Antiochus le Grand, qu'ils entraînèrent dans leur ruine (198 avant
J.-C.).

    [1] Polybe XVII, 3. «Λάφυρον άπο λαφύρου.»


II

CONQUÊTE DES ILES BALÉARES.

Rome avait purgé la mer Adriatique, mais à l'occident, la piraterie
s'exerçait en pleine liberté et s'était installée comme en un dangereux
repaire dans les îles Baléares.

Ces îles étaient d'une grande fertilité; les habitants passaient pour
des gens pacifiques, mais la présence parmi eux de quelques scélérats
qui avaient fait alliance avec les pirates de la mer intérieure suffit
pour les compromettre tous. Ils avaient acquis, en repoussant les
fréquentes agressions auxquelles les exposaient leurs richesses, la
réputation de frondeurs les plus adroits qu'il y ait au monde. Leur
supériorité dans le maniement de la fronde remontait à l'époque où les
Phéniciens et les Carthaginois occupèrent ces îles. Ils marchaient nus
au combat, ne gardant qu'un bouclier passé dans leur bras gauche, tandis
que leur main droite brandissait une javeline durcie au feu et
quelquefois armée d'une petite pointe de fer. Ils portaient en outre,
ceintes autour de la tête, trois frondes faites de _mélancranis_[1], de
crin ou de boyau, une longue pour atteindre l'ennemi de loin, une courte
pour le frapper de près, et une moyenne pour l'attaquer quand il était
placé à une distance médiocre. Dès l'enfance on les exerçait à manier la
fronde, et, à cet effet, les parents ne donnaient à leurs enfants le
pain dont ils avaient besoin qu'après que ceux-ci avec leurs frondes
l'avaient atteint comme une cible.

    [1] Le _schoenus mucronatus_, suivant Sprengel; mais plus
    vraisemblablement, suivant Fraas, les _schoenus
    nigricans_.

A l'époque des désastres de Carthage, les insulaires des Baléares
profitèrent de leur indépendance pour infester la mer de leur piraterie
forcenée. Montés sur de frêles bateaux, ces hommes farouches et sauvages
étaient devenus, par leurs attaques soudaines, la terreur de ceux qui
naviguaient près de leurs îles. Le Sénat résolut de mettre fin à leurs
brigandages et envoya contre eux Métellus.

Dès qu'ils aperçurent la flotte romaine qui, de la haute mer, cinglait
vers eux, les insulaires la regardèrent comme une proie et poussèrent
l'audace jusqu'à l'assaillir. Métellus connaissant leur adresse, fit
tendre des peaux au-dessus du pont de chaque navire pour abriter ses
hommes. Cette précaution garantit les Romains d'une grêle de pierres.
Quand on en vint à combattre de près, et que les insulaires eurent fait
l'expérience des éperons et des javelots romains, ils poussèrent un
grand cri et s'enfuirent vers leurs rivages. Métellus les poursuivit
jusque dans les montagnes et les détruisit. Il peupla les îles de trois
mille colons. Dès lors un commerce actif et prospère se fit avec
l'Espagne. Ces îles fertiles, bien situées et douées d'un climat
agréable, furent une heureuse acquisition pour Rome, une escale
précieuse pour elle lorsque ses navires se rendaient en Espagne.
Métellus reçut, en l'honneur de son expédition, le surnom de
_Baléarique_ (123 av. J.-C.)[1].

Vers la même époque les Romains achevèrent de consolider leur domination
dans le bassin occidental de la Méditerranée en fondant, après des
luttes incessantes, des établissements florissants dans l'île d'Elbe,
riche en minerais, dans la Corse et dans la Sardaigne, couvertes de
forêts. Cependant un grand nombre de montagnards de ces îles sauvages
conservèrent leur indépendance et passèrent toujours aux yeux des
Romains pour des brigands[2].

    [1] Strabon, III, V;--Florus, III, IX, _Bellum
    Balearicum_.

    [2] Tacite, _Annales_, II, 85.



CHAPITRE XVII

MITHRIDATE ET LES PIRATES.


Rome, poursuivant le cours de ses conquêtes, avait anéanti
successivement les flottes de Carthage, de Philippe et d'Antiochus; elle
avait imposé sa suprématie maritime dans la plus grande partie du bassin
méditerranéen, lorsque s'éleva contre elle, en Orient, un prince
puissant et doué d'un génie supérieur, Mithridate, roi de Pont.

Ce monarque avait, au début de sa lutte contre Rome, des forces
considérables. Sans compter l'armée auxiliaire des Arméniens, il
entrait, en effet, en campagne à la tête de 250,000 soldats
d'infanterie, 40,000 chevaux, 300 vaisseaux pontés et 100 embarcations
ouvertes dont les pilotes et les capitaines étaient phéniciens et
égyptiens[1]. Depuis les guerres médiques on n'avait vu un tel
déploiement militaire en Orient.

    [1] Appien, _Guerre contre Mithridate_, XIII, XVII.

Pendant que la guerre civile et la guerre sociale mettaient l'Italie en
feu, Mithridate en profita pour se jeter sur la Cappadoce, la Lydie,
l'Ionie, la Phrygie, la Mysie, provinces de l'Asie-Mineure récemment
soumises par les Romains. Le roi Nicomède et deux généraux romains,
Aquilius et Oppius, furent écrasés en trois batailles, la flotte de
l'Euxin anéantie et le proconsul contraint de fuir (88 av. J.-C).
Partout les populations couraient au-devant du vainqueur. Mithridate se
présentait en effet comme le vengeur des cruautés et des exactions des
Romains; n'était-ce pas le moment où les proconsuls, les publicains
rapaces, déshonoraient le nom romain et le faisaient abhorrer en Asie?
Mithridate disait lui-même: «Toute l'Asie m'attend comme son libérateur,
tant ont excité de haine contre les Romains les rapines des proconsuls,
les exactions des gens d'affaires et les injustices des jugements[1].»
Aussi quand il s'écriait, non sans juste raison: «Dut-on périr, il faut
lutter contre les brigands!» tous les opprimés l'accueillaient avec
délire et lui donnaient le surnom de nouveau Dionysos[2]. Partout les
peuples se livraient à des manifestations anti-romaines. Les villes, les
îles, envoyaient sur son passage des ambassades «au dieu sauveur»,
l'invitant à les visiter, et les populations, en habits de fête,
accouraient, en poussant des cris de joie, le recevoir hors des portes.
La ville de Laodicée lui livre Oppius qu'il traîna après lui pour
montrer un général romain captif[3]. La ville de Mitylène, de Lesbos,
lui remet à son tour Aquilius qui s'était réfugié dans ses murs après sa
défaite. Mithridate le couvre de chaînes et le promène à travers l'Asie,
monté sur un âne et obligé, à force de coups, à dire:

«Je suis Aquilius, consul romain»; puis il le fait mourir en lui
introduisant de l'or en fusion dans la bouche afin de flétrir par cet
affreux supplice la réelle et insatiable rapacité des gouverneurs de la
République romaine[4]. D'Éphèse, Mithridate envoie à tous ses satrapes
et à toutes les cités l'ordre de tuer, le même jour, à la même heure,
sans distinction d'âge ni de sexe, tous les Italiens, les serviteurs
même, qui résident dans le pays, de laisser leurs cadavres sans
sépulture et de confisquer leurs biens dont la moitié reviendra au roi
et dont l'autre appartiendra aux meurtriers. Si grande était l'horreur
du nom romain que partout, hormis quelques rares districts, dans l'île
de Cos, par exemple, l'ordre épouvantable fut exécuté ponctuellement; le
même jour, à la même heure, 80,000, d'autres disent 150,000 Italiens
furent massacrés de sang-froid[5].

    [1] Justin, XXXVIII.

    [2] Diodore de Sicile, _Excerpt. de virt. et vit._, p.
    112-113.

    [3] Appien, XX.

    [4] Appien, XXI: Velleius Paterculus, 18.--Diodore de
    Sicile prétend, au contraire, qu'Aquilius, prévoyant les
    outrages auxquels il serait livré, n'hésita pas à se
    frapper de sa propre main (_Excerpt. de virt. et vit._, p.
    112-113).

    [5] Appien, XXIII;--Florus, III, 6;--Valère Maxime, IX,
    II, 3; Cicéron, _Pro lege Manilia_, 3.

Le monde oriental avait épousé la cause de Mithridate. Parmi les îles,
Chio et Ténédos, pillées par Verrès, Lesbos, Samos devinrent les alliées
fidèles de ce roi, ainsi que la plus grande partie des Cyclades.
Mithridate eut encore recours à de puissants auxiliaires, aux pirates.

La piraterie active et florissante est traitée en alliée; elle est
partout la bienvenue; partout on lui ouvre la voie, et les corsaires, se
disant à la solde du roi de Pont, répandent rapidement leurs escadres
qui sèment au loin la terreur sur la Méditerranée. La mer Égée en est
infestée; le temple de Samothrace, où Marcellus avait sacrifié aux dieux
Cabires des tableaux et des statues prises au pillage de Syracuse, est
complètement dévasté, et les pirates enlèvent un butin de la valeur de
mille talents. L'île de Rhodes seule, où les Romains fugitifs s'étaient
retirés avec L. Crassus, leur préteur, ne cède pas à l'entraînement
général et mérite le nom de fidèle alliée des Romains. Mithridate tourna
aussitôt ses armes contre cette île pour commencer par affaiblir les
Romains dans leurs alliés. Il s'en approcha avec une flotte nombreuse et
composée en partie de pirates heureux de combattre contre les Rhodiens,
qui, depuis longtemps, leur faisaient la chasse sur mer. Mithridate
rangea ses navires sur une seule ligne pour envelopper les vaisseaux
rhodiens qui se présentèrent en assez petit nombre, mais qui, après
avoir deviné la tactique, se retirèrent prudemment et se renfermèrent
dans leur port. Le roi tenta, mais inutilement, de les y forcer et mit
ses troupes à terre. Les Rhodiens firent alors sortir de temps en temps
des navires légers pour harceler la flotte. Un jour, une de leurs
trirèmes, ayant attaqué un vaisseau ennemi, d'autres navires voulurent
secourir les combattants, la lutte devint bientôt générale et les
Rhodiens s'emparèrent d'une galère. Ils rentraient triomphants dans le
port, lorsqu'ils s'aperçurent qu'il leur manquait une quinquirème.
Aussitôt ils envoyèrent à sa recherche six petits bâtiments sous les
ordres de Démagoras. Le roi mit à leur poursuite vingt-cinq quadrirèmes,
mais l'habile capitaine rhodien les entraîna au loin par une feinte
retraite, puis, virant de bord tout à coup, il arriva brusquement sur
les vaisseaux qui le poursuivaient, en coula deux à fond et força les
autres à prendre la fuite. Peu de jours après, les transports sur
lesquels étaient embarquées les troupes attendues par le roi, furent
jetés à la côte par la tempête, et tombèrent, en partie, au pouvoir des
Rhodiens. Mithridate assiégea néanmoins la ville, et fit battre les murs
du côté de la mer par une énorme machine, établie sur deux hexérèmes
manoeuvrant à la fois des béliers et lançant des javelots et des
flèches; mais ce terrible engin, connu sous le nom de sambuque,
s'écroula sous son propre poids. Tous les efforts de Mithridate
échouèrent contre l'héroïque résistance des Rhodiens; aussi se
décida-t-il à lever le siège et à porter ses armes en Grèce[1].

Rome donna enfin à Sylla l'ordre d'arrêter la marche menaçante du roi de
Pont. En 86 (av. J.-C.), le général romain prend Athènes d'assaut, bat
les lieutenants de Mithridate à Chéronée et à Orchomène, et pénètre
jusqu'en Asie. En même temps, Bruttius Sura, préteur de Macédoine,
s'empare de l'île de Sciathos, repaire de pirates, met en croix les uns
et coupe les mains des autres[2]. Mais cela ne suffisait pas, les
pirates, maîtres de la mer, n'en continuaient pas moins leurs courses et
interceptaient les vivres à Sylla. Cet habile général comprit qu'il ne
pouvait, sans vaisseaux, réduire un ennemi dont la puissance consistait
principalement en forces maritimes. Rome n'avait point de flotte. Sylla
chargea donc Lucullus, le plus capable de ses lieutenants, de parcourir
tous les parages de l'est et d'y ramasser une escadre à tout prix.

    [1] Appien, XXII-XXVII.

    [2] Appien, XXIX.

Lucullus se met à l'oeuvre avec une grande activité. et se trouve
bientôt à la tête de quelques embarcations non pontées, empruntées aux
Rhodiens et à d'autres moindres cités; mais il donne dans une nuée de
pirates et ne leur échappe que par le plus heureux hasard, en perdant
presque toute sa flottille. Il change de navire et, trompant l'ennemi,
passe par la Crète et Cyrène et se rend à Alexandrie[1]. La cour
d'Égypte refuse poliment, mais nettement sa demande de secours. Combien
était tombée la puissance de Rome, dit l'historien Mommsen, autrefois,
quand les rois d'Égypte mettaient toute leur flotte à son service, elle
les remerciait; aujourd'hui, les hommes d'État d'Alexandrie ne lui
feraient pas crédit d'une seule voile[2]! Lucullus se tourna du côté des
villes syriennes pour leur demander des vaisseaux de guerre. Il réussit,
et ce premier noyau de sa flotte s'étant grossi de ce qu'il avait pu
ramasser dans les ports cypriotes, pamphyliens et rhodiens, il se trouva
désormais en état de tenir la mer. Il évita toutefois de se mesurer avec
des forces trop inégales, ce qui ne l'empêcha point de remporter
d'importants succès. Il occupa l'île et la péninsule cnidienne, attaqua
Samos et enleva Chio et Colophon à l'ennemi.

De son côté, Sylla pressa Mithridate et le réduisit à subir un traité
onéreux aux termes duquel le roi de Pont renonçait à l'Asie et à la
Paphlagonie, restituait la Bithynie à Nicomède et la Cappadoce à
Ariobarzane, payait aux Romains deux mille talents et leur livrait
soixante-dix navires à proue d'airain, avec tout leur équipement (84 av.
J.-C.)[3].

Quant aux pirates, ils n'étaient pas atteints.

    [1] Appien, XXXIII; Plutarque, _Vie de Lucullus_.

    [2] _Histoire romaine_, IV, 8.

    [3] Appien, LIV et suiv.; Plutarque, _Vie de Sylla_;
    Florus, 9.



CHAPITRE XVIII

PUISSANCE DES PIRATES.--CAPTIVITÉ DE CÉSAR.


Le moment était réellement bien favorable pour l'extension de la
puissance des pirates dans la Méditerranée. Aucune nation maritime
n'exerçait plus l'empire de la mer. Rome avait détruit toutes les
flottes de ses voisins, mais après la victoire, soit par une singulière
négligence politique, soit plutôt que la marine ne convînt pas à son
génie, elle ne songeait plus à conserver sa domination sur les eaux et
encore moins à y faire la police. Il est vrai, du reste, que l'état de
la république était alors lamentable. Déjà épuisée par la guerre contre
Mithridate, Rome n'était-elle pas horriblement déchirée par la guerre
civile entre Marius et Sylla et par les luttes sanglantes contre
Sertorius et Spartacus?

Tandis que le peuple romain était ainsi occupé dans les différentes
parties de la terre, dit Florus[1], les pirates avaient envahi les mers.
Ils y régnaient en maîtres depuis les côtes de l'Asie-Mineure jusqu'aux
colonnes d'Hercule. Leur nombre s'était accru infiniment à la suite de
la ruine de Carthage et de Corinthe et du licenciement des matelots de
Mithridate exigé par Sylla. Les vaincus aimaient mieux être bandits
qu'esclaves. La mer immense, la mer libre, comme le dit si bien
Duruy[2], fut l'asile de tous ceux qui refusèrent de vivre sous la loi
romaine[3]. Ils se firent pirates, et comme le Sénat avait détruit
toutes les marines militaires, sans les remplacer, les profits étaient
certains, le danger nul. Aussi ce brigandage prit-il en peu d'années un
développement inattendu.

Les pirates n'avaient d'abord que des brigantins légers, «appelés
_myoparons et hémioles_, barques-souris[4]», mais, devenus plus hardis
par l'impunité et enrichis par le pillage de l'Asie et des îles autorisé
par Mithridate, ils furent bientôt en état d'armer de gros bâtiments et
des trirèmes. Ils formèrent des corps de troupes et prétendant anoblir
leur profession, ils répudièrent le nom de pirates pour prendre celui de
soldats aventuriers, et appelèrent avec impudence le produit de leurs
vols «la solde militaire[5]».

    [1] _Bellum piraticum_, III, 7.

    [2] _Histoire des Romains_, II, 23.

    [3] Appien, _Guerre mithridatique_, XCII.

    [4] _Idem_.

    [5] _Idem_.

Bien plus, des hommes considérables, distingués par leur naissance et
leurs capacités, montaient sur les vaisseaux des pirates et se
joignaient à eux. Il semblait, dit Plutarque, que la piraterie fut
devenue un métier honorable et propre à flatter l'ambition[1].
L'aristocratie romaine ruinée n'avait pas de meilleure ressource pour
refaire sa fortune.

La Cilicie Trachée[2] (rude) était le siège de l'empire des pirates que
l'on appelait communément pour cela Ciliciens. Là ils avaient leurs nids
d'aigles, et, comme les forêts leur donnaient des bois excellents pour
la construction des navires, ils y avaient aussi leurs principaux
chantiers et des arsenaux bien fournis de tout ce qui était nécessaire à
l'armement de leurs flottes. Au sein de l'impraticable et montueux
massif de la Lycie, de la Pamphylie et de la Cilicie, ils avaient bâti
des châteaux forts au sommet des rocs, y enfermant, pendant qu'ils
écumaient les mers, leurs femmes, leurs enfants et leurs trésors, et
venant s'y mettre en sûreté au premier danger qui les menaçait. Ils
s'étaient ménagé en outre, sur les rivages, dans les îles désertes, des
stations, des tours de signal, des abris, pour déposer leur butin,
cacher leurs vaisseaux et guetter leur proie. Ces pirates constituaient
un État, une république, «république de corsaires» dit Mommsen[3]. C'est
là le caractère vraiment étonnant de cette singulière société de
bandits. Le savant historien allemand voit avec raison parmi eux les
aventuriers, les désespérés de tous les pays, mercenaires licenciés,
achetés jadis sur les marchés crétois de recrutement, citoyens bannis
des villes détruites d'Italie, d'Espagne et d'Asie, soldats et officiers
des armées de Fimbria et de Sertorius, enfants perdus de tous les
peuples, transfuges proscrits de tous les partis vaincus, tous ceux
enfin que poussaient en avant la misère et l'audace. A défaut de
nationalité, ces hommes se tiennent, dit-il, liés par la
franc-maçonnerie de la proscription et du crime. Mais je ne saurais
admettre avec Mommsen que ce banditisme ait jamais pu marcher «vers une
association meilleure de l'esprit public», l'histoire ne nous a laissé
aucun indice pour avancer une pareille conclusion. Une association qui
méconnaît la loi morale, qui ne vit et n'existe que pour le pillage et
le crime et dont les membres ne sont point unis par le lien du sang
national, est par cela même hors de la voie du progrès. Qu'importent sa
force matérielle et ses actions parfois brillantes, héroïques même, si
l'on peut employer ce mot en parlant de brigands, c'est une association
criminelle, condamnée à périr, à tomber frappée sous le coup de la
justice infaillible et vengeresse.

    [1] _Vie de Pompée_.

    [2] Appien, XCII.

    [3] _Histoire romaine_, V, 2.

Il est aisé de voir quel usage les pirates faisaient de leur puissance.
Ils s'étaient d'abord contentés, sous leur chef Isidorus, d'infester les
mers voisines, mais ils répandirent rapidement leurs brigandages sur
celles de Crète, de Cyrène, d'Achaïe, sur le golfe de Malée (Laconie),
auquel les richesses qu'ils y capturaient leur avaient fait donner le
nom de Golfe d'Or[1]. Ils se jetaient sur les villes peu défendues, et
assiégeaient régulièrement les places fortes. Ils emmenaient en
captivité dans leurs repaires, les citoyens les plus riches, et les y
détenaient jusqu'au paiement d'une forte rançon. Enfin, ils étaient par
excellence les pourvoyeurs des marchés d'esclaves. Ils étaient tellement
redoutés que les négociants, les voyageurs, les corps de troupes même, à
destination de l'Orient, choisissaient pour passer la mer la saison
mauvaise, craignant moins les tempêtes que les corsaires.

Le jeune César, proscrit par Sylla, qui voyait déjà en lui «plusieurs
Marius», tomba, auprès de l'île de Pharmacuse, une des Sporades, entre
les mains des pirates. Ceux-ci lui demandèrent vingt talents pour
rançon; il se moqua d'eux de ne pas mieux savoir quelle était la valeur
de leur prisonnier, et il leur en promit cinquante (environ 110,000
fr.). Il envoya ensuite ceux qui l'accompagnaient, dans différentes
villes, pour ramasser cette somme et demeura avec un seul de ses amis et
deux domestiques au milieu de ces Ciliciens, les plus sanguinaires des
hommes, dit Plutarque[2]. Il les traitait avec tant de mépris que,
lorsqu'il voulait dormir, il leur envoyait commander de faire silence.
Il passa trente-huit jours avec eux, moins comme un prisonnier que comme
un prince entouré de ses gardes. Plein d'une sécurité profonde, il
jouait et faisait avec eux ses exercices, et composait des poèmes et des
harangues qu'il leur lisait. Les pirates, mauvais juges sans doute,
avaient encore le défaut d'être trop francs. Ils critiquèrent sans
mesure le jeune orateur qui, avec toute la morgue d'un grand seigneur
romain, les traitait d'ignorants et de barbares qu'il ferait mettre en
croix pour leur apprendre à s'y mieux connaître. Les pirates aimaient
cette franchise et en riaient. Dès que César eut reçu de Milet sa
rançon, et qu'il la leur eut payée, le premier usage qu'il fit de sa
liberté, ce fut d'équiper secrètement quelques galères pour combattre
les brigands. Il prit si bien ses mesures que tous les pirates encore à
l'ancre tombèrent entre ses mains. Il les remit en dépôt dans la prison
de Pergame et alla trouver Junius, à qui il appartenait, comme préteur
d'Asie, de les punir. Junius jeta un oeil de cupidité sur l'argent qui
était considérable et dit qu'il examinerait à loisir ce qu'il ferait des
prisonniers. Il voulait probablement les vendre à son profit. Mais
César, laissant là le préteur, fit mettre en croix les pirates, comme il
leur avait souvent annoncé dans l'île avec un air de plaisanterie.
Ainsi, ce fut à Pharmacuse et sur des pirates que César, tout jeune
encore, commença à montrer la supériorité de son génie, et à pratiquer
le grand art de maîtriser la fortune et de dominer les hommes.

    [1] «_Sinum aureum_», Florus, III, 7.

    [2] _Vie de César_; Suétone, _id._, IV.

Pendant ce temps, les Romains étaient engagés dans leurs terribles
guerres civiles et se livraient entre eux des combats aux portes de la
ville, laissant ainsi la mer sans protection. La piraterie s'étendait de
jour en jour et causait d'immenses dommages à l'État et aux
particuliers. Elle avait accaparé tout le mouvement maritime de la
Méditerranée. L'Italie ne pouvait plus exporter ses produits ni importer
ceux des provinces. Les laboureurs abandonnaient leurs champs, la
navigation était interrompue, le commerce entravé; la ville manquait
d'approvisionnements, et la cherté des vivres excitait les plaintes des
habitants. Les Romains affamés regardaient avec stupeur la Méditerranée
et n'osaient plus l'appeler «_nostrum mare_».



CHAPITRE XIX

EXPÉDITION DE PUBLIUS SERVILIUS ISAURICUS CONTRE LES PIRATES.


Le Sénat comprit enfin qu'il fallait agir et briser le blocus qui
anéantissait l'Italie.

Murena et C. Dolabella essayèrent de réunir dans les ports de
l'Asie-Mineure une flotte de combat contre les pirates, mais ils ne
firent rien de mémorable.

Publius Servilius fut alors désigné pour diriger une nouvelle
expédition.

A la tête d'une escadre, composée de gros vaisseaux de guerre, il
dissipa les brigantins légers et les barques-souris des pirates, après
un combat sanglant. Non content de cette victoire, il aborde en
Asie-Mineure et se met à raser successivement toutes les villes devant
lesquelles les pirates allaient d'ordinaire jeter l'ancre et où ils
déposaient leur butin. Ainsi tombent les citadelles de Zénicétus,
puissant roi de mer, Corycus, Olympus, Phasélis, en Lycie orientale,
Attalia, en Pamphylie. A l'attaque de Phasélis, Zénicétus, voyant
l'armée romaine maîtresse des abords de la ville, fait mettre le feu aux
principaux édifices et se précipite dans les flammes avec tous ses
compagnons.

Encouragé par ses succès, Servilius franchit le Taurus et marche contre
les Isauriens qui étaient cantonnés dans un labyrinthe de montagnes
escarpées, de rochers suspendus et de vallées profondes. Là étaient les
repaires des pirates, là les brigands se sont toujours maintenus, et, de
nos jours encore, cette région, l'ancienne Cilicie Trachée, n'a pas
changé d'aspect, et le voyageur ne peut la parcourir en sécurité.

Servilius s'empare des forteresses de l'ennemi, d'Oroanda, d'Isaura
même, le boulevard de la Cilicie, l'idéal d'un nid de brigands, comme
dit Mommsen[1], juchée au sommet d'une montagne presque impraticable, et
planant au loin sur la plaine d'Iconium qu'elle commandait. Cette rude
campagne de trois années (78-76) valut à Servilius le surnom
d'_Isauricus_. Le vainqueur transporta dans Rome les statues et les
trésors qu'il avait enlevés aux pirates et en orna son char de triomphe.
Cicéron a rendu hommage à l'intégrité de Servilius qui enregistra avec
soin, pour les donner au trésor public, les riches dépouilles des
Isauriens[2].

    [1] _Histoire romaine_, V, 2.

    [2] Florus, III, 7; Cicéron, _In Verrem_, II, liv. I, 31,
    liv. IV, 10; Strabon, liv. XIV; Eutrope, VI, 3; Rufus,
    XII.

Appien est injuste envers Servilius Isauricus en se bornant à dire de
lui «qu'il ne fit rien de mémorable[1]»; grand nombre de corsaires avec
leurs vaisseaux étaient tombés au pouvoir des Romains; Servilius avait
dévasté la Lycie, la Pamphylie, la Cilicie, l'Isaurie, pris plusieurs
forteresses, annexé les territoires des villes détruites et agrandi la
province de Cilicie. Sans doute la piraterie n'était pas anéantie;
écrasée sur un point, cette puissance insaisissable renaissait sur mille
autres. «C'était une hydre dont les mille têtes, comme le dit L.
Lacroix[2], couvraient la Méditerranée.» Tant de pertes ne domptèrent
pas les pirates qui ne purent vivre sur le continent. Semblables à
certains animaux qui ont le double avantage d'habiter l'eau et la terre,
à peine l'ennemi se fut-il retiré, qu'impatients du sol, ils
s'élancèrent de nouveau sur leur élément et poussèrent leurs courses
encore plus loin qu'auparavant[3]. La piraterie changea donc de domicile
et gagna l'antique refuge des corsaires de la Méditerranée, l'île de
Crète.

    [1] _Guerre contre Mithridate_, XCIII.

    [2] _Histoire ancienne de l'Italie_ (_Univers
    pittoresque_), p. 357.

    [3] Florus, III, 7.



CHAPITRE XX

LES PIRATES CRÉTOIS.--EXPÉDITIONS D'ANTONIUS ET DE MÉTELLUS.


Les Crétois avaient exercé de tout temps la piraterie. Le célèbre Minos
seul avait pu les contenir en les constituant, jusqu'à un certain point,
en un corps de nation, et en leur donnant l'empire de la mer. Il leur
convenait alors de réprimer les brigandages des Cariens et des Lélèges,
mais aussitôt après la mort de Minos, l'absence de tout grand intérêt
national et les guerres civiles les avaient de nouveau jetés en
aventuriers sur les mers. Les Crétois firent cause commune avec les
Ciliciens et tous les corsaires qui infestaient la mer Intérieure. La
Crète devint ainsi une seconde pépinière de pirates.[1]

Aucun peuple n'a été aussi maltraité par les historiens que le peuple
crétois: aucun n'a laissé une aussi triste réputation. Les Athéniens,
condamnés jadis à payer le tribut au Minotaure, fiers du triomphe de
leur héros Thésée, ont surtout contribué à faire ce mauvais renom aux
Crétois, qui ont toujours été décriés et couverts d'outrages sur le
théâtre d'Athènes. Plutarque fait remarquer, à ce sujet, combien il est
dangereux de s'attirer la haine d'une ville «qui sait parler[2]».

Polybe, parlant des Crétois de son temps, dit que l'argent est en si
grande estime auprès d'eux qu'il leur paraît non seulement nécessaire
mais glorieux d'en posséder; l'avarice et l'amour de l'or étaient si
bien établis dans leurs moeurs que seuls dans l'univers les Crétois ne
trouvaient nul gain illégitime[3].

    [1] Plutarque, _Vie de Pompée_.

    [2] Plutarque, _Vie de Thésée_.

    [3] Polybe, VI, 46.

Diodore de Sicile rapporte un trait qui les peint admirablement: Pendant
la guerre Sociale, un Crétois vint trouver le consul Julius (César) et
s'offrit comme traître: «Si par mon aide, dit-il, tu l'emportes sur les
ennemis, quelle récompense me donneras-tu en retour? Je te ferai citoyen
de Rome, répondit César, et tu seras en faveur auprès de moi.» A ces
mots, le Crétois éclata de rire, et reprit: «Un droit politique est chez
les Crétois une niaiserie titrée, nous ne visons qu'au gain, nous ne
tirons nos flèches, nous ne travaillons sur terre et sur mer que pour de
l'argent. Aussi je ne viens ici que pour de l'argent. Quant aux droits
politiques, accordez-les à ceux qui se les disputent et qui achètent ces
fariboles au prix de leur sang.» Le consul se mit à rire, à son tour, et
dit à cet homme: «Eh bien, si nous réussissons dans notre entreprise, je
te donnerai mille drachmes (environ 9,500 fr.) en récompense[1].

On trouve dans Polybe[2] des traits analogues concernant les Crétois.
Cet historien dit encore qu'il est impossible de trouver des moeurs
privées plus corrompues que celles des Crétois, et par suite, des actes
publics plus injustes. Le nom de Crétois était devenu synonyme de
menteur; il était passé en proverbe qu'il est permis de _crétiser avec
un Crétois_[3]. Enfin, il n'est pas jusqu'à saint Paul qui ne citera, en
l'approuvant, la sentence du poète local Épiménide: «Un d'entre eux de
cette île dont ils se font un prophète a dit d'eux: les Crétois sont
toujours menteurs, ce sont de méchantes bêtes qui n'aiment qu'à manger
et à ne rien faire.»[4]

    [1] _Excerpt. Vatican._, p. 118-120.

    [2] VIII, 18 et suiv.; XXIII, 15; IV, 8.

    [3] πρός κρητά κρητιζέιν.

    [4] _Épitre à Tite_, I, 12.

La traite des mercenaires, extirpée du Péloponèse, se faisait en grand
en Crète. Une flotte de corsaires crétois ravagea de fond en comble
l'île de Siphnos, qui avait été autrefois un refuge de bandits et de
scélérats. Rhodes usait ses dernières forces contre les pirates de la
Crète sans arriver à les détruire. Des secours furent demandés aux
Romains.

Le Sénat donna mission au préteur Marcus Antonius, père du triumvir, de
nettoyer toutes les mers et toutes les plages infestées par les pirates
et leurs alliés du Pont. Dans les eaux de la Campanie, la flotte
d'Antonius captura quelques brigantins et cingla vers la Crète. Antonius
avait une si ferme assurance de la victoire qu'il portait sur sa flotte
plus de chaînes que d'armes. Il fut bientôt puni de sa folle témérité.
Les amiraux crétois, Lasthénès et Panarès, lui enlevèrent la plus grande
partie de ses vaisseaux; ils attachèrent et pendirent les corps des
prisonniers romains aux antennes et aux cordages, et, déployant toutes
leurs voiles, ils regagnèrent, comme en triomphe, les ports de la Crète
(74 av. J.-C.)[1]. Cette victoire valut aux Crétois une paix honorable;
malheureusement elle était conclue par le préteur sans l'aveu du Sénat
et du peuple, et Rome n'avait pas l'habitude de traiter quand elle était
vaincue. Elle ne pouvait accepter la honte de l'entreprise téméraire de
Marcus Antonius. Les Crétois le comprirent et résolurent de conjurer le
danger. Ils envoyèrent en députation, à Rome, les citoyens les plus
distingués. Ceux-ci visitèrent tous les sénateurs individuellement dans
leurs maisons, et certainement essayèrent de les corrompre. Le Sénat
rendit un décret par lequel les Crétois étaient absous de toutes les
accusations et reconnus amis et alliés de Rome. Mais Lentulus Spinther
fit en sorte que ce décret ne reçut pas son exécution. Les ambassadeurs
retournèrent dans leur pays. Il fut encore souvent question des Crétois
dans le Sénat, car on savait qu'ils faisaient alliance avec les pirates.
Ce fut même ce qui détermina le Sénat à publier un décret ordonnant aux
Crétois d'envoyer à Rome tous leurs bâtiments, jusqu'aux embarcations à
quatre rames, de remettre en otage trois cents habitants des plus
distingués, de livrer Lasthénès et Panarès, vainqueurs d'Antonius, et de
payer, comme une dette publique, quatre mille talents d'argent (22
millions). Les Crétois, informés de la teneur du décret, se réunirent en
conseil. Les plus sages furent d'avis qu'il fallait se soumettre à tous
les ordres du Sénat, mais Lasthénès et ses partisans craignirent d'être
envoyés à Rome et d'y être punis; ils excitèrent donc le peuple à
défendre son antique indépendance[2].

    [1] _Florus_, III, 8.

    [2] Diodore de Sicile, _Excerpt. de Legat._, p. 631, 632.

Le Sénat romain résolut alors d'en finir avec la Crète. Le proconsul
Quintus Métellus fut chargé de la guerre (69 av. J.-C.). Il débarqua
avec trois légions près de Cydonie, où Lasthénès et Panarès
l'attendaient à la tête de 24,000 hommes, légers à la course, endurcis
au maniement des armes et aux fatigues de la guerre, habiles surtout à
se servir de l'arc[1]. On combattit en rase campagne, et, après une
chaude mêlée, les Romains demeurèrent maîtres du champ de bataille, mais
les villes crétoises fermèrent leurs portes. Métellus dut les assiéger
les unes après les autres. Panarès rendit Cydonie contre promesse de
libre sortie. Lasthénès, qui était à Cnosse, voyant la ville sur le
point de succomber, détruisit ses trésors et se réfugia dans d'autres
lieux fortifiés tels que Lyctos et Éleuthera. Métellus fut implacable
pour les vaincus. Les assiégés se tuaient plutôt que de se rendre à lui.
Pour se venger de tant de cruautés, les Crétois imaginèrent d'enlever à
Métellus l'honneur de subjuguer l'île en appelant Pompée pour lui faire
leur soumission. C'était au moment où ce général venait d'être investi
du commandement des mers et de toutes les côtes de la Méditerranée. Les
Crétois députèrent vers lui pour le supplier de venir dans leur île, qui
faisait partie de son gouvernement. Pompée accueillit leur requête et
écrivit à Métellus pour lui défendre de continuer la guerre. Il manda
aussi aux villes de ne plus recevoir les ordres de Métellus, et envoya,
pour commander dans l'île, Lucius Octavius, un de ses lieutenants.
Sentant sa conquête lui échapper, Métellus poursuivit la guerre avec une
nouvelle vigueur. Il redoubla de cruauté et n'épargna même plus ceux qui
s'étaient soumis à lui. Octavius prit alors ouvertement parti pour les
Crétois. Arrivé dans l'île sans armée, il s'en forma une de tous les
aventuriers et pirates qui se présentèrent, mais il ne put tenir
campagne contre Métellus qui acheva la soumission de l'île et obtint les
honneurs du triomphe avec le surnom de _Créticus_. Plutarque rapporte
que la conduite de Pompée le rendit non moins ridicule qu'odieux.
Pompée, dit-il, prêter son nom à des pirates, à des scélérats, et par
rivalité, par jalousie contre Métellus, les couvrir de sa réputation
comme d'une sauvegarde! Pompée combattait, dans cette circonstance, pour
sauver les ennemis communs du genre humain, afin de priver un général
d'un triomphe mérité par mille fatigues. Quant à Octavius, il fut
renvoyé par Métellus, après avoir été, au milieu même du camp, accablé
de reproches et de sarcasmes[2] (66 av. J.-C.).

    [1] Velleius Paterculus, _Hist. rom._, XXXIV.

    [2] Florus, _Hist. rom._; Plutarque, _Vie de Pompée_;
    Appien, _De reb. sicul. et reliq. insul. Excerpt._; XXX.
    _De Légat_.



CHAPITRE XXI

EXPLOITS DES PIRATES.--LEUR LUXE ET LEUR INSOLENCE.


Quoi qu'il en soit, dit Mommsen[1], jamais la puissance romaine n'avait
été plus humiliée, jamais celle des pirates n'avait été plus grande sur
la Méditerranée. Les flibustiers, sur leurs brigantins, se riaient des
Servilius _l'Isaurique_ et des Métellus _le Crétique_. En effet,
quelques expéditions isolées ne pouvaient détruire cet insaisissable
ennemi: chassés d'un point, les pirates reparaissaient sur un autre, et,
grâce à l'habileté de leurs pilotes, à la légèreté de leurs navires, ils
se jouaient, comme le guérillero espagnol[2], de toutes les poursuites.

    [1] _Histoire romaine_, liv. IV, ch. II.

    [2] Duruy, _Histoire des Romains_, XXIII.

La nouvelle guerre de Mithridate avait encore augmenté l'audace des
pirates, qui renouèrent alliance avec le roi de Pont. En vain, Lucullus,
marin éprouvé, à la tête d'une flottille, coule à fond cinq quinquirèmes
qu'Isidorus menait à Lemnos, s'empare de trente-deux navires à l'ancre
dans la petite île de Néa et passe au fil de l'épée huit mille
corsaires, commandés par Séleucus dans les murs de Sinope (70-72 av.
J.-C.), la piraterie n'en est pas moins en pleine prospérité[1].

Les vaisseaux corsaires montaient à plus de mille, et les villes dont
ils s'étaient emparés à quatre cents. Les temples, jusqu'alors
inviolables, furent profanés et pillés: ceux de Claros, de Didyme, de
Samothrace; ceux de Cérès à Hermione et d'Esculape à Épidaure; ceux de
Neptune dans l'isthme de Corinthe, à Ténare et à Calaurie; d'Apollon à
Actium et à Leucade; de Junon à Samos et à Argos. Presque sous les yeux
de Lucullus et de sa flotte, le pirate Athénodore surprit, en 65, la
ville de Délos, devenue, depuis la ruine de Corinthe[2], le centre du
commerce de la mer Égée et le principal marché d'esclaves du monde
ancien, emmena tous ses habitants en esclavage et rasa ses sanctuaires,
ses temples fameux, objets de la vénération des peuples et de la
munificence des Lagides, des Séleucides et des rois de Macédoine. Dans
la seule Samothrace, les pirates firent main basse sur un trésor de
1,000 talents (5,625,000 fr.). «Ils ont réduit Apollon à la misère,
s'écrie un poète du temps, si bien que, quand l'hirondelle le vient
visiter, de tant de trésors il ne reste pas une piécette d'or à lui
offrir!» Dans les temples, les pirates faisaient des sacrifices
barbares, célébraient des mystères secrets, entre autres ceux de
Mithras, qu'ils firent connaître les premiers et qui se répandirent de
jour en jour dans l'empire romain, jusqu'au point de devenir une partie
du culte de la famille impériale sous les Antonins[3].

    [1] Plutarque, _Vie de Lucullus_.

    [2] 146 ans av. J. C.

    [3] Preller, _Les dieux de l'ancienne Rome_; Plutarque,
    _Vie de Pompée_.

Les pirates se faisaient honneur et trophée de leurs brigandages; la
magnificence de leurs navires était plus affligeante encore que n'était
effrayant leur appareil. Les poupes étaient dorées, il y avait des tapis
de pourpre et des rames argentées. Partout, sur les côtes, dit
Plutarque[1], c'étaient des joueurs de flûte, de joyeux chanteurs, des
troupes de gens ivres. Ils ressemblaient sans doute aux compagnons de
_Conrad_ de Byron, et chantaient peut-être comme eux: «Aussi loin que la
brise peut porter, partout où les vagues écument, voilà notre empire,
voilà notre patrie!... La mort est pour nous sans terreur, pourvu que
nos ennemis meurent avec nous; qu'elle vienne quand elle voudra! Nous
nous hâtons de jouir de la vie, et quand nous la perdons, qu'importe que
ce soit par les maladies ou dans les combats[2]!»

    [1] _Vie de Pompée_.

    [2] _Le Corsaire_.

Partout, à la honte de la puissance romaine, des citoyens de premier
ordre, des César[1] et des Clodius[2], entre autres, étaient emmenés
prisonniers et des villes surprises se rachetaient à prix d'argent.
Cicéron parle même d'un consul enlevé par les pirates et d'ambassadeurs
romains qui leur furent rachetés[3]. Les corsaires ne redoutaient
nullement le voisinage de Rome; chose incroyable, l'île de Lipara, près
de la Sicile, payait un gros tribut pour n'avoir point à redouter leur
descente. Un de leurs chefs, Héracléon, avait détruit, en 72, une
escadre armée contre lui, et, avec quatre embarcations seulement, il
avait osé pénétrer jusque dans le port de Syracuse. Quelque temps après,
Pyrgamion, son camarade de rapines, se montre dans les mêmes eaux,
débarque, se fortifie sur le même point et envoie ses coureurs dans
toute l'île, pendant que le fameux Verrès vit dans la débauche à
Syracuse[4]. Dans toutes les provinces, il est désormais d'usage d'avoir
une escadre prête et des garde-côtes apostés. Mais cela n'empêche pas
les pirates d'arriver et de piller des provinces que les gouverneurs de
la République pillent eux-mêmes. Bientôt les audacieux forbans ne
respectent même plus le territoire de l'Italie. Ils descendent à terre,
infestent les chemins par leurs brigandages et ruinent les maisons de
plaisance voisines de la mer. Près de Crotone, ils enlèvent le trésor de
Junon Lacinienne, que Pyrrhus et Annibal avaient respecté; à Caïète, ils
dévastent le port sous les yeux d'un préteur; à Misène, ils ravissent la
fille d'Antonius, l'amiral romain; à Ostie, la flotte romaine est
brûlée; des patriciennes et deux préteurs, Sextilius et Bellinus, sont
emmenés avec toute leur suite, avec les haches tant redoutées, les
faisceaux et les autres insignes[5]. Pour comble d'insolence, lorsqu'un
prisonnier s'écriait qu'il était Romain et disait son nom, les
flibustiers feignaient l'étonnement et la crainte; ils se frappaient la
cuisse, se jetaient à ses genoux et le priaient de pardonner. Le
prisonnier se laissait convaincre à cet air d'humilité et de
supplication. On lui remettait alors des souliers et une toge, afin
qu'il ne fut plus méconnu. Après s'être ainsi longtemps moqués de lui et
avoir joui de son erreur, les pirates finissaient par jeter une échelle
au milieu de la mer et lui ordonnaient de descendre et de retourner chez
lui; si le malheureux refusait, ils le précipitaient eux-mêmes et le
noyaient[6].

Le blocus autour de l'Italie était complet; plus de commerce ni de
relations internationales. La cherté la plus affreuse régnait en Italie
et surtout dans Rome, qui ne vivait que du blé sicilien et africain. La
famine s'y mit. Ce fut alors que le peuple qui, pour quelques sesterces,
vendait ses suffrages, comme le dit si énergiquement Duruy[7], pour ses
cinq boisseaux par mois, donna l'empire.

    [1] Plutarque, _Vie de César_.

    [2] Appien, _Bell. civil._, II, 23.

    [3] _Pro lege Manilia_.

    [4] Cicéron, _In Verr._, II, V, 35 et suiv.

    [5] Plutarque, _Vie de Pompée_; Appien, _Bell. Mithrid._,
    XCIII; Cicéron, _Pro lege Manilia_, XIII.

    [6] Plutarque, _Vie de Pompée_.

    [7] _Histoire des Romains_, XXIII.



CHAPITRE XXII

LA LOI GABINIA.--POMPÉE.--LA CILICIE.


L'an 67, le tribun Gabinius, ami de Pompée, qui portait le surnom de
Grand depuis la guerre contre Sertorius, proposa qu'un des consulaires
fut investi pour trois ans, avec une autorité absolue et irresponsable,
du commandement des mers et de toutes les côtes de la Méditerranée
jusqu'à 400 stades[1] dans l'intérieur. Cet espace renfermait une grande
partie des terres soumises à la domination romaine, les nations les plus
considérables, les rois les plus puissants. La loi donnait en outre à ce
consulaire le droit de choisir dans le Sénat quinze lieutenants pour
remplir les fonctions qu'il leur assignerait, de prendre chez les
questeurs et les fermiers de l'impôt tout l'argent qu'il voudrait,
d'équiper une flotte de deux cents voiles et de lever tous les gens de
guerre, tous les rameurs et tous les matelots dont il aurait besoin.

    [1] Environ vingt lieues; Plutarque, _Vie du Pompée_;
    Velleius Paterculus, II, 31.

Les nobles s'effrayèrent de ces pouvoirs inusités qu'on destinait à
Pompée, bien que Gabinius n'eut pas prononcé son nom; ils faillirent
massacrer le tribun. César appuya fortement la loi, c'était le premier
pas du peuple, las d'une République en ruine, vers l'empire fort et
puissant. L'assemblée du peuple doubla les forces que le décret avait
fixées et accorda au général 500 galères, 120,000 fantassins et 5,000
chevaux.

A cette nouvelle, les pirates abandonnèrent les côtes d'Italie, le prix
des vivres baissa subitement, et le peuple de crier que le nom seul de
Pompée avait terminé la guerre.

Le dictateur s'occupa aussitôt d'organiser son expédition. Il manda à
tous les rois et alliés du peuple romain d'unir leurs forces aux siennes
dans un commun intérêt. Les Rhodiens fournirent un grand nombre de
vaisseaux qui furent les meilleurs parmi la flotte. Pompée eut
l'heureuse idée de former plusieurs escadres dont il donna le
commandement à des chefs expérimentés, qui tous étaient égaux et avaient
chacun l'_imperium_ dans le département qui lui était assigné. Tibère
Néron reçut l'ordre de croiser dans les mers d'Espagne; Pomponius dans
celles des Gaules et de Ligurie; Marcellus et Attilius, sur les côtés
d'Afrique, de Sardaigne et de Corse; Gellius et Lentulus, sur celles de
l'Italie et de Sicile; Plotius et Varron eurent pour département la mer
d'Ionie; Cinna, le Péloponèse, l'Attique, l'Eubée, la Thessalie, la
Macédoine et la Béotie; Lolius, la mer Égée et l'Hellespont; Pison, la
Bithynie, la Thrace, la Propontide, le Pont-Euxin; Métellus Nepos, les
mers de Lycie, de Pamphylie, de Chypre et de Phénicie.

Pompée présidait à tout, et, de Brindes, se portait sur les points où il
jugeait sa présence nécessaire. Ce plan, habilement conçu, fut bien
exécuté: les ports, les golfes, les retraites, les repaires, les
promontoires, les détroits, les péninsules, tout ce qui servait de
refuge aux pirates, fut enveloppé, fut pris comme dans un filet. Les
corsaires qui avaient échappé à une escadre tombaient bientôt dans une
autre, et une fois qu'ils avaient été obligés de s'éloigner d'un parage,
ils n'y pouvaient plus revenir, parce que les forces qui les en avaient
chassés les poussaient devant elles du côté de l'Orient et de la
Cilicie. Ils cherchèrent une retraite en divers endroits de cette
contrée, comme des essaims d'abeilles dans leurs ruches.

En quarante jours, les flottes des pirates, du reste sans cohésion entre
elles et sans unité de direction militaire, furent dissipées, et les
mers, depuis les colonnes d'Hercule jusqu'à la Grèce, furent entièrement
libres. Les provisions arrivèrent en grande quantité et les marchés de
Rome furent abondamment pourvus.

Pompée partit alors pour l'Orient afin de frapper le coup décisif, et
fit voile, avec soixante forts navires, droit sur l'antique et principal
repaire des flibustiers, la côte de Lycie et de Cilicie. En voyant
approcher la flotte romaine, victorieuse et imposante, de nombreux
écumeurs de mer vinrent se rendre avec leurs femmes, leurs enfants et
leurs brigantins. Pompée les traita avec douceur: maître de leurs
vaisseaux et de leurs personnes, il ne leur fît aucun mal. Cette
généreuse conduite fit concevoir aux autres d'heureuses espérances; ils
évitèrent les lieutenants de Pompée et ils allèrent se rendre à lui.
Pompée leur fit grâce à tous, et se servit d'eux pour dépister et
prendre ceux qui se cachaient encore. La douceur calculée du général lui
ouvrit les portes des deux forteresses de Kragos et d'Antikragos.

Cependant les plus nombreux et les plus puissants parmi les pirates
avaient mis en sûreté leurs familles, leurs richesses et la multitude
inutile dans des châteaux forts du mont Taurus, et, montés sur leurs
vaisseaux, devant Coracésium, en Cilicie, ils attendirent Pompée qui
s'avançait sur eux à toutes voiles. Ils opposèrent d'abord une vive
résistance, mais elle ne fut pas de longue durée. Entièrement défaits,
ils abandonnèrent leurs navires et se renfermèrent dans la ville pour
soutenir le siège. Ils demandèrent bientôt à être reçus à composition;
ils se rendirent et livrèrent les villes et les îles qu'ils occupaient
et qu'ils avaient si bien fortifiées qu'elles étaient difficiles à
forcer et presque inaccessibles.

Les Romains trouvèrent dans les places qui leur furent remises, et
surtout dans la citadelle du cap de Coracésium, bâtie par Diodote
Tryphon, un des anciens chefs de pirates, tué en 144 par Antiochus, fils
de Démétrius, une quantité prodigieuse d'armes, beaucoup de navires,
dont plusieurs étaient encore sur les chantiers, des amas immenses de
cuivre, de fer, de voiles, de bois, de cordages, de matériaux de toutes
sortes, et un grand nombre de captifs que les pirates gardaient, soit
dans l'espoir d'en tirer une forte rançon, soit pour les employer aux
plus rudes travaux. Pompée s'empressa de délivrer et de renvoyer ces
malheureux prisonniers, parmi lesquels figuraient Publius Clodius,
l'amiral de la flotte romaine permanente de Cilicie, et d'autres grands
seigneurs romains. Plusieurs d'entre eux, que l'on avait cru morts,
trouvèrent, en rentrant dans leurs foyers, leurs noms inscrits sur des
cénotaphes.

En moins de trois mois, l'heureux général avait tué 10,000 pirates, fait
20,000 prisonniers, pris 400 vaisseaux, dont 90 armés d'éperons, coulé à
fond 1,300 autres et occupé 120 citadelles, forts ou refuges. Il livra
aux flammes les arsenaux pleins et les magasins d'armes[1].

    [1] Appien, _De bell. Mith_, 91-93; Plutarque, _Vie de
    Pompée_; Florus, _Hist. rom._ III, 7; Velleius Paterculus,
    31-36.

Les 20,000 prisonniers, qu'allaient-ils devenir? C'est ici que la
conduite politique de Pompée fut véritablement admirable. Jusqu'alors,
les pirates captifs avaient été mis en croix. Il ne voulut pas faire
mourir ces prisonniers, mais il ne crut pas sûr de renvoyer tant de gens
pauvres et aguerris, ni de leur laisser la liberté de s'écarter ou de se
rassembler de nouveau. Réfléchissant, dit Plutarque, que l'homme n'est
pas de sa nature un être farouche et insociable, qu'il ne le devient
qu'en se livrant au vice, contre son naturel, qu'il perfectionne ses
moeurs, au contraire, en changeant d'habitation et de genre de vie, et
que les bêtes sauvages elles-mêmes, quand on les accoutume à une
existence plus douce, dépouillent leur férocité, Pompée résolut de
transporter les captifs loin de la mer, dans l'intérieur des terres, et
de leur inspirer le goût d'une vie paisible, en les habituant au séjour
des villes ou à la culture des champs. Il établit, en conséquence, une
partie des prisonniers dans trente-neuf petites villes de la Cilicie,
telles que Mallus, Adana, Epiphanie, etc., qui consentirent, moyennant
un accroissement de territoire, à les incorporer parmi leurs habitants.
La ville de Soli, dont Tigrane, roi d'Arménie, avait naguère détruit la
population, reçut un grand nombre de pirates qui la relevèrent de ses
ruines et l'appelèrent Pompéiopolis. D'autres furent envoyés à Dymé
d'Achaïe, qui manquait alors d'habitants et dont le territoire était
étendu et fertile, et d'autres enfin furent transportés en Italie.

Cette sage mesure produisit un résultat excellent. Dès que les pirates
n'eurent plus besoin de piller pour vivre, ils perdirent le goût du
pillage. Ce vieillard corycien, _Corycium senem_, si content de son
sort, dont Virgile fait l'éloge, était un de ces anciens pirates: «Au
pied des remparts élevés de Tarente, aux lieux où le noir Galèse arrose
dans son cours les moissons jaunissantes, je me souviens d'avoir vu un
vieillard de Corycus qui possédait quelques arpents d'un terrain
abandonné; ce sol n'était ni propre au labour, ni favorable aux
troupeaux, ni propice à la vigne. Là, pourtant, au milieu des
broussailles, le vieillard avait planté quelques légumes que bordaient
des lis blancs, des verveines et des pavots; il se croyait aussi riche
qu'un roi,

  Regum æquabat opes animo,

et le soir quand il rentrait au logis, il chargeait sa table de mets
qu'il n'avait point achetés...[1]»

    [1] Virgile, _Géorgiques_, IV, 125-148.

La rapidité de l'expédition et la sage politique de Pompée valurent à ce
général un triomphe éclatant et l'admiration du peuple romain et des
vaincus eux-mêmes. Ce fut en souvenir de son nom que les pirates
s'enrôlèrent plus tard sous les ordres de son fils Sextus. Pompée
continua ses succès en Asie et fit inscrire, sur un monument qu'il
éleva, ses actions glorieuses: «Pompée le Grand, fils de Cnéius,
_imperator_, a délivré tout le littoral et toutes les îles en deçà de
l'Océan, de la guerre des pirates; il a sauvé du péril le royaume
d'Ariobarzane, investi par les ennemis; il a conquis la Galatie, les
contrées ou provinces les plus éloignées de l'Asie, ainsi que la
Bithynie; il a partagé la Paphlagonie, le Pont, l'Arménie, l'Achaïe, la
Colchide, la Mésopotamie, la Sophène, la Gordienne; il a soumis le roi
des Mèdes, Darius, le roi des Ibériens, Artocès, Aristobule, roi des
Juifs, Arétas, roi des Arabes Nabatéens, la Syrie, voisine de la
Cilicie, la Judée, l'Arabie, la Cyrénaïque, les Achéens, les Iozyges,
les Soaniens, les Héniaques et les autres peuplades établies entre la
Colchide et le Palus-Méotide, ainsi que les rois de ces pays, au nombre
de neuf; enfin tous les peuples qui habitent entre le Pont-Euxin et la
mer Rouge; il recula l'empire de Rome jusqu'aux limites de la terre: il
conserva les revenus des Romains et les augmenta encore; il enleva aux
ennemis les statues, les images des dieux, ainsi que d'autres ornements,
et consacra à la déesse 12,060 pièces d'or (environ 332,600 fr.) et 307
talents d'argent (1,650,000 fr.)[1].»

    [1] Diodore de Sicile, _Excerpt., Vatican._, p. 128-130.

Cependant la piraterie ne fut pas entièrement détruite; les conquêtes
faites si rapidement sont rarement durables. Un jour viendra où Rome
sera plongée dans l'anarchie et où son bras ne se fera plus sentir au
loin; alors la piraterie se réveillera aussitôt. Quant à la Cilicie,
elle supportera difficilement le joug des Romains. L'histoire nous
apprend, en effet, que Cicéron, dans son commandement de cette province
(51-50 av. J.-C.), comprima une révolte, s'empara des villes de Sepyra,
de Commoris, d'Erana et de six autres forteresses du mont Amanus. Il fit
capituler aussi la ville de Pindenissum, située sur un pic élevé et
refuge des fugitifs et des brigands. Fier de ces faciles succès, Cicéron
était, en effet, à la tête de 12,000 fantassins et de 2,600 chevaux, il
adressa des supplications au Sénat pour obtenir des prières publiques
par lesquelles les Romains remercieraient les dieux de ses succès
militaires. Rien n'est plus curieux que la lettre qu'il écrivit à
Caton[1] pour lui demander l'appui de son autorité incontestée au Sénat.
A l'en croire, Cicéron a sauvé la république; il voyait déjà «sa
province, la Syrie, _l'Asie tout entière_, ravies à la domination
romaine!» Et cependant il avait dit un jour sagement: «Gardons-nous
d'imiter le soldat fanfaron, _deforme est imitari militem gloriosum_.»
Caton et le Sénat parurent peu disposés à accueillir cette vanterie,
mais les amis de Cicéron «se donnèrent tant de tablature[2],» que les
honneurs et les prières furent accordés. L'orateur _général_ fut salué
par ses troupes du titre d'_imperator_[3], et une médaille fut même
frappée en son nom à Laodicée[4].

    [1] _Lettres familières_, XV, 4.

    [2] _Lettres familières_, VIII, 11, «_Non diù sed acriter
    nos tuæ supplicationes torserunt_».

    [3] Plutarque, _Vie de Cicéron_.

    [4] Schulz, _Hist. rom. par les médailles_.



CHAPITRE XXIII

CONQUÊTE DE L'ILE DE CYPRE ET DE L'ÉGYPTE.


Il restait à Rome, pour devenir complètement maîtresse de la
Méditerranée, à établir sa domination dans l'île de Cypre et en Égypte.

L'île de Cypre ne dépendait plus en réalité de l'Égypte, où, du reste,
la dynastie lagide, affaiblie par ses dissensions, dégradée par ses
vices, détestée pour ses crimes, n'avait plus qu'une autorité précaire.
Elle s'offrait comme une proie aux Romains.

Lorsque Clodius fut pris par les pirates, il manda au roi de Cypre,
Ptolémée, de lui envoyer l'argent nécessaire à sa rançon. Ptolémée était
riche, avare et lâche; il n'osa refuser, mais il n'envoya que deux
talents, dont les pirates ne voulurent pas se contenter. Ils relâchèrent
cependant leur captif sur parole, et Clodius jura de se venger d'un roi
qui l'avait estimé si peu[1]. Étant devenu tribun, en l'an 59, le
célèbre agitateur fit rendre un décret qui déclarait l'île de Cypre
province romaine et qui ordonnait la confiscation des biens de Ptolémée.
Ce n'était pas assez pour Clodius d'écraser un faible prince, il se
donna aussi le plaisir de mortifier, d'humilier le fier Caton, en le
chargeant de cette honteuse mission. «A mes yeux, lui dit-il, tu es de
tous les Romains l'homme dont la conduite est la plus pure, et je veux
te prouver que j'ai réellement de toi cette haute idée. Bien des gens
demandent, et avec de pressantes instances, qu'on les envoie à Cypre,
mais je te crois seul digne de ce commandement et je me fais un plaisir
de t'y nommer.»

    [1] Appien, _Guerres civiles_, II, 23.

Caton se récria que cette proposition était un piège et une injure
plutôt qu'une grâce. «Eh bien! reprit Clodius d'un ton fier et
méprisant, si tu ne veux pas y aller de gré, tu partiras de force.» Et
il se rendit aussitôt à l'assemblée du peuple, et il y fit passer le
décret qui envoyait Caton à Cypre, sans lui accorder ni vaisseaux ni
soldats.

Par un coup de bonne fortune pour Caton, Ptolémée prit du poison et se
donna la mort. Il n'y avait plus qu'à recueillir la succession. Caton se
rendit dans l'île, où il trouva des richesses prodigieuses et vraiment
royales en vaisselle d'or et d'argent, en meubles précieux, en
pierreries, en étoffes de pourpre. Il fallut tout vendre. L'intègre
Caton, jaloux que cette vente se passât dans les règles, et voulant
faire monter, dans l'intérêt du trésor romain, les effets à leur plus
haute valeur, assista lui-même aux enchères et porta en compte jusqu'aux
moindres sommes. Il rapporta de Cypre près de 7,000 talents (40,000,000
fr.); il en chargea des caisses qui contenaient chacune 2 talents 500
drachmes (environ 12,000 fr.). Il fit attacher à chaque caisse une
longue corde, au bout de laquelle on mit une grande pièce de liége, afin
que si le vaisseau venait à se briser, les pièces de liége, flottant sur
l'eau, indiquassent l'endroit où seraient les caisses. Tout cet argent,
à peu de chose près, arriva heureusement à Rome. Quand on vit porter à
travers le Forum ces sommes immenses d'or et d'argent, l'admiration pour
Caton ne connut plus de bornes. De tant de richesses, Caton ne s'était
réservé qu'une statuette du célèbre Zénon le stoïcien[1].

    [1] Plutarque, _Vie de Caton Le Jeune_; Velleius
    Paterculus, XLV; Florus, III, X.

L'île de Cypre fut érigée en province prétorienne. Habituée depuis de
longues années à la domination étrangère, elle accepta celle de Rome
avec résignation.

En 58, le roi d'Égypte, Ptolémée Aulétès, «le joueur de flûte», fils du
roi de Cypre, fut chassé par son peuple. Il demanda l'appui des Romains,
et le proconsul de Syrie, Aulus Gabinius, fut chargé par les triumvirs
de faire le nécessaire pour le ramener dans ses États. Le peuple
alexandrin avait mis la couronne sur la tête de Bérénice, fille aînée du
roi expulsé, et lui avait choisi pour époux Archélaos, grand prêtre de
la déesse Ma, à Comæna. Celui-ci, après avoir vainement tenté de gagner
les hommes tout-puissants de Rome, résolut de disputer son royaume les
armes à la main. Il équipa une flotte, formée en grande partie de
pirates; mais Gabinius accourut en Égypte et remporta de brillants
succès, grâce à l'habileté du chef de cavalerie, Marc-Antoine, le futur
triumvir. Archélaos fut tué dans un combat et Ptolémée rétabli sur le
trône. A dater de ce jour, les Romains eurent un pied en Égypte. César,
à qui rien ne pouvait résister, après avoir conquis la Gaule et battu
Pompée, organisa l'Égypte et la donna à Cléopâtre.

Rome était enfin reine de la mer. Jusqu'à la mort de César il ne fut
plus question de la piraterie dans la Méditerranée.



CHAPITRE XXIV

SEXTUS POMPÉE ET LA PIRATERIE.--AUGUSTE.


Pendant les troubles qui suivirent l'assassinat de César, c'est-à-dire
pendant les guerres que les triumvirs soutinrent contre Cassius, Brutus
et Sextus Pompée, la piraterie se réveilla. Cassius, à la tête d'une
escadre formée sur les côtes de Cilicie et presque entièrement composée
d'anciens pirates de cette région, n'attendant que l'occasion de
reprendre leurs courses sur mer, se jeta sur l'île de Rhodes, la pilla,
sans épargner ni les offrandes consacrées dans les temples, ni les
statues mêmes des dieux, et se retira chargé d'un immense butin[1].

    [1] Appien, _Guerres civiles_, IV, 65 et suiv.

D'un autre côté, comme on va le voir, Sextus, fils de Pompée, donna une
organisation puissante à la piraterie et se rendit formidable sur mer.

Après la mort de son père et de son frère aîné, Sextus Pompée s'était
soustrait à la poursuite de César, en se cachant et en exerçant
obscurément la piraterie dans les eaux d'Espagne[1]. Il était parvenu
peu à peu à réunir un certain nombre de pirates autour de lui. Il se fit
connaître comme le fils du grand Pompée, et aussitôt tous ceux qui
avaient combattu sous les ordres de son père et de son frère accoururent
le rejoindre. Arabion, fils de Massinissa, qui avait été dépouillé de
son royaume de Libye, vint grossir les forces de Pompée avec une escadre
et une troupe. Sextus eut alors l'ambition d'être autre chose qu'un
pirate.

    [1] Appien, _Guerres civiles_, II, 103; IV, 83 et suiv.,
    25, 36; V, 2, 15, 26, 143.

Les lieutenants de César, en Espagne, avertirent leur général du bruit
qui se faisait autour du nom de Sextus Pompée. César envoya contre lui
Carina, qui fut battu, et Sextus, profitant de sa victoire, s'empara de
plusieurs places espagnoles. César donna le commandement d'une seconde
armée à Asinius Pollion; mais ce dernier était à peine parti que César
fut assassiné.

A cette nouvelle, Sextus se rendit avec célérité à Marseille, et y
attendit les événements. Le Sénat le nomma amiral de la mer, haute
fonction que son père avait occupée autrefois. Sextus, en homme prudent,
ne rentra pas à Rome; il rassembla toute sa flotte, fit des recrues dans
les ports et s'empara du gouvernement de la Sicile. A partir de ce
moment, Sextus Pompée devint un ennemi redoutable pour les nouveaux
triumvirs. En effet, les proscriptions terribles qui eurent lieu à cette
époque jetèrent dans ses bras un grand nombre de citoyens, d'hommes
d'armes et d'esclaves. Il fit proclamer dans les villes qu'il recevait
tous les fugitifs, libres ou esclaves, et qu'il leur donnait une solde
double de celle que les triumvirs accordaient aux meurtriers. Il envoya
des trirèmes parcourir les côtes pour recueillir les proscrits et
recruter des partisans qu'il équipa et arma aussitôt. Il donna des
fonctions élevées sur terre et sur mer à ceux qui étaient aptes à les
tenir dignement. Aussi Appien dit-il que, dans ces temps si durs, Sextus
Pompée mérita bien de la patrie et soutint l'honneur du nom qu'il
portait.

Toutefois, Sextus, qui ambitionnait de devenir maître de la mer, appela
tous les pirates expérimentés d'Afrique, d'Espagne et d'Asie. Sa
puissance inquiéta les triumvirs et sa tête fut mise à prix. Octave
envoya même contre lui Salvidiénus avec une grosse flotte. Instruit des
projets de son adversaire, Sextus se jette au-devant de lui et l'aborde
impétueusement près de Scylla. Ses navires légers et habilement
manoeuvrés par des mains exercées se meuvent avec aisance et rapidité;
ceux de Salvidiénus, gros et lourds, peuvent à peine remuer. La mer
s'agite, les vaisseaux pompéiens restent dociles au gouvernail, tandis
que les autres sont mis en désordre et se montrent rebelles à toute
manoeuvre. La nuit étant survenue, les deux flottes ennemies se
retirèrent, non sans avoir perdu quelques navires.

Sextus fit alliance contre les triumvirs avec Cassius et Brutus. Après
la défaite et la mort de ceux-ci, Murcus et Domitius Ahenobarbus qui
commandaient leur escadre arrivèrent se ranger sous les ordres de
Sextus. Ils infestèrent en commun les côtes d'Italie. Sextus devint
alors maître tout-puissant de la mer. Il exerçait une autorité absolue.
Ses deux lieutenants favoris étaient deux pirates, Ménodorus et
Ménécratès, marins intrépides, mais hommes sans honneur et sans foi,
aussi prêts à la trahison et au crime qu'au pillage et au combat. En
vain, Murcus essaie-t-il à diverses reprises de combattre l'influence
funeste de ces deux flibustiers sur l'esprit de Pompée, Ménodorus domine
son maître. Un jour le malheureux Murcus est assassiné par l'ordre de
Sextus, et son cadavre mis en croix comme celui d'un scélérat[1].

    [1] Appien, _Guerres civiles_, V, 70.

La puissance de Sextus Pompée était véritablement formidable: il
possédait la Sicile et la Sardaigne; sa flotte immense et bien
appareillée faisait la course et interceptait les arrivages en Italie.
Rome manquait de pain comme au temps le plus florissant de la piraterie.
Le peuple affamé demanda à grands cris que les triumvirs fissent
alliance avec celui qui se vantait, à juste titre, de régner sur la mer.
Antoine et Octave étaient d'accord, non pour traiter avec Sextus, mais
pour lui faire la guerre. C'est pourquoi ils essayèrent de lever de
nouveaux impôts. Ils publièrent un édit qui obligeait les propriétaires
à fournir cinquante sesterces par tête d'esclave, et qui attribuait au
fisc une portion de tous les héritages. Cet édit porta au comble la
fureur du peuple. Dans les jeux du cirque, la foule fit éclater des
applaudissements frénétiques quand elle vit paraître la statue de
Neptune, afin de témoigner ainsi sa sympathie pour Sextus que l'on
appelait _Fils du dieu des mers_. Quelques jours après, le tumulte
devint si grand qu'Octave se crut obligé de paraître dans les groupes
qui proféraient des menaces contre les triumvirs. Il eut été assassiné
peut-être si Antoine ne fut venu avec ses soldats et n'eut fait tuer les
plus mutins. On jeta les cadavres dans le Tibre; mais la foule ne s'en
montra que plus exaspérée, et, par de nouvelles clameurs, elle força les
triumvirs à négocier avec Sextus Pompée[1].

    [1] Appien, _Guerres civiles_, V, 67 et suiv.; Dion,
    XLVIII, 19-36; Plutarque, _Vie d'Antoine_; Suétone, _Vie
    d'Auguste_; Velleius Paterculus, LXXVII et suiv.

On arrêta le plan d'une conférence sur la pointe du cap de Misène.
Pompée avait sa flotte non loin de là, et les deux triumvirs leurs
armées en bataille vis-à-vis. Sextus demanda aussitôt à entrer dans le
triumvirat en la place de Lépidus. Cette demande fut repoussée. Déjà
Sextus allait rompre la négociation lorsqu'à force de prières, on
l'amena à diminuer ses prétentions. Dans le traité qui fut conclu (39
av. J.-C.), il stipula pour lui-même et pour tous ceux qui l'avaient
suivi dans l'exil ou qui servaient sur ses vaisseaux. On lui assura la
possession de la Sicile, de la Sardaigne, de la Corse, et à ces trois
îles on ajouta l'Achaïe. On lui promit ensuite le consulat et le
paiement de 70 millions de sesterces sur les biens de son père. On
accorda amnistie pleine et entière à ceux qui s'étaient réfugiés auprès
de lui; on n'excepta pas même les proscrits, parmi lesquels se
trouvaient de grands personnages, Claudius Néron, M. Silanus, Sentius
Saturninus, Aruntius, Titius, etc. Enfin, comme il y avait dans ses
équipages un grand nombre d'esclaves fugitifs, il fut décidé qu'ils ne
seraient point rendus à leurs maîtres et qu'ils jouiraient de la
liberté. A ces conditions, Sextus promit de retirer ses troupes des
postes occupés en Italie, de ne plus recevoir d'esclaves, de ne point
augmenter ses forces navales, de défendre les côtes contre les pirates
et d'envoyer enfin à Rome les redevances en blé et les impôts que lui
payaient autrefois les îles qui lui étaient abandonnées.

Quand on vit, à l'issue de la négociation, les trois chefs s'embrasser
en signe de paix et d'amitié, un même cri de joie partit de la flotte,
de l'armée et de toute l'Italie. Il semblait que ce fut la fin de toutes
les guerres et de tous les maux. Avant de se séparer, les trois plus
puissants Romains d'alors se donnèrent des fêtes. Le sort désigna Pompée
pour traiter le premier ses nouveaux amis. «Mais où souperons-nous?
demanda joyeusement Antoine.--Dans mes carènes,» répondit Sextus en
montrant sa galère. Mordante équivoque, disent les historiens, qui
rappelait qu'Antoine possédait à Rome, dans le quartier des Carènes, la
maison du grand Pompée. Au milieu du festin, quand les convives,
échauffés par le vin, lançaient mille brocards sur Antoine et sur
Cléopâtre, le pirate Ménas, lieutenant de Sextus, s'approcha de lui, et
lui dit à voix basse: «Veux-tu que je coupe les câbles des ancres et que
je te rende maître, non seulement de la Sicile et de la Sardaigne, mais
de tout l'univers?» Sextus réfléchit, la tentation était puissante; mais
il répondit comme le devait faire le fils d'un grand homme: «Il fallait
agir sans m'en prévenir, Pompée ne peut violer la foi jurée[1].» Après
avoir été fêté à son tour par Octave et par Antoine, Sextus mit à la
voile et regagna la Sicile.

    [1] Plutarque, _Vie d'Antoine_.--Appien, V, 73, attribue à
    Ménodorus le propos et non à Ménas.

La paix de Misène ne fut qu'une trêve. Sextus, roi de la mer, était
impatient de recommencer la guerre: les pirates avides de pillage, ses
funestes conseillers, l'y excitaient sans relâche. Les triumvirs lui en
fournirent le prétexte. D'abord Antoine n'avait pas voulu le laisser
entrer en possession de l'Achaïe; ensuite Octave avait refusé de
rétablir dans leurs droits et privilèges tous les exilés et proscrits
qui s'étaient réfugiés en Sicile. Sextus donna l'ordre aussitôt aux
pirates de ravager les côtes italiennes, et bientôt Rome se trouva
encore une fois en proie à la famine. Aussi le peuple disait que la
prétendue paix n'était qu'un malheur de plus et que c'était un quatrième
tyran que les triumvirs s'étaient adjoint. Octave s'empara de
quelques-uns de ces pirates qui avouèrent qu'ils obéissaient aux ordres
de Sextus Pompée. Aussi, l'historien Florus ne peut-il s'empêcher de
s'écrier: «Oh! que le fils diffère du père! l'un a exterminé les pirates
ciliciens, l'autre les associe à ses desseins[1]!»

    [1] Florus, IV, et les auteurs précités.

La réorganisation de la piraterie donnait une immense puissance à
Sextus, qui fondait les plus grandes espérances dans le succès de ses
armes; ses forces navales, en effet, étaient considérables, ses
vaisseaux, solidement construits et presque tous munis de tours. Quant à
Octave, le rival direct de Sextus, il ne possédait qu'un très petit
nombre de vaisseaux; ses collègues, Antoine et Lépidus, paraissaient peu
disposés à le soutenir; il ne se croyait donc pas en mesure de résister
à Sextus. Il fut admirablement servi dans cette circonstance par les
rancunes de plusieurs grands personnages qui s'étaient réfugiés auprès
de Pompée et qui gémissaient de voir leur chef si docile aux conseils de
ses affranchis et dominé même par Ménodorus. Ils finirent par exciter
Pompée à se défier de Ménodorus. Sur ces entrefaites, Philadelphe,
affranchi d'Octave, s'aboucha dans un voyage sur mer avec Ménodorus;
Micylion, l'ami le plus dévoué de Ménodorus dans l'entourage d'Octave,
se chargea de détacher définitivement Ménodorus de la cause de Pompée.
Ménodorus promit de livrer la Sardaigne, la Corse, trois légions et
d'apporter le concours d'un très grand nombre d'amis. Octave feignit
d'abord de se montrer indifférent envers Ménodorus, mais il ne tarda pas
à accueillir le traître avec distinction. Il le fit inscrire parmi les
chevaliers, lui donna le commandement de la flotte, mais il lui
adjoignit prudemment un officier expérimenté, Calvisius Sabinus. Il
s'empressa de construire aussitôt de nombreux travaux de défense sur les
côtes de l'Italie, afin de s'opposer à un débarquement de Sextus. Il se
transporta à Tarente pour prendre le commandement de sa flotte, et
ordonna à Ménodorus et à Calvisius de descendre la mer Tyrrhénienne afin
d'opérer une jonction dans la mer de Sicile[1].

    [1] Appien, _Bell. civil._, V, 78 et suiv.

Sextus Pompée le prévint; il envoya contre Ménodorus et Calvisius le
corsaire Ménécratès, et attendit lui-même, dans le port de Messine,
l'arrivée d'Octave. Ménécratès rencontra la flotte de Toscane à la
hauteur de Cumes. Calvisius l'avait rangée en croissant, tout près des
côtes. Les navires ne pouvaient ainsi manoeuvrer que difficilement et
étaient exposés, en cas d'échec, à être rejetés sur les rochers.
Cependant, malgré le désavantage de cette position, ils combattirent
longtemps avec beaucoup de valeur. Une lutte terrible s'engagea entre la
galère de Ménodorus et celle de Ménécratès. La haine qui animait les
deux corsaires semblait augmenter l'ardeur des équipages. Enfin,
Ménécratès fut blessé à la cuisse et mis hors de combat; ses marins
consternés se rendirent; quant à lui, il se jeta dans la mer pour ne pas
tomber au pouvoir de son plus cruel ennemi. Démocharès, autre affranchi
de Pompée, lieutenant de Ménécratès, prenant alors le commandement de la
flotte, réunit ses meilleures trirèmes, court à force de rames sur les
bâtiments de Calvisius, en brise ou en coule plusieurs et disperse les
autres. Après ce succès, Démocharès ramène sa flotte en bon ordre dans
les eaux de Messine.

Sextus, à la tête de toute son armée navale, se porte aussitôt contre
Octave, et le bat près de l'écueil célèbre de Scylla. Il lui eût pris ou
détruit tous ses vaisseaux, si on ne lui eût signalé l'arrivée de
Ménodorus et de Calvisius. Pour échapper à l'esclavage ou à la mort,
tous les équipages d'Octave se sauvèrent à terre, et le triumvir suivit
leur exemple. Pour comble de malheur, une tempête furieuse s'éleva, et
Octave put contempler, du rocher où il s'était réfugié, la mer couverte
des débris de ses vaisseaux consumés par l'incendie ou brisés par
l'ouragan. La flotte de Ménodorus et de Calvisius, qui avait gagné la
pleine mer, échappa seule, au moins en partie, à ce grand désastre.

Les forces navales d'Octave étaient anéanties. Tant de revers
n'abattirent pas son courage. Il fit construire de nouveaux navires et
invita ses collègues à joindre leurs efforts aux siens contre Sextus
Pompée. Antoine lui prêta 120 galères ou plutôt les échangea pour des
légions, et Lépidus 70. Au moment de reprendre la mer, Octave fit avec
pompe la lustration de sa flotte. On avait dressé des autels sur le
rivage, dit Appien[1], les galères étaient rangées en face sur deux
lignes; les matelots et les soldats observaient un profond silence. Les
prêtres, après avoir égorgé les victimes, prirent place dans des esquifs
richement ornés et tournèrent trois fois autour des navires en conjurant
les dieux d'écarter les malheurs dont la flotte pouvait être menacée.

    [1] _Bell. civil._, V, 96.

Octave donna le signal du départ, mais une tempête furieuse éclata
presque aussitôt, et, de nouveau, le malheureux Octave vit la mer
engloutir un grand nombre de ses navires. Ménodorus, désespérant de la
fortune d'Octave, prit la fuite avec sept navires et revint à Sextus.

Pompée ne sut pas plus profiter de la tempête que de la victoire.
C'était décidément un pauvre général. Il se complaisait dans son
triomphe. Son orgueil lui faisait regarder sottement les désastres
d'Octave comme son ouvrage. Il se faisait appeler fils de Neptune,
sacrifiait à la mer, quittait son manteau de pourpre pour en revêtir un
couleur de mer et prétendait commander aux vents[1].

Quant à Octave, «il voulait vaincre même en dépit de Neptune[2],» et il
ne négligeait rien pour arriver à son but. Le célèbre homme de guerre
Agrippa, revenu à Rome, après avoir pacifié l'Aquitaine et passé le
Rhin, comme César, fut chargé de relever la flotte du triumvir. Il
s'assura d'abord d'un port commode et sûr, en joignant ensemble et avec
la mer, le lac Lucrin et le lac Averne. Il parvint, à l'aide de
prodigieux travaux, à former un bassin où il put exercer jusqu'à 20,000
matelots. Bientôt tout fut prêt pour une nouvelle attaque contre la
Sicile. Pline[3] rapporte qu'un jour qu'Octave se promenait sur le
rivage, un poisson s'élança de la mer et vint tomber à ses pieds;
c'était, dit-il, le temps où Sextus Pompée dominait tellement sur la
mer, qu'il avait adopté Neptune pour père; les devins, consultés,
répondirent que César verrait sous ses pieds ceux qui avaient alors
l'empire de la mer.

    [1] Appien, _Bell. civil._, V, 100.

    [2] Suétone, _Vie d'Auguste_, XVI: «_Etiam invito Neptune
    victoriam se adepturum._»

    [3] _Hist. nat._, IX, 22, 1.

Instruit par ses croisières des préparatifs d'Octave, Sextus se décida
enfin à envoyer Ménodorus avec ses sept vaisseaux pour surveiller les
projets de l'ennemi. Le forban, toujours prêt à la trahison, mécontent
de n'avoir pas reçu de Pompée le commandement de la flotte, eut recours
à un singulier stratagème pour rentrer dans les bonnes grâces d'Octave.
Il pensa qu'il fallait d'abord commettre quelques hauts faits contre la
flotte du triumvir et la terrifier par une brusque attaque. En effet, au
moment où on était bien loin de s'y attendre, Ménodorus se jeta avec la
rapidité de la foudre sur les vaisseaux d'Octave, en prit plusieurs
ainsi que des navires chargés de vivres et en brûla un certain nombre.
Il remplit de terreur toute la côte. Octave et Agrippa étaient alors
absents et occupés à se procurer des bois de construction pour la
flotte. Voulant se moquer de l'armée d'Octave, Ménodorus vint aborder au
milieu du sable du rivage et feignit d'être échoué. Aussitôt les soldats
d'accourir pour se jeter sur lui, mais le corsaire repoussa son
brigantin dans les flots et s'éloigna en riant de la troupe stupéfaite
d'une pareille audace. Pensant alors qu'Octave serait heureux de voir
rentrer sous ses ordres un chef aussi vaillant, il lui fit savoir qu'il
désirait reprendre du service auprès de lui. Une entrevue lui fut
accordée. Il se jeta aux pieds d'Octave qui lui pardonna, lui rendit ses
titres, mais qui eut soin depuis de le faire surveiller secrètement[1].

    [1] Appien, _Bell. civil._, V, 101, 102.

Octave fut bientôt en état de recommencer la guerre. Papia, lieutenant
de Sextus Pompée, remporta d'abord un avantage: il surprit des bâtiments
de charge qui portaient quatre légions à Lépidus occupé au siège de
Lilybée, en Sicile. Les navires furent capturés ou coulés à fond et deux
légions périrent dans les flots. Agrippa attaqua Pompée et remporta une
victoire éclatante à Myles, dont Octave profita pour jeter des troupes
en Sicile. Sextus rassembla ses nombreux vaisseaux pour courir après
Octave. Il l'attaqua au moment même où son adversaire venait de
débarquer, non loin de Tauroménium, trois légions commandées par
Cornificius. Octave fut vaincu, presque tous ses vaisseaux furent pris
ou brisés; lui-même ne parvint qu'à grand'peine à trouver un refuge en
Italie, dans le camp de Messala qu'il avait proscrit quelques années
auparavant. Heureusement Agrippa, qui commandait une forte escadre,
s'empara de Tyndaris. Cette conquête assurait à Octave une entrée en
Sicile; il se hâta de débarquer vingt et une légions. Cependant Octave
n'était pas au bout des épreuves que le sort lui destinait. Dans aucune
guerre il ne fut exposé à de plus nombreux et de plus grands dangers. Un
jour qu'il faisait voile entre la Sicile et le continent pour chercher
le reste de ses troupes, il fut attaqué à l'improviste par Démocharès et
Apollophanès, lieutenants de Sextus, et se voyant sur le point d'être
pris, il supplia un de ses compagnons, Proculcius, de lui donner la
mort. Mais, grâce à l'énergie de l'équipage, il put échapper avec un
seul navire. Un autre jour, comme il passait à pied près de Locres, se
rendant à Rhegium, il vit les galères pompéiennes qui côtoyaient la
terre, et les prenant pour les siennes, il descendit sur la plage où il
faillit encore être pris. Il arriva même que, tandis qu'il s'enfuyait
par des sentiers détournés, un esclave d'Emilius Paulus, qui
l'accompagnait, se souvenant qu'il avait autrefois proscrit le père de
son maître, et cédant à la tentation de la vengeance, essaya de le tuer.
Octave parvint néanmoins à rejoindre Lépidus et Agrippa en Sicile, et
quelques escarmouches eurent lieu entre les armées ennemies[1].

    [1] Suétone, _Vie d'Auguste_, XVI; Appien, _Bell. civil._,
    V, 103-117; Pline, _Hist. nat._, VII, 46; Velleius
    Paterculus, _Hist. Rom._, 79.

La guerre pouvait durer longtemps encore; Pompée voulut tenter une
action décisive, et, comme il se sentait le plus fort sur mer, il fit
proposer à Octave de terminer leur différend par un combat naval. Le
triumvir, tant de fois éprouvé sur mer, redoutait fort de tenter encore
la fortune, cependant il accepta courageusement le défi. Le 3 septembre
de l'année 36 avant J.-C., les deux flottes rivales, composées chacune
de 300 vaisseaux, et placées l'une sous les ordres d'Agrippa, et l'autre
sous le commandement de Démocharès et d'Apollophanès, se rangèrent en
ligne entre Myles et Nauloque, dans un appareil formidable: tous les
navires étaient armés de tours, de catapultes et de toutes les machines
à jet alors en usage. L'action commença par le choc des galères, auquel
succéda une grêle de pierres, de flèches, de dards et de javelots
enflammés; tous les navires s'attaquèrent tantôt par la proue, tantôt
par la poupe et par les flancs. Les soldats combattaient avec une égale
ardeur, les pilotes et les chefs rivalisaient d'adresse et d'énergie.
Les deux armées de terre, rangées en bataille sur la côte, donnaient
encore de l'émulation aux partis. La lutte dura plusieurs heures, et le
succès fut longtemps incertain; mais Agrippa commandait la flotte
triumvirale, et, comme Duilius, il avait armé ses navires de grappins
qui accrochaient ceux de l'ennemi plus légers, et les forçaient à
recevoir l'abordage. Ce ne fut bientôt qu'une mêlée où tout était
confondu et où l'on tuait souvent aussi bien l'ami que l'ennemi. Le mot
d'ordre dont on se servait pour se reconnaître ne fut plus secret et
devint commun aux deux partis, ce qui contribua à augmenter le carnage,
en sorte que la mer fut en peu de temps couverte de cadavres, d'armes et
de débris de navires. Agrippa, voyant que la flotte de Sextus
s'ébranlait, redoubla ses efforts et força la victoire à se déclarer
pour Octave. La flotte ennemie fut presque totalement détruite; Sextus
Pompée, oubliant qu'il avait une armée de terre, prit la fuite avec les
dix-sept galères qui lui restaient, après avoir éteint le fanal du
vaisseau amiral et jeté à la mer son anneau et ses insignes de
commandement. «Jamais fuite, dit Florus[1], depuis celle de Xercès, ne
fut plus déplorable.»

Sextus avait d'abord le projet de se rendre auprès d'Antoine; mais quand
il sut qu'Octave ne songeait point à le poursuivre, il se dirigea vers
l'Asie. Il se mit alors à exercer la piraterie sur les côtes; il pilla
le temple fameux de Junon au promontoire de Lacinium, et s'établit
ensuite à Mitylène, capitale de l'île de Lesbos, qui avait reçu
autrefois le grand Pompée après sa défaite à Pharsale[2]. Sextus
feignait d'attendre Antoine, mais, en réalité, il cherchait, en
augmentant le nombre de ses vaisseaux et de ses rameurs, à se substituer
au maître de l'Orient. Il traitait même secrètement avec les rois de
Pont et des Parthes, qui venaient de battre Antoine. Il envoya des
ambassadeurs à ce dernier, rentré à Alexandrie, bien moins pour lui
demander de traiter avec lui que pour être renseigné exactement sur sa
puissance en Orient. Pendant que les envoyés de Sextus étaient auprès
d'Antoine, ses autres ambassadeurs chez les Parthes furent faits
prisonniers et envoyés au triumvir, qui ne fut pas dupe des agissements
de Sextus, et qui chargea Titius, son lieutenant, de combattre Pompée,
s'il demeurait en armes, et de le ramener prisonnier en Égypte. Sextus
débarqua en Asie et organisa immédiatement une armée près de Cyzique. Il
remporta quelques succès et occupa les villes de Nicée et de Nicomédie,
dont il tira beaucoup d'argent. Malheureusement pour lui, les 70
vaisseaux qu'Antoine avait envoyés à Octave pour la guerre de Sicile
revinrent au printemps en Asie, congédiés par le vainqueur, et Titius,
parti de Syrie, se montra en même temps avec cent vingt navires et une
grosse armée. Sextus ne pouvait résister. Pour échapper à Antoine, il
prit le parti extrême de brûler son escadre et de se diriger avec ses
soldats vers la haute Asie. Mais, abandonné de la plupart des siens
comme de la fortune, il tomba entre les mains des lieutenants d'Antoine,
fut conduit à Milet et mis à mort[3] (35 av. J.-C.).

    [1] _Hist. Rom._, IV, 8; Appien, _Bell. civ._, V, 118-122.

    [2] Appien, _Bell. civ._, V, 133.

    [3] Appien, _Bell. civ._, V, 133-144.

Ainsi périt le dernier fils de Pompée. Dans sa jeunesse, Sextus avait
obscurément exercé la piraterie et écumé la mer. Puis, s'étant fait
reconnaître, beaucoup de partisans se joignirent à lui, et il porta
ouvertement, après la mort de César, la guerre sur la Méditerranée. Il
réorganisa la piraterie à son profit, il rassembla une grosse armée et
une flotte très considérable, posséda de grandes richesses et domina sur
les îles. Maître de la mer, il causa la famine en Italie et força ses
adversaires à traiter avec lui. Son plus grand titre de gloire fut
d'avoir accueilli les malheureux proscrits des guerres civiles, de les
avoir sauvés et de leur avoir procuré la joie de revivre dans leur
patrie; mais, soit par incapacité, soit, comme le dit Appien[1], parce
que les dieux avaient condamné sa cause, il ne sut pas attaquer
l'ennemi, ni profiter d'aucun avantage, se bornant seulement à défendre
ce qu'il avait acquis.

    [1] _Bell. civ._, V, 143.

Velleius Paterculus fait le portrait suivant de Sextus: «C'était un
jeune homme sans éducation, grossier dans son langage, d'une valeur
fougueuse, d'une humeur emportée, d'une intelligence vive et prompte,
très différent de son père sous le rapport de la bonne foi, dominé par
ses affranchis, esclave de ses esclaves, _servorumque servus_, envieux
du mérite et se mettant à genoux devant la médiocrité. Lorsqu'il se fut
rendu maître de la Sicile, il reçut dans son camp les esclaves et les
fugitifs, et augmenta de la sorte le nombre de ses légions. Ménas et
Ménécratès, affranchis de son père, qu'il avait mis à la tête de ses
flottes, infestaient les mers de leurs pirateries, et Sextus appliquait
le produit de leurs rapines à son entretien et à celui de son armée, ne
rougissant pas de livrer aux brigandages et aux dévastations les mers
que les armes du grand Pompée, son père, avaient purgées des
pirates[1].»

Sextus n'avait pas été vaincu seul, la piraterie tomba avec lui. Jamais
elle n'avait été organisée d'une manière plus redoutable; c'était à elle
et à ses chefs expérimentés que Sextus avait dû tous ses succès. La
guerre contre Sextus a été considérée par tous les auteurs que nous
avons cités si fréquemment comme une guerre contre la piraterie. Pline
l'Ancien le dit formellement[2]. C'est surtout à ce titre que de si
grands honneurs furent décernés à Octave, après sa victoire, par Rome
délivrée de la famine. Le sénat et le peuple, couronnés de fleurs, se
portèrent au-devant de lui, et lui firent cortège au temple et jusqu'à
sa demeure. On décréta l'ovation, des prières publiques, une statue d'or
sur le Forum en costume de triomphateur, et portant sur son piédestal
l'inscription ci-après: «Au restaurateur de la paix sur terre et sur mer
après de longues dissensions[3].» Octave, de son côté, s'empressa
d'accorder à Agrippa la couronne rostrale[4].

Octave acheva d'anéantir la piraterie dans ses guerres de trois années
contre les Illyriens, les Japodes, les Liburnes, les Corcyréens, les
Pannoniens, les Dalmates et autres peuplades des régions montagneuses
des bords de l'Adriatique, semblables à la Cilicie et à l'Isaurie, qui
avaient repris leurs courses sur mer et recommencé leurs brigandages
comme au temps de la reine Teuta et de Démétrius de Pharos. A la prise
de Métulum, courageusement défendue par les Japodes, Octave monta
lui-même à l'assaut et reçut trois blessures. Tous ces peuples furent
vaincus et soumis. Octave leur enleva tous leurs vaisseaux, afin de les
mettre dans l'impossibilité de se livrer de nouveau à la piraterie[5].

    [1] Velleius Paterculus, _Hist. rom._, 73.

    [2] _Hist. natur._, XVI, 3.

    [3] Appien, _Bell. civ._, V, 130.

    [4] Pline, _Hist. natur._, XVI, 3.

    [5] Appien, _De rebus illyricis_, XVI; Florus, _Hist.
    rom._ IV, 12.

La piraterie détruite ne joua aucun rôle dans la lutte entre Octave et
Antoine qui se termina par la grande victoire navale d'Actium (2
septembre 31 av. J.-C.) qui donna à Octave-Auguste vainqueur l'empire
romain.

Le premier soin d'Auguste fut d'assurer son autorité dans le monde
romain. Pour maintenir la tranquillité dans les provinces maritimes de
l'empire alors si admirablement disposé tout autour de la Méditerranée,
pour protéger la navigation contre la piraterie, il fallait des forces
navales importantes. Auguste entretint toujours deux flottes: l'une à
Misène (Campanie), commandant à la Sicile, à l'Afrique et à l'Espagne;
l'autre, forte de 250 vaisseaux, à Ravenne, d'où elle tenait en respect
l'Illyrie, la Liburnie, la Dalmatie, l'Épire, la Grèce et
l'Asie-Mineure[1]. Tous les vaisseaux de guerre, dit Végèce[2], se
construisaient sur le modèle des liburnes, faites principalement avec le
cyprès, le pin, le mélèze et le sapin, et dont les pièces étaient
reliées avec des clous de cuivre non sujets à la rouille. Quant à la
grandeur des bâtiments, les plus petites liburnes avaient un seul rang
de rames, les moyennes en avaient deux et les autres trois, quatre et
quelquefois cinq. Certains navires étaient peints d'un vert qui imitait
la couleur de mer, les matelots et les soldats étaient aussi habillés
avec des vêtements de cette couleur pour être moins vus de jour et de
nuit lorsqu'ils allaient à la découverte. De plus, des navires
stationnaient sur le Danube et dans l'Euxin; des escadres gardaient les
côtes de la Gaule; des flottilles composées de petits bâtiments
parcouraient les principaux fleuves. Celle du Rhône hivernait à Arles;
celle de la Seine à Lutèce. Végèce dit que ces bâtiments croiseurs dont
on se servait pour les gardes du Danube et des autres fleuves des
frontières étaient d'une perfection inimitable.

    [1] Suétone, _Vie d'Auguste_, 49.

    [2] _Institutions militaires_, V, 1, 3, 4, 7 et 15.

La Méditerranée entière était enfin délivrée de la piraterie, le Romain
pouvait alors la contempler avec orgueil et l'appeler _mare nostrum_.
Les discordes civiles étaient étouffées, les guerres extérieures
éteintes, le temple de Janus fermé, la force des lois, l'autorité des
jugements rétablies, les bras rendus à l'agriculture, le respect à la
religion, la sécurité aux citoyens, la confiance à toutes les
propriétés. Aussi quel concert d'éloges dans les historiens et de
louanges dans les poètes pour celui que quelques-uns appelaient un dieu
et que l'empire romain tout entier vénérait comme le Père de la Patrie!

Mais ce qui fut peut-être le plus sensible aux Romains et aux peuples
étrangers, ce fut de voir la mer purgée des brigands qui l'avaient
écumée pendant des siècles, et de pouvoir en même temps naviguer,
trafiquer et recevoir des vivres en abondance. Suétone rapporte, à ce
sujet, une anecdote d'un haut intérêt. Un jour qu'Auguste naviguait près
de la rade de Pouzzoles, les passagers et les matelots d'un navire
d'Alexandrie, qui était à la rade, vinrent le saluer, vêtus de robes
blanches et couronnés de fleurs. Ils brûlèrent même devant lui de
l'encens, et le comblèrent de louanges et de voeux pour son bonheur, en
s'écriant que c'était par lui qu'ils vivaient, à lui qu'ils devaient la
liberté de la navigation et tous leurs biens, «_per illum se vivere, per
illum navigare, libertate atque fortunis per illum frui_». Ces
acclamations le rendirent si joyeux qu'il fit distribuer à tous ceux de
sa suite quarante pièces d'or, en leur faisant promettre sous serment
qu'ils n'emploieraient cet argent qu'en achats de marchandises
d'Alexandrie[1].

Auguste corrigea aussi une foule d'abus aussi détestables que pernicieux
qui étaient nés des habitudes et de la licence des guerres civiles et
que la paix même n'avait pu détruire. Ainsi la plupart des voleurs de
grands chemins portaient des armes publiquement, sous prétexte de
pourvoir à leur défense, et les voyageurs de condition libre ou servile
étaient enlevés sur les routes, et enfermés sans distinction dans les
ateliers des possesseurs d'esclaves. Il s'était aussi formé, sous le
titre de «communautés nouvelles», des associations de malfaiteurs qui
commettaient toutes sortes de crimes. Auguste contint tous ces brigands,
en plaçant des postes où il en était besoin; il visita les ateliers
d'esclaves et dispersa les communautés dont l'organisation lui
paraissait contraire à l'ordre public et aux bonnes moeurs[2].

    [1] Suétone, _Vie d'Auguste_, XCVIII.

    [2] _Idem_, XXXII.

Transformation inouïe, le farouche pirate cilicien devint l'heureux et
paisible jardinier, _Corycium senem_, que chante Virgile; la ville de
Tarse, en pleine Cilicie, fut, après la disparition de la piraterie, la
grande ville savante de l'Orient, l'émule d'Alexandrie. Au siècle
d'Auguste, ses écoles encyclopédiques, fréquentées par une studieuse
jeunesse indigène, étaient tenues pour supérieures même à celles
d'Alexandrie et d'Athènes; elles produisaient en abondance des maîtres
habiles, surtout des philosophes, qui allaient porter leur science au
dehors, à Rome, et jusque dans la famille des Césars[1]. Tarse fut la
patrie du stoïcien Athénodore, précepteur de Tibère, et du grand apôtre
saint Paul.

Citerai-je, après tant d'autres, les vers si connus des plus grands
poètes de Rome, en l'honneur d'Auguste:

  Tutus bos etenim prata præambulat,
  Nutrit rura Ceres, almaque Faustitas;
  Pacatum volitant per mare navitæ.

«Grâce à toi, dit Horace[2], le boeuf parcourt en paix les prairies;
Cérès et la douce abondance fécondent nos champs; _les navires volent
sur la mer pacifiée_.»

    [1] _Comptes rendus de l'Académie des Inscriptions et
    belles-lettres_, séance du 7 juillet 1876.

    [2] _Odes_, liv. IV, 5.

Pour Virgile[1], Auguste est un dieu:

  An deus inmensi venias maris, ac tua nautæ
  Numina sola colant, tibi serviat ultima Thule!


«Viens-tu régner sur la mer immense, seul dieu qu'adorent les matelots
et qui seras invoqué jusqu'aux rivages de la lointaine Thulé?»

Le peuple romain entier, jouissant de la paix, vivant dans l'abondance,
s'écriait par la bouche du plus grand de ses poètes:

    Deus nobis hæc otia fecit:
  Namque erit ille mihi semper deus[2].

«C'est un dieu qui nous a fait ces loisirs: oui, il ne cessera jamais
d'être un dieu pour moi.»

    [1] Virgile, _Géorgiques_, I, 29-30.

    [2] _Id._, _Bucoliques_, I, 6-7.

A l'âge de soixante-seize ans, le grand empereur, qui depuis un
demi-siècle gouvernait le monde, rédigea son testament politique. De ce
document d'une grandeur saisissante qui nous a été conservé dans les
ruines d'un temple d'Ancyre, je détacherai ce qui a trait à l'histoire
de la piraterie:

«J'ai rétabli la paix sur la mer, dit Auguste, en la délivrant des
pirates qui l'infestaient, et à la suite de cette guerre, j'ai remis à
leurs maîtres, pour qu'ils leur fissent subir le supplice mérité,
environ trente mille esclaves qui s'étaient enfuis de chez ceux auxquels
ils appartenaient et qui avaient porté les armes contre la
République...

»Pour honorer ma conduite, on m'a, par un sénatus-consulte, appelé
_Auguste_, et décrété que le chambranle des portes de ma demeure serait
décoré de lauriers, et qu'au-dessus de l'entrée serait placée une
couronne civique et que, dans la _Curia Julia_, serait mis un bouclier
d'or dont l'inscription attesterait qu'il m'était donné par le Sénat et
le peuple romain en souvenir de mon courage, de ma clémence, de ma
justice et de ma piété...

»Pendant mon treizième consulat, le Sénat, l'ordre équestre et le peuple
me donnèrent le titre de _Père de la Patrie_, et décidèrent que ce titre
serait inscrit dans ma demeure, dans la Curie et le Forum Auguste, sous
un quadrige érigé en mon honneur...[1]»

    [1] _Inscription d'Ancyre; Exploration archéologique de
    Galatie_, par MM. Perrot, Guillaume et Delbet.--_Res gestæ
    divi Augusti ex monumentis Ancyrano et Apolloniensi_, par
    Mommsen;--_Examen des historiens d'Auguste_, par M. Egger.



CHAPITRE XXV

LA PIRATERIE SOUS L'EMPIRE.


Avec la forte organisation de l'Empire, la piraterie disparaît de la
Méditerranée. On ne la retrouve plus avec sa constitution formidable,
ses états, ses villes, ses domaines; ce n'est plus désormais un
adversaire dangereux et capable d'affamer l'Italie. Si quelques
brigandages s'exercent encore parfois sur mer, ce sont des actes isolés;
les pirates ne sont plus des ennemis, _hostes_, mais des voleurs,
_latrunculi vel prædones_, selon les termes du jurisconsulte Ulpien[1].

Tel est le caractère nouveau de la piraterie à partir de l'empire
romain. Elle ne se présente plus comme une nécessité de l'existence des
antiques populations des bords de la mer, ni comme le produit de la
rivalité et de la jalousie commerciale entre peuples voisins, ni comme
un des fléaux obligés de la guerre, ni enfin comme une rébellion suprême
de tous les vaincus contre le vainqueur; la civilisation a sans cesse
progressé, et, dans le repos de l'univers soumis, l'unité de domination
produisit des effets salutaires. Rome, grâce à l'empire, avait résolu le
plus difficile des problèmes, l'unité dans le genre humain.

«Quelle facilité, dit Bossuet, n'apportait pas à la navigation et au
commerce cette merveilleuse union de tous les peuples du monde sous un
même empire? La société romaine embrassait tout, et, à la réserve de
quelques frontières, inquiétées quelquefois par les voisins, tout le
reste de l'univers jouissait d'une paix profonde. Ni la Grèce, ni
l'Asie-Mineure, ni la Syrie, ni l'Égypte, ni enfin la plupart des autres
provinces n'ont jamais été sans guerre que sous l'Empire romain; et il
est aisé d'entendre qu'un commerce si agréable des nations servait à
maintenir dans tout le corps de l'Empire la concorde et
l'obéissance[2].»

    [1] _Fragm._ 24, _Dig. lib._ 49, 15.

    [2] _Discours sur l'histoire universelle_, IIIe partie,
    chap. 6.

La bonne administration des provinces contribua plus que tout le reste à
faire disparaître la piraterie. Pourquoi les peuples jadis soumis par
les Romains n'auraient-ils pas été pillards, voleurs et pirates, quand
l'exemple de tous les crimes leur était donné par les proconsuls
républicains? Sous la République, en effet, l'oppression des provinces
avait été générale. Il était passé dans l'usage qu'un gouvernement était
un moyen de fonder ou de réparer sa fortune, et il le fallait bien, car
le gouverneur partait ruiné pour sa résidence: il avait dépensé au moins
deux millions pour acheter les suffrages des électeurs, et comme le
gouverneur changeait chaque année, que l'on juge de l'état des
malheureuses provinces! Elles ne pouvaient plus respirer! «Une indicible
misère, dit Mommsen[1], s'étendait du Tigre à l'Euphrate sur toutes les
nations.»--«Toutes les cités ont péri, lit-on dans un écrit publié dès
l'an 70 av. J.-C.» En Asie-Mineure, les villes étaient dépeuplées, tant
les bandits, les pirates et les gouverneurs avaient commis des ravages
effrayants. Tous ces maux venaient de ce qu'il n'y avait pas à Rome un
pouvoir assez fort pour commander à ses propres agents le respect des
lois. Heureusement les choses changèrent, grâce au génie de César et
d'Auguste.

    [1] _Histoire romaine_, liv. IV, chap. 11.

Il ne peut entrer dans mon sujet d'exposer le système impérial en
vigueur dans les provinces, sur lequel tant de beaux et savants écrits
ont été publiés en France et à l'étranger, je dois nécessairement me
borner à rechercher sobrement l'influence qu'il a eue au point de vue de
la piraterie et de la sécurité publique et privée. Il a détruit l'une et
fait naître l'autre. Aussi le gouvernement impérial fut-il bien
accueilli dans les provinces. Tacite le proclame au début de ses oeuvres
immortelles: «Le nouvel ordre de choses plaisait aux provinces qui
avaient en défiance le gouvernement du Sénat et du peuple à cause des
querelles des grands et de l'avarice des magistrats, et qui attendaient
peu de secours des lois, impuissantes contre la force, la brigue et
l'argent[1].»

Les provinces étaient de deux sortes, celles de l'empereur et celles du
Sénat et du peuple, mais l'empereur avait l'oeil aussi bien dans les
unes que dans les autres, et partout les gouverneurs veillaient au
maintien de l'ordre, à la bonne gestion des affaires, prévenaient, en
imposant leur arbitrage ou leur autorité, les guerres particulières, et,
sous leur responsabilité, dispersaient les rassemblements séditieux et
les bandes de malfaiteurs aussi bien sur mer que sur terre. Sans doute,
et c'est le propre de la nature humaine que de n'être pas sans défaut,
il y a eu de mauvais gouverneurs sous l'Empire, Tacite en cite
plusieurs, mais tous furent accusés et condamnés[2]. Il y en eut de très
honnêtes, Pline, Tacite, Thraséas, Othon, Pétrone, ces deux derniers,
quoique débauchés, et Vitellius lui-même. L'empereur était très dur pour
les magistrats malhonnêtes. Tibère fut un justicier implacable; il était
bien aimé par les provinces, parce qu'«il veillait, dit Tacite[3], à ce
que de nouvelles charges ne leur fussent pas imposées, et à ce que les
anciennes ne fussent pas aggravées par l'avarice et la cruauté des
fonctionnaires.» Les historiens rendent la même justice à presque tous
les empereurs. Domitien, le plus sanguinaire d'entre eux, «s'appliqua,
au dire de Suétone[4], à maintenir dans le devoir les chefs des
provinces et les contraignit à être intègres et justes.»--«Adrien, dit
le biographe de ce prince[5], visita tout l'Empire! et quand il
rencontra des gouverneurs coupables, il les frappa des peines les plus
sévères et même du dernier supplice.» On voit dans la correspondance de
Pline le Jeune combien Trajan est admirable de sagesse et d'économie,
répétant plusieurs fois qu'un gouverneur était le tuteur des villes, le
gardien de leur fortune, et que son plus grand devoir était d'examiner
sévèrement les comptes. «S'il m'arrive malheur, disait ce grand prince
au jurisconsulte Priscus, je te recommande les provinces[6].»

On a pu dire avec raison que l'empire a été l'âge d'or des provinces.
Les inscriptions si nombreuses recueillies par MM. Lebas, Waddington,
Renier, Perrot, etc., prouvent l'explosion de reconnaissance que les
provinces eurent envers un gouvernement qui les avait dotées de
monuments d'utilité publique, de prétoires, de basiliques, de temples
admirables, dont les ruines gisent au milieu de régions dévastées et
stériles depuis des siècles, attestant hautement qu'il fut un temps où,
sous un pouvoir fort et respecté, la paix, le commerce, le travail, la
richesse, la civilisation, ont répandu à profusion, dans ces mêmes
lieux, leurs bienfaits éclatants.

    [1] _Annales_, I, 2.

    [2] _Ann._, III, 66; XIII, 33; XIV, 18, etc... Suétone,
    _Auguste_, 67; Dion Cassius, LIV, 3, LVI, 25.

    [3] _Ann._, IV, 6.

    [4] _Domitien_, 8.

    [5] Spartien, _Adrien_, 13.

    [6] Pline, _Epist._, X, 28, 35, 47, 50, 52, 53, 63, 85.

Par l'effet de cette organisation admirable de l'empire, la piraterie
disparut de la Méditerranée, le grand lac romain. Les flottes
impériales, entretenues dans cette mer pendant 300 ans et sous 39
empereurs, n'ont point d'histoire. Elles assuraient la sécurité et
étaient employées en même temps à la traite des blés, aux transports et
en quelques rares occasions.

Caius Caligula faisait servir sa flotte à ses folies. Il ordonna de
construire des vaisseaux liburniens à dix rangs de rames; les voiles
étaient de différentes couleurs et la poupe garnie de pierreries. On y
voyait une grande quantité de bains, de galeries, de salles à manger;
une grande variété de vignes et d'arbres fruitiers. C'était sur ces
navires somptueux qu'il côtoyait la Campanie, mollement couché en plein
jour, et au milieu des danses et des symphonies. Il prétendit surpasser
Xerxès en jetant un pont de Baïes aux digues de Pouzzoles, formé de tous
les navires qui faisaient les transports des vivres et des marchandises.
Rangés sur deux lignes, solidement liés ensemble, affermis par des
ancres, recouverts ensuite de planches, de pierres et de terre, ils
formèrent une large chaussée, dans le genre de la voie Appienne, et
longue de près de 3,600 pas (5 kilomètres). Caligula s'y promena d'abord
avec l'appareil d'un triomphateur. Il montait un cheval magnifiquement
harnaché et portait une couronne de chêne, un bouclier, un glaive et une
chlamyde dorée. Il parut ensuite en habit de cocher et conduisit un char
attelé de deux chevaux qui avaient été vainqueurs aux courses. Puis,
ayant invité le peuple à venir admirer cette merveille, il fit
impitoyablement jeter dans la mer tous ceux qui s'étaient avancés sur le
pont[1].

    [1] Suétone, _Vie de Caligula_, 19;--Dion Cassius,
    LVIII;--Josèphe, XVIII.

Sous le gouvernement de Claude, la marine jouissait d'une certaine
considération. L'Italie, alors presque entièrement occupée par les
jardins et les palais des grands seigneurs, ne pouvait plus nourrir ses
habitants. Le blé lui était apporté par mer, et, comme en hiver la
navigation était difficile, il fallait vivre, dans cette saison, des
approvisionnements amassés pendant l'été et qui souvent étaient
insuffisants. Claude accorda de très grands privilèges aux constructeurs
de navires, promit des récompenses aux armateurs, et se chargea des
pertes que pourraient leur causer les tempêtes. L'entrée du Tibre était
d'un abord défectueux; le port d'Ostie était presque comblé; les navires
chargés de marchandises et de vivres jetaient l'ancre à une certaine
distance du rivage, et ne pouvaient remonter le fleuve qu'après avoir
fait passer sur des barques une partie de leur chargement: ils restaient
ainsi exposés à toute l'agitation de la pleine mer.

Claude donna l'ordre de creuser un vaste bassin sur la rive droite du
Fiumicino (bras du Tibre) et de l'entourer de quais; il fit aussi
construire deux jetées, fort avant dans la mer, et, en face de l'endroit
où elles se rapprochaient, laissant entre elles un passage commode, une
large chaussée. Afin de mieux asseoir ce môle, sur lequel on éleva un
phare semblable à celui d'Alexandrie, pour guider les navigateurs
pendant la nuit, on commença par couler un énorme vaisseau qui avait
servi à transporter l'obélisque d'Égypte à Rome, et on le couvrit d'une
solide maçonnerie[1].

    [1] Suétone, _Vie de Claude_;--Strabon, V;--Pline, XLV.

Tacite signale quelques exploits de brigands et de pirates en Orient
sous le règne de Claude. Des tribus de la Cilicie, connues sous le nom
de _Clites_, se révoltèrent, et, conduites par Trosobore, campèrent sur
des montagnes escarpées. De là, elles descendaient sur les côtes et
jusque dans les villes pour enlever les habitants, les laboureurs et
surtout les marchands et les maîtres de navires. La ville d'Anémur fut
assiégée par ces brigands, et des cavaliers envoyés de Syrie sous les
ordres du préfet Curtius Severus pour la secourir, furent mis en déroute
à cause de l'âpreté du terrain qui était favorable à des gens de pied,
tandis que la cavalerie n'y pouvait combattre. Enfin, le roi de ce pays,
Antiochus, en flattant la multitude, en trompant le chef, parvint à
désunir les forces de l'ennemi, et, après avoir fait mourir Trosobore et
les principaux de la bande, ramena le reste par la clémence[1].

Néron, qui employait les navires de l'État à transporter d'Alexandrie à
Rome de la poussière à l'usage des athlètes, fit exécuter cependant des
travaux utiles à la navigation: il embellit le port de Claude et unit le
lac Averne au Tibre par un canal sur lequel deux galères pouvaient
passer de front[2]. Pline dit aussi que Néron, voulant illustrer son
règne par quelque découverte importante, envoya deux centurions,
accompagnés d'une suite nombreuse, à la recherche des sources du Nil[3].
Ces explorateurs ne purent remonter le fleuve que jusqu'aux cataractes.

Depuis Néron jusqu'à Trajan, il ne se passa sur la Méditerranée rien de
mémorable. Lorsque après la guerre de Syrie, Vespasien revint à Rome, on
frappa une médaille au revers de laquelle il était représenté sous la
figure de Neptune, ayant le pied droit sur un globe, tenant de la main
droite l'extrémité d'une proue de galère et dans la gauche un trident.
Cependant il ne s'était illustré par aucune expédition maritime
importante; seulement, arrivé à Tarrichée au moment où Titus venait de
vaincre le parti opposé aux Romains, il avait fait construire à la hâte
quelques navires et avait détruit sur le lac de Génézareth, après un
combat acharné, un grand nombre de petits bâtiments sur lesquels s'était
réfugié le reste des Juifs. Trajan protégea la navigation et la liberté
du commerce. Une très longue étendue des côtes d'Italie était sans port;
il en fit construire un fort beau à Centumcellæ (Civita-Vecchia), où il
avait une maison de campagne[4], et un autre à Ancône, pour ouvrir une
entrée plus facile du côté de la mer Adriatique.

Adrien, successeur de Trajan, fit usage de la marine pour ses grands
voyages. Il encouragea le commerce et confirma les lois rhodiennes: «Je
suis maître du monde, disait-il, mais la loi nautique des Rhodiens est
maîtresse de la mer[5].»

    [1] Tacite, _Annales_, XII, 55.

    [2] Suétone, _Vie de Néron_.

    [3] Pline, VI, 35, 6.

    [4] Pline le jeune, _Lettres_, 31.

    [5] _Fragm._ 9, Dig. _De lege rhodia de jactu_.

La marine romaine ne reparaît dans l'histoire des pays méditerranéens
qu'au siège de Byzance (193-195), que Septime Sévère prit d'assaut,
pilla et rasa, après un blocus de trois années, pendant lequel 500
navires byzantins firent subir de grandes pertes à la flotte de Sévère.

Quant à la piraterie, il faut venir jusqu'à l'époque de Probus pour
trouver une guerre entreprise en Asie-Mineure contre elle ou plutôt
contre des brigands, car ils n'osaient pas tenir la mer. Elle fut
dirigée par cet empereur en Isaurie, la _piratarum officina_ des
anciens. En l'année 279, Lydius, Isaurien accoutumé au brigandage, ayant
réuni une troupe de malfaiteurs, courait et pillait la Pamphylie et la
Lycie. Les Isauriens, comme aux temps de Servilius et de Pompée,
habitaient des cavernes et des châteaux forts perchés sur des rochers
d'où ils bravaient la puissance romaine. Ils sortaient de leurs repaires
quand il y avait un coup de main à faire sur une caravane ou sur des
villes sans défense, et rentraient chargés de butin. Des troupes
romaines furent dirigées contre ces voleurs, qui se retirèrent dans
Cremna, ville de Lycie, assise sur une hauteur et entourée d'un côté de
vallées fort profondes[1]. Lydius fut assiégé dans cette place; il en
abattit les maisons, sema du blé pour nourrir ses défenseurs et chassa
toutes les bouches inutiles. Mais les Romains les repoussèrent, et
Lydius les précipita impitoyablement dans les ravins et les fondrières.
Il fit creuser un souterrain qui s'étendait depuis la ville jusqu'au
delà du camp des assiégeants, et s'en servit pour introduire dans la
place des bestiaux et des vivres. Une femme découvrit le passage aux
Romains, qui l'interceptèrent. Lydius n'en perdit pas courage; il se
défit de tous ceux qui ne lui étaient pas nécessaires pour la défense
des murs, et résolut de s'ensevelir sous les ruines de la ville. Mais un
archer habile, qui avait été cruellement traité un jour par le chef
barbare, parvint à gagner le camp des Romains. Instruit des mouvements
de Lydius qui venait observer les ennemis par une fenêtre du rempart,
l'archer l'attendit avec patience et le tua d'un coup de flèche. Les
brigands, privés de leur chef, ne soutinrent pas longtemps le siège et
se rendirent aux Romains. La place ne fut point démolie et les
vainqueurs y établirent une garnison. Les Isauriens qui habitaient les
montagnes furent traqués et dispersés. Probus pénétra de gré ou de force
dans la plupart des repaires des brigands, en disant qu'il était plus
facile de les empêcher d'y entrer que de les en chasser. Il assigna aux
vétérans des postes dans des endroits escarpés et imposa à leurs fils le
service militaire dès l'âge de dix-huit ans, afin qu'ils ne fissent pas
l'apprentissage du vol avant celui de la guerre[2].

    [1] Le nom de Cremna vient du grec κρημνός, qui
    signifie précipice.

    [2] Zozime, _Hist. rom._;--Flavius Vopiscus, _Probus_,
    XVI, XVII.

Malgré toutes ces précautions, on ne parvint pas à déraciner le
brigandage de ces montagnes.

Sous l'empereur Gallus, les Isauriens se révoltèrent à cause d'un
outrage insigne infligé à leur nation. Des prisonniers isauriens avaient
été livrés aux bêtes dans l'amphithéâtre d'Iconium en Psidie: «La faim,
a dit Cicéron, ramène les animaux féroces où ils ont trouvé une fois
pâture.» Des masses de ces barbares désertèrent donc leurs rocs
inaccessibles et vinrent, comme l'ouragan, s'abattre sur les côtes.
Cachés dans le fond des ravins ou de creux vallons, ils épiaient
l'arrivée des bâtiments de commerce, attendant pour agir que la nuit fut
venue. La lune, alors dans le croissant, ne leur prêtait qu'assez de
lumière pour observer, sans que leur présence fut trahie. Dès qu'ils
supposaient les marins endormis, ils se hissaient des pieds et des mains
le long des cables d'ancrage, escaladaient sans bruit les embarcations
et prenaient ainsi les équipages à l'improviste. Excités par l'appât du
gain, leur férocité n'accordait de quartier à personne, et, le massacre
terminé, faisait, sans choisir, main basse sur tout le butin. Ce
brigandage, toutefois, n'eut pas un long succès. On finit par découvrir
les cadavres de ceux qu'ils avaient tués et dépouillés, et dès lors nul
ne voulut relâcher dans ces parages. Les navires évitaient la côte
d'Isaurie comme jadis les sinistres rochers de Sciron, et rangeaient de
concert le littoral opposé de l'île de Chypre. Cette défiance se
prolongeant, les Isauriens quittèrent la plage qui ne leur offrait plus
d'occasion de capture, pour se jeter sur le territoire de leurs voisins
de Lycaonie. Là, interceptant les routes par de fortes barricades, ils
rançonnaient pour vivre tout ce qui passait, habitants ou voyageurs.

Ammien Marcellin[1] donne des détails intéressants sur la guerre que
l'armée romaine soutint contre les Isauriens dans ces pays escarpés.
Pour la caractériser, en un mot, ce fut une expédition de Kabylie. Les
soldats romains furent forcés, pour suivre leurs agiles adversaires,
d'escalader des pentes abruptes, en glissant et en s'accrochant aux
ronces et aux broussailles des rochers; puis ils voyaient tout à coup,
après avoir gagné quelque pic élevé, le terrain leur manquer pour se
développer et manoeuvrer de pied ferme. Il fallait alors redescendre, au
hasard d'être atteints par les quartiers de roche que l'ennemi, présent
sur tous les points, faisait rouler sur leurs têtes. On eut recours à
une tactique mieux entendue: c'était d'éviter d'en venir aux mains tant
que l'ennemi offrirait le combat sur les hauteurs, mais de tomber
dessus, comme sur un vil troupeau, dès qu'il se montrerait en rase
campagne.

Après beaucoup d'efforts, les Isauriens furent dispersés par les troupes
de Nébridius, comte d'Orient, lieutenant de Gallus.

    [1] XIV, 2.

Sous les règnes malheureux de Valérien et de Gallien (249-268),
l'insurrection rendit l'Isaurie à ses habitudes d'indépendance et de
rapine, et l'énergie dégénérée de Rome, impuissante désormais à remettre
sous le joug cette population de quelques montagnes situées au coeur de
l'empire, ne put que l'enfermer d'une ceinture de forteresses, souvent
insuffisantes pour contenir ses incursions. On vit cependant cette race
proscrite et méprisée fournir par la suite des soldats aux armées
impériales et deux de ses enfants s'asseoir sur le trône de Constantin.



CHAPITRE XXVI

LA PIRATERIE ET LES INVASIONS DES BARBARES.


Une phase nouvelle s'ouvre pour l'histoire de la piraterie au troisième
siècle de notre ère. Depuis longtemps déjà l'empire souffrait de sa
propre grandeur, _eo creverit ut jam magnitudine laboret suâ_, pour me
servir des expressions du grand historien Tite-Live[1]. Cependant,
jusqu'à la fin des Antonins, des mains puissantes avaient maintenu
l'autorité romaine, fait respecter les frontières, agrandi même les
limites de l'empire. Mais, à partir de cette époque, le pouvoir suprême
est mis à l'encan; l'anarchie et le despotisme militaires sont à leur
comble; on compte jusqu'à trente empereurs à la fois que l'on appelle
les _trente tyrans_. L'empire menacé, attaqué de tous côtés, est
gouverné par des chefs asservis aux caprices d'une milice indisciplinée
qui, suivant Montesquieu, les rendait impuissants pour faire le bien et
ne leur laissait de liberté que pour commettre des crimes.

Sur les frontières s'amassent des peuples nouveaux, affamés de besoins,
avides de conquêtes. Leur nombre fait leur force. Ils marchent toujours
droit devant eux, poussés par un courant irrésistible d'invasion de
l'Est à l'Ouest, comme s'ils étaient mus par une grande loi de la
physique de l'univers. Ces peuples appelés généralement _Barbares_,
comme au temps de l'invasion médique, et plus particulièrement Scythes,
Hérules, Sarmates, Gépides, Goths, se comportent tous de la même manière
que les peuples anciens dont il a été si souvent question dans le cours
de cette histoire. Comme à l'époque de l'ambassade de Mélos, la force
prime le droit, et c'est par le brigandage et la piraterie que les
hordes barbares signalent leur entrée sur le territoire de l'empire
romain.

    [1] Préface de l'_Histoire romaine_.

Au milieu du troisième siècle, l'empire tout entier est envahi. Les
Germains et les Franks traversent la Gaule et l'Espagne, et se montrent
sur les rivages de la Mauritanie, étonnés de cette nouvelle race
d'hommes. Les Alamans, au nombre de 300,000, s'avancent en Italie jusque
dans le voisinage de Rome. Les Goths, les Sarmates et les Quades
trouvent Valérien en Illyrie, qui les contient, assisté de Claude,
d'Aurélie et de Probus. La Scythie vomit ses peuples sur l'Asie-Mineure
et sur la Grèce[1]. C'est là que le flot des Barbares est le plus grand.
Les Goths, après avoir conquis l'Ukraine, s'établissent sur la côte
septentrionale du Pont-Euxin; cette mer ne baignait-elle pas, en effet,
au midi, les provinces opulentes et amollies de l'Asie-Mineure, «où l'on
trouvait tout ce qui pouvait attirer un conquérant et qui n'avaient rien
pour lui résister[2].»

    [1] Châteaubriand, _Études historiques_.

    [2] _Tableau de l'Empire romain depuis les Antonins
    jusqu'à Constantin_, extrait de l'histoire de Gibbon, par
    l'abbé Cruice.

Les Barbares apprirent la navigation des peuplades insoumises que
Strabon appelle les Achæi, les Zygi et les Héniokhes, qui exerçaient la
piraterie depuis un temps immémorial. Ces pirates montaient des
embarcations fragiles, étroites et légères, faites pour vingt-cinq
hommes, mais pouvant, dans des cas exceptionnels, en porter jusqu'à
trente. Ces embarcations étaient appelées camares (_camaræ_). Quand la
mer était agitée, et à mesure que la vague s'élevait, on ajoutait des
planches jusqu'à ce que les deux bords, se rejoignant par en haut, les
couvrissent comme un toit. Les camares roulaient ainsi à travers les
flots; les deux extrémités se terminaient en proue, et comme la chiourme
changeait de main à volonté, on pouvait prendre terre indistinctement et
sans péril par l'un et l'autre bout. Les pirates formaient avec leurs
camares de véritables escadres et tenaient perpétuellement la mer, soit
pour faire main basse sur les vaisseaux de transport, soit pour attaquer
quelque province ou quelque ville du littoral. Les populations du
Bosphore favorisaient elles-mêmes leurs déprédations en leur prêtant non
seulement des abris pour leurs embarcations, mais encore des comptoirs,
des entrepôts pour leur butin. Au retour de leurs courses, les pirates
n'ayant ni ports, ni mouillages, portaient leurs camares à dos d'hommes
au fond des bois. Ils donnaient souvent, en pays étranger, la chasse aux
habitants pour se procurer des esclaves, et faisaient payer d'énormes
rançons aux malheureux captifs qui voulaient se racheter[1].

    [1] Strabon, XI;--Tacite, _Hist._, III, 47.

A l'instar de ces peuplades indépendantes, les Goths et les Scythes
s'empressèrent de construire des camares pour exercer la piraterie et
dévaster toutes les villes qu'ils rencontreraient dans leur aventureuse
et audacieuse navigation. Ils attaquèrent d'abord Pytiunte, la dernière
limite des provinces romaines, ville pourvue d'un bon port et défendue
par une forte muraille. Successianus les repoussa et fut nommé, en
récompense, préfet du prétoire par Valérien. Les Barbares profitèrent du
départ de ce général pour renouveler leur attaque contre Pytiunte et
s'en emparer. De là, ils naviguent vers Trébizonde, la surprennent, font
main basse sur des richesses inestimables, enchaînent les citoyens
captifs aux rames de leurs vaisseaux, et retournent triomphants dans
leurs bois.

D'autres Goths ou d'autres Scythes, jaloux des richesses que leurs
voisins avaient amassées, équipent des navires pour commettre de
semblables brigandages, et se servent pour ouvriers d'une quantité de
prisonniers et d'autres gens que la misère avait réunis autour d'eux.
Ils partent des bouches du Tanaïs et voguent le long du rivage
occidental du Pont-Euxin, en même temps qu'une armée de terre marche de
concert avec la flotte. Ils franchissent le Bosphore, abordent en Asie,
prennent Chalcédoine, où ils trouvent de l'argent, des armes et des
approvisionnements en abondance. Ils entrent ensuite dans Nicomédie, où
les appelait le tyran Chrysogonas; de là, ils vont saccager les villes
de Pruse, Apamée, Cios, et se dirigent vers Cyzique. Un heureux accident
retarda la ruine de cette cité. La saison était pluvieuse, et les eaux
du lac Apolloniate, réservoir de toutes les sources du mont Olympe,
s'élevaient à une hauteur extraordinaire. La petite rivière de
Rhyndacus, qui en sort, devint tout à coup un torrent large et rapide
qui arrêta la marche des Barbares. Ils retournèrent alors sur leurs pas
avec une longue suite de chariots chargés des dépouilles de la Bithynie,
brûlèrent Nicomédie et Nicée avant de s'embarquer, et rentrèrent dans
leur pays.

Dans une nouvelle incursion, la Grèce entière fut parcourue et pillée
par les Barbares; Athènes, Argos, Corinthe, Sparte, Cyzique, les îles de
l'Archipel, le grand temple de Diane à Éphèse, tout fut brûlé ou rasé
(263).

Jusqu'alors le nombre des Barbares qui s'étaient embarqués pour ces
expéditions ne s'était pas élevé à plus de 15,000; leur flotte, en
effet, se composait de 500 bâtiments pouvant contenir chacun vingt-cinq
à trente hommes. Mais, enhardis par le succès et par l'impunité, les
Barbares-pirates construisirent une flotte de 2,000[1] ou même de
6,000[2] navires pour transporter une armée de 320,000 hommes. Ils
s'embarquèrent à l'embouchure du fleuve Tyras (Dniester) et tentèrent,
mais inutilement, de s'emparer de Tomi et de Marianopolis. Ayant repris
la mer, ils entrèrent dans le Bosphore, où la rapidité du courant et
l'impéritie de leurs pilotes leur firent perdre un nombre considérable
de vaisseaux. Ils opérèrent des descentes sur différents points des
côtes de l'Asie et de l'Europe; mais le pays ouvert avait été déjà
dévasté, et lorsqu'ils se présentèrent devant les villes fortifiées, ils
furent repoussés honteusement. Un esprit de découragement et de division
s'éleva dans la flotte. Quelques chefs dirigèrent leur course vers les
îles de Crète et de Chypre; mais les principaux, suivant une route
directe, débarquèrent près du mont Athos et assaillirent l'importante
ville de Thessalonique, capitale de la Macédoine.

    [1] Trebellius Pollion, _Claude_.

    [2] Zozime.

Un empereur vaillant, Claude II, se hâta d'accourir au secours des
provinces. Il força les Barbares à lever le siège, les poursuivit et
remporta sur eux une grande victoire près de Naïssus (Nissa en Servie).
Il s'empara des vaisseaux ennemis qui revenaient chargés de butin et les
brûla. «Nous avons détruit 320,000 Goths, écrivait Claude, et coulé à
fond 2,000 navires. Les fleuves sont chargés de boucliers, tous les
rivages couverts d'épées et de lances. Les champs sont cachés sous les
ossements; aucun chemin n'est libre; l'immense bagage de l'ennemi a été
abandonné. Nous avons pris tant de femmes, que l'on a pu en donner deux
et même trois à nos soldats victorieux[1].» Claude reçut le surnom
glorieux de _Gothique_ (270).

    [1] Trebellius Pollion, _Claude_;--Zonare, XII, 26.

L'invasion des Barbares fut contenue par les successeurs de Claude,
Aurélien et Probus, capitaines expérimentés.

L'historien Zozime rapporte que Probus, voulant repeupler la Macédoine,
la Thrace et le Pont, y transporta un grand nombre de prisonniers
franks, burgondes et vandales qui formèrent des colonies. Il espérait se
servir utilement de ces intrépides guerriers, après les avoir éloignés
de leur patrie, en les disséminant dans les armées et dans les
provinces. Mais les Franks trompèrent son attente. Exilés dans le Pont,
ils se réunirent, s'emparèrent de quelques navires, traversèrent le
Bosphore, entrèrent dans la mer Égée, ravagèrent les côtes, abordèrent
ensuite en Sicile et pillèrent Syracuse. De là, ils se dirigèrent vers
l'Afrique, mais une escadre romaine les atteignit en vue de Carthage et
leur livra un combat dans lequel ils perdirent la moitié de leurs
vaisseaux. Cet échec ne découragea pas ces hardis navigateurs; ils
franchirent les colonnes d'Hercule, longèrent les côtes de l'Espagne,
puis celles de la Gaule, faisant souvent des descentes pour enlever des
vivres, arrivèrent heureusement à l'embouchure du Rhin et revirent enfin
leur patrie.

Sous Dioclétien, la piraterie des Frisons et des Saxons fut combattue
mais non détruite sur les côtes de la Bretagne; quant au bassin de la
Méditerranée, il resta calme. L'empereur avait du reste fixé sa
résidence à Nicomédie pour mieux surveiller l'Orient. Après l'abdication
de Dioclétien (305), Galérius et Constance Chlore prirent le titre
d'augustes, Maximien et Sévère furent nommés césars. Mais Constantin
ayant presque aussitôt succédé à son père, les Romains, irrités de
l'abandon où les laissaient les nouveaux empereurs, élevèrent au trône
Maxence, qui se donna pour collègue Maximien, de sorte que l'empire eut
six maîtres à la fois. La guerre civile éclata. En 313, il n'y eut plus
que deux empereurs en présence, Licinius en Orient et Constantin en
Occident. Ce dernier marcha contre son rival, le battit d'abord à
Cybalis, puis à Mardie, et le força d'abandonner ses possessions
d'Europe (314). Les hostilités recommencèrent en 323. Licinius, à la
tête de 170,000 soldats aguerris, vint camper sous Andrinople et
attendit Constantin. Il fut vaincu et se réfugia dans Byzance. Les
flottes des deux empereurs en vinrent aux prises à l'entrée de
l'Hellespont. Une horrible tempête qui assaillit l'excellente flotte de
Licinius, composée de vaisseaux égyptiens, ioniens, phéniciens,
cypriotes, cariens et africains, aida au triomphe de Constantin.
Licinius s'enfuit de Byzance, gagna Chalcédoine, où il réunit ses
meilleures troupes. Constantin débarqua les siennes au promontoire sacré
et défit encore complètement son rival, près de Chrysopolis. Le
vainqueur rentra dans Byzance après cette lutte acharnée. Il y établit
le siège de l'empire, éleva sur son emplacement admirable la grande
ville de Constantinople qui repoussa pendant plus de dix siècles les
attaques des Barbares et devint le plus grand centre de commerce du
monde. Les provinces d'Orient durent leur salut à la création de
Constantinople. Le Bosphore et l'Hellespont étaient les deux entrées de
la ville, et le prince qui était maître de ces passages importants
pouvait toujours les fermer aux navires ennemis et les ouvrir à ceux du
commerce. Aussi, les Barbares qui, dans le siècle précédent, avaient
conduit leurs flottes jusqu'au centre de la Méditerranée, désespérant de
forcer cette barrière infranchissable, renoncèrent à la piraterie et
demandèrent à être incorporés dans les armées impériales.

Les empereurs grecs, héritiers du grand Constantin, veillèrent autant
qu'il fut en leur pouvoir à ce que la nuée des Barbares qui entouraient
l'empire restât dans l'ignorance de la science navale; ils frappèrent de
mort ceux qui tentèrent d'enseigner à ces voisins redoutables la
fabrication des vaisseaux[1].

La piraterie fut ainsi contenue pendant longtemps. Le christianisme
enfin qui répandait de jour en jour, à partir de Constantin, ses
bienfaits sur le monde, ne fut pas non plus sans influence parmi les
nations qui l'accueillirent et qui ne tardèrent pas à renoncer à leurs
anciennes habitudes de brigandage, à s'épurer, à s'adoucir et à se
moraliser par l'effet des divines doctrines du Christ. C'est du
christianisme, en un mot, que naquit le droit des gens.

    [1] _Cod. tit. de poenis;_ Const. 25, _Basiliques_, liv.
    9, tit. 47, _de poenis_. «_His qui conficiendi naves
    incognitam ante peritiam barbaris tradiderint capitale
    judicium decernimus._»



CHAPITRE XXVII

LA PIRATERIE ET LA LÉGISLATION MARITIME DANS L'ANTIQUITÉ.


Toute piraterie, suivant la remarque judicieuse de M. Pardessus[1],
suppose l'existence d'un commerce maritime aux dépens duquel elle
s'exerce. Le commerce avait donc besoin d'une protection. C'est pour la
lui donner que des guerres furent entreprises contre les pirates par
tous les États qui eurent successivement la prépondérance maritime ou
l'empire de la mer dans la Méditerranée. Mais, à l'origine, il
n'existait pas de navires armés en guerre, et, même à des époques
postérieures, il arriva souvent qu'aucun peuple ne faisait la police sur
les eaux. Rome, après avoir détruit Carthage, avait complètement négligé
la marine et laissé la mer au pouvoir des flibustiers. Qui protégeait
alors la navigation, et comment les navires marchands pouvaient-ils
transporter en sécurité les produits de l'agriculture et du négoce? Le
premier moyen de défense fut peut-être celui dont les Grecs surtout
paraissent avoir retenu l'usage, puisque Cicéron emploie un mot grec
pour le désigner: όμοπλοία[2]. C'est ce que nous appelons
«voyage de conserve» quand plusieurs navires se réunissent pour naviguer
ensemble et s'assurer en quelque sorte mutuellement contre les périls
communs de la navigation, comme on se réunit en caravane pour se
défendre contre les Bédouins, ces pirates du désert.

J'ai beaucoup insisté pour démontrer que, pendant une grande partie des
temps anciens, la piraterie ne fut pas considérée comme criminelle et
qu'elle fut, au contraire, un métier tout comme un autre. Les mêmes
actes qualifiés plus tard de crimes et punis comme tels, grâce au
progrès de la civilisation et de la morale, passaient pour licites quand
les différentes nations se les permettaient vis-à-vis d'étrangers dont
elles rapportaient les dépouilles comme un légitime butin de guerre.
Combien n'ai-je pas cité de peuples qui ne vivaient que de rapines et de
brigandages sur terre et sur mer? Ce ne fut, en réalité, que sous
l'empire romain, que les pirates cessèrent d'être regardés comme de
«justes ennemis», et qu'ils furent traités comme des «brigands et des
voleurs». «_Hostes sunt_, dit Ulpien[3] qui vivait sous Alexandre
Sévère, _quibus bellum publice populus romanus decrevit, vel ipsi populo
romano. Cæteri latrunculi vel prædones appellantur._»

    [1] _Collection des lois maritimes_, t. I, p. 69.

    [2] _Epist. ad Atticum_, XVI, 1.

    [3] _Fragm._ 24, _Dig._ lib. 49, tit. 15.

Parmi les peuples de l'antiquité qui firent aux pirates les guerres les
plus acharnées, les Rhodiens se distinguèrent entre tous par leurs lois
nautiques. Le haut rang que les Rhodiens ont occupé parmi les nations
commerciales est attesté par Tite-Live, par Polybe, par Strabon, par
Florus, etc., qui vantent la sagesse de leur législation. Cicéron lui a
rendu hommage dans son discours pour la loi Manilia: «_Rhodiorum usque
ad nostram memoriam disciplina navalis et gloria remansit._»

Le droit maritime des Rhodiens reproduisait, en les complétant, les
dispositions des lois de Tyr. Il passa en partie dans la loi romaine.
Une question vivement débattue et sur laquelle les opinions les plus
contraires se sont produites, a été celle de savoir si le recueil ou
compilation aujourd'hui connu sous le nom de _lois rhodiennes_, publié
pour la première fois par Schard, en 1591, et inséré par Loewenklau, en
1596, dans une collection d'ouvrages sur le droit gréco-romain, _jus
græco-latinum_, sous la rubrique: _Loi maritime des Rhodiens_,
Νόμος Ροδίων ναυτικος, doit être considéré comme contenant le texte
des véritables lois de Rhodes. Jacques Godefroy, Mornac, Vinnius,
Gianonne, Valin ont accepté et vanté ce recueil comme authentique[1].
François Baudoin, Antoine Augustin, Bynkershoeck, Heineccius, Gravina
croient, au contraire, y reconnaître les signes manifestes d'un récit
trompeur et d'une composition fabriquée à plaisir par un juriste
ignorant, ou peut-être par un pauvre grec affamé: «_Jus illud rhodium
quod nescio quis Græculus esuriens finxit_,» dit Bynkershoeck[2]. Cujas
a exprimé, au sujet de ces lois rhodiennes, l'opinion que ce n'étaient
pas les anciennes lois de cette île célèbre, mais des lois d'une date
plus récente, _recentiorum leges_. M. de Pastoret, dans sa remarquable
_Dissertation_, couronnée en 1784, par l'Académie des Inscriptions et
Belles-Lettres, partage cet avis: «Il paraît assez prouvé, dit-il, que
les lois des Rhodiens, telles qu'elles ont été faites, ne sont pas
parvenues jusqu'à nous[3].»

    [1] «_Pretiosum fragmentum_,» dit Mornac; «_in qua legum
    navalium collectione_,» dit Vinnius, «_multa sané sunt
    egregia et scitu utilissima._» Pardessus, _loc. cit._, i,
    26.

    [2] _Dissertatio ad legem rhodiam, de jactu_.

    [3] _De l'influence des lois maritimes des Rhodiens sur la
    marine des Grecs et des Romains_.

On peut contester à cette compilation les deux caractères d'antiquité et
d'autorité législative, mais elle ne doit pas cependant être rejetée
d'une manière absolue, comme un assemblage incohérent et sans valeur. M.
Pardessus me semble être tout à fait dans le vrai, en disant que cette
série de chapitres, sans appartenir à la législation positive, ni en
faire partie, s'y rattachait comme un livre de pratique se rattache à la
loi dont il offre les développements ou le supplément usuel[1]. Penser
avec Meyer et Boucher que les Rhodiens n'ont point eu de lois maritimes
écrites, mais seulement des coutumes successivement accrues et corrigées
par les décisions des juges, c'est s'insurger contre des autorités
parfaitement dignes de foi. Le _Digeste_ emploie expressément le mot
loi: _De lege rhodia, lege rhodia cavetur, lege rhodia judicetur._ Dans
un fragment inséré au _Digeste_, le jurisconsulte Volucius Mæcianus
rapporte un rescrit qu'il attribue à l'empereur Antonin: «Requête
d'Eudémon de Nicomédie à l'empereur Antonin.--Ayant fait naufrage sur
les côtes d'Italie, nous avons vu nos effets enlevés par les agents du
fisc qui résident aux îles Cyclades.»--Antonin répondit: «Je suis maître
du monde, mais la loi est maîtresse de la mer. Que la loi maritime des
Rhodiens soit observée en tout ce qui n'est pas contraire aux nôtres,
ainsi l'a décidé autrefois l'empereur Auguste[2].»

En présence de textes aussi importants, il n'est pas permis de supposer
que les jurisconsultes et les législateurs romains n'ont désigné que des
usages vagues et incertains ou de simples coutumes manquant de ce
caractère d'authenticité et de précision qui n'appartiennent qu'aux
actes du pouvoir législatif.

    [1] _Loc. cit._; c'est aussi l'opinion de M. Cauchy,
    _Droit maritime international_, ouvrage couronné par
    l'Académie des sciences morales et politiques.

    [2] Frag. 9, _Digeste, de lege rhodia, de jactu_.

Les bonnes lois navales deviennent universelles, celles des Rhodiens,
dans l'antiquité, ont été, selon l'expression de l'empereur Antonin,
maîtresses de la mer. Les _Us et coutumes_ des Barcelonnais, dans le
XIe siècle, les _Jugements_ d'Oléron, dans le XIIIe siècle, et les
_Ordonnances_ de Wisby, au XVe, ne furent que les institutions
maritimes des Rhodiens, transmises d'âge en âge, plus ou moins modifiées
suivant l'état de la navigation et les progrès des peuples.

Les lois rhodiennes contenaient certainement des règlements sur la
police des gens de mer et sur la répression des vols et des baratteries.
A mesure que le commerce se répandit et que les idées de justice,
d'humanité et de droit se développèrent chez les nations, on songea à
purger les mers de la piraterie dont le propre, comme on l'a remarqué
souvent, est de croître en force et en audace si on la laisse s'exercer
impunément. Aussi la répression de ce brigandage dut-elle marcher de
pair avec les progrès de la civilisation et du droit. Les nations les
plus renommées pour la justice de leurs lois nautiques furent celles qui
s'employèrent avec le plus de zèle à extirper cette plaie de la
navigation. Les lois de Rhodes firent la force et la prospérité de cette
île. C'est certainement dans ces lois qu'a été puisé le principe inscrit
au _Digeste_ que le pirate était un brigand et qu'il ne pouvait acquérir
par la prescription la propriété de l'objet par lui volé[1].

Il existait une singulière disposition dans la loi grecque: lorsqu'un
citoyen d'une ville grecque éprouvait un déni de justice dans une autre
ville, il pouvait être autorisé par son gouvernement à exercer des
représailles, c'est-à-dire à saisir la propriété d'un des concitoyens de
son débiteur. Ces représailles s'exerçaient généralement sur mer. Qu'on
juge combien d'actes de piraterie devaient se cacher sous le couvert de
ce droit[2]! La loi romaine ne nous a transmis aucune trace d'une
semblable disposition. Cette loi plaçait les vols commis par les pirates
au nombre des cas de force majeure qui fournissaient à un armateur une
légitime exception contre la demande des choses qui lui avaient été
confiées, et, parmi les sacrifices faits pour le salut commun, les
sommes ou valeurs données pour racheter le navire que les corsaires
avaient pris[3]. Enfin, en cas de reprises sur les pirates, on suivait,
relativement au droit de revendication par le propriétaire dépouillé,
des principes semblables à ceux qui régissent les sociétés modernes[4].

    [1] Lib. XLIX, tit. 15.

    [2] Démosthène, _Plaidoyers civils_; Androclès contre
    Lacrite.

    [3] Dig., lib. IV, tit. IX, _Nautæ_; lib. XIV, tit. II,
    _De lege rhodia de jactu_.

    [4] Inst., lib. 2, t. 6, § 2 et suiv., L. _unic._, C. _de
    usucap. transform_.

Il existait de nombreuses actions dues à la sollicitude du législateur
et du magistrat, et établies dans l'intérêt de la navigation et du
commerce. Les vols commis, soit à bord, soit dans le chargement et le
déchargement des navires, étaient sévèrement punis[1].

Non seulement les pirates, mais les peuples qui habitaient les rivages
de la mer, ne se faisaient pas faute de s'emparer des effets des
malheureux naufragés. C'est plutôt une supplication que la revendication
d'un droit qui sort de la bouche d'un personnage de la tragédie grecque:

  Ναυαγος ήκω ξενος, άσύλητον γενος.
  Je suis un naufragé, ne me dépouillez pas.

Le préteur traduisit en loi positive ce cri de l'humanité: «Si
quelqu'un, dit-il, enlève à mauvaise intention un objet quelconque d'un
navire en détresse ou naufragé, ou cause en cas pareil quelque dommage,
je le condamnerai à rendre le quadruple, si la poursuite a lieu dans
l'année, et à la simple restitution, si la poursuite n'a lieu que plus
tard[2].»

    [1] _Fragm._ 88, tit. 2. lib. 47, Dig., _De furtis_.

    [2] _Fragm._ 1, tit 9, lib. 47, Dig., _De incendio,
    ruina_.

Indépendamment de cette action, la loi criminelle prononçait des peines
corporelles les plus sévères, le fouet ou les verges, l'exil, les
travaux forcés dans les mines, contre ceux qui, au lieu de porter
secours aux naufragés, les auraient pillés dans leur détresse[1]. Elle
voulait qu'on traitât comme assassins ceux qui auraient empêché le
sauvetage des passagers, dans le but détestable de s'approprier leurs
dépouilles[2].

L'antique maxime _res sacra miser_ fut enfin appliquée aux naufragés.

Les empereurs veillèrent avec soin sur les actes des agents du fisc qui,
dans certaines localités, faisaient main basse sur les effets des
naufragés. J'ai cité, à cet égard, la requête d'Eudémon de Nicomédie à
l'empereur Antonin. Constantin fit aussi une déclaration généreuse dont
voici les termes: «Que mon fisc n'intervienne pas pour empêcher les
objets naufragés de retourner à leurs maîtres légitimes. Quel droit
aurait-il donc de tirer profit d'une circonstance calamiteuse[3]?»

Dans l'intérêt de la navigation, le législateur obligea les maîtres de
navires à prendre dans des passes difficiles des pilotes spéciaux ayant
acquis par la pratique une connaissance exacte et sûre des lieux. Sa
sollicitude s'étendit à la police des gens de mer, et veilla à ce qu'une
discipline rigoureuse fut observée à bord des navires de commerce comme
à bord des vaisseaux de l'État. Il plaça sous la protection de la loi,
les familles des marins ou naviculaires victimes de leur dévoûment.
Enfin, la création des douanes organisées à Athènes comme à Rome, eut
lieu dans un double but: celui de percevoir des droits imposés au profit
du trésor public, et celui d'assurer l'exécution des lois qui, dans un
intérêt général, prohibaient, soit l'importation, soit l'exportation de
certaines denrées ou marchandises. Les règlements sur les douanes
étaient observés avec une grande rigueur. Nous lisons, en effet, une
sentence du jurisconsulte Paul, contemporain d'Alexandre Sévère, ainsi
conçue: «Si le propriétaire d'un navire a chargé ou fait charger à bord
quelque objet de contrebande, le navire sera confisqué; si le chargement
a eu lieu en l'absence du propriétaire, par le fait du patron ou d'un
matelot, ceux-ci seront punis de mort et les marchandises confisquées,
mais le navire sera rendu à son propriétaire[4].»

    [1] Édit. d'Antonin.

    [2] Ulpien, _Fragm._ 3, § 8, Dig., _De incendio, ruina,
    naufragio_.

    [3] _Fiscus meus sese non interponat, quod enim jus habet
    fiscus in aliena captivitate ut de re tam luctuosa
    compendium sectetur._

    [4] _Fragm._ 11, § 2, Dig., lib. 39, tit. 4.

A côté de si sages réformes et de si grandes mesures de protection
survivaient cependant des actes traités de criminels quand ils étaient
commis par des aventuriers sans patrie et sans loi, et considérés comme
licites quand des nationaux se les permettaient vis-à-vis d'étrangers
dont ils rapportaient les dépouilles dans leur patrie, comme un légitime
butin. Ainsi le droit de prise s'exerçait non seulement pendant la
guerre, mais même pendant la paix, à l'égard des peuples qui n'avaient
avec Rome ni pacte d'alliance, ni lien d'hospitalité ou d'amitié. C'est
ce que dit Pomponius: «_Si cum gente aliqua neque amicitiam, neque
hospitium, neque foedus amicitiæ causa factum habemus, hi hostes quidem
non sunt, quod autem ex nostro ad eos pervenit illorum fit, et liber
homo noster ab eis captus servus fit et eorum: idemque est si ab illis
aliquid ad nos perverniat[1]._» Ces lois inhumaines qui sanctionnaient
dans une trop large mesure la piraterie elle-même, ont fait dire à
Grotius que dans ces temps la corruption des moeurs avait éteint chez
les hommes «le sentiment de l'humanité qui les rend sociables par
nature[2]». Cependant, hâtons-nous d'ajouter que le grand jurisconsulte
Ulpien posa en principe, à propos du droit de prise, que la translation
de propriété n'avait pas lieu au profit du capteur, s'il n'était qu'un
pirate et non un légitime ennemi; c'est pourquoi, disait-il, le citoyen
enlevé par les brigands n'a pas besoin d'être déclaré libre à sa
rentrée, car il n'a jamais cessé de l'être aux yeux de la loi[3].

C'était un immense progrès; à l'époque grecque il était loin d'en être
ainsi. Une loi athénienne organisait la course pour enlever les hommes
libres à l'ennemi[4]. C'était aussi une loi dans l'antiquité que l'homme
libre devenait esclave de celui qui l'avait racheté jusqu'à ce qu'il eut
remboursé sa rançon. Nous voyons dans le plaidoyer d'_Apollodore contre
Nicostrate_, attribué à Démosthène, que Nicostrate s'étant mis en mer à
la poursuite de trois esclaves fugitifs, tomba entre les mains des
pirates, fut vendu à Égine, y subit un sort affreux et fut resté en
servitude s'il n'avait trouvé le moyen de rembourser les 26 mines
(23.831 fr. 60) que son acquéreur avait payées aux pirates. Une
inscription d'Amorgos[5], de la fin du troisième siècle av. J.-C.,
rapporte un fait commun dans la vie des peuples anciens: «Des pirates
ayant envahi le pays pendant la nuit et pris des jeunes filles, des
femmes et d'autres, au nombre de plus de trente, Hégésippe et Antipappos
qui eux-mêmes se trouvaient parmi les prisonniers, décidèrent le chef
des pirates à rendre les hommes libres; quelques-uns des affranchis et
des esclaves s'offrirent eux-mêmes en garantie et montrèrent un zèle
extrême pour empêcher qu'aucun des citoyens ou citoyennes ne fut
distribué comme partie du butin, ou vendu, et ne souffrit rien qui fut
indigne de sa condition.» En récompense de cette action honorable, on
leur vota une couronne; l'inscription est le décret même du peuple en
leur faveur.

    [1] _Fragm._ 5, § 2, Dig. lib. 49, tit. 15.

    [2] «_Sensum naturalis sociatatis quæ est inter homines,
    mores exsurdaverant._» Lib. 3, c. 9 § 18.

    [3] _Fragm._, 19, § 2; 24, Dig., lib. 49, tit. 15.

    [4] Petit, _Lois attiques_, VII, 17.

    [5] Boeckh, _Corp. inscript._, suppl. n° 2263.



CHAPITRE XXVIII

LA PIRATERIE ET LA TRAITE DES ESCLAVES.


La traite des esclaves fut un des objets principaux de la piraterie. Le
trafic des esclaves dans l'antiquité païenne était un besoin non
seulement de la barbarie, mais de la civilisation elle-même, et devenait
par conséquent l'une des excitations les plus puissantes à l'exercice de
la piraterie publique ou privée.

Les prisonniers de guerre forment le fond de l'esclavage, et c'est par
la guerre que le nombre des esclaves s'est élevé à un chiffre énorme
dans l'antiquité. Les bas-reliefs égyptiens et assyriens représentent de
longs défilés de captifs personnifiant les populations conquises et
ayant des traits différents les uns des autres qui ont servi à
déterminer les types de plusieurs peuples modernes. L'histoire nous
apprend qu'après certaines conquêtes, c'était par milliers, par millions
même, que le vainqueur comptait ses esclaves.

Le commerce des esclaves se faisait à la suite des armées, dans les
camps et dans les pays étrangers. Il remonte à l'époque la plus ancienne
de l'histoire: On voit des reproductions évidentes de cet usage sur les
monuments d'Égypte. Aux différents âges où la piraterie domina sur la
Méditerranée, les places publiques de l'Asie, de l'Afrique, de la Grèce
et de l'Italie, regorgèrent de cette marchandise humaine. Les Grecs qui
tombaient entre les mains des pirates étaient vendus au loin et
perdaient leur liberté jusqu'au jour où ils pouvaient se racheter par
une forte rançon. Platon et Diogène éprouvèrent ce malheur; les amis du
premier donnèrent mille drachmes pour le racheter; le second resta dans
les fers et apprit aux fils de son maître à être vertueux et libres[1].
Il en fut de même à l'époque romaine, et j'ai dit que de grands
personnages de Rome étaient tombés au pouvoir des pirates qui les
employaient aux plus rudes travaux. Sous la république, on vit les
chevaliers qui prenaient à fermage l'impôt des provinces y pratiquer
l'usure, vendre comme esclaves les débiteurs insolvables et exercer la
piraterie pour se procurer de la marchandise humaine. Souvent ces
chevaliers, et même les gouverneurs républicains, ne respectaient pas la
personne du citoyen romain.

    [1] Diog. Lært., _in Plat._, lib. 3, 20; 6, 29.

En Grèce et en Italie, le nombre des esclaves dépassait de beaucoup
celui des citoyens. La traite des esclaves était pratiquée sur une
grande échelle par les pirates. Tout le monde voulait des esclaves; le
plus pauvre citoyen en avait plusieurs; Horace qui n'était pas riche en
possédait trois. L'esclave lui-même n'aspirait à la liberté que pour en
posséder à son tour: «Quand je serai libre, dit Gripus[1], j'achèterai
une terre, une maison à la ville, _des esclaves, j'équiperai de grands
navires pour le négoce_.»

  Jam ubi liber ero, igitur demum instruam agrum, ædeis, mancipia,
  Navibus magnis mercaturam faciam.

Chaque riche avait plus de mille esclaves. Le prix des esclaves était
très élevé, surtout quand c'étaient des esclaves artistes ou
littérateurs; ces derniers se vendaient couramment 25,000 francs,
quelquefois plus. Que l'on juge par là de l'ardeur que les pirates
devaient mettre à se procurer cette précieuse marchandise. Les riches
favorisaient même la piraterie et encourageaient la concurrence afin
d'avoir les esclaves à des prix moins élevés. Au dire de Plutarque[2],
des chevaliers, les plus grands noms de Rome, équipaient des vaisseaux
corsaires et se joignaient aux pirates. Ce fut grâce à l'appui qu'elle
trouva ainsi dans Rome que la piraterie put se développer au point de
devenir une puissance formidable. Ainsi que le fait très bien remarquer
M. Wallon, dans son bel ouvrage, l'_Histoire de l'esclavage_, le besoin
d'esclaves stimulait la piraterie qui, transformée en traite des blancs,
était devenue la profession commerciale la plus lucrative et la plus
répandue dans l'antiquité.

    [1] Plaute, _Rudens_, v. 917-918.

    [2] _Vie de Pompée_.

C'étaient surtout les petits royaumes asiatiques que visitait le pirate
marchand d'esclaves, appelé par les Grecs άνδραποδοκάπηλος
(_andrapodocapèle_), et par les Romains _leno_, ou encore _mango_. Il y
avait une raison à cela: l'esclave syrien était estimé pour sa force;
l'asiatique, l'ionien surtout, l'était pour sa beauté; l'alexandrin
était le type accompli du chanteur et de l'esclave dépravé. Les auteurs
comiques et satiriques abondent en précieux renseignements sur les
diverses qualités des esclaves. Les courtisanes qui jouent un si grand
rôle dans la vie antique, étaient l'objet d'un commerce étendu, et les
pirates en étaient les grands pourvoyeurs. Les femmes libres elles-mêmes
étaient enlevées; j'ai cité de nombreux exemples de ces enlèvements
rapportés par les historiens, et que de fois la scène a représenté les
aventures de ces malheureuses, ravies à leurs parents, ce qui fait
supposer que ces sortes de rapts étaient très communes. A Athènes, on
désignait sous le nom d'άνδραποδισταί (_andrapodistai_), la
classe des malfaiteurs qui s'emparaient des personnes libres et les
vendaient comme esclaves. Ces ventes étaient si répandues qu'une loi,
attribuée à Lycurgue, avait établi que nul ne pourrait traiter avec un
marchand d'esclaves sans se faire représenter un certificat constatant
que la personne vendue avait déjà servi chez un autre maître
nominativement désigné[1].

    [1] _Dictionnaire des antiquités grecques et romaines:
    Andrapodismou graphé_.

Les marchés d'esclaves les plus célèbres à l'époque grecque étaient à
Corinthe, à Égine, à Cypre, en Crète, à Éphèse, et surtout à Chio. A
l'époque romaine, la grande échelle de Délos était devenue le grand
centre commercial de la traite. C'était là que les corsaires crétois et
ciliciens vendaient et livraient leur marchandise aux spéculateurs
d'Italie. Entre le lever et le coucher du soleil on vit une fois
débarquer et mettre aux enchères dix mille malheureux. Les _lenones_ et
les _mangones_ exposaient ordinairement tout nus les esclaves à vendre,
portant sur leur tête une couronne et au cou un écriteau sur lequel
leurs bonnes et leurs mauvaises qualités étaient détaillées. Si le
_leno_ avait fait une fausse déclaration, il était obligé de dédommager
l'acheteur de la perte que celui-ci pouvait faire, et même, dans
certains cas, de reprendre l'esclave. Ceux que le marchand ne voulait
pas garantir étaient mis en vente avec une sorte de bonnet (_pileus_)
sur la tête, afin que l'acheteur fut bien averti. Les esclaves venus des
pays situés au delà des mers portaient à leurs pieds des marques tracées
avec de la craie, et leurs oreilles étaient percées. C'était à Pouzzoles
que les pirates débarquaient de préférence leur marchandise, en étalant
un luxe insolent. Un de ces pirates marchands d'esclaves est appelé par
Horace «roi de Cappadoce!» Il n'y avait sorte de ruses qui ne fussent
employées par ces traitants pour dissimuler les défauts de leurs
esclaves ou pour exagérer leurs perfections; ils savaient donner aux
membres plus de poli, de rondeur et d'éclat.

Les pirates avaient un marché national en Cilicie, à Sidé. Là se
trouvait le grand entrepôt des prises faites sur les villes maritimes du
continent, et ces prises consistaient principalement en créatures
humaines. Sidé fut pendant de longues années le principal marché aux
esclaves du monde romain. On y avait établi des bazars où les
prisonniers étaient vendus aux enchères. Après la destruction de la
piraterie, Sidé n'en continua pas moins le même commerce[1], elle devint
le port le plus considérable de la région, et ses habitants, en grande
partie des aventuriers prêts à tout entreprendre, acquirent d'immenses
richesses. Au Xe siècle, elle conservait encore sa mauvaise réputation.
Constantin Porphyrogénète la nommait l'officine des pirates, _piratarum
officina_.

    [1] Strabon, XIV.



CHAPITRE XXIX

LA PIRATERIE ET LA LITTÉRATURE.--LE THÉATRE ET LES ÉCOLES DE
DÉCLAMATION.


Les historiens grecs et romains auxquels j'ai fait de si nombreux
emprunts pour le développement de la partie historique de la piraterie
ne sont pas les seuls à consulter sur cette matière, il faut aussi
interroger les oeuvres purement littéraires, si l'on veut avoir une idée
complète de la piraterie dans l'antiquité. Le théâtre, la comédie
surtout, reflet des moeurs, abonde en aperçus précieux et en documents
curieux sur la piraterie. C'est dans les oeuvres des grands auteurs
comiques que je trouverai, jetés çà et là, une foule de traits
caractéristiques et une multitude de renseignements concernant la vie et
les moeurs des pirates, marchands d'esclaves. Combien la moisson serait
plus abondante si la comédie grecque n'avait pas disparu! A défaut des
oeuvres des poètes comiques de la Grèce reste le théâtre de Plaute et de
Térence, imitateurs d'Épicharme, de Ménandre, de Philémon, de Diphile,
d'Alexis, et les scènes qu'il contient sur la piraterie tiennent à la
fois de la Grèce et de Rome, comme du reste les personnages et les
moeurs.

En dehors de l'histoire, le théâtre suffirait pour nous apprendre que la
piraterie était en pleine vigueur dans le monde ancien. En effet, il
n'est presque pas de pièce où l'intrigue ne roule sur des enlèvements de
jeunes filles et de jeunes gens. Je n'ai qu'à citer par exemple le sujet
de la pièce du _Poenulus, le petit Carthaginois_, imitée de Ménandre,
pour le prouver. Dans le prologue, Plaute expose qu'il y avait à
Carthage deux pères auxquels on enleva à l'un son fils âgé de sept ans,
et à l'autre ses deux filles en bas âge avec leur nourrice. Le garçon
fut transporté à Calydon et vendu à un vieillard qui l'adopta et le fit
son héritier; quant aux deux jeunes filles, elles furent achetées,
argent comptant, avec leur nourrice, par un marchand d'esclaves, le plus
exécrable des hommes, si toutefois un _leno_ est un homme.

  Præsenti argento, homini, si leno 'st homo,
  Quantum hominum terra sustinet, sacerrumo.

Dans la fameuse pièce des _Ménechmes_, le chef-d'oeuvre de Plaute, un
des chefs-d'oeuvre aussi de notre poète comique Regnard, il s'agit
encore d'enlèvement. Dans le _Câble_ (_rudens_), imité de Diphile,
Palæstra, fille de Démonès de Cyrène, est tombée toute jeune entre les
mains d'un pirate qui l'a vendue au trafiquant Labrax. Il en est de même
dans le _Curculio_ (_le Charançon_), dans le _Persan_ et autres comédies
de Plaute où des personnes, enlevées et considérées comme esclaves,
recouvrent plus tard leur qualité de citoyennes libres, après mille
intrigues imaginées par le poète.

Plaute, qui vivait à une époque où la piraterie était maîtresse de la
Méditerranée, composa même une comédie intitulée _les Pirates ou
l'Aveugle, Prædones vel coecus_. La perte de cette oeuvre nous est
particulièrement sensible; que de détails intéressants elle nous eut
donnés sur la piraterie! Il n'en reste que quelques vers; l'un d'eux
résume en lui seul l'histoire de la piraterie:

  Ita sunt prædones, prorsum parcunt nemini.

«Voilà comme sont les pirates, ils n'épargnent personne!» D'ingénieux
interprètes, M. Naudet, entre autres, ont donné par conjecture l'analyse
de cette pièce qu'ils ont refaite à la manière de Cuvier. D'après eux,
la comédie des _Pirates_ était sans doute une pièce de circonstance, du
moins en partie. Plaute excitait ou flattait la haine des Romains contre
Carthage. On mettait en scène des pirates africains. Les spectateurs
romains admiraient les richesses d'une demeure ou d'une ville près de
laquelle les flibustiers avaient débarqué. On s'apprêtait au combat;
peut-être l'invasion arrivait-elle au milieu d'une fête. Les brigands
triomphaient. Ils se vantaient de leurs violences.

  Perii, hercle, Afer est!

«Je suis perdu, s'écrie un des personnages, en entendant parler un de
ces pirates, c'est un Africain!»

Ils menaçaient les vaincus de la torture pour les contraindre à dire où
leurs richesses étaient cachées:

  Si non strenue fatetur, ubi sit aurum, membra ejus exsecemus serra.

Dans toutes les comédies de Plaute et de Térence, imitées ou non des
poètes comiques grecs, on retrouve toujours un personnage indispensable,
le marchand d'esclaves, le _leno_. Ces poètes sont très durs pour ces
misérables voleurs et vendeurs d'esclaves; ils en parlaient du reste en
connaissance de cause, Plaute était esclave, et Térence avait été enlevé
par des pirates. Il n'est pas étonnant dès lors de trouver dans leurs
oeuvres une science profonde des ruses et des spéculations du _leno_,
des misères et des moeurs de l'esclave. Dans Plaute surtout, le
caractère des esclaves, leurs fourberies, et aussi leurs souffrances,
sont reproduites avec une vérité et une énergie admirables. A l'époque
où les poètes comiques grecs et latins mettaient sur la scène des
marchands d'esclaves, c'était, je l'ai déjà dit, au moment de la plus
grande puissance des pirates; aussi, le _leno_ est-il, à proprement
parler, un pirate, et non pas exclusivement un marchand. En effet, ce
sont généralement des étrangers que le _leno_ amène sur le marché, et la
plupart de ces étrangers des deux sexes ont été ravis à leurs parents et
à leur patrie. Le _leno_ est un misérable, un être sans honneur, les
poètes ne lui ménagent pas les injures. Dans la comédie du _Persan_, de
Plaute, _Toxile_ apostrophe le _leno Dordalus_ en ces termes: «Ah! te
voici... être impur, infâme, sans foi ni loi, fléau du peuple, vautour
de l'argent d'autrui, insatiable, méchant, insolent, voleur, ravisseur
effronté! Trois cents vers ne suffiraient pas pour exprimer tes
infamies[1]!»

Dans un grand nombre de vers le _leno_ est ainsi injurié.

Dans les _Adelphes_ de Térence, _Sannion_ paie d'impudence:

«Marchand d'esclaves, c'est vrai, je l'avoue; je suis la ruine des
jeunes gens, un voleur, un fléau public[2]», et le poète nous fait voir
ce _leno_ se dirigeant avec une riche cargaison de femmes et d'opulentes
marchandises vers l'île de Cypre, consacrée à Vénus, et centre d'un
grand commerce de courtisanes.

    [1] Acte III, sc. III, v. 403-408.

    [2] Acte II, sc. I, v. 189-190.

C'est ainsi que l'on trouve dans le théâtre antique mille traits ayant
rapport à la piraterie et au danger de la navigation.

Un voyage était le grand souci de l'époque, j'ai dit que pour se mettre
en mer on préférait la saison d'hiver et les temps orageux, on aimait
mieux exposer sa vie que sa liberté. Un des personnages de Plaute ne
peut s'empêcher de dire comiquement, et le trait est bien vrai, du moins
en ce qui concerne le vaisseau: «Celui qui veut se préparer beaucoup
d'embarras n'a qu'à se donner deux choses, _un vaisseau_ et une femme!»

  Negoti sibi qui volet vim parare
  Navem et mulierem, hæc duo conparato[1].

    [1] _Poenulus_, acte I, sc. II, v. 210-211.

Non seulement la piraterie fournissait des sujets de comédies au
théâtre, elle avait encore du retentissement dans les _écoles de
déclamation_. L'histoire de la déclamation romaine est très
intéressante, j'en dirai quelques mots avant d'indiquer les sujets que
l'enseignement de cet art a empruntés à la piraterie.

Les Romains entendaient par le mot _declamatio_ un exercice d'éloquence.
L'enseignement de la déclamation apporté par des rhéteurs grecs à Rome
ne s'y établit d'une manière définitive qu'après la mort du vieux Caton.
On se rappelle, en effet, ce qui arriva au sujet de la mission de
Diogène, de Critolaüs et de Carnéades, les trois délégués d'Athènes pour
la négociation diplomatique de l'occupation d'Oropos. Ces habiles
rhéteurs, en attendant la décision du Sénat, réunissaient autour d'eux
l'élite de la jeunesse romaine et la charmaient par leur science
philosophique, par leur éloquence, et par les grâces de leur esprit. Les
pères excitaient leurs enfants à s'appliquer aux lettres grecques et à
rechercher la société de ces hommes admirables. Seul, le sévère censeur
fut effrayé des séductions exercées par les envoyés d'Athènes sur ses
concitoyens. Craignant que la jeunesse ne préférât la gloire de bien à
dire à celle de bien faire et de se distinguer dans la carrière des
armes, il demanda énergiquement au Sénat l'expulsion de ces rhéteurs,
_otiosi_, _inepti_, _loquaces_, qui démontraient le matin l'utilité, le
soir l'inutilité de la vertu, et savaient si bien, disait-il, faire du
juste l'injuste et de l'injuste le juste. Mais Caton mort (149 av.
J.-C.), les rhéteurs affluèrent, ouvrirent des écoles qui obtinrent la
plus grande faveur de la part du public, et l'héllénisme se répandit
désormais victorieusement sur l'Italie.

  Græcia capta ferum victorem cepit, et artes
  Intulit agresti Latio[1].

    [1] Horace, _Épit._ II, 1.

L'enseignement le plus goûté à Rome était celui de la déclamation. Il
fallait, en effet, savoir parler pour arriver aux fonctions publiques,
et chaque citoyen considérait le service de l'État comme un devoir. Les
professeurs étaient généralement esclaves; ils fondaient des écoles ou
cours de déclamation en langue grecque où les jeunes gens apprenaient à
soutenir des discussions philosophiques et à prononcer des éloges et des
harangues judiciaires. La méthode d'improvisation occupait le premier
rang dans l'enseignement sophistique. Ces déclamateurs que Cicéron
appelait des ouvriers en paroles, à la langue agile et bien exercée,
_operarios, lingua celeri et exercitata_, habituaient leurs disciples à
s'armer d'équivoques et de sophismes pour faire triompher le mensonge et
la vérité. Quelques Romains, tels que L. Præconius, surnommé _Stilo_,
«l'homme au style», M.-S. Postumus, L.-P. Gallus, professèrent en langue
latine. Cicéron, lui-même, qui aimait tant à prononcer des discours, eut
l'idée de déclamer devant ses amis, et souvent même devant les amis et
les généraux de César, Balbus, Oppius, Matius, Pansa, Hirtius,
Dolabella, etc. Il mit l'usage de la déclamation à la mode précisément
au moment où l'éloquence politique allait disparaître. C'était après
Pharsale.

L'empire opéra un grand changement à Rome: la vie publique n'exista
plus, les citoyens cessèrent de s'occuper des affaires de l'État. On fut
désoccupé, suivant l'expression de madame de Sévigné. On se jeta dans
l'étude des belles-lettres, ce qui faisait gémir Horace: «Ignorants ou
habiles nous écrivons tous», disait-il, et Sénèque s'écriait: «Nous
souffrons de l'intempérance de la littérature, _litterarum intemperantia
laboramus_.» Le forum devint désert, l'empereur, selon les termes de
Tacite, ayant pacifié l'éloquence comme tout le reste. Elle fut donc
réduite à ne plus vivre que par elle-même; on déclama pour le plaisir de
déclamer, et l'empire fut la plus belle époque de la déclamation. Les
écoles des rhéteurs, placées sous la surveillance du préteur,
regorgeaient d'élèves. Les jeunes gens étaient d'abord exercés au genre
démonstratif, ils prononçaient des _laudationes_ ou panégyriques dans
lesquels on louait les dieux, les grands hommes, les qualités de l'âme,
les villes, etc... Les matières d'amplifications étaient dictées avec
les formules de lieux communs, sur lesquels Cicéron a écrit un curieux
traité, _les Topiques_, imité d'Aristote. Puis venaient dans le genre
délibératif ce que l'on appelait les _suasoriæ_. Il y avait enfin les
controverses, _controversiæ_, dans le genre judiciaire. C'est de ce
dernier dont je vais parler, car on y retrouve la piraterie.

Les jeunes gens soutenaient des thèses affirmatives et négatives devant
un auditoire nombreux et composé de leurs parents, de leurs amis et des
gens du grand monde. Les sujets sur lesquels roulaient les controverses
n'étaient pas très variés, il en résultait une sorte de concours où
plusieurs orateurs parlaient dans le même sens et cherchaient à
surpasser leurs rivaux en habileté, en imagination ou en esprit. Sénèque
le Rhéteur et Quintilien fournissent chacun un volume de ces
controverses.

Les controverses classiques par excellence étaient empruntées à la
piraterie. Je n'entrerai pas dans l'examen de chacune de ces
déclamations, très fastidieuses généralement, je me bornerai à signaler
qu'un grand nombre de déclamations sont brodées sur le canevas suivant:
Des jeunes gens «enlevés par des pirates» écrivent à leurs pères de les
racheter; la rançon payée, ces jeunes gens, revenus dans leur patrie,
refusent de nourrir leurs parents. La loi ordonnait d'enchaîner tout
enfant qui ne nourrissait pas ses parents. Devait-on leur faire
application de cette loi? Souvent la discussion devenait vive parce
qu'on supposait que l'enfant ingrat avait eu «l'insigne honneur de tuer
un tyran», action qui le mettait au-dessus des lois et lui attirait la
bienveillance des juges-déclamateurs. Le tyrannicide était l'homme à la
mode dans les écoles de déclamation. Juvénal nous apprend que la classe
nombreuse du rhéteur Vectius immolait en choeur dans ses compositions
les farouches tyrans[1]. La plupart du temps on supposait aussi que le
meurtrier était le plus proche parent du tyran, et l'on discutait s'il
devait être puni ou récompensé.

    [1] Satire VII;--Boissier, _L'Opposition sous les Césars_,
    et à son cours.

Parmi toutes ces déclamations il en est une beaucoup plus intéressante
que les autres, celle de la _Fille du chef de pirates, Archipiratæ
filia_, dont voici le sujet: Un jeune Romain enlevé par les pirates
écrit à son père de le racheter, mais le père reste inflexible. La fille
du chef des pirates s'éprend d'amour pour le captif et lui fait
promettre de l'épouser si elle parvient à le délivrer. Les deux amants
s'échappent, et le jeune homme, fidèle à son serment, épouse sa
libératrice. Aucun enfant n'étant né de cette union, le père du jeune
Romain veut contraindre son fils à répudier sa femme ou à la vendre. Sur
le refus de celui-ci, le père le désavoue et le déshérite. Était-il
fondé à le faire en droit?--Telle est la proposition de cette
controverse[1] exceptionnellement intéressante, attrayante même par les
développements que lui donnaient des orateurs jeunes et pleins
d'imagination.

    [1] Sénèque le Rhéteur.

Les uns montraient, en effet, le captif couvert de haillons, enchaîné et
gisant au fond d'un horrible cachot. Puis, ils faisaient apparaître la
jeune fille, douce, sensible, aimante, née probablement de quelque
captive, car elle n'avait rien des moeurs des pirates, _nihil in illa
deprehendi poterat piraticum_; elle supplie son père, se jette à ses
genoux en l'implorant en faveur du malheureux prisonnier dont les
souffrances lui arrachent des larmes. La fille du pirate parvient enfin
à délivrer le captif, les deux amants prennent la fuite et arrivent à
Rome. Là, ils trouvent un père inflexible qui veut les séparer.
«Partons, leur fait-on dire, puisque nous ne pouvons partager le même
bonheur, nous partagerons du moins la même infortune.»

D'autres soutenaient que la jeune fille n'avait pas agi sous
l'impression de la pitié pour les souffrances du captif, mais sous
l'empire seulement de la volupté; d'autres, qu'elle avait suivi le
Romain, non par amour, mais par haine envers son père, un chef de
pirates. «Il faut se défier, disait un déclamateur, de cette fille
audacieuse, née et élevée au milieu des pirates, et impie envers son
père.» L'un des orateurs essayait d'ébranler la fidélité de l'époux en
s'écriant: «Quel est ce tumulte, l'incendie nous entoure, les paysans
fuient épouvantés, ô jeune homme, voici ton beau-père!»

Quand on en venait aux voix, les jeunes auditeurs se prononçaient tous
en faveur des amants.

Je suis entré dans quelques développements sur cette déclamation, il me
semble qu'elle contient les germes du _roman_ dans l'antiquité, et c'est
la piraterie qui en a fourni le sujet. Mlle de Scudéri s'en est
inspirée dans son roman de _Clélie_. Cette controverse lui a donné
l'idée de dépeindre la Méditerranée sillonnée par les pirates et de
décrire un brillant combat entre son héros _Aronce_ et un corsaire qui
emportait sur son brigantin des Romains enchaînés parmi lesquels se
trouvaient Clelius et la fameuse Clélie, sa fille. C'est un des
meilleurs passages de ce roman. Mlle de Scudéri a traité l'épisode des
pirates d'une manière en tous points conforme aux données de l'histoire.

La controverse de l'_Archipiratæ filia_ est un souvenir perpétué dans
les écoles de déclamation de certaines aventures romanesques qui se
produisirent au moment où la piraterie était maîtresse de la mer.
L'amour, en effet, ne pouvait-il pas naître dans le coeur des filles des
pirates quand elles voyaient parmi les captifs de jeunes Romains, de
haute aristocratie et de belles manières, surtout quand ce captif était
un Clodius ou un César? Et de même ne peut-on pas supposer avec quelque
raison que de jeunes Romaines furent séduites aussi par la vie
aventureuse, la brillante audace et les immenses richesses de certains
corsaires, possédant, au dire de Plutarque[1], des navires dorés, des
rames d'argent, des voiles de soie éclatante, et parcourant les mers,
mollement étendus sur des tapis de pourpre de l'Orient, pendant que de
joyeux concerts retentissaient sur le pont de leurs somptueuses galères.
Combien de fois la jeune fille ne dut-elle pas profiter du bénéfice de
la loi qui lui donnait le droit d'épouser son ravisseur, si elle
n'exigeait pas sa mort?

    [1] _Vie de Pompée_.

On voit par l'esquisse rapide que je viens de tracer, que la piraterie
occupait singulièrement les esprits dans l'antiquité puisqu'on la
retrouve même dans les oeuvres littéraires. C'était à un tel point que
l'on discutait en philosophie[1] si les navigateurs, au retour d'un
voyage au long cours, et témoins du départ d'autres voyageurs, ne
devaient pas s'empresser de les avertir non seulement des tempêtes et
des écueils, mais encore des _pirates_ qu'ils pourraient rencontrer. Cet
empressement était la conséquence de la bienveillance naturelle qu'on
ressent pour ceux qui vont à leur tour s'exposer aux dangers auxquels on
vient d'échapper.

[1] Cicéron, _Pro Murena_, II; Quintilien, V, 11.

                     FIN.


TABLE ALPHABÉTIQUE.



Abdère, ville de Thrace, 89.

Absyrtos, frère de Médée, 23.

Achéens, ppl. de la Grèce, 82, 157, 161, 168, 185.

Achille, fils de Pélée, 27.

Actium, ville d'Épire, 202.

Adana, ville de Cilicie, 212.

Adrien, empereur, 253, 258.

Ænaria (île d'Ischia), 128.

Ætès, roi de Colchos, père de Médée, 13, 23.

Agathocle, 129, 130.

Agrippa, 232-237, 241.

Agron, roi d'Illyrie, 154.

Agylla, ville d'Étrurie, 154.

Ahenobarbus (D.), 224.

Alalia, ville de Corse, 87, 88.

Alamans (les), 266.

Alcibiade, 110.

Alexandre le Grand, 118, 121.

Alexandre, tyran de Phères, 116.

Alexandrie, ville d'Égypte, 120, 179.

Amanus (le mont), en Cilicie, 215.

Amasis, roi d'Égypte, 53, 59, 71.

Amazone (tribus de l'), 15.

Amérique (tribus de l'), 11.

Amilcar, 127.

Amorgos, île de la mer Égée, 286.

Amphipolis, 116.

Amphothère, amiral, 118.

Amycos, 24.

Anaxilaos, de Rhegium, 127.

Ancône, ville d'Italie, 258.

Ancyre (inscription d'), 246, 247.

Andrinople, ville de Thrace, 273.

Anemur, ville de Cilicie, 256.

Anicius, préteur, 163, 164.

Annibal, 205.

Antigone, roi de Macédoine, 165.

Antiochus le Grand, 169.

Antium et les Antiates (Italie), 142, 143.

Antoine (M.), triumvir, 225, 227, 228, 231, 237, 238.

Antonin, empereur, 279.

Antonius (M.), père du triumvir, 196, 205.

Apamée, ville de Bithynie, 269.

Apollodore, 286.

Apolloniate (lac), 269.

Apollonie, ville d'Illyrie, 159.

Apollophanès, 235, 236.

Appius Claudius, 147.

Apuans, ppl. de Ligurie, 138.

Aquilius, consul, 174, 175.

Arabion, 222.

Arcananiens, ppl. de la Grèce, 153, 157.

Archagathus, 130.

Archélaos, 219, 220.

Ardiæens (les), 159.

Argo (le navire), 21-24, 43.

Argonautes (les), 21-24.

Argos, ville de l'Argolide, 12, 202, 270.

Ariadne, 18.

Ariobarzane, roi de Cappadoce, 180.

Arion, 20.

Aristide, 101.

Aristagoras de Milet, 92.

Aristophilide, roi des Tarentins, 90, 91.

Aruntius, 226.

Assyriens (les), 84.

Athènes et les Athéniens, 64-77, 92, 93, 100-105, 107-114, 178, 193,
  270.

Athénodore, 202.

Atintaniens, ppl. de l'Épire, 159, 162.

Atossa, femme de Darius, 90.

Attalia, ville de Pamphylie, 189.

Attilius, lieutenant de Pompée, 208.

Atys, roi de Lydie, 80.

Auguste, voir Octave.

Aulus Posthumius, consul, 158-161.

Aurélien, 271.

Australie (tribus de l'), 11, 15.


Bacchus, 17-20.

Baléares (les îles), 170-172.

Bellinus, préteur, 205.

Bérénice, 219.

Bias de Priène, 85.

Bithynie, contrée de l'Asie-Mineure, 180.

Brindes, Brindusium (Italie), 155, 209.

Brutus, 221, 224.

Bruttius Sura, préteur, 178.

Buto (oracle de Latone à), 55.

Byzance (ville de), 93, 117, 258, 273.


Cadmus, 37, 38.

Caïète, 205.

Caius Caligula, 254, 255.

Calaurie (île de), 202.

Calvisius Sabinus, 229-231.

Cambyse, 59, 80.

Cappadoce, contrée de l'Asie-Mineure, 180.

Capri (île de), 137.

Cariens, ppl. de la Carie, 29, 38, 42, 55, 85, 89, 193.

Carina, 222.

Caristyens, ppl. de l'Eubée, 100.

Carnéades, 301.

Carthage, Carthaginois, 88, 89, 121-132, 145-150.

Cassandre, 130.

Cassius, 221, 224.

Castor et Pollux, 22, 24.

Caton l'Ancien, 301.

Caton le Jeune, 215, 216, 218, 219.

Cauniens (les), ppl. de l'Asie-Mineure, 89.

Centumcellæ, ville d'Italie, 258.

Cephallénie, île de la mer Ionienne, 154.

César, 185-187, 194, 204, 208, 220, 222.

Chalcédoine, ville de Bithynie, 269, 273.

Charidémos, 116.

Chéronée, v. de Béotie, 178.

Chio ou Chios (île de la mer Égée), 87, 94, 117, 176, 179, 293.

Chrysogonas, 269.

Chrysopolis, ville de Bithynie, 273.

Chrysor, 6.

Chypre ou Cypre (île de), 102, 217-219, 293.

Cicéron, 215, 216, 302.

Cilicie, contrée de l'Asie-Mineure, 183-191, 210-216.

Cimon, 99, 100-103.

Cinna, lieutenant de Pompée, 209.

Claros, 202.

Claude, empereur, 255-257.

Claude II le Gothique, 271.

Cléemporus, 156.

Cléobule, 86.

Cléopâtre, 220, 227.

Clites (les), tribus de la Cilicie, 256, 257.

Clodius, 204, 211, 217, 218.

Cnidiens (les), 89.

Cnosse, ville de Crète, 198.

Colæos de Samos, 60, 61.

Colchide, contrée du Pont-Euxin, 13, 21, 23, 33.

Colophon, ville d'Ionie, 179.

Comæna, 220.

Commoris, forteresse de Cilicie, 215.

Confédérations (origine des), 11.

Constantin le Grand, 272-274, 283.

Coracésium, ville de Cilicie, 210, 211.

Corcyre, 52, 54, 104, 105, 30, 154, 157-161, 241.

Corinthe et Corinthiens, 50, 52, 54, 63, 270, 293.

Cornélius (P.), 143.

Cornificius, 234.

Corse (île de), voir Cyrnos.

C. et L. Coruncanius, 155, 156.

Corycus, ville de Lycie, 189, 213.

Cos (île de), 175.

Crassus (L.), préteur, 176.

Cremna, ville de Lycie, 259.

Crésus, 85, 86.

Crète (île de), et Crétois, 41, 43, 84, 179, 183, 191-199, 293.

Critolaüs, 301.

Crotone, ville d'Italie, 90, 205.

Ctésium, port de Scyros, 100.

Cumes, ville d'Italie, 128, 230.

Curtius Severus, 257.

Cybalis, 273.

Cydonie, ville de la Crète, 197, 198.

Cyrène, ville d'Afrique, 179, 183.

Cyrnos (la Corse), 87, 128, 149, 172, 229.

Cyrus, 86, 87.

Cythère (île de la mer Ionienne), 81, 84.

Cyzique, île et v. dans la Propontide, 23, 238, 269, 270.

Dalmates (les), 241.

Darius, 77, 80, 89-97.

Darius Codoman, 118.

Décius Jubellus, 145, 146.

Décius Mus, 143.

Délos, île de la mer Égée, 29, 76, 202, 293.

Démagoras, 177.

Démétrius de Pharos, 155, 159, 161-163.

Démocédès, 90, 91.

Démocharès, 230, 235.

Démosthène, 112, 117.

Denys l'Ancien, 128, 154.

Denys le Phocéen, 94.

Didyme, 202.

Dimale, 162.

Dioclétien, 272.

Diodote Tryphon, 211.

Diogène, 290.

Diogène le Rhéteur, 301.

Dionides, 119.

Dionysos (Bacchus), 17-20.

Dolabella (C.), 189.

Dolopes, ppl. de l'île de Scyros, 100.

Domitien, 253.

Dorimaque, 166-168.

Duilius, 149, 236.

Dymé, ville d'Achaïe, 212.

Éacès, 57.

Égéloque, amiral, 119.

Égine (île d'), 69-77, 104, 286, 293.

Égypte, Égyptiens, 37, 56, 57, 84, 219, 220.

Éleuthera, forteresse de la Crète, 198.

Émilius (L.), 162, 163.

Éphèse, ville de l'Ionie (Asie-Mineure), 175, 270, 293.

Épidamne, ville d'Illyrie, 52, 156-160.

Épidaure, ville de l'Argolide, 73, 202.

Épiphanie, ville de Cilicie, 212.

Épirotes, ppl. de l'Épire, 153.

Érana, forteresse de Cilicie, 215.

Érétrie, ville de l'Eubée, 92, 95.

Ésope, 86.

Étolie, Étoliens, 161, 165-169.

Étrurie, Étrusques, 127, 128, 133-138.

Eudémon, 279.

Eumée, 25, 27.

Europe (enlèvement d'), 13, 20, 31.

Eurydice, 20.

Eurymédon, fleuve de la Pamphylie, 102.


Fimbria, 183.

Frances (les), 266, 271, 272.

Fulvius (Cn.), 158, 160.


Gabinia (loi), 207, 208.

Gabinius (Aulus), 207, 208, 219, 220.

Gallus, 261, 262.

Gellius, lieutenant de Pompée, 208.

Gélon de Syracuse, 127.

Genthius, roi d'Illyrie, 163, 164.

Gépides (les), 266.

Germains (les), 266.

Géryon, 31.

Gillus, 91.

Glaucus, 18.

Goths (les), 266-268, 271.


Halonèse, île de la mer Égée, 118.

Harpagus, 87, 89.

Hégémonie (l'), 11.

Hélène, 13.

Héniokhes (les), 267.

Héracléon, 204.

Hercule, 22, 30.

Hermione, ville du Péloponèse, 202.

Hérules (les), 266.

Hiéron Ier, 127.

Hiéron II, 132, 146.

Himère, ville de Sicile, 127.

Histiée de Milet, 91, 93.

Hyéla, ville d'OEnotrie, 88.

Hylas, 23.

Iapygiens, ppl. de l'Italie, 130.

Iconium, ville de Lycaonie, 190, 261.

Illyrie, Illyriens, 115, 153-164, 241.

Imbros, île de la mer Égée, 14, 81.

Ingaunes, ppl. de Ligurie, 138.

Intémèles, ppl. de Ligurie, 138.

Io (enlèvement d'), 12, 13.

Ionie, Ioniens (Asie-Mineure), 92, 93, 174.

Isaura, ville d'Isaurie, 190.

Isaurie, Isauriens (Asie-Mineure), 190, 191, 259, 261.

Isidorus, 202.

Issa, île de l'Adriatique, 154, 155.

Istrie, 161.


Japodes (les), 241.

Jason, 13, 21, 22.

Junius, préteur, 186.


Kambé, ville d'Afrique, 84.

Khrysaor, 31.

Klephtes (les), 165-169.

Kragos et Antikragos, forteresses des pirates, 210.


Laconie, contrée du Péloponèse, 81.

Laodicée, ville de Phrygie. (Asie-Mineure), 175, 216.

Lasthénés, 196-198.

Lélèges, ppl. d'Asie-Mineure, 38, 42, 193.

Lemnos, île de la mer Égée, Lemniens, 14, 23, 81, 202.

Lentulus, lieutenant de Pompée, 208.

Lépidus, 225, 231, 234, 235.

Lesbos, île de la mer Égée, Lesbiens, 59, 94, 176.

Leucadie, île de la mer Ionienne, 154.

Liburniens, ppl. des côtes de l'Adriatique, 153, 241.

Libyens (les), 81.

Licinius, 273.

Ligures, ppl. de l'Italie, 138, 141.

Lipari, îles voisines de la Sicile, 130, 204.

Lissus, ville d'Illyrie, 160, 161.

Lolius, lieutenant de Pompée, 209.

Lucullus, 178-180, 200, 202.

Lycie, contrée de l'Asie-Mineure, Lyciens, 82, 89, 183, 191, 259, 263.

Lyctos, forteresse de la Crète, 198.

Lydie, contrée de l'Asie-Mineure,
  Lydiens, 80, 81, 85, 174.

Lydius, 259, 260.


Macédoine (la), 115.

Magon, 121, 122.

Malée (golfe de), au sud de la Laconie, 185.

Mallus, ville de la Cilicie, 212.

Malte (île de), 84.

Mamertins (les), 130, 131, 145-147.

Marcellus, lieutenant de Pompée, 208.

Mardie, 273.

Mardonius, 95.

Marianopolis, 270.

Marius, 181.

Massalia (Marseille), 88, 139, 222.

Maxence, 272.

Maximien, 272.

Médée, 13, 23.

Mégariens (les), voisins de l'Attique, 65, 69.

Melkarth, 30, 31.

Mélos, île de la mer Égée, 84, 109, 110.

Ménas, 227, 240.

Ménécratès, 224, 230, 240.

Ménéphtah, 82.

Ménodorus, 224, 229-234.

Mercure, 59.

Messala, 234.

Messéniens, ppl. du Péloponèse, 166-168.

Messine, ville de Sicile, 130, 131, 230.

Métellus _Balearicus_, 171-172.

Métellus (Q.) _Créticus_, 197-199.

Métellus Nepos, lieutenant de Pompée, 209.

Métulum, ville de Liburnie, 241.

Micylion, 229.

Milet, Milésiens (Asie-Mineure), 55, 56, 59, 94, 186, 238.

Minos, roi de Crète, 29, 42, 43, 50, 193.

Misène, port et promontoire en Campanie, 205, 225, 242.

Mithras, 203.

Mithridate, roi de Pont, 173-179, 182.

Mitylène, ville de l'île de Lesbos, 237.

Munychie, un des ports d'Athènes, 98.

Murcus, 224.

Muréna, 189.

Myles, ville de Sicile, 234, 236.

Mysie, contrée de l'Asie-Mineure, 23, 174.


Nabuchodonosor II, 85.

Naucratis, port sur la branche Canopique du Nil, 71, 72.

Nauloque, 236.

Naxos, île de la mer Égée, 94, 101.

Néa, île près de Lemnos, 202.

Nébridius, 262.

Néko, 32, 89.

Néron, empereur, 257.

Néron (C.), proscrit, 226.

Néron (T.) lieutenant de Pompée, 208.

Nestor, 27.

Nicée, ville de Bithynie, 238, 269.

Nicias, 29, 109.

Nicodrome, 76, 77.

Nicomède, roi de Bithynie, 180.

Nicomédie, 238, 269, 272.

Nicostrate, 286.

Nuceria, ville de la Campanie, 143.

Nystrie, ville de la côte illyrique, 160.


Oasis (Égypte), 54.

Octave Auguste, 223-247.

Octavius (L.), 198, 199.

OEnotrie, contrée de l'Italie, 88.

Olympus, ville de Lycie, 189.

Ombrie, contrée de l'Italie, 81.

Ophir (région d'), 33.

Oppius, 174, 175.

Orchomène, 178.

Orétès, 59.

Oroanda, ville d'Isaurie, 190.

Oropos (occupation d'), 301.

Orphée, 20, 22, 38.

Osoüs, 6.

Ostie, port à l'embouchure du Tibre, 142, 205, 255, 256.


Pamphylie, contrée de l'Asie-Mineure, 183, 191, 259.

Panarès, 196-198.

Pannoniens (les), 241.

Paphlagonie, contrée de l'Asie-Mineure, 179.

Paris, 13.

Paxos, île de la mer Ionienne, 157.

Pélasges (les), 13, 14, 42, 81, 133.

Péluse, ville d'Égypte, 32, 83, 89.

Péoniens, ppl. de la Macédoine, 115.

Pergame, ville de Mysie, 186.

Perpenna, 163, 164.

Périandre de Corinthe, 54.

Persée, roi de Macédoine, 163, 164.

Pétillius, 163, 164.

Peucétiens, ppl. de la Calabre, 130.

Phalère, un des ports d'Athènes, 98.

Pharmacuse, île de la mer Égée, 185.

Pharos, île de l'Adriatique, 163.

Phasélis, ville de Lycie, 189, 190.

Phénice, ville de l'Épire, 155.

Phénicie, les Phéniciens, 12, 27, 29-39, 41, 89, 94.

Phigalée, ville du Péloponèse, 166.

Philadelphe, affranchi d'Octave, 229.

Philippe II, roi de Macédoine, père d'Alexandre, 115-118.

Philippe, roi de Macédoine, 163.

Philisti (les), 82.

Philocharis, 144.

Phocéens (les), ppl. de l'Ionie, 86-88, 122, 123.

Phrygie, contrée de l'Asie-Mineure, 174.

Pindenissum, ville de la Cilicie, 215.

Pineus, roi d'Illyrie, 163.

Pirée (le), un des ports d'Athènes, 98.

Pisistrate, 65-69.

Pison, lieutenant de Pompée, 209.

Pittacus de Mitylène, 85.

Platon, 290.

Plaute, 298.

Plotius, lieutenant de Pompée, 208.

Pollion (Asinius), 222.

Polycrate de Samos, 53-59.

Pompée le Grand, 198, 199, 208-214.

Pompée (Sextus), 221-240.

Pompéiopolis, ville de Cilicie, 212.

Pomponius, lieutenant de Pompée, 208.

Posthumius, ambassadeur romain, 144, 145.

Posthumius (Aulus), consul, 158-161.

Posthumius, le pirate, 142, 143.

Pouzzoles, ville de Campanie, 243, 255, 294.

Probus, 259, 271.

Proculéius, 235.

Pruse, ville de Bithynie, 269.

Psamétik Ier, roi d'Égypte, 55, 60.

Psamétik III, roi d'Égypte, 89.

Ptolémée Aulétès, roi d'Égypte, 219, 220.

Ptolémée, roi de Chypre, 217, 218.

Pydna, ville de Macédoine, 116.

Pyrgamion, 204.

Pyrrhus, roi d'Épire, 131, 132, 145, 205.

Pytiunte, 268.


Quades (les), 266.


Ramsès II (Sésostris), 82.

Ramsès III, 81, 82.

Ravenne, ville d'Italie, 242.

Rhadamanthe, 43.

Rhegium, ville de Calabre, 88, 145, 146.

Rhodes (île de), les Rhodiens, 44, 45, 84, 117,
  176, 178, 195, 277-280.

Rome, les Romains, 123, 126, 131, 145-151, 153-164.


Sabines (enlèvement des), 15.

Salamine, île du golfe Saronique, 65-69, 127.

Salvidiénus, 223.

Samos, île des côtes de l'Asie-Mineure, les Samiens, 53-61, 71, 89, 94,
  176, 202.

Samothrace, île de la mer Égée, 81, 176, 202.

Sardaigne (île de), 83, 149, 172, 224, 225.

Sardes, ville de Lydie, 86, 92.

Sarmates (les), 266.

Saturninus, 226.

Sciathos, île du golfe Thermaïque, 178.

Scipion l'Africain, 150, 151.

Sciron, éphore à Messène, 167.

Scodra, ville d'Illyrie, 153, 163.

Scylla (écueil de), 230.

Scylax, 89.

Scyros, île de la mer Égée, 14, 27, 100.

Scythie, les Scythes, 91, 266-269.

Séleucus, 202.

Septime Sévère, 258.

Sepyra, forteresse de Cilicie, 215.

Sertorius, 181, 183, 207.

Servilius (P.) _Isauricus_, 189-191.

Séti Ier, roi d'Égypte, 81.

Sextilius, préteur, 205.

Shakalash (les), 82.

Shardanes (les), 81, 83.

Sicile (île de), 84, 149, 222, 224, 225, 234, 272.

Sidé, ville de Cilicie, 294.

Sidon, ville de Phénicie, les Sidoniens, 30, 84.

Silanus, 226.

Sinope, ville de Paphlagonie, 202.

Siphnos, une des Cyclades, 195.

Smyrne, ville de Lydie, 81.

Soli, ville de Cilicie, 34, 212.

Solon, 65-69, 86.

Sorrente (le cap de), 137.

Spartacus, 181.

Spinther (Lentulus), 197.

Strymon, fleuve de Macédoine, 116.

Successianus, 268.

Sylla, 178-182, 185.

Syloson, 89.

Syracuse, ville de Sicile, 204, 272.


Talos, 24.

Tarente, ville d'Italie, 90, 131, 144, 145, 213, 229.

Tarse, ville de Cilicie, 245.

Tartessus, ville d'Espagne, 60.

Tauroménium, ville de Sicile, 234.

Taurus (mont), 29, 190, 210.

Tcherkesses, ppl. du Caucase, 14.

Ténare, 202.

Ténédos, île de la mer Égée, 176.

Téos, ville de Lydie, 89, 116.

Térence, poète comique, 298.

Teucriens (les), 82.

Teuta, reine d'Illyrie, 154-163.

Thalès de Milet, 86.

Thasos, île de la mer Égée, 84, 102, 118.

Thémistocle, 99, 101, 102.

Théoris (la galère), 76.

Théron d'Agrigente, 127.

Thésée, 43, 64, 100, 193.

Thessalonique, ville de Macédoine, 271.

Thoas, 23.

Thrace (la), 89, 91, 92, 115.

Tibère, 252, 253.

Timoléon, 128, 143.

Titius, 236, 239.

Tomi, ville de la Basse-Mysie, 270.

Toth-Hermès, 35.

Traités d'alliance, 123-126, 131.

Trajan, empereur, 258.

Trébizonde, ville sur le Pont-Euxin, 268.

Triérarques, 111-112.

Triton, 17.

Trosobore, 256, 257.

Tyndaris, ville de Sicile, 234.

Tyr, ville de Phénicie, 13, 30, 37, 84, 85.

Tyrrhéniens, Tyrséniens, 18, 19, 20, 81, 82, 83, 88, 133, 134.

Tyrsénos, 81.


Ulysse, 25, 33, 43, 44.

Utique, ville d'Afrique, 84.


Valérien, 262.

Varron, lieutenant de Pompée, 208.

Védiantiens, ppl. de Ligurie, 138.

Verrès, 204.

Vespasien, 257, 258.


Zénicétus, 189, 190.


FIN DE LA TABLE ALPHABÉTIQUE.





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "La piraterie dans l'antiquité" ***

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