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Title: La vie et la mort du roi Richard II
Author: Shakespeare, William, 1564-1616
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "La vie et la mort du roi Richard II" ***

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by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
http://gallica.bnf.fr)



  Note du transcripteur.

    ===========================================================
    Ce document est tiré de:


    OEUVRES COMPLÈTES DE
    SHAKSPEARE

    TRADUCTION DE
    M. GUIZOT

    NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE
    AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE
    DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES

    Volume 6
    Le marchand de Venise
    Les joyeuses Bourgeoises de Windsor
    Le roi Jean
    La vie et la mort du roi Richard II
    Henri IV (1re partie)

    PARIS
    A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE
    DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS
    35, QUAI DES AUGUSTINS
    1862


    ==========================================================

                         LA VIE ET LA MORT
                                 DU
                           ROI RICHARD II

                              TRAGÉDIE



                               NOTICE
                                 SUR
                 LA VIE ET LA MORT DU ROI RICHARD II


A mesure que Shakspeare avance vers les temps modernes de l'histoire de
son pays, les chroniques sur lesquelles il s'appuie concourent plus
exactement avec l'histoire véritable; et déjà, dans _la Vie et la Mort
de Richard II_, les détails que lui fournit Hollinshed s'écartent peu
des données historiques parvenues jusqu'à nous avec une certaine
authenticité. A l'exception du personnage de la reine, pure invention du
poëte, et abstraction faite du désordre que met dans la chronologie la
négligence de Shakspeare à conserver aux événements leurs distances
respectives, les faits contenus dans cette tragédie ne diffèrent en rien
des récits historiques, si ce n'est sur le genre de mort qu'on fit subir
à Richard. Hollinshed, qui a copié d'autres chroniqueurs, à donné à
Shakspeare la relation qu'il a suivie; mais l'opinion la plus
vraisemblable, et qui s'accorde le mieux avec le soin qu'on eut
d'exposer publiquement Richard après sa mort, c'est qu'on le fit mourir
de faim. Cette attention à sauver du moins les apparences matérielles du
crime dont on s'inquiétait peu d'éviter le soupçon, commençait à
s'introduire dans la féroce politique du temps; et Richard lui-même
avait fait étouffer entre des matelas le duc de Glocester qu'il tenait
prisonnier à Calais, publiant ensuite qu'il était mort d'une attaque
d'apoplexie. Outre le penchant de Shakspeare à suivre fidèlement le
guide historique qu'il avait une fois adopté, cette version lui
permettait de conserver au caractère de Bolingbroke l'intérêt qu'il a
répandu sur lui dans les les deux parties de _Henri IV_. Le choix entre
différentes versions est d'ailleurs le droit le moins contesté et le
moins contestable des auteurs dramatiques.

La tragédie de _Richard II_ est donc, généralement parlant, assez
conforme à l'histoire; et la manière dont le poëte a représenté la
déposition de Richard et l'avénement au trône de Henri de Lancastre
paraît singulièrement d'accord avec ce que dit Hume au sujet de cet
avénement: «Il (Henri IV) devint roi, sans que personne pût dire comment
ni pourquoi.» Mais il faut être, comme l'était Hume, tout à fait
étranger au spectacle des révolutions, pour être embarrassé à dire
comment et pourquoi le duc de Lancastre, après avoir agi quelque temps
au nom du roi qu'il tenait prisonnier, se mit sans aucune peine à sa
place. Shakspeare n'a pas cru nécessaire de l'expliquer: Richard est
parti de Flintcastle avec le nom de roi à la suite de Bolingbroke; nous
le revoyons signant sa propre déposition. Le poëte ne nous indique en
aucune manière ce qui s'est passé; mais pour ne pas deviner comment
s'est accomplie la chute de Richard, il faudrait que nous eussions bien
mal compris ce qui nous a été présenté du spectacle de ses premières
disgrâces: la conversation du jardinier avec ses garçons en complète le
tableau en nous révélant leur effet sur l'opinion. C'est un trait de
l'art de Shakspeare pour nous faire assister à toutes les parties de
l'événement; il nous transporte toujours là où il frappe ses coups les
plus décisifs, tandis que loin de nos yeux l'action poursuit son cours,
et se contente de nous retrouver toujours au but.

Bien que cette tragédie ait été intitulée _la Vie et la Mort de Richard
II_, elle ne comprend que les deux dernières années de ce prince, et ne
contient qu'un seul événement, celui de sa chute, catastrophe à laquelle
tout marche dès le début de la pièce. Cet événement a été considéré sous
différentes faces, et une anecdote assez singulière nous a révélé
l'existence d'une autre tragédie sur le même sujet, antérieure, à ce
qu'il paraît, à celle de Shakspeare, et traitée dans un esprit tout
différent. Quelques-uns des partisans du comte d'Essex, le jour qui
précéda son extravagante tentative, voulurent faire jouer une tragédie
où, comme dans celle de Shakspeare, on voyait Richard II déposé et tué
sur le théâtre. Les acteurs leur ayant représenté que la pièce était
tout à fait hors de mode et ne leur attirerait pas assez de monde pour
couvrir leurs frais, sir Gilly Merrick, l'un d'entre eux, leur donna
quarante shillings en sus de la recette. Ce fait est rapporté au procès
de sir Gilly, et servit à sa condamnation.

L'entreprise du comte d'Essex eut lieu en 1601, et la pièce de
Shakspeare avait paru, à ce qu'on croit, dès l'an 1597. Malgré cette
antériorité, personne ne sera tenté de soupçonner qu'une pièce de
Shakspeare ait pu figurer dans une entreprise factieuse contre
Élisabeth. D'ailleurs la pièce en question paraît avoir été connue sous
le titre de _Henri IV_, non sous celui de _Richard II_; et l'on est même
fondé à croire que l'histoire de Henri IV en était le véritable sujet,
et la mort de Richard seulement un incident. Mais, pour lever toute
espèce de doute, il suffit de lire la tragédie de Shakspeare; la
doctrine du droit divin y est sans cesse présentée accompagnée de cet
intérêt que font naître le malheur et le spectacle de la grandeur
déchue. Si le poëte n'a pas donné à l'usurpateur cette physionomie
odieuse qui produit la haine et les passions dramatiques, il suffit de
lire l'histoire pour en comprendre la cause.

Ce n'est pas un fait particulier à Richard II et à sa destinée, dans
l'histoire de ces temps désastreux, que ce vague de l'aspect moral sous
lequel se présentent les hommes et les choses, et qui ne permet aux
sentiments de s'attacher à rien avec énergie, parce qu'ils ne peuvent se
reposer sur rien avec satisfaction. Des partis toujours aux prises pour
s'arracher le pouvoir, tour à tour vaincus et méritant leur défaite,
sans que jamais un seul ait mérité la victoire, n'offrent pas un
spectacle très-dramatique, ni très-propre à porter nos sentiments et nos
facultés à ce degré d'exaltation qui est un des plus nobles buts de
l'art. La pitié y manque souvent à l'indignation, et l'estime presque
toujours à la pitié. On n'est pas embarrassé à trouver les crimes du
plus fort, mais on cherche avec anxiété les vertus du plus faible: et le
même effet se reproduit dans le sens contraire: des folies, des
déprédations, des injustices, des violences ont amené la chute de
Richard, l'ont rendue inévitable, et elles nous détachent de lui sous ce
double rapport que nous le voyons se perdre lui-même et impossible à
sauver. Cependant il serait aisé de trouver au moins autant de crimes
dans le parti qui triomphe de son abaissement. Shakspeare pourrait, à
peu de frais, amasser contre les rebelles des trésors d'indignation qui
soulèveraient tous les coeurs en faveur du souverain légitime: mais un
des principaux caractères du génie de Shakspeare, c'est une vérité, on
peut dire une fidélité d'observation qui reproduit la nature comme elle
est, et le temps comme il se présente: celui-là ne lui offrait ni héros
supérieurs à leur fortune, ni victimes innocentes, ni dévouements
héroïques, ni passions imposantes; il n'y trouvait que la force même des
caractères employée au service des intérêts qui les rabaissent, la
perfidie considérée comme moyen de conduite, la trahison presque
justifiée par le principe dominant de l'intérêt personnel, la désertion
presque légitimée par la considération du péril que l'on courrait à
demeurer fidèle; c'est aussi là tout ce qu'il a peint. C'est, à la
vérité, le duc d'York, personnage dont l'histoire nous fait connaître
l'incapacité et la nullité, qu'il a choisi pour représenter ce
dévouement toujours si ardent pour l'homme qui gouverne, cette facilité
à transmettre son culte du pouvoir de droit au pouvoir de fait, et _vice
versa_, se réservant, seulement pour son honneur, des larmes solitaires
en faveur de celui qu'il abandonne. Pour quiconque n'a pas vu la fortune
se jouant avec les empires, ce personnage ne serait que comique; mais
pour qui a assisté à de pareils jeux, n'est-il pas d'une effrayante
vérité?

Dans un pareil entourage, où Shakspeare pouvait-il puiser ce pathétique
qu'il aurait aimé à répandre sur le spectacle de la grandeur déchue? Lui
qui a donné au vieux Lear, dans sa misère, tant de nobles et fidèles
amis, il n'en a pu trouver un seul à Richard; le roi est tombé
dépouillé, nu, entre les mains du poëte comme de son trône, et c'est en
lui seul que le poëte a été obligé de chercher toutes les ressources:
aussi le rôle de Richard II est-il une des plus profondes conceptions de
Shakspeare.

Les commentateurs sont en grande discussion pour savoir si c'est à la
cour de Jacques ou à celle d'Élisabeth que Shakspeare a pris les maximes
qu'il professe assez communément en faveur du droit divin et du pouvoir
absolu. Shakspeare les a prises ordinairement dans ses personnages
mêmes; et il lui suffisait ici d'avoir à peindre un roi élevé sur le
trône. Richard n'a jamais imaginé qu'il fût ou pût être autre chose
qu'un roi; sa royauté fait à ses yeux partie de sa nature; c'est un des
éléments constitutifs de son être qu'il a apporté avec lui en naissant,
sans autre condition que de vivre: comme il n'a rien à faire pour le
conserver, il n'est pas plus en son pouvoir de cesser d'en être digne
que de cesser d'en être revêtu: de là son ignorance de ses devoirs
envers ses sujets, envers sa propre sûreté, son indolente confiance au
milieu du danger. Si cette confiance l'abandonne un instant à chaque
nouveau revers, elle revient aussitôt, doublant de force à mesure qu'il
lui en faut davantage pour suppléer aux appuis qui s'écroulent
successivement. Arrivé enfin au point où il ne lui est plus possible
d'espérer, le roi s'étonne, se regarde, se demande si c'est bien lui.
Une autre espèce de courage s'élève alors en lui; c'est celui que donne
un malheur tel que l'homme qui le subit s'exalte par la surprise où le
plonge sa propre situation; elle devient pour lui l'objet d'une si vive
attention qu'il ose la considérer sous tous ses rapports, ne fût-ce que
pour la comprendre; et par cette contemplation il échappe au désespoir,
et s'élève quelquefois à la vérité, dont la découverte calme toujours à
un certain point: mais ce calme est stérile, et ce courage inactif; il
soutient l'esprit, mais il tue l'action: aussi toutes les actions de
Richard sont-elles de la dernière faiblesse; ses réflexions mêmes sur
son état actuel décèlent un sentiment de sa nullité qui descend, en de
certains moments, presque à la bassesse: et qui pourrait le relever, lui
qui, en cessant d'être roi, a perdu, dans sa propre opinion, la qualité
distinctive de son être, la dignité de sa nature? Il se croyait précieux
devant Dieu, soutenu par son bras, armé de sa puissance; déchu de ce
rang mystérieux où il s'était placé, il ne s'en connaît plus aucun sur
la terre; dépouillé de la force qu'il croyait son droit, il ne suppose
pas qu'il lui en puisse rester aucune: aussi ne résiste-t-il à rien; ce
serait essayer ce qu'il suppose impossible: pour réveiller son énergie,
il faut qu'un danger pressant, soudain, provoque, pour ainsi dire, à son
insu, des facultés qu'il désavoue: attaqué dans sa vie, il se défend et
meurt avec courage. Pour en avoir eu toujours, il lui a manqué de savoir
ce que vaut un homme.

Il ne faut point chercher dans _Richard II_, non plus que dans la
plupart des pièces historiques de Shakspeare, un caractère de style
particulier: la diction en est peu travaillée; assez souvent énergique,
elle est souvent aussi d'un vague qui laisse la raison absolument
maîtresse de décider sur le sens des expressions, que ne détermine
aucune règle de syntaxe.

Cette pièce est toute en vers, et en grande partie rimée. L'auteur
paraît y avoir fait des changements depuis la première édition, publiée
en 1597. La scène du procès de Richard, en particulier, manque tout
entière dans cette édition, et se trouve pour la première fois dans
celle de 1608.


                           LA VIE ET LA MORT
                                  du
                            ROI RICHARD II

                                TRAGÉDIE

PERSONNAGES

LE ROI RICHARD II.
EDMOND DE LANGLEY,    }
  duc d'York,         }     oncles du
JEAN DE GAUNT, duc de }      roi.
  Lancastre.          }
HENRI, surnommé BOLINGBROKE,
  duc d'Hereford, fils de Jean de Gaunt,
  ensuite roi d'Angleterre sous le nom
  de Henri IV.
LE DUC D'AUMERLE, fils du duc
  d'York.
MOWBRAY, duc de Norfolk.
LE DUC DE SURREY.
LE COMTE DE SALISBURY.
LE COMTE DE BERKLEY[1].
BUSHY,      }
BAGOT,      } créatures du roi Richard.
GREEN,      }
LE COMTE DE NORTHUMBERLAND.
HENRI PERCY, fils de Northumberland.
LORD ROSS.
LORD WILLOUGHBY.
LORD FITZWATER.
L'ÉVÊQUE DE CARLISLE.
L'ABBÉ DE WESTMINSTER.
LE LORD MARÉCHAL.
SIR PIERCE D'EXTON.
SIR ÉTIENNE SCROOP.
LE CAPITAINE d'une bande de Gallois.
LA REINE, femme de Richard.
LA DUCHESSE DE GLOCESTER.
LA DUCHESSE D'YORK.
Dames de la suite de la reine. Lords, hérauts, officiers, soldats,
deux jardiniers, un gardien, un messager, un valet d'écurie, et
autres personnes de suite.

[Note 1: On remarque que ce titre de comte de Berkley, donné à lord
Berkley, est un anachronisme, et que les lords Berkley ne furent faits
comtes que dans un temps très-postérieur à celui de Richard.]


La scène se passe successivement dans plusieurs parties de l'Angleterre
et du pays de Galles.



                              ACTE PREMIER



SCÈNE I.

Londres.--Un appartement dans le palais.

_Entrent_ LE ROI RICHARD _avec sa suite_, JEAN DE GAUNT _et d'autres
nobles avec lui_.


RICHARD.--Vieux Jean de Gaunt, vénérable Lancastre, as-tu, comme tu t'y
étais engagé par serment, amené ici ton fils, l'intrépide Henri
d'Hereford, pour soutenir devant nous l'injurieux défi qu'il adressa
dernièrement au duc de Norfolk, Thomas Mowbray, et dont nous n'eûmes pas
alors le loisir de nous occuper?

GAUNT.--Oui, mon souverain, je l'ai amené.

RICHARD.--Réponds-moi encore: l'as-tu sondé? sais-tu s'il l'a défié,
poussé par une vieille haine, ou s'il a cédé à la vertueuse colère d'un
bon sujet, fondée sur quelque trahison dont il sache Mowbray coupable?

GAUNT.--Autant que j'ai pu le pénétrer sur cette question, c'est sur la
connaissance de quelque danger dont Mowbray menace Votre Altesse, et non
par aucune haine invétérée.

RICHARD.--Fais-les comparaître tous deux en notre présence; nous voulons
entendre nous-même l'accusateur et l'accusé parler librement face à
face, et se menaçant l'un l'autre du regard. (_Sortent quelques-uns des
gens de la suite du roi._) Ils sont tous deux hautains, pleins de
colère, et, dans leur fureur, sourds comme la mer, impétueux comme la
flamme.

(Rentrent les serviteurs avec Bolingbroke et Norfolk.)

BOLINGBROKE.--Que de longues années d'heureux jours échouent en partage
à mon gracieux souverain, à mon bien-aimé seigneur!

NORFOLK.--Puisse chaque jour ajouter au bonheur de la veille, jusqu'à ce
que le ciel, envieux des félicités de la terre, ajoute à votre couronne
un titre immortel!

RICHARD.--Nous vous remercions tous deux: cependant il y en a un de vous
qui n'est qu'un flatteur, à en juger par le sujet qui vous amène,
c'est-à-dire l'accusation de haute trahison que vous portez l'un contre
l'autre.--Cousin Hereford, que reproches-tu au duc de Norfolk, Thomas
Mowbray?

BOLINGBROKE.--D'abord (et que le ciel prenne acte de mes paroles!) c'est
excité par le zèle d'un sujet dévoué, et en vue de la précieuse sûreté
de mon prince, que, libre d'ailleurs de toute autre haine illégitime, je
viens ici le défier en votre royale présence.--Maintenant, Thomas
Mowbray, je me tourne vers toi, et remarque le salut que je t'adresse;
car ce que je vais dire, mon corps le soutiendra sur cette terre, où mon
âme, divine, en répondra dans le ciel. Tu es un traître et un mécréant,
de trop bon lieu pour ce que tu es, et trop méchant pour mériter de
vivre, car plus le ciel est pur et transparent, plus affreux paraissent
les nuages qui le parcourent; et pour te noter plus sévèrement encore,
je t'enfonce dans la gorge une seconde fois le nom de détestable
traître, désirant, sous le bon plaisir de mon souverain, ne point sortir
d'ici que mon épée, tirée à bon droit, n'ait prouvé ce que ma bouche
affirme.

NORFOLK.--Que la modération de mes paroles ne fasse pas ici suspecter
mon courage. Ce n'est point par les procédés d'une guerre de femmes, ni
par les aigres clameurs de deux langues animées que peut se décider
cette querelle entre nous deux. Il est bien chaud le sang que ceci va
refroidir. Cependant je ne peux pas me vanter d'une patience assez
docile pour me réduire au silence et ne rien dire du tout: et d'abord je
dirai que c'est le respect de Votre Grandeur qui me tient court,
m'empêchant de lâcher bride et de donner de l'éperon à mes libres
paroles; autrement elles s'élanceraient jusqu'à ce qu'elles eussent fait
rentrer dans sa gorge ces accusations redoublées de trahison. Si je puis
mettre ici de côté la royauté de son sang illustre, et ne le tenir plus
pour parent de mon souverain, je le défie, et lui crache au visage comme
à un lâche calomniateur et un vilain, ce que je soutiendrais en lui
accordant tous les avantages, et je le rencontrerais quand je serais
obligé d'aller à pied jusqu'aux sommets glacés des Alpes, ou dans tout
autre pays inhabitable où jamais Anglais n'a encore osé mettre le pied.
En tout cas, je maintiens ma loyauté, et déclare, par tout ce que
j'espère; qu'il en a menti faussement.

BOLINGBROKE.--Pâle et tremblant poltron, je jette mon gage, refusant de
me prévaloir de ma parenté avec le roi, et je mets à l'écart la noblesse
de ce sang royal que tu allègues par peur et non par respect. Si un
effroi coupable t'a laissé encore assez de force pour relever le gage de
mon honneur, alors baisse-toi. Par ce gage et par toutes les lois de la
chevalerie, je soutiendrai corps à corps ce que j'ai avancé, ou tout ce
que tu pourrais imaginer de pis encore.

NORFOLK.--Je le relève, et je jure par cette épée, qui apposa doucement
sur mon épaule mon titre de chevalier, que je te ferai honorablement
raison de toutes les manières qui appartiennent aux épreuves
chevaleresques; et une fois monté à cheval, que je n'en descende pas
vivant si je suis un traître ou si je combats pour une cause injuste!

RICHARD.--Quelle est l'accusation dont notre cousin charge Mowbray? Il
faut qu'elle soit grave pour parvenir à nous inspirer même la pensée
qu'il ait pu mal faire.

BOLINGBROKE.--Écoutez-moi, j'engage ma vie à prouver la vérité de ce que
je dis: Mowbray a reçu huit mille nobles[2] à titre de prêts pour les
soldats de Votre Altesse, et il les a retenus pour des usages de
débauche, comme un faux traître et un insigne vilain. De plus, je dis et
je le prouverai dans le combat, ou ici ou en quelque lieu que ce soit,
jusqu'aux extrémités les plus reculées qu'ait jamais contemplées l'oeil
d'un Anglais, que toutes les trahisons qui depuis dix-huit ans ont été
complotées et machinées dans ce pays ont eu pour premier chef et pour
principal auteur le perfide Mowbray. Je dis encore, et je soutiendrai
tout cela contre sa détestable vie, qu'il a comploté la mort du duc de
Glocester; qu'il en a suggéré l'idée à ses ennemis faciles à persuader,
et par conséquent que c'est lui qui, comme un lâche traître, a fait
écouler son âme innocente dans des ruisseaux de sang; et ce sang, comme
celui d'Abel tiré à son sacrifice, crie vers moi du fond des cavernes
muettes de la terre; il me demande justice et un châtiment rigoureux:
et, j'en jure par la noblesse de ma glorieuse naissance, ce bras fera
justice, ou j'y perdrai la vie.

[Note 2: Monnaie d'or.]

RICHARD.--A quelle hauteur s'est élevé l'essor de son courage!--Thomas
de Norfolk, que réponds-tu à cela?

NORFOLK.--Oh! que mon souverain veuille détourner son visage, et
commander à ses oreilles d'être sourdes un instant, jusqu'à ce que j'aie
appris à celui qui déshonore son sang à quel point Dieu et les gens de
bien détestent un si exécrable menteur.

RICHARD.--Mowbray, nos yeux et nos oreilles sont impartiales: fût-il mon
frère, ou même l'héritier de mon royaume, comme il n'est que le fils du
frère de mon père, je le jure par le respect dû à mon sceptre, cette
parenté qui l'allie de si près à notre sang sacré ne lui donnerait aucun
privilége et ne rendrait point partiale l'inflexible fermeté de mon
caractère intègre. Il est mon sujet, Mowbray, toi aussi; je te permets
de parler librement et sans crainte.

NORFOLK.--Eh bien! Bolingbroke, à partir de la basse région de ton
coeur, et à travers le traître canal de ta gorge, tu en as menti. De
cette recette que j'avais pour Calais, j'en ai fidèlement remis les
trois quarts aux soldats de son Altesse: j'ai gardé l'autre de l'aveu de
mon souverain, qui me devait cette somme pour le reste d'un compte
considérable dû depuis le dernier voyage que je fis en France pour aller
y chercher la reine. Avale donc ce démenti.--Quant à la mort de
Glocester... je ne l'ai point assassiné: seulement j'avoue à ma honte
qu'en cette occasion j'ai négligé le devoir que j'avais juré de
remplir.--Pour vous, noble lord de Lancastre, respectable père de mon
ennemi, j'ai dressé une fois des embûches contre vos jours, crime qui
tourmente mon âme affligée; mais avant de recevoir pour la dernière fois
le sacrement, je l'ai confessé, et j'ai eu soin d'en demander pardon à
Votre Grâce, qui, j'espère, me l'a accordé. Voilà ce que j'ai à me
reprocher. Pour tous les autres griefs qu'il m'impute, ces accusations
partent de la haine d'un vilain, d'un traître lâche et dégénéré, sur
quoi je me défendrai hardiment en propre corps: je jette donc à ce
traître outrecuidant mon gage en échange du sien; je lui prouverai ma
loyauté de gentilhomme aux dépens du meilleur sang qu'il renferme dans
son sein; et pour ce faire promptement, je conjure sincèrement Votre
Altesse de nous assigner le jour de l'épreuve.

RICHARD.--Gentilshommes enflammés de colère, laissez-moi vous diriger:
purgeons cette bile sans tirer de sang. Sans être médecin, voici ce que
je prescris: un ressentiment profond fait de trop profondes incisions;
ainsi donc, oubliez, pardonnez, terminez ensemble et réconciliez-vous;
nos docteurs disent que ce n'est pas la saison de saigner.--Mon bon
oncle, que cette querelle finisse où elle a commencé: nous apaiserons le
duc de Norfolk; vous, calmez votre fils.

GAUNT.--Il convient assez à mon âge d'être un médiateur de paix.--Jette
à terre, mon fils, le gage du duc de Norfolk.

RICHARD.--Et toi, Norfolk, jette à terre le sien.

GAUNT.--Eh bien, Henri, quoi? L'obéissance commande; je ne devrais pas
avoir à te commander deux fois.

RICHARD.--Allons, Norfolk, jette-le, nous l'ordonnons: cela ne sert de
rien.

NORFOLK.--C'est moi, redouté souverain, qui me jette à tes pieds: tu
pourras disposer de ma vie, mais non pas de ma honte; la première
appartient à mon devoir; mais je ne te livrerais pas, pour en faire un
usage déshonorant, ma bonne renommée, qui en dépit de la mort vivra sur
mon tombeau. Je suis ici insulté, accusé, conspué, percé jusqu'au coeur
du trait empoisonné de la calomnie, sans pouvoir être guéri par aucun
autre baume que par le sang du coeur d'où s'est exhalé le venin.

RICHARD.--Il faudra bien que cette rage se contienne. Donne-moi son
gage: les lions apprivoisent les léopards.

NORFOLK.--Oui, mais ils ne peuvent changer leurs taches. Effacez mon
déshonneur, et je cède mon gage. Mon cher maître, le trésor plus pur que
puisse donner cette vie mortelle, c'est une réputation sans tache:
dépouillés de ce bien, les hommes ne sont plus qu'une terre dorée, une
argile peinte. Le diamant précieux enfermé sous les dix verrous d'un
coffre-fort, c'est un esprit hardi dans un coeur loyal. Mon honneur est
ma vie, tous deux existent conjointement: si tu m'ôtes l'honneur, je
n'ai plus de vie. Ainsi mon cher souverain, laisse-moi défendre mon
honneur; c'est par lui que je vis, et je mourrai pour lui.

RICHARD.--Cousin, jetez votre gage: commencez-le premier.

BOLINGBROKE.--Que Dieu préserve mon âme d'un si horrible péché! Ne
montrerai-je le front humilié à la vue de mon père, et démentirai-je ma
fierté par la crainte d'un pâle mendiant, devant ce lâche que j'ai
bravé? Avant que ma langue outrage mon honneur par une indigne
faiblesse, et se prête à une si honteuse composition, mes dents
déchireront le servile instrument de la crainte renégate, et le
cracheront sanglant pour compléter sa honte, là où siége la honte, à la
face de Mowbray.

RICHARD.--Nous ne sommes pas nés pour solliciter, mais pour condamner.
Puisque nous ne pouvons vous rendre amis, soyez prêts, le jour de
Saint-Lambert, à répondre sur vos vies: c'est là que vos épées et vos
lances décideront les débats toujours grossissant de votre haine
obstinée. Puisque nous ne pouvons vous adoucir, nous, verrons la justice
manifester par la victoire de quel côté se trouve l'honneur.--Maréchal,
ordonnez à nos officiers d'armes de se tenir prêts pour diriger ce
combat domestique.

(Ils sortent.)



SCÈNE II

La scène est toujours à Londres, dans le palais du duc de Lancastre.

_Entrent_ GAUNT, LA DUCHESSE DE GLOCESTER.


GAUNT.--Hélas! cette part que j'avais dans le sang de Glocester me
sollicite plus fortement que vos cris à poursuivre les bouchers de sa
vie. Mais puisque le châtiment réside dans les mains qui ont fait le
crime que nous ne pouvons punir, remettons notre cause à la volonté du
ciel, qui, lorsqu'il en verra les temps mûrs sur la terre, fera pleuvoir
sa brûlante vengeance sur la tête des coupables.

LA DUCHESSE DE GLOCESTER.--Quoi! la qualité de frère ne trouvera pas en
toi un aiguillon plus pénétrant? ton vieux sang n'a pas conservé vivante
une étincelle d'affection? Les sept fils d'Edouard, au nombre desquels
tu te comptes, étaient comme sept vases de son sang sacré, comme sept
belles branches sorties d'une seule racine: quelques-uns de ces vases
ont été desséchés par le cours de la nature; quelques-unes de ces
branches ont été tranchées par la destinée: mais Thomas, mon cher époux,
ma vie, mon Glocester, ce vase rempli du sang d'Edouard, a été brisé
sous la main de la haine et de la sanglante hache du meurtre, sa
précieuse liqueur s'est épanchée: cette branche florissante de la
très-royale souche a été coupée, et les feuilles de son été se sont
flétries. Ah! Gaunt, son sang était le tien: c'est de la couche, c'est
du flanc, de la matière, de la substance même qui t'ont formé qu'il
avait tiré son existence; et quoique vivant et respirant, tu as été
assassiné en lui. C'est à beaucoup d'égards consentir à la mort de ton
père que de voir ainsi mourir ton malheureux frère, qui était la
représentation de la vie de ton père. N'appelle point cela patience,
Gaunt, c'est du désespoir. En souffrant ainsi qu'on égorge ton frère, tu
montres à découvert le chemin qui conduit à ta vie, tu instruis le
meurtrier farouche à t'assassiner. Ce que dans les hommes du bas étage
nous appelons patience est dans un noble sein une froide et tranquille
lâcheté. Que te dirai-je enfin? Pour mettre ta vie en sûreté, le
meilleur moyen c'est de venger la mort de mon Glocester.

GAUNT.--Cette cause est celle du ciel, car le délégué du ciel, son
lieutenant oint devant sa face, est l'auteur de la mort de Glocester:
lorsqu'il commet le crime, la vengeance en est au ciel; pour moi, je ne
puis lever un bras irrité contre son ministre.

LA DUCHESSE DE GLOCESTER.--A qui donc, hélas! puis-je porter ma plainte?

GAUNT.--Au ciel, qui est le champion et le défenseur de la veuve.

LA DUCHESSE DE GLOCESTER.--Eh bien! je me plaindrai à lui. Adieu, vieux
Gaunt. Tu vas à Coventry pour voir le combat de notre cousin d'Hereford
et du perfide Mowbray. Oh! fais peser sur la lance d'Hereford les
injures de mon mari, afin qu'elle entre dans le coeur de l'assassin
Mowbray; ou si, par un malheur, elle manquait la première passe, que les
crimes de Mowbray surchargent tellement son sein que les reins de son
coursier écumant en soient rompus et que le cavalier tombe la tête la
première dans l'arène, lâche, tremblant, à la merci de mon cousin
d'Hereford! Adieu, vieux Gaunt: celle qui fut un jour la femme de ton
frère finira sa vie avec sa compagne, la douleur.

GAUNT.--Adieu, ma soeur; il faut que je me rende à Coventry. Que tout le
bien que je te souhaite m'accompagne!

LA DUCHESSE DE GLOCESTER.--Un mot encore. La douleur, en tombant,
rebondit non par le vide, mais par le poids. Je prends congé de toi
avant que je t'aie encore rien dit, car le chagrin ne finit pas là où il
semble fini: rappelle-moi au souvenir de mon frère York.... Oui, voilà
tout.... Mais non, ne pars pas encore ainsi; quoique ce soit tout, ne
t'en va pas si vite.... Je puis me rappeler autre chose. Prie-le.... oh!
de quoi?... de se hâter de venir me voir à Plashy. Hélas! que
viendra-t-il y voir, ce bon vieux York, que des appartements déserts,
des murailles dépouillées, des cuisines dépeuplées, un pavé qu'on ne
foule plus. Et pour sa bienvenue, quelle autre réception trouvera-t-il
que mes gémissements? Rappelle-moi donc seulement à son souvenir; qu'il
ne vienne pas chercher en ce lieu la tristesse qui habite partout:
désolée, désolée je m'en irai d'ici et je mourrai. Mes yeux, en pleurs
te disent le dernier adieu.

(Ils sortent.)



SCÈNE III

Gosford-Green, près de Coventry.--Lice préparée avec un trône; hérauts,
etc., suite.

_Entrent_ LE LORD MARÉCHAL ET D'AUMERLE.


LE MARÉCHAL.--Milord Aumerle, Henri d'Hereford est-il armé?

AUMERLE.--Oui, armé de toutes pièces, et il brûle d'entrer dans la lice.

LE MARÉCHAL.--Le duc de Norfolk, plein d'ardeur et d'audace, n'attend
que le signal de la trompette de l'appelant.

AUMERLE.--En ce cas, les champions sont tout prêts, et n'attendent que
l'arrivée de Sa Majesté.

(Les trompettes sonnent une fanfare.--Entrent Richard qui va s'asseoir
sur le trône, Gaunt et plusieurs autres nobles qui prennent leurs
places.--Une trompette sonne, et une autre lui répond de
l'intérieur.--Entre alors Norfolk, couvert de son armure, et précédé par
un héraut.)

RICHARD.--Maréchal, demandez à ce champion le sujet qui l'amène ici en
armes: demandez-lui son nom; ensuite, procédez avec ordre à lui faire
prêter serment de la justice de sa cause.

LE MARÉCHAL.--Au nom de Dieu et du roi, dis qui tu es, et pourquoi tu
viens ainsi armé en chevalier. Contre qui viens-tu combattre, et quelle
est ta querelle? Réponds la vérité, sur ta foi de chevalier et sur ton
serment; et après, que le ciel et ta valeur te défendent!

NORFOLK.--Mon nom est Thomas Mowbray, duc de Norfolk. Je viens ici
engagé par un serment que le ciel préserve un chevalier de violer
jamais! j'y viens pour défendre ma loyauté et mon honneur devant Dieu,
mon roi et ma postérité, contre le duc d'Hereford, qui est l'appelant;
et, par la grâce de Dieu et le secours de ce bras, je viens lui prouver
pour ma défense qu'il est traître à mon Dieu, à mon roi et à moi. Que le
ciel me défende, comme je combats pour la vérité.

(Les trompettes sonnent.--Entre Bolingbroke, couvert de son armure, et
précédé d'un héraut.)

RICHARD.--Maréchal, demandez à ce chevalier armé qui il est et pourquoi
il vient ici vêtu de ses habits de guerre, et, conformément à nos lois,
faites-lui déposer dans les formes de la justice de sa cause.

LE MARÉCHAL.--Quel est ton nom, et pourquoi parais-tu ici devant le roi
Richard dans sa lice royale? Contre qui viens-tu, et quelle est ta
querelle? Réponds comme un loyal chevalier, et que le ciel te défende.

BOLINGBROKE.--Je suis Henri d'Hereford, de Lancastre et de Derby, qui me
tiens ici en armes prêt à prouver, par la grâce de Dieu et les prouesses
de mon corps, à Thomas Mowbray, duc de Norfolk, qu'il est un abominable
et dangereux traître envers le Dieu des cieux, le roi Richard et moi.
Que le ciel me défende, comme je combats pour la vérité.

LE MARÉCHAL.--Sous peine de mort, que personne n'ait la hardiesse et
l'audace de toucher les barrières de la lice, excepté le maréchal et les
officiers chargés de présider à ces loyaux faits d'armes.

BOLINGBROKE.--Lord maréchal, permettez que je baise la main de mon
souverain et que je fléchisse le genou devant Sa Majesté; car Mowbray et
moi nous ressemblons à deux hommes qui font voeu d'accomplir un long et
fatigant pèlerinage. Prenons donc solennellement congé de nos divers
amis, et faisons-leur de tendres adieux.

LE MARÉCHAL.--L'appelant salue respectueusement Votre Majesté, et
demande à vous baiser la main et à prendre congé de vous.

RICHARD.--Nous descendrons et nous le serrerons dans nos bras.--Cousin
d'Hereford, que ta fortune réponde à la justice de ta cause, dans ce
combat royal! Adieu, mon sang: si tu le répands aujourd'hui, nous
pouvons pleurer ta mort, mais non te venger.

BOLINGBROKE.--Oh! que de nobles yeux ne profanent point une larme pour
moi, si mon sang est versé par la lance de Mowbray. Avec la confiance
d'un faucon qui fond sur un oiseau, je vais combattre Mowbray. (_Au lord
maréchal._) Mon cher seigneur, je prends congé de vous; et de vous, lord
Aumerle, mon noble cousin; bien que j'aie affaire avec la mort, je ne
suis pas malade, mais vigoureux, jeune, respirant gaiement; maintenant,
comme aux festins de l'Angleterre, je reviens au mets le plus délicat
pour le dernier, afin de rendre la fin meilleure. (_A Gaunt._)--O toi,
auteur terrestre de mon sang, dont la jeune ardeur renaissant en moi me
soulève avec une double vigueur pour atteindre jusqu'à la victoire
placée au-dessus de ma tête, ajoute par tes prières à la force de mon
armure; arme de tes bénédictions la pointe de ma lance, afin qu'elle
pénètre la cuirasse de Mowbray comme la cire, et que le nom de Jean de
Gaunt soit fourbi à neuf par la conduite vigoureuse de son fils.

GAUNT.--Que le ciel te fasse prospérer dans ta bonne cause! Sois prompt
comme l'éclair dans l'attaque, et que tes coups, doublement redoublés,
tombent comme un tonnerre étourdissant sur le casque du funeste ennemi
qui te combat; que ton jeune sang s'anime; sois vaillant et vis!

BOLINGBROKE.--Que mon innocence et saint Georges me donnent la victoire!

(Il se rassied à sa place.)

NORFOLK.--Quelque chance qu'amènent pour moi le ciel ou la fortune, ici
vivra ou mourra, fidèle au trône du roi Richard, un juste, loyal et
intègre gentilhomme. Jamais captif n'a secoué d'un coeur plus libre les
chaînes de son esclavage, ni embrassé avec plus de joie le trésor d'une
liberté sans contrainte, que mon âme bondissante n'en ressent en
célébrant cette fête de bataille avec mon adversaire.--Puissant
souverain, et vous pairs, mes compagnons recevez de ma bouche un souhait
d'heureuses années. Aussi calme, aussi joyeux qu'à une mascarade, je
vais au combat: la loyauté a un coeur paisible.

RICHARD.--Adieu, milord. Je vois avec la valeur la vertu tranquillement
assise dans tes yeux.--Maréchal, ordonnez le combat, et que l'on
commence.

(Richard et les lords retournent à leurs siéges.)

LE MARÉCHAL.--Henri d'Hereford, Lancastre et Derby, reçois ta lance; et
Dieu défende le droit!

BOLINGBROKE.--Ferme dans mon espérance comme une tour, je dis: _Amen_.

LE MARÉCHAL, _à un officier_.--Allez, portez cette lance à Thomas, duc
de Norfolk.

PREMIER HÉRAUT.--Henri d'Hereford, Lancastre et Derby, est ici pour
Dieu, pour son souverain et pour lui-même, à cette fin de prouver, sous
peine d'être déclaré faux et lâche, que le duc de Norfolk, Thomas
Mowbray, est un traître à Dieu, à son roi et à lui-même; et il le défie
au combat.

SECOND HÉRAUT.--Ici est Thomas Mowbray, duc de Norfolk, ensemble pour se
défendre et pour prouver, sous peine d'être déclaré faux et lâche,
qu'Henri d'Hereford, Lancastre et Derby, est déloyal envers Dieu, son
souverain et lui: plein de courage et d'un franc désir, il n'attend que
le signal pour commencer.

LE MARÉCHAL.--Sonnez, trompettes; combattants, partez. (_On sonne une
charge_.)--Mais, arrêtez: le roi vient de baisser sa baguette.

RICHARD.--Que tous deux déposent leurs casques et leurs lances et qu'ils
retournent reprendre leur place.--Éloignez-vous avec nous, et que les
trompettes sonnent jusqu'au moment où nous reviendrons déclarer nos
ordres à ces ducs (_Longue fanfare.--Ensuite Richard s'adresse aux deux
combattants._)--Approchez.... Écoutez ce que nous venons d'arrêter avec
notre conseil. Comme nous ne voulons pas que la terre de notre royaume
soit souillée du sang précieux qu'elle a nourri, et que nos yeux
haïssent l'affreux spectacle des plaies civiles creusées par des mains
concitoyennes; comme nous jugeons que ce sont les pensées ambitieuses
d'un orgueil aspirant à s'élever aux cieux sur les ailes de l'aigle,
qui, jointes à cette envie qui déteste un rival, vous ont portés à
troubler la paix qui dans le berceau de notre patrie respirait de la
douce haleine du sommeil d'un enfant, en sorte que, réveillée par le
bruit discordant des tambours, par le cri effrayant des trompettes aux
sons aigres, et le confus cliquetis du fer de vos armes furieuses, la
belle Paix, pourrait, épouvantée, fuir nos tranquilles contrées, et nous
forcer à marcher à travers le sang de nos parents: en conséquence, nous
vous bannissons de notre territoire.--Vous, cousin Hereford, sous peine
de mort, jusqu'à ce que deux fois cinq étés aient enrichi nos plaines,
vous ne reviendrez pas saluer nos belles possessions, mais vous suivrez
les routes étrangères de l'exil.

BOLINGBROKE.--Que votre volonté soit faite!--La consolation qui me
reste, c'est que le soleil qui vous réchauffe ici brillera aussi pour
moi; et ces rayons d'or qu'il vous prête ici se darderont aussi sur moi,
et doreront mon exil.

RICHARD.--Norfolk, un arrêt plus rigoureux t'est réservé; je sens
quelque répugnance à le prononcer. Le vol lent des heures ne déterminera
point pour toi la limite d'un exil sans terme. Cette parole sans espoir:
_Tu ne reviendras, jamais_, je la prononce contre toi sous peine de la
vie.

NORFOLK.--Sentence rigoureuse en effet, mon souverain seigneur, et que
j'attendais bien peu de la bouche de Votre Majesté. J'ai mérité de la
main de Votre Altesse une récompense plus bienveillante, une moins
profonde mutilation, que celle d'être ainsi rejeté au loin dans l'espace
commun de l'univers. Maintenant il me faut oublier le langage que
j'appris durant ces quarante années, mon anglais natal. Ma langue me
sera désormais aussi inutile qu'une viole ou une harpe sans cordes, un
instrument fait avec art mais enfermé dans son étui, ou qu'on en retire
pour le placer dans les mains qui ne connaissent point l'art d'en faire
sortir l'harmonie. Vous avez emprisonné ma langue dans ma bouche, sous
les doubles guichets de mes dents et de mes lèvres, et la stupide,
l'insensible, la stérile ignorance est le geôlier qui m'est donné pour
me garder: je suis trop vieux pour caresser une nourrice, trop avancé en
âge pour devenir écolier. Votre arrêt n'est donc autre chose que celui
d'une mort silencieuse qui prive ma langue de la faculté de parler son
idiome naturel.

RICHARD.--Il ne te sert de rien de te plaindre. Après notre sentence,
les lamentations viennent trop tard.

NORFOLK, _se retirant_.--Je vais donc quitter la lumière de mon pays,
pour aller habiter les sombres ténèbres d'une nuit sans fin.

RICHARD.--Reviens encore, et emporte avec toi un serment. Posez sur
notre épée royale vos mains exilées; jurez par l'obéissance que vous
devez au ciel (et dont la part qui nous appartient vous accompagnera
dans votre bannissement)[3], de garder le serment que nous vous faisons
prêter, que jamais dans votre exil (et qu'ainsi le ciel et l'honneur
vous soient en aide) vous ne vous rattacherez l'un à l'autre par
l'affection; que jamais vous ne consentirez l'un l'autre à vous
regarder; que jamais ni par écrit, ni par aucun rapprochement, vous
n'éclaircirez la sombre tempête de la haine née entre vous dans votre
patrie; que jamais vous ne vous réunirez à dessein pour tramer,
combiner, comploter aucun acte dommageable contre nous, nos sujets et
notre pays.

[Note 3: _Our part therein we banish with yourselves_.

Les commentateurs ont cru voir dans ce vers que Richard les déliait en
les bannissant de l'obéissance qu'ils lui devaient; il paraît clair, au
contraire, que s'il bannit avec eux l'obéissance qu'ils lui doivent;
c'est pour qu'elle les accompagne.]

BOLINGBROKE.--Je le jure.

NORFOLK.--Et moi aussi, je jure d'observer tout cela.

BOLINGBROKE.--Norfolk, je puis t'adresser encore ceci comme à mon
ennemi: à cette heure, si le roi nous l'avait permis, une de nos âmes
serait errante dans les airs, bannie de ce frêle tombeau de notre chair
comme notre corps est maintenant banni de ce pays. Confesse tes
trahisons avant de fuir de ce royaume: Tu as bien loin à aller;
n'emporte pas avec toi le pesant fardeau d'une âme coupable.

NORFOLK.--- Non, Bolingbroke; si jamais je fus un traître, que mon nom
soit effacé du livre de vie, et moi banni du ciel comme je le suis
d'ici. Mais ce que tu es, le ciel, toi et moi nous le savons, et je
crains que le roi n'ait trop tôt à déplorer ceci.--Adieu, mon souverain.
Maintenant je ne puis plus m'égarer: excepté la route qui ramène en
Angleterre, le monde entier est mon chemin.

(Il sort.)

RICHARD.--Oncle, je lis clairement dans le miroir de tes yeux le chagrin
de ton coeur: la tristesse de ton visage a retranché quatre années du
nombre des années de son exil. (_A Bolingbroke._)--Après que les glaces
de six hivers se seront écoulées, reviens de ton exil, le bienvenu dans
ta patrie.

BOLINGBROKE.--Quel long espace de temps renfermé dans un petit mot!
Quatre traînants hivers et quatre folâtres printemps finis par un mot!
Telle est la parole des rois.

GAUNT.--Je remercie mon souverain de ce que, par égard pour moi, il
abrège de quatre ans l'exil de mon fils; mais je n'en retirerai que peu
d'avantage, car avant que les six années qu'il lui faut passer aient
changé leurs lunes et fait leur révolution, ma lampe dépourvue d'huile
et ma lumière usée par le temps s'éteindront dans les années et dans une
nuit éternelle; ce bout de flambeau qui me reste sera brûlé et fini, et
l'aveugle Mort ne me laissera pas revoir mon fils.

RICHARD.--Pourquoi, mon oncle? Tu as encore bien des années à vivre.

GAUNT.--Mais pas une minute, roi, que tu puisses me donner. Tu peux
abréger mes jours par le noir chagrin, tu peux m'enlever des nuits, mais
non me prêter un lendemain. Tu peux aider le temps à me sillonner de
vieillesse, mais non pas arrêter dans ses progrès une seule de mes
rides. S'agit-il de ma mort, ta parole a cours aussi bien que lui: mais
mort, ton royaume ne saurait racheter ma vie.

RICHARD..--Ton fils est banni d'après une sage délibération dans
laquelle ta voix même a donné son suffrage. Pourquoi donc maintenant
sembles-tu te plaindre de notre justice?

GAUNT.--Il est des choses qui, douces au goût, sont dures à digérer.
Vous m'avez pressé comme juge, mais j'aurais bien mieux aimé que vous
m'eussiez ordonné de plaider comme un père. Ah! si au lieu de mon
enfant, c'eût été un étranger, pour adoucir sa faute j'aurais été plus
indulgent: j'ai cherché à éviter le reproche de partialité; et dans ma
sentence j'ai détruit ma propre vie.--Hélas! je regardais si quelqu'un
de vous ne dirait pas que j'étais trop sévère, de rejeter ainsi ce qui
m'appartient; mais vous avez laissé à ma langue, malgré sa répugnance,
la liberté de me faire ce tort contre ma volonté.

RICHARD.--Adieu, cousin; et vous, oncle, dites-lui aussi adieu: nous le
bannissons pour six ans; il faut qu'il parte.

(Fanfare.--Sortent Richard et la suite.)

AUMERLE.--Cousin, adieu. Ce que nous ne pouvons savoir par votre
présence, que des lieux que vous habiterez vos lettres nous
l'apprennent.

LE MARÉCHAL.--Milord, moi je ne prends point congé de vous; je
chevaucherai à vos côtés tant que la terre me le permettra.

GAUNT.--Hélas! pourquoi es-tu si avare de tes paroles et ne réponds-tu
rien aux salutations de tes amis?

BOLINGBROKE.--Je n'ai pas de quoi suffire à vous faire mes adieux; il me
faudrait prodiguer l'usage de ma langue pour exhaler toute l'abondance
de la douleur de mon coeur.

GAUNT.--Ce qui cause ton chagrin n'est qu'une absence passagère.

BOLINGBROKE.--La joie absente, le chagrin reste toujours présent.

GAUNT.--Qu'est-ce que six hivers? Ils passent bien vite.

BOLINGBROKE.--Pour les hommes qui sont heureux; mais d'une heure le
chagrin en fait dix.

GAUNT.--Suppose que c'est un voyage que tu entreprends pour ton plaisir.

BOLINGBROKE.--Mon coeur soupirera quand je voudrai le tromper par ce nom
en y reconnaissant un pèlerinage.

GAUNT.--Regarde le sombre voyage de tes pas fatigués comme un entourage
dans lequel tu devras placer le joyau précieux du retour dans la patrie.

BOLINGBROKE.--Dites plutôt que chacun des pas pénibles que je vais faire
me rappellera quel vaste espace du monde j'aurai parcouru loin des
joyaux que j'aime. Ne me faudra-t-il pas faire un long apprentissage de
ces routes étrangères? et lorsqu'à la fin j'aurai regagné ma liberté, de
quoi pourrai-je me vanter, si ce n'est d'avoir travaillé pour le compte
de la douleur?

GAUNT.--Tous les lieux que visite l'oeil du ciel sont pour le sage des
ports et des asiles heureux. Instruis tes nécessités à raisonner ainsi,
car il n'est point de vertu comme la nécessité. Persuade-toi non pas que
c'est le roi qui t'a banni, mais que tu as banni le roi.--Le malheur
s'appesantit d'autant plus qu'il s'aperçoit qu'on le porte avec
faiblesse. Va, dis-toi que je t'ai envoyé acquérir de l'honneur, et non
que le roi t'a exilé; ou bien suppose encore que la peste dévorante est
suspendue dans notre atmosphère, et que tu fuis vers un climat plus pur.
Vois ce que ton coeur a de plus cher; imagine qu'il est dans les lieux
où tu vas, et non dans ceux d'où tu viens. Pense que les oiseaux qui
chantent sont des musiciens, le gazon que foulent tes pieds un salon
parsemé de joncs, les fleurs de belles femmes, et tes pas un menuet[4]
ou une danse agréable. Le chagrin grondeur a moins de prise pour mordre
l'homme qui s'en rit et le tient pour léger.

[Note 4: _A delightful measure or a dance._

_A measure_ était en général une danse mesurée ou d'apparat.]

BOLINGBROKE.--Eh! qui pourra tenir le feu dans sa main en pensant aux
glaces du Caucase, ou assouvir l'âpre avidité de la faim par la simple
idée d'un festin, ou marcher nu à l'aise dans les neiges de décembre en
se créant la chaleur d'un été fantastique? L'idée du bien ne peut
qu'accroître le sentiment du mal. La dent cruelle de la douleur n'est
jamais si venimeuse que lorsqu'elle mord sans ouvrir une large blessure.

GAUNT.--Viens, viens, mon fils; je vais te mettre dans ton chemin. Si
j'avais ta cause et ta jeunesse, je ne demeurerais pas ici.

BOLINGBROKE.--Adieu donc, sol de l'Angleterre; douce terre, adieu, ma
mère et ma nourrice qui me portes encore. Dans quelque lieu que je sois,
je pourrai du moins me vanter d'être, quoique banni, un véritable
Anglais.



SCÈNE IV

La scène est toujours à Coventry.--Un appartement dans le château du
roi.

_Entrent_ LE ROI RICHARD, BAGOT et GREEN, _ensuite_ AUMERLE.


RICHARD.--Oui, nous nous en sommes aperçus.--Cousin Aumerle, jusqu'où
avez-vous conduit le grand Hereford sur son chemin?[5]

[Note 5: Johnson a voulu supposer ici quelque erreur de copiste dans la
distribution des actes, et, d'après une nouvelle disposition qu'a suivie
Letourneur, il fait commencer au retour d'Aumerle le second acte, que
les anciennes copies ne font commencer qu'à l'arrivée du roi à Ely. Il
se fonde sur ce qu'il faut bien donner au vieux Gaunt le temps
d'accompagner son fils, de revenir et de tomber malade. Mais d'abord,
Gaunt n'accompagne point son fils; il le met seulement _en chemin_ (_on
the way_); ensuite on peut supposer autant de temps que l'on voudra
entre la troisième et la quatrième scène du premier acte, autant du
moins qu'il en faut pour le retour d'Aumerle et la nouvelle de la
maladie du vieux Gaunt, qui, nous dit-on, a été pris subitement. La
distribution des actes telle qu'on la trouve dans les anciennes éditions
a du moins l'avantage de renfermer dans le premier acte un événement
fini, le départ d'Hereford; et comme la distribution imaginée par
Johnson ne donne d'ailleurs aucun moyen d'expliquer avec vraisemblance
les événements qui sont censés s'être passés dans l'intervalle du
premier au deuxième acte, on a conservé l'ancienne. Au reste, dans les
éditions faites avant la mort de Shakspeare, la pièce n'était point
coupée en actes, mais simplement composée d'une suite de scènes: les
éditions faites immédiatement après sa mort n'ont donc sur celles qui
l'ont précédée que l'avantage d'une tradition plus récente des
directions théâtrales qu'avait données l'auteur; elles semblent de plus,
dans ce cas-ci, avoir en leur faveur le bon sens dramatique.]

AUMERLE.--J'ai conduit le grand Hereford, puisqu'il vous plaît de
l'appeler ainsi, jusqu'au grand chemin le plus voisin, et je l'ai laissé
là.

RICHARD.--Et dites-moi, quel flot de larmes a-t-il été versé au moment
de la séparation?

AUMERLE.--Ma foi, de ma part aucune, à moins que le vent du nord-est,
qui nous soufflait alors cruellement au visage, n'ait mis en mouvement
un rhume endormi, et n'ait ainsi, par hasard, honoré d'une larme nos
adieux hypocrites.

RICHARD.--Qu'a dit notre cousin lorsque vous vous êtes quittés?

AUMERLE.--Il m'a dit: _portez-vous bien_[6]; et, comme mon coeur
dédaignait de voir ma langue profaner ce souhait, je me suis avisé de
contrefaire l'accablement d'un chagrin si profond, que mes paroles
semblaient ensevelies dans le tombeau de ma douleur. Vraiment, si ces
mots, _portez-vous bien_ avaient pu allonger les heures et ajouter aux
années de son court exil, il aurait eu un volume de _portez-vous bien;_
mais comme cela n'était pas, il n'en a point eu de moi.

[Note 6: ....._Farewell._

_Farewell_, l'adieu ordinaire des Anglais, signifie _portez-vous bien._
Il a fallu le traduire ainsi, pour faire comprendre la répugnance
d'Aumerle à le prononcer.]

RICHARD.--Il est notre cousin, cousin; mais il est douteux, lorsque
arrivera le temps qui doit le ramener de l'exil, que notre parent
revienne voir ses amis. Nous-même, et Bushy, et Bagot que voilà, et
Green aussi, nous avons remarqué comme il faisait la cour au commun
peuple; comme il cherchait à pénétrer dans leurs coeurs par une
politesse modeste et familière; quels respects il prodiguait à des
misérables, s'étudiant à gagner le dernier des artisans par l'art de ses
sourires et par une soumission patiente à sa fortune, comme s'il eût
voulu emporter avec lui leurs affections: il ôtait son bonnet à une
marchande d'huîtres; deux charretiers, pour lui avoir souhaité la faveur
de Dieu, ont reçu l'hommage de son flexible genou, avec ces mots: «Je
vous remercie, mes compatriotes, mes bons amis;» comme si notre
Angleterre lui devait revenir en héritage, et qu'il fût au premier degré
l'espérance de nos sujets.

GREEN.--Eh bien, il est parti; bannissons avec lui toutes ces idées.
Maintenant songeons aux rebelles soulevés dans l'Irlande: il faut s'en
occuper promptement, mon souverain, avant que de plus longs délais
multiplient leurs moyens à leur avantage et au détriment de Votre
Majesté.

RICHARD.--Nous irons en personne à cette guerre; et comme une cour trop
brillante et la libéralité de nos largesses ont rendu nos coffres un peu
légers, nous nous trouvons forcés d'affermer nos domaines royaux pour en
retirer un revenu qui puisse fournir aux affaires du moment. Si cela ne
suffisait pas, nos lieutenants auront ici des blancs seings, au moyen
desquels, quand ils sauront que les gens sont riches, ils leur
imposeront de grosses sommes d'or qu'ils nous enverront pour faire face
à nos besoins; car nous voulons partir sans délai pour l'Irlande.
(_Entre Bushy._)--Quelles nouvelles, Bushy?

BUSHY.--Le vieux Jean de Gaunt, seigneur, est dangereusement malade: il
a été pris subitement, et il a envoyé un exprès en diligence pour
conjurer Votre Majesté d'aller le visiter.

RICHARD.--Où est-il?

BUSHY.--A Ely-House.

RICHARD.--Ciel, inspire à son médecin la pensée de l'aider à descendre
promptement dans la tombe! La doublure de ses coffres nous ferait des
habits pour équiper nos soldats de l'armée d'Irlande.--Venez, messieurs;
allons tous le visiter, et prions le ciel qu'en faisant diligence nous
arrivions trop tard.

(Ils sortent.)

FIN DU PREMIER ACTE.



                             ACTE DEUXIÈME



SCÈNE I

Un appartement à Ely-House.

GAUNT _sur un lit de repos_, LE DUC D'YORK, _et d'autres personnes
autour de lui._


GAUNT.--Le roi viendra-t-il? Pourrai-je rendre le dernier soupir en
donnant de salutaires conseils à sa jeunesse sans appui?

YORK.--Cessez de vous tourmenter; ne forcez point votre poitrine, car
c'est bien en vain que les conseils arrivent à son oreille.

GAUNT.--Oh! mais on dit que la voix des mourants captive l'attention
comme une solennelle harmonie; que lorsque les paroles sont rares, elles
ne sont guère jetées en vain, car ils exhalent la vérité ceux qui
exhalent leurs paroles dans la douleur, et celui qui ne parlera plus est
plus écouté que ceux auxquels la jeunesse et la santé ont appris à
causer. On remarque plus la fin des hommes que leurs vies précédentes;
de même que le coucher du soleil, la dernière phrase d'un air, la
dernière saveur d'un mets agréable sont plus douces à la fin et se
gravent mieux dans la mémoire que les choses passées depuis longtemps.
Quoique Richard ait refusé d'écouter les conseils de ma vie, les tristes
discours de ma mort peuvent encore vaincre la dureté de son oreille.

YORK.--Non, elle est bouchée par d'autres sons plus flatteurs, par
exemple les éloges donnés à sa magnificence: on entend ensuite autour de
lui des vers impurs dont les sons empoisonnés trouvent l'oreille de la
jeunesse toujours ouverte pour les entendre; on l'entretient des modes
de la superbe Italie, dont notre peuple cherche gauchement à singer, en
les suivant de loin, les manières dans une honteuse imitation. Quelque
part qu'il vienne de naître une frivolité dans le monde, quelque
misérable qu'elle puisse être, pourvu qu'elle soit nouvelle, ne court-on
pas aussitôt en étourdir l'oreille du roi? Tous les conseils arrivent
trop tard là où la volonté se révolte contre les considérations de la
raison. N'entreprends point de guider celui qui veut choisir son chemin
lui-même. Il ne te reste qu'un souffle, et tu veux le perdre en vain!

GAUNT.--Il me semble que je suis un prophète nouvellement inspiré, et
voici ce qu'en expirant je prédis de lui: La fougue insensée de cette
ardeur de désordre ne saurait durer, car les incendies violents sont
bientôt éteints, les petites ondées durent longtemps; mais les orages
soudains sont bientôt finis. Celui qui donne trop continuellement de
l'éperon fatigue bientôt sa monture; et la nourriture avidement
engloutie étouffe celui qui la dévore: l'imprévoyante vanité, cormoran
insatiable, consomme ses ressources et finit par se dévorer
elle-même.--Ce noble trône des rois; cette île souveraine, cette terre
de majesté, ce séjour de Mars, ce nouvel Éden, ce demi-paradis, cette
forteresse bâtie par la nature elle-même pour s'y retrancher contre la
contagion et contre le bras de la guerre; cette heureuse race d'hommes,
ce petit univers, cette pierre précieuse enchâssée dans la mer d'argent
qui, comme un rempart ou comme un fossé creusé autour d'une maison, la
défend contre la jalousie des contrées moins fortunées; ce sol béni du
ciel, cette terre, ce royaume, cette Angleterre, cette nourrice, ce sein
fécond en rois redoutés par la valeur de leur race, fameux par leur
naissance, renommés par leurs exploits, que, pour le service de la
chrétienté et l'honneur de la chevalerie ils ont portés loin de leur
patrie, jusqu'au sépulcre qui est dans la rebelle Judée, le tombeau du
fils de la bienheureuse Marie, la rançon de l'univers; cette chère,
chère patrie, chérie pour sa réputation dans le monde entier, est
maintenant (ah! je meurs de le prononcer) engagée à bail comme un fief
ou une misérable ferme! L'Angleterre, ceinte d'une mer triomphante, dont
le rivage rocailleux repousse les jaloux assauts de l'humide Neptune,
est maintenant honteusement enchaînée par quelques taches d'encre et des
liens de parchemin pourri.... cette Angleterre, qui était accoutumée à
conquérir les autres, a fait d'elle-même une ignominieuse conquête. Ah!
si ce scandale devait s'évanouir avec ma vie, combien me trouverais-je
heureux de voir arriver la mort!

(Entrent le roi Richard, la reine[7], Aumerle, Bushy, Green, Bagot, Ross
et Willoughby.)

[Note 7: Le personnage de la reine est de l'invention de Shakspeare.
Richard, veuf d'Anne, soeur de l'empereur Venceslas, était fiancé depuis
trois ans à Isabelle de France, qui n'en avait que dix.]

YORK.--Voilà le roi arrivé. Ménagez sa jeunesse: un jeune cheval
bouillant, si l'on s'irrite contre lui, s'en irrite bien davantage.

LA REINE--Comment se porte notre noble oncle Lancastre?

RICHARD.--Eh bien, vieillard, comment cela va-t-il? comment se trouve le
vieux Gaunt?

GAUNT.--Oh! comme ce nom[8] convient à ma figure! Je suis un vieux
desséché, en effet, et desséché parce que je suis vieux; le chagrin a
gardé en moi une longue abstinence; et qui peut s'abstenir de nourriture
et n'être pas desséché? J'ai veillé longtemps pour l'Angleterre
endormie: les veilles engendrent la maigreur, et la maigreur est toute
desséchée; ce plaisir qui sert quelquefois d'aliment à un père, la vue
de mes enfants, j'en ai sévèrement jeûné; c'est au moyen de ce jeûne que
tu m'as desséché. Je suis desséché comme il convient à la tombe,
desséché comme la tombe dont les creuses entrailles ne renferment rien
que des os.

[Note 8: _Gaunt_ en anglais signifie _mince, maigre, desséché_. Voici
tout le passage, et cette suite de jeux de mots qui sont bien dans les
habitudes d'esprit du temps, mais auxquels il a été impossible de
trouver un équivalent en français:


    _O, how that name befits my composition!
    Old Gaunt, indeed; and gaunt in being old:
    Within me grief hath kept a tedious fast,
    And who abstains from meat and is not gaunt?
    The pleasure, that some fathers feed upon,
    Is my strict fast, I mean, my children's looks,
    And therein fasting, hast thou made me Gaunt,
    Gaunt I am for the grave, Gaunt as a grave
    Whose hollow womb inherits nought but bones_.]

RICHARD.--Un malade peut-il jouer si subtilement sur son nom?

GAUNT.--Non, la misère se plaît à se jouer d'elle-même. Puisque tu as
cherché à tuer mon nom dans ma personne; j'insulte à mon nom, grand roi,
pour te flatter.

RICHARD.--Les mourants devraient-ils flatter les vivants?

GAUNT.--Non, non, mais les vivants flattent les mourants.

RICHARD.--Mais toi qui te meurs maintenant, tu prétends que tu me
flattes?

GAUNT.--Oh! non, c'est toi qui te meurs, bien que je sois le plus
malade.

RICHARD.--Moi, je suis en santé, je respire, et je te vois bien malade.

GAUNT.--Celui qui m'a fait sait combien je te vois malade, malade
moi-même à cause de ce que je vois, et en te voyant malade; ton lit de
mort est aussi vaste que ton pays où tu languis malade dans ta
réputation. Et toi, malade trop insouciant, tu confies la guérison de
ton corps oint du Seigneur aux médecins mêmes qui t'ont blessé. En
dedans de cette couronne, dont le cercle n'est pas plus grand que ta
tête, siége un millier de flatteurs qui, bien que renfermés dans cet
étroit espace, étendent leurs dégâts jusqu'aux confins de ton pays. Oh!
si ton grand-père eût pu voir d'un oeil prophétique, comment le fils de
son fils ruinerait sa postérité, il aurait pris soin de placer ta honte
hors de ta portée, en te déposant avant que tu entrasses en possession,
puisque tu ne possèdes aujourd'hui que pour te déposer toi-même. Oui,
mon neveu, quand tu serais le maître du monde entier, il serait encore
honteux de donner ce pays à bail: mais lorsque ton univers se borne, à
la possession de ce pays, n'est-il pas plus que honteux de le réduire à
cette honte? Tu n'es à présent que l'intendant de l'Angleterre, et non
pas son roi: tu as soumis ton esclave, ta puissance royale à la loi, et
tu es....[9]

[Note 9: _The state of law is bondslave to the law._]

RICHARD.--Un imbécile lunatique à la tête faible qui te prévaux des
priviléges de la maladie pour oser, chassant avec violence le sang royal
de sa résidence naturelle, faire pâlir nos joues par ta morale glacée.
Mais, j'en jure la majesté royale de mon trône, si tu n'étais pas le
frère du fils du grand Édouard, ta langue, qui roule si grand train dans
ta bouche, ferait rouler ta tête de dessus tes insolentes épaules.

GAUNT.--Fils de mon frère Édouard, oh! ne m'épargne pas parce que je
suis le fils d'Édouard son père. Semblable au pélican, tu l'as déjà fait
couler ce sang, tu l'as bu dans tes orgies. Mon frère Glocester, cette
âme simple et de bonnes intentions (veuille le ciel l'admettre au nombre
des âmes heureuses!), peut servir d'exemple et de témoignage pour
démontrer que tu ne te fais pas scrupule de verser le sang d'Édouard.
Ligue-toi avec mon mal actuel, et que ta cruauté, comme la faux de la
vieillesse, moissonne d'un coup une fleur depuis trop longtemps flétrie.
Vis dans ta honte, mais que ta honte ne meure pas avec toi, et que ces
paroles fassent ton supplice dans l'avenir!--Reportez-moi dans mon lit,
et de mon lit à la tombe. Qu'ils aiment la vie ceux qui y trouvent de la
tendresse et de l'honneur!

(Il sort emporté par les gens de sa suite.)

RICHARD.--Et ceux-là font bien de mourir qui sont vieux et chagrins. Tu
es tous les deux, et par là le tombeau te convient doublement.

YORK.--Je supplie Votre Majesté de n'imputer ses paroles qu'à l'humeur
de la maladie et de la vieillesse. Il vous aime, sur ma vie, et vous
tient pour aussi cher qu'Henri duc d'Hereford, s'il était ici.

RICHARD.--C'est vrai, vous dites la vérité; son amour pour moi ressemble
à celui d'Hereford; et le mien est comme le leur.... Que les choses
soient ce qu'elles sont.

(Entre Northumberland.)

NORTHUMBERLAND.--Mon souverain, le vieux Gaunt se recommande au souvenir
de Votre Majesté.

RICHARD.--Que dit-il maintenant?

NORTHUMBERLAND.--Rien vraiment. Tout est dit; sa langue est maintenant
un instrument sans cordes: le vieux Lancastre a dépensé vie, paroles, et
tout le reste.

YORK.--Qu'York soit après lui le premier qui fasse ainsi banqueroute! La
mort, tout indigente qu'elle est, met un terme à des douleurs mortelles.

RICHARD.--Le fruit le plus mûr tombe le premier: ainsi fait-il: c'est
son tour, son temps est passé: c'est celui de notre voyage à nous
autres. C'en est assez là-dessus.--Maintenant songeons à nos guerres
d'Irlande. Il nous faut chasser ces sauvages Kernes à la chevelure
crépue, qui existent comme un venin là où n'a la permission de résider
aucun autre venin qu'eux-mêmes[10]. Et pour cette importante expédition,
nous avons besoin de subsides qui nous aident à la soutenir: nous
saisissons donc l'argenterie, l'argent monnayé, les revenus et le
mobilier que possédait notre oncle Gaunt.

[Note 10: Il était de tradition que, grâce à la protection de saint
Patrick, aucun animal venimeux ne pouvait vivre en Irlande.]

YORK.--Jusques à quand serai-je patient? Combien de temps encore mon
tendre attachement à mon devoir me fera-t-il supporter l'injustice? Ni
la mort de Glocester, ni le bannissement d'Hereford, ni les affronts de
Gaunt, ni les maux domestiques de l'Angleterre, ni les empêchements
apportés au mariage de ce pauvre Bolingbroke[11], ni ma propre disgrâce,
n'ont jamais apporté une nuance d'aigreur sur mon visage soumis, ne
m'ont jamais fait porter sur mon souverain un regard irrité.--Je suis le
dernier des fils du noble Édouard, dont ton père, le prince de Galles,
était le premier. Jamais lion ne fut plus terrible dans la guerre,
jamais paisible agneau ne fut plus doux dans la paix que ne l'était ce
noble jeune homme. Tu as ses traits; oui, c'était là son air à l'âge où
il comptait le même nombre d'heures que toi. Mais lorsqu'il prenait un
front menaçant, c'était contre le Français, et non contre ses amis; sa
main victorieuse conquérait ce qu'elle dépensait, et ne dépensait pas ce
qu'avait conquis le bras triomphant de son père; ses mains ne furent
jamais souillées du sang de ses parents; elles ne furent teintes que du
sang des ennemis de sa race.--O Richard! York est trop accablé par la
douleur: sans elle il ne vous eût jamais comparés.

[Note 11: Il fut question, dit-on, pendant l'exil du duc d'Hereford en
France de lui donner en mariage la fille du duc de Berry, mais Richard
s'y opposa.]

RICHARD.--Eh bien, quoi, mon oncle, qu'est-ce que c'est?

YORK.--O mon souverain, pardonnez-moi si c'est votre bon plaisir; sinon,
content de n'être pas pardonné, je suis également satisfait. Quoi! vous
voulez saisir et retenir en vos mains les droits souverains et les biens
d'Hereford exilé? Gaunt n'est-il pas mort? Hereford n'est-il pas vivant?
Gaunt ne fut-il pas un homme d'honneur? Henri n'est-il pas fidèle? Le
père ne mérite-il pas un héritier? son héritier n'est-il pas un fils
bien méritant? Si tu enlèves à Hereford ses droits, et au temps ses
chartes et ses droits coutumiers, que demain ne succède donc plus à
aujourd'hui; ne sois plus ce que tu es: car comment es-tu roi, si ce
n'est par une descendance et une succession légitime? Maintenant devant
Dieu, et Dieu me prescrit de dire la vérité, si par une injustice vous
vous emparez de l'héritage d'Hereford, si vous mettez en question les
lettres patentes présentées par ses mandataires pour revendiquer sa
succession, et que vous refusiez l'hommage qu'il vous offre, vous
attirez mille dangers sur votre tête, vous perdez mille coeurs bien
disposés pour vous, et vous forcez la patience de mon attachement à des
pensées que ne peuvent se permettre l'honneur et la fidélité.

RICHARD.--Pensez ce qu'il vous plaira: nous saisissons dans nos mains
son argenterie, son argent, ses biens et ses terres.

YORK.--Je n'en serai pas témoin. Adieu, mon souverain.--Personne ne peut
dire quelles seront les suites de ceci: mais d'injustes actions donnent
lieu de présumer que leurs suites ne peuvent jamais être heureuses.

(Il sort.)

RICHARD.--Bushy, allez sans délai trouver le comte de Wiltshire[12];
dites-lui de se rendre auprès de nous à Ely-House pour voir à cette
affaire. Demain nous partons pour l'Irlande, et je crois qu'il en est
bien temps. Nous créons notre oncle York lord gouverneur de l'Angleterre
en notre absence, car c'est un homme juste et qui nous a toujours
tendrement aimé.--Venez, ma reine; demain il faudra nous séparer:
réjouissons-nous, car nous n'avons que peu de temps à passer ensemble.

[Note 12: Ce fut, selon le bruit qui en courut alors, au comte de
Wiltshire, à Bushy, à Green et à Bagot que le roi afferma son royaume.]

(Fanfares.--Sortent le roi, la reine, Bushy, Aumerle, Green et Bagot.)

NORTHUMBERLAND.--Eh bien, seigneur, le duc de Lancastre est donc mort?

ROSS.--Et vivant, car maintenant son fils est duc.

WILLOUGHBY.--De nom seulement, mais non quant au revenu.

NORTHUMBERLAND.--Il serait riche en titre et en fortune si la justice
avait ses droits.

ROSS.--Mon coeur est grand, mais il rompra sous le silence avant que je
donne à mes paroles la liberté de le décharger.

NORTHUMBERLAND.--Allons, dis ce que tu penses, et que la parole soit
interdite pour jamais à celui qui répétera les tiennes pour te nuire!

WILLOUGHBY.--Ce que tu veux dire intéresse-t-il le duc d'Hereford? S'il
en est ainsi, parle hardiment, ami: j'ai l'oreille fine pour entendre ce
qui lui est bon.

ROSS.--Je ne puis lui être bon à rien du tout, à moins que vous
n'appeliez lui être bon à quelque chose de le plaindre en le voyant
ainsi dépouillé et mutilé[13] dans son patrimoine.

[Note 13: _Gelded_.]

NORTHUMBERLAND.--Par le ciel, c'est une honte de souffrir dans ce
royaume en décadence qu'on lui fasse de semblables injustices, à lui
prince du sang royal, et à tant d'autres de noble race. Le roi n'est
plus lui-même; il se laisse lâchement gouverner par des flatteurs; et
tout ce qu'ils voudront raconter par pure haine contre chacun de nous
tous, le roi le poursuivra avec rigueur contre nous, notre vie, nos
enfants et nos héritiers.

ROSS.--Il a ruiné les communes par des taxes accablantes, et il a tout à
fait perdu leurs coeurs: il a, pour de vieilles querelles, condamné les
nobles à des amendes, et il a aussi perdu, leurs coeurs.

WILLOUGHBY.--Et chaque jour on invente de nouvelles exactions, comme
_blancs seings_, _dons gratuits_, et je ne sais pas quoi. Mais, au nom
de Dieu, que devient tout cela?

NORTHUMBERLAND.--Ce n'est pas la guerre qui l'a consumé, car il n'a
point fait la guerre: il a honteusement livré par contrat ce que ses
ancêtres avaient conquis à force de coups: il a plus dépensé dans la
paix qu'ils n'ont fait dans toutes leurs guerres.

ROSS.--Le comte de Wiltshire tient le royaume à ferme.

WILLOUGHBY.--Le roi s'est fait banqueroutier, comme un homme ruiné.

NORTHUMBERLAND.--L'opprobre et la destruction sont suspendus sur sa
tête.

ROSS.--Malgré ses lourdes taxes, il n'aura point d'argent pour ces
guerres d'Irlande, s'il ne le vole au duc banni.

NORTHUMBERLAND.--Son noble parent!--O roi dégénéré!--Mais, milords, nous
entendons siffler cette horrible tempête, et nous ne cherchons aucun
abri contre l'orage. Nous voyons les vents serrer de près nos voiles,
et, sans songer à les carguer, nous nous laissons tranquillement périr.

ROSS.--Nous voyons le naufrage qui nous attend, et le danger est
inévitable maintenant, parce que nous avons trop supporté les causes de
notre perte.

NORTHUMBERLAND.--Non, il n'est point inévitable; à travers les yeux
creusés de la mort même, je vois poindre la vie: mais je n'ose dire
combien est proche la nouvelle de notre salut.

WILLOUGHBY.--Allons, fais-nous part de tes pensées, comme nous te
faisons part des nôtres.

ROSS.--Northumberland, parle avec confiance; tous trois nous ne faisons
qu'un avec toi; et en parlant, tes paroles demeurent comme des pensées.
Sois donc sans crainte.

NORTHUMBERLAND.--Eh bien, alors, j'ai reçu avis de Port-le-Blanc (une
baie de la Bretagne) que Henri Hereford, Reynold, lord Cobham, le fils
de Richard comte d'Arundel[14], échappé dernièrement de chez le duc
d'Exeter son frère, ci-devant archevêque de Cantorbéry; sir Thomas
Erpingham, sir John Ramston, sir John Norbery, sir Robert Waterton, et
François Quoint, tous bien pourvus de munitions par le duc de Bretagne,
font force de voiles vers l'Angleterre, montés sur huit gros vaisseaux
avec trois mille hommes de guerre, et se proposent d'aborder sous peu
sur nos côtes septentrionales; et peut-être y seraient-ils déjà, si ce
n'est qu'ils attendent d'abord le départ du roi pour l'Irlande. Si donc
nous voulons secouer le joug de la servitude, regarnir de plumes les
ailes brisées de notre patrie languissante, racheter la couronne ternie
à l'usurier qui la tient en gage, essuyer la poussière qui couvre l'or
de notre sceptre, et rendre à la royauté sa majesté naturelle, venez
avec moi en toute hâte à Ravensburg. Si vous faiblissez, retenus par la
crainte, restez ici, gardez notre secret, et moi j'y cours.

[Note 14: _The son of Richard, earl of Arundel._

Ce vers, qui n'est point dans les anciennes éditions de Shakspeare, a
été suppléé par ses commentateurs, attendu que ce comte d'Arundel, cité
par Hollinshed dans la liste de ceux qui s'embarquèrent avec
Bolingbroke, et que Shakspeare lui a d'ailleurs empruntée, est le seul à
qui puisse s'appliquer le vers suivant:

_That late broke from the duke of Exeter._

Thomas, comte d'Arundel, dont le père, Richard, avait été décapité à la
Tour, avait été mis, à ce qu'il paraît, en quelque sorte sous la
surveillance du duc d'Exeter, de chez lequel il s'échappa pour joindre
Bolingbroke: seulement il était neveu, et non pas frère de Thomas
Arundel, archevêque de Cantorbéry, privé de son siége par le pape à la
demande du roi.]

ROSS.--A cheval, à cheval! Propose tes doutes à ceux qui ont peur.

WILLOUGHBY.--Si mon cheval résiste, j'y serai le premier.

(Ils sortent.)



SCÈNE II

La scène est toujours en Angleterre.--Un appartement dans le palais.

_Entrent_ LA REINE, BUSHY, BAGOT.


BUSHY.--Madame, Votre Majesté est beaucoup trop triste. Vous avez
promis au roi, en le quittant, d'écarter cette mélancolie dangereuse et
d'entretenir la sérénité dans votre âme.

LA REINE.--Je l'ai promis pour plaire au roi; mais si je veux me
plaire à moi-même, cela m'est impossible. Cependant je ne me connais
aucun sujet pour accueillir un hôte tel que le chagrin, si ce n'est
d'avoir dit adieu à un hôte aussi cher que me l'est mon cher Richard: et
pourtant il me semble que quelque malheur, encore à naître, mais prêt à
sortir du sein de la fortune, s'avance en ce moment vers moi: le fond de
mon âme tremble de rien, et elle s'afflige de quelque chose de plus que
de l'éloignement du roi mon époux.

BUSHY.--Chaque cause réelle de douleur a vingt ombres qui ressemblent
au chagrin, sans l'être: l'oeil de l'affliction, terni par les larmes
qui l'aveuglent, décompose une seule chose en plusieurs objets: comme
ces peintures qui, vues de face, n'offrent que des traits confus, et
qui, regardées obliquement, présentent des formes distinctes; ainsi
Votre chère Majesté, considérant de côté le départ du roi, y voit à
déplorer des apparences de chagrins en dehors de lui, et qui, vues
telles qu'elles sont, ne sont que des ombres de ce qui n'est pas. Ainsi,
reine trois fois gracieuse, ne pleurez rien de plus que le départ de
votre seigneur: il n'y a rien de plus à voir, ou si vous voyez quelque
chose c'est de l'oeil trompeur du chagrin, qui dans les maux réels
pleure des maux imaginaires.

LA REINE.--Cela peut être, mais mon coeur me persuade intérieurement
qu'il en est autrement: quoi qu'il en soit, je ne puis m'empêcher d'être
triste, et si mortellement triste que, quoique en pensant je ne m'arrête
à aucune pensée, mon âme frémit et succombe sous ce pesant néant.

BUSHY.--Ce n'est rien, gracieuse dame, qu'un caprice de l'imagination.

LA REINE.--C'est tout autre chose; car l'imagination prend naissance de
quelque chagrin qui lui sert d'ancêtre, et je ne suis pas dans ce cas.
Ou le chagrin que j'éprouve est né sans cause, ou d'une véritable cause
est né pour moi un chagrin sans réalité. Je possède déjà ce qui doit me
revenir, mais comme une chose encore inconnue, que je ne puis nommer;
c'est un malheur sans nom que je sens.

(Entre Green.)

GREEN.--Que le ciel conserve Votre Majesté!--Et vous, messieurs, je suis
bien aise de vous rencontrer.--J'espère que le roi n'est pas encore
embarqué pour l'Irlande.

LA REINE.--Et pourquoi l'espères-tu? Il vaut mieux espérer qu'il l'est;
car ses desseins exigent de la célérité, et c'est sur cette célérité que
se fondent nos espérances. Pourquoi donc espères-tu qu'il n'est pas
embarqué?

GREEN.--C'est qu'il aurait pu, lui en qui nous espérons, ramener ses
troupes sur leurs pas, et changer en désespoir les espérances d'un
ennemi débarqué en force dans ce royaume. Le banni Bolingbroke se
rappelle lui-même, et, les armes à la main, est arrivé en sûreté jusqu'à
Ravensburg.

LA REINE.--Que le Dieu du ciel nous en préserve!

GREEN.--Oh! madame, cela n'est que trop vrai! et ce qu'il y a de plus
fâcheux encore, c'est que lord Northumberland, son jeune fils Henry
Percy, les lords Ross, Beaumont, et Willoughby, ont couru le rejoindre
avec tous leurs puissants amis.

BUSHY.--Pourquoi n'avez-vous pas déclaré traîtres Northumberland et tout
le reste de cette faction rebelle?

GREEN.--Nous l'avons fait; et aussitôt le comte de Worcester a brisé son
bâton, a remis sa dignité de grand maître d'hôtel, et tous les officiers
de la maison du roi ont volé avec lui vers Bolingbroke.

LA REINE.--Ainsi, Green, c'est vous qui êtes la sage-femme de mon
malheur; et Bolingbroke est le funeste héritier qu'avait conçu mon
chagrin. Enfin mon âme a enfanté son monstre; et, comme une mère encore
haletante après sa délivrance, j'accumule douleurs sur douleurs et
chagrins sur chagrins.

BUSHY.--Ne désespérez pas, madame.

LA REINE.--Et qui peut m'en empêcher? Oui, je désespère et me déclare
ennemie de la trompeuse espérance; c'est une flatteuse, une parasite qui
retient les pas de la mort, qui dissoudrait doucement les liens de la
vie, si la perfide espérance ne faisait traîner nos derniers moments.

(Entre York.)

GREEN.--Voici le duc d'York.

LA REINE.--Avec l'armure de la guerre sur ses épaules vieillies. Oh! ses
regards sont remplis de soucis inquiets!--Mon oncle, au nom du ciel,
dites-nous des paroles consolantes.

YORK.--Si je le faisais, je mentirais à mes pensées: les consolations
sont dans le ciel, et nous sommes sur la terre où l'on ne trouve que
croix, peines et chagrins. Votre mari est allé sauver au loin ce que
d'autres vont lui faire perdre ici. Il m'a laissé pour être l'appui de
son royaume, moi qui, affaibli par l'âge, ne puis me soutenir moi-même!
La voici arrivée l'heure de maladie amenée par ses excès! c'est
maintenant qu'il va faire l'épreuve des amis qui l'ont flatté.

(Entre un serviteur.)

LE SERVITEUR.--Milord, votre fils était parti avant que j'arrivasse.

YORK.--Il était parti? A la bonne heure; que tout aille comme cela
voudra. La noblesse a déserté; les communes sont froides, et je crains
bien qu'elles ne se révoltent et ne se déclarent pour Hereford. Mon ami,
va à Plashy trouver ma soeur Glocester; dis-lui de m'envoyer
sur-le-champ mille livres.--Tiens, prends mon anneau.

LE SERVITEUR.--Milord, j'avais oublié de le dire à Votre Seigneurie, j'y
suis entré aujourd'hui en passant par là--Mais je vais vous affliger si
je vous dis le reste.

YORK.--Quoi, misérable?

LE SERVITEUR.--Une heure avant mon arrivée, la duchesse était morte.

YORK.--Que le ciel ait pitié de nous! Quel déluge de maux vient fondre à
la fois sur ce malheureux pays!--Je ne sais que faire.--Plût à Dieu,
pourvu qu'il n'y eût pas été poussé par mon infidélité, que le roi eût
fait tomber ma tête avec celle de mon frère.--A-t-on fait partir des
courriers pour l'Irlande?--Comment trouverons-nous de l'argent pour
fournir à cette guerre?--Venez ma soeur.... Je voulais dire ma nièce;
pardonnez-moi, je vous prie. (_Au serviteur._)--Va, mon garçon, va chez
moi, procure-toi quelques chariots, et apporte les armes que tu
trouveras.--Messieurs, voulez-vous aller rassembler des soldats?--Si je
sais comment et par quelle voie mettre fin à ces affaires qu'on a jetées
ainsi tout embrouillées dans mes mains, ne me croyez jamais.--Tous les
deux sont mes parents.--L'un est mon souverain, que mon serment et mon
devoir m'ordonnent de défendre; et l'autre est également mon parent, que
le roi a injustement dépouillé, à qui ma conscience et les liens du sang
m'ordonnent de faire justice.--Allons, il faut pourtant faire quelque
chose.--Venez, ma nièce, je vais disposer de vous.--Vous, allez,
rassemblez vos troupes, et venez me trouver sans délai au château de
Berkley. Il serait nécessaire aussi que j'allasse à Plashy, mais le
temps ne me le permet pas.--Tout est en désordre, tout est laissé sens
dessus dessous[15].

[Note 15: _..... Every thing is left at six and seven._]

(York et la reine sortent.)

BUSHY.--Les vents sont favorables pour porter des nouvelles en Irlande,
mais aucune n'en arrive.--Quant à nous, lever une armée proportionnée à
celle de l'ennemi, c'est ce qui nous est tout à fait impossible.

GREEN.--D'ailleurs, de l'attachement qui nous unit étroitement au roi,
il n'y a pas loin à la haine de ceux qui n'aiment pas le roi.

BAGOT.--Oui, la haine de ces communes indécises; car leur affection loge
dans leur bourse: quiconque la vide remplit d'autant leur coeur d'une
haine mortelle.

BUSHY.--Et c'est pourquoi le roi est généralement condamné.

BAGOT.--Si le jugement dépend d'eux, nous le sommes aussi, nous qui
avons toujours été près du roi.

GREEN.--Eh bien, pour moi, je vais m'aller réfugier dans le château de
Bristol; le comte de Wiltshire y est déjà.

BUSHY.--Je m'y rendrai avec vous; car ces détestables communes ne feront
pas grand'chose pour nous, si ce n'est de nous mettre tous en pièces
comme des chiens.--Venez-vous avec nous?

BAGOT.--Non: je me rends, en Irlande, auprès de Sa Majesté.--Adieu; si
les pressentiments du coeur ne sont pas vains, nous voilà trois ici qui
nous séparons pour ne jamais nous revoir.

BUSHY.--Cela dépend du succès qu'aura York pour chasser Bolingbroke.

GREEN.--Hélas! ce pauvre duc! il entreprend là une tâche.... C'est comme
s'il voulait boire l'Océan jusqu'à la dernière goutte, ou compter ses
grains de sable.--Pour un qui va combattre avec lui, il en désertera
mille.

BUSHY.--Adieu tout de suite pour cette fois, pour tous et pour toujours.

GREEN.--Bon! nous pouvons nous retrouver encore.

BAGOT.--Jamais, je le crains.



SCÈNE III

Les landes du comté de Glocester.

_Entrent_ BOLINGBROKE et NORTHUMBERLAND _avec des troupes_.


BOLINGBROKE.--Combien y a-t-il encore d'ici à Berkley, milord?

NORTHUMBERLAND.--En vérité, noble seigneur, je suis absolument étranger
dans le comté de Glocester. La hauteur de ces montagnes sauvages, la
rudesse de ces chemins inégaux, allongent nos milles et augmentent la
fatigue; et cependant l'agrément de votre conversation a été comme du
sucre et a rendu ces mauvais chemins doux et délicieux. Mais je songe
quelle fatigue éprouveront Ross; et Willoughby dans leur route de
Ravensburg à Costwold, où ils n'auront pas votre compagnie qui, je vous
le proteste, a tout à fait trompé pour moi l'ennui et la longueur du
voyage. Mais le leur est adouci par l'espérance de jouir de l'avantage
que je possède actuellement; et l'espérance du plaisir est, à peu de
chose près, un plaisir égal à celui de la jouissance. Ce sentiment
abrégera le chemin pour les deux seigneurs fatigués, comme l'a abrégé
pour moi la jouissance présente de votre noble compagnie.

BOLINGBROKE.--Ma compagnie vaut beaucoup moins que vos paroles
obligeantes.--Mais qui vient à nous?....

(Entre Henri Percy.)

NORTHUMBERLAND.--C'est mon fils, le jeune Percy, envoyé par mon frère
Worcester, de quelque lieu qu'il arrive.--Henri, comment se porte votre
oncle?

PERCY.--Je pensais, milord, que vous me donneriez de ses nouvelles.

NORTHUMBERLAND.--Comment, n'est-il pas avec la reine?

PERCY.--Non, mon bon seigneur, il a abandonné la cour, brisé les
insignes de sa dignité, et dispersé la maison du roi.

NORTHUMBERLAND.--Quelle a été sa raison? Il n'avait pas cette intention
la dernière fois que nous nous sommes entretenus ensemble.

PERCY.--C'est parce que Votre Seigneurie a été déclarée traître. Quant à
lui, milord, il est allé à Ravensburg offrir ses services au duc
d'Hereford; et il m'a envoyé par Berkley pour découvrir quelles étaient
les forces que le duc d'York y avait rassemblées, avec ordre de me
rendre ensuite à Ravensburg.

NORTHUMBERLAND.--Eh bien, mon enfant, est-ce que vous avez oublié le duc
d'Hereford?

PERCY.--Non, mon bon seigneur, car je n'ai pu oublier ce que je n'ai
jamais eu à me rappeler. Je ne sache pas l'avoir jamais vu de ma vie.

NORTHUMBERLAND.--Eh bien, apprenez à le connaître aujourd'hui. Voilà le
duc.

PERCY.--Mon gracieux seigneur, je vous offre mes services tels qu'ils
sont; je suis jeune, neuf et faible encore, mais les années, en me
mûrissant, pourront rendre mes services plus utiles et plus dignes de
votre approbation.

BOLINGBROKE.--Je te remercie, aimable Percy; et sois certain que je
regarde comme mon plus grand bonheur de posséder un coeur qui se
souvient de ses bons amis. A mesure que ma fortune croîtra avec ton
affection, elle deviendra la récompense de cette affection fidèle. Mon
coeur fait ce traité, et ma main le scelle ainsi.

NORTHUMBERLAND.--Quelle est la distance d'ici à Berkley, et quels sont
les mouvements qu'y faits le bon vieux York avec ses hommes de guerre?

PERCY.--Là-bas, près de cette touffe d'arbres, est la forteresse,
défendue par trois cents hommes, à ce que j'ai ouï dire; et là sont
renfermés les lords d'York, Berkley et Seymour. On n'y compte aucun
autre homme de nom et distingué par sa noblesse.

(Entrent Ross et Willoughby.)

NORTHUMBERLAND.--Voici les lords de Ross et Willoughby: leurs éperons
sont tout sanglants, et leur visage est enflammé de la course.

BOLINGBROKE.--Soyez les bienvenus, milords: je sens bien que votre
amitié s'attache aux pas d'un traître banni. Toute ma richesse se borne
encore à des remercîments sans effets, qui, devenus plus riches, sauront
récompenser votre amour et vos travaux.

ROSS.--Très-noble seigneur, votre présence nous fait riches.

WILLOUGHBY.--Et elle surpasse de beaucoup la fatigue que nous avons
subie pour en jouir.

BOLINGBROKE.--Recevez encore des remercîments, seul trésor du pauvre, le
seul d'où je puisse tirer mes bienfaits, jusqu'à ce que ma fortune, au
berceau, ait acquis des années.--Mais qui vient à nous?

(Entre Berkley.)

NORTHUMBERLAND.--C'est, si je ne le trompe, lord Berkley.

BERKLEY.--Milord d'Hereford, c'est à vous que s'adresse mon message.

BOLINGBROKE.--Milord, je ne réponds qu'au nom de Lancastre, et je suis
venu chercher ce nom en Angleterre: il faut que je trouve ce titre dans
votre bouche avant que je réponde à rien de ce que vous pourrez me dire.

BERKLEY.--Ne vous méprenez pas sur mes paroles, milord: ce n'est pas mon
intention d'effacer aucun de vos titres d'honneur.--Je viens vers vous,
milord.... (ce que vous voudrez), de la part du très-glorieux régent de
ce royaume, le duc d'York, pour savoir ce qui vous excite à profiter de
l'absence du roi pour troubler la paix de notre pays avec des armes
forgées dans son sein.

(Entre York avec sa suite.)

BOLINGBROKE, _à Berkley._--Je n'aurai pas besoin de transmettre par vous
ma réponse: voilà Sa Seigneurie en personne. (_Il fléchit le
genou._)--Mon noble oncle!

YORK.--Que je voie s'abaisser devant moi ton coeur et non tes genoux,
dont le respect est faux et trompeur.

BOLINGBROKE.--Mon gracieux oncle!....

YORK.--Cesse, cesse; ne me gratifie pas du titre de _grâce_, ni de celui
d'_oncle_: je ne suis point l'oncle d'un traître, et ce titre de _grâce_
a mauvaise grâce dans ta bouche sacrilège[16]. Pourquoi les pieds d'un
banni, d'un proscrit, ont-ils osé toucher la poussière du sol
d'Angleterre? mais surtout, pourquoi ont-ils osé traverser tant de
milles sur son sein paisible, et effrayer ses pâles hameaux par
l'appareil de la guerre et une ostentation de forces que je méprise?
Viens-tu parce que le roi consacré n'est pas ici? Mais, jeune insensé,
le roi est demeuré dans ma personne, son autorité a été remise à mon
coeur loyal. Ah! si je possédais encore ma bouillante jeunesse, comme au
temps où le brave Gaunt ton père, et moi, nous délivrâmes le Prince
Noir, ce jeune Mars parmi les hommes, du milieu des rangs de tant de
milliers de Français, oh! comme ce bras, que la paralysie retient
captif, t'aurait bientôt puni et châtié de ta faute!

[Note 16: _In an ungracious mouth, is but profane._ Il a fallu s'écarter
un peu du sens littéral pour conserver le jeu de mots.]

BOLINGBROKE.--Mon gracieux oncle, faites-moi connaître ma faute, et
quelle en est la nature et la gravité.

YORK.--Elle est de la nature la plus grave.--Une révolte ouverte et une
trahison détestable! Tu es un homme banni, et tu reviens ici avant
l'expiration du terme de ton exil, bravant ton souverain les armes à la
main!

BOLINGBROKE.--Quand je fus banni, j'étais Hereford banni, mais
maintenant je reviens Lancastre: et mon digne oncle, j'en conjure Votre
Grâce, examinez d'un oeil impartial les injures que j'ai souffertes.
Vous êtes mon père, car il me semble qu'en vous je vois vivre encore le
vieux Gaunt; ô vous donc, mon père, souffrirez-vous que je reste
condamné au sort d'un vagabond errant, mes droits et mon royal héritage
arrachés de mes mains par la violence et abandonnés à des prodigues
parvenus? A quoi me sert donc ma naissance? Si le roi mon cousin est roi
d'Angleterre, il faut bien m'accorder que je suis duc de Lancastre. Vous
avez un fils, Aumerle, mon noble parent: si vous étiez mort le premier,
et qu'il eût été foulé aux pieds comme moi, il aurait retrouvé dans son
oncle Gaunt un père pour poursuivre l'injustice et la mettre aux abois.
On me refuse le droit de poursuivre la mise en possession de mes biens,
comme j'y suis autorisé par mes lettres patentes, tous les biens de mon
père ont été saisis et vendus, et, comme tout le reste, mal employés!
Que vouliez-vous que je fisse? Je suis un sujet, et je réclame la loi;
on me refuse des fondés de pouvoir; je viens donc réclamer en personne
l'héritage qui me revient par légitime descendance.

NORTHUMBERLAND.--Le noble duc a été trop indignement traité.

ROSS.--Il dépend de Votre Grâce de lui rendre justice.

WILLOUGHBY.--Des hommes indignes se sont agrandis à ses dépens.

YORK.--Messeigneurs d'Angleterre, laissez-moi vous parler.--J'ai
ressenti les outrages faits à mon cousin, et j'ai fait tout ce que j'ai
pu pour lui faire rendre justice: mais venir ainsi avec des armes
menaçantes, en s'ouvrant soi-même un chemin l'épée à la main, en
cherchant à reconquérir ses droits par l'injustice, cela ne se peut
pas.--Et vous qui le soutenez dans cette conduite, vous favorisez la
révolte et vous êtes tous des rebelles.

NORTHUMBERLAND.--Le noble duc a fait serment qu'il ne revenait que pour
revendiquer ce qui lui appartient: sa cause est si juste que nous avons
tous solennellement juré de lui prêter notre secours, et que celui de
nous qui violera son serment ne voie jamais la joie.

YORK.--Allons, allons, je vois quelle sera l'issue de cet armement. Je
n'y puis rien, il faut que je le confesse; mon pouvoir est faible, et
tout m'a été laissé en mauvais état. Si je le pouvais, j'en jure par
Celui qui m'a donné la vie, je vous ferais tous arrêter et vous
obligerais à implorer la souveraine miséricorde du roi; mais, puisque je
ne le puis, je vous déclare que je reste neutre; ainsi, adieu, à moins
qu'il ne vous plaise d'entrer dans le château, et d'y prendre du repos
cette nuit.

BOLINGBROKE.--C'est une offre, mon oncle, que nous accepterons
volontiers; mais il faut que nous persuadions à Votre Grâce de venir
avec nous au château de Bristol, qu'on dit occupé par Bushy, Bagot et
leurs complices, ces chenilles de l'État, que j'ai fait serment
d'abattre et de détruire.

YORK.--Il pourrait se faire que j'allasse avec vous. Mais non,
cependant, j'y réfléchirai, car j'ai de la répugnance à enfreindre les
lois de notre patrie. Vous n'êtes ni mes amis ni mes ennemis, mais vous
êtes les bienvenus chez moi: je ne veux plus prendre souci de choses
auxquelles on ne peut plus porter remède.



SCÈNE IV[17]

Un camp dans le pays de Galles.

_Entrent_ SALISBURY et UN CAPITAINE.


[Note 17: Johnson suppose que cette scène a été, par erreur de copiste,
déplacée de son lieu naturel, et qu'elle devait, dans l'intention de
Shakspeare, former la seconde scène du troisième acte, le second se
terminant ainsi à la sortie de Bolingbroke pour aller à Bristol. Il a dû
être déterminé dans son opinion par le lieu de cette scène, placée,
comme troisième scène du troisième acte, dans le pays de Galles; en
sorte qu'en conservant l'ancienne disposition, il faut passer deux fois
et rapidement d'Angleterre dans le pays de Galles, et du pays de Galles
en Angleterre. Mais c'est une considération à laquelle, en général,
Shakspeare paraît attacher peu d'importance, et qui en a peu en effet
dans le système qu'il a adopté; au lieu que, pour l'intérêt et la
progression de la marche dramatique, l'une des parties qu'il a le plus
soignées, cette scène de la désertion des Gallois doit nécessairement
faire suite à la soumission du duc d'York, et terminer le second acte
qui finit ainsi avec la puissance de Richard et l'anéantissement complet
des forces sur lesquelles il avait compté. L'exécution de Green et de
Bushy au commencement du troisième acte est le premier exercice de la
puissance de Bolingbroke, destinée à aller dès ce moment toujours en
croissant jusqu'à la fin de la pièce, mais qui s'annonce déjà tout
entière dans cet acte de souveraineté. Elle perdrait ce caractère si la
partie était encore incertaine, si l'on pouvait supposer qu'il reste
encore à Richard les moyens de venger ses amis.]

LE CAPITAINE.--Lord Salisbury, nous avons attendu dix jours, et nous
avons eu bien de la peine à tenir nos compatriotes rassemblés; et
cependant nous ne recevons aucune nouvelle du roi: en conséquence, nous
allons nous disperser; adieu.

SALISBURY.--Attends encore un jour, fidèle Gallois, le roi met toute sa
confiance en toi.

LE CAPITAINE.--On croit le roi mort. Nous ne resterons pas davantage:
les lauriers dans nos campagnes se sont tous flétris; des météores
viennent effrayer les étoiles fixes du firmament; la pâle lune jette sur
la terre une lueur sanglante, et des prophètes au visage hâve annoncent
tout bas, d'effrayants changements: les riches ont l'air triste, et les
coquins dansent et sautent de joie, les uns dans la crainte de perdre ce
qu'ils possèdent, les autres dans les espérances que leur offre la
violence et la guerre. Ces signes présagent la mort ou la chute des
rois.--Adieu: nos compatriotes sont partis et déjà loin, bien persuadés
que leur roi Richard est mort.

(Il sort.)

SALISBURY.--Ah! Richard, c'est avec une douleur profonde que je vois ta
gloire, comme une étoile filante, s'abîmer du firmament sur la misérable
terre. Ton soleil descend en pleurant vers l'humble couchant, annonçant
les orages, les maux et les troubles à venir. Tes amis ont fui et se
sont joints à tes ennemis; et le cours de tous les événements te devient
contraire.

(Il sort.)

FIN DU SECOND ACTE.



                           ACTE TROISIÈME



SCÈNE I

Le camp de Bolingbroke devant Bristol.

_Entrent_ BOLINGBROKE, YORK, NORTHUMBERLAND, PERCY, ROSS.--_Derrière eux
viennent des officiers conduisant_ WILLOUGHBY, BUSHY et GREEN
_prisonniers_.


BOLINGBROKE.--Faites approcher ces hommes.--Bushy et Green, je ne veux
point tourmenter vos âmes (qui dans un instant vont être séparées de
leurs corps) en vous représentant trop fortement les crimes de votre
vie: cela serait manquer de charité. Cependant, pour laver mes mains de
votre sang, je vais ici, à la face des hommes, exposer quelques-unes des
causes de votre mort. Vous avez perverti un prince, un véritable roi, né
d'un sang vertueux, d'une physionomie heureuse; vous l'avez dénaturé,
vous l'avez entièrement défiguré. Vous avez en quelque sorte, par les
heures choisies pour vos débauches[18], établi le divorce entre la reine
et lui, et troublé la possession de la couche royale; vous avez flétri
la beauté des joues d'une belle reine par les larmes qu'ont arrachées de
ses yeux vos odieux outrages. Moi-même, que la fortune a fait naître
prince, uni au roi par le sang, uni par l'affection avant que vous
l'eussiez porté à mal interpréter mes actions, j'ai courbé la tête sous
vos injustices; j'ai envoyé vers des nuages étrangers les soupirs d'un
Anglais, mangeant le pain amer de l'exil; tandis que vous vous
engraissiez sur mes seigneuries, que vous renversiez les clôtures de mes
parcs, que vous abattiez les arbres de mes forêts, que vous enleviez de
mes fenêtres les armoiries de ma famille, que vous effaciez partout mes
devises, ne laissant plus, si ce n'est dans la mémoire des hommes et
dans ma race vivante, aucun indice qui pût prouver au monde que je suis
un gentilhomme. C'est là ce que vous avez fait, et bien plus encore,
bien plus que le double de tout ceci; et c'est ce qui vous condamne à
mort.--Voyez à ce qu'on les livre aux exécuteurs et à la main de la
mort.

[Note 18:

    _You have in manner, with your sinful hours,
    Made a divorce betwixt his queen and him,
    Broke the possession of a royal bed._

Ces vers ne paraissent pas précisément impliquer que ces favoris de
Richard l'aient rendu infidèle à la reine, mais plutôt qu'ils l'ont
entraîné dans des orgies de nuit. Rien d'ailleurs dans la pièce
n'indique aucun tort de ce genre; Richard et sa femme sont au contraire
représentés comme des époux très-unis, et même très-tendres.]

BUSHY.--Le coup de la mort est mieux venu pour moi que ne l'est
Bolingbroke pour l'Angleterre.--Milords, adieu.

GREEN.--Ce qui me console, c'est que le ciel recevra nos âmes, et punira
l'injustice des peines de l'enfer.

BOLINGBROKE.--Lord Northumberland, veillez à leur exécution. (_Sortent
Northumberland et plusieurs autres emmenant les prisonniers._)--Ne
dites-vous pas, mon oncle, que la reine est dans votre château? Au nom
du ciel, ayez soin qu'elle soit bien traitée: Dites-lui que je lui
envoie l'assurance de mes sentiments affectueux; ayez bien soin qu'on
lui transmette mes compliments.

YORK.--J'ai dépêché un de mes gentilshommes, avec une lettre où je lui
parle au long de votre affection pour elle.

BOLINGBROKE.--Merci, mon bon, mon cher oncle.--Allons, milords, partons
pour combattre Glendower et ses complices: encore quelque temps à
l'ouvrage; puis après, congé.

(Ils sortent.)



SCÈNE II

Les côtes du pays de Galles.--On aperçoit un château.

_Fanfares, tambours et trompettes._--_Entrent_ LE ROI RICHARD, L'ÉVÊQUE
DE CARLISLE, AUMERLE, _des soldats_.


RICHARD.--N'est-ce pas Barkloughby que vous appelez ce château près
duquel nous sommes?

AUMERLE.--Oui, mon prince.--Comment Votre Majesté se trouve-t-elle de
respirer l'air, après avoir été secouée dernièrement sur les flots
agités?

RICHARD.--Il doit nécessairement me plaire. Je pleure de joie de me
retrouver encore une fois sur le sol de mon royaume.--Terre chérie, je
te salue de ma main, quoique les rebelles te déchirent des fers de leurs
chevaux. Comme une mère depuis longtemps séparée de son enfant se joue
tendrement de ses larmes et sourit en le retrouvant, c'est ainsi que
pleurant et souriant je te salue, ô mon pays, et te caresse de mes mains
royales. Ma bonne terre, ne nourris pas l'ennemi de ton souverain! Ne
répare pas, par tes douces productions, ses sens affamés! mais que tes
araignées nourries de ton venin, tes crapauds à la marche lourde, se
placent sur son chemin et blessent les pieds perfides qui te foulent de
leurs pas usurpateurs. Ne cède à mes ennemis que des orties piquantes,
et s'ils veulent cueillir une fleur sur ton sein, défends-la, je te
prie, par un serpent caché, dont le double dard, par sa mortelle piqûre,
lance le trépas sur les ennemis de ton souverain.--Ne riez point,
milords, de me voir conjurer des êtres insensibles: cette terre prendra
du sentiment, ces pierres se changeront en soldats armés, avant que
celui qui naquit leur roi succombe sous les armes d'une odieuse
rébellion.

L'ÉVÊQUE DE CARLISLE.--Ne craignez rien, seigneur. Le pouvoir qui vous a
fait roi est assez fort pour vous maintenir roi en dépit de tous. Il
faut embrasser les moyens que le ciel présente, et ne pas les négliger:
autrement, si ce que le ciel veut, nous refusons de le vouloir, c'est
refuser les offres du ciel et les moyens qu'il nous présente pour nous
secourir et pour nous sauver.

AUMERLE.--Il veut dire, mon seigneur, que nous demeurons trop inactifs,
tandis que Bolingbroke, par notre sécurité, s'agrandit et se fortifie en
puissance et en amis.

RICHARD.--Sinistre cousin, ne sais-tu pas que lorsque l'oeil vigilant
des cieux se cache derrière le globe et descend éclairer le monde qui
est sous nos pieds, alors les voleurs et les brigands errent ici
invisibles et sanglants, semant le meurtre et l'outrage? Mais dès que,
ressortant de dessous le globe terrestre, il enflamme à l'orient la cime
orgueilleuse des pins et lance sa lumière jusque dans les plus
criminelles cavités, alors les meurtres, les trahisons, tous les
forfaits détestés, dépouillés du manteau de la nuit, restent nus et
découverts, et épouvantés d'eux-mêmes. Ainsi, dès que ce brigand, ce
traître Bolingbroke, qui, pendant tout ce temps, s'est donné carrière
dans la nuit, tandis que nous étions errants aux antipodes, nous verra
remonter à l'orient notre trône, ses trahisons feront rougir son visage;
et, hors d'état de soutenir la vue du jour, effrayé de lui-même, il
tremblera de son crime. Toutes les eaux de la mer orageuse ne peuvent
enlever du front d'un roi le baume dont il a reçu l'onction; le souffle
d'une voix mortelle ne saurait déposer le député élu par le Seigneur.
Contre chacun des hommes que Bolingbroke a rassemblés pour lever un fer
menaçant contre notre couronne d'or, le Dieu des armées paye au ciel
pour son Richard un ange resplendissant; et où combattent les anges, il
faut que les faibles mortels succombent, car le ciel défend toujours le
droit. (_Entre Salisbury._)--Soyez le bienvenu, comte. A quelle distance
sont vos troupes?

SALISBURY.--Ni plus près ni plus loin, mon gracieux souverain, que n'est
ce faible bras. Le découragement maîtrise ma voix, et ne me permet que
des paroles désespérantes. Un jour de trop, mon noble seigneur, a, je le
crains bien, obscurci tous les jours heureux sur la terre. Oh! rappelle
le jour d'hier, ordonne au temps de revenir, et tu auras encore douze
mille combattants, mais ce jour, ce jour, ce malheureux jour, ce jour de
trop a fait disparaître ton bonheur, tes amis, ta fortune et ta
grandeur: tous les Gallois, sur le bruit de ta mort, sont allés joindre
Bolingbroke, ou se sont dispersés et enfuis.

AUMERLE.--Prenez courage, mon souverain. Pourquoi Votre Seigneurie
pâlit-elle ainsi?

RICHARD.--Il n'y a qu'un moment que le sang de vingt mille hommes
triomphait dans mon visage, et ils ont tous fui! jusqu'à ce qu'il me
soit revenu autant de sang, n'ai-je pas des raisons d'être pâle et
d'avoir l'air mort? Tous ceux qui cherchent leur sûreté abandonnent mon
parti: le temps a fait une tache à mon éclat.

AUMERLE.--Prenez courage, mon souverain, rappelez-vous qui vous êtes.

RICHARD.--Je m'oubliais moi-même. Ne suis-je pas roi? Réveille-toi,
indolente majesté. Tu dors! Le nom de roi ne vaut-il pas quarante mille
noms? Arme-toi, arme-toi, mon nom! un vil sujet s'attaque à ta grande
gloire!--Ne baissez point les yeux, vous, favoris d'un roi. Ne
sommes-nous pas grands? Que nos pensées soient grandes! Je sais que mon
oncle York a des forces suffisantes pour suffire à nos besoins--Mais qui
vois-je s'avancer vers nous?

(Entre Scroop.)

SCROOP.--Puisse-t-il advenir à mon souverain plus de santé et de bonheur
que ma voix, montée à la tristesse, ne saurait lui en annoncer!

RICHARD.--Mon oreille est ouverte et mon coeur est préparé. Le pis que
tu puisses m'apprendre est une perte temporelle. Dis, mon royaume est-il
perdu? Eh bien! il faisait tout mon souci; et que perd-on à être délivré
de soucis? Bolingbroke aspire-t-il à être aussi grand que nous? il ne
sera jamais plus grand. S'il sert Dieu, nous le servirons aussi, et par
là nous serons son égal. Nos sujets se révoltent-ils! Nous ne pouvons y
remédier: ils violent leur foi envers Dieu comme envers nous. Crie-moi
malheur, destruction, ruine, perte, décadence: le pis est la mort, et la
mort aura son jour.

SCROOP.--Je suis bien aise de voir Votre Majesté si bien armée pour
supporter les nouvelles de l'adversité. Telle qu'un jour de tempête hors
de saison qui amène les rivières argentées à submerger leurs rivages,
comme si l'univers se fondait en pleurs, telle s'enfle au delà de toute
limite la fureur de Bolingbroke, couvrant vos États consternés d'un
acier dur et brillant, et de coeurs plus durs que l'acier. Les barbes
blanches ont armé de casques leurs crânes minces et chauves contre ta
majesté; les enfants s'efforcent de grossir leur voix féminine, et
renferment, par haine de ta couronne, leurs membres de femme sous des
armes roides et pesantes; ceux même qui sont chargés de prier pour toi
apprennent à bander leurs arcs d'if doublement fatal[19] pour s'en
servir contre ta puissance. Même, les femmes, quittant leur quenouille,
brandissent contre ton trône des serpes rouillées. Les jeunes et les
vieux se révoltent; tout va plus mal que je ne puis vous le dire.

[Note 19: _..... Double-fatal yew._

Doublement fatal par son bois propre à faire des arcs, et par les
propriétés nuisibles de son feuillage.]

RICHARD.--Tu ne m'as que trop bien, trop bien fait un si triste
récit.--Où est le comte de Wiltshire? Où est Bagot? Qu'est devenu Bushy?
Où est Green? Pourquoi ont-ils laissé ce dangereux ennemi mesurer ainsi
nos frontières d'un pas tranquille?.... Si nous l'emportons, ils le
payeront de leurs têtes.--Je vous garantis qu'ils ont fait leur paix
avec Bolingbroke.

SCROOP.--Il est vrai, seigneur, ils ont fait leur paix avec lui.

RICHARD.--Traîtres! ah! vipères! damnés sans rédemption! chiens aisément
amenés à ramper devant le premier venu! serpents réchauffés dans le sang
de mon coeur, et qui me percent le coeur! trois Judas, chacun trois fois
pire que Judas! Devaient-ils faire leur paix? Que pour ce crime le
terrible enfer déclare la guerre à leurs âmes souillées!

SCROOP.--La tendre amitié, je le vois, lorsqu'elle change de nature,
produit la plus amère et la plus mortelle haine.--Révoquez vos
malédictions sur leurs âmes: ils ont fait leur paix en donnant leurs
têtes, et non leurs mains; ceux que vous maudissez ont reçu le coup le
plus cruel que puisse frapper la mort, et gisent assez bas ensevelis
dans le sein de la terre.

AUMERLE.--Quoi! Bushy, Green et le comte de Wiltshire sont morts?

SCROOP.--Oui, ils ont tous perdu la tête à Bristol.

AUMERLE.--Où est le duc mon père avec ses troupes?

RICHARD.--N'importe où il est.... Que personne ne me parle de
consolation. Entretenons-nous de tombeaux, de vers, d'épitaphes; que la
poussière soit notre papier, et que la pluie qui coule de nos yeux
écrive notre douleur sur le sein de la terre; choisissons nos exécuteurs
testamentaires, et parlons de testaments. Et cependant non; car que
pourrions-nous léguer sinon nos corps dépouillés à la terre? Nos
possessions, notre vie, tout appartient à Bolingbroke, et il n'est plus
rien que nous puissions dire à nous que la mort, et ce petit moule, fait
d'une terre stérile, qui couvre nos os, comme une pâte. Au nom du ciel,
asseyons-nous par terre, et racontons les tristes histoires de la mort
des rois; comment quelques-uns ont été déposés, quelques-uns tués à la
guerre, d'autres hantés par les fantômes de ceux qu'ils avaient
dépossédés, d'autres empoisonnés par leurs femmes, d'autres égorgés en
dormant; tous assassinés! La Mort tient sa cour dans le creux de la
couronne qui ceint le front mortel d'un roi: c'est là que siége sa
grotesque figure se riant de la grandeur du souverain, insultant à sa
pompe: elle lui accorde un souffle de vie, une courte scène pour jouer
le monarque, être craint et tuer de ses regards, l'enivrant d'une vaine
opinion de lui-même, comme si cette chair qui sert de rempart à notre
vie était d'un bronze impénétrable! Et après s'être amusée un moment,
elle en vient au dernier acte, et d'une petite épingle elle perce le mur
du château.... et adieu le roi.--Couvrez vos têtes, et n'insultez pas
par ces profonds hommages la chair et le sang; rejetez loin de vous le
respect, les traditions, l'étiquette, les devoirs cérémonieux. Vous
m'avez méconnu jusqu'à présent: je vis de pain, comme vous, je sens
comme vous le besoin, je suis atteint par le chagrin; j'ai besoin
d'amis. Ainsi assujetti, comment pouvez-vous me dire que suis un roi?

L'ÉVÊQUE DE CARLISLE.--Seigneur, les hommes sages ne déplorent jamais
les maux présents: ils emploient le présent à éviter d'en avoir d'autres
à déplorer. Craindre votre ennemi, puisque la crainte accable la force,
c'est donner par votre faiblesse des forces à votre ennemi; et par là
votre folie combat contre vous-même.--Craignez et soyez tué!.... Il ne
peut rien vous arriver de pis en combattant. Combattre et mourir, c'est
la mort détruisant la mort; mourir en tremblant, c'est rendre lâchement
à la mort le tribut de sa vie.

AUMERLE.--Mon père a des troupes: informez-vous où il est; et d'un seul
membre apprenez à faire un corps.

RICHARD.--Tes reproches sont justes.--Superbe Bolingbroke, je viens pour
échanger avec toi des coups dans ce jour qui doit nous juger. Cet accès
de fièvre de terreur est tout à fait dissipé.--C'est une tâche aisée que
de reprendre son bien.--Dis-moi, Scroop, où est notre oncle avec ses
troupes? Homme, réponds-moi avec douceur, quoique tes regards soient
sinistres.

SCROOP.--On juge par la couleur du ciel de l'état et des dispositions de
la journée: ainsi pouvez-vous juger, par mon air sombre et abattu, que
ma langue n'a à vous faire qu'un rapport plus triste encore. Je joue ici
le rôle d'un bourreau, en allongeant ainsi peu à peu ce qu'il y a de pis
et qu'il faut bien dire.--Votre oncle York s'est joint à Bolingbroke;
tous vos châteaux du nord se sont rendus, et toute votre noblesse du
midi est en armes pour sa cause.

RICHARD.--Tu en as dit assez. _(A Aumerle._)--Malédiction sur toi,
cousin, qui m'as éloigné de la bonne voie où j'étais pour trouver le
désespoir! Que dites-vous à présent? quelle ressource nous reste-t-il à
présent? Par le ciel, je haïrai éternellement quiconque m'exhortera
davantage à prendre courage. Allons au château de Flint; j'y veux mourir
de ma douleur. Un roi vaincu par le malheur doit obéir au malheur, son
roi. Congédiez les troupes qui me restent, et qu'elles aillent labourer
la terre qui leur offre encore quelques espérances: pour moi, je n'en ai
point.--Que personne ne me parle de changer mon dessein: tout conseil
serait vain.

AUMERLE.--Mon souverain, un mot.

RICHARD.--Celui dont la langue me blesse par ses flatteries me fait un
double mal.--Licenciez ma suite, qu'ils s'en aillent. Qu'ils fuient de
la nuit de Richard vers le jour brillant de Bolingbroke.

(Ils sortent.)



SCÈNE III

La scène est dans le pays de Galles, devant le château de Flint.

_Entrent avec des tambours et des étendards_ BOLINGBROKE _et ses
troupes_, YORK, NORTHUMBERLAND _et plusieurs autres_.


BOLINGBROKE.--Ainsi nous apprenons par cet avis que les Gallois sont
dispersés, et que Salisbury est allé rejoindre le roi, qui vient de
débarquer sur cette côte avec quelques-uns de ses amis particuliers.

NORTHUMBERLAND.--Voilà une bonne et agréable nouvelle, seigneur. Richard
est venu cacher sa tête assez près d'ici.

YORK.--Il serait convenable que lord Northumberland voulût bien dire _le
roi Richard_.--Hélas! quel triste jour que celui où le souverain sacré
est obligé de cacher sa tête!

NORTHUMBERLAND.--Votre Grâce se méprend sur mes intentions: c'était pour
abréger que j'avais omis le titre.

YORK.--Il fut un temps où, si vous aviez abrégé ainsi à son égard, il
eût aussi abrégé avec vous en vous raccourcissant, pour tant de licence,
de toute la longueur de votre tête.

BOLINGBROKE.--Mon oncle, ne prenez pas les choses plus mal que vous ne
le devez.

YORK.--Et vous, mon cher neveu, ne prenez pas plus qu'il ne vous
appartient, de peur de vous méprendre: le ciel est au-dessus de votre
tête.

BOLINGBROKE.--Je le sais, mon oncle, et ne m'oppose point à ses
volontés.--Mais qui s'avance vers nous? (_Entre Percy._)--C'est vous,
Henri! Eh bien, est-ce que ce château ne se rendra point?

PERCY.--Une force royale, milord, t'en défend l'entrée.

BOLINGBROKE.--Comment, royale? Il ne renferme point de roi?

PERCY.--Oui, milord, il renferme un roi: Le roi Richard est enfermé dans
cette enceinte de ciment et de pierres; et avec lui sont lord Aumerle,
lord Salisbury, sir Étienne Scroop, et de plus un ecclésiastique de
sainte renommée: qui c'est, je n'ai pu le savoir.

NORTHUMBERLAND.--Il y apparence que c'est l'évêque de Carlisle.

BOLINGBROKE, _à Northumberland._--Noble seigneur, approchez-vous des
rudes flancs de cet antique château; que l'airain de la trompette
transmette à ses oreilles ruinées la demande d'une conférence, et portez
au roi ce message: «Henri de Bolingbroke, à deux genoux, baise la main
du roi Richard, et envoie à sa personne royale l'hommage de son
allégeance et de la fidélité loyale de son coeur. Je viens ici mettre à
ses pieds mes armes et mes forces, pourvu que mon bannissement soit
annulé, et que mes domaines me soient restitués libres de toutes
charges: sinon, j'userai de l'avantage de ma puissance, et j'abattrai la
poussière de l'été par une pluie de sang versée par les blessures des
Anglais égorgés. Mais il est bien loin du coeur de Bolingbroke de
vouloir que cette tempête pourpre vienne arroser le sein frais et
verdoyant du beau royaume du roi Richard, et c'est ce que lui prouvera
assez mon humble soumission.»--Allez, faites-lui entendre ceci, tandis
que nous, nous avancerons sur le tapis de gazon de cette plaine.
(_Northumberland s'avance vers le château avec un trompette_.)--Marchons
sans faire entendre le bruit menaçant des tambours, afin que du haut des
murs en ruine de ce château on puisse bien entendre nos honorables
offres.--Il me semble que le roi Richard et moi nous devons nous
rencontrer d'une manière aussi terrible que les éléments du feu et de
l'eau, lorsque leurs tonnerres se rencontrant déchirent de leur choc le
front nébuleux du firmament. Qu'il soit le feu, je serai l'eau docile;
que la rage soit de son côté, tandis que je répandrai la pluie de mes
eaux sur la terre, sur la terre, non sur lui. Marchons en avant, et
observons quelle sera la contenance du roi Richard.

(La trompette sonne pour demander un pourparler, une autre trompette
répond de l'intérieur de la forteresse.--Fanfare.--Richard paraît sur
les remparts, suivi de l'évêque de Carlisle, d'Aumerle, de Scroop et de
Salisbury.)

YORK.--Voyez, voyez: le roi Richard paraît lui-même, semblable au soleil
rougissant et mécontent, lorsque, sortant du portail enflammé de
l'orient, il voit les nuages jaloux s'avancer pour ternir sa gloire et
obscurcir le cours de son brillant passage vers l'occident. Il a
pourtant encore l'air d'un roi. Voyez: son oeil, aussi brillant que
celui de l'aigle, lance les éclairs de la majesté souveraine. Hélas!
hélas! malheur à nous si quelque mal venait à ternir un si noble aspect!

RICHARD, _à Northumberland._--Nous sommes surpris, et nous nous sommes
si longtemps arrêté pour attendre que ton genou respectueux fléchît
devant nous parce que nous croyons être ton légitime souverain. Si nous
le sommes, comment tes articulations osent-elles oublier de nous rendre
l'hommage solennel que tu dois à notre présence? Si nous ne le sommes
pas, montre-nous comment la main de Dieu nous a dépossédé des fonctions
dont il nous avait revêtu; car nous savons que nulle main d'os et de
sang ne peut saisir la poignée sacrée de notre sceptre, sans le
profaner, le voler, ou l'usurper; et dussiez-vous penser que tous mes
sujets ont comme vous violemment séparé leurs coeurs de notre cause, et
que nous sommes abandonné et dénué d'amis, sachez que mon maître, le
Dieu tout-puissant, assemble dans ses nuages en notre faveur des armées
de pestes qui frapperont vos enfants encore à naître, encore non
engendrés, parce que vous avez levé vos mains vassales contre ma tête,
et menacé la gloire de ma précieuse couronne. Dis à Bolingbroke (car je
crois le voir là-bas) que chaque pas qu'il fait dans mes États est une
dangereuse trahison. Il vient ouvrir le rouge testament de la guerre
sanglante: mais avant que la couronne où visent ses regards repose en
paix sur sa tête, les couronnes ensanglantées des crânes de dix mille
fils de bonnes mères dépareront dans sa fleur la face de l'Angleterre,
changeront la blancheur du teint virginal de sa Paix en une rougeur
d'indignation, et humecteront l'herbe de ses pâturages du sang des
fidèles Anglais.

NORTHUMBERLAND.--Le roi des cieux nous préserve de voir le roi notre
maître ainsi assailli par des armes à la fois concitoyennes et
ennemies[20]! Ton trois fois noble cousin Henri Bolingbroke te baise
humblement la main; et il jure par la tombe honorable qui recouvre les
os de ton royal aïeul, par la royale noblesse de votre sang à tous deux,
ruisseaux sortis d'une seule source très-précieuse, par le bras enseveli
du belliqueux Gaunt, par sa propre valeur et son honneur personnel,
serment qui comprend toutes les paroles et tous les serments, que son
retour dans ce royaume n'a d'autre but que de réclamer son illustre
héritage, et de te demander à genoux l'annulation immédiate de son arrêt
d'exil. Dès qu'une fois Votre Majesté aura souscrit à sa demande, il
abandonnera à la rouille ses armes brillantes, rendra ses chevaux armés
en guerre à leurs écuries, et son coeur au fidèle service de Votre
Majesté. Voilà ce qu'il jure, et, sur sa foi de prince, il promet de
l'observer: et moi, j'en réponds comme gentilhomme.

[Note 20: _Should so with civil and uncivil arms Be rush'd upon._

Le jeu de mots entre _civil_ et _uncivil_ était impossible à reproduire
dans le français, qui n'a pas conservé à _incivil_ son sens propre.]

RICHARD.--Northumberland, dis-lui: «Voici la réponse du roi: Son noble
cousin est le bienvenu ici, et toutes ses justes demandes seront
satisfaites sans contradiction;» et dans les termes les plus gracieux
que tu possèdes, parle à son affection de mes tendres sentiments. _(A
Aumerle._)--Nous nous abaissons, cousin, n'est-il pas vrai, en montrant
tant de faiblesse et en parlant avec tant de douceur? Rappellerons-nous
Northumberland, et enverrons-nous un défi au traître, pour mourir ainsi?

AUMERLE.--Non, mon bon maître; combattons avec de bonnes paroles jusqu'à
ce que le temps nous prête des amis, et ces amis le secours de leurs
épées.

RICHARD.--O Dieu, ô Dieu! que ma bouche, qui a prononcé le terrible
arrêt du bannissement contre cet homme hautain, le révoque aujourd'hui
par des paroles si douces! Oh! que ne suis-je aussi grand que ma
douleur, ou moins grand que mon nom! Que ne puis-je oublier ce que j'ai
été, ou cesser de me rappeler ce que je suis à présent! Tu te gonfles,
coeur superbe? Je te mettrai en liberté de battre, puisque mes ennemis
ont la liberté de battre toi et moi.

AUMERLE.--Voilà Northumberland que Bolingbroke renvoie.

RICHARD.--Que doit faire le roi maintenant? Faut-il qu'il se soumette?
le roi se soumettra. Faut-il qu'il soit déposé? le roi y consentira. Lui
faut-il perdre le titre de roi? Au nom de Dieu, qu'on me l'ôte! Je
changerai mes joyaux contre un chapelet, mes palais somptueux contre un
ermitage, mes brillants vêtements contre la robe du mendiant, mes coupes
ciselées pour un plat de bois, mon sceptre pour un bâton de pèlerin,
tous mes sujets pour une couple de saints sculptés, et mon vaste royaume
pour un petit tombeau, un petit, petit tombeau, un tombeau obscur! Ou
peut-être serai-je enseveli sur quelque route royale, sur quelque chemin
fréquenté où les pieds de mes sujets pourront à toute heure fouler la
tête de leur souverain; car c'est mon coeur qu'ils foulent aux pieds,
moi encore vivant; une fois enseveli, pourquoi ne fouleraient-ils pas ma
tête?--Aumerle, tu pleures, mon cousin au coeur tendre! De nos larmes
méprisées nous susciterons une tempête; elles et nos soupirs détruiront
la moisson de l'été, et amèneront la famine dans cette terre révoltée;
ou bien nous ferons-nous un jeu de nos maux, et prendrons-nous nos
larmes pour le sujet de quelque joli pari, comme de les faire tomber sur
un seul endroit jusqu'à ce qu'elles nous aient creusé deux tombeaux dans
la terre, et que là, couchés tous deux, on y puisse graver: _Là gisent
deux parents qui se sont creusé leur tombeau des larmes de leurs yeux?_
Ce malheur n'aurait-il pas bonne grâce?--Allons, allons, je vois que je
parle follement, et que tu te moques de moi--Très-puissant prince,
milord Northumberland, que dit le roi Bolingbroke? Sa Majesté veut-elle
permettre à Richard de vivre jusqu'à ce que Richard meure?--Vous saluez;
c'est-à-dire que Bolingbroke dit _oui_.

NORTHUMBERLAND.--Seigneur, il vous attend dans la cour basse pour
conférer avec vous. Vous plaît-il de descendre?

RICHARD.--Je descends! je descends comme le brillant Phaéton hors d'état
de gouverner des coursiers indociles! (_Northumberland se retire vers
Bolingbroke._) Dans la cour basse? c'est une cour basse que celle où les
rois s'abaissent jusqu'à obéir à l'appel des traîtres, et à leur faire
grâce! Dans la cour basse? Descendons! A bas, cour! à bas, roi! car les
hiboux de la nuit font entendre leurs cris là où l'alouette devrait
s'élever en chantant.

(Le roi et les lords se retirent des remparts.)

BOLINGBROKE, _à Northumberland._--Que dit Sa Majesté?

NORTHUMBERLAND.--La tristesse et le chagrin de son coeur lui font dire
des choses insensées comme un homme égaré. Cependant il vient.

(Entrent Richard et sa suite.)

BOLINGBROKE.--Tenez-vous tous à l'écart, et montrez un grand respect à
Sa Majesté. (_Fléchissant un genou en terre._)--Mon gracieux
souverain....

RICHARD.--Beau cousin, vous abaissez votre genou de prince, en
permettant à la vile terre l'orgueil de le baiser. J'aimerais mieux
éprouver dans mon coeur l'effet de votre amitié que de sentir mes yeux
blessés par vos respects. Levez-vous, cousin, levez-vous: votre coeur
s'élève, je le sais, au moins à cette hauteur (_portant la main à sa
tête_), bien que vos genoux s'abaissent.

BOLINGBROKE.--Mon gracieux souverain, je ne viens que pour réclamer mes
biens.

RICHARD.--Vos biens sont à vous, et je suis à vous, et tout est à vous!

BOLINGBROKE.--Soyez à moi, mon très-redouté souverain, autant que mes
fidèles services mériteront votre affection.

RICHARD.--Vous avez bien mérité.--Ils méritent de posséder ceux qui
connaissent le moyen le plus sûr et le plus énergique d'obtenir.--Mon
oncle, donnez-moi votre main: allons, séchez vos larmes. Les larmes
prouvent l'amitié qui les excite, mais elles manquent du remède. (_A
Bolingbroke._)--Cousin, je suis trop jeune pour être votre père, quoique
vous soyez assez vieux pour être mon héritier. Ce que vous voulez avoir,
je vous le donnerai, et même volontairement; car il faut faire de
soi-même ce que la force nous contraint de faire.--Marchons vers
Londres.--Le voulez-vous, cousin?

BOLINGBROKE.--Oui, mon bon seigneur.

RICHARD.--Alors je ne dois pas dire non.

(Fanfares.--Ils sortent.)



SCÈNE IV

La scène est à Langley dans le jardin du duc d'York.

_Entrent_ LA REINE et DEUX DE SES DAMES.


LA REINE.--Quel jeu pourrions-nous imaginer dans ce jardin, pour écarter
les accablantes pensées de mes soucis?

UNE DES DAMES.--Madame, nous pourrions jouer aux boules.

LA REINE.--Cela ferait songer que le monde est plein d'inégalités, et
que ma fortune est détournée de sa route.

LA DAME.--Madame, nous danserons.

LA REINE.--Mes pieds ne peuvent danser en mesure avec plaisir lorsque
mon pauvre coeur ne garde aucune mesure dans son chagrin: ainsi, mon
enfant, point de danse; quelque autre jeu.

LA DAME.--Eh bien, madame, nous conterons des histoires.

LA REINE.--Tristes, ou joyeuses?

LA DAME.--L'une ou l'autre, madame.

LA REINE.--Ni l'une ni l'autre, ma fille: si elles me parlaient de joie,
comme la joie me manque absolument, elles ne feraient que me rappeler
davantage ma tristesse: si elles me parlaient de chagrin, comme le
chagrin me possède complétement, elles ne feraient qu'ajouter plus de
douleur encore à mon manque de joie. Je n'ai pas besoin de répéter ce
que j'ai déjà; et ce qui me manque, il est inutile de s'en plaindre....

LA DAME.--Madame, je chanterai.

LA REINE.--Je suis bien aise que tu aies sujet de chanter; mais tu me
plairais davantage si tu voulais pleurer.

LA DAME.--Je pleurerais, madame, si cela pouvait vous faire du bien.

LA REINE.--Je pleurerais aussi, moi, si cela pouvait me faire du bien,
et je ne t'emprunterais pas une larme. Mais attends.--Voilà les
jardiniers. (_Entrent un jardinier et deux garçons._) Enfonçons-nous
sous l'ombrage de ces arbres: je gagerais ma misère contre une rangée
d'épingles qu'ils vont parler de l'État, car tout le monde en parle dans
le moment d'une révolution. Les malheurs ont toujours le malheur pour
avant-coureur.

(La reine et ses deux dames se retirent.)

LE JARDINIER.--Va, rattache ces branches pendantes d'abricotier qui,
comme des enfants indisciplinés, font ployer leur père sous l'oppression
de leur poids surabondant; quelque appui aux rameaux qui se courbent. Et
toi, va comme un exécuteur abattre la tête de ces jets trop prompts à
croître, et qui s'élèvent trop orgueilleusement au-dessus de notre
république. Tout doit être de niveau dans notre gouvernement. Tandis que
vous y travaillerez, moi je vais arracher ces herbes sauvages et
nuisibles qui dérobent sans profit aux fleurs utiles les sucs féconds de
la terre.

UN DES GARÇONS.--Pourquoi prétendrions-nous entretenir dans l'étendue de
cette enceinte des lois, des formes, des proportions régulières, et
montrer, comme un échantillon, un état solide, lorsque notre jardin,
enclos par la mer, le pays entier est rempli de mauvaises herbes, que
ses plus belles fleurs sont étouffées, que ses arbres fruitiers ne sont
pas taillés; que ses clôtures sont ruinées, ses parterres en désordre,
et ses plantes utiles dévorées par les chenilles?

LE JARDINIER.--Sois tranquille: celui qui a souffert tout ce désordre du
printemps est arrivé à la chute des feuilles; les mauvaises herbes qu'il
abritait au loin de son vaste feuillage, et qui le dévoraient en
paraissant l'appuyer, sont arrachées, racine et tout, par Bolingbroke;
je veux dire, le comte de Wiltshire, Green et Bushy.

LE GARÇON.--Comment? Est-ce qu'ils sont morts?

LE JARDINIER.--Ils sont morts, et Bolingbroke a saisi le roi
dissipateur. Oh! quelle pitié qu'il n'ait pas soigné et cultivé son
royaume comme nous ce jardin! Nous, dans la saison, nous blessons
l'écorce, la peau de nos arbres fruitiers, de crainte que, regorgeant de
sève et de sang, ils ne périssent de l'excès de leurs richesses. S'il en
eût usé de même avec les grands et les ambitieux, ils auraient pu vivre
pour porter, et lui pour recueillir leurs fruits d'obéissance. Nous
élaguons toutes les branches superflues pour conserver la vie aux
rameaux féconds: s'il en eût agi ainsi, il porterait encore la couronne
qu'en dissipant follement les heures il a fait complétement tomber de sa
tête.

LE GARÇON.--Quoi! vous croyez donc que le roi sera déposé?

LE JARDINIER.--Il est déjà vaincu, et il y a toute apparence qu'il sera
déposé. La nuit dernière il est venu des lettres à un ami intime du bon
duc d'York qui annoncent de tristes nouvelles.

LA REINE, _sortant du lieu où elle était cachée._--Oh! je suis suffoquée
jusqu'à mourir de mon silence:--Toi, vieille figure d'Adam, établie pour
soigner ces jardins, comment ta langue brutale ose-t-elle redire ces
fâcheuses nouvelles? Quelle Ève, quel serpent t'a suggéré de renouveler
ainsi la chute de l'homme maudit? Pourquoi dis-tu que le roi Richard est
déposé? Oses-tu, toi qui ne vaux guère mieux que de la terre, présager
sa chute? Dis-moi, où, quand et comment as-tu appris ces mauvaises
nouvelles? Parle, misérable que tu es.

LE JARDINIER.--Madame, pardonnez-moi; je n'ai guère de plaisir à répéter
ces nouvelles, mais ce que je dis est la vérité. Le roi Richard est
entre les mains puissantes de Bolingbroke; leurs fortunes à tous deux
ont été pesées: dans le bassin de votre seigneur il n'y a que lui seul,
et quelques frivolités qui le rendent léger; mais dans le bassin du
grand Bolingbroke sont avec lui tous les pairs d'Angleterre, et avec ce
surpoids il emporte le roi Richard. Rendez-vous à Londres, et vous
trouverez les choses ainsi: je ne dis que ce que tout le monde sait.

LA REINE.--Agile adversité, toi qui marches d'un pied si léger, n'est-ce
pas à moi qu'appartenait ton message? Et je suis la dernière à en être
informée? Oh! tu as soin de me servir la dernière afin que je conserve
plus longtemps tes douleurs dans mon sein.--Venez, mes dames; allons
trouver à Londres le roi de Londres dans l'infortune.--O ciel! étais-je
née pour que ma tristesse embellît le triomphe du grand
Bolingbroke?--Jardinier, pour m'avoir annoncé ces nouvelles de malheur,
je voudrais que les plantes que tu greffes ne poussassent jamais.

(Elle sort avec ses dames.)

LE JARDINIER.--Pauvre reine? pour que ta situation n'empirât pas, je
consentirais à ce que mes travaux subissent l'effet de ta
malédiction.--Là, elle a laissé tomber une larme; je veux y planter une
rue, l'amère herbe de grâce; la rue, qui exprime la compassion[21],
croîtra bientôt ici en souvenir d'une reine qui pleurait.

(Ils sortent.)

[Note 21: _Rue, even for ruth._

«_Rue_, qui veut dire la même chose que _ruth_.» _Ruth_ (compassion),
vient en effet de _to rue_ (déplorer). On appelait la rue l'herbe de
grâce, parce qu'elle servait d'aspersoir pour l'eau bénite.]

FIN DU TROISIÈME ACTE.



                           ACTE QUATRIÈME



SCÈNE I

A Londres.--La salle de Westminster.

_Les lords spirituels à la droite du trône, les lords temporels à la
gauche, les communes au bas._

_Entrent_ BOLINGBROKE, AUMERLE, NORTHUMBERLAND, PERCY, SURREY,
FITZWATER, UN AUTRE LORD, L'ÉVÊQUE DE CARLISLE, L'ABBÉ DE WESTMINSTER,
_suite;--viennent ensuite des officiers conduisant_ BAGOT.


BOLINGBROKE.--Qu'on fasse avancer Bagot.--Allons, Bagot, parle librement
et dis ce que tu sais de la mort du noble Glocester. Qui l'a tramée avec
le roi, et qui a exécuté le sanglant office de sa mort prématurée?

BAGOT.--Alors faites paraître devant moi le lord Aumerle.

BOLINGBROKE.--Cousin, avancez, et regardez cet homme.

BAGOT.--Lord Aumerle, je sais que votre langue hardie dédaigne de
désavouer ce qu'elle a une fois prononcé. Dans ces temps d'oppression où
l'on complota la mort de Glocester, je vous ai entendu dire: «Mon bras
n'est-il pas assez long pour atteindre, du sein de la tranquille cour
d'Angleterre jusqu'à Calais, la tête de mon oncle?» Parmi plusieurs
autres propos que vous avez tenus dans ce temps-là même, je vous ai ouï
dire que vous refuseriez l'offre de cent mille couronnes[22] plutôt que
de consentir au retour en Angleterre de Bolingbroke; ajoutant encore que
la mort de votre cousin serait un grand bonheur pour le pays.

[Note 22: Monnaie d'or.]

AUMERLE.--Princes, et vous, nobles seigneurs, quelle réponse dois-je
faire à cet homme de rien? Faudra-t-il que je déshonore l'étoile
illustre de ma naissance jusqu'à le châtier comme un égal? Il le faut
cependant, ou consentir à voir mon honneur flétri par l'accusation de sa
bouche calomnieuse.--Voilà mon gage, le sceau par lequel ma main te
dévoue à la mort, et qui te marque pour l'enfer.--Je dis que tu en as
menti; et je soutiendrai que ce que tu dis est faux, aux dépens du sang
de ton coeur, bien qu'il soit trop vil pour que je dusse en ternir
l'éclat de mon épée de chevalier.

BOLINGBROKE.--Arrête; Bagot, je te défends de le relever.

AUMERLE.--Hors un seul homme, je voudrais que ce fût le plus illustre de
l'assemblée qui m'eût ainsi défié.

FITZWATER.--Si ta valeur tient à la sympathie[23], voilà mon gage,
Aumerle, que j'oppose au tien. Par ce beau soleil qui me montre où tu
es, je t'ai entendu dire, et tu t'en faisais gloire, que tu étais la
cause de la mort du noble Glocester. Si tu le nies, tu en as vingt fois
menti; et avec la pointe de ma rapière je ferai rentrer ton mensonge
dans le coeur où il a été forgé.

[Note 23: _...... Stand on sympathies._]

AUMERLE.--Lâche, tu n'oserais vivre assez pour voir cette journée.

FITZWATER.--Par mon âme, je voudrais que ce fût à l'heure même.

AUMERLE.--Fitzwater, tu viens de dévouer ton âme à l'enfer.

PERCY.--Tu mens, Aumerle: son honneur est aussi pur dans ce défi qu'il
est vrai que tu es déloyal; et pour preuve que tu l'es, je jette ici mon
gage, prêt à le soutenir contre toi jusqu'à la dernière limite de la
respiration. Relève-le si tu l'oses.

AUMERLE.--Si je ne le relève pas, puissent mes mains se pourrir, et ne
plus jamais brandir un fer vengeur sur le casque étincelant de mon
ennemi.

UN AUTRE LORD.--Je te défie de même sur le terrain, parjure Aumerle, et
je te provoque par autant de démentis que j'en pourrais crier à tes
oreilles perfides depuis un soleil jusqu'à l'autre. Voilà le gage de mon
honneur; mets-le à l'épreuve si tu l'oses.

AUMERLE.--Qui en est encore? Par le ciel, je répondrai à tous: j'ai dans
un seul coeur mille courages pour faire tête à vingt mille comme vous.

SURREY.--Lord Fitzwater, je me rappelle très-bien le jour où Aumerle et
vous vous entretîntes ensemble.

FITZWATER.--Il est vrai; milord, vous étiez présent, et vous pouvez
témoigner comme moi que ce que je dis est vrai.

SURREY.--Cela est aussi faux, par le ciel, que le ciel lui-même est
sincère.

FITZWATER.--Surrey, tu en as menti.

SURREY.--Enfant sans honneur, ce démenti pèsera si lourdement sur mon
épée, qu'il en sera tiré revanche et vengeance jusqu'à ce que toi qui
m'as donné le démenti et ton démenti[24] gisiez vous la terre, aussi,
tranquilles que le crâne de ton père; et pour preuve, voilà mon gage
d'honneur: mets-le à l'épreuve.

[Note 24: _That lie shall lie so heavy on my sword Till thou the lie
giver and that lie do lie._

Jeux de mots impossibles à rendre en français, même par des
équivalents.]

FITZWATER.--Comme tu te plais follement à exciter un cheval emporté! De
même que j'ose manger, boire, respirer et vivre, j'oserai affronter
Surrey dans un désert, et lui cracher au visage en lui disant qu'il en a
menti, et qu'il a menti, et qu'il en a menti. Voilà qui engage ma foi à
t'obliger de recevoir ma vigoureuse correction.--Comme j'espère
prospérer dans ce monde nouveau pour moi, Aumerle est coupable de ce que
lui reproche mon loyal défi; de plus, j'ai ouï dire au banni Norfolk,
que c'est toi, Aumerle, qui as envoyé deux de tes gens à Calais pour
assassiner le noble duc.

AUMERLE.--Que quelque honnête chrétien me confie un gage pour prouver
que Norfolk ment. Je jette ceci, dans le cas où Norfolk serait rappelé
pour défendre son honneur.

BOLINGBROKE.--Tous ces défis resteront en suspens jusqu'au retour de
Norfolk: il sera rappelé; et quoiqu'il soit mon ennemi, il sera rétabli
dans tous ses biens et seigneuries, et à son arrivée nous le forcerons
de justifier son honneur contre Aumerle.

L'ÉVÊQUE DE CARLISLE.--Jamais on ne verra ce jour honorable.--Norfolk,
banni, a combattu bien des fois pour Jésus-Christ; il a porté dans les
champs glorieux des chrétiens l'étendard de la croix chrétienne contre
les noirs païens, les Turcs et les Sarrasins. Fatigué de travaux
guerriers, il s'est retiré en Italie; et là, à Venise, il a rendu son
corps à la terre de ces belles contrées, et son âme pure à Jésus-Christ
son chef, sous les drapeaux duquel il avait combattu si longtemps.

BOLINGBROKE.--Quoi, prélat, Norfolk est mort?

L'ÉVÊQUE DE CARLISLE.--Aussi sûrement que je vis, milord.

BOLINGBROKE.--Qu'une heureuse paix conduise sa belle âme dans le sein du
bon vieil Abraham!--Seigneurs appelants, vos défis resteront tous en
suspens jusqu'à ce que nous vous assignions le jour du combat.

(Entre York avec sa suite.)

YORK.--Puissant duc de Lancastre, je viens vers toi de la part de
Richard, dépouillé de ses plumes, qui t'adopte d'un coeur satisfait pour
son héritier, et met tes mains royales en possession de son auguste
sceptre. Monte sur le trône que tu hérites aujourd'hui de lui, et vive
Henri, le quatrième du nom!

BOLINGBROKE.--C'est au nom de Dieu que je monte sur le trône royal.

L'ÉVÊQUE DE CARLISLE.--Que Dieu vous en préserve!--Je parlerai mal en
votre royale présence; mais c'est à moi qu'il convient le mieux de dire
la vérité. Plût à Dieu qu'il y eût dans cette noble assemblée un homme
assez noble pour être le juge impartial du noble Richard: alors la vraie
noblesse lui apprendrait à éviter une injustice aussi odieuse! Quel
sujet peut prononcer l'arrêt de son roi? et qui de ceux qui siégent ici
n'est pas sujet de Richard? Les voleurs ne sont jamais jugés sans être
entendus, quelque évidente que soit en eux l'apparence du crime; et
l'image de la majesté de Dieu, son lieutenant, son fondé de pouvoirs,
son député choisi, oint, couronné et maintenu sur le trône depuis tant
d'années, sera jugé par des bouches sujettes et inférieures, et cela
sans même être présent! O Dieu! ne permets pas que dans un pays
chrétien, des âmes civilisées donnent l'exemple d'un attentat si odieux,
si noir, si indécent! Je parle à des sujets, et c'est un sujet qui
parle, animé par le ciel pour prendre hardiment la défense de son roi.
Milord d'Hereford, qui est ici présent, et que vous appelez roi, est un
insigne traître au roi du superbe Hereford: si vous le couronnez, je
vous prédis que le sang anglais engraissera la terre, et que les
générations futures payeront de leurs gémissements cet horrible forfait.
La paix ira dormir chez les Turcs et les infidèles; et dans ce séjour de
la paix, des guerres tumultueuses confondront les familles contre les
familles, les parents contre les parents; le désordre, l'horreur, la
crainte et la révolte habiteront parmi vous; et cette terre sera nommée
le champ de Golgotha et la place des crânes des morts. Oh! si vous
élevez cette maison contre cette maison, il en résultera les plus
désastreuses divisions qui jamais aient désolé ce monde maudit. Empêchez
cela, résistez; qu'il n'en soit pas ainsi, de peur que vos enfants et
les enfants de vos enfants ne crient sur vous: Malédiction!

NORTHUMBERLAND.--Vous avez parlé à merveille, monsieur; et pour votre
peine, nous vous arrêtons ici comme coupable de haute trahison.--Lord
Westminster, chargez-vous de veiller sur sa personne jusqu'au jour de
son procès.--Vous plaît-il, milords, d'accorder aux communes leur
requête?

BOLINGBROKE.--Qu'on introduise ici Richard, afin qu'il abdique
publiquement: alors nous procéderons à l'abri de tout soupçon.

YORK.--Je vais me charger de l'amener.

(Il sort.)

BOLINGBROKE.--Vous, seigneurs, qui êtes ici arrêtés par nos ordres,
donnez vos cautions de vous représenter au jour où vous serez sommés de
répondre. (_A l'évêque de Carlisle:_)--Nous devons peu à votre affection
pour nous, et nous comptions peu sur votre secours.

(Rentre York avec le roi Richard et des officiers portant la couronne.)

RICHARD.--Hélas! pourquoi m'oblige-t-on de me rendre aux ordres d'un roi
avant que j'aie pu secouer encore les pensées royales qui ont accompagné
mon règne! Je n'ai pu encore apprendre à insinuer, à flatter, à me
courber, à fléchir le genou. Donnez au chagrin quelque temps pour
m'instruire à la soumission.--Cependant, je n'ai point encore oublié la
figure de ces hommes... Ne furent-ils pas à moi? ne m'ont-ils pas crié
parfois: Salut? C'est ce que Judas fit à Jésus-Christ; mais lui, sur
douze, il trouva la fidélité chez tous, sauf un seul; et moi, sur douze
mille, je n'en trouve chez aucun.--Dieu sauve le roi!--Quoi! personne ne
dira: _Amen?_ serai-je à la fois le prêtre et le clerc? Eh bien, _amen_,
Dieu sauve le roi, quoique ce ne soit pas moi; et _amen_ encore si le
ciel pense que c'est moi.--Pour rendre quel service m'amène-t-on ici?

YORK.--Pour accomplir ce que de ta libre volonté ta grandeur fatiguée
t'a porté à offrir, la cession de ta puissance et de la couronne à Henri
Bolingbroke.

RICHARD.--Donne-moi la couronne.--Cousin, la voilà; prends la couronne:
ma main de ce côté-ci; la tienne de ce côté-là.--Maintenant cette
couronne d'or ressemble à un puits profond... renfermant deux seaux qui
se remplissent l'un l'autre, toujours le vide se balance dans l'air,
tandis que l'autre est au bas, caché et plein d'eau: le seau d'en bas
est rempli de larmes; c'est moi qui m'abreuve de ma douleur, tandis que
vous vous élevez en haut.

BOLINGBROKE.--J'avais cru que vous abdiquiez de bon gré.

RICHARD.--Ma couronne, oui; mais mes chagrins me restent toujours. Vous
pouvez me déposer de mes titres et de ma grandeur, mais non pas de mes
chagrins; j'en suis toujours le roi.

BOLINGBROKE.--Vous me donnez une partie de vos soucis avec votre
couronne.

RICHARD.--Vos soucis en croissant ne diminuent pas les miens: mes soucis
viennent de la perte des soucis qui ont fait longtemps mon souci. Votre
souci est le souci de gagner, causé par de nouveaux soucis. Les soucis
que je vous cède, je les ai toujours après les avoir cédés: ils suivent
la couronne; et cependant ils ne me quitteront point.

BOLINGBROKE.--Êtes-vous satisfait de renoncer à la couronne?

RICHARD.--Oui, non... non, oui[25]; car je ne dois être rien. Par
conséquent, non, car je te résigne ce que je suis.--Maintenant, voyez
comment je me dépouille moi-même. Je décharge ma tête de ce lourd
fardeau, et mon bras de ce sceptre pesant; j'arrache de mon coeur
l'orgueil du pouvoir royal; j'efface de mes larmes l'onction que j'ai
reçue, je donne ma couronne de mes propres mains; j'abjure de ma propre
bouche ma grandeur sacrée, et ma propre voix délie tous mes sujets de
leurs serments d'obéissance; je renonce solennellement à toute pompe et
à toute majesté; j'abandonne tous mes manoirs, domaines, revenus; je
rétracte tous mes actes, décrets et statuts. Que Dieu pardonne tous les
serments violés envers moi! Que Dieu conserve inviolables, tous les
serments qu'on te fait! qu'il m'ôte tout regret, à moi qui ne possède
plus rien; et qu'il te contente en tout, toi qui as tout acquis!
Puisses-tu vivre longtemps assis sur le trône de Richard! Puisse Richard
descendre bientôt dans le sein de la terre! Dieu conserve le roi Henri
et qu'il lui envoie de longues années de jours radieux! Ainsi dit
Richard, qui n'est plus roi. Que faut-il de plus?

[Note 25: _Ay, no, no, ay, for I must nothing be._ Vous me demandez si
je suis satisfait, comme je ne dois être rien, je ne puis être
satisfait, c'est donc: oui et non, non et oui. _Ay, no. No, ay._]

NORTHUMBERLAND _lui présente un écrit._--Rien que de lire vous-même ces
accusations, ces crimes terribles commis par votre personne et par vos
adhérents contre la gloire et les intérêts du pays, afin que, d'après
vos aveux, les âmes des hommes puissent croire que vous êtes justement
déposé.

RICHARD.--Faut-il que je fasse cela, et faut-il que je démêle
péniblement le tissu de mes égarements? Cher Northumberland, si tes
fautes étaient écrites, ne serais-tu pas honteux d'en faire la lecture
devant une si brillante assemblée? Si tu la faisais, tu y trouverais un
article bien odieux... celui qui contiendrait la déposition d'un roi, et
la violente lacération du puissant contrat des serments, crime marqué de
noir et condamné dans le livre du ciel.--Et vous tous qui restez là à me
regarder pris au piége par ma propre misère (bien que quelques-uns de
vous, avec Pilate, en lavent leurs mains et affectent une pitié
extérieure), tout Pilate que vous êtes, vous m'avez abandonné aux
amertumes de ma croix, et l'eau ne saurait laver votre péché.

NORTHUMBERLAND.--Seigneur, hâtez-vous: lisez ces articles.

RICHARD.--Mes yeux sont pleins de larmes, je ne peux voir; et cependant
l'eau salée ne les aveugle pas tant que je ne voie bien encore une
troupe de traîtres ici. Eh quoi! si je tourne mes regards sur moi-même,
j'y vois un traître comme les autres, car j'ai donné ici le consentement
de ma volonté pour dépouiller la majestueuse personne d'un roi, avilir
sa gloire, changer le souverain en esclave, faire de la majesté un
sujet, et de la grandeur royale un paysan.

NORTHUMBERLAND.--Seigneur!

RICHARD.--Je ne suis pas ton seigneur, homme hautain et arrogant; je ne
suis le seigneur de personne; je n'ai point de nom, point de titre, pas
même le nom qui me fut donné sur les fonts baptismaux, qui ne soit
usurpé.--O jour malheureux! que j'aie vu tant d'hivers, et que je ne
sache de quel nom m'appeler aujourd'hui! Oh! que ne suis-je une figure
de roi en neige exposé au soleil de Bolingbroke, pour me fondre en
gouttes d'eau!--Bon roi... grand roi (et cependant non pas grandement
bon), si ma parole vaut encore quelque chose en Angleterre, qu'à mon
ordre on m'apporte sur-le-champ un miroir, afin qu'il me montre quel air
a mon visage depuis qu'il a fait faillite de sa majesté royale.

BOLINGBROKE.--Allez, quelqu'un; qu'on apporte un miroir.

(Sort un homme de suite.)

NORTHUMBERLAND.--Lisez cet écrit pendant qu'on va chercher le miroir.

RICHARD.--Démon, tu me tourmentes avant que je sois en enfer.

BOLINGBROKE.--Lord Northumberland, n'insistez plus.

NORTHUMBERLAND.--Alors les communes ne seront pas satisfaites.

RICHARD.--Elles seront satisfaites: j'en lirai assez lorsque je verrai
le véritable livre où tous mes péchés sont inscrits; ce livre c'est
moi-même. (_On apporte un miroir._)--Donnez-moi ce miroir; c'est là que
je veux lire.--Quoi! ces rides ne sont pas plus profondes? Quoi! la
douleur a frappé tant de coups sur ce visage, et n'y a pas fait des
plaies plus profondes? O miroir flatteur, tu fais comme mes courtisans
au temps de ma prospérité, tu me trompes! Est-ce là le visage de celui
qui sous le toit de sa demeure entretenait chaque jour dix mille
personnes? Est-ce là ce visage qui, comme le soleil, faisait cligner les
yeux à ceux qui le contemplaient? Est-ce là le visage qui a soutenu tant
de folie, et qui a été à la fin éclipsé par Bolingbroke? C'est une
gloire fragile que celle qui brille sur ce visage, et ce visage est
aussi fragile que la gloire (_il jette contre terre le miroir qui se
brise_), car le voilà brisé en mille éclats.--Fais attention, roi
silencieux, à la moralité de ce jeu.--Comme mon chagrin a vite détruit
mon visage!

BOLINGBROKE.--L'image de votre chagrin a détruit l'image de votre
figure.

RICHARD.--Répétez-moi cela: «l'image de votre chagrin?» Ah! voyons: oui,
cela est vrai, mon chagrin est tout entier au dedans, et ces formes
extérieures de deuil ne sont que des ombres du chagrin caché qui se
gonfle en silence dans l'âme torturée. C'est là que vit le chagrin
lui-même; et je te remercie, roi, de ta grande bonté, qui non-seulement
me donne sujet de gémir, mais m'apprend de quelle manière je dois
gémir.--Je ne vous demanderai plus qu'une grâce, et après je me retire;
je ne vous importunerai plus: l'obtiendrai-je?

BOLINGBROKE.--Nommez-la, beau cousin.

RICHARD.--Beau cousin! Eh quoi! je suis plus grand qu'un roi; car,
lorsque j'étais roi, je n'étais flatté que par des sujets; et maintenant
que je ne suis plus qu'un sujet, j'ai ici un roi pour flatteur. Puisque
je suis si grand, je n'ai pas besoin de demander de grâce.

BOLINGBROKE.--Demandez toujours.

RICHARD.--Et l'obtiendrai-je?

BOLINGBROKE.--Vous l'obtiendrez.

RICHARD.--Eh bien, donnez-moi la permission de m'en aller.

BOLINGBROKE.--Où?

RICHARD.--Où vous voudrez, pourvu que je sois loin de votre vue.

BOLINGBROKE.--Allez, quelques-uns de vous: qu'on le conduise à la Tour.

RICHARD.--Oh! vous êtes très-bons pour me conduire[26]; vous êtes tous
des gens de conduite, vous qui savez si lestement vous élever sur la
chute d'un roi légitime.

(Sortent Richard, quelques-uns des lords et une garde.)

[Note 26: _O good! convey, conveyors are you all._

_Convey_, _conveyor_, signifie aussi escamoter, escamoteur. Il était
impossible de donner un sens en français à cette plaisanterie en
traduisant littéralement.]

BOLINGBROKE.--C'est à mercredi prochain que nous fixons le jour de notre
couronnement. Seigneurs, préparez-vous.

(Tous sortent, excepté l'abbé de Westminster, l'évêque de Carlisle,
Aumerle.)

L'ABBÉ DE WESTMINSTER.--Nous avons vu là une triste cérémonie.

L'ÉVÊQUE DE CARLISLE.--La tristesse est à venir: les enfants qui ne sont
pas encore nés sentiront ce jour les déchirer comme une épine.

AUMERLE.--Vous, saints ecclésiastiques, dites-nous, n'est-il point de
moyen pour délivrer le royaume de cette pernicieuse souillure?

L'ABBÉ DE WESTMINSTER.--Avant que je vous explique librement ma pensée,
il faudra que vous vous engagiez par serment, non-seulement à tenir mes
projets ensevelis, mais à exécuter tout ce que je pourrai imaginer.--Je
vois que vos regards sont remplis de mécontentement, vos coeurs de
chagrin, et vos yeux de larmes. Venez souper chez moi, et je préparerai
un plan qui nous ramènera à tous des jours de bonheur.

(Ils sortent.)

FIN DU QUATRIÈME ACTE.



                            ACTE CINQUIÈME



SCÈNE I

Une des rues conduisant à la Tour.

_Entrent_ LA REINE _et ses dames_.


_LA REINE._--C'est par cette rue que le roi va passer: voilà le chemin
de cette Tour qu'à la maleheure a bâtie Jules César[27], et dont le sein
de pierre devient, par arrêt de l'orgueilleux Bolingbroke, la prison de
mon seigneur condamné.--Reposons-nous ici, si cette terre rebelle a
encore un lieu de repos pour la reine de son légitime souverain! (_Entre
le roi Richard conduit par des gardes._) Mais paix; ah! que je voie...
ou plutôt ne voyons pas se flétrir ma belle rose. Et cependant, levons
les yeux, regardons-le, afin que la pitié nous dissolve en rosée pour
lui rendre sa fraîcheur en l'arrosant des larmes du fidèle amour.--O
toi, l'image des lieux où fut la vieille Troie, carte d'honneur, tombeau
du roi Richard et non plus le roi Richard, toi la plus belle des
demeures, pourquoi faut-il que le chagrin au sombre visage habite chez
toi, tandis que le succès triomphant s'est logé dans un cabaret?

[Note 27: La tradition en Angleterre attribue à César l'érection de la
Tour de Londres.]

RICHARD.--Femme charmante, ne te ligue pas avec ma douleur, je t'en
prie, pour me faire mourir trop promptement. Apprends, bonne âme, à
tenir notre ancienne fortune comme un songe heureux dont nous nous
réveillons pour voir dans l'état où nous sommes réduits la vérité de ce
que nous sommes. Me voilà, ma douce amie, devenu l'inséparable frère de
la hideuse nécessité; elle et moi nous sommes liés jusqu'à la
mort.--Retire-toi en France, et va te cloîtrer dans quelque maison
religieuse: il faut qu'une sainte vie nous gagne dans un monde nouveau
la couronne que nos heures profanes ont abattue ici.

LA REINE.--Quoi! l'âme de mon Richard est-elle donc changée et affaiblie
comme sa personne? Bolingbroke a-t-il aussi déposé ta raison? est-il
entré dans ton coeur? Le lion mourant avance encore la griffe, et, dans
la rage de se voir dompté, déchire la terre s'il ne peut atteindre autre
chose; et toi, subiras-tu patiemment la correction comme un écolier?
Baiseras-tu la verge? flatteras-tu avec une basse humilité la fureur de
tes ennemis, toi qui es un lion et le roi des animaux?

RICHARD.--Oui, roi des animaux: si j'avais gouverné autre chose que des
animaux, je régnerais encore heureux sur les hommes.--Ma bien-aimée,
autrefois reine, prépare-toi à partir pour la France; suppose que je
suis mort, et qu'ici, dans cet instant; tu reçois de moi, comme de mon
lit de mort, mon dernier adieu de vivant. Dans les ennuyeuses soirées de
l'hiver, assise auprès d'un foyer avec quelques bons vieillards,
fais-toi raconter les histoires des siècles malheureux passés depuis
longtemps; et avant de leur souhaiter le bonsoir, pour acquitter ta part
de douleurs, dis-leur ma lamentable chute, et renvoie tes auditeurs
pleurants à leurs lits.--Eh quoi! aux tristes accents de ta voix
touchante, les insensibles tisons eux-mêmes, émus de sympathie,
éteindront le feu sous les larmes de leur compassion; et les uns sous
leurs cendres, les autres, noirs comme le charbon, pleureront la
déposition d'un roi légitime.

(Entrent Northumberland et une suite.)

NORTHUMBERLAND.--Seigneur, les intentions de Bolingbroke sont changées:
c'est à Pomfret, et non à la Tour, qu'il faut vous rendre.--Et vous,
madame, je suis aussi chargé d'ordres pour vous: il vous faut partir
sans délai pour la France.

RICHARD.--Northumberland, toi l'échelle au moyen de laquelle l'ambitieux
Bolingbroke monte sur mon trône, le temps n'aura pas vieilli d'un grand
nombre d'heures avant que ton odieux péché, se grossissant de sa propre
matière, n'éclate en pourriture. Quand Bolingbroke partagerait son
royaume et t'en donnerait la moitié, tu penseras que c'est trop peu pour
l'avoir aidé à s'emparer du tout; et lui, il pensera que toi qui sais le
moyen d'établir les rois illégitimes, tu sauras aussi, sous le moindre
prétexte, trouver un autre moyen de le renverser la tête la première de
son trône usurpé. L'attachement des amis pervers se convertit en
défiance, la défiance en haine; et la haine conduit l'un, ou tous deux
ensemble, à de justes périls et à une mort méritée.

NORTHUMBERLAND.--Que mon crime retombe sur ma tête, et que tout finisse
là. Faites-vous vos adieux et séparez-vous, car il faut vous quitter sur
l'heure.

RICHARD.--Accablé d'un double divorce! Méchants hommes, vous violez une
double union; d'abord entre ma couronne et moi, et puis entre moi et la
femme que j'ai épousée.--Délions par un baiser le serment qui subsiste
entre toi et moi: et cependant cela ne se peut, car il fut consacré par
un baiser[28].--Sépare-nous, Northumberland: moi pour aller vers le
nord, où le froid transi et la maladie font languir le pays; ma femme
pour aller en France, d'où elle est venue avec pompe et parée comme le
doux mois de mai, et où elle est renvoyée comme la Toussaint, ou comme
le jour le plus court.

[Note 28: C'était alors l'usage de consacrer, à l'église même, l'union
nuptiale par un baiser.]

LA REINE.--Eh quoi! faut-il qu'on nous sépare? faut-il nous quitter?

RICHARD.--Oui, ma bien-aimée, ta main de ma main, et ton coeur de mon
coeur.

LA REINE.--Bannissez-nous tous deux, et renvoyez le roi avec moi.

NORTHUMBERLAND.--Il y aurait à cela quelque bonté, mais peu de
politique.

LA REINE.--Eh bien, là où il va, laissez-moi y aller aussi.

RICHARD.--Pleurant ainsi tous deux ensemble, nous ne ferions qu'une
seule douleur. Pleure pour moi en France, je pleurerai ici pour toi: il
vaut mieux être loin l'un de l'autre, que réunis pour n'être jamais plus
heureux[29]. Va, compte tes pas par tes soupirs, et moi les miens par
mes gémissements.

[Note 29: _Be never the near,_ n'avoir rien gagné, n'être jamais plus
près de ce qu'on désire.]

LA REINE.--Ainsi le chemin plus long fournira les plus longues plaintes.

RICHARD.--Je pousserai deux gémissements à chaque pas puisque mon chemin
est court, et je l'allongerai par le poids que j'ai sur le coeur.
Allons, allons, ne faisons pas plus longtemps la cour à la douleur,
puisqu'une fois qu'on l'a épousée la douleur dure si longtemps. Qu'un
baiser nous ferme la bouche, et séparons-nous en silence. (_Ils
s'embrassent._) Dans ce baiser je te donne mon coeur, et je prends le
tien.

LA REINE.--Rends-moi le mien: c'est un triste rôle que de prendre ton
coeur pour le tuer. (_Ils s'embrassent encore une fois._) Maintenant que
j'ai repris le mien, va-t'en; que je puisse m'efforcer de le tuer d'un
seul gémissement.

RICHARD.--Nous jouons avec le malheur dans ces tendres délais. Encore
une fois, adieu: que la douleur dise le reste.

(Ils sortent.)



SCÈNE II

La scène est toujours à Londres.--Un appartement dans le palais du duc
d'York.

_Entrent_ YORK et LA DUCHESSE D'YORK.


LA DUCHESSE D'YORK.--Milord, vous m'aviez promis de m'achever le récit
de l'entrée de nos deux cousins dans Londres, lorsque vos larmes vous
ont forcé de l'interrompre.

YORK.--Où en suis-je resté?

LA DUCHESSE D'YORK.--A ce triste moment où des mains brutales et
insolentes jetaient, du haut des fenêtres, de la poussière et des
ordures sur la tête du roi Richard.

YORK.--Alors, comme je vous l'ai dit, le duc, le grand Bolingbroke,
monté sur un bouillant et fougueux coursier qui semblait connaître son
ambitieux maître, poursuivait sa marche à pas lents et majestueux,
tandis que toutes les voix criaient: «Dieu te garde, Bolingbroke!» Vous
auriez cru que les fenêtres parlaient, tant s'y pressaient les figures
de tout âge, jeunes et vieilles, pour lancer à travers les ouvertures
d'avides regards sur le visage de Bolingbroke: on eût dit que toutes les
murailles, chargées d'images peintes, répétaient à la fois: «Jésus te
conserve! sois le bienvenu, Bolingbroke!» tandis que lui, se tournant de
côté et d'autre, la tête découverte et courbée plus bas que le cou de
son fier coursier, leur disait: «Je vous remercie, mes compatriotes.» Et
faisant toujours ainsi, il continuait sa marche.

LA DUCHESSE D'YORK.--Hélas! et le pauvre Richard, que faisait-il alors?

YORK.--Comme dans un théâtre, lorsqu'un acteur favori vient de quitter
la scène, les yeux des spectateurs se portent négligemment sur celui qui
lui succède, tenant son bavardage pour ennuyeux; ainsi, et avec plus de
mépris encore, les yeux du peuple s'arrêtaient d'un air d'aversion sur
Richard. Pas un seul n'a crié: Dieu le sauve! Pas une voix joyeuse ne
lui a souhaité la bienvenue; mais on répandait la poussière sur sa tête
sacrée; et lui la secouait avec une tristesse si douce, une expression
si combattue entre les pleurs et le sourire, gages de sa douleur et de
sa patience; que si Dieu, pour quelque grand dessein, n'avait pas
endurci les coeurs des hommes, ils auraient été forcés de s'attendrir,
et la barbarie elle-même eût eu compassion de lui. Mais le ciel a mis la
main à ces événements; tranquilles et satisfaits, nous nous soumettrons
à sa haute volonté, Notre foi de sujet est maintenant jurée à
Bolingbroke dont je reconnais pour toujours la puissance et les droits.

(Entre Aumerle.)

LA DUCHESSE D'YORK.--Voici mon fils Aumerle.

YORK.--Il fut Aumerle jadis, mais il a perdu ce titre pour avoir été
l'ami de Richard; et il faut désormais, madame, que vous l'appeliez
Rutland. Je suis caution, devant le parlement, de sa fidélité et de sa
ferme loyauté envers le nouveau roi.

LA DUCHESSE D'YORK.--Sois le bienvenu, mon fils. Quelles sont les
violettes parsemées maintenant sur le sein verdoyant du nouveau
printemps?

AUMERLE.--Madame, je l'ignore et ne m'en embarrasse guère. Dieu sait
qu'il m'est indifférent d'en être ou de n'en pas être.

YORK.--A la bonne heure; mais comportez-vous bien dans cette saison
nouvelle, de peur d'être moissonné avant le temps de la maturité. Que
dit-on d'Oxford? Les joutes et les fêtes continuent-elles?

AUMERLE.--Oui, milord, à ce que j'ai ouï dire.

YORK.--Vous y serez, je le sais.

AUMERLE.--Si Dieu ne s'y oppose, c'est mon dessein.

YORK.--Quel est ce sceau qui pend de ton sein[30]?--Eh quoi! tu pâlis?
Laisse-moi voir cet écrit.

[Note 30: L'usage était alors, comme on sait, d'apposer aux actes le
sceau suspendu par une bande de parchemin.]

AUMERLE.--Milord, ce n'est rien.

YORK.--En ce cas, peu importe qu'on le voie. Je veux être satisfait:
voyons cet écrit.

AUMERLE.--Je conjure Votre Grâce de m'excuser: c'est un écrit de peu
d'importance, que j'ai quelque raison de tenir caché.

YORK.--Et moi, monsieur, que j'ai quelque raison de vouloir connaître.
Je crains.... je crains....

LA DUCHESSE D'YORK.--Eh! que pouvez-vous craindre? Ce ne peut être que
quelque engagement qu'il aura contracté pour ses parures le jour du
triomphe.

YORK.--Quoi! un engagement avec lui-même? Comment aurait-il entre ses
mains l'engagement qui le lie? Tu es folle, ma femme.--Jeune homme,
fais-moi voir cet écrit.

AUMERLE.--Je vous en conjure, excusez-moi: je ne puis le montrer.

YORK.--Je veux être obéi; je veux le voir, te dis-je. (_Il lui arrache
l'écrit et le lit._)--Trahison! noire trahison!--Déloyal! traître!
misérable!

LA DUCHESSE D'YORK.--Qu'est-ce que c'est, milord?

YORK.--Holà! quelqu'un ici. _(Entre un serviteur._)--Qu'on selle mon
cheval.--Le ciel lui fasse miséricorde!--Quelle trahison je découvre
ici!

LA DUCHESSE D'YORK.--Comment? qu'est-ce, milord?

YORK.--Donnez-moi mes bottes, vous dis-je. Sellez mon cheval.--Oui, sur
mon honneur, sur ma vie, sur ma foi, je vais dénoncer le scélérat!

LA DUCHESSE D'YORK.--Qu'il y a-t-il donc?

YORK.--Taisez-vous, folle que vous êtes.

LA DUCHESSE D'YORK.--Je ne me tairai point.--De quoi s'agit-il, mon
fils?

AUMERLE.--Calmez-vous, ma bonne mère: de rien dont ne puisse répondre ma
pauvre vie.

LA DUCHESSE D'YORK.--Ta vie en répondre!

(Entre un valet apportant des bottes.)

YORK.--Donne-moi mes bottes. Je veux allez trouver le roi.

LA DUCHESSE D'YORK.--Aumerle, frappe-le.--Pauvre enfant, tu es tout
consterné. _(Au valet._)--Loin d'ici, malheureux! ne reparais jamais en
ma présence.

YORK.--Donne-moi mes bottes, te dis-je.

LA DUCHESSE D'YORK.--Quoi donc, York, que veux-tu faire? Quoi! tu ne
cacheras pas la faute de ton propre sang? Avons-nous d'autres fils?
pouvons-nous en espérer d'autres? le temps n'a-t-il pas épuisé la
fécondité de mon sein? Et tu veux enlever à ma vieillesse mon aimable
fils, et me dépouiller de l'heureux titre de mère! Ne te ressemble-t-il
pas? n'est-il pas à toi?

YORK.--Femme faible et insensée, veux-tu donc celer cette noire
conspiration? Ils sont là douze traîtres qui ont ici pris par serment et
réciproquement signé l'engagement d'assassiner le roi à Oxford.

LA DUCHESSE D'YORK.--Il n'en sera pas: nous le garderons ici; et alors
comment pourra-t-il s'en mêler?

YORK.--Laisse-moi, femme inconsidérée: fût-il vingt fois mon fils, je le
dénoncerais.

LA DUCHESSE D'YORK.--Ah! si tu avais poussé pour lui autant de
gémissements que moi, tu serais plus pitoyable. Mais je sais maintenant
ce que tu penses: tu soupçonnes que j'ai été infidèle à ta couche; et
qu'il est un bâtard au lieu d'être ton fils. Ah! cher York, cher époux,
n'aie pas cette pensée; il te ressemble autant qu'homme puisse
ressembler à un autre; il ne me ressemble pas, ni à personne de ma
famille, et pourtant je l'aime.

YORK.--Laisse-moi passer, femme indisciplinée.

(Il sort.)

LA DUCHESSE D'YORK.--Va après lui, Aumerle: monte son cheval; pique,
presse, arrive avant lui auprès du roi, et implore ta grâce avant qu'il
t'accuse. Je ne tarderai pas à te suivre: quoique vieille, je ne doute
pas que je ne puisse galoper aussi vite qu'York. Je ne me relèverai
point de terre que Bolingbroke ne t'ait pardonné. Partons. Va-t'en.

(Ils sortent.)



SCÈNE III

La scène est à Windsor.--Un appartement dans le château.

_Entrent_ BOLINGBROKE _en roi_, PERCY _et autres seigneurs_.


BOLINGBROKE.--Personne ne peut-il me donner des nouvelles de mon
débauché de fils? Il y a trois mois entiers que je ne l'ai vu. S'il est
quelque fléau dont le ciel nous menace, c'est lui. Plût à Dieu, milords,
qu'on pût le découvrir! Faites chercher à Londres, dans toutes les
tavernes; car on dit qu'il les hante journellement avec des compagnons
sans moeurs et sans frein, de ceux-là mêmes, dit-on, qui se tiennent
dans des ruelles étroites, où ils battent notre garde et volent les
passants! Et lui, jeune étourdi, jeune efféminé, il se fait un point
d'honneur de soutenir cette bande dissolue!

PERCY.--Seigneur, il n'y a guère que deux jours que j'ai vu le prince,
et je lui ai parle des tournois qui se tiennent à Oxford.

BOLINGBROKE.--Et qu'a répondit ce galant?

PERCY.--Sa réponse fut qu'il irait dans un mauvais lieu[31], qu'il
arracherait à la plus vile des créatures qui s'y trouveraient un de ses
gants, qu'il le porterait comme une faveur, et qu'avec ce gage il
désarçonnerait le plus robuste agresseur.

[Note 31: _..... Unto the stews._]

BOLINGBROKE.--Aussi dissolu que téméraire: et cependant, au travers de
tout cela, j'entrevois quelques étincelles d'espérance qu'un âge plus
mûr pourra peut-être développer heureusement.--Mais qui vient à nous?

(Entre Aumerle.)

AUMERLE.--Où est le roi?

BOLINGBROKE.--Que veut dire notre cousin avec cet air de trouble et
d'effroi?

AUMERLE.--Que Dieu garde Votre Grâce! Je conjure Votre Majesté de
m'accorder un moment d'entretien, seul avec Votre Grâce.

BOLINGBROKE, _aux lords._--Retirez-vous, et laissez-nous seuls ici.
(_Percy et les lords se retirent._)--Que nous veut maintenant notre
cousin?

AUMERLE, _s'agenouillant._--Que mes genoux restent pour toujours
attachés à la terre, et ma langue fixée dans ma bouche à mon palais, si
vous ne me pardonnez avant que je me relève ou que je parle.

BOLINGBROKE.--La faute n'est-elle que dans l'intention, ou déjà commise?
Dans le premier cas, quelque odieuse qu'elle puisse être, pour gagner
ton amitié à l'avenir, je te pardonne.

AUMERLE.--Permettez-moi donc de tourner la clef, afin que personne
n'entre jusqu'à ce que je vous aie tout dit.

BOLINGBROKE.--Fais ce que tu voudras.

(Aumerle ferme la porte.)

YORK, _en dehors._--Prends garde, mon souverain; veille à ta sûreté; tu
as un traître en ta présence.

BOLINGBROKE, _tirant son épée._--Scélérat! je vais m'assurer de toi.

AUMERLE.--Retiens ta main vengeresse; tu n'as aucun sujet de craindre.

YORK, _en dehors._--Ouvre la porte; prends garde, roi follement
téméraire. Ne pourrai-je, au nom de mon attachement, accuser devant toi
la trahison? Ouvre la porte, ou je vais la briser.

(Bolingbroke ouvre la porte.)

(Entre York.)

BOLINGBROKE.--Qu'y a-t-il, mon oncle? parlez. Reprenez haleine;
dites-nous si le danger presse, afin que nous nous armions pour le
repousser.

YORK.--Parcours cet écrit, et tu connaîtras la trahison que ma course
rapide m'empêche de te développer.

AUMERLE.--Souviens-toi, en lisant, de ta parole donnée. Je suis
repentant: ne lis plus mon nom dans cette liste; mon coeur n'est point
complice de ma main.

YORK.--Traître, il l'était avant que ta main eût signé.--Roi, je l'ai
arraché du sein de ce traître: c'est la crainte et non l'amour qui
engendre son repentir. Oublie ta pitié pour lui, de peur que ta pitié ne
devienne un serpent qui te percera le coeur.

BOLINGBROKE.--O conspiration odieuse, menaçante et audacieuse! O père
loyal d'un fils perfide! O toi, source argentée, pure et immaculée, d'où
ce ruisseau a pris son cours à travers des passages fangeux qui l'ont
sali; comme le surcroît de ta bonté s'est en lui changé en méchanceté,
de même cette bonté surabondante excusera la faute mortelle de ton
coupable fils.

YORK.--Ainsi ma vertu servira d'entremetteur à ses vices[32]; il
dépensera mon honneur à réparer sa honte, comme ces fils prodigues qui
dépensent l'or amassé par leurs pères. Pour que mon honneur vive, il
faut que son déshonneur périsse; ou bien son déshonneur va couvrir ma
vie d'infamie. Tu me tues en lui permettant de vivre: si tu lui laisses
le jour, le traître vit et tu mets à mort le sujet fidèle.

[Note 32: _So shall my virtue be his vice's bawd._]

LA DUCHESSE D'YORK, _en dehors_.--De grâce, mon souverain, pour l'amour
de Dieu, laisse-moi entrer.

BOLINGBROKE.--Quelle suppliante à la voix grêle pousse ces cris
empressés?

LA DUCHESSE D'YORK.--Une femme, ta tante, grand roi. C'est moi,
écoute-moi, aie pitié de moi; ouvre la porte: c'est une mendiante qui
mendie sans avoir jamais mendié[33], moi qui ne demandai jamais.

[Note 33: _A beggar begs, that never begg'd before._

C'est sur ce mot _beggar_ que porte la plaisanterie de Bolingbroke.

    _Our scene is alter'd from a serious thing,
    And now chang'd to the Beggar and the king._

_The beggar_ était, comme on l'a déjà fait voir dans les notes de _Roméo
et Juliette_, une ballade alors très-connue.]

BOLINGBROKE.--Voilà notre scène changée: nous passons d'une chose
sérieuse à _la mendiante avec le roi_.--Mon dangereux cousin, faites
entrer votre mère: je vois bien qu'elle vient intercéder pour votre
odieux forfait.

YORK.--Si tu lui pardonnes, qui que ce soit qui te prie, ce pardon
pourra faire germer d'autres crimes. Retranche ce membre corrompu, et
tous les autres restent sains. Si tu l'épargnes, il corrompra tout le
reste.

(Entre la duchesse d'York.)

LA DUCHESSE D'YORK.--O roi! ne crois pas cet homme au coeur dur: celui
qui ne s'aime pas lui-même ne peut aimer personne.

YORK.--Femme extravagante, que fais-tu ici? Ton sein flétri veut-il une
seconde fois nourrir un traître?

LA DUCHESSE D'YORK.--Cher York, calmez-vous.--Mon gracieux souverain,
écoutez-moi.

(Elle se met à genoux.)

BOLINGBROKE.--Levez-vous, ma bonne tante.

LA DUCHESSE D'YORK.--Non, pas encore, je t'en conjure: je resterai
prosternée sur mes genoux, et jamais je ne reverrai le jour que voient
les heureux, que tu ne m'aies rendue à la joie, que tu ne m'aies dit de
me réjouir en pardonnant à Rutland, à mon coupable enfant.

AUMERLE, _se mettant à genoux._--Et moi je courbe les genoux pour m'unir
aux prières de ma mère.

YORK, _se mettant à genoux._--Et moi je courbe mes genoux fidèles pour
prier contre tous les deux. Si tu accordes la moindre grâce, puisse-t-il
t'en mal arriver!

LA DUCHESSE D'YORK.--Ah! croyez-vous qu'il parle sérieusement? Voyez son
visage: ses yeux ne versent point de larmes, sa prière n'est qu'un jeu,
ses paroles ne viennent que de sa bouche, les nôtres viennent du coeur:
il ne vous prie que faiblement, et désire qu'on le refuse; mais nous,
nous vous prions du coeur, de l'âme, de tout le reste: ses genoux
fatigués se lèveraient avec joie, je le sais; et les nôtres resteront
agenouillés jusqu'à ce qu'ils s'unissent à terre. Ses prières sont
remplies d'une menteuse hypocrisie; les nôtres sont pleines d'un vrai
zèle et d'une intégrité profonde. Nos prières surpassent les siennes:
qu'elles obtiennent donc cette miséricorde due aux prières véritables.

BOLINGBROKE.--Ma bonne tante, levez-vous.

LA DUCHESSE D'YORK.--Ne me dis point _levez-vous_, mais d'abord _je
pardonne_; et tu diras ensuite _levez-vous_. Ah! si j'avais été ta
nourrice et chargée de t'apprendre à parler, _je pardonne_ eut été pour
toi le premier mot de la langue. Jamais je n'ai tant désiré entendre un
mot. Roi, dis: _Je pardonne_; que la pitié t'enseigne à le prononcer. Le
mot est court, mais moins court qu'il n'est doux: il n'en est point qui
convienne mieux à la bouche des rois que: _je pardonne_.

YORK.--Parle-leur français, roi; dis-leur: _Pardonnez-moi_[34].

[Note 34: _Speak in French, king; say_--pardonnez-moi.

Shakspeare en veut beaucoup au _pardonnez-moi_. Il paraît que de son
temps l'usage continuel et abusif de cette expression était le signe
caractéristique de l'affectation des manières françaises. Mais la
plaisanterie est ici d'autant plus mal placée, que cette manière de
s'excuser n'a rien de particulier au français: _pardon me_ est
continuellement employé dans ce même sens par Shakspeare, pas plus loin
que dans la scène précédente, où Aumerle refuse de donner à son père le
papier qu'il lui demande.]

LA DUCHESSE D'YORK.--Dois-tu enseigner au pardon à détruire le pardon?
Ah! mon cruel mari, mon seigneur au coeur dur qui emploie ce mot contre
lui-même, prononce le pardon commun qui est d'usage dans notre pays;
nous ne comprenons pas ce jargon français. Tes yeux commencent à parler;
que ta langue s'y joigne, ou bien place ton oreille dans ton coeur
compatissant, afin qu'il entende le son pénétrant de nos plaintes et de
nos prières, et que la pitié t'excite à proférer le pardon.

BOLINGBROKE.--Ma bonne tante, levez-vous.

LA DUCHESSE D'YORK.--Je ne demande point à me relever: la grâce que je
sollicite, c'est que tu pardonnes.

BOLINGBROKE.--Je lui pardonne, comme je désire que Dieu me pardonne.

LA DUCHESSE D'YORK.--O heureuse victoire d'un genou suppliant! Et
pourtant je suis malade de crainte; répète-le: prononcer deux fois le
pardon, ce n'est pas pardonner deux fois, mais c'est fortifier un
pardon.

BOLINGBROKE.--Je lui pardonne de tout mon coeur.

LA DUCHESSE D'YORK.--Tu es un dieu sur la terre.

BOLINGBROKE.--Mais pour notre loyal beau-frère et l'abbé, et tout le
reste de cette bande de conspirateurs, la destruction va leur courir sur
les talons.--Mon bon oncle, chargez-vous d'envoyer plusieurs
détachements à Oxford, ou en quelque autre lieu que se trouvent ces
traîtres: ils ne demeureront pas en ce monde, je le jure; mais je les
aurai si je sais une fois où ils sont. Mon oncle, adieu.--Et vous aussi,
cousin, adieu. Votre mère a su prier pour vous; devenez fidèle.

LA DUCHESSE D'YORK.--Viens, mon vieux fils, je prie Dieu de faire de toi
un nouvel homme.

(Ils sortent.)



SCÈNE IV

_Entrent_ EXTON et UN SERVITEUR.


EXTON.--N'as-tu pas remarqué ce que le roi a dit? «N'ai-je point un ami
qui me délivre de cette crainte toujours vivante?» N'est-ce pas cela?

LE SERVITEUR.--Ce sont ses propres paroles.

EXTON.--«N'ai-je point un ami?» a-t-il dit. Il l'a répété deux fois, et
les deux fois il a répété les deux choses ensemble, n'est-il pas vrai?

LE SERVITEUR.--Il est vrai.

EXTON.--Et en disant ces mots, il me regardait fixement, comme s'il
voulait dire: «Je voudrais bien que tu fusses l'homme capable de
délivrer mon âme de cette terreur,» voulant dire le roi qui est à
Pomfret.--Viens, allons-y: je suis l'ami du roi, et je le débarrasserai
de son ennemi.

(Ils sortent.)



SCÈNE V

Pomfret.--La prison du château.


RICHARD _seul._

Je me suis occupé à étudier comment je pourrais comparer cette prison,
où je vis, avec le monde; mais comme le monde est peuplé d'hommes, et
qu'ici il n'y a pas une créature excepté moi, je ne puis y
réussir.--Cependant il faut que j'en vienne à bout. Ma cervelle
deviendra la femelle de mon âme; mon âme sera le père: à eux deux ils
engendreront une génération d'idées sans cesse productives, et toutes
ces idées peupleront ce petit monde, et le peupleront d'inconséquences,
comme en est peuplé l'univers; car il n'est point de pensée qui se
satisfasse. Dans la meilleure espèce de toutes, les pensées des choses
divines, il se rencontre des embarras, et elles mettent la parole en
opposition avec la parole; comme: _venez à moi, petits; et ailleurs: il
est aussi difficile de venir qu'il l'est à un chameau d'enfiler l'entrée
du trou d'une aiguille_[35]. Les pensées ambitieuses cherchent à
combiner des prodiges invraisemblables, comme de parvenir, avec ces
mauvais petits clous, à ouvrir un passage à travers les flancs pierreux
de ce monde si dur, des murs rocailleux de ma prison; et comme elles ne
peuvent réussir, elles meurent de leur propre orgueil. Les pensées qui
s'attachent au contentement flattent l'homme de cette considération
qu'il n'est pas le premier esclave de la fortune, et qu'il ne sera pas
le dernier; comme ces misérables mendiants qui, assis dans les ceps,
cherchent pour refuge contre la honte la pensée que d'autres s'y sont
assis, et que bien d'autres encore s'y assiéront, et trouvent dans cette
pensée une espèce d'aisance, portant ainsi leur opprobre sur le dos de
ceux qui avant eux en ont subi un semblable. De cette manière je
représente à moi seul bien des personnages dont aucun n'est content.
Quelquefois je suis le roi; et alors la trahison me fait souhaiter
d'être un mendiant, et je me fais mendiant. Mais alors l'accablante
indigence me persuade que j'étais mieux quand j'étais roi, et je
redeviens roi. Mais peu à peu je viens à songer que je suis détrôné par
Bolingbroke, et aussitôt je ne suis plus rien. Mais, quoi que je sois,
ni moi, ni aucun homme, n'étant qu'un homme, ne sera jamais satisfait de
rien, jusqu'à ce qu'il soit soulagé en n'étant plus rien. (_On entend de
la musique._)--Est-ce de la musique que j'entends?--La, la.... en
mesure.--Que la musique la plus mélodieuse est désagréable dès que la
mesure est rompue et que les temps ne sont pas observés! C'est la même
chose dans la musique de la vie humaine. Moi dont l'oreille est assez
délicate pour reprendre une fausse mesure dans un instrument mal
conduit, je n'ai pas eu assez d'oreille pour m'apercevoir que la mesure
qui devait entretenir l'accord entre ma puissance et mon temps était
rompue: j'abusais du temps, et à présent le temps abuse de moi, car il a
fait de moi l'horloge qui marque les heures: mes pensées sont les
minutes, et avec des soupirs elles frappent l'heure devant mes yeux,
montre extérieure à laquelle mon doigt, comme l'aiguille d'un cadran,
pointe toujours en essuyant leurs larmes: et maintenant, monsieur, le
son qui m'apprend quelle heure il est n'est autre que celui de mes
bruyants gémissements lorsqu'ils frappent sur mon coeur, qui est la
cloche. Ainsi, les soupirs, les larmes et les gémissements marquent les
minutes, les temps et les heures: mais mon temps s'enfuit rapidement
dans la joie orgueilleuse de Bolingbroke; tandis que je suis debout ici
comme un insensé, son jacquemard d'horloge[36].--Cette musique me rend
furieux; qu'elle cesse. Si quelquefois elle rappela des fous à la
raison, il me semble qu'en moi elle la ferait perdre à l'homme sage; et
cependant béni soit le coeur qui m'en fait don! car c'est une marque
d'amitié; et de l'amitié pour Richard est un étrange joyau dans ce
monde, où tous me haïssent.

[Note 35: C'est ainsi qu'est rendu ce passage dans les anciennes
versions des livres saints. Les versions modernes lisant [Greek:
chamilos] au lieu de [Greek: chamêlos] disent un _câble_ au lieu d'_un
chameau_, ce qui paraît beaucoup plus vraisemblable.]

[Note 36: _Jack of the clock._ Jacquemard, espèce de figure en bois
placée encore sur certaines anciennes horloges pour indiquer les
heures.]

(Entre un valet d'écurie.)

LE VALET.--Salut, royal prince.

RICHARD.--Je te remercie, mon noble pair; le meilleur marché de nous
deux est de dix sous[37] trop cher.--Qui es-tu? et comment es-tu entré
ici, où n'entre jamais personne que ce mauvais chien qui m'apporte ma
nourriture pour prolonger la vie du malheur?

[Note 37: _Ten groats._ Le _groat_ vaut quatre _pence_, c'est-à-dire
huit sous; ainsi, _ten groats_ donneraient une valeur de _quatre
francs_. Mais comme _groat_ est aussi le mot dont on se sert pour
exprimer une chose de peu de valeur, une extrêmement petite somme; à peu
près comme nous employons le mot _liard_, on a cru conserver mieux
l'esprit de cette phrase en traduisant _ten groats_ par _dix sous_,
qu'en exprimant leur valeur réelle.]

LE VALET.--J'étais un pauvre valet de tes écuries, roi, lorsque tu étais
roi; et voyageant vers York, j'ai, avec beaucoup de peine, obtenu à la
fin la permission de revoir le visage de celui qui fut autrefois mon
maître. Oh! comme mon coeur a été navré lorsque j'ai vu dans les rues de
Londres, le jour du couronnement, Bolingbroke monté sur ton cheval rouan
Barbary, ce cheval que tu as monté si souvent, ce cheval que je pansais
avec tant de soin!

RICHARD.--Il montait Barbary! Dis-moi, mon ami, comment allait-il sous
lui?

LE VALET.--Avec tant de fierté qu'il semblait dédaigner la terre.

RICHARD.--Si fier de porter Bolingbroke! Et cette rosse mangeait du pain
dans ma main royale, et il était fier quand il sentait ma main le
caresser! Ne devait-il pas broncher? ne devait-il pas tomber (puisqu'il
faut que l'orgueil tombe tôt ou tard) et rompre le cou à l'orgueilleux
qui usurpait ma place sur son dos?--Pardonne-moi, mon cheval; pourquoi
te ferais-je des reproches, puisque tu as été créé pour être soumis à
l'homme, et que tu es né pour porter? Moi, qui n'ai pas été créé cheval,
je porte mon fardeau comme un âne blessé de l'éperon et harassé par les
caprices de Bolingbroke.

(Entre le geôlier avec un plat.)

LE GEOLIER, _au valet._--Allons, videz les lieux; il n'y a pas à rester
ici plus longtemps.

RICHARD.--Si tu m'aimes, il est temps que tu te retires.

LE VALET.--Ce que ma langue n'ose exprimer, mon coeur vous le dit.

(Il sort.)

LE GEOLIER.--Seigneur, vous plaît-il de commencer?

RICHARD.--Goûte le premier, suivant ta coutume.

LE GEOLIER.--Seigneur, je n'ose: sir Pierce d'Exton, qui vient d'arriver
de la part du roi, me commande le contraire.

RICHARD.--Le diable emporte Henri de Lancastre et toi! La patience est
usée, et j'en suis las.

(Il frappe le geôlier.)

LE GEOLIER.--Au secours, au secours, au secours!

(Entrent Exton et plusieurs serviteurs armés.)

RICHARD.--Qu'est-ce que c'est? à qui en veut la mort dans cette brusque
attaqué?--Scélérat! (_Il arrache à un soldat l'arme qu'il porte et le
tue._) Ta propre main me cède l'instrument de ta mort.--Et toi, va
remplir une autre place dans les enfers. (_Il en tue encore un
autre._--_Alors Exton le frappe et le renverse._) La main sacrilège qui
me poignarde brûlera dans des flammes qui ne s'éteindront
jamais.--Exton, ta main féroce a souillé du sang de ton roi le royaume
du roi.--Monte, monte, mon âme, ton trône est là-haut; tandis que ce
corps charnel tombe sur la terre pour y mourir.

(Il meurt.)

EXTON.--Il était aussi plein de valeur que de sang royal: j'ai répandu
l'un et l'autre.--Oh! plût au ciel que cette action fût innocente! Le
démon, qui m'avait dit que je faisais bien, me dit à présent que cette
action est inscrite dans l'enfer. Je veux aller porter ce roi mort au
roi vivant.--Qu'on emporte les autres, et qu'on leur donne ici la
sépulture.

(Ils sortent.)



SCÈNE VI

Windsor.--Un appartement dans le château.

_Fanfares._--_Entrent_ BOLINGBROKE et YORK, _avec d'autres lords;
suite._


_BOLINGBROKE._--Mon cher oncle York, les dernières nouvelles que nous
avons reçues sont que les rebelles ont brûlé notre ville de Chichester,
dans le comté de Glocester; mais on ne nous dit pas s'ils ont été pris
ou tués. (_Entre Northumberland._)--Soyez-le bienvenu, milord. Quelles
nouvelles?

NORTHUMBERLAND.--D'abord, je souhaite toute sorte de bonheur à Votre
Majesté sacrée; ensuite les autres nouvelles sont, que j'ai envoyé à
Londres la tête de Salisbury, de Spencer, de Blunt et de Kent. Vous
trouverez dans cet écrit tous les détails sur la manière dont ils ont
été pris.

(Il lui présente l'écrit.)

BOLINGBROKE, _après avoir lu._--Nous te remercions, mon bon Percy, de
tes services; et nous ajouterons à ton mérite des récompenses dignes de
toi.

(Entre Fitzwater.)

FITZWATER.--Seigneur, je viens d'envoyer d'Oxford à Londres les têtes de
Brocas et de sir Bennet Seely, deux de ces dangereux et perfides
conspirateurs qui cherchaient à Oxford ta funeste perte.

BOLINGBROKE.--Ces services, Fitzwater, ne seront pas oubliés. Ton mérite
est grand, je le sais bien.

(Entre Percy amenant l'évêque de Carlisle.)

PERCY.--Le grand conspirateur, l'abbé de Westminster, accablé par sa
conscience et par une noire mélancolie, a cédé son corps au tombeau.
Mais voici l'évêque de Carlisle vivant, pour subir ton royal arrêt et la
sentence due à son orgueil.

BOLINGBROKE.--Carlisle, voici votre arrêt:--Choisis quelque asile
solitaire, plus grave que celui que tu occupes, et conserves-y la vie:
si tu y vis tranquille, tu y mourras libre de toute persécution. Tu fus
toujours mon ennemi, mais j'ai vu en toi de nobles étincelles d'honneur.

(Entre Exton suivi d'hommes portant un cercueil.)

EXTON.--Grand roi! dans ce cercueil je t'offre tes craintes ensevelies.
Ici gît sans vie le plus redoutable de tes plus grands ennemis, Richard
de Bordeaux, apporté ici par moi.

BOLINGBROKE.--Exton, je ne te remercie pas.--Ta main fatale a commis une
action qui retombera sur ma tête et sur cet illustre pays.

EXTON.--C'est d'après vos propres paroles, seigneur, que j'ai fait cette
action.

BOLINGBROKE.--Ceux qui ont besoin du poison n'aiment pas pour cela le
poison; et je ne t'aime pas non plus. Bien que je l'aie souhaité mort,
je hais l'assassin tout en l'aimant assassiné. Prends pour ta peine les
remords de ta conscience; mais n'espère ni une bonne parole, ni la
faveur de ton prince. Va, comme Caïn, errer dans les ombres de la nuit,
et ne montre jamais ta tête au jour, ni à la lumière.--Seigneurs, je
proteste que mon âme est pleine de tristesse, qu'il faille ainsi
m'arroser de sang pour me faire prospérer. Venez gémir avec moi sur ce
que je déplore, et qu'on prenne à l'instant un deuil profond.--Je ferai
un voyage à la terre sainte pour laver de ce sang ma main coupable.
Suivez-moi à pas lents, et honorez ma tristesse en accompagnant de vos
pleurs cette bière remplie avant le temps.

(Ils sortent.)

FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "La vie et la mort du roi Richard II" ***

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