Home
  By Author [ A  B  C  D  E  F  G  H  I  J  K  L  M  N  O  P  Q  R  S  T  U  V  W  X  Y  Z |  Other Symbols ]
  By Title [ A  B  C  D  E  F  G  H  I  J  K  L  M  N  O  P  Q  R  S  T  U  V  W  X  Y  Z |  Other Symbols ]
  By Language
all Classics books content using ISYS

Download this book: [ ASCII | HTML | PDF ]

Look for this book on Amazon


We have new books nearly every day.
If you would like a news letter once a week or once a month
fill out this form and we will give you a summary of the books for that week or month by email.

Title: Contes irrévérencieux
Author: Silvestre, Armand, 1837-1901
Language: French
As this book started as an ASCII text book there are no pictures available.
Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Contes irrévérencieux" ***

This book is indexed by ISYS Web Indexing system to allow the reader find any word or number within the document.



Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
http://gallica.bnf.fr



CONTES IRRÉVÉRENCIEUX

Par

ARMAND SILVESTRE


_Illustrations de P. Kauffmann_



L'INVITÉ

[Illustration: fig01.png]

L'INVITÉ



Sur le mail planté de tilleuls, dont les feuilles agitent, dans le vent
automnal, un petit cliquetis de cuivre, dominant la rivière où le reflet
des peupliers sur l'autre rive échevelé de minces filets d'or, non
loin de la statue du célèbre Gigomard, unique grand homme dont
s'enorgueillisse la petite cité de Lafouillouze-en-Vexin, plus
mélancolique à la fois que les tilleuls roux, les peupliers jaunes et le
célèbre Gigomard dans son habit de bronze vert où les pigeons brodent de
blanches passementeries, M. Rodamour, qui a choisi ce lieu charmant pour
y prendre sa retraite, achève sa promenade accoutumée. Ayant, comme
beaucoup d'imprudents, en cette perfide saison, oublié son paletot, il
sent, dans ses vêtements trop légers, comme une chose grelottante qui
est lui-même, le soleil ayant tout à coup disparu derrière la colline
qui forme l'horizon occidental, et ne mettant plus qu'aux cimes des
grands arbres de l'avenue un frisson de lumière flambante qui s'éteint
dans un léger brouillard--telle une rangée de cierges quand la messe est
finie.

Ancien conservateur des hypothèques au chef-lieu, doté d'une retraite
suffisante à ses goûts, officier de l'instruction publique, M. Rodamour
aurait, semble-t-il, tout ce qu'il faut, pour être heureux, à un homme
qui n'a pas rêvé plus que cela dans la vie. Un veuvage, longtemps,
mais patiemment attendu, a ajouté, à toutes ces faveurs du destin, les
bienfaits d'une complète liberté. Il a un bon chien sur ses talons, une
bonne pipe au coin de son feu, il est suffisamment égoïste pour ne pas
souffrir du mal des autres. En vérité, l'heureux bonhomme, la bourrique
bourgeoise et fortunée que voila! Et cependant, M. Rodamour qui possède,
en surcroît, un intellect assez borné pour défier les tortures de
l'esprit, est plus mélancolique que les tilleuls roux, les peupliers
jaunes et le vert Gigomard tout ensemble.

Depuis son arrivée dans la petite ville, il n'avait qu'une ambition:
être invité à dîner chez le baron de Picpus, où se réunissaient, de
temps en temps, en des agapes quasi-officielles, par leur solennité, les
gens qui étaient censés constituer la bonne compagnie de la ville: ce
qu'on est convenu d'appeler, en province, la société. On ne faisait pas
partie du monde de la Lafouillouze-en-Vexin, quand on ne dînait pas chez
le baron de Picpus, et l'hospitalité, sur invitations, de cet ancien
préfet, une des gloires du 16 Mai, était quelque chose comme un titre
de noblesse et comme un brevet de bon ton. Ce n'était pas seulement la
vanité et la conscience de sa bonne éducation qui lui faisait souhaiter
ardemment d'entrer dans cette aristocratie. M. Rodamour est, à la
fois, très gourmand et très économe. Or, les dîners du baron de Picpus
passaient pour de vraies fêtes gastronomiques. On renommait surtout les
vins qui s'y buvaient et, plus d'une fois, par de belles nuits toutes
frémissantes d'étoiles, on avait vu les convives s'égrener, à la sortie
de la maison, en un chapelet brisé d'hilarités titubantes que se
renvoyaient les murs.

Ces jours-là, on ne trouvait dans la ville, ni une volaille grasse,
ni une pièce de gibier, ni une primeur. M. Rodamour se pourléchait
moralement les babines de toutes ces goinfreries imaginaires pour lui,
mais dont on parlait partout avec enthousiasme le lendemain. Faut-il
dévoiler jusqu'au bout son âme? Eh bien! il était loin d'être insensible
aux charmes dodus de madame la baronne, qui avait été une fort belle
femme, et dont la maturité confortable valait encore certainement mieux
qu'un tas de jeunesses étriquées. Car ce qui reste d'une beauté réelle
est certainement préférable à la laideur la plus fraîche, et une rose,
même en son déclin parfumé, est, pour sa tige, une plus belle parure que
le cynorhodon qui vient à peine de se former. Et voilà pourquoi notre
ancien conservateur avait si fort envie de fréquenter chez le baron et
d'y trouver la table, sinon le lit, ayant toujours su d'ailleurs, comme
on l'apprend dans l'administration française, modérer ses désirs.

[Illustration: fig02.png]

Mais, en vain, il avait accumulé les visites et les politesses, les
prévenances et les marques de sympathie respectueuses. La porte lui
demeurait fermée. On ne l'invitait pas, et il croyait même avoir
remarqué, avec une certaine douleur, que madame la baronne le regardait,
dans la rue, avec un oeil qui n'avait rien de caressant.

Brrrr! il rentre donc chez lui, chassé du mail, avant l'heure
coutumière, par un caprice subit de la température. Il va passer devant
l'hôtel du baron, où de malheureux iris, plantés au-dessus des pilastres
de la grande porte, flottent dans le vent subitement levé, comme les
lanières d'un fouet. La grande porte s'ouvre et madame la baronne en
sort dans une toilette merveilleusement seyante à son opulente personne,
et secouant dans l'air les effluves délicats des parfums les plus
mondains. Ses yeux rencontrent la silhouette de notre Rodamour et ne se
chargent pas, comme à l'ordinaire, d'éclairs ironiques et sourds. Au
contraire, on dirait que s'y peint une certaine joie de cette rencontre
inattendue. Rodamour est bien près de s'évanouir d'émotion quand il
la voit venir à lui, ses jolies mains, gantées de suède pâle, presque
tendues vers les siennes, et il lui faut s'appuyer sur sa canne quand
il l'entend lui dire, d'une voix plus que bienveillante dans l'accent:
«--Cher monsieur, nous avons ce soir quelques amis à dîner. Voulez-vous
nous faire, au baron et à moi, l'honneur d'être des nôtres?» M. Rodamour
balbutie un remerciement éperdu. «--Nous comptons absolument sur vous»,
continue la grande dame en lui abandonnant sa jolie main gantée de suède
pâle.

M. Rodamour était fou de joie. L'excès de sa félicité l'induisait même
en de compromettantes rêveries. Cette invitation à brûle-pourpoint et
comme dictée par un besoin impérieux de l'âme; cet abandon subit
après tant de dédains apparents; ces dédains ne cachaient-ils pas
une sympathie secrète, longtemps inavouée et vaguement criminelle?
N'étaient-ils pas une ruse d'honnête personne défendant son honneur
contre une passion sans merci? Il n'était plus jeune; mais elle, aussi,
avait franchi les bornes de l'adolescence. Il était d'ailleurs bien
conservé et l'on voit souvent les dames de province préférer des
messieurs un peu mûrs, expérimentés et discrets, à des godelureaux
compromettants. Je vous dis qu'il était fou. Des visions de repas
sardanapalesques et d'amoureuses orgies hantaient le cerveau
déséquilibré du vieux pasteur d'hypothèques. Il rentra chez lui et
commença une toilette qui eût fait rêver l'ombre elle-même de Brummel.
Pendant ce temps, Mme de Picpus était rentrée et avait dit à son mari:
«--Ma foi, j'ai rencontré cette vieille bête de Rodamour, et, n'ayant
pas eu le temps de trouver mieux, je l'ai invité. Nous ne serons
pas treize à table. C'est l'essentiel. Dans ce cas-là, on fait le
quatorzième comme on peut.» Et M. le baron lui avait répondu: «--Tu le
mettras entre Mme Pévolant, qui bégaye, et Mlle des Haudriettes, qui est
sourde comme un pot. Comme ça, il ne pourra pas causer et n'ennuyera
personne.

L'heure du dîner est proche; madame la baronne, en un décolleté aimable,
découvrant les splendeurs d'un automne encore ensoleillé, donne les
derniers ordres, puis reçoit les premiers invités, les indiscrets qui
volent, à la salle à manger et à l'office, les suprêmes et utiles coups
d'oeil de la maîtresse de maison, espèce préjudiciable aux intérêts de
tous. Madame la baronne n'en est pas moins infiniment gracieuse avec
ces importuns, et la joie de recevoir--car elle est essentiellement
mondaine--s'épanouit sur son visage délicieusement duveté de neige
fine et odorante. Tout à coup, un domestique apporte une lettre sur un
plateau.--«Vous permettez?--Comment donc?» Mme la baronne lit et pâlit.
Puis, se rapprochant du baron qui fait de la sale politique au coin
de la haute cheminée: «--Nous voilà bien! lui dit-elle tout bas. Cet
imbécile de Bigoudi ne vient pas.--Alors, nous revoilà treize! Tu avais
bien besoin d'inviter ce Rodamour!--Je l'ai fait pour le mieux. Lui ou
un autre...--Pardon! un autre aurait été peut-être moins ennuyeux. Fais
comme tu le voudras, mais je n'en veux plus.»

Madame la baronne sortit un instant en tapotant nerveusement ses jupes.

Cinq minutes après, un homme, ganté de frais, boitillant en des bottines
vernies toutes neuves, un foulard tendu sur le plastron de sa chemise
pour qu'elle ne fût froissée du vent, sonnait, d'un petit air tout
ensemble timide et belliqueux, à la porte de l'hôtel. C'était notre
Rodamour. Le même domestique, qui avait porté la lettre, le recevait,
sans lui laisser franchir l'huis, malgré une bonne petite cinglée de
givre dans l'air. «--Monsieur et madame la baronne sont désolés, lui
disait-il, mais le dîner est décommandé.» En se retournant, abasourdi
par cette nouvelle, M. Rodamour se heurte à un jeune pâtissier portant,
sur la tête, une magnifique langouste en belle-vue, aux larges et
savoureuses hosties saupoudrées de truffes, portant, comme Louis XIV,
une perruque de laitue fraîche.

Sa situation est bien difficile à Lafouillouze-en-Vexin depuis cette
triste soirée. Tout le monde sait que le dîner a eu lieu, et il avait
conté à tout le monde qu'il y était invité. On commence à le soupçonner
d'avoir eu quelque chose de louche dans son passé, d'avoir laissé
échapper quelque hypothèque, par exemple. C'est tout au plus si on le
salue. Plus que jamais, il dépasse, en mélancolie, les tilleuls roux,
les peupliers jaunis et le vert Gigomard. Voltaire a eu raison de
dire que la superstition avait été une source effroyable de maux pour
l'humanité.



ANGÉLIQUE

[Illustration: fig03.png]

ANGÉLIQUE



C'était un vrai gentilhomme que le marquis de Libersac, en son marquisat
girondin de vieille souche, authentiquement allié aux plus grandes
familles du Bordelais, mais vivant dans la retraite, pour ce que la
modicité de son bien ne lui eût pas permis de faire bonne figure
parmi ses pairs. Sa seule fortune consistait, en effet, en vignes,
constituant, d'ailleurs, un clos justement renommé, mais de petite
étendue. Il vivait donc uniquement du produit de la vente de son vin, ce
qui rappelle de loin seulement les occupations héroïques des preux et
des croisés dont le sang coulait dans ses veines. Mon Dieu! eût-il été
peut-être très capable aussi de tenter, pour sa foi, quelque périlleuse
aventure. Mais, marié jeune, et veuf peu de temps après, il se devait
à sa fille Angélique, laquelle était digne, d'ailleurs, de tous les
dévouements, même les plus bourgeois, c'est-à-dire quelquefois les plus
malaisés en ce monde. Avec elle, il habitait le vieux manoir de ses
aïeux, très délabré, mais dénué de ce pittoresque grandiose qui fait
certaines ruines plus grandes encore que ce qu'elles ont remplacé. Le
ciel avait décidément refusé les sublimes colères de sa foudre à la
tempête, où toutes les grandeurs de la race du marquis avaient disparu.

Mais Mlle Angélique avait fleuri les murailles nues de mille plantes
grimpantes qui leur faisaient comme un estival vêtement, aristoloches,
gobéas, volubilis, capucines, s'enlaçant et se perdant au feuillage des
vignes vierges que septembre ensanglantait sous le vol alangui déjà
des papillons et des abeilles. Elle-même était, d'ailleurs, la poésie
vivante de ce mélancolique séjour, en l'épanouissement triomphant de sa
vingtième année, très brune de cheveux, avec la peau volontiers caressée
de reflets d'argent et d'azur, ouvrant sur la vie deux yeux clairs aux
transparences ingénues et intérieurement jaspés d'or, souriante aux
choses de toute la blancheur de ses dents petites et égales, et de toute
la pourpre de ses lèvres délicieusement retroussées aux coins; plutôt
grande que petite, de prestance abondante, les doigts fuselés comme
s'ils étaient sculptés plutôt dans l'ivoire que dans le marbre, les
pieds cambrés et de très aristocratique dessin. Ce très noble ensemble
plastique logeait une âme bienveillante et douce, tout à fait aimante
et faite pour les loyales affections dont les heureux font leur bonheur
facile. C'était donc une pensée cruelle, non pas seulement pour elle,
mais pour ceux qui la pouvaient connaître, qu'elle ne se dût pas
marier. Où, en effet, eût-elle trouvé un mari, son père n'ayant d'autre
compagnie que ses vignerons et de rares valets? Ainsi, selon toutes
les probabilités, cette belle fleur de jeunesse devait lentement se
défraîchir, sans rien donner, qu'à l'air indifférent qui passe, de
sa beauté et de son parfum--telle l'églantine sauvage qu'aucune main
d'amoureux ne cueille.

Il était cependant quelques visites que le marquis, malgré sa volonté
d'isolement, était bien obligé de recevoir, celles qui étaient relatives
à son commerce, les visites des commis-voyageurs en vins et des
acheteurs de récoltes avec qui il était en relations. Force lui était
même de les recevoir avec infiniment de courtoisie, d'inviter à dîner
des gens fort communs d'ordinaire, voire de les garder quelquefois à
coucher, le château de Libersac étant lointain de toute station de
chemin de fer. Avec beaucoup moins de contrainte réelle que son père,
Mlle Angélique faisait, à ses hôtes forcés, un accueil obligeant et
cordial. Au fond, elle y faisait fort peu d'attention, mieux disposée,
si elle eût analysé ses propres sentiments, à s'intéresser à quelque
paysan beau et jeune, un peu farouche et timide, qu'à ces godelureaux
des villes qui bavardent de tout. Quant au marquis, il les laissait
parler à leur aise, ne s'imaginant pas tout le plaisir qu'il leur
faisait. Car la plupart des hommes, sans excepter Coquelin Cadet, mon
vieil ami, sont, au fond, des monologuistes qu'on ennuye toujours en les
interrompant.

Celui-là différait sensiblement du _Vulgum pecus_ de ces visiteurs aux
périodiques venues; non pas qu'il fût moins cyniquement plébéien, mais
avec des allures moins étroitement citadines. C'était, dans toute
la force du terme, un beau gars au teint d'olive sous sa chevelure
crespelée, robustement taillé, plutôt habillé à la bonne franquette que
correctement enfermé dans des jaquettes à la mode. Il avait le verbe
haut, mais sans impertinence; quelquefois, d'ailleurs, devenait-il
silencieux, ce qui gênait considérablement le marquis forcé de lui dire
quelque chose pour ne pas laisser tomber la conversation. Il se nommait
M. Antoine, et faisait non la commission, mais des achats de vins en
gros pour son propre compte. Comme il tenait à visiter les récoltes
sur pied, ses visites duraient plus longtemps que celles des simples
voyageurs.

Donc, quand, mis par des tiers en relations, pour la première fois, avec
M. de Libersac, il arriva au château, celui-ci se montra, avec lui, plus
courtoisement hospitalier que jamais. Il lui donna une des meilleures
chambres de la maison et ne lui ménagea aucune des attentions
intéressées qui pouvaient aboutir à une grosse affaire. Le gentilhomme
se mit visiblement en frais. Le premier jour, après une longue visite
aux vignes littéralement ployantes sous leur savoureux fardeau, on
organisa une façon de partie de pêche pour distraire l'étranger. Un
ruisseau charmant coulait au bas de la propriété, plein de petites
truites et d'écrevisses. On y descendit au soleil couchant et on en
revint avec un buisson d'une part et une friture de l'autre. Le dîner
fut presque gai et Mlle Angélique y parla, ce qui lui arrivait bien
rarement en pareilles occurrences. Or, plus avant dans le soir, quand
l'hôte eut été conduit à sa chambre, elle demeura, auprès de son père,
si visiblement mélancolique et troublée que celui-ci lui en demanda la
raison. Elle répondit d'abord vaguement et quelques généralités sur la
situation vraiment triste des jeunes filles qui ont la vocation certaine
du mariage et y doivent renoncer pour des convenances sociales. Puis,
insensiblement, elle précisa, et avec une ingénuité charmante, une
loyauté instinctive et une horreur naturelle de la dissimulation, elle
fit comprendre à son père que M. Antoine serait un mari qui ne lui
déplairait en rien. Le gentilhomme eut un sourire amer et un léger
haussement d'épaules. Mais, sans y faire attention, elle continua,
insistant sur ce que cette union aurait de raisonnable et donnant
elle-même, à cela, de très raisonnables motifs.

--Ma chère enfant, lui dit, à la fin, M. de Libersac impatienté,
en admettant que je sois prêt à sacrifier, pour ton bonheur, mes
répugnances naturelles à une mésalliance évidente--et peut-être y
suis-je prêt, tant je t'aime!--la chose ne serait pas moins impossible.
Tu n'exigeras pas que je me jette à la tête de ce monsieur, que
j'entame, le premier, les négociations sur un pareil point. Eh bien!
jamais un homme qui s'appelle M. Antoine n'osera concevoir l'idée de
demander la main de la fille du marquis de Libersac. Nous n'avons plus
d'argent, nous, la noblesse; mais le prestige nous reste, immense encore
devant les gens de rien.

Et sur ce discours, Mlle Angélique s'alla coucher, plus mélancolique
encore.

Le lendemain, après une nouvelle promenade aux ceps, il fallait occuper
le temps de l'étranger jusqu'au dîner que suivrait immédiatement le
départ. Ne sachant qu'inventer, M. de Libersac le conduisit dans une
grande galerie qui lui servait de cabinet de travail. Des portraits
d'aïeux étaient pendus aux murailles, alternant avec des morceaux de
vieilles tapisseries. Comme dans la scène célèbre d'_Hernani_, M.
de Libersac, qui n'avait jamais eu un tel penchant aux confidences,
commença de faire, à son hôte, la nomenclature de ces gloires
familiales: «--Celui-ci, fit-il, est Gontran de Libersac qui mourut à la
troisième croisade; celui-là est Bernard de Libersac qui mit à mort plus
de trois mille Albigeois; cet autre est Marcel de Libersac qui fut
remarqué du roi dans les massacres de la Saint-Barthélemy; cet autre
encore est Barnabé de Libersac qui eut le nez coupé par une hallebarde
au siège de La Rochelle; voilà Pierre Barthélemy de Libersac, capitaine
des arquebusiers au siège de Calais; voici Gaspard de Libersac qui
commandait à Fontenoy.»

[Illustration: fig04.png]

Cependant, comme le gentilhomme tournait, avec un enthousiasme véhément,
les pages de ce Bottin glorieux, M. Antoine, les mains dans ses poches,
regardait en l'air, ses bajoues insensiblement remuées par quelque
gavotte qu'il se sifflait intérieurement. M. de Libersac s'en aperçut
et, un peu décontenancé: «--Pardon, Monsieur, fit-il, mais je vous parle
là de choses qui n'ont pas l'air de vous intéresser bien vivement.»

Avec une rondeur charmante, M. Antoine, sur un ton respectueux
toutefois, lui répondit:

--Que voulez-vous, Monsieur le marquis, pour être franc, je me f...iche
de mes propres aïeux. Alors, vous pensez si je me f...iche des vôtres.

A cette impertinence ingénue, Monsieur le marquis, furieux, allait
vertement répondre, quand Mlle Angélique qui se trouvait, comme par
hasard, derrière la porte, bondit toute joyeuse et, prenant les mains de
l'insolent: «--Ah! Monsieur, fit-elle, merci!»

Et Mlle Angélique est aujourd'hui Mme Antoine, et la souche des Antoine
pousse, grâce à elle, de nouveaux rameaux, cependant que meurt, à
jamais dépouillée par l'automne, la dernière branche de l'arbre, jadis
illustre, des Libersac!



EMBALLÉ



Ils me tiennent au coeur, à moi, ces pauvres forains qu'on persécute.
Parce qu'ils empêchent quelques bourgeois de dormir, on leur voudrait
retirer la royauté de Paris, où ils règnent maintenant toute l'année,
transportant, de quartier en quartier, le chargement de leurs roulottes,
gaieté des boulevards extérieurs, délices des places lointaines. Moi qui
les aime, je revendique leur droit, pour eux, à amuser les badauds, dont
je suis. Je leur dois les plus pures joies de mon enfance et quelques
très bons instants de ma maturité. Que de fois, au bruissement des
cymbales, aux grondements de la grosse caisse, au mugissement du
trombone, j'ai senti s'engourdir en moi quelque peine d'amour! J'ai même
quelque peu aimé dans ce joli monde, et n'en rougis pas. Au demeurant,
de tous les saltimbanques qu'il nous faut subir, les professionnels me
paraissent les plus tolérables aux honnêtes gens.

Qu'avez-vous à objecter, je vous prie, aux chevaux de bois? Qu'ils
marchent toujours sans faire aucun chemin? Alors, que direz-vous de la
politique? Moi, je leur fais un reproche: celui de s'être américanisés
et d'être devenus trop confortables. On y pose maintenant sur de vraies
selles, avec de vraies brides dans les mains. Alors, autant aller tout
de suite au Bois de Boulogne, sur de vrais chevaux! Vivent ceux de ma
prime jeunesse, les vaillants chevaux de bois peints en rouge cru, avec
des rênes peintes en bleu sur le cou, et une brosse sur ledit cou,
qui vous donnait l'impression de monter un des héroïques coursiers du
Parthénon.

Le manège Billedou, père et fils, qui tournait il y a quelques jours,
place du Lion de Belfort, ne s'éloignait pas beaucoup de ce primitif et
traditionnel modèle. Le prix du tour y était demeuré modestement de dix
centimes, meilleur marché que l'omnibus, même sur l'impériale. Comme
moteur vivant, il avait un cheval bai, une ancienne bête de sang qui
prenait là de monotones invalides, bien qu'honorablement traitée par
de bonnes et humaines gens qui l'appelaient Bijou et ne le frappaient
jamais. Il n'y eût pas fait bon, d'ailleurs. La bête était susceptible
encore de fringance momentanée à la moindre caresse du fouet. Un passé
de gentilhomme chevalin se révoltait, en elle, sous l'outrage. Pacifique
à cela près, ayant accepté sa circulaire et insipide promenade entre les
lazzis des lascars et les rires épais des bonnes, connaissant même si
bien son métier qu'il s'arrêtait, de lui-même, quand son patron avait
régulièrement gagné le montant de sa recette intermittente.

Et, ce jour-là, un dimanche, Bijou avait eu, à son déjeuner, un picotin
de plus, parce que la besogne serait rude vraisemblablement. Et
depuis deux heures déjà, il vous faisait tourner d'énormes charges de
militaires, de petites commerçantes, de commis libérés et de voyous, de
fillasses en cheveux et de jeunes gens en hautes casquettes, quand la
société Pistache et Brisquet, on balade depuis le matin et qui faisait,
en lacet chez les marchands de vins, un copieux lendemain de noces--une
demoiselle Pistache ayant épousé un Brisquet, la veille, samedi--se
précipita sur les tranquilles montures en sapin que Bijou guidait à
travers l'espace, aux sons d'un orgue de Barbarie dont les tuyaux
extérieurs semblaient une panoplie de seringues de cuivre, et dont l'âme
souvent mouillée avait comme des grelottements dans la voix.

Et ce qu'ils étaient contents, et bruyants, et peu distingués! Ils
avaient ri aux larmes en poussant des hurrahs quand, à grand'peine et
aidée de trois personnes, Mlle Eulalie Brisquet, tante des jeunes époux,
était parvenue à hisser sur un des chevaux, son formidable derrière; et
ils avaient failli rendre leurs gorges, à force de s'esclaffer, quand
Napoléon Pistache, cousin de la fiancée, avait écarté, en pincettes,
autour du sien, ses longues guiboles qui pendaient à terre. Et le petit
Mathias Brisquet, qui se tenait en hurlant, comme un singe, à la barre
de fer accrochant son coursier; et la petite Mélanie Pistache, assise
comme une reine et faisant ses embarras déjà, dans un petit carrosse
peint en jaune clair!

Sauf deux places seulement, les deux chevaux confinant à l'orgue et qui
avaient été jugés bons pour des sourds, la société Pistache et Brisquet
occupait tout le manège Billedou père et fils, et la lourde machine, où
des saucisses humaines semblaient pendues, allait se mettre en branle
sur un coup de collier de Bijou, quand deux inconnus, deux étrangers,
presque deux intrus, un homme et une femme, sautèrent sur les deux seuls
chevaux encore vacants, et, tout aussitôt, s'enlacèrent dans les bras
l'un de l'autre, avec les mauvaises façons de concubins sans vergogne,
et tout à fait indignes d'entrer dans une aussi matrimoniale compagnie.
Et de se donner des baisers tout haut, devant le monde, en s'appelant
de leurs petits noms d'amants: Titine et Totor. Non! ça vous sentait
l'irrégularité dans la vie à plein nez, jusqu'à la fripouille. Bijou
venait de donner le coup de collier et l'orgue commençait de gueuler
comme si on lui avait marché sur un pied, chose d'autant plus improbable
qu'il n'en avait que trois. On s'amusait ferme dans la société Pistache
et Brisquet, et moins honnêtement, mais plus encore, dans le couple
Titine et Totor.

Et pendant ce temps-là, M. Eusèbe Pécrus promenait, à quelques pas de
là, le long des baraques épanouies derrière la parade, une sérieuse
mélancolie, regrettant fort, comme moi d'ailleurs, l'absence des femmes
colosses, proscrites, aujourd'hui, et qui n'avaient pas leurs pareilles
pour vous distraire d'un chagrin d'amour en vous faisant tâter leur
«petit mollet». Chagrin d'amour et humiliation conjugale, tel était le
double cas de M. Eusèbe Pécrus, ancien pharmacien de seconde classe,
dont la femme Ernestine, née Lavesse, avait fichu le camp, il y avait
trois ans déjà, avec son premier potard, Victor Pépin, accident qui
avait projeté sur sa vie, jusque-là sans ennuis, une ombre douloureuse
et fourchue. C'est au point que, par dégoût de tous les jeunes potards
qui trompent leur patron en collaborant à des clystères, il avait quitté
son commerce, vendu son fonds, et vivait, pensif mais à l'aise, du
produit de ses empoisonnements passés, n'ayant d'autres distractions que
celles des petits rentiers inoccupés; assidu, par conséquent, à toutes
ces badauderies foraines, dont il ne faut tolérer la suppression à aucun
prix.

[Illustration: fig05.png]

Comment s'en vint-il se buter, marchant comme il faisait, un peu à
l'aventure, contre le manège Billedou, père et fils, en pleine marche
circulaire maintenant? ce sont ces hasards que les gens à qui ils
profitent appellent: providence, et les autres: guignon. Toujours est-il
qu'il poussa un cri et l'exclamation: Ah! canailles! en reconnaissant
dans le couple Titine et Totor, lequel s'embrassait à tire-larigot, en
passant devant lui, son infidèle épouse née Lavesse, et l'infâme potard
Pépin, qui la lui avait ravie.--Attendez-un peu, gredins! ajouta-t-il
encore en se pendant, comme un forcené, au petit carrosse peint en
jaune clair où la petite Mélanie Pistache se mit à crier comme un jeune
putois.

Mais Victor Pépin, qui n'était pas myope, avait vu le coup. Il fallait,
à tout prix, accélérer la marche de la cavalerie de bois. La croupe de
l'infortuné Bijou était à sa portée. Il y fit pleuvoir une grêle de
coups de canne. J'ai dit que l'animal entendait mal la plaisanterie.
Bijou, exaspéré de ce manque absolu d'égards, rua, puis se cabra,
puis, chose inouïe dans les annales de ces pacifiques et ligneuses
chevauchées, prit résolument le mors aux dents.

Alors, ce fut épouvantable. La société Pistache et Brisquet, emportée
dans un mouvement vertigineux, dans une valse effrénée,--l'orgue, dont
la manivelle était liée par une bielle au collier de Bijou, s'enrageant
à son tour, et excitant la bête d'un vacarme de chaudron en délire,--fut
prise d'une frousse indicible et qui se traduisait en cris inhumains.
Le marié, Brisquet, avait perdu son gibus neuf; la jeune épouse, née
Pistache, pendait, évanouie, à sa selle; la tante Eulalie, dont le
pantalon avait craqué et dont les jupes balayaient le chignon, exhibait
son pétard monstrueux à cinquante centimètres au-dessus de la licorne;
le cousin Napoléon, renversé en arrière, avait noué ses pincettes au cou
de son coursier; le petit Mathias, en grimpant après la barre, s'était
accroché au baldaquin du couronnement. C'était abominable, vous dis-je.
Et Totor continuait de battre la charge, d'une main, sur le dos de
Bijou, tandis que, de l'autre, il retenait sur son coeur Titine, qui
riait comme une bossue.

--Arrêtez-les! Arrêtez-les! Arrêtez-les! hurlait M. Eusèbe Pécrus, en
gesticulant comme un fou.

Le brigadier Badoit et le sergent de ville Foiret s'approchèrent d'un
air capable. Ayant remarqué, depuis longtemps, qu'il est infiniment
moins dangereux d'arrêter un citoyen paisible que de se jeter à la tête
d'un cheval emporté, ils n'hésitèrent pas à abattre une main solide, du
poids d'un gigot d'agneau, sur chaque épaule de M. Eusèbe Pécrus.

--C'est vous, animal, fit le brigadier Badoit qui par vos cris
incohérents et machiavéliques, avez fait emballer ce pacifique canasson.

--Que vous irez au poste, et tout de suite! continua le sergent de ville
Foiret, en le poussant en avant.

Et, devant une foule approbatrice, ils emmenèrent M. Eusèbe Pécrus,
abasourdi et muet d'étonnement, au commissariat où il fut, comme il
convient, passé préalablement à tabac, dans un couloir, ayant hasardé
une remarque «empreinte de rouspétance et d'anarchie», comme le dit fort
bien le brigadier Badoit.

Pendant ce temps Bijou tourna un quart d'heure encore, puis manqua des
quatre pieds, ce qui projeta la société Pistache et Brisquet par-dessus
les têtes de ses chevaux. Totor, dont la canne était cassée, et Titine,
qui riait toujours, comme une folle, ne se firent aucun mal. Il n'y a,
décidément, de Dieu que pour les coeurs simples et purs.



PHONOGRAPHE

[Illustration: fig06.png]

PHONOGRAPHE

_A Robida._



En son sordide cabinet dont les araignées avaient tapissé les angles, et
dont les rats avaient troué les murs, près de sa table où fumait, parmi
les bouquins où s'enseigne l'économie, un plat encore tiède des haricots
blancs qui constituaient son unique nourriture, ses longs doigts ramenés
sur ses yeux et la paume de la main posée sur son nez crochu, le vieux
milliardaire Peter Peterson s'abîmait, à la clarté fumeuse d'une lampe,
en une indicible mélancolie. Un des plus riches des États-Unis, et
certainement le plus avare des deux mondes, il avait conquis, en
vingt-sept faillites dont quinze pouvaient, sans exagération, être
qualifiées de frauduleuses, une immense fortune dont il ne jouissait en
rien, mais qu'il lui était néanmoins tout à fait désagréable de quitter
en môme temps que ce monde. N'ayant pas d'enfant, c'était à des enfants
de collatéraux, dissimulant mal leur impatience d'hériter, que s'en
irait cet immense bien.

Il n'avait d'ailleurs aucune illusion sur les sentiments affectueux du
ménage Humphry, ni du ménage Ouweston, ni du célibataire Krokwess qui
composaient cette descendance. Lui-même les haïssait cordialement,
renonçant uniquement à les frustrer parce qu'il lui eût répugné
davantage encore de faire une bonne action en laissant son argent aux
pauvres. Son unique préoccupation était donc de leur rendre l'héritage
désagréable par mille taquineries posthumes auxquelles se complaisait
son invention naturelle. Il voulait, avant tout, leur éviter la joie de
tripoter dans ses affaires, en mettant son testament à l'abri de toutes
leurs atteintes, et son voeu le plus cher était d'ajourner leur
félicité par quelque volonté d'outre-tombe qu'il leur fût impossible
d'enfreindre. Mais en quel homme aurait-il assez de confiance, homme
public ou ami sûr, pour lui donner en garde le précieux dépôt? Le ménage
Humphry, ou le ménage Ouweston, ou le célibataire Krokwess auraient
bientôt fait de le corrompre. On juge volontiers les autres par
soi-même, et Peter Peterson, qui avait assez vécu pour s'estimer à sa
propre valeur, possédait les meilleures raisons du monde d'avoir une
fichue opinion de l'humanité.

Tout à coup, il se frappa le front, ce qui fit un bruit de castagnettes.
Il avait trouvé, et un rire énorme grimaça sur ses gencives édentées,
cependant que sa petite barbiche grise, en queue de moineau, dansait sur
son menton décharné. Et, le lendemain matin, lui qui n'avait jamais fait
de folies, il s'en fut acheter un phonographe Édison, chez le meilleur
fabricant de New-York, et le fit transporter dans son sordide cabinet
dont les araignées avaient tapissé les angles et dont les rats avaient
troué les murs. Fort instruit de toutes les choses pratiques--son
mépris des poètes et de la rêverie lui en avait fourni le moyen--Peter
Peterson connaissait à merveille ce stupéfiant instrument qui emmagasine
la parole humaine, et la restitue au commandement, en lui donnant
seulement le petit accent des personnes enrhumées, ce qui ferait
supposer qu'un des inconvénients de la mort, entre autres, est un
perpétuel coryza. Aussi j'en sais qui mettent une coquetterie à ne rien
confier, de leur voix harmonieuse, à cet appareil enrhumeur, n'est-ce
pas, mon cher Paul Arène, toi qui n'as jamais voulu figurer dans le
musée de causeurs à voix de Polichinelle de notre bon ami Mariani?

Mais Peter Peterson n'avait pas de ces délicatesses latines. Après
s'être assuré que son phonographe fonctionnait comme il convient, il
convoqua et réunit dans la pièce voisine de son cabinet, laquelle lui
servait de salon--oh! combien indigemment meublé!--le ménage Humphry,
le ménage Ouweston, le célibataire Krokwess, plus le solicitor Harris et
un greffier, porteur de scellés. Après quoi, il leur tint ce langage,
que je traduis fidèlement de l'anglais dont je ne sais pas un mot:
«Estimés parents, gracieux solicitor, et vous, ineffable greffier, je
sens que mon compte de jours mortels va être liquidé d'ici peu, et je
me décide à mettre mes livres en règle avant de quitter ce comptoir
de larmes, en exprimant, d'une façon indestructible, mes dernières
volontés. Ce n'est à aucun de vous, malgré le grand cas que je fais de
votre honnêteté, que j'entends les confier. Vous allez demeurer ici,
sans vous dire, autant que possible, des choses désagréables, et sans
vous disputer, par avance, mon bien, pendant que, dans mon cabinet à
côté, je vais épancher ces confidences suprêmes dans oreille de cuivre
d'un phonographe que j'ai acheté à cette intention, et qui les inscrira
rigoureusement sous ma dictée, vous réservant le plaisir, mais un an
seulement, entendez-vous, après mon trépas définitif, d'entendre ces
doux aveux, de ma propre voix, ce qui vous donnera l'exquise illusion
que je vis encore: c'est une attention gentille, n'est-ce pas?»

Le ménage Humphry, le ménage Ouweston et le célibataire Krokwess firent
différentes grimaces imparfaitement approbatives, cependant que le
solicitor Harris et le greffier Cacatoès applaudissaient franchement à
l'originalité de l'idée. Puis, Peter Peterson sortit, referma avec soin
la porte massive, laissa retomber une lourde couverture qui servait
de portière et ne laissait filtrer aucun son entre les deux pièces;
ensuite, se penchant vers la gueule du tromblon par où se versent les
paroles dans l'enregistreur harmonieux, il commença d'y prononcer ses
volontés dernières dont il avait médité la formule définitive depuis
longtemps, accumulant toutes les formalités insupportables qui en
pouvaient retarder l'effet, entassant les motifs de procès ultérieurs
entre le ménage Humphry, le ménage Ouweston et le célibataire Krokwess,
superposant les obstacles juridiques aux considérations blessantes pour
chacun des cohéritiers, oeuvre patiente d'un homme de bien, qui serait
charmé qu'on échangeât des calottes en famille, après son trépas. Et,
quand il eut terminé, par une ironique prière au Dieu de toute justice
et de toute bonté, en bon protestant qu'il était, il souleva la lourde
couverture, rouvrit la porte massive et dit, gracieusement, à sos hôtes,
enfermés jusque-là dans le salon: «Entrez!»

Quand le ménage Humphry, le ménage Ouweston, le célibataire Krokwess,
légèrement émus et impatients se furent assis, comme ils avaient pu,
dans les coins, effrayant fort, du bruit de leur pas, les pauvres rats
qui avaient coutume de se promener tranquillement dans le cabinet,
et accrochant à leurs cheveux les menues dentelles tissées par les
araignées, au solicitor Harris et au greffier porteur de sceaux
Cacatoès, demeurés debout, comme il convient à des serviteurs officiels
de la Loi, Peter Peterson tint ce langage: «Monsieur le greffier, en
présence de mes parents bien-aimés, et dont je ne soupçonne pas un seul
instant la délicatesse, vous allez, s'il vous plaît, apposer vos sceaux
sur ce parchemin, dont je vais fermer hermétiquement l'oreille de cuivre
de ce phonographe, de façon que, sans les briser, personne n'y puisse
plus faire parvenir aucun son; et vous, monsieur le solicitor, vous
aller dresser, de tout cela, un acte authentique que mes adorés
congénères se feront un vrai plaisir de signer.

Après quoi, je déposerai ce phonographe dans cette armoire que je
fermerai de deux rubans solides maintenus également par les cachets
légaux que vous voudrez bien apposer vous-même encore, monsieur le
greffier, vous rappelant que vous encourriez la peine d'être pendu si
vous commettiez la moindre irrégularité volontaire dans cette délicate
opération. Enfin, il demeure convenu, chère postérité de mes frères
et de mes soeurs, et messieurs les hommes publics, que dans un an
seulement, jour pour jour, après celui où vous aurez le regret de me
perdre, l'armoire sera ouverte, le phonographe délivré de son obturateur
et mes volontés révélées, ce à quoi vous allez vous engager, sur
l'honneur et par écrit, au bas de l'acte précité. J'ai dit.»

Et le ménage Humphry, le ménage Ouweston, le célibataire Krokwess, le
greffier Cacatoës et le solicitor Harris ne se retirèrent que quand tout
eût été fait comme Peter Peterson venait de le prescrire, le phonographe
obturé et enfermé dans une armoire scellée au sceau de l'État.

[Illustration: fig07.png]

Peter Peterson avait eu raison de prendre ses précautions. Huit jours
après, il exhalait son âme coquette vers l'éternité, et sa famille
mettait autant d'empressement à lui fermer les yeux qu'un bon calfat à
boucher les trous par où une barque fait eau. Il avait demandé un
enterrement très simple; mais ils trouvèrent moyen de le faire plus
simple encore, si bien que tous les pauvres du quartier suivirent son
convoi, par commisération, pensant que ce fût celui d'un plus pauvre
qu'eux encore, cependant que quelques optimistes enragés murmuraient:
«Voyez! on disait Peter Peterson avare et, certainement, il faisait en
cachette beaucoup de bien, que tant de misérables assistent à ses
funérailles.» Ah! les bourriques!

L'an d'épreuve, pour les héritiers de Peter Peterson, est révolu. Le
ménage Humphry, le ménage Ouweston et le célibataire Krokwess sont
fidèles au rendez-vous. Le solicitor Harris tient l'acte roulé dans sa
main, et le greffier Cacatoès délie les sceaux, d'abord de l'armoire,
puis du phonographe délivré. De ses mains expertes, il brise les cachets
et enlève les rubans de toile solide. L'attention est à son comble. Une
petite manoeuvre du solicitor, puis le phonographe va parler. Au milieu
d'un silence, où l'on eût entendu un ciron se gratter, le solliciter
Harris fit la petite manoeuvre. Un frôlement d'air prémonitoire annonça
la venue de l'oracle. Peter Peterson va parler.... Il parle et voilà ce
qu'il dit: «Prout! Prout! Prout! (_Mots impossibles à entendre, hachés
qu'ils sont par une poignée de prouts._) Prout! Prout! Prout! (_Nouveaux
mots également scandés de prouts, qui les rendent insaisissables._)
Prout! Prout! Prout! Prout! Prout... et... ce fut tout, après avoir duré
longtemps.

--Canaille! sale fumiste! hurlèrent à la fois le ménage Humphry, le
ménage Ouweston et le célibataire Krokwess.

--C'est tout de même stupéfiant, fit le solicitor Harris, pendant que le
greffier Cacatoès crevait de rire dans son mouchoir.

Machinalement, il souleva le phonographe, regarda dans l'oreille de
cuivre, pencha l'instrument, et vit, avec stupéfaction, tomber, du
tromblon confidentiel, le squelette d'un rat.

Un moment de réflexion et la scène fut reconstituée. Au moment où le
brouhaha des parents, dans la pièce voisine, le jour du testament,
avait effrayé les rats familiers qui grouillaient, d'ordinaire, dans le
cabinet de l'avare, un de ces malheureux animaux s'était caché dans le
tromblon et n'avait plus osé en sortir. Gonflé qu'il était de haricots,
nourriture ordinaire et frugale de Peter Peterson que ces invités
étranges partageaient avec lui, ce prisonnier avait mêlé ses soupirs
de soulagement naturel aux paroles du testataire, en scandant, de sa
détestable musique, les moindres syllabes; après quoi il avait été
enfermé sous les scellés et était mort lamentablement de faim, deux fois
captif, dans l'instrument et dans l'armoire!

Le testament fut déclaré nul. La succession de Peter Peterson s'en fut à
l'État. Le ménage Humphry, le ménage Ouweston et le célibataire Krokwess
n'en échangèrent pas moins des calottes, en s'accusant mutuellement
d'avoir causé le désastre en faisant trop de bruit. Ainsi, le dernier
rêve de Peter Peterson fut accompli.



LE HANNETON

[Illustration: fig08.png]

LE HANNETON



I

Ils ont recommencé leur vacarme, alentour des tilleuls et des
marronniers, les hannetons médiocrement harmonieux, stupidement sonores,
mêlant aux délices de l'air du soir, d'inutiles et bruyantes bouffées de
musique. Le hanneton n'est pas un poète, mais un bourgeois, un bourgeois
conservateur, et les enfants ont fort bien observé qu'il ne se posait
jamais que pour compter ses écus. Moi qui aime toutes les bêtes, je le
hais avec sa petite redingote marron de propriétaire, ses rouflaquettes
à la Louis-Philippe, dépassant des deux côtés de la tête, et sa
casquette noire luisante comme une soie crasseuse. C'est une bête
politique et réactionnaire.

Il bourdonne, dans les meetings aériens, un tas de chansonnettes
royalistes et surannées. Après avoir fait semblant de mourir, il
ressuscite en dessous, et boit, à pleines sèves nourricières, l'espoir
des travailleurs qui cultivent les fraisiers. Voilà ce qu'est ce
hanneton dont Topfer s'est fait un Dieu.

C'est une fatalité, souvent remarquée par les subtils, que les êtres qui
se ressemblent le plus se tourmentent volontiers mutuellement. Au moral
et même un peu au physique, rien ne ressemble plus à un hanneton que M.
Briquet. Lui aussi est bourgeois, conservateur, réactionnaire, porte
volontiers un habit puce et une casquette sombre. Son dernier souvenir
glorieux, dans l'histoire contemporaine, est celui du Seize-Mai, dont il
fut et demeure un admirateur fervent. C'est au point que sa jolie villa
de Pétenouille-en-Vexin est encore remplie de portraits du duc de
Magenta. Et au bas de chacun de ces portraits, M. Briquet a inscrit,
de sa main, en gros caractères, quelqu'une des belles et légendaires
paroles, prononcées par le Maréchal, en de grandes occasions. Ce petit
musée n'est pas d'un effet artistique louable, mais il affirme, chez son
gardien, un sentiment de fidélité, trop rare en ce temps pour que j'aie
envie de le plaisanter. Depuis l'effondrement du mémorable ministère
dans lequel le grand-maître de l'Université n'aurait pu se retourner
sans montrer le plus impertinent des anagrammes vivants, M. Briquet
a dédaigneusement détourné ses regards du gouvernement des choses
publiques. Et il consacre son temps précieux à quoi, en cette saison? A
embêter les hannetons qu'il devrait considérer comme des frères. Muni
d'un grossier filet à papillons, il les poursuit, le soir, jusque dans
la paix des charmilles, les accumule, au mépris de toutes les lois du
bien-être, dans d'anciennes boîtes de conserves maléolentes en
diable. Et, le lendemain matin, il les emmène avec lui à la pêche et,
transpercés d'un hameçon, les offre, au bout d'une ligne volante, à
l'appétit des schwènes qui en sont particulièrement friands. Houp! le
poisson tire, le crin casse et M. Briquet est content. Il s'en est fallu
de rien qu'il attrapât le plus gros schwène de la rivière.

Innocente manie! direz-vous. Pas tant que ça, bonnes gens. Dans sa
passion pour de problématiques fritures, il n'embête pas les hannetons
seulement, mais toute la maison qu'il remplit de hannetons quand
il ferme insuffisamment ses boîtes. On en trouve partout, dans les
escaliers, dans les couloirs, dans les chambres, dans les buffets, dans
les huches, dans les encriers aux bords couverts d'hiéroglyphes. Et si
vous croyez que ça amuse Mme Briquet et que ça ragoût les invités! Zut!
pour les invités. Mais Mme Briquet aurait droit à plus d'égards. C'est
encore une fort belle femme et qui a fort bien employé le temps
que mettent à se perfectionner les riveraines du beau fleuve de la
trentaine. Est-elle sur ce bord-ci ou sur celui-la? Je n'en sais rien.
Que ne se déshabille-t-elle pour sauter dans la rivière? Vous verriez,
pétardièrement parlant, une des plus rares merveilles de ce temps et
penseriez à un ballon que le caprice d'un archange aurait gonflé dans un
pétale de lys. Car vous savez que les lys paradisiaques sont beaucoup
plus grands que les nôtres, et qu'on pourrait fort bien s'y tailler
une culotte pour la Fête-Dieu. Mais tout le reste de Mme Briquet est à
l'avenant de ce mitan somptueux, les menus divertissements de la gorge,
le miracle de deux jambes dont une Diane sédentaire se fut contentée, et
mille autres charmes encore, tels qu'un visage d'ovale joyeux, des yeux
de jaspe clair et une bouche bien en chair de rose, sans omettre une
belle chevelure brune envolutée comme celles des Bacchus adolescents.
Quoi! tant de trésors pour cette bourrique de Briquet? Allons donc! Vous
ne souffririez pas un instant que ce bélître ne fût, comme le dit un
vers de Glatigny:

    Cocu, selon son état!

qui, par malheur, est souvent le nôtre.

II

Oh! l'admirable matinée de mai! Une vapeur d'argent court sur la petite
rivière, se déchirant aux peupliers, s'enroulant aux saules comme de
grandes toiles d'araignée, traînant sur l'eau comme la jupe transparente
d'une fée. Le céleste cuisinier qui veille à l'Orient confectionne,
à l'horizon, une majestueuse omelette, où, comme le jaune d'un oeuf
immense, s'écrabouille le soleil, cependant qu'une dernière étoile
rentre, comme une souris d'argent, dans son trou d'azur, et que, sur les
pierres luisantes de rosée, la bergeronnette bat, avec sa longue queue,
la mesure aux libellules dont les ailes, encore ensommeillées, font un
petit bruit de vitre en passant. C'est l'heure enchanteresse où l'âme
des réveils met dans les feuillages comme un souffle de baisers, où le
parfum des fleurs s'avive aux tiédeurs de l'aurore, où l'eau très pure
dans laquelle se reflète le vol des oiseaux, semble s'emplir aussi de
leur gazouillement cristallin. Pas le moindre petit nuage n'obscurcit le
ciel radieux de Pétenouille-en-Vexin.

A vrai dire, la splendeur du paysage y est cependant bien compromise par
la ridicule silhouette de M. Briquet, secouant ses hannetons sous le
nez des schwènes, et contrariant, du caprice de sa gaule, la belle et
rythmique ondulation des saulayes frémissantes dont un souffle mêle les
pleurs vivants en cascades aériennes, toutes scintillantes d'émeraudes.
Ce que les papillons se moquent de lui, en croisant, dans l'air, leurs
ailes de soufre! Et le merle, donc, l'éternel siffleur au sifflet
jaune, qui sautille dans les mousses! Mais M. Briquet est sourd à ces
railleries de la Nature. Tous les schwènes ont accepté ses hannetons, en
manière d'apéritif. Mais aucun ne pense à lui rendre son dîner, en se
laissant prendre.

Et, dans le joli boudoir de Mme Briquet, aux persiennes encore
rapprochées, il fait aussi une température délicieuse et qui n'est pas
perdue pour tout le monde. Mme Briquet a été, en effet, presque aussi
matinale que son mari, et celui-ci n'avait pas franchi la porte du
jardin, qu'elle était descendue, pieds nus, en chemise, dans ce coquet
petit endroit, où l'attendait un excellent canapé, et où le lieutenant
Malitourne, un invité de la veille, l'allait venir rejoindre, cependant
que toute la maisonnée dormait encore. Car, on savait que Monsieur ne
reviendrait pas avant l'heure du déjeuner, que Madame détestait qu'on la
réveillât, ce qui était, pour tout le domestique, une bien bonne raison
de faire grasse matinée.

Vous ne comptez pas que je vais vous narrer, par le menu, les «cent
mignardises», comme dit le doux Ronsard, qui occupèrent la durée de
cette entrevue matinale entre une femme amoureuse et un lieutenant de
dragons bien portant. Je n'ai jamais trouvé aucune douceur, en amour, à
m'occuper du plaisir des autres, sinon pour l'envier bassement. Ce n'est
pas, sans doute, sans quelque circonstance atténuante, que nos deux
larrons de l'honneur d'un imbécile s'étaient assoupis, sur le grand
canapé, encore vaguement enlacés en un délicieux sentiment de lassitude
méritée. Le doux engourdissement de tout l'être qui nous vient ainsi
d'une conscience d'amant satisfaite, et d'un beau corps bien tiède des
dernières caresses voisinant encore avec le nôtre! En haut, par la
rayure lumineuse des persiennes, un souffle léger apportait jusqu'à
leurs lèvres les parfums du jardin mêlés à l'arôme vivant des cheveux
dénoués de Mme Briquet.

[Illustration: fig09.png]

III

--Ah! mon Dieu! fit tout à coup celle-ci, comme brusquement réveillée
d'un rêve. Attrapez-le!

--Quoi donc! quoi donc! répondit le lieutenant Malitourne, secoué par un
sursaut.

--Cette sale bête qui me grimpait aux jambes pendant que je dormais.

--Encore un hanneton que votre mari aura semé ici!

--Mais, cherchez! cherchez donc! Elle me montait comme ça... je sentais
l'agacement de ses petites pattes sans avoir la force de me réveiller,
le long de ma cuisse, montant, montant toujours... il faut cependant le
trouver.

Et Mme Briquet s'était levée d'un bond, en secouant la blancheur de sa
chemise autour de sa propre blancheur.

--Je n'en vois pas bien la nécessité, reprit le lieutenant, qui est un
philosophe. Reviens donc, ma chérie.

--Sans savoir où il est! Ah! non!

--Parbleu! il se sera envolé, quand nous nous sommes réveillés.

--Eh bien! Alors, il doit être dans la pièce. Je ne me rassieds pas que
nous ne l'ayions tué ou chassé!

Et le pauvre lieutenant, dont jamais les instincts cynégétiques
n'avaient jamais été moins surexcités, dut se mettre en quête à travers
les meubles et les rideaux. Mais rien! Rien! pas le moindre hanneton.

Quand, après cette infructueuse poursuite, il se retourna vers Mme
Briquet, il trouva celle-ci comme hypnotisée, les yeux hébétés et grands
ouverts, positivement ahurie et désespérée. Il suivit la direction
fixe de son regard, et les siens rencontrèrent le portrait du Maréchal
inexorablement pendu à la tenture et au-dessous duquel M. Briquet avait
inscrit les paroles célèbres: «J'y suis, j'y reste!»



LA BOULE

[Illustration: fig10.png]

LA BOULE



I

Le parc avait été dessiné par Le Nôtre. Par belles et larges avenues, il
s'étendait majestueux, ménageant, çà et là, par un mirage perspectif, de
beaux points de vue, soit qu'il découvrit soudain, au détour de quelque
allée, le panorama lointain des campagnes de banlieue dans leur gaieté
ensoleillée, toits rouges et bleus moutonnant le long des collines avec
ses vergers de pommiers en fleur au printemps, soit qu'il montrât, tout
à coup prochain, le fleuve aux eaux larges, que bordaient de hauts
joncs pareils à des piques, soit qu'il déroulât, variant sa régularité
architecturale, quelque dédale de verdure moins haute où s'acharnaient,
avec un piaillement éperdu, les amours des petits oiseaux. Propriété,
sans doute à l'origine, de quelque fermier général, homme de goût comme
l'ont été beaucoup de ces fripons, tout y était demeuré à la mode du
siècle dernier, délicieusement mythologique et surannée. Dans les
carrefours d'ombre dont la lumière piquait le gazon de petites flèches
d'or, des statues s'élevaient sur des socles arrondis ayant la forme
d'outres. Déesses aux nudités triomphantes que de légères mousses
rendaient, par endroits, impertinemment sensuelles et vivantes,
demi-dieux portant des pommes et des massues, amours joufflus décochant
d'immobiles traits. Près du bassin aux lotus écornés, des Termes, aux
barbes envolutées, souriaient dans leur gaine de granit. Imaginez une
façon de Luxembourg en miniature. Par-devant la maison, régulière
comme une réduction du château de Versailles, de belles pelouses
merveilleusement entretenues, des méandres d'allées, dessinées avec art
et faisant serpenter par les ondulations de terrain leur étroit ruban de
sable jaune, toutes bordées de géraniums, et enfermant des îlots d'iris
hiératiques et tendres comme des lys païens.

Certes, tout ce qui était là, sous les yeux, était pour induire l'esprit
en des régularités méthodiques et harmonieuses, et bien fait pour cette
éducation du regard qui décide du sens artistique de toute notre vie.
Car, croyez que les Anciens étaient sages qui la commençaient, pour
l'enfant, même dans le ventre de la mère, et c'est avec l'art que nous
devons respirer, dès nos premières années, le sentiment salutaire de la
Beauté.

Donc, c'était grand bien, pour les deux enfants que nous rencontrons
dans cet élégant paysage revu et corrigé par l'homme, que leur puérile
tendresse l'eût comme décor. Liane avait six ans et Fernand huit. Ne me
dites pas qu'on n'aime pas encore à cet âge. Vous auriez donc oublié
bien d'innocentes perversités dont vos premières petites compagnes
furent les complices. Moi, je me souviens, et je revois le délicieux
petit tyran blond pour qui je déchirai tant de culottes aux ronces en
cueillant une fleur souhaitée, pour qui je tombai plus d'une fois à
l'eau, à la recherche d'un nénuphar, pour qui les plis d'une robe qui
n'était pas prétexte encore, souvent se levèrent sur de mentoresques
fessées. Car il paraît que j'étais déjà inconvenant. Plus innocent,
en ses instinctives visées, était Fernand, je l'espère, et moins
prématurément accueillante aux galants, Liane. Mais, en tout cas,
c'était une délicieuse idylle que menaient ces chérubins dans le grand
parc dessiné par Le Nôtre, le long des prairies tout émaillées de fleurs
sauvages, où ils galopaient comme des chevreaux, au bord des sources
dont les eaux claires rapprochaient leurs images en un frisson d'argent,
à l'ombre des statues tutélaires dont leurs petites mains de vandales
creusaient le socle, sous la mousse, avec des cailloux aigus, dans
ce recueillement du passé et cette atmosphère de rêve. Ils avaient,
charmants à voir, celui-ci avec sa chevelure brune et celle-là sous la
poussière d'or que soulevait, autour de son front, le souffle des jeux,
déjà les façons de Daphnis et de Chloé, cherchant déjà mieux que les
joues pour y mettre des baisers, Fernand plein déjà d'adorations muettes
et Liane de coquetteries affectueuses. Tout semblait concourir à
éveiller, en eux, des âmes de poètes, le murmure des ruisseaux, la
chanson du rossignol, cette tendresse des choses qui, malgré nous, nous
pénètre. L'épilogue n'eût pas été complète si un honnête et délicieux
roman n'en eût été le but. Très sérieusement, on parlait, devant eux et
dans leur entourage, de les marier ensemble. Je ne vous cacherai même
pas qu'ils étaient fiancés en secret et avaient échangé les premiers
serments, confirmés par les gages les plus précieux. Ici une aile de
scarabée ayant l'éclat d'un bijou, de l'autre part, un caillou brillant
comme un morceau de corail.

II

Ah! quelle fichue idée eut M. Bittermol de venir passer une journée
dominicale dans ce séjour hospitalier! Après avoir trouvé l'ordonnance
majestueuse du parc quelque peu monotone, blâmé des horizons qui
ôtaient de l'intimité à la propriété, raillé les dieux immortels qui
poursuivaient, sous les hauts ombrages, leur rêve de pierre, trouvé la
pelouse nue et la bordure des allées criardes avec ses notes de velours
pourpres et roux, ne proposa-t-il pas à la douairière des Étoupettes,
légitime propriétaire de ces lieux, d'égayer un peu tout cela par
quelques inventions à la moderne, comme en ont les bonnetiers enrichis
dans leurs villas de Bougival ou de Chatou! Et la bonne dinde de
douairière,--car, notez que le plus souvent les femmes n'ont pas de
goût, en art, que par occasion,--d'accepter cette pitoyable idée, comme
si sa propre personne pouvait en être rajeunie. Et, dès le dimanche
suivant, ce fut un commencement de métamorphose dans le sens de
l'embourgeoisement. Le bel aspect de temple végétal aux colonnes
vivantes du parc fut violé par un tas de mesquineries. Le caprice sans
fantaisie succéda à l'harmonie, fille de la méditation. A cette belle
ordonnance des chemins, à travers bois, on substitua les lacets
incohérents d'un fil d'Ariane, dont un chat aurait pris plaisir à
embrouiller le peloton. Mais c'est à la pelouse, qui s'étendait devant
le jardin, que fut destinée la plus dégradante de ces profanations.
Notre infâme Bittermol y installa une boule, une de ces boules de métal
très miroitantes et polies qui reflètent tout le paysage ambiant et
toutes les personnes qui les approchent, en les déformant hideusement,
uniformément convexes et enfantant des monstres et des caricatures dont
les modèles, eux-mêmes, s'amusent quelquefois, au lieu de s'indigner, en
se voyant un nez plus gros que tout le visage et un ventre de potiron
planté sur deux allumettes.

Ah! pour le coup, M. Bittermol dut être content. Il avait bien déshonoré
ce magnifique tapis de verdure tendre. Il avait fourré un peu de son âme
abominable de vaudevilliste dans ce poème touchant de nature, dans ce
virgilien décor fait pour les tendresses précoces ou attardées. Mais
jusqu'où alla son crime, vous ne le devinez pas encore, et c'est tout au
plus si le courage me demeure de vous le révéler.

III

[Illustration: fig11.png]

C'était à l'heure, déclinante encore à peine et tout à fait exquisément,
où les ardeurs méridiennes n'ayant laissé dans l'air que de délicieuses
tiédeurs, les ombres des grands arbres s'allongent plus obliques,
cependant, qu'à l'horizon, le soleil descend dans une buée d'or,
épuisant ses dernières splendeurs occidentales en une voluptueuse
caresse de sa mourante lumière, traînant par les eaux courantes, des
ruisseaux de son sang divin, mettant une crête rose aux cimes, une crête
vibrante comme une insensible fumée. Comme Bittermol, en même temps que
sa laideur, avait répandu la bêtise à profusion, autour de lui, tous les
hôtes de la douairière des Étoupettes, au lieu de savourer, en quelques
méditations silencieuses, cette mélancolie des choses à l'approche du
soir et devant le lever d'argent des étoiles, s'en étaient allés jouer,
sur une façon de piste anglaise découpée derrière la maison, à quelqu'un
de ces jeux sportifs et mondains à outrance où ne se développe pas
précisément le génie des races. Seuls, Liane et Fernand, que la
corruption générale conjurés par leur tendresse ingénue n'avait pas
encore atteints, étaient demeurés sur la pelouse, où de frisantes
clartés soulevaient comme une floraison artificielle, à se promener les
cheveux mêlés, les mains enlacées, et souvent la bouche bien près de
la bouche, si bien qu'une abeille n'eût su laquelle de ces deux roses
choisir. Et, bien qu'ils fussent tout près de la boule, abominable
présent de Bittermol, ils avaient vraiment bien autre chose à se dire
qu'à se montrer, l'un à l'autre, leurs jolis visages défigurés, et ils
n'y faisaient vraiment pas plus attention qu'un couple de papillons à
une pomme. Tout près, tout près ils passaient cependant et presque au
pied, en leur quasi-amoureuse promenade; lors, sur une touffe d'herbe
humide encore de rosée, Liane, en un faux mouvement, tomba, ses petites
mains en avant, sur le ventre, sa jupe et sa chemise s'étant
malencontreusement soulevées par derrière, en cette chute d'ailleurs
sans danger. Toute riante, elle se releva, mais sans rabattre
immédiatement sa chemise et pas assez vite pour que Fernand, en courant
à son secours, n'aperçût, en une rapide vision, le derrière de sa petite
amie, amplifié par la boule miroitante, en de monstrueuses proportions.
Ce ne fut qu'un éclair, qu'une seconde de rêve, mais qui dévia
instantanément, du coup, son esthétique et en fit le martyre d'une
obsession dont sa vie est encore empoisonnée. Aucune femme ne lui paraît
plus belle et complète, depuis que son regard embrassa cet au delà des
formes naturelles. Il a voyagé en Orient, causé avec des odalisques qui
feraient éclater un fiacre. Tout ça demeure encore bien en deçà de ce
qui lui fut révélé en cette fatale soirée. Il a, en ce pétardier sujet,
la folie des grosseurs, aussi inguérissable que l'autre. Inutile de vous
dire qu'il a refusé d'épouser Liane, à moins que celle-ci ne consentît
à avoir une boule, comme celle de la pelouse, pendue au ciel du lit
nuptial, ce que cette honnête jeune fille refusa avec horreur et dégoût.
C'est ce qu'il appelait, en son cynique langage, le multiplicateur
conjugal. Il est désormais de ceux qui appartiennent à la fatalité,
comme un héros des drames eschyliens, vivant par-delà la vie, les
regards tournés vers un monde mystérieux, abîmé dans les suggestifs
recueillements d'une chimère impossible. Entre d'insuffisantes réalités,
il demeure solitaire et perdu dans son rêve. C'est bien triste, en
vérité.

Et quelle leçon! Éternelle, et qui prouve bien que le manque de goût, et
l'absence de sentiment d'art sont le grand péril social, la source de
tous les maux, le chemin de tous les crimes.



CHABIROU

[Illustration: fig12.png]

CHABIROU



I

Ce n'était pas sans une grande mélancolie que M. Campistrol méditait sur
la sottise qu'il avait faite en se remariant. Le _non bis in idem_ latin
lui apparaissait comme la plus sage devise du monde. Sa première femme,
Honorine, l'avait manifestement trompé; mais elle était jolie, ce
qui lui donnait les circonstances atténuantes de la tentation et des
hommages, et, de plus, elle avait un caractère charmant et cet esprit de
justice qui cherche, en pareil cas, les compensations dans une grande
égalité d'humeur. La seconde, Henriette, était de charmes moins
évidents, plutôt malaisée à vivre qu'aimable, et il venait de découvrir
que, vraisemblablement, elle le trompait aussi.

Le parallèle entre sa vie passée et sa vie présente ne donnait donc lieu
qu'à des rapprochements déplaisants. Ce pendant que l'épouse en activité
de service dormait tranquillement, après une scène de jalousie qui avait
duré la moitié de la nuit, et lui avait mis, à lui, les nerfs dans un
état épouvantable, il descendit, au petit matin, dans son jardin pour
y puiser, dans le réveil de la nature, un élément d'apaisement et de
consolation. C'était en un temps comme celui-ci où les aubes se hâtent,
emmitouflées d'abord de brouillards roses, puis rougissantes comme un
champ de cerises, vers des journées chaudes invitant les plus actifs aux
siestes méridiennes. M. Campistrol, comme tous les malheureux, aimait
les fleurs: il lui sembla que ses roses avaient un regard triste et
compatissant, et c'est à une instinctive pitié qu'il attribua le pleur
tremblant au fond de leurs corolles. Les grands lys penchés semblaient,
aussi, fraternels douloureusement à sa peine et il n'est pas jusqu'aux
pensées, en leur parterre de velours qui ne lui parussent sympathiques
à son chagrin. De cette grande miséricorde des choses, infiniment
meilleures assurément que les hommes, il savoura lentement la douceur,
marchant à petits pas sur le sable des allées, et s'arrêtant à regarder
les bourdons s'enfouir dans les calices et se rouler dans l'or des
étamines.

Il descendit ainsi jusqu'à la petite rivière dont la tentation méchante
ne lui vint pas de tourmenter les hôtes qui, dans la buée aurorale, se
détendaient comme de petits arcs d'argent, en sautant sur l'eau. Il
devenait bon lui-même, de la bonté universelle, et il n'était que sa
seconde femme, Henriette, qui ne trouvât pas grâce devant sa mansuétude
envers l'humanité. La pécore! Et il l'avait épousée sans dot, estimant
que la reconnaissance lui inspirerait la fidélité! En quoi, il avait
fait un jugement également téméraire et injurieux pour elle. Car la
vertu qui s'achèterait cesserait d'être de la vertu. Je ne plains pas
les maris trompés qui entendaient spéculer sur le sacrifice. Ruth eût
trahi Booz que je ne lui en aurais pas voulu autrement.

Cependant, le soleil étant déjà monté au-dessus de l'horizon qu'il
effleurait encore comme une roue de flammes aux jantes infinies et
radieuses, il pensa que le facteur allait apporter les journaux et
que la lecture de la politique lui pourrait inspirer un regain de
philosophie. C'est un calmant que je conseille aux plus énervés. Il
lirait tout, depuis la première jusqu'à la dernière page. Il y avait
eu peut-être un peu de bruit à la Chambre, la veille. Ça ferait une
diversion dans le courant obstiné de ses pensées. Impatient de ce
passe-temps, il s'en fut lui-même à la porte quand sonna le facteur,
ce qui lui arrivait souvent. Aussi ne reconnaissant pas l'ambassadeur
ordinaire que lui dépêchait quotidiennement l'administration des postes,
il lui demanda:--Est-ce que Chabirou est malade? L'intérimaire lui
répondit:--Il a quitté le service depuis plusieurs jours que je le
remplace, et nous n'en avons pas de nouvelles.--Tant pis! car c'était un
facteur modèle! fit M. Campistrol en jetant un regard plutôt malveillant
au nouveau venu.

Avec les journaux était une lettre dont l'écriture le fit tressaillir.
Mais il haussa les épaules et la décacheta ensuite tranquillement.
Mais il ne l'eut pas lue plus tôt, que ses cheveux se dressèrent, en
éventail, sur sa tête, soulevant sa casquette d'horticulteur citadin,
que ses mains se mirent à trembler et que ses yeux se couvrirent d'un
voile, comme si un souffle de folie en diminuait l'éclat. Voilà ce qu'il
avait lu:

    «Mon époux bien aimé, j'arriverai demain et te prie de m'attendre à
    la gare. Je reconnais mes torts et je sais, Anatole, combien tu es
    généreux. Nous ne parlerons plus, si tu le veux, d'un passé que je
    regrette et veux racheter par une définitive tendresse. L'avenir
    sourit encore à notre affection un instant troublée. Mais je te
    ferai oublier, si tu m'en donnes l'exemple en oubliant toi-même.

    «A demain, ô toi le seul que j'aie jamais aimé!

    «Ton épouse repentante,

    «HONORINE.»

Il regarda le timbre de la poste. Illisible. Le commencement du
millésime seulement, 18--; il était bien avancé! La lettre venait de
Marseille. Honorine l'avait certainement écrite en abordant. Car c'était
incontestablement son écriture. Alors, elle n'était pas morte, comme on
lui en avait donné la nouvelle! Alors, il était bigame! Mais de quelle
intrigante, donc, lui avait-on fait payer les funérailles en Amérique?
Quel acte de décès imaginaire lui avait transmis le consul, profitant
lâchement de ce qu'il ne savait pas un mot d'anglais? C'était peut-être
une note de bottier qu'on lui avait envoyée comme un acte de l'état
civil. Honorine était vivante, c'était clair! Et il allait la revoir. Eh
bien! quoique ce retour compliquât énormément la situation, il en était
enchanté. Ça le débarrasserait d'Henriette. Ce qu'il allait la ficher à
la porte comme une simple concubine! Et sans traîner, encore! Dans cette
affectueuse pensée, rapidement il monta à la chambre conjugale, où
Henriette dormait encore, dans l'ombre des rideaux tamisant à peine une
vapeur de lumière.

--Tu sais, ma petite, lui dit-il en la pinçant brutalement, tu peux
maintenant me tromper tant que tu voudras.

--Misérable! lui dit-elle en se frottant le bras.

--Ça ne compte pas, car nous ne sommes pas mariés.

--Eh bien! tant mieux! fit-elle, sans lui en demander davantage. Adieu
les scrupules et vive la liberté!

Et elle s'en alla trouver le commandant des Houillères qui lui faisait
depuis longtemps la cour et à qui, bien qu'en eût pensé cet animal de
Campistrol, elle n'avait encore donné que des espérances.

--Je vous apporte une bonne nouvelle! lui dit-elle en entrant.

II

Mais le commandant des Houillères venait de recevoir comme un obus sur
la tête. Elle le trouva positivement hébété, tenant une lettre ouverte
dans sa main. Et comme elle lui demandait, avec anxiété, la cause de
tant d'indifférence à leur commun bonheur, il lui tendit le papier, où
elle lut à son tour:

    «Mon cher neveu, puisque vous continuez à mener une vie de
    polichinelle, je vous donne avis que je me fais une pure joie de
    vous déshériter.

    «Votre oncle affectionné,

    «DE LA PÉTARDIÈRE.»

Elle avait souvent entendu parler de cet oncle au commandant.... Mais
elle le croyait mort depuis trois ans à Valparaiso. Il était même mort
certainement, puisque le commandant en avait hérité cinquante mille
livres de rente, ce qui avait payé toutes ses dettes et lui avait permis
de faire des projets de bonheur avec Henriette, quand il aurait décidé
celle-ci à quitter son mari. Le legs n'était pas encore complètement
liquidé, mais un notaire du pays lui avait avancé déjà des sommes
considérables. Il avait d'ailleurs augmenté notablement son train de
vie. Il allait être propre, maintenant! Tout cela était un cauchemar
horrible. Mais non! C'était bien l'écriture de l'oncle et son
authentique signature. Ah! l'enveloppe! bien! emportée dans le jardin
par un coup de vent. La lettre était datée de Marseille... bon! datée de
1885! Mais l'oncle de la Pétardière était essentiellement distrait. Il
n'en faisait jamais d'autres! Le commandant était non seulement ruiné
du coup, mais pourvu de dettes pour le reste de ses jours. C'était un
fameux moment pour se charger de Mme Campistrol! Il le fit comprendre à
celle-ci qui sortit exaspérée de la mauvaise foi des hommes et du néant
de leurs protestations d'amour.

Cependant, au second courrier de la journée, M. Campistrol voulut parler
lui-même au facteur pour s'éclairer un peu. Mais ce n'était pas encore
Chabirou qui apportait les lettres.

--Toujours malade, alors! dit-il de mauvaise humeur à son remplaçant.

Mais celui-ci prit un air mystérieux.

--Malade, non! Nous savons du nouveau, maintenant. Destitué.

--Lui! le modèle des facteurs! Et pourquoi cette injustice?

--Parce que son frère, également facteur, mais à Marseille, a déshonoré
leur nom.

--Par exemple!

--Lisez plutôt, monsieur, à la troisième colonne du journal que je vous
apporte avec votre correspondance.

Et pendant que l'intérimaire, la porte fermée, reprenait sa course,
Campistrol chercha et lut:

    «Un sieur Chabirou, facteur de son état, vient de mourir à
    Marseille. Bien que cet homme ait toujours joui de l'estime de ses
    chefs, on s'aperçut qu'il avait dérobé, depuis dix ans, un nombre
    considérable de lettres. Toutes celles qui ont été retrouvées chez
    lui, et qui ne contenaient pas de valeurs, ont été retournées, par
    les soins de sa famille, à leurs destinataires. Les autres sont
    entre les mains de la justice.»

Le mystère était subitement éclairci. La lettre d'Honorine avait
peut-être huit ans de date, et elle était morte authentiquement depuis,
son mari ayant omis de l'aller chercher à la gare, ce qui lui avait paru
le refus du pardon demandé. Mais alors Henriette redevenait sa vraie
femme! Justement, elle venait chercher son bagage, furieuse contre des
Houillères.--«Vous ne partez plus, lui dit Campistrol, nous sommes
vraiment mariés!» Elle était encore à l'étonnement de cette nouvelle,
quand un commissionnaire du commandant lui apporta ce mot: «--Tout
s'explique par une note de journal. Mon oncle est bien mort. J'ai bien
hérité! Viens!» M. et Mme Campistrol renvoyèrent, de concert, le
commissionnaire avec un double coup de pied au derrière. Il en reçut
un troisième encore du commandant pour lui apporter cette mauvaise
nouvelle.

[Illustration: fig13.png]

Et ce ne fut qu'une des mille aventures fâcheuses que causa le crime
patient de cette canaille de Chabirou--celui de Marseille, s'entend.



LA SALIÈRE

[Illustration: fig14.png]

LA SALIERE



Un conte gai dont les héros sont deux huissiers, ne saurait emprunter
sa jovialité qu'à un grain de gauloiserie. Je demande donc, par avance,
pardon aux belles dames qui me liront pour ce que le dénouement en est
moins poétique que de coutume. Encore n'ai-je pas la ressource de le
commencer par quelque idyllique morceau où sont louées la beauté des
femmes et la douceur des roses. Le génie de Victor Hugo, lui-même,
se fût épuisé à rendre lyriques, comme des guerriers d'Homère, ou
délicieux, comme des bergers de Théocrite, de simples porteurs de
protêts. Je m'en voudrais, d'ailleurs, de couronner de fleurs leurs
ordes caricatures. Pour une fois, j'adjure solennellement mes
générosités natives et je choisis cyniquement le moment où ils
succombent sous l'exécration publique pour leur envoyer, quelque part,
un coup de pied dont mon âne serait jaloux, par une manière d'histoire
où ils sont sensiblement vilipendés. Non pas qu'ils m'aient fait
personnellement souffrir, ce qui m'induirait peut-être en une ridicule
miséricorde, un vieux fonds de christianisme dormant sous mes rêves
païens. Mais je les ai si souvent entendu maudire par mes plus chers
amis, et tant de mes meilleurs compagnons ont eu à gémir de leur
hypocrite rapacité, que je me mets hardiment dans la croisade. J'entends
contribuer à arracher à ces mécréants le Saint Sépulcre de la Justice,
au risque d'attraper, comme le bon saint Louis, la gale en pénétrant
dans leurs repaires empuantis de procédure et fleurant une poudreuse
iniquité. Cette arrière-garde de l'armée des chicanons, qui est aux
juges ce que les apothicaires sont aux médecins, avec cette différence
que leurs instruments sont infiniment moins risibles que des seringues,
ne trouvera aucune pitié devant moi. Et si je brûle un peu de sel en
terminant ce récit où il est parlé d'elle, c'est que je n'ai pas de
sucre sous la main.

Or donc, le bon sieur Anténor de Boutensac, baron de son état et
Français redevenu quand les émigrés rentrèrent en France, aux jours
réparateurs de la Restauration, réintégré d'ailleurs en sa terre
seigneuriale de Boutensac, près Castelnaudary, et y ayant repris la vie
joyeuse de ses nobles aïeux, avait pour cette gent une exécration tout à
la fois excessive et justifiée. Notre sympathique voyageur, pendant
les orages républicains et les gloires impériales, avait bien repris
possession complète de ses titres et privilèges--au point qu'il
réclamait le droit de jambage avec une obstination exagérée à son
âge--et le Roi lui avait écrit une lettre dans laquelle il l'appelait
mon cousin. Mais il avait fort peu de deniers à son service pour
soutenir le train que son rang le forçait de reprendre dans sa province.
Le milliard des émigrés ne figurait encore que sur le papier, et ce
mirage à dettes faciles, pour les hobereaux rentrés en fonctions
féodales, commençait à perdre un peu de son éclat. Les paysans
relevaient la tête. Ils allaient bien à la messe, pour se faire estimer
des autorités nouvelles; mais ils refusaient de fournir à crédit à
leurs bons suzerains. Les bouchers, les charcutiers et les épiciers
eux-mêmes--les moins insurgés des hommes, cependant--refusaient
imperturbablement l'honneur de fournir les châteaux voisins. Ce n'était
qu'une première étape dans la voie de l'impertinence démocratique.
Bientôt, ceux qui s'étaient laissés aller à fournir des denrées
impayées, poussèrent l'audace jusqu'à exiger des règlements, et quand
les billets souscrits vinrent à échéance, ils osèrent, perdant tout
respect traditionnel pour la race, confier à des huissiers le soin d'en
assurer le paiement.

C'est là, d'ailleurs, que le bon sieur Anténor de Boutensac les
attendait.

Il se rappela à temps comment ses nobles aïeux recevaient les vilains
qui venaient demander de l'argent. Pourvu d'un domestique nombreux, il
fit bâtonner les hommes de loi qui le tourmentaient pour ces vétilles.
Tous les huissiers du pays connurent bientôt ce genre de paiement et en
référèrent à la Justice. Mais celle-ci faisait la sourde oreille à leurs
plaintes, la magistrature ayant été--comme cela se fait de temps en
temps--soigneusement épurée de tous ses juges intègres et désintéressés,
lesquels avaient été remplacés par des créatures du régime nouveau
absolument partiales en faveur de la noblesse. Nos réclamants en étaient
donc pour leurs reins meurtris et les sarcasmes dont les accablait notre
bon sieur Anténor de Boutensac, en les voyant partir tout boitant et
tout geignant, comme des chiens aux pattes écrasées.

Et c'était de petites fêtes de famille que ces exécutions auxquelles
le bon gentilhomme conviait tous ses voisins et qui faisaient rire aux
larmes les dames et demoiselles des castels ambiants, la bonté d'âme des
femmes ne se démentant jamais.

La démoralisation commençait à envahir toutes les études. Les jeunes
clercs donnaient leur démission et renonçaient noblement à la carrière.
Toute l'huisserie régionale était dans un marasme impossible à décrire,
quand les deux huissiers Guignevent et Rouspignol, tous deux de
Castelnaudary, les plus vigoureux des officiers ministériels du
département--Guignevent pesait cent vingt kilos et Rouspignol soulevait
des meubles énormes à bras tendu,--sentirent que la profession était
perdue dans la contrée, si les choses continuaient ainsi, et résolurent
de relever l'étendard des frais de justice. A la première affaire qui
fut confiée à un d'eux, par un débiteur du baron, ils se mirent en
route, de compagnie, pour le manoir de Boutensac. Après s'être juré de
se prêter main-forte, solidement armés d'ailleurs d'excellents gourdins
de cornouiller, cuirassés, nonobstant, de gilets nombreux et épais, sous
leur crasseuse redingote, afin que les horions en fussent amortis.
Et, de très belliqueuse façon, ils sonnèrent à l'huis seigneurial, le
chapeau sur l'oreille, avec des façons de mousquetaires, plutôt que de
porteurs de contraintes qu'ils étaient tout simplement.

Comment le bon sieur Anténor de Boutensac avait-il eu vent de leur
complot (je ferai remarquer que l'expression n'est pas de moi)? Parbleu!
je n'en sais rien. Mais comme les huissiers sont toujours exécrés dans
un pays, il n'est pas étonnant que leurs ennemis soient scrupuleusement
tenus au courant de leurs faits et gestes.

Au grand étonnement de nos deux pourfendeurs, la porte s'ouvrit devant
eux, sans qu'un nouvel appel fût nécessaire. Aucune sentinelle ne leur
barra le chemin et ils remarquèrent, avec plaisir, que la meute de M.
le baron, laquelle chassait l'huissier mieux que le renard, avait été
soigneusement enchaînée en son chenil. Leur surprise fut plus grande
encore quand, en approchant du perron armorié, ils y virent apparaître
M. de Boutensac en personne, en élégante tenue de gentilhomme qui reçoit
des amis, et comme frisé au petit fer, tout exprès pour les recevoir.
Ils eurent beau regarder derrière lui, aucun laquais suspect ne lui
faisait escorte.

Or, ce fut tout à fait de la stupéfaction quand ledit baron, venant à
leur rencontre, leur dit d'une voix ineffablement gracieuse: «Messieurs
les huissiers, soyez les bienvenus! Tout ce qui m'appartient est à
vous.» Ainsi ils ne se trompaient pas, comme ils l'avaient redouté au
premier abord, très inquiets, mais aussi intérieurement très flattés
d'avoir été pris, ne fût-ce qu'une minute, pour des gens comme tout le
monde. Quand, honorés de saluts cérémonieux, ils eurent pénétré dans le
vestibule décoré de panoplies et d'écussons, et soutenu contre M. le
baron une véritable lutte pour l'empêcher d'accrocher lui-même leurs
paletots aux patères, celui-ci, reprenant la parole sur un ton plus
engageant encore, les pria à déjeuner avant saisie, ne voulant
pas qu'ils eussent, après une longue et fatigante route, l'ennui
d'instrumenter le ventre vide.

Cette dernière attention faillit leur arracher des larmes. Allons! on
leur avait fait des contes, là-bas. Ceux qui étaient venus avant eux
n'avaient pas su prendre cet excellent homme, ou étaient de simples
poltrons!

Un superbe repas était servi, auquel assistait toute la noble famille du
baron, à laquelle celui-ci présenta MM. Rouspignol et Guignevent comme
des invités de marque et qu'il fallait traiter avec une particulière
courtoisie.

Guignevent demeurait, en dedans, un peu méfiant. Mais Rouspignol
s'abandonnait à tous les élans enthousiastes de sa nature. A peine
assis, ayant devant lui un ravier de Saxe tout plein de radis, il y
plongea ses gros doigts, souleva presque toute la botte dont il secoua
l'eau sur la nappe armoriée; puis, promenant le paquet tout entier
au-dessus de la salière, l'y trempa, et fourra le tout dans sa bouche
ouverte avec un fracas énorme de goinfrerie.

[Illustration: fig15.png]

M. le baron de Boutensac était déjà debout, pâle de colère.

--Sagouin! malpropre! porc! malotru! Se comporter ainsi à la table d'un
gentilhomme en compagnie de sa lignée seigneuriale!

Et d'une voix plus forte, comme s'il lançait une armée à l'assaut d'une
citadelle:

--Holà! Lambert! Lafleur! Pierre! Jean! Mathieu! Laramée....

Laramée, Mathieu, Jean, Pierre, Lafleur, Lambert apparurent haletants.

--Saisissez-moi cet incongru, poursuivit le gentilhomme exaspéré,
couchez-le sur le ventre et lui enlevez son haut-de-chausses.

Toutes les dames et demoiselles s'étaient sauvées en poussant de petits
cris d'horreur à ce dernier commandement.

--Et maintenant, videz-lui la salière là où son haut-de-chausses n'est
plus!

Lambert, Lafleur, Pierre, Jean, Mathieu et Laramée obéirent avec
enthousiasme, non sans agrémenter d'une effroyable bourrade l'exécution
des ordres qu'ils avaient reçus.

Indignement piqué dans son amour-propre, Rouspignol criait comme un
blaireau.

Ayant pris à deux mains le reste des radis demeurés sur la table, M. le
baron les planta de force dans les mains de Guignevent que deux hommes
tenaient solidement.

--Et maintenant, lui cria-t-il, tu vas, toi, les manger tout en les
trempant dans cette salière-là!

Qu'on nous parle donc, maintenant, de la bonne éducation des grands
seigneurs! A peine supérieure à celle des huissiers!



MALCOUSINAT

[Illustration: fig16.png]

MALCOUSINAT



Mon ami Malcousinat, m'avait dit, l'avant-veille:

--C'est dans deux jours que nous mangeons les haricots ensemble, chez
Lascoumette, au _Clocher de Castelnaudary_.

Et la veille, il m'avait dit encore:

--C'est demain qu'au _Clocher de Castelnaudary_, nous mangeons les
haricots chez Lascoumette.

Et chaque fois, il avait ajouté, sur un ton de philosophie plutôt
épicurienne:

--Rien que trois! On ne déguste bien qu'à trois! Nous deux et ma femme!

Le grand jour était arrivé. Dès le matin, j'avais été informé que les
haricots étaient arrivés de Pamiers par la grande vitesse. Je n'ai pas
besoin de vous dire que mon ami Malcousinat est un gourmet. C'est un
brave garçon, mais dont la vie se passe à méditer des gastronomies
languedociennes, des plats locaux qu'on ne fait bien qu'à un seul
endroit, qu'il faut aller manger là seulement, et encore à heure fixe
et par un certain temps déterminé! Il est, à ce point de vue,
délicieusement maniaque. Ah! vous pouvez imaginer si, toute la journée,
il s'en alla faire des recommandations au sieur Lascoumette, hôtelier
du _Clocher de Castelnaudary_, sur la façon dont les fameux haricots
devaient être préparés. Il avait choisi, lui-même, la terre de la
casserole, ni trop jaune, ni trop brune, flairé le lard dont une couche
légère enduirait le _grésal_, comme on dit à Toulouse, dosé l'eau dont
il faudrait entretenir le mijotage. Il n'avait vraiment vécu, depuis
douze heures, que pour cette réjouissance du soir.

Eh bien! moi aussi, j'attendais impatiemment l'heure du dîner!

Non pas que le haricot ait pour moi des séductions irrésistibles. J'aime
peu les bavards, étant moi-même un silencieux. Je les cultiverais plus
volontiers pour leur fleur, que je trouve charmante, que pour leur
farineuse personne. C'est même en fleur seulement que j'estime le
haricot dit de senteur, comme le pois; c'est ainsi que j'apprécie
surtout les gravures avant la lettre. Au fond, je me moquais absolument
de la façon dont M. Lascoumette accomplirait les rites culinaires
prescrits à l'endroit de notre repas, composé d'un unique plat. Car
c'est encore une superstition de Malcousinat de ne manger qu'un seul
plat quand il est bon. Mais alors, avec quelle intempérance!

Le charme de la soirée était ailleurs pour moi. J'allais dîner avec Mme
Malcousinat, et, comme nous n'étions que trois, je serais certainement à
côté d'elle.

Un mot à ce sujet. Je n'ai pas l'habitude de tromper mes amis avec leurs
femmes,--je n'y ai pas grand mérite aujourd'hui;--mais je ne l'avais
pas même en ce temps-là, et cette histoire ne remonte pas à hier. Aucun
projet mauvais n'entrait donc dans ma félicité. Mais j'ai toujours
trouvé que rien n'est plus charmant qu'une jolie femme à table. Les
dîners dont les femmes sont exclues me sont un vrai supplice, et ce
qu'on est convenu d'appeler dîners de corps m'est absolument odieux.
Tous ces habits noirs avec, au-dessus, dans la blancheur empesée du col,
des billes de politiciens ou de spécialistes! Pouah! D'épouvante, mon
regard en retombe sur mon assiette, où la truite saumonée inévitable me
regarde mélancoliquement, d'un oeil mouillé de sauce verte.

Mme Malcousinat était tout simplement délicieuse, en ce temps-là, d'une
beauté nonchalante, confortable et bourgeoise qui l'eût faite digne de
l'amour d'un poète. Car nous autres, faiseurs de vers, nous n'aimons pas
tant que ça les dames éthérées qu'on s'entend, dans un monde qui nous
méconnaît, à nous donner pour Muses. A notre âme, toujours prête à
s'envoler dans les espaces supérieurs, il faut un lien solide qui la
rattache à la terre, une sorte de contrepoids sérieux qui nous empêche
de nous envoler, avant le temps, parmi les étoiles. De là le goût
sensé que nous avons, en général, pour les personnes dodues, pour les
créatures de poids qui mêlent un peu de réalité à la poussière de
nos rêves. Telle était Mme Malcousinat, ni petite ni grande, mais
d'embonpoint rassurant, souriant avec une bouche très fraîche, regardant
avec de beaux yeux ingénus, avenante comme pas une, toujours gaie et y
ayant quelque mérite, avec, pour époux, un gastronome dont les sujets de
conversation manquaient totalement d'au-delà.

Ce fut un éblouissement, dans le cabinet particulier où
Malcousinat avait fait servir,--de telles agapes exigeant un réel
recueillement,--quand elle entra dans sa jolie toilette estivale de
provinciale aisée, sous un rayonnement de soleil couchant qui piquait
des flèches de rubis dans les carreaux. Et c'était un parfum exquis de
santé et de jeunesse, comme l'arôme d'une fleur vivante, qui enveloppait
ses épaules, faisant courir, sous le tulle, un frisson d'ivoire rose.
A cette triomphale entrée, je sentis comme un jardin de madrigaux qui
s'épanouissait subitement dans mon esprit. Non! je n'ai jamais eu la
fâcheuse coutume de déshonorer mes amis, dans leur foyer, mais il me
semble que je l'aurais volontiers prise, ce jour-là. Heureusement
qu'il y avait à compter avec la vertu de cette aimable personne dont
l'enjouement ne cachait aucune perfidie, Lucrèce d'un Collatin qui ne
méritait pas tant de bonheur.

On se mit à table et je me rapprochai d'elle autant que je pus,
accumulant, du coté de son mari, le pain, les bouteilles, tout ce qui
pouvait faire une barricade entre lui et mon innocent bonheur. Mon
coude effleurait quelquefois, sans que j'eusse l'air de le vouloir, les
blancheurs tièdes de son bras sous l'aérienne manche, qui y mettait à
peine comme un brouillard; je n'avais qu'à me renverser un peu sur
ma chaise pour contempler les beaux tons ambrés de sa nuque sous le
retroussis d'or de ses cheveux; d'un oblique coup d'oeil, je savourais
son profil perdu d'un ovale si bien rempli, dépassé seulement par les
frémissements des longs cils; et, sans qu'elle s'en fâchât, je lui
murmurais à l'oreille des paroles dont l'accent devait être encore plus
tendre que le sens lui-même. C'était tout simplement délicieux.

Et pendant ce temps-là, nos doigts indifférents s'acharnaient à
décortiquer des hors-d'oeuvre destinés à nous faire patienter.
Malcousinat ne tenait pas en place. A chaque instant, il courrait à la
sonnette et exigeait que M. Lascoumette, en personne, montât.

[Illustration: fig17.png]

--Ça, monsieur Lascoumette, ayez bien soin de les saupoudrer de sel
graduellement. Une pincée toutes les cinq minutes.

--Ah! monsieur Lascoumette! ne les laissez pas surtout s'attacher au
fond.

--Lascoumette! Vous les faites remuer constamment, n'est-ce pas? avec
une cuiller en bois d'olivier?

Le gros aubergiste montait, en soufflant, rouge de l'haleine des
fourneaux, et ruisselant, comme une gouttière, de la montée de
l'escalier en limaçon.

--Oui, monsieur Malcousinat, répondait-il, chaque fois, avec une
résignation dont l'expression se saccadait cependant, de plus en plus,
comme d'une pointe d'impatience.

Ah! que Mme Malcousinat était adorable à regarder pendant ce temps-là,
livrant, du bout de ses ongles roses--tels des pétales de nacre--un
combat singulier à une crevette obstinée dans son armure! Et sur quel
joli chapelet de perles s'ouvrait sa bouche gourmande après la victoire!
L'air un peu plus frais, le soleil étant descendu plus bas sous
l'horizon, entrait largement par la fenêtre grande ouverte, et des
souffles légers mettaient comme un va-et-vient exquis aux boucles de sa
chevelure un tantinet révoltée.

Et Malcousinat, trop inconscient de ma joie innocente pour en prendre la
moindre jalousie, continuait de faire monter l'infortuné Lascoumette, à
tout moment, pour lui faire de nouvelles recommandations sur la cuisson
des fameux haricots.

--Lascoumette, faites-les sauter, maintenant, un peu, dans la fine
graisse d'oie.

--Lascoumette, réveillez-les d'une pointe de poivre fraîchement moulu.

Tel un général, sans quitter son fauteuil, conduit, les yeux sur sa
carte, une bataille.

--Lascoumette, laissez-les gratiner cinq secondes environ.

--Lascoumette, retirez-les du feu trois minutes pour laisser s'abattre
le bouillon.

--Lascoumette, agrémentez-les d'une grésillade de persil.

Tout à coup, ma délicieuse voisine et moi, au moment où j'étais bien
près de poser mes lèvres tremblantes au bord du gant de Suède relevé
à son poignet, nous entendîmes M. Lascoumette criant d'une voix de
tonnerre:

--Monsieur Malcousinat, faut-il aussi les faire accorder?



TOUS FARCEURS

[Illustration: fig18.png]

TOUS FARCEURS



Quelques bûches opiniâtres achèvent de flamber dans la haute cheminée du
castel vendéen, s'effondrant parfois avec des gerbes d'étincelles. Il
est cinq heures du soir et, par les fenêtres bien closes, on n'entrevoit
guère plus que les bandes de topaze et de cuivre jaune dont le couchant
est rayé; car nous sommes en automne, temps où la nuit se hâte aux
horizons couronnés de fausses lumières. Dans le petit salon fleurdelisé,
aux écussons rajeunis sous la Restauration, la jolie marquise des
Étoupettes cause avec le vidame Guy des Mauves, chacun assis à l'angle
d'un canapé aux ramages surannés.

--Je vais sonner pour faire apporter les lampes, dit la marquise.

--Attendez encore un instant, madame, répliqua le vidame d'une voix
aussi émue qu'une plainte de mandoline. Ce demi-jour n'est-il pas le
plus agréable du monde?

--D'accord. Mais est-il bien convenable que nous demeurions ainsi seuls
dans l'obscurité?

--C'est pour causer de votre mari. Et il suppose toujours que la
République a, contre lui, les plus mauvais desseins?

--Que voulez-vous. Quand on a en deux grands-pères guillotinés sous la
Terreur!

--Il y a un siècle de cela, marquise. Ah! c'était le bon temps! il eût
émigré et j'aurais pu vous aimer tout à mon aise.

--Fi! vidame! je vais décidément faire monter les lampes.

--Par pitié! un instant encore.

Et le vidame qui avait gagné un peu de terrain, sur le siège commun,
gantait d'un long baiser l'aristocratique main de la marquise. Sans
avoir l'air d'y prendre garde, celle-ci reprit:

--Mon mari sait que vous veniez, aujourd'hui, au château?

--Certainement. Je m'en voudrais de manquer de franchise avec un tel
gentilhomme.

--Et vous saviez, vous, qu'il ne rentrerait que tard?

--Je me serais gardé de rien changer au programme de sa journée. Il est
allé aux nouvelles pour se bien assurer que la Révolution ne nous menace
pas.

--C'est une monomanie. Un mal de famille. Mais vous savez qu'il est
inquiet aussi pour vous. Il prétend que vous avez tort de venir aussi
souvent chez un homme aussi mal noté à la préfecture que lui.

--Plût au ciel qu'en bravant un vrai danger, je pusse vous prouver mon
amour! Il n'est pas de péril qui m'épouvante quand je pense au bonheur
innocent de contempler votre doux visage.

--Alors laissez-moi faire apporter les lampes. Je vous jure qu'il fait
nuit tout à fait.

--Non! une minute encore! N'ai-je pas votre image dans les yeux?
Laissez-moi croire, un instant, que je suis aveugle....

Et le vidame tendit en avant, comme un aveugle, ses bras, si bien que
ses mains frôlèrent la belle chevelure brune de la marquise. Celle-ci
reprit, en retirant doucement sa jolie tête en arrière:

--Savez-vous l'idée qui m'est venue, vidame?

--Non, marquise.

--Eh bien! je crois que mon mari n'est pas aussi bête que vous
l'espérez.

--Par exemple!

--Cette façon de vous détourner de venir ici, vous son meilleur ami,
sous prétexte que cette amitié vous compromet, ne me paraît pas sans une
arrière-pensée.

--Laquelle, madame?

--Celle que vous m'aimez.

--Oh! si purement!

--Soit, mais enfin, vous m'aimez. Au moins, me le dites-vous.

--Je vous le jure. Sans espoir, mais de toute mon âme.

--Vous savez que les deux grands-pères guillotinés de mon mari étaient
des gens élevés à l'école de Voltaire. Le marquis est sceptique et ne
croit pas volontiers à la vertu des femmes.

--Plût au ciel qu'il eût raison!

--Moi, je suis convaincue qu'il suit de près la cour que vous me faites.

--Dites tout de suite qu'il me moucharde. Lui, un gentilhomme! un
Gaspard des Étoupettes, dont les ancêtres ont combattu aux croisades!
Ah! ce serait vil et mesquin. S'il en était ainsi, marquise, je n'aurais
plus aucun remords. Oui, je veux croire cela. Vengeons-nous, madame, de
la mauvaise opinion qu'il a gratuitement de nous!

--Ursule, montez les lampes! fit impétueusement la marquise à la
cantonade.

Aucune fenêtre ne s'éclaire cependant à la façade mélancolique du
vieux château vendéen. Les dernières blancheurs roses du soir se sont
évanouies aux arêtes, amorties par le temps, de la vieille maison
seigneuriale. La lune se lève dans le ciel et descend dans l'étang,
mettant une buée d'argent dans l'air et sur la surface de l'eau. Les
grands arbres dépouillés tracent des hiéroglyphes noirs sur le gris
légèrement ardoisé du ciel où sont écrites, par les destins impatients,
les menaces de l'hiver. On dirait une immense toile d'araignée dans
l'espace, où se prennent, une à une, les étoiles, comme des mouches
d'or. La sombre masse de pierre semble rêver dans le paysage et, sur
les clochetons de ses tourelles, les girouettes gémissent dans le vent,
tandis que les saules aux lanières nues fouettent légèrement la rive aux
gazons chauves. Toutes les bêtes sont rentrées et, tapies sous le froid
qui les poursuit, tentent de dormir en attendant le pâle soleil qui
ne les réchauffera guère. Comme il doit faire meilleur dans le salon
fleurdelisé, aux écussons rajeunis par la Restauration, aux meubles
revêtus de ramages surannés!

[Illustration: fig19.png]

L'âme rouge des tisons mourants éclairait, d'un dernier feu d'agonie,
le vidame aux pieds de la marquise, authentiquement à genoux, comme un
amoureux qui supplie, quand, sur l'obscurité enfin complète, la porte
s'ouvrit avec fracas et ces mots sonnèrent comme un glas à l'oreille des
causeurs épouvantés:

--Le commissaire de police.

--Ah! mon Dieu! fit la marquise tout bas, je l'avais pressenti.

--Le commissaire de police, répéta la voix, plus haut encore.

Le vidame eut une fâcheuse inspiration. Il avait décidément, lui aussi,
une monomanie, celle de la franchise et des situations nettes.

--Monsieur le commissaire, fit-il avec une fermeté inattendue dans la
voix, vous êtes certainement un galant homme. Je vous dirais que je ne
faisait pas la cour à madame que je mentirais impudemment. Mais je vous
jure aussi que j'en étais encore pour ma coupable intention....

Une allumette flamba:

--Misérable! Canaille! Faux ami! Jacobin!

C'était monsieur le marquis des Etoupettes qui, ayant repris sa vraie
voix, traitait ainsi, son ancien ami, le vidame Guy des Mauves.

Puis, une soudaine et enfantine douleur faisant suite à sa colère:

--Moi qui croyais lui faire une si bonne farce, en lui faisant croire un
instant que le gouvernement le faisait arrêter!

La marquise avait soudain repris son sang-froid.

--Et nous qui attendions ton retour avec impatience, s'écria-t-elle, et
qui croyions te faire une si bonne farce en faisant semblant de nous
aimer!

--Comment! Vous aussi! Une simple plaisanterie!

--Est-ce que tu crois que nous n'avions pas reconnu ton pas dans
l'escalier, puis ta voix à la porte?

--Ah! mes enfants quel bonheur!

Et l'excellent homme serra, tour à tour, dans ses bras, sa femme et son
ami, en s'excusant de toutes ses forces. Il suffoquait de joie. Il lui
fallut ouvrir la fenêtre pour se donner de l'air.

Au dehors, la nuit, complice de nos facéties aussi bien que de nos
crimes, étendait son aile d'ouate brune sur le paysage, comme un cygne
noir blessé et dont les blessures saignent des gouttelettes d'or; une
coulée de plomb, striée par les roseaux en hachures, pareils à de longs
cils, mettait comme un regard éteint au grand oeil mort de l'étang. Un
frisson léger secouait, des dernières frondaisons, les feuilles à demi
détachées, comme les pages d'un livre qu'a disloqué le vent. L'obscur
bruissement des insectes allait s'enfonçant plus profondément dans la
terre refroidie, et la lune, pleine tout à l'heure, maintenant ébréchée
par la fuite d'un nuage, prenait déjà la forme vague et divinatoire du
croissant à venir.



LE PERROQUET

[Illustration: fig20.png]



I

Il était blanc avec les ailes légèrement ourlées de jaune très clair,
pas bien gros et pourvu d'une crête très haute de plumes s'écartant en
dents de scie quand il avait quelque émotion.

Il était très ignorant et ne savait dire absolument qu'une chose: «Bon
appétit!» C'est sans doute cette faculté de rabâchage qui lui avait valu
le nom de Nestor. Volatile médiocre au demeurant, mais qui n'en était
pas moins adoré par sa maîtresse. _Delicias domini_, comme l'Alexis
Virgilien, qui fit mieux de vivre sur les bords du Tibre que sur les
bords de la Tamise. Mme de Sainte-Ildefonse ne jurait que par la beauté,
l'éloquence et les vertus de Nestor. Elle lui prêtait des raisonnements
dont la profondeur eût étonné Pascal et comparait couramment sa voix a
celle de la Patti. C'était une adoration d'une bête pour une autre. Car
Mme de Sainte-Ildefonse manquait totalement de génie. Mais par combien
de charmes d'un usage plus courant dans la vie elle le remplaçait!
D'abord, un embonpoint de quadragénaire bien conservée qui eût prolongé
de dix ans la tolérance de Balzac en matière d'âge féminin. Jamais
femme ne s'assit moins sur un rêve. Je sais que cela n'est plus de mode
aujourd'hui, où les dames ne veulent plus que de séraphiques coussins
naturels. Aussi, était-elle de son temps et de celui où aimaient les
hommes de ma génération, d'un goût absolument différent de celui des
godelureaux contemporains. Nous mesurions, à l'ampleur de nos mains plus
robustes, la pomme hespéridienne qui les occupe si bien pendant les
extases de l'âme! O douces obèses--un peu seulement toutefois!--qui
portez comme une croix votre postérieure santé, montueuse comme un
calvaire, consolez-vous! nous vous avons bien aimées!

Mme de Sainte-Ildefonse l'avait été beaucoup aussi, il n'y a que
quelques années encore, avant que M. de Quentin, qui lui avait laissé sa
jolie propriété de Bougival, eût exhalé son suprême souffle. Est-elle
sage maintenant, dans le sens stupide du mot? Nul ne le sait, mais tous
le trouvent improbable. La vérité est qu'elle respecte infiniment la
mémoire du généreux testateur et évite absolument de rendre son ombre
ridicule. Comme une petite bourgeoise, vit-elle dans son aimable _buen
retiro_, où elle joue même un peu à la fermière. Bien que dame de
charité de sa paroisse provinciale, elle n'est pas bégueule dans ses
relations. Volontiers, le dimanche, reçoit-elle, pour se distraire,
des couples irréguliers, qu'elle traite le mieux du monde. Mais son
hospitalité demeure simplement écossaise et non laponne (la vraie
cependant, celle-là)! J'entends qu'on trouve, chez elle, la table
seulement et non le lit diurne à deux, si appréciable aux heures
de sieste, pendant les tièdes journées. Elle met même une certaine
coquetterie de vertu à ne pas laisser ses hôtes s'attarder, ensemble,
sur les simples canapés, en de dangereux isolements. C'est même le
revers de la médaille de ces cordiales et gastronomiques réceptions.
Tout pour le ventre et rien pour les aspirations d'une naturelle
tendresse. Autour de ses invités, elle fait si bonne garde, que c'est
tout au plus s'ils se peuvent permettre, dans leur faux ménage, quelques
baisers occultes... les plus savoureux d'ailleurs.

II

Un dimanche plein de lilas, comme ceux d'aujourd'hui et versant, par la
banlieue en fête, un monde d'amoureux bruyants grisés de soleil et la
profanation joyeuse de tout ce paysage volontiers mélancolique, avec son
fleuve alourdi, sans transparences tentantes; ses horizons boisés
où courent des buées printanières, ses bois dépouillés déjà par les
maraudeurs; et, là-bas, à l'horizon, ce viaduc en ruines qui semble une
construction romaine et met des cils d'ombre à la paupière rouge des
soleils couchants. Car elle est délicieuse et navrante tout ensemble,
aujourd'hui, cette nature de banlieue déjà lointaine, où des fabriques
fument, où des chalands s'embourbent avec leurs maisonnettes fleuries,
où tout fait penser à ce mot de George Sand: «Que les choses seraient
belles, sans les hommes et les bêtes!» Un dimanche où, par les villages
parcourus, de petites filles en blanc sortaient de l'église,--telles des
hirondelles blanches--dans un bruit de cloches et des échos d'orgue, une
note exquisément dévote se mêlant au vacarme débordé de la grande cité.
Et ce dimanche-là, les invités de Mme de Sainte-Ildefonse étaient, d'une
part, Hippolyte et Nysa, de l'autre, Gaspard et Corysandre, pour ne
désigner que par leurs prénoms des époux inconnus à la mairie de leurs
arrondissements respectifs, plus le célibataire Tripet qui venait dans
la maison, pour la première fois, un être gourmand, timide et sournois,
surtout égoïste, ce qui le faisait rechercher beaucoup. Car vous avez
remarqué que les égoïstes sont particulièrement, et même seuls, aimés.
De ce qu'ils regardent le reste du monde comme rien du tout, on en
conclut, un peu légèrement peut-être, que ce sont des êtres à part ayant
une juste conscience de leur supériorité. La tendresse est une chose
tellement contagieuse que celle qu'ils ont pour eux-mêmes semble se
répandre autour d'eux.

Un détail à noter pendant le voyage qui les avait amenés à Bougival.
Hippolyte avait fait beaucoup plus attention à Corysandre qu'à Nysa, et
Gaspard à Nysa qu'à Corysandre. Un souffle d'adultère innocent, mais
réciproque, était dans l'air. Un besoin de changer de dame, comme dans
les quadrilles. On ne s'était rien avoué. Mais Nysa et Corysandre
étaient certainement complices de cette fantaisie de mutuelle
infidélité. Et c'est dans ces dispositions qu'ils arrivèrent tous les
quatre flanqués de Tripet, chez la bonne châtelaine qui, comme toujours,
commença ses affectueuses hostilités par un gargantuesque repas dont
Tripet s'esjouit comme un bon moine, cependant, que, sous la table, les
pieds de Nysa cherchaient ceux d'Hippolyte et les pieds de Corysandre
les bottines de Gaspard. Nestor, sur un perchoir auquel le retenait une
chaînette d'un élégant travail, était, bien entendu, de la fête. «Bon
appétit!» criait-il à chaque instant, de sa voix d'ivrogne nasillarde.
Recommandation inutile. Car jamais plus complet honneur ne fut fait à un
repas.

III

Puis, comme il faisait encore très chaud dehors, on se promena dans la
maison, Hippolyte ne quittant plus Corysandre et Gaspard s'obstinant aux
pas de Nysa, exquises, toutes les deux, d'ailleurs, dans cette moiteur
de jeunesse parfumée qui fait les femmes pareilles à des fleurs
ensoleillées où un peu de rosée matinale perle encore; celle-ci brune
avec un teint mat, où passaient, dans l'ombre, des lumières d'argent,
celle-là blonde, presque rousse, avec une peau blanche où couraient de
vagues paillettes d'or, comme dans l'eau-de-vie de Dantzig; toutes les
deux non pas grises, mais intérieurement enamourées, avec un souffle
qui passait, moins lentement rythmé sur leurs jolies lèvres, avec un
alanguissement délicieux de tout leur être repu, et d'inconscientes
perversités dans les regards cherchant des regards amis. Et c'est dans
ces dispositions d'esprit, lesquelles n'échappaient pas à l'impatiente
curiosité de leurs galants d'un jour, qu'on allait de chambre en
chambre--toutes délicieusement coquettes, et fleurant bon comme si les
roses des cretonnes étaient naturelles, les chambres de la villa!--qu'on
errait parmi les canapés obsesseurs, les lits pleins d'invitations, les
larges fauteuils dont un dragon du Roi se fût si bien contenté, avec
de secrets espoirs d'isolement, mais toujours déçus, car Mme de
Saint-Ildefonse, que multipliait certainement son souci vertueux,
trouvait le moyen d'être, à la fois, sur les talons de tout le monde.

Évidemment, cette gêneuse avait beau être chez elle, elle était de trop
dans la maison. Jamais la propriété ne s'était présentée aux rancunes
des anarchistes sous un jour d'abus aussi monstrueux et intolérable.

Cet avis était particulièrement celui du célibataire Tripet, mais non
pour les mêmes raisons que nos amoureux. Tripet avait simplement trop
mangé. Il avait mis en présence, dans son précieux abdomen, ces deux
irréconciliables ennemis qui sont le homard et le haricot soissonnais.
J'ai découvert la raison de cette haine séculaire. Avec son armure
dont l'émeraude vivante et sombre se pourpre à la cuisson, comme
s'ensanglantait au combat la cuirasse des chevaliers d'antan aux
tournois et à la guerre, le homard représente le monde héroïque qui
envoyait des défenseurs au Saint-Sépulcre, le monde des gentilshommes
vêtus de fer, des cavaliers bardés de métal, maniant l'estoc et la
lance. Le haricot soissonnais, lui, personnifie la guerre contemporaine,
l'artillerie triomphante du courage personnel, la poudre sans fumée.
C'est donc deux traditions militaires différentes, exaspérées,
intolérantes qu'on emprisonne ensemble en les mêlant dans une
agape imprudente. Tripet avait commis cette faute et était devenu,
certainement, un champ de bataille où toutes les nuances combinées des
deux stratégies s'enchevêtraient en une mêlée douloureuse et pleine de
sournois grondements. Mais j'ai dit la timidité de son caractère. Il
aurait mieux aimé mourir que de demander où il pourrait contraindre tous
les combattants à une sortie suprême et désespérée. Avec son flair
de canonnier, il avait bien essayé de découvrir l'emplacement de ce
Pharsale. Mais lui aussi était suivi par Mme de Sainte-Ildefonse, qui
ne le savait pas si parfaitement inoffensif en amour. Il fallait à tout
prix écarter cette femme. Il y réussit sans se ruiner, et comme vous
allez voir.

L'angoisse générale était au comble, quand un cri: A«h! mon Dieu!»
tragique dans son intensité, détourna toutes les attentions. En même
temps, tous les regards se dirigèrent vers un grand arbre où Nestor, le
perroquet, échappé de son perchoir, se balançait joyeusement sur une
branche. Inutilement appelé par sa maîtresse au désespoir, Nestor passa
de son tilleul sur un autre appartenant au jardin du voisin. Il
était certainement perdu, si on le laissait aller plus loin. Mme de
Sainte-Ildefonse, suivie de ses nombreux domestiques, se rua chez son
compatriote mitoyen, chez qui commença une chasse en règle à l'oiseau
dont la crête narquoise était dentelée comme l'armure de bouteilles
cassée d'un mur.

C'est le sournois Tripot qui, lui, rageusement, avait rendu la liberté à
la bête, et, grâce à cette diversion, dans les chambres bien coquettes,
aux canapés obsesseurs où Gaspard et Nyaa, d'un côté, Hippolyte et
Corysandre de l'autre, s'étaient égrenés de concert, comme par hasard,
aussi bien que dans l'asile discret dont Tripet avait forcé la porte,
tous ces heureux purent entendre, de plus en plus lointaine, à mesure
qu'il s'en allait d'arbre en arbre, la voix de Nestor qui leur criait:
«Bon appétit!»



CONTE VERTUEUX

[Illustration: fig21.png]

I

J'entends dire, par là: conte où il est question de la vertu. Et de
quelle vertu, s'il vous plait? Parbleu! de celle des femmes! Car
j'imagine que la mienne vous importe peu. Moi, je tiens pour elle et
j'ai pour cela l'excellente raison que beaucoup ont refusé mes hommages.
Mais j'avoue qu'elle n'est pas concluante. D'autres eussent peut-être
mieux fait accepter les leurs. J'ai d'ailleurs, dans mes souvenirs, une
histoire qui m'aurait dû rendre sceptique, et je vous veux la conter, ne
fût-ce que pour avoir plus de mérite à croire en une matière où ce n'est
pas précisément la foi qui sauva les maris. Celle-là n'était pas en
puissance d'époux, mais veuve, qui me donna une si belle leçon;
veuve d'un homme que sa froideur avait fait mourir, tant il on était
effroyablement épris et s'était meurtri le coeur à le jeter sous les
pieds de cette statue dont il avait tenté vainement d'être le Pygmalion.
Dame Honesta--je vous préviens que c'est un pseudonyme dont la pare ma
naturelle discrétion--avait donc la renommée d'être impossible à tenter,
même par les plus audacieux. Elle passait, non pour méchante, mais pour
férocement insensible. Mystique avec cela, d'un mysticisme inaccessible
aux accommodements dévots. Sa nature et l'éducation hérissée de
principes qu'elle avait reçue, un tempérament douteux et des convictions
arrêtées, tout concourait à la défendre. Pour les gens de bonne foi, la
beauté chez un tel être en fait simplement un monstre. A quoi bon alors
ces yeux admirablement doux, dont la prunelle avait le ton des violettes
toulousaines à la tombée de la nuit? Pourquoi cette chevelure changeante
qui roulait l'or fauve des frondaisons automnales sur un pactole plus
sombre? Et cette bouche sensuellement humide, rose lascive et comme
palpitante au souffle d'invisibles baisers? Et ces épaules admirables
s'élargissant, à la base du cou, comme un fleuve lacté qui vient mourir
dans un océan de neige? Et ces bras striés légèrement, dans leur
marmoréenne blancheur, de petites veines bleues semblant des cheveux
d'azur, ces bras délicieusement ronds dont l'étreinte ne devait être
qu'une fraîcheur parfumée? Oui, que voulait dire cette tentation sans
issue, cette promesse sans lendemain? Pourquoi ce vivant supplice des
âmes! A quoi pense la nature en forgeant ces décevants caprices, ces
inutiles splendeurs? Ah! mon cher Bourget, que voilà bien la vraiment
cruelle énigme!

Donc dame Honesta avait la réputation parfaitement assise--assise
toutefois sur un moins beau trône que sa propre personne--d'une dame
près de qui les soupirs sont superflus. J'en étais convaincu plus que
quiconque, et parbleu! le serais encore. Car aucune honnêteté ne me fut
étrangère et j'ai gardé le goût de croire à l'honnêteté. Une seule chose
m'étonnait et me donnait encore meilleure opinion d'elle, c'est
qu'elle me parût peu insupportablement orgueilleuse de cette sorte de
déification. Modestie ou conscience de son mérite impeccable, elle en
acceptait les hommages avec une simplicité infinie, comme la chose la
plus naturelle du monde, et, dans le milieu où je l'avais rencontrée,
elle avait, malgré tout, la réputation d'être, à cela près, très bonne
enfant.

Ce milieu, dans ma vieille terre languedocienne, bien entendu, en un
castel assez misérable d'ailleurs, où me recevaient de vieux parents,
d'excellentes gens, très pieux et tout à fait corrects dans la vie, mais
pas bégueules cependant et qui, à l'occasion, aimaient à rire quand ils
avaient bu deux doigts de Villaudric arrosant quelque perdrix rouge de
saveur sauvage. On y était infiniment hospitalier, ce qui veut dire que
des dames, de renommée infiniment moins immaculée que celle de dame
Honesta, y trouvaient cependant excellent accueil, à l'époque des
vendanges surtout, celle où volontiers on se rend visite pour boire en
commun les derniers rayons de soleil. Je conviens même que j'abusai
quelquefois, à l'occasion, de cette hospitalité, pour tromper des maris
absents, et c'était, cette année-là, ma ferme intention, comme les
précédentes. La familiarité de ces réunions provinciales prête si bien
à l'ébauche de tendresses que la séparation prochaine rend sans grands
dangers! Mais quand je vis dame Honesta, toujours en vertu de cette
probité de nature dont je désespère de jamais guérir, tout à la ferveur
de sa beauté sans égale, subjugué par son charme mystérieux et cruel il
me fut impossible de poursuivre aucune autre aventure que d'en demeurer
stupidement amoureux, j'entends amoureux sans espoir, lâchement,
sans révoltes viriles même, tant j'avais été bien prévenu et avais
l'intuition personnelle que je perdais mon temps. Et ce qui accroissait
encore le ridicule de cette poursuite platonique, c'est que rien de
farouche dans son accueil ne donnait raison à ma timidité. Au contraire,
j'aurais ignoré sa haute et inexpugnable vertu qu'il m'eût semblé
certainement qu'elle cherchait à m'encourager. Elle paraissait aimer ma
compagnie, laissant volontiers son bras traîner, si doucement lourd! sur
le mien pendant les promenades. Mais la légende avait passé par là.
On m'avait si bien dit qu'elle était «bonne enfant» en apparence et
jusque-là seulement! On s'accoutume à tout et j'en étais venu à vivre,
non sans quelque honteuse douceur, dans d'humiliantes résignations,
soumis à ce qui me semblait la fatalité inexorable, imbu plus que jamais
de cette vérité qu'il n'est homme vraiment digne des faveurs de la
réelle Beauté et que ce nous est une audace sacrilège d'oser élever vers
elle l'injure de nos voeux.

Il y avait, tout autour de moi, de petits sourires rancuniers et
satisfaits qui ressemblaient joliment à de la moquerie. Mais que
m'importait! je marchais dans mon rêve de désespéré comme en un chemin
plein d'étoiles.

II

Une adorable nuit d'octobre, comme on en connaît seulement là-bas,
presque des nuits d'été encore, avec un ciel plus sombre, sombre comme
un immense lapis-lazuli où les astres mettent comme des cassures
d'argent clair, avec les fraîcheurs lointaines cependant de la Garonne
montant parmi les brises encore tièdes, et partout une langueur immense,
faite de la secrète mélancolie des déclins et comme balancée dans
l'air par l'aile innombrable et invisible des parfums exhalés par les
dernières fleurs, odorants arômes dont l'âme même est pénétrée.

Comment dame Honesta était-elle venue avec moi, dans ce coin isolé du
grand parc où les allées couraient entre les carmins rouilles des
ronces toutes tachées de mûres, très loin déjà du vieux castel dont les
méchants rires ne venaient plus jusqu'à nous? Mon Dieu! tout simplement,
sans doute, en marchant devant soi dans le sable qui craquait
musicalement sous ses bottines, en causant de ceci ou de cela, de tout,
hormis de ce que j'avais dans l'âme et qui en avait chassé tout le
reste. Imaginez, autour de nous, toutes les séductions perfides des
choses, toutes les persuasions amoureuses de la nature: le chant d'une
source soulevant les cailloux de son bouillonnement; le frôlement des
joncs vibrant comme des lyres sous le vent nocturne; le vol attardé des
phalènes traversant le silence du sonore velours de leurs ailes;
de beaux rayons de lune se brisant en poussière d'argent dans les
feuillages; toutes les harmonies des sons mourant dans l'espace et des
couleurs se transformant en des reflets d'apothéose, dans des vapeurs
d'améthyste transparentes. Non, vraiment, rien ne manquait au décor
d'une idylle entourée de toutes les poésies, pas même la tertre de
gazon, comme dans les tableaux suggestifs de Fragonard, que baignait au
pied une clarté douce, tandis que le sommet se recueillait dans l'ombre,
tamisé par les arbres comme sous l'exquis enveloppement de rideaux de
gaze.

Et elle était là tout près de moi, la gorge demi-nue sous son mouchoir
dénouée, les cheveux traînant sur le cou, résumant dans sonêtre lassé
toutes les senteurs divines du jour évanoui, ce sublime alanguissement
de toutes les choses avant le sommeil.

[Illustration: fig22.png]

Mais la légende était là, l'inexorable légende d'impeccabilité.

--Ah! madame, m'écriai-je, accablé par l'ironie de ces splendeurs,
quelle heure de vivre avec une moins vertueuse que vous!

--Et avec un moins sot que vous!

Me répondit-elle en me jetant un regard dont je n'oublierai jamais la
cruauté blessée. Et elle disparut, étouffant un petit rire dont j'étais
déchiré, comme d'un couteau, sous l'épaisseur des frondaisons, par
quelque oblique sentier où les ronces m'auraient empêché de la
poursuivre, dans un effacement de toutes ces caresses de la Nature dont
j'étais grisé un instant auparavant, me laissant dans un paysage vide
soudain et dont les étoiles mêmes semblaient s'être envolées.

Suis-je guéri, pour cela, de croire à la vertu des femmes?

En toute humilité, j'avouerai que non.



AMANY

[Illustration: fig23.png]

AMANY



  Sous le ciel, rose et clair comme une aile d'ibis,
  Sur Marseille où descend déjà la Nuit future,
  La Méditerranée a fermé sa ceinture
  Aux anneaux d'or, de malachite et de rubis.

  A ses pieds, sur le sol laissant choir ses habits,
  Celle qui fait ma joie et qui fait ma torture
  En rêve, de ses bras, à mon cou qu'il capture,
  Affermit le joug doux et fort que je subis.

  Sur la terre où l'exil poussa la Phénicie,
  A la gloire de Tyr, sous mon front s'associe
  L'éclat jeune et vivant de sa fière beauté.

  C'est qu'à travers les temps et pour leur lent hommage
  De la Femme est restée une immortelle image
  Où des flambeaux éteints demeure la clarté.

Ainsi pensais-je à l'absente, avec quelque mélancolie, il y a un an, à
peu près, par un de ces soirs admirables de juillet qui criblent la nue
de flèches d'or, devant la Méditerranée devenue comme un immense et
sombre lapis-lazuli aux cassures lumineuses, dans le brouhaha de
la Cannebière où de belles filles passaient sous l'orgueil de leur
chevelure noire et de leur sang latin. Devant moi, la forêt des mâtures
immobiles semblait une embuscade d'ombre, une embuscade de soldats armés
de hautes lances; et la mer semblait faire flotter, sur la blancheur
des collines crayeuses, comme une image lointaine de la voie lactée.
Au-dessus des bavardages humains, des bourdonnements de phalènes
mettaient comme un bruissement de velours, et des souffles chauds
un frisson dans les platanes poudreux. Les voiles triangulaires
dessinaient, sur le vague des horizons, les images de coeurs très
sombres pendus à un invisible étal pour quelque mystérieux supplice.
Toute cette joie du dehors qui riait et chantait aux lèvres des amoureux
m'enveloppait d'une indicible et intérieure tristesse. En de jalouses
angoisses et en des regrets superflus, je laissais s'en aller mon âme
aux pieds de celle que j'avais quittée la veille et qui, sans doute, ne
pensait guère à moi.

En ces dispositions moroses, je m'assis à la terrasse d'un de ces cafés
magnifiques avec le souvenir desquels Paul Arène ne manque jamais
d'humilier nos estaminets parisiens. Le fait est qu'on s'y croirait aux
pieds d'une Babel tant s'y croise la variété des langages, tant s'y
coudoie la variété des costumes, tant l'illusion d'un Orient tout proche
y défie les ridicules préjugés de la géographie. Tout en continuant de
rêver, j'écoutais, malgré moi, ce murmure de ruche et, de ce chaos de
paroles, les plus voisines frappaient mon oreille. A la table la plus
voisine, deux Turcs causaient, cachetés de rouge par leur fez comme des
bouteilles de Bourgogne, avec des pelisses droites s'élargissant par le
bas, aussi comme des bouteilles. Et quand j'entendis l'un d'eux proposer
à l'autre de lui raconter comment un de ses ancêtres avait commencé la
fortune de la famille je me résolus d'écouter tout à fait ce conte, la
recette pouvant être bonne pour les petits enfants que je n'ai pas.

Et maintenant, c'est, non plus moi, mais un des bons Turcs cachetés de
rouge qui parle.

--Le plus curieux, dit-il, c'est que cet ancêtre fut un poète. Il
s'appelait Khodja, et les lettrés de Constantinople ont, tous encore ses
poésies dans leur bibliothèque. Les connaisseurs affirment qu'il n'avait
pas son pareil pour comparer sa bien-aimée à la lune reflétée dans le
miroir d'argent d'un lac. Mais malgré que le krach des livres n'eût pas
encore commencé, il n'en était pas moins un des plus pauvres hommes
de Scutari qu'habitaient mes aïeux, et sa femme Amany, mon aïeule
vénérable, passait son temps à envoyer à tous les diables cet harmonieux
fainéant qui ne la nourrissait que de belles métaphores. Cette
matérielle créature--c'est Mme Khodja, mon aïeule, que je veux
dire--reprochait, sans cesse, au pauvre chanteur de ne pas savoir vendre
des denrées à faux poids, comme le faisaient régulièrement tous les
autres. Car nul n'ignore, en effet, que tandis que tous les négociants
du reste du globe, ceux de Paris surtout, sont d'une indiscutable
probité, les commerçants Turcs aiment fort à duper leur clientèle, sur
la qualité d'abord, et ensuite sur la quantité de ce qu'ils débitent.
En quoi ils se montrent prodigieusement logiques et philanthropes. Car,
plus un produit est avarié, moins on vous en donne pour le même prix,
moins on vous trompe à la fois. Mais, de tous les amis qui excellaient
dans cette hygiénique occupation, celui que mon aïeule Amany citait
toujours à son mari, avec le plus d'admiration, c'était leur voisin
Togrul, Persan d'origine, mais naturalisé Turc pour les besoins de
son commerce, et qui, en moins de cinq ans, avait acquis un pécule
monstrueux dont il était tout prêt, d'ailleurs, à faire le plus mauvais
usage. Car il faisait à Mme Khodja une cour assidue, durant que son
innocent époux modulait des sons et les renfermait dans l'argile sonore
du rythme, lui répétant sans cesse, en son langage non moins imagé:
«Étoile du firmament, lune de mes nuits, tulipe de mes rêves, conseillez
donc à cet imbécile d'aller faire au loin quelque négoce. Je lui
prêterai le peu qu'il faudra pour partir, et il le perdra certainement
en route. Mais pendant ce temps-là, nous prendrons du bon temps. Je
viens justement d'expédier une caravane pour un marché lointain, et je
n'ai rien absolument à faire qu'à vous aider à le tromper indignement,
comme il le mérite.»

Et mon aïeule Amany écoutait cette canaille de Togrul et trouvait son
projet plein de bon sens.

Un jour donc, mon malheureux ancêtre Khodja trouva, à sa grande
surprise, en revenant de prendre à la pipée quelques strophes matinales,
un petit âne tout harnaché à la porte de sa maison, et, sur le petit
bourriquet, qui dodelinait des oreilles, un sac en travers, tout
gonflé de riz: «--Mon gaillard, lui dit amicalement sa femme, laquelle
l'attendait sur seuil fleuri de clématites, vous allez me faire le
plaisir d'aller vendre cela où vous voudrez, et puissiez-vous crever en
route, pour que je me puisse remarier avec un moins nigaud que vous!»
Sans en demander davantage, l'excellent Khodja prit l'âne par le licou
et et mit en chemin tout en causant doucement avec l'animal. Car les
poètes et les bêtes s'entendent bien volontiers, et ce bienfaisant
baudet ne manquait pas de braire aux bons endroits, comme si la musique
des vers de son maître l'emplissait d'une intérieure admiration.

Ainsi arrivèrent-ils, à la tombée de la nuit, jusque vers une petite
montagne qu'ils gravirent ensemble, parce que les chanteurs, aussi bien
que les ânes, aiment le voisinage des cieux, ceux-ci pour parler de plus
près aux astres, et ceux-là parce que les chardons croissent à merveille
sur les sommets qu'ils argentent de leurs étoiles bleues. Le bon Khodja
s'assit, en remerciant Allah, dans une excavation rembourrée de verdure
qui lui présentait un fauteuil naturel, et son compagnon commença de
brouter les chardons aigus, en s'interrompant, pour le regarder, de
temps en temps, avec de bons yeux luisants et doux, ronds et lumineux
comme des têtes d'énormes clous.

Or, sous la montagne était une caverne, où nous retrouvons, précisément
à la même heure la caravane expédiée par Togrul, laquelle s'y venait
reposer jusqu'au lendemain matin, ayant déchargé ses bêtes de leurs
fardeaux pour les soulager pareillement. Seulement, le pays étant
infesté de voleurs de grands chemins, le chef avait eu une idée géniale
pour être averti à temps de leur approche. Il avait planté, de bas en
haut, l'embouchure d'une immense trompette dans un trou placé au plafond
de la grotte et par où le ciel apparaissait comme une larme d'azur
suspendue à la pierre, le pavillon de cuivre de l'instrument étant
dirigé à l'intérieur de façon que le son emplît l'excavation qui leur
servait de retraite. Après quoi, il avait détaché le plus résolu de
ses hommes avec mission de grimper sur le roc au dehors, de fouiller
l'horizon du regard sans cesse et de souffler dans la trompette à la
moindre apparition de bandit. Mais le plus résolu de ses hommes, pris
d'une indicible frousse, n'eut de premier soin que d'abandonner son
poste.

A un moment donné, cependant, une formidable fanfare retentit dans la
caverne, si formidable que la caravane tout entière, laquelle était
décidément composée de héros, s'enfuit en abandonnant ses marchandises,
ses animaux et ses objets de campement. Or ça qui avait soufflé dans
la trompette? Le bon Khodja lui-même, et sans s'en douter, vraiment.
N'était-il pas précisément assis au-dessus du trou où venait aboutir
l'embouchure de la trompette? Or, l'abondance des images gracieuses qui
se pressaient dans son cerveau, par cette belle nuit étoilée, ne se
pouvant exprimer tout entière dans les vers qui chantaient sur ses
lèvres une partie avait cherché son issue dans quelque autre musique
dont l'âne, lui-même--ces animaux ont la gaieté facile--avait ri à se
rouler dans les herbes rares et sèches qui adornaient la calvitie du
mont.

[Illustration: fig24.png]

Épouvanté lui-même de la symphonie qui avait éclaté dans son fauteuil
naturel, mon aïeul Khodja avait bondi comme s'il eût été l'obus de sa
propre pièce. Mais fort curieux de sa nature, et pas du tout rassuré, il
s'avisa d'aller visiter l'intérieur de cette montagne mystérieuse, pour
s'assurer qu'il ne reposait pas sur un volcan et que ce coup de grisou
n'aurait pas une seconde édition. O merveille! Tous les trésors
abandonnés par les lâches envoyés de Togrul tombèrent entre ses mains et
il rentra chez lui, colossalement riche, tandis que cette canaille de
Togrul était complètement ruinée. Et cela arriva juste à temps pour
que mon aïeule Amany--décidément la plus désintéressée des femmes--se
convainquit que son mari valait infiniment mieux que l'amoureux qu'elle
s'allait donner. Outre qu'il devint riche, mon aïeul Khodja évita ainsi
tout malheur conjugal, ce qui prouve que ce n'est pas ça qui porte
bonheur, comme on l'entend dire quelquefois.

Et l'homme cacheté de rouge se tut. La nuit couvrait maintenant
Marseille de toutes les ombres de son aile éployée. Un vent frais
faisait palpiter doucement les voiles triangulaires, pareilles à des
coeurs qui se raniment, cependant que la Méditerranée prenait, au clair
de lune, des moires bleues et vertes et que je murmurais le nom de
l'absente un moment oubliée.



RESTITUTION

[Illustration: fig25.png]

RESTITUTION



Pour si superficiels et distraits que soient les hommes de ce temps,
il n'en est certainement pas un qui n'ait remarqué, avec admiration,
comment l'instruction des affaires criminelles s'est enrichie, de
nos jours, d'un nouvel élément scientifique et pittoresque. Plus
d'assassinat maintenant qui ne donne lieu à une petite comédie
judiciaire où ses moindres circonstances ne soient reproduites avec une
scrupuleuse fidélité. C'est la mise en action de la fameuse scène à
faire que Sarcey réclame inutilement pour le théâtre. Un homme a-t-il
été jeté du haut d'un pont? on en profite pour étudier sur un mannequin,
de densité et de forme identiques, les lois de la pesanteur. Un mari
est-il mort empoisonné? le ballonnement de son cadavre ne manque pas de
fournir aux jurés un élégant mémoire sur la dilatation des gaz en vase
clos. Ça amuse et instruit la magistrature en même temps. Aussi vous
n'imaginez pas combien les juges sont furieux, quand un accusé rend
cette petite représentation inutile par l'exactitude et la clarté
évidentes de ses aveux. J'en connais qui prétendent qu'on doit passer
outre et se méfier de confidences évidemment intéressées.

Tel était l'avis du juge d'instruction Ventéjoul qui, dans son petit
tribunal de Castelbajac-sur-Dringue, enrageait de n'avoir pas encore
eu l'occasion d'appliquer cette mirifique méthode de la restitution
du crime, une désastreuse moralité régnant dans ce paisible chef-lieu
d'arrondissement. Mais comment voulez-vous que se distinguent les
magistrats de province? Autrefois, ils avaient la politique, et le 16
Mai a été un bon marchepied pour quelques-uns. Mais maintenant! Il n'y
avait d'aussi furieux que le procureur Mirapet qui n'avait à défendre la
société que de vétilles indignes de son éloquence. Rien à mettre sous
la dent creuse de la Justice que de méchants délits, ne prêtant qu'à
d'insignifiants réquisitoires. C'était vraiment une désolation. Mme
Ventéjoul et Mme Mirapet partageaient la désespérance de leurs maris.
Très pieuses, l'une et l'autre, elles demandaient tous les jours, à
Dieu, qu'un bon assassinat ensanglantât la commune et sortît enfin leurs
époux d'une injuste obscurité.

Enfin, Dieu les exauça, il y a quelques semaines. Un bon crime jeta la
terreur dans le territoire de Castelbajac-sur-Dringue. Dieu fit même
largement les choses. Il dota cette intéressante cité d'un crime
passionnel, la variété de crime la plus recherchée. Un mari offensé, le
bourrelier Tireloupe, ayant surpris sa femme couchée avec le forgeron
Bonivet, n'avait pas hésité à tirer sur celui-ci. Mais, ayant manqué
d'adresse, il avait tué sa femme. N'importe! Il y avait eu, Dieu merci!
un malheur. Ce Bonivet, qui l'avait échappé belle, attirait d'ailleurs
particulièrement l'attention sur lui. C'était le plus beau gars du pays,
le plus solide, le plus entreprenant avec les femmes, et toutes étaient
intérieurement ravies qu'il n'eût pas étrenné comme il l'avait mérité.

Quand, de grand matin, les gendarmes vinrent réveiller M. le procureur
Mirapet pour lui donner cette bonne nouvelle, celui-ci bondit de joie et
les envoya bien vite carillonner à l'huis de M. le juge Ventéjoul. Il
fallait se concerter à l'instant et restituer le crime dans son décor
avant que rien y fût changé. Malheureusement, le médecin, immédiatement
appelé auprès de l'assassinée, l'avait fait transporter dans un autre
lit, et tout le monde comprit qu'il serait odieux, voire sacrilège et
abominable, de faire jouer un rôle à ce misérable cadavre dans une
représentation, même donnée à la justice. Les parents de la morte
réclamaient cette dépouille, et le sentiment public était pour qu'elle
leur fût rendue.

--C'est tout à fait fâcheux! fit le procureur Mirapet.

--C'est désespérant, ajouta le juge Ventéjoul.

Et tous deux se regardèrent avec infiniment de mélancolie.

--On pourrait mettre un mannequin dans le lit du crime, hasarda
Ventéjoul.

--Peuh! fit Mirapet. L'illusion n'y sera plus.

Alors le juge, se frappant soudain le front, ce qui fit un bruit de
calebasse.

--Il faudrait trouver une femme de bonne volonté qui voulût bien
remplacer la bourrelière.

--Mme Mirapet est trop dévouée à mon avancement pour me refuser cela!
s'écria le procureur comme illuminé.

--En tout cas, Mme Ventéjoul est prête à rendre à la magistrature ce
service.

--Je n'accepterais votre dévouement, mon cher collègue, qu'au cas où
vous jugeriez à propos de reproduire d'abord la scène de l'adultère.

--Grand merci, mon cher procureur! Tenons-nous-en à celle de
l'assassinat.

M. Mirapet rentrait, un instant après, chez lui, et annonçait à Mme
Mirapet la preuve de confiance dont elle avait été investie par la
justice. Celle-ci ne sourcilla pas et se trouva intérieurement très
honorée. Notez que cette dévote personne était, en même temps, une
fort jolie femme, blonde, blanche, grassouillette, avec des fossettes
partout, appétissante en diable et que la vie provinciale condamnait,
seule, à une vertu contre laquelle protestait son égrillarde
physionomie.

Mme Ventéjoul fut un peu jalouse de n'avoir pas été choisie. Mais son
mari la calma en lui promettant qu'elle assisterait à la restitution du
crime. C'était aussi une fort jolie créature, de beauté bourgeoise mais
abondante, et qui avait un faible prononcé pour le seul militaire du
chef-lieu d'arrondissement, le beau Victor de Bondéduit, capitaine de
gendarmerie. Or, ce gentilhomme maréchaussesque ne saurait manquer
d'assister à cette expérience et de la recevoir dans ses bras quand elle
se trouverait mal.

Tout allait donc à souhait et le pays d'ordinaire morne, était en
liesse, grâce à l'excellente idée qu'avait eu ce Tireloupe d'assassiner
sa femme. Et on parle sérieusement de moraliser les masses!

[Illustration: fig26.png]

A l'heure indiquée, un cortège, magnifique vraiment, sortit du Palais
de Justice. Douze gendarmes, commandés par le vaillant Bondéduit,
l'escortaient, sabre au clair. Le reste de la force armée veillait sur
place, sur l'assassin et sur Bonivet, qui n'avait jamais été plus en
mâle beauté de rude manieur de fer. Mme Mirapet avait été conduite en
voiture sur le lieu du crime. Sa femme de chambre était en train de la
déshabiller suffisamment pour qu'elle fût plausiblement couchée dans le
lit du bourrelier.--Un: garde à vôss! terrible retentit sous la fenêtre,
suivi d'un bruit de bottes qui cherchent l'unisson sur le pavé. Le
procureur, le juge d'instruction et le capitaine de gendarmerie
entrèrent dans la chambre de l'assassinat. Mme Ventéjoul fut bien
installée à une porte qu'on laissa ouverte, pour qu'elle ne perdit rien
du spectacle émouvant qui allait se dérouler. Tireloupe fut armé du
revolver qui lui avait servi à tuer sa femme, mais chargé à blanc
seulement, cette fois-ci. Il devait demeurer embusqué derrière une autre
porte jusqu'à ce qu'on lui commandât de répéter exactement, mais en
simulacre, ce qu'il avait déjà fait.

Puis on introduisit le magnifique Bonivet dans le costume sommaire qu'il
avait au moment où le bourrelier l'avait surpris.

--Mon ami, lui dit M. Mirapet on le voyant s'acheminer vers le lit où
Mme Mirapet était déjà étendue, peut-être auriez-vous pu mettre un
caleçon.

--Impossible! répliqua sévèrement Ventéjoul un peu vengé, il n'en
portait pas au moment du crime.

--Eh bien, nous abrégerons alors un peu! reprit Mirapet. Mettons-nous
tous derrière la porte d'où l'assassin s'élancera en tirant, que nous
n'ayons pas la figure brûlée par la poudre.

--Vous avez raison, fit le prudent Ventéjoul, tandis que le capitaine
de gendarmerie se mettait de préférence derrière l'autre porte où était
déjà Mme Ventéjoul.

--Pan! pan! pan! pan! fit au signal Tireloupe.

Mais, crac! le déplacement de l'air par le fait des quatre détonations
répétées fit ouvrir une fenêtre et un brusque courant ferma les deux
portes de la chambre du crime, laissant tout le monde dehors, sauf Mme
Mirapet et le forgeron Bonivet, toujours docilement couchés côte à côte.
On s'élança; mais les deux clefs ouvraient en dedans.

--Ouvrez! ouvrez! hurla Mirapet.

--Ma foi, non! répliqua la voix tranquille de Bonivet. Ça ne me regarde
pas!

On cogna ferme contre les deux portes. Mais elles étaient d'une
remarquable solidité.

--Vite, un serrurier!

Mais le serrurier le plus voisin, quand il sut qu'il s'agissait d'éviter
un désagrément à M. Mirapet, qui lui avait récemment octroyé huit jours
de prison pour une bêtise, fit semblant d'avoir perdu sa trousse.

C'est une heure seulement après que l'huis fut ouvert.

--Enfin, mon ami! fit Mme Mirapet avec un air de reproche, j'ai cru que
vous ne reviendriez jamais.

Mais il n'y avait aucune douleur réelle, et surtout aucun regret dans
son accent.

Quant à Mme Ventéjoul, suivant le programme qu'elle s'était, par avance,
à elle-même tracé, elle s'était évanouie au premier pan! dans les bras
du beau capitaine Bondéduit qui l'avait soignée avec un dévouement
exquis.

Le procès-verbal de cette séance de restitution d'un crime fut
légèrement et volontairement tronqué par M. le greffier du tribunal de
Castelbajac. On en tira un excellent parti à l'audience des assises.
Néanmoins, le jury, fidèle à ses traditions magnanimes envers les maris
assassins, acquitta Tireloupe avec quelques éloges sur sa fermeté.
Heureusement que Mirapet avait retenu, contre Bonivet, le délit
d'adultère, dont il prit une joie féroce à lui faire appliquer la plus
sévère pénalité!



SUR LE TERRAIN

[Illustration: fig27.png]

SUR LE TERRAIN



C'était musique militaire sur les allées Lafayette, à Toulouse, où me
voici revenu, une fois encore, pour ouïr de jolis contes gascons, comme
la Garonne en roule, dans son flot d'argent, avec le murmure de ses
cailloux. Sous les arbres déjà poudreux de la longue promenade qui vient
mourir sur les rives du Canal, la bonne paresse méridionale s'ébattait,
bercée par un de ces...

  ...concerts riches de cuivre
  Dont les soldats parfois inondent nos jardins,
  Et qui, par les soirs d'or où l'on se sent revivre,
  Versent quelque héroïsme au coeur des citadins.

comme a dit excellemment Baudelaire. Et c'était merveille de voir
passer, dans le brouhaha des piétons, les belles filles de sang latin,
aux chevelures noires, fières de toute la blancheur de leur front
et souriantes de toute la blancheur de leurs dents, beaux fruits
ensoleillés, tentateurs surtout aux rêves de volupté. Car, en
l'artistique cité où une admirable composition peinte de Falguière fera
rayonner bientôt le triomphe de Clémence Isaure, est demeuré ce qu'il y
avait de meilleur dans l'âme antique: un désir tout païen, violemment
charnel de la Beauté. Aussi reste-t-elle, en ce temps plus épris
d'argent que d'idéal, l'immortelle patrie des statuaires qui vivent
surtout de gloire et en meurent quelquefois.

Comme il convient, les soldats en permission abondaient en cette cohue
au mouvement lent de flux et de reflux sur le sable, mer vivante se
gonflant et s'aplanissant suivant les caprices de l'harmonie. Tels le
fusilier Pétoine et le fusilier Tancrède qui marchaient, côte à côte,
en reluquant les jeunesses, et en tortillant, entre leurs doigts, des
badines qu'ils avaient coupées dans un ramier du Bazacle. Car c'est une
innocente manie des militaires de se tailler des cannes partout où
ils rencontrent un coin de bois; et le Conseil municipal qui siège au
Capitole ne les traite pas pour cela comme notre bien-aimé prince de
Sagan.

Et, comme toujours, Pétoine et Tancrède causaient des embêtements de
la vie du soldat. Tous les deux, fils du peuple, ils se plaignaient
amèrement de l'invasion de l'ancienne noblesse dans les rangs de
l'armée, par suite des beautés démocratiques du volontariat. Les
régiments étaient maintenant pleins de godelureaux titrés qui faisaient
leur tête au nez de l'humble fantassin. Ces messieurs avaient toujours
de l'argent dans leur poche pour s'offrir mille douceurs en dehors
du service, que c'en était tout à fait scandaleux. Ils n'osaient pas
absolument être impertinents avec leurs camarades; mais ils leur
faisaient sentir, à tout propos, les abîmes sociaux demeurés dans leur
seule imagination. Car, enfin, tous les hommes sont égaux devant la Loi,
sinon à quoi bon la Révolution! Il y avait surtout, dans la compagnie,
un certain comte (comme s'il y avait encore des comtes!) de La
Lézardière qui était la bête noire de Pétoine absolument. Ce résidu de
l'ancienne noblesse gasconne avait l'humeur volontiers hâbleuse des gens
de son pays et passait sa vie à le tourner en ridicule, lui, Pétoine,
qui, précisément, avait horreur qu'on se fichât de lui. Tancrède
prenait fait et cause pour son camarade, et tous les deux secouaient
furieusement leurs badines en l'air, dans un cinglement de colère et de
menace contre ce qui reste des vieilles souches d'autrefois.

--Vois-tu, disait Pétoine, tant que je n'aurai pas fait baiser la
doublure de mes chausses à ce citoyen-là, je ne serai pas content.

Et il indiquait, du geste, que sa culotte rouge n'était doublée que de
sa propre peau.

--Ça, ça ne sera pas facile, répondait Tancrède, en se pourléchant
toutefois ses babines plébéiennes à cette idée d'humilier la noblesse à
un tel point.

--Patience! reprit Pétoine, on verra bien.

Et, comme la musique avait jeté au vent ses dernières volées, que le
public se dispersait lentement par les rues avoisinantes et que les
belles filles aux chevelures noires n'étaient plus que comme un vol rare
d'hirondelles dans le petit nuage gris de poussière qui flottait encore
sur la chaussée, Pétoine et Tancrède rentrèrent à la caserne pour
y manger très médiocrement, cependant que notre précieux comte de
Lézardière s'allait gonfler de mets savoureux chez Tivolier, en
compagnie d'une drôlesse de marque qui lui donnait sa main blanche
à baiser, entre chaque plat. Ah! si Pétoine avait vu ça, quelle
exaspération furieuse de son rêve.

Le lendemain matin, c'était leçon d'escrime, une leçon que Pétoine et
Tancrède recevaient avec une particulière mauvaise volonté. C'était,
cependant, un bon vieux maître d'armes, plusieurs fois réengagé, qui la
donnait, et de la vieille école, aujourd'hui presque disparue. Car
le maître d'armes de régiment est volontiers devenu, aujourd'hui, un
élégant gentleman. Le père Trousse-Faquin était sensiblement d'une autre
génération. Très expert dans son art, il n'avait d'ennemi, au monde, que
la langue française. Mais ce qu'il lui en faisait voir! Vous lui auriez
promis la couronne de Danemark, avec le titre d'Hamlet XXVII, que vous
ne l'auriez pas empêché de dire un «contre de carpe» et le «poumon» de
l'épée, sans préjudice du verbe «feinter», qu'il employait jusque dans
ses temps les plus invraisemblables. Mais, à ces querelles près avec
l'orthographe et la syntaxe, quel homme sublime, que ce vieux troupier!
Mais c'était dans les affaires d'honneur entre autres troupiers qu'il
était surtout incomparable, dans ces duels qui ont lieu, nus jusqu'à la
ceinture, devant une légion de camarades admis à ce spectacle comme à
une leçon de courage.

Humain, prudent, paternel au fond, notre Trousse-Faquin ne faisait grâce
à ses clients d'aucune de ces subtilités que la tradition militaire
introduisit dans ce genre de combats singuliers. Il en avait, lui-même,
commenté le formulaire en une rédaction de son cru et de son style. A
signaler ce dernier chapitre qu'il gardait, comme on dit, pour la bonne
bouche, quand il guidait des soldats sur le terrain: «Aussitôt qu'un des
adversaires (il prononçait: «anniversaire») est touché, l'autre
doit généreusement, et oubliant toute rancune indigne d'un soldat,
s'approcher de lui et sucer légèrement le sang de sa blessure afin
d'éviter une extravasion du liquide vital ou quelque autre accident
préjudiciable à la santé.»

Or, le maître d'armes, entre deux séances de plastron, était en train de
lire ce petit document à ses élèves, quand Pétoine et Tancrède entrèrent
dans la salle, celui-ci, une main sur la joue artificiellement gonflée,
celui-là, boitillant faussement, dans le but évident de se soustraire
aux délices de la planche.

Quand Pétoine eut entendu, il poussa du coude Tancrède, qui porta
son doigt à son nez, en signe de méditation véhémente. Puis, par
extraordinaire, Pétoine, cessant sa boiterie mensongère, alla au-devant
de la leçon. Ce que le La Lézardière se moqua de lui, en le voyant
sous les armes! Lui, était de première force, et redouté de tout le
bataillon.

Et ça n'empêcha pas que Pétoine, après avoir retiré sa veste, lui
flanqua une gifle monumentale pour lui apprendre à se divertir à ses
dépens.

Un tel outrage demandait du sang, et le vieux maître d'armes convoqua
nos deux gaillards à une rencontre, le lendemain matin, après avoir
adressé au colonel un rapport dont la réponse était prévue.

Une délicieuse matinée, ma foi, que celle du lendemain. Cependant que
la ville s'éveillait sous l'éternel tintinnabulement de ses cloches,
Saint-Sernin donnant la réplique à Saint-Étienne et le Taur à la
Dalbade, au bord du fleuve, plus loin que le pont de Saint-Cyprien, un
joli frisson d'argent courait sous les saulaies et les bergeronnettes,
secouant des perles à leurs longues ailes, égratignaient l'eau avec de
petits cris joyeux. Les toits rouges semblaient courir les uns après les
autres au cours de la Garonne, comme s'ils fuyaient l'incendie allumé à
l'Orient, l'incendie aux hautes flammes qui flambait au bord du ciel.
Le comte et son adversaire, un peu grelottants, toutefois, leur chemise
enlevée, dans cette buée de rosée aurorale étincelante aux brins
d'herbes, étaient déjà en face l'un de l'autre, le fer au poing,
n'attendant que le «Allez, messieurs!» qui les devait lancer l'un
au-devant de l'autre. Car l'excellent Trousse-Faquin les avait fait
tomber en garde, en arrière, après avoir mis leurs épées bout à bout.
Les distances se rapprochent au signal et les fers se tâtent en de
petits battements préliminaires. La Lézardière affectionne une attaque
dans la ligue basse et Pétoine pare seconde avec acharnement jusqu'à
ce que, un coup lui semblant porté à la hauteur voulue, il se retourne
brusquement et le reçoit au derrière.

--Arrêtez! s'écrie le maître d'armes, stupéfait.

Et, au milieu de l'étonnement général--car toute la compagnie était
confidente de ce combat--il ajouta, en s'avançant vers Pétoine:

--Vous êtes blessé; ôtez votre pantalon.

Pétoine obéit. Le coup était léger, l'adversaire ayant, malgré lui,
retenu la main devant cette parade imprévue. Mais, enfin, la peau était
entamée.

--Fusilier La Lézardière, vous savez ce qui vous reste à faire.

Et le malheureux comte fut obligé de se mettre à genoux, pour faire, à
Pétoine triomphant, un semblant de ponction là où celui-ci s'était juré
de lui faire mettre la bouche.

On en rit encore dans le régiment.



LES BOTTES

[Illustration: fig28.png]

LES BOTTES



Ce n'est pas sans une mélancolie inquiète que je vois, aux vitrines des
bottiers du boulevard, ces chaussures anglaises, étroites et
longues, ayant vaguement l'air de cercueils élégants où le pied doit
s'emprisonner dans une boite de cuir sans concessions à ses formes
originelles. Il en sortira certainement une ou plusieurs générations
dont les extrémités inférieures n'auront plus rien de latin. C'est tout
simplement la race attaquée dans un de ses signes originels et celui
qui comportait le plus d'aristocratie. Car, si peu que vous connaissiez
l'oeuvre de Darwin, vous savez que notre organisme se modifie plus
rapidement qu'on ne l'imagine, suivant les conditions extérieures où il
se développe. La fabrication des monstres n'a pas d'autres secrets. Nous
allons gaiement à la monstruosité et vers des hérédités ridicules. Car
les infirmités se développent aussi par ces fantaisies de la mode. Pour
les hommes, cela m'est assez indifférent. Mais les jolis petits pieds de
nos femmes de France transformés en longues pattes de Teutonnes ou de
Saxonnes, vous conviendrez avec moi que c'est une abomination!

J'en contais mon inquiétude à mon vieux camarade de promotion Landrimol,
qui a quitté depuis déjà longtemps le service pour se livrer à la
science, comme beaucoup de polytechniciens sur le retour, et loin de me
rassurer, il insista sur le bien-fondé et me donna, à l'appui de mes
propres craintes, une preuve tirée d'une vieille histoire de garnison à
lui personnelle. Courteline ne m'en voudra pas d'une simple promenade
sur son territoire militaire. C'est, d'ailleurs, Landrimol qui parle.
Vous vous en apercevriez immédiatement à son absence de tout accent
toulousain.

--Or donc, me dit-il, c'était en 1875, je crois. La mode était à une
façon de chaussures à la poulaine qui se terminait en pointe, mode
excellente pour donner du pied au derrière aux impertinents. J'étais,
comme tu le serais encore, un officier ayant quelque coquetterie, un peu
trop replet déjà, tout naturellement préoccupé de sa toilette, soucieux
de plaire aux dames de la ville. Car nous occupions précisément une
garnison où les militaires étaient bien vus du sexe aimable. Nous autres
artilleurs, surtout, faisions prime. Nous avions, je ne sais pourquoi,
la réputation d'être plus discrets que les hussards et les dragons. Le
fait est que nous ne parlions jamais de nos succès qu'au café et à dix
ou douze amis intimes seulement.

De plus, nous étions, pour les maris, un élément de distractions plus
sérieuses. Nous savions tous jouer au whist et quelques-uns aux
échecs. Notre bonne éducation et notre sentiment naturel de justice
compensatrice nous faisaient mettre ces talents honnêtes au service des
bourgeois que nous trompions indignement. Belle existence au demeurant
et que tu regrettes sans doute, comme moi.

--Certes, lui répondis-je. Je ne peux pas entendre encore passer un
défilé de canons sans que le coeur me batte. Le bruit des caissons sur
le pavé me bat dans la poitrine. Nous avons des camarades généraux,
Landrimol. Ils sont du Conseil supérieur et nous ne serons jamais de
l'Académie. Nous avons été, toi et moi, des fous de quitter cette
_Alma parens_ qu'est l'armée. Il n'y a encore de grand au monde que le
drapeau. Mais continue.

--Je ne sais pas si tu avais remarqué, malgré mes affreuses bottes de
l'École, que j'avais un très joli pied pour un homme. Tout en maugréant
contre cette mode qui les terminait, une fois vêtus, en tiges de
paratonnerres, j'avais vite adopté les nouvelles chaussures et leur
confiais, au moins autant qu'à mon esprit naturel, le soin de séduire
les belles. Car beaucoup de femmes mettent longtemps à s'apercevoir que
vous êtes spirituels, qui, d'un coup d'oeil, ont remarqué comment vous
étiez chaussés. J'en arrivais même à marcher un peu comme les malheureux
canards que d'infâmes forains font danser sur des plaques rouges pour
amuser les badauds, tant j'emprisonnais étroitement mes orteils dans
ces cachots séducteurs. Or, nous avions pour colonel un gaillard qui ne
transigeait pas avec l'ordonnance et qui avait, entre autres maximes,
celle-ci, renouvelée, disait-il, de Napoléon: «C'est le soulier qui fait
le soldat.» Ce qui n'est pas autrement flatteur pour le courage. Un
jour, m'apercevant ainsi boitillant:--Qu'est-ce que c'est que ça,
capitaine?» fit-il en regardant mes pieds. Et il ajouta gracieusement,
en soufflant dans la paille argentée de sa moustache:--«Vous me ficherez
huit jours d'arrêt pour porter ces bottes ridicules quand vous êtes en
tenue de service.»

Et il tourna les talons, de larges talons où s'encadraient de lourds
éperons, en laissant retomber la paille argentée de sa moustache. Je
regagnai rapidement le quartier pour prévenir tous mes camarades qui,
comme moi, faisaient les jolis dans des bottes à la poulaine, comme en
portait le bon roi Charles VI, sans les employer, toutefois, à donner du
pied au derrière des Anglais qui avaient méchamment envahi son royaume.

Ce fut une rumeur d'indignation contre le colonel. Mais, avec la
discipline, il n'y a pas d'accommodements. C'est une des choses qui la
distinguent du ciel, où chacun joue de la harpe ou du trombone devant
l'Éternel comme il lui plaît.

Donc, le corps tout entier des officiers se précipita à la cordonnerie
du régiment. Il fallait, à tout ce monde et sur l'heure, des chaussures
à bout carré, ces fameuses bottes d'ordonnance dont la forme est
invariable depuis les guerres de Napoléon. Mais le maître-bottier était
surchargé de besogne. Impossible de satisfaire personne. Il faudrait au
moins quinze jours pour exécuter la commande sur mesure. «--Au moins,
en avez-vous d'occasion?» demanda le choeur avec angoisse. «--Peut-être
oui! J'ai, je crois, là, quelques douzaines de paires ayant déjà un peu
servi, répondit l'éminent savetier: mais elles ne sont pas à moi. Je
me suis chargé simplement de les vendre par complaisance. Je crains,
d'ailleurs, que ce ne soit un peu cher pour vous.» «--Nous vous les
prenons à n'importe quel prix!» répliquèrent les malheureux. Et l'infâme
bottier nous fit payer vingt francs pièce une marchandise qui n'en était
plus depuis longtemps à l'émotion inséparable des premiers débuts. Si
bien que, le soir même, il n'y avait plus un officier dans le régiment
d'artillerie dont les pieds ne fussent enfouis dans d'horribles bottes
quadrangulaires. Le lendemain, le colonel, qui avait son idée, passa
une revue de détail. Il eut un épanouissement de visage en voyant cet
affreux spectacle, et soufflant, comme il avait toujours soin de le
faire avant de parler, dans la paille argentée de sa moustache, il nous
dit, une main tournée derrière le dos: «Enfants, je suis content de
vous!»

Dans l'après-midi, ce ne fut pas sans un certain embarras que nous
fîmes, en sortant du café, la petite promenade accoutumée, jusqu'au
mail, où les dames commençaient leur promenade, en longeant, pour s'y
rendre, les boutiques où de jolies filles se montraient aux vitrines
dès que passait un uniforme. C'est en groupes de deux ou trois que nous
marchions, nous suivant un peu par grades, une cigarette aux lèvres,
donnant quelque chose de contraint et de mystérieux aux sourires de
reconnaissance. Les maris étaient encore qui à l'audience qui à leur
comptoir, qui à l'étude ou à la caisse et c'était un moment délicieux
vraiment, sous les grands arbres où l'on se rencontrait sûrement, par
simple intuition de sympathie et sans s'être donné rendez-vous.

Ce jour-là, ce fut positivement un désastre.

Ces dames et ces demoiselles aussi, par habitude, passaient leur revue
de détail. A peine arrivées aux pieds, nous les voyions surprises
d'abord, puis étouffant, dans la dentelle de leurs mouchoirs, des
sourires absolument impertinents. Et plus le défilé avançait sous
leurs regards impitoyablement scrutateurs, plus leur gaieté devenait
joyeusement insolente. Onques ne vit-on plus jolies dents blanches
mettre comme un frisson de lait aux calices de plus de roses à peine
entr'ouvertes.

[Illustration: fig29.png]

Et nous faillîmes rire aussi, de moins belle humeur cependant, quand
un retour sur nous-mêmes nous révéla le secret de leur hilarité. Nous
étions tous, non seulement chaussés comme des Auvergnats, mais nous
avions tous un énorme oignon sur l'orteil droit, accusé par un
renflement montueux du cuir. Toutes ces paires de bottes avaient
appartenu au même propriétaire qui était pourvu de cette infirmité, et
ce propriétaire était... devine qui? le colonel dont s'expliquait ainsi
à merveille la rancune contre les officiers trop élégamment chaussés. Eh
bien! plusieurs d'entre nous contractèrent des oignons par le seul
usage de ces chaussures autrefois mal habitées. On reconnaissait notre
provenance quand nous changions de régiment.

--Ah! Landrimol, m'écriai-je, absolument ému par ce récit, _di avertant
omen!_ Mais que deviendront les pieds mignons de nos jolies femmes de
France, si l'Angleterre continue à sévir chez nos cordonniers! C'est
déjà trop de sentir le sol sacré de la Patrie foulé par les souliers
seulement de l'étranger!



L'ARCHE

[Illustration: fig30.png]

L'ARCHE



C'était par un des jours les plus monotones de cet été pluvieux. A
peine, par instants, l'eau avait-elle cessé de rayer le ciel. Encore
ces rapides éclaircies avaient-elles été occupées par l'égouttement
des frondaisons continuant l'ondée. Rien que le spectacle monotone de
l'averse s'enflant ou se dégonflant au gré de la crevée des nuages
courant, éperdus, sur le ciel; rien que le bruit égal des gouttes
fouettant les vitres et s'alourdissant en s'écrasant. La mélancolie
automnale devançait l'appel des déclins et d'involontaires moqueries
s'attachaient aux pauvres diables que, de notre croisée, nous voyions
patauger en des lacs que de nouvelles poussées de pluies couvraient de
petits champignons d'argent semblant pousser tout seuls. Il n'est que
les roses dévastées par cette poussière d'ouragan humide pour qui celle
qui partageait avec moi cette vue eut quelque pitié. Les femmes, dans ce
monde, ne plaignent guère que les fleurs.

Et cela continuait, continuait toujours, avec des mensonges
d'apaisement, comme les querelles entre ceux qui ne s'aiment plus. Par
moments, l'horizon était traversé de sillons bleu pâle, comme par une
flèche de turquoise qui s'enfonçait bientôt dans l'ouate sombre des
nues. Le couchant lui-même avait inutilement allumé son brasier
invisible, derrière le rempart d'ombre qui était l'Occident. A peine
avait-il promené un peu de fumée rose dans les gris mornes dont cette
muraille était peinte, et quand enfin, nous fermâmes les persiennes,
sans qu'aucune étoile nous eût dit bonsoir, nous enfermâmes en nous--au
moins, puis-je le dire de moi--toutes les tristesses de cette journée
sans soleil, de ces douze heures aux ailes mouillées comme celles des
bergeronnettes, lasses elles-mêmes de cette trempée sans merci.

Or, nos rêves nous venant le plus souvent des impressions du jour
évanoui, celui que je fis et vais vous conter n'a rien d'étonnant,
au moins pour les psychologues de fantaisie, lesquels il ne faut pas
confondre avec les psychologues de carrière qu'enrichit le roman
contemporain. Je dois reconnaître cependant que, pour être le plus
naturel du monde, mon songe n'en est pas moins curieux et mêlé
d'imaginations surhumaines. Dieu ne m'apparut-il pas! Non pas, il est
vrai dans un buisson ardent comme à Moïse. Non! un Dieu à la moderne,
un Père Éternel bon enfant, presque fin de siècle, ayant certainement
entendu dire que les comédiens étaient les dieux de l'époque. Car il
rappelait plutôt Coquelin que Jéhovah, ce qui me mit tout de suite plus
à mon aise. C'est sur un ton de protection qu'il me dit, en caressant la
pomme de diamant de sa canne:

--J'en ai de nouveau assez, de l'humanité, et je vais commander un
nouveau déluge. Mais tu as l'air d'un bon enfant, et je te sauverai.

--Vous savez, Seigneur, lui répondis-je avec franchise, que si vous ne
sauvez pas en même temps que moi, ma bonne amie, je refuse ma grâce.
Vivre sans elle, me serait plus douloureux que mourir.

--Tu es un bon jobard, reprit le maître du monde, en riant. Elle te rend
donc bien heureux?

--Le plus malheureux du monde, propriétaire du Paradis. Elle passe sa
vie à sa toilette, et c'est toujours pour plaire à d'autres qu'à moi.
Elle me ruine à la journée et me rend ridicule à la nuit. Mais cela
n'empêche que je l'aime infiniment et ne me saurais séparer d'elle.

--Tu es encore plus bourrique que je ne l'imaginais; mais c'est pour
cela que je me suis tout de suite senti pour toi quelque sympathie. Je
la sauverai aussi, pour qu'elle continue à se fiche de toi. Tu sais ce
qui te reste à faire?

--Je ne m'en doute pas seulement, régent des étoiles.

--Rappelle-toi l'exemple de Noé.

--Quoi! Seigneur, vous voudriez que je me grise comme un portefaix, et
que je montre l'envers de mes chausses à mes enfants? Et comment le
ferais-je, inventeur du soleil, puisque vous ne m'avez donné qu'un
postérieur et pas de postérité?

--Noë ne se distingua pas seulement par cet acte de confiance envers ses
fils. Ne te souviens-tu plus de l'Arche?

--Comment, automédon des nuées, il faut que je bâtisse un petit navire
pour m'y installer avec mon adorée et une paire de toutes les bêtes
vivantes, pendant quarante jours?

--Je t'autorise à n'emmener que les animaux qui te plairont.

--Ce sera vite fait, Dieu de bonté. Les deux chattes que nous aimons
nous suffiront amplement, d'autant qu'elles accoucheront, l'une et
l'autre, dans quelques jours.

--Je vois que tu as des goûts de concierge. Tu remplaceras, un jour,
saint Pierre, qui commence à se faire vieux. Tu ne veux pas un
domestique pour faire tes chaussures?

--Oh! non, empereur des destinées! Je ne vous dissimulerai pas que
l'idée d'être tout à fait seul à seul avec celle que j'aime, pendant six
semaines, me ravit absolument. Elle va enfin, pour la première fois,
m'appartenir tout à fait. Elle ne passera plus ses journées à lisser
son admirable chevelure pour en faire comme un lac d'ombre glissant où
trébuchent les désirs des amoureux; elle n'affinera plus la flèche aiguë
de son regard dont la pointe d'or jaillit d'un carquois de velours; elle
ne méditera plus, devant son éternel miroir, les sourires mortels à mon
honneur, qui mettent aux coeurs d'invisibles morsures, comme de méchants
frelons cachés au coeur d'une rose; elle n'échancrera plus savamment ses
corsages pour en caresser seulement les cimes neigeuses de sa poitrine;
elle oubliera l'art des coups de pieds savants qui entr'ouvrent
l'ondulation des jupes sur la soie bien tirée du bas. Tout le
temps consacré à ces billevesées malintentionnées pour mon repos,
vraisemblablement elle le passera à me cajoler et à me rendre la vie la
plus agréable du monde. Et je mettrais un tiers, même un subalterne,
même un esclave entre ces espérances d'intimité délicieuse et mon
bonheur prochain! Non, Seigneur, j'aimerais infiniment mieux cirer mes
souliers moi-même, et surtout les siens.

--A ton aise, mon gaillard. Je ne suis pas, d'ailleurs, fâché d'anéantir
complètement la race des domestiques, qui me dégoûte particulièrement.
Les gouvernements de l'avenir, quand ta bonne amie et toi vous aurez
repeuplé le monde, s'en tireront comme ils pourront. Adieu! Je rentre au
Paradis, qui n'est pourtant pas le séjour amusant que l'on imagine. Oh!
si je n'avais écouté que les intérêts de mon propre plaisir et de ma
gaieté, c'est certainement le vice que j'aurais encouragé, pour me faire
une société, et non pas la vertu.

Et sur cette pensée morale, Dieu disparut en cinglant l'air de sa jolie
petite canne à pomme d'or.

[Illustration: fig31.png]

Les rêves vont vite. Peut-être est-ce les morts qui leur prêtent leurs
ailes. L'arche était achevée. J'avais choisi, pour la construire, et par
galanterie, le bois de rose. L'intérieur était confortable, avec des
portières et des tapis partout, et j'avais ménagé, à la poupe, une serre
où j'avais réuni les plus belles variétés de roses. Nous n'y étions
pas montés depuis un instant, une chatte chacun sur le bras, laquelle
entr'ouvrait, inquiète, sa gueule rose, avec un miaulement si doux qu'on
eût dit un roucoulement de tourterelle, que Dieu lâcha les écluses
du ciel. Nous fûmes, d'abord, un instant cahotés par les mouvements
violents de l'eau qui se précipitait dans les terrestres ravins,
s'enroulait en remous autour des montagnes, écrasait les forêts du poids
meurtrier de son écume, se brisait aux derniers pics en de terribles
éclaboussements. Mais quand nous en eûmes fini avec les aspérités
naturelles et artificielles de notre globe, la place où vivaient
les hommes tout à l'heure n'étant plus indiquée que par des débris
flottants, des épaves et des ruines légères remontant à la surface, ce
fut une impression adorable de navigation tranquille sur un lac immense,
qu'aucun souffle n'agitait. Car nous avions dépassé bientôt la sphère
des courants dont le mistral et le simoun sont les rois. Et quand vint
le premier matin, après une nuit exquisément bercée par les éléments,
je proposai à ma bien-aimée de demeurer encore au lit pour goûter plus
longtemps cette béatitude. Mais elle en sauta, légère comme une gazelle
du désert, et commença de dérouler, sur ses épaules, la nuit vivante de
ses magnifiques cheveux d'où le peigne tira bientôt de magnifiques
étincelles bleues. Puis elle affina son regard, médita son sourire,
demeura tout le jour à sa toilette comme à l'accoutumée. Après quoi,
elle se décolleta savamment et cribla sa jupe de petits coups de pieds
sournois pour en ordonner les plis suivant certains rythmes de trahison,
si bien qu'elle était mise comme pour un bal, avec des fleurs au
chignon, quand le ciel, dont nous étions plus proches, s'éclaira des
monstrueuses girandoles que nos astronomes appellent constellations. Et
des musiques mystérieuses passaient, à cette hauteur, ce que nous
croyons les rayons des étoiles n'étant que les cordes d'or des sistres
qui les aident à charmer l'immensité. Et l'eau continuant de monter, en
nous emportant avec elle, je vis que ma mie souriait et faisait la
coquette pour des formes flottantes qui soudain s'agitaient autour de
nous, se précisant peu à peu en d'amoureuses poses d'élégance
surhumaine. C'était sans doute l'âme des anciens dieux chassés des
Olympes qui venait animer ces héroïques figures que j'avais prises, au
soleil couchant pour de simples nuées, mais que la lumière fantastique
de la lune dessinait dans des phosphorescences d'argent. Et des baisers
s'échangeaient, dans l'air, entre ces fantômes séduisants et ma bonne
amie, si bien que jamais la jalousie ne me tortura davantage qu'en
cette nuit passée dans la caresse des au-delà. Et la nuit qui suivit,
ce fut pis encore. Jamais celle que j'aimais n'avait fait, pour de
simples hommes, autant de frais que pour le troupeau de spectres
prosternés aux pieds de sa beauté. Ah! je commençai à en avoir assez du
déluge. La femme! mais elle ferait des agaceries aux arbres, aux
fleurs, aux pierres--la mythologie est pleine de ces fantaisies--plutôt
que de renoncer à l'exercice de son charme et de son pouvoir!

Une goutte d'eau me réveilla, en me tombant sur le nez, à travers la
toiture. Et le lendemain, je repensai à mon rêve en revoyant ma bonne
amie promener longuement le peigne dans l'électrique étincellement de sa
noire chevelure.



MADAME ANTOINE

[Illustration: fig32.png]

MADAME ANTOINE



Depuis l'effroyable temps qui sévit et fait croire les superstitieux à
un nouveau déluge, la curiosité publique s'est naturellement enquise des
causes d'un tel bouleversement climatérique. On a consulté des membres
du Bureau des longitudes qui se sont contentés de répondre que cela ne
les étonnait pas. On a interviewé des savants étrangers qui n'ont pas
été moins mystérieux dans leur sérénité professionnelle. De superficiels
savants ont attribué le dégât général à l'existence de taches sur le
soleil. Je croirais plus volontiers, en ce siècle financier, à des trous
dans la lune. La vérité est que nul ne sait le pourquoi de ces rigueurs
torrentielles qui nous vaudront d'exécrable vin... nul que moi. Et c'est
bien simple. Rien n'arrive au monde que je n'en signale immédiatement la
cause première. Et quand on me l'a demandée, jamais je ne me suis trompé
en répondant: c'est l'Amour!

Cette fois encore, il résulte de renseignements confidentiels, dont
quelques-uns me sont venus en rêve, les autres étant le produit de ma
sagace observation, que c'est l'Amour «qui a fait le coup», comme disent
les gens de police, surtout quand ils ont empoigné un innocent. Et c'est
d'un des coins de Paris les plus centraux, il est vrai, mais aussi, en
apparence, les plus débonnaires et les plus tranquilles, qu'est partie
l'hydraulique fusée qui nous vaut ce feu d'artifice aquatique dont nous
redoutons justement le bouquet.

Sachez d'abord, pour être moins surpris de ma découverte, que je suis
un des derniers familiers du jardin du Palais-Royal. C'est un de mes
enchantements à Paris, et je ne lui préfère vraiment que la place
Royale, plus calme encore avec ses quatre faces de maisons en brique à
hautes fenêtres, dont l'une fut longtemps celle de Victor Hugo. Dans
le bouleversement de Paris par les ingénieurs, ces deux grands jardins
encadrés de bâtisses anciennes sont comme deux oasis où semble réfugiée
la vie paisible et bourgeoise d'antan. Leurs habitués eux-mêmes--j'en
prends mon parti pour moi-même--prennent je ne sais quoi de vaguement
provincial et de respectablement séculaire. Tout m'enchante dans ces
parterres citadins et jamais l'âme de Camille n'a ressuscité en moi pour
y couper une branche aux arbres. L'eau qui pleure dans le grand bassin
me rappelle d'admirables vers de Baudelaire. On foule, dans les allées,
un sable musical, comme le chemin des songes; on y marche précédé de
moineaux francs qui vous font poliment escorte, accrochés çà et là par
un vol de cordes à sauter qu'accompagne le rythme de quelque ronde
ancienne, poursuivi par la course oscillante des cerceaux, dans le
tumulte enfantin et babillard de mille jeux. Que c'est amusant, la voix
des toutes petites filles! Elles ment déjà! on dirait un cristal qu'on
égratigne. Mais ce qui est admirable surtout, c'est la bonne humeur des
commerçants du Palais-Royal, même depuis que leurs boutiques ne sont
plus que rarement visitées par quelques étrangers. N'est-ce pas là
l'indice d'un bon caractère, certainement entretenu par la pureté de
l'air et le spectacle d'un paysage urbain délicieux? Mais l'âme du
Palais-Royal, son âme vibrante et vaguement guerrière où passent des
souvenirs de liberté, c'est son canon, ce petit canon dont le soleil,
ramassé dans une lentille, vient piquer la lumière à midi, et qui part
avec un bruit de coup de fouet dont les oreilles sont cinglées.

Or, l'importance de ce petit canon, dans le monde astronomique, est
capitale, tout simplement.

[Illustration: fig33.png]

Ici se place une révélation qui m'est douloureuse, étant donné mes
anciennes relations de camaraderie connues avec le personnel des savants
de ma génération. Vous croyez peut-être que ceux de ces messieurs qui, à
quelque pas de Bullier, sont censés bombarder le ciel de regards
indiscrets, avec leurs puissantes lorgnettes pareilles à des pièces
d'artillerie, se donnent ensuite un mal infini pour nous procurer, à
l'aide de calculs infinitésimaux, ce qu'on est convenu d'appeler l'heure
de l'Observatoire? C'est une illusion qu'il faut que je vous enlève
après tant d'autres. Mais la vie est comme un grand arbre dont les
feuilles doivent tomber, une à une, sous les souffles impitoyables de la
Sagesse et du Destin. C'est aussi comme un chapelet qui s'égrène, comme
un vase qui se vide, comme une fleur qui s'évapore. Maintenant que j'ai
dissimulé l'horreur du coup sous quelques images nouvelles, apprenez
qu'un de ces princes de la science vient tout simplement déjeuner au
café Corazza ou chez Véfour (de deux jours l'un, pour ne pas faire
de jaloux). Quand le petit canon part, il met son chronomètre sur la
douzième heure, entre une douzaine d'huîtres et son premier verre de
chablis-moutonne. Ça évite à tout le monde un grand maniement de tables
de logarithmes, sans compter l'usure des lunettes. Et c'est comme ça
depuis dix ans. Et M. Dujardin-Beaumetz, lui-même, a respecté le
budget de l'Observatoire! Eh bien, quoi? Les huîtres fraîches et le
chablis-moutonne ont bien leur prix et ne se donnent pas pour rien dans
les restaurants.

Que je change de nom avec l'éditeur Schott--ce qui me vexerait
beaucoup--si je mens d'un mot dans ce récit!

Il me faut cependant mentir un peu en appelant Mme Antoine la nouvelle
Ève, cause de tous les maux de l'humanité citadine, campagnarde et
balnéaire durant cet été de malheur. Je m'exposerais à un bon procès
en diffamation en vous révélant le nom véritable de cette jolie
boutiquière--une bijoutière, s'il vous plaît,--que la vie sédentaire et
volontiers assise a dotée d'un adorable embonpoint et merveilleusement
placé. Sachez seulement qu'en aucune, le charme bourgeois des dames de
commerce ne s'allie avec une distinction naturelle plus parfaite. C'est
un sourire vivant, et aux dents très blanches, monté, comme une pierre
précieuse, sur un vrai trésor de grâces opulentes et charnelles, tout
cela enveloppé d'une grande bonne tenue et d'un petit air effarouché
au besoin, quand le client s'enhardit plus qu'il ne conviendrait.
Étonnez-vous, après cela, si vous voulez, que le commandant
Brusquembille, dont j'altère aussi volontairement le nom, soit amoureux
fou de cette séduisante créature et passe le meilleur de son temps en
allées et venues devant la boutique dont Mme Antoine est certainement
le plus beau bijou. L'amour rend volontiers observateur. Aussi le
commandant Brusquembille avait-il vite remarqué que M. Antoine, le mari
de celle qu'il aimait, attendait, tous les matins, le coup de canon du
Palais-Royal pour commencer une petite promenade hygiénique d'une heure
qu'il faisait après son déjeuner. Car tous les événements des hôtes de
la vie de ce beau jardin sont réglés plus ou moins par cette
petite détonation quotidienne. D'aucuns, en attendent le rappel à
l'accomplissement de certains devoirs, ce qui fait que les dames du
Palais-Royal ont autrefois pétitionné pour qu'il y eût aussi un canon de
nuit. Les sénateurs qui sont généralement de vieux birbes, tenant à leur
sommeil, les ont joliment envoyées promener.

Mais l'Amour rend aussi ingénieux. Le commandant Brusquembille conçut
immédiatement le plan de faire parler le canon un quart d'heure
avant que le soleil lui prêtât sa mèche accoutumée. En donnant des
distractions et en bourrant de consommations le vieux brave qui charge,
tous les jours, la minuscule couleuvrine, il parvint à glisser, dans la
lumière, une autre mèche dont il avait mesuré la durée avec la prudence
et la science d'un mineur. Et pan! le canon tonna quinze minutes à
l'avance. M. Antoine sortit, pour sa promenade hygiénique, un quart
d'heure plus tôt, et l'entreprenant commandant alla tomber aux pieds de
Mme Antoine, encore en train de grignoter son dessert et plus délicieuse
à voir que jamais, décortiquant des noix fraîches, du bout de ses petits
doigts grassouillets et rosés.

Ce qu'il en fut, après, de l'honneur de ce bijoutier, je m'en moque. Ce
sont choses où je ne fourre pas mon nez.

Mais les conséquences de cette fantaisie amoureuse d'un militaire furent
incommensurables. D'abord, le savant de l'Observatoire, qui achevait à
peine ses oeufs brouillés aux truffes, et qui mit son chronomètre de
précision à midi moins un quart, sur l'heure de midi, pendant qu'on
lui apportait sa côtelette aux pommes soufflées. Puis, tous les
Observatoires d'Europe modifiant leur heure d'après la nôtre. Un
millionnaire américain, qui attendait une dépêche à midi juste et qui
se suicida, ne la voyant pas venir. Un assassin guillotiné le lendemain
quinze minutes avant l'heure, ce qui est une vraie crasse au point où
ils en sont. Tous les cochers flibustant ce quart d'heure-là à leurs
clients. Un infortuné promeneur qui, confiant dans l'heure véritable,
et négligemment appuyé contre le banc qui protège le canon, recevant la
bourre en plein dos et ne pouvant plus s'asseoir depuis ce temps. Une
vieille dame sourde qui, n'ayant entendu que vaguement la détonation,
appela son mari: malpropre! Le soleil, lui-même, un vieux qui a ses
habitudes aussi, et qui, ne sachant pas à quoi s'en tenir, perdit
complètement la norme de sa course.

Et au ciel, donc! au ciel! Et c'est maintenant que je vais emprunter mes
documents au souvenir d'une vision que j'eus durant mon sommeil. Sachez
que les astronomes du ciel ne sont pas plus laborieux que les nôtres.
Sournoisement, le directeur de l'Observatoire paradisiaque envoie un
ange, tous les jours, et le même toujours, prendre l'heure lui-même au
canon du Palais-Royal, pour le règlement des jours et des saisons. Or,
cet ange, lui-même, n'est-il pas devenu amoureux de la belle Mme Antoine
et, sous l'invisible rideau de ses ailes, ne passe t-il pas à flâner, à
la vitrine de la bijoutière, le temps qu'il vole aux intérêts sacrés de
la climatérie! Tout comme notre savant, il mit son chronomètre à une
heure fictive, en entendant résonner la quotidienne pétarade. Ce n'eût
été rien. Mais Mme Antoine, très émue encore de la visite du fougueux
militaire, lui ayant fait, sans s'en douter peut-être, une grimace
de mépris qu'elle destinait à quelque vulgaire passant, cet ange
impressionnable remonta au ciel dans un tel état de fureur et de
désespoir qu'il en démolit sa montre en en faisant tourner les aiguilles
comme un fou, jusqu'à ce qu'elle avançât de plusieurs mois. Et voilà
maintenant comment les saisons n'ont plus de règle, pourquoi les pluies
d'octobre tombent en août, pourquoi nos jolies petites Parisiennes sont
toutes mouillées en leurs balnéaires stations. _O crudelis amor!_ comme
dit Virgile. O cruelle Mme Antoine, si tranquillement assise, comme un
chanoine aux vêpres, dans son fauteuil large et bien rempli.



L'IZARD

[Illustration: fig34.png]

L'IZARD

_A mon ami Dat._



Une aube radieuse dans la montagne toute bleue, toute bleue avec des
vapeurs roses là où parvenaient, obliques, les flèches de l'Orient, de
petites nuées coupant le caprice des cimes; le spectacle grandiose des
pics s'escaladant comme en un impatient reflux aux immobiles vagues, et,
encore, dans une découpure du ciel d'un bleu très tendre, un fantôme de
lune s'effaçant, comme le sourire d'adieu d'une amoureuse très blanche,
avec quelques scintillements encore de diamants dans les cheveux.

J'avais redescendu la montée de Saint-Sauveur déjà pareil, à cette heure
matinale, à un espalier de lumière, dominant le gave bruyant sur lequel
se tend, comme un arc de pierre, le pont de l'Empereur, et j'avais
obliqué à droite, sur Lutz aux hôtelleries découpées en chalets et
dont les terrasses surplombent aussi des torrents. A peine avais-je
rencontré, sur la route, quelques paysans en béret au dos d'un âne aux
oreilles scintillantes de rosée. Tout à coup, une forme se dressa devant
moi, une figure d'homme dont la barbe longue et fine était tressée
et nouée derrière les oreilles, vêtu d'un vareuse d'un gris roux, se
serrant à la ceinture, tout en laissant aux mouvements toute leur
liberté, et d'un pantalon de treillis à peine plus clair, à la hussarde,
bien chaussé pour la marche et coiffé d'un béret clair n'ayant guère
plus de développement qu'une casquette sans visière. Ce n'est pas,
d'ailleurs, à son costume assez particulier que je le reconnus, mais
aussi à l'élégance vigoureuse de ses formes, à la résolution singulière
de sa marche, au caractère viril de son visage un peu bistré, au dessin
violemment aquilin de son nez, au rayonnement surtout très doux de ses
yeux clairs et d'expression limpide, comme ceux des enfants. Il avait,
d'ailleurs, sur l'épaule une petite carabine de précision ne ressemblant
en rien aux fusils ordinaires de chasse et qu'il m'avait montrée la
veille, à Barèges, dans sa petite cabine à la Robinson où sont réunies,
dans un cube ayant trois mètres de côté, tout ce qu'il faudrait à une
petite armée pour supporter un siège moins long néanmoins que celui de
Troie.

J'étais en face de mon ami Rodolphe, le grand chasseur d'izards devant
l'Éternel, et je dis: ami, bien que notre connaissance fût de récente
date. Mais celui-là est de ceux qu'on aime tout de suite; et puis, toute
une légende, quelque chose comme un évangile, avait précédé sa venue
dans mes relations affectueuses. On m'avait chanté sa gloire à
Saint-Sauveur, chez mon ami Pintat, le savoureux hôtelier; à Barèges,
chez Lacoste; à Lourdes surtout, chez Romain Maumus, dont les bons vins
font vraiment, comme dans l'antiquité, le Dieu de la gaieté et du rire;
chez Soubiran, enfin, à Argelès, où se mangent les truites les plus
exquises, et les premières cailles du pays. Il n'est question, tout
autour du coeur de la Bigorre, que des cynégétiques exploits de mon ami
Rodolphe, et sa renommée s'étend jusqu'en Espagne, à Torna, dont les
baladins, d'authentiques gentilshommes qui dansent en des costumes
merveilleux, passent la frontière tout exprès pour venir lui demander où
en est la fashion des modes françaises, et ce que portent, cette année,
les pschutteux au Bois de Boulogne. Mais mon ami Rodolphe se garde bien
de leur révéler de pareils secrets et, tout au contraire, en sage et en
artiste, les convainc-t-il de demeurer fidèles à leurs belles moeurs
patriarcales et à leur si pittoresque costume étincelant au soleil,
d'antiques soieries colorées comme des ailes d'oiseaux des îles.

--Vous partez pour la chasse? lui demandai-je en lui serrant les mains.

--Oui et non. J'ai aperçu, l'autre jour, là-haut, un izard dont j'ai pu
observer quelque temps les habitudes et dont je connais les relais. Je
vais voir s'il lui convient de se laisser approcher aujourd'hui.

--Eh bien! lui dis-je, et c'était la vérité, deux hommes, qui dînaient,
hier, à Saint-Sauveur, ont conté devant moi qu'ils en avaient rencontré
un le matin même, de cet autre côté, à droite de Gavarnie, entre les
branches de cette fourche de neige que vous voyez, là, et attachée à une
échancrure du roc, comme à un monstrueux râtelier.

--Oui, je sais, me répondit le chasseur avec une mélancolie soudaine
dans ses yeux clairs et changeants. Mais jamais je ne vais par-là.
Adieu.

Et, m'ayant serré la main, avec un petit tremblement affectueusement ému
dedans, il remit sa carabine, quittée un instant, le temps de faire une
cigarette, sur son épaule, et s'en alla, en sifflotant un petit air du
bout des lèvres, comme quelqu'un qui se veut absolument distraire d'un
souvenir. «Bon! pensai-je.

Encore un qui a aimé et qui en souffre encore!» Et je pensai qu'il y a
de bien jolies filles, dans ce pays de Saint-Sauveur, brune celle-ci
avec des yeux en lumière d'émeraude, et celle-là toute vêtue de grâce
pure, comme les vierges des Panathénées.

Comme le lendemain soir, à Lourdes, je contais ma rencontre à mon ami
Romain Maumus, en buvant consciencieusement un des meilleurs vins de
sa cave, et l'impression que j'avais ressentie en quittant le Nemrod
bigourdan, Romain se mit à rire, de son bon rire clair que n'ont jamais
mouillé les eaux miraculeuses de la grotte, et me dit:--Vous n'y êtes
pas! Je sais pourquoi, moi, il ne chasse jamais du côté que vous lui
aviez montré et où nous avons fait autrefois de si belles parties
ensemble, et ce n'est pas, comme vous le croyez, pour une histoire
d'amour.

Et se rapprochant de moi, de façon à ce que nul autre ne pût l'entendre,
Romain me narra ce qui suit et ce que je reproduis le plus fidèlement
que le permette mon souvenir, un peu troublé par l'admirable vin que je
continuais à déguster, tout en écoutant.

Rien au monde n'est plus difficile, paraît-il, que la chasse à l'izard,
à cause de la méfiance toute naturelle, à l'endroit de l'homme, de ce
petit chevreuil pyrénéen, ne quittant jamais les montagnes les plus
hautes, et certainement le plus sauvage de tous les gibiers. Outre
d'admirables jambes, déliées comme des fils et nerveuses comme des arcs,
et qui franchissent les précipices comme en un vol d'oiseau, l'izard
possède, sous son petit front étroit et bas coupé de deux petites cornes
luisantes, des yeux d'une puissance défiant les instruments eux-mêmes de
l'Observatoire. Sur le fond, la montagne qui fait, avec des morceaux de
ciel, tout son horizon, il distingue de très loin le moindre point qui
bouge, et le premier soin du chasseur qui le poursuit doit être de se
confondre avec les accidents de la nature, pour ne pas attirer son
attention.

De cela donc, notre ami Rodolphe s'était avant tout préoccupé, et
le souci qu'il apportait à la couleur neutre de son vêtement, où se
retrouvaient les tons de granit roux et les caprices presque blancs de
la pierre, n'avait jamais eu d'autre but. Une expérience souvent répétée
le convainquit que cette lutte avec les fantaisies picturales de la
montagne ne pouvait aboutir qu'à une défaite. Se perdre dans la tonalité
générale de la montagne! Mais elle était tout à l'heure violette comme
une immense améthyste, et la voici teintée de jaune clair comme un
champ qu'on moissonnera demain. Cette cime qui n'était, il n'y a qu'un
instant, qu'une flèche de saphyr, est maintenant pareille à un bouton
de rose! C'est la palette tout entière du soleil qui s'exerce sur la
montagne, et voilà pourquoi elle est, au fond, cent fois plus diverse
que la mer, et plus ressemblante à madame Protée. De quelque façon qu'il
s'y prenne, l'homme qui s'était assorti à sa couleur fait maintenant
tache sur elle.

[Illustration: fig35.png]

Sentant donc le problème insoluble, notre ami Rodolphe fit une nouvelle
fouille dans son naturel génie et trouva infiniment mieux. Ce n'était
pas à la montagne qu'il fallait ressembler, mais à un autre izard,
ces animaux pacifiques ne se défiant pas les uns des autres. Et,
laborieusement, il se mit à rechercher pour le ton des étoffes qu'il
adopterait pour son costume de chasse, le ton exact de la robe de son
gibier et du poil de sa victime. Il essaya toutes les laines des moutons
de divers pelages, sans arriver à l'identité qu'il rêvait. Il y avait
toujours, dans la fourrure de l'izard, une pointe de rouge qu'il
n'arrivait pas à donner à son propre habit. Un instant, il crut avoir
trouvé; mais la découverte faillit lui être funeste. Il avait eu l'idée
de mêler un peu de poil de renard très roux, comme vous le savez, au
tissu de son molleton. C'était parfait comme couleur. Mais il n'avait
pas pensé que l'odeur persistante du renard, dont le fumet est le plus
terrible du monde, a un effet immédiatement diurétique sur les chiens.
Le premier jour où il fit son essai, tous les chiens de la région
accoururent à ses talons et se mirent à «compisser fort aigrement»,
comme dit Rabelais au chapitre III de _Pantagruel_, son pantalon.
Impossible de se défendre de ce bain de pieds chaud et parfumé! Une
première meute se forma à Lutz, dont il partait, laquelle s'enrichit,
en chemin, de celle de Saint-Sauveur, de Saligos, de Pierrefitte,
d'Argelès, si bien qu'il traînait un régiment de gentilshommes uriniers
à ses trousses et qu'il n'était si petit roquet, dans toute la région,
qui ne tint à honneur de grossir le cortège et de venir apporter sa
goutte au déluge dont ruisselaient ses souliers. Il fallut que notre ami
Chaigne, en ce moment-là encore procureur de la République à Lourdes,
envoyât un peloton de gendarmerie départementale à son secours. Le
changement d'arôme dépista assez les chiens pour que la maréchaussée
n'eût pas à sabrer les délinquants qui firent une retraite en bon ordre
et rentrèrent tranquillement chez eux, la queue en trompette, sans en
sonner, toutefois, pour simuler un rendez-vous de chasse.

Notre ami Rodolphe, qui en fut quitte pour un fort rhume de cerveau, ne
se découragea pas.

--Au fait, se dit-il, qu'est-ce qui peut ressembler plus à la peau de
l'izard qu'une étoffe tissée de son poil même?

Oui, mais voyez la difficulté de tisser des poils aussi courts et menus!
Notre ami trouva cependant un tisserand assez habile pour mêler un
nombre considérable de ces fils précieux et vivants à la trame du
nouveau vêtement que se fit faire le chasseur pour se rendre invisible à
son ennemi. Et c'est ici que l'attendrissement du drame vient se mêler
aux gaietés de la comédie. Le jour même où il inaugura ce nouveau et
perfide uniforme, Rodolphe alla chasser du côté où vous l'engagiez,
hier, à aller poursuivre son gibier favori. Après une journée tout
entière d'embuscades inutiles et de vaines embûches, s'étant réconforté
d'un verre de délicieux genièvre qu'il fabrique lui-même dans son
laboratoire municipal de Barèges, il s'endormit dans un coin charmant de
montagne, sous une caresse bleue du ciel où filtraient quelques larmes
d'étoiles, au bord d'un tout petit torrent qui lui chantait une berceuse
argentine, au milieu de grands iris sauvages, d'un bleu éclatant, et
qui se balançaient autour de son visage au moindre souffle, comme des
éventails embaumés. O la délicieuse nuit de pasteur chaldéen, sous le
regard ému de la lune! Une fraîcheur étrange, pénétrante, comme d'un
baiser discret, avec un arôme de fleurs des montagnes, attiédi par une
haleine, le réveilla très doucement, à la première lumière rose du
matin. Et de ses yeux, de ses yeux bons enfants, il vit un izard, un
véritable izard, qui, trompé par l'illusion si complète de son costume,
passant sur l'absence de cornes indiquant les moeurs célibataires de
notre ami, le prenait pour un collègue et le flairait affectueusement
pour l'inviter, sans doute, à déjeuner avec lui en broutant le thym du
voisinage. Ah! Rodolphe eut un premier sursaut de chasseur qui lui fit
poser tout doucement la main sur sa carabine. Mais il eut honte bien
vite de ce mauvais et lâche mouvement a l'endroit d'un camarade si
confiant. Pour s'excuser, il essaya même de bêler un peu à la mode
izardine, mais ses longues moustaches altérèrent la pureté du son,
et l'izard s'éloigna prestement, en reconnaissant, avec une loyauté
parfaite, qu'il s'était trompé.

Mais maintenant, pour rien au monde, vous ne décideriez notre ami
Rodolphe à aller tirer l'izard dans cette région pyrénéenne. Il a trop
peur de tuer son ami!



DÉMOCRATIE

[Illustration: fig36.png]

DÉMOCRATIE



Il y avait assez longtemps que le département désirait avoir sa statue
de grand homme comme tous les autres. Le malheur est qu'il n'avait
pas produit de grands hommes. Après avoir épuisé tous les Bottins
historiques, on pensa à l'annuaire de l'Académie française. On y trouva,
sans peine, une quinzaine de compatriotes qui y avaient tenu un siège
depuis la fondation Richelieu, et qui semblaient, d'ailleurs, y avoir
couru le record de l'obscurité. On fit un tri parmi ces nébuleuses. Les
nommés Landouillet, Puy-Bavard et Rocantin demeurèrent sur le volet.
Landouillet avait écrit des vers; Puy-Bavard de la prose, et Rocantin
rien du tout. Comme de son vivant, ce fut ce qui lui valut d'être élu
une seconde fois, pour l'immortalité. Il sortit deux fois de suite au
doigt mouillé et trois fois au zanzibar. La volonté du destin était
claire, l'intention de la Providence formelle. Un marbre fut commandé
au sculpteur Michalou qui n'avait jamais eu aucune récompense, mais qui
était du département. Il représenta l'illustre Rocantin portant à sa
bouche un rameau de laurier qui ressemblait à une branche de persil. Et
il souriait débonnairement à la postérité, comme pour dire: «Vous voyez
que, malgré mon habit vert, mon nez crochu et mon air suffisant, je ne
suis pas comme tout le monde le pourrait croire, un perroquet.»

Or, le jour de l'inauguration solennelle était venue et M. le préfet
était sur les dents, ayant fait grandement les choses. Concours de
gymnastique, jeux académiques et vaguement floraux, tir à la carabine,
essais de pompes, record de cyclistes, rien n'y manquait. Un véritable
apéritif aux jeux olympiques dont on nous promet la résurrection.

Et Mme la Préfète avait dit au godelureau des Andives, surnuméraire de
l'enregistrement et qui se mourait d'amour pour elle, en pure perte,
croyez-le bien, car la femme d'un fonctionnaire de ce rang ne doit même
pas être soupçonnée: «Anatole, si vous le voulez, nous occuperons le
temps, pendant que mon mari fera à ses hôtes campagnards les honneurs du
musée où il n'y a d'ailleurs aucun tableau, à une rêverie, au fond du
parc, près de la fontaine.» C'était le coin le plus charmant et le plus
mystérieux du grand jardin de la Préfecture. Le godelureau Anatole
des Andives crut que l'heure du berger sonnait pour lui et faillit
s'évanouir de joie. Petit fat! L'amour qu'une honnête femme inspire
ne doit-il pas être autrement immatériel et quintessencié! On vous
promettait, monsieur, une promenade à deux, avec peut-être, me votre
bras, la plus jolie main de femme de l'Administration Française, à
l'heure crépusculaire où les vers luisants allument leurs intestinales
lanternes pour faire croire aux étoiles que la terre est un ciel aussi,
dans l'embaumement des parterres voisins tout, fleuris de roses aux
pétales retroussés, à l'ombre tutélaire, mais déjà lointaine, d'un
bâtiment civil, et cette perspective enchanteresse ne vous suffit pas!

En vérité, on ne sait plus ce qu'il faut aux jeunes gens d'aujourd'hui.

Huit discours, pas un de moins, avaient été prononcés. Le néant
littéraire de Rocantin avait été magnifié sous toutes les formes. Mais,
de l'avis de toutes les dames surtout, la palme de ce concours oratoire
revenait à l'inspecteur général de l'Instruction primaire Ledodu, enfant
du pays aussi, qui venait triompher dans son berceau, après en être
sorti chaussé des légendaires sabots dont tant de gens ont mangé la
paille déjà qu'ils doivent être bien durs aujourd'hui. Un bon gros
homme, comme la vie politique nous en a montré un, il n'y a pas
longtemps encore, souriant à lui-même, franchement vaniteux, ayant gardé
l'air pion que ne dépouillent jamais ceux qui ont bourré de pensums la
studieuse jeunesse, bon prince au demeurant, tenant beaucoup de place
sur le globe, mais pas cependant peut-être assez pour le faire tourner
rien qu'en marchant. Il félicita, dans un heureux parallèle, le pays qui
avait produit, à moins de deux siècles de distance, deux hommes comme
Rocantin et lui. On eût dit que c'était de sa propre statue qu'it
parlait déjà. M. le préfet l'embrassa comme le plus pur gruau, quand il
eut fini, et cette accolade, saluée de bans et de vivats unanimes, fut
une conclusion magnifique à ce débordement d'éloquence provinciale dont
les oiseaux eux-mêmes étaient incommodés sur les arbustes dépouillés de
la place qu'enveloppait une tiède poussière chargée de parfums humains.

C'était le moment de la visite aux collections artistiques et
scientifiques du chef-lieu que la municipalité venait d'enrichir de deux
autographes de Rocantin, dont une note de son linge sale complètement
écrite de sa main. M. le préfet dirigeait le cortège, prenant
affectueusement le bras de chacune des autorités, tour à tour, comme
pour sceller, aux yeux des populations, l'accord de toutes les branches
de notre puissante administration. Mais quand il chercha le cubitus de
Ledodu, pour y poser un instant son gant blanc, Ledodu avait disparu.

Et où était-il allé, je vous prie?

Justement, dans le coin du parc où était la fontaine, sous les ombrages
mêmes où Mme la Préfète, tendrement sévère, cruellement indulgente,
faisait de la morale, mais une morale très douce, au godelureau des
Andives, qui s'émancipait. Flirt délicieux, au demeurant, autant
qu'irréprochable, que le leur. Car il avait pour décor d'odorants
berceaux de verdure et, pour accompagnement, l'orchestre des fauvettes
et des rossignols qui, pour les amoureux bien sages, gardent leurs plus
belles chansons.

Mais quelle note soudaine, discordante et plusieurs fois répétée dans ce
concert?

Eole, mêlant sa voix au dialogue divin de Roméo et de Juliette, Crépitus
donnant, à Héro et à Léandre, son opinion sur leur tendresse.

[Illustration: fig37.png]

Quelque méchant faune raillard, sans doute, qui, avec malhonnêteté,
faisait bruyamment se fendre l'écorce de l'arbre où il avait élu
domicile; ou encore quelque Hamadryade laissant éclater son beau rire
sonore à travers une bulle d'écume bleue cueillie, au bout d'un pipeau,
en passant près de la fontaine; ou peut-être la nymphe Écho attardée,
après un entretien trop long, avec des gens indiscrets.

Non! tout simplement ce sacré Ledodu, qui avait remplacé, à son
déjeuner, les cailloux de Démosthènes par d'excellents haricots de
Montastruc--ce Soissons languedocien,--particulièrement bavards; et qui,
par un sentiment tout à son honneur, avait cherché la solitude pour
cette seconde partie de son discours.

Du coup, Mme la Préfète, bien que fille d'un colonel d'artillerie,
devint rouge comme une belle pivoine, et le godelureau Anatole des
Andives pâle comme un narcisse. D'un commun accord, tous les deux
fermèrent le livre des tendres confidences et, silencieusement, pour se
purifier l'ouïe, rentrèrent à l'hôtel de la préfecture, véhémentement
indignés contre le destin.

Mme la Préfète, surtout, l'avouerai-je. Bien que parfaitement décidée,
comme il convient à une vertueuse épouse, à ne rien accorder à son
platonique galant, il lui avait tout à fait déplu que celui-ci fût
interrompu, par une ridicule musique, en pleine déclaration. Une femme
est toujours furieuse quand on lui vole un peu de l'occasion de nous
faire souffrir. Et sa colère ne s'adressait pas inutilement aux dieux,
car elle avait fort bien aperçu, dans le mystérieux enlacement des
taillis, l'auteur de cette malencontreuse symphonie en plein vent, si
j'ose m'exprimer ainsi.

Quel redoublement de fureur n'eut-elle donc pas quand, au banquet
d'honneur qui suivit la visite du musée, elle vit que son mari avait
précisément mis à sa gauche, à elle, ce musical Ledodu. Le repas fut
magnifique et elle sut contenir son courroux pendant toute sa durée,
pleine d'hypocrites attentions et d'ironiques soins pour son cruel
voisin.

Au dessert, M. le Préfet se leva et porta un toast à l'avènement des
couches nouvelles, proclamant que la bourgeoisie contemporaine dépassait
déjà, de cent coudées, par l'urbanité, le bon ton et la distinction des
manières, celle des preux et les rejetons des croisés, ce qui promettait
pour la bourgeoisie à venir.

--Ce que dit votre mari est infiniment juste, affirma M. Ledodu, en se
penchant vers Mme la Préfète, avec son plus gracieux sourire. Ainsi, moi
qui vous parle, Madame, auriez-vous jamais deviné que mon père était
boucher?

--Ça, non! Monsieur, répondit avec conviction Mme la Préfète.



PASIE

[Illustration: fig38.png]

PASIE



Pour Aspasie, vraisemblablement, et croyez bien que ce n'était pas son
vrai nom. J'ai su, depuis, qu'elle s'appelait Sidonie Lascoumette. Elle
portait un front perdu dans le bouillonnement fauve de ses cheveux;
des coulées d'or traversaient ses yeux bruns; le nez droit et toujours
frémissant aux narines, n'avait aucune des irrégularités charmantes qui
impliquent la bonté; un peu charnues, les lèvres s'ouvraient sur de
petites dents blanches et coupantes; une fossette trouait le menton
césarien que soutenait un cou un peu large s'épanouissant, sans
brisures, aux épaules. Par prudence, arrêterai-je là son signalement.
Au moral, elle était tout à fait dépourvue d'esprit. Qu'en avait-elle,
d'ailleurs, besoin? Avec un peu de génie seulement, une telle femme eût
bouleversé le monde. Mais elle n'avait pas plus de génie que d'esprit.

Bête comme une oie, alors? Vous exagérez sensiblement. On ne s'ennuyait
pas avec elle. C'est l'essentiel, n'est-ce pas? Il est vrai qu'on
ne s'ennuie pas non plus avec une oie quand elle est tendre et
ingénieusement farcie par un cuisinier consciencieux. J'en étais, pour
ma part, très amoureux, et n'éprouvais à cela qu'un petit ennui, celui
de contrarier beaucoup mon camarade Peyrolade, qui n'en était pas moins
amoureux que moi, et qu'à regret je voyais berner par cette jolie
drôlesse qui me gardait toutes ses faveurs. J'en étais, à la fois,
flatté et humilié, car il lui avait fait la cour bien avant moi. J'avais
précisément dans ma poche un billet d'elle, un rendez-vous pour dix
heures. Charmant, ce billet, et plein de promesses, mais empoisonné par
mon amitié. Elle y blaguait encore ce malheureux Peyrolade. Ah! que les
femmes sont peu généreuses quand elles n'aiment pas!

Il n'est pas d'heure plus lente à venir que celle dite du Berger. Je me
l'imagine traînant, après soi, un troupeau d'impatiences et de doutes
sur un chemin très montant, vers une étoile qui va toujours s'enfonçant
plus profondément dans l'azur. Ce que le temps me devait paraître long
jusqu'à dix heures! Une circonstance insignifiante en apparence en
compliquait encore l'emploi. Je n'osai aller, comme tous les jours, le
tuer au café où j'avais mes habitudes. C'était aussi celui de Peyrolade
et j'avais quelque honte à le rencontrer au moment de lui faire une
crasse. Et puis, j'aurais eu à lui inventer quelque mensonge expliquant
mon départ avant l'heure accoutumée. L'innocent, il était déjà, sans
doute, à m'attendre assis derrière le joli quadrilatère de drap vert
et les cartes apprêtées pour la manille coutumière. Demain, j'aurais
certainement à lui donner des explications. Mais mon imposture était
retardée de quelques heures.

Je me mis donc à arpenter les allées Lafayette--car nous sommes à
Toulouse--le gaz commençant à clignoter dans les rues transversales, des
nappes circulaires de lumière blanche tombant, par places, sur le sable
estompé de bleu aux contours. Les mélancolies du soir descendaient des
feuillages déjà frissonnants sous un souffle automnal et, tout au
bout, un carrousel de chevaux de bois tournait aux sons énervants d'un
orchestre barbaresque. La monotonie de ces allées et venues trompant mal
mon impatience, je pris le parti d'entrer dans un simple estaminet qui
avait l'avantage d'être très voisin de la demeure de Pasie. J'y
lisais les journaux parmi des inconnus. Par une fatalité touchant à
l'invraisemblance, c'est Peyrolade que j'y aperçus, le premier, tournant
le dos fort heureusement à la porte... plus un ami commun qui me le
montra, pendant que je lui faisais: chut!--Êtes-vous donc brouillé avec
lui? me demanda-t-il.--Non! fus-je obligé de lui répondre, mais je ne
veux pas qu'il me voie ici. Puis, n'osant sortir, de crainte de le faire
retourner, je me renfrognai dans un coin. Quand il se lèverait pour
partir, je plongerais mon visage entre mes mains, comme un homme qui
fait semblant de penser.

Mais je t'en fiche! Mon gaillard était bien là pour un bon moment. Je
vis son pardessus à une patère, son pardessus qu'il avait remis au
garçon pour se mieux installer. Le diable soit des piliers d'estaminet!
Jamais je ne fis de plus salutaires réflexions sur la dignité de la vie
chez soi, au coin d'un bon feu, entre le ronronnement d'un chat familier
et le tic-tac de l'horloge qui vient des grands-parents, dans son
armoire de noyer pareille à un cercueil. Les brumes du soir sont
mauvaises à tout le monde, et Peyrolade n'avait déjà pas une si bonne
santé.

Je m'étais assis, lui tournant aussi le dos; je m'étais fait servir une
consommation chimérique et un journal que je ne lisais pas, mais qui
me servirait de paravent, et le supplice commença pour moi, le voyant
rester, de ne plus oser sortir. Je le voyais déjà brusquement changé de
sens et me criant de sa bonne voix joyeuse: «Eh! où vas-tu?» Ce n'est
vraiment pas la peine d'être un honnête homme pour souffrir toutes les
angoisses d'un malfaiteur qui se sent filé.

Et il était dix heures moins cinq; et je l'entendais toujours pérorer
derrière moi; et il fallait bien pourtant se décider à se lever. Je ne
pouvais pas cependant renoncer au seul bonheur qui soit au monde, parce
qu'il avait plu à cet animal de venir s'asphyxier, dans l'ignoble fumée
des bières et des cigarettes, ailleurs qu'à l'endroit accoutumé?

Sortir de trois quarts, en détournant la tête, en profitant même du
revêtissement obligatoire--car, moi aussi, ne voulant pas mourir étouffé
dans ce taudis, j'avais déposé mon paletot--pour engloutir son profil
perdu dans un collet. Ce fut mon plan.--Mon paletot! fis-je au garçon,
en donnant à ma voix un léger accent marseillais qui dut aggraver
encore, d'un vague relent d'ail, les parfums déjà très composés de la
pièce. L'esclave aux escarpins traînant dans la sciure de bois obéit.
Toujours sans regarder, je me dressai; je plantai un bras dans l'une
des manches du paletot et je fis une demi-pirouette dans le sens de la
sortie, tandis que le vêtement, lui-même, accomplissait une révolution
autour de moi pour me tendre son autre manche. Le succès fut complet!
J'avais disparu momentanément dans un tourbillon de draps, comme
un oiseau disparaît dans l'élargissement de ses ailes au moment de
l'envolée. Il me semblait que je sortais d'un cachot et que c'était
l'âme de Latude qu'on délivrait en moi. Le brouillard léger qui avait
prêté ses ailes de gaz au crépuscule s'était dissipé. Une belle nuit
d'automne, comme elles sont là-bas, pleines de petits astres semblant
des grains de givre semés, par une invisible main, dans une coupe de
lapis. J'étais, je l'ai dit, tout près de Pasie. La route me parut
délicieuse et faite de fraîcheur apéritive. Que ce serait doux et
charmant, dans quelques instants! Il semblait que l'arome des dernières
roses mourantes dans la chambre tiède, parvint jusqu'à moi et m'indiquât
le chemin que je savais pourtant si bien!

Dix heures sonnaient aux couvents perchés sur les collines, aux fenêtres
éteintes déjà. Au dernier réverbère, avant de toucher au seuil de la
bien-aimée, je pris machinalement, dans la poche de mon pardessus, le
billet qu'elle m'avait écrit, pour me bien assurer de mon bonheur et en
relire les derniers mots, tant j'avais peur de vivre dans un rêve.

Hein! je n'en croyais plus mes yeux! Comment m'étais-je trompé à ce
point? Mon impatience m'avait donné la berlue. Je n'étais attendu qu'à
onze heures!

L'heure du Berger avait emmené plus loin encore son troupeau.

Oh! ce que cette heure me parut composée de soixante siècles, tous
glorieusement chargés d'historiques événements! Il me parut que Salomon,
Charlemagne et Louis XIV auraient pu y trouver la place de leurs longs
et mémorables règnes! Les secondes s'allongeaient interminables. Je les
traînai jusqu'au bord de la Garonne qui courait, sous son pont à dos
d'âne, dans un scintillement d'or, entre les quais d'où montaient des
chansons attardées, vers les dômes jumeaux de la Daurade et de la
Dalbade, païennement assises au bord du fleuve. A onze heures moins dix
seulement, je quittai cette contemplation véhémente des écumes venant
émousser d'argent les plus basses pierres des piles. Onze heures,
enfin! Je touchais la porte de Pasie, quand un animal se jeta à travers
moi.--Idiot!--Crétin! Nous nous étions déjà reconnus, au seul timbre de
nos voix, je l'espère. Cet animal, c'était Peyrolade.

[Illustration: fig39.png]

--Alors, tu me mouchardes?

--Alors, tu entends m'empêcher d'aller à mes affaires?

--Tant pis pour toi. Eh bien! je vais chez Pasie qui m'attend. Ouf!

--Moi aussi, fit Peyrolade, lis, plutôt....

Et il me tendit un chiffon de papier dont je reconnus immédiatement
l'écriture. C'était aussi un rendez-vous de Pasie, mais pour dix heures,
celui-là.

--Et je suis en retard d'une heure, continua Peyrolade, parce qu'un
bougre m'a triché à la manille. Donc, bonsoir!

J'étais abasourdi.

Une fenêtre de Pasie s'étant subitement éclairée, il se fit, dans la
rue, plus de lumière, et je remarquai, avec stupeur, que Peyrolade avait
mon paletot. Par un juste retour sur moi-même, je dus constater que
j'avais le sien. Le garçon s'était trompé en nous les rendant. C'est le
rendez-vous de Peyrolade que je traînais depuis une heure dans ma poche.
Notre commune amie m'avait attendu à dix heures et l'attendait à onze.

Silencieusement nous nous serrâmes les mains.

Oh! que M. Bérenger aura donc de peine à décider les dames à n'avoir
qu'un amoureux!



L'ORAGE

[Illustration: fig40.png]

L'ORAGE

_A B. Marcel._



Je l'ai revu, ce coin charmant de Croix-Daurade, le seul un peu boisé de
la banlieue Toulousaine et qui offre l'ombre de ses ramiers, comme on
dit là-bas, aux promeneurs que les chaudes haleines de l'autan chassent
de la Cité. J'ai contourné le Mont Aventin qui domine, de ce côté, la
Rome Languedocienne, et où se dresse l'héroïque colonne qu'enveloppe,
la nuit, un si grand silence bercé par l'ondoiement léger des cyprès du
cimetière, et par la rue faubourienne que bordent des maisons basses
vêtues de brique rose, je suis parvenu jusqu'aux haies touffues
enfermant les petites propriétés, d'où émerge l'inégale frondaison des
acacias. Et plus loin, c'est un enchevêtrement de ronces autour de
jardins à peine cultivés, ayant pour seuils des carrés de vignes très
ravagés des polissons, et toujours vendangés bien avant le temps des
vendanges. Et, comme j'accomplissais ce pèlerinage au pays de mes plus
vieux souvenirs, le soleil couchant rayait de pourpre les horizons et
allumait comme un incendie aux dômes de pierre ondulant dans la lumière
poudreuse dont la ville était enveloppée déjà.

Et, sur mon chemin, montueux par endroits, pierreux partout, de belles
filles passaient, toutes ayant un air de famille, très brunes, avec des
retroussis de cheveux noirs sur leurs nuques ambrées, riantes à pleines
dents blanches, portant sur leur front étroit tout l'orgueil du sang
latin, le cou et les hanches un peu épais comme ceux des vierges des
Panathénées, fières et moqueuses, toutes une fleur au corsage et une
raillerie aux lèvres, et je pensai que Marinette était ainsi. Qui donc,
Marinette? Ah! ne me demandez pas son vrai nom. Je n'ai jamais connu que
celui-là. La fillette, très brune et très moqueuse, dont je me croyais
absolument épris, quand je venais passer, dans ce paysage, mes vacances
de collégien. Épris comme peut l'être un garçonnet très timide auprès
d'une créature dévotement élevée par d'honnêtes parents et qui était
sage encore, par pure terreur de l'enfer, au sujet de quoi je n'étais
pas, d'ailleurs, moi-même, absolument rassuré. Car, en ce temps-là, ma
vieille tante ne m'eût pas laissé manquer la messe, et, pour être franc
jusqu'au bout dans ce lambeau de confession, c'est à l'église, le
dimanche, en la regardant penchée sur son livre, qu'elle faisait
semblant de lire avec une délicieuse hypocrisie, que j'étais devenu
amoureux de Marinette, au bruit de l'orgue et dans la fumée bleue des
encens qui lui mettaient comme une auréole.

Bien entendu que nous croyions faire un gros péché on nous voyant en
secret, pendant la semaine. Sans cela, y aurions-nous trouvé tant de
charme? Moi peut-être qui, très sincèrement, trouvais une joie infinie,
toute païenne, chastement voluptueuse à respirer ce parfum de jeunesse
en fleur et d'une fleur déjà presque en épanouissement de beauté. Car,
dans les pays du soleil, les jeunes filles sont plus tôt femmes,
et maintenant que je me remémore Marinette, il me semble que mon
platonisme, si doux d'ailleurs, frisait le ridicule et pouvait compter
pour une débauche de respect. Elle ne chercha plus à me revoir ensuite,
ce qui me fait vaguement craindre qu'elle ne m'ait pris pour un
incorrigible serin. En quoi elle s'est trompée. Car je me suis
parfaitement enhardi, dans la suite du temps, et n'ai pas envie de m'en
repentir.

Donc, nous nous cachions, croyant mal faire, et n'y trouvant, elle du
moins, que plus de plaisir. Comme ses parents, peu aisés, lui donnaient
souvent des courses à faire, le soir, et qu'on ne me chicanait pas,
moi-même, sur l'heure de mes promenades, c'est le soleil couché que nous
nous rencontrions le plus souvent, et jamais par hasard, moi très ému en
me retrouvant auprès d'elle, elle gaie comme un pinson et trouvant à
me taquiner des délices infinies. Je lui contais très sérieusement ma
tendresse; je lui donnais les fleurs cueillies, le jour même, et, le
diable m'emporte, je lui lisais mes premiers vers inspirés par elle. Du
tout elle s'amusait, en bonne fille, avec une troublante appréhension
d'au-delà dans son regard sombre et perçant tout ensemble, tel une
flèche empennée de velours. Et je buvais son haleine quand elle laissait
ma tête se rapprocher de la sienne, le pollen tiède de sa joue--tel
celui de l'aile d'un papillon ou le duvet d'une pêche--me mettant un
frémissement à la joue.

Or, il avait fait ce jour-là, une chaleur comme celles que nous
traversons en ces premiers jours de septembre, et la nuit était venue,
admirablement translucide et caressée de souffles tièdes encore; le
ciel, admirablement pur, d'un bleu très sombre, semblait un immense
lapis-lazuli aux cassures d'argent, égratigné parfois subitement par la
course de quelque étoile filante. Et jamais une telle sérénité de beau
temps n'avait engagé aux promenades lointaines sous cette haleine
caressante où mouraient, en même temps que les derniers parfums des
roses sauvages, les dernières rumeurs du jour. Et nous étions allés,
Marinette et moi, plus loin que de coutume, dans un enchevêtrement plus
mystérieux de feuillages, et sous de plus lointains enlacements de
vignes, jusqu'aux bords mystérieux d'une fontaine presque tarie et qui
ne coulait plus que goutte à goutte, comme un bruit de larmes à demi
consolées. Et jamais je ne m'étais senti plus troublé près d'elle, et
jamais elle ne m'avait paru écouter avec un recueillement aussi attendri
mes paroles d'amour. Nous nous étions vraiment perdus dans un dédale de
frondaisons qui nous enveloppait délicieusement du frémissement de ses
ténèbres.

Qu'avais-je dit à Marinette et pourquoi étions-nous silencieux depuis un
instant, quand cette ombre fut rayée d'une vive lueur?--Un éclair, fit
ma petite amie. Et comme j'allais, à mon tour, la railler, toute idée
d'orage me semblant ridicule sous la sérénité d'horizon que nous venions
de quitter, un roulement étrange se fit entendre, et quand Marinette
répéta d'une voix déjà tremblante:--Le tonnerre! je n'eus plus aucune
envie de me moquer d'elle. D'autant qu'une seconde clarté subite passa
dans les branches que suivit un grondement plus caractéristique encore
que le premier. Comme nous restions atterrés tous les deux, une
troisième lampée de feu dévora l'ombre et un troisième mugissement
d'éléments déchaînés épouvanta le silence qui nous était si doux.

--L'orage! l'orage! fit Marinette d'une voix affolée. Et je suis tête
nue, et je n'ai rien à jeter sur mes épaules!

Et, s'arrachant de mes bras, tout éperdue, elle traversa les ronces en y
déchirant peut-être ses jolis bras, malgré mes efforts pour la retenir,
malgré mes supplications. Moins adroit qu'elle, pendant d'ailleurs
que les flammes intermittentes continuaient se rapprochant de notre
retraite, et aussi ces bruits de foudre devenus étourdissants, je ne pus
me dégager aussi rapidement de ce dédale de feuillages et, quand je me
retrouvai sur le chemin, le visage cinglé par les églantiers défleuris,
elle avait disparu; en vain mes regards fouillèrent l'espace pour
retrouver sa trace, bien que, par une nouvelle surprise, par un second
enchantement aussi inexplicable que le premier, le temps fût d'une
limpidité admirable, l'atmosphère merveilleusement lumineuse et le
paysage, éclairé presque comme en plein jour, par le scintillement des
étoiles et le rayonnement majestueux de la lune. Alors, ce faux orage
que j'entendais encore cependant gronder sous les feuillées désertées?
Je ne fus pas éloigné de croire, avec un peu de présomption sans doute,
que le ciel était venu, ce soir-là, au secours de la vertu de Marinette.
Et franchement, je lui en voulais un peu.

Je passai une nuit déplorable, après avoir vainement tenté de la
rejoindre, très las de cette course folle, hanté de mille visions bêtes,
tourmenté de désirs vagues et aussi de quelques remords inquiétants pour
mon salut. Je dus dire un _Pater_ et un _Ave_ pour désarmer le
courroux évident du ciel contre mes concupiscences innocentes pourtant
d'adolescent.

[Illustration: fig41.png]

Le lendemain, à déjeuner, ma vieille tante, qui était fort gourmande,
avait un air singulièrement réjoui, comme lorsqu'un plat très à son goût
figurait sur le menu familial. Et, de fait, elle ne put retenir son
admiration expansive, quand la cuisinière, en personne, apporta, sur
la table, un véritable Hymalaya d'escargots dont je me détournai
personnellement avec horreur, n'ayant jamais pu vaincre mon dégoût
irraisonné pour ce comestible bon enfant dont on fait grand cas dans les
environs de Toulouse.

--Des escargots! Et comme ceux-là, en pleine sécheresse! s'écriait
l'excellente vieille en pourléchant ses babines légèrement moustachues
par le fait des ans.

Et, comme je demeurais visiblement insensible à cette joie, elle voulut,
du moins, m'intéresser au côté miraculeux de cet événement.

--Ce Rodamour est tout simplement un homme de génie! poursuivit-elle
avec enthousiasme.

Or, Rodamour était le jardinier qu'elle trouvait ordinairement bête
comme une oie.

Donc, voici, comme elle me le conta un instant après, ce que ce Rodamour
avait imaginé. Ayant remarqué que les escargots, dont les retraites sont
invisibles absolument pendant le beau temps, en sortaient au moindre
bruit d'orage, assoiffés de l'ondée qui allait suivre le tonnerre et
les éclairs, il avait inventé les préludes d'un orage artificiel, en
balançant rapidement, sous les feuillées, une lanterne qu'il cachait
ensuite rapidement sous son manteau, de façon à ne donner à cette
lumineuse apparition que la durée d'un éclair, tandis que des gamins
qui lui faisaient escorte exécutaient ensuite des roulements imitant la
foudre sur des tambours de vingt-cinq sous. L'effet était immédiat. De
derrière chaque branche, sortaient des paires de cornes inquiètes qui
dénonçaient au chasseur la présence de son gibier.

Et voilà la musique de foire dont j'avais été dupe! Et, pour prix de
mon amour mystifié, on m'offrait un plat qui me faisait dresser, sur
ma tête, les cheveux d'horreur! Et ce plat-là me coûtait peut-être la
tendresse éternelle de Marinette!

Ainsi pensai-je encore, avec un regain de rancune contre le destin,
en quittant ce joli chemin de Croix-Daurade, mon premier calvaire
passionnel en ce temps-là!



VIEUX AMIS

[Illustration: fig42.png]

VIEUX AMIS



La petite ville était de celles où les fonctionnaires en retraite
aiment à finir leurs jours, exagérément provinciale, avec un charme
de tranquillité qui tentait, au passage, les voyageurs lassés et les
amoureux fervents. Rien ne lui manquait des grâces départementales, un
peu lointaines de Paris, qui font respirer à l'aise les Parisiens en
vacances, avec des propos idylliques sur les lèvres. Un joli clocher
roman aux teintes grises et dont les sonneries s'égrenaient à l'heure
des _Angelus_, mélancoliques et joyeuses à la fois; une mairie qui
avait été un vieux château féodal, enfouissant aujourd'hui ses pierres
vaguement sculptées, sous des guirlandes de lierre; un mail longeant
une rivière à l'eau courante, sous une double avenue de platanes aux
feuilles doublées d'argent clair; un petit jardin de ville où les
amateurs venaient chanter, par les belles soirées d'été. Ajoutez que la
rivière était poissonneuse, navigable au loin entre de jolies haies de
roseaux, et, ce qui ne gâte rien, que les filles du pays étaient belles,
avec de riants et naïfs visages, les hommes affables et les commerçants
aussi peu voleurs que possible. La vie était donc facile dans ce Paradis
et il n'y avait rien d'étonnant à ce que les vieux militaires, hors
d'emploi, y fissent leur dernière garnison terrestre, comme le capitaine
Landrimol et le capitaine Bidache qui, d'ailleurs, ne s'étaient guère
quittés de leur vie.

Deux vieux braves, sortis des rangs, qui avaient commencé en Crimée, à
gagner leurs premiers grades sur le même champ de bataille. Ils avaient
conquis les autres dans le même régiment, lentement mais justement, et
ils avaient été de la même promotion dans la Légion d'honneur; tous les
deux demeurés aujourd'hui d'aspect violemment professionnel, dans leur
redingote serrée à la taille et largement fleurie à la boutonnière, le
petit chapeau sur l'oreille comme un képi les jours de crânerie ou de
mauvaise humeur, et les moustaches en brosse jaunies au bord par la
cigarette, telle la neige où ont fait pipi de petits chiens. On n'en
eût pu faire cependant deux Ménechmes, car ils étaient inégalement
conservés. Landrimol était demeuré un gaillard sec comme une trique,
nerveux comme un cep de vigne, étonnamment vigoureux au fond et de
belles ressources pour son âge. Par contre, Bidache avait pas mal grossi
et roulait, sur ses petites jambes, un bedonnement qui lui donnait
plutôt l'air d'un chapon du Mans que d'un bon coq.

C'était lui qui avait découvert cette oasis, quand l'oreille lui avait
été fendue--ce qui avait demandé du temps, car il les avait longues--et
qui, tout de suite, l'avait signalée à Landrimol comme l'olympique
séjour où ils pourraient--tels les péripatéticiens--pérambuler, en
commun, leurs dernières promenades. Tout de suite, ils avaient compris,
dans sa plénitude, la vie de délices qui s'ouvrait devant eux, comme un
jardin parfumé de roses automnales. La pêche à la ligne dans le même
bateau, un peu loin dans la campagne, sans se parler de la journée pour
ne pas effrayer le goujon; les parties de billard dans les cabarets des
bourgs voisins, où la consommation coûte vingt centimes et où l'usage
des boules d'ivoire sur le drap vert ne coûte rien; les absinthes
voluptueuses sous les soleils couchants qui mêlent quelques rubis à
leurs émeraudes; enfin, les bons souvenirs de campagne sur les bancs où
l'on est assis l'un près de l'autre, mariant les fumées de ses pipes en
un petit brouillard bleu où semble monter l'âme des heures passées.

Rien au monde était-il plus sage que ce programme et mieux réalisable?

Mais voilà! Bidache gâta tout. Sans comprendre ce que la vie ainsi
recommencée avait d'exquis, n'annonça-t-il pas un jour, à Landrimol
stupéfait, qu'il se mariait. Je dois dire que celui-ci--et c'est
essentiel à la dignité de son caractère--jeta les hauts cris et fit ce
qu'il put pour le détourner de ce stupide dessein. A son âge!--Nous
avons le même, avait répondu Bidache, piqué.--Avec ce qui lui restait
de santé!--Je ne me marie justement que pour être bien soigné et bien
dorloté, avait répliqué Bidache avec conviction, pour avoir toujours
des boutons à ma chemise et mon café au lait prêt à huit heures.--Et tu
épouses?--Une des plus jolies filles du pays tout simplement. Et, cette
fois, Bidache avait un sourire presque impertinent sous la paille grise
de ses moustaches: on n'est pas parfait. Landrimol ne fit plus aucune
objection et, dans l'éclair de franchise qui déchira la nuée d'émeraude
des apéritifs pris en commun, il finit par trouver que son ami avait, au
fond, raison. Et lui aussi,--on ne sait pourquoi--se mit a frisoter sa
moustache d'un air conquérant.--Ça ne changera pas grand'chose à
nos habitudes, mon vieux, lui dit Bidache comme conclusion et avec
infiniment de bonhomie.--Parle pour toi, répondit Landrimol sur un faux
air de reproche affectueux.

Et ce fut, ma foi, un mariage tout à fait joyeux que celui-là, par une
belle journée de printemps où les oiseaux se poursuivaient dans les
branches des platanes, devant l'église, d'où filtraient, par le porche
entre-bâillé seulement, à cause des curieux, parmi l'odeur des roses
grimpantes, un vague arôme d'encens, et les plaintes de l'orgue parmi
les cris joyeux des passereaux énamourés. Quand le portail se rouvrit
sur le cortège, les cierges flambant encore sous la nef, dans de petites
vapeurs d'azur que rayaient largement, par places, des bandes de lumière
colorées par les vitraux, semblaient une constellation prisonnière, un
microcosme d'étoiles qui avaient fait quelque sottise et que le bon Dieu
avait enfermées dans cette cage de pierre. Et Bidache avait dit vrai.
L'épousée était une admirable personne délicieusement virginale dans
sa toilette blanche, avec de beaux yeux bleus, qui regardaient sous le
voile, et un sourire clair qui semblait suspendre, au tulle, quelques
gouttes de lait. Comme il convenait, Landrimol avait été témoin de
son ami, et développait, autour de la jeune femme, un peu de cette
galanterie de bon goût qui demeure, avec l'héroïsme dans les combats,
le secret des hommes de guerre. Madame Bidache paraissait enchantée de
cette cour innocente et cependant audacieuse par instants, sans jamais
excéder les règles de la courtoisie permise, et de la plus parfaite
tenue.--Tu vois bien que j'ai eu raison! dit Bidache, enchanté, à son
vieux camarade.--Absolument! répondit Landrimol, qui était volontiers
monosyllabique dans ses Propos.

[Illustration: fig43.png]

Et, en apparence, en effet, sauf à l'heure du dîner que Bidache faisait
chez lui--mais encore invitait-il souvent Landrimol--et à l'heure du
coucher que Bidache avait avancée dans un sentiment qu'on peut supposer
bien naturel, rien ne sembla changé d'abord dans l'existence de nos deux
amis. Les pêches dans le même bateau, les parties de billard dans les
cabarets, les apéritifs dans la même fumée continuèrent à scander la
double vie de ces deux héros. Cependant, arriva un moment où Landrimol
parut quelque peu las de l'entretien de Bidache et il devint visiblement
moins expansif. Il prenait un bateau à lui tout seul, refusait de jouer
au billard, éloignait son verre de celui de Bidache dans les cafés.
Il devenait brusque et narquois dans la causerie, et la brusquait
volontiers au moment où son ami semblait y prendre le plus grand
intérêt. Car à ce refroidissement très net dans les relations
affectueuses, de la part de Landrimol, correspondait, comme presque
toujours, un redoublement de tendresse de Bidache. Mais sacrédié! un
vieux militaire a sa dignité. Il ne pouvait pourtant pas continuer à
faire, tout seul, les frais d'une intimité qui semblait à charge à son
partenaire. Avec une véritable douleur, au fond de l'âme, lui aussi
devint hautain et sec. Un jour, ils se dirent: au revoir! comme de
coutume. Mais le lendemain ils ne se revirent pas. Et le surlendemain
non plus. C'était fini.

Le destin ne devait pas cependant leur permettre de s'oublier l'un
l'autre, après une si longue et si fidèle amitié.

J'ai dit que Bidache, qui avait grossi, avait besoin d'un régime. Le
médecin lui avait prescrit une promenade de trois heures tous les
matins. Homme d'habitude, de discipline et de devoir, Bidache avait
immédiatement organisé celle-ci d'après des lois immuables. Il partait
de chez lui à cinq heures, prenait à droite, toujours par la même route,
et rentrait ponctuellement à huit heures, pour son café au lait. Or,
Landrimol, lui aussi, avait adopté un règlement matinal. Habitant sur la
droite de la maison de Bidache, sur la route même que prenait celui-ci,
il faisait, en partant à cinq heures un quart, un détour par derrière la
petite ville, de façon à ne pas rencontrer son ancien ami. Dix minutes
après on ne le rencontrait plus nulle part. Mais, à huit heures moins
un quart, il revenait par le chemin que Bidache avait pris deux heures
trois quarts auparavant, si bien que, comme celui-ci rentrait chez lui
par la même voie, ils se rencontraient, en se croisant, toujours à la
même place, à cent mètres de la maison de Bidache, à huit heures moins
cinq.

Et Bidache, à qui ça faisait du mal de ne pas lui parler, se frottait
les mains en le rencontrant, comme un homme à qui sa promenade
hygiénique a fait grand bien, et qui se sent plus solide du bon air
respiré. Et il lui criait de tout le souffle de ses poumons rajeunis:

--Hein! c'est bon, le matin!

--Excellent! lui répondait le monosyllabique Landrimol, en filant, et
sur le même ton triomphant.

[Illustration: fig44.png]



L'INVITÉ



Vous me permettrez, pour une fois, une pointe de gauloiserie. J'ai été
bien sage depuis si longtemps! Et puis, Paris est rempli, en ce moment,
d'étrangers très graves, et on y entend rire si peu qu'on s'y pourrait
croire à Londres ou à Berlin. Et c'est bon de rire, quelquefois, à la
mode des aïeux, voire des aïeules, qui étaient moins raffinées que nous
en plaisanteries. Lisez plutôt les lettres écrites au grand siècle par
de grandes dames! Je n'excéderai pas, d'ailleurs, un genre de gaieté qui
fut familier à Molière. Deux circonstances atténuantes encore. Mon
conte est miraculeusement scientifique, et l'aventure m'étant arrivée
à moi-même, comme nous ne manquons jamais de le faire remarquer à
Toulouse, est d'une parfaite authenticité.

Donc c'est moi, oui, moi, qui avais résolu d'aller déjeuner à
l'improviste chez mon vieux camarade, l'explorateur Pipedru, de passage
à Paris pour quelques jours. J'ai peu de sympathie, en général, pour ces
hardis pionniers de la civilisation européenne, qui viennent troubler
de tranquilles sauvages et leur offrent hypocritement des verroteries,
ayant déjà, aux talons, les canons de la conquête. Je n'apprends jamais,
sans quelque plaisir, qu'ils ont été dévorés par de sages cannibales.
Mais mon vieux camarade Pipedru n'est pas de cette race d'oiseaux de
proie au long vol. Il explore par curiosité, par amour de la science, et
sans jamais commettre, à son retour, aucune indiscrétion au profit d'un
gouvernement quelconque, de la France, surtout, dont il désapprouve
hautement la politique coloniale, ne rêvant, le brave homme! que le
retour des chères provinces perdues à la mère patrie! Un sympathique,
vous le voyez. Et hospitalier! Vous ne sauriez croire sa joie quand
je viens ainsi le surprendre, à l'heure du repas, dans son petit
appartement de la rue Pigalle, lequel est un musée véritable où se
pourraient instruire vingt générations.

On entre dans son cabinet de travail en traversant la salle à manger.
Quand je le vis, ce jour-là, un seul couvert était sur la table déjà
mise. Le sien certainement. Allons, tant mieux! Il n'y aura pas de
fâcheux entre nous. J'ouvre brusquement la porte de son laborieux asile.
Comme à l'ordinaire, il vient à moi, les deux mains ouvertes. Mais
soudain, sa bonne figure, déjà très hâlée par les exotiques soleils,
se rembrunit:--Tu ne viens pas déjeuner, au moins?--Mais si, et j'ai
grand'faim.--Impossible aujourd'hui.--Comment cela?--J'ai un invité que
je ne peux recevoir que seul. Tiens!... j'aurais cru, en voyant une
seule assiette sur la nappe....

Pipedru referma la porte et, me forçant à m'asseoir, malgré ma mauvaise
humeur:--Il n'est que onze heures, fit-il, et nous avons trois quarts
d'heure avant son arrivée. C'en est assez pour m'excuser et te dire la
mystérieuse raison qui m'empêche d'être, en même temps, votre amphitryon
à tous les deux. Mais, d'abord, as-tu lu Darwin?--Un peu légèrement,
avouai-je en reprenant ma sérénité en face de l'air bon enfant et
sincère de Pipedru.

--Alors, continua-t-il, tu es de ceux qui lui reprochent d'avoir fait
descendre l'homme du singe, ce qu'il n'a jamais dit. Ce pauvre Darwin,
tant calomnié de ceux qui ne l'ont pas lu, ne fit qu'apporter sa petite
pierre à l'édifice physiologique commencé par Maillet en 1748,
poursuivi par Robinet en 1768, continué par Lamarck en 1809 et auquel
Étienne-Geoffroy Saint-Hilaire a lui-même travaillé depuis. Darwin a
infiniment plus parlé des pigeons que des hommes, et on ne sape pas les
bases de la religion pour avoir affirmé que les cent cinquante variétés
de pigeons qu'il a dénombrées n'avaient qu'un type originel: le bizet.
Sais-tu maintenant en quoi consiste la «sélection naturelle», la plus
belle découverte de son génie?--Vaguement.--Eh bien! c'est le principe,
en vertu duquel, dans chaque espèce animale, les individus ayant une
faculté particulière, et particulièrement robuste, font seuls souche
durable, les autres succombant dans l'implacable lutte pour la vie qui
est la loi terrible des êtres. Cette faculté, à laquelle ils doivent
la supériorité qui leur permet de subsister parmi les ruines de leurs
congénères, va s'exagérant chez leurs descendants, au point de devenir
chez eux, plus que l'habitude même, une nouvelle nature.--En sorte que
si, par l'exagération d'une habitude journalière, des hommes étaient
arrivés à se créer artificiellement un besoin, ce besoin revivrait plus
actif, plus impérieux, plus dominateur chez leur progéniture et pourrait
devenir le signe caractéristique d'une race?--Parfaitement. Eh bien!
maintenant que tu as compris, je puis te dire pourquoi je ne puis te
garder à déjeuner. Mon invité, le premier insulaire de son lointain pays
qui ait pénétré en Europe, fait prisonnier par un pasteur presbytérien
à qui il a heureusement échappé, ne peut supporter d'autre convive
avec lui parce qu'il appartient à la tribu des Arganautes.--Comprends
pas.--Je vais te l'expliquer. Les Arganautes, qu'il faut bien se garder
de confondre avec les compagnons de Jason à la conquête de la Toison
d'Or, descendent d'un nommé Argan qui leur a donné son nom. Or, j'ai
découvert que cet Argan n'est autre que celui dont notre grand Poquelin
a parlé dans son _Malade imaginaire_, lequel Argan, étant huguenot,
avait été exilé de France, à l'époque de la Révocation de l'Édit de
Nantes, et était venu s'installer, par-delà les mers, dans une île
lointaine, ce que Molière, par un bas sentiment de flatterie, s'était
bien gardé de nous conter. Or, tu sais, comme moi, la manie de ce pauvre
homme et qu'il avait coutume de compter les heures du jour par ses
ablutions intérieures, renouvelant ainsi les merveilles de la clepsydre
qui marquait, avec de l'eau, la fuite du temps. Cette passion pour les
politesses hydrauliques de M. Fleurant devait, en vertu de la loi que je
t'énonçais tout à l'heure, prendre chez ses descendants un développement
tout à fait anormal. Et, en effet, le clystère était devenu, dans sa
nombreuse postérité, le principe fondamental (c'est le mot propre)
de toute alimentation et de toute gourmandise. Les facultés du goût
s'étaient complètement déplacées chez cette race d'hommes, singulière,
mais dont le teint est d'une fraîcheur et d'une beauté remarquables.

--Les repas devaient être singuliers.

--Mais ils se composent, comme chez nous, de plusieurs plats qu'on prend
autrement, voilà tout. Les visages friands ne s'en épanouissent pas
moins quand des parfums de vanille ou de chaudes odeurs de truffe
montent des magnifiques appareils aquatiques dont les tables de famille
sont surchargées. Nulle part même, je ne vis un tel luxe dans les
services de table. J'assistai à un dîner officiel qui me donna tout à
fait l'impression d'un concours de pompes à incendie en or. La menue
vaisselle remplaçant la cuiller était en ambre, en turquoise et en
saphir.

--Tu devais avoir une envie de rire....

--La moindre plaisanterie de mauvais goût m'eût coûté la vie. Les
Arganautes, comme presque tous les hommes qu'a respectés le travail
sacrilège de la civilisation, sont remarquablement doux et bons
enfants. Mais il ne faut pas se ficher de leurs coutumes patriarcales.
D'ailleurs, cela eût été d'autant plus déplacé de ma part, que j'étais
leur invité.

--Comment, toi aussi!...

--Il convient, à un explorateur sérieux, d'adopter les coutumes de tous
les peuples qu'il visite, au moins pendant la durée de son séjour.
Les Romains étaient plus libéraux encore. Non contents de servir, à
l'étranger, les dieux qu'on y adorait, ils les ramenaient à Rome et leur
donnaient une place dans leur mythologique Panthéon.

--Et tu te fis à ce régime?...

--A contre-coeur, j'en conviens. C'est le mot ou jamais. C'est ce qui me
fit même rester moins longtemps dans cette île, bien que la végétation y
fût, tout naturellement, magnifique. J'y restai même d'autant moins que
les gens, très hospitaliers de tempérament, me fêtèrent tout le temps
comme un compatriote de leur ancêtre et que, là, l'abus des dîners
en ville, sans m'exposer à une gastralgie, me parut, toutefois,
particulièrement fatigant. Après un dernier toast à la santé du Roi....

--Comment, on trinque?

--A chaque service. Ce peuple, au cerveau toujours libre, est d'un
extraordinaire entrain dans toutes les choses joyeuses de la vie. Mais
va-t'en, il est onze heures et demie. Mon invité va arriver et ta
présence le gênerait affreusement. Elle lui couperait certainement
l'appétit.

J'avoue que ma curiosité à l'endroit de cet Arganaute était
singulièrement piquée. N'étais-je pas, pour mon vieux camarade Pipedru,
un autre lui-même? En me présentant comme son plus proche parent?
J'insistai pour rester, pour être présenté à l'invité, pour déjeuner
en sa compagnie. Mais Pipedru fut inflexible. Tout en me reconduisant
doucement vers la porte:

--Je te dis que tu l'intimiderais. C'est une vraie sensitive. L'autre
jour, ma bonne étant entrée un peu brusquement, il a failli mourir en
avalant de travers.

Et il me fallut partir, sans avoir vu l'invité mystérieux de mon vieux
camarade l'explorateur Pipedru. Le lendemain, d'ailleurs, le journal
m'apprenait un accident affreux. En allant faire une visite au quatrième
d'une des plus élégantes maisons du quartier Marigny, le malheureux
Arganaute, entraîné par la force de l'habitude, avait avalé l'ascenseur
et s'était broyé la mâchoire en tombant de dix mètres de haut dans la
vide. Et, maintenant, toutes mes excuses, n'est-ce pas?

[Illustration: fig45.png]



TABLE DES MATIÈRES


L'Invité
Angélique
Emballé
Phonographe
Le Hanneton
La Boule
Chabirou
La Salière
Malcousinat
Tous farceurs
Le Perroquet
Conte vertueux
Amany
Restitution
Sur le terrain
Les Bottes
L'Arche
Madame Antoine
L'Izard
Démocratie
Pasie
L'Orage
Vieux amis
L'Invité





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Contes irrévérencieux" ***

Doctrine Publishing Corporation provides digitized public domain materials.
Public domain books belong to the public and we are merely their custodians.
This effort is time consuming and expensive, so in order to keep providing
this resource, we have taken steps to prevent abuse by commercial parties,
including placing technical restrictions on automated querying.

We also ask that you:

+ Make non-commercial use of the files We designed Doctrine Publishing
Corporation's ISYS search for use by individuals, and we request that you
use these files for personal, non-commercial purposes.

+ Refrain from automated querying Do not send automated queries of any sort
to Doctrine Publishing's system: If you are conducting research on machine
translation, optical character recognition or other areas where access to a
large amount of text is helpful, please contact us. We encourage the use of
public domain materials for these purposes and may be able to help.

+ Keep it legal -  Whatever your use, remember that you are responsible for
ensuring that what you are doing is legal. Do not assume that just because
we believe a book is in the public domain for users in the United States,
that the work is also in the public domain for users in other countries.
Whether a book is still in copyright varies from country to country, and we
can't offer guidance on whether any specific use of any specific book is
allowed. Please do not assume that a book's appearance in Doctrine Publishing
ISYS search  means it can be used in any manner anywhere in the world.
Copyright infringement liability can be quite severe.

About ISYS® Search Software
Established in 1988, ISYS Search Software is a global supplier of enterprise
search solutions for business and government.  The company's award-winning
software suite offers a broad range of search, navigation and discovery
solutions for desktop search, intranet search, SharePoint search and embedded
search applications.  ISYS has been deployed by thousands of organizations
operating in a variety of industries, including government, legal, law
enforcement, financial services, healthcare and recruitment.



Home