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Title: Paula Monti, Tome II - ou L'Hôtel Lambert - histoire contemporaine
Author: Sue, Eugène, 1804-1857
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Paula Monti, Tome II - ou L'Hôtel Lambert - histoire contemporaine" ***

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by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)



PAULA MONTI OU L'HOTEL LAMBERT


HISTOIRE CONTEMPORAINE
PAR
EUGÈNE SÜE

TOME DEUXIÈME.

PARIS
PAULIN, ÉDITEUR
RUE RICHELIEU, 60.

1845

IMPRIMERIE DE GUSTAVE GRATIOT, RUE DE LA MONNAIE, 11.



PAULA MONTI.

DEUXIÈME PARTIE.



CHAPITRE PREMIER.

LE LIVRE NOIR.


En proposant à madame de Hansfeld de répondre pour elle à M. de
Brévannes au sujet de l'entrevue qui devait avoir lieu au
Jardin-des-Plantes, non seulement Iris empêchait la princesse de
commettre un acte imprudent, mais, à l'insu de celle-ci, elle la rendait
complice d'un projet diabolique.

On se souvient sans doute d'un _livre noir_ dont Iris avait parlé à M.
de Brévannes, et dans lequel, disait-elle, la princesse écrivait presque
chaque jour ses plus secrètes pensées.

Rien n'était plus faux.

Jamais Paula n'avait possédé un livre pareil; mais il importait au
projet d'Iris que M. de Brévannes crût à ce mensonge, et il devait y
croire en reconnaissant dans ce livre une écriture pareille à celle du
billet que madame de Hansfeld lui avait fait remettre.

On s'étonnera peut-être de la profonde dissimulation d'Iris et de
l'opiniâtre et ténébreuse audace de ses desseins. On comprendra
peut-être aussi difficilement son affection sauvage, sa jalousie
furieuse, qui tournaient presque à une monomanie féroce.

Malheureusement, les faits principaux de cette histoire, les traits
saillants du caractère d'Iris sont d'une grande réalité.

Il s'est trouvé une jeune fille aux passions ardentes, implacables, qui
les a réunies, concentrées dans l'attachement aveugle qu'elle avait pour
sa bienfaitrice, attachement singulier, qui tenait de la vénération
filiale par son religieux dévouement, de la tendresse maternelle par sa
familiarité charmante et pure, de l'amour par sa jalousie vindicative.

Si, dans la suite de cette histoire, on trouve chez Iris une assez
grande puissance d'imagination jointe à un esprit inventif, rusé,
adroit, hardi; si quelques-unes de ses combinaisons semblent ourdies
avec une perfidie, avec une habileté ordinairement rares chez une fille
de cet âge, nous le répéterons, la solitude avait singulièrement
développé ses facultés naturelles, incessamment tendues vers un même
but; forcée d'agir seule et à l'ombre de la plus profonde dissimulation,
tout moyen lui semblait bon pour arriver à ce terme unique de ses
désirs:

_Isoler sa maîtresse de toute affection_;

Faire, pour ainsi dire, le _vide_ autour d'elle, et lui devenir d'autant
plus nécessaire que tous les autres attachements lui manqueraient.

Ce dernier voeu d'Iris avait été jusqu'alors trompé.

Sans doute madame de Hansfeld ressentait pour sa demoiselle de compagnie
un véritable attachement, lui témoignait une confiance sans bornes, se
montrait à son égard affectueuse et bonne; mais cet attachement ne
suffisait pas au coeur d'Iris.

Elle éprouvait d'amers, de douloureux ressentiments de ce qu'elle
appelait une déception; mais comme elle ne pouvait haïr sa maîtresse,
son exécration s'accumulait sur les personnes qui inspiraient quelque
intérêt à la princesse.

Ces explications étaient nécessaires pour préparer le lecteur aux
incidents qui vont suivre.

Dans les deux entretiens qui succédèrent à sa première entrevue avec M.
de Brévannes, Iris, d'après l'ordre de Paula, avait tâché de deviner
quelles étaient les intentions de cet homme.

Si infâme qu'elle fût, la calomnie qu'il pouvait répandre était
redoutable pour madame de Hansfeld. Raphaël avait cru à son abominable
mensonge; comment le monde, ou plutôt M. de Morville (c'était le monde
pour Paula), n'y croirait-il pas?

Madame de Hansfeld ne savait que résoudre.

Depuis qu'elle aimait M. de Morville, elle abhorrait plus encore M. de
Brévannes; aussi n'eut-elle pas assez d'indignation, assez de mépris
pour qualifier l'audace de ce dernier, lors de ses tentatives pour
obtenir une entrevue avec elle, par l'intermédiaire d'Iris. Mais
celle-ci fit sagement observer à sa maîtresse que la colère de M. de
Brévannes serait dangereuse, et qu'au lieu de l'exaspérer il fallait
tâcher de l'éconduire doucement.

Malheureusement l'amour violent et opiniâtre du mari de Berthe ne
s'accommoda pas de ces ménagements. Ainsi qu'on l'a vu lors de son
troisième entretien avec Iris, il lui déclara positivement qu'il
parlerait si la princesse lui refusait plus longtemps une entrevue.

Iris avait continué de jouer son double rôle pour augmenter la confiance
de M. de Brévannes, feignant de pas avoir à se louer de sa maîtresse
afin d'éloigner tout soupçon de connivence, et paraissant très flattée
des galantes cajoleries de M. de Brévannes.

Elle lui laissait entendre que madame de Hansfeld semblait éprouver à
son égard une sorte de colère mêlée d'intérêt... bizarre ressentiment
qu'Iris ne s'expliquait pas, disait-elle, car elle était censée ignorer
ce qui s'était passé à Florence entre M. de Brévannes et Paula. Telle
était la source des secrètes espérances du mari de Berthe, espérances
nées de son aveugle amour-propre et augmentées par les fausses
confidences d'Iris.

Ceci posé, nous conduirons le lecteur dans la petite maison que
possédait M. de Brévannes dans la rue des Martyrs, et qu'il occupait
alors tout seul.

C'était le lendemain du jour où Iris lui avait remis le prétendu billet
de la princesse. En le recevant, M. de Brévannes avait osé pour la
première fois parler du _livre noir_, de son désir de le posséder
pendant un moment.

Iris, après des difficultés sans nombre, avait répondu qu'il serait
peut-être possible de soustraire ce livre le lendemain, pour quelques
heures seulement, la princesse devant aller passer la matinée chez
madame de Lormoy, tante de M. de Morville.

M. de Brévannes avait demandé à la jeune fille d'apporter le précieux
mémento rue des Martyrs; il le lirait en sa présence et le lui
remettrait à l'instant avec la récompense due à un tel service,
récompense qu'elle promit d'accepter pour ne pas éveiller les soupçons
de M. de Brévannes.

Ce dernier attendait donc Iris dans le petit salon dont nous avons
parlé.

Si l'on n'a pas oublié le caractère de M. de Brévannes, son indomptable
opiniâtreté, son orgueil, son acharnement à réussir dans ce qu'il
entreprenait; si l'on pense que sa volonté, son obstination, sa vanité
étaient mises en jeu par un amour profond, exalté, contre lequel il se
débattait depuis deux ans, on concevra avec quelle violence passionnée
il désirait être aimé de madame de Hansfeld, cette femme si séduisante,
si enviée, si respectée.

Il était midi. M. de Brévannes attendait Iris avec une extrême
impatience dans la petite maison de la rue des Martyrs.

Madame Grassot, gardienne de cette mystérieuse demeure, restait à
l'étage supérieur. La jeune fille arriva; M. de Brévannes courut à sa
rencontre.

Iris paraissait tremblante et effrayée. M. de Brévannes la rassura et la
fit entrer dans le salon; elle tenait à la main un petit album relié en
maroquin noir et fermé par une serrure d'argent. Frémissant de joie et
d'impatience à la vue de ce livret, M. de Brévannes prit sur la cheminée
une bague ornée d'un assez gros brillant, la passa au doigt d'Iris,
malgré sa faible résistance.

--De grâce, charmante Iris--lui dit-il--recevez ce faible gage de ma
reconnaissance. Cette jolie main n'a pas besoin d'ornement, mais c'est
un souvenir que je vous demande en grâce de porter.... Vous m'avez
promis de l'accepter.

--Sans doute... mais je ne sais si je dois... ce diamant....

--Qu'importe le diamant!... c'est seulement de la bague qu'il s'agit.

--Et c'est aussi la bague que j'accepte--dit Iris avec un sourire d'une
tristesse hypocrite--puisque ma condition m'expose à de certaines
récompenses.

--Si j'ai choisi ce diamant--reprit M. de Brévannes--c'est qu'il offre
l'emblème de la pureté et de la durée de ma reconnaissance.

Et il tendit la main vers le livre noir.

--Non, non--dit Iris en paraissant encore combattue par le devoir--cela
est horrible.... Je me damne pour vous.

--Mais quel mal faites-vous?... c'est tout au plus une indiscrétion...
ma chère Iris; puisque votre maîtresse est souvent injuste envers vous,
c'est de votre part une petite vengeance permise... et innocente.

--Oh! je suis inexcusable, je le sens... et puis une fois que vous aurez
lu ce livre... vous oublierez la pauvre Iris... vous n'aurez plus besoin
d'elle.... Mais de quoi me plaindrai-je? n'aurez-vous pas d'ailleurs
payé ma trahison--ajouta-t-elle avec amertume.

--Cette petite fille s'est affolée de moi--pensa M. de
Brévannes--comment diable m'en débarrasserai-je? Est-ce que maintenant
qu'elle a ma bague elle ne voudrait plus se dessaisir du livre?

Il reprit tout haut d'un ton pénétré:

--Vous vous trompez, Iris. D'abord, je ne me croirai jamais quitte
envers vous.... Quant à vous oublier... ne le craignez pas.... Pour mon
repos, je voudrais le pouvoir.... Il faut toute la gravité des choses
dont j'ai à entretenir votre maîtresse pour me distraire un peu de mon
amour pour vous.... Iris, car je vous aime.... Mais ne parlons pas de
cela maintenant.... De graves intérêts sont en jeu.... Comment se
trouve votre maîtresse?

--Elle est rêveuse et triste depuis qu'elle vous a accordé l'entrevue
que vous demandiez si impérieusement.


--Elle m'y a forcé... J'étais si malheureux de son refus que je me suis
oublié jusqu'à lui faire cette menace, que je ne regrette plus, car j'ai
ainsi obtenu ce que je désirais dans son intérêt et dans le mien....
Mais elle est rêveuse et triste, dites-vous?

--Oui... quelquefois elle reste longtemps comme accablée... puis tout à
coup elle se lève impétueusement et marche pendant quelque temps avec
agitation.

--Et à quoi attribuez-vous ses préoccupations?

--Je ne sais....

--Ce livre que vous hésitez à me confier et que je n'ose plus vous
demander nous l'apprendrait.

--Oh! je ne tiens pas à savoir les secrets de la princesse.... C'est
pour vous être agréable, pour vous obéir que j'ai soustrait ce livre...
la clef est à son fermoir, je ne l'ai pas ouvert.

--Eh bien! ouvrons-le.... Maintenant ce que vous appelez la méchante
action est commis. Il ne s'agit plus que de me rendre un grand service.
Hésitez-vous encore? Je sais que ne n'ai d'autre droit à cette bonté de
votre part que....

--Tenez, tenez, lisez vite--dit Iris en détournant la tête et en donnant
l'album à M. de Brévannes.

--Ce que je fais est infâme; mais je ne puis résister à l'influence que
vous avez sur moi.

--Influence d'une volonté ferme--pensa M. de Brévannes en ouvrant
précipitamment le livre noir, où il lut ce qui suit, pendant qu'Iris,
accoudée à la cheminée, la figure dans ses mains, et n'ayant pas l'air
de voir sa dupe, l'examinait attentivement dans la glace.

       *       *       *       *       *



CHAPITRE II.

PENSÉES DÉTACHÉES.


Iris avait écrit les passages suivants d'une main en apparence émue et
mal affermie, comme si les idées se fussent pressées confuses et
désordonnées, dans la tête de la princesse:

«Je viens de le revoir à la Comédie-Française. Toutes mes douleurs, tous
mes regrets se sont réveillés à son aspect.

«Il me poursuivra donc partout.... Jamais je n'ai éprouvé une commotion
plus violente; être obligée de tout cacher aux regards pénétrants du
monde, aux regards indifférents de mon mari.... Est-ce la haine,
l'indignation, la colère qui m'ont ainsi bouleversée?

«Oui... n'est-ce pas de la haine, de l'indignation, de la colère que je
dois ressentir contre celui qui a tué le fiancé à qui j'étais promise et
que j'aimais depuis mon enfance? Ne dois-je pas exécrer celui qui m'a
déshonorée par une calomnie infâme?... Oh! oui... je le hais... je le
hais, et pourtant!...»

Ici se trouvaient quelques mots absolument indéchiffrables; ils
terminaient ce premier passage, et fournirent à M. de Brévannes le texte
d'une foule de conjectures.

Ces mots _et pourtant_! lui semblaient surtout une réticence d'un
heureux augure... il continua.

«J'étais tellement épouvantée de ma pensée de tout à l'heure, que je
n'ai osé continuer--ni confier au papier.... Hélas! mon seul
confident... ce qui causait mon effroi....

«Je devrais dire ma honte.... Quel abîme que notre âme!... quels
contrastes!... Oh! non, non; je hais cet homme.... Il y a dans la
persistance avec laquelle il a poursuivi son dessein quelque chose
d'infernal;... et si ce que je ressens à son égard diffère de la haine,
c'est qu'un vague effroi se joint à cette haine. Oui, c'est cela sans
doute.... Et puis il s'y joint encore une sorte de regret de voir une
volonté si ferme, une opiniâtreté si grande employées à mal faire, à
nuire, à calomnier!

«En se vouant à de nobles desseins quels admirables résultats n'eût-il
pas obtenus!...

«Oui, je suis épouvantée quand je songe à l'habileté avec laquelle il
est parvenu à s'introduire autrefois chez nous, à se rendre
indispensable à nos intérêts; avec quelle dissimulation impénétrable il
m'avait caché son amour... dont il ne m'a parlé qu'une seule fois; avec
quelle indignation je l'ai accueilli....

«Ne devais-je pas croire, quoiqu'il m'ait dit le contraire, que les
soins qu'il rendait à ma tante étaient sérieux? M'étais-je trompée?
Voulais-je me tromper à cet égard?

«L'abominable calomnie dont j'ai été victime ne m'a pas même instruite
de la vérité. Pauvre tante! que de chagrins elle m'a causés, sans le
savoir!...

«Il n'a manqué à cet homme que de placer mieux son amour, son dévouement
passionné... Sans doute, il eût vaillamment aimé une femme libre de son
coeur.... Mais pourquoi m'a-t-il aimée, moi? N'étais je pas fiancée à
Raphaël? Ne m'avait-il pas souvent entendu parler de notre prochain
mariage?... Et après un premier et dernier aveu... il a recouru à la
plus infâme calomnie pour déshonorer celle à qui une fois, une seule
fois, il avait parlé d'amour....

«Il me semble que je suis soulagée en épanchant ainsi les pensées qui me
sont si douloureuses.... Oui, cela m'aide à lire dans mon coeur....

«Hélas! j'étais déjà si malheureuse! avais-je besoin de ce surcroît de
chagrins?... Oh! soyez maudit vous qui m'avez presque forcée à un
mariage sans amour... en tuant mon fiancé... que j'aimais tendrement....

«Oui; je l'aimais d'un attachement d'enfance qui s'était changé avec les
années en un sentiment plus vif que l'amitié, mais plus calme que
l'amour....

«Quelle est ma vie maintenant? Horrible... horrible... avec toutes les
apparences du bonheur.. si la richesse est le bonheur.... A jamais
enchaînée à un homme qui bien souvent, hélas! me fait regretter le sort
de Raphaël.

Pauvre Raphaël! mourir si jeune!... Hélas! en provoquant M. de
Brévannes, il cédait à un élan de juste et courageux désespoir.... Et
pourtant son meurtrier a, de son côté, non sans raison, invoqué le droit
de légitime défense....

«Il n'importe, Raphaël au moins ne souffre plus; moi je souffre chaque
jour; chaque instant de ma vie est un supplice.... Que faire?

«Se résigner.

«Pour sortir de ma douloureuse apathie, il m'a fallu revoir cet homme,
qui a causé tous mes chagrins.

«Chose étrange! je m'étais fait une idée tout autre de ce que je devais,
selon moi, ressentir à son aspect.... Oui, je l'avoue avec horreur (qui
saura jamais cet aveu?) mon courroux, mon exécration, ne me semblent pas
à la hauteur de ses crimes....

«En vain je maudis ma faiblesse... en vain je me dis que cet homme m'a
calomniée d'une manière infâme; en vain je me répète qu'il a tué
Raphaël, qu'il est presque l'auteur des maux que j'endure... qu'il peut
à cette heure me perdre.... Et malgré moi j'ai la lâcheté de penser que
c'est l'amour que je lui ai inspiré qui l'a plongé dans cet abîme
d'horribles actions.... Oserai-je le dire? je suis quelquefois capable
de l'excuser.»

M. de Brévannes sentait son coeur battre avec violence, son orgueil
effréné, l'aveuglement de sa passion servaient Iris au-delà de toute
espérance.

Rien de plus vulgaire, de plus suranné, mais aussi de plus vrai que cet
adage:--_On croit ce que l'on désire_.

Dans ces pages qu'il supposait écrites par madame de Hansfeld, M. de
Brévannes voyait la preuve d'une impression qui tenait à la fois de la
haine et de l'amour, de la terreur et de l'admiration.

Admiration à peine avouée, il est vrai, mais qui, selon la vanité de M.
de Brévannes, n'était que de l'amour ignoré ou combattu.

Une circonstance assez étrange, habilement exploitée par Iris,
contribuait à augmenter l'erreur de M. de Brévannes: il n'avait fait
qu'un seul aveu à Paula, et, d'après les fragments que nous venons de
citer, il pouvait croire que celle-ci n'avait pas répondu à sa passion
par jalousie des soins apparents qu'il rendait à sa tante, enfin, il
pouvait aussi croire son abominable calomnie, sinon oubliée, du moins
presque excusée par ces mots prétendus de la princesse:

«C'est l'amour que je lui ai inspiré qui l'a plongé dans cet abîme
d'horribles actions; je me sens quelquefois capable de l'excuser.»

Quant à la mort de Raphaël, que Paula aimait d'un _sentiment plus vif
que l'amitié, plus calme que l'amour_, ce meurtre, presque justifié par
l'agression de cet infortuné, était, il est vrai, une des causes qui
combattaient le plus vivement l'irrésistible penchant de madame de
Hansfeld pour M. de Brévannes.

Sans l'autorité du _Livre noir_, il eût fallu un complet aveuglement
pour expliquer ainsi la conduite de madame de Hansfeld; mais M. de
Brévannes, croyant lire un écrit tracé par elle, avait trop d'orgueil et
d'amour pour ne pas accepter cette interprétation d'ailleurs si
naturelle.

Pourquoi M. de Brévannes se serait-il défié d'Iris? Pourquoi l'aurait-il
crue capable d'une si étrange supercherie? Quant à la princesse, dans
quel but aurait-elle écrit ces pages que personne ne devait lire?

En supposant que, d'accord avec Iris, elle eût autorisé cette
communication afin de persuader à M. de Brévannes que ses torts étaient
effacés par l'amour, un tel dessein ne pouvait que le flatter.

On comprendra donc qu'il continua la lecture du livre noir avec un
intérêt et un espoir croissants.

«Que me veut donc cet homme? Il est parvenu à se ménager une entrevue
avec Iris; pauvre enfant, simple et ingénue; il lui a proposé de se
charger d'une lettre pour moi, elle a refusé? Que peut-il donc me
vouloir?... quelle est donc son audace? comment supporterait-il mon
regard?

«Cet homme est fou... qu'a-t-il à me dire? penserait-il à excuser sa
conduite? mais je....

«Hier, je n'ai pu continuer; j'ai été interrompue par l'arrivée de mon
mari.

«Le prince a donc toute sa vie étudié les effets de la douleur pour
porter des coups plus assurés. Mais c'est un monstre... mais il a des
raffinements de tortures inouïs.... Oh! maintenant, je comprends
pourquoi je ne hais pas assez M. de Brévannes... toute ma haine s'est
usée contre mon bourreau.

«Et être pour la vie... pour la vie enchaînée à cet homme!... Ne pouvoir
briser ces liens odieux... que par la mort....

«Oh! qu'elle me frappe donc, qu'elle me frappe bientôt... puisqu'il faut
que l'un de nous deux meure pour rompre cette horrible union, que ce
soit moi... plutôt que mon mari...»

M. de Brévannes frémit à ces paroles, et s'écria en s'adressant à Iris:

--La princesse est donc bien malheureuse?

--Bien malheureuse!...--répondit sourdement Iris.

--Son mari est donc sans pitié pour elle?

--Sans pitié...

M. de Brévannes continua de lire:

«Oui, oui, la mort.... Je ne mérite pas de vivre... j'ai été infidèle à
la mémoire de Raphaël... je ne mérite aucune commisération; si mon mari
est un monstre de cruauté, que suis-je donc moi, qui ne puis détacher ma
pensée de l'homme qui a causé tous mes maux en tuant mon fiancé!...

«Oh! j'ai honte de moi-même.... Il faut que j'écrive ces horribles
choses... que je les voie, là... matériellement... sous mes yeux... pour
que je les croie possibles....

«Arriver, mon Dieu! à ce dernier degré d'abaissement!

«Est-ce ma faute, aussi? La douleur déprave tant.... Oui... elle
déprave, elle rend criminelle... car quelquefois, brisée par le
désespoir, je m'écrie:--Puisqu'il était dans la destinée de M. de
Brévannes d'être meurtrier... pourquoi le sort, au lieu de livrer
Raphaël à ses coups, ne lui a-t-il pas livré mon bourreau?»

Ces pages s'arrêtaient là.

Iris avait voulu sans doute laisser M. de Brévannes réfléchir mûrement
sur ce voeu homicide.

Il s'écria vivement en fermant le livre:

--Iris, vous n'avez rien lu de ce qui est écrit là?...

La jeune fille parut n'avoir pas entendu ces paroles; elle regardait
fixement M. de Brévannes.

--Iris--reprit-il--vous n'avez rien lu de ces pages?...

--Rien... rien--dit-elle en sortant de sa rêverie--que m'importe ce
livre?

--Elle ne songe qu'à moi--pensa-t-il--son indiscrétion n'est pas à
craindre.

Il referma le livre, le rendit à la jeune fille et lui dit:

--Vous avez, sans le savoir, rendu le plus grand service à votre
maîtresse.

--Vous l'aimez?--lui demanda brusquement Iris, en attachant sur lui un
regard perçant.

--Moi!--dit M. de Brévannes de l'air du monde le plus
détaché--singulière preuve d'amour que de cruellement menacer la femme
qu'on aime. Non, non, je n'ai pas d'amour pour elle... l'austère amitié
peut seule recourir à des moyens si extrêmes....

--Il faut bien vous croire--dit tristement Iris en reprenant le livre.

--Adieu, Iris, à demain--dit M. de Brévannes;--vous rappellerez bien à
madame de Hansfeld l'entrevue qu'elle m'a promise.

Elle n'y manquera pas.... Mais j'y songe... au nom du ciel, que rien ne
puisse lui faire soupçonner que vous avez lu dans ce livre; je serais
perdue.

--Rassurez-vous, ma chère Iris, j'aurai l'air d'être aussi étranger
qu'elle à ses pensées les plus secrètes.... Rien ne trahira la
connaissance que j'en ai. Promettez-moi seulement de m'apporter encore
ce livre... il serait pour moi de la dernière importance de le
consulter ensuite de l'entrevue que j'aurai demain avec votre
maîtresse.... Me le promettez-vous?

--Encore mal faire... encore abuser de sa confiance.... Ah! maintenant
je n'ai plus le droit de me plaindre de son injustice.

--Iris, je vous en supplie....

--Vous me le demandez, n'est-ce pas pour moi plus qu'un ordre.

Dans sa reconnaissance, M. de Brévannes prit la main d'Iris, et,
l'attirant près de lui, voulut la baiser au front; la jeune fille le
repoussa violemment et fièrement, à la grande surprise de M. de
Brévannes, qui croyait combler les voeux de la jeune fille en se
montrant si _bon seigneur_.

En arrivant sur le quai, Iris jeta à la rivière la bague qu'elle avait
reçue pour prix de sa trahison.

Après avoir attentivement lu le _Livre noir_, M. de Brévannes tomba dans
une méditation profonde. Il n'en doutait pas, il était aimé, mais madame
de Hansfeld combattait de toutes ses forces ce penchant involontaire.

Son mari la rendait si horriblement malheureuse, qu'elle allait
quelquefois jusqu'à désirer sa mort.

Quoique le voeu lui parût toucher à l'exagération, M. de Brévannes
regardait toutes ces circonstances comme favorables pour lui, et il
attendait avec anxiété le moment du rendez-vous que madame de Hansfeld
lui avait donné pour le lendemain au Jardin-des-Plantes.

       *       *       *       *       *



CHAPITRE III.

ARNOLD ET BERTHE.


Madame de Brévannes avait plusieurs fois rencontré chez Pierre Raimond
M. de Hansfeld sous le nom d'Arnold Schneider; il avait sauvé la vie du
vieux graveur, rien de plus naturel que ses visites à ce dernier.

Berthe ayant résolu de recommencer d'enseigner le piano pour subvenir
aux besoins de son père, venait chez lui trois fois par semaine et y
restait jusqu'à trois heures pour donner, en sa présence, ses leçons de
musique.

On n'a pas oublié que Berthe avait fait sur M. de Hansfeld une
impression profonde la première fois qu'il l'avait aperçue à la
Comédie-Française. Lorsqu'il la rencontra ensuite chez Pierre Raimond,
qu'il venait d'arracher à une mort presque certaine, vivement frappé de
la circonstance qui le rapprochait ainsi de Berthe, Arnold y vit une
sorte de fatalité qui augmenta encore son amour.

Le charme des manières de M. de Hansfeld, la grâce de son esprit, ses
prévenances respectueuses, presque filiales, pour Pierre Raimond,
changèrent bientôt en une affection sincère la reconnaissance que le
vieillard avait d'abord vouée à son sauveur.

Arnold était simple et bon, il parlait avec un goût et un savoir infini
des grands peintres, objet de l'admiration passionnée du graveur qui
avait employé une partie de sa vie à reproduire sur le cuivre les plus
belles oeuvres de Raphaël, du Vinci et du Titien; il avait montré à
Arnold ces travaux de sa jeunesse et de son âge mûr; Arnold les avait
appréciés en connaisseur et en habile artiste.

Ses louanges ne décelaient pas le complaisant ou le flatteur; modérées,
justes, éclairées, elles en étaient plus précieuses à Pierre Raimond,
qui avait la conscience de son art; comme les artistes sérieux et
modestes, il connaissait mieux que personne le fort et le faible de ses
ouvrages. Ce n'était pas tout: Arnold semblait par ses opinions
politiques appartenir à ce parti exalté de la jeune Allemagne, qui offre
beaucoup d'analogie avec certaines nuances de l'école républicaine.

Grâce à ses nombreux points de contact, la récente intimité de Pierre
Raimond et d'Arnold se resserrait chaque jour davantage. Ce dernier
était de bonne foi, il ressentait véritablement de l'attrait pour ce
rude et austère vieillard, qui conservait dans toute leur ardeur les
admirations et les idées de sa jeunesse.

M. de Hansfeld était d'une excessive timidité; les obligations de son
rang lui pesaient tellement que, pour leur échapper, il avait affecté
les plus grandes excentricités. Ses goûts, ses penchants se portaient à
une vie simple, obscure, paisiblement occupée d'arts et de théories
sociales. Aussi, même en l'absence de Berthe, il trouvait dans les deux
pauvres chambres de Pierre Raimond plus de plaisir, de bonheur, de
contentement qu'il n'en avait trouvé jusqu'alors dans tous ses palais.

S'il avait seulement voulu dissimuler ses assiduités auprès de Berthe
sous de trompeuses prévenances envers le graveur, celui-ci avait trop
l'instinct du vrai pour ne pas s'en être aperçu, et trop de rigide
fierté pour ne pas fermer sa porte à Arnold.

Pierre Raimond n'ignorait pas que son jeune ami trouvait Berthe
charmante, et qu'il admirait autant son talent d'artiste que la candeur
de son caractère, que la grâce de son esprit.

Dans son orgueil paternel, loin de s'alarmer, Pierre Raimond se
réjouissait de cette admiration. N'avait-il pas une confiance aveugle
dans les principes de Berthe? Ne devait-il pas la vie à Arnold? Comment
supposer que ce jeune homme au coeur noble, aux idées généreuses,
abuserait indignement des relations que la reconnaissance avait établies
entre lui et l'homme qu'il avait sauvé.

Aux yeux de Pierre Raimond, cela eût été plus infâme encore que de
déshonorer la fille de son bienfaiteur.

Enfin, Arnold avait dit appartenir au peuple, et, dans l'exagération de
ses idées absolues, Pierre Raimond lui accordait une confiance qu'il
n'eût jamais accordée au prince de Hansfeld.

Berthe, d'abord attirée vers Arnold par la reconnaissance, avait peu à
peu subi l'influence de cet être bon et charmant. Il assistait souvent,
en présence du vieux graveur, aux leçons de musique de Berthe; il était
lui-même excellent musicien, et quelquefois Berthe l'écoutait avec
autant d'intérêt que de plaisir parler savamment d'un art qu'elle
adorait, raconter la vie des grands compositeurs d'Allemagne, et lui
exposer, pour ainsi dire, la poétique de leurs oeuvres et en faire
ressortir les innombrables beautés.

Que de douces heures ainsi passées entre Berthe, Arnold et Pierre
Raimond! Celui-ci ne savait pas la musique; mais son jeune ami lui
traduisait, lui expliquait pour ainsi dire la pensée musicale des grands
maîtres, l'analysant phrase par phrase, et faisant pour l'oeuvre de
Mozart, de Beethoven, de Gluck, ce qu'Hoffmann a si merveilleusement
fait pour _Don Juan_.

Berthe, profondément touchée des soins d'Arnold pour Pierre Raimond,
leur attribuait à eux seuls la vive sympathie qui, chaque jour, la
rapprochait davantage du prince. Celui-ci était d'autant plus dangereux
qu'il était plus sincère et plus naturel; rien dans son langage, dans
ses manières, ne pouvait avertir madame de Brévannes du péril qu'elle
courait.

La conduite d'Arnold était un aveu continuel, il n'avait pas besoin de
dire un mot d'amour; si par hasard il se trouvait seul avec Berthe, son
regard, son accent étaient les mêmes qu'en présence du graveur. Celui-ci
rentrait-il, Arnold pouvait toujours finir la phrase qu'il avait
commencée.

Comment madame de Brévannes se serait-elle défiée de ces relations si
pures et si paisibles? Jamais Arnold ne lui avait dit: Je vous aime;
jamais elle n'avait un moment songé qu'elle pût l'aimer, et déjà ils
étaient tous deux sous le charme irrésistible de l'amour.

Nous le répétons, par un singulier hasard, ces trois personnes, sincères
dans leurs affections, sans défiance et sans arrière-pensée, s'aimaient:
Arnold aimait tendrement le vieillard et sa fille, ceux-ci lui rendaient
vivement cette affection; tous trois enfin se trouvaient si heureux, que
par une sorte d'instinct conservatif du bonheur, ils n'avaient jamais
songé à analyser leur félicité, ils en jouissaient sans regarder en-deçà
ou au-delà.

La seule chose qui aurait pu peut-être éclairer Berthe sur le sentiment
auquel son coeur s'ouvrait de jour en jour, était l'espèce
d'indifférence avec laquelle elle supportait les duretés de son mari;
elle s'étonnait même vaguement de ressentir alors si peu des blessures
naguère si douloureuses....

Lorsque son père, profondément irrité contre M. de Brévannes, lui avait
sérieusement, presque sévèrement demandé compte des procédés de M. de
Brévannes, elle n'avait pas menti en répondant que depuis quelque temps
elle ne s'en tourmentait plus.

Le vieillard avait eu d'autant plus de foi aux paroles de Berthe, que
peu à peu elle redevenait calme, souriante, et que sa physionomie,
autrefois si triste, révélait alors la plus douce quiétude.

Peut-être blâmera-t-on l'aveugle confiance de Pierre Raimond; cette
confiance aveugle était une des nécessités de son caractère.

Ces antécédents posés, nous conduirons le lecteur dans le modeste réduit
de Pierre Raimond, le lendemain du jour où M. de Hansfeld avait signifié
à sa femme qu'elle devait quitter Paris dans trois jours.

       *       *       *       *       *



CHAPITRE IV.

INTIMITÉ.


Un bon feu pétillait dans l'âtre, au dehors la neige tombait et la bise
faisait rage; Pierre Raimond était assis d'un côté de la cheminée,
Arnold de l'autre; depuis que le prince était amoureux, ses traits
reprenaient une apparence de force et de santé, quoique son visage fût
toujours un peu pâle.

Une grande discussion s'était élevée entre Pierre Raimond et Arnold, car
pour compléter le charme de leur intimité ils différaient de manière de
voir sur quelques questions artistiques, entre autres sur la façon de
juger Michel-Ange.

Arnold, tout en rendant un juste hommage à l'immense génie du vieux
tailleur de marbre, ne ressentait pour ses productions aucune sympathie,
quoiqu'il comprît l'admiration qu'elles inspiraient; le goût délicat et
pur d'Arnold, surtout épris de la beauté dans l'art, s'effrayait des
sombres et terribles écarts du fougueux Buonarotti, et leur préférait de
beaucoup la grâce divine de Raphaël.

Pierre Raimond défendait _son vieux sculpteur_ avec énergie, et il se
passionnait autant pour la fière indépendance du caractère de
Michel-Ange que pour la gigantesque puissance de son talent.

--Votre tendre Raphaël avait l'âme amollie d'un courtisan--disait le
vieillard à Arnold--tandis que le rude créateur du Moïse et de la
chapelle Sixtine avait l'âme républicaine; et il devait menacer, comme
il l'en a menacé, le pape Jules de le jeter en bas de son échafaudage
s'il lui manquait de respect.

M. de Hansfeld ne put s'empêcher de sourire de l'exaltation de Pierre
Raimond, et répondit:

--Je ne nie pas l'énergie un peu farouche de Michel-Ange; il était,
malheureusement, d'un caractère morose, fier, taciturne, ombrageux,
altier et difficile.

--Malheureusement!... Qu'entendez-vous par ce mot... malheureusement?

--J'entends qu'il était malheureux, pour les sincères admirateurs de ce
grand homme, de ne pouvoir nouer avec lui des relations agréables et
douces.

--Je l'espère bien.... Est-ce que vous le prenez pour un Raphaël, pour
un homme banal comme votre héros? Car--ajouta le graveur avec un accent
de dédain--il n'y avait personne au monde d'un caractère plus facile,
plus insinuant, plus aimable que votre Raphaël.

--Vous reconnaissez au moins ses qualités....

--Ses qualités!!! c'est justement à cause de ces _qualités_
insupportables que je le déteste comme homme... quoique je le vénère
comme artiste.

--Et moi, mon cher monsieur Raimond, c'est justement à cause des défauts
du caractère diabolique de Michel-Ange qu'il m'est antipathique, comme
homme, quoique je m'incline devant son génie.

--Votre admiration n'est pas naturelle; elle est forcée... elle est
exagérée--s'écria le graveur.

--Comment!--dit Arnold stupéfait--vous détestez Raphaël à cause de ses
qualités.... Moi, je n'aime pas Michel-Ange à cause de ses défauts...
et vous m'accusez d'exagération?

--Certainement... on n'est grand homme, on n'est Michel-Ange qu'à
certaines conditions. J'admire dans le lion jusqu'à ses instincts
sauvages et féroces; il n'est lion qu'à condition d'être sauvage et
féroce, il ne peut avoir les _vertus_ d'un _mouton_ comme votre Raphaël.

--Mais au moins permettez-moi d'aimer dans Raphaël ces vertus de
_mouton_, qui sont, si vous le voulez, les conséquences de sa nature, de
son talent....

--A votre aise: admirez, si vous trouvez qu'un tel caractère mérite
l'admiration.... Quant à moi, physiquement parlant, je ne mets pas
seulement en balance la fade figure du beau, du céleste Raphaël, tout
couvert de velours et de broderies, avec le mâle visage de mon vieux
Buonarotti, sombre, farouche, hâlé par le soleil, et vêtu d'une
souquenille à moitié cachée par son tablier de cuir de tailleur de
pierre! Allons donc! est-ce que ces deux natures peuvent se comparer
seulement? Ah! ah! ah!... quel plaisant contraste!... Je vois d'ici...
le divin Raphaël....

--Le divin Raphaël aurait fléchi le genou et respectueusement baisé la
puissante main du vieux Michel-Ange, son maître et son aïeul dans
l'art--dit doucement Arnold en tendant la main à Pierre Raimond.

--Vous avez raison--reprit celui-ci en répondant avec effusion au
témoignage de cordialité de M. de Hansfeld.--Je suis un vieux fou...
aussi emporté qu'à vingt ans....

A ce moment Berthe entra.

Il eût été difficile de peindre la ravissante expression de sa
physionomie en voyant son père et Arnold se serrer ainsi la main. Ses
yeux se remplirent de larmes de bonheur.

--Viens à mon secours, enfant--dit Pierre Raimond.--Je suis battu... ma
folle barbe grise est obligée de s'incliner devant cette vénérable
moustache blonde.... Il reste calme comme la raison, et je m'emporte...
comme si j'avais tort....

--Et le sujet de cette grave discussion?--dit Berthe en souriant et en
regardant alternativement Arnold et son père.

--Michel-Ange...--dit Pierre Raimond.

--Raphaël...--dit Arnold.

--Comment, monsieur Arnold, vous ne pouvez pas céder à mon père?

--Je voudrais bien voir qu'il me cédât sans discussion!... Je ne veux
pas qu'il cède... mais qu'il soit convaincu....

--Quant à cela, monsieur Raimond... j'en doute... les convictions ne
s'imposent pas, et Raphaël....

--Mais Michel-Ange....

--Allons--dit Berthe--pour vous mettre d'accord, je vais jouer l'air de
_Fidelio_, que M. Arnold aime tant... qu'il vous l'a aussi fait aimer,
mon père.

--Avouez, _don Raphaël_--dit en riant le vieillard à Arnold--qu'elle a
plus de bon sens que nous.

--Je le crois, seigneur Michel-Ange; madame Berthe sait bien que quand
on l'écoute on ne songe guère à parler.

--Oh! monsieur Arnold, je ne suis pas dupe de vos flatteries.

--Pour le lui prouver, mon enfant, commence l'ouverture de Fidelio: tu
sais que c'est mon morceau de prédilection depuis que notre ami m'en a
fait comprendre les beautés.

Berthe commença de jouer cette oeuvre avec _amour_; la présence d'Arnold
semblait donner une nouvelle puissance au talent de la jeune femme.

Au bout de quelques minutes, M. de Hansfeld parut complètement absorbé
dans une profonde et douloureuse méditation; quoiqu'il eût plusieurs
fois entendu Berthe jouer ce morceau, jamais les tristes souvenirs qu'il
éveillait en lui n'avaient été plus péniblement excités.

Berthe, qui de temps en temps cherchait le regard d'Arnold, fut effrayée
de sa pâleur croissante, et s'écria:

--Monsieur Arnold... qu'avez-vous? mon Dieu!... comme vous êtes pâle!

--Votre main est glacée, mon ami--dit Pierre Raimond, qui était assis à
côté de M. de Hansfeld.

--Je n'ai rien... rien--répondit celui-ci;--je suis d'une faiblesse
ridicule.... Certains airs sont pour moi... de véritables dates... et
plusieurs motifs de _Fidelio_... se rattachent à un passé bien
triste....

--J'avais pourtant déjà joué ce morceau--dit Berthe en quittant le piano
et en venant s'asseoir à côté de son père.

--Sans doute.... J'étais alors tout au plaisir d'entendre votre
exécution. Mais à cette heure, je ne sais pourquoi.... Oh! pardon...
pardon de ne pouvoir vaincre mon émotion....

Et M. de Hansfeld cacha son visage entre ses mains.

Berthe et le vieillard se regardèrent tristement, partageant le chagrin
de leur ami sans le comprendre.

Après quelques moments de silence, Arnold releva la tête. Il est
impossible de rendre l'expression de tristesse navrante dont son pâle et
doux visage était empreint. Une larme vint aux yeux de Berthe; par un
mouvement d'ingénuité charmante, elle prit la main de son père pour
l'essuyer.

--Vous souffrez--dit le vieillard à Arnold.--Que notre amitié n'est-elle
plus ancienne! vous pourriez peut-être apaiser vos chagrins en les
épanchant....

--Oh! bien souvent j'y ai pensé... mais la honte m'a retenu--dit Arnold
avec une sorte d'accablement.

--La honte! s'écria Raimond avec surprise.

--Ne vous méprenez pas sur ce mot... mon ami--dit Arnold;--Dieu merci!
je n'ai rien fait dont j'aie à rougir.... Seulement, j'ai honte de ma
faiblesse... j'ai honte d'être encore si sensible à des souvenirs qui
devraient être aussi méprisés qu'oubliés.

--Ne craignez rien; nous vous comprendrons... nous vous plaindrons. Ma
pauvre enfant a souvent aussi bien pleuré ici à propos de souvenirs qui,
comme les vôtres, devraient être aussi méprisés qu'oubliés.

--Mon père!

--Tenez.... Arnold--dit le graveur--si je désire votre confiance, c'est
que nous aussi nous aurions peut-être de tristes aveux à vous faire....

--Vous aussi, vous avez été malheureux?--dit Arnold.

--Bien malheureux--répondit le vieillard;--mais, Dieu merci! ces mauvais
jours sont, je crois, passés. Il me semble que vous nous avez porté
bonheur. Non seulement vous m'avez sauvé la vie, mais, cette vie, vous
me l'avez rendue charmante. Oui, depuis bien longtemps je n'avais
rencontré personne dont l'esprit eût autant de rapports avec le mien. Je
ne sais quelle est l'influence de votre heureuse étoile; mais, depuis
que nous vous connaissons, ma pauvre Berthe elle-même est moins
triste... ses chagrins domestiques semblent adoucis.... Vous avez enfin
été pour nous l'heureux augure d'une vie douce et calme.

--Oh! ce que vous dit mon père est bien vrai, monsieur Arnold--dit
Berthe.--Si vous saviez combien il vous aime! et lorsque je suis seule
avec lui en quels termes il parle de vous!

--C'est vrai--dit le vieillard.--Si vous nous entendiez, vous verriez
que vous n'avez pas d'amis plus sincères.... Berthe vous est si
reconnaissante de ce que vous m'avez sauvé la vie, qu'après moi vous
êtes ce qu'elle aime le plus au monde.

--Oh! oui... pauvre père--dit Berthe en embrassant le vieillard.

M. de Hansfeld écoutait Pierre Raimond avec une vénération profonde. Ce
langage franc et loyal était aussi nouveau que flatteur pour lui. Ne
fallait-il pas qu'il inspirât une bien noble confiance à Pierre Raimond
pour que celui-ci ne craignît pas de lui parler ainsi devant sa fille!

Berthe elle-même, loin de se montrer confuse, embarrassée, semblait
confirmer ce que disait son père; son front rayonnait de candeur et de
sérénité.

En présence de cette noble franchise, M. de Hansfeld rougit de sa
dissimulation; il fut sur le point d'apprendre à Pierre Raimond son
véritable nom; mais il redouta l'indignation que cet aveu tardif
exciterait peut-être chez le vieux graveur, dont il connaissait
d'ailleurs les préventions anti-aristocratiques; il trouva donc une
sorte de _mezzo termine_ dans la demi-confidence qu'il fit à Berthe et à
son père.

Après quelques moments de silence, il dit à Pierre Raimond:

--Vous avez raison, mon ami... vous m'avez donné l'exemple de la
confiance... je vous imiterai.... Peut-être vous inspirerai-je un peu
d'intérêt par quelques rapports entre ma position et celle de votre
fille... car vous m'avez dit que son mariage n'était pas heureux... et
c'est aussi à mon mariage que j'ai dû d'atroces chagrins.

--Vous êtes marié?... si jeune--dit Raimond avec étonnement.

--Depuis deux ans.

--Et votre femme...--dit Berthe.

--Elle est en Allemagne--répondit M. de Hansfeld après un moment
d'hésitation.

--Et quelques passages de l'ouverture de _Fidelio_ que jouait Berthe
vous ont sans doute rappelé de douloureux souvenirs?

--Hélas! oui. Lorsque j'ai connu la femme que j'ai épousée, j'étais dans
tout le feu de ma première admiration pour cet opéra de Beethoven....
J'ai toujours eu l'habitude d'attacher mes pensées du moment à certains
passages de la musique que j'aime... pensées qui, pour moi, deviennent
pour ainsi dire les paroles des airs que j'affectionne le plus; eh bien!
l'opéra de _Fidelio_ me rappelle ainsi toutes les phases d'un amour
malheureux.

--Ah! maintenant je comprends votre émotion--dit Berthe en secouant la
tête avec tristesse.

--Voyons, mon ami--dit cordialement Pierre Raimond--jamais vous ne
parlerez à des coeurs plus sympathiques.

Et M. de Hansfeld raconta ainsi qu'il suit l'histoire de son mariage
avec Paula Monti; histoire vraie en tous points, sauf la substitution du
nom d'Arnold Schneider à celui de Hansfeld.

       *       *       *       *       *



CHAPITRE V.

RÉCIT.


--Orphelin presque en naissant--dit le prince--j'ai été élevé par un
vieux serviteur de ma famille. Nous habitions un village retiré, nous y
vivions dans une complète solitude. Le pasteur était peintre et
musicien; il reconnut en moi quelques dispositions pour ces arts
auxquels je consacrais tout mon temps.

Ces premières années de ma vie furent paisibles et heureuses. J'aimais
le vieux Frantz comme un père; il avait pour moi les soins les plus
tendres; il me reprochait seulement de fuir les exercices violents, de
ne sortir de mon cabinet d'études que pour quelques rares promenades
dans nos belles montagnes. Je n'avais aucun des goûts de mon âge;
j'étais sérieux, taciturne, mélancolique; la musique me causait des
ravissements presque extatiques, auxquels je m'abandonnais avec
délices.... A dix-huit ans j'entrepris avec mon vieux serviteur un
voyage en Italie. Pendant deux ans j'étudiai les chefs-d'oeuvre des
grands maîtres dans les différentes villes où je m'arrêtai, voyant peu
de monde et me trouvant heureux de ma vie indolente, rêveuse et
contemplative.... J'arrivai à Venise; mon culte pour les arts avait
jusqu'alors rempli ma vie, l'admiration passionnée qu'ils m'inspiraient
suffisait à occuper mon coeur.... A Venise, le hasard me fit rencontrer
une femme dont l'influence devait m'être funeste. Cette femme, que j'ai
épousée, se nommait Paula Monti....

--Elle était belle?--demanda Berthe.

--Très belle... mais d'une beauté sombre.... Étrange contraste! j'ai
toujours été faible et timide, je me suis épris d'une femme au caractère
énergique et viril.... C'était mon premier amour.... Sans doute j'obéis
plus à l'instinct, au besoin d'aimer, qu'à un sentiment réfléchi, et je
devins passionnément amoureux de Paula Monti; elle accueillit mes soins
avec indifférence; je ne me rebutai pas; elle me semblait très
malheureuse. J'eus quelque espoir, je redoublai d'assiduités, et je
demandai formellement sa main à sa tante. J'étais riche alors, ce
mariage lui parut inespéré; elle y consentit. J'eus avec Paula une
entrevue décisive.... Je dois le dire, elle m'avoua qu'elle avait
ardemment aimé un homme qui devait être son mari; et quoique cet homme
fût mort, son souvenir vivait encore si présent et si cher à sa pensée,
qu'il l'absorbait tout entière, et que mon amour lui était indifférent.
Cet aveu me fit mal; mais je vis dans la franchise de Paula une garantie
pour l'avenir; je ne désespérai pas de vaincre, à force de soins, la
froideur qu'elle me témoignait.... Elle ne me cacha pas que, sans
l'incessante influence d'un passé qu'elle regrettait amèrement, elle
aurait peut-être pu m'aimer.

Alors je me laissai bercer des plus folles espérances; ma passion était
vraie.... Paula Monti en fut touchée; mais sa délicatesse s'effrayait
encore de la disproportion de nos fortunes. La perte d'un procès venait
de complètement ruiner sa famille. Je surmontai ses scrupules; elle me
promit sa main... mais en me répétant encore qu'elle ne pouvait m'offrir
qu'une affection presque fraternelle.

Cependant cette froide union fut pour moi un bonheur immense. D'abord
mes espérances s'accrurent, à part quelques moments de profonde
tristesse, le caractère de Paula était mélancolique, mais égal,
quelquefois même affectueux. Déjà j'entrevoyais un avenir plus heureux,
lorsqu'un jour.... Oh! non, non, jamais... je n'aurai la force de
continuer--reprit le prince en cachant sa figure entre ses mains.

Berthe et son père se regardèrent en silence, n'osant pas demander à
Arnold la suite d'un récit qui lui semblait si pénible. Pourtant il
poursuivit:

--Pourquoi cacherais-je ses crimes? Mon indulgence n'a-t-elle pas été
une faiblesse coupable? Je dois en porter la peine. Nous étions allés
passer l'été à Trieste. Depuis plusieurs jours, Paula se montrait d'une
humeur sombre, irritable; je la voyais à peine. Lors de ces accès de
noire tristesse, elle ne voulait auprès d'elle qu'une jeune bohémienne
qu'elle avait recueillie par charité. Cette pauvre enfant était, par
reconnaissance, tendrement dévouée à ma femme.

Pour l'intelligence du récit qui va suivre--continua le prince--il me
faut entrer dans quelques particularités minutieuses. Au bout du jardin
de notre maison de Trieste était un pavillon où nous allions prendre le
thé presque chaque soir. Un soir Paula m'avait à grand'peine promis d'y
venir passer une heure.... J'espérais ainsi la distraire de ses tristes
pensées.

Jamais je n'oublierai l'expression morne et désolée de sa physionomie
pendant cette soirée; elle accueillit presque avec colère et dédain
quelques mots de tendresse que je lui adressais.

Douloureusement blessé de sa dureté, je sortis du pavillon.

Après quelques tours de jardin, je me calmai peu à peu, me rappelant que
Paula m'avait prévenu qu'elle était encore quelquefois sous le coup de
souvenirs pénibles. Je rentrai dans le pavillon. Elle n'y était plus. On
avait servi le thé pendant mon absence, je trouvai préparée la tasse de
lait sucré que je prenais chaque soir; je sus gré à Paula de cette
attention dont pourtant je ne profitai pas.... J'avais un épagneul que
j'affectionnais beaucoup.... Machinalement je lui présentai la tasse que
Paula m'avait apprêtée; il la but avidement, et presque aussitôt le
malheureux animal tomba par terre, trembla convulsivement, et mourut
après quelques minutes d'agonie....

--Oh! je comprends... mais cela est horrible...--s'écria Pierre Raimond.

Berthe regarda son père avec surprise.

--Qu'y a-t-il donc, mon père?...--dit-elle;--puis, éclairée par un
moment de réflexion, elle ajouta avec horreur:--Oh! non, non, c'est
impossible... monsieur Arnold... c'est impossible! une femme est
incapable d'un crime si affreux.

--N'est-ce pas?--reprit Arnold avec amertume.--Après quelques
réflexions, j'ai dit comme vous... c'est impossible... j'ai attribué au
hasard ce fait effrayant, je me suis même cruellement reproché d'avoir
pu un moment soupçonner Paula.

--Et lorsque vous revîtes votre femme--dit Pierre Raimond--quel fut son
accueil?

--Il fut calme, confiant; et si j'avais alors conservé quelques doutes,
ils eussent été à l'instant dissipés: le soir j'avais laissé Paula
sombre, presque courroucée; le lendemain je la trouvai tranquille,
affectueuse et bonne... elle me tendit la main en me demandant pardon de
m'avoir si brusquement quitté la veille....

--C'est d'une inconcevable hypocrisie...--dit Pierre Raimond.

--Oh! non, non, elle n'était pas coupable, son calme le prouve--dit
Berthe.

--Je pensais comme vous--reprit M. de Hansfeld;--il y avait tant de
sincérité dans son accent, dans son regard; ses paroles étaient si
naturelles, qu'accablé de remords, de honte, je tombai à ses pieds en
fondant en larmes et en lui demandant pardon.... Elle me regarda d'un
air surpris. Je n'osai m'expliquer davantage. Innocente, mon soupçon
était un abominable outrage. Je lui répondis que je craignais de l'avoir
contrariée la veille.... Elle me crut, et cette scène n'eut pas d'autre
suite.

Comment vous expliquer ce qui se passa en moi depuis ce jour.... Mon fol
amour pour Paula augmenta pour ainsi dire en raison des torts que je me
reprochais envers elle; je ne pouvais me pardonner d'avoir osé accuser
une femme qui m'avait donné tant de preuves de franchise.

--En effet--dit Berthe--lorsque vous avez demandé sa main, pourquoi vous
aurait-elle dit que son coeur n'était pas libre, au risque de manquer un
mariage si avantageux pour elle?... Non, non; elle était innocente de
cet horrible crime.

--Et vous n'aviez pas d'ennemis?--dit Pierre Raimond.

--Aucun, que je sache....

--Mais comment vous êtes-vous expliqué la mort subite, convulsive, de
cet épagneul, mort dans laquelle se retrouvaient tous les symptômes
d'un empoisonnement?

--Je parvins à m'étourdir sur ce fait inexplicable, à empêcher pour
ainsi dire ma pensée de s'y arrêter, tant je voulais croire à
l'innocence de Paula. J'expiais douloureusement cet atroce soupçon;
vingt fois je fus sur le point de lui tout avouer; mais je n'osais pas:
son affection pour moi était déjà si tiède, si incertaine... un tel aveu
me l'eût à jamais aliénée. Pourtant... pour mon repos, j'aurais dû tout
lui dire, car elle commença de trouver quelques-unes de mes paroles
étranges; mes réticences involontaires lui semblèrent incohérentes;
quelquefois, profondément touché d'un mot ou d'une attention tendre de
sa part, je m'écriais dans une sorte d'égarement:

--Oh! je suis bien coupable... pardonnez-moi... j'ai eu tort....

Elle me demandait la signification de ces mots; je revenais à moi, et au
lieu de m'expliquer, je lui réitérais les protestations les plus
passionnées.... Hélas! bientôt la pâle affection que j'en avais obtenue
par tant de soins, avec tant de peine, fit place à une nouvelle
froideur.... Elle me regardait quelquefois d'un air inquiet et
craintif... ses accès d'humeur sombre redoublèrent... alors aussi... les
soupçons que j'avais d'abord si énergiquement repoussés revinrent à ma
pensée; puis je les chassais de nouveau; quelquefois j'examinais malgré
moi avec défiance les mets qu'on me servait; puis, rougissant de cette
crainte si insultante pour Paula, je quittais brusquement la table....

Dans cette lutte sourde et concentrée, ma santé s'altéra, mon caractère
s'aigrit; Paula me témoigna un éloignement de plus en plus prononcé.

--Quelle vie... mon Dieu, quelle vie!--s'écria Berthe en essuyant ses
yeux humides.

--Hélas! dit M. de Hansfeld, cela n'était rien encore. Nous quittâmes
Trieste à la fin de l'automne; ma femme voulait aller passer l'hiver à
Genève, puis venir ensuite en France; surpris par un orage violent, nous
nous arrêtâmes à quelques lieues de Trieste, dans une misérable auberge
à la tombée de la nuit. La tempête redoubla de fureur, un torrent que
nous devions traverser était débordé; il fallut nous résigner à passer
la nuit dans cette demeure. L'endroit était désert. Il me sembla que le
maître de l'auberge avait une figure sinistre. Je proposai à ma femme de
veiller le plus tard possible, et de sommeiller ensuite sur une chaise,
afin de pouvoir partir avant le jour, dès que les chemins seraient
praticables. Notre suite se composait de deux domestiques à moi et de la
jeune fille qui accompagnait Paula. J'avais pour cette enfant toutes les
bontés possibles, je savais en cela plaire à ma femme; d'ailleurs, Iris
(c'est le nom de cette bohémienne) m'était presque aussi dévouée qu'à sa
maîtresse. Nous occupions pendant cette nuit fatale... oh! bien
fatale... une petite chambre dont l'unique porte ouvrait sur un cabinet
où se trouvait Frantz, mon vieux serviteur.... Paula ne pouvait cacher
son effroi; le vent semblait ébranler la maison jusque dans ses
fondements; nous veillâmes tous deux assez tard. Seuls dans cette
chambre, je m'étais assis sur un mauvais grabat, pendant que ma femme
reposait dans un fauteuil. Je succombai au sommeil, malgré tous mes
efforts.

J'ignore depuis combien de temps je dormais, lorsque je fus brusquement
éveillé par une douleur aiguë à la partie interne du bras gauche.
L'obscurité la plus profonde régnait dans cette pièce. Mon premier soin
fut de saisir la main que je sentais peser sur moi.... Cette main frêle
et délicate tenait un stylet très aigu....

--Mon Dieu!--s'écria Berthe épouvantée en joignant les mains.

--Encore... une tentative... mais cela est effroyable--dit Pierre
Raimond.

Arnold continua:

--Grâce à l'obscurité, on avait enfoncé le stylet entre mon corps et mon
bras gauche, étroitement serré contre moi. A la légère résistance que
rencontra la lame en glissant dans cet étroit intervalle, on dut croire
qu'elle pénétrait dans ma poitrine. Cette erreur me sauva; j'en fus
quitte pour une légère blessure au bras.

--Quel bonheur!--dit Berthe.

--Je vous l'ai dit, mon premier mouvement en m'éveillant fut de saisir
la main que je sentais peser sur moi; tout-à-coup cette main devint
glacée; j'étendis l'autre bras, je touchai une robe de femme.... Je
sentis un parfum léger, mais pénétrant, dont se servait habituellement
Paula.... Une épouvantable idée me traversa l'esprit.... Je me rappelai
le poison de Trieste.... Je n'eus plus aucun doute.... Cette révélation
fut si foudroyante, que je ne sais ce qui se passa en moi; ma raison
s'égara; pendant quelques secondes, je me crus le jouet d'un horrible
songe.... Durant cet instant de vertige, la main que je tenais s'échappa
sans doute.... Quand je revins à moi, j'étais seul, toujours dans les
ténèbres:--Frantz.... Frantz... m'écriai-je en frappant à la cloison qui
séparait ma chambre du cabinet où était mon domestique. Frantz ne
dormait pas; en une minute il entra tenant une lampe à la main.

--Et votre femme?--s'écria Berthe.

--Figurez-vous ma surprise... ma stupeur... c'était à douter de ma
raison; Paula était profondément endormie dans un fauteuil auprès de la
cheminée.

--Elle feignait de dormir...--s'écria Pierre Raimond.

--Je vous dis que c'était à devenir fou; elle dormait, ou plutôt elle
simulait si parfaitement un profond et paisible sommeil, que sa
respiration douce, régulière, n'était pas même accélérée par la terrible
émotion qu'elle devait ressentir; sa figure était calme; sa bouche
légèrement entr'ouverte; son teint faiblement coloré par la chaleur du
sommeil; et sa physionomie, ordinairement sérieuse, était presque
souriante.

--Mais cela est à peine croyable--s'écria Pierre Raimond;--comment!
votre femme dormait paisiblement après une pareille tentative?

--Son sommeil était, vous dis-je, d'une sérénité si profonde, que je ne
pouvais non plus en croire mes yeux. Debout, pâle, immobile, je la
contemplais d'un air hagard.

--Et il n'y avait pas d'autre femme que la vôtre dans cette
auberge?--demanda Berthe.

--Il n'y avait qu'elle.

--Et cette jeune fille, cette bohémienne?--dit Pierre Raimond.

--Elle était couchée dans une pièce qui donnait sur la chambre où
veillait Frantz; il ne dormait pas, il avait de la lumière, il était
impossible d'entrer chez nous sans qu'il le vît.

--Il faut donc le croire... cette fois, c'était bien elle,--dit
Berthe.--Un tel crime est-il possible, mon Dieu!

--Une dissimulation pareille m'épouvante encore plus que le crime--dit
Pierre Raimond.

--Une dernière preuve d'ailleurs ne me laissait presque aucun doute--dit
Arnold.--Sur le plancher, aux pieds de ma femme, je reconnus une dague
florentine, arme précieuse, ciselée par Benvenuto Cellini, qui avait
été, je crois, léguée à Paula par son père.

--Dès lors vous n'avez plus gardé aucun ménagement!--s'écria le
graveur;--et c'est ensuite de ce nouveau crime que vous avez relégué
cette infâme en Allemagne.

--Si j'hésitais à vous raconter cette horrible histoire, mon ami--reprit
le prince d'un air confus--c'est que j'avais la conscience de ma
faiblesse, ou plutôt de l'inexplicable influence que Paula conservait
sur moi....

--Comment! après cette nouvelle tentative....

--Oh! si vous saviez ce qu'il y a d'affreux dans le doute....

--Mais ce coup de poignard?--dit Pierre Raimond.

--Mais ce sommeil si profond? mais ce réveil si doux, si paisible?

--Lorsqu'elle vous vit blessé, que dit-elle?--s'écria Berthe.

--Vous peindre son angoisse, sa stupeur, ses soins empressés, me serait
impossible. De l'air du monde le plus naturel, elle s'écria qu'il
fallait faire partout des perquisitions. Elle avait aussi remarqué la
veille la sinistre physionomie du maître de cette auberge; comme moi
elle s'épuisait en vaines conjectures. Frantz affirmait n'avoir vu
passer personne, et qu'on avait dû s'introduire par une fenêtre qui
s'ouvrait sur un balcon; mais cette fenêtre se trouva parfaitement
fermée. L'accent de Paula fut si naturel, que mon vieux serviteur, qui
ne l'aimait pas, qui avait vu mon mariage avec peine, n'eut pas un
instant la pensée d'accuser ma femme.

--Mais cette petite main frêle que vous avez saisie?... mais cette
senteur de parfum particulière à votre femme?--s'écria Pierre Raimond.

--Je vous le répète... ma raison s'égarait dans ce dédale de
contradictions singulières. Paula, aidée de Frantz, voulut elle-même
panser ma blessure; rien dans ses manières, dans son langage, n'était
affecté.

--Commettre un tel crime et faire montre de tant d'hypocrisie... c'était
là le comble de la scélératesse--dit le graveur.

--Sans doute, et la monstruosité même d'un tel caractère éveillait
encore mes doutes, malgré l'évidence. Pour comble de fatalité, Paula,
soit intérêt, soit pitié, soit calcul, ne s'était jamais montrée plus
affectueuse, je dirais presque plus tendre, qu'en me prodiguant les
premiers soins après cet accident.

--Ruse, ruse infernale!--s'écria Pierre Raimond.

--C'était peut-être le remords de son crime--dit Berthe.

--Mon malheur voulut que j'hésitasse tour à tour entre ces convictions
si diverses.... Il eût été moins funeste pour moi de croire Paula
tout-à-fait coupable ou tout-à-fait innocente; mais au contraire... par
une inconcevable mobilité d'impressions, je passais tour à tour envers
elle de l'amour passionné à des accès de haine et d'horreur; mes
angoisses de Trieste n'étaient rien auprès des tortures que j'endurais
alors.... Une tête plus faible que la mienne n'eût pas résisté à ces
secousses. Quelquefois, après avoir témoigné à ma femme, par quelques
paroles incohérentes, la terreur qu'elle m'inspirait, réfléchissant que,
malgré d'effrayantes apparences, je n'avais pas de certitude réelle et
que je me trompais peut-être, je poussais des sanglots déchirants en lui
demandant pardon. Elle finit par croire ma raison égarée.... Que vous
dirai-je... je trouvai d'abord une satisfaction amère à laisser prendre
quelque consistance à ce bruit, puis à l'augmenter et à l'accréditer par
des bizarreries calculées. Le monde m'était odieux, je voulais ainsi
échapper à ses exigences. Ce n'était pas tout: dès qu'on me crut sujet à
des moments de folie, je pus, à l'abri de ce prétexte, me livrer sans
scrupule à mes accès de méfiance, sans que mes précautions, ainsi
attribuées à un dérangement d'esprit, pussent compromettre ou accuser ma
femme. Tantôt, croyant ma vie menacée, je m'enfermais seul pendant des
journées entières, ne mangeant que du pain et des fruits que mon fidèle
Frantz allait m'acheter lui-même; et encore souvent, dans ma terreur
insensée, je n'osais pas même toucher à ces aliments.... D'autres fois,
rougissant de mon effroi, convaincu de l'innocence de Paula, je revenais
à elle avec un repentir déchirant; mais son accueil était glacial,
méprisant.

--Pauvre Arnold!--dit Pierre Raimond avec émotion.--Sans doute vous êtes
faible; mais cette faiblesse même dérivait d'une noble source... vous
craigniez d'accuser injustement Paula. En effet, c'est quelque chose
d'effrayant que de dire à quelqu'un, et cela sans preuves certaines:
Vous êtes homicide... vous avez voulu deux fois m'assassiner....

--N'est-ce pas? surtout lorsqu'il s'agit d'adresser ces foudroyantes
paroles à une femme que l'on a passionnément aimée, surtout lorsqu'à
côté de preuves matérielles presque irrécusables, il est pour ainsi dire
d'autres preuves morales toutes contraires; lorsqu'enfin quelquefois une
voix secrète, une révélation occulte, vous dit avec une irrésistible
autorité: Non, cette femme n'est pas coupable.... Oh! je vous l'assure,
c'était un enfer... un enfer....

--Maintenant--dit Berthe--je conçois que vous ayez feint d'être insensé.

--Mais--dit Pierre Raimond--une dernière tentative ne vous a laissé
aucun doute....

--Aucun cette fois.... Le crime me parut avéré... ou plutôt, comme mon
amour s'était usé et éteint dans ces luttes, dans ces angoisses
continuelles, j'ai eu cette fois plus de courage que je n'en avais eu
jusque-là.

--Vous ne l'aimez plus, enfin?--dit Berthe.

--Non, car, en admettent même que j'eusse été aussi insensé que je le
paraissais, je méritais au moins quelque pitié, quelque intérêt... et ma
femme ne m'en témoignait aucun. Profitant de la solitude où je vivais
(nous habitions alors une grande ville), elle courait les fêtes et
s'informait à peine de moi. Cette dureté de coeur me révolta.... Ou ma
femme était coupable, et ma générosité à son égard aurait dû toucher
l'âme la plus perverse, ou elle était innocente, alors les accès de
douleur auxquels je me livrais après l'avoir vaguement accusée auraient
dû l'émouvoir.

--Mais pourquoi n'avez-vous jamais, avec elle, abordé franchement cette
question? Pourquoi n'avoir jamais nettement formulé vos reproches?--dit
Pierre Raimond.

--Songez-y; il me fallait lui dire:--Je vous soupçonne, je vous accuse
d'avoir voulu m'assassiner deux fois.... Ne pouvais-je pas me tromper?

--En effet, cette position était affreuse--dit. Berthe. Et le dernier
trait qui a amené votre séparation, quel est-il?

--Il y a très peu de temps de cela--dit M. de Hansfeld en baissant les
yeux.--J'occupais avec ma femme une maison isolée: je ne sais pourquoi
mes soupçons étaient revenus avec une nouvelle violence; je sortais
rarement de mon appartement. Quelquefois pourtant, le soir, je montais à
un petit belvédère situé au faîte de notre demeure; c'était une espèce
de terrasse très élevée, entourée d'une légère grille à hauteur d'appui,
sur laquelle je m'accoudais ordinairement pour regarder au loin les
tristes horizons que présente une grande ville pendant la nuit; je
passais là quelquefois de longues heures dans une rêverie profonde. Un
soir, la Providence voulut qu'au lieu de m'accouder et de me pencher
comme d'habitude sur la balustrade... j'y posai la main.... A peine
l'eus-je touchée que, à mon grand effroi, elle céda et tomba avec un
fracas horrible....

--Ciel!--s'écria Berthe.

--La hauteur était si grande que cette grille de fer fut brisée en
morceaux en tombant sur le pavé.

--Quelle atroce combinaison!--dit Pierre Raimond en levant les mains au
ciel.

--Ma mort était inévitable si je me fusse appuyé sur cette rampe.... Qui
pouvais-je accuser, si ce n'est Paula? Personne n'avait d'intérêt à ma
mort. Ignorant qu'une faillite m'avait enlevé presque toute ma fortune,
elle se souvenait sans doute que dans des temps plus heureux je lui
avais fait donation de mes biens. Cette idée ne m'était jamais venue
tant qu'avait duré mon amour.... Il m'a toujours semblé impossible de
soupçonner d'une infamie les gens que j'aime.... J'aurais pu, à la
rigueur, croire ma femme capable d'obéir à un mouvement de haine
insensée, mais non d'agir par un calcul si lâche et si odieux; pourtant,
une fois mon amour éteint, en présence de ce nouveau piége si meurtrier,
je ne reculai devant aucune supposition. Seulement, pour éviter de
tristes scandales, je me contentai de déclarer à Paula qu'elle
quitterait à l'instant la ville que nous habitions, que je ne la
reverrais jamais, et que j'étais assez indulgent, ou plutôt assez faible
pour la livrer à ses seuls remords.... Que vous dirai-je de plus! à
quoi bon vous indigner en vous parlant de l'audace avec laquelle cette
femme brava mes reproches, de l'horrible hypocrisie avec laquelle elle
affecta de les attribuer à l'égarement de ma raison. Tant de cynisme et
d'effronterie me révolta... je la quittai.... De ce moment ma vie fut
bien triste... mais au moins j'étais délivré d'une horrible
appréhension.

Quelque temps après je vous rencontrai--ajouta M. de Hansfeld en tendant
la main à Pierre Raimond.--Tout à l'heure vous parliez d'heureuse
étoile.... Vous aviez raison, la mienne m'a fait me trouver sur votre
chemin... avant d'avoir eu le bonheur de vous sauver la vie, j'étais
seul, abattu et sous le coup de bien amers souvenirs; tout a changé pour
moi, j'ai trouvé en vous un ami; mes chagrins sont passés, et si je
pouvais compter sur la durée de nos relations, je n'aurais été de ma vie
plus heureux....

--Et pourquoi, mon ami, ces relations vous manqueraient-elles jamais? Le
charme du commerce des honnêtes gens est dans sa sûreté: qui pourrait
altérer notre amitié? N'est-elle pas basée sur des services rendus, sur
des services réciproques? N'est-elle pas également chère à ma fille, à
vous, à moi?... Et puis enfin les tristes motifs qui nous font trouver
dans cette intimité si douce une sorte de refuge contre des pensées
cruelles, ces motifs existeront toujours: pour vous, ce sont les crimes
de votre femme; pour Berthe, la cruelle conduite de son mari; pour moi,
le ressentiment des chagrins de mon enfant....

--Vous avez raison, nous n'avons pas le droit de douter de l'avenir.

--Mon Dieu! que vous avez dû souffrir, monsieur Arnold--dit tristement
Berthe.

--Si vous avez témoigné quelque faiblesse--dit Pierre Raimond--votre
conduite a été admirable de mansuétude.... C'est le propre d'une âme
pleine de délicatesse et d'élévation que de s'imposer les cruelles
tortures du doute plutôt que de risquer un reproche... terrible... bien
terrible... si contre toute probabilité votre femme eût été
innocente.... Ce long récit de vos infortunes me donne de nouvelles
preuves de la bonté de votre coeur; et comme on a toujours les défauts
de ses qualités, je trouve même dans l'espèce de faiblesse qu'on
pourrait vous reprocher une preuve de délicatesse exquise.

--Vous êtes trop indulgent, mon ami....

--Je suis juste... et aussi peu flatteur que Michel-Ange.... Est-ce bien
cela--ajouta le vieillard en riant.

--Voici l'heure de mes leçons--dit Berthe;--cette triste confidence
finit à temps; j'en suis tout attristée. Ah! monsieur Arnold, quelles
souffrances!... Il vous faudra bien du bonheur pour les oublier....

A ce moment deux écolières de Berthe arrivèrent et rompirent la
conversation.

M. de Hansfeld quitta Pierre Raimond et sa fille, un peu soulagé par
l'aveu qu'il venait de leur faire, mais regrettant encore l'incognito
qu'il gardait envers eux.

Désirant avant tout éloigner sa femme, qu'il voulait faire partir le
lendemain, M. de Hansfeld revint à l'hôtel Lambert.

       *       *       *       *       *



CHAPITRE VI.

MENACES.


Madame de Hansfeld se trouvait dans une cruelle perplexité: son mari
exigeait d'elle qu'elle partît le lendemain pour l'Allemagne; il lui
fallait ainsi renoncer à M. de Morville, nécessairement retenu à Paris
par la santé chancelante de sa mère.

L'éloignement de Paula pour le prince se changeait en aversion, en haine
profonde; elle croyait ce sentiment presque excusé par les bizarreries
et par les duretés de son mari. Le dernier coup qu'il lui portait était
surtout affreux; la forcer de quitter Paris au moment même où sa passion
pour M. de Morville, si longtemps cachée, si longtemps combattue,
allait être aussi heureuse qu'elle pouvait l'être.

Iris, en révélant à sa maîtresse que le prince se rendait souvent chez
Pierre Raimond, sous un nom supposé, pour y rencontrer madame de
Brévannes, avait excité la colère de Paula contre Berthe; c'était sans
doute pour garder plus facilement un incognito qui favorisait son amour
que le prince exigeait le départ de madame de Hansfeld.

Après de mûres réflexions, Paula crut entrevoir quelque chance de salut
dans la passion même de son mari pour madame de Brévannes.

Malgré l'ordre du prince, madame de Hansfeld n'avait annoncé son départ
à personne, et ne se préparait nullement à ce voyage, espérant que
peut-être son mari renoncerait à sa première détermination. Quant à ses
menaces de dévoiler les crimes de sa femme et de l'abandonner à la
justice des hommes, Paula n'y avait vu qu'une nouvelle preuve de
l'aberration de l'esprit d'Arnold.

Jusqu'alors les différents accès de ce qu'elle appelait la _folie_ de M.
de Hansfeld lui avaient presque inspiré autant de commisération que
d'effroi. Mais dans son dernier entretien, le prince s'était montré si
dur, si injuste, elle se voyait si cruellement sacrifiée à l'affection
qu'il ressentait pour Berthe, que, blessée dans ce qu'elle avait de plus
précieux au monde... son amour pour M. de Morville, Paula partageait sa
haine entre son mari et madame de Brévannes.

Telles étaient les réflexions de madame de Hansfeld, lorsque le prince
entra chez elle; il sortait de chez Pierre Raimond; son air était encore
plus ferme, encore plus impérieux que la veille.

--Il me semble, madame, que vous ne vous hâtez pas de faire vos
préparatifs de départ--lui dit-il sèchement.--Du reste, comme vous ne
verrez et ne recevrez personne au château de Hansfeld, où je vous
envoie, vous n'avez pas besoin d'un grand attirail de toilette.... Vous
pouvez emporter vos diamants... je vous les abandonne.... Frantz, que je
charge de vous conduire en Allemagne, est incorruptible.... Si j'avais
pu hésiter à vous laisser ces pierreries... ç'aurait été dans la crainte
de vous donner les moyens de gagner votre guide....

Madame de Hansfeld interrompit son mari:

--Je vous remercie, monsieur, de me procurer cette occasion de vous
rendre ces pierreries.

Et, se levant, elle alla prendre dans un secrétaire un grand écrin
qu'elle remit au prince.

--J'ai autrefois accepté ces présents... depuis longtemps j'aurais dû
les remettre entre vos mains.

--Soit--dit le prince en les prenant avec indifférence;--la tendresse
la plus vive, l'affection la plus dévouée n'ont pu vous désarmer... ma
générosité devait être aussi impuissante.... Il est vrai--ajouta-t-il
avec un sourire de mépris écrasant--que j'avais par contrat disposé en
votre faveur de la plus grande partie de ma fortune..., et qu'après ma
mort vous héritiez de tout... des pierreries comme du reste....

--Monsieur....

--Seulement, comme vous m'avez paru un peu pressée de jouir de ces
avantages, j'ai trouvé moyen, en dénaturant une partie de ma fortune, de
neutraliser ces dons d'autrefois.... Je vous dis cela pour vous
convaincre que si je mourais demain... vos espérances intéressées
seraient déçues. J'aurais dû vous prévenir plus tôt... cela vous eût
évité... quelques actions un peu _hasardées_ que votre vif désir d'être
veuve explique, mais n'excuse pas--ajouta M. de Hansfeld avec une
sanglante ironie.

Ces mots cruels firent une étrange impression sur madame de Hansfeld.

Parfaitement indifférente aux reproches qu'ils renfermaient et qu'elle
ne comprenait pas, car elle ne les méritait en rien, elle ne fut frappée
que de leur injustice et de leur cruauté.

M. de Hansfeld fût alors tombé mort à ses pieds qu'elle aurait été loin
de le regretter; car à ce moment même elle se souvint que M. de Morville
lui avait écrit: _Mon amour sera toujours malheureux, puisque je ne puis
prétendre à votre main_.

Néanmoins la princesse eut bientôt honte et horreur de sa pensée, ou
plutôt de son voeu barbare; elle répondit froidement à son mari:

--Je ne veux pas comprendre le sens de vos paroles, monsieur; il est si
odieux qu'il en est ridicule. Quant à la question d'intérêt, vous le
savez... c'est contre mon gré que vous m'avez si magnifiquement
avantagée; je trouve naturel que vous reveniez sur ces dispositions.

--Tant d'hypocrisie dans les paroles, tant d'audace dans les actions les
plus criminelles--dit le prince à demi-voix et comme s'il se fût parlé à
lui-même--voilà ce qui confondait ma raison et me faisait toujours
douter des crimes de cette femme. Heureusement, à cette heure, elle est
dévoilée tout-à-fait... car mon fatal amour est éteint....

Puis il reprit en s'adressant à Paula:

--Je suis venu ici, madame, pour vous ordonner de presser les
préparatifs de votre départ. Il faut que demain soir vous ayez quitté
Paris....

--Monsieur... je ne quitterai pas Paris....

--Vous préférez alors que je parle, madame?

--Voilà plusieurs fois que vous me faites cette menace, monsieur....
Pour l'amour du ciel, parlez donc... je saurai enfin ce que vous avez à
me reprocher....

--Vous comptez trop sur le respect que j'ai pour mon nom et sur ma
crainte d'un terrible scandale. Prenez garde... ne me poussez pas à
bout. Croyez-moi, partez... partez....

--Franchement, monsieur, je ne suis pas votre dupe... vous voulez
m'effrayer... me forcer de quitter Paris... et pourquoi? pour faire
croire aussi à voire départ et conserver ainsi plus facilement votre
incognito....

--Que dites-vous, madame?

--Et continuer, grâce à cet incognito, à être favorablement accueilli
par Pierre Raimond, père de madame de Brévannes....

--Madame, prenez garde....

--De madame de Brévannes dont vous êtes épris... et que vous rencontrez
souvent chez son père.

A ces mots, le prince resta frappé de stupeur, son pâle visage devint
pourpre; après un moment de silence, il s'écria:

--Pas un mot de plus, madame... pas un mot de plus.

--Vous aimez cette femme--ajouta madame de Hansfeld.

--Pas un mot de plus, vous dis-je, madame.

--Ainsi, elle vous donne déjà des rendez-vous chez son père; c'est un
peu prompt--ajouta madame de Hansfeld avec mépris.

--Vous êtes indigne de prononcer seulement le nom de cet
ange!...--s'écria le prince.

--Vraiment; eh bien! je suis curieuse de savoir ce que le mari de cet
_ange_ pensera de vos entrevues avec sa femme.

--Vous oseriez?...

--Surtout lorsqu'il saura que c'est sous un nom supposé que vous vous
introduisez chez Pierre Raimond.

--Mais vous avez donc juré de me mettre hors de moi!... s'écria le
prince avec rage.--Vous parlez de folie..., mais c'est vous qui êtes
folle, malheureuse femme, de jouer ainsi que vous le faites avec votre
destinée.

--L'avenir prouvera qui de vous ou de moi est insensé, monsieur. Il y a
longtemps d'ailleurs que vous m'avez habituée aux égarements de votre
raison... je ne sais si à cette heure même vous êtes dans votre bon
sens. En tout cas, retenez bien ceci: je vous déclare que si vous vous
obstinez à me faire quitter Paris... je fais tout savoir à M. de
Brévannes.

--Silence, madame... silence.

--Soit, je me tairai... mais vous savez à quelles conditions.

--Des conditions à moi... vous osez m'en imposer....

--Je l'ose, car je veux croire qu'à part votre monomanie de m'adresser
des reproches incompréhensibles, vous êtes ordinairement un homme de bon
sens.... Nous avons des motifs de nous ménager mutuellement sur certains
sujets.... Votre raison n'est pas très saine, je pourrais me mettre sous
la protection des lois; mais il me répugnerait d'attirer l'attention
publique par un procès contre vous et délivrer à la malignité des
curieux les secrets de notre intérieur.... Vous devez craindre de votre
côté que M. de Brévannes n'apprenne que vous vous occupez de sa femme...
restons donc dans les termes où nous sommes.... Je n'ai aucune
prétention sur votre coeur... le mien ne vous a jamais appartenu,
agissez donc librement.... S'il vous est même nécessaire de feindre une
absence, je consens à me prêter à cette supercherie et à dire que vous
avez quitté Paris.... Tout ce que je vous demande en retour, monsieur,
c'est de me permettre de rester ici quelque temps... mes prétentions, je
crois, ne sont pas exorbitantes.

M. de Hansfeld était stupéfait de l'assurance de Paula. Malheureusement
pour lui, elle possédait un secret qu'il tremblait de voir ébruiter.
Cette considération, plus que la crainte des scandales d'un procès,
suffisait pour le mettre jusqu'à un certain point dans la dépendance de
sa femme.

Il est impossible de peindre ses regrets de savoir la princesse
instruite des visites qu'il rendait à Pierre Raimond et du motif qui
l'attirait chez le graveur. La réputation de Berthe était, pour ainsi
dire, à la merci d'une femme pour laquelle Arnold ressentait autant de
mépris que d'horreur.

Sans doute la conduite de madame de Brévannes était irréprochable; mais
le moindre soupçon, mais la simple découverte du véritable nom du prince
suffirait pour exciter la défiance de Pierre Raimond, l'empêcher de
recevoir désormais Arnold Schneider... d'un mot la princesse pourrait
soulever ces orages!

Qu'on juge de la colère du prince, il se trouvait presque sous la
domination de Paula.

Celle-ci triomphait; elle sentait la force de sa position: gagner du
temps, rester à Paris, voir quelquefois M. de Morville, lui écrire
souvent, après lui avoir peut-être avoué qu'il ne s'était pas trompé sur
l'auteur de la mystérieuse correspondance dont nous avons parlé... tel
était le voeu le plus ardent de madame de Hansfeld; et, grâce au secret
qu'elle possédait, elle pouvait réaliser ce voeu. Elle profita de
l'espèce d'accablement de son mari pour ajouter:

--Cela est convenu, monsieur, vous emportez vos pierreries. Je renonce à
tous les avantages que vous m'avez faits; mon seul but est de vivre
aussi éloignée et séparée de vous qu'il me sera possible... plus encore
même, si cela se peut, que par le passé... mon silence est à ce prix....
Vous le voyez, monsieur... vous êtes venu ici la menace aux lèvres....
Les rôles sont changés.

--Non!--s'écria le prince dans un accès d'indignation violente--non, la
femme qui a trois fois attenté à mes jours n'osera pas tenir un tel
langage... et me menacer! moi... moi, dont la clémence a été si folle...
moi qui, par un reste de ménagement stupide, ai toujours reculé devant
cette accusation terrible qui pouvait vous mettre en face de l'échafaud!

Madame de Hansfeld regarda son mari avec stupeur.

--Monsieur, prenez garde! votre raison s'égare!...

--Je vous dis que, par trois fois, vous avez voulu m'assassiner, madame!

--Moi?

--Vous, madame.... Et le pavillon de Trieste?... et l'auberge déserte de
la route de Genève?... et la dernière tentative que l'on a faite, il y a
deux jours, contre ma vie?...

--Moi, moi?... mais il est impossible que vous disiez cela sérieusement,
monsieur--s'écria Paula.--Dans quel but aurais-je commis un crime si
noir? mais c'est affreux, mais rien dans ma conduite n'a pu autoriser
vos effroyables soupçons....

--Des soupçons?... madame, dites donc des certitudes.

--Des certitudes? et sur quels faits? sur quelles preuves les
basez-vous? Mais j'ai tort de discuter avec vous; en vérité, c'est de la
folie.

--Vous osez parler de ma folie... mais cette folie était de la clémence,
madame... je ne pouvais ainsi m'isoler dans ma défiance, m'entourer de
précautions, sans en expliquer la cause, car cette cause vous aurait
perdue.

Madame de Hansfeld regardait son mari avec une surprise croissante; elle
ne pouvait croire à ce qu'elle entendait.

--Maintenant, monsieur--dit-elle en rassemblant ses souvenirs--toutes
vos bizarreries, toutes vos réticences s'expliquent.... Cette odieuse
accusation a du moins le mérite d'être précise... ma justification sera
d'autant plus facile....

--Vous prétendez....

--Me justifier... oui, et j'exige que vous m'écoutiez.

--Cette audace me confond.... Autrefois j'ai pu en être dupe... mais à
cette heure....

--A cette heure, monsieur, vous allez me dire sur quoi repose votre
accusation; quelles sont vos preuves? Je les dissiperai une à une; il
n'y a pas de logique plus puissante que celle de la vérité.

M. de Hansfeld, confondu de cette assurance, regardait à son tour sa
femme avec un étonnement profond. Elle était si calme, elle semblait
aller de si bonne foi au-devant d'explications qu'une conscience
criminelle aurait redoutées, que ses doutes revinrent en foule.

--Comment, madame--s'écria-t-il--vous niez qu'à Trieste, un soir, après
une assez pénible discussion, vous ayez tenté de vous débarrasser de moi
en jetant, dans une tasse de lait qu'on m'avait servie, un poison si
violent qu'un épagneul que j'aimais beaucoup est mort un instant après
l'avoir bue?

--Moi... moi... du poison?--s'écria-t-elle en joignant les mains avec
horreur.--Mais qui a pu, grand Dieu! vous inspirer de tels soupçons? En
quoi les ai-je mérités? Comment, depuis cette époque vous me croyez
capable d'un tel crime?

--Et ce crime n'est pas le seul, madame.

--Si les autres ne vous sont pas plus prouvés que celui-là, monsieur,
Dieu vous demandera compte de ces terribles accusations....

Après un silence et une réflexion de quelques moments, Paula reprit:

--Oui, oui, maintenant je me rappelle la circonstance à laquelle vous
faites allusion, et aussi une autre qui me disculpe entièrement et dont
vous pourrez vous informer auprès de Frantz, en qui vous avez, je crois,
toute confiance. Je me souviens parfaitement que lorsqu'après une
pénible discussion, vous êtes sorti du pavillon, on ne nous avait pas
encore servi le thé.

--Il est vrai, c'est en rentrant dans ce kiosque que j'ai trouvé la
tasse que vous m'avez servie sans doute pendant mon absence....

--Vous vous trompez. Heureusement les moindres détails de cette soirée
me sont présents. Je quittai le pavillon après vous; au moment où
j'allais descendre, Frantz apporta le thé, il le déposa devant moi sur
la table et m'accompagna jusqu'à notre maison, où je l'occupai une
partie de la soirée. Interrogez-le à l'instant, et que je meure s'il
contredit une seule de mes paroles.

--Mais qui a donc pu jeter ce poison dans ma tasse?

--Je prétends me disculper, mais non pas éclairer cet horrible
mystère....

--Vous seriez disculpée sans doute si Frantz confirmait vos paroles....
Mais l'assassinat de l'auberge de la route de Genève?

--Après votre premier soupçon--dit Paula en souriant avec
amertume--celui-ci ne me surprend pas. Pourtant vous auriez dû vous
souvenir que je dormais profondément et que vous avez eu beaucoup de
peine à m'arracher au sommeil. Quant aux soins que je vous ai donnés
après ce funeste événement, je ne crois pas que vous les suspectiez!

--Mais ce stylet qui vous appartenait et qui a servi au crime?

--Je ne m'explique pas plus que vous cet étrange incident.... Cette
dague assez précieuse et jusqu'alors fort inoffensive me servait de
couteau à papier, et je la serrais habituellement dans mon nécessaire à
écrire.... Mais j'y songe, cette fois encore Frantz peut témoigner en ma
faveur.... Il gardait les clefs des coffres de notre voiture, il avait
lui-même serré ce nécessaire, qu'il n'ouvrit qu'à Genève. En partant de
Trieste, il l'avait mis en ordre avec Iris. Informez-vous auprès d'eux
si la dague y était enfermée.... Ils vous l'affirmeront, j'en suis sûre.
Or, pendant ce voyage, je ne vous ai pas quitté d'un moment, et Frantz a
toujours eu sur lui les clefs de la voiture; comment aurais-je pris
cette dague?

Ce que disait madame de Hansfeld paraissait parfaitement vraisemblable;
le prince croyait entendre de nouveau cette voix secrète qui lui avait
si souvent répété: «Paula n'est pas coupable.»

Le prince sentit encore ses soupçons se dissiper presque complètement;
quoiqu'il n'aimât plus Paula, il avait un caractère si généreux qu'il
regrettait amèrement d'avoir accusé madame de Hansfeld, et déjà il
s'imposait l'obligation (si elle se justifiait complètement) de lui
faire une éclatante et solennelle réparation.

--Vous avez, monsieur--dit-elle--une dernière accusation à porter contre
moi.... Veuillez vous expliquer.... Terminons, je vous prie, cet
entretien, qui, vous le concevez, doit m'être bien pénible....

--Avant-hier, madame, la grille de fer qui entoure la petite terrasse du
belvédère de l'hôtel a été sciée au niveau des dalles, elle ne tenait
plus à rien; au lieu de m'y appuyer comme de coutume, j'y portai
machinalement la main..., la balustrade est tombée.

--Quelle horreur--s'écria Paula;--et vous avez cru... mais pourquoi
non..., ce crime n'est pas plus horrible que les autres... j'aurai plus
de peine à me disculper cette fois... tout ce que je puis vous dire...
c'est qu'avant-hier je suis sortie à onze heures du matin pour aller
déjeuner chez madame de Lormoy, je suis rentrée à quatre heures, et vos
gens ont pu voir que depuis cette heure jusqu'au moment où je suis
partie pour l'Opéra... je n'ai pas quitté mon appartement... il m'aurait
fallu traverser la cour pour aller dans votre galerie qui communique
seule avec l'escalier du belvédère, et personne n'entre chez vous à
l'exception de Frantz... interrogez-le... peut-être par lui saurez-vous
quelque chose; quant à moi, je n'ai à ce sujet rien à vous dire de plus.

Après quelques moments de silence, M. de Hansfeld se leva et dit à sa
femme:

--Ce que vous m'apprenez, madame, change toutes mes résolutions. Ce
départ, que j'exigeais, je ne l'exige plus. Lorsque j'aurai causé avec
Frantz je vous reverrai.

Et le prince sortit de chez sa femme d'un air profondément abattu.

       *       *       *       *       *



CHAPITRE VII.

RÉFLEXIONS.


Tout entière à la surprise, à l'effroi que lui causaient les accusations
de son mari, madame de Hansfeld, pendant cet entretien, n'avait songé
qu'à se disculper; le prince sorti, elle put réfléchir plus
profondément.

D'abord elle sentit s'augmenter son indignation contre un homme qui
osait la croire coupable de forfaits si noirs, puis elle éprouva pour
lui une sorte de reconnaissance en songeant que, moins réservé, moins
généreux, il aurait pu parler haut de ces soupçons, auxquels le hasard
donnait tant de vraisemblance.

Par un rapprochement bizarre, Paula se souvint en même temps de ces mots
de M. de Morville: _Mon amour ne saurait être heureux que si je pouvais
obtenir votre main_.

Entre ces paroles et les terribles accusations de son mari, madame de
Hansfeld vit un rapprochement étrange, fatal, qui la frappa.

En admettant que les mystérieuses et homicides tentatives auxquelles le
prince avait été exposé eussent réussi, elle se serait trouvée libre...
elle aurait pu épouser celui qu'elle idolâtrait et le rendre ainsi le
plus heureux des hommes.

Il n'y eut d'abord rien de criminel dans les pensées de Paula.

Que de fois les coeurs les plus purs, les caractères les plus élevés, se
sont passagèrement laissé entraîner non pas même à des voeux, mais
seulement à de simples suppositions qui, réalisées, eussent été de
grands crimes.

Combien de femmes pieusement résignées, endurant avec une douceur
angélique les plus mauvais traitements d'un mari brutal et méchant, ont
dit: Hélas! que n'ai-je épousé un homme généreux et bon!

Il n'y a rien de meurtrier dans cette supposition, elle n'exprime pas
même l'espérance ou le désir de voir la fin des tortures que l'on
souffre, et pourtant cette supposition contient le germe d'un voeu
meurtrier... c'est l'instinct de conservation qui s'éveille et qui
cherche vaguement les moyens de fuir la douleur.

Bien des êtres souffrants s'arrêtent à cette exclamation, et leur vie
n'est qu'un long et triste gémissement.

D'autres, blessés plus à vif ou moins résignés, s'écrient:--Oh! si
j'étais délivré de mon bourreau!...--D'autres enfin:--Pourquoi la mort
ne m'en débarrasse-t-elle pas?

Que l'on suive attentivement les conséquences, la logique de ces
plaintes, de ces espérances, de ces voeux... on arrivera toujours à un
résultat _véniellement_ meurtrier.

C'est toujours plus ou moins l'effrayante et fatale _nécessité_ qui
conduit Macbeth de crime en crime.

Que d'honnêtes gens ont frémi, épouvantés du nombre de crimes
_platoniques_ qu'ils étaient entraînés à commettre par une première
pensée juste en apparence!

Pour Paula, une des idées résultant de son entretien avec M. de Hansfeld
fut donc celle-ci:

--Mon mari, que je n'aime pas; mon mari, que j'ai épousé par obsession;
mon mari, qui a de moi une opinion si infâme qu'il m'a crue capable
d'avoir trois fois attenté à ses jours... mon mari aurait pu mourir...,
et sa mort me permettait de récompenser l'amour le plus passionné.

En vain Paula, qui pressentait la funeste attraction de cette idée,
voulut la fuir.... Elle y revint sans cesse, et presqu'à son insu, de
même qu'on revient sans cesse et malgré soi au point central d'un
labyrinthe où l'on est égaré.

Nous le répétons, rien de plus effrayant que l'entraînement forcé de
certaines réflexions.

A cette idée succéda celle-ci:

--La personne qui attentait avec acharnement aux jours de M. de Hansfeld
doit vivre dans notre intérieur.... Par quel motif veut-elle cette mort?

Après quelques moments de méditation, Paula, frappée d'une clarté
soudaine, se rappela certains mots mystérieux d'Iris, l'attachement
aveugle, presque sauvage de cette jeune fille, la haine qu'elle avait
quelquefois montrée contre le prince lorsqu'elle, Paula, lui disait ses
regrets d'avoir épousé cet homme capricieux et fantasque; plus elle y
réfléchit, plus elle crut être sur la trace du véritable auteur de ce
crime.... Son premier mouvement fut bon... Épouvantée de l'opiniâtreté
féroce avec laquelle Iris poursuivait sa trame homicide, craignant
qu'elle ne s'arrêtât pas là, elle voulut l'interroger et la confondre.

Une heure après le départ du prince, Iris, mandée par sa maîtresse,
entrait dans la chambre de celle-ci.

       *       *       *       *       *



CHAPITRE VIII.

INTERROGATOIRE.


Madame de Hansfeld hésitait sur la manière d'ouvrir la conversation et
d'arriver à la connaissance de la vérité, elle craignait qu'en lui
parlant avec rigueur, Iris, effrayée, s'obstinât dans une négation
absolue. Elle crut avoir trouvé le moyen d'éviter cet écueil.

--M. de Hansfeld sort d'ici--dit-elle tristement à Iris.--Je sais enfin
la cause de toutes les étrangetés qui m'avaient fait croire sa raison
égarée.

--Ce motif, marraine?

--Trois fois on a attenté à ses jours....

--C'est un rêve... comme il en fait tant.

--Trois fois, te dis-je, on a attenté à ses jours... il en a les
preuves....

--Alors, il connaît le coupable?...

--Il croit le connaître.

--Et le coupable, marraine?

--C'est moi....

--Vous?...

--Il le croit....

--Il vous a menacée?...

--Oui.

--Et de quoi?

--De la justice... des tribunaux....

--Vous êtes innocente, que vous importe?

--Mais le scandale d'un procès... mais la honte d'être soupçonnée....

--Je pourrai vous suivre, au moins.... Votre pauvre Iris ne vous
abandonnera pas.. elle.... Dans un tel malheur son dévouement vous sera
nécessaire.

Cette naïveté franche fit frémir Paula; elle commença d'entrevoir une
partie de la vérité; elle redoubla donc de prudence, de réserve, tendit
la main à Iris, et lui dit:

--Sans doute, dans une telle extrémité tes soins me seraient bien doux;
mais, par intérêt pour toi, je les refuserais....

--Marraine!...

--Rien au monde ne me les ferait accepter.

--Par intérêt pour moi, vous les refuseriez?

--Oui, Marianne ou une autre de mes femmes m'accompagnerait.

--Mais moi, moi?

--Je prierais le prince de te renvoyer en Allemagne avant le procès....
Il ne me refuserait pas cela.

--Marraine... je ne vous comprends pas. Pourquoi m'éloigner de vous
lorsque tout le monde vous abandonnerait sans doute?

--Parce que ton attachement pour moi est connu... parce qu'il pourrait
te faire paraître complice de crimes dont je suis pourtant innocente.

--Mais moi... je veux rester auprès de vous; tant mieux si l'on me croit
votre complice.

--Mais moi, Iris, j'exigerais ton départ.... A tous les chagrins qui
m'accablent, à tous ceux qui vont m'accabler encore, je ne voudrais pas
joindre celui de te voir malheureuse.

Iris réfléchit un moment; sa maîtresse l'examinait avec attention; la
jeune fille reprit froidement:

--Puisque le prince vous accuse, marraine, je vais aller le trouver et
lui dire que je suis votre complice.... Ainsi, l'on ne me séparera pas
de vous.

Paula fut effrayée: Iris était capable de cette démarche.

--Mais, malheureuse enfant! l'avouer ma complice, c'est te dire
coupable... c'est m'accuser... c'est peut-être me pousser à l'échafaud!

--Eh bien, j'y monterai avec vous!

--Que dis-tu?--s'écria la princesse, épouvantée du regard triomphant
d'Iris et de l'infernale résolution de sa physionomie.

--Je dis--reprit la bohémienne avec une exaltation farouche--je dis que
la part que j'ai dans votre vie, marraine, est misérable; je dis que
mon voeu le plus ardent serait de vous voir dans une position telle que
mon dévouement pour vous fût votre suprême bonheur, votre seule joie,
votre seule consolation; je dis que j'aimerais autant vous voir morte
qu'indifférente à ce que je ressens pour vous... que j'aime comme ma
mère, comme ma soeur, comme mon Dieu; je dis que ceux que vous avez
aimés, c'est-à-dire Raphaël et Morville, n'ont pas fait pour vous la
millième partie de ce que j'ai fait moi-même, et ils ont occupé, et ils
occupent votre vie, votre pensée tout entière, tandis que moi je ne suis
rien pour vous.... Cela est injuste, marraine... bien injuste.

--Osez-vous parler ainsi, vous que j'ai recueillie, comblée de mes
dons.... Et qu'avez-vous donc fait pour reconnaître mes bontés?

--Vous me demandez ce que j'ai fait, marraine! Eh bien! je vais vous le
dire à cette heure... car il faut que notre destinée s'accomplisse. Ce
que j'ai fait? J'ai fait tuer Raphaël par M. Charles de Brévannes,
d'abord....

--Toi... toi.... Mon Dieu! elle m'épouvante.

--Oui, moi.... Vous ne saviez pas ce que c'était que Raphaël.... Vingt
fois, en voyant vos larmes, vos regrets, j'ai été sur le point de vous
dire: Vous n'avez rien à regretter.... Raphaël était indigne de vous....
Mais je ne voulais pas parler... je vous dirai tout à l'heure pourquoi.

--Malheureuse! explique-toi... que veux-tu dire? Tout ceci n'est-il
qu'une sanglante raillerie?--Non, non, Iris ne raille pas lorsqu'il
s'agit de vous... Écoutez-moi donc. Vous m'aviez hissée à Venise, cela
me fit une peine horrible; vous ne vous en êtes pas seulement aperçue,
ou, du moins, mon chagrin vous a été indifférent... mon désir de vous
accompagner vous a semblé importun.... Mon Dieu!... il fallait me
laisser périr dans la rue plutôt que de faire naître en moi une
reconnaissance dont les témoignages vous devaient être à charge.

--Mais cette malheureuse est folle.... Et que faisait cela à Raphaël?

--Vous m'aviez laissée à Venise; je vous l'ai dit, cela me causa une
violente douleur; je ne pus me résigner à rester dans l'ignorance de
votre vie et à recevoir seulement de temps à autre quelque froide lettre
de vous. A force de prières, je parvins à obtenir d'Inès, votre
camériste, qu'elle me tiendrait au courant de vos actions. Vous ne savez
pas ce qu'il m'a fallu de persévérance, de promesses, de séductions pour
intéresser à mon désir cette indifférente fille, et l'amener à m'écrire
presque chaque jour.... Par cela... jugez ce qu'est mon attachement pour
vous.

--Je ne sais s'il faut l'exécrer, la plaindre ou l'admirer--se dit
Paula.

--Peut-être je mérite à la fois la pitié, la haine et
l'admiration--reprit Iris.--Mais écoutez encore.... Par Inès, je sus que
Charles de Brévannes vous obsédait de soins, que le bruit public vous
accusait de l'aimer, mais que cela était faux.... Vous ne songiez qu'à
Raphaël, dont vous parliez presque toujours avec votre tante en présence
d'Inès.... Pendant ce temps Raphaël vous trompait....

--Raphaël!... oh! tu mens... tu mens....

--Il vous trompait, vous dis-je, vous en aurez la preuve. Il était venu
à Venise pour dégager sa parole; il était fiancé avec une jeune Grecque
de Zante... nommée Cora.... Je vous le prouverai.... Il connaissait
votre confiance en moi, il m'attribuait sur vous une influence que je
n'avais pas.... Ce fut donc à moi qu'il fit les premiers aveux de sa
trahison, en me suppliant de vous en instruire avec tous les ménagements
possibles. De moi... ce coup devait vous paraître moins cruel.

--Mais son duel avec Brévannes?

--Tout à l'heure... laissez-moi continuer. En entendant les lâches et
parjures paroles de Raphaël... je fus à la fois joyeuse et courroucée.

--Joyeuse?

--Oui, car je hais presque autant ceux qui vous aiment que ceux qui vous
sont ennemis.

--Mais c'est le démon... que cette insensée.... Ah! maudit soit le jour
où je t'ai rencontrée sur mon chemin!...

--Maudit soit ce jour pour nous deux peut-être. En apprenant la trahison
de Raphaël, je fus donc joyeuse et courroucée; pour vous venger à
l'instant, là... sous mes yeux, je dis à Raphaël qu'il avait tort de
prendre de tels ménagements; que vous l'aviez dès longtemps imité, sinon
prévenu dans son insouciance, car, depuis votre arrivée à Florence,
vous étiez la maîtresse d'un Français, de Charles de Brévannes....

--Mais Inès t'avait écrit le contraire....

--Mais elle m'avait aussi écrit que les apparences étaient contre vous,
et que le bruit public vous accusait.... Je ne croyais que porter un
coup douloureux à l'amour-propre de Raphaël: mon attente fut
dépassée.... L'orgueil des hommes est si féroce que ce traître, qui vous
avait sacrifiée, se révolta en se croyant trompé à son tour. J'irritai
encore sa colère. La vanité offensée fit ce que l'amour n'avait pu
faire.... Raphaël partit furieux pour Venise avec Osorio, afin de se
venger de votre prétendu parjure. Oui... cet homme qui naguère oubliait
sans remords ses promesses les plus saintes, parce qu'il se croyait
éperdument aimé de vous, se reprit d'une folle passion lorsqu'il se vit
dédaigné. Vous savez le reste... comment son erreur fut encore augmentée
par la fatuité de Brévannes... qui le tua après l'avoir convaincu de
votre infidélité...

--Cela est-il possible, mon Dieu!

--Ces preuves de la trahison de Raphaël, je vous les donnerai... vous
dis-je.... Elles consistent dans une lettre pour vous qu'il m'avait
apportée à Venise, et dans laquelle il vous prévenait de son prochain
mariage avec cette Grecque.... Après le duel, Osorio m'écrivit pour me
supplier de ne pas vous remettre cette lettre, voulant venger son ami en
vous laissant croire que vous étiez la seule coupable, et que Raphaël
vous avait toujours aimée, ainsi qu'il vous l'écrivait dans son dernier
billet.

--Mais pourquoi m'as-tu laissée à mes remords?... Pourquoi, en me voyant
rester si longtemps fidèle au souvenir d'un homme qui m'avait trompée...
ne m'as-tu pas dit qu'il était indigne de moi?...

--Pourquoi?...

--Oui.

--Parce que j'aimais mieux vous voir éprise d'un mort... que d'un
vivant.

--Et lorsque je te faisais part de mes scrupules d'aimer M. de Morville,
et d'être ainsi infidèle au souvenir de Raphaël, pourquoi d'un mot
n'as-tu pas fait évanouir mes regrets?

--Je vous le répète... parce que j'aimais mieux vous voir éprise d'un
mort que d'un vivant... et puis j'espérais que le souvenir de Raphaël
surmonterait votre amour pour M. de Morville.

--Mais tu le hais donc aussi, M. de Morville?--s'écria madame de
Hansfeld, reculant épouvantée de ce que le génie infernal de cette fille
pouvait imaginer et exécuter.

Avant de répondre, Iris resta quelques moments silencieuse, puis elle
reprit d'un air sombre:

--Je vous l'ai dit... ceux qui vous aiment et que vous aimez, je les
hais presque autant que vos ennemis.... Cela est mon sentiment, cela est
mon impression.

--Ainsi, M. de Morville....

--Mais parce que je suis jalouse de votre affection--reprit Iris en
interrompant sa maîtresse--mais parce que je souffre... oh! bien
cruellement, de vous voir dépenser des trésors d'attachement pour des
êtres qui ne vous chérissent pas comme moi... il ne s'ensuit pas que je
pousse l'égoïsme jusqu'à vouloir vous priver d'un bonheur, par cela
seulement que ce bonheur fait mon désespoir; non, non. Quelquefois, dans
mes mauvais jours..., j'ai de ces pensées; mais je les chasse.

--Ainsi--reprit madame de Hansfeld avec amertume--vous me permettez
d'aimer M. de Morville?...

--Je ferai mieux que cela--dit la bohémienne en jetant un regard perçant
sur sa maîtresse.

Sans pouvoir se rendre compte ni de ce qu'elle éprouvait, ni de la
signification de ce regard, madame de Hansfeld baissa la tête et rougit.

Iris reprit d'un ton plus humble:

--Maintenant que je vous ai dit, marraine, ce qui concernait Raphaël...
je dois vous dire... ce qui concerne le prince....

--Elle va tout avouer... enfin--dit la princesse.

       *       *       *       *       *



CHAPITRE IX.

RÉVÉLATIONS.


Après un moment de silence, Iris reprit, en attachant son regard
scrutateur sur madame de Hansfeld:

--Vous n'aviez épousé le prince qu'avec regret, et pour assurer un
avenir à votre tante; plusieurs fois vous me l'avez dit.

--Cela est vrai....

--Vous m'avez dit encore que, grâce à la générosité de M. de Hansfeld,
la plus grande partie de sa fortune devait vous appartenir après sa
mort....

--Ah! malheureuse... vous m'épouvantez.... Ainsi ces tentatives
réitérées....

Sans répondre à sa maîtresse, Iris continua.

--Peu de temps après votre mariage, votre tristesse a redoublé... Je
n'ai plus hésité, et un soir, à Trieste, sans que personne me vît...
dans une tasse de lait....

--Mais vous êtes un monstre!

--J'avais pris mes précautions.... Si le crime eût été découvert, moi
seule pouvais être accusée... et d'ailleurs je me serais avouée la seule
coupable.

--C'est horrible! horrible!... Et vous n'avez pas reculé devant
l'énormité du crime que vous alliez commettre?

--Vous désiriez être veuve....

--Vous l'ai-je jamais dit? me l'étais je seulement dit à moi-même?

--Vous regrettiez de vous être mariée... je vous rendais votre
liberté...

--Mais vous n'avez donc aucune notion du mal et du bien?

--Le bien... c'est votre bonheur;... le mal... c'est votre chagrin....

--Qui pourrait croire, mon Dieu! à cette sauvage et féroce
exaltation.... Comment votre main n'a-t-elle pas tremblé? comment
avez-vous pu méditer un tel crime? Comment surtout avez-vous pu
récidiver?

--Après la première tentative... vous avez été encore plus triste que
d'habitude.... Vous vous êtes souvent plainte à moi de tout ce que vous
faisait souffrir l'inégalité du caractère du prince; devant moi bien
souvent vous avez maudit le jour où vous aviez consenti à ce mariage;
quelquefois même, en déplorant votre triste existence, vous regrettiez
de n'être pas morte.... Alors une seconde fois j'ai voulu le tuer...
dans cette auberge isolée; je m'étais introduite dans sa chambre par le
balcon de la fenêtre entr'ouverte; je l'avais presque refermée en m'en
allant, après le coup manqué...

--Non, non, je ne puis croire à ce que j'entends... si jeune... et un
pareil sang-froid, un tel endurcissement....

--Si vous saviez la douleur que je ressens de vos douleurs... si vous
saviez combien vos larmes retombent brûlantes sur mon coeur... vous
comprendriez mon sang-froid, mon endurcissement, comme vous dites....
Oui... si vous saviez à quel point la vie me pèse depuis que j'ai la
conviction d'être si peu pour vous... vous comprendriez que j'ai voulu
assurer votre bonheur en risquant une vie qui m'est indifférente. Si je
n'ai pas tenté plus souvent, c'est que le prince s'est entouré de telles
précautions....

--Assez!... assez! tu me fais horreur.... Et maintenant?... que vais-je
faire? j'ai l'aveu de ton crime....

--Peu m'importe.

--Croyez-vous que je puisse à cette heure vous garder près de moi...
vous qui trois fois avez tenté de donner la mort à l'homme généreux et
bon qui simulait la folie pour ne pas m'accuser?

--Maintenant comme autrefois... vous désirez la mort de cet homme
généreux et bon....

--Taisez-vous....

--S'il mourait, vous épouseriez M. de Morville....

Paula resta un moment comme écrasée sous ces foudroyantes paroles; puis
elle reprit avec indignation:

--Et qui vous donne le droit de scruter ma pensée? Et parce que la mort
de M. de Hansfeld me rendrait la liberté, est-ce une raison pour que je
la désire?

--Oui... vous la désirez....

--Sortez! sortez!...

--Oh! grâce! grâce! marraine...--dit Iris en tombant à genoux devant
Paula.--Puis elle continua d'une voix déchirante:--Je suis bien
coupable, je suis bien criminelle; je sais toute l'étendue, toutes les
conséquences des actions que j'ai commises; j'ai agi avec réflexion....
Mais, je vous le répète, pour moi, le mal, c'est votre chagrin; le bien,
c'est votre bonheur... peu m'importe le reste! Pourquoi donc me
chasseriez-vous? Est-ce pour moi que j'ai cherché à commettre les crimes
qui vous épouvantent? N'était-ce pas avant tout... vous, et toujours
vous, que je voulais servir?...

--Mais, me servir par de tels moyens... c'était me rendre votre
complice!

--Eh bien! je me repens... je vous demande pardon à genoux... mais ne me
chassez pas; ce serait vouloir ma mort! Oui... si vous me chassez, je me
tuerai.... Vous me connaissez... vous savez si j'en suis capable.... Je
tiens à la vie, parce que je puis vous être utile encore....

--Non, non; va-t'en.... Tu veux mourir?... Eh bien! meurs!... ce sera un
bienfait pour le monde... et pour moi.... Depuis les accusations du
prince et tes révélations, je me sens dans une atmosphère de trahisons
et de crimes qui m'épouvante; on dirait qu'elle m'oppresse, qu'elle me
pénètre.... J'aurais peur de devenir aussi criminelle que toi.
Va-t'en... va-t'en, te dis-je... va-t'en....

Iris se leva pâle et triste, prit la main de sa maîtresse qu'elle baisa,
et fit un pas vers la porte.

Madame de Hansfeld crut lire dans les traits de la jeune fille une si
effrayante résolution qu'elle s'écria:

--Iris!... restez!...

Iris revint sur ses pas et interrogea Paula du regard.

--Mais enfin--s'écria la princesse--que dire au prince? Une fois
convaincu de mon innocence... il voudra connaître le coupable... que lui
répondrai-je s'il m'interroge? Ses soupçons, d'ailleurs, ne
t'atteindront-ils pas? Et maintenant, mon Dieu!... j'y pense... ne
pourra-t-il pas croire que tu as agi par mon ordre, ou du moins sous mon
inspiration?... Vois dans quel affreux dédale tu m'as jetée!...

--Marraine, permettez-moi de rester ici.... Si je suis chassée de cette
maison, que ce ne soit pas par vous au moins: je saurai me résigner si
le prince exige mon départ, ou s'il m'accuse; mais que ce coup terrible
ne vienne pas de vous!

--Mais en admettant même que les soupçons de M. de Hansfeld ne
t'atteignent pas, n'est-il pas criminel à moi de garder dans ma maison
une créature qui trois fois a attenté à la vie de mon mari, et qui
pourrait peut-être, par la même monomanie sauvage, y attenter encore?

--Marraine, si vous l'exigez... jamais plus je n'attenterai aux jours du
prince....

--Si je l'exige.... Mon Dieu! pouvez-vous en douter?

--Eh bien!... je vous le jure _sur vous_ (c'est pour moi le seul serment
que je puisse faire), je vous jure sur vous de respecter les jours de M.
de Hansfeld comme je respecterai les vôtres...--dit la bohémienne avec
un air singulier et en regardant Paula comme si elle eût voulu pénétrer
au plus profond de son coeur.--Mais si jamais vous vouliez épouser M. de
Morville sans avoir à vous reprocher la mort du prince, mort à laquelle
je serais aussi étrangère que vous..., dites un mot, ou plutôt... non,
pas même une parole...--et Iris, jetant les yeux autour d'elle comme
pour chercher quelque chose, et avisant sur la cheminée une épingle d'or
surmontée d'une boule d'émail constellée de perles, elle la prit et
ajouta:--Vous n'auriez qu'à me remettre cette épingle, et, sans qu'aux
yeux de Dieu et des hommes ni vous, ni moi, fussions pour rien dans la
mort du prince... vous pourriez épouser M. de Morville.... Ce que je
vous dis ne doit pas vous étonner.... Vous n'avez pas d'autre désir que
ce mariage, je n'ai pas d'autre désir que de vous voir heureuse.

Avant que la princesse pût lui répondre, Iris disparut.

       *       *       *       *       *



CHAPITRE X.

AVEUX.


Le vieux graveur et sa fille s'étaient profondément émus du récit de M.
de Hansfeld. Berthe avait plaint Arnold, obligé de lutter tour à tour
contre son amour et contre d'horribles soupçons; elle trouvait entre
elle et lui une étrange conformité de position: tous deux, enchaînés
pour jamais à des êtres indignes de leur affection, devaient passer leur
vie dans des regrets ou des espérances stériles.

Pourtant elle s'avouait que son malheur aurait été plus grand encore si
elle n'eût pas rencontré dans le sauveur de son père un homme qui lui
inspirait une sympathie aussi vive qu'honorable.

Elle ne prévoyait, elle n'ambitionnait d'autre bonheur que celui de voir
souvent Arnold et de l'entendre causer avec Pierre Raimond d'une façon
si intéressante et si enjouée; nous ne disons rien du ravissement de la
jeune femme lorsque le vieux graveur, resté seul avec elle, s'extasiant
sur le savoir et sur l'esprit d'Arnold, le plaçait au-dessus de tous les
hommes qu'il avait connus.

Le lendemain du jour où madame de Hansfeld avait eu avec Iris la
conversation que nous avons reproduite, M. de Brévannes, aigri par une
préoccupation et une anxiété violentes, avait de nouveau brutalisé sa
femme, dont la présence lui devenait de plus en plus insupportable;
persuadé que, libre et garçon, il aurait eu plus de loisir, plus de
facilités pour mettre à fin son aventure avec madame de Hansfeld, le
matin même du jour dont nous parlons, il avait fait à sa femme une scène
violente.

Berthe n'était plus au temps où elle s'éplorait sur ces injustices, elle
s'accusait même de s'en consoler trop facilement en songeant que chez
son père elle pouvait rencontrer Arnold.

Elle se rendit donc chez Pierre Raimond.

Qu'on juge de la joie du vieillard lorsqu'il vit entrer sa fille, qu'il
n'attendait que le lendemain.

--Quel bonheur! chère enfant, je n'espérais pas te voir aujourd'hui....
Allons... je devine... quelque nouvelle brutalité. Ma foi! maintenant
que les grossièretés de ce méchant homme, auxquelles tu deviens de plus
en plus indifférente, me valent une longue visite de toi... je sens ma
haine de beaucoup diminuer; si tu n'es pas heureuse, du moins tu n'es
plus malheureuse... c'est un progrès, et je ne désespère pas... de....
Mais à quoi bon te parler de ces rêveries d'un vieux fou?

--Oh! dites... mon père, dites.

--Eh bien! en prenant ainsi l'habitude de te laisser passer la moitié de
ta vie chez moi, j'espère qu'un jour il ne te refusera pas la permission
de venir habiter tout-à-fait ici....

--Ah! je n'ose le croire... il sait trop la joie que cela me
causerait....

--Peut-être.... Mon Dieu! si cela était, juge donc aussi de ma joie, à
moi.... Hélas! cette séparation, ne saurait être consentie que par lui;
les lois sont ainsi faites, qu'il y a mille tortures qu'une pauvre femme
est obligée de souffrir et dont on peut l'accabler impunément.... S'il
faut tout dire, je crois que cet homme a quelque mauvaise passion au
coeur; son redoublement de brutalité, son besoin de t'éloigner de lui,
tout me le dit. S'il en est ainsi, une séparation ne lui coûtera pas....
Que nous faut-il de plus? Depuis le peu de temps que tu t'es remise à
donner des leçons, tu refuses des écolières.... Ce gain modeste nous
suffira pour nous faire vivre.... Tu reprendras ta chambre de jeune
fille; nous verrons notre ami Arnold presque chaque jour. Que nous
faudra-t-il de plus?

--Oh! rien, mon père, mais ce rêve est trop beau....

--Encore une fois... qui sait!... quoique je connaisse ton attachement
pour moi, chère enfant... la compagnie d'un vieillard est si triste que
j'aurais eu presque un remords à accepter ton dévouement.... Mais don
Raphaël Arnold,--ajouta Pierre Raimond en souriant,--égaiera quelquefois
notre solitude, et à ce propos, mon enfant..., vois donc ce que les
coeurs honnêtes gagnent... à être honnêtes.... Sans la profonde estime
qui nous unit tous trois, et qui rend notre intimité si douce, que de
bonheur perdu! Si j'avais cru Arnold capable de t'aimer criminellement
et de souiller indignement les relations sacrées du bienfaiteur et de
l'obligé..., il eût été privé de notre amitié, qui lui est aussi
nécessaire que la sienne nous l'est, à nous.

En ce moment, on frappa à la porte du graveur.

--Entrez, dit-il.

La porta s'ouvrit.... Arnold parut.

--Quel heureux hasard!--s'écria Pierre Raimond,--vous venez à propos,
mon cher Arnold.... Mais qu'avez-vous? vous semblez soucieux, préoccupé,
triste.

--En effet, monsieur Arnold, vous ne répondez pas, vous avez l'air
accablé, auriez-vous quelque chagrin? Quelque mauvaise nouvelle de votre
femme, peut-être....

Arnold tressaillit, sourit tristement et répondit:

--Vous dites vrai... il s'agit de ma femme.

--Comment! cette misérable ose encore relever la tête après votre... je
dirai le mot... après votre faiblesse?...--s'écria Pierre Raimond.--Oh!
cette fois soyez sans pitié, pas de ménagements pour des crimes
semblables. Prenez garde d'aller trop loin par excès de générosité... il
y a un abîme entre la générosité et une indifférence coupable pour les
méchants....

M. de Hansfeld était si abattu qu'il ne chercha pas à interrompre Pierre
Raimond; lorsque celui-ci eut parlé, il lui dit tristement:

--Ma femme n'est pas coupable... et moi je vous ai trompé... je me suis
introduit chez vous sous un faux nom... je dois vous faire cet aveu.

--Que voulez-vous dire, monsieur?--s'écria le vieillard en se levant
brusquement.

Berthe, pâle, effrayée, regardait M. de Hansfeld avec une douloureuse
anxiété; Pierre Raimond était sombre et sévère.

--Expliquez-vous, monsieur... je ne puis qualifier votre conduite avant
de vous avoir entendu.

--Je vous dirai tout; seulement daignez réfléchir que rien ne
m'obligeait à l'aveu que je vous fais.... Si j'agis ainsi, c'est pour
rester digne de votre amitié.

--Digne de mon amitié après un tel mensonge! N'y comptez plus, monsieur.

--Peut-être serez-vous indulgent, veuillez donc m'écouter.... Lorsque le
hasard me mit à même de vous secourir, et qu'à mon tour secouru par vous
je fus transporté dans cette maison, mon premier mouvement fut de vous
déclarer mon véritable nom... mais à ce moment votre fille entra....

--Eh bien!... monsieur... que fait cela?

--Je la connaissais.

--Vous la connaissiez?--dit le vieillard avec étonnement.

--Moi!...--s'écria Berthe.

--De vue seulement--reprit Arnold.--Oui, quelques jours auparavant,
j'avais rencontré votre fille aux Français; on l'avait nommée devant
moi, et plus tard j'entendis rendre un juste hommage à la noble et
austère fierté de son père.

--A cette heure, monsieur... ces louanges sont de trop...--s'écria
Pierre Raimond avec impatience.

--Je ne vous loue pas, monsieur... je vous explique la raison qui m'a
fait vous cacher mon titre... puisque le hasard veut que j'aie un
titre....

--Vous avez, monsieur, très habilement trompé la confiance d'un
vieillard et la candeur d'une jeune femme; je vous en félicite....

--J'ai eu tort; mais voici pourquoi j'ai agi de la sorte.... Connaissant
votre antipathie pour certaines classes de la société... je craignais
donc que ma position ne fût un obstacle aux relations que je désirais
déjà si vivement nouer avec vous....

--Pour tâcher de séduire ma fille, sans doute! abuser de ce qu'il y a de
plus saint... la reconnaissance d'un obligé... Ah! vous et les vôtres...
vous serez toujours les mêmes--dit amèrement Pierre Raimond; puis il
reprit avec indignation:--Et moi qui tout à l'heure encore parlais de la
noble confiance qui rend certaines relations si douces entre les gens
de bien....

--Ah! monsieur--dit Berthe au prince, avec un accent de tristesse
profonde--vous ne savez pas tout le mal que nous cause votre conduite
peu loyale.... Mon père avait en vous une foi si aveugle....

--Je mérite ces reproches... et c'est volontairement que je suis venu
m'y exposer.

--Mais qui êtes-vous donc, monsieur?--s'écria le graveur.

--Le prince de Hansfeld!...--dit tristement Arnold en baissant la tête.

--Vous habitez l'hôtel Lambert... ici près?

--Le prince de Hansfeld! répéta Berthe avec une surprise mêlée d'intérêt
et d'effroi.

--En vous racontant sous un nom supposé les suites funestes de mon
mariage, je vous disais vrai; mon nom seul avait été changé. Alors,
convaincu de la culpabilité de ma femme, surtout après la dernière
tentative que je vous ai racontée, j'étais décidé à l'obliger de quitter
la France.... Aujourd'hui même, j'aurais fait répandre le bruit que je
partais avec elle, abandonnant l'hôtel Lambert; conservant précieusement
l'incognito à l'abri duquel je m'étais créé des relations si chères, je
voulais vivre obscurément... ou plutôt heureusement dans une retraite
voisine de la vôtre.... Quelques promenades, ma solitude et notre
intimité chaque jour plus resserrée, voilà quelle était mon
ambition.... Il me faut renoncer à ces rêves.... Hier, en vous
quittant, je suis entré chez madame de Hansfeld; irrité de voir que ses
préparatifs de départ n'étaient pas encore faits, exaspéré par son
audace, j'articulai enfin le terrible reproche que je n'avais jamais eu
le courage de lui faire.

--Et elle n'était pas coupable?--s'écria Berthe.--Ah! je le savais
bien... de tels crimes étaient impossibles.

--Ma femme était innocente--répéta M. de Hansfeld;--elle s'est justifiée
avec franchise et dignité... Les raisons qu'elle m'a données m'ont paru
convaincantes; et un vieux serviteur, en qui j'ai toute confiance...,
m'a confirmé... qu'il avait été matériellement impossible à madame de
Hansfeld de faire aucune de ces trois tentatives sur ma vie.... Je ne
puis dire les impressions contraires dont je fus agité après cette
découverte.... Tantôt je m'applaudissais d'avoir, malgré les preuves en
apparence les plus positives, écouté la voix secrète qui me disait: Elle
est innocente; tantôt je me reprochais vivement les accusations, les
réticences bizarres qui avaient dû torturer cette malheureuse femme, et
changer en haine la faible affection qu'elle me portait; je songeais
avec douleur aux chagrins que mes soupçons odieux lui avaient causés; je
le sentais, j'avais beaucoup à expier, beaucoup à me faire pardonner.
Cette découverte n'a pas ranimé mon amour pour ma femme..., il s'est à
jamais éteint au milieu de ces doutes incessants; mais par cela même
que je ne l'aime plus, je dois redoubler envers elle d'égards et de
soins.... Maintenant.. voici pourquoi je viens vous apprendre une chose
que vous eussiez peut-être toujours ignorée.... Je regarderais comme
indigne de moi de surprendre, grâce à des faits dont à cette heure je
connais la fausseté, un intérêt qui eût encore resserré les liens
d'affection qui nous unissaient.... Bien souvent même j'avais été sur le
point de vous révéler mon véritable nom... mais la crainte d'exciter
votre indignation par cet aveu tardif m'a toujours retenu.... Maintenant
vous savez tout... encore une fois, je ne veux pas nier mes torts;
seulement songez à ce que je souffrais, aux consolations ineffables que
je trouvais ici, et peut-être me pardonnerez-vous d'avoir reculé devant
la crainte de perdre un pareil bonheur.

Pierre Raimond était resté pensif pendant que M. de Hansfeld parlait;
peu à peu sa dure physionomie perdit son expression d'amertume et de
colère; un peu avant qu'Arnold eût cessé de parler, Pierre Raimond fit
même un signe de tête approbatif en regardant Berthe, comme pour
applaudir aux paroles de M. de Hansfeld. Berthe, les yeux baissés, était
dans une tristesse profonde; elle connaissait trop son père pour espérer
qu'après l'aveu du prince il consentirait encore à le recevoir; il lui
fallait donc renoncer à la seule consolation qui l'aidât à supporter ses
chagrins; cette idée était affreuse.

Après quelques moments de silence, Pierre Raimond tendit la main à M. de
Hansfeld et lui dit:

--Bien... très bien.... Vous triomphez de mes préventions... car vous
allez noblement au-devant d'un sacrifice... qui devra vous coûter autant
qu'à nous... et il nous coûtera beaucoup....

--Je ne dois donc plus vous revoir?--dit tristement Arnold....

--Cela est impossible.... J'ai pu accueillir chez moi mon sauveur et
lier avec lui une amitié que notre égalité de position autorisait....
Confiant dans la loyauté de l'homme qui m'avait sauvé la vie, j'ai pu
voir sans scrupules son affection honnête et pure pour ma fille... mais
de tels rapports ne peuvent plus durer maintenant.... Un pauvre artisan
comme moi ne fréquente pas de princes. Enfin, je puis pardonner la ruse
dont vous vous êtes servi pour entrer chez moi; mais ce serait
l'approuver que de souffrir désormais vos visites.

--Mon Dieu! croyez....

--Je crois que cette séparation vous sera pénible... bien pénible... pas
plus qu'à nous, pourtant....

--Oh! non...--murmura Berthe, qui ne put retenir ses larmes.

--Et encore--reprit Pierre Raimond--vous avez, vous, les plaisirs de
votre rang....

--Les plaisirs... le croyez-vous?

--Les devoirs... si vous voulez. Vous avez à faire oublier à votre femme
les chagrins que vous lui avez causés, et, pour une âme généreuse,
c'est une occupation noble et grande. Mais nous... que nous reste-t-il
pour remplacer une intimité bien chère à notre coeur? Tant que j'aurai
cette pauvre femme auprès de moi, je vous regretterai moins; mais
lorsque je serai seul! Ma fille elle-même devenait presque insouciante
des chagrins qui l'accablaient chez elle, en songeant à la joie douce et
calme qui l'attendait ici.... Maintenant, encore une fois, que lui
reste-t-il? les regrets d'un passé qu'il aurait mieux pour elle valu ne
pas connaître.

--Mon père, j'aurai du courage--reprit Berthe.--Ne me restez-vous pas?

--Oui... et nous parlerons souvent de lui... je te le promets--ajouta le
vieillard en tendant la main à Arnold, qui la serra tendrement dans les
siennes.

--Allons, du courage, monsieur Arnold--dit Berthe en tâchant de sourire
à travers ses larmes.--Mon père vous l'a dit: nous ne vous oublierons
jamais; nous parlerons bien souvent de vous. Adieu... et pour toujours,
adieu....

M. de Hansfeld pouvait à peine contenir son émotion; il répondit d'une
voix altérée:--Adieu, et pour toujours adieu.... Croyez... et....

Mais il ne put achever; les sanglots étouffèrent sa voix, et il cacha sa
figure dans ses mains.

--Vous le voyez--dit-il après un moment de silence à Pierre Raimond qui
le contemplait tristement--faible... toujours faible.... Que vous devez
me mépriser, homme rude et stoïque....

Sans lui répondre, Pierre Raimond s'écria tout-à-coup:

--Mon Dieu! maintenant j'y songe... votre femme est innocente... soit...
mais ce crime si obstinément répété... qui l'a commis? A Trieste, ici,
des étrangers pouvaient en être accusés... mais en voyage, dans cette
auberge, il faut que ce soit quelqu'un de votre maison, à moins d'une
coïncidence extraordinaire.

--Je me suis fait aussi cette question, et elle est demeurée pour moi
inextricable.... En voyage, nous n'étions accompagnés que de trois
personnes: un vieux serviteur qui m'a élevé, une jeune fille recueillie
par madame de Hansfeld, mon chasseur qui nous servait de courrier et que
j'ai depuis très longtemps à mon service. Soupçonner mon vieux Frantz ou
une jeune fille de dix-sept ans d'un crime si noir, si inutile, serait
absurde; il ne resterait donc que le chasseur.... Mais quoique bon et
dévoué, si vous connaissiez la bêtise de ce malheureux garçon, vous
comprendriez que, plutôt que de le croire coupable, j'accuserais mon
vieux Frantz ou la demoiselle de compagnie de ma femme.

--Mais cependant... ces tentatives....

--Tenez, mon ami, mes injustes soupçons m'ont déjà causé trop de
malheurs pour que j'ose encore en avoir....

--Mais ces tentatives sont réelles.... Si on les renouvelle?

--Tant mieux.... Hier je les aurais redoutées... aujourd'hui j'irais au
devant....

--Ah! monsieur Arnold... et les amis qui vous restent.... Comment! vous
ne ferez aucune perquisition pour découvrir le coupable?

--Aucune.... A quoi bon?... Ne viens-je pas de vous dire: _Adieu... et
pour toujours_?

Et M. de Hansfeld sortit désespéré.

       *       *       *       *       *



CHAPITRE XI.

LE RENDEZ-VOUS.


Ce matin-là même M. de Brévannes devait rencontrer madame de Hansfeld au
Jardin-des-Plantes.

Il s'y rendit vers onze heures.

La lecture du _livre noir_, ce mystérieux confident des plus intimes
pensées de Paula, avait donné au mari de Berthe presque des espérances;
les secrets qu'il croyait avoir surpris se résumaient ainsi:

«Madame de Hansfeld se reprochait de ne pas haïr assez M. de Brévannes,
meurtrier de Raphaël.

«Le prince la rendait si malheureuse, qu'elle désirait sa mort.»

Iris avait surtout recommandé à M. de Brévannes de ne faire en rien
soupçonner à la princesse qu'il connaissait, pour ainsi dire, ses plus
secrètes pensées.

Ce conseil servait trop les intérêts de M. de Brévannes pour qu'il ne le
suivît pas scrupuleusement.

--Madame de Hansfeld venait à cette entrevue avec moins de sécurité que
M. de Brévannes; elle le savait capable de la calomnier indignement; la
portée de ses calomnies pouvait être terrible et arriver jusqu'à M. de
Morville.

Paula devait donc beaucoup ménager cet homme qui lui inspirait une
aversion profonde, et lui témoigner une menteuse bienveillance, afin de
paralyser pendant quelque temps ses médisances.

Mais madame de Hansfeld ne s'abusait pas.... Du moment où M. de
Brévannes se verrait joué, il se vengerait par la calomnie, et sa
vengeance pouvait avoir une funeste influence sur l'amour de M. de
Morville.

Le plus léger soupçon devait être mortel à cet amour idéal,
désintéressé, romanesque, et surtout basé sur une estime et sur une
confiance réciproques.

Madame de Hansfeld se rendit au Jardin-des-Plantes avec Iris, malgré
l'horreur que lui inspiraient les crimes de cette jeune fille. Elle
n'avait pu se passer d'elle dans cette circonstance.

Onze heures sonnaient lorsque Paula et la bohémienne arrivèrent au pied
du labyrinthe; le froid était vif, le jour pur et beau; dans cette
saison les promeneurs sont rares, surtout en cet endroit; les deux
femmes atteignirent le fameux _cèdre_ sans rencontrer personne.

M. de Brévannes était depuis une demi-heure assis au pied de cet arbre
immense; il se leva à la vue de madame de Hansfeld.

Celle-ci cacha difficilement son émotion; après plusieurs années elle
revoyait un homme qu'elle avait tant de raisons de détester. Son coeur
battit avec violence, elle dit tout bas à Iris de ne pas la quitter.

M. de Brévannes, vain et orgueilleux, interpréta cette émotion à son
avantage; il contemplait avec ravissement l'admirable figure de Paula,
que le froid nuançait des plus vives couleurs. Sa taille charmante se
dessinait à ravir sous une robe de velours grenat fourrée d'hermine.

Le mari de Berthe se laissait entraîner aux plus folles espérances en
songeant qu'à force d'opiniâtreté il avait obtenu un rendez-vous de
cette femme, qui réunissait tant de grâces à tant de dignité, tant de
charmes à une si haute position sociale; ce qui, pour M. de Brévannes,
n'était pas la moindre des séductions de la princesse.

Plein d'espoir et d'amour, il s'approcha de Paula et lui dit
respectueusement:

--Avec quelle impatience, madame, j'attendais ce moment.... Combien je
vous sais gré... de votre excessive bonté pour moi!

--Vous savez mieux que personne, monsieur, par qui cette démarche m'est
imposée--dit amèrement la princesse en faisant allusion aux menaces de
M. de Brévannes.

--Je vous comprends, madame--dit M. de Brévannes;--mais si vous saviez
dans quel égarement peut vous jeter une passion violente à laquelle on
est en proie depuis des années? Ah! que de fois je me suis souvenu avec
délices de ce temps où je vous voyais chaque jour... où, à l'abri de
l'amour que je feignais pour votre tante....

--Assez, monsieur... assez... vous ne m'avez pas sans doute demandé cet
entretien pour me parler d'un passé... que pour tant de raisons vous
devez tâcher d'oublier.

--L'oublier... le puis-je? Ce souvenir a effacé tous les souvenirs de ma
vie.

--Veuillez me répondre, monsieur. En insistant avec tant d'opiniâtreté
pour obtenir ce rendez-vous, quel était votre but?

--Vous parler de mon amour plus passionné que jamais, vous intéresser...
presque malgré vous, aux tourments que je souffre....

--Écoutez, monsieur de Brévannes--dit froidement Paula en
l'interrompant--il y a deux ans, vous m'avez une fois parlé de votre
amour... je ne vous ai pas cru.... Le silence que vous avez ensuite
gardé sur cette prétendue passion m'a prouvé que voire aveu était sans
conséquence.... Lorsqu'on m'a dit votre obstination à me rencontrer ici,
j'ai attribué ce désir à un tout autre motif que celui de me parler d'un
amour qui m'offense et qui me rappelle d'atroces calomnies....

--Eh bien! je ne vous parlerai plus de cet amour... je me contenterai de
vous aimer sans vous le dire.... Attendant tout du temps, de la
sincérité du sentiment que je vous porte, permettez-moi seulement de
vous voir quelquefois.... J'aurais pu demander à l'un de nos amis
communs de vous être présenté; j'ai préféré d'attendre votre agrément
avant de tenter cette démarche.

--Je ne reçois que quelques personnes de mon intimité, monsieur--reprit
sèchement Paula.--M. de Hansfeld vit très seul... il m'est impossible...
surtout après votre étrange aveu, de changer en rien mes habitudes.

M. de Brévannes ne put réprimer un mouvement de dépit et de colère qui
rappela à madame de Hansfeld qu'elle devait ménager cet homme; elle
ajouta d'un ton plus familier:

--Songez, de grâce, à tout ce qui s'est passé à Florence... et avouez
qu'il m'est impossible de vous recevoir... lors même que je le
désirerais.

Ces derniers mots, seulement dits par madame de Hansfeld pour adoucir
l'effet de son refus, parurent à M. de Brévannes fort encourageants. Il
se souvint à propos des confidences du _livre noir_, et prit la
froideur contrainte de la princesse pour de la réserve et de la
dissimulation à l'endroit d'un amour qu'elle ne voulait pas s'avouer
encore; il crut devoir ménager ces scrupules, certain qu'après quelques
refus de pure convenance, Paula lui accorderait les moyens de la voir.

M. de Brévannes reprit:

--Je n'ose vous supplier encore, madame, de permettre que je vous sois
présenté. Pourtant... quel inconvénient y aurait-il? croyez-moi, loin
d'abuser de cette faveur... j'en userais avec la plus extrême
réserve....

--Je vous assure, monsieur, que cela est impraticable.... Sous quel
prétexte d'ailleurs?... que dirais-je à M. de Hansfeld?

--Que j'ai eu l'honneur de vous connaître en Italie.... Et puis, un
homme marié--ajouta-t-il en souriant--n'inspire jamais de défiance. Je
pourrais même, et seulement pour la forme, avoir l'honneur de vous
amener madame de Brévannes... quoiqu'elle ne soit pas digne de vous
occuper un moment.

Cette proposition de M. de Brévannes frappa vivement Paula.

Sachant le prince très épris de Berthe, elle ne put dissimuler un
sourire d'ironie en entendant M. de Brévannes parler de présenter sa
femme à l'hôtel Lambert.

Un vague pressentiment dont madame de Hansfeld ne put se rendre compte,
lui dit que cette circonstance pourrait peut-être servir un jour sa
haine contre M. de Brévannes. Elle reprit avec un embarras affecté:

--Si cela était possible... j'aurais le plus grand plaisir à connaître
madame de Brévannes... car j'ai beaucoup de raisons pour croire que vous
la jugez trop sévèrement. Aussi, dans le cas où il me serait permis de
vous recevoir, ce serait uniquement, entendez-vous bien, uniquement à
cause de madame de Brévannes; je vous en préviens, monsieur.

--Il en est toujours ainsi, les femmes n'ont pas de meilleure amie que
celle à qui elles enlèvent un mari; elle s'est trahie--se dit M. de
Brévannes--et il reprit tout haut:

--Vous sentez, madame, combien je serais heureux de tout ce qui pourrait
rendre mes relations avec vous plus suivies; permettez-moi donc alors,
pour l'amour de madame de Brévannes--dit-il avec un nouveau sourire--de
vous la présenter en vous demandant la permission de l'accompagner
quelquefois.

--Très rarement, monsieur, surtout dans les premiers temps de ma liaison
avec madame de Brévannes--ajouta madame de Hansfeld après un moment
d'hésitation.

--Je ne veux pas chercher les raisons qui vous obligent à agir ainsi,
madame... mais je m'y soumets.

Et il pensa:

--C'est un chef-d'oeuvre d'habileté sans doute; le prince est jaloux;
elle veut d'abord éloigner les soupçons de son mari, et capter la
confiance de ma femme.

--A ces conditions--reprit madame de Hansfeld en baissant les yeux--je
vous permettrais de me présenter madame de Brévannes... mais il serait
formellement entendu que désormais vous ne me diriez jamais un mot...
d'un amour aussi vain qu'insensé.

--Je demanderais une modification à cette clause, madame.... Je
m'engagerais à faire tout au monde pour vous oublier... seulement, afin
de m'encourager et de me fortifier dans ma bonne résolution, vous me
permettriez quelquefois de venir vous instruire des résultats de mes
efforts... et comme selon vos désirs je ne vous verrais que très
rarement chez vous... vous daigneriez peut-être quelquefois m'accorder
les moyens de vous rencontrer ailleurs?

--Monsieur....

--Seulement pour m'entendre vous dire que je tâche de vous oublier....
Le sacrifice que je fais n'est-il pas assez grand pour que vous
m'accordiez au moins cette compensation?

--C'est une étrange manière d'oublier les gens que celle-là... Mais si
vous la croyez d'un effet certain, monsieur... un jour peut-être je
consentirai à revenir ici.

--Ah! madame, que de bontés!

--Mais prenez garde, si je ne suis pas satisfaite des progrès de votre
indifférence, vous n'obtiendrez pas une seule entrevue de moi.

--Je crois pouvoir vous promettre, madame, que vous n'aurez pas à
regretter la grâce que vous m'accordez....

Après un moment de silence, Paula reprit:

--Vous devez trouver surprenant, monsieur, qu'après ce qui s'est
autrefois passé entre nous....

--Madame....

--Je n'en veux pas dire davantage.... Un jour vous saurez le motif de ma
conduite et de ma générosité... Mais il se fait tard, je dois
rentrer.... Dites-moi quelle est la personne qui me présentera madame de
Brévannes?

--Madame de Saint-Pierre, cousine de M. de Luceval. Elle avait bien
voulu m'offrir ses bons offices.

--Je la rencontre, en effet, assez souvent dans le monde. Rappelez-lui
donc cette promesse, monsieur... et j'accueillerai sa demande....

--Vous vous retirez déjà?... Mon Dieu! j'aurais tant de choses à vous
dire.... Encore un mot, encore... de grâce!...

--Impossible.... Iris, venez....

La jeune fille revint auprès de sa maîtresse, et descendit les rampes du
labyrinthe après avoir échangé un regard d'intelligence avec M. de
Brévannes.

Le mari de Berthe devait être d'autant plus dupe du stratagème d'Iris
au sujet du _livre noir_, que, par suite des révélations de la
bohémienne au sujet de l'infidélité de Raphaël, Paula n'avait pas
témoigné l'horreur qu'elle aurait dû ressentir à la vue du meurtrier de
son fiancé.

Cette circonstance donnait une nouvelle autorité au recueil des _pensées
intimes_ de madame de Hansfeld.

M. de Brévannes, aussi glorieux que ravi de l'empressement de madame de
Hansfeld à se rapprocher de Berthe, se crut le seul et véritable motif
de cette liaison, qui devait sans doute, plus tard, assurer et faciliter
ses relations journalières avec Paula.

En attendant avec une vive et confiante impatience le moment de
connaître par le livre noir l'impression _vraie_ que cette entrevue
avait causée à madame de Hansfeld, M. de Brévannes rentra donc chez lui
le coeur léger et content.

Peu de temps auparavant, Berthe était revenue de chez son père triste
et accablée; elle venait de voir M. de Hansfeld, sans doute pour la
dernière fois; il lui fallait à tout jamais renoncer aux doux et beaux
rêves dont elle s'était bercée.

Apprenant que sa femme était chez elle, M. de Brévannes s'y rendit à
l'instant même.

       *       *       *       *       *



CHAPITRE XII.

PROPOSITIONS.


M. de Brévannes ne réfléchit pas un moment à tout ce qu'il y avait
d'humiliant et d'odieux dans le rôle qu'il préparait à sa femme; nulle
considération, nul scrupule ne pouvait empêcher cet homme d'aller droit
à son but.

Dans cette circonstance, en songeant à se servir de Berthe comme d'un
moyen, il se dit avec une sorte de forfanterie cynique:--Voici la
première fois que mon mariage m'aura été bon à quelque chose.

Il crut néanmoins nécessaire de prendre envers sa femme un ton moins dur
que d'habitude pour la décider à se laisser présenter à la princesse de
Hansfeld. Berthe allait peu dans le monde; elle était fort timide; or,
s'attendant à quelques difficultés de sa part, il préférait les vaincre
par la douceur, ses menaces pouvant rester vaincues devant un refus
obstiné de sa femme.

Celle-ci s'attendait si peu à la visite de son mari, qu'elle donnait un
libre cours à ses larmes en pensant à M. de Hansfeld qu'elle ne devait
plus revoir.

Pour la première fois elle sentait à quel point elle l'aimait. Elle
avait le courage de ne pas maudire cette séparation cruelle, en songeant
au trouble qu'une passion coupable aurait apporté dans sa vie. Ne voyant
plus Arnold, du moins elle serait à l'abri de tout danger.

Une _consolation_ pareille coûte toujours bien des larmes; aussi la
jeune femme eut-elle à peine le temps d'essuyer ses yeux avant que son
mari fût près d'elle.

Berthe avait assez de sujets de chagrin pour que M. de Brévannes ne
s'étonnât pas de la voir pleurer; il fut néanmoins contrarié de ces
larmes, car il ne pouvait, sans transition, parler à sa femme des
plaisirs du monde et de sa présentation à madame de Hansfeld. Réprimant
donc un léger mouvement d'impatience, il dit doucement à Berthe, en
n'ayant pas l'air de s'apercevoir de sa tristesse (cela rendait la
transition d'autant plus rapide):

--Pardon... ma chère amie.... Je vous dérange..

--Non... non, Charles... vous ne me dérangez pas--dit Berthe en essuyant
de nouveau ses larmes, qu'elle se reprochait presque comme une faute.

--Ce matin, vous avez vu votre père?

--Oui... vous m'avez permis d'y aller... quand je....

--Oh!...--dit M. de Brévannes en interrompant Berthe--ce n'est pas un
reproche que je vous fais. Je n'aime pas le caractère de votre père, il
me serait impossible de vivre avec lui; mais je rends justice à sa
loyauté, à l'austérité de ses principes, et je suis parfaitement
tranquille quand je vous sais chez lui.

Berthe n'avait rien à se reprocher; pourtant son coeur se serra comme si
elle eût abusé de la confiance de son mari, qui, pour la première fois
depuis bien longtemps, lui parlait avec bonté; elle baissa la tête sans
répondre.

M. de Brévannes continua:

--Et puis, enfin, ces visites à votre père sont vos seules
distractions... depuis notre arrivée à Paris.... A l'exception de cette
première représentation des Français, vous n'êtes allée nulle part...;
aussi je songea vous tirer de votre solitude....

--Vous êtes trop bon, Charles; vous le savez, j'aime peu le monde... je
suis accoutumée depuis longtemps à la vie que je mène. Ne vous occupez
donc pas de ce que vous appelez mes plaisirs....

--Allons, allons, vous êtes une enfant, laissez-moi penser et décider
pour vous à ce sujet-là... Vous ne vous en repentirez pas....

--Mais, Charles....

--Oh! je serai très opiniâtre... comme toujours, et plus que jamais; car
il s'agit de vous être agréable... malgré vous. Oui... une fois votre
première timidité passée, le monde, qui vous inspire tant d'effroi, aura
pour vous mille attraits....

Berthe regardait son mari, toute surprise de ce changement
extraordinaire dans son accent, dans ses manières. Il lui parlait avec
une douceur inaccoutumée au moment même où elle se reprochait de porter
une trop vive affection à M. de Hansfeld. L'angoisse, nous dirons
presque le remords de la jeune femme, augmentait en raison de
l'apparente bienveillance de son mari; elle répondit en rougissant:

--En vérité, Charles, je suis bien reconnaissante de ce que vous voulez
faire pour moi.. je m'en étonne même.

--Pauvre chère amie, sans y songer, vous m'adressez là un grand
reproche.

--Oh! pardon, je ne voulais pas....

--Mais ce reproche, je l'accepte, car je le mérite.... Oui, depuis notre
retour je vous ai assez négligée pour que la moindre prévenance de ma
part vous étonne.... Mais, patience, j'ai ma revanche à prendre.... Ce
n'est pas tout; on me croit un Othello; on croit que c'est par jalousie
que je cache mon trésor à tous les yeux; je veux répondre à ces
malveillants en conduisant mon trésor beaucoup dans le monde cet hiver,
et prouver ainsi que vous m'inspirez autant d'orgueil que de confiance.

--Je ne puis répondre à des offres si gracieuses qu'en les acceptant,
quoiqu'à regret et seulement pour vous obéir... car je préférerais
beaucoup la solitude; et, si vous me le permettiez, Charles, je vivrais
comme par le passé...

--Non, non, je vous l'ai dit; je serai aussi opiniâtre que vous....

--Eh bien! soit, je ferai ce que vous désirez; seulement soyez assez bon
pour me promettre de ne pas me forcer de m'amuser trop--dit Berthe en
souriant tristement.--J'irai dans le monde puisque vous le désirez
vivement... mais pas trop souvent, n'est-ce pas?

--Soyez tranquille; lorsque vous y serez allée quelquefois, ce sera moi
qui, j'en suis sûr, serai obligé de modérer vos désirs d'y retourner.

--Oh! ne craignez pas cela, Charles.

--Vous verrez, vous verrez.

--Je me trouve si gênée chez les personnes que je ne connais pas; il me
semble voir partout des regards malveillants.

--Vous êtes beaucoup trop jolie pour ne pas exciter l'envie et la
malveillance des femmes; mais l'admiration des hommes vous vengera. Sans
compter que parmi les personnes auxquelles je veux vous présenter, il en
est de si hautement placées, de si exclusives même, que votre admission
chez elles fera bien des jaloux.

--Que voulez-vous dire, Charles?

--Vous allez le savoir, ma chère amie, et je me fais une joie de vous
l'apprendre. Je suis ravi de vous voir entrer si bien dans mes vues; je
m'attendais, je vous l'avoue, à avoir plus de résistance à vaincre....

--Si j'ai cédé si vite... c'est par crainte de vous déplaire. Dites un
mot, et vous verrez avec quelle facilité je renoncerai à des plaisirs
sans doute bien enviés.

--Certes, je ne dirai pas ce mot, ma chère amie; loin de là, j'en dirai
un qui, au contraire, vous empêcherait de renoncer à ces vaines joies du
monde dont vous semblez faire si bon marché.

--Comment! ce mot....

--Vous souvenez-vous, de cette première représentation aux Français?

--Oui, sans doute.

--Je veux dire, vous souvenez-vous des choses qui ont le plus attiré
l'attention du public, non pas sur la scène, mais dans la salle?

--L'étrange coiffure de madame Girard, d'abord.

--Le sobieska, sans doute? Mais ensuite....

Berthe était si loin de s'attendre à ce qu'allait lui dire son mari,
qu'elle chercha un moment dans sa pensée et répondit:

--Je ne sais.... Madame la marquise de Luceval?

--Vous approchez à la fois et de la vérité et de la loge de la personne
dont je veux parler.

--Comment cela?

--Dans la loge voisine de celle de madame de Luceval, n'y avait-il pas
une belle princesse étrangère dont tout le monde parlait avec
admiration?

--Une princesse étrangère!--répéta machinalement Berthe, dont le coeur
se serra par un pressentiment indéfinissable.

--Oui, madame la princesse de Hansfeld.

--La princesse! comment! c'est à elle....

--Que je vous présenterai après-demain, je l'espère.

--Oh! jamais... jamais!--s'écria involontairement Berthe.

Profiter de cette offre, qui lui donnait les moyens de revoir le prince,
lui semblait une odieuse perfidie.

M. de Brévannes, quoique étonné de l'exclamation de sa femme, crut
d'abord qu'elle refusait par timidité, et reprit:

--Allons, vous êtes une enfant. Bien que très grande dame, la princesse
de Hansfeld est la personne la plus simple du monde; vous lui plairez
beaucoup, j'en suis sûr.

--Mon ami, je vous en conjure, ne me conduisez pas chez la princesse;
laissez-moi dans la retraite où j'ai vécu jusqu'ici.

--Ma chère amie, je vous en conjure à mon tour--dit M. de Brévannes en
se contenant--n'ayez pas de caprices de mauvais goût. Tout à l'heure
vous étiez décidée à ce que je désirais, et voici que maintenant vous
revenez sur vos promesses! Soyez donc raisonnable.

--Mais c'est impossible.... Non, non, Charles... je vous en supplie en
grâce... n'exigez pas cela de moi....

--Ah çà, sérieusement, vous êtes folle! Vous refusez avec obstination ce
que tant d'autres demanderaient comme une faveur inespérée?

--Je le sais, je le sais.... Aussi croyez que si je refuse, c'est que
j'ai des raisons pour cela.

--Des raisons? des raisons?... Et lesquelles, s'il vous plaît?

--Mon Dieu! aucune de particulière; mais je désire ne pas aller dans le
monde.

M. de Brévannes, stupéfait de cette résistance, en cherchait vainement
la cause; il pressentait que le goût de la retraite ne dictait pas seul
ce refus; un moment il crut sa femme jalouse de la princesse. Aussi
reprit-il avec une certaine complaisance:

--Voyons, soyez franche, ne me cachez rien. N'y aurait-il pas un peu de
jalousie sous jeu?

--De la jalousie?...

--Oui... ne seriez-vous pas assez folle pour vous imaginer que je
m'occupe de la princesse?

--Non, non, je ne crois pas cela... je vous l'assure.

--Mais qu'est-ce donc alors?--s'écria M. de Brévannes avec une
impatience longtemps contenue.

--Charles, soyez bon, soyez généreux....

--Je me lasse de l'être, madame; et puisque vous ne tenez aucun compte
de mes prières, vous exécuterez mes ordres, et après-demain vous
m'accompagnerez chez madame de Hansfeld, m'entendez-vous!

--Charles, un mot, de grâce.... C'est pour m'être agréable, n'est-ce
pas, que vous voulez me conduire chez la princesse?

--Sans doute; eh bien?

--Eh bien! puisque c'était pour moi que vous aviez formé ce projet... je
vous en supplie, renoncez-y....

--Vous m'obéirez.

--Mon Dieu! mon Dieu! mais allez-y seul! Peu vous importe que, moi,
je....

--Cela m'importe tellement que vous irez, est-ce clair?

--Il me coûte de vous refuser; mais comme vous ne pourrez me contraindre
à cela....

--Eh bien?

--Je n'irai pas.

--Vous n'irez pas?

--Non.

--Voilà un bien stupide entêtement.... Et vous croyez me faire la loi?

--J'agis comme je le dois.

--En refusant d'aller chez madame de Hansfeld?

--Oui, Charles.

--Je suis peu disposé à deviner des charades; aussi je terminerai notre
entretien par deux mots: si vous persistez dans votre refus, de votre
vie vous ne reverrez votre père... car dans huit jours vous partirez
pour la Lorraine, d'où vous ne reviendrez pas.... J'ai le droit de vous
assigner le lieu de votre résidence.... Vous le savez, ma volonté est
inébranlable; ainsi réfléchissez.

Berthe baissa la tête sans répondre.

Son mari pouvait en effet l'envoyer en Lorraine, la séparer de son père,
dont elle était alors l'unique ressource, puisque, par un juste
sentiment de fierté, Pierre Raimond refusait la pension que lui avait
faite M. de Brévannes.

Ce n'était pas tout; en obéissant à son mari, Berthe devait cacher au
graveur à quelle condition elle continuait de le voir, car celui-ci eût
cent mille fois préféré laisser sa fille partir pour la Lorraine que de
l'engager à obéir aux ordres de son mari, puisque ces ordres la
rapprochaient d'Arnold.

Un moment elle voulut avouer à M. de Brévannes le motif de la résistance
qu'elle lui opposait; mais songeant à la jalousie féroce de son mari, à
la colère qu'il ressentirait contre le graveur, dont il l'éloignerait
peut-être encore, elle rejeta cette idée.

Il n'y avait, malheureusement pour Berthe, aucun moyen-terme entre ces
différentes alternatives. Son premier mouvement avait été de résister
opiniâtrement aux désirs de son mari, parce que les larmes qu'elle
versait au souvenir d'Arnold l'éclairaient sur le danger de cet amour
jusqu'alors si calme; mais elle devait se courber devant une fatale
nécessité.

Elle répondit à son mari avec accablement:

--Vous l'exigez... monsieur... je vous obéirai....

--C'est, en vérité, bien heureux, madame....

--Seulement... rappelez-vous toujours... que j'ai de toutes mes forces
résisté à vos ordres... que je vous ai conjuré, supplié de me laisser
vivre dans la retraite... et que c'est vous... vous qui avez voulu m'en
tirer, pour me jeter au milieu du tourbillon du monde...--dit Berthe en
s'animant;--du monde... où je n'aurai ni appui ni conseil, où je serai
exposée à tous les dangers qui assiègent une jeune femme absolument
isolée....

--Isolée!... mais moi, madame....

--Écoutez-moi, monsieur: j'ai vingt-deux ans à peine... vous m'avez
accablée de chagrins... je ne vous aime plus.... Je suis sans doute
résolue de ne jamais oublier mes devoirs... mais quoique sûre de moi...
je préférerais ne pas affronter certains périls.

Berthe, cette fois, croyait avoir frappé juste en éveillant vaguement la
jalousie forcenée de M. de Brévannes: elle espérait ainsi le faire
réfléchir aux inconvénients de jeter au milieu des séductions du monde
une jeune femme sans amour et sans confiance pour son mari.

En effet, M. de Brévannes, stupéfait de ce nouveau langage, regardait
Berthe avec une irritation mêlée de surprise.

--Qu'est-ce à dire, madame?--s'écria-t-il.--Voulez-vous me faire
entendre que vous pourriez avoir l'indignité d'oublier ce que j'ai fait
pour vous?... Oh! prenez garde, madame, prenez garde... ne jouez pas
avec ces idées-là, elles sont terribles.... Songez bien que
l'amour-propre est mille fois plus irritable et plus ardent à la
vengeance que l'amour.... Si jamais vous aviez seulement la pensée de me
tromper.... Mais, tenez--dit-il en blêmissant de rage à cette seule
idée--ne soulevons pas une telle question... elle est sanglante....

--Et c'est parce qu'elle peut devenir un jour sanglante, monsieur, que
je la soulève, moi, et qu'en honnête femme je vous supplie de me laisser
dans ma retraite, de ne pas volontairement m'exposer à des périls que je
n'aurais peut-être pas la force de surmonter. Je vous dois beaucoup,
sans doute; mais, croyez-moi, ne m'obligez pas à compter aussi les
larmes que j'ai versées; je pourrais me croire quitte....

--Quelle audace!...

--J'aime mieux être audacieuse avant d'avoir fait le mal qu'hypocrite
après une faute. Encore une fois, pour votre repos et pour le mien,
monsieur, laissez-moi vivre obscure et ignorée.... A ce prix je puis
vous promettre de ne jamais faillir... sinon....

--Sinon?...

--Vous m'aurez jetée presque désarmée au milieu des périls du monde....
Je connais mes devoirs, j'essaierai de lutter... mais je vous le dis...
il peut se rencontrer des circonstances où la force me manque.

Le bon sens, la franchise de ces paroles, faisaient bouillonner la
jalousie de M. de Brévannes; il connaissait trop ses torts envers Berthe
pour ne pas prévoir qu'elle lutterait seulement et absolument par
_devoir_; et le devoir sans affection est souvent impuissant contre les
entraînements de la passion.

L'enfer de cet homme commençait. Placé entre sa jalousie et son amour,
il hésitait entre le désir de nouer des relations suivies avec madame de
Hansfeld, grâce à la présentation de Berthe, et la crainte de voir sa
femme entourée d'adorateurs.

La pensée d'être jaloux du prince, qu'il ne connaissait que par le récit
de ses bizarreries, ne lui vint pas un moment à l'esprit; mais à défaut
du prince il se créa les fantômes les plus effrayants, c'est-à-dire les
plus charmants. Déjà il se voyait moqué, montré au doigt; lui qui avait
fait un mariage d'amour, mariage ridicule s'il en est, pensait-il, lui
qui avait sacrifié sa vanité, son ambition, sa cupidité, à une pauvre
fille obscure, ne serait-il donc pas à l'abri du mauvais sort? Serait-il
donc aux yeux du monde toujours dupe, avant et après son mariage? A ces
pensées, M. de Brévannes tressaillait de fureur.

Tantôt il voyait dans la franchise de Berthe une garantie pour l'avenir,
tantôt au contraire il y voyait une sorte de cynique défi, tant enfin il
s'effrayait de ce langage d'une honnête femme qui, dédaignée de son mari
qu'elle n'aime plus, ne s'abuse pas sur la fragilité humaine, et
préfère fuir le danger que de l'affronter.

Pourtant ne pas présenter Berthe à la princesse, s'était renoncer à
l'avenir qu'il entrevoyait si brillant.

Ce sacrifice lui fut impossible; comme ceux qui, renonçant à se faire
aimer, espèrent se faire craindre, il essaya d'intimider Berthe, et lui
dit brutalement:

--Lorsqu'on a l'effronterie de professer ouvertement de tels principes,
madame, on n'a pas besoin d'aller dans le monde pour tromper son mari.

--Assez, monsieur... assez--dit fièrement Berthe;--puisque vous me
comprenez ainsi, je n'ai rien à ajouter.... Je vous accompagnerai quand
vous le voudrez chez madame la princesse de Hansfeld.

--Et prenez bien garde à ce que vous ferez... au moins.... Rappelez-vous
bien ceci... je vous le répète à dessein... l'amour peut être indulgent,
généreux... l'orgueil, jamais.... Ainsi je serais pour vous
impitoyable... si vous aviez le malheur de vous mal conduire, je vous
briserais, je vous écraserais sans pitié, entendez-vous?--ajouta-t-il,
les lèvres contractées par la colère en saisissant rudement le bras de
Berthe.

Celle-ci, très calme, se dégagea doucement et lui répondit:

--Avec toute autre que moi, monsieur, vous auriez peut-être tort de
joindre l'attrait du danger... à l'attrait que peut offrir l'amour....
Croyez-moi, lorsque le devoir est impuissant, la terreur est vaine....

En disant ces mots, Berthe rentra chez elle et laissa M. de Brévannes
dans une irritation et dans une anxiété profondes.

       *       *       *       *       *



CHAPITRE XIII.

CORRESPONDANCE.


Madame de Hansfeld revint assez satisfaite de son entretien avec M. de
Brévannes. En songeant à la proposition qu'il lui avait faite de lui
présenter Berthe, Paula éprouvait des ressentiments étranges: d'abord,
sachant l'amour d'Arnold pour madame de Brévannes, elle avait voulu
jouer un perfide et méchant tour à M. de Brévannes, espérant jouir
ensuite de la confusion de M. de Hansfeld lorsqu'il serait reconnu par
Berthe (Paula ignorait qu'Arnold eût révélé son véritable nom à Pierre
Raimond).

Lorsqu'elle avait fait part à Iris de la prochaine présentation de
madame de Brévannes à l'hôtel Lambert, la bohémienne s'était écriée en
tressaillant de joie:

--Maintenant... vous n'avez plus rien à désirer... vos voeux seront
comblés quand il vous plaira de me faire un signe.

En vain Paula avait voulu forcer Iris à s'expliquer davantage; celle-ci
s'était renfermée dans un silence absolu après avoir seulement ajouté:

--Réfléchissez bien, marraine... vous me comprendrez.

La princesse avait réfléchi.

En arrêtant d'abord sa pensée sur M. de Hansfeld, elle s'était demandé
ce qu'il lui inspirait depuis qu'il l'avait soupçonnée des crimes les
plus horribles.... Elle ressentait autant de haine que de mépris contre
lui, haine contre l'homme capable de concevoir de tels soupçons, mépris
pour l'homme assez faible pour ne pas accuser hardiment celle qu'il
soupçonnait.

Paula était doublement injuste; elle oubliait qu'Arnold l'avait
passionnément aimée, et qu'il n'avait tant souffert que par suite de
cette lutte entre son amour et ses méfiances....

Chose étrange, elle n'avait jamais aimé son mari d'amour: elle était
passionnément éprise de M. de Morville, et pourtant elle se trouvait
blessée de l'amour du prince pour Berthe; rien de plus absurde, mais de
plus commun que la jalousie d'orgueil.

Si la pensée de madame de Hansfeld se reportait sur M. de Morville, à
l'instant ces trois mots sinistres flamboyaient à sa vue:

--_Si j'étais veuve_!...

Et elle n'osait pas s'avouer qu'elle eût été satisfaite si l'une des
tentatives d'Iris avait réussi.

Nous l'avons dit, rien de plus fatal que de familiariser sa pensée avec
de simples suppositions qui, réalisées, seraient des crimes; si
monstrueuses qu'elles paraissent d'abord, peu à peu l'esprit les admet
d'autant plus facilement qu'elles flattent davantage et incessamment les
intérêts qu'elles serviraient.

Cela est funeste... la vue continuelle d'une proie facile éveille les
appétits sanguinaires les plus endormis.

Rentrée chez elle, Paula réfléchit longtemps aux paroles mystérieuses
d'Iris, à propos de la présentation de Berthe à l'hôtel Lambert.

--«Maintenant vous n'avez plus rien à désirer... quand il vous plaira
vos voeux seront comblés.»

Un secret instinct lui disait que du rapprochement du prince, de M. de
Brévannes et de Berthe, il pouvait résulter de graves complications;
mais que pouvait y gagner son amour à elle, pour M. de Morville?

A ce moment, madame de Hansfeld fut interrompue par Iris.

--Que voulez-vous?--lui dit-elle brusquement.

--Marraine, un commissionnaire vient de m'apporter une enveloppe à mon
adresse; dans cette enveloppe était une lettre pour vous.

Paula prit la lettre et tressaillit.

Elle reconnut l'écriture de M. de Morville.

Ce billet contenait seulement ces mots:

«Les circonstances, madame, me forcent à un parti extrême.... J'adresse
à tout hasard ce billet à votre demoiselle de compagnie.... Un affreux
et dernier coup accable le malheureux auquel vous avez déjà daigné
tendre la main... il n'a pas désespéré de votre pitié... aujourd'hui
même avec ces paroles magiques: _Faust et Manfred_, vous pourrez sinon
le rendre à la vie... du moins adoucir son agonie.»

Un moment madame de Hansfeld ne comprit pas la signification de cette
lettre. Puis tout à coup s'adressant à Iris:

--Quel jour sommes-nous aujourd'hui?

--Jeudi, marraine.

--Jeudi... non, ce n'est pas cela...--se dit madame de Hansfeld--j'avais
cru... mais...--reprit-elle avec anxiété--n'est-ce pas aujourd'hui la
mi-carême?

--Oui, marraine... quelques masques ont passé dans la rue.

--Oh! je comprends... je comprends--s'écria madame de Hansfeld--et
courant à son secrétaire elle écrivit ces mots à la hâte:

«Ce soir, à minuit et demi, à l'Opéra, au même endroit que la dernière
fois, _Faust et Manfred_!... un ruban vert au camail du domino.»

Puis, cachetant et donnant cette lettre à Iris, elle lui dit:

--Voici la réponse, remettez-la....

Iris sortit.

       *       *       *       *       *

Le soir, à minuit et demi, au bal de l'Opéra, Léon de Morville et madame
de Hansfeld, tous deux masqués comme ils l'étaient lors de leur première
entrevue, se rencontrèrent au fond du corridor des secondes loges à
gauche du spectateur, et entrèrent dans le salon de l'avant-scène où
avait eu lieu leur premier et leur dernier entretien.

       *       *       *       *       *



CHAPITRE XIV.

LE MARIAGE.


Madame de Hansfeld fut épouvantée du changement des traits de M. de
Morville et de l'expression de douleur désespérée qui les contractait.

--Qu'y a-t-il donc, mon Dieu?--s'écria-t-elle en jetant son masque à ses
pieds.

--Un mot... d'abord--dit M. de Morville.--Je ne m'étais pas trompé;
cette mystérieuse amie... qui m'écrivait sans se faire connaître....

--C'était moi... oui; oui, votre coeur avait deviné juste... mais au nom
du ciel qu'y a-t-il; votre vie est-elle menacée?

--Tout est menacé, ma vie, ma raison, mon amour, mon honneur.

--Que dites-vous?...

--Je dis que je me tuerai... je dis que les passions les plus mauvaises
germent en moi... je dis que je ne me reconnais plus... je dis qu'à mon
amour pour vous je veux sacrifier tout ce qu'il y a de plus saint, de
plus sacré parmi les hommes... dussé-je être parjure et parricide.

--Mon Dieu! vous m'effrayez....

--Paula... m'aimez-vous... comme je vous aime?...

--Ne suis-je pas ici?...

--Vous m'aimez?...

--Oui... oh! oui....

--Paula... fuyons.... Venez... venez....

--Et vos serments?...

--Qu'importe!

--Et votre mère?

--Qu'importe!

--Ah!... que dites-vous?...

--Venez, vous dis-je.... Cet amour est fatal.... Notre destinée
s'accomplira....

--En grâce, calmez-vous.... Songez à ce que vous m'écriviez encore il y
a peu de jours: _Un obstacle insurmontable nous sépare_...

--Je ne veux songer à rien... je vous aime... je vous aime... je vous
aime.... Cet amour a subi toutes les épreuves, il a grandi dans le
silence, il a résisté à votre indifférence affectée, il a pénétré votre
tendresse cachée, il m'a rendu insouciant de ce que j'adorais,
dédaigneux de ce que j'honorais.... Il brûle mon sang, il égare ma
raison, il déborde mon coeur. Paula, si vous m'aimez, fuyons, ou je
meurs!...

--Mon Dieu! mon ami, croyez-vous être seul à souffrir ainsi?...
Souffrir... oh! non, maintenant je puis défier une vie de tourments...
je puis mourir... j'ai été aimée... comme j'avais rêvé d'être aimée...
aimée avec délire; aimée sans réflexion, sans scrupule, sans remords;
aimée avec tant d'aveuglement, que vous ne soupçonnez pas l'énormité des
sacrifices que vous m'offrez, la profondeur de l'abîme où vous voulez
nous précipiter....

--Paula, Paula, ne me parlez pas ainsi, vous me rendez fou; vous ne
savez pas... non, vous ne savez pas ce que c'est que l'entraînement
d'une seule pensée qui engloutit toutes les autres dans son courant
toujours plus large, plus rapide, plus profond.... Moi qui jusqu'ici
pouvais marcher le front haut... je ne l'ose plus... il y a des regards
que j'évite.

--Vous?... vous?...

--Savez-vous ce que je me suis dit bien souvent... depuis qu'un serment
dont je ne veux plus tenir compte maintenant m'a tenu éloigné de vous?

--Ne parlez pas ainsi.

--Eh bien! d'abord en songeant à la frêle santé de votre mari, je me
suis dit: M. de Hansfeld mourrait... je n'en serais pas affligé...
puis... sa vie... dépendrait de moi... que je le laisserais périr....
Puis j'ai été plus loin... j'ai... mais non, non je n'ose vous dire
cela... même à vous... je vous ferais horreur.... Ah! maudit soit le
jour... où pour la première fois cette pensée m'est venue.

Et M. de Morville cacha sa tête dans ses mains.

Les derniers mots qu'il venait de prononcer devaient retentir longtemps
dans le coeur de Paula.

Elle était à la fois épouvantée, et pourtant presque heureuse de
l'étrange complicité morale qui faisait partager ses voeux homicides
contre le prince par M. de Morville, lui, jusqu'alors si loyal et si
généreux. Dans ce bouleversement complet des principes de l'homme dont
elle était adorée, elle vit une nouvelle preuve de l'influence qu'elle
exerçait.

Mais par une de ces contradictions, un de ces dévouements si familiers
aux femmes, madame de Hansfeld se promit de tout faire pour éloigner
désormais, et pour toujours, des pensées pareilles de l'esprit de M. de
Morville, et cela parce que peut-être, de ce moment même, elle prenait
les résolutions les plus criminelles; quoi qu'il arrivât, elle ne
voulait pas que M. de Morville pût se reprocher un jour les voeux qu'il
avait faits dans un moment d'égarement.

M. de Morville était tombé la tête dans ses mains avec accablement;
madame de Hansfeld lui dit d'un ton doux et ferme:

--J'aurai du courage pour vous et pour moi... je vous rappellerai des
serments autrefois si puissants sur vous; la violence de votre amour
même ne doit pas vous les faire oublier. De grâce, revenez à vous...
vous parlez de nouveaux chagrins... quels sont-ils? votre mère est-elle
plus souffrante?

--Eh! qu'importe?...

--Ah! de grâce, ne parlez pas ainsi. Croyez-moi.... Une femme peut être
fière de voir son influence un moment supérieure aux plus nobles
principes... mais c'est à condition que ces principes reprendront leur
cours.... J'aurais horreur de vous et de moi si au lieu du coeur
généreux que j'ai surtout chéri je ne retrouvais maintenant qu'un coeur
égoïste et desséché... Serait-ce donc là le fruit de notre amour?

M. de Morville secoua tristement la tête.

--Hélas! je le crains--dit-il d'une voix sourde--je n'ai plus la force
de résister au courant qui m'emporte.... Rien de ce que je vénérais
autrefois n'est plus capable maintenant de m'arrêter.... Avant tout
votre amour.... Périsse le reste....

--Heureusement... j'aurai le courage qui vous manque....

--Ah! vous ne m'aimez pas....

--Je ne vous aime pas?... Mais laissons cela, dites-moi sous quelle
exaltation vous étiez lorsque vous m'avez écrit ce billet qui m'a si
fort alarmée et qui m'a fait venir ici... ce soir....

--Ne sachant comment vous l'adresser, j'ai compté sur la fidélité de
votre demoiselle de compagnie.... D'ailleurs ce billet n'était
compréhensible que pour vous seule.... Eût-il tombé entre les mains de
M. de Hansfeld, il ne vous eût pas compromise.

--J'ai reconnu là votre tact habituel.... Mais la cause de ce billet?...

--Votre sang-froid me fait honte.... Moi aussi j'aurai du courage.... Je
vous sais gré de me rappeler à moi-même.... Eh bien! voici ce qui vient
de nouveau m'accabler.... Hier ma mère... m'a fait appeler.... Elle
était plus faible et plus souffrante qu'à l'ordinaire.... Je n'ose
penser que depuis quelque temps je suis moins soigneux pour elle....

--Ah! vous ne savez pas le mal que vous me faites en parlant ainsi....

--Elle me dit après quelque hésitation qu'elle sentait ses forces
s'épuiser... qu'il lui restait peu de temps à vivre.... Elle attendait
de moi une preuve suprême de soumission à ses volontés.... Il s'agissait
de la tranquillité de ses derniers instants; je la priai de s'expliquer;
elle me dit qu'un de nos alliés, qu'elle me nomma, un de ses plus
anciens amis, avait une fille charmante et accomplie....

--Je comprends tout...--dit madame de Hansfeld avec fermeté.--En grâce,
continuez.

--Continuer.... Et que vous dirais-je de plus? ma mère a voulu me faire
promettre que mon mariage se ferait de son vivant, c'est-à-dire très
prochainement; j'ai refusé. Elle m'a demandé si j'avais à faire la
moindre objection sur la beauté, la naissance, les qualités de cette
jeune fille; j'ai reconnu, ce qui est vrai, qu'elle était accomplie de
tous points; mais j'ai signifié à ma mère que je ne voulais pas
absolument me marier.... Alors... elle s'est prise à pleurer; les
émotions vives lui sont tellement funestes, faible comme elle est...
qu'elle s'est évanouie.... J'ai cru, mon Dieu, que j'allais la perdre...
et j'ai retrouvé ma tendresse d'autrefois.... En revenant à elle, ma
mère m'a serré la main, et, avec une bonté navrante, elle m'a demandé
pardon de m'avoir contrarié par ses désirs... dont elle ne me
reparlerait plus.... Mais je le sais, je lui ai porté par mon refus un
coup douloureux.... Je n'ose en prévoir les suites.... Elle avait fondé
de si grandes espérances sur ce mariage!

Hier, son état a empiré; je l'ai trouvée profondément abattue; elle ne
m'a pas dit un mot relatif à cette union.... Mais, malgré son doux et
triste sourire, j'ai lu son chagrin dans son regard, je l'ai quittée le
coeur déchiré. Sa santé défaillante ne résistera pas peut-être à de si
violentes secousses. Eh bien! dites, Paula, est-il un sort plus
malheureux que le mien? J'ai la tête perdue. N'était-ce pas assez d'être
séparé de vous par un serment solennel? Il m'interdisait le présent,
mais il me laissait au moins l'avenir. Maintenant il faut pour rendre
l'agonie de ma mère plus douce, il faut que je me résigne à ce mariage
odieux, impossible, car il détruirait jusqu'aux faibles espérances qui
me restent.... Encore une fois, cela ne sera pas; non, non, mille fois
non. Paula, si vous m'aimez, si vous êtes capable de sacrifier autant
que je vous sacrifie, nous n'aurons pas à rougir l'un de l'autre.

--Non, car tous deux nous aurons foulé aux pieds nos serments et nos
devoirs--dit Paula en interrompant M. de Morville.

--Nous fuirons au bout du monde, et....

--Et la première effervescence de l'amour passée, la haine, le mépris
que nous ressentirons l'un pour l'autre vengeront ceux que nous aurons
sacrifiés. Mon pauvre ami, votre raison s'égare.

--Mais que voulez-vous que je fasse?

--Que vous ne soyez pas parjure... que vous ne hâtiez pas la mort de
votre mère.

--Renoncer à vous, me marier.... Jamais! jamais!

--Écoutez-moi bien. Je vous déclare que je ne pourrais pas aimer un
homme lâche et parjure, lors même que ce serait pour moi qu'il se
parjurerait lâchement. Mon amour-propre de femme est satisfait de ce que
chez vous, pendant quelques moments, la passion a vaincu le devoir;
c'est assez. Vous avez juré de ne jamais me dire un mot qui pût
m'engager à oublier mes devoirs, vous tiendrez ce serment?

--Mais....

--Je le tiendrai pour vous si vous êtes tenté d'y manquer.

--Et ce mariage?--dit M. de Morville avec amertume;--ce mariage, vous me
conseillez sans doute d'y consentir?

--Non.

--Non? Ah! je n'en doute plus... vous m'aimez!

--Si je vous aime! Ah! croyez-moi, ce mariage me porterait
un coup encore plus cruel qu'à vous--dit Paula avec
émotion--mais--ajouta-t-elle--il faut ménager votre pauvre mère, ne pas
refuser positivement de lui obéir... temporiser... lui dire que vous
êtes revenu sur votre première résolution... mais que vous voulez
réfléchir à loisir avant de prendre une détermination aussi grave....
Gagnez du temps, enfin.

--Mais ensuite, ensuite?

--Ah! savons-nous ce qui appartient à l'avenir. Remercions le sort de
l'heure, de la minute présente; demain n'est pas à nous.

--Mais quand pourrai-je vous écrire, vous revoir? Quelle sera l'issue de
cet amour? il me brûle, il me dévore, il me tue.

--Et moi aussi il me brûle, il me dévore, il me tue; vous ne souffrez
pas seul... n'est-ce pas assez?

--Mais qu'espérer?

--Que sais-je! Aimer pour aimer, n'est-ce donc rien?

--Mais que je puisse au moins vous voir quelquefois chez vous, vous
rencontrer dans le monde.

--Chez moi, non; dans le monde, votre serment s'y oppose.

--Ah! vous êtes sans pitié.

--Calmez votre mère, non par des promesses, mais par des temporisations.
Dans huit jours je vous écrirai.

--Pour me dire?...

--Vous le verrez... peut-être serez-vous plus heureux que vous ne vous y
attendez.

--Il se pourrait? Ah! parlez, parlez.

--Ne vous hâtez pas de bâtir de folles espérances sur mes paroles.
Rappelez-vous bien ceci: jamais je ne souffrirai que vous manquiez à la
foi jurée... mais comme je vous aime passionnément....

--Eh bien?

--Le reste est mon secret.

--Oh! que vous êtes cruelle!

--Oh! bien cruelle, car je veux que demain vous m'écriviez que votre
mère est moins souffrante, que vous l'avez un peu tranquillisée; j'en
serai si heureuse!... car je me reproche amèrement ses chagrins;
n'est-ce pas moi qui les cause involontairement?

--Je vous le promets. Et vous, à votre tour?

--Dans huit jours vous saurez mon secret. Je regrette moins de ne pas
vous recevoir chez moi. Nous allons, je le crains, rompre nos habitudes
de retraite. M. de Hansfeld m'a priée de recevoir plusieurs personnes,
entre autres M. et madame de Brévannes. Les connaissez-vous?

--Je rencontre quelquefois M. de Brévannes; on dit sa femme charmante.

--Charmante, et je crains pour le repos de mon mari qu'il ne s'en
aperçoive.

--Que dites-vous!

--Je le crois sérieusement occupé de madame de Brévannes.

--Le prince?

--Il est parfaitement libre de ses actions, autant que je le suis des
miennes.

--Et vous refusez de me recevoir chez vous... lorsque votre mari....

Paula interrompit M. de Morville.

--Je vous refuse cela, d'abord parce que vous avez juré de ne jamais
vous présenter chez moi; et puis, condamnable ou non, la conduite de mon
mari ne doit en rien influencer la mienne; il est des délicatesses de
position que vous devez apprécier mieux que personne.... Dans huit jours
vous en saurez davantage.

--Dans huit jours... pas avant?...

--Non.

--Que je suis malheureux!

--Bien malheureux, en effet! Vous venez ici accablé, désespéré, vous
reprochant votre dureté avec votre mère, oubliant tout ce qu'un homme
comme vous ne doit jamais oublier; je vous calme, je vous console, je
vous offre le moyen de ménager à la fois les volontés de votre mère et
nos propres intérêts....

--Oui, oui, vous avez raison.... Pardon, j'étais venu ici avec des
pensées misérables; vous m'avez fait rougir, vous m'avez relevé à mes
propres yeux, vous m'avez rappelé à l'honneur, à la foi jurée, à ce que
je dois à ma mère. Merci, merci; vous avez raison, pourquoi songer à
demain quand l'heure présente est heureuse? Merci d'être venue à moi dès
que je vous ai dit que j'étais accablé par la douleur, par le désespoir.
Tout à l'heure j'étais désolé, maintenant je me sens rempli de force et
d'espoir; le coeur me bat noblement; vous m'avez sauvé la vie, vous
m'avez sauvé l'honneur; mon courage est retrempé au feu de votre amour,
je me sens aimé! Je ferme les yeux, je me laisse conduire par vous;
ordonnez, j'obéis, je n'ai plus de volonté; je vous confie le sort de
cet amour qui est toute ma vie, qui est toute la vôtre.

--Oh! oui, toute ma vie!--s'écria madame de Hansfeld avec une exaltation
contenue.--En ayant en moi une confiance aveugle, vous verrez ce que
peut une femme qui sait aimer. Demain écrivez-moi des nouvelles de votre
mère, et dans huit jours vous saurez mon secret.... Jusque-là, sauf la
lettre de demain, pas un mot... je l'exige.

--Pas un mot! et pourquoi?

--Vous le saurez; mais promettez-moi ce que je vous demande... dans
l'intérêt de notre amour....

--Je vous le promets.

--Maintenant, adieu.

--Déjà?

--Il le faut. N'est-il pas bien imprudent que je sois ici?

--Adieu, Paula. Votre main... un baiser... un seul.

--Et votre serment!--dit Paula en remettant son masque et refusant de se
déganter.

Elle sortit de la loge, traversa la foule et quitta le théâtre.

Iris l'attendait dans le fiacre comme la dernière fois.

Pendant tout le temps du trajet, madame de Hansfeld fut sombre et
taciturne; elle revint à l'hôtel Lambert par la petite porte secrète,
elle monta chez elle accompagnée d'Iris.

L'amour passionné de Paula pour M. de Morville était arrivé à son
paroxysme; elle se sentait capable des déterminations les plus funestes;
sa raison était presque égarée; elle craignait surtout que M. de
Morville, malgré sa répugnance pour le mariage qu'on lui proposait, ne
s'y décidât, vaincu par les sollicitations de sa mère mourante. Il
pourrait peut-être gagner quelque temps; mais avant huit jours tout
devait être décidé pour Paula.

Iris, voyant la sombre préoccupation de sa maîtresse, en devina la cause
et lui dit, après un assez long silence, en lui montrant une épingle à
tête d'or constellée de turquoises, et fichée à une pelote recouverte de
dentelle:

--Marraine, souvenez-vous de mes paroles.... Lorsque vous voudrez que la
pensée que vous n'osez vous avouer se réalise sans que vous ou moi
prenions la moindre part à son exécution, remettez-moi cette épingle,
peu de jours après, vous n'aurez plus rien à désirer.... Depuis que je
vous ai parlé, l'idée a germé dans le coeur où je l'avais semée; elle a
grandi, elle sera bientôt mûre. Encore une fois, cette épingle, et vous
pourrez épouser M. de Morville.

--Cette épingle?--dit madame de Hansfeld en pâlissant et en prenant sur
la pelote le bijou et le contemplant pendant quelques moments avec une
effrayante anxiété.

--Cette épingle--dit Iris en avançant la main pour la saisir, le regard
brillant d'un éclat sauvage.

Madame de Hansfeld, sans lever les yeux, dit d'une voix basse et
tremblante:

--Ce que vous dites, Iris, est une sinistre plaisanterie, n'est-ce pas?
Cela est impossible.... Comment pourrez-vous?...

--Donnez-moi l'épingle... ne vous inquiétez pas du reste.

--Je serais folle de vous croire. Par quel miracle?...

En parlant ainsi, Paula, accoudée sur la cheminée et tenant toujours
l'épingle, l'avait machinalement et comme en se jouant approchée de la
main d'Iris, étendue sur le marbre.

La bohémienne saisit vivement l'épingle.

La princesse, épouvantée, la lui retira des mains avec force en
s'écriant:

--Non, non; ce serait horrible.... Oh! jamais, jamais!... meurent plutôt
toutes mes espérances.

       *       *       *       *       *



CHAPITRE XV.

LE LIVRE NOIR.


Deux jours après la première entrevue de madame de Hansfeld et de M. de
Morville au bal de l'Opéra, Iris avait apporté, selon sa promesse, le
_livre noir_ à M. de Brévannes; celui-ci y avait lu les lignes
suivantes, attribuées à la princesse:

«Je suis si troublée de cet entretien, que je puis à peine rassembler
mes souvenirs; j'ai peur de me rappeler ce que j'ai promis à M. de
Brévannes, ce que je lui ai laissé deviner, peut-être....

«Quelle est donc la puissance de cet homme? J'étais allée là bien résolue
d'être pour lui d'une froideur impitoyable; à peine l'ai-je vu... que
j'ai oublié tout... jusqu'à ses menaces....

«Quelle fatalité l'a donc, pour mon malheur, ramené ici?...

«Non, non, je ne l'aimerai pas....

«Je me fais horreur à moi-même.... Comment! en présence du meurtrier de
Raphaël... je n'ai ressenti ni haine ni fureur.... Oh! honte sur moi! il
a remarqué ma faiblesse....

«Hélas! que faire?... Lorsque j'entends sa voix, lorsque son ardent
regard... s'attache sur moi... mes résolutions les plus fermes
m'abandonnent... je ne pense qu'à l'écouter... qu'à le contempler....

«Il est si beau de cette beauté virile et hardie qui, la première fois
que je l'ai vu, m'a laissé une impression profonde... ineffaçable....
Tout en lui, annonce un de ces hommes passionnément énergiques qui
aiment... comme je saurais aimer... comme je n'ai jamais été aimée....
Oh! si ma volonté et la sienne étaient unies... à quel terme de félicité
n'arriverions-nous pas!...

«Béni soit ce livre... je puis lui dire ce que je n'oserais dire à aucune
créature humaine... ce que je n'oserais même relire tout haut....

«Il m'a demandé de me présenter sa femme.... D'avance, je la hais...
c'est pourtant à elle que je devrai de recevoir un jour son mari... mais
cette obligation m'irrite contre elle; c'est son bonheur que j'envie...
elle porte le nom de cet homme qui exerce sur moi une si incroyable
influence... ce nom que maintenant je ne puis entendre sans trouble....
Oh! cette femme, je la hais, je la hais... elle est trop heureuse!

«Après tout, pourquoi rougir de mon amour? Il ne sera jamais coupable...
car il ne sera jamais heureux....

«Mon ambition de coeur est trop grande... jamais _lui_ ne saura ce qu'il
aurait pu être pour moi, si tous deux nous eussions été libres! Oh! quel
rêve! quel paradis!

«La passion que j'éprouve est trop puissante, trop immense, pour
descendre jusqu'aux mensonges auxquels nous serions réduits, lui et moi,
si nous cherchions les plaisirs d'un amour vulgaire.... Non, non... lui
appartenir au grand jour, à la face de tous, porter noblement et
fièrement son nom... ou ensevelir mon malheureux amour au plus profond
de mon coeur... aucune puissance humaine ne me fera sortir de l'une de
ces deux alternatives....

«Or, comme lui et moi portons les chaînes du mariage... chaînes bien
lourdes!... or, comme le hasard; en libérant l'un de nous deux, ne
libérerait pas l'autre... ma vie ne sera qu'un long regret, qu'un long
supplice.... Ce que je dis est vrai; je n'ai aucun intérêt à me mentir à
moi-même.... Je connais assez la fermeté de mon caractère pour être sûre
de ma résolution....

«Et puis, _lui_ aussi a tant de volonté, tant d'énergie, que c'est être
digne de lui que de l'imiter dans son énergie, dans sa volonté, lors
même qu'elles seraient employées à lui résister....

«Oh! il ne sait pas ce que c'est de pouvoir se dire qu'on a résisté à un
homme comme lui.

«J'éprouve un charme étrange à me rendre ainsi compte des pensées qu'il
ignorera toujours, à être dans ces confidences muettes aussi tendre,
aussi passionnée pour lui que je serai froide, réservée en sa présence;
je suis contente de ma dernière épreuve à ce sujet.... De quel air
glacial je l'ai reçu!

«Mais aussi quel courage il m'a fallu!... Sans la présence d'Iris,
j'eusse été plus froide encore; mais, la sachant là, j'étais rassurée
contre moi-même.

«Cette jeune fille m'inquiète, elle m'entoure de soins; pourtant je ne
sais quel vague pressentiment me dit qu'il y a de l'hypocrisie dans sa
conduite. Elle est sombre, distraite, préoccupée; que lui ai-je fait?
Quelquefois, il est vrai, dans un accès de tristesse et de morosité, je
la rudoie.... J'y songerai... je la surveillerai.

«Que viens-je d'apprendre?... Non, non, c'est impossible... l'enfer n'a
pas voulu cela....

«Sa femme.... Berthe de Brévannes, lui serait infidèle!...

«Si les preuves qu'on vient de m'apporter étaient vraies....

«Oh! il est indignement joué... La misérable!... avec son air doux et
candide... elle ne sent donc pas ce que c'est que d'être assez heureuse,
assez honorée pour porter son nom? Lui!... lui trompé... comme le
dernier des hommes... lui raillé, moqué peut-être.... Je ne sais ce que
je ressens à cette idée, qui ne m'était jamais venue.

«Oh! je suis folle... folle... ce n'est pas de l'amour, c'est de
l'_idolâtrie_.»

Le mémento supposé de madame de Hansfeld avait été perfidement
interrompu à cet endroit.

En lisant les derniers mots, qui avaient rapport à une prétendue
infidélité de Berthe, M. de Brévannes bondit de douleur et de rage.

Par cela même que la lecture de la première partie de ce journal l'avait
plongé dans tous les ravissements de l'orgueil, et de l'orgueil exalté
jusqu'à sa dernière puissance, ce contre-coup lui fut plus douloureux
encore; il ne se posséda pas de fureur en pensant qu'il jouait peut-être
un rôle ridicule aux yeux de Paula; il connaissait assez les femmes pour
savoir que s'il leur est doux, très doux, d'enlever un mari ou un amant
à un coeur fidèle, elles se soucient médiocrement de servir de
vengeance, de représailles à un homme qu'on a trompé.

Iris elle-même avait été effrayée de l'expression de colère et de haine
qui contracta les traits de M. de Brévannes lorsqu'il eut lu ce passage
du livre noir; elle quitta le mari de Berthe, bien certaine d'avoir
frappé où elle voulait frapper.

En effet, elle laissa M. de Brévannes dans un état d'exaltation
impossible à décrire.

D'un côté, il se flattait d'être aimé par madame de Hansfeld avec une
incroyable énergie; mais il avait presque la certitude de ne pouvoir
rien obtenir d'une femme si résolue, qui puisait dans la violence même
de son amour la force de résistance qu'elle comptait déployer, voulant
et croyant fermement prouver sa passion par des refus opiniâtres dont
elle se glorifiait.

D'un autre côté, son sang bouillonnait de courroux en songeant que
Berthe le trompait, qu'il était peut-être déjà l'objet des sarcasmes du
monde. Les moindres circonstances de son entretien avec sa femme lui
revinrent à l'esprit, il y trouva la confirmation des soupçons que
quelques lignes du livre noir venaient d'éveiller.

Il ne savait que résoudre. Le lendemain il devait présenter sa femme
chez madame de Hansfeld; il lui fallait donc ménager Berthe jusqu'après
cette présentation, qu'il regardait comme si importante pour l'avenir de
son amour; mais comment se contraindrait-il jusque là, lui toujours
habitué de faire sous le moindre prétexte supporter à sa femme ses accès
d'humeur?

Il s'épuisait à chercher quel pouvait être le complice de madame de
Brévannes; après de mûres réflexions, se souvenant des goûts retirés que
Berthe avait récemment affectés, il se persuada que celle-ci
s'abandonnait à quelque obscur et vulgaire amour.

Iris, avec une infernale sagacité, avait justement dans le livre noir
fait insister Paula sur le bonheur et sur l'orgueil qu'elle aurait à
porter le nom de M. de Brévannes.... Et c'était ce nom que Berthe
déshonorait.

Le piège était trop habilement tendu pour que cet homme vain, jaloux,
orgueilleux, et d'une méchanceté cruelle lorsqu'on blessait son
amour-propre, pour que cet homme, disons-nous, n'y tombât pas, et
n'entrât pas ainsi dans un ordre d'idées nécessaires au plan diabolique
d'Iris....

En effet, après avoir passé par tous les degrés de la colère et s'être
mentalement abandonné aux menaces les plus violentes contre Berthe et
son complice inconnu, tout à coup M. de Brévannes sourit avec une sorte
de joie féroce; il se calma, s'apaisa, plus que satisfait de la trahison
de Berthe; il n'eut plus qu'une crainte... celle de ne pas pouvoir se
procurer des preuves flagrantes de son déshonneur.

Il jugea nécessaire à ses projets de cacher à madame de Brévannes la
dénonciation qu'il avait reçue, pour épier ses moindres démarches; il
voulait l'endormir dans la plus profonde sécurité.

Aussi, le lendemain (jour de la présentation de Berthe à madame de
Hansfeld) M. de Brévannes entra chez sa femme, après s'être fait
précéder d'un énorme bouquet et d'une charmante parure de fleurs
naturelles.

       *       *       *       *       *



CHAPITRE XVI.

CONVERSATION.


Berthe, peu accoutumée à de telles prévenances de la part de M. de
Brévannes, fut doublement surprise de ce cadeau de fleurs, surtout après
la scène de la veille, scène dans laquelle son mari s'était montré si
grossier.

Elle fut non moins étonnée de son air contrit et doucereux; mais dans
son ingénuité elle se laissa bientôt prendre au faux sourire de bonté
qui tempérait à ce moment la rudesse habituelle des traits de M. de
Brévannes.

Quoiqu'elle eût fait son possible pour ne pas aller à l'hôtel Lambert
dans la crainte d'y rencontrer M. de Hansfeld, Berthe se sentait
intérieurement coupable de cacher à son mari les entrevues qu'elle avait
eues chez Pierre Raimond avec Arnold; aussi s'exagérait-elle encore ses
torts à la moindre bonne parole de M. de Brévannes.

Ce fut donc presque avec confusion qu'elle le remercia des fleurs qu'il
lui avait envoyées.

--En vérité, Charles--lui dit-elle--vous êtes mille fois bon, vous me
gâtez... ce bouquet était magnifique, cette parure de camélias est de
trop.

--Vous avez raison, ma chère amie, vous n'avez pas besoin de tout cela
pour être charmante... mais je n'ai pu résister au désir de vous envoyer
ces fleurs, malgré leur inutilité; je suis ravi que cette légère
attention vous ait fait plaisir.... J'ai tant à me faire pardonner....

--Que voulez-vous dire?

--Sans doute: hier, n'ai-je pas été brusque, grondeur?... N'ai-je pas
enfin fait tout ce qu'il fallait faire pour être exécré? Mais les maris
sont toujours ainsi.

--Je vous assure, Charles, que j'avais complètement oublié....

--Vous êtes si bonne et si généreuse.... Vraiment quelquefois je ne sais
comment j'ai pu méconnaître tant de précieuses qualités....

--Charles... de grâce.

--Non vraiment... cela m'explique l'incroyable, l'aveugle confiance que
j'ai toujours eue en vous, à part quelques accès de jalousie sans motif,
bien entendu.... Tenez, vous ne sauriez croire combien surtout notre
conversation d'hier a augmenté ma confiance en vous.

--Mon ami....

--Dans le premier moment, je l'avoue... la franchise de vos craintes m'a
un peu effrayé; mais depuis, en y réfléchissant, j'y ai trouvé au
contraire les plus sérieuses garanties pour l'avenir, et une preuve de
plus de votre excellente conduite....

--Je vous en prie, ne parlons plus de cela--dit Berthe avec un embarras
qui n'échappa pas à son mari.

--Au contraire, parlons-en beaucoup, ce sera ma punition, car j'avoue
mes torts.... J'étais stupide de me fâcher de votre loyauté! Pourquoi
n'aurait-on pas la modestie de l'honneur comme la modestie du talent? Si
je vous avais priée de chanter dans un salon, devant un nombreux public,
m'auriez-vous dit:--Je suis certaine de chanter admirablement bien?...
Non, vous eussiez manifesté toutes sortes de craintes.... Et pourtant il
est certain que peu de talents égalent le vôtre.... Eh bien! vous m'avez
parlé avec la même modestie de votre future condition dans le monde où
je vous oblige d'aller, vous m'avez dit avec raison: «--J'ai le désir de
rester fidèle à mes devoirs, mais je redoute les séductions et les
périls qui entourent ordinairement une jeune femme, et j'aime mieux fuir
ces dangers que les combattre....»

--Encore une fois, je vous en prie, oublions tout ceci--dit Berthe
véritablement émue et touchée de la bonté de son mari.

--Oh! je ne vous céderai pas sur ce point--reprit celui-ci--je vous
prouverai que je m'obstine dans le bien comme dans le mal; ma franchise
égalera votre loyauté... ce qui n'est pas peu dire, et vous saurez
aujourd'hui ce que je vous ai tu hier.

--Quoi donc?

--Je vous parle rarement de mes affaires... mais cette fois vous
m'excuserez si j'entre dans quelques détails.

--Mon Dieu... je vous prie....

--Un des parents de madame la princesse de Hansfeld est très haut placé
en Autriche et peut me servir beaucoup en faisant obtenir d'importants
priviléges à une compagnie industrielle qui se forme à Vienne et dans
laquelle j'ai des capitaux engagés. En me faisant présenter à la
princesse, en vous priant d'être aimable pour elle, vous le voyez,
j'agis un peu par intérêt... mais cet intérêt est le vôtre... puisqu'il
s'agit de notre fortune.

--Mon Dieu, pourquoi ne m'avoir pas dit cela hier?

--Je vous l'aurais dit probablement; mais la persistance de vos refus à
propos de cette présentation m'a contrarié. Vous savez que j'ai un très
mauvais caractère; ma tête est partie... nous nous sommes séparés
presque fâchés, et je n'ai pas eu l'occasion de vous apprendre ce que je
voulais vous dire.

--S'il en est ainsi, Charles, croyez que je ferai tout mon possible pour
être agréable à la princesse, puisqu'il s'agit de vos intérêts; j'aurai
de la sorte un but en allant chez elle, et je redouterai beaucoup moins
les périls que j'ai la vanité de craindre.

--Voyez, ma chère enfant, ce que c'est que de s'entendre, comme toutes
les difficultés s'aplanissent.... Oh! que je m'en veux de ma vivacité;
on s'explique si mal quand on est fâché! Mais tenez, puisque nous sommes
en confiance, laissez-moi vous parler à coeur ouvert.

--Je vous en prie... si vous saviez combien je suis touchée de ce
langage si nouveau pour moi.

--C'est que le sentiment que j'éprouve pour vous est aussi presque
nouveau pour moi.

--Charles, je ne vous comprends pas.

Après un moment de silence, M. de Brévannes reprit:

--Écoutez-moi, ma chère enfant. On aime sa femme de deux façons, comme
maîtresse ou comme amie. Pendant longtemps je vous ai aimée de la
première façon. Des torts que je ne veux pas nier, mais que vous avez
punis par une décision irrévocable, ne me permettent plus de vous aimer
que comme amie; mais pour passer de l'un à l'autre de ces deux
sentiments, la transition est pénible... surtout lorsqu'il faut renoncer
à une aussi charmante maîtresse.

--De grâce....

--Le sacrifice est fait... c'est à mon amie, à ma sincère amie que je
parle, que je parlerai désormais.

M. de Brévannes dissimula si parfaitement ses mauvais desseins, et dit
ces mots d'une voix si pénétrante, qu'une larme roula dans les yeux de
Berthe; un aveu de ses torts lui vint aux lèvres. Elle prit la main de
son mari, la serra cordialement entre les siennes et répondit:

--Et désormais votre amie fera tout au monde pour être digne de....

--Assez, ma chère enfant--dit M. de Brévannes en interrompant
Berthe;--je sais tout ce que vous valez... et qu'on est toujours sûr
d'être entendu lorsqu'on s'adresse à votre délicatesse.... Mais
permettez-moi de terminer ce que j'ai à vous dire.... Par cela même
qu'il y a deux manières d'aimer sa femme, il y a deux manières d'en être
jaloux..

--Je ne vous comprends pas, mon ami.

C'est ce que je crains, surtout à propos de quelques-unes de mes paroles
d'hier que vous avez peut-être mal interprétées.

--Comment?

--Sans doute; malheureusement notre entretien est monté tout à coup sur
un ton si haut que tout s'est élevé en proportion; quand je vous parlais
de la différence de la jalousie, de l'amour et de l'amour-propre, je
voulais dire que l'on n'est pas jaloux de la même façon lorsque votre
femme est votre amie au lieu d'être votre maîtresse; dans le premier
cas, le coeur souffre; dans le second, c'est l'orgueil; et
malheureusement l'orgueil n'a pas, comme l'amour, de ces retours de
tendresse qui calment et adoucissent les blessures les plus
douloureuses... me comprenez-vous?

--Mais....

--Pas encore, je le vois. Je voudrais vous parler plus franchement...
mais je crains de mal m'expliquer et de vous choquer peut-être.

--Parlez... ne craignez rien.

--Eh bien, écoutez-moi, ma chère enfant. Depuis longtemps vous n'êtes
plus pour moi qu'une amie; mais vous avez à peine vingt-deux ans. Ces
séductions dont vous parlez, vous avez raison de les craindre; personne
plus que vous ne peut y être exposée... car ma conduite envers vous, je
ne le nie pas, pourrait sinon autoriser, du moins excuser vos fautes.

--Ah! monsieur... pouvez-vous penser?...

--Laissez-moi achever.... Si j'ai toujours le droit d'être, comme je le
suis, horriblement jaloux par orgueil, c'est-à-dire jaloux des dehors,
des apparences de votre conduite, j'ai malheureusement perdu le droit
d'être jaloux de votre coeur; j'ai seul causé votre refroidissement par
mes infidélités, par mes duretés. Il serait donc souverainement injuste
et absurde de ma part, je ne dirai pas d'exiger, mais d'espérer qu'à
votre âge votre coeur soit à tout jamais mort pour l'amour.

Berthe regarda son mari avec stupeur.

--Tout ce que je demande, tout ce que j'ai le droit d'attendre de mon
amie--reprit-il--et à ce sujet elle me trouverait inexorable, c'est, par
sa conduite extérieure, de respecter aussi scrupuleusement l'honneur de
mon nom que si elle m'aimait comme le plus aimé des amants; en un mot,
ma chère enfant, votre vie publique m'appartient parce que vous portez
mon nom... la vie de votre coeur doit être murée pour moi, puisque j'ai
perdu le droit d'y être intéressé. Tout ce que je vous dis semble vous
étonner; pourtant, réfléchissez bien; souvenez-vous de notre
conversation d'hier, et vous verrez que je vous dis à peu près les mêmes
choses... le ton seul diffère.... Pour me résumer en deux mots, de ce
jour vous avez votre liberté complète, absolue; vous vous appartenez
tout entière... nous sommes séparés sinon de droit, du moins de fait.
Mais par cela même que cette liberté intime est plus absolue, vous devez
pousser jusqu'au dernier scrupule la stricte observation de vos devoirs
apparents; et, je vous le répète, autant vous me trouverez tolérant ou
plutôt ignorant à propos de vos intérêts de coeur, autant vous me
trouverez rigoureux, impitoyable à l'endroit du respect des convenances.
Méditez bien ceci, ma chère enfant; dès aujourd'hui nos positions sont
nettement tranchées. J'aurai sans doute plutôt besoin que vous de cette
tolérance mutuelle à laquelle nous venons de nous engager pour nos
affaires de coeur... mais je n'en suis pas encore aux confidences; et
plus tard j'aurai peut-être à solliciter l'indulgence de mon amie. A
propos d'indulgence, je vous demanderai bientôt la permission de vous
quitter et de vous laisser seule.... D'ici à peu de jours je partirai
pour un voyage très court, mais très important....

--Vous partez... vous partez... dans ce moment?...

--Pour très peu de temps, vous dis-je, une ou deux semaines au plus....
Des affaires urgentes.... Mais pendant ce temps je vous confierai mes
intérêts auprès de madame de Hansfeld, bien certain qu'ils ne peuvent
être mieux placés qu'entre vos mains.... Allons, ma chère enfant, à
tantôt. Faites-vous bien belle; car si je n'ai plus ma vanité d'amant,
j'ai ma vanité de mari.

Ce disant, M. de Brévannes baisa Berthe au front et sortit.

Quelques moments de plus, sa haine et sa rage éclataient malgré lui.

Les mille émotions qui s'étaient peintes sur la candide physionomie de
Berthe pendant que son mari parlait, l'espèce de joie involontaire dont
elle avait eu honte un moment après, mais qu'elle n'avait d'abord pu
cacher lorsqu'il lui avait rendu sa liberté; son inquiétude vague, ses
espérances tour à tour éveillées et contenues, tout avait éclairé M. de
Brévannes sur la position du coeur de Berthe.

Il n'en doutait plus, elle aimait; il était trop sagace pour s'y
tromper.

Il avait un rival... sa femme le trompait.

Ce fut donc avec une secrète et sombre satisfaction qu'il s'applaudit
d'avoir plongé madame de Brévannes dans la plus complète, dans la plus
profonde sécurité.

FIN DE LA DEUXIÈME PARTIE.

       *       *       *       *       *



TROISIÈME PARTIE.



CHAPITRE XVII.

RÉSOLUTION.


La passion de madame de Hansfeld pour M. de Morville avait encore
augmenté depuis sa dernière entrevue au bal de l'Opéra.

Cet amour était chez Paula un bizarre mélange de nobles exaltations et
de funestes arrière-pensées. Elle aurait cru avilir l'homme qu'elle
aimait, en souffrant qu'il se parjurât, et elle était résolue sinon
d'ourdir, du moins de laisser tramer par Iris un complot infernal contre
les jours de son mari, pour pouvoir épouser M. de Morville, sans que
celui-ci faillît à son serment.

En vain Paula restait étrangère à cette machination, dont elle
entrevoyait à peine les résultats; elle sentait, à la violence même de
ses hésitations, de ses craintes, de ses remords anticipés, quelle part
criminelle elle prenait dans cette épouvantable action, uniquement
conçue dans l'intérêt de son amour.

Chose étrange pourtant!... Si les révélations d'Iris avaient eu lieu
quelques mois plus tôt, alors, que le prince éprouvait toute la
première ardeur de sa passion pour Paula, passion à la fois si aveugle
et si clairvoyante, qu'elle ne pouvait s'affaiblir par l'apparente
évidence des crimes de sa femme, dont il pressentait l'innocence; si les
révélations d'Iris, disons-nous, avaient eu lieu, lorsque le seul
obstacle que Paula pût opposer à l'amour du prince était le souvenir de
Raphaël.... Raphaël toujours regretté, toujours adoré; qu'arrivait-il?

Arnold apprenait l'innocence de Paula; Paula, l'indigne tromperie de
Raphaël.

Que de chances alors pour que madame de Hansfeld partageât l'amour du
prince qui méritait tant d'être aimé, qui s'était montré si vaillamment
épris! A force de soins, de tendresse, il se serait fait pardonner des
soupçons dont il avait le premier si généreusement souffert; Paula eût
reconnu combien il avait, en effet, fallu de passion, d'opiniâtre
passion à son mari pour continuer de l'aimer malgré de si funestes
apparences: la vie la plus heureuse se fût alors ouverte devant elle,
devant lui.

Malheureusement, les révélations d'Iris avaient été trop tardivement
forcées; plus malheureusement encore M. de Hansfeld aimait Berthe, et
madame de Hansfeld M. de Morville. Ce double et fatal amour rendait leur
position intolérable.

Madame de Hansfeld devait rester à jamais enchaînée à un homme qui ne
l'aimait plus; cet homme aimait une autre femme; et pour faire oublier
à Paula les odieux soupçons dont elle avait été victime, il ne pouvait
que l'entourer d'égards froids et contraints.

Et séparée de lui par un obstacle insurmontable, elle voyait à travers
le prisme enchanteur de l'amour un homme jeune, beau, spirituel,
passionné... si passionné qu'il avait voulu lui sacrifier ces deux
religions de toute sa vie: _sa parole! sa mère_! et Paula n'avait pas
même la consolation de songer que l'accomplissement de ses devoirs
ferait au moins le bonheur de M. de Hansfeld.

Celui-ci, trouvant de son côté réunies chez Berthe les grâces et les
qualités les plus séduisantes, se livrait sans remords à cet amour.
Paula lui ayant toujours manifesté son indifférence.

Telle était la position de M. et de madame de Hansfeld, au moment où
celle-ci, pour ménager M. de Brévannes, qui pouvait la calomnier si
dangereusement, allait le recevoir à l'hôtel Lambert, ainsi que Berthe.

L'exaltation de Paula était arrivée à ce point qu'elle ne pouvait
supporter plus longtemps sa position. Elle avait fixé à M. de Morville
le terme de huit jours pour lui faire part de sa résolution suprême,
parce qu'elle voulait qu'avant huit jours le sort de sa vie entière fût
décidé.

Ou elle aurait le courage de profiter des offres d'Iris, ou elle se
tuerait... si le projet de la jeune fille lui semblait exiger une
complicité pour ainsi dire trop directe, trop personnelle.

Rien ne semble plus étrange, et rien n'est pourtant plus réel que ces
compositions, que ces attermoiements avec le crime.... Les juges ne sont
pas les seuls à y trouver des _circonstances atténuantes_.

Madame de Hansfeld venait de faire demander Iris: celle-ci entra.

       *       *       *       *       *



CHAPITRE XVIII.

L'ÉPINGLE.


--Vous m'avez demandée, marraine?--dit Iris.

--Oui.... Fermez la porte... et voyez si personne ne peut nous entendre.
Iris sortit un instant et revint.

--Personne, marraine.

Le coeur de Paula battait d'une façon étrange; elle baissait les yeux
devant le regard pénétrant de la bohémienne; enfin elle lui dit avec
effort:

--Écoutez bien; la conversation que je vais avoir avec vous sera la
dernière que nous aurons au sujet de... ce que vous savez. Vous m'avez
dit, il y a quelques jours: Un mot, un signe de vous... cette épingle...
je suppose, et....

Paula ne put achever.

Iris reprit:

--Et vous êtes libre!...

--Vous m'avez dit cela....

--Je le répète....

--Vous prétendez m'être dévouée?

--Autrefois, maintenant, toujours.

--Donnez-m'en une preuve.

--Parlez, marraine.

--Dites-moi par quel moyen vous prétendez _me rendre libre_...

La voix de madame de Hansfeld s'altéra; elle reprit aussitôt et plus
vivement:--Sans que ni vous ni moi soyons complices de... ce... ce qu'il
faut faire pour cela.

Ces mots semblèrent brûler les lèvres de madame de Hansfeld.

--Pourquoi cette question?

--Je ne crois pas à la possibilité de ce que vous m'avez proposé; je ne
songe pas à en profiter; mais je veux connaître par quels moyens... vous
prétendez... enfin, vous me comprenez....

--A quoi bon vous en instruire?...

--S'ils me paraissent moins horribles que je ne le suppose...
peut-être... je ne sais...--Puis la princesse, épouvantée de ce qu'elle
venait de dire, mit la main sur ses yeux et s'écria:--Non, non,
laissez-moi... allez-vous-en, ne revenez plus, je ne veux plus vous
voir... sortez....

--Marraine, en grâce!...

--Non... sortez, vous dis-je....

--Eh bien! je vais vous dire par quels moyens....

Et Iris baissa la voix, attendant avec anxiété une nouvelle injonction
de sortir.

Paula resta muette.

Iris continua:

--Oui, je puis, si vous l'exigez, vous dire par quels moyens vous pouvez
être libre.... Mais prenez garde... prenez garde....

Madame de Hansfeld regarda fixement Iris.

--Que je prenne garde?

--Oui... vous pourrez amèrement regretter de m'avoir interrogée à ce
sujet.... Vous avez des scrupules, ils deviendront plus grands encore si
vous êtes instruite de mes desseins.... Sans la parole que vous m'avez
fait donner de ne pas agir à votre insu... je vous aurais épargné ces
angoisses.... Quelquefois même je me demande s'il n'est pas insensé à
moi de vous obéir pour cela.... Je n'ai d'autre but que votre
bonheur.... L'odieux du parjure ne retomberait que sur moi... peu
importe... vous seriez heureuse.

--Oseriez-vous manquer à ce que vous m'avez promis?

--Malheureusement je ne l'ose pas; un mot de vous est une loi pour
moi.... Au moins que cette soumission à vos volontés vous donne une foi
profonde, aveugle, dans ma parole....

--Dans votre parole?--dit amèrement Paula.

--Oui... et je vous jure que les événements ont marché de telle sorte,
sans que vous y soyez mêlée en rien, vous le savez mieux que personne...
qu'avant huit jours... vous serez peut-être libre... et non seulement
aucun soupçon ne vous atteindra, mais l'intérêt, mais les sympathies du
monde seront pour vous..

Madame de Hansfeld regarda Iris avec surprise, presque avec stupeur.

--Mais, s'il en est ainsi, pourquoi ne pas me faire part de ces
événements, puisque j'y suis, dites-vous, absolument étrangère?

--A cause de vos scrupules, marraine.

--De mes scrupules! pourquoi en aurais-je? Ne suis-je pas innocente de
ce qui se passe?

--Vos scrupules naîtront... quoique insensés.... Ils naîtront, vous
dis-je, et vous les écouterez.

--Comment cela?

--Supposez-vous instruite, par je ne sais quel prodige, de l'avenir
d'une personne qui vous soit absolument indifférente... que vous ne
connaissez même pas.... Cette prescience vous apprend que cette personne
doit mourir dans huit jours... mourir fatalement, sans que vous soyez
pour rien dans les causes de cette mort, sans qu'elle vous profite en
rien... sans que vous puissiez changer le cours des événements qui
l'amènent.... N'éprouverez-vous pas une sorte d'angoisse à cette
révélation? ne vous regarderez-vous pas pour ainsi dire comme complice
du destin en voyant cette personne ignorante du sort terrible qui
l'attend, tandis que vous en êtes instruite... vous?

--Je ne me croirais pas complice de cette mort, mais j'éprouverais de la
terreur en voyant cette personne marcher, confiante et paisible, vers un
abîme qu'elle ignore.

--Eh bien! cette terreur ne deviendra-t-elle pas un remords s'il s'agit
de votre mari, si sa mort comble tous vos voeux, réalise toutes vos
espérances?

--Que dites-vous?

--Quelque innocente que vous fussiez d'une telle catastrophe, ne vous
regarderiez-vous pas presque comme criminelle... seulement parce que
vous étiez instruite à l'avance? Encore une fois, ne m'interrogez pas
davantage... ne me forcez pas à parler... vous vous en repentiriez, il
serait trop tard.... Confiez-vous à moi.

--Me confier à vous... non, non, je sais ce dont vous êtes capable....
J'étais certainement innocente de vos affreuses tentatives sur M. de
Hansfeld... et les apparences me condamnaient. Pourtant je vous dis que
je veux tout savoir.

--Êtes-vous décidée à renoncer à M. de Morville?

--Que vous importe?...

--Il faut que je le sache... dans ce cas seulement je dois parler.... Il
serait cruel de laisser périr pour rien... deux créatures de Dieu....

--La vie de deux personnes serait donc en danger?--s'écria madame de
Hansfeld.

--Malheur sur moi! malheur sur vous!--dit Iris désolée ou paraissant
l'être de l'indiscrétion qui lui échappait.--Vous me faites dire ce que
je ne voulais pas dire. Eh bien! oui, à cette heure, la vie de deux
personnes est en danger....

--Béni soit Dieu qui t'a fait parler; jamais je n'achèterai le bonheur
de ma vie entière à un tel prix.... Je renonce à M. de Morville, et que
je sois maudite si jamais....

--Arrêtez... marraine. Je sais la puissance de vos scrupules... mais je
sais aussi la puissance de votre amour.... Quoiqu'il s'agisse de la vie
de deux personnes... vous pourriez être maudite....

--Malheureuse....

--Tenez, marraine, laissons les événements suivre leur cours... ce qui
sera... sera....

--Maintenant que tu m'as rempli l'âme de terreur, car je sais ce dont tu
es capable, tu veux le taire.... Non, non, parle... je l'exige....

--Eh bien donc, puisque vous m'y forcez, apprenez tout.... Le prince
aime Berthe et il en est aimé... Vous savez la jalousie féroce de M. de
Brévannes.... Il hait déjà le prince parce qu'il est votre mari....
Maintenant qu'il le sait aimé de sa femme, il le hait à la mort....
Supposez Berthe assez imprudente pour accorder un rendez-vous à M. de
Hansfeld, rendez-vous innocent ou coupable, volontaire ou forcé, peu
importe; M. de Brévannes en est instruit, il les surprend tous deux par
la ruse: les apparences sont contre eux.... Que fait-il? dites, que
fait-il?

--Mon Dieu!... mon Dieu!...

--Que fait-il! Il se croit aimé de vous, il croit qu'en vous rendant
libres, vous et lui, par le double meurtre qu'il peut commettre
impunément, il obtiendra votre main....

--Mais c'est une machination infernale....

--Mais seriez-vous libre... ou non?... Et en quoi auriez-vous participé
à tout ceci?... Votre mari vous trompe... pour la femme d'un homme que
vous haïssez.... Qu'y pouvez-vous?... Cet homme les tue tous les deux...
Êtes-vous sa complice? Qui vous empêche ensuite d'épouser M. de
Morville?... En quoi lui-même peut-il jamais vous soupçonner d'avoir
trempé dans cette machination?... Bien plus, ainsi que je vous le
disais, l'intérêt, les sympathies du monde ne seront-ils pas pour
vous?...

--Vous êtes folle.... A peine M. de Brévannes se porterait-il à une si
terrible extrémité s'il se croyait aimé de moi, et encore il n'oserait
pas m'offrir une main... teinte du sang de mon mari....

--Cet homme est d'une jalousie d'orgueil si sauvage, que dans aucune
circonstance il n'aurait hésité à tuer sa femme et son séducteur; mais
comme il vous aime avec d'autant plus d'ardeur qu'il se croit follement
aimé de vous, il ne doute pas que vous ne braviez les convenances
jusqu'à lui donner votre main, et il se hâte à cette heure de tendre le
piége où sa femme et votre mari doivent infailliblement périr.

--Mais vous perdez la raison. Cet homme, si vaniteux qu'il soit, ne se
croira jamais aimé de moi. A peine lui ai-je dit quelques paroles
bienveillantes pour conjurer le mal qu'il pouvait me faire.

--Mais... j'ai parlé pour vous... moi!

--Vous avez parlé pour moi?

Et Iris raconta à madame de Hansfeld l'histoire du _livre noir_.

Paula resta muette, anéantie, à cette révélation.

Elle ne pouvait croire à tant d'audace, à une combinaison si diabolique.

--Mais c'est épouvantable!--s'écria-t-elle.

Iris regarda sa maîtresse en souriant d'un air étrange, et lui dit:

--Vous m'aviez jusqu'ici reproché d'agir sans votre consentement... j'ai
eu tort.... Je voulais vous cacher le fil des événements qui se
préparaient, vous m'avez forcée de vous le découvrir.... Vous devez vous
en repentir, maintenant que vous savez tout.... Ignorante de cette
trame, son succès était pour vous un coup du hasard, vous en profitiez
sans remords; maintenant vous en êtes instruite... si vous ne la
dévoilez pas, vous en êtes complice.

--Et pourquoi m'avez vous obéi?--s'écria machinalement madame de
Hansfeld.--Pourquoi m'avez-vous appris ces horreurs?

Ce mot était odieux, il révélait la secrète et homicide pensée de Paula.

--Je vous ai obéi--reprit amèrement Iris--parce que j'attendais cet
ordre avec impatience, et que si vous ne me l'aviez pas donné je vous
aurais de moi-même instruite de tout ceci....

--Que dit-elle?

--Je ne m'abuse pas; en travaillant à votre bonheur, c'est à ma perte
que je cours: lorsque vous aurez épousé M. de Morville, je ne serai plus
pour vous qu'un objet de mépris et d'horreur.... Certes, j'aurais pu
agir en silence, sans vous prévenir, et vous laisser recueillir
innocemment le fruit de cette sanglante combinaison. Mais je l'avoue...
je n'ai pas eu ce courage; je veux bien mourir pour vous, mais à
condition que vous me disiez au moins:--Meurs pour moi!

--Étrange et abominable créature!

--Votre bonheur causera ma perte, je le sais; mais au moins, au sein de
votre heureux amour, peut-être aurez-vous un souvenir pour moi....

--Si vous vous sacrifiiez ainsi dans mon intérêt, vous eussiez attendu
que ce que vous appelez mon bonheur fût assuré pour me faire cette
nouvelle révélation....

--Non, marraine; il se peut que vous ayez plus de vertu que d'amour, et
alors votre bonheur eût été à tout jamais empoisonné. A cette heure, au
contraire, en apprenant à quel prix vous auriez épousé M. de Morville,
vous pouvez choisir, vous avez entre vos mains l'avenir de votre amour
pour M. de Morville, le sort de Berthe de Brévannes et de votre mari....
Un mot de vous à M. de Brévannes au sujet du _livre noir_... et il sait
que vous ne l'aimez pas, qu'il est dupe d'une fourberie dont je suis
l'auteur, et qu'au lieu de conduire sa femme à l'hôtel Lambert pour la
faire plus sûrement tomber dans le piége qu'il lui tend ainsi qu'à M. de
Hansfeld, il doit arracher Berthe à cet amour innocent encore... puisque
la mort de sa femme et du prince lui est inutile; tel est votre devoir,
marraine, faites-le. Sans doute, M. de Brévannes, furieux, répandra
contre vous les plus atroces calomnies.... Que vous importe?... ce sont
des calomnies.... Sans doute, M. de Morville pourra s'en affliger, y
croire, et sourire amèrement en songeant à l'amour idéal et romanesque
qu'il avait pour vous; cela est triste; que vous importe?... pendant la
longue vie qu'il vous reste à passer auprès du prince que vous n'aimez
pas, et qui ne vous aime plus... vous pourrez vous répéter glorieusement
chaque jour: J'ai fait mon devoir.

--Oh! maudite sois-tu, démon vomi par l'enfer!... s'écria madame de
Hansfeld avec égarement;--laisse-moi... laisse-moi.... Pourquoi viens-tu
m'enfermer dans un cercle affreux dont je ne puis sortir sans causer la
mort de deux infortunés, ou sans me jeter dans l'abîme d'un désespoir
sans fin?

--Vous assombrissez bien les couleurs du tableau, marraine; vous pouvez
sortir du cercle affreux dont vous parlez... mais pour aller le front
haut et fier à l'autel avec M. de Morville, pour passer auprès de lui
la vie la plus belle et la plus honorée.

--Oh! tais-toi... tais-toi!

--Et cela sans lui faire parjurer ses serments, et cela sans le rendre
coupable envers sa mère, car elle bénirait ce mariage, que vous pouvez
contracter avec joie... sans honte, sans crime, en restant paisible à
attendre les événements... ne provoquant rien, ne faisant rien, ne
sachant rien....

--Tais-toi! oh! tais-toi!

--N'encourageant pas même par un mot hypocrite la vengeance féroce et
intéressée de M. de Brévannes, en étant toujours avec lui froidement
polie.... Tout est prévu.... Le livre noir parlera pour vous: le livre
noir dira que, pour rendre plus tard votre mariage possible, il ne faut
pas qu'on soupçonne M. de Brévannes de vous aimer et d'avoir calculé la
vengeance qu'il aura tirée du prince et de Berthe.... Cela vous épargne
encore une assiduité qui, remarquée dans le monde, aurait pu éveiller la
jalousie de M. de Morville.... Je vous dis que tout était prévu...
soigneusement prévu, marraine.

--Mon Dieu!... mon Dieu, délivrez-moi de l'obsession de cette créature!

--De sorte qu'après le tragique événement--reprit imperturbablement
Iris--M. de Brévannes n'a aucun reproche à vous faire, et vous lui
fermez votre porte sans un mot d'explication. Brévannes éclatera... que
pourra t-il faire ou dire? Le livre noir est entre mes mains, il n'a
pas une lettre de vous; d'ailleurs, pour se plaindre, il lui faudrait
avouer l'infâme calcul qui lui a presque fait provoquer son déshonneur
pour avoir le droit de tuer sa femme et votre mari.... Mais il
n'oserait, car il inspirerait autant de mépris que d'horreur, qu'en
dites-vous, marraine?

--Laisse-moi... te dis-je... va-t'en... va-t'en... tu m'épouvantes!

--Mon Dieu! que fais-je autre chose que de vous exposer le bien et le
mal?... Maintenant vous êtes libre... choisissez!

--Monstre!... tu sais bien la portée de les paroles... et des
criminelles espérances que tu évoques à ma pensée.

--Suis-je un monstre... pour vous dire de choisir entre le bien et le
mal? La vertu est donc une terrible chose à pratiquer, qu'elle coûte
autant de larmes que le crime?...

--Seigneur, ayez pitié de moi!

--Un dernier mot, marraine. J'ai pu mettre en jeu certaines passions,
préparer certains événements... mais il ne dépend plus de moi de modérer
leur marche; car... ils semblent se précipiter... demain, peut-être, il
serait trop tard.... Si vous êtes décidée au _bien_... c'est-à-dire à
prévenir votre mari du danger qu'il va courir, et M. de Brévannes de la
mystification dont il est dupe... agissez sans délai, aujourd'hui même,
à l'instant.... Une heure de retard peut tout perdre... c'est-à dire
tout gagner dans l'intérêt de votre amour....

A ce moment, un valet de chambre entra, après avoir frappé, chez Paula.

--Qu'est-ce?--dit-elle à cet homme.

--Ne sachant pas si madame la princesse recevait, j'ai prié M. et madame
de Brévannes d'attendre.

--Ils sont là?--s'écria madame de Hansfeld en tressaillant.

--Oui, princesse.

--Madame a oublié qu'elle avait donné rendez-vous à M. et madame de
Brévannes ce matin...--dit Iris.

--En effet--reprit Paula d'une voix émue--je... oui... sans doute.

--La princesse reçoit--se hâta de dire Iris.--Priez seulement M. et
madame de Brévannes d'attendre... un moment.

Le valet de chambre sortit.

       *       *       *       *       *



CHAPITRE XIX.

DÉCISION.


--Jamais... jamais... je n'aurai le courage de recevoir monsieur et
madame de Brévannes--s'écria la princesse avec désespoir--car....

La voix du prince interrompit Paula.

Le salon où elle se trouvait était séparé des autres appartements par
une longue galerie semblable à celle que M. de Hansfeld occupait à
l'étage supérieur.

Des portières de velours remplaçaient les portes; Paula entendit son
mari demander au valet de chambre, qui se tenait à l'extrémité de cette
galerie, si la princesse était chez elle.

--C'est le prince!--s'écria Iris.

--Il va se rencontrer avec cette jeune femme...--dit Paula.--Tous deux
ignorent que M. de Brévannes est instruit de leur amour, et que par un
affreux calcul il doit feindre d'ignorer cet amour.... Oh! c'est
horrible... les laisser dans cette funeste confiance....

Iris se hâta de lui dire:

--Vous voulez épargner ces malheureux et renoncer à M. de Morville?
Soit; tout à l'heure, au moment où M. de Brévannes sortira de l'hôtel,
je trouverai moyen de lui parler, et en deux mots je lui apprends la
fourberie du livre noir.

Paula fit un mouvement.

--N'est-ce pas là votre volonté, marraine?

--Oui, oui.

--Pourtant, si par hasard cette volonté changeait, si vous vouliez
profiter des événements que cette rencontre du prince et de Berthe chez
vous va précipiter encore... à moins que vous ne vous y opposiez lorsque
vous me verrez me lever pour aller attendre M. de Brévannes, donnez-moi
cette épingle en me disant de la serrer... cela voudra dire que M. de
Brévannes doit rester dans son erreur....

--Mais....

--Voici le prince.... Tout à l'heure donnez-moi cette épingle... et dans
huit jours vous êtes libre, sinon... renoncez à jamais à M. de Morville.

M. de Hansfeld entra chez sa femme.

Iris avait l'habitude de rester auprès de sa maîtresse, lors même que
celle-ci recevait des visites. Sa présence à la scène suivante parut
donc au prince fort naturelle.

       *       *       *       *       *



CHAPITRE XX.

LA CHASSE AU MARAIS.


M. de Hansfeld était à la fois surpris, ému, troublé.

Il venait de voir Berthe descendre de voiture avec M. de Brévannes,
Berthe à qui il avait cru dire à tout jamais adieu lors de sa dernière
entrevue avec elle chez Pierre Raimond.

Ayant toujours ignoré que Paula connaissait M. de Brévannes, Arnold ne
pouvait concevoir pourquoi celui-ci conduisait sa femme à l'hôtel
Lambert, et comment madame de Hansfeld s'était liée avec Berthe, dont
elle le savait épris. Paula, pour échapper au voyage d'Allemagne dont
son mari la menaçait, ne l'avait-elle pas menacé à son tour de révéler
les entrevues qu'il avait avec Berthe chez le graveur, de les révéler,
disons-nous, à M. de Brévannes?

Quel était donc le but de Paula en recevant Berthe à l'hôtel Lambert?
Était-ce affectation, indifférence?

Arnold se perdait en conjectures; en songeant qu'il allait revoir
Berthe, l'étonnement, le bonheur, la crainte l'agitaient malgré lui. Il
dit à Paula, d'une voix légèrement émue:

--Il me semble que je viens de voir entrer une visite pour vous?

--Oui...--répondit madame de Hansfeld avec embarras.--Une femme de mes
amies m'a présenté dans le monde madame de Brévannes, que l'on dit
charmante et que vous trouvez telle...--ajouta-t-elle en riant d'un air
forcé.--Madame de Brévannes m'a demandé quand je restais chez moi, je
lui ai dit aujourd'hui et je l'avais oublié... On l'a fait un moment
attendre avec son mari.... Ne vous ayant pas vu, il m'a été impossible
de vous prévenir de cette visite... qui, je le crois, ne pouvait
d'ailleurs vous être désagréable.

--Ma marraine me permettra-t-elle de lui faire observer que voilà déjà
bien longtemps que les personnes attendent?--dit Iris avec une sorte de
familiarité respectueuse à laquelle on était habitué.

--Elle a raison--dit M. de Hansfeld, imprudemment entraîné par le désir
de revoir Berthe; il sonna.

Un laquais parut.

--Faites entrer--dit le prince.

Le laquais sortit.

Iris et Paula échangèrent un regard.

Pour l'intelligence de la scène suivante, nous dirons que quelques
lignes du livre noir, toujours écrites au nom de Paula et communiquées
le matin même par Iris à M. de Brévannes, apprenaient à celui-ci que
l'objet de l'amour de Berthe était le prince de Hansfeld, et que très
souvent elle avait eu des entrevues avec lui, sous un nom supposé, chez
Pierre Raimond.

Quelques mots expressifs indiquaient le parti terrible que M. de
Brévannes pouvait tirer de cet amour, dont la punition, s'il devenait
coupable et flagrant, pouvait assurer la liberté de M. de Brévannes et
de Paula.

Après cette découverte, M. de Brévannes redoubla d'hypocrisie afin
d'augmenter encore la sécurité de sa femme, qu'il se promit néanmoins
d'observer attentivement, quoiqu'il ne doutât pas qu'elle aimât le
prince.

Le premier refus de Berthe de se rendre à l'hôtel Lambert, son émotion
croissante en approchant des lieux où elle allait revoir Arnold, étaient
des preuves convaincantes de cet amour. M. de Brévannes s'étant
d'ailleurs informé auprès du portier de Pierre Raimond des visites que
recevait le graveur, M. de Hansfeld lui avait été si exactement dépeint
qu'il n'attendait que l'occasion de voir le prince pour s'assurer de son
identité avec le visiteur assidu de Pierre Raimond.

Paula, assise auprès de la cheminée, avait à côté d'elle une petite
table sur laquelle était placée la fatale épingle qui, remise à Iris,
devait l'empêcher de dévoiler à M. de Brévannes la fourberie dont il
était dupe, et le laisser dans la créance qu'en se débarrassant de sa
femme et du prince il pourrait épouser Paula.

La bohémienne, occupée d'un travail de tapisserie, était demi-cachée par
les rideaux de la fenêtre auprès de laquelle elle se tenait; mais elle
pouvait néanmoins ne pas quitter sa maîtresse du regard.

Et il faut le dire, ce regard semblait quelquefois exercer sur Paula une
sorte de fascination.

Enfin M. de Hansfeld, debout devant la cheminée, dissimulait à peine son
émotion.

La porte s'ouvre, un valet de chambre annonce:

--M. et madame de Brévannes.

Peut-être trouvera-t-on un contraste assez dramatique entre la
conversation futile, oiseuse, désintéressée des quatre acteurs de cette
scène, et les anxiétés, les passions diverses et profondes qui les
agitaient.

Madame de Hansfeld se leva, fit quelques pas au-devant de Berthe, et lui
dit avec grâce:

--Vous êtes, madame, mille fois aimable d'avoir bien voulu vous rappeler
que je restais chez moi aujourd'hui.

--Madame... vous... êtes bien bonne--balbutia Berthe, en baissant les
yeux de peur de rencontrer ceux d'Arnold.

La malheureuse femme se sentait défaillir.

La princesse ajouta:

--Voulez-vous me permettre, madame, de vous présenter monsieur de
Hansfeld, qui n'a pas eu, jusqu'à présent, l'honneur de vous
rencontrer?

Arnold s'avança, salua profondément et dit à Berthe:

--Je regrette toujours de ne pas accompagner madame de Hansfeld dans le
monde aussi souvent que je le désirerais; mais après la bonne fortune
qu'elle vous a due, madame, je le regrette doublement; pourtant je me
console, puisque je suis assez heureux pour pouvoir vous présenter
mes... hommages.

Voulant venir au secours de Berthe, qui de plus en plus troublée ne
trouvait pas un mot à répondre à Arnold, madame de Hansfeld dit à
celui-ci en lui présentant M. de Brévannes d'un geste:

--Monsieur de Brévannes....

Ce dernier salua.

Le prince lui rendit ce salut et lui dit avec affabilité:

--Je serai toujours enchanté, monsieur, de vous rencontrer chez madame
de Hansfeld, et j'espère que j'aurai le plaisir de vous y voir souvent.

--Aussi souvent, monsieur, qu'il me sera possible de profiter d'une
offre si aimable sans en abuser....

Après ces préliminaires indispensables, les quatre personnages
s'assirent. Paula à sa place, à droite de la cheminée, Berthe à gauche,
M. de Brévannes à côté de madame de Hansfeld, et Arnold auprès de la
fille du graveur.

Le prince, sentant la nécessité de vaincre son émotion, faisait les
honneurs de chez lui avec la plus parfaite dignité.

Berthe, de son côté, se rassurait peu à peu; Paula tâchait de ne pas
céder aux terribles préoccupations que devait lui causer son dernier
entretien avec Iris.

M. de Brévannes, qui avait toujours entendu parler du prince de Hansfeld
comme d'une sorte d'original, farouche, bizarre, à demi-insensé, et qui
s'était demandé comment sa femme avait pu s'éprendre d'un tel homme, M.
de Brévannes resta stupéfait de la distinction et de la gracieuse
urbanité du prince, dont la figure juvénile et douce était des plus
charmantes.

Alors il comprit parfaitement l'amour de Berthe, et sa rage s'en
augmenta contre elle et contre M. de Hansfeld. Aussi, jetait-il
quelquefois sur celui-ci à la dérobée des regards de tigre; puis il
cherchait les yeux de Paula avec un air d'intelligence tour à tour
sombre et passionné qui prouva à madame de Hansfeld qu'Iris ne l'avait
pas trompée au sujet du livre noir.

Un silence assez embarrassant avait succédé aux premières banalités de
la conversation.

Le prince le rompit en disant à Berthe:

--Vous avez dû, madame, avoir bien de la peine à trouver cette demeure
isolée au milieu de ce quartier désert?

--Non, monsieur,--répondit Berthe en rougissant jusqu'aux yeux;--mon
père... habite très près d'ici.

Cette réponse, que la jeune femme avait, pour ainsi dire, faite
involontairement, redoubla sa confusion en lui rappelant les premiers
temps de son amour pour Arnold. Celui-ci se hâta d'ajouter:

--C'est différent, madame; mais venir à l'île Saint-Louis, c'est
toujours une espèce de voyage pour les véritables Parisiens.

--Du moins--dit M. de Brévannes--on est bien dédommagé de ce voyage...
comme vous dites, monsieur, en pouvant admirer cet hôtel... un véritable
palais!...

--En effet--dit Paula pour prendre part à la conversation--dans le
faubourg Saint-Germain, ce quartier des beaux hôtels que nous avons
habité pendant quelque temps, on ne trouve rien de comparable à cette
demeure véritablement grandiose.

--On ne peut plus bâtir des palais maintenant--dit M. de Brévannes--les
fortunes sont beaucoup trop divisées.... Vous avez beaucoup plus de bon
sens que nous, messieurs les étrangers; en Angleterre, en Russie, en
Allemagne aussi, je le suppose, le droit d'aînesse a sagement maintenu
le principe de la grande propriété.

--Je suis sûr, monsieur--dit en souriant M. de Hansfeld--que vous n'avez
jamais eu de frère ou de soeur?

--C'est vrai, monsieur; mais qui vous donne cette certitude?

--Votre admiration pour l'excellence du droit d'aînesse.

M. de Brévannes ne comprit pas ce qu'il y avait d'aimable dans les
paroles du prince, et il répondit:

--Vous croyez, monsieur, que si je n'étais pas fils unique j'aurais eu
d'autres manières de voir à ce sujet?

--Je crois, monsieur, que votre manière d'aimer vos frères et vos soeurs
aurait complètement changé votre manière de voir à ce sujet. Mais,
pardonnez-nous, madame--dit le prince en s'adressant à Berthe--de parler
pour ainsi dire politique; ainsi, sans transition aucune, je vous
demanderai ce que vous pensez de la nouvelle comédie... donnée au
Théâtre-Français. Madame de Hansfeld et moi, nous avons eu le plaisir de
vous y voir, je n'ose dire de vous y remarquer.

--Cela ne pouvait guère être autrement--dit Berthe en reprenant un peu
d'assurance--j'étais à côté de madame Girard, qui avait une coiffure si
singulière qu'elle attirait tous les regards.

--Je vous assure, madame--reprit Paula--qu'en jetant les yeux dans votre
loge nous n'avons vu le singulier bonnet... le sobieska de madame
Girard, que par hasard.

--Cette comédie m'a paru charmante et remplie d'intérêt--dit Berthe--et,
sans connaître l'auteur, M. de Gercourt, j'ai été enchantée de son
succès... il avait tant d'envieux!

--L'auteur, M. de Gercourt, est tout à fait un homme du
monde?...--demanda madame de Hansfeld.

--Oui, madame--reprit M. de Brévannes--il a été l'un des cinq ou six
hommes des plus à la mode de Paris; on le classait même immédiatement
après le _beau_ Morville, cet astre qui a longtemps brillé d'un éclat
sans égal; entre nous, je ne sais pas trop pourquoi; c'était un
engouement ridicule, rien de plus, car Gercourt et beaucoup d'autres ont
mille fois plus d'agréments que ce prétentieux M. de Morville.

Paula tressaillit en entendant prononcer un nom si cher à son coeur.

Le regard de la princesse rencontra le regard d'Iris... ce regard lui
pesa sur le coeur comme du plomb.

Ignorant complètement l'amour de Paula pour M. de Morville, et croyant
d'un bon effet aux yeux de madame de Hansfeld, de faire montre de dédain
à l'endroit d'un des hommes les plus recherchés de Paris; cédant
d'ailleurs à un sentiment d'envie et à une habitude de dénigrement qu'il
avait depuis longtemps prise à l'égard de M. de Morville, qu'il
détestait, sans autre motif qu'une basse jalousie, M. de Brévannes,
continua:

--Ce M. de Morville a une jolie figure, si l'on veut; mais il a l'air si
stupidement satisfait de lui-même, qu'il en fait mal au coeur. On parle
de ses succès; après tout, il n'a jamais réussi qu'auprès de ces femmes
faciles auxquelles on peut prétendre, pourvu qu'on soit du monde dont
elles sont.... On a fait beaucoup de bruit de sa liaison avec cette
Anglaise: il en était fort épris, soit; mais elle se moquait de lui,
comme fera toute femme de bon goût; car ne trouvez-vous pas, madame,
qu'on peut toujours à peu près juger de la valeur d'une femme par la
valeur de l'homme qu'elle distingue?

--C'est généralement vrai, monsieur--dit Paula en se contenant.

--Eh bien! madame, vous venez d'apprécier les sots et ridicules
enthousiastes de ce sot et ridicule Morville.

Rien de plus vulgaire que ce dicton: Les petites causes produisent
souvent de grands effets. Mais aussi rien de plus vrai que cette
vulgarité.

En voici une nouvelle preuve:

M. de Hansfeld ne connaissait pas M. de Morville, il lui était donc
indifférent d'en entendre parler en mal ou en bien; mais cédant, malgré
lui sans doute, à un vague désir de se mettre bien avec M. de Brévannes,
il crut lui être agréable en partageant son avis au sujet de M. de
Morville.

Enfin, la pauvre Berthe elle-même, autant par envie de complaire à son
mari que par suite de cette déférence, de cet acquiescement involontaire
qu'une femme accorde toujours au jugement de celui qu'elle aime, la
pauvre Berthe, disons-nous, fut, pour ainsi dire, le naïf et timide écho
du prince dans la conversation suivante.

Cette conversation fut la _cause_; nous dirons tout à l'heure l'_effet_.

M. de Hansfeld reprit donc:

--Je ne connais pas M. de Morville, je l'ai aperçu deux ou trois fois;
il m'a paru beau, mais d'une affectation presque ridicule, et j'ai
entendu dire que l'on exagérait beaucoup son mérite....

--C'est aussi ce que j'ai entendu dire...--ajouta la malheureuse
Berthe;--il a, ce me semble, une figure très régulière... mais peut-être
un peu insignifiante.

Paula ne dit pas un mot; elle prit sur la petite table l'épingle fatale
et se mit à jouer avec ce bijou.

Iris ne quittait pas sa maîtresse du regard.

Elle tressaillit d'une sombre joie au mouvement de sa maîtresse.

On le voit, la petite _cause_ commençait à produire son _effet_.

--Je suis enchanté de voir une personne de goût comme vous,
monsieur--dit M. de Brévannes au prince--rendre mon jugement décisif en
l'approuvant.

Arnold, pour achever de se mettre tout à fait dans les bonnes grâces du
mari de Berthe, hasarda un léger mensonge et reprit:

--Je me souviens même d'avoir un jour écouté sa conversation, et je l'ai
trouvée au-dessous du médiocre....

--Il est vrai que M. de Morville ne passe pas, dit-on, pour avoir
infiniment d'esprit...--ajouta le doux et tendre écho en baissant ses
grands yeux bleus, et en rougissant à la fois et de mentir et de faire
une sorte de _bassesse_ pour être agréable à M. de Brévannes.

La petite cause continuait de produire son effet.

Tenant dans sa main droite l'épingle constellée madame de Hansfeld
battait pour ainsi dire sur sa main gauche la mesure du crescendo de
colère qui l'agitait, et qui enveloppait Berthe, M. de Brévannes et le
prince.

Dans ce moment elle rencontra les yeux d'Iris, et, au lieu de détourner
son regard de celui de la bohémienne, elle la regarda un moment d'un air
tellement significatif, qu'Iris crut qu'elle allait lui donner
l'épingle.

M. de Brévannes reprit, en s'adressant à madame de Hansfeld:

--Mais vous-même, madame, que pensez-vous de M. de Morville?
N'avons-nous pas raison de nous révolter un peu contre l'admiration
moutonnière qui fait une idole d'un homme nul?

--Certainement, monsieur--dit Paula--il est très bien de ne pas accepter
des renommées par cela seulement qu'elles sont des renommées....

--C'est qu'aussi jamais renommée ne fut moins méritée; et je ne suis pas
le seul, je vous le jure, qui proteste contre elle.... Beaucoup de
personnes pensent comme moi; et ce qui indispose contre ce M. de
Morville, c'est qu'il prétend à tous les succès. A l'entendre, il monte
à cheval mieux que personne, il fait des armes mieux que personne, il
lire à la chasse mieux que personne....

--Est-ce que M. de Morville est grand chasseur?--dit Arnold.

--Il en a du moins la prétention, car il les a toutes; mais je suis sûr
qu'il justifie aussi peu celle-là que les autres, et qu'il chasse par
ton et non par plaisir.

--Il a tort--dit Arnold--car c'est un des plus vifs plaisirs que je
connaisse....

--Vous êtes chasseur, monsieur?--dit M. de Brévannes.

--Nous avons de si belles chasses en Allemagne, qu'il est impossible de
ne pas avoir ce goût. Il est surtout une chasse que j'aimais beaucoup,
et qui n'est peut-être pas très connue en France....

--Quelle chasse, monsieur?... Je puis vous renseigner, car j'ai aimé,
j'aime encore passionnément la chasse....

--La chasse au marais. Nous avons en Allemagne d'admirables passages
d'oiseaux aquatiques.

--Vous aimez la chasse au marais!...--s'écria M. de Brévannes après un
moment de réflexion, et comme éclairé par une idée subite.

--A la folie... monsieur.... Mais avez-vous en France beaucoup de ces
chasses?

--Nous en avons, et je puis même dire que j'en ai une chez moi, en
Lorraine, des plus belles de la province....

--Certainement--dit naïvement Berthe--ce matin même encore le régisseur
de M. de Brévannes lui a annoncé qu'il y avait en ce moment un passage
extraordinaire de...--je ne me rappelle pas le nom de ces oiseaux--dit
Berthe en souriant.

--Un passage de halbrans; ils sont venus s'abattre sur nos étangs par
nuées... et, tenez, monsieur--dit M. de Brévannes avec une expression de
franche cordialité--si je ne craignais pas de passer pour un vrai paysan
du Danube... pour un homme par trop sans façon....

Le prince regardait M. de Brévannes avec surprise.

--En vérité, monsieur--lui dit-il--je ne comprends pas....

--Eh bien, ma foi, arrière la honte, entre chasseurs la franchise avant
tout. Le passage des halbrans est magnifique cette année, il dure
toujours au moins une huitaine. J'ai quatre cents arpents d'étangs; ma
maison est confortablement arrangée pour l'hiver.... Permettez-moi de
vous offrir d'y venir tirer quelques coups de fusil; en trente-six
heures nous serons chez moi.... Et, si par un hasard inespéré, madame de
Hansfeld n'avait pas trop d'aversion pour la campagne pendant quelques
jours d'hiver, madame de Brévannes tâcherait de lui en rendre le séjour
le moins désagréable possible. Vous le voyez, monsieur, lorsque je me
mets à être indiscret, je ne le suis pas à demi....

A cette proposition si brusque, si inattendue, si en dehors des
habitudes et des usages reçus, et qui, acceptée par M. de Hansfeld
pouvait avoir de si terribles résultats, la princesse tressaillit.

Berthe rougit et frissonna.

Iris bondit sur sa chaise. M. de Hansfeld put à peine dissimuler sa
joie; pourtant, avant d'accepter, il tâcha, mais en vain, de rencontrer
le regard de Berthe. La jeune femme n'osait lever les yeux.

Arnold interpréta cette expression négative en sa faveur, et répondit:

--En vérité, monsieur, cette offre est si aimable et faite avec tant de
bonne grâce... que je craindrais de vous laisser voir tout le plaisir
qu'elle me fait, si, comme vous le dites, entre chasseurs on ne devait
pas avant tout accepter franchement ce qu'on vous offre franchement.

--Vous acceptez donc, monsieur?--s'écria M. de Brévannes.--Puis,
s'adressant à Paula:--Puis-je espérer, madame, que l'exemple de M. de
Hansfeld vous encouragera, si sauvage que soit mon invitation, si
insolite que soit en plein hiver, je n'ose dire... une telle partie de
plaisir. Je suis sûr que madame de Brévannes ferait de son mieux pour
vous faire trouver moins longs ces quelques jours de solitude au milieu
de nos bois.

--Croyez, madame--dit Berthe d'une voix altérée--que je serais bien
heureuse si vous daigniez nous accorder cette faveur.

--Vous êtes mille fois aimable, madame; mais je crains de vous causer un
tel dérangement...--dit Paula dans une inexprimable angoisse. Elle
sentait que de son consentement allait dépendre son avenir, celui de M.
de Morville, celui de Berthe et d'Arnold; car, ainsi que l'avait prévu
Iris, sans s'attendre pourtant à cet incident si peu prévu, elle
sentait que les événements allaient se précipiter d'une manière
effrayante.

--Soyez généreuse, madame--dit M. de Brévannes;--nous tâcherons de vous
distraire... nous organiserons pour vous de véritables chasses de
demoiselles; j'ai des furets excellents.... Si vous ne connaissez pas le
divertissement du furetage, cela vous amusera, je le crois.... Le temps
est assez doux cet hiver... je puis vous promettre une pêche aux
flambeaux.... Enfin, j'ai une réserve bien peuplée de daims et de
chevreuils; vous en verrez prendre quelques-uns dans les toiles. Je me
hâte de vous dire que cette chasse n'a rien de barbare, car les victimes
restent vivantes. Je sais, madame, que ce sont là de rustiques et
simples amusements; mais le contraste même qu'ils offrent avec la ville
de Paris pendant l'hiver peut leur donner quelque piquant... de même
qu'après les avoir goûtés vous trouverez peut-être plus de saveur aux
brillants plaisirs du monde.

--Croyez, monsieur--répondit Paula, dans une anxiété de plus en plus
profonde--que cette partie de plaisir improvisée me serait extrêmement
agréable par la seule présence de madame de Brévannes; mais je crains
vraiment qu'elle ne consente à ce voyage impromptu que par considération
pour moi.

--Oh! non, madame, j'y trouverai, je vous assure, le plus grand
charme... le plus grand plaisir....

Encore un effet important causé par une petite cause.

Ces paroles furent prononcées par Berthe avec une si naïve expression de
bonheur et de joie... le regard qu'elle échangea en ce moment avec
Arnold (regard rapidement intercepté par Paula) trahissait une passion
si profonde, si ineffable, si radieuse, que tous les serpents de l'envie
et de la rage mordirent madame de Hansfeld au coeur.

Paula aussi aimait avec passion, avec enivrement... et cet amour ne
devait jamais être heureux. La vue d'un bonheur qui lui était interdit
redoubla sa colère; elle se souvint de la malveillance presque
méprisante avec laquelle M. de Brévannes, M. de Hansfeld et Berthe
avaient parlé de M. de Morville; elle les enveloppa tous trois dans le
même sentiment de haine; dans ce moment d'exaspération, d'autant plus
violente qu'elle était plus contrainte, elle accepta l'offre de M. de
Brévannes, et dit à Berthe d'une voix dont elle sut parfaitement
dissimuler l'émotion:

--Eh bien, madame, au risque d'être véritablement fâcheuse en me rendant
à votre aimable insistance... j'accepte.

--Oh! que vous êtes bonne, madame!--s'écria Berthe.

--Et quand partons-nous, monsieur de Brévannes?--dit le prince sans
pouvoir dissimuler sa joie;--je me fais une fête de cette chasse.

--Je serai aux ordres de madame de Hansfeld--dit M. de
Brévannes;--seulement je lui ferai observer que le séjour des oiseaux de
passage est ordinairement assez court, et que nous devrions nous rendre
chez moi le plus tôt possible.

--Qu'en pensez-vous, madame?--dit M. de Hansfeld à sa femme.

--Mais si demain... convient à madame de Brévannes....

--A merveille--dit M. de Brévannes.--Moi et ma femme, nous partirons ce
soir pour vous précéder de quelques heures, et avoir au moins le plaisir
de vous attendre.

A ce moment, Iris se leva.

Ce mouvement rappela à madame de Hansfeld toute la terrible réalité de
sa position.

Un nuage lui passa devant les yeux, sa respiration se suspendit un
moment sous la violence des battements de son coeur; elle frissonna
comme si une main de glace eût passé dans ses cheveux.

Le moment fatal était arrivé.

Il s'agissait pour elle de faire le premier pas dans la voie du crime.

Si elle laissait sortir Iris sans lui donner l'épingle, Iris allait tout
révéler à M. de Brévannes, et Paula renonçait à l'espoir alors si
prochain, si probable, d'épouser M. de Morville, en profitant d'un
double meurtre dont elle serait toujours complètement innocente aux yeux
du monde.

Iris rangea assez bruyamment quelques objets sur sa table, pour donner
un avertissement à sa maîtresse.

Paula hésitait encore....

Iris fit un pas vers la porte....

Une lutte terrible s'engagea dans l'âme de madame de Hansfeld entre son
bon et son mauvais ange.

Iris fit encore un pas, atteignit la porte, leva lentement la main pour
la poser sur le bouton de la serrure.

Le pêne cria....

Le mauvais ange de Paula eut le dessus dans la lutte; madame de Hansfeld
dit d'une voix si basse, si basse:--Iris!... qu'il fallut toute
l'attention que prêtait la bohémienne à cette scène pour que ce mot
parvînt jusqu'à elle.

Iris fut en deux pas auprès de sa maîtresse.

--Tenez... allez, je vous en prie, serrer cette épingle...--dit Paula
d'une voix défaillante....

Et elle remit l'épingle à la bohémienne.

Iris, en touchant la main de sa maîtresse pour prendre ce bijou, la
sentit humide et glacée.

       *       *       *       *       *



CHAPITRE XXI.

LE CHÂTEAU DE BRÉVANNES.


La terre de M. de Brévannes, située en Lorraine près de Longueville, à
quelques lieues de Bar-le-Duc, était une confortable résidence. Beau
parc, belles réserves de bois, magnifiques étangs alimentés par quelques
effluvions de l'Ornain, maison d'habitation vaste et commode, tout, dans
cette propriété, répondait au tableau que M. de Brévannes en avait tracé
à M. de Hansfeld.

Depuis trois jours Berthe, son mari, le prince et Paula sont arrivés au
château; Iris a été nécessairement comprise dans l'invitation de M. de
Brévannes, invitation que chacun de nos personnages avait de trop
puissantes raisons d'accepter pour s'arrêter à la singularité d'un tel
voyage dans cette saison.

Paula avait continuellement évité toute occasion de se rencontrer seule
avec M. de Brévannes. Ce dernier, selon les prévisions d'Iris, avait
imité madame de Hansfeld, afin de ne pas donner une apparence de
préméditation à la vengeance qu'il calculait avec un atroce sang-froid.

Berthe était pourtant agitée de sinistres pressentiments. Pendant toute
la route de Paris à Brévannes, son mari avait été tour à tour d'une
gaieté forcée et d'une si obséquieuse prévenance, que la défiance de
Berthe s'était vaguement éveillée.

Un moment elle avait songé à prier son mari de la laisser à Paris; mais
après l'engagement formel pris avec le prince et la princesse de
Hansfeld, elle abandonna cette idée.

En arrivant à Brévannes, elle s'occupa des soins de la réception de ses
hôtes. Chose étrange! il ne lui vint pas un moment à la pensée que son
mari pût être épris de madame de Hansfeld; cette conviction l'eût
peut-être rassurée. Quoique la manière dont cette partie de campagne
s'était engagée eût été assez naturelle, un secret instinct disait à
Berthe que ce voyage avait un autre but que la chasse au marais.

La seule personne complètement heureuse, et heureuse sans crainte et
sans arrière-pensée, était Arnold. Un hasard inattendu servait si bien
son amour naguère inespéré, qu'il se laissait aller au bonheur de passer
quelques jours avec Berthe dans une intimité de chaque instant.

Iris observait tout et épiait surtout les moindres démarches d'Arnold et
de madame de Brévannes. Malheureusement pour la bohémienne, ces
derniers, malgré les soins incessants que M. de Brévannes avait mis à
leur ménager des occasions de tête-à-tête, les avaient constamment
évitées.

Il restait à Iris un dernier et immanquable moyen de forcer Berthe et M.
de Hansfeld à une entrevue secrète et d'une apparence compromettante:
dès que la nuit approcherait, elle irait dire à Berthe que son père,
horriblement inquiet de son départ précipité, s'était mis en route, et
que, pour ne pas rencontrer M. de Brévannes, il priait Berthe d'aller
l'attendre dans le chalet où, l'été, celle-ci passait ordinairement ses
journées. Cette maisonnette, située au milieu d'un massif de bois, était
proche de la grille du parc; rien de plus vraisemblable que l'arrivée de
Pierre Raimond; Berthe irait l'attendre au pavillon: au lieu du vieux
graveur, elle verrait arriver Arnold; puis... prévenu par Iris, M. de
Brévannes surviendrait.... Le reste se devine.

Le troisième jour de son arrivée à Brévannes, la bohémienne, lassée
d'épier en vain, cherchait Berthe pour la rendre victime de la
machination qu'elle avait méditée, lorsqu'elle aperçut celle-ci venant
du côté du pavillon dont il est question, et un peu plus loin, derrière
elle, M. de Hansfeld.

Iris se glissa dans un fourré de houx et de buis énormes qui
ombrageaient le parc en cet endroit et formaient une allée sinueuse qui,
longeant les murs, allait de la grille au chalet.

Il est bon de dire que cette fabrique, située à l'angle des murs du
parc, se composait de deux pièces de rez-de-chaussée.

Il était quatre heures environ, le jour très bas, le ciel pluvieux et
menaçant. Au moment où Iris se cacha dans les buis, Arnold rejoignait
Berthe.

Celle-ci tressaillit à la vue du prince et fit quelques pas pour
retourner au château; mais Arnold, la prenant par la main d'un air
suppliant, lui dit:

--Enfin... je puis avoir un moment d'entretien avec vous... depuis deux
jours! On dirait, en vérité, que vous me fuyez... moi, si heureux de ce
voyage improvisé... Tenez, Berthe, j'ai peine à croire à mon bonheur....

--Je vous en supplie... laissez-moi.... Je vous évite parce que j'ai
peur....

--Peur... et de quoi, mon Dieu?...

--Tenez, monsieur de Hansfeld... vous m'aimez, n'est-ce pas?--s'écria
tout à coup Berthe.

--Si je vous aime!...

--Eh bien!... ne me refusez pas la seule grâce que je vous aie
demandée....

--Que voulez-vous dire?...

--Partez....

--Partir... à peine arrivé... lorsque....

--Je vous dis que si vous m'aimez vous prendrez, bon ou mauvais, le
premier prétexte venu... et vous quitterez cette maison.

--Mais je ne vous comprends pas.... Pourquoi... lorsque votre mari?...

--Ah! ici... ne prononcez pas son nom....

Rassurez-vous.... Je partage vos scrupules.... Je suis ici chez lui....
Je ne vous parlerai pas d'amour; je ne vous dirai rien que votre père ne
pût entendre s'il était là. Ce que je vous demande, Berthe, ce sont
quelques-unes de ces bonnes et tendres paroles que vous adressiez à
votre frère Arnold dans ces longues causeries que nous faisions en tiers
avec votre père.

--Silence... quelqu'un a marché dans le taillis...--dit Berthe avec
inquiétude.

--Que vous êtes enfant.... C'est le vent qui agite les arbres. Tenez!...
voilà le givre et la pluie qui tombent... et vous sortez sans votre
manteau africain; c'est un double tort; ce burnous à capuchon vous rend
si jolie....

--Je l'ai laissé dans le vestibule... mais je vous en prie, rentrons au
château....

--Il est trop loin, la pluie tombe... pourquoi ne pas aller dans le
chalet, là-bas, attendre que cette averse soit passée?

--Non, non....

--Oubliez-vous votre promesse de me faire visiter ce pavillon, votre
retraite chérie? Oh! je n'abandonne pas cette bonne occasion de vous
forcer à remplir votre promesse.... Tenez, la pluie augmente; venez...
de grâce? Mais qu'avez-vous donc, vous me répondez à peine.... Vous
tremblez, c'est de froid, sans doute... imprudente!...

--Je ne puis vous dire ce que j'éprouve, mais je ressens une terreur
vague, involontaire.... Je vous en supplie, malgré la pluie, retournons
au château.

--Mais c'est un enfantillage auquel je ne consentirai pas. Vous vous
trouvez un peu souffrante, il ne faut donc pas vous exposer
davantage.... Cette pluie est glacée, le chalet est à vingt pas.

--Eh bien! promettez-moi de partir demain.

--Encore?

--Oui.... Ne me demandez pas pourquoi; j'ai peur pour vous, pour moi; je
ne serai tranquille que lorsque vous serez éloigné d'ici. Je ne
m'explique pas ces craintes... mais je les éprouve cruellement.

--Mais enfin... admettez que votre mari soit jaloux.. qu'avez-vous à
redouter? quel mal faisons-nous? Il est d'ailleurs plein d'attentions
pour vous, il ne soupçonne rien.

--Ce sont justement ses bontés... si nouvelles pour moi... et sa douceur
hypocrite qui m'épouvantent.... Lui, autrefois si brusque.... Et un
jour...--Berthe tressaillit et s'écria en s'interrompant et en mettant
une main tremblante sur le bras d'Arnold:--Encore!!! je vous assure
qu'on marche dans ce taillis.... On nous suit.

Arnold prêta l'oreille, entendit en effet quelques branches crier dans
l'épais fourré de buis et de houx; malgré la difficulté de pénétrer dans
ce massif inextricable, Arnold allait s'y enfoncer, lorsque le bruit
augmenta, le feuillage frémit, et à quelques pas un chevreuil bondit et
sauta sur la route.

Arnold ne put retenir un éclat de rire, et dit à Berthe:

--Voyez-vous votre espion?

La jeune femme, un peu rassurée, reprit le bras d'Arnold; ils n'étaient
plus qu'à quelques pas du chalet.

--Eh bien! pauvre peureuse--dit Arnold.

--Je vous en supplie, ne plaisantez pas, je crois aux pressentiments,
Dieu nous les envoie.

--Mais comment, parce que votre mari semble revenir envers vous à de
meilleurs sentiments, vous vous effrayez? Admettez même qu'il feigne
cette bienveillance hypocrite pour vous tendre un piége, qu'avez-vous à
redouter? que peut-il surprendre? Après tout, que demandé-je, sinon de
jouir loyalement de ce qu'il m'a offert loyalement, de passer quelques
jours auprès de vous? Je vous le jure, je ne sais pas quels seront mes
voeux dans l'avenir... mais je me trouve à cette heure le plus heureux
des hommes, je ne veux rien de plus; le présent est si beau, si doux,
que ce serait le profaner que de songer à autre chose....

La pluie redoublait de violence.

Le jour, très sombre, commençait à baisser.

Berthe et le prince entrèrent dans le chalet.

       *       *       *       *       *



CHAPITRE XXII.

LE CHALET.


Berthe, pour faire honneur à ses hôtes, avait fait disposer ce petit
pavillon de la même manière que lorsqu'elle l'habitait.

Sur les murs on voyait quelques gravures dues au burin de son père, des
aquarelles peintes par Berthe, ses livres, son piano. Un bon feu
flamboyait dans la cheminée, ses vives lueurs luttaient contre
l'obscurité croissante.... Une fenêtre carrée, semblable à celles des
chaumières suisses, garnie de plomb et composée de petits carreaux
verdâtres, grands comme la paume de la main, laissait voir l'allée du
bois qui conduisait de la grille au chalet; la porte était restée
entr'ouverte; Berthe, debout près de la cheminée, appuyait son front sur
sa main, ne pouvant vaincre l'émotion qui l'accablait. Arnold, plein
d'une joie d'enfant, ou plutôt d'amant, examinait avec une sorte de
tendre curiosité tous les objets dont Berthe s'entourait habituellement.

--Quel bonheur pour moi--lui dit-il--de pouvoir emporter ce souvenir
des lieux que vous habitez! et ce tableau sera toujours vivant dans ma
pensée.... Voilà votre piano, cet ami des longues heures de rêverie et
de tristesse... ces belles gravures, oeuvres de votre père, où vous avez
dû souvent attacher vos yeux attendris, en vous reportant par la pensée
auprès de lui, dans sa modeste retraite....

--Oui, sans-doute--dit Berthe avec distraction;--mais, mon Dieu,
qu'ai-je donc? je ne sais pourquoi mes idées roulent dans un cercle
sinistre. Savez-vous à quoi je pense à toute heure? aux tentatives de
meurtre auxquelles vous avez si miraculeusement échappé... Ne savez-vous
donc rien de nouveau? avez-vous pu découvrir l'auteur de ces criminelles
tentatives?

M. de Hansfeld tenait à ce moment un volume des _Ballades_ de Victor
Hugo et ouvrait curieusement le livre à une page marquée par Berthe.

Il retourna à demi la tête, sans fermer le livre, et dit à la jeune
femme avec un sourire d'une étrange sérénité:

--Je crois connaître... ce... meurtrier.... Et il ajouta:--Quel plaisir
de lire les lignes où vos yeux se sont arrêtés... ma soeur!

--Vous le connaissez?... s'écria Berthe.

--Je le crois.... Vous avez passé la journée d'hier et celle
d'aujourd'hui avec cette homicide personne.--Puis s'interrompant
encore:--Que je suis aise que vous partagiez mon admiration pour cette
ravissante ballade la _Grand'mère_... une des plus touchantes
inspirations de l'illustre poëte.... Vous avez, entre autres, souligné
ces vers, d'une naïveté enchanteresse, que j'aime autant que vous les
aimez....

Berthe croyait rêver en voyant le sang-froid du prince.--Que
dites-vous?--reprit-elle--j'ai passé la journée d'hier et d'aujourd'hui
avec....

--Avec une meurtrière.... Oui.... Mais écoutez, que ces vers sont
adorables.... Pauvres petits enfants!

    Tu nous trouveras morts près de la lampe éteinte;
    Alors que diras-tu?
    Quand tu t'éveilleras,
    Tes enfants à leur tour seront sourds à ta plainte.
    Pour nous rendre la vie....

--Grand Dieu! s'écria Berthe, en interrompant Arnold;--mais c'est donc
votre femme qui est coupable de ces tentatives de meurtre? Pourtant vous
nous aviez dit....

--Ce n'est pas ma femme,--reprit le prince en replaçant le livre sur la
tablette;--mais c'est, si je ne me trompe... son âme damnée... cette
jeune fille au teint cuivré...

--Iris!...

--Iris... j'en suis même à peu près sûr.

--Et votre femme?

--Ignorait tout.. j'aime à le croire.

--Et vous gardez ce monstre auprès de vous, dans votre maison? Mais si
elle renouvelait ses tentatives?

--Eh bien!--dit Arnold avec un sourire à la fois si mélancolique, si
calme et si doux, que les yeux de Berthe se mouillèrent de larmes.

--Comment, eh bien! s'écria-t-elle;--et si...; mais cette idée est
horrible....

--Si elle recommençait ses expériences, ma chère soeur..., et qu'elle
réussît, je lui en saurais gré.

--Que dites-vous?

--Franchement, quelle est ma vie désormais? Pendant ces quelques jours
passés près de vous, l'ivresse du présent m'empêchera de songer à
l'avenir; mais après? De deux choses l'une..., ou nous serons
heureux.... Et, malgré votre indifférence pour votre mari, mon bonheur
vous coûtera tant de larmes... tant de remords..., noble et loyale comme
vous l'êtes, que mon amour vous causera autant de chagrins que les
cruautés de votre mari.... Si, au contraire, les circonstances nous
forcent de nous séparer, que restera-t-il? l'oubli!!! Malgré les
serments de se souvenir toujours, hélas! il y a quelque chose de plus
horrible que la mort de ceux que nous aimons... c'est l'oubli de cette
mort! Vous le voyez... quel avenir! Avec vous, il n'y en aurait eu qu'un
de possible pour votre bonheur et pour le mien... c'était de vous
épouser.... Mais c'est un rêve! eh bien! ne vaut-il pas mieux que cette
bonne et prévoyante bohémienne soit là comme une providence mortuaire,
et qu'elle fasse de moi ce que, je l'avoue, je n'aurais peut-être pas
le courage de faire moi-même... quelque chose qui a vécu!...

--Oh! ce que vous dites est affreux; mais dans quel but, mon Dieu,
commettrait-elle ce crime?

--Que sais-je? je ne lui ai jamais fait de mal... je l'ai toujours
comblée.... Mais les bohémiens sont si bizarres.... Une superstition...
un rien... que sais-je! La pauvre enfant se donne bien du mal peut-être
pour machiner son coup, tandis qu'après ces huit jours, bien entendu, je
serais très disposé à faire la moitié du chemin.

A ce moment, la porte se ferma brusquement.

Berthe poussa un cri de frayeur.

--Cette porte... qui la ferme?

--Le vent...--dit Arnold.

La clef tourna deux fois dans la serrure.

--On nous enferme--s'écria Berthe.

Arnold courut à la porte, l'ébranla; ce fut en vain.

--Mon Dieu! je suis perdue.... La nuit est presque venue... et enfermée
avec vous au bout de ce parc....

--Mais la fenêtre...--s'écria Arnold.

Il y courut.

--Il regarda. Il ne vit personne.

Il voulut la briser.... Impossible. Le treillis de plomb était si serré
qu'il courbait, mais qu'il ne cassait pas; et puis cette fenêtre était à
châssis fixe et immobile. Celle qui éclairait la porte du fond avait le
même inconvénient.

Mon Dieu! ayez pitié de moi!--dit Berthe en tombant agenouillée.

       *       *       *       *       *



CHAPITRE XXIII.

LE DOUBLE MEURTRE.


Iris, cachée dans le taillis, avait suivi Berthe et Arnold depuis le
commencement de leur entretien jusqu'à leur entrée dans le chalet.

De grands massifs de buis et de houx dérobaient la bohémienne aux
regards de ceux qu'elle épiait. C'était elle qui avait mis sur pied et
fait bondir le chevreuil qui avait franchi l'allée devant Berthe. Après
s'être approchée peu à peu du pavillon, Iris ferma la porte à double
tour, et triomphante alla retrouver M. de Brévannes, qui l'attendait à
une assez grande distance.

Si le hasard n'eût pas servi le détestable dessein d'Iris en réunissant
Berthe et Arnold, elle se servait de la ruse qu'elle avait projetée en
attirant la jeune femme dans le pavillon sous le prétexte de lui faire
rencontrer Pierre Raimond.

M. de Brévannes était armé d'un fusil à deux coups et vêtu d'un costume
de chasse; le choix de son arme éloignait toute idée de préméditation,
rien de plus naturel que sa conduite. En rentrant de la chasse, il
surprenait chez lui sa femme et M. de Hansfeld, renfermés dans un
pavillon écarté à la nuit tombante. Il les tuait.

Qui pourrait dire qu'il n'y avait rien de coupable dans leur entretien?

Personne....

Qui pourrait dire que la porte était fermée en dehors?

Personne....

Malgré sa résolution, M. de Brévannes frémit à la vue d'Iris.

Le moment décisif était venu.

La bohémienne dissimula sa joie féroce, et lui dit avec un accent de
douleur profonde:

--Je les ai suivis à leur insu, ainsi que je faisais d'après vos ordres
depuis leur arrivée ici. Ils se parlaient bas; leurs lèvres se
touchaient presque... _Lui_ avait un bras passé autour de la taille de
votre femme. Tout à l'heure ils sont entrés ainsi dans le chalet; alors
j'ai fermé la porte... et je suis venue....

M. de Brévannes ne répondit rien.

On entendit seulement le bruit sec des deux batteries de son fusil qu'il
arma, et ses pas précipités qui bruirent sur les feuilles sèches dont
l'allée était jonchée.

La nuit était sombre.

Il lui fallait environ un quart d'heure pour arriver au pavillon.

Nous devons dire qu'à ce moment cet homme était autant poussé au meurtre
par les fureurs de la jalousie que par le calcul atroce et insensé de
tuer M. de Hansfeld afin d'épouser ensuite sa veuve.... Il croyait
Berthe et le prince coupables.

En ce moment M. de Brévannes était, ivre de rage; le sang lui battait
aux tempes.

Après une assez longue marche, il aperçut au bout de l'allée les faibles
lueurs que jetait le feu allumé dans la cheminée du chalet à travers la
fenêtre treillagée de plomb.

Il hâta le pas.

La pluie et le givre tombaient à torrents.

A mesure qu'il approchait du pavillon, il se sentait tour à tour baigné
d'une sueur froide ou brûlant de tous les feux de la fièvre.

Enfin... il arriva, marchant légèrement et avec précaution: il approcha
l'oeil des carreaux verdâtres.

A la lueur expirante du foyer, il reconnut l'espèce de manteau blanc à
capuchon que Berthe portait ordinairement.

Assise sur un divan, la jeune femme lui tournait le dos; elle appuyait
ses lèvres sur le front d'un homme agenouillé à ses pieds qui
l'entourait de ses deux bras.

Par un mouvement plus rapide que la pensée, M. de Brévannes ouvrit la
porte, entra, appuya le canon de son fusil entre les deux épaules de sa
victime et tira.

Elle tomba sans pousser un cri sur l'épaule de celui qui la tenait
embrassée.

--Maintenant à vous, beau prince, coup double!...--s'écria M. de
Brévannes en dirigeant le canon de son fusil sur le crâne de l'homme qui
tâchait de se relever.

Au moment où il allait tirer, la porte de la seconde chambre du chalet
s'ouvrit violemment derrière lui.

Quelqu'un qu'il ne voyait pas lui saisit le bras, détourna le fusil et
l'empêcha de commettre un second crime. M. de Brévannes se retourna et
vit.... M. de Hansfeld!

A ce moment, l'homme agenouillé devant la femme se releva, se précipita
sur M. de Brévannes en criant:

--Assassin!

--M. de Morville!--s'écria M. de Brévannes en reconnaissant ce dernier à
la lueur d'un jet de flammes.

--Tu as tué madame de Hansfeld, assassin!--répéta M. de Morville.

M. de Brévannes recula d'un pas, tenant toujours son fusil à la main;
ses cheveux se dressaient de terreur. Il se précipita vers la femme dont
le corps avait glissé à terre, mais dont la tête reposait sur le
sofa....

Il reconnut Paula.

En s'apercevant de cette sanglante méprise, qui le rendait coupable d'un
assassinat que rien ne pouvait excuser, en trouvant M. de Morville
auprès de la femme dont il se croyait passionnément aimé, un vertige
furieux saisit M. de Brévannes; il poussa un éclat de rire féroce et
disparut.

Le prince, M. de Morville, bouleversés par cette scène horrible, ne
s'opposèrent pas à son départ.

Quelques secondes après, on entendit une détonation.

M. de Brévannes venait de se tuer.

       *       *       *       *       *



CHAPITRE XXIV.

EXPLICATION.


Il nous reste à expliquer l'arrivée de M. de Morville au château de
Brévannes, et sa présence, ainsi que celle de Paula dans le chalet, où
se trouvaient Berthe et Arnold un quart d'heure auparavant.

M. de Morville avait appris par madame de Lormoy, sa tante, que Paula
était subitement partie avec son mari pour la Lorraine, au milieu de
l'hiver, pour aller passer quelque temps chez M. de Brévannes.

M. de Morville ignorait complètement que Paula connût M. de Brévannes;
ce départ si subit, si extraordinaire en cette saison, annonçait une
intimité bien grande. De plus, il se souvenait de quelques mots, de
quelques réticences de Paula lors de sa dernière entrevue avec elle au
bal masqué. Il se crut sacrifié, trahi, ou plutôt il ne put trouver une
raison plausible au départ de Paula; sa raison se perdit. Au risque de
compromettre Paula par l'invraisemblance du prétexte de son voyage, il
partit pour la Lorraine, décidé à parler à tout prix à madame de
Hansfeld et à éclaircir ce mystère.

Il arriva en effet sur les quatre heures du soir, fit arrêter sa voiture
à la grille du parc qui avoisinait le chalet, ainsi que nous l'avons
dit, et envoya son domestique à madame de Hansfeld avec ces mots:

«Madame,

«Par suite d'un pari avec ma tante, madame de Lormoy, qui, surprise de
votre brusque départ et assez inquiète sur votre santé, désirait
vivement savoir de vos nouvelles, j'ai gagé que je viendrais m'en
informer auprès de vous, et que je retournerais à l'instant à Paris
rassurer madame de Lormoy. Si vous êtes assez bonne pour vous intéresser
à mon pari, veuillez me le faire savoir. N'ayant pas l'honneur de
connaître M. de Brévannes, et ayant promis de ne pas même descendre de
voiture, j'attends votre réponse à la grille du parc.»

Paula reçut ce billet au moment où elle rentrait de la promenade. Il
pleuvait. Prendre à l'instant le premier manteau venu (ce fut celui de
Berthe, il se trouvait dans un vestibule), courir auprès de M. de
Morville, tel fut le premier mouvement de Paula.

Au milieu de ses terribles angoisses, elle voulait à tout prix éloigner
M. de Morville d'un lieu où pourrait se passer un événement si tragique.

M. de Morville descendit de voiture à la vue de Paula, entra dans le
parc, prit son bras et lui fit de tendres reproches sur son départ si
brusque, la suppliant de lui expliquer cette détermination si bizarre.

Craignant d'être rencontrés dans le parc, quoique la nuit commençât à
venir, Paula conduisit, tout en marchant, M. de Morville vers le
pavillon où se trouvaient enfermés Berthe et M. de Hansfeld.

En entendant ouvrir la porte, Berthe, par un mouvement de frayeur
involontaire, se réfugia dans la seconde pièce du pavillon; Arnold la
suivit et put, en entendant le rapide entretien de M. de Morville et de
Paula, s'assurer que du moins Paula n'avait jamais oublié ses devoirs.

M. de Morville, rassuré par les plus tendres protestations de Paula qui
le pressait de partir, venait de lui demander un seul baiser sur le
front... lorsque M. de Brévannes la tua, trompé par l'obscurité, par le
manteau de Berthe, et surtout par la conviction qu'il avait de la
présence de celle-ci dans le pavillon.

On retrouva, le lendemain, le châle d'Iris flottant sur un des étangs.

On se souvient que M. de Morville avait dit à Paula qu'un serment sacré
le forçait de fuir toutes les occasions de la voir.

C'était encore une machination d'Iris.

Jalouse de ce nouvel attachement de sa maîtresse, elle était allée
trouver madame de Morville, lui avait fait un effrayant tableau de la
jalousie cruelle et soupçonneuse du prince de Hansfeld, capable,
dit-elle, de faire tomber M. de Morville dans un sanglant guet-apens
s'il s'occupait plus longtemps de la princesse.

Madame de Morville, épouvantée des dangers que courait son fils, lui fit
jurer, sans lui découvrir la cause de son effroi, de ne plus songer à
madame de Hansfeld à moins que celle-ci ne devînt veuve. M. de Morville,
quoique ce serment lui coutât beaucoup, vit sa mère qu'il adorait, si
émue, si suppliante, elle était d'une santé si chancelante, qu'il sentit
que la refuser serait lui porter un coup terrible, peut-être mortel. Il
céda... il promit.

       *       *       *       *       *

Dix-huit mois après ces événements, Berthe Raimond, princesse de
Hansfeld, partit avec Arnold et le vieux graveur pour habiter
l'Allemagne, où ils se fixèrent tous trois.


FIN.



TABLE DES CHAPITRES.

DEUXIÈME PARTIE.

I. Le livre noir

II. Pensées détachées

III. Arnold et Berthe

IV. Intimité

V. Récit

VI. Menaces

VII. Réflexions

VIII. Interrogatoire

IX. Révélations

X. Aveux

XI. Rendez-vous

XII. Propositions

XIII. Correspondance

XIV. Le mariage

XV. Le livre noir

XVI. Conversation

TROISIÈME PARTIE

XVII. Résolution

XVIII. L'épingle

XIX. Décision

XX. La chasse au marais

XXI. Le château de Brévannes

XXII. Le chalet

XXIII. Le double meurtre

XXIV. Explication


FIN DE LA TABLE.



IMP. DE GUSTAVE GRATIOT, RUE DE LA MONNAIE, II.





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