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Title: King Lear. French - Le roi Lear
Author: Shakespeare, William, 1564-1616
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "King Lear. French - Le roi Lear" ***

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by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica))



Note du transcripteur.

    ===========================================================
    Ce document est tiré de:


    OEUVRES COMPLÈTES DE
    SHAKSPEARE

    TRADUCTION DE
    M. GUIZOT

    NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE
    AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE
    DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES

    Volume 5

    Le roi Lear. Cymbeline.--La méchante femme mise à la raison.
    Peines d'amour perdues.--Périclès.

    PARIS
    A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE
    DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS
    35, QUAI DES AUGUSTINS
    1862


    ==========================================================

                             LE ROI LEAR

                               TRAGÉDIE



                        NOTICE SUR LE ROI LEAR


En l'an du monde 3105, disent les chroniques, pendant que Joas régnait
à Jérusalem, monta sur le trône de la Bretagne Leir, fils de Baldud,
prince sage et puissant, qui maintint son pays et ses sujets dans une
grande prospérité, et fonda la ville de Caeirler, maintenant Leicester.
Il eut trois filles, Gonerille, Régane et Cordélia, de beaucoup la
plus jeune des trois et la plus aimée de son père. Parvenu à une grande
vieillesse, et l'âge ayant affaibli sa raison, Leir voulut s'enquérir
de l'affection de ses filles, dans l'intention de laisser son royaume à
celle qui mériterait le mieux la sienne. «Sur quoi il demanda d'abord
à Gonerille, l'aînée, comment bien elle l'aimait; laquelle appelant ses
dieux en témoignage, protesta qu'elle l'aimait plus que sa propre
vie, qui, par droit et raison, lui devait être très-chère; de laquelle
réponse le père, étant bien satisfait, se tourna à la seconde, et
s'informa d'elle combien elle l'aimait; laquelle répondit (confirmant
ses dires avec de grands serments) qu'elle l'aimait plus que la langue
ne pouvait l'exprimer, et bien loin au-dessus de toutes les autres
créatures du monde.» Lorsqu'il fit la même question à Cordélia, celle-ci
répondit: «Connaissant le grand amour et les soins paternels que vous
avez toujours portés en mon endroit (pour laquelle raison je ne
puis vous répondre autrement que je ne pense et que ma conscience me
conduit), je proteste par-devant vous que je vous ai toujours aimé et
continuerai, tant que je vivrai, à vous aimer comme mon père par
nature; et si vous voulez mieux connaître l'amour que je vous porte,
assurez-vous qu'autant vous avez en vous, autant vous méritez, autant je
vous aime, et pas davantage.» Le père, mécontent de cette réponse,
maria ses deux filles aînées, l'une à Henninus, duc de Cornouailles, et
l'autre à Magtanus, duc d'Albanie, les faisant héritières de ses États,
après sa mort, et leur en remettant dès lors la moitié entre les mains.
Il ne réserva rien pour Cordélia. Mais il arriva qu'Aganippus, un des
douze rois qui gouvernaient alors la Gaule, ayant entendu parler de la
beauté et du mérite de cette princesse, la demanda en mariage; à quoi
l'on répondit qu'elle était sans dot, tout ayant été assuré à ses deux
soeurs; Aganippus insista, obtint Cordélia et l'emmena dans ses États.

Cependant les deux gendres de Leir, commençant à trouver qu'il régnait
trop longtemps, s'emparèrent à main armée de ce qu'il s'était réservé,
lui assignant seulement un revenu pour vivre et soutenir son rang; ce
revenu fut encore graduellement diminué, et ce qui causa à Leir le
plus de douleur, cela se fit avec une extrême dureté de la part de ses
filles, qui semblaient penser que tout «ce qu'avait leur père était
de trop, si petit que cela fût jamais; si bien qu'allant de l'une à
l'autre, Leir arriva à cette misère qu'elles lui accordaient à peine un
serviteur pour être à ses ordres.» Le vieux roi, désespéré, s'enfuit du
pays et se réfugia dans la Gaule, où Cordélia et son mari le reçurent
avec de grands honneurs; ils levèrent une armée et équipèrent une
flotte pour le reconduire dans ses États, dont il promit la succession
à Cordélia, qui accompagnait son père et son mari dans cette expédition.
Les deux ducs ayant été tués et leurs armées défaites dans une bataille
que leur livra Aganippus, Leir remonta sur le trône et mourut au bout de
deux ans, quarante ans après son premier avénement. Cordélia lui succéda
et régna cinq ans; mais dans l'intervalle, son mari étant mort, les
fils de ses soeurs, Margan et Cunedag, se soulevèrent contre elle, la
vainquirent et l'enfermèrent dans une prison, où, «comme c'était une
femme d'un courage mâle,» désespérant de recouvrer sa liberté, elle prit
le parti de se tuer[1].

[Note 1: _Chroniques de Hollinshed, Hist. of England_, liv. II, ch.
V, t. I, p. 12.]

Ce récit de Hollinshed est emprunté à Geoffroi de Monmouth, qui a
probablement bâti l'histoire de Leir sur une anecdote d'Ina, roi des
Saxons, et sur la réponse de la plus «jeune et de la plus sage des
filles» de ce roi, qui, dans une situation pareille à celle de Cordélia,
répond de même à son père que, bien qu'elle l'aime, l'honore et révère
autant que le demandent au plus haut degré la nature et le devoir
filial, cependant elle pense qu'il pourra lui arriver un jour d'aimer
encore plus ardemment son mari, avec qui, par les commandements de Dieu,
elle ne doit faire qu'une même chair, et pour qui elle doit quitter
père, mère, etc. Il ne paraît pas qu'Ina ait désapprouvé le «sage dire»
de sa fille; et la suite de l'histoire de Cordélia est probablement un
développement que l'imagination des chroniqueurs aura fondé sur cette
première donnée. Quoi qu'il en soit, la colère et les malheurs du roi
Lear avaient, avant Shakspeare, trouvé place dans plusieurs poëmes, et
fait le sujet d'une pièce de théâtre et de plusieurs ballades. Dans une
de ces ballades, rapportée par Johnson sous le titre de: _A lamentable
song of the death of king Leir and his three daughters_, Lear, comme
dans la tragédie, devient fou, et Cordélia ayant été tuée dans la
bataille, que gagnent cependant les troupes du roi de France, son père
meurt de douleur sur son corps, et ses soeurs sont condamnées à mort par
le jugement «des lords et nobles du royaume.» Soit que la ballade ait
précédé ou non la tragédie de Shakspeare, il est très-probable que
l'auteur de la ballade et le poëte dramatique ont puisé dans une source
commune, et que ce n'est pas sans quelque autorité que Shakspeare, dans
son dénoûment, s'est écarté des chroniques qui donnent la victoire à
Cordélia. Ce dénoûment a été changé par Tatel, et Cordélia rétablie dans
ses droits. La pièce est demeurée au théâtre sous cette seconde forme,
à la grande satisfaction de Johnson, et, dit M. Steevens, «des
dernières galeries» _(upper gallery)_. Addison s'est prononcé contre ce
changement.

Quant à l'épisode du comte de Glocester, Shakspeare l'a imité de
l'aventure d'un roi de Paphlagonie, racontée dans l'_Arcadia_ de Sidney;
seulement, dans le récit original, c'est le bâtard lui-même qui fait
arracher les yeux à son père, et le réduit à une condition semblable à
celle de Lear. Léonatus, le fils légitime, qui, condamné à mort, avait
été forcé de chercher du service dans une armée étrangère, apprenant les
malheurs de son père, abandonne tout au moment où ses services allaient
lui procurer un grade élevé, pour venir, au risque de sa vie, partager
et secourir la misère du vieux roi. Celui-ci, remis sur son trône par le
secours de ses amis, meurt de joie en couronnant son fils Léonatus; et
Plexirtus, le bâtard, par un hypocrite repentir, parvient à désarmer la
colère de son frère.

Il est évident que la situation du roi Lear et celle du roi de
Paphlagonie, tous deux persécutés par les enfants qu'ils ont préférés,
et secourus par celui qu'ils ont rejeté, ont frappé Shakspeare comme
devant entrer dans un même sujet, parce qu'elles appartenaient à une
même idée. Ceux qui lui ont reproché d'avoir ainsi altéré la simplicité
de son action ont prononcé d'après leur système, sans prendre la peine
d'examiner celui de l'auteur qu'ils critiquaient. On pourrait leur
répondre, même en parlant des règles qu'ils veulent imposer, que
l'amour des deux femmes pour Edmond qui sert à amener leur punition, et
l'intervention d'Edgar dans cette portion du dénoûment, suffisent pour
absoudre la pièce du reproche de duplicité d'action; car, pourvu que
tout vienne se réunir dans un même noeud facile à saisir, la simplicité
de la marche d'une action dépend beaucoup moins du nombre des intérêts
et des personnages qui y concourent que du jeu naturel et clair des
ressorts qui la font mouvoir. Mais, de plus, il ne faut jamais oublier
que l'unité, pour Shakspeare, consiste dans une idée dominante qui, se
reproduisant sous diverses formes, ramène, continue, redouble sans cesse
la même impression. Ainsi comme, dans _Macbeth_, le poëte montre l'homme
aux prises avec les passions du crime, de même dans _le Roi Lear_, il le
fait voir aux prises avec le malheur, dont l'action se modifie selon les
divers caractères des individus qui le subissent. Le premier spectacle
qu'il nous offre, c'est dans Cordélia, Kent, Edgar, le malheur de la
vertu ou de l'innocence persécutée. Vient ensuite le malheur de
ceux qui, par leur passion ou leur aveuglement, se sont rendus les
instruments de l'injustice, Lear et Glocester; et c'est sur eux que
porte l'effort de la pitié. Quant aux scélérats, on ne doit point
les voir souffrir; le spectacle de leur malheur serait troublé par le
souvenir de leur crime: ils ne peuvent avoir de punition que par la
mort.

De ces cinq personnages soumis à l'action du malheur, Cordélia, figure
céleste, plane presque invisible et à demi voilée sur la composition
qu'elle remplit de sa présence, bien qu'elle en soit presque toujours
absente. Elle souffre, et ne se plaint ni ne se défend jamais; elle
agit, mais son action ne se montre que par les résultats; tranquille
sur son propre sort, réservée et contenue dans ses sentiments les plus
légitimes, elle passe et disparaît comme l'habitant d'un monde meilleur,
qui a traversé notre monde sans subir le mouvement terrestre.

Kent et Edgar ont chacun une physionomie très-prononcée: le premier est,
ainsi que Cordélia, victime de son devoir: le second n'intéresse d'abord
que par son innocence; entré dans le malheur en même temps, pour ainsi
dire, que dans la vie, également neuf à l'un et à l'autre, Edgar s'y
déploie graduellement, les apprend à la fois, et découvre en lui-même,
selon le besoin, les qualités dont il est doué; à mesure qu'il avance,
s'augmentent et ses devoirs, et ses difficultés, et son importance: il
grandit et devient un homme; mais en même temps, il apprend combien il
en coûte; et il reconnaît à la fin, en le soutenant avec noblesse et
courage, tout le poids du fardeau qu'il avait porté d'abord presque avec
gaieté. Kent, au contraire, vieillard sage et ferme, a, dès le premier
moment, tout su, tout prévu; dès qu'il entre en action, sa marche est
arrêtée, son but fixé. Ce n'est point, comme Edgar, la nécessité qui
le pousse, le hasard qui vient à sa rencontre; c'est sa volonté qui
le détermine; rien ne la change ni ne la trouble; et le spectacle du
malheur auquel il se dévoue lui arrache à peine une exclamation de
douleur.

Lear et Glocester, dans une situation analogue, en reçoivent une
impression qui correspond à leurs divers caractères. Lear, impétueux,
irritable, gâté par le pouvoir, par l'habitude et le besoin de
l'admiration, se révolte et contre sa situation et contre sa propre
conviction; il ne peut croire à ce qu'il sait; sa raison n'y résiste
pas: il devient fou. Glocester, naturellement faible, succombe à la
misère, et ne résiste pas davantage à la joie: il meurt en reconnaissant
Edgar. Si Cordélia vivait, Lear retrouverait encore la force de vivre;
il se brise par l'effort de sa douleur.

A travers la confusion des incidents et la brutalité des moeurs,
l'intérêt et le pathétique n'ont peut-être jamais été portés plus loin
que dans cette tragédie. Le temps où Shakspeare a pris son action semble
l'avoir affranchi de toute forme convenue; et de même qu'il ne s'est
point inquiété de placer, huit cents ans avant Jésus-Christ, un roi de
France, un duc d'Albanie, un duc de Cornouailles, etc., il ne s'est pas
préoccupé de la nécessité de rapporter le langage et les personnages
à une époque déterminée; la seule trace d'une intention qu'on puisse
remarquer dans la couleur générale du style de la pièce, c'est le
vague et l'incertitude des constructions grammaticales, qui semblent
appartenir à une langue encore tout à fait dans l'enfance; en même temps
un assez grand nombre d'expressions rapprochées du français indiquent
une époque, sinon correspondante à celle où est supposé exister le roi
Lear, du moins fort antérieure à celle où écrivait Shakspeare.

Le roi Lear de Shakspeare fut joué pour la première fois en 1606, au
moment de Noël. La première édition est de 1608, et porte ce titre:
«Véritable Chronique et Histoire de la Vie et de la Mort du Roi Lear et
de ses Trois Filles, par M. William Shakspeare. Avec la Vie infortunée
d'Edgar, Fils et Héritier du Comte de Glocester, et son Déguisement sous
le nom de Tom de Bedlam:--Comme elle a été jouée devant la Majesté du
Roi, à White Hall, le soir de Saint-Étienne, pendant les Fêtes de Noël,
par les Acteurs de Sa Majesté, jouant ordinairement au Globe, près de la
Banque.»



PERSONNAGES

  LEAR, roi de la Grande-Bretagne.
  LE ROI DE FRANCE.
  LE DUC DE BOURGOGNE.
  LE DUC DE CORNOUAILLES.
  LE DUC D'ALBANIE.
  LE COMTE DE GLOCESTER.
  LE COMTE DE KENT.
  EDGAR, fils de Glocester.
  EDMOND, fils bâtard de Glocester.
  CURAN, courtisan.
  UN VIEILLARD, vassal de Glocester.
  UN MÉDECIN.
  LE FOU du roi Lear.
  OSWALD, intendant de Gonerille.
  UN OFFICIER employé par Edmond.
  UN GENTILHOMME attaché à Cordélia.
  UN HÉRAUT.
  SERVITEURS du duc de Cornouailles.
  GONÈRILLE,
  RÉGANE,
  CORDÉLIA, filles du roi Lear.
  CHEVALIERS DE LA SUITE DU ROI LEAR, OFFICIERS, MESSAGERS, SOLDATS ET
          SERVITEURS.

La scène est dans la Grande-Bretagne.



                             ACTE PREMIER


SCÈNE I

Salle d'apparat dans le palais du roi Lear.

_Entrent_ KENT, GLOCESTER, EDMOND.


KENT.--J'avais toujours cru au roi plus d'affection pour le duc
d'Albanie que pour le duc de Cornouailles.

GLOCESTER.--C'est ce qui nous avait toujours paru; mais aujourd'hui,
dans le partage de son royaume, rien n'indique quel est celui des deux
ducs qu'il préfère: l'égalité y est si exactement observée, qu'avec
toute l'attention possible on ne pourrait faire un choix entre les deux
parts.

KENT.--N'est-ce pas là votre fils, milord?

GLOCESTER.--Son éducation, seigneur, a été à ma charge; et j'ai tant de
fois rougi de le reconnaître, qu'à la fin je m'y suis endurci.

KENT.--Je ne saurais concevoir...

GLOCESTER.--C'est ce qu'a très-bien su faire, seigneur, la mère de ce
jeune homme: aussi son ventre en a-t-il grossi, et elle s'est trouvée
avoir un fils dans son berceau avant d'avoir un mari dans son lit.
Maintenant entrevoyez-vous la faute?

KENT.--Je ne voudrais pas que cette faute n'eût pas été commise, puisque
l'issue en a si bien tourné.

GLOCESTER.--Mais c'est que j'ai aussi, seigneur, un fils légitime qui
est l'aîné de celui-ci de quelques années, et qui cependant ne m'est pas
plus cher. Le petit drôle est arrivé, à la vérité, un peu insolemment
dans ce monde avant qu'on l'y appelât; mais sa mère était belle; j'ai
eu ma foi du plaisir à le faire, et il faut bien le reconnaître, le
coquin[2]!--Edmond, connaissez-vous ce noble gentilhomme?

[Note 2: _The whoreson_.]

EDMOND.--Non, milord.

GLOCESTER.--C'est le lord de Kent.--Souvenez-vous-en comme d'un de mes
plus honorables amis.

EDMOND.--Je prie Votre Seigneurie de me croire à son service.

KENT.--Je vous aimerai certainement et chercherai à faire avec vous plus
ample connaissance.

EDMOND.--Seigneur, je mettrai mes soins à mériter votre estime.

GLOCESTER.--Il a été neuf ans hors du pays, et il faudra qu'il s'absente
encore. _(Trompettes au dehors.)_--Voici le roi qui arrive.

(Entrent Lear, le duc de Cornouailles, le duc d'Albanie, Gonerille,
Régane, Cordélia; suite.)

LEAR.--Glocester, vous accompagnerez le roi de France et le duc de
Bourgogne.

GLOCESTER.--Je vais m'y rendre, mon souverain.

(Il sort.)

LEAR.--Nous cependant, nous allons manifester ici nos plus secrètes
résolutions. Qu'on place la carte sous mes yeux. Sachez que nous avons
divisé notre royaume en trois parts, étant fermement résolu de soulager
notre vieillesse de tout souci et affaire pour en charger de plus jeunes
forces, et nous traîner vers la mort délivré de tout fardeau.--Notre
fils de Cornouailles, et vous qui ne nous êtes pas moins attaché, notre
fils d'Albanie, nous sommes déterminés à régler publiquement, dès cet
instant, la dot de chacune de nos filles, afin de prévenir par là tous
débats dans l'avenir. L'amour retient depuis longtemps dans notre cour
le roi de France et le duc de Bourgogne, rivaux illustres pour
l'amour de notre plus jeune fille: je vais ici répondre à leur
demande.--Dites-moi, mes filles (puisque nous voulons maintenant nous
dépouiller tout à la fois de l'autorité, des soins de l'État et de tout
intérêt de propriété), quelle est celle de vous dont nous pourrons
nous dire le plus aimé, afin que notre libéralité s'exerce avec plus
d'étendue là où elle sera sollicitée par des mérites plus grands?--Vous,
Gonerille, notre aînée, parlez la première.

GONÈRILLE.--Je vous aime, seigneur, de plus d'amour que n'en peuvent
exprimer les paroles; plus chèrement que la vue, l'espace et la liberté;
au delà de tout ce qui existe de précieux, de riche ou de rare. Je vous
aime à l'égal de la vie accompagnée de bonheur, de santé, de beauté, de
grandeur. Je vous aime autant qu'un enfant ait jamais aimé, qu'un père
l'ait jamais été. Trouvez un amour que l'haleine ne puisse suffire, et
les paroles parvenir à exprimer; eh bien! je vous aime encore davantage.

CORDÉLIA, à _part_.--Que pourra faire Cordélia? Aimer et se taire.

LEAR.--Depuis cette ligne éloignée jusqu'à celle-ci, toute cette
enceinte riche d'ombrageuses forêts, de campagnes et de rivières
abondantes, de champs aux vastes limites, nous t'en faisons maîtresse,
qu'elle soit à jamais assurée à votre prospérité, à toi et au duc
d'Albanie.--Que répond notre seconde fille, notre bien-aimée Régane,
l'épouse de Cornouailles? Parle.

RÉGANE.--Je suis faite du même métal que ma soeur, et je m'estime à
sa valeur. Dans la sincérité de mon coeur, je trouve qu'elle a défini
précisément l'amour que je ressens: seulement elle n'a pas été assez
loin; car moi, je me déclare ennemie de toutes les autres joies
contenues dans le domaine des sentiments les plus précieux, et ne puis
trouver de félicité que dans l'affection de Votre chère Majesté.

CORDÉLIA, _à part_.--Ah! pauvre Cordélia! Mais non, cependant, puisque
je suis sûre que mon amour est plus riche que ma langue.

LEAR, _à Régane_.--Toi et les tiens vous posséderez héréditairement ce
grand tiers de notre beau royaume, portion égale en étendue, en valeur,
en agrément, à celle que j'ai assurée à Gonerille.--Et vous maintenant,
qui pour avoir été ma dernière joie n'en fûtes pas la moins chère, vous
dont les vignobles de la France et le lait de la Bourgogne sollicitent à
l'envi les jeunes amours, qu'avez-vous à dire qui puisse vous attirer un
troisième lot, plus riche encore que celui de vos soeurs? Parlez.

CORDÉLIA.--Rien, seigneur.

LEAR.--Rien?

CORDÉLIA.--Rien.

LEAR.--Rien ne peut venir de rien, parlez donc.

CORDÉLIA.--Malheureuse que je suis, je ne puis élever mon coeur jusque
sur mes lèvres. J'aime Votre Majesté comme je le dois, ni plus ni moins.

LEAR.--Comment, comment, Cordélia? Corrigez un peu votre réponse, de
peur qu'elle ne ruine votre fortune.

CORDÉLIA.--Mon bon seigneur, vous m'avez donné le jour, vous m'avez
élevée, vous m'avez aimée: je vous rends en retour tous les devoirs qui
me sont justement imposés; je vous obéis, je vous aime et vous révère
autant qu'il est possible. Mais pourquoi mes soeurs ont-elles des maris,
si elles disent n'aimer au monde que vous? Il peut arriver, quand je me
marierai, que l'époux dont la main recevra ma foi emporte la moitié de
ma tendresse, la moitié de mes soins et de mes devoirs. Sûrement je ne
me marierai jamais comme mes soeurs, pour n'aimer au monde que mon père.

LEAR.--Mais dis-tu ceci du fond du coeur?

CORDÉLIA.--Oui, mon bon seigneur.

LEAR.--Si jeune et si peu tendre!

CORDÉLIA.--Si jeune et si vraie, mon seigneur.

LEAR.--A la bonne heure. Que ta véracité soit donc ta dot; car, par les
rayons sacrés du soleil, par les mystères d'Hécate et de la Nuit, par
les influences de ces globes célestes par lesquels nous existons et nous
mourons, j'abjure ici tous mes sentiments paternels, tous les liens,
tous les droits du sang, et je te tiens de ce moment et à jamais pour
étrangère à mon coeur et à moi. Le Scythe barbare, et celui qui fait de
ses enfants l'aliment dont il assouvit sa faim, seront aussi proches de
mon coeur, de ma pitié et de mes secours, que toi qui as été ma fille.

KENT.--Mon bon maître...

LEAR.--Taisez-vous, Kent; ne vous mettez point entre le dragon et sa
colère. Je l'ai aimée plus que personne, et je voulais confier mon
repos aux soins de sa tendresse.--Sors d'ici, et ne te présente pas à ma
vue.--Puissé-je trouver la paix dans le tombeau, comme je lui retire
ici le coeur de son père!--Qu'on fasse venir le roi de
France.--M'obéit-on?--Appelez le duc de Bourgogne.--Cornouailles,
Albanie, avec la dot de mes filles acceptez encore ce tiers. Que cet
orgueil qu'elle appelle franchise serve à la marier. Je vous investis en
commun de ma puissance, de mon rang, et de ces vastes prérogatives qui
accompagnent la majesté royale. Nous et cent chevaliers que nous nous
réservons, entretenus à vos frais, nous vivrons alternativement durant
un mois chez chacun de vous, retenant seulement le nom de roi et
les titres qui s'y rattachent. Nous vous abandonnons, fils chéris,
l'autorité, les revenus et le soin de régler _tout_ le reste, et, pour
le prouver, partagez entre vous cette couronne. _(Il leur donne sa
couronne_.)

KENT.--Royal Lear, vous que j'ai toujours honoré comme mon roi, aimé
comme mon père, suivi comme mon maître, et rappelé dans mes prières
comme mon puissant patron...

LEAR.--L'arc est bandé et tiré; évite le trait.

KENT.--Qu'il tombe sur moi, dût le fer pénétrer dans la région de mon
coeur! Kent peut manquer au respect quand Lear devient insensé.--Que me
feras-tu, vieillard?--Penses-tu que le devoir puisse craindre de parler
quand le devoir fléchit devant la flatterie? L'honneur est tenu à la
franchise, quand la majesté souveraine s'abaisse à la démence. Rétracte
ton arrêt; répare, par une plus mûre délibération, ta monstrueuse
précipitation. Que ma vie réponde ici de mon jugement: ta plus jeune
fille n'est pas celle qui t'aime le moins; ce ne sont pas des coeurs
vides, ceux dont le son peu élevé ne retentit point d'un bruit creux.

LEAR.--Kent, sur ta vie, pas un mot de plus.

KENT.--Je n'ai jamais regardé ma vie que comme un pion[3] à hasarder
contre tes ennemis; je ne crains pas de la perdre, si c'est pour te
sauver.

LEAR, _en colère_.--Ote-toi de ma vue.

KENT.--Regardes-y mieux, Lear, et laisse-moi demeurer devant tes yeux
comme leur fidèle point de vue[4].

[Note 3: _Pawn_, pion, allusion aux pièces de l'échiquier.]

[Note 4: _See better, Lear, and let me here remain the true blank
of thine eye_. Il y a lieu de soupçonner ici un jeu de mots sur le mot
_blank_, blanc des yeux, ou _blank_, but. Il ne pouvait être rendu dans
une traduction littérale.]

LEAR.--Cette fois, par Apollon!...

KENT.--Cette fois, par Apollon, ô roi, tu prends le nom de tes dieux en
vain.

LEAR, _mettant la main sur son épée_.--Vassal! mécréant!

ALBANIE ET CORNOUAILLES.--Cher seigneur, arrêtez.

KENT.--Continue, tue ton médecin, et donne le salaire à ta funeste
maladie. Révoque tes dons, ou, tant que mes cris pourront s'échapper de
ma poitrine, je te dirai que tu fais mal.

LEAR.--Écoute-moi, faux traître, sur ton allégeance, écoute-moi: comme
tu as tenté de nous faire violer notre serment, ce que nous n'avons
encore jamais osé, et que les efforts de ton orgueil ont voulu se placer
entre notre arrêt et notre pouvoir, ce que notre caractère ni notre rang
ne nous permettent pas d'endurer, notre pouvoir ayant son plein effet,
tu vas recevoir la récompense qui t'est due. Nous t'accordons cinq
jours pour arranger tes affaires de manière à te mettre à couvert
des détresses de ce monde; le sixième, tourne à notre royaume ton dos
détesté; si, le dixième de ceux qui suivront, ton corps proscrit est
trouvé dans l'étendue de notre domination, ce moment sera celui de ta
mort. Va-t'en; par Jupiter! cet arrêt ne sera pas révoqué.

KENT.--Adieu, roi. Puisque c'est ainsi que tu te montres, la liberté
vit loin d'ici, et l'exil est ici. _(A Cordélia_.)--Jeune fille, que les
dieux te prennent sous leur puissante protection, toi qui penses juste
et qui as parlé avec tant de sagesse!--_(A Régane et Gonerille_.) Vous,
puissent vos actions justifier vos magnifiques discours, afin que de ces
paroles d'affection puissent naître des effets salutaires!--C'est ainsi,
princes, que Kent vous fait à tous ses adieux. Il va continuer son
ancienne conduite dans un pays nouveau.

(Il sort.)

(Rentre Glocester, avec le roi de France, le duc de Bourgogne, et leur
suite.)

GLOCESTER.--Voici, mon noble maître, le roi de France et le duc de
Bourgogne.

LEAR.--Mon seigneur de Bourgogne, c'est à vous que nous adresserons le
premier la parole, vous qui vous êtes déclaré le rival du roi dans
la recherche de notre fille: quel est le moins que vous me demandiez
actuellement pour sa dot, si je ne veux voir cesser vos poursuites
amoureuses?

LE DUC DE BOURGOGNE.--Royale Majesté, je ne demande rien de plus que ce
que m'a offert Votre Grandeur, et vous ne voudrez pas m'offrir moins.

LEAR.--Très-noble duc de Bourgogne, tant qu'elle nous fut chère, nous
l'avions estimée à cette valeur; mais aujourd'hui elle est déchue de
son prix.--Seigneur, la voilà devant vous: si quelque chose dans cette
petite personne trompeuse, ou sa personne entière avec notre déplaisir
par-dessus le marché, et rien de plus, paraît suffisamment agréable à
Votre Seigneurie, la voilà, elle est à vous.

LE DUC DE BOURGOGNE.--Je ne sais que répondre.

LEAR.--Telle qu'elle est avec ses défauts, sans amis, tout récemment
adoptée par ma haine, dotée de ma malédiction, et tenue pour étrangère
par mon serment, voulez-vous, seigneur, la prendre ou la laisser?

LE DUC DE BOURGOGNE.--Pardonnez, seigneur roi; mais un choix ne se
détermine pas sur de pareilles conditions.

LEAR.--Laissez-la donc, seigneur; car, par le maître qui m'a fait, je
vous ai dit toute sa fortune.--_(Au roi de France.)_ Pour vous, grand
roi, je ne voudrais pas abuser de votre amour au point de vous unir à ce
que je hais: ainsi, je vous en conjure, tournez votre inclination vers
quelque autre objet qui en soit plus digne qu'une malheureuse que la
nature a presque honte d'avouer pour sienne.

LE ROI DE FRANCE.--C'est quelque chose de bien étrange, que celle
qui était, il n'y a qu'un moment encore, le premier objet de votre
affection, le sujet de vos louanges, le baume de votre vieillesse, ce
que vous aviez de meilleur et de plus cher, ait pu, dans l'espace d'un
clin d'oeil, commettre une action assez monstrueuse pour être dépouillée
de tous les replis de votre faveur! Sans doute il faut que son offense
blesse la nature à tel point qu'elle en devienne un monstre; ou bien
l'affection que vous lui aviez témoignée devient une tache pour Votre
Majesté, ce que ma raison ne saurait m'obliger de croire sans le secours
d'un miracle.

CORDÉLIA, _à son père.--Je_ supplie Votre Majesté, bien que je manque
de cet art onctueux et poli de parler sans avoir dessein d'accomplir,
puisque je veux exécuter mes bonnes intentions avant d'en parler, de
vouloir bien déclarer que ce n'est point une tache de vice, un meurtre
ou une souillure, ni une action contre la chasteté, ni une démarche
déshonorante, qui m'a privée de votre faveur et de vos bonnes grâces,
mais que c'est pour n'avoir pas possédé, et c'est là ma richesse, cet
oeil qui sollicite toujours, et cette langue que je me félicite de ne
pas avoir, quoique pour ne l'avoir pas j'aie perdu votre tendresse.

LEAR.--Il vaudrait mieux pour toi n'être jamais née que de n'avoir pas
su me plaire davantage.

LE ROI DE FRANCE.--N'est-ce que cela? une lenteur naturelle qui souvent
néglige de raconter l'histoire de ce qu'elle va faire?--Monseigneur de
Bourgogne, que dites-vous à cette dame? L'amour n'est point l'amour dès
qu'il s'y mêle des considérations étrangères à son véritable objet. La
voulez-vous? elle est une dot en elle-même.

LE DUC DE BOURGOGNE, à _Lear_.--Royal Lear, donnez-moi seulement la part
que vous aviez d'abord offerte de vous-même; et ici, à l'instant même,
je prends la main de Cordélia comme duchesse de Bourgogne.

LEAR.--Rien; je l'ai juré: je suis inébranlable.

LE DUC DE BOURGOGNE, à _Cordélia_.--Je suis vraiment fâché que vous ayez
perdu votre père à tel point qu'il vous faille aussi perdre un époux.

CORDÉLIA.--La paix soit avec le duc de Bourgogne. Puisque ces
considérations de fortune faisaient tout son amour, je ne serai point sa
femme.

LE ROI DE FRANCE.--Belle Cordélia, toi qui n'en es que plus riche parce
que tu es pauvre, plus précieuse parce que tu es délaissée, plus aimée
parce qu'on te méprise, je m'empare de toi et de tes vertus: que le
droit ne m'en soit pas refusé; je prends ce qu'on rejette.--Dieux,
dieux! n'est-il pas étrange que leur froid dédain ait donné à mon amour
l'ardeur d'une brûlante adoration?--Roi, ta fille sans dot, et jetée au
hasard de mon choix, sera reine de nous, des nôtres, et de notre belle
France. Tous les ducs de l'humide Bourgogne ne rachèteraient pas de moi
cette fille si précieuse et si peu appréciée.--Cordélia, fais-leur
tes adieux malgré leur dureté. Tu perds ce que tu possédais ici pour
retrouver mieux ailleurs.

LEAR.--Elle est à toi, roi de France; qu'elle t'appartienne; cette fille
n'est pas à moi, je ne reverrai jamais son visage: ainsi, va-t'en sans
notre faveur, sans notre affection, sans notre bénédiction.--Venez,
noble duc de Bourgogne.

(Fanfares.--Sortent Lear, les ducs de Bourgogne, de Cornouailles,
d'Albanie, Glocester et suite.)

LE ROI DE FRANCE.--Faites vos adieux à vos soeurs.

CORDÉLIA.--Vous, les joyaux de notre père, Cordélia vous quitte les
yeux baignés de larmes. Je vous connais pour ce que vous êtes, et, comme
votre soeur, je n'en ai que plus de répugnance à appeler vos défauts par
leurs noms. Soignez bien notre père; je le confie à vos coeurs qui ont
professé tant d'amour. Mais, hélas! si j'étais encore dans ses bonnes
grâces, je voudrais lui donner un meilleur asile. Adieu à toutes les
deux.

RÉGANE.--Ne nous prescrivez pas notre devoir.

GONERILLE.--Étudiez-vous à contenter votre époux, qui vous a prise quand
vous étiez à la charité de la fortune. Vous avez été avare de votre
obéissance, et ce qui en a manqué méritait bien ce qui vous a manqué.

CORDÉLIA.--Le temps développera les replis où se cache l'artifice:
la honte vient enfin insulter à ceux qui ont des fautes à cacher.
Puissiez-vous prospérer!

LE ROI DE FRANCE.--Venez, ma belle Cordélia.

(Le roi de France et Cordélia sortent.)

GONERILLE.--Ma soeur, je n'ai pas peu de chose à vous dire sur ce qui
nous touche de si près toutes les deux. Je crois que mon père doit
partir d'ici ce soir.

RÉGANE.--Rien n'est plus certain; il va chez vous: le mois prochain ce
sera notre tour.

GONERILLE.--Vous voyez combien sa vieillesse est pleine d'inconstance,
et nous venons d'en avoir sous les yeux une assez belle preuve. Il avait
toujours aimé surtout notre soeur: la pauvreté de sa tête se montre trop
visiblement dans la manière dont il vient de la chasser.

RÉGANE.--C'est la faiblesse de l'âge. Cependant il n'a jamais su que
très-médiocrement ce qu'il faisait.

GONERILLE.--Dans son meilleur temps, et dans la plus grande force de son
jugement, il a toujours été très-inconsidéré. Il faut donc nous attendre
qu'aux défauts invétérés de son caractère naturel l'âge va joindre
encore les humeurs capricieuses qu'amène avec elle l'infirme et colère
vieillesse.

RÉGANE.--Il y a toute apparence que nous aurons à essuyer de lui, par
moments, des boutades pareilles à celle qui lui a fait bannir Kent.

GONERILLE.--Il est encore occupé à prendre congé du roi de France. Je
vous en prie, concertons-nous ensemble. Si notre père, avec le caractère
qu'il a, conserve quelque autorité, cet abandon qu'il vient de nous
faire ne sera qu'une source d'affronts pour nous.

RÉGANE.--Nous y réfléchirons à loisir.

GONERILLE.--Il faut faire quelque chose, et dans la chaleur du moment.

(Elles sortent.)


SCÈNE II

Une salle dans le château du duc de Glocester.

EDMOND _tenant une lettre_.


EDMOND.--Nature, tu es ma divinité; c'est à toi que je dois mon
obéissance. Pourquoi subirai-je la maladie de la coutume, et
permettrai-je aux ridicules arrangements des nations de me dépouiller,
parce que je serai de douze ou quatorze lunes le cadet d'un frère? Mais
quoi, je suis un bâtard! pourquoi en serais-je méprisable, lorsque mon
corps est aussi bien proportionné, mon esprit aussi élevé, et ma figure
aussi régulière que celle du fils d'une honnête dame? Pourquoi donc nous
insulter de ces mots de vil, de bassesse, de bâtardise? Vils! vils! nous
qui, dans le vigoureux larcin de la nature, puisons une constitution
plus forte et des qualités plus énergiques qu'il n'en entre dans un
lit ennuyé, fatigué et dégoûté, dans la génération d'une tribu entière
d'imbéciles engendrés entre le sommeil et le réveil! Ainsi donc,
légitime Edgar, il faut que j'aie vos biens: l'amour de notre père
appartient au bâtard Edmond comme au légitime Edgar. Légitime! le beau
mot! A la bonne heure, mon cher légitime; mais si cette lettre réussit
et que mon invention prospère, le vil Edmond passera par-dessus la
tête du légitime Edgar.--Je grandis, je prospère! Maintenant, dieux!
rangez-vous du parti des bâtards.

(Entre Glocester.)

GLOCESTER.--Kent banni de la sorte, et le roi de France parti en
courroux! et le roi qui s'en va ce soir! qui délaisse son autorité!...
réduit à sa pension! et tout cela fait bruyamment!--_(Il aperçoit
Edmond_.) Edmond! Eh bien! quelles nouvelles?

EDMOND, _cachant la lettre_.--Sauf le bon plaisir de Votre Seigneurie,
aucune.

GLOCESTER.--Pourquoi tant d'empressement à cacher cette lettre?

EDMOND.--Je ne sais aucune nouvelle, seigneur.

GLOCESTER.--Quel est ce papier que vous lisiez?

EDMOND.--Ce n'est rien, seigneur.

GLOCESTER.--Rien? Et pourquoi donc cette terrible promptitude à le faire
rentrer dans votre poche? Rien n'est pas une qualité qui ait si grand
besoin de se cacher. Voyons cela; allons, si ce n'est rien, je n'aurai
pas besoin de lunettes.

EDMOND.--Je vous en conjure, seigneur, excusez-moi; c'est une lettre de
mon frère que je n'ai pas encore lue en entier; mais j'en ai lu assez
pour juger qu'elle n'est pas faite pour être mise sous vos yeux.

GLOCESTER.--Donnez-moi cette lettre, monsieur.

EDMOND.--Je commettrai une faute, soit que je vous la refuse, soit que
je vous la donne. Son contenu, autant que j'en puis juger sur ce que
j'en ai lu, est blâmable.

GLOCESTER.--Voyons, voyons.

EDMOND.--J'espère, pour la justification de mon frère, qu'il n'a écrit
cette lettre que pour sonder, pour éprouver ma vertu.

GLOCESTER _lit_.--«Cet assujettissement, ce respect pour la vieillesse,
rendent la vie amère à ce qu'il y a de meilleur de notre temps; ils nous
retiennent notre fortune jusqu'à ce que l'âge nous ôte les moyens
d'en jouir. Je commence à trouver bien sotte et bien débonnaire cette
soumission à nous laisser opprimer par la tyrannie des vieillards,
qui gouvernent non parce qu'ils ont la force, mais parce que nous le
souffrons. Viens me trouver afin que je t'en dise davantage. Si mon
père voulait dormir jusqu'à ce que je le réveillasse, tu jouirais à
perpétuité de la moitié de son revenu, et tu vivrais le bien-aimé de
ton frère Edgar.»--Hom, une conspiration! _Dormir jusqu'à ce que je
le réveillasse... Tu jouirais de la moitié de son revenu_...--Mon fils
Edgar! Il a pu trouver une main pour écrire ceci, un coeur et un cerveau
pour le concevoir!--Quand avez-vous reçu cette lettre? qui vous l'a
apportée?

EDMOND.--Elle ne m'a point été apportée, seigneur. Voici la ruse qu'on a
employée: je l'ai trouvée jetée par la fenêtre de mon cabinet.

GLOCESTER.--Vous connaissez ces caractères pour être de votre frère?

EDMOND.--Si c'était une lettre qu'on pût approuver, seigneur, j'oserais
jurer que c'est son écriture; mais pour celle-ci, je voudrais bien
croire qu'elle n'est pas de lui.

GLOCESTER.--C'est son écriture!

EDMOND.--Oui, c'est sa main, seigneur; mais j'espère que son coeur n'a
point de part à ce que contient cet écrit.

GLOCESTER.--Ne vous a-t-il jamais sondé sur cette affaire?

EDMOND.--Jamais, seigneur: seulement, je l'ai souvent entendu soutenir
qu'il serait à propos, lorsque les enfants sont parvenus à la maturité,
et que les pères commencent à pencher vers leur déclin, que le père
devînt le pupille du fils, et le fils administrateur des biens du père.

GLOCESTER.--O scélérat! scélérat! voilà son système dans cette lettre.
Odieux scélérat! fils dénaturé, exécrable, bête brute! pire encore
que les bêtes brutes!--Allez, s'il vous plaît, le chercher. Je veux
m'assurer de sa personne. Le scélérat abominable! où est-il?

EDMOND.--Je ne le sais pas bien, seigneur. Mais si vous consentiez à
suspendre votre indignation contre mon frère jusqu'à ce que vous pussiez
tirer de lui des preuves plus certaines de ses intentions, ce serait
suivre une marche plus sûre: au lieu que si, en procédant violemment
contre lui, vous veniez à vous méprendre sur ses desseins, ce serait une
plaie profonde à votre honneur et vous briseriez un coeur soumis. J'ose
engager ma vie pour lui, et garantir qu'il n'a écrit cette lettre que
dans la vue d'éprouver mon attachement pour vous, et sans aucun projet
dangereux.

GLOCESTER.--Le crois-tu?

EDMOND.--Si vous le jugez à propos, je vous placerai en un lieu d'où
vous pourrez nous entendre conférer ensemble sur cette lettre, et vous
satisfaire par vos propres oreilles; et cela, pas plus tard que ce soir.

GLOCESTER.--Il ne peut pas être un pareil monstre!

EDMOND.--Il ne l'est sûrement pas.

GLOCESTER.--Pour son père qui l'aime si tendrement, si
complétement!--Ciel et terre! Edmond, trouvez-le; amenez-le par ici, je
vous en prie; arrangez les choses selon votre prudence. Je donnerais ma
fortune pour savoir la vérité.

EDMOND.--Je vais le chercher à l'instant, seigneur. Je conduirai la
chose comme je trouverai moyen de le faire, et je vous en rendrai
compte.

GLOCESTER.--Ces dernières éclipses de soleil et de lune ne nous
présagent rien de bon. La raison peut bien, par les lois de la sagesse
naturelle, les expliquer d'une ou d'autre manière; mais la nature
ne s'en trouve pas moins très-souvent victime de leurs fatales
conséquences. L'amour se refroidit, l'amitié s'éteint, les frères
se divisent: dans les villes, des révoltes; dans les campagnes, la
discorde; dans les palais, la trahison; et le noeud qui unit le père et
le fils, brisé. Mon scélérat rentre dans la prédiction: c'est le fils
contre le père. Le roi s'écarte du penchant de la nature: c'est le père
contre l'enfant.--Nous avons vu notre meilleur temps: les machinations,
les trames obscures, les trahisons, et tous les désordres les
plus funestes vont nous suivre en nous tourmentant jusqu'à nos
tombeaux.--Edmond, trouve-moi ce misérable, tu n'y perdras rien; agis
avec prudence.--Et le noble et fidèle Kent banni! Son crime, c'est la
probité! Étrange! étrange!

(Il sort.)

EDMOND _seul_.--Voilà bien la singulière impertinence du monde! Notre
fortune se trouve-t-elle malade, souvent par une plénitude de mauvaise
conduite, nous accusons de nos désastres le soleil, la lune et les
étoiles, comme si nous étions infâmes par nécessité, imbéciles par une
impérieuse volonté du ciel; fripons, voleurs et traîtres, par l'action
invincible des sphères; ivrognes, menteurs et adultères, par une
obéissance forcée aux influences des planètes; et que nous ne fissions
jamais le mal que par la violence d'une impulsion divine. Admirable
excuse du libertin, que de mettre ses penchants lascifs à la charge
d'une étoile!--Mon père s'arrangea avec ma mère sous la queue du dragon,
et ma naissance se trouva dominée par l'_Ursa major_, d'où il s'ensuit
que je suis brutal et débauché. Bah! j'aurais été ce que je suis quand
la plus vierge des étoiles du firmament aurait scintillé sur le moment
qui a fait de moi un bâtard. (_Entre Edgar_.)--Edgar! il arrive à point
comme la catastrophe d'une vieille comédie. Mon rôle à moi, c'est une
mélancolie perfide, et un soupir comme ceux de Tom de Bedlam.--Oh! ces
éclipses nous présageaient ces divisions: _fa, sol, la, mi_[5].

[Note 5: Il paraîtrait qu'on accordait aux dissonances en musique
une sorte d'influence magique, ou au moins mystérieuse. Les moines qui,
dans le moyen âge, ont écrit sur la musique, ont dit: Mi _contra_ fa
_est diabolicus_.]

EDGAR.--Qu'est-ce que c'est, mon frère Edmond? nous voilà dans une
sérieuse contemplation.

EDMOND.--Je rêvais, mon frère, à une prédiction que j'ai lue l'autre
jour sur ce qui doit suivre ces éclipses.

EDGAR.--Est-ce que vous vous inquiétez de cela?

EDMOND.--Je vous assure que les effets dont elle parle ne
s'accomplissent que trop malheureusement.--Des querelles dénaturées
entre les enfants et les parents, des morts, des famines, des ruptures
d'anciennes amitiés, des divisions dans l'État, des menaces et des
malédictions contre le roi et les nobles, des méfiances sans fondement,
des amis exilés, des cohortes dispersées, des mariages rompus, et je ne
sais quoi encore.

EDGAR.--Depuis quand êtes-vous devenu sectateur de l'astronomie?

EDMOND.--Allons, allons; quand avez-vous vu mon père pour la dernière
fois?

EDGAR.--Eh bien! hier au soir.

EDMOND.--Avez-vous causé avec lui?

EDGAR.--Oui, deux heures entières.

EDMOND.--Vous êtes-vous quittés en bonne intelligence? N'avez-vous
remarqué dans ses paroles ou dans son air aucun signe de mécontentement?

EDGAR.--Aucun.

EDMOND.--Réfléchissez, en quoi vous avez pu l'offenser, et, je vous en
conjure, évitez sa présence jusqu'à ce qu'un peu de temps ait modéré
la violence de son ressentiment, si furieux en ce moment, qu'en vous
faisant du mal il serait à peine apaisé.

EDGAR.--Quelque misérable m'aura calomnié.

EDMOND.--C'est ce que je crains. Je vous en prie, tenez-vous à l'écart
jusqu'à ce que la fougue de sa colère soit un peu ralentie; et, comme
je vous le dis, retirez-vous avec moi dans mon appartement: là, je vous
mettrai à portée d'entendre les discours de mon père. Allez, je vous en
prie, voilà ma clef; et si vous sortez, sortez armé.

EDGAR.--Armé, mon frère!

EDMOND.--Mon frère, ce que je vous dis est pour le mieux: allez armé.
Que je ne sois pas un honnête homme si l'on a de bonnes intentions
à votre égard. Je vous dis ce que j'ai vu et entendu, mais bien
faiblement, et rien qui approche de la réalité et de l'horreur de la
chose. De grâce, éloignez-vous.

EDGAR.--Aurai-je bientôt de vos nouvelles?

EDMOND.--Je vais m'employer pour vous dans tout ceci. _(Edgar
sort_.)--Un père crédule, un frère généreux dont le naturel est si loin
de toute malice qu'il n'en soupçonne aucune dans autrui, et dont mes
artifices gouverneront à l'aise la sotte honnêteté: voilà l'affaire. Le
bien me viendra sinon par ma naissance, du moins par mon esprit. Tout
m'est bon, si je puis le faire servir à mes vues.

(Il sort.)


SCÈNE III

Appartement dans le palais du duc d'Albanie.

GONERILLE, OSWALD.


GONERILLE.--Est-il vrai que mon père ait frappé mon écuyer parce qu'il
réprimandait son fou?

OSWALD.--Oui, madame.

GONERILLE.--Par le jour et la nuit! c'est m'insulter. A chaque instant,
il s'emporte de façon ou d'autre à quelque énorme sottise qui nous
met tous en désarroi: je ne l'endurerai pas. Ses chevaliers deviennent
tapageurs, et lui-même il se fâche contre nous pour la moindre
chose.--Il va revenir de la chasse; je ne veux pas lui parler. Vous lui
direz que je suis malade, et vous ferez bien de vous ralentir dans votre
service auprès de lui: j'en prends sur moi la faute.

OSWALD.--Le voilà qui vient, madame; je l'entends.

(On entend le son des cors.)

GONERILLE.--Mettez dans votre service tout autant d'indifférence et de
lassitude qu'il vous plaira, vous et vos camarades. Je voudrais qu'il
s'en plaignît. S'il le trouve mauvais, qu'il aille chez ma soeur, son
intention, je le sais, et la mienne, s'accordant parfaitement en ce
point que nous ne voulons pas être maîtrisées. Un vieillard inutile qui
voudrait encore exercer tous ces pouvoirs qu'il a abandonnés!--Sur ma
vie, ces vieux radoteurs redeviennent des enfants, et il faut les
mener par la rigueur: quand ils se voient caressés ils en abusent[6].
Souvenez-vous de ce que je vous ai dit.

[Note 6: _As flatteries_--_when they are seen abused_. Les
commentateurs n'ont pu s'accorder sur ce passage, et aucun ne paraît
l'avoir entendu dans son vrai sens, que je crois être mot à mot
celui-ci: _puisque les flatteries_ ou _les caresses, quand ils les
voient ils en abusent_. Cette version serait incontestable s'il y avait
un second tiret entre _seen_ et _abused_:--_when they are seen_--se
trouverait ainsi entre deux tirets formant parenthèse; mais le mot
_are_, qui s'applique en même temps à _seen_ et à _abused_, n'aura
probablement pas permis d'isoler ainsi cette partie de la phrase où il
se trouve contenu. Le vague des constructions et des expressions dans
le _Roi Lear_ oblige souvent de décider sur le sens d'après les
vraisemblances morales, plutôt que d'après aucune règle ou même aucune
habitude grammaticale.]

OSWALD.--Très-bien, madame.

GONERILLE.--Et traitez ses chevaliers avec plus de froideur: ne vous
inquiétez pas de ce qui pourra en arriver. Prévenez vos camarades d'en
agir de même. Je voudrais trouver en ceci, et j'en viendrai bien à bout,
une occasion de m'expliquer. Je vais tout à l'heure écrire à ma soeur,
et lui recommander la même conduite.--Qu'on serve le dîner.

(Ils sortent.)


SCÈNE IV

Une salle du palais.

_Entre_ KENT _déguisé_.


KENT.--Si je puis seulement réussir à emprunter des accents qui
déguisent ma voix, il se peut faire que les bonnes intentions qui m'ont
engagé à déguiser mes traits obtiennent leur plein effet. Maintenant,
Kent le banni, si tu peux te rendre utile dans ces lieux où tu vis
condamné, (et puisse-t-il en être ainsi!) ton maître chéri te retrouvera
plein de zèle.

(Cors de chasse. Lear paraît avec ses chevaliers et sa suite.)

LEAR.--Qu'on ne me fasse pas attendre le dîner une seule minute: allez,
servez-le. _(Sort un domestique_.)--Ah! ah! qui es-tu, toi?

KENT.--Un homme, seigneur.

LEAR.--Qu'est-ce que tu sais faire? Que veux-tu de nous?

KENT.--Je sais n'être pas au-dessous de ce que je parais; servir
fidèlement celui qui aura confiance en moi; aimer celui qui est honnête;
converser avec celui qui est sage et qui parle peu; redouter les
jugements; me battre quand je ne peux pas faire autrement; et ne pas
manger de poisson[7].

[Note 7: _And to eat no fish_. Manger du poisson était en
Angleterre, du temps d'Élisabeth, un signe de catholicisme, et par
conséquent réprouvé par l'opinion. La phrase populaire pour désigner
un vrai patriote était: _C'est un honnête homme, il ne mange pas
de poisson_. Il fallut, pour soutenir les pêcheries, qu'un acte du
parlement ordonnât pendant quelques mois l'usage du poisson: cela
s'appela le _carême de Cécil (Cecil's fast)_. Dans _l'Énéide travestie_,
la sibylle dit à Caron, pour l'engager à passer Énée, qu'il est _Point
Mazarin_, fort honnête homme.]

LEAR.--Qui es-tu?

KENT.--Un très-honnête garçon, aussi pauvre que le roi.

LEAR.--Si tu es aussi pauvre pour un sujet qu'il l'est pour un roi, tu
es assez pauvre. Que veux-tu?

KENT.--Du service.

LEAR.--Qui voudrais-tu servir?

KENT.--Vous.

LEAR.--Me connais-tu, maraud?

KENT.--Non, seigneur; mais vous avez dans votre physionomie quelque
chose qui fait que j'aimerais à vous dire: _Mon maître_.

LEAR.--Qu'est-ce que c'est?

KENT.--De l'autorité.

LEAR.--De quel service es-tu capable?

KENT.--Je puis garder d'honnêtes secrets; courir à cheval, à pied; gâter
une histoire intéressante en la racontant, et rendre platement un simple
message. Je suis propre à tout ce que peut faire le commun des hommes.
Ce que j'ai de mieux, c'est l'activité.

LEAR.--Quel âge as-tu?

KENT.--Je ne suis pas assez jeune, seigneur, pour m'amouracher d'une
femme à l'entendre chanter, ni assez vieux pour en raffoler n'importe
pour quelle raison. J'ai sur les épaules quelque quarante-huit ans.

LEAR.--Suis-moi, tu vas me servir: si après le dîner tu ne me déplais
pas plus qu'à présent, je ne te congédierai pas de sitôt.--Le dîner,
holà! le dîner.--Où est mon petit drôle, mon fou? Allez me chercher mon
fou. _(Entre Oswald_.)--Eh! vous, l'ami, où est ma fille?

OSWALD.--Avec votre permission...

(Il sort.)

LEAR.--Qu'est-ce qu'il a dit là? Rappelez-moi ce manant.--Où est mon
fou? Holà! je crois que tout dort ici.--Eh bien! où est-il donc ce
métis?

UN CHEVALIER.--Il dit, seigneur, que votre fille ne se porte pas bien.

LEAR.--Pourquoi ce gredin-là n'est-il pas revenu sur ses pas quand je
l'ai appelé?

LE CHEVALIER.--Seigneur, il m'a déclaré tout bonnement qu'il ne le
voulait pas.

LEAR.--Qu'il ne le voulait pas!

LE CHEVALIER.--Seigneur, je ne sais pas quelle en est la raison; mais,
à mon avis, Votre Grandeur n'est pas accueillie avec cette affection
respectueuse qu'on avait coutume de vous montrer. J'aperçois une grande
diminution de bienveillance chez tous les gens de la maison, aussi bien
que chez le duc lui-même et chez votre fille.

LEAR.--Vraiment! le penses-tu?

LE CHEVALIER.--Je vous prie de me pardonner, seigneur, si je me suis
trompé; mais mon devoir ne peut se taire quand je crois Votre Majesté
offensée.

LEAR.--Tu ne fais que me rappeler mes propres idées. Je me suis bien
aperçu depuis peu de beaucoup de négligence; mais j'étais disposé plutôt
à m'accuser moi-même d'une exigence trop soupçonneuse, qu'à y voir
une conduite et une intention désobligeantes. J'y regarderai de plus
près.--Mais où est mon fou? Je ne l'ai pas vu depuis deux jours.

LE CHEVALIER.--Depuis que ma jeune maîtresse est partie pour la France,
seigneur, votre fou a bien dépéri.

LEAR.--En voilà assez là-dessus. Je l'ai bien remarqué. Allez, et dites
à ma fille que je veux lui parler. _(Sort un chevalier.)_--Vous, allez
me chercher mon fou. _(Sort un chevalier; rentre Oswald_.)--Eh! vous,
l'ami! l'ami! approchez. Qui suis-je, s'il vous plaît?

OSWALD.--Le père de ma maîtresse.

LEAR.--Le père de ma maîtresse! et vous le valet de votre maître. Chien
de bâtard! esclave! mâtin!

OSWALD.--Je ne suis rien de tout cela: je vous demande pardon, seigneur.

LEAR.--Je crois que tu t'avises de me regarder en face, insolent!

(Il le frappe.)

OSWALD.--Je ne veux pas être battu, seigneur.

KENT.--Ni donner du nez en terre non plus, mauvais joueur de ballon[8].

[Note 8: _Base foot-ball player_. Allusion aux mauvais joueurs de
ballon, à qui le pied manque en courant.]

(Il le prend par les jambes et le renverse.)

LEAR.--Je te remercie, ami; tu me rends service, et je t'aimerai.

KENT.--Allons, relevez-vous, mon maître, et dehors. Je vous apprendrai
votre place. Hors d'ici! hors d'ici! Si vous voulez prendre encore la
mesure d'un lourdaud, restez ici. Mais, dehors! allons, y pensez-vous?
Dehors!

(Il pousse Oswald dehors.)

LEAR.--Tu es un garçon dévoué; je te remercie. Voilà les arrhes de ton
service.

(Il lui donne de l'argent.)

(Entre le fou.)

LE FOU, _à Lear_.--Laisse-moi le prendre aussi à mes gages.--Tiens,
voici ma cape[9].

(Il donne à Kent son bonnet.)

[Note 9: _Coxcomb_, nom du bonnet que portaient les fous, parce
qu'il était surmonté d'une crête de coq, _cock's comb_.]

LEAR.--Eh bien! pauvre petit, comment vas-tu?

LE FOU, _à Kent_.--Tu ferais bien de prendre ma cape.

KENT.--Pourquoi, fou?

LE FOU.--Pourquoi? parce que tu prends le parti de celui qui est dans
la disgrâce. Vraiment, si tu ne sais pas sourire du côté où le vent
souffle, tu auras bientôt pris froid. Allons, mets ma cape.--Eh! oui,
cet homme a éloigné de lui deux de ses filles, et a rendu la troisième
heureuse bien malgré lui. Si tu t'attaches à lui, il faut de toute
nécessité que tu portes ma cape.--_(A Lear_.) Ma foi, noncle[10], je
voudrais avoir deux capes et deux filles.

[Note 10: _Nuncle_, par contraction pour _mine uncle_, oncle à moi.]

LEAR.--Pourquoi, mon garçon?

LE FOU.--Si je leur donnais tout mon bien, je garderais pour moi mes
deux capes. Mais tiens, voilà la mienne; demandes-en une autre à tes
filles.

LEAR.--Prends garde au fouet, petit drôle.

LE FOU.--La vérité est le dogue qui doit se tenir au chenil, et qu'on
chasse à coups de fouet; pendant que _Lady_, la chienne braque, peut
venir nous empester au coin du feu.

LEAR.--C'est une peste pour moi que ce coquin-là.

LE FOU.--Mon cher, je veux t'enseigner une sentence.

LEAR.--Voyons.

LE FOU.--Écoute bien, noncle.

  Aie plus que tu ne montres;
  Parle moins que tu ne sais;
  Prête moins que tu n'as;
  Va plus à cheval qu'à pied;
  Apprends plus de choses que tu n'en crois;
  Parie pour un point plus bas que celui qui te vient;
  Quitte ton verre et ta maîtresse,
  Et tiens-toi coi dans ta maison;
  Et tu auras alors
  Plus de deux dizaines à la vingtaine.

LEAR.--Cela ne signifie rien, fou.

LE FOU.--C'est, en ce cas, comme la harangue d'un avocat sans salaire:
vous ne m'avez rien donné pour cela. Est-ce que vous ne savez pas tirer
parti de rien, noncle?

LEAR.--Non, en vérité, mon enfant; on ne peut rien faire de rien.

LE FOU, _à Kent_.--Je t'en prie, dis-lui que c'est à cela que se monte
le revenu de ses terres; il n'en voudrait pas croire un fou.

LEAR.--Tu es un fou bien mordant.

LE FOU.--Sais-tu, mon garçon, la différence qu'il y a entre un fou
mordant et un fou débonnaire?

LEAR.--Non, petit; apprends-le moi.

LE FOU.

  Ce lord qui t'a conseillé
  De te dépouiller de tes domaines,
  Viens, place-le ici près de moi;
  Ou bien toi, prends sa place.
  Le fou débonnaire et le fou mordant
  Seront aussitôt en présence:
  L'un ici en habit bigarré,
  Et on trouvera l'autre là.

LEAR.--Est-ce que tu m'appelles fou, petit?

LE FOU.--Tu as cédé tous les autres titres que tu avais apportés en
naissant.

KENT.--Ceci n'est pas tout à fait de la folie, seigneur.

LE FOU.--Non, en vérité; les lords et les grands personnages ne veulent
rien me concéder. Si j'avais un monopole, il leur en faudrait leur part,
et aux dames aussi: elles ne me laisseront pas les sottises à moi tout
seul, elles en tireront leur lopin.--Donne-moi un oeuf, noncle, et je te
donnerai deux couronnes.

LEAR.--Qu'est-ce que ce sera que ces deux couronnes?

LE FOU.--Voilà, quand j'aurai coupé l'oeuf par le milieu et mangé tout
ce qui est dedans, je te donnerai les deux couronnes de l'oeuf[11].
Lorsque tu as fendu ta couronne par le milieu, et que tu as donné à
droite et à gauche les deux moitiés, tu as porté ton âne sur ton dos,
au milieu de la fange. Tu n'avais guère de cervelle dans la _couronne_
chauve de ton crâne, lorsque tu as laissé aller ta couronne d'or. Si je
parle ici comme un fou que je suis, que le premier qui le trouvera soit
fouetté.

[Note 11: Les extrémités de la coquille de l'oeuf se nomment, en
anglais, _the crowns of the egg_, les couronnes de l'oeuf.]

(Il chante.)

  Jamais les fous n'ont eu moins de vogue que cette année;
  Car les sages sont devenus des écervelés;
  Ils ne savent que faire de leur bon sens,
  Tant leur conduite est baroque.

LEAR.--Et depuis quand, je vous en prie, êtes-vous si bien fourni de
chansons, maraud?

LE FOU.--C'est mon usage, noncle, depuis que par ta grâce tes filles
sont devenues ta mère, quand tu leur as donné les verges et que tu as
mis bas tes culottes.

(Il chante.)

  Alors, saisies de joie, elles ont pleuré;
  Et moi, j'ai chanté dans mon chagrin
  De ce qu'un roi tel que toi jouait à cligne-musette,
  Et s'allait mettre avec les fous.

Je t'en prie, noncle, prends un maître qui puisse enseigner à ton fou à
mentir: je voudrais bien apprendre à mentir.

LEAR.--Si vous mentez, vaurien, vous serez fouetté.

LE FOU.--Je me demande quelle parenté tu as avec tes filles. Elles
veulent qu'on me fouette quand je dis la vérité, et toi tu veux me faire
fouetter si je mens; et quelquefois encore je suis fouetté pour n'avoir
rien dit. J'aimerais mieux être tout autre chose qu'un fou, et cependant
je ne voudrais pas être toi, noncle: tu as rogné ton bon sens des deux
côtés, sans rien laisser au milieu.--Tiens, voilà une des rognures.

(Entre Gonerille.)

LEAR.--Eh bien! ma fille, pourquoi as-tu mis ton bonnet de travers[12]?
Depuis quelques jours, je vous trouve un peu trop refrognée.

[Note 12: _What makes frontlet on_? Que fait là ce bandeau sur ton
front? _Frontlet_ servait, à ce qu'il paraît, métaphoriquement pour
exprimer l'air de mauvaise humeur.]

LE FOU.--Tu étais un joli garçon, quand tu n'avais pas besoin de
t'inquiéter si elle fronçait le sourcil; mais aujourd'hui te voilà un
zéro en chiffres: je vaux mieux que toi maintenant; je suis un fou,
et toi tu n'es rien.--Allons, par ma foi, je vais tenir ma langue. (_A
Gonerille_.) Car votre figure me l'ordonne, quoique vous ne disiez rien,
chut! chut!

  Celui qui ne garde ni mie ni croûte,
  Las de tout se trouvera pourtant manquer de quelque chose.

(_Montrant Lear_.) C'est une gousse de pois écossés.

GONERILLE.--Seigneur, ce n'est pas seulement votre fou à qui tout est
permis, mais d'autres encore de votre insolente suite, qui censurent et
se plaignent à toute heure, élevant sans cesse d'indécents tumultes qui
ne sauraient se supporter. J'avais pensé que le plus sûr remède était de
vous faire bien connaître ce qui se passe; mais je commence à craindre,
d'après ce que vous avez tout récemment dit et fait vous-même, que vous
ne protégiez cette conduite, et que vous ne l'encouragiez par votre
approbation: si cela était, un pareil tort ne pourrait échapper à la
censure, ni laisser dormir les moyens de répression. Peut-être dans
l'emploi qu'on en ferait pour le rétablissement d'un ordre salutaire,
vous arriverait-il de recevoir quelque offense dont on aurait honte
dans tout autre cas, mais qu'on serait alors forcé de regarder comme une
mesure de prudence.

LE FOU.--Car vous savez, noncle,

  Que le moineau nourrit si longtemps le coucou,
  Qu'il eut la tête enlevée par les petits.

Ainsi la chandelle s'est éteinte, et nous sommes restés dans
l'obscurité.

LEAR, _à Gonerille_.--Êtes-vous notre fille?

GONERILLE.--Allons, seigneur, je voudrais vous voir user de cette raison
solide dont je sais que vous êtes pourvu, et vous défaire de ces humeurs
qui depuis quelque temps vous rendent tout autre que ce que vous êtes
naturellement.

LE FOU.--Un âne ne peut-il pas savoir quand c'est la charrette qui
traîne le cheval?--Dia, hue! cela va bien.

LEAR.--Quelqu'un me connaît-il ici? Ce n'est point là Lear. Lear
marche-t-il ainsi? parle-t-il ainsi? Que sont devenus ses yeux? Ou
son intelligence est affaiblie, ou son discernement est en
léthargie.--Suis-je endormi ou éveillé?--Ah! sûrement il n'en est pas
ainsi.--Qui pourra me dire qui je suis?--L'ombre de Lear? Je voudrais
le savoir, car ces marques de souveraineté, ma mémoire, ma raison,
pourraient à tort me persuader que j'ai eu des filles.

LE FOU.--Qui feront de vous un père obéissant.

LEAR.--Votre nom, ma belle dame?

GONERILLE.--Allons, seigneur, cet étonnement est tout à fait du genre de
vos autres nouvelles facéties. Je vous conjure, prenez mes intentions
en bonne part: vieux et respectable comme vous l'êtes, vous devriez
être sage. Vous gardez ici cent chevaliers et écuyers, tous gens si
désordonnés, si débauchés et si audacieux, que notre cour, corrompue par
leur conduite, ressemble à une auberge de tapageurs: leurs excès et leur
libertinage lui donnent l'air d'une taverne ou d'un mauvais lieu[13],
beaucoup plus que du palais royal. La décence elle-même demande un
prompt remède: laissez-vous donc prier, par une personne qui pourrait
bien autrement prendre ce qu'elle demande, de consentir à diminuer un
peu votre suite; et que ceux qui continueront à demeurer à votre service
soient des gens qui conviennent à votre âge, et qui sachent se conduire
et vous respecter.

[Note 13: _A brothel._]

LEAR.--Ténèbres et démons!--Sellez mes chevaux. Appelez ma
suite.--Bâtarde dégénérée, je ne te causerai plus d'embarras.--Il me
reste encore une fille.

GONERILLE.--Vous frappez mes gens, et votre canaille désordonnée veut se
faire servir par ceux qui valent mieux qu'elle.

(Entre Albanie.)

LEAR.--Malheur à celui qui se repent trop tard! _(A Albanie.)_--Ah! vous
voilà, monsieur! Sont-ce là vos intentions? parlez, monsieur.--Qu'on
prépare mes chevaux.--Ingratitude! démon au coeur de marbre, plus
hideuse quand tu te montres dans un enfant que ne l'est le monstre de la
mer[14]!

[Note 14: _Sea monster_, hippopotame.]

ALBANIE.--De grâce, seigneur, modérez-vous.

LEAR, _à Gonerille_.--Vautour détesté, tu mens: les gens de ma suite
sont des hommes choisis et du plus rare mérite, soigneusement instruits
de leurs devoirs, et de la dernière exactitude à soutenir la dignité
de leur nom.--Oh! combien tu me parus laide à voir, faute légère de
Cordélia, qui, semblable à la géhenne[15], fis tout sortir dans la
structure de mon être de la place qui lui était assignée, retiras tout
amour de mon coeur, et vins grossir en moi le fiel. O Lear, Lear, Lear!
_(Se frappant le front_.) Frappe à cette porte, qui a laissé échapper la
raison et entrer la folie.--Partons, partons, mes amis.

[Note 15: _Like an engine. Engine_ (engin, machine) était le nom
de l'instrument ordinaire de la torture. _Géhenne_ vient de la même
source.]

ALBANIE.--Seigneur, je suis aussi innocent qu'ignorant de ce qui vous a
mis en colère.

LEAR.--Cela se peut, seigneur.--Entends-moi, ô nature! entends-moi,
divinité chérie, entends-moi! Suspens tes desseins, si tu te proposais
de rendre cette créature féconde: porte dans son sein la stérilité,
dessèche en elle les organes de la reproduction, et qu'il ne naisse
jamais de son corps dégénéré un enfant pour lui faire honneur!--Ou s'il
faut qu'elle produise, fais naître d'elle un enfant de tristesse; qu'il
vive pervers et dénaturé pour être son tourment; qu'il imprime dès la
jeunesse des rides sur son front; que les larmes qu'il lui fera répandre
creusent leurs canaux sur ses joues; que toutes les douleurs de sa mère,
tous ses bienfaits, soient tournés par lui en dérision et en mépris,
afin qu'elle puisse sentir combien la dent du serpent est moins cruelle
que la douleur d'avoir un enfant ingrat!--Allons, partons, partons.

(Il sort.)

ALBANIE.--Mais, au nom des dieux que nous adorons, d'où vient donc tout
ceci?

GONERILLE.--Ne vous tourmentez pas à en savoir la cause, et laissez-le
radoter en pleine liberté au gré de son humeur.

(Rentre Lear.)

LEAR.--Comment! cinquante de mes chevaliers d'un seul coup, et cela au
bout de quinze jours?

ALBANIE.--De quoi s'agit-il, seigneur?

LEAR.--Je te le dirai.--Mort et vie! (_A Gonerille_.) Je rougis que
tu puisses à ce point ébranler ma force d'homme, et que tu sois digne
encore de ces larmes brûlantes qui m'échappent malgré moi. Que les
tourbillons et les brouillards t'enveloppent! que les incurables
blessures de la malédiction d'un père frappent tous tes sens! Yeux d'un
vieillard trop prompt à s'attendrir, encore des pleurs pour un pareil
sujet, je vous arrache, et vous irez avec les larmes que vous laissez
échapper amollir la dureté de la terre.--Ah! en sommes-nous venus
là?--Eh bien! soit; il me reste encore une fille qui, j'en suis sûr,
est tendre et secourable: quand elle apprendra ce que tu as fait, de ses
ongles elle déchirera ton visage de louve; tu me verras reparaître sous
cette forme dont tu crois que je me suis dépouillé pour jamais; tu le
verras, je t'en réponds.

(Sortent Lear, Kent et la suite.)

GONERILLE.--Remarquez-vous ceci, seigneur?

ALBANIE.--Gonerille, tout l'amour que j'ai pour vous ne peut me rendre
assez partial...

GONERILLE.--De grâce, soyez tranquille.--Holà, Oswald! (_Au
fou_.)--Vous, l'ami, plus coquin que fou, suivez votre maître.

LE FOU.--Noncle Lear, noncle Lear, attends-moi, et emmène ton fou avec
toi.

  Un renard qu'on a pris
  Et une fille de cette espèce
  Seraient bientôt dépêchés,
  Si de ma cape je pouvais acheter une corde.
  C'est ainsi que le fou vous quitte le dernier.

(Il sort.)

GONERILLE.--Cet homme a été bien conseillé. Cent chevaliers! il
serait en effet politique et prudent de lui laisser sous la main cent
chevaliers tout prêts; oui, afin qu'à la moindre chimère, pour un mot,
une fantaisie, au plus léger sujet de plainte ou de dégoût, il puisse,
protégeant son radotage par ces forces, tenir nos vies à sa merci.
Oswald, m'a-t-on entendu?

ALBANIE.--Vous pourriez pousser trop loin vos craintes.

GONERILLE.--Cela est plus sûr que de s'y fier. Laissez-moi continuer à
tenir éloignés les maux que je crains, plutôt que de craindre toujours
d'en être surprise. Je connais son coeur. Tout ce qu'il a dit là, je
l'ai mandé à ma soeur. Si elle veut le soutenir lui et cent chevaliers,
maintenant que je lui en ai montré tous les inconvéniens... (_Entre
Oswald_.)--Eh bien! Oswald, avez-vous écrit cette lettre pour ma soeur?

OSWALD.--Oui, madame.

GONERILLE.--Prenez avec vous quelque suite, et montez promptement à
cheval. Instruisez ma soeur tout au long de mes craintes particulières,
et ajoutez-y les raisons que vous jugerez convenables pour leur donner
plus de consistance. Allons, partez, et pressez votre retour. (_Oswald
sort._)--(_A Albanie_.) Non, non, seigneur, cette pacifique douceur et
conduite que vous tenez, bien que je ne la blâme pas, vous attire
plus souvent, souffrez que je vous le dise, le reproche de manquer de
sagesse, qu'elle ne vaut d'éloges à votre dangereuse bonté.

ALBANIE.--Jusqu'où s'étend la portée de votre vue, c'est ce que
j'ignore. En nous agitant pour trouver le mieux, nous gâtons souvent le
bien.

GONERILLE.--Mais en ce cas...

ALBANIE.--Bien, bien; on verra l'événement.

(Ils sortent.)


SCÈNE V

Une cour devant le palais d'Albanie.

_Entrent_ LEAR, KENT, LE FOU.


LEAR, _à Kent_.--Prenez les devants, et rendez-vous à Glocester avec
cette lettre. N'informez ma fille de ce que vous pouvez savoir qu'autant
qu'elle vous questionnera sur ma lettre. Si vous ne faites pas la plus
grande diligence, j'y arriverai avant vous.

KENT.--Je ne dormirai point, seigneur, que je n'aie remis votre lettre.

(Il sort.)

LE FOU.--Si la cervelle d'un homme était dans ses talons, ne
courrait-elle pas risque de gagner des engelures?

LEAR.--Oui, mon enfant.

LE FOU.--Alors tiens-toi en gaieté, je te conseille, car ton esprit
n'ira pas en pantoufles.

LEAR.--Ha, ha, ha!

LE FOU.--Tu verras comme ton autre fille se conduira tendrement avec
toi, car, bien qu'elle ressemble autant à celle-ci qu'une pomme sauvage
à une reinette, cependant je puis dire ce que je puis dire.

LEAR.--Qu'as-tu à dire, mon enfant?

LE FOU.--Il n'y aura pas dans ce cas-ci plus de différence de goût entre
elles deux qu'entre une pomme sauvage et une pomme sauvage. Saurais-tu
me dire pourquoi on a le nez au milieu du visage?

LEAR.--Non.

LE FOU.--Eh! vraiment, c'est pour qu'il y ait un oeil de chaque côté du
nez, afin que ce qu'un homme ne peut pas flairer, il puisse le regarder.

LEAR.--C'est moi qui l'ai mise dans son tort[16].

[Note 16: _I did her wrong_. Les commentateurs veulent comprendre
ces _mots_ dans le sens de _je lui ai fait tort_, et supposent que Lear,
en ce moment, songe à Cordélia; mais rien dans le reste de la scène
n'annonce que cette idée se présente à son esprit; elle ne se retrouve
même pas une seule fois ensuite, jusqu'au moment où il se réunit
à Cordélia: en ce moment, tout occupé de ce qui lui arrive
personnellement, il est plus naturel que Lear s'accuse du tort qu'il
a eu de tout donner à Gonerille, que de celui d'avoir tout retiré à
Cordélia: cette pensée est même en rapport avec ce qu'il vient de lui
dire, et si les paroles du fou ne servent pas à diriger les pensées de
Lear, du moins peut-on supposer que, dans l'intention du poëte, elles
sont quelquefois destinées à les expliquer. Les sentiments et les
projets qu'il va exprimer ensuite ne sont qu'une continuation naturelle
de cette marche de ses idées; le souvenir de Cordélia n'en serait qu'une
interruption, et l'esprit de Lear n'a pas encore donné et ne donnera
encore de quelque temps aucun indice du désordre que commencerait
à annoncer une pareille incohérence. L'explication donnée par les
commentateurs n'aurait qu'une présomption en sa faveur: Shakspeare
aurait-il voulu, par ce mot jeté en passant, préparer les remords de
Lear quand il retrouvera Cordélia? Le reste de la scène ne rend pas la
chose probable. Nous croyons donc donner à ces mots: _I did her wrong_,
un nouveau sens: _c'est mot qui l'ai mise dans son tort_.]

LE FOU.--Peux-tu me dire comment une huître fait son écaille?

LEAR.--Non.

LE FOU.--Ni moi non plus, mais je te dirai pourquoi un limaçon a une
maison.

LEAR.--Pourquoi, mon enfant?

LE FOU.--Eh bien! c'est pour y mettre sa tête, et non pas pour
l'abandonner à ses filles et laisser ses cornes sans abri.

LEAR.--J'oublierai ma bonté naturelle.--Un si bon père!--Mes chevaux
sont-ils prêts?

LE FOU.--Tes ânes se sont mis après.--La raison qui fait que les sept
étoiles ne sont pas plus de sept est une bien bonne raison!

LEAR.--Parce qu'elles ne sont pas huit?

LE FOU.--Précisément. Tu serais un très-bon fou.

LEAR.--Le reprendre de force[17]!--Monstrueuse ingratitude!

[Note 17: _To take it again perforce_! Johnson pense que Lear
s'occupe ici du projet de reprendre ce qu'il a donné; les autres
commentateurs appliquent ces paroles aux cinquante chevaliers supprimés
par Gonerille; mais il me paraît clair que cela se rapporte à la menace
qu'elle lui a faite _de prendre d'autorité ce qu'elle demande par
prières_.]

LE FOU.--Si tu étais mon fou, noncle, je t'aurais fait battre pour être
devenu vieux avant le temps.

LEAR.--Comment cela?

LE FOU.--Tu n'aurais pas dû être vieux avant d'être sage.

LEAR.--Oh! que je ne devienne pas fou! que je ne sois pas fou! Ciel
miséricordieux, conserve-moi de la modération. Je ne voudrais pas
devenir fou. (_Entre un gentilhomme_.)--Eh bien! mes chevaux sont-ils
prêts?

LE GENTILHOMME.--Tout prêts, mon seigneur.

LEAR.--Viens, mon enfant[18].

[Note 18: FOOL. _She that is maid now and laughs at my departure_
_Shall not be a maid long, unless things be cut shorter._]

FIN DU PREMIER ACTE.



                            ACTE DEUXIÈME


SCÈNE I

Une cour dans le château du duc de Glocester.

_Entrent_ EDMOND ET CURAN, _par différents côtés_.


EDMOND.--Dieu te garde, Curan.

CURAN.--Et vous aussi, monsieur. J'ai vu votre père, et je lui ai
annoncé que le duc de Cornouailles et Régane son épouse arriveront ici
ce soir.

EDMOND.--Et pourquoi cela?

CURAN.--Vraiment, je n'en sais rien. Vous avez su les nouvelles qui
circulent, j'entends celles qu'on dit tout bas, car ce ne sont encore
que des propos à l'oreille.

EDMOND.--Non: dites-moi, je vous prie, quelles sont ces nouvelles?

CURAN.--Vous est-il parvenu quelque chose de ces bruits étranges d'une
guerre prochaine entre le duc d'Albanie et le duc de Cornouailles?

EDMOND.--Pas un mot.

CURAN.--Vous en entendrez parler avec le temps. Adieu, monsieur.

(Il sort.)

EDMOND.--Le duc ici ce soir!--Très-bien, c'est au mieux, voilà qui entre
de toute nécessité dans l'enchaînement de mes projets. Mon père a placé
des gardes pour arrêter mon frère.--J'ai à exécuter ici quelque chose
d'assez délicat. Célérité, fortune, à l'ouvrage!--Mon frère; un mot,
mon frère; descendez, vous dis-je. (_Entre Edgar_.)--Mon père vous fait
observer, ô seigneur: fuyez de ce château; on lui a découvert le lieu
où vous êtes caché. Dans ce moment vous pouvez profiter de la
nuit.--N'avez-vous point parlé contre le duc de Cornouailles? Il arrive
dès ce soir, en grande diligence, et Régane avec lui. N'avez-vous rien
dit de ses préparatifs contre le duc d'Albanie? Pensez-y bien.

EDGAR.--Pas un mot, j'en suis sûr.

EDMOND.--J'entends venir mon père. Pardonnez; pour mieux dissimuler
il faut que je tire l'épée contre vous; tirez, ayez l'air de vous
défendre.--Allons, battez-vous bien.--Rendez-vous! venez devant mon
père!--Holà! des lumières ici.--Fuyez, mon frère.--Des torches, des
torches! _(_Edgar s'enfuit._)_--Bon, adieu.--Un peu de sang tiré
donnerait bonne idée de la terrible défense que j'ai faite. (_Il
se blesse au bras_.) J'ai vu des ivrognes en faire davantage pour
plaisanter.--Mon père! mon père!--Arrête! arrête! Quoi! point de
secours!

(Entrent Glocester et des domestiques avec des torches.)

GLOCESTER.--Eh bien! Edmond, où est ce scélérat?

EDMOND.--Il était ici caché dans les ténèbres, son épée bien affilée
hors du fourreau, murmurant de méchants charmes, et conjurant la lune de
lui être favorable, comme sa divinité.

GLOCESTER.--Mais où est-il?

EDMOND.--Voyez, seigneur, mon sang coule.

GLOCESTER.--Où est ce misérable, Edmond?

EDMOND.--Il s'est enfui de ce côté, voyant qu'il ne pouvait par aucun
moyen...

GLOCESTER.--Qu'on le poursuive. Holà! courez après lui. (_Sort un
domestique._)--Qu'il ne pouvait... quoi?

EDMOND.--Me persuader d'assassiner Votre Seigneurie, mais que je lui
parlais des dieux vengeurs qui dirigent tous leurs foudres contre
les parricides; que je lui disais de combien de noeuds puissants et
redoublés les enfants sont liés envers leur père; en un mot, seigneur,
voyant avec quelle aversion je combattais ses projets dénaturés, dans un
féroce transport il m'a attaqué avec l'épée qu'il tenait à la main, et,
avant que j'eusse eu le temps de me mettre en garde, il m'a percé le
bras. Mais lorsqu'il m'a vu reprendre mes esprits, et qu'encouragé par
la justice de ma cause j'avançais sur lui, peut-être aussi effrayé par
le bruit que j'ai fait, il a pris tout soudainement la fuite.

GLOCESTER.--Qu'il fuie tant qu'il voudra, il ne pourra dans ce pays se
dérober à la poursuite; et une fois pris, ce sera vite fait. Le noble
duc mon maître, mon digne chef et patron, vient ici ce soir: sous
son autorité je ferai publier que celui qui pourra découvrir ce lâche
assassin et l'amener à la potence peut compter sur ma reconnaissance; et
pour celui qui le cachera, la mort.

EDMOND.--Lorsque j'ai cherché à le dissuader de son dessein, le trouvant
résolu à l'exécuter, je l'ai menacé, avec des malédictions, de tout
découvrir. Il m'a répondu: «Toi, un bâtard, qui n'as rien au monde,
penses-tu, si je voulais te démentir, qu'aucune opinion qu'on eût pu
se former de ta probité, de ta vertu, de ton mérite, pût suffire pour
donner confiance en tes paroles? Eh! non, ce que je voudrais nier (et
je nierais ceci, dusses-tu me montrer précisément tel que je suis)
tournerait à mon gré contre toi; j'imputerais tout à tes suggestions, à
tes complots, à tes damnables artifices: il faudrait que tu parvinsses à
rendre les gens imbéciles, pour les empêcher de penser que les avantages
que tu dois tirer de ma mort ont été un aiguillon actif et puissant pour
t'engager à la chercher.»

GLOCESTER.--Scélérat endurci et consommé! Désavouerait-il son
écriture?--Je ne l'ai jamais engendré.--Écoutez, voici la trompette
du duc: j'ignore pourquoi il vient.--Je vais faire fermer tous les
ports.--Le scélérat n'échappera pas: il faut bien que le duc m'accorde
cette grâce.--D'ailleurs je vais envoyer son signalement au loin et au
près, afin que dans tout le royaume on puisse le reconnaître.--Et toi,
mon loyal et véritable fils, je vais m'occuper de te rendre apte à
posséder mes biens.

(Entrent Cornouailles, Régane, suite.)

CORNOUAILLES.--Eh bien! mon noble ami, depuis un instant seulement que
je suis arrivé ici, j'ai appris d'étranges nouvelles.

RÉGANE.--Si elles sont vraies, de toutes les vengeances qui peuvent
atteindre le coupable, il n'en est point qui égale son crime. Mais
comment vous trouvez-vous, seigneur?

GLOCESTER.--Oh! madame, mon vieux coeur est brisé, il est brisé!

RÉGANE.--Quoi! le filleul de mon père attenter à vos jours! celui que
mon père a nommé! votre Edgar!

GLOCESTER.--Oh! madame, madame, ma honte voudrait le cacher.

RÉGANE.--Ne vivait-il pas en compagnie de ces libertins de chevaliers
qui composent la suite de mon père?

GLOCESTER.--Je n'en sais rien, madame. C'est trop mal, trop mal, trop
mauvais!

EDMOND.--Oui, madame, il était avec eux.

RÉGANE.--Je ne m'étonne plus de ses méchantes inclinations. C'est eux
qui l'auront engagé à se défaire de ce vieillard, pour avoir à dépenser
et à dissiper ses revenus. Ce soir j'ai été bien instruite sur leur
compte par ma soeur, et j'ai pris mes mesures. S'ils viennent pour
séjourner dans ma maison, ils ne m'y trouveront point.

CORNOUAILLES.--Ni moi non plus, Régane, je t'assure. Edmond, j'apprends
que vous avez rempli envers votre père le rôle d'un fils.

EDMOND.--C'était mon devoir, seigneur.

GLOCESTER.--Il a mis au jour les projets de ce misérable; il a même reçu
la blessure que vous voyez, en cherchant à se saisir de lui.

CORNOUAILLES.--Le poursuit-on?

GLOCESTER.--Oui, mon bon seigneur.

CORNOUAILLES.--S'il est arrêté, il n'y a plus à craindre aucun mal de sa
part. Faites-en ce que vous voudrez, et employez-y mon autorité comme
il vous plaira.--Quant à vous, Edmond, qui venez de faire éclater si
hautement votre vertu et votre obéissance, vous serez à nous. Nous
avons grand besoin de caractères sur qui l'on puisse reposer une entière
confiance; et d'abord nous nous emparons de vous.

EDMOND.--Je vous servirai fidèlement, seigneur, quoi qu'il arrive[19].

[Note 19: _However else_.]

GLOCESTER.--Je remercie pour lui Votre Grâce.

CORNOUAILLES.--Vous ne savez pas pourquoi nous sommes venus vous voir?

RÉGANE.--A cette heure extraordinaire, cherchant notre chemin sous
l'oeil ténébreux de la nuit?--Noble Glocester, ce sont des affaires de
quelque importance, et sur lesquelles nous pouvons avoir besoin de vous
consulter. Notre père nous a écrit, et notre soeur aussi, sur quelques
différends, et j'ai pensé qu'il valait mieux répondre de tout autre
lieu que de notre maison. Leurs divers messagers attendent ailleurs nos
dépêches. Mon bon vieux ami, reprenez courage, et donnez-nous vos
utiles conseils dans l'affaire qui nous occupe et qui demande d'être
promptement décidée.

GLOCESTER.--Madame, disposez de moi: Vos Seigneuries sont les
très-bienvenues.

(Ils sortent.)


SCÈNE II

Devant le château de Glocester.

_Entrent_ KENT ET OSWALD, _de différents côtés_.


OSWALD.--Je te souhaite le bonjour[20], l'ami. Es-tu de la maison?

[Note 20: _Good dawning_. (bon point du jour.) Il y a en anglais des
souhaits pour toutes les heures du jour.]

KENT.--Oui.

OSWALD.--Où pourrons-nous mettre nos chevaux?

KENT.--Dans le bourbier.

OSWALD.--Je t'en prie, si tu m'aimes, dis-le-moi.

KENT.--Je ne t'aime pas.

OSWALD.--A la bonne heure, je ne m'en soucie guère.

KENT.--Si je te tenais dans le parc de Lipsbury[21], je t'obligerais
bien à t'en soucier.

[Note 21: Les commentateurs ignorent ce qu'était ce parc de
Lipsbury.]

OSWALD.--Et pourquoi me traites-tu ainsi? Je ne te connais pas.

KENT.--Et moi, compagnon, je te connais.

OSWALD.--Et pour qui me connais-tu?

KENT.--Pour un fripon, un bélître, un mangeur de restes, un vil et
orgueilleux faquin, un mendiant, habillé gratis[22], à cent livres de
gages; un drôle aux sales chausses de laine, un poltron, une espèce
qui porte ses querelles devant le juge; un délié fripon de bâtard[23],
officieux, soigneux; un coquin qui hérite d'un coffre, un gredin qui
serait entremetteur par manière de bon service, qui n'a en lui que de
quoi faire un maraud, un pleutre, un lâche, un pendard[24]; le fils et
héritier d'une chienne dégénérée, et que je ferai geindre à coups de
fouet si tu t'avises de nier la moindre syllabe de ce que j'ajoute à ton
nom.

[Note 22: _Three suited_ (qui a trois habits complets). Tout porte à
croire que cette expression, presque toujours injurieuse, s'applique aux
gens de livrée, à qui l'usage, dans les grandes maisons, pouvait être de
donner trois habillements complets par an. Edgar, dans sa feinte folie,
se vante d'avoir été un homme de service, _serving man,_ et d'avoir
possédé _three suits_.]

[Note 23: _Whoreson_.]

[Note 24: _A pandar_, un entremetteur.]

OSWALD.--Quelle étrange espèce d'homme es-tu donc, de venir accabler
d'injures quelqu'un qui ne te connaît pas et que tu ne connais pas?

KENT.--Et toi, quel effronté valet es-tu donc, de dire que tu ne me
connais pas? Est-ce qu'il s'est passé deux jours depuis que je t'ai pris
aux jambes et que je t'ai battu en présence du roi?--L'épée à la main,
fripon. Il est nuit, mais la lune brille: je vais te tailler en soupe
au clair de la lune. L'épée à la main, indigne canaille de bâtard[25];
l'épée à la main. (Il tire son épée.)

[Note 25: _Whoreson commonly barbermonger_.]

OSWALD.--Laisse-moi, je n'ai rien à démêler avec toi.

KENT.--Tirez donc, gredin. Vous venez apporter des lettres contre le
roi, et prenez le parti de mademoiselle _Vanité_[26] contre son royal
père. L'épée à la main, drôle, ou je vais taillader vos mollets de telle
façon... L'épée à la main, gredin; à la besogne.

[Note 26: Allusion à certains personnages des _moralités_ où les
vices et les vertus étaient personnifiées.]

OSWALD.--Au secours! au meurtre! au secours!

KENT, _en le frappant_.--Pousse donc, lâche; tiens ferme, gredin, tiens
ferme, franc misérable; frappe donc.

OSWALD.--Au secours! au meurtre! à l'assassin!

(Entrent Edmond, Cornouailles, Régane, Glocester et des domestiques.)

EDMOND.--Eh bien! qu'est-ce? Séparez-vous!

KENT.--Avec vous, mon petit bonhomme, si cela vous convient; je vous en
montrerai. Avancez, mon jeune maître.

GLOCESTER.--Des épées, des armes? De quoi s'agit-il?

CORNOUAILLES.--Arrêtez, sur votre vie.--Si quelqu'un frappe un coup de
plus, il est mort.--De quoi s'agit-il?

RÉGANE.--C'est le messager de notre soeur et celui du roi.

CORNOUAILLES.--Quelle est la cause de votre querelle? Parlez.

OSWALD.--Je puis à peine respirer, seigneur.

KENT.--Cela n'a rien d'étonnant; votre valeur a tellement fait rage!
Lâche coquin, la nature te renie, c'est un tailleur qui t'a fait!

CORNOUAILLES.--Tu es un singulier corps. Un tailleur faire un homme!

KENT.--Oui, seigneur, un tailleur: un tailleur de pierres ou un peintre
ne l'aurait pas si mal fait, n'eût-il mis que deux heures à l'ouvrage.

CORNOUAILLES.--Mais répondez donc: comment s'est élevée cette querelle?

OSWALD.--Seigneur, ce vieux brutal dont j'ai ménagé la vie par
considération pour sa barbe grise...

KENT.--Toi, bâtard! Z dans l'alphabet[27]! zéro en
chiffre!--Monseigneur, laissez-moi faire; je vais piler en mortier ce
sale vilain, et j'en replâtrerai les murs d'un cabinet.--_Épargner ma
barbe grise!_ toi, espèce de pierrot?

[Note 27: _Thou whoreson zed! Thou unnecessary letter_! Le _z_,
qu'en anglais on avait supprimé en beaucoup d'endroits, était devenu un
symbole d'inutilité.]

CORNOUAILLES.--Paix, insolent. Brutal coquin, ne savez-vous pas le
respect...

KENT.--Si fait, seigneur; mais la colère a ses priviléges.

CORNOUAILLES.--Et pourquoi es-tu en colère?

KENT.--De ce qu'un misérable comme celui-là a une épée quand il n'a pas
d'honneur. Ces drôles à la face riante, semblables aux rats, rongent
les saints noeuds qui sont serrés pour les pouvoir délier; ils caressent
toutes les passions révoltées dans le coeur de leurs maîtres; ils
apportent au feu de l'huile, de la neige aux froideurs glacées; ils
renient, affirment, et tournent leur bec d'alcyon à tous les vents et
à toutes les variations de l'humeur de leurs maîtres, n'ayant, comme
le chien, d'autre instinct que de suivre.--La peste sur ton visage
d'épileptique! Penses-tu rire de mes discours comme de ceux d'un
fou? Oison que tu es, si je te tenais dans la plaine de Sarum, je te
ramènerais devant moi en criant jusqu'aux marais de Camelot.

CORNOUAILLES.--Eh quoi! es-tu fou, vieux bonhomme?

GLOCESTER.--Comment s'est élevée cette querelle? Explique-toi?

KENT.--Il n'y a pas plus d'antipathie entre les contraires qu'entre moi
et ce coquin.

CORNOUAILLES.--Pourquoi l'appelles-tu coquin? quel est son crime?

KENT.--Sa figure ne me plaît pas.

CORNOUAILLES.--Ni la mienne peut-être, ni celle de Glocester et de
Régane?

KENT.--Seigneur, je fais profession d'être un homme tout uni: j'ai vu
dans mon temps de meilleures figures que je n'en vois sur les épaules
actuellement devant mes yeux.

CORNOUAILLES.--Ce sera quelque gaillard qui, loué une fois pour la
rondeur de ses manières, a depuis affecté une insolente rudesse, et
qui se force à un personnage tout à fait différent de ses façons
naturelles.--- «Il ne sait pas flatter, lui; c'est un honnête homme,
tout franc; il faut qu'il dise la vérité: si elle est bien reçue, tant
mieux; si elle déplaît, c'est un homme tout uni...»--Oh! je connais ces
drôles-là: sous leur rondeur ils cachent plus de ruses et des desseins
plus pervers que vingt sots faiseurs de révérences attentifs à déployer
l'exactitude de leur civilité.

KENT.--Seigneur, en bonne foi, dans la pure vérité, avec la permission
de votre présence auguste, dont l'influence, comme les feux rayonnants
dont se couvre le front flamboyant de Phébus...

CORNOUAILLES.--Que veux-tu dire par là?

KENT.--C'est pour changer de style, puisque le mien vous déplaît si
fort.--Je sais, seigneur, que je ne suis pas un flatteur; celui qui vous
a trompé avec l'accent de la franchise était un franc fripon, et c'est
pour ma part ce que je ne ferai point, dussé-je y être convié par la
crainte d'encourir votre ressentiment.

CORNOUAILLES.--En quoi l'avez-vous offensé?

OSWALD.--Jamais en rien. Dernièrement il plut au roi son maître de
me frapper sur un malentendu: alors celui-ci se mit de la partie, et,
flattant sa colère, me prit aux jambes par derrière, et lorsque je fus
à terre, m'insulta, m'injuria, et se donna tellement les airs d'un homme
de courage, qu'il se fit honneur et s'attira les éloges du roi, pour
s'être attaqué à un homme qui cédait lui-même; et, tout fier de ce
redoutable exploit, il est venu tirer l'épée contre moi!

KENT.--Il n'y a pas un seul de ces fripons, de ces poltrons-là, près de
qui Ajax ne soit un imbécile.

CORNOUAILLES.--Qu'on apporte les ceps. Vieux coquin d'entêté, vénérable
vantard, nous vous apprendrons...

KENT.--Seigneur, je suis trop vieux pour apprendre. Ne faites pas
apporter des ceps pour moi; je sers le roi; c'est lui qui m'a envoyé
vers vous; et c'est rendre peu de respect et montrer une trop audacieuse
malveillance à la personne auguste de mon maître, que de mettre son
envoyé dans les ceps.

CORNOUAILLES.--Qu'on apporte les ceps.--Comme j'ai vie et honneur, il y
restera jusqu'à midi.

RÉGANE.--Jusqu'à midi? Jusqu'à la nuit, seigneur, et toute la nuit
aussi.

KENT.--Eh quoi! madame, si j'étais le chien de votre père, vous ne me
traiteriez pas ainsi.

RÉGANE.--Mais pour son coquin, mon cher, je n'y manquerai pas.

CORNOUAILLES.--C'est tout à fait un drôle de l'espèce de ceux dont nous
parle notre soeur.--Allons, qu'on apporte les ceps.

(On apporte des ceps.)

GLOCESTER.--Permettez-moi de prier Votre Altesse de n'en pas agir ainsi.
Sa faute est grande, et le bon roi son maître saura l'en punir; mais
la peine que vous voulez lui faire subir ne s'applique qu'aux petits
larcins et aux délits vulgaires des misérables les plus vils et les plus
méprisés. Le roi prendrait sûrement en mauvaise part que vous l'eussiez
assez peu considéré dans la personne de son messager pour mettre
celui-ci dans les ceps.

CORNOUAILLES.--Je le prends sur moi.

RÉGANE.--Et ma soeur pourrait trouver bien plus mauvais qu'un de ses
gentilhommes eût été insulté, attaqué, parce qu'il exécutait les
ordres dont elle l'a chargé.--Allons, entravez-lui les jambes. (_Au
duc_.)--Venez, mon bon seigneur, allons.

(On met Kent dans les ceps.--Régane et Cornouailles sortent.)

GLOCESTER.--J'en suis bien fâché pour toi, mon ami: c'est la volonté du
duc, et tout le monde sait qu'il ne faut pas chercher à l'adoucir ni à
le retenir. Mais j'intercéderai pour toi.

KENT.--N'en faites rien, seigneur, je vous prie. J'ai veillé, j'ai
beaucoup marché; je vais dormir quelque temps, et puis je sifflerai: la
fortune d'un honnête homme peut sortir de ses talons. Je vous souhaite
le bonjour.

GLOCESTER.--Le duc est à blâmer en ceci: on prendra mal la chose.

(Il sort.)

KENT.--Bon roi, tu vas, suivant le proverbe populaire, quitter la
bénédiction du ciel pour la chaleur du soleil[28].--Approche-toi,
flambeau de ce globe inférieur, afin qu'à tes rayons vivifiants je
puisse lire cette lettre.--Les miracles n'apparaissent presque jamais
qu'aux malheureux. Je le vois, c'est de Cordélia: elle a été fort
heureusement instruite de ma marche mystérieuse.--Elle trouvera moyen
d'intervenir dans ces monstrueux désordres, et s'occupe à remédier aux
pertes qui ont été faites.--Je me sens excédé de fatigues et de veilles:
profitez-en, mes yeux appesantis, pour ne pas voir cette honteuse
demeure.--Fortune, bonsoir; souris encore une fois, et fais tourner ta
roue. (Il s'endort.)

[Note 28: _Thou out of heaven's benediction comest To the warm sun_.
Vieux dicton qui répond à celui-ci: «Tomber de Charybde en Scylla.]


SCÈNE III

Une partie de la bruyère.

_Entre_ EDGAR.


EDGAR.--J'ai entendu qu'on proclamait mon nom, et bien heureusement
le creux d'un arbre m'a dérobé à leur poursuite. Il n'y a plus un
port libre, pas un lieu où l'on n'ait placé des soldats, et où la plus
extraordinaire vigilance n'épie l'occasion de me saisir. Tandis que je
puis encore m'échapper, je veillerai à ma conservation.--Il me vient
dans l'idée de me déguiser sous la forme la plus abjecte et la plus
pauvre par où la misère, au mépris de l'homme, l'ait jamais rapproché de
la brute. Je souillerai mon visage de fange, je m'envelopperai les reins
d'une couverture, je nouerai mes cheveux en tampons[29], et ma nudité
exposée aux regards affrontera les vents et la rage des cieux. J'ai pour
exemple à me donner crédit dans la campagne ces mendiants de Bedlam[30]
qui, avec des hurlements, enfoncent dans les ulcères de leurs bras nus
engourdis et morts des épingles, des morceaux de bois pointus, des clous
et des brins de romarin, et par ce hideux spectacle soutenu quelquefois
par des blasphèmes forcenés, quelquefois par des prières, extorquent
les aumônes des petites fermes, des pauvres misérables villages, des
bergeries, des moulins: «le pauvre Turlupin[31], le pauvre Tom!» Encore
est-ce quelque chose: en restant Edgar, je ne suis plus rien. (Il sort.)

[Note 29: «_Elf all my hairs in knot_,» proprement j'_ensorcellerai_
mes cheveux comme les fées ensorcellent les crins des chevaux.]

[Note 30: Ces sortes de mendiants, qui se disaient échappés de
Bedlam, étaient connus en Angleterre sous le nom d'_Abraham men_.]

[Note 31: _Poor Turly good_. Warburton regarde ce mot comme une
corruption de _Turlupin_. Les Turlupins étaient une confrérie de
mendiants qui se répandirent en Europe au XIVe siècle, et que l'on a
considéré tantôt comme des sectaires, tantôt comme des vagabonds.]


SCÈNE IV

Devant le château de Glocester.

KENT _dans les ceps. Entrent_ LEAR, LE FOU, UN GENTILHOMME.


LEAR.--Il est bien étrange qu'ils soient partis de chez eux sans me
renvoyer mon messager.

LE GENTILHOMME.--D'après ce que j'ai appris, la veille au soir, ils
n'avaient aucun projet de s'éloigner.

KENT.--Salut à mon noble maître.

LEAR.--Comment! te fais-tu un divertissement de la honte où je te vois?

KENT.--Non, mon seigneur.

LE FOU.--Ah! ah! vois donc: il a là de vilaines jarretières[32]! On
attache les chevaux par la tête, les chiens et les ours par le cou, les
singes par les reins, et les hommes par les jambes: quand un homme a de
trop bonnes jambes, on lui met des chausses de bois.

[Note 32: _Cruel garters_, jeu de mots entre _cruel garters_
(cruelles jarretières) et _crewel garters_ (jarretières de laine).]

LEAR.--Quel est celui qui s'est assez mépris sur la place qui te
convient pour te mettre ici?

KENT.--C'est lui et elle, votre fils et votre fille.

LEAR.--Non!

KENT.--Ce sont eux.

LEAR.--Non, te dis-je!

KENT.--Je vous dis que oui.

LEAR.--Non, non, ils n'en auraient pas été capables!

KENT.--Si vraiment, ils l'ont été.

LEAR.--Par Jupiter, je jure que non!

KENT.--Par Junon, je jure que oui!

LEAR.--Ils ne l'ont pas osé, ils ne l'ont pas pu, ils n'ont pas voulu
le faire.--C'est plus qu'un assassinat que de faire au respect un
si violent outrage.--Explique-moi promptement, mais avec modération,
comment, venant de notre part, tu as pu mériter, ou comment ils ont pu
t'infliger ce traitement.

KENT.--Seigneur, lorsqu'arrivé chez eux je leur eus remis les lettres
de Votre Majesté, je ne m'étais pas encore relevé du lieu où mes genoux
fléchis leur avaient témoigné mon respect, lorsqu'est arrivé en toute
hâte un courrier suant, fumant, presque hors d'haleine, et qui leur a
haleté les salutations de sa maîtresse Gonerille: sans s'embarrasser
d'interrompre mon message, il leur a remis des lettres qu'ils ont lues
sur-le-champ; et, sur leur contenu, ils ont appelé leurs gens, sont
promptement montés à cheval, m'ont commandé de les suivre et d'attendre
qu'ils eussent loisir de me répondre: je n'ai obtenu d'eux que de froids
regards. Ici j'ai rencontré l'autre envoyé dont l'arrivée plus agréable
avait, je le voyais bien, empoisonné mon message: c'est ce même coquin
qui dernièrement s'est montré si insolent envers Votre Altesse. Plus
pourvu de courage que de raison, j'ai mis l'épée à la main. Il a alarmé
toute la maison par ses lâches et bruyantes clameurs. Votre fils et
votre fille ont jugé qu'une telle faute méritait la honte que vous me
voyez subir.

LE FOU.--L'hiver n'est pas encore passé, si les oies sauvages volent de
ce côté.

  Le père qui porte des haillons
  Rend ses enfants aveugles;
  Mais le père qui porte la bourse
  Verra ses enfants affectionnés.
  La Fortune, cette insigne prostituée,
  Ne tourne jamais sa clef pour le pauvre.

De tout cela tu recevras de tes filles autant de douleurs[33] que tu
pourrais en compter pendant une année.

[Note 33: Le même jeu de mot que dans la Tempête entre _dolours_ et
_dollars_.]

LEAR.--Oh! comme la bile se gonfle et monte vers mon coeur! _Hysterica
passio_[34]! amertume que je sens s'élever, redescends; tes éléments
sont plus bas.--Où est cette fille?

[Note 34: Lear se sert ici des mots _mother, hysterica passio_. La
première de ces deux expressions était le nom populaire, la seconde, le
nom savant de la maladie hystérique, qu'on regardait dans les deux sexes
comme la source de toutes les maladies hystériques, _hysterics_, en
anglais, veut encore dire _maux de nerfs_.]

KENT.--Là-dedans, seigneur, avec le comte.

LEAR.--Ne me suivez pas, restez ici.

(Il sort.)

LE GENTILHOMME.--N'avez-vous point commis d'autre faute que celle dont
vous venez de parler?

KENT.--Aucune. Mais pourquoi le roi vient-il avec une suite si peu
nombreuse?

LE FOU.--Si l'on t'avait mis dans les ceps pour cette question, tu
l'aurais bien mérité.

KENT.--Pourquoi, fou?

LE FOU.--Nous t'enverrons à l'école chez la fourmi, pour t'apprendre
qu'on ne travaille pas l'hiver.--Tous ceux qui suivent la direction de
leur nez sont conduits par leurs yeux, excepté les aveugles; et il n'y a
pas un nez sur vingt qui ne puisse sentir ce qui pue.--Quand une grande
roue descend en roulant le long de la montagne, lâche prise, de peur,
en la suivant, de te rompre le cou: mais quand la grande roue remonte
la montagne, laisse-toi tirer après elle. Quand un sage te donnera un
meilleur conseil, rends-moi le mien: je voudrais que ce conseil ne fut
suivi que des gredins, puisque c'est un fou qui le donne.

  Celui, monsieur, qui sert et cherche son intérêt
  Et ne suit que pour la forme,
  Pliera bagage dès qu'il commencera à pleuvoir;
  Et te laissera exposé à l'orage;
  Mais je demeurerai: le fou restera
  Et laissera le sage s'enfuir,
  Gredin devient le fou qui s'enfuit;
  Mais ce n'est pas un fou que le gredin, pardieu[35].

[Note 35: _The knave turns fool; that runs away The fool no knave,
perdy_.

Le sens naturel de ces deux vers paraît contraire à celui qu'on lui a
donné dans la traduction; mais ce dernier sens a paru de beaucoup, et
avec raison, le plus vraisemblable aux commentateurs; en sorte qu'ils
ont été tous d'avis qu'il devait y avoir altération du texte, et qu'il
fallait au moins changer ainsi le premier vers:

_The fool turns knave, that runs away_.

Mais peut-être l'irrégularité de langage qui se fait remarquer dans
_le Roi Lear_ dispense-t-elle de recourir à une altération du texte; du
moins est-il certain que c'est en conservant la construction des deux
vers anglais qu'on a pu leur donner un sens contraire à celui qu'ils
paraissent d'abord présenter.]

KENT.--Où as-tu appris tout cela, fou?

LE FOU.--Ce n'est pas dans les ceps, fou.

(Rentre Lear avec Glocester.)

LEAR.--Refuser de me parler! Ils sont malades, ils sont fatigués, ils
ont voyagé rapidement toute la nuit...--Purs prétextes où je vois la
révolte et l'abandon.--Rapportez-moi une meilleure réponse.

GLOCESTER.--Mon cher maître, vous connaissez le caractère violent du
duc, combien il est inébranlable et obstiné dans ses propres idées.

LEAR.--Vengeance, peste, mort, confusion!--Violent? Qu'est-ce que c'est
que cela?--Allons?--Glocester, Glocester, je voudrais parler au duc de
Cornouailles et à sa femme.

GLOCESTER.--Eh! mon bon seigneur, je viens de les en informer.

LEAR.--Les en informer? Me comprends-tu, homme?

GLOCESTER.--Oui, mon bon seigneur.

LEAR.--Le roi voudrait parler à Cornouailles. Le père chéri voudrait
parler à sa fille; il exige d'elle son obéissance. Sont-ils informés de
cela?--Par mon sang et ma vie! violent? le duc violent? dites à ce duc
si colère...--Mais non, pas encore; il se pourrait qu'il fût indisposé.
La maladie a toujours négligé tous les devoirs auxquels est soumise la
santé: nous ne sommes plus nous-mêmes quand la nature accablée commande
à l'âme de souffrir avec le corps. Je veux me calmer, et j'ai à me
reprocher, dans l'impétuosité de ma volonté, d'avoir pris un état
d'indisposition et de maladie pour l'homme en santé, pour une complète
santé. Malédiction sur mon état!--Mais pourquoi est-il là? (_Montrant
Kent_.)--Une telle action me donne lieu de penser que ce départ du duc
et d'elle est un subterfuge.--Rendez-moi mon serviteur.--Va, dis au
duc et à sa femme que je veux leur parler à présent, à l'heure
même.--Ordonne-leur de sortir et de venir m'entendre; ou bien je vais
battre la caisse à la porte de leur chambre, jusqu'à ce qu'elle réponde:
Endormis dans la mort.

GLOCESTER.--Je voudrais voir la bonne intelligence entre vous.

(Il sort.)

LEAR.--Oh!... las! ô mon coeur! comme mon coeur se soulève!... mais à
bas!

LE FOU.--Il faut lui dire, noncle, comme la cuisinière[36] aux anguilles
qu'elle mettait vivantes dans la pâte; elle les frappait d'un bâton sur
la tête, en criant: _A bas, polissonnes! à bas!_ C'était le frère de
celle-là qui, par grand amour pour son cheval, lui mettait du beurre
dans son foin.

[Note 36: _The cockney_. Les commentateurs, on ne sait pourquoi, ont
paru très-embarrassés du sens de ce mot _cockney_, auquel on donne en
général la signification du mot _badaud_; autrefois il paraît s'être
pris dans le sens de _cuisinier, marmiton_.]

(Entrent Cornouailles, Régane, Glocester, des domestiques.)

LEAR.--Bonjour à tous deux.

CORNOUAILLES.--Salut à Votre Seigneurie.

RÉGANE.--Je suis joyeuse de voir Votre Altesse.

(On met Kent en liberté.)

LEAR.--Régane, je crois que vous l'êtes, et je sais la raison que j'ai
de le croire. Si tu n'étais pas joyeuse de me voir, je ferais divorce
avec le tombeau de ta mère, où ne reposerait plus qu'une adultère.--(_A
Kent_.) Ah! vous voilà libre? Nous parlerons de cela dans quelque autre
moment.--Ma bien-aimée Régane, ta soeur est une indigne: ô Régane, elle
a attaché la dureté aux dents aiguës ici, comme un vautour (_montrant
son coeur_); à peine puis-je te parler... Non, tu ne pourras pas le
croire, de quel caractère dépravé.... Ô Régane!

RÉGANE.--Je vous en prie, seigneur, modérez-vous. J'espère que vous ne
savez pas apprécier ce qu'elle vaut plutôt que de la croire capable de
manquer à ses devoirs.

LEAR.--Comment cela?

RÉGANE.--Je ne puis penser que ma soeur eût voulu manquer le moins du
monde à ce qu'elle vous doit: s'il est arrivé, seigneur, qu'elle ait mis
un frein à la licence de vos chevaliers, c'est par de telles raisons et
dans des vues si louables qu'elle ne mérite pour cela aucun reproche.

LEAR.--Ma malédiction sur elle!

RÉGANE.--Ah! seigneur, vous êtes vieux; la nature, en vous, touche au
dernier terme de sa carrière; vous devriez vous laisser conduire et
gouverner par quelque personne prudente, qui comprît votre situation
mieux que vous-même. Ainsi donc, je vous prie de retourner vers ma
soeur, et de lui dire que vous avez eu tort envers elle.

LEAR.--Moi, lui demander son pardon! voyez donc comme cela conviendrait
à la famille! (_Il se met à genoux_.) «Ma chère fille, j'avoue que
je suis vieux; la vieillesse est inutile; je vous demande à genoux de
vouloir bien m'accorder des vêtements, un lit et ma nourriture.»

RÉGANE.--Cessez, mon bon seigneur; c'est là un badinage peu convenable.
Retournez chez ma soeur.

LEAR _se levant_.--Jamais, Régane. Elle m'a privé de la moitié de ma
suite; elle m'a regardé d'un air sombre, et de sa langue, semblable
à celle du serpent, m'a blessé jusqu'au fond du coeur. Que tous les
trésors de la vengeance du ciel tombent sur sa tête ingrate! Vents qui
saisissez les sens, frappez de paralysie ses jeunes os.

CORNOUAILLES.--Fi! seigneur! fi!

LEAR.--Éclairs agiles, lancez pour les aveugler vos flammes dans ses
yeux dédaigneux; empoisonnez sa beauté, vapeurs que du fond des marais
aspire le puissant soleil, pour tomber sur elle et flétrir son orgueil!

RÉGANE.--Ô dieux bienheureux! vous m'en souhaiterez autant quand vos
accès vous prendront.

LEAR.--Non, Régane, jamais tu n'auras ma malédiction: ton coeur
palpitant de tendresse ne t'abandonnera jamais à la dureté; ses yeux
sont farouches; mais les tiens consolent et ne brûlent pas. Il n'est pas
dans ta nature de me reprocher mes plaisirs, de diminuer ma suite, de
contester avec moi d'un ton d'emportement, de réduire ce que tu me
dois, et enfin d'opposer des verrous à mon entrée. Tu connais mieux
les devoirs de la nature, les obligations des enfants, les règles de
la courtoisie, les droits de la reconnaissance: tu n'as pas oublié la
moitié de mon royaume que je t'ai donnée.

RÉGANE.--Mon bon seigneur, au fait.

(On entend une trompette derrière le théâtre.)

LEAR.--Qui a mis mon serviteur dans les ceps?

(Entre Oswald.)

CORNOUAILLES.--Quelle est cette trompette?

RÉGANE.--Je la reconnais, c'est celle de ma soeur. Sa lettre m'apprenait
en effet qu'elle serait bientôt ici.--Votre maîtresse est-elle arrivée?

LEAR, _regardant l'intendant_.--Voilà un esclave qui se revêt à peu de
frais d'un orgueil fondé sur la fragile faveur de sa maîtresse.--Hors
d'ici, valet, loin de ma présence.

CORNOUAILLES.--Que veut dire Votre Seigneurie?

LEAR.--Qui a mis mon serviteur dans les ceps? Régane, je me flatte que
tu n'en as rien su. _(Entre Gonerille.)_--Qui vient ici?--O cieux,
si vous aimez les vieillards, si votre douce autorité recommande
l'obéissance, si vous-mêmes vous êtes vieux, faites de ceci votre cause;
faites descendre votre puissance sur la terre, et prenez mon parti.
_(A Gonerille.)_--Tu n'as pas honte de voir cette barbe?--O Régane! lui
prendras-tu la main?

GONERILLE.--Eh! pourquoi ne prendrait-elle pas ma main, seigneur? Quelle
offense ai-je commise? N'est pas offense tout ce que l'indiscrétion
tourne de cette manière, tout ce que le radotage peut nommer ainsi.

LEAR.--O mes flancs, vous êtes trop solides! Pourquoi ne rompez-vous
pas?--Comment se fait-il qu'on ait mis un de mes gens dans les ceps?

CORNOUAILLES.--C'est moi, seigneur, qui l'y ai fait mettre. Ses sottises
ne méritaient pas à beaucoup près tant d'honneur.

LEAR.--C'est vous, vous qui l'avez fait?

RÉGANE.--Je vous en prie, mon père, puisque vous êtes faible, prenez-en
votre parti.--Si, jusqu'à l'expiration de votre mois, vous voulez
retourner chez ma soeur et demeurer avec elle, en congédiant la moitié
de vos gens, venez ensuite chez moi: je n'y suis point à présent, et
n'ai pas fait les préparatifs nécessaires pour vous recevoir.

LEAR.--Retourner chez elle, et cinquante de mes chevaliers congédiés!
Non, j'abjure plutôt les toits, et je préfère m'exposer à la haine des
vents; je deviendrai le compagnon du loup et de la chouette!--Poignantes
étreintes de la nécessité!--Retourner chez elle! Quoi! on obtiendrait
aussi bien de moi de me prosterner devant le trône de ce bouillant roi
de France, qui a pris sans dot notre plus jeune fille, et de solliciter
comme un écuyer une pension pour soutenir ma pauvre vie! Retourner chez
elle! Que ne me persuades-tu plutôt d'être l'esclave, la bête de somme
_(montrant Oswald_) de ce valet détesté.

GONERILLE.--A votre choix, seigneur....

LEAR.--Je t'en prie, ma fille, ne me fais pas devenir fou. Je ne veux
pas te déranger, mon enfant. Adieu, nous ne nous rencontrerons plus,
nous ne nous reverrons plus. Mais cependant tu es ma chair, mon sang,
ma fille; ou plutôt tu es une maladie engendrée dans ma chair, et que je
suis obligé d'appeler mienne; tu es un abcès, un ulcère douloureux, une
tumeur enflammée, produit de mon sang corrompu.--Mais je ne veux pas te
faire de reproches: que la honte tombe sur toi quand il lui plaira;
je ne l'appelle pas. Je n'invoque pas les coups de Celui qui porte le
tonnerre; je ne fais point de rapports contre toi à Jupiter, notre
juge suprême. Corrige-toi quand tu le pourras, deviens meilleure à ton
loisir; je puis prendre patience: je puis rester chez Régane, moi et mes
cent chevaliers.

RÉGANE.--Non, il n'en peut être tout à fait ainsi, seigneur. Je ne vous
attendais pas encore, et je n'ai rien préparé pour vous recevoir comme
il convient. Prêtez l'oreille aux propositions de ma soeur. Ceux dont la
raison est capable de modérer votre passion doivent prendre leur parti
de songer que vous êtes vieux, et qu'ainsi... Mais elle sait bien ce
qu'elle fait.

LEAR.--Est-ce là bien parler?

RÉGANE.--J'ose le soutenir, seigneur. Quoi! cinquante chevaliers,
n'est-ce pas assez? Qu'avez-vous besoin d'un plus grand nombre, ou même
d'en avoir autant, s'il est vrai que l'embarras, le danger, tout parle
contre une suite si nombreuse? Comment, dans une seule et même maison,
tant de personnes soumises à deux maîtres peuvent-elles vivre en bonne
intelligence? Cela est bien difficile, cela est impossible.

GONERILLE.--Eh quoi! seigneur, ne pourriez-vous pas être servi par ceux
qui portent le titre de ses serviteurs ou par les miens?

RÉGANE.--Eh! pourquoi pas, seigneur? S'il leur arrivait de se relâcher
à votre égard, nous saurions y mettre ordre. Si vous voulez venir chez
moi, car je commence à entrevoir un danger, je vous prie de n'en amener
que vingt-cinq: je n'ai point de place ni d'attention à donner à un plus
grand nombre.

LEAR.--Je vous ai tout donné....

RÉGANE.--Et vous l'avez donné à temps.

LEAR.--Je vous ai fait mes gardiennes, mes dépositaires, mais j'ai mis
la réserve de me faire suivre par un nombre de chevaliers. Quoi! je n'en
pourrais amener chez vous que vingt-cinq? Régane, est-ce vous qui l'avez
dit?

RÉGANE.--Et qui le répète, seigneur: pas un de plus chez moi.

LEAR.--Les méchantes créatures se présentent encore à nous sous un
aspect favorable, quand il s'en trouve de plus méchantes qu'elles: c'est
avoir quelque titre aux éloges que de n'être pas ce qu'il y a de pis.
_(A Gonerille.)_--J'irai chez toi. Tes cinquante sont le double de
vingt-cinq: tu as le double de sa tendresse.

GONERILLE.--Écoutez-moi, mon seigneur: qu'avez-vous besoin de vingt-cinq
personnes, de dix, de cinq, pour vous suivre dans une maison où deux
fois autant ont ordre de vous servir?

RÉGANE.--Qu'avez-vous même besoin d'une seule?

LEAR.--Ne calcule pas le besoin: le plus vil mendiant a du superflu dans
ses plus misérables jouissances. N'accorder à la nature que ce que la
nature demande pour ses besoins, c'est mettre la vie de l'homme à aussi
bas prix que celle des bêtes. Tu es une grande dame. Eh quoi! si la
magnificence consistait seulement à se tenir chaudement, la nature
a-t-elle besoin de ces vêtements magnifiques que tu portes, et qui
peuvent à peine te tenir chaud? Mais quant aux vrais besoins.....--Ciel!
donne-moi patience; c'est de patience que j'ai besoin. Vous me voyez
ici, ô dieux! un pauvre vieillard, aussi comblé de douleurs que
d'années, misérable par tous les deux! Si c'est vous qui excitez le
coeur de ces filles contre leur père, ne m'abaissez pas au point de le
supporter patiemment; animez-moi d'une noble colère. Oh! ne souffrez pas
que des pleurs, armes des femmes, souillent mon visage d'homme!--Non,
sorcières dénaturées, je tirerai de vous une telle vengeance, que le
monde entier saura....--Je ferai de telles choses.... Ce que ce sera,
je ne le sais pas encore; mais ce sera l'épouvante de la terre.--Vous
croyez que je pleurerai; non, je ne pleurerai pas. J'ai bien amplement
de quoi pleurer; mais ce coeur éclatera par cent mille ouvertures avant
que je pleure.--O fou, je perdrai la raison!

(Sortent Lear, Glocester, Kent et le fou.)

CORNOUAILLES.--Retirons-nous; il va faire de l'orage.

(On entend dans le lointain le bruit du tonnerre.)

RÉGANE.--Cette maison est petite; le vieillard et sa suite ne peuvent
s'y loger commodément.

GONERILLE.--C'est sa propre faute; il a quitté de lui-même le lieu où il
pouvait être tranquille: il faut qu'il porte la peine de sa folie.

RÉGANE.--Pour lui personnellement, je le recevrai avec plaisir; mais pas
un seul de ses serviteurs.

GONERILLE.--C'est aussi mon intention.--Mais où est lord Glocester?

CORNOUAILLES.--Il a suivi le vieillard.--Mais le voilà qui revient.

(Glocester rentre.)

GLOCESTER.--Le roi est dans une violente fureur.

CORNOUAILLES.--Où va-t-il?

GLOCESTER.--Il ordonne qu'on monte à cheval, mais il veut aller je ne
sais où.

CORNOUAILLES.--Le mieux est de lui céder; il se conduira lui-même.

GONERILLE.--Milord, ne le pressez nullement de rester.

GLOCESTER.--Hélas! la nuit approche; un vent glacé agite violemment les
airs, à plusieurs milles aux environs à peine se trouve-t-il un buisson.

RÉGANE.--Oh! seigneur! il faut bien que les hommes opiniâtres reçoivent
quelques leçons des maux qu'ils se sont attirés à eux-mêmes. Fermez
vos portes. Il a avec lui une suite de gens déterminés à tout: facile
à tromper comme il l'est, la sagesse nous ordonne de redouter ce qu'ils
pourraient obtenir de sa colère.

CORNOUAILLES.--Fermez vos portes, milord.--Il fera mauvais temps cette
nuit; ma chère Régane est de bon conseil: mettons-nous à l'abri de
l'orage.

(Ils sortent.)

FIN DU SECOND ACTE.



                            ACTE TROISIÈME


SCÈNE I

Une bruyère.--On entend le bruit d'un orage accompagné de tonnerre et
d'éclairs.

KENT ET UN GENTILHOMME se _rencontrant_.


KENT.--Qui est ici malgré le mauvais temps?

LE GENTILHOMME.--Un homme dont l'âme est, comme le temps, pleine
d'agitation.

KENT.--Ah! je vous reconnais. Où est le roi?

LE GENTILHOMME.--Luttant contre les éléments irrités, il conjure les
vents de précipiter la terre dans les flots, ou de soulever les vagues
gonflées au-dessus de leurs rivages, afin que les choses changent
ou s'anéantissent. Il arrache ses cheveux blancs que les tourbillons
impétueux, dans leur aveugle rage, saisissent et font aussitôt
disparaître. De toutes les forces de cet étroit univers renfermé en
lui-même, il insulte aux vents et à la pluie qui se combattent dans tous
les sens. Dans cette nuit horrible où l'ourse même, épuisée de lait par
ses petits, demeure dans sa tanière; où le lion et le loup, au ventre
vide, tiennent leur fourrure à sec, il court tête nue, et appelle toutes
les chances de la mort.

KENT.--Mais qui est avec lui?

LE GENTILHOMME.--Personne que son fou, qui tâche, par des bouffonneries,
de distraire son coeur navré d'injures.

KENT.--Je vous connais, monsieur, et, sur la foi de mon discernement,
j'ose vous confier une affaire d'un bien cher intérêt. Il y a de la
mésintelligence entre les ducs d'Albanie et de Cornouailles, quoiqu'elle
se cache encore sous le voile d'une dissimulation réciproque: ils ont
(et qui n'en a pas parmi ceux que la supériorité de leur étoile a placés
sur le trône et dans la grandeur?), ils ont des serviteurs non moins
dissimulés qui servent à la France d'espions et de miroirs intelligents
de notre situation, ce qu'on a vu des aversions ou des manoeuvres
secrètes des deux ducs, ou la dureté avec laquelle ils se sont gouvernés
à l'égard du bon vieux roi, ou quelque chose de plus profond dont tout
ceci n'est que l'apparence extérieure. Ce qu'il y a de certain, c'est
qu'une armée envoyée par la France va entrer dans ce royaume divisé.
Déjà les ennemis, profitant sagement de notre négligence, se sont assuré
un accès secret dans quelques-uns de nos meilleurs ports, et sont sur le
point de déployer ouvertement leurs bannières.--Voici maintenant ce que
j'ai à vous dire: Si j'ai pu vous inspirer assez de confiance pour
vous y rendre promptement; vous trouverez une personne qui recevra avec
reconnaissance le récit fidèle des outrages désespérants et dénaturés
dont le roi a sujet de se plaindre. Je suis un gentilhomme bien né et
bien élevé; et c'est parce que je vous connais et me fie à vous que je
vous propose cette mission.

LE GENTILHOMME.--Nous en reparlerons.

KENT.--Non, c'est assez de paroles. Afin de vous prouver que je suis
beaucoup plus que je ne parais, ouvrez cette bourse et prenez ce qu'elle
contient. Si vous voyez Cordélia, et soyez certain que vous la verrez,
montrez-lui cet anneau; vous saurez d'elle quel est celui que vous
avez eu pour compagnon, et que vous ne connaissez pas encore.--Infâme
tempête! je vais chercher le roi.

LE GENTILHOMME.--Donnez-moi votre main. N'avez-vous plus rien à me dire?

KENT.--Peu de mots, mais au fait plus importants que tout le reste:
veuillez bien prendre ce chemin, je vais suivre celui-ci. Le premier de
nous deux qui trouvera le roi en avertira l'autre par un cri.

(Ils sortent.)


SCÈNE II

La tempête redouble.

LEAR, LE FOU.


LEAR.--Soufflez, vents, jusqu'à ce que vos joues en crèvent. Ouragans,
cataractes, versez vos torrents jusqu'à ce que vous ayez inondé nos
clochers, noyé leurs coqs! Feux sulfureux, rapides comme la pensée,
bruyants avant-coureurs des coups de foudre qui brisent les chênes,
venez roussir mes cheveux blancs. Et toi, tonnerre, qui ébranles tout,
aplatis le globe du monde, brise tous les moules de la nature, disperse
d'un seul coup tous les germes qui produisent l'homme ingrat!

LE FOU.--O noncle, de l'eau bénite de cour dans une maison bien sèche
vaut mieux que cette eau de pluie quand on est dehors. Bon noncle,
rentrons et implorons la bonne volonté de tes filles. Voilà une nuit qui
n'a pitié ni du fou, ni du sage.

LEAR.--Gronde tant que tes entrailles y pourront suffire. Éclate, feu!
jaillis, pluie! la pluie, le vent, le tonnerre, les feux, ne sont point
mes filles; éléments, je ne vous accuse point d'ingratitude; je ne vous
ai point appelés mes enfants; vous ne me devez point de soumission:
laissez donc tomber sur moi votre horrible plaisir: me voici votre
esclave, un pauvre et faible vieillard infirme, méprisé. Mais non, je
vous traiterai de lâches ministres, vous dont les armées sont venues des
hauts lieux de leur naissance s'unir à deux filles détestables, contre
une tête aussi vieille et aussi blanche que la mienne.--Oh! oh! cela est
odieux!

LE FOU.--Celui qui a une maison pour y mettre sa tête a une tête bien
garnie.

  Celui qui veut avoir une femme
  Avant que sa tête ait une maison,
  Perdra et tête et tout:
  Ainsi se sont mariés beaucoup de mendiants.
  Celui qui fait pour son orteil
  Ce qu'il devrait faire pour son coeur,
  Criera bientôt misère des cors aux pieds
  Et changera son sommeil en veilles.

Car il n'y a jamais eu une belle femme qui n'ait fait la grimace devant
la glace.

(Entre Kent.)

LEAR, _au fou_.--Non, je veux être un modèle de toute patience; je ne
dirai plus rien.

KENT.--Qui est là?

LE FOU.--Une seigneurie et un malotru, c'est-à-dire, un sage et un fou.

KENT.--Hélas! seigneur, vous voilà donc! Rien de ce qui aime la nuit
n'aime de pareilles nuits. Les cieux en colère ont effrayé jusqu'aux
hôtes errants des ténèbres, et les forcent à se tenir dans leurs
cavernes. Depuis que je suis un homme, je ne me souviens pas d'avoir vu
de telles nappes de feu, d'avoir entendu d'aussi effroyables éclats
de tonnerre, de telles plaintes, de tels mugissements du vent et de la
pluie. La nature de l'homme n'en saurait supporter ni les souffrances ni
les terreurs.

LEAR.--Que les dieux puissants, qui font naître au-dessus de nos têtes
cet épouvantable tumulte, distinguent en ce moment leurs ennemis!
Tremble, toi, misérable qui renfermes dans ton sein des crimes ignorés
qui ont échappé à la verge de la justice; cache-toi, main sanglante; et
toi, parjure; et toi, hypocrite, qui du masque de la vertu as couvert
un inceste. Tremble et meurs de peur, scélérat, qui, en secret et
sous d'honorables semblants, as dressé des piéges à la vie de l'homme.
Forfaits soigneusement enveloppés, déchirez le voile qui vous cache et
demandez grâce à ces voix terribles qui vous appellent.--Moi, je suis un
homme à qui l'on a fait plus de mal qu'il n'en a fait.

KENT.--Hélas! tête nue? Mon bon maître, tout près d'ici est une hutte;
elle vous prêtera quelque abri contre la tempête. Allez vous y reposer,
tandis que moi je vais retourner à cette dure maison, plus dure que
la pierre de ses murailles, et qui tout à l'heure, quand je vous
ai demandé, m'a refusé l'entrée; et je forcerai la main à son avare
hospitalité.

LEAR.--Ma raison commence à revenir.--Viens, mon enfant; comment te
trouves-tu, mon enfant? As-tu froid; j'ai froid aussi. Où est cette
paille, mon ami? Que la nécessité est étrangement habile à nous rendre
précieuses les choses les plus viles!--Montrez-moi votre hutte.--Pauvre
fou, pauvre garçon, j'ai encore dans mon coeur une place qui souffre
pour toi.

LE FOU.

  Celui qui a un petit peu de bon sens
  Doit recevoir en chantant le vent et la pluie,
  Et se contenter de sa situation,
  Car la pluie tombe tous les jours.

LEAR.--Oui, tu as raison, mon bon garçon. Allons, conduisez-nous à cette
hutte.

(Lear et Kent sortent.)

LE FOU.--Voilà une honnête nuit pour rafraîchir une courtisane. Il faut
qu'avant de m'en aller je fasse une prédiction.

  Quand les prêtres auront plus de paroles que de science;
  Quand les brasseurs gâteront leur bière avec de l'eau;
  Quand les nobles donneront des idées à leurs tailleurs;
  Quand les hérétiques ne seront plus brûlés, mais bien ceux
  qui suivent les filles;
  Quand tous les procès seront bien jugés;
  Qu'il n'y aura pas d'écuyers endettés,
  Ni de chevaliers pauvres;
  Quand les langues ne répandront plus la médisance;
  Que les coupeurs de bourses ne chercheront plus la foule;
  Que les usuriers compteront leur or en plein champ;
  Que les entremetteurs et les prostituées bâtiront des églises;
  Alors le royaume d'Albion
  Tombera en grande confusion,
  Alors viendra le temps, qui vivra verra,
  Où l'usage sera de marcher sur ses pieds.

Merlin fera un jour cette prédiction, car je vis avant lui.

(Il sort.)


SCÈNE III

Une salle du château de Glocester.

_Entrent_ GLOCESTER, EDMOND.


GLOCESTER.--Hélas! hélas! Edmond, cette conduite dénaturée me déplaît.
Quand je leur ai demandé la permission d'avoir pitié de lui, ils m'ont
interdit l'usage de ma propre maison; ils m'ont défendu, sous peine de
leur éternel ressentiment, de leur parler de lui, de solliciter pour
lui, et de le soulager en rien.

EDMOND.--Cela est bien cruel et dénaturé!

GLOCESTER.--Allez, ne dites rien: il y a une mésintelligence entre les
deux ducs; il y a pis encore. J'ai reçu cette nuit une lettre.... Il
serait dangereux seulement d'en parler.... J'ai enfermé la lettre
dans mon cabinet. Le roi va être vengé des injures qu'il souffre en ce
moment. Déjà une armée est en partie débarquée. Il faut nous attacher
au roi. Je vais le chercher et le consoler en secret. Vous, allez
entretenir le duc, pour qu'il ne s'aperçoive pas de mes charitables
soins. S'il me demande, je suis malade et je suis allé me
coucher.--Quand j'en devrais mourir, et l'on ne m'a pas menacé de moins
que cela, il faut que je secoure le roi mon vieux maître.--Il va
arriver quelque chose d'extraordinaire, Edmond; je vous en prie, soyez
circonspect.

(Il sort.)

EDMOND.--En dépit de toi, le duc va être instruit à l'heure même de
cette courtoisie, et de cette lettre aussi. Ce sera, ce me semble, assez
bien mériter de lui, et j'y dois gagner tout ce que va perdre mon père;
oui, tout, sans exception: les jeunes gens s'élèvent quand les vieux
s'en vont.

(Il sort.)


SCÈNE IV

Une partie de la bruyère où l'on voit une hutte.--L'orage continue.

_Entrent_ LEAR, KENT, LE FOU.


KENT.--Voici l'endroit, mon seigneur. Mon bon seigneur, entrez: une nuit
si rigoureuse passée en plein air est trop rude pour les forces de la
nature.

LEAR.--Laisse-moi tranquille.

KENT.--Mon bon maître, entrez.

LEAR.--Veux-tu briser mon coeur?

KENT.--Je briserais plutôt le mien. Mon bon seigneur, entrez.

LEAR.--Tu crois que c'est grand'chose que cette tempête mutinée qui nous
pénètre jusqu'aux os. C'est beaucoup pour toi; mais là où s'est
fixée une plus grande douleur, une moindre se fait à peine sentir. Tu
chercherais à éviter un ours; mais si ta fuite te conduisait vers la
mer en furie, tu reviendrais affronter l'ours en face. Quand l'âme est
libre, le corps est délicat; mais la tempête qui agite mon âme ne laisse
à mes sens aucune autre impression que celles qui se combattent au
dedans de moi.--L'ingratitude de nos enfants!.... n'est-ce pas comme si
ma bouche déchirait ma main pour lui avoir porté la nourriture? Mais je
punirai bientôt.--Non, je ne veux plus pleurer.--Par une nuit semblable,
me mettre à la porte!--Verse tes torrents, je les supporterai.--Dans
une nuit semblable!--O Régane! Gonerille! votre bon vieux père, dont le
coeur sans méfiance vous a tout donné!--Oh! c'est de ce côté qu'est la
folie; évitons-le, n'en parlons plus.

KENT.--Mon bon seigneur, entrez ici.

LEAR.--Je te prie, entre toi-même; et cherche tes aises. Cette tempête
ne me laisse pas le temps de m'arrêter sur des choses qui me feraient
bien plus de mal.--Cependant je vais entrer. _(Au fou_.)--Va, mon
enfant, entre le premier.--Va, indigence sans asile!--Allons, entre
donc. Je vais prier, et je dormirai après. _(Le fou entre.)_--Pauvres
misérables privés de tout, quelque part que vous soyez, qui endurez les
coups redoublés de cet orage impitoyable, comment vos têtes sans abri,
vos flancs vides de nourriture, vos haillons ouverts de toutes parts, se
défendront-ils contre des temps aussi cruels? Ah! je n'ai pas pris
assez de soin de cela! Orgueil somptueux, viens essayer de ce remède;
expose-toi à sentir ce que sentent les malheureux, afin d'apprendre à
leur jeter tout ton superflu, et à nous montrer les cieux plus justes.

EDGAR, _derrière le théâtre_.--Une brasse et demie, une brasse et demie!
Le pauvre Tom!

LE FOU, _sortant de la hutte avec précipitation_.--N'entrez pas, noncle;
il y a là un esprit. Au secours! au secours!

KENT.--Donne-moi ta main. Qui est là!

LE FOU.--Un esprit, un esprit: il dit qu'il s'appelle le pauvre Tom.

KENT.--Qui es-tu, toi qui es là à grommeler dans la paille? Sors.

(Entre Edgar vêtu comme un fou.)

EDGAR.--Va-t'en; le malin esprit me suit. A travers l'aubépine piquante
souffle le vent froid. Hum! va à ton lit tout froid, et réchauffe-toi.

LEAR.--As-tu donné tout à tes deux filles? en es-tu réduit là?

EDGAR.--Qui donne quelque chose au pauvre Tom, que le malin esprit a
promené à travers les feux et les flammes, à travers les gués et les
tourbillons, sur les marais et les étangs? Il a mis des couteaux sous
son oreiller, des cordes sur son banc, et de la mort aux rats près de sa
soupe. Il l'a rendu orgueilleux de monter un cheval bai qui trottait sur
des ponts de quatre pouces de large, pour courir après son ombre qu'il
prenait pour un traître.--Dieu te conserve tes cinq sens.--Tom a froid;
oh! oh! oh! oh! euh! euh!--Que le ciel te préserve des ouragans, des
astres malfaisants et des rhumatismes.--Faites quelque charité au pauvre
Tom que tourmente le malin esprit. Oh! si je pouvais le tenir ici, et
là,--et là,--et encore là,--et puis encore là!

(La tempête continue.)

LEAR.--Quoi! ses filles l'ont-elles réduit à cette extrémité?--N'as-tu
pu rien garder? leur as-tu donné tout?

LE FOU.--Non, il s'est réservé une couverture; autrement nous aurions
tous honte de le regarder.

LEAR.--Puissent tous les fléaux que, dans les airs flottants, une
fatale destinée tient suspendus sur les crimes des hommes, se précipiter
aujourd'hui sur tes filles!

KENT.--Il n'avait pas de filles, seigneur.

LEAR.--Par la mort! traître! rien dans le monde que des filles ingrates
ne pouvait réduire la nature à ce point de dégradation. Est-ce donc la
coutume aujourd'hui que les pères chassés trouvent si peu de pitié pour
leur corps?--Juste châtiment! c'est ce corps qui a engendré ces filles
de pélican.

EDGAR.--Pillicock[37] était sur la montagne de Pillicock. Holà! holà!
hoé! hoé!

[Note 37: Nom d'un démon. Edgar en nommera encore plusieurs autres,
qu'on reconnaîtra sans qu'il soit nécessaire de l'indiquer.]

LE FOU.--Cette froide nuit fera de nous tous des fous et des
frénétiques.

EDGAR.--Garde-toi du malin esprit; obéis à tes parents; garde loyalement
ta foi; ne jure point; ne commets point le péché avec celle qui a promis
à un autre homme la fidélité d'épouse; ne donne point de vaine parure à
ta maîtresse.--Tom a froid.

LEAR.--Qui étais-tu?

EDGAR.--Un homme de service, vain de coeur et d'esprit: je frisais mes
cheveux, je portais des gants à mon chapeau[38]; je servais les ardeurs
de ma maîtresse, et commettais avec elle l'acte de ténèbres.--Je
proférais autant de serments que de mots, et je me parjurais à la face
débonnaire du ciel. J'étais un homme qui s'endormait dans des projets de
volupté, et se réveillait pour les exécuter. J'aimais passionnément
le vin, les dés avec ardeur; et quant aux femmes, j'avais plus de
maîtresses qu'un Turc: faux de coeur, l'oreille crédule, la main
sanguinaire, pourceau pour la paresse, renard pour la ruse, loup pour
la voracité, un chien dans ma rage, un lion pour saisir ma proie. Ne
permets pas que le bruit d'un soulier ou le frôlement de la soie livre
ton pauvre coeur aux femmes. Tiens ton pied éloigné des mauvais lieux,
ta main des collerettes[39], ta plume des livres des prêteurs, et défie
le malin esprit.--Mais toujours à travers l'aubépine souffle la bise
aiguë. Elle fait _mun... zuum_... Ah! non, nenni, dauphin, mon garçon,
cesse, laisse-le passer[40].

[Note 38: On portait à son chapeau ou le gant qu'on avait reçu de
sa maîtresse, ou celui qu'un ennemi vous avait jeté comme un gage de
combat. Probablement les domestiques des grandes maisons imitaient en
cela les manières de leurs maîtres.]

[Note 39: _Plackets_.]

[Note 40: _Ah no nonny, dolphin my boy, my boy sessa; let him
trot by_. Jargon mêlé d'anglais et de français: c'est le refrain d'une
vieille ballade, où l'on suppose que, dans un combat entre les Anglais
et les Français, le roi de France ne se souciant pas d'exposer à des
hasards trop difficiles la valeur de son fils le dauphin, lui cherche un
adversaire dont il puisse triompher facilement. Tous les chevaliers qui
se présentent successivement sur le champ de bataille lui paraissent
trop forts, et chaque fois il répète le refrain. Enfin il ne trouve pas
de meilleur expédient que de faire tenir sur les pieds, à l'aide d'un
arbre, un mort contre lequel il envoie le dauphin exercer sa prouesse.]

(L'orage continue.)

LEAR.--Tu serais mieux dans ton tombeau qu'ici le corps nu en butte à
toutes ces violences du ciel. L'homme est-il donc si peu de chose que
cela? Considérons-le bien.--Tu ne dois point de soie aux vers, de peaux
aux bêtes sauvages, de parfums à la civette.--Ah! trois de nous ici sont
déguisés; toi, tu es la chose comme elle est. L'homme réduit à lui-même
n'est autre chose qu'un pauvre animal nu, fourchu comme toi.--Loin de
moi, apparences empruntées; allons, défaites-vous.

(Il arrache ses habits.)

LE FOU.--Noncle, je te prie, calme-toi; c'est une mauvaise nuit pour y
nager. Maintenant un peu de feu dans une plaine sauvage ressemblerait
bien au coeur d'un vieux débauché; une légère étincelle, et le reste du
corps glacé.--Regardez, regardez; voici un feu qui marche.

EDGAR.--Oh! c'est le malin esprit Flibbertigibbet; il commence sa course
à l'heure du couvre-feu, et rôde jusqu'au premier chant du coq: c'est
de lui que viennent la taie et la cataracte; il fait loucher les yeux et
donne le bec-de-lièvre; il jette la nielle sur le froment et endommage
le pauvre enfant de la terre.

  Saint Withold parcourut trois fois la plage;
  Il rencontra le cauchemar et ses neuf lutins;
  Il lui ordonna de rentrer en terre,
  Et lui en fit jurer sa foi.
  Et décampe, sorcière, décampe.

KENT.--Comment se trouve Votre Seigneurie?

(Entre Glocester avec un flambeau.)

LEAR.--Quel est cet homme?

KENT.--Qui est là? que cherchez-vous?

GLOCESTER.--Qui êtes-vous? vos noms?

EDGAR.--Le pauvre Tom, qui mange la grenouille nageuse, le crapaud, le
têtard, le lézard de murailles et le lézard d'eau. Quand le malin esprit
fait rage, il mange, dans la furie de son coeur, la bouse de vache en
guise de salade; il avale le vieux rat et le chien jeté dans le fossé;
il boit le manteau verdâtre des eaux stagnantes; il est chassé à coups
de fouet de district en district; il est mis dans les ceps, puni,
emprisonné; lui qui a eu jadis trois habits sur son dos, six chemises à
son corps, un cheval entre ses jambes et une épée à son côté.

  Mais les souris et les rats, et tout ce menu gibier,
  Ont été la nourriture de Tom depuis sept longues années.

Prenez garde à celui qui est auprès de moi.--Paix, Smolkin; paix, démon.

GLOCESTER.--Quoi! Votre Seigneurie n'a pas meilleure compagnie?

EDGAR.--Le prince des ténèbres est gentilhomme: on l'appelle Modo et
Mahu.

GLOCESTER.--Seigneur, notre chair et notre sang se sont tellement
pervertis, qu'ils prennent en haine ceux qui les ont engendrés.

EDGAR.--Pauvre Tom a froid.

GLOCESTER.--Venez avec moi; mon devoir ne peut me permettre d'obéir en
tout aux ordres cruels de vos filles. Quoiqu'elles m'aient enjoint de
fermer les portes de ma maison, et de vous laisser à la merci de cette
cruelle nuit, je me suis pourtant hasardé à venir vous chercher, pour
vous conduire dans un lieu où vous trouverez du feu et des aliments.

LEAR.--Laissez-moi d'abord m'entretenir avec ce philosophe.--Quelle est
la cause du tonnerre?

KENT.--Mon bon maître, acceptez son offre, rendez-vous dans cette
maison.

LEAR.--J'ai un mot à dire à ce savant Thébain.--Quelle est votre étude?

EDGAR.--D'échapper au malin esprit et de tuer la vermine.

LEAR.--Laissez-moi vous dire un mot à part.

KENT, _à Glocester_.--Pressez-le encore une fois de venir, milord; sa
raison commence à se troubler.

GLOCESTER.--Peux-tu le blâmer? ses filles veulent sa mort.--Ah! ce brave
Kent, il avait bien prédit qu'il en serait ainsi. Pauvre banni! Tu
dis que le roi devient fou. Ami, je te dirai que je suis presque fou
moi-même. J'avais un fils que j'ai proscrit de mon sang: dernièrement,
tout dernièrement il a cherché à m'assassiner. Je l'aimais, mon ami:
jamais un père n'aima plus chèrement son fils. Pour te dire la vérité,
le chagrin a affaibli ma raison.--Quelle nuit! (_A Lear_.)--Je conjure
Votre Seigneurie...

LEAR.--Oh! je vous demande pardon.--Noble philosophe, honorez-moi de
votre compagnie.

EDGAR.--Tom a froid.

GLOCESTER, _à Edgar_.--Va, l'ami. A ta hutte; va t'y réchauffer.

LEAR.--Allons, entrons-y tous.

KENT.--C'est par ici, seigneur.

LEAR.--Avec lui: je veux rester avec mon philosophe.

KENT.--Mon bon seigneur, calmez-le; laissez prendre cet homme avec lui.

GLOCESTER.--Emmenez-le.

KENT, _à Edgar_.--Allons, l'ami, viens avec nous.

LEAR.--Venez, bon Athénien.

GLOCESTER.--Silence! silence! chut.

EDGAR.

  Le jeune chevalier Roland vint à la tour ténébreuse;
  Il disait toujours, fi! foh! fum!
  Je sens ici le sang d'un Breton.

(Ils sortent.)


SCÈNE V

Un appartement du château de Glocester.

_Entrent_ CORNOUAILLES, EDMOND.


CORNOUAILLES.--Je serai vengé avant de quitter sa maison.

EDMOND.--Mais, seigneur, je pourrai être blâmé d'avoir ainsi fait céder
la nature à la fidélité: je m'effraye un peu de cette pensée.

CORNOUAILLES.--Je vois maintenant que ce n'était pas uniquement le
mauvais naturel de votre frère qui le portait à en vouloir à la vie de
son père, mais que les vices de celui-ci ont provoqué la condamnable
méchanceté de l'autre.

EDMOND.--Que ma destinée est cruelle, qu'il faille me repentir
d'être juste!--Voici la lettre dont il m'a parlé, et qui prouve ses
intelligences avec le parti qui sert les intérêts de la France. Oh!
cieux! s'il avait été possible que cette trahison n'existât pas ou ne
fût pas découverte par moi!

CORNOUAILLES.--Suivez-moi chez la duchesse.

EDMOND.--Si le contenu de cette lettre est véritable, vous avez de
grandes affaires sur les bras.

CORNOUAILLES.--Faux ou vrai, il t'a fait comte de Glocester. Découvre où
peut être ton père, afin que je n'aie qu'à le faire prendre.

EDMOND, _à part_.--Si je le trouve assistant le roi, cette circonstance
augmentera encore les soupçons. (_Haut_.)--Je continuerai de vous être
fidèle, quoique j'aie un rude combat à soutenir entre vous et la nature.

CORNOUAILLES.--Va, je mets toute ma confiance en toi, et mon affection
te rendra un meilleur père.

(Ils sortent.)


SCÈNE VI

Une chambre dans une ferme joignant au château.

_Entrent_ GLOCESTER, LEAR, KENT, LE FOU ET EDGAR.


GLOCESTER.--Il fait meilleur ici qu'en plein air: sachez-m'en quelque
gré. Je vais vous fournir autant que je pourrai les moyens de rendre
ceci plus commode. Je ne vous quitte pas pour longtemps.

KENT.--Toutes les puissances de la raison ont cédé en lui à la violence
du chagrin.--Que le ciel récompense votre bonté.

(Glocester sort.)

EDGAR.--Ratèrent m'appelle: il me dit que Néron joue du triangle dans le
lac de ténèbres[41]. Priez, innocents, et gardez-vous du malin esprit.

[Note 41: Selon Rabelais, c'est du violon que Néron joue en enfer et
Trajan du triangle.]

LE FOU.--Noncle, dis-moi, je t'en prie, un fou est-il noble ou roturier?

LEAR.--C'est un roi, c'est un roi.

LE FOU.--Non, c'est un roturier qui a pour fils un gentilhomme; car
c'est un fou que le roturier qui consent à voir devant lui son fils
gentilhomme.

LEAR.--Il m'en faut faire venir mille avec des broches rougies au feu
qui siffleront contre eux.

EDGAR.--Le malin esprit me mord dans le dos.

LE FOU.--Il est fou celui qui se fie à la douceur d'un loup apprivoisé,
à la santé d'un cheval, à l'amitié d'un jeune homme et au serment d'une
prostituée.

LEAR.--Cela sera; je vais les sommer de comparaître à l'instant.--(_A
Edgar_.) Viens, assieds-toi là, très-savant justicier.--(_Au fou_.) Et
toi, sage seigneur, assieds-toi là.--Eh bien! traîtresses...

EDGAR.--Voyez comme il reste là, comme il fixe ses yeux ardents...
Désires-tu des spectateurs à ton procès, madame?...

  Viens à moi en traversant le ruisseau, Bessy.

LE FOU.

  Elle a une fente à son bateau,
  Et ne peut pas dire
  Pourquoi elle n'ose venir à toi.

EDGAR.--Le malin esprit poursuit le pauvre Tom avec la voix d'un
rossignol. Hopdance crie dans le ventre de Tom pour avoir deux harengs
blancs. Cesse de croasser, ange noir; je n'ai rien à manger pour toi.

KENT, _à Lear_.--Eh bien! comment vous trouvez-vous, seigneur? Ne
demeurez pas ainsi dans la stupeur. Voulez-vous vous coucher et reposer
sur ces coussins?

LEAR.--Voyons d'abord leur procès.--Qu'on amène les témoins. (_A
Edgar_.)--Toi, juge en robe, prends ta place; et toi qui es
accouplé avec lui au joug de l'équité, prends siége à ses côtés. (_A
Kent_.)--Vous êtes de la commission; asseyez-vous aussi.

EDGAR.--Procédons avec justice.

  Dors-tu ou veilles-tu, gentille pastourelle?
  Tes brebis sont dans le blé.
  Un souffle seulement de ta petite bouche,
  Et tes brebis sont préservées de mal.

  Pouff! le chat est gris!

LEAR.--- Citez d'abord celle-ci; c'est Gonerille. J'affirme ici par
serment, devant cette honorable assemblée, qu'elle a chassé à coups de
pied le pauvre roi son père.

LE FOU.--Avancez, maîtresse; votre nom est-il Gonerille?

LEAR.--Elle ne peut pas le désavouer.

LE FOU.--Je vous demande pardon; je vous prenais pour un escabeau.

LEAR.--Tenez, en voici une autre dont les yeux hagards annoncent de
quelle trempe est son coeur. Arrêtez-la ici: aux armes! aux armes, fer,
flamme!--La corruption est entrée ici.--Juge inique, pourquoi l'as-tu
laissée échapper?

EDGAR.--Dieu bénisse tes cinq sens!

KENT.--O pitié! Seigneur, où est donc maintenant cette patience que vous
vous êtes vanté si souvent de conserver?

EDGAR, _à part_.--Mes larmes commencent à se mettre tellement de son
parti, qu'elles vont gâter mon personnage.

LEAR.--Les petits chiens tout comme les autres: voyez, Tray, Blanche,
Petit-Coeur; les voilà qui aboient contre moi.

EDGAR.--Tom va leur jeter sa tête.--Allez-vous-en, roquets.

  Que ta gueule soit blanche ou noire,
  Que tes dents empoisonnent quand tu mords,
  Mâtin, lévrier, métis hargneux,
  Chien courant ou épagneul, braque ou limier,
  Mauvais petit chien à la queue coupée ou la queue en trompette,
  Tom les fera tous hurler et gémir;
  Car lorsque je leur jette ainsi ma tête,
  Les chiens sautent par-dessus la porte et tous se sauvent.

Don don don do. C'est çà. Allons aux veillées, aux foires, aux villes de
marché. Pauvre Tom, ta corne est à sec.

LEAR.--Maintenant qu'on dissèque Régane.--Voyez de quoi se nourrit son
coeur. Y a-t-il dans la nature quelques éléments qui puissent former des
coeurs si durs? (_A Edgar._)--Vous, mon cher, je vous prends au nombre
de mes cent chevaliers: seulement la mode de votre habit ne me plaît
point. Vous me direz peut-être que c'est un costume persan; cependant
changez-en.

KENT.--Maintenant, mon bon maître, couchez-vous ici, et prenez un peu de
repos.

LEAR.--Point de bruit, point de bruit. Tirez les rideaux; ainsi, ainsi,
ainsi, nous irons souper dans la matinée; ainsi, ainsi, ainsi.

LE FOU.--Et je me coucherai à midi.

(Entre Glocester.)

GLOCESTER.--Approche, ami. Où est le roi, mon maître?

KENT.--Le voilà, seigneur; mais ne le troublez pas; sa raison est
perdue.

GLOCESTER.--Mon bon ami, je te conjure, prends-le dans tes bras: je
viens d'entendre un complot pour le mettre à mort. Il y a ici une
litière toute prête: porte-le dedans, et conduis-le promptement vers
Douvres, ami, où tu trouveras un bon accueil et des protecteurs. Enlève
ton maître: si tu diffères seulement d'une demi-heure, lui, toi et
quiconque osera prendre sa défense, êtes assurés de périr.--Prends-le,
prends-le, et suis-moi. Je vais le conduire en peu d'instants au lieu où
j'ai tout fait préparer.

KENT.--La nature épuisée s'est assoupie. Le sommeil aurait pu remettre
quelque baume dans tes organes blessés. Si les circonstances ne le
permettent pas, ta guérison sera difficile. (_Au fou_.) Allons, aide-moi
à porter ton maître; il ne faut pas que tu restes en arrière.

GLOCESTER.--Allons, allons, partons.

(Sortent Kent, Glocester et le fou, emportant le roi.)

EDGAR.--Quand nous voyons nos supérieurs endurer les mêmes maux que
nous, à peine conservons-nous quelque amertume sur nos misères. Celui
qui souffre seul souffre surtout dans son âme, en laissant derrière lui
des êtres libres et le spectacle du bonheur. Mais l'âme surmonte bien
plus facilement la douleur, quand le malheur a des compagnons, et que
l'on souffre en société. Que mes peines me semblent maintenant légères
et supportables, quand je vois le roi incliné sous le même poids qui me
fait courber. Il a des enfants comme moi j'ai un père.--Tom, pars;
sois attentif à ces grands événements, et découvre-toi quand l'opinion
trompeuse qui te flétrit de ses injurieuses pensées, détruite à bon
droit par tes actions, rapportera son jugement et reconnaîtra ton
innocence. Arrive ce qui pourra cette nuit, si du moins le roi se
sauve!--Cachons-nous, cachons-nous.

(Il sort.)


SCÈNE VII

Un appartement du château de Glocester.

_Entrent_ CORNOUAILLES, RÉGANE, GONERILLE, EDMOND, DES DOMESTIQUES.


CORNOUAILLES, _à Gonerille_.--Partez promptement; allez trouver le
duc votre époux, et montrez-lui cette lettre. L'armée française est
débarquée. Qu'on cherche ce traître de Glocester.

(Quelques domestiques sortent.)

RÉGANE.--Qu'on le pende à l'instant.

GONERILLE.--Qu'on lui arrache les yeux.

CORNOUAILLES.--Laissez-le à mon ressentiment.--Edmond, accompagnez notre
soeur; il ne convient pas que vous soyez témoin de la vengeance que nous
sommes obligés de tirer de votre perfide père. Avertissez le duc chez
qui vous allez vous rendre de hâter le plus possible ses préparatifs.
Nous, nous nous engageons à en faire autant: nous établirons entre nous
des courriers rapides et intelligents. Adieu, chère soeur; adieu, comte
de Glocester. (_Entre Oswald_.)--Eh bien! où est le roi?

OSWALD.--Le comte de Glocester vient de le faire partir d'ici;
trente-cinq ou trente-six de ses chevaliers qui le cherchaient avec
ardeur l'ont joint à la porte, et ils sont tous partis pour Douvres avec
quelques-uns des gens du comte. Ils se vantent d'y trouver des amis bien
armés.

CORNOUAILLES.--Préparez des chevaux pour votre maîtresse.

GONERILLE.--Adieu, cher lord; adieu, ma soeur.

(Gonerille et Édouard sortent.)

CORNOUAILLES.--Adieu, Edmond.--Qu'on cherche le traître Glocester.
Garrottez-le comme un voleur, et amenez-le devant nous. (_Sortent encore
quelques domestiques_.)--Quoique nous ne puissions pas trop disposer
de sa vie sans les formes de la justice, notre pouvoir fera une grâce
à notre colère. On peut nous en blâmer, mais non pas nous en empêcher.
(_Rentrent les domestiques avec Glocester_.) Qui vient ici? Est-ce le
traître?

RÉGANE.--C'est lui-même.--Fourbe ingrat!

CORNOUAILLES.--Serrez-bien ses bras de liége.

GLOCESTER.--Que veulent dire Vos Seigneuries? Mes bons amis, considérez
que vous êtes mes hôtes; ne me faites point d'indignes traitements,
amis.

CORNOUAILLES.--Liez-le, vous dis-je.

(Les domestiques le lient.)

RÉGANE.--Ferme, ferme.--O l'infâme traître!

GLOCESTER.--Impitoyable dame, je ne suis point un traître.

CORNOUAILLES.--Attachez-le à cette chaise.--Scélérat, tu verras...

(Régane lui arrache la barbe.)

GLOCESTER.--Par les dieux propices, c'est me traiter bien indignement
que de m'arracher ainsi la barbe.

RÉGANE.--L'avoir si blanche, et être un pareil traître!

GLOCESTER.--Méchante dame, ces poils dont tu dépouilles mon menton
s'animeront pour t'accuser. Je suis votre hôte: devriez-vous ainsi
d'une main déloyale insulter à ma bienveillance hospitalière? Que
prétendez-vous?

CORNOUAILLES.--Voyons, mon gentilhomme; quelles lettres avez-vous
dernièrement reçues de France?

RÉGANE.--Répondez franchement, car nous savons la vérité.

CORNOUAILLES.--Quelle intelligence avez-vous avec les traîtres qui
viennent de débarquer dans ce royaume?

RÉGANE.--A quelles mains envoyez-vous remettre votre lunatique de roi?

GLOCESTER.--J'ai reçu une lettre où l'on m'entretient de conjectures:
elle me vient d'une personne tout à fait neutre, et non d'aucun de vos
ennemis.

CORNOUAILLES.--Artifice.

RÉGANE.--Mensonge.

CORNOUAILLES.--Où as-tu envoyé le roi?

GLOCESTER.--A Douvres.

RÉGANE.--Pourquoi à Douvres? N'étais-tu pas chargé, sous peine...

CORNOUAILLES.--Pourquoi à Douvres?--Qu'il réponde d'abord à cela.

GLOCESTER.--Je suis attaché au poteau; il me faut soutenir l'attaque.

RÉGANE.--Pourquoi à Douvres?

GLOCESTER.--Parce que je ne voulais pas voir tes ongles cruels arracher
ses pauvres vieux yeux, et ta soeur féroce enfoncer dans sa chair sacrée
ses défenses de sanglier. Par une tempête semblable à celle que sa tête
nue a supportée pendant cette nuit noire comme l'enfer, la mer soulevée
serait allée éteindre et entraîner les feux des étoiles; et cependant
son pauvre vieux coeur secondait encore la pluie du ciel.--Si dans
cette rude nuit les loups avaient hurlé à ta porte, tu aurais dit: «Bon
portier, tourne-leur la clef.»--Tout ce qu'il y a de cruel, excepté
vous, avait cédé.--Mais je verrai les ailes de la vengeance atteindre de
pareils enfants.

CORNOUAILLES.--Tu ne le verras jamais.--Vous autres, tenez bien cette
chaise.--J'écraserai tes yeux sous mon pied.

(On tient Glocester retenu sur la chaise, tandis que le duc lui arrache
un oeil et l'écrase avec son pied.)

GLOCESTER.--Que celui qui espère parvenir à la vieillesse me donne
quelque secours!--O cruels! O dieux!

RÉGANE.--Un côté se moquerait de l'autre: l'autre aussi.

CORNOUAILLES.--Si tu vois la vengeance...

UN DES DOMESTIQUES.--Arrêtez, seigneur: je vous sers depuis mon enfance;
mais je ne vous rendis jamais un plus grand service qu'en vous priant de
vous arrêter...

RÉGANE.--Qu'est-ce que c'est, chien que vous êtes?

LE DOMESTIQUE.--Si vous portiez barbe au menton, je la secouerais dans
cette occasion.--Que prétendez-vous?

CORNOUAILLES.--Quoi! un vilain qui est à moi!

(Il tire son épée et court sur lui.)

LE DOMESTIQUE.--Eh bien! avancez donc, et subissez les hasards de la
colère.

(Ils se battent et le duc est blessé.)

RÉGANE, _à un autre domestique_.--Donne-moi ton épée.--Un paysan tenir
tête ainsi!

(Elle se saisit d'une épée et le frappe par derrière.)

LE DOMESTIQUE.--Oh! je suis mort!--Milord, il vous reste encore un oeil
pour voir quelque malheur tomber sur lui.

(Il meurt.)

CORNOUAILLES.--De peur qu'il n'en voie davantage encore, il faut le
prévenir. (_Il lui arrache l'autre oeil et le jette à terre_.)--A terre,
vile marmelade; où est maintenant ton éclat?

GLOCESTER.--Plus rien que ténèbres et affliction! Où est mon fils
Edmond?--Edmond, allume en toi toutes les étincelles de la nature pour
payer cette horrible action.

RÉGANE.--Va-t'en, traître, scélérat! Tu appelles à ton secours celui qui
te hait: c'est lui-même qui nous a dévoilé tes trahisons; il est trop
honnête homme pour avoir pitié de toi.

GLOCESTER.--O insensé que j'étais! j'ai donc fait injure à Edgar! Dieux
cléments, pardonnez-le-moi, et le rendez heureux.

RÉGANE.--Allez, jetez-le hors des portes, et qu'il flaire son chemin
d'ici à Douvres.--Qu'est-ce donc, seigneur? Qu'avez-vous?

CORNOUAILLES.--Je suis blessé.--Venez avec moi, madame.--Qu'on mette
dehors ce coquin aveugle.--(_Montrant le corps du domestique_.)
Jetez-moi cet esclave sur le fumier.--Régane, mon sang coule en
abondance: cette blessure est venue mal à propos. Donnez-moi votre bras.

(Il sort en s'appuyant sur le bras de Régane.)

(Les domestiques délient Glocester et le conduisent dehors.)

PREMIER DOMESTIQUE.--Si cet homme vient à bien, je ne m'embarrasse plus
de toutes les méchancetés que je pourrai faire.

SECOND DOMESTIQUE.--Si elle vit longtemps et à la fin trouve une mort
naturelle, toutes les femmes vont devenir des monstres.

PREMIER DOMESTIQUE.--Suivons le vieux comte, et chargeons le mendiant de
Bedlam de le conduire où il voudra: la folie de ce drôle-là se prête à
tout.

SECOND DOMESTIQUE.--Va, toi: je vais chercher un peu de filasse et de
blanc d'oeuf pour mettre sur son visage tout ensanglanté; et puis, que
le ciel ait pitié de lui.

(Ils sortent chacun de leur côté.)

FIN DU TROISIÈME ACTE.



                            ACTE QUATRIÈME


SCÈNE I

Une vaste campagne.

EDGAR, _seul_.


EDGAR.--Encore vaut-il mieux être comme je suis, et me savoir méprisé,
que d'être à la fois méprisé et flatté. Quand on a vu le pire, au
degré le plus abject, le plus abandonné de la fortune, la vie est toute
d'espérance, exempte de crainte: un changement lamentable, c'est celui
qui nous fait descendre du mieux; une fois au pis, nous retournons vers
le rire. Sois donc le bienvenu, air insaisissable; je me livre à toi:
le misérable que ton souffle a jeté au plus bas ne doit plus rien à
tes coups.--Mais qui vient ici? (_Entre Glocester conduit par un
vieillard_.)--C'est mon père, bien misérablement accompagné. O monde,
monde, monde! si tes étranges vicissitudes ne nous forçaient pas de te
haïr, la vie ne voudrait pas céder au cours des ans.

LE VIEILLARD.--O mon bon maître, je suis depuis quatre-vingts ans le
vassal de votre père et le vôtre.

GLOCESTER.--Va, va-t'en, mon bon ami, retire-toi: tes secours ne peuvent
me faire aucun bien et pourraient te nuire.

LE VIEILLARD.--Hélas! seigneur, vous ne pouvez pas voir votre chemin.

GLOCESTER.--Je n'ai plus de chemin devant moi; je n'ai pas besoin
d'yeux: je suis tombé lorsque je voyais. Cela se voit souvent que notre
moyenne condition fait notre sécurité, et nos privations nous deviennent
des avantages.--O mon cher fils Edgar, toi que dévorait le courroux de
ton père abusé, si je pouvais seulement vivre assez pour te voir encore
en te touchant, je dirais que j'ai retrouvé mes yeux.

LE VIEILLARD.--Je vois quelqu'un. Qui est là?

EDGAR, _à part_.--O dieux! qui peut dire: _Je suis au pis_?  Me voilà
plus mal que je n'ai jamais été.

LE VIEILLARD.--C'est Tom, le pauvre fou.

EDGAR, _à part_.--Et je puis être plus mal encore.--Le pire n'est point
arrivé tant qu'on peut dire: _Ceci est le pire._

LE VIEILLARD,--Où vas-tu, l'ami?

GLOCESTER.--Est-ce un mendiant?

LE VIEILLARD.--Fou et mendiant aussi.

GLOCESTER.--Il lui reste donc un peu de raison; autrement il ne serait
pas en état de mendier. Pendant la tempête de la nuit dernière, j'ai vu
un de ces malheureux, et en le voyant j'ai considéré un homme comme
un ver de terre. Mon fils en cet instant m'est venu dans l'esprit, et
cependant mon esprit ne lui était guère favorable alors. J'ai appris
bien des choses depuis! Nous sommes aux dieux ce que sont les mouches
aux folâtres enfants: ils nous tuent pour s'amuser.

EDGAR, _à part_.--Comment dois-je faire? C'est un mauvais métier que
de faire le fou près du chagrin, on irrite les autres et soi-même.
_(Haut.)_--Dieu te garde, mon maître.

GLOCESTER.--Est-ce là ce malheureux tout nu?

LE VIEILLARD.--Oui, seigneur.

GLOCESTER.--Alors, je t'en prie, va-t'en. Si pour l'amour de moi tu
peux nous rejoindre à un ou deux milles d'ici, sur le chemin de Douvres,
fais-le en considération de ton ancien attachement, et apporte avec
toi quelque chose pour couvrir la nudité de cette pauvre créature que
j'engagerai à me conduire.

LE VIEILLARD.--Hélas! seigneur, il est fou.

GLOCESTER.--C'est le malheur du temps; les fous conduisent les aveugles.
Fais ce que je te demande, ou plutôt fais ce que tu voudras; mais
surtout va-t'en.

LE VIEILLARD.--Je vais lui apporter le meilleur habit que je possède,
arrive ce qui pourra.

(Il sort.)

GLOCESTER.--Mon garçon, pauvre homme tout nu.

EDGAR.--Pauvre Tom a froid. _(A part_.)--Je ne saurais le tromper plus
longtemps.

GLOCESTER.--Viens près de moi, ami.

EDGAR.--Et cependant il le faut encore.--Que le ciel guérisse tes chers
yeux; ils saignent.

GLOCESTER.--Sais-tu le chemin de Douvres?

EDGAR.--Grille ou barrière, grand chemin ou sentier. Le pauvre Tom a été
privé de son bon sens; cinq démons sont entrés à la fois dans le pauvre
Tom. Que l'honnête homme soit préservé du malin esprit _Obbidicut_, le
démon de la luxure; _Hobbididance_, le prince des muets; _Mahu_, le
démon du vol; _Modo_, celui du meurtre; et _Flibbertigibbet,_ celui
des contorsions et des grimaces, qui maintenant possède les femmes de
chambre et les suivantes. Sur ce, béni sois-tu, maître.

GLOCESTER.--Tiens, prends cette bourse, toi que les fléaux du ciel ont
accablé de tous leurs traits: mon infortune va te rendre plus heureux.
Dieux, agissez toujours ainsi: que celui qui regorge de biens et se
nourrit de voluptés, qui met vos commandements sous ses pieds, et ne
voit pas parce qu'il ne sent pas, sente promptement votre puissance.
Ainsi une juste distribution détruirait l'excès, et chaque homme aurait
le nécessaire.--Connais-tu Douvres?

EDGAR.--Oui, maître.

GLOCESTER.--Là s'élève un rocher dont la haute tête s'avance et se
regarde avec terreur dans la mer retenue à ses pieds; conduis-moi
seulement à la pointe de sa cime, et j'ai sur moi quelque chose d'assez
précieux pour te sortir de la misère que tu endures: une fois là, je
n'aurai plus besoin de guide.

EDGAR.--Donne-moi ton bras; le pauvre Tom va te conduire.

(Ils sortent.)


SCÈNE II

Devant le palais du duc d'Albanie.

_Entrent_ GONERILLE, EDMOND, OSWALD _venant à leur rencontre_.


GONERILLE.--Soyez le bien arrivé, seigneur. Je m'étonne que mon
débonnaire époux ne soit pas venu au-devant de nous sur le chemin. (_A
Oswald_.)--Où est votre maître?

OSWALD.--Il est ici, madame; mais jamais homme ne fut si changé. Je lui
ai parlé de l'armée qui vient de débarquer; il a souri à cette nouvelle.
Je lui ai dit que vous veniez; il m'a répondu: «Tant pis.» Je l'ai
informé de la trahison de Glocester et des loyaux services de son fils;
il m'a appelé sot, et m'a dit que je prenais les choses à l'envers. Ce
qui devrait lui déplaire lui devient agréable, et ce qui devrait lui
faire plaisir l'offense.

GONERILLE, _à Edmond_.--En ce cas, vous n'irez pas plus loin. Il est
troublé par les pusillanimes terreurs de son esprit qui n'ose rien
entreprendre. Il ne voudra pas sentir les injures qui l'obligent à y
répondre.--Les voeux que nous formions sur la route pourraient bien
s'accomplir. Retournez, Edmond, vers mon frère; hâtez la réunion de
ses troupes, et mettez-vous à leur tête. Il faut que chez moi les armes
changent de mains et que je remette la quenouille entre celles de mon
mari. Ce fidèle serviteur sera notre intermédiaire. Si vous savez oser
pour votre propre avantage, vous recevrez probablement sous peu les
ordres d'une maîtresse. Portez ceci. (_Elle lui donne un gage d'amour_.)
Épargnez les paroles; baissez la tête.... Ce baiser, s'il osait parler,
élèverait ton esprit hors de lui-même. Comprends, et prospère.

EDMOND.--Tout à vous, jusqu'au sein de la mort.

(Il sort.)

GONERILLE.--Cher, cher Glocester! Oh! quelle différence entre un homme
et un homme! C'est à toi qu'appartiennent les devoirs d'une femme: mon
imbécile usurpe mon lit.

OSWALD.--Madame, voici mon seigneur.

(Il sort.)

(Entre Albanie.)

GONERILLE.--Je valais jadis la peine de m'appeler[42].

ALBANIE.--O Gonerille, vous ne valez pas la poussière que le vent
importun chasse dans votre visage. Votre caractère m'effraye: la nature
qui méprise la source d'où elle est sortie ne peut plus être contenue
dans un cours réglé; celle qui volontairement se sépare et s'arrache
du tronc qui la nourrit de sa sève doit nécessairement se flétrir, et
servir bientôt à des usages funestes[43].

[Note 42: _I have been worth of the whistle_: J'ai été digne du coup
de sifflet, allusion au vieux proverbe: _C'est un pauvre chien que celui
qui n'est pas digne du coup de sifflet_.]

[Note 43: Les plantes flétries étaient en grande réquisition pour
les opérations de sorcellerie.]

GONERILLE.--En voilà assez: ce texte est absurde.

ALBANIE.--La sagesse et la bonté paraissent viles à l'âme vile: la
corruption ne se complaît qu'en elle-même.--Qu'avez-vous fait, tigresses
et non pas filles, qu'avez-vous fait? Un père, un vieillard si bon, que
l'ours à la tête pendante eût léché par respect, barbares, dénaturées
que vous êtes, vous l'avez rendu fou. Comment mon bon frère, un homme,
un prince comblé de ses bienfaits, a-t-il pu vous le permettre? Ah! si
les cieux ne se hâtent pas d'envoyer sur la terre des esprits
visibles pour imposer à ces crimes odieux, les hommes vont bientôt
s'entre-dévorer comme les monstres de l'Océan.

GONERILLE.--Homme dont le coeur contient du lait, qui as bien une joue
pour recevoir les coups, une tête pour soutenir les affronts, mais point
d'yeux pour discerner ton honneur de ta honte; qui ne sais pas qu'aux
imbéciles seulement il appartient de plaindre le misérable qui reçoit la
punition avant d'avoir commis le crime! Où sont tes tambours? La
France déploie ses enseignes dans nos champs silencieux: déjà celui qui
t'apporte la mort, le casque couvert de plumes, commence à te menacer;
et toi, vertueux imbécile, tu demeures tranquille à crier: _Hélas!
pourquoi se conduit-il ainsi?_

ALBANIE.--Regarde-toi, furie! La difformité des démons ne paraît pas
aussi horrible en eux que dans une femme.

GONERILLE.--Oh! quel fou ridicule!

ALBANIE.--Être mensonger, et qui te sers à toi-même de masque, prends
garde que tes traits ne deviennent ceux d'un monstre: si je voulais
permettre à mes mains de suivre le mouvement de mon sang, elles ne
seraient que trop disposées à briser, à déchirer ta chair et tes os;
mais, quoique tu sois un démon, la figure d'une femme te protége.

GONERILLE.--Vraiment, vous voilà du courage maintenant!

(Entre un messager.)

ALBANIE.--Quelles nouvelles?

LE MESSAGER.--O mon bon seigneur, le duc de Cornouailles est mort: il
a été tué par un de ses serviteurs au moment où il allait crever l'oeil
qui restait au comte de Glocester.

ALBANIE.--Les yeux de Glocester!

LE MESSAGER.--Un serviteur qu'il avait élevé, saisi de compassion,
a voulu s'opposer à ce dessein, en tirant l'épée contre son puissant
maître, qui, furieux, s'est élancé sur lui: ils l'ont percé à mort, mais
non pas avant que le duc eût reçu le coup funeste qui l'a enlevé bientôt
après.

ALBANIE.--Ceci montre que vous êtes là-haut, justiciers qui vengez si
promptement les crimes commis par nous sur la terre! Mais ce pauvre
Glocester, a-t-il perdu son autre oeil?

LE MESSAGER.--Tous les deux, tous les deux, mon seigneur.--Cette lettre,
madame, exige une prompte réponse; elle est de votre soeur.

GONERILLE, _à part_.--D'un côté, ceci me plaît assez.--Mais à présent
que la voilà veuve, et mon Glocester auprès d'elle, tout l'édifice que
j'ai bâti dans mon imagination peut se renverser sur mon odieuse vie.
Sous un autre rapport, cette nouvelle n'est pas si désagréable.--Je vais
lire la lettre et y répondre.

(Elle sort.)

ALBANIE.--Et où était son fils, tandis qu'ils lui arrachaient les yeux?

LE MESSAGER.--Il était venu ici avec Milady.

ALBANIE.--Mais il n'est pas ici.

LE MESSAGER.--Non, mon bon seigneur; je viens de le rencontrer comme il
s'en retournait.

ALBANIE.--Sait-il cette méchanceté?

LE MESSAGER.--Oui, mon bon seigneur: c'est lui qui a dénoncé son père,
et il n'a quitté le château que pour laisser un plus libre cours à la
punition.

ALBANIE.--O Glocester, je vis pour te remercier de l'attachement que
tu as montré au roi, et pour venger tes yeux!--Viens, ami, viens
m'instruire de ce que tu peux savoir de plus.

(Ils sortent.)


SCÈNE III

Le camp français près de Douvres.

_Entrent_ KENT ET LE GENTILHOMME.


KENT.--Pourquoi le roi de France est-il reparti si promptement? En
savez-vous la raison?

LE GENTILHOMME.--On a pensé, depuis son arrivée, à des choses qu'il
avait laissées imparfaites dans ses États et qui menaçaient la France
d'un si grand danger qu'elles demandaient impérieusement qu'il y
retournât en personne.

KENT.--Et qui a-t-il laissé à sa place pour général?

LE GENTILHOMME.--Le maréchal de France monsieur Le Fer.

KENT.--La reine, en lisant les lettres que vous avez apportées, a-t-elle
donné quelque signe de chagrin?

LE GENTILHOMME.--Oui, seigneur, elle les a prises et les a lues en ma
présence, et de temps en temps une grosse larme coulait sur sa joue
délicate. Cependant elle semblait demeurer maîtresse de sa douleur,
qu'on voyait se révolter et vouloir prendre l'empire sur elle.

KENT.--Oh! elle a donc été émue!

LE GENTILHOMME.--Non pas jusqu'à la violence.... La patience et la
douleur disputaient à qui la montrerait sous une forme plus touchante.
Vous avez vu le soleil et la pluie paraître à la fois: son sourire
et ses pleurs offraient l'image d'un jour plus doux encore. Le tendre
sourire, errant sur ses lèvres vermeilles, semblait ignorer quels hôtes
remplissaient ses yeux, d'où les larmes s'échappaient comme des perles
détachées de deux diamants: en un mot, la douleur serait une beauté rare
et adorée, si elle séyait aussi bien à tous les visages.

KENT.--Ne vous a-t-elle point fait de question?

LE GENTILHOMME.--Oui, une ou deux fois elle a soupiré le nom de _père_
en haletant, comme si ce nom eût oppressé son coeur. Elle s'est écriée:
_Mes soeurs! ô mes soeurs! quelle honte pour des femmes! Mes soeurs!
Kent! mon père! Mes soeurs! Quoi! pendant l'orage, pendant la nuit!
qu'on ne croie plus à la pitié!_ Alors elle a secoué l'eau sainte qui
remplissait ses yeux célestes; les larmes se sont mêlées à ses cris, et
soudain elle s'est éloignée pour se livrer seule à sa douleur.

KENT.--Ce sont les astres, ces astres placés au-dessus de nos têtes, qui
règlent nos destinées; autrement deux époux ne pourraient engendrer des
enfants si divers.--Lui avez-vous parlé depuis?

LE GENTILHOMME.--Non.

KENT.--Était-ce avant le départ du roi que vous l'avez vue?

LE GENTILHOMME.--Non, c'est depuis.

KENT.--C'est bien, monsieur.--Le pauvre malheureux Lear est dans la
ville: quelquefois, dans ses meilleurs moments, il se rappelle fort bien
quel motif nous a fait venir ici, et refuse absolument de voir sa fille.

LE GENTILHOMME.--Pourquoi, mon bon monsieur?

KENT.--Une honte insurmontable l'y pousse: la dureté avec laquelle il
lui a retiré sa bénédiction l'a abandonnée à la merci du sort dans une
contrée étrangère, et a transporté ses droits les plus précieux à ses
filles au coeur de chien; toutes ces pensées déchirent son âme de traits
si empoisonnés, qu'une brûlante confusion le tient éloigné de Cordélia.

LE GENTILHOMME.--Hélas! pauvre gentilhomme!

KENT.--Savez-vous quelques nouvelles de l'armée des ducs d'Albanie et de
Cornouailles?

LE GENTILHOMME.--Oui, elle est en marche.

KENT.--Allons, monsieur, je vais vous conduire à notre maître Lear, et
vous laisser avec lui pour l'accompagner. Un important motif me retient
encore pour quelque temps sous le déguisement qui me cache. Quand je me
ferai connaître, vous ne vous repentirez pas des renseignements que vous
m'avez donnés. Je vous prie, venez avec moi.

(Ils sortent.)


SCÈNE IV

Toujours dans le camp.--Une tente.

_Entrent_ CORDÉLIA, UN MÉDECIN, _des Soldats_.


CORDÉLIA.--Hélas! c'est lui-même: on vient de le rencontrer furieux
comme la mer agitée, chantant de toute sa force, couronné de fumeterre
rampante et d'herbes des champs, de bardane, de ciguë, d'ortie, de
coquelicot, d'ivraie, et de toutes les herbes inutiles croissant dans le
blé qui nous sert d'aliment. Envoyez une compagnie[44]; qu'on parcoure
chaque acre dans ces champs couverts d'épis, et qu'on l'amène devant nos
yeux. (_Un officier sort_.)--Que peut la sagesse humaine pour rétablir
en lui la raison dont il est privé? Que celui qui pourra le secourir
prenne tout ce que je possède.

[Note 44: _A century_.]

LE MÉDECIN.--Madame, il y a des moyens. Le sommeil est le père
nourricier de la nature; c'est de sommeil qu'il a besoin: pour le
provoquer en lui, nous avons des simples dont la vertu puissante
parviendra à fermer les yeux de la douleur.

CORDÉLIA.--Secrets bienfaisants, vertus cachées dans le sein de la
terre, sortez-en, arrosées par mes larmes; secondez-nous, portez remède
aux souffrances de ce bon vieillard. Cherchez, cherchez, cherchez-le, de
peur que sa fureur, abandonnée à elle-même, ne brise les liens d'une vie
qui n'a plus les moyens de se diriger.

(Entre un messager.)

LE MESSAGER.--Des nouvelles, madame: l'armée anglaise s'avance.

CORDÉLIA.--On le savait déjà; nos préparatifs sont faits pour la
recevoir.--O père chéri, c'est pour toi seul que je travaille: le
puissant roi de France a eu pitié de ma douleur et de mes larmes
importunes. Ce n'est point enflés par l'ambition que nous avons été
excités à prendre nos armes; c'est l'amour, le tendre amour et les
droits de notre vieux père... Puissé-je bientôt avoir de ses nouvelles
et le voir!


SCÈNE V

Un appartement dans le château de Glocester.

RÉGANE ET OSWALD.


RÉGANE.--Mais l'armée de mon frère, est-elle en marche?

OSWALD.--Oui, madame.

RÉGANE.--Y est-il en personne?

OSWALD.--Oui, madame, à grand'peine: votre soeur est le meilleur soldat
des deux.

RÉGANE.--Lord Edmond n'a-t-il pas vu votre maître chez lui?

OSWALD.--Non, madame.

RÉGANE.--Et que peut contenir la lettre que lui écrit ma soeur?

OSWALD.--Je l'ignore, madame.

RÉGANE.--Au fait, c'est pour des soins bien importants qu'il est parti
d'ici en diligence. Ç'a été une grande imprévoyance, après avoir arraché
les yeux à Glocester, de le laisser en vie: partout où il arrive, il
soulève tous les coeurs contre nous. Edmond est parti, je pense, pour
l'aller, par pitié, délivrer des misères de la vie plongée dans les
ténèbres: il doit aussi reconnaître les forces de l'ennemi.

OSWALD.--Il faut que je le suive, madame, avec ma lettre.

RÉGANE.--Nos troupes se mettent en marche demain: restez ici; les
chemins ne sont pas sûrs.

OSWALD.--Je ne le puis, madame, ma maîtresse m'a imposé le devoir
d'exécuter cet ordre.

RÉGANE.--Mais pourquoi écrit-elle à Edmond? Ne pouvait-elle vous
charger verbalement de ses ordres? Peut-être...--Je ne sais quoi...--Je
t'aimerai de tout mon coeur...--Laisse-moi décacheter cette lettre.

OSWALD.--Madame, j'aimerais mieux...

RÉGANE.--Je sais que votre maîtresse n'aime point son mari; j'en suis
sûre: la dernière fois qu'elle vint ici, elle lançait au noble Edmond
d'étranges oeillades et des regards bien significatifs. Je sais que vous
êtes dans son intime confiance.

OSWALD.--Moi, madame?

RÉGANE.--Oui, je sais ce que je dis; vous y êtes, je le sais: ainsi
je vous en avertis, faites bien attention à ceci.--Mon époux est
mort: Edmond et moi nous nous sommes parlé; il est beaucoup plus à ma
convenance qu'à celle de votre maîtresse. Vous pouvez comprendre le
reste. Si vous le trouvez, donnez-lui ceci, je vous prie; et quand
vous rendrez compte de tout ce que je vous dis à votre maîtresse,
conseillez-lui, s'il vous plaît, de rappeler à elle sa raison.
Maintenant adieu.--Si vous entendez par hasard parler de cet aveugle
traître, la faveur sera pour celui qui nous en défera.

OSWALD.--Je voudrais pouvoir le rencontrer, madame, et je vous
prouverais à quel point je suis dévoué.

RÉGANE.--Je te souhaite le bonjour.


SCÈNE VI

Dans la campagne près de Douvres.

GLOCESTER, EDGAR, _vêtus en paysans_.


GLOCESTER.--Quand arriverons-nous donc au sommet de cette montagne que
tu sais?

EDGAR.--Vous commencez à la gravir à présent: voyez combien nous
fatiguons.

GLOCESTER.--Il me semble que le terrain est uni.

EDGAR.--Oh! l'horrible côte! Écoutez; n'entendez-vous pas la mer?

GLOCESTER.--Non, en vérité.

EDGAR.--Il faut donc que la douleur de vos yeux ait affaibli en vous les
autres sens.

GLOCESTER.--Cela pourrait être. Il me semble que ta voix est changée: tu
parles aussi en meilleurs termes et d'une manière plus raisonnable que
tu ne faisais.

EDGAR.--Vous vous trompez tout à fait; il n'y a de changé en moi que
l'habit.

GLOCESTER.--Il me semble bien que vous parlez mieux.

EDGAR.--Avancez, seigneur; voici l'endroit; ne bougez pas.--Oh! comme
cela fait tourner la tête! comme cela est effrayant de regarder ainsi
là-bas! La corneille et le choucas qui volent dans les airs, vers
le milieu de la montagne, paraissent à peine de la grosseur des
cigales.--Sur le penchant, à mi-côte, est suspendu un homme qui cueille
du fenouil marin. Le dangereux métier! Il me semble qu'il ne paraît
pas plus gros que sa tête.--Ces pêcheurs qui marchent sur la grève
ressemblent à des souris.--Ce grand vaisseau là-bas à l'ancre paraît
petit comme sa chaloupe, et sa chaloupe comme une bouée que la vue peut
à peine distinguer.--On ne saurait entendre de si haut le murmure
des vagues qui se brisent en écumant sur les innombrables et stériles
cailloux du rivage.--Je ne veux plus regarder de peur que le vertige me
prenne et que ma vue se trouble, je tomberais la tête la première.

GLOCESTER.--Placez-moi à l'endroit où vous êtes.

EDGAR.--Donnez-moi votre main: vous voilà maintenant à un pied du bord.
Pour tout ce qu'il y a sous la lune, je ne voudrais pas seulement sauter
sur place.

GLOCESTER.--Lâche ma main. Tiens, mon ami, voilà une autre bourse; il
y a dedans un joyau qui vaut bien la peine d'être accepté par un homme
pauvre: que les fées et les dieux le fassent prospérer entre tes mains.
Éloigne-toi, dis-moi adieu; que je t'entende partir.

EDGAR, _feignant de se retirer_.--Adieu donc, mon bon seigneur.

GLOCESTER--De tout mon coeur.

EDGAR.--Si je me joue ainsi de son désespoir, c'est pour l'en guérir.

GLOCESTER.--O vous, dieux puissants, je renonce au monde, et sous votre
regard je vais sans murmure me délivrer de ma profonde affliction. Si
je pouvais la supporter plus longtemps sans me révolter contre votre
suprême et insurmontable volonté, cette mèche usée, cette portion
méprisée de mon être, irait brûlant jusqu'au bout.--Si Edgar vit encore,
ô bénissez-le.--Maintenant, ami, adieu.

(Il saute et tombe de sa hauteur sur la plaine.)

EDGAR.--C'est donc fini, seigneur, adieu! Et cependant je ne conçois pas
comment la volonté peut parvenir à dérober le trésor de la vie, lorsque
la vie elle-même cède et se laisse dérober. S'il avait été où il le
pensait, en ce moment toute pensée serait finie.--Êtes-vous vivant ou
mort?... Hé! monsieur!... l'ami! m'entendez-vous?... parlez.--Serait-il
possible qu'il eût passé de cette manière? Mais non, il revient à
lui.--Qui êtes-vous, monsieur?

GLOCESTER.--Va-t'en, et laisse-moi mourir.

EDGAR.--Si tu avais été autre chose qu'un fil de la Vierge[45], une
plume ou un souffle d'air, en te précipitant d'une hauteur de tant de
brasses, tu te serais écrasé comme un oeuf. Cependant tu respires, tu
as un corps pesant, et ton sang ne coule point! et tu parles! et tu n'es
pas blessé! Dix mâts l'un au bout de l'autre n'atteindraient pas à
cette hauteur d'où tu viens de tomber perpendiculairement. Ta vie est un
miracle; parle donc encore.

[Note 45: _Gossamer_. Ce sont ces fils blancs que l'on voit voltiger
en automne.]

GLOCESTER.--Mais suis-je tombé ou non?

EDGAR.--De l'effroyable cime de cette montagne de craie.--Regarde cette
hauteur d'où l'alouette à la voix perçante ne pourrait être ni vue ni
entendue.--Regarde seulement en l'air.

GLOCESTER.--Hélas! je n'ai plus d'yeux.--Le malheur est-il donc privé
du bienfait de pouvoir par la mort se délivrer de lui-même? Il restait
encore quelque consolation quand la misère pouvait tromper la rage d'un
tyran et se soustraire à ses orgueilleuses volontés.

EDGAR.--Donnez-moi votre bras; allons, levez-vous.--Bon.--Comment
êtes-vous? Sentez-vous vos jambes, pouvez-vous vous tenir debout?

GLOCESTER.--Trop bien, trop bien.

EDGAR.--C'est la chose la plus miraculeuse!--Qu'est-ce donc que j'ai vu
s'éloigner de vous au sommet de la montagne?

GLOCESTER.--Un pauvre malheureux mendiant.

EDGAR.--Ici, d'en bas où j'étais ses yeux m'ont paru comme deux pleines
lunes, il avait un millier de nez, des cornes contournées, et ondulait
comme la mer en furie: c'était quelque esprit.--Ainsi, heureux
vieillard, tu dois penser que les dieux très-grands, qui font leur
gloire de ce qui est impossible aux hommes, ont voulu te sauver.

GLOCESTER.--Je me rappelle maintenant. Désormais je supporterai
l'affliction jusqu'à ce qu'elle crie d'elle-même: Assez, assez,
meurs.--Celui dont tu me parles, je l'ai pris pour un homme; il ne
cessait de répéter: L'esprit, l'esprit! C'est lui qui m'avait conduit à
cet endroit.

EDGAR.--Cherche la liberté d'esprit et la patience. (_Entre Lear,
bizarrement paré de fleurs_.)--Qui vient ici? Une tête en bon état
n'arrangerait jamais ainsi celui qui la porte.

LEAR.--Non, ils ne peuvent me rien faire pour avoir battu monnaie: je
suis le roi en personne.

EDGAR.--O spectacle qui me perce le coeur!

LEAR.--En cela la nature est supérieure à l'art.--Venez, voilà l'argent
de votre engagement. Ce drôle tient son arc comme un épouvantail à
corbeaux.--Lancez-moi là une flèche d'une aune.... Regardez, regardez,
une souris! paix, paix; ce morceau de fromage grillé fera l'affaire....
Voilà mon gantelet; j'en veux faire l'essai sur un géant.--Apportez
les haches d'armes.... Il vole bien l'oiseau. Dans le but! dans le
but!--Holà! le mot d'ordre.

EDGAR.--Marjolaine.

LEAR.--Passe.

GLOCESTER.--Je connais cette voix.

LEAR.--Ah! Gonerille!--Avec une barbe blanche!--Ils me flattaient comme
un chien; ils me disaient que j'avais des poils blancs dans ma barbe,
avant seulement que les noirs eussent poussé.... Répondre ainsi oui et
non à tout ce que je disais!--Oui, et non aussi, cela n'était pas d'une
bonne théologie.... Quand un jour la pluie est venue me tremper, et le
vent faire claquer mes dents; quand le tonnerre n'a pas voulu se taire
à mon ordre, c'est alors que je les ai connus, que j'ai senti ce qu'ils
étaient. Allez, allez, ce ne sont pas des hommes de parole. Ils me
disaient que j'étais tout ce que je voulais être: c'est un mensonge....
je ne suis pas à l'épreuve de la fièvre.

GLOCESTER.--L'accent de cette voix m'est bien connu. N'est-ce pas le
roi?

LEAR.--Oui, des pieds à la tête un roi.--Quand je prends un air sévère,
vois comme mes sujets tremblent.--Je fais grâce à cet homme de la
vie.--Quel était son crime? l'adultère? Tu ne mourras point. Mourir
pour un adultère? Non, non; le roitelet et la petite mouche dorée vont
libertinant sous mes yeux. Encouragez les accouplements. Le fils bâtard
de Glocester a été plus tendre pour son père que ne l'ont été pour moi
mes filles, engendrées entre les draps d'un lit légitime. A la besogne,
luxure, pêle-mêle; j'ai besoin de soldats.--Voyez cette dame au sourire
ingénu, dont la physionomie vous ferait supposer qu'elle cache la neige
sous sa robe, qui raffine sur la vertu, et hoche la tête au seul nom de
plaisir: le chat sauvage et l'étalon enfermé dans l'écurie n'y courent
pas avec un appétit plus désordonné. A partir de la taille ce sont des
centaures, quoique tout le haut soit d'une femme; les dieux ne possèdent
que jusqu'à la ceinture, tout ce qui est au-dessous appartient
aux démons; là est l'enfer, l'abime sulfureux, brûlant, bouillant;
infection, corruption!... Fi! fi! fi! pouah! pouah!--Honnête
apothicaire, donne-moi une once de musc pour purifier mon imagination.
Voilà de l'argent pour toi.

GLOCESTER.--Oh! laissez-moi baiser cette main.

LEAR.--Que je l'essuie d'abord, elle sent la mortalité.

GLOCESTER.--O ruines de l'oeuvre de la nature! Ce grand univers aussi
finira par se réduire au néant.--Me reconnais-tu?

LEAR.--Je me rappelle assez bien tes yeux. Je crois que tu me regardes
de travers. Fais du pis que tu pourras, aveugle Cupidon; non, je
n'aimerai plus.--Lis ce cartel; remarques-en seulement les caractères.

GLOCESTER.--Quand toutes les lettres seraient autant de soleils, je n'en
pourrais pas voir une seule.

EDGAR.--Je n'avais pu y croire sur le récit d'autrui; cela est bien
vrai, et cela me brise le coeur.

LEAR.--Lis donc.

GLOCESTER.--Comment, avec l'orbite de l'oeil?

LEAR.--Oh! oh! est-ce bien vous qui êtes ici avec moi? et point d'yeux à
votre tête, point d'argent dans votre bourse?--Vos yeux sont dans un cas
très-grave, et l'état de votre bourse est léger[46]; et cependant vous
voyez comme va le monde.

[Note 46: _Your eyes are in a heavy case, your purse in a light._
Il y a ici un triple jeu de mots sur _case_ (cas, boîte, case) et sur
_light_ (léger, lumière). Cela était impossible à rendre.]

GLOCESTER.--Je le vois parce que je le sens.

LEAR.--Quoi! es-tu fou? Un homme n'a pas besoin de ses yeux pour
voir comment va le monde: regarde avec tes oreilles. Vois ce juge qui
gourmande si sévèrement ce simple voleur. Un mot à l'oreille: change-les
de place, et dis à pair ou non: «Qui est le juge? qui est le voleur?»
As-tu vu le chien d'un fermier aboyer après un mendiant?

GLOCESTER.--Oui, seigneur.

LEAR.--Et la pauvre créature fuir devant le mâtin? Eh bien! tu as vu
l'image parlante de l'autorité: on obéit à un chien quand il est en
fonction. Coquin de sergent, retiens ta main sanguinaire. Pourquoi
frappes-tu à coups de fouet cette fille de joie? Dépouille donc tes
propres épaules, car tu brûles de commettre avec elle le péché pour
lequel tu la châties. L'usurier fait pendre l'escroc. Les petits vices
paraissent à travers les haillons de la misère; mais la robe, la simarre
fourrée cachent tout. Couvre le péché d'une armure d'or, et la lance
vigoureuse de la justice viendra s'y briser sans l'entamer: mais qu'il
n'ait pour se défendre que des haillons, un pygmée va le percer d'une
paille.--Personne ne fait de mal, personne, je dis personne: je les
soutiendrai. Ami, tiens cela de moi, qui ai le pouvoir de fermer
la bouche de l'accusateur.--Prends des lunettes, et, comme un malin
politique, fais semblant de voir ce que tu ne vois pas.--Allons, allons,
vite, vite, ôtez-moi mes bottes. Ferme, ferme; bon.

EDGAR.--Mélange de bon sens et d'extravagance! De la raison au milieu de
la folie!

LEAR.--Si tu veux pleurer mes malheurs, prends mes yeux. Je te connais
bien; tu te nommes Glocester. Il faut que tu prennes patience. Nous
sommes venus dans ce monde en pleurant; tu le sais bien, la première
fois que nous aspirons l'air, nous crions, nous pleurons. Je vais te
prêcher, écoute-moi bien.

GLOCESTER.--Hélas! hélas!

LEAR.--Lorsque nous naissons, nous pleurons d'être arrivés sur ce
grand théâtre de fous.--Voilà un bon chapeau. Ce serait un stratagème
ingénieux que de ferrer un _escadron_ de cavalerie avec du feutre. J'en
ferai l'essai; et quand j'aurai ainsi surpris ces gendres, alors tue,
tue, tue, tue, tue, tue!

(Entre un gentilhomme avec des valets.)

LE GENTILHOMME.--Oh! le voilà! Mettez la main sur lui.--Seigneur, votre
chère fille....

LEAR.--Quoi, point de secours? Comment! moi prisonnier? je suis donc né
pour être toujours le jouet de la fortune!--Traitez-moi bien, je vous
payerai une rançon. Qu'on me donne des chirurgiens; j'ai la cervelle
blessée.

LE GENTILHOMME.--Vous aurez tout ce qu'il vous plaira.

LEAR.--Quoi! personne qui me seconde? On me laisse à moi seul? Eh quoi!
cela rendrait un homme, un homme de sel, capable de faire de ses yeux
des arrosoirs, et d'en abattre la poussière d'automne.

LE GENTILHOMME.--Mon bon seigneur...

LEAR.--Je mourrai bravement comme un époux à la noce. Allons!--Je serai
jovial; venez, venez: je suis un roi, savez-vous cela, mes maîtres?

GLOCESTER.--Vous êtes une personne royale, et nous sommes tous à vos
ordres.

LEAR.--Alors il y a encore quelque chose à faire. Mais si vous
l'attrapez, ce ne sera qu'à la course. Zest, zest.

(Il sort en courant.--Les valets le poursuivent.)

LE GENTILHOMME.--Spectacle digne de compassion dans le plus pauvre des
misérables; au delà de toute expression dans un roi.--Tu as une fille
qui sauve la nature de la malédiction générale que les deux autres ont
attirée sur elle.

EDGAR.--Salut, mon bon monsieur.

LE GENTILHOMME.--Hâtez-vous; que voulez-vous?

EDGAR.--Avez-vous entendu dire, seigneur, qu'une bataille se prépare?

LE GENTILHOMME.--Certainement, c'est public: il ne faut qu'avoir des
oreilles pour en être informé.

EDGAR.--Mais faites-moi le plaisir de me dire si l'autre armée est bien
éloignée.

LE GENTILHOMME.--Non, elle s'avance en diligence; on s'attend à chaque
instant à voir paraître le corps d'armée.

EDGAR.--Je vous remercie, monsieur; c'est tout.

LE GENTILHOMME.--Bien que des raisons particulières arrêtent ici la
reine, son armée est en mouvement.

EDGAR.--Je vous remercie, monsieur.

(Le gentilhomme sort.)

GLOCESTER.--Vous, ô dieux toujours cléments, retirez-moi la vie, et ne
permettez pas que mon mauvais génie vienne encore me tenter de mourir
avant que ce soit votre bon plaisir.

EDGAR.--Vous priez bien, mon père!

GLOCESTER.--Mais vous, mon bon monsieur, qui êtes-vous?

EDGAR.--Le plus pauvre des hommes, dompté par les coups de la fortune,
et que l'apprentissage des chagrins qu'il a connus et ressentis a rendu
susceptible d'une douce pitié. Donnez-moi votre main; je vous conduirai
vers quelque asile.

GLOCESTER.--Je te remercie du fond du coeur: puissent la bonté et la
bénédiction du ciel te le rendre.

(Entre Oswald.)

OSWALD.--Ah! voici une heureuse capture! Il a été mis à prix.--La chair
et les os de ta tête aveugle ont été fabriqués, je crois, pour faire ma
fortune.--Vieux, malheureux traître, recueille-toi bien vite; l'épée qui
doit te détruire est levée.

GLOCESTER.--Que ta main secourable lui prête pour cela la force
nécessaire.

(Edgar se met entre eux deux.)

OSWALD.--Pourquoi, rustre audacieux, oses-tu soutenir un traître mis à
prix? Ote-toi de là, de peur que la contagion de sa destinée ne s'empare
également de toi. Quitte son bras.

EDGAR, _en langage gallois_.--Che n'le quitterai pas, monchieur, sans en
savouer des meilleures résons.

OSWALD.--Quitte-le, misérable, ou tu es mort.

EDGAR.--Mon pon chentilhomme, âllez vout' chémin, et laissez pâsser le
pouv' monde. Si ch' âvais été pour céder côm' ça ma vie à ces ceux-là
qui font tu pruit, a s'rait téjà moins lonque qu'a ne l'a été de quince
chours. Allons, n'approuche pas de ce vieux hômme: ein peu loin, che
vous avertis, ou nous verrons ce qui y a de pu dur de vout' caboche ou
t' mon gourdin. Che vous parle tout bonnement, oui.

OSWALD.--Retire-toi, ordure.

EDGAR.--Che vous câsserai vos dents, monchieur; avancez.--Ch'
m'embarrasse bien de vos pottes.

(Ils se battent. Edgar abat Oswald d'un coup de bâton.)

OSWALD.--Esclave, tu m'as tué. Prends ma bourse, vilain: si tu veux
prospérer en ce monde, enterre mon corps, et remets la lettre que tu
trouveras sur moi à Edmond, comte de Glocester: cherche-le dans l'armée
anglaise.--O mort malencontreuse!

(Il meurt.)

EDGAR.--Oh! je te connais bien, officieux vilain, aussi dévoué aux vices
de ta maîtresse que le pouvait désirer sa méchanceté.

GLOCESTER.--Quoi! est-il mort?

EDGAR.--Asseyez-vous, vieux père, reposez-vous.--Cherchons dans ses
poches: ces lettres dont il parle peuvent m'être très-utiles.... Il est
mort: je suis seulement fâché qu'il n'ait pas eu un autre bourreau que
moi.--Voyons.... Permets, cire complaisante, et vous, bonnes manières,
ne nous blâmez pas: pour savoir le secret de nos ennemis, nous leur
ouvririons bien le coeur; ouvrir leurs papiers est plus légitime.

(Il lit la lettre.)

«Rappelez-vous nos serments mutuels; vous avez mille occasions de vous
en défaire. Si la volonté ne vous manque pas, le temps et le lieu vous
offriront des occasions dont vous saurez profiter. Il n'y a rien de fait
s'il revient vainqueur: alors je serai sa captive, et son lit sera
ma prison. Délivrez-moi du dégoût que j'y éprouve[47], et, pour votre
salaire, prenez-y place. Votre épouse (voudrais-je dire) et affectionnée
servante.

«GONERILLE.»

[Note 47: _From the loathed warmth_.]

Oh! combien insensible est l'espace qui sépare les diverses volontés
d'une femme!--Un complot contre les jours de son vertueux époux, et mon
frère pris en échange!... Là, je vais te cacher dans le sable, message
impie de deux impudiques assassins.--Quand il en sera temps, ce fâcheux
papier frappera les yeux du duc dont on machine la perte. Il est heureux
pour lui que je puisse lui apprendre à la fois et ta mort et l'affaire
dont tu étais chargé.

(Edgar sort traînant dehors le corps d'Oswald.)

GLOCESTER.--Le roi est fou. Oh! combien est donc tenace mon odieuse
raison, puisque je résiste et que j'ai le sentiment bien net de mes
énormes chagrins! Il vaudrait bien mieux avoir perdu l'esprit: mes
pensées alors seraient séparées de mes peines; et les erreurs de
l'imagination ôtent aux douleurs la connaissance d'elles-mêmes.

(Rentre Edgar.)

EDGAR.--Donnez-moi votre main: il me semble entendre au loin le bruit
des tambours.--Venez, vieux père, je vais vous confier à un ami.


SCÈNE VII

Une tente dans le camp des Français.--Lear est endormi sur un lit; près
de lui sont un médecin, le gentilhomme et plusieurs autres personnes.

_Entrent_ CORDÉLIA ET KENT.


CORDÉLIA.--O toi, bon Kent, comment ma vie et mes efforts pourront-ils
suffire à m'acquitter de tes bienfaits? Ma vie sera trop courte, et tous
mes moyens sont faibles pour y atteindre.

KENT.--Voir mes soins reconnus, madame, c'est en être trop payé. Tous
mes récits sont d'accord avec la simple vérité: je n'ai rien ajouté,
rien retranché; je vous ai dit les choses comme elles sont.

CORDÉLIA.--Prenez de meilleurs vêtements; ces habits me rappellent trop
des heures cruelles. Je t'en prie, quitte-les.

KENT.--Excusez-moi, ma chère dame: être reconnu m'arrêterait dans
les projets que j'ai formés.--Accordez-moi cette grâce de ne me point
reconnaître jusqu'à ce que le temps et moi nous le trouvions bon.

CORDÉLIA.--Qu'il en soit donc ainsi, mon bon seigneur. (_Au médecin_.)
Comment va le roi?

LE MÉDECIN.--Madame, il dort toujours.

CORDÉLIA.--Dieux bienfaisants, réparez cette grande plaie que lui ont
faite les injures qu'il a souffertes; rétablissez les idées dérangées et
discordantes de ce père métamorphosé par ses enfants.

LE MÉDECIN.--Votre Majesté permet-elle qu'on éveille le roi? Il y a
longtemps qu'il repose.

CORDÉLIA.--Suivez ce que vous prescrit votre science, et faites ce que
vous croyez à propos de faire.--Est-il habillé?

LE GENTILHOMME.--Oui, madame; à la faveur d'un sommeil profond, nous
l'avons changé de vêtements.

LE MÉDECIN.--Ma bonne dame, soyez auprès de lui quand nous
l'éveillerons: je ne doute pas qu'il ne soit calme.

CORDÉLIA.--Très-bien!

LE MÉDECIN.--Veuillez bien vous approcher.--Plus fort la musique.

CORDÉLIA.--O mon cher père! Guérison, suspends tes remèdes à mes lèvres,
et que ce baiser répare le mal violent que mes deux soeurs ont fait
tomber sur ta tête vénérable!

KENT.--Bonne et chère princesse!

CORDÉLIA.--Quand vous n'auriez pas été leur père, ces mèches blanches
réclamaient leur pitié. Était-ce là un visage qui dût être exposé à
la fureur des vents, supporter les profonds roulements du tonnerre
aux coups redoutables, et les traits perçants et terribles des rapides
éclairs qui se croisaient dans tous les sens? Te fallait-il affronter la
nuit, pauvre aventurier[48], couvert d'une si légère armure?--Le chien
de mon ennemi, m'eût-il mordue, aurait passé cette nuit-là auprès de mon
feu; et toi, mon pauvre père, tu devais être forcé à chercher un abri
parmi les pourceaux, les misérables abandonnés du ciel, sur la paille
brisée et fangeuse!--Hélas! hélas! c'est un miracle que tout n'ait pas
fini à la fois, ta raison et ta vie.--Il s'éveille; parlez-lui.

[Note 48: _Poor perdu_ (enfant perdu); on sait que l'on donnait ce
nom à des soldats plus aventureux ou plus exposés que les autres.]

LE MÉDECIN.--Parlez, madame, cela vaut mieux.

CORDÉLIA.--Comment se trouve mon royal seigneur? comment se porte Votre
Majesté?

LEAR.--Vous me faites bien du tort de me tirer du tombeau.... Toi, tu
es une âme bienheureuse; mais je suis attaché sur une roue de feu, mes
larmes brûlent comme du plomb fondu.

CORDÉLIA.--Me reconnaissez-vous, seigneur?

LEAR.--Vous êtes un esprit, je le sais: quand êtes-vous morte?

CORDÉLIA.--Toujours, toujours aussi égaré.

LE MÉDECIN.--Il est à peine éveillé; laissons-le un instant tranquille.

LEAR.--Où ai-je été? où suis-je?... Est-ce la belle lumière du jour?--Je
suis cruellement maltraité: je mourrais vraiment de pitié de voir un
autre souffrir ainsi.--Je ne sais que dire.... Je ne jurerais pas que
ce soient là mes mains.--Voyons, je sens cette épingle me piquer.--Je
voudrais bien être certain de mon état.

CORDÉLIA.--Oh! regardez-moi, seigneur: étendez sur moi vos mains pour me
bénir.--Non, seigneur, il ne faut pas vous mettre à genoux.

LEAR.--Je vous en prie, ne vous moquez pas de moi. Je suis un pauvre bon
radoteur de vieillard; j'ai plus de quatre-vingts ans, et, pour parler
sincèrement, je crains de n'être pas tout à fait dans mon bon
sens.... Il me semble que je devrais vous connaître, et connaître cet
homme.--Cependant je doute; car je ne sais pas du tout ce que c'est que
ce lieu-ci, et j'ai beau faire, je ne me rappelle pas ces vêtements; je
ne sais pas non plus où j'ai logé la nuit dernière.... Ne vous moquez
pas de moi; car, aussi vrai que je suis un homme, je crois que cette
dame est ma fille Cordélia.

CORDÉLIA.--C'est moi! c'est moi!

LEAR.--Vos larmes mouillent-elles? Oui, en vérité.--Je vous en prie, ne
pleurez pas. Si vous avez du poison pour moi, je le prendrai. Je sais
bien que vous ne m'aimez pas; car vos soeurs, autant que je me le
rappelle, m'ont fait du mal. Vous avez des raisons de ne pas m'aimer;
elles n'en avaient pas.

CORDÉLIA.--Pas une raison, pas une seule.

LEAR.--Suis-je en France?

KENT.--Vous êtes dans votre royaume, seigneur.

LEAR.--Ne me trompez point.

LE MÉDECIN.--Consolez-vous, ma bonne dame; les accès de fureur, vous le
voyez, sont passés; cependant il y aurait encore du danger à le ramener
sur les temps dont il a perdu la mémoire. Engagez-le à rentrer; ne
l'agitons plus jusqu'à ce que ses organes soient raffermis.

CORDÉLIA.--Plairait-il à Votre Altesse de marcher?

LEAR.--Il faut que vous me souteniez.--Je vous prie, maintenant oubliez
et pardonnez; je suis vieux, et ma raison est affaiblie.

(Sortent Lear, Cordélia, le médecin et la suite.)

LE GENTILHOMME.--Est-il vrai, monsieur, que le duc de Cornouailles ait
été tué de cette manière?

KENT.--Très-vrai, monsieur.

LE GENTILHOMME.--Et qui commande ses gens?

KENT.--On dit que c'est le fils bâtard de Glocester.

LE GENTILHOMME.--On assure qu'Edgar, le fils que le comte a chassé, est
en Germanie avec le comte de Kent.

KENT.--Les ouï-dire sont variables. Il est temps de regarder autour de
soi: les armées du royaume approchent à grands pas.

LE GENTILHOMME.--Il y a lieu de croire que l'affaire qui va se décider
sera sanglante. Adieu, monsieur.

(Il sort.)

KENT.--Mon entreprise et mes travaux vont avoir leur fin, bonne ou
mauvaise selon l'issue de cette bataille.

(Il sort.)

FIN DU QUATRIÈME ACTE.



                            ACTE CINQUIÈME


SCÈNE I

Le camp des Anglais, près de Douvres.

_Entrent, avec tambours et enseignes_, EDMOND, RÉGANE, DES OFFICIERS,
_des soldats et autres_.


EDMOND, _à un officier_.--Sachez si le duc persiste dans son dernier
projet, ou si quelque nouvelle idée l'a fait changer de plan. Il est
plein d'irrésolutions et sans cesse en contradictions avec lui-même.
Allez, et nous rapportez sa résolution décisive.

RÉGANE.--Le mari de notre soeur a certainement tourné tout à fait.

EDMOND.--Il n'y a pas à en douter, madame.

RÉGANE.--Maintenant, mon doux seigneur, vous savez tout le bien que
je vous veux: dites-moi, mais franchement, mais bien en vérité,
n'aimez-vous point ma soeur?

EDMOND.--D'une affection respectueuse.

RÉGANE.--Mais n'avez-vous point trouvé la route des lieux défendus à
tout autre qu'à mon frère[49]?

[Note 49: _My brother's way to the forefended place_.]

EDMOND.--Cette pensée vous abuse.

RÉGANE.--J'ai peur que vous n'ayez été uni bien étroitement avec elle,
et autant que cela puisse être.

EDMOND.--Non, sur mon honneur, madame.

RÉGANE.--Je ne pourrai plus la souffrir.--Mon cher lord, point de
familiarités avec elle.

EDMOND.--Soyez tranquille.--Mais la voici avec le duc son époux.

(Entrent Albanie, Gonerille, soldats.)

GONERILLE, _à part_.--J'aimerais mieux perdre la bataille que de
supporter que ma soeur nous désunît, lui et moi.

ALBANIE.--Ma très-chère soeur, soyez la bien rencontrée.--Monsieur, je
viens d'apprendre que le roi est allé rejoindre sa fille avec plusieurs
personnes que la rigueur de notre gouvernement force d'appeler au
secours.--Je n'ai jamais encore été brave, lorsque je n'ai pu l'être en
conscience. Cette guerre nous regarde parce que le roi de France envahit
nos États, et non parce qu'il soutient le roi et les autres personnes
armées contre nous, je le crains, par de bien justes et de bien
puissants motifs.

EDMOND.--C'est parler noblement, seigneur.

RÉGANE.--Et à quoi bon ce raisonnement?

GONERILLE.--Réunissons-nous contre l'ennemi: ce n'est pas le moment de
s'occuper de ces querelles domestiques et personnelles.

ALBANIE.--Allons arrêter avec les plus anciens guerriers les mesures que
nous devons prendre.

EDMOND.--Je vais vous rejoindre dans l'instant à votre tente.

RÉGANE.--Ma soeur, vous venez avec nous?

GONERILLE.--Non.

RÉGANE.--Cela vaut mieux: je vous en prie, venez avec nous.

GONERILLE, _à part_.--Oh! oh! je devine l'énigme...--Je viens.

(Au moment où ils sont prêts à sortir, entre Edgar déguisé.)

EDGAR.--Si jamais Votre Seigneurie s'est entretenue avec un homme aussi
pauvre que moi, écoutez seulement un mot.

ALBANIE.--Je vous rejoins.--Parle.

(Sortent Edmond, Régane, Gonerille, les officiers, les soldats et la
suite.)

EDGAR.--Avant de livrer la bataille, ouvrez cette lettre. Si vous
remportez la victoire, faites appeler à son de trompe celui qui vous l'a
remise. Quelque misérable que je paraisse, je puis produire un champion
qui soutiendra ce qu'elle contient; si l'événement tourne contre vous,
votre affaire est faite dans ce monde, et tout complot cesse.--Que la
fortune vous soit amie!

ALBANIE.--Attends que j'aie lu cette lettre.

EDGAR.--On me l'a défendu. Quand il en sera temps, que le héraut
m'appelle, et je reparaîtrai.

ALBANIE.--Soit, adieu, je lirai ce papier.

(Edgar sort.)

(Rentre Edmond.)

EDMOND.--L'ennemi est en vue; préparez vos forces. Voici un aperçu pris
avec soin du nombre et des moyens de nos ennemis: mais on vous demande
de vous hâter.

ALBANIE.--Nous serons prêts à temps.

(Il sort.)

EDMOND.--J'ai juré à ces deux soeurs que je les aimais: elles sont en
méfiance l'une avec l'autre, comme l'est de la vipère celui qu'elle a
mordu. Laquelle des deux prendrai-je? Toutes les deux? l'une des deux?
Ni l'une ni l'autre?--Tant qu'elles seront toutes les deux en vie, je
ne puis posséder ni l'une ni l'autre.--Prendre la veuve, c'est rendre
furieuse sa soeur Gonerille; et le mari de celle-ci vivant, j'aurai
de la peine à me maintenir. Commençons toujours par nous servir de son
appui dans le combat; et, après, que celle qui a tant d'envie de se
débarrasser de lui trouve les moyens de l'expédier promptement.--Quant à
ses projets de clémence pour Lear et Cordélia, la bataille finie.... et
eux entre nos mains, ils ne verront pas son pardon: mon rôle à moi est
de me tenir sur la défensive, et non de discuter.

(Il sort.)


SCÈNE II

Un espace entre les deux camps.

(Bruits de combat.--Lear et Cordélia et leurs troupes entrent et sortent
avec enseignes et tambours.)

_Entrent_ EDGAR ET GLOCESTER.


EDGAR.--Vieux père, prenez ici l'hospitalité que vous offre l'ombrage
de cet arbre; priez le ciel que la bonne cause l'emporte. Si jamais je
reviens encore vers vous, je vous apporterai des nouvelles consolantes.

(Il sort.)

GLOCESTER.--La grâce du ciel vous accompagne, ami!

(Bruits de combat, puis une retraite.)

(Rentre Edgar.)

EDGAR.--Fuis, vieillard; donne-moi ta main: fuyons, le roi Lear a
perdu la bataille; lui et sa fille sont prisonniers: donne-moi la main,
marchons.

GLOCESTER.--Non, pas plus loin, mon cher: un homme peut pourrir même
ici.

EDGAR.--Quoi! encore de mauvaises pensées! Il faut que les hommes
subissent en ce monde l'ordre du départ comme celui de l'arrivée. Il ne
s'agit que d'être prêt; venez.

GLOCESTER.--Vous avez raison.

(Ils sortent.)


SCÈNE III

Le camp anglais, près de Douvres.

_Entrent_ EDMOND _triomphant, avec des enseignes et des tambours;_ LEAR
ET CORDÉLIA _prisonniers_, DES OFFICIERS, _des Soldats, etc_.


EDMOND, _à des officiers_.--Que quelques officiers se chargent de les
emmener: bonne garde jusqu'au moment où ceux à qui il appartient de
disposer de leur sort auront fait connaître leurs volontés.

CORDÉLIA.--Nous ne sommes pas les premiers qui, avec la meilleure
intention, ont eu le plus mauvais sort. Je suis abattue pour toi,
roi opprimé: il me serait autrement bien aisé de rendre à la fortune
infidèle mépris pour mépris.--Ne verrons-nous point ces filles, ces
soeurs?

LEAR.--Non, non, non, non, viens: allons à la prison; seuls ensemble,
nous deux, nous y chanterons comme des oiseaux en cage. Quand tu me
demanderas ma bénédiction, je me mettrai à genoux et je te demanderai
pardon: nous vivrons ainsi en priant, en chantant; nous conterons de
vieilles histoires, nous rirons des papillons dorés, et aussi d'entendre
de pauvres diables s'entretenir des nouvelles de la cour; nous en
causerons avec eux; nous dirons celui qui gagne, celui qui perd; qui
entre, qui sort; nous expliquerons le secret des choses comme si nous
étions les espions des dieux; et, de dedans les murs d'une prison,
nous verrons passer les ligues et les partis des grands personnages qui
fluent et refluent au gré de la lune.

EDMOND.--Emmenez-les.

LEAR.--Sur de tels sacrifices, ma Cordélia, les dieux eux-mêmes viennent
jeter l'encens. T'ai-je donc retrouvée? Celui qui voudra nous séparer,
il faudra qu'il apporte une des torches du ciel, et nous chasse d'ici
par le feu comme des renards. Essuie tes yeux; la peste[50] les dévorera
tous, chair et peau, avant qu'ils nous fassent verser une larme; nous
les verrons auparavant mourir de faim: viens.

[Note 50: _The goujeers_, maladie honteuse suivant les uns, la peste
suivant d'autres.]

(Lear et Cordélia sortent, accompagnés de gardes.)

EDMOND.--Ici, capitaine, un mot. Prends ce papier. (_Il lui donne un
papier_.) Suis-les à la prison. Je t'ai avancé d'un grade: si tu obéis
aux instructions contenues là-dedans, tu t'ouvres le chemin à une
brillante fortune. Sache bien que les hommes sont ce que les fait la
circonstance: un coeur tendre ne va pas avec une épée; cette grande
mission ne souffre pas de discussion. Ou dis que tu le feras, ou cherche
d'autres moyens de fortune.

L'OFFICIER.--Je le ferai, seigneur.

EDMOND.--A l'oeuvre alors, et tiens-toi pour heureux du moment que tu
l'auras accomplie. Mais fais-y bien attention: c'est dans l'instant
même, et il faut exécuter la chose comme je l'ai écrit.

L'OFFICIER.--Je ne peux pas traîner une charrette, ni manger l'avoine;
si c'est l'ouvrage d'un homme, je le ferai.

(Il sort.)

Fanfares.--Entrent Albanie, Gonerille, Régane, officiers, suite.

ALBANIE.--Seigneur, vous avez montré aujourd'hui votre courage, et
la fortune vous a bien servi. Vous tenez captifs ceux qui nous ont
combattus dans cette journée: nous vous requérons de nous les remettre,
pour disposer d'eux selon qu'en ordonneront à la fois notre sûreté et la
justice qui leur est due.

EDMOND.--Seigneur, j'ai cru à propos d'envoyer ce vieux et misérable roi
dans un endroit sûr où je le fais garder. Son âge, et plus encore son
titre, ont un charme pour attirer vers lui le coeur des peuples, et pour
tourner les lances que nous avons levées pour notre service contre les
yeux de ceux qui les commandent. J'ai envoyé la reine avec lui pour les
mêmes raisons: ils seront prêts à comparaître demain ou plus tard aux
lieux où vous tiendrez votre cour de justice. En ce moment nous sommes
couverts de sueur et de sang; l'ami a perdu son ami; et les guerres les
plus justes sont, dans la chaleur du moment, maudites par ceux qui en
ressentent les maux.... La décision du sort de Cordélia et de son père
demande un lieu plus convenable.

ALBANIE.--Avec votre permission, monsieur, je vous regarde ici comme un
soldat à mes ordres, et non pas comme un frère.

RÉGANE.--C'est précisément le titre dont il nous plaît de le gratifier:
il me semble qu'avant de vous avancer si loin vous auriez pu vous
informer de notre bon plaisir. Il a conduit nos troupes, il a été revêtu
de mon autorité, il a représenté ma personne, ce qui lui permet bien de
prétendre à l'égalité et de s'appeler votre frère.

GONERILLE.--Ne vous échauffez pas tant. C'est par ses talents qu'il
s'est élevé, beaucoup plus que par vos faveurs.

RÉGANE.--Investi par moi de mes droits, il va de pair avec les
meilleurs.

GONERILLE.--Ce serait tout au plus s'il devenait votre mari.

RÉGANE.--Badinage est souvent prophétie.

GONERILLE,--Holà! holà! l'oeil qui vous a fait voir cela voyait un peu
louche.

RÉGANE.--Madame, je ne me sens pas bien; autrement je vous dirais tout
ce que j'ai sur le coeur. (_A Edmond_.)--Général, prends mes soldats,
mes prisonniers, mon patrimoine; dispose d'eux, de moi-même; la place
t'est rendue. Je prends ici le monde à témoin que je te fais mon
seigneur et maître.

GONERILLE, _à Régane_.--Prétendez-vous le posséder?

ALBANIE.--Une telle décision ne dépend pas de votre bon plaisir.

EDMOND.--Ni du tien, seigneur.

ALBANIE.--Certes si, vil métis.

RÉGANE, _à Edmond_.--Fais battre le tambour, et prouve que mes droits
sont les tiens.

ALBANIE.--Attendez encore; écoutez la raison.--Edmond, je t'accuse ici
de haute trahison, et dans l'accusation je comprends ce serpent doré
(_montrant Gonerille_).--Quant à vos prétentions, mon aimable soeur,
je m'y oppose dans l'intérêt de ma femme: elle a sous-traité avec ce
seigneur, et moi, comme son mari, je mets opposition à vos bans: si vous
voulez vous marier, c'est à moi qu'il vous faut faire l'amour; madame
lui est promise.

GONERILLE.--C'est une comédie!

ALBANIE.--Tu es armé, Glocester; que la trompette sonne; et si personne
ne paraît pour prouver contre toi tes trahisons odieuses, manifestes,
accumulées, voilà mon gage. (_Il jette son gant_.) Avant que j'aie mangé
un morceau de pain, je prouverai dans ton coeur que tu es tout ce que je
viens de te proclamer.

RÉGANE.--Oh! je me sens mal, très-mal.

GONERILLE, _à part_.--Si tu ne l'étais pas, je ne me fierais jamais plus
au poison.

EDMOND, _jetant son gant_.--Voilà mon gant en échange. Qui que ce soit
au monde qui me nomme traître, il en a menti comme un vilain. Fais
appeler à son de trompe, et si quelqu'un ose s'approcher: contre lui,
contre toi, contre tout venant, je maintiendrai fermement ma loyauté et
mon honneur.

ALBANIE.--Holà! un héraut!

EDMOND.--Un héraut! holà! un héraut!

ALBANIE.--N'attends rien que de ta seule valeur, car tes soldats, levés
en mon nom, ont en mon nom reçu leur congé.

RÉGANE.--La souffrance triomphe de moi.

ALBANIE.--Elle n'est pas bien; conduisez-la dans ma tente. (_Régane
sort accompagnée. Entre un héraut_.)--Approche, héraut: que la trompette
sonne, et lis ceci à haute voix.

UN OFFICIER.--Sonnez, trompette.

LE HÉRAUT _lit_.--«S'il est dans l'armée quelque homme de rang et de
qualité convenable qui veuille soutenir contre Edmond, soi-disant
comte de Glocester, qu'il est plusieurs fois traître, qu'il paraisse au
troisième son de la trompette: Edmond soutient hardiment le contraire.»

EDMOND.--Sonnez.

(Premier ban de la trompe.)

LE HÉRAUT.--Encore.

(Deuxième ban.)

--Encore.

(Troisième ban.--Un moment après une autre trompette répond du dehors.)

(Edgar entre armé, précédé d'un trompette.)

ALBANIE, _au héraut_.--Demande-lui quel est son dessein, et pourquoi il
paraît à l'appel de la trompette.

LE HÉRAUT.--Qui êtes-vous? votre nom, votre qualité, et pourquoi
répondez-vous à cette sommation?

EDGAR.--Sachez que j'ai perdu mon nom, mordu d'un cancre et rongé par
la dent aiguë de la trahison: cependant je suis noble tout autant que
l'adversaire que je viens combattre.

ALBANIE.--Quel est cet adversaire?

EDGAR.--Quel est-il celui qui parle pour Edmond, comte de Glocester?

EDMOND.--Lui-même! Qu'as-tu à lui dire?

EDGAR.--Tire ton épée, afin que si mon langage offense un noble coeur,
ton bras puisse te faire justice. Voici la mienne. C'est le privilége
de mon rang, de mon serment et de ma profession. Je proteste, malgré
ta force, ta jeunesse, ton rang, ta situation, en dépit de ton épée
victorieuse, de ta nouvelle fortune toute chaude encore, de ton courage
et de ton coeur, que tu n'es qu'un traître, déloyal envers tes dieux,
ton frère, ton père; que tu conspires contre les jours de ce haut et
puissant prince, et que tu es depuis le sommet de ta tête, dans tout
ton corps, et jusqu'à la poussière qui est sous tes pieds, un traître
souillé comme un crapaud. Si tu dis non, cette épée, ce bras, et tout ce
que j'ai de courage, sont disposés à prouver dans ton coeur, auquel je
parle, que tu en as menti.

EDMOND.--En bonne prudence, je devrais te demander ton nom. Mais comme
tu te montres sous les apparences d'un franc et brave chevalier, que tes
discours ont quelque saveur de bonne éducation, je dédaigne et repousse
ces formalités de précaution que, dans les règles et par les lois de
la chevalerie, j'aurais le droit d'exiger. Je te rejette à la tête ces
trahisons, j'écrase ton coeur sous ton odieux mensonge infernal; et
comme les injures ne font que passer à côté de ton corps sans le briser,
mon épée va leur ouvrir la route du lieu où elles disparaîtront pour
toujours.--Sonnez, trompettes.

(Ils se battent.--Edmond tombe.)

ALBANIE.--O épargnez-le, épargnez-le.

GONERILLE.--C'est une trahison.--Glocester, par la loi des armes, tu
n'étais pas obligé de répondre à un adversaire inconnu: tu n'es pas
vaincu; tu es trompé, pris dans un piége.

ALBANIE.--Fermez la bouche, Madame, ou je vais la clore avec ce
papier.--Tenez, monsieur. (_Il donne le papier à Edmond_.)--Et toi, pire
que tous les noms qu'on pourrait te donner, lis tes propres crimes....
Ne le déchirez pas, madame: je vois que vous le connaissez.

GONERILLE.--Eh bien! dis: si je le reconnais, les lois sont à moi et non
pas à toi, qui me citera en justice?

ALBANIE.--Monstrueuse audace! Connais-tu ce papier?

GONERILLE.--Ne me demandez pas ce que je connais.

(Elle sort.)

ALBANIE, _à un officier_.--Suivez-la; elle est furieuse: veillez sur
elle.

EDMOND.--Tout ce que vous m'avez imputé je l'ai fait, et plus, et
beaucoup plus encore.--Le temps mettra tout à découvert.--Tout cela est
passé.... et moi aussi!--Mais qui es-tu, toi, qui as eu le bonheur de
l'emporter sur moi? Si tu es noble, je te le pardonne.

EDGAR.--Faisons échange de miséricorde. Mon sang n'est pas moins noble
que le tien, Edmond; et s'il l'est davantage, tu n'en as que plus de
tort envers moi. Mon nom est Edgar; je suis le fils de ton père. Les
dieux sont justes; ils font de nos vices chéris la verge dont ils nous
châtient; le lieu de ténèbres et de vices où il t'a engendré lui a coûté
les yeux.

EDMOND.--Tu as raison, c'est vrai: la roue a achevé son tour, et me
voici!

ALBANIE.--Il m'avait bien semblé que ton maintien annonçait un sang
royal.--Il faut que je t'embrasse! Que le chagrin brise mon coeur si
j'ai jamais haï ni toi ni ton père.

EDGAR.--Digne prince, je le sais bien.

ALBANIE.--Où vous êtes-vous caché? Comment avez-vous connu les malheurs
de votre père?

EDGAR.--En le secourant, seigneur. Écoutez un court récit; et quand
j'aurai fini, oh! si mon coeur pouvait alors se rompre!....--Pour
échapper à la sanglante proscription qui menaçait ma tête de si près (ô
douceur de la vie! qui nous fait préférer de mourir à chaque instant des
angoisses de la mort, plutôt que de mourir une fois!) j'ai imaginé de me
déguiser sous les haillons d'un mendiant insensé, et de me revêtir
d'une apparence que les chiens eux-mêmes méprisaient. C'est dans ce
travestissement que j'ai rencontré mon père, les anneaux de ses yeux
tout saignants; il venait d'en perdre les précieuses pierres. Je suis
devenu son guide, je l'ai soutenu, j'ai mendié pour lui, je l'ai sauvé
du désespoir. Jamais, oh! quelle faute! je ne me suis découvert à lui,
jusqu'à cette dernière demi-heure, lorsque tout armé, et non pas sûr du
succès, bien que plein d'espoir, je lui ai demandé sa bénédiction, et
depuis le commencement jusqu'à la fin je lui ai raconté mon pèlerinage.
Mais, brisé entre deux passions contraires, l'excès de la joie et celui
de la douleur, son coeur, hélas! trop faible pour supporter ce combat,
s'est rompu avec un sourire.

EDMOND.--Votre récit m'a touché, et peut-être produira-t-il quelque
bien. Parlez encore; vous avez l'air d'avoir quelque chose de plus à
dire.

ALBANIE.--Oh! s'il y a quelque chose de plus déplorable encore,
gardez-le; je me sens déjà mourir pour en avoir tant entendu.

EDGAR.--A celui qui craint l'affliction, ceci en aurait pu paraître le
terme; mais un autre trouvera encore de quoi l'augmenter et arriver à
son dernier degré.--Tandis que j'éclatais en cris douloureux, survient
un homme qui, m'ayant vu jadis dans la plus mauvaise situation, fuyait
mon odieuse société; mais, reconnaissant alors quel était celui qui
avait tant souffert, il se jette à mon cou, me serre dans ses bras
vigoureux, et semblant de ses hurlements vouloir percer les cieux, il
se précipite sur le corps de mon père, et me fait sur lui et sur Lear le
plus déplorable récit que l'oreille ait jamais entendu. A mesure qu'il
racontait, sa douleur devenait plus puissante, les fils de la vie
commençaient à se rompre....--La trompette a sonné pour la seconde fois:
je l'ai laissé évanoui.

ALBANIE.--Et qui était cet homme?

EDGAR.--Kent, seigneur; Kent banni, et qui, déguisé, avait suivi le roi
son ennemi, et lui avait rendu des services qui n'eussent pas convenu à
un esclave.

(Entre précipitamment un gentilhomme un poignard sanglant à la main.)

LE GENTILHOMME.--Au secours! au secours! Oh! du secours!

EDGAR.--Quel genre de secours?

ALBANIE.--Homme, parle.

EDGAR.--Que veut dire ce poignard sanglant?

LE GENTILHOMME.--Il est chaud encore, il est fumant; il sort du
coeur....

ALBANIE.--De qui? parle.

LE GENTILHOMME.--De votre épouse, seigneur, de votre épouse; et sa soeur
a été empoisonnée par elle: elle l'a avoué.

EDMOND.--J'étais engagé à l'une et à l'autre; et dans un même instant
nous voilà mariés tous trois!

ALBANIE.--Qu'on apporte leurs corps, vivants ou morts.--Ce jugement du
ciel nous épouvante, mais ne nous touche d'aucune pitié.

(Le gentilhomme sort.)

(Entre Kent.)

EDGAR.--Voilà Kent qui vient, seigneur.

ALBANIE.--Oh! est-ce lui?--Les circonstances ne permettent pas ici les
formes que demanderait la politesse.

KENT.--Je suis venu souhaiter le bonsoir pour toujours à mon maître et à
mon roi. N'est-il point ici?

ALBANIE.--Quel soin important nous avions oublié!--Parle, Edmond: où est
le roi? où est Cordélia?--Vois-tu ce spectacle, Kent?

(On apporte les corps de Régane et de Gonerille.)

KENT.--Hélas! et pourquoi?

EDMOND.--Eh bien! pourtant Edmond était aimé! L'une a empoisonné l'autre
par amour pour moi, et s'est poignardée après.

ALBANIE.--C'est la vérité.--Couvrez leurs visages.

EDMOND.--La respiration me manque, je me meurs.... Je veux faire un
peu de bien en dépit de ma propre nature.... Envoyez promptement....
hâtez-vous.... au château: mon ordre écrit met en ce moment en danger la
vie de Lear et de Cordélia.... Ah! envoyez à temps.

ALBANIE.--Courez, courez; oh! courez.

EDGAR.--Vers qui, monseigneur? qui en est chargé?--Envoie donc ton gage
de sursis.

EDMOND.--Tu as raison. Prends mon épée; remets-la au capitaine.

ALBANIE.--Hâte-toi, sur ta vie!

(Edgar sort.)

EDMOND.--Il a été chargé par ta femme et par moi d'étrangler Cordélia
dans la prison, et d'accuser de sa mort son propre désespoir.

ALBANIE.--Que les dieux la défendent!--Emportez-le à quelque distance.

(On emporte Edmond.)

(Entrent Lear, tenant Cordélia morte dans ses bras, Edgar, l'officier et
d'autres.)

LEAR.--Hurlez, hurlez, hurlez, hurlez! Oh! vous êtes des hommes de
pierre. Si j'avais vos voix et vos yeux, je m'en servirais à fendre la
voûte du firmament. Oh! elle est partie pour jamais.--Je vois bien
si quelqu'un est vivant ou s'il est mort.--Elle est morte comme la
terre.--Prêtez-moi un miroir: si son haleine en obscurcit ou en ternit
la surface, alors elle vivrait encore.

KENT.--Est-ce donc la fin du monde?

EDGAR.--Ou l'image de l'abomination de la désolation?

ALBANIE.--Que tout tombe et s'arrête!

LEAR.--La plume remue: elle vit.--Oh! si elle vit, c'est un bonheur qui
rachète tous les chagrins que j'aie jamais sentis.

KENT, _se mettant à genoux_.--O mon bon maître!

LEAR.--Laisse-moi, je te prie.

EDGAR.--C'est le noble Kent, votre ami.

LEAR.--Malédiction sur vous tous, assassins, traîtres que vous êtes. Je
l'aurais pu sauver; maintenant elle est partie pour toujours.--Cordélia,
Cordélia, attends un moment.--Ah! que dis-tu?--Sa voix était toujours
douce, pure et calme, chose excellente chez une femme.--J'ai tué
l'esclave qui l'étranglait.

LE GENTILHOMME.--Cela est vrai, milords, il l'a fait.

LEAR.--N'est-ce pas, ami?--J'ai vu le jour où, avec ma bonne épée
tranchante, je les aurais tous fait danser. Je suis vieux à présent, et
toutes ces épreuves m'achèvent. (_A Kent_.)--Qui êtes-vous? Mes yeux ne
sont pas des meilleurs: je vais vous le dire tout à l'heure.

KENT.--S'il est deux hommes que la fortune se vante d'avoir aimés et
haïs, chacun de nous en voit un.

LEAR.--Ma vue est bien mauvaise.--N'étes-vous pas Kent?

KENT.--Lui-même, Kent votre serviteur. Où est votre serviteur Caïus?

LEAR.--C'est un bon garçon, je peux vous l'assurer: il sait frapper, et
preste encore. Il est mort et pourri.

KENT.--Non, mon bon maître: c'est moi-même.

LEAR.--Je vais voir cela tout à l'heure.

KENT.--C'est moi qui, depuis le commencement de vos vicissitudes et de
vos pertes, ai suivi vos tristes pas.

LEAR.--Vous êtes ici le bienvenu.

KENT.--Ni moi, ni personne: tout est ici triste, sombre et dans le
deuil. Vos filles aînées ont prévenu leur arrêt, et ont péri d'une mort
désespérée.

LEAR.--Oui, je le crois bien.

ALBANIE.--Il ne sait pas ce qu'il dit, et c'est en vain que nous nous
offrons à ses yeux.

EDGAR.--Oh! très-inutilement.

(Entre un officier.)

L'OFFICIER.--Seigneur, Edmond est mort.

ALBANIE.--Ce n'est qu'une bagatelle ici.--Vous, seigneurs et nobles
amis, écoutez nos intentions. Tout ce qui sera en notre pouvoir pour
réparer ce grand désastre, nous le ferons. Pour nous, durant la vie
du vieux roi, nous lui remettons l'absolu pouvoir. (_A Edgar et à
Kent_.)--Nous vous rétablissons dans tous vos droits, en y ajoutant de
nouveaux honneurs que votre noble conduite a plus que mérités. Tous nos
amis recevront la récompense de leurs vertus, et nos ennemis boiront
dans la coupe amère qui leur est due.--Oh! voyez! voyez!

LEAR.--Et ils ont étranglé mon pauvre fou[51]! Non, non, non, plus
de vie. Quoi! un chien, un chat, un rat ont de la vie; et toi pas la
moindre haleine! Oh! tu ne reviendras plus, jamais, jamais, jamais,
jamais!--Défaites ce bouton, je vous en prie.--Je vous remercie,
monsieur.--Voyez-vous cela?.... regardez-la.... regardez.... ses
lèvres.... regardez.... regardez....

(Il meurt.)

[Note 51: _And my poor fool is hanged!_

On n'a jamais pu s'accorder en Angleterre sur le sens de ces paroles de
Lear: les uns ont voulu supposer qu'on avait aussi étranglé le fou, ce
que rien n'indique dans la pièce, et ce que rien ne permet de supposer;
d'autres ont cru que _my poor fool_, expression de tendresse quelquefois
employée, s'adresse ici à Cordélia; mais Lear ne s'en est pas servi une
seule fois envers elle, et les expressions de son amour pour elle ont,
en général, quelque chose de plus exalté: cependant il est évident que
c'est d'elle qu'il s'occupe. N'est-il pas vraisemblable que dans son
égarement ses idées se confondent, et que la perte de son fou, qu'il a
aimé, qu'il a plaint dans sa folie, vient se mêler à celle de Cordélia
qu'il pleure? Du reste, cette explication est arbitraire comme
la plupart de celles qu'on peut vouloir essayer de donner sur les
obscurités de cette pièce; c'est ce qui fait qu'on n'a pas cru devoir
multiplier les notes.]

EDGAR.--Il perd connaissance.... Seigneur, seigneur!

KENT.--Brise-toi, mon coeur; je t'en prie, brise-toi.

EDGAR.--Seigneur, ouvrez les yeux.

KENT.--Ne tourmentez pas son âme; laissez-le s'en aller. C'est le haïr
que de vouloir l'étendre plus longtemps sur le chevalet de cette rude
vie.

EDGAR.--Oh! il est mort en effet.

KENT.--Ce qui m'étonne, c'est qu'il ait pu souffrir si longtemps: il
usurpait la vie.

ALBANIE.--Emportez ces corps: le malheur commun est l'objet qui réclame
nos soins. (_A Kent et à Edgar_.)--Vous, amis de mon coeur, commandez
tous deux dans ce royaume, et rendez des forces à l'État ensanglanté.

KENT.--J'ai bientôt un voyage à faire, seigneur: mon maître m'appelle,
et je ne puis lui dire non.

ALBANIE.--Il faut subir le poids de ces temps d'affliction, dire ce que
nous sentons, et non tout ce qu'il y aurait à dire. Le plus vieux est
celui qui a le plus souffert. Nous qui sommes jeunes, nous ne verrons
jamais ni tant de maux, ni tant de jours.

(Ils sortent au son d'une musique funèbre.)



FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "King Lear. French - Le roi Lear" ***

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