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Title: Le conte d'hiver
Author: Shakespeare, William, 1564-1616
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Le conte d'hiver" ***

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by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica))



  Note du transcripteur.

    ===========================================================
    Ce document est tiré de:


    OEUVRES COMPLÈTES DE
    SHAKSPEARE

    TRADUCTION DE
    M. GUIZOT

    NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE
    AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE
    DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES

    Volume 4

    Mesure pour mesure.--Othello.--Comme il vous plaira.
    Le conte d'hiver.--Troïlus et Cressida.

    PARIS
    A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE
    DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS
    35, QUAI DES AUGUSTINS
    1863


    ==========================================================



                           LE CONTE D'HIVER

                               TRAGÉDIE



                    NOTICE SUR LE CONTE D'HIVER

Cette pièce embrasse un intervalle de seize années; une princesse y naît
au second acte et se marie au cinquième. C'est la plus grande infraction
à la loi d'unité de temps dont Shakspeare se soit rendu coupable; aussi
n'ignorant pas les règles comme on a voulu quelquefois le dire, et
prévoyant en quelque sorte les clameurs des critiques, il a pris la
peine au commencement du quatrième acte, d'évoquer le Temps lui-même qui
vient faire en personne l'apologie du poëte; mais les critiques auraient
voulu sans doute que ce personnage allégorique eût aussi demandé leur
indulgence pour deux autres licences; la première est d'avoir violé la
chronologie jusqu'à faire de Jules Romain le contemporain de l'oracle de
Delphes; la seconde d'avoir fait de la Bohême un royaume maritime.
Ces fautes impardonnables ont tellement offensé ceux qui voudraient
réconcilier Aristote avec Shakspeare, qu'ils ont répudié le _Conte
d'hiver_ dans l'héritage du poëte; et qu'aveuglés par leurs préventions,
ils n'ont pas osé reconnaître que cette pièce si défectueuse étincelle
de beautés dont Shakspeare seul est capable. C'est encore dans une
nouvelle romanesque, _Dorastus et Faunia_, attribuée à Robert Greene,
qu'il faut chercher l'idée première du _Conte d'hiver_; à moins que,
comme quelques critiques, on ne préfère croire la nouvelle postérieure
à la pièce, ce qui est moins probable. Nous allons faire connaître
l'histoire de Dorastus et Faunia par un abrégé des principales
circonstances.

Longtemps avant l'établissement du christianisme, régnait en Bohême un
roi nommé Pandosto qui vivait heureux avec Bellaria son épouse. Il en
eut un fils nommé Garrinter. Égisthus, roi de Sicile, son ami, vint le
féliciter sur la naissance du jeune prince. Pendant le séjour qu'il fit
à la cour de Bohême son intimité avec Bellaria excita une telle
jalousie dans le coeur de Pandosto, qu'il chargea son échanson Franio
de l'empoisonner. Franio eut horreur de cette commission, révéla tout
à Égisthus, favorisa son évasion et l'accompagna en Sicile. Pandosto
furieux tourna toute sa vengeance contre la reine, l'accusa publiquement
d'adultère, la fit garder à vue pendant sa grossesse, et, dès qu'elle
fut accouchée, il envoya chercher l'enfant dans la prison, le fit mettre
dans un berceau et l'exposa à la mer pendant une tempête.

Le procès de Bellaria fut ensuite instruit juridiquement. Elle persista
à protester de son innocence, et le roi voulant que son témoignage fût
reçu pour toute preuve, Bellaria demanda celui de l'oracle de Delphes.
Six courtisans furent envoyés en ambassade à la Pythonisse qui confirma
l'innocence de la reine et déclara de plus que Pandosto mourrait sans
héritier si l'enfant exposé ne se retrouvait pas. En effet, pendant que
le roi confondu se livre à ses regrets, on vient lui annoncer la mort de
son fils Garrinter, et Bellaria, accablée de sa douleur, meurt elle-même
subitement.

Pandosto au désespoir se serait tué lui-même si on n'eût retenu son
bras. Peu à peu ce désespoir dégénéra en mélancolie et en langueur;
le monarque allait tous les jours arroser de ses larmes le tombeau de
Bellaria.

La nacelle sur laquelle l'enfant avait été exposé flotta pendant deux
jours au gré des vagues, et aborda sur la côte de Sicile. Un berger
occupé à chercher en ce lieu une brebis qu'il avait perdue, aperçut la
nacelle et y trouva l'enfant enveloppé d'un drap écarlate brodé d'or,
ayant au cou une chaîne enrichie de pierres précieuses, et à côté de lui
une bourse pleine d'argent. Il l'emporta dans sa chaumière et l'éleva
dans la simplicité des moeurs pastorales; mais Faunia, c'est le nom que
donna le berger à la jeune fille, était si belle que l'on parla bientôt
d'elle à la cour; Dorastus, fils du roi de Sicile, fut curieux de la
voir, en devint amoureux, et sacrifiant les espérances de son avenir et
la main d'une princesse de Danemark à la bergère qu'il aimait, s'enfuit
secrètement avec elle. Le confident du prince était un nommé Capino qui
allait tout préparer pour favoriser la fuite des deux amants, lorsqu'il
rencontra Porrus le père supposé de Faunia. Malgré le déguisement dont
Dorastus s'était servi pour faire la cour à sa fille adoptive, Porrus
avait enfin reconnu le prince, et, craignant le ressentiment du roi,
venait lui révéler qu'il n'était que le père nourricier de Faunia, en
lui portant les bijoux trouvés dans la nacelle.

Capino lui offre sa médiation, et sous divers prétextes il l'entraîne au
vaisseau où étaient déjà les fugitifs. Porrus est forcé de les suivre.
La navigation ne fut pas heureuse, et le navire échoua sur les côtes de
Bohême. On voit que Shakspeare ne s'est pas inquiété d'être plus savant
géographe que le romancier.

Redoutant la cruauté de Pandosto, le prince résolut d'attendre incognito
sous le nom de Méléagre, l'occasion de se réfugier dans une contrée plus
hospitalière; mais la beauté de Faunia fit encore du bruit: le roi de
Bohême voulut la voir, et, oubliant sa douleur, conçut le projet de s'en
faire aimer; il mit Dorastus en prison de peur qu'il ne fût un obstacle
à ce désir, et fit les propositions les plus flatteuses à Faunia qui les
rejeta constamment avec dédain.

Cependant le roi de Sicile était parvenu à découvrir les traces de son
fils. Il envoie ses ambassadeurs en Bohême pour y réclamer Dorastus, et
prier le roi de mettre à mort Capino, Porrus et sa fille Faunia.

Pandosto se hâte de tirer Dorastus de prison, lui demande pardon du
traitement qu'il lui a fait essuyer, le fait asseoir sur son trône, et
lui explique le message de son père.

Porrus, Faunia et Capino sont mandés; on leur lit leur sentence de mort.
Mais Porrus raconte tout ce qu'il sait de Faunia, et montre les bijoux
qu'il a trouvés auprès d'elle. Le roi reconnaît sa fille, récompense
Capino, et fait Porrus chevalier.

Il ne faut pas chercher dans ce conte le retour d'Hermione, la touchante
résignation de cette reine, et le contraste du zèle ardent et courageux
de Pauline; les scènes de jalousie et de tendresse conjugale, et
surtout celles où Florizel et Perdita se disent leur amour avec tant
d'innocence, et où Shakspeare a fait preuve d'une imagination qui a
toute la fraîcheur et la grâce de la nature au printemps. Il ne faut
pas y chercher les caractères encore intéressants, quoique subalternes,
d'Antigone, de Camillo, du vieux berger et de son fils, si fier d'être
fait gentilhomme qu'il ne croit plus que les mots qu'il employait
jadis soient dignes de lui: «Ne pas le jurer, à présent que je suis
gentilhomme! Que les paysans le _disent_ eux, moi je le jurerai.»

Mais le rôle le plus plaisant de la pièce, c'est celui de ce fripon
Autolycus, si original que l'on pardonne à Shakspeare d'avoir oublié de
faire la part de la morale, en ne le punissant pas lors du dénoument.

Walpole prétend que le _Conte d'hiver_ peut être rangé parmi les drames
historiques de Shakspeare, qui aurait eu visiblement l'intention de
flatter la reine Élisabeth par une apologie indirecte. Selon lui, l'art
de Shakspeare ne se montre nulle part avec plus d'adresse; le sujet
était trop délicat pour être mis sur la scène sans voile; il était trop
récent, et touchait la reine de trop près pour que le poëte pût
hasarder des allusions autrement que dans la forme d'un compliment.
La déraisonnable jalousie de Léontes, et sa violence, retracent le
caractère d'Henri VIII, qui, en général, fit servir la loi d'instrument
à ses passions impétueuses. Non-seulement le plan général de la pièce,
mais plusieurs passages sont tellement marqués de cette intention,
qu'ils sont plus près de l'histoire que de la fiction. Hermione accusée
dit:

.... _For honour, 'Tis a derivative from me to mine.
And it only that I stand for_.

«Quant à l'honneur, il doit passer de moi à mes enfants, et c'est lui
seul que je veux défendre.»

Ces mots semblent pris de la lettre d'Anne Boleyn au roi avant son
exécution. Mamilius, le jeune prince, personnage inutile, qui meurt dans
l'enfance, ne fait que confirmer l'opinion, la reine Anne ayant mis au
monde un enfant mort avant Élisabeth. Mais le passage le plus frappant
en ce qu'il n'aurait aucun rapport à la tragédie, si elle n'était
destinée à peindre Élisabeth, c'est celui où Pauline décrivant les
traits de la princesse qu'Hermione vient de mettre au monde, dit en
parlant de sa ressemblance avec son père:

_She has the very trick of his frown._

«Elle a jusqu'au froncement de son sourcil.»

Il y a une objection qui embarrasse Walpole, c'est une phrase si
directement applicable à Élisabeth et à son père, qu'il n'est guère
possible qu'un poëte ait osé la risquer. Pauline dit encore au roi:

    _'Tis yours
    And might we lay the old proverb to your charge
    So like you 'tis worse_.

«C'est votre enfant, et il vous ressemble tant que nous pourrions vous
appliquer en reproche le vieux proverbe, _il vous ressemble tant que
c'est tant pis_.»

Walpole prétend que cette phrase n'aurait été insérée qu'après la mort
d'Élisabeth.

On a plusieurs fois voulu soumettre à un plan plus régulier la pièce
du _Conte d'hiver,_ nous ne citerons que l'essai de Garrick, qui n'en
conserva que la partie tragique, et la réduisit en trois actes.

Selon Malone, Shakspeare aurait composé cette pièce en 1604.



PERSONNAGES

LÉONTES, roi de Sicile.
MAMILIUS, son fils.
CAMILLO,   )
ANTIGONE,  )
CLÉOMÈNE,  ) seigneurs de Sicile.
DION,      )
UN AUTRE SEIGNEUR de Sicile.
ROGER, gentilhomme sicilien.
UN GENTILHOMME attaché au prince Mamilius.
POLIXÈNE, roi de Bohême.
FLORIZEL, son fils.
ARCHIDAMUS, seigneur de Bohême.
OFFICIERS de la cour de justice.
UN VIEUX BERGER, père supposé de Perdita.
SON FILS.

UN MARINIER.
UN GEÔLIER.
UN VALET du vieux berger.
AUTOLYCUS, filou.
LE TEMPS, personnage faisant l'office de choeur.
HERMIONE, femme de Léontes.
PERDITA, fille de Léontes et d'Hermione.
PAULINE, femme d'Antigone.
ÉMILIE,            ) suivantes
DEUX AUTRES DAMES, ) de la reine.
MOPSA,   )
DORCAS,  ) jeunes bergères.
SATYRES DANSANT, BERGERS ET BERGÈRES, GARDES, SEIGNEURS, DAMES ET
SUITE, ETC.

La scène est tantôt en Sicile, tantôt en Bohême.



                            ACTE PREMIER


SCÈNE I

La Sicile. Antichambre dans le palais de Léontes.

CAMILLO, ARCHIDAMUS.


ARCHIDAMUS.--S'il vous arrive, Camillo, de visiter un jour la Bohême,
dans quelque occasion semblable à celle qui a réclamé maintenant mes
services, vous trouverez, comme je vous l'ai dit, une grande différence
entre notre Bohême et votre Sicile.

CAMILLO.--Je crois que, l'été prochain, le roi de Sicile se propose de
rendre à votre roi la visite qu'il lui doit à si juste titre.

ARCHIDAMUS.--Si l'accueil que vous recevrez est au-dessous de celui que
nous avons reçu, notre amitié nous justifiera; car en vérité...

CAMILLO.--Je vous en prie...

ARCHIDAMUS.--Vraiment, et je parle avec connaissance et franchise, nous
ne pouvons mettre la même magnificence... et une si rare... Je ne sais
comment dire. Allons, nous vous donnerons des boissons assoupissantes,
afin que vos sens incapables de sentir notre insuffisance ne puissent du
moins nous accuser, s'ils ne peuvent nous accorder des éloges.

CAMILLO.--Vous payez beaucoup trop cher ce qui vous est donné
gratuitement.

ARCHIDAMUS.--Croyez-moi, je parle d'après mes propres connaissances, et
d'après ce que l'honnêteté m'inspire.

CAMILLO.--La Sicile ne peut se montrer trop amie de la Bohême. Leurs
rois ont été élevés ensemble dans leur enfance; et l'amitié jeta dès
lors entre eux de si profondes racines, qu'elle ne peut que s'étendre à
présent. Depuis que l'âge les a mûris pour le trône, et que les devoirs
de la royauté ont séparé leur société, leurs rapprochements, sinon
personnels, ont été royalement continués par un échange mutuel de
présents, de lettres et d'ambassades amicales; en sorte qu'absents,
ils paraissaient être encore ensemble; ils se donnaient la main comme
au-dessus d'une vaste mer, et ils s'embrassaient, pour ainsi dire, des
deux bouts opposés du monde. Que le ciel entretienne leur affection!

ARCHIDAMUS.--Je crois qu'il n'est point dans le monde de malice ou
d'affaire qui puissent l'altérer. Vous avez une consolation indicible
dans le jeune prince Mamilius. Je n'ai jamais connu de gentilhomme d'une
plus grande espérance.

CAMILLO.--Je conviens avec vous qu'il donne de grandes espérances. C'est
un noble enfant; un jeune prince, qui est un vrai baume pour le coeur de
ses sujets; il rajeunit les vieux coeurs: ceux qui, avant sa naissance,
allaient déjà avec des béquilles, désirent vivre encore pour le voir
devenir homme.

ARCHIDAMUS.--Et sans cela ils seraient donc bien aises de mourir?

CAMILLO.--Oui, s'ils n'avaient pas quelque autre motif pour excuser leur
désir de vivre.

ARCHIDAMUS.--Si le roi n'avait pas de fils, ils désireraient vivre sur
leurs béquilles jusqu'à ce qu'il en eût un.

(Ils sortent.)


SCÈNE II

Une salle d'honneur dans le palais.

LÉONTES, HERMIONE, MAMILIUS, POLIXÈNE, CAMILLO, _et suite_.


POLIXÈNE.--Déjà le berger a vu changer neuf fois l'astre humide des
nuits, depuis que nous avons laissé notre trône vide; et j'épuiserais,
mon frère, encore autant de temps à vous faire mes remerciements, que je
n'en partirais pas moins chargé d'une dette éternelle. Ainsi, comme un
chiffre placé toujours dans un bon rang, je multiplie, avec un merci,
bien d'autres milliers qui le précèdent.

LÉONTES.--Différez encore quelque temps vos remerciements: vous vous
acquitterez en partant.

POLIXÈNE.--Seigneur, c'est demain: je suis tourmenté par les craintes de
ce qui peut arriver ou se préparer pendant notre absence. Veuillent les
dieux que nuls vents malfaisants ne soufflent sur mes États, et ne me
fassent dire: mes inquiétudes n'étaient que trop fondées! et d'ailleurs
je suis resté assez longtemps pour fatiguer Votre Majesté.

LÉONTES.--Mon frère, nous sommes trop solide pour que vous puissiez
venir à bout de nous.

POLIXÈNE.--Point de plus long séjour.

LÉONTES.--Encore une huitaine.

POLIXÈNE.--Très-décidément, demain.

LÉONTES.--Nous partagerons donc le temps entre nous; et, en cela, je ne
veux pas être contredit.

POLIXÈNE.--Ne me pressez pas ainsi, je vous en conjure. Il n'est point
de voix persuasive; non, il n'en est point dans le monde, qui pût me
gagner aussitôt que la vôtre, et il en serait ainsi aujourd'hui, si ma
présence vous était nécessaire, quand le besoin exigerait de ma part un
refus. Mes affaires me rappellent chez moi; y mettre obstacle, ce serait
me punir de votre affection; et un plus long séjour deviendrait
pour vous une charge et un embarras; pour nous épargner ces deux
inconvénients, adieu, mon frère.

LÉONTES.--Vous restez muette, ma reine? Parlez donc.

HERMIONE.--Je comptais, seigneur, garder le silence jusqu'à ce que vous
l'eussiez amené à protester avec serment qu'il ne resterait pas; vous le
suppliez trop froidement, seigneur. Dites-lui que vous êtes sûr que
tout va bien en Bohême; le jour d'hier nous a donné ces nouvelles
satisfaisantes: dites-lui cela, et il sera forcé dans ses derniers
retranchements.

LÉONTES.--Bien dit, Hermione.

HERMIONE.--S'il disait qu'il languit de revoir son fils, ce serait une
bonne raison; et s'il dit cela, laissez-le partir; s'il jure qu'il en
est ainsi, il ne doit pas rester plus longtemps, nous le chasserons
d'ici avec nos quenouilles.--(_A Polixène._) Cependant je me hasarderai
à vous demander de nous prêter encore une semaine de votre royale
présence. Quand vous recevrez mon époux en Bohême, je vous recommande de
l'y retenir un mois au delà du terme marqué pour son départ: et pourtant
en vérité, Léontes, je ne vous aime pas d'une minute de moins, que toute
autre femme n'aime son époux.--Vous resterez?

POLIXÈNE.--Non, madame.

HERMIONE.--Oh! mais vous resterez.

POLIXÈNE.--Je ne le puis vraiment pas.

HERMIONE.--Vraiment? Vous me refusez avec des serments faciles; mais
quand vous chercheriez à déplacer les astres de leur sphère par des
serments, je vous dirais encore: Seigneur, on ne part point. Vraiment
vous ne partirez point: le _vraiment_ d'une dame a autant de pouvoir que
le _vraiment_ d'un gentilhomme. Voulez-vous encore partir? forcez-moi de
vous retenir comme prisonnier, et non pas comme un hôte; et alors vous
payerez votre pension en nous quittant, et serez par là dispensé de tous
remerciements; qu'en dites-vous? êtes-vous mon prisonnier, ou mon hôte?
Par votre redoutable _vraiment_, il faut vous décider à être l'un ou
l'autre.

POLIXÈNE.--Votre hôte, alors, madame! car être votre prisonnier
emporterait l'idée d'une offense, qu'il m'est moins aisé à moi de
commettre qu'à vous de punir.

HERMIONE.--Ainsi je ne serai point votre geôlier, mais votre bonne
hôtesse. Allons, il me prend envie de vous questionner sur les tours de
mon seigneur et les vôtres, lorsque vous étiez jeunes. Vous deviez faire
alors de jolis petits princes.

POLIXÈNE.--Nous étions, belle reine, deux étourdis, qui croyaient qu'il
n'y avait point d'autre avenir devant eux, qu'un lendemain semblable à
aujourd'hui, et que notre enfance durerait toujours.

HERMIONE.--Mon seigneur n'était-il pas le plus fou des deux?

POLIXÈNE.--Nous étions comme deux agneaux jumeaux, qui bondissaient
ensemble au soleil, et bêlaient l'un après l'autre; notre échange mutuel
était de l'innocence pour de l'innocence; nous ne connaissions pas l'art
de faire du mal, non: et nous n'imaginions pas qu'aucun homme en fit.
Si nous avions continué cette vie, et que nos faibles intelligences
n'eussent jamais été exaltées par un sang plus impétueux, nous aurions
pu répondre hardiment au ciel, _non coupables_, en mettant à part la
tache héréditaire.

HERMIONE.--Vous nous donnez à entendre par là que depuis vous avez fait
des faux pas.

POLIXÈNE.--O dame très-sacrée, les tentations sont nées depuis lors: car
dans ces jours où nous n'avions pas encore nos plumes, ma femme n'était
qu'une petite fille; et votre précieuse personne n'avait pas encore
frappé les regards de mon jeune camarade.

HERMIONE.--Que la grâce du ciel me soit en aide! Ne tirez aucune
conséquence de tout ceci, de peur que vous ne disiez que votre reine
et moi nous sommes de mauvais anges. Et pourtant, poursuivez: nous
répondrons des fautes que nous vous avons fait commettre, si vous avez
fait votre premier péché avec nous, et que vous avez continué de pécher
avec nous, et que vous n'ayiez jamais trébuché qu'avec nous.

LÉONTES, _à Hermione_.--Est-il enfin gagné?

HERMIONE.--Il restera, seigneur.

LÉONTES.--Il n'a pas voulu y consentir, à ma prière. Hermione, ma
bien-aimée, jamais vous n'avez parlé plus à propos.

HERMIONE.--Jamais?

LÉONTES.--Jamais, qu'une seule fois.

HERMIONE.--Comment? j'ai parlé deux fois à propos? et quand a été la
première, s'il vous plaît? Je vous en prie, dites-le-moi. Rassasiez-moi
d'éloges, et engraissez-m'en comme un oiseau domestique; une bonne
action qu'on laisse mourir, sans en parler, en tue mille autres qui
seraient venues à la suite; les louanges sont notre salaire: vous pouvez
avec un seul doux baiser nous faire avancer plus de cent lieues, tandis
qu'avec l'aiguillon vous ne nous feriez pas parcourir un seul acre. Mais
allons au but. Ma dernière bonne action a été de l'engager à rester:
quelle a donc été la première? Celle-ci a une soeur aînée, ou je ne vous
comprends pas: ah! fasse le ciel qu'elle se nomme vertu! Mais j'ai
déjà parlé une fois à propos: quand? Je vous en prie, dites-le-moi, je
languis de le savoir.

LÉONTES.--Eh bien! ce fut quand trois tristes mois expirèrent enfin
d'amertume, et que tu ouvris ta main blanche pour frapper dans la mienne
en signe d'amour;--tu dis alors: Je suis à vous pour toujours.

HERMIONE.--Allons, c'est vertu.--Ainsi, voyez-vous, j'ai parlé à propos
deux fois: la première, afin de conquérir pour toujours mon royal époux;
la seconde, afin d'obtenir le séjour d'un ami pour quelque temps.

(Elle présente la main à Polixène.)

LÉONTES, _à part_.--Trop de chaleur quand on mêle de si près l'amitié,
on finit bientôt par mêler les personnes: j'ai en moi un _tremor
cordis_: mon coeur bondit; mais ce n'est pas de joie, ce n'est pas de
joie.--Cet accueil peut avoir une apparence honnête: il peut puiser
sa liberté dans la cordialité, dans la bonté du naturel, dans un coeur
affectueux, et être convenable pour qui le montre: il le peut, je
l'accorde. Mais de se serrer ainsi les mains, de se serrer les
doigts comme ils le font en ce moment, et de se renvoyer des sourires
d'intelligence, comme un miroir; et puis de soupirer comme le signal
de mort du cerf: oh! c'est là un genre d'accueil qui ne plaît ni à mon
coeur, ni à mon front.--Mamilius, es-tu mon enfant?

MAMILIUS.--Oui, mon bon seigneur.

LÉONTES.--Vraiment! c'est mon beau petit coq. Quoi! as-tu noirci ton
nez? On dit que c'est une copie du mien. Allons, petit capitaine,
il faut être _propre_. Je veux dire _propre[1]_ au moins, capitaine,
quoique ce mot s'applique également au boeuf, à la génisse et au veau.
Quoi, toujours jouant du virginal[2] sur sa main. (_Observant Polixène
et Hermione.) (A son fils_.) Mon petit veau, es-tu bien mon veau?

[Note 1: Équivoque sur le mot _neat_ qui veut dire _bétail à cornes_ et
_propre, gentil_.]

[Note 2: Espèce d'épinette. Un livre des leçons de cet instrument ayant
appartenu à la reine Élisabeth existe encore.]

MAMILIUS.--Oui, si vous le voulez bien, mon seigneur.

LÉONTES.--Il te manque la peau rude et cette crue que je me sens
au front pour me ressembler parfaitement.--Et pourtant, nous nous
ressemblons comme deux oeufs: ce sont les femmes qui le disent, et elles
disent tout ce qu'elles veulent. Mais quand elles seraient fausses,
comme les mauvais draps reteints en noir, comme les vents, comme les
eaux; fausses comme les dés que désire un homme qui ne connaît point de
limite entre le tien et le mien; cependant il serait toujours vrai de
dire que cet enfant me ressemble. Allons, monsieur le page, regardez-moi
avec votre oeil bleu-de-ciel.--Petit fripon, mon enfant chéri, ta mère
peut-elle?... se pourrait-il bien?... O imagination! tu poignardes mon
coeur, tu rends possibles des choses réputées impossibles, tu as un
commerce avec les songes... (Comment cela peut-il être?...) avec ce qui
n'a aucune réalité: toi, force coactive, qui t'associes au néant;--il
devient croyable que tu peux t'unir à quelque chose de réel, et tu le
fais au delà de ce qu'on te commande; j'en fais l'expérience par les
idées contagieuses qui empoisonnent mon cerveau et qui endurcissent mon
front.

POLIXÈNE.--Qu'a donc le roi de Sicile?

HERMIONE.--Il paraît un peu troublé.

POLIXÈNE, _au roi_.--Qu'avez-vous, seigneur, et comment vous
trouvez-vous? Comment allez-vous, mon cher frère?

HERMIONE.--Vous avez l'air d'être agité de quelque pensée: êtes-vous
ému, seigneur?

LÉONTES.--Non, en vérité. (_A part_.). Comme la nature trahit
quelquefois sa folie et sa tendresse pour être le jouet des coeurs
durs!--En considérant les traits de mon fils, il m'a semblé que je
reculais de vingt-trois années; et je me voyais en robe, dans mon
fourreau de velours vert; mon épée emmuselée: de crainte qu'elle ne
mordît son maître et ne lui devînt funeste, comme il arrive souvent à
ce qui sert d'ornement. Combien je devais ressembler alors, à ce
que j'imagine, à ce pépin, à cette gousse de pois verts, à ce petit
gentilhomme!--Mon bon monsieur, voulez-vous échanger votre argent contre
des oeufs[3]?

MAMILIUS.--Non, seigneur, je me battrais.

LÉONTES.--Oui-da! Que ton lot[4] dans la vie soit d'être heureux!--Mon
frère, êtes-vous aussi fou de votre jeune prince que nous vous semblons
l'être du nôtre?

[Note 3: Expression proverbiale usitée quand un homme se voit outragé
et ne fait aucune résistance, nous avons en Français le proverbe: «A qui
vendez-vous vos coquilles?»]

[Note 4: _Dole_ signifiait la portion d'aumônes distribuée aux pauvres
dans les familles riches. _Happy man be his dole_, était une expression
proverbiale.]

POLIXÈNE.--Quand je suis chez moi, seigneur, il fait tout mon exercice,
tout mon amusement, toute mon occupation. Tantôt il est mon ami dévoué
et tantôt mon ennemi, mon flatteur, mon guerrier, mon homme d'État, tout
enfin: il me rend un jour de juillet aussi court qu'un jour de décembre;
et par la variété de son humeur enfantine, il me guérit d'idées qui
m'épaissiraient le sang.

LÉONTES.--Ce petit écuyer a le même office près de moi: nous allons nous
promener nous deux; et nous vous laissons, seigneur, à vos affaires plus
sérieuses.--Hermione, montrez combien vous nous aimez dans l'accueil que
vous ferez à votre frère: que tout ce qu'il y a de plus cher en Sicile
soit regardé comme de peu de valeur; après vous et mon jeune promeneur,
c'est lui qui a le plus de droits sur mon coeur.

HERMIONE.--Si vous nous cherchiez, nous serons à vous dans le jardin;
vous y attendrons-nous?

LÉONTES.--Suivez à votre gré vos penchants: on vous trouvera, pourvu que
vous soyez sous le ciel. (_A part, observant Hermione_.)--Je pêche en
ce moment, quoique tu n'aperçoives point l'hameçon. Va, poursuis.
Comme elle tient son bec tendu vers lui! et comme elle s'arme de toute
l'audace d'une femme devant son époux indulgent! (_Polixène, Hermione,
sortent avec leur suite_.) Les voilà partis! M'y voilà enfoncé jusqu'aux
genoux, me voilà cornard par-dessus les oreilles! (_A Mamilius_.) Va,
mon enfant, va jouer.--Ta mère joue aussi, et moi aussi: mais je joue
un rôle si fâcheux, qu'il me conduira au tombeau au milieu des sifflets;
les mépris et les huées seront ma cloche funèbre. Va, mon enfant, va
jouer. Il y a eu, ou je suis bien trompé, des hommes déshonorés avant
moi; et à présent, au moment même où je parle, il est plus d'un époux
qui tient avec confiance sa femme sous le bras et qui ne songe guère
qu'elle a reçu des visites en son absence, et que son vivier a été pêché
par le premier venu, par monsieur _Sourire_, son voisin. Enfin, c'est
toujours une consolation qu'il y ait d'autres hommes qui aient des
grilles, et que ces grilles soient, comme les miennes, ouvertes
contre leur volonté. Si tous les hommes qui ont des femmes déloyales
s'abandonnaient au désespoir, la dixième partie du genre humain se
pendrait. C'est un mal sans remède: c'est quelque planète licencieuse
dont l'influence se fait sentir partout où elle domine; et sa
puissance, croyez-le, s'étend de l'orient à l'occident, du nord au midi.
Conclusion, il n'y a point de barrières pour garder une femme; retiens
cela. Elle laisse entrer et sortir l'ennemi avec armes et bagages: des
milliers d'hommes comme moi ont cette maladie et ne la sentent pas.--Eh
bien! mon enfant?

MAMILIUS.--On dit que je vous ressemble.

LÉONTES.--Oui, c'est une sorte de consolation. (_Il aperçoit Camillo._)
Quoi! Camillo ici?

CAMILLO.--Oui, mon bon seigneur.

LÉONTES, _à Mamilius_.--Va jouer, Mamilius, tu es un brave
garçon.--(_Mamilius sort._) Eh bien! Camillo, ce grand monarque prolonge
son séjour.

CAMILLO.--Vous avez bien de la peine à faire tenir son ancre dans votre
port; vous aviez beau la jeter, elle revenait toujours à vous.

LÉONTES.--Y as-tu fait attention?

CAMILLO.--Il ne voulait pas céder à vos prières; ses affaires devenaient
toujours plus urgentes.

LÉONTES.--T'en es-tu aperçu? Voilà donc déjà des gens autour de moi qui
murmurent tout bas et se disent à l'oreille: «Le roi de Sicile est un...
et cætera.» C'est déjà bien avancé, lorsque je viens à le sentir le
dernier.--Comment s'est-il déterminé à rester, Camillo?

CAMILLO.--Sur les prières de la vertueuse reine.

LÉONTES.--De la reine, soit:--vertueuse, cela devrait être, sans doute;
mais voilà, cela n'est pas. Cette idée-là est-elle entrée dans quelque
autre cervelle que la tienne? Car ta conception est d'une nature
absorbante, elle attire à elle plus de choses que les esprits vulgaires.
Cela n'est-il remarqué que par les intelligences plus fines, par
quelques têtes d'un génie extraordinaire? Les créatures subalternes
pourraient bien être tout à fait aveugles dans cette affaire: parle.

CAMILLO.--Dans cette affaire, seigneur? Je crois que tout le monde
comprend que le roi de Bohême fait ici un plus long séjour.

LÉONTES.--Tu dis?

CAMILLO.--Qu'il fait ici un plus long séjour.

LÉONTES.--Oui, mais pourquoi?

CAMILLO.--Pour satisfaire Votre Majesté et se rendre aux instances de
notre gracieuse souveraine.

LÉONTES.--Se rendre aux instances de votre souveraine? se rendre? Je
n'en veux pas davantage.--Camillo, je t'ai confié les plus chers secrets
de mon coeur aussi bien que ceux de mon conseil; et, comme un prêtre, tu
as purifié mon sein; je t'ai toujours quitté comme un pénitent converti:
mais je me suis trompé sur ton intégrité, c'est-à-dire trompé sur ce qui
m'en offrait l'apparence.

CAMILLO.--Que le ciel m'en préserve, seigneur!

LÉONTES.--Oui, de le souffrir.--Tu n'es pas honnête, ou, si ton
penchant t'y porte, tu es un lâche qui coupes le jarret à l'honnêteté
et l'empêches de suivre sa course naturelle; ou autrement, il faut te
regarder comme un serviteur initié dans ma confiance intime et négligent
à y répondre; ou bien comme un insensé qui voit chez moi jouer un jeu où
je perds le plus riche de mes trésors, et qui prend le tout en badinage.

CAMILLO.--Mon noble souverain, je puis être négligent, insensé et
timide; nul homme n'est si exempt de ces défauts que sa négligence,
sa folie et sa timidité ne se montrent quelquefois dans la multitude
infinie des affaires de ce monde. Si jamais, seigneur, j'ai été
négligent dans les vôtres à dessein, c'est une folie à moi; si jamais
j'ai joué exprès le rôle d'un insensé, ç'aura été par négligence et
faute de réfléchir assez aux conséquences; si jamais la crainte m'a fait
hésiter dans une entreprise dont l'issue me semblait douteuse et dont
l'exécution était réclamée à grands cris par la nécessité, ç'a été par
une timidité qui souvent attaque le plus sage. Ce sont là, seigneur,
autant d'infirmités ordinaires dont l'homme le plus honnête n'est jamais
exempt. Mais, j'en conjure Votre Majesté, parlez-moi plus clairement;
faites-moi connaître et voir en face ma faute, et si je la renie, c'est
qu'elle ne m'appartient pas.

LÉONTES.--N'avez-vous pas vu, Camillo (mais cela est hors de doute, vous
l'avez vu, ou le verre de votre lunette est opaque comme la corne d'un
homme déshonoré), ou entendu dire (car sur une chose aussi visible la
rumeur publique ne peut pas se taire), ou pensé en vous-même (car il n'y
aurait pas de faculté de penser dans l'homme qui ne le penserait pas)
que ma femme m'est infidèle?--Si tu veux l'avouer (ou autrement nie
avec impudence, nie que tu aies des yeux, des oreilles et une pensée),
conviens donc que ma femme est un cheval de bois[5] et qu'elle mérite un
nom aussi infâme que la dernière des filles qui livre sa personne avant
d'avoir engagé sa foi; dis-le et soutiens-le.

[Note 5: _Hobby horse_.]

CAMILLO.--Je ne voudrais pas rester là en écoutant noircir ainsi ma
souveraine maîtresse sans en tirer sur-le-champ vengeance. Malédiction
sur moi-même! vous n'avez jamais proféré de parole plus indigne que
celle-là; la répéter serait un crime, aussi grand que celui que vous
imaginez, quand il serait vrai.

LÉONTES.--Et n'est-ce rien que de se parler à l'oreille? que d'appuyer
joue contre joue? de mesurer leur nez ensemble? de se baiser les
lèvres en dedans? d'étouffer un éclat de rire par un soupir? Et, signe
infaillible d'un honneur profané, de faire chevaucher leur pied l'un
sur l'autre? de se cacher ensemble dans les coins, de souhaiter que
l'horloge aille plus vite? que les heures se changent en minutes et midi
en minuit, que tous les yeux fussent aveuglés par une taie, hors les
leurs, les leurs seulement, qui voudraient être coupables sans être vus:
n'est-ce rien que tout cela? En ce cas, et le monde, et tout ce qu'il
enferme, n'est donc rien non plus; ce ciel qui nous couvre n'est
rien; la Bohême n'est rien; ma femme n'est rien, et tous ces riens ne
signifient rien, si tout cela n'est rien.

CAMILLO.--Mon cher seigneur, guérissez-vous de cette funeste pensée, et
au plus tôt, car elle est très-dangereuse.

LÉONTES.--C'est possible, mais c'est vrai.

CAMILLO.--Non, seigneur, non.

LÉONTES.--C'est vrai: vous mentez, vous mentez. Je te dis que tu mens,
Camillo, et je te hais. Je te déclare un homme stupide, un misérable
sans âme, ou un hypocrite qui temporise, qui peut voir de tes yeux
indifféremment le bien et le mal, également enclin à tous les deux. Si
le sang de ma femme était aussi corrompu que l'est son honneur, elle ne
vivrait pas le temps qu'un sablier met à s'écouler.

CAMILLO.--Qui est donc son corrupteur?

LÉONTES.--Qui? Eh! celui qui la porte toujours pendue à son cou, comme
une médaille, le roi de Bohême. Qui?... Si j'avais autour de moi des
serviteurs zélés et fidèles qui eussent des yeux pour voir mon honneur
comme ils voient leurs profits et leurs intérêts personnels, ils
feraient une chose qui couperait court à cette débauche. Oui, et toi,
mon échanson, toi que j'ai tiré de l'obscurité et élevé au rang d'un
grand seigneur, toi qui peux voir aussi clairement que le ciel voit
la terre et que la terre voit le ciel, combien je suis outragé... Tu
pourrais épicer une coupe pour procurer à mon ennemi un sommeil éternel,
et cette potion serait un baume pour mon coeur.

CAMILLO.--Oui, seigneur, je pourrais le faire, et cela non avec une
potion violente, mais avec une liqueur lente, dont les effets ne
trahiraient pas la malignité, comme le poison. Mais je ne puis croire à
cette souillure chez mon auguste maîtresse, si souverainement honnête et
vertueuse. Je vous ai aimé, sire...

LÉONTES.--Eh bien! va en douter et pourrir à ton aise!--Me crois-tu
assez inconséquent, assez troublé pour chercher à me tourmenter
moi-même, pour souiller la pureté et la blancheur de mes draps, qui, en
se conservant, procure le sommeil, mais qui, une fois tachée, devient
des aiguillons, des épines, des orties et des queues de guêpes,--pour
provoquer l'ignominie à propos du sang du prince mon fils, que je
crois être à moi et que j'aime comme mon enfant, sans de mûres et
convaincantes raisons qui m'y forcent, dis, voudrais-je le faire? Un
homme peut-il s'égarer ainsi?

CAMILLO.--Je suis obligé de vous croire, seigneur, et je vous
débarrasserai du roi de Bohême, pourvu que, quand il sera écarté, Votre
Majesté consente à reprendre la reine et à la traiter comme auparavant,
ne fût-ce que pour l'intérêt de votre fils et pour imposer par là
silence à l'injure des langues dans les cours et les royaumes connus du
vôtre et qui vous sont alliés.

LÉONTES.--Tu me conseilles là précisément la conduite que je me suis
prescrite à moi-même. Je ne porterai aucune atteinte à son honneur,
aucune.

CAMILLO.--Allez donc, seigneur, et montrez au roi de Bohême et à votre
reine le visage serein que l'amitié porte dans les fêtes. C'est moi
qui suis l'échanson de Polixène: s'il reçoit de ma main un breuvage
bienfaisant, ne me tenez plus pour votre serviteur.

LÉONTES.--C'est assez: fais cela, et la moitié de mon coeur est à toi;
si tu ne le fais pas, tu perces le tien.

CAMILLO.--Je le ferai, seigneur.

LÉONTES.--J'aurai l'air amical, comme tu me le conseilles. (Il sort.)

CAMILLO, _seul_.--O malheureuse reine!--Mais moi, à quelle position
suis-je réduit?--Il faut que je sois l'empoisonneur du vertueux
Polixène; et mon motif pour cette action, c'est l'obéissance à un
maître, à un homme qui, en guerre contre lui-même, voudrait que tous
ceux qui lui appartiennent fussent de même.--En faisant cette action,
j'avance ma fortune.--Quand je pourrais trouver l'exemple de mille
sujets qui auraient frappé des rois consacrés et prospéré ensuite, je
ne le ferais pas encore; mais puisque ni l'airain, ni le marbre, ni
le parchemin ne m'en offrent un seul, que la scélératesse elle-même se
refuse à un tel forfait..., il faut que j'abandonne la cour; que je
le fasse ou que je ne le fasse pas, ma ruine est inévitable. Étoiles
bienfaisantes, luisez à présent sur moi! Voici le roi de Bohême.

(Entre Polixène.)

POLIXÈNE.--Cela est étrange! Il me semble que ma faveur commence à
baisser ici! Ne pas me parler!--Bonjour, Camillo.

CAMILLO.--Salut, noble roi.

POLIXÈNE.--Quelles nouvelles à la cour?

CAMILLO.--Rien d'extraordinaire, seigneur.

POLIXÈNE.--A l'air qu'a le roi, on dirait qu'il a perdu une province,
quelque pays qu'il chérissait comme lui-même. Je viens dans le moment
même de l'aborder avec les compliments accoutumés; lui, détournant ses
yeux du côté opposé, et donnant à sa lèvre abaissée le mouvement du
mépris, s'éloigne rapidement de moi, me laissant à mes réflexions sur ce
qui a pu changer ainsi ses manières.

CAMILLO.--Je n'ose pas le savoir, seigneur...

POLIXÈNE.--Comment, vous n'osez pas le savoir! vous n'osez pas? Vous
le savez, et vous n'osez pas le savoir pour moi? C'est là ce que vous
voulez dire; car pour vous, ce que vous savez, il faut bien que vous le
sachiez, et vous ne pouvez pas dire que vous n'osez pas le savoir. Cher
Camillo, votre visage altéré est pour moi un miroir où je lis aussi
le changement du mien; car il faut bien que j'aie quelque part à cette
altération en trouvant ma position changée en même temps.

CAMILLO.--Il y a un mal qui met le désordre chez quelques-uns de nous,
mais je ne puis nommer ce mal, et c'est de vous qu'il a été gagné, de
vous qui pourtant vous portez fort bien.

POLIXÈNE.--Comment! gagné de moi? N'allez pas me prêter le regard
du basilic: j'ai envisagé des milliers d'hommes qui n'ont fait que
prospérer par mon coup d'oeil, mais je n'ai donné la mort à aucun.
Camillo... comme il est certain que vous êtes un gentilhomme plein de
science et d'expérience, ce qui orne autant notre noblesse que peuvent
le faire les noms illustres de nos aïeux, qui nous ont transmis la
noblesse par héritage, je vous conjure, si vous savez quelque chose
qu'il soit de mon intérêt de connaître, de m'en instruire; ne me le
laissez pas ignorer en l'emprisonnant dans le secret.

CAMILLO.--Je ne puis répondre.

POLIXÈNE.--Une maladie gagnée de moi, et cependant je me porte bien! Il
faut que vous me répondiez, entendez-vous, Camillo? Je vous en conjure,
au nom de tout ce que l'honneur permet (et cette prière que je vous fais
n'est pas des dernières qu'il autorise), je vous conjure de me déclarer
quel malheur imprévu tu devines être prêt de se glisser sur moi, à
quelle distance il est encore, comment il s'approche, quel est le
moyen de le prévenir, s'il y en a; sinon, quel est celui de le mieux
supporter.

CAMILLO.--Seigneur, je vais vous le dire, puisque j'en suis sommé au nom
de l'honneur et par un homme que je crois plein d'honneur. Faites donc
attention à mon conseil, qui doit être aussi promptement suivi que je
veux être prompt à vous le donner, ou nous n'avons qu'à nous écrier,
vous et moi: _Nous sommes perdus!_ Et adieu.

POLIXÈNE.--Poursuivez, cher Camillo.

CAMILLO.--Je suis l'homme chargé de vous tuer.

POLIXÈNE.--Par qui, Camillo?

CAMILLO.--Par le roi.

POLIXÈNE.--Pourquoi?

CAMILLO.--Il croit, ou plutôt il jure avec conviction, comme s'il
l'avait vu de ses yeux ou qu'il eût été l'agent employé pour vous y
engager, que vous avez eu un commerce illicite avec la reine.

POLIXÈNE.--Ah! si cela est vrai, que mon sang se tourne en liqueur
venimeuse et que mon nom soit accouplé au nom de celui qui a trahi le
meilleur de tous; que ma réputation la plus pure se change en une odeur
infecte qui offense les sens les plus obtus, en quelque lieu que je me
présente, et que mon approche soit évitée et plus abhorrée que la plus
contagieuse peste dont l'histoire ou la tradition aient jamais parlé!

CAMILLO.--Jurez, pour le dissuader, par toutes les étoiles du ciel et
par toutes leurs influences; vous pourriez aussi bien empêcher la mer
d'obéir à la lune que réussir à écarter par vos serments ou ébranler
par vos avis le fondement de sa folie: elle est appuyée sur sa folie, et
elle durera autant que son corps.

POLIXÈNE.--Comment cette idée a-t-elle pu se former?

CAMILLO.--Je l'ignore, mais je suis certain qu'il est plus sûr d'éviter
ce qui est formé que de s'arrêter à chercher comment cela est né. Si
donc vous osez vous fier à mon honnêteté, qui réside enfermée dans
ce corps, que vous emmènerez avec vous en otage, partons cette nuit:
j'informerai secrètement de l'affaire vos serviteurs, et je saurai les
faire sortir de la ville par deux ou par trois à différentes poternes.
Quant à moi, je dévoue mon sort à votre service, perdant ici ma fortune
par cette confidence. Ne balancez pas; car, par l'honneur de mes
parents, je vous ai dit la vérité: si vous en cherchez d'autres preuves,
je n'ose pas rester à les attendre; et vous ne serez pas plus en sûreté
qu'un homme condamné par la propre bouche du roi, et dont il a juré la
mort.

POLIXÈNE.--Je te crois. J'ai vu son coeur sur son visage. Donne-moi ta
main, sois mon guide, et ta place sera toujours à côté de la mienne. Mes
vaisseaux sont prêts, et il y a deux jours que mes gens attendaient mon
départ de cette cour.--Cette jalousie a pour objet une créature bien
précieuse; plus elle est une personne rare, plus cette jalousie doit
être extrême: et plus il est puissant, plus elle doit être violente;
il s'imagine qu'il est déshonoré par un homme qui a toujours professé
d'être son ami; sa vengeance doit donc, par cette raison, en être plus
cruelle. La crainte m'environne de ses ombres; qu'une prompte fuite soit
mon salut et sauve la gracieuse reine, le sujet des pensées de Léontes,
mais qui est sans raison l'objet de ses injustes soupçons. Viens,
Camillo; je te respecterai comme mon père, si tu parviens à sauver ma
vie de ces lieux. Fuyons.

CAMILLO.--J'ai l'autorité de demander les clefs de toutes les poternes:
que Votre Majesté profite des moments: le temps presse; allons,
seigneur, partons. (Ils sortent.)

FIN DU PREMIER ACTE.



                            ACTE DEUXIÈME


SCÈNE I

Sicile.--Même lieu que l'acte précédent.

_Entrent_ HERMIONE, MAMILIUS, Dames.


HERMIONE.--Prenez-moi cet enfant avec vous; il me fatigue au point que
je n'y peux plus tenir.

PREMIÈRE DAME.--Allons, venez, mon gracieux seigneur. Sera-ce moi qui
serai votre camarade de jeu?

MAMILIUS.--Non, je ne veux point de vous.

PREMIÈRE DAME.--Pourquoi cela, mon cher petit prince?

MAMILIUS.--Vous m'embrassez trop fort, et puis vous me parlez comme
si j'étais un petit enfant. (_A la seconde dame._) Je vous aime mieux,
vous.

SECONDE DAME.--Et pourquoi cela, mon prince?

MAMILIUS.--Ce n'est pas parce que vos sourcils sont plus noirs;
cependant des sourcils noirs, à ce qu'on dit, siéent le mieux à
certaines femmes, pourvu qu'ils ne soient pas trop épais, mais qu'ils
fassent un demi-cercle ou un croissant tracé avec une plume.

SECONDE DAME.--Qui vous a appris cela?

MAMILIUS.--Je l'ai appris sur le visage des femmes.--Dites-moi, je vous
prie, de quelle couleur sont vos sourcils?

PREMIÈRE DAME.--Bleus, seigneur.

MAMILIUS.--Oh! c'est une plaisanterie que vous faites: j'ai bien vu le
nez d'une femme qui était bleu, mais non pas ses sourcils.

SECONDE DAME.--Écoutez-moi. La reine votre mère va fort s'arrondissant:
nous offrirons un de ces jours nos services à un beau prince nouveau-né;
vous seriez bien content alors de jouer avec nous, si nous voulions de
vous.

PREMIÈRE DAME.--Il est vrai qu'elle prend depuis peu une assez belle
rondeur: puisse-t-elle rencontrer une heure favorable!

HERMIONE.--De quels sages propos est-il question entre vous? Venez, mon
ami; je veux bien de vous à présent; je vous prie, venez vous asseoir
auprès de nous, et dites-nous un conte.

MAMILIUS.--Faut-il qu'il soit triste ou gai?

HERMIONE.--Aussi gai que vous voudrez.

MAMILIUS.--Un conte triste va mieux en hiver; j'en sais un d'esprits et
de lutins.

HERMIONE.--Contez-nous celui-là, mon fils: allons, venez vous
asseoir.--Allons, commencez et faites de votre mieux pour m'effrayer
avec vos esprits; vous êtes fort là-dessus.

MAMILIUS.--Il y avait une fois un homme...

HERMIONE.--Asseyez-vous donc là... Allons, continuez.

MAMILIUS.--Qui demeurait près du cimetière.--Je veux le conter tout bas:
les grillons qui sont ici ne l'entendront pas.

HERMIONE.--Approchez-vous donc, et contez-le-moi à l'oreille.

(Entrent Léontes, Antigone, seigneurs et suite.)

LÉONTES.--Vous l'avez rencontré là? et sa suite? et Camillo avec lui?

UN DES COURTISANS.--Derrière le bosquet de sapins: c'est là que je les
ai trouvés; jamais je n'ai vu hommes courir si vite. Je les ai suivis
des yeux jusqu'à leurs vaisseaux.

LÉONTES.--Combien je suis heureux dans mes conjectures et juste dans mes
soupçons!--Hélas! plût au ciel que j'eusse moins de pénétration! Que
je suis à plaindre de posséder ce don!--Il peut se trouver une araignée
noyée au fond d'une coupe, un homme peut boire la coupe, partir et
n'avoir pris aucun venin, car son imagination n'en est point infectée;
mais si l'on offre à ses yeux l'insecte abhorré, et si on lui fait
connaître ce qu'il a bu, il s'agite alors, il tourmente et son gosier
et ses flancs de secousses et d'efforts.--Moi j'ai bu et j'ai vu
l'araignée.--Camillo le secondait dans cette affaire; c'est lui qui
est son entremetteur.--Il y a un complot tramé contre ma vie et ma
couronne.--Tout ce que soupçonnait ma défiance est vrai.--Ce perfide
scélérat que j'employais était engagé d'avance par l'autre: il lui a
découvert mon dessein; et moi, je reste un simple mannequin dont ils
s'amusent à leur gré.--Comment les poternes se sont-elles si facilement
ouvertes?

LE COURTISAN.--Par la force de sa grande autorité, qui s'est fait obéir
ainsi plus d'une fois d'après vos ordres.

LÉONTES.--Je ne le sais que trop.--Donnez-moi cet enfant. (_A
Hermione_.) Je suis bien aise que vous ne l'ayez pas nourri; quoiqu'il
ait quelques traits de moi, cependant il y a en lui trop de votre sang.

HERMIONE.--Que voulez-vous dire? Est-ce un badinage?

LÉONTES.--Qu'on emmène l'enfant d'ici: je ne veux pas qu'il approche
d'elle; emmenez-le.--Et qu'elle s'amuse avec celui dont elle est
enceinte; car c'est Polixène qui vous a ainsi arrondie.

HERMIONE.--Je dirais seulement que ce n'est pas lui, que je serais
bien sûre d'être crue de vous sur ma parole, quand vous affecteriez de
prétendre le contraire.

LÉONTES.--Vous, mes seigneurs, considérez-la, observez-la bien; dites
si vous voulez: _C'est une belle dame_, mais la justice qui est dans vos
coeurs vous fera ajouter aussitôt: _C'est bien dommage qu'elle ne soit
pas honnête ni vertueuse!_ Ne louez en elle que la beauté de ses formes
extérieures, qui, sur ma parole, méritent de grands éloges; mais ajoutez
de suite un haussement d'épaules, un murmure entre vos dents, une
exclamation, et toutes ces petites flétrissures que la calomnie emploie;
oh! je me trompe, c'est la pitié qui s'exprime ainsi, car la calomnie
flétrit la vertu même.--Que ces haussements d'épaules, ces murmures,
ces exclamations surviennent et se placent immédiatement après que vous
aurez dit: _Qu'elle est belle!_ et avant que vous puissiez ajouter:
_Qu'elle est honnête!_ Qu'on apprenne seulement ceci de moi, qui ai le
plus sujet de gémir que cela soit: c'est une adultère.

HERMIONE.--Si un scélérat parlait ainsi, le scélérat le plus accompli du
monde entier, il en serait plus scélérat encore: vous, seigneur, vous ne
faites que vous tromper.

LÉONTES.--Vous vous êtes trompée, madame, en prenant Polixène pour
Léontes. O toi, créature..., je ne veux pas t'appeler du nom qui te
convient, de crainte que la grossièreté barbare, s'autorisant de mon
exemple, ne se permette un pareil langage, sans égard pour le rang, et
n'oublie la distinction que la politesse doit mettre entre le prince et
le mendiant.--J'ai dit qu'elle est adultère, j'ai dit avec qui: elle est
plus encore, elle est traître à son roi, et Camillo est son complice, un
homme qui sait ce qu'elle devrait rougir de savoir, quand le secret en
serait réservé à elle seule et à son vil amant. Camillo sait qu'elle est
une profanatrice du lit nuptial, et aussi corrompue que ces femmes à qui
le vulgaire prodigue des noms énergiques; oui, de plus elle est complice
de leur récente évasion.

HERMIONE.--Non, sur ma vie, je n'ai aucune part à tout cela. Combien
vous aurez de regret, quand vous viendrez à être mieux instruit, de
m'avoir ainsi diffamée publiquement! Mon cher seigneur, vous aurez bien
de la peine à me faire une réputation suffisante en disant que vous vous
êtes trompé.

LÉONTES.--Non, non, si je me trompe, d'après les preuves sur lesquelles
je me fonde, le centre de la terre n'est pas assez fort pour porter la
toupie d'un écolier.--Emmenez-la en prison; celui qui parlera pour elle
se rend coupable seulement pour avoir parlé.

HERMIONE.--Il y a quelque planète malfaisante qui domine dans le ciel.
Je dois attendre avec patience que le ciel présente un aspect plus
favorable.--Chers seigneurs, je ne suis point sujette aux pleurs, comme
l'est ordinairement notre sexe; peut-être que le défaut de ces vaines
larmes tarira votre pitié; mais je porte logé là (_elle montre son
coeur_) cette douleur de l'honneur blessé qui brûle trop fort pour
qu'elle puisse être éteinte par les larmes. Je vous conjure tous,
seigneurs, de me juger sur les pensées les plus honorables que votre
charité pourra vous inspirer: et que la volonté du roi s'accomplisse.

LÉONTES, _aux gardes_.--Serai-je obéi?

HERMIONE.--Quel est celui de vous qui vient avec moi?--Je demande en
grâce à Votre Majesté que mes femmes m'accompagnent; car vous voyez que
mon état le réclame. (_A ses femmes_.) Ne pleurez point, pauvres amies,
il n'y a point de sujet: quand vous apprendrez que votre maîtresse a
mérité la prison, fondez en larmes quand j'y serai conduite; mais cette
accusation-ci ne peut tourner qu'à mon plus grand honneur.--Adieu,
seigneur: jamais je n'avais souhaité de vous voir affligé; mais
aujourd'hui, j'ai confiance que cela m'arrivera.--Venez, mes femmes;
vous en avez la permission.

LÉONTES.--Allez, exécutez nos ordres.--Allez-vous-en.

(Les gardes conduisent la reine accompagnée de ses femmes.)

UN SEIGNEUR.--J'en conjure Votre Majesté, rappelez la reine.

ANTIGONE.--Soyez bien sûr de ce que vous faites, seigneur, de crainte
que votre justice ne se trouve être de la violence. Trois grands
personnages sont ici compromis, vous-même, votre reine et votre fils.

LE SEIGNEUR.--Pour elle, seigneur, j'ose engager ma vie, et je le ferai
si vous voulez l'accepter, que la reine est sans tache aux yeux du ciel
et envers vous; je veux dire innocente de ce dont vous l'accusez.

ANTIGONE.--S'il est prouvé qu'elle ne le soit pas, j'établirai mon
domicile à côté de ma femme, j'irai toujours accouplé avec elle; je ne
me fierai à elle que lorsque je la sentirai et la verrai: si la reine
est infidèle, il n'y a plus un pouce de la femme,--que dis-je? une
drachme de sa chair qui ne soit perfide.

LÉONTES.--Taisez-vous.

LE SEIGNEUR.--Mon cher souverain...

ANTIGONE.--C'est pour vous que nous parlons, et non pas pour nous. Vous
êtes trompé par quelque instigateur qui sera damné pour sa peine: si
je connaissais ce lâche, je le damnerais déjà dans ce monde.--Si son
honneur est souillé... j'ai trois filles; l'aînée a onze ans, la seconde
neuf, et la cadette environ cinq: si cette accusation se trouve fondée,
elles me le payeront, sur mon honneur; je les mutile toutes trois:
elles ne verront pas l'âge de quatorze ans pour enfanter des générations
bâtardes: elles sont mes cohéritières, et je me mutilerais plutôt
moi-même que de souffrir qu'elles ne produisent pas des enfants
légitimes.

LÉONTES.--Cessez; plus de vaines paroles; vous ne sentez mon affront
qu'avec des sens aussi froids que le nez d'un mort: mais moi, je le
vois, je le sens; sentez ce que je vous fais, et voyez en même temps la
main qui vous touche[6].

[Note 6: Il y avait ici quelque geste indiqué pour l'acteur, peut-être
celui de mettre deux doigts sur la tête d'Antigone en forme de cornes.]

ANTIGONE.--Si cela est vrai, nous n'avons pas besoin de tombeau pour
ensevelir la vertu: il n'y en a pas un seul grain pour adoucir l'aspect
de cette terre fangeuse.

LÉONTES.--Quoi! ne m'en croit-on pas sur parole?

LE SEIGNEUR.--J'aimerais bien mieux que ce fût vous qu'on refusât de
croire sur ce point, seigneur, plutôt que moi, et je serais bien plus
satisfait de voir son honneur justifié que votre soupçon, quelque blâmé
que vous en pussiez être.

LÉONTES.--Eh! qu'avons-nous besoin aussi de vous consulter là-dessus?
Que ne suivons-nous plutôt l'instinct qui nous force à le croire? Notre
prérogative n'exige point vos conseils: c'est notre bonté naturelle
qui vous fait cette confidence; et si (soit par stupidité, ou par une
adroite affectation) vous ne voulez pas ou ne pouvez pas goûter et
sentir la vérité comme nous, apprenez que nous n'avons plus besoin de
vos avis. L'affaire, la conduite à suivre, la perte ou le gain, tout
nous est personnel.

ANTIGONE.--Et je souhaiterais, mon souverain, que vous eussiez
jugé cette affaire dans le silence de votre jugement, sans en rien
communiquer à personne.

LÉONTES.--Comment cela se pouvait-il? Ou l'âge a renforcé votre
ignorance, ou vous êtes né stupide. Ne sommes-nous pas autorisés dans
notre conduite par la fuite de Camillo, jointe à leur familiarité, qui
était palpable autant que peut être une chose qui n'a plus besoin que
d'être vue pour être prouvée, tant les circonstances étaient évidentes?
Rien ne manquait à l'évidence, que d'avoir vu la chose. Cependant, pour
une plus forte confirmation (car, dans une affaire de cette importance,
la précipitation serait lamentable), j'ai envoyé en hâte à la ville
sacrée de Delphes, au temple d'Apollon, Dion et Cléomène, dont vous
connaissez le mérite plus que suffisant. Ainsi c'est l'oracle qui me
dictera la marche à suivre, et ce conseil spirituel, une fois obtenu,
m'arrêtera ou me poussera en avant. Ai-je bien fait?

LE SEIGNEUR.--Très-bien, seigneur.

LÉONTES.--Quoique je sois convaincu et que je n'aie pas besoin d'en
savoir plus que je n'en sais, cependant l'oracle servira à tranquilliser
les esprits des autres, et ceux dont l'ignorante crédulité se refuse à
voir la vérité. Ainsi nous avons trouvé convenable qu'elle fût séparée
de notre personne et emprisonnée, de peur qu'elle ne soit chargée
d'accomplir la trahison tramée par les deux complices qui ont pris la
fuite. Allons, suivez-nous; nous devons parler au peuple; car cette
affaire va nous mettre tous en mouvement.

ANTIGONE, _à part_.--Pour finir par en rire, à ce que je présume, si la
bonne vérité était connue.

(Ils sortent.)


SCÈNE II

L'extérieur d'une prison.

_Entre_ PAULINE _et sa suite_.


PAULINE.--Le geôlier! Qu'on l'appelle. (_Un serviteur sort._) Faites-lui
savoir qui je suis.--Vertueuse reine! Il n'est point en Europe de cour
assez brillante pour toi; que fais-tu dans cette prison? (_Le serviteur
revient avec le geôlier._) (_Au geôlier._) Vous me connaissez, n'est-ce
pas mon ami?

LE GEÔLIER.--Pour une vertueuse dame, et que j'honore beaucoup.

PAULINE.--Alors je vous prie, conduisez-moi vers la reine.

LE GEÔLIER.--Je ne le puis, madame; j'ai reçu expressément des ordres
contraires.

PAULINE.--On se donne ici bien de la peine pour emprisonner l'honnêteté
et la vertu, et leur défendre l'accès des amis sensibles qui viennent
les visiter!--Est-il permis, je vous prie, de voir ses femmes?
quelqu'une d'elles, Émilie, par exemple?

LE GEÔLIER.--S'il vous plaît, madame, d'écarter de vous votre suite, je
vous amènerai Émilie.

PAULINE.--Eh bien! je vous prie de la faire venir.--Vous, éloignez-vous.

(Les gens de la suite sortent.)

LE GEÔLIER.--Et il faut encore, madame, que je sois présent à votre
entretien.

PAULINE.--Eh bien! à la bonne heure; je vous prie... (_Le geôlier
sort._) On se donne ici tant de peine pour ternir ce qui est sans tache,
que cela dépasse toute idée. (_Le geôlier reparaît avec Émilie._) (_A
Émilie_.) Chère demoiselle, comment se porte notre gracieuse reine?

ÉMILIE.--Aussi bien que peuvent le permettre tant de grandeur et
d'infortunes réunies. Dans les secousses de ses frayeurs et de ses
douleurs, les plus extrêmes qu'ait souffertes une femme délicate, elle
est accouchée un peu avant son terme.

PAULINE.--D'un garçon?

ÉMILIE.--D'une fille. Un bel enfant, vigoureux, et qui semble devoir
vivre. La reine en reçoit beaucoup de consolation; elle lui dit: _Ma
pauvre petite prisonnière, je suis aussi innocente que toi._

PAULINE.--J'en ferais serment.--Maudites soient ces dangereuses et
funestes lunes[7] du roi! Il faut qu'il en soit instruit, et il le sera;
c'est à une femme que cet office sied le mieux, et je le prends sur
moi. Si mes paroles sont emmiellées, que ma langue s'enfle et ne puisse
jamais servir d'organe à ma colère enflammée.--Je vous prie, Émilie,
présentez l'hommage de mon respect à la reine: si elle a le courage de
me confier son petit enfant, j'irai le montrer au roi, et je me charge
de lui servir d'avocat avec la dernière chaleur. Nous ne savons pas à
quel point la vue de cet enfant peut l'adoucir: souvent le silence de la
pure innocence persuade où la parole échouerait.

[Note 7: Expression empruntée du français.]

ÉMILIE.--Très-noble dame, votre honneur et votre bonté sont si
manifestes que cette entreprise volontaire de votre part ne peut manquer
d'avoir un succès heureux: il n'est point de dame au monde aussi propre
à remplir cette importante commission. Daignez entrer dans la chambre
voisine: je vais sur-le-champ instruire la reine de votre offre
généreuse. Elle-même aujourd'hui méditait cette idée: mais elle n'a pas
osé proposer à personne ce ministère d'honneur, dans la crainte de se
voir refusée.

PAULINE.--Dites-lui, Émilie, que je me servirai de cette langue que
j'ai: et s'il en sort autant d'éloquence qu'il y a de hardiesse dans mon
sein, il ne faut pas douter que je ne fasse du bien.

ÉMILIE.--Que le ciel vous bénisse! Je vais trouver la reine. Je vous
prie, avancez un peu plus près.

LE GEÔLIER.--Madame, s'il plaît à la reine d'envoyer l'enfant, je ne
sais pas à quel danger je m'exposerai en le permettant, n'ayant aucun
ordre qui m'y autorise.

PAULINE.--Vous n'avez rien à craindre, mon ami: l'enfant était
prisonnier dans le sein de sa mère; et il en a été délivré et affranchi
par les lois et la marche de la nature. Il n'a point part au courroux du
roi: et il n'est pas coupable des fautes de sa mère, si elle en a commis
quelqu'une.

LE GEÔLIER.--Je le crois comme vous.

PAULINE.--N'ayez aucune crainte: sur mon honneur, je me placerai entre
vous et le danger. (Ils sortent.)


SCÈNE III

Salle dans le palais.

_Entrent_ LÉONTES, ANTIGONE, SEIGNEURS _et suite_.


LÉONTES.--Ni le jour, ni la nuit, point de repos: c'est une vraie
faiblesse de supporter ainsi ce malheur... Oui, ce serait pure
faiblesse, si la cause de mon trouble n'était pas encore en vie. Elle
fait partie de cette cause, elle, cette adultère.--Car le roi suborneur
est tout à fait hors de la portée de mon bras, au delà de l'atteinte de
mes projets de vengeance. Mais elle, je la tiens sous ma main. Supposé
qu'elle soit morte, livrée aux flammes, je pourrais alors retrouver la
moitié de mon repos.--Holà! quelqu'un!

(Un de ses officiers s'avance.)

L'OFFICIER.--Seigneur?

LÉONTES.--Comment se porte l'enfant?

L'OFFICIER.--Il a bien reposé cette nuit: on espère que sa maladie est
terminée.

LÉONTES.--Ce que c'est que le noble instinct de cet enfant! Sentant le
déshonneur de sa mère, on l'a vu aussitôt décliner, languir, et en être
profondément affecté: il s'en est comme approprié, incorporé la honte;
il en a perdu la gaieté, l'appétit, le sommeil, et il est tombé en
langueur. (_A l'officier_.) Laissez-moi seul; allez voir comment il
se porte. (_L'officier sort_.)--Fi donc! fi donc!--Ne pensons point
à Polixène. Quand je regarde de ce côté, mes pensées de vengeance
reviennent sur moi-même. Il est trop puissant par lui-même, par ses
partisans, ses alliances: qu'il vive, jusqu'à ce qu'il vienne une
occasion favorable. Quant à la vengeance présente, accomplissons-la sur
elle. Camillo et Polixène rient de moi; ils se font un passe-temps de
mes chagrins; ils ne riraient pas, si je pouvais les atteindre; elle ne
rira pas non plus, celle que je tiens sous ma puissance.

(Entre Pauline tenant l'enfant.)

UN SEIGNEUR.--Vous ne pouvez pas entrer.

PAULINE.--Ah! secondez-moi tous plutôt, mes bons seigneurs: quoi!
craignez-vous plus sa colère tyrannique que vous ne tremblez pour la
vie de la reine? une âme pure et vertueuse, plus innocente qu'il n'est
jaloux!

ANTIGONE.--C'en est assez.

L'OFFICIER.--Madame, le roi n'a pas dormi cette nuit; et il a donné
ordre de ne laisser approcher personne.

PAULINE.--Point tant de chaleur, monsieur; je viens lui apporter le
sommeil. C'est vous et vos pareils qui rampez près de lui comme des
ombres, et gémissez à chaque inutile soupir qu'il pousse; c'est vous
qui nourrissez la cause de son insomnie: moi, je viens avec des paroles
aussi salutaires que franches et vertueuses pour le purger de cette
humeur qui l'empêche de dormir.

LÉONTES.--Quel est donc ce bruit que j'entends?

PAULINE.--Ce n'est pas du bruit, seigneur, mais je sollicite une
audience nécessaire pour les affaires de Votre Majesté.

LÉONTES.--Comment?--Qu'on fasse sortir cette dame audacieuse. Antigone,
je vous ai chargé de l'empêcher de m'approcher; je savais qu'elle
viendrait.

ANTIGONE.--Je lui avais défendu, seigneur, sous peine d'encourir votre
disgrâce et la mienne, de venir vous voir.

LÉONTES.--Quoi! ne pouvez-vous la gouverner?

PAULINE.--Oui, seigneur, pour me défendre tout ce qui n'est pas honnête,
il le peut: mais dans cette affaire (à moins qu'il n'use du moyen dont
vous avez usé, et qu'il ne m'emprisonne, pour mes bonnes actions), soyez
sûr qu'il ne me gouvernera pas.

ANTIGONE.--Voyez maintenant, vous l'entendez vous-même, lorsqu'elle veut
prendre les rênes, je la laisse conduire: mais elle ne fera pas de faux
pas.

PAULINE.--Mon cher souverain, je viens, et je vous conjure de m'écouter;
moi, qui fais profession d'être votre loyale sujette, votre médecin, et
votre conseiller très-soumis; mais qui pourtant ose le paraître moins,
et flatter moins vos maux que certaines gens qui paraissent plus dévoués
à vos intérêts;--je viens, vous dis-je, de la part de votre vertueuse
reine.

LÉONTES.--Vertueuse reine!

PAULINE.--Vertueuse reine, seigneur; vertueuse reine; je dis vertueuse
reine; et je soutiendrais sa vertu dans un combat singulier, si j'étais
un homme, fussé-je le dernier de ceux qui vous entourent.

LÉONTES.--Forcez-la de sortir de ma présence.

PAULINE.--Que celui qui n'attache aucun prix à ses yeux mette le premier
la main sur moi: je sortirai de ma propre volonté; mais auparavant je
remplirai mon message.--La vertueuse reine, car elle est vertueuse,
vous a mis au monde une fille; la voilà: elle la recommande à votre
bénédiction.

LÉONTES.--Loin de moi, méchante sorcière[8]! Emmenez-la d'ici, hors des
portes.--Une infâme entremetteuse!

[Note 8: _Mankind witch._]

PAULINE.--Non, seigneur; je suis aussi ignorante dans ce métier que vous
me connaissez mal, seigneur, en me donnant ce nom. Je suis aussi honnête
que vous êtes fou; et c'est l'être assez, je le garantis, pour passer
pour honnête femme, comme va le monde.

LÉONTES.--Traîtres! ne la chasserez-vous pas? Donnez-lui cette bâtarde.
(_A Antigone_.) Toi, radoteur, qui te laisses conduire par le nez, coq
battu par ta poule[9], ramasse cette bâtarde, prends-la, te dis-je, et
rends-la à ta commère.

[Note 9: _Woman-tried._]

PAULINE.--Que tes mains soient à jamais déshonorées, si tu relèves
la princesse sur cette outrageante et fausse dénomination qu'il lui a
donnée.

LÉONTES, _à Antigone_.--Il a peur de sa femme!

PAULINE.--Je voudrais que vous en fissiez autant: alors il n'y aurait
pas de doute que vous n'appelassiez vos enfants vos enfants.

LÉONTES.--Un nid de traîtres!

ANTIGONE.--Je ne suis point un traître, par le jour qui nous éclaire.

PAULINE.--Ni moi, ni personne, hors un seul ici, et c'est lui-même;
(_montrant le roi_) lui qui livre et son propre honneur, et celui de sa
reine, et celui de son fils, d'une si heureuse espérance, et celui de
son petit enfant, à la calomnie, dont la plaie est plus cuisante que
celle du glaive: lui qui ne veut pas (et, dans la circonstance, c'est
une malédiction qu'il ne puisse y être contraint) arracher de son coeur
la racine de son opinion, qui est pourrie, si jamais un chêne ou une
pierre fut solide.

LÉONTES.--Une créature d'une langue effrénée, qui tout à l'heure
maltraitait son mari, et qui maintenant aboie contre moi! Cet enfant
n'est point à moi: c'est la postérité de Polixène. Ôtez-le de ma vue, et
livrez-le aux flammes avec sa mère.

PAULINE.--Il est à vous, et nous pourrions vous appliquer en reproche le
vieux proverbe: _Il vous ressemble tant que c'est tant pis_.--Regardez,
seigneurs, quoique l'image soit petite, si ce n'est pas la copie et le
portrait du père: ses yeux, son nez, ses lèvres, le froncement de son
sourcil, son front et jusqu'aux jolies fossettes de son menton et de ses
joues, et son sourire; la forme même de sa main, de ses ongles, de ses
doigts.--Et toi, nature, bonne déesse, qui l'as formée si ressemblante à
celui qui l'a engendrée, si c'est toi qui disposes aussi de l'âme, parmi
toutes ses couleurs, qu'il n'y ait pas de jaune[10]; de peur qu'elle ne
soupçonne un jour, comme lui, que ses enfants ne sont pas les enfants de
son mari!

[Note 10: Couleur de la jalousie.]

LÉONTES.--Méchante sorcière!--Et toi, imbécile, digne d'être pendu, tu
n'arrêteras pas sa langue?

ANTIGONE.--Si vous faites pendre tous les maris qui ne peuvent accomplir
cet exploit, à peine vous laisserez-vous un seul sujet.

LÉONTES.--Encore une fois, emmène-la d'ici.

PAULINE.--Le plus méchant et le plus dénaturé des époux ne peut faire
pis.

LÉONTES.--Je te ferai brûler vive.

PAULINE.--Je ne m'en embarrasse point: c'est celui qui allume le bûcher
qui est l'hérétique, et non point celle qui y est brûlée. Je ne vous
appelle point tyran: mais ce traitement cruel que vous faites subir à
votre reine, sans pouvoir donner d'autres preuves de votre accusation
que votre imagination déréglée, sent un peu la tyrannie et vous rendra
ignoble; oui, et un objet d'ignominie aux yeux du monde.

LÉONTES.--Sur votre serment de fidélité, je vous somme de la chasser de
ma chambre. Si j'étais un tyran, où serait sa vie? Elle n'aurait pas osé
m'appeler ainsi, si elle me connaissait pour en être un. Entraînez-la.

PAULINE.--Je vous prie, ne me poussez pas, je m'en vais. Veillez sur
votre enfant, seigneur; il est à vous. Que Jupiter daigne lui envoyer un
meilleur génie tutélaire! (_Aux courtisans_.) A quoi bon vos mains? Vous
qui prenez un si tendre intérêt à ses extravagances, vous ne lui ferez
jamais aucun bien, non, aucun de vous; allez, allez; adieu, je m'en
vais.

(Elle sort.)

LÉONTES, _à Antigone_.--C'est toi, traître, qui as poussé ta femme à
ceci! Mon enfant!... qu'on l'emporte!--Toi-même, qui montres un coeur si
tendre pour lui, emporte-le d'ici et fais-le consumer sur-le-champ
par les flammes; oui, je veux que ce soit toi, et nul autre que toi.
Prends-le à l'instant, et avant une heure songe à venir m'annoncer
l'exécution de mes ordres, et sur de bonnes preuves, ou je confisque ta
vie avec tout ce que tu peux posséder; si tu refuses de m'obéir et que
tu veuilles lutter avec ma colère, dis-le, et de mes propres mains je
vais briser la cervelle de ce bâtard. Va, jette-le au feu, car c'est toi
qui animes ta femme.

ANTIGONE.--Non, sire; tous ces seigneurs, mes nobles amis, peuvent,
s'ils le veulent, me justifier pleinement.

UN SEIGNEUR.--Oui, nous le pouvons, mon royal maître; il n'est point
coupable de ce que sa femme est venue ici.

LÉONTES.--Vous êtes tous des menteurs.

UN SEIGNEUR.--J'en conjure Votre Majesté, accordez-nous plus de
confiance; nous vous avons fidèlement servi, et nous vous conjurons de
nous rendre cette justice; tombant à vos genoux, nous vous demandons en
grâce, comme une récompense de nos services passés et futurs, de changer
cette résolution; elle est trop atroce, trop sanguinaire, pour ne pas
conduire à quelque issue sinistre; nous voilà tous à vos genoux.

LÉONTES.--Je suis comme une plume, pour tous les vents qui
soufflent.--Vivrai-je donc pour voir cet enfant odieux à mes genoux
m'appeler son père? Il vaut mieux le brûler à présent que de le maudire
alors. Mais soit, qu'il vive... Non, il ne vivra pas.--(_A Antigone_.)
Vous, approchez ici, monsieur, qui vous êtes montré si tendrement
officieux, de concert avec votre dame Marguerite, votre sage-femme, pour
sauver la vie de cette bâtarde (car c'est une bâtarde, aussi sûr que
cette barbe est grise): quels hasards voulez-vous courir pour sauver la
vie de ce marmot?

ANTIGONE.--Tous ceux, seigneur, que mes forces peuvent supporter et que
l'honneur peut m'imposer, j'irai jusque-là, et j'offre le peu de sang
qui me reste pour sauver l'innocence; tout ce que je pourrai faire.

LÉONTES.--Tu pourras le faire. Jure sur cette épée que tu exécuteras mes
ordres[11].

[Note 11: Forme de serment jadis usitée.]

ANTIGONE.--Je le jure, seigneur.

LÉONTES.--Écoute et obéis; songes-y bien, car la moindre omission
sera l'arrêt, non-seulement de ta mort, mais de la mort de ta femme à
mauvaise langue; quant à présent, nous voulons bien lui pardonner. Nous
t'enjoignons, par ton devoir d'homme lige, de transporter cette fille
bâtarde dans quelque désert éloigné, hors de l'enceinte de nos domaines,
et là de l'abandonner sans plus de pitié à sa propre protection, aux
risques du climat. Comme cet enfant nous est survenu par un hasard
étrange, je te charge au nom de la justice, au péril de ton âme et des
tortures de ton corps, de l'abandonner comme une étrangère à la merci
du sort, à qui tu laisseras le soin de l'élever ou de la détruire;
emporte-la.

ANTIGONE.--Je jure de le faire, quoiqu'une mort présente eût été plus
miséricordieuse. Allons, viens, pauvre enfant; que quelque puissant
esprit inspire aux vautours et aux corbeaux de te servir de nourrices!
On dit que les loups et les ours ont quelquefois dépouillé leur férocité
pour remplir de semblables offices de pitié. Seigneur, puissiez-vous
être plus heureux que cette action ne le mérite! Et toi, pauvre petite,
condamnée à périr, que la bénédiction du ciel, se déclarant contre cette
cruauté, combatte pour toi!

(Il sort, emportant l'enfant.)

LÉONTES.--Non, je ne veux point élever la progéniture d'un autre.

(Entre un serviteur.)

LE SERVITEUR.--Sous le bon plaisir de Votre Majesté, les députés que
vous avez envoyés consulter l'oracle sont revenus depuis une heure.
Cléomène et Dion sont arrivés heureusement de Delphes; ils sont tous les
deux débarqués, et ils se hâtent pour arriver à la cour.

UN SEIGNEUR.--Vous conviendrez, seigneur, qu'ils ont fait une incroyable
diligence.

LÉONTES.--Il y a vingt-trois jours qu'ils sont absents; c'est une grande
célérité; elle nous présage que le grand Apollon aura voulu manifester
sur-le-champ la vérité. Préparez-vous, seigneurs; convoquez un conseil
où nous puissions faire paraître notre déloyale épouse; car, comme elle
a été accusée publiquement, son procès se fera publiquement et avec
justice. Tant qu'elle respirera, mon coeur sera pour moi un fardeau.
Laissez-moi, et songez à exécuter mes ordres.

(Tous sortent.)

FIN DU DEUXIÈME ACTE.



                            ACTE TROISIÈME


SCÈNE I

Une rue d'une ville de Sicile.

_Entrent_ CLÉOMÈNE ET DION.


CLÉOMÈNE.--Le climat est pur, l'air est très-doux; l'île est fertile, et
le temple surpasse de beaucoup les récits qu'on en fait communément.

DION.--Moi, je citerai, car c'est ce qui m'a ravi surtout, les célestes
vêtements (c'est le nom que je crois devoir leur donner) et la vénérable
majesté des prêtres qui les portent.--Et le sacrifice! quelle pompe,
quelle solennité dans l'offrande! Il n'y avait rien de terrestre.

CLÉOMÈNE.--Mais, par-dessus tout, le soudain éclat et la voix
assourdissante de l'oracle, qui ressemblait au tonnerre de Jupiter; mes
sens en ont été si étonnés que j'étais anéanti.

DION.--Si l'issue de notre voyage se termine aussi heureusement pour la
reine (et que les dieux le veuillent!) qu'il a été favorable, agréable
et rapide pour nous, le temps que nous y avons mis nous est bien payé
par son emploi.

CLÉOMÈNE.--Grand Apollon, dirige tout pour le bien! Je n'aime point ces
proclamations qui cherchent des torts à Hermione.

DION.--La rigueur même de cette procédure manifestera l'innocence ou
terminera l'affaire. Quand une fois l'oracle, ainsi muni du sceau du
grand-prêtre d'Apollon, découvrira ce qu'il renferme, il se révélera
quelque secret extraordinaire à la connaissance publique.--Allons, des
chevaux frais, et que la fin soit favorable!


SCÈNE II

Une cour de justice.

LÉONTES, _des_ SEIGNEURS _et des_ OFFICIERS _siégeant_ _selon leur
rang_.


LÉONTES.--Cette cour assemblée, nous le déclarons à notre grand regret,
porte un coup cruel à notre coeur. L'accusée est la fille d'un roi,
notre femme, et une femme trop chérie de nous.--Soyons enfin justifiés
du reproche de tyrannie par la publicité que nous donnons à cette
procédure: la justice aura son cours régulier, soit pour la conviction
du crime, soit pour son acquittement.--Faites avancer la prisonnière.

UN OFFICIER DE JUSTICE.--C'est la volonté de Sa Majesté que la reine
comparaisse en personne devant cette cour.--Silence!

(Hermione est amenée dans la salle du tribunal par des gardes; Pauline
et ses femmes l'accompagnent.)

LÉONTES.--Lisez les chefs d'accusation.

UN OFFICIER _lit à haute voix._--_Hermione, épouse de l'illustre
Léontes, roi de Sicile, tu es ici citée et accusée de haute trahison
comme ayant commis adultère avec Polixène, roi de Bohême, et conspiré
avec Camillo pour ôter la vie à notre souverain seigneur, ton royal
époux: et ce complot étant en partie découvert par les circonstances,
toi, Hermione, au mépris de la foi et de l'obéissance d'un fidèle sujet,
tu leur as conseillé, pour leur sûreté, de s'évader pendant la nuit, et
tu as favorisé leur évasion_.

HERMIONE.--Tout ce que j'ai à dire tendant nécessairement à nier les
faits dont je suis accusée, et n'ayant d'autre témoignage à produire
en ma faveur que celui qui sort de ma bouche, il ne me servira guère
de répondre _non coupable_; ma vertu n'étant réputée que fausseté,
l'affirmation que j'en ferais serait reçue de même. Mais si les
puissances du ciel voient les actions humaines (comme elles le font),
je ne doute pas alors que l'innocence ne fasse rougir ces fausses
accusations et que la tyrannie ne tremble devant la patience.--(_Au
roi._) Vous, seigneur, vous savez mieux que personne (vous qui voulez
feindre de l'ignorer) que toute ma vie passée a été aussi réservée,
aussi chaste, aussi fidèle que je suis malheureuse maintenant, et je le
suis plus que l'histoire n'en donne d'exemple, quand même on inventerait
et qu'on jouerait cette tragédie pour attirer des spectateurs. Car,
considérez-moi,--compagne de la couche d'un roi, possédant la moitié
d'un trône, fille d'un grand monarque, mère d'un prince de la plus
grande espérance, amenée ici pour parler et discourir pour sauver ma
vie et mon honneur devant tous ceux à qui il plaît de venir me voir et
m'entendre. Quant à la vie, je la tiens pour être une douleur que je
voudrais abréger; mais l'honneur, il doit se transmettre de moi à mes
enfants, et, c'est lui seul que je veux défendre. J'en appelle à votre
propre conscience, seigneur, pour dire combien j'étais dans vos bonnes
grâces avant que Polixène vînt à votre cour, et combien je le méritais.
Et depuis qu'il y est venu, par quel commerce illicite me suis-je
écartée de mon devoir pour mériter de paraître ici? Si jamais j'ai
franchi d'un seul pas les bornes de l'honneur, si j'ai penché de ce côté
en action ou en volonté, que les coeurs de tous ceux qui m'entendent
s'endurcissent, et que mon plus proche parent s'écrie: Opprobre sur son
tombeau!

LÉONTES.--Je n'ai jamais ouï dire encore qu'aucun de ces vices effrontés
eût moins d'impudence pour nier ce qu'il avait fait que pour le
commettre d'abord.

HERMIONE.--Cela est assez vrai, mais c'est une maxime dont je ne mérite
pas l'application, seigneur.

LÉONTES.--Vous ne l'avouerez pas.

HERMIONE.--Je ne dois rien avouer de plus que ce qui peut m'être
personnel dans ce qu'on m'impute à crime. Quant à Polixène (qui est le
complice qu'on me donne), je confesse que je l'ai aimé en tout honneur,
autant qu'il le désirait lui-même, de l'espèce d'affection qui pouvait
convenir à une dame comme moi, de cette affection et non point d'une
autre, que vous m'aviez commandée vous-même. Et si je ne l'eusse pas
fait, je croirais m'être rendue coupable à la fois de désobéissance et
d'ingratitude envers vous et envers votre ami, dont l'amitié avait, du
moment où elle avait pu s'exprimer par la parole, dès l'enfance, déclaré
qu'elle vous était dévouée. Quant à la conspiration, je ne sais point
quel goût elle a, bien qu'on me la présente comme un plat dont je dois
goûter; tout ce que j'en sais, c'est que Camillo était un honnête homme;
quant au motif qui lui a fait quitter votre cour, si les dieux n'en
savent pas plus que moi, ils l'ignorent.

LÉONTES.--Vous avez su son départ, comme vous savez ce que vous étiez
chargée de faire en son absence.

HERMIONE.--Seigneur, vous parlez un langage que je n'entends point; ma
vie dépend de vos rêves, et je vous l'abandonne.

LÉONTES.--Mes rêves sont vos actions: vous avez eu un enfant bâtard de
Prolixène, et je n'ai fait que le rêver? Comme vous avez passé toute
honte (et c'est l'ordinaire de celles de votre espèce), vous avez aussi
passé toute vérité. Il vous importe davantage de le nier, mais cela ne
vous sert de rien; car de même que votre enfant a été proscrit, comme il
le devait être, n'ayant point de père qui le reconnût (ce qui est
plus votre crime que le sien), de même vous sentirez notre justice, et
n'attendez de sa plus grande douceur rien moins que la mort.

HERMIONE.--Seigneur, épargnez vos menaces. Ce fantôme dont vous voulez
m'épouvanter, je le cherche. La vie ne peut m'être d'aucun avantage:
la couronne et la joie de ma vie, votre affection, je la regarde comme
perdue: car je sens qu'elle est partie, quoique je ne sache pas comment
elle a pu me quitter. Ma seconde consolation était mon fils, le premier
fruit de mon sein: je suis bannie de sa présence, comme si j'étais
attaquée d'un mal contagieux. Ma troisième consolation, née sous
une malheureuse étoile, elle a été arrachée de mon sein dont le lait
innocent coulait dans sa bouche innocente, pour être traînée à la mort.
Moi-même, j'ai été affichée sous le nom de prostituée sur tous les
poteaux: par une haine indécente, on m'a refusé jusqu'au privilége des
couches, qui appartient aux femmes de toute classe. Enfin, je me suis
vue traînée dans ce lieu en plein air, avant d'avoir recouvré les forces
nécessaires. A présent, seigneur, dites-moi de quels biens je jouis dans
la vie, pour craindre de mourir? Ainsi, poursuivez; mais écoutez encore
ces mots: ne vous méprenez pas à mes paroles.--Non; pour la vie, je
n'en fais pas plus de cas que d'un fétu.--Mais pour mon honneur (que
je voudrais justifier), si je suis condamnée sur des soupçons, sans le
secours d'autres preuves que celles qu'éveille votre jalousie, je vous
déclare que c'est de la rigueur, et non de la justice. Seigneur, je m'en
rapporte à l'oracle: qu'Apollon soit mon juge.

UN DES SEIGNEURS, _à la reine_.--Cette requête, de votre part, madame,
est tout à fait juste; ainsi qu'on produise, au nom d'Apollon, l'oracle
qu'il a prononcé.

(Quelques-uns des officiers sortent.)

HERMIONE.--L'empereur de Russie était mon père; ah! s'il vivait encore,
et qu'il vît ici sa fille accusée! Je voudrais qu'il pût voir seulement
la profondeur de ma misère; mais pourtant avec des yeux de pitié et non
de vengeance!

(Quelques officiers rentrent avec Dion et Cléomène.)

UN OFFICIER.--Cléomène, et vous, Dion, vous allez jurer, sur l'épée
de la justice, que vous avez été tous deux à Delphes; que vous en avez
rapporté cet oracle, scellé et à vous remis par la main du grand-prêtre
d'Apollon; et que, depuis ce moment, vous n'avez pas eu l'audace de
briser le sceau sacré, ni de lire les secrets qu'il couvre.

CLÉOMÈNE ET DION.--Nous jurons tout cela.

LÉONTES.--Brisez le sceau et lisez.

L'OFFICIER _rompt le sceau et lit_.--«Hermione est chaste, Polixène est
sans reproche, Camillo est un sujet fidèle, Léontes un tyran jaloux, son
innocente enfant un fruit légitime; et le roi vivra sans héritier, si ce
qui est perdu ne se retrouve pas.»

TOUS LES SEIGNEURS _s'écrient._--Loué soit le grand Apollon!

HERMIONE.--Qu'il soit loué!

LÉONTES, _à l'officier_.--As-tu lu la vérité?

L'OFFICIER.--Oui, seigneur, telle qu'elle est ici couchée par écrit.

LÉONTES.--Il n'y a pas un mot de vérité dans tout cet oracle: le procès
continuera; tout cela est pure fausseté.

(Un page entre avec précipitation.)

LE PAGE.--Mon seigneur le roi, le roi!

LÉONTES.--De quoi s'agit-il?

LE PAGE.--Ah! seigneur, vous allez me haïr pour la nouvelle que
j'apporte. Le prince, votre fils, par l'idée seule et par la crainte du
jugement de la reine, est parti[12].

[Note 12: C'est le _vixit_ des Latins.]

LÉONTES.--Comment, parti?

LE PAGE.--Est mort.

LÉONTES.--Apollon est courroucé, et le ciel même se déchaîne contre mon
injustice.--Eh! qu'a-t-elle donc?

(La reine s'évanouit.)

PAULINE.--Cette nouvelle est mortelle pour la reine.--Abaissez vos
regards, et voyez ce que fait la mort.

LÉONTES.--Emmenez-la d'ici; son coeur n'est qu'accablé, elle reviendra
à elle.--J'en ai trop cru mes propres soupçons. Je vous en conjure,
administrez-lui avec tendresse quelques remèdes qui la ramènent à
la vie.--Apollon, pardonne à ma sacrilége profanation de ton oracle!
(_Pauline et les dames emportent Hermione_.) Je veux me réconcilier
avec Polixène; je veux faire de nouveau ma cour à ma reine; rappeler
l'honnête Camillo, que je déclare être un homme d'honneur, et d'une âme
généreuse; car, poussé par ma jalousie à des idées de vengeance et
de meurtre, j'ai choisi Camillo pour en être l'instrument, et pour
empoisonner mon ami Polixène; ce qui aurait été fait, si l'âme vertueuse
de Camillo n'avait mis des retards à l'exécution de ma rapide volonté.
Quoique je l'eusse menacé de la mort s'il ne le faisait pas, et
encouragé par l'appât de la récompense s'il le faisait, lui, plein
d'humanité et d'honneur, est allé dévoiler mon projet à mon royal hôte;
il a abandonné tous les biens qu'il possède ici, que vous savez être
considérables, et il s'est livré aux malheurs certains de toutes les
incertitudes, sans autres richesses que son honneur.--Oh! comme il
brille à travers ma rouille! combien sa piété fait ressortir la noirceur
de mes actions!

(Pauline revient.)

PAULINE.--Ah! coupez mon lacet, ou mon coeur va le rompre en se brisant!

UN DES SEIGNEURS.--D'où vient ce transport, bonne dame?

PAULINE, _au roi_.--Tyran, quels tourments étudiés as-tu en réserve pour
moi? Quelles roues, quelles tortures, quels bûchers? M'écorcheras-tu
vive, me brûleras-tu par le plomb fondu ou l'huile bouillante?... Parle,
quel supplice ancien ou nouveau me faut-il subir, moi, dont chaque mot
mérite tout ce que ta fureur peut te suggérer de plus cruel? Ta tyrannie
travaillant de concert avec la jalousie... Des chimères, trop vaines
pour des petits garçons, trop absurdes et trop oiseuses pour des petites
filles de neuf ans! Ah! réfléchis à ce qu'elles ont produit, et alors
deviens fou en effet; oui, frénétique; car toutes tes folies passées
n'étaient rien auprès de la dernière. C'est peu que tu aies trahi
Polixène, et montré une âme inconstante, d'une ingratitude damnable;
c'est peu encore que tu aies voulu empoisonner l'honneur du vertueux
Camillo, en voulant le déterminer au meurtre d'un roi: ce ne sont là que
des fautes légères auprès des forfaits monstrueux qui les suivent, et
encore je ne compte pour rien, ou pour peu, d'avoir jeté aux corbeaux
ta petite fille, quoiqu'un démon eût versé des larmes au milieu du feu
avant d'en faire autant; et je ne t'impute pas non plus directement la
mort du jeune prince, dont les sentiments d'honneur, sentiments élevés
pour un âge si tendre, ont brisé le coeur qui comprenait qu'un père
grossier et imbécile diffamait sa gracieuse mère; non, ce n'est pas
tout cela dont tu as à répondre, mais la dernière horreur,--ô seigneurs,
quand je l'aurai annoncée, criez tous: malheur!--La reine, la reine, la
plus tendre, la plus aimable des femmes, est morte; et la vengeance du
ciel ne tombe pas encore!

UN SEIGNEUR.--Que les puissances suprêmes nous en préservent!

PAULINE.--Je vous dis qu'elle est morte, j'en ferai serment, et si mes
paroles et mes serments ne vous persuadent pas, allez et voyez, si vous
parvenez à ramener la plus légère couleur sur ses lèvres, le moindre
éclat dans ses yeux, la moindre chaleur à l'extérieur, ou la respiration
à l'intérieur, je vous servirai comme je servirais les dieux. Mais toi,
tyran, ne te repens point de ces forfaits; ils sont trop au-dessus de
tous tes remords; abandonne-toi au seul désespoir. Quand tu ferais mille
prières à genoux, pendant dix mille années, nu, jeûnant sur une montagne
stérile, où un éternel hiver enfanterait d'éternels orages, tu ne
pourrais pas amener les dieux à jeter un seul regard sur toi.

LÉONTES.--Poursuis, poursuis; tu ne peux en trop dire, j'ai mérité que
toutes les langues m'accablent des plus amers reproches.

UN SEIGNEUR, _à Pauline_.--N'ajoutez rien de plus; quel que soit
l'événement, vous avez fait une faute, en vous permettant la hardiesse
de ces discours.

PAULINE.--J'en suis fâchée; je sais me repentir des fautes que j'ai
faites, quand on vient à me les faire connaître. Hélas! j'ai trop montré
la témérité d'une femme; il est blessé dans son noble coeur. (_Au
roi_.) Ce qui est passé, et sans remède, ne doit plus être une cause de
chagrin; ne vous affligez point de mes reproches. Punissez-moi plutôt
de vous avoir rappelé ce que vous deviez oublier.--Mon cher souverain,
sire, mon royal seigneur, pardonnez à une femme insensée; c'est l'amour
que je portais à votre reine.--Allons, me voilà folle encore!--Je ne
veux plus vous parler d'elle, ni de vos enfants; je ne vous rappellerai
point le souvenir de mon seigneur, qui est perdu aussi. Recueillez toute
votre patience, je ne dirai plus rien.

LÉONTES.--Tu as bien parlé, puisque tu ne m'as dit que la vérité; je
la reçois mieux que je ne recevrais ta pitié. Je t'en prie, conduis-moi
vers les cadavres de ma reine et de mon fils; un seul tombeau les
enfermera tous deux, et les causes de leur mort y seront inscrites, à
ma honte éternelle. Une fois le jour, j'irai visiter la chapelle où ils
reposeront, et mon plaisir sera d'y verser des larmes. Je fais voeu de
consacrer mes jours à ce devoir, aussi longtemps que la nature voudra
m'en donner la force.--Venez, conduisez-moi vers les objets de ma
douleur.

(Ils sortent.)


SCÈNE III

Un désert de la Bohême voisin de la mer.

ANTIGONE _portant l'enfant, et un_ MATELOT.


ANTIGONE.--Tu es donc bien sûr que notre vaisseau a touché les côtes
désertes de la Bohême?

LE MARINIER.--Oui, seigneur, et j'ai bien peur que nous n'y ayons
débarqué dans un mauvais moment; le ciel a l'air courroucé et nous
menace de violentes rafales. Sur ma conscience, les dieux sont irrités
de notre entreprise et nous témoignent leur colère.

ANTIGONE.--Que leurs saintes volontés s'accomplissent! Va, retourne
à bord, veille sur ta barque, je ne serai pas longtemps à t'aller
rejoindre.

LE MARINIER.--Hâtez-vous le plus possible, et ne vous avancez pas
trop loin dans les terres; nous aurons probablement du mauvais temps:
d'ailleurs, le désert est fameux par les animaux féroces dont il est
infesté.

ANTIGONE.--Va toujours: je vais te suivre dans un moment.

LE MARINIER.--Je suis bien joyeux d'être ainsi débarrassé de cette
affaire.

(Il sort.)

ANTIGONE.--Viens, pauvre enfant.--J'ai ouï dire (mais sans y croire) que
les âmes des morts revenaient quelquefois; si cela est possible, ta mère
m'a apparu la nuit dernière: car jamais rêve ne ressembla autant à la
veille. Je vois s'avancer à moi une femme, la tête penchée tantôt d'un
côté, tantôt de l'autre. Jamais je n'ai vu objet si rempli de douleur et
conservant tant de noblesse: vêtue d'une robe d'une blancheur éclatante
comme la sainteté même, elle s'est approchée de la cabine où j'étais
couché: trois fois elle s'est inclinée devant moi, et sa bouche
s'ouvrant pour parler, ses yeux sont devenus deux ruisseaux de larmes:
après ce torrent de pleurs, elle a rompu le silence par ces mots:
«Vertueux Antigone, puisque la destinée, faisant violence à tes bons
sentiments, t'a choisi pour être chargé d'exposer mon pauvre enfant,
d'après ton serment, la Bohême t'offre des déserts assez éloignés:
pleures-y et abandonne mon enfant au milieu de ses cris; et comme cet
enfant est réputé perdu pour toujours, appelle-la, je t'en conjure, du
nom de Perdita. Et toi, pour ce barbare ministère qui t'a été imposé
par mon époux, tu ne reverras jamais ta femme Pauline.»--Et à ces mots,
poussant un cri aigu, elle s'est évanouie dans l'air. Très-effrayé, je
me suis remis avec le temps, et je suis resté persuadé que c'était une
réalité et non un songe. Les rêves sont des illusions; et cependant pour
cette fois je cède à la superstition et j'y crois. Je pense qu'Hermione
a subi la mort; et qu'Apollon a voulu que cet enfant, étant en vérité la
progéniture de Polixène, fût déposé ici, pour y vivre, ou pour y périr,
sur les terres de son véritable père.--Allons, jeune fleur, puisses-tu
prospérer ici! Repose là, voici ta description et de plus ceci (_Il
dépose auprès d'elle un coffre rempli de bijoux et d'or_) qui pourra,
s'il plaît à la fortune, servir à t'élever, ma jolie enfant, et
cependant rester en ta possession.--La tempête commence: pauvre
petite infortunée, qui, pour la faute de ta mère, est ainsi exposée à
l'abandon, et à tout ce qui peut s'ensuivre.--Je ne puis pleurer,
mais mon coeur saigne. Je suis maudit d'être forcé à cela par mon
serment.--Adieu!--Le jour s'obscurcit de plus en plus: tu as bien l'air
d'avoir une affreuse tempête pour te bercer: jamais je n'ai vu le ciel
si sombre en plein jour. Quels sont ces cris sauvages? Pourvu que je
puisse regagner la barque. Voilà la chasse.--Allons, je te quitte pour
jamais.

(Il fuit, poursuivi par un ours.)

(Un vieux berger s'avance près des lieux où est l'enfant.)

LE BERGER.--Je voudrais qu'il n'y eût point d'âge entre dix et
vingt-trois ans, ou que la jeunesse dormît tout le reste du temps dans
l'intervalle: car on ne fait autre chose dans l'intervalle que donner
des enfants aux filles, insulter des vieillards, piller et se battre.
Écoutez donc! Qui pourrait, sinon des cerveaux brûlés de dix-neuf et de
vingt-deux ans chasser par le temps qu'il fait? Ils m'ont fait égarer
deux de mes meilleures brebis, et je crains bien que le loup ne les
trouve avant leur maître; si elles sont quelque part, ce doit être sur
le bord de la mer, où elles broutent du lierre. Bonne Fortune, si tu
voulais... Qu'avons-nous ici? (_Ramassant l'enfant._) Merci de nous,
un enfant, un joli petit enfant! Je m'étonne si c'est un garçon ou
une fille?... Une jolie petite fille, une très-jolie petite fille; oh!
sûrement c'est quelque escapade; quoique je n'aie pas étudié dans les
livres, cependant je sais lire les traces d'une femme de chambre en
aventure. C'est quelque oeuvre consommée sur l'escalier, ou sur un
coffre, ou derrière la porte. Ceux qui l'ont fait avaient plus chaud
que cette pauvre petite malheureuse n'a ici; je veux la recueillir par
pitié; cependant j'attendrai que mon fils vienne; il criait il n'y a
qu'un moment: holà, ho! holà!

(Entre le fils du berger.)

LE FILS.--Ho! ho!

LE BERGER.--Quoi, tu étais si près? Si tu veux voir une chose dont on
parlera encore quand tu seras mort et réduit en poussière, viens ici.
Qu'est-ce donc qui te trouble, mon garçon?

LE FILS.--Ah! j'ai vu deux choses, sur la mer et sur terre, mais je ne
puis dire que ce soit une mer; car c'est le ciel à l'heure qu'il est,
et entre la mer et le firmament, vous ne pourriez pas passer la pointe
d'une aiguille.

LE BERGER.--Quoi! mon garçon, qu'est-ce que c'est?

LE FILS.--Je voudrais que vous eussiez vu seulement comme elle écume,
comme elle fait rage, comme elle creuse ses rivages; mais ce n'est
pas là ce que je veux dire. Oh! quel pitoyable cri de ces pauvres
malheureux! qu'il était affreux de les voir, et puis de ne plus les
voir; tantôt le vaisseau allait percer la lune avec son grand mât, et
retombait aussitôt englouti dans les flots d'écume, comme si vous jetiez
un morceau de liége dans un tonneau... Et puis ce que j'ai vu sur la
terre! comme l'ours a dépouillé l'os de son épaule, comme il me
criait _au secours!_ en disant que son nom était Antigone, un grand
seigneur.--Mais pour finir du navire, il fallait voir comme la mer l'a
avalé; mais surtout comme les pauvres gens hurlaient et comme la mer
se moquait d'eux.--Et comme le pauvre gentilhomme hurlait, et l'ours
se moquait de lui, et tous deux hurlaient plus haut que la mer ou la
tempête.

LE BERGER.--Miséricorde! quand donc as-tu vu cela, mon fils?

LE FILS.--Tout à l'heure, tout à l'heure: il n'y a pas un clin d'oeil
que j'ai vu ces choses. Les malheureux ne sont pas encore froids
sous l'eau, et l'ours n'a pas encore à moitié dîné de la chair du
gentilhomme: il l'achève à présent.

LE BERGER.--Je voudrais bien avoir été là, pour secourir le pauvre
vieillard.

LE FILS, _à part_.--Et moi, je voudrais que vous eussiez été près du
navire pour le secourir. Votre charité n'aurait pas tenu pied.

LE BERGER.--C'est terrible!--Mais regarde ici, mon garçon, maintenant,
bénis ta bonne fortune; toi, tu as rencontré des mourants, et moi
des nouveau-nés. Voilà qui vaut la peine d'être vu: vois-tu, c'est le
manteau d'un enfant de gentilhomme! Regarde ici, ramasse, mon fils,
ramasse, ouvre-le. Ah! voyons.--On m'a prédit que je serais enrichi par
les fées; c'est quelque enfant changé par elles.--Ouvre ce paquet: qu'y
a-t-il dedans, garçon?

LE FILS.--Vous êtes un vieux tiré d'affaire; si les péchés de votre
jeunesse vous sont pardonnés, vous êtes sûr de bien vivre. De l'or, tout
or!

LE BERGER.--C'est de l'or dès fées; et cela se verra bien; ramasse-le
vite, cache-le; et cours, cours chez nous par le plus court chemin. Nous
avons du bonheur, mon garçon, et pour l'être toujours il ne nous faut
que du secret.--Que mes brebis aillent où elles voudront.--Viens, mon
cher enfant, viens chez nous par le plus court.

LE FILS.--Prenez, vous, le chemin le plus court avec ce que vous avez
trouvé; moi, je vais voir si l'ours a laissé là le gentilhomme, et
combien il en a dévoré. Les ours ne sont jamais féroces que quand ils
ont faim; s'il en a laissé quelque chose, je l'ensevelirai.

LE BERGER.--C'est une bonne action: si tu peux reconnaître par ce qui
restera de lui quel homme c'était, viens me chercher pour me le faire
voir.

LE FILS.--Oui, je le ferai, et vous m'aiderez à l'enterrer.

LE BERGER.--Voilà un heureux jour, mon garçon, et nous ferons de bonnes
actions avec ceci.

(Ils sortent.)

FIN DU TROISIÈME ACTE.



                            ACTE QUATRIÈME


LE TEMPS, _faisant le rôle d'un choeur_.

LE TEMPS.--Moi qui plais à quelques-uns, et qui éprouve tous les hommes,
la joie des bons et la terreur des méchants; moi qui fais et détruis
l'erreur, en vertu de mon nom, je prends sur moi de faire usage de mes
ailes. Ne me faites pas un crime à moi, ni à la rapidité de mon vol,
si je glisse sur l'espace de seize années, laissant ce vaste intervalle
dans l'oubli: puisqu'il est en mon pouvoir de renverser les lois, et de
créer et d'anéantir une coutume dans l'espace d'une des heures dont
je suis le père, laissez-moi être encore ce que j'étais avant que
les usages anciens ou modernes fussent établis. Je sers de témoin aux
siècles qui les ont introduits, et j'en servirai de même aux coutumes
les plus nouvelles qui règnent de nos jours; je mettrai hors de mode ce
qui brille maintenant, comme mon histoire le paraît à présent. Si votre
indulgence me le permet, je retourne mon horloge, et j'avance mes scènes
comme si vous eussiez dormi dans l'intervalle. Laissant Léontes, les
effets de sa folle jalousie et le chagrin dont il est si accablé, qu'il
s'enferme tout seul; imaginez, obligeants spectateurs, que je vais me
rendre à présent dans la belle Bohême, et rappelez-vous que j'ai fait
mention d'un fils du roi que je vous nomme maintenant Florizel; je
me hâte aussi de vous parler de Perdita, qui a acquis des grâces
merveilleuses. Je ne veux pas vous prédire ce qui lui arrive plus tard,
mais que les nouvelles du Temps se développent peu à peu devant vous. La
fille d'un berger, ce qui la concerne et ce qui s'ensuit, voilà ce que
le Temps va présenter à votre attention. Accordez-moi cela, si vous avez
quelquefois plus mal employé votre temps; sinon, le Temps lui-même vous
dit qu'il vous souhaite sincèrement de ne jamais l'employer plus mal.

(Il sort.)


SCÈNE I

Appartement dans le palais.

_Entrent_ POLIXÈNE ET CAMILLO.


POLIXÈNE.--Je te prie, cher Camillo, ne m'importune pas davantage; c'est
pour moi une maladie de te refuser quelque chose; mais ce serait une
mort de t'accorder cette demande.

CAMILLO.--Il y a seize années que je n'ai revu mon pays. Je désire y
reposer mes os, quoique j'aie respiré un air étranger pendant la plus
grande partie de ma vie. D'ailleurs, le roi repentant, mon maître, m'a
envoyé demander: je pourrais apporter quelque soulagement à ses cruels
chagrins, ou du moins j'ai la présomption de le croire; ce qui est un
second aiguillon qui me pousse à partir.

POLIXÈNE.--Si tu m'aimes, Camillo, n'efface pas tous tes services
passés, en me quittant à présent: le besoin que j'ai de toi, c'est ta
propre vertu qui l'a fait naître; il valait mieux ne te posséder jamais
que de te perdre ainsi: tu m'as commencé des entreprises que personne
n'est en état de bien conduire sans toi: tu dois ou rester pour les
mener toi-même jusqu'à leur entière exécution, ou emporter avec toi tous
les services que tu m'as rendus. Si je ne les ai pas assez récompensés,
et je ne puis trop les récompenser, mon étude désormais sera de t'en
prouver mieux ma reconnaissance, et j'en recueillerai encore l'avantage
d'augmenter notre amitié. Je te prie, ne me parle plus de ce fatal pays
de Sicile, dont le nom seul me rappelle avec douleur le souvenir de mon
frère, avec lequel je suis réconcilié, de ce roi repentant, comme tu le
nommes, et pour lequel on doit même à présent déplorer comme de nouveau
la perte qu'il a faite de ses enfants et de la plus vertueuse des
reines.--Dis-moi, quand as-tu vu le prince Florizel, mon fils? Les rois
ne sont pas moins malheureux d'avoir des enfants indignes d'eux que de
les perdre lorsqu'ils ont éprouvé leurs vertus.

CAMILLO.--Seigneur, il y a trois jours que j'ai vu le prince: quelles
peuvent être ses heureuses occupations, c'est ce que j'ignore; mais
j'ai remarqué parfois que, depuis quelque temps il est fort retiré de
la cour, et qu'on le voit moins assidu que par le passé aux exercices de
son rang.

POLIXÈNE.--J'ai fait la même remarque que vous, Camillo, et avec quelque
attention: au point que j'ai des yeux à mon service qui veillent sur son
éloignement de la cour; et j'ai été informé qu'il est presque toujours
dans la maison d'un berger des plus simples, un homme qui, dit-on, d'un
état de néant, est parvenu, par des moyens que ne peuvent concevoir ses
voisins, à une fortune incalculable.

CAMILLO.--J'ai entendu parler de cet homme, seigneur; il a une fille des
plus rares: sa réputation s'étend au delà de ce qu'on peut attendre, en
la voyant sortir d'une semblable chaumière.

POLIXÈNE.--C'est là aussi une partie de ce qu'on m'a rapporté. Mais je
crains l'appât qui attire là notre fils. Il faut que tu m'accompagnes en
ce lieu: je veux aller, sans nous faire connaître, causer un peu avec ce
berger, et le questionner: il ne doit pas être bien difficile, je pense,
de tirer de la simplicité de ce paysan le motif qui attire ainsi mon
fils chez lui. Je t'en prie, sois de moitié avec moi dans cette affaire,
et bannis toute idée de la Sicile.

CAMILLO.--J'obéis volontiers à vos ordres.

POLIXÈNE.--Mon bon Camillo!--Il faut aller nous déguiser.

(Ils sortent.)


SCÈNE II

Un chemin près de la chaumière du berger.


AUTOLYCUS _entre en chantant_.

  Quand les narcisses commencent à se montrer,
  Oh! eh! la jeune fille danse dans les vallons:
  Alors commence la plus douce saison de l'année.
  Tout se colore dans les domaines de l'hiver[13].
  La toile blanchit étendue sur la haie;
  Oh! eh! les tendres oiseaux! comme ils chantent!
  Cela aiguise mes dents voraces;
  Un quart de bière est un mets de roi.

  L'alouette joyeuse qui chante tira lira,
  Eh! oh! oh! eh! la grive et le geai
  Sont des chants d'été pour moi et pour mes tantes[14],
  Lorsque nous nous roulons sur le foin.

[Note 13: Il y a sans doute ici une antithèse entre les mots _red_ et
_pale_, _rouge_ et _pâle_: mais _pale_, par l'arrangement des mots,
n'est pas adjectif comme l'a cru Letourneur, et veut dire le giron;
_winter's pale_, le giron de l'hiver, les domaines de l'hiver.]

[Note 14: _Aunt_, dans le jargon des mauvais lieux, voulait dire la
maîtresse de la maison.]

J'ai servi le prince Florizel, et dans mon temps j'ai porté du velours.
Aujourd'hui je suis hors de service.

  Mais irai-je me lamenter pour cela, ma chère?
  La pâle lune luit pendant la nuit;
  Et lorsque j'erre çà et là,
  C'est alors que je vais le plus droit.
  S'il est permis aux chaudronniers de vivre
  Et de porter leur malle couverte de peau de cochon
  Je puis bien rendre mes comptes
  Et les certifier dans les ceps.

Mon trafic, c'est les draps. Là où le milan bâtit son nid, veillez sur
votre menu linge. Mon père m'a nommé Autolycus; et étant, comme je le
suis, entré dans ce monde sous la planète de Mercure, j'ai été destiné
à escamoter des bagatelles de peu de valeur. C'est aux dés et aux femmes
de mauvaise vie que je dois d'être ainsi caparaçonné, et mon revenu est
la menue filouterie. Les gibets et les coups sur le grand chemin sont
trop forts pour moi: être battu et pendu, c'est ma terreur; quant à la
vie future, j'en perds la pensée en dormant. (_Apercevant le fils du
berger_.) Une prise! une prise!

(Entre le fils du berger.)

LE BERGER.--Voyons, onze béliers donnent vingt-huit livres de laine:
vingt-huit livres rapportent une livre et un schelling en sus: à
présent, quinze cents toisons... à combien monte le tout?

AUTOLYCUS, _à part_.--Si le lacet tient, l'oison est à moi.

LE BERGER.--Je ne puis en venir à bout sans jetons.--Voyons: que vais-je
acheter pour la fête de la tonte des moutons?--Trois livres de sucre,
cinq livres de raisins secs, et du riz.--Qu'est-ce que ma soeur veut
faire du riz?--Mais mon père l'a faite souveraine de la fête, et elle
sait à quoi il est bon. Elle m'a fait vingt-quatre bouquets pour les
tondeurs, tous chanteurs à trois parties, et de fort bons chanteurs:
mais la plupart sont des ténors et des basses-tailles; il n'y a parmi
eux qu'un puritain qui chante des psaumes sur des airs de bourrées. Il
faut que j'aie du safran pour colorer des gâteaux, du macis, des dattes,
point... je ne connais pas cela; des noix muscades, sept; une ou deux
racines de gingembre; mais je pourrais demander cela. Quatre livres de
pruneaux et autant de raisins séchés au soleil.

AUTOLYCUS, _poussant un gémissement et étendu sur la terre._--Ah!
faut-il que je sois né!

LE BERGER.--Merci de moi...

AUTOLYCUS.--Oh! à mon secours! à mon secours! Ôtez-moi ces haillons, et
après, la mort, la mort!

LE BERGER.--Hélas! pauvre homme, tu aurais besoin d'autres haillons pour
te couvrir, au lieu d'ôter ceux que tu as.

AUTOLYCUS.--Ah! monsieur, leur malpropreté me fait plus souffrir que les
coups de fouet que j'ai reçus; et j'en ai pourtant reçu de bien rudes,
et par millions.

LE BERGER.--Hélas! pauvre malheureux! un million de coups. C'est
beaucoup de choses!

AUTOLYCUS.--Je suis volé, monsieur, et assommé. On m'a pris mon argent
et mes habits, et l'on m'a affublé de ces détestables lambeaux.

LE BERGER.--Est-ce un homme à cheval, ou un homme à pied?

AUTOLYCUS.--Un homme à pied, mon cher monsieur, un homme à pied.

LE BERGER.--En effet, ce doit être un homme à pied, d'après les
vêtements qu'il t'a laissés: si c'était là le manteau d'un homme à
cheval, il a fait un rude service.--Prête-moi ta main, je t'aiderai à te
relever; allons, prête-moi ta main.

(Il lui aide à se relever.)

AUTOLYCUS.--Ah! mon bon monsieur, doucement; ah!

LE BERGER.--Hélas! pauvre malheureux!

AUTOLYCUS.--Ah! monsieur! doucement, mon bon monsieur: j'ai peur,
monsieur, d'avoir mon épaule démise.

LE BERGER.--Eh bien! peux-tu te tenir debout?

AUTOLYCUS.--Doucement, mon cher monsieur... (_Il met la main dans la
poche du berger_.) Mon cher monsieur, doucement; vous m'avez rendu un
service bien charitable.

LE BERGER.--Aurais-tu besoin de quelque argent? je peux t'en donner un
peu.

AUTOLYCUS.--Non, mon cher monsieur, non, je vous en conjure, monsieur.
J'ai un parent à moins de trois quarts de mille d'ici chez qui j'allais;
je trouverai là de l'argent et tout ce dont j'aurai besoin: ne m'offrez
point d'argent, monsieur, je vous en prie; cela me fend le coeur.

LE BERGER.--Quelle espèce d'homme était-ce que celui qui vous a
dépouillé?

AUTOLYCUS.--Un homme, monsieur, que j'ai connu pour donner à jouer au
trou-madame: je l'ai vu au service du prince; je ne saurais vous dire,
mon bon monsieur, pour laquelle de ses vertus c'était; mais il a été
fustigé et chassé de la cour.

LE BERGER.--Pour ses vices, voulez-vous dire? Il n'y a point de vertu
chassée de la cour; on l'y choie assez pour l'engager à s'y établir, et
cependant elle ne fera jamais qu'y séjourner en passant.

AUTOLYCUS.--Oui, monsieur, j'ai voulu dire _ses vices_; je connais bien
cet homme-là; il a été depuis porteur de singes; ensuite, solliciteur
de procès, huissier: ensuite, il a fabriqué des marionnettes de l'enfant
prodigue, et il a épousé la femme d'un chaudronnier, à un mille du lieu
où sont ma terre et mon bien; après avoir parcouru une multitude de
professions malhonnêtes, il s'est établi dans le métier de coquin:
quelques-uns l'appellent Autolycus.

LE BERGER.--Malédiction sur lui! c'est un filou, sur ma vie, c'est
un filou: il hante les fêtes de village, les foires et les combats de
l'ours.

AUTOLYCUS.--Justement, monsieur, c'est lui; monsieur, c'est lui; c'est
ce coquin-là qui m'a accoutré comme vous me voyez.

LE BERGER.--Il n'y a pas de plus insigne poltron dans toute la Bohême.
Si vous aviez seulement fait les gros yeux, ou que vous lui eussiez
craché au visage, il se serait enfui.

AUTOLYCUS.--Il faut vous avouer, monsieur, que je ne suis pas un homme à
me battre; de ce côté-là, je ne vaux rien du tout, et il le savait bien,
je le garantirais.

LE BERGER.--Comment vous trouvez-vous à présent?

AUTOLYCUS.--Mon cher monsieur, beaucoup mieux que je n'étais; je puis me
tenir sur mes jambes et marcher; je vais même prendre congé de vous, et
m'acheminer tout doucement vers la demeure de mon parent.

LE BERGER.--Vous conduirai-je un bout de chemin?

AUTOLYCUS.--Non, mon bon monsieur; non, mon cher monsieur.

LE BERGER..--Alors portez-vous bien; il faut que j'aille acheter des
épices pour notre fête de la tonte.

(Il sort.)

AUTOLYCUS _seul_.--Prospérez, mon cher monsieur.--Votre bourse n'est pas
assez chaude à présent pour acheter vos épices. Je me trouverai aussi à
votre fête de la tonte, je vous le promets. Si je ne fais pas succéder à
cette filouterie un autre escamotage, et si des tondeurs je ne fais pas
de vrais moutons, je consens à être effacé du registre, et que mon nom
soit enregistré sur le livre de la probité.

  Trotte, trotte par le sentier,
  Un coeur joyeux va tout le jour;
  Un coeur triste est las au bout d'un mille.

(Il s'en va.)


SCÈNE III

La cabane du berger.

_Entrent_ FLORIZEL ET PERDITA.


FLORIZEL.--Cette parure inaccoutumée donne une nouvelle vie à chacun
de vos charmes. Vous n'êtes point une bergère: c'est Flore, se laissant
voir à l'entrée d'avril:--cette fête de la tonte me paraît une assemblée
de demi-dieux, et vous en êtes la reine.

PERDITA.--Mon aimable prince, il ne me sied pas de blâmer vos éloges
exagérés; ah! pardonnez, si j'en parle ainsi: vous, l'objet illustre des
regards de la contrée, vous vous êtes éclipsé sous l'humble habit d'un
berger; et moi, pauvre et simple fille, je suis parée comme une déesse.
Si ce n'est que nos fêtes sont toujours marquées par la folie, et que
les convives avalent tout par la coutume, je rougirais de vous voir dans
cet appareil, et de me voir moi, dans le miroir: votre rang vous met à
l'abri de la crainte.

FLORIZEL.--Je bénis le jour où mon bon faucon a pris son vol au travers
des métairies de votre père.

PERDITA.--Veuille Jupiter vous en donner sujet: pour moi, la différence
entre nous me remplit de terreurs. Votre Grandeur n'a pas été accoutumée
à la crainte. Je tremble en ce moment même à la seule idée que votre
père, conduit par quelque hasard, vienne à passer par ici, comme vous
avez fait. O fatalité! De quel oeil verraitil son noble ouvrage si
pauvrement relié! Que dirait-il? ou comment soutiendrais-je moi, au
milieu de mes splendeurs empruntées, le regard sévère de son auguste
présence?

FLORIZEL.--Ne songez qu'au plaisir. Les dieux eux-mêmes, soumettant leur
divinité à l'amour, ont emprunté la forme des animaux: Jupiter s'est
métamorphosé en taureau, et a poussé des gémissements; le verdâtre
Neptune est devenu bélier, et a fait entendre ses bêlements; et le dieu
vêtu de feu, Apollon doré, s'est fait humble berger, tel que je parais
être maintenant; jamais leurs métamorphoses n'eurent pour objet une plus
rare beauté, ni des intentions aussi chastes. Mes désirs ne dépassent
pas mon honneur, et mes sens ne sont pas plus ardents que ma bonne foi.

PERDITA.--Oui, mais, cher prince, votre résolution ne pourra tenir,
quand une fois il lui faudra essuyer, comme cela est inévitable, toute
l'opposition de la puissance du roi; et alors ce sera une alternative
nécessaire, ou que vous changiez de dessein, ou que je cesse de vivre.

FLORIZEL.--Chère Perdita, je t'en conjure, n'assombris point, par ces
réflexions forcées, la joie de la fête. Ou je serai à toi, ma belle, ou
je ne serai plus à mon père; car je ne puis être à moi, ni à personne,
si je ne suis pas à toi. C'est à cela que je resterai fidèle, quand les
destins diraient non! Sois tranquille et joyeuse; étouffe ces pensées
importunes par tout ce que tu vas voir tout à l'heure. Voilà vos hôtes
qui viennent; prenez un air gai, comme si c'était aujourd'hui le jour
de la célébration de ces noces, que nous nous sommes tous deux juré
d'accomplir un jour.

PERDITA.--O fortune, sois-nous favorable!

(Entrent le berger, son fils, Mopsa, Dorcas, valets, Polixène et Camillo
déguisés.)

FLORIZEL, _à Perdita_.--Voyez: vos hôtes s'avancent; préparez-vous à les
recevoir gaiement, et que nos visages soient colorés par l'allégresse.

LE BERGER, _à Perdita._--Fi donc! ma fille. Quand ma vieille femme
vivait, elle était, dans un jour comme celui-ci, le panetiers,
l'échanson, le cuisinier, la maîtresse et la servante tout ensemble;
elle accueillait tout le monde, chantait sa chanson et dansait à son
tour: tantôt ici au haut bout de la table, et tantôt au milieu; sur
l'épaule de celui-ci, sur l'épaule de celui-là; le visage en feu de
fatigue; et la liqueur qu'elle prenait pour éteindre ses feux, elle en
buvait un coup à la santé de chacun. Et vous, vous êtes à l'écart
comme si vous étiez un de ceux qu'on fête, et non pas l'hôtesse de
l'assemblée. Je vous en prie, souhaitez la bienvenue à ces amis qui nous
sont inconnus: c'est le moyen de nous rendre plus amis et d'augmenter
notre connaissance. Allons, qu'on m'efface ces rougeurs, et
présentez-vous pour ce que vous êtes, pour la maîtresse de la fête;
allons, et faites-leur vos remerciements de venir à votre fête de la
tonte, si vous voulez que votre beau troupeau prospère.

PERDITA, _à Polixène et Camillo_.--Monsieur, soyez le bienvenu: c'est
la volonté de mon père que je me charge de faire les honneurs de cette
fête. (_A Camillo_.) Vous êtes le bienvenu, monsieur. (_A Dorcas_.)
Donne-moi les fleurs que tu as là.--Respectable seigneur, voilà du
romarin et de la rue pour vous: ces fleurs conservent leur aspect et
leur odeur pendant tout l'hiver; que la grâce et le souvenir[15] soient
votre partage; soyez les bienvenus à notre fête.

[Note 15: La rue était appelée l'herbe de grâce, et le romarin l'herbe
du souvenir. On portait du romarin aux funérailles. On croyait jadis que
cette plante fortifiait la mémoire.]

POLIXÈNE.--Bergère, et vous êtes une charmante bergère, vous avez bien
raison de nous présenter, à nos âges, des fleurs d'hiver.

PERDITA.--Monsieur, l'année commence à être ancienne.--A cette époque,
où l'été n'est pas encore expiré, où l'hiver transi n'est pas né non
plus, les plus belles fleurs de la saison sont nos oeillets et les
giroflées rayées, que quelques-uns nomment les bâtardes de la nature;
mais, pour cette dernière espèce, il n'en croît point dans notre jardin
rustique, et je ne me soucie pas de m'en procurer des boutures.

POLIXÈNE.--Pourquoi, belle fille, les méprisez-vous ainsi?

PERDITA.--C'est que j'ai ouï-dire qu'il y a un art qui, pour les
bigarrer, en partage l'ouvrage avec la grande créatrice, la nature.

POLIXÈNE.--Eh bien! quand cela serait, il est toujours vrai qu'il n'est
point de moyen de perfectionner la nature sans que ce moyen soit encore
l'ouvrage de la nature. Ainsi, au-dessus de cet art que vous dites
ajouter à la nature, il est un art qu'elle crée: vous voyez, charmante
fille, que tous les jours nous marions une tendre tige avec le tronc le
plus sauvage, et que nous savons féconder l'écorce du plus vil arbuste
par un bouton d'une race plus noble; ceci est un art que perfectionne la
nature, qui la change plutôt: l'art lui-même est encore la nature.

PERDITA.--Cela est vrai.

POLIXÈNE.--Enrichissez donc votre jardin de giroflées, et ne les traitez
plus de bâtardes.

PERDITA.--Je n'enfoncerai jamais le plantoir dans la terre pour y mettre
une seule tige de leur espèce, pas plus que je ne voudrais, si j'étais
peinte, que ce jeune homme me dît que c'est bien et qu'il ne désirât
m'épouser que pour cela.--Voici des fleurs pour vous: la chaude lavande,
la menthe, la sauge, la marjolaine et le souci, qui se couche avec le
soleil et se lève avec lui en pleurant. Ce sont les fleurs de la mi-été,
et je crois qu'on les donne aux hommes d'un certain âge. Vous êtes les
très-bienvenus.

CAMILLO.--Si j'étais un de vos moutons, je cesserais de paître et je ne
vivrais que du plaisir de vous contempler.

PERDITA.--Allons donc! Hélas! vous deviendriez bientôt si maigre que
le souffle des vents de janvier vous traverserait de part en part. (_A
Florizel_.) Et vous, mon bon ami, je voudrais bien avoir quelques fleurs
de printemps qui pussent convenir à votre jeunesse; et pour vous aussi,
bergères, qui portez encore votre virginité sur vos tiges vierges.--O
Proserpine! que n'ai-je ici les fleurs que, dans ta frayeur, tu
laissas tomber du char de Pluton! Les narcisses, qui viennent avant que
l'hirondelle ose se montrer, et qui captivent les vents de mars par leur
beauté; les violettes, sombres, mais plus douces que les yeux bleus de
Junon ou que l'haleine de Cythérée; les pâles primevères, qui meurent
vierges avant qu'elles puissent voir le brillant Phébus dans sa force,
malheur trop ordinaire aux jeunes filles; les superbes jonquilles et
l'impériale; les lis de toute espèce, et la fleur de lis en est une; oh!
je suis dépourvue de toutes ces fleurs pour vous faire des guirlandes et
pour vous en couvrir tout entier, vous, mon doux ami.

FLORIZEL.--Quoi! comme un cadavre?

PERDITA.--Non pas, mais comme un gazon sur lequel l'amour doit jouer et
s'étendre; non comme un cadavre, ou du moins pour être enseveli vivant
dans mes bras.--Allons, prenez vos fleurs; il me semble que je fais ici
le rôle que j'ai vu faire dans les Pastorales de la Pentecôte: sûrement
cette robe que je porte change mon humeur.

FLORIZEL.--Ce que vous faites vaut toujours mieux que ce que vous avez
fait. Quand vous parlez, ma chère, je voudrais vous entendre parler
toujours; si vous chantez, je voudrais vous entendre; vous voir vendre
et acheter, donner l'aumône, prier, régler votre maison, et tout faire
en chantant; quand vous dansez, je voudrais que vous fussiez une vague
de la mer, afin que vous pussiez toujours continuer, vous mouvoir
toujours, toujours ainsi, et ne jamais faire autre chose: votre manière
de faire, toujours plus piquante dans chaque mouvement, relève tellement
tout ce que vous faites, que toutes vos actions réunies sont celles
d'une reine.

PERDITA.--O Doriclès! vos louanges sont trop fortes: si votre jeunesse
et la pureté de votre sang, qui se montre franchement sur vos joues,
ne vous annonçaient pas clairement pour un berger exempt de fraude,
j'aurais raison de craindre, mon Doriclès, que vous ne me fissiez la
cour avec des mensonges.

FLORIZEL.--Je crois que vous avez aussi peu de raison de le craindre,
que je songe peu moi-même à vous en donner des motifs.--Mais allons,
notre danse, je vous prie. Votre main, ma Perdita; ainsi s'unit un
couple de tourterelles, résolues de ne jamais se séparer.

PERDITA.--Je le jure pour elles.

POLIXÈNE.--Voilà la plus jolie petite paysanne qui ait foulé le vert
gazon: elle ne fait pas un geste, elle n'a pas un maintien qui ne
respire quelque chose de plus relevé que sa condition: elle est trop
noble pour ce lieu.

CAMILLO.--Il lui dit quelque chose qui lui fait monter la rougeur sur
les joues: en vérité, c'est la reine du lait et de la crème.

LE FILS DU BERGER.--Allons, la musique, jouez.

DORCAS, _à part_.--Mopsa doit être votre maîtresse: et un peu d'ail,
pour préservatif contre ses baisers.

MOPSA.--Allons en mesure.

LE FILS DU BERGER.--Pas un mot, pas un mot: il s'agit aujourd'hui
d'avoir de bonnes manières.--Allons, jouez.

(On exécute ici une danse de bergers et de bergères.)

POLIXÈNE.--Bon berger, dites-moi, je vous prie, quel est ce jeune paysan
qui danse avec votre fille?

LE BERGER.--On l'appelle Doriclès, et il se vante de posséder de riches
pâturages; je ne le tiens que de lui, mais je le crois: il a l'air de
la vérité. Il dit qu'il aime ma fille: je le crois aussi, car jamais la
lune ne s'est mirée dans les eaux aussi longtemps qu'on le voit debout,
et lisant, pour ainsi dire, dans les yeux de ma fille; et à parler
franchement, je crois qu'à un demi-baiser près on ne saurait choisir
lequel des deux aime le mieux l'autre.

POLIXÈNE.--Elle danse avec grâce.

LE BERGER.--Elle fait de même tout ce qu'elle fait, quoique je le dise,
moi, qui devrais le taire. Si le jeune Doriclès se décidait pour elle,
elle lui apporterait ce à quoi il ne songe guère.

LE VALET, _au fils du berger_.--Ah! maître, si vous aviez entendu le
colporteur à la porte, vous ne voudriez plus danser au son du tambourin
ni du chalumeau: non, la cornemuse ne vous ferait plus d'impression.
Il chante plusieurs airs différents plus vite que vous ne compteriez
l'argent; il les débite comme s'il avait mangé des ballades et que
toutes les oreilles fussent ouvertes à ses airs.

LE FILS DU BERGER.--Il ne pouvait pas venir plus à propos. Il faut qu'il
entre; moi, j'aime de passion les ballades, quand c'est une histoire
lamentable chantée sur un air joyeux, ou une histoire bien plaisante
chantée sur un ton lamentable.

LE VALET.--Il a des chansons pour l'homme ou la femme de toutes
grandeurs. Il n'y a pas de marchande de modes qui puisse aussi bien
accommoder de gants ses pratiques: il a les plus jolies chansons d'amour
pour les jeunes filles, et sans aucune licence, ce qui est étrange; et
avec de si charmants refrains, de _flon flon_ et _lon lon la_, et _Tombe
dessus, et puis pousse_[16]; et dans le cas où quelque vaurien à la
bouche béante voudrait, comme qui dirait, y entendre malice et casser
grossièrement les vitres, il fait répondre à la fille: _Finissez, ne me
faites pas de mal, cher ami_. Elle s'en débarrasse et lui fait lâcher
prise avec: _Finissez, ne me faites pas de mal, mon brave homme_[17].

[Note 16: Noms de chansons de rondes anciennes.]

[Note 17: Autres titres de chansons.]

POLIXÈNE.--Voilà un honnête garçon.

LE FILS DU BERGER.--Sur ma parole, tu parles d'un marchand bien
ingénieux. A-t-il quelques marchandises fraîches?

LE VALET.--Il a des rubans de toutes les couleurs de l'arc-en-ciel, plus
de pointes[18] que n'en pourraient employer les avocats de la Bohême
quand ils tomberaient sur lui à la grosse[19], rubans de fil, cadis[20],
batistes, linons, etc., et il met toute sa boutique en chansons comme si
c'était autant de dieux et de déesses; vous croiriez qu'une chemise est
un ange, il chante les poignets et toute la broderie du jabot.

[Note 18: _Points_, pointes et points.]

[Note 19: _By the grosse_; si la traduction du mot est un peu hasardée,
la pensée est juste.]

[Note 20: Espèce de drap dont les Arlésiennes font encore des cotillons
un peu lourds pour le climat.]

LE FILS DU BERGER.--Je t'en prie, amène-le-nous, et qu'il s'avance en
chantant.

PERDITA.--Avertissez-le d'avance de ne pas se servir de mots
inconvenants dans ses airs.

LE FILS DU BERGER.--Vous avez de ces colporteurs qui sont tout autre
chose que ce que vous pourriez croire, ma soeur.

PERDITA.--Oui, mon cher frère, ou que je n'ai envie de le savoir.

AUTOLYCUS _s'avance en chantant_.

  Du linon aussi blanc que la neige,
  Du crêpe noir comme le corbeau,
  Des gants parfumés comme les roses de Damas,
  Des masques pour la figure et pour le nez,
  Des bracelets de verre, des colliers d'ambre,
  Des parfums pour la chambre des dames,
  Des coiffes dorées et des devants de corsages
  Dont les garçons peuvent faire présent à leurs belles,
  Des épingles et des agrafes d'acier,
  Tout ce qu'il faut aux jeunes filles, des pieds à la tête.
  Venez, achetez-moi; allons, venez acheter, venez acheter,
  Achetez, jeunes gens, ou vos jeunes filles se plaindront.
  Venez acheter, etc.

LE FILS DU BERGER.--Si je n'étais pas amoureux de Mopsa, tu n'aurais
pas un sou de moi; mais, étant captivé comme je le suis, cela entraînera
aussi la captivité de quelques rubans et de quelques paires de gants.

MOPSA.--On me les avait promis pour la fête, mais ils ne viendront pas
encore trop tard à présent.

DORCAS.--Il vous a promis plus que cela, ou bien il y a des menteurs.

MOPSA.--Il vous a payé plus qu'il ne vous a promis, peut-être même
davantage, et ce que vous rougiriez de lui rendre.

LE FILS DU BERGER.--Est-ce qu'il n'y a plus de retenue parmi nos jeunes
filles? Porteront-elles leurs jupes là où on devrait voir leurs visages?
N'avez-vous pas l'heure d'aller traire, celle de vous coucher ou d'aller
au four pour éventer ces secrets, sans qu'il faille que vous veniez
en jaser devant tous nos hôtes? Il est heureux qu'ils se parlent à
l'oreille. Faites taire vos langues, et pas un mot de plus.

MOPSA.--J'ai fini. Allons, vous m'avez promis un joli lacet et une paire
de gants parfumés.

LE FILS DU BERGER.--Ne vous ai-je pas dit comment on m'avait filouté en
chemin et pris tout mon argent?

AUTOLYCUS.--Oh! oui, sûrement, monsieur, il y a des filous par les
chemins, et il faut bien prendre garde à soi.

LE FILS DU BERGER.--N'aie pas peur, ami, tu ne perdras rien ici.

AUTOLYCUS.--Je l'espère bien, monsieur, car j'ai avec moi bien des
paquets importants.

LE FILS DU BERGER.--Qu'as-tu là? des chansons?

MOPSA.--Oh! je t'en prie, achètes-en quelques-unes. J'aime une
chanson imprimée à la fureur, car celles-là, nous savons qu'elles sont
véritables.

AUTOLYCUS.--Tenez, en voilà une sur un air fort lamentable: comment la
femme d'un usurier accoucha tout d'un coup de vingt sacs d'argent, et
comment elle avait envie de manger des têtes de serpents et des crapauds
grillés.

MOPSA.--Cela est-il vrai? le croyez-vous?

AUTOLYCUS.--Très-vrai, il n'y a pas un mois de cela.

DORCAS.--Les dieux me préservent d'épouser un usurier!

AUTOLYCUS.--Voilà le nom de la sage-femme au bas, une madame Porteconte;
et il y avait cinq ou six honnêtes femmes qui étaient présentes.
Pourquoi irais-je débiter des mensonges?

MOPSA, _au jeune berger_.--Oh! je t'en prie, achète-la.

LE FILS DU BERGER.--Allons, mets-la de côté, et voyons encore d'autres
chansons; nous ferons les autres emplettes après.

AUTOLYCUS.--Voici une autre ballade d'un poisson qui se montra sur
la côte, le mercredi quatre-vingts d'avril, à quarante mille brasses
au-dessus de l'eau, et qui chanta cette ballade contre le coeur
inflexible des filles. On a cru que c'était une femme qui avait été
métamorphosée en poisson, pour ne pas avoir voulu aimer un homme
amoureux d'elle: la ballade est vraiment touchante, et tout aussi vraie.

DORCAS.--Cela est vrai aussi? Le croyez-vous?

AUTOLYCUS.--Il y a le certificat de cinq juges de paix, et de témoins
plus que n'en contiendrait ma balle.

LE JEUNE BERGER.--Mettez-la aussi de côté: une autre.

AUTOLYCUS.--Voici une chanson gaie, mais bien jolie.

MOPSA.--Ah! voyons quelques chansons gaies.

AUTOLYCUS.--Oh! c'est une chanson extrêmement gaie, et elle va sur l'air
de: _Deux filles aimaient un amant_; il n'y a peut-être pas une fille
dans la province qui ne la chante: on me la demande souvent, je puis
vous dire.

MOPSA.--Nous pouvons la chanter tous deux; si vous voulez faire votre
partie, vous allez entendre: elle est en trois parties.

DORCAS.--Nous avons eu cet air-là, il y a un mois.

AUTOLYCUS.--Je puis faire ma partie, vous savez que c'est mon métier:
songez à bien faire la vôtre.

CHANSON.

AUTOLYCUS.--Sortez d'ici, car il faut que je m'en aille.--Où? c'est ce
qu'il n'est pas bon que vous sachiez.

DORCAS.--Où?

MOPSA.--Où?

DORCAS.--Où?

MOPSA.--Vous devez, d'après votre serment, me dire tous vos secrets.

DORCAS.--Et à moi aussi; laissez-moi y aller.

MOPSA.--Tu vas à la grange, ou bien au moulin.

DORCAS.--Si tu vas à l'un ou à l'autre, tu as tort.

AUTOLYCUS.--Ni l'un ni l'autre.

DORCAS.--Comment! ni l'un ni l'autre?

AUTOLYCUS.--Ni l'un ni l'autre.

DORCAS.--Tu as juré d'être mon amant.

MOPSA.--Tu me l'as juré bien davantage. Ainsi, où vas-tu donc? Dis-moi,
où?

LE FILS DU BERGER.--Nous chanterons tout à l'heure cette chanson à notre
aise.--Mon père et nos hôtes sont en conversation sérieuse, et il ne
faut pas les troubler; allons, apporte ta balle et suis-moi. Jeunes
filles, j'achèterai pour vous deux.--Colporteur, ayons d'abord le
premier choix.--Suivez-moi, mes belles.

AUTOLYCUS, _à part_.--Et vous payerez bien pour elles.

(Il chante.)

  Voulez-vous acheter du ruban,
  Ou de la dentelle pour votre pèlerine,
  Ma jolie poulette, ma mignonne?
  Ou de la soie, ou du fil,
  Quelques jolis colifichets pour votre tête,
  Des plus beaux, des plus nouveaux, des plus élégants?
  Venez au colporteur;
  L'argent est un touche à tout
  Qui fait sortir les marchandises de tout le monde.

(Le jeune berger, Dorcas et Mopsa sortent ensemble pour choisir et
acheter; Autolycus les suit.)

(Entre un valet.)

LE VALET.--Maître, il y a trois charretiers, trois bergers, trois
chevriers, trois gardeurs de pourceaux qui se sont tous faits des hommes
à poil: ils se nomment eux-mêmes des _saltières_[21], et ils ont une
danse qui est, disent les filles, comme une galimafrée de gambades,
parce qu'elles n'en sont pas; mais elles ont elles-mêmes dans l'idée
qu'elle plaira infiniment, pourvu qu'elle ne soit pas trop rude pour
ceux qui ne connaissent que le jeu de boules.

[Note 21: _Saltières_ pour satyres.]

LE BERGER.--Laisse-nous; nous ne voulons point de leur danse; on n'a
déjà que trop folâtré ici.--Je sais, monsieur, que nous vous fatiguons.

POLIXÈNE.--Vous fatiguez ceux qui nous délassent; je vous prie, voyons
ces quatre trios de gardeurs de troupeaux.

LE VALET.--Il y en a trois d'entre eux, monsieur, qui, suivant ce qu'ils
racontent, ont dansé devant le roi; et le moins souple des trois ne
saute pas moins de douze pieds et demi en carré.

LE BERGER.--Cesse ton babil; puisque cela plaît à ces honnêtes gens,
qu'ils viennent; mais qu'ils se dépêchent.

LE VALET.--Hé! ils sont à la porte, mon maître.

(Ici les douze satyres paraissent et exécutent leur danse.)

POLIXÈNE, _à part_.--Oh! bon père, tu en sauras davantage dans
la suite.--Cela n'a-t-il pas été trop loin?--Il est temps de les
séparer.--Le bonhomme est simple, il en dit long.--(_A Florizel._) Eh
bien! beau berger, votre coeur est plein de quelque chose qui distrait
votre âme du plaisir de la fête.--Vraiment, quand j'étais jeune et que
je filais l'amour comme vous faites, j'avais coutume de charger ma belle
de présents: j'aurais pillé le trésor de soie du colporteur, et l'aurais
prodigué dans les mains de ma belle.--Vous l'avez laissé partir, et
vous n'avez fait aucun marché avec lui. Si votre jeune fille allait
l'interpréter mal, et prendre cet oubli pour un défaut d'amour ou de
générosité, vous seriez fort embarrassé au moins pour la réponse, si
vous tenez à conserver son attachement.

FLORIZEL.--Mon vieux monsieur, je sais qu'elle ne fait aucun cas de
pareilles bagatelles. Les cadeaux qu'elle attend de moi sont emballés
et enfermés dans mon coeur, dont je lui ai déjà fait don, mais que je ne
lui ai pas encore livré. (_A Perdita_.) Ah! écoute-moi prononcer le voeu
de ma vie devant ce vieillard, qui, à ce qu'il semble, aima jadis: je
prends ta main, cette main aussi douce que le duvet de la colombe, et
aussi blanche qu'elle, ou que la dent d'un Éthiopien et la neige pure
repoussée deux fois par le souffle impétueux du nord.

POLIXÈNE.--Que veut dire ceci? Comme ce jeune berger semble laver avec
complaisance cette main qui était déjà si blanche auparavant!--Je vous
ai interrompu.--Mais revenez à votre protestation: que j'entende votre
promesse.

FLORIZEL.--Écoutez, et soyez-en témoin.

POLIXÈNE.--Et mon voisin aussi que voilà?

FLORIZEL.--Et lui aussi, et d'autres que lui, et tous les hommes, la
terre, les cieux et l'univers entier; soyez tous témoins que, fussé-je
couronné le plus grand monarque du monde et le plus puissant, fussé-je
le plus beau jeune homme qui ai fait languir les yeux, eussé-je plus
de force et de science que n'en ait jamais eu un mortel, je n'en
ferais aucun cas sans son amour, que je les emploierais tous et les
consacrerais tous à son service, ou les condamnerais à périr.

POLIXÈNE.--Belle offrande!

CAMILLO.--Qui montre une affection durable.

LE BERGER.--Mais vous, ma fille, en dites-vous autant pour lui?

PERDITA.--Je ne puis m'exprimer aussi bien, pas à beaucoup près aussi
bien, non, ni penser mieux; je juge de la pureté de ses sentiments sur
celle des miens.

LE BERGER.--Prenez-vous les mains, c'est un marché fait.--Et vous,
amis inconnus, vous en rendrez témoignage; je donne ma fille à ce jeune
homme, et je veux que sa dot égale la fortune de son amant.

FLORIZEL.--Oh! la dot de votre fille doit être ses vertus. Après une
certaine mort, j'aurai plus de richesses que vous ne pouvez l'imaginer
encore, assez pour exciter votre surprise; mais, allons, unissons-nous
en présence de ces témoins.

LE BERGER, _à Florizel_.--Allons, voire main.--Et vous, ma fille, la
vôtre.

POLIXÈNE.--Arrêtez, berger; un moment, je vous en conjure.--(_A
Florizel_.) Avez-vous un père?

FLORIZEL.--J'en ai un.--Mais que prétendez-vous?

POLIXÈNE.--Sait-il ceci?

FLORIZEL.--Il ne le sait pas et ne le saura jamais.

POLIXÈNE.--Il me semble pourtant qu'un père est l'hôte qui sied le mieux
au festin des noces de son fils. Je vous prie, encore un mot: votre père
n'est-il pas incapable de gouverner ses affaires? n'est-il pas tombé
en enfance par les années et les catarrhes de l'âge? peut-il parler,
entendre, distinguer un homme d'un autre, administrer son bien? n'est-il
pas toujours au lit, incapable de rien faire que ce qu'il faisait dans
son enfance?

FLORIZEL.--Non, mon bon monsieur, il est plein de santé, et il a même
plus de forces que n'en ont la plupart des vieillards de son âge.

POLIXÈNE.--Par ma barbe blanche, si cela est, vous lui faites une injure
qui ne sent pas trop la tendresse filiale: il est raisonnable que mon
fils se choisisse lui-même une épouse; mais il serait de bonne justice
aussi que le père, à qui il ne reste plus d'autre joie que celle de voir
une belle postérité, fût un peu consulté dans pareille affaire.

FLORIZEL.--Je vous accorde tout cela; mais, mon vénérable monsieur, pour
quelques autres raisons qu'il n'est pas à propos que vous sachiez, je ne
donne pas connaissance de cette affaire à mon père.

POLIXÈNE.--Il faut qu'il en soit instruit.

FLORIZEL.--Il ne le sera point.

POLIXÈNE.--Je vous en prie, qu'il le soit.

FLORIZEL.--Non, il ne le faut pas.

LE BERGER.--Qu'il le soit, mon fils; il n'aura aucun sujet d'être fâché,
quand il viendra à connaître ton choix.

FLORIZEL.--Allons, allons, il ne doit pas en être instruit.--Soyez
seulement témoins de notre union.

POLIXÈNE, _se découvrant_.--De votre divorce, mon jeune monsieur, que
je n'ose pas appeler mon fils. Tu es trop vil pour être reconnu, toi,
l'héritier d'un sceptre, et qui brigues ici une houlette.--(_Au père_.)
Toi, vieux traître, je suis fâché de ne pouvoir, en te faisant pendre,
abréger ta vie que d'une semaine.--(_A Perdita_.) Et toi, jeune et belle
séductrice, tu dois à la fin connaître malgré toi le royal fou auquel tu
t'es attaquée.

LE BERGER.--O mon coeur!

POLIXÈNE.--Je ferai déchirer ta beauté avec des ronces, et je rendrai
ta figure plus grossière que ton état.--Quant à toi, jeune étourdi, si
jamais je m'aperçois que tu oses seulement pousser un soupir de regret
de ne plus voir cette petite créature (comme c'est bien mon intention
que tu ne la revoies jamais), je te déclare incapable de me succéder,
et je ne te reconnaîtrai pas plus pour être de notre sang et de notre
famille, que ne l'est tout autre descendant de Deucalion. Souviens-toi
de mes paroles, et suis-nous à la cour.--Toi, paysan, quoique tu aies
mérité notre colère, nous t'affranchissons pour le présent de son coup
mortel.--Et vous, enchanteresse, assez bonne pour un pâtre, oui, et
pour lui aussi, car il se rendrait indigne de nous s'il ne s'agissait
de notre honneur,--si jamais tu lui ouvres à l'avenir l'entrée de cette
cabane, ou que tu entoures son corps de tes embrassements, j'inventerai
une mort aussi cruelle pour toi que tu es délicate pour elle.

(Il sort.)

PERDITA.--Perdue sans ressources, en un instant! Je n'ai pas été fort
effrayée; une ou deux fois j'ai été sur le point de lui répondre, et de
lui dire nettement que le même soleil qui éclaire son palais ne cache
point son visage à notre chaumière, et qu'il les voit du même oeil. (_A.
Florizel_.) Voulez-vous bien, monsieur, vous retirer? Je vous ai bien
dit ce qu'il adviendrait de tout cela. Je vous prie, prenez soin de
vous; ce songe que j'ai fait, j'en suis réveillée maintenant, et je ne
veux plus jouer la reine en rien.--Mais je trairai mes brebis, et je
pleurerai.

CAMILLO, _au berger_.--Eh bien! bon père, comment vous trouvez-vous?
Parlez encore une fois avant de mourir.

LE BERGER.--Je ne peux ni parler, ni penser, et je n'ose pas savoir ce
que je sais. (_A Florizel_.) Ah! monsieur, vous avez perdu un homme de
quatre-vingt-trois ans, qui croyait descendre en paix dans sa tombe;
oui, qui espérait mourir sur le lit où mon père est mort, et reposer
auprès de ses honnêtes cendres; mais maintenant quelque bourreau doit me
revêtir de mon drap mortuaire, et me mettre dans un lieu où nul prêtre
ne jettera de la poussière sur mon corps. (_A Perdita_.) O maudite
misérable! qui savais que c'était le prince, et qui as osé l'aventurer
à unir ta foi à la sienne.--Je suis perdu! je suis perdu! Si je pouvais
mourir en ce moment, j'aurais vécu pour mourir à l'instant où je le
désire.

(Il sort.)

FLORIZEL, _à Perdita_.--Pourquoi me regardez-vous ainsi? Je ne suis
qu'affligé, mais non pas effrayé. Je suis retardé, mais non changé. Ce
que j'étais, je le suis encore. Plus on me retire en arrière, et plus je
veux aller en avant: je ne suis pas mon lien avec répugnance.

CAMILLO.--Mon gracieux seigneur, vous connaissez le caractère de votre
père. En ce moment il ne vous permettra aucune représentation; et je
présume que vous ne vous proposez pas de lui en faire; il aurait aussi
bien de la peine, je le crains, à soutenir votre vue; ainsi, jusqu'à ce
que la fureur de Sa Majesté se soit calmée, ne vous présentez pas devant
lui.

FLORIZEL.--Je n'en ai pas l'intention. Vous êtes Camillo, je pense?

CAMILLO.--Oui, seigneur.

PERDITA.--Combien de fois vous ai-je dit que cela arriverait? Combien de
fois vous ai-je dit que mes grandeurs finiraient dès qu'elles seraient
connues?

FLORIZEL.--Elles ne peuvent finir que par la violation de ma foi: et
qu'alors la nature écrase les flancs de la terre l'un contre l'autre,
qu'elle étouffe toutes les semences qu'elle renferme! Lève les
yeux.--Effacez-moi de votre succession, mon père; mon héritage est mon
amour.

CAMILLO.--Écoutez les conseils.

FLORIZEL.--Je les écoute; mais ce sont ceux de mon amour; si ma raison
veut lui obéir, j'écoute la raison; sinon, mes sens, préférant la folie,
lui souhaitent la bienvenue.

CAMILLO.--C'est là du désespoir, seigneur.

FLORIZEL.--Appelez-le de ce nom, si vous voulez; mais il remplit mon
voeu; je suis forcé de le croire vertu. Camillo, ni pour la Bohême, ni
pour toutes les pompes qu'on y peut recueillir, ni pour tout ce que le
soleil éclaire, tout ce que le sein de la terre contient, ou ce que la
mer profonde cache dans ses abîmes ignorés, je ne violerai les serments
que j'ai faits à cette beauté que j'aime. Ainsi, je vous prie, comme
vous avez toujours été l'ami honoré de mon père, lorsqu'il aura perdu
la trace de son fils (car je le jure, j'ai l'intention de ne plus le
revoir), tempérez sa colère par vos sages conseils. La fortune et moi
nous allons lutter ensemble à l'avenir. Voici ce que vous pouvez savoir
et redire, que je me suis lancé à la mer avec celle que je ne puis
conserver ici sur le rivage; et, fort heureusement pour notre besoin,
j'ai un vaisseau prêt à partir, qui n'était pas préparé pour ce dessein.
Quant à la route que je veux tenir, il n'est d'aucun avantage pour vous
de le savoir, ni d'aucun intérêt pour moi que vous puissiez le redire.

CAMILLO.--Ah! seigneur, je voudrais que votre caractère fût plus docile
aux avis, ou plus fort pour répondre à votre nécessité.

FLORIZEL.--Écoutez, Perdita. (_A Camillo_.) Je vais vous entendre tout à
l'heure.

CAMILLO, _à part._--Il est inébranlable: il est décidé à fuir.
Maintenant je serais heureux si je pouvais faire servir son évasion
à mon avantage; le sauver du danger, lui prouver mon affection et mon
respect; et parvenir ainsi à revoir ma chère Sicile, et cet infortuné
roi, mon maître, que j'ai si grande soif de revoir.

FLORIZEL.--Allons, cher Camillo, je suis chargé d'affaires si
importantes que j'abjure toute cérémonie.

CAMILLO, _se préparant à sortir_.--Seigneur, je pense que vous avez
entendu parler de mes faibles services, et de l'affection que j'ai
toujours portée à votre père?

FLORIZEL.--Vous avez bien mérité de lui; c'est une musique pour mon
père que de raconter vos services; et il n'a pas négligé le soin de les
récompenser suivant sa reconnaissance.

CAMILLO.--Eh bien! seigneur, si vous avez la bonté de croire que j'aime
le roi, et en lui ce qui lui tient de plus près, c'est-à-dire votre
illustre personne, daignez vous laisser diriger par moi, si votre
projet plus réfléchi et médité à loisir peut encore souffrir quelque
changement. Sur mon honneur, je vous indiquerai un lieu où vous
trouverez l'accueil qui convient à Votre Altesse; où vous pourrez
posséder librement votre amante (dont je vois que vous ne pouvez être
séparé que par votre ruine, dont vous préserve le ciel!). Vous pourrez
l'épouser, et par tous mes efforts, en votre absence je tâcherai
d'apaiser le ressentiment de votre père, et de l'amener à approuver
votre choix.

FLORIZEL.--Eh! cher Camillo, comment pourrait s'accomplir cette espèce
de miracle? Apprenez-le-moi, afin que j'admire en vous quelque chose de
plus qu'un homme, et qu'ensuite je puisse me fier à vous.

CAMILLO.--Avez-vous pensé à quelque lieu où vous vouliez aller?

FLORIZEL.--Pas encore. Comme c'est un accident inopiné qui est coupable
du parti violent que nous prenons, nous faisons de même profession
d'être les esclaves du hasard et de l'impulsion de chaque vent qui
souffle.

CAMILLO.--Écoutez-moi donc: voici ce que j'ai à vous dire.--Si vous ne
voulez pas absolument changer de résolution, et que vous soyez résolu à
cette fuite, faites voile vers la Sicile, et présentez-vous avec votre
belle princesse (car je vois qu'elle doit l'être) devant Léontes. Elle
sera vêtue comme il convient à la compagne de votre lit. Il me semble
voir Léontes vous ouvrant affectueusement ses bras, vous accueillant par
ses larmes, vous demandant pardon à vous, qui êtes le fils, comme à la
personne même du père, baisant les mains de votre belle princesse, et
son coeur partagé entre sa cruauté et sa tendresse, se reprochant l'une
avec des malédictions et disant à l'autre de croître plus vite que le
temps ou la pensée.

FLORIZEL.--Digne Camillo, quel prétexte donnerai-je à ma visite?

CAMILLO.--Vous direz que vous êtes envoyé par le roi votre père, pour
le saluer et lui donner des consolations. Je veux vous mettre par écrit,
seigneur, la manière dont vous devez vous conduire avec lui, et ce que
vous devez lui communiquer, comme de la part de votre père, des
choses qui ne sont connues que de nous trois; et ces instructions vous
guideront dans ce que vous devrez dire à chaque audience, de sorte qu'il
ne s'apercevra de rien, et qu'il croira que vous avez toute la confiance
de votre père, et que vous lui révélez son coeur tout entier.

FLORIZEL.--Je vous suis obligé, cette idée a de la sève.

CAMILLO.--C'est une marche qui promet mieux que de vous dévouer
inconsidérément à des mers infréquentées, à des rivages inconnus, avec
la certitude de rencontrer une foule de misères, sans aucun espoir
de secours; pour sortir d'une infortune, afin d'être assailli par une
autre; n'ayant rien de certain que vos ancres, qui ne peuvent vous
rendre de meilleur service que celui de vous fixer dans des lieux où
vous serez fâché d'être. D'ailleurs, vous le savez, la prospérité est le
plus sûr lien de l'amour; l'affliction altère à la fois la fraîcheur et
le coeur.

PERDITA.--L'un des deux est vrai; je pense que l'adversité peut flétrir
les joues, mais elle ne peut atteindre le coeur.

CAMILLO.--Oui-da! dites-vous cela? il ne sera point né dans la maison de
votre père, depuis sept années, une autre fille comparable à vous.

FLORIZEL.--Mon cher Camillo, elle est autant en avant de son éducation,
qu'elle est en arrière par la naissance.

CAMILLO.--Je ne puis dire qu'il soit dommage qu'elle manque
d'instruction; car elle me paraît être la maîtresse de la plupart de
ceux qui instruisent les autres.

PERDITA.--Pardonnez, monsieur, ma rougeur vous exprimera mes
remerciements.

FLORIZEL.--Charmante Perdita!--Mais, sur quelles épines nous sommes
placés! Camillo, vous, le sauveur de mon père, et maintenant le mien, le
médecin de notre maison, comment ferons-nous? Nous ne sommes pas équipés
comme doit l'être le fils du roi de Bohême, et nous ne pourrons pas
paraître en Sicile...

CAMILLO.--Seigneur, n'ayez point d'inquiétude là-dessus. Vous savez, je
crois, que toute ma fortune est située dans cette île; ce sera mon soin
que vous soyez entretenu en prince, comme si le rôle que vous devez
jouer était le mien. Et, seigneur, comme preuve que vous ne pourrez
manquer de rien... un mot ensemble.

(Ils se parlent à l'écart.)

(Entre Autolycus.)

AUTOLYCUS.--Ah! quelle dupe que l'honnêteté! et que la confiance, sa
soeur inséparable, est une sotte fille! J'ai vendu toute ma drogue: il
ne me reste pas une pierre fausse, pas un ruban, pas un miroir, pas une
boule de parfums, ni bijou, ni tablettes, ni ballade, ni couteau, ni
lacet, ni gants, ni ruban de soulier, ni bracelet, ni anneau de corne;
pour empêcher ma balle de jeûner, ils sont accourus, à qui achèterait
le premier, comme si mes bagatelles avaient été bénies et pouvaient
procurer la bénédiction du ciel à l'acheteur: par ce moyen, j'ai observé
ceux dont la bourse avait la meilleure mine, et ce que j'ai vu, je m'en
suis souvenu pour mon profit. Mon paysan, à qui il ne manque que bien
peu de chose pour être un homme raisonnable, est devenu si amoureux des
chansons des filles, qu'il n'a pas voulu bouger un pied qu'il n'ait eu
l'air et les paroles; ce qui m'a si bien attiré le reste du troupeau,
que tous leurs autres sens s'étaient fixés dans leurs oreilles: vous
auriez pu pincer un jupon, sans qu'il l'eût senti: ce n'était rien que
de dépouiller un gousset de sa bourse: j'aurais enfilé toutes les clefs
qui pendaient aux chaînes; on n'entendait, on ne sentait que la chanson
de mon monsieur, et on n'admirait que cette niaiserie. En sorte que,
pendant cette léthargie, j'ai escamoté et coupé la plupart de leurs
bourses de fête; si le vieux berger n'était pas venu avec ses cris
contre sa fille et le fils du roi, s'il n'eût pas chassé nos corneilles
loin de la balle de blé, je n'eusse pas laissé une bourse en vie dans
toute l'assemblée.

(Camille, Florizel et Perdita s'avancent.)

CAMILLO.--Oui, mais mes lettres qui, par ce moyen, seront rendues en
Sicile aussitôt que vous y arriverez, éclairciront ce doute.

FLORIZEL.--Et celles que vous vous procurerez de la part du roi
Léontes...

CAMILLO.--Satisferont votre père.

PERDITA.--Soyez à jamais heureux! Tout ce que vous dites a belle
apparence.

CAMILLO, _apercevant Autolycus_.--Quel est cet homme qui se trouve
là?--Nous en ferons notre instrument; ne négligeons rien de ce qui peut
nous aider.

AUTOLYCUS, _à part_.--S'ils m'ont entendu tout à l'heure!...--Allons, la
potence.

CAMILLO.--Hé! vous voilà, mon ami? Pourquoi trembles-tu ainsi? Ne
craignez personne: on ne veut pas vous faire du mal.

AUTOLYCUS.--Je suis un pauvre malheureux, monsieur.

CAMILLO.--Eh bien! continue de l'être à ton aise; il n'y a personne
ici qui veuille te voler cela; cependant, nous pouvons te proposer un
échange avec l'extérieur de ta pauvreté; en conséquence, déshabille-toi
à l'instant: tu dois penser qu'il y a quelque nécessité pour cela;
change d'habit avec cet honnête homme. Quoique le marché soit à
son désavantage, cependant sois sûr qu'il y a encore quelque chose
par-dessus le marché.

AUTOLYCUS.--Je suis un pauvre malheureux, monsieur. (_A part_.) Je vous
connais de reste.

CAMILLO.--Allons, je t'en prie, dépêche: ce monsieur est déjà à
demi-déshabillé.

AUTOLYCUS.--Parlez-vous sérieusement, monsieur?--(_A part_.) Je
soupçonne le jeu de tout ceci.

FLORIZEL.--Dépêche-toi donc, je t'en prie.

AUTOLYCUS.--En vérité, j'ai déjà des gages, mais en conscience je ne
puis prendre cet habit.

CAMILLO.--Allons, dénoue, dénoue. (_A Perdita_.) Heureuse amante, que
ma prophétie s'accomplisse pour vous!--Il faut vous retirer sous quelque
abri; prenez le chapeau de votre amant et enfoncez-le sur vos sourcils:
cachez votre figure. Déshabillez-vous et déguisez autant que vous le
pourrez tout ce qui pourrait vous faire reconnaître, afin que vous
puissiez (car je crains pour vous les regards) gagner le vaisseau sans
être découverte.

PERDITA.--Je vois que la pièce est arrangée de façon qu'il faut que j'y
fasse un rôle.

CAMILLO.--Il n'y a point de remède. (_A Florizel_.) Eh bien! avez-vous
fini?

FLORIZEL.--Si je rencontrais mon père à présent, il ne m'appellerait pas
son fils.

CAMILLO.--Allons, vous ne garderez point de chapeau.--Venez, madame,
venez.--(_A Autolycus_.) Adieu, mon ami.

AUTOLYCUS.--Adieu, monsieur.

FLORIZEL.--O Perdita! ce que nous avons oublié tous deux!--Je vous prie,
un mot.

CAMILLO, _à part_.--Ce que je vais faire d'abord, ce sera d'informer le
roi de cette évasion et du lieu où ils se rendent, où j'ai l'espérance
que je viendrai à bout de le déterminer à les suivre; et je
l'accompagnerai et reverrai la Sicile, que j'ai un désir de femme de
revoir.

FLORIZEL.--Que la fortune nous accompagne! Ainsi donc, nous allons
gagner le rivage, Camillo?

CAMILLO.--Le plus tôt sera le mieux.

(Florizel, Perdita et Camillo sortent.)

AUTOLYCUS _seul_.--Je conçois l'affaire, je l'entends; avoir l'oreille
fine, l'oeil vif et la main légère sont des qualités nécessaires pour un
coupeur de bourses. Il est besoin aussi d'un bon nez, afin de flairer
de l'ouvrage pour les autres sens. Je vois que voici le moment où un
malhonnête homme peut faire son chemin. Quel échange aurais-je fait s'il
n'y avait pas eu de l'or par-dessus le marché? Mais aussi combien ai-je
gagné ici avec cet échange? Sûrement les dieux sont d'intelligence avec
nous cette année, et nous pouvons faire tout ce que nous voulons _ex
tempore_. Le prince lui-même est à l'oeuvre pour une mauvaise action en
s'évadant de chez son père et traînant son entrave à ses talons. Si je
savais que ce ne fût pas un tour honnête que d'en informer le roi, je
le ferais: mais je tiens qu'il y a plus de coquinerie à tenir la chose
secrète, et je reste fidèle à ma profession. (_Entrent le berger et son
fils_.) Tenons-nous à l'écart, à l'écart. Voici encore matière pour une
cervelle chaude. Chaque coin de rue, chaque église, chaque boutique,
chaque cour de justice, chaque pendaison procure de l'occupation à un
homme vigilant.

LE FILS DU BERGER.--Voyez, voyez, quel homme vous êtes à présent! Il n'y
a pas d'autre parti que d'aller déclarer au roi qu'elle est un enfant
changé au berceau, et point du tout de votre chair et de votre sang.

LE BERGER.--Mais, écoute-moi.

LE FILS.--Mais, écoutez-moi.

LE BERGER.--Allons, continue donc.

LE FILS.--Dès qu'elle n'est point de votre chair et de votre sang, votre
chair et votre sang n'ont point offensé le roi; et alors votre chair
et votre sang ne doivent pas être punis par lui. Montrez ces effets que
vous avez trouvés autour d'elle, ces choses secrètes, tout, excepté ce
qu'elle a sur elle; et cela une fois fait, laissez siffler la loi, je
vous le garantis.

LE BERGER.--Je dirai tout au roi; oui, chaque mot, et les folies de son
fils aussi, qui, je puis bien le dire, n'est point un honnête homme,
ni envers son père, ni envers moi, d'aller se jouer à me faire le
beau-frère du roi.

LE FILS.--En effet, beau-frère était le degré le plus éloigné auquel
vous pussiez parvenir, et alors votre sang serait devenu plus cher je ne
sais pas de combien l'once.

AUTOLYCUS, _toujours à l'écart_.--Bien dit... Idiot!

LE BERGER.--Allons, allons trouver le roi: il y a dans le petit paquet
de quoi lui faire se gratter la barbe.

AUTOLYCUS.--Je ne vois pas trop quel obstacle cette plainte peut mettre
à l'évasion de mon maître.

LE FILS.--Priez le ciel qu'il soit au palais.

AUTOLYCUS.--Quoique je ne sois pas honnête de mon naturel, je le suis
cependant quelquefois par hasard.--Mettons dans ma poche cette barbe
de colporteur. (_Il s'avance auprès des deux bergers_.) Eh bien!
villageois, où allez-vous ainsi?

LE BERGER.--Au palais, si Votre Seigneurie le permet.

AUTOLYCUS.--Vos affaires, là, quelles sont-elles? Avec qui? Déclarez-moi
ce que c'est que ce paquet, le lieu de votre demeure, vos noms, vos
âges, votre avoir, votre éducation, en un mot tout ce qu'il importe qui
soit connu?

LE FILS.--Nous ne sommes que des gens tout unis, monsieur.

AUTOLYCUS.--Mensonge! Vous êtes rudes et couverts de poil. Ne vous
avisez pas de mentir: cela ne convient à personne qu'à des marchands, et
ils nous donnent souvent un démenti à nous autres soldats; mais nous les
en payons en monnaie de bonne empreinte et nullement en fer homicide.
Ainsi, ils ne nous donnent pas un démenti.

LE FILS.--Votre Seigneurie avait tout l'air de nous en donner si elle ne
s'était pas prise sur le fait.

LE BERGER.--Êtes-vous un courtisan, monsieur, s'il vous plaît?

AUTOLYCUS.--Que cela me plaise ou non, je suis un courtisan; est-ce que
tu ne vois pas un air de cour dans cette tournure de bras? Est-ce que ma
démarche n'a pas en elle la cadence de cour? Ton nez ne reçoit-il pas
de mon individu une odeur de cour? Est-ce que je ne réfléchis pas sur ta
bassesse un mépris de cour? Crois-tu que, parce que je veux développer,
démêler ton affaire, pour cela je ne suis pas un courtisan? Je suis un
courtisan de pied en cap et un homme qui fera avancer ou reculer ton
affaire; en conséquence de quoi je te commande de me déclarer ton
affaire.

LE BERGER.--Mon affaire, monsieur, s'adresse au roi.

AUTOLYCUS.--Quel avocat as-tu auprès de lui?

LE BERGER.--Je n'en connais point, monsieur, sous votre bon plaisir.

LE FILS.--Avocat est un terme de cour pour signifier un faisan. Dites
que vous n'en avez pas.

LE BERGER.--Aucun, monsieur. Je n'ai point de faisan, ni coq, ni poule.

AUTOLYCUS, _à haute voix_.--Que nous sommes heureux, pourtant, de n'être
pas de simples gens! Et pourtant la nature aurait pu me faire ce qu'ils
sont; ainsi je ne veux pas les dédaigner.

LE FILS.--Ce ne peut être qu'un grand courtisan.

LE BERGER.--Ses habits sont riches, mais il ne les porte pas avec grâce.

LE FILS.--Il me paraît à moi d'autant plus noble qu'il est plus bizarre:
c'est un homme important, je le garantis, je le reconnais à ce qu'il se
cure les dents[22].

[Note 22: Manière de petit-maître, du temps de Shakspeare.]

AUTOLYCUS.--Et ce paquet, qu'y a-t-il dans ce paquet? Pourquoi ce
coffre?

LE BERGER.--Monsieur, il y a dans ce paquet et cette boîte des secrets
qui ne doivent être connus que du roi, et qu'il va apprendre avant une
heure, si je peux parvenir à lui parler.

AUTOLYCUS.--Vieillard, tu as perdu tes peines.

LE BERGER.--Pourquoi, monsieur?

AUTOLYCUS.--Le roi n'est point au palais; il est allé à bord d'un
vaisseau neuf pour purger sa mélancolie et prendre l'air: car, si tu
peux comprendre les choses sérieuses, il faut que tu saches que le roi
est dans le chagrin.

LE BERGER.--On le dit, monsieur, à l'occasion de son fils, qui voulait
se marier à la fille d'un berger.

AUTOLYCUS.--Si ce berger n'est pas dans les fers, qu'il fuie
promptement; les malédictions qu'il aura, les tortures qu'on lui fera
souffrir, briseront le dos d'un homme et le coeur d'un monstre.

LE FILS.--Le croyez-vous, monsieur?

AUTOLYCUS.--Et ce ne sera pas seulement lui qui souffrira tout ce que
l'imagination peut inventer de fâcheux et la vengeance d'amer, mais
aussi ses parents, quand ils seraient éloignés jusqu'au cinquantième
degré, tous tomberont sous la main du bourreau. Et quoique ce soit une
grande pitié, cependant c'est nécessaire. Un vieux maraud de gardien
de brebis, un entremetteur de béliers, consentir que sa fille s'élève
jusqu'à la majesté royale! Quelques-uns disent qu'il sera lapidé, mais
moi je dis que c'est une mort trop douce pour lui: porter notre trône
dans un parc à moutons! Il n'y a pas assez de morts, la plus cruelle est
trop aisée.

LE FILS.--Ce vieux berger a-t-il un fils, monsieur? l'avez-vous entendu
dire, s'il vous plaît, monsieur?

AUTOLYCUS.--Il a un fils qui sera écorché vif; ensuite, enduit partout
de miel et placé à l'entrée d'un nid de guêpes, pour rester là jusqu'à
ce qu'il soit aux trois quarts et demi mort; ensuite on le fera revenir
avec de l'eau-de-vie ou quelque autre liqueur forte; alors tout au vif
qu'il sera, et dans le jour prédit par l'almanach, il sera placé
contre un mur de briques aux regards brûlants du soleil du midi, qui
le regardera jusqu'à ce qu'il périsse sous la piqûre des mouches. Mais
pourquoi nous amuser à parler de misérables traîtres? Il ne faut que
rire de leurs maux, leurs crimes étant si grands. Dites-moi, car vous
me paraissez de bonnes gens bien simples, ce que vous voulez au roi.
Si vous me marquez comme il faut votre considération pour moi, je vous
conduirai au vaisseau où il est, je vous présenterai à Sa Majesté, je
lui parlerai à l'oreille en votre faveur; et s'il est quelqu'un auprès
du roi qui puisse vous faire accorder votre demande, vous voyez un homme
qui le fera.

LE FILS.--Il paraît un homme d'un grand crédit; accordez-vous avec
lui, donnez-lui de l'or; et quoique l'autorité soit un ours féroce,
cependant, avec de l'or, on la mène souvent par le nez. Montrez le
dedans de votre bourse au dehors de votre main, et sans plus tarder.
Souvenez-vous, _lapidé et écorché vif_.

LE BERGER.--S'il vous plaisait, monsieur, de vous charger de l'affaire
pour nous, voici de l'or que j'ai sur moi; je vous promets encore
autant, et je vous laisserai ce jeune homme en gage jusqu'à ce que je
vous le rapporte.

AUTOLYCUS.--Après que j'aurai fait ce que j'ai promis?

LE BERGER.--Oui, monsieur.

AUTOLYCUS.--Allons, donnez-m'en la moitié.--Êtes-vous personnellement
intéressé dans cette affaire?

LE FILS.--En quelque façon, monsieur; mais, quoique ma situation soit
assez triste, j'espère que je ne serai pas écorché vif pour cela.

AUTOLYCUS.--Oh! c'est le cas du fils du berger. Au diable si on n'en
fait pas un exemple.

LE FILS, _à son_ père.--Du courage, prenez courage; il faut que nous
allions trouver le roi, et lui montrer les choses étranges que nous
avons à faire voir; il faut qu'il sache qu'elle n'est point du tout
votre fille, ni ma soeur, autrement nous sommes perdus. (_A Autolycus_.)
Monsieur, je vous donnerai autant que ce vieillard quand l'affaire sera
terminée; et je resterai, comme il vous le dit, votre otage, jusqu'à ce
que l'or vous ait été apporté.

AUTOLYCUS.--Je m'en rapporte à vous; marchez devant vers le rivage;
prenez sur la droite. Je ne ferai que regarder par-dessus la haie, et je
vous suis.

LE FILS.--Nous sommes bien heureux d'avoir trouvé cet homme, je puis le
dire, bien heureux.

LE BERGER.--Marchons devant, comme il nous l'ordonne; la Providence nous
l'a envoyé pour nous faire du bien.

(Le berger et son fils s'en vont.)

AUTOLYCUS, _seul_.--Quand j'aurais envie d'être honnête homme, la
fortune ne le souffrirait pas; elle me fait tomber le butin dans la
bouche; elle me gratifie en ce moment d'une double occasion: de l'or,
et le moyen de rendre service au prince mon maître; et qui sait combien
cela peut servir à mon avancement? Je vais lui conduire à bord ces deux
taupes, ces deux aveugles: s'il juge à propos de les remettre sur le
rivage, et que la plainte qu'ils veulent présenter au roi ne l'intéresse
en rien, qu'il me traite s'il le veut de coquin, pour être si officieux;
je suis à toute épreuve contre ce titre, et contre la honte qui peut y
être attachée. Je vais les lui présenter; cela peut être important.

(Il sort.)

FIN DU QUATRIÈME ACTE.



                           ACTE CINQUIÈME


SCÈNE I

Sicile.--Appartement dans le palais de Léontes.

LÉONTES, CLÉOMÈNE, DION, PAULINE, _suite_.


CLÉOMÈNE.--Seigneur, vous en avez assez fait; vous avez témoigné le
repentir d'un saint; si vous avez commis des fautes, vous les avez bien
expiées, et même votre pénitence a surpassé vos fautes: finissez enfin
par faire ce que le ciel a déjà fait, oubliez vos offenses, et vous les
pardonnez comme il vous les pardonne.

LÉONTES.--Tant que je me souviendrai d'elle et de ses vertus, je ne puis
oublier mon injustice envers elle; je songe toujours au tort que je
me suis fait à moi-même; tort si grand qu'il laisse mon royaume sans
héritier, et qui a détruit la plus douce compagne sur laquelle un époux
ait fondé ses espérances.

PAULINE.--Cela est vrai, trop vrai, seigneur; quand vous épouseriez
l'une après l'autre toutes les femmes du monde, ou quand vous prendriez
quelque bonne qualité à toutes pour en former une femme parfaite, celle
que vous avez tuée serait encore sans égale.

LÉONTES.--Je le crois ainsi. Tuée? Moi, je l'ai tuée?--Oui, je l'ai
fait; mais vous me donnez un coup bien cruel, en me disant que je l'ai
tuée. Ce mot est aussi amer pour moi dans votre bouche que dans mes
pensées: à l'avenir, ne me le dites que bien rarement.

CLÉOMÈNE.--Ne le prononcez jamais, bonne dame; vous auriez pu dire
mille choses qui eussent été plus convenables aux circonstances, et plus
conformes à la bonté de votre coeur.

PAULINE, _à Cléomène_.--Vous êtes un de ceux qui voudraient le voir se
remarier.

DION.--Si vous ne le désirez pas, vous n'avez donc aucune pitié de
l'État; et vous ne vous souvenez pas de son auguste nom? Considérez un
peu quels dangers, si Sa Majesté ne laisse point de postérité, peuvent
tomber sur ce royaume et dévorer tous les témoins indécis de sa ruine.
Quoi de plus saint que de se réjouir de ce que la feue reine est en
paix? quoi de plus saint que de faire rentrer le bonheur dans la couche
de Sa Majesté, avec une douce compagne, pour soutenir la royauté, nous
consoler du présent et préparer le bien à venir?

PAULINE.--Il n'en est aucune qui soit digne, auprès de celle qui
n'est plus. D'ailleurs, les dieux voudront que leurs desseins secrets
s'accomplissent. Le divin Apollon n'a-t-il pas répondu, et n'est-ce pas
là le sens de son oracle, que le roi Léontes n'aura point d'héritier
qu'on n'ait retrouvé son enfant perdu? Et l'espoir qu'il soit jamais
retrouvé est aussi contraire à la raison humaine, qu'il l'est que mon
Antigone brise son tombeau, et revienne à moi, car, sur ma vie, il a
péri avec l'enfant. Votre avis est donc que notre souverain contrarie le
ciel et s'oppose à ses volontés? (_Au roi_.) Ne vous inquiétez point de
postérité: la couronne trouvera toujours un héritier. Le grand Alexandre
laissa la sienne au plus digne, et par là son successeur avait chance
d'être le meilleur possible.

LÉONTES.--Chère Pauline, vous qui avez en honneur, je le sais, la
mémoire d'Hermione, ah! que ne me suis-je toujours dirigé d'après vos
conseils! Je pourrais encore à présent contempler les beaux yeux de ma
reine chérie, je pourrais encore recueillir des trésors sur ses lèvres.

PAULINE.--En les laissant plus riches encore, après le don qu'elles vous
auraient fait.

LÉONTES.--Vous dites la vérité: il n'est plus de pareilles femmes: ainsi
plus de femme. Une épouse qui ne la vaudrait pas, et qui serait mieux
traitée qu'elle, forcerait son âme sanctifiée à revêtir de nouveau son
corps et à nous apparaître sur ce théâtre où nous l'outrageons en ce
moment; et à me dire, dans les tourments de son coeur: Pourquoi plutôt
moi?

PAULINE.--Si elle avait le pouvoir de le faire, elle en aurait une juste
raison.

LÉONTES.--Oui, bien juste: et elle m'exciterait à poignarder celle que
j'aurais épousée.

PAULINE.--Je le ferais comme elle: si j'étais le fantôme qui revint, je
vous dirais de considérer les yeux de votre nouvelle épouse, et de me
dire pour quels attraits vous l'auriez choisie; et ensuite je pousserais
un cri en vous adressant ces mots: Souviens-toi de moi.

LÉONTES.--Les étoiles, les étoiles mêmes, et tous les yeux du monde ne
sont auprès des siens que des charbons éteints! Ne craignez point une
autre épouse; je ne veux plus de femme, Pauline.

PAULINE.--Voulez-vous jurer de ne jamais vous marier que de mon libre
consentement?

LÉONTES.--Jamais, Pauline; je le jure sur le salut de mon âme.

PAULINE.--Vous l'entendez, seigneurs, soyez tous témoins de son serment.

CLÉOMÈNE.--Vous le tentez au delà de toute mesure.

PAULINE.--A moins qu'une autre femme, ressemblant autant à Hermione que
son portrait, ne se présente à ses yeux.

CLÉOMÈNE.--Chère dame...

PAULINE.--J'ai dit.--Cependant, si mon roi veut se marier...--Oui, si
vous le voulez seigneur, et qu'il n'y ait pas de moyen de vous en ôter
la volonté, donnez-moi l'office de vous choisir une reine; elle ne sera
pas aussi jeune que l'était la première; mais elle sera telle que, si
l'ombre de votre première reine revenait, elle se réjouirait de vous
voir dans ses bras.

LÉONTES.--Ma fidèle Pauline, nous ne nous marierons point que sur votre
avis.

PAULINE.--Et je vous le conseillerai, quand votre première reine
reviendra à la vie; jamais auparavant.

(Entre un gentilhomme.)

LE GENTILHOMME.--Quelqu'un qui se donne pour le prince Florizel, fils
de Polixène, vient avec sa princesse, la plus belle personne que j'aie
jamais vue, demander à être introduit auprès de Votre Majesté.

LÉONTES.--Quelle affaire avons-nous avec lui? Il ne vient point dans un
appareil digne de la grandeur de son père; son arrivée, si soudaine et
si imprévue, nous dit assez que ce n'est point une visite volontaire,
mais une entrevue forcée par quelque besoin ou quelque accident. Quelle
suite a-t-il?

LE GENTILHOMME.--Peu de suite, et ceux qui la composent ont pauvre mine.

LÉONTES.--Sa princesse, dites-vous, est avec lui?

LE GENTILHOMME.--Oui, la plus incomparable beauté terrestre, je crois,
que jamais le soleil ait éclairée de sa lumière.

PAULINE.--O Hermione! comme le siècle présent se vante toujours
au-dessus du siècle passé, qui valait mieux, de même, la tombe cède le
pas aux objets que l'on voit à présent. Vous-même, monsieur, vous avez
dit, et vous l'avez écrit aussi (mais maintenant vos écrits sont plus
glacés que celle qui en était le sujet), qu'elle n'avait jamais été, et
que jamais elle ne serait égalée. Vos vers, qui suivaient autrefois sa
beauté, ont étrangement reculé, pour que vous disiez à présent que vous
en avez vu une plus accomplie.

LE GENTILHOMME.--Pardon, madame; j'ai presque oublié l'une: daignez
me pardonner; et l'autre, quand une fois elle aura obtenu vos regards,
obtiendra aussi votre voix. C'est une si belle créature que, si elle
voulait fonder une secte, elle pourrait éteindre le zèle de toutes les
autres sectes, et faire des prosélytes de tous ceux à qui elle dirait de
la suivre.

PAULINE.--Comment! pas des femmes?

LE GENTILHOMME.--Les femmes l'aimeront, parce qu'elle est une femme qui
vaut plus qu'aucun homme; les hommes l'aimeront, parce qu'elle est la
plus rare de toutes les femmes!

LÉONTES.--Allez, Cléomène; et vous-même, accompagné de vos illustres
amis, amenez-les recevoir nos embrassements. (_Cléomène sort avec les
seigneurs et le gentilhomme_.) Toujours est-il étrange qu'il vienne
ainsi se glisser dans notre cour.

PAULINE.--Si notre jeune prince (la perle des enfants) avait vécu
jusqu'à cette heure, il aurait bien figuré à côté de ce seigneur: il n'y
avait pas un mois d'intervalle entre leurs naissances.

LÉONTES.--Je vous prie, taisez-vous: vous savez qu'il meurt pour moi
de nouveau quand on m'en parle. Lorsque je verrai ce jeune homme, vos
discours, Pauline, pourraient me conduire à des réflexions capables de
me priver de ma raison.--Je les vois qui s'avancent.

(Entrent Florizel, Perdita, Cléomène et autres seigneurs.)

LÉONTES, _à Florizel_.--Prince, votre mère fut bien fidèle au mariage,
car, au moment où elle vous conçut, elle reçut l'empreinte de votre
illustre père. Si je n'avais que vingt et un ans, les traits de votre
père sont si bien gravés en vous, vous avez si bien son air, que je
vous appellerais mon frère, comme lui, et je vous parlerais de quelques
étourderies de jeunesse que nous fîmes ensemble. Vous êtes le bienvenu,
ainsi que votre belle princesse, une déesse. Hélas! j'ai perdu un couple
d'enfants qui auraient pu se tenir ainsi entre le ciel et la terre, et
exciter l'admiration comme vous le faites, couple gracieux. Et ce fut
alors que je perdis (le tout par ma folie) la société et l'amitié de
votre vertueux père, que je désire voir encore une fois dans ma vie,
quoiqu'elle soit maintenant accablée de malheurs.

FLORIZEL.--Seigneur, c'est par son ordre que j'ai abordé ici en Sicile,
et je suis chargé de sa part de vous présenter tous les voeux qu'un roi
et un ami peut envoyer à son frère, et si une infirmité, qui attaque les
forces usées n'avait fait tort à la vigueur qu'il désirait, il aurait
lui-même traversé l'étendue de terres et de mers qui sépare votre trône
et le sien, pour vous revoir, vous qu'il aime (il m'a ordonné de vous le
dire) plus que tous les sceptres et plus que tous ceux qui les portent
en ce moment.

LÉONTES.--Ah! mon frère, digne prince, les outrages que je t'ai faits se
réveillent en moi, et tes soins, d'une générosité si rare, accusent ma
négligence tardive!--Soyez le bienvenu ici, comme le printemps l'est sur
la terre. Et a-t-il donc aussi exposé cette merveille de la beauté aux
cruels ou tout au moins aux rudes traitements du terrible Neptune, pour
venir saluer un homme qui ne vaut pas ses fatigues, bien moins encore
les hasards auxquels elle expose sa personne?

FLORIZEL.--Mon cher prince, elle vient de la Libye.

LÉONTES.--Où le belliqueux Smalus, ce prince si noble et si illustre,
est craint et chéri?

FLORIZEL.--Oui, seigneur, de là; et c'est la fille de ce prince dont les
larmes ont bien prouvé qu'il était son père au moment où il s'est séparé
d'elle; c'est de là que, secondés par un officieux vent du midi, nous
avons fait ce trajet pour exécuter la commission que m'avait donnée mon
père, de visiter Votre Majesté. J'ai congédié sur vos rivages de Sicile
la plus brillante portion de ma suite: ils vont en Bohême, pour annoncer
mon succès dans la Libye, et mon arrivée et celle de ma femme dans cette
cour où nous sommes.

LÉONTES.--Que les dieux propices purifient de toute contagion notre
atmosphère, tandis que vous séjournerez dans notre climat! Vous avez
un respectable père, un prince aimable; et moi, toute sacrée qu'est son
auguste personne, j'ai commis un péché dont le ciel irrité m'a puni, en
me laissant sans postérité: votre père jouit du bonheur qu'il a mérité
du ciel, possédant en vous un fils digne de ses vertus. Qu'aurais-je pu
être, moi qui aurais pu voir maintenant mon fils et ma fille aussi beaux
que vous?

(Entre un seigneur.)

LE SEIGNEUR.--Noble seigneur, ce que je vais annoncer ne mériterait
aucune foi, si les preuves n'étaient pas si près. Apprenez, seigneur,
que le roi de Bohême m'envoie vous saluer et vous prier d'arrêter son
fils, qui, abandonnant sa dignité et ses devoirs, a fui loin de son père
et de ses hautes destinées, pour s'évader avec la fille d'un berger.

LÉONTES.--Où est le roi de Bohême? parlez.

LE SEIGNEUR.--Ici, dans votre ville: je viens de le quitter; je parle
avec désordre, mais ce désordre convient et à mon étonnement, et à mon
message. Tandis qu'il se hâtait d'arriver à votre cour, poursuivant,
à ce qu'il paraît, le beau couple, il a rencontré en chemin le père de
cette prétendue princesse, et son frère, qui tous deux avaient quitté
leur pays avec le jeune prince.

FLORIZEL.--Camillo m'a trahi, lui, dont l'honneur et la fidélité avaient
jusqu'ici résisté à toutes les épreuves.

LE SEIGNEUR.--Vous pouvez le lui reprocher à lui-même.--Il est avec le
roi votre père.

LÉONTES.--Qui? Camillo?

LE SEIGNEUR.--Oui, Camillo, seigneur. Je lui ai parlé, et c'est lui qui
est actuellement chargé de questionner ces pauvres gens. Jamais je n'ai
vu deux malheureux si tremblants; ils se prosternent à ses genoux, ils
baisent la terre; ils se parjurent à chaque mot qu'ils prononcent; le
roi de Bohême se bouche les oreilles et les menace de plusieurs morts
dans la mort.

PERDITA.--O mon pauvre père!--Le ciel suscite après nous des espions qui
ne permettront pas que notre union s'accomplisse.

LÉONTES.--Êtes-vous mariés?

FLORIZEL.--Nous ne le sommes point, seigneur, et il n'est pas probable
que nous le soyons. Les étoiles, je le vois, viendront baiser auparavant
les vallons: la comparaison n'est que trop juste.

LÉONTES.--Prince, est-elle la fille d'un roi?

FLORIZEL.--Oui, seigneur, quand une fois elle sera ma femme.

LÉONTES.--Et cela, je le vois, par la prompte poursuite de votre bon
père, viendra bien lentement. Je suis fâché, très-fâché, que vous vous
soyez aliéné son amitié, que votre devoir vous obligeait de conserver;
et aussi fâché que votre choix ne soit pas aussi riche en mérite qu'en
beauté, afin que vous puissiez jouir d'elle.

FLORIZEL.--Chérie, relève la tête: quoique la fortune, qui se déclare
ouvertement notre ennemie, nous poursuive avec mon père, elle n'a pas
le moindre pouvoir pour changer notre amour. (_Au roi_.) Je vous en
conjure, seigneur, daignez vous rappeler le temps où vous ne comptiez
pas plus d'années que je n'en ai à présent; en souvenir de ces
affections, présentez-vous mon avocat: à votre prière, mon père
accordera les plus grandes grâces comme des bagatelles.

LÉONTES.--S'il voulait le faire, je lui demanderais votre précieuse
amante, qu'il regarde, lui, comme une bagatelle.

PAULINE.--Mon souverain, vos yeux sont trop jeunes: moins d'un mois
avant que votre reine mourut, elle méritait encore mieux ces regards que
ce que vous regardez à présent.

LÉONTES.--Je songeais à elle, même en contemplant cette jeune
fille.--(_A Florizel_.) Mais je n'ai pas encore donné de réponse à votre
demande. Je vais aller trouver votre père. Puisque vos penchants n'ont
point triomphé de votre honneur, je suis leur ami et le vôtre: je vais
donc le chercher pour cette affaire; ainsi, suivez-moi et voyez le
chemin que je ferai.--Venez, cher prince.

(Ils sortent.)


SCÈNE II

La scène est devant le palais.

AUTOLYCUS ET UN GENTILHOMME.


AUTOLYCUS.--Je vous prie, monsieur, étiez-vous présent à ce récit?

LE GENTILHOMME.--J'étais présent à l'ouverture du paquet; j'ai
entendu le vieux berger raconter la manière dont il l'avait trouvé; et
là-dessus, après quelques moments d'étonnement, on nous a ordonné à
tous de sortir de l'appartement; et j'ai seulement entendu, à ce que je
crois, que le berger disait qu'il avait trouvé l'enfant.

AUTOLYCUS.--Je serais bien aise de savoir l'issue de tout cela.

LE GENTILHOMME.--Je vous rends la chose sans ordre.--Mais les
changements que j'ai aperçus sur les visages du roi et de Camillo
étaient singulièrement remarquables: ils semblaient, pour ainsi dire, en
se regardant l'un l'autre, faire sortir leurs yeux de leurs orbites; il
y avait un langage dans leur silence, et leurs gestes parlaient: à leurs
regards, on eût dit qu'ils apprenaient le salut ou la perte d'un
monde; tous les symptômes d'un grand étonnement éclataient en eux, mais
l'observateur le plus pénétrant, qui ne savait que ce qu'il voyait,
n'aurait pu dire si leur émotion était de la joie ou de la tristesse:
toujours est-il certain que c'était l'une ou l'autre poussée à
l'extrême.

(Survient un autre gentilhomme.)

PREMIER GENTILHOMME.--Voici un gentilhomme qui peut-être en saura
davantage. Quelles nouvelles, Roger?

SECOND GENTILHOMME.--Rien que feux de joie. L'oracle est accompli, la
fille du roi est retrouvée; tant de merveilles se sont révélées dans
l'espace d'une heure, que nos faiseurs de ballades ne pourront jamais
les célébrer.

(Arrive un troisième gentilhomme.)

SECOND GENTILHOMME.--Mais voici l'intendant de madame Pauline, il pourra
vous en dire davantage.--(_A l'intendant_.) Eh bien! monsieur, comment
vont les choses à présent? Cette nouvelle, qu'on assure vraie, ressemble
si fort à un vieux conte, que sa vérité excite de violents soupçons.
Est-il vrai que le roi a retrouvé son héritière?

TROISIÈME GENTILHOMME.--Rien n'est plus vrai, si jamais la vérité fut
prouvée par les circonstances. Ce que vous entendez, vous jureriez le
voir de vos yeux, tant il y a d'accord dans les preuves: le mantelet de
la reine Hermione,--son collier autour du cou de l'enfant,--les lettres
d'Antigone, trouvées avec elle, et dont on reconnaît l'écriture,--les
traits majestueux de cette fille et sa ressemblance avec sa mère,--un
air de noblesse que lui a imprimé la nature, et qui est au-dessus de
son éducation,--et mille autres preuves évidentes proclament avec toute
certitude qu'elle est la fille du roi.--Avez-vous assisté à l'entrevue
des deux rois?

SECOND GENTILHOMME.--Non.

TROISIÈME GENTILHOMME.--Alors vous avez perdu un spectacle qu'il
fallait voir et qu'on ne peut raconter. Alors vous auriez vu une joie
en commencer une autre; et de manière qu'il semblait que le chagrin
pleurait de s'éloigner d'eux, car leur joie nageait dans des flots de
larmes. Il fallait les voir élever leurs regards et leurs mains vers le
ciel avec des visages si altérés, qu'on ne pouvait les reconnaître qu'à
leurs vêtements et nullement à leurs traits. Notre roi, comme prêt à
s'élancer hors de lui-même, dans sa joie de retrouver sa fille, s'écrie,
comme si sa joie eût été une perte: _Oh! ta mère! ta mère!_ Ensuite il
demande pardon au roi de Bohême, et puis il embrasse son gendre; et puis
il tourmente sa fille en la prenant dans ses bras, et puis il remercie
le vieux berger, qui était là debout près de lui, comme un conduit rongé
par le laps de plusieurs règnes successifs. Je n'ai jamais ouï parler
de pareille entrevue, qui ne permet pas au récit boiteux de la suivre et
défie la description de la représenter.

SECOND GENTILHOMME.--Et qu'est devenu, je vous prie, Antigone, qui
emporta l'enfant d'ici?

TROISIÈME GENTILHOMME.--C'est encore comme un vieux conte, où il y a
matière à raconter, lors même que toute foi serait endormie et qu'il n'y
aurait pas une oreille ouverte. Il a été mis en pièces par un ours,
et cela est garanti par le fils du berger, qui a non-seulement sa
simplicité (qui semble incroyable) pour appuyer son témoignage, mais
qui produit encore un mouchoir et des anneaux d'Antigone, que Pauline
reconnaît.

PREMIER GENTILHOMME.--Et sa barque, et ceux qui le suivaient, que
sont-ils devenus?

TROISIÈME GENTILHOMME.--Naufragés au même instant où leur maître a péri,
et à la vue du berger, en sorte que tous les instruments qui avaient
servi à exposer l'enfant furent perdus au moment où l'enfant a été
trouvé. Mais quel noble combat entre la joie et la douleur s'est passé
dans l'âme de Pauline! Elle avait un oeil baissé à cause de la perte de
son époux; un autre levé dans la joie de voir l'oracle accompli. Elle
soulève de terre la princesse et elle la serre dans ses bras, comme
si elle eût voulu l'attacher à son coeur, de façon à ne plus avoir à
craindre de la perdre.

PREMIER GENTILHOMME.--La grandeur de cette scène méritait des rois et
des princes pour spectateurs, puisqu'elle avait des rois pour acteurs.

TROISIÈME GENTILHOMME.--Mais un des plus touchants incidents, et qui a
pêché dans mes yeux (pour y prendre de l'eau et non du poisson), c'était
un récit de la mort de la reine, avec les détails de la manière dont
elle est arrivée (confessés avec courage et pleures par le roi); c'était
de voir l'attention de sa fille, et la douleur qui la pénétrait, jusqu'à
ce que d'un signe de douleur à l'autre, elle a poussé un _hélas_! et, je
pourrais bien le dire, saigné des larmes; car je suis sûr que mon coeur
a pleuré du sang. Alors le spectateur qui était le plus froid comme
marbre, a changé de couleur; quelques-uns se sont évanouis, tous
s'attristaient; et, si l'univers entier avait assisté à cette scène, la
douleur eût été universelle.

PREMIER GENTILHOMME.--Sont-ils revenus à la cour?

TROISIÈME GENTILHOMME.--Non. La princesse a entendu parler de la statue
de sa mère, qui est entre les mains de Pauline; morceau qui a coûté
plusieurs années de travail, et récemment achevé par ce célèbre maître
italien, Jules Romain[23]. S'il possédait lui-même l'éternité, et qu'il
pût de son souffle la communiquer à son ouvrage, il priverait la nature
de son ouvrage, tant il l'imite parfaitement. Il a fait Hermione si
ressemblante à Hermione, qu'on dit qu'on lui adresserait la parole,
et qu'on attendrait sa réponse: c'est là qu'ils sont tous allés avec
l'ardeur de l'affection, et ils se proposent d'y souper.

[Note 23: Jules Romain vécut précisément le même nombre d'années que
Shakspeare, qui naquit dix-huit ans après sa mort. Le poëte commet ici
un anachronisme volontaire pour louer le peintre. Mais comment songer à
Jules Romain, lorsqu'il s'agit ici d'une statue? Il faut se rappeler que
les statues étaient autrefois enluminées.]

SECOND GENTILHOMME.--Je m'étais toujours imaginé qu'elle avait là
quelque grande affaire en main, car, depuis la mort d'Hermione, elle ne
manquait jamais d'aller deux ou trois fois par jour visiter cette maison
écartée. Irons-nous les y trouver et nous associer à la joie commune?

PREMIER GENTILHOMME.--Et quel est celui qui, jouissant de la faveur
d'y être admis, voudrait s'en priver? A chaque clin d'oeil, nouvelle
découverte et nouveau plaisir. Notre absence nous fait perdre des
connaissances précieuses. Partons[24].

(Ils sortent.)

[Note 24: On voit que Shakspeare était ici pressé de terminer; la
scène aurait été complète, si ce qui se passe en récit avait été mis en
action. _Segniùs irritant animos demissa per aurem, etc._]

AUTOLYCUS.--C'est maintenant, si je n'avais pas contre moi les torts de
mon ancienne conduite, que les honneurs pleuvraient sur ma tête! C'est
moi qui ai conduit le vieillard et son fils à bord du navire du prince,
qui lui ai dit que je leur avais entendu parler d'un paquet et de je ne
savais pas quoi, mais il était alors enivré de son amour pour la
fille du berger (comme il la croyait alors), qui commençait à avoir
cruellement le mal de mer; et lui-même ne se sentait guère mieux par la
tempête qui continuait toujours; ce mystère est ainsi demeuré sans être
découvert. Mais cela m'est égal; car quand j'aurais trouvé ce secret,
il ne m'aurait pas été d'un grand avantage, au milieu des autres raisons
qui me discréditent. _(Entrent le berger et son fils_.) Voici ceux à qui
j'ai fait du bien, contre mon intention, et qui paraissent déjà dans la
fleur de leur fortune.

LE BERGER.--Viens, mon garçon: j'ai passé l'âge d'avoir des enfants,
mais tes fils et tes filles naîtront tous gentilshommes.

LE FILS, _à Autolycus_.--Je suis bien aise de vous rencontrer, monsieur.
Vous avez refusé de tous battre avec moi l'autre jour, parce que je
n'étais pas né gentilhomme: voyez-vous ces habits? Dites que vous ne
les voyez pas, et croyez encore que je ne suis pas né gentilhomme.
Vous feriez bien mieux de dire que ces vêtements ne sont pas nés
gentilshommes. Osez me donner un démenti, et essayez si je ne suis pas à
présent né gentilhomme.

AUTOLYCUS.--Je sais que vous êtes actuellement, monsieur, un gentilhomme
né.

LE FILS.--Oui, et c'est ce que je suis depuis quatre heures.

LE BERGER.--Et moi aussi, mon garçon.

LE FILS.--Et vous aussi.--Mais j'étais né gentilhomme avant mon père,
car le fils du roi m'a pris par la main et m'a appelé son frère; et
ensuite les deux rois ont appelé mon père leur frère; et ensuite le
prince mon frère et la princesse ma soeur ont appelé mon père, leur
père, et nous nous sommes mis à pleurer; et ce sont les premières larmes
de gentilhomme que nous ayons jamais versées.

LE BERGER.--Nous pouvons vivre, mon fils, assez pour en verser bien
davantage.

LE FILS.--Sans doute, ou il y aurait bien du malheur, étant devenus
nobles un peu tard.

AUTOLYCUS.--Je vous conjure, monsieur, de me pardonner toutes les fautes
que j'ai commises contre Votre Seigneurie, et de vouloir bien m'appuyer
de votre favorable recommandation auprès du prince mon maître.

LE BERGER.--Je t'en prie, fais-le, mon fils; car nous devons être
obligeants, à présent que nous sommes gentilshommes.

LE FILS.--Tu amenderas ta vie?

AUTOLYCUS.--Oui, si c'est le bon plaisir de Votre Seigneurie.

LE FILS.--Donne-moi ta main: je jurerai au prince que tu es un aussi
honnête et brave homme qu'on en puisse trouver en Bohême.

LE BERGER.--Tu peux le dire, mais non pas le jurer.

LE FILS.--Ne pas le jurer, à présent que je suis gentilhomme? Que les
paysans et les franklins[25] le _disent_, moi, je le _jurerai_.

[Note 25: Propriétaire libre.]

LE BERGER.--Et si cela est faux, mon fils?

LE FILS.--Quelque faux que cela puisse être, un gentilhomme peut le
jurer en faveur de son ami.--Oui, et je jurerai au prince que tu es un
robuste garçon pour ta taille et que tu ne t'enivreras point; mais
je sais que tu n'es pas un robuste garçon pour ta taille et que tu
t'enivreras; je le jurerai tout de même; et je voudrais que tu fusses un
robuste garçon pour ta taille.

AUTOLYCUS.--Je me montrerai tel, monsieur, tant que je pourrai.

LE FILS.--Oui, montre-toi au moins un garçon robuste, si je ne suis pas
étonné comment tu oses t'aventurer à t'enivrer, n'étant pas un garçon
robuste, ne fais pas état de ma parole.--Écoute: les rois et les princes
nos parents sont allés voir le portrait de la reine; viens, suis-nous,
nous serons tes bons maîtres.

(Ils sortent.)


SCÈNE III

Appartement dans la maison de Pauline.

_Entrent_ LÉONTES, POLIXÈNE, FLORIZEL, PERDITA, CAMILLO, PAULINE,
COURTISANS _et suite_.


LÉONTES.--O sage et bonne Pauline! quelles grandes consolations j'ai
reçues de vous!

PAULINE.--Mon souverain, ce qui n'a pas bien réussi, je le faisais dans
de bonnes intentions. Quant à mes services, vous me les avez bien payés;
l'honneur que vous m'avez fait de daigner visiter mon humble demeure
avec votre frère couronné, et ce couple fiancé d'héritiers de vos
royaumes, c'est de votre part un surcroît de bienfaits que ma vie ne
pourra jamais assez reconnaître.

LÉONTES.--Ah! Pauline, c'est un honneur plein d'embarras. Mais nous
sommes venus pour voir la statue de notre reine; nous avons traversé
votre galerie en regardant avec plaisir toutes les curiosités qu'elle
présente; mais nous n'avons pas vu celle que ma fille est venue y
chercher, la statue de sa mère.

PAULINE.--Comme de son vivant elle n'eut point d'égale, je suis
persuadée aussi que sa ressemblance inanimée surpasse tout ce que vous
avez jamais vu, et tout ce qu'a fait la main de l'homme. Voilà pourquoi
je la tiens seule et à part. Mais la voici: préparez-vous à voir la vie
aussi parfaitement imitée, que le sommeil imite la mort. Regardez,
et avouez que c'est beau. _(Pauline tire un rideau et découvre une
statue._) J'aime votre silence, il prouve mieux votre admiration.
Mais parlez pourtant, et vous le premier, mon souverain, dites,
n'approche-t-elle pas un peu de l'original?

LÉONTES.--C'est son attitude naturelle! Cher marbre, fais-moi des
reproches, afin que je puisse dire: oui, tu es Hermione:--ou plutôt,
c'est bien mieux toi encore dans ton silence; car elle était aussi
tendre que l'enfance et les grâces.--Mais cependant, Pauline, Hermione
n'était pas si ridée; elle n'était pas aussi âgée que cette statue la
représente.

POLIXÈNE.--Oh! non, de beaucoup.

PAULINE.--C'est ce qui prouve encore plus l'excellence de l'art du
statuaire, qui laisse écouler seize années, et la représente telle
qu'elle serait aujourd'hui si elle vivait.

LÉONTES.--Comme elle aurait pu vivre pour me procurer des consolations
aussi vives que la douleur dont elle me perce l'âme aujourd'hui. Oh!
voilà son maintien et son air majestueux (plein de vie alors, comme
il est là glacé) la première fois que je lui parlai d'amour! Je suis
honteux: ce marbre ne me reprend-il pas d'avoir été plus dur que lui?--O
noble chef-d'oeuvre! il y a dans ta majesté une magie, qui évoque dans
ma mémoire tous mes torts, et qui a privé de ses sens ta fille, dont
l'admiration fait une seconde statue.

PERDITA.--Et permettez-moi, sans dire que c'est une superstition, de
tomber à ses genoux et d'implorer sa bénédiction.--Madame, chère reine,
qui finîtes lorsque je ne faisais que de commencer, donnez-moi cette
main à baiser.

PAULINE.--Oh! arrêtez! la statue n'est posée que tout nouvellement; les
couleurs ne sont pas sèches.

CAMILLO.--Seigneur, vous n'avez que trop cruellement ressenti le chagrin
que seize hivers n'ont pu dissiper, qu'autant d'étés n'ont pu tarir; à
peine est-il de bonheur qui ait duré aussi longtemps; il n'est point de
chagrin qui ne se soit détruit lui-même beaucoup plus tôt.

POLIXÈNE, _au roi_.--Chère frère, permettez que celui qui a été la cause
de tout ceci, ait le pouvoir de vous ôter autant de chagrin qu'il en
peut prendre lui-même pour sa part.

PAULINE.--En vérité, seigneur, si j'avais pu prévoir que la vue de ma
pauvre statue vous eût fait tant d'impression (car ce marbre est à moi),
je ne vous l'aurais pas montrée.

(Elle va pour fermer le rideau.)

LÉONTES.--Ne tirez point le rideau.

PAULINE.--Vous ne la contemplerez pas plus longtemps: peut-être votre
imagination en viendrait-elle à penser qu'elle se remue.

LÉONTES.--Je voudrais être mort, si ce n'est qu'il me semble que déjà...
Quel est cet homme qui l'a faite? Voyez, seigneur, ne croiriez-vous pas
qu'elle respire, et que le sang circule en effet dans ses veines?

POLIXÈNE.--C'est le chef-d'oeuvre d'un maître: la vie même semble animer
ses lèvres.

LÉONTES.--Son oeil, quoique fixe, semble animé, tant est grande
l'illusion de l'art!

PAULINE.--Je vais fermer le rideau: mon seigneur est déjà si transporté
qu'il va croire tout à l'heure qu'elle est vivante.

LÉONTES.--O ma chère Pauline! faites-le-moi croire pendant vingt années
de suite; il n'est point de raison sage dans ce monde qui puisse égaler
le plaisir de ce délire. Laissez-moi la voir.

PAULINE.--Je suis bien fâchée, seigneur, de vous avoir causé tant
d'émotion; mais je pourrais vous affliger encore davantage.

LÉONTES.--Faites-le, Pauline; car cette tristesse a autant de douceur
que les plus grandes consolations.--Eh quoi! il me semble qu'il sort de
sa bouche un souffle: quel habile ciseau a donc pu sculpter l'haleine!
Que personne ne rie; mais je veux l'embrasser.

PAULINE.--Mon cher seigneur, arrêtez. Le vermillon de ses lèvres
est encore humide; vous le gâteriez, si vous l'embrassiez, et vous
souilleriez les vôtres de l'huile de la peinture. Fermerai-je le rideau?

LÉONTES.--Non, non, pas de vingt ans.

PERDITA.--Je pourrais rester tout ce temps à la contempler.

PAULINE.--Ou arrêtez-vous là et quittez cette chapelle, ou préparez-vous
à un plus grand étonnement. Si vous pouvez en soutenir la vue, je vais
faire mouvoir véritablement la statue, la faire descendre et venir vous
prendre la main; mais alors vous croiriez, et cependant je proteste
qu'il n'en est rien, que je suis aidée des esprits du mal.

LÉONTES.--Tout ce qu'il est en votre pouvoir de lui faire faire, je
serai satisfait de le voir; tout ce qu'il est en votre pouvoir de lui
faire dire, je serai satisfait de l'entendre; car il est aussi aisé de
la faire parler que de la faire mouvoir.

PAULINE.--Il faut que vous réveilliez toute votre foi. Allons, demeurez
tous immobiles, ou que ceux qui croiront que j'accomplis quelque oeuvre
illicite se retirent.

LÉONTES.--Commencez; personne ne bougera d'un pas.

PAULINE, _à des musiciens_.--Musique, éveillez-la. Commencez,--il
est temps; descends, cesse d'être une pierre; approche et frappe
d'étonnement tous ceux qui te regardent. Allons, je vais fermer ta
tombe; remue, descends, rends à la mort ce silence obstiné; car la vie
chérie te rachète de ses bras.--Vous le voyez, elle se remue. _(Hermione
descend_.) Ne tressaillez point; ses actions seront saintes comme
l'enchantement que vous tenez pour légitime; ne l'évitez point que vous
ne la revoyiez mourir une seconde fois; car vous lui donneriez deux fois
la mort.--Allons, présentez-lui votre main: lorsqu'elle était jeune,
c'était vous qui lui faisiez la cour; à présent qu'elle est plus âgée,
c'est elle qui vous prévient.

LÉONTES, _en l'embrassant_.--Oh! sa main est chaude! Si ceci est de la
magie, que ce soit un art aussi légitime que de manger.

POLIXÈNE.--Elle l'embrasse!

CAMILLO.--Elle se suspend à son cou! Si elle appartient à la vie,
qu'elle parle donc aussi!

POLIXÈNE.--Oui, et qu'elle nous révèle où elle a vécu, ou comment elle
s'est échappée du milieu des morts?

PAULINE.--Si l'on n'eût fait que vous dire qu'elle était vivante, vous
auriez bafoué cette idée comme un vieux conte: mais vous voyez qu'elle
vit, quoiqu'elle ne parle pas encore. Faites attention un petit
moment.--(_A Perdita_.) Voudriez-vous, belle princesse, vous jeter entre
elle et le roi? tombez à ses genoux, et demandez la bénédiction de
votre mère. (_A Hermione_.) Tournez-vous de ce côté, chère reine, notre
Perdita est retrouvée.

(Elle lui présente Perdita, qui s'agenouille aux pieds d'Hermione.)

HERMIONE, _prenant la parole_.--O vous, dieux! abaissez ici vos regards,
et de vos urnes sacrées versez toutes vos grâces sur la tête de ma
fille! (_A sa fille_.) Dis-moi, ma fille, où tu as été conservée? Où tu
as vécu? Comment as-tu retrouvé la cour de ton père? Car, sachant par
Pauline que l'oracle avait donné l'espérance que tu étais en vie, je me
suis conservée pour en voir l'accomplissement.

PAULINE.--Il y aura assez de temps pour cela.--De crainte que les
spectateurs, excités par cet exemple, n'aient l'envie de troubler
votre joie par de pareilles relations,--allez ensemble, vous tous qui
retrouvez en ce moment quelque bonheur: et communiquez à chacun votre
allégresse: moi, tourterelle vieillie, je vais me reposer sur quelque
rameau flétri, et là pleurer mon compagnon, que jamais je ne retrouverai
qu'en mourant moi-même.

LÉONTES.--Ah! calmez-vous, Pauline: vous devriez prendre un époux sur
mon consentement, comme je prends moi une épouse sur le vôtre: c'est un
pacte fait entre nous, et confirmé par nos serments. Vous avez trouvé
mon épouse, mais comment? C'est là la question: car je l'ai vue morte, à
ce que j'ai cru: et j'ai fait en vain plus d'une prière sur son
tombeau. Je n'irai pas chercher bien loin (car je connais en partie ses
sentiments) pour vous trouver un honorable époux.--Avancez, Camillo,
et prenez-la par la main; son mérite et sa vertu sont bien connus,
et attestés encore ici par le témoignage de deux rois.--Quittons ces
lieux.--Quoi? (_A Hermione_.) Regardez mon frère! Ah! pardonnez-moi
tous deux, de ce que j'ai pu jamais me placer par mes soupçons entre
vos chastes regards. (_A Hermione_.) Voici votre gendre, le fils du
roi, qui, grâce au ciel, a engagé sa foi à votre fille.--Chère Pauline,
conduisez-nous dans un lieu où nous puissions à loisir nous questionner
mutuellement et répondre sur le rôle que chacun de nous a joué dans ce
long intervalle de temps depuis l'instant où nous avons été séparés les
uns des autres: hâtez-vous de nous conduire.

(Tous sortent.)

FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Le conte d'hiver" ***

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