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Title: Le roi Jean
Author: Shakespeare, William, 1564-1616
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Le roi Jean" ***

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by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
http://gallica.bnf.fr)



  Note du transcripteur.

    ===========================================================
    Ce document est tiré de:


    OEUVRES COMPLÈTES DE
    SHAKSPEARE

    TRADUCTION DE
    M. GUIZOT

    NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE
    AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE
    DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES

    Volume 6
    Le marchand de Venise, Les joyeuses Bourgeoises de
    Windsor, Le roi Jean, La vie et la mort du roi Richard II,
    Henri IV (1re partie).

    PARIS
    A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE
    DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS
    35, QUAI DES AUGUSTINS
    1863


    ==========================================================


                             LE ROI JEAN

                              TRAGÉDIE



                        NOTICE SUR LE ROI JEAN

Shakspeare n'a point écrit ses drames historiques dans l'ordre
chronologique et pour reproduire sur le théâtre, comme ils s'étaient
successivement développés en fait, les événements et les personnages de
l'histoire d'Angleterre. Il ne songeait pas à travailler sur un plan
ainsi général et systématique. Il composait ses pièces selon que telle
ou telle circonstance lui en fournissait l'idée, lui en inspirait la
fantaisie, ou lui en imposait la nécessité, ne se souciant guère de la
chronologie des sujets ni de l'ensemble que tels ou tels ouvrages
pouvaient former. Il a porté sur la scène presque toute l'histoire
d'Angleterre, du treizième au seizième siècle, depuis Jean sans Terre
jusqu'à Henri VIII, commençant par le quinzième siècle et le roi Henri
VI pour remonter ensuite au treizième siècle et au roi Jean, et ne
finissant qu'après avoir plusieurs fois encore interverti l'ordre des
siècles et des rois. Voici, selon ses plus savants commentateurs, selon
M. Malone, entre autres, la chronologie théâtrale de ses six drames
historiques:

1° Première partie du roi _Henri VI_ (roi de 1422 à 1461), composée en
1589.

2° Deuxième partie de _Henri VI_, 1591.

3° Troisième partie de _Henri VI_, 1591.

4° _Le Roi Jean_ (de 1199 à 1216), 1596.

5° _Le Roi Richard II_ (de 1377 à 1399), 1597.

6° _Le Roi Richard III_ (de 1483 à 1485), 1599.

7° Première partie du roi _Henri IV_ (de 1399 à 1413), 1597.

8° Deuxième partie de _Henri IV_, 1598.

9° _Le Roi Henri V_ (de 1413 à 1422), 1599.

10° _Le Roi Henri VIII_ (de 1509 à 1547), 1601.

Mais après avoir exactement indiqué l'ordre chronologique de la
composition des drames historiques de Shakspeare, il faut, pour en bien
apprécier le caractère et l'enchaînement dramatique, les replacer comme
nous le faisons dans l'ordre vrai des événements; ainsi seulement on
assiste au spectacle du génie de Shakspeare déroulant et ranimant
l'histoire de son pays.

En choisissant pour sujet d'une tragédie le règne de Jean sans Terre,
Shakspeare s'imposait la nécessité de ne pas respecter scrupuleusement
l'histoire. Un règne où, dit Hume, «l'Angleterre se vit déjouée et
humiliée dans toutes ses entreprises,» ne pouvait être représenté dans
toute sa vérité devant un public anglais et une cour anglaise; et le
seul souvenir du roi Jean auquel la nation doive attacher du prix, la
grande Charte, n'était pas de ceux qui devaient intéresser vivement une
reine telle qu'Élisabeth. Aussi la pièce de Shakspeare ne
présente-t-elle qu'un sommaire des dernières années de ce règne honteux;
et l'habileté du poëte s'est employée à voiler le caractère de son
principal personnage sans le défigurer, à dissimuler la couleur des
événements sans les dénaturer. Le seul fait sur lequel Shakspeare ait
pris nettement la résolution de substituer l'invention à la vérité, ce
sont les rapports de Jean avec la France; il faut assurément toutes les
illusions de la vanité nationale pour que Shakspeare ait pu présenter et
pour que les Anglais aient supporté le spectacle de Philippe-Auguste
succombant sous l'ascendant de Jean sans Terre. C'est tout au plus ainsi
qu'on aurait pu l'offrir à Jean lui-même lorsqu'enfermé à Rouen, tandis
que Philippe s'emparait de ses possessions en France, il disait
tranquillement: «Laissez faire les Français, je reprendrai en un jour ce
qu'ils mettent des années à conquérir.» Tout ce qui, dans la pièce de
Shakspeare, est relatif à la guerre avec la France, semble avoir été
inventé pour la justification de cette gasconnade du plus lâche et du
plus insolent des princes.

Dans le reste du drame, l'action même et l'indication des faits qu'il
n'était pas possible de dissimuler, suffisent pour faire entrevoir ce
caractère où le poëte n'a pas osé pénétrer, où il n'eût pu même pénétrer
qu'avec dégoût; mais ni un pareil personnage, ni cette manière gênée de
le peindre n'étaient susceptibles d'un grand effet dramatique; aussi
Shakspeare a-t-il fait porter l'intérêt de sa pièce sur le sort du jeune
Arthur; aussi a-t-il chargé Faulconbridge de ce rôle original et
brillant où l'on sent qu'il se complaît, et qu'il ne se refuse guère
dans aucun de ses ouvrages.

Shakspeare a présenté le jeune duc de Bretagne à l'âge où pour la
première fois on eut à faire valoir ses droits après la mort de Richard,
c'est-à-dire environ à douze ans. On sait qu'Arthur en avait vingt-cinq
ou vingt-six, qu'il était déjà marié et intéressant par d'aimables et
brillantes qualités lorsqu'il fut fait prisonnier par son oncle; mais le
poëte a senti combien ce spectacle de la faiblesse aux prises avec la
cruauté était plus intéressant dans un enfant; et d'ailleurs, si Arthur
n'eût été un enfant, ce n'est pas sa mère qu'il eût été permis de mettre
en avant à sa place; en supprimant le rôle de Constance, Shakspeare nous
eût peut-être privés de la peinture la plus pathétique qu'il ait jamais
tracée de l'amour maternel, l'un des sentiments où il a été le plus
profond.

En même temps qu'il a rendu le fait plus touchant, il en a écarté
l'horreur en diminuant l'atrocité du crime. L'opinion la plus
généralement répandue, c'est qu'Hubert de Bourg, qui ne s'était chargé
de faire périr Arthur que pour le sauver, ayant en effet trompé la
cruauté de son oncle par de faux rapports et par un simulacre
d'enterrement, Jean, qui fut instruit de la vérité, tira d'abord Arthur
du château de Falaise où il était sous la garde d'Hubert, se rendit
lui-même de nuit et par eau à Rouen, où il l'avait fait renfermer, le
fit amener dans son bateau, le poignarda de sa main, puis attacha une
pierre à son corps et le jeta dans la rivière. On conçoit qu'un
véritable poëte ait écarté une semblable image. Indépendamment de la
nécessité d'absoudre son principal personnage d'un crime aussi odieux,
Shakspeare a compris combien les lâches remords de Jean, quand il voit
le danger où le plonge le bruit de la mort de son neveu, étaient plus
dramatiques et plus conformes à la nature générale de l'homme que cet
excès d'une brutale férocité; et, certes, la belle scène de Jean avec
Hubert, après la retraite des lords, suffit bien pour justifier un
pareil choix. D'ailleurs le tableau que présente Shakspeare saisit trop
vivement son imagination et acquiert à ses yeux trop de réalité pour
qu'il ne sente pas qu'après la scène incomparable où Arthur obtient sa
grâce d'Hubert, il est impossible de supporter l'idée qu'aucun être
humain porte la main sur ce pauvre enfant, et lui fasse subir de nouveau
le supplice de l'agonie à laquelle il vient d'échapper; le poëte sait de
plus que le spectacle de la mort d'Arthur, bien que moins cruel, serait
encore intolérable si, dans l'esprit des spectateurs, il était
accompagné de l'angoisse qu'y ajouterait la pensée de Constance; il a eu
soin de nous apprendre la mort de la mère avant de nous rendre témoin de
celle du fils; comme si, lorsque son génie a conçu, à un certain degré,
les douleurs d'un sentiment ou d'une passion, son âme trop tendre s'en
effrayait et cherchait pour son propre compte à les adoucir. Quelque
malheur que peigne Shakspeare, il fait presque toujours deviner un
malheur plus grand devant lequel il recule et qu'il nous épargne.

Le caractère du bâtard Faulconbridge a été fourni à Shakspeare par une
pièce de Rowley, intitulée: _The troublesome Reign of King John_, qui
parut en 1591, c'est-à-dire cinq ans avant celle de Shakspeare,
composée, à ce qu'on croit, en 1596. La pièce de Rowley fut réimprimée
en 1611 avec le nom de Shakspeare, artifice assez ordinaire aux
libraires et aux éditeurs du temps. Cette circonstance, et l'aisance
avec laquelle Shakspeare a puisé dans cet ouvrage, ont fait croire à
plusieurs critiques qu'il y avait mis la main, et que _la Vie et la mort
du roi Jean_ n'était qu'une refonte du premier ouvrage; mais il ne
paraît pas qu'il y ait eu aucune part.

Selon sa coutume, en empruntant à Rowley ce qui lui a convenu,
Shakspeare a ajouté de grandes beautés à son orignal, mais il en a
conservé presque toutes les erreurs. Ainsi Rowley a supposé que c'était
le duc d'Autriche qui avait tué Richard Coeur de Lion, et en même temps
il fait tuer le duc d'Autriche par Faulconbridge, personnage historique
dont parle Mathieu Pâris sous le nom de Falçasius de Brente, fils
naturel de Richard, et qui, selon Hollinshed, tua le vicomte de Limoges
pour venger la mort de son père, tué, comme on sait, au siége de Chaluz,
château appartenant à ce seigneur. Pour concilier la version de
Hollinshed avec la sienne, Rowley a fait de _Limoges_ le nom de famille
du duc d'Autriche, qu'il nomme ainsi, _Limoges_, _duc d'Autriche_.
Shakspeare l'a suivi exactement en ceci. C'est de même au duc d'Autriche
qu'il attribue la mort de Richard; c'est de même le duc d'Autriche qui,
dans la pièce, reçoit la mort de la main de Faulconbridge; et quant à la
confusion des deux personnages, il paraît que Shakspeare ne s'en est pas
fait plus de scrupule que Rowley, si l'on en peut juger par
l'interpellation de Constance au duc d'Autriche dans la première scène
du troisième acte, où, s'adressant à lui, elle s'écrie: _ô Limoges, ô
Austria!_ Le caractère de Faulconbridge est une de ces créations du
génie de Shakspeare où se retrouve la nature de tous les temps et de
tous les pays: Faulconbridge est le vrai soldat, le soldat de fortune,
ne reconnaissant personnellement de devoir inflexible qu'envers le chef
auquel il a dévoué sa vie et de qui il a reçu la récompense de son
courage, et cependant ne demeurant étranger à aucun des sentiments sur
lesquels se fondent les autres devoirs, obéissant même à ces instincts
d'une rectitude naturelle toutes les fois qu'ils ne se trouvent pas en
contradiction avec le voeu de soumission et de fidélité implicite auquel
appartient son existence, et même sa conscience: il sera humain,
généreux, il sera juste aussi souvent que ce voeu ne lui ordonnera pas
l'inhumanité, l'injustice, la mauvaise foi; il juge bien les choses
auxquelles il se soumet, et n'est dans l'erreur que sur la nécessité de
s'y soumettre; il est habile autant que brave, et n'aliène point son
jugement en renonçant à le suivre; c'est une nature forte que les
circonstances et le besoin d'employer son activité en un sens quelconque
ont réduite à une infériorité morale dont une disposition plus calme et
des réflexions plus approfondies sur la véritable destination des hommes
l'auraient vraisemblablement préservée. Mais, avec le tort de n'avoir
pas cherché assez haut les objets de sa fidélité et de son dévouement,
Faulconbridge a le mérite éminent d'un dévouement et d'une fidélité
inébranlables, vertus singulièrement hautes, et par le sentiment dont
elles émanent, et par les grandes actions dont elles peuvent être la
source. Son langage est, comme sa conduite, le résultat d'un mélange de
bon sens et d'ardeur d'imagination qui enveloppe souvent la raison dans
un fracas de paroles très-naturel aux hommes de la profession et du
caractère de Faulconbridge; sans cesse livrés à l'ébranlement des scènes
et des actions les plus violentes, ils ne peuvent trouver dans le
langage ordinaire de quoi rendre les impressions dont se compose
l'habitude de leur vie.

Le style général de la pièce est moins ferme et d'une couleur moins
prononcée que celui de plusieurs autres tragédies du même poëte; la
contexture de l'ouvrage est aussi un peu vague et faible, ce qui tient
au défaut d'une idée unique qui ramène sans cesse toutes les parties à
un même centre. La seule idée de ce genre qu'on puisse apercevoir dans
_le Roi Jean_, c'est la haine de la domination étrangère l'emportant sur
la haine d'une usurpation tyrannique. Pour que cette idée fût saillante
et occupât constamment l'esprit du spectateur, il faudrait qu'elle se
reproduisît partout, que tout contribuât à faire ressortir le malheur de
la lutte entre ces deux sentiments; mais ce plan, un peu vaste pour un
ouvrage dramatique, devenait d'ailleurs inconciliable avec la réserve
que s'imposait Shakspeare sur le caractère du roi: aussi une grande
partie de la pièce se passe-t-elle en discussions de peu d'intérêt, et
dans le reste les événements ne sont pas assez bien amenés; les lords
changent trop légèrement de parti, soit d'abord à cause de la mort
d'Arthur, soit ensuite par un motif de crainte personnelle, qui ne
présente pas sous un point de vue assez honorable leur retour à la cause
d'Angleterre. L'emprisonnement du roi Jean n'est pas non plus préparé
avec le soin que met d'ordinaire Shakspeare à fonder et à justifier la
moindre circonstance de son drame: rien n'indique ce qui a pu porter le
moine à une action aussi désespérée, puisqu'en ce moment Jean était
réconcilié avec Rome. La tradition à laquelle Shakspeare a emprunté ce
fait apocryphe attribue l'action du moine au besoin de se venger d'un
mot offensant que lui avait dit le roi. On ne sait trop ce qui a pu
porter Shakspeare à adopter ce conte, dont il a tiré si peu de parti:
peut-être a-t-il voulu donner aux derniers moments de Jean quelque chose
d'une souffrance infernale, sans avoir recours à des remords qui en
effet n'eussent pas été plus d'accord avec le caractère réel de ce
méprisable prince qu'avec la manière adoucie dont le poëte l'a tracé.



                             LE ROI JEAN

                              TRAGÉDIE



PERSONNAGES

LE ROI JEAN.
LE PRINCE HENRI son fils, depuis le roi Henri III.
ARTHUR, duc de Bretagne, fils de Geoffroy, dernier duc de Bretagne;
  et frère aîné du roi Jean.
GUILLAUME MARESHALL, comte de Pembroke.
GEOFFROY FITZ-PETER, comte d'Essex, grand justicier d'Angleterre.
GUILLAUME LONGUE-ÉPÉE, comte de Salisbury.
ROBERT BIGOT, comte de Norfolk.
HUBERT.
ROBERT FAULCONBRIDGE, fils de sir Robert Faulconbridge.
PHILIPPE FAULCONBRIDGE, son frère utérin, bâtard du roi Richard Ier.
JACQUES GOURNEY, attaché au service de lady Faulconbridge.
PIERRE DE POMFRET, prophète.
PHILIPPE, roi de France.
LOUIS, dauphin.
L'ARCHIDUC D'AUTRICHE.
LE CARDINAL PANDOLPHE, légat du pape.
MELUN, seigneur français.
CHATILLON, ambassadeur de France envoyé au roi Jean.
ÉLÉONORE, veuve du roi Henri II, et mère du roi Jean.
CONSTANCE, mère d'Arthur.
BLANCHE, fille d'Alphonse, roi de Castille, et nièce du roi Jean.
LADY FAULCONBRIDGE, mère du bâtard et de Robert Faulconbridge.

SEIGNEURS, DAMES, CITOYENS D'ANGERS, OFFICIERS, SOLDATS, HÉRAUTS,
MESSAGERS, ET AUTRES GENS DE SUITE.



La scène est tantôt en Angleterre, et tantôt en France.



                            ACTE PREMIER


SCÈNE I

Northampton.--Une salle de représentation dans le palais.

_Entrent_ LE ROI JEAN, LA REINE ÉLÉONORE, PEMBROKE, ESSEX, et SALISBURY
_avec_ CHATILLON.


LE ROI JEAN.--Eh bien, Châtillon, parlez; que veut de nous la France?

CHATILLON.--Ainsi, après vous avoir salué, parle le roi de France, par
moi son ambassadeur, à Sa Majesté, à Sa Majesté usurpée d'Angleterre.

ÉLÉONORE.--Étrange début! Majesté usurpée!

LE ROI JEAN.--Silence, ma bonne mère, écoutez l'ambassade.

CHATILLON.--Philippe de France, suivant les droits et au nom du fils de
feu Geoffroy votre frère, Arthur Plantagenet, fait valoir ses titres
légitimes à cette belle île et son territoire, l'Irlande, Poitiers,
l'Anjou, la Touraine, le Maine, vous invitant à déposer l'épée qui
usurpe la domination de ces différents titres, et à la remettre dans la
main du jeune Arthur, votre neveu, votre royal et vrai souverain.

LE ROI JEAN.--Et que s'ensuivra-t-il si nous nous y refusons?

CHATILLON.--L'impérieuse entremise d'une guerre sanglante et cruelle,
pour ressaisir par la force des droits que la force seule refuse.

LE ROI JEAN.--Ici nous avons guerre pour guerre, sang pour sang,
hostilité pour hostilité: c'est ainsi que je réponds au roi de France.

CHATILLON.--Dès lors recevez par ma bouche le défi de mon roi, dernier
terme de mon ambassade.

LE ROI JEAN.--Porte-lui le mien, et va-t'en en paix.--Sois aux yeux de
la France comme l'éclair; car avant que tu aies pu annoncer que j'y
viendrai, le tonnerre de mon canon s'y fera entendre. Ainsi donc,
va-t'en! sois la trompette de ma vengeance et le sinistre présage de
votre ruine.--Qu'on lui donne une escorte honorable; Pembroke,
veillez-y.--Adieu, Châtillon.

(Châtillon et Pembroke sortent.)

ÉLÉONORE.--Eh bien, mon fils! n'ai-je pas toujours dit que cette
ambitieuse Constance n'aurait point de repos qu'elle n'eût embrasé la
France et le monde entier pour les droits et la cause de son fils?
Quelques faciles arguments d'amour auraient pu cependant prévenir et
arranger ce que le gouvernement de deux royaumes doit régler maintenant
par des événements terribles et sanglants.

LE ROI JEAN.--Nous avons pour nous notre solide possession et notre
droit.

ÉLÉONORE.--Votre solide possession bien plus que votre droit; autrement
cela irait mal pour vous et moi; ma conscience confie ici à votre
oreille ce que personne n'entendra jamais que le ciel, vous et moi.

(Entre le shérif de Northampton, qui parle bas à Essex.)

ESSEX.--Mon souverain, on apporte ici de la province, pour être soumis à
votre justice, le plus étrange différend dont j'aie jamais entendu
parler: introduirai-je les parties?

LE ROI JEAN.--Qu'elles approchent.--Nos abbayes et nos prieurés payeront
les frais de cette expédition. (_Le shérif rentre avec Robert
Faulconbridge et Philippe son frère bâtard._) Quelles gens êtes-vous?

PHILIPPE FAULCONBRIDGE.--Je suis moi, votre fidèle sujet, un gentilhomme
né dans le comté de Northampton, et fils aîné, comme je le suppose, de
Robert Faulconbridge, soldat fait chevalier sur le champ de bataille par
Coeur de Lion, dont la main conférait l'honneur.

LE ROI JEAN.--Et toi, qui es-tu?

ROBERT FAULCONBRIDGE.--Le fils et l'héritier du même Faulconbridge.

LE ROI JEAN.--Celui-ci est l'aîné, et tu es l'héritier? Vous ne veniez
donc pas de la même mère, ce me semble.

PHILIPPE FAULCONBRIDGE.--Très-certainement de la même mère, puissant
roi; cela est bien connu, et du même père aussi, à ce que je pense; mais
pour la connaissance certaine de cette vérité, je vous en réfère au ciel
et à ma mère; quant à moi j'en doute, comme peuvent le faire tous les
enfants des hommes.

ÉLÉONORE.--Fi donc! homme grossier, tu diffames ta mère et blesses son
honneur par cette méfiance.

PHILIPPE FAULCONBRIDGE.--Moi, madame? Non, je n'ai aucune raison pour
cela; c'est la prétention de mon frère, et non pas la mienne; s'il peut
le prouver, il me chasse de cinq cents bonnes livres de revenu au moins.
Que le ciel garde l'honneur de ma mère, et mon héritage avec!

LE ROI JEAN.--Un bon garçon tout franc.--Pourquoi ton frère, étant le
plus jeune, réclame-t-il ton héritage?

PHILIPPE FAULCONBRIDGE.--Je ne sais pas pourquoi, si ce n'est pour
s'emparer du bien. Une fois il m'a insolemment accusé de bâtardise: que
je sois engendré aussi légitimement que lui, oui ou non, c'est ce que je
mets sur la tête de ma mère; mais que je sois aussi bien engendré que
lui, mon souverain (que les os qui prirent cette peine pour moi reposent
doucement), comparez nos visages, et jugez vous-même, si le vieux sir
Robert nous engendra tous deux, s'il fut notre père;--que celui-là lui
ressemble. O vieux sir Robert, notre père, je remercie le ciel à genoux
de ce que je ne vous ressemble pas!

LE ROI JEAN.--Quelle tête à l'envers le ciel nous a envoyée là!

ÉLÉONORE.--Il a quelque chose du visage de Coeur de Lion, et l'accent de
sa voix le rappelle; ne découvrez-vous pas quelques traces de mon fils
dans la robuste structure de cet homme?

LE ROI JEAN.--Mon oeil a bien examiné les formes et les trouve
parfaitement celles de Richard. Parle, drôle, quels sont tes motifs pour
prétendre aux biens de ton frère?

PHILIPPE FAULCONBRIDGE.--Parce qu'il a une moitié du visage semblable à
mon père; avec cette moitié de visage il voudrait avoir tous mes biens.
Une pièce de quatre sous[1] à demi face, cinq cents livres de revenu!

[Note 1: _Half faced groat_, ce fut sous Henri VII que l'on frappa des
_groats_, pièces de quatre sous portant la figure du roi de profil.
Jusque-là presque toutes les monnaies d'argent avaient porté la figure
de face.]

ROBERT FAULCONBRIDGE.--Mon gracieux souverain, lorsque mon père vivait,
votre frère l'employait beaucoup.

PHILIPPE FAULCONBRIDGE.--Fort bien; mais cela ne fait pas que vous
puissiez, monsieur, vous emparer de mon bien; il faut que vous nous
disiez comment il employait ma mère.

ROBERT FAULCONBRIDGE.--Une fois il l'envoya en ambassade en Allemagne
pour y traiter avec l'empereur d'affaires importantes de ce temps-là. Le
roi se prévalut de son absence, et tout le temps qu'elle dura, il
séjourna chez mon père. Vous dire comment il y réussit, j'en ai honte,
mais la vérité est la vérité. De vastes étendues de mer et de rivages
étaient entre mon père et ma mère, (comme je l'ai entendu dire à mon
père lui-même), lorsque ce vigoureux gentilhomme que voilà fut engendré.
A son lit de mort il me légua ses terres par testament, et jura par sa
mort que celui-ci, fils de ma mère, n'était point à lui; ou que s'il
l'était, il était venu au monde quatorze grandes semaines avant que le
cours du temps fût accompli. Ainsi donc, mon bon souverain, faites que
je possède ce qui est à moi, les biens de mon père, suivant la volonté
de mon père.

LE ROI JEAN.--Jeune homme, ton frère est légitime; la femme de ton père
le conçut après son mariage; et si elle n'a pas joué franc jeu, à elle
seule en est la faute; faute dont tous les maris courent le hasard du
jour où ils prennent femme. Dis-moi, si mon frère, qui, à ce que tu dis,
prit la peine d'engendrer ce fils, avait revendiqué de ton père ce fils
comme le sien, n'est-il pas vrai, mon ami, que ton père aurait pu
retenir ce veau, né de sa vache, en dépit du monde entier; oui, ma foi,
il l'aurait pu: donc, si étant à mon frère, mon frère ne pouvait pas le
revendiquer, ton père non plus ne peut point le refuser, lors même qu'il
n'est pas à lui.--Cela est concluant.--Le fils de ma mère engendra
l'héritier de ton père; l'héritier de ton père doit avoir les biens de
ton père.

ROBERT FAULCONBRIDGE.--La volonté de mon père n'aura donc aucune force,
pour déposséder l'enfant qui n'est pas le sien?

PHILIPPE FAULCONBRIDGE.--Pas plus de force, monsieur, pour me déposséder
que n'en eut sa volonté pour m'engendrer, à ce que je présume.

ÉLÉONORE.--Qu'aimerais-tu mieux: être un Faulconbridge et ressembler à
ton frère, pour jouir de ton héritage, ou être réputé le fils de Coeur
de Lion, seigneur de ta bonne mine, et pas de biens avec?

PHILIPPE FAULCONBRIDGE.--Madame, si mon frère avait ma tournure et que
j'eusse la sienne, celle de sir Robert, à qui il ressemble, si mes
jambes étaient ces deux houssines comme celles-là, que mes bras fussent
ainsi rembourrés comme des peaux d'anguille, ma face si maigre, que je
craignisse d'attacher une rose à mon oreille, de peur qu'on ne dît:
voyez où va cette pièce de trois liards[2], et que je fusse, à raison de
cette tournure, héritier de tout ce royaume, je ne veux jamais bouger de
cette place, si je ne donnais jusqu'au dernier pouce pour avoir ma
figure. Pour rien au monde je ne voudrais être sir Rob[3].

[Note 2: _Where three farthings goes._ La reine Élisabeth avait fait
frapper différentes pièces de monnaies, entre autres des pièces de trois
_farthings_, environ trois liards, portant d'un côté son effigie et de
l'autre une rose. La pièce de trois _farthings_ était d'argent et
extrêmement mince; la mode de porter une rose à son oreille appartenait
au même temps.]

[Note 3: _Rob_ diminutif de _Robert_, et probablement un terme de
mépris.]

ÉLÉONORE.--Tu me plais: veux-tu renoncer à ta fortune, lui abandonner
ton bien et me suivre? Je suis un soldat et sur le point de passer en
France.

PHILIPPE FAULCONBRIDGE.--Frère, prenez mon bien, je prendrai, moi, la
chance qui m'est offerte. Votre figure vient de gagner cinq cents livres
de revenu; cependant, vendez-la cinq sous, et ce sera cher.--Madame, je
vous suivrai jusqu'à la mort.

ÉLÉONORE.--Ah! mais je voudrais que vous y arrivassiez avant moi.

PHILIPPE FAULCONBRIDGE.--L'usage à la campagne est de céder à nos
supérieurs.

LE ROI JEAN.--Quel est ton nom?

PHILIPPE FAULCONBRIDGE.--Philippe, mon souverain, c'est ainsi que
commence mon nom. Philippe, fils aîné de la femme du bon vieux sir
Robert.

LE ROI JEAN.--Dès aujourd'hui porte le nom de celui dont tu portes la
figure. Agenouille-toi Philippe, mais relève-toi plus grand, relève-toi
sir Richard et Plantagenet.

PHILIPPE FAULCONBRIDGE.--Frère du côté maternel, donnez-moi votre
main; mon père me donna de l'honneur, le vôtre vous donna du
bien.--Maintenant, bénie soit l'heure de la nuit ou du jour où je fus
engendré en l'absence de sir Robert!

ÉLÉONORE.--La vraie humeur des Plantagenets!--Je suis ta grand'mère,
Richard; appelle-moi ainsi.

PHILIPPE FAULCONBRIDGE.--Par hasard, madame, et non par la bonne foi. Eh
bien, quoi? légèrement à gauche, un peu hors du droit chemin, par la
fenêtre ou par la lucarne: qui n'ose sortir le jour marche
nécessairement de nuit; tenir est tenir, de quelque manière qu'on y soit
parvenu; de près ou de loin a bien gagné qui a bien visé; et je suis
moi, de quelque façon que j'aie été engendré.

LE ROI JEAN.--Va, Faulconbridge, tu as maintenant ce que tu voulais: un
chevalier sans terre te fait écuyer terrier.--Venez, madame, et vous
aussi Richard, venez. Hâtons-nous de partir pour la France, pour la
France, cela est plus que nécessaire.

PHILIPPE FAULCONBRIDGE.---Frère, adieu: que la fortune te soit
favorable, car tu fus engendré dans la voie de l'honnêteté. (_Tous les
personnages sortent, excepté Philippe_.) D'un pied d'honneur plus riche
que je n'étais, mais plus pauvre de bien, bien des pieds de
terrain.--Allons, actuellement je puis faire d'une Jeannette une
lady.--_Bonjour, sir Richard._--_Dieu vous le rende, mon ami_.--Et s'il
s'appelle George, je l'appellerai Pierre; car un honneur de date récente
oublie le nom des gens: ce serait trop attentif et trop poli pour votre
changement de destinée.--Et votre voyageur[4].--Lui et son cure-dent ont
leur place aux repas de ma seigneurie; et lorsque mon estomac de
chevalier est satisfait, alors je promène ma langue autour de mes dents,
et j'interroge mon élégant convive sur les pays qu'il a parcourus: _Mon
cher monsieur_ (c'est ainsi que je commence, appuyé sur mon coude), _je
vous supplie_...--Voilà la demande, et voici incontinent la réponse,
comme dans un alphabet: _O monsieur_, dit la réponse, _à vos ordres
très-honorés, à votre service, à votre disposition, monsieur_....--_Non,
monsieur_, dit la question: _c'est moi, mon cher monsieur, qui suis à la
vôtre_... et la réponse devinant toujours ainsi ce que veut la demande,
épargne un dialogue de compliments, et nous entretient des Alpes, des
Apennins, des Pyrénées et de la rivière du Pô, arrivant ainsi à l'heure
du souper. Voilà la société digne de mon rang, et qui cadre avec un
esprit ambitieux comme le mien! car c'est un vrai bâtard du temps (ce
que je serai toujours quoique je fasse) celui qui ne se pénètre pas des
moeurs qu'il observe, et cela, non-seulement par rapport à ses habitudes
de corps et d'esprit, ses formes extérieures et son costume, mais qui ne
sait pas encore débiter de son propre fonds le doux poison, si doux au
goût du siècle: ce que toutefois je ne veux point pratiquer pour
tromper, mais que je veux apprendre pour éviter d'être trompé, et pour
semer de fleurs les degrés de mon élévation.--Mais, qui vient si vite en
costume de cheval? Quelle est cette femme postillon? N'a-t-elle point de
mari qui prenne la peine de sonner du cor devant elle? (_Entrent lady
Faulconbridge et Jacques Gourney._) O Dieu! c'est ma mère! Quoi! vous à
cette heure, ma bonne dame? qui vous amène si précipitamment ici, à la
cour?

[Note 4: Recevoir et questionner les voyageurs était du temps de
Shakspeare l'un des passe-temps les plus recherchés de la bonne
compagnie. L'usage du cure-dent était regardé comme une affectation de
goût pour les modes étrangères.]

LADY FAULCONBRIDGE.--Où est ce misérable, ton frère? où est celui qui
pourchasse en tous sens mon honneur?

LE BATARD.--- Mon frère Robert? le fils du vieux sir Robert? le géant
Colbrand[5], cet homme puissant? est-ce le fils de sir Robert que vous
cherchez ainsi?

[Note 5: Colbrand était un géant danois que Guy de Warwick vainquit en
présence du roi Athelstan.]

LADY FAULCONBRIDGE.--Le fils de sir Robert! Oui, enfant irrespectueux,
le fils de sir Robert: pourquoi ce mépris pour sir Robert? Il est le
fils de sir Robert, et toi aussi.

LE BATARD.--Jacques Gourney, voudrais-tu nous laisser pour un moment?

GOURNEY.--De tout mon coeur, bon Philippe.

LE BATARD.--Philippe! le pierrot[6]!--Jacques, il court des bruits....
Tantôt je t'en dirai davantage. (_Jacques sort._)--Madame je ne suis
point le fils du vieux sir Robert; sir Robert aurait pu manger un
vendredi saint toute la part qu'il a eue en moi, sans rompre son jeûne;
Sir Robert pouvait bien faire, mais de bonne foi, avouez-le, a-t-il pu
m'engendrer? Sir Robert ne le pouvait pas; nous connaissons de ses
oeuvres.--Ainsi donc, ma bonne mère, à qui suis-je redevable de ces
membres? Jamais sir Robert n'a aidé à faire cette jambe.

LADY FAULCONBRIDGE.--T'es-tu ligué avec ton frère, toi, qui pour ton
propre avantage devrais défendre mon honneur? Que veut dire ce mépris,
varlet indiscipliné[7]?

LE BATARD.--Chevalier, chevalier, ma bonne mère, comme Basilisco[8]. Je
viens d'être armé; et j'ai le coup sur mon épaule. Mais, ma mère, je ne
suis plus le fils de sir Robert; j'ai renoncé à sir Robert et à mon
héritage; nom, légitimité, tout est parti; ainsi, ma bonne mère,
faites-moi connaître mon père; c'est quelque homme bien tourné,
j'espère: qui était-ce, ma mère?

[Note 6: On donne aux _pierrots_ le nom de _Philippe_, à cause de leur
cri qui paraît se rapprocher du son de ce nom.]

[Note 7: _Knave._ Ce nom de _varlet_, porté par les jeunes gentilshommes
qui n'avaient point encore pris rang dans la chevalerie, était ici le
sens exact du mot _knave_, et le seul qui pût faire comprendre la
réponse du bâtard. Pour conserver leur véritable couleur et toute leur
énergie, les pièces de Shakspeare, du moins celles dont le sujet est
tiré de l'histoire d'Angleterre, auraient besoin d'être traduites en
vieux langage.]

[Note 8: _Basilisco_, personnage ridicule d'une mauvaise comédie
anglaise.]

LADY FAULCONBRIDGE.--As-tu nié d'être un Faulconbridge?

LE BATARD.--D'aussi grand coeur que je renie le diable.

LADY FAULCONBRIDGE.--Le roi Richard Coeur de Lion fut ton père; séduite
par une poursuite assidue et pressante, je lui donnai place dans le lit
de mon mari. Que le ciel ne me l'impute point à péché! Tu fus le fruit
d'une faute qui m'est encore chère, et à laquelle je fus trop vivement
sollicitée, pour pouvoir me défendre.

LE BATARD.--Maintenant, par cette lumière, si j'étais encore à naître,
madame, je ne souhaiterais pas un plus noble père. Il est des fautes
privilégiées sur la terre, et la vôtre est de ce nombre: votre faute ne
fut point folie. Il fallait bien mettre votre coeur à la discrétion de
Richard, comme un tribut de soumission à son amour tout-puissant; de
Richard dont le lion intrépide ne put soutenir la furie et la force
incomparable, ni préserver son coeur royal de la main du héros[9]. Celui
qui ravit de force le coeur des lions, peut facilement s'emparer de
celui d'une femme. Oui, ma mère, de toute mon âme je vous remercie de
mon père! Qu'homme qui vive ose dire que vous ne fîtes pas bien, lorsque
je fus engendré, j'enverrai son âme aux enfers. Venez, madame, je veux
vous présenter à mes parents; et ils diront que le jour où Richard
m'engendra, si tu lui avais dit non, c'eût été un crime. Quiconque dit
que c'en fut un en a menti; je dis, moi, que ce n'en fut pas un.

[Note 9: Allusion à une ancienne romance et à de vieilles chroniques où
l'on raconte que le roi Richard arracha le coeur d'un lion que le duc
d'Autriche avait fait entrer dans sa prison pour le dévorer, en
vengeance de la mort de son fils tué par Richard d'un coup de poing. Ce
fut de cet exploit, disent la romance et les chroniques, que lui vint le
surnom de _Coeur de Lion_, et c'est la peau portée par Richard que
l'archiduc est supposé lui avoir prise après l'avoir tué.]

FIN DU PREMIER ACTE.



                            ACTE DEUXIÈME


SCÈNE I.

La scène est en France.--Devant les murs d'Angers.

_Entrent d'un côté_ L'ARCHIDUC D'AUTRICHE _et ses soldats; de l'autre_
PHILIPPE, _roi de France et ses soldats_; LOUIS, CONSTANCE, ARTHUR _et
leur suite_.


LOUIS.--Soyez les bien arrivés devant les murs d'Angers, vaillant duc
d'Autriche.--Arthur, l'illustre fondateur de ta race, Richard qui
arracha le coeur à un lion et combattit dans les saintes guerres en
Palestine, descendit prématurément dans la tombe par les mains de ce
brave duc[10]; et lui, pour faire réparation à ses descendants, est ici
venu sur notre demande déployer ses bannières pour ta cause, mon enfant,
et faire justice de l'usurpation de ton oncle dénaturé, Jean
d'Angleterre: embrasse-le, chéris-le, souhaite-lui la bienvenue.

[Note 10: Richard.--_By this brave duke came early to his grave._ (Voyez
la note précédente.)]

ARTHUR.--Dieu vous pardonne la mort de Coeur de Lion, d'autant mieux que
vous donnez la vie à sa postérité, en ombrageant ses droits sous vos
ailes de guerre. Je vous souhaite la bienvenue d'une main sans pouvoir,
mais avec un coeur plein d'un amour sincère: duc, soyez le bienvenu
devant les portes d'Angers.

LOUIS.--Noble enfant! qui ne voudrait te rendre justice?

L'ARCHIDUC--Je dépose sur ta joue ce baiser plein de zèle, comme le
sceau de l'engagement que prend ici mon amitié, de ne jamais retourner
dans mes États jusqu'à ce qu'Angers, et les domaines qui t'appartiennent
en France, en compagnie de ce rivage pâle et au blanc visage, dont le
pied repousse les vagues mugissantes de l'Océan et sépare ses insulaires
des autres contrées; jusqu'à ce que l'Angleterre, enfermée par la mer
dont les flots lui servent de muraille, et qui se flatte d'être toujours
hors de l'atteinte des projets de l'étranger, jusqu'à ce que ce dernier
coin de l'Occident t'ait salué pour son roi: jusqu'alors, bel enfant, je
ne songerai pas à mes États et ne quitterai point les armes.

CONSTANCE.--Oh! recevez les remerciements de sa mère, les remerciements
d'une veuve, jusqu'au jour où la puissance de votre bras lui aura donné
la force de s'acquitter plus dignement envers votre amitié!

L'ARCHIDUC.--La paix du ciel est avec ceux qui tirent leur épée pour une
cause aussi juste et aussi sainte.

PHILIPPE.--Eh bien! alors, à l'ouvrage: dirigeons notre artillerie
contre les remparts de cette ville opiniâtre.--Assemblons nos plus
habiles tacticiens, pour dresser les plans les plus avantageux.--Nous
laisserons devant cette ville nos os de roi; nous arriverons jusqu'à la
place publique, en nous plongeant dans le sang des Français, mais nous
la soumettrons à cet enfant.

CONSTANCE.--Attendez une réponse à votre ambassade, de crainte de
souiller inconsidérément vos épées de sang. Châtillon peut nous
rapporter d'Angleterre, par la paix, la justice que nous prétendons
obtenir ici par la guerre. Nous nous reprocherions alors chaque goutte
de sang que trop de précipitation et d'ardeur aurait fait verser sans
nécessité.

(Châtillon entre).

PHILIPPE.--Chose étonnante, madame!--Voilà que sur votre désir est
arrivé Châtillon, notre envoyé.--Dis en peu de mots ce que dit
l'Angleterre, brave seigneur; nous t'écoutons tranquillement: parle,
Châtillon.

CHATILLON.--Retirez vos forces de ce misérable siége, et préparez-les à
une tâche plus grande. Le roi d'Angleterre, irrité de vos justes
demandes, a pris les armes; les vents contraires dont j'ai attendu le
bon plaisir, lui ont donné le temps de débarquer ses légions aussi tôt
que moi: il marche précipitamment vers cette ville; ses forces sont
considérables, et ses soldats pleins de confiance. Avec lui est arrivée
la reine mère, une Até, qui l'excite au sang et au combat; elle est
accompagnée de sa nièce, la princesse Blanche d'Espagne: avec eux est un
bâtard du feu roi, et tous les esprits turbulents du pays, intrépides
volontaires pleins de fougue et de témérité, qui, sous des visages de
femmes, portent la férocité des dragons. Ils ont vendu leurs biens dans
leur pays natal, et apportent fièrement leur patrimoine sur leur dos,
pour courir ici le hasard de fortunes nouvelles. En un mot, jamais plus
brave élite de guerriers invincibles que celle que viennent d'amener les
vaisseaux anglais ne vogua sur les flots gonflés, pour porter la guerre
et le ravage au sein de la chrétienté.--Leurs tambours incivils qui
m'interrompent (_les tambours battent_) m'interdisent plus de détails:
ils sont à la porte pour parlementer ou pour combattre; ainsi
préparez-vous.

PHILIPPE.--Combien peu nous étions préparés à une telle diligence!

L'ARCHIDUC--Plus elle est imprévue, plus nous devons redoubler d'efforts
pour nous défendre. Le courage croît avec l'occasion: qu'ils soient donc
les bienvenus; nous sommes prêts.

(Entrent le roi Jean, Éléonore, Blanche, le Bâtard, Pembroke avec une
partie de l'armée.)

LE ROI JEAN.--Paix à la France, si la France permet que nous fassions en
paix notre entrée juste et héréditaire dans ce qui nous appartient.
Sinon, que la France soit ensanglantée, et que la paix remonte au ciel!
Tandis que nous, agents du Dieu de colère, nous châtierons l'orgueil
méprisant qui chasse la paix vers le ciel.

PHILIPPE.--Paix à l'Angleterre, si ces guerriers retournent de France en
Angleterre pour y vivre en paix. Nous aimons l'Angleterre; et c'est à
cause de cet amour pour l'Angleterre que notre sueur coule ici sous le
faix de notre armure. Ce labeur que nous accomplissons ici devrait être
ton oeuvre; mais tu es si loin d'aimer l'Angleterre que tu as supplanté
son roi légitime, rompu la ligne de succession, renversé la fortune d'un
enfant et profané la pureté virginale de la couronne. Jette ici les yeux
(_en montrant Arthur_) sur le visage de ton frère Geoffroy.--Ces yeux,
ce front furent modelés sur les siens: ce petit abrégé contient toute la
substance de ce qui est mort dans Geoffroy; et la main du temps tirera
de cet abrégé un volume aussi considérable. Geoffroy était ton frère
aîné, et voilà son fils; Geoffroy avait droit au royaume d'Angleterre,
et cet enfant possède les droits de Geoffroy. Au nom de Dieu, comment
advient-il donc que tu sois appelé roi, lorsque le sang de la vie bat
dans les tempes à qui appartient la couronne dont tu t'empares?

LE ROI JEAN.--De qui tires-tu, roi de France, la haute mission d'exiger
de moi une réponse à tes interrogations?

PHILIPPE.--Du Juge d'en haut, qui excite dans l'âme de ceux qui ont la
puissance, la bonne pensée d'intervenir partout où il y a flétrissure et
violation de droits. Ce juge a mis cet enfant sous ma tutelle; et c'est
en son nom que j'accuse ton injustice, et avec son aide que je compte la
châtier.

LE ROI JEAN.--Mais quoi! c'est usurper l'autorité.

PHILIPPE.--Excuse-moi! C'est abattre un usurpateur.

ÉLÉONORE.--Qu'appelles-tu usurpateur, roi de France?

CONSTANCE.--Laissez-moi répondre:--l'usurpateur, c'est ton fils.

ÉLÉONORE.--Loin d'ici, insolente! Oui, ton bâtard sera roi, afin que tu
puisses être reine, et gouverner le monde!

CONSTANCE.--Mon lit fut toujours aussi fidèle à ton fils, que le tien le
fut à ton époux: et cet enfant ressemble plus de visage à son père
Geoffroy, que toi et Jean ne lui ressemblez de caractère; il lui
ressemble comme l'eau à la pluie, ou le diable à sa mère. Mon enfant, un
bâtard! Sur mon âme, je crois que son père ne fut pas aussi légitimement
engendré: cela est impossible, puisque tu étais sa mère.

ÉLÉONORE.--Voilà une bonne mère, enfant, qui flétrit ton père.

CONSTANCE.--Voilà une bonne grand'mère, enfant, qui voudrait te flétrir.

L'ARCHIDUC.--Paix.

LE BATARD.--Écoutez le crieur.

L'ARCHIDUC.--Quel diable d'homme es-tu?

LE BATARD.--Un homme qui fera le diable avec vous, s'il peut vous
attraper seul, vous et votre peau; vous êtes le lièvre, dont parle le
proverbe, dont la valeur tire les lions morts par la barbe; je fumerai
la peau qui vous sert de casaque, si je puis vous saisir à mon aise,
drôle, songez-y; sur ma foi, je le ferai,--sur ma foi.

BLANCHE.--Oh! cette dépouille de lion convient trop bien à celui-là qui
l'a dérobée au lion!

LE BATARD.--Elle fait aussi bien sur son dos que les souliers du grand
Alcide aux pieds d'un âne!--Mais, mon âne, je vous débarrasserai le dos
de ce fardeau, comptez-y, ou bien j'y mettrai de quoi vous faire craquer
les épaules.

L'ARCHIDUC.--Quel est ce fanfaron qui nous assourdit les oreilles avec
ce débordement de paroles inutiles?

PHILIPPE.--Louis, déterminez ce que nous allons faire.

LOUIS.--Femmes et fous, cessez vos conversations.--Roi Jean, en deux
mots, voici le fait: Au nom d'Arthur, je revendique l'Angleterre et
l'Irlande, l'Anjou, la Touraine, le Maine; veux-tu les céder et déposer
les armes?

LE ROI JEAN.--Ma vie, plutôt!--Roi de France, je te défie. Arthur de
Bretagne, remets-toi entre mes mains; et tu recevras de mon tendre amour
plus que jamais ne pourra conquérir la lâche main du roi de France,
soumets-toi, mon garçon.

ÉLÉONORE.--Viens auprès de ta grand'mère, enfant.

CONSTANCE.--Va, mon enfant, va, mon enfant, auprès de cette grand'mère;
donne-lui un royaume, à ta grand'mère, et ta grand'mère te donnera une
plume, une cerise et une figue: la bonne grand'mère que voilà!

ARTHUR.--Paix! ma bonne mère; je voudrais être couché au fond de ma
tombe; je ne vaux pas tout le bruit qu'on fait pour moi.

ÉLÉONORE.--Sa mère lui fait une telle honte, pauvre enfant, qu'il en
pleure.

CONSTANCE.--Que sa mère puisse lui faire honte ou non, ayez honte de
vous-même. Ce sont les injustices de sa grand'mère et non l'opprobre de
sa mère qui font tomber de ses pauvres yeux ces perles faites pour
toucher le ciel et que le ciel acceptera comme honoraires: oui le ciel
séduit par ces larmes de cristal lui fera justice et le vengera de vous.

ÉLÉONORE.--Indigne calomniatrice du ciel et de la terre!

CONSTANCE.--Toi, qui offenses indignement le ciel et la terre, ne
m'appelle pas calomniatrice. Toi et ton fils vous usurpez les droits,
possessions et apanages royaux de cet enfant opprimé; c'est le fils de
ton fils aîné; il est malheureux par cela seul qu'il t'appartient. Tes
péchés sont visités dans ce pauvre enfant; il est sous l'arrêt de la loi
divine, bien qu'il soit éloigné à la seconde génération de ton sein qui
a conçu le péché.

LE ROI JEAN.--Insensée, taisez-vous.

CONSTANCE.--Je n'ai plus que ceci à dire: il n'est pas seulement puni
pour le péché de son aïeule, mais Dieu l'a prise elle et son péché pour
instrument de ses vengeances; cette postérité éloignée est punie pour
elle et par elle au moyen de son péché: le mal qu'elle lui fait est le
bedeau de son péché; tout est puni dans la personne de cet enfant, et
tout cela pour elle; malédiction sur elle!

ÉLÉONORE.--Criailleuse imprudente, je puis produire un testament qui
annule les titres de ton fils.

CONSTANCE.--Et qui en doute? Un testament! un testament inique!
l'expression de la volonté d'une femme, de la volonté d'une grand'mère
perverse!

PHILIPPE.--Cessez, madame, cessez, ou soyez plus modérée; il sied mal
dans cette assemblée de s'attaquer par de si choquantes
récriminations.--Qu'un trompette somme les habitants d'Angers de
paraître sur les murs, pour qu'ils nous disent de qui ils admettent les
droits, d'Arthur ou de Jean.

(Les trompettes sonnent. Les citoyens d'Angers paraissent sur les murs.)

UN CITOYEN.--Qui nous appelle sur nos murs?

PHILIPPE.--C'est la France au nom de l'Angleterre.

LE ROI JEAN.--L'Angleterre par elle-même.--Habitants d'Angers et mes
bons sujets....

PHILIPPE.--Bons habitants d'Angers, sujets d'Arthur, notre trompette
vous a appelés à cette conférence amicale.

LE ROI JEAN.--Dans nos intérêts.--Écoutez-nous donc le premier.--Ces
drapeaux de la France que vous voyez rangés ici en face et à la vue de
votre ville, sont venus ici pour votre ruine; les canons ont leurs
entrailles pleines de vengeance, et déjà ils sont montés et prêts à
vomir contre vos murailles l'airain de leur colère; tous les préparatifs
d'un siége sanglant et d'une guerre sans merci de la part de ces
Français s'offrent aux yeux de votre ville. Vos portes précipitamment
fermées, et, sans notre arrivée, ces pierres immobiles qui vous
entourent, comme une ceinture, seraient, par l'effort de leur mitraille,
arrachées à cette heure de leurs solides lits de chaux, et ouvriraient
de larges brèches à la force sanguinaire pour attaquer en foule votre
repos.--Mais à notre aspect, à l'aspect de votre roi légitime, qui, par
une rapide et pénible marche est venu s'interposer entre vos portes et
leur furie, sauver de toute injure les flancs de votre cité, voyez les
Français confondus vous demander un pourparler; et, maintenant, au lieu
de boulets enveloppés de flammes qui jetteraient dans vos murailles la
fièvre et la terrible mort, ils ne vous envoient que de douces paroles
enveloppées de fumée pour jeter dans vos oreilles une erreur funeste à
votre fidélité; ajoutez-y la croyance qu'elles méritent, bons citoyens,
laissez-nous entrer, nous, votre roi, dont les forces épuisées par la
fatigue d'une marche si précipitée réclament un asile dans les murs de
votre cité.

PHILIPPE.--Lorsque j'aurai parlé, répondez-nous à tous deux. Voyez à ma
main droite, dont la protection est engagée par un voeu sacré à la cause
de celui qu'elle tient, le jeune Plantagenet, fils du frère aîné de cet
homme et son roi, comme de tout ce qu'il possède: c'est au nom de ses
justes droits foulés aux pieds, que nous foulons dans un appareil de
guerre ces vertes plaines devant votre ville; n'étant votre ennemi,
qu'autant que l'exigence de notre zèle hospitalier, pour les intérêts de
cet enfant opprimé, nous en fait un religieux devoir. Ne vous refusez
donc pas à rendre l'hommage que vous devez à celui à qui il est dû, à ce
jeune prince; et nos armes aussitôt, semblables à un ours muselé,
n'auront plus rien de terrible que l'aspect; la fureur de nos canons
s'épuisera vainement contre les nuages invulnérables du ciel; et, par
une heureuse et tranquille retraite, avec nos épées sans entailles et
nos casques sans coups, nous remporterons dans notre patrie ce sang
bouillonnant que nous étions venus verser contre votre ville, et
laisserons en paix vous, vos enfants et vos femmes; mais si vous
dédaignez follement l'offre que nous vous proposons, ce n'est pas
l'enceinte de vos antiques remparts qui vous garantira de nos messagers
de guerre, quand ces Anglais et leurs forces seraient tous logés dans
leurs vastes circonférences. Dites-nous donc si nous serons reçus dans
votre ville comme maîtres, au nom de celui pour qui nous réclamons la
soumission; ou donnerons-nous le signal à notre fureur, et
marcherons-nous à travers le sang à la conquête de ce qui nous
appartient?

UN CITOYEN.--En deux mots, nous sommes les sujets du roi d'Angleterre,
c'est pour lui et en son nom que nous tenons cette ville.

LE ROI JEAN.--Reconnaissez donc votre roi, et laissez-moi entrer.

UN CITOYEN.--Nous ne le pouvons pas: mais à celui qui prouvera qu'il est
roi; à celui-là nous prouverons que nous sommes fidèles; jusque-là, nos
portes sont barrées contre l'univers entier.

LE ROI JEAN.--La couronne d'Angleterre n'en prouve-t-elle pas le roi?
sinon je vous amène pour témoins deux fois quinze mille coeurs de la
race d'Angleterre.

LE BATARD.--Bâtards et autres.

LE ROI JEAN.--Prêts à justifier notre titre au prix de leur vie.

PHILIPPE.--Autant de guerriers aussi bien nés que les siens...

LE BATARD.--Parmi lesquels sont aussi quelques bâtards.

PHILIPPE.--Sont devant lui pour combattre ses prétentions.

UN CITOYEN.--En attendant que vous ayez réglé lequel a le meilleur
droit, nous, pour nous conserver au plus digne, nous nous défendrons
contre tous deux.

LE ROI JEAN.--- Alors que Dieu pardonne leurs péchés à toutes les âmes
qui, avant la chute de la rosée du soir, s'envoleront vers leur
éternelle demeure, dans ce procès terrible pour la royauté de notre
royaume!

PHILIPPE.--Amen, amen.--Allons, chevaliers, aux armes!

LE BATARD.--Saint Georges, toi qui domptas le dragon et qu'on voit
toujours depuis assis sur son dos à la porte de mon hôtesse,
enseigne-nous quelque tour de ta façon. (_S'adressant à l'Archiduc_.)
Drôle, si j'étais chez toi, dans ton antre avec ta lionne, je mettrais à
ta peau de lion une tête de boeuf, et je ferais de toi un monstre.

L'ARCHIDUC.--Paix; pas un mot de plus.

LE BATARD.--Oh! tremblez, car voilà le lion qui rugit.

LE ROI JEAN.--Avançons plus haut dans la plaine, où nous rangerons tous
nos régiments dans le meilleur ordre.

LE BATARD.--Hâtez-vous alors, pour prendre l'avantage du terrain.

PHILIPPE.--Il en sera ainsi. (_A Louis_.) Commandez au reste des troupes
de se porter sur l'autre colline. Dieu et notre droit!

(Ils sortent.)


SCÈNE II

Même lieu.

Alarmes et escarmouches, puis une retraite. UN HÉRAUT FRANÇAIS s'avance
vers les portes avec des trompettes.


LE HÉRAUT FRANÇAIS.--Hommes d'Angers, ouvrez vos portes et laissez
entrer le jeune Arthur, duc de Bretagne, qui, par le bras de la France,
vient de préparer des larmes à bien des mères anglaises, dont les fils
gisent épars sur la terre ensanglantée; les maris de bien des veuves
sont étendus dans la poussière, embrassant froidement la terre teinte de
sang: la victoire, achetée avec peu de perte, se joue dans les bannières
flottantes des Français, qui, déployées en signe de triomphe, sont là,
prêtes à entrer victorieuses dans vos murs, à y proclamer Arthur de
Bretagne, roi d'Angleterre et le vôtre.

(Entre un héraut anglais avec des trompettes.)

LE HÉRAUT ANGLAIS.--Réjouissez-vous, hommes d'Angers, sonnez vos
cloches; le roi Jean, votre roi et roi d'Angleterre, s'avance vainqueur
de cette chaude et cruelle journée! les armes de ses soldats, qui
s'éloignèrent d'ici brillantes comme l'argent reviennent ici dorées du
sang français; il n'est point de panache attaché à un cimier anglais qui
soit tombé sous les coups d'une épée française; nos drapeaux reviennent
dans les mêmes mains qui les ont déployés, lorsque naguère nous
marchions au combat; et semblables à une troupe joyeuse de chasseurs,
tous nos robustes Anglais arrivent les mains rougies et teintes du
carnage de leurs ennemis mourants; ouvrez vos portes, et donnez entrée
aux vainqueurs.

UN CITOYEN.--Héraut, du haut de nos tours nous avons pu voir, depuis le
commencement jusqu'à la fin, l'attaque et la retraite de vos deux
armées, et leur égalité ne s'est point démentie à nos yeux les
meilleurs: le sang et les coups ont répondu aux coups; la force s'est
mesurée avec la force, et la puissance a confronté la puissance: elles
sont toutes deux égales, et nous les aimons toutes deux également. Il
faut que l'une des deux l'emporte: tant qu'elles se tiendront dans un
aussi parfait équilibre, nous ne tiendrons notre ville ni pour l'un ni
pour l'autre, et néanmoins pour tous les deux.

(Le roi Jean entre d'un côté avec son armée, Éléonore, Blanche et le
Bâtard; de l'autre, le roi Philippe, Louis, l'archiduc et des troupes.)

LE ROI JEAN.--Roi de France, as-tu du sang à perdre encore? Parle.
Faut-il que le fleuve de notre droit suive sa course? Détourné par les
obstacles que tu opposes à son passage, quittera-t-il son lit naturel
pour couvrir de ses flots contrariés tes rivages voisins, si tu ne veux
laisser ses eaux argentées continuer paisiblement leur marche vers
l'Océan?

PHILIPPE.--Roi d'Angleterre, tu n'as pas épargné dans cette chaude mêlée
une goutte de sang de plus que la France, ou plutôt tu en as perdu
davantage. Et je le jure par cette main, qui régit les terres que
gouverne ce climat, avant de déposer les armes que nous portons
justement, nous t'aurons fait fléchir devant nous, toi contre qui nous
les avons prises; ou bien nous augmenterons d'un roi le nombre des
morts;--ornant le registre qui mentionnera les pertes de cette guerre,
d'une liste de carnage associée à des noms de rois.

LE BATARD.--O majesté! à quelle hauteur s'élève la gloire lorsque le
sang précieux des rois est allumé!--Alors la Mort double d'acier ses
mâchoires décharnées; les épées des soldats sont ses dents et ses
griffes, alors elle se repaît à pleine bouche de la chair des hommes,
tant que durent les querelles des rois.--Pourquoi ces fronts royaux
demeurent-ils ainsi consternés? Rois, criez carnage! retournez dans la
plaine ensanglantée, potentats égaux en force et pleins d'une égale
ardeur! Que la confusion de l'un assure la paix de l'autre; jusqu'alors,
coups, sang et mort!

LE ROI JEAN.--Lequel des deux partis admettent dans leurs murs les
bourgeois?

PHILIPPE.--Parlez, citoyens, au nom de l'Angleterre; quel est votre roi?

UN CITOYEN.--Le roi d'Angleterre, quand nous le connaîtrons.

PHILIPPE.--Connaissez-le en nous, qui soutenons ici ses droits.

LE ROI JEAN.--En nous, qui sommes ici notre illustre député et apportons
la possession de notre propre personne; seigneur de nous-même, d'Angers
et de vous.

UN CITOYEN.--Un pouvoir plus grand que nous nie tout cela, et jusqu'à ce
qu'il n'y ait plus rien de douteux, nous enfermerons nos anciens
scrupules derrière nos portes bien barricadées; sans autres rois que nos
craintes, jusqu'à ce que nos craintes aient été résolues et déposées par
quelque roi bien assuré.

LE BATARD--Par le ciel, ces canailles d'Angers se raillent de vous,
rois; ils se tiennent dans leurs retranchements comme sur un théâtre
d'où ils peuvent loger à leur aise et montrer au doigt vos laborieux
spectacles et vos scènes de mort. Que vos royales majestés se laissent
gouverner par moi; imitez les mutins de Jérusalem[11], sachez être amis
un moment, et diriger de concert contre cette ville tous vos plus
terribles moyens de vengeance. Que du levant et du couchant, la France
et l'Angleterre pointent les canons de leurs batteries chargés jusqu'à
la gueule; et que leurs épouvantables clameurs fassent écrouler avec
fracas les flancs pierreux de cette orgueilleuse cité. Je voudrais agir
sans relâche contre ces misérables bourgeois, jusqu'à ce que la
désolation de leurs murailles en ruine les laissât aussi nus que l'air
ordinaire; cela fait, divisez vos forces unies et que vos enseignes
confondues se séparent de nouveau; tournez-vous face contre face, et le
fer sanglant contre le fer: la fortune aura bientôt choisi d'un côté son
heureux favori, à qui pour première faveur elle accordera l'honneur de
la journée et le baiser d'une glorieuse victoire. Comment goûtez-vous ce
bizarre conseil, puissants souverains? ne sent-il pas un peu sa
politique?

[Note 11: Lorsque, assiégés par Titus, ils suspendaient un moment leurs
querelles intestines pour se réunir contre l'ennemi.]

LE ROI JEAN.--Par le ciel suspendu sur nos têtes, je le goûte fort.--Roi
de France, joindrons-nous nos forces, et mettrons-nous Angers de niveau
avec le sol, quitte à combattre ensuite pour savoir qui en sera roi?

LE BATARD.--Insulté comme nous par cette ville opiniâtre, si tu as le
coeur d'un roi, tourne la bouche de ton artillerie, comme la nôtre,
contre ses remparts insolents; et lorsque nous les aurons renversés,
alors défions-nous les uns les autres, et travaillons pêle-mêle entre
nous, pour le ciel ou pour l'enfer.

PHILIPPE.--Qu'il en soit ainsi.--Parlez, par où donnerez-vous l'assaut?

LE ROI JEAN.--C'est de l'ouest que nous enverrons la destruction dans le
sein de cette cité.

L'ARCHIDUC.--Moi du nord.

PHILIPPE.--Notre tonnerre fera pleuvoir du sud sa pluie de boulets.

LE BATARD.--O sage plan de bataille! du nord au sud! l'Autriche et la
France se tireront dans la bouche l'un de l'autre! je les y exciterai:
venez, allons, allons!

UN CITOYEN.--Écoutez-nous, grands rois: daignez vous arrêter un instant,
et je vous montrerai la paix et la plus heureuse union; gagnez cette
cité sans coups ni blessure; épargnez la vie de tant d'hommes, venus ici
pour la sacrifier sur le champ de bataille, et laissez-les mourir dans
leurs lits: ne persévérez point, mais écoutez-moi, puissants rois!

LE ROI JEAN.--Parlez avec confiance; nous sommes prêts à vous écouter.

UN CITOYEN.--Cette fille de l'Espagne que voilà, la princesse Blanche,
est proche parente du roi d'Angleterre; comptez les années de Louis le
dauphin et celles de cette aimable fille. Si l'amour charnel cherche la
beauté, où la trouvera-t-il plus séduisante que chez Blanche? Si le
pieux amour cherche la vertu, où la trouvera-t-il plus pure que chez
Blanche? Si l'amour ambitieux aspire à un mariage de naissance, dans
quelles veines bondit un sang plus illustre que celui de la princesse
Blanche? Ainsi qu'elle, le jeune Dauphin est de tout point accompli en
beauté, vertu, naissance; ou s'il ne vous semblait accompli, dites
seulement que c'est qu'il n'est point elle; et elle à son tour ne
manquerait de rien qu'on pût appeler besoin, si ce n'était manquer de
quelque chose que de n'être point lui; il est la moitié d'un homme béni
de Dieu qu'elle est appelée à compléter; elle est la moitié parfaite
d'un tout parfait, dont la plénitude de perfection réside en lui. Oh!
comme ces deux ruisseaux d'argent, lorsqu'ils seront réunis, vont faire
la gloire des rivages qui les contiendront! et vous, rois, vous serez
les rivages de ces deux ruisseaux confondus; vous serez, si vous les
mariez, les deux bornes qui contiendront les deux princes. Cette union
fera plus contre nos portes si bien fermées, que ne pourraient faire vos
batteries; car, dès l'instant de cette alliance, nous ouvrirons toute
grande leur bouche pour votre passage plus rapidement que ne le ferait
la poudre pour vous laisser entrer; mais, sans cette alliance, la mer en
furie n'est pas à moitié aussi sourde, les lions plus intrépides, les
montagnes et les rochers plus immobiles; non, la Mort elle-même n'est
pas à moitié aussi inflexible dans son acharnement mortel, que nous dans
le dessein de défendre cette cité.

LE BATARD.--Vraiment, voici un partisan qui fait sauter hors de ses
haillons le cadavre pourri de la vieille Mort; sa large bouche vomit la
mort et les montagnes, les rochers et les mers! il parle des lions
mugissants aussi familièrement que les jeunes filles de treize ans de
petits chiens! Quel est le canonnier qui a engendré ce sang bouillant?
Il vous entretient tranquillement de canons, de feu, de fumée et de
bruit; il nous donne la bastonnade avec sa langue, mes oreilles sont
rouées; il n'est pas une de ses paroles qui ne donne mieux un soufflet
qu'un poing de France. Pour Dieu, je ne fus jamais si accablé de
paroles, depuis que, pour la première fois, j'appelai _papa_ le père de
mon frère.

ÉLÉONORE.--Mon fils, prêtez l'oreille à cet arrangement, faites ce
mariage; donnez à notre nièce une dot suffisante; car, par ce noeud,
vous affermirez si sûrement sur votre tête une couronne maintenant mal
assurée que cet enfant à peine éclos n'aura plus de soleil pour mûrir la
fleur qui promet un fruit si vigoureux. Je vois, dans les regards du roi
de France de la disposition à céder.... Voyez comme ils se parlent bas:
pressez-les, tandis que leurs âmes sont ouvertes à cette ambition, de
peur que leur zèle, maintenant amolli, sous le souffle aérien des douces
paroles de la prière, de la pitié et du remords, ne se refroidisse et ne
se gèle de nouveau.

UN CITOYEN.--Pourquoi vos deux Majestés ne répondent-elles pas à ces
propositions pacifiques de notre ville menacée?

PHILIPPE.--Roi d'Angleterre, parlez d'abord, vous qui avez été le
premier à parler à cette cité: que dites-vous?

LE ROI JEAN.--Si le dauphin, ton noble fils, peut lire dans ce livre de
beauté, _j'aime_, la dot de Blanche égalera celle d'une reine; car
l'Anjou et la belle Touraine, le Maine, Poitiers, en un mot tout ce qui
de ce côté de la mer, excepté cette ville que nous assiégeons, relève de
notre couronne et dignité, ornera son lit nuptial, et la rendra riche en
titres, honneurs et avantages, comme elle marche déjà de pair en beauté,
en éducation et en naissance, avec n'importe quelle princesse de
l'univers.

PHILIPPE.--Qu'en dis-tu, mon garçon? Regarde la figure de la princesse.

LOUIS.--Je le fais, seigneur; et dans son oeil, je trouve une merveille
ou un miracle merveilleux, l'ombre de moi-même tracée dans son oeil; et
cette ombre, quoique n'étant que l'ombre de votre fils, devient un
soleil, et fait de votre fils une ombre. Je proteste que je ne me suis
jamais tant aimé, que depuis que je vois ainsi mon portrait tiré dans le
tableau flatteur de son oeil.

(Il parle bas à Blanche.)

LE BATARD.--Tiré dans le tableau flatteur de son oeil, pendu au pli de
son sourcil froncé, et écartelé dans son coeur!--Lui-même il s'annonce
pour un traître à l'amour. Ce serait vraiment pitié qu'un aussi sot
imbécile fût pendu, tiré et écartelé dans un aussi aimable objet[12].

[Note 12:

    _Drawn in the flattering table of her eye
    Hang'd in the frowning wrinkle of her brow
    And quarter'd in her heart._

Faulconbridge joue ici sur les trois mots: _drawn_ (peint et tiré),
_hang'd_ (suspendu et pendu), et _quarter'd_ (mis en quartiers, et
écartelé, terme de blason).]

BLANCHE.--La volonté de mon oncle, sous ce rapport, est la mienne. S'il
voit en vous quelque chose qui lui plaise, ce qu'il y voit, ce qui lui
plaît, je puis facilement le transporter dans ma volonté, ou, si vous
voulez, pour parler plus convenablement, l'imposer facilement à mon
amour. Je ne veux point vous flatter, mon prince, en vous disant que
tout ce que je vois en vous est digne d'amour; seulement, je ne vois
rien en vous que je puisse, même en vous donnant pour juge les pensées
les plus sévères, trouver digne de haine.

LE ROI JEAN.--Que disent ces jeunes gens? Que dites-vous, ma nièce?

BLANCHE.--Qu'elle est obligée, en honneur, à faire tout ce que vous
daignerez décider dans votre sagesse.

LE ROI JEAN.--Parlez donc, seigneur dauphin, pouvez-vous aimer cette
princesse?

LOUIS.--Demandez plutôt si je puis m'empêcher de l'aimer, car je l'aime
très-sincèrement.

LE ROI JEAN.--Avec elle je te donne les cinq provinces du Vexin, de la
Touraine, du Maine, de Poitiers et de l'Anjou; et j'ajoute encore à cela
trente mille marcs d'Angleterre.--Philippe de France, si tu es content,
ordonne à ton fils et à ta fille d'unir leurs mains.

PHILIPPE.--Je suis content.--Jeunes princes, unissez vos mains.

L'ARCHIDUC.--Et vos lèvres aussi; car je suis bien sûr, d'avoir fait
ainsi lorsque je fus fiancé.

PHILIPPE.--Maintenant, citoyens d'Angers, ouvrez vos portes; laissez
entrer cette paix que vous avez faite, car sur l'heure, à la chapelle de
Sainte-Marie, les cérémonies du mariage vont être célébrées.--Mais la
princesse Constance n'est pas avec nous?--Je me doute bien qu'elle n'y
est pas, car sa présence aurait fort troublé le mariage que nous venons
de conclure. Où est-elle, elle et son fils? Que ceux qui le savent me le
disent?

LOUIS.--Elle est triste et irritée dans la tente de Votre Majesté.

PHILIPPE.--Et, sur ma foi, cette alliance que nous avons faite ne la
guérira guère de sa tristesse.--Mon frère d'Angleterre, comment
satisferons-nous cette veuve? Je suis venu pour soutenir ses droits, et
voilà, Dieu le sait, que j'en ai détourné une partie à mon propre
avantage.

LE ROI JEAN.--Nous remédierons à tout: nous ferons le jeune Arthur duc
de Bretagne et comte de Richemont, et nous lui donnerons en apanage
cette riche et belle ville.--Appelez la princesse Constance: qu'un
rapide messager aille l'inviter à se rendre à notre solennité.--J'espère
que, si nous ne remplissons pas sa volonté tout entière, nous la
satisferons cependant assez pour arrêter ses plaintes. Allons, aussi
bien que nous le permettra la précipitation, accomplir cette cérémonie
imprévue et sans préparatifs.

(Tous sortent excepté le Bâtard.)

LE BATARD.--Monde insensé! rois insensés! convention insensée! Jean,
pour mettre fin aux prétentions d'Arthur sur le tout, s'est
volontairement dessaisi d'une partie: et le roi de France, dont l'armure
avait été attachée par la conscience, que le zèle et la charité avaient
amené, en vrai soldat de Dieu, sur le champ de bataille, a parlé à
l'oreille de ce démon rusé qui change les résolutions; ce
brocanteur[13], qui casse sans cesse la tête à la bonne foi; cet agent
journalier de paroles violées, qui gagne le monde, les rois, les
mendiants, les vieillards, les jeunes gens, les jeunes filles; qui prive
les pauvres filles du seul bien qu'elles aient à perdre, de ce nom de
filles; ce gentilhomme à la physionomie douce; l'intérêt flatteur
enfin.--L'intérêt, ce penchant du monde, du monde qui est par lui-même
sagement balancé, et fait pour rouler également sur un terrain toujours
égal, si cet amour du gain, ce vil penchant qui nous entraîne, ce mobile
souverain,--l'intérêt ne l'avait privé d'équilibre, détourné de sa
direction, de ses lois, de son cours et de sa fin: c'est ce même
penchant, cet intérêt, cet entremetteur, cet agent de prostitution, ce
mot qui change tout, qui, venant frapper extérieurement les yeux du
volage roi de France, lui a fait retirer l'aide qu'il avait promise, et
abandonner une guerre honorable et décidée, pour accepter la paix la
plus lâche et la plus honteuse.--Et moi-même, pourquoi est-ce que
j'injurie ici l'intérêt? Seulement parce qu'il ne m'a point encore fait
la cour, non qu'il fût en mon pouvoir de fermer le poing, si ses beaux
angelots[14] venaient caresser ma main; mais parce que ma main, qui n'a
pas encore été tentée, semblable à un pauvre mendiant, s'en prend au
riche,--oui, tant que je ne serai qu'un mendiant, je m'emporterai en
invectives, et je dirai: qu'il n'est point de plus grand péché que
d'être riche; et lorsque je deviendrai riche, alors toute ma vertu sera
de dire: qu'il n'est point de plus grand vice que la pauvreté.--Puisque
les rois violent leurs serments par intérêt, profit, sois mon Dieu, car
c'est toi que je veux adorer!

[Note 13: _That broker that still breaks the pate of faith._

_Broker, breaks._ Jeu de mots qu'il n'a pas été possible de rendre
exactement.]

[Note 14: Pièces de monnaie.]

FIN DU DEUXIÈME ACTE.



                            ACTE TROISIÈME


SCÈNE I

Même lieu.--La tente du roi de France.

_Entrent_ CONSTANCE, ARTHUR ET SALISBURY.


CONSTANCE.--Partis pour se marier! Partis pour se jurer la paix! un sang
parjure uni à un sang parjure! partis pour être amis! Louis aura
Blanche, et Blanche aura ces provinces? Il n'en est pas ainsi; tu as mal
parlé, tu as mal entendu. Réfléchis-y, recommence ton récit. Cela ne
peut pas être. Tu m'as dit seulement que cela est ainsi, et j'ai la
confiance que je ne puis m'en fier à toi; car ta parole n'est que le
vain souffle d'un homme ordinaire. Crois-moi, homme, je ne le crois pas:
j'ai le serment d'un roi pour garant du contraire. Tu seras puni pour
m'avoir ainsi effrayée, car je suis malade et susceptible de craintes;
je suis accablée d'injustices, et par conséquent remplie de craintes; je
suis veuve, sans époux, et dès lors sujette à toutes les craintes; je
suis femme, et naturellement faite pour la crainte: et tu aurais beau
m'avouer maintenant que tu ne faisais que plaisanter, je ne puis plus
avoir de trêve avec mon esprit troublé, il sera ébranlé et agité tout le
jour.--Que veux-tu dire en secouant ainsi la tête? Pourquoi arrêtes-tu
sur mon fils de si tristes regards? Que signifie cette main posée sur ta
poitrine? Pourquoi ces larmes lamentables roulent-elles dans tes yeux,
comme un fleuve orgueilleux enflé par-dessus ses bords? Toutes ces
marques de tristesse confirmeraient-elles tes paroles? Parle donc
encore; dis, non pas tout le premier récit, mais, par un seul mot, dis
si ton récit est vrai.

SALISBURY.--Aussi vrai que vous jugez faussement, à que ce je suppose,
ceux qui vous donnent cause de savoir que je dis vrai.

CONSTANCE.--Oh! si tu m'enseignes à croire à une telle douleur, enseigne
aussi à cette douleur à me faire mourir; et que ma croyance et ma vie
s'entre-choquent l'une l'autre, comme deux ennemis furieux et désespérés
qui, à la première rencontre, tombent et meurent.--Louis épouse Blanche!
O mon fils! que deviens-tu? La France, l'amie de l'Angleterre! Que
vais-je devenir? Va-t'en: je ne puis supporter ta vue; cette nouvelle
t'a rendu un homme affreux à mes yeux.

SALISBURY.--Quel autre mal ai-je fait, bonne dame, que de vous raconter
le mal qui a été fait par d'autres?

CONSTANCE.--Ce mal est en lui-même si odieux, qu'il rend malfaisant tous
ceux qui en parlent.

ARTHUR.--Je vous en supplie, madame, prenez patience.

CONSTANCE.--Ah! si toi, qui veux que je prenne patience, si tu étais
laid, déshonorant pour le sein de ta mère, couvert de marques
désagréables et de taches repoussantes, estropié, imbécile, contrefait,
noir, difforme, parsemé de vilaines protubérances et de signes choquants
à l'oeil, je ne m'inquiéterais point, je prendrais patience alors, car
alors je ne t'aimerais pas, car tu serais indigne de ta haute naissance
et ne mériterais pas une couronne. Mais tu es beau, et à ta naissance,
cher enfant, la nature et la fortune se sont associées pour te rendre
grand. Pour les dons de la nature, tu peux rivaliser avec les lis et les
roses à demi épanouies: mais la fortune! Oh! elle est corrompue, changée
et séduite par tes ennemis; elle commet adultère à toute heure avec ton
oncle Jean; et sa main dorée a entraîné le roi de France à fouler aux
pieds le pur honneur des souverains, et à prostituer la majesté royale
au service de leurs amours. Oui, le roi de France est l'entremetteur de
la fortune et du roi Jean; de la fortune, cette vile courtisane; de
Jean, cet usurpateur.--Dis-moi, mon ami, le roi de France n'est-il pas
un parjure? Accable-le de paroles de mépris, ou va-t'en, et laisse dans
la solitude ces chagrins que je suis seule contrainte de supporter.

SALISBURY.--Pardonnez-moi, madame; je ne puis pas retourner sans vous
vers les rois.

CONSTANCE.--Tu le peux, tu le feras; je n'irai point avec toi:
j'instruirai mes douleurs à être fières, car le chagrin est fier et
fortifie sa victime. Que les rois s'assemblent près de moi, et devant la
majesté de ma grande douleur; car ma douleur est si grande, qu'il n'y a
plus que la terre vaste et solide qui puisse en soutenir le poids: ici
je m'asseois, moi et la douleur; ici est mon trône; dis aux rois de
venir se courber devant lui.

(Elle se jette à terre.)

(Entrent le roi Jean, le roi Philippe, Louis, Blanche, Éléonore, le
Bâtard et l'archiduc d'Autriche.)

PHILIPPE.--Cela est vrai, ma chère fille; et cet heureux jour sera
toujours pour la France un jour de fête. Pour célébrer ce jour, le
soleil glorieux s'arrête dans sa course, et, prenant le rôle
d'alchimiste, change, par l'éclat de son oeil radieux, la terre maigre
et raboteuse en or brillant: le cours de l'année en ramenant ce jour ne
le verra jamais que comme un jour sanctifié.

CONSTANCE.--Un jour maudit, et non un jour sanctifié! Qu'a donc mérité
ce jour? qu'a-t-il fait pour être ainsi inscrit dans le calendrier en
lettres d'or, parmi les hautes marées? Ah! plutôt faites disparaître ce
jour de la semaine, ce jour de honte, d'oppression, de parjure: ou, s'il
doit encore demeurer, que les femmes grosses prient le ciel de ne pas
déposer ce jour-là leur fardeau, de peur qu'un monstre ne vienne tromper
leurs espérances; que les matelots ne craignent de naufrage que ce
jour-là; qu'il n'y ait de marchés violés que ceux qu'on aura faits ce
jour-là; que toutes les choses commencées ce jour-là viennent à mauvaise
fin; oui, que la foi elle-même se change en fausseté profonde!

PHILIPPE.--Par le ciel, madame, vous n'aurez point de motif de maudire
les heureux résultats de cette journée: ne vous ai-je pas engagé ma
majesté royale?

CONSTANCE.--Vous m'avez trompée par un simulacre qui ressemblait à la
majesté; mais à l'épreuve et sous la pierre de touche, il s'est trouvé
sans valeur. Vous vous êtes parjuré, parjuré! vous êtes venu en armes
pour verser le sang de mes ennemis, et maintenant en armes vous
fortifiez le leur par le vôtre; cette vigoureuse ardeur de luttes corps
à corps, ce rude et menaçant regard de la guerre ont dégénéré en une
amitié et une paix fardées, et notre oppression est la base de cette
ligue. Armez-vous, armez-vous, cieux, contre ces rois parjures! une
veuve vous crie: cieux, soyez-moi un époux! ne permettez point que les
heures de ce jour sacrilége laissent finir ce jour en paix; mais avant
le coucher du soleil lancez la discorde armée entre ces rois parjures!
exaucez-moi, oh! exaucez-moi!

L'ARCHIDUC.--Princesse Constance, la paix....

CONSTANCE.--La guerre, la guerre! point de paix! pour moi, la paix est
la guerre! O Limoges! ô Autrichien[15]! tu fais honte à cette dépouille
sanglante, esclave que tu es, misérable, poltron, petit en vaillance,
grand en déloyauté, toujours fort du côté du plus fort, champion de la
fortune qui ne combats jamais que lorsque Sa Seigneurie capricieuse est
avec toi pour répondre de ta sûreté! toi aussi, tu t'es parjuré, et tu
flattes la puissance? quelle espèce de fou es-tu? un fou bruyant, toi
qui te vantais et frappais du pied en jurant que tu serais des miens?
Esclave au sang glacé, tes paroles n'ont-elles pas résonné en ma faveur
comme le tonnerre? ne t'es-tu pas engagé comme mon soldat, m'enjoignant
de me reposer sur ton étoile, ta fortune et ta force? Et maintenant
passes-tu à mes ennemis? Tu portes la peau d'un lion! ôtes-la par
pudeur, et jette une peau de veau sur ces membres de lâche[16]!

[Note 15: _O Limoges, ô Austria_ (voyez la notice.)]

[Note 16: _Hang a calf's skin on those recreant limbs._ Allusion à la
lâcheté du duc d'Autriche.]

L'ARCHIDUC.--Ah! si un homme me tenait de tels discours!

LE BATARD.--Et jette une peau de veau sur tes membres de lâche.

L'ARCHIDUC.--Tu n'oseras pas le dire, vilain, sur ta vie.

LE BATARD.--Et jette une peau de veau sur tes membres de lâche.

LE ROI JEAN.--Cela ne nous plaît pas; tu t'oublies.

(Entre Pandolphe.)

PHILIPPE.--Voici le saint légat du pape.

PANDOLPHE.--Salut, délégués et oints du ciel! C'est à toi, roi Jean, que
s'adresse ma sainte mission. Moi, Pandolphe, cardinal du superbe Milan,
et ici légat du pape Innocent, je demande pieusement en son nom pourquoi
tu insultes si obstinément l'Église notre sainte mère, et pourquoi tu
tiens éloigné de force Étienne Langton, élu archevêque de Cantorbéry, de
ce siége saint? au nom de notre susdit saint-père le pape Innocent, je
te le demande.

LE ROI JEAN.--Quel nom sur la terre peut imposer un interrogatoire à la
libre voix d'un roi sacré? Tu ne peux, cardinal, inventer pour me sommer
de répondre un nom plus impuissant, plus méprisé et plus ridicule que
celui du pape. Va lui raconter ce que je te dis, et ajoutes-y encore
ceci de la bouche du roi d'Angleterre: «Qu'aucun prêtre italien ne
viendra lever ni dîmes ni droits dans nos États; mais que, comme nous
sommes après Dieu le chef suprême, nous maintiendrons seuls, sous sa
protection, là où nous régnerons, cette haute suprématie, sans
l'assistance d'aucune main mortelle.» Dis cela au pape, en mettant de
côté tout respect pour lui et pour son autorité usurpée.

PHILIPPE.--- Mon frère d'Angleterre, ceci est un blasphème.

LE ROI JEAN.--Vous, et tous les rois de la chrétienté, vous vous laissez
conduire par les grossiers artifices de ce prêtre intrigant, effrayés
d'une excommunication dont l'argent peut vous relever; et par les
mérites de l'or vil, de cet alliage, de cette poussière, vous achetez
des absolutions corrompues d'un homme qui dans ce marché aliène
l'absolution dont il aurait lui-même besoin. Bien que vous et tout le
reste, grossièrement séduits, souteniez de vos revenus cette diabolique
jonglerie; moi, moi seul, tout seul, je résiste au pape, et tiens ses
amis pour mes ennemis.

PANDOLPHE.--Eh bien, en vertu du pouvoir légitime dont je suis revêtu,
tu seras maudit et excommunié. Béni sera celui qui abandonnera son
allégeance envers un hérétique; et la main qui, par quelque voie
secrète, tranchera ton exécrable vie sera tenue pour méritoire,
canonisée et révérée comme celle d'un saint.

CONSTANCE.--Oh! que pour un instant Rome me donne le droit de maudire
avec elle! Bon père cardinal, crie _amen_ à mes amères malédictions;
car, sans mes injures, nulle langue n'a pouvoir pour le maudire autant
qu'il le mérite!

PANDOLPHE.--Madame, j'ai pouvoir et mission pour maudire.

CONSTANCE.--Et moi aussi. Lorsque la loi ne peut plus faire justice,
qu'il devienne légitime que la loi ne puisse mettre obstacle à l'injure.
La loi ne peut ici rendre à mon fils son royaume, car celui qui tient le
royaume tient aussi la loi. Ainsi puisque la loi elle-même est une
complète injustice, comment la loi pourrait-elle interdire à ma langue
les malédictions?

PANDOLPHE.--Philippe de France, sous peine de l'excommunication, quitte
la main de cet archihérétique; et, à moins qu'il ne se soumette à Rome,
soulève contre sa tête toutes les forces de la France.

ÉLÉONORE.--Tu pâlis, roi de France? Ne retire pas ta main.

CONSTANCE.--Prends bien garde, démon, que le roi de France ne se
repente, et, dégageant sa main, ne fasse perdre une âme à l'enfer.

L'ARCHIDUC.--Roi Philippe, écoutez le cardinal.

LE BATARD.--Et couvre d'une peau de veau ses membres de lâche!

L'ARCHIDUC.--Misérable, il faut que j'empoche toutes ces insultes, parce
que....

LE BATARD.--Parce que vos braies sont faites pour les porter.

LE ROI JEAN.--Philippe, que réponds-tu au cardinal?

CONSTANCE.--Que peut-il dire que le cardinal n'ait dit?

LOUIS.--Réfléchissez, mon père; vous avez à choisir entre la pesante
malédiction de Rome, et la légère perte de l'amitié de l'Angleterre.
Préférez ce qu'il y a de plus facile à supporter.

BLANCHE.--C'est l'excommunication de Rome.

CONSTANCE.--O Louis, tiens ferme; le démon te tente ici sous la forme
d'une nouvelle épouse dépouillée de ses parures de noce.

BLANCHE.--La princesse Constance ne parle pas d'après sa foi, mais
d'après ses nécessités.

CONSTANCE.--Oh! si tu conviens de mes nécessités, qui n'existent que
parce que toute foi a péri, de ces nécessités tu dois nécessairement
inférer le principe que la foi revivra quand les nécessités périront.
Foule donc aux pieds mes nécessités, et la foi se relève; relève mes
nécessités, la foi est foulée aux pieds.

LE ROI JEAN.--Le roi est ému et ne répond rien.

CONSTANCE, _à Philippe_.--Oh! éloignez-vous de lui, et répondez bien.

L'ARCHIDUC.--Faites-le, roi Philippe, et ne demeurez pas plus longtemps
suspendu dans le doute.

LE BATARD.--Ne suspendez rien qu'une peau de veau, bonhomme.

PHILIPPE.--Je suis perplexe et ne sais que dire.

PANDOLPHE.--Que pourrez-vous dire qui ne vous jette dans des perplexités
plus grandes, si vous êtes excommunié et maudit?

PHILIPPE.--Mon bon révérend père, mettez-vous à ma place, et dites-moi
comment vous vous conduiriez vous-même. (_Montrant le roi Jean_.) Ma
main vient de s'enchaîner à sa main royale, et l'accord intime de nos
deux âmes, unies par une alliance, les tient associées et liées l'une à
l'autre de toute la force et la sainteté des serments religieux. Les
derniers souffles qui aient rendu le son des paroles ont profondément
juré foi, paix, affection, amitié sincère entre nos deux royaumes et nos
deux personnes royales: et avant ce traité, bien peu de temps avant, ce
qu'il nous fallut seulement pour bien laver nos mains prêtes à se serrer
dans un royal traité de paix, le ciel sait comment elles avaient été
teintes et souillées par le pinceau du carnage, et comment la vengeance
y avait peint les effroyables discordes de deux rois irrités. Et ces
mains si récemment purifiées de sang, si nouvellement unies dans
l'affection, si puissantes dans la haine et l'amitié, se relâcheront de
leur étreinte et de leurs mutuels signes d'attachement! nous pourrions
nous jouer ainsi de la foi, nous moquer du ciel, et faire de nous à ce
point des enfants inconstants, que, détachant nos mains l'une de
l'autre, nous voulussions abjurer la foi jurée, conduire sur le lit
nuptial de la paix souriante une armée ensanglantée, et élever le
tumulte sur le front serein de la loyale sincérité! O saint homme, mon
révérend père, qu'il n'en soit pas ainsi! Veuillez par votre grâce nous
présenter, nous prescrire, nous imposer quelque condition supportable,
et nous nous trouverons heureux de vous obéir et de rester amis.

PANDOLPHE.--Toute forme est difforme, tout ordre est désordre, qui ne se
montre point ennemi de l'alliance de l'Angleterre. Ainsi, aux armes!
soyez le champion de notre Église, ou que l'Église notre mère prononce
sa malédiction, la malédiction d'une mère sur son fils rebelle. Roi de
France, il y a moins de danger pour toi à tenir un serpent par la
langue, un lion enfermé par sa griffe mortelle, un tigre à jeun par les
dents, qu'à garder en paix cette main que tu tiens.

PHILIPPE.--Je puis bien retirer ma main, mais non pas ma foi.

PANDOLPHE.--Ainsi tu fais de la foi l'ennemie de la foi, et, comme dans
une guerre civile, tu élèves ton serment contre ton serment et ta parole
contre ta parole. Oh! que ton serment juré d'abord au ciel, soit d'abord
accompli envers le ciel: c'est-à-dire, sois champion de notre Église!
tout ce que tu as juré depuis, tu l'as juré contre toi-même, et toi-même
ainsi ne peux l'accomplir; car le mal que tu as promis de faire n'est
point mal s'il est fait à bon droit; et ne le pas faire lorsque le faire
est un mal, c'est avoir agi à bon droit de ne le pas faire. Ce qu'il y a
de mieux à faire dans les occasions où on s'est trompé, c'est de se
tromper de nouveau; car, bien qu'on dévie alors, la déviation redevient
la droite voie, et la déloyauté sert de remède à la déloyauté, comme le
feu calme l'ardeur du feu dans les veines écorchées de celui qui vient
de se brûler.--C'est la religion qui oblige à tenir les serments; mais
tu as juré contre la religion, par laquelle tu jures contre la chose que
tu jures; tu te fais d'un serment la preuve du bon droit contre un
serment. Incertain sur le bon droit de tes serments, jure seulement de
ne te point parjurer: autrement quelle dérision serait-ce de jurer? Mais
ce que tu jures maintenant, c'est de devenir parjure, et d'autant plus
parjure que tu tiendras à ce que tu as juré. Ainsi tes derniers voeux,
contraires aux premiers, sont en toi une révolte contre toi-même; et tu
ne peux jamais remporter de plus belle victoire que d'armer ce qu'il y a
en toi de noble et de constant contre ces suggestions imprudentes et
passagères. Nos prières, si tu y consens, viendront aider à ces
résolutions meilleures. Mais sinon, sache que le danger de notre
malédiction est suspendu sur ta tête, si pesant que tu ne pourras jamais
le secouer, mais tu mourras désespéré sous ce noir fardeau.

L'ARCHIDUC.--Rébellion, pure rébellion!

LE BATARD.--Quoi! il n'en sera rien? une peau de veau ne viendra pas te
fermer la bouche?

LOUIS.--Mon père, aux armes!

BLANCHE.--Le jour de ton mariage? contre le sang auquel tu viens de
t'unir? Quoi! la fête de nos noces sera-t-elle célébrée par des hommes
égorgés? Sera-ce au son des trompettes criardes, du bruyant et brutal
tambour, des clameurs de l'enfer, que se réglera la marche de nos
cérémonies? O mon mari, écoute-moi! (hélas! hélas! que ce nom de mari
est nouveau dans ma bouche!) par ce nom que ma langue vient de prononcer
pour la première fois, je t'en conjure à genoux, ne prends point les
armes contre mon oncle.

CONSTANCE.--Et moi aussi, sur mes genoux endurcis à force de
m'agenouiller, je t'adresse mes prières, vertueux dauphin: ne change
point les décrets portés d'avance par le ciel.

BLANCHE.--Je vais voir si tu m'aimes. Quel motif sera plus puissant
auprès de toi que le nom de ta femme?

CONSTANCE.--Ce qui glorifie celui dont tu te glorifies, son honneur. Ton
honneur, ô Louis, ton honneur!

LOUIS.--Je m'étonne de voir Votre Majesté si froide à ces hautes
considérations qui la pressent.

PANDOLPHE.--Je vais lancer l'anathème sur sa tête.

PHILIPPE.--Tu n'en auras pas besoin.--Roi d'Angleterre, je romps avec
toi.

CONSTANCE.--O brillant retour de la majesté éclipsée!

ÉLÉONORE.--O indigne trahison de l'inconstance française!

LE ROI JEAN.--Roi de France, dans une heure tu regretteras cette
heure-ci.

LE BATARD.--Le temps, ce vieux régulateur d'horloges, ce chauve
fossoyeur, est-il donc à ses ordres? Eh bien donc, le roi de France
regrettera.

BLANCHE.--Le soleil se couvre d'un nuage de sang: beau jour, adieu!--De
quel parti dois-je me ranger? Je suis à tous les deux; chaque armée
tient une de mes mains, et, retenue comme je le suis par toutes les
deux, le tourbillon de la rage qui les sépare va me démembrer.--Mon
mari, je ne puis prier pour ta victoire.--Mon oncle, il faut que je prie
pour ta défaite.--Mon père, je ne puis désirer que la fortune te
favorise.--Ma grand'mère, je ne puis souhaiter que tes souhaits
s'accomplissent. Quel que soit le vainqueur, je perdrai de l'autre côté,
assurée de perdre même avant que la partie soit jouée.

LOUIS.--Madame, vous êtes avec moi; votre fortune est attachée à la
mienne.

BLANCHE.--Là où vit ma fortune, là meurt ma vie.

LE ROI JEAN.--Mon cousin, allez rassembler nos forces. (_Faulconbridge
sort._) (_A Philippe._)--Roi de France, je brûle d'une colère enflammée,
d'une rage dont l'ardeur est parvenue à ce point que rien ne la peut
calmer, rien que du sang, le sang de la France, et son sang le plus
cher, le plus précieux.

PHILIPPE.--Ta rage te consumera, et tu seras réduit en cendres avant que
notre sang en éteigne la flamme. Prends garde à toi, tu es en péril.

LE ROI JEAN.--Pas plus que celui qui me menace.--Courons aux armes.

(Ils sortent.)


SCÈNE II

La scène est toujours en France.--Plaine près d'Angers.

_Fanfares; soldats qui passent et repassent_.--_Entre_ LE BATARD,
_tenant la tête de l'archiduc d'Autriche._


LE BATARD.--Sur ma vie, cette journée devient terriblement chaude!
Quelque démon aérien plane là-haut et verse le mal sur la terre.--La
tête de l'archiduc est ici, tandis que Philippe respire encore.

(Entrent le roi Jean, Arthur et Hubert.)

LE ROI JEAN.--Hubert, prends cet enfant sous ta garde. (_A
Faulconbridge._)--Philippe, au combat: ma mère est assiégée dans ma
tente, et prise peut-être, j'en ai peur.

LE BATARD.--Seigneur, je l'ai délivrée; Son Altesse est en sûreté; ne
craignez rien. Mais en avant, mon prince; il ne faut plus que bien peu
d'efforts pour amener notre besogne à bien.

(Ils sortent.)


SCÈNE III

La scène est la même.

_On sonne l'alarme, escarmouches, retraite.--Entrent le_ ROI JEAN,
ÉLÉONORE, ARTHUR, LE BATARD, HUBERT, _et des lords._


LE ROI JEAN.--Il en sera ainsi.(_A Éléonore._)--Votre Seigneurie
demeurera en arrière avec cette forte garde.--(_Au jeune Arthur._) Mon
cousin, n'aie pas l'air si triste: ta grand'mère t'aime, et ton oncle
sera aussi tendre pour toi que le fut ton père.

ARTHUR.--Oh! cela fera mourir ma mère de chagrin.

LE ROI JEAN, _au bâtard._--Cousin, partez pour l'Angleterre: prenez les
devants en diligence, et, avant votre arrivée, songez à bien secouer les
coffres de nos abbés thésauriseurs, et à remettre en liberté leurs
angelots captifs. Les grasses côtes de la paix doivent maintenant servir
à nourrir les affamés. Usez du pouvoir que nous vous donnons dans toute
son étendue.

LE BATARD.--La cloche, le livre, le cierge, ne me feront pas reculer
quand l'or et l'argent m'inviteront à avancer. Je prends congé de Votre
Altesse.(_A Éléonore._)--Grand'mère, si jamais je me souviens d'être
dévot, je prierai pour votre belle santé. Sur ce, je vous baise les
mains.

ÉLÉONORE.--Adieu, mon aimable cousin.

LE ROI JEAN.--Cousin, adieu.

(Le Bâtard sort.)

ÉLÉONORE, _à Arthur._--Approchez, mon petit parent. Écoutez, je veux
vous dire un mot.

LE ROI JEAN.--Approche, Hubert,--ô mon cher Hubert, nous te devons
beaucoup; et dans cette prison de chair il est une âme qui te tient pour
son créancier, et qui se propose bien de te payer ton affection avec
usure. Mon cher ami, ton serment volontaire vit dans ce coeur comme un
précieux souvenir.--Donne-moi ta main.--J'aurais quelque chose à te
dire;.... mais j'attendrai quelque autre moment plus convenable. Par le
ciel! Hubert, je suis presque embarrassé de te dire en quelle estime je
te tiens.

HUBERT.--Je suis bien obligé à Votre Majesté.

LE ROI JEAN.--Mon bon ami, tu n'as encore aucune raison de dire cela;
mais tu l'auras un jour, et le temps ne coulera pas si lentement qu'il
n'amène pour moi le moment de te faire du bien.--J'aurais une chose à te
dire,.... mais laissons cela.--Le soleil est maintenant aux cieux, et le
jour pompeux, environné des plaisirs du monde, est partout trop dissipé,
trop plein de gaieté pour me donner audience.--Si la cloche de minuit
frappait une heure de sa langue de fer et de sa bouche d'airain dans le
cours assoupi de la nuit; si nous étions ici dans un cimetière, et toi
préoccupé de mille injures; si l'humeur sombre de la mélancolie avait en
toi coagulé, épaissi, appesanti le sang qui d'ordinaire court haut et
bas en chatouillant les veines, éveille dans les yeux de l'homme le rire
imbécile, enfle ses joues dans une vaine gaieté, passion odieuse à mes
projets;.... ou bien si tu pouvais me voir sans yeux, m'entendre sans
oreilles, et me répondre sans voix et par la seule pensée, sans yeux,
sans oreilles, sans le son dangereux des paroles: alors, en dépit du
jour vigilant qui nous enveloppe, je verserais mes pensées dans ton
sein.--Mais non, je n'en ferai rien.--Cependant je t'aime bien, et, sur
ma foi, je crois que tu m'aimes bien.

HUBERT.--Si bien, que quelque chose que vous me commandiez de faire, dût
ma mort accompagner mon action, par le ciel, je le ferais.

LE ROI JEAN.--Eh! ne sais-je pas bien que tu le ferais? Bon Hubert,
Hubert, Hubert, jette les yeux sur ce jeune garçon; je vais te dire ce
que c'est, mon ami: c'est un serpent sur mon chemin, et quelque part que
se pose mon pied, il est là devant moi.--M'entends-tu? tu es son
gardien....

HUBERT.--Et je le garderai si bien qu'il ne pourra jamais nuire à Votre
Majesté.

LE ROI JEAN.--La mort!

HUBERT.--Seigneur!....

LE ROI JEAN.--Un tombeau.

HUBERT.--Il ne vivra point.

LE ROI JEAN.--C'est assez: je puis me réjouir maintenant. Hubert, je
t'aime; mais voilà, je ne veux pas te dire ce que je prétends faire pour
toi. Souviens-toi....--Madame, portez-vous bien: j'enverrai ces troupes
à Votre Majesté.

ÉLÉONORE.--Que ma bénédiction t'accompagne.

LE ROI JEAN, _à Arthur_.--Allons, cousin, en Angleterre. Hubert est
chargé de vous servir; il aura pour vous tous les égards qui vous sont
dus.--Marchons vers Calais; allons.

(Ils sortent.)


SCÈNE IV

Toujours en France.--La tente du roi de France.

_Entrent_ LE ROI PHILIPPE, LOUIS, PANDOLPHE, _suite._


PHILIPPE.--Ainsi, sur les flots, une bruyante tempête disperse une
Armada entière de vaisseaux rassemblés, et les sépare les uns des
autres.

PANDOLPHE.--Consolez-vous, reprenez courage, et tout ira bien encore.

PHILIPPE.--Et qui peut aller bien quand tout nous a tourné si mal? Ne
sommes-nous pas battus? Angers n'est-il pas perdu, Arthur prisonnier?
Plusieurs amis très-chers n'ont-ils pas été tués? et en dépit de la
France, l'Anglais tout sanglant n'est-il pas retourné en Angleterre,
surmontant tous les obstacles?

LOUIS.--Ce qu'il a conquis, il l'a fortifié. Il n'y a pas d'exemple
d'une si ardente promptitude dirigée avec tant de sagesse, d'une
conduite si prudente dans une guerre si impétueuse. Qui a jamais lu ou
entendu le récit d'un exploit semblable?

PHILIPPE.--Je supporterais que l'Anglais eût obtenu cette gloire, si
nous pouvions trouver quelque exemple de notre honte. (_Entre
Constance._) Regardez; qui vient ici? un tombeau renfermant une âme,
retenant contre son gré l'immortel esprit dans l'odieuse prison d'une
vie douloureuse.--Je vous en prie, madame, venez avec moi.

CONSTANCE.--Voyez, maintenant, voyez le résultat de votre paix.

PHILIPPE.--Patience, ma bonne dame. Courage, noble Constance.

CONSTANCE.--Non; je défie tout conseil, toute réparation, si ce n'est
celle qui met fin à tous les conseils, la véritable réparation, la mort,
la mort. O mort aimable et chérie! balsamique puanteur! saine
corruption! lève-toi de la couche de l'éternelle nuit, toi l'abjection,
la haine et la terreur des heureux; je baiserai tes détestables os, je
mettrai mes yeux sous tes caverneux sourcils, des vers de ta demeure je
ferai des bagues pour ces doigts; ta dégoûtante poussière fermera le
passage à mon haleine, afin que je devienne un monstre de pourriture
comme toi! Viens à moi en grinçant des dents et je croirai que tu
souris, et je te donnerai le baiser d'une épouse! O toi, l'amour des
malheureux, viens à moi!

PHILIPPE.--Belle affligée, calmez-vous.

CONSTANCE.--Non, non, je ne me calmerai point tant qu'il me restera un
souffle pour crier. Oh! que ma langue n'est-elle placée dans la bouche
du tonnerre! Alors de ma douleur j'ébranlerais le monde et je
réveillerais de son sommeil ce cruel squelette qui ne peut entendre la
faible voix d'une femme, qui dédaigne de communes invocations!

PANDOLPHE.--Madame, vos discours sont ceux de la folie, et non de la
douleur.

CONSTANCE.--Tu n'es pas saint, toi qui me calomnies ainsi. Je ne suis
pas folle; ces cheveux que j'arrache sont à moi; mon nom est Constance;
j'étais la femme de Geoffroy; le jeune Arthur est mon fils, il est
perdu! Je ne suis pas folle. Plût au ciel que je le fusse! car alors,
sans doute je m'oublierais moi-même. Oh! si je le pouvais, quel chagrin
j'oublierais! Enseigne-moi quelque philosophie qui me rende folle, et tu
seras canonisé, cardinal; car n'étant pas folle, mais sensible à la
douleur, ce que j'ai de raison m'apprend à me délivrer de mes maux,
m'apprend comment je puis me tuer ou me pendre. Si j'étais folle,
j'oublierais mon fils, ou je croirais follement qu'une poupée de
chiffons est mon fils. Ah! je ne suis pas folle; je sens trop bien, trop
bien les diverses douleurs de chaque infortune.

PHILIPPE.--Renouez ces tresses. Oh! que d'amour je remarque dans cette
belle multitude de cheveux! Là où est tombée par hasard une larme
argentée, par cette seule larme dix mille de ces amis déliés sont collés
ensemble dans un chagrin sociable, semblables à des amants sincères,
fidèles, inséparables, se pressant l'un contre l'autre dans l'adversité.

CONSTANCE.--En Angleterre, s'il vous plaît!

PHILIPPE.--Rattachez vos cheveux.

CONSTANCE.--Oui, je les rattacherai. Et pourquoi le ferai-je? Je les ai
arrachés de leurs noeuds en criant tout haut: _Oh! si mes mains
pouvaient délivrer mon fils comme elles ont rendu la liberté à mes
cheveux!_ Mais maintenant je leur envie leur liberté et les remettrai
dans leurs liens, puisque mon pauvre enfant est captif.--Père cardinal,
je vous ai entendu dire que nous reverrions et que nous reconnaîtrions
nos amis dans le ciel. Si cela est, je reverrai mon fils; car depuis la
naissance de Caïn, le premier enfant mâle, jusqu'à celui qui respira
hier pour la première fois, il n'est pas venu au monde une créature si
charmante: mais le ver rongeur du chagrin va me dévorer mon bouton, et
bannir de ses joues leur beauté native; il aura l'air creux d'un
spectre, maigre et livide comme après un accès de fièvre: il mourra dans
cet état; et lorsqu'il sera ressuscité ainsi, quand je le rencontrerai
dans la cour des cieux, je ne le reconnaîtrai point; ainsi jamais, plus
jamais je ne pourrai revoir mon joli Arthur.

PANDOLPHE.--Vous entretenez votre chagrin d'idées trop odieuses.

CONSTANCE.--Il me parle, lui qui n'a jamais eu de fils!

PANDOLPHE.--Vous êtes aussi attachée à votre douleur qu'à votre fils.

CONSTANCE.--Ma douleur tient la place de mon enfant absent; elle repose
dans son lit, marche partout avec moi, prend son charmant regard, répète
ses paroles, me rappelle toutes ses grâces, remplit de ses formes les
vêtements qu'il a laissés vides. J'ai donc bien raison de chérir ma
douleur.--Adieu: si vous aviez fait la même perte que moi, je vous
consolerais mieux que vous ne me consolez.--Je ne veux plus conserver
cet arrangement sur ma tête, quand mon esprit est dans un tel désordre.
(_Elle arrache sa coiffure._)--O seigneur! mon enfant, mon Arthur, mon
cher fils, ma vie, ma joie, ma nourriture, mon univers, la consolation
de mon veuvage, le remède de tous mes chagrins!

(Elle sort.)

PHILIPPE.--Je crains qu'elle ne se fasse du mal. Je vais la suivre.

(Il sort.)

LOUIS.--Il n'est plus rien dans le monde qui puisse me donner aucune
joie. La vie est aussi ennuyeuse pour moi qu'une histoire deux fois
racontée dont on rebat l'oreille fatiguée d'un homme assoupi. La honte
amère a tellement gâté le goût des douceurs de ce monde, qu'il ne me
rend plus que honte et qu'amertume.

PANDOLPHE.--Avant qu'une forte maladie soit guérie, l'instant même qui
ramène la vigueur et la santé est celui de la crise la plus violente et
le mal qui prend congé de nous montre en nous quittant ce qu'il a de
plus cruel. Qu'avez-vous donc perdu en perdant la journée?

LOUIS.--Toutes mes journées de gloire, de plaisir et de bonheur.

PANDOLPHE.--Cela serait certainement ainsi si vous l'aviez gagnée.--Non,
non, c'est quand la fortune veut le plus de bien aux hommes qu'elle les
regarde d'un oeil menaçant. Il est étrange de penser tout ce qu'a perdu
le roi Jean dans ce qu'il croit avoir si clairement gagné.--N'êtes-vous
pas affligé qu'Arthur soit son prisonnier?

LOUIS.--Aussi sincèrement qu'il est satisfait de l'avoir.

PANDOLPHE.--Votre esprit est aussi jeune que votre âge. Écoutez-moi
maintenant vous parler avec un esprit prophétique: le souffle seul de ce
que j'ai à vous dire va emporter jusqu'au dernier brin de paille,
jusqu'au dernier obstacle du chemin qui doit conduire vos pas au trône
d'Angleterre. Écoutez donc.--Jean s'est emparé d'Arthur, et tant que la
chaleur de la vie se jouera dans les veines de cet enfant, il est
impossible que Jean, mal affermi, jouisse d'une heure, d'une minute,
d'une seule respiration tranquille. Le sceptre qu'arrache une main
révoltée ne peut être retenu que par la violence qui l'a acquis; et
celui qui se tient dans un endroit glissant ne fera point scrupule de se
retenir aux plus vils appuis pour rester debout. Pour que Jean puisse se
soutenir, il faut qu'Arthur tombe....--Ainsi soit-il, puisque cela ne
peut être autrement.

LOUIS.--Mais que gagnerai-je à la chute du jeune Arthur?

PANDOLPHE.--Vous pourrez, grâce aux droits de la princesse Blanche votre
épouse, prétendre à tout ce qu'Arthur réclamait.

LOUIS.--Et le perdre, et la vie avec, comme Arthur.

PANDOLPHE.--Oh! que vous êtes jeune et nouveau dans ce vieux monde! Jean
complote à votre profit; les événements conspirent avec vous; car celui
qui baigne sa sûreté dans un sang loyal ne trouvera qu'une sûreté
sanglante et perfide: cette action si odieusement conçue refroidira le
coeur de tous ses sujets et glacera leur zèle, tellement qu'ils
saisiront avec transport la première occasion d'ébranler son trône. On
ne verra plus dans le ciel une exhalaison naturelle; il n'y aura plus un
écart de la nature, pas un jour mauvais, pas un vent ordinaire, pas un
événement accoutumé qu'on ne les dépouille de leurs causes naturelles
pour les appeler des météores, des prodiges, des signes funestes, des
monstruosités, des présages, des voix du ciel annonçant clairement sa
vengeance contre Jean.

LOUIS.--Il est possible qu'il n'attente pas à la vie d'Arthur, et se
croie suffisamment rassuré par sa captivité.

PANDOLPHE.--Ah! seigneur, quand il saura que vous approchez, si le jeune
Arthur n'est pas déjà mort, il mourra à cette nouvelle; et alors les
coeurs de son peuple, révoltés contre lui, baiseront les lèvres d'un
changement inconnu; ils trouveront au bout des doigts sanglants de Jean
de puissants motifs de rébellion et de fureur. Il me semble déjà voir ce
bouleversement sur pied. Et combien se prépare-t-il pour vous des
affaires meilleures que je ne vous ai dites! Le bâtard Faulconbridge est
maintenant en Angleterre, pillant l'Église et offensant la charité. S'il
s'y trouvait seulement douze Français en armes, ils seraient comme un
signal qui attirerait autour d'eux dix mille Anglais, ou bien comme une
petite boule de neige qui en roulant devient bientôt une
montagne.--Noble dauphin, venez avec moi trouver le roi. Il est
incroyable quel parti on peut tirer de leur mécontentement, maintenant
que l'indignation est au comble dans leurs âmes.--Partez pour
l'Angleterre; moi, je vais échauffer le roi.

LOUIS.--De puissants motifs produisent des actions extraordinaires.
Allons, si vous dites oui, le roi ne dira pas non.

(Ils sortent.)

FIN DU TROISIÈME ACTE.



                            ACTE QUATRIÈME


SCÈNE I

La scène est en Angleterre.--Une chambre dans le château de
Northampton[17].

[Note 17: Rien dans les premières éditions de Shakspeare n'indique le
lieu où se passe cette scène. Northampton étant le lieu où se passe la
première scène, quelques éditeurs ont jugé à propos d'y placer aussi
celle-ci, et on les a suivis pour la clarté.]

_Entrent_ HUBERT ET DEUX SATELLITES.


HUBERT.--Faites-moi rougir ces fers, et ayez soin de vous tenir derrière
la tapisserie. Quand je frapperai de mon pied le sein de la terre,
accourez et attachez bien ferme à une chaise l'enfant que vous trouverez
avec moi. Soyez attentifs.--Sortez, et veillez.

UN DES SATELLITES.--J'espère que vous nous garantirez les suites de
l'action.

HUBERT.--Craintes ridicules! N'ayez pas peur; faites ce que je vous dis.
(_Ils sortent._)--Jeune garçon, venez ici; j'ai à vous parler.

(Entre Arthur.)

ARTHUR.--Bonjour, Hubert.

HUBERT.--Bonjour, petit prince.

ARTHUR.--Aussi petit prince qu'il soit possible de l'être, avec tant de
titres pour être un plus grand prince. Vous êtes triste.

HUBERT.--En effet, j'ai été plus gai.

ARTHUR.--Miséricorde! je croyais que personne ne devait être triste que
moi. Cependant je me rappelle qu'étant en France, je voyais de jeunes
gentilshommes tristes comme la nuit, et cela seulement par
divertissement[18]. Par mon baptême, si j'étais hors de prison et
gardant les moutons, je serais gai tant que le jour durerait; et je le
serais même ici, si je ne me doutais que mon oncle cherche à me faire
encore plus de mal. Il a peur de moi, et moi de lui. Est-ce ma faute si
je suis fils de Geoffroy? Non sûrement ce n'est pas ma faute; et plût au
ciel que je fusse votre fils, Hubert! car vous m'aimeriez.

[Note 18: Moquerie du poëte faisant allusion aux prétentions à la
mélancolie qui, du temps de la reine Élisabeth, étaient du bel air à la
cour.]

HUBERT, _bas_.--Si je lui parle, son innocent babil va réveiller ma
pitié qui est morte. Il faut me hâter de dépêcher la chose.

ARTHUR.--Êtes-vous malade, Hubert? Vous êtes pâle aujourd'hui. En
vérité, je voudrais que vous fussiez un peu malade, afin de pouvoir
rester debout toute la nuit à veiller près de vous. Je suis bien sûr que
je vous aime plus que vous ne m'aimez.

HUBERT.--Ses discours s'emparent de mon coeur. (_Il donne un papier à
Arthur._) Lisez, jeune Arthur. (_A part._)--Quoi! de sottes larmes qui
vont mettre à la porte l'impitoyable cruauté! Il faut en finir
promptement, de crainte que ma résolution ne s'échappe de mes yeux en
larmes efféminées. (_A Arthur._)--Est-ce que vous ne pouvez pas lire?
N'est-ce pas bien écrit?

ARTHUR.--Trop bien, Hubert, pour un si horrible résultat. Quoi! il faut
que vous me brûliez les deux yeux avec un fer rouge?

HUBERT.--Jeune enfant, il le faut.

ARTHUR.--Et le ferez-vous?

HUBERT.--Je le ferai.

ARTHUR.--En aurez-vous le coeur? Quand vous avez eu seulement mal à la
tête, j'ai attaché mon mouchoir autour de votre front, le plus beau que
j'eusse: c'était une princesse qui me l'avait brodé, et je ne vous l'ai
jamais redemandé. A minuit, j'appuyais votre tête sur ma main; et, comme
les vigilantes minutes font passer l'heure, j'allégeais encore pour vous
le poids du temps, en vous demandant à chaque instant: «Que vous
manque-t-il? où est votre mal? quel bon office pourrais-je vous rendre?»
Il y a bien des enfants de pauvres gens qui fussent restés dans leur
lit, et ne vous eussent pas dit un seul mot de tendresse; et vous, vous
aviez un prince pour vous servir dans votre maladie! Peut-être
pensez-vous que mon amour était un amour artificieux, et vous lui
donnez le nom de ruse: croyez-le si vous voulez.--Si c'est la volonté
du ciel que vous me traitiez mal, il faut bien que vous le
fassiez.--Pourrez-vous me crever les yeux, ces yeux qui ne vous ont
jamais regardé et ne vous regarderont jamais avec colère?

HUBERT.--J'ai juré de le faire, il faut que je vous les brûle avec un
fer chaud.

ARTHUR.--Oh! personne, hors de ce siècle de fer, n'eût jamais voulu le
faire! Le fer lui-même, quoique rougi et ardent, en approchant de mes
yeux, boirait mes larmes et éteindrait sa brûlante rage dans ma seule
innocence, et même, après cela, se consumerait de rouille seulement pour
avoir recélé le feu qui devait nuire à mon oeil. Êtes-vous donc plus
dur, plus insensible que le fer forgé? Oh! si un ange était venu à moi
et m'avait dit qu'Hubert allait me crever les yeux, je n'en aurais cru
aucune autre langue que celle d'Hubert.

HUBERT, _frappant du pied_.--Venez. (_Les satellites entrent avec des
cordes, des fers, etc._) Faites ce que je vous ai ordonné.

ARTHUR.--Ah! sauvez-moi, Hubert, sauvez-moi. Mes yeux sont crevés rien
que par les féroces regards de ces hommes sanguinaires.

HUBERT.--Donnez-moi ce fer, vous dis-je, et liez-le ici.

ARTHUR.--Hélas! qu'avez-vous besoin d'être si rude et si brusque? Je ne
me débattrai pas, je resterai immobile comme la pierre. Pour l'amour du
ciel, Hubert, que je ne sois pas lié!--Écoutez-moi, Hubert, renvoyez ces
hommes, et je vais m'asseoir tranquille comme un agneau: je ne remuerai
pas, je ne frémirai pas, je ne dirai pas une seule parole, je ne
regarderai pas le fer avec colère. Renvoyez seulement ces hommes, et je
vous pardonnerai, quelque tourment que vous me fassiez souffrir.

HUBERT.--Allez, demeurez là dedans; laissez-moi seul avec lui.

UN DES SATELLITES.--Je suis bien content d'être dispensé d'une pareille
action.

(Sortent les satellites.)

ARTHUR.--Hélas! j'ai renvoyé par mes reproches mon ami: il a l'air
sévère, mais le coeur tendre. Laissez-le revenir, afin que sa compassion
réveille la vôtre.

HUBERT.--Allons, enfant; préparez-vous.

ARTHUR.--N'y a-t-il plus de remède?

HUBERT.--Pas d'autre que de perdre vos yeux.

ARTHUR.--Oh ciel! que n'avez-vous dans les vôtres seulement un atome, un
grain de sable ou de poussière, un moucheron, un cheveu égaré, quelque
chose qui pût offenser cet organe précieux! Alors, sentant vous-même
combien les plus petites choses y sont douloureuses, votre odieux projet
vous paraîtrait horrible.

HUBERT.--Est-ce là ce que vous avez promis? Allons, taisez-vous.

ARTHUR.--Hubert, les paroles d'un couple de langues ne seraient pas trop
pour plaider la cause d'une paire d'yeux. Ne m'obligez pas à me taire,
Hubert, ne m'y obligez pas; ou bien, Hubert, si vous voulez, coupez-moi
la langue, afin que je puisse garder mes yeux. Oh! épargnez mes yeux,
quand ils ne devraient plus me servir jamais qu'à vous voir.--Tenez, sur
ma parole, le fer est froid, et il ne me ferait aucun mal.

HUBERT.--Je puis le réchauffer, enfant.

ARTHUR.--Non, en bonne foi: le feu, créé pour nous réconforter, est mort
de douleur de se voir employé à des cruautés si peu méritées. Voyez
vous-même: il n'y a point de malice dans ce charbon enflammé; le souffle
du ciel en a chassé toute ardeur, et a couvert sa tête des cendres du
repentir.

HUBERT.--Mais mon souffle peut le ranimer, enfant.

ARTHUR.--Cela ne servirait qu'à le faire rougir et brûler de honte de
vos procédés, Hubert: peut-être même qu'il lancerait des étincelles dans
vos yeux, et que, comme un dogue qu'on force de combattre, il
s'attaquerait à son maître qui le pousse malgré lui. Tout ce que vous
voulez employer pour me faire du mal vous refuse le service. Vous seul
n'avez point cette pitié qui s'étend jusqu'au fer cruel et au feu, êtres
connus pour servir aux usages impitoyables.

HUBERT.--Eh bien! vois pour vivre[19]! Je ne toucherais pas à tes yeux
pour tous les trésors que possède ton oncle. Cependant j'avais juré, et
j'avais résolu, enfant, de te brûler les yeux avec ce fer.

[Note 19: _See to live._ Les commentateurs sont embarrassés sur le sens
de cette expression, qui paraît suffisamment expliquée par la promesse
qu'avait faite Hubert à Jean d'ôter la vie à Arthur, et les détails
subséquents à cette scène qui prouvent que c'était bien là son dessein.
On voit dans le moyen âge plusieurs de ceux dont les yeux ont été brûlés
périr dans ce supplice, ou par ses suites. L'opération devait
probablement être faite sur Arthur de manière à avoir ce résultat.]

ARTHUR.--Ah! maintenant vous ressemblez à Hubert; tout ce temps vous
étiez déguisé.

HUBERT.--Paix! pas un mot de plus; adieu. Il faut que votre oncle vous
croie mort. Je vais charger ces farouches espions de rapports trompeurs.
Toi, joli enfant, dors sans inquiétude, et sois certain que, pour tous
les biens de l'univers, Hubert ne te fera jamais de mal.

ARTHUR.--Oh ciel!--Je vous remercie, Hubert.

HUBERT.--Silence! pas un mot; rentre sans bruit avec moi. Je m'expose
pour toi à de grands dangers.


SCÈNE II

Toujours en Angleterre.--Une salle d'apparat dans le palais.

_Entrent_ LE ROI JEAN, _couronné_; PEMBROKE, SALISBURY_ et autres
seigneurs.--Le roi monte sur son trône._


LE ROI JEAN.--Nous nous revoyons encore assis dans ce palais, couronné
une seconde fois; et nous l'espérons, nous y sommes vu d'un oeil joyeux.

PEMBROKE.--Cette seconde fois, n'était qu'il a plu à Votre Majesté que
cela fût ainsi, était une fois de trop. Vous aviez été couronné
auparavant, et jamais depuis vous n'aviez été dépouillé de la majesté
royale; jamais aucune révolte n'avait donné atteinte à la foi de vos
sujets; le pays n'avait été troublé d'aucune atteinte nouvelle, d'aucun
désir de changement ou d'un état meilleur.

SALISBURY.--C'est donc une inutile et ridicule surabondance que de
vouloir s'entourer d'une double pompe, que de parer un titre déjà
précieux, que de dorer l'or fin, de teindre le lis, de parfumer la
violette, de polir la glace ou d'ajouter de nouvelles couleurs à
l'arc-en-ciel, et de chercher à éclairer l'oeil brillant des cieux.

PEMBROKE.--Si ce n'est qu'il faut accomplir le bon plaisir de Votre
Majesté, cet acte est comme un vieux conte redit de nouveau et dont la
dernière répétition devient fâcheuse lorsqu'elle tombe hors de propos.

SALISBURY.--Il défigure l'aspect antique et respectable de nos simples
et anciennes formes, comme le vent qui change dans les voiles fait errer
le cours des pensées; il éveille et alarme la réflexion, affaiblit la
stabilité des opinions, rend suspect même ce qui est légitime en le
couvrant de vêtements d'une mode si nouvelle.

PEMBROKE.--L'ouvrier qui veut faire mieux que bien perd son habileté
dans les efforts de son ambition; et souvent en cherchant à excuser une
faute, on l'aggrave par l'excuse même, comme une pièce posée sur une
petite déchirure fait un plus mauvais effet en cachant le défaut, que ne
faisait le défaut lui-même avant qu'il fût ainsi rapiécé.

SALISBURY.--C'est pourquoi avant votre nouveau couronnement nous vous
avons déclaré notre avis; mais il n'a pas plu à Votre Altesse de
l'écouter. Au reste, nous sommes tous satisfaits, puisque nos volontés
doivent en tout et en partie s'arrêter devant celle de Votre Altesse.

LE ROI JEAN.--Je vous ai fait part de quelques-unes des raisons de ce
double couronnement, et je les crois fortes; et lorsque mes craintes
seront diminuées, je vous en communiquerai d'autres plus fortes encore.
Cependant, indiquez les abus dont vous demandez la réforme, et vous
verrez bien avec quel empressement j'écouterai et j'accorderai vos
demandes.

PEMBROKE.--Eh bien, comme l'organe de ceux que voici, et pour vous
découvrir les pensées de leurs coeurs; pour moi comme pour eux, mais
surtout pour votre sûreté, dont eux et moi faisons notre soin le plus
cher, je vous demande avec instance la liberté d'Arthur, dont la
captivité porte les lèvres du mécontentement, toujours prêtes au
murmure, à ce raisonnement dangereux: Si ce que vous possédez en paix
vous le possédez à juste titre, pourquoi donc ces craintes, compagnes,
dit-on, des pas de l'injustice, vous portent-elles à séquestrer ainsi
votre jeune parent? Pourquoi étouffer sa vie sous une ignorance barbare,
et priver sa jeunesse de l'avantage précieux d'une bonne éducation? Afin
que dans les conjonctures présentes vos ennemis ne puissent armer de ce
prétexte les occasions, souffrez que la requête que vous nous avez
ordonné de vous présenter soit pour sa liberté. Nous ne vous la
demandons point pour notre avantage, si ce n'est que notre intérêt est
attaché au vôtre, et que votre intérêt est de le mettre en liberté.

LE ROI JEAN.--Soit, je confie sa jeunesse à vos soins. (_Entre
Hubert._)--Hubert, quelle nouvelle m'apportez-vous?

PEMBROKE.--Voilà l'homme qui était chargé de cette exécution sanglante.
Il a montré son ordre à un de mes amis. L'image de quelque odieuse
scélératesse vit dans ses yeux. Son air en dessous porte toutes les
apparences d'un coeur bien troublé, et je crains beaucoup que l'acte
dont nous avions peur qu'il n'eût été chargé ne soit consommé.

SALISBURY.--Les couleurs du roi vont et viennent entre sa conscience et
son projet comme les hérauts entre deux terribles armées en présence. Sa
passion est mûre; il faut qu'elle crève.

PEMBROKE.--Et si elle crève, nous en verrons sortir, je le crains bien,
l'affreuse corruption de la mort d'un aimable enfant.

LE ROI JEAN.--Nous ne pouvons arrêter le bras inflexible de la mort.
Chers seigneurs, bien que ma volonté d'accorder existe toujours, l'objet
de votre requête est mort.--Il nous apprend qu'Arthur est décédé de
cette nuit.

SALISBURY.--Nous avions craint, en effet, que son mal ne fut au-dessus
de tout remède.

PEMBROKE.--Oui, nous avons su combien sa mort était prochaine, avant
même que l'enfant se sentît malade.--Il faudra rendre compte de cela ici
ou ailleurs.

LE ROI JEAN.--Pourquoi tournez-vous sur moi de si graves regards?
Pensez-vous que j'aie en mes mains les ciseaux de la destinée? Puis-je
commander au pouls de la vie?

SALISBURY.--La tricherie est visible, et c'est une honte qu'un roi la
laisse si grossièrement apercevoir. Prospérez dans votre jeu: adieu.

PEMBROKE.--Arrête, lord Salisbury; je vais avec toi chercher l'héritage
de ce pauvre enfant, ce petit royaume d'un tombeau dans lequel on l'a
forcé d'entrer. Trois pieds de terre renferment le coeur à qui
appartenait toute l'étendue de cette île.--Quel mauvais monde
cependant!--Cela n'est pas supportable; cela éclatera pour notre chagrin
à tous, et avant peu, je le crains bien.

(Ils sortent.)

LE ROI JEAN.--Ils brûlent d'indignation. Je me repens: on ne peut
établir sur le sang aucun fondement solide. On n'assure point sa vie sur
la mort des autres. (_Entre un messager._)--Tu as l'air effrayé; où est
ce sang que j'ai vu habiter sur tes joues? Un ciel si ténébreux ne
s'éclaircit pas sans tempêtes. Fais crever l'orage; comment tout va-t-il
en France?

LE MESSAGER.--Tout va de France en Angleterre: jamais on n'a vu dans le
corps d'une nation lever une telle armée pour une expédition étrangère.
Ils ont appris à imiter votre diligence; car au moment où l'on devrait
vous apprendre leurs préparatifs, arrive la nouvelle de leur
débarquement.

LE ROI JEAN.--Dans quelle ivresse s'est donc trouvée plongée notre
vigilance? Qui a pu l'endormir ainsi? Où est l'attention de ma mère que
la France ait pu lever une telle armée sans qu'elle en ait entendu
parler?

LE MESSAGER.--Mon prince, la poussière lui a bouché les oreilles. Votre
noble mère est morte le premier jour d'avril; et j'ai entendu dire,
seigneur, que la princesse Constance était morte trois jours avant dans
un accès de frénésie: mais quant à ceci, je ne le sais que vaguement par
le bruit public. Je ne sais si c'est vrai ou faux.

LE ROI JEAN.--Suspends ta rapidité, occasion terrible! Oh! fais un pacte
avec moi jusqu'à ce que j'aie satisfait mes pairs mécontents.--Quoi! ma
mère est morte! Dans quel désordre sont maintenant nos affaires en
France? Et sous le commandement de qui vient cette armée française que
tu me dis positivement être entrée en Angleterre?

LE MESSAGER.--Du dauphin.

(Entrent le Bâtard et Pierre de Pomfret.)

LE ROI JEAN.--Tu m'as tout étourdi par ces fâcheuses nouvelles.--Eh
bien, que dit le monde de nos procédés? Ne cherchez pas à me farcir
encore la tête de mauvaises nouvelles, car elle en est pleine.

LE BATARD.--Mais si vous avez peur d'apprendre le pis; laissez donc ce
qu'il y a de pis tomber sur votre tête sans que vous en ayez été averti.

LE ROI JEAN.--Pardon, mon cousin, j'étais étourdi sous le flot; mais je
commence à reprendre haleine au-dessus des vagues, et je puis donner
audience à quelque bouche que ce soit, de quoi qu'elle veuille me
parler.

LE BATARD.--Vous verrez par les sommes que j'ai ramassées comment j'ai
réussi parmi les ecclésiastiques. Mais en traversant le pays pour
revenir ici, j'ai trouvé le peuple troublé par d'étranges imaginations,
préoccupé de bruit divers, rempli de vains rêves, ne sachant ce qu'il
craint, mais plein de craintes; et voici un prophète que j'ai amené avec
moi de Pomfret[20], où je l'ai rencontré dans les rues, traînant à ses
talons des centaines de gens à qui il chantait en vers grossiers et aux
rudes accords que le jour de l'Ascension prochaine, avant midi, Votre
Altesse déposerait sa couronne.

[Note 20: Pierre de Pomfret était un ermite en grande réputation de
sainteté parmi le peuple. Il avait prédit que Jean perdrait sa couronne
dans cette année: après que Jean l'eut sauvée du danger par l'humiliante
cérémonie de son hommage au pape, il fit mourir comme imposteur le
pauvre ermite, qui allégua vainement pour sa défense que Jean avait
perdu la couronne indépendante qu'il avait reçue. Le malheureux fut
traîné à la queue d'un cheval, dans les rues de Warham, puis pendu avec
son fils.]

LE ROI JEAN, _à Pierre_.--Rêveur insensé que tu es, pourquoi parlais-tu
ainsi?

PIERRE.--Parce que je savais d'avance que cela arrivera ainsi en vérité.

LE ROI JEAN.--Hubert, emmène-le, emprisonne-le; et qu'à midi, le jour
même qu'il dit que je céderai ma couronne, il soit pendu. Mets-le en
lieu de sûreté, et reviens; j'ai besoin de toi. (_Hubert sort avec
Pierre de Pomfret._)--Oh! mon cher cousin, sais-tu les nouvelles?
sais-tu qui est arrivé?

LE BATARD.--Les Français, seigneur; on n'a pas autre chose à la bouche.
J'ai de plus trouvé lord Bigot et lord Salisbury, les yeux aussi rouges
qu'un feu nouvellement allumé, et plusieurs autres qui allaient
cherchant le tombeau d'Arthur, tué cette nuit, disent-ils, par votre
ordre.

LE ROI JEAN.--Cher cousin, va, mêle-toi à leur compagnie; je sais un
moyen de regagner leur affection: amène-les-moi.

LE BATARD.--Je vais tâcher de les rencontrer.

LE ROI JEAN.--Oui, mais dépêche-toi; toujours le meilleur pied devant.
Oh! ne laisse pas mes sujets devenir mes ennemis, au moment où des
étrangers en armes viennent effrayer mes villes de l'appareil menaçant
d'une invasion formidable. Sois un Mercure, mets des ailes à tes talons;
et rapide comme la pensée, reviens d'eux à moi.

LE BATARD.--L'esprit du temps m'enseignera la diligence.

(Il sort.)

LE ROI JEAN.--C'est parler en vaillant et noble chevalier. (_Au
messager._)--Suis-le, car il aura peut-être besoin de quelque messager
entre les pairs et moi. Ce sera toi.

LE MESSAGER.--De grand coeur, mon souverain.

(Il sort.)

LE ROI JEAN.--Ma mère morte!

(Entre Hubert.)

HUBERT.--Seigneur, on dit que cette nuit on a vu cinq lunes: quatre
fixes, et la cinquième tournant autour des quatre autres avec une
rapidité étonnante.

LE ROI JEAN.--Cinq lunes!

HUBERT.--Des vieillards et des fous prophétisent là-dessus dans les rues
d'une manière dangereuse. La mort du jeune Arthur est dans toutes les
bouches. En s'entretenant de lui, ils secouent la tête, chuchotent à
l'oreille l'un de l'autre: celui qui parle serre le poignet de celui qui
écoute, tandis que celui qui écoute exprime son effroi par des
froncements de sourcil, des signes de tête et des roulements
d'yeux.--J'ai vu un forgeron rester ainsi avec son marteau tandis que
son fer refroidissait sur l'enclume pour dévorer, la bouche béante, les
nouvelles que lui contait un tailleur qui, ses ciseaux et son aune à la
main, debout dans ses pantoufles que dans son vif empressement il avait
chaussées de travers et mises au mauvais pied, parlait de bien des
milliers de Français belliqueux qui étaient déjà rangés en bataille dans
le pays de Kent. Un autre ouvrier maigre et tout sale vint interrompre
son récit pour parler de la mort d'Arthur.

LE ROI JEAN.--Pourquoi cherches-tu à me remplir l'âme de toutes ces
terreurs? Pourquoi reviens-tu si souvent sur la mort du jeune Arthur?
C'est ta main qui l'a assassiné: j'avais de puissantes raisons de
souhaiter sa mort, mais tu n'en avais aucune de le tuer.

HUBERT.--Aucune, seigneur? Quoi! ne m'y avez-vous pas excité?

LE ROI JEAN.--C'est la malédiction des rois d'être environnés d'esclaves
qui regardent leurs caprices comme une autorisation d'aller briser de
force la sanglante demeure de la vie; qui voient un ordre dans le
moindre clin d'oeil de l'autorité, et s'imaginent deviner les intentions
menaçantes du souverain dans un regard irrité, qui vient peut-être
d'humeur, plutôt que d'aucun motif réfléchi.

HUBERT.--Voilà votre seing et votre sceau comme garantie de ce que j'ai
fait.

LE ROI JEAN.--Oh! quand se rendra le dernier compte entre le ciel et la
terre, cette signature et ce sceau déposeront contre nous pour notre
damnation.--Combien de fois la vue des moyens de commettre une mauvaise
action a-t-elle fait commettre cette mauvaise action! Si tu n'avais pas
été près de moi, toi, un misérable choisi, marqué, désigné par la main
de la nature pour accomplir de honteuses actions, jamais l'idée de ce
meurtre ne fût entrée dans mon âme. Mais en remarquant ton visage
odieux, te voyant propre à quelque sanglante infamie, tout fait, tout
disposé pour être employé à des actes dangereux, je m'ouvris faiblement
à toi de la mort d'Arthur: et toi, pour gagner la faveur d'un roi, tu ne
t'es pas fait scrupule de détruire un prince!

HUBERT.--Seigneur!....

LE ROI JEAN.--Si tu avais seulement secoué la tête, si tu avais gardé un
moment le silence quand je te parlais à mots couverts de mes desseins;
si tu avais fixé sur moi un regard de doute comme pour me demander de
m'expliquer en paroles expresses, une honte profonde m'eût soudain rendu
muet, m'eût fait rompre l'entretien, et tes craintes auraient fait
naître en moi des craintes: mais tu m'as entendu par signes, et c'est
par signe que tu as parlementé avec le péché. Oui! c'est sans un seul
instant de retard que ton coeur s'est laissé persuader, et que ta main
cruelle s'est hâtée en conséquence d'accomplir l'action que nos deux
bouches avaient honte d'exprimer!--Ote-toi de mes yeux, et que je ne te
revoie jamais!--Ma noblesse m'abandonne, une armée étrangère vient
jusqu'à mes portes braver ma puissance: que dis-je! au dedans même de ce
pays de chair, de cet empire où se renferment le sang et la vie,
éclatent les hostilités, et la guerre civile règne entre ma conscience
et la mort de mon cousin.

HUBERT.--Armez-vous contre vos autres ennemis; je vais faire la paix
entre votre âme et vous; le jeune Arthur est vivant. Cette main est
encore innocente et vierge, et ne s'est point teinte des taches rouges
du sang: jamais encore n'est entré dans ce sein le terrible sentiment
d'une pensée meurtrière; et vous avez calomnié la nature dans mon
visage, qui, bien que rude à l'extérieur, couvre une âme trop belle pour
être le boucher d'un enfant innocent.

LE ROI JEAN.--Quoi! Arthur vit? Oh! cours promptement vers les pairs;
jette cette nouvelle sur leur fureur allumée, fais-les rentrer sous le
joug de l'obéissance. Pardonne-moi le jugement que ma colère portait sur
ta physionomie, car ma fureur était aveugle; et les affreux traits de
sang dont te couvrait mon imagination te représentaient plus hideux que
tu ne l'es. Oh! ne me réplique pas; mais hâte-toi autant qu'il sera
possible d'amener dans mon cabinet les lords irrités: je t'en conjure
bien lentement; cours plus vite.

(Ils sortent.)


SCÈNE III

La scène est toujours en Angleterre!--Devant le château.

ARTHUR _paraît sur le mur._


ARTHUR.--Le mur est bien haut! et cependant je vais sauter en bas. O
bonne terre, aie pitié de moi, et ne me fais pas mal.--Peu de gens ici
me connaissent, ou plutôt personne; et quand on me connaîtrait, cet
habit de mousse me déguise tout à fait.--J'ai peur; cependant je vais me
risquer: si j'arrive en bas sans me briser les membres je trouverai
mille moyens pour m'évader. Autant mourir en fuyant que rester ici pour
mourir. _(Il saute._) Hélas! le coeur de mon oncle est dans ces pierres.
Ciel, reçois mon âme! et toi, Angleterre, conserve mon corps!

(Il meurt.)

(Entrent Pembroke, Salisbury, Bigot.)

SALISBURY.--Milords, je l'ai trouvé à Saint-Edmonsbury: c'est notre
sûreté, et nous devons saisir l'heureuse occasion que nous présente ce
moment dangereux.

PEMBROKE.--Qui vous a apporté cette lettre de la part du cardinal?

SALISBURY.--C'est le comte de Melun, un noble seigneur français, qui m'a
donné en particulier, de l'affection que nous porte le dauphin, des
témoignages bien plus étendus que n'en renferment ces lignes.

BIGOT.--Alors, partons demain matin pour l'aller trouver.

SALISBURY.--Partons plutôt à l'instant; car nous avons, milords, deux
grandes journées de marche avant de le joindre.

(Entre le Bâtard.)

LE BATARD.--Heureux de vous rencontrer encore une fois aujourd'hui,
milords les mécontents! le roi par ma bouche requiert à l'instant votre
présence.

SALISBURY.--Le roi s'est lui-même privé de nous; nous ne voulons pas
doubler de nos dignités sans tache son mince manteau tout souillé; nous
ne suivrons point ses pas, qui laissent partout où il passe des
empreintes sanglantes. Retourne le lui dire: nous savons tout.

LE BATARD.--Quelles que soient vos pensées, de bonnes paroles, il me
semble, conviendraient mieux.

SALISBURY.--Ce sont nos griefs qui parlent en ce moment, et non pas nos
égards.

LE BATARD.--Mais vous avez peu de raison d'avoir des griefs: la raison
serait donc de montrer des égards.

PEMBROKE.--Monsieur, monsieur, l'impatience a ses priviléges.

LE BATARD.--Cela est vrai; celui de faire tort à son maître, à personne
autre.

SALISBURY.--Voici la prison.(_Voyant le corps d'Arthur._) Qui est là
étendu par terre?

PEMBROKE.--O mort! que te voilà enorgueillie d'une pure et noble beauté!
La terre n'a pas eu un trou pour cacher ce forfait!

SALISBURY.--Le meurtre, comme s'il abhorrait lui-même ce qu'il a fait,
reste découvert à vos yeux pour vous exciter à la vengeance.

BIGOT.--Ou bien, après avoir dévoué au tombeau tant de beauté, il l'a
trouvée d'un prix trop illustre pour le tombeau.

SALISBURY.--Sir Richard, que pensez-vous? Avez-vous jamais vu, avez-vous
lu, pouviez-vous imaginer, imaginez-vous même à présent que vous le
voyez, ce que vous voyez, et si vous n'aviez pas cet objet présent, la
pensée pourrait-elle en concevoir un semblable? Oui, c'est le comble, la
sommité, le cimier, ou plutôt c'est cimier sur cimier dans les armoiries
du meurtre: oh! c'est la plus sanglante infamie, la barbarie la plus
sauvage, le coup le plus lâche que jamais la colère à l'oeil de pierre,
ou la rage à l'oeil fixe, ait offert aux larmes de la tendre pitié.

PEMBROKE.--Cet assassinat absout tous ceux qui ont jamais été commis; et
ce forfait unique, incomparable, donnera à tous les crimes à naître une
certaine pureté et une certaine sainteté. Après l'exemple de cet affreux
spectacle, la mortelle effusion du sang ne peut plus être qu'un jeu.

LE BATARD.--C'est une action sanglante et damnable; c'est l'action
réprouvée d'une main brutale, si cependant c'est l'ouvrage d'une main.

SALISBURY.--Si c'est l'ouvrage d'une main! Nous avons eu d'avance
quelque ouverture de ce qui devait arriver: c'est l'ouvrage honteux de
la main d'Hubert; le projet et le complot viennent du roi, auquel dès ce
moment mon âme retire toute obéissance. A genoux devant cette ruine
d'une belle vie, j'exhalerai pour encens, devant cette perfection privée
de respiration, un voeu, le voeu sacré de ne goûter aucun des plaisirs
du monde, de ne jamais me laisser séduire par les délices, de ne
connaître ni l'aise ni le loisir, avant que j'aie illustré ce bras par
le sacrifice de la vengeance.

PEMBROKE ET BIGOT.--Nos âmes s'unissent religieusement à ton serment.

(Entre Hubert.)

HUBERT.--Milords, je me suis mis en nage en courant pour vous retrouver.
Arthur est vivant: le roi m'envoie vous chercher.

SALISBURY.--Vraiment, il est hardi! la vue de la mort ne le fait pas
rougir.--Loin de nos yeux, détestable scélérat! va-t'en.

HUBERT.--Je ne suis point un scélérat.

SALISBURY, _tirant son épée._--Faudra-t-il que je vole la loi?

LE BATARD.--Votre épée est brillante, monsieur; remettez-la à sa place.

SALISBURY.--Non pas jusqu'à ce que je lui aie fait un fourreau de la
peau d'un assassin.

HUBERT.--Arrière, lord Salisbury, arrière, vous dis-je: par le ciel, je
crois mon épée aussi bien affilée que la vôtre. Je ne voudrais pas,
milord, que, vous oubliant ainsi, vous tentassiez le danger de m'obliger
à une légitime défense, de peur qu'à la vue de votre colère je ne vinsse
à oublier votre mérite, votre grandeur et votre noblesse.

BIGOT.--Hors d'ici, homme de boue. Oses-tu braver un noble?

HUBERT.--Non, pour ma vie; mais j'oserai défendre ma vie innocente
contre un empereur.

SALISBURY.--Tu es un assassin.

HUBERT.--Ne me forcez pas à le devenir: jusqu'à cette heure je ne le
suis point. Quiconque permet à sa langue de dire une fausseté ne dit pas
la vérité; et quiconque ne dit pas la vérité ment.

PEMBROKE.--Hachez-le en pièces.

LE BATARD.--Gardez la paix, vous dis-je.

SALISBURY.--Ne vous en mêlez pas, Faulconbridge, ou je tombe sur vous.

LE BATARD.--Mieux vaudrait pour toi tomber sur le diable, Salisbury. Si
tu t'avises seulement de me regarder de travers ou de faire un pas en
avant, ou si tu permets à ton impudente colère de m'insulter, tu es
mort. Remets ton épée sans délai, ou je vous hacherai de telle sorte,
vous et votre fer à tartines, que vous croirez le diable sorti des
enfers.

BIGOT.--Que prétends-tu, renommé Faulconbridge? Veux-tu être le champion
d'un traître, d'un meurtrier?

HUBERT.--Milord, je ne suis ni l'un ni l'autre.

BIGOT.--Qui a tué ce prince?

HUBERT.--Il n'y a pas encore une heure que je l'ai laissé bien portant:
je l'honorais, je l'aimais, et je passerai ma vie à pleurer la perte de
sa douce vie.

SALISBURY.--Ne vous fiez point à ces larmes feintes qui coulent de ses
yeux. Les pleurs ne manquent pas à la scélératesse; et lui, qui en a une
longue habitude, leur donne l'apparence d'un fleuve de tendresse et
d'innocence. Venez avec moi, vous tous dont l'âme abhorre l'odeur
infecte d'un abattoir: cette vapeur de crime me suffoque.

BIGOT.--Allons vers Bury; allons y rejoindre le dauphin.

PEMBROKE.--Va dire au roi qu'il peut venir nous y chercher.

(Les lords sortent.)

LE BATARD.--L'honnête monde que le nôtre! _(A Hubert.)_--Avez-vous eu
connaissance de ce beau chef-d'oeuvre?--Hubert, si c'est toi qui as
commis cette oeuvre de mort, tu es damné sans que l'immensité infinie de
la miséricorde du ciel puisse t'atteindre.

HUBERT.--Écoutez-moi seulement, monsieur.

LE BATARD.--Ah! je te dirai une chose, tu es damné aussi noir.... Non,
il n'y a rien de si noir que toi: tu es damné plus à fond que le prince
Lucifer; il n'y a pas encore un diable d'enfer aussi hideux que tu le
seras, si c'est toi qui as tué cet enfant.

HUBERT.--Sur mon âme....

LE BATARD.--Si tu as seulement consenti à cette cruelle action, tu n'as
pas d'autre parti que le désespoir; et, à défaut de corde, le fil le
plus mince qu'une araignée ait jamais tiré de ses entrailles suffira
pour t'étrangler: un jonc sera une potence suffisante pour te pendre: ou
si tu veux te noyer, mets un peu d'eau dans une cuiller; et pour
étouffer un scélérat tel que toi, cela vaudra tout l'Océan.--Je te
soupçonne violemment.

HUBERT.--Si par action, consentement, ou seulement par le péché de la
pensée, je suis coupable d'avoir dérobé cet aimable souffle à la belle
enveloppe d'argile où il était renfermé, que l'enfer n'ait pas assez de
douleurs pour me torturer!--Je l'avais laissé bien portant.

LE BATARD.--Va, prends-le dans tes bras. Je suis troublé, il me semble,
et je perds mon chemin à travers les épines et les dangers de ce
monde.--Comme tu portes légèrement toute l'Angleterre! De cette portion
défunte de royauté se sont envolés vers le ciel la vie, le droit, la
justice de tout ce royaume, laissant l'Angleterre se débattre et lutter
pour séparer à belles dents le droit sans maître de l'orgueilleux
étalage du pouvoir; maintenant, pour arracher cet os décharné de la
souveraineté, le dogue grondant de la guerre hérisse sa crinière
irritée, et grogne au nez de la douce paix; maintenant se liguent
ensemble les forces du dehors et les mécontentements du dedans; et
l'immense confusion plane comme un corbeau sur un animal expirant, en
attendant la chute imminente de la puissance arrachée de son trône.
Heureux maintenant celui dont la ceinture et le manteau pourront
résister à cette tempête!--Emporte cet enfant, et suis-moi en diligence.
Je vais trouver le roi: nous avons en un instant mille affaires sur les
bras, et le ciel même regarde cette terre d'un oeil de courroux.

(Ils sortent.)

FIN DU QUATRIÈME ACTE.



                           ACTE CINQUIÈME


SCÈNE I

La scène est toujours en Angleterre.--Un appartement dans le palais.

_Entrent_ LE ROI JEAN, PANDOLPHE _tenant la couronne; suite._


LE ROI JEAN.--Ainsi j'ai remis dans vos mains la couronne de ma gloire.

PANDOLPHE, _lui rendant la couronne._--Reprenez-la de ma main, comme
tenant du pape votre grandeur et votre autorité souveraine.

LE ROI JEAN.--Maintenant accomplissez votre parole sacrée. Allez au camp
des Français, et employez tout le pouvoir que vous tenez de Sa Sainteté
pour arrêter leur marche avant que nous soyons en flammes. Notre
noblesse mécontente se révolte, notre peuple se refuse à l'obéissance et
jure amour et allégeance à un sang étranger, au roi d'un autre pays.
Vous seul conservez le pouvoir de neutraliser cette inondation d'humeurs
pernicieuses. Ne tardez donc pas: le moment présent est si malade, que
si le remède n'est présentement administré, nous allons tomber dans un
danger incurable.

PANDOLPHE.--Ce fut mon souffle qui excita cette tempête pour punir votre
conduite obstinée envers le pape; mais puisque vous voilà soumis et
converti, ma langue va calmer l'orage de guerre et ramener le beau temps
dans votre croyance trouble. Souvenez-vous bien du serment d'obéissance
qu'en ce jour de l'Ascension vous avez prêté au pape. Je vais trouver
les Français pour leur faire poser les armes.

(Il sort.)

LE ROI JEAN.--Est-ce aujourd'hui le jour de l'Ascension? Le prophète
n'avait-il pas prédit que le jour de l'Ascension, avant midi, je
renoncerais à ma couronne? C'est en effet ce qui est arrivé; mais
j'avais cru que ce ce serait par contrainte, et grâce au ciel, je l'ai
cédée volontairement[21].

[Note 21: Dans l'acte où Jean reconnaît son royaume vassal et tributaire
du saint-siége, il déclare n'avoir pas été contraint par la crainte,
mais avoir agi par sa libre volonté. On ne sait si c'est une malice ou
une ingénuité du poëte d'avoir conservé ces paroles.]

(Entre le Bâtard.)

LE BATARD.--Tout le Kent s'est rendu; il n'y a plus que le château de
Douvres qui tienne encore. Londres vient de recevoir le dauphin et son
armée comme des hôtes chéris. Vos nobles refusent de vous entendre et
sont allés offrir leurs services à votre ennemi; et le trouble de la
frayeur disperse çà et là le petit nombre de vos douteux amis.

LE ROI JEAN.--Mes nobles n'ont-ils donc pas voulu revenir à moi quand
ils ont appris que le jeune Arthur était vivant?

LE BATARD.--Ils l'ont trouvé mort et jeté dans la rue; cassette vide
d'où le joyau de la vie avait été dérobé et emporté par quelque damnable
main.

LE ROI JEAN.--Ce traître d'Hubert m'avait dit qu'il était vivant.

LE BATARD.--Sur mon âme, il l'a dit parce qu'il le croyait.--Mais
pourquoi vous laisser ainsi abattre? Pourquoi cet air triste? soyez
grand en action comme vous l'avez été en pensée: que le monde ne voie
pas la crainte et le découragement gouverner les regards d'un roi. Soyez
prompt comme les événements; montrez-vous de feu avec le feu; menacez
qui vous menace; faites tête aux terreurs qui veulent vous épouvanter.
Ainsi les inférieurs, qui, l'oeil sur les grands, les prennent pour
modèles de leur conduite, deviendront grands à votre exemple et
revêtiront l'esprit intrépide du courage. Allons, brillez comme le dieu
de la guerre quand il se prépare à tenir la plaine. Montrez-vous plein
d'audace et d'une ambitieuse confiance. Quoi! faudra-t-il qu'ils
viennent chercher le lion dans son antre, qu'ils viennent l'y effrayer,
l'y faire trembler? Oh! qu'on ne dise pas cela! Parcourez le pays,
courez chercher le mécontentement hors de vos portes, et luttez avec lui
avant de le laisser arriver si près.

LE ROI JEAN.--Le légat du pape vient de me quitter: je me suis
heureusement réconcilié avec lui, et il m'a promis de congédier l'armée
que commande le dauphin.

LE BATARD.--Oh! traité honteux! Quoi! lorsqu'une armée envahissante
aborde dans notre pays, nous enverrons des paroles pacifiques, nous
aurons recours aux compromis, aux insinuations, aux pourparlers, à de
honteuses trêves? Un enfant sans barbe, un étourdi élevé dans la soie,
viendra braver nos champs de bataille, et témoigner son courage sur ce
sol belliqueux, insultant les airs de ses enseignes vainement déployées,
et il ne trouvera aucune résistance? Non: courons aux armes, mon prince.
Peut-être que le cardinal ne pourra vous obtenir la paix; mais s'il
l'obtient, qu'on puisse dire au moins qu'ils ont vu que nous avions
l'intention de nous défendre.

LE ROI JEAN.--Eh bien! prenez la conduite de nos affaires actuelles.

LE BATARD.--Allons donc et courage. Je suis bien sûr que nous sommes
encore en état de faire face à des ennemis plus terribles.

(Ils sortent.)


SCÈNE II

Une plaine près de Saint-Edmonsbury[22].

_Entrent en armes_ LOUIS, SALISBURY, MELUN, PEMBROKE, BIGOT, _soldats._

[Note 22: Shakspeare n'a point ici déterminé le lieu de la scène; mais
d'après l'intention annoncée des lords de rejoindre Louis à
Saint-Edmonsbury, et ce que dit ensuite Melun des serments prononcés en
ce lieu, les derniers éditeurs ont cru pouvoir y placer cette scène.]


LOUIS, _à Melun._--Sire de Melun, faites faire une copie de ceci,
gardez-la soigneusement pour nous en conserver la mémoire; remettez
l'original à ces seigneurs, afin que lorsque nous y aurons apposé nos
noms, eux et nous, nous puissions, en lisant cet écrit, savoir à quoi
nous nous sommes engagés par serment, et que nous gardions notre foi
ferme et inviolable.

SALISBURY.--Elle ne sera jamais violée de notre côté; mais, noble
dauphin, bien que nous jurions de servir vos desseins avec un zèle libre
et une fidélité volontaire, cependant croyez-moi, prince, je ne puis me
réjouir de voir que les plaies de l'État demandent pour appareil une
révolte déshonorante, et que, pour guérir l'ulcère invétéré d'une seule
blessure, il en faille ouvrir plusieurs. Oh! cela désole mon âme de
prendre ce fer à mon côté pour faire des veuves, et dans ce pays, ô
ciel! qui répète le nom de Salisbury pour lui demander du secours et une
honorable délivrance! Mais la maladie de notre temps est telle que, pour
rendre à nos droits la vigueur et la santé, nous n'avons d'autre
instrument que la main de la dure injustice et du coupable désordre.--Et
n'est-ce pas une pitié, ô mes tristes amis, que nous les fils, les
enfants de cette île, soyons nés pour voir une heure aussi triste, pour
fouler son sein chéri à la suite d'une armée étrangère et remplir les
rangs de ses ennemis?--Oh! j'ai besoin de me retirer à l'écart, et de
pleurer sur la honte d'une pareille nécessité.--Nous servons de cortége
à la noblesse d'un pays éloigné, et nous suivons des couleurs inconnues
dans ces lieux. Quoi! dans ces lieux? O ma nation! si tu pouvais
t'éloigner? Si les bras de Neptune qui t'enserrent pouvaient t'emporter
loin de la connaissance de toi-même, pour t'enraciner sur des rivages
infidèles? Alors ces deux armées chrétiennes pourraient unir dans une
veine d'alliance ce sang qu'anime la colère, et ne le répandraient pas
d'une manière si contraire au bon voisinage.

LOUIS.--Tu montres en ceci un noble caractère, et les grandes affections
qui luttent dans ton sein font un tremblement de terre de générosité.
Oh! quel noble combat tu as livré entre la nécessité et un loyal
respect! Laisse-moi essuyer cette honorable rosée qui trace sur tes
joues son cours argenté. Mon coeur s'est attendri aux larmes d'une
femme; c'est une inondation ordinaire, mais l'effusion de ces pleurs
mâles, cette pluie que chasse de son souffle la tempête de l'âme,
étonnent mes yeux et me frappent de plus de stupeur que si je voyais sur
la voûte élevée des cieux se dessiner de toutes parts de brûlants
météores. Lève ton front, illustre Salisbury, et chasse avec un grand
coeur cette tempête: renvoie ces pleurs aux yeux d'enfants qui n'ont
jamais vu le géant du monde dans ses fureurs, qui n'ont jamais rencontré
d'autres aventures que les fêtes animées de l'ardeur de la jeunesse, de
la joie et du bavardage. Viens, viens, car tu enfonceras ta main dans la
bourse de l'opulente prospérité, aussi avant que Louis lui-même.--Et
vous aussi, nobles qui unissez à mes forces le nerf des vôtres.(_Entre
Pandolphe avec sa suite._)--Et tenez, il me semble qu'un ange a parlé,
voyez le saint légat s'avancer vers nous à grands pas; pour nous donner
une garantie de la part du ciel et pour attacher à nos actions, par sa
voix sacrée, le nom de justice.

PANDOLPHE.--Salut, noble prince de France. Voici ce que j'ai à vous
dire: Le roi Jean s'est réconcilié avec Rome; son âme est rentrée sous
le pouvoir de la sainte Église, de la grande métropole, du siége de
Rome, contre lesquels il était si fort révolté. Ainsi, repliez vos
étendards menaçants, et adoucissez l'esprit sauvage de la guerre
furieuse; que, comme un lion nourri à la main, elle repose
tranquillement aux pieds de la paix, et n'ait plus rien d'effrayant que
l'apparence.

LOUIS.--Il faut que Votre Grandeur me le pardonne, mais je ne
retournerai point en arrière. Je suis de trop bon lieu pour appartenir à
personne, pour être aux ordres comme agent secondaire, comme serviteur
utile, comme instrument, de quelque puissance souveraine qui soit au
monde: c'est vous qui le premier avez, entre ce royaume châtié et moi
rallumé de votre souffle les charbons éteints de la guerre; c'est vous
qui avez apporté le bois pour nourrir ce feu: il est beaucoup trop grand
maintenant pour que le faible vent qui l'a allumé puisse l'éteindre.
Vous m'avez enseigné à voir la justice sous sa véritable face; vous
m'avez instruit de mes droits sur ce royaume. Quoi! vous seul avez fait
entrer dans mon coeur cette entreprise, et vous venez me dire
aujourd'hui: «Jean a fait sa paix avec Rome!» Et que me fait cette paix
à moi? Moi, par les droits de mon lit nuptial, le jeune Arthur mort, je
réclame ce pays comme m'appartenant; et maintenant qu'il est à moitié
conquis, il faudra que je recule parce que Jean a fait sa paix avec
Rome! Suis-je l'esclave de Rome? De quel argent Rome a-t-elle contribué?
quels soldats m'a-t-elle fournis? quelles munitions m'a-t-elle envoyées
pour aider à cette entreprise? N'est-ce pas moi qui en porte le fardeau?
Quels autres que moi et ceux qui obéissent à mon appel donnent leurs
sueurs à cette cause et soutiennent cette guerre? N'ai-je pas entendu
ces insulaires crier _vive le roi_! au moment où je côtoyais leurs
villes? n'ai-je pas les plus belles cartes dans le jeu pour gagner cette
facile partie où se joue une couronne? Et il faudra que j'abandonne la
mise que j'ai déjà gagnée! Non, non, sur mon âme, c'est ce qu'on ne dira
jamais.

PANDOLPHE.--Vous ne considérez que les dehors de cette affaire.

LOUIS.--Dehors ou dedans, je ne m'en retournerai point que mon
entreprise ne soit couronnée de toute la gloire qui a été promise à mes
vastes espérances avant que j'eusse rassemblé cette brillante élite de
la guerre, que j'eusse choisi dans le monde entier ces ardents courages,
pour marcher le front haut à la conquête, et conquérir le renom jusque
dans la gueule du péril et de la mort.(_Une trompette sonne._)--De quoi
vient nous sommer cette vigoureuse trompette?

(Entre le Bâtard avec une suite.)

LE BATARD.--En vertu du droit des gens, je dois avoir audience; je suis
envoyé pour vous parler.--Monseigneur de Milan, je viens de la part du
roi apprendre comment vous avez traité pour lui; et, selon ce que vous
me répondrez, je saurai dans quelle étendue et dans quelles limites je
dois renfermer mes paroles.

PANDOLPHE.--Le dauphin est trop obstiné dans ses refus, et ne veut
accorder aucune trêve à mes instances. Il répond nettement qu'il ne
quittera point les armes.

LE BATARD.--Par tout le sang qu'a jamais pu respirer la fureur, le jeune
homme a bien répondu. Maintenant écoutez notre roi d'Angleterre, car
c'est ainsi que Sa Majesté parle par ma bouche: il est tout prêt, et
c'est bien raison qu'il le soit; il se rit de cette singerie d'attaque
sans aucune espèce d'étiquette, de cette mascarade militaire, de cette
imprudente orgie, de cette audace imberbe et de ces bataillons
d'enfants; et il est bien préparé à chasser, le fouet à la main, de
l'enceinte de ses domaines, cette guerre de nains, ces pygmées en armes.
Cette main qui a eu la force de vous fustiger à votre porte même et de
vous faire sauter sur les toits, qui vous a obligés de plonger comme des
seaux dans vos puits les plus cachés, de vous tapir sous la litière du
plancher de vos écuries, de demeurer enfermés comme des pions dans des
coffres et des caisses, de vous tenir serrés contre les pourceaux, et de
chercher la douce sûreté dans les tombeaux et les prisons, frissonnant
et tremblant au seul cri des corbeaux de votre pays dont vous preniez la
voix pour celle d'un Anglais armé; cette main victorieuse qui vous a
châtiés dans vos maisons sera-t-elle ici plus faible? Non; sachez que
notre vaillant monarque a pris les armes, et que, comme l'aigle, il
plane au-dessus de son aire pour fondre sur l'importun qui approche de
son nid.--Et vous, hommes dégénérés, rebelles ingrats; vous, Nérons
sanguinaires, qui déchirez le sein de l'Angleterre, votre bonne mère,
rougissez de honte: vos femmes, vos filles au pâle visage, semblables à
des amazones, s'avancent d'un pas léger à la suite des tambours; elles
ont changé leurs dés en gantelets de fer, leurs aiguilles en lances, et
à la douceur de leur coeur ont succédé des inclinations martiales et
sanguinaires.

LOUIS.--Finis là tes bravades, et tourne le dos en paix. Nous convenons
que tu peux l'emporter sur nous en injures. Bonsoir; nous tenons notre
temps pour trop précieux pour le perdre avec un pareil braillard.

PANDOLPHE.--Permettez-moi de parler.

LE BATARD.--Non, c'est moi qui vais parler.

LOUIS.--Nous n'écouterons ni l'un ni l'autre.--Battez le tambour, et que
la voix de la guerre établisse la légitimité de nos droits et de notre
présence.

LE BATARD.--Oui, sans doute, vos tambours vont crier quand vous les
battrez, et vous en ferez autant quand vous serez battus. Que le bruit
d'un de tes tambours réveille seulement un écho, et dans le même instant
un autre tambour déjà suspendu te renverra un son tout aussi bruyant que
le tien. Fais-en retentir un autre, et un second ira aussi bruyant que
le tien ébranler l'oreille du firmament, et insulter le tonnerre à la
bouche sonore. Ne se fiant pas à ce légat qui boite des deux côtés et
dont il s'est servi par jeu plutôt que par nécessité, le belliqueux Jean
est là tout près: sur son front siège la mort aux côtes décharnées, dont
l'occupation sera aujourd'hui de se régaler de milliers de Français.

LOUIS.--Battez, tambours, que nous allions chercher ce danger.

LE BATARD.--Et tu le trouveras, dauphin, n'en doute pas.

(Ils sortent.)


SCÈNE III

La scène est toujours en Angleterre.--Un champ de bataille.

_Alarmes.--Entrent_ LE ROI JEAN ET HUBERT.


LE ROI JEAN.--Comment la journée tourne-t-elle pour nous? Oh!
dis-le-moi, Hubert.

HUBERT.--Mal, j'en ai peur. Comment se trouve Votre Majesté?

LE ROI JEAN.--Cette fièvre, qui me tourmente depuis si longtemps,
m'accable tout à fait. Oh! mon coeur est malade.

(Entre un messager.)

LE MESSAGER.--Seigneur, votre brave cousin, Faulconbridge, prie Votre
Majesté de quitter le champ de bataille, et de lui faire savoir par moi
la route que vous prendrez.

LE ROI JEAN.--Dis-lui du côté de Swinstead, à l'abbaye de ce lieu.

LE MESSAGER.--Ayez bon courage: le puissant secours que le dauphin
attendait ici a fait naufrage, il y a trois nuits, sur les sables de
Godwin. Cette nouvelle vient à l'instant même d'être apportée à Richard.
Les Français combattent mollement, et commencent à se retirer.

LE ROI JEAN.--Hélas! cette cruelle fièvre me consume et ne me laisse pas
la force de jouir de cette heureuse nouvelle. Marchons vers Swinstead;
qu'on me mette à l'instant dans ma litière: la faiblesse s'est emparée
de moi, et je me sens défaillir.

(Ils sortent.)


SCÈNE IV

Un autre endroit sur le champ de bataille.

SALISBURY, PEMBROKE, BIGOT.


SALISBURY.--Je ne croyais pas que le roi conservât autant d'amis.

PEMBROKE.--Retournons encore à la charge; ranimons l'ardeur des
Français: s'ils échouent, nous échouons aussi.

SALISBURY.--Ce diable de bâtard, ce Faulconbridge, en dépit de tout,
maintient à lui seul le combat.

PEMBROKE.--On dit que le roi Jean, dangereusement malade, a quitté le
champ de bataille.

(Entre Melun blessé et conduit par des soldats.)

MELUN.--Conduisez-moi vers les rebelles d'Angleterre que j'aperçois ici.

SALISBURY.--Tant que nous fûmes heureux on nous donna d'autres noms.

PEMBROKE.--C'est le comte de Melun!

SALISBURY.--Blessé à mort.

MELUN.--Fuyez, nobles Anglais. Vous êtes vendus et achetés: retirez-vous
des cruels engagements où vous vous êtes enfilés[23]; accueillez de
nouveau la fidélité bannie. Cherchez le roi Jean et tombez à ses pieds;
car si le Français a l'avantage dans cette tumultueuse journée, il se
propose de récompenser les peines que vous vous donnez en vous faisant
trancher la tête. Il en a fait le serment, et je l'ai juré avec lui, et
d'autres encore l'ont juré avec moi sur l'autel de Saint-Edmonsbury, sur
le même autel où nous vous jurâmes une tendre amitié et un attachement
éternel[24].

[Note 23: _Unthread the rude eye of rebellion_: Désenfilez le cruel trou
d'aiguille de la rébellion.]

[Note 24: On répandit en effet que le vicomte de Melun, tombé malade à
Londres, sentant les approches de la mort, et pressé par sa conscience,
avait fait avertir les Anglais, qui avaient embrassé le parti de Louis,
que le projet de ce prince était de les exterminer eux et leur famille,
pour distribuer leurs propriétés à ses courtisans. Ce conte, absurde,
trop appuyé par l'imprudente préférence que Louis montrait en toute
occasion pour les Français, fut très-accrédité, et contribua
singulièrement à la défection des Anglais.]

SALISBURY.--Est-il possible? serait-il vrai?

MELUN.--N'ai-je pas devant les yeux la hideuse mort, ne retenant plus
qu'un reste de vie qui s'échappe avec mon sang, comme se dissout près du
feu la forme d'une figure de cire? Qu'y a-t-il au monde qui pût
maintenant me porter à tromper, puisque je vais perdre les avantages de
toute imposture? Comment voudrais-je dire ce qui est faux, puisqu'il est
vrai que je dois mourir ici, et que je ne puis vivre ailleurs que par la
vérité? Je vous le répète, si Louis remporte la victoire, il se
parjurera si jamais vos yeux revoient naître à l'orient une nouvelle
aurore. Dans cette nuit même, dont le souffle noir et contagieux fume
déjà autour de la chevelure brûlante d'un vieux et faible soleil fatigué
du jour; dans cette nuit fatale, vous rendrez le dernier soupir, et l'on
vous fera traîtreusement payer par la perte de votre vie à tous[25]
l'amende à laquelle a été taxée votre trahison, dans le cas où, par
votre secours, Louis aurait l'avantage de la journée. Parlez de moi à un
nommé Hubert qui accompagne votre roi: mon affection pour lui, et cet
autre motif que mon grand-père était Anglais, ont éveillé ma conscience
et m'ont déterminé à vous confesser tout ceci. Pour récompense, je vous
prie de m'emporter d'ici, loin du tumulte et du bruit du champ de
bataille, dans quelque lieu où je puisse penser en paix le reste de mes
pensées, et où mon âme et le corps puissent se séparer dans la
contemplation et les désirs pieux.

[Note 25:

    _Paying the fine of rated treachery_
    _Even with a treacherous fine of all your lives._

_Fine_ (amende), et _fine_ (fin), jeu de mots impossible à rendre
exactement.]

SALISBURY.--Nous te croyons.... Et périsse mon âme si je ne chéris
l'aspect et les attraits de cette belle occasion par qui nous allons
retourner sur nos pas dans le chemin d'une damnable désertion! Et comme
le flot qui s'avance et se retire, abandonnant nos irrégularités et
notre cours déréglé, nous redescendrons dans ces limites que nous avions
dédaignées, et coulerons paisiblement dans les bornes de l'obéissance
jusqu'à notre océan, notre auguste roi Jean.--Mon bras va aider à
t'emporter de ce lieu, car je vois déjà dans tes yeux les cruelles
angoisses de la mort.--Allons, mes amis, désertons de nouveau: heureux
changement, qui ramène l'ancien droit!

(Ils sortent et emmènent Melun.)


SCÈNE V

La scène est toujours en Angleterre.--Le camp français.

_Entre_ LOUIS _avec sa suite._


LOUIS.--Il semblait que dans le ciel le soleil se couchait à regret, et
qu'il s'arrêtait et couvrait à l'occident le firmament de rougeur,
tandis que les Anglais se retiraient faiblement, mesurant à reculons la
terre de leur propre pays. Oh! nous avons brillamment fini, lorsqu'après
ce sanglant et laborieux combat nous leur avons dit bonsoir, par une
décharge de notre inutile artillerie; et que nous avons glorieusement
relevé nos enseignes déchirées, restant les derniers sur le champ de
bataille, et presque maîtres du terrain.

(Un messager entre.)

LE MESSAGER.--Où est mon prince, le dauphin?

LOUIS.--Le voici.--Quelles nouvelles?

LE MESSAGER.--Le comte de Melun est tué. Les seigneurs anglais, d'après
ses conseils, ont de nouveau changé de parti; et vos renforts, que vous
désiriez depuis si longtemps, se sont perdus et abîmés dans les sables
de Godwin.

LOUIS.--Oh! les affreuses et détestables nouvelles! Que ton coeur soit
maudit! Je ne m'attendais pas à éprouver ce soir la tristesse qu'elles
me donnent. Qui est-ce qui a dit que le roi Jean avait fui une heure ou
deux avant que la nuit tombante vînt séparer nos armées fatiguées?

LE MESSAGER.--Qui que ce soit qui l'ait dit, il a dit la vérité,
seigneur.

LOUIS.--C'est bon.--A nos postes, et faisons bonne garde cette nuit. Le
jour ne sera pas levé aussitôt que moi pour tenter les bonnes chances de
demain.

(Ils sortent.)


SCÈNE VI

Un endroit découvert dans le voisinage de l'abbaye de Swinstead.

_Il est nuit._--LE BATARD ET HUBERT _entrent par différents côtés._


HUBERT.--Qui va là? Parle. Holà! parle vite, ou je tire.

LE BATARD.--Ami.--Qui es-tu, toi?

HUBERT.--Du parti de l'Angleterre.

LE BATARD.--Où vas-tu?

HUBERT.--Qu'est-ce que cela te fait? Ne pourrais-je pas m'enquérir de
tes affaires comme toi des miennes?

LE BATARD.--C'est Hubert, je crois.

HUBERT.--Tu as deviné juste. Je veux bien à tout hasard te croire de mes
amis, toi qui reconnais si bien ma voix. Qui es-tu?

LE BATARD.--Qui tu voudras; et si cela te fait plaisir, tu peux me faire
l'amitié de croire que je descends d'un côté des Plantagenets.

HUBERT.--Mauvaise mémoire, c'est toi et l'aveugle nuit qui m'avez fait
tort.--Brave soldat, pardonne-moi si mon oreille a pu méconnaître aucun
des accents de ta voix.

LE BATARD.--Allons, allons; sans compliment, quelles nouvelles y a-t-il?

HUBERT.--Eh! c'était pour vous trouver que je cheminais ici sous les
sombres regards de la nuit.

LE BATARD.--Abrége donc: quelles nouvelles?

HUBERT.--O mon cher monsieur, des nouvelles convenant à la nuit, noires,
effrayantes, désespérantes, horribles!

LE BATARD.--Montre-moi où a porté le coup de ces mauvaises nouvelles. Je
ne suis pas une femme, et je ne m'évanouirai pas.

HUBERT.--Le roi, je le crains, a été empoisonné par un moine. Je l'ai
laissé presque sans voix, et je suis accouru pour vous informer de ce
malheur, afin que vous puissiez vous préparer, dans cette crise
soudaine, mieux que vous ne l'auriez pu si vous aviez tardé à
l'apprendre.

LE BATARD.--Comment a-t-il pris du poison? qui l'a goûté avant lui?

HUBERT.--Un moine, vous dis-je, un scélérat déterminé, dont les
entrailles ont éclaté à l'instant même. Cependant le roi parle encore,
et peut-être pourrait-il en revenir.

LE BATARD.--Qui as-tu laissé auprès de Sa Majesté?

HUBERT.--Quoi, vous ne savez pas?.... Tous les seigneurs sont revenus,
accompagnés du prince Henri, à la prière duquel le roi leur a pardonné;
et ils sont tous autour de Sa Majesté.

LE BATARD.--Ciel tout-puissant, suspends ton courroux, et n'essaye pas
de nous faire supporter plus que nous ne pouvons.--Je te dirai, Hubert,
que cette nuit la moitié de mes troupes, en passant les sables, ont été
surprises par la marée, et ces eaux de Lincoln[26] les ont dévorées.
Moi-même, quoique bien monté, j'ai eu peine à me sauver.--Allons, marche
devant; conduis-moi vers le roi. Je crains bien qu'il ne soit mort avant
que j'arrive.

(Ils sortent.)

[Note 26: Ce fut Jean lui-même qui, passant de Lyrin dans le
Lincolnshire, perdit par une inondation, et non par la marée, ses
trésors, ses chariots et ses bagages.]


SCÈNE VII

Le verger de l'abbaye de Swinstead.

_Entrent_ LE PRINCE HENRI, SALISBURY ET BIGOT.


HENRI.--Il est trop tard: toute la vie de son sang est atteinte de
corruption; et son cerveau même, où quelques-uns placent la fragile
demeure de l'âme, annonce par ses vaines rêveries la fin de la vie
mortelle.

(Entre Pembroke.)

PEMBROKE.--Sa Majesté parle encore: elle est persuadée que si on la
conduisait en plein air, cela calmerait l'ardeur du cruel poison qui la
dévore.

HENRI.--Eh bien, il faut le faire porter ici dans le verger. Est-il
toujours en fureur?

(Bigot sort.)

PEMBROKE.--Il est plus calme que lorsque vous l'avez quitté. Tout à
l'heure il chantait.

HENRI.--Oh! illusions de la maladie! Les maux parvenus à leur dernière
violence ne se font pas longtemps sentir. La mort, qui a déjà fait sa
proie des parties extérieures, les laisse insensibles et assiége
maintenant l'esprit qu'elle harcèle et désole par des légions de
fantômes bizarres qui, se pressant en foule à ce dernier assaut, se
confondent les uns avec les autres.--C'est une chose étrange que la mort
puisse chanter!--Hélas! je suis le fils de ce cygne faible et épuisé,
qui chante l'hymne funèbre de sa mort, et fait sortir des organes d'une
voie périssable les sons qui conduisent son âme et son corps à leur
repos éternel.

SALISBURY.--Prenez courage, prince, car vous êtes né pour rendre une
forme à cette masse qu'il a laissée si irrégulière et si défigurée.

(Rentrent Bigot et la suite, apportant le roi Jean dans une chaise.)

LE ROI JEAN.--Ah! certes, maintenant mon âme a de la place: elle ne s'en
ira pas par les fenêtres ni par les portes. J'ai dans mon sein un été si
brûlant, que tous mes intestins se réduisent en poussière. Je ne suis
plus qu'un dessin difforme tracé avec une plume sur du parchemin, et je
me racornis devant ce feu.

HENRI.--Comment se trouve Votre Majesté?

LE ROI JEAN.--Empoisonné, fort mal, mort, abandonné, rejeté!.... Et nul
de vous ne commandera à l'hiver de venir enfoncer ses doigts de glace
entre mes mâchoires, ne conjurera le Nord d'envoyer ses vents glacés
caresser mes lèvres desséchées et me soulager par le froid, ne fera
couler les rivières de mon royaume dans mon sein consumé? Je ne vous
demande pas grand'chose; je n'implore qu'un froid qui me soulage; et
vous êtes assez avares, assez ingrats pour me le refuser!

HENRI.--Oh! que mes larmes n'ont-elles quelque vertu qui pût vous
secourir!

LE ROI JEAN.--Elles sont pleines d'un sel brûlant.--Au dedans de moi est
un enfer où le poison est renfermé comme un démon pour tyranniser une
vie condamnée et sans espérance.

(Entre le Bâtard hors d'haleine.).

LE BATARD.--Oh! je suis tout échauffé de la vitesse de ma course, et de
l'envie qui me pressait de voir Votre Majesté.

LE ROI JEAN.--Ah! mon cousin, tu es venu pour me fermer les yeux. Le
câble de mon coeur est rompu et brûlé; tous les cordages qui soutenaient
les voiles de ma vie se sont changés en un fil, en un petit cheveu; mon
coeur n'est plus retenu que par une pauvre fibre qui ne tiendra que le
temps d'entendre tes nouvelles; et après, tout ce que tu vois ne sera
plus qu'un morceau de terre, le simulacre de la royauté évanouie!

LE BATARD.--Le dauphin se prépare à marcher de ce côté, et Dieu sait
comment nous pourrons lui résister; car en une nuit la meilleure partie
de mes troupes, avec laquelle j'avais trouvé moyen de faire retraite,
s'est perdue à l'improviste dans les eaux, dévorée par le retour
inattendu de la marée.

(Le roi meurt.)

SALISBURY.--Vous versez ces nouvelles de mort dans une oreille déjà
morte.--Mon souverain! mon prince!--Tout à l'heure roi, maintenant cela!

HENRI.--C'est ainsi qu'il faut que j'avance pour être arrêté de même!
Quelle sûreté, quelle espérance, quelle stabilité y a-t-il dans ce
monde, lorsque ce qui tout à l'heure était un roi n'est plus maintenant
que de l'argile?

LE BATARD.--Es-tu parti ainsi?--Je ne reste après toi que pour remplir
pour toi le devoir de la vengeance; puis mon âme ira te servir dans les
cieux, comme elle t'a toujours servi sur la terre.--Vous, astres de
l'Angleterre, maintenant rentrés dans votre sphère régulière, où sont
vos troupes? Montrez actuellement le retour de votre fidélité, et
revenez sans délai avec moi repousser la destruction et l'éternelle
ignominie hors des faibles portes de notre patrie languissante!
Cherchons à l'instant l'ennemi, ou il va nous chercher lui-même: le
dauphin accourt en furie sur nos talons.

SALISBURY.--Il paraît que vous n'êtes pas instruit de tout ce que nous
savons. Le cardinal Pandolphe est à se reposer dans l'abbaye, où il est
arrivé il y a une demi-heure apportant de la part du dauphin, disposé à
abandonner sur-le-champ cette guerre, des offres de paix que nous
pouvons accepter avec honneur et avec avantage.

LE BATARD.--Il l'abandonnera bien mieux encore lorsqu'il nous verra bien
ralliés pour la défense.

SALISBURY.--Mais tout est en quelque sorte fini: il a déjà fait
transporter sur les côtes quantité de bagages et remis sa cause et ses
prétentions entre les mains du cardinal, avec qui, si vous le jugez à
propos, vous et moi et les autres seigneurs, nous partirons en diligence
cette après-dînée, pour achever de terminer heureusement cette affaire.

LE BATARD.--Soit.--Et vous, mon noble prince, avec ceux des grands dont
on peut le mieux se passer, vous resterez pour les obsèques de votre
père.

HENRI.--C'est à Worcester que son corps doit être enterré, car c'est
ainsi qu'il l'a ordonné.

LE BATARD.--Il faut donc l'y conduire.--Et vous, cher prince,
puissiez-vous revêtir avec bonheur le sceptre héréditaire et glorieux de
ce royaume! C'est avec une soumission entière que je vous transmets à
genoux mes fidèles services, et ma soumission éternellement inviolable.

SALISBURY.--Et nous vous offrons de même notre affection, qui demeurera
désormais sans tache.

HENRI.--J'ai une âme sensible qui voudrait vous remercier, et ne sait le
faire que par des larmes.

LE BATARD.--Oh! ne donnons à la circonstance que les douleurs
nécessaires; nous sommes en avance de chagrin avec le passé.--Cette
Angleterre n'est jamais tombée et ne tombera jamais aux pieds
orgueilleux d'un vainqueur, qu'elle ne l'ait d'abord aidé elle-même à la
blesser. Maintenant que ses chefs sont revenus à elle, que les trois
parties du monde viennent armées contre nous, et nous leur tiendrons
tête! Rien ne peut nous accabler si l'Angleterre reste fidèle à
elle-même.

(Ils sortent.)

FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Le roi Jean" ***

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