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Title: Contes à la brune
Author: Silvestre, Armand, 1837-1901
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Contes à la brune" ***

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was produced from images generously made available by the Bibliothèque
nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr.



ARMAND SILVESTRE



CONTES

A

LA BRUNE


_Illustrations de Kauffmann_



A.C.L.

_Je dédie ces contes à la très belle qui les a inspirés. Je les
publie pour les lecteurs fidèles de mes_ Pleines Fantaisies. _Ils y
retrouveront mes meilleures pages et aussi le meilleur de moi, tout ce
qui y est profond et sincère.

La mélancolie et la gaîté s'y sont mêlées d'elles-mêmes, puisque ce sont
des contes d'amour et que l'amour est, à la fois, le suprême tristesse
et la suprême joie._

ARMAND SILVESTRE.

Juillet 1888.



[Illustration]



L'HYMNE DES BRUNES

_A Catulle Mendès._


Vous doutiez-vous, mon cher Mendès, que vous soulèveriez l'ire des
brunes avec votre jolie chanson des blondes? Vous voilà confondu dans
un même anathème avec Maizeroy, également convaincu de n'aimer que les
toisons dorées baisant l'ivoire des épaules. Or voici que les porteuses
de chevelures noires, dont un Styx jaillit du front marmoréen, ont élevé
vers moi leur plainte et m'adjurent d'être leur champion contre vous.
Ils montent de toutes parts, leurs cris de vengeance, et le plus amer
m'arrive de par delà la Méditerranée, comme un alcyon dont l'aile s'est
trempée au flot salé. Une lettre, une lettre terrible, mon cher, datée
de Mustapha-Alger. N'affrontez pas ces rivages, mon ami, ou vous
y trouveriez certainement le sort d'Orphée qui n'eut d'autre tort
peut-être que de trop pleurer devant la beauté farouche des Ménades, les
charmes dolents et baignés de mélancolie d'Eurydice.

Par quoi ai-je mérité d'être ainsi choisi pour défendre la splendeur
sombre des crinières faites de nuit et pour répéter aux échos le doux
vers Virgilien:

  Alba ligustra cadunt, vaccinia nigra leguntur.

où est chantée la saveur de la noire airelle? Sans doute par la
sincérité d'un passé amoureux qui demeura, en effet, presque constamment
fidèle à la beauté brune, malgré quelques excursions dans les champs de
blés tout noyés de soleil vivant. Je ne blasphémerai pas cependant vos
charmes exquis, filles qui portez au front des rayons de miel, et à
qui je dus mes seuls plaisirs tranquilles dans le monde passionnel où
presque tout me fut torture. La vérité est que mes vraies douleurs et
mes profondes ivresses ne me vinrent pas de vous. Celle qui porte en
elle le secret horrible de mes désespoirs et de mes joies, dont le pied
triomphant m'écrasa le coeur, est coiffée d'un casque d'ombre; et cela
est ainsi depuis que j'aime. Je ne mentirai donc pas en célébrant ses
splendeurs cruelles.

       *       *       *       *       *

  Plus souples, plus légères que les fils dont la nuit
  Tisse le voile obscur où son front se recèle,
  Et plus enveloppants sont les cheveux de celle
  Vers qui mon seul espoir désespéré s'enfuit;

  Quand ma bouche en tremblant les effleure sans bruit,
  Leur magnifique éclat sous ma lèvre étincelle,
  Comme, dans le ciel noir où l'ombre s'amoncelle,
  Des étoiles le choeur soudain s'allume et luit.

  Comme dans un linceul vivant et que soulève
  Chacun des battements où se rythme mon rêve,
  Dans leur réseau divin j'ai mon coeur enfermé.

  Et, jaloux d'une mort plus douce que la vie,
  Au cou d'ivoire pur qu'ils inondent, j'envie
  Le doux et cher fardeau de leur flot parfumé.

       *       *       *       *       *

O vous qui portez le signe redoutable des défaites innombrables de mon
coeur, Sulamites aux tempes nimbées d'ébène, je dirai, puisque cela vous
amuse, l'ineffable torture où me mit la contemplation de vos grâces
triomphantes. Tandis que, dans le teint des blondes, roule comme un
Pactole de lait où palpitent, ça et là, des parcelles de soleil; tandis
que tout est gaieté dans le printemps rose de leurs joues, l'éclat
de votre peau, à vous, est comme tissé de rayons de lune, de rayons
d'argent pâle où frissonnent les mystères sacrés de la nuit, et votre
pâleur mate, votre pâleur divine semble avoir besoin de notre sang
pour y boire les chaleurs inquiètes de la vie. C'est lui qu'aspire
silencieusement le baiser de vos lèvres froides, tragiques amantes dont
le sourire même cache d'invisibles morsures. Sur les épaules doucement
veloutées de vos rivales semble toujours flotter une lumière d'aurore;
ce sont les clartés stellaires du soir qui baignent d'un frisson votre
poitrine où la transparence des chairs fait courir le réseau bleu des
veines, le réseau d'azur pâle qui se perd dans le marbre. Tandis que
la beauté des blondes est comme un éternel appel au plaisir, votre
attirance, à vous, est surtout faite du besoin de souffrir qui, pour
beaucoup, se confond avec le besoin d'aimer. Aussi n'ai-je guère pour
vous moins de haine que d'amour, ô vous qui m'avez traîné dans les
géhennes, femmes au front lilial encadré de flottantes ténèbres!

       *       *       *       *       *

Je veux vous dire cependant quelque chanson bien douce:

  Comme le vol d'une hirondelle,
  Sur un ciel d'aube aux blancs rideaux,
  Double, en passant, une ombre d'aile,
  Se dessinent tes noirs bandeaux.

  Leur ombre jumelle se joue
  Sur le ciel de ton front qui luit,
  Et jusqu'aux roses de ta joue,
  De sa corolle étend la nuit.

  Avant que l'hiver n'effarouche
  L'oiseau fidèle, si tu veux,
  Je poserai longtemps ma bouche
  Au sombre azur de tes cheveux.

       *       *       *       *       *

Mais, au fait, si celles qui m'ont élu pour plaider contre vous, ô
Maizeroy, ô Catulle, étaient ce que nos aïeux appelaient des: «brunes
piquantes»! Oui, vous savez, ce qu'on nomme encore, dans la campagne, de
simples «brunettes!» Ah! que j'aurais été daubé dans ma défense et comme
je me trouverais vraiment quinaud, tout comme l'Anglais dont se moqua
Panurge. J'avoue n'avoir jamais rien compris à la beauté du Diable. Je
m'en tiens encore à celle du Bon Dieu. Aussi bien ce culte est-il le
seul dont je l'honore. Au cas où ma religion aurait été indignement
surprise, je veux conclure par une bien nette profession de foi:

  La Nuit dans les cheveux, la Nuit dans les prunelles;
  Le jour,--blanc sur le front,--sur la bouche vermeil:
  C'est cette ombre jumelle et ce double soleil,
  Que celles que je sers doivent porter en elles.

  Et je leur veux aussi les grâces solennelles
  Des déesses d'antan sortant de leur sommeil.
  Car mon esprit païen au ciel même pareil,
  Ne resplendit qu'au choc des beautés éternelles.

  Il faut a mes baisers des soins fermes et blancs;
  Mes bras ne s'ouvrant bien qu'à la rondeur des flancs
  Dont le marbre vivant s'élargit en amphore.

  Telle est la Femme au corps par mon désir mordu
  En qui s'incarne l'heur de mon rêve éperdu
  Et dont l'amour cruel sans trève me dévore!

[Illustration]



I

CONTES DE PRINTEMPS



[Illustration]



LA PREMIÈRE DU PRINTEMPS


  C'est la première du Printemps
  Au théâtre de la Nature,

comme chantait Suzanne Lagier dans quelque antique féerie des
Folies-Dramatiques. Oui, mes amis, c'est aujourd'hui la première
du Printemps. Le calendrier l'affirme; j'ouvre ma fenêtre, plein
d'espérance, et la referme, aveuglé par la neige. Encore un mensonge de
ce méchant bout de carton que nous apporte, avec l'innocence perfide de
Pandore, devant que chaque année soit finie, l'émissaire quotidien de
l'administration des Postes! Voilà un cadeau qui m'ennuie! D'abord
c'est le signal de tous ceux que j'aurai à faire sous le nom futile
d'étrennes. Puis c'est absolument comme si on m'offrait gracieusement
le catalogue de tous les ennuis à venir. Tous les jours de terme sont
marqués là et tous les jours d'échéance, toutes les nuits sans lune et
tous les jours sans gaieté! Il faut avoir été bien constamment heureux
pour aimer à prévoir, et je suis de ceux qui sont reconnaissants à Dieu
de nous céler l'avenir. Le calendrier est le grand obstacle à l'oubli,
qui peut seul consoler de vivre. Il ramène les anniversaires où l'on
pleure, les plus nombreux de tous! Les plus beaux moments de la vie sont
ceux où on voudrait que le temps arrêtât sa course. C'est par décence
que l'Écriture prétend que, ce fut à l'occasion d'une bataille, que
Josué lui en donna l'ordre. S'il n'était pas le dernier des imbéciles
(et nous en avons connu beaucoup d'autres après lui) et s'il était
vraiment investi de ce féerique pouvoir, j'estime qu'il en a dû profiter
pour l'amour et non pour le carnage. Suspendre, ô ma chère, le vol de
l'Heure, durant que je suis dans vos bras! Ce fut toujours mon rêve et
mon voeu inexaucé. Mais il semble que son aile est plus rapide encore
quand vous dormez ce sommeil dont chaque souffle est un baiser! Oh! ce
calendrier qui nous prend au flanc comme un éperon! Et puis, j'ai encore
contre lui une rancune personnelle. Jamais il n'a daigné citer, dans
sa nomenclature stupide, l'humble saint dont je porte le nom, bien que
celui-ci ait été un homme vertueux et bienfaisant, comme je l'ai établi
d'après les légendes. En revanche, sainte Beuve y est nommée, car
c'était une bien heureuse que le célèbre écrivain avait pour patronne,
ce qui lui donna un goût immodéré des femmes durant toute sa vie. Tandis
que moi!... O saint Armand, qu'on surappelait le chaste dans toute la
province, quelle injustice on nous fait à tous deux!

       *       *       *       *       *

L'impunité dont ont joui jusqu'ici les jeunes gens qui achèvent
volontiers une nuit de plaisir en coupant la gorge à la femme qui la
leur a procurée porte ses fruits. Les femmes galantes que Vacquerie,
longtemps avant l'invention des _horizontales_ et des _agenouillées_,
appelait galamment des _universelles_ et le pauvre Philoxène Boyer des
_conciliantes_ (avouez que le mot était joli et bien trouvé) vivent
maintenant sous un véritable couteau de Damoclès. Leur sommeil coupable
est peuplé de cauchemars sanglants. La vertu profitera, je l'espère,
de celle terreur, et le dégoût viendra à beaucoup de ces dames d'une
carrière qui n'avait eu jusqu'ici que des fleurs. C'est un bien pour
un mal. Seulement, je trouve que les messieurs qui ont entrepris
cette morale en action vont un peu loin. Ils ne se contentent plus de
décapiter leur bonne amie d'une nuit, pour emporter le chapelet de ses
salaires honteux; ils massacrent en même temps ses domestiques et les
enfants de ceux-ci. Si on les laisse faire, il extermineront, par la
même occasion, toute la maison. Car, soyez certains que si, au devant de
l'homme que la police cherche partout où il n'est pas, avec le flair de
ses fins limiers, le concierge de la maison où s'est commis le crime et
toute sa famille, ou quelque imprudent locataire s'était présenté au
moment de sa fuite, il n'eût pas hésité davantage à leur trancher
le chef. J'en conclus que les immeubles où ces dames loueront des
appartements deviendront dangereux à leurs voisins. Il y a là une
question de risques locatifs, au moins aussi considérable que pour
l'incendie et qui donnera à réfléchir aux gens prudents. Nos aïeux
étaient plus sages qui ne laissaient pas «divaguer», comme disent les
maires de village en parlant, dans leurs affiches, des chiens errants,
les personnes faisant le métier de ramener chez elles les voyageurs, les
rufians et les rôdeurs de nuit, mais leur prescrivaient de vivre entre
elles et comme cloîtrées dans de profanes couvents où habitait la
félicité antique. _Hic habitat félicitas_. La mode de ces maisons de
retraite se perd de plus en plus, et c'est grand dommage pour la dignité
des rues et des boulevards, et j'ajouterai pour le plaisir des gens
raisonnables. Car il eût suffi d'un peu d'imagination et de luxe
oriental pour en faire la réalisation du Paradis de Mahomet sur la
terre. Le ruisseau dans lequel elles se sont vidées a été comme une
terre grasse et féconde pour le vice qui y a pullulé. Ah! comme les
Romains et les gens d'Herculanum étaient d'autres artistes et d'autres
philosophes que nous! Aujourd'hui c'est pour protéger les jours
(non! les nuits) de ces pauvres filles, de leurs gens et de leurs
colocataires, que je supplie le gouvernement de les enfermer à nouveau.
Elles ne chômeront pas, pour cela, de visites, vous pouvez être
tranquilles; mais ceux qui les viendront voir ne le feront pas dans
l'intention de les assassiner. Ce sera toujours un progrès.

       *       *       *       *       *

Que l'homme s'exagère volontiers ses maux, et comme il se plaindrait
moins de sa destinée, s'il considérait plus souvent les sorts pires que
le sien et que d'autres ont subis avant lui! L'étude de l'histoire ne
devrait nous servir qu'à connaître ces exemples monstrueux de déveine,
chez certains héros, qui font dire aux gens raisonnables: «Enfin! en
voilà un qui était plus malheureux que moi!» Ce serait une excellente
leçon de philosophie résignée, puisqu'il est entendu que, par une sage
ordonnance de la Providence, nous sommes tous destinés à souffrir plus
ou moins, et qu'il est logique de mesurer nos cris et nos révoltes à la
part d'ennuis qui nous est faite.

Cette réflexion mélancolique me vient du bruit que font messieurs les
bookmakers à propos de la mesure peu bienveillante, j'en conviens, dont
ils viennent d'être l'objet. Il faut les voir, dans la banlieue, que
presque tous habitent, exhaler leur colère le long du fleuve, comme
les Hébreux à Babylone ou comme les damnés au bord du Styx. Le grand
gémissement entendu dans Rhama n'était qu'une musiquette de quatre sous
auprès de la douloureuse symphonie dont ils régalent les oreilles. A les
entendre, tout est perdu pour la paix publique, et ils renverseront le
gouvernement. C'est comme si c'était déjà fait! Ceux-ci geignent et
ceux-là clament; tous vocifèrent et se démènent. On a osé toucher à un
des corps les plus respectables de l'État moderne et secouer, dans leur
personne, les assises de la société!... Que leur a-t-on fait pourtant,
bon Dieu! Retiré tout simplement un inerte morceau de bois qui, ne leur
servait qu'à ficher en terre pour faciliter leurs opérations.

On affirmait, dans mon village, que plusieurs s'étaient tués de
désespoir. Eh bien, si, dans les champs Élyséens d'un monde meilleur,
leurs ombres toujours gémissantes rencontrent l'ombre éternellement
mélancolique d'Abélard et que le grand érudit entende le sujet de leur
plainte, quel ironique sourire sur ses lèvres où le nom sacré d'Héloïse
brûle encore, et quel regard de dédain dans ses yeux abaissés!

       *       *       *       *       *

--C'est le Printemps! vous dis-je, ma chère! C'est le Printemps!

Et vous vous repeletonnez, frileuse, au coin du feu clair et ronflant,
comme une chatte, le dos sous votre belle chevelure dénouée, les coudes
sur les genoux et les mains ramenées vers la flamme qui fait courir,
dans leur transparence délicate, de délicieux petits reflets roses. Et
je vous répète:

--C'est aujourd'hui le Printemps, mignonne! ne m'entendez-vous pas?

Alors vous fermez les yeux, sans toujours me répondre, et j'imagine que
mes paroles vous frappent l'oreille sans aller plus loin, comme un son
indécis, comme une romance lointaine dont les mots échappent et dont
l'air seul parvient jusqu'à vous, vague et mêlé dans le vent. Mais ces
mélodies inconsciemment perçues ont le don d'évoquer les visions et
les souvenirs. Vous fermez les yeux et c'est certainement pour vous
recueillir dans le rêve des verdures renaissantes, des violettes bordant
les chemins, des brises pleines d'odeurs vivaces et douces, des longues
promenades sous le soleil tiède déjà, de toutes les splendeurs en
boutons dont la Nature devait être parée aujourd'hui, si mon almanach
n'avait effrontément menti! Vous ne rêvez pas tant que cela, mon âme. Le
Printemps n'est-il pas dans cette chambre chaude et pleine de fleurs où
vous aimez à vivre en hiver? Le Printemps n'est-il pas partout où vous
êtes? Et ne pouvons-nous pas chanter là comme dans les bois, et chaque
jour, tant notre joie s'y renouvelle:

  C'est la première du Printemps
  Au théâtre de la Nature!

[Illustration]

[Illustration]



MIMOSAS


Comment ne pas songer qu'ils viennent de là-bas où la terreur et
l'effarement ont marqué la fin des jours de gaieté carnavalesque,
ces beaux panaches de mimosas que les petites charrettes parisiennes
promènent et qui semblent verser une pluie d'or sur les roses alanguies
des marchandes ambulantes? Que la Nature est indifférente à nos misères!
Tandis que la fourmillière humaine s'éparpillait affolée, croyant
encore sentir le sol s'ouvrir sous ses pas, les fleurs, tranquilles,
s'épanouissaient dans la sérénité du matin, sous cette première
blancheur de l'aube qui est comme le sourire d'argent du ciel.

La mythologie grecque, qui savait si bien mêler aux fables grandioses
les plus exquises imaginations, n'avait pas dédaigné de chercher une
légende aux fleurs. Rappelez-vous celle d'Hyacinthe; Ainsi au Japon,
dont je vous ai dit, un jour, le joli poème des lilas. L'Orient est
plein de ces traditions charmantes. Je les regrette vivement, ma chère,
et constate l'infériorité de notre imagination à ce sujet. Ce n'est pas
assez pour moi de comparer sans cesse les lys à vos doigts et les roses
à votre bouche. Tous les madrigaux d'autrefois n'étaient pleins que de
ces choses-là. Et puis ce n'est ni vrai ni vraiment flatteur. Les lys
n'ont pas les jolis reflets d'azur qui courent sous le satin blanc de
votre main, et vos lèvres ont des parfums vivants que n'ont jamais eus
les roses. Il faudrait en finir avec ces continuelles comparaisons qui,
si belles que soient les fleurs, sont encore à l'humiliation de la
femme. Je voudrais faire mieux et plus digne de vous que cela dans une
mythologie nouvelle. Tout est symbolique autour de nous. Mais,
entre toutes choses, les fleurs dont les plus humbles, suffisamment
contemplées, évoquent mille images diverses, comme vous le savez bien,
vous qui passez des heures entières en contemplation devant un myosotis.

Voilà ce que j'ai rêvé, moi, il y a quelques jours devant une branche de
mimosa.

       *       *       *       *       *

La Méditerranée et son bleu manteau couchés sous le ciel, par un soir
d'été plein de l'odeur des lauriers-roses, et, dans une île aujourd'hui
disparue,--car je parle d'un temps lointain et inutile à préciser,
puisqu'on a aimé toujours,--deux amants goûtant l'extase de cette heure
mystérieuse où s'ouvre le jardin des étoiles. L'île est proche de la
terre, et la solitude en semble faite pour le mutuel enchantement de
leurs âmes. Vous souvient-il que nous avons souvent rêvé d'une thébaïde
pareille, où rien ne nous atteindrait des clameurs lointaines et des
banales gaietés? Ils marchent sur le rivage, les mains unies. Je les
vois si bien que je pourrais vous dire maintenant vers quel siècle
lointain ils ont vécu. Ils portent la blanche tunique grecque. Elle a,
comme vous, de longs cheveux noirs qui sont comme une nuit répandue sur
la double colline de neige de ses épaules; comme vous, elle a le profil
fier de la race élue, et, comme vous, je ne sais quel éclat fatal de
pierrerie dans les yeux. Et c'est lentement qu'ils s'avancent le long
du flot qui chante, tout en poussant jusqu'à leurs beaux pieds nus, son
écume pareille à des palmes d'argent. Les grands oiseaux que le soir
exile des hautes mers passent au-dessus de leurs têtes avec un doux
balancement d'ailes. C'est comme un grand recueillement de la Nature
autour d'eux, dans ce magnifique paysage sérénal où leurs ombres
grandissent et bleuissent, à mesure que la lune se lève, la lune
mélancolique qui roule dans les flots comme une grosse larme brisée.

       *       *       *       *       *

--Que la vie est douce ici, ma bien-aimée! fait l'amant, rompant soudain
le silence.

Et elle lui répondit, comme quelqu'un qui se réveille:

--La mort serait plus douce encore, car elle nous réunirait pour jamais.

Et, leurs regards plongeant l'un dans l'autre, comme si leurs âmes s'y
mêlaient, ils y mesurèrent l'infini d'une tendresse que rien au monde ne
pourrait briser; car l'espoir fou d'immortalité, par delà le trépas, qui
nous dévore ne nous vient que de l'amour.

--Oui, reprit-il, tout est beau autour de nous, tout est charmant, mais
tout cela pourrait disparaître que, si tu me restais, je n'y prendrais
même pas garde.

Elle lui répondit:

--Le ciel n'est pas si grand que tes yeux ni la mer si profonde que ton
amour.

Ainsi, comme il arrive dans les tendresses exaltées, s'immatérialisait
leur pensée dans un rêve où s'anéantissait l'univers. Ils sentaient bien
qu'en dehors l'un de l'autre, rien ne leur était rien ni à l'un ni à
l'autre, que tout pouvait s'écrouler autour d'eux, mais non pas rompre
l'invisible chaîne que leurs lèvres tendues dans un baiser suprême
allaient fermer.

       *       *       *       *       *

Jamais la sérénité du ciel n'avait été si grande dans aucune nuit d'été.
A peine un frisson sur la mer qui, par places, en allongeait les ondes
en un sillon d'argent. Les étoiles y posaient leurs images apaisées,
comme des oiseaux lassés dont le vol s'arrête sur un arbre où ne passe
pas le vent. Non, jamais, une telle sérénité du firmament n'avait
enveloppé toutes choses d'une telle caresse.... Un grondement! puis
un choc sous les pas. La mer soulevée et hurlante. Un bouquet de feu
montant dans l'air avec un fracas épouvantable et, plus loin, par delà
la rive, quelque Vésuve ou quelque Etna s'ouvrant dans une lourde fumée
de soufre.... Plus d'île charmante! Plus d'amants soupirant une idylle
dans le calme de ce beau soir! Comme ils l'avaient souhaité, la même
flamme avait mêlé leurs esprits pour les emporter au ciel!

Au printemps qui suivit, sur la plage où étaient retombées quelques
terres de l'île dispersée, une fleur nouvelle fleurit, semblant un
bouquet de feu qui monta vers la nue comme celui des volcans. C'était le
mimosa où respire encore l'âme douce et fidèle de ces amants fortunés!

       *       *       *       *       *

Et pour finir moins tristement, ma chère, que par cette sombre légende:

  Vous connaissez la fleur légère
  Bordant le flot bleu qui s'endort?
  On dirait que, sur la fougère,
  Le soleil tombe en neige d'or.

  Comme un panache de fumée
  Que le couchant teint de safran,
  Comme une poussière embaumée
  Que pousse la brise en errant,

  Elle monte dans l'air humide
  Où le flot roule un souffle amer,
  Et mêle son parfum timide
  Aux âcres senteurs de la mer.

  Elle flotte parmi l'espace
  Où l'oranger tend ses bras lourds;
  L'aile du papillon qui passe
  Y met un fragile velours.

  Mimosa! presque un nom de fée!
  Quelque naïade, assurément,
  S'en étant autrefois coiffée,
  Parut plus belle à son amant.

  J'aime cette fleur parfumée
  Au souffle furtif et coquet,
  Pour ce qu'une main bien aimée
  Un jour en portait un bouquet.

[Illustration]

[Illustration]



LE BUIS


Le premier vrai dimanche de printemps dans un village de banlieue! Vous
devinez si c'était un remue-ménage. A chaque train c'était un flot
nouveau de voyageurs bruyants se dispersant sur les chemins, par
groupes, s'appelant ou se disant adieu. Paris a une population spéciale
d'émigrants hebdomadaires suburbains qui ne rappelle que de fort loin
les hautes traditions de la noblesse française, brave petit monde
assurément, mais d'une société plus provinciale que la province
elle-même. Quel bavardage insipide monte de ce microcosme! Le
bourdonnement des mouches est, à côté, fort intéressant. Mais quelle
providence pour les débitants indigènes qui ne vivent guère que de
l'empoisonner une fois par semaine! Il faut voir les gâte-sauces se ruer
en cuisine dans les arrière-boutiques et les garçons des estaminets
secouer les chaises du vent emporté par leurs tabliers blancs. Les
notables du pays en promenade aussi, avec leurs chiens, ou simplement
assis devant leurs portes, regardent avec une joie débonnaire
cet élément de prospérité se répandre autour de leurs lares. Ils
applaudissent au progrès contemporain, au sage goût de ce peuple pour
les plaisirs faciles, au développement des industries alimentaires; ils
se réjouissent d'être nés dans un si beau temps où tout le monde ne
songe qu'à s'amuser. Les grands cacatoës de la démocratie locale trônent
dans cet épanouissement, semblant dire, la main dans le revers de leur
redingote: Ce beau temps-là, c'est nous qui l'avons fait! La vérité est
qu'il se vend dans le pays, chaque dimanche, beaucoup plus de petits
verres et de charcuterie qu'il y a dix ans. Allez donc nier, après cela,
la prospérité nationale et le bien-être croissant des classes autrefois
opprimées. Je jouis comme un autre du philanthropique spectacle de tous
ces gosiers arrosés et de toutes ces tripes repues, mais j'en jouis
sobrement, sans m'y appesantir, avec l'enthousiasme d'un homme qui
n'aurait pas pris ce chemin s'il n'y avait pas été obligé.

--C'est aujourd'hui Pâques-fleuries, dit un enfant à son père en passant
auprès de moi.

Son père le regarda d'un air qui voulait dire: Qu'est-ce que ça nous
fait!

       *       *       *       *       *

Eh bien! moi, ça me dit quelque chose. Le mot est si joli, d'abord:
Pâques-fleuries! Ce fut comme une bouffée de souvenirs d'enfance qui me
monta au cerveau, pendant qu'il tintait dans mon oreille. Tout un monde
d'émotions douces se réveilla en moi, douces et lointaines comme la voix
d'un clocher perdu dans les brouillards. Je revis les seuils de l'église
tout jonchés de rameaux de buis et les foules cheminant, recueillies,
sous cette verdure, comme cela était quand j'avais douze ans. Des relens
d'encens et des gémissements d'orgue passèrent dans l'air, et je
me complus singulièrement à cette vision qui me rajeunissait et me
vieillissait tout ensemble. Des hymnes chantaient en latin dans
ma mémoire, et cette musique m'était la plus douce du monde. Quoi
d'étonnant?

Dans l'uniforme ennui des premières années qu'emplissent de fastidieuses
études et de stupides exercices de mémoire, je ne me souviens pas de
meilleur repos que celui des fêtes religieuses. Passer des murs froids
de l'étude crasseuse dans l'enceinte radieuse et illuminée de l'église;
quitter les bouquins noircis et cornés pour le missel aux enluminures
naïves; entendre les mélodies sublimes du plain-chant au lieu du
nasillard discours du pion; respirer à pleins poumons le benjoin après
les fades parfums de la cuisine scolaire, n'était-ce pas vraiment
quitter les réalités immondes pour les visions les plus aimables?
N'était-ce pas franchir la porte d'un paradis longtemps fermé?

En ce temps-là, le jour des Rameaux était un grand événement dans ma
vie, et la noble image du pardon triomphant descendant sur l'humanité
prosternée m'apparaissait dans le simple rameau de buis que je promenais
fièrement au retour de la grand'messe.

       *       *       *       *       *

Je ne sais pas encore par quoi la philosophie contemporaine compte
remplacer le symbolisme qui faisait le grand charme des religions
disparues. Grâce à lui, la Nature était de toutes leurs fêtes. C'était
un élément essentiellement païen de poésie et de grandeur, qui
n'effrayait pas le spiritualisme bon enfant de nos aïeux. Cette
consécration des choses par un commerce glorieux avec la Divinité
n'était pas pour nous montrer le néant de la Matière. J'avoue que
celle-ci m'apparaît beaucoup plus infime et humiliée sous le scalpel et
dans les cornues, se brisant, s'évaporant, se multipliant à l'infini,
comme une vermine, sous des noms scientifiques et barbares. J'ai horreur
de vivre parmi tous ces gaz décomposés. Dût un dogme indéniable surgir
un jour de toute cette cuisine, je lui préférerais encore le mensonge de
la Vérité nue s'élançant des eaux candides d'un puits. Cette recherche
de l'infini dans l'infiniment petit des pourritures me répugne
horriblement, et j'aimais mieux les efforts brisés de l'âme humaine
vers un idéal fuyant toujours, mais rayonnant comme le soleil qui nous
éclaire et nous réchauffe sans que nous l'atteignions davantage. Il y
avait un beau fond de panthéisme dans les cérémonies chrétiennes, qui
leur venait de l'Orient plus encore que de Rome et de la Grèce. C'était
toujours une attache à l'éternelle vérité qui est dans le respect
mystérieux de la vie et dans l'adoration méditative du Beau dans toutes
les formes accessibles à nos sens et à notre esprit.

       *       *       *       *       *

Comme j'étais loin des promeneurs parisiens et des indigènes réjouis
dont je n'entendais plus le bruit que comme celui d'un reflux, rythmé
par la distance et s'affaiblissant à chaque nouveau retour! C'est que
j'avais pris la pleine campagne tout en méditant et me perdant dans ces
pensées, un chemin de traverse que je rebroussai pour rentrer avant le
déclin du soleil. Il me fit passer presque devant l'église, vide alors,
mais sur les marches de laquelle une mendiante continuait sa psalmodie,
avec des rameaux de buis béni dans son tablier. Elle m'en tendit un, en
échange de mon aumône, et je ne l'ai pas jeté. Je l'ai même rapporté
avec moi, et, pour que vous n'ayez aucune envie de me railler, ma chère
âme, je vous avouerai que je l'ai mis avec des fleurs que vous m'avez
données autrefois et que j'ai toujours précieusement gardées. C'est un
souvenir de jeunesse que je veux mêler à nos souvenirs d'amour.

[Illustration]

[Illustration]



PROSE DE PÂQUES


Tandis que, dans mon jardin, déjà, une verdure tendre suit, d'une vapeur
d'émeraude, le squelette des arbustes, qu'aux cimes des lilas, de
petites grappes de rubis se dégagent des feuilles pâles et serrées, que
les pousses nouvelles des fusains nuancent de flèches jaunes leur masse
sombre, qu'à terre les bordures s'émaillent, épaissies, piquées çà et là
de petites fleurs sauvages, je sais, dominant ce menu paysage, un grand
peuplier encore marqué au sceau de la désolation hibernale. Son tronc
noir monte droit dans le ciel et se sépare très haut en brins formant
comme un fuseau déchiqueté. Ces petites lignes noires et précises
tracent, sur l'azur indécis d'avril, comme un dessin à la plume, une
façon d'arabesque extrêmement délicate. Sur un point seulement, une
touffe met une bavure d'estompe, une sorte de pâté comme en pose sur
leur cahier la maladresse des écoliers. Au premier abord, vous croiriez
le gui sacré que nos aïeux des Gaules ne fauchaient qu'avec une serpe
d'or. Et, dans la prairie large qu'emplit la solitude exquise et
silencieuse du matin, le rêve évoque volontiers l'image de Velléda la
vierge aux jambes nues, le corps agité de prophétiques frissons, et,
plus que jamais, sous le casque ardent de sa chevelure, méditant les
destins obscurs de la terre douce et féconde où s'achèvent les gloires
de la race. Car c'est plus que jamais qu'il les faut invoquer ces
tutélaires génies du sol natal, ces dieux longtemps endormis dont la
pitié marquait d'un signe les peupliers et les chênes, patrons agrestes
des ancêtres au coeur viril dont le sang tarit dans nos veines!

Mais non! Moi qui connais, dans ses moindres détails, le petit coin
de nature où je vis, je sais fort bien ce qu'est cette houppe sombre
accrochée à la nervure tourmentée de l'arbre éploré, dont les souffles
mauvais de la lune rousse courbent la tête flexible. J'en ai vu partir,
l'an dernier, un peu plus tard, il est vrai, une volée de ramiers, de
ces ramiers confiants de banlieue que l'inexpérience des chasseurs
dominicaux prendra pour des pigeons domestiques, et que protégera la
crainte salutaire des dommages et intérêts. C'est un nid de l'autre
printemps qui est là, un nid où chuchotèrent beaucoup d'angoisses
et beaucoup de tendresses, un nid abandonné, dont les feuillages
renaissants voileront bientôt la mélancolie, comme les espoirs nouveaux
où s'ensevelissent nos tristesses dans un linceul de gaieté, sans que
celles-ci en demeurent moins attachées au plus solide de notre être, au
plus vivant de nos entrailles.

       *       *       *       *       *

Par quelle association bizarre de pensées, par quel caprice de
rapprochement, me suis-je constamment souvenu de ce gîte délaissé,
flottant dans le vent et suspendu dans les branches, devant les
boutiques fastueuses où l'oeuf pascal, sous toutes ses formes,
emplissait hier les devantures? Non plus le petit oeuf teint de rouge
qui constituait, dans notre enfance, le plus économique des présents.
Car c'est tout au plus si quelques marchands ambitieux et dans le but
coupable d'en augmenter le prix, découpaient sur les plus beaux, avec la
pointe d'un canif, le portrait d'une cathédrale. Mais l'oeuf nouveau,
l'oeuf magnifique, obligatoire mais non gratuit, qui est comme le café
des étrennes dont le petit Noël avait été l'apéritif, invention des
petites dames plus que des mères de famille, joie des cocottes beaucoup
plus que tranquillité des parents. De tous les arts qui ont progressé
dans le siècle, celui de demander est certainement un des mieux
partagés. Ce temps a été dur pour les fois réconfortantes et les
illusions généreuses, mais il a beaucoup fait pour la quémanderie. Il a
tué les nobles colères, mais il a perfectionné le pourboire. Le laurier
a symbolysé certaines époques. La carotte servira d'emblème à celle-ci.
Je dis tout cela sans amertume; car je ne sais rien de plus charmant que
la mode des cadeaux entre gens qui s'aiment. C'est l'idée de réglementer
cette mode qui me convient moins et lui ôte, pour moi, beaucoup de sa
poésie.

Oeufs sur oeufs derrière les vitrines! Oeufs de moineaux et oeufs
d'autruche! Oeufs monstrueux qu'on pourrait prendre pour le globe de
l'oeil des mammouths immenses récemment découverts et qui nous prouvent
que nous autres de la race humaine sommes une simple vermine sur la peau
recroquevillée d'un monde qui s'éteint. Est-ce que l'univers va finir
dans une immense omelette? Surprises que tout cela! Mais surprises
inouïes. Boîtes à jouets ou boîtes à bijoux. Plus rien de l'ancienne
légende qui donnait un sens particulier à cette nature de présents.

Et, malgré moi, je me détournais de ces chapelets insupportables aux
grains inégaux, aux contours sans harmonie pour me rappeler, dans
le grand peuplier de mon jardin, le nid désert que mouillaient les
giboulées, le nid que n'agitaient plus de craintifs frémissements
d'ailes. Et cette antithèse prenant d'étranges proportions dans mon
esprit, je murmurais, sans dire tout haut ma préoccupation ridicule:

Nid sans oeufs, oeufs sans nid. La triste chose!

       *       *       *       *       *

Et, tout en marchant par les rues qu'emplissait un grand désoeuvrement
de foule, je pensais aux maisons où l'on pleure aujourd'hui les absents
de la dernière guerre. L'enfant a grandi, intelligent et vigoureux,
portant en lui l'immense espoir de tous. Il avait coûté cher à faire
ainsi, mais il était celui qui devait s'envoler plus haut que les autres
du même nom et rapporter, un jour, dans l'arche, un brin de laurier. Il
était l'orgueil futur et la consolation certaine. Quand le devoir viril
de servir son pays est venu à lui, il l'avait accueilli comme un ami
et il était parti promettant de revenir. Qui raillera maintenant les
pressentiments des mères? C'est dans le vacarme de la poudre qu'il a
rencontré l'éternel silence. C'est la mort anonyme que crache au hasard
la gueule des canons qui lui a mis au front le froid du dernier baiser.
Est-ce l'ongle subtil des bêtes de proie ou la pointe d'une pique
ennemie qui, le retournant sur le sable ensanglanté, donnera à sa
face l'adieu de la lumière? Tandis que les clairons se taisent dans
l'éloignement de la retraite, son dernier souffle s'exhale et va
rejoindre dans le ciel la clameur des cuivres rassemblant les courages
prêts à de nouveaux combats. Celui-là ne reverra plus le doux toit où
il avait été comme l'oiseau tremblant que rassurent les maternelles
caresses, le doux toit dont il s'était trouvé l'hôte en naissant et où
les choses elles-mêmes semblaient l'aimer!

Et lui donc! n'avait-il pas rêvé, à son tour, la demeure tranquille
où il amènerait un jour la jeune épouse toute blanche? La porte
n'était-elle pas ouverte déjà, perdue dans un échevèlement de glycine,
donnant sur le jardin où les causeries seraient si douces à la clarté
amie des étoiles, sous l'odeur fragile des lilas? Ne savait-il pas
déjà la place du banc de pierre où les confidences meurent dans
l'imperceptible bruissement des mousses froissées quand s'allument doux
projets morts dans leur germe! Maison vide et rêve sans asile!

Nid sans oeufs! oeufs sans nid!

       *       *       *       *       *

Vous rappelez-vous, mon amour, la place que nous avions choisie pour
nous aimer bien longtemps quand le printemps viendrait, après l'hiver
qui nous fut si doux et qui devait contenir toutes nos tendresses? C'est
en marchant dans la neige qui craquait délicieusement sous vos petits
pieds, le long du bois désolé et sous un ciel froid où le soleil pâle,
et las de lutter, soufflait à peine quelques vapeurs de cuivre que nous
parlions, votre bras tenant de très près le mien, du renouveau des
choses fêtant le renouveau de notre bonheur. Au lieu de la fourrure
frileuse qui vous enveloppait cependant si bien, vous porteriez une
toilette très légère et je verrais vos jolis bras sous les transparences
nacrées de l'étoffe. Nous nous arrêterions longtemps sous ce toit
rustique dont les murs porteraient des capucines en fleur parmi les
lierres. Et vos baisers après avoir été le foyer où nos âmes croisaient
leurs étincelles, seraient devenus la fraîcheur des sources où elles
seraient venues boire ensemble.

Avril est venu trop tard pour nous trouver encore amis. Les calendriers
se moquent bien de nos misères.

Et vous,--comme le temps fuit!--qui fûtes ma compagne d'une nuit
seulement; d'une nuit chaste mais pleine de désirs, dans l'emportement
du train qui nous emmenait l'un et l'autre pour nous séparer à
l'arrivée; d'une nuit trop courte où ne s'échangèrent que des paroles
presque banales, mais où tous deux nous sentions déjà l'enlacement
délicieux des chaînes qui allaient se briser, croyez-vous que j'aie
oublié les rêves absurdement exquis que je sentais en vous aussi bien
qu'en moi et qui me reviennent parfois sur des ailes d'espérance?

Nos vaines tendresses sont souvent comme des voyageurs sans gîte. Des
bonheurs ignorés nous attendent là où ne nous mènera jamais notre
chemin.

Nids sans oeufs! oeufs sans nid! La triste chose!

[Illustration]

[Illustration]



AU SALON


Nous cheminions, celle que j'aime et moi, dans les grandes salles,
les yeux déjà un peu perdus de peinture, dans cette griserie vague de
couleurs qui vient d'une orgie de tableaux et qui ne permet guère, à nos
Expositions annuelles, les patientes études. Autour de nous la foule
grouillait, et l'on eût dit que, nouvelle Pandore, M. Prudhomme avait
ouvert sa boîte mystérieuse, tant il se disait de sottises et d'hérésies
autour de nous. Les admirations écoeurantes allaient aux succès faciles.
Je vous recommande le goût des jeunes filles du monde en peinture. Nous
marchions, déjà lassés, dans ce bouhaha de dessus de palettes et de
paroles inutiles, dans le mouvement banal d'art qui est devenu une
fabrication, et dans ce mouvement banal d'esprit qui s'exerce à la
critique sans rien savoir. Car tout le monde tente et tout le monde juge
aujourd'hui, ce qui ne laisse à personne le temps d'apprendre. Infidèle
à mon bras, la promeneuse que j'avais conduite laissait errer un regard
distrait par delà les cimaises, vers les sommets où s'en vont ceux qui
n'avaient cependant pas pris pour devise: _Quo non ascendam!_

Tout à coup elle s'arrêta net:

--Et de cinq, fit-elle.

--Quoi, cinq? lui dis-je en approchant; car ce m'était une occasion
délicieuse de frôler de plus près les charmes que la possession m'a
rendu plus chers, à rencontre des paresses ordinaires qui sont le lot de
la satiété.

--Mais les Èves cueillant une pomme!

Je regardai dans le sens que son doigt m'indiquait. C'était bien une
Ève, en effet, qui, dans une nudité correcte, tendait son bras blanc
vers un fruit rond qui ferait supposer que le Paradis terrestre était
dans notre Normandie et non pas où l'on mit d'ignorants restaurateurs de
géographie. Car toutes les découvertes nouvelles tendent à prouver que
l'ancienne Palestine était dans notre France. Je ne désespère pas de
trouver à Montmartre des traces authentiques du Calvaire. J'y ai déjà
choisi une Madeleine pour y faire aussi mon petit faubourg Saint-Antoine
hébreu, à l'instar de celui du Champ-de-Mars. Nous y jouerons la Passion
comme nos ancêtres représentaient les Mystères. Je figurerai Simon le
Nazaréen, parce que j'ai une façon très distinguée de porter la croix,
et Gailhard Ponce-Pilate parce que ce lui sera une occasion unique de
se laver les mains.

--C'est bien une pomme! fis-je avec conviction.

       *       *       *       *       *

Et j'ajoutai:

--Parions, madame, que si c'était vous qui eussiez été notre
première mère,--et vous auriez porté mieux que personne le costume
traditionnel,--ce n'est pas pour une simple pomme que vous auriez livré
au ridicule le front de votre mari, et condamné à des maux sans nombre
votre innocente postérité?

--Pour quoi, alors?

Et elle me regardait avec un étonnement doux dans les yeux. Me
remémorant ses goûts personnels, je repris:

--Mais pour des fraises, par exemple; car vous m'avez toujours paru les
aimer bien davantage. Vous vous en fussiez servi à vous-même tout un
plat sur le coeur d'une feuille de vigne, et vous m'en auriez sûrement
offert. J'aurais certainement refusé les fraises pour vous les laisser
toutes, mais j'aurais baisé la feuille parce que vos jolis doigts
l'auraient touchée, et devinant peut-être qu'elle serait bientôt votre
première jupe. Vous rappelez-vous nos fouilles gastronomiques dans le
bois de Meudon, quand vous poussiez de petits cris de joie à chaque
perle rouge et savoureuse découverte par vous, dans la profondeur humide
des gazons, et que les merles s'effarouchaient à votre approche tandis
que les rossignols continuaient pour vous leur plus belle chanson? Vous
aviez des gourmandises charmantes et vous traîniez, comme une gamine,
à genoux, m'offrant le radieux spectacle de vos montagnes
naturelles.--Comme c'est bon! répétiez-vous. Et moi, j'attendais une
autre occasion pour vous dire aussi:--Comme c'est bon! Car j'aime à
partager vos impressions en toutes choses. Oui, des fraises; c'est pour
des fraises seulement, madame, que vous auriez consenti à coiffer
Adam du bonnet de Sganarelle et à précipiter votre race dans les maux
infinis, dont cependant, à mon humble avis, l'amour est une suffisante
consolation. Oui, sournoise adorée qui, dans ces printanières
excursions, faisiez semblant de chercher seulement des violettes et
portiez rapidement votre jolie main à votre bouche, avec un grain de
corail aux doigts!

--Vous vous trompez, fit-elle.

       *       *       *       *       *

--Alors, c'eût donc été pour des cerises? Parbleu! je n'en serais pas
surpris; car vous n'avez pas non plus oublié nos belles promenades à
Montmorency, d'où vous reveniez avec de lourdes et savoureuses boucles
d'oreilles, mettant de chaque côté de votre cou deux larges gouttes
de sang? Je me souviens de vos intrépidités, madame, et j'ai gardé
délicieusement la mémoire des coups d'oeil que je glissais entre les
branches, quand vos jolis pieds posés sur quelque fourche naturelle de
l'arbre, vous écartiez les mollets pour vous donner plus d'assise, vos
jupes formant au-dessus de moi comme une cloche blanche qui sonnait
silencieusement les antiennes du désir. Tel, quand un lys dont le vent a
brisé la tige penche vers le sol, son calice retourné, le bourdon tombé
de son coeur d'or entrevoit, entre les plis candides des pétales, la
poussière embaumée des étamines. Car vous êtes, madame, une fleur plus
belle et plus pure que le lys et êtes aussi bien mise que lui, sans
filer davantage. Vous aviez quelquefois une idée charmante et dont je
vous étais spécialement reconnaissant: celle de relever le devant de
votre robe et un peu de ses dessous, sans oublier la batiste de votre
chemise, pour y entasser votre moisson. Ce m'était un agrandissement
tout à fait agréable du panorama où s'obstinait mon regard. Et c'était
comme un chapelet aux grains de pourpre vivante sur lequel couraient vos
jolis doigts blancs, ma belle dévote, un chapelet que vous baisiez de
temps en temps, mêlant le rouge des fruits avec le rouge encore plus vif
de vos lèvres. Comme vous buviez à toutes ces petites coupes de rubis!
Et quand nous revenions le soir, nous aurions pu retrouver le lendemain
notre chemin, comme le Petit Poucet, aux noyaux éperlés tout le long.
Ah! décidément, c'est pour des cerises que vous auriez seulement fermé
sur le nez de vos petits-fils la porte immaculée de l'Éden.

--Pas davantage, poursuivit-elle avec un rire moqueur sur les lèvres.

       *       *       *       *       *

--J'y suis enfin! m'écriai-je; vous n'eussiez écouté le maudit serpent
qui nous a tous perdus et que Dieu a condamné pour cela à souffler
éternellement dans les églises, que s'il vous avait montré sur l'arbre
de la science du Bien du Mal une belle pêche au duvet parfumé comme
celui de votre joue. Nous allions aussi à Montreuil dans la saison, ma
charmante, et vous y faisiez une cour assidue aux espaliers. Un jour,
en levant le bras trop haut, vous glissâtes le long de la muraille
ensoleillée; votre jaconas,--car vous étiez mise en campagnarde avec
un large chapeau de paille sous lequel vos beaux cheveux faisaient une
tache noire--s'accrocha à un clou planté entre les pierres et se déchira
tout du long. Ainsi me fut révélé l'envers de la médaille que j'avais
numismatisée amoureusement en d'autres circonstances. Puissent toutes
les médailles avoir des revers pareils! J'en fus positivement ébloui.
Bien vite relevée et, sans même prendre le soin de réparer votre
toilette, vous vous barbouilliez effrontément du jus luisant du fruit
volé, vous vous barbouilliez les lèvres et même un peu les joues.
Allons, j'ai deviné, cette fois, et c'est pour une pêche que vous nous
auriez tous condamnés à payer nos contributions dans cette vallée de
larmes.

--Pas le moins du monde, reprit-elle, et s'il faut être franche, c'est,
comme Ève, pour une pomme que je vous aurais tous damnés, en même temps
que moi-même. Car seule, sous les dents de la femme, la pomme résiste et
se déchire, en saignant, avec une plainte, comme si elle mordait dans un
coeur.

[Illustration]

[Illustration: TULIPES]

Derrière les vitres embuées d'un marchand de fleurs, dans un panier
ridicule affectant la forme d'un chapeau de bergère, enrubanné et
accroché, au mépris du bon sens, à un chevalet de palissandre, un
faisceau de ces tulipes précoces qui nous viennent de loin composait un
bouquet aux couleurs tentantes et variées. Comme humiliées du décor
que leur faisait la bêtise humaine, les fleurs demeuraient fermées,
pareilles aux pointes émoussées de lourdes flèches, légèrement inclinées
sur leur tige, mais souriantes cependant de l'éclat de leurs tons
orientaux et de leur persane splendeur. A peine l'une d'elles
montrait-elle son coeur noir comme la langue bavarde des perroquets.
Tout autour s'éplorait l'or poudreux des mimosas, et au pied, des
roses anémiques languissaient sous les pleurs inutiles de l'arrosoir,
compatissamment regardées par l'oeil bleu des violettes de Parme et de
Toulouse. Ce coin menteur de jardin avait je ne sais quel charme apprêté
qui faisait, à la fois, plaisir et peine, comme ce qui reste de la
beauté des femmes sur le retour. J'en emportai toutefois la vision
obstinée pendant le reste de ma promenade dans la nudité des
Champs-Élysées sans verdure où le pas des chevaux sonnait sec sur le
sol gelé, avenue de squelettes d'arbres hypnotisés dans l'air chargé de
neige, mélancolique souvenir des gloires estivales et des triomphantes
toilettes montant vers les fraîcheurs du bois dans la rose caresse du
soleil couchant. C'est là surtout que l'hiver est triste de tout ce qu'y
furent doux le printemps et l'automne. Dans ma course qui faisait plus
piquante encore la bise qui me soufflait au visage, l'image des tulipes
contemplées un instant me suivait, comme le mirage d'un oasis, et
arrêtait sa douceur dans mes yeux, celles-ci d'un rouge vif traversé de
paraphes noirs, celles-là uni-colores et du ton frais des bengales,
une surtout presque blanche avec une moucheture de sang pâle, toutes
pensives de ma propre pensée et portant, en elles, comme moi, les
tristesses de l'exil. Car nous sommes les proscrits du soleil, nous
qu'obsède, au coeur même des frimas, le rêve immortel de la lumière.

       *       *       *       *       *

J'ai vu Haarlem, la patrie des plus grands paysagistes du monde et des
fous tulipiers. Des botanistes m'ont montré là-bas ces variétés fameuses
qui s'appelaient l'_Amiral Dieskem_, le _Semper Augustus_ et dont les
moindres oignons valaient des monceaux de florins. Le nom de Clusius,
l'importateur de la plante sacrée, est encore vénéré là-bas et maudit
celui d'Edvar Forstius qui, nouveau Tarquin, fauchait d'une baguette
impie les magnifiques parterres. Les légendes abondent là-bas sur cette
fleur qui y fut passionnément aimée, comme une femme, avec des folies et
des désespoirs. Il y en a de lamentables, comme celle du savetier qui
avait enfin découvert la tulipe noire et qui mourut de chagrin parce
qu'un jury jaloux en écrasa les caïeux devant lui. Voilà qui prouve
qu'il vaut mieux quitter la cordonnerie pour diriger l'Opéra, sous
l'oeil paterne des commissions budgétaires, que pour se livrer à
l'agriculture qui est moins directement protégée par l'État. Mais il y
en a aussi de fort gaies parmi ces histoires. Celle-ci, par exemple:
un malheureux matelot attendait patiemment son réengagement d'un riche
armateur qui ne se pressait guère, comme ont coutume de faire les gros
seigneurs vis-à-vis des petites gens. Seul, dans une salle où l'avait
oublié le caprice du maître, l'homme aux flancs cuirassés d'un triple
airain y sentit bientôt descendre une faim abominable. Il n'avait dans
sa poche qu'un méchant morceau de pain. Mais sur une planche, et, dans
un ordre admirable, de gros oignons étaient rangés. Il en prit un, le
mordit et le rejeta, le trouvant amer. Il essaya ainsi successivement
tous les autres. Quand l'armateur revint, le matelot avait mangé le plus
clair de sa fortune, laquelle consistait surtout dans cette collection
d'oignons uniques qu'il se disposait à vendre pour remettre ses bateaux
à la mer. Plusieurs variétés introuvables de tulipes s'anéantirent dans
ce désastre. C'est assurément un malheur, mais quelle admirable leçon
pour tous les gens qui font faire antichambre au petit monde!

       *       *       *       *       *

Décidément, de toutes les tulipes que j'ai admirées là-bas, derrière le
vitrage, et que je ne puis oublier, celle que je préfère est la blanche
qui semblait comme éclaboussée de pourpre vivante. Celle-là évoque un
poème que je lus autrefois, à moins que je ne l'aie inventé et que je
préfère encore aux bavardages des botanistes hollandais. Il avait pour
héros un prince persan, beau comme le jour et amoureux comme un fou,
amoureux d'une de ces belles filles d'Orient qui portent, dans leurs
cheveux, des reflets d'azur sombre semblant tomber des cieux nocturnes.
Et, dans leurs yeux, un scintillement d'étoiles. Je crois même me
rappeler qu'il s'appelait Hamsah, de par ma volonté, du moins, sinon de
par l'histoire. Les princes de ce temps et de ce pays étaient poètes
quelquefois, comme notre Charles d'Orléans qui fut un des bons rimeurs
de son époque, ce qui valait mieux que de faire guillotiner ses cousins,
comme s'y appliqua un de ses petits-fils. Hamsah chantait, sur les
rythmes les plus harmonieux, les mélancolies de son âme et les cruautés
de l'adorée. J'ai même traduit, sinon simplement imité sans l'avoir
connu, un de ses courts poèmes dans le sonnet qui suit:

  J'ai caché dans la rose en pleurs
  Les larmes qu'il faut qu'on ignore,
  Pour que la rosée et l'aurore
  Les confondent avec les leurs.

  Puissent-elles, à ses couleurs,
  Apporter plus d'éclat encore,
  Et puisse la main que j'adore
  La trouver belle entre les fleurs!

  Entre toutes la rose est celle
  Dont l'âme jalouse recèle
  Le mieux ses parfums au soleil,

  Et de qui la lèvre embaumée
  Garde le plus d'ombre enfermée
  Sous son beau sourire vermeil!

Mais bah! l'adorée se moquait bien des roses que le pauvre Hamsah
cueillait pour elle. Elle était capricieuse comme toutes celles qui
sont belles. Son caprice était l'amour de quelque fleur plus rare, plus
sauvage et que ne possédât aucun jardin. L'idéal de la femme est le
plus souvent dans ces inaccessibles fantaisies, dans ces rêves
déraisonnables. Il est chimérique en diable, tandis que le nôtre, qui
est vivant dans sa beauté, nous induit en courage et en sacrifices
réels. Ses imaginations nous sont de véritables tortures. Un jour
qu'elle se promenait avec Hamsah dans une campagne lointaine, elle lui
montra, par delà un précipice, sur le bord escarpé d'un torrent qui
courait sous une toison d'écume argentée, une plante étrange que
surmontait une pointe brillante comme un bouton de lis.--«Voilà la fleur
que je voudrais, dit-elle. Mais je vous défends de me l'aller chercher.»
Elle n'avait pas fini qu'Hamsah avait plongé dans le gouffre, en sortait
comme par un miracle, et violemment jeté sur l'autre rive, mourait la
main tendue vers la fleur qu'ensanglantait la blessure de ses doigts
déchirés aux rocs. Ces taches sacrées en avaient moucheté l'immaculée
blancheur; ces gouttes rouges avaient baptisé la première tulipe
pareille à celle que je préférais dans le ridicule panier. Ma fable ne
vaut-elle pas bien celle de ce misérable Narcisse

  Dont les honteuses mains creusèrent le tombeau,

comme a fort bien dit le poète Henri Cantel? C'est décidément cette
tulipe-là que je vais acheter pour vous, ma chère âme, cette tulipe
blanche où coule le sang de l'amour. Si je n'ai pas la beauté du prince
Hamsah, j'en ai, du moins, la tendresse et vous, vous êtes de tout point
pareille à celle pour qui il fut heureux de mourir, puisque la nuit a
mis ses ombres bleues dans votre chevelure et que vos yeux sont les
étoiles qui mènent les bergers aux pieds des Dieux!

[Illustration]

[Illustration]



POÈME DE MAI


Vous ne voulez pas le croire, ma chère, mais nous sommes en Mai.
Pourquoi ne le voulez-vous pas croire? Parce que les lilas ne sont pas
venus sonner dans l'air des messes amoureuses avec leurs clochettes
parfumées? Parce que le coeur des roses est encore enfoui dans son
armure d'émeraude? Mais le mien, tout prêt à fleurir, me dit que le
Printemps est bien là malgré la mélancolie du ciel et la pauvreté
des premières verdures. Je suis fidèle aux dates comme le calendrier
lui-même. Je vous jure que le temps est arrivé d'aller cueillir des
bouquets dans l'herbe et de murmurer de douces choses à l'oreille sous
l'ombre tremblante des arbres. Mais vos petits pieds se mouillent dans
les gazons noyés de pluie et les marronniers n'ont pas encore ouvert
leurs innombrables parasols que traversent des filets de lumière. Nous
n'irons donc pas sur le bord de la rivière qui chante, comme au Mai de
l'an passé qui ne nous fut, à tous deux, qu'une longue promenade dans
les bois. C'est auprès du feu flambant encore que nous évoquerons la
vision des riants paysages inondés de soleil, des eaux glissant sous un
rideau d'argent et d'azur, des horizons mourants dans les vapeurs roses
du soir. Si tout cela n'est pas autour de nous, que, du moins, tout cela
soit en nous! Car tout cela n'est que le réveil des impressions qui sont
la jeunesse et la saveur de la vie. Tout cela n'est qu'un sursaut divin
de l'amour vers de nouvelles tendresses. Ah! les lilas et les roses nous
ont trahis! Vous n'en recevrez pas moins, ma chère âme, l'hommage du
jardin que je porte en moi et dont les floraisons sont infiniment plus
fidèles que celles des autres parterres. Mes rimes imiteront de leur
mieux la voix caressante des fauvettes sous l'épaisseur obscure des
feuillées. Le trouble où me met votre beauté sera comme le frisson que
le vent matinal fait passer dans les branches. Ecoutez plutôt:

       *       *       *       *       *

  A l'ombre douce de la nuit
  De tes cheveux l'ombre est pareille.
  Et la nacre des perles luit
  Aux fins contours de ton oreille.

  De lis ton front est velouté:
  Sur ta bouche meurt une rose,
  Car tout rappelle, en ta beauté,
  Le teint de quelque belle chose.

  Pour tes yeux seuls je cherche en vain.
  Il semble qu'en eux se confonde
  Le ton changeant qui fait divin
  Le mirage du ciel dans l'onde.

  Tous tes charmes ont leur couleur
  Où mon coeur se complaît sans trêve....
  Mais tes beaux yeux quelle est la leur?
  --La chère couleur de mon Rêve!

       *       *       *       *       *

Il faut nous souvenir, madame. Je ne vous demande pas de revivre
avec vous les jours passés; car ils ne suffiraient plus à ma vie
d'aujourd'hui. Ma tendresse, sans cesse accrue, a senti se doubler en
elle l'impatience du désir et la puissance des joies. Les bonheurs
accumulés ont fait comme un lit de fleurs très profond et très élevé
au bonheur que je rêve. En vous suivant, je me suis tout naturellement
rapproché du ciel. Je plane très au-dessus des routes autrefois suivies
et, si douces qu'elles aient été, votre bras s'appuyant sur le mien,
je ne veux pas redescendre. L'abîme qui me tente est celui d'en haut,
profond et plein d'étoiles comme vos yeux. Souvenons-nous cependant;
mais pour être plus assurés que nos âmes se sont mêlées davantage et que
tout ce qui nous fut doux nous serait encore plus doux maintenant. Ah!
dans les sentiers silencieux où nous marchions l'un près de l'autre, où
je buvais votre souffle, ma tête penchée vers votre tête, il me semble
que si nous y revenions, mes lèvres n'y quitteraient plus vos lèvres.
Ah! sur les gazons pleins de marguerites, où nous allions nous asseoir,
quand le soleil déclinait derrière les grands arbres teintés de rouge et
d'or, si nous nous retrouvions encore, la nuit nous surprendrait dans
un embrassement sans fin. Les caresses que nous avons semées, nous
les retrouverions grandies comme des plantes vivaces. Souvenons-nous!
Souvenons-nous! Ceux qui sentent leur amour décroître ont, seuls, raison
de chercher l'oubli. Celui que votre beauté m'inspire n'est pas de
ces affections périssables. Il est en moi plus que moi-même, toute ma
douleur comme toute ma joie.

       *       *       *       *       *

  Dans l'amour farouche où, sans trêve,
  Je m'abîme et dont je mourrai,
  J'ai mis l'orgueil désespéré
  D'un coeur qu'avait trahi son rêve.

  Car je porte au flanc gauche un glaive
  Invisible et si bien entré
  Qu'il s'enfonce, plus acéré,
  Quand ma lâche main le soulève.

  S'alourdissant sous mon effort,
  Il fouille, plus avant, plus fort,
  Dans ma poitrine, jusqu'à l'âme,

  Et son poids grave dans ma chair
  Un nom, ton nom cruel et cher
  Qu'un jour écrivit sur sa lame.

       *       *       *       *       *

Mais vous ne m'écoutez pas, ma mie. Ah! femme que vous êtes! Comme, au
fond de votre être, vous êtes bien plus à la Nature qu'à l'Amour. Tandis
que je vous chante mes tortures et mes délices, vos yeux se perdent vers
des lointains où ma voix ne parvient guère. Mes vers vous consolent
mal des roses absentes et votre pensée est toute au regret des lilas
attardés. Ce n'est pas flatteur pour moi. Mais patience! Si les fleurs
de cette année viennent tard, peut-être dureront-elles plus longtemps,
et vous verrez, comme moi, dont le dernier et tardif amour est le plus
fort, qu'il est doux de respirer les parfums du printemps en automne!

[Illustration]

[Illustration]



CHOSES VÉCUES


Il faudrait en finir cependant, madame, avec notre éternel sujet de
discussion. Vous ne passez pas un jour sans me demander la fleur que je
préfère, et comme je vous réponds tantôt: la rose! tantôt: l'héliotrope!
tantôt: le jasmin! suivant que c'est l'une ou l'autre qui meurt dans vos
sombres cheveux, comme dit un vers célèbre de Coppée, ou qui palpite en
haut de votre corsage au rythme harmonieux de votre souffle, vous en
concluez que je n'ai aucune fixité dans les goûts et vous m'accusez
très haut d'inconstance, vous à qui je me suis lié par une immortelle
tendresse.

Vous allez jusqu'à me dire que je ne sais pas ce que je veux, ce qui est
tout simplement une impudence de votre part. Car ce que je veux, vous
le savez aussi bien que moi, et d'autant mieux que, seule, vous me le
pouvez donner. Ah! ce que je veux, c'est.... Non! j'ai juré d'être
décent aujourd'hui. J'écris pour les académiciens et pour les
demoiselles.

Où en étais-je vraiment? Vous me troublez l'esprit avec des questions
aussi inattendues. Eh bien! pour clore un débat qui a trop duré, je vous
avouerai aujourd'hui cyniquement que je vous ai toujours menti. Non! la
fleur que j'aime le mieux, ce n'est pas la rose qui fleure comme votre
bouche, ni l'héliotrope dont le bleu changeant et profond fait penser à
vos yeux, ni le jasmin dont les blancheurs semblent être demeurées à
vos doigts effilés; ce n'est pas non plus la pivoine dont les pétales
transparents vibrent au moindre souffle comme les ailes de votre joli
nez latin, ni l'iris marin qui a les délicieux balancements de votre
tête mutine, ni la glycine qui, massive et en grappes serrées, a les
lourds frissons de votre chevelure, ni l'anthémis dont l'innombrable
épanouissement et la gloire constellée n'a d'égal que le faisceau fleuri
de vos grâces et de vos splendeurs. La fleur que je préfère, je ne sais
pas son nom,--ni vous non plus sans doute, bien que vous soyez plus
savante en botanique que moi;--c'est une fleur à peine, une façon de
petite herbe sauvage. Elle s'est trouvée prise dans la feuille de lierre
que vous cueillites au bord d'une haie, quand je vous guettai pour
la première fois et que vous pliâtes en deux pour la cacher dans mon
portefeuille.

J'imagine que c'est quelque plante magique dont le voisinage ensorcela
mon coeur pour jamais et vous le soumit par un mystérieux et inexorable
pouvoir. Elle s'appelle pour moi: la Destinée! c'est-à-dire: le Bonheur!
si cela vous plaît, ou: l'immortelle Détresse, s'il vous convient de me
faire souffrir. Cela vaut bien, ce me semble, une appellation barbare de
Linné ou de Jussieu!

       *       *       *       *       *

Nous en sommes à peine aux fraises, ma très chère et très belle aimée.
Je crois même avoir fait rouler dans votre assiette les premières que le
Midi nous ait envoyées. Vous avez déjà rêvé de cerises et vous m'avez
signalé des framboises que vous croyez avoir vues chez un joaillier
probablement. Mais moi qui habite les jardins, je puis vous assurer que
vous en avez pour quelque temps encore avant de croquer des guignes
sur le chemin de Montmorency et de voler dans les haies d'authentiques
framboises. Contentons-nous donc des fraises pour le présent, des
fraises d'un rouge plus vif, mais d'un parfum moins divin que vos
lèvres.

Ah! laissons, je vous prie, chacune de ces joies gastronomiques, que
nous garde le développement des saisons, venir à son époque. Il est
imprudent de vouloir hâter l'heure toujours factice des plaisirs. N'en
avez-vous pas trouvé un, fort cruel pour moi, à me faire attendre
longtemps, longtemps, et jusqu'à me désespérer, un bonheur dont je
faillis ne plus savoir porter le poids? Ce fut pour nous le temps des
fraises de l'amour dans le bois mystérieux des espérances. Votre beauté
m'apparaissait alors comme dans une de ces brumes printanières qui
donnent aux splendeurs du renouveau un aspect flottant de rêve, je ne
sais quoi d'enchanté où le désir s'ose, à peine, aventurer.

L'idée de toucher de ma bouche seulement le bout de vos doigts me
donnait le frisson, et l'odeur vivante de vos cheveux me grisait, rien
qu'à effleurer votre joue. Nous avons goûté des joies très douces et
très incontestables à ces innocentes caresses: joies pour vous à me
faire souffrir, me voyant de plus en plus dompté, et joies pour moi-même
à me perdre dans l'extase où me plongeait votre seule vue. Cela ne
pouvait Dieu merci! durer toujours. Mais vous avez sagement attendu
que la félicité plus complète qui devait suivre l'immense félicité des
tendresses sans réserve fût comme le fruit mûr qui se détache de la
branche au moindre souffle. Patience! Les cerises viendront aux
chairs fermes, aux duretés virginales; puis l'égrènement de rubis des
groseillers suivra; l'or rougira aux flancs veloutés des abricots; les
raisins revêtiront leurs transparences nacrées; puis enfin la pêche
apparaîtra dans les corbeilles, la pêche dont le duvet imperceptible
fait penser à celui dont vos belles épaules sont parées. Nous ne sommes
qu'au printemps, Madame! n'appelons pas encore l'automne et gardons la
douceur d'espérer jusqu'à ce que vienne celle de se souvenir!

[Illustration]



II

CONTES D'ÉTÉ



[Illustration]



FÊTE DES FLEURS


C'est un rêve que j'ai fait tout simplement au fond de mon jardin;
car il y a longtemps déjà que j'ai donné pour unique horizon à ma vie
mondaine le rideau de peupliers dont les plis de verdure frissonnent
au-dessus de mon mur intérieurement étoilé de pavots, vivant là les
fêtes communes, tandis que leur rumeur m'arrive lointaine, lointaine
et multipliée par les échos innombrables de la rivière. J'ai pris les
foules en horreur pour la tyrannie bête qu'elles imposent à la marche,
pour la curiosité banale qui les pousse en tous sens comme un torrent
qui se déchire aux cailloux; mais j'en aime assez le bruit confus pourvu
qu'une solitude douce m'en sépare, pareil à cela à l'égoïste qui,
voluptueusement, écoute de son lit tomber l'averse dans la rue sur les
têtes indifférentes des passants.

Non, vraiment, l'idée de tous les fiacres de Paris échangeant, dans la
poussière d'un long chemin, des bouquets de trois sous n'était pas pour
m'arracher aux délices de mon hermitage et au spectacle des fauvettes à
tête noire à qui j'ai abandonné ma moisson de cerises. D'autant que nous
autres, horticulteurs désintéressés des parterres de banlieue, nous ne
sommes pas pour ces gaspillages de roses sous les pieds des chevaux.
Nous avons la piété de ces magnifiques parures du sol qui n'en sont
arrachées qu'en saignant empourprées comme d'odorantes blessures.
Sur leur tige, elles apparaissaient comme des lèvres souriantes,
s'entr'ouvrant, comme sur des dents sur les perles de la rosée.

Et puis, nous pensons au mal que chacune d'elles nous a donné pour
grandir. Car l'état de jardinier dans le département de la Seine n'est
pas une sinécure et je sais nombre de bacheliers qui seraient fort
empêchés de le remplir, n'ayant pas dans l'âme ce je ne sais quoi
d'ingénieusement agreste qu'a laissé dans le nôtre l'admiration du doux
Virgile. Enfin ces orgies nous révoltent, nous qui ne consentons à
cueillir une gloire de Dijon ou une Guilleminot que pour la voir
refleurir au corsage de la bien-aimée, là où notre coeur lui-même,
invisible, est suspendu, traversé aussi par une longue épingle d'or.

       *       *       *       *       *

Je n'en ai pas moins pris de loin ma part de ce brouhaha bienfaisant et
destiné à entretenir parmi les pompiers le sentiment du devoir. Il
n'est pas malaisé de s'imaginer Paris débordant de sa ceinture, Paris
envahissant le Bois, Paris grouillant sur les gazons brûlés, Paris rangé
en deux files autour de ses citadines et de ses urbaines mises bout à
bout, puis les orchestres bruyants des saltimbanques, l'envahissement
des tentes où les garçons s'évertuent, rafraîchissant les boissons de la
sueur de leur front; le tournoiement des chevaux de bois dans le hoquet
des orgues mécaniques; le roulement vertical des ballons captifs
initiant les populations terrestres aux délices du mal de mer; les
mâts et leur mince claquement d'oriflamme dans l'air traversé de rares
brises; les musiques militaires lançant à pleine volée leurs

         ....Concerts riches de cuivre,
  Dont les soldats parfois inondent nos jardins,
  Et qui, dans les soirs d'or où l'on se sent revivre,
  Versent quelque héroïsme au coeur des citadins.

Comme l'a si bien dit Beaudelaire, à qui l'ingénieux Schérer ne devait
trouver plus tard ni génie ni talent. Car ce Schérer merveilleux est
bien autrement comique que les avaleurs d'étoupes du carrefour, et je
serais fort capable de me déranger pour l'aller voir seulement passer
dans le cocasse infini de son sérieux. Car il est, en littérature, de
l'école de Léonce en théâtre et c'est sans rire qu'il débite ses plus
amusantes bouffonneries.

Je vous dis que, de mon banc rustique ou ma chienne noire me tenait
compagnie, je me représentais, comme si j'y étais moi-même, cette tant
mirifique cérémonie du bois de Boulogne, au point d'en voir circuler le
promoteur parmi les voitures, en homme qui, tout petit, a eu l'habitude
de fréquenter leurs portières. Et, tout doucement, l'illusion me vint si
intense que, d'un geste mécanique et abandonné, je jetais d'imaginaires
gratte-culs à un tas de vieilles hétaïres dont ma jeunesse a vu l'âge
mur.

       *       *       *       *       *

C'est alors que l'idée me vint, madame et belle lectrice, de vous
proposer une chose absolument saugrenue; traversant toute une bande
de prairie, nous descendions jusqu'au lac lui-même dont ce défilé
n'occupait que la haute rive. Accueillis avec enthousiasme par une bande
de canards encore ignorants des petits pois qui les guettent dans leur
gaine de soie verte, nous appelions un gondolier et, sournoisement,
nous nous faisions conduire dans l'île qu'un chalet décore, dans l'île
presque déserte où, plus heureux que Robinson, j'allais avoir une
compagnie plus aimable que celle de Vendredi. Rebelles aux agaceries
des garçons limonadiers, ventrés d'un tablier blanc comme les petites
bonnes, nous cherchions quelque bosquet bien tranquille d'où nous
voyions seulement, dans le découpage des feuilles et derrière une
barricade d'ombre mouvante dans l'air et dans l'eau, se continuer dans
la poussière lumineuse, à l'horizon et dans l'odeur tiède des beignets,
cette théorie banale de promeneurs bariolés secouant autour d'eux des
gerbes défleuries, éparpillant des pétales anonymes dans ce tohu-bohu.

N'oubliez pas que je continue à rêver, madame et chère lectrice, et
n'allez pas vous offusquer du plaisir que je pris à regarder le petit
bout de vos souliers mordorés à peine sortant des soies de votre jupe,
comme de jolis oiseaux qui n'osent pas s'aventurer encore hors de leur
nid. On n'a pas de raison pour se gêner en songe. Une fourmi bien avisée
(Michelet n'en a pas dit encore assez sur le génie de ces insectes)
vous piquait le mollet, et d'instinct, par un mouvement aussi imprévu
qu'involontaire, vous portiez le bout de vos doigts gantés de suède à la
partie blessée, soulevant un nuage de taffetas. Ce ne fut qu'un détail,
quelque chose comme si l'ange biblique qui garde le seuil du Paradis
interdit, posait un instant son épée flamboyante pour se moucher et
laissait s'entr'ouvrir la porte défendue.

Combien le peu que je vis valait mieux que tout le spectacle de là-bas!

       *       *       *       *       *

Et, comme la nuit descendait, précédée des rouges adieux du couchant que
clament, trop loin pour être entendus, d'immenses trompettes de cuivre,
nous ne songions pas à quitter ce coin paisible, cette oasis de silence
dans le bruyant désert des coudoyeurs inconnus, si bien qu'une ombre
plus épaisse, coupée celle-là par les sillons d'argent de l'eau,
palmes d'écume semblant glisser à la surface des lacs comme celles des
triomphateurs que le temps emporte nous surprit toujours assis sur
l'herbe, mais plus près l'un de l'autre, subissant, comme tous les êtres
et comme toutes les choses, cet alanguissement des déclins. Cependant
partout s'allumaient des girandoles; des colliers de grosses perles se
brisaient, puis se renouaient, puis s'égrenaient silencieusement dans
l'onde; des rosaires aux grains lumineux frémissaient sous d'invisibles
doigts. L'illumination propice envahissait l'espace de ses caprices
opalins et les musiques se réveillaient, plus vibrantes, dans l'air vide
des clartés du jour. On valsait de l'autre côté, on valsait au pied
de Métra devenu neigeux aujourd'hui comme les cimes du Mont-Blanc et
secouant dans la brise enfin levée les divines harmonies de la
_Vague_ ou de l'_Espérance_. Car c'est un vrai poète que ce blanc et
mélancolique garçon qui a plus écrit que personne, ce qui a suffi à lui
constituer une grande réputation de paresse.

J'avoue, Madame et belle Lectrice, que mon rêve prit ici une tournure
dangereuse à vous confier. Mais bah! puisque c'est toujours du
mensonge!... Nous nous étions si bien rapprochés que vous me mordilliez
délicieusement les lèvres dans un baiser qui ne finissait pas, dans un
baiser «la saveur en la bouche», comme disait le bon poète Ronsard, au
front couronné d'immortels lauriers ... que voulez-vous! Il n'est rien,
dans ce monde qui, mieux et plus que le vacarme des cohues, me donne le
désir de quelque retraite à deux dans une Thébaïde au pied de laquelle
cette rumeur vienne mourir.

J'ai rêvé encore qu'en me quittant vous m'aviez donné un magnifique brin
de _vergiss mein nicht_, cette petite fleur qui regarde avec un oeil
bleu, un oeil pâle et doux chargé de souvenir. Donc, non seulement
j'avais eu ma fête des fleurs comme les autres; mais j'en avais gardé
quelque chose, la mémoire exquise de votre toilette, Madame et honorée
Lectrice, et de vos jolis souliers mordorés.

[Illustration]

[Illustration]



EN MESSIDOR


  Le beau pommier si fier de ses fleurs étoilées,
  Neige odorante du printemps!

Est-ce que vous aimez vraiment les fruits, madame? Je vous ai vue
parfois mordre dans une pêche au velours ruisselant sous vos dents
blanches, voire engloutir, avec de délicieuses petites mines, des
fraises qui n'emportaient rien de la pourpre sanglante de vos lèvres, et
même déchirer la chair d'or d'un abricot. Mais peut-être était-ce par
pure condescendance? Moi je ne suis pas de l'école des gens qui gardent
des poires pour la soif. Je préfère infiniment à celles-ci, par les
vesprées altérées, la fraîcheur des sources susurrant dans l'épaisseur
humide des gazons. La vraie raison d'être des fruits, c'est les
confitures, quand la main délicate d'une femme y a mis son parfum.

Non? Vous n'êtes pas de mon avis? Vous aimez les fruits pour eux-mêmes,
pour leur goût personnel?

Soit! parions cependant que si je vous disais: Vous ne mangerez cette
année ni cerises, ni pommes, ni pêches même, mais les arbres qui les
devaient porter demeureront comme ils sont aujourd'hui, tout en
fête sous la blancheur de leur floraison printanière; tels ils vous
apparaissent comme l'éparpillement d'une coiffure de mariée, tels ils
resteront, en été, variant la profondeur épanouie des verdures; en
automne, égrenant leurs perles sur le fond d'or sombre des feuillages
rouillés. Oui, si je vous disais: le temps respectera cette parure
divine de l'Espérance, et ces rameaux ne se dépouilleront pas de ce
frileux et délicat ornement....--Eh! me diriez-vous, qu'il en soit
ainsi! Vous aimez tant les fleurs, madame! Et vous êtes si peu
gourmande, hélas!

Le fait est que rien n'est si beau au monde que les jardins en ce
moment. Aux pêchers pendent encore des pétales d'un rose tendre; les
cerisiers semblent, de loin, des arbres où, par touffes menues, le duvet
de quelque cygne céleste s'est accroché; et voici maintenant que les
pommiers s'étoilent, les pommiers dont la fleur, plus largement ouverte,
semble les ailes d'un double papillon. Ah! cette floraison des arbres
fruitiers, quelle note exquise elle met parmi les choses! C'est comme un
ressouvenir charmant des neiges disparues. Neige odorante, comme l'a dit
le poète; neige qui ne descend pas jusqu'aux fanges du chemin et qui
s'envole, aérienne et impolluée, dans les souffles tièdes du soir!

       *       *       *       *       *

Ayant gardé, par ce temps d'indifférence, le goût obstiné des légendes
paradisiaques, il m'arrive souvent de vous mêler, ma chère, à leur
poétique mémoire. C'est ainsi que j'ai rêvé, cette nuit, que nous étions
Adam et Ève dans leur premier séjour. Cette imagination m'était la
plus aimable du monde. Car tandis que vous me conjuriez de passer un
pantalon, pour ne me pas enrhumer,--et cela avec une tendresse dont les
instances m'emplissaient de joie et de reconnaissance,--je goûtais, moi,
mille délices sournoises et profondes à vous contempler dans le costume
léger que l'air seul tissait autour de votre corps bien-aimé. Dût votre
pudeur souffrir de cet aveu, je vous préférais ainsi, même en évoquant
le souvenir de vos plus jolies toilettes. Vous aviez une façon de porter
la nudité qui était un chef-d'oeuvre d'aristocratie! Ah! je me fichais
pas mal du motet délicat que la musique lointaine des anges dispersait,
pour nous dans les brises, aussi bien que de la longue barbe du Père
Étemel qui nous souriait dans un coin particulièrement lumineux de
l'azur. Tout m'était égal dans cette splendeur des choses créées, tout
hormis le beau ton nacré de votre chair, le rythme divin suivant lequel
vos formes augustes sont modelées, le triomphe de vos seins tendant aux
baisers des papillons une double fleur, la gloire de vos hanches où
se brise le désir, l'ombre de vos cheveux où s'engloutit le rêve, la
blancheur liliale de vos pieds où vient s'abattre le baiser. Ah! bien
que là, sous le coeur, je sentisse encore une brûlure cruelle, je ne
regrettais pas un instant la côtelette qui m'avait été volée par Dieu
pendant mon sommeil et d'où tant de charmes étaient sortis! Et tandis
que, muet d'extase je m'abîmais dans la délicieuse et véhémente
contemplation de votre personne, j'écoutais, ravissement nouveau, le son
de votre voix où chantait l'âme elle-même des sources et des oiseaux.
Vous vous moquiez de moi comme à l'ordinaire, mais plus affectueusement
que dans la vallée de larmes où nous avons coutume de nous promener
ensemble, vous en robe traînante et moi en simple pet-en-l'air.

Oh! le Paradis, tel que je l'ai vu cette nuit, quel adorable endroit,
ma chère! Plus d'ombre et plus de mystère que dans les bois mêmes de
Vaucresson et de Saint-Cucufa. Pas d'auberge d'où l'oeil poursuit les
promeneurs sentimentaux!

  Aucun lieu n'est si beau dans toute la Nature.

comme a dit Chénier en parlant des coteaux d'Érymanthe, très inférieurs
cependant. Le Père Éternel, lui-même, n'était pas gênant. Au-dessus
de nos têtes, un arbre immense dispersait ses lourds rameaux et
s'épanouissait en un grand enchevêtrement de branches. C'était le fameux
pommier. Mais aucun fruit n'y pendait. Il était bien plus beau qu'à
l'heure de la tentation biblique: il était tout en fleurs.

       *       *       *       *       *

Oui, plus beau, mais plus redoutable aussi. Car si je vous crois,
madame, incapable de me tromper pour le don d'une rainette ou même d'un
calvile, je vous crois infiniment plus accessible au présent d'une
simple fleur que votre caprice eût souhaitée. L'auteur de la Genèse a
mal connu la Femme. Ce n'est pas à mon appétit, mais à sa fantaisie
qu'il faut toujours frapper, comme à une porte fragile et prête à
s'ouvrir. L'Ève de la Bible ressemble vraiment un peu trop à la
Marguerite de Goethe, laquelle ne regarde même pas le bouquet du pauvre
Siebel, mais s'éprend bien vite de l'Inconnu qui a mis une cassette sur
son chemin. Je trouve que la femme est calomniée dans l'une et l'autre
de ces légendes. Je ne me défie, madame, que de celui qui vous offrira
une rose juste à l'instant où votre rêve s'égarait sur un rosier. Je
n'aime pas non plus beaucoup le colloque entre notre mère commune et un
simple serpent; je le trouve également mal observé. Plus ingénieux et
plus vrai, l'art païen a choisi un cygne pour tenter Léda, le cygne
emblème, tout à la fois, de la grâce et de la force, le cygne qui a des
ailes et peut emporter la pensée vers de lointains azurs. Je ne vous
chicanerai pas d'ailleurs, madame, sur le choix de l'animal destiné à
me rendre ridicule comme autrefois Adam et plus tard Joseph. Je vous
avouerai cependant que l'homme serait encore celui qui me serait le plus
désagréable. Avec un cygne, j'aurais, au moins, l'espoir que vous me
pondriez des oeufs frais, ce qui est bien une petite consolation.
La première fois que l'obligeance d'un songe me ramènera, en votre
compagnie, sous les ombrages parfumés de l'Éden qui, sans vous, n'en
serait pas un pour moi, il est donc entendu que si vous succombez, ce
sera entre les ailes d'un cygne qui vous aura apporté une petite branche
de pommier fleuri. Ce sera bigrement plus poétique que dans la fable
chrétienne, et je vous en excuserai davantage.

       *       *       *       *       *

Mais le temps fuit durant que je vous conte mes imaginations nocturnes.
Le temps fuit et, suivant le vol des pétales roses des pêchers, la neige
des cerisiers et des abricotiers se disperse déjà, rien qu'au vent des
flèches encore obscures du soleil. Ainsi les pommiers se déconstelleront
bientôt, leurs étoiles se détachant une à une comme les astres d'un ciel
désolé. N'attendez pas cet instant; madame, pour réaliser par pitié, par
simple pitié, tout ce que vous pouvez du rêve où je me suis tant complu,
par amour de vous! C'est le seul lambeau qui nous reste du paradisiaque
décor où je vous vis sans voiles, durant ce rêve trop court. Tout le
reste nous manque, l'orphéon mélodieux des archanges s'essoufflent pour
nous dans les profondeurs de l'Infini, l'hommage des lions et des tigres
venant se coucher à nos pieds, la barbe souriante du Père Éternel
ruisselante comme un fleuve de lait descendant des collines d'azur
de l'horizon. Mais si vous saviez comme je me moque de tous ces
accessoires! Le pommier fleuri me suffit. Et encore me passerai-je
parfaitement du pommier si son ombre ne vous est pas nécessaire pour
dévêtir votre auguste beauté. Car le vrai paradis, il est là, ma chère,
dans le spectacle de votre personne nue autant que le permettait
l'envahissante splendeur de vos cheveux dénoués et vous faisant un
manteau vivant. Et ce paradis-là est en vous, et vous seule êtes l'ange
impitoyable qui en gardez l'entrée contre l'affolement de mes désirs. Il
ne dépend pas de moi de me déguiser en cygne, pour me tromper moi-même.
Mais dites-moi la fleur que vous voulez, vous qui n'êtes ni Ève ni
Marguerite, et qui aimez les fleurs plus que tout!

[Illustration]

[Illustration]



BATEAUX ROUGES


I


Au fond d'une petite mauvaise caisse en bois que je croyais vide, en
remuant des vieilleries où un peu de tout ce qui fut une vie est
resté, bouquins jetés au rebut, bouquets autrefois baisés et qui ne me
rappellent plus aucun nom, anonymes souvenirs qui n'éveillent plus rien
dans mon âme, j'ai trouvé ... devinez quoi...? un jouet de mon enfance,
mon jouet favori, un petit bateau aux mâtures brisées, à la voile
déchirée, à la carcasse lamentable et mignonne, comme celle d'un oiseau
mort. Comment cette relique ridicule m'avait-elle suivi au hasard des
déplacements et des exils, à travers la vie troublée qui fut la mienne,
pleine de séparations, de départs éplorés et d'adieux? Je n'en sais rien
vraiment, moi qui ai égaré mes plus beaux livres, mes objets d'art les
plus chers et qui suis comme un roc mélancolique entouré d'épaves et
de naufrages flottants. Non, je n'en sais rien vraiment, et
l'attendrissement que m'a causé sa découverte est pour me faire croire
à quelqu'une de ces fatalités douces qui, de bien loin, inattendues et
furtives, viennent nous toucher au coeur.

Ce navire en miniature, il est comme une image gravée à la première page
du livre dont bien de feuillets encore me restent peut-être à parcourir.
Il a la solennité bête des mauvaises gravures sur bois. Je le trouvais
charmant dans ce temps d'enthousiasmes faciles et j'admirais surtout sa
coque d'un vermillon aigre, criard, implacable dont les tons vifs se
sont amortis aujourd'hui et ne sont plus qu'une façon de réseau sur la
peinture écaillée. De petits canons en bois étaient collés aux sabords
figurés par des trous noirs mal dessinés par un inhabile pinceau. Ah!
que de belles heures ont vogué sur ce vaisseau en caricature! Que
d'heures douces et baignées de soleil levant comme les pétales de roses
qui s'envolent aux premiers souffles du matin!

Ce joujou qui pouvait bien avoir coûté cinq francs à l'oncle généreux
qui me l'avait donné pour mes étrennes était un objet d'envie pour tous
les jeunes polissons dont je faisais ma compagnie ordinaire. Ce n'était
qu'à mes meilleurs amis que je permettais d'y toucher. Les plus
chers seulement, je les emmenais en cachette vers quelque coin, bien
secrètement enfoui sous les saulaies de la petite rivière, pour y
tenter, avec eux, d'impossibles navigations. La mise à l'eau du bateau
était une cérémonie d'une importance sans égale. Nous étions deux ou
trois à genoux pour le poser en équilibre sur les mille petites rides
d'argent qui l'allaient bercer. Il était un peu rouleur de sa nature,
comme on dit en canotage, et le poids lui manquait absolument pour
fendre le flot minuscule et pourtant paisible à qui je confiais cet
_animae dimidium mex_.

On descendait de ce côté, à la rivière par une pente douce, mais sans
verdure, le sol y étant souvent foulé par les sabots des lavandières et
les rudes pas des chevaux qu'on y menait boire. Elle était couleur de
terre mouillée avec des petits cailloux luisants. L'autre rive, au
contraire, qui bornait une admirable prairie, était émaillée de
marguerites blanches et de rouges coquelicots, et de mille autres fleurs
encore, sauvages et charmantes, celles-ci en grappes violettes,
d'un violet pâle et très doux, celles-là en forme de clochettes
qui semblaient sonner la messe silencieuse et parfumée d'encens du
printemps. Bien qu'attaché solidement à une longue ficelle qui nous
permettait de le ramener à nous, en cas de naufrage, notre bateau allait
quelquefois assez loin de la berge d'où nous suivions ses évolutions,
avec l'attention d'un conseil d'amirauté. C'était les jours où un peu de
vent emplissait sa voile et mettait dans sa course quelque fantaisie.
Ces lointains voyages à la découverte d'îles formées par de hauts
bouquets de roseaux, d'archipels constitués par la floraison étoilée
des nénuphars, de récifs dont un tronc de saule mort faisait tous les
périls, nous rendaient haletants et nous mettaient dans la gorge de
petits cris d'angoisse. Nous avions une ambition cependant et, plus
qu'aucun autre, moi, le propriétaire de l'embarcation, je méditais cette
chose hardie que mon bâtiment traversât la rivière tout entière, dans sa
largeur complète, et allât aborder dans cette façon de paradis terrestre
qui était à l'autre bord, et dont nous voyions seulement, de loin, les
anthémises, les pavots, les gazons merveilleusement embellis par
une flore agreste, exubérante, aux mille couleurs et aux mille
enchantements.

Hélas! jamais un souffle favorable à cet impérieux désir ne poussa le
petit bateau rouge jusqu'à ce rivage que mon imagination emplissait d'un
mystère charmant et féerique.

Ce petit bateau rouge est brisé; il est demeuré la fidèle image de mon
rêve!


II


Jamais la mer ne m'avait paru plus belle. Très calme, elle semblait,
de la jetée au pied des dunes, une immense pierrerie passant des
transparences de l'émeraude aux opacités azurées de la turquoise,
partout traversée d'un scintillement d'étincelles. A peine quelques
vagues venaient-elles accrocher aux galets leur chevelure d'argent qui
se divisait bien vite comme un écheveau trop léger. Jamais sérénité si
grande n'avait habité le flot. Au-dessus, le ciel, d'un ton très fin,
presque gris, était bordé, à l'horizon, par une large bande de brume
d'un violet pâle qui mettait un reflet d'améthyste sur tout cela.

Les voiles se faisaient de plus en plus rares, les barques s'éloignant
pour la pêche nocturne; elles ne semblaient plus que des ailes de
mouettes rosées par le soleil couchant et quelques-unes pareilles à des
ailes d'ibis. Un grand vaisseau qui avait été visible tout le jour, se
perdait dans la buée profonde et lumineuse qui bientôt allait confondre
la mer et le ciel comme deux lèvres dans un baiser.

Vous étiez assise à côté de moi, ma chère âme, et vous rêviez comme moi,
devant ce magnifique paysage. Tout à coup, le soleil, qui avait disparu,
depuis un instant, derrière le rideau de nuées qui semblait un rempart
dressé sur l'horizon, le perça de sa clarté rouge et sans rayons. On eût
dit un trou de feu béant dans le ciel, une blessure large et ronde et
pleine d'un sang vermeil, le coeur du monde arraché et pendu en l'air,
comme à l'étal d'un boucher. C'était terrible et superbe à la fois. Mes
yeux cherchèrent les vôtres et j'y trouvai l'apaisement d'un firmament
plein d'étoiles.

Cependant le nuage blessé reprenait le combat et l'ombre révoltée
s'acharnait à l'astre un instant triomphant. Le magnifique globe se
déforma soudain et ne fut bientôt plus qu'une bande éclatante, une
déchirure dans le linceul de nuit qui l'enveloppait. Chose étrange et
qui vous frappa autant que moi! Cette déchirure avait la forme d'un
bateau, d'un bateau de flammes voguant sur les vapeurs comme sur une
autre mer. Ce navire flamboyant perdu dans l'immensité, m'apparut comme
le vaisseau qui emporte nos rêves vers l'infini, nos tendresses vers le
néant et que colore la fleur vivante et pourprée de nos veines; comme
le navire à qui nous confions plus de la moitié de notre âme, nos
aspirations suprêmes et nos désirs désespérés. En vain il tentait de
monter plus haut dans le ciel sur le dos écumeux des nuées, ou de
s'enfoncer plus avant dans l'horizon, poussé par le vent amer qui
soufflait de la rive. Il demeurait immobile, rivé au flot qui semblait
le porter et qu'on eût dit figé autour de lui comme les flots d'une mer
de glace. Ainsi, pensai-je, le meilleur de nous reste suspendu entre la
terre et le ciel, attaché au roc comme par une ancre invisible. Et peut-
être, pensiez-vous comme moi, ma chère âme. Car une grande mélancolie
était dans vos yeux profonds et d'un vert changeant comme celui de la
mer.

Les choses du ciel ont-elles donc aussi leurs naufragés! Soudain le
vaisseau de feu que nous emplissions du fantôme de nos pensées fut comme
traversé par une raie d'ombre qui le sépara en deux. On eût dit une lame
qui le coupait dans toute sa longueur. Et ce ne fut plus qu'une double
épave, toujours lumineuse, mais comme mordue et rougie par la Nuit et
s'amincissant sous le travail destructeur des éléments. Bientôt deux
fils parallèles seulement et vibrant comme les cordes douloureuses d'un
violon.

Puis, rien! Rien que la nappe obscure, tranquille et vaguement violette
qui s'élevait, comme une muraille flottante au-dessus de la nappe
d'émeraude pâle et comme jonchée de palmes d'argent qui éclaboussait la
mer où le vent du soir faisait passer de vagues traînées de lumière.

Quand le temps aura brisé la barque fragile et lumineuse qui emporte nos
amours vers la même douleur et nos tendresses vers le même adieu, vous
vous rappellerez, comme moi, n'est-ce pas? madame, la vision que nous
eûmes ensemble de ce soleil couchant et déchiré, pareil à un vaisseau de
flamme tentant en vain le voyage impossible du ciel!

[Illustration]

[Illustration]



AU PAYS DES RÊVES


Nous avions regardé, durant tout le jour, l'eau rayer le ciel. Pas une
éclaircie depuis l'aube, pas un entr'acte à ce long drame aquatique.
L'uniforme spectacle de la pluie se précipitant en averses ou s'étalant
en lentes ondées; le bruit monotone des gouttes fouettant les vitres;
l'impression mélancolique d'une grande ville inondée et dont tous les
toits pleurent sur tous les pavés. Ce devait être affreux pour les
piétons qui pataugeaient dans les poudres délayées de la circulation
dominicale, pour les chiens sans maîtres qu'on chassait des seuils
entr'ouverts, pour les petits vagabonds dont les mains impatientes des
passants repoussaient le chapeau tendu. Mais de tous les malheureux
de ce temps néfaste, vous ne plaigniez absolument que les fleurs des
jardins aux calices pendants, aux corolles alourdies. Car votre pitié
s'en va plus volontiers aux roses qu'aux coeurs souffrants. Vous êtes
meilleure aux plantes qu'au pauvre monde. On dirait que l'âme de la
déesse Flore habite votre jolie poitrine et respire dans votre souffle
embaumé. Ah! que vous étiez triste du sort des géraniums, des clématites
et des chèvrefeuilles qui n'osaient s'ouvrir!

Durant ce temps, des gens futiles couraient le grand prix et
amélioraient la race chevaline en lui enseignant l'art de lutter avec
le canard. Vous verrez qu'on mangera du cheval aux petits pois, cette
année, dans tous les restaurants de banlieue. On imaginera même le
cheval à la Rouennaise pour les gourmets. Beaucoup de belles et honnêtes
dames étaient en train de gémir sur leurs toilettes enfouies au fond
des voitures. O vanité des futurs enivrements! En vain la mode avait
inventé, pour cette journée fastueuse, de nouveaux chefs-d'oeuvre.
Impossible d'exhiber ces merveilles. Seule la Vérité devait rire au fond
de son puits, la Vérité éternellement nue et que j'aimerai toujours,
rien que pour le choix de ce costume qui vous va si bien. Vous voyez
clairement, n'est-ce pas, en cette circonstance, le néant des falbalas
et l'inanité des jupes. Ce sont stupides inventions de couturières et
de personnes mal faites. Si vous jetiez un peu vos robes par les
fenêtres?... Mais non, vous ne le ferez pas!... Donc nous avions
regardé, ma chère, toute la journée l'eau rayer le ciel gris.

       *       *       *       *       *

Nos rêves nous viennent, le plus souvent, des impressions du jour
évanoui. Rien d'étonnant donc à celui que je fis et que je vais vous
conter, durant que vous peignerez votre longue chevelure, ce qui me
permettra d'être prolixe. Car il faut un long temps à cet océan d'ombre
pour s'étendre en flux pesant sur vos épaules, et remonter en reflux
jusqu'au-dessus de votre nuque ambrée. Pour être le plus naturel du
monde, mon songe n'en est pas moins curieux et mêlé d'imaginations
surhumaines. Dieu ne m'apparut-il pas! Mais un Père Éternel à la
moderne, ne portant plus la longue barbe blanche dont les peintres
ont sensiblement abusé; un Jéhovah rasé comme un comédien, ce qui
n'a d'ailleurs rien que de logique, puisque les gens de théâtre sont
certainement les dieux de cette époque. S'il eût été seulement en trois
personnes, j'aurais cru à un troisième frère Lyonnet. Il avait gardé
d'ailleurs toute l'autorité d'un premier rôle dans la comédie de la
création, et je crus entendre le magnifique et suave organe de Coquelin
lui-même quand il me dit sur un ton de protection:

--Je viens de commander un nouveau Déluge, en ayant assez de l'humanité,
mais je te sauverai.

--Vous savez, Seigneur, lui répondis-je avec franchise, si vous ne
sauvez pas, en même temps, ma bonne amie, je refuse ma grâce. Vivre sans
elle me serait mille fois plus douloureux que mourir.

--Tu es un bon Jobard, reprit le Maître du monde en riant; je te jure
qu'elle vivrait fort bien sans toi et se ficherait pas mal que tu
meures. Mais c'est peut-être pour ta naïveté obstinée avec les femmes
que je t'aime; je la sauverai aussi pour qu'elle continue à se moquer de
toi. Tu sais ce qui te reste à faire?

--Je ne m'en doute pas, Régent des étoiles.

--Rappelle-toi l'exemple de Noé.

--Quoi, vous voudriez, Inventeur du soleil, que je me grise comme un
portefaix et que je montre mon derrière à mes fils? Et comment le
ferai-je, Dieu de bonté, vous ne m'avez pas donné de postérité?

--Noé ne se contenta pas de cet acte de mansuétude paternelle. Ne te
souviens-tu plus de l'arche?

--Il faut que je construise un immense bateau pour m'y installer durant
quarante jours avec mon adorée et une partie de toutes les bêtes créées?

--Tu n'emporteras avec toi que les animaux qui te plairont.

--Ce sera vite fait; notre cage de serins me suffira.

--Je te préviens que tu auras l'air d'un concierge qui déménage. Mais
que te peut faire l'opinion publique, puisque tu subsisteras seul de la
déplorable espèce à laquelle tu appartiens!

--J'aimerais bien, Seigneur, que vous me permettiez d'emmener un
domestique. Je consentirais à la rigueur à brosser les mignons souliers
de celle que j'aime; mais les miens, jamais!

--Va pour un valet de chambre, mais rien qu'un; tu le choisiras à ton
gré. Adieu, je vais me faire raser. Si tu savais ce que la société
des élus est embêtante! Ah! si je n'avais pensé qu'à la gaieté de mon
Paradis, j'aurais bien mieux fait d'encourager le vice que la vertu.

Et sur cette pensée morale, Dieu disparut, en imitant le petit bruit
enchifrongné des narines de M. Delaunay.

       *       *       *       *       *

L'arche était achevée. J'avais choisi le bois de rose, parce que je sais
que vous l'aimez. L'intérieur était confortable avec des portières et
des tapis partout, et je vous avais ménagé, à la poupe, une serre pleine
de fleurs admirables, un véritable jardin. Au moment où nous allions
nous embarquer:

--Et François? me demandâtes-vous.

--Qui ça, François?

--Mais le valet que vous m'avez promis. Je vous ai dit que je voulais
l'appeler François!

--Bon! m'écriai-je; il est encore temps.

C'était bien juste. Le déluge commençait; les cataractes du ciel
s'étaient ouvertes; la nue s'effondrait sur l'effroi de tous les êtres
vivants. Les monuments étaient déjà submergés. Un malheureux s'agitait
à la cime d'un paratonnerre; je lui jetai une corde et je l'embarquai,
mouillé comme un chat de gouttière. Au lieu de me remercier, comme j'y
avais droit, j'imagine, il s'écria d'un air de mauvaise humeur:

--Allons, bon! et mon exemplaire du budget de 1887 que j'ai oublié!

Quand je lui proposai de nous aider à mettre le couvert, car j'avais une
faim horrible après ce gigantesque travail, et vous-même vous m'aviez
promis de manger une aile de poulet.

--Ah bien! dit-il, j'ai d'autres chats à fouetter. Et mon amendement sur
la question des sucres! et ma commission des princes! et mon discours
sur les crédits de Madagascar!

L'illusion n'était plus permise. Nous n'avions pas eu de chance. Nous
étions tombés sur un animal politique. Il confirma notre pronostic
douloureux en dévorant comme quatre, sans avoir contribué en rien à la
confection de notre repas. Ne voulait-il pas vous chipper votre aile de
poulet! Nous nous dîmes tout d'abord: Voilà une bouche inutile! Mais
nous pensâmes plus tard: C'est une bouche nuisible! quand il recommença
à parler.

Car, à peine gavé, il reprit son abominable et nauséabond bavardage; il
nous étourdit de ses emphatiques propos; il nous révolta de son mauvais
français; il empoisonna nos paisibles entretiens de ses billevesées
progressives et sociales. Nous tenions bon, cependant. Enfin, il fit
déborder le vase de notre mansuétude en s'asseyant lourdement, dans la
serre, sur votre plus beau massif de roses et en asphyxiant un de vos
serins avec la fumée de son cigare. Vous me fites un signe terrible.
J'avais ménagé, à deux pas de là, une trappe pour le nettoyage de
l'arche. Je le poussai affectueusement de ce côté et je le fis basculer
traîtreusement dans l'Infini, qui se referma sur lui en éternuant. Nous
étions déjà à une hauteur si considérable, toujours soulevés par le flot
montant, que j'entendis chuchoter entre elles deux étoiles jalouses de
vos yeux.

       *       *       *       *       *

Mais que la vie nous devint douce, ma chère, une fois débarrassés de
cet hôte fâcheux! Entre le parfum des fleurs et le gazouillement des
oiseaux, nos jours s'écoulaient exquis, suivis de nuits plus exquises
encore. Une seule pensée nous préoccupait: c'est que cela n'eût qu'un
temps et que ce bienheureux déluge ne pût durer toujours. Nous étions
parvenus à une telle élévation que les astres étaient obligés de retirer
leurs rayons sous eux, comme une dame rocoque-ville ses jupes sous son
derrière afin que le bout n'en fût pas mouillé. Une imprudente comète,
qui voulut vous contempler de trop près, eut la queue complètement
éteinte, ce qui fit énormément rire les constellations voisines. Votre
beauté fut universellement acclamée par les planètes, et Jupiter composa
même en votre honneur quelques vers qui tonnèrent dans l'immensité avec
un grand retentissement de trompettes. Je ne me rappelle que les deux
derniers, dont la rime nous paraît insuffisante à nous que la science
de mon maître Banville a pervertis. Mais à ces hauteurs sidérales les
assonnances prennent de telles ampleurs tonitruantes, que l'oreille est
bien moins difficile:

  Par de mortels attraits, je vais, astre vaincu,
  Durant l'éternité rêver à votre dos.

Ce qui n'est vraiment pas mal pour une sphère de lumière très vieille
et qui a déjà beaucoup roulé. Oh! oui, j'étais heureux, mignonne, dans
cette solitude que vous emplissiez seule de votre chère présence et de
votre chère voix dans ce désert en miniature suspendu entre deux
abîmes! Désert! non; mais oasis toute parfumée de votre haleine, toute
frissonnante des fraîcheurs de votre beauté. Et ce Paradis édifié sur
des ruines, cet Eden surnageant au-dessus de l'anéantissement universel
ne suffisaient-ils pas, puisqu'il abritait l'amour sauvé et l'emportait
jusqu'au lyrique séjour des immortelles poésies, dans des immortelles
étoiles!

Une ombre d'ailes passa soudain sur mes paupières fermées. La colombe
sans doute qui m'apportait, comme à feu Noé, le rameau d'olivier au
sortir de l'arc-en-ciel triomphal. Pont de lumière jeté entre la terre
suppliante et le ciel miséricordieux.... Non! l'heure implacable du
réveil qui me présentait, oiseau maudit, une plume dans son bec, la
plume avec laquelle je viens d'écrire ces lignes véridiques, où le plus
heureux de mes rêves est conté.

[Illustration]

[Illustration]



NUIT BLANCHE


Une atmosphère pesante où s'amassent les prochaines ondées; un ciel si
lourd que la masse profonde et obscure des arbres semble le soutenir
avec peine; un air tiède tout chargé de l'agonie des fleurs, fade, avec
des relents de roses mortes. Impossible de dormir dans cet énervement
douloureux des choses à la fois impatientes et craintives de l'orage. Je
me résigne à ne plus fermer les yeux et je pense à vous, ma chère âme,
dont le souvenir me fait l'heure plus rapide que le sommeil.

Vous rappelez-vous le premier bouquet de roses moussues que je vous
apportai dans sa large et humide collerette? Les roses étaient rares
déjà; nous étions en septembre et vous portiez une délicieuse robe
bleue qui se modelait aux souples beautés de votre taille, mêlant des
transparences d'ambre, sur votre poitrine, à des coulées de lapis clair.
Vous m'avez grondé, mais quand je vous ai quittée, vous m'avez donné
une des fleurs de la gerbe, la moins ouverte pour qu'elle durât plus
longtemps. Puis chacune de vos lettres contint le pétale encore
flexible, odorant, et comme vivant d'une rose. Il n'en est guère dans
mon jardin dont je n'aie déchiré le coeur pour vous répondre dans le
même langage. Hélas! Bientôt les ondées éparpillèrent dans l'herbe
leurs feuilles mouillées. C'était une des poésies de notre amour qui se
brisait et que le vent emportait.

Mais d'autres printemps l'ont ramenée plus vivace et plus fidèle.

Nous approchons de la même saison, celle où je vous ai connue. Bien des
roses sont déjà mortes, mais des boutons sourient encore sur les tiges.
Et puis, quand il n'y en aura plus, je cueillerai, pour vous, les hauts
dahlias fous et serrés comme les ruches tuyautées de vos dentelles,
des marguerites blanches et des marguerites d'un violet tendre dont
le demi-deuil a quelque chose de charmant et de mélancolique comme la
tristesse presque consolée d'une veuve. Et puis après?... Après, j'ai
peur. Car, je m'en souviens, quand je vous offris, en tremblant,
mon premier présent, vous avez fait plus attention à mes roses qu'à
moi-même, et peut-être est-ce leur souvenir seulement que vous avez
aimé.

       *       *       *       *       *

J'ouvre ma fenêtre pour regarder la nuit. Le temps s'est levé.

De petits nuages blancs traversent le firmament, se frangeant d'orange
aux approches de la lune. Les saintes mélancolies, que l'homme moderne
a voulu chasser de sa vie, revivent dans tout ce qui lui vient du monde
extérieur. Quoiqu'il fasse, il n'empêchera jamais la mer de gémir aux
confins du monde qu'il habite, ni le ciel de rouler sur sa tête, avec le
char des astres et l'avalanche des nuées, les préoccupations de
l'infini et les tristesses du souvenir. C'est ainsi que, dans votre vol
pâlissant, étoiles sous qui s'allumera bientôt le formidable bûcher de
l'aurore, je cherche les images ailées des bien-aimées d'autrefois,
de celles qui ont pris un peu de ma vie et l'ont emporté sur d'autres
routes que la mienne. Vos yeux de lumière s'attendrissent pour moi, et
des regards s'y rallument qui descendent jusqu'à mon coeur; bientôt
votre rayonnement n'est plus qu'un scintillement de larmes et c'est
un baiser que le premier souffle de l'aurore m'apporte, après avoir
effleuré vos lèvres de feu. Dans le lent tourbillon qui vous entraine,
je vois passer mes ivresses et mes fureurs, les flèches brisées de mes
désirs et les fleurs souillées de vos trahisons, tout ce qui fut mon
âme et votre jouet éparpillé en fugitives étincelles, balayé par
l'inexorable vent des destinées.

O joies amères que la Beauté donne et reprend, mortelles extases de
l'amour que le temps mesure à notre faiblesse, frisson divin que la
chair de la femme met à notre chair, infini menteur dont elle fait
éclater notre âme, aiguillons de feu que son regard plante dans nos
reins, tortures indicibles de la passion immortelle, je vous sens
renaître aux silences de cette nuit étoilée, aux splendeurs mystérieuses
de ce ciel où les flammes éteintes se sont rallumées!

Cependant une nuée de vapeurs blanches monte à l'horizon. Dans un
instant le jour gravira les premières marches encore obscures de son
escalier de feu. Un à un les astres craintifs vont s'envoler devant le
rayonnement d'argent de son armure. Je salue la dernière étoile
obstinée au manteau flottant du ciel. C'est Vénus, comme si tout devait
proclamer, dans ma pensée, qu'alors que tout s'évanouit comme un rêve,
le culte de la Beauté et les chers supplices de l'amour assurent au
souvenir une immortalité.

  Sous l'aile blanche du matin,
  Toute la terre se recueille;
  Un frisson passe de la feuille
  Du chêne à la feuille du thym.

  Tandis que pâlit la grande Ourse,
  Descend un long frémissement
  De l'oeil profond du firmament
  A l'oeil entr'ouvert de la source.

  Ainsi, partout, autour de moi,
  Comme un torrent tombant des cimes,
  Roulant des faites aux abîmes,
  S'étend l'universel émoi.

  Il n'est que mon coeur solitaire,
  Loin de tes yeux, aux morts pareil,
  En qui ne vibre aucun réveil,
  Quand tout se réveille sur terre!

[Illustration]

[Illustration]



PARAPHRASE


  Pour charmer mes heures moroses,
  Je chante, le coeur plein de vous:
  Ce n'est pas aux lèvres des roses
  Qu'est le sourire le plus doux.

  J'évoque vos candeurs insignes
  Et vos virginales fraîcheurs:
  Ce n'est pas au cou blanc des cygnes
  Que sont les plus pures blancheurs.

  Je vous vois passer sous les branches
  Sur vos noirs cheveux se penchant
  Ce n'est pas aux yeux des pervenches
  Qu'est le regard le plus touchant.

  Votre image, en tous lieux suivie,
  Seule, brille à travers mes pleurs
  Tout ce que j'aime dans la vie,
  Ce n'est ni le ciel ni les fleurs!

       *       *       *       *       *

Heureux ceux que n'atteint pas la mélancolie des spectacles trop beaux
et qui, pareils aux moineaux francs ébouriffés de bien-être dans un
rayon de soleil, se grisent sans amertume de la gaieté triomphante des
choses. J'ai beau remonter aux heures de ma jeunesse les plus insolentes
d'espoir, j'y trouve une tristesse involontaire et fatale devant les
gloires de l'été. Mes yeux se sont toujours blessés à l'azur froid
d'un ciel implacablement pur et, comme la neige, sans cesse traversé
d'étincelles. Il n'est pas jusqu'à l'éblouissement des jardins que
les fleurs font pareils à d'immenses et vivantes joailleries qui ne
m'offense par sa richesse. J'ai bien les grands bois où l'ombre amortit
toutes ces splendeurs, les bois dont le mystère rêve au bruit murmurant
des sources. Mais cette vigueur excessive et débordante des sèves, ce
rut innombrable des verdures jaillissantes en tous sens m'irrite encore
secrètement. Non! Tout ce décor-là est trop beau pour la vie humaine!
La pièce ne vaut pas ce luxe et cette magnificence d'accessoires! Nous
sommes comme des acteurs impuissants dans cette admirable féerie, comme
des génies aux ailes coupées et qui ne portent plus que des étoiles
éteintes au front! La nature n'a plus besoin de se faire si belle
pour nos amours dégénérées, pour nos passions sans colère! La grande
résignation des automnes vaut mieux au déclin de nos rêves, à
l'attièdissement de notre sang. Oui, l'été, dans son éclat sans merci me
navre. Il dresse un temple vide, inutile et comme funéraire aux dieux
depuis longtemps envolés. Il nous apporte l'ironie d'un Eden entr'ouvert
seulement et nous emplit d'aspirations décevantes. Adorer, dans un
retrait silencieux, et sous la transparente douceur d'une nuit factice,
la beauté nue de la femme, seul lambeau d'idéal pendue devant nos
détresses, me semble le seul emploi logique et consolant de ces longues,
admirables et funèbres journées brûlées par un désolant soleil!

       *       *       *       *       *

  Fou de printemps, ton coeur s'étonne
  De me voir, prophète attristé,
  Penser quelquefois à l'automne,
  Sous les premiers feux de l'été.

  Oui, je pense, en voyant les roses
  Ouvrir leurs vivantes couleurs,
  Que l'aile des autans moroses
  Effeuillera toutes les fleurs.

  Que, des feuillages où tout chante,
  Tous les oiseaux seront bannis,
  Et que, sous l'averse méchante,
  Se briseront les pauvres nids?

  Va! que l'autan ouvre son aile!
  Que l'averse attriste les cieux!
  De l'An la jeunesse éternelle
  Reste sur ton front gracieux.

       *       *       *       *       *

Comment cela s'est-il fait? Mais c'est en automne que, par deux
fois--les deux seules de ma vie,--j'ai vraiment commencé d'aimer. Le
printemps me poussait aux tendresses faciles et me fut toujours un
aimable pourvoyeur de belles filles, mais vite oubliées. J'ai dit quelle
déception l'été est pour moi. L'automne m'est fatal ou précieux, suivant
que je pense aux grandes joies que j'ai eues ou aux grands martyrs que
j'ai soufferts. Car l'Amour est invariablement fait de ces deux choses.
Est-ce le grand attendrissement qui me venait de tous les déclins, et
que subissent tous les êtres ayant un semblant d'âme, qui me faisait le
coeur prêt à recevoir une plus durable empreinte, comme une cire amollie
où les sceaux s'impriment plus profondément? Toujours est-il que c'est
sous un ciel embrumé, devant un paysage s'effritant en poussière d'or,
à la lumière des couchants rayés de cuivre et de topaze, que mes rêves
obscurs sont devenus de puissants désirs, que j'ai senti ma chair mordue
par l'inexorable, despotique et exclusif besoin d'une autre chair.
Saison redoutable et charmante! Je lui ai dû des années pleines de
larmes et de caresses, les seules que je veuille compter dans ma vie.
Car de tout le reste je ne sais plus rien. Je te pardonne et je t'aime,
pâle soleil d'octobre dont la mélancolie s'est faite auréole, pour moi,
au front de la femme; doux et traître soleil qui aspirait vers la peau
rougissante des raisins le sang vermeil des vignes et faisait monter le
mien vers la coupe mortelle du premier baiser!

[Illustration]

[Illustration]



MATUTINA


C'est bien, parbleu! une feuille morte qui, par ma fenêtre ouverte, est
venue voler jusque sur le papier où ma plume allait courir. Elle est
très jaune, très sèche et toute recroquevillée. J'y reconnais cependant,
sous l'ondulation des brûlures solaires, sa forme en fer de flèche.
C'est une feuille de lilas qu'un coup de vent matinal m'a apportée.

Qu'allais-je vous conter déjà? Une histoire d'amour, sans doute, ou
quelque rêverie pleine d'un souvenir d'absente. J'allais peut-être vous
dire les vers très simples que j'ai écrits pour que Capoul les chante
sur une musique de Lacôme:

  Je demande à l'oiseau qui passe
  Sur les arbres, sans s'y poser,
  Qu'il t'apporte, à travers l'espace,
  La caresse de mon baiser.

  Je demande à la brise pleine
  De l'âme mourante des fleurs,
  De prendre un peu de ton haleine
  Pour en venir sécher mes pleurs.

  Je demande au soleil de flamme,
  Qui boit la sève et fait les vins,
  Qu'il aspire toute mon âme,
  Et la verse à tes pieds divins!

et qui sont presque traduits d'une de nos belles chansons toulousaines.
Oui, je me sentais l'esprit alerte et disposé à d'aimables confidences.

Ah! maudite fenêtre! Pourquoi es-tu venue tout bouleverser dans mon
cerveau?

       *       *       *       *       *

Je regarde dans mon jardin. Tout y célèbre encore la gloire de l'été
triomphant. C'est d'un horizon sans brumes que le soleil a jailli,
précédé par un grand rayonnement d'or dans l'espace, comme un ostensoir
immense montant des mains obscures d'un lévite inconnu. Aucune
inquiétude dans le vol des hirondelles qui se perdent, points
invisibles, dans les infinis de l'azur. Les peupliers très verts
découpent sur le ciel leurs fuseaux vivants, et les tilleuls, masses
odorantes, y enchevêtrent, comme des troupeaux, leurs dos moutonnants.
Tout est joie dans mon parterre. Des roses en boutons y consolent la
détresse des roses défleuries; de la tige de mes glaïeuls, comme d'une
veine ouverte en plusieurs endroits, jaillissent de belles fusées de
sang clair; une constellation d'oeillets s'éparpille dans les bordures,
et mes chères acanthes pyrénéennes épanouissent leurs larges feuilles
architecturalement déchiquetées comme des souvenirs dont l'ombre
enveloppe l'âme. La gaieté vorace des oiseaux s'acharne aux prunes
encore fermes et aux abricots qui tombent en se fendant d'une large
blessure aux lèvres pourprées. Je devine, derrière ce rideau riant, le
fleuve tranquille et tiède où les barques glissent entre les calices
odorants des nénuphars, où les pêcheurs matinaux guettent, patients,
l'ablette, encore paresseuse de ses printanières amours, au pied des
joncs qui bordent la rive. Tout semble d'une éternelle sérénité dans ce
paysage où rien ne menace, des colères du ciel ou des caprices de l'eau
sous le vent qui la fouette....

Ah! maudite feuille, de quoi es-tu venue me parler?

       *       *       *       *       *

Car j'ai beau te faire crépiter sous la pointe rageuse de mon canif,
je ne pourrai anéantir, avec toi, le symbole que tu portes, le mauvais
présage dont ton aile était chargée. Dans cette orgie radieuse des
choses sous la tendresse caressante du soleil, tu es tout simplement
le _mane, thecel, phares_ apparaissant sur l'obscurité des murailles
lointaines faites des orages amoncelées et des frimas à venir. O faux
bijou d'or fauve, l'automne est caché dans l'entortillement cassant
de ta mouture! Chacun de tes replis, feuille, de tes replis friables,
contient quelqu'une des misères qui sont le déclin de l'année. Voici les
matins obscurs qu'un brouillard envelope et d'où le soleil ne se dégage,
tardif, que comme le visage pâle d'un mourant déjà couché dans ses
toiles: les soirs impatients sonnant à l'horizon, dans de longues
trompettes de cuivre, de muettes fanfares, des adieux pleins de silence;
tout ce cortège de tristesses vagues occupant la lenteur plus grande des
jours plus courts et dont le poète Léon Dierx a si magnifiquement dit,
dans un vers comparable aux plus beaux de Beaudelaire:

  Le monotone ennui de vivre est en chemin.

Voici cette effroyable résurrection des corps qui nous montre, se
dégageant de la terre comme des morts révoltés qu'un signal appelle, les
squelettes décharnés des arbres n'agitant plus, à leurs cimes, que des
lambeaux de verdure, des arbres dont l'âme s'est enfuie avec le murmure
de la brise dans les feuilles, avec les chansons des oiseaux exilés!
C'est sur le sable un grand bruissement de menus branchages que le
vent balaye et les derniers dahlias se ferment, captifs des longs fils
d'argent que tissent les araignées, inutiles ouvrières d'octobre, qui
tentent de recoudre les uns aux autres et de soutenir encore dans l'air
tous ces coins de nature s'effondrant. La pitié des chrysantèmes fleurit
le mausolée des floraisons mortes.

Ah! maudite feuille, voilà le tableau mélancolique que tu évoques sous
mes yeux!

       *       *       *       *       *

Les choses de la Nature sont fraternelles aux choses de l'Amour; ou
plutôt la Nature n'est qu'un grand décor symbolique dressé par le ciel
autour de nos tendresses. Celles-ci ont leur printemps tout fleuri
d'espérances, leur été que le baiser du soleil réchauffe et mûrit, leur
automne où le souvenir met encore des douceurs inquiètes, leur hiver
qu'étreignent les neiges profondes de l'oubli. Heureux qui, fait plus
sage par les détresses passées, sait arrêter son coeur dans cette course
et l'arracher à cette loi fatale, pour l'asseoir dans la sérénité d'une
passion qui défie le lent travail des choses et des pensées se hâtant
vers un même déclin! Cette force consciente et révoltée contre le destin
lui-même ne nous vient pas en pleine jeunesse. C'est un fruit de la
douleur, et toutes les âmes n'ont pas en elles ce qu'il faut pour le
porter. Heureux, dis-je, celui qui ménager de son dernier bonheur, le
seul qui soit, celui d'aimer encore, le fait aussi long que sa vie!
Qu'il veille aux présages muets, aux avertissements obscurs et surtout
qu'il se rappelle. Les gens sensés mettent dans leur amour tout ce
qu'ils ont de meilleur et ne laissent pas autre chose s'y mêler. Ils le
dégagent des jalousies stupides, des orgueils faciles à blesser, des
lassitudes que la satiété apporte. Ils en font l'heure rare et exquise
entre toutes qui est l'oubli de toutes les autres heures; la fleur
précieuse de leur coeur et de l'esprit; le trésor avare de leurs joies.
Ainsi, garderont-ils longtemps en eux l'été resplendissant des caresses
toujours savoureuses, des âmes se fondant dans le même infini, s'abîmant
mêlées dans le même rêve immortel!

Mais qu'ils prennent garde à la première feuille morte, au premier
froissement qui est comme la chute d'une première illusion dans ce monde
enchanté! Bien vide viendrait l'automne qui n'est qu'un long adieu!

[Illustration]



III

CONTES D'AUTOMNE



[Illustration]



DANS LES JARDINS


I

PLUIE D'OR


Un souffle de vent dans les peupliers et c'est autour de nous un
tourbillon d'or, d'or dispersé qui court sur le sol avec un bruit
innombrable de chocs invisibles et joyeux.

J'ai toujours pensé que la fable des amours de Jupiter n'était que
l'histoire poétique des saisons. En ce moment c'est Danaë qu'il tente.
Danaë qui a dépouillé les chastes parures dont l'avait enveloppée le
Printemps, Danaë déjà nue et bientôt féconde. Car de toutes ces feuilles
mortes dont la terre boira les dernières sèves, renaîtra l'orgueil
immortel des lis et des roses, la gloire des floraisons futures sortira
rajeunie, et les bouquets monteront vers vos petites mains blanches, ô
vous devant qui je veux voir la Nature entière agenouillée comme devant
l'autel de la Beauté infinie.

Un souffle de vent dans les peupliers et c'est autour de nous un
tourbillon d'or, d'or dispersé qui court sur le sol avec un bruit
innombrable de chocs invisibles et joyeux.

Le beau manteau d'illusions qui couvrait les choses est déchiré;
quelques lambeaux à peine sont demeurés suspendus au squelette froid des
réalités. Les verdures se sont évanouies au front pensif des forêts qui
ne sont plus qu'un brutal enchevêtrement de branches noires. Le frisson
d'émeraude vivante qui courait aux bordures des chemins quand l'haleine
du soir caressait les hautes herbes, s'en est allé vers l'horizon des
rêves perdus. Ainsi quand la main des Destinées a secoué l'or au-dessus
des têtes, l'or bruyant, l'or maudit que portait l'arbre du Mal et non
pas la pomme biblique, ce fut pour l'âme humaine un effarement de toutes
les noblesses de la pensée, l'oubli de l'idéal entrevu, l'hiver âpre
qui n'a plus de fleurs, le cliquetis furieux dans la tempête après la
chanson de l'amour dans les bois profonds et verts, au bord des sources
sacrées!

Un souffle de vent dans les peupliers et c'est, autour de nous, un
tourbillon d'or, d'or dispersé qui court sur le sol avec un bruit
innombrable de chocs invisibles et joyeux.

Oui, ma chère âme, ce sont tous les baisers qui passent, les baisers
figés aux lèvres de ceux qui ne savent pas aimer.


II

CHRYSANTHÈMES


  Pour savoir a quel point je t'aime,
  Effeuille, en rêvant, mon trésor,
  Non la marguerite au coeur d'or,
  Mais ce coeur blanc du chrysanthème.

  Car plus serrés et plus nombreux,
  Ses pétales, faisceau de glaives,
  Diront mieux l'infini des rêves
  Où se perd mon coeur amoureux.

  «Un peu!--beaucoup!» mots sans pensée;
  Et même: «passionnément»,
  Un mot qui ne dit rien vraiment
  Du mal dont mon âme est blessée.

  C'est par mille et mille douleurs
  Que mon être se multiplie
  Et, languissant, vers toi se plie
  Comme le chrysanthème en fleurs.

  La marguerite plus ne dure,
  Quand l'automne, de ses doigts lourds,
  Des mousses jaunit le velours
  Et disperse au vent la verdure.

  Même après l'adieu du soleil,
  Seul, dans les jardins qu'il décore,
  Le chrysanthème s'ouvre encore,
  A mon coeur fidèle pareil.

  Pour savoir à quel point je t'aime,
  Effeuille, en rêvant, mon trésor,
  Non la marguerite au coeur d'or,
  Mais le coeur blanc du chrysanthème!


III

BOUTON DE ROSES


Sous les feuilles jaunes et dégouttantes de pluie d'un rosier sauvage,
un bouton très pâle s'obstine, dont les pétales ne se développent que
pour se recroqueviller aussitôt comme des oiseaux frileux qui replient
leurs ailes dans l'air trop froid. Voilà plusieurs jours déjà que je le
vois et plus d'une fois la tentation m'est venue de le cueillir pour
vous l'apporter. Puis j'ai trouvé qu'il était bien peu digne de votre
beauté triomphante, ce brin de fleur mourante, agonisant dans la
mélancolie d'automne. Il vous eût bien dit pourtant qu'à vos pieds
s'effeuillera ma dernière pensée et qu'une rose fleurit toujours pour
vous dans le jardin dérobé de mes rêves, une rose immortelle dont la
racine est au profond douloureux de mon coeur.

Quelque chose de fraternel pleure en moi sur ce désespéré des floraisons
défaillantes, venu trop tard pour la gloire des épanouissements et
pareil à l'amour tardif qui compte moins les bonheurs à venir que
l'inutile trésor des bonheurs perdus!


IV

OEILLETS ROUGES


  L'oeillet d'automne est sans parfums.
  Sous l'orgueil de ses pourpres vaines,
  Il semble porter dans ses veines
  Le sang glacé des coeurs défunts.

  Fleur sans parfum, âme sans rêves!
  Oiseaux sans ailes, toutes deux,
  Dont jamais les vols hasardeux
  Pour les cieux n'ont quitté les grèves.

  Malgré ses velours éclatants
  Dont ton regard charmé s'étonne,
  Ne cueille pas l'oeillet d'automne,
  Toi dont le coeur est tout printemps!

  Toi dont l'être est tout envolée
  Vers les firmaments apaisés,
  Où monte l'odeur des baisers
  A l'odeur des roses mêlée.

  Si c'est du rouge que tu veux
  Pour éclairer leur ombre, imprègne
  De mon sang la fleur que ton peigne
  Tient mourante dans tes cheveux,

  Et par les souffles embaumée
  Autour de ton être flottants,
  Toi dont la grâce est tout printemps.
  Vivant Avril, ma bien-aimée!

  L'oeillet d'automne est sans parfums.
  Sous l'orgueil de ses pourpres vaines,
  Il semble porter dans ses veines
  Le sang glacé des coeurs défunts.

[Illustration]

[Illustration]



SUPER FLUMINA


J'ai gardé certaines habitudes dominicales de mon enfance, et c'est
comme malgré moi que, tous les huit jours, un accès de paresse qu'aucune
fatigue n'excuse me pousse vers quelque promenade sans but, vers quelque
flânerie à l'aventure, dans la campagne où meurt le tintement des
cloches lointaines, à l'heure où les derniers fidèles franchissent les
porches des églises avec une fade odeur d'encens dans leurs habits. Ce
sont mes vespres que je dis ainsi en pleine nature, égrenant sur ma
route le chapelet des souvenirs, fervents de tous les cultes oubliés,
lévite de toutes les religions méprisées, suprême croyant de toutes les
croyances déchues.

Ainsi, il y a deux jours, m'en allai-je le long du fleuve, qu'un vent de
bise ridait, sur une rive à peu près déserte, suivant le quai dont la
pierre limée par les cordes des halages se dentelait sous l'usure, dans
un de ces paysages de banlieue que Rafaëlli excelle si bien à décrire
et dont le ciel est comme une page grise sur laquelle les maigres
silhouettes des arbres dépouillés, semblent des griffonnages d'enfants.
De toutes les choses, l'eau est peut-être celle qui proteste le plus
tard contre les mélancoliques aspects de l'hiver. Elle garde, jusqu'aux
grandes averses, des transparences qui leurrent et des frissons de
lumière qui passent, à sa surface, comme les derniers éclairs d'épées
d'une bataille. Elle demeure l'image de la vie, au moins jusqu'aux
gelées qui la figent, tandis que partout règne la grande immobilité de
la mort. Il faisait un grand calme sur le chemin où je n'entendais guère
que le bruit de mes propres pas, quand une rumeur s'y mêla, une rumeur
de torrent qui grondait au-dessous de moi, un glapissement humide et
sourd, quelque chose de sinistre qui mêlait une note d'horreur à cette
mélancolie. Je m'arrêtai, je regardai et trouvai que j'étais arrivé,
sans y prendre garde, jusqu'à la gueule débordante d'un égout, là où la
grande ville déverse son opulent trésor d'ordures, infectant au loin
la rivière et portant, bien loin dans les campagnes, le relent de ses
odeurs malsaines, la fétide haleine de tout ce qu elle vomit.

       *       *       *       *       *

Et comme toutes nos pensées ne sont que les impressions réfléchies qui
nous viennent du dehors et se font intellectuelles dans notre esprit, le
haut-de-coeur qui me monta devant ce spectacle souleva en moi comme un
océan de dégoût qui y dormait, et que toutes les hontes auxquelles nous
assistons depuis quelques jours y avaient amassé. De l'image matérielle
qui m'avait fait détourner les yeux, une vision morale se dégagea, celle
de l'immonde société qui, pareille à ces eaux croupies et déshonorées,
nous jette jusqu'au visage ses impurs bouillonnements et l'ignoble
parfum de ses vices. Tout ce monde horrible qu'un procès,--celui même de
notre état social,--nous révèle, occupant toute l'échelle des classes,
depuis ce qui devrait être l'honneur à jamais respecté jusqu'au devoir
inexorablement subi; toute cette canaille remuée comme une mare putride
où tombe une pierre, et qui grouille avec des éclats de rire, comme
grisée de sa propre infection; tous ces types révoltants de cynisme
qu'une cause, insignifiante en apparence, fait surgir, tout cela passe,
dans mon cerveau, avec les détritus, les trognons, les immondices que
l'égout roule à mes pieds. Pas un cri d'honneur dans cette musique
de mensonges; pas une révolte de la conscience dans cette clameur de
coquins se jetant l'ignominie à la face les uns des autres; pas une foi
qui surgisse, de ce désarroi de toutes les confiances, pas une foi dans
un homme dont on ose dire: Celui-là ne peut être soupçonné! Magistrats,
ministres, ce qui est la loi, ce qui est la force, tout est confondu
dans le scepticisme gouailleur de la foule, qui sait bien qu'on la
trompe et qui préfère s'en amuser que s'en indigner. Pas une virilité
qui se regimbe, dans cet abaissement de tous les principes, dans cette
jetée au vent de tous les respects. Des accusés, encore sous la menace
des peines, blaguent leurs juges dans les cabarets, au grand plaisir
de la galerie. Les mains se tendent vers une vieille proxénète et son
infâme amant, relâchés, sans doute, parce que les prisons aussi ont
quelquefois besoin d'être assainies. Il ne se trouve personne pour
cracher au nez de ces ignobles drôles, pour les chasser comme on balaye
les ruisseaux. Pas un soulier qui se rue au derrière de cette pourriture
vivante! Ah! nous ne sommes pas difficiles sur le choix de notre
compagnie.

       *       *       *       *       *

J'entends des gens dire qu'il en a toujours été ainsi. Ce n'est pas
vrai. Cette promiscuité de tous les appétits fraternisant dans la même
honte lucrative, cette démocratie qui unit, dans la malpropreté d'une
immense étreinte, toutes les mains sales, celles qui descendent et
celles qui montent, pour se joindre et puiser dans le même sac d'écus,
sont d'invention très contemporaine et bien ce qu'on est convenu
d'appeler des «signes des temps.» Ce n'est pas la première fois que de
pareilles éclipses du sens moral sont signalées dans notre astronomie
historique. La seconde moitié du siècle dernier ne présentait pas, à son
début, un spectacle beaucoup plus ragoûtant. Il a fallu beaucoup de sang
pour laver cette boue. Nous en reste-t-il encore assez pour nettoyer
notre fange? Je n'en sais rien, et nous sommes certainement descendus
plus bas qu'alors, parce que la virilité des races s'épuise à ces rouges
métamorphoses. Heureux ceux qui ont vécu dans des temps meilleurs et
mieux épris de tout ce qui fait la dignité de l'âme humaine! Parmi nous,
ceux-là sont les sages qui volontiers tournent leurs yeux vers le passé
et ne veulent vivre que de la mémoire des âges où fleurissait l'idéal.

Et, pensant ainsi, je remontai de quelques pas la rive où s'était
arrêtée ma promenade, et le fleuve m'apparut, plus haut dans son cours,
non plus souillé et comme encombré de ruines, mais limpide et emportant,
avec lui, une poussière fluide d'argent. Sur cette nappe frissonnante,
le couchant étendait, çà et là, de grandes opacités fulgurantes, comme
des lambeaux de pourpre immobiles dans la vibration du vent. Une
éclaircie s'était faite, à l'horizon, dans le ciel d'hiver et le soleil,
sans rayons, rouge comme une sorbe, semblait un disque posé sur une
large lame de cuivre, en équilibre, comme on voit faire les bateleurs
forains. Ce qui fut les verdures estivales frangées de rouille par
l'automne, n'est plus qu'un enchevêtrement de petites branches noires se
découpant sur ce fond d'or. La vision mauvaise avait déjà disparu pour
moi, celle du cloaque où mes regards étaient tombés, celle du gouffre
où avait plongé mon esprit. Que m'importe, après tout, cette fange qui
descend dans le fleuve!--Le fleuve coule et la mer l'attend. Que me fait
la honte qui envahit la vie contemporaine!--Le temps marche et le néant
est au bout. La nature est là, impassible et douce pour nous faire
prendre patience. L'amour est là, vibrant et cruel pour ne pas souffrir
que nous avions d'autres tourments que les siens. Admirons les
splendeurs des choses et aimons, nous qui sommes demeurés fidèles à
l'idéal de poésie et de tendresse qui berça si longtemps les douleurs de
l'humanité! Plus haut que les ruisseaux débordants, plus haut que cette
mer de boue qui peut s'étendre mais ne saurait s'élever,--car les océans
bleus ont seuls des vagues audacieuses,--planent l'immortel soleil de
nos espérances et l'immortel objet de nos désirs. Plus haut, sur un
autel tout embrumé de l'encens de mes voeux, sont posés tes pieds divins
et blancs, ma bien-aimée aux noirs cheveux, grand lis debout dans la
solitude jalouse de mes rêves, consolation du terrestre exil, toi
qui, d'un sourire, me fermes l'horizon, et qui, d'un baiser, m'ouvres
l'infini!

[Illustration]

[Illustration]



DERNIÈRES VIOLETTES


Voici que les premières violettes d'automne ont reparu à Paris; rares
encore, car j'eus infiniment de peine, madame, à vous en trouver un
assez petit bouquet; toutes petites, à peine ouvertes comme des yeux
d'enfant, d'un bleu tendre et toutes languissantes sur leurs tiges trop
longues et menues. Très artificieusement, la marchande qui me les vendit
les avait enveloppées de solides feuilles de lierre: mais votre premier
soin fut de les arracher de cette armure pour les clouer, avec une
épingle, pendantes et bien vite flétries à votre corsage. J'enviai leur
sort néanmoins comme celui de tout ce qui vous touche et de tout ce qui
meurt par votre divin caprice. Le parfum si doux qu'elle élevaient vers
vous, comme une dernière haleine, n'était-il pas un pardon? Douce, bien
douce cette odeur de fleur trop tôt cueillie et trop vite s'étiolant.
J'ai pensé que l'âme de ces violettes était faite de tout ce que nous
avions rêvé pour l'été disparu et que le temps ne nous a pas permis
de réaliser. Car nous avions bien fait des projets de quoi remplir
vingt-quatre mois de jours sans pluie, promenades lointaine dans le
beau paysage dont les verdures semblent aussi dénouées, la Seine qui le
traverse vingt fois étant pareille à un large ruban bleu flottant sous
une main capricieuse; voyages à travers ce beau pays de France qui est
comme un panorama de merveilles. Ici bordé de neiges éternelles par la
dentelure profonde des montagnes, là doucement vallonné par le calme
océan des collines bleues, ayant plus loin les horizons infinis de la
mer, partout baigné de lumière et caressé par des souffles féconds. Nous
devions voir ensemble des villes où le souvenir du passé nous ferait
croire que nous nous sommes aimés toujours, vous sous les parures
anciennes des belles femmes d'autrefois et moi sous le costume des
antiques chevaliers dont je sens le coeur fidèle dans ma poitrine. Mon
Dieu, ma chère, qui nous dit que cela n'est pas vrai absolument? Il m'a
semblé que je vous revoyais la première fois comme l'unique maîtresse
d'une vie antérieure à ma naissance. Vous ne croyez peut-être pas à la
métempsychose? Moi j'y crois tout à fait. Je vous dis que nous nous
étions rencontrés déjà et que cette passion nouvelle n'a fait que
réveiller, sur nos lèvres, des baisers endormis. Tous les bonheurs rêvés
auront leur jour dans l'éternité de notre tendresse. En attendant,
les violettes d'automne nous reprochent ceux que nous avons laissés
s'envoler!

       *       *       *       *       *

A Toulouse, il n'y a pas encore de violettes. Je n'aimerais pas cette
vieille cité pour les liens d'affection et les amitiés qu'elle me garde,
que je lui serais reconnaissant d'attendre l'hiver et les premiers
froids pour s'emplir de violettes admirables, vivaces, plus belles que
celles de Nice cent fois et dont les bouquets énormes, promenés dans
les rues ou pendant derrière les vitrines, protestent contre les images
mélancoliques qu'évoque, dans la pensée, le ciel triste, morne, gris,
paraphé de dessins noirs par les branches dépouillées où s'abat, dès que
le soir arrive, le vol bruyant des moineaux. Les villes méridionales,
dont l'âme est le soleil, semblent plus mortes encore que celles du
Nord, quand s'appesantit sur elles le linceul étouffant des nuées que ne
traverse ni rayon de clarté ni rayon vivifiant de chaleur. Elles dorment
un sommeil troublé de cauchemars sous le fouet des ondées et la colère
des ouragans. Plus de chansons et plus d'éclats de rire! Est-ce que
cette désolation est pour durer toujours?--Non! disent les violettes de
leurs lèvres silencieuses, de leurs petites lèvres parfumées et toujours
humides comme celles des amoureuses. Il y a longtemps de cela, madame,
j'étais en exil là-bas, et je crois que mon premier présent fut un envoi
de ces belles violettes toulousaines. Elles vous parlèrent sans doute
pour moi. Car je vous trouvai meilleure au retour et moins cruelle à mon
désir. Vous voyez bien que j'ai raison de les aimer? Nos fleurs d'hiver,
à nous, Parisiens, sont si tristes! Je ne sais si vous partagez ce
sentiment, mais j'ai en horreur le chrysanthème, cette parure des
jardins mondains, dont la durée ne m'intéresse pas plus que celle des
fleurs en papier dont les cheminées bourgeoises sont encore décorées au
Marais. Car, eux non plus, les chrysanthèmes, n'ont jamais paru vivants
et frémissants sous le zéphir et jamais parfum n'a palpité dans leurs
petits pétales secs, pointus et serrés, pareils qu'ils sont à des
étoiles sans lumière, à des étoiles terrestres où ne scintille aucun
céleste regard. Je ne veux pas, rappelez-vous le bien, de ces petits
soleils éteints sur ma tombe. Ils diraient mal le feu que j'emporterai
dans mon coeur plein de vous, comme la braise qui longtemps brille
encore sous les cendres embaumées des encensoirs. Mais, quelquefois,
quand mon souvenir chantera quelque appel mystérieux dans votre mémoire,
vous ferez venir un petit bouquet de belles violettes que vous avez
connues par moi, et qui vous ont dit déjà, par delà le temps et
l'espace, que je vous aimerai toujours! Il me semble que je serai fort
réjoui de les sentir et qu'à mon tour, elles me parleront de vous, ces
muettes éloquentes dont le langage est un parfum!

       *       *       *       *       *

Je ne veux pas être cependant injuste pour nos petites violettes des
bois parisiens qui meurent sous la première neige. Nous irons, s'il
vous plaît, en cueillir nous-même à Saint-Cloud ou à Ville-d'Avray, à
Vaucresson ou à Garches. Nous nous partagerons ce bucholique travail;
vous glorieusement assise sur un banc, le dos tourné au soleil tiède qui
mettra des flammes mourantes dans l'ombre de votre lourd chignon, vos
petits pieds croisés sur le sable, où le bout de votre inutile ombrelle
tracera de capricieux dessins; moi, courbé comme un bûcheron sur les
mousses et furetant dans le gazon mouillé pour y trouver les rares
petites fleurs. Quand vous serez lasse de tant de peine, nous
reprendrons notre chemin dans le cliquetis des premières feuilles
mortes, qui est comme le bruissement du grand orchestre hibernal
essayant ses instruments avant d'entamer sa sonate désespérée où semble
gémir l'âme héroïque de Beethoven déchaînée parmi les éléments. Car
ce doit être une satisfaction des grands musiciens trépassés de mêler
encore aux souffles éternels de l'air le souffle éternel de leur génie,
modulant, suivant des rythmes mystérieux, dans la voix tumultueuse des
forêts sonores et les flots vibrants comme des lyres.

Vous rapporterez, vous, l'humble bouquet que je vous aurai cueilli, à
votre ceinture, et vous m'en donnerez une fleur, une seule, celle qui
aura été la plus près de vous et dont l'odeur sera le mieux devenue la
vôtre, violette d'automne qui me sera plus chère que toutes celles du
printemps à venir et même que ces admirables violettes de Toulouse d'un
bleu si tendre et tel que j'imagine le bleu des yeux de Clémence Isaure,
l'immortelle soeur des trouvères, dont le nom seul est un poème de
lointaines amours.

[Illustration]

[Illustration]



L'AGE D'OR


Vous rappelez-vous, madame, l'adorable coin de paysage où nous étions
assis, l'un auprès de l'autre, il y a deux jours, à l'heure du soleil
déclinant vers les horizons clairs d'une tiède après-midi? Deux jours,
ce n'est pas bien long, même pour une mémoire de femme, et vous pouvez
vous en souvenir encore, sans rougir comme d'une histoire qui nous
vieillit tous les deux! C'était sous une feuillée toute verdoyante
et comme printanière, malgré la saison où nous sommes. Caprice
d'exposition, sans doute, protégée des ardeurs caniculaires, des pluies
fouettantes et du vent qui brûle. Mais rien n'était plus frais que cet
ombrage, ni plus jeune, ni plus caressant aux yeux, et vos regards
s'arrêtèrent sur un marronnier chargé de fleurs et de pousses nouvelles,
comme si avril, le plus menteur des mois de l'année, avait promis de
revenir bientôt. Pas une rouille au tapis profond des mousses, mais
quelques petites fleurs éparses dans leur uniforme de velours. Votre
beauté rayonnait dans ce décor à la fois éclatant et doux comme dans
un reposoir de Fête-Dieu élevé pour elle. On eût dit que c'était votre
jeunesse qui se répandait autour d'elle sur les choses et sur les êtres,
par une divine contagion de renouveau. Car tous les oiseaux étaient
venus chanter autour de nous, et de bonnes odeurs de plantes sauvages
s'élevaient, à vos pieds, d'invisibles encensoirs. J'étais sous le
charme d'un isolement complet du reste du monde dans l'amoureuse
contemplation de vos grâces, plein d'adorations mystiques et de désirs
fous. Car l'âme est, chez moi, bien voisine de la chair, et le paradis
des purs esprits n'est pas le mien.

Oui, paradis! C'était un paradis tout petit que ce bouquet d'arbres au
détour profond d'une allée, un morceau du paradis qu'avait oublié de
garder l'ange qui porte le glaive. Quel contraste, en effet, avec tout
ce qui l'entourait et frappait nos yeux! Partout ailleurs, en avant,
de droite et de gauche, c'était bien octobre avec ses tons jaunes ou
pourprés qui sont comme la couleur des déclins. C'était une débauche
d'ocre sur la grande palette de la nature, très clair aux branches
frémissantes des peupliers, plus foncé sur les masses plus denses des
autres essences. Mais partout la brûlure des étés prête à s'envoler aux
premiers vents d'automne dans un tourbillon de feuilles sèches. On eût
dit que le fer rouge qui marquait jadis les condamnés avait été promené
sur toutes ces splendeurs vivantes, y gravant l'implacable arrêt dont
est atteint tout ce qui doit périr. Certes, il y avait beaucoup de
mélancolie dans cette gloire sans lendemain; mais quel éclat et
quelle magnificence fragile! Le jour semblait finir dans un féerique
embrasement; le fleuve lointain paraissait une coulée de métal
scintillante de paillettes et bordant le manteau rose du couchant. Des
lumières couraient sur toutes les arêtes vives ou s'étendaient, par
ondées, sur les plaines.

--On dirait que ce paysage est tout en or? dites-vous tout à coup,
rompant le silence où se complaisait ma tendresse recueillie.

       *       *       *       *       *

Et ce simple mot, tombé de vos lèvres, m'a valu, cette nuit, un des
cauchemars les plus fâcheux qui m'aient laissé pensif au réveil. Vous ne
parliez plus par métaphore. La folie humaine qui poursuit l'or avec des
rages de damnée avait touché sa récompense. Midas ressuscité voyait
refleurir son rêve monstrueux. Suscitée par quelque sublime découverte,
une immense convulsion avait retourné le globe sur lequel nous vivons.
La terre avait vomi ses entrailles à sa surface, ses entrailles lasses
et déchirées par le travail obscur des chercheurs de filons. Toute la
nature extérieure était en or, en or dur et cristallin, mais tiède
encore des fusions anciennes au centre de notre planète. Les arbres sans
murmures, les montagnes sans souffles vivifiants, les fleuves arrêtés
dans leur cours, les vallées sans ombres frémissantes, tout en or. De
l'or, de l'or, rien que de l'or! C'était superbe d'abord, puis odieux et
insupportable à regarder. Des pépites gisaient sous toutes les formes;
tous les corps résonnaient avec le même bruit sec la même musique
barbare. Tous les oiseaux avaient fui sous le ciel poli comme un miroir
où se reflétait toute cette richesse insipide, sous le ciel sans
infini, sans au delà, sans voiles, où les astres figés dans leur course
s'éteignent comme des flambeaux qui pâlissent dans le grand jour. Les
animaux qui courent et ceux qui rampent, mais qui, tous, sont la vie
et le mouvement, avaient disparu dans ce cataclysme et dormaient sans
doute, sous ce tombeau fastueux dont Sardanapale lui-même n'eût osé
caresser la chimère.... L'homme seul était resté de toutes les bêtes,
l'homme affamé, l'homme châtié par son propre vice, victime de sa longue
démence, l'homme éperdu dans cette réalisation cruelle de son désir
acharné. Le métal qu'il avait poursuivi comme l'unique bien, qu'il avait
longtemps payé de la sueur des misérables, et cherché jusque dans le
sang, ce métal le débordait, l'envahissait, l'étreignait. Il lui brûlait
les pieds, lui déchirait les mains, aveuglait ses yeux et lui mettait au
ventre les morsures de la faim. Il eût vendu son âme, l'homme misérable,
pour trouver une seule goutte d'eau dans ce Pactole! Et tout ce qu'il
avait profané, souillé, foulé sous ses pas dans ses recherches impies,
emplissait sa mémoire de remords et d'ironie. L'idéal conspué y pleurait
ses immortelles joies; l'amour y comptait ses larmes et ses baisers
perdus; la poésie y chantait sa chanson à jamais envolée. Puis c'était
la torture physique compliquant l'angoisse morale. Le souvenir des blés
magnifiques et nourriciers oscilants, lourds de grains et comme dorés,
sous les souffles mûrissants du matin; l'image des vignes empourprées
et celle des pommiers en fleurs semant dans l'air l'espoir des fruits
prochains; la vision impérissable de cette nature maternelle et douce,
l'_alma parens_ antique, pleine de grâces fécondes et de fertiles
beautés! Ah! vous auriez frémi, comme moi, à voir ce fantôme de l'homme
s'agiter dans cette apothéose implacable de la Matière jugée la plus
pure et la plus glorieuse par les alchimistes de tous les temps.

       *       *       *       *       *

Éveillé, je restai longtemps sous l'impression de cette fantasmagorie
nocturne. Il y avait des moments où je croyais que je n'avais pas rêvé.
Car un symbole très clair et très aisément saisissable était au fond
de cette vision au premier aspect saugrenue. Celui de la vie des races
futures compromise par les horribles instincts de lucre qui sont
l'honneur de la nôtre et de ce temps méprisable. Oui, l'homme crèvera,
faute d'idéal et faute de pain, après avoir épuisé, pour en venir là,
plus de génie qu'il n'en eût fallu pour rendre d'éternelles générations
heureuses dans l'amour simple des êtres et le respect facile des
choses.... Mais je ne vous veux pas épouvanter, madame, de ces sombres
prophéties. Je serai mort certainement avant ce temps-là, d'une mort
naturelle et douce si mes yeux, en se fermant, voient encore votre
sourire, vous-même, peut-être, ma chère âme, serez-vous également
trépassée; car la beauté, pour être immortelle, ne donne pas
l'immortalité. J'imagine toutefois que, comme à nous, l'autre jour, à
ceux qui s'aimeront encore, en ces temps maudits, la pitié du destin
gardera quelque oasis pareille à celle où, dans une illusion de
printemps, nous avons vu, sous nos regards, l'or mortel de l'automne
tendre, sur les fenêtres, son mélancolique linceul. Car l'amour seul
conservera le secret du rajeunissement infini dans quelques âmes élues.
Et cela suffira pour que les oiseaux chantent encore, se sachant
écoutés, pour que les ruisseaux roulent leur fraîcheur parmi les
mousses, pour que les sources recueillies semblent attendre l'image de
celles qui vous ressemblent. C'est l'Amour, seul, qui dans cet âge d'or
sans pitié, gardera, comme un ange débonnaire, un coin de ce paradis
biblique à nos fils éperdus!

[Illustration]

[Illustration]



CHOSES D'AMOUR


Vous n'avez pas voulu, ma chère âme, me suivre au pays des montagnes
natales qui, comme des vieilles décoiffées par le vent, portent à leurs
têtes nues et ridées des lambeaux de nuages pareils à des chiffons de
toile; dont les pieds lourds et frileux sont à peine chaussés de verdure
et semblent reculer devant l'éclaboussure argentée des torrents; dont le
front plein d'ombre roule, sous sa rare chevelure de neige, d'éternelles
mélancolies. Vous avez redouté cette nature sauvage et ce grand silence
des choses recueillies autour du murmure lointain d'un fleuve qui semble
seul vivant. Et pourtant je vous jure qu'il est admirable le spectacle
du ciel qui semble comme soutenu par cette terrestre colonnade qui fait
penser aux épaules montueuses et lassées d'Atlas, le spectacle du
ciel nocturne découpé par ces masses sombres et criblé de lumineuses
blessures par les dernières flèches du soleil couchant.

Oui, je sais là des coins merveilleux de paysage où nous eussions
peut-être goûté des repos inconnus, où nous nous serions sentis plus
près l'un de l'autre qu'en tout autre lieu du monde. Pour qui s'y trouve
seul, la montagne est comme un écrasement douloureux de la pensée, que
je n'ai jamais pu supporter longtemps. C'est qu'elle ferme l'horizon, et
est comme une muraille obscure entre nos regards et l'inconnu tentant
que la lumière inonde. Mais à deux, ma chère âme, à deux! La montagne
est comme une porte sacrée qui nous enferme dans un rêve de solitude et
cache notre bonheur, et nous fait pareils à ces belles eaux chantantes
dont le resserrement des rochers fait la chanson plus sonore et qui ne
mirent que le ciel.

Vous ne connaissez pas les beaux soirs pyrénéens au bord de l'Ariège,
où je voulais que vous me suiviez, et j'en ai seul savouré la douceur
amère, sous l'oeil attendri des étoiles qui, toujours, ont des larmes
pour les amoureux!

       *       *       *       *       *

Vous rêviez de la Mer qui attirera toujours la femme par je ne sais quel
lien mystérieux dont la Poésie grecque a cherché l'image dans le tableau
gracieux de la naissance de Vénus. J'aime mieux, pour ma part, la
fable d'ève foulant, de ses beaux pieds nus, les langes fleuris de
son berceau. Il fallait l'épanouissement des jardins à la première
apparition de celle qui porte encore des lis au front et des roses sur
les lèvres lesquels y sont demeurés depuis ce temps-là. Et, cependant,
la mer fait penser à la femme et la femme fait penser à la mer.

  La trahison vous fit parentes éternelles.
  Femme au coeur sans meret, mer aux gouffres sans fond!
  Le mensonge du ciel habite vos prunelles,
  Double abîme d'azur où notre espoir se fond.

Si la femme porte, sur sa bouche, la pourpre d'une fleur et la candeur
d'une autre sur ses joues, c'est la mer dont elle a gardé quelque chose
dans ses yeux pleins de l'image trompeuse du ciel, dans ses yeux où
la pensée sonde des infinis qui la troublent, dans ses yeux qui nous
attirent vers les irréparables naufrages du coeur. Oui, les vôtres,
madame, me sont comme deux gouffres ouverts sur des tortures
innomées et, dans leur verte transparence, sans cesse traversée
d'un scintillement, je cherche ma route comme un matelot perdu dont
l'insensible océan berce les prières inutiles et les désespoirs
silencieux. Il est implacable comme celui de la mer, le charme de votre
regard, et souvent il y passe des éclairs d'épée comme lorsque le flot
s'illumine dans toute sa longueur coupante d'une lame dont l'espace
glauque est sillonné.

Aussi, vous complairez-vous, sans doute, au spectacle de cette perfidie
éternelle dont les trahisons n'ont jamais rassis le coeur de ses virils
amants, pas plus que vos cruautés n'ont pu décourager ma tendresse. Le
grand symbole de la beauté toujours adorée et pardonnée est fait pour
vous séduire, vous qui ne vivez que de cette sublime impunité!

       *       *       *       *       *

Je vous ai dit l'attrait profond de la montagne sous le ciel constellé
et les souffles tout parfumés de l'âme des bruyères; vous m'avez avoué
le charme mystérieux et pervers peut-être que la Mer avait pour vous.
Ainsi nous sommes-nous séparés sans que mon âme se soit, un seul
instant, éloignée de vous qui êtes, pour elle, comme une de ces patries
qu'on emporte partout où l'on va. J'ai entendu pleurer le torrent et
soupirer la flûte du pâtre. Vous vous êtes bercée sans doute, au bruit
monotone et profond des vagues à l'heure où les dernières voiles
semblaient à peine les ailes d'une mouette qui regagne la pleine mer.
Que m'avez-vous gardé de vous dans ces heures de rêveries? Comme les
barques lointaines qui s'enfonçaient dans les brumes rougies par le
couchant, votre pensée a-t-elle, par delà l'horizon incendié, tenté
l'immortel voyage du souvenir? Je n'ose l'espérer et je devrais vous
dire, sans doute, que moi aussi j'ai trouvé des oublis charmants au
caprice des promenades. Mais je n'ai jamais su vous mentir, ce qui m'a
fait tout d'abord un être désarmé devant vous. Devant le magnifique
panorama des pics neigeux qui semblaient monter vers le ciel une
floraison de lis, des vallées profondes le long desquelles les grandes
ombres pendaient comme des chevelures, des ravins où l'eau se brisait
avec des clameurs et de grandes colères d'écume, savez-vous où s'en
allaient mes regards, plus loin que toutes ces merveilles? Vers cette
tranquille allée du bois où, pour la première fois, votre main s'est
posée sur mon bras, vers ce paysage à demi parisien qui fut le décor de
mes premières et timides tendresses. Voulez-vous que je vous dise la
toilette que vous portiez ce jour-là? Nous aimons le bleu, tous les
deux, par-dessus toutes les autres couleurs, et peut-être est-ce ce goût
qui nous a faits tout d'abord presque amis. Comme vos pas sonnaient
légèrement sur le sable humide des premières fraîcheurs de l'automne!
Ils dictaient un rythme nouveau à mon coeur qui leur fut un docile
écolier. Un frisson de rouille passait déjà sur les feuilles et vous
vous sentiez toute triste du déclin des dernières roses.

Car vous avez pour les fleurs toutes les pitiés que vous n'avez pas pour
moi! Nous suivions une toute petite allée, tandis que tout près, dans
une large avenue, le roulement des voitures disait la vie active des
citadins en promenade. Moi je n'entendais rien que la musique de votre
voix. Oui, ma chère, voilà tout ce que j'ai rêvé devant le grandiose
paysage des Pyrénées: cette allée dont un soleil déjà pâle de septembre
traversait le sol de bandes jaunes et poudreuses, dont les bordures de
gazons étaient brûlées et piétinées, cette petite allée du bois où je
respirais l'odeur divine de vos cheveux dans un baiser si craintif que
vous ne le sentîtes même pas.

[Illustration]



IV

CONTES D'HIVER



[Illustration]



PREMIÈRE NEIGE


Nous nous étions quittés avec un serrement de main à peine ébauché,
sans la chaude étreinte accoutumée, sans la réconciliation franche qui
terminait d'ordinaire nos futiles querelles, après des propos vraiment
cruels échangés et de mauvaises paroles restées sur le coeur. Elle ne
m'avait pas tendu furtivement, d'un mouvement délicieusement brusque, sa
belle chevelure débordante sur le front pour que j'y misse un dernier
baiser. Elle était remontée en voiture sans se retourner, sans me
montrer longtemps encore, par la petite vitre de derrière, un coin de
visage blanc éclairé par une caresse des yeux. Moi, j'avais continué mon
chemin à pied, sous le jour tombant, ce jour parisien qui meurt dans le
clignotement des becs de gaz, constellation terrestre allumée avant
les célestes étoiles; dans le froid que l'ombre ajoute au froid de la
saison; à travers un décor plein d'une bruyante mélancolie. C'était
l'heure où l'activité populaire agonise avant le calme du repas du soir.
Tout le boulevard était dans les cafés, hors quelques rôdeuses affamées,
ombres vivantes attachées aux rares passants et dont les zigzags captifs
laissaient derrière elles un fade parfum. La gaieté de ce spectacle
n'était pas pour me distraire des méditations douloureuses qui
m'assaillaient. Après une longue période de foi aveugle, je me reprenais
à douter que la femme fût autre chose qu'un mensonge délicieux fleuri de
regards et de sourires où elle ne laisse rien de son âme. Tout ce bruit
charmant de tendresse dont elle nous enveloppe et qui nous leurre, rien
qu'un bruit comme celui de l'onde indifférente ou du vent impassible qui
passe. A quoi bon garder précieusement dans la mémoire le souvenir des
étreintes où notre coeur s'est fondu en délices désespérées? Nous ne
sentions pas son coeur au travers. Une invisible et mystérieuse cuirasse
le défend de nos faiblesses, et des seins magnifiques où meurt notre
désir ne sont qu'un rempart qui l'éloigne davantage du nôtre. Elle est
l'illusion qui charme et qui tue, l'éternelle embûche dressée sur le
chemin de nos hautes aspirations et de nos viriles énergies.

Ainsi pensais-je, découragé de l'amour par un amour plus grand et plus
vrai que tous les autres, et je marchais silencieux comme un prêtre
parmi les ruines d'un temple écroulé, me meurtrissant dans la nuit à des
débris d'idoles. Soudain des voix amies m'appelèrent, et je me trouvai
subitement mêlé, en pleine lumière, à des groupes de causeurs joyeux
assis devant des verres où riaient des poisons couleur d'émeraude, d'or
brun et de rubis sanglant.

       *       *       *       *       *

Quand je les quittai, une heure après, la neige avait tombé abondamment,
rayant encore de légères broderies blanches le manteau gris du ciel,
pareille à un vol de flèches obliques criblant les maigres arbres nus
comme des saints Sébastiens. Les toits, les voitures, les chaussées,
tout était blanc, et c'était un craquement sous les pas s'enfonçant
dans ce froid tapis. Une vague clarté montait de toutes ces candeurs
répandues, argentée comme si cet orient eût été fait de rayons de lune
en fusion. Les étoiles ont souvent l'air de rêver. Peut-être Perrette
devenue étoile, comme c'est le commun destin des belles âmes, avait-elle
laissé choir à nouveau, du firmament, un immense pot au lait. Les astres
aussi doivent perdre quelquefois leurs illusions, surtout s'ils nous
regardent.

Impossible de trouver un fiacre. Les cochers roulaient, insolents, avec
une garniture d'ouate à chaque roue, les chevaux philosophes manquant
d'un pied, au moins, à chaque pas, résignés aux cinglements du fouet
inutile qui avait au moins le mérite de le réchauffer, ayant des buées
aux naseaux, des buées où les reflets des réverbères mettaient des
fumées de sang clair. Puisque j'étais condamné à la promenade, l'idée
me vint d'y mêler un peu de pittoresque et de rentrer chez moi, en
traversant un coin du bois de Boulogne qui ne m'écartait pas beaucoup de
mon chemin. Idée miraculeuse et vraiment géniale, car je me trouvai, dès
les premiers arbres, devant le plus aimable tableau du monde. Odieuse à
Paris, où elle se résout presque immédiatement en boue noire, la neige
apporte à la Nature un merveilleux élément de féerie. C'était un
enchantement que tous ces massifs confondus sous une blancheur égale,
étalés en éblouissements sous le ciel redevenu clair, pareils aux vagues
d'une mer immobile et figée dans une rigidité marmoréenne. Les routes
larges, et d'un seul jet immaculé, scintillaient aux premiers plans, et
les masses moutonnaient à l'horizon, comme un troupeau couché dans la
pénombre d'une colline. Pas un bruit! Une grande méditation de toutes
les choses et un mystérieux recueillement sous ce baptême de pureté
rajeunie.

       *       *       *       *       *

Une impression soudaine me traversa soudain le coeur, froide comme
un coup de couteau. Ce paysage, si souvent parcouru au temps de nos
ferventes tendresses, ce paysage dont chaque coin, chaque repli avait
été un souvenir de nos amours, vaillantes sous le sourire du ciel,
pourquoi s'était-il soudain couvert d'un suaire? Est-ce que mon bonheur
était mort à jamais, que tout ce qui y avait touché m'apparut tout à
coup comme enseveli? Etait-ce sur nos coeurs que ce magnifique tombeau
de marbre s'était élevé? Car c'était un peu de notre coeur que ces
verdures, sous lesquelles avaient sonné nos premiers baisers, furtifs
comme des oiseaux qui s'envolent au moindre bruit, que les allées où
nous nous étions si souvent serrés l'un contre l'autre sans nous parler;
que ces gazons, d'où les violettes nous avaient regardés passer, de
leurs yeux pâles et bleus; que cette eau dormante, qui laissait glisser
vers l'infini avec un bruit monotone de rames, la barque aux voiles
transparentes de nos rêves. Ah! comme nous croyons bien, fous que nous
sommes, que tout n'a été fait que pour servir à nos tendresses, l'azur,
les fleurs, tout ce qui embaume et tout ce qui chante! C'est stupide,
n'est-ce pas? Ce qui est vrai, au contraire, c'est que nous laissons un
peu de nous à tout cela comme le mouton qui passe laisse aux buissons un
peu de sa laine; soupirs envolés, joies perdues, tout ce qui s'en va de
nous dans les extases où se consume le meilleur et le plus pur de notre
vie.

Et je m'abîmais de plus en plus dans cette idée sombre que tout était,
autour de moi, la sépulture éclatante de mon bonheur, et que ce blanc
mausolée avait surgi à l'heure même où nos coeurs sans pardon s'étaient
désunis.

Le lendemain l'aube se leva, sous ma croisée, par un décor tout pareil,
le froid nocturne ayant durci l'enveloppe virginale de la terre,
et,--comme nous étions brouillés encore,--je me retrouvai sous la même
impression, oppressée et superstitieuse. Mais, à midi, le soleil vint,
qui fondit cette légère épaisseur de la première neige, laquelle est
plutôt comme une mousseline que comme une lourde draperie. Les arbres
se mirent à pleurer d'attendrissement et de joie, et de lents ruisseaux
coururent sur le sable, tandis que certaines verdures obstinées
dégageaient, comme des carquois de Diane, une flèche d'émeraude. Une
fleur, une fleur même qui s'était ouverte sur les derniers pas de
l'automne, émergea de ces blancheurs défaillantes. Était-elle, elle
aussi, un symbole m'annonçant que notre amour allait refleurir.

Ce qui me reste de cette rêverie, c'est que la fâcherie, même la plus
légère, est mauvaise aux vrais amants. Toutes les neiges ne fondent pas
ainsi au premier rayon de soleil, et le coeur de la terre, ce coeur aux
chaleurs sacrées qui s'épanouissent dans le sang vivant des roses, ne
bat plus dans les montagnes qui dorment ensevelies sous des neiges
éternelles.

[Illustration]

[Illustration]



CARNAVAL AMOUREUX


Savez-vous ce que j'ai rêvé? ma chère. Que vous aviez parié de vous
déguiser si bien, pour ce mardi-gras, que je ne vous pusse reconnaître.
L'enjeu? Je n'ai pas besoin de vous l'apprendre. Vous qui pouvez me
donner l'infini, je serais bien sot de vous demander autre chose! Un
héritage tombé du ciel,--je les aimerais mieux ainsi que montant de
la terre, comme des fleurs empoisonnées et mouillées de larmes,--me
permettait du donner un libre cours à votre caprice. Pour que rien n'y
fit obstacle, je vous ouvris un crédit illimité chez les costumiers les
plus somptueux, chez les bijoutiers les plus magnifiques. Nous nous
étions rencontrés au bal masqué que donne, chaque année, à cet
anniversaire et dans son somptueux hôtel du quartier de l'Étoile, cette
fameuse Mme de C... dont les fêtes sont justement recherchées. Vous
sachant des intelligences dans la maison, j'étais certain que tout
y conspirerait avec vous contre moi et que j'y jouerais le rôle des
Nigaudinos de féerie. Mais je me voulais un très grand mérite dans cette
épreuve, un mérite qui vous touchât et me valût un de ces infinis des
grands soirs que vous ne me prodiguez pas; n'étais-je pas sûr de vous
reconnaître à la fin? De quelques voiles qu'il fût enveloppé, votre être
ne me crierait-il pas votre présence? Pourrais-je mettre seulement le
pied dans votre ombre sans sentir ployer mes genoux? Votre souffle ne me
guiderait-il pas sûrement dans le parfum des fleurs? Ma confiance vous
faisait sourire et vous y répondiez par un air de future victoire
absolument insolent. Que je vous aime ainsi triomphante, vous dont le
premier regard me fut comme un défi qui me valut tant de souffrances.

       *       *       *       *       *

Les songes marchent vite;--il est malheureux qu'on ne puisse les atteler
aux Petites-Voitures;--le mien m'avait emporté déjà au bal où nous nous
devions retrouver. Mon ambition avait été de vous y reconnaître du
premier coup, de marcher droit à vous comme le prophète au Dieu qui
l'appelle.

Mon impatience avait trahi ce miraculeux projet. Vous n'étiez pas encore
arrivée et toute l'attention était pour cet aimable prince nègre venu en
France pour y conquérir la main d'une de nos compatriotes et qui, pour
paraître plus beau, a emmené le fils d'un de ses ministres en façon de
repoussoir. Fort disgracieux naturellement, ce dernier est peint tous
les jours en pure ébène, de sorte qu'auprès de lui le prince semble
porter sur le visage un clair de lune. C'est une manière agréable de
faire faire le tour de France à son favori. La foule des invités était
considérable déjà, mais, je vous le jure, j'étais moralement sûr que
vous n'y étiez pas encore. Car il me semblait qu'il n'y eût personne. Je
pourrais vous dire le moment précis où vous entrâtes. Mais tant de monde
m'entourait déjà que vous aviez depuis longtemps franchi la porte quand
je tentai de vous surprendre à votre entrée. La ruse sur laquelle vous
comptiez m'était déjà, d'ailleurs, révélée aussi depuis longtemps.
Toutes vos amies, dans votre confidence sans doute, avaient revêtu le
même costume que vous. Plus de cent déguisements pareils sur de jeunes
femmes ayant sensiblement votre taille avaient frappé mes yeux.
Ils étaient les plus ingénieux du monde pour embarrasser l'esprit,
enveloppant les formes dans un vague volontaire et ne laissant, dans
leur mauresque pudeur, rien voir à peu près du visage. A peine un
rayonnement d'yeux dans les mousselines, comme apparaît celui des
étoiles sur un ciel balayé de rapides nuées.

       *       *       *       *       *

La danse dissémina les groupes et les couples y passèrent. Vous dansiez
certainement. L'angoisse que je ressentais durant toute cette valse! Il
y avait là un homme que j'aurais étranglé avec une joie féroce: celui
dont le bras soutenait votre taille; qui respirait, sous les étoffes
légères et imperceptiblement flottantes, l'odeur de vos cheveux; pour
qui la vraie musique était le rythme harmonieux de votre souffle; sur
qui la lassitude vous penchait dans un abandon que je veux croire
involontaire. Il me sembla que ce supplice durait des siècles. Quel
immoral divertissement! Rendez-nous les menuets congrus, solennels et
compassés de nos pères! Je me mis à errer comme les bêtes de proie
qui fouillent des narines les souffles épais dans le vent. Un de vos
raffinements encore: le même parfum très doux, mais tyrannique et
pénétrant, baignait les ombres pareilles à vous. Un son de voix saisi
au hasard? Toutes étaient rigoureusement muettes. Les hommes seuls
parlaient et je m'aperçus qu'ils étaient terriblement plus bavards que
les femmes. Et mes tortures recommençaient sous forme de mazurkes, de
polkas, de tournoiements méthodiques où mon coeur était broyé comme sous
une meule. J'eus un moment de désespoir. Vous avez un signe auquel je
ne me tromperais pas. Mais là! Vous savez comme moi où il est placé. Il
aurait fallu simuler un glissement maladroit sur le parquet et fourrager
sous les jupes. Je sais que ce sont des manières que Mme de C... n'aime
pas, que vous appréciez peu vous-même. Si j'allais justement tomber sur
vous, à la première passe! Vous seriez furieuse.... Oui, mais je n'en
aurais pas moins gagné mon pari et vous n'en seriez pas moins obligée de
me donner l'Infini convenu.

       *       *       *       *       *

Mon respect de la décence luttait mal contre mon désir de vaincre à
tout prix. _Hoc signo vinces!_ m'écriai-je en moi-même, m'inspirant
des étendards du pieux Constantin. Un éclair de vrai génie descendu
certainement sur moi du trône Paradisiaque où siège aujourd'hui, dans
les phalanges sacrées, ce monarque sanctifié, traversa le désordre de
mon esprit et l'illumina. «Tu vaincras par un signe», me répétai-je en
bon français. Si je vous forçais, vous, à me reconnaître! Je me souvins
que vous m'aviez menacé de quelque chose la première fois que j'aurais
de la cendre de cigarette sur le visage ou dans la barbe, comme il
m'arrive quelquefois. Je m'éclipsais un instant et revins barbouillé de
ces débris de fumerie. Oh! une simple pointe grise seulement, sur une
aile du nez. Mais l'effet fut immédiat, une petite main,--la vôtre,--me
lança un soufflet, et une petite voix,--la vôtre aussi,--ajouta à ce
geste charmant ces mots aimables:

--Animal, je te l'avais promis.

A moi l'Infini, ma chère! Vous vous étiez trahie. Hélas! je me suis
réveillé avant que vous avez eu le temps d'acquitter votre dette. Mais
les inspirations du rêve nous viennent certainement des dieux et c'est
un religieux devoir d'y obéir quand la pleine conscience de nos actes
nous est rendue. Donc, mon Infini, s'il vous plaît!

[Illustration]

[Illustration]



BROUILLARDS


Une poussière d'argent clair fluide et froid flotte entre ciel et terre,
comme si quelque planète éteinte s'y était brisée à l'infini. C'est
comme un voile de lumière diffuse entre nos regards et les choses qui y
deviennent vagues et vacillantes et comme délivrées des lois rigides de
la pesanteur. Les contours s'estompent, les formes s'indécisent, les
images se confondent; un peuple d'ombres a pris la place du monde
des réalités vivantes. C'est, je l'avoue, pour moi, une grande joie
d'imagination que ce phénomène maudit des gens hâtifs et des cochers et
qui s'appelle: Brouillard.

Aller enfin un peu sans savoir où l'on va! Pouvoir rêver au bout de son
chemin l'horizon de son rêve! marcher dans l'inconnu; construire autour
de soi des paysages de féeries; emporter sous son front le décor de
sa pensée! Et cette révolte elle-même de toutes les activités banales
empêtrées dans ce filet d'obscurité menteuse! Tout cela a pour moi un
charme que je ne saurais dire. C'est comme une revanche matérielle de
l'Idée, un instant affranchie des servitudes coutumières.

Et cette lutte entre le jour brutal et le suaire tramé sur la route par
l'aube! Sans rayons, simple disque de pourpre pendu dans le firmament,
le soleil ne semble-t-il pas le coeur rouge de Lazare, battant à
l'inutile voix d'un Christ et violemment maintenu dans le linceuil qu'il
ensanglante? C'est un spectacle grandiose vraiment que celui de ce mort
glorieux et que ce combat silencieux dont la Nuit ensevelira le secret.

La Nuit est descendue, mais sans arracher ce rideau de vapeurs qui cache
maintenant le mystérieux lever des étoiles. C'est le même milieu où tout
est confus; mais ce ne sont plus les ombres qui y passent, ce sont les
lumières traversant cette ombre d'éclairs pâles pareilles à des feux
follets, et nous rappelant que la vie erre encore autour de nous,
inquiète, affolée, _quaerens quem devoret_. Tout cela est empreint d'une
mélancolie et d'une terreur où je me suis complu souvent.

       *       *       *       *       *

Ce que j'aime encore dans le brouillard, c'est qu'il me rappelle comment
les amours vraies commencent. Tout à coup et, sans qu'on sache vraiment
pourquoi, l'esprit s'embrume et tout ce qui fut le passé y descend
derrière un voile d'oubli; les anciennes tendresses ne sont plus que des
spectres charmants et l'écho de leurs voix envolées ne tinte plus que
des adieux. Une grande confusion se fait dans le souvenir ou plutôt le
souvenir lui-même n'est plus qu'un horizon flottant dont un souffle
inconnu balaye et fait pirouetter les nuées comme des feuilles mortes.
C'est un vague ondoiement des chevelures longtemps baisées et dont les
couleurs se confondent. Le cerveau goûte une douceur secrète à se sentir
comme balancé dans ces fumées. C'est l'approche d'un de ces rares matins
de l'âme qui la renouvellent. Un regard, un sourire; moins que cela
quelquefois et il n'en a pas fallu davantage pour envelopper l'être tout
entier dans cette nuit bienfaisante qui lui garde le rajeunissement
d'une aurore! C'est ainsi que vous avez passé près de moi, ô vous que
je n'avais jamais vue et ne croyais jamais revoir! En vous quittant,
j'étais pareil au voyageur que des brumes épaisses ont surpris et qui
ne retrouve plus le chemin des tendresses accoutumées. Dans cette
demi-clarté diffuse, vos yeux luisent tout à coup, troublants et
furtifs. Après eux la nuit me sembla plus profonde où s'abîmaient toutes
mes impressions. Je traversai des périodes d'angoisse et de doute, perdu
dans ce néant où ma main mit si longtemps à retrouver la vôtre! L'aube
fut lente à naître, mais enfin elle naquit, triomphante sous la pâleur
divine de sa face pareille à la vôtre, semblant porter, dans le flot
noir de ses cheveux dénoués, les ombres qu'elle venait de chasser et de
vaincre, comme Diane portait à son épaule son butin traînant après son
carquois!

       *       *       *       *       *

Nous fîmes, s'il vous en souvient, des promenades adorables par des
temps décriés comme celui de ces derniers jours, quand le brouillard
enveloppait Paris. Nous allions consciencieusement au Bois, comme si le
Bois n'était pas partout quand rien ne le distingue des boulevards et
des rues. Les passants, qui ne se révélaient à nous qu'en nous frôlant,
nous causaient les terreurs les plus comiques du monde et j'en éprouvai,
par le pressement de mon bras, un contre-coup délicieux. Vous n'aviez
aucune bonne raison à me donner quand mes lèvres cherchaient tout à coup
les vôtres, aucun témoin possible à évoquer pour réprimer mes audaces.
Nous ne causions presque pas, parce que vous craigniez que le froid
pénétrant vous fit mal, et ce silence à deux semblait nous isoler encore
davantage, mieux consacrer une communauté de pensées qui n'a pas besoin
de s'affirmer par des mots. Nous étions, pour moi, pareils à ces fiancés
juifs qu'un même drap enveloppe sous le dais matrimonial, et c'était un
encens d'hyménée dont nous étions comme baignés et rendus invisibles.
Une musique immatérielle emplissait le vide de nos propres paroles, une
musique d'épithalame qui chantait les grâces infinies de votre personne
et les folies innombrables de mon amour. Que votre souffle m'effleurait
alors doucement le visage! C'était l'âme du printemps prochain qui
venait déjà me promettre sur votre bouche les ivresses à venir dans le
réveil sacré des choses! Et l'âme du printemps ne mentait pas!...

Hélas! pourquoi le brouillard n'évoque-t-il pas seulement les délices de
mon unique tendresse? Il en fait revivre aussi les angoisses, quand
le doute me vint et que l'âme de celle que j'aimais me fut soudain si
obscure sur ma route que je ne marchai plus que comme un aveugle et
comme un désespéré! Je me retrouvai seul alors dans ces brumes maudites,
seul en me disant que, peut-être et grâce à leur trahison, elle passait
tout près de moi, doucement appuyée au bras d'un autre ami.



TAÏAUT


Je m'étais endormi, je ne sais pourquoi, en murmurant ce vers médiocre:

  L'homme absurde est celui qui ne change jamais.

Ajoutons, pour la défense de cet alexandrin pitoyable, qu'il n'y a plus
d'hommes absurdes aujourd'hui. Nous vivons dans un temps d'éclectisme où
les opinions ont, pour le plus grand nombre, la durée d'un vêtement, et
tout le monde sait comment les vêtements sont confectionnés avec les
draps sophistiqués et les machines à coudre contemporaine. Il n'y a
plus que les académiciens qui se commandent des habits solides, les
académiciens et les trépassés opulents, par l'excellente raison que,
comme le dit un vieux et sage proverbe:

  Quand on est mort, c'est pour longtemps.

Le rêve appesantit notre imagination et notre pensée sur les derniers
mots qui, pendant la veille, ont donné dans notre oreille et même
simplement dans notre cerveau. «Ce vers a raison, me dis-je à peine
engourdi dans mon premier sommeil. Il est tout naturel qu'après avoir
été immuable dans mes goûts, pendant une quarantaine d'années, j'éprouve
un vague besoin d'essayer des goûts des autres et de consacrer
une période de ma vie au moins égale, s'il plaît à Dieu, à brûler
soigneusement tout ce que j'ai adoré et à adorer tout ce que je brûlais
consciencieusement. Je vais rechercher l'amitié des dames maigres pour
connaître par quel charme mystérieux elles remplacent ce qui leur
manque au bas du cou et au bas du dos. A moi la chasteté des carmes qui
s'adressent à des mythes et des illusions fondantes sous l'audace déçue
des doigts amoureux! Non, ma belle, vous n'êtes pas encore mon fait,
puisque vous ne pouvez vous asseoir dans le dé de Jenny l'ouvrière.
Jeûnez cinquante jours comme Merlatti, mon enfant, sous la surveillance
du docteur Monin, si vous le pouvez, car c'est un homme d'esprit qui
vous amusera à passer le temps. Vous repasserez ensuite. Pendant ce
temps-là, fidèle à mon programme de palinodie complète, je lirai de la
prose de Caro et des poésies de Camille Doucet, pour apprendre comme
la banalité des pensées peut exalter l'âme et la médiocrité des rimes
enchanter l'ouïe; ou bien je ferai ma société ordinaire d'hommes
politiques qui m'apparaîtront désintéressés, patriotes et pleins
de talent pour bien constater le renversement absolu de toutes mes
opinions. A moins que je ne parie aux courses, mêlé à la foule
sympathique des boucs Maquaires (tant pis pour l'orthographe anglaise,
mais j'écris en français comme je prononce), ou que je m'habille en
sportsman dans les villes d'eau. Je veux tenter, en un mot, le secret de
toutes les joies que je n'ai jamais comprises et que je me permettais de
trouver imbéciles pour cette puérile raison!»

       *       *       *       *       *

Et, les formes du songe d'abord indécises se figeant, plus solides dans
mon cerveau, comme ces nuées légères qui, après leur course vague dans
le ciel, semblent prendre corps à l'horizon, marches de marbre rose, sur
lequel le soleil déclinant posera son pied d'or, j'entrai nettement dans
le domaine de l'action et, ayant médit de la chasse plus que de tout
autre exercice élégant, je m'imaginai que j'allais prendre un permis. Ma
mémoire me disait bien mille choses désagréables, me rappelant que,
la veille encore, je tenais à un Nemrod endurci ce discours plein de
prud'homie: «Que voulez-vous, mon cher! je ne puis me livrer, par
tempérament, à un acte belliqueux que mû par un sentiment extraordinaire
de haine ou de vengeance. Or, j'ai beau me fouiller jusqu'au fond de
l'âme, je n'y trouve aucune cause d'inimitié contre les lièvres et
contre les lapins. Tout enfant, j'ai beaucoup vécu dans les bois et
j'adorais voir passer, rapides, ces sauvages amis qui aiment, comme moi,
l'éclat de l'aurore, le parfum du thym et les larmes de la rosée. Je
retenais ma respiration pour ne les pas troubler et j'étais presque fier
de leur confiance quand ils venaient brouter l'herbe auprès de moi, en
ayant l'air de m'admettre dans leur intimité. Un sentiment de fraternité
s'élevait en moi à leur approche, et puisque les oreilles ont été
données aux êtres pour s'instruire, je m'imaginais volontiers, à voir la
longueur des leurs, qu'ils étaient des quadrupèdes doctes et savants,
venus pour m'observer moi-même et faire, aux sujets de mon espèce,
des mémoires à leurs sociétés d'encouragement. Loin de songer à
les tourmenter, je m'efforçais donc de leur paraître beau, noble,
intelligent, afin qu'ils disent du bien de moi dans leurs gazettes.
Car, s'il est flatteur d'être loué par son semblable, combien l'est-il
davantage de voir sa gloire franchir les bornes de la simple humanité!»
J'avais dit tout cela! Eh bien, je disais exactement tout le contraire,
comme un simple député. Mon permis était en règle, mon fusil chargé. A
moi, Rustaud! A moi Médor! Taïaut! Taïaut!

       *       *       *       *       *

Les impressions se mêlent volontiers dans l'état où j'étais le penseur
endormi. J'avais lu dans la journée le très curieux livre et très
instructif de mon ami Léonce Détroyat: _La France dans l'Indo-Chine_,
et le passage suivant sur la façon dont on chasse le cerf dans l'île de
Battambang m'était resté dans l'esprit. Le voici, sans y changer un mot:
_Cette chasse est pratiquée par des chevaux d'une race particulière, à
demi sauvages et dressés à cet effet. Monté par son cavalier, dès que le
cheval aperçoit le cerf, il se précipite à sa poursuite avec une vitesse
vertigineuse qui lui permet même de le dépasser. Dès qu'il l'a atteint,
il se jette sur lui, il le mord avec rage et l'achève à coups de sabots.
Comme récompense, on charge la victime sur son dos et il rentre ainsi
triomphant au village...._ J'en avais déjà assez de leurs chiens; Médor
et Rustaud étaient deux bêtes assourdissantes. Et, sans tirer un seul
coup de mon fusil que je pendis à un arbre, je fis venir, avec la
rapidité dont nos voeux disposent dans le rêve, un de ces petits chevaux
de l'île de Battambang pour tenter une chasse vraiment originale et
digne d'un homme qui lit les livres de voyage. J'avais déjà enfourché ce
diabolique coursier à la crinière noire comme vos magnifiques cheveux,
ma chère, et il ne me manquait plus qu'un cerf convenable pour le courir
ou pour le courre, comme vous aimerez le mieux. Il faut vous dire que,
ne connaissant pas le chemin de l'île de Battambang et étant, comme
vous le savez, un peu casanier de nature, j'étais resté dans le bois de
Boulogne, tout simplement, ce bois qui m'est cher pour nos anciennes
promenades.

C'était un samedi soir, après le départ des cavaliers et des piétons,
dans une solitude relative que troublait seul le bruit de la respiration
de la grande Ville, sous une belle clarté de lune qui étendait, par
les allées, de grandes nappes d'or pâle comme pour inviter les esprits
nocturnes à leur souper habituel, quand les sylphes boivent du vin
d'étoile dans la coupe rapidement formée des vobulis. Je m'abandonnais,
je l'avoue, à mille pensées très lointaines de la chasse commencée. Je
vous revoyais sous ces belles ombres tranquilles, et la douceur des
premiers aveux chantait autour de moi, dans la musique des branches à
peine détendues par un frisson de brise. Tout à coup, mon petit cheval
dressa furieusement les oreilles; sa crinière se hérissa, si haute
qu'elle me fouetta le visage, et, comme fou, il m'emporta à la poursuite
d'une ombre qui fuyait, devant nous, laissant traîner après elle l'image
allongée et double des appendices jumeaux dont son front était paré.
C'était un cerf! un cerf magnifique échappé sans doute du Jardin
d'acclimatation! Ma monture était comme ivre de carnage entrevu!
J'avais une peur horrible qu'elle ne me flanquât par terre. Elle allait
atteindre sa victime et levait déjà sur elle la menace mortelle de ses
sabots fumants quand l'ombre se retourna, suppliante. J'eus le temps et
la force de maîtriser, avec les brides, ce maudit cheval battanbamgien.
Au risque de lui briser les dents avec le mors, ses dents déjà tendues
sur l'échiné du fuyard, je le clouai sur place. Il était temps! Ce
n'était pas un cerf que nous avions forcé, mais un homme, un monsieur
très bien, un marié du jour que nous avions rencontré dans l'après-midi,
sa jeune femme toute blanche au bras, et en tête d'un cortège d'amis.
Toujours en habit noir, il s'était jeté à genoux:

--Eh quoi, monsieur, déjà? ne pus-je m'empêcher de lui dire avec
compassion, pour excuser l'erreur dont il avait été l'objet de la part
de mon cheval et de la mienne.

       *       *       *       *       *

Mais l'émotion avait été trop forte et je me réveillai. Je résolus
immédiatement, pour ne plus m'exposer à de tels périls, de reprendre mes
goûts antérieurs et mes antiques manies. Je vous en donne avis, ma chère
âme, pour que vous ne vous avisiez pas de perdre, par des traitements
intempestifs, les charmantes rondeurs qui me font si doux le commerce
de vos charmes, comme on disait peu galamment dans un temps plus galant
pourtant que le nôtre!

[Illustration]

[Illustration]



AMOROSA


Un tapis de neige, mais si léger que partout le gazon le perçait de
mille flèches d'émeraude et que le sable des allées, apparaissant au
travers, lui faisait comme une doublure transparente d'or clair; une
poussière de neige courant le long des branches noires et saupoudrant
les buissons comme des vieux rabougris sous des perruques surannées.
Le soleil irradiant ces blancheurs furtives, promenant sur les troncs
rugueux ses lumières décomposées qui les faisaient apparaître bleus à
l'envers de sa course. Des lointains presque violets, très estompés de
gris clair et rayés imperceptiblement par l'enchevêtrement des futaies.
Sur tout cela, la sérénité silencieuse d'une heure matinale. Jamais ce
coin du bois ne m'avait paru si charmant, et le vol des souvenirs y
descendait avec celui des moineaux et des mésanges s'abattant sur les
mousses avec de petits cris où pleurait la désespérance du printemps.
Quelques jacinthes ça et là crevaient cependant la terre noire, et des
bourgeons trop tôt venus perlaient aux branches. Un peu de patience,
mésanges et moineaux! Un peu de courage, ô coeur impatient de renaître!

Après une longue promenade sous le fouet de l'air vif qui me piquait au
visage, je m'étais assis sur un banc, dans un coin largement illuminé,
ce qui lui donnait une impression de tiédeur relative. Mes yeux,
fatigués de l'horizon scintillant où semblaient passer des vapeurs de
givre, s'étaient abaissés vers le sol, mille clartés roses me passaient
sous les paupières et de minuscules étoiles d'or à travers les cils.
Mon regard flottait, avec ma pensée, dans un vague très doux, quand il
s'arrêta soudain sur une place d'une blancheur immaculée que traversait
un dessin bizarre tracé par la course d'un oiseau. Les petites pattes
avaient semé comme un trèfle noir qui courait suivant une ligne
capricieuse. On eût dit des hiéroglyphes et je me pris, le plus
sérieusement du monde, à vouloir déchiffrer cette mystérieuse écriture,
à chercher un sens à ces caractères si nets, et se succédant suivant un
rythme inconnu. On a toujours sa bonne volonté pour complice du hasard
dans ces enfantillages, et de la meilleure foi du monde, je lus un nom,
comme si mon coeur était soudain tombé sur cette neige.

L'oiseau tout seul était remonté dans la nue, sans y emporter mon âme.

       *       *       *       *       *

Et je me souvins d'un autre hiver, dans ce même bois, d'un hiver où la
neige aussi était partout, comme si un fleuve de lait se fût soudain
ouvert au flanc de quelque montagne du ciel. Car les nuages sont comme
les collines d'un paysage suspendu au-dessus de nos têtes et souvent
semblent-ils, à l'horizon, prolonger les chaînes de nos collines
terrestres dans la clarté rouge et moutonnante des couchants. Oui
c'était par un hiver tout pareil et dans un pareil décor que j'avais
aimé pour la dernière fois peut-être. Une longue rêverie à deux, telle
avait été l'histoire de cette tendresse; des baisers furtifs en avaient
été tout le langage, et la douceur m'en était restée comme celle d'un
parfum bien pénétrant qu'on a respiré sans avoir cueilli la fleur qui
le donne. Qui nous avait poussés l'un vers l'autre? Un hasard. Sans
coquetterie, elle avait posé sa main sur mon bras et nous étions parti
pour je ne sais quel voyage à la fois tendre et sans but, ne voulant
savoir où nous allions, pourvu que ce fût ensemble. Et tous les chemins
nous étaient aimables pour marcher ainsi côte à côte, même ceux que
la gelée avait fait durs, même ceux que la neige rendait froids et
glissants. Quelquefois il me fallait la retenir dans une étreinte où
se fondait mon coeur; souvent sa jolie tête brune dut se coller à mon
épaule pour fuir les fouaillées des bourrasques. Je respirais alors de
si près son haleine qu'il me semblait que j'allais mourir. Jamais
mes lèvres n'avaient osé se pencher jusqu'à son front, mais elles
s'appuyaient aux bords de son chapeau, dans le frémissement de sa plume
et dans le chatouillement de sa voilette. Nous étions l'idylle égarée,
je ne sais de quoi de fou et d'innocent tout ensemble, mais de plus
troublant cent fois que l'ardeur des caresses. Que d'heures de passion
virile, de plaisir âpre et partagé sont tombées pour moi dans le
gouffre de l'oubli, tandis que tout est resté dans ma mémoire de cet
enfantillage cruel et délicieux! Telle s'engloutit, dans les profondeurs
d'un lac, la splendeur pourprée des pierreries, tandis qu'une simple
feuille tombée d'un arbre y surnage longtemps sur l'eau bleue qui la
berce.

O dernière feuille tombée de l'arbre automnal que je suis!

       *       *       *       *       *

Tout en elle était exquis; mais ses pieds, ses pieds tout petits et d'un
dessin superbe étaient un de mes platoniques ravissements. Une fois que
nous marchions au hasard sur la neige durcie, elle s'amusa à en graver
l'empreinte sur le sol, une empreinte bien nette, en y pesant de tout
son poids. La semelle de sa bottine s'y moula et le talon y fit un
creux. Elle eut grand'peine à m'empêcher de me mettre à genoux pour
baiser cette trace. Mais ce qu'elle ne put faire, ce fut de m'empêcher
de revenir le lendemain seul, à cette place, et d'y demeurer longtemps
en contemplation devant ce rien fragile. J'y retrouvais comme un
piédestal de marbre sur lequel se dressait mon idole, dans le temple
tout parfumé encore de sa présence et de l'encens de mes adorations.
Je la revoyais debout dans l'épaisseur moite de ses fourrures d'où
son noble profil émergeait comme sculpté dans un ivoire vivant, et le
rayonnement clair de ses yeux aux reflets d'améthiste m'enveloppait,
un noyau d'extase attirait à soi tout mon sang comme le rayonnement du
soleil boit la matinale rosée. Ce m'était une terreur qu'un autre
pas vint profaner celui-là, qu'une neige nouvelle vint estomper puis
anéantir ce contour, qu'une journée de chaleur emportât cette image dans
les coulées indifférentes du dégel. Mais le lieu était solitaire et nul
n'y passa de longtemps après nous; le ciel ne roulait plus d'avalanches
dans ses profondeurs ardoisées et le temps demeura froid durant
plusieurs jours encore. Aussi puis-je refaire quotidiennement mon
pèlerinage, reprendre, chaque matin, mes courses dévotieuses vers cette
relique étrange, n'osant confier à celle même que mon culte patient
adorait ainsi, cet enfantillage de ma pensée toute remplie d'elle! Qui
dira ce qui s'en va de notre âme dans ces aspirations muettes vers
l'infini de l'Amour, celui que ne comblent pas même les délices
furieuses de la chair rassasiée?

Un jour de soleil vint cependant qui fondit la neige ainsi sculptée.
Mais sa chaleur ne vint pas jusqu'à mon coeur où l'empreinte est
demeurée, toute saignante encore du talon qui l'avait meurtri.

       *       *       *       *       *

Ainsi s'effaceront demain, après demain peut-être, les traces qu'avait
laissées hier, sur la neige, à l'endroit que je regardais sans penser,
la course capricieuse de la mésange ou du moineau. L'oiseau s'est
envolé; Dieu sait où! Heureux ceux qu'emporte dans l'azur le caprice
vainqueur d'une aile toujours ouverte! Entre ciel et terre il s'en va,
aussi près du ciel qu'il lui plaît! Telle s'envole aussi ma pensée vers
celle qui me donna la joie inattendue de l'aimer comme je n'en avais
aimé aucune autre, et qui m'apprit que le poète eut raison, qui dit:

  Ce sont les plus petites choses
  Qui témoignent le plus d'amour.

En attendant les grandes, comtesse, cependant!

[Illustration]

[Illustration]



MENSONGES


Un feu mourant dans la cheminée longtemps flambante, un soleil admirable
au dehors étendant, à l'angle de ma table, une nappe oblique dorée; un
rideau d'azur derrière ma vitre et autour de moi une température de
serre, tiède dans un air sans frissons; je goûtais le repos dominical,
allongé sur mon divan, une cigarette aux spirales bleues entre les
doigts, un livre sous les yeux, des vers, parbleu! le beau volume de mon
ami Laurent Tailhade, celui que j'avais baptisé moi-même: _le Pays des
Rêves_. Ce poète exquis connu de tous les délicats, vient de se marier
et m'a cru devoir envoyer une façon de testament lyrique, ses dernières
rimes, pense-t-il. Je n'ai jamais fort aimé le mariage, mais j'en
demanderais l'abolition immédiate s'il était vraiment mortel aux poètes.
Par bonheur, il n'en est rien, mon cher Tailhade, et j'en connais
de fort grands--vous aussi, qui avez dîné avec moi à la table de
Banville--lesquels lui ont survécu. C'est ce que je vous souhaite de
toute mon âme!

Je lisais, ou mieux je chantais en moi-même,--car la musique du vers
éveille en moi un orchestre invisible, comme si les doigts magiciens de
sainte Cécile, si bien nommée par Mallarmé: «Musicienne du silence»,
y couraient sur un clavier mystérieux--les belles strophes, bien
empreintes de sucs latins, de ce noble recueil quand un parfum très
subtil de lilas envahit mon cerveau, une odeur extrêmement délicate et
pénétrante, comme le vol d'une âme de fleur. Et comme rien n'invite
mieux à la lente rêverie que le bercement des rythmes et les cadences
ailées qui emportent la pensée vers les mondes inconnus, vous me
pardonnerez, Laurent, mais mon regard se souleva peu à peu de votre
livre, se perdit dans des horizons vaguement baignées de lumière: votre
musique ne fut plus dans ma tête qu'une série d'échos comme ceux que
répercutent les monts plongeant leurs grandes ombres dans un lac
nocturne. Cette senteur de lilas m'avait grisé certainement.

       *       *       *       *       *

Eh oui! cette bonne chaleur dont je me sentais pénétré et que je
savourais comme font les moineaux le ventre dans le sable; cette
éblouissante clarté qui descendait des vitres et cet éclat limpide du
ciel que j'admirais au travers; ces harmonies qui vibraient en moi; ce
souffle embaumé dont je me sentais poursuivi ... le printemps était venu
tout à coup certainement, et c'était la fête immortelle des choses dans
la béatitude inquiète des êtres et l'épanouissement des renouveaux.
Qui donc avait dit que cet hiver obstiné ne finirait jamais! Les voilà
réduites à néant, les prophéties des astrologues qui nous montraient
Avril posant sur la glace mordante ses pieds roses et frileux! Evohé!
le printemps s'est souvenu! C'est dans les allées des jardins que
resserrent leurs bordures touffues, parmi les mousses des grands bois
dont le velours se renouvelle, le long des ruisseaux délivrés, une
floraison éperdue de violettes et de muguets tintinnabulants dans la
brise. Mais non! Les violettes et les muguets ne sont déjà plus. Ce sont
les lilas superbes qui, comme des guerriers, secouent leurs panaches au
vent, sous la fanfare de cuivre des aurores. Les oiseaux amoureux ne se
poursuivent plus dans les branches, mais la chanson tremblante des
nids arrête çà et là le promeneur religieux. Le printemps ne s'est pas
seulement souvenu; il a franchi d'un bond les marches de l'apothéose et
couru vers sa splendeur comme un astre vers le zénith. L'immense joie
de tout ce qui est salue l'hôte glorieux qui passe le front couronné de
soleil.

       *       *       *       *       *

Et c'est comme une tristesse horrible qui m'étreint, seul, dans le
torrent des universelles gaietés, un _De Profundis_ qui monte de mon
coeur dans la voix des hosannas. Car vous n'êtes pas près de moi, ma
chère âme, dans ce réveil triomphant des âmes appareillées se mêlant
dans l'air chargé de baisers. Je vous cherche auprès de moi, sans vous y
trouver, vous m'aviez dit pourtant: Quand donc nous aimerons-nous
avec toutes les fleurs? Et vous m'aviez promis le retour des belles
promenades, le long des taillis obscurs où le rossignol court à terre,
au bord des eaux calmes où descendrait votre noble image tremblante dans
un frisson d'argent, sur les routes lointaines où l'on marche entre les
genêts constellés comme au milieu des débris d'un ciel écroulé. Et
votre bras devait se poser encore sur le mien, à l'heure des douces
lassitudes, quelques pas encore, et votre belle tête brune, aux cheveux
dénoués par le vent, s'inclinerait sur mon épaule, tendant votre front
vers ma bouche comme un lis battu que relèveront les rosées. Vous
m'aviez juré que nous irions ainsi par des chemins faits de caresses
sous la grande caresse du ciel. Vos toilettes plus légères et vos
pudeurs mieux vaincues me laisseraient respirer les odeurs divines de
votre être dans l'innombrable parfum de toutes les fleurs épanouies.
Vous seriez comme un jardin vivant dans le Paradis. A vous entendre, ce
printemps serait plus doux encore que le dernier où mon désir osait
vous effleurer à peine, mais où je goûtais déjà mille joies intimes et
profondes à entendre le son de votre voix, à boire votre haleine, à
contempler, craintif, votre impeccable beauté.... Et vous n'êtes pas
là! quel cimetière de bonheurs et de rêves, je foule dans les sentiers
fleuris!

       *       *       *       *       *

L'impression m'avait été si cruelle que je me levai brusquement pour
être mieux sûr de m'en réveiller. Je quittai brusquement le livre, le
divan et la chambre tiède; je descendis dans le parterre qui s'étend au
bas de ma croisée et ce fut comme une coupure de givre qui me passa au
visage. Le mirage du printemps s'évanouit en même temps. Oui, le ciel
était clair et bleu, comme il m'avait apparu à travers la croisée et le
soleil battait la nue de son aile de feu, mais si haut qu'aucun souffle
de chaleur n'en descendait jusqu'à la terre. Celle-ci était encore dure
et gelée, crépitante sous le pied et rayée çà et là d'aiguilles de glace
ou bien portant, à l'ombre, de vagues moisissures de neige, comme une
peau d'hermine mangée aux vers. Pas une feuille naissante aux arbres!
Les lilas! un enchevêtrement de ramures noires avec, çà et là, un
bourgeon rabougri, réfréné, pareil au bout d'une flèche émoussée. Les
sèves, inutilement appelées, étaient venues mourir à fleur d'écorce,
impuissantes à percer l'enveloppe encore lourde de frimas. Oh! j'avais
rêvé, bien rêvé! J'avais dit trop vite adieu à mon beau songe. Vous
n'avez pas été parjure, ma chère âme, le temps n'était pas encore venu.
Voilà tout!

Et tout joyeux de l'horreur encore répandue partout, l'hiver refusant
d'abdiquer, je rentrai bien vite dans la pièce à l'atmosphère moite où
m'attendait le volume interrompu, où la cigarette éteinte ajoutait sa
mélancolie au désordre de ma table de travail.

       *       *       *       *       *

Décidément j'étais hanté. La même odeur de lilas me courait aux narines.
J'avais repris le _Pays des Rêves_ à la page ouverte et, ayant relu
les derniers vers, comme un rameur qui, avant de reprendre sa route,
s'entraîne au rythme par une série de mouvements jumeaux, je tournai
celle-ci. Il en tomba sur mes genoux quelque chose qui était sans doute
resté collé au verso. Je le ramassai bien vite et tout me fut expliqué
de l'illusion qui m'était subitement venue et menaçait de me reprendre.
C'était une toute petite branche de lilas, le sommet d'une grappe
seulement qui avait été aplatie entre deux feuilles du volume, un bout
de fleur desséchée, mais qui avait gardé toute son âme odorante, une de
ces reliques d'amour que les fervents gardent et qui ne font sourire que
les sots. Et l'histoire me revint bien vite de ce rien précieux, une
histoire comme tant d'autres. Vous l'aviez cueillie dans un jardin
défendu, cette petite branche, et je l'avais conservée en mémoire de
votre aimable péché, si charmante je vous avais vue, craintive dans le
larcin et tendant vos chères mains blanches vers la branche trop haute
que je tentais d'abaisser vers vous. C'est en nous quittant seulement
que vous me l'aviez donnée, la petite grappe qui, tout le jour, avait
pendu à votre corsage, bercée par votre souffle, renouvelant au vôtre
son parfum. Et je l'avais enfermé, dans un de mes livres aimés, là où
j'étais sûr de la retrouver, dans un beau cercueil cloué de rimes d'or.

O lilas, chers lilas, que j'ai respiré avant la floraison du lilas,
fleur de souvenir, tu m'es encore, Dieu merci, une fleur d'espérance!

[Illustration]

[Illustration]



ENTRE TERRE ET CIEL


I


J'avais fait un rêve vraiment délicieux: j'étais redevenu l'enfant rose
avec de longs cheveux bouclés dont ma famille a religieusement gardé le
portrait fait au pastel par la fille du ministre Salvandy,--vous voyez
que ce n'est pas d'hier!--J'avais récité mon catéchisme avec une
conviction particulière et, pour me récompenser de ma condescendance à
accepter les mystères de la foi, on m'avait mené chez le pâtissier,
au bout du pont où j'ai pêché mes premiers goujons en faisant l'école
buissonnière. Un admirable spectacle était devant mes yeux: de hautes
meringues blanches s'effondraient sur un lit savoureux de croquants; de
beaux filets de sucre blanc soutachaient des crèmes solides aux couleurs
nationales du café et du chocolat. Un superbe croquembouche, majestueux
comme une cathédrale, léchait avec mille langues de caramel, pareilles
aux flammes d'un incendie, de hautes murailles de nougat. Jamais
gobichonnades plus variées n'avaient sollicité l'humeur friande d'un
innocent.

Réveillé, j'ouvris ma fenêtre, et,--à part que j'avais une
trente-cinquaine d'années de plus qu'en ce temps-là,--il ne me semblait
pas que je fusse sorti de mon rêve. La nature n'était qu'une immense
boutique de confiseur. Sous la neige menue tombée la nuit, les arbres
avaient l'air saupoudrés de sucre râpé. Les petits ruisseaux gelés
avaient les cristallins reflets du sucre candi. Une mousse blanche avait
fait des buissons autant de saint-honorés et un commencement de dégel
faisait les ardoises des toits pareils à des babas pleurant leurs larmes
de rhum.

Mais tout cela n'était pas aimable comme la boutique du bout du pont
où il faisait une si bonne chaleur, imprégnée d'odeurs succulentes! Un
froid horrible dans mon jardin, un froid qui fait pousser au nez
des rubis, et, pensant à l'auteur de ce déplorable hiver, je ne pus
m'empêcher d'appliquer au créateur de toutes choses cette épithète
qui était, chez le pauvre Hennequin, le dernier signe du mépris: Sale
pâtissier!

Et je pensais aussi à ce mot mélancolique d'Aubryet sur son lit de
douleur, disant à un ami:

--Sapristi, mon cher, si nous nous revoyons dans la vallée de Josaphat,
tu verras, quand on nommera l'auteur de la pièce, comme je sifflerai!


II


Voilà quelques instants déjà qu'une musique mystérieuse me chante aux
oreilles. Elle ne vient pas du dehors et ce n'est peut-être que la
chanson d'un rêve dans mon esprit. J'écoute au-dedans de moi. C'est
comme un susurrement de ruisseau lointain sur le sable. Non! ce n'est
pas encore cela. Un bruissement de feuilles sous le vent matinal et que
roule à l'horizon des nuages roses? Pas encore. Un crépitement vague de
friture dans l'air où passe la gaîté d'une fête foraine? Non! non! je
me prête de plus près encore une oreille attentive. C'est décidément un
gazouillement d'oiseaux, un gazouillement mélancolique comme celui des
passereaux se groupant, en hiver, sur les branches.

Ah! je sais maintenant: ce sont les hirondelles de là-bas qui voudraient
revenir et que leurs sentinelles avancées, leurs éclaireurs aux noires
ailes, retiennent derrière la barrière que ne franchit plus le soleil,
dont la tiède caresse est leur vie. Et ces compatissants volatiles, se
rappelant les nids laissés aux toits de Paris, ont la nostalgie de
ce ciel de France où s'obstinent les bourrasques, où les frimas
s'accumulent au mépris des avertissements du calendrier. Et elles nous
saluent de loin, ces chères exilées qui se demandent si le printemps
nous reviendra jamais et si les pruniers porteront, cette année,
d'autres fleurs que ces fleurs de givre dont les immobiles pétales ne
frémissent pas aux souffles du matin!


III


J'avais absolument besoin de m'en prendre à quelqu'un ou à quelque chose
du fâcheux état de l'atmosphère où je grelottais. J'éprouvais un désir
immodéré de vilipender même un innocent, une de ces soifs ridicules de
revanche qui font que lorsqu'une femme a été malheureuse avec un amant,
elle le fait payer à celui qui vient après. Je pensai méchamment que le
marronnier du vingt mars devait faire une drôle de tête cette année,
et je fis le voyage des Champs-Elysées, uniquement pour aller faire la
nique à ce vieillard.

Son air piteux dépassait encore tout ce que j'avais prévu.

Je lui tirai ironiquement mon chapeau et lui tins ce langage: Eh bien!
vieil arbre politique, as-tu chaud aux pieds?

Sous une bourrasque de vent, il me sembla qu'il hochait insensiblement
la tête comme pour me dire: Non. Et comme il avait été bon raillard dans
son temps, j'entendis, en même temps, un craquement singulier dans son
écorce.

--Ah! ah! repris-je, mon gaillard, vous non plus vous ne vous contentez
pas de dodeliner du chef, mais vous barytonnez aussi du reste à
l'occasion.

Un zéphyr tiède était-il passé dans les branches de mon silencieux
interlocuteur? Mais une goutte d'eau me tomba sur le nez. Je levai les
yeux. L'arbre pleurait. Je regrettai vivement d'avoir été aussi loin
et pour lui témoigner de mon respect pour son âge, en abordant un plus
sérieux sujet:

--Voyons, noble Ratapoil, lui dis-je, toi qui mieux que personne, dans
le recueillement mystérieux des choses, as pénétré l'âme césarienne,
crois-tu vraiment que Boulanger voulait devenir dictateur et jouer les
Napoléons?

Je n'eus pas le temps d'en dire davantage. A la base de l'arbre je vis
un tressaillement de la terre. Une pousse rugueuse et noire en sortit
violemment, noueuse, au milieu, comme une jambe au genou. Épouvanté, je
me retournai, mais ce fut une maladresse. Je reçus une accolade d'un
genre particulier en travers de mon haut-de-chausse. Je courus, mais ce
fut inutile. Car, jusqu'à la place de la Concorde où je déboulai comme
un fiacre emballé, le marronnier me poursuivit, suivant une image
héroïque du poète Gustave Mathieu, à grands coups de racine dans le
derrière.


IV


Il neigeait aussi à Francfort, et la maison du bon Hans von Bourik, sa
petite maison rouge aux dentelures de bois, était comme posée sur un
tapis épais et blanc comme une immense fourrure d'hermine. Hans von
Bourik possède une fort jolie femme et qui casserait fort bien son cent
de noisettes en s'asseyant dessus. Or, l'ancien fiancé de Gudule,--
ainsi se nomme cette opulente créature,--se consola de ne l'avoir pas
épousée en faisant cocu formidablement l'impertinent qui avait pris
sa place à l'autel. Hans von Bourik a bien quelques soupçons, mais il
manque absolument de preuves. Il se sent intérieurement déshonoré sans
pouvoir articuler aucun fait.

L'ancien fiancé qui s'appelle Fritz von Sauciss rentre de la brasserie,
sa longue pipe à la bouche, à une heure de la nuit fort avancée,
l'esprit nageant dans une blonde vapeur de bière. Il se souvient tout à
coup qu'il a oublié de dire à Gudule l'heure à laquelle il la verrait
le lendemain, pendant une absence de son fâcheux mari. Pour réparer cet
oubli condamnable, il s'en vient rôder autour de la petite maison rouge
aux dentelures de bois de Hans von Bourik. Mais on y dort profondément.
Et puis sous quel prétexte en réveiller les hôtes--Écrire alors!--Bon!
Fritz s'aperçoit encore qu'il a laissé son crayon et ses tablettes sur
la table de la brasserie qui est certainement fermée maintenant. C'eût
été si simple de glisser un mot dans une cachette entre deux pierres où
le génie fureteur de Gudule l'aurait certainement trouvé le lendemain
matin.

Un trait de lumière jaillit au cerveau de Fritz von Sauciss, comme un
rayon de soleil qui traverse les brouillards. Il lui vient directement
de la vessie, ce qui n'est pas la marche ordinaire des idées chez
un homme à jeun. Mais notre gaillard avait bu infiniment de chopes
mousseuses et il ne les pouvait décidément plus contenir. Or, voyez
comme l'inspiration nous peut venir de n'importe où! Fritz pense que
ses expansions naturelles et tièdes feront des trous dans la neige et,
convenablement dirigées, pourront même y tracer des caractères. Avec
cette encre nouvelle et sur ce papier nouveau--je ne parle pas du
nouveau porte-plume--il parvient donc à tracer très distinctement,
devant la porte de Hans, ces mots destinés à sa femme: _A midi demain._
Et, en se gardant bien de signer, il se retire, enchanté de son
imagination.

Le malheur fut que c'est Hans, qui, étant sorti, le premier, lut avant
personne ce billet de par terre. Les yeux des cocus se dessillent
quelquefois de la façon la plus inattendue. Il rentra furieux et dit à
Gudule:

--Un homme vous a donné rendez-vous en écrivant sur la neige, et cet
homme est Fritz, votre ancien fiancé.

--Est-il possible, s'écria Gudule, et quelle idée!

--Inutile de nier, madame, continue le justicier domestique, j'ai
reconnu son écriture!


V


C'est dans l'intention formelle de vous acheter des fleurs que j'étais
sorti, ma chère âme, je vous le jure. Mais les volets étaient clos et
close aussi la porte de mon fournisseur ordinaire. Il y avait même écrit
dessus: «Fermé pour cause de décès.» De décès? pourvu que ce ne soit que
le sien! C'était un petit vieillard désagréable et qui surfaisait sa
marchandise. Dieu ait son âme! Mais pourvu que le décès dont il s'agit
ne soit pas celui du Printemps! Voyez-vous Avril n'ouvrant à Mai qu'une
porte embarrassée de frimas, et celui-ci passant comme un corbillard de
pauvre, sans fleurs épanouissant leurs gerbes même sur son cercueil! Et
les promenades projetées le long des eaux claires où, nouvel Ulysse,
j'aurais poursuivi, en vous, une Nausicaa plus charmante que celle
des Odyssées! Et les licites promesses sous les aubépines! Tout cela
sera-t-il donc enterré avec ce mot exquis, dont l'âme sera partie, sans
doute dans le parfum de la première violette?

Je ne veux pas penser, ma chère, à cet écroulement de tous les bonheurs
médités au coin du feu durant les mois qui viennent de finir. Je ne veux
pas vous offrir, non plus, bien qu'elle soit la plus charmante du monde,
cette branche de fusain sur laquelle la neige a cependant dessiné, en
blanc, des fleurs tout à fait curieuses suivant le caprice des feuilles.
Un rayon de soleil n'aurait qu'à venir et à les fondre! L'image d'un
impérissable amour ne saurait être un si périssable présent!

[Illustration]

[Illustration]



JACINTHES


Roses et bleues, violettes et mauves, les jacinthes ouvrent seules leur
coeur déchiqueté, leur coeur de marbre vivant, tendre et veiné comme une
chair délicate.

Quand donc aimerons-nous avec toutes les fleurs?

Cet hiver sans fin qui tient les germes captifs sous l'écorce durcie de
la terre étend son oppression jusqu'à nos pensées qu'il étreint, jusqu'à
notre âme qu'il referme sur ses désirs. En vain le Temps nous a-t-il
pétris d'artifices, il n'a pu nous arracher encore à la grande loi qui
fait tristes ou gais les êtres et les choses, tout ce qui meurt d'ombre
et tout ce qui vit de soleil. D'ailleurs, quand il n'en sera plus ainsi,
il sera temps que l'humanité finisse et tombe, comme un fruit pourri,
dans le néant, comme un fruit où s'est tarie la dernière goutte des
sèves universelles.

En attendant, résignons-nous à être comme les bêtes et comme les plantes
qui souffrent des matins trop lents et des soirs trop rapides, éperdues
des lumières et des chaleurs à venir. C'est encore le meilleur de notre
lot et ce qui nous reste de divin.

Quand donc aimerons-nous avec toutes les fleurs, nous qui n'apportons
encore aux bien-aimées que des lilas de serre, chlorotiques et mourants,
sans haleine et sans feuillage, ou des roses frileuses qui pleurent
leurs pétales sur les tapis, ou des violettes lointaines que ne gonfle
plus le souffle sauvage des bois? Et cependant de quel sourire joyeux,
de quelle main blanche avidement tendue vers nos indignes présents elles
accueillent les fantômes de fleurs, celles qui portent, en elles aussi,
l'espoir meurtri des nouveaux immortels! C'est une grande pitié qui
s'échange entre ces exilées de l'azur. Les fleurs semblent tendre leurs
lèvres vers celles des femmes comme pour y chercher un peu des tiédeurs
obstinées du sang qui les empourpre. Et la bouche des femmes se penche
volontiers vers celle des fleurs pour y boire un peu des fraîcheurs
humides et parfumées qu'ont gardées leur corolle.

       *       *       *       *       *

Quand donc reverrons-nous ensemble, mignonne, les coins de bois que les
matins ensoleillés emplissent d'une vapeur dorée, d'une poussière de
clarté rose roulée par les brises à l'horizon? Il advint plus d'une fois
quand, déjà lasse de notre course aurorale, vous vous étiez assise sur
un banc, que je me pris à contempler votre tête brune se détachant sur
ce fond d'apothéose, comme les figures des vierges sur le fond des
vitraux et des missels. Vous étiez toute nimbée comme une sainte, vous
qui ne savez de litanies que celles des baisers et dont le mysticisme
tout sensuel n'a pas les ambitions de celui de sainte Thérèse, l'amante,
attardée d'un Dieu. Oui, ma chère, cette auréole vous seyait à ravir et
tous nos paganismes ressuscites s'agenouillaient devant vous. Car vous
étiez là comme une déesse d'un temple plein d'encens vagues et de
musiques mystérieuses. Tout chantait autour de vous l'hymne de votre
Beauté sacrée, l'orgueil de votre chevelure où les souffles mettaient
de longs frissons d'azur sombre, l'éclat de votre front radieux de ces
triomphes intimes, la cruauté charmante de vos yeux et les dédains
exquis de votre bouche, tout ce qui vous fait redoutable et adorée.
J'imagine que ma pensée s'imposait à la vôtre et que vous vous preniez
volontiers au sérieux, sans en rien dire, dans le rôle d'idole qui vous
va si bien. Car vous aviez le bon goût de ne pas interrompre mes extases
délicieuses et vous sembliez respirer, avec une joie recueillie, l'âme
de mes adorations mêlées à l'adoration des choses. Celle des fleurs vous
flattait un peu plus que la mienne. Voilà tout.

Et, comme vous êtes une personne bien décidée à n'être ingrate qu'avec
moi, vous rendiez aux fleurs hommage pour hommage, les admirant avec des
tendresses enfantines, et refusant de les cueillir de peur de leur faire
du mal. Ce que les femmes ont de pitié pour les roses des haies! Au
fait, toute la pitié qu'elles n'ont pas pour nous!

       *       *       *       *       *

Leurs bons mouvements ne sont pas d'ailleurs éternels.

Après m'avoir dit de bien justes et bien éloquentes choses, d'une voix
où tintait l'écho de vos larmes de petite fille, sur l'iniquité profonde
qu'il y avait à déparer ces pauvres églantines de leurs branches
maternelles, à trancher méchamment leur belle tige verte, à les arracher
à la grande vie libre pour les emprisonner au bord d'un vase, vous
reveniez toujours, je ne sais comment, avec des bouquets dans les mains;
à moins que vous ne me les fissiez porter, quand il y avait beaucoup
d'épines. Vous preniez même un grand plaisir à me voir piquer les
doigts, excellente créature que vous êtes! Et moi, je vous avoue que ce
martyre me donnait beaucoup de petites joies amères. Lequel est le plus
fort et le plus vif, le besoin qu'ont les femmes de nous torturer et le
bonheur que nous avons à être torturés par elles? Le métier de victimes
a toujours eu du bon, même dans l'antiquité, où l'on ne manquait jamais
de les combler de provenances culinaires et de les couronner de fleurs
avant de les coucher, pantelants, sous le couteau de sacrifice.

Je vous rends cette justice, mon amie, de n'être jamais allée avec vous
jusqu'à cet excès de familiarité. Il est vrai que vous n'avez jamais non
plus pris la peine d'essayer des guirlandes de roses sur le marbre de
mon front. Vous la gardiez pour vous et me jetiez même un mauvais regard
quand je les reniflais de trop près, comme si mon nez allait boire tout
leur parfum.

Vous me rendrez cette justice que je n'ai pas été jaloux de toutes
les préférences pour de simples végétaux champêtres très incapables
cependant de composer pour vous un sonnet aussi congrûment rimé que
les miens. J'ai été même jusqu'à célébrer ces plantes, en vers de huit
pieds, pour vous être agréable.

Ah! que vous étiez jolie, revenant du bois sous le grand frémissement
des feuillages, fuyant la caresse déjà brûlante du soleil, une gerbe
fleurie dans les bras, poursuivis par les bourdons qu'attirait l'odeur
de votre butin où se mêlait le parfum vivant de votre haleine!

       *       *       *       *       *

Vous avez eu beau acheter, dans les jardins ambulants que de faux
campagnards promènent devant eux dans les rues, toute la flore de cette
triste saison, les renoncules rouges pareilles à de larges taches de
sang, les anémones étoilées qui semblent de petits astres en train
de s'éteindre, les mimosas méditerranéens qu'on prendrait pour des
constellations que le vent a jetées à terre; en vain, vous disposez
artistement tout cela au faite de porcelaines japonaises, attendant,
patiente, que les tiédeurs de votre chambre le fasse épanouir; il est
temps, n'est-ce pas, que le printemps revienne avec l'innombrable
épanouissement des arômes et des couleurs.

Nous reprendrons le chemin des grandes allées que bordent les mousses
émaillées de marguerites blanches. Tout nous sera souvenir dans ces
promenades perdues où je retrouverai ma route à la clarté d'un regard
ou d'un sourire qui m'a fait immortellement sacrée quelque place que
je reconnaîtrai toujours. Ce sera pour mon âme comme une fête Dieu, où
j'irai de reposoir en reposoir, dans le balancement des encensoirs que
les branches de lilas agitent, sous le rayonnement de vos yeux et de
votre front plus blanc que la plus blanche hostie; oui, une fête Dieu
toute ensoleillée et toute pleine de muets hosannas. Les chardonnerets
à la tête rouge courront devant nous sur le sable comme des enfants de
choeur avec une petite musique effarouchée.

Oh! vienne! vienne le printemps!

En attendant, roses et bleues, violettes et mauves, les jacinthes
ouvrent, seules, leur coeur déchiqueté, leur coeur de marbre vivant,
tendre et veiné comme une chair délicate.

[Illustration]

[Illustration]



PREMIER SOLEIL


Un matin indécis avec des vapeurs légères, des brises d'argent qu'aucun
souffle ne balaye; le jour grandissant dans un air tranquille; une
aurore sans flamme et lentement montée d'un horizon sans pourpre.
L'homme demeure indifférent à ce spectacle sans incidents; mais,
possédant un sens plus subtil des choses, les oiseaux sont comme
vibrants et, mus par une surprise pleine de joie, se poursuivent à
travers les arbres dépouillés et piaillent le réveil encore obscur des
heures amoureuses. Les pigeons roucoulent sur les toits avec cette
marche scandée par les oscillations du cou que rythme la musique
intérieure du désir.

Cependant midi s'avance derrière une avant-garde de lumière. Le ciel
s'est éclairci et son azur aux pâleurs lointaines est comme celui d'un
grand lac sur lequel navigue superbement le vaisseau d'or vivant du
soleil. Une tiédeur oubliée emplit l'atmosphère. L'illusion du printemps
à venir passe dans la nature et une joie triomphante de tous les êtres
salue ce retour des journées étincelantes dans la gloire des renouveaux.
Avant les fleurs dont les tiges sont encore sans feuilles, les âmes
s'ouvrent à des brises mystérieuses où flottent, pour ce rêve, de vagues
parfums. On dirait que l'astre d'où descend la vie s'attarde sur le
chemin longtemps délaissé et s'assied, comme un voyageur las de sa
course, aux portes roses de l'occident. Pour lui aussi, c'est une fête,
et ce Dieu bien-faisant qu'ont adoré tous les peuples sages se complaît
dans son temple rouvert et dans cette fumée bleue d'encens. Le soir
vient enfin, mais un soir tout différent de celui de veille, un soir
tout imprégné de la chaleur de cette première journée, un soir dont les
étoiles scintillent, non plus comme des flèches de givre piquées dans
le firmament, mais comme de petites roses de feu s'épanouissant dans un
grand jardin d'ombre.

       *       *       *       *       *

  Mignonne, voici le printemps,
  --Aimons-nous bien au temps des roses.--
  L'azur, dans les cieux éclatants.
  Rouvre ses portes longtemps closes,
  D'où la lumière, en flots vainqueurs,
  Descend jusqu'au fond de nos coeurs.
  --Aimer! chanter!--les douces choses!

  Les taillis sont pleins de chansons;
  --Aimons-nous bien au temps des roses;--
  Et l'ombre met de doux frissons
  Au coeur tremblant des fleurs écloses.
  Sur nos fronts l'aile du matin
  Fait passer un souffle incertain.
  --Aimer! rêver!--les douces choses!

  Nos rêves sont vite lassés.
  --Aimons-nous bien au temps des roses.--
  Les beaux jours sont vite passés;
  Le coeur a ses métamorphoses,
  Mois le temps n'y saurait ternir
  La floraison du souvenir.
  --Aimer! souffrir!--les douces choses!

       *       *       *       *       *

O réveil d'un printemps que consacrent deux années de souvenirs! Un
soleil se lève aussi dans notre coeur, et le grand bois nous rappelle,
le grand bois tant de fois parcouru dans les lumières, dans l'odeur
rajeunissante des sèves, dans les joies fraternelles de tout ce qui
aime. Tu remettras bientôt tes toilettes claires où se moule, dans une
intimité plus tentante, la grâce de ton corps, qu'on dirait illuminée,
comme des lampes d'albâtre, par la clarté intérieure que tes formes
portent en elles. Car, pour moi, toute flamme vient de ta beauté.
Reprenons les chemins où les premiers baisers ont fleuri sur nos lèvres,
les baisers furtifs et délicieux où s'exhale l'espoir tremblant des
tendresses innocentes encore. Qui dira les douceurs chastes de cette
souffrance? Elle occupa tout le premier printemps que nous passâmes
ensemble. Le suivant fut fait de caresses heureuses, d'amours largement
épanouies. Celui qui vient nous donnera plus de joies encore, le temps
ayant fait plus profondes les attirances qui sont devenues notre vie.

Viens par les allées dont aucun feuillage ne festonne d'ombre les sables
lumineux. Je te montrerai cependant des bourgeons poussant, le long des
branches, leurs petites têtes d'émeraude. Ce sont nos espoirs vivants.
Tes yeux cherchent déjà des fleurs dans l'étendue et ma main se tend
pour les cueillir. Quel bonheur de piquer la première rose à ton
corsage!

Mais les roses ne sont pas encore ouvertes. Il a suffi de la vision du
soleil dans le grand bois pour évoquer cette floraison menteuse dans mon
cerveau avide de vous donner des joies. Mon coeur est comme un jardin
d'hiver où toute saison est fleurie. Je voudrais qu'il s'épuisât sous ta
main et que ma dernière pensée vînt remplacer à ton corsage la rose que
je t'ai promise et qui n'est même pas encore en bouton.

[Illustration]



TABLE DES MATIÈRES


L'HYMNE DES BRUNES


I.--CONTES DE PRINTEMPS

La première du printemps

Mimosas

Le buis

Prose de Pâques

Au salon

Tulipes

Poème de mai

Choses vécues


II.--CONTES D'ÉTÉ

Fête des Fleurs

En messidor

Bateaux rouges

Au pays des rêves

Nuits blanches

Paraphrase

Matutina


III.--CONTES D'AUTOMNE

Dans les jardins

Super flumina

Derniers violettes

L'âge d'or

Choses d'amour


IV.--CONTES D'HIVER

Première neige.

Carnaval amoureux

Brouillards

Taïaut

Amorosa

Mensonges

Entre terre et ciel

Jacinthes

Premier soleil





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Contes à la brune" ***

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