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Title: Les joyeuses Bourgeoises de Windsor
Author: Shakespeare, William, 1564-1616
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Les joyeuses Bourgeoises de Windsor" ***

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by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
http://gallica.bnf.fr)



  Note du transcripteur.

    ===========================================================
    Ce document est tiré de:


    OEUVRES COMPLÈTES DE
    SHAKSPEARE

    TRADUCTION DE
    M. GUIZOT

    NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE
    AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE
    DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES

    Volume 6
    Le marchand de Venise, Les joyeuses Bourgeoises de
    Windsor, Le roi Jean, La vie et la mort du roi Richard II,
    Henri IV (1re partie).

    PARIS
    A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE
    DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS
    35, QUAI DES AUGUSTINS
    1863


    ==========================================================



                                  LES
                          JOYEUSES BOURGEOISES
                              DE WINDSOR


                                COMÉDIE



                                NOTICE
                                  SUR
                        LES JOYEUSES BOURGEOISES
                              DE WINDSOR


Selon une tradition généralement reçue, la comédie des _Joyeuses
Bourgeoises de Windsor_ fut composée par l'ordre d'Élisabeth, qui,
charmée du personnage de Falstaff, voulut le revoir encore une fois.
Shakspeare avait promis de faire mourir Falstaff dans Henri V[1] mais
sans doute, après l'y avoir fait reparaître encore, embarrassé par la
difficulté d'établir les nouveaux rapports de Falstaff avec Henri devenu
roi, il se contenta d'annoncer au commencement de la pièce la maladie et
la mort de Falstaff, sans la présenter de nouveau aux yeux du public.
Élisabeth trouva que ce n'était pas là tenir parole, et exigea un nouvel
acte de la vie du gros chevalier. Aussi paraît-il que _les Joyeuses
Bourgeoises_ ont été composées après Henri V, quoique dans l'ordre
historique il faille nécessairement les placer avant. Quelques
commentateurs ont même cru, contre l'opinion de Johnson, que cette pièce
devait se placer entre les deux parties de Henri IV; mais il y a, ce
semble, en faveur de l'opinion de Johnson qui la range entre Henri IV et
Henri V, une raison déterminante, c'est que dans l'autre supposition
l'unité, sinon de caractère, du moins d'impression et d'effet, serait
entièrement rompue.

[Note 1: _Voyez_ l'épilogue de la deuxième partie d'Henri IV.]

Les deux parties de Henri IV ont été faites d'un seul jet, ou du moins
sans s'écarter d'un même cours d'idées; non-seulement le Falstaff de la
seconde partie est bien le même homme que le Falstaff de la première,
mais il est présenté sous le même aspect; si dans cette seconde partie,
Falstaff n'est pas tout à fait aussi amusant parce qu'il a fait fortune,
parce que son esprit n'est plus employé à le tirer sans cesse des
embarras ridicules où le jettent ses prétentions si peu d'accord avec
ses goûts et ses habitudes, c'est cependant avec le même genre de goûts
et de prétentions qu'il est ramené sur la scène; c'est son crédit sur
l'esprit de Henri qu'il fait valoir auprès du juge Shallow, comme il se
targuait, au milieu de de ses affidés, de la liberté dont il usait avec
le prince; et l'affront public qui lui sert de punition à la fin de la
seconde partie de Henri IV n'est que la suite et le complément des
affronts particuliers que Henri V, encore prince de Galles, s'est amusé
à lui faire subir durant le cours des deux pièces. En un mot, l'action
commencée entre Falstaff et le prince dans la première partie, est
suivie sans interruption jusqu'à la fin de la seconde, et terminée alors
comme elle devait nécessairement finir, comme il avait été annoncé
qu'elle finirait.

_Les Joyeuses Bourgeoises de Windsor_ offrent une action toute
différente, présentent Falstaff dans une autre situation, sous un autre
point de vue. C'est bien le même homme, il serait impossible de le
méconnaître; mais encore vieilli, encore plus enfoncé dans ses goûts
matériels, uniquement occupé de satisfaire aux besoins de sa
gloutonnerie. Doll Tear-Sheet abusait encore au moins son imagination;
avec elle il se croyait libertin; ici il n'y songe même plus; c'est à se
procurer de l'argent qu'il veut faire servir l'insolence de sa
galanterie; c'est sur les moyens d'obtenir cette argent que le trompe
encore sa vanité. Élisabeth avait demandé à Shakspeare, dit-on, un
Falstaff amoureux; mais Shakspeare, qui connaissait mieux qu'Élisabeth
les personnages dont il avait conçu l'idée, sentit qu'un pareil genre de
ridicule ne convenait pas à un pareil caractère, et qu'il fallait punir
Falstaff par des endroits plus sensibles. La vanité même n'y suffirait
pas; Falstaff sait prendre son parti de toutes les hontes; au point où
il en est arrivé, il ne cherche même plus à les dissimuler. La vivacité
avec laquelle il décrit à M. Brook ses souffrances dans le panier au
linge sale n'est plus celle de Falstaff racontant ses exploits contre
les voleurs de Gadshill, et se tirant ensuite si plaisamment d'affaire
lorsqu'il est pris en mensonge. Le besoin de se vanter n'est plus un de
ses premiers besoins; il lui faut de l'argent, avant tout de l'argent,
et il ne sera convenablement châtié que par des inconvénients aussi
réels que les avantages qu'il se promet. Ainsi le panier de linge sale,
les coups de bâton de M. Ford, sont parfaitement adaptés au genre de
prétentions qui attirent à Falstaff une correction pareille; mais bien
qu'une telle aventure puisse, sans aucune difficulté, s'adapter au
Falstaff des deux _Henri IV_, elle l'a pris dans une autre portion de sa
vie et de son caractère; et si on l'introduisait entre les deux parties
de l'action qui se continue dans les deux _Henri IV_, elle refroidirait
l'imagination du spectateur, au point de détruire entièrement l'effet de
la seconde.

Bien que cette raison paraisse suffisante, on en pourrait trouver
plusieurs autres pour justifier l'opinion de Johnson. Ce n'est cependant
pas dans la chronologie qu'il faudrait les chercher. Ce serait une
oeuvre impraticable que de prétendre accorder ensemble les diverses
données chronologiques que, souvent dans la même pièce, il plaît à
Shakspeare d'établir; et il est aussi impossible de trouver
chronologiquement la place des _Joyeuses Bourgeoises de Windsor_ entre
_Henri IV_ et _Henri V_, qu'entre les deux parties de _Henri IV_. Mais,
dans cette dernière supposition, l'entrevue entre Shallow et Falstaff
dans la seconde partie de _Henri IV_, le plaisir qu'éprouve Shallow à
revoir Falstaff après une si longue séparation, la considération qu'il
professe pour lui, et qui va jusqu'à lui prêter mille livres sterling,
deviennent des invraisemblances choquantes: ce n'est pas après la
comédie des _Joyeuses Bourgeoises de Windsor_, que Shallow peut être
attrapé par Falstaff. Nym, qu'on retrouve dans _Henri V_, n'est point
compté dans la seconde partie de _Henri IV_, au nombre des gens de
Falstaff. Il serait assez difficile, dans les deux suppositions, de se
rendre compte du personnage de Quickly, si l'on ne supposait que c'est
une autre Quickly un nom que Shakspeare a trouvé bon de rendre commun à
toutes les entremetteuses. Celle de _Henri IV_ est mariée; son nom n'est
donc point un nom de fille; la Quickly des _Joyeuses Bourgeoises_ ne
l'est pas.

Au reste, il serait superflu de chercher à établir d'une manière bien
solide l'ordre historique de ces trois pièces; Shakspeare lui-même n'y a
pas songé. On peut croire cependant que, dans l'incertitude qu'il a
laissée à cet égard, il a voulu du moins qu'il ne fût pas tout à fait
impossible de faire de ses _Joyeuses Bourgeoises de Windsor_ la suite
des _Henri IV_. Pressé à ce qu'il paraît par les ordres d'Élisabeth, il
n'avait d'abord donné de cette comédie qu'une espèce d'ébauche qui fut
cependant représentée pendant assez longtemps, telle qu'on la trouve
dans les premières éditions de ses oeuvres, et qu'il n'a remise que
plusieurs années après sous la forme où nous la voyons maintenant. Dans
cette première pièce, Falstaff, au moment où il est dans la forêt,
effrayé des bruits qui se font entendre de tous côtés, se demande si ce
n'est pas _ce libertin de prince de Galles qui vole les daims de son
père_. Cette supposition a été supprimée dans la comédie mise sous la
seconde forme, lorsque le poëte voulut tâcher apparemment d'indiquer un
ordre de faits un peu plus vraisemblable. Dans cette même pièce comme
nous l'avons à présent, Page reproche à Fenton _d'avoir été_ de la
société du prince de Galles et de Poins. Du moins n'en est-il plus, et
l'on peut supposer que le nom de _Wild-Prince_ demeure encore pour
désigner ce qu'a été le prince de Galles et ce que n'est plus Henri V.
Quoi qu'il en soit, si la comédie des _Joyeuses Bourgeoises_ offre un
genre de comique moins relevé que la première partie de _Henri IV_, elle
n'en est pas moins une des productions les plus divertissantes de cette
gaieté d'esprit dont Shakspeare a fait preuve dans plusieurs de ses
comédies.

Plusieurs nouvelles peuvent se disputer l'honneur d'avoir fourni à
Shakspeare le fond de l'aventure sur laquelle repose l'intrigue des
_Joyeuses Bourgeoises de Windsor_. C'est probablement aux mêmes sources
que Molière aura emprunté celle de son _École des Femmes_; ce qui
appartient à Shakspeare, c'est d'avoir fait servir la même intrigue à
punir à la fois le mari jaloux et l'amoureux insolent. Il a ainsi donné
à sa pièce, sauf la liberté de quelques expressions, une couleur
beaucoup plus morale que celle des récits où il a pu puiser, et où le
mari finit toujours par être dupe, et l'amant heureux.

Cette comédie paraît avoir été composée en 1604.

                                 LES
                         JOYEUSES BOURGEOISES
                              DE WINDSOR

                                COMÉDIE

    PERSONNAGES

    SIR JOHN FALSTAFF.
    FENTON.
    SHALLOW, juge de paix de campagne.
    SLENDER, cousin de Shallow.
    M. FORD.   HÔTE deux propriétaires, habitants
    M. PAGE.   } de Windsor.
    WILLIAM PAGE, jeune garçon, fils de M. Page.
    SIR HUGH EVANS, curé gallois[2].
    LE DOCTEUR CAIUS, médecin français.
    L'HÔTE DE LA JARRETIÈRE.
    BARDOLPH,       }
    PISTOL,         }  suivants de Falstaff.
    NYM.            }
    ROBIN, page de Falstaff.
    SIMPLE, domestique de Slender.
    RUGBY, domestique du docteur Caius.
    MISTRISS FORD.
    MISTRISS PAGE.
    MISTRISS ANNE PAGE, sa fille, amoureuse de Fenton.
    MISTRISS QUICKLY, servante du docteur Caius.
    Domestiques de Page, de Ford, etc.

La scène est à Windsor et dans les environs.

[Note 2: Il paraît que le titre de _sir_ fut longtemps donné aux membres
du clergé inférieur.]



                              ACTE PREMIER


SCÈNE I

A Windsor, devant la maison de Page.

_Entrent_ LE JUGE SHALLOW, SLENDER et _sir_ HUGH EVANS.


SHALLOW.--Tenez, sir Hugh, ne cherchez pas à m'en dissuader. Je veux
porter cela à la chambre étoilée. Fût-il vingt fois sir John Falstaff,
il ne se jouera pas de Robert Shallow, écuyer.

SLENDER.--Écuyer du comté de Glocester, juge de paix et _coram_.

SHALLOW.--Oui, cousin Slender, et aussi _Cust-alorum_[3].

[Note 3: _Cust-alorum_, abréviation de _custos rotulorum_, garde des
registres.]

SLENDER.--Oui, des _ratolorum_! gentilhomme de naissance, monsieur le
curé, qui signe _armigero_ dans tous les actes, billets, quittances,
citations, obligations: _armigero_ partout.

SHALLOW.--Oui, c'est ainsi que nous signons et avons toujours signé sans
interruption ces trois cents dernières années.

SLENDER.--Tous ses successeurs l'ont fait avant lui et tous ses ancêtres
le peuvent faire après lui, ils peuvent vous montrer, sur leur casaque,
la douzaine de loups de mer[4] blancs.

SHALLOW.--C'est une vieille casaque.

EVANS.--Il peut très-bien se trouver sur une vieille casaque une
douzaine de _lous-lous_ blancs[5]. Cela va parfaitement ensemble, c'est
un animal familier à l'homme, un emblème d'affection.

SHALLOW.--Le loup de mer est un poisson frais[6]; ce qui fait le sel de
la chose, c'est que la casaque est vieille.

[Note 4: _White luce_ (brochets). Il a fallu changer le brochet en loup
de mer, pour conserver quelque chose du jeu de mots que fait ensuite
Evans entre _luce_ (brochet), et _louse_ (pou). _Loulou_ est un mot
populaire et enfantin pour désigner cette espèce de vermine.]

[Note 5: Le Gallois Evans parle un jargon qu'il nous a paru difficile de
rendre en français. Ce genre de plaisanterie, souvent fatigant dans
l'original, est à peu près impossible à faire passer dans une autre
langue.]

[Note 6: _The luce is fresh fish; the salt fish is an old coat_. Les
commentateurs n'ont pu rendre raison du sens de cette phrase, en effet
difficile à expliquer. Il paraît probable que poisson frais (_fresh
fish_) était une expression vulgaire pour désigner une noblesse
nouvelle, et que Shallow veut dire que ce qui indique l'ancienneté de sa
maison, et ce qui en fait un poisson salé (_salt fish_), c'est
l'ancienneté de la casaque.]

SLENDER.--Je puis écarteler, cousin?

SHALLOW.--Vous le pouvez sans doute en vous mariant.

EVANS.--Il gâtera tout[7], s'il écartèle.

[Note 7: _It is marring indeed, if he quarter it_. Shallow lui a dit
qu'il pouvait écarteler en se mariant (_marrying_). Evans lui répond
qu'en effet écarteler (_quarter_) est le moyen de tout gâter
(_marring_). Ce jeu de mots était impossible à rendre; il a même été
nécessaire de changer la réplique d'Evans. _If he has a quarter of your
coat, there is but three skirts for yourself_. «S'il a un quart de votre
casaque, vous n'en aurez que trois quarts.»

_Quarter_ signifie également quart, quartier et écarteler.]

SHALLOW.--Pas du tout.

EVANS.--Par Notre-Dame, s'il écartèle votre casaque il la mettra en
pièces; vous n'en aurez plus que les morceaux. Mais cela ne fait rien;
passons; ce n'est pas là le point dont il s'agit.--Si le chevalier
Falstaff a commis quelque malhonnêteté envers vous, je suis un membre de
l'Eglise: et je m'emploierai de grand coeur à faire entre vous quelques
raccommodements et arrangements.

SHALLOW.--Non, le conseil en entendra parler: il y a rébellion.

EVANS.--Il n'est pas nécessaire que le conseil entende parler d'une
rébellion: il n'y a pas de crainte de Dieu dans une rébellion. Le
conseil, voyez-vous, aimera mieux entendre parler de la crainte de Dieu,
que d'une rébellion. Comprenez-vous? Prenez avis de cela.

SHALLOW.--Ah! sur ma vie, si j'étais encore jeune, ceci se terminerait à
la pointe de l'épée.

EVANS.--Il vaut mieux que vos amis soient l'épée et terminent l'affaire,
et puis j'ai aussi dans ma cervelle un projet qui pourrait être d'une
bonne prudence.--Il y a une certaine Anne Page qui est la fille de M.
George Page, et qui est une assez jolie fleur de virginité.

SLENDER.--Mistriss Anne Page? Elle a les cheveux bruns et parle
doucement comme une femme.

EVANS.--C'est cela précisément; c'est tout ce que vous pouvez désirer de
mieux; et son grand-père (Dieu veuille l'appeler à la résurrection
bienheureuse!) lui a donné, à son lit de mort, sept cents bonnes livres
en or et argent, pour en jouir sitôt qu'elle aura pris ses dix-sept ans.
Ce serait un bon mouvement si vous laissiez là vos bisbilles pour
demander un mariage entre M. Abraham et mistriss Anne Page.

SLENDER.--Son grand-père lui a laissé sept cents livres?

EVANS.--Oui, et son père est bon pour lui donner une meilleure somme.

SHALLOW.--Je connais la jeune demoiselle; elle a d'heureux dons de la
nature.

EVANS.--Sept cents livres avec les espérances, ce sont d'heureux dons
que cela.

SHALLOW.--Eh bien! voyons de ce pas l'honnête M. Page.--Falstaff est-il
dans la maison?

EVANS.--Vous dirai-je un mensonge? Je méprise un menteur comme je
méprise un homme faux, ou comme je méprise un homme qui n'est pas vrai.
Le chevalier, sir John, est dans la maison, et, je vous prie,
laissez-vous conduire par ceux qui vous veulent du bien. Je vais frapper
à la porte pour demander M. Page. (_Il frappe_.) Holà! holà! que Dieu
bénisse votre logis!

(Entre Page.)

PAGE.--Qui est là?

EVANS.--Une bénédiction de Dieu, et votre ami, et le juge Shallow, et
voici le jeune monsieur Slender qui pourra, par hasard, vous conter une
autre histoire, si la chose était de votre goût.

PAGE.--Je suis fort aise de voir Vos Seigneuries en bonne santé.
Monsieur Shallow, je vous remercie de votre gibier.

SHALLOW.--Monsieur Page, je suis bien aise de vous voir. Grand bien vous
fasse. J'aurais voulu que le gibier fût meilleur. Il avait été tué
contre le droit.--Comment se porte la bonne mistriss Page? et je vous
aime toujours de tout mon coeur, là, de tout mon coeur.

PAGE.--Monsieur, je vous remercie.

SHALLOW.--Monsieur, je vous remercie: que vous le veuillez où non, je
vous remercie.

PAGE.--Je suis bien aise de vous voir, mon bon monsieur Slender.

SLENDER.--Comment se porte votre lévrier fauve, monsieur? J'entends dire
qu'il a été dépassé à Cotsale.

PAGE.--On n'a pas pu décider la chose, monsieur.

SLENDER.--Vous n'en conviendrez pas, vous n'en conviendrez pas.

SHALLOW.--Non, il n'en conviendra pas.--C'est votre faute, c'est votre
faute.--C'est un beau chien.

PAGE.--Non, monsieur, c'est un roquet.

SHALLOW.--Monsieur, c'est un bon chien et un beau chien; on ne peut pas
dire plus, il est bon et beau. Sir John Falstaff est-il ici?

PAGE.--Oui, monsieur; il est à la maison, et je souhaiterais pouvoir
interposer mes bons offices entre vous.

EVANS.--C'est parler comme un chrétien doit parler.

SHALLOW.--Il m'a offensé, monsieur Page.

PAGE.--Monsieur, il en convient en quelque sorte.

SHALLOW.--Pour être avouée, la chose n'est pas réparée; cela n'est-il
pas vrai, monsieur Page? il m'a offensé; oui offensé, sur ma foi: en un
mot, il m'a fait une offense.--Croyez-moi: Robert Shallow, écuyer, dit
qu'il est offensé.

(Entrent sir John Falstaff, Bardolph, Nym, Pistol.)

PAGE.--Voilà sir John.

FALSTAFF.--Eh bien! monsieur Shallow, vous voulez donc porter plainte au
roi contre moi?

SHALLOW.--Chevalier, vous avez battu mes gens, tué mon daim et enfoncé
la porte de ma réserve.

FALSTAFF.--Mais je n'ai pas baisé la fille de votre garde.

SHALLOW.--Ce n'est pas de cela qu'il s'agit.--Vous aurez à en répondre.

FALSTAFF.--Je vais répondre sur-le-champ: j'ai fait tout cela. Voilà ma
réponse.

SHALLOW.--Le conseil connaîtra de l'affaire.

FALSTAFF.--Il vaudrait mieux pour vous que personne[8] n'en connût rien;
on se moquera de vous.

EVANS.--_Pauca verba_, sir John, et de bonnes choses.

FALSTAFF.--De bonnes chausses? de bons-bas[9]?--Slender, je vous ai
fracassé la tête: quelle affaire avez-vous avec moi?

SLENDER.--Vraiment je l'ai dans ma tête, mon affaire contre vous, et
contre vos coquins de filous, Bardolph, Nym et Pistol. Ils m'ont conduit
à la taverne, m'ont enivré, et puis m'ont pris tout ce que j'avais dans
mes poches.

BARDOLPH.--Comment! fromage de Banbury?

SLENDER.--Bien, bien il ne s'agit pas de cela.

PISTOL.--Comment, Méphistophélès[10]?

SLENDER.--A la bonne heure, mais il ne s'agit pas de cela.

NYM.--Une balafre. Je dis: _pauca, pauca_. Une balafre, voilà la
chose[11].

[Note 8: _'Twere better for you, if it were known in counsel_. «Il
vaudrait mieux pour vous que cela ne fût connu qu'en secret
(_counsel_).» Falstaff joue ici sur le mot de _council_ (conseil), dont
s'est servi Shallow.]

[Note 9: Evans a dit, avec sa mauvaise prononciation: _Good worts_ pour
_good words_ (de bonnes paroles). Falstaff répond: _Good worts_, _good
cabbage_. _Cabbage_ signifie chou, et _worts_ est un vieux mot ayant la
même signification. On a cherché à rendre ce jeu de mots par un
équivalent.]

[Note 10: Nom d'un diable au service de Faust.]

[Note 11: _That is my humour_. Il paraît que le mot _humour_ était une
expression à la mode dont on faisait un grand abus du temps de
Shakspeare. Il le met à tout propos, et hors de propos, dans la bouche
de Nym. On n'a vu que le mot _chose_ qui pût le remplacer convenablement
dans toutes les occasions.]

SLENDER.--Oh! où est Simple, mon valet? Le savez-vous, mon cousin?

EVANS.--Paix, je vous prie.--A présent, entendons-nous: il y a, comme je
l'entends, les trois arbitres dans cette affaire, il y a M. Page,
_videlicet_ M. Page; et il y a moi, _videlicet_ moi; finalement et
dernièrement enfin, le troisième est l'hôte de la _Jarretière_.

PAGE.--Nous trois, pour connaître de l'affaire, et rédiger
l'accommodement entre eux.

EVANS.--Parfaitement, j'écrirai un précis de l'affaire sur mes
tablettes. Et nous travaillerons ensuite sur la chose avec une aussi
grande prudence que nous le pourrons.

FALSTAFF.--Pistol?

PISTOL.--Il écoute de ses oreilles.

EVANS.--Par le diable et sa grand'mère, quelle phrase est-ce là? _Il
écoute de son oreille_! C'est là de l'affectation.

FALSTAFF.--Pistol, avez-vous pris la bourse de monsieur Slender?

SLENDER.--Oui, par ces gants, il l'a prise, ou bien que je ne rentre
jamais dans ma grande chambre! Et il m'a pris sept groats en pièces de
six pence, et six carolus de laiton, et deux petits palets du roi
Edouard, que j'avais achetés deux schellings et deux pence chaque, de
Jacob le meunier. Oui, par ces gants.

FALSTAFF.--Pistol, cela est-il vrai?

EVANS.--Non, c'est faux, si c'est une bourse filoutée.

PISTOL, _à Evans_.--Sauvage de montagnard que tu es! (_A
Falstaff_.)--Sir John, mon maître, je demande le combat contre cette
lame de fer-blanc. Je dis que tu en as menti ici par la bouche; je dis
que tu en as menti, figure de neige et d'écume, tu en as menti.

SLENDER.--Par ces gants, alors, c'est donc cet autre.

(Montrant Nym.)

NYM.--Prenez garde, monsieur, finissez vos plaisanteries. Je ne tomberai
pas tout seul dans le fossé, si vous vous accrochez à moi! Voilà tout ce
que j'ai à vous dire.

SLENDER.--Par ce chapeau, c'est donc celui-là, avec sa figure rouge.
Quoique je ne puisse pas me souvenir de ce que j'ai fait, quand une
fois, vous m'avez eu enivré, je ne suis pourtant pas tout à fait un âne,
voyez-vous.

FALSTAFF, _à Bardolph_.--Que répondez vous, Jean et l'Ecarlate[12]?

[Note 12: _Scarlet and John_. Noms de deux des compagnons de Robin
Hood.]

BARDOLPH.--Qui, moi, monsieur? Je dis que ce galant homme s'est enivré
jusqu'à perdre ses cinq sentiments de nature.

EVANS.--Il faut dire les cinq sens. Ah! par Dieu, ce que c'est que
l'ignorance!

BARDOLPH.--Et qu'étant ivre, monsieur, il aura été, comme on dit, mis
dedans; et qu'ainsi, fin finale, il aura passé le pas.

SLENDER.--Oui, vous parliez aussi latin ce soir-là. Mais c'est égal,
après ce qui m'est arrivé, je ne veux plus m'enivrer jamais de ma vie,
si ce n'est en honnête, civile, et sainte compagnie. Si je m'enivre, ce
sera avec ceux qui ont la crainte de Dieu, et non pas avec des coquins
d'ivrognes.

EVANS.--Comme Dieu me jugera, c'est là une intention vertueuse!

FALSTAFF.--Vous avez entendu, messieurs, qu'on a tout nié. Vous l'avez
entendu.

(Mistriss Anne Page entre dans la salle, apportant du vin. Mistriss Page
et mistriss Ford la suivent.)

PAGE.--Non, ma fille: remportez ce vin, nous boirons là dedans.

(Anne Page sort.)

SLENDER.--O ciel! c'est mistriss Anne Page!

PAGE.--Ha! vous voilà, mistriss Ford.

FALSTAFF.--Par ma foi, mistriss Ford, vous êtes la très-bien arrivée.
Permettez, chère madame...

(Il l'embrasse.)

PAGE.--Ma femme, souhaitez la bienvenue à ces messieurs. Venez,
messieurs, vous mangerez votre part d'un pâté chaud de gibier. Allons,
j'espère que nous noierons toutes vos querelles dans le verre.

(Tous sortent excepté Shallow, Evans et Slender.)

SLENDER.--Je donnerais quarante schellings pour avoir ici mon livre de
sonnets et de chansons. (_Entre Simple_.) Comment, Simple? D'où
venez-vous? Il faut donc que je me serve moi-même, n'est-ce pas?--Vous
n'aurez pas non plus le livre d'énigmes sur vous? L'avez-vous?

SIMPLE.--Le livre d'énigmes! Comment, ne l'avez-vous pas prêté à Alix
Short cake, à la fête de la Toussaint dernière, quinze jours avant la
Saint-Michel?

SHALLOW.--Venez, mon cousin; avancez, mon cousin. Nous vous attendons.
J'ai à vous dire ceci, mon cousin. Il y a comme qui dirait une
proposition, une sorte de proposition faite d'une manière éloignée par
sir Hugh, que voilà. Me comprenez-vous?

SLENDER.--Oui, oui; vous me trouverez raisonnable: si la chose l'est, je
ferai ce que demande la raison.

SHALLOW.--Oui, mais songez à me comprendre.

SLENDER.--C'est ce que je fais, monsieur.

EVANS.--Prêtez l'oreille à ses avertissements, monsieur Slender. Je vous
expliquerai la chose, si vous êtes capable de cela.

SLENDER.--Non, je veux agir comme mon cousin Shallow me le dira. Je vous
prie, excusez-moi: il est juge de paix du canton, quoique je ne sois
qu'un simple particulier.

EVANS.--Mais ce n'est pas là la question: la question est concernant
votre mariage.

SHALLOW.--Oui, c'est là le point, mon cher.

EVANS.--Vous marier[13], c'est là le point, et avec mistriss Anne Page.

[Note 13: _Marry is it_. Evans joue ici sur le mot _marry_ qui signifie
_marier_ et _vraiment_.]

SLENDER.--Eh bien! s'il en est ainsi, je veux bien l'épouser, sous
toutes conditions raisonnables.

EVANS.--Mais pouvez-vous aimer cette femme? Apprenez-nous cela de votre
bouche ou de vos lèvres; car divers philosophes soutiennent que les
lèvres sont une portion de la bouche: en conséquence, parlez clair et
net. Êtes-vous porté de bonne volonté pour cette fille?

SHALLOW.--Cousin Abraham Slender, pourrez-vous l'aimer?

SLENDER.--Je l'espère, monsieur; j'agirai comme il convient à un homme
qui veut agir par raison.

EVANS.--Eh! non. Par les bienheureuses âmes d'en haut, vous devez
répondre de ce qui est possible. Pouvez-vous tourner vos désirs vers
elle.

SHALLOW.--C'est ce qu'il faut nous dire: si elle a une bonne dot,
voulez-vous l'épouser?

SLENDER.--Je ferais bien plus encore à votre recommandation, mon cousin,
toute raison gardée.

SHALLOW.--Eh! non. Concevez-moi donc, comprenez-moi, cher cousin; ce que
je fais, c'est pour vous faire plaisir: vous sentez-vous capable d'aimer
cette jeune fille?

SLENDER.--Je l'épouserai, monsieur, à votre recommandation. Si l'amour
n'est pas grand au commencement, le ciel pourra bien le faire décroître
sur une plus longue connaissance, quand nous serons mariés et que nous
aurons plus d'occasions de nous connaître l'un l'autre. J'espère que la
familiarité engendrera le mépris. Mais, si vous me dites, épousez-la, je
l'épouserai; c'est à quoi je suis très-dissolu, et très-dissolument.

EVANS.--C'est répondre très-sagement, excepté la faute qui est dans le
mot _dissolu_; dans notre sens, c'est _résolu_ qu'il veut dire. Son
intention est bonne.

SHALLOW.--Oui, je crois que mon neveu avait bonne intention.

SLENDER.--Oui, ou je veux bien être pendu, là!

(Rentre Anne Page.)

SHALLOW.--Voici la belle mistriss Anne. Je voudrais rajeunir pour
l'amour de vous, mistriss Anne.

ANNE.--Le dîner est sur la table; mon père désire l'honneur de votre
compagnie.

SHALLOW.--Je suis à lui, belle mistriss Anne.

EVANS.--La volonté de Dieu soit bénie! Je ne veux pas être absent au
bénédicité.

(Sortent Shallow et Evans.)

ANNE.--Vous plaît-il d'entrer, monsieur?

SLENDER.--Non, je vous remercie, en vérité, de bon coeur: je suis fort
bien.

ANNE.--Le dîner vous attend, monsieur.

SLENDER.--Je ne suis point un affamé: en vérité je vous remercie. (_A
Simple_.) Allez, mon ami; car, après tout, vous êtes mon domestique;
allez servir mon cousin Shallow. (_Simple sort_.) Un juge de paix peut
avoir quelquefois besoin du valet de son ami, voyez-vous. Je n'ai encore
que trois valets et un petit garçon, jusqu'à ce que ma mère soit morte:
mais qu'est-ce que ça fait? en attendant je vis encore comme un pauvre
gentilhomme.

ANNE.--Je ne rentrerai point sans vous, monsieur; on ne s'assiéra point
à table que vous ne soyez venu.

SLENDER.--Sur mon honneur, je ne mangerai pas. Je vous remercie tout
autant que si je mangeais.

ANNE.--Je vous prie, monsieur, entrez.

SLENDER.--J'aimerais mieux me promener par ici. Je vous remercie.--J'ai
eu le menton meurtri l'autre jour en tirant des armes avec un maître
d'escrime. Nous avons fait trois passades pour un plat de pruneaux
cuits: depuis ce temps je ne puis supporter l'odeur de la viande
chaude.--Pourquoi vos chiens aboient-ils ainsi? Avez-vous des ours dans
la ville?

ANNE.--Je pense qu'il y en a, monsieur, je l'ai entendu dire.

SLENDER.--J'aime fort ce divertissement, voyez-vous; mais je suis aussi
prompt à me fâcher que qui que ce soit en Angleterre.--Vous avez peur
quand vous voyez un ours en liberté, n'est-ce pas?

ANNE.--Oui, en vérité, monsieur.

SLENDER.--Oh! actuellement c'est pour moi boire et manger. J'ai vu
_Sackerson_ en liberté vingt fois, et je l'ai pris, par sa chaîne. Mais,
je vous réponds, les femmes criaient et glapissaient que cela ne peut
pas s'imaginer: mais les femmes, à la vérité, ne peuvent pas les
souffrir; ce sont de grosses vilaines bêtes.

(Rentre Page.)

PAGE.--Venez, cher monsieur Slender, venez; nous vous attendons.

SLENDER.--Je ne veux rien manger: je vous rends grâces, monsieur.

PAGE.--De par tous les saints, vous ne ferez pas votre volonté: allons,
venez, venez.

(Le poussant pour le faire avancer.)

SLENDER.--Non, je vous prie; montrez-moi le chemin.

PAGE.--Passez donc, monsieur.

SLENDER.--C'est vous, mistriss Anne, qui passerez la première.

ANNE.--Non pas, monsieur; je vous prie, passez.

SLENDER.--Vraiment, je ne passerai pas le premier; non, vraiment, là, je
ne vous ferai pas cette impolitesse.

ANNE.--Je vous en prie, monsieur.

SLENDER.--J'aime mieux être incivil qu'importun. C'est vous-même qui
vous faites impolitesse, là, vraiment.

(Ils sortent.)


SCÈNE II

Au même endroit.

_Entrent sir_ HUGH EVANS et SIMPLE.


EVANS.--Allez droit devant vous, et enquérez-vous du chemin qui mène au
logis du docteur Caius. Il y a là une dame Quickly qui est chez lui
comme une manière de nourrice, ou de bonne, ou de cuisinière, ou de
blanchisseuse, ou de laveuse et de repasseuse.

SIMPLE.--C'est bon, monsieur.

EVANS.--Non pas; il y a encore quelque chose de mieux. Donnez-lui cette
lettre; c'est une femme qui est fort de la connaissance de mistriss Anne
Page. Cette lettre est pour lui demander et la prier de solliciter la
demande de votre maître auprès de mistriss Anne. Allez tout de suite, je
vous prie. Je vais achever de dîner; on va apporter du fromage et des
pommes.

(Ils sortent)


SCÈNE III

Une chambre dans l'hôtellerie de la _Jarretière_.

_Entrent_ FALSTAFF, L'HÔTE, BARDOLPH, NYM, PISTOL et ROBIN.


FALSTAFF.--Mon hôte de la _Jarretière_?

L'HÔTE.--Que dit mon gros gaillard? Parle savamment et sagement.

FALSTAFF.--Franchement, mon hôte, il faut que je réforme quelques-uns de
mes gens.

L'HÔTE.--Congédie, mon gros Hercule: chasse-les allons, qu'ils
détalent. Tirez, tirez.

FALSTAFF.--Je vis céans, à raison de dix livres par semaine.

L'HÔTE.--Tu es un empereur, un César, un Kaiser, un casseur[14], comme
tu voudras. Je prendrai Bardolph à mes gages: il percera mes tonneaux,
il tirera le vin. Dis-je bien, mon gros Hector?

[Note 14: _Cæsar_, _Keisar_, _Pheezar_, _Keisar_ est la prononciation
allemande pour César, et Pheezar peut venir de _pheeze_ (peigner,
étriller); mais il fallait un mot qui présentât quelque sorte de
consonance avec _Keisar_.]

FALSTAFF.--Faites cela, mon cher hôte.

L'HÔTE.--J'ai dit: il peut me suivre. (_A Bardolph_.) Je veux te voir
travailler la bière, et frelater le vin. Je n'ai qu'une parole:
suis-moi.

(L'hôte sort.)

FALSTAFF.--Bardolph, suis-le. C'est un excellent métier que celui de
garçon de cave. Un vieux manteau fait un justaucorps neuf; un domestique
usé fait un garçon de cave tout frais. Va; adieu.

BARDOLPH.--C'est la vie que j'ai toujours désirée. Je ferai fortune.

PISTOL.--O vil individu de Bohémien, tu vas donc tourner le robinet?

NYM.--Son père était ivre quand il l'a fait. La chose n'est-elle pas
bien imaginée?--Il n'a point l'humeur héroïque. Voilà la chose.

FALSTAFF.--Je me réjouis d'être ainsi défait de ce briquet: ses larcins
étaient trop clairs: il volait comme on chante quand on ne sait pas la
musique, sans garder aucune mesure.

NYM.--La chose est de savoir profiter, pour voler, du plus petit repos.

PISTOL.--Les gens sensés disent, subtiliser. Fi donc, voler! la peste
soit du mot.

FALSTAFF.--C'est bien, mes enfants; mais je suis tout à fait percé par
les talons.

PISTOL.--En ce cas, gare les engelures.

FALSTAFF.--Il n'y a pas de remède. Il faut que j'accroche de côté ou
d'autre, que je ruse.

PISTOL.--Les petits des corbeaux doivent avoir leur pâture.

FALSTAFF.--Qui de vous connaît Ford, de cette ville?

PISTOL.--Je connais l'individu; il est bien calé.

FALSTAFF.--Mes bons garçons, il faut que je vous apprenne où j'en suis.

PISTOL.--A deux aunes de tour et plus.

FALSTAFF.--Trêve de plaisanterie pour le moment, Pistol. Je suis gros,
si vous voulez, de deux aunes de tour; mais je n'ai pas gros[15] à
dépenser: je m'occupe de faire ressource. En deux mots, j'ai le projet
de faire l'amour à la femme de Ford. J'entrevois des dispositions de sa
part: elle discourt, elle découpe à table, elle décoche des oeillades
engageantes. Je puis traduire le sens de son style familier: et toute
l'expression de sa conduite, rendue en bon anglais, est, _je suis à sir
John Falstaff_.

[Note 15: _Indeed I am in the waist two yards about; but I am now about
no waste_. On voit dans la seconde partie de _Henri IV_ le même jeu de
mots entre _waist_ (taille) et _waste_ (dépense).]

PISTOL.--Il l'a bien étudiée; il traduit le langage de sa pudeur en bon
anglais.

NYM.--L'ancre est jetée bien avant. Me passerez-vous la chose?

FALSTAFF.--Le bruit du pays, c'est qu'elle tient les cordons de la
bourse de son mari: elle a une légion de séraphins.

PISTOL.--Et autant de diables à ses trousses. Allons, je dis: _garçon,
cours sus_.

NYM.--La chose devient engageante. Cela est très-bon: faites-moi la
chose des séraphins.

FALSTAFF.--Voici une lettre que je lui ai bel et bien écrite; et puis,
une autre pour la femme de Page, qui vient aussi tout à l'heure de me
faire les yeux doux, et de me parcourir de l'air d'une femme qui s'y
entend. Les rayons de ses yeux venaient reluire, tantôt sur ma jambe,
et tantôt sur mon ventre majestueux.

PISTOL.--Comme le soleil brille sur le fumier.

NYM.--La chose est bonne.

FALSTAFF.--Oh! elle a fait la revue de mes dons extérieurs avec une
telle expression d'avidité, que l'ardeur de ses regards me grillait
comme un miroir brûlant. Voici de même une lettre pour elle. Elle tient
aussi la bourse: c'est une vraie Guyane, toute or et libéralité. Je veux
être à toutes deux leur receveur; et elles seront toutes deux mes
payeuses[16]: elles seront mes Indes orientales et occidentales, et
j'entretiendrai commerce dans les deux pays. Toi, va, remets cette
lettre à madame Page; et toi, celle-ci à madame Ford. Nous prospérerons,
enfants, nous prospérerons.

[Note 16: _I will be cheater to them both, and they shall be exchequers
to me._ Jeu de mots entre _cheater_ (trompeur) et _escheator_ (officier
de l'Echiquier).]

PISTOL.--Deviendrai-je un Mercure, un Pandarus de Troie, moi qui porte
une épée à mon côté? Quand cela sera, que Lucifer emporte tout!

NYM.--Je ne veux point de la bassesse de la chose, reprenez votre chose
de lettre. Je veux tenir une conduite de réputation.

FALSTAFF, _à Robin_.--Tenez, mon garçon, portez promptement ces lettres;
cinglez, comme ma chaloupe, vers ces rivage dorés. (_Aux deux autres_.)
Vous, coquins, hors d'ici; courez, disparaissez comme des flocons de
neige. Allez, travaillez hors d'ici, tournez-moi vos talons. Cherchez un
gîte, et faites-moi vos paquets. Falstaff veut prendre l'humeur du
siècle, faire fortune comme un Français: coquins que vous êtes! moi; moi
seul avec mon page galonné.

(Sortent Falstaff et Robin.)

PISTOL.--Puissent les vautours te serrer les boyaux! Avec une bouteille
et des dés pipés, j'attraperai de tous côtés le riche et le pauvre. Je
veux avoir des testons en poche, tandis que toi, tu manqueras de tout,
vil Turc phrygien.

NYM.--J'ai dans ma tête des opérations qui feront la chose d'une
vengeance.

PISTOL.--Veux-tu te venger?

NYM.--Oui, par le firmament et son étoile!

PISTOL.--Avec la langue ou le fer?

NYM.--Moi! avec les deux choses.--Je veux découvrir à Page la chose de
cet amour-là.

PISTOL.--Et moi pareillement, je prétends aussi raconter à Ford comment
Falstaff, ce vil garnement, veut tâter de sa colombe, saisir son or, et
souiller sa couche chérie.

NYM.--Je ne laisserai point refroidir ma chose: J'exciterai la colère de
Page à employer le poison. Je lui donnerai la jaunisse; ce changement de
couleur a des effets dangereux. Voilà la vraie chose.

PISTOL.--Tu es le Mars des mécontents: je te seconde; marche en avant.

(Ils sortent.)


SCÈNE IV

Une pièce de la maison du docteur Caius.

_Entrent mistriss_ QUICKLY, SIMPLE et RUGBY.


QUICKLY.--M'entends-tu, Jean Rugby? Jean Rugby! Je te prie, monte au
grenier, et regarde si tu ne vois pas revenir mon maître, M. le docteur
Caius. S'il rentre et qu'il rencontre quelqu'un au logis, nous allons
entendre, comme à l'ordinaire, insulter à la patience de Dieu et à
l'anglais du roi.

RUGBY.--Je vais guetter.

(Rugby sort.)

QUICKLY.--Va, et je te promets que, pour la peine, nous mangerons ce
soir une bonne petite collation à la dernière lueur du charbon de terre.
C'est un brave garçon, serviable, complaisant autant que le puisse être
un domestique dans une maison; et qui, je vous en réponds, ne fait point
de rapports, n'engendre point de querelle. Son plus grand défaut est
d'être adonné à la prière: de ce côté-là il est un peu entêté; mais
chacun a son défaut. Laissons cela.--Pierre Simple est votre nom,
dites-vous?

SIMPLE.--Oui, faute d'un meilleur.

QUICKLY.--Et monsieur Slender est le nom de votre maître?

SIMPLE.--Oui vraiment.

QUICKLY.--Ne porte-t-il pas une grande barbe, ronde comme le couteau
d'un gantier?

SIMPLE.--Non vraiment: il a un tout petit visage, avec une petite barbe
jaune; une barbe de la couleur de Caïn.

QUICKLY.--Un homme qui va tout doux, n'est-ce pas?

SIMPLE.--Oui vraiment; mais qui sait se démener de ses mains aussi bien
que qui que ce soit que vous puissiez rencontrer d'ici où il est. Il
s'est battu avec un garde-chasse.

QUICKLY.--Que dites-vous? Oh! je le connais bien: ne porte-t-il pas la
tête en l'air comme cela, et ne se tient-il pas tout roide en marchant?

SIMPLE.--Oui vraiment, il est tout comme cela.

QUICKLY.--Allons, allons, que Dieu n'envoie pas de plus mauvais lot à
Anne Page. Dites à M. le curé Evans que je ferai de mon mieux pour votre
maître. Anne est une bonne fille, et je souhaite....

(Rentre Rugby.)

RUGBY.--Sauvez-vous: hélas! voilà mon maître, qui vient!

QUICKLY.--Nous serons tous exterminés. Courez à cette porte, bon jeune
homme; entrez dans le cabinet. (_Elle enferme Simple dans le cabinet_.)
Il ne s'arrêtera pas longtemps.--Hé! Jean Rugby! holà! Jean! où es-tu
donc, Jean? Viens; viens. Va, Jean; informe-toi de notre maître: je
crains qu'il ne soit malade puisqu'il ne rentre point. (_Elle chante_.)
La, re, la, la rela, etc.

(Le docteur Caius rentre.)

CAIUS.--Qu'est-ce que vous chantez là[17]? Je n'aime point les
bagatelles. Allez, je vous prie, chercher dans mon cabinet une boîte
verte, un coffre vert, vert.

[Note 17: De même que dans le rôle d'Evans, on a supprimé dans celui du
docteur Caius, le jargon que lui avait attribué Shakspeare, et qui était
celui d'un Français estropiant l'anglais. Du reste, cela ne se trouve
guère ainsi que dans la première scène. Shakspeare se préoccupait peu de
l'uniformité des détails.]

QUICKLY.--J'entends bien; vous allez l'avoir.--Heureusement qu'il n'est
pas entré pour la chercher lui-même. S'il avait trouvé le jeune homme!
Les cornes lui seraient venues à la tête.

CAIUS.--Ouf! ouf! ma foi il fait fort chaud. Je m'en vais à la cour.--La
grande affaire.

QUICKLY.--Est-ce ceci, monsieur?

CAIUS.--Oui, mettez-le dans ma poche, dépêchez vitement. Où est le
coquin Rugby?

QUICKLY.--Eh! Jean Rugby, Jean?

RUGBY.--Me voilà, monsieur.

CAIUS.--Vous êtes Jean Rugby; c'est pour vous dire que vous êtes un
Jean, Rugby. Allons, prenez votre rapière, et venez derrière mes talons
à la cour.

RUGBY.--C'est tout prêt, monsieur; là contre la porte.

CAIUS.--Sur ma foi, je tarde trop longtemps. Qu'ai-je oublié? Ah! ce
sont quelques simples dans mon cabinet, je ne voudrais pas les avoir
laissés pour un royaume.

QUICKLY.--Ah! merci de moi! il va trouver le jeune homme, et devenir
furieux.

CAIUS.--O diable! diable! qu'est-ce qu'il y a dans mon cabinet.
Trahison! larron!--Rugby, ma grande épée.

(Poussant dehors Simple.)

QUICKLY.--Mon bon maître, soyez tranquille?

CAIUS.--Et pourquoi serai-je tranquille!

QUICKLY.--Le jeune garçon est un honnête homme.

CAIUS.--Que fait-il, cet honnête homme, dans mon cabinet? Je ne veux
point d'honnête homme dans mon cabinet.

QUICKLY.--Je vous conjure, ne soyez pas si flegmatique, écoutez
l'affaire telle qu'elle est. Il m'est venu en commission de la part du
pasteur Evans.

CAIUS.--Bon.

SIMPLE.--Oui, en conscience, pour la prier de...

QUICKLY, _à Simple_.--Paix, je vous en prie.

CAIUS, _à Quickly_.--Tenez votre langue, vous. (_A Simple_.) Vous,
dites-moi la chose.

SIMPLE.--Pour prier cette honnête dame, votre servante, de dire quelques
bonnes paroles à mistriss Anne Page en faveur de mon maître, qui la
recherche en vue de mariage.

QUICKLY.--Voilà tout cependant: en vérité voilà tout; mais je n'ai pas
besoin moi d'aller mettre mes doigts au feu.

CAIUS.--Sir Hugh Evans vous a envoyé? Baillez-moi une feuille de papier,
Rugby. (_A Simple_.) Vous, attendez un moment.

(Il écrit.)

QUICKLY, _bas à Simple_.--C'est un grand bonheur qu'il soit si calme. Si
ceci l'avait jeté dans ses grandes furies, vous auriez vu un train et
une mélancolie!--Mais malgré tout cela, mon garçon, je ferai tout ce que
je pourrai pour votre maître, car le fin mot de tout cela, c'est que le
docteur français, mon maître.... je peux bien l'appeler mon maître,
voyez-vous, car je garde sa maison, je lave tout le linge, je brasse la
bière, je fais le pain, je récure, je prépare le manger et le boire,
enfin je fais tout moi-même.

SIMPLE.--C'est une forte charge que d'avoir comme cela quelqu'un sur les
bras.

QUICKLY.--Qu'en pensez-vous? Ah! je crois bien, vraiment, que c'est une
charge! Et se lever matin, et se coucher tard!--Néanmoins je vous le
dirai à l'oreille; mais ne soufflez pas un mot de ceci, mon maître est
lui-même amoureux de mistriss Anne; mais, nonobstant cela, je connais le
coeur d'Anne. Il n'est ni chez vous ni chez nous.

CAIUS, _à Simple_.--Vous, faquin, remettez ce billet à sir Hugh:
palsambleu! c'est un cartel; je lui couperai la gorge dans le parc, et
j'apprendrai à ce faquin de prêtre de se mêler des choses. Vous ferez
bien de vous en aller: il n'est pas bon que vous restiez. Palsambleu!
je lui couperai toutes ses deux oreilles[18]. Palsambleu! je ne lui
laisserai pas un os qu'il puisse jeter à son chien.

[Note 18: _All his two stones_.]

(Simple sort.)

QUICKLY.--Hélas! il ne parle que pour son ami.

CAIUS.--Peu m'importe pour qui.--Ne m'avez-vous pas promis que j'aurais
Anne Page pour moi? Palsambleu! je tuerai ce Jean de prêtre, et j'ai
choisi notre hôte de la _Jarretière_ pour mesurer nos épées. Palsambleu!
je veux avoir Anne Page pour moi.

QUICKLY.--Monsieur, la jeune fille vous aime, et tout ira bien. Il faut
laisser jaser le monde. Eh! vraiment...

CAIUS.--Rugby, venez à la cour avec moi. Palsambleu, si je n'ai pas Anne
Page, je vous mettrai à la porte.--Marchez sur mes talons, Rugby.

(Caius sort avec Rugby.)

QUICKLY.--Ce que vous aurez, c'est la tête d'un fou. Non; je connais la
pensée d'Anne sur ceci. Il n'y a pas une femme à Windsor gui connaisse
mieux la pensée d'Anne que moi, et qui ait plus d'empire sur son esprit
que moi. Dieu merci.

FENTON, _derrière le théâtre_.--Y a-t-il quelqu'un ici? Holà?

QUICKLY.--Qui peut venir ici, je me demande? Approchez de la maison, je
vous prie.

(Entre Fenton.)

FENTON.--Eh bien! ma bonne femme, qu'y a-t-il? Comment te portes-tu?

QUICKLY.--Très-bien quand Votre Seigneurie a la bonté de me le demander.

FENTON.--Quelles nouvelles? Comment se porte la jolie mistriss Anne?

QUICKLY.--Oui, par ma foi, monsieur, elle est jolie, et honnête, et
douce, et de vos amies; je puis bien vous le dire, Dieu merci!

FENTON.--Penses-tu que je puisse réussir? Ne perdrai-je pas mes peines?

QUICKLY.--Véritablement, monsieur, tout est dans les mains d'en-haut:
mais pourtant, monsieur Fenton, je jurerais sur l'Évangile qu'elle vous
aime. Votre Seigneurie n'a-t-elle pas une petite verrue au-dessus de
l'oeil?

FENTON.--Oui, vraiment, j'en ai une; mais que s'ensuit-il?

QUICKLY.--Ah! c'est un bon conte, monsieur Fenton... Anne est une si
drôle de fille!--Mais, je le proteste, la plus honnête fille qui jamais
ait mangé pain. Nous avons jasé hier une heure entière sur cette
verrue.--Je ne rirai jamais que dans la société de cette jeune fille.
Mais, à vous dire vrai, elle est trop portée à la mélancolie, à la
rêverie; rien que pour vous au moins, suffit, poursuivez.

FENTON.--Fort bien.--Je la verrai aujourd'hui. Tiens, voilà de l'argent
pour toi. Parle pour moi; et si tu la vois avant moi, fais-lui mes
compliments.

QUICKLY.--Si je le ferai? Oui, par ma foi, nous lui parlerons; et au
premier moment où nous reprendrons notre confidence, j'en dirai
davantage à Votre Seigneurie sur la verrue, et aussi sur les autres
amoureux.

FENTON.--Bon, adieu; je suis pressé en ce moment.

QUICKLY.--Ma révérence à Votre Seigneurie. (_Fenton sort_.) C'est sans
mentir, un honnête gentilhomme; mais Anne ne l'aime point. Je sais les
sentiments d'Anne mieux que personne.--Allons, rentrons.--Qu'est-ce que
j'ai oublié?

(Elle sort.)

FIN DU PREMIER ACTE.



                             ACTE DEUXIÈME


SCÈNE I

Devant la maison de Page.

_Entre mistriss_ PAGE _tenant une lettre_.


MISTRISS PAGE.--Quoi! dans les jours brillants de ma beauté, j'aurais
échappé aux lettres d'amour, et aujourd'hui je m'y trouverais exposée.
Voyons. (_Elle lit_.) «Ne me demandez point raison de l'amour que je
sens pour vous; car, quoique l'amour puisse appeler la raison pour son
directeur, il ne la prend jamais pour son conseil. Vous n'êtes pas
jeune, je ne le suis pas non plus. Voilà que la sympathie commence. Vous
êtes gaie, je le suis aussi. Ha! ha! nouveau degré de sympathie entre
nous. Vous aimez le vin d'Espagne, j'en fais autant. Pourriez-vous
souhaiter plus de sympathie? Qu'il te suffise, mistriss Page, du moins
si l'amour d'un soldat peut te suffire, que je t'aime. Je ne dirai
point: _Aie pitié de moi_, ce n'est pas le style d'un soldat; mais je
dis: _Aime-moi_.--_Signé_,

    «Ton dévoué chevalier
    Tout prêt pour toi à guerroyer
    De tout son pouvoir;
    Le jour, la nuit,
    Ou à quelque lumière que ce soit,

    «John Falstaff.»

Quel vilain juif, Hérode! O monde, monde pervers! Un homme presque tout
brisé de vieillesse, vouloir se donner encore pour un jeune galant! Quel
diantre d'imprudence cet ivrogne de Flamand a-t-il donc pu saisir dans
ma conduite, pour oser ainsi s'attaquer à moi? Quoi! il ne s'est pas
trouvé trois fois en ma compagnie. Qu'ai-je donc pu lui dire?--J'eus
soin de contenir ma gaieté, Dieu me pardonne.--En vérité, je veux
présenter un bill au prochain parlement, pour la répression des
hommes.--Comment me vengerai-je de lui? car je prétends me venger, aussi
vrai que son ventre est fait tout entier de puddings.

(Entre mistriss Ford.)

MISTRISS FORD.--Mistriss Page, vous pouvez m'en croire, j'allais chez
vous.

MISTRISS PAGE.--Et, ma parole, je venais aussi chez vous.--Vous avez
bien mauvais visage.

MISTRISS FORD.--Oh! c'est ce que je ne croirai jamais. Je puis montrer
la preuve du contraire.

MISTRISS PAGE.--A la bonne heure; mais moi du moins je vous vois ainsi.

MISTRISS FORD.--Soit, je le veux bien. Je vous dis pourtant qu'on
pourrait vous montrer la preuve du contraire. O mistriss Page,
conseillez-moi.

MISTRISS PAGE.--De quoi s'agit-il, voisine?

MISTRISS FORD.--O voisine, sans une petite bagatelle de scrupule, je
pourrais parvenir à un poste d'honneur.

MISTRISS PAGE.--Envoyez pendre la bagatelle, voisine, et prenez
l'honneur. Qu'est-ce que c'est?--Moquez-vous des bagatelles. Que
voulez-vous dire?

MISTRISS FORD.--Si je voulais aller en enfer seulement pour une toute
petite éternité, ou quelque chose de pareil, je pourrais tout à l'heure
avoir l'ordre de la chevalerie.

MISTRISS PAGE.--Toi! tu badines.--Sir Alice Ford! tu serais un chevalier
bâtard, ma chère, tu ne tiendrais pas de place, je t'en réponds, sur le
livre de la chevalerie.

MISTRISS FORD.--Nous brûlons le jour!--Lisez ceci, lisez. Voyez comment
je pourrais être titrée.--Me voilà décidée à mal parler des gros hommes,
tant que j'aurai des yeux capables de distinguer les hommes sur
l'apparence: et cependant celui-ci ne jurait point; il louait la
modestie dans les femmes; il s'élevait si sagement et de si bon goût
contre ce qui n'était pas convenable, que j'aurais juré que ses
sentiments s'accordaient avec ses discours; mais ils n'ont aucun rapport
et ne vont pas du tout ensemble; c'est comme le centième psaume sur
l'air _des jupons verts_. Quelle tempête, je vous en prie, a jeté sur
notre terre de Windsor cette baleine, le ventre plein de tant de tonnes
d'huile? Comment en tirerai-je vengeance? Je pense que le meilleur parti
serait de l'amuser d'espérances, jusqu'à ce que le feu maudit de la
luxure l'ait fondu dans sa graisse.--Avez-vous jamais rien entendu de
semblable?

MISTRISS PAGE.--Lettre pour lettre, si ce n'est que le nom de Page
diffère du nom de Ford. Pour te consoler pleinement de cet injurieux
mystère, voici la soeur jumelle de ta lettre; mais la tienne peut
prendre l'héritage, car je proteste que la mienne n'y prétend rien.--Je
répondrais qu'il a un millier de ces lettres tout écrites, avec un blanc
pour les noms. Et quant aux noms, cela va assurément à plus de mille, et
nous n'avons que la seconde édition. Il les fera imprimer sans doute,
car il est fort indifférent sur le choix, puisqu'il veut nous mettre
toutes les deux sous presse. J'aimerais mieux être une Titane, et avoir
sur le corps le mont Pélion.... Allez, je vous trouverai vingt
tourterelles libertines avant de trouver un homme chaste.

MISTRISS FORD.--En effet, c'est en tout la même lettre, la même main,
les mêmes mots. Que pense-t-il donc de nous?

MISTRISS PAGE.--Je n'en sais rien. Ceci me donne presque envie de
chercher querelle à ma vertu. Voilà que je vais en agir avec moi comme
avec une nouvelle connaissance. Sûrement, s'il n'avait reconnu en moi
quelque faible que je n'y connais pas, il ne serait jamais venu à
l'abordage avec cette insolence.

MISTRISS FORD.--A l'abordage, dites-vous? oh! je réponds bien qu'il ne
passera pas le pont.

MISTRISS PAGE.--Et moi de même. S'il arrive jusqu'aux écoutilles, je
renonce à tenir la mer. Vengeons-nous de lui, assignons-lui chacune un
rendez-vous; feignons d'encourager sa poursuite; promenons-le finement
d'amorces en amorces, jusqu'à ce que ses chevaux restent en gage chez
notre hôte de la _Jarretière_.

MISTRISS FORD.--Oh! je suis de moitié avec vous dans toutes les
méchancetés qui ne compromettront pas la délicatesse de notre honneur.
Oh! si mon mari voyait cette lettre, elle fournirait un aliment éternel
à sa jalousie.

MISTRISS PAGE.--Regardez, le voilà qui vient, et mon bon mari avec lui.
Celui-ci est aussi loin de la jalousie, que je suis loin de lui en
donner sujet: et, je l'espère, la distance est immense.

MISTRISS FORD.--Vous êtes la plus heureuse des deux.

MISTRISS PAGE.--Allons comploter ensemble contre notre gras
chevalier.--Retirons-nous de côté.

(Elles se retirent de côté.)

(Entrent Ford, Pistol, Page, Nym.)

FORD.--Non, j'espère qu'il n'en est rien.

PISTOL.--L'espoir, dans certaines affaires, n'est autre chose qu'un
chien écourté[19]. Sir John convoite ta femme.

[Note 19: _Curtail dog_. On croyait que couper la queue à un chien était
le moyen de lui ôter le courage. Ainsi, les paysans n'ayant pas droit de
chasse étaient obligés de couper la queue à leurs chiens.]

FORD.--Eh! mon cher monsieur, ma femme n'est plus jeune.

PISTOL.--Il attaque de côté et d'autre, riche et pauvre, et la jeune et
la vieille, l'une en même temps que l'autre, il veut manger à ton
écuelle. Ford, sois sur tes gardes.

FORD.--Il aimerait ma femme?

PISTOL.--Du foie le plus chaud.--Préviens-le, ou tu vas te trouver fait
comme sir Actéon aux pieds de corne. Oh! l'odieux nom!

FORD.--Quel nom, monsieur?

PISTOL.--Le nom de corne. Adieu, prends garde, tiens l'oeil ouvert; car
les voleurs cheminent de nuit: prends tes précautions avant que l'été
arrive; car alors les coucous commenceront à chanter.--Venez, sir
caporal Nym.--Croyez-le, Page, il vous parle raison.

(Pistol sort.)

FORD.--J'aurai de la patience. J'approfondirai ceci.

NYM.--Et c'est la vérité. Je n'ai pas la chose de mentir. Il m'a offensé
dans des choses. Il voulait que je portasse sa chose de lettre, mais
j'ai une épée, et elle me coupera des vivres dans ma nécessité.--Il aime
votre femme: c'est le court et le long de la chose. Je me nomme le
caporal Nym; je parle et je soutiens ce que j'avance: ceci est la
vérité; je me nomme Nym, et Falstaff aime votre femme. Adieu; je n'ai
pas la chose de vivre de pain et de fromage, voilà la chose. Adieu.

(Nym sort.)

PAGE.--Voilà la chose, dit-il. Ce gaillard-là a un grand talent pour
mettre les choses à rebours du bon sens.

FORD.--Je prétends trouver Falstaff.

PAGE.--Je n'ai jamais vu un drôle si compassé et si affecté.

FORD.--Si je découvre quelque chose, nous verrons.

PAGE.--Je ne croirais pas un tel hâbleur[20], quand le curé de la ville
me serait caution de sa sincérité.

FORD.--Celui-ci m'a tout l'air d'un honnête homme et d'un homme de sens.
Nous verrons.

PAGE, _à sa femme_.--Ah! te voilà, Meg[21]?

[Note 20: _Cataian_, voyageur revenant du Cataï. C'était le nom qu'on
donnait aux menteurs.]

[Note 21: Diminutif de Marguerite.]

MISTRISS PAGE.--Où allez-vous, George?--Écoutez.

MISTRISS FORD, _à son mari_.--Qu'est-ce, mon cher Frank? Pourquoi
êtes-vous mélancolique?

FORD.--Moi mélancolique! Je ne suis point mélancolique.--Retournez au
logis; allez.

MISTRISS FORD.--Oh! sûrement, vous avez en ce moment quelques lubies en
tête.--Venez-vous, mistriss Page?

MISTRISS PAGE.--Je vous suis.--Vous reviendrez dîner, George? (_Bas à
mistriss Ford_.) Tenez, voyez-vous cette femme qui vient là? ce sera
notre messagère auprès de ce misérable chevalier.

(Entre mistriss Quickly.)

MISTRISS FORD, _à mistriss Page_.--Sur ma parole, j'y songeais; elle est
toute propre à cela.

MISTRISS PAGE.--Vous allez voir ma fille Anne?

QUICKLY.--Oui ma foi; et comment se porte, je vous prie, la chère
mistriss Anne?

MISTRISS PAGE.--Entrez avec nous, vous la verrez. Nous avons à causer
avec vous.

(Mistriss Page, mistriss Ford et Quickly sortent.)

PAGE.--Qu'est-ce qu'il y a, monsieur Ford?

FORD.--Vous avez entendu ce que m'a dit cet homme? Ne l'avez-vous pas
entendu?

PAGE.--Et vous, vous avez entendu ce que m'a dit son compagnon?

FORD.--Les croyez-vous sincères?

PAGE.--Qu'ils aillent se faire pendre, ces gredins-là. Je ne pense pas
que le chevalier ait aucune idée de ce genre: c'est une paire de valets
qu'il a chassés et qui viennent l'accuser d'un dessein sur nos femmes.
Ce n'est pas autre chose que des coureurs de grands chemins, maintenant
qu'ils manquent de service.

FORD.--Ils étaient à ses gages?

PAGE.--Eh! sans doute.

FORD.--Je n'en aime pas mieux l'avis qu'ils nous donnent. Sir John loge
à la _Jarretière_?

PAGE.--Oui, il y loge. S'il est vrai qu'il en veuille à ma femme, je la
lâche sur lui de tout mon coeur, et s'il en obtient autre chose que de
mauvais compliments, je le prends sur mon front.

FORD.--Je ne doute point de la vertu de ma femme; cependant, je ne les
laisserais pas volontiers tous les deux ensemble. On peut être trop
confiant: je ne veux rien prendre sur mon front; je ne me tranquillise
pas si aisément.

PAGE.--Tenez, voilà notre hôte de la _Jarretière_ qui vient en parlant
bien haut: il faut qu'il ait du vin dans la tête, ou de l'argent dans la
bourse, pour porter une face si joyeuse.--Bonjours notre hôte.

(Entrent l'hôte et Shallow.)

L'HÔTE.--Eh! qu'est-ce que c'est donc, mon gros? Un gentilhomme comme
toi? un justicier?

SHALLOW.--Je vous suis, mon hôte, je vous suis.--Vingt fois bonsoir,
cher monsieur Page. Monsieur Page, voulez-vous venir avec nous? Nous
allons bien nous divertir.

L'HÔTE.--Dis-lui ce que c'est, cavalier de justice, dis-le-lui, mon
gros.

SHALLOW.--Un combat à mort, monsieur, un duel entre sir Hugh, le prêtre
gallois, et Caius, le médecin français.

FORD.--Notre cher hôte de la _Jarretière_, j'ai un mot à vous dire.

L'HÔTE.--Que me veux-tu, mon gros?

(Ils se mettent à l'écart.)

SHALLOW, _à Page_.--Voulez-vous venir avec nous voir cela? Mon joyeux
hôte a été chargé de mesurer leurs épées; et il a, je crois, assigné
pour rendez-vous, des lieux tout opposés: car on dit, je vous en
réponds, que le prêtre ne plaisante pas. Écoutez-moi, je vais vous
conter toute l'attrape.

L'HÔTE, _à Ford_.--N'as-tu pas quelque prise de corps contre mon
chevalier, mon hôte du bel air.

FORD.--Non, en vérité: mais je vous donnerai un pot de vin d'Espagne
brûlé, si vous m'introduisez auprès de lui, en lui disant que je
m'appelle Brook. Il s'agit d'une plaisanterie.

L'HÔTE.--La main, mon gros. Tu auras tes entrées et tes sorties: dis-je
bien? et ton nom sera Brook.--C'est un joyeux chevalier.--Venez-vous?
Allons, chers coeurs.

SHALLOW.--Je viens avec vous, mon hôte.

PAGE.--J'ai ouï dire que le Français maniait bien l'épée.

SHALLOW.--Bon, bon, nous savons quelque chose de mieux que cela,
monsieur. Aujourd'hui vous faites grand bruit de vos intervalles, de vos
passes, de vos estocades, et je ne sais quoi. Le coeur, monsieur Page,
le coeur, tout est là. J'ai vu le temps où, avec ma longue épée; vous
quatre, grands gaillards que vous êtes, je vous aurais tous fait filer
comme des rats.

L'HÔTE.--Venez, enfants, venez. Partons-nous?

PAGE.--Nous sommes à vous.--J'aimerais mieux les entendre se chamailler
que les voir se battre.

(Page, Shallow et l'hôte sortent.)

FORD.--Si Page veut se confier comme un imbécile, et se repose si
tranquillement sur sa fragile moitié, je ne sais pas, moi, me mettre si
facilement l'esprit en repos. Elle l'a vu hier chez Page; et ce qu'ils y
ont fait, je n'en sais rien. Allons, je veux pénétrer au fond de tout
ceci; mon déguisement me servira à sonder Falstaff. Si je la trouve
fidèle, je n'aurai pas perdu ma peine; si elle ne l'est pas, ce sera
encore de la peine bien employée.

(Il sort.)


SCÈNE II

L'hôtellerie de la _Jarretière_.

_Entrent_ FALSTAFF et PISTOL.


FALSTAFF.--Je ne te prêterai pas un penny.

PISTOL.--Eh bien! je ferai donc de la terre une huître que j'ouvrirai
avec mon épée.--Je vous rembourserais par mon service.

FALSTAFF.--Pas un penny. J'ai trouvé bon, monsieur, de vous prêter mon
crédit pour emprunter sur gages. J'ai tourmenté mes bons amis, afin
d'obtenir trois répits pour vous et votre camarade Nym, sans quoi vous
eussiez tous deux regardé à travers une grille, comme une paire de
singes. Je suis damné en enfer pour avoir juré à des gentilshommes de
mes amis que vous étiez de bons soldats et des gens de coeur; et lorsque
mistriss Bridget perdit le manche de son éventail[22], je protestai sur
mon honneur que tu ne l'avais pas.

[Note 22: Les éventails d'alors étaient un paquet de plumes qu'on
faisait tenir dans un manche d'or, d'argent ou d'ivoire travaillé.]

PISTOL.--N'as-tu pas partagé avec moi? N'as-tu pas eu quinze pence?

FALSTAFF.--Es-tu fou, coquin, es-tu fou de penser que je veuille exposer
mon âme gratis? En un mot, cesse de te pendre après moi; je ne suis pas
fait pour être ta potence.--Va, il ne te faut rien autre chose qu'un
couteau court, et un peu de foule: va vivre dans ton domaine de
Pickt-hatch[23]: va.--Vous ne voulez pas porter une lettre pour moi,
faquin?--Vous, vous tenez à votre honneur! vous, abîme de bassesse!
Quoi! c'est tout ce que je puis faire que de conserver l'exacte
délicatesse de mon honneur, moi, moi, moi-même: quelquefois laissant de
côté la crainte du ciel, et mettant mon honneur à couvert sous la
nécessité, je suis tenté de ruser, de friponner, de filouter; et vous,
coquin, vous prétendrez retrancher vos haillons, votre oeil de chat de
montagne, vos propos de taverne et vos impudents jurements, sous l'abri
de votre honneur! Vous ne voulez pas faire ce que je vous dis, vous?

[Note 23: _Pickt-hatch_ paraît être le nom donné en argot à quelque
quartier connu pour les vols et la quantité de mauvais lieux qu'il
renfermait.]

PISTOL.--Je me radoucis. Que peut-on demander de plus à un homme?

(Entre Robin.)

ROBIN.--Monsieur, il y a là une femme qui voudrait vous parler.

FALSTAFF.--Qu'elle approche.

(Entre Quickly.)

QUICKLY.--Je donne le bonjour à Votre Seigneurie.

FALSTAFF.--Bonjour, ma bonne femme.

QUICKLY.--Plaise à Votre Seigneurie, ce nom ne m'appartient pas.

FALSTAFF.--Ma bonne fille, donc.

QUICKLY.--J'en puis jurer, comme l'était ma mère quand je suis venue au
monde.

FALSTAFF.--J'en crois ton serment. Que me veux-tu?

QUICKLY.--Pourrai-je accorder à Votre Seigneurie un mot ou deux?

FALSTAFF.--Deux mille, ma belle, et je t'accorderai audience.

QUICKLY.--Il y a, monsieur, une mistriss Ford.--Je vous prie, venez un
peu plus de ce côté.--Moi, je demeure avec le docteur Caius.

FALSTAFF.--Bon, poursuis; mistriss Ford, dites-vous?

QUICKLY.--Votre Seigneurie dit la vérité. Je prie Votre Seigneurie, un
peu plus de ce côté.

FALSTAFF.--Je te réponds que personne n'entend.--Ce sont là mes gens, ce
sont là mes gens.

QUICKLY.--Sont-ce vos gens? Que Dieu les bénisse et en fasse ses
serviteurs!

FALSTAFF.--Bon: mistriss Ford!--Quelles nouvelles de sa part?

QUICKLY.--Vraiment, monsieur, c'est une bonne créature! Jésus! Jésus!
Votre Seigneurie est un peu folâtre: c'est bien; je prie Dieu qu'il vous
pardonne, et à nous tous!

FALSTAFF.--Mistriss Ford...--Eh bien! Mistriss Ford...

QUICKLY.--Tenez, voici le court et le long de l'affaire. Vous l'avez
mise en train de telle sorte, que c'est une chose surprenante. Le plus
huppé de tous les courtisans qu'il y a quand la cour est à Windsor
n'aurait jamais pu la mettre en train comme cela; et cependant nous
avons eu céans des chevaliers et des lords, et des gentilshommes avec
leurs carrosses. Oui, je vous le garantis, carrosses après carrosses,
lettres sur lettres, présents sur présents, et qui sentaient si bon!
c'était tout musc, et je vous en réponds, tout frétillants d'or et de
soie, et avec des termes si élégants et des vins sucrés des meilleurs et
des plus fins: il y avait, je vous assure, de quoi gagner le coeur de
quelque femme que ce fût. Eh bien, je vous réponds qu'ils n'obtinrent
pas d'elle un seul coup d'oeil. Moi-même on m'a donné, ce matin, vingt
angelots; mais je défie tous les angelots, et de toutes les couleurs,
comme on dit, de réussir autrement que par les voies honnêtes.--Et je
vous assure que le plus fier d'eux tous n'en a pas pu obtenir seulement
de goûter au même verre. Pourtant il y avait des comtes; bien plus, des
gardes du roi[24]. Eh bien, je vous réponds que pour elle c'est tout un.

[Note 24: _Pensioners_. Les pensionnaires étaient des jeunes gens des
premières familles d'Angleterre, qui formaient au roi une espèce de
garde.]

FALSTAFF.--Mais que me dit-elle, à moi? Abrégez. Au fait, mon cher
Mercure femelle.

QUICKLY.--Vraiment elle a reçu votre lettre, dont elle vous remercie
mille fois, et elle vous donne notification que son mari sera absent
entre dix et onze.

FALSTAFF.--Dix et onze?

QUICKLY.--Oui, d'honneur: alors vous pourrez venir, et voir, dit-elle,
le portrait que vous savez.--Monsieur Ford, son mari, sera dehors.
Hélas! cette douce femme passe bien mal son temps avec lui: cet homme
est une vraie jalousie. La pauvre créature, elle mène une triste vie
avec lui!

FALSTAFF.--Dix et onze! Femme, dites-lui bien des choses de ma part; Je
n'y manquerai pas.

QUICKLY.--Bon, c'est bien dit. Mais j'ai encore une autre commission
pour Votre Seigneurie. Madame Page vous fait bien ses compliments de
tout son coeur; et je vous le dirai à l'oreille, c'est une femme modeste
et très-vertueuse; une dame, voyez-vous, qui ne vous manquera pas plus à
sa prière du soir et du matin qu'aucune autre de Windsor, sans dire de
mal des autres. Elle m'a chargé de dire à Votre Seigneurie que son mari
s'absente rarement du logis; mais elle espère qu'elle pourra trouver un
moment. Jamais je n'ai vu femme raffoler d'un homme à ce point. Sûrement
vous avez un charme. Avouez, là, de bonne foi.

FALSTAFF.--Non, je t'assure. Sauf l'attraction de mes avantages
personnels, je n'ai point d'autres charmes.

QUICKLY.--Votre coeur en soit béni!

FALSTAFF.--Mais dis-moi une chose, je t'en prie. La femme de Ford et la
femme de Page se sont-elles fait confidence de leur amour pour moi?

QUICKLY.--Ce serait vraiment une belle plaisanterie! Elles n'ont pas si
peu de bon sens, j'espère: le beau tour, ma foi! Mais madame Page
souhaiterait que vous lui cédassiez à quelque prix que ce soit votre
petit page. Son mari est singulièrement entiché du petit page; et, pour
dire vrai, monsieur Page est un honnête mari: il n'y a pas une femme à
Windsor qui mène une vie plus heureuse que madame Page! Elle fait ce
qu'elle veut, dit ce qu'elle veut, reçoit tout, paye tout, se couche
quand il lui plaît; tout se fait comme elle veut: mais elle le mérite
vraiment; car, s'il y a une aimable femme à Windsor, c'est bien elle. Il
faut que vous lui envoyiez votre page; je n'y sais point de remède.

FALSTAFF.--Eh bien, je le lui enverrai.

QUICKLY.--Faites donc. Vous voyez bien qu'il pourra aller et venir entre
vous deux; et, à tout événement, donnez-vous un mot d'ordre, afin de
pouvoir connaître les sentiments l'un de l'autre, sans que le jeune
garçon ait besoin d'y rien comprendre; car il n'est pas bon que des
enfants aient le mal devant les yeux. Les vieilles gens, comme on dit,
ont de la discrétion; ils connaissent le monde.

FALSTAFF.--Adieu; fais mes compliments à toutes deux. Voici ma bourse,
et je reste encore ton débiteur.--Petit, va avec cette femme.--Ces
nouvelles me tournent la tête.

(Sortent Quickly et Robin.)

PISTOL.--Cette coquine-là est une messagère de Cupidon: forçons de
voiles, donnons-lui la chasse; préparez-vous au combat; feu! J'en fais
ma prise, ou que l'Océan les engloutisse tous.

(Pistol sort.)

FALSTAFF.--Tu fais donc de ces tours, vieux Falstaff? Suis ton
chemin.--Je tirerai parti de ton vieux corps, plus que je n'ai encore
fait. Ainsi elles courent après toi; et après avoir dépensé tant
d'argent, tu vas en gagner. Je te remercie, bon vieux corps. Laissons
dire à l'envie qu'il est construit grossièrement; s'il l'est
agréablement, qu'importe?

(Entre Bardolph.)

BARDOLPH.--Sir John, il y a là en bas un monsieur Brook qui désire vous
parler et faire connaissance avec vous, et il a envoyé à Votre
Seigneurie du vin d'Espagne pour le coup du matin.

FALSTAFF.--Brook est son nom?

BARDOLPH.--Oui, chevalier.

FALSTAFF.--Qu'il monte. De pareils brocs sont bien venus chez moi,
lorsqu'il en coule une pareille liqueur.--Ah! ah! mistriss Ford et
mistriss Page, je vous tiens toutes deux. Allons. _Via_!

(Bardolph sort.)

(Rentrent Bardolph avec Ford déguisé.)

FORD.--Dieu vous garde, monsieur.

FALSTAFF.--Et vous aussi, monsieur. Souhaitez-vous me parler?

FORD.--Excusez, si j'ose m'introduire ainsi chez vous sans cérémonie.

FALSTAFF.--Vous êtes le bienvenu. Que désirez-vous? Laisse-nous, garçon.

(Bardolph sort.)

FORD.--Monsieur, vous voyez un homme qui a dépensé beaucoup d'argent. Je
m'appelle Brook.

FALSTAFF.--Cher monsieur Brook, je désire faire avec vous plus ample
connaissance.

FORD.--Mon bon sir John, je recherche la vôtre: non que mon dessein soit
de vous être à charge; car vous saurez que je me crois plus que vous en
situation de prêter de l'argent: c'est ce qui m'a en quelque sorte
encouragé à m'introduire d'une manière si peu convenable; car on dit
que, quand l'argent va devant, toutes les portes s'ouvrent.

FALSTAFF.--L'argent est un bon soldat, il pousse en avant.

FORD.--Vraiment oui, j'ai ici un sac d'argent qui me gêne. Si vous
voulez m'aider à le porter, sir John, prenez le tout ou la moitié pour
me soulager du fardeau.

FALSTAFF.--Je ne sais pas, monsieur, à quel titre je puis mériter d'être
votre porteur.

FORD.--Je vous le dirai, monsieur, si vous avez la bonté de m'écouter.

FALSTAFF.--Parlez, cher monsieur Brook; je serai enchanté de vous
rendre service.

FORD.--J'entends dire que vous êtes un homme lettré, monsieur.--Je serai
court, et vous m'êtes connu depuis longtemps, quoique malgré mon désir
je n'aie jamais trouvé l'occasion de me faire connaître de vous. Ce que
je vais vous découvrir m'oblige d'exposer au jour mes propres
imperfections: mais, mon bon sir John, en jetant un oeil sur mes
faiblesses quand vous m'entendrez les découvrir, tournez l'autre sur le
registre des vôtres; alors j'échapperai peut-être plus facilement au
reproche, car personne ne sait mieux que vous combien il est naturel de
pécher comme je le fais.

FALSTAFF.--Très bien. Poursuivez.

FORD.--Il y a dans cette ville une dame dont le mari se nomme Ford.

FALSTAFF.--Bien, monsieur.

FORD.--Je l'aime depuis longtemps, et j'ai, je vous le jure, beaucoup
dépensé pour elle. Je la suivais avec toute l'assiduité de l'amour,
saisissant tous les moyens de la rencontrer, ménageant avec soin la plus
petite occasion seulement de l'apercevoir. Non content des présents que
j'achetais sans cesse pour elle, j'ai donné beaucoup autour d'elle pour
savoir quels seraient les dons qui lui plairaient. Bref, je l'ai
poursuivie comme l'amour me poursuivait, c'est-à-dire d'une aile
vigilante. Mais quelque récompense que j'aie pu mériter, soit par mes
intentions, soit par mes efforts, je n'en ai reçu assurément aucune, à
moins que l'expérience ne soit un trésor; celui-là je l'ai acquis à
grands frais, ce qui m'a instruit à dire que:

    L'amour, comme notre ombre, fuit
    L'amour réel qui le poursuit;
    Poursuivant toujours qui le fuit,
    Et fuyant qui le poursuit.

FALSTAFF.--N'avez-vous jamais tiré d'elle de promesse de vous
satisfaire?

FORD.--Jamais.

FALSTAFF.--L'avez-vous sollicitée à cet effet?

FORD.--Jamais.

FALSTAFF.--De quelle nature était donc votre amour?

FORD.--Il ressemblait à une belle maison bâtie sur le terrain d'un
autre. Ainsi, pour m'être trompé de place, j'ai perdu mon édifice.

FALSTAFF.--Mais à quel propos me faites-vous cette confidence?

FORD.--Quand je vous l'aurai appris, vous saurez tout, sir John. On dit
que, bien qu'elle paraisse si sévère envers moi, en quelques autres
occasions elle pousse si loin la gaieté, qu'on en tire des conséquences
fâcheuses pour elle. Voici donc, sir John, le fond de mon projet. Vous
êtes un homme de qualité, parlant admirablement bien, admis dans les
grandes sociétés, recommandable par votre place et par votre personne,
généralement cité pour vos exploits guerriers, vos manières de cour et
vos profondes connaissances.

FALSTAFF.--Ah! monsieur....

FORD.--Vous pouvez m'en croire, et d'ailleurs vous le savez bien. Voilà
de l'argent; dépensez, dépensez-le; dépensez plus, dépensez tout ce que
je possède; et prêtez-moi seulement, en échange, autant de votre temps
qu'il en faut pour faire jouer les batteries de l'amour contre la vertu
de la femme de ce Ford: employez toutes vos ruses de galanterie;
forcez-la de se rendre à vous. Si quelqu'un peut la vaincre, c'est vous
plus que tout autre.

FALSTAFF.--Conviendrait-il à l'ardeur de votre passion que je gagnasse
ce que vous voudriez posséder? Il me semble que vous choisissez des
remèdes bien étranges.

FORD.--Oh! concevez mon but. Elle s'appuie avec tant d'assurance sur la
solidité de sa vertu, que la folie de mon coeur n'ose se découvrir à
elle. Elle me paraît trop brillante pour que je puisse lever les yeux
sur elle. Mais si j'arrivais devant elle avec quelques preuves de fait
en main, mes désirs auraient un exemple alors, et un titre pour se faire
valoir: je pourrais alors la forcer dans ses retranchements d'honneur,
de réputation, de foi conjugale, et mille autres défenses, qui me
présentent maintenant une résistance beaucoup trop imposante. Que
dites-vous de ceci, sir John?

FALSTAFF.--Monsieur Brook, je commence d'abord par user sans façon de
votre argent; ensuite mettez votre main dans la mienne: enfin, comme je
suis gentilhomme, vous aurez, si cela vous plaît, la femme de Ford.

FORD.--Oh, mon cher monsieur!

FALSTAFF.--Monsieur Brook, vous l'aurez, vous dis-je.

FORD.--Ne vous faites pas faute d'argent, sir John, vous n'en manquerez
pas.

FALSTAFF.--Ne vous faites pas faute de mistriss Ford, monsieur Brook,
vous ne la manquerez pas. Je puis vous le confier: j'ai un rendez-vous
avec elle, qu'elle-même a provoqué. Son assistante ou son entremetteuse
sortait justement quand vous êtes entré; je vous dis que je serai chez
elle entre dix et onze. C'est à cette heure-là que son maudit jaloux,
son mari, doit être absent. Revenez me trouver ce soir, vous verrez
comme j'avance les affaires.

FORD.--Je suis bien heureux d'avoir fait votre connaissance! Avez-vous
jamais vu Ford, monsieur?

FALSTAFF.--Qu'il aille se faire pendre, ce pauvre faquin de cocu! Je ne
le connais pas: pourtant je lui fais tort en l'appelant pauvre. On dit
que ce jaloux de bec cornu a des monceaux d'or; c'est ce qui fait pour
moi la beauté de sa femme. Je veux l'avoir comme une clef du coffre de
ce coquin de cornard. Ce sera ma ferme.

FORD.--Je voudrais, monsieur, que le mari vous fût connu, pour que vous
puissiez au besoin éviter sa rencontre.

FALSTAFF.--Qu'il aille se faire pendre, ce manant de mangeur de
croûtes[25]. Je veux lui faire une peur à ne savoir où donner de la
tête. Je vous le tiendrai en respect avec ma canne suspendue comme un
météore sur les cornes du cocu. Tu verras, maître Brook, comme je
gouvernerai le paysan; et pour toi, tu auras soin de sa femme.--Reviens
me trouver de bonne heure ce soir. Ford est un gredin, et j'y ajouterai
quelque chose de plus; je te le donne, maître Brook, pour un gredin et
un cocu. Reviens me trouver ce soir.

[Note 25: _Salt butter_, beurre salé, expression de mépris dont on se
sert pour désigner ceux qui manquent des commodités de la vie.]

(Falstaff sort.)

FORD.--Damné pendard de débauché! le coeur me crève de colère. Qu'on
vienne me dire encore que cette jalousie est absurde!--Ma femme lui a
envoyé un message; l'heure est fixée; l'accord est fait. Qui l'aurait pu
penser? Voyez si ce n'est pas l'enfer que d'avoir une femme perfide! Mon
lit sera déshonoré, mes coffres mis au pillage, mon honneur en pièces;
et ce n'est pas le tout que de subir ces infâmes outrages, il me faut
accepter d'abominables noms, et cela de la part de celui qui me fait
l'affront! Quels titres! quels noms! Appelez-moi Amaimon; cela peut se
soutenir; Lucifer, c'est bien; Barbason, à la bonne heure; et pourtant
ce sont les qualifications du diable, des noms de démons: mais cocu!
cocu complaisant! Le diable même n'a pas un nom semblable.--Page est un
âne, un âne fieffé; il veut se fier à sa femme, il ne veut pas être
jaloux! J'aimerais mieux confier mon beurre à un Flamand, mon fromage au
prêtre gallois Hugh, mon flacon d'eau-de-vie à un Irlandais, ma haquenée
à un filou pour s'aller promener, que ma femme à sa propre garde. Tantôt
elle complote, tantôt elle projette, tantôt elle manigance; et ce
qu'elles ont mis dans leur tête, il faut qu'elles l'exécutent; elles
crèveront plutôt que de ne pas l'exécuter. Le ciel soit loué de m'avoir
fait jaloux!--C'est à onze heures.--Je le préviendrai; je surprendrai ma
femme; je me vengerai de Falstaff, et me rirai de Page.--Allons, allons,
plutôt trois heures trop tôt qu'une minute trop tard.--Cocu! cocu! oh!
fi, fi, fi!

(Il sort.)


SCÈNE III

Dans le parc de Windsor

_Entrent_ CAIUS et RUGBY.


CAIUS.--Jack Rugby!

RUGBY.--Monsieur?

CAIUS.--Quelle heure est-il, Jack?

RUGBY.--Il est plus que l'heure, monsieur, à laquelle sir Hugh avait
promis de venir.

CAIUS.--Palsambleu! il a sauvé son âme en ne venant pas. Il a bien prié
dans sa Bible puisqu'il ne vient pas. Palsambleu! Jack Rugby, il est
mort s'il vient.

RUGBY.--Il est prudent, monsieur; il savait que Votre Seigneurie le
tuerait, s'il venait.

CAIUS.--Palsambleu! un hareng n'est pas si bien mort qu'il le sera,
quand je l'aurai tué. Rugby, prenez votre rapière: je veux vous dire
comment je le tuerai.

RUGBY.--Hélas! je ne sais pas tirer des armes, monsieur.

CAIUS.--Faquin! prenez votre rapière.

RUGBY.--Restez coi; voici du monde.

(Entrent l'hôte, Shallow, Slender et Page.)

L'HÔTE.--Dieu te soit en aide, gros docteur!

SHALLOW.--Dieu vous garde, monsieur le docteur Caius!

PAGE.--Vous voilà, mon bon monsieur le docteur!

SLENDER.--Je vous donne le bonjour, monsieur.

CAIUS.--Pour quelle raison êtes-vous venus ici un, deux, trois, quatre?

L'HÔTE.--Pour te voir te battre, te voir parer, riposter, te voir ici,
te voir là, te voir pousser tes bottes d'estoc, de taille, puis ta
seconde, ta flanconnade. Est-il mort, mon Éthiopien? est-il mort, mon
Francisco? Que dit mon Esculape, mon Galien, mon coeur de sureau? Est-il
mort, gros flairant? Est-il mort?

CAIUS.--Palsambleu! c'est un poltron que ce prêtre, s'il en est un dans
le monde; il n'ose pas montrer son nez.

L'HÔTE.--Tu es un roi castillan, mon urinal, un Hector de Grèce, mon
garçon!

CAIUS.--Je vous prie, soyez tous témoins que je l'ai attendu seul, cinq
ou six, deux, trois heures, et qu'il ne vient pas.

SHALLOW.--C'est qu'il se montre le plus sage, messire docteur. Il est le
médecin des âmes, et vous le médecin des corps: si vous alliez
combattre tous deux, vous agiriez contre l'esprit de vos professions.
N'est-il pas vrai, monsieur Page?

PAGE.--Monsieur Shallow, vous avez été vous-même un fameux bretteur,
quoique vous soyez maintenant un homme de paix.

SHALLOW.--Mille-z-yeux, monsieur Page, tout vieux que je suis
aujourd'hui, et officier de paix, je ne puis voir une épée nue que les
doigts ne me démangent. Nous avons beau devenir juges et docteurs, et
ecclésiastiques, monsieur Page, il nous reste toujours quelque
arrière-goût de notre jeunesse. Nous sommes les enfants des femmes,
monsieur Page.

PAGE.--C'est une vérité, monsieur Shallow.

SHALLOW.--Cela se retrouve toujours, monsieur Page. Monsieur le docteur
Caius, je viens pour vous ramener chez vous: je suis juge de paix. Vous
vous êtes montré un sage médecin; et monsieur Evans s'est montré un sage
et paisible ecclésiastique. Il faut que je vous ramène, et que vous
m'accompagniez, monsieur le docteur.

L'HÔTE, _s'avançant gravement_.--Sous le bon plaisir de la justice....
Un mot d'avis, monsieur de _Papier-mâché_[26].

[Note 26: _Muck water_. On n'est pas bien d'accord sur le sens de cette
expression; mais il est clair, par la suite du dialogue, que c'est un
terme de mépris. On a cru pouvoir rendre en français par _papier
mâché_.]

CAIUS.--Papier mâché! Que veut dire ce mot?

L'HÔTE.--Papier mâché, dans notre langue, veut dire bravoure, mon gros.

CAIUS.--Palsambleu! j'ai plus de papier mâché dans ma personne que
l'Anglais. Ce diable de mâtin de prêtre, je lui couperai ses oreilles!

L'HÔTE.--Il te chantera pouille solidement, mon gros.

CAIUS.--Chante pouille! Qu'est-ce que cela veut dire?

L'HÔTE.--Cela veut dire qu'il te demandera pardon.

CAIUS.--Palsambleu! voyez-vous; il me chantera pouille. Je veux, moi,
qu'il en soit ainsi.

L'HÔTE.--Je l'y obligerai, ou qu'il s'aille promener.

CAIUS.--Je vous remercie bien de cela.

L'HÔTE.--Et de plus, mon gros.... mais, un moment. (_A part aux
autres_.) Vous, monsieur mon convive, et monsieur Page, et vous aussi,
cavalier Slender, allez tous à Frogmore, en passant par la ville.

PAGE.--Sir Hugh y est, n'est-ce pas?

L'HÔTE.--Il est là. Voyez de quelle humeur il sera; et moi je viens à
travers champs, et vous amène ce docteur. Est-ce bien comme cela?

SHALLOW.--Nous y allons. (_Tous à Caius_.) Adieu, mon bon monsieur le
docteur.

(Page, Shallow et Slender sortent.)

CAIUS.--Palsambleu! je veux tuer le prêtre; car il veut parler à Anne
Page, le faquin.

L'HÔTE.--Qu'il meure: mais d'abord rengaine ton impatience. Jette de
l'eau froide sur ta colère, et viens à Frogmore par le chemin des
champs. Je te mènerai à une ferme où mistriss Anne est invitée à un
repas, et là, tu lui feras la cour. Dis-je-bien, mon galant?

CAIUS.--Palsambleu! je vous remercie de cela. Palsambleu! je vous aime.
Je vous procurerai les bonnes pratiques, tous les comtes, les
chevaliers, les lords, les gentilshommes mes patients.

L'HÔTE.--Comme de ma part je serai ton antagoniste auprès de miss Anne.
Dis-je bien?

CAIUS.--Palsambleu! c'est bien dit: fort bien.

L'HÔTE.--Venez donc.

CAIUS.--Marchez sur mes talons, Jack Rugby.

(Ils sortent.)

FIN DU DEUXIÈME ACTE.



                            ACTE TROISIÈME


SCÈNE I

Dans la campagne, près de Frogmore.

_Entrent_ SIR HUGH EVANS et SIMPLE.


EVANS.--Bon serviteur de monsieur Slender, de votre nom, ami Simple,
dites-moi, je vous prie, dans quels endroits avez-vous cherché le sieur
Caius, qui se qualifie docteur en médecine?

SIMPLE.--Vraiment, monsieur, du côté de Londres, du côté du parc, de
tous côtés; du côté du vieux Windsor, partout, en vérité, excepté du
côté de la ville.

EVANS.--Je vous prie ardemment de regarder aussi de ce côté-là.

SIMPLE.--J'y vais, monsieur.

(Simple sort.)

EVANS.--Bénédiction sur mon âme! Je suis plein de colère et tout mon
esprit est tremblant. Je serai bien content s'il m'a attrapé. Comme j'ai
de la mélancolie! Je lui briserais la tête avec sa fiole d'urines, si je
trouvais une bonne occasion pour la chose.--Bénédiction sur mon âme.

(Il chante.)

    Au bord des profondes rivières dont la chute
    Est accompagnée des mélodieux madrigaux

    Que chantent les oiseaux,
    Nous ferons des lits de roses
    Et mille siéges odoriférants,
    Au bord des...

Miséricorde! J'ai bien plus envie de pleurer.

(Il chante.)

    Les oiseaux chantaient leurs mélodieux madrigaux,
    Tandis que j'étais assis près de Babylone,
    Et qu'un millier de siéges odoriférants,
    Au bord des...

SIMPLE.--Le voici, sir Hugh; il vient par ici.

EVANS.--Il est le bienvenu.

(Il chante.)

    Au bord des rivières dont la chute...

Dieu fasse prospérer le bon droit! Quelles armes porte-t-il?

SIMPLE.--Il n'a pas d'armes, monsieur; voilà aussi mon maître et
monsieur Shallow qui viennent du côté de Frogmore avec un autre
monsieur. Ils sont sur la descente par ici.

EVANS.--Je vous prie donnez-moi ma robe, ou plutôt gardez-la entre vos
bras.

(Page, Shallow et Slender entrant, et feignant d'être surpris de trouver
Evans dans ce costume, dont ils prétendent ignorer les raisons).

SHALLOW.--Eh! qui vous savait ici, monsieur le curé? Bien le bonjour,
sir Hugh. Surprenez un joueur sans ses dés, et un docteur sans ses
livres, vous crierez miracle.

SLENDER.--Ah! douce Anne Page!

PAGE.--Le ciel vous tienne en santé, cher sir Hugh!

EVANS.--Que Dieu dans sa miséricorde vous donne à tous sa bénédiction.

SHALLOW.--Quoi! la science et l'épée? Les étudiez-vous toutes deux,
monsieur le curé?

PAGE.--Et toujours jeune, sir Hugh? Comment, en simple pourpoint, dans
ce jour humide et nébuleux?

EVANS.--Il y a des causes et des raisons pour cela.

PAGE.--Nous sommes venus vous chercher, monsieur le curé, pour faire une
bonne oeuvre.

EVANS.--Fort bien: quelle bonne oeuvre?

PAGE.--Nous avons laissé là-bas un très-respectable personnage qui,
ayant reçu sans doute une insulte de quelqu'un, oublie toute patience et
toute gravité à un point que vous ne sauriez imaginer.

SHALLOW.--J'ai vécu quatre-vingts ans[27] et plus, mais je n'ai jamais
vu un homme de son état, de sa gravité et de sa science, oublier ainsi
tout ce qu'il se doit à lui-même.

[Note 27: _Four score_. L'action de la pièce est, selon toute apparence,
placée dans le printemps de 1414. Shallow, étant à Saint-Clément, a été
maltraité par Jean de Gaunt, comme nous l'apprend Falstaff dans la
seconde partie de _Henri IV_. Jean de Gaunt était né en 1339. On peut
supposer à Shallow cinq ans de plus que lui, ce qui le fait naître en
1334, et lui donne quatre-vingts ans en 1414.]

EVANS.--Quel est-il?

PAGE.--Je crois que vous le connaissez: c'est monsieur le docteur Caius,
notre célèbre médecin français.

EVANS.--Par la volonté de Dieu et la colère de mon âme, j'aimerais mieux
vous entendre parler d'un plat de potage.

PAGE.--Pourquoi?

EVANS.--Il n'en sait pas plus sur Hippocrate ou Galien... et de plus
c'est un crétin. Je vous le donne pour le crétin le plus poltron que
vous puissiez désirer de connaître.

PAGE.--Je parie que c'est lui qui devait se battre avec le docteur.

SLENDER.--Ah! douce Anne Page!

(Entrent Caius, l'hôte et Rugby.)

SHALLOW.--En effet, ses armes l'indiquent. Retenez-les tous deux.--Voilà
le docteur Caius.

PAGE.--Allons, mon bon monsieur le curé, rengainez votre épée.

SHALLOW.--Et vous la vôtre, mon bon monsieur le docteur.

L'HÔTE.--Désarmons-les, puis laissons-les disputer ensemble. Qu'ils
conservent leurs membres, et estropient notre anglais!

CAIUS, _bas à son ennemi_.--Je vous prie, laissez-moi vous dire un mot à
l'oreille. Pourquoi n'êtes-vous pas venu me trouver?

EVANS, _bas_.--Je vous prie, ayez patience. (_Haut_.) Nous prendrons
notre temps.

CAIUS.--Palsambleu! vous êtes un poltron de Jean le chien, un Jean le
singe.

EVANS, _bas_.--Je vous prie, ne donnons pas ici de quoi rire à ces
messieurs. (_Haut_.) Je vous fendrai votre tête de poltron avec votre
urinal, pour vous apprendre à manquer au rendez-vous que vous donnez.

CAIUS.--Comment, diable, Jack Rugby, mon hôte de la _Jarretière_, ne
l'ai-je pas attendu pour le tuer, ne l'ai-je pas attendu sur la place
que j'ai indiquée?

EVANS.--Comme j'ai une âme chrétienne, voici incontestablement la place
indiquée. J'en prends pour jugement mon hôte de la _Jarretière_.

L'HÔTE.--Paix, tous deux, Gallois et Gaulois, docteur des Gaules, et
prêtre de Galles, médecin de l'âme et médecin du corps.

CAIUS.--Ah! voilà qui est très-vraiment bon! excellent!

L'HÔTE.--Paix, vous dis-je; écoutez votre hôte de la _Jarretière_.
Suis-je politique? Suis-je subtil? Suis-je un Machiavel? Perdrai-je mon
docteur? Non, il me donne des potions et des consultations. Perdrai-je
mon curé, mon prêtre, mon sir Hugh? non, il me donne la parole et les
paraboles. Donne-moi ta main, docteur terrestre; bon.--Donne-moi, ta
main docteur céleste; bon.--Enfants de l'art, je vous ai trompés tous
deux: je vous ai adressés à deux places différentes. Vos coeurs sont
fiers, votre peau est sauve: qu'une bouteille de vin des Canaries soit
la fin de tout ceci; venez, mettez leurs épées en gage: suivez-moi,
enfant de paix; venez, venez, venez.

SLENDER.--O douce Anne Page!

(Shallow, Slender, Page et l'hôte sortent.)

CAIUS.--Ah! je vois ce que c'est. Vous faites des sots de nous deux. Ah!
ah!

EVANS.--C'est bon, il a fait de nous deux ses joujoux. Je désire que
nous soyons bons amis, et que nous mettions un peu ensemble nos deux
cervelles pour une vengeance de ce teigneux, de ce calleux de craqueur,
l'hôte de la _Jarretière_.

CAIUS.--Palsambleu! de tout mon coeur. Il m'a promis de me mener là où
est Anne Page. Palsambleu, il s'est trop moqué de moi.

EVANS.--Je lui fendrai sa caboche. Venez, je vous prie.

(Ils sortent.)


SCÈNE II

La grande rue de Windsor.

_Entrent_ MISTRISS PAGE et ROBIN.


MISTRISS PAGE.--Allons, marchez devant, mon petit gaillard: vous aviez
le poste de suivant, mais vous voilà devenu guide. Qu'aimez-vous mieux
de me montrer le chemin, ou de regarder les talons de votre maître?

ROBIN.--J'aime mieux, ma foi, vous servir comme un homme, que de le
suivre comme un nain.

MISTRISS PAGE.--Oh! vous êtes un petit flatteur: je le vois, vous ferez
un courtisan.

(Entre Ford.)

FORD.--Heureuse rencontre, mistriss Page! Où allez-vous?

MISTRISS PAGE.--Eh! vraiment, monsieur, chez votre femme. Est-elle au
logis?

FORD.--Oui, et si désoeuvrée qu'elle pourrait vous servir de pendant
pour le besoin de société.--Je pense que si vos maris étaient morts,
vous vous marieriez toutes les deux.

MISTRISS PAGE.--Soyez-en sûr, à deux autres maris.

FORD.--Où avez-vous fait l'emplette de ce joli poulet?

MISTRISS PAGE.--Je ne peux pas me rappeler le maudit nom de celui qui
l'a donné à mon mari. Comment s'appelle votre chevalier, petit?

ROBIN.--Sir John Falstaff.

FORD.--Sir John Falstaff!

MISTRISS PAGE.--Lui-même, lui-même; je ne puis jamais retrouver son nom.
Mon bon mari et lui se sont épris d'une telle amitié... Ainsi, votre
femme est chez elle?

FORD.--Oui, je vous le dis, elle y est.

MISTRISS PAGE.--Excusez, monsieur, je suis malade quand je ne la vois
pas.

(Mistriss Page et Robin sortent.)

(Ford s'avance sous la halle.)

FORD.--Page a-t-il bien sa tête? A-t-il ses yeux? A-t-il ombre de bon
sens? Sûrement tout cela dort, rien de tout cela ne lui sert plus. Quoi!
ce petit garçon porterait une lettre à vingt milles, aussi facilement
qu'un canon donne dans le but à deux cents pas. Il vous fait les
arrangements de sa femme, fournit à sa folie des tentations et des
occasions.--La voilà qui va chez la mienne, et le valet de Falstaff avec
elle. Il n'est pas difficile de deviner l'approche d'un pareil
orage.--Le valet de Falstaff avec elle!--O les bons complots!--Tout est
arrangé: et voilà nos femmes révoltées qui se damnent de
compagnie.--C'est bien, je te surprendrai! Je donne ensuite la torture à
ma femme; je déchire le voile modeste de l'hypocrite mistriss Page;
j'affiche Page lui-même pour un Actéon tranquille et volontaire; et,
témoins des effets de ma colère, tous mes voisins crieront: C'est bien
fait! (_L'horloge sonne_.) L'horloge me donne le signal, et l'assurance
du fait justifie mes perquisitions. Quand j'aurai trouvé Falstaff, on
m'en louera plus qu'on ne m'en raillera; et aussi sûr que la terre est
solide, Falstaff est chez moi.--Allons.

(Entrent Page, Shallow, Slender, l'hôte, sir Hugh Evans, Caius et
Rugby.)

SHALLOW.--Bien charmés de vous rencontrer, mon sieur Ford.

FORD.--Fort bien; bonne compagnie, sur ma foi. J'ai bonne chère au
logis, et, je vous prie, venez tous dîner avec moi.

SHALLOW.--Quant à moi, il faut que vous m'en dispensiez, monsieur Ford.

SLENDER.--Il faut bien que vous m'excusiez aussi. Nous sommes convenus
de dîner avec mistriss Anne, et je n'y manquerais pas pour plus d'argent
que je ne le puis dire.

SHALLOW.--Nous sollicitons un mariage entre mistriss Anne Page et mon
cousin Slender, et nous devons avoir réponse aujourd'hui.

SLENDER.--J'espère que vous êtes pour moi, père Page.

PAGE.--Tout à fait, monsieur Slender; je me déclare en votre
faveur.--Mais ma femme, monsieur le docteur Caius, est entièrement pour
vous.

CAIUS.--Oui, palsambleu! et la jeune fille m'aime: ma gouvernante
Quickly m'a dit tout cela.

L'HÔTE.--Hé! que dites-vous du jeune M. Fenton; il danse, il pirouette,
il est tout brillant de jeunesse, fait des vers, parle en beaux termes,
est parfumé de toutes les odeurs d'avril et de mai. Allez, c'est lui qui
l'aura; ses boutons ont fleuri[28]. C'est lui qui l'aura.

[Note 28: C'était la coutume parmi les jeunes paysans, lorsqu'ils
étaient amoureux, de porter dans leur poche des boutons d'une certaine
plante appelée, en raison de cet usage, _boutons des jeunes gens_
(_batchelor's buttons_). Selon que les boutons s'ouvraient ou se
flétrissaient, ils jugeaient du succès de leur amour.]

PAGE.--Jamais de mon aveu, je vous le promets. Ce jeune homme n'a rien:
il a été de la société de notre libertin prince et de Poins: il est
d'une sphère trop élevée, il en sait trop. Non, il ne se servira pas de
mes doigts pour remettre ensemble les débris de sa fortune. S'il prend
ma fille, qu'il la prenne sans dot. Mon argent attend mon consentement,
et mon consentement n'est pas pour lui.

FORD.--Que du moins quelques-uns de vous viennent dîner avec moi. Sans
compter la bonne chère, vous vous amuserez. Je veux vous faire voir un
monstre: vous serez des nôtres, monsieur Page; vous en serez, cher
docteur; et vous aussi, sir Hugh.

SHALLOW.--Adieu donc; bien du plaisir.--Nous en ferons notre cour plus à
notre aise chez monsieur Page.

(Shallow et Slender sortent.)

CAIUS.--Jean Rugby, retournez au logis; je reviendrai bientôt.

(Rugby sort.)

L'HÔTE.--Adieu, chers coeurs; je vais trouver mon honnête chevalier
Falstaff, et boire avec lui du vin de Canarie.

(L'hôte sort.)

FORD, à part.--Je crois que je vais d'abord là-dedans lui servir d'une
bouteille qui le fera danser.--Venez-vous, mes chers messieurs?

EVANS.--Nous venons avec vous voir le monstre.

(Ils sortent.)


SCÈNE III

Une pièce dans la maison de Ford.

_Entrent_ MISTRISS FORD et MISTRISS PAGE.


MISTRISS FORD.--Ici, Jean; ici, Robert.

MISTRISS PAGE.--Vite, vite, et le panier de lessive?

MISTRISS FORD.--Je vous en réponds. Robin! allons donc.

(Entrent des domestiques avec un panier.)

MISTRISS PAGE.--Venez, venez, venez donc.

MISTRISS FORD.--Posez-le là.

MISTRISS PAGE.--Donnez vos ordres à vos gens: le temps nous presse.

MISTRISS FORD.--Rappelez-vous bien ce que je vous ai prescrit, Jean, et
vous, Robert. Tenez-vous prêts là, à la porte dans la brasserie; et,
quand vous m'entendrez vous appeler précipitamment, venez sur-le-champ:
vous chargerez sans hésiter, sans délai, ce panier sur vos épaules: cela
fait, portez-le en toute hâte au lavoir, là, dans le pré de Datchet,
portez-le et videz-le dans le fossé boueux près du bord de la Tamise.

MISTRISS PAGE.--Vous exécuterez ceci de point en point?

MISTRISS FORD.--Je le leur ai dit et redit; ils savent leur leçon par
coeur.--Sortez, pour revenir dès que vous m'entendrez vous appeler.

(Les domestiques sortent.)

MISTRISS PAGE.--Ah! voilà le petit Robin.

(Robin entre.)

MISTRISS PAGE.--Eh bien! mon petit espion, quelles nouvelles en poche?

ROBIN.--Sir John, mon maître, est à la porte de derrière. Mistriss Ford,
il désire votre compagnie.

MISTRISS PAGE.--Regardez-moi, petit patelin: nous avez-vous été fidèle?

ROBIN.--Oui, je le jure: mon maître ignore que vous soyez ici. Il m'a
menacé même d'une éternelle liberté, si je vous contais les nouvelles;
car, m'a-t-il dit, il me chasserait pour toujours.

MISTRISS PAGE.--Tu es un bon enfant. Ta discrétion t'habillera: cela te
vaudra des chausses et un pourpoint; mais je vais me cacher.

MISTRISS FORD.--Allez.--Toi, va dire à ton maître que je suis seule.
Mistriss Page, souvenez-vous de votre rôle.

(Robin sort.)

MISTRISS PAGE.--Je te le promets. Si j'y manque, sifflez-moi.

(Mistriss Page sort.)

MISTRISS FORD.--Allez, allez.--Nous corrigerons ces humeurs malsaines,
cette grosse citrouille mouillée.--Il faut lui apprendre à distinguer
les tourterelles des geais.

(Falstaff entre.)

FALSTAFF.--T'ai-je obtenu, mon céleste bijou[29]? Je mourrais maintenant
sans regret. N'ai-je pas assez vécu? C'est ici le terme de mon ambition.
O bienheureux moment!

[Note 29: Citation d'_Astrophel et Stella_ de Sidney.]

MISTRISS FORD.--O mon cher sir John!

FALSTAFF.--Mistriss Ford, je ne sais point mentir, je ne sais point
flatter. O mistriss Ford! je vais pêcher par un souhait qui m'échappe:
je voudrais que votre mari fût mort! Je te le dis devant le seigneur des
seigneurs, je te ferais milady.

MISTRISS FORD.--Moi votre lady, sir John! Hélas! je serais une pauvre
lady.

FALSTAFF.--Que la cour de France m'en présente une égale à toi! Je vois
d'ici ton oeil égaler l'éclat du diamant: tu as deux sourcils arqués
précisément de la forme qu'il faut pour soutenir la coiffure en
portrait, la coiffure à voiles, toute espèce de coiffure en point de
Venise.

MISTRISS FORD.--Un simple mouchoir, sir John: c'est la seule coiffure
qui aille à mon visage et pas trop bien encore.

FALSTAFF.--Tu es une traîtresse de parler ainsi. Tu ferais une femme de
cour accomplie, et tu poses le pied avec une fermeté qui te donnerait
une démarche parfaite dans un panier à demi-cercles! Je vois bien ce que
tu serais, sans la fortune ennemie. La nature est ton amie; allons, il
faut bien que tu en conviennes.

MISTRISS FORD.--Croyez-moi, il n'y a en moi rien de ce que vous dites.

FALSTAFF.--Et qu'est-ce donc qui m'a forcé à t'aimer? laisse-moi te
persuader qu'il y a en toi quelque chose d'extraordinaire. Tiens, je ne
sais pas mentir ni dire que tu es ceci, comme ces chrysalides sucrées
qui vous viennent semblables à des femmes, sous un habit d'homme,
sentant comme la boutique d'un droguiste dans le temps des herbes
fraîches. Non, je ne le puis pas: mais je t'aime, je n'aime que toi, et
tu le mérites.

MISTRISS FORD.--Ah! ne me trahissez pas, sir John! Je crains que vous
n'aimiez mistriss Page.

FALSTAFF.--Vous pourriez tout aussi bien dire, que j'aime à me promener
devant la porte d'un créancier, qui m'est plus odieuse que la gueule
d'un four à chaux.

MISTRISS FORD.--En ce cas, le ciel sait combien je vous aime; et vous
l'éprouverez un jour.

FALSTAFF.--Persévère dans ces bons sentiments, je les mériterai.

MISTRISS FORD.--Et moi, je vous dis, vous les méritez, sans quoi je ne
les aurais pas.

ROBIN, _derrière le théâtre_.--Mistriss Ford! mistriss Ford!--voilà
mistriss Page, toute rouge, toute essoufflée, les yeux tout troublés,
qui voudrait vous parler à l'instant.

FALSTAFF.--Il ne faut pas qu'elle me voie: je vais me cacher derrière la
tapisserie.

MISTRISS FORD.--Oui, de grâce: cette femme est la médisance même.
(_Falstaff se cache. Entrent mistriss Page et Robin_.) De quoi
s'agit-il? qu'est-ce que c'est?

MISTRISS PAGE.--O mistriss Ford, qu'avez-vous fait? Vous êtes
déshonorée, vous êtes perdue, perdue pour jamais!

MISTRISS FORD.--De quoi s'agit-il, chère mistriss Page?

MISTRISS PAGE.--O ciel, est-il possible, mistriss Ford!... ayant un si
honnête homme de mari, lui donner un pareil sujet de soupçon!

MISTRISS FORD.--Quel sujet de soupçon?

MISTRISS PAGE.--Quel sujet de soupçon!--Rentrez en vous-même.--Que vous
m'avez trompée!

MISTRISS FORD.--Comment? Hélas! de quoi s'agit-il?

MISTRISS PAGE.--Votre mari va paraître, femme, avec toute la justice de
Windsor, pour chercher un gentilhomme, qui est, dit-il, en ce moment
chez lui, de votre consentement, pour profiter criminellement de son
absence. Vous êtes perdue!

MISTRISS FORD, _à part_.--Parlez plus haut.--(_Haut_.) J'espère que cela
n'est pas.

MISTRISS PAGE.--Plaise au ciel qu'il ne soit pas vrai que vous ayez un
homme ici! Du moins est-il certain que votre mari arrive suivi de la
moitié de la ville pour le chercher. Je suis venue devant pour vous
avertir: si vous vous sentez innocente, oh! j'en suis charmée. Mais si
vous avez en effet un ami chez vous, qu'il sorte, qu'il sorte au plus
tôt.--Ne restez point interdite; rappelez vos sens, défendez votre
réputation, ou dites adieu pour la vie à toute espèce de bonheur.

MISTRISS FORD.--Que ferai-je? ma chère amie; il y a un gentilhomme dans
la maison, et je crains bien moins ma honte que le danger qui le menace.
Je donnerais mille livres pour qu'il fût hors de la maison.

MISTRISS PAGE.--Eh! par mon honneur, laissez là vos _je donnerais, je
donnerais_; voilà votre mari qui arrive.--Savez-vous quelque moyen de le
faire évader?--Vous ne pouvez le cacher dans la maison.--Comme vous
m'avez trompée!--Mais j'aperçois un panier.--S'il est d'une taille
raisonnable, il peut s'y fourrer. Nous pouvons le couvrir de linge sale,
comme si c'était pour l'envoyer blanchir. C'est précisément le moment de
la lessive, envoyez-le par vos gens au pré Datchet.

MISTRISS FORD.--Il est trop gros pour y entrer. Que deviendrai-je?

(Falstaff rentre.)

FALSTAFF.--Laissez-moi voir; laissez-moi voir: oh! laissez-moi
voir.--J'y tiendrai, j'y tiendrai.--Suivez le conseil de votre
amie.--J'y tiendrai.

MISTRISS PAGE.--Et quoi? sir John Falstaff! chevalier, est-ce là votre
lettre?

FALSTAFF.--Je t'aime, je n'aime que toi, aide-moi à sortir d'ici,
laisse-moi me fourrer là dedans.... Jamais...

(Il entre, s'entasse dans le panier qu'on achève de couvrir de linge
sale.)

MISTRISS PAGE.--Robin, aidez-nous à couvrir votre maître. Appelez vos
gens, mistriss Ford.--Ah! perfide chevalier!

MISTRISS FORD.--Eh! Jean! Robert, Jean! _(Robin sort. Les deux
domestiques entrent_.) Tenez, emportez ces hardes: passez une perche
dans les deux anses; mon Dieu, que vous êtes lents! Portez-les à la
blanchisseuse dans le pré Datchet: vite, allez.

(Entrent Ford, Page, Caius, sir Hugh Evans.)

FORD.--Approchez, je vous prie. Si j'ai soupçonné sans cause, vous aurez
droit de vous moquer de moi: ne m'épargnez pas dans ce cas les
plaisanteries; je les mérite. Arrêtez; où portez-vous ceci?

ROBERT.--Vraiment, à la rivière.

MISTRISS FORD.--Eh! qu'avez-vous besoin de savoir où ils le portent?
Sont-ce là vos affaires? Il vaudrait mieux que vous vinssiez vous mêler
de la lessive!

FORD.--C'est pour laver. Si je pouvais me laver aussi de cette corne de
cerf[30]. Cerf, cerf, cerf, je vous le dis, véritable cerf, je vous en
réponds, et cerf de la saison encore. _(Les valets sortent emportant le
panier_.) Messieurs, j'ai rêvé cette nuit; je vous dirai mon rêve.
Commençons par chercher mes clefs; les voilà. Montez, parcourez, visitez
mes chambres, furetez partout; notre renard est pris, j'en suis garant:
laissez-moi fermer d'abord cette issue, et maintenant fouillez le
terrier.

[Note 30: _Buck! I wish I could wash myself of the Buck!_ Ford joue sur
le mot _buck_ qui signifie également lessive, lessiver et daim. Le jeu
de mots a été impossible à rendre littéralement.]

PAGE.--Cher monsieur Ford, calmez-vous; c'est trop vous faire injure à
vous-même.

FORD.--Soit, monsieur Page, soit. Montons, messieurs; vous allez avoir
du plaisir. Suivez-moi, messieurs.

EVANS.--Ce sont là des visions, et des jalousies bien fantastiques.

CAIUS.--Palsambleu! ce n'est pas la mode en France: on ne voit point de
jaloux en France.

PAGE.--Suivons-le, messieurs, puisqu'il le veut: voyons le résultat de
ses recherches.

(Evans, Page et Caius sortent.)

MISTRISS PAGE.--L'aventure n'est-elle pas doublement réjouissante?

MISTRISS FORD.--Je ne sais pas de mon mari ou de sir John, lequel des
deux je suis le plus contente d'avoir attrapé.

MISTRISS PAGE.--Dans quelles transes il devait être, quand monsieur Ford
a demandé ce qu'il y avait dans le panier?

MISTRISS FORD.--J'ai peur qu'il n'ait besoin d'être lavé aussi. Nous lui
aurons rendu service en l'envoyant au bain.

MISTRISS PAGE.--Qu'il s'aille faire pendre ce débauché coquin; je
voudrais voir tous ceux de son espèce dans des angoisses pareilles.

MISTRISS FORD.--Il faut que mon mari ait eu quelque raison particulière
de soupçonner que sir John était ici. Je ne l'ai jamais vu si brutal
dans sa jalousie.

MISTRISS PAGE.--Je trouverai moyen de le savoir; mais il faut nous
divertir encore aux dépens de Falstaff. Sa fièvre de libertinage ne
cédera pas à cette seule médecine.

MISTRISS FORD.--Nous lui enverrons cette sotte carogne de mistriss
Quickly, pour nous excuser de ce qu'on l'aura jeté à l'eau, et lui
donner une nouvelle espérance qui lui attirera une nouvelle correction.

MISTRISS PAGE.--C'est bien pensé. Donnons-lui rendez-vous demain à huit
heures pour venir recevoir un dédommagement.

(Rentrent Ford, Page, Caius et sir Hugh Evans.)

FORD.--Il est introuvable.--Peut-être le fat s'est-il vanté de choses
qui passaient son pouvoir.

MISTRISS PAGE.--Entendez-vous?

MISTRISS FORD.--Oui, oui, paix. Vous en usez bien avec moi, monsieur
Ford, n'est-il pas vrai?

FORD.--Oui, oui, madame.

MISTRISS FORD.--Que le ciel rende vos actions meilleures que vos
pensées!

FORD.--Amen.

MISTRISS PAGE.--Monsieur Ford, vous vous faites un grand tort.

FORD.--Bien, bien, c'est à moi à supporter cela.

EVANS.--S'il y a quelqu'un dans la maison, dans les chambres, dans les
coffres et dans les armoires, que le ciel me pardonne mes péchés au jour
du grand jugement.

CAIUS.--Palsambleu! je dis de même, il n'y a pas une âme ici.

PAGE.--Eh! fi! monsieur Ford, n'avez-vous pas de honte! Quel esprit,
quel démon vous a suggéré ces idées? Je ne voudrais pas avoir une
pareille maladie pour tous les trésors du château de Windsor.

FORD.--C'est ma faute, monsieur Page; j'en subis la peine.

EVANS.--Vous souffrez d'une mauvaise conscience. Votre femme est une
aussi honnête femme qu'on la puisse choisir entre cinq mille, et je dis
encore entre cinq cents.

CAIUS.--Palsambleu! je vois bien que c'est une honnête femme.

FORD.--A la bonne heure. Messieurs, je vous ai promis à dîner. Venez, en
attendant, vous promener dans le parc; je vous en prie, pardonnez-moi.
Je vous conterai pourquoi j'ai fait tout cela.--Allons, ma femme,
allons, mistriss Page, pardonnez-moi, je vous en prie. Je vous en prie
du fond du coeur, pardonnez-moi.

PAGE.--Allons, messieurs, entrons. Mais, par ma foi, nous le ferons
enrager; et moi, je vous invite à venir déjeuner demain matin chez moi,
et après cela à la chasse à l'oiseau. J'ai un faucon admirable pour le
bois. Est-ce chose dite?

FORD.--Tout à fait.

EVANS.--S'il y en a un, je serai le second de la compagnie.

CAIUS.--S'il y en a un ou deux, je serai le troisième[31].

[Note 31: _Turd_ (excrément) pour _third_ (troisième).]

FORD.--Monsieur Page, venez, je vous en prie.

(Ils sortent. Evans et Caius demeurent seuls.)

EVANS.--Et vous, je vous prie, souvenez-vous demain de ce pouilleux de
coquin d'hôte.

CAIUS.--C'est bon, oui de tout mon coeur.

EVANS.--Ce pouilleux de coquin avec ses tours et ses moqueries.

(Ils sortent.)


SCÈNE IV

Une pièce dans la maison de Page.

_Entrent_ FENTON et MISTRISS ANNE PAGE.


FENTON.--Je vois que je ne puis pas gagner l'amitié de ton père. Cesse
donc de me renvoyer à lui, chère Nan.

ANNE.--Hélas! comment donc faire?

FENTON.--Aie le courage d'agir par toi-même. Il m'objecte ma trop grande
naissance; il prétend que je cherche seulement à réparer au moyen de ses
richesses le désordre mis dans ma fortune. Il me cherche encore d'autres
querelles. Il me reproche les sociétés désordonnées où j'ai vécu; il me
soutient qu'il est impossible que je t'aime autrement que comme un
héritage.

ANNE.--Peut-être qu'il dit vrai.

FENTON.--Non; j'en jure devant le ciel sur tout mon bonheur à venir. Il
est vrai, je l'avouerai, la fortune de ton père fut le premier motif qui
m'engagea à t'offrir mes soins; mais, en cherchant à te plaire, je te
trouvai d'un bien plus grand prix que l'or monnoyé, ou les sommes
pressées dans des sacs; et ce n'est plus qu'à la fortune de te posséder
que j'aspire maintenant.

ANNE.--Mon cher monsieur Fenton, ne vous lassez pas pourtant de
rechercher la bienveillance de mon père: monsieur Fenton, recherchez-la
toujours. Si l'empressement et les plus humbles prières ne peuvent rien,
eh bien, alors, écoutez un mot....

(Ils se retirent pour causer à l'écart.)

(Entrent Shallow, Slender et Quickly.)

SHALLOW.--Dame Quickly, rompez leur colloque: mon parent désire parler
pour son compte.

SLENDER.--Allons, il faut que je fasse ici mon coup. En avant, il ne
s'agit que d'oser.

SHALLOW.--Ne vous effrayez pas, neveu.

SLENDER.--Oh! elle ne m'effraye pas; je ne m'inquiète pas de cela, si ce
n'est que j'ai peur.

QUICKLY.--Ecoutez donc, monsieur Slender voudrait vous dire deux mots.

ANNE.--Je suis à lui dans l'instant. C'est celui que choisit mon père.
(_A part_.) Quelle foule de défauts disgracieux et ridicules sont
embellis par trois cents livres de rente!

QUICKLY.--Et comment se porte le cher monsieur Fenton? Un mot, je vous
prie.

SHALLOW.--Elle vient. Ferme, cousin. O mon garçon! tu avais un père....

SLENDER.--J'avais un père, mistriss Anne. Mon oncle peut vous dire de
bons tours de lui.--Mon cher oncle, je vous conjure, racontez à mistriss
Anne l'histoire des deux oies que mon père vola dans une basse-cour.

SHALLOW.--Mistriss Anne, mon neveu vous aime.

SLENDER.--Oui, je vous aime autant que j'aime aucune autre femme du
comté de Glocester.

SHALLOW.--Il vous entretiendra conformément à votre qualité.

SLENDER.--Je vous en réponds. Robe longue ou robe courte[32], personne,
dans le rang d'écuyer, ne m'en revaudra.

[Note 32: _Come curt and long tail_, viennent courte et longue queue.
C'est-à-dire, viennent des gens obligés de couper la queue à leur chien,
et de ceux qui ont le droit de la lui laisser longue: ce qui était une
des marques distinctives des différentes classes.]

SHALLOW.--Il vous donnera cent cinquante livres de douaire.

ANNE.--Mon bon monsieur Shallow, laissez-le faire sa cour lui-même.

SHALLOW.--Vraiment, je vous en remercie; je vous remercie de cet
encouragement. Cousin, elle vous appelle: je vous laisse.

ANNE.--Eh bien! monsieur Slender?

SLENDER.--Eh bien! mistriss Anne?

ANNE.--Expliquez vos volontés.

SLENDER.--Mes volontés, c'est là un vilain discours à entendre,
vraiment: la plaisanterie est bonne. Grâce au ciel, je n'ai pas encore
songé à les mettre par écrit, mes volontés; je ne suis pas si malade,
grâce au ciel.

ANNE.--Je demande seulement, monsieur Slender, ce que vous me voulez?

SLENDER.--Quant à moi, en mon particulier, je ne vous veux rien, ou peu
de chose. Votre père et mon oncle ont fait quelques arrangements; si
cela réussit, à la bonne heure, sinon, au chanceux la chance. Ils
peuvent vous dire mieux que moi comment les choses vont. Tenez, demandez
à votre père: le voilà qui vient.

(Entrent Page et mistriss Page.)

PAGE.--Eh bien! cher Slender! Aime-le, ma fille Anne.--Comment,
qu'est-ce que c'est? Que fait ici M. Fenton? C'est m'offenser, monsieur,
que d'obséder ainsi ma maison. Je vous ai dit, ce me semble, que j'avais
disposé de ma fille.

FENTON.--Monsieur Page, ne vous fâchez pas.

MISTRISS PAGE.--Mon bon monsieur Fenton, cessez d'importuner ma fille.

PAGE.--Elle n'est point faite pour vous.

FENTON.--Monsieur, voudrez-vous m'écouter?

PAGE.--Non, mon cher monsieur Fenton.--Entrons, monsieur Shallow; mon
fils Slender, entrons.--Instruit comme vous l'êtes de mes vues, vous me
manquez, monsieur Fenton.

(Page, Shallow et Slender sortent.)

QUICKLY, _à Fenton_.--Parlez à mistriss Page.

FENTON.--Chère mistriss Page, aimant votre fille d'une façon aussi
honorable que je le fais, je crois devoir soutenir mes prétentions sans
reculer, malgré les obstacles, les rebuts et les procédés désobligeants.
Accordez-moi votre appui.

ANNE.--Ma bonne mère, ne me mariez pas à cet imbécile.

MISTRISS PAGE.--Ce n'est pas mon intention: je vous cherche un meilleur
époux.

QUICKLY.--C'est le docteur, mon maître.

ANNE.--Hélas! j'aimerais mieux être enterrée vivante, ou assommée à
coups de navets[33].

[Note 33: _Bow'd to death with turnips_.]

MISTRISS PAGE.--Allons, ne vous chagrinez pas. Monsieur Fenton, je ne
serai ni votre amie, ni votre ennemie. Je saurai de ma fille si elle
vous aime, et ce que j'apprendrai à cet égard déterminera mes
sentiments. Jusque-là, adieu, monsieur: il faut que Nancy rentre; son
père se fâcherait.

(Mistriss Page et Anne sortent.)

FENTON.--Adieu, ma chère madame; adieu, Nan.

QUICKLY.--C'est mon ouvrage.--_Comment_, ai-je dit, _voudriez-vous
sacrifier votre enfant à un imbécile ou à un médecin_? Voyez-vous,
monsieur Fenton?--C'est mon ouvrage.

FENTON.--Je te remercie, et je te prie, ce soir, de trouver le moment de
donner cette bague à ma chère Nan: voilà pour ta peine.

(Il sort.)

QUICKLY.--Va, que le ciel t'envoie le bonheur! Quel bon coeur il a! Une
femme passerait à travers l'eau et le feu pour servir un si bon coeur.
Mais pourtant je voudrais que mon maître obtint mistriss Anne, ou je
voudrais que M. Slender l'obtint; ou, en vérité, je voudrais que ce fût
M. Fenton. Je ferai mon possible pour tous les trois; car je l'ai
promis, et je tiendrai ma parole; mais spécieusement[34] à M.
Fenton.--Mais nos dames m'ont donné une autre commission pour le
chevalier sir John Falstaff. Quelle bête je suis de m'amuser ici.

(Elle sort.)

[Note 34: Elle veut dire spécialement.]


SCÈNE V

Une chambre dans l'hôtellerie de la _Jarretière_.

_Entrent_ FALSTAFF et BARDOLPH.


FALSTAFF.--Bardolph, holà!

BARDOLPH.--Me voilà, monsieur.

FALSTAFF.--Va me chercher une pinte de vin d'Espagne, et mets une rôtie
dedans. (_Bardolph sort_.) Ai-je vécu si longtemps pour être emporté
dans un panier comme un tas de viande de rebut, et pour être jeté dans
la Tamise? Bien, bien, si jamais je m'expose à pareil tour, je veux bien
qu'on prenne ma cervelle pour la fricasser au beurre, et la donner au
premier chien pour ses étrennes. Les coquins m'ont renversé dans le
canal avec aussi peu de remords que s'ils avaient noyé une portée de
quinze petits chiens encore aveugles; et on peut juger à ma taille que
je plonge avec quelque vélocité. Le fond touchât-t-il aux enfers, j'y
arriverais. Heureusement que la rivière se trouvait basse et remplie de
sable en cet endroit. J'aurais été noyé: une mort que j'abhorre, car
l'eau fait enfler un homme; et voyez quelle figure j'aurais quand je
serais enflé, une vraie montagne de chair morte.

(Rentre Bardolph avec le vin.)

BARDOLPH.--Mistriss Quickly est là, monsieur, qui veut vous parler.

FALSTAFF.--Allons, mettons d'abord un peu de vin d'Espagne dans l'eau de
la Tamise. Mon ventre est aussi glacé que si j'avais avalé des pelotes
de neige en guise de pilules pour me rafraîchir les reins. Appelle-la.

BARDOLPH.--Entrez, la femme.

(Entre Quickly.)

QUICKLY.--Avec votre permission.--Je vous demande pardon. Je donne le
bonjour à Votre Seigneurie.

FALSTAFF.--Ote-moi tous ces calices; prépare-moi un pot de vin d'Espagne
avec du sucre.

BARDOLPH.--Et des oeufs, monsieur?

FALSTAFF.--Non, simple, naturel. Je ne veux point de germe de poulet
dans mon breuvage.--(_Bardolph sort_.) Eh bien!

QUICKLY.--Vraiment, monsieur, je viens trouver Votre Seigneurie de la
part de mistriss Ford.

FALSTAFF.--Mistriss Ford! J'en ai assez de l'eau de son coquemar[35]: on
m'a mis dedans; j'en ai le ventre Plein.

[Note 35: _I have ford enough_. Falstaff joue ici sur le mot _ford_, qui
signifie un cours d'eau peu profond. Il a fallu rendre cette
plaisanterie par une autre.]

QUICKLY.--Hélas, mon Dieu! La pauvre femme, ce n'est pas sa faute; il
faut s'en prendre à ses gens: ils se sont mépris sur ses ordres.

FALSTAFF.--Moi aussi, je me suis mépris quand je me suis fié à la folle
promesse d'une femme.

QUICKLY.--Ah! monsieur, elle s'en désole, que le coeur vous en
saignerait si vous la voyiez.--Son mari va ce matin chasser à l'oiseau;
elle vous conjure de venir une seconde fois chez elle entre huit et
neuf. Elle m'a chargé de vous le faire savoir promptement; elle vous
dédommagera de votre aventure, je vous en réponds.

FALSTAFF.--Eh bien! je consens à l'aller visiter. Dites-lui de réfléchir
sur ce que vaut un homme. Qu'elle considère sa propre fragilité, et
qu'elle apprécie mon mérite.

QUICKLY.--C'est ce que je lui dirai.

FALSTAFF.--N'y manquez pas. Entre huit et neuf, dites-vous?

QUICKLY.--Huit et neuf, monsieur.

FALSTAFF.--Bon, retournez: elle peut compter sur moi.

QUICKLY.--Que la paix soit avec vous, monsieur.

(Elle sort.)

FALSTAFF.--Je m'étonne de ne point voir paraître monsieur Brook; il
m'avait fait prier de l'attendre chez moi; j'aime fort son argent. Ah!
le voici.

(Entre Ford.)

FORD.--Dieu vous garde, monsieur.

FALSTAFF.--Eh bien! monsieur Brook, vous venez sans doute pour savoir ce
qui s'est passé entre moi et la femme de Ford.

FORD.--C'est en effet l'objet qui m'amène, sir John.

FALSTAFF.--Monsieur Brook, je ne veux pas vous tromper; je me suis rendu
chez elle à l'heure marquée.

FORD.--Eh bien! monsieur, comment avez-vous été traité?

FALSTAFF.--Très désagréablement, monsieur Brook.

FORD.--Comment donc? Aurait-elle changé de sentiment?

FALSTAFF.--Non, monsieur Brook, mais son pauvre cornu de mari, monsieur
Brook, que la jalousie tient dans de continuelles alarmes, nous est
arrivé pendant l'entrevue, au moment où finissaient les embrassades,
baisers, protestations, c'est-à-dire le prologue de notre comédie. Il
amenait après lui une bande de ses amis que, dans son mal, il avait
ameutés et excités à venir faire dans la maison la recherche de l'amant
de sa femme.

FORD.--Quoi! tandis que vous étiez là?

FALSTAFF.--Tandis que j'étais là.

FORD.--Et Ford vous a cherché sans pouvoir vous trouver?

FALSTAFF.--Écoutez donc. Par une bonne fortune, arrive à point nommé une
mistriss Page: celle-ci nous donne avis de l'approche de Ford: la femme
de Ford ayant la tête perdue, elles m'ont fait sortir dans un panier de
lessive.

FORD.--Dans un panier de lessive?

FALSTAFF.--Oui, pardieu, dans un panier de lessive; elle m'ont pressé, à
m'étouffer, sous un tas de chemises, de jupes sales, de chaussons, de
bas sales, de serviettes grasses: ce qui faisait bien, monsieur Brook,
le plus puant composé d'infâmes odeurs qui ait jamais affligé l'odorat.

FORD.--Mais restâtes-vous longtemps dans cette situation?

FALSTAFF.--Vous allez entendre, monsieur Brook, tout ce que j'ai
souffert pour mettre cette femme à mal en votre considération! Quand je
fus ainsi empilé dans le panier, deux coquins de valets de Ford
arrivèrent; sur l'ordre que leur donna leur maîtresse de me porter au
pré de Datchet, en qualité de linge sale, ils me prirent sur leurs
épaules, et rencontrèrent à la porte leur coquin de jaloux de maître qui
leur demanda une ou deux fois ce qu'ils avaient dans leur panier. Je
frissonnais de peur que cet enragé de lunatique ne voulût y regarder;
mais le destin qui a décrété qu'il serait cocu retint sa main: c'est
bien; il entra pour faire sa recherche, et moi je sortis paquet de
linge. Mais observez la suite, monsieur Brook: je souffris les angoisses
de trois morts différentes; d'abord la frayeur inconcevable de me voir
découvert par ce vilain jaloux de bélier à deux jambes; ensuite, d'être
plié, comme le serait une bonne lame d'Espagne, dans la circonférence
d'un baril, la pointe contre la garde, les talons contre la tête; enfin,
d'être renfermé, comme un corps en dissolution, dans des linges puants
qui fermentaient dans leur propre graisse. Pensez à cela un homme de mon
acabit; pensez à cela, moi qui crains le chaud comme beurre, un homme
continuellement fondant et en eau; c'est un miracle que je n'aie pas
étouffé. Puis au plus haut degré de ce bain, quand j'étais à moitié cuit
dans la graisse, comme un ragoût hollandais, être jeté dans la Tamise,
et refroidi dans le courant comme un fer à cheval rougi au feu! Pensez à
cela, être jeté là tout brûlant! pensez à cela, monsieur Brook.

FORD.--En bonne vérité, monsieur, je suis désolé que vous ayez souffert
tout cela pour l'amour de moi. Voilà mes espérances perdues; vous ne
ferez plus aucune tentative auprès d'elle.

FALSTAFF.--Monsieur Brook, plutôt que d'y renoncer ainsi, je consens
d'être jeté dans l'Etna comme je l'ai été dans la Tamise. Le mari va ce
matin chasser à l'oiseau; et elle m'a fait donner un second rendez-vous.
On m'attend de huit à neuf, monsieur Brook.

FORD.--Il est déjà huit heures passées, monsieur.

FALSTAFF.--En vérité? Je pars donc pour mon rendez-vous. Revenez tantôt
à votre loisir; vous apprendrez comment je mène les choses, et pour
couronner l'oeuvre, elle sera à vous. Adieu, adieu, vous l'aurez,
monsieur Brook. Monsieur Brook, vous ferez Ford cocu.

(Il sort.)

FORD.--Hé! comment? est-ce une vision? est-ce un songe? Éveillez-vous,
monsieur Ford, éveillez-vous; éveillez-vous, monsieur Ford: voilà un
trou de fait dans votre plus bel habit, monsieur Ford. Voilà ce que
c'est que le mariage: voilà ce que c'est que d'avoir du linge et des
paniers de lessive. Bien; j'afficherai ce que je suis; je prendrai le
débauché: il est dans ma maison; il ne peut m'échapper, et c'est, je
crois, impossible qu'il le puisse. Il ne peut couler dans une bourse, ou
se glisser dans la boîte au poivre; mais, de peur que le diable qui le
conduit ne lui prête son secours, je veux fouiller les endroits où il
est impossible qu'il se trouve. Puisque je ne puis éviter d'être ce que
je suis, la certitude d'être ce que je ne voudrais pas ne me rendra pas
résigné. Si j'ai des cornes assez pour en enrager, eh bien! à la bonne
heure, je me montrerai enragé[36].

(Il sort.)

[Note 36: _If I have horns to make one mad, I will be hornmad_. Le sens
d'_hornmad_ n'est pas bien déterminé. On ne sait si c'est fou de
jalousie, ou fou par l'influence de la lune. _Horns_, croissant: le jeu
de mots ne pouvait se rendre en français.]

FIN DU TROISIÈME ACTE.



                            ACTE QUATRIÈME


SCÈNE I

La rue.

_Entrent_ MISTRISS PAGE, MISTRISS QUICKLY et WILLIAM.


MISTRISS PAGE.--Le crois-tu déjà chez mistriss Ford?

QUICKLY.--Sûrement, il y est déjà, ou tout près d'arriver: mais ma foi,
il est fièrement en colère de ce qu'on l'a jeté dans l'eau. Mistriss
Ford vous prie de venir sur-le-champ.

MISTRISS PAGE.--Je serai chez elle dans un moment: je ne veux que
conduire mon petit bonhomme à l'école. Voici son maître.--Je vois que
c'est aujourd'hui jour de congé. (_Evans entre_.) Comment, sir Hugh,
est-ce que vous n'avez pas de classe aujourd'hui?

EVANS.--Non; monsieur Slender veut qu'on laisse les enfants jouer.

QUICKLY.--Que son coeur en soit béni!

MISTRISS PAGE.--Sir Hugh, mon mari dit que mon fils ne profite pas du
tout dans ses études. Je vous en prie, faites-lui quelques questions sur
son rudiment.

EVANS.--Ici, William; levez la tête, allons.

MISTRISS PAGE.--Venez ici, mon enfant; levez la tête, répondez à votre
maître. N'ayez pas peur.

EVANS.--William, combien de nombres dans les noms?

WILLIAM.--Deux.

QUICKLY.--Vraiment, j'aurais cru que les noms étaient impairs, car on
dit: pair ou non[37].

EVANS.--Finissez voire babil. Qu'est-ce que c'est blanc[38], William?

[Note 37: _Od's nouns_. Les méprises de Quickly provenant ou des défauts
de prononciation d'Evans, ou de certaines consonnances entre les mots
latins et quelques mots anglais d'un sens différent, ne peuvent se
rendre littéralement.]

[Note 38: _Albus_. C'est sur le mot _pulcher_ qu'Evans interroge
William. Quickly entend _polcats_ (putois) et s'écrie qu'il y a des
choses plus belles que les putois.]

WILLIAM.--_Albus_.

QUICKLY.--Arbuste? Qui est-ce qui a jamais vu un arbuste blanc?

EVANS.--Vous êtes la femme la plus simple; taisez-vous, je vous prie.
Qu'est-ce que c'est _lapis_, William?

WILLIAM.--Une pierre.

EVANS.--Et qu'est-ce que c'est une pierre, William?

WILLIAM.--Un caillou.

EVANS.--Non, c'est _lapis_. Je vous prie, mettez cela dans votre
cervelle.

WILLIAM.--_Lapis_.

EVANS.--C'est bon, William. William, qui prête les articles?

WILLIAM.--Les articles sont empruntés du pronom, et on les décline
ainsi: _Singulariter, nominativo: Hic, hæc, hoc._

EVANS.--_Nominativo, hic, hæc, hoc_. Je vous en prie, faites attention.
_Genitivo, hujus._ Bien! qu'est-ce que c'est que l'accusatif?

WILLIAM.--_Accusativo, hunc_.

EVANS.--Je vous en prie, rappelez-vous, enfant. _Accusativo, hunc, hanc,
hoc_.

QUICKLY.--Hein, quand, coq. C'est du latin pour la basse-cour, sur ma
parole[39].

[Note 39: «Hein, quand, coq.» Evans, dans le texte, au lieu de _hunc,
hanc, hoc_, prononce _hing, hang, hog_, et Quickly dit que _hang hog_
(pendez le cochon) est en latin pour _faire du lard_ (_latin for
bacon_).]

EVANS.--Cessez vos bavardages, la femme. Qu'est-ce que c'est que le cas
vocatif, William?

WILLIAM.--_O! Vocativo, O!_

EVANS.--Souvenez-vous bien, William, le vocatif est _caret_[40].

[Note 40: Evans prend pour le vocatif lui-même, le mot _caret_, mis à
quelques mots; afin d'avertir que le vocatif manque.]

QUICKLY.--Au moins est-ce quelque chose de bon qu'une carotte.

EVANS.--Finissez donc, la femme.

MISTRISS PAGE.--Paix donc.

EVANS.--Qu'est-ce que c'est que le cas génitif au pluriel, William?

WILLIAM.--Le cas génitif?

EVANS.--Oui.

WILLIAM.--Génitif, _horum, harum, horum_.

QUICKLY.--Qu'allez-vous lui parler du cas où se trouve Jenny[41] la
coquine? enfant, ne parlez jamais de cette créature-là.

[Note 41: La colère de Quickly porte ici sur le mot _horum_ qu'elle
confond avec _whore_, et sur les mots _hic_ et _hoc_ qu'elle prend pour
les verbes anglais _to hick_ et _to hock_. Il a fallu, pour être
intelligible, avoir recours à d'autres consonnances.]

EVANS.--N'avez-vous pas de honte, la femme?

QUICKLY.--Non. Vous avez tort d'apprendre ces choses-là à cet enfant. A
quoi bon lui aller dire que c'est là le _hic_, lui parler de tous les
_cancans_, et puis lui raconter des histoires de coquines; tenez, cela
est vilain à vous.

EVANS.--As-tu la cervelle dérangée, la femme? N'as-tu donc pas
l'intelligence des cas, des nombres, des genres? Tu es une aussi bête
créature de chrétienne que je le puisse désirer.

MISTRISS PAGE.--Je t'en prie, tais-toi.

EVANS.--A présent, William, dites-moi quelques déclinaisons de vos
pronoms.

WILLIAM.--Ma foi, je les ai oubliées.

EVANS.--_Ki, ke, cod_. Si vous oubliez vos _kies_, vos _koes_, vos
_cods_, vous aurez le fouet. A présent, vous pouvez aller jouer. Allez.

MISTRISS PAGE.--Il est plus avancé que je ne croyais.

EVANS.--Il a la mémoire prompte. Adieu, mistriss Page.

MISTRISS PAGE.--Adieu, mon bon sir Hugh. (_Sir Hugh sort._) Allez à la
maison, petit garçon; nous, nous n'avons pas de temps à perdre.

(Ils sortent.)


SCÈNE II

Une pièce dans la maison de Ford.

_Entrent_ MISTRISS FORD et FALSTAFF.


FALSTAFF.--Mistriss Ford, votre chagrin a fait évanouir le mien. Je
vois que votre amour pour moi connaît les égards qui me sont dus, et je
promets de m'acquitter envers vous avec scrupule; non-seulement,
mistriss Ford, en ce qui concerne le simple devoir de l'amour, mais dans
tous ses alentours, circonstances et dépendances. Mais êtes-vous
tranquille sur votre mari aujourd'hui?

MISTRISS FORD.--Il est à la chasse à l'oiseau, tendre sir John.

(Mistriss Page derrière le théâtre.)

MISTRISS PAGE.--Holà, commère Ford, holà!

MISTRISS FORD.--Passez dans la chambre, sir John.

(Entre mistriss Page.)

MISTRISS PAGE.--Bonjour, ma belle. Dites-moi, qui avez-vous au logis?

MISTRISS FORD.--Quoi? personne que mes gens.

MISTRISS PAGE.--Bien sûr?

MISTRISS FORD.--Non en vérité. _(Bas)_. Parlez plus haut.

MISTRISS PAGE.--Vraiment; allons, je suis bien contente que vous n'ayez
personne ici.

MISTRISS FORD.--Pourquoi?

MISTRISS PAGE.--Pourquoi, voisine! Votre mari est retombé dans ses
premières folies. Il faut l'entendre là-bas, avec mon mari, comme il
prend la chose à coeur, comme il déclame contre tous les gens mariés,
comme il maudit toutes les filles d'Ève, de quelque couleur qu'elles
puissent être: il faut le voir se frapper le front en criant: Percez,
paraissez; en telle sorte que je n'ai jamais vu de frénésie au monde que
je ne sois tentée de prendre pour de la douceur, de la modération, de la
patience, auprès de la maladie qui le travaille maintenant. Je vous
félicite bien de n'avoir pas au logis le gros chevalier.

MISTRISS FORD.--Comment? Parle-t-il de lui?

MISTRISS PAGE.--Il ne parle que de lui, et déclare avec serment que,
tandis qu'il le cherchait hier, on l'emportait dans un panier: il
proteste à mon mari qu'il est encore ici aujourd'hui: il lui a fait
quitter la chasse, ainsi qu'au reste de la société, pour essayer encore
une fois de leur prouver la justice de ses soupçons. Mais je suis bien
aise que le chevalier ne soit pas ici, il verra sa sottise.

MISTRISS FORD.--Est-il encore loin, mistriss Page?

MISTRISS PAGE.--Tout près, au bout de la rue: il va arriver dans
l'instant.

MISTRISS FORD.--Je suis perdue, le chevalier est ici.

MISTRISS PAGE.--Eh bien! vous êtes perdue, sans ressource, et pour le
chevalier, c'est un homme mort. Quelle femme êtes-vous donc? Faites-le
sortir, faites-le sortir. Un peu de bonté vaut encore mieux qu'un
meurtre.

MISTRISS FORD.--Et par où sortira-t-il? Où pourrons-nous le cacher. Le
mettrons-nous encore dans le panier?

(Rentre Falstaff.)

FALSTAFF.--Non, je ne veux plus me mettre dans le panier; ne puis-je
m'évader avant qu'il arrive?

MISTRISS PAGE.--Hélas! trois frères de monsieur Ford, armés de
pistolets, gardent la porte, afin que rien ne sorte: sans cela, vous
auriez pu vous échapper, avant qu'il vint.--Mais que faites-vous là?

FALSTAFF.--Que ferai-je?--Je vais me fourrer dans la cheminée.

MISTRISS FORD.--C'est là qu'ils viennent tous en rentrant décharger
leurs fusils de chasse. Descendez dans le four.

FALSTAFF.--Où est-il?

MISTRISS FORD.--Il vous y chercherait encore, sur ma vie. La maison n'a
pas une armoire, un coffre, une cassette, un trou, un puits, une voûte
dont il ne tienne un état par écrit pour s'en souvenir dans l'occasion;
et il fait la revue d'après sa note. Il n'y a pas moyen de vous cacher
dans la maison.

FALSTAFF.--Il faut donc en sortir?

MISTRISS PAGE.--Si vous sortez sous votre propre figure, vous êtes
mort.--A moins que vous ne sortiez déguisé...

MISTRISS FORD.--Comment pourrons-nous le déguiser?

MISTRISS PAGE.--Hélas! en vérité, je n'en sais rien. Il n'y a pas de
robe de femme assez large pour lui, sans quoi avec un chapeau de femme,
un masque et une coiffe, il pourrait n'être pas reconnu.

FALSTAFF.--Mes chères amies, imaginez quelque chose, tout ce qu'il vous
plaira plutôt que de laisser arriver un malheur.

MISTRISS FORD.--La tante de ma servante, la grosse femme de Brentford, a
laissé une robe là-haut.

MISTRISS PAGE.--Sur ma parole, c'est là notre affaire. Elle est aussi
grosse que lui. Vous avez aussi son chapeau de frise et son
masque.--Montez vite là-haut, sir John.

MISTRISS FORD.--Allez, allez, cher sir John, tandis que madame Page et
moi vous chercherons quelque coiffe à votre tête.

MISTRISS PAGE.--Vite, vite, je vous aurai bientôt accommodé. Passez
toujours la robe.

(Falstaff sort.)

MISTRISS FORD.--Je voudrais bien que mon mari le rencontrât sous cette
mascarade. Il ne peut souffrir la vieille femme de Brentford, il prétend
qu'elle est sorcière, il lui a défendu la maison, et l'a menacée de la
battre.

MISTRISS PAGE.--Que le ciel puisse le conduire sous la canne de ton
mari, et qu'ensuite le diable conduise la canne!

MISTRISS FORD.--Mais mon mari vient-il sérieusement?

MISTRISS PAGE.--Oui, très sérieusement. Il parle même du panier. Il
faut, je ne sais comment, qu'il en ait appris quelque chose.

MISTRISS FORD.--C'est ce que nous allons savoir. Je vais faire emporter
de nouveau le panier par mes gens, de manière qu'il le rencontre à la
porte comme la dernière fois.

MISTRISS PAGE.--C'est bon, mais il va être ici dans l'instant. Songeons
à la toilette de la sorcière de Brentford.

MISTRISS FORD.--Laissez-moi d'abord donner mes ordres à mes gens pour le
panier. Montez, je vais vous porter une coiffe.

MISTRISS PAGE.--Puisse-t-il être pendu, le vilain débauché! nous ne
saurions le maltraiter assez. Nous laisserons dans ce que nous allons
faire une preuve que les femmes peuvent en même temps être joyeuses et
vertueuses. Nous n'agissons pas, nous autres qu'on voit toujours rire et
plaisanter. Le vieux proverbe a dit vrai: _C'est le cochon paisible qui
mange tout ce qu'il trouve_[42].

[Note 42: _Still swine eat all the draff_.]

(Elle sort.)

(Entrent les domestiques.)

MISTRISS FORD.--Allez, vous autres, reprendre le panier sur vos épaules;
votre maître est presque à la porte: s'il vous ordonne de le mettre à
terre, obéissez-lui.--Allons, dépêchez.

(Elle sort.)

PREMIER DOMESTIQUE.--Viens, toi, soulevons notre charge.

SECOND DOMESTIQUE.--Prions Dieu qu'il ne soit pas rempli encore d'un
chevalier!

PREMIER DOMESTIQUE.--J'espère que non. J'aimerais autant porter le même
volume en plomb.

(Entrent Ford, Page, Shallow, Caius et Evans.)

FORD.--D'accord, monsieur Page. Mais si la chose est prouvée, avez-vous
quelque secret pour faire que je ne sois pas un sot?--A bas le panier,
marauds!--Qu'on appelle ma femme!--Allons; jeune galant du panier,
sortez.--O suppôts d'infamie que vous êtes!--Il y a une fédération, une
ligue, une cabale, une conspiration contre moi; mais le diable en aura
la honte. Holà! ma femme, sortez, paraissez, paraissez; paraissez donc
quand je vous appelle; venez nous montrer quelles honnêtes hardes vous
envoyez au blanchissage.

PAGE.--Eh! mais vraiment, ceci passe les bornes, monsieur Ford: on ne
peut pas vous laisser en liberté plus longtemps, il faudra vous
enfermer.

EVANS.--C'est de la folie; il est aussi fou qu'un chien enragé.

(Entre mistriss Ford.)

SHALLOW.--Cela n'est pas bien, monsieur Ford; en vérité, cela n'est pas
bien.

FORD.--C'est précisément ce que je dis, monsieur. Avancez ici, mistriss
Ford, mistriss Ford, l'honnête femme, l'honnête femme, l'épouse modeste,
la vertueuse créature qui a un sot jaloux de mari, avancez. Je vous
soupçonne à tort, mistriss, n'est-il pas vrai?

MISTRISS FORD.--Le ciel me soit témoin que vous êtes injuste, si vous me
soupçonnez de rien de malhonnête.

FORD.--Très-bien dit, front d'airain: soutenez ce ton. Allons, drôle,
sortez.

(Il jette les hardes hors du panier.)

PAGE.--Cela est trop fort.

MISTRISS FORD.--N'avez-vous pas de honte? Laissez là ces hardes.

FORD.--Je vous démasquerai.

EVANS.--Cela est déraisonnable. Quoi vous voulez chercher querelle au
linge de votre femme! Allons, laissez, laissez.

FORD.--Videz le panier, vous dis-je.

MISTRISS FORD.--Comment, monsieur, comment?

FORD.--Monsieur Page, comme il fait jour, un homme a été emporté hier de
ma maison dans ce panier. Pourquoi ne peut-il pas s'y trouver encore
aujourd'hui? j'ai la certitude qu'il est dans la maison. Mes avis sont
sûrs, ma jalousie est fondée en raison. Otez-moi tout ce linge.

MISTRISS FORD.--Si vous trouvez là un homme à tuer il faut qu'il soit de
l'espèce des mouches.

PAGE.--Il n'y a point là d'homme.

SHALLOW.--- Par ma fidélité, cela n'est pas bien, monsieur Ford, vous
vous faites tort.

EVANS.--Monsieur Ford, mettez-vous en prière, et ne suivez pas les
inclinations de votre coeur. C'est jalousie que tout cela.

FORD.--A la bonne heure. Celui que je cherche n'est pas là.

PAGE.--Ni ailleurs que dans votre cervelle.

FORD.--Aidez-moi à fouiller partout cette seule fois. Si je ne trouve
rien, vous êtes dispensés d'excuser ma folie: faites de moi le sujet de
vos plaisanteries de table, qu'on dise de moi: jaloux comme Ford qui
cherchait le galant de sa femme dans une coquille de noix. Mais veuillez
me satisfaire encore une fois; une dernière fois cherchez avec moi.

MISTRISS FORD.--Eh! madame Page, descendez, ainsi que la vieille femme:
mon mari veut monter dans la chambre.

FORD.--La vieille femme? Quelle vieille femme?

MISTRISS FORD.--La vieille de Brentford, la tante de ma servante.

FORD.--Qui, cette sorcière, cette malheureuse, cette impudente coquine?
Ne lui ai-je pas interdit ma maison? C'est-à-dire, qu'elle vient ici
rendre quelque message. Nous autres simples mortels, nous ne pouvons pas
savoir tout ce qui passe par la main d'une diseuse de bonne aventure.
Elle se sert de charmes, de caractères, de figures et autres menteries
de cette espèce. Cela est hors de notre portée; nous n'y connaissons
rien. Descendez, sorcière que vous êtes, vieille bohémienne; descendez,
quand je vous le dis.

MISTRISS FORD.--Non, mon bon cher mari. Mes bons messieurs, empêchez-le
de frapper la vieille femme.

(Entre Falstaff habillé en femme, conduit par mistriss Page.)

MISTRISS PAGE.--Venez, mère Babil[43], venez; donnez-moi la main.

[Note 43: _Mother prat. To prate_ signifie babiller; il a fallu traduire
le nom pour donner quelque sens à la réplique de Ford.]

FORD.--Ah! je lui en donnerai du _babil_. Hors de chez moi, sorcière.
(_Il le bat_.) Vieux graillon, coquine, drôlesse, salope que vous êtes.
Ah! je vous conjurerai, moi, je vous dirai la bonne aventure.

(Falstaff sort.)

MISTRISS PAGE.--N'avez-vous pas de honte? Je crois, en vérité que vous
avez tué cette pauvre femme.

MISTRISS FORD.--Vraiment, cela pourrait bien être.--Cela vous fera
honneur.

FORD.--Je voudrais qu'elle fût pendue, la sorcière.

EVANS.--A vrai dire, je crois bien que la femme est une sorcière. Je
n'aime pas qu'une femme ait une grande barbe, et j'ai vu une grande
barbe sous son masque.

FORD.--Messieurs, voulez-vous me suivre? Je vous en conjure; suivez-moi;
vous serez témoins du résultat de mes soupçons. Si je ne fais pas lever
une pièce, ne me croyez plus quand j'aboierai.

PAGE.--Allons, prêtons-nous encore à sa fantaisie. Venez, messieurs.

(Page, Ford, Shallow et Evans sortent.)

MISTRISS PAGE.--Je vous réponds qu'il a été pitoyablement arrangé.

MISTRISS FORD.--Dites donc impitoyablement.

MISTRISS PAGE.--J'opine pour que le bâton soit béni et suspendu sur
l'autel: il a servi à une action méritoire.

MISTRISS FORD.--Pensez-vous qu'autorisées comme nous le sommes par notre
dignité de femmes et le témoignage d'une bonne conscience, nous
puissions pousser plus loin notre vengeance?

MISTRISS PAGE.--Je crois bien que l'esprit de libertinage doit avoir
reçu son compte, et qu'à moins de s'être engagé au diable par dits et
dédits[44], il ne songera plus à attenter à notre honneur.

[Note 44: _In fee simple, with fine and recovery_.]

MISTRISS FORD.--Dirons-nous à nos maris les tours que nous lui avons
joués?

MISTRISS PAGE.--Certainement, ne fût-ce que pour ôter de l'esprit du
vôtre les fantaisies qu'il y a mises. S'ils jugent dans leur sagesse que
ce pauvre gros mauvais sujet de chevalier ne soit pas encore assez puni,
nous continuerons d'être les ministres de la vengeance.

MISTRISS FORD.--Je vous garantis qu'ils voudront lui en faire
publiquement la honte. Quant à moi, je pense que la raillerie ne serait
pas complète si on ne la terminait par un affront public.

MISTRISS PAGE.--Allons donc tout de suite mettre les fers au feu, et ne
laissons rien refroidir.

(Elles sortent.)


SCÈNE III

Une pièce dans l'hôtellerie de la _Jarretière_.

_Entrent_ L'HÔTE et BARDOLPH.


BARDOLPH.--Monsieur, les Allemands vous demandent trois chevaux. Leur
duc, en personne, arrive demain à la cour, et ils vont au-devant de lui.

L'HÔTE.--Qu'est-ce? Quel est ce duc qui voyage si secrètement? Je n'ai
pas entendu dire qu'il vînt à la cour. Fais-moi parler avec ces
étrangers. Ils parlent anglais?

BARDOLPH.--Oui, monsieur, je vais vous les envoyer.

L'HÔTE.--Ils auront mes chevaux, mais ils les payeront; je les épicerai.
Ils disposent de ma maison depuis huit jours, et j'ai délogé pour eux
mes autres hôtes. Il faut qu'ils payent, je les arrangerai. Allons,
viens.

(Ils sortent.)


SCÈNE IV

Une pièce dans la maison de Ford.

_Entrent_ PAGE, FORD, MISTRISS PAGE, MISTRISS FORD et SIR HUGH EVANS.


EVANS.--C'est bien là la plus belle invention féminine que j'aie jamais
rencontrée.

PAGE.--Et il vous a fait remettre ces deux lettres en même temps?

MISTRISS PAGE.--Dans le même quart d'heure.

FORD.--Pardonne-moi, ma femme. Désormais fais ce que tu voudras; je
soupçonnerai plutôt le soleil d'être froid, que toi d'être légère. Tu as
fait rentrer dans une âme hérétique une inébranlable foi en ta vertu.

PAGE.--C'est bien, c'est bien, en voilà assez. Ne soyez pas aussi
extrême dans la réparation que vous l'avez été dans l'offense; mais
occupons-nous de notre projet. Il faut donc, pour en avoir publiquement
le plaisir, que nos femmes donnent encore un rendez-vous à ce gros vieux
coquin, et là nous le surprendrons et l'accablerons de ridicule.

FORD.--Je ne vois point pour cela de meilleure idée que la leur.

PAGE.--Quoi! de lui faire dire qu'elles l'attendent à minuit dans le
parc? Allons donc, il ne s'y fiera jamais.

EVANS.--Vous dites qu'il a été jeté dans la rivière, et qu'il a été
rudement battu sous la robe de la vieille femme? Il doit, ce me semble,
avoir des terreurs qui l'empêcheront de venir. Sa chair, je pense, est
mortifiée: il n'aura plus de désirs.

PAGE.--Je le pense de même.

MISTRISS FORD.--Imaginez seulement ce qu'on peut faire de lui quand il y
sera, et nous nous chargeons d'imaginer à nous deux les moyens de l'y
amener.

MISTRISS PAGE.--Il y a un vieux conte sur Herne le chasseur, autrefois
garde de la forêt de Windsor, et qui, tant que dure l'hiver, revient
toutes les nuits à minuit précis tourner autour d'un chêne avec un grand
bois de cerf sur la tête. Dans son passage, il flétrit l'arbre,
ensorcelle le bétail, change en sang le lait des vaches, et porte une
chaîne qu'il secoue avec un bruit effroyable. Vous avez entendu parler
de cet esprit, et vous savez que nos crédules et superstitieux ancêtres
y ajoutaient foi, et qu'ils ont transmis à notre âge, comme une vérité,
le conte de Herne le chasseur.

PAGE.--Comment, nous ne manquons point de gens encore qui n'oseraient,
dans la nuit, passer auprès du chêne de Herne. Mais qu'en voulez-vous
faire?

MISTRISS FORD.--Eh! vraiment, c'est la base de notre projet. Il faut que
Falstaff vienne nous trouver au pied du chêne, déguisé sous la figure de
Herne, avec de grandes cornes énormes sur la tête.

PAGE.--Soit: admettons qu'il y vienne. Et sous ce déguisement, qu'en
ferez-vous? Quel est votre plan?

MISTRISS PAGE.--Nous y avons songé, et le voici. Nous déguiserons Nan
Page, ma fille, et mon petit garçon, ainsi que trois ou quatre enfants
de leur taille, en farfadets, en fées, en lutins, avec des habillements
blancs et verts, des couronnes de bougies allumées sur leurs têtes, et
des sonnettes dans leurs mains. On les cacherait dans quelque fossé des
environs, et au moment où nous aborderions Falstaff elle et moi, ils en
sortiraient tout à coup en faisant entendre des chants bizarres. A leur
vue, nous fuirions toutes deux remplies de frayeur; ils l'entoureraient,
et, selon l'usage des fées, se mettraient à pincer l'impur chevalier,
lui demandant comment, à l'heure de leurs ébats magiques, il ose, sous
cette figure profane; pénétrer dans leurs asiles sacrés.

MISTRISS FORD.--Et jusqu'à ce qu'il ait avoué la vérité, nos génies
supposés le pinceraient d'importance, et le brûleraient avec leurs
bougies.

MISTRISS PAGE.--Quand il aura tout avoué, nous paraîtrons tous; nous
désencornerons l'esprit, et le ramènerons à Windsor en nous moquant de
lui.

FORD.--Si nos jeunes gens ne sont pas très-bien instruits, ils ne
joueront jamais leur rôle.

EVANS.--J'enseignerai aux enfants à se conduire, et je veux aussi, comme
un de ces babouins, brûler le chevalier avec mon flambeau.

FORD.--Cela sera excellent. Je me charge d'acheter les masques.

MISTRISS PAGE.--Ma Nan sera la reine des fées. Je la déguiserai joliment
avec une robe blanche.

PAGE.--Je vais aller acheter l'étoffe (_à part_), et dire en secret à
Slender d'enlever ma Nan, pour l'aller épouser à Eton. (_Haut_.) Allons,
envoyez à l'instant chez Falstaff.

FORD.--Et moi j'y retournerai sous mon nom de Brook, afin qu'il me dise
ses projets. Je suis persuadé qu'il viendra.

MISTRESS PAGE.--Sans nul doute. Allez vous occuper de nous fournir tout
le déguisement de nos lutins avec les accessoires.

EVANS.--Dépêchons-nous, ce sera un plaisir admirable, et une
très-vertueuse fourberie.

(Ford, Page et Evans sortent.)

MISTRISS PAGE.--Mistriss Ford, chargez-vous d'envoyer Quickly à sir
John, pour savoir ce qu'il pense. (_Mistriss Ford sort_.) Pour moi, je
vais chez le docteur; il a mon agrément. Je ne consentirai pas à ce
qu'un autre que lui devienne le mari de Nan Page. Slender a de bons
biens, mais c'est un idiot. Mon mari le préfère à tous, mais le docteur
a des écus et de bons amis à la cour. Il aura ma fille; c'est lui qui
l'aura, dussent mille autres meilleurs que lui venir la demander.

(Elle sort.)


SCÈNE V

Une pièce dans l'hôtellerie de la _Jarretière_.

_Entrent_ L'HÔTE et SIMPLE.


L'HÔTE.--Que cherches-tu ici, butor, lourde caboche? Qu'est-ce? Dis,
parle, réponds, vite, prompt, preste et leste.

SIMPLE.--Vraiment, monsieur l'hôte, je souhaiterais parler à sir John
Falstaff, de la part de M. Slender.

L'HÔTE.--Voilà sa chambre, sa maison, son château, son lit de maître et
son lit volant[45]. Sur la muraille est peinte tout fraîchement et tout
nouvellement l'histoire de l'Enfant prodigue. Allez, frappez, appelez;
il vous parlera comme un anthropophaginien[46]. Frappez, vous dit-on.

[Note 45: _Running bed_. Il y avait alors dans toutes les chambres à
coucher un lit fixe (_standing bed_), où couchait le maître, et une
espèce de coffre ou lit placé sous le premier, qu'on tirait le soir
(_running bed_) et où couchait le domestique.]

[Note 46: _Anthropophaginian_. L'hôte s'amuse presque toujours à
embarrasser ceux de ses interlocuteurs qui n'ont pas une grande
intelligence de la langue, par des mots bizarres ou employés à
contre-sens.]

SIMPLE.--Une vieille femme, une grosse femme est montée dans sa chambre.
Je prendrai la liberté, monsieur, de demeurer jusqu'à ce qu'elle
descende: pour dire le vrai, c'est à elle que je viens parler.

L'HÔTE.--Ah! une grosse femme! Elle pourrait voler le chevalier. Je vais
l'appeler.--Eh! mon gros chevalier, gros sir John, parle-nous du creux
de tes poumons militaires. Es-tu là? C'est ton hôte, ton Ephésien[47]
qui t'appelle.

[Note 47: _Ephesian_. Cette expression est employée dans la première
partie de _Henri IV_: «des Ephésiens de la vieille Église.» Elle doit
signifier _fidèle, loyal_.]

FALSTAFF, _d'en haut_.--Qu'est-ce que c'est, mon hôte?

L'HÔTE.--Voilà un Tartare bohémien qui attend que ta grosse femme
descende: laisse-la descendre, mon gros, laisse-la descendre. Mes
appartements sont honnêtes. Fi! des tête-à-tête! fi!

(Entre Falstaff.)

FALSTAFF.--Mon hôte, j'avais tout à l'heure chez moi une grosse vieille
femme; mais elle est partie.

SIMPLE.--Je vous en prie, monsieur, n'était-ce pas la devineresse de
Brentford?

FALSTAFF.--Eh! oui, coquille de moule, c'était elle. Que lui
voulez-vous?

SIMPLE.--Mon maître, monsieur, mon maître Slender, m'a envoyé après elle
quand il l'a vue passer dans la rue, pour savoir si un certain monsieur
Nym, qui lui a volé une chaîne, a la chaîne ou non.

FALSTAFF.--J'ai parlé de cela à la vieille femme.

SIMPLE.--Et que dit-elle, monsieur, je vous prie?

FALSTAFF.--Ma foi, elle dit que l'homme qui a volé la chaîne de M.
Slender est précisément celui-là même qui la lui a dérobée.

SIMPLE.--J'aurais voulu pouvoir parler à la femme en personne. J'avais
d'autres choses à lui demander encore de sa part.

FALSTAFF.--Quelles choses? Dites-les-nous.

L'HÔTE.--Oui, allons, sur-le-champ.

SIMPLE.--Je ne peux pas les dissimuler.

FALSTAFF.--Dissimule-les, ou tu es mort.

SIMPLE.--Eh bien, monsieur, ce n'est pas autre chose que concernant
mistriss Anne Page, pour savoir si c'est la destinée de mon maître de
l'avoir, ou non.

FALSTAFF.--Oui, oui, c'est sa destinée.

SIMPLE.--Quoi, monsieur?

FALSTAFF.--De l'avoir ou non. Allez, rapportez-lui que la vieille femme
me l'a dit ainsi.

SIMPLE.--Puis-je prendre la liberté de le lui dire ainsi, monsieur?

FALSTAFF.--Oui, mon garçon[48], prenez cette grande Liberté.

[Note 48: _Master tike_. Maître tique. Il est impossible de rendre et
même de comprendre le sens de ce sobriquet.]

SIMPLE.--Je remercie Votre Seigneurie. Je réjouirai mon maître par ces
bonnes nouvelles.

(Simple sort.)

L'HÔTE.--Tu es un savant, tu es un savant, sir John. Avais-tu réellement
une devineresse chez toi?

FALSTAFF.--Oui, j'en avais une, mon hôte, une qui m'a appris plus de
choses que je n'en avais su dans toute ma vie, et je n'ai rien payé pour
cela: c'est moi qu'on a payé pour apprendre.

(Entre Bardolph.)

BARDOLPH.--Hélas! merci de nous, monsieur; nous sommes volés, volés, en
conscience.

L'HÔTE.--Où sont mes chevaux? Rends-moi bon compte de mes chevaux,
coquin.

BARDOLPH.--Partis avec les filous. Aussitôt que nous avons dépassé Éton,
j'étais en croupe derrière l'un d'eux; ils me prennent et me jettent
dans un fossé plein de boue: tous trois piquent, et les voilà partis
comme trois diables allemands, trois docteurs Faust.

L'HÔTE.--Ils ont été à la rencontre de leur duc, coquin; ne dis point
qu'ils ont pris la fuite: les Allemands sont d'honnêtes gens.

(Entre sir Hugh Evans.)

EVANS.--Où est notre hôte?

L'HÔTE.--De quoi s'agit-il, monsieur?

EVANS.--Tenez l'oeil à vos écots. Un de mes amis qui vient de se rendre
à la ville, m'a dit qu'il y avait trois Allemands[49] qui ont volé à
tous les hôtes de Readings, de Maidenhead et de Colebrook, leurs chevaux
et leur argent. Je vous en informe par bonne volonté, voyez-vous. Vous
êtes prudent, vous êtes rempli de sarcasmes et de plaisanteries pour
rire: il ne convient pas que vous soyez dupé. Adieu.

(Il sort.)

[Note 49: _Couzin germans, hat have cozened_. Jeu de mots intraduisible
sur _cosen_ (filouter), _cosener germans_ (filous allemands) et
l'expression française de cousins germains.]

(Entre Caius.)

CAIUS.--Où est mon hôte de la _Jarretière_?

L'HÔTE.--Le voici, monsieur le docteur, dans la perplexité, et dans un
dilemme fort obscur.

CAIUS.--Je ne sais pas ce que c'est; mais on me dit que vous faites de
grands préparatifs pour un duc de Germanie. Sur ma foi, on ne sait pas à
la cour qu'il vienne un duc comme cela. Je vous dis ceci par bonne
volonté. Adieu.

(Il sort.)

L'HÔTE.--Au secours! haro! Cours, traître!--Assistez-moi, chevalier. Je
suis ruiné. Cours vite. Crie haro, crie. Traître, je suis ruiné.

(L'hôte et Bardolph sortent.)

FALSTAFF, seul.--Je voudrais que le monde entier fût dupé, puisque je
l'ai été, moi, et de plus battu. Si l'on venait à savoir à la cour
comment j'ai été métamorphosé, et comment dans cette métamorphose j'ai
été baigné et bâtonné, ils me feraient fondre ma graisse goutte à goutte
pour en huiler les bottes des pêcheurs. Je réponds qu'ils
m'assommeraient de leurs bons mots, jusqu'à ce que je fusse aplati comme
une poire tapée. Je n'ai jamais prospéré depuis le jour où je trichai à
la prime.--Oui, si j'avais l'haleine assez longue pour dire mes prières,
je ferais pénitence.

(Entre Quickly.)

FALSTAFF.--Ah! vous voilà? De quelle part venez-vous?

QUICKLY.--De la part de toutes deux, ma foi.

FALSTAFF.--Que le diable prenne l'une, et sa femme l'autre: elles seront
toutes deux bien pourvues. J'ai plus souffert pour l'amour d'elles, que
la malheureuse inconstance du coeur de l'homme ne me permet de
supporter.

QUICKLY.--Et n'ont-elles rien souffert? Si fait, je vous en réponds.
L'une d'elles surtout, mistriss Ford, la bonne âme, est bleue et noire
de coups, à ce qu'on ne lui voie pas une place blanche sur tout le
corps.

FALSTAFF.--Que me parles-tu de bleu et de noir? J'en ai, moi, de toutes
les couleurs de l'arc-en-ciel à force d'avoir été battu. J'ai risqué
même d'être appréhendé au corps pour la sorcière de Brentford. Sans
l'adresse admirable avec laquelle j'ai su prendre tout à fait les
manières d'une simple vieille, ce gredin de constable me faisait mettre
aux ceps comme sorcière, aux ceps de la canaille.

QUICKLY.--Permettez, sir John, que je vous parle dans votre chambre;
vous apprendrez comment vont les affaires, et je vous réponds que vous
n'en serez pas mécontent: voici une lettre qui vous en dira quelque
chose. Pauvres gens, que de peines pour vous ménager une rencontre!
Sûrement l'un de vous ne sert pas bien le ciel, puisque vous êtes si
traversés.

FALSTAFF.--Montez dans ma chambre.

(Ils sortent.)


SCÈNE VI

Une autre pièce dans l'hôtellerie de la _Jarretière_.

_Entrent_ FENTON et L'HÔTE.


L'HÔTE.--Ne me parlez point, monsieur Fenton: j'ai trop de chagrin; je
veux tout laisser là.

FENTON.--Écoute-moi seulement; seconde mon dessein: foi de gentilhomme,
je te donnerai cent livres en or au delà de ce que tu as perdu.

L'HÔTE.--Je vous écoute, monsieur Fenton, et du moins je vous promets le
secret.

FENTON.--Je vous ai parlé plusieurs fois de mon tendre amour pour la
belle Anne Page, qui a répondu à mon affection, en ce qui dépend d'elle,
autant que je le puis désirer. J'ai là une lettre d'elle dont le contenu
vous étonnera. Les détails de la plaisanterie dont elle me fait part s'y
trouvent tellement mêlés avec ce qui me concerne, que je ne puis vous
montrer chaque chose séparément et sans vous mettre au fait de tout. Le
gros Falstaff doit y jouer un grand rôle. Vous verrez là (_lui montrant
la lettre_) tout le plan de la scène; écoutez-moi donc bien, mon cher
hôte.--Ma douce Nan doit se rendre vers minuit au chêne de Herne, pour y
représenter la reine des fées. Pour quel objet, vous le verrez ici. Son
père lui a recommandé, tandis que chacun serait vivement occupé de son
rôle, de s'esquiver sous son déguisement avec Slender, et de se rendre
avec lui à Éton, pour l'y épouser immédiatement; elle a feint de
consentir.--En même temps sa mère, toujours opposée à ce mariage, et
fidèle à son protégé Caius, a de même donné le mot au docteur pour
l'enlever tandis que chacun songerait à son affaire, et la conduire au
doyenné, où un prêtre l'attend pour la marier sur l'heure; et Anne,
soumise en apparence aux projets de sa mère, a aussi donné sa promesse
au docteur. Maintenant, écoutez le reste: le père compte que sa fille
sera habillée tout en blanc; et que Slender, dans le moment favorable,
la reconnaissant à ce vêtement, la prendra par la main, la priera de le
suivre, et qu'elle s'en ira avec lui; la mère de son côté, pour la mieux
désigner au docteur, car ils seront tous déguisés et masqués, compte la
vêtir d'une manière singulière, avec une robe verte flottante, des
rubans pendants et des ornements brillants autour de sa tête. Quand le
docteur verra l'occasion propice, il doit lui pincer la main, et à ce
signal la jeune fille a promis qu'elle le suivrait.

L'HÔTE.--Et qui compte-t-elle tromper, son père ou sa mère?

FENTON--Tous les deux, bon hôte, pour venir avec moi. Ce que je vous
demande, c'est d'engager le vicaire à m'attendre dans l'église entre
minuit et une heure pour unir nos coeurs dans le lien d'un légitime
mariage.

L'HÔTE.--C'est bien; arrangez votre affaire; je vais trouver le vicaire;
amenez la jeune fille, vous ne manquerez pas de prêtre.

FENTON.--Je t'en aurai une éternelle obligation, sans compter la
récompense que tu recevras sur-le-champ.

(Ils sortent.)

FIN DU QUATRIÈME ACTE



                            ACTE CINQUIÈME

SCÈNE I

Une pièce dans l'hôtellerie de la _Jarretière_.

_Entrent_ FALSTAFF ET MISTRISS QUICKLY.


FALSTAFF.--Trêve de bavardage, je t'en prie. Adieu; je m'y rendrai.
Voici la troisième tentative; le nombre impair me portera bonheur,
j'espère. Allons, va-t'en. On dit qu'il y a dans les nombres impairs une
vertu divine, soit qu'ils s'appliquent à la naissance, à la fortune ou à
la mort. Adieu.

QUICKLY.--Je vous aurai une chaîne, et je vais faire de mon mieux pour
vous procurer une paire de cornes.

FALSTAFF.--Adieu, vous dis-je: le temps se perd, allez, levez la tête,
et rengorgez-vous. (_Sort mistriss Quickly. Entre Ford._) Ah! vous
voilà, monsieur Brook; monsieur Brook, les choses s'éclairciront ce
soir, ou jamais. Trouvez-vous vers minuit dans le parc, auprès du chêne
de Herne; vous y verrez des merveilles.

FORD.--Mais n'êtes-vous pas allé hier, monsieur, au rendez-vous qu'on
vous avait donné?

FALSTAFF.--J'y allai comme vous me voyez, monsieur Brook, en pauvre
vieil homme, mais j'en revins en pauvre vieille femme; son mari, le
coquin de Ford, a dans le corps le plus fameux enragé démon de jalousie,
monsieur Brook, qui se soit jamais avisé de gouverner un fou de son
espèce. Je vous dirai qu'il m'a cruellement battu sous ma figure de
vieille femme; sous ma figure d'homme je ne craindrais pas Goliath, une
aune de tisserand en main: je sais comme un autre que la vie n'est
qu'une navette[50]. Je suis pressé, venez avec moi; je vous conterai
tout cela, monsieur Brook. Depuis le temps où je plumais la poule,
négligeais mes leçons et fouettais le sabot, je n'avais pas su ce que
c'est que d'être battu jusqu'aujourd'hui. Suivez-moi, je vous dirai
d'étranges choses de ce coquin de Ford. J'en serai vengé cette nuit et
je vous livrerai sa femme. Votre expédition est réglée; j'ai la Ford
dans mes mains. Venez, d'étranges affaires se préparent, monsieur Brook,
venez.

(Ils sortent.)

[Note 50: _Life is a shuttle._ Allusion à des paroles de l'Écriture.]


SCÈNE II

Le parc de Windsor.

_Entrent_ PAGE, SHALLOW ET SLENDER.


PAGE.--Venez, venez. Il faut nous tapir dans ces fossés du château,
jusqu'à ce que les flambeaux de nos lutins nous donnent le signal. Mon
fils Slender, songez à ma fille.

SLENDER.--Oui vraiment, j'ai parlé avec elle, et nous sommes convenus
d'un mot du guet pour nous reconnaître l'un l'autre. J'irai à elle; elle
sera en blanc; je dirai _chut_, elle répondra _budget_; et, voyez-vous,
par là nous nous reconnaîtrons l'un l'autre.

SHALLOW.--Voilà qui est bien; mais qu'avez-vous besoin de votre _chut_;
ou de son _budget_? Le blanc l'annoncera et la désignera de reste. Dix
heures ont sonné.

PAGE.--La nuit est noire. Des follets, des lumières y figureront au
mieux. Que le ciel protège notre divertissement! Personne ici ne songe à
mal que le diable, et nous le reconnaîtrons à ses cornes.--Allons,
suivez-moi.

(Ils sortent.)


SCÈNE III

La grande rue de Windsor.

_Entrent_ MISTRISS PAGE, FORD ET _le_ DOCTEUR CAIUS.


MISTRISS PAGE.--Monsieur le docteur, ma fille est en vert. Dès que vous
trouverez votre moment, prenez son bras, menez-la au doyenné, et hâtez
la cérémonie. Entrez toujours dans le parc: il faut que nous deux nous
nous y rendions ensemble.

CAIUS.--Je sais ce que je dois faire. Adieu.

MISTRISS PAGE.--Bon succès, docteur. (_Il sort._) Mon mari se réjouira
moins du tour qu'on prépare à Falstaff, qu'il ne se fâchera du mariage
de Nancy avec le docteur. Mais n'importe. Mieux vaut une petite
gronderie qu'un grand crève-coeur.

MISTRISS FORD.--Où est Jean avec sa troupe de lutins? et Hugh, notre
diable gallois?

MISTRISS PAGE.--Ils sont tous accroupis dans une ravine voisine du chêne
de Herne, avec des lumières cachées. Au moment où Falstaff viendra nous
joindre, il les feront tous à la fois briller au milieu de la nuit.

MISTRISS FORD.--Il est impossible qu'il ne soit pas effrayé.

MISTRISS PAGE.--S'il n'est pas effrayé, au moins sera-t-il honni; et
s'il s'effraye, il sera mieux honni encore.

MISTRISS FORD.--Nous le conduisons joliment dans le piége.

MISTRISS PAGE.--Pour punir de tels libertins et leurs vilains désirs, un
piége n'est pas une trahison.

MISTRISS FORD.--L'heure approche. Au chêne, au chêne.

(Elles sortent.)


SCÈNE IV

Le parc de Windsor.


_Entrent_ EVANS ET _des_ FÉES.

EVANS.--Trottez, trottez, petites fées: venez, et souvenez-vous bien de
vos rôles. De la hardiesse, je vous prie. Suivez-moi dans le ravin; et
quand je vous dirai le mot du guet, faites ce que je vous ai dit.
Allons, allons, trottez, trottez.

(Ils sortent.)


SCÈNE V

Une autre partie du parc.

_Entre_ FALSTAFF _déguisé avec un bois de cerf sur la tête_.


FALSTAFF.--L'horloge de Windsor a sonné minuit; l'heure s'avance.--Dieux
au sang amoureux, assistez-moi maintenant. Souviens-toi, Jupiter, que tu
devins taureau pour ton Europe: l'amour s'assit entre tes cornes. O
puissance de l'amour qui, dans quelques occasions, fait d'une bête un
homme, et dans quelques autres fait de l'homme une bête! tu devins cygne
aussi, Jupiter, pour l'amour de Léda. Oh! tout-puissant amour! combien
le dieu alors se rapprochait de la nature d'une oie! Le premier péché te
changea en bétail; péché de bête! oh! Jupiter! et le second te
transforme en volaille, penses-y, Jupiter; péché de volage[51].--Quand
les dieux sont si lascifs, que feront les pauvres humains? Quant à moi,
je suis cerf de Windsor, et, je puis le dire, le plus gras de la forêt!
Jupin, rafraîchis et calme mon automne, ou ne trouve pas mauvais que je
dépense l'excès de mon embonpoint[52]. Qui vient ici? Est-ce ma biche?

[Note 51: _A foul fault_, dit Falstaff, jouant sur le mot _fowl_
(oiseau) et le mot _foul_ (coupable, odieux). Il a fallu chercher
quelque espèce d'équivalent à cette plaisanterie.]

[Note 52: _Send me a cool rut-time, Jove, or who can blame me to piss my
tallow?_]

(Entrent mistriss Ford et mistriss Page.)

MISTRESS FORD.--Sir John, est-ce vous, mon cerf, mon vigoureux cerf[53]?

[Note 53: _My male deer._ Le jeu de mots sur _deer_ (daim) et _dear_
(cher) s'est déjà rencontré plusieurs fois: il a été impossible de le
rendre ici même par un équivalent.]

FALSTAFF.--Oui, ma biche aux poils noirs[54]. Que maintenant le ciel
fasse pleuvoir des patates[55], fasse résonner sa foudre sur l'air des
_Vertes manches_, m'envoie une grêle d'épices, une neige de panicots,
qu'une tempête de stimulants vienne m'assaillir! Voilà mon asile.

(Il l'embrasse.)

[Note 54: _Black scut._]

[Note 55: _Potatoes._ Les patates, lorsqu'on les introduisit en
Angleterre, y passaient pour un stimulant. Probablement l'air des
_Vertes manches_ rappelait à Falstaff quelque idée gaillarde, et, au
lieu d'épices, il demande une grêle de _kissing comfits_; ce qu'il a
fallu rendre autrement pour être intelligible en français. Pour les
_kissing comfits_, voyez les notes de _Roméo et Juliette_.]

MISTRESS FORD--Mistriss Page est venue avec moi, mon cher coeur.

FALSTAFF.--Partagez-moi comme un chevreuil offert à deux juges; prenez
chacune un quartier. Je garde pour moi mes côtes; mes épaules seront
pour le garde du bois[56]. Quant à mes cornes, je les lègue à vos maris.
Ha! ha! suis-je l'homme du bois? Sais-je imiter Herne le
chasseur?--Allons, Cupidon se montre enfin garçon de conscience; il fait
restitution.--Comme il est vrai que je suis un esprit loyal, soyez les
bienvenues.

[Note 56: _The fellow of this walk._ Dans les règles de la vénerie, les
épaules de la bête revenaient de droit au garde du bois.]

(Bruit derrière le théâtre.)

MISTRISS PAGE.--Hélas! quel bruit est-ce là?

MISTRESS FORD.--Le ciel nous pardonne nos péchés!

FALSTAFF.--Qu'est-ce que cela peut-être?

MISTRISS FORD ET MISTRESS PAGE.--Fuyons, fuyons.

(Elles se sauvent en courant.)

FALSTAFF.--Je pense que le diable ne veut pas me voir damné, de peur que
l'huile contenue dans ma personne ne mette le feu à l'enfer; autrement
il ne me traverserait pas ainsi.

(Entrent sir Hugh Evans en satyre, mistriss Quickly et Pistol. Anne Page
en reine des fées, accompagnée de son frère et de plusieurs autres
jeunes garçons déguisés en fées avec des bougies allumées sur la tête.)

QUICKLY.--Esprits noirs, gris, verts et blancs qui vous réjouissez au
clair de la lune et sous les ombres de la nuit; enfants sans père[57],
entre les mains de qui repose l'immuable destinée, rendez-vous à votre
devoir et remplissez vos fonctions. Lutin crieur, faites l'appel des
Fées.

[Note 57: _You orphan-heirs of fixed destiny._ Les commentateurs sont
demeurés dans l'embarras sur le sens de ce passage qui ne paraît
cependant pas très-difficile à saisir. Dans les superstitions relatives
aux fées, lutins et esprits follets, etc., on attribue à ces êtres
mystérieux tous les effets de ce que nous appelons hasard, tout
événement qui n'est pas le résultat d'une prédétermination connue.
Ainsi, confondant poétiquement l'agent avec son action, Shakspeare a pu
prendre les fées, les lutins, etc., pour les hasards eux-mêmes, et, dans
ce sens, les appeler _orphans_, orphelins, enfants sans père. Ensuite
_heir_, dans la langue de Shakspeare, signifie pour le moins aussi
souvent possesseur qu'héritier. Il n'est pas douteux que le double sens
du mot, joint surtout à celui d'_orphans_ (héritiers orphelins), n'ait
ici séduit Shakspeare qui ne résiste jamais à ce genre de séduction;
mais il paraît également clair que, par _heirs of fixed destiny_, il a
entendu ceux entre les mains de qui réside, est déposée l'immuable
destinée; et, peut-être ici, le vague de l'expression convient-il assez
bien au genre d'idées qu'avait à rendre le poëte.]

PISTOL.--Esprits, écoutez vos noms; silence, atomes aériens. _Cri, cri_,
élance-toi aux cheminées de Windsor, et là où le feu ne sera pas
couvert, le foyer point balayé, pince les servantes jusqu'à les rendre
violettes comme des mûres. Notre rayonnante reine hait les malpropres et
la malpropreté.

FALSTAFF, _bas, tremblant_.--Ce sont des lutins! quiconque leur parle
est mort. Je vais fermer les yeux et me coucher à terre; leurs oeuvres
sont interdites à l'oeil de l'homme.

EVANS.--Où est _Bède_? Allez, et quand vous trouverez une jeune fille
qui, avant de se coucher, ait dit trois fois ses prières, réjouissez son
imagination, et donnez-lui le profond sommeil de l'insouciante enfance;
mais pour celles qui dorment sans songer à leurs péchés, pincez-leur les
bras, les jambes, le dos, les épaules, les côtés et le menton.

QUICKLY.--A l'ouvrage, à l'ouvrage; esprits, parcourez le château de
Windsor, en dedans et en dehors. Fées, répandez les dons du bonheur dans
chacune de ses salles sacrées; que jusqu'au jour du jugement il demeure
entier autant que magnifique, digne de son possesseur, et son possesseur
digne de lui. Nettoyez avec le parfum du baume et des fleurs les plus
précieuses les siéges destinés aux différentes dignités de l'ordre, les
statues ornées, les cottes d'armes, et les écussons à jamais sanctifiés
par les plus loyales armoiries. Et pendant la nuit, fées des prairies,
ayez soin, en chantant, de former un cercle semblable à celui de la
Jarretière. Que l'endroit qui en portera l'empreinte devienne d'un vert
plus frais et plus fertile que celui d'aucune des prairies qu'on ait
jamais pu voir. _Honni soit qui mal y pense_ y sera écrit par vous, en
touffes de couleur d'émeraude, en fleurs incarnates bleues et blanches,
semblables aux saphirs, aux perles et à la riche broderie qui s'attache
au-dessous du genou fléchissant de cette brillante chevalerie. Les fées
écrivent en caractères de fleurs. Allez, dispersez-vous, mais n'oublions
pas la danse d'usage que nous devons former autour du chêne de Herne
jusqu'à ce que l'horloge ait sonné une heure.

EVANS.--Je vous prie, prenons-nous les mains dans l'ordre accoutumé;
vingt vers luisants nous serviront de lanternes pour conduire notre
danse autour de l'arbre. Mais arrêtez, je sens un homme de la moyenne
terre.

FALSTAFF.--Que les cieux me défendent de ce lutin gallois! il me
changerait en un morceau de fromage.

EVANS.--Vil insecte, tu as été rejeté dès ta naissance.

QUICKLY.--Que le feu d'épreuve touche le bout de son doigt; s'il est
chaste, la flamme retournera en arrière et il n'en sentira aucune
douleur; mais s'il tressaille, sa chair renferme un coeur corrompu.

PISTOL.--A l'épreuve, venez!

EVANS.--Venez voir si son bois prendra feu.

(Ils le brûlent avec leurs flambeaux.)

FALSTAFF.--Oh! oh! oh!

QUICKLY.--Corrompu, corrompu, souillé de mauvais désirs! Fées,
entourez-le; que vos chants lui reprochent sa honte; et, en tournant,
pincez-le en cadence.

EVANS.--Cela est juste; il est plein de vices et d'iniquités.

(Chant.)

          Honte aux coupables désirs,
          Honte à l'impureté et à la luxure:
          La luxure est un feu
    Allumé dans le sang par l'incontinence des désirs du coeur;
          Ses flammes s'élèvent insolemment,
    Excitées par la pensée, et aspirent toujours plus haut.
          Pincez-le, fées, toutes ensemble;
          Pincez-le pour punir son infamie;
          Pincez-le, brûlez-le, tournez autour de lui,
    Jusqu'à ce que vos flambeaux, la lumière des étoiles
          Et le clair de lune aient cessé de briller.

(Durant ce chant, les fées pincent Falstaff. Le docteur Caius arrive
d'un côté et enlève une des fées habillée de vert; Slender vient par une
autre route, enlève une des fées vêtue de blanc; puis Fenton survient et
s'échappe avec Anne Page. Un bruit de chasse se fait entendre derrière
le théâtre; toutes les fées s'enfuient. Falstaff arrache ses cornes et
se relève.)

(Entrent Page et Ford, mistriss Page et mistriss Ford. Ils se saisissent
de Falstaff.)

PAGE.--Non, ne fuyez pas ainsi.--Je crois que nous vous avons attrapé
pour le coup: n'avez-vous donc pas pour vous échapper d'autre
déguisement que celui de Herne le chasseur?

MISTRISS PAGE.--Allons, je vous prie, venez: ne poussons pas plus loin
la plaisanterie. Eh bien, mon cher sir John, que dites-vous maintenant
des femmes de Windsor? Et vous, mon mari, voyez: cette belle paire de
cornes ne convient-elle pas mieux à la forêt qu'à la ville?

FORD.--Eh bien, mon cher monsieur, qui de nous deux est le sot?...
Monsieur Brook, Falstaff est un gredin, gredin de cocu. Voilà ses
cornes, monsieur Brook; et de toutes les jouissances qu'il s'était
promises sur ce qui appartient à Ford, il n'a eu que celle de son panier
de lessive, de sa canne, et de vingt livres sterling qu'il faudra rendre
à M. Brook. Ses chevaux sont saisis pour gage, monsieur Brook.

MISTRISS FORD.--Sir John, le malheur nous en veut; nous n'avons jamais
pu parvenir à nous trouver ensemble. Allons, je ne vous prendrai plus
pour mon amant; mais je vous tiendrai toujours pour cher[58].

[Note 58: _My deer_. Toujours le même jeu de mots entre _deer_ et
_dear_. On a tâché d'y substituer celui de _cher_ et _chair_, une
traduction parfaitement fidèle étant impossible.]

FALSTAFF.--Je commence à voir qu'on a fait de moi un âne.

MISTRISS FORD.--Oui; et aussi un boeuf gras: les preuves subsistent.

FALSTAFF.--Ce ne sont donc pas des fées? J'ai eu deux ou trois fois
l'idée que ce n'étaient pas des fées; et cependant les remords de ma
conscience, le saisissement soudain de toutes mes facultés, m'ont
aveuglé sur la grossièreté du piége, et m'ont fait croire dur comme fer,
contre toute rime et toute raison, que c'étaient des fées. Voyez donc
comme l'esprit peut faire de nous un sot, quand il est employé à mal.

EVANS.--Sir John Falstaff, servez Dieu, renoncez à vos mauvais désirs,
et les fées ne vous pinceront plus.

FORD.--Bien dit, Hugh l'esprit!

EVANS.--Et vous, renoncez à vos jalousies, je vous en prie.

FORD.--Jamais il ne m'arrivera de me défier de ma femme, que lorsque tu
seras en état de lui faire ta cour en bon anglais.

FALSTAFF.--Me suis-je donc desséché, brûlé le cerveau au soleil, au
point qu'il ne m'en reste pas assez pour échapper à une grossière
déception? Un bouc gallois m'aura fait danser à sa guise, et pourra me
coiffer d'un bonnet de fou de son pays? Il serait grand temps qu'on
m'étranglât avec une boule de fromage grillé.

EVANS.--Le fromage n'est pas bon avec le beurre; et votre ventre est
tout beurre.

FALSTAFF. Fromage et beurre! Ai-je assez vécu pour recevoir la leçon
d'un gaillard qui vous met l'anglais en capilotade? En voilà plus qu'il
ne faut pour décréditer par tout le royaume la débauche et les courses
nocturnes.

MISTRISS PAGE.--Eh quoi, sir John, pensez-vous que quand même nous
aurions banni la vertu de nos coeurs, par la tête et par les épaules, et
que nous aurions voulu nous damner sans scrupule, le diable eût jamais
pu nous rendre amoureuses de vous?

FORD.--D'un vrai pudding, d'un ballot d'étoupes.

MISTRISS PAGE.--D'un essoufflé!

PAGE.--Vieux, glacé, flétri, et d'une bedaine intolérable.

FORD.--D'une langue de Satan!

PAGE.--Pauvre comme Job!

FORD.--Et aussi méchant que sa femme.

EVANS.--Et adonné aux fornications, aux tavernes, au vin d'Espagne, et à
la bouteille, et aux liqueurs, et à la boisson, et aux jurements, et aux
impudences, et aux ci et aux çà.

FALSTAFF.--Fort bien, je suis le sujet de votre éloquence: vous avez le
pion sur moi; je suis confondu; je ne suis pas même en état de répondre
à ce blanc-bec de Gallois, et l'ignorance même me foule aux pieds.
Traitez-moi comme il vous plaira.

FORD.--Vraiment, mon cher, nous allons vous conduire à Windsor, à un
monsieur Brook à qui vous avez filouté de l'argent, et dont vous aviez
consenti à vous faire l'entremetteur: je pense que la restitution de cet
argent vous sera une douleur beaucoup plus amère que tout ce que vous
avez déjà enduré.

MISTRISS FORD.--Non, mon mari, laissez-lui cet argent en réparation;
abandonnez-lui cette somme, et comme cela nous serons tous amis.

FORD.--Allons, soit; voilà ma main: tout est pardonné.

PAGE.--Allons, gai chevalier; tu feras collation ce soir chez moi, où tu
riras aux dépens de ma femme, comme elle rit maintenant aux tiens:
dis-lui que monsieur Slender vient d'épouser sa fille.

MISTRISS PAGE, _à part_.--Les docteurs en doutent: s'il est vrai qu'Anne
Page soit ma fille, elle est actuellement la femme du docteur Caius.

(Entre Slender.)

SLENDER.--Oh! oh! oh! père Page.

PAGE.--Qu'est-ce que c'est, mon fils, qu'est-ce que c'est? est-ce fini?

SLENDER.--Oui, fini..... Je le donne au plus habile homme du comté de
Glocester, pour y connaître quelque chose, ou je veux être pendu, là,
voyez-vous.

PAGE.--Et de quoi s'agit-il donc, mon fils?

SLENDER.--J'arrive là-bas à Éton pour épouser mademoiselle Anne Page; et
elle s'est trouvée être un grand nigaud de garçon: si ce n'avait pas été
dans l'église, je l'aurais étrillé, ou il m'aurait étrillé. Si je
n'avais pas cru que c'était Anne Page, que je ne bouge jamais de la
place; et c'est un postillon du maître de poste!

PAGE.--Sur ma vie, vous vous êtes donc trompé?

SLENDER.--Eh! qu'avez-vous besoin de me le dire? Je le sais bien,
morbleu! puisque j'ai pris un garçon pour une fille. Si je m'étais
trouvé l'avoir épousé à cause de la figure qu'il avait dans sa robe de
femme, j'aurais été bien avancé.

PAGE.--C'est la faute de votre bêtise. Ne vous avais-je pas dit comment
vous reconnaîtriez ma fille à la couleur de ses habits?

SLENDER.--Je me suis adressé à celle qui était en blanc; je lui ai dit
_chut_, et elle m'a répondu _budget_, comme nous en étions convenus,
mistriss Anne et moi; et cependant ce n'était pas mistriss Anne, mais un
postillon de la poste.

EVANS.--Jésus! monsieur Slender, n'y voyez-vous donc pas assez clair
pour ne pas épouser un garçon.

PAGE.--Oh! je suis cruellement vexé. Que faire?

MISTRISS PAGE.--Cher George, ne vous fâchez pas: je savais votre
dessein; en conséquence, j'ai fait habiller ma fille en vert, et, pour
dire la vérité, elle est maintenant avec le docteur au doyenné, où on
les marie.

(Entre Caius.)

CAIUS.--Où est mistriss Anne Page? palsambleu! je suis attrapé; j'ai
épousé un garçon, un paysan; ce n'est point Anne Page. Palsambleu! je
suis attrapé.

MISTRISS PAGE.--Quoi! n'avez-vous pas pris celle qui était en vert?

CAIUS.--Oui, palsambleu! et c'est un garçon. Palsambleu! je vais
soulever tout Windsor.

(Il sort.)

FORD.--C'est étrange! Qui donc aura emmené la véritable Anne Page?

PAGE.--Le coeur ne me dit rien de bon. Voici monsieur Fenton. (_Entrent
Fenton et mistriss Anne Page_.) Que venez-vous faire ici, monsieur
Fenton?

ANNE.--Pardon, mon bon père; ma bonne mère, pardon.

PAGE.--Quoi? mademoiselle, comment arrive-t-il que vous ne soyez pas
avec monsieur Slender?

MISTRISS PAGE.--Par quel hasard n'êtes-vous pas avec monsieur le
docteur, jeune fille?

FENTON.--Vous la troublez: écoutez-moi, vous allez savoir toute la
vérité. Chacun de vous la mariait honteusement, sans qu'il y eût aucun
amour mutuel. La vérité est qu'elle et moi depuis longtemps engagés l'un
à l'autre, nous le sommes maintenant d'une manière si solide, que rien
ne peut nous séparer. La faute qu'elle a commise est vertu; et cette
fraude ne doit point être traitée ni de supercherie criminelle, ni de
désobéissance, ni de manque de respect, puisque par là votre fille évite
des jours de malheur et de malédiction que lui aurait fait passer un
mariage forcé.

FORD.--Allons, ne restez pas interdits, il n'y a pas de remède: en
amour, c'est le ciel qui choisit les conditions; l'argent achète des
terres, le sort livre les femmes.

FALSTAFF.--Je suis bien aise de voir qu'en ne voulant que tirer sur moi
seul, quelques-uns de vos traits sont retombés sur vous.

PAGE.--Allons, en effet, quel remède?--Fenton, le ciel t'accorde le
bonheur! il faut bien accepter ce qu'on ne peut éviter.

FALSTAFF.--Quand les chiens de nuit courent, toutes espèces de bêtes
sont prises.

EVANS.--Je danserai et je mangerai des dragées à vos noces.

MISTRISS PAGE.--Allons, je me rends aussi.--Monsieur Fenton que le ciel
vous accorde de longs et longs jours de bonheur! Bon mari, allons tous
au logis rire, devant un bon feu de campagne, de cette joyeuse histoire;
et sir John comme les autres.

FORD.--Ainsi soit-il.--Sir John, vous tiendrez votre parole à monsieur
Brook: il passera la nuit avec mistriss Ford.

(Tous sortent.)


FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Les joyeuses Bourgeoises de Windsor" ***

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