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Title: Les mystères de Paris, Tome III
Author: Sue, Eugène, 1804-1857
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Les mystères de Paris, Tome III" ***

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Eugène Sue

LES MYSTÈRES DE PARIS

Tome III

(1842--1843)


Table des matières

CINQUIÈME PARTIE.

   I Conseils.
  II Le piège.
 III Réflexions.
  IV Projets d'avenir.
   V Déjeuner de garçons.
  VI Saint-Lazare.
 VII Mont-Saint-Jean.
VIII La Louve et la Goualeuse.
  IX Châteaux en Espagne.
   X La protectrice.
  XI Une intimité forcée.
 XII Cecily.
XIII Le premier chagrin de Rigolette.
 XIV Amitié.
 XV Le testament.
 XVI L'île du Ravageur.


SIXIÈME PARTIE.

   I Le pirate d'eau douce.
  II La mère et le fils.
 III François et Amandine.
  IV Un garni.
   V Les victimes d'un abus de confiance.
  VI La rue de Chaillot.
 VII Le comte de Saint-Remy.
VIII L'entretien.
  IX La perquisition.
   X Les adieux.
  XI Souvenirs.
 XII Le bateau.
     Notes



CINQUIÈME PARTIE



I

Conseils


Rodolphe et Clémence causaient ensemble pendant que M. d'Harville
lisait par deux fois la lettre de Sarah.

Les traits du marquis restèrent calmes; un tremblement nerveux presque
imperceptible agita seulement sa main, lorsque après un moment
d'hésitation il mit le billet dans la poche de son gilet.

--Au risque de passer encore pour un sauvage, dit-il à Rodolphe en
souriant, je vous demanderai la permission, monseigneur, d'aller
répondre à cette lettre... plus importante que je ne le pensais
d'abord...

--Ne vous reverrai-je pas ce soir?

--Je ne crois pas avoir cet honneur, monseigneur. J'espère que Votre
Altesse voudra bien m'excuser.

--Quel homme insaisissable! dit gaiement Rodolphe. N'essayerez-vous pas,
madame, de le retenir?

--Je n'ose tenter ce que Votre Altesse a essayé en vain.

--Sérieusement, mon cher Albert, tâchez de nous revenir dès que votre
lettre sera écrite... sinon promettez-moi de m'accorder quelques moments
un matin... J'ai mille choses à vous dire.

--Votre Altesse me comble, dit le marquis en saluant profondément.

Et il se retira, laissant Clémence avec le prince.

--Votre mari est préoccupé, dit Rodolphe à la marquise; son sourire m'a
paru contraint...

--Lorsque Votre Altesse est arrivée, M. d'Harville était profondément
ému; il a eu grand-peine à vous le cacher.

--Je suis peut-être arrivé mal à propos?

--Non, monseigneur. Vous m'avez même épargné la fin d'un entretien
pénible.

--Comment cela?

--J'ai dit à M. d'Harville la nouvelle conduite que j'étais résolue de
suivre à son égard... en lui promettant soutien et consolation.

--Qu'il a dû être heureux!

--D'abord il l'a été autant que moi, car ses larmes, sa joie, m'ont
causé une émotion que je ne connaissais pas encore... Autrefois, je
croyais me venger en lui adressant un reproche ou un sarcasme... Triste
vengeance! Mon chagrin n'en était ensuite que plus amer... Tandis que
tout à l'heure... quelle différence! J'avais demandé à mon mari s'il
sortait; il m'avait répondu tristement qu'il passerait la soirée seul,
comme cela lui arrivait souvent. Quand je lui ai offert de rester auprès
de lui... si vous aviez vu son étonnement, monseigneur! Combien ses
traits, toujours sombres, sont tout à coup devenus radieux... Ah! vous
aviez bien raison... rien de plus charmant à ménager que ces surprises
de bonheur!...

--Mais comment ces preuves de bonté de votre part ont-elles amené cet
entretien pénible dont vous me parliez?

--Hélas! monseigneur, dit Clémence en rougissant, à des espérances que
j'avais fait naître, parce que je pouvais les réaliser... ont succédé
chez M. d'Harville des espérances plus tendres... que je m'étais bien
gardée de provoquer, parce qu'il me sera toujours impossible de les
satisfaire...

--Je comprends... il vous aime si tendrement...

--Autant j'avais d'abord été touchée de sa reconnaissance... autant je
me suis sentie glacée, effrayée, dès que son langage est devenu
passionné... Enfin, lorsque dans son exaltation il a posé ses lèvres sur
ma main... un froid mortel m'a saisie, je n'ai pu dissimuler ma
frayeur... Je lui portai un coup douloureux... en manifestant ainsi
l'invincible éloignement que me causait son amour... Je le regrette...
Mais au moins M. d'Harville est maintenant à jamais convaincu, malgré
mon retour vers lui, qu'il ne doit attendre de moi que l'amitié la plus
dévouée...

--Je le plains... sans pouvoir vous blâmer; il est des susceptibilités
pour ainsi dire sacrées... Pauvre Albert, si bon, si loyal pourtant!!!
d'un coeur si vaillant, d'une âme si ardente! Si vous saviez combien
j'ai été longtemps préoccupé de la tristesse qui le dévorait, quoique
j'en ignorasse la cause... Attendons tout du temps, de la raison. Peu à
peu il reconnaîtra le prix de l'affection que vous lui offrez, et il se
résignera comme il s'était résigné jusqu'ici sans avoir les touchantes
consolations que vous lui offrez...

--Et qui ne lui manqueront jamais, je vous le jure, monseigneur.

--Maintenant, songeons à d'autres infortunes. Je vous ai promis une
bonne oeuvre, ayant tout le charme d'un roman en action... Je viens
remplir mon engagement.

--Déjà, monseigneur? Quel bonheur!

--Ah! que j'ai été bien inspiré en louant cette pauvre chambre de la rue
du Temple, dont je vous ai parlé... Vous n'imaginez pas tout ce que j'ai
trouvé là de curieux, d'intéressant!... D'abord vos protégés de la
mansarde jouissent du bonheur que votre présence leur avait promis; ils
ont cependant encore à subir de rudes épreuves; mais je ne veux pas vous
attrister... Un jour vous saurez combien d'horribles maux peuvent
accabler une seule famille...

--Quelle doit être leur reconnaissance envers vous!

--C'est votre nom qu'ils bénissent...

--Vous les avez secourus en mon nom, monseigneur?

--Pour leur rendre l'aumône plus douce... D'ailleurs, je n'ai fait que
réaliser vos promesses.

--Oh! j'irai les détromper... leur dire ce qu'ils vous doivent.

--Ne faites pas cela! Vous le savez, j'ai une chambre dans cette maison,
redoutez de nouvelles lâchetés anonymes de vos ennemis... ou des
miens... et puis les Morel sont maintenant à l'abri du besoin...
Songeons à notre intrigue. Il s'agit d'une pauvre mère et de sa fille,
qui, autrefois dans l'aisance, sont aujourd'hui, par suite d'une
spoliation infâme... réduites au sort le plus affreux.

--Malheureuses femmes!... Et où demeurent-elles, monseigneur?

--Je l'ignore.

--Mais comment avez-vous connu leur misère?

--Hier je vais au Temple... Vous ne savez pas ce que c'est que le
Temple, madame la marquise?

--Non, monseigneur...

--C'est un bazar très-amusant à voir; j'allais donc faire là quelques
emplettes avec ma voisine du quatrième...

--Votre voisine?...

--N'ai-je pas ma chambre, rue du Temple?

--Je l'oubliais, monseigneur...

--Cette voisine est une ravissante petite grisette, elle s'appelle
Rigolette; elle rit toujours, et n'a jamais eu d'amant.

--Quelle vertu... pour une grisette!

--Ce n'est pas absolument par vertu qu'elle est sage, mais parce qu'elle
n'a pas, dit-elle, le loisir d'être amoureuse; cela lui prendrait trop
de temps, car il lui faut travailler douze à quinze heures par jour pour
gagner vingt-cinq sous, avec lesquels elle vit!...

--Elle peut vivre de si peu?

--Comment donc! Elle a même comme objet de luxe deux oiseaux qui mangent
plus qu'elle; sa chambrette est des plus proprettes, et sa mise des plus
coquettes.

--Vivre avec vingt-cinq sous par jour! C'est un prodige...

--Un vrai prodige d'ordre, de travail, d'économie et de philosophie
pratique, je vous assure; aussi je vous la recommande: elle est,
dit-elle, très-habile couturière... En tout cas, vous ne seriez pas
obligée de porter les robes qu'elle vous ferait...

--Dès demain je lui enverrai de l'ouvrage... Pauvre fille!... Vivre avec
une somme si minime et pour ainsi dire si inconnue à nous autres riches,
que le prix du moindre de nos caprices a cent fois cette valeur!

--Vous vous intéressez donc à ma petite protégée, c'est convenu;
revenons à notre aventure. J'étais donc allé au Temple, avec Mlle
Rigolette, pour quelques achats destinés à vos pauvres gens de la
mansarde, lorsque, fouillant par hasard dans un vieux secrétaire à
vendre, je trouvai un brouillon de lettre, écrite par une femme qui se
plaignait à un tiers d'être réduite à la misère, elle et sa fille, par
l'infidélité d'un dépositaire. Je demandai au marchand d'où lui venait
ce meuble. Il faisait partie d'un modeste mobilier qu'une femme, jeune
encore, lui avait vendu, étant sans doute à bout de ressources... Cette
femme et sa fille, me dit le marchand, semblaient être des bourgeoises
et supporter fièrement leur détresse.

--Et vous ne savez pas leur demeure, monseigneur?

--Malheureusement, non... jusqu'à présent... Mais j'ai donné ordre à M.
de Graün de tâcher de la découvrir, en s'adressant, s'il le faut, à la
préfecture de police. Il est probable que, dénuées de tout, la mère et
la fille auront été chercher un refuge dans quelque misérable hôtel
garni. S'il en est ainsi, nous avons bon espoir; car les maîtres de ces
maisons y inscrivent chaque soir les étrangers qui y sont venus dans la
journée.

--Quel singulier concours de circonstances! dit Mme d'Harville avec
étonnement. Combien cela est attachant!

--Ce n'est pas tout... Dans un coin du brouillon de la lettre restée
dans le vieux meuble, se trouvaient ces mots: «Écrire à Mme de Lucenay.»

--Quel bonheur! Peut-être saurons-nous quelque chose par la duchesse,
s'écria vivement Mme d'Harville. Puis elle reprit avec un soupir: Mais,
ignorant le nom de cette femme, comment la désigner à Mme de Lucenay?

--Il faudra lui demander si elle ne connaît pas une veuve, jeune encore,
d'une physionomie distinguée, et dont la fille, âgée de seize ou
dix-sept ans, se nomme Claire... Je me souviens du nom.

--Le nom de ma fille! Il me semble que c'est un motif de plus de
s'intéresser à ces infortunées.

--J'oubliais de vous dire que le frère de cette veuve s'est suicidé il y
a quelques mois.

--Si Mme de Lucenay connaît cette famille, reprit Mme d'Harville en
réfléchissant, de tels renseignements suffiront pour la mettre sur la
voie; dans ce cas encore, le triste genre de mort de ce malheureux aura
dû frapper la duchesse. Mon Dieu! que j'ai hâte d'aller la voir! Je lui
écrirai un mot ce soir pour avoir la certitude de la rencontrer demain
matin. Quelles peuvent être ces femmes? D'après ce que vous savez
d'elles, monseigneur, elles paraissent appartenir à une classe
distinguée de la société... Et se voir réduites à une telle détresse!...
Ah! pour elles la misère doit être doublement affreuse.

--Et cela par la volerie d'un notaire, abominable coquin dont je savais
déjà d'autres méfaits... un certain Jacques Ferrand.

--Le notaire de mon mari! s'écria Clémence, le notaire de ma belle-mère!
Mais vous vous trompez, monseigneur; on le regarde comme le plus honnête
homme du monde.

--J'ai les preuves du contraire... Mais veuillez ne dire à personne mes
doutes ou plutôt mes certitudes au sujet de ce misérable; il est aussi
adroit que criminel, et, pour le démasquer, j'ai besoin qu'il croie
encore quelques jours à l'impunité. Oui, c'est lui qui a dépouillé ces
infortunées, en niant un dépôt qui, selon toute apparence, lui avait été
remis par le frère de cette veuve.

--Et cette somme?

--Était toutes leurs ressources!

--Oh! voilà de ces crimes...

--De ces crimes, s'écria Rodolphe, de ces crimes que rien n'excuse, ni
le besoin, ni la passion... Souvent la faim pousse au vol, la vengeance
au meurtre... Mais ce notaire déjà riche, mais cet homme revêtu par la
société d'un caractère presque sacerdotal, d'un caractère qui impose,
qui force la confiance... cet homme est poussé au crime, lui, par une
cupidité froide et implacable. L'assassin ne vous tue qu'une fois... et
vite... avec son couteau; lui vous tue lentement, par toutes les
formules du désespoir et de la misère où il vous plonge... Pour un homme
comme ce Ferrand, le patrimoine de l'orphelin, les deniers du pauvre si
laborieusement amassés... rien n'est sacré! Vous lui confiez de l'or,
cet or le tente... il le vole. De riche et d'heureux, la _volonté_ de
cet homme vous fait mendiant et désolé!... À force de privations et de
travaux, vous avez assuré le pain et l'abri de votre vieillesse... la
_volonté_ de cet homme arrache à votre vieillesse ce pain et cet abri...

«Ce n'est pas tout. Voyez les effrayantes conséquences de ces
spoliations infâmes... Que cette veuve dont nous parlons, madame, meure
de chagrin et de détresse, sa fille, jeune et belle, sans appui, sans
ressource, habituée à l'aisance, inapte, par son éducation, à gagner sa
vie, se trouve bientôt entre le déshonneur et la faim! Qu'elle s'égare,
qu'elle succombe... la voilà perdue, avilie, déshonorée!... Par sa
spoliation, Jacques Ferrand est donc cause de la mort de la mère, de la
prostitution de la fille!... Il a tué le corps de l'une, tué l'âme de
l'autre; et cela, encore une fois, non pas tout d'un coup, comme les
autres homicides, mais avec lenteur et cruauté.

Clémence n'avait pas encore entendu Rodolphe parler avec autant
d'indignation et d'amertume; elle l'écoutait en silence, frappée de ces
paroles d'une éloquence sans doute morose, mais qui révélaient une haine
vigoureuse contre le mal.

--Pardon, madame, lui dit Rodolphe après quelques instants de silence,
je n'ai pu contenir mon indignation en songeant aux malheurs horribles
qui pourraient atteindre vos futures protégées... Ah! croyez-moi, on
n'exagère jamais les conséquences qu'entraînent souvent la ruine et la
misère.

--Oh! merci, au contraire, monseigneur, d'avoir, par ces terribles
paroles, encore augmenté, s'il est possible, la tendre pitié que
m'inspire cette mère infortunée. Hélas! c'est surtout pour sa fille
qu'elle doit souffrir... Oh! c'est affreux... Mais nous les sauverons,
nous assurerons leur avenir, n'est-ce pas, monseigneur! Dieu merci, je
suis riche; pas autant que je le voudrais, maintenant que j'entrevois un
nouvel usage de la richesse; mais, s'il le faut, je m'adresserai à M.
d'Harville, je le rendrai si heureux qu'il ne pourra se refuser à aucun
de mes nouveaux caprices, et je prévois que j'en aurai beaucoup de ce
genre. Nos protégées sont fières, m'avez-vous dit, monseigneur; je les
en aime davantage; la fierté dans l'infortune prouve toujours une âme
élevée... Je trouverai le moyen de les sauver sans qu'elles croient
devoir mes secours à un bienfait... Cela sera difficile... tant mieux!
Oh! j'ai déjà mon projet; vous verrez, monseigneur... vous verrez que
l'adresse et la finesse ne me manqueront pas.

--J'entrevois déjà les combinaisons les plus machiavéliques, dit
Rodolphe en souriant.

--Mais il faut d'abord les découvrir. Que j'ai hâte d'être à demain! En
sortant de chez Mme de Lucenay, j'irai à leur ancienne demeure,
j'interrogerai leurs voisins, je verrai par moi-même, je demanderai des
renseignements à tout le monde. Je me compromettrai s'il le faut! Je
serais si fière d'obtenir par moi-même et par moi seule le résultat que
je désire... Oh! j'y parviendrai... cette aventure est si touchante!
Pauvres femmes! Il me semble que je m'intéresse encore davantage à elles
quand je songe à ma fille.

Rodolphe, ému de ce charitable empressement, souriait avec mélancolie en
voyant cette femme de vingt ans, si belle, si aimante, tâchant d'oublier
dans de nobles distractions les malheurs domestiques qui la frappaient;
les yeux de Clémence brillaient d'un vif éclat, ses joues étaient
légèrement colorées, l'animation de son geste, de sa parole, donnait un
nouvel attrait à sa ravissante physionomie.



II

Le piège


Mme d'Harville s'aperçut que Rodolphe la contemplait en silence. Elle
rougit, baissa les yeux, puis, les relevant avec une confusion
charmante, elle lui dit:

--Vous riez de mon exaltation, monseigneur! C'est que je suis impatiente
de goûter ces douces joies qui vont animer ma vie, jusqu'à présent
triste et inutile. Tel n'était pas sans doute le sort que j'avais
rêvé... Il est un sentiment, un bonheur, le plus vif de tous... que je
ne dois jamais connaître. Quoique bien jeune encore, il me faut y
renoncer!... ajouta Clémence avec un soupir contraint. Puis elle reprit:
Mais enfin, grâce à vous, mon sauveur, toujours grâce à vous, je me
serai créé d'autres intérêts; la charité remplacera l'amour. J'ai déjà
dû à vos conseils de si touchantes émotions! Vos paroles, monseigneur,
ont tant d'influence sur moi!... Plus je médite, plus j'approfondis vos
idées, plus je les trouve justes, grandes, fécondes. Puis, quand je
songe que, non content de prendre en commisération des peines qui
devraient vous être indifférentes, vous me donnez encore les avis les
plus salutaires, en me guidant pas à pas dans cette voie nouvelle que
vous avez ouverte à un pauvre coeur chagrin et abattu... oh!
monseigneur, quel trésor de bonté renferme donc votre âme? Où avez-vous
puisé tant de généreuse pitié?

--J'ai beaucoup souffert, je souffre encore... voilà pourquoi je sais le
secret de bien des douleurs!

--Vous, monseigneur, vous malheureux!

--Oui, car l'on dirait que, pour me préparer à compatir à toutes les
infortunes, le sort a voulu que je les subisse toutes... Ami, il m'a
frappé dans mon ami; amant, il m'a frappé dans la première femme que
j'ai aimée avec l'aveugle confiance de la jeunesse; époux, il m'a frappé
dans ma femme; fils, il m'a frappé dans mon père; père, il m'a frappé
dans mon enfant.

--Je croyais, monseigneur, que la grande-duchesse ne vous avait pas
laissé d'enfant.

--En effet; mais avant mon mariage j'avais une fille, morte toute
petite... Eh bien! si étrange que cela vous paraisse, la perte de cette
enfant, que j'ai vue à peine, est le regret de toute ma vie. Plus je
vieillis, plus ce chagrin devient profond! Chaque année en redouble
l'amertume; on dirait qu'il grandit en raison de l'âge que devrait avoir
ma fille. Maintenant elle aurait dix-sept ans!

--Et sa mère, monseigneur, vit-elle encore? demanda Clémence après un
moment d'hésitation.

--Oh! ne m'en parlez pas, s'écria Rodolphe, dont les traits se
rembrunirent à la pensée de Sarah. Sa mère est une indigne créature, une
âme bronzée par l'égoïsme et par l'ambition. Quelquefois je me demande
s'il ne vaut pas mieux pour ma fille d'être morte que d'être restée aux
mains de sa mère.

Clémence éprouva une sorte de satisfaction en entendant Rodolphe
s'exprimer ainsi.

--Oh! je conçois alors, s'écria-t-elle, que vous regrettiez doublement
votre fille.

--Je l'aurais tant aimée!... Et puis il me semble que chez nous autres
princes il y a toujours dans notre amour pour un fils une sorte
d'intérêt de race et de nom, d'arrière-pensée politique. Mais une fille!
une fille! on l'aime pour elle seule. Par cela même que l'on a vu,
hélas! l'humanité sous ses faces les plus sinistres, quelles délices de
se reposer dans la contemplation d'une âme candide et pure! de respirer
son parfum virginal, d'épier avec une tendresse inquiète ses
tressaillements ingénus! La mère la plus folle, la plus fière de sa
fille, n'éprouve pas ces ravissements; elle lui est trop pareille pour
l'apprécier, pour goûter ces douceurs ineffables; elle appréciera bien
davantage les mâles qualités d'un fils vaillant et hardi. Car enfin ne
trouvez-vous pas que ce qui rend encore plus touchant peut-être l'amour
d'une mère pour son fils, l'amour d'un père pour sa fille, c'est que
dans ces affections il y a un être faible qui a toujours besoin de
protection? Le fils protège sa mère, le père protège sa fille.

--Oh! c'est vrai, monseigneur.

--Mais, hélas! à quoi bon comprendre ces jouissances ineffables,
lorsqu'on ne doit jamais les éprouver! reprit Rodolphe avec abattement.

Clémence ne put retenir une larme, tant l'accent de Rodolphe avait été
profond, déchirant.

Après un moment de silence, rougissant presque de l'émotion à laquelle
il s'était laissé entraîner, il dit à Mme d'Harville en souriant
tristement:

--Pardon, madame, mes regrets et mes souvenirs m'ont emporté malgré moi;
vous m'excuserez, n'est-ce pas?

--Ah! monseigneur, croyez que je partage vos chagrins. N'en ai-je pas le
droit? N'avez-vous pas partagé les miens? Malheureusement les
consolations que je puis vous offrir sont vaines...

--Non, non... le témoignage de votre intérêt m'est doux et salutaire;
c'est déjà presque un soulagement de dire que l'on souffre... et je ne
vous l'aurais pas dit sans la nature de notre entretien, qui a réveillé
en moi des souvenirs douloureux... C'est une faiblesse, mais je ne puis
entendre parler d'une jeune fille sans songer à celle que j'ai perdue...

--Ces préoccupations sont si naturelles! Tenez, monseigneur, depuis que
je vous ai vu, j'ai accompagné dans ses visites aux prisons une femme de
mes amies qui est patronnesse de l'oeuvre des jeunes détenues de
Saint-Lazare; cette maison renferme des créatures bien coupables. Si je
n'avais pas été mère, je les aurais jugées, sans doute, avec encore plus
de sévérité... tandis que je ressens pour elles une pitié douloureuse en
songeant que peut-être elles n'eussent pas été perdues sans l'abandon et
la misère où on les a laissées depuis leur enfance... Je ne sais
pourquoi, après ces pensées, il me semble aimer ma fille davantage
encore...

--Allons, courage, dit Rodolphe avec un sourire mélancolique. Cet
entretien me laisse rassuré sur vous... Une voie salutaire vous est
ouverte; en la suivant vous traverserez, sans faillir, ces années
d'épreuves si dangereuses pour les femmes, et surtout pour une femme
douée comme vous l'êtes. Votre mérite sera grand... vous aurez encore à
lutter, à souffrir... car vous êtes bien jeune, mais vous reprendrez des
forces en songeant au bien que vous aurez fait... à celui que vous aurez
à faire encore...

Mme d'Harville fondit en larmes.

--Au moins, dit-elle, votre appui, vos conseils ne me manqueront jamais,
n'est-ce pas, monseigneur?

--De près ou de loin, toujours je prendrai le plus vif intérêt à ce qui
vous touche... toujours, autant qu'il sera en moi, je contribuerai à
votre bonheur... à celui de l'homme auquel j'ai voué la plus constante
amitié.

--Oh! merci de cette promesse, monseigneur, dit Clémence en essuyant ses
larmes. Sans votre généreux soutien, je le sens, mes forces
m'abandonneraient... mais, croyez-moi... je vous le jure ici,
j'accomplirai courageusement mon devoir.

À ces mots, une petite porte cachée dans la tenture s'ouvrit
brusquement.

Clémence poussa un cri; Rodolphe tressaillit.

M. d'Harville parut, pâle, ému, profondément attendri, les yeux humides
de larmes.

Le premier étonnement passé, le marquis dit à Rodolphe en lui donnant la
lettre de Sarah:

--Monseigneur... voici la lettre infâme que j'ai reçue tout à l'heure
devant vous... Veuillez la brûler après l'avoir lue.

Clémence regardait son mari avec stupeur.

--Oh! c'est infâme! s'écria Rodolphe indigné.

--Eh bien! monseigneur... Il y a quelque chose de plus lâche encore que
cette lâcheté anonyme... C'est ma conduite!

--Que voulez-vous dire?

--Tout à l'heure, au lieu de vous montrer cette lettre franchement,
hardiment, je vous l'ai cachée, j'ai feint le calme pendant que j'avais
la jalousie, la rage, le désespoir dans le coeur... Ce n'est pas tout...
Savez-vous ce que j'ai fait, monseigneur? Je suis allé honteusement me
tapir derrière cette porte pour vous épier... Oui, j'ai été assez
misérable pour douter de votre loyauté, de votre honneur... Oh! l'auteur
de ces lettres sait à qui il les adresse... Il sait combien ma tête est
faible... Eh bien! monseigneur, dites, après avoir entendu ce que je
viens d'entendre, car je n'ai pas perdu un mot de votre entretien, car
je sais quels intérêts vous attirent rue du Temple... après avoir été
assez bassement défiant pour me faire le complice de cette horrible
calomnie en y croyant... n'est-ce pas à genoux que je dois vous demander
grâce et pitié?... Et c'est que ce que je fais, monseigneur... et c'est
ce que je fais, Clémence car je n'ai plus d'espoir que dans votre
générosité.

--Eh! mon Dieu, mon cher Albert, qu'ai-je à vous pardonner? dit Rodolphe
en tendant ses deux mains au marquis avec la plus touchante cordialité.
Maintenant, vous savez nos secrets, à moi et à Mme d'Harville; j'en suis
ravi, je pourrai vous sermonner tout à mon aise. Me voici votre
confident forcé, et, ce qui vaut encore mieux, vous voici le confident
de Mme d'Harville: c'est dire que vous connaissez maintenant tout ce que
vous devez attendre de ce noble coeur.

--Et vous, Clémence, dit tristement M. d'Harville à sa femme, me
pardonnerez-vous encore cela?

--Oui, à condition que vous m'aiderez à assurer votre bonheur... Et elle
tendit la main à son mari, qui la serra avec émotion.

--Ma foi, mon cher marquis, s'écria Rodolphe, nos ennemis sont
maladroits! Grâce à eux, nous voici plus intimes que par le passé. Vous
n'avez jamais plus justement apprécié Mme d'Harville, jamais elle ne
vous a été plus dévouée. Avouez que nous sommes bien vengés des envieux
et des méchants! C'est toujours cela, en attendant mieux... car je
devine d'où le coup est parti, et je n'ai pas l'habitude de souffrir
patiemment le mal que l'on fait à mes amis. Mais ceci me regarde. Adieu,
madame, voici notre intrigue découverte, vous ne serez plus seule à
secourir vos protégés. Soyez tranquille, nous renouerons bientôt quelque
mystérieuse entreprise, et le marquis sera bien fin s'il la découvre.

Après avoir accompagné Rodolphe jusqu'à sa voiture pour le remercier
encore, le marquis rentra chez lui sans revoir Clémence.



III

Réflexions


Il serait difficile de peindre les sentiments tumultueux et contraires
dont fut agité M. d'Harville lorsqu'il se trouva seul.

Il reconnaissait avec joie l'insigne fausseté de l'accusation portée
contre Rodolphe et contre Clémence; mais il était aussi convaincu qu'il
lui fallait renoncer à l'espoir d'être aimé d'elle. Plus, dans sa
conversation avec Rodolphe, Clémence s'était montrée résignée,
courageuse, résolue au bien, plus il se reprochait amèrement d'avoir,
par un coupable égoïsme, enchaîné cette malheureuse jeune femme à son
sort.

Loin d'être consolé par l'entretien qu'il avait surpris, il tomba dans
une tristesse, dans un accablement inexprimables.

La richesse oisive a cela de terrible que rien ne la distrait, que rien
ne la défend des ressentiments douloureux. N'étant jamais forcément
préoccupée des nécessités de l'avenir ou des labeurs de chaque jour,
elle demeure tout entière en proie aux grandes afflictions morales.

Pouvant posséder ce qui se possède à prix d'or, elle désire ou elle
regrette avec une violence inouïe ce que l'or seul ne peut donner.

La douleur de M. d'Harville était désespérée, car il ne voulait, après
tout, rien que de juste, que de légal.

«La possession... sinon l'amour de sa femme.»

Or, en face des refus inexorables de Clémence, il se demandait si ce
n'était pas une dérision amère que ces paroles de la loi:

«La femme appartient à son mari.»

À quel pouvoir, à quelle intervention recourir pour vaincre cette
froideur, cette répugnance qui changeaient sa vie en un long supplice,
puisqu'il ne devait, ne pouvait, ne voulait aimer que sa femme?

Il lui fallait reconnaître qu'en cela, comme en tant d'autres incidents
de la vie conjugale, la simple volonté de l'homme ou de la femme se
substituait impérieusement, sans appel, sans répression possible, à la
volonté souveraine de la loi.

À ces transports de vaine colère succédait parfois un morne abattement.

L'avenir lui pesait, lourd, sombre, glacé.

Il pressentait que le chagrin rendrait sans doute plus fréquentes encore
les crises de son effroyable maladie.

--Oh! s'écria-t-il, à la fois attendri et désolé, c'est ma faute...
c'est ma faute! Pauvre malheureuse femme! je l'ai trompée... indignement
trompée! Elle peut... elle doit me haïr... et pourtant, tout à l'heure
encore, elle m'a témoigné l'intérêt le plus touchant; mais, au lieu de
me contenter de cela, ma folle passion m'a égaré, je suis devenu tendre,
j'ai parlé de mon amour, et à peine mes lèvres ont-elles effleuré sa
main qu'elle a tressailli de frayeur. Si j'avais pu douter encore de la
répugnance invincible que je lui inspire, ce qu'elle a dit au prince ne
m'aurait laissé aucune illusion. Oh! c'est affreux... affreux.

«Et de quel droit lui a-t-elle confié ce hideux secret? Cela est une
trahison indigne! De quel droit? Hélas! du droit que les victimes ont de
se plaindre de leur bourreau. Pauvre enfant, si jeune, si aimante, tout
ce qu'elle a trouvé de plus cruel à dire contre l'horrible existence que
je lui ai faite... c'est que tel n'était pas le sort qu'elle avait rêvé,
et qu'elle était bien jeune pour renoncer à l'amour! Je connais
Clémence... cette parole qu'elle m'a donnée, qu'elle a donnée au prince,
elle la tiendra désormais: elle sera pour moi la plus tendre des soeurs.
Eh bien!... ma position n'est-elle pas encore digne d'envie?... Aux
rapports froids et contraints qui existaient entre nous vont succéder
des relations affectueuses et douces, tandis qu'elle aurait pu me
traiter toujours avec un mépris glacial, sans qu'il me fût possible de
me plaindre.

«Allons, je me consolerai en jouissant de ce qu'elle m'offre. Ne
serai-je pas encore trop heureux? Trop heureux! oh! que je suis faible,
que je suis lâche! N'est-ce pas ma femme, après tout? N'est-elle pas à
moi, bien à moi? La loi ne me reconnaît-elle pas mon pouvoir sur elle?
Ma femme résiste... eh bien! j'ai le droit de...

Il s'interrompit avec un éclat de rire sardonique.

--Oh! oui, la violence, n'est-ce pas! Maintenant la violence! Autre
infamie. Mais que faire alors? Car je l'aime, moi! je l'aime comme un
insensé... Je n'aime qu'elle... Je ne veux qu'elle... Je veux son amour,
et non sa tiède affection de soeur. Oh! à la fin il faudra bien qu'elle
ait pitié... elle est si bonne, elle me verra si malheureux! Mais non,
non! jamais! Il est une cause d'éloignement qu'une femme ne surmonte
pas. Le dégoût... oui... le dégoût... entends-tu? le dégoût!... Il faut
bien te convaincre de cela: ton horrible infirmité lui fera horreur...
toujours... entends-tu? toujours! s'écria M. d'Harville dans une
douloureuse exaltation.

Après un moment de farouche silence, il reprit:

--Cette anonyme délation, qui accusait le prince et ma femme, part
encore d'une main ennemie; et tout à l'heure, avant de l'avoir entendue,
j'ai pu un instant le soupçonner! Lui, le croire capable d'une si lâche
trahison! Et ma femme, l'envelopper dans le même soupçon! Oh! la
jalousie est incurable! Et pourtant il ne faut pas que je m'abuse. Si le
prince, qui m'aime comme l'ami le plus tendre, le plus généreux, engage
Clémence à occuper son esprit et son coeur par des oeuvres charitables;
s'il lui promet ses conseils, son appui, c'est qu'elle a besoin de
conseils, d'appui.

«Au fait, si belle, si jeune, si entourée, sans amour au coeur qui la
défende, presque excusée de ses torts par les miens, qui sont atroces,
ne peut-elle pas faillir?

«Autre torture! Que j'ai souffert, mon Dieu! quand je l'ai crue
coupable... quelle terrible agonie! Mais non, cette crainte est vaine.
Clémence a juré de ne pas manquer à ses devoirs... elle tiendra ses
promesses... mais à quel prix, mon Dieu! à quel prix! Tout à l'heure,
lorsqu'elle revenait à moi avec d'affectueuses paroles, combien son
sourire doux, triste, résigné, m'a fait de mal! Combien ce retour vers
son bourreau a dû lui coûter! Pauvre femme! qu'elle était belle et
touchante ainsi! Pour la première fois j'ai senti un remords déchirant;
car jusqu'alors sa froideur hautaine l'avait assez vengée. Oh!
malheureux, malheureux que je suis!

Après une longue nuit d'insomnie et de réflexions amères, les agitations
de M. d'Harville cessèrent comme par enchantement. Il attendit le jour
avec impatience.



IV

Projets d'avenir


Dès le matin, M. d'Harville sonna son valet de chambre.

Le vieux Joseph en entrant chez son maître l'entendit, à son grand
étonnement, fredonner un air de chasse, signe aussi rare que certain de
la bonne humeur de M. d'Harville.

--Ah! monsieur le marquis, dit le fidèle serviteur attendri, quelle
jolie voix vous avez... quel dommage que vous ne chantiez pas plus
souvent!

--Vraiment, monsieur Joseph, j'ai une jolie voix? dit M. d'Harville en
riant.

--Monsieur le marquis aurait la voix aussi enrouée qu'un chat-huant ou
qu'une crécelle, que je trouverais encore qu'il a une jolie voix.

--Taisez-vous, flatteur!

--Dame! quand vous chantez, monsieur le marquis, c'est signe que vous
êtes content... et alors votre voix me paraît la plus charmante musique
du monde...

--En ce cas, mon vieux Joseph, apprête-toi à ouvrir tes longues
oreilles.

--Que dites-vous?

--Tu pourras jouir tous les jours de cette charmante musique, dont tu
parais si avide.

--Vous seriez heureux tous les jours, monsieur le marquis! s'écria
Joseph en joignant les mains avec un radieux étonnement.

--Tous les jours, mon vieux Joseph, heureux tous les jours. Oui, plus de
chagrins, plus de tristesse. Je puis te dire cela, à toi, seul et
discret confident de mes peines... Je suis au comble du bonheur... Ma
femme est un ange de bonté... elle m'a demandé pardon de son éloignement
passé, l'attribuant, le devinerais-tu?... à la jalousie!...

--À la jalousie?

--Oui, d'absurdes soupçons excités par des lettres anonymes...

--Quelle indignité!...

--Tu comprends... les femmes ont tant d'amour-propre... Il n'en a pas
fallu davantage pour nous séparer; mais heureusement hier soir elle s'en
est franchement expliquée avec moi. Je l'ai désabusée; te dire son
ravissement me serait impossible, car elle m'aime, oh! elle m'aime! La
froideur qu'elle me témoignait lui pesait aussi cruellement qu'à
moi-même... Enfin notre cruelle séparation a cessé... juge de ma
joie!...

--Il serait vrai! s'écria Joseph les yeux mouillés de larmes. Il serait
donc vrai, monsieur le marquis! Vous voilà heureux pour toujours,
puisque l'amour de Mme la marquise vous manquait seul... ou plutôt
puisque son éloignement faisait seul votre malheur, comme vous me le
disiez...

--Et à qui l'aurais-je dit, mon pauvre Joseph?... Ne possédais-tu pas un
secret plus triste encore? Mais ne parlons pas de tristesse... ce jour
est trop beau... Tu t'aperçois peut-être que j'ai pleuré?... C'est
qu'aussi, vois-tu, le bonheur me débordait... Je m'y attendais si
peu!... Comme je suis faible, n'est-ce pas?

--Allez... allez... monsieur le marquis, vous pouvez bien pleurer de
contentement, vous avez assez pleuré de douleur. Et moi donc! tenez...
est-ce que je ne fais pas comme vous? Braves larmes! je ne les donnerais
pas pour dix années de ma vie... Je n'ai plus qu'une peur, c'est de ne
pouvoir pas m'empêcher de me jeter aux genoux de Mme la marquise la
première fois que je vais la voir...

--Vieux fou, tu es aussi déraisonnable que ton maître... Maintenant,
j'ai une crainte aussi, moi...

--Laquelle? mon Dieu!

--C'est que cela ne dure pas... Je suis trop heureux... qu'est-ce qui me
manque?

--Rien, rien, monsieur le marquis, absolument rien...

--C'est pour cela. Je me défie de ces bonheurs si parfaits, si
complets...

--Hélas! si ce n'est que cela... monsieur le marquis... mais non, je
n'ose...

--Je l'entends... eh bien! je crois tes craintes vaines!... La
révolution que mon bonheur me cause est si vive, si profonde, que je
suis sûr d'être à peu près sauvé!

--Comment cela?

--Mon médecin ne m'a-t-il pas dit cent fois que souvent un violente
secousse morale suffisait pour donner ou pour guérir cette funeste
maladie?... Pourquoi les émotions heureuses seraient-elles impuissantes
à nous sauver?

--Si vous croyez cela, monsieur le marquis, cela sera... Cela est...
vous êtes guéri! Mais c'est donc un jour béni que celui-ci? Ah! comme
vous le dites, monsieur, Mme la marquise est un bon ange descendu du
ciel, et je commence presque à m'effrayer aussi, monsieur: c'est
peut-être trop de félicité en un jour; mais, j'y songe... si pour vous
rassurer il ne vous faut qu'un petit chagrin, Dieu merci! j'ai votre
affaire.

--Comment?

--Un de vos amis a reçu très-heureusement et très à-propos, voyez comme
ça se trouve! a reçu un coup d'épée, bien peu grave, il est vrai; mais
c'est égal, ça suffira toujours à vous chagriner assez pour qu'il y ait,
comme vous le désiriez, une petite tache dans ce trop beau jour. Il est
vrai qu'eu égard à cela il vaudrait mieux que le coup d'épée fût plus
dangereux, mais il faut se contenter de ce que l'on a.

--Veux-tu te taire!... Et de qui veux-tu parler?

--De M. le duc de Lucenay.

--Il est blessé?

--Une égratignure au bras, M. le duc est venu hier pour voir monsieur,
et il a dit qu'il reviendrait ce matin lui demander une tasse de thé...

--Ce pauvre Lucenay! et pourquoi ne m'as-tu pas dit...

--Hier soir je n'ai pu voir M. le marquis.

Après un moment de réflexion M. d'Harville reprit:

--Tu as raison; ce léger chagrin satisfera sans doute la jalouse
destinée... Mais il me vient une idée, j'ai envie d'improviser ce matin
un déjeuner de garçons, tous amis de M. de Lucenay, pour fêter
l'heureuse issue de son duel. Ne s'attendant pas à cette réunion il sera
enchanté.

--À la bonne heure, monsieur le marquis! Vive la joie! Rattrapez le
temps perdu... Combien de couverts, que je donne les ordres au maître
d'hôtel?

--Six personnes dans la petite salle à manger d'hiver.

--Et les invitations?

--Je vais les écrire. Un homme d'écurie montera à cheval et les portera
à l'instant; il est de bonne heure, on trouvera tout le monde. Sonne.

Joseph sonna.

M. d'Harville entra dans un cabinet et écrivit les lettres suivantes,
sans autre variante que le nom de l'invité:

«Mon cher..., ceci est une circulaire; il s'agit d'un impromptu. Lucenay
doit venir déjeuner avec moi ce matin; il ne compte que sur un
tête-à-tête; faites-lui la très-aimable surprise de vous joindre à moi
et à quelques-uns de ses amis que je fais aussi prévenir. À midi sans
faute.»

                                       A. D'HARVILLE

Un domestique entra.

--Faites monter quelqu'un à cheval, et que l'on porte à l'instant ces
lettres, dit M. d'Harville; puis, s'adressant à Joseph: Écris les
adresses: «M. le vicomte de Saint-Remy...», Lucenay ne peut se passer de
lui, se dit M. d'Harville; «M. de Montville...», un des compagnons de
voyage du duc; «lord Douglas», son fidèle partner au whist, «le baron de
Sézannes», son ami d'enfance... As-tu écrit?

--Oui, monsieur le marquis.

--Envoyez ces lettres sans perdre une minute, dit M. d'Harville. Ah!
Philippe, priez M. Doublet de venir me parler.

Philippe sortit.

--Eh bien! qu'as-tu? demanda M. d'Harville à Joseph qui le regardait
avec ébahissement.

--Je n'en reviens pas, monsieur; je ne vous ai jamais vu l'air si en
train, si gai. Et puis, vous qui êtes ordinairement pâle, vous avez de
belles couleurs... vos yeux brillent...

--Le bonheur, mon vieux Joseph, toujours le bonheur... Ah çà, il faut
que tu m'aides dans un complot... Tu vas aller t'informer auprès de Mlle
Juliette, celle des femmes de Mme d'Harville qui a soin, je crois, de
ses diamants...

--Oui, monsieur le marquis, c'est Mlle Juliette qui en est chargée; je
l'ai aidée, il n'y a pas huit jours, à les nettoyer.

--Tu vas lui demander le nom et l'adresse du joaillier de sa
maîtresse... mais qu'elle ne dise pas un mot de ceci à la marquise!...

--Ah! je comprends, monsieur... une surprise...

--Va vite. Voici M. Doublet.

En effet, l'intendant entra au moment où sortait Joseph.

--J'ai l'honneur de me rendre aux ordres de M. le marquis.

--Mon cher monsieur Doublet, je vais vous épouvanter, dit M. d'Harville
en riant; je vais vous faire pousser d'affreux cris de détresse.

--À moi, monsieur le marquis?

--À vous.

--Je ferai tout mon possible pour satisfaire monsieur le marquis.

--Je vais dépenser beaucoup d'argent, monsieur Doublet, énormément
d'argent.

--Qu'à cela ne tienne, monsieur le marquis, nous le pouvons; Dieu Merci!
nous le pouvons.

--Depuis longtemps je suis poursuivi par un projet de bâtisse: il
s'agirait d'ajouter une galerie sur le jardin à l'aile droite de
l'hôtel. Après avoir hésité devant cette folie, dont je ne vous ai pas
parlé jusqu'ici, je me décide... Il faudra prévenir aujourd'hui mon
architecte afin qu'il vienne causer des plans avec moi... Eh bien!
monsieur Doublet, vous ne gémissez pas de cette dépense?

--Je puis affirmer à monsieur le marquis que je ne gémis pas...

--Cette galerie sera destinée à donner des fêtes; je veux qu'elle
s'élève comme par enchantement: or, les enchantements étant fort chers,
il faudra vendre quinze ou vingt mille livres de rente pour être en
mesure de fournir aux dépenses, car je veux que les travaux commencent
le plus tôt possible.

--Et c'est très-raisonnable; autant jouir tout de suite... Je me disais
toujours: «Il ne manque rien à monsieur le marquis, si ce n'est un goût
quelconque...» Celui des bâtiments a cela de bon que les bâtiments
restent... Quant à l'argent, que monsieur le marquis ne s'en inquiète
pas. Dieu merci! il peut, s'il lui plaît, se passer cette fantaisie de
galerie-là.

Joseph entra.

--Voici, monsieur le marquis, l'adresse du joaillier; il se nomme M.
Baudoin, dit-il à M. d'Harville.

--Mon cher monsieur Doublet, vous allez aller, je vous prie, chez ce
bijoutier, et lui direz d'apporter ici, dans une heure, une rivière de
diamants, à laquelle je mettrai environ deux mille louis. Les femmes
n'ont jamais trop de pierreries, maintenant qu'on en garnit les robes...
Vous vous arrangerez avec le joaillier pour le payement.

--Oui, monsieur le marquis. C'est pour le coup que je ne gémirai pas.
Des diamants, c'est comme des bâtiments, ça reste; et puis cette
surprise fera sans doute bien plaisir à Mme la marquise, sans compter le
plaisir que cela vous procure à vous-même. C'est qu'aussi, comme j'avais
l'honneur de le dire l'autre jour, il n'y a pas au monde une existence
plus belle que celle de monsieur le marquis.

--Ce cher monsieur Doublet, dit M. d'Harville en souriant, ses
félicitations sont toujours d'un à-propos inconcevable...

--C'est leur seul mérite, monsieur le marquis, et elles l'ont peut-être,
ce mérite, parce qu'elles partent du fond du coeur. Je cours chez le
joaillier, dit M. Doublet. Et il sortit.

Dès qu'il fut seul, M. d'Harville se promena dans son cabinet, les bras
croisés sur la poitrine, l'oeil fixe, méditatif.

Sa physionomie changea tout à coup; elle n'exprima plus ce contentement
dont l'intendant et le vieux serviteur du marquis venaient d'être dupes,
mais une résolution calme, morne, froide.

Après avoir marché quelque temps, il s'assit lourdement et comme accablé
sous le poids de ses peines; il posa ses deux coudes sur son bureau et
cacha son front dans ses mains.

Au bout d'un instant, il se redressa brusquement, essuya une larme qui
vint mouiller sa paupière rougie et dit avec effort:

--Allons... courage... allons.

Il écrivit alors à diverses personnes sur des objets assez
insignifiants; mais, dans ces lettres, il donnait ou ajournait
différents rendez-vous à plusieurs jours de là.

Le marquis terminait cette correspondance lorsque Joseph rentra; ce
dernier était si gai qu'il s'oubliait jusqu'à chantonner à son tour.

--Monsieur Joseph, vous avez une bien jolie voix, lui dit son maître en
souriant.

--Ma foi, tant pis, monsieur le marquis, je n'y tiens pas; ça chante si
fort au dedans de moi qu'il faut bien que ça s'entende au dehors...

--Tu feras mettre ces lettres à la poste.

--Oui, monsieur le marquis; mais où recevrez-vous ces messieurs tout à
l'heure?

--Ici, dans mon cabinet, ils fumeront après déjeuner, et l'odeur du
tabac n'arrivera pas chez Mme d'Harville.

À ce moment on entendit le bruit d'une voiture dans la cour de l'hôtel.

--C'est Mme la marquise qui va sortir, elle a demandé ce matin ses
chevaux de très-bonne heure, dit Joseph.

--Cours alors la prier de vouloir bien passer ici avant de sortir.

--Oui, monsieur le marquis.

À peine le domestique fut-il parti que M. d'Harville s'approcha d'une
glace et s'examina attentivement.

--Bien, bien, dit-il d'une voix sourde, c'est cela... les joues
colorées, le regard brillant... Joie ou fièvre... peu importe... pourvu
qu'on s'y trompe. Voyons, maintenant, le sourire aux lèvres. Il y a tant
de sortes de sourires! Mais qui pourrait distinguer le faux du vrai? Qui
pourrait pénétrer sous ce masque menteur, dire: «Ce rire cache un sombre
désespoir, cette gaieté bruyante cache une pensée de mort»? Qui pourrait
deviner cela? Personne... heureusement... personne... Personne? Oh!
si... l'amour ne s'y méprendrait pas, lui; son instinct l'éclairerait.
Mais j'entends ma femme... ma femme! Allons... à ton rôle, histrion
sinistre.

Clémence entra dans le cabinet de M. d'Harville.

--Bonjour, Albert, mon bon frère, lui dit-elle d'un ton plein de douceur
et d'affection en lui tendant la main. Puis, remarquant l'expression
souriante de la physionomie de son mari: Qu'avez-vous donc, mon ami?
Vous avez l'air radieux.

--C'est qu'au moment où vous êtes entrée, ma chère petite soeur, je
pensais à vous... De plus, j'étais sous l'impression d'une excellente
résolution...

--Cela ne m'étonne pas...

--Ce qui s'est passé hier, votre admirable générosité, la noble conduite
du prince, tout cela m'a donné beaucoup à réfléchir, et je me suis
converti à vos idées; mais converti tout à fait, en regrettant mes
velléités de révolte d'hier... que vous excuserez, au moins par
coquetterie, n'est-ce pas? ajouta-t-il en souriant. Et vous ne m'auriez
pas pardonné, j'en suis sûr, de renoncer trop facilement à votre amour.

--Quel langage! quel heureux changement! s'écria Mme d'Harville. Ah!
j'étais bien sûre qu'en m'adressant à votre coeur, à votre raison, vous
me comprendriez. Maintenant, je ne doute plus de l'avenir.

--Ni moi non plus, Clémence, je vous l'assure. Oui, depuis ma résolution
de cette nuit, cet avenir, qui me semblait vague et sombre s'est
singulièrement éclairci, simplifié.

--Rien de plus naturel, mon ami; maintenant nous marchons vers un même
but, appuyés fraternellement l'un sur l'autre. Au bout de notre
carrière, nous nous retrouverons ce que nous sommes aujourd'hui. Ce
sentiment sera inaltérable. Enfin, je veux que vous soyez heureux; et ce
sera, car je l'ai mis là, dit Clémence en posant son doigt sur son
front. Puis, elle reprit avec une expression charmante, en abaissant sa
main sur son coeur: Non, je me trompe, c'est là... que cette bonne
pensée veillera incessamment... pour vous... et pour moi aussi; et vous
verrez, monsieur mon frère, ce que c'est que l'entêtement d'un coeur
bien dévoué.

--Chère Clémence! répondit M. d'Harville avec une émotion contenue.

Puis, après un moment de silence, il reprit gaiement:

--Je vous ai fait prier de vouloir bien venir ici avant votre départ,
pour vous prévenir que je ne pouvais pas prendre ce matin le thé avec
vous. J'ai plusieurs personnes à déjeuner; c'est une espèce d'impromptu
pour fêter l'heureuse issue du duel de ce pauvre Lucenay, qui, du reste,
n'a été que très-légèrement blessé par son adversaire.

Mme d'Harville rougit en songeant à la cause de ce duel: un propos
ridicule adressé devant elle par M. de Lucenay à M. Charles Robert.

Ce souvenir fut cruel pour Clémence, il lui rappelait une erreur dont
elle avait honte.

Pour échapper à cette pénible impression, elle dit à son mari:

--Voyez quel singulier hasard: M. de Lucenay vient déjeuner avec vous;
je vais, moi, peut-être très-indiscrètement, m'inviter ce matin chez Mme
de Lucenay; car j'ai beaucoup à causer avec elle de mes deux protégées
inconnues. De là je compte aller à la prison de Saint-Lazare avec Mme de
Blainval; car vous ne savez pas toutes mes ambitions: à cette heure
j'intrigue pour être admise dans l'oeuvre des jeunes détenues.

--En vérité vous êtes insatiable, dit M. d'Harville en souriant; puis il
ajouta avec une douloureuse émotion qui, malgré ses efforts, se trahit
quelque peu: Ainsi, je ne vous verrai plus... d'aujourd'hui? se
hâta-t-il de dire.

--Êtes-vous contrarié que je sorte de si matin? lui demanda vivement
Clémence, étonnée de l'accent de sa voix. Si vous le désirez, je puis
remettre ma visite à Mme de Lucenay.

Le marquis avait été sur le point de se trahir; il reprit du ton le plus
affectueux:

--Oui, ma chère petite soeur, je suis aussi contrarié de vous voir
sortir que je serai impatient de vous voir rentrer. Voilà de ces défauts
dont je ne me corrigerai jamais.

--Et vous ferez bien, mon ami, car j'en serais désolée.

Un timbre annonçant une visite retentit dans l'hôtel.

--Voilà sans doute un de vos convives, dit Mme d'Harville. Je vous
laisse. À propos, ce soir, que faites-vous? Si vous n'avez pas disposé
de votre soirée, j'exige que vous m'accompagniez aux Italiens; peut-être
maintenant la musique vous plaira-t-elle davantage!

--Je me mets à vos ordres avec le plus grand plaisir.

--Sortez-vous tantôt, mon ami? Vous reverrai-je avant dîner?

--Je ne sors pas... Vous me retrouverez... ici.

--Alors, en revenant, je viendrai savoir si votre déjeuner de garçon a
été amusant.

--Adieu, Clémence.

--Adieu, mon ami... à bientôt!... Je vous laisse le champ libre, je vous
souhaite mille bonnes folies... Soyez bien gai!

Et, après avoir cordialement serré la main de son mari, Clémence sortit
par une porte un moment avant que M. de Lucenay n'entrât par une autre.

--Elle me souhaite mille bonnes folies... Elle m'engage à être gai...
Dans ce mot: adieu, dans ce dernier cri de mon âme à l'agonie, dans
cette parole de suprême et éternelle séparation, elle a compris: à
bientôt... Et elle s'en va tranquille, souriante... Allons... cela fait
honneur à ma dissimulation... Par le ciel! je ne me croyais pas si bon
comédien... Mais voici Lucenay...



V

Déjeuner de garçons


M. de Lucenay entra chez M. d'Harville.

La blessure du duc avait si peu de gravité qu'il ne portait même plus
son bras en écharpe; sa physionomie était toujours goguenarde et
hautaine, son agitation toujours incessante, sa manie de tracasser
toujours insurmontable. Malgré ses travers, ses plaisanteries de mauvais
goût, malgré son nez démesuré qui donnait à sa figure un caractère
presque grotesque, M. de Lucenay n'était pas, nous l'avons dit, un type
vulgaire, grâce à une sorte de dignité naturelle et de courageuse
impertinence qui ne l'abandonnait jamais.

--Combien vous devez me croire indifférent à ce qui vous regarde, mon
cher Henri! dit M. d'Harville en tendant la main à M. de Lucenay; mais
c'est seulement ce matin que j'ai appris votre fâcheuse aventure.

--Fâcheuse... allons donc, marquis!... Je m'en suis donné pour mon
argent, comme on dit. Je n'ai jamais tant ri de ma vie!... Cet excellent
M. Robert avait l'air si solennellement déterminé à ne pas passer pour
avoir la pituite... Au fait, vous ne savez pas? C'était la cause du
duel. L'autre soir, à l'ambassade de ***, je lui avais demandé, devant
votre femme et devant la comtesse Mac-Gregor, comme il la gouvernait,
sa pituite. _Inde iræ_; car, entre nous, il n'avait pas cet
inconvénient-là. Mais c'est égal. Vous comprenez... s'entendre dire cela
devant de jolies femmes, c'est impatientant.

--Quelle folie! Je vous reconnais bien! Mais qu'est-ce que M. Robert?

--Je n'en sais, ma foi, rien du tout; c'est un monsieur que j'ai
rencontré aux eaux; il passait devant nous dans le jardin d'hiver de
l'ambassade, je l'ai appelé pour lui faire cette bête plaisanterie, il y
a répondu le surlendemain en me donnant très-galamment un petit coup
d'épée; voilà nos relations. Mais ne parlons plus de ces niaiseries. Je
viens vous demander une tasse de thé.

Ce disant, M. de Lucenay se jeta et s'étendit sur un sofa; après quoi,
introduisant le bout de sa canne entre le mur et la bordure d'un tableau
placé au-dessus de sa tête, il commença de tracasser et de balancer ce
cadre.

--Je vous attendais, mon cher Henri, et je vous ai ménagé une surprise,
dit M. d'Harville.

--Ah! bah! et laquelle? s'écria M. de Lucenay en imprimant au tableau un
balancement très-inquiétant.

--Vous allez finir par décrocher ce tableau, et vous le faire tomber sur
la tête...

--C'est pardieu, vrai! vous avez un coup d'oeil d'aigle... Mais votre
surprise, dites-la donc?

--J'ai prié quelques-uns de nos amis de venir déjeuner avec nous.

--Ah bien! par exemple, pour ça, marquis, bravo! bravissimo!
archi-bravissimo! cria M. de Lucenay à tue-tête en frappant de grands
coups de canne sur les coussins du sofa. Et qui aurons-nous? Saint-Remy?
Non, au fait, il est à la campagne depuis quelques jours; que diable
peut-il manigancer à la campagne en plein hiver?

--Vous êtes sûr qu'il n'est pas à Paris?

--Très-sûr; je lui avais écrit pour lui demander de me servir de
témoin... Il était absent, je me suis rabattu sur lord Douglas et sur
Sézannes...

--Cela se rencontre à merveille, ils déjeunent avec nous.

--Bravo! bravo! bravo! se mit à crier de nouveau M. de Lucenay. Puis se
tordant et se roulant sur le sofa, il accompagna cette fois ses cris
inhumains d'une série de sauts de carpe à désespérer un bateleur.

Les évolutions acrobatiques du duc de Lucenay furent interrompues par
l'arrivée de M. de Saint-Remy.

--Je n'ai pas eu besoin de demander si Lucenay était ici, dit gaiement
le vicomte. On l'entend d'en bas!

--Comment! c'est vous, beau sylvain, campagnard! loup-garou! s'écria le
duc étonné, en se redressant brusquement; on vous croyait à la campagne.

--Je suis de retour depuis hier; j'ai reçu tout à l'heure l'invitation
de d'Harville et j'accours... tout joyeux de cette bonne surprise. Et M.
de Saint-Remy tendit la main à M. de Lucenay, puis au marquis.

--Et je vous sais bien gré de cet empressement, mon cher Saint-Remy.
N'est-ce pas naturel? Les amis de Lucenay ne doivent-ils pas se réjouir
de l'heureuse issue de ce duel, qui, après tout, pouvait avoir des
suites fâcheuses.

--Mais, reprit obstinément le duc, qu'est-ce donc que vous avez été
faire à la campagne en plein hiver, Saint-Remy? cela m'intrigue.

--Est-il curieux! dit le vicomte en s'adressant à M. d'Harville. Puis il
répondit au duc:--Je veux me sevrer peu à peu de Paris... puisque je
dois le quitter bientôt...

--Ah! oui, cette belle imagination de vous faire attacher à la légation
de France à Gerolstein... Laissez-nous donc tranquilles avec vos
billevesées de diplomatie! vous n'irez jamais là... ma femme le dit et
tout le monde le répète...

--Je vous assure que Mme de Lucenay se trompe comme tout le monde.

--Elle vous a dit devant moi que c'était une folie...

--J'en ai tant fait dans ma vie!

--Des folies élégantes et charmantes, à la bonne heure, comme qui dirait
de vous ruiner par vos magnificences de Sardanapale, j'admets ça; mais
aller vous enterrer dans un trou de cour pareil... à Gerolstein! Voyez
donc la belle poussée... Ça n'est pas une folie, c'est une bêtise, et
vous avez trop d'esprit pour en faire... des bêtises.

--Prenez garde, mon cher Lucenay; en médisant de cette cour allemande,
vous allez-vous faire une querelle avec d'Harville, l'ami intime du
grand-duc régnant, qui, du reste, m'a l'autre jour accueilli avec la
meilleure grâce du monde à l'ambassade de ***, où je lui ai été
présenté.

--Vraiment! mon cher Henri, dit M. d'Harville, si vous connaissiez le
grand-duc comme je le connais, vous comprendriez que Saint-Remy n'ait
aucune répugnance à aller passer quelque temps à Gerolstein.

--Je vous crois, marquis, quoiqu'on le dise fièrement original, votre
grand-duc; mais ça n'empêche pas qu'un beau comme Saint-Remy, la fine
fleur de la fleur des pois, ne peut vivre qu'à Paris... il n'est en
toute valeur qu'à Paris.

Les autres convives de M. d'Harville venaient d'arriver, lorsque Joseph
entra et dit quelques mots tout bas à son maître.

--Messieurs, vous permettez?... dit le marquis. C'est le joaillier de ma
femme qui m'apporte des diamants à choisir pour elle... une surprise.
Vous connaissez cela, Lucenay, nous sommes des maris de la vieille
roche, nous autres...

--Ah! pardieu, s'il s'agit de surprise, s'écria le duc, ma femme m'en a
fait une hier... et une fameuse encore!!!

--Quelque cadeau splendide?

--Elle m'a demandé... cent mille francs...

--Et comme vous êtes magnifique... vous les lui avez...

--Prêtés!... Ils seront hypothéqués sur sa terre d'Arnouville... Les
bons comptes font les bons amis... Mais c'est égal... prêter en deux
heures cent mille francs à quelqu'un qui en a besoin, c'est gentil et
c'est rare... n'est-ce pas, dissipateur, vous qui êtes très-connaisseur
en emprunts?... dit en riant le duc à M. de Saint-Remy, sans se douter
de la portée de ses paroles.

Malgré son audace, le vicomte rougit d'abord légèrement un peu, puis il
reprit effrontément:

--Cent mille francs! mais c'est énorme... Comment une femme peut-elle
jamais avoir besoin de cent mille francs?... Nous autres hommes, à la
bonne heure.

--Ma foi, je ne sais pas ce qu'elle veut faire de cette somme-là... ma
femme. D'ailleurs ça m'est égal. Des arriérés de toilette
probablement... des fournisseurs impatientés et exigeants; ça la
regarde... et puis vous sentez bien, mon cher Saint-Remy, que, lui
prêtant mon argent, il eût été du plus mauvais goût à moi de lui en
demander l'emploi.

--C'est pourtant presque toujours une curiosité particulière à ceux qui
prêtent de savoir ce qu'on veut faire de l'argent qu'on leur
emprunte..., dit le vicomte en riant.

--Parbleu! Saint-Remy, dit M. d'Harville, vous qui avez un si excellent
goût, vous allez m'aider à choisir la parure que je destine à ma femme;
votre approbation consacrera mon choix, vos arrêts sont souverains en
fait de modes...

Le joaillier entra, portant plusieurs écrins dans un grand sac de peau.

--Tiens, c'est M. Baudoin! dit M. de Lucenay.

--À vous rendre mes devoirs, monsieur le duc.

--Je suis sûr que c'est vous qui ruinez ma femme avec vos tentations
infernales et éblouissantes? dit M. de Lucenay.

--Mme la duchesse s'est contentée de faire seulement remonter ses
diamants cet hiver, dit le joaillier avec un léger embarras. Et
justement, en venant chez M. le marquis, je les ai portés à Mme la
duchesse.

M. de Saint-Remy savait que Mme de Lucenay, pour venir à son aide, avait
changé ses pierreries pour des diamants faux; il fut désagréablement
frappé de cette rencontre... mais il reprit audacieusement:

--Ces maris sont-ils curieux! ne répondez donc pas, monsieur Baudoin.

--Curieux! ma foi, non, dit le duc; c'est ma femme qui paye... elle peut
se passer toutes ses fantaisies... elle est plus riche que moi...

Pendant cet entretien, M. Baudoin avait étalé sur un bureau plusieurs
admirables colliers de rubis et de diamants.

--Quel éclat!... et que ces pierres sont divinement taillées! dit lord
Douglas.

--Hélas! monsieur, répondit le joaillier, j'employais à ce travail un
des meilleurs lapidaires de Paris; le malheur veut qu'il soit devenu
fou, et jamais je ne retrouverai un ouvrier pareil. Ma courtière en
pierreries m'a dit que c'est probablement la misère qui lui a fait
perdre la tête, à ce pauvre homme.

--La misère!... Et vous confiez des diamants à des gens dans la misère!

--Certainement, monsieur, et il est sans exemple qu'un lapidaire ait
jamais rien détourné, quoique ce soit un rude et pauvre état que le
leur.

--Combien ce collier? demanda M. d'Harville.

--Monsieur le marquis remarquera que les pierres sont d'une eau et d'une
coupe magnifiques, presque toutes de la même grosseur.

--Voici des précautions oratoires des plus menaçantes pour votre bourse,
dit M. de Saint-Remy en riant; attendez-vous, mon cher d'Harville, à
quelque prix exorbitant.

--Voyons, monsieur Baudoin, en conscience, votre dernier mot? dit M.
d'Harville.

--Je ne voudrais pas faire marchander monsieur le marquis... Le dernier
prix sera de quarante-deux mille francs.

--Messieurs! s'écria M. de Lucenay, admirons d'Harville en silence, nous
autres maris... Ménager à sa femme une surprise de quarante-deux mille
francs!... Diable! n'allons pas ébruiter cela, ce serait d'un exemple
détestable.

--Riez tant qu'il vous plaira, messieurs, dit gaiement le marquis. Je
suis amoureux de ma femme, je ne m'en cache pas; je le dis, je m'en
vante!

--On le voit bien, reprit M. de Saint-Remy; un tel cadeau en dit plus
que toutes les protestations du monde.

--Je prends donc ce collier, dit M. d'Harville, si toutefois cette
monture d'émail noir vous semble de bon goût, Saint-Remy.

--Elle fait encore valoir l'éclat des pierreries; elle est disposée à
merveille!

--Je me décide pour ce collier, dit M. d'Harville. Vous aurez, monsieur
Baudoin, à compter avec M. Doublet, mon homme d'affaires.

--M. Doublet m'a prévenu, monsieur le marquis, dit le joaillier, et il
sortit après avoir remis dans son sac, sans les compter (tant sa
confiance était grande), les diverses pierreries qu'il avait apportées,
et que M. de Saint-Remy avait longtemps et curieusement maniées et
examinées durant cet entretien.

M. d'Harville, donnant le collier à Joseph qui avait attendu ses ordres,
lui dit tout bas:

--Il faut que Mlle Juliette mette adroitement ces diamants avec ceux de
sa maîtresse, sans que celle-ci s'en doute, pour que la surprise soit
plus complète.

À ce moment, le maître d'hôtel annonça que le déjeuner était servi; les
convives du marquis passèrent dans la salle à manger et s'attablèrent.

--Savez-vous, mon cher d'Harville, dit M. de Lucenay, que cette maison
est une des plus élégantes et des mieux distribuées de Paris?

--Elle est assez commode, en effet, mais elle manque d'espace... mon
projet est de faire ajouter une galerie sur le jardin. Mme d'Harville
désire donner quelques grands bals, et nos salons ne suffiraient pas.
Puis je trouve qu'il n'y a rien de plus incommode que les empiétements
des fêtes sur les appartements que l'on occupe habituellement, et dont
elles vous exilent de temps à autre.

--Je suis de l'avis de d'Harville, dit M. de Saint-Remy; rien de plus
mesquin, de plus bourgeois que ces déménagements forcés par autorité de
bals ou de concerts... Pour donner des fêtes vraiment belles sans se
gêner, il faut leur consacrer un emplacement particulier; et puis de
vastes éblouissantes salles, destinées à un bal splendide, doivent avoir
un tout autre caractère que celui des salons ordinaires: il y a entre
ces deux espèces d'appartements la même différence qu'entre la peinture
à fresque monumentale et les tableaux de chevalet.

--Il a raison, dit M. d'Harville; quel dommage, messieurs, que
Saint-Remy n'ait pas douze à quinze cent mille livres de rentes! Quelles
merveilles il nous ferait admirer!

--Puisque nous avons le bonheur de jouir d'un gouvernement
représentatif, dit le duc de Lucenay, le pays ne devrait-il pas voter un
million par an à Saint Remy, et le charger de représenter à Paris le
goût et l'élégance française qui décideraient du goût et de l'élégance
de l'Europe... du monde?

--Adopté! cria-t-on en choeur.

--Et l'on prélèverait ce million annuel, en manière d'impôt, sur ces
abominables fesse-mathieux qui, possesseurs de fortunes énormes,
seraient prévenus, atteints et convaincus de vivre comme des
grippe-sous, ajouta M. de Lucenay.

--Et comme tels, reprit M. d'Harville, condamnés à défrayer des
magnificences qu'ils devraient étaler.

--Sans compter que ces fonctions de grand prêtre, ou plutôt de grand
maître de l'élégance, reprit M. de Lucenay, dévolues à Saint-Remy,
auraient, par l'imitation, une prodigieuse influence sur le goût
général.

--Il serait le type auquel on voudrait toujours ressembler.

--C'est clair.

--Et en tâchant de le copier, le goût s'épurerait.

--Au temps de la Renaissance, le goût est devenu partout excellent,
parce qu'il se modelait sur celui des aristocraties, qui était exquis.

--À la grave tournure que prend la question, reprit gaiement M.
d'Harville, je vois qu'il ne s'agit plus que d'adresser une pétition aux
chambres pour l'établissement de la charge de grand maître de l'élégance
française.

--Et comme les députés, sans exception, passent pour avoir des idées
très-grandes, très-artistiques et très-magnifiques, cela sera voté par
acclamation.

--En attendant la décision qui consacrera en droit la suprématie que
Saint-Remy exerce en fait, dit M. d'Harville, je lui demanderai ses
conseils pour la galerie que je vais faire construire: car j'ai été
frappé de ses idées sur la splendeur des fêtes.

--Mes faibles lumières sont à vos ordres, d'Harville.

--Et quand inaugurerons-nous vos magnificences, mon cher?

--L'an prochain, je suppose; car je vais faire commencer immédiatement
les travaux.

--Quel homme à projets vous êtes!

--J'en ai bien d'autres, ma foi... Je médite un bouleversement complet
du Val-Richer.

--Votre terre de Bourgogne?

--Oui; il y a là quelque chose d'admirable à faire, si toutefois... Dieu
me prête vie...

--Pauvre vieillard!...

--Mais n'avez-vous pas acheté dernièrement une ferme près du Val-Richer
pour vous arrondir encore?

--Oui, une très-bonne affaire que mon notaire m'a conseillée.

--Et quel est ce rare et précieux notaire qui conseille de si bonnes
affaires?

--M. Jacques Ferrand.

À ce nom, un léger tressaillement plissa le front de M. de Saint-Remy.

--Est-il vraiment aussi honnête homme qu'on le dit? demanda-t-il
négligemment à M. d'Harville, qui se souvint alors de ce que Rodolphe
avait raconté à Clémence à propos du notaire.

--Jacques Ferrand? Quelle question! Mais c'est un homme d'une probité
antique, dit M. de Lucenay.

--Aussi respecté que respectable.

--Très-pieux... ce qui ne gâte rien.

--Excessivement avare... ce qui est une garantie pour ses clients.

--C'est enfin un de ces notaires de la vieille roche, qui vous demandent
pour qui vous les prenez lorsqu'on s'avise de leur parler de reçu à
propos de l'argent qu'on leur confie.

--Rien qu'à cause de cela, moi, je leur confierais toute ma fortune.

--Mais où diable Saint-Remy a-t-il été chercher ses doutes à propos de
ce digne homme d'une intégrité proverbiale?

--Je ne suis que l'écho de bruits vagues... Du reste, je n'ai aucune
raison pour nier ce phénix des notaires... Mais, pour revenir à vos
projets, d'Harville, que voulez-vous donc bâtir au Val-Richer? On dit le
château admirable?...

--Vous serez consulté, soyez tranquille, mon cher Saint-Remy, et plus
tôt peut-être que vous ne pensez, car je me fais une joie de ces
travaux; il me semble qu'il n'y a rien de plus attachant que d'avoir
ainsi des intérêts successifs qui échelonnent et occupent les années à
venir... Aujourd'hui ce projet... dans un an celui-ci... Plus tard,
c'est autre chose... Joignez à cela une femme charmante que l'on adore,
qui est de moitié dans tous vos goûts, dans tous vos desseins, et ma
foi, la vie se passe assez doucement.

--Je le crois, pardieu, bien! C'est un vrai paradis sur terre.

--Maintenant, messieurs, dit d'Harville lorsque le déjeuner fut terminé,
si vous voulez fumer un cigare dans mon cabinet, vous en trouverez
d'excellents.

On se leva de table, on rentra dans le cabinet du marquis; la porte de
sa chambre à coucher, qui y communiquait, était ouverte. Nous avons dit
que le seul ornement de cette pièce se composait de deux panoplies de
très-belles armes.

M. de Lucenay, ayant allumé un cigare, suivit le marquis dans sa
chambre.

--Vous voyez, je suis toujours amateur d'armes, lui dit M. d'Harville.

--Voilà, en effet, de magnifiques fusils anglais et français; ma foi, je
ne saurais auxquels donner la préférence... Douglas! cria M. de Lucenay,
venez donc voir si ces fusils ne peuvent rivaliser avec vos meilleurs
Manton.

Lord Douglas, Saint-Remy et deux autres convives entrèrent dans la
chambre du marquis pour examiner les armes.

M. d'Harville, prenant un pistolet de combat, l'arma et dit en riant:

--Voici, messieurs, la panacée universelle pour tous les maux... le
spleen... l'ennui...

Et il approcha, en plaisantant, le canon de ses lèvres.

--Ma foi! moi, je préfère un autre spécifique! dit Saint-Remy; celui-là
n'est bon que dans les cas désespérés.

--Oui, mais il est si prompt, dit M. d'Harville. Zest! et c'est fait; la
volonté n'est pas plus rapide... Vraiment, c'est merveilleux.

--Prenez donc garde, d'Harville; ces plaisanteries-là sont toujours
dangereuses; un malheur est si vite arrivé! dit M. de Lucenay, voyant le
marquis approcher encore le pistolet de ses lèvres.

--Parbleu, mon cher, croyez-vous que s'il était chargé je jouerais ce
jeu-là?

--Sans doute, mais c'est toujours imprudent.

--Tenez, messieurs, voilà comme on s'y prend: on introduit délicatement
le canon entre ses dents... et alors...

--Mon Dieu! que vous êtes donc bête, d'Harville, quand vous vous y
mettez! dit M. de Lucenay en haussant les épaules.

--On approche le doigt de la détente..., ajouta M. d'Harville.

--Est-il enfant... est-il enfant... à son âge!

--Un petit mouvement sur la gâchette, reprit le marquis, et l'on va
droit chez les âmes.

Avec ces mots le coup partit.

M. d'Harville s'était brûlé la cervelle.

Nous renonçons à peindre la stupeur, l'épouvante des convives de M.
d'Harville.

Le lendemain on devait lire dans un journal:

«Hier, un événement aussi imprévu que déplorable a mis en émoi tout le
faubourg Saint-Germain. Une de ces imprudences qui amènent chaque année
de si funestes accidents a causé un affreux malheur. Voici les faits que
nous avons recueillis, et dont nous pouvons garantir l'authenticité:

«M. le marquis d'Harville, possesseur d'une fortune immense, âgé à peine
de vingt-six ans, cité pour la bonté de son coeur, marié depuis peu
d'années à une femme qu'il idolâtrait, avait réuni quelques-uns de ses
amis à déjeuner. En sortant de table, on passa dans la chambre à coucher
de M. d'Harville, où se trouvaient plusieurs armes de prix. En faisant
examiner à ses convives quelques fusils, M. d'Harville prit en
plaisantant un pistolet qu'il ne croyait pas chargé et l'approcha de ses
lèvres... Dans sa sécurité, il pesa sur la gâchette... le coup
partit!... et le malheureux jeune homme tomba mort, la tête horriblement
fracassée! Que l'on juge de l'effroyable consternation des amis de M.
d'Harville, auxquels un instant auparavant, plein de jeunesse, de
bonheur et d'avenir, il faisait part de différents projets! Enfin, comme
si toutes les circonstances de ce douloureux événement devaient le
rendre plus cruel encore par de pénibles contrastes, le matin même, M.
d'Harville, voulant ménager une surprise à sa femme, avait acheté une
parure d'un grand prix qu'il lui destinait... Et c'est au moment où
peut-être jamais la vie ne lui avait paru plus riante et plus belle
qu'il tombe victime d'un effroyable accident...

«En présence d'un pareil malheur, toutes réflexions sont inutiles, on ne
peut que rester anéanti devant les arrêts impénétrables de la
Providence.»

Nous citons le journal, afin de consacrer, pour ainsi dire, la croyance
générale, qui attribua la mort du mari de Clémence à une fatale et
déplorable imprudence.

Est-il besoin de dire que M. d'Harville emporta seul dans la tombe le
mystérieux secret de sa mort volontaire?...

Oui, volontaire et calculée, et méditée avec autant de sang-froid que de
générosité, afin que Clémence ne pût concevoir le plus léger soupçon sur
la véritable cause de ce suicide.

Ainsi les projets dont M. d'Harville avait entretenu son intendant et
ses amis, ces heureuses confidences à son vieux serviteur, la surprise
que le matin même il avait ménagée à sa femme, tout cela était autant de
pièges tendus à la crédulité publique. Comment supposer qu'un homme si
préoccupé de l'avenir, si jaloux de plaire à sa femme, pût songer à se
tuer?...

Sa mort ne fut donc attribuée et ne pouvait qu'être attribuée à une
imprudence. Quant à sa résolution, un incurable désespoir l'avait
dictée. En se montrant à son égard aussi affectueuse, aussi tendre
qu'elle s'était montrée jadis froide et hautaine, en revenant noblement
à lui, Clémence avait éveillé dans le coeur de son mari de douloureux
remords.

La voyant si mélancoliquement résignée à cette longue vie sans amour,
passée auprès d'un homme atteint d'une incurable et effrayante maladie;
bien certain, d'après la solennité des paroles de Clémence, qu'elle ne
pourrait jamais vaincre la répugnance qu'il lui inspirait, M. d'Harville
s'était pris d'une profonde pitié pour sa femme et d'un effrayant dégoût
de lui-même et de la vie.

Dans l'exaspération de sa douleur, il se dit:

«Je n'aime, je ne puis aimer qu'une femme au monde... c'est la mienne.
Sa conduite, pleine de coeur et d'élévation, augmenterait encore ma
folle passion, s'il était possible de l'augmenter.

«Et cette femme, qui est la mienne, ne peut jamais m'appartenir...

«Elle a le droit de me mépriser, de me haïr...

«Je l'ai, par une tromperie infâme, enchaînée, jeune fille, à mon
détestable sort...

«Je m'en repens... Que dois-je faire pour elle maintenant?

«La délivrer des liens odieux que mon égoïsme lui a imposés.

«Ma mort seule peut briser ces liens... il faut donc que je me tue...»

Et voilà pourquoi M. d'Harville avait accompli ce grand, ce douloureux
sacrifice.

Si le divorce eût existé, ce malheureux se serait-il suicidé?

Non!

Il pouvait réparer en partie le mal qu'il avait fait, rendre sa femme à
la liberté, lui permettre de trouver le bonheur dans une autre union...

L'inexorable immutabilité de la loi rend donc souvent certaines fautes
irrémédiables, ou, comme dans ce cas, ne permet de les effacer que par
un nouveau crime.



VI

Saint-Lazare


Nous croyons devoir prévenir les plus timorés de nos lecteurs que la
prison de Saint-Lazare, spécialement destinée aux voleuses et aux
prostituées, est journellement visitée par plusieurs femmes dont la
charité, dont le nom, dont la position sociale, commandent le respect de
tous.

Ces femmes, élevées au milieu des splendeurs de la fortune, ces femmes,
à bon droit comptées parmi la société la plus choisie, viennent chaque
semaine passer de longues heures auprès des misérables prisonnières de
Saint-Lazare; épiant dans ces âmes dégradées la moindre aspiration vers
le bien, le moindre regret d'un passé criminel, elles encouragent les
tendances meilleures, fécondent le repentir, et par la puissante magie
de ces mots: devoir, honneur, vertu, elles retirent quelquefois de la
fange une de ces créatures abandonnées, avilies, méprisées.

Habituées aux délicatesses, à la politesse exquise de la meilleure
compagnie, ces femmes courageuses quittent leur hôtel séculaire,
appuient leurs lèvres au front virginal de leurs filles pures comme les
anges du ciel, et vont dans de sombres prisons braver l'indifférence
grossière ou les propos criminels de ces voleuses ou de ces
prostituées...

Fidèles à leur mission de haute moralité, elles descendent vaillamment
dans cette boue infecte, posent la main sur tous ces coeurs gangrenés,
et, si quelque faible battement d'honneur leur révèle un léger espoir de
salut, elles disputent et arrachent à une irrévocable perdition l'âme
malade dont elles n'ont pas désespéré.

Les lecteurs timorés auxquels nous nous adressons calmeront donc leur
susceptibilité en songeant qu'ils n'entendront et ne verront, après
tout, que ce que voient et entendent chaque jour les femmes vénérées que
nous venons de citer.

Sans oser établir un ambitieux parallèle entre leur mission et la nôtre,
pourrons-nous dire que ce qui nous soutient aussi dans cette oeuvre
longue, pénible, difficile, c'est la conviction d'avoir éveillé quelques
nobles sympathies pour les infortunes probes, courageuses, imméritées,
pour les repentirs sincères, pour l'honnêteté simple, naïve; et d'avoir
inspiré le dégoût, l'aversion, l'horreur, la crainte salutaire et tout
ce qui était absolument impur et criminel?

Nous n'avons pas reculé devant les tableaux les plus hideusement vrais,
pensant que, comme le feu, la vérité morale purifie tout.

Notre parole a trop peu de valeur, notre opinion trop peu d'autorité,
pour que nous prétendions enseigner ou réformer.

Notre unique espoir est d'appeler l'attention des penseurs et des gens
de bien sur de grandes misères sociales, dont on peut déplorer, mais non
contester la réalité.

Pourtant, parmi les heureux du monde, quelques-uns, révoltés de la
crudité de ces douloureuses peintures, ont crié à l'exagération, à
l'invraisemblance, à l'impossibilité, pour n'avoir pas à plaindre (nous
ne disons pas à secourir) tant de maux.

Cela se conçoit.

L'égoïste gorgé d'or ou bien repu veut avant tout digérer tranquille.
L'aspect des pauvres frissonnant de faim et de froid lui est
particulièrement importun, il préfère cuver sa richesse ou sa bonne
chère, les yeux à demi ouverts aux visions voluptueuses d'un ballet
d'opéra.

Le plus grand nombre, au contraire, des riches et des heureux ont
généreusement compati à certains malheurs qu'ils ignoraient: quelques
personnes même nous ont su gré de leur avoir indiqué le bienfaisant
emploi d'aumônes nouvelles.

Nous avons été puissamment soutenu, encouragé par de pareilles
adhésions.

Cet ouvrage, que nous reconnaissons sans difficulté pour un livre
mauvais au point de vue de l'art, mais que nous maintenons n'être pas un
mauvais livre au point de vue moral cet ouvrage, disons-nous,
n'aurait-il eu dans sa carrière éphémère que le dernier résultat dont
nous avons parlé, que nous serions très-fier, très-honoré de notre
oeuvre.

Quelle plus glorieuse récompense pour nous que les bénédictions de
quelques pauvres familles qui auront dû un peu de bien-être aux pensées
que nous avons soulevées!

Cela dit à propos de la nouvelle pérégrination où nous engageons le
lecteur, après avoir, nous l'espérons, apaisé ses scrupules, nous
l'introduirons à Saint-Lazare, immense édifice d'un aspect imposant et
lugubre, situé rue du Faubourg-Saint-Denis.

Ignorant le terrible drame qui se passait chez elle, Mme d'Harville
s'était rendue à la prison, après avoir obtenu quelques renseignements
de Mme de Lucenay au sujet des deux malheureuses femmes que la cupidité
du notaire Jacques Ferrand plongeait dans la détresse.

Mme de Blainval, une des patronnesses de l'oeuvre des jeunes détenues,
n'ayant pu ce jour-là accompagner Clémence à Saint-Lazare, celle-ci y
était venue seule. Elle fut accueillie avec empressement par le
directeur et par plusieurs dames inspectrices, reconnaissables à leurs
vêtements noirs et au ruban bleu à médaillon d'argent qu'elles portaient
en sautoir.

Une de ces inspectrices, femme d'un âge mûr, d'une figure grave et
douce, resta seule avec Mme d'Harville dans un petit salon attenant au
greffe.

On ne peut s'imaginer ce qu'il y a de dévouement ignoré, d'intelligence,
de commisération, de sagacité, chez ces femmes respectables qui se
consacrent aux fonctions modestes et obscures de surveillantes des
détenues.

Rien de plus sage, de plus praticable que les notions d'ordre, de
travail, de devoir, qu'elles donnent aux prisonnières, dans l'espoir que
ces enseignements survivront au séjour de la prison.

Tour à tour indulgentes et fermes, patientes et sévères, mais toujours
justes et impartiales, ces femmes, sans cesse en contact avec les
détenues, finissent, au bout de longues années, par acquérir une telle
science de la physionomie de ces malheureuses qu'elles les jugent
presque toujours sûrement du premier coup d'oeil, et qu'elles les
classent à l'instant selon leur degré d'immoralité.

Mme Armand, l'inspectrice qui était restée seule avec Mme d'Harville,
possédait à un point extrême cette prescience presque divinatrice du
caractère des prisonnières; ses paroles, ses jugements, avaient dans la
maison une autorité considérable.

Mme Armand dit à Clémence:

--Puisque madame la marquise a bien voulu me charger de lui désigner
celles de nos détenues qui, par une meilleure conduite ou par un
repentir sincère, pourraient mériter son intérêt, je crois pouvoir lui
recommander une infortunée que je crois plus malheureuse encore que
coupable; car je ne crois pas me tromper en affirmant qu'il n'est pas
trop tard pour sauver cette jeune fille, une malheureuse enfant de seize
ou dix-sept ans tout au plus.

--Et qu'a-t-elle fait pour être emprisonnée?

--Elle est coupable de s'être trouvée aux Champs-Élysées le soir. Comme
il est défendu à ses pareilles, sous des peines très-sévères, de
fréquenter, soit le jour, soit la nuit, certains lieux publics, et que
les Champs-Élysées sont au nombre des promenades interdites, on l'a
arrêtée.

--Et elle vous semble intéressante?

--Je n'ai jamais vu de traits plus réguliers, plus candides.
Imaginez-vous, madame la marquise, une figure de vierge. Ce qui donnait
encore à sa physionomie une expression plus modeste, c'est qu'en
arrivant ici elle était vêtue comme une paysanne des environs de Paris.

--C'est donc une fille de campagne?

--Non, madame la marquise. Les inspecteurs l'ont reconnue; elle
demeurait dans une horrible maison de la Cité, dont elle était absente
depuis deux ou trois mois; mais, comme elle n'a pas demandé sa radiation
des registres de la police, elle reste soumise au pouvoir exceptionnel
qui l'a envoyée ici.

--Mais peut-être avait-elle quitté Paris pour tâcher de se réhabiliter?

--Je le pense, madame, c'est ce qui m'a tout de suite intéressée à elle.
Je l'ai interrogée sur le passé, je lui ai demandé si elle venait de la
campagne, lui disant d'espérer, dans le cas où, comme je le croyais,
elle voudrait revenir au bien.

--Qu'a-t-elle répondu?

--Levant sur moi ses grands yeux bleus mélancoliques et pleins de
larmes, elle m'a dit avec un accent de douceur angélique: «Je vous
remercie, madame, de vos bontés; mais je ne puis rien dire sur le passé;
on m'a arrêtée, j'étais dans mon tort, je ne me plains pas.--Mais d'où
venez-vous? Où êtes-vous restée depuis votre départ de la Cité? Si vous
êtes allée à la campagne chercher une existence honorable, dites-le,
prouvez-le: nous ferons écrire à M. le préfet pour obtenir votre
liberté; on vous rayera des registres de la police, et on encouragera
vos bonnes résolutions.--Je vous en supplie, madame, ne m'interrogez
pas, je ne pourrais vous répondre, a-t-elle repris.--Mais en sortant
d'ici voulez-vous donc retourner dans cette affreuse maison?--Oh!
jamais, s'est-elle écriée.--Que ferez-vous donc alors?--Dieu le sait»,
a-t-elle répondu en laissant retomber sa tête sur sa poitrine.

--Cela est étrange!... Et elle s'exprime...?

--En très-bons termes, madame; son maintien est timide, respectueux,
mais sans bassesse; je dirai plus: malgré la douceur extrême de sa voix
et de son regard, il y a parfois dans son accent, dans son attitude, une
sorte de tristesse fière qui me confond. Si elle n'appartenait pas à la
malheureuse classe dont elle fait partie, je croirais presque que cette
fierté annonce une âme qui a la conscience de son élévation.

--Mais c'est tout un roman! s'écria Clémence, intéressée au dernier
point, et trouvant, ainsi que le lui avait dit Rodolphe, que rien
n'était souvent plus amusant à faire que le bien. Et quels sont ses
rapports avec les autres prisonnières? Si elle est douée de l'élévation
d'âme que vous lui supposez, elle doit bien souffrir au milieu de ses
misérables compagnes?

--Mon Dieu, madame la marquise, pour moi qui observe par état et par
habitude, tout dans cette jeune fille est un sujet d'étonnement. À peine
ici depuis trois jours, elle possède déjà une sorte d'influence sur les
autres détenues.

--En si peu de temps?

--Elles éprouvent pour elle non-seulement de l'intérêt, mais presque du
respect.

--Comment! ces malheureuses...

--Ont quelquefois un instinct d'une singulière délicatesse pour
reconnaître, deviner même les nobles qualités des autres. Seulement
elles haïssent souvent les personnes dont elles sont obligées d'admettre
la supériorité.

--Et elles ne haïssent pas cette pauvre jeune fille?

--Bien loin de là, madame: aucune d'elles ne la connaissait avant son
entrée ici. Elles ont été d'abord frappées de sa beauté; ses traits,
bien que d'une pureté rare, sont pour ainsi dire voilés par une pâleur
touchante et maladive; ce mélancolique et doux visage leur a d'abord
inspiré plus d'intérêt que de jalousie. Ensuite elle est
très-silencieuse, autre sujet d'étonnement pour ces créatures qui, pour
la plupart, tâchent toujours de s'étourdir à force de bruit, de paroles
et de mouvements. Enfin, quoique digne et réservée, elle s'est montrée
compatissante, ce qui a empêché ses compagnes de se choquer de sa
froideur. Ce n'est pas tout. Il y a ici depuis un mois une créature
indomptable surnommée la Louve, tant son caractère est violent,
audacieux et bestial. C'est une fille de vingt ans, grande, virile,
d'une figure assez belle, mais dure; nous sommes souvent forcés de la
mettre au cachot pour vaincre sa turbulence. Avant-hier justement elle
sortait de cellule, encore irritée de la punition qu'elle venait de
subir; c'était l'heure du repas, la pauvre fille dont je vous parle ne
mangeait pas; elle dit tristement à ses compagnes: «Qui veut mon
pain?--Moi! dit d'abord la Louve.--Moi!» dit ensuite une créature
presque contrefaite, appelée Mont-Saint-Jean, qui sert de risée, et
quelquefois, malgré nous, de souffre-douleur aux autres détenues,
quoiqu'elle soit grosse de plusieurs mois. La jeune fille donna d'abord
son pain à cette dernière, à la grande colère de la Louve. «--C'est moi
qui t'ai d'abord demandé ta ration, s'écria-t-elle furieuse.--C'est
vrai, mais cette pauvre femme est enceinte, elle en a plus besoin que
vous», répondit la jeune fille. La Louve néanmoins arracha le pain des
mains de Mont-Saint-Jean et commença de vociférer en agitant son
couteau. Comme elle est très-méchante et très-redoutée, personne n'osa
prendre le parti de la pauvre Goualeuse, quoique toutes les détenues lui
donnassent raison intérieurement.

--Comment dites-vous ce nom, madame?

--La Goualeuse... c'est le nom ou plutôt le surnom sous lequel a été
écrouée ici ma protégée, qui, je l'espère, sera bientôt la vôtre, madame
la marquise... Presque toutes ont ainsi des noms d'emprunt.

--Celui-ci est singulier...

--Il signifie, dans leur hideux langage, la chanteuse; car cette jeune
fille a, dit-on, une très-jolie voix; je le crois sans peine, car son
accent est enchanteur...

--Et comment a-t-elle échappé à cette vilaine Louve?

--Rendue plus furieuse encore par le sang-froid de la Goualeuse, elle
courut à elle l'injure à la bouche, son couteau levé; toutes les
prisonnières jetèrent un cri d'effroi... Seule, la Goualeuse, regardant
sans crainte cette redoutable créature, lui sourit avec amertume, en lui
disant de sa voix angélique: «Oh! tuez-moi, tuez-moi, je le veux bien...
et ne me faites pas trop souffrir!» Ces mots, m'a-t-on rapporté, furent
prononcés avec une simplicité si navrante que presque toutes les
détenues en eurent les larmes aux yeux.

--Je le crois bien, dit Mme d'Harville, péniblement émue.

--Les plus mauvais caractères, reprit l'inspectrice, ont heureusement
quelquefois de bons revirements. En entendant ces mots empreints d'une
résignation déchirante, la Louve, remuée, a-t-elle dit plus tard,
jusqu'au fond de l'âme, jeta son couteau par terre, le foula aux pieds,
et s'écria: «J'ai eu tort de te menacer, la Goualeuse, car je suis plus
forte que toi; tu n'as pas eu peur de mon couteau, tu es brave... j'aime
les braves; aussi maintenant, si l'on voulait te faire du mal, c'est moi
qui te défendrais...»

--Quel caractère singulier!

--L'exemple de la Louve augmenta encore l'influence de la Goualeuse, et
aujourd'hui, chose à peu près sans exemple, presque aucune des
prisonnières ne la tutoie; la plupart la respectent et s'offrent même à
lui rendre tous les petits services qu'on peut se rendre entre
prisonnières. Je me suis adressée à quelques détenues de son dortoir
pour savoir la cause de la déférence qu'elles lui témoignaient. «--C'est
plus fort que nous, m'ont-elles répondu, on voit bien que ce n'est pas
une personne comme nous autres.--Mais qui vous l'a dit?--On ne nous l'a
pas dit, cela se voit.--Mais encore à quoi?--À mille choses. D'abord,
hier, avant de se coucher, elle s'est mise à genoux et a fait sa prière:
pour qu'elle prie, comme a dit la Louve, il faut bien qu'elle en ait le
droit.»

--Quelle observation étrange!

--Ces malheureuses n'ont aucun sentiment religieux, et elles ne se
permettraient pourtant jamais ici un mot sacrilège ou impie; vous
verrez, madame, dans toutes nos salles, des espèces d'autels où la
statue de la Vierge est entourée d'offrandes et d'ornements faits par
elles-mêmes. Chaque dimanche, il se brûle un grand nombre de cierges en
ex-voto. Celles qui vont à la chapelle s'y comportent parfaitement; mais
généralement l'aspect des lieux saints leur impose ou les effraye. Pour
revenir à la Goualeuse, ses compagnes me disaient encore: «On voit
qu'elle n'est pas comme nous autres, à son air doux, à sa tristesse, à
la manière dont elle parle...--Et puis enfin, reprit brusquement la
Louve, qui assistait à cet entretien, il faut bien qu'elle ne soit pas
des nôtres; car ce matin... dans le dortoir, sans savoir pourquoi...
nous étions honteuses de nous habiller devant elle...»

--Quelle bizarre délicatesse au milieu de tant de dégradation! s'écria
Mme d'Harville.

--Oui, madame, devant les hommes et entre elles la pudeur leur est
inconnue, et elles sont péniblement confuses d'être vues à demi vêtues
par nous ou par les personnes charitables qui, comme vous, madame la
marquise, visitent les prisons. Ainsi ce profond instinct de pudeur que
Dieu a mis en nous se révèle encore, même chez ces créatures, à l'aspect
des seules personnes qu'elles puissent respecter.

--Il est au moins consolant de retrouver quelques bons sentiments
naturels plus forts que la dépravation.

--Sans doute, car ces femmes sont capables de dévouements qui,
honnêtement placés, seraient très-honorables... Il est encore un
sentiment sacré pour elles qui ne respectent rien, ne craignent rien:
c'est la maternité; elles s'en honorent, elles s'en réjouissent; il n'y
a pas de meilleures mères, rien ne leur coûte pour garder leur enfant
auprès d'elles; elles s'imposent, pour l'élever, les plus pénibles
sacrifices; car, ainsi qu'elles disent, ce petit être est le seul qui ne
les méprise pas.

--Elles ont donc un sentiment profond de leur abjection?

--On ne les méprise jamais autant qu'elles se méprisent elles-mêmes...
Chez quelques-unes dont le repentir est sincère, cette tache originelle
du vice reste ineffaçable à leurs yeux, lors même qu'elles se trouvent
dans une condition meilleure; d'autres deviennent folles, tant l'idée de
leur abjection première est chez elle fixe et implacable. Aussi, madame,
je ne serais pas étonnée que le chagrin profond de la Goualeuse ne fût
causé par un remords de ce genre.

--Si cela est, en effet, quel supplice pour elle! Un remords que rien ne
peut calmer!

--Heureusement, madame, pour l'honneur de l'espèce humaine, ces remords
sont plus fréquents qu'on ne le croit; la conscience vengeresse ne
s'endort jamais complètement; ou plutôt, chose étrange! quelquefois on
dirait que l'âme veille pendant que le corps est assoupi; c'est une
observation que j'ai faite de nouveau cette nuit à propos de ma
protégée.

--De la Goualeuse?

--Oui, madame.

--Et comment donc cela?

--Assez souvent, lorsque les prisonnières sont endormies, je vais faire
une ronde dans les dortoirs... Vous ne pouvez vous imaginer, madame...
combien les physionomies de ces femmes différent d'expression pendant
qu'elles dorment. Bon nombre d'entre elles, que j'avais vues le jour
insouciantes, moqueuses, effrontées, hardies, me semblaient complètement
changées lorsque le sommeil dépouillait leurs traits de toute
exagération de cynisme; car le vice, hélas! a son orgueil. Oh! madame,
que de tristes révélations sur ces visages alors abattus, mornes et
sombres! que de tressaillements! que de soupirs douloureux
involontairement arrachés par quelques rêves empreints sans doute d'une
inexorable réalité!... Je vous parlais tout à l'heure, madame, de cette
fille surnommée la Louve, créature indomptée, indomptable. Il y a quinze
jours environ, elle m'injuria brutalement devant toutes les détenues; je
haussai les épaules, mon indifférence exaspéra sa rage... Alors, pour me
blesser sûrement, elle s'imagina de me dire je ne sais quelles ignobles
injures sur ma mère... qu'elle avait souvent vue venir me visiter ici...

--Ah! quelle horreur!...

--Je l'avoue, toute stupide qu'était cette attaque, elle me fit mal...
La Louve s'en aperçut et triompha. Ce soir-là, vers minuit, j'allai
faire inspection dans les dortoirs; j'arrivai près du lit de la Louve,
qui ne devait être mise en cellule que le lendemain matin; je fus
frappée, je dirai presque de la douceur de sa physionomie, comparée à
l'expression dure et insolente qui lui était habituelle; ses traits
semblaient suppliants, pleins de tristesse et de contrition; ses lèvres
étaient à demi ouvertes, sa poitrine oppressée; enfin, chose qui me
parut incroyable... car je la croyais impossible, deux larmes, deux
grosses larmes coulaient des yeux de cette femme au caractère de fer!...
Je la contemplais en silence depuis quelques minutes, lorsque je
l'entendis prononcer ces mots: «Pardon... pardon!... sa mère!...»
J'écoutais plus attentivement, mais tout ce que je pus saisir au milieu
d'un murmure presque inintelligible, fut mon nom... Mme Armand...
prononcé avec un soupir.

--Elle se repentait pendant son sommeil d'avoir injurié votre mère...

--Je l'ai cru... et cela m'a rendue moins sévère. Sans doute, aux yeux
de ses compagnes elle avait voulu, par une déplorable vanité, exagérer
encore sa grossièreté naturelle; peut-être un bon instinct la faisait se
repentir pendant son sommeil.

--Et le lendemain, vous témoigna-t-elle quelque regret de sa conduite
passée?

--Aucun; elle se montra, comme toujours, grossière, farouche et
emportée. Je vous assure pourtant, madame, que rien ne dispose plus à la
pitié que ces observations dont je vous parle. Je me persuade, illusion
peut-être! que pendant leur sommeil ces infortunées redeviennent
meilleures, ou plutôt redeviennent elles-mêmes, avec tous leurs défauts,
il est vrai, mais parfois aussi avec quelques bons instincts non plus
dissimulés par une détestable forfanterie de vice. De tout ceci j'ai été
amenée à croire que ces créatures sont généralement moins méchantes
qu'elles n'affectent de le paraître; agissant d'après cette conviction,
j'ai souvent obtenu des résultats impossibles à réaliser si j'avais
complètement désespéré d'elles.

Mme d'Harville ne pouvait cacher sa surprise de trouver tant de bon
sens, tant de haute raison joints à des sentiments d'humanité si élevés,
si pratiques, chez une obscure inspectrice de filles perdues.

--Mon Dieu, madame, reprit Clémence, vous avez une telle manière
d'exercer vos tristes fonctions qu'elles doivent être pour vous des plus
intéressantes. Que d'observations, que d'études curieuses, mais surtout
que de bien vous pouvez, vous devez faire!

--Le bien est très-difficile à obtenir: ces femmes ne restent ici que
peu de temps; il est donc difficile d'agir très-efficacement sur elles;
il faut se borner à semer... dans l'espoir que quelques-uns de ces bons
germes fructifieront un jour... Parfois cet espoir se réalise.

--Mais il vous faut, madame, un grand courage, une grande vertu pour ne
pas reculer devant l'ingratitude d'une tâche qui vous donne de si rares
satisfactions!

--La conscience de remplir un devoir soutient et encourage; puis
quelquefois on est récompensé par d'heureuses découvertes: ce sont çà et
là quelques éclaircies dans des coeurs que l'on aurait crus tout d'abord
absolument ténébreux.

--Il n'importe; les femmes comme vous doivent être bien rares, madame.

--Non, non, je vous assure; ce que je fais, d'autres le font avec plus
de succès et d'intelligence que moi... Une des inspectrices de l'autre
quartier de Saint-Lazare, destinée aux prévenues de différents crimes,
vous intéresserait bien davantage... Elle me racontait ce matin
l'arrivée d'une jeune fille prévenue d'infanticide. Jamais je n'ai rien
entendu de plus déchirant... Le père de cette malheureuse, un honnête
artisan lapidaire, est devenu fou de douleur en apprenant la honte de sa
fille; il paraît que rien n'était plus affreux que la misère de toute
cette famille, logée dans une misérable mansarde de la rue du Temple.

--La rue du Temple! s'écria Mme d'Harville étonnée, quel est le nom de
cet artisan?

--Sa fille s'appelle Louise Morel...

--C'est bien cela...

--Elle était au service d'un homme respectable, M. Jacques Ferrand,
notaire.

--Cette pauvre famille m'avait été recommandée, dit Clémence en
rougissant; mais j'étais loin de m'attendre à la voir frappée de ce
nouveau coup terrible... Et Louise Morel?

--Se dit innocente: elle jure que son enfant était mort... et il paraît
que ces paroles ont l'accent de la vérité. Puisque vous vous intéressez
à sa famille, madame la marquise, si vous étiez assez bonne pour daigner
la voir, cette marque de votre bonté calmerait son désespoir, qu'on dit
effrayant.

--Certainement je la verrai; j'aurai ici deux protégées au lieu d'une...
Louise Morel et la Goualeuse... car tout ce que vous me dites de cette
pauvre fille me touche à un point extrême... Mais que faut-il faire pour
obtenir sa liberté? Ensuite je la placerais, je me chargerais de son
avenir...

--Avec les relations que vous devez avoir, madame la marquise, il vous
sera très-facile de la faire sortir de prison du jour au lendemain. Cela
dépend absolument de la volonté de M. le préfet de police... la
recommandation d'une personne considérable serait décisive auprès de
lui. Mais me voici bien loin, madame, de l'observation que j'avais faite
sur le sommeil de la Goualeuse. Et à ce propos je dois vous avouer que
je ne serais pas étonnée qu'au sentiment profondément douloureux de sa
première abjection se joignit un autre chagrin... non moins cruel.

--Que voulez-vous dire, madame?

--Peut-être me trompé-je... mais je ne serais pas étonnée que cette
jeune fille, sortie par je ne sais quel événement de la dégradation où
elle était d'abord plongée, eût éprouvé... éprouvât peut-être un amour
honnête... qui fût à la fois son bonheur et son tourment...

--Et pour quelle raison croyez-vous cela?

--Le silence obstiné qu'elle garde sur l'endroit où elle a passé les
trois mois qui ont suivi son départ de la Cité me donne à penser qu'elle
craint de se faire réclamer par les personnes chez qui peut-être elle
avait trouvé un refuge.

--Et pourquoi cette crainte?

--Parce qu'il lui faudrait avouer un passé qu'on ignore sans doute.

--En effet, ses vêtements de paysanne...

--Puis une dernière circonstance est venue renforcer mes soupçons. Hier
au soir, en allant faire mon inspection dans le dortoir, je me suis
approchée du lit de la Goualeuse; elle dormait profondément; au
contraire de ses compagnes, sa figure était calme et sereine; ses grands
cheveux blonds, à demi détachés sous sa cornette, tombaient en profusion
sur son cou et sur ses épaules. Elle tenait ses deux petites mains
jointes et croisées sur son sein, comme si elle se fût endormie en
priant... Je contemplais depuis quelques moments avec attendrissement
cette angélique figure, lorsqu'à voix basse et avec un accent à la fois
respectueux, triste et passionné elle prononça un nom...

--Et ce nom?

Après un moment de silence, Mme Armand reprit gravement:

--Bien que je considère comme sacré ce que l'on peut surprendre pendant
le sommeil, vous vous intéressez si généreusement à cette infortunée,
madame, que je puis vous confier ce secret... Ce nom était Rodolphe...

--Rodolphe! s'écria Mme d'Harville en songeant au prince. Puis,
réfléchissant qu'après tout Son Altesse le grand-duc de Gerolstein ne
pouvait avoir aucun rapport avec le Rodolphe de la pauvre Goualeuse,
elle dit à l'inspectrice, qui semblait étonnée de son exclamation:

--Ce nom m'a surprise, madame, car, par un hasard singulier... un de mes
parents le porte aussi; mais tout ce que vous m'apprenez de la Goualeuse
m'intéresse de plus en plus... Ne pourrais-je pas la voir aujourd'hui...
tout à l'heure?...

--Si, madame; je vais, si vous le désirez, la chercher... Je pourrai
m'informer aussi de Louise Morel, qui est dans l'autre quartier de la
prison.

--Je vous en serai très-obligée, madame, répondit Mme d'Harville, qui
resta seule.

«C'est singulier, se dit-elle; je ne puis me rendre compte de
l'impression étrange que m'a causée ce nom de Rodolphe... En vérité, je
suis folle! Entre lui... et une créature pareille, quels rapports
peuvent exister? Puis, après un moment de silence, la marquise ajouta:
Il avait raison!... combien tout cela m'intéresse!... L'esprit, le coeur
s'agrandissent lorsqu'on les applique à de si nobles occupations!...
Ainsi qu'il le dit, il semble que l'on participe un peu au pouvoir de la
Providence en secourant ceux qui méritent... Et puis, ces excursions
dans un monde que nous ne soupçonnons même pas sont si attachantes, si
amusantes, comme il se plaît à le dire! Quel roman me donnerait ces
émotions touchantes, exciterait à ce point ma curiosité?... Cette pauvre
Goualeuse, par exemple, d'après ce qu'on vient de me dire, m'inspire une
pitié profonde; je me laisse aveuglément aller à cette commisération,
car la surveillante a trop d'expérience pour se tromper à l'égard de
notre protégée... Et cette autre infortunée... la fille de l'artisan...
que le prince a si généreusement secouru en mon nom! Pauvres gens! leur
misère affreuse lui a servi de prétexte pour me sauver... J'ai échappé à
la honte, à la mort peut-être... par un mensonge hypocrite: cette
tromperie me pèse, mais je l'expierai à force de bienfaisance... cela me
sera si facile!... Il est si doux de suivre les nobles conseils de
Rodolphe!... C'est encore l'aimer que de lui obéir!... Oh! je le sens
avec ivresse... son souffle seul anime et féconde la nouvelle vie qu'il
m'a créée pour la consolation de ceux qui souffrent... j'éprouve une
adorable jouissance à n'agir que par lui, à n'avoir d'autres idées que
les siennes... car je l'aime... oh! oui, je l'aime! et toujours il
ignorera cette éternelle passion de ma vie...»

Pendant que Mme d'Harville attend la Goualeuse, nous conduirons le
lecteur au milieu des détenues.



VII

Mont-Saint-Jean


Deux heures sonnaient à l'horloge de la prison de Saint-Lazare.

Au froid qui régnait depuis quelques jours avait succédé une température
douce, tiède, presque printanière; les rayons du soleil se reflétaient
dans l'eau d'un grand bassin carré, à margelles de pierre, situé au
milieu d'une cour plantée d'arbres et entourée de hautes murailles
noirâtres, percées de nombreuses fenêtres grillées; des bancs de bois
étaient scellés çà et là dans cette vaste enceinte pavée, qui servait de
promenade aux détenues.

Le tintement d'une cloche annonçant l'heure de la récréation, les
prisonnières débouchèrent en tumulte par une porte épaisse et guichetée
qu'on leur ouvrit.

Ces femmes, uniformément vêtues, portaient des cornettes noires et de
longs sarraus d'étoffe de laine bleue, serrés par une ceinture à boucle
de fer. Elles étaient là deux cents prostituées, condamnées pour
contraventions aux ordonnances particulières qui les régissent et les
mettent en dehors de la loi commune.

Au premier abord, leur aspect n'avait rien de particulier; mais, en les
observant plus attentivement, on reconnaissait sur presque toutes ces
physionomies les stigmates presque ineffaçables du vice et surtout de
l'abrutissement qu'engendrent l'ignorance et la misère.

À l'aspect de ces rassemblements de créatures perdues, on ne peut
s'empêcher de songer avec tristesse que beaucoup d'entre elles ont été
pures et honnêtes au moins pendant quelque temps. Nous faisons cette
restriction, parce qu'un grand nombre ont été viciées, corrompues,
dépravées, non pas seulement dès leur jeunesse, mais dès leur plus
tendre enfance... mais dès leur naissance, si cela se peut dire, ainsi
qu'on le verra plus tard...

On se demande donc avec une curiosité douloureuse quel enchaînement de
causes funestes a pu amener là celles de ces misérables qui ont connu la
pudeur et la chasteté.

Tant de pentes diverses inclinent à cet égout!...

C'est rarement la passion de la débauche pour la débauche, mais le
délaissement, mais le mauvais exemple, mais l'éducation perverse, mais
surtout la faim, qui conduisent tant de malheureuses à l'infamie; car
les classes pauvres payent seules à la civilisation cet impôt de l'âme
et du corps.

Lorsque les détenues se précipitèrent en courant et en criant dans le
préau, il était facile de voir que la seule joie de sortir de leurs
ateliers ne les rendait pas si bruyantes. Après avoir fait irruption par
l'unique porte qui conduisait à la cour, cette foule s'écarta et fit
cercle autour d'un être informe, qu'on accablait de huées.

C'était une petite femme de trente-six à quarante ans, courte, ramassée,
contrefaite, ayant le cou enfoncé entre des épaules inégales. On lui
avait arraché sa cornette; et ses cheveux, d'un blond ou plutôt d'un
jaune blafard, hérissés, emmêlés, nuancés de gris, retombaient sur son
front bas et stupide. Elle était vêtue d'un sarrau bleu comme les autres
prisonnières et portait sous son bras droit un petit paquet enveloppé
d'un mauvais mouchoir à carreaux, troué. Elle tâchait, avec son coude
gauche, de parer les coups qu'on lui portait.

Rien de plus tristement grotesque que les traits de cette malheureuse:
c'était une ridicule et hideuse figure, allongée en museau, ridée,
tannée, sordide, d'une couleur terreuse, percée de deux narines et de
deux petits yeux rouges bridés et éraillés; tour à tour colère ou
suppliante, elle grondait, elle implorait, mais on riait encore plus de
ses plaintes que de ses menaces.

Cette femme était le jouet des détenues.

Une chose aurait dû pourtant la garantir de ces mauvais traitements...
elle était grosse.

Mais sa laideur, son imbécillité et l'habitude qu'on avait de la
regarder comme une victime vouée à l'amusement général, rendaient ses
persécutrices implacables malgré leur respect ordinaire pour la
maternité.

Parmi les ennemies les plus acharnées de Mont-Saint-Jean (c'était le nom
du souffre-douleur), on remarquait la Louve.

La Louve était une grande fille de vingt ans, leste, virilement
découplée, et d'une figure assez régulière; ses rudes cheveux noirs se
nuançaient de reflets roux; l'ardeur du sang couperosait son teint; un
duvet brun ombrageait ses lèvres charnues; ses sourcils châtains, épais
et drus, se rejoignaient entre eux, au-dessus de ses grands yeux fauves;
quelque chose de violent, de farouche, de bestial, dans l'expression de
la physionomie de cette femme; une sorte de rictus habituel, qui,
retroussant surtout sa lèvre supérieure lors de ses accès de colère,
laissait voir ses dents blanches et écartées, expliquait son surnom de
la Louve.

Néanmoins, on lisait sur ce visage plus d'audace et d'insolence que de
cruauté; en un mot, on comprenait que, plutôt viciée que foncièrement
mauvaise, cette femme fût encore susceptible de quelques bons
mouvements, ainsi que l'inspectrice venait de le raconter à Mme
d'Harville.

--Mon Dieu! Mon Dieu! qu'est-ce que je vous ai donc fait? criait
Mont-Saint-Jean en se débattant au milieu de ses compagnes. Pourquoi
vous acharnez-vous après moi?...

--Parce que ça nous amuse.

--Parce que tu n'es bonne qu'à être tourmentée...

--C'est ton état.

--Regarde-toi... tu verras, que tu n'as pas le droit de te plaindre...

--Mais vous savez bien que je ne me plains qu'à la fin... je souffre
tant que je peux.

--Eh bien! nous te laisserons tranquille si tu nous dis pourquoi tu
t'appelles Mont-Saint-Jean.

--Oui, oui, raconte-nous ça.

--Eh! Je vous l'ai dit cent fois, c'est un ancien soldat que j'ai aimé
dans les temps, et qu'on appelait ainsi parce qu'il avait été blessé à
la bataille de Mont-Saint-Jean... J'ai gardé son nom, là... Maintenant
êtes-vous contentes? Quand vous me ferez répéter toujours la même chose?

--S'il te ressemblait, il était frais, ton soldat!

--Ça devait être un invalide...

--Un restant d'homme...

--Combien avait-il d'yeux de verre?

--Et de nez de fer-blanc?

--Il fallait qu'il eût les deux jambes et les deux bras de moins, avec
ça sourd et aveugle... pour vouloir de toi...

--Je suis laide, un vrai monstre... je le sais bien, allez. Dites-moi
des sottises, moquez vous de moi tant que vous voudrez... ça m'est égal;
mais ne me battez pas, je ne demande que ça.

--Qu'est-ce que tu as dans ce vieux mouchoir? dit la Louve.

--Oui!... oui!... qu'est-ce qu'elle a là?

--Qu'elle nous le montre!

--Voyons! voyons!

--Oh! non, je vous en supplie!... s'écria la misérable en serrant de
toutes ses forces son petit paquet entre ses mains.

--Il faut lui prendre...

--Oui, arrache-lui... la Louve!

--Mon Dieu! faut-il que vous soyez méchantes, allez... mais laissez donc
ça... laissez donc ça...

--Qu'est-ce que c'est?

--Eh bien! c'est un commencement de layette pour mon enfant... je fais
ça avec les vieux morceaux de linge dont personne ne veut et que je
ramasse; ça vous est égal, n'est-ce pas?

--Oh! la layette du petit à Mont-Saint-Jean! C'est ça qui doit être
farce!

--Voyons!!

--La layette... la layette!

--Elle aura pris mesure sur le petit chien de la gardienne... bien
sûr...

--À vous, à vous, la layette! cria la Louve en arrachant le paquet des
mains de Mont-Saint-Jean.

Le mouchoir presque en lambeaux se déchira, bon nombre de rognures
d'étoffes de toutes couleurs et de vieux morceaux de linge à demi
façonnés voltigèrent dans la cour et furent foulés aux pieds par les
prisonnières, qui redoublèrent de huées et d'éclats de rire.

--Que ça de guenilles!

--On dirait le fond de la hotte d'un chiffonnier!

--En voilà des échantillons de vieilles loques!

--Quelle boutique!...

--Et pour coudre tout ça...

--Il y aura plus de fil que d'étoffe...

--Ça fait des broderies!

--Tiens, rattrape-les maintenant tes haillons... Mont-Saint-Jean!

--Faut-il être méchant, mon Dieu! faut-il être méchant! s'écria la
pauvre créature en courant çà et là après les chiffons qu'elle tâchait
de ramasser, malgré les bourrades qu'on lui donnait. Je n'ai jamais fait
de mal à personne, ajouta-t-elle en pleurant, je leur ai offert, pour
qu'elles me laissent tranquille, de leur rendre tous les services
qu'elles voudraient, de leur donner la moitié de ma ration, quoique
j'aie bien faim; eh bien! non, non, c'est tout de même... Mais qu'est-ce
qu'il faut donc que je fasse pour avoir la paix?... Elles n'ont pas
seulement pitié d'une pauvre femme enceinte! Faut être plus sauvage que
des bêtes... J'avais eu tant de peine à ramasser ces petits bouts de
linge! Avec quoi voulez-vous que je fasse la layette de mon enfant,
puisque je n'ai de quoi rien acheter? À qui ça fait-il du tort de
ramasser ce que personne ne veut plus, puisqu'on le jette. Mais tout à
coup Mont-Saint-Jean s'écria avec un accent d'espoir: Oh! puisque vous
voilà... la Goualeuse... je suis sauvée... parlez-leur pour moi... elles
vous écouteront, bien sûr, puisqu'elles vous aiment autant qu'elles me
haïssent.

La Goualeuse, arrivant la dernière des détenues, entrait alors dans le
préau.

Fleur-de-Marie portait le sarrau bleu et la cornette noire des
prisonnières; mais, sous ce grossier costume, elle était encore
charmante. Pourtant, depuis son enlèvement de la ferme de Bouqueval
(enlèvement dont nous expliquerons plus tard l'issue), ses traits
semblaient profondément altérés; sa pâleur, autrefois légèrement rosée,
était mate comme la blancheur de l'albâtre; l'expression de sa
physionomie avait aussi changé: elle était alors empreinte d'une sorte
de dignité triste.

Fleur-de-Marie sentait qu'accepter courageusement les douloureux
sacrifices de l'expiation, c'est presque atteindre à la hauteur de la
réhabilitation.

--Demandez-leur donc grâce pour moi, la Goualeuse, reprit
Mont-Saint-Jean, implorant la jeune fille; voyez comme elles traînent
dans la cour tout ce que j'avais rassemblé avec tant de peine pour
commencer la layette de mon enfant... Quel beau plaisir ça peut-il leur
faire?

Fleur-de-Marie ne dit mot, mais elle se mit à ramasser activement un à
un, sous les pieds des détenues, tous les chiffons qu'elle put
recueillir.

Une prisonnière retenait méchamment sous son sabot une sorte de
brassière de grosse toile bise; Fleur-de-Marie, toujours baissée, leva
sur cette femme son regard enchanteur et lui dit de sa voix douce:

--Je vous en prie, laissez-moi reprendre cela, au nom de cette pauvre
femme qui pleure...

La détenue recula son pied...

La brassière fut sauvée ainsi que presque tous les autres haillons, que
la Goualeuse conquit ainsi pièce à pièce.

Il lui restait à récupérer un petit bonnet d'enfant que deux détenues se
disputaient en riant. Fleur-de-Marie leur dit:

--Voyons, soyez tout à fait bonnes... rendez-lui ce petit bonnet...

--Ah! bien oui... c'est donc pour un arlequin au maillot, ce bonnet! il
est fait d'un morceau d'étoffe grise, avec des pointes en futaine vertes
et noires, et une doublure de toile à matelas.

Ceci était exact.

Cette description du bonnet fut accueillie avec des huées et des rires
sans fin.

--Moquez-vous-en, mais rendez-le-moi, disait Mont-Saint-Jean, et surtout
ne le traînez pas dans le ruisseau comme le reste... Pardon de vous
avoir fait salir les mains pour moi, la Goualeuse, ajouta
Mont-Saint-Jean d'une voix reconnaissante.

--À moi le bonnet d'arlequin! dit la Louve, qui s'en empara et l'agita
en l'air comme un trophée.

--Je vous en supplie, donnez-le-moi, dit la Goualeuse.

--Non, c'est pour le rendre à Mont-Saint-Jean!

--Certainement.

--Ah! bah! ça en vaut bien la peine... une pareille guenille!

--C'est parce que Mont-Saint-Jean, pour habiller son enfant, n'a que des
guenilles... que vous devriez avoir pitié d'elle, la Louve, dit
tristement Fleur-de-Marie en étendant la main vers le bonnet.

--Vous ne l'aurez pas! reprit brutalement la Louve; ne faudrait-il pas
toujours vous céder, à vous, parce que vous êtes la plus faible?... Vous
abusez de cela à la fin!...

--Où serait le mérite de me céder... si j'étais la plus forte?...
répondit la Goualeuse avec un demi-sourire plein de grâce.

--Non, non; vous voulez encore m'entortiller avec votre petite voix
douce... Vous ne l'aurez pas.

--Voyons, la Louve, ne soyez pas méchante...

--Laissez-moi tranquille, vous m'ennuyez...

--Je vous en prie!...

--Tiens! ne m'impatiente pas... j'ai dit non, c'est non! s'écria la
Louve tout à fait irritée.

--Ayez donc pitié d'elle... voyez comme elle pleure!

--Qu'est-ce que ça me fait, à moi?... tant pis pour elle! Elle est notre
souffre-douleur...

--C'est vrai, c'est vrai... il ne fallait pas lui rendre ses loques,
murmuraient les détenues, entraînées par l'exemple de la Louve. Tant pis
pour Mont-Saint-Jean!...

--Vous avez raison, tant pis pour elle! dit Fleur-de-Marie avec
amertume, elle est votre souffre-douleur... elle doit se résigner... ses
gémissements vous amusent... ses larmes vous font rire... Il vous faut
bien passer le temps à quelque chose! On la tuerait sur place qu'elle
n'aurait rien à dire... Vous avez raison, la Louve, cela est juste!...
Cette pauvre femme ne fait de mal à personne, elle ne peut pas se
défendre, elle est seule contre toutes... vous l'accablez... cela est
surtout bien brave et bien généreux!

--Nous sommes donc des lâches? s'écria la Louve emportée par la violence
de son caractère et par son impatience de toute contradiction.
Répondras-tu! Sommes-nous des lâches, hein? reprit-elle de plus en plus
irritée.

Des rumeurs menaçantes pour la Goualeuse commencèrent à se faire
entendre.

Les détenues offensées se rapprochèrent et l'entourèrent en vociférant,
oubliant ou plutôt se révoltant contre l'ascendant que la jeune fille
avait jusqu'alors pris sur elles.

--Elle nous appelle lâches!

--De quel droit vient-elle nous blâmer?

--Est-ce qu'elle est plus que nous?

--Nous avons été trop bonnes enfants avec elle.

--Et maintenant elle veut prendre des airs avec nous.

--Si ça nous plaît de faire de la misère à Mont-Saint-Jean, qu'est-ce
qu'elle a à dire?

--Puisque c'est comme ça, tu seras encore plus battue qu'auparavant,
entends-tu, Mont-Saint-Jean?

--Tiens, voilà pour commencer, dit l'une en lui donnant un coup de
poing.

--Et si tu te mêles encore de ce qui ne te regarde pas, la Goualeuse, on
te traitera de même.

--Oui!... oui!

--Ça n'est pas tout! cria la Louve; il faut que la Goualeuse nous
demande pardon de nous avoir appelées lâches! C'est vrai... si on la
laissait faire, elle finirait par nous manger la laine sur le dos. Nous
sommes bien bêtes, aussi... de ne pas nous apercevoir de ça!

--Qu'elle nous demande pardon!

--À genoux!

--À deux genoux!

--Ou nous allons la traiter comme Mont-Saint-Jean, sa protégée.

--À genoux! à genoux!

--Ah! nous sommes des lâches!

--Répète-le donc, hein!

Fleur-de-Marie ne s'émut pas de ces cris furieux; elle laissa passer la
tourmente; puis, lorsqu'elle put se faire entendre, promenant sur les
prisonnières son beau regard calme et mélancolique, elle répondit à la
Louve, qui vociférait de nouveau:

--Ose donc répéter que nous sommes des lâches!»

--Vous? Non, non, c'est cette pauvre femme dont vous avez déchiré les
vêtements, que vous avez battue, traînée dans la boue: c'est elle qui
est lâche... Ne voyez-vous pas comme elle pleure, comme elle tremble en
vous regardant? Encore une fois, c'est elle qui est lâche, puisqu'elle a
peur de vous!

L'instinct de Fleur-de-Marie la servait parfaitement. Elle eût invoqué
la justice, le devoir, pour désarmer l'acharnement stupide et brutal des
prisonnières contre Mont-Saint-Jean, qu'elle n'eût pas été écoutée. Elle
les émut en s'adressant à ce sentiment de générosité naturelle qui
jamais ne s'éteint tout à fait, même dans les masses les plus
corrompues.

La Louve et ses compagnes murmurèrent encore, mais elles se sentaient,
elles s'avouaient lâches.

Fleur-de-Marie ne voulut pas abuser de ce premier triomphe et continua:

--Votre souffre-douleur ne mérite pas de pitié, dites-vous; mais, mon
Dieu! son enfant en mérite, lui! Ne ressent-il pas les coups que vous
donnez à sa mère? Quand elle vous crie «grâce!» ce n'est pas pour
elle... c'est pour son enfant! Quand elle vous demande un peu de votre
pain, si vous en avez de trop, parce qu'elle a plus faim que d'habitude,
ce n'est pas pour elle... c'est pour son enfant!... Quand elle vous
supplie, les larmes aux yeux, d'épargner ses haillons qu'elle a eu tant
de peine à rassembler, ce n'est pas pour elle... c'est pour son enfant!
Ce pauvre petit bonnet de pièces et de morceaux doublé de toile à
matelas, dont vous vous moquez tant, est bien risible... peut-être;
pourtant, à moi, rien qu'à le voir, il me donne envie de pleurer, je
vous l'avoue... Moquez-vous de moi et de Mont-Saint-Jean, si vous
voulez.

Les détenues ne rirent pas.

La Louve regarda même tristement ce petit bonnet qu'elle tenait encore à
la main.

--Mon Dieu! reprit Fleur-de-Marie en essuyant ses yeux du revers de sa
main blanche et délicate, je sais que vous n'êtes pas méchantes... Vous
tourmentez Mont-Saint-Jean par désoeuvrement, non par cruauté. Mais vous
oubliez qu'ils sont deux... elle et son enfant. Elle le tiendrait entre
ses bras qu'il la protégerait contre vous... Non-seulement vous ne la
battriez pas, de peur de faire du mal à ce pauvre innocent, mais s'il
avait froid, vous donneriez à sa mère tout ce que vous pourriez pour le
couvrir, n'est-ce pas, la Louve?

--C'est vrai... un enfant, qui est-ce qui n'en aurait pas pitié?...

--C'est tout simple, ça...

--S'il avait faim, vous vous ôteriez le pain de la bouche pour lui,
n'est-ce pas, la Louve?

--Oui, et de bon coeur... je ne suis pas plus méchante qu'une autre.

--Ni nous non plus...

--Un pauvre petit innocent!

--Qu'est-ce qui aurait le coeur de vouloir lui faire mal?

--Faudrait être des monstres!

--Des sans-coeur!

--Des bêtes sauvages!

--Je vous le disais bien, reprit Fleur-de-Marie, que vous n'étiez pas
méchantes; vous êtes bonnes, votre tort c'est de ne pas réfléchir que
Mont-Saint-Jean, au lieu d'avoir son enfant dans ses bras pour vous
apitoyer... l'a dans son sein... voilà tout...

--Voilà tout! reprit la Louve avec exaltation, non, ça n'est pas tout.
Vous avez raison, la Goualeuse, nous étions des lâches... et vous êtes
brave d'avoir osé nous le dire, et vous êtes brave de n'avoir pas
tremblé après nous l'avoir dit. Voyez-vous, nous avons beau dire et beau
faire, nous débattre contre ça, que vous n'êtes pas une créature comme
nous autres, faut toujours finir par en convenir... Ça me vexe, mais ça
est... Tout à l'heure encore nous avons eu tort... vous étiez plus
courageuse que nous...

--C'est vrai qu'il lui a fallu du courage à cette blondinette pour nous
dire comme ça nos vérités en face...

--Oh! mais, c'est que ces yeux bleus tout doux, tout doux, une fois que
ça s'y met...

--Ça devient des vrais petits lions.

--Pauvre Mont-Saint-Jean! Elle lui doit une fière chandelle!

--Après tout, c'est que c'est vrai, quand nous battons Mont-Saint-Jean,
nous battons son enfant.

--Je n'avais pas pensé à cela.

--Ni moi non plus.

--Mais la Goualeuse, elle, pense à tout.

--Et battre un enfant... c'est affreux!

--Pas une de nous n'en serait capable.

Rien de plus mobile que les passions populaires; rien de plus brusque,
de plus rapide que leurs retours du mal au bien et du bien au mal.

Quelques simples et touchantes paroles de Fleur-de-Marie avaient opéré
une réaction subite en faveur de Mont-Saint-Jean, qui pleurait
d'attendrissement.

Tous les coeurs étaient émus, parce que, nous l'avons dit, les
sentiments qui se rattachent à la maternité sont toujours vifs et
puissants chez les malheureuses dont nous parlons.

Tout à coup la Louve, violente et exaltée en toute chose, prit le petit
bonnet qu'elle tenait à la main, en fit une sorte de bourse, fouilla
dans sa poche, en tira vingt sous, les jeta dans le bonnet et s'écria en
le présentant à ses compagnes:

--Je mets vingt sous pour acheter de quoi faire une layette au petit de
Mont-Saint-Jean. Nous taillerons et nous coudrons tout nous-mêmes, afin
que la façon ne lui coûte rien...

--Oui... oui...

--C'est ça!... cotisons-nous!...

--J'en suis!

--Fameuse idée!

--Pauvre femme!

--Elle est laide comme un monstre... mais elle est mère comme une
autre...

--La Goualeuse avait raison, au fait, c'est à pleurer toutes les larmes
de son corps que de voir cette malheureuse layette de haillons.

--Je mets dix sous.

--Moi trente.

--Moi vingt.

--Moi, quatre sous... je n'ai que ça.

--Moi, je n'ai rien... mais je vends ma ration de demain pour mettre à
la masse. Qui me l'achète?

--Moi, dit la Louve, je mets dix sous pour toi... mais tu garderas ta
ration, et Mont-Saint-Jean aura une layette comme une princesse.

Exprimer la surprise, la joie de Mont-Saint-Jean serait impossible; son
grotesque et laid visage, inondé de larmes, devenait presque touchant.
Le bonheur, la reconnaissance y rayonnaient.

Fleur-de-Marie aussi était bien heureuse, quoiqu'elle eût été obligée de
dire à la Louve, quand celle-ci lui tendit le petit bonnet:

--Je n'ai pas d'argent... mais je travaillerai tant qu'on voudra...

--Oh! mon bon petit ange du paradis, s'écria Mont-Saint-Jean en tombant
aux genoux de la Goualeuse, et en tâchant de lui prendre la main pour la
baiser; qu'est-ce que je vous ai donc fait pour que vous soyez aussi
charitable pour moi, et toutes ces dames aussi? C'est-il bien possible,
mon bon Dieu sauveur!... Une layette pour mon enfant, une bonne layette,
tout ce qu'il lui faudra? Qui aurait jamais cru cela pourtant! J'en
deviendrai folle, c'est sûr. Moi qui tout à l'heure étais le _pâtiras_
de tout le monde, en un rien de temps, parce que vous leur avez dit...
quelque chose... de votre chère petite voix de séraphin... voilà que
vous les retournez de mal à bien, voilà qu'elles m'aiment à cette heure.
Et moi aussi, je les aime. Elles sont si bonnes! J'avais tort de me
fâcher. Étais-je donc bête, et injuste, et ingrate; tout ce qu'elles me
faisaient, c'était pour rire, elles ne me voulaient pas de mal, c'était
pour mon bien, en voilà la preuve. Oh! maintenant on m'assommerait sur
la place que je ne dirais pas ouf. J'étais par trop susceptible aussi!

--Nous avons quatre-vingt-huit francs et sept sous, dit la Louve en
finissant, de compter le montant de la collecte, qu'elle enveloppa dans
le petit bonnet. Qui est-ce qui sera la trésorière jusqu'à ce qu'on ait
employé l'argent! Faut pas le donner à Mont-Saint-Jean, elle est trop
sotte.

--Que la Goualeuse garde l'argent, cria-t-on tout d'une voix.

--Si vous m'en croyez, dit Fleur-de-Marie, vous prierez l'inspectrice,
Mme Armand, de se charger de cette somme et de faire les emplettes
nécessaires à la layette; et puis, qui sait? Mme Armand sera sensible à
la bonne action que vous avez faite, et peut-être demandera-t-elle qu'on
ôte quelques jours de prison à celles qui sont bien notées... Eh bien!
la Louve, ajouta Fleur-de-Marie en prenant sa compagne par le bras,
est-ce que vous ne vous sentez pas plus contente que tout à l'heure,
quand vous jetiez au vent les pauvres haillons de Mont-Saint-Jean?

La Louve ne répondit pas d'abord.

À l'exaltation généreuse qui avait un moment animé ses traits succédait
une sorte de défiance farouche.

Fleur-de-Marie la regardait avec surprise, ne comprenant rien à ce
changement subit.

--Goualeuse... venez... j'ai à vous parler, dit la Louve d'un air
sombre.

Et, se détachant du groupe des détenues, elle emmena brusquement
Fleur-de-Marie près du bassin à margelles de pierre creusé au milieu du
préau. Un banc était tout près.

La Louve et la Goualeuse s'y assirent et se trouvèrent ainsi presque
isolées de leurs compagnes.



VIII

La Louve et la Goualeuse


Nous croyons fermement à l'influence de certains caractères dominateurs,
assez sympathiques aux masses, assez puissants sur elles pour leur
imposer le bien ou le mal.

Les uns, audacieux, emportés, indomptables, s'adressant aux mauvaises
passions, les soulèveront comme l'ouragan soulève l'écume de la mer;
mais, ainsi que tous les orages, ces orages seront aussi furieux
qu'éphémères; à ces funestes effervescences succéderont de sourds
ressentiments de tristesse, de malaise, qui empireront les plus
misérables conditions. Le déboire d'une violence est toujours amer, le
réveil d'un excès toujours pénible.

_La Louve_, si l'on veut, personnifiera cette influence funeste.

D'autres organisations, plus rares, parce qu'il faut que leurs généreux
instincts soient fécondés par l'intelligence, et que chez elles l'esprit
soit au niveau du coeur, d'autres, disons-nous, inspireront le bien,
ainsi que les premiers inspirent le mal. Leur action pénétrera doucement
les âmes, comme les tièdes rayons du soleil pénètrent les corps d'une
chaleur vivifiante... comme la fraîche rosée d'une nuit d'été imbibe la
terre aride et brûlante.

_Fleur-de-Marie_, si l'on veut, personnifiera cette influence
bienfaisante.

La réaction en bien n'est pas brusque comme la réaction en mal; ses
effets se prolongent davantage. C'est quelque chose d'onctueux,
d'ineffable, qui peu à peu détend, calme, épanouit les coeurs les plus
endurcis et leur fait goûter une sensation d'une inexprimable sérénité.

Malheureusement le charme cesse.

Après avoir entrevu de célestes clartés, les gens pervers retombent dans
les ténèbres de leur vie habituelle; le souvenir des suaves émotions qui
les ont un moment surpris s'efface peu à peu. Parfois pourtant ils
cherchent vaguement à se les rappeler, de même que nous essayons de
murmurer les chants dont notre heureuse enfance a été bercée.

Grâce à la bonne action qu'elle leur avait inspirée, les compagnes de la
Goualeuse venaient de connaître la douceur passagère de ces
ressentiments, aussi partagés par la Louve. Mais celle-ci, pour des
raisons que nous dirons bientôt, devait rester moins longtemps que les
autres prisonnières sous cette bienfaisante impression.

Si l'on s'étonne d'entendre et de voir Fleur-de-Marie, naguère si
passivement, si douloureusement résignée, agir, parler avec courage et
autorité, c'est que les nobles enseignements qu'elle avait reçus pendant
son séjour à la ferme de Bouqueval avaient rapidement développé les
rares qualités de cette nature excellente.

Fleur-de-Marie comprenait qu'il ne suffisait pas de pleurer un passé
irréparable, et qu'on ne se réhabilitait qu'en faisant le bien ou en
l'inspirant.

Nous l'avons dit: la Louve s'était assise sur un banc de bois à côté de
la Goualeuse.

Le rapprochement de ces deux jeunes filles offrait un singulier
contraste.

Les pâles rayons d'un soleil d'hiver les éclairaient; le ciel pur se
pommelait çà et là de petites nuées blanches et floconneuses; quelques
oiseaux, égayés par la tiédeur de la température, gazouillaient dans les
branches noires des grands marronniers de la cour; deux ou trois
moineaux plus effrontés que les autres venaient boire et se baigner dans
un petit ruisseau où s'écoulait le trop-plein du bassin; les mousses
vertes veloutaient les revêtements de pierre des margelles; entre leurs
assises disjointes poussaient çà et là quelques touffes d'herbe et de
plantes pariétaires épargnées par la gelée.

Cette description d'un bassin de prison semblera puérile, mais
Fleur-de-Marie ne perdait pas un de ces détails; les yeux tristement
fixés sur ce petit coin de verdure et sur cette eau limpide où se
réfléchissait la blancheur mobile des nuées courant sur l'azur du ciel,
où se brisaient avec un miroitement lumineux les rayons d'or d'un beau
soleil, elle songeait en soupirant aux magnificences de la nature
qu'elle aimait, qu'elle admirait si poétiquement, et dont elle était
encore privée.

--Que vouliez-vous me dire? demanda la Goualeuse à sa compagne, qui,
assise auprès d'elle, restait sombre et silencieuse.

--Il faut que nous ayons une explication, s'écria durement la Louve; ça
ne peut pas durer ainsi.

--Je ne vous comprends pas, la Louve.

--Tout à l'heure, dans la cour, à propos de Mont-Saint-Jean, je m'étais
dit: «Je ne veux plus céder à la Goualeuse», et pourtant je viens encore
de vous céder...

--Mais...

--Mais je vous dis que ça ne peut pas durer...

--Qu'avez-vous contre moi, la Louve?

--J'ai... que je ne suis plus la même depuis votre arrivée ici, non, je
n'ai plus ni coeur, ni force, ni hardiesse...

Puis, s'interrompant, la Louve releva tout à coup la manche de sa robe,
et, montrant à la Goualeuse son bras blanc, nerveux et couvert d'un
duvet noir, elle lui fit remarquer, sur la partie antérieure de ce bras,
un tatouage indélébile représentant un poignard bleu à demi enfoncé dans
un coeur rouge; au-dessous de cet emblème on lisait ces mots:

                    _Mort aux lâches!_
                       _Martial._
                  _P. L. V. (pour la vie)._

--Voyez-vous cela? s'écria la Louve.

--Oui... cela est sinistre et me fait peur, dit la Goualeuse en
détournant la vue.

--Quand Martial, mon amant, m'a écrit, avec une aiguille rougie au feu,
ces mots sur le bras: Mort aux lâches! il me croyait brave; s'il savait
ma conduite depuis trois jours, il me planterait son couteau dans le
corps comme ce poignard est planté dans ce coeur... et il aurait raison,
car il a écrit là: Mort aux lâches! et je suis lâche.

--Qu'avez-vous fait de lâche?

--Tout...

--Regrettez-vous votre bonne pensée de tout à l'heure?

--Oui...

--Ah! je ne vous crois pas...

--Je vous dis que je la regrette, moi, car c'est encore une preuve de ce
que vous pouvez sur nous toutes. Est-ce que vous n'avez pas entendu
Mont-Saint-Jean quand elle était à genoux... à vous remercier?...

--Qu'a-t-elle dit?

--Elle a dit, en parlant de nous, que «d'un rien vous nous tourniez de
mal à bien». Je l'aurais étranglée quand elle a dit ça... car, pour
notre honte... c'était vrai. Oui, en un rien de temps, vous nous changez
du blanc au noir: on vous écoute, on se laisse aller à ses premiers
mouvements... et on est votre dupe, comme tout à l'heure...

--Ma dupe... pour avoir secouru généreusement cette pauvre femme!

--Il ne s'agit pas de tout ça, s'écria la Louve avec colère, je n'ai
jusqu'ici courbé la tête devant personne... La Louve est mon nom, et je
suis bien nommée... plus d'une femme porte mes marques... plus d'un
homme aussi... il ne sera pas dit qu'une petite fille comme vous me
mettra sous ses pieds...

--Moi!... et comment?

--Est-ce que je le sais, comment?... Vous arrivez ici... vous commencez
d'abord par m'offenser...

--Vous offenser?

--Oui... vous demandez qui veut votre pain... la première, je réponds:
«Moi!...» Mont-Saint-Jean ne vous le demande qu'ensuite... et vous lui
donnez la préférence... Furieuse de cela, je m'élance sur vous, mon
couteau levé...

--Et je vous dis: «Tuez-moi si vous voulez... mais ne me faites pas trop
souffrir...», reprit la Goualeuse... voilà tout.

--Voilà tout?... oui, voilà tout!... Et pourtant ces seuls mots-là m'ont
fait tomber mon couteau des mains... m'ont fait vous demander pardon...
à vous qui m'aviez offensée... Est-ce que c'est naturel?... Tenez, quand
je reviens dans mon bon sens, je me fais pitié à moi-même... Et le soir
de votre arrivée ici, lorsque vous vous êtes mise à genoux pour votre
prière, pourquoi, au lieu de me moquer de vous, et d'ameuter tout le
dortoir, pourquoi ai-je dit: «Faut la laisser tranquille... Elle prie,
c'est qu'elle en a le droit...» Et le lendemain, pourquoi, moi et les
autres, avons-nous eu honte de nous habiller devant vous?

--Je ne sais pas... la Louve.

--Vraiment! reprit cette violente créature avec ironie, vous ne le savez
pas! C'est sans doute, comme nous l'avons dit quelquefois en
plaisantant, que vous êtes d'une autre espèce que nous. Vous croyez
peut-être cela?

--Je ne vous ai jamais dit que je le croyais.

--Non, vous ne le dites pas... mais vous faites tout comme.

--Je vous en prie, écoutez-moi.

--Non, ça m'a été trop mauvais de vous écouter... de vous regarder.
Jusqu'ici je n'avais jamais envié personne; eh bien! deux ou trois fois
je me suis surprise... faut-il être bête et lâche!... je me suis
surprise à envier votre figure de sainte Vierge, votre air doux et
triste... Oui, j'ai envié jusqu'à vos cheveux blonds et à vos yeux
bleus, moi qui ai toujours détesté les blondes, vu que je suis brune...
Vouloir vous ressembler... moi, la Louve!... moi!... Il y a huit jours,
j'aurais marqué celui qui m'aurait dit ça... Ce n'est pourtant pas votre
sort qui peut tenter; vous êtes chagrine comme une Madeleine. Est-ce
naturel, dites?

--Comment voulez-vous que je me rende compte des impressions que je vous
cause?

--Oh! vous savez bien ce que vous faites... avec votre air de ne pas y
toucher.

--Mais quel mauvais dessein me supposez-vous?

--Est-ce que je le sais, moi? C'est justement parce que je ne comprends
rien à tout cela que je me défie de vous. Il y a autre chose: jusqu'ici
j'avais été toujours gaie ou colère... mais jamais songeuse... et vous
m'avez rendue songeuse. Oui, il y a des mots que vous dites qui, malgré
moi, m'ont remué le coeur et m'ont fait songer à toutes sortes de choses
tristes.

--Je suis fâchée de vous avoir peut-être attristée, la Louve... mais je
ne me souviens pas de vous avoir dit...

--Eh! mon Dieu, s'écria la Louve en interrompant sa compagne avec une
impatience courroucée, ce que vous faites est quelquefois aussi émouvant
que ce que vous dites!... Vous êtes si maligne!...

--Ne vous fâchez pas, la Louve... expliquez-vous...

--Hier, dans l'atelier de travail, je vous voyais bien... vous aviez la
tête et les yeux baissés sur l'ouvrage que vous cousiez; une grosse
larme est tombée sur votre main... Vous l'avez regardée pendant une
minute... et puis vous avez porté votre main à vos lèvres, comme pour la
baiser et l'essuyer, cette larme; est-ce vrai?

--C'est vrai, dit la Goualeuse en rougissant.

--Ça n'a l'air de rien... mais dans cet instant-là vous aviez l'air si
malheureux, si malheureux, que je me suis sentie tout écoeurée, toute
sens dessus dessous... Dites donc, est-ce que vous croyez que c'est
amusant? Comment! j'ai toujours été dure comme roc pour ce qui me
touche... personne ne peut se vanter de m'avoir vue pleurer... et il
faut qu'en regardant seulement votre petite frimousse je me sente des
lâchetés plein le coeur!... Oui, car tout ça c'est des pures lâchetés;
et la preuve, c'est que depuis trois jours je n'ai pas osé écrire à
Martial, mon amant, tant j'ai une mauvaise conscience... Oui, votre
fréquentation m'affadit le caractère, il faut que ça finisse... j'en ai
assez; ça tournerait mal... je m'entends... Je veux rester comme je
suis... et ne pas me faire moquer de moi...

--Et pourquoi se moquerait-on de vous?

--Pardieu! parce qu'on me verrait faire la bonne et la bête, moi qui
faisais trembler tout le monde ici! Non, non; j'ai vingt ans, je suis
aussi belle que vous dans mon genre, je suis méchante... on me craint,
c'est ce que je veux... Je me moque du reste... Crève qui dit le
contraire!

--Vous êtes fâchée contre moi, la Louve?

--Oui, vous êtes pour moi une mauvaise connaissance; si ça continuait,
dans quinze jours, au lieu de m'appeler la Louve, on m'appellerait... la
Brebis. Merci!... ça n'est pas moi qu'on châtrera jamais comme ça...
Martial me tuerait... Finalement, je ne veux plus vous fréquenter; pour
me séparer tout à fait de vous, je vais demander à être changée de
salle; si on me refuse, je ferai un mauvais coup pour me remettre en
haleine et pour qu'on m'envoie au cachot jusqu'à ma sortie... Voilà ce
que j'avais à vous dire, la Goualeuse.

Fleur-de-Marie comprit que sa compagne, dont le coeur n'était pas
complètement vicié, se débattait, pour ainsi dire, contre de meilleures
tendances. Sans doute, ces vagues aspirations vers le bien avaient été
éveillées chez la Louve par la sympathie, par l'intérêt involontaire que
lui inspirait Fleur-de-Marie. Heureusement pour l'humanité, de rares
mais éclatants exemples prouvent, nous le répétons, qu'il est des âmes
d'élite, douées, presque à leur insu, d'une telle puissance d'attraction
qu'elles forcent les êtres les plus réfractaires à entrer dans leur
sphère et à tendre plus ou moins à s'assimiler à elles.

Les résultats prodigieux de certaines missions, de certains apostolats,
ne s'expliquent pas autrement...

Dans un cercle infiniment borné, telle était la nature des rapports de
Fleur-de-Marie et de la Louve; mais celle-ci, par une contradiction
singulière, ou plutôt par une conséquence de son caractère intraitable
et pervers, se défendait de tout son pouvoir contre la salutaire
influence qui la gagnait... de même que les caractères honnêtes luttent
énergiquement contre les influences mauvaises.

Si l'on songe que le vice a souvent un orgueil infernal, l'on ne
s'étonnera pas de voir la Louve faire tous ses efforts pour conserver sa
réputation de créature indomptable et redoutée, et pour ne pas devenir
de louve... brebis, ainsi qu'elle disait.

Pourtant ces hésitations, ces colères, ces combats, mêlés çà et là de
quelques élans généreux, révélaient chez cette malheureuse des symptômes
trop favorables et trop significatifs pour que Fleur-de-Marie abandonnât
l'espoir qu'elle avait un moment conçu.

Oui, pressentant que la Louve n'était pas absolument perdue, elle aurait
voulu la sauver comme on l'avait sauvée elle-même.

«La meilleure manière de prouver ma reconnaissance à mon bienfaiteur,
pensait la Goualeuse, c'est de donner à d'autres, qui peuvent encore les
entendre, les nobles conseils qu'il m'a donnés.»

Prenant timidement la main de sa compagne, qui la regardait avec une
sombre défiance, Fleur-de-Marie lui dit:

--Je vous assure, la Louve... que vous vous intéressez à moi... non pas
parce que vous êtes lâche, mais parce que vous êtes généreuse. Les
braves coeurs sont les seuls qui s'attendrissent sur le malheur des
autres.

--Il n'y a ni générosité ni courage là-dedans, dit brutalement la Louve;
c'est de la lâcheté... D'ailleurs, je ne veux pas que vous me disiez que
je me suis attendrie... ça n'est pas vrai...

--Je ne le dirai plus, la Louve; mais puisque vous m'avez témoigné de
l'intérêt... vous me laisserez vous en être reconnaissante, n'est-ce
pas?

--Je m'en moque pas mal!... Ce soir, je serai dans une autre salle que
vous... ou seule au cachot, et bientôt je serai dehors, Dieu merci!

--Et où irez-vous en sortant d'ici?

--Tiens!... chez moi, donc, rue Pierre-Lescot. Je suis dans mes meubles.

--Et Martial... dit la Goualeuse, qui espérait continuer l'entretien en
parlant à la Louve d'un objet intéressant pour elle, et Martial, vous
serez bien contente de le revoir?

--Oui... oh, oui!... répondit-elle avec un accent passionné. Quand j'ai
été arrêtée, il relevait de maladie... une fièvre qu'il avait eue parce
qu'il demeure toujours sur l'eau... Pendant dix-sept jours et dix-sept
nuits, je ne l'ai pas quitté d'une minute, j'ai vendu la moitié de mon
bazar pour payer le médecin, les drogues, tout... Je peux m'en vanter,
et je m'en vante... si mon homme vit, c'est à moi qu'il le doit... J'ai
encore hier fait brûler un cierge pour lui... C'est des bêtises... mais
c'est égal, on a vu quelquefois de très-bons effets de ça pour la
convalescence...

--Et où est-il maintenant? Que fait-il?

--Il demeure toujours près du pont d'Asnières, sur le bord de l'eau.

--Sur le bord de l'eau?

--Oui, il est établi là, avec sa famille, dans une maison isolée. Il est
toujours en guerre avec les gardes-pêche, et une fois qu'il est dans son
bateau, avec son fusil à deux coups, il ne ferait pas bon l'approcher,
allez! dit orgueilleusement la Louve.

--Quel est donc son état?

--Il pêche en fraude, la nuit; et puis, comme il est brave comme un
lion, quand un poltron veut faire chercher querelle à un autre, il s'en
charge, lui... Son père a eu des malheurs avec la justice. Il a encore
sa mère, deux soeurs et un frère... Autant vaudrait pour lui... ne pas
l'avoir, ce frère-là, car c'est un scélérat qui se fera guillotiner un
jour ou l'autre... ses soeurs aussi... Enfin, n'importe, c'est à eux
leur cou.

--Et où l'avez-vous connu, Martial?

--À Paris. Il avait voulu apprendre l'état de serrurier... un bel état,
toujours du fer rouge et du feu autour de soi... du danger, quoi!... ça
lui convenait; mais, comme moi, il avait mauvaise tête, ça n'a pas pu
marcher avec ses bourgeois; alors il s'en est retourné auprès de ses
parents, et il s'est mis à marauder sur la rivière. Il vient me voir à
Paris, et moi, dans le jour, je vais le voir à Asnières: c'est tout
près: ça serait plus loin que j'irais tout de même, quand ça serait sur
les genoux et sur les mains.

--Vous serez bien heureuse d'aller à la campagne... vous la Louve! dit
la Goualeuse en soupirant; surtout si vous aimez, comme moi, à vous
promener dans les champs.

--J'aimerais bien mieux me promener dans les bois, dans les grandes
forêts, avec mon homme.

--Dans les forêts?... Vous n'auriez pas peur?

--Peur? ah! bien oui, peur! Est-ce qu'une louve a peur? Plus la forêt
serait déserte et épaisse, plus j'aimerais ça. Une hutte isolée où
j'habiterais avec Martial, qui serait braconnier; aller avec lui la nuit
tendre des pièges au gibier... et puis, si les gardes venaient pour nous
arrêter, leur tirer des coups de fusils, nous deux mon homme, en nous
cachant dans les broussailles, ah! dame... c'est ça qui serait bon!

--Vous avez donc déjà habité des bois, la Louve?

--Jamais.

--Qui vous a donc donné ces idées-là?

--Martial.

--Comment?

--Il était braconnier dans la forêt de Rambouillet. Il y a un an, il a
_censé_ tirer sur un garde qui avait tiré sur lui... gueux de garde!
Enfin ça n'a pas été prouvé en justice, mais Martial a été obligé de
quitter le pays... Alors il est venu à Paris pour apprendre l'état de
serrurier: c'est là où je l'ai connu. Comme il était trop mauvaise tête
pour s'arranger avec son bourgeois, il a mieux aimé retourner à Asnières
près de ses parents, et marauder sur la rivière; c'est moins
assujettissant... Mais il regrette toujours les bois; il y retournera un
jour ou l'autre. À force de me parler du braconnage et des forêts, il
m'a fourré ces idées-là dans la tête... et maintenant il me semble que
je suis née pour ça. Mais c'est toujours de même... ce que veut votre
homme, vous le voulez... Si Martial avait été voleur... j'aurais été
voleuse... Quand on a un homme, c'est pour être comme son homme.

--Et vos parents, la Louve, où sont-ils?

--Est-ce que je sais, moi!...

--Il y a longtemps que vous ne les avez vus?

--Je ne sais seulement pas s'ils sont morts ou en vie.

--Ils étaient donc méchants pour vous?

--Ni bons ni méchants: j'avais, je crois bien, onze ans quand ma mère
s'en est allée d'un côté avec un soldat. Mon père, qui était journalier,
a amené dans notre grenier une maîtresse à lui, avec deux garçons
qu'elle avait, un de six ans et un de mon âge. Elle était marchande de
pommes à la brouette. Ça n'a pas été trop mal dans les commencements;
mais ensuite, pendant qu'elle était à sa charretée, il venait chez nous
une écaillère avec qui mon père faisait des traits à l'autre... qui l'a
su. Depuis ce temps-là, il y avait presque tous les soirs à la maison
des batteries si enragées que ça nous en donnait la petite mort, à moi
et aux deux garçons avec qui je couchais; car notre logement n'avait
qu'une pièce, et nous avions un lit pour nous trois... dans la même
chambre que mon père et sa maîtresse. Un jour, c'était justement le jour
de sa fête, à elle, la Sainte-Madeleine, voilà-t-il pas qu'elle lui
reproche de ne pas lui avoir souhaité sa fête! De raisons en raisons,
mon père a fini par lui fendre la tête d'un coup de manche à balai. J'ai
joliment cru que c'était fini. Elle est tombée comme un plomb, la mère
Madeleine mais elle avait la vie dure et la tête aussi. Après ça, elle
le rendait bien à mon père; une fois, elle l'a mordu si fort à la main
que le morceau lui est resté dans les dents. Faut dire que ces
massacres-là, c'était comme qui dirait les jours des grandes eaux à
Versailles; les jours ouvrables, les batteries étaient moins voyantes;
il y avait des bleus, mais pas de rouge...

--Et cette femme était méchante pour vous?

--La mère Madeleine? Non, au contraire, elle n'était que vive; sauf ça
une brave femme... Mais à la fin mon père en a eu assez; il lui a
abandonné le peu de meubles qu'il y avait chez nous, et il n'est plus
revenu. Il était bourguignon, faut croire qu'il sera retourné au pays.
Alors j'avais quinze ou seize ans.

--Et vous êtes restée avec l'ancienne maîtresse de votre père?

--Où est-ce que je serais allée? Alors elle s'est mise avec un couvreur
qui est venu habiter chez nous. Des deux garçons de la mère Madeleine,
il y en a un, le plus grand, qui s'est noyé à l'île des Cygnes; l'autre
est entré en apprentissage chez un menuisier.

--Et que faisiez-vous chez cette femme?

--Je tirais sa charrette avec elle, je faisais la soupe, j'allais porter
à manger à son homme, et quand il rentrait gris, ce qui lui arrivait
plus souvent qu'à son tour, j'aidais la mère Madeleine à le rouer de
coups pour en avoir la paix, car nous habitions toujours la même
chambre. Il était méchant comme un âne rouge quand il était dans le vin,
il voulait tout tuer. Une fois, si nous ne lui avions pas arraché sa
hachette, il nous aurait assassinées toutes les deux. La mère Madeleine
a eu pour sa part un coup sur l'épaule qui a saigné comme une vraie
boucherie.

--Et comment êtes-vous devenue... ce que nous sommes? dit Fleur-de-Marie
en hésitant.

--Le fils de la Madeleine, le petit Charles, qui s'est depuis noyé à
l'île des Cygnes, avait été... avec moi... à peu près depuis le temps
que lui, sa mère et son frère étaient venu loger chez nous, quand nous
étions deux enfants... quoi!... Après lui le couvreur, ça m'est égal;
mais j'avais peur d'être mise à la porte par la mère Madeleine, si elle
s'apercevait de quelque chose. Ça est arrivé; comme elle était bonne
femme, elle m'a dit: «Puisque c'est ainsi, tu as seize ans, tu n'es
propre à rien, tu es trop mauvaise tête pour te mettre en place ou pour
apprendre un état; tu vas venir avec moi te faire inscrire à la police;
à défaut de tes parents, je répondrai de toi, ça te fera toujours un
sort autorisé par le gouvernement; t'auras rien à faire qu'à nocer; je
serai tranquille sur toi, et tu ne seras plus à charge. Qu'est-ce que tu
dis de cela, ma fille?--Ma foi, au fait, vous avez raison, que je lui ai
répondu, je n'avais pas songé à ça.» Nous avons été au bureau des
moeurs, elle m'a recommandée dans une maison et c'est depuis ce temps-là
que je suis inscrite. J'ai revu la mère Madeleine, il y a de ça un an;
j'étais à boire avec mon homme, nous l'avons invitée; elle nous a dit
que le couvreur était aux galères. Depuis je ne l'ai pas rencontrée,
elle; je ne sais plus qui, dernièrement, soutenait qu'elle avait été
apportée à la morgue il y a trois mois. Si ça est, ma foi, tant pis! car
c'était une brave femme, la mère Madeleine, elle avait le coeur sur la
main, et pas plus de fiel qu'un pigeon.

Fleur-de-Marie, quoique plongée jeune, dans une atmosphère de
corruption, avait depuis respiré un air si pur qu'elle éprouva une
oppression douloureuse à l'horrible récit de la Louve.

Et si nous avons eu le triste courage de le faire, ce récit, c'est qu'il
faut bien qu'on sache que, si hideux qu'il soit, il est encore mille
fois au-dessous d'innombrables réalités.

Oui, l'ignorance et la misère conduisent souvent les classes pauvres à
ces effrayantes dégradations humaines et sociales.

Oui, il est une foule de tanières où enfants et adultes, filles et
garçons, légitimes ou bâtards, gisant pêle-mêle sur la même paillasse
comme des bêtes dans la même litière, ont continuellement sous les yeux
d'abominables exemples d'ivresse, de violences, de débauches et de
meurtres.

Oui, et trop fréquemment encore, l'inceste vient ajouter une horreur de
plus à ces horreurs.

Les riches peuvent entourer leurs vices d'ombre et de mystère, et
respecter la sainteté du foyer domestique.

Mais les artisans les plus honnêtes, occupant presque toujours une seule
chambre avec leur famille, sont forcés, faute de lits et d'espace, de
faire coucher leurs enfants ensemble frères et soeurs, à quelques pas
d'eux, maris et femmes.

Si l'on frémit déjà des fatales conséquences de telles nécessités,
presque toujours inévitablement imposées aux artisans pauvres, mais
probes, que sera-ce donc lorsqu'il s'agira d'artisans dépravés par
l'ignorance ou par l'inconduite?

Quels épouvantables exemples ne donneront-ils pas à de malheureux
enfants abandonnés, ou plutôt excités, dès leur plus tendre jeunesse, à
tous les penchants brutaux, à toutes les passions animales! Auront-ils
seulement l'idée du devoir, de l'honnêteté, de la pudeur?

Ne seront-ils pas aussi étrangers aux lois sociales que les sauvages du
nouveau monde?

Pauvres créatures corrompues en naissant, qui, dans les prisons où les
conduisent souvent le vagabondage et le délaissement, sont déjà flétries
par cette grossière et terrible métaphore:

«Graines de bagne!!!»

Et la métaphore a raison.

Cette sinistre prédiction s'accomplit presque toujours: galères ou
lupanar, chaque sexe a son avenir.

Nous ne voulons justifier ici aucun débordement.

Que l'on compare seulement la dégradation volontaire d'une femme
pieusement élevée au sein d'une famille aisée, qui ne lui aurait donné
que de nobles exemples; que l'on compare, disons-nous, cette dégradation
à celle de la Louve, créature pour ainsi dire élevée dans le vice, par
le vice et pour le vice, à qui l'on montre, non sans raison, la
prostitution comme un état protégé par le gouvernement!

Ce qui est vrai.

Il y a un bureau où cela s'enregistre, se certifie et se paraphe.

Un bureau où souvent la mère vient autoriser la prostitution de sa
fille; le mari, la prostitution de sa femme.

Cet endroit s'appelle le «bureau des moeurs»!!!

Ne faut-il pas qu'une société ait un vice d'organisation bien profond,
bien incurable, à l'endroit des lois qui régissent la condition de
l'homme et de la femme, pour que le pouvoir--le pouvoir... cette grave
et morale abstraction--soit obligé non-seulement de tolérer, mais de
réglementer, mais de légaliser, mais de protéger, pour la rendre moins
dangereuse, cette vente du corps et de l'âme, qui, multipliée par les
appétits effrénés d'une population immense, atteint chaque jour à un
chiffre presque incommensurable!



IX

Châteaux en Espagne


La Goualeuse, surmontant l'émotion que lui avait causé la triste
confession de sa compagne, lui dit timidement:

--Écoutez-moi sans vous fâcher.

--Voyons, dites, j'espère que j'ai assez bavardé; mais au fait c'est
égal, puisque c'est la dernière fois que nous causons ensemble.

--Êtes-vous heureuse, la Louve?

--Comment?

--De la vie que vous menez?

--Ici, à Saint-Lazare?

--Non, chez vous, quand vous êtes libre?

--Oui, je suis heureuse.

--Toujours?

--Toujours.

--Vous ne voudriez pas changer votre sort contre un autre?

--Contre quel sort? Il n'y a pas d'autre sort pour moi.

--Dites-moi, la Louve, reprit Fleur-de-Marie, après un moment de
silence, est-ce que vous n'aimez pas à faire quelquefois des châteaux en
Espagne? C'est si amusant en prison!

--À propos de quoi, des châteaux en Espagne?

--À propos de Martial.

--De mon homme?

--Oui.

--Ma foi, je n'en ai jamais fait.

--Laissez-moi en faire un pour vous et pour Martial.

--Bah! à quoi bon?

--À passer le temps.

--Eh bien! voyons ce château en Espagne.

--Figurez-vous, par exemple, qu'un hasard comme il en arrive quelquefois
vous fasse rencontrer une personne qui vous dise: «Abandonnée de votre
père et de votre mère, votre enfance a été entourée de si mauvais
exemples qu'il faut vous plaindre autant que vous blâmer d'être
devenue...»

--D'être devenue quoi?

--Ce que vous et moi nous sommes devenues, répondit la Goualeuse d'une
voix douce; et elle continua: Supposez que cette personne vous dise
encore: «Vous aimez Martial, il vous aime; vous et lui, quittez une vie
mauvaise; au lieu d'être sa maîtresse, soyez sa femme.»

La Louve haussa les épaules.

--Est-ce qu'il voudrait de moi pour sa femme?

--Excepté le braconnage, il n'a commis, n'est-ce pas, aucune autre
action coupable?

--Non... il est braconnier sur la rivière comme il l'était dans les
bois, et il a raison. Tiens, est-ce que les poissons ne sont pas comme
le gibier, à qui peut les prendre? Où donc est la marque de leur
propriétaire?

--Eh bien! supposez qu'ayant renoncé à son dangereux métier de maraudeur
de rivière, il veuille devenir tout à fait honnête; supposez qu'il
inspire, par la franchise de ses bonnes résolutions, assez de confiance
à un bienfaiteur inconnu pour que celui-ci lui donne une place... de
garde-chasse, par exemple, à lui qui était braconnier, ça serait dans
ses goûts, j'espère; c'est le même état, mais en bien.

--Ma foi, oui, c'est toujours vivre dans les bois.

--Seulement on ne lui donnerait cette place qu'à la condition qu'il vous
épouserait et qu'il vous emmènerait avec lui.

--M'en aller avec Martial!

--Oui, vous seriez si heureuse, disiez-vous, d'habiter ensemble au fond
des forêts! N'aimeriez-vous pas mieux, au lieu d'une mauvaise hutte de
braconnier, où vous vous cacheriez tous deux comme des coupables, avoir
une honnête petite chaumière dont vous seriez la ménagère active et
laborieuse?

--Vous vous moquez de moi! Est-ce que c'est possible?

--Qui sait? Le hasard! D'ailleurs c'est toujours un château en Espagne.

--Ah! comme ça, à la bonne heure.

--Dites donc, la Louve, il me semble déjà vous voir établie dans votre
maisonnette, en pleine forêt, avec votre mari et deux ou trois enfants.
Des enfants! quel bonheur, n'est-ce pas!

--Des enfants de mon homme? s'écria la Louve avec une passion farouche;
oh! oui, ils seraient fièrement aimés, ceux-là!

--Comme ils vous tiendraient compagnie dans votre solitude! Puis, quand
ils seraient un peu grands, ils commenceraient à vous rendre bien des
services; les plus petits ramasseraient des branches mortes pour votre
chauffage; le plus grand irait dans les herbes de la forêt faire pâturer
une vache ou deux qu'on vous donnerait pour récompenser votre mari de
son activité; car ayant été braconnier, il n'en serait que meilleur
garde-chasse.

--Au fait... c'est vrai. Tiens, c'est amusant, ces châteaux en Espagne.
Dites-m'en donc encore, la Goualeuse!

--On serait très-content de votre mari... vous auriez de son maître
quelques douceurs... une basse-cour, un jardin; mais, dame! aussi, il
vous faudrait courageusement travailler, la Louve! et cela du matin au
soir.

--Oh! si ce n'était que ça, une fois auprès de mon homme, l'ouvrage ne
me ferait pas peur, à moi... j'ai de bons bras...

--Et vous auriez de quoi les occuper, je vous en réponds... Il y a tant
à faire!... tant à faire!... C'est l'étable à soigner, les repas à
préparer, les habits de la famille à raccommoder; c'est un jour le
blanchissage, un autre jour le pain à cuire, ou bien encore la maison à
nettoyer du haut en bas, pour que les autres gardes de la forêt disent:
«Oh! il n'y a pas une ménagère comme la femme à Martial; de la cave au
grenier sa maison est un miracle de propreté... et des enfants toujours
si bien soignés! C'est qu'aussi elle est fièrement laborieuse, Mme
Martial...»

--Dites donc, la Goualeuse, c'est vrai, je m'appellerais Mme Martial...
reprit la Louve avec une sorte d'orgueil; Mme Martial!...

--Ce qui vaudrait mieux que de vous appeler la Louve, n'est-ce pas?

--Bien sûr, j'aimerais mieux le nom de mon homme que le nom d'une
bête... Mais, bah!... bah!... louve je suis née... louve je mourrai...

--Qui sait?... qui sait?... Ne pas reculer devant une vie bien dure,
mais honnête, ça porte bonheur... Ainsi, le travail ne vous effrayerait
pas?...

--Oh! pour ça non, ce n'est pas mon homme et trois ou quatre mioches à
soigner qui m'embarrasseraient, allez!

--Et puis aussi tout n'est pas labeur, il y a des moments de repos;
l'hiver, à la veillée, pendant que les enfants dorment, et que votre
mari fume sa pipe en nettoyant ses armes ou en caressant ses chiens...
écoutez donc, vous pouvez prendre un peu de bon temps.

--Bah! bah! du bon temps... rester les bras croisés! ma foi non;
j'aimerais mieux raccommoder le linge de la famille, le soir, au coin du
feu; ça n'est pas déjà si fatigant... L'hiver, les jours sont si courts!

Aux paroles de Fleur-de-Marie, la Louve oubliait de plus en plus le
présent pour ces rêves d'avenir... aussi vivement intéressée que
précédemment la Goualeuse, lorsque Rodolphe lui avait parlé des douceurs
rustiques de la ferme de Bouqueval.

La Louve ne cachait pas les goûts sauvages que lui avait inspirés son
amant. Se souvenant de l'impression profonde, salutaire, qu'elle avait
ressentie aux riantes peintures de Rodolphe, à propos de la vie des
champs, Fleur-de-Marie voulait tenter le même moyen d'action sur la
Louve, pensant avec raison que, si sa compagne se laissait assez
émouvoir au tableau d'une existence rude, pauvre et solitaire, pour
désirer ardemment une vie pareille... cette femme mériterait intérêt et
pitié.

Enchantée de voir sa compagne l'écouter avec curiosité, la Goualeuse
reprit en souriant:

--Et puis, voyez-vous... madame Martial... laissez-moi vous appeler
ainsi... qu'est-ce que cela vous fait?

--Tiens, au contraire, ça me flatte... Puis la Louve haussa les épaules
en souriant aussi et reprit: Quelle bêtise de jouer à la madame!
Sommes-nous enfants!... C'est égal... allez toujours... c'est amusant...
Vous dites donc?...

--Je dis, madame Martial, qu'en parlant de votre vie, l'hiver au fond
des bois, nous ne songeons qu'à la pire des saisons.

--Ma foi, non, ça n'est pas la pire... Entendre le vent siffler la nuit
dans la forêt et de temps en temps hurler les loups, bien loin... bien
loin... je ne trouverais pas ça ennuyeux, moi, pourvu que je sois au
coin du feu avec mon homme et mes mioches, ou même toute seule sans mon
homme, s'il était à faire sa ronde; oh! un fusil ne me fait pas peur, à
moi... Si j'avais mes enfants à défendre... je serais bonne, là...
allez... La Louve garderait bien ses louveteaux!

--Oh! je vous crois... vous êtes très-brave, vous... mais moi,
poltronne, je préfère le printemps à l'hiver... Oh! le printemps! madame
Martial, le printemps! quand verdissent les feuilles, quand fleurissent
les jolies fleurs des bois, qui sentent si bon, si bon, que l'air est
embaumé... C'est alors que vos enfants se rouleraient gaiement dans
l'herbe nouvelle; et puis la forêt serait si touffue qu'on apercevrait à
peine votre maison au milieu du feuillage. Il me semble que je la vois
d'ici. Il y a devant la porte un berceau de vigne que votre mari a
plantée et qui ombrage le banc de gazon où il dort durant la grande
chaleur du jour, pendant que vous allez et venez en recommandant aux
enfants de ne pas réveiller leur père... Je ne sais pas si vous avez
remarqué cela: mais dans le fort de l'été, sur le midi, il se fait dans
les bois autant de silence que pendant la nuit... on n'entend ni les
feuilles remuer, ni les oiseaux chanter...

--Ça, c'est vrai, répéta machinalement la Louve qui, oubliant de plus en
plus la réalité, croyait presque voir se dérouler à ses yeux les riants
tableaux que lui présentait l'imagination poétique de Fleur-de-Marie, si
instinctivement amoureuse des beautés de la nature.

Ravie de la profonde attention que lui prêtait sa compagne, la Goualeuse
reprit en se laissant elle-même entraîner au charme des pensées qu'elle
évoquait:

--Il y a une chose que j'aime presque autant que le silence des bois,
c'est le bruit des grosses gouttes de pluie d'été tombant sur les
feuilles; aimez-vous cela aussi?

--Oh! oui... j'aime bien aussi la pluie d'été.

--N'est-ce pas? Lorsque les arbres, la mousse, l'herbe, tout est bien
trempé, quelle bonne odeur fraîche! Et puis, comme le soleil, en passant
à travers les arbres, fait briller toutes ces gouttelettes d'eau qui
pendent aux feuilles après l'ondée! Avez-vous aussi remarqué cela?

--Oui... mais je m'en souviens parce que vous me le dites à présent...
Comme c'est drôle pourtant! Vous racontez si bien, la Goualeuse, qu'on
semble tout voir, tout voir, à mesure que vous parlez... et puis, dame!
je ne sais pas comment vous expliquer cela... mais, tenez, ce que vous
dites... ça sent bon... ça rafraîchit... comme la pluie d'été dont nous
parlons.

Ainsi que le beau, que le bien, la poésie est souvent contagieuse. La
Louve, cette nature brute et farouche, devait subir en tout l'influence
de Fleur-de-Marie. Celle-ci reprit en souriant:

--Il ne faut pas croire que nous soyons seules à aimer la pluie d'été.
Et les oiseaux donc! Comme ils sont contents, comme ils secouent leurs
plumes, en gazouillant joyeusement... pas plus joyeusement pourtant que
vos enfants... vos enfants libres, gais et légers comme eux. Voyez-vous,
à la tombée du jour, les plus petits courir à travers bois au-devant de
l'aîné, qui ramène deux génisses du pâturage? Ils ont bien vite reconnu
le tintement lointain des clochettes, allez!...

--Dites donc, la Goualeuse, il me semble voir le plus petit et le plus
hardi, qui s'est fait mettre, par son frère aîné qui le soutient, à
califourchon sur le dos d'une des vaches...

--Et l'on dirait que la pauvre bête sait quel fardeau elle porte, tant
elle marche avec précaution... Mais voilà l'heure du souper: votre aîné,
tout en menant pâturer son bétail, s'est amusé à remplir pour vous un
panier de belles fraises des bois, qu'il a rapportées au frais, sous une
couche épaisse de violettes sauvages.

--Fraises et violettes... c'est ça qui doit être un baume! Mais mon
Dieu! mon Dieu! où diable allez-vous donc chercher ces idées-là, la
Goualeuse?

--Dans les bois où mûrissent les fraises, où fleurissent les
violettes... il n'y a qu'à regarder et à ramasser, madame Martial...
Mais parlons ménage... voici la nuit, il faut traire vos laitières,
préparer le souper sous le berceau de vigne; car vous entendez aboyer
les chiens de votre mari, et bientôt la voix de leur maître, qui, tout
harassé qu'il est, rentre en chantant... Et comment n'avoir pas envie de
chanter, quand, par une belle soirée d'été, le coeur satisfait, on
regarde la maison où vous attendent une bonne femme et deux enfants?
N'est-ce pas, madame Martial?

--C'est vrai, on ne peut faire autrement que de chanter, dit la Louve,
devenant de plus en plus songeuse.

--À moins qu'on ne pleure d'attendrissement, reprit Fleur-de-Marie, émue
elle-même. Et ces larmes-là sont aussi douces que des chansons... Et
puis, quand la nuit est venue tout à fait, quel bonheur de rester sous
la tonnelle à jouir de la sérénité d'une belle soirée... à respirer
l'odeur de la forêt... à écouter babiller ses enfants... à regarder les
étoiles... Alors le coeur est si plein, si plein... qu'il faut qu'il
déborde par la prière... Comment ne pas remercier celui à qui l'on doit
la fraîcheur du soir, la senteur des bois, la douce clarté du ciel
étoilé?... Après ce remerciement ou cette prière, on va dormir
paisiblement jusqu'au lendemain, et on remercie encore le Créateur...
car cette vie pauvre, laborieuse, mais calme et honnête, est celle de
tous les jours...

--De tous les jours!... répéta la Louve, la tête baissée sur sa
poitrine, le regard fixe, le sein oppressé, car c'est vrai, le bon Dieu
est bon de nous donner de quoi vivre si heureux avec si peu...

--Eh bien! dites maintenant, reprit doucement Fleur-de-Marie, dites, ne
devrait-il pas être béni comme Dieu celui qui vous donnerait cette vie
paisible et laborieuse, au lieu de la vie misérable que vous menez dans
la boue des rues de Paris?

Ce mot de Paris rappela brusquement la Louve à la réalité.

Il venait de se passer dans l'âme de cette créature un phénomène
étrange.

Peinture naïve d'une condition humble et rude, ce simple récit, tour à
tour éclairé des douces lueurs du foyer domestique, doré par quelques
joyeux rayons de soleil, rafraîchi par la brise des grands bois ou
parfumé de la senteur des fleurs sauvages, ce récit avait fait sur la
Louve une impression plus profonde, plus saisissante que ne l'aurait
fait une exhortation d'une moralité transcendante.

Oui, à mesure que parlait Fleur-de-Marie, la Louve avait désiré d'être
ménagère infatigable, vaillante épouse, mère pieuse et dévouée.

Inspirer, même pendant un moment, à une femme violente, immorale,
avilie, l'amour de la famille, le respect du devoir, le goût du travail,
la reconnaissance envers le Créateur, et cela seulement en lui
promettant ce que Dieu donne à tous, le soleil du ciel et l'ombre des
forêts... ce que l'homme doit à qui travaille, un toit et du pain,
n'était-ce pas un beau triomphe pour Fleur-de-Marie!

Le moraliste le plus sévère, le prédicateur le plus fulminant,
auraient-ils obtenu davantage en faisant gronder dans leurs prédictions
menaçantes toutes les vengeances humaines, toutes les foudres divines?

La colère douloureuse dont se sentit transportée la Louve en revenant à
la réalité, après s'être laissé charmer par la rêverie nouvelle et
salutaire où, pour la première fois, l'avait plongée Fleur-de-Marie,
prouvait l'influence des paroles de cette dernière sur sa malheureuse
compagne.

Plus les regrets de la Louve étaient amers en retombant de ce consolant
mirage dans l'horreur de sa position, plus le triomphe de la Goualeuse
était manifeste.

Après un moment de silence et de réflexion, la Louve redressa
brusquement la tête, passa la main sur son front, et se levant
menaçante, courroucée:

--Vois-tu... vois-tu que j'avais raison de me défier de toi et de ne pas
vouloir t'écouter... parce que ça tournerait mal pour moi! Pourquoi
m'as-tu parlé ainsi? Pour te moquer de moi? Pour me tourmenter? Et cela,
parce que j'ai été assez bête pour te dire que j'aurais aimé à vivre au
fond des bois avec mon homme!... Mais qui es-tu donc?... Pourquoi me
bouleverser ainsi?... Tu ne sais pas ce que tu as fait, malheureuse!
Maintenant, malgré moi, je vais toujours penser à cette forêt, à cette
maison, à ces enfants, à tout ce bonheur que je n'aurai jamais...
jamais!... Et si je ne peux pas oublier ce que tu viens de dire, moi, ma
vie va donc être un supplice, un enfer... et cela, par ta faute... oui,
par ta faute!...

--Tant mieux! oh! tant mieux! dit Fleur-de-Marie.

--Tu dis tant mieux? s'écria la Louve, les yeux menaçants.

--Oui, tant mieux; car si votre misérable vie d'à présent vous paraît un
enfer, vous préférerez celle dont je vous ai parlé.

--Et à quoi bon la préférer, puisqu'elle n'est pas faite pour moi? À
quoi bon regretter d'être une fille des rues, puisque je dois mourir
fille des rues? s'écria la Louve de plus en plus irritée, en saisissant
dans sa forte main le petit poignet de Fleur-de-Marie. Réponds...
réponds! Pourquoi es-tu venue me faire désirer ce que je ne peux pas
avoir?

--Désirer une vie honnête et laborieuse, c'est être digne de cette vie,
je vous l'ai dit, reprit Fleur-de-Marie, sans chercher à dégager sa
main.

--Eh bien! après, quand j'en serais digne? Qu'est-ce que cela prouve? À
quoi ça m'avancera-t-il?

--À voir se réaliser ce que vous regardez comme un rêve, dit
Fleur-de-Marie, d'un ton si sérieux, si convaincu, que la Louve, dominée
de nouveau, abandonna la main de la Goualeuse et resta frappée
d'étonnement.

--Écoutez-moi, la Louve, reprit Fleur-de-Marie d'une voix pleine de
compassion, me croyez-vous assez méchante pour éveiller chez vous ces
pensées, ces espérances, si je n'étais pas sûre, en vous faisant rougir
de votre condition présente, de vous donner les moyens d'en sortir?

--Vous? Vous pourriez cela?

--Moi?... non; mais quelqu'un qui est bon, grand, puissant comme Dieu...

--Puissant comme Dieu?...

--Écoutez encore, la Louve... Il y a trois mois, comme vous j'étais une
pauvre créature perdue... abandonnée. Un jour, celui dont je vous parle
avec des larmes de reconnaissance--et Fleur-de-Marie essuya ses yeux--un
jour celui-là est venu à moi; il n'a pas craint, tout avilie, toute
méprisée que j'étais, de me dire de consolantes paroles... les premières
que j'aie entendues!... Je lui avais raconté mes souffrances, mes
misères, ma honte, sans lui rien cacher, ainsi que vous m'avez tout à
l'heure raconté votre vie, la Louve... Après m'avoir écoutée avec bonté,
il ne m'a pas blâmée, il m'a plainte; il ne m'a pas reproché mon
abjection, il m'a vanté la vie calme et pure que l'on menait aux champs.

--Comme vous tout à l'heure...

--Alors, cette abjection m'a paru d'autant plus affreuse que l'avenir
qu'il me montrait me semblait plus beau!

--Comme moi, bon Dieu!

--Oui, et ainsi que vous je disais: «À quoi bon, hélas! me faire
entrevoir ce paradis, à moi qui suis condamnée à l'enfer?...» Mais
j'avais tort de désespérer... car celui dont je vous parle est, comme
Dieu, souverainement juste, souverainement bon, et incapable de faire
luire un faux espoir aux yeux d'une pauvre créature qui ne demandait à
personne ni pitié, ni bonheur, ni espérance.

--Et pour vous... qu'a-t-il fait?

--Il m'a traitée en enfant malade; j'étais, comme vous, plongée dans un
air corrompu, il m'a envoyé respirer un air salubre et vivifiant; je
vivais aussi parmi des êtres hideux et criminels, il m'a confiée à des
êtres faits à son image... qui ont épuré mon âme, élevé mon esprit...
car, comme Dieu encore, à tous ceux qui l'aiment et le respectent, il
donne une étincelle de sa céleste intelligence... Oui, si mes paroles
vous émeuvent, la Louve, si mes larmes font couler vos larmes, c'est que
son esprit et sa pensée m'inspirent! Si je vous parle de l'avenir plus
heureux que vous obtiendrez par le repentir, c'est que je puis vous
promettre cet avenir en son nom quoiqu'il ignore à cette heure
l'engagement que je prends! Enfin, si je vous dis: «Espérez!...» c'est
qu'il entend toujours la voix de ceux qui veulent devenir meilleurs...
car Dieu l'a envoyé sur terre pour faire croire à la Providence...

En parlant ainsi, la physionomie de Fleur-de-Marie devint radieuse,
inspirée; ses joues pâles se colorèrent un moment d'un léger incarnat,
ses beaux yeux brillèrent doucement; elle rayonnait alors d'une beauté
si noble, si touchante, que la Louve, déjà profondément émue de cet
entretien, contempla sa compagne avec une respectueuse admiration et
s'écria:

--Mon Dieu!... où suis-je? Est-ce que je rêve? Je n'ai jamais rien
entendu, rien vu de pareil... ça n'est pas possible!... Mais qui
êtes-vous donc aussi? Oh! je disais bien que vous étiez tout autre que
nous!... Mais alors, vous qui parlez si bien... vous qui pouvez tant,
vous qui connaissez des gens si puissants... comment se fait-il que vous
soyez ici... prisonnière avec nous?... Mais... mais... c'est donc pour
nous tenter!!! Vous êtes donc pour le bien... comme le démon pour le
mal?

Fleur-de-Marie allait répondre, lorsque Mme Armand vint l'interrompre et
la chercher pour la conduire auprès de Mme d'Harville.

La Louve restait frappée de stupeur; l'inspectrice lui dit:

--Je vois avec plaisir que la présence de la Goualeuse dans la prison
vous a porté bonheur à vous et à vos compagnes... Je sais que vous avez
fait une quête pour cette pauvre Mont-Saint-Jean; cela est bien... cela
est charitable, la Louve. Cela vous sera compté... J'étais bien sûre que
vous valiez mieux que vous ne vouliez le paraître... En récompense de
votre bonne action, je crois pouvoir vous promettre qu'on fera abréger
de beaucoup les jours de prison qui vous restent à subir.

Et Mme Armand s'éloigna, suivie de Fleur-de-Marie.

L'on ne s'étonnera pas du langage presque éloquent de Fleur-de-Marie en
songeant que cette nature, si merveilleusement douée, s'était rapidement
développée, grâce à l'éducation et aux enseignements qu'elle avait reçus
à la ferme de Bouqueval.

Puis la jeune fille était surtout forte de son expérience.

Les sentiments qu'elle avait éveillés dans le coeur de la Louve avaient
été éveillés en elle par Rodolphe, lors de circonstances à peu près
semblables.

Croyant reconnaître quelques bons instincts chez sa compagne, elle avait
tâché de la ramener à l'honnêteté en lui prouvant (selon la théorie de
Rodolphe appliquée à la ferme de Bouqueval) qu'il était de son intérêt
de devenir honnête, et en lui montrant sa réhabilitation sous de riantes
et attrayantes couleurs...

Et, à ce propos, répétons que l'on procède d'une manière incomplète et,
ce nous semble, inintelligente et inefficace, pour inspirer aux classes
pauvres et ignorantes l'horreur du mal et l'amour du bien.

Afin de les détourner de la voie mauvaise, incessamment on les menace
des vengeances divines et humaines; incessamment on fait bruire à leurs
oreilles un cliquetis sinistre: clefs de prison, carcans de fer, chaînes
de bagne; et enfin au loin, dans une pénombre effrayante, à l'extrême
horizon du crime, on leur montre le coupe-tête du bourreau, étincelant
aux lueurs des flammes éternelles...

On le voit, la part de l'intimidation est incessante, formidable,
terrible...

À qui fait le mal... captivité, infamie, supplice...

Cela est juste; mais à qui fait le bien, la société décerne-t-elle dons
honorables, distinctions glorieuses?

Non.

Par des bienfaisantes rémunérations, la société encourage-t-elle à la
résignation, à l'ordre, à la probité, cette masse immense d'artisans
voués à tout jamais au travail, aux privations, et presque toujours à
une misère profonde?

Non.

En regard de l'échafaud où monte le grand coupable, est-il un pavois où
monte le grand homme de bien?

Non.

Étrange, fatal symbole! On représente la justice aveugle, portant d'une
main un glaive pour punir, de l'autre des balances où se pèsent
l'accusation et la défense.

Ceci n'est pas l'image de la justice.

C'est l'image de la loi, ou plutôt de l'homme qui condamne ou absout
selon sa conscience.

La JUSTICE tiendrait d'une main une épée, de l'autre une couronne; l'une
pour frapper les méchants, l'autre pour récompenser les bons.

Le peuple verrait alors que, s'il est de terribles châtiments pour le
mal, il est d'éclatants triomphes pour le bien; tandis qu'à cette heure,
dans son naïf et rude bon sens, il cherche en vain le pendant des
tribunaux, des geôles, des galères et des échafauds.

Le peuple voit bien une justice criminelle _(sic),_ composée d'hommes
fermes, intègres, éclairés, toujours occupés à rechercher, à découvrir,
à punir des scélérats.

Il ne voit pas de justice vertueuse[1], composée d'hommes fermes,
intègres, éclairés, toujours occupés à rechercher, à récompenser les
gens de bien.

Tout lui dit: «Tremble!...»

Rien ne lui dit: «Espère!...»

Tout le menace...

Rien ne le console.

L'État dépense annuellement beaucoup de millions pour la stérile
punition des crimes. Avec cette somme énorme, il entretient prisonniers
et geôliers, galériens et argousins, échafauds et bourreaux.

Cela est nécessaire, soit.

Mais combien dépense l'État pour la rémunération si salutaire, si
féconde, des gens de bien?

Rien.

Et ce n'est pas tout.

Ainsi que nous le démontrerons lorsque le cours de ce récit nous
conduira aux prisons d'hommes, combien d'artisans d'une irréprochable
probité seraient au comble de leurs voeux s'ils étaient certains de
jouir un jour de la condition matérielle des prisonniers, toujours
assurés d'une bonne nourriture, d'un bon lit, d'un bon gîte!

Et pourtant, au nom de leur dignité d'honnêtes gens rudement et
longuement éprouvée, n'ont-ils pas le droit de prétendre à jouir du même
bien-être que les scélérats, ceux-là qui, comme Morel le lapidaire,
auraient pendant vingt ans vécu laborieux, probes, résignés, au milieu
de la misère et des tentations?

Ceux-là ne méritent-ils pas assez de la société pour qu'elle se donne la
peine de les chercher et, sinon de les récompenser, à la glorification
de l'humanité, du moins de les soutenir dans la voie pénible et
difficile qu'ils parcourent vaillamment?

Le grand homme de bien, si modeste qu'il soit, se cache-t-il donc plus
obscurément que le voleur ou l'assassin?... Et ceux-ci ne sont-ils pas
toujours découverts par la justice criminelle?

Hélas! c'est une utopie, mais elle n'a rien que de consolant.

Supposez, par la pensée, une société organisée de telle sorte qu'elle
ait pour ainsi dire les assises de la vertu, comme elle a les assises du
crime.

Un ministère public signalant les nobles actions, les dénonçant à la
reconnaissance de tous, comme on dénonce aujourd'hui les crimes à la
vindicte des lois.

Voici deux exemples, deux justices: que l'on dise quelle est la plus
féconde en enseignements, en conséquences, en résultats positifs:

Un homme a tué un autre homme pour le voler:

Au point du jour on dresse sournoisement la guillotine dans un coin
reculé de Paris, et on coupe le cou de l'assassin, devant la lie de la
populace, qui rit du juge, du patient et du bourreau.

Voilà le dernier mot de la société.

Voilà le plus grand crime que l'on puisse commettre contre elle, voilà
le plus grand châtiment... voilà l'enseignement le plus terrible, le
plus salutaire qu'elle puisse donner au peuple...

Le seul... car rien ne sert de contrepoids à ce billot dégouttant de
sang.

Non... la société n'a aucun spectacle doux et bienfaisant à opposer à ce
spectacle funèbre.

Continuons notre utopie...

N'en serait-il pas autrement si presque chaque jour le peuple avait sous
les yeux l'exemple de quelques grandes vertus hautement glorifiées et
matériellement rémunérées par l'État?

Ne serait-il pas sans cesse encouragé au bien, s'il voyait souvent un
tribunal auguste, imposant, vénéré, évoquer devant lui, aux yeux d'une
foule immense, un pauvre et honnête artisan, dont on raconterait la
longue vie probe, intelligente et laborieuse, et auquel on dirait:

--Pendant vingt ans vous avez plus qu'aucun autre travaillé, souffert,
courageusement lutté contre l'infortune; votre famille a été élevée par
vous dans des principes de droiture et d'honneur... vos vertus
supérieures vous ont hautement distingué: soyez glorifié et récompensé.
Vigilante, juste et toute-puissante, la société ne laisse jamais dans
l'oubli ni le mal ni le bien... À chacun elle paye selon ses oeuvres...
l'État vous assure une pension suffisante à vos besoins. Environné de la
considération publique, vous terminerez dans le repos et dans l'aisance
une vie qui doit servir d'enseignement à tous... et ainsi sont et seront
toujours exaltés ceux qui, comme vous, auront justifié, perdant beaucoup
d'années, d'une admirable persévérance dans le bien... et fait preuve de
rares et grandes qualités morales... Votre exemple encouragera le plus
grand nombre à vous imiter... l'espérance allégera le pénible fardeau
que le sort leur impose durant une longue carrière. Animés d'une
salutaire émulation, ils lutteront d'énergie dans l'accomplissement des
devoirs les plus difficiles, afin d'être un jour distingués entre tous
et rémunérés comme vous...

Nous le demandons: lequel de ces deux spectacles, du meurtrier égorgé,
du grand homme de bien récompensé, réagira sur le peuple d'une façon
plus salutaire, plus féconde?

Sans doute beaucoup d'esprits délicats s'indigneront à la seule pensée
de ces ignobles rémunérations matérielles accordées à ce qu'il y a au
monde de plus éthéré: la vertu!

Ils trouveront contre ces tendances toutes sortes de raisons plus ou
moins philosophiques, platoniques, théologiques, mais surtout
économiques, telles que celles-ci:

_Le bien porte en soi sa récompense..._

_La vertu est une chose sans prix..._

_La satisfaction de la conscience est la plus noble des récompenses._

Et enfin cette objection triomphante et sans réplique:

_Le bonheur éternel qui attend les justes dans l'autre vie doit
uniquement suffire pour les encourager au bien._

À cela nous répondrons que la société, pour intimider et punir les
coupables, ne nous paraît pas exclusivement se reposer sur la vengeance
divine qui les atteindra certainement dans l'autre vie.

La société prélude au jugement dernier par des jugements humains...

En attendant l'heure inexorable des archanges aux armures d'hyacinthe,
aux trompettes retentissantes et aux glaives de flamme, elle se contente
modestement... de gendarmes.

Nous le répétons:

Pour terrifier les méchants, on matérialise, ou plutôt on réduit à des
proportions humaines, perceptibles, visibles, les effets anticipés du
courroux céleste...

Pourquoi n'en serait-il pas de même des effets de la rémunération divine
à l'égard des gens de bien?

Mais oublions ces utopies, folles, absurdes, stupides, impraticables,
comme de véritables utopies qu'elles sont.

La société est si bien comme elle est! Interrogez plutôt tous ceux qui,
la jambe avinée, l'oeil incertain, le rire bruyant, sortent d'un joyeux
banquet!



X

La protectrice


L'inspectrice entra bientôt avec la Goualeuse dans le petit salon où se
trouvait Clémence; la pâleur de la jeune fille s'était légèrement
colorée ensuite de son entretien avec la Louve.

--Mme la marquise, touchée des excellents renseignements que je lui ai
donnés sur vous, dit Mme Armand à Fleur-de-Marie, désire vous voir, et
daignera peut-être vous faire sortir d'ici avant l'expiration de votre
peine.

--Je vous remercie, madame, répondit timidement Fleur-de-Marie à Mme
Armand, qui la laissa seule avec la marquise.

Celle-ci, frappée de l'expression candide des traits de sa protégée, de
son maintien rempli de grâce et de modestie, ne put s'empêcher de se
souvenir que la Goualeuse avait, en dormant, prononcé le nom de
Rodolphe, et que l'inspectrice croyait la pauvre prisonnière en proie à
un amour profond et caché.

Quoique parfaitement convaincue qu'il ne pouvait être question du
grand-duc Rodolphe, Clémence reconnaissait que du moins, quant à la
beauté, la Goualeuse était digne de l'amour d'un prince...

À l'aspect de sa protectrice, dont la physionomie, nous l'avons dit,
respirait une bonté charmante, Fleur-de-Marie se sentit sympathiquement
attirée vers elle.

--Mon enfant, lui dit Clémence, en louant beaucoup la douceur de votre
caractère et la sagesse exemplaire de votre conduite, Mme Armand se
plaint de votre peu de confiance envers elle.

Fleur-de-Marie baissa la tête sans répondre.

--Les habits de paysanne dont vous étiez vêtue lorsqu'on vous a arrêtée,
votre silence au sujet de l'endroit où vous demeuriez avant d'être
amenée ici, prouvent que vous nous cachez certaines circonstances.

--Madame...

--Je n'ai aucun droit à votre confiance, ma pauvre enfant, je ne
voudrais pas vous faire de question importune; seulement on m'assure que
si je demandais votre sortie de prison, cette grâce pourrait m'être
accordée. Avant d'agir, je désirerais causer avec vous de vos projets,
de vos ressources pour l'avenir. Une fois libérée... que ferez-vous? Si,
comme je n'en doute pas, vous êtes décidée à suivre la bonne voie où
vous êtes entrée, ayez confiance en moi, je vous mettrai à même de
gagner honorablement votre vie...

La Goualeuse fut émue jusqu'aux larmes de l'intérêt que lui témoignait
Mme d'Harville. Après un moment d'hésitation, elle lui dit:

--Vous daignez, madame, vous montrer pour moi si bienveillante, si
généreuse, que je dois peut-être rompre le silence que j'ai gardé
jusqu'ici sur le passé... un serment m'y forçait.

--Un serment?

--Oui, madame, j'ai juré de taire à la justice et aux personnes
employées dans cette prison par suite de quels événements j'ai été
conduite ici; pourtant... si vous vouliez, madame, me faire une
promesse...

--Laquelle?

--Celle de me garder le secret, je pourrais, grâce à vous, madame, sans
manquer pourtant à mon serment, rassurer des personnes respectables qui,
sans doute, sont bien inquiètes de moi.

--Comptez sur ma discrétion; je ne dirai que ce que vous m'autoriserez à
dire.

--Oh! merci, madame; je craignais tant que mon silence envers mes
bienfaiteurs ne ressemblât à de l'ingratitude!...

Le doux accent de Fleur-de-Marie, son langage presque choisi, frappèrent
Mme d'Harville d'un nouvel étonnement.

--Je ne vous cache pas, lui dit-elle, que votre maintien, vos paroles,
tout m'étonne au dernier point. Comment, avec une éducation qui paraît
distinguée, avez-vous pu...

--Tomber si bas, n'est-ce pas, madame? dit la Goualeuse avec amertume.
C'est qu'hélas! cette éducation, il y a bien peu de temps que je l'ai
reçue. Je dois ce bienfait à un protecteur généreux, qui, comme vous,
madame... sans me connaître... sans même avoir les favorables
renseignements qu'on vous a donnés sur moi, m'a prise en pitié...

--Et ce protecteur... quel est-il?

--Je l'ignore, Madame...

--Vous l'ignorez?

--Il ne se fait connaître, dit-on, que par son inépuisable bonté; grâce
au ciel, je me suis trouvée sur son passage.

--Et où l'avez-vous rencontré?

--Une nuit... dans la Cité, madame, dit la Goualeuse en baissant les
yeux, un homme voulait me battre; ce bienfaiteur inconnu m'a
courageusement défendue: telle a été ma première rencontre avec lui.

--C'était donc un homme... du peuple?

--La première fois que je l'ai vu, il en avait le costume et le
langage... mais plus tard...

--Plus tard?

--La manière dont il m'a parlé, le profond respect dont l'entouraient
les personnes auxquelles il m'a confiée, tout m'a prouvé qu'il avait
pris par déguisement l'extérieur d'un de ces hommes qui fréquentent la
Cité.

--Mais dans quel but?

--Je ne sais...

--Et le nom de ce protecteur mystérieux, le connaissez-vous?

--Oh! oui, madame, dit la Goualeuse avec exaltation. Dieu merci car je
puis sans cesse bénir, adorer ce nom... Mon sauveur s'appelle M.
Rodolphe, madame...

Clémence devint pourpre.

--Et n'a-t-il pas d'autre nom?... demanda-t-elle vivement à
Fleur-de-Marie.

--Je l'ignore, madame... Dans la ferme où il m'avait envoyée, on ne le
connaissait que sous le nom de M. Rodolphe.

--Et son âge?

--Il est jeune encore, madame...

--Et beau?

--Oh! oui... beau, noble... comme son coeur...

L'accent reconnaissant, passionné de Fleur-de-Marie en prononçant ces
mots, causa une impression douloureuse à Mme d'Harville.

Un invincible, un inexplicable pressentiment lui disait qu'il s'agissait
du prince.

Les remarques de l'inspectrice étaient fondées, pensait Clémence... la
Goualeuse aimait Rodolphe... c'était son nom qu'elle avait prononcé
pendant son sommeil...

Dans quelles circonstances étranges le prince et cette malheureuse
s'étaient-ils rencontrés?

Pourquoi Rodolphe était-il allé déguisé dans la Cité?

La marquise ne put résoudre ces questions.

Seulement elle se souvint de ce que Sarah lui avait autrefois méchamment
et faussement raconté des prétendues excentricités de Rodolphe, de ses
amours étranges... N'était-il pas, en effet, bizarre, qu'il eût retiré
de la fange cette créature d'une ravissante beauté, d'une intelligence
peu commune?...

Clémence avait de nobles qualités; mais elle était femme, et elle aimait
profondément Rodolphe, quoiqu'elle fût décidée à ensevelir ce secret au
plus profond de son coeur...

Sans réfléchir qu'il ne s'agissait sans doute que d'une de ces actions
généreuses que le prince était accoutumé de faire dans l'ombre; sans
réfléchir qu'elle confondait peut-être avec l'amour un sentiment de
gratitude exalté; sans réfléchir enfin que, ce sentiment eût-il été plus
tendre, Rodolphe pouvait l'ignorer, la marquise, dans un premier moment
d'amertume et d'injustice, ne put s'empêcher de regarder la Goualeuse
comme sa rivale.

Son orgueil se révolta en reconnaissant qu'elle rougissait, qu'elle
souffrait malgré elle d'une rivalité si abjecte.

Elle reprit donc d'un ton sec, qui contrastait cruellement avec
l'affectueuse bienveillance de ses premières paroles:

--Et comment se fait-il, mademoiselle, que votre protecteur vous laisse
en prison? Comment vous trouvez-vous ici?

--Mon Dieu! madame, dit timidement Fleur-de-Marie, frappée de ce brusque
changement de langage, vous ai-je déplu en quelque chose?...

--Et en quoi pouvez-vous m'avoir déplu? demanda Mme d'Harville avec
hauteur.

--C'est qu'il me semble... que tout à l'heure... vous me parliez avec
plus de bonté, madame...

--En vérité, mademoiselle, ne faut-il pas que je pèse chacune de mes
paroles? Puisque je consens à m'intéresser à vous... j'ai le droit, je
pense, de vous adresser certaines questions...

À peine ces mots étaient-ils prononcés que Clémence, pour plusieurs
raisons, en regretta la dureté.

D'abord par un louable retour de générosité, puis parce qu'elle songea
qu'en brusquant sa rivale elle n'en apprendrait rien de ce qu'elle
désirait savoir.

En effet, la physionomie de la Goualeuse, un moment ouverte et
confiante, devint tout à coup craintive.

De même que la sensitive, à la première atteinte, referme ses feuilles
délicates et se replie sur elle-même... le coeur de Fleur-de-Marie se
serra douloureusement.

Clémence reprit doucement, pour ne pas éveiller les soupçons de sa
protégée par un revirement trop subit:

--En vérité, je vous le répète, je ne puis comprendre qu'ayant autant à
vous louer de votre bienfaiteur, vous soyez ici prisonnière. Comment,
après être sincèrement revenue au bien, avez-vous pu vous faire arrêter
la nuit dans une promenade qui vous était interdite? Tout cela, je vous
l'avoue, me semble extraordinaire... Vous parlez d'un serment qui vous a
jusqu'ici imposé le silence... mais ce serment même est si étrange!...

--J'ai dit la vérité, madame...

--J'en suis certaine... il n'y a qu'à vous voir, qu'à vous entendre,
pour vous croire incapable de mentir; mais ce qu'il y a
d'incompréhensible dans votre situation augmente, irrite encore mon
impatiente curiosité; c'est seulement à cela que vous devez attribuer la
vivacité de mes paroles de tout à l'heure. Allons... je l'avoue... j'ai
eu tort; car bien que je n'aie d'autre droit à vos confidences que mon
vif désir de vous être utile, vous m'avez offert de me dire ce que vous
n'avez dit à personne, et je suis très-touchée, croyez-moi, pauvre
enfant, de cette preuve de votre foi dans l'intérêt que je vous porte...
Aussi, je vous le promets, en gardant scrupuleusement votre secret, si
vous me le confiez... je ferai mon possible pour arriver au but que vous
vous proposez.

Grâce à ce _replâtrage_ assez habile (qu'on nous passe cette
trivialité), Mme d'Harville regagna la confiance de la Goualeuse, un
moment effarouchée.

Fleur-de-Marie, dans sa candeur, se reprocha même d'avoir mal interprété
les mots qui l'avaient blessée.

--Pardonnez-moi, madame, dit-elle à Clémence; j'ai sans doute eu tort de
ne pas vous dire tout de suite ce que vous désirez savoir; mais vous
m'avez demandé le nom de mon sauveur... malgré moi je n'ai pu résister
au bonheur de parler de lui...

--Rien de mieux... cela prouve combien vous lui êtes reconnaissante.
Mais par quelle circonstance avez-vous quitté les honnêtes gens chez
lesquels il vous avait placée sans doute? Est-ce à cet événement que se
rapporte le serment dont vous m'avez parlé?

--Oui, madame; mais, grâce à vous, je crois maintenant pouvoir, tout en
restant fidèle à ma parole, rassurer mes bienfaiteurs sur ma
disparition...

--Voyons, ma pauvre enfant, je vous écoute.

--Il y a trois mois environ, M. Rodolphe m'avait placée dans une ferme
située à quatre ou cinq lieues d'ici...

--Il vous y avait conduite... lui-même?

--Oui, madame... il m'avait confiée à une dame aussi bonne que
vénérable... que j'aimai bientôt comme ma mère... Elle et le curé du
village, à la recommandation de M. Rodolphe, s'occupèrent de mon
éducation...

--Et monsieur... Rodolphe venait-il souvent à la ferme?

--Non, madame... il y est venu trois fois pendant le temps que j'y suis
restée.

Clémence ne put cacher un tressaillement de joie.

--Et quand il venait vous voir, cela vous rendait bien heureuse...
n'est-ce pas?

--Oh! oui, madame!... C'était pour moi plus que du bonheur... c'était un
sentiment mêlé de reconnaissance, de respect, d'admiration et même d'un
peu de crainte...

--De la crainte?

--De lui à moi... de lui aux autres... la distance est si grande!...

--Mais... quel est donc son rang?

--J'ignore s'il a un rang, madame.

--Pourtant, vous parlez de la distance qui existe entre lui... et les
autres.

--Oh! madame... ce qui le met au-dessus de tout le monde, c'est
l'élévation de son caractère... c'est son inépuisable générosité pour
ceux qui souffrent... c'est l'enthousiasme qu'il inspire à tous... Les
méchants mêmes ne peuvent entendre son nom sans trembler... ils le
respectent autant qu'ils le redoutent... Mais, pardon, madame, de parler
encore de lui... je dois me taire... je vous donnerais une idée
incomplète de celui que l'on doit se borner à adorer en silence...
autant vouloir exprimer par des paroles la grandeur de Dieu.

--Cette comparaison...

--Est peut-être sacrilège, madame... Mais est-ce offenser Dieu que de
lui comparer celui qui m'a donné la conscience du bien et du mal, celui
qui m'a retirée de l'abîme... celui enfin à qui je dois une vie
nouvelle?

--Je ne vous blâme pas, mon enfant; je comprends toutes les nobles
exagérations. Mais comment avez-vous abandonné cette ferme où vous
deviez vous trouver si heureuse?

--Hélas!... cela n'a pas été volontairement, madame!

--Qui vous y a donc forcée?

--Un soir, il y a quelques jours, dit Fleur-de-Marie, tremblant encore à
ce récit, je me rendais au presbytère du village, lorsqu'une méchante
femme, qui m'avait tourmentée pendant mon enfance... et un homme son
complice... qui était embusqué avec elle dans un chemin creux, se
jetèrent sur moi, et, après m'avoir bâillonnée, m'emportèrent dans un
fiacre.

--Et dans quel but?

--Je ne sais pas, madame. Mes ravisseurs obéissaient, je crois, à des
personnes puissantes.

--Quelles furent les suites de cet enlèvement?

--À peine le fiacre était-il en marche que la méchante femme, qui
s'appelle la Chouette, s'écria: «J'ai du vitriol, je vais en frotter le
visage de la Goualeuse pour la défigurer.»

--Quelle horreur!... malheureuse enfant!... Et qui vous a sauvée de ce
danger?

--Le complice de cette femme... un aveugle, nommé le Maître d'école.

--Il a pris votre défense?

--Oui, madame, dans cette occasion et dans une autre encore. Cette fois
une lutte s'engagea entre lui et la Chouette... Usant de sa force, le
Maître d'école la força de jeter par la portière la bouteille qui
contenait le vitriol. Tel est le premier service qu'il m'ait rendu,
après avoir pourtant aidé à mon enlèvement... La nuit était profonde...
Au bout d'une heure et demie, la voiture s'arrêta, je crois, sur la
grande route qui traverse la plaine Saint-Denis; un homme à cheval
attendait à cet endroit... «--Eh bien! dit-il, la tenez-vous
enfin?--Oui, nous la tenons! répondit la Chouette, qui était furieuse de
ce qu'on l'avait empêchée de me défigurer. Si vous voulez vous
débarrasser de cette petite, il y a un bon moyen: je vais l'étendre par
terre, sur la route, je lui ferai passer les roues de la voiture sur la
tête... elle aura l'air d'avoir été écrasée par accident.»

--Mais c'est épouvantable!

--Hélas! madame, la Chouette était bien capable de faire ce qu'elle
disait. Heureusement l'homme à cheval lui répondit qu'il ne voulait pas
qu'on me fît mal, qu'il fallait seulement me tenir pendant deux mois
enfermée dans un endroit d'où je ne pourrais ni sortir ni écrire à
personne. Alors la Chouette proposa de me mener chez un homme appelé
Bras-Rouge, maître d'une taverne située aux Champs-Élysées. Dans cette
taverne, il y avait plusieurs chambres souterraines; l'une d'elles
pourrait, disait la Chouette, me servir de prison. L'homme à cheval
accepta cette proposition; puis il me promit qu'après être restée deux
mois chez Bras-Rouge, on m'assurerait un sort qui m'empêcherait de
regretter la ferme de Bouqueval.

--Quel mystère étrange!

--Cet homme donna de l'argent à la Chouette, lui en promit encore
lorsqu'on me retirerait de chez Bras-Rouge et partit au galop de son
cheval. Notre fiacre continua sa route vers Paris. Peu de temps avant
d'arriver à la barrière, le Maître d'école dit à la Chouette: «Tu veux
enfermer la Goualeuse dans une des caves de Bras-Rouge; tu sais bien
qu'étant près de la rivière, ces caves sont dans l'hiver toujours
submergées!... Tu veux donc la noyer?--Oui», répondit la Chouette.

--Mais, mon Dieu! qu'aviez-vous donc fait à cette horrible femme?

--Rien, madame, et depuis mon enfance elle s'est toujours ainsi acharnée
sur moi... Le Maître d'école lui répondit: «--Je ne veux pas qu'on noie
la Goualeuse; elle n'ira pas chez Bras-Rouge.»--La Chouette était aussi
étonnée que moi, madame, d'entendre cet homme me défendre ainsi. Elle se
mit alors dans une colère horrible et jura qu'elle me conduirait chez
Bras-Rouge, malgré le Maître d'école. «--Je t'en prie, dit celui-ci, car
je tiens la Goualeuse par le bras, je ne la lâcherai pas et je
t'étranglerai si tu t'approches d'elle.--Mais que veux-tu donc en faire
alors? s'écria la Chouette, puisqu'il faut qu'elle disparaisse pendant
deux mois sans qu'on sache où elle est?--Il y a un moyen, dit le Maître
d'école; nous allons aller aux Champs-Élysées, nous ferons stationner le
fiacre à quelque distance d'un corps de garde; tu iras chercher
Bras-Rouge à sa taverne; il est minuit, tu le trouveras, tu le
ramèneras, il prendra la Goualeuse et il la conduira au poste, en
déclarant que c'est une fille de la Cité qu'il a trouvée rôdant autour
de son cabaret. Comme les filles sont condamnées à trois mois de prison
quand on les surprend aux Champs-Élysées, et que la Goualeuse est encore
inscrite à la police, on l'arrêtera, on la mettra à Saint-Lazare, où
elle sera aussi bien gardée et cachée que dans la cave de
Bras-Rouge.--Mais, reprit la Chouette, la Goualeuse ne se laissera pas
arrêter. Une fois au corps de garde, elle dira que nous l'avons enlevée,
elle nous dénoncera. En supposant même qu'on l'emprisonne, elle écrira à
ses protecteurs, tout sera découvert.--Non, elle ira en prison de bonne
volonté, reprit le Maître d'école, et elle va jurer de ne nous dénoncer
à personne tant qu'elle restera à Saint-Lazare, ni ensuite non plus;
elle me doit cela, car je l'ai empêchée d'être défigurée par toi, la
Chouette, et noyée chez Bras-Rouge. Mais si, après avoir juré de ne pas
parler, elle avait le malheur de le faire, nous mettrions la ferme de
Bouqueval à feu et à sang. Puis, s'adressant à moi, le Maître d'école
ajouta:--Décide-toi; fais le serment que je te demande; tu en seras
quitte pour aller deux mois en prison; sinon je t'abandonne à la
Chouette, qui te mènera dans la cave de Bras-Rouge, où tu seras noyée.
Voyons, dépêche-toi... Je sais que si tu fais le serment, tu le
tiendras.»

--Et vous avez juré?

--Hélas! oui, madame, tant je craignais d'être défigurée par la Chouette
ou d'être noyée par elle dans une cave... Cela me paraissait affreux...
Une autre mort m'eût paru moins effrayante; je n'aurais peut-être pas
cherché à y échapper.

--Quelle idée sinistre, à votre âge!... dit Mme d'Harville en regardant
la Goualeuse avec surprise. Une fois sortie d'ici, remise aux mains de
vos bienfaiteurs, ne serez-vous pas bien heureuse? Votre repentir
n'aura-t-il pas effacé le passé?

--Est-ce que le passé s'efface? Est-ce que le passé s'oublie? Est-ce que
le repentir tue la mémoire, madame? s'écria Fleur-de-Marie d'un ton si
désespéré que Clémence tressaillit.

--Mais toutes les fautes se rachètent, malheureuse enfant!

--Et le souvenir de la souillure... madame, ne devient-il pas de plus en
plus terrible à mesure que l'âme s'épure, à mesure que l'esprit s'élève!
Hélas! plus vous montez, plus l'abîme dont vous sortez vous paraît
profond.

--Ainsi, vous renoncez à tout espoir de réhabilitation, de pardon?

--De la part des autres... non, madame; vos bontés prouvent que
l'indulgence ne manque jamais aux remords.

--Vous serez donc la seule impitoyable envers vous?

--Les autres pourront ignorer, pardonner, oublier ce que j'ai été...
Moi, madame, je ne pourrai jamais l'oublier...

--Et quelquefois vous désirez mourir?

--Quelquefois! dit la Goualeuse en souriant avec amertume. Puis elle
reprit, après un moment de silence: Quelquefois... oui, madame.

--Pourtant, vous craigniez d'être défigurée par cette horrible femme;
vous teniez donc à votre beauté, pauvre petite? Cela annonce que la vie
a encore quelque attrait pour vous. Courage donc, courage!...

--C'est peut-être une faiblesse de penser cela; mais si j'étais belle,
comme vous le dites, madame, je voudrais mourir belle en prononçant le
nom de mon bienfaiteur...

Les yeux de Mme d'Harville se remplirent de larmes.

Fleur-de-Marie avait dit ces derniers mots si simplement; ses traits
angéliques, pâles, abattus, son douloureux sourire, étaient tellement
d'accord avec ses paroles, qu'on ne pouvait douter de la réalité de son
funeste désir.

Mme d'Harville était douée de trop de délicatesse pour ne pas sentir ce
qu'il y avait d'inexorable, de fatal dans cette pensée de la Goualeuse:

«Je n'oublierai jamais ce que j'ai été...»

Idée fixe, incessante, qui devait dominer, torturer la vie de
Fleur-de-Marie.

Clémence, honteuse d'avoir un instant méconnu la générosité toujours si
désintéressée du prince, regrettait aussi de s'être laissé entraîner à
un mouvement de jalousie absurde contre la Goualeuse, qui exprimait avec
une naïve exaltation sa reconnaissance envers son protecteur.

Chose étrange, l'admiration que cette pauvre prisonnière ressentait si
vivement pour Rodolphe augmentait peut-être encore l'amour profond que
Clémence devait toujours lui cacher.

Elle reprit, pour fuir ces pensées:

--J'espère qu'à l'avenir vous serez moins sévère pour vous-même. Mais
parlons de votre serment; maintenant je m'explique votre silence. Vous
n'avez pas voulu dénoncer ces misérables?

--Quoique le Maître d'école eût pris part à mon enlèvement, il m'avait
deux fois défendue... j'aurais craint d'être ingrate envers lui.

--Et vous vous êtes prêtée aux desseins de ces monstres?

--Oui, madame... j'étais si effrayée! La Chouette alla chercher
Bras-Rouge; il me conduisit au corps de garde, disant qu'il m'avait
trouvée rôdant autour de son cabaret; je ne l'ai pas nié, on m'a arrêtée
et l'on m'a conduite ici.

--Mais vos amis de la ferme doivent être en proie à une inquiétude
mortelle?

--Hélas madame, dans mon premier mouvement d'épouvante, je n'avais pas
réfléchi que mon serment m'empêcherait de les rassurer... Maintenant
cela me désole... Mais je crois, n'est-ce pas? que, sans manquer à ma
parole, je puis vous prier d'écrire à Mme Georges, à la ferme de
Bouqueval, de n'avoir aucune inquiétude à mon égard, sans lui apprendre
pourtant où je suis, car j'ai promis de le taire...

--Mon enfant, ces précautions deviendront inutiles si, à ma
recommandation, on vous fait grâce. Demain vous retournerez à la ferme,
sans avoir trahi pour cela votre serment; plus tard vous consulterez vos
bienfaiteurs pour savoir jusqu'à quel point vous engage cette promesse
arrachée par la menace.

--Vous croyez, madame... que, grâce à vos bontés... je puis espérer de
sortir bientôt d'ici?

--Vous méritez tant d'intérêt que je réussirai, j'en suis sûre; et je ne
doute pas qu'après-demain vous ne puissiez aller vous-même rassurer vos
bienfaiteurs...

--Mon Dieu, madame, comment ai-je pu mériter tant de bontés de votre
part? Comment les reconnaître?...

--En continuant de vous conduire comme vous faites. Je regrette
seulement de ne pouvoir rien faire pour votre avenir; c'est un bonheur
que vos amis se sont réservé...

Mme Armand entra tout à coup d'un air consterné.

--Madame la marquise, dit-elle à Clémence avec hésitation, je suis
désolée du message que j'ai à remplir auprès de vous.

--Que voulez-vous dire, madame?...

--M. le duc de Lucenay est en bas... il vient de chez vous, madame...

--Mon Dieu, vous m'effrayez; qu'y a-t-il?

--Je l'ignore, madame; mais M. de Lucenay est chargé pour vous, dit-il,
d'une nouvelle... aussi triste qu'imprévue... Il a appris chez Mme la
duchesse, sa femme, que vous étiez ici, et il est venu en toute hâte...

--Une triste nouvelle!... se dit Mme d'Harville. Puis, tout à coup, elle
s'écria avec un accent déchirant: Ma fille... ma fille... peut-être!...
Oh! parlez, madame!...

--J'ignore, madame...

--Oh! de grâce, de grâce, madame, conduisez-moi auprès de M. de Lucenay!
s'écria Mme d'Harville en sortant, tout éperdue, suivie de Mme Armand.

--Pauvre mère! dit tristement la Goualeuse en suivant Clémence du
regard. Oh! non... c'est impossible!... Au moment même où elle vient de
se montrer si bienveillante pour moi, un tel coup la frapper!... Non,
non, encore une fois, c'est impossible.



XI

Une intimité forcée


Nous conduirons le lecteur dans la maison de la rue du Temple, le jour
du suicide de M. d'Harville, vers les trois heures du soir.

M. Pipelet, seul dans sa loge, travailleur consciencieux et infatigable,
s'occupait de restaurer la botte qui lui était plus d'une fois tombée
des mains lors de la dernière et audacieuse incartade de Cabrion.

La physionomie du chaste portier était abattue et beaucoup plus
mélancolique que de coutume.

Ainsi qu'un soldat, dans l'humiliation de sa défaite, passe tristement
la main sur la cicatrice de ses blessures, souvent M. Pipelet poussait
un profond soupir, s'interrompait de travailler et promenait un doigt
tremblant sur la cassure transversale dont son vénérable chapeau
tromblon avait été sillonné par la main insolente de Cabrion.

Alors tous les chagrins, toutes les inquiétudes, toutes les craintes
d'Alfred se réveillaient en songeant aux inconcevables et incessantes
poursuites du rapin.

M. Pipelet n'avait pas un esprit très-étendu, très-élevé; son
imagination n'était pas des plus vives ni des plus poétiques, mais il
possédait un sens très-droit, très-solide et très-logique.

Malheureusement, par une conséquence naturelle de la rectitude de son
jugement, ne pouvant comprendre l'excentrique et folle portée de ce
qu'en langage d'atelier on appelle une charge, M. Pipelet s'efforçait de
trouver des motifs raisonnables, possibles, à la conduite exorbitante de
Cabrion, et il se posait à ce sujet une foule de questions insolubles.

Aussi quelquefois, nouveau Pascal, se sentait-il saisi de vertige à
force de sonder l'abîme sans fond que le génie infernal du peintre avait
creusé sous ses pas.

Que de fois, blessé dans ses épanchements, il avait été forcé de se
replier sur lui-même, grâce au pyrrhonisme effréné de Mme Pipelet, qui,
ne s'arrêtant qu'aux faits et dédaignant d'approfondir les causes,
considérait grossièrement la conduite incompréhensible de Cabrion à
l'égard d'Alfred comme une simple farce!

M. Pipelet, homme sérieux et grave, ne pouvait admettre une telle
interprétation; il gémissait de l'aveuglement de sa femme; sa dignité
d'homme se révoltait à cette pensée qu'il pouvait être le jouet d'une
combinaison aussi vulgaire: une farce... Il était absolument convaincu
que la conduite inouïe de Cabrion cachait quelque complot ténébreux
dissimulé sous une frivole apparence.

Nous l'avons dit, c'est à résoudre ce funeste problème que l'homme au
chapeau tromblon épuisait incessamment sa puissance dialectique.

--Je porterais plutôt ma tête sur l'échafaud, disait cet homme austère,
qui, dès qu'il les touchait, agrandissait immensément les questions, je
porterais ma tête sur l'échafaud plutôt que d'admettre que, dans
l'unique intention de faire une plaisanterie stupide, Cabrion s'acharne
si opiniâtrement contre moi; on ne fait une farce que pour la galerie.
Or, dans sa dernière entreprise, cette créature malfaisante n'avait
aucun témoin; il a agi seul et dans l'ombre, comme toujours; il s'est
clandestinement introduit dans la solitude de ma loge pour déposer sur
mon front indigné son hideux baiser. Et cela, je le demanderai à toute
personne désintéressée: dans quel but? Ce n'était pas par bravade...
personne ne le voyait; ce n'était pas par plaisir... les lois de la
nature s'y opposent; ce n'était pas par amitié... je n'ai qu'un ennemi
au monde, c'est lui. Il faut donc reconnaître qu'il y a là un mystère
que ma raison ne peut pénétrer! Alors, où tend ce plan diabolique,
concerté de longue main et poursuivi avec une persistance qui
m'épouvante? Voilà ce que je ne puis comprendre; c'est l'impossibilité
où je suis de soulever ce voile qui peu à peu me mine et me consume!

Telles étaient les réflexions pénibles de M. Pipelet au moment où nous
les présentons au lecteur.

L'honnête portier venait même de raviver ses plaies toujours saignantes
en portant mélancoliquement la main à la cassure de son chapeau,
lorsqu'une voix perçante, partant d'un des étages supérieurs de la
maison, fit retentir ces mots dans la cage sonore de l'escalier:

--Vite, vite, monsieur Pipelet, montez... dépêchez-vous!

--Je ne connais pas cet organe, dit Alfred, après un moment d'audition
réfléchie; et il laissa tomber sur ses genoux son avant-bras chaussé de
la botte qu'il réparait.

--Monsieur Pipelet, dépêchez-vous donc! répéta la voix d'un ton
pressant.

--Cet organe m'est complètement étranger. Il est mâle, il m'appelle,
lui... voilà ce que je puis affirmer... Ça n'est pas une raison
suffisante pour que j'abandonne ma loge... La laisser seule... la
déserter en l'absence de mon épouse... jamais! s'écria héroïquement
Alfred, jamais!!

--Monsieur Pipelet, reprit la voix, montez donc vite... Mme Pipelet se
trouve mal!...

--Anastasie!... s'écria Alfred en se levant de son siège; puis il
retomba, en se disant à lui-même: «Enfant que je suis... c'est
impossible, mon épouse est sortie il y a une heure! Oui, mais ne
peut-elle pas être rentrée sans que je l'aie aperçue? Ceci serait peu
régulier; mais je dois déclarer que cela peut être.»

--Monsieur Pipelet, montez donc, j'ai votre femme entre les bras!

--On a mon épouse entre les bras! dit M. Pipelet en se levant
brusquement.

--Je ne puis pas délacer Mme Pipelet tout seul! ajouta la voix.

Ces mots firent un effet magique sur Alfred; il devint pourpre; sa
chasteté se révolta.

--L'organe mâle et inconnu parler de délacer Anastasie! s'écria-t-il, je
m'y oppose! Je le défends!!

Et il se précipita hors de sa loge; mais, sur le seuil, il s'arrêta.

M. Pipelet se trouvait dans une de ces positions horriblement critiques
et éminemment dramatiques souvent exploitées par les poëtes. D'un côté
le devoir le retenait dans sa loge; d'un autre côté sa pudique et
conjugale susceptibilité l'appelait aux étages supérieurs de la maison.

Au milieu de ces perplexités terribles, la voix reprit:

--Vous ne venez pas, monsieur Pipelet!... Tant pis... je coupe les
cordons et je ferme les yeux!...

Cette menace décida M. Pipelet.

--Môssieurr..., s'écria-t-il d'une voix de stentor, en sortant
éperdument de la loge, au nom de l'honneur, je vous adjure, môssieurr,
de ne rien couper, de laisser mon épouse intacte!... Je monte... Et
Alfred s'élança dans les ténèbres de l'escalier, en laissant, dans son
trouble, la porte de sa loge ouverte.

À peine l'eut-il quittée que tout à coup un homme y entra vivement, prit
sur la table le marteau du savetier, sauta sur le lit, et, au moyen de
quatre pointes fichées d'avance à chaque coin d'un épais carton qu'il
tenait à la main, cloua ce carton dans le fond de l'obscure alcôve de M.
Pipelet, puis disparut.

Cette opération fut faite si prestement que le portier, s'étant souvenu
presque au même instant qu'il avait laissé la porte de sa loge ouverte,
redescendit précipitamment, la ferma, emporta la clef et remonta sans
pouvoir soupçonner que quelqu'un était entré chez lui. Après cette
mesure de précaution, Alfred s'élança de nouveau au secours d'Anastasie
en criant de toutes ses forces:

--Môssieurr, ne coupez rien... je monte... me voici... je mets mon
épouse sous la sauvegarde de votre délicatesse!

Le digne portier devait tomber d'étonnement en étonnement.

À peine avait-il de nouveau gravi les premières marches de l'escalier
qu'il entendit la voix d'Anastasie, non pas à l'étage supérieur, mais
dans l'allée.

Cette voix, plus glapissante que jamais, s'écriait:

--Alfred! comment, tu laisses la loge seule?... Où es-tu donc, vieux
coureur?

À ce moment, M. Pipelet allait poser son pied droit sur le palier du
premier étage; il resta pétrifié, la tête tournée vers le bas de
l'escalier, la bouche béante, les yeux fixes, le pied levé.

--Alfred!!! cria de nouveau Mme Pipelet.

«Anastasie est en bas... elle n'est donc pas en haut occupée à se
trouver mal!... se dit M. Pipelet, fidèle à son argumentation logique et
serrée. Mais alors... cet organe mâle et inconnu qui me menaçait de la
délacer, quel est-il?... C'est donc un imposteur?... Il se fait donc un
jeu cruel de mon inquiétude?... Quel est son dessein? Il se passe ici
quelque chose d'extraordinaire... Il n'importe. «Fais ton devoir,
advienne que pourra...» Après avoir été répondre à mon épouse, je
remonterai pour éclaircir ce mystère et vérifier cet organe.»

M. Pipelet descendit fort inquiet et se trouva face à face avec sa
femme.

--C'est toi! lui dit-il.

--Eh bien! oui, c'est moi; qui veux-tu que ça _soye_?

--C'est toi, ma vue ne m'abuse point?

--Ah çà! qu'est-ce que tu as encore à faire tes gros yeux en boules de
loto? Tu me regardes comme si tu allais me manger...

--C'est que ta présence me révèle qu'il se passe ici des choses... des
choses...

--Quelles choses? Voyons, donne-moi la clef de la loge; pourquoi la
laisses-tu seule? Je reviens du bureau des diligences de Normandie, où
j'étais allée en fiacre porter la malle de M. Bradamanti, qui ne veut
pas qu'on sache qu'il part ce soir et qui ne se fie pas à ce petit gueux
de Tortillard... et il a raison!

En disant ces mots, Mme Pipelet prit la clef que son mari tenait à la
main, ouvrit la loge et y précéda son mari.

À peine le couple était-il rentré qu'un personnage, descendant
légèrement l'escalier, passa rapidement et inaperçu devant la loge.

C'était l'organe mâle qui avait si vivement excité les inquiétudes
d'Alfred.

M. Pipelet s'assit lourdement sur sa chaise et dit à sa femme d'une voix
émue:

--Anastasie... je ne me sens pas dans mon assiette accoutumée; il se
passe ici des choses... des choses...

--Voilà que tu rabâches encore; mais il s'en passe partout, des choses!
Qu'est-ce que tu as? Voyons... ah çà! mais tu es tout en eau... tout en
nage... mais tu viens donc de faire un effort. Il ruisselle... ce vieux
chéri!

--Oui, je ruisselle... et j'en ai le droit... et M. Pipelet passa la
main sur son visage baigné de sueur, car il se passe ici des choses à
vous renverser...

--Qu'est-ce qu'il y a encore? Tu ne peux jamais te tenir en repos... Il
faut toujours que tu trottes comme un chat maigre, au lieu de rester
tranquille sur ta chaise à garder la loge.

--Anastasie, vous êtes injuste... en disant que je trotte comme un chat
maigre. Si je trotte... c'est pour vous.

--Pour moi?

--Oui... Pour vous épargner un outrage dont nous eussions tous les deux
gémi et rougi... j'ai déserté un poste que je considère comme aussi
sacré que la guérite du soldat...

--On voulait me faire outrage, à moi?

--Ce n'était pas à vous... puisque l'outrage dont on vous menaçait
devait s'accomplir là-haut, et que vous étiez sortie... mais...

--Que le diable m'emporte si je comprends rien à ce que tu me chantes
là! Ah çà! est-ce que décidément tu perds la boule?... Tiens, vois-tu...
je finirai par croire que tu as des absences... un coup de marteau... et
ça par la faute de ce gredin de Cabrion, que Dieu confonde!... Depuis sa
farce de l'autre jour je ne te reconnais plus, tu as l'air tout ahuri...
cet être-là sera donc toujours ton cauchemar?

À peine Anastasie avait-elle prononcé ces mots qu'il se passa une chose
étrange.

Alfred se tenait assis, le visage tourné du côté du lit.

La loge était éclairée par la clarté blafarde d'un jour d'hiver et par
une lampe. À la lueur de ces deux lumières douteuses, M. Pipelet, au
moment où sa femme prononça le nom de Cabrion, crut voir apparaître dans
l'ombre de l'alcôve la figure immobile et narquoise du peintre.

C'était lui, son chapeau pointu, ses longs cheveux, son visage maigre,
son rire satanique, sa barbe en pointe et son regard fascinateur...

Un moment M. Pipelet crut rêver; il passa sa main sur ses yeux... se
croyant le jouet d'une illusion...

Ce n'était pas une illusion...

Rien de plus réel que cette apparition...

Chose effrayante, on ne voyait pas de corps... mais seulement une tête,
dont la carnation vivante se détachait de l'obscurité de l'alcôve...

À cette vue, M. Pipelet se renversa brusquement en arrière sans
prononcer une parole; il leva le bras droit vers le lit et désigna cette
terrible vision d'un geste si épouvanté que Mme Pipelet se retourna pour
chercher la cause d'un effroi qu'elle partagea bientôt, malgré sa
crânerie habituelle.

Elle recula de deux pas, saisit avec force la main d'Alfred et s'écria:

--CABRION!!!

--Oui!... murmura M. Pipelet d'une voix éteinte et caverneuse, en
fermant les yeux.

La stupeur des deux époux faisait le plus grand honneur au talent de
l'artiste qui avait admirablement peint sur carton les traits de
Cabrion.

Sa première surprise passée, Anastasie, intrépide comme une lionne,
courut au lit, y monta, et, non sans un certain saisissement, arracha le
carton du mur où il avait été cloué.

L'amazone couronna cette vaillante entreprise en poussant comme un cri
de guerre son exclamation favorite:

--Et alllllez donc!...

Alfred, les yeux toujours fermés, les mains tendues en avant, restait
immobile, ainsi qu'il en avait pris l'habitude dans les circonstances
critiques de sa vie. L'oscillation convulsive de son chapeau tromblon
révélait seule de temps à autre la violence contenue de ses émotions
intérieures.

--Ouvre donc l'oeil, vieux chéri, dit Mme Pipelet triomphante, ça n'est
rien... c'est une peinture... le portrait de ce scélérat de Cabrion!...
Tiens, regarde comme je le trépigne! Et Anastasie, dans son indignation,
jeta la peinture à terre et la foula aux pieds en s'écriant: Voilà comme
je voudrais l'arranger en chair et en os, le gredin. Puis, ramassant le
portrait: Vois, maintenant, il porte mes marques... regarde donc!

Alfred secoua négativement la tête sans dire un mot, et en faisant signe
à sa femme d'éloigner de lui cette image détestée.

--A-t-on vu un effronté pareil!... Ça n'est pas tout... il y a écrit au
bas, en lettres rouges: _Cabrion à son bon ami Pipelet, pour la vie,
_dit la portière en examinant le carton à la lumière.

--«Son bon ami... pour la vie!...» murmura Alfred.

Et il leva les mains au ciel comme pour le prendre à témoin de cette
nouvelle et outrageante ironie.

--Mais à propos, comment ça se fait-il? dit Anastasie, ce portrait n'y
était pas ce matin quand j'ai fait le lit, bien sûr... tu avais tout à
l'heure emporté la clef de la loge avec toi, personne n'a donc pu y
entrer pendant ton absence. Comment donc, encore une fois, ce portrait
se trouve-t-il ici?... Ah çà! est-ce que par hasard ce serait toi qui
l'aurais mis là, vieux chéri?

À cette monstrueuse hypothèse, Alfred bondit sur son siège; il ouvrit
des yeux furieux, menaçants.

--Moi... moi, accrocher dans mon alcôve le portrait de cet être
malfaisant qui, non content de me persécuter de son odieuse présence, me
poursuit encore la nuit en rêve, le jour en peinture! Mais vous voulez
donc me rendre fou, Anastasie... fou à lier?...

--Eh bien! après? Quand pour avoir la paix, tu te serais raccommodé...
avec Cabrion pendant mon absence... où serait le grand mal?

--Moi... raccommodé avec... Ô mon Dieu! vous l'entendez!...

--Et alors... il t'aurait donné son portrait... en gage de bonne
amitié... Si ça est, ne t'en défends pas...

--Anastasie!...

--Si ça est, il faut convenir que tu es capricieux comme une jolie
femme.

--Mon épouse!

--Mais, enfin, il faut bien que ça soit toi qui aies accroché ce
portrait?

--Moi!... Ô mon Dieu! mon Dieu!...

--Mais... qui est-ce, alors?

--Vous, madame...

--Moi!...

--Oui! s'écria M. Pipelet avec égarement, c'est vous, j'ai besoin de
croire que c'est vous. Ce matin, ayant le dos tourné au lit, je ne me
serai aperçu de rien.

--Mais... vieux chéri...

--Je vous dis qu'il faut que ça soit vous... sinon je croirai que c'est
le diable... puisque je n'ai pas quitté la loge, et que lorsque je suis
monté en haut pour répondre à l'appel de l'organe mâle j'avais la clef.
La porte était bien fermée, c'est vous qui l'avez ouverte... Niez cela?

--C'est ma foi, vrai!

--Vous avouez donc?

--J'avoue que je n'y comprends rien... C'est une farce, et elle est
joliment faite... faut être juste.

--Une farce! s'écria M. Pipelet, emporté par une indignation délirante.
Ah! vous y voilà encore, une farce! Je vous dis, moi, que tout cela
cache quelque trame abominable... il y a quelque chose là-dessous. C'est
un coup monté... un complot. On dissimule l'abîme sous des fleurs, on
tente de m'étourdir pour m'empêcher de voir le précipice où l'on veut me
plonger... Il ne me reste plus qu'à me mettre sous la protection des
lois... Heureusement, Dieu protège la France.

Et M. Pipelet se dirigea vers la porte.

--Où vas-tu donc, vieux chéri?

--Chez M. le commissaire... déposer ma plainte et ce portrait, comme
preuve des persécutions dont on m'accable.

--Mais de quoi te plaindras-tu?

--De quoi je me plaindrai? Comment! mon ennemi le plus acharné trouvera
moyen par des procédés frauduleux... de me forcer à avoir son portrait
chez moi, jusque dans mon lit nuptial, et les magistrats ne me prendront
pas sous leur égide?... Donnez-moi ce portrait, Anastasie...
donnez-le-moi... pas du côté de la peinture... cette vue me révolte! Le
traître ne pourra pas nier... il y a de sa main: _Cabrion à son bon ami
Pipelet, pour la vie..._ Pour la vie!... Oui, c'est bien cela... C'est
pour avoir ma vie sans doute qu'il me poursuit... et il finira par
l'avoir... Je vais vivre dans des alarmes continuelles; je croirai que
cet être infernal est là, toujours là! sous le plancher, dans la
muraille, au plafond! la nuit, qu'il me regarde dormir aux bras de mon
épouse... le jour, qu'il est debout derrière moi, toujours avec son
sourire satanique... Et qui me dit qu'en ce moment même il n'est pas
ici... tapi quelque part, tapi comme un insecte venimeux? Voyons? y
es-tu, monstre? Y es-tu?... s'écria M. Pipelet en accompagnant cette
imprécation furibonde d'un mouvement de tête circulaire, comme s'il eût
voulu interroger du regard toutes les parties de la loge.

--J'y suis, bon ami! dit affectueusement la voix bien connue de Cabrion.

Ces paroles semblaient sortir du fond de l'alcôve, grâce à un simple
effet de ventriloquie; car l'infernal rapin se tenait en dehors de la
porte de la loge, jouissant des moindres détails de cette scène.
Pourtant, après avoir prononcé ces derniers mots, il s'esquiva
prudemment, non sans laisser, ainsi qu'on le verra plus tard, un nouveau
sujet de colère, d'étonnement et de méditation à sa victime.

Mme Pipelet, toujours courageuse et sceptique, visita le dessous du lit,
les derniers recoins de la loge sans rien découvrir, explora l'allée
sans être plus heureuse dans ses recherches, pendant que M. Pipelet,
atterré par ce dernier coup, était retombé assis sur sa chaise, dans un
état d'accablement désespéré.

--Ça n'est rien, Alfred, dit Anastasie, qui se montrait toujours
très-esprit fort, le gredin était caché près de la porte, et, pendant
que nous cherchions d'un côté, il se sera sauvé de l'autre. Patience! je
l'attraperai un jour, et alors... gare à lui! il mangera mon manche à
balai!

La porte s'ouvrit, et Mme Séraphin, femme de charge du notaire Jacques
Ferrand, entra dans la loge.

--Bonjour, madame Séraphin, dit Mme Pipelet, qui, voulant cacher à une
étrangère ses chagrins domestiques, prit tout à coup un air gracieux et
avenant; qu'est-ce qu'il y a pour votre service?

--D'abord, dites-moi donc ce que c'est que votre nouvelle enseigne?

--Notre nouvelle enseigne?

--Le petit écriteau...

--Un petit écriteau?

--Oui, noir, avec des lettres rouges, qui est accroché au-dessus de la
porte de votre allée.

--Comment! Dans la rue?...

--Mais oui, dans la rue, juste au-dessus de votre porte.

--Ma chère madame Séraphin, je donne ma langue aux chiens, je n'y
comprends rien du tout; et toi, vieux chéri?

Alfred resta muet.

--Au fait, c'est M. Pipelet que ça regarde, dit Mme Séraphin; il va
m'expliquer ça, lui.

Alfred poussa une sorte de gémissement sourd, inarticulé, en agitant son
chapeau tromblon.

Cette pantomime signifiait qu'Alfred se reconnaissait incapable de rien
expliquer aux autres, étant suffisamment préoccupé d'une infinité de
problèmes plus insolubles les uns que les autres.

--Ne faites pas attention, madame Séraphin, reprit Anastasie. Ce pauvre
Alfred a sa crampe au pylore, ça le rend tout chose... Mais qu'est-ce
que c'est donc que cet écriteau dont vous parlez... peut-être celui du
rogomiste d'à côté?

--Mais non, mais non; je vous dis que c'est un petit écriteau accroché
tout juste au-dessus de votre porte.

--Allons, vous voulez rire...

--Pas du tout, je viens de le voir en entrant; il y a dessus écrit en
grosses lettres: PIPELET ET CABRION FONT COMMERCE D'AMITIÉ ET AUTRES.
_S'adresser au portier._

--Ah! mon Dieu!... il y a cela écrit au-dessus de notre porte!
Entends-tu, Alfred?

M. Pipelet regarda Mme Séraphin d'un air égaré; il ne comprenait pas, il
ne voulait pas comprendre.

--Il y a cela... dans la rue... sur un écriteau? reprit Mme Pipelet,
confondue de cette nouvelle audace.

--Oui, puisque je viens de le lire. Alors je me suis dit: «Quelle drôle
de chose! M. Pipelet est cordonnier, de son état, et il apprend aux
passants par une affiche qu'il fait «commerce d'amitié» avec un M.
Cabrion... Qu'est-ce que cela signifie?... Il y a quelque chose
là-dessous... ça n'est pas clair. Mais comme il y a sur l'écriteau:
«Adressez-vous au portier», Mme Pipelet va m'expliquer cela.» Mais
regardez donc, s'écria tout à coup Mme Séraphin en s'interrompant, votre
mari a l'air de se trouver mal... prenez donc garde! Il va tomber à la
renverse!...

Mme Pipelet reçut Alfred dans ses bras, à demi pâmé. Ce dernier coup
avait été trop violent; l'homme au chapeau tromblon perdit à peu près
connaissance en murmurant ces mots:

--Le malheureux! il m'a publiquement affiché!!

--Je vous le disais, madame Séraphin, Alfred a sa crampe au pylore, sans
compter un polisson déchaîné qui le mine à coups d'épingle... Ce pauvre
vieux chéri n'y résistera pas! Heureusement, j'ai là une goutte
d'absinthe, ça va peut-être le remettre sur ses pattes...

En effet, grâce au remède infaillible de Mme Pipelet, Alfred reprit peu
à peu ses sens; mais, hélas! à peine renaissait-il à la vie qu'il fut
soumis à une nouvelle et cruelle épreuve.

Un personnage d'un âge mûr, honnêtement vêtu et d'une physionomie si
candide, ou plutôt si niaise qu'on ne pouvait supposer la moindre
arrière-pensée ironique à ce type du _gobe-mouche_ parisien, ouvrit la
partie mobile et vitrée de la porte et dit d'un air singulièrement
intrigué:

--Je viens de voir écrit sur un écriteau placé au-dessus de cette allée:
«Pipelet et Cabrion font commerce d'amitié et autres. Adressez-vous au
portier.» Pourriez-vous, s'il vous plaît, me faire l'honneur de
m'enseigner ce que cela veut dire, vous qui êtes le portier de la
maison?

--Ce que cela veut dire!... s'écria M. Pipelet d'une voix tonnante, en
donnant enfin cours à ses ressentiments si longtemps comprimés, cela
veut dire que M. Cabrion est un infâme imposteur, _môssieur_!...

Le gobe-mouche, à cette explosion soudaine et furieuse, recula d'un pas.

Alfred, exaspéré, le regard flamboyant, le visage pourpre, avait le
corps à demi sorti de sa loge et appuyait ses deux mains crispées au
panneau inférieur de la porte, pendant que les figures de Mme Séraphin
et d'Anastasie se dessinaient vaguement sur le second plan, dans la
demi-obscurité de la loge.

--Apprenez, _môssieur_! cria M. Pipelet, que je n'ai aucun commerce avec
ce gueux de Cabrion, et celui d'amitié encore moins que tout autre!

--C'est vrai... et il faut que vous soyez depuis bien longtemps en
bocal, vieux cornichon que vous êtes, pour venir faire une telle
demande! s'écria aigrement la Pipelet, en montrant sa mine hargneuse
au-dessus de l'épaule de son mari.

--Madame, dit sentencieusement le gobe-mouche en reculant d'un autre
pas, les affiches sont faites pour être lues. Vous affichez, je lis, je
suis dans mon droit, et vous n'êtes pas dans le vôtre en me disant une
grossièreté!

--Grossièreté vous-même... grigou! riposta Anastasie en montrant les
dents.

--Vous êtes une manante!

--Alfred, ton tire-pied, que je prenne mesure de son museau... pour lui
apprendre à venir faire le farceur à son âge... vieux paltoquet!

--Des injures, quand on vient vous demander les renseignements que vous
indiquez sur votre affiche! Ça ne se passera pas comme ça, madame!

--Mais, _môssieur_..., s'écria le malheureux portier.

--Mais, monsieur, reprit le gobe-mouche exaspéré, faites amitié tant
qu'il vous plaira avec votre M. Cabrion; mais, corbleu! ne l'affichez
pas en grosses lettres au nez des passants! Sur ce, je me vois dans
l'obligation de vous prévenir que vous êtes un fier malotru, et que je
vais déposer ma plainte chez le commissaire.

Et le gobe-mouche s'en alla courroucé.

--Anastasie, dit Pipelet d'une voix dolente, je n'y survivrai pas, je le
sens, je suis frappé à mort... je n'ai pas l'espoir de lui échapper. Tu
le vois, mon nom est publiquement accolé à celui de ce misérable. Il ose
afficher que je fais commerce d'amitié avec lui, et le public le croit;
j'en informe... je le dis... je le communique... c'est monstrueux...
c'est énorme, c'est une idée infernale; mais il faut que ça finisse...
la mesure est comblée... il faut que lui ou moi succombions dans cette
lutte!

Et, surmontant son apathie habituelle, M. Pipelet, déterminé à une
vigoureuse résolution, saisit le portrait de Cabrion et s'élança vers la
porte.

--Où vas-tu, Alfred?

--Chez le commissaire. Je vais enlever en même temps cet infâme
écriteau; alors, cet écriteau et ce portrait à la main, je crierai au
commissaire: Défendez-moi! Vengez-moi! Délivrez-moi de Cabrion!

--Bien dit, vieux chéri; remue-toi, secoue-toi; si tu ne peux pas
enlever l'écriteau, dis au rogomiste de t'aider et de te prêter sa
petite échelle. Gueux de Cabrion! Oh! si je le tenais et si je le
pouvais, je le mettrais frire dans ma poêle, tant je voudrais le voir
souffrir. Oui, il y a des gens que l'on guillotine qui ne l'ont pas
autant mérité que lui. Le gredin! je voudrais le voir en Grève, le
scélérat!

Alfred fit preuve dans cette circonstance d'une longanimité sublime.
Malgré ses terribles griefs contre Cabrion, il eut encore la générosité
de manifester quelques sentiments pitoyables à l'égard du rapin.

--Non, dit-il, non, quand même je le pourrais, je ne demanderais pas sa
tête!

--Moi, si... si... si, tant pis. Et allez donc! s'écria la féroce
Anastasie.

--Non, reprit Alfred, je n'aime pas le sang, mais j'ai le droit de
réclamer la réclusion perpétuelle de cet être malfaisant; mon repos
l'exige, ma santé me le commande... la loi doit m'accorder cette
réparation... sinon, je quitte la France... ma belle France! Voilà ce
qu'on y gagnera.

Et Alfred, abîmé dans sa douleur, sortit majestueusement de sa loge,
comme une de ces imposantes victimes de la fatalité antique.



XII

Cecily


Avant de faire assister le lecteur à l'entretien de Mme Séraphin et de
Mme Pipelet, nous le préviendrons qu'Anastasie, sans suspecter le moins
du monde la vertu et la dévotion du notaire, blâmait extrêmement la
sévérité qu'il avait déployée à l'égard de Louise Morel et de Germain.
Naturellement la portière enveloppait Mme Séraphin dans la même
réprobation; mais, en habile politique, Mme Pipelet, pour des raisons
que nous dirons plus bas, dissimulait son éloignement pour la femme de
charge sous l'accueil le plus cordial.

Après avoir formellement désapprouvé l'indigne conduite de Cabrion, Mme
Séraphin reprit:

--Ah çà! que devient donc M. Bradamanti? Hier soir je lui écris, pas de
réponse; ce matin je viens pour le trouver, personne... J'espère qu'à
cette heure j'aurai plus de bonheur.

Mme Pipelet feignit la contrariété la plus vive.

--Ah! par exemple, s'écria-t-elle, faut avoir du guignon!

--Comment?

--M. Bradamanti n'est pas encore rentré.

--C'est insupportable!

--Hein! est-ce tannant, ma pauvre madame Séraphin!

--Moi qui ai tant à lui parler!

--Si ça n'est pas comme un sort!

--D'autant plus qu'il faut que j'invente des prétextes pour venir ici;
car si M. Ferrand se doutait jamais que je connais un charlatan, lui qui
est si dévot... si scrupuleux... vous jugez... quelle scène!

--C'est comme Alfred: il est si bégueule, si bégueule qu'il s'effarouche
de tout.

--Et vous ne savez pas quand il rentrera, M. Bradamanti?

--Il a donné rendez-vous à quelqu'un pour six ou sept heures du soir, et
il m'a priée de dire, à la personne qu'il attend, de repasser s'il
n'était pas encore rentré. Revenez dans la soirée, vous serez sûre de le
trouver.

Et Anastasie ajouta mentalement: «Compte là-dessus; dans une heure il
sera en route pour la Normandie.»

--Je reviendrai donc ce soir, dit Mme Séraphin d'un air contrarié. Puis
elle ajouta: J'avais autre chose à vous dire, ma chère madame Pipelet.
Vous savez ce qui est arrivé à cette drôlesse de Louise, que tout le
monde croyait si honnête?

--Ne m'en parlez pas, répondit Mme Pipelet en levant les yeux avec
componction, ça fait dresser les cheveux sur la tête.

--C'est pour vous dire que nous n'avons plus de servante, et que si par
hasard vous entendiez parler d'une jeune fille bien sage, bien bonne
travailleuse, bien honnête, vous seriez bien aimable de me l'adresser.
Les excellents sujets sont si difficiles à rencontrer qu'il faut se
mettre en quête de vingt côtés pour les trouver.

--Soyez tranquille, madame Séraphin. Si j'entends parler de quelqu'un je
vous préviendrai... Écoutez donc, les bonnes places sont aussi rares que
les bons sujets.

Puis Anastasie ajouta, toujours mentalement:

«Plus souvent que je t'enverrai une pauvre fille pour qu'elle crève de
faim dans ta baraque! Ton maître est trop avare et trop méchant;
dénoncer du même coup cette pauvre Louise et ce pauvre Germain!»

--Je n'ai pas besoin de vous dire, reprit Mme Séraphin, combien notre
maison est tranquille; il n'y a qu'à gagner pour une jeune fille à être
placée chez nous, et il a fallu que cette Louise fût un mauvais sujet
incarné pour avoir mal tourné, malgré les bons et saints conseils que
lui donnait M. Ferrand.

--Bien sûr... Aussi fiez-vous à moi si j'entends parler d'une jeunesse
comme il vous la faut, je vous l'adresserai tout de suite.

--Il y a encore une chose, reprit Mme Séraphin: M. Ferrand tiendrait,
autant que possible, à ce que cette servante n'eût pas de famille, parce
qu'ainsi, vous comprenez, n'ayant pas d'occasion de sortir, elle
risquerait moins de se déranger; de sorte que, si par hasard cela se
trouvait, monsieur préférerait une orpheline, je suppose... d'abord
parce que ce serait une bonne action, et puis parce que, je vous l'ai
dit, n'ayant ni tenants ni aboutissants, elle n'aurait aucun prétexte
pour sortir. Cette misérable Louise est une fière leçon pour monsieur...
allez... ma pauvre madame Pipelet! C'est ce qui maintenant le rend si
difficile sur le choix d'une domestique. Un tel esclandre dans une
pieuse maison comme la nôtre... quelle horreur! Allons, à ce soir; en
montant chez M. Bradamanti, j'entrerai chez la mère Burette.

--À ce soir, madame Séraphin, et vous trouverez M. Bradamanti pour sûr.

Mme Séraphin sortit.

--Est-elle acharnée après Bradamanti! dit Mme Pipelet; qu'est-ce qu'elle
peut lui vouloir? Et lui, est-il acharné à ne pas la voir avant son
départ pour la Normandie! J'avais une fière peur qu'elle ne s'en allât
pas, la Séraphin, d'autant plus que M. Bradamanti attend la dame qui est
déjà venue hier soir. Je n'ai pas pu bien la voir; mais cette fois-ci je
vas joliment tâcher de la dévisager, ni plus ni moins que l'autre jour
la particulière de ce commandant de deux liards. Il n'a pas remis les
pieds ici! Pour lui apprendre, je vas lui brûler son bois... oui, je le
brûlerai, tout ton bois! freluquet manqué. Va donc! avec tes mauvais
douze francs et ta robe de chambre de ver luisant! Ça t'a servi à
grand-chose! Mais qu'est-ce que c'est que cette dame de M. Bradamanti?
Une bourgeoise, ou une femme du commun? Je voudrais bien savoir, car je
suis curieuse comme une pie; ça n'est pas ma faute, le bon Dieu m'a
faite comme ça. Qu'il s'arrange! voilà mon caractère. Tiens... une idée,
et fameuse encore, pour savoir son nom, à cette dame! Il faudra que
j'essaie. Mais qui est-ce qui vient là? Ah! c'est mon roi des
locataires. Salut! monsieur Rodolphe, dit Mme Pipelet en se mettant au
port d'arme, le revers de sa main gauche à sa perruque.

C'était en effet Rodolphe; il ignorait encore la mort de M. d'Harville.

--Bonjour, madame Pipelet, dit-il en entrant. Mlle Rigolette est-elle
chez elle? J'ai à lui parler.

--Elle? Ce pauvre petit chat, est-ce qu'elle n'y est pas toujours! Et
son travail, donc! Est-ce qu'elle chôme jamais!...

--Et comment va la femme de Morel? Reprend-elle un peu courage?

--Oui, monsieur Rodolphe. Dame! grâce à vous ou au protecteur dont vous
êtes l'agent, elle et ses enfants sont si heureux maintenant! Ils sont
comme des poissons dans l'eau: ils ont du feu, de l'air, de bons lits,
une bonne nourriture, une garde pour les soigner, sans compter Mlle
Rigolette, qui tout en travaillant comme un petit castor, et sans avoir
l'air de rien, ne les perd pas de l'oeil, allez!... et puis il est venu
de votre part un médecin nègre voir la femme de Morel... Eh! eh! eh!
dites donc, monsieur Rodolphe, je me suis dit à moi-même: «Ah çà! mais
c'est donc le médecin des charbonniers, ce moricaud-là? Il peut leur
tâter le pouls sans se salir les mains.» C'est égal, la couleur n'y fait
rien; il paraît qu'il est fameux médecin, tout de même! Il a ordonné une
potion à la femme Morel, qui l'a soulagée tout de suite.

--Pauvre femme! Elle doit être toujours bien triste?

--Oh! oui, monsieur Rodolphe... Que voulez-vous! avoir son mari fou...
et puis sa Louise en prison. Voyez-vous, sa Louise, c'est son
crève-coeur! Pour une famille honnête, c'est terrible... Et quand je
pense que tout à l'heure la mère Séraphin, la femme de charge du
notaire, est venue ici dire des horreurs de cette pauvre fille! Si je
n'avais pas eu un goujon à lui faire avaler, à la Séraphin, ça ne se
serait pas passé comme ça; mais pour le quart d'heure j'ai filé doux.
Est-ce qu'elle n'a pas eu le front de venir me demander si je ne
connaîtrais pas une jeunesse pour remplacer Louise chez ce grigou de
notaire?... Sont-ils roués et avares! Figurez-vous qu'ils veulent une
orpheline pour servante, si ça se rencontre. Savez-vous pourquoi,
monsieur Rodolphe? C'est censé parce qu'une orpheline, n'ayant pas de
parents, n'a pas occasion de sortir pour les voir et qu'elle est bien
plus tranquille. Mais ça n'est pas ça, c'est une frime. La vérité vraie
est qu'ils voudraient empaumer une pauvre fille qui ne tiendrait à rien,
parce que n'ayant personne pour la conseiller, ils la grugeraient sur
ses gages tout à leur aise. Pas vrai, monsieur Rodolphe?

--Oui... oui..., répondit celui-ci d'un air préoccupé.

Apprenant que Mme Séraphin cherchait une orpheline pour remplacer Louise
comme servante auprès de M. Ferrand, Rodolphe entrevoyait dans cette
circonstance un moyen peut-être certain d'arriver à la punition du
notaire. Pendant que Mme Pipelet parlait, il modifiait donc peu à peu le
rôle qu'il avait jusqu'alors dans sa pensée destiné à Cecily, principal
instrument du juste châtiment qu'il voulait infliger au bourreau de
Louise Morel.

--J'étais bien sûre que vous penseriez comme moi, reprit Mme Pipelet;
oui, je le répète, ils ne veulent chez eux une jeunesse isolée que pour
rogner ses gages; aussi plutôt mourir que de leur adresser quelqu'un.
D'abord je ne connais personne... mais je connaîtrais n'importe qui, que
je l'empêcherais bien d'entrer jamais dans une pareille baraque.
N'est-ce pas, monsieur Rodolphe, que j'aurais raison?

--Madame Pipelet, voulez-vous me rendre un grand service?

--Dieu de Dieu! monsieur Rodolphe... faut-il me jeter en travers du feu,
friser ma perruque avec de l'huile bouillante? Aimez-vous mieux que je
morde quelqu'un? Parlez... je suis toute à vous... moi et mon coeur nous
sommes des esclaves... excepté ce qui serait de faire des traits à
Alfred...

--Rassurez-vous, madame Pipelet... voilà de quoi il s'agit... J'ai à
placer une jeune orpheline... elle est étrangère... elle n'était jamais
venue à Paris, et je voudrais la faire entrer chez M. Ferrand...

--Vous me suffoquez!... Comment! Dans cette baraque, chez ce vieil
avare?...

--C'est toujours une place... Si la jeune fille dont je vous parle ne
s'y trouve pas bien, elle en sortira plus tard... mais au moins elle
gagnera tout de suite de quoi vivre... et je serai tranquille sur son
compte.

--Dame, monsieur Rodolphe, ça vous regarde, vous êtes prévenu... Si,
malgré ça, vous trouvez la place bonne... vous êtes le maître... Et puis
aussi, faut être juste, par rapport au notaire: s'il y a du contre, il y
a du pour... Il est avare comme un chien, dur comme un âne, bigot comme
un sacristain, c'est vrai... mais il est honnête homme comme il n'y en a
pas... Il donne peu de gages... mais il les paie rubis sur _l'oncle...
_La nourriture est mauvaise... mais elle est tous les jours la même
chose. Enfin, c'est une maison où il faut travailler comme un cheval;
mais c'est une maison on ne peut pas plus embêtante... où il n'y a
jamais de risque qu'une jeune fille prenne les _allures_... Louise,
c'est un hasard.

--Madame Pipelet, je vais confier un secret à votre honneur.

--Foi d'Anastasie Pipelet, née Galimard, aussi vrai qu'il y a un Dieu au
ciel... et qu'Alfred ne porte que des habits verts... je serai muette
comme une tanche...

--Il ne faudra rien dire à M. Pipelet!...

--Je le jure sur la tête de mon vieux chéri... si le motif est
honnête...

--Ah! madame Pipelet!

--Alors nous lui en ferons voir de toutes les couleurs; il ne saura rien
de rien; figurez-vous que c'est un enfant de six mois, pour l'innocence
et la malice.

--J'ai confiance en vous. Écoutez-moi donc.

--C'est entre nous à la vie, à la mort, mon roi des locataires... Allez
votre train.

--La jeune fille dont je vous parle a fait une faute...

--Connu!... Si je n'avais pas à quinze ans épousé Alfred, j'en aurais
peut-être commis des cinquantaines... des centaines de fautes! Moi,
telle que vous ne voyez... j'étais un vrai salpêtre déchaîné, nom d'un
petit bonhomme! Heureusement, Pipelet m'a éteinte dans sa vertu... sans
ça... j'aurais fait des folies pour les hommes. C'est pour vous dire que
si votre jeune fille n'en a commis qu'une de faute... il y a encore de
l'espoir.

--Je le crois aussi. Cette jeune fille était servante, en Allemagne,
chez une de mes parentes; le fils de cette parente a été le complice de
la faute; vous comprenez?

--Alllllez donc!... je comprends... comme si je l'aurais faite, la
faute.

--La mère a chassé la servante; mais le jeune homme a été assez fou pour
quitter la maison paternelle et pour amener cette pauvre fille à Paris.

--Que voulez-vous?... Ces jeunes gens...

--Après le coup de tête sont venues les réflexions, réflexions d'autant
plus sages que le peu d'argent qu'il possédait était mangé. Mon jeune
parent s'est adressé à moi; j'ai consenti à lui donner de quoi retourner
auprès de sa mère, mais à condition qu'il laisserait ici cette fille et
que je tâcherais de la placer.

--Je n'aurais pas mieux fait pour mon fils... si Pipelet s'était plu à
m'en accorder un...

--Je suis enchanté de votre approbation; seulement, comme la jeune fille
n'a pas de répondants et qu'elle est étrangère, il est très-difficile de
la placer... Si vous vouliez dire à Mme Séraphin qu'un de vos parents,
établi en Allemagne, vous a adressé et recommandé cette jeune fille, le
notaire la prendrait peut-être à son service; j'en serais doublement
satisfait. Cecily, n'ayant été qu'égarée, se corrigerait certainement
dans une maison aussi sévère que celle du notaire... C'est pour cette
raison surtout que je tiendrais à la voir, cette jeune fille, entrer
chez M. Jacques Ferrand. Je n'ai pas besoin de vous dire que présentée
par vous... personne si respectable...

--Ah! monsieur Rodolphe...

--Si estimable...

--Ah! mon roi des locataires...

--Que cette jeune fille enfin, recommandée par vous, serait certainement
acceptée par Mme Séraphin, tandis que présentée par moi...

--Connu!... C'est comme si je présentais un petit jeune homme! Eh bien!
tope... ça me chausse... Allez donc!... Enfoncée la Séraphin! Tant
mieux, j'ai une dent contre elle; je vous réponds de l'affaire, monsieur
Rodolphe! Je lui ferai voir des étoiles en plein midi; je lui dirai que
depuis je ne sais combien de temps j'ai une cousine établie en
Allemagne, une Galimard; que je viens de recevoir la nouvelle qu'elle
est défunte, comme son mari, et que leur fille, qui est orpheline, va me
tomber sur le dos d'un jour à l'autre.

--Très-bien... Vous conduirez vous-même Cecily chez M. Ferrand, sans en
parler davantage à Mme Séraphin. Comme il y a vingt ans que vous n'avez
vu votre cousine, vous n'aurez rien à répondre, si ce n'est que depuis
son départ pour l'Allemagne vous n'aviez eu d'elle aucune nouvelle.

--Ah çà! mais si la jeunesse ne baragouine que l'allemand?

--Elle parle parfaitement français. Je lui ferai sa leçon; ne vous
occupez de rien, sinon de la recommander très-instamment à Mme Séraphin;
ou plutôt, j'y songe, non... car elle soupçonnerait peut-être que vous
voulez lui forcer la main... Vous le savez, souvent il suffit qu'on
demande quelque chose pour qu'on vous refuse...

--À qui le dites-vous!... C'est pour ça que j'ai toujours rembarré les
enjôleurs. S'ils ne m'avaient rien demandé... je ne dis pas...

--Cela arrive toujours ainsi... Ne faites donc aucune proposition à Mme
Séraphin et voyez-la venir... Dites-lui seulement que Cecily est
orpheline, étrangère, très-jeune, très-jolie, qu'elle va être pour vous
une bien lourde charge, et que vous ne sentez pour elle qu'une
très-médiocre affection, vu que vous étiez brouillée avec votre cousine,
et que vous ne concevez rien au _cadeau_ qu'elle vous fait là...

--Dieu de Dieu! que vous êtes malin!... Mais soyez tranquille, à nous
deux nous faisons la paire. Dites donc, monsieur Rodolphe, comme nous
nous entendons bien... nous deux!... Quand je pense que si vous aviez
été de mon âge dans le temps où j'étais un vrai salpêtre... ma foi, je
ne sais pas... et vous?

--Chut!... Si M. Pipelet...

--Ah bien! oui... Pauvre cher homme, il pense bien à la gaudriole! Vous
ne savez pas... une nouvelle infamie de ce Cabrion?... Mais je vous
dirai cela plus tard... Quant à votre jeune fille, soyez calme... je
gage que j'amène la Séraphin à me demander de placer ma parente chez
eux.

--Si vous y réussissez, ma chère madame Pipelet, il y a cent francs pour
vous. Je ne suis pas riche, mais...

--Est-ce que vous vous moquez du monde, monsieur Rodolphe? Est-ce que
vous croyez que je fais ça par intérêt? Dieu de Dieu!... C'est de la
pure amitié... Cent francs!

--Mais jugez donc que si j'avais longtemps cette jeune fille à ma
charge, cela me coûterait bien plus que cette somme... au bout de
quelques mois...

--C'est donc pour vous rendre service que je prendrai les cent francs,
monsieur Rodolphe; mais c'est un fameux quine à la loterie pour nous que
vous soyez venu dans la maison. Je puis le crier sur les toits, vous
êtes le roi des locataires... Tiens, un fiacre!... C'est sans doute la
petite dame de M. Bradamanti... Elle est venue hier, je n'ai pas pu bien
la voir... Je vas lanterner à lui répondre pour la bien dévisager; sans
compter que j'ai inventé un moyen pour avoir son nom... Vous allez me
voir _travailler_... ça vous amusera.

--Non, non, madame Pipelet, peu m'importent le nom et la figura de cette
dame, dit Rodolphe en se reculant dans le fond de la loge.

--Madame! cria Anastasie en se précipitant au-devant de la personne qui
entrait, où allez-vous, madame?

--Chez M. Bradamanti, dit la femme visiblement contrariée d'être ainsi
arrêtée au passage.

--Il n'y est pas...

--C'est impossible, j'ai rendez-vous avec lui.

--Il n'y est pas...

--Vous vous trompez...

--Je ne me trompe pas du tout..., dit la portière en manoeuvrant
toujours habilement afin de distinguer les traits de cette femme, M.
Bradamanti est sorti, bien sorti, très-sorti... c'est-à-dire excepté
pour une dame...

--Eh bien! c'est moi... vous m'impatientez... laissez-moi passer.

--Votre nom, madame?... Je verrai bien si c'est le nom de la personne
que M. Bradamanti m'a dit de laisser entrer. Si vous ne portez pas ce
nom-là... il faudra que vous me passiez sur le corps pour monter...

--Il vous a dit mon nom? s'écria la femme avec autant de surprise que
d'inquiétude.

--Oui, madame...

--Quelle imprudence! murmura la jeune femme. Puis, après un moment
d'hésitation, elle ajouta impatiemment à voix basse, et comme si elle
eût craint d'être entendue:--Eh bien! je me nomme Mme d'Orbigny.

À ce nom, Rodolphe tressaillit.

C'était le nom de la belle-mère de Mme d'Harville.

Au lieu de rester dans l'ombre, il s'avança, et, à la lueur du jour et
de la lampe, il reconnut facilement cette femme grâce au portrait que
Clémence lui en avait plus d'une fois tracé.

--Mme d'Orbigny? répéta Mme Pipelet, c'est bien ça le nom que m'a dit M.
Bradamanti; vous pouvez monter, madame.

La belle-mère de Mme d'Harville passa rapidement devant la loge.

--Et alllllez donc! s'écria la portière d'un air triomphant, enfoncée la
bourgeoise!... Je sais son nom, elle s'appelle d'Orbigny... pas mauvais
le moyen, hein... monsieur Rodolphe? Mais qu'est-ce que vous avez donc?
Vous voilà tout pensif!

--Cette dame est déjà venue voir M. Bradamanti? demanda Rodolphe à la
portière.

--Oui. Hier soir, dès qu'elle a été partie, M. Bradamanti est tout de
suite sorti, afin d'aller probablement retenir sa place à la diligence
pour aujourd'hui: car hier, en revenant, il m'a priée d'accompagner ce
matin sa malle jusqu'au bureau des voitures, parce qu'il ne se fiait pas
à ce petit gueux de Tortillard.

--Et où va M. Bradamanti? Le savez-vous?

--En Normandie... route d'Alençon.

Rodolphe se souvint que la terre des Aubiers, qu'habitait M. d'Orbigny,
était située en Normandie.

Plus de doute, le charlatan se rendait auprès du père de Clémence,
nécessairement dans de sinistres intentions!

--C'est son départ, à M. Bradamanti, qui va joliment _ostiner_ la
Séraphin! reprit Mme Pipelet. Elle est comme une enragée pour voir M.
Bradamanti, qui l'évite le plus qu'il peut; car il m'a bien recommandé
de lui cacher qu'il partait ce soir à six heures; aussi, quand elle va
revenir, elle trouvera visage de bois! Je profiterai de ça pour lui
parler de votre jeunesse. À propos, comment donc qu'elle s'appelle...
_Cicé_?

--Cecily...

--C'est comme qui dirait Cécile avec un i au bout. C'est égal, faudra
que je mette un morceau de papier dans ma tabatière pour me rappeler ce
diable de nom-là... Cici... Caci... Cecily; bon, m'y voilà.

--Maintenant, je monte chez Mlle Rigolette, dit Rodolphe à Mme Pipelet,
en sortant de sa loge.

--Et en redescendant, monsieur Rodolphe, est-ce que vous ne direz pas
bonjour à ce pauvre vieux chéri? Il a bien du chagrin, allez! Il vous
contera cela... ce monstre de Cabrion a encore fait des siennes...

--Je prendrai toujours part aux chagrins de votre mari, madame
Pipelet...

Et Rodolphe, singulièrement préoccupé de la visite de Mme d'Orbigny à
Polidori, monta chez Mlle Rigolette.



XIII

Le premier chagrin de Rigolette


La chambre de Rigolette brillait toujours de la même propreté coquette;
la grosse montre d'argent, placée sur la cheminée dans un cartel de
buis, marquait quatre heures; la rigueur du froid ayant cessé, l'économe
ouvrière n'avait pas allumé son poêle.

À peine de la fenêtre apercevait-on un coin du ciel bleu à travers la
masse irrégulière de toits, de mansardes et de hautes cheminées qui de
l'autre côté de la rue formait l'horizon.

Tout à coup un rayon de soleil, pour ainsi dire égaré, glissant entre
deux pignons élevés, vint pendant quelques instants empourprer d'une
teinte resplendissante les carreaux de la chambre de la jeune fille.

Rigolette travaillait assise à côté de la croisée; le doux clair-obscur
de son charmant profil se détachait alors sur la transparence lumineuse
de la vitre comme un camée d'une blancheur rosée sur un fond vermeil.

De brillants reflets couraient sur sa noire chevelure, tordue derrière
sa tête, et nuançaient d'une chaude couleur d'ambre l'ivoire de ses
petites mains laborieuses, qui maniaient l'aiguille avec une
incomparable agilité.

Les longs plis de sa robe brune, sur laquelle tranchait la dentelure
d'un tablier vert, cachaient à demi son fauteuil de paille; ses deux
jolis pieds, toujours parfaitement chaussés, s'appuyaient au rebord d'un
tabouret placé devant elle.

Ainsi qu'un grand seigneur s'amuse quelquefois par caprice à cacher les
murs d'une chaumière sous d'éblouissantes draperies, un moment le soleil
couchant illumina cette chambrette de mille feux chatoyants, moira de
reflets dorés les rideaux de perse grise et verte, fit étinceler le poli
des meubles de noyer, miroiter le carrelage du sol comme du cuivre rouge
et entoura d'un grillage d'or la cage des oiseaux de la grisette.

Mais, hélas! malgré la joyeuseté provocante de ce rayon de soleil, les
deux canaris mâle et femelle voletaient d'un air inquiet et, contre leur
habitude, ne chantaient pas.

C'est que, contre son habitude, Rigolette ne chantait pas.

Tous trois ne gazouillaient guère les uns sans les autres. Presque
toujours le chant frais et matinal de celle-ci donnait l'éveil aux
chansons de ceux-là, qui, plus paresseux, ne quittaient pas leur nid de
si bonne heure.

C'étaient alors des défis, des luttes de notes claires, sonores,
perlées, argentines, dans lesquelles les oiseaux ne remportaient pas
toujours l'avantage.

Rigolette ne chantait plus... parce que pour la première fois de sa vie
elle éprouvait un chagrin.

Jusqu'alors l'aspect de la misère des Morel l'avait souvent affectée;
mais de tels tableaux sont trop familiers aux classes pauvres pour leur
causer des sentiments très-durables.

Après avoir presque chaque jour secouru ces malheureux autant qu'elle le
pouvait, sincèrement pleuré avec eux et sur eux, la jeune fille se
sentait à la fois émue et satisfaite... émue de ces infortunes...
satisfaite de s'y être montrée pitoyable.

Mais ce n'était pas là un chagrin.

Bientôt la gaieté naturelle du caractère de Rigolette reprenait son
empire... Et puis, sans égoïsme, mais par un simple fait de comparaison,
elle se trouvait si heureuse dans sa petite chambre en sortant de
l'horrible réduit des Morel que sa tristesse éphémère se dissipait
bientôt.

Cette mobilité d'impression était si peu entachée de personnalité que,
par un raisonnement d'une touchante délicatesse, la grisette regardait
presque comme un devoir de faire la part des plus malheureux qu'elle,
pour pouvoir jouir sans scrupule d'une existence bien précaire sans
doute, et entièrement acquise par son travail, mais qui, auprès de
l'épouvantable détresse de la famille du lapidaire, lui paraissait
presque luxueuse.

--Pour chanter sans remords, lorsqu'on a auprès de soi des gens si à
plaindre, disait-elle naïvement, il faut leur avoir été aussi charitable
que possible.

Avant d'apprendre au lecteur la cause du premier chagrin de Rigolette,
nous désirons le rassurer et l'édifier complètement sur la vertu de
cette jeune fille.

Nous regrettons d'employer le mot de vertu, mot grave, pompeux,
solennel, qui entraîne presque toujours avec soi des idées de sacrifice
douloureux, de lutte pénible contre les passions, d'austères méditations
sur la fin des choses d'ici-bas.

Telle n'était pas la vertu de Rigolette.

Elle n'avait ni lutté ni médité.

Elle avait travaillé, ri et chanté.

Sa sagesse, ainsi qu'elle le disait simplement et sincèrement à
Rodolphe, dépendait surtout d'une question de temps... Elle n'avait pas
le loisir d'être amoureuse.

Avant tout, gaie, laborieuse, ordonnée, l'ordre, le travail, la gaieté,
l'avaient, à son insu, défendue, soutenue, sauvée.

On trouvera peut-être cette morale légère, facile et joyeuse; mais
qu'importe la cause, pourvu que l'effet subsiste?

Qu'importe la direction des racines de la plante, pourvu que sa fleur
s'épanouisse pure, brillante et parfumée?...

À propos de notre utopie sur les encouragements, les secours, les
récompenses que la société devrait accorder aux artisans remarquables
par d'éminentes qualités sociales, nous avons parlé de cet espionnage de
la vertu, un des projets de l'empereur.

Supposons cette féconde pensée du grand homme réalisée!...

Un de ces vrais philanthropes, chargés par lui de rechercher le bien, a
découvert Rigolette.

Abandonnée, sans conseils, sans appui, exposée à tous les dangers de la
pauvreté, à toutes les séductions dont la jeunesse et la beauté sont
entourées, cette charmante fille est restée pure; sa vie honnête,
laborieuse, pourrait servir d'enseignement et d'exemple.

Cette enfant ne méritera-t-elle pas, non une récompense, non un secours,
mais quelques touchantes paroles d'approbation, d'encouragement, qui lui
donneront la conscience de sa valeur, qui la rehausseront à ses propres
yeux, qui l'obligeront même pour l'avenir?

Car elle saura qu'on la suit d'un regard plein de sollicitude et de
protection dans la voie difficile où elle marche avec tant de courage et
de sérénité.

Car elle saura que si un jour le manque d'ouvrage ou la maladie menaçait
de rompre l'équilibre de cette vie pauvre et préoccupée qui repose tout
entière sur le travail et sur la santé, un léger secours dû à ses
mérites passés lui viendrait en aide.

L'on se récriera sans doute sur l'impossibilité de cette surveillance
tutélaire dont seraient entourées les personnes particulièrement dignes
d'intérêt par leurs excellents antécédents.

Il nous semble que la société a déjà résolu ce problème.

N'a-t-elle pas imaginé la surveillance de la haute police à vie ou à
temps, dans le but, d'ailleurs fort utile, de contrôler incessamment la
conduite des personnes dangereuses signalées par leurs détestables
antécédents?

Pourquoi la société n'exercerait-elle pas aussi une surveillance de
haute charité morale?

Mais descendons de la sphère des utopies et revenons à la cause du
premier chagrin de Rigolette.

Sauf Germain, candide et grave jeune homme, les voisins de la grisette
avaient pris tout d'abord son originale familiarité, ses offres de bon
voisinage, pour des agaceries très-significatives; mais ces messieurs
avaient été obligés de reconnaître, avec autant de surprise que de
dépit, qu'ils trouveraient dans Rigolette un aimable et gai compagnon
pour leurs récréations dominicales, une voisine serviable et bonne
enfant, mais non pas une maîtresse.

Leur surprise et leur dépit, très-vifs d'abord, cédèrent peu à peu
devant la franche et charmante humeur de la grisette; et puis, ainsi
qu'elle l'avait judicieusement dit à Rodolphe, ses voisins étaient fiers
le dimanche d'avoir au bras une jolie fille qui leur faisait honneur de
plus d'une manière (Rigolette se souciait peu des apparences), et qui ne
leur coûtait que le partage de modestes plaisirs dont sa présence et sa
gentillesse doublaient le prix.

D'ailleurs la chère fille se contentait si facilement!... Dans les jours
de pénurie elle dînait si bien et si gaiement avec un beau morceau de
galette chaude où elle mordait de toutes les forces de ses petites dents
blanches! Après quoi elle s'amusait tant d'une promenade sur les
boulevards ou dans les passages!

Si nos lecteurs ressentent quelque peu de sympathie pour Rigolette, ils
conviendront qu'il aurait fallu être bien sot ou bien barbare pour
refuser, une fois par semaine, ces modestes distractions à une si
gracieuse créature, qui, du reste, n'ayant pas le droit d'être jalouse,
n'empêchait jamais ses sigisbées de se consoler de ses rigueurs auprès
de belles moins cruelles!

François Germain seul ne fonda aucune folle espérance sur la familiarité
de la jeune fille; fût-ce instinct du coeur ou délicatesse d'esprit, il
devina, dès le premier jour, tout ce qu'il pouvait y avoir de ravissant
dans la camaraderie singulière que lui offrait Rigolette.

Ce qui devait fatalement arriver arriva.

Germain devint passionnément amoureux de sa voisine, sans oser lui dire
un mot de cet amour.

Loin d'imiter ses prédécesseurs, qui, bien convaincus de la vanité de
leurs poursuites, s'étaient consolés par d'autres amours, sans pour cela
vivre en moins bonne intelligence avec leur voisine, Germain avait
délicieusement joui de son intimité avec la jeune fille, passant auprès
d'elle non-seulement le dimanche, mais toutes les soirées où il n'était
pas occupé. Durant ces longues heures, Rigolette s'était montrée, comme
toujours, rieuse et folle; Germain, tendre, attentif, sérieux, souvent
même un peu triste.

Cette tristesse était son seul inconvénient; car ses manières,
naturellement distinguées, ne pouvaient se comparer aux ridicules
prétentions de M. Giraudeau, le commis voyageur, ou aux turbulentes
excentricités de Cabrion; mais M. Giraudeau, par son intarissable
loquacité, et le peintre par son hilarité non moins intarissable
l'emportaient sur Germain, dont la douce gravité imposait un peu à sa
voisine.

Rigolette n'avait donc eu jusqu'alors de préférence marquée pour aucun
de ses trois amoureux... Mais comme elle ne manquait pas de jugement,
elle trouvait que Germain réunissait seul toutes les qualités
nécessaires pour rendre heureuse une femme raisonnable.

Ces antécédents posés, nous dirons pourquoi Rigolette était chagrine et
pourquoi ni elle ni ses oiseaux ne chantaient.

Sa ronde et fraîche figure avait un peu pâli; ses grands yeux noirs,
ordinairement gais et brillants, étaient légèrement battus et voilés;
ses traits révélaient une fatigue inaccoutumée. Elle avait employé à
travailler une grande partie de la nuit.

De temps à autre, elle regardait tristement une lettre placée tout
ouverte sur une table auprès d'elle; celle lettre venait de lui être
adressée par Germain, et contenait ce qui suit:

                           «Prison de la Conciergerie.

«Mademoiselle,

«Le lieu d'où je vous écris vous dira l'étendue de mon malheur. Je suis
incarcéré comme voleur... Je suis coupable aux yeux de tout le monde, et
j'ose pourtant vous écrire!

«C'est qu'il me serait affreux de croire que vous me regardez aussi
comme un être criminel et dégradé. Je vous en supplie, ne me condamnez
pas avant d'avoir lu cette lettre... Si vous me repoussiez... ce dernier
coup m'accablerait tout à fait!

«Voici ce qui s'est passé.

«Depuis quelque temps, je n'habitais plus rue du Temple; mais je savais
par la pauvre Louise que la famille Morel, à laquelle vous et moi nous
nous intéressions tant, était de plus en plus misérable. Hélas! ma pitié
pour ces pauvres gens m'a perdu! Je ne m'en repens pas, mais mon sort
est bien cruel!...

«Hier, j'étais resté assez tard chez M. Ferrand, occupé d'écritures
pressées. Dans la chambre où je travaillais se trouvait un bureau, mon
patron y serrait chaque jour la besogne que j'avais faite. Ce soir-là,
il paraissait inquiet, agité; il me dit: «Ne vous en allez pas que ces
comptes ne soient terminés, vous les déposerez dans le bureau dont je
vous laisse la clef.» Et il sortit.

«Mon ouvrage fini, j'ouvris le tiroir pour l'y serrer; machinalement mes
yeux s'arrêtèrent sur une lettre déployée, où je lus le nom de Jérôme
Morel, le lapidaire.

«Je l'avoue, voyant qu'il s'agissait de cet infortuné, j'eus
l'indiscrétion de lire cette lettre; j'appris ainsi que l'artisan devait
être le lendemain arrêté pour une lettre de change de mille trois cent
francs à la poursuite de M. Ferrand, qui, sous un nom supposé, le
faisait emprisonner.

«Cet avis était de l'agent d'affaires de mon patron. Je connaissais
assez la situation de la famille Morel pour savoir quel coup lui
porterait l'incarcération de son seul soutien... Je fus aussi désolé
qu'indigné. Malheureusement je vis dans le même tiroir une boîte
ouverte, renfermant de l'or; elle contenait deux mille francs... À ce
moment, j'entendis Louise monter l'escalier; sans réfléchir à la gravité
de mon action, profitant de l'occasion que le hasard m'offrait, je pris
mille trois cents francs. J'attendis Louise au passage; je lui mis
l'argent dans la main, et lui dis: «On doit arrêter votre père demain au
point du jour pour mille trois cents francs, les voici, sauvez-le, mais
dites pas que c'est de moi que vous tenez cet argent... M. Ferrand est
un méchant homme!...»

«Vous le voyez, mademoiselle, mon intention était bonne, mais ma
conduite coupable; je ne vous cache rien... Maintenant voici mon excuse.

«Depuis longtemps, à force d'économies, j'avais réalisé et placé chez un
banquier une petite somme de mille cinq cents francs. Il y a huit jours,
il me prévint que, le terme de son obligation envers moi étant arrivé,
il tenait mes fonds à ma disposition dans le cas où je ne les lui
laisserais pas.

«Je possédais donc plus que je ne prenais au notaire: je pouvais le
lendemain toucher mes mille cinq cents francs; mais le caissier du
banquier n'arrivait pas chez son patron avant midi, et c'est au point du
jour qu'on devait arrêter Morel. Il me fallait donc mettre celui-ci en
mesure de payer de très-bonne heure; sinon, lors même que je serais allé
dans la journée le tirer de prison, il n'en eût pas moins été arrêté et
emmené aux yeux de sa femme, que ce dernier coup pouvait achever. De
plus, les frais considérables de l'arrestation auraient encore été à la
charge du lapidaire. Vous comprenez, n'est-ce pas, que tous ces malheurs
n'arrivaient pas, si je prenais les treize cents francs, que je croyais
pouvoir remettre le lendemain matin dans le bureau, avant que M. Ferrand
se fût aperçu de quelque chose. Malheureusement je me suis trompé.

«Je sortis de chez M. Ferrand n'étant plus sous l'impression
d'indignation et de pitié qui m'avait fait agir. Je réfléchis à tout le
danger de ma position: mille craintes vinrent alors m'assaillir; je
connaissais la sévérité du notaire; il pouvait, après mon départ,
revenir fouiller dans son bureau, s'apercevoir du vol; car à ses yeux,
aux yeux de tous, c'est un vol.

«Ces idées me bouleversèrent: quoiqu'il fût tard, je courus chez le
banquier pour le supplier de me rendre mes fonds à l'instant; j'aurais
motivé cette demande extraordinaire; je serais ensuite retourné chez M.
Ferrand remplacer l'argent que j'avais pris.

«Le banquier, par un funeste hasard, était depuis deux jours à
Belleville dans une maison de campagne, où il faisait faire des
plantations; j'attendis le jour avec une angoisse croissante, enfin
j'arrivai à Belleville. Tout se liguait contre moi; le banquier venait
de repartir à l'instant pour Paris; j'y accours, j'ai enfin mon argent.
Je me présente chez M. Ferrand, tout était découvert!

«Mais ce n'est là qu'une partie de mes infortunes. Maintenant le notaire
m'accuse de lui avoir volé quinze mille francs, en billets de banque,
qui étaient, dit-il, dans le tiroir du bureau, avec les deux mille
francs en or. C'est une accusation indigne, un mensonge infâme! Je
m'avoue coupable de la première soustraction; mais par tout ce qu'il y a
de plus sacré au monde, je vous jure, mademoiselle, que je suis innocent
de la seconde. Je n'ai vu aucun billet de banque dans ce tiroir: il n'y
avait que deux mille francs en or, sur lesquels j'ai pris les treize
cents francs que je rapportais.

«Telle est la vérité, mademoiselle: je suis sous le coup d'une
accusation accablante, et pourtant j'affirme que vous devez me savoir
incapable de mentir... mais me croirez-vous? Hélas! comme m'a dit M.
Ferrand, celui qui a volé une faible somme peut en voler une plus forte,
et ses paroles ne méritent aucune confiance.

«Je vous ai toujours vue si bonne et si dévouée pour les malheureux,
mademoiselle; je vous sais si loyale et si franche, que votre coeur vous
guidera, je l'espère, dans l'appréciation de la vérité. Je ne demande
rien de plus... Ajoutez foi à mes paroles, et vous me trouverez aussi à
plaindre qu'à blâmer; car, je le répète, mon intention était bonne, des
circonstances impossibles à prévoir m'ont perdu.

«Ah! mademoiselle Rigolette, je suis bien malheureux! Si vous saviez au
milieu de quelles gens je suis destiné à vivre jusqu'au jour de mon
jugement!

«Hier on m'a conduit dans un lieu qu'on appelle le dépôt de préfecture
de police. Je ne saurais vous dire ce que j'ai éprouvé lorsque après
avoir monté un sombre escalier, je suis arrivé devant une porte à
guichet de fer que l'on a ouverte et qui s'est bientôt refermée sur moi.

«J'étais si troublé que je ne distinguai d'abord rien. Un air chaud,
nauséabond, m'a frappé au visage; j'ai entendu un grand bruit de voix
mêlé çà et là de rires sinistres, d'accents de colère et de chansons
grossières; je me tenais immobile près de la porte, regardant les dalles
de grès de cette salle, n'osant ni avancer ni lever les yeux, croyant
que tout le monde m'examinait.

«On ne s'occupait pas de moi: un prisonnier de plus ou de moins inquiète
peu ces gens-là. Enfin je me suis hasardé à lever la tête. Quelles
horribles figures, mon Dieu! Que de vêtements en lambeaux! Que de
haillons souillés de boue! Tous les dehors de la misère et du vice. Ils
étaient là quarante ou cinquante, assis, debout, ou couchés sur des
bancs scellés dans le mur, vagabonds, voleurs, assassins, enfin tous
ceux qui avaient été arrêtés la nuit ou dans la journée.

«Lorsqu'ils se sont aperçus de ma présence, j'ai éprouvé une triste
consolation en voyant qu'ils reconnaissaient que je n'étais pas des
leurs. Quelques-uns me regardèrent d'un air insolent et moqueur; puis
ils se mirent à parler entre eux à voix basse je ne sais quel langage
hideux que je ne comprenais pas. Au bout d'un moment, le plus audacieux
vint me frapper sur l'épaule et me demander de l'argent pour payer ma
bienvenue.

«J'ai donné quelques pièces de monnaie, espérant acheter ainsi le repos:
cela ne leur a pas suffi, ils ont exigé davantage, j'ai refusé. Alors
plusieurs m'ont entouré en m'accablant d'injures et de menaces; ils
allaient se précipiter sur moi lorsque heureusement, attiré par le
tumulte, un gardien est entré. Je me suis plaint à lui: il a exigé que
l'on me rendît l'argent que j'avais donné, et m'a dit que si je voulais
je serais, pour une modique somme, conduit à ce qu'on appelle la
pistole, c'est-à-dire que je pourrais être seul dans une cellule.
J'acceptai avec reconnaissance et je quittai ces bandits au milieu de
leurs menaces pour l'avenir; car nous devions, disaient-ils, nous
retrouver, et alors je resterais sur la place.

«Le gardien me mena dans une cellule où je passai le reste de la nuit.

«C'est de là que je vous écris ce matin, mademoiselle Rigolette. Tantôt,
après mon interrogatoire, je serai conduit à une autre prison qu'on
appelle la Force, où je crains de retrouver plusieurs de mes compagnons
du dépôt.

«Le gardien, intéressé par ma douleur et par mes larmes, m'a promis de
vous faire parvenir cette lettre quoique de telles complaisances lui
soient très-sévèrement défendues.

«J'attends, mademoiselle Rigolette, un dernier service de votre ancienne
amitié, si toutefois vous ne rougissez pas maintenant de cette amitié.

«Dans le cas où vous voudriez bien m'accorder ma demande, la voici:

«Vous recevrez avec cette lettre une petite clef et un mot pour le
portier de la maison que j'habite, boulevard Saint-Denis, n° 11. Je le
préviens que vous pouvez disposer comme moi-même de tout ce qui
m'appartient, et qu'il doit exécuter vos ordres. Il vous conduira dans
ma chambre. Vous aurez la bonté d'ouvrir mon secrétaire avec la clef que
je vous envoie; vous trouverez une grande enveloppe renfermant
différents papiers que je vous prie de me garder: l'un d'eux vous était
destiné, ainsi que vous le verrez par l'adresse. D'autres ont été écrits
à propos de vous, et cela dans des temps bien heureux. Ne vous en fâchez
pas, vous ne deviez jamais les connaître. Je vous prie aussi de prendre
le peu d'argent qui est dans ce meuble, ainsi qu'un sachet de satin
renfermant une petite cravate de soie orange que vous portiez lors de
nos dernières promenades du dimanche, et que vous m'avez donnée le jour
où j'ai quitté la rue du Temple.

«Je voudrais enfin qu'à l'exception d'un peu de linge que vous
m'enverriez à la Force vous fissiez vendre les meubles et les effets que
je possède: acquitté ou condamné, je n'en serai pas moins flétri et
obligé de quitter Paris. Où irai-je? Quelles seront mes ressources? Dieu
le sait.

«Mme Bouvard, qui a déjà vendu et acheté plusieurs objets, se chargerait
peut-être du tout; c'est une honnête femme; cet arrangement vous
épargnerait beaucoup d'embarras, car je sais combien votre temps est
précieux.

«J'avais payé mon terme d'avance, je vous prie donc de vouloir bien
seulement donner une petite gratification au portier. Pardon,
mademoiselle, de vous importuner de tous ces détails, mais vous êtes la
seule personne au monde à laquelle j'ose et je puisse m'adresser.

«J'aurais pu réclamer ce service d'un des clercs de M. Ferrand avec
lequel je suis assez lié; mais j'aurais craint son indiscrétion au sujet
de divers papiers; plusieurs vous concernent, comme je vous l'ai dit;
quelques autres ont rapport à de tristes événements de ma vie.

«Ah! croyez-moi, mademoiselle Rigolette, si vous me l'accordez, cette
dernière preuve de votre ancienne affection sera ma seule consolation
dans le grand malheur qui m'accable; malgré moi j'espère que vous ne me
refuserez pas.

«Je vous demande aussi la permission de vous écrire quelquefois... Il me
serait si doux, si précieux, de pouvoir épancher dans un coeur
bienveillant la tristesse qui m'accable!

«Hélas! je suis seul au monde; personne ne s'intéresse à moi. Cet
isolement m'était déjà bien pénible, jugez maintenant!...

«Et je suis honnête pourtant... et j'ai la conscience de n'avoir jamais
nui à personne, d'avoir toujours, même au péril de ma vie, témoigné de
mon aversion pour ce qui était mal... ainsi que vous le verrez par les
papiers que je vous prie de garder et que vous pouvez lire... Mais quand
je dirai cela, qui me croira? M. Ferrand est respecté par tout le monde,
sa réputation de probité est établie depuis longtemps, il y a un juste
grief à me reprocher... il m'écrasera... Je me résigne d'avance à mon
sort.

«Enfin, mademoiselle Rigolette, si vous me croyez, vous n'aurez, je
l'espère, aucun mépris pour moi, vous me plaindrez, et vous penserez
quelquefois à un ami sincère. Alors, si je vous fais bien... bien pitié,
peut-être vous pousserez la générosité jusqu'à venir un jour... un
dimanche (hélas! que de souvenirs ce mot me rappelle!), jusqu'à venir un
dimanche affronter le parloir de ma prison. Mais non, non, vous revoir
dans un pareil lieu... je n'oserais jamais... Pourtant, vous êtes si
bonne... que...

«Je suis obligé d'interrompre cette lettre et de vous l'envoyer ainsi
avec la clef et le petit mot pour le portier, que je vais écrire à la
hâte. Le gardien vient m'avertir que je vais être conduit devant le
juge... Adieu, adieu, mademoiselle Rigolette... ne me repoussez pas...
je n'ai d'espoir qu'en vous, qu'en vous seule!

                                  «FRANÇOIS GERMAIN

_«P. S.--_Si vous me répondez, adressez votre lettre à la prison de la
Force.»

On comprend maintenant la cause du premier chagrin de Rigolette. Son
coeur excellent s'était profondément ému d'une infortune dont elle
n'avait eu jusqu'alors aucun soupçon. Elle croyait aveuglément à
l'entière véracité du récit de Germain, ce fils infortuné du Maître
d'école.

Assez peu rigoriste, elle trouvait même que son ancien voisin
s'exagérait énormément sa faute. Pour sauver un malheureux père de
famille, il avait pris de l'argent qu'il savait pouvoir rendre. Cette
action, aux yeux de la grisette, n'était que généreuse.

Par une de ces contradictions naturelles aux femmes, et surtout aux
femmes de sa classe, cette jeune fille, qui jusqu'alors n'avait éprouvé
pour Germain, comme pour ses autres voisins, qu'une cordiale et joyeuse
amitié, ressentit pour lui une vive préférence.

Dès qu'elle le sut malheureux... injustement accusé et prisonnier, son
souvenir effaça celui de ses anciens rivaux.

Chez Rigolette, ce n'était pas encore l'amour, c'était une affection
vive, sincère, remplie de commisération et de dévouement résolu:
sentiment très-nouveau pour elle en raison même de l'amertume qui s'y
joignait.

Telle était la situation morale de Rigolette, lorsque Rodolphe entra
dans sa chambre, après avoir discrètement frappé à la porte.



XIV

Amitié


--Bonjour, ma voisine, dit Rodolphe à Rigolette; je ne vous dérange pas?

--Non, mon voisin; je suis au contraire très-contente de vous voir, car
j'ai beaucoup de chagrin.

--En effet, je vous trouve pâle, vous semblez avoir pleuré.

--Je crois bien que j'ai pleuré!... Il y a de quoi! Pauvre Germain!
Tenez, lisez. Et Rigolette remit à Rodolphe la lettre du prisonnier. Si
ce n'est pas à fendre le coeur! Vous m'avez dit que vous vous
intéressiez à lui... voilà le moment de le montrer, ajouta-t-elle
pendant que Rodolphe lisait attentivement. Faut-il que ce vilain M.
Ferrand soit acharné après tout le monde! D'abord ç'a été contre Louise,
maintenant c'est contre Germain. Oh! je ne suis pas méchante; mais il
arriverait quelque bon malheur à ce notaire, que j'en serais contente.
Accuser un si honnête garçon de lui avoir volé quinze mille francs!
Germain! lui! la probité en personne!... Et puis, si rangé, si doux, si
triste. Va-t-il être à plaindre, mon Dieu! au milieu de tous ces
scélérats, dans sa prison! Ah! monsieur Rodolphe, d'aujourd'hui je
commence à voir que tout n'est pas couleur de rose dans la vie.

--Et que comptez-vous faire, ma voisine?

--Ce que je compte faire?... Mais tout ce que Germain me demande; et
cela le plus tôt possible. Je serais déjà partie sans cet ouvrage
très-pressé que je finis et que je vais porter tout à l'heure rue
Saint-Honoré, en me rendant à la chambre de Germain chercher les papiers
dont il me parle. J'ai passé une partie de la nuit à travailler pour
gagner quelques heures d'avance. Je vais avoir tant de choses à faire en
dehors de mon ouvrage qu'il faut que je me mette en mesure. D'abord Mme
Morel voudrait que je puisse voir Louise dans sa prison. C'est peut-être
très-difficile, mais enfin je tâcherai... Malheureusement je ne sais pas
seulement à qui m'adresser...

--J'avais songé à cela.

--Vous, mon voisin?

--Voici une permission.

--Quel bonheur! Est-ce que vous ne pourriez pas m'en avoir une aussi
pour la prison de ce malheureux Germain?... Ça lui ferait tant de
plaisir!

--Je vous donnerai aussi les moyens de voir Germain.

--Oh! merci, monsieur Rodolphe.

--Vous n'aurez donc pas peur d'aller dans sa prison?

--Bien sûr le coeur me battra très-fort la première fois... Mais c'est
égal. Est-ce que, quand Germain était heureux, je ne le trouvais pas
toujours prêt à aller au-devant de toutes mes volontés, à me mener au
spectacle ou promener, à me faire la lecture le soir, à m'aider à
arranger mes caisses de fleurs, à cirer ma chambre? Eh bien il est dans
la peine, c'est à mon tour maintenant. Un pauvre petit rat comme moi ne
peut pas grand-chose, je le sais, mais enfin tout ce que je pourrai, je
le ferai, il peut y compter; il verra si je suis bonne amie. Tenez,
monsieur Rodolphe, il y a une chose qui me désole, c'est sa méfiance. Me
croire capable de le mépriser, moi! Je vous demande un peu pourquoi. Ce
vieil avare de notaire l'accuse d'avoir volé; qu'est-ce que ça me
fait?... Je sais bien que ça n'est pas vrai. La lettre de Germain ne
m'aurait pas prouvé clair comme le jour qu'il est innocent, que je ne
l'aurais pas cru coupable; il n'y qu'à le voir, qu'à le connaître, pour
être sûr qu'il est incapable d'une vilaine action. Il faut être aussi
méchant que M. Ferrand pour soutenir des faussetés pareilles.

--Bravo! ma voisine, j'aime votre indignation.

--Oh! tenez, je voudrais être homme pour pouvoir aller trouver ce
notaire, et lui dire: «Ah! vous soutenez que Germain vous a volé, eh
bien! tenez, voilà pour vous vieux menteur! Il ne vous volera pas cela,
toujours!» Et pan! pan! pan! je le battrais comme plâtre.

--Vous avez une justice très-expéditive, dit Rodolphe en souriant de
l'animation de Rigolette.

--C'est que ça révolte aussi; et, comme dit Germain dans sa lettre, tout
le monde sera du parti de son patron contre lui, parce que son patron
est riche, considéré, et que Germain n'est qu'un pauvre jeune homme sans
protection, à moins que vous ne veniez à son secours, monsieur Rodolphe,
vous qui connaissez des personnes si bienfaisantes. Est-ce qu'il n'y
aurait pas à faire quelque chose?

--Il faut qu'il attende son jugement. Une fois acquitté, comme je le
crois, de nombreuses preuves d'intérêt lui seront données, je vous
l'assure. Mais écoutez, ma voisine, je sais par expérience qu'on peut
compter sur votre discrétion.

--Oh! oui, monsieur Rodolphe; je n'ai jamais été bavarde.

--Eh bien! il faut que personne ne sache, et que Germain lui-même ignore
que des amis veillent sur lui... car il a des amis.

--Vraiment?

--De très-puissants, de très-dévoués.

--Ça lui donnerait tant de courage de le savoir!

--Sans doute; mais il ne pourrait peut-être pas s'en taire. Alors M.
Ferrand, effrayé, se mettrait sur ses gardes, sa défiance s'éveillerait,
et, comme il est très-adroit, il deviendrait difficile de l'atteindre:
ce qui serait fâcheux, car il faut non-seulement que l'innocence de
Germain soit reconnue, mais que son calomniateur soit démasqué.

--Je vous comprends, monsieur Rodolphe.

--Il en est de même de Louise; je vous apportais cette permission de la
voir, afin que vous la priiez de ne parler à personne de ce qu'elle m'a
révélé; elle saura ce que cela signifie.

--Cela suffit, monsieur Rodolphe.

--En un mot, que Louise se garde de se plaindre dans sa prison de la
méchanceté de son maître, c'est très-important. Mais elle devra ne rien
cacher à un avocat qui viendra de ma part s'entendre avec elle pour sa
défense; faites-lui bien toutes ces recommandations.

--Soyez tranquille, mon voisin, je n'oublierai rien, j'ai bonne mémoire.
Mais je parle de bonté! C'est vous qui êtes bon et généreux! Quelqu'un
est-il dans la peine, vous vous trouvez tout de suite là.

--Je vous l'ai dit, ma voisine, je ne suis qu'un pauvre commis marchand;
mais quand, en flânant de côté et d'autre, je trouve de braves gens qui
méritent protection, j'en instruis une personne bienfaisante qui a toute
confiance en moi, et on les secourt. Ça n'est pas plus malin que ça.

--Et où logez-vous, maintenant que vous avez cédé votre chambre aux
Morel?

--Je loge... en garni.

--Oh! que je détesterais ça! Être où a été tout le monde, c'est comme si
tout le monde avait été chez vous.

--Je n'y suis que la nuit, et alors...

--Je conçois, c'est moins désagréable. Ce que c'est que de nous,
pourtant, monsieur Rodolphe! Mon chez-moi me rendait si heureuse! Je
m'étais arrangé une petite vie si tranquille que je n'aurais jamais cru
possible d'avoir un chagrin, et vous voyez pourtant!... Non, je ne peux
pas vous dire le coup que le malheur de Germain m'a porté. J'ai vu les
Morel et d'autres encore bien à plaindre, c'est vrai; mais enfin la
misère est la misère, entre pauvres gens on s'y attend, ça ne surprend
pas, et l'on s'entraide comme on peut. Aujourd'hui c'est l'un, demain
c'est l'autre. Quant à soi, avec du courage et de la gaieté, on se tire
d'affaire. Mais voir un pauvre jeune homme, honnête et bon, qui a été
votre ami pendant longtemps, le voir accusé de vol et emprisonné
pêle-mêle avec des scélérats!... Ah! dame, monsieur Rodolphe, vrai, je
suis sans force contre ça, c'est un malheur auquel je n'avais jamais
pensé, ça me bouleverse.

Et les grands yeux de Rigolette se voilèrent de larmes.

--Courage! courage! Votre gaieté reviendra quand votre ami sera
acquitté.

--Oh! il faudra bien qu'il soit acquitté. Il n'y aura qu'à lire aux
juges la lettre qu'il m'a écrite: ça suffira, n'est-ce pas, monsieur
Rodolphe?

--En effet, cette lettre simple et touchante a tout le caractère de la
vérité; il faudra même que vous m'en laissiez prendre copie, cela sera
nécessaire à la défense de Germain.

--Certainement, monsieur Rodolphe. Si je n'écrivais pas comme un vrai
chat, malgré les leçons qu'il m'a données, ce bon Germain, je vous
proposerais de vous la copier; mais mon écriture est si grosse, si de
travers, et puis il y a tant, tant de fautes...

--Je vous demanderai de me confier seulement la lettre jusqu'à demain.

--La voilà, mon voisin, mais vous y ferez bien attention, n'est-ce pas?
J'ai brûlé tous les billets doux que Cabrion et M. Giraudeau
m'écrivaient dans les commencements de notre connaissance, avec des
coeurs enflammés et des colombes sur le haut du papier, quand ils
croyaient que je me laisserais prendre à leurs cajoleries; mais cette
pauvre lettre de Germain je la garderai soigneusement et les autres
aussi, s'il m'en écrit. Car enfin, n'est-ce pas, monsieur Rodolphe, ça
prouve en ma faveur qu'il me demande ces petits services?

--Sans doute, cela prouve que vous êtes la meilleure petite amie qu'on
puisse désirer. Mais j'y songe, au lieu d'aller tout à l'heure seule
chez M. Germain, voulez-vous que je vous accompagne?

--Avec plaisir, mon voisin. La nuit vient, et le soir j'aime autant ne
pas être toute seule dans les rues; sans compter qu'il faut que je porte
de l'ouvrage près le Palais-Royal. Mais d'aller si loin, ça va vous
fatiguer et vous ennuyer peut-être?

--Pas du tout... nous prendrons un fiacre.

--Vraiment! Oh! comme ça m'amuserait d'aller en voiture si je n'avais
pas de chagrin! Et il faut que j'en aie, du chagrin, car voilà la
première fois depuis que je suis ici que je n'ai pas chanté de la
journée. Mes oiseaux en sont tout interdits. Pauvres petites bêtes! ils
ne savent pas ce que cela signifie; deux ou trois fois papa Crétu a
chanté un peu pour m'agacer; j'ai voulu lui répondre; ah bien! oui... au
bout d'une minute je me suis mise à pleurer. Ramonette a recommencé,
mais je n'ai pas pu lui répondre davantage.

--Quels singuliers noms vous avez donnés à vos oiseaux, papa Crétu et
Ramonette!

--Dame, monsieur Rodolphe, mes oiseaux font la joie de ma solitude, ce
sont mes meilleurs amis; je leur ai donné le nom des braves gens qui ont
fait la joie de mon enfance et qui ont été aussi mes meilleurs amis;
sans compter, pour achever la ressemblance, que papa Crétu et Ramonette
étaient gais et chantaient comme les oiseaux du bon Dieu.

--Ah! maintenant, en effet, je me souviens, vos parents adoptifs
s'appelaient ainsi.

--Oui, mon voisin; ces noms sont ridicules pour des oiseaux, je le sais,
mais ça ne regarde que moi. Tenez, c'est encore à ce sujet-là que j'ai
vu que Germain avait bien bon coeur.

--Comment donc?

--Certainement: M. Giraudeau et M. Cabrion..., M. Cabrion surtout,
étaient toujours à faire des plaisanteries sur les noms de mes oiseaux;
appeler un serin papa Crétu, voyez donc! M. Cabrion n'en revenait pas,
et il partait de là pour faire des gorges chaudes à n'en plus finir. «Si
c'était un coq, disait-il à la bonne heure, vous pourriez l'appeler
Crétu. C'est comme le nom de la serine, Ramonette; ça ressemble à
Ramona.» Enfin il m'a si fort impatientée que j'ai été deux dimanches
sans vouloir sortir avec lui pour lui apprendre, et je lui ai dit
très-sérieusement que s'il recommençait ses moqueries, qui me faisaient
de la peine, nous n'irions plus jamais ensemble.

--Quelle courageuse résolution!

--Ça m'a coûté, allez, monsieur Rodolphe, moi qui attendais mes sorties
du dimanche comme le Messie: j'avais le coeur bien gros de rester toute
seule par un temps superbe; mais, c'est égal, j'aimais encore mieux
sacrifier mon dimanche que de continuer à entendre M. Cabrion se moquer
de ce que je respectais. Après ça, certainement que, sans l'idée que j'y
attachais, j'aurais préféré donner d'autres noms à mes oiseaux. Tenez,
il y a surtout un nom que j'aurais aimé à l'adoration. Colibri... Eh
bien! je m'en suis privée, parce que jamais je n'appellerai les oiseaux
que j'aurai autrement que Crétu et Ramonette; sinon il me semblerait que
je sacrifie, que j'oublie mes bons parents adoptifs, n'est-ce pas,
monsieur Rodolphe?

--Vous avez raison, mille fois raison. Et Germain ne se moquait pas de
ces noms, lui?

--Au contraire; seulement la première fois ils lui ont semblé drôles,
ainsi qu'à tout le monde: c'était tout simple; mais, quand je lui ai
expliqué mes raisons, comme je les avais pourtant expliquées à M.
Cabrion, les larmes lui en sont venues aux yeux. De ce jour-là je me
suis dit: «M. Germain est un bien bon coeur; il n'a contre lui que sa
tristesse.» Et voyez-vous, monsieur Rodolphe, ça m'a porté malheur de
lui reprocher sa tristesse. Alors je ne comprenais pas qu'on pût être
triste, maintenant je ne le comprends que trop. Mais voilà mon paquet
fini, mon ouvrage prêt à emporter. Voulez-vous me donner mon châle, mon
voisin? Il ne fait pas assez froid pour prendre un manteau, n'est-ce
pas?

--Nous allons en voiture et je vous ramènerai.

--C'est vrai, nous irons et nous reviendrons plus vite; ce sera toujours
ça de temps gagné.

--Mais, j'y songe, comment allez-vous faire? Votre travail va souffrir
de vos visites aux prisons?

--Oh! que non, que non, j'ai fait mon compte. D'abord j'ai mes dimanches
à moi; j'irai voir Louise et Germain ces jours-là, ça me servira de
promenade et de distraction; ensuite, dans la semaine, je retournerai à
la prison une ou deux autres fois; chacune me prendra trois bonnes
heures, n'est-ce pas? Eh bien! pour me trouver à mon aise, je
travaillerai une heure de plus par jour, je me coucherai à minuit au
lieu de me coucher à onze heures; ça me fera un gain tout clair de sept
ou huit heures par semaine, que je pourrai dépenser pour aller voir
Louise et Germain. Vous voyez, je suis plus riche que je n'en ai l'air,
ajouta Rigolette en souriant.

--Et vous ne craignez pas que cela vous fatigue?

--Bah! je m'y ferai, on se fait à tout. Et puis ça ne durera pas
toujours.

--Voilà votre châle, ma voisine. Je ne serai pas aussi indiscret
qu'hier, je n'approcherai pas trop mes lèvres de ce cou charmant.

--Ah! mon voisin, hier, c'était hier, on pouvait rire; mais aujourd'hui
c'est différent. Prenez garde de me piquer.

--Allons, l'épingle est tordue.

--Eh bien! prenez-en une autre, là, sur la pelote. Ah! j'oubliais,
voulez-vous être bien gentil, mon voisin?

--Ordonnez, ma voisine.

--Taillez-moi une bonne plume, bien grosse, pour que je puisse, en
rentrant, écrire à ce pauvre Germain que ses commissions sont faites. Il
aura ma lettre demain de bonne heure à la prison, ça lui fera un bon
réveil.

--Et où sont vos plumes?

--Là, sur la table, le canif est dans le tiroir. Attendez, je vais vous
allumer ma bougie, car il commence à n'y plus faire clair.

--Ça ne sera pas de refus pour tailler la plume.

--Et puis il faut que je puisse attacher mon bonnet. Rigolette fit
pétiller une allumette chimique et alluma un bout de bougie dans un
petit bougeoir bien luisant.

--Diable, de la bougie, ma voisine! Quel luxe!

--Pour ce que j'en brûle, ça me coûte une idée plus cher que de la
chandelle, et c'est bien plus propre.

--Pas plus cher?

--Mon Dieu, non! J'achète ces bouts de bougie à la livre, et une
demi-livre me fait presque mon année.

--Mais, dit Rodolphe en taillant soigneusement la plume, pendant que la
grisette nouait son bonnet devant son miroir, je ne vois pas de
préparatifs pour votre dîner.

--Je n'ai pas l'ombre de faim. J'ai pris une tasse de lait ce matin,
j'en prendrai une ce soir avec un peu de pain, j'en aurai bien assez.

--Vous ne voulez pas venir sans façon dîner avec moi en sortant de chez
Germain?

--Je vous remercie, mon voisin, j'ai le coeur trop gros; une autre fois,
avec plaisir. Tenez, la veille du jour où ce pauvre Germain sortira de
prison, je m'invite, et après vous me mènerez au spectacle. Est-ce dit?

--C'est dit, ma voisine; je vous assure que je n'oublierai pas cet
engagement. Mais aujourd'hui vous me refusez?

--Oui, monsieur Rodolphe, je vous serais une compagnie trop maussade,
sans compter que ça me prendrait beaucoup de temps. Pensez donc... c'est
surtout maintenant qu'il ne faut pas que je fasse la paresseuse, et que
je dépense un quart d'heure mal à propos.

--Allons, je renonce à ce plaisir... pour aujourd'hui.

--Tenez, voilà mon paquet, mon voisin; passez devant, je fermerai la
porte.

--Voici une plume excellente. Maintenant, votre paquet.

--Prenez garde de le chiffonner, c'est du pou-de-soie, ça garde le pli;
tenez-le à votre main, comme ça, légèrement. Bien, passez, je vous
éclairerai.

Et Rodolphe descendit, précédé de Rigolette.

Au moment où le voisin et la voisine passèrent devant la loge du
portier, ils virent M. Pipelet qui, les bras pendants, s'avançait vers
eux du fond de l'allée; d'une main il tenait l'enseigne qui annonçait au
public qu'il ferait commerce d'amitié avec Cabrion, de l'autre main il
tenait le portrait du damné peintre.

Le désespoir d'Alfred était si écrasant que son menton touchait à sa
poitrine et qu'on n'apercevait que le fond immense de son chapeau
tromblon.

En le voyant venir ainsi, la tête baissée, vers Rodolphe et Rigolette,
on eût dit un bélier ou un brave champion breton se préparant au combat.

Anastasie parut bientôt sur le seuil de sa loge et s'écria à l'aspect de
son mari:

--Eh bien! vieux chéri, te voilà donc! Qu'est-ce qu'il t'a dit le
commissaire? Alfred! Alfred! mais fais donc attention, tu vas poquer
dans mon roi des locataires qui te crève les yeux. Pardon, monsieur
Rodolphe, c'est ce gueux de Cabrion qui l'abrutit de plus en plus. Il le
fera, bien sûr, tourner en bourrique, ce vieux chéri!!! Alfred, mais
réponds donc!

À cette voix chère à son coeur, M. Pipelet releva la tête; ses traits
étaient empreints d'une sombre amertume.

--Qu'est-ce qu'il t'a dit, le commissaire? reprit Anastasie.

--Anastasie, il faudra rassembler le peu que nous possédons, serrer nos
amis dans nos bras, faire nos malles... et nous expatrier de Paris... de
la France... de ma belle France! car, sûr maintenant de l'impunité, le
monstre est capable de me poursuivre partout... dans toute l'étendue des
départements du royaume.

--Comment! Le commissaire?

--Le commissaire! s'écria M. Pipelet avec une indignation courroucée, le
commissaire!... Il m'a ri au nez...

--À toi... un homme d'âge, qui as l'air si respectable que tu en
paraîtrais bête comme une oie si on ne connaissait pas tes vertus!...

--Eh bien! malgré cela, lorsque j'eus respectueusement déposé par-devant
lui mon amas de plaintes et de griefs contre cet infernal Cabrion... ce
magistrat, après avoir regardé en riant... oui, en riant... et, j'ose le
dire, en riant indécemment... l'enseigne et le portrait que j'apportais
comme pièces justificatives, ce magistrat m'a répondu:

«--Mon brave homme, ce Cabrion est un très-drôle de corps, c'est un
mauvais farceur; ne faites pas attention à ses plaisanteries. Je vous
conseille, moi, tout bonnement, d'en rire, car il y a vraiment de
quoi!--D'en rire, _môssieur_! me suis-je écrié, d'en rire!... Mais le
chagrin me dévore... mais ce gueux-là empoisonne mon existence... il
m'affiche, il me fera perdre la raison... Je demande qu'on l'enferme,
qu'on l'exile... au moins de ma rue.» À ces mots, le commissaire a
souri, il m'a obligeamment montré la porte... J'ai compris ce geste du
magistrat... et me voici.

--Magistrat de rien du tout!... s'écria Mme Pipelet.

--Tout est fini, Anastasie, tout est fini... plus d'espoir! Il n'y a
plus de justice en France... je suis atrocement sacrifié!...

Et, pour péroraison, M. Pipelet lança de toutes ses forces l'enseigne et
le portrait au fond de l'allée...

Rodolphe et Rigolette avaient, dans l'ombre, un peu souri du désespoir
de M. Pipelet.

Après avoir adressé quelques mots de consolation à Alfred, qu'Anastasie
calmait de son mieux, le roi des locataires quitta la maison de la rue
du Temple avec Rigolette, et tous deux montèrent en fiacre pour se
rendre chez François Germain.



XV

Le testament


François Germain demeurait boulevard Saint-Denis, n° 11. Nous
rappellerons au lecteur, qui l'a sans doute oublié, que Mme Mathieu, la
courtière en diamants dont nous avons parlé à propos de Morel le
lapidaire, logeait dans la même maison que Germain.

Pendant le long trajet de la rue du Temple à la rue Saint-Honoré, où
demeurait la maîtresse couturière à qui Rigolette avait d'abord voulu
rapporter son ouvrage, Rodolphe put apprécier davantage encore
l'excellent naturel de la jeune fille. Ainsi que les caractères
instinctivement bons et dévoués, elle n'avait pas la conscience de la
délicatesse, de la générosité de sa conduite, qui lui semblait fort
simple.

Rien n'eût été plus facile à Rodolphe que de libéralement assurer le
présent et l'avenir de Rigolette, et de la mettre ainsi à même d'aller
charitablement consoler Louise et Germain, sans qu'elle se préoccupât du
temps que ses visites dérobaient à son travail, son unique ressource;
mais le prince craignait d'affaiblir le mérite du dévouement de la
grisette en le rendant trop facile; bien décidé à récompenser les
qualités rares et charmantes qu'il avait découvertes en elle, il voulait
la suivre jusqu'au terme de cette nouvelle et intéressante épreuve.

Est-il besoin de dire que, dans le cas où la santé de la jeune fille se
fût le moins du monde altérée par le surcroît de travail qu'elle
s'imposait vaillamment pour consacrer quelques heures chaque semaine à
la fille du lapidaire et au fils du Maître d'école, Rodolphe fût à
l'instant venu au secours de sa protégée?

Il étudiait avec autant de bonheur que d'émotion ce caractère si
naturellement heureux et si peu habitué au chagrin que çà et là un
éclair de gaieté venait l'illuminer encore.

Au bout d'une heure environ, le fiacre, de retour de la rue
Saint-Honoré, s'arrêta boulevard Saint-Denis, n° 11, devant une maison
de modeste apparence.

Rodolphe aida Rigolette à descendre; celle-ci entra chez le portier et
lui communiqua les intentions de Germain, sans oublier la gratification
promise. Grâce à l'aménité de son caractère, le fils du Maître d'école
était partout aimé. Le confrère de M. Pipelet fut consterné d'apprendre
que la maison perdait un locataire si honnête et si tranquille... Telles
furent ses expressions.

La grisette, munie d'une lumière, rejoignit son compagnon, le portier ne
devant monter que quelque temps après pour recevoir ses dernières
instructions.

La chambre de Germain était située au quatrième étage. En arrivant
devant la porte, Rigolette dit à Rodolphe, en lui donnant la clef:

--Tenez, mon voisin... ouvrez; la main me tremble trop... Vous allez
vous moquer de moi; mais, en pensant que ce pauvre Germain ne reviendra
plus jamais ici... il me semble que je vais entrer dans la chambre d'un
mort...

--Soyez donc raisonnable, ma voisine, n'ayez pas de ces idées-là!

--J'ai tort, mais c'est plus fort que moi... Et elle essuya une larme.

Sans être aussi ému que sa compagne, Rodolphe éprouvait néanmoins une
impression pénible en pénétrant dans ce modeste réduit.

Sachant de quelles détestables obsessions les complices du Maître
d'école avaient poursuivi et poursuivaient peut-être encore Germain, il
pressentait que cet infortuné avait dû passer de bien tristes heures
dans cette solitude.

Rigolette posa la lumière sur une table.

Rien de plus simple que l'ameublement de cette chambre de garçon,
composé d'une couchette, d'une commode, d'un secrétaire de noyer, de
quatre chaises de paille et d'une table; des rideaux de coton blanc
drapaient les fenêtres et l'alcôve; pour tout ornement on voyait sur la
cheminée une carafe et un verre.

À l'affaissement du lit, qui n'était pas défait, on s'apercevait que
Germain avait dû s'y jeter quelques instants tout habillé pendant la
nuit qui avait précédé son arrestation.

--Pauvre garçon! dit tristement Rigolette en examinant avec intérêt
l'intérieur de la chambre, on voit bien qu'il ne m'a plus pour sa
voisine... C'est rangé, mais ça n'est pas soigné; il y a de la poussière
partout, les rideaux sont enfumés, les vitres sont ternes, le carreau
n'est pas ciré... Ah! quelle différence! Rue du Temple, ça n'était pas
plus beau, mais c'était plus gai, parce que tout brillait de propreté,
comme chez moi...

--C'est qu'aussi vous étiez là pour donner vos avis.

--Mais voyez donc! s'écria Rigolette en montrant le lit, il ne s'est pas
couché l'autre nuit, tant il était inquiet! Tenez, ce mouchoir qu'il a
laissé là, il a été tout trempé de larmes. Ça se voit bien... Et elle le
prit en ajoutant: Germain a gardé une petite cravate de soie orange que
je lui ai donnée quand nous étions heureux; moi, je garderai ce mouchoir
en souvenir de ses malheurs; je suis sûr qu'il ne s'en fâchera pas...

--Au contraire, il sera très-heureux de ce témoignage de votre
affection.

--Maintenant songeons aux choses sérieuses: je ferai tout à l'heure un
paquet du linge que je trouverai dans la commode, afin de le lui porter
en prison; la mère Bouvard, que j'enverrai ici demain, s'arrangera du
reste... Je vais d'abord ouvrir le secrétaire pour y prendre les papiers
et l'argent que Germain me prie de lui garder.

--Mais j'y songe, dit Rodolphe, Louise Morel m'a remis hier les treize
cents francs en or que Germain lui avait donnés pour acquitter la dette
du lapidaire, que j'avais déjà payée; j'ai cet argent: il appartient à
Germain, puisqu'il a remboursé le notaire; je vais vous le remettre,
vous le joindrez à celui dont vous allez être dépositaire.

--Comme vous voudrez, monsieur Rodolphe; pourtant, j'aimerais presque
autant ne pas avoir chez moi une si grosse somme; il y a tant de voleurs
maintenant!... Des papiers, à la bonne heure... on n'a rien à craindre,
mais de l'argent... c'est dangereux...

--Vous avez peut-être raison, ma voisine; voulez-vous que je me charge
de cette somme? Si Germain a besoin de quelque chose, vous me le ferez
savoir tout de suite; je vous laisserai mon adresse et je vous enverrai
ce qu'il vous demandera.

--Tenez, mon voisin, je n'aurais pas osé vous prier de nous rendre ce
service; cela vaut bien mieux; je vous remettrai aussi ce qui proviendra
de la vente des effets. Voyons donc ces papiers, dit la jeune fille en
ouvrant le secrétaire et plusieurs tiroirs. Ah! c'est probablement cela.
Voici une grosse enveloppe. Ah! mon Dieu! voyez donc, monsieur Rodolphe,
comme c'est triste ce qu'il y a d'écrit dessus.

Et elle lut d'une voix émue:

«Dans le cas où je mourrais de mort violente ou autrement, je prie la
personne qui ouvrira ce secrétaire de porter ces papiers chez Mlle
Rigolette, couturière, rue du Temple, n° 17.»

--Est-ce que je puis décacheter cette enveloppe, monsieur Rodolphe?

--Sans doute; Germain ne vous annonce-t-il pas qu'il y a parmi les
papiers qu'elle contient une lettre qui vous est particulièrement
adressée?

La jeune fille rompit le cachet; plusieurs écrits s'y trouvaient
renfermés; l'un d'eux portant cette suscription: _À Mademoiselle
Rigolette_, contenait ces mots:

«Mademoiselle, lorsque vous lirez cette lettre, je n'existerai plus...
Si, comme je le crains, je meurs de mort violente en tombant dans un
guet-apens semblable à celui auquel j'ai dernièrement échappé, quelques
renseignements joints ici sous le titre de: _Notes sur ma vie_, pourront
mettre sur la trace de mes assassins.»

--Ah! monsieur Rodolphe, dit Rigolette en s'interrompant, je ne m'étonne
plus maintenant de ce qu'il était si triste! Pauvre Germain! Toujours
poursuivi de pareilles idées!

--Oui, il a dû être bien affligé; mais ses plus mauvais jours sont
passés... croyez-moi.

--Hélas! je le désire, monsieur Rodolphe; mais pourtant, être en
prison... accusé de vol...

--Soyez tranquille: une fois son innocence reconnue, au lieu de retomber
dans l'isolement il retrouvera des amis. Vous d'abord, puis une mère
bien-aimée, dont il a été séparé depuis son enfance.

--Sa mère! Il a encore sa mère?

--Oui... Elle le croyait perdu pour elle. Jugez de sa joie lorsqu'elle
le reverra, mais absous de l'indigne accusation portée contre lui!
J'avais donc raison de vous dire que ses plus mauvais jours étaient
passés. Ne lui parlez pas de sa mère. Je vous confie ce secret parce que
vous vous intéressez si généreusement à Germain qu'il faut au moins qu'à
votre dévouement ne se joignent pas de trop cruelles inquiétudes sur son
sort à venir.

--Je vous remercie, monsieur Rodolphe, vous pouvez être tranquille, je
garderai votre secret...

Et Rigolette continua de lire la lettre de Germain.

«Si vous voulez, mademoiselle, jeter un coup d'oeil sur ces notes, vous
verrez que j'ai été toute ma vie bien malheureux... excepté pendant le
temps que j'ai passé auprès de vous... Ce que je n'aurais jamais osé
vous dire, vous le trouverez écrit dans une espèce de _memento
_intitulé: _Mes seuls jours de bonheur._

«Presque chaque soir, en vous quittant, j'épanchais ainsi les
consolantes pensées que votre affection m'inspirait, et qui seules
adoucissaient l'amertume de ma vie. Ce qui était amitié chez vous était
de l'amour chez moi. Je vous ai caché que je vous aimais ainsi jusqu'à
ce moment où je ne suis plus pour vous qu'un triste souvenir. Ma
destinée était si malheureuse que je ne vous aurais jamais parlé de ce
sentiment; quoique sincère et profond, il vous eût porté malheur.

«Il me reste un dernier voeu à former, et j'espère que vous voudrez bien
l'accomplir.

«J'ai vu avec quel courage admirable vous travaillez, et combien il vous
fallait d'ordre, de sagesse, pour vivre du modique salaire que vous
gagnez si péniblement; souvent, sans vous le dire, j'ai tremblé en
pensant qu'une maladie, causée peut-être par l'excès du labeur, pouvait
vous réduire à une position si affreuse que je ne pouvais l'envisager
sans frémir. Il m'est bien doux de penser que je pourrai du moins vous
épargner en grande partie les tourments et peut-être... les misères que
votre insouciante jeunesse ne prévoit pas, heureusement.»

--Que veut-il dire, monsieur Rodolphe? dit Rigolette étonnée.

--Continuez... nous allons voir.

Rigolette reprit:

«Je sais de combien peu vous vivez et de quelle ressource vous serait,
en des temps difficiles, la plus modique somme; je suis bien pauvre,
mais à force d'économie, j'ai mis de côté quinze cents francs, placés
chez un banquier; c'est tout ce que je possède. Par mon testament, que
vous trouverez ici, je me permets de vous les léguer; acceptez cela d'un
ami, d'un bon frère... qui n'est plus.»

--Ah! monsieur Rodolphe! dit Rigolette en fondant en larmes et donnant
la lettre au prince, cela me fait trop de mal. Bon Germain, s'occuper
ainsi de mon avenir! Ah! quel coeur, mon Dieu! Quel coeur excellent!

--Digne et brave jeune homme! reprit Rodolphe avec émotion. Mais
calmez-vous, mon enfant; Dieu merci, Germain n'est pas mort; ce
testament anticipé aura du moins servi à vous apprendre combien il vous
aimait... combien il vous aime.

--Et dire, monsieur Rodolphe, reprit Rigolette en essuyant ses larmes,
que je ne m'en étais jamais doutée! Dans les commencements de notre
voisinage, M. Giraudeau et M. Cabrion me parlaient toujours de leur
passion enflammée, comme ils disaient; mais, voyant que cela ne les
menait à rien, ils s'étaient déshabitués de me dire de ces choses-là;
Germain, au contraire, ne m'avait jamais parlé d'amour. Quand je lui ai
proposé d'être bons amis, il a franchement accepté, et depuis nous avons
vécu en vrais camarades. Mais, tenez... je puis bien vous avouer cela
maintenant, monsieur Rodolphe, certainement; je n'étais pas fâchée que
Germain ne m'eût pas dit, comme les autres, qu'il m'aimait d'amour.

--Mais enfin vous en étiez... étonnée?

--Oui, monsieur Rodolphe, je pensais que c'était sa tristesse... qui le
rendait ainsi.

--Et vous lui en vouliez un peu... de cette tristesse?

--C'était son seul défaut, dit naïvement la grisette; mais maintenant je
l'excuse... je m'en veux de la lui avoir reprochée.

--D'abord parce que vous savez qu'il avait malheureusement beaucoup de
sujets de chagrin, et puis... peut-être parce que vous voilà certaine
que, malgré cette tristesse... il vous aimait d'amour? ajouta Rodolphe
en souriant.

--C'est vrai... être aimée d'un si brave jeune homme, ça flatte le
coeur... n'est-ce pas, monsieur Rodolphe?

--Et un jour peut-être vous partagerez cet amour.

--Dame! monsieur Rodolphe, c'est bien tentant; ce pauvre Germain est si
à plaindre! Je me mets à sa place... si, au moment où je me croyais
abandonnée, méprisée de tout le monde, une personne, bien amie, venait à
moi encore plus tendre que je ne l'espérais, je serais si heureuse.
Après un moment de silence, Rigolette reprit avec un soupir: D'un autre
côté... nous sommes si pauvres tous les deux que ça ne serait peut-être
pas raisonnable. Tenez, monsieur Rodolphe, je ne veux pas penser à cela,
je me trompe peut-être; ce qu'il y a de sûr, c'est que je ferai pour
Germain tout ce que je pourrai tant qu'il restera en prison. Une fois
libre, il sera toujours temps de voir si c'est de l'amour ou de l'amitié
que j'aurai pour lui; alors, si c'est de l'amour... que voulez-vous, mon
voisin... ça sera de l'amour... Jusque-là ça me gênerait de savoir à
quoi m'en tenir. Mais il se fait tard, monsieur Rodolphe; voulez-vous
rassembler ces papiers pendant que je vais faire un paquet de linge? Ah!
j'oubliais le sachet renfermant la petite cravate orange que je lui ai
donnée. Il est dans ce tiroir, sans doute. Oui, le voilà. Oh! voyez donc
comme il est joli, ce sachet, et tout brodé! Pauvre Germain, il l'a
gardée comme une relique, cette petite cravate! Je me rappelle bien la
dernière fois où je l'ai mise, et quand je la lui ai donnée... Il a été
si content, si content!...

À ce moment on frappa à la porte de la chambre.

--Qui est là? demanda Rodolphe.

--On voudrait parler à _m'ame_ Mathieu, répondit une voix grêle et
enrouée, avec l'accent qui distingue la plus basse populace. (Mme
Mathieu était la courtière en diamants dont nous avons parlé.)

Cette voix, singulièrement accentuée, éveilla quelques vagues souvenirs
dans la pensée de Rodolphe. Voulant les éclaircir, il prit la lumière et
alla lui-même ouvrir la porte. Il se trouva face à face avec un des
habitués du tapis-franc de l'ogresse, qu'il reconnut sur-le-champ, tant
l'empreinte du vice était fatalement, profondément marquée sur cette
physionomie imberbe et juvénile: c'était Barbillon.

Barbillon, le faux cocher de fiacre qui avait conduit le Maître d'école
et la Chouette au chemin creux de Bouqueval; Barbillon, l'assassin du
mari de cette malheureuse laitière qui avait ameuté contre la Goualeuse
les laboureurs de la ferme d'Arnouville.

Soit que ce misérable eût oublié les traits de Rodolphe, qu'il n'avait
vu qu'une fois au tapis-franc de l'ogresse, soit que le changement de
costume l'empêchât de reconnaître le vainqueur du Chourineur, il ne
manifesta aucun étonnement à son aspect.

--Que voulez-vous? lui dit Rodolphe.

--C'est une lettre pour _m'ame_ Mathieu... Faut que je lui remette à
elle-même, répondit Barbillon.

--Ce n'est pas ici qu'elle demeure; voyez en face, dit Rodolphe.

--Merci, bourgeois; on m'avait dit la porte à gauche, je me suis trompé.

Rodolphe ne se souvenait pas du nom de la courtière en diamants, que
Morel le lapidaire n'avait prononcé qu'une ou deux fois. Il n'avait donc
aucun motif de s'intéresser à la femme auprès de laquelle Barbillon
venait comme messager. Néanmoins, quoiqu'il ignorât les crimes de ce
bandit, sa figure avait un tel caractère de perversité qu'il resta sur
le seuil de la porte, curieux de voir la personne à qui Barbillon
apportait cette lettre.

À peine Barbillon eut-il frappé à la porte opposée à celle de Germain
qu'elle s'ouvrit et que la courtière, grosse femme de cinquante ans
environ, y parut tenant une chandelle à la main.

--_M'ame_ Mathieu? dit Barbillon.

--C'est moi, mon garçon.

--Voilà une lettre, il y a réponse...

Et Barbillon fit un pas pour entrer chez la courtière; mais celle-ci lui
fit signe de ne pas avancer, décacheta la lettre tout en tenant son
flambeau, lut et répondit d'un air satisfait:

--Vous direz que c'est bon, mon garçon; j'apporterai ce qu'on demande.
J'irai à la même heure que l'autre fois. Bien des compliments... à cette
dame...

--Oui, ma bourgeoise... n'oubliez pas le commissionnaire...

--Va demander à ceux qui t'envoient, ils sont plus riches que moi...

Et la courtière ferma sa porte.

Rodolphe rentra chez Germain, voyant Barbillon descendre rapidement
l'escalier.

Le brigand trouva sur le boulevard un homme d'une mine basse et féroce,
qui l'attendait devant une boutique.

Quoique plusieurs personnes pussent l'entendre, mais non le comprendre,
il est vrai, Barbillon semblait si satisfait qu'il ne put s'empêcher de
dire à son compagnon:

--Viens _pitancher l'eau d'aff_, Nicolas; _la birbasse fauche dans le
point_ à mort... elle _aboulera_ chez la Chouette; la mère Martial nous
aidera à lui _pessiller d'esbrouffe ses durailles d'orphelin_, et après
nous _trimballerons le refroidi_ dans ton _passe-lance_[2].

--_Esbignons-nous_[3], alors; faut que je sois à Asnières de bonne
heure; je crains que mon frère Martial se doute de quelque chose.

Et les deux bandits, après avoir tenu cette conversation inintelligible
pour ceux qui auraient pu les écouter, se dirigèrent vers la rue
Saint-Denis.

Quelques moments après, Rigolette et Rodolphe sortirent de chez Germain,
remontèrent en fiacre et arrivèrent rue du Temple.

Le fiacre s'arrêta.

Au moment où la portière s'ouvrit, Rodolphe reconnut, à la lueur du
quinquet du rogomiste, son fidèle Murph qui l'attendait à la porte de
l'allée.

La présence du squire annonçait toujours quelque événement grave ou
inattendu, car lui seul savait où trouver le prince.

--Qu'y a-t-il? lui demanda vivement Rodolphe pendant que Rigolette
rassemblait plusieurs paquets dans la voiture.

--Un grand malheur, monseigneur!

--Parle, au nom du ciel!

--M. le marquis d'Harville...

--Tu m'effraies!

--Il avait donné ce matin à déjeuner à plusieurs de ses amis... Tout
s'était passé à merveille... lui surtout n'avait jamais été plus gai,
lorsqu'une fatale imprudence...

--Achève... achève donc!

--En jouant avec un pistolet qu'il ne croyait pas chargé...

--Il s'est blessé grièvement?

--Monseigneur!...

--Eh bien?...

--Quelque chose de terrible!

--Que dis-tu?

--Il est mort!...

--D'Harville!!! ah! c'est affreux! s'écria Rodolphe avec un accent si
déchirant que Rigolette, qui descendait alors du fiacre avec ses
paquets, s'écria:

--Mon Dieu! Qu'avez-vous, monsieur Rodolphe?

--Une bien triste nouvelle que je viens d'apprendre à mon ami,
mademoiselle, dit Murph à la jeune fille; car le prince, accablé, ne
pouvait répondre.

--C'est donc un bien grand malheur? dit Rigolette toute tremblante.

--Un bien grand malheur, répondit le squire.

--Ah! c'est épouvantable! dit Rodolphe après quelques minutes de
silence; puis, se ressouvenant de Rigolette, il lui dit:

--Pardon, mon enfant... si je ne vous accompagne pas chez vous...
Demain... je vous enverrai mon adresse et un permis pour entrer à la
prison de Germain... bientôt je vous reverrai.

--Ah! monsieur Rodolphe, je vous assure que je prends bien part au
chagrin qui vous arrive... Je vous remercie de m'avoir accompagnée... À
bientôt, n'est-ce pas?

--Oui, mon enfant, à bientôt.

--Bonsoir, monsieur Rodolphe, ajouta tristement Rigolette, qui disparut
dans l'allée, avec les différents objets quelle rapportait de chez
Germain.

Le prince et Murph montèrent dans le fiacre, qui les conduisit rue
Plumet. Aussitôt Rodolphe écrivit à Clémence le billet suivant:

«Madame,

«J'apprends à l'instant le coup inattendu qui vous frappe et qui
m'enlève un de mes meilleurs amis; je renonce à vous peindre ma stupeur,
mon chagrin.

«Il faut pourtant que je vous entretienne d'intérêts étrangers à ce
cruel événement... Je viens d'apprendre que votre belle-mère, à Paris
depuis quelques jours sans doute, repart ce soir pour la Normandie
emmenant avec elle Polidori.

«C'est vous dire le péril qui sans doute menace monsieur votre père.
Permettez-moi de vous donner un conseil que je crois salutaire. Après
l'affreux malheur de ce matin, on ne comprendra que trop votre besoin de
quitter Paris pendant quelque temps... Ainsi, croyez-moi, partez, partez
à l'instant pour les Aubiers, afin d'y arriver, sinon avant votre
belle-mère, du moins en même temps qu'elle.

«Soyez tranquille, madame, de près comme de loin je veille sur vous...
Les abominables projets de votre belle-mère seront déjoués...

«Adieu, madame; je vous écris ces mots à la hâte... J'ai l'âme brisée
quand je songe à cette soirée d'hier où je l'_ai_ quitté, _lui_... plus
tranquille, plus heureux qu'il ne l'avait été depuis longtemps...

«Croyez, madame, à mon dévouement profond et sincère...

                                   «RODOLPHE»

Suivant les avis du prince, Mme d'Harville, trois heures après avoir
reçu cette lettre, était en route avec sa fille pour la Normandie.

Une voiture de poste, partie de l'hôtel de Rodolphe, suivait la même
route.

Malheureusement, dans le trouble où la plongèrent cette complication
d'événements et la précipitation de son départ, Clémence oublia de faire
savoir au prince qu'elle avait rencontré Fleur-de-Marie à Saint-Lazare.

On se souvient peut-être que, la veille, la Chouette était venue menacer
Mme Séraphin de dévoiler l'existence de la Goualeuse, affirmant savoir
(et elle disait vrai) où était alors cette jeune fille.

On se souvient encore qu'après cet entretien le notaire Jacques Ferrand,
craignant la révélation de ses criminelles menées, se crut un puissant
intérêt à faire disparaître la Goualeuse, dont l'existence, une fois
connue, pouvait le compromettre dangereusement.

Il avait donc fait écrire à Bradamanti, un de ses complices, de venir le
trouver pour tramer avec lui une nouvelle machination dont
Fleur-de-Marie devait être la victime.

Bradamanti, occupé des intérêts non moins pressants de la belle-mère de
Mme d'Harville, qui avait de sinistres raisons pour emmener le charlatan
auprès de M. d'Orbigny, Bradamanti, trouvant sans doute plus d'avantage
à servir son ancienne amie, ne se rendit pas à l'invitation du notaire
et partit pour la Normandie sans voir Mme Séraphin.

L'orage grondait sur Jacques Ferrand; dans la journée, la Chouette était
venue réitérer ses menaces et, pour prouver qu'elles n'étaient pas
vaines, elle avait déclaré au notaire que la petite fille autrefois
abandonnée par Mme Séraphin était alors prisonnière à Saint-Lazare sous
le nom de la Goualeuse et que, s'il ne donnait pas dix mille francs dans
trois jours, cette jeune fille recevrait des papiers qui lui
apprendraient qu'elle avait été dans son enfance confiée aux soins de
Jacques Ferrand.

Selon son habitude, ce dernier nia tout avec audace, et chassa la
Chouette comme une effrontée menteuse, quoiqu'il fût convaincu et
effrayé de la dangereuse portée de ses menaces.

Grâce à ses nombreuses relations, le notaire trouva moyen de s'assurer
dans la journée même (pendant l'entretien de Fleur-de-Marie et de Mme
d'Harville) que la Goualeuse était en effet prisonnière à Saint-Lazare
et si parfaitement citée pour sa bonne conduite qu'on s'attendait à voir
cesser sa détention d'un moment à l'autre.

Muni de ces renseignements, Jacques Ferrand, ayant mûri un projet
diabolique, sentit que, pour l'exécuter, le secours de Bradamanti lui
était de plus en plus indispensable; de là les vaines instances de Mme
Séraphin pour rencontrer le charlatan.

Apprenant le soir même le départ de ce dernier, le notaire, pressé
d'agir par l'imminence de ses craintes et du danger, se souvint de la
famille Martial, ces pirates d'eau douce établis près du pont
d'Asnières, chez lesquels Bradamanti lui avait proposé d'envoyer Louise
Morel pour s'en défaire impunément.

Ayant absolument besoin d'un complice pour accomplir ses sinistres
desseins contre Fleur-de-Marie, le notaire prit les précautions les plus
habiles pour n'être pas compromis dans le cas où un nouveau crime serait
commis et, le lendemain du départ de Bradamanti pour la Normandie, Mme
Séraphin se rendit en hâte chez Martial.



XVI

L'île du Ravageur


Les scènes suivantes vont se passer pendant la soirée du jour où Mme
Séraphin, suivant les ordres du notaire Jacques Ferrand, s'est rendue
chez les Martial, pirates d'eau douce, établis à la pointe d'une petite
île de la Seine, non loin du pont d'Asnières.

Le père Martial, mort sur l'échafaud comme son père, avait laissé une
veuve, quatre fils et deux filles...

Le second de ces fils était déjà condamné aux galères à perpétuité...

De cette nombreuse famille il restait donc à l'île du Ravageur (nom que
dans le pays on donnait à ce repaire, nous dirons pourquoi), il restait,
disons-nous:

La mère Martial;

Trois fils: l'aîné (l'amant de la Louve) avait vingt-cinq ans; l'autre
vingt ans; le plus jeune douze ans;

Deux filles, l'une de dix-huit ans, la seconde de neuf ans.

Les exemples de ces familles, où se perpétue une sorte d'épouvantable
hérédité dans le crime, ne sont que trop fréquents.

Cela doit être.

Répétons-le sans cesse: la société songe à punir, jamais à prévenir le
mal.

Un criminel sera jeté au bagne pour sa vie... Un autre sera décapité...

Ces condamnés laisseront de jeunes enfants...

La société prendra-t-elle souci des orphelins?...

De ces orphelins, qu'elle a faits... en frappant leur père de mort
civile, ou en lui coupant la tête?

Viendra-t-elle substituer une tutelle salutaire, préservatrice, à la
déchéance de celui que la loi a déclaré indigne, infâme... à la
déchéance de celui que la loi a tué?

Non... «Morte la bête... mort le venin...» dit la société...

Elle se trompe.

Le venin de la corruption est si subtil, si corrosif, si contagieux,
qu'il devient presque toujours héréditaire; mais, combattu à temps, il
ne serait jamais incurable.

Contradiction bizarre!...

L'autopsie prouve-t-elle qu'un homme est mort d'une maladie
transmissible? À force de soins préservatifs, on mettra les descendants
de cet homme à l'abri de l'affection dont il a été victime...

Que les mêmes faits se reproduisent dans l'ordre moral...

Qu'il soit démontré qu'un criminel lègue presque toujours à son fils le
germe d'une perversité précoce...

Fera-t-on pour le salut de cette jeune âme ce que le médecin fait pour
le corps lorsqu'il s'agit de lutter contre un vice héréditaire?

Non...

Au lieu de guérir ce malheureux, on le laissera se gangrener jusqu'à la
mort...

Et alors, de même que le peuple croit le fils du bourreau forcément
bourreau... on croira le fils d'un criminel forcément criminel...

Et alors on regardera comme le fait d'une hérédité inexorablement fatale
une corruption causée par l'égoïste incurie de la société...

De sorte que si, malgré de funestes enseignements, l'orphelin que la loi
a fait... reste par hasard laborieux et honnête, un préjugé barbare fera
rejaillir sur lui la flétrissure paternelle. En butte à une réprobation
imméritée, à peine trouvera-t-il du travail...

Et, au lieu de lui venir en aide, de le sauver du découragement, du
désespoir, et surtout des dangereux ressentiments de l'injustice, qui
poussent quelquefois les caractères les plus généreux à la révolte, au
mal... la société dira:

«Qu'il tourne à mal... nous verrons bien. N'ai-je pas là geôliers,
gardes-chiourme et bourreaux?»

Ainsi, pour celui qui (chose aussi rare que belle) se conserve pur
malgré de détestables exemples, aucun appui, aucun encouragement.

Ainsi, pour celui qui, plongé en naissant dans un foyer de dépravation
domestique, est vicié tout jeune encore, aucun espoir de guérison!

«Si! si! moi je le guérirai, cet orphelin que j'ai fait, répond la
société, mais en temps et lieu... mais à ma mode... mais plus tard.

«Pour extirper la verrue, pour inciser l'apostème... il faut qu'ils
soient à point.»

Un criminel demande à être attendu...

«Prisons et galères, voilà mes hôpitaux... Dans les cas incurables, j'ai
le couperet.

«Quant à la cure de mon orphelin, j'y songerai, vous dis-je; mais
patience, laissons mûrir le germe de corruption héréditaire qui couve en
lui, laissons-le grandir, laissons-le étendre profondément ses ravages.

«Patience donc, patience. Lorsque notre homme sera pourri jusqu'au
coeur, lorsqu'il suintera le crime par tous les pores, lorsqu'un bon vol
ou un bon meurtre l'auront jeté sur le banc d'infamie où s'est assis son
père, oh! alors nous guérirons l'héritier du mal... comme nous avons
guéri le donateur.

«Au bagne ou sur l'échafaud, le fils trouvera la place paternelle encore
toute chaude...»

Oui, dans ce cas, la société raisonne ainsi.

Et elle s'étonne, et elle s'indigne, et elle s'épouvante de voir des
traditions de vol et de meurtre fatalement perpétuées de génération en
génération.

Le sombre tableau qui va suivre, les pirates d'eau douce, a pour but de
montrer ce que peut être dans une famille l'hérédité du mal, lorsque la
société ne vient pas, soit légalement, soit officieusement, préserver
les malheureux orphelins de la loi des terribles conséquences de l'arrêt
fulminé contre leur père.

Le lecteur nous excusera de faire précéder ce nouvel épisode d'une sorte
d'introduction.

Voici pourquoi nous agissons ainsi:

À mesure que nous avançons dans cette publication, son but moral est
attaqué avec tant d'acharnement, et, selon nous, avec tant d'injustice,
qu'on nous permettra d'insister sur la pensée sérieuse, honnête, qui,
jusqu'à présent, nous a soutenu, guidé.

Plusieurs esprits graves, délicats, élevés, ayant bien voulu nous
encourager dans nos tentatives et nous faire parvenir des témoignages
flatteurs de leur adhésion, nous devons peut-être à ces amis connus et
inconnus de répondre une dernière fois à des récriminations aveugles,
obstinées, qui ont retenti, nous dit-on, jusqu'au sein de l'assemblée
législative.

Proclamer l'odieuse immoralité de notre oeuvre, c'est proclamer
implicitement, ce nous semble, les tendances odieusement immorales des
personnes qui nous honorent de leurs vives sympathies.

C'est donc au nom de ces sympathies autant qu'au nôtre que nous
tenterons de prouver par un exemple, choisi parmi plusieurs, que cet
ouvrage n'est pas complètement dépourvu d'idées généreuses et pratiques.

L'an passé, dans l'une des premières parties de ce livre nous avons
donné l'aperçu d'une ferme modèle, fondée par Rodolphe pour encourager,
enseigner et rémunérer les cultivateurs pauvres, probes et laborieux.

À ce propos, nous ajoutions:

«Les honnêtes gens malheureux méritent au moins autant d'intérêt que les
criminels; pourtant il y a de nombreuses sociétés destinées au patronage
des jeunes détenus ou libérés, mais aucune société n'est fondée dans le
but de secourir les jeunes gens pauvres dont la conduite aurait toujours
été exemplaire. De sorte qu'il faut nécessairement avoir commis un
délit... pour être apte à jouir du bénéfice de ces institutions,
d'ailleurs si méritantes et si salutaires.»

Et nous faisions dire à un paysan de la ferme de Bouqueval:

«Il est humain et charitable de ne jamais désespérer des méchants; mais
il faudrait aussi faire espérer les bons. Un honnête garçon, robuste et
laborieux, ayant envie de bien faire, de bien apprendre, se présenterait
à cette ferme de jeunes ex-voleurs, qu'on lui dirait:--Mon gars, as-tu
un brin volé et vagabondé?--Non.--Eh bien! il n'y a point de place ici
pour toi.».

Cette discordance avait aussi frappé des esprits meilleurs que le nôtre.
Grâce à eux, ce que nous regardions comme une utopie vient d'être
réalisé.

Sous la présidence d'un des hommes les plus éminents, les plus
honorables de ce temps-ci, M. le comte Portalis, et sous l'intelligente
direction d'un véritable philanthrope au coeur généreux, à l'esprit
pratique et éclairé, M. Allier, une société vient d'être fondée dans le
but de venir au secours des jeunes gens pauvres et honnêtes du
département de la Seine, et de les employer dans les colonies agricoles.

Ce seul et simple rapprochement suffit pour constater la pensée morale
de notre oeuvre.

Nous sommes très-fier, très-heureux de nous être rencontré dans un même
milieu d'idées, de voeux et d'espérance avec les fondateurs de cette
nouvelle oeuvre et patronage; car nous sommes un des propagateurs les
plus obscurs, mais les plus convaincus, de ces deux grandes vérités:
qu'il est du devoir de la société de prévenir le mal et d'encourager, de
récompenser le bien autant qu'il est en elle.

Puisque nous avons parlé de cette nouvelle oeuvre de charité, dont la
pensée juste et morale doit avoir une action salutaire et féconde,
espérons que ses fondateurs songeront peut-être à combler une autre
lacune, en étendant plus tard leur tutélaire patronage ou du moins leur
sollicitude officieuse sur les jeunes enfants dont le père aurait été
supplicié ou condamné à une peine infamante entraînant la mort civile,
et qui, nous le répétons, sont rendus orphelins par le fait de
l'application de la loi.

Ceux de ces malheureux enfants qui seraient déjà dignes d'intérêt par
leurs saines tendances et par leur misère mériteraient encore une
attention particulière, en raison même de leur position exceptionnelle,
pénible, difficile, dangereuse.

Oui, pénible, difficile, dangereuse.

Disons-le encore: presque toujours victime de cruelles répulsions,
souvent la famille d'un condamné, demandant en vain du travail, se voit,
pour échapper à la réprobation générale, contrainte d'abandonner les
lieux où elle trouvait des moyens d'existence.

Alors, aigris, irrités par l'injustice, déjà flétris à l'égal des
criminels pour des fautes dont ils sont innocents... quelquefois à bout
de ressources honorables, les infortunés ne seront-ils pas bien près de
faillir, s'ils sont restés probes?

Ont-ils, au contraire, déjà subi une influence presque inévitablement
corruptrice, ne doit-on pas tenter de les sauver, lorsqu'il en est temps
encore?

La présence de ces orphelins de la loi au milieu des autres enfants
recueillis par la société dont nous parlons serait d'ailleurs pour tous
d'un utile enseignement... Elle montrerait que, si le coupable est
inexorablement puni, les siens ne perdent rien, gagnent même dans
l'estime du monde, si, à force de courage, de vertus, ils parviennent à
réhabiliter un nom déshonoré.

Dira-t-on que le législateur a voulu rendre le châtiment plus terrible
encore, en frappant virtuellement le père criminel dans l'avenir de son
fils innocent?

Cela serait barbare, immoral, insensé.

N'est-il pas, au contraire, d'une haute moralité de prouver au peuple:

--Qu'il n'y a dans le mal aucune solidarité héréditaire.

--Que la tache originelle n'est pas ineffaçable?

Osons espérer que ces réflexions paraîtront dignes de quelque intérêt à
la nouvelle société de patronage.

Sans doute, il est douloureux de songer que l'État ne prend jamais
l'initiative dans toutes ces questions palpitantes qui touchent au vif
de l'organisation sociale.

En peut-il être autrement?

À l'une des dernières séances législatives, un pétitionnaire, frappé,
dit-il, de la misère et des souffrances des classes pauvres, a proposé,
entre autres moyens d'y remédier, «la fondation de maisons d'invalides
destinées aux travailleurs».

Ce projet, sans doute défectueux dans sa forme, mais qui renfermait du
moins une haute idée philanthropique digne du plus sérieux examen, en
cela qu'elle se rattache à l'immense question de l'organisation du
travail, ce projet, disons-nous, «a été accueilli par une hilarité
générale et prolongée».

Cela dit, passons.

Revenons aux pirates d'eau douce et à l'île du Ravageur.

Le chef de la famille Martial, qui le premier s'établit dans cette
petite île moyennant un loyer modique, était _ravageur_.

Les ravageurs, ainsi que les débardeurs et les déchireurs de bateaux,
restent pendant toute la journée plongés dans l'eau jusqu'à la ceinture
pour exercer leur métier.

Les débardeurs débarquent le bois flotté.

Les déchireurs démolissent les trains qui ont amené le bois.

Tout aussi aquatique que les industries précédentes, l'industrie des
ravageurs a un but différent.

S'avançant dans l'eau aussi loin qu'il peut aller, le ravageur puise, à
l'aide d'une longue drague, le sable de rivière sous la vase; puis le
recueillant dans de grandes sébiles de bois, il le lave comme un minerai
ou comme un gravier aurifère et en retire ainsi une grande quantité de
parcelles métalliques de toutes sortes, fer, cuivre, fonte, plomb,
étain, provenant des débris d'une foule d'ustensiles.

Souvent même les ravageurs trouvent dans le sable des fragments de
bijoux d'or ou d'argent apportés dans la Seine, soit par les égouts où
se dégorgent les ruisseaux, soit par les masses de neige ou de glace
ramassées dans les rues et que l'hiver on jette à la rivière.

Nous ne savons en vertu de quelle tradition ou de quel usage ces
industriels, généralement honnêtes, paisibles et laborieux, sont si
formidablement baptisés.

Le père Martial, premier habitant de l'île, jusqu'alors inoccupée, étant
ravageur (fâcheuse exception), les riverains du fleuve la nommèrent
l'île du Ravageur.

L'habitation des pirates d'eau douce est donc située à la partie
méridionale de cette _terre_.

Dans le jour, on peut lire sur un écriteau qui se balance au-dessus de
la porte:

                    AU RENDEZ-VOUS DES RAVAGEURS

                bon vin, bonne matelote et friture

     _On loue des bachots_ (bateaux) _pour la promenade_

On le voit, à ses métiers patents ou occultes le chef de cette famille
maudite avait joint ceux de cabaretier, de pêcheur et de loueur de
bateaux.

La veuve de ce supplicié continuait de tenir la maison: des gens sans
aveu, des vagabonds en rupture de ban, des montreurs d'animaux, des
charlatans nomades venaient y passer le dimanche et d'autres jours non
fériés en parties de plaisir.

Martial (l'amant de la Louve), fils aîné de la famille, le moins
coupable de tous, pêchait en fraude et, au besoin, prenait, en véritable
_bravo_, et moyennant salaire, le parti des faibles contre les forts.

Un de ses autres frères, Nicolas, le futur complice de Barbillon pour le
meurtre de la courtière en diamants, était en apparence ravageur, mais
de fait il se livrait à la piraterie d'eau douce sur la Seine et sur ses
rives.

Enfin François, le plus jeune des fils du supplicié, conduisait les
curieux qui voulaient se promener en bateau. Nous parlerons pour mémoire
d'Ambroise Martial, condamné aux galères pour vol de nuit avec
effraction et tentative de meurtre.

La fille aînée, surnommée _Calebasse_, aidait sa mère à faire la cuisine
et à servir les hôtes; sa soeur Amandine, âgée de neuf ans, s'occupait
aussi des soins du ménage, selon ses forces.

Ce soir-là, au-dehors, la nuit est sombre; de lourds nuages gris et
opaques, chassés par le vent, laissent voir çà et là, à travers leurs
déchirures bizarres, quelque peu de sombre azur scintillant d'étoiles.

La silhouette de l'île, bordée de hauts peupliers dépouillés, se dessine
vigoureusement en noir sur l'obscurité diaphane du ciel et sur la
transparence blanchâtre de la rivière.

La maison, à pignons irréguliers, est complètement ensevelie dans
l'ombre; deux fenêtres du rez-de-chaussée sont seulement éclairées;
leurs vitres flamboient; ces lueurs rouges se reflètent comme de longues
traînées de feu dans les petites vagues qui baignent le débarcadère,
situé proche de l'habitation.

Les chaînes des bateaux qui y sont amarrés font entendre un cliquetis
sinistre: il se mêle tristement aux rafales de la bise dans les branches
des peupliers et au sourd mugissement des grandes eaux...

Une partie de la famille est rassemblée dans la cuisine de la maison.

Cette pièce est vaste et basse; en face de la porte sont deux fenêtres,
au-dessous desquelles s'étend un long fourneau; à gauche, une haute
cheminée; à droite, un escalier qui monte à l'étage supérieur; à côté de
cet escalier, l'entrée d'une grande salle garnie de plusieurs tables
destinées aux habitués du cabaret.

La lumière d'une lampe, jointe aux flammes du foyer, fait reluire un
grand nombre de casseroles et autres ustensiles en cuivre pendus le long
des murailles ou rangés sur des tablettes avec différentes poteries; une
grande table occupe le milieu de cette cuisine.

La veuve du supplicié, entourée de trois de ses enfants, est assise au
coin du foyer.

Cette femme, grande et maigre, paraît avoir quarante-cinq ans. Elle est
vêtue de noir; un mouchoir de deuil noué en marmotte, cachant ses
cheveux, entoure son front plat, blême, déjà sillonné de rides; son nez
est long, droit et pointu; ses pommettes saillantes, ses joues creuses,
son teint bilieux, blafard, et profondément marqué de petite vérole; les
coins de sa bouche, toujours abaissés, rendent plus dure encore
l'expression de ce visage froid, sinistre, impassible comme un masque de
marbre. Ses sourcils gris surmontent ses yeux d'un bleu terne.

La veuve du supplicié s'occupe d'un travail de couture, ainsi que ses
deux filles.

L'aînée, sèche et grande, ressemble beaucoup à sa mère... C'est sa
physionomie calme, dure et méchante, son nez mince, sa bouche sévère,
son regard pâle... Seulement, son teint terreux, jaune comme un coing,
lui a valu le surnom de Calebasse. Elle ne porte pas le deuil; sa robe
est brune; son bonnet de tulle noir laisse apercevoir deux bandeaux de
cheveux rares, d'un blond fade et sans reflet.

François, le plus jeune des fils de Martial, accroupi sur un escabeau,
remaille un aldret, filet de pêche destructeur sévèrement interdit sur
la Seine.

Malgré le hâle qui le brunit, le teint de cet enfant est florissant; une
forêt de cheveux roux couvre sa tête; ses traits sont arrondis, ses
lèvres grosses, son front saillant, ses yeux vifs, perçants: il ne
ressemble ni à sa mère, ni à sa soeur aînée; il a l'air sournois,
craintif; de temps à autre, à travers l'espèce de crinière qui retombe
sur son front, il jette obliquement sur sa mère un coup d'oeil défiant,
ou échange avec sa petite soeur Amandine un regard d'intelligence et
d'affection...

Celle-ci, assise à côté de son frère, s'occupe non pas à marquer, mais à
démarquer du linge volé la veille. Elle a neuf ans; elle ressemble
autant à son frère que sa soeur ressemble à sa mère; ses traits, sans
être plus réguliers, sont moins grossiers que ceux de François. Quoique
couvert de taches de rousseur, son teint est d'une fraîcheur éclatante;
ses lèvres sont épaisses, mais vermeilles; ses cheveux roux, mais fins,
soyeux, brillants; ses yeux petits, mais d'un bleu pur et doux.

Lorsque le regard d'Amandine rencontre celui de son frère, elle lui
montre la porte; à ce signe, François répond par un soupir; puis,
appelant l'attention de sa soeur par un geste rapide, il compte
distinctement du bout de son filoir dix mailles de filet...

Cela veut dire, dans le langage symbolique des enfants, que leur frère
Martial ne doit rentrer qu'à dix heures.

En voyant ces deux femmes silencieuses, à l'air méchant, et ces deux
pauvres petits, inquiets, muets, craintifs, on devine là deux bourreaux
et deux victimes.

Calebasse, s'apercevant qu'Amandine cessait un moment de travailler, lui
dit d'une voix dure:

--Auras-tu bientôt fini de démarquer cette chemise?...

L'enfant baissa la tête sans répondre; à l'aide de ses doigts et de ses
ciseaux, elle acheva d'enlever à la hâte les fils de coton rouge qui
dessinaient des lettres sur la toile.

Au bout de quelques instants, Amandine, s'adressant timidement à la
veuve, lui présenta son ouvrage:

--Ma mère, j'ai fini, lui dit-elle.

Sans lui répondre, la veuve lui jeta une autre pièce de linge.

L'enfant ne put la recevoir à temps et la laissa tomber. Sa grande soeur
lui donna de sa main dure comme du bois un coup rigoureux sur le bras en
s'écriant:

--Petite bête!!!

Amandine regagna sa place et se mit activement à l'oeuvre, après avoir
échangé avec son frère un regard où roulait une larme.

Le même silence continua de régner dans la cuisine.

Au-dehors le vent gémissait toujours et agitait l'enseigne du cabaret.

Ce triste grincement et le sourd bouillonnement d'une marmite placée
devant le feu étaient les seuls bruits qu'on entendît.

Les deux enfants observaient avec une secrète frayeur que leur mère ne
parlait pas.

Quoiqu'elle fût habituellement silencieuse, ce mutisme complet et
certain pincement de ses lèvres leur annonçaient que la veuve était dans
ce qu'ils appelaient ses colères blanches, c'est-à-dire en proie à une
irritation concentrée.

Le feu menaçait de s'éteindre faute de bois.

--François, une bûche! dit Calebasse.

Le jeune raccommodeur de filets défendus regarda derrière le pilier de
la cheminée et répondit:

--Il n'y en a plus là...

--Va au bûcher, reprit Calebasse.

François murmura quelques paroles inintelligibles et ne bougea pas.

--Ah çà! François, m'entends-tu? dit aigrement Calebasse.

La veuve du supplicié posa sur ses genoux une serviette, qu'elle
démarquait aussi et jeta les yeux sur son fils.

Celui-ci avait la tête baissée, mais il devina, mais il sentit pour
ainsi dire le terrible regard de sa mère peser sur lui... Craignant de
rencontrer ce visage redoutable, l'enfant restait immobile.

--Ah çà! es-tu sourd, François? reprit Calebasse irritée. Ma mère... tu
vois...

La grande soeur semblait avoir pour fonction d'accuser les deux enfants
et de requérir les peines que la veuve appliquait impitoyablement.

Amandine, sans qu'on pût remarquer son mouvement, poussa doucement le
coude de son frère pour l'engager tacitement à obéir à Calebasse.

François ne bougea pas.

La soeur aînée regarda sa mère pour lui demander la punition du
coupable: la veuve l'entendit.

De son long doigt décharné elle lui montra une baguette de saule forte
et souple, placée dans l'encoignure de la cheminée.

Calebasse se pencha en arrière, prit cet instrument de correction et le
remit à sa mère.

François avait parfaitement suivi le geste de sa mère; il se leva
brusquement et d'un saut se mit hors de l'atteinte de la menaçante
baguette.

--Tu veux donc que ma mère te roue de coups? s'écria Calebasse.

La veuve, tenant toujours le bâton à la main, pinçant de plus en plus
ses lèvres pâles, regardait François d'un oeil fixe, sans prononcer un
mot.

Au léger tremblement des mains d'Amandine, dont la tête était baissée, à
la rougeur qui couvrit subitement son cou, on voyait que l'enfant,
quoique habituée à de pareilles scènes, s'effrayait du sort qui
attendait son frère.

Celui-ci, réfugié dans un coin de la cuisine, semblait craintif et
irrité.

--Prends garde à toi, ma mère va se lever, et il ne sera plus temps! dit
la grande soeur.

--Ça m'est égal, reprit François en pâlissant. J'aime mieux être battu
comme avant-hier... que d'aller dans le bûcher... et la nuit...
encore...

--Et pourquoi ça? reprit Calebasse avec impatience.

--J'ai peur dans le bûcher... moi..., répondit l'enfant en frissonnant
malgré lui.

--Tu as peur... imbécile... et de quoi?

François hocha la tête sans répondre.

--Parleras-tu?... De quoi as-tu peur?

--Je ne sais pas... mais j'ai peur...

--Tu es allé là cent fois, et encore hier soir?

--Je ne veux plus y aller maintenant...

--Voilà ma mère qui se lève!...

--Tant pis! s'écria l'enfant, qu'elle me batte, qu'elle me tue, elle ne
me fera pas aller dans le bûcher... la nuit... surtout...

--Mais, encore une fois, pourquoi? reprit Calebasse.

--Eh bien! parce que...

--Parce que?

--Parce qu'il y a quelqu'un...

--Il y a quelqu'un?

--D'enterré là..., murmura François en frissonnant.

La veuve du supplicié, malgré son impassibilité, ne put réprimer un
brusque tressaillement; sa fille l'imita; on eût dit ces deux femmes
frappées d'une même secousse électrique.

--Il y a quelqu'un d'enterré dans le bûcher? reprit Calebasse en
haussant les épaules.

--Oui, dit François d'une voix si basse qu'on l'entendit à peine.

--Menteur!... s'écria Calebasse.

--Je te dis, moi, que tantôt, en rangeant du bois, j'ai vu dans le coin
noir du bûcher un os de mort... il sortait un peu de la terre qui était
humide à l'entour..., répliqua François.

--L'entends-tu, ma mère? Est-il bête! dit Calebasse en faisant un signe
d'intelligence à la veuve, ce sont des os de mouton que je mets là pour
la lessive.

--Ce n'était pas un os de mouton, reprit l'enfant avec épouvante,
c'étaient des os enterrés... des os de mort... un pied qui sortait de
terre... je l'ai bien vu.

--Et tu as tout de suite raconté cette belle trouvaille-là... à ton
frère... à ton bon ami Martial, n'est-ce pas? dit Calebasse avec une
ironie sauvage.

François ne répondit pas.

--Méchant petit _raille_[4]! s'écria Calebasse furieuse, parce qu'il est
poltron comme une vache, il serait capable de nous faire _faucher_ comme
on a _fauché_[5] notre père!

--Puisque tu m'appelles _raille_, s'écria François exaspéré, je dirai
tout à mon frère Martial. Je ne lui avais pas dit encore, car je ne l'ai
pas vu depuis tantôt... Mais quand il reviendra ce soir... je...

L'enfant n'osa pas achever. Sa mère s'avançait vers lui, calme, mais
inexorable.

Quoiqu'elle se tînt habituellement un peu courbée, sa taille était
très-haute pour une femme; tenant sa baguette d'une main, de l'autre la
veuve prit son fils par le bras et, malgré la terreur, la résistance,
les prières, les pleurs de l'enfant, l'entraînant après elle, elle le
força de monter l'escalier du fond de la cuisine.

Au bout d'un instant, on entendit au-dessus du plafond des trépignements
sourds, mêlés de cris et de sanglots.

Quelques minutes après ce bruit cessa.

Une porte se referma violemment.

Et la veuve du supplicié redescendit.

Puis, toujours impassible, elle remit la baguette de saule à sa place,
se rassit auprès du foyer et reprit son travail de couture sans
prononcer une parole.

_Fin de la cinquième partie_



SIXIÈME PARTIE



I

Le pirate d'eau douce


Après quelques moments de silence, la veuve du supplicié dit à sa fille:

--Va chercher du bois; cette nuit, nous rangerons le bûcher... au retour
de Nicolas et de Martial.

--De Martial? Vous voulez donc lui dire aussi que...

--Du bois, reprit la veuve en interrompant brusquement sa fille.
Celle-ci, habituée à subir cette volonté de fer, alluma une lanterne et
sortit.

Au moment où elle ouvrit la porte, on vit au-dehors la nuit noire, on
entendit le craquement des hauts peupliers agités par le vent, le
cliquetis des chaînes de bateaux, les sifflements de la bise, le
mugissement de la rivière.

Ces bruits étaient profondément tristes.

Pendant la scène précédente, Amandine, péniblement émue du sort de
François, qu'elle aimait tendrement, n'avait osé ni lever les yeux, ni
essuyer ses pleurs, qui tombaient goutte à goutte sur ses genoux. Ses
sanglots contenus la suffoquaient, elle tâchait de réprimer jusqu'aux
battements de son coeur palpitant de crainte.

Les larmes obscurcissaient sa vue. En se hâtant de démarquer la chemise
qu'on lui avait donnée, elle s'était blessée à la main avec ses ciseaux;
la piqûre saignait beaucoup, mais la pauvre enfant songeait moins à sa
douleur qu'à la punition qui l'attendait pour avoir taché de son sang
cette pièce de linge. Heureusement, la veuve, absorbée dans une
réflexion profonde, ne s'aperçut de rien.

Calebasse rentra portant un panier rempli de bois. Au regard de sa mère,
elle répondit par un signe de tête affirmatif.

Cela voulait dire qu'en effet le pied du mort sortait de terre...

La veuve pinça ses lèvres et continua de travailler, seulement elle
parut manier plus précipitamment son aiguille.

Calebasse ranima le feu, surveilla l'ébullition de la marmite qui
cuisait au coin du foyer, puis se rassit auprès de sa mère.

--Nicolas n'arrive pas! lui dit-elle. Pourvu que la vieille femme de ce
matin, en lui donnant un rendez-vous avec un bourgeois de la part de
Bradamanti, ne l'ait pas mis dans une mauvaise affaire... Elle avait
l'air si en dessous! Elle n'a voulu ni s'expliquer, ni dire son nom, ni
d'où elle venait.

La veuve haussa les épaules.

--Vous croyez qu'il n'y a pas de danger pour Nicolas, ma mère? Après
tout, vous avez peut-être raison... La vieille lui demandait de se
trouver à sept heures du soir quai de Billy, en face la gare, et là
d'attendre un homme qui voulait lui parler et qui lui dirait Bradamanti
pour mot de passe. Au fait, ça n'est pas bien périlleux. Si Nicolas
s'attarde, c'est qu'il aura peut-être trouvé quelque chose en route,
comme avant-hier ce linge-là, qu'il a _grinchi_[6] sur un bateau de
blanchisseuse. Et elle montra une des pièces que démarquait Amandine;
puis, s'adressant à l'enfant: Qu'est-ce que ça veut dire, _grinchir_?

--Ça veut dire... prendre..., répondit l'enfant sans lever les yeux.

--Ça veut dire voler, petite sotte; entends-tu?... Voler...

--Oui, ma soeur...

--Et quand on sait bien grinchir comme Nicolas, il y a toujours quelque
chose à gagner... Le linge qu'il a volé hier nous a remontés et ne nous
coûtera que la façon du démarquage, n'est-ce pas... ma mère? ajouta
Calebasse avec un éclat de rire qui laissa voir des dents déchaussées et
jaunes comme son teint.

La veuve resta froide à cette plaisanterie.

--À propos de remonter notre ménage gratis, reprit Calebasse, nous
pourrons peut-être nous fournir à une autre boutique. Vous savez bien
qu'un vieux homme est venu habiter, depuis quelques jours, la maison de
campagne de M. Griffon, le médecin de l'hospice de Paris; cette maison
isolée à cent pas du bord de l'eau, en face du four à plâtre?

La veuve baissa la tête.

--Nicolas disait hier que maintenant il y aurait peut-être là un bon
coup à faire, reprit Calebasse. Et moi je sais depuis ce matin qu'il y a
là du butin pour sûr; il faudra envoyer Amandine flâner autour de la
maison, on n'y fera pas attention; elle aura l'air de jouer, regardera
bien partout et viendra nous rapporter ce qu'elle aura vu. Entends-tu ce
que je te dis? ajouta durement Calebasse en s'adressant à Amandine.

--Oui, ma soeur, j'irai, répondit l'enfant en tremblant.

--Tu dis toujours: «Je ferai» et tu ne fais pas, sournoise! La fois où
je t'avais commandé de prendre cent sous dans le comptoir de l'épicier
d'Asnières pendant que je l'occupais d'un autre côté de sa boutique,
c'était facile: on ne se défie pas d'un enfant. Pourquoi ne m'as-tu pas
obéi?

--Ma soeur... le coeur m'a manqué... je n'ai pas osé...

--L'autre jour tu as bien osé voler un mouchoir dans la balle du
colporteur, pendant qu'il vendait dans le cabaret. S'est-il aperçu de
quelque chose, imbécile?

--Ma soeur, vous m'y avez forcée... le mouchoir était pour vous; et puis
ce n'était pas de l'argent...

--Qu'est-ce que ça fait?

--Dame!... prendre un mouchoir, ça n'est pas si mal que de prendre de
l'argent.

--Ma parole d'honneur! c'est Martial qui t'apprend ces vertucheries-là,
n'est-ce pas? reprit Calebasse avec ironie; tu vas tout lui rapporter,
petite moucharde; crois-tu que nous ayons peur qu'il nous mange, ton
Martial?... Puis, s'adressant à la veuve, Calebasse ajouta: Vois-tu, ma
mère, ça finira mal pour lui... Il veut faire la loi ici. Nicolas est
furieux contre lui, moi aussi. Il excite Amandine et François contre
nous, contre toi... Est-ce que ça peut durer?...

--Non..., dit la mère d'un ton bref et dur.

--C'est surtout depuis que sa Louve est à Saint-Lazare qu'il est comme
un déchaîné après tout le monde... Est-ce que c'est notre faute, à nous,
si elle est en prison... sa maîtresse? Une fois sortie, elle n'a qu'à
venir ici... et je la servirai... bonne mesure... quoiqu'elle fasse la
méchante...

La veuve, après un moment de réflexion, dit à sa fille:

--Tu crois qu'il y a un coup à faire sur ce vieux qui habite la maison
du médecin?

--Oui, ma mère...

--Il a l'air d'un mendiant!

--Ça n'empêche pas que c'est un noble.

--Un noble?

--Oui, et qu'il ait de l'or dans sa bourse, quoiqu'il aille à Paris à
pied tous les jours, et qu'il revienne de même, avec son gros bâton pour
toute voiture.

--Qu'en sais-tu s'il a de l'or?

--Tantôt j'ai été au bureau de poste d'Asnières pour voir s'il n'y avait
pas de lettre de Toulon...

À ces mots qui lui rappelaient le séjour de son fils au bagne, la veuve
du supplicié fronça ses sourcils et étouffa un soupir.

Calebasse continua:

--J'attendais mon tour, quand le vieux qui loge chez le médecin est
entré; je l'ai tout de suite reconnu à sa barbe blanche comme ses
cheveux, à sa face couleur de buis, et à ses sourcils noirs. Il n'a pas
l'air facile... Malgré son âge, ça doit être un vieux déterminé... Il a
dit à la buraliste: «Avez-vous des lettres d'Angers pour M. le comte de
Saint-Remy?--Oui, a-t-elle répondu, en voilà une.--C'est pour moi,
a-t-il dit; voilà mon passeport.» Pendant que la buraliste l'examinait,
le vieux, pour payer le port, a tiré sa bourse de soie verte. À un bout
j'ai vu de l'or reluire à travers les mailles; il y en avait gros comme
un oeuf... au moins quarante ou cinquante louis! s'écria Calebasse, les
yeux brillants de convoitise... et pourtant il est mis comme un gueux.
C'est un de ces vieux avares farcis de trésors... Allez, ma mère! nous
savons son nom, ça pourra peut-être servir... pour s'introduire chez lui
quand Amandine nous aura dit s'il a des domestiques.

Des aboiements violents interrompirent Calebasse.

--Ah! les chiens crient, dit-elle; ils entendent un bateau. C'est
Martial ou Nicolas...

Au nom de Martial, les traits d'Amandine exprimèrent une joie
contrainte.

Après quelques minutes d'attente, pendant lesquelles elle fixait un oeil
impatient et inquiet sur la porte, l'enfant vit, à son grand regret,
entrer Nicolas, le futur complice de Barbillon.

La physionomie de Nicolas Martial était à la fois ignoble et féroce;
petit, grêle, chétif, on ne concevait pas qu'il pût exercer son
dangereux et criminel métier. Malheureusement une sauvage énergie morale
suppléait chez ce misérable à la force physique qui lui manquait.

Par-dessus son bourgeron bleu, Nicolas portait une sorte de casaque sans
manches, faite d'une peau de bouc à longs poils bruns; en entrant il
jeta par terre un saumon de cuivre qu'il avait péniblement apporté sur
son épaule.

--Bonne nuit et bon butin, la mère! s'écria-t-il d'une voix creuse et
enrouée, après s'être débarrassé de son fardeau; il y a encore trois
saumons pareils dans mon bachot, un paquet de hardes et une caisse
remplie de je ne sais quoi; car je ne me suis pas amusé à l'ouvrir.
Peut-être que je suis volé... on verra!

--Et l'homme du quai de Billy? demanda Calebasse pendant que la veuve
regardait silencieusement son fils.

Celui-ci, pour toute réponse, plongea sa main dans la poche de son
pantalon et, la secouant, y fit bruire un grand nombre de pièces
d'argent.

--Tu lui as pris tout ça?... s'écria Calebasse.

--Non, il a aboulé de lui-même deux cents francs; et il en aboulera
encore huit cents quand j'aurai... mais suffit!... D'abord déchargeons
mon bachot, nous jaserons après... Martial n'est pas ici?

--Non, dit la soeur.

--Tant mieux! Nous serrerons le butin sans lui... Autant qu'il ne sache
pas...

--Tu as peur de lui, poltron? dit aigrement Calebasse.

--Peur de lui?... moi!... (Il haussa les épaules.) J'ai peur qu'il ne
nous vende... voilà tout. Quant à le craindre... _Coupe-sifflet_[7] a la
langue trop bien affilée!...

--Oh! quand il n'est pas là... tu fanfaronnes... mais qu'il arrive, ça
te clôt le bec.

Nicolas parut insensible à ce reproche et dit:

--Allons, vite! vite!... Au bateau... Où est donc François, la mère? Il
nous aiderait.

--Ma mère l'a enfermé là-haut après l'avoir rincé; il se couchera sans
souper, dit Calebasse.

--Bon; mais qu'il vienne tout de même aider à décharger le bachot,
n'est-ce pas, la mère? Moi, lui et Calebasse, en une tournée nous
rentrerons tout ici...

La veuve leva le doigt au plafond. Calebasse comprit et monta chercher
François.

Le sombre visage de la mère Martial s'était quelque peu déridé depuis
l'arrivée de Nicolas; elle l'aimait plus que Calebasse, moins encore
cependant que son fils de Toulon, comme elle disait... car l'amour
maternel de cette farouche créature s'élevait en proportion de la
criminalité des siens.

Cette préférence perverse explique suffisamment l'éloignement de la
veuve pour ses deux jeunes enfants qui n'annonçaient pas de dispositions
mauvaises, et sa haine profonde pour Martial, son fils aîné, qui, sans
mener une vie irréprochable, pouvait passer pour un très-honnête homme
si on le comparait à Nicolas, à Calebasse et à son frère le forçat de
Toulon.

--Où as-tu picoré cette nuit? dit la veuve à Nicolas.

--En m'en retournant du quai de Billy, où j'ai rencontré le bourgeois
avec qui j'avais rendez-vous pour ce soir, j'ai reluqué, près du pont
des Invalides, une galiote amarrée au quai. Il faisait noir; j'ai dit:
«Pas de lumière dans la cabine... les mariniers sont à terre...
J'aborde... Si je trouve un curieux, je demande un bout de corde, censé
pour reficeler ma rame...» J'entre dans la cabine... personne... Alors
j'y rafle ce que je peux, des hardes, une grande caisse et, sur le pont,
quatre saumons de cuivre; car j'ai fait deux tournées, la galiote était
chargée de cuivre et de fer. Mais voilà François et Calebasse: vite au
bachot!... Allons, file aussi, toi, eh!... Amandine, tu porteras les
hardes... Avant de chasser... faut rapporter...

Restée seule, la veuve s'occupa des préparatifs du souper de la famille,
plaça sur la table des verres, des bouteilles, des assiettes de faïence
et des couverts d'argent.

Au moment où elle terminait ses apprêts, ses enfants rentrèrent
pesamment chargés.

Le poids de deux saumons de cuivre qu'il portait sur ses épaules
semblait écraser le petit François; Amandine disparaissait à moitié sous
le monceau de hardes volées qu'elle tenait sur sa tête; enfin Nicolas,
aidé de Calebasse, apportait une caisse de bois blanc, sur laquelle il
avait placé le quatrième saumon de cuivre.

--La caisse, la caisse!... Éventrons-la, la caisse! s'écria Calebasse
avec une sauvage impatience.

Les saumons de cuivre furent jetés sur le sol.

Nicolas s'arma du fer épais de la hachette qu'il portait à sa ceinture
et l'introduisit sous le couvercle de la caisse, placée au milieu de la
cuisine, afin de le soulever.

La lueur rougeâtre et vacillante du foyer éclairait cette scène de
pillage; au-dehors, les sifflements du vent redoublaient de violence.

Nicolas, vêtu de sa peau de bouc, accroupi devant le coffre, tâchait de
le briser, et proférait d'horribles blasphèmes en voyant l'épais
couvercle résister à de vigoureuses pesées.

Les yeux enflammés de cupidité, les joues colorées par l'emportement de
la rapine, Calebasse, agenouillée sur la caisse, y faisait porter tout
le poids de son corps, afin de donner un point d'appui plus fixe à
l'action du levier de Nicolas.

La veuve, séparée de ce groupe par la largeur de la table, où elle
allongeait sa grande taille, se penchait aussi vers l'objet volé, le
regard étincelant d'une fiévreuse convoitise.

Enfin, chose cruelle et malheureusement trop humaine! les deux enfants,
dont les bons instincts naturels avaient souvent triomphé de l'influence
maudite de cette abominable corruption domestique; les deux enfants,
oubliant leurs scrupules et leurs craintes, cédaient à l'attrait d'une
curiosité fatale...

Serrés l'un contre l'autre, l'oeil brillant, la respiration oppressée,
François et Amandine n'étaient pas les moins empressés de connaître le
contenu du coffre, ni les moins irrités des lenteurs de l'effraction de
Nicolas.

Enfin le couvercle sauta en éclats.

--Ah!... s'écria la famille d'une seule voix, haletante et joyeuse.

Et tous, depuis la mère jusqu'à la petite fille, s'abattirent et se
précipitèrent avec une ardeur sauvage sur la caisse effondrée. Sans
doute expédiée de Paris à un marchand de nouveautés d'un bourg riverain,
elle contenait une grande quantité de pièces d'étoffe à l'usage des
femmes.

--Nicolas n'est pas volé! s'écria Calebasse en déroulant une pièce de
mousseline de laine.

--Non, répondit le brigand en déployant à son tour un paquet de
foulards, j'ai fait mes frais...

--De la levantine... ça se vendra comme du pain..., dit la veuve en
puisant à son tour dans la caisse.

--La receleuse de Bras-Rouge, qui demeure rue du Temple, achètera les
étoffes, ajouta Nicolas; et le père Micou, le logeur en garni du
quartier Saint-Honoré, s'arrangera du _rouget_[8].

--Amandine, dit tout bas François à sa petite soeur, comme ça ferait une
jolie cravate, un de ces beaux mouchoirs de soie... que Nicolas tient à
la main!...

--Ça ferait aussi une bien jolie marmotte, répondit l'enfant avec
admiration.

--Faut avouer que tu as eu de la chance de monter sur cette galiote,
Nicolas, dit Calebasse. Tiens, fameux!... Maintenant, voilà des
châles... il y en a trois... vraie bourre de soie... Vois donc, ma
mère!...

--La mère Burette donnera au moins cinq cents francs du tout, dit la
veuve après un mûr examen.

--Alors ça doit valoir au moins quinze cents francs, dit Nicolas; mais,
comme on dit, tout receleur... tout voleur. Bah! tant pis, je ne sais
pas chicaner... je serai encore assez colas cette fois-ci pour en passer
par où la mère Burette voudra et le père Micou aussi; mais lui, c'est un
ami.

--C'est égal, il est voleur comme les autres, le vieux revendeur de
ferraille; mais ces canailles de receleurs savent qu'on a besoin d'eux,
reprit Calebasse en se drapant dans un des châles, et ils en abusent!

--Il n'y a plus rien, dit Nicolas, en arrivant au fond de la caisse.

--Maintenant il faut tout resserrer, dit la veuve.

--Moi, je garde ce châle-là, reprit Calebasse.

--Tu gardes... tu gardes..., s'écria brusquement Nicolas, tu le
garderas... si je te le donne... Tu prends toujours... toi... madame
_Pas-Gênée.._.

--Tiens!... et toi donc, tu t'en prives... de prendre!

--Moi... je _grinche_ en risquant ma peau; c'est pas toi qui aurais été
_enflaquée_ si on m'avait pincé sur la galiote...

--Eh bien! le voilà, ton châle, je m'en moque pas mal! dit aigrement
Calebasse en le rejetant dans la caisse.

--C'est pas à cause du châle... que je parle; je ne suis pas assez
chiche pour lésiner sur un châle: un de plus ou un de moins, la mère
Burette ne changera pas son prix; elle achète en bloc, reprit Nicolas.
Mais, au lieu de dire que tu prends ce châle, tu peux me demander que je
te le donne... Allons, voyons, garde-le... Garde-le... je te dis... ou
sinon je l'envoie au feu pour faire bouillir la marmite.

Ces paroles calmèrent la mauvaise humeur de Calebasse; elle prit le
châle sans rancune.

Nicolas était sans doute en veine de générosité, car, déchirant avec ses
dents le chef d'une des pièces de soierie, il en détacha deux foulards
et les jeta à Amandine et à François, qui n'avaient pas cessé de
contempler cette étoffe avec envie.

--Voilà pour vous, gamins! Cette bouchée-là vous mettra en goût de
grinchir. L'appétit vient en mangeant. Maintenant allez vous coucher...
j'ai à jaser avec la mère; on vous portera à souper là-haut.

Les deux enfants battirent joyeusement des mains et agitèrent
triomphalement les foulards volés qu'on venait de leur donner.

--Eh bien! petits bêtas, dit Calebasse, écouterez-vous encore Martial?
Est-ce qu'il vous a jamais donné des beaux foulards comme ça, lui?

François et Amandine se regardèrent, puis ils baissèrent la tête sans
répondre.

--Parlez donc, reprit durement Calebasse; est-ce qu'il vous a jamais
fait des cadeaux, Martial?

--Dame!... non... il ne nous en a jamais fait, dit François en regardant
son mouchoir de soie rouge avec bonheur.

Amandine ajouta bien bas:

--Notre frère Martial ne nous fait pas de cadeaux... parce qu'il n'a pas
de quoi...

--S'il volait, il aurait de quoi, dit durement Nicolas; n'est-ce pas,
François?

--Oui, mon frère, répondit François. Puis il ajouta: Oh le beau
foulard!... Quelle jolie cravate pour le dimanche!

--Et moi, quelle belle marmotte! reprit Amandine.

--Sans compter que les enfants du chaufournier du four à plâtre rageront
joliment en vous voyant passer, dit Calebasse; et elle examina les
traits des enfants pour voir s'ils comprendraient la méchante portée de
ces paroles. L'abominable créature appelait la vanité à son aide pour
étouffer les derniers scrupules de ces malheureux.--Les enfants du
chaufournier, reprit-elle, auront l'air de mendiants, ils en crèveront
de jalousie; car vous autres, avec vos beaux mouchoirs de soie, vous
aurez l'air de petits bourgeois!

--Tiens! c'est vrai, reprit François; alors je suis bien plus content de
ma belle cravate, puisque les petits chaufourniers rageront de ne pas en
avoir une pareille... N'est-ce pas, Amandine?

--Moi, je suis contente d'avoir ma belle marmotte... voilà tout.

--Aussi, toi, tu ne seras jamais qu'une colasse! dit dédaigneusement
Calebasse.

Puis, prenant sur la table du pain et un morceau de fromage, elle les
donna aux enfants et leur dit:

--Montez vous coucher... Voilà une lanterne, prenez garde au feu, et
éteignez-la avant de vous endormir.

--Ah çà! ajouta Nicolas, rappelez-vous bien que si vous avez le malheur
de parler à Martial de la caisse, des saumons de cuivre et des hardes,
vous aurez une danse que le feu y prendra; sans compter que je vous
retirerai les foulards.

Après le départ des enfants, Nicolas et sa soeur enfouirent les hardes,
la caisse d'étoffes et les saumons de cuivre au fond d'un petit caveau
surbaissé de quelques marches, qui s'ouvrait dans la cuisine, non loin
de la cheminée.

--Ah çà! la mère... à boire et du chenu!... s'écria le bandit; du
cacheté, de l'eau-de-vie!... J'ai bien gagné ma journée... Sers le
souper, Calebasse; Martial rongera nos os, c'est bon pour lui... Jasons
maintenant du bourgeois du quai de Billy, car demain ou après-demain il
faut que ça chauffe, si je veux empocher l'argent qu'il a promis... Je
vas te conter ça, la mère... Mais à boire, tonnerre!!! à boire... C'est
moi qui régale!

Et Nicolas fit de nouveau bruire les pièces de cent sous qu'il avait
dans sa poche; puis, jetant au loin sa peau de bouc, son bonnet de laine
noire, il s'assit à table devant un énorme plat de ragoût de mouton, un
morceau de veau froid et une salade.

Lorsque Calebasse eut apporté du vin et de l'eau-de-vie, la veuve,
toujours impassible et sombre, s'assit d'un côté de la table, ayant
Nicolas à sa droite, sa fille à sa gauche; en face d'elle étaient les
places inoccupées de Martial et des deux enfants.

Le bandit tira de sa poche un large et long couteau catalan à manche de
corne, à lame aiguë. Contemplant cette arme meurtrière avec une sorte de
satisfaction féroce, il dit à la veuve:

--_Coupe-sifflet_ tranche toujours bien!... Passez-moi le pain, la
mère!...

--À propos de couteau, dit Calebasse, François s'est aperçu de la chose
dans le bûcher.

--De quoi? dit Nicolas sans la comprendre.

--Il a vu un des pieds...

--De l'homme? s'écria, Nicolas.

--Oui, dit la veuve en mettant une tranche de viande dans l'assiette de
son fils.

--C'est drôle!... La fosse était pourtant bien profonde, dit le brigand,
mais depuis le temps... la terre aura tassé...

--Il faudra cette nuit jeter tout à la rivière, dit la veuve.

--C'est plus sûr, répondit Nicolas.

--On y attachera un pavé avec un brin de vieille chaîne de bateau, dit
Calebasse.

--Pas si bête!... répondit Nicolas en se versant à boire; puis,
s'adressant à la veuve, tenant la bouteille haute: Voyons, trinquez avec
nous, ça vous égaiera, la mère!

La veuve secoua la tête, recula son verre et dit à son fils:

--Et l'homme du quai de Billy?

--Voilà la chose..., dit Nicolas, sans s'interrompre de manger et de
boire. En arrivant à la gare, j'ai attaché mon bachot et j'ai monté au
quai; sept heures sonnaient à la boulangerie militaire de Chaillot, on
ne s'y voyait pas à quatre pas. Je me promenais le long du parapet
depuis un quart d'heure, lorsque j'entends marcher doucement derrière
moi; je ralentis; un homme embaluchonné dans un manteau s'approche de
moi en toussant; je m'arrête, il s'arrête... Tout ce que je sais de sa
figure, c'est que son manteau lui cachait le nez, et son chapeau les
yeux.

(Nous rappellerons au lecteur que ce personnage mystérieux était Jacques
Ferrand le notaire, qui, voulant se défaire de Fleur-de-Marie, avait, le
matin même, dépêché Mme Séraphin chez les Martial, dont il espérait
faire les instruments de son nouveau crime.)

«--_Bradamanti_, me dit le bourgeois, reprit Nicolas; c'était le mot de
passe convenu avec la vieille pour me reconnaître avec le particulier.

«--_Ravageur_, que je lui réponds, comme c'était encore convenu.

«--Vous vous appelez Martial? me dit-il.

«--Oui, bourgeois.

«--Il est venu ce matin une femme à votre île; que vous a-t-elle dit?

«--Que vous aviez à me parler de la part de M. Bradamanti.

«--Voulez-vous gagner de l'argent?

«--Oui, bourgeois, beaucoup.

«--Vous avez un bateau?

«--Nous en avons quatre, bourgeois, c'est notre partie: bachoteurs et
ravageurs de père en fils, à votre service.

«--Voilà ce qu'il faudrait faire... si vous n'avez pas peur...

«--Peur... de quoi, bourgeois?

«--De voir quelqu'un se noyer par accident... seulement il s'agirait
d'aider à l'accident... Comprenez-vous?

«--Ah çà! bourgeois, faut donc faire boire un particulier à même la
Seine comme par hasard? Ça me va... Mais, comme c'est un fricot délicat,
ça coûte cher d'assaisonnement...

«--Combien... pour deux?...

«--Pour deux... il y aura deux personnes à mettre au court-bouillon dans
la rivière?

«--Oui...

«--Cinq cents francs par tête, bourgeois... c'est pas cher!

«--Va pour mille francs...

«--Payés d'avance, bourgeois.

«--Deux cents francs d'avance, le reste après...

«--Vous vous défiez de moi, bourgeois?

«--Non; vous pouvez empocher mes deux cents francs sans remplir nos
conventions.

«--Et vous, bourgeois, une fois le coup fait, quand je vous demanderai
les huit cents francs, vous pouvez me répondre: Merci, je sors d'en
prendre!

«--C'est une chance, ça vous convient-il, oui ou non? Deux cents francs
comptant, et après-demain soir, ici à neuf heures, je vous remettrai
huit cents francs.

«--Et qui vous dira que j'aurai fait boire les deux personnes?

«--Je le saurai... ça me regarde... Est-ce dit?

«--C'est dit, bourgeois.

«--Voilà deux cents francs... Maintenant, écoutez-moi: vous reconnaîtrez
bien la vieille femme qui est allée vous trouver ce matin?

«--Oui, bourgeois.

«--Demain ou après-demain au plus tard, vous la verrez venir, vers les
quatre heures du soir, sur la rive en face de votre île, avec une jeune
fille blonde, la vieille vous fera un signal en agitant un mouchoir.

«--Oui, bourgeois.

«--Combien faut-il de temps pour aller de la rive à votre île?

«--Vingt bonnes minutes.

«--Vos bateaux sont à fond plat?

«--Plat comme la main, bourgeois.

«--Vous pratiquerez adroitement une sorte de large soupape dans le fond
de l'un de ces bateaux, afin de pouvoir, en ouvrant cette soupape, le
faire couler à volonté en un clin d'oeil... Comprenez-vous?

«--Très-bien, bourgeois; vous êtes malin! J'ai justement un vieux bateau
à moitié pourri; je voulais le déchirer... il sera bon pour ce dernier
voyage.

«--Vous partez donc de votre île avec ce bateau à soupape; un bon bateau
vous suit, conduit par quelqu'un de votre famille. Vous abordez, vous
prenez la vieille femme et la jeune fille blonde à bord du bateau troué,
et vous regagnez votre île: mais, à une distance raisonnable du rivage,
vous feignez de vous baisser pour raccommoder quelque chose, vous ouvrez
la soupape et vous sautez lestement dans l'autre bateau, pendant que la
vieille femme et la jeune fille blonde...

«--Boivent à la même tasse... ça y est, bourgeois!

«--Mais êtes-vous sûr de n'être pas dérangé? S'il venait des pratiques
dans votre cabaret?

«--Il n'y a pas de crainte, bourgeois. À cette heure-là, et en hiver
surtout, il n'en vient jamais... c'est notre morte-saison; et il en
viendrait, qu'ils ne seraient pas gênants, au contraire... c'est tous
des amis connus.

«--Très-bien! D'ailleurs vous ne vous compromettez en rien: le bateau
sera censé couler par vétusté, et la vieille femme qui vous aura amené
la jeune fille disparaîtra avec elle. Enfin, pour bien vous assurer que
toutes deux seront noyées (toujours par accident), vous pourrez, si
elles revenaient sur l'eau ou si elles s'accrochaient au bateau, avoir
l'air de faire tous vos efforts pour les secourir, et...

«--Et les aider... à replonger. Bien, bourgeois!

«--Il faudra même que la promenade se fasse après le soleil couché, afin
que la nuit soit noire lorsqu'elles tomberont à l'eau.

«--Non, bourgeois; car si on n'y voit pas clair, comment saura-t-on si
les deux femmes ont bu leur soûl, ou si elles en veulent encore?

«--C'est juste... Alors l'accident aura lieu avant le coucher du soleil.

«--À la bonne heure, bourgeois. Mais la vieille ne se doutera de rien?

«--Non. En arrivant elle vous dira à l'oreille: «Il faut noyer la
petite; un peu avant de faire enfoncer le bateau, faites-moi signe pour
que je sois prête à me sauver avec vous.» Vous répondrez à la vieille de
manière à éloigner ses soupçons.

«--De façon qu'elle croira mener la petite blonde boire...

«--Et qu'elle boira avec la petite blonde.

«--C'est crânement arrangé, bourgeois.

«--Et surtout que la vieille ne se doute de rien!

«--Calmez-vous, bourgeois, elle avalera ça doux comme miel.

«--Allons, bonne chance, mon garçon! Si je suis content, peut-être je
vous emploierai encore.

«--À votre service, bourgeois!»

«Là-dessus, dit le brigand en terminant sa narration, j'ai quitté
l'homme au manteau, j'ai regagné mon bateau et, en passant devant la
galiote, j'ai raflé le butin de tout à l'heure.

On voit, par le récit de Nicolas, que le notaire voulait, au moyen d'un
double crime, se débarrasser à la fois de Fleur-de-Marie et de Mme
Séraphin, en faisant tomber celle-ci dans le piège qu'elle croyait
seulement tendu à la Goualeuse.

Avons-nous besoin de répéter que, craignant à juste titre que la
Chouette n'apprît, d'un moment à l'autre, à Fleur-de-Marie qu'elle avait
été abandonnée par Mme Séraphin, Jacques Ferrand se croyait un puissant
intérêt à faire disparaître cette jeune fille, dont les réclamations
auraient pu le frapper mortellement et dans sa fortune et dans sa
réputation?

Quant à Mme Séraphin, le notaire, en la sacrifiant, se défaisait de l'un
des deux complices (Bradamanti était l'autre) qui pouvaient le perdre en
se perdant eux-mêmes, il est vrai; mais Jacques Ferrand croyait ses
secrets mieux gardés par la tombe que par l'intérêt personnel.

La veuve du supplicié et Calebasse avaient attentivement écouté Nicolas,
qui ne s'était interrompu que pour boire avec excès. Aussi commençait-il
à parler avec une exaltation singulière:

--Ça n'est pas tout, reprit-il; j'ai emmanché une autre affaire avec la
Chouette et Barbillon, de la rue aux Fèves. C'est un fameux coup
crânement monté; et, si nous ne le manquons pas, il y aura de quoi
frire, je m'en vante. Il s'agit de dépouiller une courtière en diamants,
qui a quelquefois pour des cinquante mille francs de pierreries dans son
cabas.

--Cinquante mille francs! s'écrièrent la mère et la fille, dont les yeux
étincelèrent de cupidité.

--Oui... rien que ça. Bras-Rouge en sera. Hier il a déjà empaumé la
courtière par une lettre que nous lui avons portée nous deux Barbillon,
boulevard Saint-Denis. C'est un fameux homme que Bras-Rouge! Comme il a
de quoi, on ne se méfie pas de lui. Pour amorcer la courtière, il lui a
déjà vendu un diamant de quatre cents francs. Elle ne se défiera pas de
venir, à la tombée du jour, dans son cabaret des Champs-Élysées. Nous
serons là cachés. Calebasse viendra aussi, elle gardera mon bateau le
long de la Seine. S'il faut emballer la courtière morte ou vive, ça sera
une voiture commode et qui ne laisse pas de traces. En voilà un plan!
Gueux de Bras-Rouge, quelle sorbonne!

--Je me défie toujours de Bras-Rouge, dit la veuve. Après l'affaire de
la rue Montmartre, ton frère Ambroise a été à Toulon et Bras-Rouge a été
relâché.

--Parce qu'il n'y avait pas de preuves contre lui; il est si malin! Mais
trahir les autres... jamais!

La veuve secoua la tête, comme si elle n'eût été qu'à demi convaincue de
la probité de Bras-Rouge. Après quelques moments de réflexion, elle dit:

--J'aime mieux l'affaire du quai de Billy pour demain ou après-demain
soir... la noyade des deux femmes... Mais Martial nous gênera... comme
toujours...

--Le tonnerre du diable ne nous débarrassera donc pas de lui?... s'écria
Nicolas à moitié ivre, en plantant avec fureur son long couteau dans la
table.

--J'ai dit à ma mère que nous en avions assez, que ça ne pouvait pas
durer, reprit Calebasse. Tant qu'il sera ici, on ne pourra rien faire
des enfants...

--Je vous dis qu'il est capable de nous dénoncer un jour ou l'autre, le
brigand! dit Nicolas. Vois-tu, la mère... si tu m'en avais cru...,
ajouta-t-il d'un air farouche et significatif en regardant sa mère, tout
serait dit...

--Il y a d'autres moyens.

--C'est le meilleur! dit le brigand.

--Maintenant... non, répondit la veuve, d'un ton si absolu que Nicolas
se tut, dominé par l'influence de sa mère, qu'il savait aussi
criminelle, aussi méchante, mais encore plus déterminée que lui.

La veuve ajouta:

--Demain matin il quittera l'île pour toujours.

--Comment? dirent à la fois Calebasse et Nicolas.

--Il va rentrer; cherchez-lui querelle... mais hardiment, en face...
comme vous n'avez jamais osé le faire... Venez-en aux coups, s'il le
faut... Il est fort... mais vous serez deux, et je vous aiderai...
Surtout pas de couteaux!... Pas de sang... qu'il soit battu, pas blessé.

--Et puis après, la mère? demanda Nicolas.

--Après... on s'expliquera... Nous lui dirons de quitter l'île demain...
sinon que tous les jours la scène de ce soir recommencera... Je le
connais, ces batteries continuelles le dégoûteront. Jusqu'à présent on
l'a laissé trop tranquille...

--Mais il est entêté comme un mulet; il est capable de vouloir rester
tout de même à cause des enfants..., dit Calebasse.

--C'est un gueux fini... mais une batterie ne lui fait pas peur, dit
Nicolas.

--Une... oui, dit la veuve, mais tous les jours, tous les jours... c'est
l'enfer... il cédera...

--Et s'il ne cédait pas?

--Alors j'ai un autre moyen sûr de le forcer à partir cette nuit, ou
demain matin au plus tard, reprit la veuve avec un sourire étrange.

--Vraiment, la mère?

--Oui, mais j'aimerais mieux l'effrayer par les batteries: si je n'y
réussissais pas... alors, à l'autre moyen.

--Et si l'autre moyen ne réussissait pas non plus, la mère? dit Nicolas.

--Il y en a un dernier qui réussit toujours, répondit la veuve.

Tout à coup la porte s'ouvrit, Martial entra.

Il ventait si fort au-dehors qu'on n'avait pas entendu les aboiements
des chiens annoncer le retour du fils aîné de la veuve du supplicié.



II

La mère et le fils


Ignorant les mauvais desseins de sa famille, Martial entra lentement
dans la cuisine.

Quelques mots de la Louve, dans son entretien avec Fleur-de-Marie, ont
déjà fait connaître la singulière existence de cet homme.

Doué de bons instincts naturels, incapable d'une action positivement
basse ou méchante, Martial n'en menait pas moins une conduite peu
régulière. Il pêchait en fraude, et sa force, son audace, inspiraient
assez de crainte aux gardes-pêche pour qu'ils fermassent les yeux sur
son braconnage de rivière.

À cette industrie déjà très-peu légale, Martial en joignait une autre
fort illicite.

Bravo redouté, il se chargeait volontiers, plus encore par excès de
courage, par crânerie, que par cupidité, de venger, dans des rencontres
de pugilat ou de bâton, les victimes d'adversaires d'une force trop
inégale; il faut dire que Martial choisissait d'ailleurs avec assez de
droiture les causes qu'il plaidait à coups de poing; généralement il
prenait le parti du faible contre le fort.

L'amant de la Louve ressemblait beaucoup à François et à Amandine; il
était de taille moyenne, mais robuste, large d'épaules; ses épais
cheveux roux, coupés en brosse, formaient cinq pointes sur son front
bien ouvert; sa barbe épaisse, drue et courte, ses joues larges, son nez
saillant carrément accusé, ses yeux bleus et hardis, donnaient à ce mâle
visage une expression singulièrement résolue.

Il était coiffé d'un vieux chapeau ciré; malgré le froid, il ne portait
qu'une mauvaise blouse bleue par-dessus sa veste et son pantalon de gros
velours de coton tout usé. Il tenait à la main un énorme bâton noueux,
qu'il déposa près de lui sur le buffet...

Un gros chien basset, à jambes torses, au pelage noir marqué de feux
très-vifs, était entré avec Martial; mais il restait auprès de la porte,
n'osant s'approcher ni du feu, ni des convives déjà attablés,
l'expérience ayant prouvé au vieux Miraut (c'était le nom du basset,
ancien compagnon de braconnage de Martial) qu'il était, ainsi que son
maître, très-peu sympathique à la famille.

--Où sont donc les enfants?

Tels furent les premiers mots de Martial lorsqu'il s'assit à table.

--Ils sont où ils sont, répondit aigrement Calebasse.

--Où sont les enfants, ma mère? reprit Martial sans s'inquiéter de la
réponse de sa soeur.

--Ils sont couchés, reprit sèchement la veuve.

--Est-ce qu'ils n'ont pas soupé, ma mère?

--Qu'est-ce que ça te fait, à toi? s'écria brutalement Nicolas, après
avoir bu un grand verre de vin pour augmenter son audace; car le
caractère et la force de son frère lui imposaient beaucoup.

Martial, aussi indifférent aux attaques de Nicolas qu'à celles de
Calebasse, dit de nouveau à sa mère:

--Je suis fâché que les enfants soient déjà couchés.

--Tant pis..., répondit la veuve.

--Oui, tant pis!... car j'aime à les avoir à côté de moi quand je soupe.

--Et nous, comme ils nous embêtent, nous les avons renvoyés, s'écria
Nicolas. Si ça ne te plaît pas, va-t'en les retrouver!

Martial, surpris, regarda fixement son frère.

Puis, comme s'il eût réfléchi à la vanité d'une querelle, il haussa les
épaules, coupa un morceau de pain et se servit une tranche de viande.

Le basset s'était approché de Nicolas, quoiqu'à distance
très-respectueuse; le bandit, irrité de la dédaigneuse insouciance de
son frère, et espérant lui faire perdre patience en frappant son chien,
donna un furieux coup de pied à Miraut, qui poussa des cris lamentables.

Martial devint pourpre, serra dans ses mains contractées le couteau
qu'il tenait et frappa violemment sur la table; mais, se contenant
encore, il appela son chien et lui dit doucement:

--Ici, Miraut.

Le basset vint se coucher aux pieds de son maître.

Cette modération contrariait les projets de Nicolas; il voulait pousser
son frère à bout pour amener un éclat.

Il ajouta donc:

--Je n'aime pas les chiens, moi... je ne veux pas que ton chien reste
ici.

Pour toute réponse, Martial se versa un verre de vin et but lentement.

Échangeant un coup d'oeil rapide avec Nicolas, la veuve l'encouragea
d'un signe à continuer ses hostilités contre Martial, espérant, nous
l'avons dit, qu'une violente querelle amènerait une rupture et une
séparation complète.

Nicolas alla prendre la baguette de saule dont s'était servie la veuve
pour battre François, et, s'avançant vers le basset, il le frappa
rudement en disant:

--Hors d'ici, hé, Miraut!

Jusqu'alors Nicolas s'était souvent montré sournoisement agressif envers
Martial; mais jamais il n'avait osé le provoquer avec tant d'audace et
de persistance.

L'amant de la Louve, pensant qu'on voulait le pousser à bout, dans
quelque but caché, redoubla de modération.

Au cri de son chien battu par Nicolas, Martial se leva, ouvrit la porte
de la cuisine, mit le basset dehors et revint continuer son souper.

Cette incroyable patience, si peu en harmonie avec le caractère
ordinairement emporté de Martial, confondit ses agresseurs... Ils se
regardèrent profondément surpris.

Lui, paraissant complètement étranger à ce qui se passait, mangeait
glorieusement et gardait un profond silence.

--Calebasse, ôte le vin, dit la veuve à sa fille.

Celle-ci se hâtait d'obéir, lorsque Martial dit:

--Attends... je n'ai pas fini de souper...

--Tant pis! dit la veuve en enlevant elle-même la bouteille.

--Ah!... c'est différent!... reprit l'amant de la Louve.

Et, se versant un grand verre d'eau, il le but, fit claquer sa langue
contre son palais et dit:

--Voilà de fameuse eau!

Cet imperturbable sang-froid irritait la colère haineuse de Nicolas,
déjà très-exalté par de nombreuses libations; néanmoins il reculait
encore devant une attaque directe, connaissant la force peu commune de
son frère; tout à coup il s'écria, ravi de son inspiration:

--Tu as bien fait de céder pour ton basset, Martial; c'est une bonne
habitude à prendre; car il faut t'attendre à nous voir chasser ta
maîtresse à coups de pied, comme nous avons chassé ton chien.

--Oh! oui... car si la Louve avait le malheur de venir dans l'île, en
sortant de prison, dit Calebasse, qui comprit l'intention de Nicolas,
c'est moi qui la souffletterais drôlement!

--Et moi je lui ferais faire un plongeon dans la vase, près la baraque
du bout de l'île, ajouta Nicolas. Et si elle en ressortait, je la
renfoncerais dedans à coups de soulier... la carne...

Cette insulte adressée à la Louve, qu'il aimait avec une passion
sauvage, triompha des pacifiques résolutions de Martial; il fronça ses
sourcils, le sang lui monta au visage, les veines de son front se
gonflèrent et se tendirent comme des cordes; néanmoins il eut assez
d'empire pour dire à Nicolas d'une voix légèrement altérée par une
colère contenue:

--Prends garde à toi... tu cherches une querelle, et tu trouveras une
tournée que tu ne cherches pas.

--Une tournée... à moi?

--Oui... meilleure que la dernière.

--Comment, Nicolas! dit Calebasse avec un étonnement sardonique, Martial
t'a battu... Dites donc, ma mère, entendez-vous?... Ça ne m'étonne plus,
que Nicolas ait si peur de lui.

--Il m'a battu... parce qu'il m'a pris en traître, s'écria Nicolas
devenant blême de fureur.

--Tu mens; tu m'avais attaqué en sournois, je t'ai crossé et j'ai eu
pitié de toi; mais si tu t'avises encore de parler de ma maîtresse...
entends-tu bien, de ma maîtresse... cette fois-ci pas de grâce... tu
porteras longtemps mes marques.

--Et si j'en veux parler, moi, de la Louve, dit Calebasse...

--Je te donnerai une paire de calottes pour t'avertir, et si tu
recommences... je recommencerai à t'avertir.

--Et si j'en parle, moi? dit lentement la veuve.

--Vous?

--Oui... moi.

--Vous? dit Martial en faisant un violent effort sur lui-même, vous?

--Tu me battras aussi? N'est-ce pas?

--Non, mais si vous me parlez de la Louve, je rosserai Nicolas;
maintenant, allez... ça vous regarde... et lui aussi...

--Toi, s'écria le bandit furieux en levant son dangereux couteau
catalan, tu me rosseras!!!

--Nicolas... pas de couteau! s'écria la veuve en se levant promptement
pour saisir le bras de son fils; mais celui-ci, ivre de vin et de
colère, se leva, repoussa rudement sa mère et se précipita sur son
frère.

Martial se recula vivement, saisit le gros bâton noueux qu'il avait en
entrant déposé sur le buffet et se mit sur la défensive.

--Nicolas, pas de couteau! répéta la veuve.

--Laissez-le donc faire! cria Calebasse en s'armant de la hachette du
ravageur.

Nicolas, brandissant toujours son formidable couteau, épiait le moment
de se jeter sur son frère.

--Je te dis, s'écria-t-il, que toi et ta canaille de Louve je vous
crèverai tous les deux, et je commence... À moi, ma mère!... À moi,
Calebasse!... Refroidissons-le, il y a trop longtemps qu'il dure!

Et, croyant le moment favorable à son attaque, le brigand s'élança sur
son frère le couteau levé.

Martial, bâtonniste expert, fit une brusque retraite de corps, leva son
bâton, qui, rapide comme la foudre, décrivit en sifflant un huit de
chiffre et retomba si pesamment sur l'avant-bras droit de Nicolas que
celui-ci, frappé d'un engourdissement subit, douloureux, laissa échapper
son couteau.

--Brigand... tu m'as cassé le bras! s'écria-t-il en saisissant de sa
main gauche son bras droit, qui pendait inerte à son côté.

--Non, j'ai senti mon bâton rebondir..., répondit Martial en envoyant
d'un coup de pied le couteau sous le buffet.

Puis, profitant de la souffrance qu'éprouvait Nicolas, il le prit au
collet, le poussa rudement en arrière, jusqu'à la porte du petit caveau
dont nous avons parlé, l'ouvrit d'une main, de l'autre y jeta et y
enferma son frère, encore tout étourdi de cette brusque attaque.

Revenant ensuite aux deux femmes, il saisit Calebasse par les épaules
et, malgré sa résistance, ses cris et un coup de hachette qui le blessa
légèrement à la main, il l'enferma dans la salle basse du cabaret qui
communiquait à la cuisine.

Alors, s'adressant à la veuve, encore stupéfaite de cette manoeuvre
aussi habile qu'inattendue, Martial lui dit froidement:

--Maintenant, ma mère... à nous deux...

--Eh bien!... oui... à nous deux..., s'écria la veuve; et sa figure
impassible s'anima, son teint blafard se colora, un feu sombre illumina
sa prunelle jusqu'alors éteinte; la colère, la haine, donnèrent à ses
traits un caractère terrible. Oui... à nous deux!... reprit-elle d'une
voix menaçante; j'attendais ce moment, tu vas savoir à la fin ce que
j'ai sur le coeur.

--Et moi aussi, je vais vous dire ce que j'ai sur le coeur.

--Tu vivrais cent ans, vois-tu, que tu te souviendrais de cette nuit...

--Je m'en souviendrai!... Mon frère et ma soeur ont voulu m'assassiner,
vous n'avez rien fait pour les en empêcher... Mais voyons... parlez...
qu'avez-vous contre moi?

--Ce que j'ai?...

--Oui...

--Depuis la mort de ton père... tu n'as fait que des lâchetés!

--Moi?

--Oui, lâche!... Au lieu de rester avec nous pour nous soutenir, tu t'es
sauvé à Rambouillet, braconner dans les bois avec ce colporteur de
gibier que tu avais connu à Bercy.

--Si j'étais resté ici, maintenant je serais aux galères comme Ambroise,
ou près d'y aller comme Nicolas: je n'ai pas voulu être voleur comme
vous autres... de là votre haine.

--Et quel métier fais-tu? Tu volais du gibier, tu voles du poisson; vol
sans danger, vol de lâche!...

--Le poisson, comme le gibier, n'appartient à personne; aujourd'hui chez
l'un, demain chez l'autre, il est à qui sait le prendre... Je ne vole
pas... Quant à être lâche...

--Tu bats pour de l'argent des hommes plus faibles que toi!

--Parce qu'ils avaient battu plus faible qu'eux.

--Métier de lâche!... Métier de lâche!...

--Il y en a de plus honnêtes, c'est vrai; ce n'est pas à vous à me le
dire!

--Pourquoi ne les as-tu pas pris alors, ces métiers honnêtes, au lieu de
venir ici fainéantiser et vivre à mes crochets?

--Je vous donne le poisson que je prends et l'argent que j'ai!... Ça
n'est pas beaucoup, mais c'est assez... je ne vous coûte rien... J'ai
essayé d'être serrurier pour gagner plus... mais quand depuis son
enfance on a vagabondé sur la rivière et dans les bois, on ne peut pas
s'attacher ailleurs; c'est fini... on en a pour sa vie... Et puis...,
ajouta Martial d'un air sombre, j'ai toujours mieux aimé vivre seul sur
l'eau ou dans une forêt... là personne ne me questionne. Au lieu
qu'ailleurs, qu'on me parle de mon père, faut-il pas que je réponde...
guillotiné! de mon frère... galérien! de ma soeur... voleuse!

--Et de ta mère, qu'en dis-tu?

--Je dis...

--Quoi?

--Je dis qu'elle est morte...

--Et tu fais bien; c'est tout comme... Je te renie, lâche! Ton frère est
au bagne! Ton grand-père et ton père ont bravement fini sur l'échafaud
en narguant le prêtre et le bourreau! Au lieu de les venger, tu
trembles!...

--Les venger?

--Oui, te montrer vrai Martial, cracher sur le couteau de Charlot et sur
la casaque rouge, et finir comme père et mère, frère et soeur...

Si habitué qu'il fût aux exaltations féroces de sa mère, Martial ne put
s'empêcher de frissonner.

La physionomie de la veuve du supplicié, en prononçant ces derniers
mots, était épouvantable.

Elle reprit avec une fureur croissante:

--Oh! lâche, encore plus crétin que lâche! Tu veux être honnête!!!
Honnête? Est-ce que tu ne seras pas toujours méprisé, rebuté, comme fils
d'assassin, frère de galérien! Mais toi, au lieu de te mettre la
vengeance et la rage au ventre, ça t'y met la peur! Au lieu de mordre tu
te sauves: quand ils ont eu guillotiné ton père... tu nous as quittés...
lâche! Et tu savais que nous ne pouvions pas sortir de l'île pour aller
au bourg sans qu'on hurle après nous, en nous poursuivant à coups de
pierres comme des chiens enragés... Oh! on nous payera ça, vois-tu! on
nous payera ça!!!

--Un homme, dix hommes ne me font pas peur; mais être hué par tout le
monde comme fils et frère de condamné... eh bien! non! je n'ai pas pu...
j'ai mieux aimé m'en aller dans les bois braconner avec Pierre, le
vendeur de gibier.

--Fallait y rester... dans tes bois.

--Je suis revenu à cause de mon affaire avec un garde, et surtout à
cause des enfants... parce qu'ils étaient en âge de tourner à mal par
l'exemple.

--Qu'est-ce que ça te fait?

--Ça me fait que je ne veux pas qu'ils deviennent des gueux comme
Ambroise, Nicolas et Calebasse...

--Pas possible!

--Et seuls, avec vous tous, ils n'y auraient pas manqué. Je m'étais mis
en apprentissage pour tâcher de gagner de quoi les prendre avec moi, ces
enfants, et quitter l'île... mais à Paris, tout se sait... c'était
toujours fils de guillotiné... frère de forçat... j'avais des batteries
tous les jours... ça m'a lassé...

--Et ça ne t'a pas lassé d'être honnête... ça te réussissait si bien!...
Au lieu d'avoir le coeur de revenir avec nous, pour faire comme nous...
comme feront les enfants... malgré toi... oui, malgré toi... Tu crois
les enjôler avec ton prêche... mais nous sommes là... François est déjà
à nous... à peu près... une occasion, et il sera de la bande...

--Je vous dis que non...

--Tu verras que si... je m'y connais... Au fond il a du vice; mais tu le
gênes... Quant à Amandine, une fois qu'elle aura quinze ans, elle ira
toute seule... Ah! on nous a jeté des pierres! Ah! on nous a poursuivis
comme des chiens enragés!... On verra ce que c'est que notre famille...
excepté toi, lâche, car il n'y a ici que toi qui nous fasses honte[9]!

--C'est dommage...

--Et comme tu te gâterais avec nous... demain tu sortiras d'ici pour n'y
jamais rentrer...

Martial regarda sa mère avec surprise; après un moment de silence, il
lui dit:

--Vous m'avez cherché querelle à souper pour en arriver là?

--Oui, pour te montrer ce qui t'attend si tu voulais rester ici malgré
nous: un enfer... entends-tu?... Un enfer!... Chaque jour une querelle,
des coups, des rixes; et nous ne serons pas seuls comme ce soir: nous
aurons des amis qui nous aideront... tu n'y tiendras pas huit jours...

--Vous croyez me faire peur?

--Je ne te dis que ce qui t'arrivera...

--Ça m'est égal... je reste...

--Tu resteras ici?

--Oui.

--Malgré nous?

--Malgré vous, malgré Calebasse, malgré Nicolas, malgré tous les gueux
de sa trempe!

--Tiens... tu me fais rire.

Dans la bouche de cette femme à figure sinistre et féroce, ces mots
étaient horribles.

--Je vous dis que je resterai ici jusqu'à ce que je trouve le moyen de
gagner ma vie ailleurs avec les enfants: seul, je ne serais pas
embarrassé, je retournerais dans les bois; mais à cause d'eux, il me
faudra plus de temps... pour rencontrer ce que je cherche... En
attendant, je reste.

--Ah! tu restes... jusqu'au moment où tu emmèneras les enfants?

--Comme vous dites!

--Emmener les enfants?

--Quand je leur dirai: «Venez», ils viendront... et en courant, je vous
en réponds.

La veuve haussa les épaules et reprit:

--Écoute: je t'ai dit tout à l'heure que, quand bien même tu vivrais
cent ans, tu te rappellerais cette nuit; je vais t'expliquer pourquoi;
mais avant, es-tu bien décidé à ne pas t'en aller d'ici?

--Oui! Oui! Mille fois oui!

--Tout à l'heure, tu diras non! Mille fois non! Écoute-moi bien...
Sais-tu quel métier fait ton frère?

--Je m'en doute, mais je ne veux pas le savoir...

--Tu le sauras... il vole...

--Tant pis pour lui.

--Et pour toi...

--Pour moi?

--Il vole la nuit avec effraction, cas de galères; nous recélons ses
vols; qu'on le découvre, nous sommes condamnés à la même peine que lui
comme receleurs, et toi aussi; on rafle la famille, et les enfants
seront sur le pavé, où ils apprendront l'état de ton père et de ton
grand-père aussi bien qu'ici.

--Moi, arrêté comme receleur, comme votre complice! Sur quelle preuve?

--On ne sait pas comment tu vis: tu vagabondes sur l'eau, tu as la
réputation d'un mauvais homme, tu habites avec nous; à qui feras-tu
croire que tu ignores nos vols et nos recels?

--Je prouverai que non.

--Nous te chargerons comme notre complice.

--Me charger! Pourquoi?

--Pour te récompenser d'avoir voulu rester ici malgré nous.

--Tout à l'heure vous vouliez me faire peur d'une façon, maintenant
c'est d'une autre; ça ne prend pas, je prouverai que je n'ai jamais
volé. Je reste.

--Ah tu restes! Écoute donc encore. Te rappelles-tu, l'an dernier, ce
qui s'est passé ici pendant la nuit de Noël?

--La nuit de Noël? dit Martial en cherchant à rassembler ses souvenirs.

--Cherche bien... cherche bien...

--Je ne me rappelle pas...

--Tu ne te rappelles pas que Bras-Rouge a amené ici, le soir, un homme
bien mis, qui avait besoin de se cacher?...

--Oui, maintenant je me souviens; je suis monté me coucher, et je l'ai
laissé souper avec vous... Il a passé la nuit dans la maison; avant le
jour, Nicolas l'a conduit à Saint-Ouen...

--Tu es sûr que Nicolas l'a conduit à Saint-Ouen?

--Vous me l'avez dit le lendemain matin.

--La nuit de Noël, tu étais donc ici?

--Oui... eh bien?

--Cette nuit-là... cet homme, qui avait beaucoup d'argent sur lui, a été
assassiné dans cette maison.

--Lui!... Ici?...

--Et volé... et enterré dans le petit bûcher.

--Cela n'est pas vrai, s'écria Martial devenant pâle de terreur, et ne
voulant pas croire à ce nouveau crime des siens. Vous voulez m'effrayer.
Encore une fois, ça n'est pas vrai!

--Demande à ton protégé François ce qu'il a vu ce matin dans le bûcher!

--François! Et qu'a-t-il vu?

--Un des pieds de l'homme qui sortait de terre... Prends la lanterne,
vas-y, tu t'en assureras.

--Non, dit Martial en essuyant son front baigné d'une sueur froide, non
je ne vous crois pas... Vous dites cela pour...

--Pour te prouver que, si tu demeures ici malgré nous, tu risques à
chaque instant d'être arrêté comme complice de vol et de meurtre; tu
étais ici la nuit de Noël; nous dirons que tu nous as aidés à faire le
coup. Comment prouveras-tu le contraire?

--Mon Dieu! mon Dieu! dit Martial en cachant sa figure dans ses mains.

--Maintenant t'en iras-tu? dit la veuve avec un sourire sardonique.

Martial était atterré: il ne doutait malheureusement pas de ce que
venait de lui dire sa mère; la vie vagabonde qu'il menait, sa
cohabitation avec une famille si criminelle devaient en effet faire
peser sur lui de terribles soupçons, et ces soupçons pouvaient se
changer en certitude aux yeux de la justice, si sa mère, son frère, sa
soeur, le désignaient comme leur complice.

La veuve jouissait de l'abattement de son fils.

--Tu as un moyen de sortir d'embarras: dénonce-nous!

--Je le devrais... mais je ne le ferai pas... vous le savez bien.

--C'est pour cela que j'ai tout dit... Maintenant t'en iras-tu?

Martial voulut tenter d'attendrir cette mégère; d'une voix moins rude il
lui dit:

--Ma mère, je ne vous crois pas capable de ce meurtre...

--Comme tu voudras, mais va-t'en...

--Je m'en irai à une condition.

--Pas de condition!

--Vous mettrez les enfants en apprentissage... loin d'ici... en
province...

--Ils resteront ici...

--Voyons, ma mère, quand vous les aurez rendus semblables à Nicolas, à
Calebasse, à Ambroise, à mon père... à quoi ça vous servira-t-il?

--À faire de bons coups avec leur aide... Nous ne sommes pas déjà de
trop... Calebasse reste ici avec moi pour tenir le cabaret. Nicolas est
seul: une fois dressés, François et Amandine l'aideront; on leur a aussi
jeté des pierres, à eux, tout petits... faut qu'ils se vengent!...

--Ma mère, vous aimez Calebasse et Nicolas, n'est-ce pas?

--Après?

--Que les enfants les imitent... que vos crimes et les leurs se
découvrent...

--Après?

--Ils vont à l'échafaud, comme mon père.

--Après, après?

--Et leur sort ne vous fait pas trembler!

--Leur sort sera le mien, ni meilleur ni pire... Je vole, ils volent; je
tue, ils tuent; qui prendra la mère prendra les petits... Nous ne nous
quitterons pas. Si nos têtes tombent, elles tomberont dans le même
panier... où elles se diront adieu! Nous ne reculerons pas; il n'y a que
toi de lâche dans la famille, nous te chassons... va-t'en!

--Mais les enfants! Les enfants!

--Les enfants deviendront grands; je te dis que sans toi ils seraient
déjà formés. François est presque prêt; quand tu seras parti, Amandine
rattrapera le temps perdu...

--Ma mère, je vous en supplie, consentez à envoyer les enfants en
apprentissage loin d'ici.

--Combien de fois faut-il te dire qu'ils y sont en apprentissage, ici?

La veuve du supplicié articula ces derniers mots d'une manière si
inexorable que Martial perdit tout espoir d'amollir cette âme de bronze.

--Puisque c'est ainsi, reprit-il d'un ton bref et résolu, écoutez-moi
bien à votre tour, ma mère... Je reste.

--Ah! ah!

--Pas dans cette maison... je serais assassiné par Nicolas ou empoisonné
par Calebasse; mais, comme je n'ai pas de quoi me loger ailleurs, moi et
les enfants, nous habiterons la baraque au bout de l'île; la porte est
solide, je la renforcerai encore... Une fois là, bien barricadé, avec
mon fusil, mon bâton et mon chien, je ne crains personne. Demain matin
j'emmènerai les enfants; le jour, ils viendront avec moi, soit dans mon
bateau, soit dehors; la nuit, ils coucheront près de moi, dans la
cabane; nous vivrons de ma pêche; ça durera jusqu'à ce que j'aie trouvé
à les placer, et je trouverai...

--Ah! c'est ainsi!

--Ni vous, ni mon frère, ni Calebasse ne pouvez empêcher que ça soit,
n'est-ce pas!... Si on découvre vos vols ou votre assassinat durant mon
séjour dans l'île... tant pis, j'en cours la chance! J'expliquerai que
je suis revenu, que je suis resté à cause des enfants, pour les empêcher
de devenir des gueux... On jugera... Mais que le tonnerre m'écrase si je
quitte l'île, et si les enfants restent un jour de plus dans cette
maison... Oui, et je vous défie, vous et les vôtres, de me chasser de
l'île!

La veuve connaissait la résolution de Martial; les enfants aimaient leur
frère aîné autant qu'ils la redoutaient; ils le suivraient donc sans
hésiter lorsqu'il le voudrait. Quant à lui, bien armé, bien résolu,
toujours sur ses gardes, dans son bateau pendant le jour, retranché et
barricadé dans la cabane de l'île pendant la nuit, il n'avait rien à
redouter des mauvais desseins de sa famille.

Le projet de Martial pouvait donc de tout point se réaliser... Mais la
veuve avait beaucoup de raisons pour en empêcher l'exécution.

D'abord, ainsi que les honnêtes artisans considèrent quelquefois le
nombre de leurs enfants comme une richesse, en raison des services
qu'ils en retirent, la veuve comptait sur Amandine et sur François pour
l'assister dans ses crimes.

Puis, ce qu'elle avait dit de son désir de venger son mari et son fils
était vrai. Certains êtres, nourris, vieillis, durcis dans le crime,
entrent en révolte ouverte; en guerre acharnée contre la société, et
croient par de nouveaux crimes se venger de la juste punition qui a
frappé eux ou les leurs.

Puis enfin les sinistres desseins de Nicolas contre Fleur-de-Marie, et
plus tard contre la courtière, pouvaient être contrariés par la présence
de Martial. La veuve avait espéré amener une séparation immédiate entre
elle et Martial, soit en lui suscitant la querelle de Nicolas, soit en
lui révélant que, s'il s'obstinait à rester dans l'île, il risquait de
passer pour complice de plusieurs crimes.

Aussi rusée que pénétrante, la veuve, s'apercevant qu'elle s'était
trompée, sentit qu'il fallait recourir à la perfidie pour faire tomber
son fils dans un piège sanglant... Elle reprit donc, après un assez long
silence, avec une amertume affectée:

--Je vois ton plan: tu ne veux pas nous dénoncer toi-même, tu veux nous
faire dénoncer par les enfants.

--Moi!

--Ils savent maintenant qu'il y a un homme enterré ici; ils savent que
Nicolas a volé... Une fois en apprentissage, ils parleraient, on nous
prendrait, et nous y passerions tous... toi comme nous: voilà ce qui
arriverait si je t'écoutais, si je te laissais chercher à placer les
enfants ailleurs... Et pourtant tu dis que tu ne nous veux pas de
mal!... Je ne te demande pas de m'aimer; mais ne hâte pas le moment où
nous serons pris.

Le ton radouci de la veuve fit croire à Martial que ses menaces avaient
produit sur elle un effet salutaire; il donna dans un piège affreux.

--Je connais les enfants, reprit-il, je suis sûr qu'en leur recommandant
de ne rien dire, ils ne diraient rien... D'ailleurs, d'une façon ou
d'une autre, je serais toujours avec eux et je répondrais de leur
silence.

--Est-ce qu'on peut répondre des paroles d'un enfant... à Paris surtout,
où l'on est si curieux et si bavard!... C'est autant pour qu'ils
puissent nous aider à faire nos coups que pour qu'ils ne puissent pas
nous vendre, que je veux les garder ici.

--Est-ce qu'ils ne vont pas quelquefois au bourg et à Paris? Qui les
empêcherait de parler... s'ils ont à parler? S'ils étaient loin d'ici, à
la bonne heure! Ce qu'ils pourraient dire n'aurait aucun danger...

--Loin d'ici? Et où ça? dit la veuve en regardant fixement son fils.

--Laissez-moi les emmener... peu vous importe...

--Comment vivras-tu, et eux aussi?

--Mon ancien bourgeois, serrurier, est brave homme; je lui dirai ce
qu'il faudra lui dire, et peut-être qu'il me prêtera quelque chose à
cause des enfants; avec ça j'irai les mettre en apprentissage loin
d'ici. Nous partons dans deux jours, et vous n'entendrez plus parler de
nous...

--Non, au fait... je veux qu'ils restent avec moi, je serai plus sûre
d'eux.

--Alors je m'établis demain à la baraque de l'île, en attendant mieux...
J'ai une tête aussi, vous le savez?...

--Oui, je le sais... Oh! que je te voudrais voir loin d'ici!... Pourquoi
n'es-tu pas resté dans tes bois?

--Je vous offre de vous débarrasser de moi et des enfants...

--Tu laisseras donc ici la Louve, que tu aimes tant?... dit tout à coup
la veuve.

--Ça me regarde: je sais ce que j'ai à faire, j'ai mon idée...

--Si je te les laissais emmener, toi, Amandine et François, vous ne
remettriez jamais les pieds à Paris?

--Avant trois jours nous serions partis et comme morts pour vous.

--J'aime encore mieux cela que de t'avoir ici et d'être toujours à me
défier d'eux... Allons, puisqu'il faut s'y résigner, emmène-les... et
allez-vous-en tous le plus tôt possible... que je ne vous revoie
jamais!...

--C'est dit!...

--C'est dit. Rends-moi la clef du caveau, que j'ouvre à Nicolas.

--Non, il y cuvera son vin; je vous rendrai la clef demain matin.

--Et Calebasse?

--C'est différent; ouvrez-lui quand je serai monté; elle me répugne à
voir.

--Va... que l'enfer te confonde!

--C'est votre bonsoir, ma mère?

--Oui...

--Ça sera le dernier, heureusement, dit Martial.

--Le dernier, reprit la veuve.

Son fils alluma une chandelle, puis il ouvrit la porte de la cuisine,
siffla son chien, qui accourut tout joyeux du dehors, et suivit son
maître à l'étage supérieur de la maison.

--Va, ton compte est bon! murmura la mère en montrant le poing à son
fils, qui venait de monter l'escalier; c'est toi qui l'auras voulu.

Puis, aidée de Calebasse, qui alla chercher un paquet de fausses clefs,
la veuve crocheta le caveau où se trouvait Nicolas et remit celui-ci en
liberté.



III

François et Amandine


François et Amandine couchaient dans une pièce située immédiatement
au-dessus de la cuisine, à l'extrémité d'un corridor sur lequel
s'ouvraient plusieurs autres chambres servant de cabinets de société aux
habitués du cabaret.

Après avoir partagé leur souper frugal, au lieu d'éteindre leur
lanterne, selon les ordres de la veuve, les deux enfants avaient veillé
laissant leur porte entr'ouverte pour guetter leur frère Martial au
passage, lorsqu'il rentrerait dans sa chambre.

Posée sur un escabeau boiteux, la lanterne jetait de pâles clartés à
travers sa corne transparente.

Des murs de plâtre rayés de voliges brunes, un grabat pour François, un
vieux petit lit d'enfant beaucoup trop court pour Amandine, une pile de
débris de chaises et de bancs brisés par les hôtes turbulents de la
taverne de l'île du Ravageur, tel était l'intérieur de ce réduit.

Amandine, assise sur le bord du grabat, s'étudiait à se coiffer en
marmotte avec le foulard volé, don de son frère Nicolas.

François, agenouillé, présentait un fragment de miroir à sa soeur, qui,
la tête à demi tournée, s'occupait alors d'épanouir la grosse rosette,
qu'elle avait faite en nouant les deux pointes du mouchoir.

Fort attentif et fort émerveillé de cette coiffure, François négligea un
moment de présenter le morceau de glace de façon à ce que l'image de sa
soeur pût s'y réfléchir.

--Lève donc le miroir plus haut, dit Amandine; maintenant je ne me vois
plus... Là... bien... attends encore un peu... voilà que j'ai fini...
Tiens, regarde! Comment me trouves-tu coiffée?

--Oh! très-bien! très-bien!... Dieu! Oh! la belle rosette!... Tu m'en
feras une pareille à ma cravate, n'est-ce pas?

--Oui, tout à l'heure... mais laisse-moi me promener un peu. Tu iras
devant moi... à reculons, en tenant toujours le miroir haut... pour que
je puisse me voir en marchant...

François exécuta de son mieux cette manoeuvre difficile, à la grande
satisfaction d'Amandine, qui se prélassait, triomphante et glorieuse,
sous les cornes et l'énorme bouffette de son foulard.

Très-innocente et très-naïve dans toute autre circonstance, cette
coquetterie devenait coupable en s'exerçant à propos du produit d'un vol
que François et Amandine n'ignoraient pas. Autre preuve de l'effrayante
facilité avec laquelle des enfants, même bien doués, se corrompent
presque à leur insu, lorsqu'ils sont continuellement plongés dans une
atmosphère criminelle.

Et d'ailleurs le seul mentor de ces petits malheureux, leur frère
Martial, n'était pas lui-même irréprochable, nous l'avons dit; incapable
de commettre un vol ou un meurtre, il n'en menait pas moins une vie
vagabonde et peu régulière. Sans doute les crimes de sa famille le
révoltaient; il aimait tendrement les deux enfants; il les défendait
contre les mauvais traitements; il tâchait de les soustraire à la
pernicieuse influence de sa famille; mais, n'étant pas appuyés sur des
enseignements d'une moralité rigoureuse, absolue, ses conseils
sauvegardaient faiblement ses protégés. Ils se refusaient à commettre
certaines mauvaises actions, non par honnêteté, mais pour obéir à
Martial, qu'ils aimaient, et pour désobéir à leur mère, qu'ils
redoutaient et haïssaient.

Quant aux notions du juste et de l'injuste, ils n'en avaient aucune,
familiarisés qu'ils étaient avec les détestables exemples qu'ils avaient
chaque jour sous les yeux, car, nous l'avons dit, ce cabaret champêtre,
hanté pas le rebut de la plus basse populace, servait de théâtre à
d'ignobles orgies, à de crapuleuses débauches; et Martial, si ennemi du
vol et du meurtres se montrait assez indifférent à ces immondes
saturnales.

C'est dire combien les instincts de moralité des enfants étaient
douteux, vacillants, précaires, chez François surtout, arrivé à ce terme
dangereux où l'âme hésitant indécise, entre le bien et le mal, peut être
en un moment à jamais perdue ou sauvée...

--Comme ce mouchoir rouge te va bien, ma soeur! reprit François; est-il
joli! Quand nous irons jouer sur la grève devant le four à plâtre du
chaufournier, faudra te coiffer comme ça, pour faire enrager ses
enfants, qui sont toujours à nous jeter des pierres et à nous appeler
petits guillotinés... Moi, je mettrai aussi ma belle cravate rouge, et
nous leur dirons: «C'est égal, vous n'avez pas de beaux mouchoirs de
soie comme nous deux!»

--Mais, dis donc, François..., reprit Amandine après un moment de
réflexion, s'ils savaient que les mouchoirs que nous portons sont volés,
ils nous appelleraient petits voleurs...

--Avec ça qu'ils s'en gênent de nous appeler voleurs!

--Quand c'est pas vrai... c'est égal... Mais maintenant...

--Puisque Nicolas nous les a donnés, ces deux mouchoirs, nous ne les
avons pas volés.

--Oui, mais lui, il les a pris sur un bateau, et notre frère Martial dit
qu'il ne faut pas voler...

--Mais, puisque c'est Nicolas qui a volé, ça ne nous regarde pas.

--Tu crois, François?

--Bien sûr...

--Pourtant il me semble que j'aimerais mieux que la personne à qui ils
étaient nous les eût donnés... Et toi, François?

--Moi, ça m'est égal... On nous en a fait cadeau; c'est à nous.

--Tu en es bien sûr?

--Mais, oui, oui, sois donc tranquille!...

--Alors... tant mieux, nous ne faisons pas ce que mon frère Martial nous
défend, et nous avons de beaux mouchoirs.

--Dis donc, Amandine, s'il savait que, l'autre jour, Calebasse t'a fait
prendre ce fichu à carreaux dans la balle du colporteur pendant qu'il
avait le dos tourné?

--Oh! François, ne dis pas cela! dit la pauvre enfant dont les yeux se
mouillèrent de larmes. Mon frère Martial serait capable de ne plus nous
aimer... vois-tu... de nous laisser tout seuls ici...

--N'aie donc pas peur... est-ce que je lui en parlerai jamais? Je
riais...

--Oh! ne ris pas de cela, François; j'ai eu assez de chagrin, va! Mais
il a bien fallu; ma soeur m'a pincée jusqu'au sang, et puis elle me
faisait des yeux... des yeux... Et pourtant, par deux fois le coeur m'a
manqué, je croyais que je ne pourrais jamais... Enfin, le colporteur ne
s'est aperçu de rien, et ma soeur a gardé le fichu. Si on m'avait prise
pourtant, François, on m'aurait mise en prison...

--On ne t'a pas prise, c'est comme si tu n'avais pas volé.

--Tu crois?

--Pardi!

--Et en prison, comme on doit être malheureux!

--Ah! bien oui... au contraire...

--Comment, François, au contraire?

--Tiens! tu sais bien le gros boiteux qui loge à Paris chez le père
Micou, le revendeur de Nicolas... qui tient un garni à Paris, passage de
la Brasserie?

--Un gros boiteux?

--Mais oui, qui est venu ici, à la fin de l'automne, de la part du père
Micou, avec un montreur de singes et deux femmes.

--Ah! oui, oui; un gros boiteux qui a dépensé tant, tant d'argent?

--Je crois bien, il payait pour tout le monde... Te souviens-tu, les
promenades sur l'eau... c'est moi qui les menais... même que le montreur
de singes avait emporté son orgue pour faire de la musique dans le
bateau?...

--Et puis, le soir, le beau feu d'artifice qu'ils ont tiré, François!

--Et le gros boiteux n'était pas chiche! Il m'a donné dix sous pour moi!
Il ne prenait jamais que du vin cacheté; ils avaient du poulet à tous
leurs repas; il en a eu au moins pour quatre-vingts francs.

--Tant que ça, François?

--Oh! oui...

--Il était donc bien riche?

--Du tout... ce qu'il dépensait, c'était de l'argent qu'il avait gagné
en prison, d'où il sortait.

--Il avait gagné tout cet argent-là en prison?

--Oui... il disait qu'il lui restait encore sept cents francs; que quand
il ne lui resterait plus rien... il ferait un bon coup... et que si on
le prenait... ça lui était bien égal, parce qu'il retournerait rejoindre
les bons enfants de la geôle, comme il dit.

--Il n'avait donc pas peur de la prison, François?

--Mais au contraire... il disait à Calebasse qu'ils sont là un tas
d'amis et de noceurs ensemble... qu'il n'avait jamais eu un meilleur lit
et une meilleure nourriture qu'en prison... de la bonne viande quatre
fois la semaine, du feu tout l'hiver, et une bonne somme en sortant...
tandis qu'il y a des bêtes d'ouvriers honnêtes qui crèvent de faim et de
froid, faute d'ouvrage...

--Pour sûr, François, il disait ça, le gros boiteux?

--Je l'ai bien entendu... puisque c'est moi qui ramais dans le bachot
pendant qu'il racontait son histoire à Calebasse et aux deux femmes, qui
disaient que c'était la même chose dans les prisons de femmes d'où elles
sortaient.

--Mais alors, François, faut donc pas que ça soit si mal de voler,
puisqu'on est si bien en prison?

--Dame! je ne sais pas, moi... ici, il n'y a que notre frère Martial qui
dise que c'est mal de voler... peut-être qu'il se trompe...

--C'est égal, il faut le croire, François... il nous aime tant!

--Il nous aime, c'est vrai... quand il est là, il n'y a pas de risque
qu'on nous batte... S'il avait été ici ce soir, notre mère ne m'aurait
pas roué de coups... Vieille bête! Est-elle mauvaise!... Oh! je la
hais... je la hais... que je voudrais être grand pour lui rendre tous
les coups qu'elle nous a donnés... à toi, surtout, qui est bien moins
dure que moi...

--Oh! François, tais-toi... ça me fait peur de t'entendre dire que tu
voudrais battre notre mère! s'écria la pauvre petite en pleurant et en
jetant ses bras autour du cou de son frère, qu'elle embrassa tendrement.

--Non, c'est que c'est vrai aussi, reprit François en repoussant
Amandine avec douceur, pourquoi ma mère et Calebasse sont-elles toujours
si acharnées sur nous?

--Je ne sais pas, reprit Amandine en essuyant ses yeux du revers de sa
main; c'est peut-être parce qu'on a mis notre frère Ambroise aux galères
et qu'on a guillotiné notre père, qu'elles sont injustes pour nous...

--Est-ce que c'est notre faute?

--Mon Dieu, non; mais que veux-tu?

--Ma foi, si je devais recevoir ainsi toujours, toujours des coups, à la
fin j'aimerais mieux voler comme ils veulent, moi... À quoi ça
m'avance-t-il de ne pas voler?

--Et Martial, qu'est-ce qu'il dirait?

--Oh! sans lui... il y a longtemps que j'aurais dit oui, car ça lasse
aussi d'être battu; tiens, ce soir, jamais ma mère n'avait été aussi
méchante... c'était comme une furie... il faisait noir, noir... elle ne
disait pas un mot... je ne sentais que sa main froide qui me tenait par
le cou pendant que de l'autre elle me battait... et puis il me semblait
voir ses yeux reluire...

--Pauvre François... pour avoir dit que tu avais vu un os de mort dans
le bûcher.

--Oui, un pied qui sortait de dessous terre, dit François en
tressaillant d'effroi; j'en suis bien sûr.

--Peut-être qu'il y aura eu autrefois un cimetière ici, n'est-ce pas?

--Faut croire... mais alors pourquoi notre mère m'a-t-elle dit qu'elle
m'abîmerait encore si je parlais de l'os de mort à mon frère Martial?...
Vois-tu, c'est plutôt quelqu'un qu'on aura tué dans une dispute et qu'on
aura enterré là pour que ça ne se sache pas.

--Tu as raison... car te souviens-tu? un pareil malheur a déjà manqué
d'arriver.

--Quand cela?

--Tu sais, la fois où M. Barbillon a donné un coup de couteau à ce grand
qui est si décharné, si décharné, si décharné, qu'il se fait voir pour
de l'argent.

--Ah! oui, le Squelette ambulant... comme ils l'appellent; ma mère est
venue, les a séparés... sans ça, Barbillon aurait peut-être tué le grand
décharné! As-tu vu comme il écumait et comme les yeux lui sortaient de
la tête, à Barbillon?...

--Oh! il n'a pas peur de vous allonger un coup de couteau pour rien.
C'est lui qui est un crâne!

--Si jeune et si méchant... François!

--Tortillard est bien plus jeune, et il serait au moins aussi méchant
que lui, s'il était assez fort.

--Oh! oui, il est bien méchant... L'autre jour il m'a battue, parce que
je n'ai pas voulu jouer avec lui.

--Il t'a battue?... Bon... la première fois qu'il viendra...

--Non, non, vois-tu, François, c'était pour rire...

--Bien sûr?

--Oui, bien vrai.

--À la bonne heure... sans ça... Mais je ne sais pas comment il fait, ce
gamin-là, pour avoir toujours autant d'argent; est-il heureux! La fois
qu'il est venu ici avec la Chouette, il nous a montré des pièces d'or de
vingt francs. Avait-il l'air moqueur, quand il nous a dit: «Vous en
auriez comme ça, si vous n'étiez pas des petits _sinves_.»

--Des sinves?

--Oui, en argot ça veut dire des bêtes, des imbéciles.

--Ah! oui, c'est vrai.

--Quarante francs... en or... comme j'achèterais des belles choses avec
ça... Et toi, Amandine?

--Oh! moi aussi.

--Qu'est-ce que tu achèterais?

--Voyons, dit l'enfant en baissant la tête d'un air méditatif;
j'achèterais d'abord pour mon frère Martial une bonne casaque bien
chaude pour qu'il n'ait pas froid dans son bateau.

--Mais pour toi?... Pour toi?...

--J'aimerais bien un petit Jésus en cire avec son mouton et sa croix,
comme ce marchand de figures de plâtre en avait dimanche... tu sais,
sous le porche de l'église d'Asnières?

--À propos, pourvu qu'on ne dise pas à ma mère ou à Calebasse qu'on nous
a vus dans l'église!

--C'est vrai, elle qui nous a toujours tant défendu d'y entrer... C'est
dommage, car c'est bien gentil en dedans, une église... n'est-ce pas,
François?

--Oui... quels beaux chandeliers d'argent!

--Et le portrait de la Sainte Vierge... comme elle a l'air bonne...

--Et les belles lampes... as-tu vu? Et la belle nappe sur le grand
buffet du fond, où le prêtre disait la messe avec ses deux amis,
habillés comme lui... et qui lui donnaient de l'eau et du vin?

--Dis donc, François, te souviens-tu, l'autre année à la Fête-Dieu,
quand nous avons d'ici vu passer sur le pont toutes ces petites
communiantes avec leurs voiles blancs?

--Avaient-elles de beaux bouquets!

--Comme elles chantaient d'une voix douce en tenant les rubans de leur
bannière!

--Et comme les broderies d'argent de leur bannière reluisaient au
soleil!... C'est ça qui doit coûter cher!...

--Mon Dieu, que c'était donc joli, hein, François!

--Je crois bien; et les communiants avec leurs bouffettes de satin blanc
au bras... et leurs cierges à poignée de velours rouge avec de l'or
après.

--Ils avaient aussi leur bannière, les petits garçons, n'est-ce pas,
François? Ah! mon Dieu! ai-je été battue encore ce jour-là pour avoir
demandé à notre mère pourquoi nous n'allions pas à la procession comme
les autres enfants!

--C'est alors qu'elle nous a défendu d'entrer jamais dans l'église,
quand nous irions au bourg ou à Paris, à moins que ça ne soit pour y
voler le tronc des pauvres, ou dans les poches des paroissiens, pendant
qu'ils écouteraient la messe, a ajouté Calebasse en riant et en montrant
ses vieilles dents jaunes. Mauvaise bête, va!

--Oh! pour ça... voler dans une église, on me tuerait plutôt, n'est-ce
pas, François?

--Là ou ailleurs, qu'est-ce que ça fait, une fois qu'on est décidé?

--Dame! je ne sais pas... j'aurais bien plus peur... je ne pourrais
jamais...

--À cause des prêtres?

--Non... peut-être à cause de ce portrait de la Sainte Vierge, qui a
l'air si douce, si bonne.

--Qu'est-ce que ça fait, ce portrait? Il ne te mangerait pas... grosse
bête!...

--C'est vrai... mais enfin, je ne pourrais pas... Ça n'est pas ma
faute...

--À propos de prêtres, Amandine, te souviens-tu de ce jour... où Nicolas
m'a donné deux si grands soufflets, parce qu'il m'avait vu saluer le
curé sur la grève? Je l'avais vu saluer, je le saluais; je ne croyais
pas faire mal, moi.

--Oui, mais cette fois-là, par exemple, notre frère Martial a dit, comme
Nicolas, que nous n'avions pas besoin de saluer les prêtres.

À ce moment, François et Amandine entendirent marcher dans le corridor.

Martial regagnait sa chambre sans défiance après son entretien avec sa
mère, croyant Nicolas enfermé jusqu'au lendemain matin.

Voyant un rayon de lumière s'échapper du cabinet des enfants par la
porte entr'ouverte, Martial entra chez eux.

Tous deux coururent à lui, il les embrassa tendrement.

--Comment! Vous n'êtes pas encore couchés petits bavards?

--Non, mon frère, nous attendions pour vous voir rentrer chez vous et
vous dire bonsoir, dit Amandine.

--Et puis, nous avions entendu parler bien fort en bas... comme si on
s'était disputé, ajouta François.

--Oui, dit Martial, j'ai eu des raisons avec Nicolas... Mais ce n'est
rien... Du reste, je suis content de vous trouver encore debout, j'ai
une bonne nouvelle à vous apprendre.

--À nous, mon frère?

--Seriez-vous contents de vous en aller d'ici et de venir avec moi
ailleurs, bien loin, bien loin?

--Oh! oui, mon frère!...

--Oui, mon frère.

--Eh bien! dans deux ou trois jours nous quitterons l'île tous les
trois.

--Quel bonheur! s'écria Amandine en frappant joyeusement dans ses mains.

--Et où irons-nous? demanda François.

--Tu le verras, curieux... mais n'importe, où nous irons tu apprendras
un bon état... qui te mettra à même de gagner ta vie... voilà ce qu'il y
a de sûr.

--Je n'irai plus à la pêche avec toi, mon frère?

--Non, mon garçon, tu iras en apprentissage chez un menuisier ou chez un
serrurier; tu es fort, tu es adroit; avec du coeur et en travaillant
ferme, au bout d'un an tu pourras déjà gagner quelque chose. Ah çà!
qu'est-ce que tu as?... Tu n'as pas l'air content.

--C'est que... mon frère... je...

--Voyons, parle.

--C'est que j'aimerais mieux ne pas te quitter, rester avec toi à
pêcher... à raccommoder tes filets, que d'apprendre un état.

--Vraiment?

--Dame! être enfermé dans un atelier toute la journée, c'est triste...
et puis être apprenti, c'est ennuyeux...

Martial haussa les épaules.

--Vaut mieux être paresseux, vagabond, flâneur, n'est-ce pas? lui dit-il
sévèrement, en attendant qu'on devienne voleur...

--Non, mon frère, mais je voudrais vivre avec toi ailleurs comme nous
vivons ici, voilà tout...

--Oui, c'est ça, boire, manger, dormir et t'amuser à pêcher comme un
bourgeois, n'est-ce pas?

--J'aimerais mieux ça...

--C'est possible, mais tu aimeras autre chose... Tiens, vois-tu, mon
pauvre François, il est crânement temps que je t'emmène d'ici; sans t'en
douter tu deviendrais aussi gueux que les autres... Ma mère avait
raison... je crains que tu n'aies du vice... Et toi, Amandine, est-ce
que ça ne te plairait pas d'apprendre un état?

--Oh! si, mon frère... j'aimerais bien à apprendre, j'aime mieux que de
rester ici. Je serais si contente de m'en aller avec vous et avec
François!

--Mais qu'est-ce que tu as là sur la tête, ma fille? dit Martial en
remarquant la triomphante coiffure d'Amandine.

--Un foulard que Nicolas m'a donné...

--Il m'en a donné un aussi, à moi, dit orgueilleusement François.

--Et d'où viennent-ils, ces foulards? Ça m'étonnerait que Nicolas les
eût achetés pour vous en faire cadeau.

Les deux enfants baissèrent la tête sans répondre.

Au bout d'une seconde, François dit résolument:

--Nicolas nous les a donnés; nous ne savons pas d'où ils viennent,
n'est-ce pas, Amandine?

--Non... non... mon frère, ajouta Amandine en balbutiant et en devenant
pourpre, sans oser lever les yeux sur Martial.

--Ne mentez pas, dit sévèrement Martial.

--Nous ne mentons pas, ajouta hardiment François.

--Amandine, mon enfant..., dis la vérité, reprit Martial avec douceur.

--Eh bien! pour dire toute la vérité, reprit timidement Amandine, ces
beaux mouchoirs viennent d'une caisse d'étoffes que Nicolas a rapportée
ce soir dans son bateau...

--Et qu'il a volée?

--Je crois que oui, mon frère... sur une galiote.

--Vois-tu, François! tu mentais, dit Martial.

L'enfant baissa la tête sans répondre.

--Donne-moi ce foulard, Amandine; donne-moi aussi le tien, François.

La petite se décoiffa, regarda une dernière fois l'énorme rosette qui ne
s'était pas défaite et remit le foulard à Martial en étouffant un soupir
de regret.

François tira lentement le mouchoir de sa poche et, comme sa soeur, le
rendit à Martial.

--Demain matin, dit celui-ci, je rendrai les foulards à Nicolas; vous
n'auriez pas dû les prendre, mes enfants; profiter d'un vol, c'est comme
si on volait soi-même.

--C'est dommage; il étaient bien jolis, ces mouchoirs, dit François.

--Quand tu auras un état et que tu gagneras de l'argent en travaillant,
tu en achèteras d'aussi beaux. Allons, couchez-vous, il est tard... mes
enfants.

--Vous n'êtes pas fâché, mon frère? dit timidement Amandine.

--Non, non, ma fille, ce n'est pas votre faute... Vous vivez avec des
gueux, vous faites comme eux sans savoir... Quand vous serez avec de
braves gens, vous ferez comme les braves gens; et vous y serez
bientôt... ou le diable m'emportera... Allons, bonsoir!

--Bonsoir, mon frère!

Martial embrassa les enfants.

Ils restèrent seuls.

--Qu'est-ce que tu as donc, François? Tu as l'air tout triste! dit
Amandine.

--Tiens! mon frère m'a pris mon beau foulard et puis, tu n'as donc pas
entendu?

--Il veut nous emmener pour nous mettre en apprentissage...

--Ça ne te fait pas plaisir?

--Ma foi, non...

--Tu aimes mieux rester ici à être battu tous les jours?

--Je suis battu; mais au moins je ne travaille pas, je suis toute la
journée en bateau ou à pêcher, ou à jouer, ou à servir les pratiques,
qui quelquefois me donnent pour boire, comme le gros boiteux; c'est bien
plus amusant que d'être du matin au soir enfermé dans un atelier à
travailler comme un chien.

--Mais tu n'as donc pas entendu?... Mon frère nous a dit que si nous
restions ici plus longtemps nous deviendrions des gueux!

--Ah bah! ça m'est bien égal... puisque les autres enfants nous
appellent déjà petits voleurs... petits guillotinés... Et puis,
travailler... c'est trop ennuyeux...

--Mais ici on nous bat toujours, mon frère!

--On nous bat parce que nous écoutons plutôt Martial que les autres...

--Il est si bon pour nous!

--Il est bon, il est bon; je ne dis pas... aussi je l'aime bien... On
n'ose pas nous faire du mal devant lui... il nous emmène promener...
c'est vrai... mais c'est tout... il ne nous donne jamais rien...

--Dame! il n'a rien... ce qu'il gagne, il le donne à notre mère pour sa
nourriture.

--Nicolas a quelque chose, lui... Bien sûr que si nous l'écoutions, et
ma mère aussi, ils ne nous rendraient pas la vie si dure... ils nous
donneraient des belles nippes comme aujourd'hui... ils ne se défieraient
plus de nous... nous aurions de l'argent comme Tortillard.

--Mais, mon Dieu, pour ça il faudrait voler, et ça ferait tant de peine
à notre frère Martial!

--Eh bien! tant pis!

--Oh! François... et puis si on nous prenait, nous irions en prison.

--Être en prison ou être enfermé dans un atelier toute la journée...
c'est la même chose... D'ailleurs le gros boiteux dit qu'on s'amuse...
en prison.

--Mais le chagrin que nous ferions à Martial... tu n'y penses donc pas?
Enfin c'est pour nous qu'il est revenu ici et qu'il y reste; pour lui
tout seul, il ne serait pas gêné, il retournerait être braconnier dans
les bois qu'il aime tant.

--Eh bien! qu'il nous emmène avec lui dans les bois, dit François, ça
vaudrait mieux que tout. Je serais avec lui que j'aime bien, et je ne
travaillerais pas à des métiers qui m'ennuient.

La conversation de François et d'Amandine fut interrompue. Du dehors on
ferma la porte à double tour.

--On nous enferme! s'écria François.

--Ah! mon Dieu... et pourquoi donc, mon frère? Qu'est-ce qu'on va nous
faire?

--C'est peut-être Martial.

--Écoute... écoute... comme son chien aboie!... dit Amandine en prêtant
l'oreille.

Au bout de quelques instants François ajouta:

--On dirait qu'on frappe à sa porte avec un marteau... on veut
l'enfoncer peut-être!

--Oui, oui, son chien aboie toujours...

--Écoute, François! maintenant c'est comme si on clouait quelque
chose... Mon Dieu! mon Dieu! j'ai peur... Qu'est-ce donc qu'on fait à
notre frère? Voilà son chien qui hurle maintenant.

--Amandine... on n'entend plus rien..., reprit François en s'approchant
de la porte.

Les deux enfants, suspendant leur respiration, écoutaient avec anxiété.

--Voilà qu'ils reviennent de chez mon frère, dit François à voix basse;
j'entends marcher dans le corridor.

--Jetons-nous sur nos lits; ma mère nous tuerait si elle nous trouvait
levés, dit Amandine avec terreur.

--Non..., reprit François en écoutant toujours, ils viennent de passer
devant notre porte... ils descendent l'escalier en courant...

--Mon Dieu! mon Dieu! Qu'est-ce que c'est donc?...

--Ah! on ouvre la porte de la cuisine... maintenant...

--Tu crois?

--Oui, oui... j'ai reconnu son bruit...

--Le chien de Martial hurle toujours..., dit Amandine en écoutant...

Tout à coup, elle s'écria:

--François! Mon frère nous appelle...

--Martial?

--Oui... entends-tu? Entends-tu?...

En effet, malgré l'épaisseur des deux portes fermées, la voix
retentissante de Martial, qui de sa chambre appelait les deux enfants,
arriva jusqu'à eux.

--Mon Dieu, nous ne pouvons aller à lui... nous sommes enfermés, dit
Amandine; on veut lui faire du mal, puisqu'il nous appelle...

--Oh! pour ça... si je pouvais les en empêcher, s'écria résolument
François, je les empêcherais, quand on devrait me couper en morceaux!...

--Mais notre frère ne sait pas qu'on a donné un tour de clef à notre
porte; il va croire que nous ne voulons pas aller à son secours;
crie-lui donc que nous sommes enfermés, François!

Ce dernier allait suivre le conseil de sa soeur, lorsqu'un coup violent
ébranla au-dehors la persienne de la petite fenêtre du cabinet des deux
enfants.

--Ils viennent par la croisée pour nous tuer! s'écria Amandine; et, dans
son épouvante, elle se précipita sur son lit et cacha sa tête dans ses
mains.

François resta immobile, quoiqu'il partageât la terreur de sa soeur.

Pourtant, après le choc violent dont on a parlé, la persienne ne
s'ouvrit pas; le plus profond silence régna dans la maison.

Martial avait cessé d'appeler les enfants.

Un peu rassuré, et excité par une vive curiosité, François se hasarda
d'entrebâiller doucement sa croisée et tâcha de regarder au-dehors à
travers les feuilles de la persienne.

--Prends bien garde, mon frère! dit tout bas Amandine, qui, entendant
François ouvrir la fenêtre, s'était mise sur son séant. Est-ce que tu
vois quelque chose? ajouta-t-elle.

--Non... la nuit est trop noire.

--Tu n'entends rien?

--Non, il fait trop grand vent.

--Reviens... reviens alors!

--Ah! maintenant je vois quelque chose.

--Quoi donc?

--La lueur d'une lanterne... elle va et elle vient.

--Qui est-ce qui la porte?

--Je ne vois que la lueur... Ah! elle se rapproche... on parle.

--Qui ça?

--Écoute... écoute... c'est Calebasse.

--Que dit-elle?

--Elle dit de bien tenir le pied de l'échelle.

--Ah! vois-tu, c'est en prenant la grande échelle qui était appuyée
contre notre persienne qu'ils auront fait le bruit de tout à l'heure.

--Je n'entends plus rien.

--Et qu'est-ce qu'ils en font, de l'échelle, maintenant?

--Je ne peux plus voir...

--Tu n'entends plus rien?

--Non...

--Mon Dieu, François, c'est peut-être pour monter chez notre frère
Martial par la fenêtre... qu'ils ont pris l'échelle!

--Ça se peut bien.

--Si tu ouvrais un tout petit peu la jalousie pour voir...

--Je n'ose pas.

--Rien qu'un peu.

--Oh! non, non. Si ma mère s'en apercevait!

--Il fait si noir, il n'y a pas de danger.

François se rendit, quoique à regret, au désir de sa soeur, entrebâilla
la persienne et regarda.

--Eh bien! mon frère? dit Amandine en surmontant ses craintes et
s'approchant de François sur la pointe du pied.

--À la clarté de la lanterne, dit celui-ci, je vois Calebasse qui tient
le pied de l'échelle... ils l'ont appuyée à la fenêtre de Martial.

--Et puis?

--Nicolas monte à l'échelle, il a sa hachette à la main, je la vois
reluire...

--Ah! vous n'êtes pas couchés et vous nous espionnez! s'écria tout à
coup la veuve, en s'adressant du dehors à François et à sa soeur.

Au moment de rentrer dans la cuisine, elle venait d'apercevoir la lueur
qui s'échappait de la persienne entr'ouverte.

Les malheureux enfants avaient négligé d'éteindre leur lumière.

--Je monte, ajouta la veuve d'une voix terrible, je monte vous trouver,
petits mouchards!

Tels étaient les événements qui se passèrent à l'île du Ravageur, la
veille du jour où Mme Séraphin devait y amener Fleur-de-Marie.



IV

Un garni


Le passage de la Brasserie, passage ténébreux et assez peu connu,
quoique situé au centre de Paris, aboutit d'un côté à la rue
Traversière-Saint-Honoré, de l'autre à la cour Saint-Guillaume.

Vers le milieu de cette ruelle, humide, boueuse, sombre et triste, où
presque jamais le soleil ne pénètre, s'élevait une maison garnie
(vulgairement un garni, en raison du bas prix de ses loyers).

Sur un méchant écriteau on lisait: _Chambres et cabinets meublés_; à
droite d'une allée obscure s'ouvrait la porte d'un magasin non moins
obscur, où se tenait habituellement le principal locataire du garni.

Cet homme, dont le nom a été plusieurs fois prononcé à l'île du
Ravageur, se nomme Micou: il est ouvertement marchand de vieilles
ferrailles, mais secrètement il achète et recèle les métaux volés, tels
que fer, plomb, cuivre et étain.

Dire que le père Micou était en relation d'affaires et d'amitié avec les
Martial, c'est apprécier suffisamment sa moralité.

Il est, du reste, un fait à la fois curieux et effrayant; c'est l'espèce
d'affiliation, de communion mystérieuse qui relie presque tous les
malfaiteurs de Paris. Les prisons en commun sont les grands centres où
affluent et d'où refluent incessamment ces flots de corruption qui
envahissent peu à peu la capitale et y laissent de si sanglantes épaves.

Le père Micou est un gros homme de cinquante ans, à physionomie basse,
rusée, au nez bourgeonnant, aux joues avinées; il porte un bonnet de
loutre et s'enveloppe d'un vieux carrick vert.

Au-dessus du petit poêle de fonte auprès duquel il se chauffe, on
remarque une planche numérotée attachée au mur; là sont accrochées les
clefs des chambres dont les locataires sont absents. Les carreaux de la
devanture vitrée qui s'ouvrait sur la rue, derrière d'épais barreaux de
fer, étaient peints de façon à ce que du dehors on ne pût pas voir (et
pour cause) ce qui se passait dans la boutique.

Il règne dans ce vaste magasin une assez grande obscurité; aux murailles
noirâtres et humides pendent des chaînes rouillées de toutes grosseurs
et de toutes longueurs; le sol disparaît presque entièrement sous des
monceaux de débris de fer et de fonte.

Trois coups frappés à la porte, d'une façon particulière, attirèrent
l'attention du logeur-revendeur-receleur.

--Entrez! cria-t-il.

On entra.

C'était Nicolas, le fils de la veuve du supplicié.

Il était très-pâle; sa figure semblait encore plus sinistre que la
veille, et pourtant on le verra feindre une sorte de gaieté bruyante
pendant l'entretien suivant. (Cette scène se passait le lendemain de la
querelle de ce bandit avec son frère Martial.)

--Ah! te voilà, bon sujet! lui dit cordialement le logeur.

--Oui, père Micou; je viens faire affaire avec vous.

--Ferme donc la porte, alors... ferme donc la porte...

--C'est que mon chien et ma petite charrette sont là... avec la chose.

--Qu'est-ce que c'est que tu m'apportes? du _gras-double_[10]?

--Non, père Micou.

--C'est pas du _ravage_[11]; t'es trop feignant maintenant; tu ne
travailles plus... c'est peut-être du _dur_[12]?

--Non, père Micou; c'est du _rouget_[13]... quatre saumons... Il doit y
en avoir au moins cent cinquante livres; mon chien en a tout son tirage.

--Va me chercher le _rouget_; nous allons peser.

--Faut que vous m'aidiez, père Micou; j'ai mal au bras.

Et, au souvenir de sa lutte avec son frère Martial, les traits du bandit
exprimèrent à la fois un ressentiment de haine et de joie féroce, comme
si déjà sa vengeance eût été satisfaite.

--Qu'est-ce que tu as donc au bras, mon garçon?

--Rien... une foulure.

--Il faut faire rougir un fer au feu, le tremper dans l'eau, et mettre
ton bras dans cette eau presque bouillante; c'est un remède de
ferrailleur, mais excellent.

--Merci, père Micou.

--Allons, viens chercher le _rouget_; je vais t'aider, paresseux!

En deux voyages, les saumons furent retirés d'une petite charrette tirée
par un énorme dogue, et apportés dans la boutique.

--C'est une bonne idée, ta charrette! dit le père Micou en ajustant les
plateaux de bois d'énormes balances pendues à une des solives du
plafond.

--Oui, quand j'ai quelque chose à apporter, je mets mon dogue et la
charrette dans mon bachot, et j'attelle en abordant. Un fiacre jaserait
peut-être, mon chien ne jase pas.

--Et on va toujours bien chez toi? demanda le receleur en pesant le
cuivre; ta mère et ta soeur sont en bonne santé?

--Oui, père Micou.

--Les enfants aussi?

--Les enfants aussi. Et votre neveu, André, où donc est-il?

--Ne m'en parle pas! Il était en ribote hier; Barbillon et le gros
boiteux me l'ont emmené, il n'est rentré que ce matin; il est déjà en
course... au grand bureau de la poste, rue Jean-Jacques Rousseau. Et ton
frère Martial, toujours sauvage?

--Ma foi, je n'en sais rien.

--Comment! Tu n'en sais rien?

--Non, dit Nicolas en affectant un air indifférent: depuis deux jours
nous ne l'avons pas vu... Il sera peut-être retourné braconner dans les
bois, à moins que son bateau qui était vieux, vieux... n'ait coulé bas
au milieu de la rivière, et lui avec...

--Ça ne te ferait pas de peine, garnement, car tu ne pouvais pas le
sentir, ton frère!

--C'est vrai... on a comme ça des idées sur les uns et sur les autres.
Combien y a-t-il de livres de cuivre?

--T'as le coup d'oeil juste... cent quarante-huit livres, mon garçon.

--Et vous me devez?

--Trente francs tout au juste.

--Trente francs, quand le cuivre est à vingt sous la livre! Trente
francs!

--Mettons trente-cinq francs et ne souffle pas, ou je t'envoie au
diable, toi, ton cuivre, ton chien et ta charrette.

--Mais, père Micou, vous me filoutez par trop! Il n'y a pas de bon sens!

--Veux-tu me prouver comme quoi il t'appartient, ce cuivre, et je t'en
donne quinze sous la livre.

--Toujours la même chanson... Vous vous ressemblez tous, allez, tas de
brigands! peut-on écorcher les amis comme ça! Mais c'est pas tout: si je
vous prends de la marchandise en troc, vous me ferez bonne mesure, au
moins?

--Comme de juste. Qu'est-ce qu'il te faut? des chaînes ou des crampons
pour tes bachots?

--Non, il me faudrait quatre ou cinq plaques de tôle très-forte, comme
qui dirait pour doubler des volets.

--J'ai ton affaire... quatre lignes d'épaisseur... une balle de pistolet
ne traverserait pas ça.

--C'est ce que je veux... justement!...

--Et de quelle grandeur?

--Mais... en tout, sept à huit pieds carrés.

--Bon! Qu'est-ce qu'il te faudrait encore?

--Trois barres de fer de trois à quatre pieds de long et de deux pouces
carrés.

--J'ai démoli l'autre jour une grille de croisée, ça t'ira comme un
gant... Et puis?

--Deux fortes charnières et un loquet pour ajuster et fermer à volonté
une soupape de deux pieds carrés.

--Une trappe, tu veux dire?

--Non, une soupape...

--Je ne comprends pas à quoi ça peut te servir, une soupape.

--C'est possible; moi, je le comprends.

--À la bonne heure; tu n'auras qu'à choisir, j'ai là un tas de
charnières. Et qu'est-ce qu'il te faudra encore?

--C'est tout.

--Ça n'est guère.

--Préparez-moi tout de suite ma marchandise, père Micou, je la prendrai
en repassant; j'ai encore des courses à faire.

--Avec ta charrette? Dis donc, farceur, j'ai vu un ballot au fond; c'est
encore quelque friandise que tu as prise dans le buffet à tout le monde,
petit gourmand?

--Comme vous dites, père Micou; mais vous ne mangez pas de ça. Ne me
faites pas attendre mes ferrailles, car il faut que je sois à l'île
avant midi.

--Sois tranquille, il est huit heures; si tu ne vas pas loin, dans une
heure tu peux revenir, tout sera prêt, argent et fournitures... Veux-tu
boire la goutte?

--Toujours... vous me la devez bien!...

Le père Micou prit dans une vieille armoire une bouteille d'eau-de-vie,
un verre fêlé, une tasse sans anse, et versa.

--À la vôtre, père Micou!

--À la tienne, mon garçon, et à ces dames de chez toi!

--Merci... Et ça va bien toujours, votre garni?

--Comme ci, comme ça... J'ai toujours quelques locataires pour qui je
crains les descentes du commissaire... mais ils paient en conséquence.

--Pourquoi donc?

--Es-tu bête! Quelquefois je loge comme j'achète... à ceux-là, je ne
demande pas plus de passeport que je ne te demande de facture de vente à
toi.

--Connu!... Mais, à ceux-là, vous louez aussi cher que vous m'achetez
bon marché.

--Faut bien se rattraper... J'ai un de mes cousins qui tient une belle
maison garnie de la rue Saint-Honoré, même que sa femme est une forte
couturière qui emploie jusqu'à des vingt ouvrières, soit chez elle, soit
dans leur chambre.

--Dites donc, vieux obstiné, il doit y en avoir de _girondes_[14]
là-dedans?

--Je crois bien! Il y en a deux ou trois que j'ai vues quelquefois
apporter leur ouvrage... Mille z'yeux! Sont-elles gentilles! Une petite
surtout, qui travaille en chambre, qui rit toujours, et qui s'appelle
Rigolette... Dieu de Dieu, mon fiston, quel dommage de ne plus avoir ses
vingt ans!

--Allons, papa, éteignez-vous, ou je crie au feu!

--Mais c'est honnête, mon garçon... c'est honnête...

--Colasse! va... et vous disiez que votre cousin...

--Tient très-bien sa maison; et, comme il est du même numéro que cette
petite Rigolette...

--Honnête?

--Tout juste!

--_Colas_!

--Il ne veut que des locataires à passeport ou à papiers. Mais s'il s'en
présente qui n'en aient pas, comme il sait que j'y regarde moins, il
m'envoie ces pratiques-là.

--Et elles paient en conséquence?

--Toujours.

--Mais c'est tous amis de la _pègre_[15] ceux qui n'ont pas de papiers!

--Eh! non! Tiens, justement, à propos de ça, mon cousin m'a envoyé il y
a quelques jours une pratique... que le diable me brûle si j'y comprends
rien... Encore une tournée!

--Ça va... le liquide est bon... À la vôtre, père Micou!

--À la tienne, garçon! Je te disais donc que l'autre jour mon cousin m'a
envoyé une pratique où je ne comprends rien. Figure-toi une mère et sa
fille qui avaient l'air bien panées et bien râpées, c'est vrai; elles
portaient leur butin dans un mouchoir. Eh bien! quoique ça doive être
des rien du tout, puisqu'elles n'ont pas de papiers et qu'elles logent à
la quinzaine... depuis qu'elles sont ici, elles ne bougent pas plus que
des marmottes; il n'y vient jamais d'hommes, mon fiston, jamais
d'hommes... et pourtant, si elles n'étaient pas si maigres et si pâles,
ça ferait deux fameux brins de femme, la fille surtout! Ça vous a quinze
ou seize ans tout au plus... c'est blanc comme un lapin blanc, avec des
yeux grands comme ça... Nom de nom, quels yeux! Quels yeux!

--Vous allez encore vous incendier... Et qu'est-ce qu'elles font, ces
deux femmes?

--Je te dis que je n'y comprends rien... Il faut qu'elles soient
honnêtes et pourtant pas de papiers... Sans compter qu'elles reçoivent
des lettres sans adresse... Faut que leur nom soit guère bon à écrire.

--Comment cela?

--Elles ont envoyé ce matin mon neveu André au bureau de la poste
restante, pour réclamer une lettre adressée à Mme X. Z. La lettre doit
venir de Normandie, d'un bourg appelé Les Aubiers. Elles ont écrit cela
sur un papier, afin qu'André puisse réclamer la lettre en donnant ces
renseignements-là... Tu vois que ça n'a pas l'air de grand-chose, des
femmes qui prennent le nom d'un X et d'un Z. Eh bien, pourtant, jamais
d'hommes!

--Elles ne vous payeront pas.

--Ce n'est pas à un vieux singe comme moi qu'on apprend des grimaces.
Elles ont pris un cabinet sans cheminée, que je leur fais payer vingt
francs par quinzaine et d'avance. Elles sont peut-être malades, car,
depuis deux jours, elles ne sont pas descendues. C'est toujours pas
d'indigestion qu'elles seraient malades, car je ne crois pas qu'elles
aient jamais allumé un fourneau pour leur manger depuis qu'elles sont
ici. Mais j'en reviens toujours là... jamais d'hommes et pas de
papiers...

--Si vous n'avez que des pratiques comme ça, père Micou...

--Ça va et ça vient; si je loge des gens sans passeport, dis donc, je
loge aussi des gens calés. J'ai dans ce moment-ci deux commis voyageurs,
un facteur de la poste, le chef d'orchestre du café des Aveugles et une
rentière, tous gens honnêtes; ce sont eux qui sauveraient la réputation
de la maison, si le commissaire voulait y regarder de trop près... C'est
pas des locataires de nuit, ceux-là, c'est des locataires de plein
soleil.

--Quand il en fait dans votre passage, père Micou.

--Farceur!... Encore une tournée?

--Mais la dernière; faut que je file... À propos, Robin le gros boiteux
loge donc encore ici?

--En haut... la porte à côté de la mère et de la fille... Il finit de
manger son argent de prison... et je crois qu'il ne lui en reste guère.

--Dites donc, gare à vous! il est en rupture de ban.

--Je sais bien, mais je ne peux pas m'en dépêtrer. Je crois qu'il monte
quelque coup; le petit Tortillard, le fils de Bras-Rouge, est venu ici
l'autre soir avec Barbillon pour le chercher... J'ai peur qu'il ne fasse
tort à mes bons locataires, ce damné Robin; aussi, une fois sa quinzaine
finie, je le mets dehors, en lui disant que son cabinet est retenu par
un ambassadeur ou par le mari de Mme de Saint-Ildefonse, ma rentière.

--Une rentière?

--Je crois bien! Trois chambres et un cabinet sur le devant, rien que
ça... remeublés à neuf, sans compter une mansarde pour sa bonne...
Quatre-vingts francs par mois... et payés d'avance par son oncle, à qui
elle donne une de ses chambres en pied-à-terre, quand il vient de la
campagne. Après ça, je crois bien que sa campagne est comme qui dirait
rue Vivienne, rue Saint-Honoré, ou dans les environs de ces paysages-là.

--Connu!... Elle est rentière parce que le vieux lui fait des rentes.

--Tais-toi donc! Justement voilà sa bonne!

Une femme assez âgée, portant un tablier blanc d'une propreté douteuse,
entra dans le magasin du revendeur.

--Qu'est-ce qu'il y a pour votre service, madame Charles?

--Père Micou, votre neveu n'est pas là?

--Il est en course, au grand bureau de la poste aux lettres; il va
rentrer tout à l'heure.

--M. Badinot voudrait qu'il portât tout de suite cette lettre à son
adresse; il n'y a pas de réponse, mais c'est très-pressé.

--Dans un quart d'heure il sera en route, madame Charles.

--Et qu'il se dépêche.

--Soyez tranquille.

La bonne sortit.

--C'est donc la bonne d'un de vos locataires, père Micou?

--Eh! non! Colas, c'est la bonne de ma rentière, Mme de Saint-Ildefonse.
Mais M. Badinot est son oncle; il est venu hier de la campagne, dit le
logeur, qui examinait la lettre; puis il ajouta en lisant l'adresse:
Vois donc: que ça de belles connaissances! Quand je te dis que c'est des
gens calés: il écrit à un vicomte.

--Ah bah!

--Tiens, vois plutôt: _À Monsieur le vicomte de Saint-Remy, rue de
Chaillot... Très-pressée... À lui-même._ J'espère que quand on loge des
rentières qui ont des oncles qui écrivent à des vicomtes, on peut bien
ne pas tenir aux passe-ports de quelques locataires du haut de la
maison, hein?

--Je crois bien. Allons, à tout à l'heure, père Micou. Je vas attacher
mon chien à votre porte avec sa charrette; je porterai ce que j'ai à
porter à pied... Préparez ma marchandise et mon argent, que je n'aie
qu'à filer.

--Sois tranquille: quatre bonnes plaques de tôle de deux pieds carrés
chaque, trois barres de fer de trois pieds et deux charnières pour ta
soupape. Cette soupape me paraît drôle; enfin c'est égal... est-ce là
tout?

--Oui, et mon argent?

--Et ton argent... Mais dis donc, avant de t'en aller, faut que je te
dise... depuis que tu es là... je t'examine...

--Eh bien?

--Je ne sais pas... mais tu as l'air d'avoir quelque chose.

--Moi?

--Oui.

--Vous êtes fou. Si j'ai quelque chose... c'est que... j'ai faim.

--Tu as faim... tu as faim... c'est possible... mais on dirait que tu
veux avoir l'air gai, et qu'au fond tu as quelque chose qui te pince et
qui te cuit... _une puce à la muette_[16], comme dit l'autre... et pour
que ça te démange, il faut que ça te gratte fort... car tu n'es pas
bégueule.

--Je vous dis que vous êtes fou, père Micou, dit Nicolas en tressaillant
malgré lui.

--On dirait que tu viens de trembler, vois-tu.

--C'est mon bras qui me fait mal.

--Alors n'oublie pas ma recette, ça te guérira.

--Merci, père Micou... à tout à l'heure.

Et le bandit sortit.

Le receleur, après avoir dissimulé les saumons de cuivre derrière son
buffet, s'occupait de rassembler les différents objets que lui avait
demandés Nicolas, lorsqu'un nouveau personnage entra dans sa boutique.

C'était un homme de cinquante ans environ, à figure fine et sagace,
portant un épais collier de favoris gris très-touffu et des besicles
d'or; il était vêtu avec assez de recherche; les larges manches de son
paletot brun, à parements de velours noir, laissaient voir des mains
gantées de gants paille; ses bottes devaient avoir été enduites la
veille d'un brillant vernis.

Tel était M. Badinot, l'oncle de la rentière, cette Mme de
Saint-Ildefonse dont la position sociale faisait l'orgueil et la
sécurité du père Micou.

On se souvient peut-être que M. Badinot, ancien avoué, chassé de sa
corporation, alors chevalier d'industrie et agent d'affaires équivoques,
servait d'espion au baron de Graün et avait donné à ce diplomate des
renseignements assez nombreux et très-précis sur bon nombre des
personnages de cette histoire.

--Mme Charles vient de vous donner une lettre à porter, dit M. Badinot
au logeur.

--Oui, monsieur... Mon neveu va rentrer... dans un moment il partira.

--Non, rendez-moi cette lettre... je me suis ravisé, j'irai moi-même
chez le vicomte de Saint-Remy, dit M. Badinot en appuyant avec intention
et fatuité sur cette adresse aristocratique.

--Voici la lettre, monsieur... Vous n'avez pas d'autre commission?

--Non, père Micou, dit M. Badinot d'un air protecteur; mais j'ai des
reproches à vous faire.

--À moi, monsieur?

--De très-graves reproches.

--Comment, monsieur?

--Certainement... Mme de Saint-Ildefonse paie très-cher votre premier;
ma nièce est une de ces locataires auxquelles on doit les plus grands
égards; elle est venue de confiance dans cette maison; redoutant le
bruit des voitures, elle espérait être ici comme à la campagne.

--Et elle y est, c'est ici comme un hameau... Vous devez vous y
connaître, vous, monsieur, qui habitez la campagne... c'est ici comme un
vrai hameau.

--Un hameau? Il est joli! Toujours un tapage infernal.

--Pourtant il est impossible de trouver une maison plus tranquille;
au-dessus de madame il y a un chef d'orchestre du café des Aveugles et
un commis voyageur... Au-dessus, un autre commis voyageur. Au-dessus il
y a...

--Il ne s'agit pas de ces personnes-là, elles sont fort tranquilles et
fort honnêtes, ma nièce n'en disconvient pas; mais il y a au quatrième
un gros boiteux que Mme de Saint-Ildefonse a rencontré hier encore ivre
dans l'escalier; il poussait des cris de sauvage; elle en a eu presque
une révolution, tant elle a été effrayée... Si vous croyez qu'avec de
tels locataires votre maison ressemble à un hameau...

--Monsieur, je vous jure que je n'attends que l'occasion pour mettre ce
gros boiteux à la porte; il m'a payé sa dernière quinzaine d'avance sans
quoi il serait déjà dehors.

--Il ne fallait pas l'accepter pour locataire.

--Mais, sauf lui, j'espère que madame n'a pas à se plaindre; il y a un
facteur à la petite poste, qui est la crème des honnêtes gens; et
au-dessus, à côté de la chambre du gros boiteux, une femme et sa fille
qui ne bougent pas plus que des marmottes.

--Encore une fois, Mme de Saint-Ildefonse ne se plaint que du gros
boiteux: c'est le cauchemar de la maison que ce drôle-là! Je vous en
préviens, si vous le gardez, il fera déserter tous les honnêtes gens.

--Je le renverrai, soyez tranquille... je ne tiens pas à lui.

--Et vous ferez bien... car on ne tiendrait pas à votre maison.

--Ce qui ne ferait pas mon affaire... Aussi, monsieur, regardez le gros
boiteux comme déjà parti, car il n'a plus que quatre jours à rester ici.

--C'est beaucoup trop; enfin ça vous regarde... À la première algarade,
ma nièce abandonne cette maison.

--Soyez tranquille, monsieur.

--Tout ceci est dans votre intérêt, mon cher. Faites-en votre profit...
car je n'ai qu'une parole, dit M. Badinot d'un air protecteur.

Et il sortit.

Avons-nous besoin de dire que cette femme et cette jeune fille, qui
vivaient si solitaires, étaient les deux victimes de la cupidité du
notaire?

Nous conduirons le lecteur dans le triste réduit qu'elles habitaient.



V

Les victimes d'un abus de confiance


Lorsque l'abus de confiance est puni, terme moyen de punition: deux mois
de prison et vingt-cinq francs d'amende.

                           Art. 406 et 408 du Code pénal

Que le lecteur se figure un cabinet situé au quatrième étage de la
triste maison du passage de la Brasserie.

Un jour pâle et sombré pénètre à peine dans cette pièce étroite par une
petite fenêtre à un seul vantail, garnie de trois vitres fêlées,
sordides; un papier délabré, d'une couleur jaunâtre, couvre les
murailles; aux angles du plafond lézardé pendent d'épaisses toiles
d'araignées. Le sol, décarrelé en plusieurs endroits, laisse voir çà et
là les poutres et les lattes qui supportent les carreaux.

Une table de bois blanc, une chaise, une vieille malle sans serrure et
un lit de sangle à dossier de bois garni d'un mince matelas, de draps de
grosse toile bise et d'une vieille couverture de laine brune, tel est le
mobilier de ce garni.

Sur la chaise est assise Mme la baronne de Fermont.

Dans le lit repose Mlle Claire de Fermont (tel était le nom des deux
victimes de Jacques Ferrand).

Ne possédant qu'un lit, la mère et la fille s'y couchaient tour à tour,
se partageant ainsi les heures de la nuit.

Trop d'inquiétudes, trop d'angoisses torturaient la mère pour qu'elle
cédât souvent au sommeil; mais sa fille y trouvait du moins quelques
instants de repos et d'oubli.

Dans ce moment elle dormait.

Rien de plus touchant, de plus douloureux, que le tableau de cette
misère imposée par la cupidité du notaire à deux femmes jusqu'alors
habituées aux modestes douceurs de l'aisance et entourées dans leur
ville natale de la considération qu'inspire toujours une famille
honorable et honorée.

Mme de Fermont a trente-six ans environ; sa physionomie est à la fois
remplie de douceur et de noblesse; ses traits, autrefois d'une beauté
remarquable, sont pâles et altérés; ses cheveux noirs, séparés sur son
front et aplatis en bandeaux, se tordent derrière sa tête; le chagrin y
a déjà mêlé quelques mèches argentées. Vêtue d'une robe de deuil
rapiécée en plusieurs endroits, Mme de Fermont, le front appuyé sur sa
main, s'accoude au misérable chevet de sa fille et la regarde avec une
affliction inexprimable.

Claire n'a que seize ans; le candide et doux profil de son visage,
amaigri comme celui de sa mère, se dessine sur la couleur grise des gros
draps dont est recouvert son traversin, rempli de sciure de bois.

Le teint de la jeune fille a perdu de son éclatante pureté; ses grands
yeux fermés projettent jusque sur ses joues creuses leur double frange
de longs cils noirs. Autrefois roses et humides, mais alors sèches et
pâles, ses lèvres entr'ouvertes laissent entrevoir le blanc émail de ses
dents; le rude contact des draps grossiers et de la couverture de laine
avait rougi, marbré en plusieurs endroits la carnation délicate du cou,
des épaules et des bras de la jeune fille.

De temps à autre, un léger tressaillement rapprochait ses sourcils
minces et veloutés, comme si elle eût été poursuivie par un rêve
pénible. L'aspect de ce visage, déjà empreint d'une expression morbide,
est pénible; on y découvre les sinistres symptômes d'une maladie qui
couve et menace.

Depuis longtemps Mme de Fermont n'avait plus de larmes; elle attachait
sur sa fille un oeil sec et enflammé par l'ardeur d'une fièvre lente qui
la minait sourdement. De jour en jour, Mme de Fermont se trouvait plus
faible; ainsi que sa fille, elle ressentait ce malaise, cet accablement,
précurseurs certains d'un mal grave et latent; mais, craignant
d'effrayer Claire, et ne voulant pas surtout, si cela peut se dire,
s'effrayer soi-même, elle luttait de toutes ses forces contre les
premières atteintes de la maladie.

Par des motifs d'une générosité pareille, Claire, afin de ne pas
inquiéter sa mère, tâchait de dissimuler ses souffrances. Ces deux
malheureuses créatures, frappées des mêmes chagrins, devaient être
encore frappées des mêmes maux.

Il arrive un moment suprême dans l'infortune où l'avenir se montre sous
un aspect si effrayant que les caractères les plus énergiques, n'osant
l'envisager en face, ferment les yeux et tâchent de se tromper par de
folles illusions.

Telle était la position de Mme et de Mlle de Fermont.

Exprimer les tortures de cette femme, pendant les longues heures où elle
contemplait ainsi son enfant endormie, songeant au passé, au présent, à
l'avenir, serait peindre ce que les augustes et saintes douleurs d'une
mère ont de plus poignant, de plus désespéré, de plus insensé; souvenirs
enchanteurs, craintes sinistres, prévisions terribles, regrets amers,
abattement mortel, élans de fureur impuissante contre l'auteur de tant
de maux, supplications vaines, prières violentes, et enfin... enfin...
doutes effrayants sur la toute-puissante justice de celui qui reste
inexorable à ce cri arraché des entrailles maternelles... à ce cri sacré
dont le retentissement doit pourtant arriver jusqu'au ciel: Pitié pour
ma fille!

--Comme elle a froid, maintenant! disait la pauvre mère en touchant
légèrement de sa main glacée les bras glacés de son enfant, elle a bien
froid... Il y a une heure elle était brûlante... c'est la fièvre!...
Heureusement elle ne sait pas l'avoir... Mon Dieu, qu'elle a froid!...
Cette couverture est si mince aussi... Je mettrais bien mon vieux châle
sur le lit... mais si je l'ôte de la porte où je l'ai suspendu... ces
hommes ivres viendront encore comme hier regarder au travers des trous
qui sont à la serrure ou par les ais disjoints du chambranle...

«Quelle horrible maison, mon Dieu! Si j'avais su comment elle était
habitée... avant de payer notre quinzaine d'avance... nous ne serions
pas restées ici... mais je ne savais pas... Quand on est sans papiers,
on est repoussé des autres maisons garnies. Pouvais-je deviner que
j'aurais jamais besoin de passeport?... Quand je suis partie d'Angers
dans ma voiture... parce que je ne croyais pas convenable que ma fille
voyageât dans une voiture publique... pouvais-je croire que...

Puis, s'interrompant avec un élan de colère:

--Mais c'est pourtant infâme, cela... parce que ce notaire a voulu me
dépouiller, me voici réduite aux plus affreuses extrémités, et contre
lui je ne puis rien!... Rien!... Si... Dans le cas où j'aurais de
l'argent je pourrais plaider; plaider... pour entendre traîner dans la
boue la mémoire de mon bon et noble frère... pour entendre dire que dans
sa ruine il a mis fin à ses jours, après avoir dissipé toute ma fortune
et celle de ma fille... Plaider... pour entendre dire qu'il nous a
réduites à la dernière misère!... Oh! jamais! Jamais!

«Pourtant... si la mémoire de mon frère est sacrée... la vie... l'avenir
de ma fille... me sont aussi sacrés... mais je n'ai pas de preuves
contre le notaire, moi, et c'est soulever un scandale inutile...

«Ce qui est affreux... affreux, reprit-elle après un moment de silence,
c'est que quelquefois, aigrie, irritée par ce sort atroce, j'ose accuser
mon frère... donner raison au notaire contre lui... comme si, en ayant
deux noms à maudire, ma peine serait soulagée... et puis je m'indigne de
mes suppositions injustes, odieuses... contre le meilleur, le plus loyal
des frères. Oh! ce notaire, il ne sait pas toutes les effroyables
conséquences de son vol... Il a cru ne voler que de l'argent, ce sont
deux âmes qu'il torture... deux femmes qu'il fait mourir à petit feu...

«Hélas! oui, je n'ose jamais dire à ma pauvre enfant toutes mes craintes
pour ne pas la désoler... mais je souffre... j'ai la fièvre... je ne me
soutiens qu'à force d'énergie; je sens en moi les germes d'une
maladie... dangereuse peut-être... oui, je la sens venir... elle
s'approche... ma poitrine brûle; ma tête se fend... Ces symptômes sont
plus graves que je ne veux me l'avouer à moi-même... Mon Dieu... si
j'allais tomber... tout à fait malade... si j'allais mourir!...

«Non! Non! s'écria Mme de Fermont avec exaltation, je ne veux pas... je
ne veux pas mourir... Laisser Claire... à seize ans... sans ressources,
seule, abandonnée au milieu de Paris... est-ce que cela est possible?...
Non! je ne suis pas malade, après tout... qu'est-ce que j'éprouve? un
peu de chaleur à la poitrine, quelque pesanteur à la tête; c'est la
suite du chagrin, des insomnies, du froid, des inquiétudes; tout le
monde à ma place ressentirait cet abattement... mais cela n'a rien de
sérieux. Allons, allons, pas de faiblesse... mon Dieu! c'est en se
laissant aller à des idées pareilles, c'est en s'écoutant ainsi... que
l'on tombe réellement malade... et j'en ai bien le loisir, vraiment!...
Ne faut-il pas que je m'occupe de trouver de l'ouvrage pour moi et pour
Claire, puisque cet homme qui nous donnait des gravures à colorier...

Après un moment de silence, Mme de Fermont ajouta avec indignation:

--Oh! cela est abominable!... Mettre ce travail au prix de la honte de
Claire!... Nous retirer impitoyablement ce chétif moyen d'existence,
parce que je n'ai pas voulu que ma fille allât travailler seule le soir
chez lui!... Peut-être trouverons-nous de l'ouvrage ailleurs, en couture
ou en broderie... Mais, quand on ne connaît personne, c'est si
difficile!... Dernièrement encore, j'ai tenté en vain... Lorsqu'on est
si misérablement logé, on n'inspire aucune confiance, et pourtant la
petite somme qui nous reste une fois épuisée, que faire?... Que
devenir?... Il ne nous restera plus rien... mais plus rien... sur la
terre... mais pas une obole... et j'étais riche pourtant!... Ne songeons
pas à cela... ces pensées me donnent le vertige... me rendent folle...
Voilà ma faute, c'est de trop m'appesantir sur ces idées, au lieu de
tâcher de m'en distraire... C'est cela qui m'aura rendue malade... non,
non, je ne suis pas malade... je crois même que j'ai moins de fièvre,
ajouta la malheureuse mère en se tâtant le pouls elle-même.

Mais, hélas! les pulsations précipitées, saccadées, irrégulières,
qu'elle sentit battre sous sa peau à la fois sèche et froide ne lui
laissèrent pas d'illusion.

Après un moment de morne et sombre désespoir, elle dit avec amertume:

--Seigneur, mon Dieu! pourquoi nous accabler ainsi? Quel mal avons-nous
jamais fait? Ma fille n'était-elle pas un modèle de candeur et de piété?
son père, l'honneur même? N'ai-je pas toujours vaillamment rempli mes
devoirs d'épouse et de mère? Pourquoi permettre qu'un misérable fasse de
nous ses victimes?... Cette pauvre enfant surtout!... Quand je pense que
sans le vol de ce notaire je n'aurais aucune crainte sur le sort de ma
fille... Nous serions à cette heure dans notre maison, sans inquiétude
pour l'avenir, seulement tristes et malheureuses de la mort de mon
pauvre frère; dans deux ou trois ans, j'aurais songé à marier Claire, et
j'aurais trouvé un homme digne d'elle, si bonne, si charmante, si
belle!... Qui n'eût pas été heureux d'obtenir sa main?... Je voulais
d'ailleurs, me réservant une petite pension pour vivre auprès d'elle,
lui abandonner en mariage tout ce que je possédais, cent mille écus au
moins... car j'aurais pu encore faire quelques économies; et quand une
jeune personne aussi jolie, aussi bien élevée que mon enfant chérie,
apporte en dot plus de cent mille écus...

Puis, revenant par un douloureux contraste à la triste réalité de sa
position, Mme de Fermont s'écria dans une sorte de délire:

--Mais il est pourtant impossible que, parce que le notaire le veut, je
voie patiemment ma fille réduite à la plus affreuse misère... elle qui
avait droit à tant de félicité...

«Si les lois laissent ce crime impuni, je ne le laisserai pas; car,
enfin, si le sort me pousse à bout, si je ne trouve pas moyen de sortir
de l'atroce position où ce misérable m'a jetée avec mon enfant, je ne
sais pas ce que je ferai... je serai capable de le tuer, moi, cet homme.
Après, on fera de moi ce qu'on voudra... j'aurai pour moi toutes les
mères...

«Oui... mais ma fille?... Ma fille? La laisser seule, abandonnée, voilà
ma terreur, voilà pourquoi je ne veux pas mourir... voilà pourquoi je ne
puis pas tuer cet homme. Que deviendrait-elle? elle a seize ans... elle
est jeune et sainte comme un ange... mais elle est si belle!... Mais
l'abandon, mais la misère, mais la faim... quel effrayant vertige tous
ces malheurs réunis ne peuvent-ils pas causer à une enfant de cet âge...
et alors... et alors dans quel abîme ne peut-elle pas tomber?

«Oh! c'est affreux... à mesure que je creuse ce mot, misère, j'y trouve
d'épouvantables choses. La misère... la misère est atroce pour tous,
mais peut-être plus atroce encore pour ceux qui ont toute leur vie vécu
dans l'aisance. Ce que je ne me pardonne pas, c'est, en présence de tant
de maux menaçants, de ne pouvoir vaincre un malheureux sentiment de
fierté. Il me faudrait voir ma fille manquer absolument de pain pour me
résigner à mendier... Comme je suis lâche, pourtant!

Et elle ajouta avec une sombre amertume:

--Ce notaire m'a réduite à l'aumône, il faut pourtant que je me rompe
aux nécessités de ma position; il ne s'agit plus de scrupules, de
délicatesse, cela était bon autrefois; maintenant il faut que je tende
la main pour ma fille et pour moi; oui, si je ne trouve pas de
travail... il faudra bien me résoudre à implorer la charité des autres,
puisque le notaire l'aura voulu.

«Il y a sans doute là-dedans une adresse, un art que l'expérience vous
donne; j'apprendrai; c'est un métier comme un autre, ajouta-t-elle avec
une sorte d'exaltation délirante. Il me semble pourtant que j'ai tout ce
qu'il faut pour intéresser... des malheurs horribles, immérités, et une
fille de seize ans... un ange... oui, mais il faut savoir, il faut oser
faire valoir ces avantages; j'y parviendrai. Après tout, de quoi me
plaindrais-je? s'écria-t-elle avec un éclat de rire sinistre. La fortune
est précaire, périssable... Le notaire m'aura au moins appris un état.

Mme de Fermont resta un moment absorbée dans ses pensées; puis elle
reprit avec plus de calme:

--J'ai souvent pensé à demander un emploi; ce que j'envie, c'est le sort
de la domestique de cette femme qui loge au premier; si j'avais cette
place, peut-être, avec mes gages, pourrais-je suffire aux besoins de
Claire... peut-être, par la protection de cette femme, pourrais-je
trouver quelque ouvrage pour ma fille... qui resterait ici... Comme cela
je ne la quitterais pas. Quel bonheur... si cela pouvait s'arranger
ainsi!... Oh! non, non, ce serait trop beau... ce serait un rêve!... Et
puis, pour prendre sa place, il faudrait faire renvoyer cette
servante... et peut-être son sort serait-il alors aussi malheureux que
le nôtre. Eh bien! tant pis, tant pis... a-t-on mis du scrupule à me
dépouiller, moi? Ma fille avant tout. Voyons, comment m'introduire chez
cette femme du premier? Par quel moyen évincer sa domestique? Car une
telle place serait pour nous une position inespérée.

Deux ou trois coups violents frappés à la porte firent tressaillir Mme
de Fermont et éveillèrent sa fille en sursaut.

--Mon Dieu! maman, qu'y a-t-il? s'écria Claire en se levant brusquement
sur son séant; puis, par un mouvement machinal, elle jeta ses bras
autour du cou de sa mère, qui, aussi effrayée, se serra contre sa fille
en regardant la porte avec terreur.

--Maman, qu'est-ce donc? répéta Claire.

--Je ne sais, mon enfant... Rassure-toi... ce n'est rien... on a
seulement frappé... c'est peut-être la réponse qu'on nous apporte de la
poste restante...

À cet instant la porte vermoulue s'ébranla de nouveau sous le choc de
plusieurs vigoureux coups de poing.

--Qui est là? dit Mme de Fermont d'une voix tremblante.

Une voix ignoble, rauque, enrouée, répondit:

--Ah çà! vous êtes donc sourdes, les voisines? Ohé!... les voisines!
Ohé!...

--Que voulez-vous? Monsieur, je ne vous connais pas, dit Mme de Fermont
en tâchant de dissimuler l'altération de sa voix.

--Je suis Robin... votre voisin... donnez-moi du feu pour allumer ma
pipe... allons, houp! et plus vite que ça!

--Mon Dieu! c'est cet homme boiteux qui est toujours ivre, dit tout bas
la mère à sa fille.

--Ah çà!... allez-vous me donner du feu, ou j'enfonce tout... nom d'un
tonnerre!

--Monsieur... je n'ai pas de feu...

--Vous devez avoir des allumettes chimiques... tout le monde en a...
ouvrez-vous... voyons?

--Monsieur... retirez-vous...

--Vous ne voulez pas ouvrir, une fois... deux fois?...

--Je vous prie de vous retirer ou j'appelle...

--Une fois... deux fois... trois fois... non... vous ne voulez pas?
Alors je démolis tout!... Hue! donc.

Et le misérable donna un si furieux coup dans la porte qu'elle céda, la
méchante serrure qui la fermait ayant été brisée.

Les deux femmes poussèrent un grand cri d'effroi.

Mme de Fermont, malgré sa faiblesse, se précipita au-devant du bandit au
moment où il mettait un pied dans le cabinet et lui barra le passage.

--Monsieur, cela est indigne! Vous n'entrerez pas! s'écria la
malheureuse mère en retenant de toutes ses forces la porte entrebâillée.
Je vais crier au secours...

Et elle frissonnait à l'aspect de cet homme à figure hideuse et avinée.

--De quoi, de quoi? reprit-il, est-ce que l'on ne s'oblige pas entre
voisins? Il fallait m'ouvrir, j'aurais rien enfoncé.

Puis, avec l'obstination stupide de l'ivresse, il ajouta, en chancelant
sur ses jambes inégales:

--Je veux entrer, j'entrerai... et je ne sortirai pas que je n'aie
allumé ma pipe.

--Je n'ai ni feu ni allumettes. Au nom du ciel, monsieur, retirez-vous.

--C'est pas vrai, vous dites ça pour que je ne voie pas la petite qui
est couchée. Hier vous avez bouché les trous de la porte. Elle est
gentille, je veux la voir... Prenez garde à vous... je vous casse la
figure, si vous ne me laissez pas entrer... je vous dis que je verrai la
petite dans son lit et que j'allumerai ma pipe... Ou bien je démolis
tout! Et vous avec!...

--Au secours, mon Dieu!... Au secours!... cria Mme de Fermont, qui
sentit la porte céder sous un violent coup d'épaule du gros boiteux.

Intimidé par ces cris, l'homme fit un pas en arrière et montra le poing
à Mme de Fermont en lui disant:

--Tu me payeras ça, va... Je reviendrai cette nuit, je t'empoignerai la
langue et tu ne pourras pas crier...

Et le gros boiteux, comme on l'appelait à l'île du Ravageur, descendit
en proférant d'horribles menaces.

Mme de Fermont, craignant qu'il ne revînt sur ses pas et voyant la
serrure brisée, traîna la table contre la porte afin de la barricader.

Claire avait été si émue, si bouleversée de cette horrible scène,
qu'elle était retombée sur son grabat presque sans mouvement, en proie à
une crise nerveuse.

Mme de Fermont, oubliant sa propre frayeur, courut à sa fille, la serra
dans ses bras, lui fit boire un peu d'eau et, à force de soins, de
caresses, parvint à la ranimer.

Elle la vit bientôt reprendre peu à peu ses sens et lui dit:

--Calme-toi... rassure-toi, ma pauvre enfant... ce méchant homme s'en
est allé.

Puis la malheureuse mère s'écria avec un accent d'indignation et de
douleur indicible:

--C'est pourtant ce notaire qui est la cause première de toutes nos
tortures!...

Claire regardait autour d'elle avec autant d'étonnement que de crainte.

--Rassure-toi, mon enfant, reprit Mme de Fermont en embrassant
tendrement sa fille, ce misérable est parti.

--Mon Dieu, maman, s'il allait remonter? Tu vois bien, tu as crié au
secours, et personne n'est venu... Oh! je t'en supplie, quittons cette
maison... j'y mourrai de peur.

--Comme tu trembles!... Tu as la fièvre.

--Non, non, dit la jeune fille pour rassurer sa mère, ce n'est rien,
c'est la frayeur, cela se passe... Et toi, comment vas-tu? Donne tes
mains... Mon Dieu, comme elles sont brûlantes! Vois-tu, c'est toi qui
souffres, tu veux me le cacher.

--Ne crois pas cela, je me trouvais mieux que jamais! C'est l'émotion
que cet homme m'a causée qui me rend ainsi; je dormais sur la chaise
très-profondément, je ne me suis éveillée qu'en même temps que toi...

--Pourtant, maman, tes pauvres yeux sont bien rouges... bien enflammés!

--Ah! tu conçois, mon enfant, sur une chaise, le sommeil repose moins...
vois-tu!

--Bien vrai, tu ne souffres pas?

--Non, non, je t'assure... Et toi?

--Ni moi non plus; seulement je tremble encore de peur. Je t'en supplie,
maman, quittons cette maison.

--Et où irons-nous? Tu sais avec combien de peine nous avons trouvé ce
malheureux cabinet... car nous sommes malheureusement sans papiers, et
puis nous avons payé quinze jours d'avance, on ne nous rendrait pas
notre argent... et il nous reste si peu, si peu... que nous devons
ménager le plus possible.

--Peut-être M. de Saint-Remy te répondra-t-il un jour ou l'autre.

--Je ne l'espère plus... Il y a si longtemps que je lui ai écrit!

--Il n'aura pas reçu ta lettre... Pourquoi ne lui écrirais-tu pas de
nouveau? D'ici à Angers ce n'est pas si loin, nous aurions bien vite sa
réponse.

--Ma pauvre enfant, tu sais combien cela m'a coûté déjà...

--Que risques-tu? Il est si bon malgré sa brusquerie! N'était-il pas un
des plus vieux amis de mon père?... Et puis enfin il est notre parent...

--Mais il est pauvre lui-même; sa fortune est bien modeste... Peut-être
ne nous répond-il pas pour s'éviter le chagrin de nous refuser.

--Mais s'il n'avait pas reçu ta lettre, maman?

--Et s'il l'a reçue, mon enfant... De deux choses l'une: ou il est
lui-même dans une position trop gênée pour venir à notre secours... ou
il ne ressent aucun intérêt pour nous: alors à quoi bon nous exposer à
un refus ou à une humiliation?

--Allons, courage, maman, il nous reste encore un espoir... Peut-être ce
matin nous rapportera-t-on une bonne réponse...

--De M. d'Orbigny?

--Sans doute... Cette lettre dont vous aviez fait autrefois le brouillon
était si simple, si touchante... exposait si naturellement notre
malheur, qu'il aura pitié de nous... Vraiment, je ne sais qui me dit que
vous avez tort de désespérer de lui.

--Il a si peu de raisons de s'intéresser à nous! Il avait, il est vrai,
autrefois connu ton père, et j'avais souvent entendu mon pauvre frère
parler de M. d'Orbigny comme d'un homme avec lequel il avait eu de
très-bonnes relations avant que celui-ci ne quittât Paris pour se
retirer en Normandie avec sa jeune femme.

--C'est justement cela qui me fait espérer; il a une jeune femme, elle
sera compatissante... Et puis, à la campagne, on peut faire tant de
bien! Il vous prendrait, je suppose, pour femme de charge, moi je
travaillerais à la lingerie... Puisque M. d'Orbigny est très-riche, dans
une grande maison il y a toujours de l'emploi...

--Oui; mais nous avons si peu de droits à son intérêt!...

--Nous sommes si malheureuses!

--C'est un titre aux yeux des gens très-charitables, il est vrai.

--Espérons que M. d'Orbigny et sa femme le sont...

--Enfin, dans le cas où il ne faudrait rien attendre de lui, je
surmonterais encore ma fausse honte, et j'écrirais à Mme la duchesse de
Lucenay.

--Cette dame dont M. de Saint-Remy nous parlait si souvent, dont il
vantait sans cesse le bon coeur et la générosité?

--Oui, la fille du prince de Noirmont. Il l'a connue toute petite, et il
la traitait presque comme son enfant... car il était intimement lié avec
le prince. Mme de Lucenay doit avoir de nombreuses connaissances, elle
pourrait peut-être trouver à nous placer.

--Sans doute, maman; mais je comprends ta réserve, tu ne la connais pas
du tout, tandis qu'au moins mon père et mon pauvre oncle connaissaient
un peu M. d'Orbigny.

--Enfin, dans le cas où Mme de Lucenay ne pourrait rien faire pour nous,
j'aurais recours à une dernière ressource.

--Laquelle, maman?

--C'est une bien faible... une bien folle espérance, peut-être; mais
pourquoi ne pas la tenter?... Le fils de M. de Saint-Remy est...

--M. de Saint-Remy a un fils? s'écria Claire en interrompant sa mère
avec étonnement.

--Oui, mon enfant, il a un fils...

--Il n'en parlait jamais... il ne venait jamais à Angers...

--En effet, et pour des raisons que tu ne peux connaître, M. de
Saint-Remy, ayant quitté Paris il y a quinze ans, n'a pas revu son fils
depuis cette époque.

--Quinze ans sans voir son père... cela est-il possible, mon Dieu.

--Hélas! oui, tu le vois... Je te dirai que le fils de M. de Saint-Remy
étant fort répandu dans le monde, et fort riche...

--Fort riche?... Et son père est pauvre?

--Toute la fortune de M. de Saint-Remy fils vient de sa mère...

--Mais il n'importe... comment laisse-t-il son père...?

--Son père n'aurait rien accepté de lui.

--Pourquoi cela?

--C'est encore une question à laquelle je ne puis répondre, ma chère
enfant. Mais j'ai entendu dire par mon pauvre frère qu'on vantait
beaucoup la générosité de ce jeune homme... Jeune et généreux, il doit
être bon... Aussi, apprenant par moi que mon mari était l'ami intime de
son père, peut-être voudra-t-il bien s'intéresser à nous pour tâcher de
nous trouver de l'ouvrage ou de l'emploi... il a des relations si
brillantes, si nombreuses, que cela lui sera facile...

--Et puis l'on saurait par lui peut-être si M. de Saint-Remy, son père,
n'aurait pas quitté Angers avant que vous ne lui ayez écrit; cela
expliquerait alors son silence.

--Je crois que M. de Saint-Remy, mon enfant, n'a conservé aucune
relation. Enfin, c'est toujours à tenter...

--À moins que M. d'Orbigny ne vous réponde d'une manière favorable...
et, je vous le répète, je ne sais pourquoi, malgré moi, j'ai de
l'espoir.

--Mais voilà plusieurs jours que je lui ai écrit, mon enfant, lui
exposant les causes de notre malheur, et rien... rien encore... Une
lettre mise à la poste avant quatre heures du soir arrive le lendemain
matin à la terre des Aubiers... Depuis cinq jours, nous pourrions avoir
reçu sa réponse...

--Peut-être cherche-t-il, avant de t'écrire, de quelle manière il pourra
nous être utile avant de nous répondre.

--Dieu t'entende, mon enfant!

--Cela me paraît tout simple, maman... S'il ne pouvait rien pour nous,
il t'en aurait instruite tout de suite.

--À moins qu'il ne veuille rien faire...

--Ah! maman... est-ce possible? Dédaigner de nous répondre et nous
laisser espérer quatre jours, huit jours, peut-être... car lorsqu'on est
malheureux on espère toujours...

--Hélas! mon enfant, il y a quelquefois tant d'indifférence pour les
maux que l'on ne connaît pas!

--Mais votre lettre...

--Ma lettre ne peut lui donner une idée de nos inquiétudes, de nos
souffrances de chaque minute; ma lettre lui peindra-t-elle notre vie si
malheureuse, nos humiliations de toutes sortes, notre existence dans
cette affreuse maison, la frayeur que nous avons eue tout à l'heure
encore?... Ma lettre lui peindra-t-elle enfin l'horrible avenir qui nous
attend, si...? Mais, tiens... mon enfant, ne parlons pas de cela... Mon
Dieu... tu trembles... tu as froid...

--Non, maman... ne fais pas attention; mais, dis-moi, supposons que tout
nous manque, que le peu d'argent qui nous reste là, dans cette malle,
soit dépensé... il serait donc possible que dans une ville riche comme
Paris... nous mourussions toutes les deux de faim et de misère... faute
d'ouvrage, et parce qu'un méchant homme t'a pris tout ce que tu
avais?...

--Tais-toi, malheureuse enfant...

--Mais enfin, maman, cela est donc possible?...

--Hélas!...

--Mais Dieu, qui sait tout, qui peut tout, comment nous abandonne-t-il
ainsi, lui que nous n'avons jamais offensé?

--Je t'en supplie, mon enfant, n'aie pas de ces idées désolantes...
j'aime mieux encore te voir espérer, sans grande raison peut-être...
Allons, rassure-moi au contraire par tes chères illusions; je ne suis
que trop sujette au découragement... tu sais bien...

--Oui! oui! espérons... cela vaut mieux. Le neveu du portier va sans
doute revenir aujourd'hui de la poste restante avec une lettre... Encore
une course à payer sur votre petit trésor... et par ma faute... Si je
n'avais pas été si faible hier et aujourd'hui, nous serions allées à la
poste nous-mêmes, comme avant-hier... mais vous n'avez pas voulu me
laisser seule ici en y allant vous-même.

--Le pouvais-je... mon enfant?... Juge donc... tout à l'heure... ce
misérable qui a enfoncé cette porte, si tu t'étais trouvée seule ici,
pourtant!

--Oh! maman, tais-toi... rien qu'à y songer, cela épouvante...

À ce moment, on frappa assez brusquement à la porte.

--Ciel!... c'est lui! s'écria Mme de Fermont encore sous sa première
impression de terreur. Et elle poussa de toutes ses forces la table
contre la porte.

Ses craintes cessèrent lorsqu'elle entendit la voix du père Micou.

--Madame, mon neveu André arrive de la poste restante... C'est une
lettre avec un X et un Z pour adresse... ça vient de loin... Il y a huit
sous de port et la commission... c'est vingt sous...

--Maman... une lettre de province, nous sommes sauvés... c'est de M. de
Saint-Remy ou de M. d'Orbigny! Pauvre mère, tu ne souffriras plus, tu ne
t'inquiéteras plus de moi, tu seras heureuse... Dieu est juste... Dieu
est bon!... s'écria la jeune fille; et un rayon d'espoir éclaira sa
douce et charmante figure.

--Oh! monsieur, merci... donnez... donnez vite! dit Mme de Fermont en
dérangeant la table à la hâte et en entrebâillant la porte.

--C'est vingt sous, madame, dit le receleur en montrant la lettre si
impatiemment désirée.

--Je vais vous payer, monsieur.

--Ah! madame, par exemple... il n'y a pas de presse... Je monte aux
combles; dans dix minutes je redescends, je prendrai l'argent en
passant.

Le revendeur remit la lettre à Mme de Fermont et disparut.

--La lettre est de Normandie... Sur le timbre il y a Les Aubiers...
c'est de M. d'Orbigny! s'écria Mme de Fermont en examinant l'adresse: _À
Madame_ _X. Z., poste restante, à Paris_[17].

--Eh bien, maman, avais-je raison?... Mon Dieu, comme le coeur me bat!

--Notre bon ou mauvais sort est là pourtant..., dit Mme de Fermont d'une
voix altérée, en montrant la lettre.

Deux fois sa main tremblante s'approcha du cachet pour le rompre.

Elle n'en eut pas le courage.

Peut-on espérer de peindre la terrible angoisse à laquelle sont en proie
ceux qui, comme Mme de Fermont, attendent d'une lettre l'espoir ou le
désespoir?

La brûlante et fiévreuse émotion du joueur dont les dernières pièces
sont aventurées sur une carte et qui, haletant, l'oeil enflammé, attend
d'un coup décisif sa ruine ou son salut; cette émotion si violente
donnerait pourtant à peine une idée de la terrible angoisse dont nous
parlons.

En une seconde l'âme s'élève jusqu'à la plus radieuse espérance, ou
retombe dans un découragement mortel. Selon qu'il croit être secouru ou
repoussé, le malheureux passe tour à tour par les émotions les plus
violemment contraires: ineffables élans de bonheur et de reconnaissance
envers le coeur généreux qui s'est apitoyé sur un sort misérable; amers
et douloureux ressentiments contre l'égoïste indifférence!

Lorsqu'il s'agit d'infortunes méritantes, ceux qui donnent souvent
donneraient peut-être toujours... et ceux qui refusent toujours
donneraient peut-être souvent, s'ils savaient ou s'ils voyaient ce que
l'espoir d'un appui bienveillant ou ce que la crainte d'un refus
dédaigneux... ce que leur volonté enfin... peut soulever d'ineffable ou
d'affreux dans le coeur de ceux qui les implorent.

--Quelle faiblesse! dit Mme de Fermont avec un triste sourire en
s'asseyant sur le lit de sa fille. Encore une fois, ma pauvre Claire,
notre sort est là... (Elle montrait la lettre.) Je brûle de le connaître
et je n'ose... Si c'est un refus, hélas! il sera toujours assez tôt...

--Et si c'est une promesse de secours, dis, maman... Si cette pauvre
petite lettre contient de bonnes et consolantes paroles qui nous
rassureront sur l'avenir en nous promettant un modeste emploi dans la
maison de M. d'Orbigny, chaque minute de perdue n'est-elle pas un moment
de bonheur perdu?

--Oui, mon enfant; mais si au contraire...

--Non, maman, vous vous trompez, j'en suis sûre. Quand je vous disais
que M. d'Orbigny n'avait autant tardé à vous répondre que pour pouvoir
vous donner quelque certitude favorable... Permettez-moi de voir la
lettre, maman; je suis sûre de deviner, seulement à l'écriture, si la
nouvelle est bonne ou mauvaise... Tenez, j'en suis sûre maintenant, dit
Claire en prenant la lettre; rien qu'à voir cette bonne écriture simple,
droite et ferme, on devine une main loyale et généreuse, habituée à
s'offrir à ceux qui souffrent...

--Je t'en supplie, Claire, pas de folles espérances, sinon j'oserais
encore moins ouvrir cette lettre.

--Mon Dieu, bonne petite maman, sans l'ouvrir, moi, je puis te dire à
peu près ce qu'elle contient; écoute-moi: «Madame, votre sort et celui
de votre fille sont si dignes d'intérêt que je vous prie de vouloir bien
vous rendre auprès de moi dans le cas où vous voudriez vous charger de
la surveillance de ma maison...»

--De grâce, mon enfant, je t'en supplie encore... pas d'espoir
insensé... Le réveil serait affreux... Voyons, du courage, dit Mme de
Fermont en prenant la lettre des mains de sa fille et s'apprêtant à
briser le cachet.

--Du courage? Pour vous, à la bonne heure! dit Claire, souriant et
entraînée par un de ces accès de confiance si naturels à son âge; moi,
je n'en ai pas besoin; je suis sûre de ce que j'avance. Tenez,
voulez-vous que j'ouvre la lettre? Que je la lise? Donnez, peureuse...

--Oui, j'aime mieux cela, tiens... Mais non, non, il vaut mieux que ce
soit moi!

Et Mme de Fermont rompit le cachet avec un terrible serrement de coeur.

Sa fille, aussi profondément émue, malgré son apparente confiance,
respirait à peine.

--Lis tout haut, maman, dit-elle.

--La lettre n'est pas longue; elle est de la comtesse d'Orbigny, dit Mme
de Fermont en regardant la signature.

--Tant mieux, c'est bon signe... Vois-tu, maman, cette excellente jeune
dame aura voulu te répondre elle-même.

--Nous allons voir.

Et Mme de Fermont lut ce qui suit d'une voix tremblante:

«Madame,

«M. le comte d'Orbigny, fort souffrant depuis quelque temps, n'a pu vous
répondre pendant mon absence...»

--Vois-tu, maman, il n'y a pas de sa faute.

--Écoute, écoute!

«Arrivée ce matin de Paris, je m'empresse de vous écrire, madame, après
avoir conféré de votre lettre avec M. d'Orbigny. Il se rappelle fort
confusément les relations que vous dites avoir existé entre lui et
monsieur votre frère. Quant au nom de monsieur votre mari, madame, il
n'est pas inconnu à M. d'Orbigny, mais il ne peut se rappeler en quelle
circonstance il l'a entendu prononcer. La prétendue spoliation dont vous
accusez si légèrement M. Jacques Ferrand, que nous avons le bonheur
d'avoir pour notaire, est, aux yeux de M. d'Orbigny, une cruelle
calomnie dont vous n'avez sans doute pas calculé la portée. Ainsi que
moi, madame, mon mari connaît et admire l'éclatante probité de l'homme
respectable et pieux que vous attaquez si aveuglément. C'est vous dire,
madame, que M. d'Orbigny, prenant sans doute part à la fâcheuse position
dans laquelle vous vous trouvez, et dont il ne lui appartient pas de
rechercher la véritable cause, se voit dans l'impossibilité de vous
secourir.

«Veuillez recevoir, madame, avec l'expression de tous les regrets de M.
d'Orbigny, l'assurance de mes sentiments les plus distingués.

                           «Comtesse d'ORBIGNY»

La mère et la fille se regardèrent avec une stupeur douloureuse,
incapables de prononcer une parole.

Le père Micou frappa à la porte et dit:

--Madame, est-ce que je peux entrer, pour le port et pour la commission?
C'est vingt sous.

--Ah! c'est juste; une si bonne nouvelle vaut bien ce que nous
dépenserons en deux jours pour notre existence, dit Mme de Fermont avec
un sourire amer; et, laissant la lettre sur le lit de sa fille, elle
alla vers une vieille malle sans serrure, se baissa et l'ouvrit.

--Nous sommes volées! s'écria la malheureuse femme avec épouvante; rien,
plus rien, ajouta-t-elle d'une voix morne.

Et, anéantie, elle s'appuya sur la malle.

--Que dis-tu, maman?... Le sac d'argent...

Mais Mme de Fermont, se relevant vivement, sortit de la chambre et,
s'adressant au revendeur, qui se trouvait ainsi avec elle sur le palier:

--Monsieur, lui dit-elle, l'oeil étincelant, les joues colorées par
l'indignation et par l'épouvante, j'avais un sac d'argent dans cette
malle... On me l'a volé avant-hier sans doute, car je suis sortie
pendant une heure avec ma fille... Il faut que cet argent se retrouve,
entendez-vous? Vous en êtes responsable.

--On vous a volée! Ça n'est pas vrai; ma maison est honnête, dit
insolemment et brutalement le receleur; vous dites cela pour ne pas me
payer mon port de lettre et ma commission.

--Je vous dis, monsieur, que cet argent étant tout ce que je possédais
au monde, on me l'a volé; il faut qu'il se retrouve, ou je porte ma
plainte. Oh! je ne ménagerai rien, je ne respecterai rien... voyez-vous,
je vous en avertis.

--Ça serait joli, vous qui n'avez seulement pas de papiers... allez-y
donc, porter votre plainte! Allez-y donc tout de suite... je vous en
défie, moi!

La malheureuse femme était atterrée.

Elle ne pouvait sortir et laisser sa fille seule, alitée, depuis la
frayeur que le gros boiteux lui avait faite le matin, et surtout après
les menaces que lui adressait le revendeur.

Celui-ci reprit:

--C'est une frime; vous n'avez pas plus de sac d'argent que de sac d'or;
vous voulez ne pas me payer mon port de lettre, n'est-ce pas? Bon! ça
m'est égal... quand vous passerez devant ma porte, je vous arracherai
votre vieux châle noir des épaules... il est bien pané, mais il vaut
toujours au moins vingt sous.

--Oh! monsieur, s'écria Mme de Fermont en fondant en larmes, de grâce,
ayez pitié de nous... cette faible somme était tout ce que nous
possédions, ma fille et moi; cela volé, mon Dieu, il ne nous reste plus
rien, entendez-vous?... Rien qu'à mourir de faim!...

--Que voulez-vous que j'y fasse... moi? S'il est vrai qu'on vous a
volée... et de l'argent encore (ce qui me paraît louche), il y a
longtemps qu'il est frit, l'argent!

--Mon Dieu! Mon Dieu!

--Le gaillard qui a fait le coup n'aura pas été assez bon enfant pour
marquer les pièces et les garder ici pour se faire pincer, si c'est
quelqu'un de la maison, et je ne le crois pas; car, ainsi que je le
disais encore ce matin à l'oncle de la dame du premier, ici c'est un
vrai hameau; si l'on vous a volée... c'est un malheur. Vous déposeriez
cent mille plaintes que vous n'en retireriez pas un centime... vous n'en
serez pas plus avancée... je vous le dis... croyez-moi... Eh bien!
s'écria le receleur en s'interrompant et en voyant Mme de Fermont
chanceler, qu'est-ce que vous avez?... Vous pâlissez?... Prenez donc
garde... Mademoiselle, votre mère se trouve mal!... ajouta le revendeur
en s'avançant assez à temps pour retenir la malheureuse mère, qui,
frappée par ce dernier coup, se sentait défaillir; l'énergie factice qui
la soutenait depuis si longtemps cédait à cette nouvelle atteinte.

--Ma mère... mon Dieu, qu'avez-vous? s'écria Claire toujours couchée.

Le receleur, encore vigoureux malgré ses cinquante ans, saisi d'un
mouvement de pitié passagère, prit Mme de Fermont entre ses bras, poussa
du genou la porte pour entrer dans le cabinet, et dit:

--Mademoiselle, pardon d'entrer pendant que vous êtes couchée, mais faut
pourtant que je vous ramène votre mère... elle est évanouie... ça ne
peut pas durer.

En voyant cet homme entrer, Claire poussa un cri d'effroi, et la
malheureuse enfant se cacha du mieux qu'elle put sous sa couverture.

Le revendeur assit Mme de Fermont sur la chaise à côté du lit de sangle
et se retira, laissant la porte entr'ouverte, le gros boiteux en ayant
brisé la serrure.

Une heure après cette dernière secousse, la violente maladie qui depuis
longtemps couvait et menaçait Mme de Fermont avait éclaté.

En proie à une fièvre ardente, à un délire affreux, la malheureuse femme
était couchée dans le lit de sa fille, éperdue, épouvantée, qui, seule,
presque aussi malade que sa mère, n'avait ni argent ni ressources, et
craignait à chaque instant de voir entrer le bandit qui logeait sur le
même palier.



VI

La rue de Chaillot


Nous précéderons de quelques heures M. Badinot, qui, du passage de la
Brasserie, se rendait en hâte chez le vicomte de Saint-Remy.

Ce dernier, nous l'avons dit, demeurait rue de Chaillot, et occupait
seul une charmante petite maison, bâtie entre cour et jardin, dans ce
quartier solitaire, quoique très-voisin des Champs-Élysées, la promenade
la plus à la mode de Paris.

Il est inutile de nombrer les avantages que M. de Saint-Remy,
spécialement homme à bonnes fortunes, retirait de la position d'une
demeure si savamment choisie. Disons seulement qu'une femme pouvait
entrer très-promptement chez lui, par une petite porte de son vaste
jardin qui s'ouvrait sur une ruelle absolument déserte, communiquant de
la rue Marbeuf à la rue de Chaillot.

Enfin, par un miraculeux hasard, l'un des plus beaux établissements
d'horticulture de Paris avait aussi, dans ce passage écarté, une sortie
peu fréquentée; les mystérieuses visiteuses de M. de Saint-Remy, en cas
de surprise ou de rencontre imprévue, étaient donc armées d'un prétexte
parfaitement plausible et bucolique pour s'aventurer dans la ruelle
fatale.

Elles allaient (pouvaient-elles dire) choisir des fleurs rares chez un
célèbre jardinier fleuriste renommé par la beauté de ses serres chaudes.

Ces belles visiteuses n'auraient d'ailleurs menti qu'à demi: le vicomte,
largement doué de tous les goûts d'un luxe distingué, avait une
charmante serre chaude qui s'étendait en partie le long de la ruelle
dont nous avons parlé; la petite porte dérobée donnait dans ce délicieux
jardin d'hiver, qui aboutissait à un boudoir (qu'on nous pardonne cette
expression surannée) située au rez-de-chaussée de la maison.

Il serait donc permis de dire sans métaphore qu'une femme qui passait ce
seuil dangereux pour entrer chez M. de Saint-Remy courait à sa perte par
un sentier fleuri; car, l'hiver surtout, cette élégante allée était
bordée de véritables buissons de fleurs éclatantes et parfumées.

Mme de Lucenay, jalouse comme une femme passionnée, avait exigé une clef
de cette petite porte.

Si nous insistons quelque peu sur le caractère général de cette
singulière habitation, c'est qu'elle reflétait, pour ainsi dire, une de
ces existences dégradantes qui, de jour en jour, deviennent heureusement
plus rares, mais qu'il est bon de signaler comme une des bizarreries de
l'époque; nous voulons parler de l'existence de ces hommes qui sont aux
femmes ce que les courtisanes sont aux hommes; faute d'une expression
plus particulière, nous appellerions ces gens-là des hommes-courtisanes,
si cela se pouvait dire.

L'intérieur de la maison de M. de Saint-Remy offrait, sous ce rapport,
un aspect curieux, ou plutôt cette maison était séparée en deux zones
très-distinctes:

Le rez-de-chaussée, où il recevait les femmes;

Le premier étage, où il recevait ses compagnons de jeu, de table, de
chasse, ce qu'on appelle enfin des amis...

Ainsi, au rez-de-chaussée se trouvaient une chambre à coucher qui
n'était qu'or, glaces, fleurs, satin et dentelles, un petit salon de
musique où l'on voyait une harpe et un piano (M. de Saint-Remy était
excellent musicien), un cabinet de tableaux et de curiosités, le boudoir
communiquant à la serre chaude; une salle à manger pour deux personnes,
servie et desservie par un tour; une salle de bains, modèle achevé du
luxe et du raffinement oriental, et tout auprès une petite bibliothèque
en partie formée d'après le catalogue de celle que La Mettrie avait
colligée pour le grand Frédéric.

Il est inutile de dire que toutes ces pièces, meublées avec un goût
exquis, avec une recherche véritablement sardanapalesque, avaient pour
ornement des Watteau peu connus, des Boucher inédits, des groupes de
biscuit ou de terre cuite de Clodion, et, sur des socles de jaspe ou de
brèche antique, quelques précieuses copies des plus jolis groupes du
musée, en marbre blanc. Joignez à cela, l'été, pour perspective, les
vertes profondeurs d'un jardin touffu, solitaire, encombré de fleurs,
peuplé d'oiseaux, arrosé d'un petit ruisseau d'eau vive, qui, avant de
se répandre sur la fraîche pelouse, tombe du haut d'une roche noire et
agreste, y brille comme un pli de gaze d'argent et se fond en lame
nacrée dans un bassin limpide où de beaux cygnes blancs se jouent avec
grâce.

Et quand venait la nuit tiède et sereine, que d'ombre, que de parfum,
que de silence dans les bosquets odorants dont l'épais feuillage servait
de dais aux sofas rustiques faits de joncs et de nattes indiennes!

Pendant l'hiver, au contraire, excepté la porte de glace qui s'ouvrait
sur la serre chaude, tout était bien clos: la soie transparente des
stores, le réseau de dentelles des rideaux rendaient le jour plus
mystérieux encore; sur tous les meubles, des masses de végétaux
exotiques semblaient jaillir de grandes coupes étincelantes d'or et
d'émail.

Dans cette retraite silencieuse, remplie de fleurs odorantes, de
tableaux voluptueux, on aspirait une sorte d'atmosphère amoureuse,
enivrante, qui plongeait l'âme et les sens dans de brûlantes
langueurs...

Enfin, pour faire les honneurs de ce temple qui paraissait élevé à
l'amour antique ou aux divinités nues de la Grèce, un homme, jeune et
beau, élégant et distingué, tour à tour spirituel ou tendre, romanesque
ou libertin, tantôt moqueur et gai jusqu'à la folie, tantôt plein de
charme et de grâce, excellent musicien, doué d'une de ces voix
vibrantes, passionnées, que les femmes ne peuvent entendre chanter sans
ressentir une impression profonde... presque physique, enfin un homme
amoureux surtout... amoureux toujours... tel était le vicomte.

À Athènes il eût été sans doute admiré, exalté, déifié à l'égal
d'Alcibiade; de nos jours, et à l'époque dont nous parlons, le vicomte
n'était plus qu'un ignoble faussaire, qu'un misérable escroc.

Le premier étage de la maison de M. de Saint-Remy avait au contraire un
aspect tout viril.

C'est là qu'il recevait ses nombreux amis, tous d'ailleurs de la
meilleure compagnie.

Là, rien de coquet, rien d'efféminé: un ameublement simple et sévère,
pour ornements de belles armes, des portraits de chevaux de course, qui
avaient gagné au vicomte bon nombre de magnifiques vases d'or et
d'argent posés sur les meubles; la tabagie et le salon de jeu
avoisinaient une joyeuse salle à manger, où huit personnes (nombre de
convives strictement limité lorsqu'il s'agit d'un dîner _savant)
_avaient bien des fois apprécié l'excellence du cuisinier et le non
moins excellent mérite de la cave du vicomte, avant de tenir contre lui
quelque nerveuse partie de whist de cinq à six cents louis, ou d'agiter
bruyamment les cornets d'un creps infernal.

Ces deux nuances assez tranchées de l'habitation de M. de Saint-Remy
exposées, le lecteur voudra bien nous suivre dans des régions plus
infimes, entrer dans la cour des remises et monter le petit escalier qui
conduisait au très-confortable appartement d'Edwards Patterson, chef
d'écurie de M. de Saint-Remy.

Cet illustre coachman avait invité à déjeuner M. Boyer, valet de chambre
de confiance du vicomte. Une très-jolie servante anglaise s'étant
retirée après avoir apporté la théière d'argent, nos deux personnages
restèrent seuls.

Edwards était âgé de quarante ans environ; jamais plus habile et plus
gros cocher ne fit gémir son siège sous une rotondité plus imposante,
n'encadra dans sa perruque blanche une figure plus rubiconde et ne
réunit plus élégamment dans sa main gauche les quadruples guides d'un
_four-in-hand_; aussi fin connaisseur en chevaux que Tatersail de
Londres, ayant été dans sa jeunesse aussi bon entraîneur que le vieux et
célèbre Chiffney, le vicomte avait trouvé dans Edwards, chose rare, un
excellent cocher et un homme très-capable de diriger l'entraînement de
quelques chevaux de course qu'il avait eus pour tenir des paris.

Edwards, lorsqu'il n'étalait pas sa somptueuse livrée brun et argent sur
la housse blasonnée de son siège, ressemblait fort à un honnête fermier
anglais; c'est sous cette dernière apparence que nous le présenterons au
lecteur, en ajoutant toutefois que, sous cette face large et colorée, on
devinait l'impitoyable et diabolique astuce d'un maquignon.

M. Boyer, son convive, valet de chambre de confiance du vicomte, était
un grand homme mince, à cheveux gris et plats, au front chauve, au
regard fin, à la physionomie froide, discrète et réservée; il
s'exprimait en termes choisis, avait des manières polies, aisées,
quelque peu de lettres, des opinions politiques conservatrices, et
pouvait honorablement tenir sa partie de premier violon dans un quatuor
d'amateurs; de temps en temps, il prenait du meilleur air du monde une
prise de tabac dans une tabatière d'or rehaussée de perles fines...
après quoi il secouait négligemment du revers de sa main, aussi soignée
que celle de son maître, les plis de sa chemise de fine toile de
Hollande.

--Savez-vous, mon cher Edwards, dit Boyer, que votre servante Betty fait
une petite cuisine bourgeoise fort supportable?

--Ma foi, c'est une bonne fille, dit Edwards, qui parlait parfaitement
français, et je l'emmènerai avec moi dans mon établissement, si
toutefois je me décide à le prendre; et à ce propos, puisque nous voici
seuls, mon cher Boyer, parlons affaires, vous les entendez très-bien?

--Moi, oui, un peu, dit modestement Boyer en prenant une prise de tabac.
Cela s'apprend si naturellement... quand on s'occupe de celles des
autres.

--J'ai donc un conseil très-important à vous demander; c'est pour cela
que je vous avais prié de venir prendre une tasse de thé avec moi.

--Tout à votre service, mon cher Edwards.

--Vous savez qu'en dehors des chevaux de course, j'avais un forfait avec
M. le vicomte, pour l'entretien complet de son écurie, bêtes et gens,
c'est-à-dire huit chevaux et cinq ou six grooms et boys, à raison de
vingt-quatre mille francs par an, mes gages compris.

--C'était raisonnable.

--Pendant quatre ans, M. le vicomte m'a exactement payé; mais, vers le
milieu de l'an passé, il m'a dit: «Edwards, je vous dois environ
vingt-quatre mille francs. Combien estimez-vous, au plus bas prix, mes
chevaux et mes voitures?--Monsieur le vicomte, les huit chevaux ne
peuvent pas être vendus moins de trois mille francs chaque, l'un dans
l'autre, et encore c'est donné (et c'est vrai, Boyer; car la paire de
chevaux de phaéton a été payée cinq cents guinées), ça fera donc
vingt-quatre mille francs pour les chevaux. Quant aux voitures, il y en
a quatre, mettons douze mille francs, ce qui, joint aux vingt-quatre
mille francs des chevaux, fait trente-six mille francs.--Eh bien! a
repris M. le vicomte, achetez-moi le tout à ce prix-là, à condition que
pour les douze mille francs que vous me redevrez, vos avances
remboursées, vous entretiendrez et laisserez à ma disposition chevaux,
gens et voitures pendant six mois.»

--Et vous avez sagement accepté le marché, Edwards? C'était une affaire
d'or.

--Sans doute; dans quinze jours les six mois seront écoulés, je rentre
dans la propriété des chevaux et des voitures.

--Rien de plus simple. L'acte a été rédigé par M. Badinot, l'homme
d'affaires de M. le vicomte. En quoi avez-vous besoin de mes conseils?

--Que dois-je faire? Vendre les chevaux et les voitures par cause de
départ de M. le vicomte, et tout se vendra très-bien, car il est connu
pour le premier amateur de Paris; ou dois-je m'établir marchand de
chevaux, avec mon écurie, qui ferait un joli commencement? Que me
conseillez-vous?

--Je vous conseille de faire ce que je ferai moi-même.

--Comment?

--Je me trouve dans la même position que vous.

--Vous?

--M. le vicomte déteste les détails; quand je suis entré ici, j'avais
d'économies et de patrimoine une soixantaine de mille francs, j'ai fait
les dépenses de la maison comme vous celles de l'écurie, et tous les ans
M. le vicomte m'a payé sans examen; à peu près à la même époque que
vous, je me suis trouvé à découvert, pour moi, d'une vingtaine de mille
francs, et, pour les fournisseurs, d'une soixantaine; alors M. le
vicomte m'a proposé comme à vous, pour me rembourser, de me vendre le
mobilier de cette maison, y compris l'argenterie, qui est très-belle, de
très-bons tableaux, etc.; le tout a été estimé, au plus bas prix, cent
quarante mille francs. Il y avait quatre-vingt mille francs à payer,
restaient soixante mille francs que je devais affecter, jusqu'à leur
entier épuisement, aux dépenses de la table, aux gages des gens, etc.,
et non à autre chose: c'était une condition du marché.

--Parce que sur ces dépenses vous gagniez encore?

--Nécessairement, car j'ai pris des arrangements avec les fournisseurs
que je ne payerai qu'après la vente, dit Boyer en aspirant une forte
prise de tabac, de sorte qu'à la fin de ce mois-ci...

--Le mobilier est à vous comme les chevaux et les voitures sont à moi.

--Évidemment. M. le vicomte a gagné à cela de vivre pendant les derniers
temps comme il aime à vivre... en grand seigneur, et ceci à la barbe de
ses créanciers; car mobilier, argenterie, chevaux, voitures, tout avait
été payé comptant à sa majorité, et était devenu notre propriété à vous
et à moi.

--Ainsi M. le vicomte se sera ruiné?...

--En cinq ans...

--Et M. le vicomte avait hérité?...

--D'un pauvre petit million comptant, dit assez dédaigneusement M. Boyer
en prenant une prise de tabac, ajoutez à ce million deux cent mille
francs de dettes environ, c'est passable... C'était donc pour vous dire,
mon cher Edwards, que j'avais eu l'intention de louer cette maison
admirablement meublée, comme elle l'est, à des Anglais, linge, cristaux,
porcelaine, argenterie, serre chaude; quelques-uns de vos compatriotes
auraient payé cela fort cher.

--Sans doute. Pourquoi ne le faites-vous pas?

--Oui, mais les non-valeurs! c'est chanceux; je me décide donc à vendre
le mobilier. M. le vicomte est aussi tellement cité comme connaisseur en
meubles précieux, en objets d'art, que ce qui sortira de chez lui aura
toujours une double valeur: de la sorte, je réaliserai une somme ronde.
Faites comme moi, Edwards, réalisez, réalisez et n'aventurez pas vos
gains dans des spéculations; vous, premier cocher de M. le vicomte de
Saint-Remy, c'est à qui voudra vous avoir: on m'a justement parlé hier
d'un mineur émancipé, un cousin de Mme la duchesse de Lucenay, le jeune
duc de Montbrison, qui arrive d'Italie avec son précepteur, et qui monte
sa maison. Deux cent cinquante bonnes mille livres de rentes en terres,
mon cher Edwards, deux cent cinquante mille livres de rentes... Et avec
cela entrant dans la vie. Vingt ans, toutes les illusions de la
confiance, tous les enivrements de la dépense, prodigue comme un
prince... Je connais l'intendant, je puis vous dire cela en confidence:
il m'a déjà presque agréé comme premier valet de chambre: il me protège,
le niais!

Et M. Boyer leva les épaules en aspirant violemment sa prise de tabac.

--Vous espérez le débusquer?

--Parbleu! c'est un imbécile ou un impertinent. Il me met là, comme si
je n'étais pas à craindre pour lui! Avant deux mois je serai à sa place.

--Deux cent cinquante mille livres de rentes en terres! reprit Edwards
en réfléchissant, et jeune homme, c'est une bonne maison...

--Je vous dis qu'il y a de quoi faire. Je parlerai pour vous à mon
protecteur, dit M. Boyer avec ironie. Entrez là, c'est une fortune qui a
des racines et à laquelle on peut s'attacher pour longtemps. Ce n'est
pas comme ce malheureux million de M. le vicomte, une vraie boule de
neige: un rayon du soleil parisien, et tout est dit. J'ai bien vu tout
de suite que je ne serais ici qu'un oiseau de passage: c'est dommage;
car notre maison nous faisait honneur, et jusqu'au dernier moment je
servirai M. le vicomte avec le respect et l'estime qui lui sont dus.

--Ma foi, mon cher Boyer, je vous remercie et j'accepte votre
proposition: mais, j'y songe, si je proposais à ce jeune duc l'écurie de
M. le vicomte! Elle est toute prête, elle est connue et admirée de tout
Paris.

--C'est juste, vous pouvez faire là une affaire d'or.

--Mais vous-même, pourquoi ne pas lui proposer cette maison si
admirablement montée en tout? Que trouverait-il de mieux?

--Pardieu, Edwards, vous êtes un homme d'esprit, ça ne m'étonne pas,
mais vous me donnez là une excellente idée; il faut nous adresser à M.
le vicomte, il est si bon maître qu'il ne refusera pas de parler pour
nous au jeune duc; il lui dira que, partant pour la légation de
Gerolstein, où il est attaché, il veut se défaire de tout son
établissement. Voyons, cent soixante mille francs pour la maison toute
meublée, vingt mille francs pour l'argenterie et les tableaux, cinquante
mille francs pour l'écurie et les voitures, ça fait deux cent trente
mille francs; c'est une affaire excellente pour un jeune homme qui veut
se monter de tout; il dépenserait trois fois cette somme avant de réunir
quelque chose d'aussi complètement élégant et choisi que l'ensemble de
cet établissement. Car, il faut l'avouer, Edwards, il n'y en a pas un
second comme M. le vicomte pour entendre la vie.

--Et les chevaux!

--Et la bonne chère! Godefroi, son cuisinier, sort d'ici cent fois
meilleur qu'il n'y est entré; M. le vicomte lui a donné d'excellents
conseils, l'a énormément raffiné.

--Par là-dessus on dit que M. le vicomte est si beau joueur!

--Admirable... gagnant de grosses sommes avec encore plus d'indifférence
qu'il ne perd... Et pourtant je n'ai jamais vu perdre plus galamment.

--Et les femmes! Boyer, les femmes!!! Ah! vous pourriez en dire long
là-dessus, vous qui entrez seul dans les appartements du
rez-de-chaussée...

--J'ai mes secrets comme vous avez les vôtres, mon cher.

--Les miens?

--Quand M. le vicomte faisait courir, n'aviez-vous pas aussi vos
confidences? Je ne veux pas attaquer la probité des jockeys de vos
adversaires... Mais enfin certains bruits...

--Silence, mon cher Boyer; un gentleman ne compromet pas plus la
réputation d'un jockey adversaire qui a eu la faiblesse de l'écouter...

--Qu'un galant homme ne compromet la réputation d'une femme qui a eu des
bontés pour lui; aussi, vous dis-je, gardons nos secrets, ou plutôt les
secrets de M. le vicomte, mon cher Edwards.

--Ah çà!... qu'est-ce qu'il va faire maintenant?

--Partir pour l'Allemagne avec une bonne voiture de voyage et sept ou
huit mille francs qu'il saura bien trouver. Oh! je ne suis pas
embarrassé de M. le vicomte; il est de ces personnages qui retombent
toujours sur leurs jambes, comme on dit...

--Et il n'a plus aucun héritage à attendre?

--Aucun, car son père a tout juste une petite aisance.

--Son père?

--Certainement...

--Le père de M. le vicomte n'est pas mort?...

--Il ne l'était pas, du moins, il y a cinq ou six mois; M. le vicomte
lui a écrit pour certains papiers de famille...

--Mais on ne le voit jamais ici?

--Par une bonne raison: depuis une quinzaine d'années il habite en
province, à Angers.

--Mais M. le vicomte ne va pas le visiter?

--Son père?

--Oui.

--Jamais... jamais... ah bien! non.

--Ils sont donc brouillés?

--Ce que je vais vous dire n'est pas un secret, car je le tiens de
l'ancien homme de confiance de M. le prince de Noirmont.

--Le père de Mme de Lucenay? dit Edwards avec un regard malin et
significatif dont M. Boyer, fidèle à ses habitudes de réserve et de
discrétion, n'eut pas l'air de comprendre la signification; il reprit
donc froidement:

--Mme la duchesse de Lucenay est en effet fille de M. le prince de
Noirmont; le père de M. le vicomte était intimement lié avec le prince;
Mme la duchesse était alors toute jeune personne, et M. de Saint-Remy
père, qui l'aimait beaucoup, la traitait aussi familièrement que si elle
eût été sa fille. Je tiens ces détails de Simon, l'homme de confiance du
prince; je puis parler sans scrupules, car l'aventure que je vais vous
raconter a été dans le temps la fable de tout Paris. Malgré ses soixante
ans, le père de M. le vicomte est un homme d'un caractère de fer, d'un
courage de lion, d'une probité que je me permettrai d'appeler fabuleuse;
il ne possédait presque rien et avait épousé par amour la mère de M. le
vicomte, jeune personne assez riche, qui possédait le million à la fonte
duquel nous venons d'avoir l'honneur d'assister.

Et M. Boyer s'inclina.

Edwards l'imita.

--Le mariage fut très-heureux jusqu'au moment où le père de M. le
vicomte trouva, dit-on, par hasard, de diables de lettres qui prouvaient
évidemment que, pendant une de ses absences, trois ou quatre ans après
son mariage, sa femme avait eu une tendre faiblesse pour un certain
comte polonais.

--Cela arrive souvent aux Polonais. Quand j'étais chez M. le marquis de
Senneval, Mme la marquise... une enragée...

M. Boyer interrompit son compagnon.

--Vous devriez, mon cher Edwards, savoir les alliances de nos grandes
familles avant de parler; sans cela, vous vous réservez de cruels
mécomptes.

--Comment?

--Mme la marquise de Senneval est la soeur de M. le duc de Montbrison,
où vous désirez entrer...

--Ah! diable!

--Jugez de l'effet, si vous aviez été parler d'elle en des termes
pareils devant les envieux ou des délateurs: vous ne seriez pas resté
vingt-quatre heures dans la maison.

--C'est juste, Boyer... je tâcherai de connaître les alliances...

--Je reprends... Le père de M. le vicomte découvrit donc, après douze ou
quinze ans d'un mariage jusque-là fort heureux, qu'il avait à se
plaindre d'un comte polonais. Malheureusement ou heureusement, M. le
vicomte était né neuf mois après que son père... ou plutôt que M. le
comte de Saint-Remy, était revenu de ce fatal voyage, de sorte qu'il ne
pouvait pas être certain, malgré de grandes probabilités, que M. le
vicomte fût le fruit de l'adultère. Néanmoins, M. le comte se sépara à
l'instant de sa femme, ne voulut pas toucher à un sou de la fortune
qu'elle lui avait apportée et se retira en province avec environ
quatre-vingt mille francs qu'il possédait; mais vous allez voir la
rancune de ce caractère diabolique. Quoique l'outrage datât de quinze
ans lorsqu'il le découvrit, et qu'il dût y avoir prescription, le père
de M. le vicomte, accompagné de M. de Fermont, un de ses parents, se mit
aux trousses du Polonais séducteur et l'atteignit à Venise, après
l'avoir cherché pendant dix-huit mois dans presque toutes les villes de
l'Europe.

--Quel obstiné!...

--Une rancune de démon, vous dis-je, mon cher Edwards... À Venise eut
lieu un duel terrible, dans lequel le Polonais fut tué. Tout s'était
passé loyalement; mais le père de M. le vicomte montra, dit-on, une joie
si féroce de voir le Polonais blessé mortellement que son parent, M. de
Fermont, fut obligé de l'arracher du lieu du combat... le comte voulant
voir, disait-il, expirer son ennemi sous ses yeux.

--Quel homme! Quel homme!

--Le comte, lui, revint à Paris, alla chez sa femme, lui annonça qu'il
venait de tuer le Polonais et repartit. Depuis, il n'a jamais revu ni
elle ni son fils, et il s'est retiré à Angers; c'est là qu'il vit,
dit-on, comme un vrai loup-garou, avec ce qui lui reste de ses
quatre-vingt mille francs, bien écornés par ses courses après le
Polonais, comme vous pensez. À Angers il ne voit personne, si ce n'est
la femme et la fille de son parent, M. de Fermont, qui est mort depuis
quelques années. Du reste, cette famille a du malheur, car le frère de
M. de Fermont s'est brûlé, dit-on, la cervelle, il y a plusieurs mois.

--Et la mère de M. le vicomte?

--Il l'a perdue il y a longtemps. C'est pour cela que M. le vicomte, à
sa majorité, a joui de la fortune de sa mère... Vous voyez donc bien,
mon cher Edwards, qu'en fait d'héritage, M. le vicomte n'a rien ou
presque rien à attendre de son père...

--Qui, du reste, doit le détester.

--Il n'a jamais voulu le voir, depuis la découverte en question,
persuadé sans doute qu'il est fils du Polonais.

L'entretien des deux personnages fut interrompu par un valet de pied
géant, soigneusement poudré quoiqu'il fût à peine onze heures.

--Monsieur Boyer, M. le vicomte a sonné deux fois, dit le géant.

Boyer parut désolé d'avoir manqué à son service, se leva précipitamment
et suivit le domestique avec autant d'empressement et de respect que
s'il n'eût pas été le propriétaire de la maison de son maître.



VII

Le comte de Saint-Remy


Il y avait environ deux heures que Boyer, quittant Edwards, s'était
rendu auprès de M. de Saint-Remy, lorsque le père de ce dernier vint
frapper à la porte cochère de la maison de la rue de Chaillot.

Le comte de Saint-Remy était un homme de haute taille, encore alerte et
vigoureux malgré son âge; la couleur presque cuivrée de son teint
contrastait étrangement avec la blancheur éclatante de sa barbe et de
ses cheveux; ses épais sourcils, restés noirs, recouvraient à demi ses
yeux perçants profondément enfoncés dans leur orbite. Quoiqu'il portât,
par une sorte de manie misanthropique, des vêtements presque sordides,
il y avait dans toute sa personne quelque chose de calme, de fier, qui
commandait le respect.

La porte de la maison de son fils s'ouvrit, il entra.

Un portier en grande livrée brun et argent, parfaitement poudré et
chaussé de bas de soie, parut sur le seuil d'une loge élégante, qui
avait autant de rapport avec l'antre enfumé des Pipelet que le tonneau
d'une ravaudeuse peut en avoir avec la somptueuse boutique d'une
lingerie à la mode.

--M. de Saint-Remy? demanda le comte d'un ton bref.

Le portier, au lieu de répondre, examinait avec une dédaigneuse surprise
la barbe blanche, la redingote râpée et le vieux chapeau de l'inconnu,
qui tenait à la main une grosse canne.

--M. de Saint-Remy? reprit impatiemment le comte, choqué de
l'impertinent examen du portier.

--M. le vicomte n'y est pas.

Ce disant, le confrère de M. Pipelet tira le cordon et, d'un geste
significatif, invita l'inconnu à se retirer.

--J'attendrai, dit le comte.

Et il passa outre.

--Eh! l'ami, l'ami! on n'entre pas ainsi dans les maisons! s'écria le
portier en courant après le comte et en le prenant par le bras.

--Comment, drôle! répondit le vieillard d'un air menaçant en levant sa
canne, tu oses me toucher!...

--J'oserai bien autre chose si vous ne sortez pas tout de suite. Je vous
ai dit que M. le vicomte n'y était pas, ainsi allez-vous-en.

À ce moment, Boyer, attiré par ces éclats de voix, parut sur le perron
de la maison.

--Quel est ce bruit? demanda-t-il.

--Monsieur Boyer, c'est cet homme qui veut absolument entrer, quoique je
lui aie dit que M. le vicomte n'y était pas.

--Finissons! reprit le comte en s'adressant à Boyer, qui s'était
approché; je veux voir mon fils... S'il est sorti, je l'attendrai...

Nous l'avons dit, Boyer n'ignorait ni l'existence ni la misanthropie du
père de son maître; assez physionomiste d'ailleurs, il ne douta pas un
moment de l'identité du comte, le salua respectueusement et répondit:

--Si Monsieur le comte veut bien me suivre, je suis à ses ordres...

--Allez, dit M. de Saint-Remy, qui accompagna Boyer, au profond
ébahissement du portier.

Toujours précédé du valet de chambre, le comte arriva au premier étage
et suivit son guide, qui, lui faisant traverser le cabinet de travail de
Florestan de Saint-Remy (nous désignerons désormais le vicomte par ce
nom de baptême pour le distinguer de son père), l'introduisit dans un
petit salon communiquant à cette pièce, et situé immédiatement au-dessus
du boudoir du rez-de-chaussée.

--M. le vicomte a été obligé de sortir ce matin, dit Boyer; si Monsieur
le comte veut prendre la peine de l'attendre, il ne tardera pas à
rentrer.

Et le valet de chambre disparut.

Resté seul, le comte regarda autour de lui avec assez d'indifférence;
mais tout à coup, il fit un brusque mouvement, sa figure s'anima, ses
joues s'empourprèrent, la colère contracta ses traits.

Il venait d'apercevoir le portrait de sa femme... de la mère de
Florestan de Saint-Remy.

Il croisa ses bras sur sa poitrine, baissa la tête comme pour échapper à
cette vision et marcha à grands pas.

--Cela est étrange! disait-il; cette femme est morte; j'ai tué son
amant, et ma blessure est aussi vive, aussi douloureuse qu'au premier
jour... Ma soif de vengeance n'est pas encore éteinte, ma farouche
misanthropie, en m'isolant presque absolument du monde, m'a laissé face
à face avec la pensée de mon outrage. Oui, car la mort du complice de
cette infâme a vengé mon outrage, mais ne l'a pas effacé de mon
souvenir.

«Oh! je le sens, ce qui rend ma haine incurable, c'est de songer que
pendant quinze ans j'ai été dupe; c'est que pendant quinze ans j'ai
entouré d'estime, de respect, une misérable qui m'avait indignement
trompé. C'est que j'ai aimé son fils, le fils de son crime, comme s'il
eût été mon enfant... car l'aversion que m'inspire maintenant ce
Florestan ne me prouve que trop qu'il est le fruit de l'adultère!

«Et pourtant je n'ai pas la certitude absolue de son illégitimité; il
est possible enfin qu'il soit mon fils... quelquefois ce doute m'est
affreux... S'il était mon fils pourtant! Alors l'abandon où je l'ai
laissé, l'éloignement, que je lui ai toujours témoigné, mon refus de le
jamais voir, seraient impardonnables. Mais, après tout, il est riche,
jeune, heureux: à quoi lui aurais-je été utile?... Oui, mais sa
tendresse eût peut-être adouci les chagrins que m'a causés sa mère!

Après un moment de réflexion profonde, le comte reprit en haussant les
épaules:

--Encore ces suppositions insensées, sans issue, qui ravivent toutes les
peines! Soyons homme, et surmontons la stupide et pénible émotion que je
ressens en songeant que je vais revoir celui que, pendant dix années,
j'ai aimé avec la plus folle idolâtrie, que j'ai aimé comme mon fils,
lui! lui! l'enfant de cet homme que j'ai vu tomber sous mon épée avec
tant de bonheur, de cet homme dont j'ai vu couler le sang avec tant de
joie! Et ils m'ont empêché d'assister à son agonie... à sa mort!... Oh!
ils ne savaient pas ce que c'est que d'avoir été frappé aussi
cruellement que je l'ai été!... Et puis, penser que mon nom, toujours
respecté, honoré, a dû être si souvent prononcé avec insolence et
dérision... comme on prononce celui d'un mari trompé!... Penser que mon
nom... mon nom dont j'ai toujours été si fier, appartient à cette heure
au fils de l'homme dont j'aurais voulu arracher le coeur!... Oh! je ne
sais pas comment je ne deviens pas fou quand je songe à cela!

Et M. de Saint-Remy, continuant de marcher avec agitation, souleva
machinalement la portière qui séparait le salon du cabinet de travail de
Florestan et fit quelques pas dans cette dernière pièce.

Il avait disparu depuis un instant, lorsqu'une petite porte masquée dans
la tenture s'ouvrit doucement, et Mme de Lucenay, enveloppée d'un grand
châle de cachemire vert, coiffée d'un chapeau de velours noir
très-simple, entra dans le salon que le comte venait de quitter pour un
moment.

Expliquons la cause de cette apparition inattendue.

Florestan de Saint-Remy avait donné la veille rendez-vous à la duchesse
pour le lendemain matin. Celle-ci ayant, nous l'avons dit, une clef de
la petite porte de la ruelle était, comme d'habitude, entrée par la
serre chaude, comptant trouver Florestan dans l'appartement du
rez-de-chaussée; ne l'y trouvant pas, elle crut (ainsi que cela était
arrivé quelquefois) le vicomte occupé à écrire dans son cabinet... Un
escalier dérobé conduisait du boudoir au premier. Mme de Lucenay monta
sans crainte, supposant que M. de Saint-Remy avait, comme toujours,
défendu sa porte.

Malheureusement, une visite assez menaçante de M. Badinot ayant obligé
Florestan de sortir précipitamment, il avait oublié le rendez-vous de
Mme de Lucenay.

Celle-ci, ne voyant personne, allait entrer dans le cabinet, lorsque les
rideaux de la portière du salon s'écartèrent, et la duchesse se trouva
en face à face avec le père de Florestan.

Elle ne put retenir un cri d'effroi.

--Clotilde! s'écria le comte stupéfait.

Intimement lié avec le comte de Noirmont, père de Mme de Lucenay, M. de
Saint-Remy, ayant connu celle-ci enfant et toute jeune fille, l'avait
autrefois ainsi familièrement appelée par son nom de baptême.

La duchesse restait immobile, contemplant avec surprise ce vieillard à
barbe blanche et mal vêtu, dont elle se rappelait pourtant confusément
les traits.

--Vous, Clotilde! répéta le comte avec un accent de reproche douloureux,
vous... ici... chez mon fils!

Ces derniers mots fixèrent les souvenirs indécis de Mme de Lucenay; elle
reconnut enfin le père de Florestan et s'écria:

--Monsieur de Saint-Remy!

La position était tellement nette et significative que la duchesse, dont
on sait d'ailleurs le caractère excentrique et résolu, dédaigna de
recourir à un mensonge pour expliquer le motif de sa présence chez
Florestan; comptant sur l'affection toute paternelle que le comte lui
avait jadis témoignée, elle lui tendit la main et lui dit de cet air à
la fois gracieux, cordial et hardi qui n'appartenait qu'à elle:

--Voyons... ne me grondez pas... vous êtes mon plus vieil ami;
souvenez-vous qu'il y a vingt ans vous m'appeliez votre chère
Clotilde...

--Oui... je vous appelais ainsi... mais...

--Je sais d'avance tout ce que vous allez me dire, vous connaissez ma
devise: «Ce qui est, est... Ce qui sera, sera...»

--Ah! Clotilde!...

--Épargnez-moi vos reproches, laissez-moi plutôt vous parler de ma joie
de vous revoir; votre présence me rappelle tant de choses: mon pauvre
père... d'abord, et puis mes quinze ans... Ah! quinze ans, que c'est
beau!

--C'est parce que votre père était mon ami, que...

--Oh! oui, reprit la duchesse en interrompant M. de Saint-Remy, il vous
aimait tant! Vous souvenez-vous, il vous appelait en riant l'homme aux
rubans verts... Vous lui disiez toujours: «Vous gâtez Clotilde... prenez
garde»; et il vous répondait en m'embrassant: «Je le crois bien que je
la gâte, et il faut que je me dépêche et que je redouble, car bientôt le
monde me l'enlèvera pour la gâter à son tour.» Excellent père! Quel ami
j'ai perdu!... Une larme brilla dans les beaux yeux de Mme de Lucenay;
puis, tendant la main à M. de Saint-Remy, elle lui dit d'une voix émue:
Vrai, je suis heureuse, bien heureuse de vous revoir; vous éveillez des
souvenirs si précieux, si chers à mon coeur!...

Le comte, quoiqu'il connût dès longtemps ce caractère original et
délibéré, restait confondu de l'aisance avec laquelle Clotilde acceptait
cette position si délicate: rencontrer chez son amant le père de son
amant!

--Si vous êtes à Paris depuis longtemps, reprit Mme de Lucenay, il est
mal à vous de n'être pas venu me voir plus tôt; nous aurions tant causé
du passé... car savez-vous que je commence à atteindre l'âge où il y a
un charme extrême à dire à de vieux amis: Vous souvenez-vous?

Certes, la duchesse n'eût pas parlé avec un plus tranquille nonchaloir
si elle eût reçu une visite du matin à l'hôtel de Lucenay. M. de
Saint-Remy ne put s'empêcher de lui dire sévèrement:

--Au lieu de parler du passé, il serait plus à propos de parler du
présent... mon fils peut rentrer d'un moment à l'autre, et...

--Non, dit Clotilde en l'interrompant, j'ai la clef de la petite porte
de la serre, et on annonce toujours son arrivée par un coup de timbre
lorsqu'il rentre par la porte cochère; à ce bruit je disparaîtrai aussi
mystérieusement que je suis venue, et je vous laisserai tout à votre
joie de revoir Florestan. Quelle douce surprise vous allez lui causer...
depuis si longtemps vous l'abandonniez!... Tenez, c'est moi qui aurais
des reproches à vous faire.

--À moi?... À moi?...

--Certainement... Quel guide, quel appui a-t-il eu en entrant dans le
monde? Et pour mille choses positives les conseils d'un père sont
indispensables... Aussi, franchement, il est très-mal à vous de...

Ici Mme de Lucenay, cédant à la bizarrerie de son caractère, ne put
s'empêcher de s'interrompre en riant comme une folle et de dire au
comte:

--Avouez que la position est au moins singulière, et qu'il est
très-piquant que ce soit moi qui vous sermonne.

--Cela est étrange, en effet; mais je ne mérite ni vos sermons ni vos
louanges; je viens chez mon fils... mais ce n'est pas pour mon fils... À
son âge, il n'a pas ou il n'a plus besoin de mes conseils.

--Que voulez-vous dire?

--Vous devez savoir pour quelles raisons j'ai le monde et surtout Paris
en horreur, dit le comte avec une expression pénible et contrainte. Il a
donc fallu des circonstances de la dernière importance pour m'obliger à
quitter Angers, et surtout à venir ici... dans cette maison... Mais j'ai
dû braver mes répugnances et recourir à toutes les personnes qui
pouvaient m'aider ou me renseigner à propos de recherches d'un grand
intérêt pour moi.

--Oh! alors, dit Mme de Lucenay avec l'empressement le plus affectueux,
je vous en prie, disposez de moi, si je puis vous être utile à quelque
chose. Est-il besoin de sollicitations? M. de Lucenay doit avoir un
certain crédit, car les jours où je vais dîner chez ma grand'tante de
Montbrison, il donne à manger chez moi à des députés; on ne fait pas ça
sans motifs; cet inconvénient doit être racheté par quelque avantage,
probablement... comme qui dirait une certaine influence sur des gens qui
en ont beaucoup dans ce temps-ci, dit-on. Encore une fois, si nous
pouvons vous servir, regardez-nous comme à vous. Il y a encore mon jeune
cousin, le petit duc de Montbrison, qui, pair lui-même, est lié avec
toute la jeune pairie. Pourrait-il aussi quelque chose? En ce cas, je
vous l'offre. En un mot, disposez de moi et des miens, vous savez si je
puis me dire amie vaillante et dévouée!

--Je le sais... et je ne refuse pas votre appui... quoique pourtant...

--Voyons, mon cher Alceste, nous sommes gens du monde, agissons donc en
gens du monde; que nous soyons ici ou ailleurs, cela importe peu, je
suppose, à l'affaire qui vous intéresse, et qui maintenant m'intéresse
extrêmement, puisqu'elle est vôtre. Causons donc de cela, et très-à
fond... je l'exige...

Ce disant, la duchesse s'approcha de la cheminée, s'y appuya et avança
vers le foyer le plus joli petit pied du monde, qui, pour le moment,
était glacé.

Avec un tact parfait, Mme de Lucenay saisissait l'occasion de ne plus
parler du vicomte et d'entretenir M. de Saint-Remy d'un sujet auquel ce
dernier attachait beaucoup d'importance...

La conduite de Clotilde eût été différente en présence de la mère de
Florestan; c'est avec bonheur, avec fierté, qu'elle lui eût longuement
avoué combien il lui était cher.

Malgré son rigorisme et son âpreté, M. de Saint-Remy subit l'influence
de la grâce cavalière et cordiale de cette femme qu'il avait vue et
aimée tout enfant, et il oublia presque qu'il parlait à la maîtresse de
son fils.

Comment, d'ailleurs, résister à la contagion de l'exemple, lorsque le
héros d'une position souverainement embarrassante ne semble pas même se
douter ou vouloir se douter de la difficulté de la circonstance où il se
trouve?

--Vous ignorez peut-être, Clotilde, dit le comte, que depuis
très-longtemps j'habite Angers?

--Non, je le savais.

--Malgré l'espèce d'isolement que je recherchais, j'avais choisi cette
ville, parce que là habitait un de mes parents, M. de Fermont, qui, lors
de l'affreux malheur qui m'a frappé, s'est conduit pour moi comme un
frère. Après m'avoir accompagné dans toutes les villes de l'Europe, où
j'espérais rencontrer... un homme que je voulais tuer, il m'avait servi
de témoin lors d'un duel...

--Oui, un duel terrible; mon père m'a tout dit autrefois, reprit
tristement Mme de Lucenay; mais, heureusement, Florestan ignore ce
duel... et aussi la cause qui l'a amené...

--J'ai voulu lui laisser respecter sa mère, répondit le comte en
étouffant un soupir...

Il continua:

--Au bout de quelques années, M. de Fermont mourut à Angers, dans mes
bras, laissant une fille et une femme que, malgré ma misanthropie,
j'avais été obligé d'aimer, parce qu'il n'y avait rien au monde de plus
pur, de plus noble que ces deux excellentes créatures. Je vivais seul
dans un faubourg éloigné de la ville; mais, quand mes accès de noire
tristesse me laissaient quelque relâche, j'allais chez Mme de Fermont
parler avec elle et avec sa fille de celui que nous avions perdu. Comme
de son vivant, je venais me retremper, me calmer dans cette douce
intimité, où j'avais désormais concentré toutes mes affections. Le frère
de Mme de Fermont habitait Paris; il se chargea de toutes les affaires
de sa soeur lors de la mort de son mari et plaça chez un notaire cent
mille écus environ, qui composaient toute la fortune de la veuve. Au
bout de quelque temps, un nouveau et affreux malheur frappa Mme de
Fermont; son frère, M. de Renneville, se suicida, il y a de cela environ
huit mois. Je la consolai du mieux que je pus. Sa première douleur
calmée, elle partit pour Paris, afin de mettre ordre à ses affaires. Au
bout de quelque temps, j'appris que l'on vendait par son ordre le
modeste mobilier de la maison qu'elle louait à Angers et que cette somme
avait été employée à payer quelques dettes laissées par elle. Inquiet de
cette circonstance, je m'informai, et j'appris vaguement que cette
malheureuse femme et sa fille se trouvaient dans la détresse, victimes
sans doute d'une banqueroute. Si Mme de Fermont pouvait, dans une
extrémité pareille, compter sur quelqu'un, c'était sur moi... pourtant
je ne reçus d'elle aucune nouvelle. Ce fut surtout en perdant cette
intimité si douce que j'en reconnus toute la valeur. Vous ne pouvez vous
figurer mes souffrances, mes inquiétudes depuis le départ de Mme de
Fermont et de sa fille... Leur père, leur mari était pour moi un
frère... il me fallait donc absolument les retrouver, savoir pourquoi
dans leur ruine elles ne s'adressaient pas à moi, tout pauvre que
j'étais; je partis pour venir ici, laissant à Angers, une personne qui,
si par hasard on apprenait quelque chose de nouveau, devait m'en
instruire.

--Eh bien?

--Hier encore j'ai reçu une lettre d'Anjou... on ne sait rien. En
arrivant à Paris j'ai commencé mes recherches... je suis allé d'abord à
l'ancien domicile du frère de Mme de Fermont. Là on m'a dit qu'elle
demeurait sur le quai du canal Saint-Martin.

--Et cette adresse?

--Avait été la sienne, mais on ignorait son nouveau logement.
Malheureusement, jusqu'à présent mes recherches ont été inutiles. Après
mille vaines tentatives avant de désespérer tout à fait, je me suis
décidé à venir ici: peut-être Mme de Fermont, qui, par un motif
inexplicable, ne m'a demandé ni aide ni appui, aura eu recours à mon
fils comme au fils du meilleur ami de son mari. Sans doute ce dernier
espoir est bien peu fondé... mais je ne veux rien avoir négligé pour
retrouver cette pauvre femme et sa fille.

Depuis quelques minutes Mme de Lucenay écoutait le comte avec un
redoublement d'attention; tout à coup elle dit:

--En vérité, il serait bien singulier qu'il s'agît des mêmes
personnes... auxquelles s'intéresse Mme d'Harville...

--Quelles personnes? demanda le comte.

--La veuve dont vous parlez est jeune encore, n'est-ce pas? Sa figure
est très-noble?

--Sans doute; mais comment savez-vous...

--Sa fille, belle comme un ange, a seize ans au plus?

--Oui... oui...

--Et elle s'appelle Claire?

--Oh! de grâce! dites, où sont-elles?

--Hélas! je l'ignore...

--Vous l'ignorez?

--Voici ce qui est arrivé: une femme de ma société, Mme d'Harville, est
venue chez moi me demander si je ne connaissais pas une femme veuve dont
la fille se nommait Claire, et dont le frère se serait suicidé; Mme
d'Harville s'adressait à moi, parce qu'elle avait vu ces mots: «Écrire à
Mme de Lucenay», tracés au bas d'un brouillon de lettre que cette
malheureuse femme écrivait à une personne inconnue, dont elle réclamait
l'appui.

--Elle voulait vous écrire... à vous, et pourquoi?

--Je l'ignore... je ne la connais pas.

--Mais elle vous connaissait, elle! s'écria M. de Saint-Remy, frappé
d'une idée subite.

--Que dites-vous?

--Cent fois elle m'avait entendu parler de votre père, de vous, de votre
généreux et excellent coeur. Dans son infortune, elle aura songé à
recourir à vous.

--En effet, cela peut s'expliquer ainsi.

--Et Mme d'Harville... comment avait-elle eu ce brouillon de lettre en
sa possession?

--Je l'ignore; tout ce que je sais, c'est que, sans savoir encore où
étaient réfugiées cette pauvre mère et sa fille, elle était, je crois,
sur leurs traces.

--Alors je compte sur vous, Clotilde, pour m'introduire auprès de Mme
d'Harville; il faut que je la voie aujourd'hui.

--Impossible! Son mari vient d'être victime d'un effroyable accident;
une arme qu'il ne croyait pas chargée est partie entre ses mains, il a
été tué sur le coup.

--Ah! c'est horrible!

--La marquise est aussitôt partie pour aller passer les premiers temps
de son deuil chez son père, en Normandie.

--Clotilde, je vous en conjure, écrivez-lui aujourd'hui, demandez-lui
les renseignements qu'elle possède déjà; puisqu'elle s'intéresse à ces
pauvres femmes, dites-lui qu'elle n'aura pas de plus chaleureux
auxiliaire que moi; mon seul désir est de retrouver la veuve de mon ami
et de partager avec elle et avec sa fille le peu que je possède.
Maintenant c'est ma seule famille.

--Toujours le même, toujours généreux et dévoué! Comptez sur moi,
j'écrirai aujourd'hui même à Mme d'Harville. Où adresserai-je ma
réponse?

--À Asnières, poste restante.

--Quelle bizarrerie! Pourquoi vous loger là, et pas à Paris?

--J'exècre Paris, à cause des souvenirs qu'il me rappelle, dit M. de
Saint-Remy d'un air sombre; mon ancien médecin, le docteur Griffon, avec
qui je suis resté en correspondance, possède une petite maison de
campagne sur le bord de la Seine, près d'Asnières; il ne l'habite pas
l'hiver, il me l'a proposée; c'était presque un faubourg de Paris; je
pouvais, après m'être livré à mes recherches, trouver là l'isolement qui
me plaît... J'ai accepté.

--Je vous écrirai donc à Asnières; je puis d'ailleurs vous donner déjà
un renseignement qui pourra vous servir peut-être... et que je dois à
Mme d'Harville... La ruine de Mme de Fermont a été causée par la
friponnerie du notaire chez qui était placée toute la fortune de votre
parente... Ce notaire a nié le dépôt.

--Le misérable!... Et il se nomme?

--M. Jacques Ferrand, dit la duchesse, sans pouvoir dissimuler son envie
de rire.

--Que vous êtes étrange, Clotilde! Il n'y a rien que de sérieux, que de
triste dans tout ceci, et vous riez! dit le comte surpris et mécontent.

En effet, Mme de Lucenay, au souvenir de l'amoureuse déclaration du
notaire, n'avait pu réprimer un mouvement d'hilarité.

--Pardon, mon ami, reprit-elle; c'est que ce notaire est un homme fort
singulier... et l'on raconte de lui des choses fort ridicules... Mais,
sérieusement, si sa réputation d'honnête homme n'est pas plus méritée
que sa réputation de saint homme (et je déclare celle-ci usurpée), c'est
un grand misérable!

--Et il demeure?

--Rue du Sentier.

--Il aura ma visite... Ce que vous me dites de lui coïnciderait alors
assez avec certains soupçons...

--Quels soupçons?

--D'après quelques renseignements pris sur la mort du frère de ma pauvre
amie, je serais presque tenté de croire que ce malheureux, au lieu de se
suicider... a été victime d'un assassinat.

--Grand Dieu! Et qui vous ferait supposer?...

--Plusieurs raisons qui seraient trop longues à vous dire; je vous
laisse... N'oubliez pas les offres de service que vous m'avez faites en
votre nom et en celui de M. de Lucenay...

--Comment! vous partez... sans voir Florestan?

--Cette entrevue me serait trop pénible, vous devez le comprendre... Je
la bravais dans le seul espoir de trouver ici quelques renseignements
sur Mme de Fermont, voulant n'avoir au moins rien négligé pour la
retrouver; maintenant, adieu...

--Ah! vous êtes impitoyable!

--Ne savez-vous pas...?

--Je sais que votre fils n'a jamais eu plus besoin de vos conseils...

--Comment? N'est-il pas riche, heureux?...

--Oui, mais il ne connaît pas les hommes. Aveuglément prodigue, parce
qu'il est confiant et généreux, en tout, partout et toujours très-grand
seigneur, je crains qu'on n'abuse de sa bonté. Si vous saviez ce qu'il y
a de noblesse dans ce coeur! Je n'ai jamais osé le sermonner au sujet de
ses dépenses et de son désordre, d'abord parce que je suis au moins
aussi folle que lui, et puis... pour d'autres raisons; mais vous, au
contraire, vous pourriez...

Mme de Lucenay n'acheva pas.

Tout à coup on entendit la voix de Florestan de Saint-Remy.

Il entra précipitamment dans le cabinet voisin du salon; après en avoir
brusquement fermé la porte, il dit d'une voix altérée à quelqu'un qui
l'accompagnait:

--Mais c'est impossible!...

--Je vous le répète, répondit la voix claire et perçante de M. Badinot,
je vous répète que, sans cela, avant quatre heures vous serez arrêté...
Car s'il n'a pas l'argent tantôt, notre homme va déposer sa plainte au
parquet du procureur du roi, et vous savez ce que vaut un FAUX comme
celui-là: les galères, mon pauvre vicomte!...



VIII

L'entretien


Il est impossible de peindre le regard qu'échangèrent Mme de Lucenay et
le père de Florestan en entendant ces terribles paroles: _Il_ _y va pour
vous... des galères!_ Le comte devint livide; il s'appuya au dossier
d'un fauteuil, ses genoux se dérobaient sous lui.

Son nom vénérable et respecté... son nom déshonoré par un homme qu'il
accusait d'être le fruit de l'adultère!

Ce premier abattement passé, les traits courroucés du vieillard, un
geste menaçant qu'il fit en s'avançant vers le cabinet, révélèrent une
résolution si effrayante que Mme de Lucenay lui saisit la main, l'arrêta
et lui dit à voix basse, avec l'accent de la plus profonde conviction:

--Il est innocent... je vous le jure!... Écoutez en silence...

Le comte s'arrêta. Il voulait croire à ce que lui disait la duchesse.

Celle-ci était en effet persuadée de la loyauté de Florestan.

Pour obtenir de nouveaux sacrifices de cette femme si aveuglément
généreuse, sacrifices qui avaient pu seuls le mettre à l'abri d'une
prise de corps et des poursuites de Jacques Ferrand, le vicomte avait
affirmé à Mme de Lucenay que, dupe d'un misérable dont il avait reçu en
paiement une traite fausse, il risquait d'être regardé comme complice du
faussaire, ayant lui-même mis cette traite en circulation.

Mme de Lucenay savait le vicomte imprudent, prodigue, désordonné; mais
jamais elle ne l'aurait un moment supposé capable, non pas d'une
bassesse ou d'une infamie, mais seulement de la plus légère
indélicatesse.

En lui prêtant par deux fois des sommes considérables dans des
circonstances très-difficiles, elle avait voulu lui rendre un service
d'ami, le vicomte n'acceptant jamais ces avances qu'à la condition
expresse de les rembourser; car on lui devait, disait-il, plus du double
de ces sommes.

Son luxe apparent permettait de le croire. D'ailleurs, Mme de Lucenay,
cédant à l'impulsion de sa bonté naturelle, n'avait songé qu'à être
utile à Florestan, et nullement à s'assurer s'il pouvait s'acquitter
envers elle. Il l'affirmait, elle n'en doutait pas; eût-il accepté sans
cela des prêts aussi importants? En répondant de l'honneur de Florestan,
en suppliant le vieux comte d'écouter la conversation de son fils, la
duchesse pensait qu'il allait être question de l'abus de confiance dont
le vicomte se prétendait victime, et qu'il serait ainsi complètement
innocenté aux yeux de son père.

--Encore une fois, reprit Florestan d'une voix altérée, ce Petit-Jean
est un infâme; il m'avait assuré n'avoir pas d'autres traites que celles
que j'ai retirées de ses mains hier et il y a trois jours... Je croyais
celle-ci en circulation, elle n'était payable que dans trois mois à
Londres, chez Adams et Compagnie.

--Oui, oui, dit la voix mordante de Badinot, je sais, mon cher vicomte,
que vous aviez adroitement combiné votre affaire; vos faux ne devaient
être découverts que lorsque vous seriez déjà loin... Mais vous avez
voulu attraper plus fin que vous.

--Eh! il est bien temps maintenant de me dire cela, malheureux que vous
êtes..., s'écria Florestan furieux; n'est-ce pas vous qui m'avez mis en
rapport avec celui qui m'a négocié ces traites!

--Voyons, mon cher aristocrate, répondit froidement Badinot, du
calme!... Vous contrefaites habilement les signatures de commerce; c'est
à merveille, mais ce n'est pas une raison pour traiter vos amis avec une
familiarité désagréable. Si vous vous emportez encore... je vous laisse,
arrangez-vous comme vous voudrez...

--Et croyez-vous qu'on puisse conserver son sang-froid dans une position
pareille?... Si ce que vous me dites est vrai, si cette plainte doit
être déposée aujourd'hui au parquet du procureur du roi, je suis
perdu...

--C'est justement ce que je vous dis, à moins que... vous n'ayez encore
recours à votre charmante Providence aux yeux bleus...

--C'est impossible.

--Alors, résignez-vous. C'est dommage, c'était la dernière traite... et
pour vingt-cinq mauvais mille francs... aller prendre l'air du Midi à
Toulon... C'est maladroit, c'est absurde, c'est bête! Comment un habile
homme comme vous peut-il se laisser acculer ainsi?

--Mon Dieu, que faire? Que faire?... Rien de ce qui est ici ne
m'appartient plus, je n'ai pas vingt louis à moi.

--Vos amis?

--Eh! je dois à tous ceux qui pourraient me prêter; me croyez-vous assez
sot pour avoir attendu jusqu'à aujourd'hui pour m'adresser à eux?

--C'est vrai; pardon... tenez, causons tranquillement, c'est le meilleur
moyen d'arriver à une solution raisonnable. Tout à l'heure je voulais
vous expliquer comment vous vous étiez attaqué à plus fin que vous. Vous
ne m'avez pas écouté.

--Allons, parlez, si cela peut être bon à quelque chose.

--Récapitulons: vous m'avez dit, il y a deux mois: «J'ai pour cent
treize mille francs de traites sur différentes maisons de banque à
longues échéances; mon cher Badinot, trouvez moyen de me les
négocier...»

--Eh bien!... Ensuite?...

--Attendez... je vous ai demandé à voir ces valeurs... Un certain je ne
sais quoi m'a dit que ces traites étaient fausses, quoique parfaitement
imitées. Je ne vous soupçonnais pas, il est vrai, un talent
calligraphique aussi avancé; mais, m'occupant du soin de votre fortune
depuis que vous n'aviez plus de fortune, je vous savais complètement
ruiné. J'avais fait passer l'acte par lequel vos chevaux, vos voitures,
le mobilier de cet hôtel, appartenaient à Boyer et à Edwards... Il
n'était donc pas indiscret à moi de m'étonner de vous voir possesseur de
valeurs de commerce si considérables, hein?

--Faites-moi grâce de vos étonnements, arrivons au fait.

--M'y voici... J'ai assez d'expérience ou de timidité... pour ne pas me
soucier de me mêler directement d'affaires de cette sorte; je vous
adressai donc à un tiers qui, non moins clairvoyant que moi, soupçonna
le mauvais tour que vous vouliez lui jouer.

--C'est impossible, il n'aurait pas escompté ces valeurs s'il les avait
crues fausses.

--Combien vous a-t-il donné d'argent comptant, pour ces cent treize
mille francs?

--Vingt-cinq mille francs comptant, et le reste en créances à
recouvrer...

--Et qu'avez-vous retiré de ces créances?...

--Rien, vous le savez bien; elles étaient illusoires... mais il
aventurait toujours vingt-cinq mille francs.

--Que vous êtes jeune, mon cher vicomte! Ayant à recevoir de vous ma
commission de cent louis si l'affaire se faisait, je m'étais bien gardé
de dire au tiers l'état réel de vos affaires... Il vous croyait encore à
votre aise, et il vous savait surtout très-adoré d'une grande dame
puissamment riche qui ne vous laisserait jamais dans l'embarras; il
était donc à peu près sûr de rentrer au moins dans ses fonds, par
transaction; il risquait sans doute de perdre, mais il risquait aussi de
gagner beaucoup, et son calcul était bon; car l'autre jour, vous lui
avez déjà compté bel et bien cent mille francs, pour retirer la fausse
traite de cinquante-huit mille francs, et hier trente mille francs pour
la seconde... Pour celle-ci, il s'est contenté, il est vrai, du
remboursement intégral. Comment vous êtes-vous procuré ces trente mille
francs d'hier? que le diable m'emporte si je le sais! car vous êtes un
homme unique... Vous voyez donc bien qu'en fin de compte, si Petit-Jean
vous force à payer la dernière traite de vingt-cinq mille francs, il
aura reçu de vous cent cinquante-cinq mille francs pour vingt-cinq mille
qu'il vous aura comptés; or, j'avais raison de dire que vous vous étiez
joué à plus fin que vous.

--Mais pourquoi m'a-t-il dit que cette dernière traite, qu'il présente
aujourd'hui, était négociée?

--Pour ne pas vous effrayer; il vous avait dit aussi qu'excepté celle de
cinquante-huit mille francs, les autres étaient en circulation; une fois
la première payée, hier est venue la seconde, et aujourd'hui la
troisième.

--Le misérable!...

--Écoutez donc, chacun pour soi, chacun chez soi, comme dit un célèbre
jurisconsulte dont j'admire beaucoup la maxime. Mais causons de
sang-froid: ceci vous prouve que le Petit-Jean (et entre nous je ne
serais pas étonné que, malgré sa sainte renommée, le Jacques Ferrand ne
fût de moitié dans ses spéculations), ceci vous prouve, dis-je, que le
Petit-Jean, alléché par vos premiers paiements, spécule sur cette
dernière traite, comme il a spéculé sur les autres, bien certain que vos
amis ne vous laisseront pas traduire en cour d'assises. C'est à vous de
voir si ces amitiés ne sont pas exploitées, pressurées jusqu'à l'écorce,
et s'il ne reste pas encore quelques gouttes d'or à en exprimer; car si
dans trois heures vous n'avez pas les vingt-cinq mille francs, mon noble
vicomte, vous êtes coffré.

--Quand vous me répéterez cela sans cesse...

--À force de m'entendre vous consentirez peut-être à essayer de tirer
une dernière plume de l'aile de cette généreuse duchesse...

--Je vous répète qu'il n'y faut pas songer... En trois heures trouver
encore vingt-cinq mille francs, après les sacrifices qu'elle a déjà
faits, ce serait folie que de l'espérer.

--Pour vous plaire, heureux mortel, on tente l'impossible.

--Eh! elle l'a déjà tenté, l'impossible... c'était d'emprunter cent
mille francs à son mari et de réussir; mais ce sont de ces phénomènes
qui ne se reproduisent pas deux fois. Voyons, mon cher Badinot,
jusqu'ici vous n'avez pas eu à vous plaindre de moi... j'ai toujours été
généreux, tâchez d'obtenir quelque sursis de ce misérable Petit-Jean...
Vous le savez, je trouve toujours moyen de récompenser qui me sert; une
fois cette dernière affaire assoupie, je prends un nouvel essor... vous
serez content de moi.

--Petit-Jean est aussi inflexible que vous êtes peu raisonnable.

--Moi!...

--Tâchez seulement d'intéresser encore votre généreuse amie à votre
funeste sort... Que diable! dites-lui seulement ce qu'il en est; non
plus, comme déjà, que vous avez été dupe de faussaires, mais que vous
êtes faussaire vous-même.

--Jamais je ne lui ferai un tel aveu, ce serait une honte sans avantage.

--Aimez-vous mieux qu'elle apprenne demain la chose par _La Gazette des
tribunaux?_

--J'ai trois heures devant moi, je puis fuir.

--Et où irez-vous sans argent? Jugez donc, au contraire: ce dernier faux
retiré, vous vous trouverez dans une position superbe, vous n'aurez plus
que des dettes. Voyons, promettez-moi de parler encore à la duchesse.
Vous êtes si roué! vous saurez vous rendre intéressant malgré vos
erreurs; au pis-aller on vous estimera peut-être un peu moins ou plus du
tout, mais on vous tirera d'affaire. Voyons, promettez-moi de voir votre
belle amie; je cours chez Petit-Jean, je me fais fort d'obtenir une
heure ou deux de sursis.

--Enfer! Il faut boire la honte jusqu'à la lie!

--Allons! bonne chance, soyez tendre, passionné, charmant; je cours chez
Petit-Jean, vous m'y trouverez jusqu'à trois heures... plus tard il ne
serait plus temps... le parquet du procureur du roi n'est ouvert que
jusqu'à quatre heures...

Et M. Badinot sortit.

Lorsque la porte fut fermée, on entendit Florestan s'écrier avec un
profond désespoir:

--Mon Dieu! mon Dieu! mon Dieu!

Pendant cet entretien, qui dévoilait au comte l'infamie de son fils, et
à Mme de Lucenay l'infamie de l'homme qu'elle avait aveuglément aimé,
tous deux étaient restés immobiles, respirant à peine, sous cette
épouvantable révélation.

Il serait impossible de rendre l'éloquence muette de la scène
douloureuse qui se passa entre cette jeune femme et le comte lorsqu'il
n'y eut plus de doute possible sur le crime de Florestan. Étendant le
bras vers la pièce où se trouvait son fils, le vieillard sourit avec une
ironie amère, jetant un regard écrasant sur Mme de Lucenay, et sembla
lui dire:

«Voilà celui pour lequel vous avez bravé toutes les hontes, consommé
tous les sacrifices! Voilà celui que vous me reprochiez d'avoir
abandonné!...»

La duchesse comprit le reproche; un moment elle baissa la tête sous le
poids de sa honte.

La leçon était terrible...

Puis, peu à peu, à l'anxiété cruelle qui avait contracté les traits de
Mme de Lucenay, succéda une sorte d'indignation hautaine. Les fautes
inexcusables de cette femme étaient au moins palliées par la loyauté de
son amour, par la hardiesse de son dévouement, par la grandeur de sa
générosité, par la franchise de son caractère et par son inexorable
aversion pour tout ce qui était bas ou lâche.

Encore trop jeune, trop belle, trop recherchée, pour éprouver
l'humiliation d'avoir été exploitée, une fois le prestige de l'amour
subitement évanoui chez elle, cette femme altière et décidée ne
ressentit ni haine ni colère; instantanément, sans transition aucune, un
dégoût mortel, un dédain glacial, tua son affection jusqu'alors si
vivace; ce ne fut plus une maîtresse indignement trompée par son amant,
ce fut une femme de bonne compagnie découvrant qu'un homme de sa société
était un escroc et un faussaire, et le chassant de chez elle.

En supposant même que quelques circonstances eussent pu atténuer
l'ignominie de Florestan, Mme de Lucenay ne les aurait pas admises;
selon elle, l'homme qui franchissait certaines limites d'honneur, soit
par vice, entraînement ou faiblesse, n'existait plus à ses yeux;
l'honorabilité étant pour elle une question d'être ou de non-être.

Le seul ressentiment douloureux qu'éprouva la duchesse fut excité par
l'effet terrible que cette révélation inattendue produisait sur le
comte, son vieil ami.

Depuis quelques moments il semblait ne pas voir, ne pas entendre; ses
yeux étaient fixes, sa tête baissée, ses bras pendants, sa pâleur
livide; de temps à autre un soupir convulsif soulevait sa poitrine.

Chez un homme aussi résolu qu'énergique, un tel abattement était plus
effrayant que les transports de la colère.

Mme de Lucenay le regardait avec inquiétude.

--Courage, mon ami, lui dit-elle à voix basse. Pour vous... pour moi...
pour cet homme... je sais ce qu'il me reste à faire...

Le vieillard la regarda fixement; puis, comme s'il eût été arraché à sa
stupeur par une commotion violente, il redressa la tête, ses traits
devinrent menaçants, et, oubliant que son fils pouvait l'entendre, il
s'écria:

--Et moi aussi, pour vous, pour moi, pour cet homme, je sais ce qu'il me
reste à faire...

--Qui est donc là? demanda Florestan surpris.

Mme de Lucenay, craignant de se trouver avec le vicomte, disparut par la
petite porte et descendit par l'escalier dérobé.

Florestan, ayant encore demandé qui était là et ne recevant pas de
réponse, entra dans le salon. Il s'y trouva seul avec le comte.

La longue barbe du vieillard le changeait tellement, il était si
pauvrement vêtu, que son fils, qui ne l'avait pas vu depuis plusieurs
années, ne le reconnaissant pas d'abord, s'avança vers lui d'un air
menaçant.

--Que faites-vous là...? Qui êtes-vous?

--Je suis le mari de cette femme! répondit le comte en montrant le
portrait de Mme de Saint-Remy.

--Mon père! s'écria Florestan en reculant avec frayeur; et il se rappela
les traits du comte, depuis longtemps oubliés.

Debout, formidable, le regard irrité, le front empourpré par la colère,
ses cheveux blancs rejetés en arrière, ses bras croisés sur sa poitrine,
le comte dominait, écrasait son fils, qui, la tête baissée, n'osait
lever les yeux sur lui.

Pourtant M. de Saint-Remy, par un secret motif, fit un violent effort
pour rester calme et pour dissimuler ses terribles ressentiments.

--Mon père! reprit Florestan d'une voix altérée, vous étiez là?...

--J'étais là...

--Vous avez entendu?...

--Tout.

--Ah! s'écria douloureusement le vicomte en cachant son visage dans ses
mains.

Il y eut un moment de silence.

Florestan, d'abord aussi étonné que chagrin de l'apparition inattendue
de son père, songea bientôt, en homme de ressources, au parti qu'il
pourrait tirer de cet incident.

«Tout n'est pas perdu, se dit-il. La présence de mon père est un coup du
sort. Il sait tout, il ne voudra pas laisser flétrir son nom; il n'est
pas riche, mais il doit toujours posséder plus de vingt-cinq mille
francs. Jouons serré... De l'adresse, de l'entrain, de l'émotion... je
laisse reposer la duchesse et je suis sauvé!»

Puis, donnant à ses traits charmants une expression de douloureux
abattement, mouillant son regard des larmes du repentir, prenant sa voix
la plus vibrante, son accent le plus pathétique, il s'écria en joignant
les mains avec un geste désespéré:

--Ah! mon père... je suis bien malheureux!... Après tant d'années...
vous revoir... et dans un tel moment!... Je dois vous paraître si
coupable! Mais daignez m'écouter, je vous en supplie; permettez-moi, non
de me justifier, mais de vous expliquer ma conduite... Le voulez-vous,
mon père?...

M. de Saint-Remy ne répondit pas un mot; ses traits restèrent
impassibles; il s'assit dans un fauteuil, où il s'accouda, et là, le
menton appuyé sur la paume de sa main, il contempla le vicomte en
silence.

Si Florestan eût connu les motifs qui remplissaient l'âme de son père de
haine, de fureur et de vengeance, épouvanté du calme apparent du comte,
il n'eût pas sans doute essayé de le duper, ni plus ni moins qu'un
bonhomme Géronte.

Mais ignorant les funestes soupçons qui pesaient sur la légitimité de sa
naissance, mais ignorant la faute de sa mère, Florestan ne douta pas du
succès de sa piperie, croyant n'avoir qu'à attendrir un père qui, à la
fois très-misanthrope et très-fier de son nom, serait capable, plutôt
que de le laisser déshonorer, de se décider aux derniers sacrifices.

--Mon père, reprit timidement Florestan, me permettez-vous de tâcher,
non de me disculper, mais de vous dire par suite de quels entraînements
involontaires... je suis arrivé, presque malgré moi, jusqu'à des
actions... infâmes... je l'avoue?...

Le vicomte prit le silence de son père pour un consentement tacite et
continua:

--Lorsque j'eus le malheur de perdre ma mère... ma pauvre mère qui
m'avait tant aimé... je n'avais pas vingt ans... Je me trouvai seul...
sans conseil... sans appui... Maître d'une fortune considérable...
habitué au luxe dès mon enfance... je m'en étais fait une habitude... un
besoin. Ignorant combien il était difficile de gagner de l'argent, je le
prodiguais sans mesure... Malheureusement... et je dis malheureusement,
parce que cela m'a perdu, mes dépenses, toutes folles qu'elles étaient,
furent remarquables par leur élégance... À force de goût, j'éclipsai des
gens dix fois plus riches que moi. Ce premier succès m'enivra, je devins
homme de luxe comme on devient homme de guerre, homme d'État; oui,
j'aime le luxe, non par ostentation vulgaire, mais je l'aime comme le
peintre aime la peinture, comme le poëte aime la poésie; comme tout
artiste, j'étais jaloux de mon oeuvre... et mon oeuvre, à moi, c'était
mon luxe. Je sacrifiai tout à sa perfection... Je le voulus beau, grand,
complet, splendidement harmonieux en toute chose... depuis mon écurie
jusqu'à ma table, depuis mon habit jusqu'à ma maison... Je voulus que ma
vie fût comme un enseignement de goût et d'élégance. Comme un artiste
enfin, j'étais à la fois avide des applaudissements de la foule et de
l'admiration des gens d'élite: ce succès si rare, je l'obtins...

En parlant ainsi, les traits de Florestan perdaient peu à peu leur
expression hypocrite, ses yeux brillaient d'une sorte d'enthousiasme. Il
disait vrai; il avait été d'abord séduit par cette manière assez peu
commune de comprendre le luxe.

Le vicomte interrogea du regard la physionomie de son père; elle lui
parut s'adoucir un peu.

Il reprit avec une exaltation croissante:

--Oracles et régulateurs de la mode, mon blâme ou ma louange faisaient
loi; j'étais cité, copié, vanté, admiré, et cela par la meilleure
compagnie de Paris, c'est-à-dire de l'Europe, du monde... Les femmes
partagèrent l'engouement général, les plus charmantes se disputaient le
plaisir de venir à quelques fêtes très-restreintes que je donnais, et
partout et toujours on s'extasiait sur l'élégance incomparable, sur le
goût exquis de ces fêtes... que les millionnaires ne pouvaient ni égaler
ni éclipser; enfin, je fus ce que l'on appelle le roi de la mode... Ce
mot vous dira tout, mon père, si vous le comprenez.

--Je le comprends... et je suis sûr qu'au bagne vous inventeriez quelque
élégance raffinée dans la manière de porter votre chaîne... cela
deviendrait à la mode dans la chiourme et s'appellerait... à la
Saint-Remy, dit le vieillard avec une sanglante ironie... Puis il
ajouta: Et Saint-Remy... c'est mon nom!...

Et il se tut, restant toujours accoudé, toujours le menton dans la paume
de sa main.

Il fallut à Florestan beaucoup d'empire sur lui-même pour cacher la
blessure que lui fit ce sarcasme acéré.

Il reprit d'un ton plus humble:

--Hélas! mon père, ce n'est pas par orgueil que j'évoque le souvenir de
ces succès... car, je vous le répète, ce succès m'a perdu... Recherché,
envié, flatté, adulé, non par des parasites intéressés, mais par des
gens dont la position dépassait de beaucoup la mienne et sur lesquels
j'avais seulement l'avantage que donne l'élégance... qui est au luxe ce
que le goût est aux arts... la tête me tourna. Je ne calculai plus: ma
fortune devait être dissipée en quelques années, peu m'importait.
Pouvais-je renoncer à cette vie fiévreuse, éblouissante, dans laquelle
les plaisirs succédaient aux plaisirs, les jouissances aux jouissances,
les fêtes aux fêtes, les ivresses de toutes sortes aux enchantements de
toutes sortes?... Oh! si vous saviez, mon père, ce que c'est que d'être
partout signalé comme le héros du jour... d'entendre le murmure qui
accueille votre entrée dans un salon... d'entendre les femmes se dire:
«C'est lui!... le voilà!...» Oh! si vous saviez...

--Je sais, dit le vieillard en interrompant son fils et sans changer
d'attitude, je sais... Oui, l'autre jour, sur une place publique, il y
avait foule; tout à coup on entendit un murmure... pareil à celui qui
vous accueille quand vous entrez quelque part, puis les regards des
femmes surtout se fixèrent sur un très-beau garçon... toujours comme ils
se fixent sur vous... et elles se le montraient les unes aux autres en
se disant: «C'est lui... le voilà...», toujours comme s'il s'était agi
de vous...

--Mais cet homme, mon père?

--Était un faussaire que l'on mettait au carcan.

--Ah! s'écria Florestan avec une rage concentrée; puis feignant une
affliction profonde, il ajouta: Mon père, vous êtes sans pitié... Que
voulez-vous que je vous dise pourtant? Je ne cherche pas à nier les
torts... je veux seulement vous expliquer l'entraînement fatal qui les a
causés. Eh bien! oui, dussiez-vous encore m'accabler de sanglants
sarcasmes, je tâcherai d'aller jusqu'au bout de cette confession, je
tâcherai de vous faire comprendre cette exaltation fiévreuse qui m'a
perdu, parce que alors peut-être vous me plaindrez... Oui, car on plaint
un fou... et j'étais fou... Fermant les yeux, je m'abandonnais à
l'étincelant tourbillon dans lequel j'entraînais avec moi les femmes les
plus charmantes, les hommes les plus aimables. M'arrêter, le pouvais-je?
Autant dire au poëte qui s'épuise, et dont le génie dévore la santé:
«Arrêtez-vous au milieu de l'inspiration qui vous emporte!...» Non, je
ne pouvais pas, moi!... Moi!... Abdiquer cette royauté que j'exerçais,
et rentrer honteux, ruiné, moqué, dans la plèbe inconnue; donner ce
triomphe à mes envieux que j'avais jusqu'alors défiés, dominés,
écrasés!... Non, non, je ne le pouvais pas!... Volontairement du moins.
Vint le jour fatal où pour la première fois l'argent m'a manqué. Je fus
surpris comme si ce moment n'avait jamais dû arriver. Cependant j'avais
encore à moi mes chevaux, mes voitures, le mobilier de cette maison...
Mes dettes payées, il me serait resté soixante mille francs...
peut-être... Qu'aurai-je fait de cette misère? Alors, mon père, je fis
le premier pas dans une voie infâme... j'étais encore honnête... je
n'avais dépensé que ce qui m'appartenait; mais alors je commençai à
faire des dettes que je ne pouvais pas payer... je vendis tout ce que je
possédais à deux de mes gens, afin de m'acquitter envers eux, et de
pouvoir, pendant six mois encore, malgré mes créanciers, jouir du luxe
qui m'enivrait... Pour subvenir à mes besoins de jeu et de folles
dépenses, j'empruntai d'abord à des juifs; puis, pour payer les juifs, à
mes amis, et, pour payer mes amis, à mes maîtresses. Ces ressources
épuisées, il y eut un nouveau temps d'arrêt dans ma vie... D'honnête
homme j'étais devenu chevalier d'industrie... mais je n'étais pas encore
criminel... Cependant j'hésitai... je voulais prendre une résolution
violente... j'avais prouvé dans plusieurs duels que je ne craignais pas
la mort... je voulais me tuer!...

--Ah bah!..., vraiment? dit le comte avec une ironie farouche.

--Vous ne me croyez pas, mon père?

--C'était bien tôt ou bien tard! ajouta le vieillard toujours impassible
et dans la même attitude.

Florestan, pensant avoir ému son père en lui parlant de son projet de
suicide, crut nécessaire de remonter la scène par un coup de théâtre.

Il ouvrit un meuble, y prit un petit flacon de cristal verdâtre et dit
au comte en le posant sur la table:

--Un charlatan italien m'a vendu ce poison...

--Et... il était pour vous... ce poison? dit le vieillard toujours
accoudé.

Florestan comprit la portée des paroles de son père.

Ses traits exprimèrent cette fois une indignation réelle, car il disait
vrai.

Un jour, il avait eu la fantaisie de se tuer: fantaisie éphémère! Les
gens de sa sorte sont trop lâches pour se résoudre froidement et sans
témoins à la mort qu'ils affrontent par point d'honneur dans un duel.

Il s'écria donc avec l'accent de la vérité:

--Je suis tombé bien bas... mais du moins pas jusque-là, mon père!
C'était pour moi que je réservais ce poison!

--Et vous avez eu peur? fit le comte sans changer de position.

--Je l'avoue, j'ai reculé devant cette extrémité terrible; rien n'était
encore désespéré: les personnes auxquelles je devais étaient riches et
pouvaient attendre... À mon âge, avec mes relations, j'espérai un
moment, sinon refaire ma fortune, du moins m'assurer une position
honorable, indépendante, qui m'en eût tenu lieu... Plusieurs de mes
amis, peut-être moins bien doués que moi, avaient fait un chemin rapide
dans la diplomatie. J'eus une velléité d'ambition... Je n'eus qu'à
vouloir, et je fus attaché à la légation de Gerolstein...
Malheureusement, quelques jours après cette nomination, une dette de jeu
contractée envers un homme que je haïssais me mit dans un cruel
embarras... J'avais épuisé mes dernières ressources... Une idée fatale
me vint. Me croyant certain de l'impunité, je commis une action
infâme... Vous le voyez... mon père... je ne vous ai rien caché...
j'avoue l'ignominie de ma conduite, je ne cherche à l'atténuer en
rien... Deux partis me restent à prendre, et je suis également décidé à
tous deux... Le premier est de me tuer... et de laisser votre nom
déshonoré, car si je ne paie pas aujourd'hui même vingt-cinq mille
francs, la plainte est déposée, l'éclat a lieu, et, mort ou vivant, je
suis flétri. Le second moyen est de me jeter dans vos bras, mon père...
de vous dire: «Sauvez votre fils, sauvez votre nom de l'infamie... et je
vous jure de partir demain pour l'Afrique, de m'y engager soldat et d'y
trouver la mort ou de vous revenir un jour vaillamment réhabilité...» Ce
que je vous dis là, mon père, voyez-vous, est vrai... En présence de
l'extrémité qui m'accable, je n'ai pas d'autre parti... Décidez... ou je
mourrai couvert de honte, ou, grâce à vous... je vivrai pour réparer ma
faute... Ce ne sont pas là des menaces et des paroles de jeune homme,
mon père... J'ai vingt-cinq ans, je porte votre nom, j'ai assez de
courage ou pour me tuer... ou pour me faire soldat, car je ne veux pas
aller au bagne...

Le comte se leva.

--Je ne veux pas que mon nom soit déshonoré, dit-il froidement à
Florestan.

--Ah! mon père!... Mon sauveur, s'écria chaleureusement le vicomte; et
il allait se précipiter dans les bras de son père, lorsque celui-ci,
d'un geste glacial, calma cet entraînement.

--On vous attend jusqu'à trois heures... chez cet homme qui a le faux?

--Oui, mon père... il est deux heures...

--Passons dans votre cabinet... donnez-moi de quoi écrire.

--Voici, mon père.

Le comte s'assit devant le bureau de Florestan et écrivit d'une main
ferme:

«Je m'engage à payer ce soir à dix heures les vingt-cinq mille francs
que doit mon fils.

                         «Comte de SAINT-REMY»

--Votre créancier ne veut que de l'argent; malgré ses menaces, cet
engagement de moi le fera consentir à un nouveau délai; il ira chez M.
Dupont, banquier, rue de Richelieu, n° 7, qui lui répondra de la valeur
de cet acte.

--Ô mon père!... Comment jamais...

--Vous m'attendrez ce soir... à dix heures, je vous apporterai
l'argent... Que votre créancier se trouve ici...

--Oui, mon père: et après-demain je pars pour l'Afrique... Vous verrez
si je suis ingrat!... Alors, peut-être, lorsque je serai réhabilité,
vous accepterez mes remerciements.

--Vous ne me devez rien; j'ai dit que mon nom ne serait pas déshonoré
davantage; il ne le sera pas, dit simplement M. de Saint-Remy en prenant
sa canne qu'il avait déposée sur le bureau; et il se dirigea vers la
porte.

--Mon père, votre main, au moins! reprit Florestan d'un ton suppliant.

--Ici, ce soir, à dix heures, dit le comte en refusant sa main.

Et il sortit.

--Sauvé!... s'écria Florestan radieux. Sauvé! Puis il reprit, après un
moment de réflexion: Sauvé à peu près... N'importe, c'est toujours
cela... Peut-être ce soir lui avouerai-je l'_autre chose_. Il est en
train... il ne voudra pas s'arrêter en si beau chemin, et que son
premier sacrifice reste inutile faute d'un second... Et encore, pourquoi
lui dire?... Qui saura jamais?... Au fait, si rien ne se découvre, je
garderai l'argent qu'il me donnera pour éteindre cette dernière dette...
J'ai eu de la peine à l'émouvoir, ce diable d'homme!!! L'amertume de ses
sarcasmes m'avait fait douter de sa bonne résolution; mais ma menace de
suicide, la crainte de voir son nom flétri, l'ont décidé; c'était bien
là qu'il fallait frapper... Il est sans doute beaucoup moins pauvre
qu'il n'affecte de l'être... S'il possède une centaine de mille francs,
il a dû faire des économies en vivant comme il vit... Encore une fois,
sa venue est un coup du sort... Il a l'air sauvage, mais au fond je le
crois bon homme... Courons chez cet huissier!

Il sonna. M. Boyer parut.

--Comment ne m'avez-vous pas averti que mon père était ici? Vous êtes
d'une négligence...

--Par deux fois j'ai voulu adresser la parole à monsieur le vicomte, qui
rentrait avec M. Badinot par le jardin; mais monsieur le vicomte,
probablement préoccupé de son entretien avec M. Badinot, m'a fait signe
de la main de ne pas l'interrompre... Je ne me suis pas permis
d'insister... Je serais désolé que monsieur le vicomte pût me croire
coupable de négligence...

--C'est bien... Dites à Edwards de me faire tout de suite atteler
_Orion_, non, _Plower_ au cabriolet.

M. Boyer s'inclina respectueusement.

Au moment où il allait sortir, on frappa.

M. Boyer regarda le vicomte d'un air interrogatif.

--Entre! dit Florestan.

Un second valet de chambre parut, tenant à la main un petit plateau de
vermeil.

M. Boyer s'empara du plateau avec une sorte de jalouse prévenance, de
respectueux empressement, et vint le présenter au vicomte.

Celui-ci y prit une assez volumineuse enveloppe scellée d'un cachet de
cire noire.

Les deux serviteurs se retirèrent discrètement.

Florestan ouvrit l'enveloppe. Elle contenait vingt-cinq mille francs en
bons du Trésor... sans autre avis.

--Décidément, s'écria-t-il avec joie, la journée est bonne... Sauvé!
Cette fois, et pour le coup complètement sauvé... je cours chez le
joaillier... et encore..., se dit-il, peut-être... Non, attendons on ne
peut avoir aucun soupçon sur moi... Vingt-cinq mille francs sont bons à
garder... Pardieu! je suis bien sot de jamais douter de mon étoile... au
moment où elle semble obscurcie, ne reparaît-elle pas plus brillante
encore?... Mais d'où vient cet argent? l'écriture de l'adresse m'est
inconnue... voyons le cachet... le chiffre. Mais oui, oui... je ne me
trompe pas... un N et un L... c'est Clotilde! Comment a-t-elle su? Et
pas un mot... c'est bizarre! Quel à-propos!... Ah! mon Dieu! j'y
songe... je lui avais donné rendez-vous ce matin... Ces menaces de
Badinot m'ont bouleversé... J'ai oublié Clotilde... après m'avoir
attendu au rez-de-chaussée, elle s'en sera allée?... Sans doute, cet
envoi est un moyen délicat de me faire entendre qu'elle craint de se
voir oubliée pour des embarras d'argent. Oui, c'est un reproche indirect
de ne m'être pas adressé à elle comme toujours... Bonne Clotilde;
toujours la même! Généreuse comme une reine! Quel dommage d'en être venu
là avec elle... encore si jolie! Quelquefois j'en ai regret... mais je
ne me suis adressé à elle qu'à la dernière extrémité. J'y ai été forcé.

--Le cabriolet de monsieur le vicomte est avancé, vint dire M. Boyer.

--Qui a apporté cette lettre? lui demanda Florestan.

--Je l'ignore, monsieur le vicomte.

--Au fait, je le demanderai en bas.

--Mais dites-moi, il n'y a personne au rez-de-chaussée? ajouta le
vicomte en regardant Boyer d'un air significatif.

--Il n'y a plus personne, monsieur le vicomte.

«Je ne m'étais pas trompé, pensa Florestan, Clotilde m'a attendu et s'en
est allée.»

--Si monsieur le vicomte voulait avoir la bonté de m'accorder deux
minutes, dit Boyer.

--Dites et dépêchez-vous.

--Edwards et moi nous avons appris que M. le duc de Montbrison désirait
monter sa maison; si monsieur le vicomte voulait être assez bon pour lui
proposer la sienne toute meublée, ainsi que son écurie toute montée...
ce serait pour moi et pour Edwards une très-bonne occasion de nous
défaire de tout, et pour monsieur le vicomte peut-être une bonne
occasion de motiver cette vente.

--Mais vous avez pardieu raison, Boyer... pour moi-même je préfère
cela... Je verrai Montbrison, je lui parlerai. Quelles sont vos
conditions?

--Monsieur le vicomte comprend bien... que nous devons tâcher de
profiter le plus possible de sa générosité.

--Et gagner sur votre marché; rien de plus simple! Voyons... le prix?

--Le tout, deux cent soixante mille francs... monsieur le vicomte.

--Vous gagnez là-dessus, vous et Edwards?...

--Environ quarante mille francs, monsieur le vicomte...

--C'est joli! Du reste, tant mieux; car, après tout, je suis content de
vous... et si j'avais eu un testament à faire, je vous aurais laissé
cette somme, à vous et à Edwards.

Et le vicomte sortit pour se rendre d'abord chez son créancier, puis
chez Mme de Lucenay qu'il ne soupçonnait pas d'avoir assisté à son
entretien avec Badinot.



IX

La perquisition


L'hôtel de Lucenay était une de ces royales habitations du faubourg
Saint-Germain que le _terrain perdu_ rendait si grandioses; une maison
moderne tiendrait à l'aise dans la cage de l'escalier d'un de ces
palais, et on bâtirait un quartier tout entier sur l'emplacement qu'ils
occupent.

Vers les neuf heures du soir de ce même jour, les deux battants de
l'énorme porte de cet hôtel s'ouvrirent devant un étincelant coupé qui,
après avoir décrit une courbe savante dans la cour immense, s'arrêta
devant un large perron abrité qui conduisait à une première antichambre.

Pendant que le piétinement de deux chevaux ardents et vigoureux
retentissait sur le pavé sonore, un gigantesque valet de pied ouvrit la
portière armoriée; un jeune homme descendit lestement de cette brillante
voiture et monta non moins lestement les cinq ou six marches du perron.

Ce jeune homme était le vicomte de Saint-Remy.

En sortant de chez son créancier, qui, satisfait de l'engagement du père
de Florestan, avait accordé le délai demandé et devait revenir toucher
son argent à dix heures du soir, rue de Chaillot, M. de Saint-Remy
s'était rendu chez Mme de Lucenay pour la remercier du nouveau service
qu'elle lui avait rendu; mais, n'ayant pas rencontré la duchesse le
matin, il arrivait triomphant, certain de la trouver en _prima sera,
_heure qu'elle lui réservait habituellement.

À l'empressement de deux valets de pied de l'antichambre qui coururent
ouvrir la porte vitrée dès qu'ils reconnurent la voiture de Florestan, à
l'air profondément respectueux avec lequel le reste de la livrée se leva
spontanément sur le passage du vicomte; enfin à quelques nuances presque
imperceptibles, on devinait le second, ou plutôt le véritable maître de
la maison.

Lorsque M. le duc de Lucenay rentrait chez lui, son parapluie à la main
et les pieds chaussés de socques démesurés (il détestait de sortir le
jour en voiture), les mêmes évolutions domestiques se répétaient tout
aussi respectueuses; cependant, aux yeux d'un observateur, il y avait
une grande différence de physionomie entre l'accueil fait au mari et
celui qu'on réservait à l'amant.

Le même empressement se manifesta dans le salon des valets de chambre
lorsque Florestan y entra; à l'instant l'un d'eux le précéda pour aller
l'annoncer à Mme de Lucenay.

Jamais le vicomte n'avait été plus glorieux, ne s'était senti plus
léger, plus sûr de lui, plus conquérant...

La victoire qu'il avait remportée le matin sur son père, la nouvelle
preuve d'attachement de Mme de Lucenay, la joie d'être sorti si
miraculeusement d'une position terrible, sa renaissante confiance dans
son étoile donnaient à sa jolie figure une expression d'audace et de
bonne humeur qui la rendait plus séduisante encore; jamais enfin il ne
s'était senti mieux.

Et il avait raison.

Jamais sa taille mince et flexible ne s'était dressée plus cavalière;
jamais il n'avait porté le front et le regard plus haut; jamais son
orgueil n'avait été plus délicieusement chatouillé par cette pensée:

«La très-grande dame, maîtresse de ce palais, est à moi, est à mes
pieds... ce matin encore elle m'attendait chez moi...»

Florestan s'était livré à ces réflexions singulièrement vaniteuses en
traversant trois ou quatre salons qui conduisaient à une petite pièce où
la duchesse se tenait habituellement. Un dernier coup d'oeil jeté sur
une glace compléta l'excellente opinion que Florestan avait de soi-même.

Le valet de chambre ouvrit les deux battants de la porte du salon et
annonça:

--M. le vicomte de Saint-Remy!

L'étonnement et l'indignation de la duchesse furent inexprimables.

Elle croyait que le comte n'avait pas caché à son fils qu'elle aussi
avait tout entendu...

Nous l'avons dit: en apprenant combien Florestan était infâme, l'amour
de Mme de Lucenay, subitement éteint, s'était changé en un dédain
glacial.

Nous l'avons dit encore: au milieu de ses légèretés, de ses erreurs, Mme
de Lucenay avait conservé purs et intacts des sentiments de droiture,
d'honneur, de loyauté chevaleresque, d'une vigueur et d'une exigence
toutes viriles; elle avait les qualités de ses défauts, les vertus de
ses vices: traitant l'amour aussi cavalièrement qu'un homme le traite,
elle poussait aussi loin, plus loin qu'un homme, le dévouement, la
générosité, le courage, et surtout l'horreur de toute bassesse.

Mme de Lucenay, devant aller le soir dans le monde, était, quoique sans
diamants, habillée avec son goût et sa magnificence habituels; cette
toilette splendide, le rouge vif qu'elle portait franchement, hardiment,
en femme de cour, jusque sous les paupières, sa beauté surtout éclatante
aux lumières, sa taille de déesse marchant sur les nues, rendaient plus
frappant encore ce grand air que personne au monde ne possédait comme
elle, et qu'elle poussait, s'il le fallait, jusqu'à une foudroyante
insolence...

On connaît le caractère altier, déterminé de la duchesse: qu'on se
figure donc sa physionomie, son regard, lorsque le vicomte s'avançant,
pimpant, souriant et confiant, lui dit avec amour:

--Ma chère Clotilde... combien vous êtes bonne!... Combien vous...

Le vicomte ne put achever.

La duchesse était assise et n'avait pas bougé: mais son geste, son coup
d'oeil révélèrent un mépris à la fois si calme et si écrasant... que
Florestan s'arrêta court...

Il ne put dire un mot ou faire un pas de plus.

Jamais de Lucenay ne s'était montrée à lui sous cet aspect. Il ne
pouvait croire que ce fût la même femme qu'il avait toujours trouvée
douce, tendre, passionnément soumise; car rien n'est plus humble, plus
timide qu'une femme résolue, devant l'homme qu'elle aime et qui la
domine.

Sa première surprise passée, Florestan eut honte de sa faiblesse; son
audace habituelle reprit le dessus. Faisant un pas vers Mme de Lucenay
pour lui prendre la main, il lui dit, de sa voix la plus caressante:

--Mon Dieu! Clotilde, qu'est-ce donc?... Je ne t'ai jamais vue si jolie,
et pourtant...

--Ah! c'est trop d'impudence! s'écria la duchesse en se reculant avec
tant de dégoût et de hauteur que Florestan demeura de nouveau surpris et
atterré.

Reprenant pourtant un peu d'assurance, il lui dit:

--M'apprendrez-vous au moins, Clotilde, la cause de ce changement si
soudain? Que vous ai-je fait?... Que voulez-vous?

Sans lui répondre, Mme de Lucenay le regarda, comme on dit vulgairement,
des pieds à la tête, avec une expression si insultante que Florestan
sentit le rouge de la colère lui monter au front, et il s'écria:

--Je sais, madame, que vous brusquez habituellement les ruptures...
Est-ce une rupture que vous voulez?

--La prétention est curieuse! dit Mme de Lucenay avec un éclat de rire
sardonique; sachez que lorsqu'un laquais me vole... je ne romps pas avec
lui... je le chasse...

--Madame!...

--Finissons, dit la duchesse d'une voix brève et insolente, votre
présence me répugne! Que voulez-vous ici? Est-ce que vous n'avez pas eu
votre argent?

--Il était donc vrai... Je vous avais devinée... Ces vingt-cinq mille
francs...

--Votre dernier FAUX est retiré, n'est-ce pas? L'honneur du nom de votre
famille est sauvé. C'est bien... allez-vous-en...

--Ah! croyez...

--Je regrette fort cet argent, il aurait pu secourir tant d'honnêtes
gens... mais il fallait songer à la honte de votre père et à la mienne.

--Ainsi, Clotilde, vous saviez tout?... Oh! voyez-vous! maintenant... il
ne me reste plus qu'à mourir..., s'écria Florestan du ton le plus
pathétique et le plus désespéré.

Un impertinent éclat de rire de la duchesse accueillit cette exclamation
tragique, et elle ajouta entre deux accès d'hilarité:

--Mon Dieu! je n'aurais jamais cru que l'infamie pût être si ridicule!

--Madame!... s'écria Florestan les traits contractés par la rage.

Les deux battants de la porte s'ouvrirent avec fracas, et on annonça:

--M. le duc de Montbrison!

Malgré son empire sur lui-même, Florestan contint à peine la violence de
ses ressentiments, qu'un homme plus observateur que le duc eût
certainement remarqués.

M. de Montbrison avait à peine dix-huit ans.

Qu'on s'imagine une ravissante figure de jeune fille, blonde, blanche et
rose, dont les lèvres vermeilles et le menton satiné seraient légèrement
ombragés d'une barbe naissante; qu'on ajoute à cela de grands yeux bruns
encore un peu timides, qui ne demandent qu'à s'émerillonner, une taille
aussi svelte que celle de la duchesse, et l'on aura peut-être l'idée de
ce jeune duc, le chérubin le plus idéal que jamais comtesse et suivante
aient coiffé d'un bonnet de femme, après avoir remarqué la blancheur de
son cou d'ivoire.

Le vicomte eut la faiblesse ou l'audace de rester...

--Que vous êtes aimable, Conrad, d'avoir pensé à moi ce soir! dit Mme de
Lucenay du ton le plus affectueux en tendant sa belle main au jeune duc.

Celui-ci allait donner un _shake-hands_ à sa cousine, mais Clotilde
haussa légèrement la main et lui dit gaiement:

--Baisez-la, mon cousin, vous avez vos gants.

--Pardon... ma cousine, dit l'adolescent; et il appuya ses lèvres sur la
main nue et charmante qu'on lui présentait.

--Que faites-vous ce soir, Conrad? lui demanda Mme de Lucenay, sans
paraître s'occuper le moins du monde de Florestan.

--Rien, ma cousine; en sortant de chez vous j'irai au club.

--Pas du tout, vous nous accompagnerez, M. de Lucenay et moi, chez Mme
de Senneval, c'est son jour; elle m'a déjà demandé plusieurs fois de
vous présenter à elle.

--Ma cousine, je serai trop heureux de me mettre à vos ordres.

--Et puis, franchement, je n'aime pas vous voir déjà ces habitudes et
ces goûts de club; vous avez tout ce qu'il faut pour être parfaitement
accueilli et même recherché dans le monde... il faut donc y aller
beaucoup.

--Oui, ma cousine.

--Et comme je suis avec vous à peu près sur le pied d'une grand'mère...
mon cher Conrad, je me dispose à exiger infiniment. Vous êtes émancipé,
c'est vrai; mais je crois que vous aurez encore longtemps besoin d'une
tutelle... Et il faudra vous résoudre à accepter la mienne.

--Avec joie, avec bonheur, ma cousine! dit vivement le jeune duc.

Il est impossible de peindre la rage muette de Florestan, toujours
debout, appuyé à la cheminée.

Ni le duc ni Clotilde ne faisaient attention à lui. Sachant combien Mme
de Lucenay se décidait vite, il s'imagina qu'elle poussait l'audace et
le mépris jusqu'à vouloir se mettre aussitôt et devant lui en
coquetterie réglée avec M. de Montbrison.

Il n'en était rien: la duchesse ressentait alors pour son cousin une
affection toute maternelle, l'ayant presque vu naître. Mais le jeune duc
était si joli, il semblait si heureux du gracieux accueil de sa cousine
que la jalousie, ou plutôt l'orgueil, de Florestan s'exaspéra; son coeur
se tordit sous les cruelles morsures de l'envie que lui inspirait Conrad
de Montbrison qui, riche et charmant, entrait si splendidement dans
cette vie de plaisirs, d'enivrement et de fête, d'où il sortait, lui,
ruiné, flétri, méprisé, déshonoré.

M. de Saint-Remy était brave de cette bravoure de tête, si cela se peut
dire, qui fait par colère ou par vanité affronter un duel; mais, vil et
corrompu, il n'avait pas ce courage de coeur qui triomphe des mauvais
penchants, ou qui, du moins, vous donne l'énergie d'échapper à l'infamie
par une mort volontaire.

Furieux de l'infernal mépris de la duchesse, croyant voir un successeur
dans le jeune duc, M. de Saint-Remy résolut de lutter d'insolence avec
Mme de Lucenay, et, s'il le fallait, de chercher querelle à Conrad.

La duchesse, irritée de l'audace de Florestan, ne le regardait pas; et
M. de Montbrison, dans son empressement auprès de sa cousine, oubliant
un peu les convenances, n'avait pas salué ni dit un mot, au vicomte,
qu'il connaissait pourtant.

Celui-ci, s'avançant vers Conrad, qui lui tournait le dos, lui toucha
légèrement le bras et dit d'un ton sec et ironique:

--Bonsoir, monsieur... mille pardons de ne pas vous avoir encore aperçu.

M. de Montbrison, sentant qu'il venait en effet de manquer de politesse,
se retourna vivement et dit cordialement au vicomte:

--Monsieur, je suis confus, en vérité... Mais j'ose espérer que ma
cousine, qui a causé ma distraction, voudra bien l'excuser auprès de
vous... et...

--Conrad, dit la duchesse, poussée à bout par l'impudence de Florestan,
qui persistait à rester chez elle et à la braver, Conrad, c'est bon; pas
d'excuses... ça n'en vaut pas la peine.

M. de Montbrison, croyant que sa cousine lui reprochait en plaisantant
d'être trop formaliste, dit gaiement au vicomte, blême de colère:

--Je n'insisterai pas, monsieur... puisque ma cousine me le défend...
Vous le voyez, sa tutelle commence.

--Et cette tutelle ne s'arrêtera pas là... mon cher monsieur, soyez-en
certain. Aussi dans cette prévision (que Mme la duchesse s'empressera de
réaliser, je n'en doute pas), dans cette prévision, dis-je, il me vient
l'idée de vous faire une proposition...

--À moi, monsieur? dit Conrad, commençant à se choquer du ton sardonique
de Florestan.

--À vous-même... je pars dans quelques jours pour la légation de
Gerolstein, à laquelle je suis attaché... Je voulais me défaire de ma
maison toute meublée, de mon écurie toute montée; vous devriez vous en
arranger aussi...--Et le vicomte appuya insolemment sur ces derniers
mots en regardant Mme de Lucenay.--Ce serait fort piquant... n'est-ce
pas, madame la duchesse?

--Je ne vous comprends pas, monsieur, dit M. de Montbrison de plus en
plus étonné.

--Je vous dirai, Conrad, pourquoi vous ne pouvez accepter l'offre qu'on
vous fait, dit Clotilde.

--Et pourquoi monsieur ne peut-il pas accepter mon offre, madame la
duchesse?

--Mon cher Conrad, ce qu'on vous propose de vous vendre est déjà vendu à
d'autres... vous comprenez... vous auriez l'inconvénient d'être volé
comme dans un bois.

Florestan se mordit les lèvres de rage.

--Prenez garde, madame! s'écria-t-il.

--Comment? Des menaces... ici... monsieur! s'écria Conrad.

--Allons donc, Conrad, ne faites pas attention, dit Mme de Lucenay, en
prenant une pastille dans une bonbonnière avec un imperturbable
sang-froid; un homme d'honneur ne doit ni ne peut plus se commettre avec
monsieur. S'il y tient, je vais vous dire pourquoi!

Un terrible éclat allait avoir lieu peut-être, lorsque les deux battants
de la porte s'ouvrirent de nouveau, et M. le duc de Lucenay entra
bruyamment, violemment, étourdiment, selon sa coutume.

--Comment, ma chère, vous êtes déjà prête? dit-il à sa femme; mais c'est
étonnant!... Mais c'est surprenant!... Bonsoir, Saint-Remy; bonsoir,
Conrad... Ah! vous voyez le plus désespéré des hommes... c'est-à-dire
que je n'en dors pas, que je n'en mange pas, que j'en suis abruti, je ne
peux pas m'y habituer... pauvre d'Harville, quel événement!

Et M. de Lucenay, se jetant à la renverse sur une sorte de causeuse à
deux dossiers, lança son chapeau loin de lui avec un geste de désespoir,
et, croisant sa jambe gauche sur son genou droit, il prit par manière de
contenance son pied dans sa main, continuant de pousser des exclamations
désolées.

L'émotion de Conrad et de Florestan put se calmer sans que M. de
Lucenay, d'ailleurs l'homme le moins clairvoyant du monde, se fût aperçu
de rien.

Mme de Lucenay, non par embarras, elle n'était pas femme à s'embarrasser
jamais, on le sait, mais parce que la présence de Florestan lui était
aussi répugnante qu'insupportable, dit au duc:

--Quand vous voudrez, nous partirons, je présente Conrad à Mme de
Senneval.

--Non, non, non! se mit à crier le duc, en abandonnant son pied pour
saisir un des coussins sur lequel il frappa violemment de ses deux
poings au grand émoi de Clotilde, qui, aux cris inattendus de son mari,
bondit sur son fauteuil.

--Mon Dieu, monsieur, qu'avez-vous? lui dit-elle, vous m'avez fait une
peur horrible.

--Non! répéta le duc, et, repoussant le coussin, il se leva brusquement
et se mit à gesticuler en marchant; je ne puis me faire à l'idée de la
mort de ce pauvre d'Harville; et vous, Saint-Remy?

--En effet, cet événement est affreux! dit le vicomte, qui, la haine et
la rage dans le coeur, cherchait le regard de M. de Montbrison; mais
celui-ci, d'après les derniers mots de sa cousine, non par manque de
coeur, mais par fierté, détournait sa vue d'un homme si cruellement
flétri.

--De grâce, monsieur, dit la duchesse à son mari, en se levant, ne
regrettez pas M. d'Harville d'une manière si bruyante et surtout si
singulière... Sonnez, je vous prie, pour demander mes gens.

--C'est que c'est vrai aussi, dit M. de Lucenay en saisissant le cordon
de la sonnette; dire qu'il y a trois jours il était plein de vie et de
santé... et aujourd'hui, de lui que reste-t-il? Rien... rien... rien!!!

Ces trois dernières exclamations furent accompagnées de trois secousses
si violentes que le cordon de sonnette que le duc tenait à la main,
toujours en gesticulant, se sépara du ressort supérieur, tomba sur un
candélabre garni de bougies allumées, en renversa deux; l'une,
s'arrêtant sur la cheminée, brisa une charmante petite coupe de vieux
sèvres, l'autre roula à terre sur un tapis de foyer en hermine, qui, un
moment enflammé, fut presque aussitôt éteint sous le pied de Conrad.

Au même instant deux valets de chambre, appelés par cette sonnerie
formidable, accoururent en hâte et trouvèrent M. de Lucenay le cordon de
sonnette à la main, la duchesse riant aux éclats de cette ridicule
cascatelle de bougies, et M. de Montbrison partageant l'hilarité de sa
cousine.

M. de Saint-Remy seul ne riait pas.

M. de Lucenay, fort habitué à ces sortes d'accidents, conservait un
sérieux parfait; il jeta le cordon de sonnette à un des gens et leur
dit:

--La voiture de madame.

Clotilde, un peu calmée, reprit:

--En vérité, monsieur, il n'y a que vous au monde capable de donner à
rire à propos d'un événement aussi lamentable.

--Lamentable!... Mais dites donc effroyable... mais dites donc
épouvantable. Tenez, depuis hier, je suis à chercher combien il y a de
personnes, même dans ma propre famille, que j'aurais voulu voir mourir à
la place de ce pauvre d'Harville. Mon neveu d'Emberval, par exemple, qui
est si impatientant à cause de son bégaiement; ou bien encore votre
tante Merinville, qui parle toujours de ses nerfs, de sa migraine, et
qui vous avale tous les jours, pour attendre le dîner, une abominable
croûte au pot, comme une portière! Est-ce que vous y tenez beaucoup à
votre tante Merinville?

--Allons donc, monsieur, vous êtes fou! dit la duchesse en haussant les
épaules.

--Mais c'est que c'est vrai, reprit le duc, on donnerait vingt
indifférents pour un ami... n'est-ce pas, Saint-Remy?

--Sans doute.

--C'est toujours cette vieille histoire du tailleur. La connais-tu,
Conrad, l'histoire du tailleur?

--Non, mon cousin.

--Tu vas comprendre tout de suite l'allégorie. Un tailleur est condamné
à être pendu; il n'y avait que lui de tailleur dans le bourg; que font
les habitants? Ils disent au juge: «Monsieur le juge, nous n'avons qu'un
tailleur, et nous avons trois cordonniers; si ça vous était égal de
pendre un des trois cordonniers à la place du tailleur, nous aurions
bien assez de deux cordonniers.» Comprends-tu l'allégorie, Conrad?

--Oui, mon cousin.

--Et vous, Saint-Remy?

--Moi aussi.

--La voiture de madame la duchesse! dit un des gens.

--Ah çà! mais pourquoi donc n'avez-vous pas mis vos diamants? dit tout à
coup M. de Lucenay; avec cette toilette-là ils iraient joliment bien!

Saint-Remy tressaillit.

--Pour une pauvre fois que nous allons dans le monde ensemble, reprit le
duc, vous auriez bien pu m'en faire honneur de vos diamants. C'est
qu'ils sont beaux, les diamants de la duchesse... Les avez-vous vus,
Saint-Remy?

--Oui... monsieur les connaît parfaitement, dit Clotilde; puis elle
ajouta: Votre bras, Conrad...

M. de Lucenay suivit la duchesse avec Saint-Remy, qui ne se possédait
pas de colère.

--Est-ce que vous ne venez pas avec nous chez les Senneval, Saint-Remy?
lui dit M. de Lucenay.

--Non... impossible, répondit-il brusquement.

--Tenez, Saint-Remy, Mme de Senneval, voilà encore une personne...
qu'est-ce que je dis, une?... deux... que je sacrifierais volontiers;
car son mari est aussi sur ma liste.

--Quelle liste?

--Celle des gens qu'il m'aurait été bien égal de voir mourir, pourvu que
d'Harville nous fût resté.

Au moment où, dans le salon d'attente, M. de Montbrison aidait la
duchesse à mettre sa mante, M. de Lucenay, s'adressant à son cousin, lui
dit:

--Puisque tu viens avec nous, Conrad... dis à ta voiture de suivre la
nôtre... à moins que vous ne veniez, Saint-Remy, alors vous me donneriez
une place... et je vous raconterais une bonne autre histoire, qui vaut
bien celle du tailleur.

--Je vous remercie, dit sèchement Saint-Remy; je ne puis vous
accompagner.

--Alors, au revoir, mon cher... Est-ce que vous êtes en querelle avec ma
femme? La voilà qui monte en voiture sans vous dire un mot.

En effet, la voiture de la duchesse étant avancée au bas du perron, elle
y monta légèrement.

--Mon cousin?... dit Conrad en attendant M. de Lucenay par déférence.

--Monte donc! Monte donc! dit le duc, qui, arrêté un moment au haut du
perron, considérait l'élégant attelage de la voiture du vicomte. Ce sont
vos chevaux alezans... Saint-Remy?

--Oui...

--Et votre gros Edwards... quelle tournure!... Voilà ce qui s'appelle un
cocher de bonne maison!... Voyez comme il a bien ses chevaux dans la
main!... Il faut être juste, il n'y a pourtant que ce diable de
Saint-Remy pour avoir ce qu'il y a de mieux en tout.

--Mme de Lucenay et son cousin vous attendent, mon cher, dit M. de
Saint-Remy avec amertume.

--C'est pardieu vrai... suis-je grossier... Au revoir, Saint-Remy... Ah!
j'oubliais, dit le duc en s'arrêtant au milieu du perron, si vous n'avez
rien de mieux à faire, venez donc dîner avec nous demain; lord Dudley
m'a envoyé d'Écosse des grouses (coqs de bruyère). Figurez-vous que
c'est quelque chose de monstrueux... C'est dit, n'est-ce pas?

Et le duc rejoignit sa femme et Conrad.

Saint-Remy, resté seul sur le perron, vit la voiture partir.

La sienne s'avança.

Il y monta en jetant un regard de colère, de haine et de désespoir sur
cette maison, où il était entré si souvent en maître, et qu'il quittait
ignominieusement chassé.

--Chez moi! dit-il brusquement.

--À l'hôtel! dit le valet de pied à Edwards, en fermant la portière. On
comprend quelles furent les pensées amères et désolantes de Saint-Remy
en revenant chez lui.

Au moment où il rentra, Boyer, qui l'attendait sous le péristyle, lui
dit:

--M. le comte est en haut qui attend M. le vicomte.

--C'est bien...

--Il y a aussi là un homme à qui M. le vicomte a donné rendez-vous à dix
heures, M. Petit-Jean...

--Bien, bien. Oh! quelle soirée! dit Florestan en montant rejoindre son
père, qu'il trouva dans le salon du premier étage, où s'était passée
leur entrevue du matin.

--Mille pardons! mon père, de ne pas m'être trouvé ici lors de votre
arrivée... mais je...

--L'homme qui a en main cette traite fausse est-il ici? dit le comte en
interrompant son fils.

--Oui, mon père, il est en bas.

--Faites-le monter...

Florestan sonna; Boyer parut.

--Dites à M. Petit-Jean de monter.

--Oui, monsieur le vicomte. Et Boyer sortit.

--Combien vous êtes bon, mon père, de vous être souvenu de votre
promesse.

--Je me souviens toujours de ce que je promets...

--Que de reconnaissance!... Comment jamais vous prouver...

--Je ne voulais pas que mon nom fût déshonoré... Il ne le sera pas...

--Il ne le sera pas!... non... et il ne le sera plus, je vous le jure,
mon père...

Le comte regarda son fils d'un air singulier et il répéta:

--Non, il ne le sera plus.

Puis il ajouta d'un air sardonique:

--Vous êtes devin?

--C'est que je lis ma résolution dans mon coeur.

Le père de Florestan ne répondit rien.

Il se promena de long en large dans la chambre, les deux mains plongées
dans les poches de sa longue redingote.

Il était pâle.

--Monsieur Petit-Jean, dit Boyer en introduisant un homme à figure
basse, sordide et rusée.

--Où est cette traite? dit le comte.

--La voici, monsieur, dit Petit-Jean (l'homme de paille de Jacques
Ferrand le notaire), en présentant le titre au comte.

--Est-ce bien cela? dit celui-ci à son fils, en lui montrant la traite
d'un coup d'oeil.

--Oui, mon père.

Le comte tira de la poche de son gilet vingt-cinq billets de mille
francs, les remit à son fils et lui dit:

--Payez!

Florestan paya et prit la traite avec un profond soupir de satisfaction.

M. Petit-Jean plaça soigneusement les billets dans un vieux portefeuille
et salua.

M. de Saint-Remy sortit avec lui du salon, pendant que Florestan
déchirait prudemment la traite.

«Au moins les vingt-cinq mille francs de Clotilde me restent. Si rien ne
se découvre... c'est une consolation. Mais comme elle m'a traité!... Ah
çà! qu'est-ce que mon père peut avoir à dire à M. Petit-Jean?»

Le bruit d'une serrure que l'on fermait à double tour fit tressaillir le
vicomte.

Son père rentra.

Sa pâleur avait augmenté.

--Il me semble, mon père, avoir entendu fermer la porte de mon cabinet?

--Oui, je l'ai fermée.

--Vous, mon père? Et pourquoi? demanda Florestan stupéfait.

--Je vais vous le dire.

Et le comte se plaça de manière à ce que son fils ne pût passer par
l'escalier dérobé qui conduisait au rez-de-chaussée.

Florestan, inquiet, commençait à remarquer la physionomie sinistre de
son père et suivait tous ses mouvements avec défiance.

Sans pouvoir se l'expliquer, il ressentait une vague terreur.

--Mon père... qu'avez-vous?

--Ce matin, en me voyant, votre seule pensée a été celle-ci: «Mon père
ne laissera pas déshonorer son nom, il payera... si je parviens à
l'étourdir par quelques feintes paroles de repentir.»

--Ah! pouvez-vous croire que...?

--Ne m'interrompez pas... Je n'ai pas été votre dupe: il n'y a chez vous
ni honte, ni regrets, ni remords: vous êtes vicié jusqu'au coeur, vous
n'avez jamais eu un sentiment honnête; vous n'avez pas volé tant que
vous avez possédé de quoi satisfaire vos caprices, c'est ce qu'on
appelle la probité des riches de votre espèce; puis sont venues les
indélicatesses, puis les bassesses, puis le crime, les faux. Ceci n'est
que la première période de votre vie... elle est belle et pure, comparée
à celle qui vous attendrait...

--Si je ne changeais pas de conduite, je l'avoue; mais j'en changerai,
mon père, je vous l'ai juré.

--Vous n'en changeriez pas...

--Mais...

--Vous n'en changeriez pas... Chassé de la société où vous avez
jusqu'ici vécu, vous deviendriez bientôt criminel à la manière des
misérables parmi lesquels vous serez rejeté, voleur inévitablement...
et, si besoin est, assassin. Voilà votre avenir.

--Assassin!... Moi!...

--Oui, parce que vous êtes lâche!

--J'ai eu des duels, et j'ai prouvé...

--Je vous dis que vous êtes lâche! Vous avez préféré l'infamie à la
mort! Un jour viendrait où vous préféreriez l'impunité de vos nouveaux
crimes à la vie d'autrui. Cela ne peut pas être, je ne veux pas que cela
soit. J'arrive à temps pour sauver du moins désormais mon nom d'un
déshonneur public. Il faut en finir.

--Comment, mon père... en finir! Que voulez-vous dire? s'écria Florestan
de plus en plus effrayé de l'expression redoutable de la figure de son
père et de sa pâleur croissante.

Tout à coup on heurta violemment à la porte du cabinet; Florestan fit un
mouvement pour aller ouvrir, afin de mettre un terme à une scène qui
l'effrayait, mais le comte le saisit d'une main de fer et le retint.

--Qui frappe? demanda le comte.

--Au nom de la loi, ouvrez!... Ouvrez!... dit une voix.

--Ce faux n'était donc pas le dernier? s'écria le comte à voix basse, en
regardant son fils d'un air terrible.

--Si, mon père... je vous le jure, dit Florestan en tâchant en vain de
se débarrasser de la vigoureuse étreinte de son père.

--Au nom de la loi... ouvrez!... répéta la voix.

--Que voulez-vous? demanda le comte.

--Je suis le commissaire de police; je viens procéder à des
perquisitions pour un vol de diamants dont est accusé M. de
Saint-Remy... M. Baudoin, joaillier, a des preuves. Si vous n'ouvrez
pas, monsieur... je serai obligé de faire enfoncer la porte.

--Déjà voleur! Je ne m'étais pas trompé, dit le comte à voix basse. Je
venais vous tuer... j'ai trop tardé.

--Me tuer!

--Assez de déshonneur sur mon nom; finissons: j'ai là deux pistolets...
vous allez vous brûler la cervelle... sinon, moi, je vous la brûle, et
je dirai que vous vous êtes tué de désespoir pour échapper à la honte.

Et le comte, avec un effrayant sang-froid, tira de sa poche un pistolet
et, de la main qu'il avait de libre, le présenta à son fils en lui
disant:

--Allons! finissons, si vous n'êtes pas un lâche!

Après de nouveaux et inutiles efforts pour échapper aux mains du comte,
son fils se renversa en arrière, frappé d'épouvante, et devint livide.

Au regard terrible, inexorable de son père, il vit qu'il n'y avait
aucune pitié à attendre de lui.

--Mon père! s'écria-t-il.

--Il faut mourir!

--Je me repens!

--Il est trop tard!... Entendez-vous!... Ils ébranlent la porte!

--J'expierai mes fautes!

--Ils vont entrer! Il faut donc que ce soit moi qui te tue?

--Grâce!

--La porte va céder! Tu l'auras voulu!...

Et le comte appuya le canon de l'arme sur la poitrine de Florestan.

Le bruit extérieur annonçait qu'en effet la porte du cabinet ne pouvait
résister plus longtemps.

Le vicomte se vit perdu.

Une résolution soudaine et désespérée éclata sur son front; il ne se
débattit plus contre son père, et lui dit avec autant de fermeté que de
résignation:

--Vous avez raison, mon père... donnez cette arme. Assez d'infamie sur
mon nom, la vie qui m'attend est affreuse, elle ne vaut pas la peine
d'être disputée. Donnez cette arme. Vous allez voir si je suis lâche. Et
il étendit sa main vers le pistolet.--Mais, au moins, un mot, un seul
mot de consolation, de pitié, d'adieu, dit Florestan.

Et ses lèvres tremblantes, sa pâleur, sa physionomie bouleversée
annonçaient l'émotion terrible de ce moment suprême.

«Si c'était mon fils pourtant! pensa le comte avec terreur, en hésitant
à lui remettre le pistolet. Si c'est mon fils, je dois encore moins
hésiter devant ce sacrifice.»

Un long craquement de la porte du cabinet annonça qu'elle venait d'être
forcée.

--Mon père... ils entrent... Oh! je le sens maintenant, la mort est un
bienfait... Merci... merci... mais au moins, votre main, et
pardonnez-moi!

Malgré sa dureté, le comte ne put s'empêcher de tressaillir et de dire
d'une voix émue:

--Je vous pardonne.

--Mon père... la porte s'ouvre... allez à eux... qu'on ne vous soupçonne
pas au moins... Et puis, s'ils entrent ici, ils m'empêcheraient d'en
finir... Adieu.

Les pas de plusieurs personnes s'entendirent dans la pièce voisine.

Florestan se posa le canon du pistolet sur le coeur.

Le coup partit au moment où le comte, pour échapper à cet horrible
spectacle, détournait la vue et se précipitait hors du salon, dont les
portières se refermèrent sur lui.

Au bruit de l'explosion, à la vue du comte pâle et égaré, le commissaire
s'arrêta subitement près du seuil de la porte, faisant signe à ses
agents de ne pas avancer.

Averti par Boyer que le vicomte était enfermé avec son père, le
magistrat comprit tout et respecta cette grande douleur.

--Mort!... s'écria le comte en cachant sa figure dans ses mains...
mort!!! répéta-t-il avec accablement. Cela était juste... mieux vaut la
mort que l'infamie... mais c'est affreux!

--Monsieur, dit tristement le magistrat après quelques minutes de
silence, épargnez-vous un douloureux spectacle, quittez cette maison...
Maintenant il me reste à remplir un autre devoir plus pénible encore que
celui qui m'appelait ici.

--Vous avez raison, monsieur, dit M. de Saint-Remy. Quant à la victime
du vol, vous pouvez lui dire de se présenter chez M. Dupont, banquier.

--Rue de Richelieu... il est bien connu, répondit le magistrat.

--À quelle somme sont estimés les diamants volés?

--À trente mille francs environ, monsieur; la personne qui les a
achetés, et par laquelle le vol s'est découvert, en a donné cette
somme... à votre fils.

--Je pourrai encore payer cela, monsieur. Que le joaillier se trouve
après-demain chez mon banquier, je m'entendrai avec lui.

Le commissaire s'inclina.

Le comte sortit.

Après le départ de ce dernier, le magistrat, profondément touché de
cette scène inattendue, se dirigea lentement vers le salon, dont les
portières étaient baissées.

Il les souleva avec émotion.

--Personne!... s'écria-t-il stupéfait, en regardant autour du salon et
n'y voyant pas la moindre trace de l'événement tragique qui avait dû s'y
passer.

Puis, remarquant la petite porte pratiquée dans la tenture, il y courut.

Elle était fermée du côté de l'escalier dérobé.

--C'était une ruse... c'est par là qu'il aura pris la fuite!
s'écria-t-il avec dépit.

En effet, le vicomte, devant son père, s'était posé le pistolet sur le
coeur, mais il avait ensuite fort habilement tiré par-dessous son bras
et avait prestement disparu.

Malgré les plus actives recherches dans toute la maison, on ne put
retrouver Florestan.

Pendant l'entretien de son père et du commissaire, il avait rapidement
gagné le boudoir, puis la serre chaude, puis la ruelle déserte et enfin
les Champs-Élysées.

Le tableau de cette ignoble dépravation dans l'opulence est chose
triste...

Nous le savons.

Mais, faute d'enseignements, les classes riches ont aussi fatalement
leurs misères, leurs vices, leurs crimes.

Rien de plus fréquent et de plus affligeant que ces prodigalités
insensées, stériles, que nous venons de peindre, et qui toujours
entraînent ruine, déconsidération, bassesse ou infamie.

C'est un spectacle déplorable... funeste... autant voir un florissant
champ de blé inutilement ravagé par une horde de bêtes fauves.

Sans doute l'héritage, la propriété sont et doivent être inviolables,
sacrés...

La richesse acquise ou transmise doit pouvoir impunément et
magnifiquement resplendir aux yeux des classes pauvres et souffrantes.

Longtemps encore il doit y avoir de ces disproportions effrayantes qui
existent entre le millionnaire Saint-Remy et l'artisan Morel.

Mais, par cela même que ces disproportions inévitables sont consacrées,
protégées par la loi, ceux qui possèdent tant de biens en doivent user
moralement comme ceux qui ne possèdent que probité, résignation, courage
et ardeur au travail.

Aux yeux de la raison, du droit humain et même de l'intérêt social bien
entendu, une grande fortune serait un dépôt héréditaire, confié à des
mains prudentes, fermes, habiles, généreuses, qui, chargées à la fois de
faire fructifier et de dispenser cette fortune, sauraient fertiliser,
vivifier, améliorer tout ce qui aurait le bonheur de se trouver dans son
rayonnement splendide et salutaire.

Il en est ainsi quelquefois; mais les cas sont rares.

Que de jeunes gens comme Saint-Remy (à l'infamie près), maîtres à vingt
ans d'un patrimoine considérable, le dissipent follement dans
l'oisiveté, dans l'ennui, dans le vice, faute de savoir employer mieux
ces biens et pour eux et pour autrui!

D'autres, effrayés de l'instabilité des choses humaines, thésaurisent
d'une manière sordide.

Enfin ceux-là, sachant qu'une fortune stationnaire s'amoindrit, se
livrent, forcément dupes ou fripons, à cet agiotage hasardeux, immoral,
que le pouvoir encourage et patronne.

Comment en serait-il autrement?

Cette science, cet enseignement, ces rudiments d'économie individuelle
et par cela même sociale, qui les donne à la jeunesse inexpérimentée?

Personne.

Le riche est jeté au milieu de la société avec sa richesse, comme le
pauvre avec sa pauvreté.

On ne prend pas plus de souci du superflu de l'un que des besoins de
l'autre.

On ne songe pas plus à moraliser la fortune que l'infortune.

N'est-ce pas au pouvoir à remplir cette grande et noble tâche?

Si, prenant enfin en pitié les misères, les douleurs toujours
croissantes des travailleurs encore résignés... réprimant une
concurrence mortelle à tous, abordant enfin l'imminente question de
l'organisation du travail, il donnait lui-même le salutaire exemple de
l'association des capitaux et du labeur...

Mais d'une association honnête, intelligente, équitable, qui assurerait
le bien-être de l'artisan sans nuire à la fortune du riche... et qui,
établissant entre ces deux classes des liens d'affection, de
reconnaissance, sauvegarderait à jamais la tranquillité de l'État...

Combien seraient puissantes les conséquences d'un tel enseignement
pratique!

Parmi les riches, qui hésiterait alors:

Entre les chances improbes, désastreuses de l'agiotage,

Les farouches jouissances de l'avarice,

Les folles vanités d'une dissipation ruineuse,

Ou un placement à la fois fructueux, bienfaisant, qui répandrait
l'aisance, la moralité, le bonheur, la joie dans vingt familles?...



X

Les adieux


                       ...J'ai cru--j'ai vu--je pleure...

                          WORDSWORTH

Le lendemain de cette soirée où le comte de Saint-Remy avait été si
indignement joué par son fils, une scène touchante se passait à
Saint-Lazare, à l'heure de la récréation des détenues.

Ce jour-là, pendant la promenade des autres prisonnières, Fleur-de-Marie
était assise sur un banc avoisinant le bassin du préau, et déjà surnommé
le banc de la Goualeuse: par une sorte de convention tacite, les
détenues lui abandonnaient cette place, qu'elle aimait, car la douce
influence de la jeune fille avait encore augmenté.

La Goualeuse affectionnait ce banc situé près du bassin, parce qu'au
moins le peu de mousse qui veloutait les margelles de ce réservoir lui
rappelait la verdure des champs, de même que l'eau limpide dont il était
rempli lui rappelait la petite rivière du village de Bouqueval.

Pour le regard attristé du prisonnier, une touffe d'herbe est une
prairie... une fleur est un parterre...

Confiante dans les affectueuses promesses de Mme d'Harville,
Fleur-de-Marie s'était attendue depuis deux jours à quitter
Saint-Lazare.

Quoiqu'elle n'eût aucune raison de s'inquiéter du retard que l'on
apportait à sa sortie de prison, la jeune fille, dans son habitude du
malheur, osait à peine espérer d'être libre...

Depuis son retour parmi ces créatures, dont l'aspect, dont le langage
ravivaient à chaque instant dans son âme le souvenir incurable de sa
première honte, la tristesse de Fleur-de-Marie était devenue plus
accablante encore.

Ce n'est pas tout.

Un nouveau sujet de trouble, de chagrin, presque d'épouvante pour elle,
naissait de l'exaltation passionnée de sa reconnaissance envers
Rodolphe.

Chose étrange! elle ne sondait la profondeur de l'abîme où elle avait
été plongée que pour mesurer la distance qui la séparait de cet homme
dont la grandeur lui semblait surhumaine... de cet homme à la fois d'une
bonté si auguste... et d'une puissance si redoutable aux méchants...

Malgré le respect dont était empreinte son adoration pour lui,
quelquefois hélas! Fleur-de-Marie craignait de reconnaître dans cette
adoration les caractères de l'amour, mais d'un amour aussi caché que
profond, aussi chaste que caché, aussi désespéré que chaste.

La malheureuse enfant n'avait cru lire dans son coeur cette désolante
révélation qu'après son entretien avec Mme d'Harville, éprise elle-même
pour Rodolphe d'une passion qu'il ignorait.

Après le départ et les promesses de la marquise, Fleur-de-Marie aurait
dû être transportée de joie en songeant à ses amis de Bouqueval, à
Rodolphe qu'elle allait revoir...

Il n'en fut rien.

Son coeur se serra douloureusement. Sans cesse revenaient à son souvenir
les paroles acerbes, les regards hautains, scrutateurs, de Mme
d'Harville, lorsque la pauvre prisonnière s'était élevée jusqu'à
l'enthousiasme en parlant de son bienfaiteur.

Par une singulière intuition, la Goualeuse avait ainsi surpris une
partie du secret de Mme d'Harville.

«L'exaltation de ma reconnaissance pour M. Rodolphe a blessé cette jeune
dame si belle et d'un rang si élevé, pensa Fleur-de-Marie... Maintenant
je comprends l'amertume de ses paroles, elles exprimaient une jalousie
dédaigneuse...

«Elle! jalouse de moi? Il faut donc qu'elle l'aime... et que je l'aime
aussi, lui?... Il faut donc que mon amour se soit trahi malgré moi?...

«L'aimer... moi, moi... créature à jamais flétrie, ingrate et misérable
que je suis... oh! si cela était... mieux vaudrait cent fois la mort...»

Hâtons-nous de le dire, la malheureuse enfant, qui semblait vouée à tous
les martyres, s'exagérait ce qu'elle appelait son amour.

À sa gratitude profonde envers Rodolphe, se joignait son admiration
involontaire pour la grâce, la force, la beauté qui le distinguaient
entre tous; rien de plus immatériel, rien de plus pur que cette
admiration; mais elle existait vive et puissante, parce que la beauté
physique est toujours attrayante.

Et puis enfin, la voix du sang, si souvent niée, muette, ignorante ou
méconnue, se fait parfois entendre; ces élans de tendresse passionnée
qui entraînaient Fleur-de-Marie vers Rodolphe, et dont elle s'effrayait,
parce que, dans son ignorance, elle en dénaturait la tendance, ces élans
résultaient de mystérieuses sympathies, aussi évidentes mais aussi
inexplicables que la ressemblance des traits...

En un mot, Fleur-de-Marie, apprenant qu'elle était fille de Rodolphe, se
fût expliqué la vive attraction qu'elle ressentait pour lui; alors,
complètement éclairée, elle eût admiré, sans scrupule, la beauté de son
père.

Ainsi s'explique l'abattement de Fleur-de-Marie, quoiqu'elle dût
s'attendre d'un moment à l'autre, d'après la promesse de Mme d'Harville,
à quitter Saint-Lazare.

Fleur-de-Marie, mélancolique et pensive, était donc assise sur un banc
auprès du bassin, regardant avec une sorte d'intérêt machinal les jeux
de quelques oiseaux effrontés qui venaient s'ébattre sur les margelles
de pierre. Un moment elle avait cessé de travailler à une petite
brassière d'enfant qu'elle finissait d'ourler.

Est-il besoin de dire que cette brassière appartenait à la nouvelle
layette si généreusement offerte à Mont-Saint-Jean par les prisonnières,
grâce à la touchante intervention de Fleur-de-Marie?

La pauvre et difforme protégée de la Goualeuse était assise à ses pieds;
tout en s'occupant de parfaire un petit bonnet, de temps à autre elle
jetait sur sa bienfaitrice un regard à la fois reconnaissant, timide et
dévoué... le regard du chien sur son maître.

La beauté, le charme, la douceur adorable de Fleur-de-Marie inspiraient
à cette femme avilie autant d'attrait que de respect.

Il y a toujours quelque chose de saint, de grand dans les aspirations
d'un coeur même dégradé, qui, pour la première fois, s'ouvre à la
reconnaissance; et jusqu'alors personne n'avait mis Mont-Saint-Jean à
même d'éprouver la religieuse ardeur de ce sentiment si nouveau pour
elle.

Au bout de quelques minutes, Fleur-de-Marie tressaillit légèrement,
essuya une larme et se remit à coudre avec activité.

--Vous ne voulez donc pas vous reposer de travailler pendant la
récréation, mon bon ange sauveur? dit Mont-Saint-Jean à la Goualeuse.

--Je n'ai pas donné d'argent pour acheter la layette... je dois fournir
ma part en ouvrage..., reprit la jeune fille.

--Votre part! mon bon Dieu!... mais sans vous, au lieu de cette bonne
toile bien blanche, de cette futaine bien chaude, pour habiller mon
enfant, je n'aurais que ces haillons que l'on traînait dans la boue de
la cour... Je suis bien reconnaissante envers mes compagnes, elles ont
été très-bonnes pour moi... c'est vrai... mais vous? Ô vous!... comment
donc que je vous dirai cela? ajouta la pauvre créature en hésitant et
très-embarrassée d'exprimer sa pensée. Tenez, reprit-elle, voilà le
soleil, n'est-ce pas? Voilà le soleil?...

--Oui, Mont-Saint-Jean... voyons, je vous écoute, répondit
Fleur-de-Marie en inclinant son visage enchanteur vers la hideuse figure
de sa compagne.

--Mon Dieu... vous allez vous moquer de moi, reprit celle-ci tristement,
je veux me mêler de parler... et je ne le sais pas...

--Dites toujours, Mont-Saint-Jean.

--Avez-vous de bons yeux d'ange! dit la prisonnière en contemplant
Fleur-de-Marie dans une sorte d'extase, ils m'encouragent... vos bons
yeux... voyons, je vas tâcher de dire ce que je voulais; voilà le
soleil, n'est-ce pas? Il est bien chaud, il égaie la prison, il est bien
agréable à voir et à sentir, pas vrai?

--Sans doute...

--Mais une supposition... ce soleil... ne s'est pas fait tout seul, et
si on est reconnaissant pour lui, à plus forte raison pour...

--Pour celui qui l'a créé, n'est-ce pas, Mont-Saint-Jean?... Vous avez
raison... aussi celui-là on doit le prier, l'adorer... C'est Dieu.

--C'est ça... voilà mon idée, s'écria joyeusement la prisonnière; c'est
ça: je dois être reconnaissante pour mes compagnes; mais je dois vous
prier, vous adorer, vous, la Goualeuse, car c'est vous qui les avez
rendues bonnes pour moi, au lieu de méchantes qu'elles étaient.

--C'est Dieu qu'il faut remercier, Mont-Saint-Jean, et non pas moi.

--Oh! si... vous, vous... je vous vois... vous m'avez fait du bien et
par vous et par les autres.

--Mais si je suis bonne comme vous dites, Mont-Saint-Jean, c'est Dieu
qui m'a faite ainsi... c'est donc lui qu'il faut remercier.

--Ah! dame... alors, peut-être bien... puisque vous le dites, reprit la
prisonnière indécise; si ça vous fait plaisir... comme ça... à la bonne
heure...

--Oui, ma pauvre Mont-Saint-Jean... priez-le souvent... ce sera la
meilleure manière de me prouver que vous m'aimez un peu...

--Si je vous aime, la Goualeuse! Mon Dieu, mon Dieu!!! Mais vous ne vous
souvenez donc plus de ce que vous disiez aux autres détenues pour les
empêcher de me battre? «Ce n'est pas seulement elle que vous battez...
c'est aussi son enfant...» Eh bien!... c'est tout de même, pour vous
aimer; ça n'est pas seulement pour moi que je vous aime, c'est aussi
pour mon enfant...

--Merci, merci, Mont-Saint-Jean, vous me faites plaisir en me disant
cela.

Et Fleur-de-Marie émue tendit sa main à sa compagne.

--Quelle belle petite menotte de fée!... Est-elle blanche et mignonne!
dit Mont-Saint-Jean en se reculant comme si elle eût craint de toucher,
de ses vilaines mains rouges et sordides, cette main charmante.

Pourtant, après un moment d'hésitation, elle effleura respectueusement
de ses lèvres le bout des doigts effilés que lui présentait
Fleur-de-Marie; puis, s'agenouillant brusquement, elle se mit à la
contempler fixement dans un recueillement attentif, profond.

--Mais venez donc vous asseoir là... près de moi, lui dit la Goualeuse.

--Oh! pour ça non, par exemple... jamais... jamais...

--Pourquoi cela?

--Respect de la discipline, comme disait autrefois mon brave
Mont-Saint-Jean; soldats ensemble, officiers ensemble, chacun avec ses
pareils.

--Vous êtes folle... Il n'y a aucune différence entre nous deux...

--Aucune différence... mon bon Dieu! Et vous dites cela quand je vous
vois comme je vous vois, aussi belle qu'une reine; oh! tenez...
qu'est-ce que cela vous fait?... Laissez-moi là, à genoux, vous bien,
bien regarder comme tout à l'heure... Dame... qui sait?... Quoique je
sois un vrai monstre, mon enfant vous ressemblera peut-être... On dit
que quelquefois par un regard... ça arrive.

Puis, par un scrupule d'une incroyable délicatesse chez une créature de
cette espèce, craignant d'avoir peut-être humilié ou blessé
Fleur-de-Marie par ce voeu singulier. Mont-Saint-Jean ajouta tristement:

--Non, non, je dis cela en plaisantant, allez, la Goualeuse... je ne me
permettrais pas de vous regarder dans cette idée-là... sans que vous me
le permettiez... Mon enfant sera aussi laid que moi... qu'est-ce que ça
me fait?... Je ne l'en aimerai pas moins; pauvre petit malheureux, il
n'a pas demandé à naître, comme on dit... Et s'il vit... qu'est-ce qu'il
deviendra? dit-elle d'un air sombre et abattu. Hélas!... oui...
qu'est-ce qu'il deviendra, mon Dieu?

La Goualeuse tressaillit à ces paroles.

En effet, que pouvait devenir l'enfant de cette misérable, avilie,
dégradée, pauvre et méprisée?... Quel sort!... Quel avenir!...

--Ne pensez pas à cela, Mont-Saint-Jean, reprit Fleur-de-Marie; espérez
que votre enfant trouvera des personnes charitables sur son chemin.

--Oh! on n'a pas deux fois la chance, voyez-vous, la Goualeuse, dit
amèrement Mont-Saint-Jean en secouant la tête; je vous ai rencontrée...
vous, c'est déjà un grand hasard... Et, tenez, soit dit sans vous
offenser, j'aurais mieux aimé que mon enfant ait eu ce bonheur-là que
moi. Ce voeu-là... c'est tout ce que je peux lui donner.

--Priez, priez... Dieu vous exaucera.

--Allons, je prierai, si ça vous fait plaisir, la Goualeuse, ça me
portera peut-être bonheur; au fait, qui m'aurait dit, quand la Louve me
battait, et que j'étais le _pâtiras_ de tout le monde, qu'il se
trouverait là un bon petit ange sauveur qui, avec sa jolie voix douce,
serait plus fort que tout le monde et que la Louve, qui est si forte et
si méchante?...

--Oui, mais la Louve a été bien bonne pour vous... quand elle a réfléchi
que vous étiez doublement à plaindre.

--Oh! ça c'est vrai... grâce à vous, et je ne l'oublierai jamais... Mais
dites donc, la Goualeuse, pourquoi donc a-t-elle, depuis l'autre jour,
demandé à changer de quartier, la Louve... elle qui, malgré ses colères,
avait l'air de ne pouvoir plus se passer de vous?

--Elle est un peu capricieuse...

--C'est drôle... une femme qui est venue ce matin du quartier de la
prison où est la Louve dit qu'elle est toute changée...

--Comment cela?

--Au lieu de quereller ou de menacer le monde, elle est triste...
triste, et s'isole dans les coins; si on lui parle, elle vous tourne le
dos et ne vous répond pas. À présent la voir muette, elle qui criait
toujours, c'est étonnant, n'est-ce pas? Et puis cette femme m'a dit
encore une chose, mais pour cela... je ne le crois pas.

--Quoi donc?

--Elle a dit avoir vu pleurer la Louve... pleurer la Louve, c'est
impossible.

--Pauvre Louve! c'est à cause de moi qu'elle a voulu changer de
quartier... je l'ai chagrinée sans le vouloir, dit la Goualeuse en
soupirant.

--Vous, chagriner quelqu'un, mon bon ange sauveur...

À ce moment l'inspectrice, Mme Armand, entra dans le préau. Après avoir
cherché des yeux Fleur-de-Marie, elle vint à elle l'air satisfait et
souriant.

--Bonne nouvelle, mon enfant...

--Que dites-vous, madame? s'écria la Goualeuse en se levant.

--Vos amis ne vous ont pas oubliée, ils ont obtenu votre mise en
liberté... M. le directeur vient d'en recevoir l'avis.

--Il serait possible, madame? Ah! quel bonheur! Mon Dieu!... Et
l'émotion de Fleur-de-Marie fut si violente qu'elle pâlit, mit sa main
sur son coeur qui battait avec violence et retomba sur son banc.

--Calmez-vous, mon enfant, lui dit Mme Armand avec bonté, heureusement
ces secousses-là sont sans danger.

--Ah! madame, que de reconnaissance!...

--C'est sans doute Mme d'Harville qui a obtenu votre liberté... Il y a
là une vieille dame chargée de vous conduire chez des personnes qui
s'intéressent à vous... Attendez-moi, je vais revenir vous prendre, j'ai
quelques mots à dire à l'atelier.

Il serait difficile de peindre l'expression de morne désolation qui
assombrit les traits de Mont-Saint-Jean, en apprenant que son bon ange
sauveur, comme elle appelait la Goualeuse, allait quitter Saint-Lazare.

La douleur de cette femme était moins causée par la crainte de redevenir
le souffre-douleur de la prison que par le chagrin de se voir séparée du
seul être qui lui eût jamais témoigné quelque intérêt.

Toujours assise au pied du banc, Mont-Saint-Jean porta ses mains aux
deux touffes de cheveux hérissés qui sortaient en désordre de son vieux
bonnet noir, comme pour se les arracher; puis, cette violente affliction
faisant place à l'abattement, elle laissa retomber sa tête et resta
muette, immobile, le front caché dans ses mains, les coudes appuyés sur
ses genoux.

Malgré sa joie de quitter la prison, Fleur-de-Marie ne put s'empêcher de
frissonner un moment au souvenir de la Chouette et du Maître d'école, se
rappelant que ces deux monstres lui avaient fait jurer de ne pas
informer ses bienfaiteurs de son triste sort.

Mais ces funestes pensées s'effacèrent bientôt de l'esprit de
Fleur-de-Marie devant l'espoir de revoir Bouqueval, Mme Georges,
Rodolphe, à qui elle voulait recommander la Louve et Martial; il lui
semblait même que le sentiment exalté qu'elle se reprochait d'éprouver
pour son bienfaiteur, n'étant plus nourri par le chagrin et par la
solitude, se calmerait dès qu'elle reprendrait ses occupations
rustiques, qu'elle aimait tant à partager avec les bons et simples
habitants de la ferme.

Étonnée du silence de sa compagne, silence dont elle ne soupçonnait pas
la cause, la Goualeuse lui toucha légèrement l'épaule, en disant:

--Mont-Saint-Jean, puisque me voilà libre... ne pourrais-je pas vous
être utile à quelque chose?

En sentant la main de la Goualeuse, la prisonnière tressaillit, laissa
retomber ses bras sur ses genoux et tourna vers la jeune fille son
visage ruisselant de larmes.

Une si amère douleur éclatait sur la figure de Mont-Saint-Jean que sa
laideur disparaissait.

--Mon Dieu!... Qu'avez-vous? lui dit la Goualeuse; comme vous pleurez!

--Vous vous en allez! murmura la détenue d'une voix entrecoupée de
sanglots; je n'avais pourtant jamais pensé que d'un moment à l'autre
vous partiriez d'ici... et que je ne vous verrais plus... plus...
jamais...

--Je vous assure que je me souviendrai toujours de votre amitié...
Mont-Saint-Jean.

--Mon Dieu, mon Dieu!... Et dire que je vous aimais déjà tant... Quand
j'étais là assise par terre, à vos pieds... il me semblait que j'étais
sauvée... que je n'avais plus rien à craindre. Ce n'est pas pour les
coups que les autres vont peut-être recommencer à me donner que je dis
cela... j'ai la vie dure... Mais enfin il me semblait que vous étiez ma
bonne chance et que vous porteriez bonheur à mon enfant, rien que parce
que vous aviez eu pitié de moi... C'est vrai, allez, ça; quand on est
habitué à être maltraité, on est plus sensible que d'autres à la bonté.
Puis, s'interrompant pour éclater encore en sanglots, elle s'écria:
Allons, c'est fini... c'est fini... Au fait... ça devait arriver un jour
ou l'autre... mon tort est de n'y avoir jamais pensé... C'est fini...
plus rien... plus rien...

--Allons, courage, je me souviendrai de vous, comme vous vous
souviendrez de moi.

--Oh! pour ça on me couperait en morceaux plutôt que de me faire vous
renier ou vous oublier: je deviendrais vieille, vieille, comme les rues,
que j'aurais toujours devant les yeux votre belle figure d'ange. Le
premier mot que j'apprendrai à mon enfant, ça sera votre nom, la
Goualeuse, car il vous aura dû de n'être pas mort de froid...

--Écoutez-moi, Mont-Saint-Jean, dit Fleur-de-Marie, touchée de
l'affection de cette misérable, je ne puis rien vous promettre pour
vous... quoique je connaisse des personnes bien charitables; mais pour
votre enfant... c'est différent... il est innocent de tout, lui, et les
personnes dont je vous parle voudront peut-être bien se charger de le
faire élever quand vous pourrez vous en séparer...

--M'en séparer... jamais, oh! jamais, s'écria Mont-Saint-Jean avec
exaltation: qu'est-ce que je deviendrais donc maintenant que j'ai compté
sur lui...

--Mais... comment l'élèverez-vous? Fille ou garçon, il faut qu'il soit
honnête, et pour cela...

--Il faut qu'il mange un pain honnête, n'est-ce pas, la Goualeuse? Je
crois bien, c'est mon ambition; je me le dis tous les jours; aussi, en
sortant d'ici, je ne remettrai pas le pied sous un pont... Je me ferai
chiffonnière, balayeuse des rues, mais honnête; on doit ça, sinon à soi,
du moins à son enfant, quand on a l'honneur d'en avoir un..., dit-elle
avec une sorte de fierté.

--Et qui gardera votre enfant pendant que vous travaillerez? reprit la
Goualeuse; ne vaudrait-il pas mieux, si cela est possible, comme je
l'espère, le placer à la campagne chez de braves gens qui en feraient
une brave fille de ferme ou un bon cultivateur? Vous viendriez de temps
en temps le voir, et un jour vous trouveriez peut-être moyen de vous en
rapprocher tout à fait; à la campagne on vit de si peu!

--Mais m'en séparer, m'en séparer! Je mettais toute ma joie en lui, moi
qui n'ai rien qui m'aime.

--Il faut songer plus à lui qu'à vous, ma pauvre Mont-Saint-Jean; dans
deux ou trois jours j'écrirai à Mme Armand, et, si la demande que je
compte faire en faveur de votre enfant réussit, vous n'aurez plus à dire
de lui ce qui tout à l'heure m'a tant navrée: «Hélas! mon Dieu, que
deviendra-t-il?»

L'inspectrice, Mme Armand, interrompit cet entretien; elle venait
chercher Fleur-de-Marie. Après avoir de nouveau éclaté en sanglots et
baigné de larmes désespérées les mains de la jeune fille,
Mont-Saint-Jean retomba sur le banc dans un accablement stupide, ne
songeant pas même à la promesse que Fleur-de-Marie venait de lui faire à
propos de son enfant.

--Pauvre créature! dit Mme Armand en sortant du préau suivie de
Fleur-de-Marie. Sa reconnaissance envers vous me donne meilleure opinion
d'elle.

En apprenant que la Goualeuse était graciée, les autres détenues, loin
de se montrer jalouses de cette faveur, en témoignèrent leur joie;
quelques-unes entourèrent Fleur-de-Marie et lui firent des adieux pleins
de cordialité, la félicitèrent franchement de sa prompte sortie de
prison.

--C'est égal, dit l'une d'elles; cette petite blonde nous a fait passer
un bon moment... c'est quand nous avons boursillé pour la layette de
Mont-Saint-Jean. On se souviendra de cela à Saint-Lazare.

Lorsque Fleur-de-Marie eut quitté le bâtiment des prisons sous la
conduite de l'inspectrice, celle-ci lui dit:

--Maintenant, mon enfant, rendez-vous au vestiaire où vous déposerez vos
vêtements de détenue pour reprendre vos habits de paysanne, qui, par
leur simplicité rustique, vous seyaient si bien; adieu, vous allez être
heureuse, car vous allez vous trouver sous la protection de personnes
recommandables, et vous quittez cette maison pour n'y jamais rentrer.
Mais... tenez... je ne suis guère raisonnable, dit Mme Armand, dont les
yeux se mouillèrent de larmes; il m'est impossible de vous cacher
combien je m'étais déjà attachée à vous, pauvre petite! Puis, voyant le
regard de Fleur-de-Marie devenir humide aussi, l'inspectrice ajouta:
Vous ne m'en voudrez pas, je l'espère, d'attrister ainsi votre départ?

--Ah! madame... n'est-ce pas grâce à votre recommandation que cette
jeune dame, à qui je dois ma liberté, s'est intéressée à mon sort?

--Oui, et je suis heureuse de ce que j'ai fait; mes pressentiments ne
m'avaient pas trompée.

À ce moment une cloche sonna.

--Voici l'heure du travail des ateliers, il faut que je rentre... Adieu,
encore adieu, ma chère enfant!...

Et Mme Armand, aussi émue que Fleur-de-Marie, l'embrassa tendrement;
puis elle dit à un des employés de la maison:

--Conduisez mademoiselle au vestiaire.

Un quart d'heure après, Fleur-de-Marie, vêtue en paysanne ainsi que nous
l'avons vue à la ferme de Bouqueval, entrait dans le greffe, où
l'attendait Mme Séraphin.

La femme de charge du notaire Jacques Ferrand venait chercher cette
malheureuse enfant pour la conduire à l'île du Ravageur.



XI

Souvenirs


Jacques Ferrand avait facilement et promptement obtenu la liberté de
Fleur-de-Marie, liberté qui dépendait d'une simple décision
administrative.

Instruit par la Chouette du séjour de la Goualeuse à Saint-Lazare, il
s'était aussitôt adressé à l'un de ses clients, homme honorable et
influent, lui disant qu'une jeune fille, d'abord égarée mais sincèrement
repentante et récemment enfermée à Saint-Lazare, risquait, par le
contact des autres prisonnières, de voir s'affaiblir peut-être ses
bonnes résolutions. Cette jeune fille lui ayant été vivement recommandée
par des personnes respectables qui devaient se charger d'elle à sa
sortie de prison, avait ajouté Jacques Ferrand, il priait son
tout-puissant client, au nom de la morale, de la religion et de la
réhabilitation future de cette infortunée, de solliciter sa libération.

Enfin le notaire, pour se mettre à l'abri de toute recherche ultérieure,
avait surtout et instamment prié son client de ne pas le nommer dans
l'accomplissement de cette bonne oeuvre; ce voeu, attribué à la modestie
philanthropique de Jacques Ferrand, homme aussi pieux que respectable,
fut scrupuleusement observé: la liberté de Fleur-de-Marie fut demandée
et obtenue au seul nom du client qui, pour comble d'obligeance, envoya
directement à Jacques Ferrand l'ordre de sortie, afin qu'il pût
l'adresser aux protecteurs de la jeune fille.

Mme Séraphin, en remettant cet ordre au directeur de la prison, ajouta
qu'elle était chargée de conduire la Goualeuse auprès des personnes qui
s'intéressaient à elle.

D'après les excellents renseignements donnés par l'inspectrice à Mme
d'Harville sur Fleur-de-Marie, personne ne douta que celle-ci ne dût sa
liberté à l'intervention de la marquise.

La femme de charge du notaire ne pouvait donc en rien exciter la
défiance de sa victime.

Mme Séraphin avait, selon l'occasion et ainsi qu'on le dit vulgairement,
l'air bonne femme; il fallait assez d'observation pour remarquer quelque
chose d'insidieux, de faux, de cruel dans son regard patelin, dans son
sourire hypocrite.

Malgré sa profonde scélératesse, qui l'avait rendue complice ou
confidente des crimes de son maître, Mme Séraphin ne put s'empêcher
d'être frappée de la touchante beauté de cette jeune fille, qu'elle
avait livrée tout enfant à la Chouette... et qu'elle conduisait alors à
une mort certaine.

--Eh bien! ma chère demoiselle, lui dit Mme Séraphin d'une voix
mielleuse, vous devez être bien contente de sortir de prison?

--Oh! oui, madame, et c'est, sans doute, à la protection de Mme
d'Harville, qui a été si bonne pour moi...

--Vous ne vous trompez pas... mais venez... nous sommes déjà un peu en
retard... et nous avons une longue route à faire.

--Nous allons à la ferme de Bouqueval, chez Mme Georges, n'est-ce pas...
madame? s'écria la Goualeuse.

--Oui... certainement, nous allons à la campagne... chez Mme Georges,
dit la femme de charge pour éloigner tout soupçon de l'esprit de
Fleur-de-Marie, puis elle ajouta, avec un air de malicieuse bonhomie:
Mais ce n'est pas tout: avant de voir Mme Georges, une petite surprise
vous attend; venez... venez, notre fiacre est en bas... Quel _ouf_ vous
allez pousser en sortant d'ici... chère demoiselle!... Allons,
partons... Votre servante, messieurs.

Et Mme Séraphin, après avoir salué le greffier et son commis, descendit
avec la Goualeuse.

Un gardien les suivait, chargé de faire ouvrir les portes.

La dernière venait de se refermer, et les deux femmes se trouvaient sous
le vaste porche qui donne sur la rue du Faubourg-Saint-Denis,
lorsqu'elles se rencontrèrent avec une jeune fille qui venait sans doute
visiter quelque prisonnière.

C'était Rigolette... Rigolette toujours leste et coquette; un petit
bonnet très-simple, mais bien frais et orné de faveurs cerise qui
accompagnaient à merveille ses bandeaux de cheveux noirs, encadrait son
joli minois: un col bien blanc se rabattait sur son long tartan brun.
Elle portait au bras un cabas de paille; grâce à sa démarche de chatte
attentive et proprette, ses brodequins à semelles épaisses étaient d'une
propreté miraculeuse, quoiqu'elle vînt, hélas! de bien loin, la pauvre
enfant.

--Rigolette! s'écria Fleur-de-Marie en reconnaissant son ancienne
compagne de prison[18] et de promenades champêtres.

--La Goualeuse! dit à son tour la grisette.

Et les deux jeunes filles se jetèrent dans les bras l'une de l'autre.

Rien de plus enchanteur que le contraste de ces deux enfants de seize
ans, tendrement embrassées, toutes deux si charmantes, et pourtant si
différentes de physionomie et de beauté.

L'une blonde, aux grands yeux bleus mélancoliques, au profil d'une
angélique pureté idéale, un peu pâli, un peu attristé, un peu
spiritualisé, de ces adorables paysannes de Greuze, d'un coloris si
frais et si transparent... mélange ineffable de rêverie, de candeur et
de grâce...

L'autre, brune piquante, aux joues rondes et vermeilles, aux jolis yeux
noirs, au rire ingénu, à la mine éveillée, type ravissant de jeunesse,
d'insouciance et de gaieté, exemple rare et touchant du bonheur dans
l'indigence, de l'honnêteté dans l'abandon et de la joie dans le
travail.

Après l'échange de leurs naïves caresses, les deux jeunes filles se
regardèrent...

Rigolette était radieuse de cette rencontre... Fleur-de-Marie confuse...

La vue de son amie lui rappelait le peu de jours de bonheur calme qui
avait précédé sa dégradation première.

--C'est toi... quel bonheur!... disait la grisette...

--Mon Dieu, oui, quelle douce surprise!... Il y a si longtemps que nous
ne sommes vues..., répondit la Goualeuse.

--Ah! maintenant, je ne m'étonne plus de ne t'avoir pas rencontrée
depuis six mois..., reprit Rigolette en remarquant les vêtements
rustiques de la Goualeuse, tu habites donc la campagne?...

--Oui... depuis quelque temps, dit Fleur-de-Marie en baissant les
yeux...

--Et tu viens, comme moi, voir quelqu'un en prison?

--Oui... je venais... je viens de voir quelqu'un, dit Fleur-de-Marie en
balbutiant et en rougissant de honte.

--Et tu t'en retournes chez toi? Loin de Paris sans doute? Chère petite
Goualeuse... toujours bonne: je te reconnais bien là... Te rappelles-tu
cette pauvre femme en couches à qui tu avais donné ton matelas, du linge
et le peu d'argent qui te restait, et que nous allions dépenser à la
campagne... Car alors tu étais déjà folle de la campagne, toi...
mademoiselle la villageoise.

--Et toi, tu ne l'aimais pas beaucoup, Rigolette; étais-tu complaisante!
C'est pour moi que tu y venais pourtant.

--Et pour moi aussi... car toi, qui étais toujours un peu sérieuse, tu
devenais si contente, si gaie, si folle, une fois au milieu des champs
ou des bois... que rien que de t'y voir... c'était pour moi un
plaisir... Mais laisse-moi donc encore te regarder. Comme ce joli bonnet
rond te va bien! Es-tu gentille ainsi! Décidément... c'était ta vocation
de porter un bonnet de paysanne, comme la mienne de porter un bonnet de
grisette. Te voilà selon ton goût, tu dois être contente... Du reste, ça
ne m'étonne pas... quand je ne t'ai plus vue, je me suis dit: «Cette
bonne petite Goualeuse n'est pas faite pour Paris, c'est une vraie fleur
des bois, comme dit la chanson, et ces fleurs-là ne vivent pas dans la
capitale, l'air n'y est pas bon pour elles... Aussi la Goualeuse se sera
mise en place chez de braves gens à la campagne: c'est ce que tu as
fait, n'est-ce pas?»

--Oui..., dit Fleur-de-Marie en rougissant.

--Seulement... j'ai un reproche à te faire.

--À moi?...

--Tu aurais dû me prévenir... on ne se quitte pas ainsi du jour au
lendemain... ou du moins sans donner de ses nouvelles.

--Je... j'ai quitté Paris... si vite, dit Fleur-de-Marie de plus en plus
confuse, que je n'ai pas pu...

--Oh! je ne t'en veux pas, je suis trop contente de te revoir... Au
fait, tu as eu bien raison de quitter Paris, va, c'est si difficile d'y
vivre tranquille; sans compter qu'une pauvre fille isolée comme nous
sommes peut tourner à mal sans le vouloir... Quand on n'a personne pour
vous conseiller... on a si peu de défense... les hommes vous font
toujours de si belles promesses; et puis, dame, quelquefois la misère
est si dure... Tiens, te souviens-tu de la petite Julie qui était si
gentille? Et de Rosine, la blonde aux yeux noirs?

--Oui... je m'en souviens.

--Eh bien! ma pauvre Goualeuse, elles ont été trompées toutes les deux,
puis abandonnées, et enfin de malheur en malheur elles en sont tombées à
être de ces vilaines femmes que l'on renferme ici...

--Ah! mon Dieu! s'écria Fleur-de-Marie qui baissa la tête et devint
pourpre.

Rigolette, se trompant sur le sens de l'exclamation de son amie, reprit:

--Elles sont coupables, méprisables... même, si tu veux, je ne dis pas;
mais, vois-tu, ma bonne Goualeuse, parce que nous avons eu le bonheur de
rester honnêtes: toi, parce que tu as été vivre à la campagne auprès de
braves paysans; moi, parce que je n'avais pas de temps à perdre avec les
amoureux... que je leur préférais mes oiseaux, et que je mettais tout
mon plaisir à avoir, grâce à mon travail, un petit ménage, bien
gentil... il ne faut pas être trop sévère pour les autres; mon Dieu; qui
sait... si l'occasion, la tromperie, la misère n'ont pas été pour
beaucoup dans la mauvaise conduite de Rosine et de Julie... et si à leur
place nous n'aurions pas fait comme elles!...

--Oh! dit amèrement Fleur-de-Marie, je ne les accuse pas... je les
plains...

--Allons, allons, nous sommes pressées, ma chère demoiselle, dit Mme
Séraphin en offrant son bras à sa victime avec impatience.

--Madame, donnez-nous encore quelques moments; il y a si longtemps que
je n'ai vu ma pauvre Goualeuse, dit Rigolette.

--C'est qu'il est tard, mesdemoiselles; déjà trois heures, et nous avons
une longue course à faire, répondit Mme Séraphin fort contrariée de
cette rencontre; puis elle ajouta: Je vous donne encore dix minutes...

--Et toi, reprit Fleur-de-Marie en prenant les mains de son amie dans
les siennes, tu as un caractère si heureux; tu es toujours gaie?
toujours contente?...

--Je l'étais il y a quelques jours... contente et gaie, maintenant...

--Tu as des chagrins?

--Moi? Ah bien! oui, tu me connais... un vrai Roger-Bontemps... Je ne
suis pas changée... mais malheureusement tout le monde n'est pas comme
moi... Et comme les autres ont des chagrins, ça fait que j'en ai.

--Toujours bonne...

--Que veux-tu!... Figure-toi que je viens ici pour une pauvre fille...
une voisine... la brebis du bon Dieu, qu'on accuse à tort et qui est
bien à plaindre, va; elle s'appelle Louise Morel, c'est la fille d'un
honnête ouvrier qui est devenu fou tant il était malheureux.

Au nom de Louise Morel, une des victimes du notaire, Mme Séraphin
tressaillit et regarda très-attentivement Rigolette.

La figure de la grisette lui était absolument inconnue; néanmoins la
femme de charge prêta dès lors beaucoup d'attention à l'entretien des
deux jeunes filles.

--Pauvre femme! reprit la Goualeuse, comme elle doit être contente de ce
que tu ne l'oublies pas dans son malheur!

--Ce n'est pas tout, c'est comme un sort; telle que tu me vois, je viens
de bien loin... et encore d'une prison... mais d'une prison d'hommes.

--D'une prison d'hommes, toi?...

--Ah! mon Dieu oui, j'ai là une autre pauvre pratique bien triste...
aussi tu vois mon cabas (et Rigolette le montra), il est partagé en
deux, chacun a son côté: aujourd'hui j'apporte à Louise un peu de linge,
et tantôt j'ai aussi porté quelque chose à ce pauvre Germain... mon
prisonnier s'appelle Germain; tiens, je ne peux pas penser à ce qui
vient de m'arriver avec lui sans avoir envie de pleurer... c'est bête,
je sais que cela n'en vaut pas la peine, mais enfin je suis comme ça.

--Et pourquoi as-tu envie de pleurer?

--Figure-toi que Germain est si malheureux d'être confondu avec ces
mauvais hommes de la prison qu'il est tout accablé, n'ayant de goût à
rien, ne mangeant pas et maigrissant à vue d'oeil... Je m'aperçois de
ça, et je me dis: «Il n'a pas faim, je vais lui faire une petite
friandise qu'il aimait bien quand il était mon voisin, ça le
ragoûtera...» Quand je dis friandise, entendons-nous, c'étaient tout
bonnement de belles pommes de terre jaunes, écrasées avec un peu de lait
et du sucre; j'en emplis une jolie tasse bien propre, et tantôt je lui
porte ça à sa prison en lui disant que j'avais préparé moi-même ce
pauvre petit régal, comme autrefois, dans le bon temps, tu comprends; je
croyais ainsi lui donner un peu envie de manger... Ah bien! oui...

--Comment?

--Ça lui a donné envie de pleurer; quand il a reconnu la tasse dans
laquelle j'avais si souvent pris mon lait devant lui, il s'est mis à
fondre en larmes... et, par-dessus le marché, j'ai fini par faire comme
lui, quoique j'aie voulu m'en empêcher. Tu vois comme j'ai de la chance,
je croyais bien faire... le consoler, et je l'ai attristé davantage
encore.

--Oui, mais ces larmes-là lui auront été si douces!

--C'est égal, j'aurais autant aimé le consoler autrement; mais je te
parle de lui sans te dire qui il est; c'est un ancien voisin à moi... le
plus honnête garçon du monde, aussi doux, aussi timide qu'une jeune
fille, et que j'aimais comme un camarade, comme un frère.

--Oh! alors, je conçois que ses chagrins soient devenus les tiens.

--N'est-ce pas? Mais tu vas voir comme il a bon coeur. Quand je me suis
en allée, je lui ai demandé, comme toujours, ses commissions, lui disant
en riant, afin de l'égayer un peu, que j'étais sa petite femme de ménage
et que je serais bien exacte, bien active, pour garder sa pratique.
Alors lui, s'efforçant de sourire, m'a demandé de lui apporter un des
romans de Walter Scott qu'il m'avait autrefois lus le soir pendant que
je travaillais; ce roman-là s'appelle _Ivan... Ivanhoé..._ oui, c'est
ça. J'aimais tant ce livre-là qu'il me l'avait lu deux fois... Pauvre
Germain! il était si complaisant!...

--C'est un souvenir de cet heureux temps passé qu'il veut avoir...

--Certainement, puisqu'il m'a priée d'aller dans le même cabinet de
lecture, non pour louer, mais pour acheter les mêmes volumes que nous
lisions ensemble... Oui, les acheter... et tu juges, pour lui, c'est un
sacrifice, car il est aussi pauvre que nous.

--Excellent coeur! dit la Goualeuse tout émue.

--Te voilà aussi attendrie que moi... quand il m'a chargée de cette
commission, ma bonne petite Goualeuse; mais tu comprends, plus je me
sentais envie de pleurer, plus je tâchais de rire, car, pleurer deux
fois dans une visite faite exprès pour l'égayer, c'était trop fort...
Aussi, pour cacher ça, je me suis mise à lui rappeler les drôles
d'histoires d'un juif, un personnage de ce roman qui nous amusait tant
autrefois... mais plus je parlais, plus il me regardait avec de grosses,
grosses larmes dans les yeux. Dame, moi, ça m'a fendu le coeur; j'avais
beau renfoncer mes larmes depuis un quart d'heure... j'ai fini par faire
comme lui; quand je l'ai quitté, il sanglotait et je me disais, furieuse
de ma sottise: «Si c'est comme ça que je le console et que je l'égaie,
c'est bien la peine d'aller le voir; moi qui me promets toujours de le
faire rire, c'est étonnant comme j'y réussis!»

Au nom de Germain, autre victime du notaire, Mme Séraphin avait redoublé
d'attention.

--Et qu'a-t-il donc fait, ce jeune homme, pour être en prison? demanda
Fleur-de-Marie.

--Lui! s'écria Rigolette, dont l'attendrissement cédait à l'indignation,
il a fait qu'il est poursuivi par un vieux monstre de notaire... qui est
aussi le dénonciateur de Louise.

--De Louise, que tu viens voir ici?

--Sans doute; elle était la servante du notaire, et Germain était son
caissier... Il serait trop long de te dire de quoi il accuse bien
injustement ce pauvre garçon... Mais, ce qu'il y a de sûr, c'est que ce
méchant homme est comme un enragé après ces deux malheureux, qui ne lui
ont jamais fait de mal... Mais patience, patience, chacun aura son
tour...

Rigolette prononça ces derniers mots avec une expression qui inquiéta
Mme Séraphin. Se mêlant à la conversation, au lieu d'y demeurer
étrangère, elle dit à Fleur-de-Marie d'un air patelin:

--Ma chère demoiselle, il est tard, il faut partir... on nous attend. Je
comprends bien que ce que vous dit mademoiselle vous intéresse, car moi,
qui ne connais pas la jeune fille et le jeune homme dont on parle, ça me
désole. Mon Dieu! est-il possible qu'il y ait des gens si méchants! Et
comment donc s'appelle-t-il, ce vilain notaire dont vous parlez,
mademoiselle?

Rigolette n'avait aucune raison de se défier de Mme Séraphin. Néanmoins,
se souvenant des recommandations de Rodolphe, qui lui avait enjoint la
plus grande réserve au sujet de la protection cachée qu'il accordait à
Germain et à Louise, elle regretta de s'être laissé entraîner à dire:
«Patience, chacun aura son tour.»

--Ce méchant homme s'appelle M. Ferrand, madame, reprit donc Rigolette,
ajoutant très-adroitement, pour réparer sa légère indiscrétion: Et c'est
d'autant plus mal à lui de tourmenter Louise et Germain que personne ne
s'intéresse à eux... excepté moi... ce qui ne leur sert pas à
grand-chose.

--Quel malheur! reprit Mme Séraphin, j'avais espéré le contraire quand
vous avez dit: «Mais patience...» Je croyais que vous comptiez sur
quelque protecteur pour soutenir ces deux infortunés contre ce méchant
notaire.

--Hélas! non, madame, ajouta Rigolette, afin de détourner complètement
les soupçons de Mme Séraphin; qui serait assez généreux pour prendre le
parti de ces deux pauvres jeunes gens contre un homme riche et puissant,
comme l'est ce M. Ferrand?

--Oh! il y a des coeurs assez généreux pour cela! reprit Fleur-de-Marie
après un moment de réflexion et avec une exaltation contrainte, oui, je
connais quelqu'un qui se fait un devoir de protéger ceux qui souffrent
et de les défendre, car celui dont je te parle est aussi secourable aux
honnêtes gens que redoutable aux méchants.

Rigolette regarda la Goualeuse avec étonnement et fut sur le point de
lui dire, en songeant à Rodolphe, qu'elle aussi connaissait quelqu'un
qui prenait courageusement le parti du faible contre le fort; mais,
toujours fidèle aux recommandations de son voisin (ainsi qu'elle
appelait le prince), la grisette répondit à Fleur-de-Marie:

--Vraiment! tu connais quelqu'un d'assez généreux pour venir aussi en
aide aux pauvres gens?...

--Oui... et, quoique j'aie déjà à implorer sa pitié, sa bienfaisance
pour d'autres personnes, je suis sûre que s'il connaissait le malheur
immérité de Louise et de M. Germain... il les sauverait et punirait leur
persécuteur... car sa justice et sa bonté sont inépuisables comme celles
de Dieu...

Mme Séraphin regarda sa victime avec surprise. «Cette petite fille
serait-elle donc encore plus dangereuse que nous ne le pensions? se
dit-elle; si j'avais pu en avoir pitié, ce qu'elle vient de dire
rendrait inévitable l'accident qui va nous en débarrasser.»

--Ma bonne petite Goualeuse, puisque tu as une si bonne connaissance, je
t'en supplie, recommande-lui ma bonne Louise et mon Germain, car ils ne
méritent pas leur mauvais sort, dit Rigolette en songeant que ses amis
ne pouvaient que gagner à avoir deux défenseurs au lieu d'un.

--Sois tranquille, je te promets de faire ce que je pourrai pour tes
protégés auprès de M. Rodolphe, dit Fleur-de-Marie.

--M. Rodolphe! s'écria Rigolette étrangement surprise.

--Sans doute, dit la Goualeuse.

--M. Rodolphe!... Un commis voyageur?

--Je ne sais pas ce qu'il est... mais pourquoi cet étonnement?

--Parce que je connais aussi un M. Rodolphe.

--Ce n'est peut-être pas le même.

--Voyons, voyons le tien; comment est-il?

--Jeune!...

--C'est ça.

--Une figure pleine de noblesse et de bonté.

--C'est bien ça... mais, mon Dieu! c'est tout comme le mien, dit
Rigolette de plus en plus étonnée, et elle ajouta: Est-il brun, a-t-il
de petites moustaches?

--Oui.

--Enfin, il est grand et mince... il a une taille charmante... et l'air
si comme il faut... pour un commis voyageur... Est-ce toujours bien ça
le tien?

--Sans doute, c'est lui, répondit Fleur-de-Marie; seulement, ce qui
m'étonne, c'est que tu croies qu'il est commis voyageur.

--Quant à cela, j'en suis sûre... il me l'a dit.

--Tu le connais?

--Si je le connais? c'est mon voisin.

--M. Rodolphe?

--Il a une chambre au quatrième, à côté de la mienne.

--Lui?... Lui?...

--Qu'est-ce qu'il y a d'étonnant à cela? C'est tout simple; il ne gagne
guère que quinze ou dix-huit cents francs par an; il ne peut prendre
qu'un logement modeste, quoiqu'il ait l'air de ne pas avoir beaucoup
d'ordre... car il ne sait pas seulement ce que ses habits lui coûtent...
mon cher voisin...

--Non... non..., ce n'est pas le même..., dit Fleur-de-Marie en
réfléchissant.

--Ah çà! le tien est donc un phénix pour l'ordre?

--Celui dont je te parle, vois-tu, Rigolette, dit Fleur-de-Marie avec
enthousiasme, est tout-puissant... on ne prononce son nom qu'avec amour
et vénération... son aspect trouble, impose... et l'on est tenté de
s'agenouiller devant sa grandeur et sa bonté...

--Alors je m'y perds, ma pauvre Goualeuse; je dis comme toi, ça n'est
plus le même, car le mien n'est ni tout-puissant, ni imposant, il est
très-bon enfant, très-gai, et on ne s'agenouille pas devant lui; au
contraire, car il m'avait promis de m'aider à cirer ma chambre, sans
compter qu'il devait me mener promener le dimanche... Tu vois que ça
n'est pas un gros seigneur. Mais à quoi est-ce que je pense, j'ai
joliment le coeur à la promenade! Et Louise, et mon pauvre Germain! Tant
qu'ils seront en prison, il n'y aura pas de plaisir pour moi.

Depuis quelques moments, Fleur-de-Marie réfléchissait profondément; elle
s'était tout à coup rappelé que, lors de sa première entrevue avec
Rodolphe chez l'ogresse, il avait l'extérieur et le langage des hôtes du
tapis-franc. Ne pouvait-il pas jouer ce rôle de commis voyageur auprès
de Rigolette?

Mais quel était le but de cette nouvelle transformation?

La grisette reprit, voyant l'air pensif de Fleur-de-Marie:

--Il n'est pas besoin de te creuser la tête pour cela, ma bonne
Goualeuse; nous saurons bien si nous connaissons le même M. Rodolphe;
quand tu verras le tien, parle-lui de moi; quand je verrai le mien, je
lui parlerai de toi; de cette manière-là nous saurons tout de suite à
quoi nous en tenir.

--Et où demeures-tu, Rigolette?

--Rue du Temple, n° 17.

«Voilà qui est étrange et bon à savoir, se dit Mme Séraphin, qui avait
attentivement écouté cette conversation. Ce M. Rodolphe, mystérieux et
tout-puissant personnage qui se fait sans doute passer pour commis
voyageur, occupe un logement voisin de celui de cette petite ouvrière,
qui a l'air d'en savoir plus qu'elle n'en veut dire, et ce défenseur des
opprimés loge ainsi qu'elle dans la maison de Morel et de Bradamanti...
Bon, bon, si la grisette et le prétendu commis voyageur continuent à se
mêler de ce qui ne les regarde pas, on saura où les trouver.»

--Lorsque j'aurai parlé à M. Rodolphe, je t'écrirai, dit la Goualeuse,
et je te donnerai mon adresse pour que tu puisses me répondre; mais
répète-moi la tienne, je crains de l'oublier.

--Tiens, j'ai justement sur moi une des cartes que je laisse à mes
pratiques, et elle donna à Fleur-de-Marie une petite carte sur laquelle
était écrit en magnifique bâtarde: _Mademoiselle Rigolette, couturière,
rue du Temple, n° 17._ C'est comme imprimé, n'est-ce pas? ajouta la
grisette. C'est encore ce pauvre Germain qui me les a écrites dans le
temps, ces cartes-là; il était si bon, si prévenant!... Tiens, vois-tu,
c'est comme un fait exprès, on dirait que je ne m'aperçois de toutes ses
excellentes qualités que depuis qu'il est malheureux... et maintenant je
suis toujours à me reprocher d'avoir attendu si tard pour l'aimer...

--Tu l'aimes donc?

--Ah! mon Dieu oui!... Il faut bien que j'aie un prétexte pour aller le
voir en prison... Avoue que je suis une drôle de fille, dit Rigolette en
étouffant un soupir et en riant dans ses larmes, comme dit le poëte.

--Tu es bonne et généreuse comme toujours, dit Fleur-de-Marie en
pressant tendrement les mains de son amie.

Mme Séraphin en avait sans doute assez appris par l'entretien des deux
jeunes filles, car elle dit presque brusquement à Fleur-de-Marie:

--Allons, allons, ma chère demoiselle, partons; il est tard, voilà un
quart d'heure de perdu.

--A-t-elle l'air bougon, cette vieille!... Je n'aime pas sa figure, dit
tout bas Rigolette à Fleur-de-Marie. Puis elle reprit tout haut: Quand
tu viendras à Paris, ma bonne Goualeuse, ne m'oublie pas; ta visite me
ferait tant de plaisir! Je serais si contente de passer une journée avec
toi, de te montrer mon petit ménage, ma chambre, mes oiseaux!... J'ai
des oiseaux... c'est mon luxe.

--Je tâcherai de t'aller voir, mais certainement je t'écrirai; allons,
adieu, Rigolette, adieu... Si tu savais comme je suis heureuse de
t'avoir rencontrée!

--Et moi donc... mais ce ne sera pas la dernière fois, je l'espère; et
puis je suis si impatiente de savoir si ton M. Rodolphe est le même que
le mien... Écris-moi bien vite à ce sujet, je t'en prie.

--Oui, oui... adieu, Rigolette.

--Adieu, ma bonne petite Goualeuse.

Et les deux jeunes filles s'embrassèrent tendrement en dissimulant leur
émotion.

Rigolette entra dans la prison pour voir Louise, grâce au permis que lui
avait fait obtenir Rodolphe.

Fleur-de-Marie monta en fiacre avec Mme Séraphin, qui ordonna au cocher
d'aller aux Batignolles et de s'arrêter à la barrière.

Un chemin de traverse très-court conduisait de cet endroit presque
directement au bord de la Seine, non loin de l'île du Ravageur.

Fleur-de-Marie, ne connaissant pas Paris, n'avait pu s'apercevoir que la
voiture suivait une autre route que celle de la barrière Saint-Denis. Ce
fut seulement lorsque le fiacre s'arrêta aux Batignolles qu'elle dit à
Mme Séraphin, qui l'invitait à descendre:

--Mais il me semble, madame, que ce n'est pas là le chemin de
Bouqueval... Et puis comment irons-nous à pied d'ici jusqu'à la ferme?

--Tout ce que je puis vous dire, ma chère demoiselle, reprit
cordialement la femme de charge, c'est que j'exécute les ordres de vos
bienfaiteurs et que vous leur feriez grand-peine si vous hésitiez à me
suivre...

--Oh! madame, ne le pensez pas! s'écria Fleur-de-Marie; vous êtes
envoyée par eux, je n'ai aucune question à vous adresser... Je vous suis
aveuglément; dites-moi seulement si Mme Georges se porte toujours bien.

--Elle se porte à ravir.

--Et M. Rodolphe?

--Parfaitement bien aussi.

--Vous le connaissez donc, madame; mais tout à l'heure, quand je parlais
de lui avec Rigolette, vous n'en avez rien dit?

--Parce que je ne devais rien en dire... apparemment. J'ai mes ordres...

--C'est lui qui vous les a donnés?

--Est-elle curieuse, cette chère demoiselle, est-elle curieuse! dit en
riant la femme de charge.

--Vous avez raison; pardonnez mes questions, madame. Puisque nous allons
à pied à l'endroit où vous me conduisez, ajouta Fleur-de-Marie en
souriant doucement, je saurai bientôt ce que je désire tant de savoir.

--En effet, ma chère demoiselle, avant un quart d'heure, nous serons
arrivées.

La femme de charge, ayant laissé derrière elle les dernières maisons des
Batignolles, suivit avec Fleur-de-Marie un chemin gazonné bordé de
noyers.

Le jour était tiède et beau, le ciel à demi-voilé de nuages empourprés
par le couchant; le soleil, commençant à décliner, jetait ses rayons
obliques sur les hauteurs de Colombes, de l'autre côté de la Seine.

À mesure que Fleur-de-Marie approchait des bords de la rivière, ses
joues pâles se coloraient légèrement; elle aspirait avec délices l'air
vif et pur de la campagne.

Sa touchante physionomie exprimait une satisfaction si douce que Mme
Séraphin lui dit:

--Vous semblez bien contente, ma chère demoiselle?

--Oh! oui, madame... je vais revoir Mme Georges, peut-être M.
Rodolphe... j'ai de pauvres créatures très-malheureuses à leur
recommander... j'espère qu'on les soulagera... comment ne serais-je pas
contente? Si j'étais triste, comment ma tristesse ne s'effacerait-elle
pas? Et puis, voyez donc... le ciel est si gai avec ses nuages roses! Et
le gazon... est-il vert malgré la saison! et là-bas... là-bas...
derrière ces saules, la rivière... est-elle grande, mon Dieu! Le soleil
y brille, c'est éblouissant... on dirait des reflets d'or... Il brillait
ainsi tout à l'heure dans l'eau du petit bassin de la prison... Dieu
n'oublie pas les pauvres prisonniers... il leur donne aussi leur rayon
de soleil, ajouta Fleur-de-Marie avec une sorte de pieuse
reconnaissance; puis, ramenée par le souvenir de sa captivité à mieux
apprécier encore le bonheur d'être libre, elle s'écria dans un élan de
joie naïve:

--Ah! madame... et là-bas, au milieu de la rivière, voyez donc cette
jolie petite île bordée de saules et de peupliers, avec cette maison
blanche au bord de l'eau... comme cette habitation doit être charmante
l'été quand tous les arbres sont couverts de feuilles; quel silence,
quelle fraîcheur on doit y trouver!

--Ma foi, dit Mme Séraphin avec un sourire étrange, je suis ravie que
vous trouviez cette île jolie.

--Pourquoi cela, madame?

--Parce que nous y allons.

--Dans cette île?

--Oui, cela vous surprend?

--Un peu, madame.

--Et si vous trouviez là vos amis?

--Que dites-vous?

--Vos amis rassemblés pour fêter votre sortie de prison? ne seriez-vous
pas encore plus agréablement surprise?

--Il serait possible! Mme Georges... M. Rodolphe...

--Tenez, ma chère demoiselle, je n'ai pas plus de défense qu'un
enfant... avec votre petit air innocent vous me feriez dire ce que je ne
dois pas dire.

--Je vais les revoir... oh! madame, comme mon coeur bat!

--N'allez donc pas si vite, je conçois votre impatience, mais je puis à
peine vous suivre... petite folle...

--Pardon, madame, j'ai tant de hâte d'arriver...

--C'est bien naturel... je ne vous en fais pas un reproche, au
contraire...

--Voici le chemin qui descend, il est mauvais, voulez-vous mon bras,
madame?

--Ce n'est pas de refus, ma chère demoiselle... car vous êtes leste et
ingambe, et moi je suis vieille.

--Appuyez-vous sur moi, madame, n'ayez pas peur de me fatiguer...

--Merci, ma chère demoiselle, votre aide n'est pas de trop, cette
descente est si rapide... enfin nous voici dans une belle route.

--Ah! madame, il est donc vrai, je vais revoir Mme Georges? je ne puis
le croire.

--Encore un peu de patience... dans un quart d'heure... vous la verrez
et vous le croirez alors!

--Ce que je ne puis pas comprendre, ajouta Fleur-de-Marie après un
moment de réflexion, c'est que Mme Georges m'attende là au lieu de
m'attendre à la ferme.

--Toujours curieuse, cette chère demoiselle, toujours curieuse...

--Comme je suis indiscrète, n'est-ce pas, madame? dit Fleur-de-Marie en
souriant.

--Aussi pour vous j'ai bien envie de vous apprendre la surprise que vos
amis vous ménagent.

--Une surprise? à moi, madame?

--Tenez, laissez-moi tranquille, petite espiègle, vous me feriez encore
parler malgré moi.

Nous laisserons Mme Séraphin et sa victime dans le chemin qui conduit à
la rivière.

Nous les précéderons toutes deux de quelques moments à l'île du
Ravageur.



XII

Le bateau


          --Eh quoi! déjà partir?

--Partir ne plus entendre vos nobles paroles! Non, par le ciel! je reste
ici, maître...

            WOLFGANG, _Scène_ _II_

Pendant la nuit, l'aspect de l'île habitée par la famille Martial était
sinistre; mais, à la brillante clarté du soleil, rien de plus riant que
ce séjour maudit.

Bordée de saules et de peupliers, presque entièrement couverte d'une
herbe épaisse, où serpentaient quelques allées de sable jaune, l'île
renfermait un petit jardin potager et un assez grand nombre d'arbres à
fruits. Au milieu de ce verger on voyait la baraque à toit de chaume
dans laquelle Martial voulait se retirer avec François et Amandine. De
ce côté, l'île se terminait à sa pointe par une sorte d'estacade formée
de gros pieux destinés à contenir l'éboulement des terres.

Devant la maison, touchant presque au débarcadère, s'arrondissait une
tonnelle de treillage vert, destinée à supporter pendant l'été les tiges
grimpantes de la vigne vierge et du houblon, berceau de verdure sous
lequel on disposait alors les tables des buveurs.

À l'une des extrémités de la maison, peinte en blanc et recouverte de
tuiles, un bûcher surmonté d'un grenier formait en retour une petite
aile beaucoup plus basse que le corps de logis principal. Presque
au-dessus de cette aile on remarquait une fenêtre aux volets garnis de
plaques de tôle, et extérieurement condamnés par deux barres de fer
transversales, que de forts crampons fixaient au mur.

Trois bachots se balançaient, amarrés aux pilotis du débarcadère.

Accroupi au fond de l'un de ces bachots, Nicolas s'assurait du libre jeu
de la soupape qu'il y avait adaptée.

Debout sur un banc situé en dehors de la tonnelle, Calebasse, la main
placée au-dessus de ses yeux en manière d'abat-jour, regardait au loin
dans la direction que Mme Séraphin et Fleur-de-Marie devaient suivre
pour se rendre à l'île.

--Personne ne paraît encore, ni vieille ni jeune, dit Calebasse en
descendant de son banc et s'adressant à Nicolas. Ce sera comme hier!
nous aurons attendu pour le roi de Prusse. Si ces femmes n'arrivent pas
avant une demi-heure... il faudra partir; le coup de Bras-Rouge vaut
mieux, il nous attend. La courtière doit venir à cinq heures chez lui,
aux Champs-Élysées. Il faut que nous soyons arrivés avant elle. Ce matin
la Chouette nous l'a répété...

--Tu as raison, reprit Nicolas en quittant son bateau. Que le tonnerre
écrase cette vieille qui nous fait droguer pour rien! La soupape va...
comme un charme. Des deux affaires nous n'en aurons peut-être pas une...

--Du reste, Bras-Rouge et Barbillon ont besoin de nous... à eux deux ils
ne peuvent rien.

--C'est vrai; car, pendant qu'on fera le coup, il faudra que Bras-Rouge
reste en dehors de son cabaret pour être au guet, et Barbillon n'est pas
assez fort pour entraîner à lui tout seul la courtière dans le caveau...
elle regimbera, cette vieille.

--Est-ce que la Chouette ne nous disait pas en riant, qu'elle y tenait
le Maître d'école... en pension... dans ce caveau?

--Pas dans celui-là. Dans un autre qui est bien plus profond, et qui est
inondé quand la rivière est haute.

--Doit-il marronner dans ce caveau, le Maître d'école! Être là-dedans
tout seul, et aveugle!

--Il y verrait clair qu'il n'y verrait pas autre chose: le caveau est
noir comme un four.

--C'est égal, quand il a fini de chanter, pour se distraire, toutes les
romances qu'il sait, le temps doit lui paraître joliment long.

--La Chouette dit qu'il s'amuse à faire la chasse aux rats, et que ce
caveau-là est très-giboyeux.

--Dis donc, Nicolas, à propos de particuliers qui doivent s'ennuyer et
marronner, reprit Calebasse avec un sourire féroce, en montrant du doigt
la fenêtre garnie de plaques de tôle, il y en a là un qui doit se manger
le sang.

--Bah!... il dort... Depuis ce matin il ne cogne plus... et son chien
est muet.

--Peut-être qu'il l'a étranglé pour le manger. Depuis deux jours ils
doivent tous deux enrager la faim et la soif là-dedans.

--Ça les regarde... Martial peut durer encore longtemps comme ça, si ça
l'amuse. Quand il sera fini... on dira qu'il est mort de maladie; ça ne
fera pas un pli.

--Tu crois?

--Bien sûr. En allant ce matin à Asnières, la mère a rencontré le père
Férot, le pêcheur, comme il s'étonnait de ne pas avoir vu son ami
Martial depuis deux jours, la mère lui a dit que Martial ne quittait pas
son lit, tant il était malade, et qu'on désespérait de lui. Le père
Férot a avalé ça doux comme miel... il le redira à d'autres... et quand
la chose arrivera... elle paraîtra toute simple.

--Oui, mais il ne mourra pas encore tout de suite; c'est long de cette
manière-là.

--Qu'est-ce que tu veux? il n'y avait pas moyen d'en venir à bout
autrement. Cet enragé de Martial, quand il s'y met, est méchant en
diable, et fort comme un taureau, par là-dessus; il se défiait, nous
n'aurions pas pu l'approcher sans danger; tandis que sa porte une fois
bien clouée en dehors, qu'est-ce qu'il pouvait faire? Sa fenêtre était
grillée.

--Tiens... il pouvait desceller les barreaux... en creusant le plâtre
avec son couteau, ce qu'il aurait fait si, montée à l'échelle, je ne lui
avais pas déchiqueté les mains à coups de hachette toutes les fois qu'il
voulait commencer son ouvrage.

--Quelle faction! dit le brigand en ricanant; c'est toi qui as dû
t'amuser!

--Il fallait bien te donner le temps d'arriver avec la tôle que tu avais
été chercher chez le père Micou.

--Devait-il écumer... cher frère!

--Il grinçait des dents comme un possédé; deux ou trois fois il a voulu
me repousser à travers les barreaux à grands coups de bâton; mais alors,
n'ayant plus qu'une main de libre, il ne pouvait pas travailler et
desceller la grille. C'est ce qu'il fallait.

--Heureusement qu'il n'y a pas de cheminée dans sa chambre!

--Et que la porte est solide et qu'il a les mains abîmées! sans ça, il
serait capable de trouer le plancher.

--Et les poutres, il passerait donc à travers? Non, non, va, il n'y a
pas de danger qu'il s'échappe; les volets sont garnis de tôle et assurés
par deux barres de fer; la porte... clouée en dehors avec des clous à
bateau de trois pouces. Sa bière est plus solide que si elle était en
chêne et en plomb.

--Dis donc, et quand, en sortant de prison, la Louve viendra ici pour
chercher son homme... comme elle l'appelle?

--Eh bien! on lui dira: «Cherche.»

--À propos, sais-tu que si ma mère n'avait pas enfermé ces gueux
d'enfants, ils auraient été capables de ronger la porte comme des rats
pour délivrer Martial? Ce petit gredin de François est un vrai démon
depuis qu'il se doute que nous avons emballé le grand frère.

--Ah çà! mais est-ce qu'on va les laisser dans la chambre d'en haut
pendant que nous allons quitter l'île? Leur fenêtre n'est pas grillée;
ils n'ont qu'à descendre en dehors...

À ce moment, des cris et des sanglots, partant de la maison, attirèrent
l'attention de Calebasse et de Nicolas.

Ils virent la porte du rez-de-chaussée, jusqu'alors ouverte, se fermer
violemment, une minute après, la figure pâle et sinistre de la mère
Martial apparut à travers les barreaux de la fenêtre de la cuisine.

De son long bras décharné, la veuve du supplicié fit signe à ses enfants
de venir à elle.

--Allons, il y a du grabuge; je parie que c'est encore François qui se
rebiffe, dit Nicolas. Gredin de Martial! Sans lui, ce gamin-là aurait
été tout seul. Veille toujours bien: et si tu vois les deux femelles,
appelle-moi.

Pendant que Calebasse, remontée sur son banc, épiait au loin la venue de
Mme Séraphin et de la Goualeuse, Nicolas entra dans la maison.

La petite Amandine, agenouillée au milieu de la cuisine, sanglotait et
demandait grâce pour son frère François.

Irrité, menaçant, celui-ci, acculé dans un des angles de cette pièce,
brandissait la hachette de Nicolas et semblait décidé à apporter cette
fois une résistance désespérée aux volontés de sa mère.

Toujours impassible, toujours silencieuse, montrant à Nicolas l'entrée
du caveau qui s'ouvrait dans la cuisine et dont la porte était
entrebâillée, la veuve fit signe à son fils d'y enfermer François.

--On ne m'enfermera pas là-dedans! s'écria l'enfant déterminé dont les
yeux brillaient comme ceux d'un jeune chat sauvage. Vous voulez nous y
laisser mourir de faim avec Amandine, comme notre frère Martial.

--Maman... pour l'amour de Dieu, laissez-nous en haut dans notre
chambre, comme hier, demanda la petite fille d'un ton suppliant, en
joignant les mains... dans le caveau noir, nous aurons trop peur.

La veuve regarda Nicolas d'un air impatient, comme pour lui reprocher de
n'avoir pas encore exécuté ses ordres, puis, d'un nouveau geste
impérieux, lui désigna François.

Voyant son frère s'avancer vers lui, le jeune garçon brandit sa hachette
d'un air désespéré et s'écria:

--Si on veut m'enfermer là, que ce soit ma mère, mon frère ou Calebasse,
tant pis... je frappe, et la hache coupe.

Ainsi que la veuve, Nicolas sentait l'imminente nécessité d'empêcher les
deux enfants d'aller au secours de Martial pendant que la maison
resterait seule, et aussi de leur dérober la connaissance des scènes qui
allaient se passer, car de leur fenêtre on découvrait la rivière, où
l'on voulait noyer Fleur-de-Marie.

Mais Nicolas, aussi féroce que lâche, et se souciant peu de recevoir un
coup de la dangereuse hachette dont son jeune frère était armé, hésitait
à s'approcher de lui.

La veuve, courroucée de l'hésitation de son fils aîné, le poussa
rudement par l'épaule au-devant de François.

Mais Nicolas, reculant de nouveau, s'écria:

--Quand il m'aura blessé, qu'est-ce que je ferai, la mère? Vous savez
bien que je vais avoir besoin de mes bras tout à l'heure, et je me
ressens encore du coup que ce gueux de Martial m'a donné.

La veuve haussa les épaules avec mépris et fit un pas vers François.

--N'approchez pas, ma mère, s'écria François furieux, ou vous allez me
payer tous les coups que vous nous avez donnés à nous deux Amandine.

--Mon frère, laisse-toi plutôt renfermer. Oh! mon Dieu, ne frappe pas
notre mère! s'écria Amandine épouvantée.

Tout à coup Nicolas vit sur une chaise une grande couverture de laine
dont on s'était servi pour le repassage; il la saisit, la déploya à
moitié et la lança adroitement sur la tête de François, qui, malgré ses
efforts, se trouvant engagé sous ses plis épais, ne put faire usage de
son arme.

Alors Nicolas se précipita sur lui et, aidé de sa mère, il le porta dans
le caveau.

Amandine était restée agenouillée au milieu de la cuisine; dès qu'elle
vit le sort de son frère, elle se leva vivement et, malgré sa terreur,
alla d'elle-même le rejoindre dans le sombre réduit.

La porte fut fermée à double tour sur le frère et sur la soeur.

--C'est pourtant la faute de ce gueux de Martial si ces enfants sont
maintenant comme des déchaînés après nous, s'écria Nicolas.

--On n'entend plus rien dans sa chambre depuis ce matin, dit la veuve
d'un air pensif, et elle tressaillit; plus rien...

--C'est ce qui prouve, la mère, que tu as bien fait de dire tantôt au
père Férot, le pêcheur d'Asnières, que Martial était depuis deux jours
dans son lit malade à crever. Comme ça, quand tout sera dit, on ne
s'étonnera de rien.

Après un moment de silence, et comme si elle eût voulu échapper à une
pensée pénible, la veuve reprit brusquement:

--La Chouette est venue ici pendant que j'étais à Asnières?

--Oui, la mère.

--Pourquoi n'est-elle pas restée pour nous accompagner chez Bras-Rouge?
Je me défie d'elle.

--Bah! vous vous défiez de tout le monde, la mère: aujourd'hui c'est de
la Chouette, hier c'était de Bras-Rouge.

--Bras-Rouge est libre, mon fils est à Toulon, et ils avaient commis le
même vol.

--Quand vous répéterez toujours cela... Bras-Rouge a échappé parce qu'il
est fin comme l'ambre, voilà tout. La Chouette n'est pas restée ici
parce qu'elle avait rendez-vous à deux heures, près de l'Observatoire,
avec le grand monsieur en deuil au compte de qui elle a enlevé cette
jeune fille de campagne avec l'aide du Maître d'école et de Tortillard,
même que c'était Barbillon qui menait le fiacre que ce grand monsieur en
deuil avait loué pour cette affaire. Voyons, la mère, comment
voulez-vous que la Chouette nous dénonce, puisqu'elle nous dit les coups
qu'elle monte, et que nous ne lui disons pas les nôtres? Car elle ne
sait rien de la noyade de tout à l'heure. Soyez tranquille, allez, la
mère, les loups ne se mangent pas, la journée sera bonne; quand je pense
que la courtière a souvent pour des vingt, des trente mille francs de
diamants dans son sac, et qu'avant deux heures nous la tiendrons dans le
caveau de Bras-Rouge!... Trente mille francs de diamants!... Pensez
donc!

--Et pendant que nous tiendrons la courtière, Bras-Rouge restera en
dehors de son cabaret? dit la veuve d'un air soupçonneux.

--Et où voulez-vous qu'il soit? S'il vient quelqu'un chez lui, ne
faut-il pas qu'il réponde et qu'il empêche d'approcher de l'endroit où
nous ferons notre affaire?

--Nicolas! Nicolas! cria tout à coup Calebasse au-dehors, voilà les deux
femmes.

--Vite, vite, la mère, votre châle; je vais vous conduire à terre, ça
sera autant de fait, dit Nicolas.

La veuve avait remplacé sa marmotte de deuil par un bonnet de tulle
noir. Elle s'enveloppa dans un grand châle de tartan à carreaux gris et
blancs, ferma la porte de la cuisine, plaça la clef derrière un des
volets du rez-de-chaussée et suivit son fils à l'embarcadère.

Presque malgré elle, avant de quitter l'île, elle jeta un long regard
sur la fenêtre de Martial, fronça les sourcils, pinça ses lèvres; puis,
après un brusque et nouveau tressaillement, elle murmura tout bas:
«C'est sa faute, c'est sa faute.»

--Nicolas, les vois-tu... là-bas, le long de la butte? il y a une
paysanne et une bourgeoise, s'écria Calebasse en montrant, de l'autre
côté de la rivière, Mme Séraphin et Fleur-de-Marie qui descendaient un
petit sentier contournant un escarpement assez élevé d'où l'on dominait
un four à plâtre.

--Attendons le signal, n'allons pas faire de mauvaise besogne, dit
Nicolas.

--Tu es donc aveugle? Est-ce que tu ne reconnais pas la grosse femme qui
est venue avant-hier! Vois donc son châle orange. Et la petite paysanne,
comme elle se dépêche! Elle est encore bonne enfant, celle-là, on voit
bien qu'elle ne sait pas ce qui l'attend.

--Oui, je reconnais la grosse femme. Allons, ça chauffe, ça chauffe. Ah
çà! convenons bien du coup, Calebasse, dit Nicolas. Je prendrai la
vieille et la jeune dans le bachot à soupape, tu me suivras dans l'autre
bout à bout, et attention à ramer juste, pour que d'un saut je puisse me
lancer dans ton bateau dès que j'aurai fait jouer la trappe et que le
mien enfoncera.

--N'aie pas peur, ce n'est pas la première fois que je rame, n'est-ce
pas?

--Je n'ai pas peur de me noyer, tu sais comme je nage. Mais, si je ne
sautais pas à temps dans l'autre bachot, les femelles, en se débattant
contre la noyade, pourraient s'accrocher à moi, et, merci, je n'ai pas
envie de faire une pleine eau avec elles.

--La vieille fait signe avec son mouchoir, dit Calebasse; les voilà sur
la grève.

--Allons, allons, embarquez, la mère, dit Nicolas en démarrant, venez
dans le bachot à soupape. Comme ça, les deux femmes ne se défieront de
rien. Et toi, Calebasse, saute dans l'autre, et des bras, ma fille, rame
dur. Ah! tiens, prends mon croc, mets-le à côté de toi, il est pointu
comme une lance, ça pourra servir, et en route! dit le bandit en plaçant
dans le bateau de Calebasse un long croc armé d'un fer aigu.

En peu d'instants les deux bachots, conduits l'un par Nicolas, l'autre
par Calebasse, abordèrent sur la grève, où Mme Séraphin et
Fleur-de-Marie attendaient depuis quelques minutes.

Pendant que Nicolas attachait son bateau à un pieu placé sur le rivage,
Mme Séraphin s'approcha et lui dit tout bas et très-rapidement:

--Dites que Mme Georges nous attend; puis la femme de charge reprit à
haute voix:

--Nous sommes un peu en retard, mon garçon?

--Oui, ma brave dame; Mme Georges vous a déjà demandées plusieurs fois.

--Vous voyez, ma chère demoiselle, Mme Georges nous attend, dit Mme
Séraphin en se retournant vers Fleur-de-Marie, qui, malgré sa confiance,
avait senti son coeur se serrer à l'aspect des sinistres figures de la
veuve, de Calebasse et de Nicolas. Mais le nom de Mme Georges la
rassura, et elle répondit:

--Je suis aussi bien impatiente de voir Mme Georges, heureusement le
trajet n'est pas long.

--Va-t-elle être contente, cette chère dame! dit Mme Séraphin. Puis,
s'adressant à Nicolas:--Voyons, mon garçon, approchez encore un peu plus
votre bateau que nous puissions monter. Et elle ajouta tout bas: Il faut
absolument noyer la petite; si elle revient sur l'eau, replongez-la.

--C'est dit; et vous, n'ayez pas peur, quand je vous ferai signe,
donnez-moi la main. Elle enfoncera toute seule, tout est préparé, vous
n'avez rien à craindre, répondit tout bas Nicolas. Puis, avec une
impassibilité féroce, sans être touché ni de la beauté ni de la jeunesse
de Fleur-de-Marie, il lui tendit son bras.

La jeune fille s'y appuya légèrement et entra dans le bateau.

--À vous, ma brave dame, dit Nicolas à Mme Séraphin.

Et il lui offrit la main à son tour.

Fut-ce pressentiment, défiance ou seulement crainte de ne pas sauter
assez lestement de l'embarcation dans laquelle se trouvaient Nicolas et
la Goualeuse lorsqu'elle coulerait à fond, la femme de charge de Jacques
Ferrand dit à Nicolas en se reculant:

--Au fait, moi, j'irai dans le bateau de mademoiselle.

Et elle se plaça près de Calebasse.

--À la bonne heure, dit Nicolas en échangeant un coup d'oeil expressif
avec sa soeur.

Et, du bout de sa rame, il donna une vigoureuse impulsion à son bachot.

Sa soeur l'imita lorsque Mme Séraphin fut à côté d'elle.

Debout, immobile, sur le rivage, indifférente à cette scène, la veuve,
pensive et absorbée, attachait obstinément son regard sur la fenêtre de
Martial, que l'on distinguait de la grève à travers les peupliers.

Pendant ce temps, les deux bachots, dont le premier portait
Fleur-de-Marie et Nicolas, l'autre Mme Séraphin et Calebasse,
s'éloignèrent lentement du bord.

_Fin de la sixième partie_



[Note 1: Quelques jours après avoir écrit ces lignes, nous relisions le
_Mémorial de Sainte-Hélène_, ce livre immortel qui nous semble un
sublime traité de philosophie pratique; nous avons remarqué ce passage,
qui nous avait jusqu'alors échappé. «Après un de mes rêves (c'est
l'empereur qui parle), nos grands événements de guerre accomplis et
soldés, de retour à l'intérieur, en repos et respirant, eût été de
chercher une douzaine de vrais bons philanthropes, de ces braves gens ne
vivant que pour le bien, n'existant que pour le pratiquer; je les eusse
disséminés dans l'empire, qu'ils eussent parcouru en secret pour me
rendre compte à moi-même; ils eussent été les «espions de la vertu»; ils
seraient venus me trouver directement; ils eussent été mes confesseurs,
mes directeurs spirituels, et mes décisions avec eux eussent été mes
bonnes oeuvres secrètes. Ma grande occupation, lors de mon entier repos,
eût été, du sommet de ma puissance, de m'occuper à fond d'améliorer la
condition de la société; j'eusse descendu jusqu'aux _jouissances
individuelles.»_ (_Mémorial_, t. V, p. 100, édition de 1824.)]

[Note 2: Viens _boire de l'eau-de-vie_, Nicolas; _la vieille donne dans
le piège_ à mort; elle _viendra_ chez la Chouette; la mère Martial nous
aidera à _lui prendre de force ses pierreries_, et après nous
_emporterons le cadavre dans ton bateau_.]

[Note 3: Dépêchons-nous.]

[Note 4: Mouchard.]

[Note 5: Guillotiné.]

[Note 6: Volé.]

[Note 7: Mon couteau.]

[Note 8: Cuivre.]

[Note 9: Ces effroyables enseignements ne sont malheureusement pas
exagérés. Voici ce que nous lisons dans l'excellent rapport de M. de
Bretignères sur la colonie pénitentiaire de Mettray (séance du 12 mars
1842): «L'état civil de nos colons est important à constater: parmi eux
nous comptons: 32 enfants naturels, 34 dont les père et mère sont
remariés, 51 dont les parents sont en prison, 124 dont les parents n'ont
pas été l'objet de poursuites de la justice, mais sont plongés dans la
plus profonde misère. Ces chiffres sont éloquents et grands
d'enseignements; ils permettent de remonter des effets aux causes et
donnent l'espoir d'arrêter les progrès d'un mal dont l'origine est ainsi
constatée. «Le nombre des parents criminels fait apprécier l'éducation
qu'ont dû recevoir les enfants sous la tutelle de semblables guides.
Instruits au mal par leurs pères, les fils ont failli sous leurs ordres
et ont cru bien faire en suivant leur exemple. Atteints par la justice,
ils se résignent à partager dans la prison le destin de leur famille;
ils n'y apportent que l'émulation du vice, et il faut vraiment qu'une
lueur de la grâce divine existe encore au fond de ces rudes et
grossières natures pour que tous germes honnêtes ne soient pas
éteints.»]

[Note 10: Lames de plomb généralement volées sur les toits.]

[Note 11: Débris métalliques recueillis par les ravageurs.]

[Note 12: Fer.]

[Note 13: Cuivre.]

[Note 14: Jolies.]

[Note 15: Voleurs.]

[Note 16: À la conscience.]

[Note 17: Mme de Fermont ayant écrit cette lettre dans son dernier
domicile, et ignorant alors où elle irait se loger, avait prié M.
d'Orbigny de lui répondre poste restante; mais, faute de passeport pour
retirer sa lettre au bureau, elle avait indiqué une de ces adresses
d'initiales qu'il suffit de désigner pour qu'on vous remette la lettre
qui porte cette suscription.]

[Note 18: Le lecteur se souvient peut-être que, dans le récit de ses
premières années qu'elle a fait à Rodolphe lors de son entretien avec
lui chez l'ogresse, la Goualeuse lui avait parlé de Rigolette, qui,
enfant vagabond comme elle, avait été enfermée jusqu'à seize ans dans
une maison de détention.]





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Les mystères de Paris, Tome III" ***

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