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Title: Les Mémoires d'un âne.
Author: Ségur, Comtesse de, 1799-1874
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Les Mémoires d'un âne." ***

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La Comtesse de Ségur



LES MÉMOIRES D'UN ÂNE



À MON PETIT MAITRE

M. HENRI DE SÉGUR


_Mon petit Maître, vous avez été bon pour moi, mais vous avez parlé avec
mépris des ânes en général. Pour mieux vous faire connaître ce que sont
les ânes, j'écris et je vous offre ces Mémoires. Vous verrez, mon cher
petit Maître, comment moi, pauvre âne, et mes amis ânes, ânons et
ânesses, nous avons été et nous sommes injustement traités pas les
hommes. Vous verrez que nous avons beaucoup d'esprit et beaucoup
d'excellentes qualités; vous verrez aussi combien j'ai été méchant
dans ma jeunesse, combien j'en ai été puni et malheureux, et comme le
repentir m'a changé et m'a rendu l'amitié de mes camarades et de mes
maîtres. Vous verrez enfin que lorsqu'on aura lu ce livre, au lieu de
dire: Bête comme un âne, ignorant comme un âne, têtu comme un âne, on
dira: de l'esprit comme un âne, savant comme un âne, docile comme un
âne, et que vous et vos parents vous serez fiers de ces éloges.

Hi! han! mon bon Maître; je vous souhaite de ne pas ressembler, dans la
première moitié de sa vie, à votre fidèle serviteur,

CADICHON, Âne savant._



I

LE MARCHE

Je ne me souviens pas de mon enfance; je fus probablement malheureux
comme tous les ânons, joli, gracieux comme nous le sommes tous; très
certainement je fus plein d'esprit, puisque, tout vieux que je suis,
j'en ai encore plus que mes camarades. J'ai attrapé plus d'une fois mes
pauvres maîtres, qui n'étaient que des hommes, et qui, par conséquent,
ne pouvaient pas avoir l'intelligence d'un âne.

Je vais commencer par vous raconter un des tours que je leur ai joués
dans le temps de mon enfance:

Les hommes n'étant pas tenus de savoir tout ce que savent les ânes, vous
ignorez sans doute, vous qui lisez ce livre, ce qui est connu de tous
les ânes mes amis: c'est que tous les mardis il y a dans la ville de
Laigle un marché où l'on vend des légumes, du beurre, des oeufs, du
fromage, des fruits et autres choses excellentes. Ce mardi est un jour
de supplice pour mes pauvres confrères; il l'était pour moi aussi avant
que je fusse acheté par ma bonne vieille maîtresse, votre grand'mère,
chez laquelle je vis maintenant. J'appartenais à une fermière exigeante
et méchante. Figurez-vous, mon cher petit maître, qu'elle poussait la
malice jusqu'à ramasser tous les oeufs que pondaient ses poules, tout le
beurre et les fromages que lui donnait le lait de ses vaches, tous les
légumes et fruits qui mûrissaient dans la semaine, pour remplir des
paniers qu'elle mettait sur mon dos.

Et quand j'étais si chargé que je pouvais à peine avancer, cette
méchante femme s'asseyait encore au-dessus des paniers et m'obligeait à
trotter ainsi écrasé, accablé, jusqu'au marché de Laigle, qui était à
une lieue de la ferme. J'étais toutes les fois dans une colère que je
n'osais montrer, parce que j'avais peur des coups de bâton; ma maîtresse
en avait un très gros, plein de noeuds, qui me faisait bien mal quand
elle me battait. Chaque fois que je voyais, que j'entendais les
préparatifs du marché, je soupirais, je gémissais, je brayais même dans
l'espoir d'attendrir mes maîtres.

--Allons, grand paresseux, me disait-on en venant me chercher, Vas-tu te
taire, et ne pas nous assourdir avec ta vilaine grosse voix. Hi! han!
hi! han! voilà-t-il une belle musique que tu nous fais! Jules, mon
garçon, approche ce fainéant près de la porte, que ta mère lui mette sa
charge sur le dos!... Là! un panier d'oeufs! encore un!... Les fromages,
le beurre... les légumes maintenant!... C'est bon! voilà une bonne
charge qui va nous donner quelques pièces de cinq francs. Mariette, ma
fille, apporte une chaise, que ta mère monte là-dessus!... Très bien!
Allons, bon voyage, ma femme, et fais marcher ce fainéant de bourri.
Tiens, v'là ton gourdin, tape dessus.

--Pan! pan!

--C'est bien; encore quelques caresses de ce genre, et il marchera.

--Vlan! Vlan!

Le bâton ne cessait de me frotter les reins, les jambes, le cou; je
trottais, je galopais presque; la fermière me battait toujours. Je fus
indigné de tant d'injustice et de cruauté; j'essayai de ruer pour
jeter ma maîtresse par terre, mais j'étais trop chargé; je ne pus que
sautiller et me secouer de droite et de gauche. J'eus pourtant le
plaisir de la sentir dégringoler. «Méchant âne! sot animal! entêté! Je
vais te corriger et te donner du Martin-bâton.»

En effet, elle me battit tellement que j'eus peine à marcher jusqu'à la
ville. Nous arrivâmes enfin. On ôta de dessus mon pauvre dos écorché
tous les paniers pour les poser à terre; ma maîtresse, après m'avoir
attaché à un poteau, alla déjeuner, et moi, qui mourais de faim et de
soif, on ne m'offrit pas seulement un brin d'herbe, une goutte d'eau.
Je trouvai moyen de m'approcher des légumes pendant l'absence de la
fermière, et je me rafraîchis la langue en me remplissant l'estomac avec
un panier de salades et de choux. De ma vie je n'en avais mangé de si
bons; je finissais le dernier chou et la dernière salade lorsque ma
maîtresse revint. Elle poussa un cri en voyant son panier vide; je la
regardai d'un air insolent et si satisfait, qu'elle devina le crime
que j'avais commis. Je ne vous répéterai pas les injures dont elle
m'accabla. Elle avait très mauvais ton, et lorsqu'elle était en colère,
elle jurait et disait des choses qui me faisaient rougir, tout âne
que je suis. Après donc m'avoir tenu les propos les plus humiliants,
auxquels je ne répondais qu'en me léchant les lèvres et en lui tournant
le dos, elle prit son bâton et se mit à me battre si cruellement que je
finis par perdre patience, et que je lui lançai trois ruades, dont
la première lui cassa le nez et deux dents, la seconde lui brisa le
poignet, et la troisième l'attrapa à l'estomac et la jeta par terre.
Vingt personnes se précipitèrent sur moi en m'accablant de coups et
d'injures. On emporta ma maîtresse je ne sais où, et l'on me laissa
attaché au poteau près duquel étaient étalées les marchandises que
j'avais apportées. J'y restai longtemps; voyant que personne ne songeait
à moi, je mangeai un second panier plein d'excellents légumes, je coupai
avec mes dents la corde qui me retenait, et je repris tout doucement le
chemin de ma ferme.

Les gens que je dépassais sur la route s'étonnaient de me voir tout
seul.

--Tiens, ce bourri avec sa longe cassée! Il s'est échappé, disait l'un.

--Alors, c'est un échappé des galères, dit l'autre.

Et tous se mirent à rire.

--Il ne porte pas une forte charge sur son dos, reprit le troisième.

--Bien sûr, il a fait un mauvais coup! s'écria un quatrième.

--Attrape-le donc, mon homme, nous mettrons le petit sur son bât, dit
une femme.

--Ah! il te portera bien avec le petit gars, répondit le mari. Moi,
voulant donner une bonne opinion de ma douceur et de ma complaisance, je
m'approchai tout doucement de la paysanne, et je m'arrêtai près d'elle
pour la laisser monter sur mon dos.

--Il n'a pas l'air méchant, ce bourri! dit l'homme en aidant sa femme à
se placer sur le bât.

Je souris de pitié en entendant ce propos: Méchant! comme si un âne
doucement traité était jamais méchant. Nous ne devenons colères,
désobéissants et entêtés que pour nous venger des coups et des injures
que nous recevons. Quand on nous traite bien, nous sommes bons, bien
meilleurs que les autres animaux.

Je ramenai à leur maison la jeune femme et son petit garçon, joli petit
enfant de deux ans, qui me caressait, qui me trouvait charmant, et qui
aurait bien voulu me garder. Mais je réfléchis que ce ne serait pas
honnête. Mes maîtres m'avaient acheté, je leur appartenais. J'avais déjà
brisé le nez les dents, le poignet et l'estomac de ma maîtresse, j'étais
assez vengé. Voyant donc que la maman allait céder à son petit garçon,
qu'elle gâtait (je m'en étais bien aperçu pendant que le portais sur mon
dos), je fis un saut de côté et, avant que la maman eût pu ressaisir ma
bride, je me sauvai en galopant, et je revins à la maison.

Mariette, la fille de mon maître, me vit la première.

--Ah! voilà Cadichon. Comme le voilà revenu de bonne heure! Jules, viens
lui ôter son bât.

--Méchant âne, dit Jules d'un ton bourru, il faut toujours s'occuper de
lui. Pourquoi donc est-il revenu seul? Je parie qu'il s'est échappé.
Vilaine bête! ajouta-t-il en me donnant un coup de pied dans les jambes,
si je savais que tu t'es sauvé, je te donnerais cent coups de bâton.

Mon bât et ma bride étant ôtés, je m'éloignai en galopant. A peine
étais-je rentré dans l'herbage, que j'entendis des cris qui venaient de
la ferme. J'approchai ma tête de la haie, et je vis qu'on avait ramené
la fermière; c'étaient les enfants qui poussaient ces cris. J'écoutai de
toutes mes oreilles, et j'entendis Jules dire à son père:

--Mon père, je vais prendre le grand fouet du charretier, j'attacherai
l'âne un arbre, et je le battrai jusqu'à ce qu'il tombe par terre.

--Va, mon garçon, va, mais ne le tue pas; nous perdrions l'argent qu'il
nous a coûté. Je le vendrai à la prochaine foire.

Je restai tremblant de frayeur en les entendant et en voyant Jules
courir à l'écurie pour chercher le fouet. Il n'y avait pas à hésiter,
et, sans me faire scrupule cette fois de faire perdre à mes maîtres le
prix qu'ils m'avaient payé, je courus vers la haie qui me séparait des
champs: je m'élançai dessus avec une telle force que je brisai les
branches et que je pus passer au travers. Je courus dans le champ, et
je continuai à courir longtemps, bien longtemps, croyant toujours être
poursuivi. Enfin, n'en pouvant plus, je m'arrêtai, j'écoutai ... je
n'entendis rien. Je montai sur une butte, je ne vis personne. Alors, je
commençai à respirer et à me réjouir de m'être délivré de ces méchants
fermiers. Mais je me demandais ce que j'allais devenir. Si je restais
dans le pays, on me reconnaîtrait, on me rattraperait, et l'on me
ramènerait à mes maîtres. Que faire? Où aller?

Je regardai autour de moi; je me trouvai isolé et malheureux, et j'allai
verser des larmes sur ma triste position, lorsque je m'aperçus que
j'étais au bord d'un bois magnifique: c'était la forêt de Saint-Evroult.
«Quel bonheur! m'écriai-je. Je trouverai dans cette forêt de l'herbe
tendre, de l'eau, de la mousse fraîche: j'y demeurerai pendant quelques
jours, puis j'irai dans une autre forêt, plus loin, bien plus loin de la
ferme de mes maîtres.»

J'entrai dans le bois; je mangeai avec bonheur de l'herbe tendre, et je
bus l'eau d'une belle fontaine. Comme il commençait à faire nuit, je
me couchai sur la mousse au pied d'un vieux sapin, et je m'endormis
paisiblement jusqu'au lendemain.



II

LA POURSUITE

Le lendemain, après avoir mangé et bu, je songeai à mon bonheur.

«Me voici sauvé, pensais-je; jamais on ne me retrouvera, et dans deux
jours, quand je serai bien reposé, j'irai plus loin encore.»

A peine avais-je fini cette réflexion, que j'entendis l'aboiement
lointain d'un chien, puis d'un second; quelques instants après, je
distinguai les hurlements de toute une meute.

Inquiet, un peu effrayé même, je me levai et je me dirigeai vers un
petit ruisseau que j'avais remarqué le matin. A peine y étais-je entré,
que j'entendis la voix de Jules parlant aux chiens.

«Allons, allons, mes chiens, cherchez bien, trouvez-moi ce misérable
âne, mordez-le, déchirez-lui les jambes, et ramenez-le moi, que j'essaye
mon fouet sur son dos.»

La frayeur manqua me faire tomber; mais je réfléchis aussitôt qu'en
marchant dans l'eau les chiens ne pourraient plus sentir la trace de mes
pas; je me mis donc à courir dans le ruisseau, qui était heureusement
bordé des deux côtés de buissons très épais. Je marchai sans m'arrêter
pendant fort longtemps; les aboiements des chiens s'éloignaient ainsi
que la voix du méchant Jules: je finis par ne plus rien entendre.

Haletant, épuisé, je m'arrêtai un instant pour boire; je mangeai
quelques feuilles de buissons; mes jambes étaient raides de froid, mais
je n'osais par sortir de l'eau, j'avais peur que les chiens ne vinssent
jusque-là et ne sentissent l'odeur de mes pas. Quand je fus un peu
reposé, je recommençai à courir, suivant toujours le ruisseau, jusqu'à
ce que je fusse sorti de la forêt. Je me trouvai alors dans une grande
prairie où paissaient plus de cinquante boeufs. Je me couchai au soleil
dans un coin de l'herbage; les boeufs ne faisaient aucune attention à
moi, de sorte que je pus manger et me reposer à mon aise.

Vers le soir, deux hommes entrèrent dans la prairie.

--Frère, dit le plus grand des deux, si nous rentrions les boeufs cette
nuit? On dit qu'il y a des loups dans le bois.

--Des loups? Qui est-ce qui t'a dit cette bêtise?

--Des gens de Laigle. On raconte que l'âne de la ferme des Haies a été
emporté et dévoré dans la forêt.

--Bah! laisse donc. Ils sont si méchants, les gens de cette ferme,
qu'ils auront fait mourir leur âne à force de coups.

--Et pourquoi donc qu'ils diraient que le loup l'a mangé?

--Pour qu'on ne sache pas qu'ils l'ont tué.

--Tout de même il vaudrait mieux rentrer nos boeufs.

--Fais comme tu voudras, frère; je ne tiens ni à oui ni à non.

Je ne bougeais pas dans mon coin, tant j'avais peur qu'on ne me vît.
L'herbe était haute et me cachait, fort heureusement; les boeufs ne se
trouvaient pas du côté où j'étais étendu; on les fit marcher vers la
barrière, et puis à la ferme où demeuraient leurs maîtres.

Je n'avais pas peur des loups, parce que l'âne dont on parlait c'était
moi-même, et que je n'avais pas vu la queue d'un loup dans la forêt où
j'avais passé la nuit. Je dormis donc à merveille, et je finissais mon
déjeuner quand les boeufs rentrèrent dans la prairie: deux gros chiens
les menaient. Je les regardais tranquillement, lorsqu'un des chiens
m'aperçut, aboya d'un air menaçant, et courut vers moi; son compagnon
le suivit. Que devenir? Comment leur échapper? Je m'élançai sur les
palissades qui entouraient la prairie; le ruisseau que j'avais suivi la
traversait; je fus assez heureux pour sauter par-dessus, et j'entendis
la voix d'un des hommes de la veille qui rappelait ses chiens. Je
continuai mon chemin tout doucement, et je marchai jusqu'à une autre
forêt, dont j'ignore le nom. Je devais être à plus de dix lieues de la
ferme des Haies: j'étais donc sauvé; personne ne me connaissait, et je
pouvais me montrer sans craindre d'être ramené chez mes anciens maîtres.



III

LES NOUVEAUX MAITRES

Je vécus tranquillement un mois dans cette forêt. Je m'ennuyais bien
un peu quelquefois, mais je préférais encore vivre seul que vivre
malheureux. J'étais donc à moitié heureux lorsque je m'aperçus que
l'herbe diminuait et devenait dure; les feuilles tombaient, l'eau était
glacée, la terre était humide.

«Hélas! hélas! pensai-je; que devenir? Si je reste ici, je périrai de
froid, de faim, de soif. Mais où aller? Qui est-ce qui voudra de moi?»

A force de réfléchir, j'imaginai un moyen de trouver un abri. Je sortis
de la forêt, et j'allai dans un petit village tout près de là. Je vis
une petite maison isolée et bien propre; une bonne femme était assise
à la porte, elle filait. Je fus touché de son air de bonté et de
tristesse; je m'approchai d'elle, et je mis ma tête sur son épaule. La
bonne femme poussa un cri, se leva précipitamment de dessus sa chaise,
et parut effrayée. Je ne bougeai pas; je la regardai d'un air doux et
suppliant.

--Pauvre bête! dit-elle enfin, tu n'as pas l'air méchant. Si tu
n'appartiens à personne, je serais bien contente de t'avoir pour
remplacer mon pauvre vieux Grison, mort de vieillesse. Je pourrai
continuer à gagner ma vie en vendant mes légumes au marché. Mais ... tu
as sans doute un maître, ajouta-t-elle en soupirant.

--A qui parlez-vous, grand'mère? dit une voix douce qui venait de
l'intérieur de la maison.

--Je cause avec un âne qui est venu me mettre la tête sur l'épaule, et
qui me regarde d'un air si doux que je n'ai pas le coeur de le chasser.

--Voyons, voyons, reprit la petite voix.

Et aussitôt je vis sur le seuil de la porte un beau petit garçon de six
à sept ans. Il était pauvrement mais proprement vêtu. Il me regarda d'un
oeil curieux et un peu craintif.

--Puis-je le caresser, grand'mère? dit-il.

--Certainement, mon Georget; mais prends garde qu'il ne te morde.

Le petit garçon allongea son bras, et, ne pouvant m'atteindre, il avança
un pied, puis l'autre, et put me caresser le dos.

Je ne bougeai pas, de peur de l'effrayer; seulement je tournai ma tête
vers lui, et je passai ma langue sur sa main.

_Georget:_--Grand'mère, grand'mère, comme il a l'air bon, ce pauvre âne,
il m'a léché la main!

_La grand' mère:_--C'est singulier qu'il soit tout seul. Où est son
maître? Va donc, Georget, par le village et à l'auberge où s'arrêtent
les voyageurs: tu demanderas à qui appartient ce bourri. Son maître est
peut-être en peine de lui.

_Georget:_--Vais-je emmener le bourri, grand'mère?

_La grand'mère:_--Il ne te suivrait pas; laisse-le aller où il voudra.

Georget partit en courant; je trottai après lui. Quand il vit que je
le suivais, il vint à moi, et, me caressant, il me dit: «Dis donc, mon
petit bourri, puisque tu me suis tu me laisseras bien monter sur ton
dos». Et, sautant sur mon dos, il me fit: _Hu! hu!_

Je partis au petit galop, ce qui enchanta Georget. _Ho! ho!_ fit-il en
passant devant l'auberge. Je m'arrêtai tout de suite. Georget sauta à
terre; je restai devant la porte, ne bougeant pas plus que si j'avais
été attaché.

--Ou'est-ce que tu veux, mon garçon! dit le maître de l'auberge.

--Je viens savoir, monsieur Duval, si ce bourri, qui est ici à la porte,
ne serait pas à vous ou à une de vos pratiques.

M. Duval s'avança vers la porte, me regarda attentivement. «Non ce n'est
pas à moi, ni à personne que je connaisse, mon garçon. Va chercher plus
loin.»

Georget remonta sur mon dos; je repartis au galop, et nous marchâmes,
demandant de porte en porte à qui j'appartenais. Personne ne me
reconnaissait, et nous revînmes chez la bonne grand'mère, qui filait
toujours assise devant sa maison.

_Georget:_--Grand'mère, le bourri n'appartient à personne du pays.
Qu'allons-nous en faire? Il ne veut pas me quitter, et il se sauve quand
quelqu'un veut le toucher.

_La grand'mère:_--En ce cas, mon Georget, il ne faut pas le laisser
passer la nuit dehors; il pourrait lui arriver malheur. Va le mener à
l'écurie de notre pauvre Grison, et donne-lui une botte de foin et
un seau d'eau. Nous verrons demain à le mener au marché; peut-être
retrouverons-nous son maître.

_Georget:_--Et si nous ne le retrouvons pas, grand'mère?

_La grand'mère:_--Nous le garderons jusqu'à ce qu'on le réclame. Nous ne
pouvons pas laisser cette pauvre bête périr de froid pendant l'hiver,
ou bien tomber aux mains de méchants garnements qui la battraient et la
feraient mourir de fatigue et de misère.

Georget me donna à boire et à manger, me caressa et sortit. Je lui
entendis dire en fermant la porte:

«Ah! que je voudrais qu'il n'eût pas de maître et qu'il restât chez
nous!»

Le lendemain Georget me mit un licou après m'avoir fait déjeuner. Il
m'amena devant la porte, la grand'mère me mit sur le dos un bât très
léger, et s'assit dessus. Georget lui apporta un petit panier de
légumes, qu'elle mit sur ses genoux, et nous partîmes pour le marché de
Mamers. La bonne femme vendit bien ses légumes, personne ne me reconnut
et je revins avec mes nouveaux maîtres.

Je vécus chez eux pendant quatre ans; j'étais heureux; je ne faisais de
mal à personne; je faisais bien mon service; j'aimais mon petit maître,
qui ne me battait jamais; on ne me fatiguait pas trop; on me nourrissait
assez bien. D'ailleurs, je ne suis pas gourmand. L'été, des épluchures
de légumes, des herbes dont ne veulent pas les chevaux ni les vaches;
l'hiver, du foin et des pelures de pommes de terre, de carottes, de
navets: voilà ce qui nous suffit à nous autres ânes.

Il y avait pourtant des journées que je n'aimais pas; c'étaient celles
où ma maîtresse me louait à des enfants du voisinage. Elle n'était pas
riche, et, les jours où je n'avais pas à travailler, elle était bien
aise de gagner quelque chose en me louant aux enfants du château voisin.
Ils n'étaient pas toujours bons.

Voici ce qui m'arriva un jour dans une de ces promenades.



IV

LE PONT

Il y avait six ânes rangés dans la cour; j'étais un des plus beaux et
des plus forts. Trois petites filles nous apportèrent de l'avoine dans
une auge. Tout en mangeant, j'écoutais causer les enfants.

_Charles_:--Voyons, mes amis, choisissons nos ânes. Moi, d'abord, je
prends celui-ci (en me montrant du doigt).

--Toi, tu prends toujours ce que tu crois le meilleur, dirent à la fois
les cinq enfants. Il faut tirer au sort.

_Charles_:--Comment veux-tu que nous tirions au sort, Caroline? Est-ce
qu'on peut mettre les ânes dans un sac et les en tirer comme des billes?

Antoine:--Ah! ah! ah! Est-il bête avec ses ânes dans un sac! Comme si on
ne pouvait pas les numéroter, 1, 2, 3, 4, 5, 6, mettre les numéros dans
un sac, et tirer au hasard chacun le sien.

--C'est vrai, c'est vrai, s'écrièrent les cinq autres. Ernest, fais les
numéros pendant que nous allons les écrire sur le dos des ânes.

Ces enfants sont bêtes, me disais-je. S'ils avaient l'esprit d'un âne,
au lieu de se donner l'ennui d'écrire les numéros sur notre dos, ils
nous rangeraient tout simplement le long du mur: le premier serait l, le
second 2, et ainsi de suite.

Pendant ce temps, Antoine avait apporté un gros morceau de charbon.
J'étais le premier, il m'écrivit un énorme 1 sur la croupe; pendant
qu'il écrivait 2 sur la croupe de mon camarade, je me secoue fortement
pour lui faire voir que son invention n'était pas fameuse. Voilà le
charbon parti et le 1 disparu.

--Imbécile! s'écria-t-il; il faut que je recommence.

Pendant qu'il refait son n° l, mon camarade, qui m'avait vu faire,
et qui était malin, se secoue à son tour. Voilà le 2 parti. Antoine
commence à se fâcher; les autres rient et se moquent de lui. Je fais
signe aux camarades, nous le laissons faire; aucun ne bouge. Ernest
revient avec les numéros dans son mouchoir: chacun tire. Pendant qu'ils
regardent leurs numéros, je fais encore un signe aux camarades, et voilà
que tous nous nous secouons tant et plus. Plus de charbon, plus de
numéros; il faut tout recommencer: les enfants sont en colère. Charles
triomphe et ricane; Ernest, Albert, Caroline, Cécile et Louise crient
contre Antoine, qui tape du pied; ils se disent des injures; mes
camarades et moi, nous nous mettons à braire. Le tapage attire les papas
et les mamans. On leur explique la chose. Un des papas imagine enfin de
nous ranger le long du mur. Il fait tirer les numéros aux enfants.

--Un! s'écrie Ernest. C'était moi.

--Deux! dit Cécile. C'était un de mes amis.

--Trois! dit Antoine. Et ainsi de suite jusqu'au dernier.

--A présent, partons, dit Charles. Moi, d'abord, je pars le premier.

--Oh! je saurai bien te rattraper, lui répondit vivement Ernest.

--Je parie que non, reprit aussitôt Charles.

-Je gage que si, répliqua Ernest.

Voilà Charles qui tape son âne et qui part au galop. Avant qu'Ernest
ait eu le temps de me donner un coup de fouet, je pars aussi, mais d'un
train qui me fait bien vite rattraper Charles et son âne. Ernest est
enchanté, Charles est furieux. Il tape, il tape son âne; Ernest n'avait
pas besoin de me frapper, je courais, j'allais comme le vent. Je dépasse
Charles en une minute; j'entends les autres qui suivent en riant et en
criant:

--Bravo! l'âne n° 1; bravo! il court comme un cheval.

L'amour-propre me donne du courage; je continue à galoper jusqu'à ce que
nous soyons arrivés près d'un pont. J'arrête brusquement; je venais
de voir qu'une large planche du pont était pourrie; je ne voulais pas
tomber à l'eau avec Ernest, mais retourner avec les autres, qui étaient
bien loin derrière nous.

--Ho là! ho là! bourri, me dit Ernest. Sur le pont, mon ami, sur le
pont!

Je résiste; il me donne un coup de baguette.

Je continue à marcher vers les autres.

--Entêté! bête brute! veux-tu tourner et passer le pont?

Je marche toujours vers les camarades; je les rejoins malgré les injures
et les coups de ce méchant garçon.

--Pourquoi bats-tu ton âne, Ernest? s'écria Caroline; il est excellent.
Il t'a mené ventre à terre et t'a fait dépasser Charles.

--Je le bats parce qu'il s'entête à ne pas vouloir passer le pont, dit
Ernest; il s'est obstiné à revenir sur ses pas.

--Ah! bah! c'est parce qu'il était seul; maintenant que nous voilà tous
il passera le pont tout comme les autres.

Les malheureux! pensai-je. Ils vont tous tomber dans la rivière! Il faut
que je tâche de leur montrer qu'il y a du danger. Et me voilà reparti au
galop, courant vers le pont, à la grande satisfaction d'Ernest et aux
cris de joie des enfants.

Je galope jusqu'au pont; arrivé là, je m'arrête brusquement comme si
j'avais peur. Ernest, étonné, me presse de continuer: je recule d'un air
de frayeur, qui surprend plus encore Ernest. L'imbécile ne voyait rien;
la planche pourrie était pourtant bien visible. Les autres avaient
rejoint, et regardaient en riant les efforts d'Ernest pour me faire
passer et les miens pour ne pas passer. Ils finissent par descendre de
leurs ânes; chacun me pousse, me bat sans pitié; je ne bouge pas.

--Tirez-le par la queue! s'écrie Charles. Les ânes sont si entêtés, que
lorsqu'on veut les faire reculer, ils avancent.

Les voilà qui veulent me saisir la queue. Je me défends en ruant; ils me
battent tous ensemble: je n'en bouge pas davantage.

--Attends, Ernest, dit Charles; je passerai le premier, ton âne me
suivra certainement.

Il veut avancer, je me mets en travers du pont; il me fait reculer à
force de coups.

«Au fait, me dis-je, si ce méchant garçon veut se noyer, qu'il se noie,
j'ai fait ce que j'ai pu pour le sauver; qu'il boive un coup, puisqu'il
le veut absolument.»

A peine son âne met-il le pied sur la planche pourrie, qu'elle casse, et
voilà Charles et son âne à l'eau. Pour son camarade, il n'y avait pas
de danger, car il savait nager comme tous les ânes. Mais Charles se
débattait et criait sans pouvoir se tirer de là.

--Une perche! une perche! disait-il.

Les enfants criaient et couraient de tous côtés. Enfin Caroline aperçoit
une longue perche, la ramasse et la présente à Charles, qui la saisit.
Son poids entraîne Caroline, qui appelle _au secours!_ Ernest, Antoine
et Albert courent à elle; ils parviennent avec peine à retirer le
malheureux Charles, qui avait bu plus qu'il n'avait soif, et qui était
trempé des pieds à la tête. Quand il est sauvé, les enfants se mettent à
rire de sa mine piteuse; Charles se fâche; les enfants sautent sur leurs
ânes et lui conseillent en riant de rentrer à la maison pour changer
d'habits et de linge. Il remonte tout mouillé sur son âne. Je riais à
part moi de sa figure ridicule. Le courant avait entraîné son chapeau et
ses souliers, l'eau ruisselait jusqu'à terre; ses cheveux, trempés,
se collaient à sa figure, son air furieux achevait de le rendre
complètement risible. Les enfants riaient, mes camarades sautaient et
couraient pour témoigner leur gaieté.

Je dois ajouter que l'âne de Charles était détesté de nous tous, parce
qu'il était querelleur, gourmand et bête, ce qui est très rare parmi les
ânes.

Enfin, Charles disparut, les enfants et mes camarades se calmèrent.
Chacun me caressa et admira mon esprit; nous repartîmes tous, moi en
tête de la bande.



V

LE CIMETIÈRE

Nous marchions au pas, et nous approchions du cimetière du village, qui
est à une lieue du château. «Si nous retournions, dit Caroline, et que
nous reprenions le chemin de la forêt?»

--Pourquoi cela? dit Cécile.

_Caroline:_--C'est que je n'aime pas les cimetières.

_Cécile:_ d'un air moqueur.--Pourquoi n'aimes-tu pas les cimetières?
Est-ce que tu as peur d'y rester?

--Non, mais je pense aux pauvres gens qui y sont enterrés, et j'en suis
attristée.

Les enfants se moquèrent de Caroline, et passèrent exprès tout contre
le mur. Ils allaient le dépasser, lorsque Caroline, qui paraissait
inquiète, arrêta son âne, sauta à terre, et courut à la grille du
cimetière.

--Que fais-tu, Caroline? où vas-tu? s'écrièrent les enfants.

Caroline ne répondit pas; elle poussa précipitamment la grille, entra
dans le cimetière, regarda autour d'elle, et courut vers une tombe
fraîchement remuée.

Ernest l'avait suivie avec inquiétude, et la rejoignit au moment où, se
baissant vers la tombe, elle relevait un pauvre petit garçon de trois
ans dont elle avait entendu les gémissements.

--Qu'as-tu, mon pauvre petit? Pourquoi pleures-tu?

L'enfant sanglotait et ne pouvait répondre; il était très joli et
misérablement vêtu.

_Caroline:_--Comment es-tu tout seul ici, mon pauvre petit?

_L'enfant:_ sanglotant.--Ils m'ont laissé ici; j'ai faim.

_Caroline:_--Qui est-ce qui t'a laissé ici?

_L'enfant:_ sanglotant.--Les hommes noirs; j'ai faim.

_Caroline:_--Ernest, va vite chercher nos provisions; il faut donner à
manger à ce pauvre petit; il nous expliquera ensuite pourquoi il pleure
et pourquoi il est ici.

Ernest courut chercher le panier aux provisions, pendant que Caroline
tâchait de consoler l'enfant. Peu d'instants après Ernest reparut, suivi
de toute la bande, que la curiosité attirait. On donna à l'enfant du
poulet froid et du pain trempé dans du vin; à mesure qu'il mangeait, ses
larmes se séchaient, son visage reprenait un air riant. Quand il fut
rassasié, Caroline lui demanda pourquoi il était couché sur cette tombe.

_L'enfant:_--C'est grand'mère qu'ils ont mise là. Je veux attendre
qu'elle revienne.

_Caroline:_--Où est ton papa?

_L'enfant:_--Je ne sais pas, je ne le connais pas.

_Caroline:_--Et ta maman?

_L'enfant:_--Je ne sais pas; des hommes noirs l'ont emportée comme
grand'mère.

_Caroline:_--Mais qui est-ce qui te soigne?

_L'enfant:_--Personne.

_Caroline:_--Qui est-ce qui te donne à manger?

_L'enfant:_--Personne; je tétais nourrice.

_Caroline:_--Où est-elle ta nourrice?

_L'enfant:_--Là-bas, à la maison.

_Caroline:_--Qu'est-ce qu'elle fait?

_L'enfant:_--Elle marche; elle mange de l'herbe.

_Caroline:_--De l'herbe? Et tous les enfants se regardèrent avec
surprise.

--Elle est donc folle? dit tout bas Cécile.

_Antoine:_--Il ne sait ce qu'il dit, il est trop jeune.

_Caroline:_--Pourquoi ta nourrice ne t'a-t-elle pas emporté?

_L'enfant:_--Elle ne peut pas; elle n'a pas de bras.

La surprise des enfants redoubla.

_Caroline:_--Mais alors comment peut-elle te porter?

_L'enfant:_--Je monte sur son dos.

_Caroline:_--Est-ce que tu couches avec elle?

_L'enfant:_ souriant.--Oh non! je serais trop mal.

_Caroline:_--Mais où couche-t-elle donc? N'a-t-elle pas un lit?

L'enfant se mit à rire et dit:

--Oh non! elle couche sur la paille.

--Que veut dire tout cela? dit Ernest. Demandons-lui de nous mener dans
sa maison, nous verrons sa nourrice; elle nous expliquera ce qu'il veut
dire.

--J'avoue que je n'y comprends rien, dit Antoine.

_Caroline:_--Peux-tu retourner chez toi, mon petit?

_L'enfant:_--Oui, mais pas tout seul; j'ai peur des hommes noirs; il y
en a plein la chambre de grand'mère.

_Caroline:_--Nous irons tous avec toi; montre-nous par où il faut aller.

Caroline remonta sur son âne, et prit le petit garçon sur ses genoux. Il
lui indiqua le chemin, et, cinq minutes après, nous arrivâmes tous à la
cabane de la mère Thibaut, qui était morte de la veille et enterrée du
matin. L'enfant courut à la maison et appela: «Nourrice, nourrice!»
Aussitôt une chèvre bondit hors de l'écurie restée ouverte, courut à
l'enfant et témoigna sa joie de le revoir par mille sauts et caresses.
L'enfant l'embrassait aussi; puis il dit: «Téter, nourrice». La chèvre
se coucha aussitôt par terre; le petit garçon s'étendit près d'elle et
se mit à téter comme s'il n'avait ni bu ni mangé.

--Voilà la nourrice expliquée, dit enfin Ernest. Que ferons-nous de cet
enfant?

--Nous n'avons rien à en faire, dit Antoine qu'à le laisser là avec sa
chèvre.

Les enfants se récrièrent tous avec indignation.

_Caroline:_--Ce serait abominable d'abandonner ce pauvre petit; il
mourrait peut-être bientôt, faute de soins.

_Antoine:_--Que veux-tu en faire? Vas-tu l'emmener chez toi?

_Caroline:_--Certainement; je prierai maman de faire demander qui il
est, s'il a des parents, et, en attendant, de le garder à la maison.

_Antoine:_--Et notre partie d'âne? Nous allons donc tous rentrer?

_Caroline:_--Mais non, Ernest aura la complaisance de m'accompagner.
Continuez,! vous autres, votre promenade; vous êtes encore quatre, vous
pouvez bien vous passer de moi et d'Ernest.

--Au fait, elle a raison, dit Antoine; remontons à âne et continuons
notre promenade.

Et ils partirent, laissant la bonne Caroline avec son cousin Ernest.

«Comme c'est heureux qu'on ne m'ait pas écoutée et qu'on ait voulu me
taquiner en passant si près du cimetière, dit Caroline: sans cela je
n'aurais pas entendu pleurer ce pauvre enfant et il aurait passé la nuit
entière sur la terre froide et humide!»

C'était moi qu'Ernest montait. Je compris, avec mon intelligence
accoutumée, qu'il fallait arriver le plus promptement possible au
château. Je me mis donc à galoper, mon camarade me suivit, et nous
arrivâmes en une demi-heure. On fut d'abord effrayé de notre retour si
prompt. Caroline raconta ce qui leur était arrivé avec l'enfant. Sa
maman ne savait trop qu'en faire, lorsque la femme du garde offrit de
l'élever avec son fils, qui était du même âge. La maman accepta son
offre. Elle fit demander au village le nom du petit garçon et ce
qu'étaient devenus ses parents. On apprit que le père était mort l'année
d'avant, la mère depuis six mois; l'enfant était resté avec une vieille
grand'mère méchante et avare, qui était morte la veille. Personne
n'avait pensé à l'enfant, et il avait suivi le cercueil jusqu'au
cimetière; du reste, la grand'mère avait du bien, l'enfant n'était pas
pauvre.

On fit venir la bonne chèvre chez le garde, qui éleva l'enfant et en fit
un bon petit sujet. Je le connais, il s'appelle Jean Thibaut: il ne fait
jamais de mal aux animaux, ce qui prouve son bon coeur; et il m'aime
beaucoup, ce qui prouve son esprit.



VI

LA CACHETTE

J'étais heureux, je l'ai déjà dit; mon bonheur devait bientôt finir.
Le père de Georget était soldat; il revint dans son pays, rapporta de
l'argent, que lui avait laissé en mourant son capitaine, et la croix,
qui lui avait donnée son général. Il acheta une maison à Mamers, emmena
son petit garçon et sa vieille mère, et me vendit à un voisin qui avait
une petite ferme. Je fus triste de quitter ma bonne vieille maîtresse et
mon petit maître Georget; tous deux avaient toujours été bons pour moi,
et j'avais bien rempli tous mes devoirs.

Mon nouveau maître n'était pas mauvais, mais il avait la sotte manie
de vouloir faire travailler tout le monde, et moi comme les autres.
Il m'attelait à une petite charrette, et il me faisait charrier de
la terre, du fumier, des pommes, du bois. Je commençais à devenir
paresseux; je n'aimais pas à être attelé, et je n'aimais pas surtout le
jour du marché. On ne me chargeait pas trop et l'on ne me battait pas,
mais il fallait ce jour-là rester sans manger depuis le matin jusqu'à
trois ou quatre heures de l'après-midi. Quand la chaleur était forte,
j'avais soif à mourir, et il fallait attendre que tout fût vendu, que
mon maître eût reçu son argent, qu'il eût dit bonjour aux amis, qui lui
faisaient boire la goutte.

Je n'étais pas très bon alors; je voulais qu'on me traitât avec amitié,
sans quoi je cherchais à me venger. Voici ce que j'imaginai un jour;
vous verrez que les ânes ne sont pas bêtes; mais vous verrez aussi que
je devenais mauvais.

Le jour du marché, on se levait de meilleure heure que de coutume à la
ferme; on cueillait les légumes, on battait le beurre, on ramassait les
oeufs. Je couchais pendant l'été dans une grande prairie. Je voyais et
j'entendais ces préparatifs, et je savais qu'à dix heures du matin on
devait venir me chercher pour m'atteler à la petite charrette, remplie
de tout ce qu'on voulait vendre. J'ai déjà dit que ce marché m'ennuyait
et me fatiguait. J'avais remarqué dans la prairie un grand fossé rempli
de ronces et d'épines; je pensai que je pourrais m'y cacher, de manière
qu'on ne pût me trouver au moment du départ. Le jour du marché, quand je
vis commencer les allées et venues des gens de la ferme, je descendis
tout doucement dans le fossé, et je m'y enfonçai si bien qu'il était
impossible de m'apercevoir. J'étais là depuis une heure, blotti dans les
ronces et les épines, lorsque j'entendis le garçon m'appeler, en courant
de tous côtés, puis retourner à la ferme. Il avait sans doute appris au
maître que j'étais disparu, car peu d'instants après j'entendis la voix
du fermier lui-même appeler sa femme et tous les gens de la ferme pour
me chercher.

--Il aura sans doute passé au travers de la haie, disait l'un.

--Par où veux-tu qu'il ait passé? Il n'y a de brèche nulle part,
répondit l'autre.

--On aura laissé la barrière ouverte, dit le maître. Courez dans les
champs, garçons, il ne doit pas être loin; allez vite et ramenez-le, car
le temps passe, et nous arriverons trop tard.

Les voilà tous partis dans les champs, dans les bois, à courir, à
m'appeler. Je riais tout bas dans mon trou, et je n'avais garde de me
montrer. Les pauvres gens revinrent essoufflés, haletants; pendant une
heure ils avaient cherché partout. Le maître jura après moi, dit qu'on
m'avait sans doute volé, que j'étais bien bête de m'être laisse prendre,
fit atteler un de ses chevaux à la charrette et partit de fort mauvaise
humeur. Quand je vis que chacun était retourné à son ouvrage, que
personne ne pouvait me voir, je passai la tête avec précaution hors de
ma cachette, je regardai autour de moi, et, me voyant seul, je sortis
tout à fait; je courus à l'autre bout de la prairie, pour qu'on ne pût
deviner où j'avais été, et je me mis à braire de toutes mes forces.

A ce bruit, les gens de la ferme accoururent.

--Tiens, le voilà revenu! s'écria le berger.

--D'où vient-il donc? dit la maîtresse.

--Par où a-t-il passé? reprit le charretier.

Dans ma joie d'avoir évité le marché, je courus à eux. Ils me reçurent
très bien, me caressèrent, me dirent que j'étais une bonne bête de
m'être sauvé d'entre les mains des gens qui m'avaient volé, et me firent
tant de compliments que j'en fus honteux, car je sentais bien que je
méritais le bâton bien plus que des caresses. On me laissa paître
tranquillement, et j'aurais passé une journée charmante, si je ne
m'étals pas senti troublé par ma conscience, qui me reprochait d'avoir
attrapé mes pauvres maîtres.

Quand le fermier revint et qu'il apprit mon retour, il fut bien content,
mais aussi bien surpris. Le lendemain, il fit le tour de la prairie, et
boucha avec soin tous les trous de la haie qui l'entourait.

«Il sera bien fin s'il s'échappe encore, dit-il en finissant. J'ai
bouché avec des épines et des piquets jusqu'aux plus petites brèches; il
n'y a pas de quoi donner passage à un chat.»

La semaine se passa tranquillement; on ne pensait plus à mon aventure.
Mais au marché suivant je recommençai mon méchant tour, et je me cachai
dans ce fossé qui m'évitait une si grande fatigue et un si grand ennui.
On me chercha comme la dernière fois, on s'étonna plus encore, et l'on
crut qu'un habile voleur m'avait enlevé en me faisant passer par la
barrière.

«Cette fois, dit tristement mon maître, il est définitivement perdu.
Il ne pourra pas s'échapper une seconde fois, et quand même il
s'échapperait, il ne pourra rentrer; j'ai trop bien bouché toutes les
brèches de la haie.»

Et il partit en soupirant; ce fut encore un des chevaux qui me remplaça
à la charrette. De même que la semaine précédente je sortis de ma
cachette quand tout le monde fut parti; mais je trouvai plus prudent de
ne pas annoncer mon retour en faisant _hi! han!_ comme l'autre fois.

Quand on me trouva mangeant tranquillement l'herbe dans la prairie.
et quand mon maître apprit que j'étais revenu peu de temps après son
départ, je vis qu'on soupçonnait quelque tour de ma façon; personne ne
me fit de compliments, on me regardait d'un air méfiant, et je m'aperçus
bien que j'étais surveillé plus que par le passé. Je me moquai d'eux, et
je me dis en moi-même:

«Mes bons amis, vous serez bien fins si vous découvrez le tour que je
vous joue; je suis plus fin que vous, et je vous attraperai encore et
toujours.»

Je me cachai donc une troisième fois, bien content de ma finesse. Mais
j'étais à peine blotti dans mon fossé, quand j'entendis l'aboiement
formidable du gros chien de garde, et la voix de mon maître qui disait:

«Attrape-le, _Garde à vous_, hardi, hardi! descends dans le fossé,
mords-lui les jarrets, amène-le! bravo! mon chien; attrape, _Garde à
vous!_»

_Garde à vous_ s'était en effet élancé dans le trou, il me mordait les
jarrets, le ventre; il m'aurait dévoré si je ne m'étais décidé à sauter
hors du fossé; j'allais courir vers la haie et chercher à m'y frayer un
passage, quand le fermier, qui m'attendait, me lança un noeud coulant et
m'arrêta tout court. Il s'était armé d'un fouet, qu'il me fit rudement
sentir; le chien continuait à me mordre, le maître me battait; je me
repentais amèrement de ma paresse. Enfin le fermier renvoya _Garde à
vous_, cessa de me battre, détacha le noeud coulant, me passa un licou,
et m'emmena tout penaud et tout meurtri pour m'atteler à la charrette
qui m'attendait.

Je sus depuis qu'un des enfants était resté sur la route, près de la
barrière, pour m'ouvrir si je revenais; il m'avait aperçu sortant du
fossé, et il l'avait dit à son père. Le petit traître!

Je lui en voulus de ce que j'appelais une méchanceté, jusqu'à ce que mes
malheurs et mon expérience m'eussent rendu meilleur.

Depuis ce jour on fut bien plus sévère pour moi; on voulut m'enfermer,
mais j'avais trouvé moyen d'ouvrir toutes les barrières avec mes
dents; si c'était un loquet, je le levais; si c'était un bouton, je le
tournais; si c'était un verrou, je le poussais. J'entrais partout, je
sortais de partout. Le fermier jurait, grondait, me battait: il devenait
méchant pour moi, et moi, je l'étais de plus en plus pour lui. Je me
sentais malheureux par ma faute; je comparais ma vie misérable avec
celle que je menais autrefois chez ces mêmes maîtres; mais, au lieu de
me corriger, je devenais de plus en plus entêté et méchant. Un jour,
j'entrai dans le potager, je mangeai toute la salade; un autre jour, je
jetai par terre son petit garçon, qui m'avait dénoncé; une autre fois,
je bus un baquet de crème qu'on avait mis dehors pour battre du beurre.
J'écrasais leurs poulets, leurs petits dindons, je mordais leurs
cochons; enfin je devins si méchant, que la maîtresse demanda à son mari
de me vendre à la foire de Mamers, qui devait avoir lieu dans quinze
jours. J'étais devenu maigre et misérable à force de coups et de
mauvaise nourriture. On voulut, pour me mieux vendre, me mettre en bon
état, comme disent les fermiers. On défendit aux gens de la ferme et aux
enfants de me maltraiter; on ne me fit plus travailler, on me nourrit
très bien: je fus très heureux pendant ces quinze jours. Mon maître me
mena à la foire et me vendit cent francs. En le quittant, j'aurais bien
voulu lui donner un bon coup de dent, mais je craignis de faire prendre
mauvaise opinion de moi à mes nouveaux maîtres, et je me contentai de
lui tourner le dos avec un geste de mépris.



VII

LE MEDAILLON

J'avais été acheté par un monsieur et une dame qui avaient une fille
de douze ans toujours souffrante, et qui s'ennuyait. Elle vivait à la
campagne et seule, car elle n'avait pas d'amies de son âge. Son père ne
s'occupait pas d'elle; sa maman l'aimait assez, mais elle ne pouvait
souffrir de lui voir aimer personne, pas même des bêtes. Pourtant,
comme le médecin avait ordonné de la distraction, elle pensa que des
promenades à âne l'amuseraient suffisamment. Ma petite maîtresse
s'appelait Pauline; elle était triste et souvent malade; très douce,
très bonne et très jolie. Tous les jours elle me montait; je la menais
promener dans les jolis chemins et les jolis petits bois que je
connaissais. Dans le commencement, un domestique ou une femme de chambre
l'accompagnait; mais quand on vit combien j'étais doux, bon et soigneux
pour ma petite maîtresse, on la laissa aller seule. Elle m'appela
Cadichon: ce nom m'est resté.

«Va te promener avec Cadichon, lui disait son père: avec un âne comme
celui-là, il n'y a pas de danger; il a autant d'esprit qu'on homme, et
il saura toujours te ramener à la maison.»

Nous sortions donc ensemble. Quand elle était fatiguée de marcher, je
me rangeais contre une butte de terre, ou bien descendais dans un petit
fossé pour qu'elle pût monter facilement sur mon dos. Je la menais près
des noisetiers chargés de noisettes; je m'arrêtais pour la laisser en
cueillir à son aise. Ma petite maîtresse m'aimait beaucoup; elle me
soignait, me caressait. Quand il faisait mauvais et que nous ne pouvions
pas sortir, elle venait me voir dans mon écurie; elle m'apportait du
pain, de l'herbe fraîche, des feuilles de salade, des carottes; elle me
parlait, croyant que je ne la comprenais pas; elle me contait ses petis
chagrins, quelquefois elle pleurait.

«Oh! mon pauvre Cadichon, disait-elle; tu es un âne, et tu ne peux me
comprendre; et pourtant tu es mon seul ami; car à toi seul je puis dire
tout ce que je pense. Maman m'aime, mais elle est jalouse; elle veut que
je n'aime qu'elle; je ne connais personne de mon âge, et je m'ennuie.»

Et Pauline pleurait et me caressait. Je l'aimais aussi, et je la
plaignais, cette pauvre petite. Quand elle était près de moi, j'avais
soin de ne pas bouger, de peur de la blesser avec mes pieds.

Un jour, je vis Pauline accourir vers moi toute joyeuse.

«Cadichon, Cadichon, s'écria-t-elle, maman m'a donné un médaillon de
ses cheveux; je veux y ajouter des tiens, car tu es aussi mon ami; je
t'aime, et j'aurai ainsi les cheveux de ceux que j'aime le plus au
monde.»

En effet, Pauline coupa du poil à ma crinière, ouvrit son médaillon, et
les mêla avec les cheveux de sa maman.

J'étais heureux de voir combien Pauline m'aimait; j'étais fier de voir
mes poils dans un médaillon, mais je dois avouer qu'ils ne faisaient pas
un joli effet; gris, durs, épais, ils faisaient paraître les cheveux de
la maman rudes et affreux. Pauline ne le voyait pas; elle tournait dans
tous les sens et admirait son médaillon, lorsque la maman entra.

--Qu'est-ce que tu regardes là? lui dit-elle.

--C'est mon médaillon, maman, répondit Pauline en le cachant à moitié.

_La maman:_--Pourquoi l'as-tu apporté ici.

_Pauline:_--Pour le faire voir à Cadichon.

_La maman:_--Quelle sottise! En vérité, Pauline, tu perds la tête avec
ton Cadichon! Comme s'il pouvait comprendre ce que c'est qu'un médaillon
de cheveux.

_Pauline:_--Je vous assure, maman, qu'il comprend très bien; il m'a
léché la main quand ... quand ...

Pauline rougit et se tut.

_La maman:_--Eh bien! pourquoi n'achèves-tu pas? A quel propos Cadichon
t'a-t-il léché la main?

_Pauline:_ embarrassée.--Maman, j'aime mieux ne pas vous le dire; j'ai
peur que vous ne me grondiez.

_La maman:_ avec vivacité.--Qu'est-ce donc? Voyons; parle. Quelle bêtise
as-tu faite encore?

_Pauline:_--Ce n'est pas une bêtise, maman, au contraire.

_La maman:_--Alors, de quoi as-tu peur? Je parie que tu as donné à
Cadichon de l'avoine à le rendre malade.

_Pauline:_--Non, je ne lui ai rien donné, au contraire.

_La maman:_--Comment, au contraire! Ecoute, Pauline, tu m'impatientes;
je veux que tu me dises ce que tu as fait, et pourquoi tu m'as quittée
depuis près d'une heure.

En effet, l'arrangement de mes poils avait été très long; il avait fallu
enlever le papier collé derrière le médaillon, ôter le verre, placer les
poils et recoller le tout.

Pauline hésita encore un instant; puis elle dit bien bas et en hésitant
bien fort:

--J'ai coupé des poils de Cadichon pour...

_La maman:_ avec impatience.--Pour? Eh bien! achève donc! Pour quoi
faire?

_Pauline:_ très bas.--Pour mettre dans le médaillon.

_La maman:_ avec colère.--Dans quel médaillon?

_Pauline:_--Dans celui que vous m'avez donné.

_La maman:_ de même.--Celui que je t'ai donné avec mes cheveux! Et
qu'as-tu fait de mes cheveux?

--Ils y sont toujours; les voilà, répondit la pauvre Pauline en
présentant le médaillon.

--Mes cheveux mêlés avec les poils de l'âne! s'écria la maman avec
emportement. Ah! c'est trop fort! Vous ne méritez pas, mademoiselle, le
présent que je vous ai fait. Me mettre au rang d'un âne! Témoigner à un
âne la même tendresse qu'à moi!

Et, arrachant le médaillon des mains de la malheureuse Pauline
stupéfaite, elle le lança à terre, piétina dessus et le brisa en mille
morceaux. Puis, sans regarder sa fille, elle sortit de l'écurie en
fermant la porte avec violence.

Pauline, surprise, effrayée de cette colère subite, resta un moment
immobile. Elle ne tarda pas à éclater en sanglots, et, se jetant à mon
cou, elle me dit:

«Cadichon, Cadichon, tu vois comme on me traite! On ne veut pas que je
t'aime, mais je t'aimerai malgré eux et plus qu'eux, parce que toi tu es
bon, tu ne me grondes jamais; tu ne me causes jamais aucun chagrin,
et tu cherches à m'amuser dans nos promenades. Hélas! Cadichon, quel
malheur que tu ne puisses ni me comprendre ni me parler! Que de choses
je te dirais!»

Pauline se tut: et elle se jeta par terre et continua à pleurer
doucement. J'étais touché et attristé de son chagrin, mais je ne pouvais
la consoler ni même lui faire savoir que je la comprenais. J'éprouvais
une colère furieuse contre cette mère qui, par bêtise ou par excès de
tendresse pour sa fille, la rendait malheureuse. Si j'avais pu, je lui
aurais fait comprendre le chagrin qu'elle causait à Pauline, le mal
qu'elle faisait à cette santé si délicate, mais je ne pouvais parler,
et je regardais avec tristesse couler les larmes de Pauline. Un quart
d'heure à peine s'était écoulé depuis le départ de la maman, lorsqu'une
femme de chambre ouvrit la porte, appela Pauline, et lui dit:

--Mademoiselle, votre maman vous demande, elle ne veut pas que vous
restiez à l'écurie de Cadichon, ni même que vous y entriez.

--Cadichon, mon pauvre Cadichon! s'écria Pauline, on ne veut donc plus
que je le voie!

--Si fait, mademoiselle, mais seulement quand vous irez en promenade;
votre maman dit que votre place est au salon et pas à l'écurie.

Pauline ne répliqua pas, elle savait que sa maman voulait être obéie;
elle m'embrassa une dernière fois; je sentis couler ses larmes sur mon
cou. Elle sortit et ne rentra plus. Depuis ce temps, Pauline devint plus
triste et plus souffrante; elle toussait; je la voyais pâlir et maigrir.
Le mauvais temps rendait nos promenades plus rares et moins longues.
Quand on m'amenait devant le perron du château, Pauline montait sur mon
dos sans me parler; mais, quand nous étions hors de vue, elle sautait à
terre, me caressait, et me racontait ses chagrins de tous les jours pour
soulager son coeur, et pensant que je ne pouvais la comprendre. C'est
ainsi que j'appris que sa maman était restée de mauvaise humeur et
maussade depuis l'aventure du médaillon; que Pauline s'ennuyait et
s'attristait plus que jamais, et que la maladie dont elle souffrait
devenait tous les jours plus grave.



VIII

L'INCENDIE

Un soir que je commençais à m'endormir, je fus réveillé par des cris:
_Au feu!_ Inquiet, effrayé, je cherchai à me débarrasser de la courroie
qui me retenait; mais, j'eus beau tirer, me rouler à terre, la maudite
courroie ne cassait pas. J'eus enfin l'heureuse idée de la couper avec
mes dents: j'y parvins après quelques efforts. La lueur de l'incendie
éclairait ma pauvre écurie; les cris, le bruit augmentaient; j'entendais
les lamentations des domestiques, le craquement des murs, des planchers
qui s'écroulaient, le ronflement des flammes; la fumée pénétrait déjà
dans mon écurie, et personne ne songeait à moi; personne n'avait la
charitable pensée d'ouvrir seulement ma porte pour me faire échapper.
Les flammes augmentaient de violence; je sentais une chaleur incommode
qui commençait à me suffoquer.

«C'est fini, me dis-je, je suis condamné à brûler vif; quelle mort
affreuse! Oh! Pauline! ma chère maîtresse! vous avez oublié votre pauvre
Cadichon.»

A peine avais-je, non pas prononcé, mais pensé ces paroles, que ma porte
s'ouvrit avec violence, et j'entendis la voix terrifiée de Pauline qui
m'appelait. Heureux d'être sauvé, je m'élançai vers elle et nous allions
passer la porte, lorsqu'un craquement épouvantable nous fit reculer. Un
bâtiment en face de mon écurie s'était écroulé; ses débris bouchaient
tout passage: ma pauvre maîtresse devait périr pour avoir voulu me
délivrer. La fumée, la poussière de l'éboulement et la chaleur nous
suffoquaient. Pauline se laissa tomber près de moi. Je pris subitement
un parti dangereux, mais qui seul pouvait nous sauver. Je saisis avec
mes dents la robe de ma petite maîtresse presque évanouie, et je
m'élançai à travers les poutres enflammées qui couvraient la terre.
J'eus le bonheur de tout traverser sans que sa robe prît feu; je
m'arrêtai pour voir de quel côté je devais me diriger, tout brûlait
autour de nous. Désespéré, découragé, j'allais poser à terre Pauline
complètement évanouie, lorsque j'aperçus une cave ouverte; je m'y
précipitai, sachant bien que nous serions en sûreté dans les caves
voûtées du château. Je déposai Pauline près d'un baquet plein d'eau afin
qu'elle pût s'en mouiller le front et les tempes en revenant à elle, ce
qui ne tarda pas à arriver. Quand elle se vit sauvée et à l'abri de
tout danger, elle se jeta à genoux, et fit une prière touchante pour
remercier Dieu de l'avoir préservée d'un si terrible danger. Ensuite
elle me remercia avec une tendresse et une reconnaissance qui
m'attendrirent. Elle but quelques gorgées de l'eau du baquet et écouta.
Le feu continuait ses ravages, tout brûlait; on entendait encore
quelques cris, mais vaguement, et sans pouvoir reconnaître les voix.

«Pauvre maman et pauvre papa! dit Pauline, ils doivent croire que
j'ai péri en leur désobéissant, en allant à la recherche de Cadichon.
Maintenant il faut attendre que le feu soit éteint. Nous passerons sans
doute la nuit dans la cave. Bon Cadichon, ajouta-t-elle, c'est grâce à
toi que je vis.»

Elle ne parla plus; elle s'était assise sur une caisse renversée, et je
vis qu'elle dormait. Sa tête était appuyée sur un tonneau vide. Je me
sentais fatigué, et j'avais soif. Je bus l'eau du baquet; je m'étendis
près de la porte, et je ne tardai pas à m'endormir de mon côté.

Je me réveillai au petit jour. Pauline dormait encore. Je me levai
doucement; j'allai à la porte, que j'entr'ouvris; tout était brûlé et
tout était éteint; on pouvait facilement enjamber les décombres et
arriver en dehors de la cour du château. Je fis un léger _hi! han!_ pour
éveiller ma maîtresse. En effet, elle ouvrit les yeux, et, me voyant
près de la porte, elle y courut et regarda autour d'elle.

«Tout brûlé! dit-elle tristement. Tout perdu! Je ne verrai plus le
château, je serai morte avant qu'il soit rebâti, je le sens; je suis
faible et malade, très malade, quoi qu'en dise maman....

«Viens, mon Cadichon, continua-t-elle après être restée quelques
instants pensive et immobile; viens, sortons maintenant; il faut que je
trouve maman et papa pour les rassurer. Ils me croient morte!»

Elle franchit légèrement les pierres tombées, les murs écroulés, les
poutres encore fumantes. Je la suivais; nous arrivâmes bientôt sur
l'herbe; là elle monta sur mon dos, et je me dirigeai vers le village.
Nous ne tardâmes pas à trouver la maison où s'étaient réfugiés les
parents de Pauline; croyant leur fille perdue, ils étaient dans un grand
chagrin.

Quand ils l'aperçurent, ils poussèrent un cri de joie et s'élancèrent
vers elle. Elle leur raconta avec quelle intelligence et quel courage je
l'avais sauvée.

Au lieu de courir à moi, me remercier, me caresser, la mère me regarda
d'un oeil indifférent; le père ne me regarda pas du tout.

--C'est grâce à lui que tu as manqué de périr, ma pauvre enfant, dit la
mère. Si tu n'avais pas eu la folle pensée d'aller ouvrir son écurie et
le détacher, nous n'aurions pas passé une nuit de désolation, ton père
et moi.

--Mais, reprit vivement Pauline, c'est lui qui m'a....

--Tais-toi, tais-toi, dit la mère en l'interrompant; ne me parle plus de
cet animal que je déteste, et qui a manqué causer ta mort.

Pauline soupira, me regarda avec douleur et se tut.

Depuis ce jour, je ne l'ai plus revue. La frayeur que lui avait causée
l'incendie, la fatigue d'une nuit passée sans se coucher, et surtout le
froid de la cave, augmentèrent le mal qui la faisait souffrir depuis
longtemps. La fièvre la prit dans la journée et ne la quitta plus. On la
mit dans un lit dont elle ne devait pas se relever. Le refroidissement
de la nuit précédente acheva ce que la tristesse et l'ennui avaient
commencé; sa poitrine, déjà malade, s'engagea tout à fait; elle mourut
au bout d'un mois ne regrettant pas la vie, ne craignant pas la mort.
Elle parlait souvent de moi, et m'appelait dans son délire. Personne
ne s'occupa de moi; je mangeais ce que je trouvais, je couchais dehors
malgré le froid et la pluie. Quand je vis sortir de la maison le
cercueil qui emportait le corps de ma pauvre petite maîtresse, je fus
saisi de douleur, je quittai le pays et je n'y suis jamais revenu
depuis.



IX

LA COURSE D'ANES

Je vivais misérablement à cause de la saison; j'avais choisi pour
demeurer une forêt, où je trouvais à peine ce qu'il fallait pour
m'empêcher de mourir de faim et de soif. Quand le froid faisait geler
les ruisseaux, je mangeais de la neige; pour toute nourriture je
broutais des chardons et je couchais sous les sapins. Je comparais ma
triste existence avec celle que j'avais menée chez mon maître Georget et
même chez le fermier auquel on m'avait vendu; j'y avais été heureux tant
que je ne m'étais pas laissé aller à la paresse, à la méchanceté, à la
vengeance; mais je n'avais aucun moyen de sortir de cet état misérable,
car je voulais rester libre et maître de mes actions. J'allais
quelquefois aux environs d'un village situé près de la forêt, pour
savoir ce que se passait dans le monde. Un jour, c'était au printemps,
le beau temps était revenu, je fus surpris de voir un mouvement
extraordinaire; le village avait pris un air de fête; on marchait par
bandes; chacun avait ses beaux habits des dimanches, et, ce qui m'étonna
plus encore, tous les ânes du pays y étaient rassemblés. Chaque âne
avait un maître que le tenait par la bride; ils étaient tous peignés,
brossés; plusieurs avaient des fleurs sur la tête, autour du cou, et
aucun n'avait ni bât ni selle.

«C'est singulier! pensai-je. Il n'y a pourtant pas de foire aujourd'hui.
Que peuvent faire ici tous mes camarades, nettoyés, pomponnés? Et comme
ils sont dodus! On les a bien nourris cet hiver.»

En achevant ces mots, je me regardai; je vis mon dos, mon ventre, ma
croupe, maigres, mal peignés, les poils hérissés, mais je me sentais
fort et vigoureux.

«J'aime mieux, pensai-je, être laid, mais leste et bien portant;
mes camarades, que je vois si beaux, si gras, si bien soignés, ne
supporteraient pas les fatigues et les privations que j'ai endurées tout
l'hiver.»

Je m'approchai pour savoir ce que voulait dire cette réunion d'ânes,
lorsqu'un des jeunes garçons qui les tenaient m'aperçut et se mit à
rire.

--Tiens! s'écria-t-il; voyez donc, camarades, le bel âne qui nous
arrive. Est-il bien peigné!

--Et bien soigné, et bien nourri! s'écria un autre. Vient-il pour la
course?

--Ah! s'il y tient, faudra le laisser courir, dit un troisième; il n'y a
pas de danger qu'il gagne le prix.

Un rire général accueillit ces paroles. J'étais contrarié, mécontent des
plaisanteries bêtes de ces garçons, pourtant j'appris qu'il s'agissait
d'une course. Mais quand, comment devait-elle se faire? C'est ce que je
voulais savoir, et je continuai à écouter et à faire semblant de ne rien
comprendre de ce qu'ils disaient.

--Va-t-on bientôt partir? demanda un des jeunes gens.

--Je n'en sais rien, on attend le maire.

--Où allez-vous faire courir vos ânes? dit une bonne femme qui arrivait.

_Jeannot:_--Dans la grande prairie du moulin, mère Tranchet.

_Mère Tranchet:_--Combien êtes-vous d'ânes ici présents?

_Jeannot:_--Nous sommes seize sans vous compter, mère Tranchet.

Un nouveau rire accueillit cette plaisanterie.

_Mère Tranchet:_ riant.--Tiens, t'es un malin, toi. Et que doit gagner
le premier arrivé?

_Jeannot:_--D'abord l'honneur, et puis une montre d'argent.

_Mère Tranchet:_--Je serais bien aise d'être une bourrique pour gagner
la montre; je n'ai jamais eu de quoi en avoir une.

_Jeannot:_--Ah bien! si vous aviez amené un bourri, vous auriez couru la
chance.

Et tous de rire de plus belle.

_Mère Tranchet:_--Où veux-tu que je prenne un bourri? Est-ce que j'ai
jamais eu de quoi en nourrir et de quoi en payer un?

Cette bonne femme me plaisait; elle avait l'air bonne et gaie: j'eus
l'idée de lui faire gagner la montre. J'étais bien habitué à courir;
tous les jours dans la forêt je faisais de longues courses pour me
réchauffer, et j'avais eu jadis la réputation de courir aussi vite et
aussi longtemps qu'un cheval.

«Voyons, me dis-je, essayons; si je perds, je n'y perdrai rien; si je
gagne, je ferai gagner une montre à la mère Tranchet, qui en a bonne
envie.»

Je partis au petit trot, et j'allai me placer à côté du dernier âne; je
pris un air et je me mis à braire avec vigueur.

--Holà, holà! l'ami, s'écria André, vas-tu finir ta musique? Décampe,
bourri, tu n'as pas de maître, tu es trop mal peigné, tu ne peux pas
courir.

Je me tus, mais je ne bougeai pas de ma place. Les uns riaient, les
autres se fâchaient; on commençait à se quereller lorsque la mère
Tranchet s'écria:

--S'il n'a pas de maître, il va avoir une maîtresse; je le reconnais
maintenant. C'est Cadichon, l'âne de c'te pauvre mam'selle Pauline; ils
l'ont chassé quand la petite ne s'est plus trouvée là pour le protéger,
et je crois bien qu'il a vécu tout l'hiver dans la forêt, car personne
ne l'a revu depuis. Je le prends donc aujourd'hui à mon service; il va
courir pour moi.

--Tiens, c'est Cadichon! s'écria-t-on de tous côtés, j'en ai entendu
parler de ce fameux Cadichon.

_Jeannot:_--Mais, si vous faites courir pour vous, mère Tranchet, il
faut tout de même déposer dans le sac du maire une pièce blanche de
cinquante centimes.

_Mère Tranchet:_--Qu'à cela ne tienne, mes enfants. Voici ma pièce,
ajouta-t-elle en dénouant un coin de son mouchoir; mais ... faut pas
m'en demander d'autres, car je n'en ai pas beaucoup.

_Jeannot:_--Ah bien! si vous gagnez, vous n'en manquerez pas, car tout
le village a mis au sac: il y a plus de cent francs.

J'approchai de la mère Tranchet, et je fis une pirouette, un saut,
une ruade d'un air si délibéré que les jeunes garçons commencèrent à
craindre de me voir gagner le prix.

--Ecoute, Jeannot, dit André tout bas, tu as eu tort de laisser la mère
Tranchet mettre au sac. La voilà maintenant qui a le droit de faire
courir Cadichon, et il m'a l'air alerte et disposé à nous souffler la
montre et l'argent.

_Jeannot:_--Ah bah! que t'es nigaud! Tu ne vois donc pas la figure qu'il
a, ce pauvre Cadichon! Il va nous faire rire; il n'ira pas loin, va.

_André:_--Je n'en sais rien. Si je lui présentais de l'avoine pour le
faire partir?

_Jeannot:_--Et les dix sous de la mère Tranchet, donc?

_André:_--Et bien, l'âne parti, on les lui rendrait.

_Jeannot:_--Au fait, Cadichon n'est pas plus à elle qu'à moi ou à toi.
Va chercher un picotin, et tâche de le faire partir sans que la mère
Tranchet s'en aperçoive.

J'avais tout entendu et tout compris; aussi, quand André revint avec
un picotin d'avoine dans son tablier, au lieu d'aller à lui, je me
rapprochai de la mère Tranchet, qui causait avec des amis. André me
suivit; Jeannot me prit par les oreilles et me fit tourner la tête,
croyant que je ne voyais pas l'avoine. Je ne bougeai pas davantage
malgré l'envie que j'avais d'y goûter. Jeannot commença à me tirer,
André à me pousser, et moi je mis à braire de ma plus belle voix. La
mère Tranchet se retourna et vit la manoeuvre d'André et de Jeannot.

--Ce n'est pas bien ce que vous faites là, mes garçons. Puisque vous
m'avez fait mettre ma pauvre pièce blanche au sac de course, faut pas
m'enlever Cadichon. Vous avez peur de lui, à ce qu'il me semble.

_André:_--Peur! d'un sale bourri comme ça? Ah! pour ça non, nous n'avons
pas peur.

_Mère Tranchet:_--Et pourquoi que vous le tiriez pour l'emmener?

_André:_--C'était pour lui donner un picotin.

_Mère Tranchet:_ d'un air moqueur.--C'est différent! c'est gentil, ça.
Versez-lui ça par terre, qu'il mange à son aise. Et moi qui croyais que
vous vouliez lui donner un picotin de malice! Voyez pourtant comme on se
trompe.

André et Jeannot étaient honteux et mécontents, mais ils n'osaient pas
le faire voir. Leurs camarades riaient de les voir attrapés; la mère
Tranchet se frottait les mains, et moi j'étais enchanté. Je mangeais
mon avoine avec avidité, je sentais que je prenais des forces en la
mangeant; j'étais content de la mère Tranchet, et, quand j'eus tout
avalé, je devins impatient de partir. Enfin il se fit un grand tumulte;
le maire venait donner l'ordre de placer les ânes. On les rangea tous
en ligne; je me mis modestement le dernier. Quand je parus seul, chacun
demanda qui j'étais, à qui j'appartenais.

--A personne, dit André.

--A moi! cria la mère Tranchet.

_Le maire_:--Il fallait mettre au sac de course, mère Tranchet.

_Mère Tranchet_:--J'y ai mis, monsieur le maire.

--Bon, inscrivez la mère Tranchet, dit le maire.

--C'est déjà fait, monsieur le maire, répondit le greffier.

--C'est bien, reprit le maire. Tout est-il prêt? Un, deux, trois!
Partez!

Les garçons qui tenaient les ânes lâchèrent chacun le sien en lui
donnant un grand coup de fouet. Tous partirent. Bien que personne ne
m'eût retenu, j'attendis honnêtement mon tour pour me mettre à courir.
Tous avaient donc un peu d'avance sur moi. Mais ils n'avaient pas fait
cent pas que je les avais rattrapés. Me voici à la tête de la bande,
les devançant sans me donner beaucoup de mal. Les garçons criaient,
faisaient claquer leurs fouets pour exciter leurs ânes. Je me retournais
de temps en temps pour voir leurs mines effarées, pour contempler mon
triomphe et pour rire de leurs efforts. Mes camarades, furieux d'être
distancés par moi, pauvre inconnu à mine piteuse, redoublèrent d'efforts
pour me joindre, me devancer et se barrer le passage les uns aux autres;
j'entendais derrière moi des cris sauvages, des ruades, des coups de
dents; deux fois je fus atteint, presque dépassé par l'âne de Jeannot.
J'aurais dû me servir des mêmes moyens qu'il avait employés pour
devancer mes camarades, mais je dédaignais ces indignes manoeuvres; je
vis pourtant qu'il me fallait ne rien négliger pour ne pas être battu.
D'un élan vigoureux, je dépassai mon rival; au moment même il me saisit
par la queue; la douleur manqua me faire tomber, mais l'honneur de
vaincre me donna le courage de m'arracher à sa dent, en y laissant un
morceau de ma queue. Le désir de la vengeance me donna des ailes. Je
courus avec une telle vitesse, que j'arrivai au but non seulement le
premier, mais laissant au loin derrière moi tous mes rivaux. J'étais
haletant, épuisé, mais heureux et triomphant. J'écoutais avec bonheur
les applaudissements des milliers de spectateurs qui bordaient la
prairie. Je pris un air vainqueur et je revins fièrement au pas jusqu'à
la tribune du maire, qui devait donner le prix. La bonne femme Tranchet
s'avança vers moi, me caressa et me promit une bonne mesure d'avoine.
Elle tendait la main pour recevoir la montre et le sac d'argent que
le maire allait lui remettre, lorsque André et Jeannot accoururent en
criant:

--Arrêtez, monsieur le maire, arrêtez; ce n'est pas juste, ça. Personne
ne connaît cet âne; il n'appartient pas plus à la mère Tranchet qu'au
premier venu; cet âne ne compte pas, c'est le mien qui est arrivé le
premier avec celui de Jeannot; la montre et le sac doivent être pour
nous.

--Est-ce que la mère Tranchet n'a pas mis sa pièce au sac de course?

--Si fait, monsieur le maire, mais....

--Quelqu'un s'y est-il opposé quand elle y a mis?

--Non, monsieur le maire, mais....

--Est-ce qu'au moment du départ vous vous y êtes opposés?

--Non, monsieur le maire, mais....

--L'âne de la mère Tranchet a donc bien réellement gagné montre et sac.

--Monsieur le maire, rassemblez le conseil municipal pour juger la
question; vous n'avez pas le droit tout seul.

Le maire parut indécis; quand je vis qu'il hésitait, je saisis d'un
mouvement brusque la montre et le sac avec mes dents et je les déposai
dans les mains de la mère Tranchet, qui, inquiète, tremblante, attendait
la décision du maire.

Cette action intelligente mit les rieurs de notre côté et me valut des
tonnerres d'applaudissements.

--Voilà la question tranchée par le vainqueur en faveur de la mère
Tranchet, dit le maire en riant. Messieurs du conseil municipal, allons
délibérer à table si j'étais dans mon droit en laissant faire justice
par un âne. Mes amis, ajouta-t-il malicieusement en regardant André et
Jeannot, je crois que le plus âne de nous n'est pas celui de la mère
Tranchet.

--Bravo! bravo! monsieur le maire, cria-t-on de tous côtés.

Et tout le monde de rire, excepté André et Jeannot, qui s'en allèrent en
me montrant le poing.

Et moi donc, étais-je content? Non, mon orgueil se révoltait; je trouvai
que le maire avait été insolent à mon égard en croyant injurier mes
ennemis quand il les avait qualifiés d'ânes. C'était ingrat, c'était
lâche. J'avais eu du courage, de la modération, de la patience, de
l'esprit; et voilà quelle était ma récompense! Après m'avoir insulté, on
m'abandonnait. La mère Tranchet même, dans sa joie d'avoir une montre et
cent trente-cinq francs, oubliait son bienfaiteur, ne pensait plus à sa
promesse de me régaler d'une bonne mesure d'avoine, et partait avec la
foule sans me donner la récompense que j'avais si bien gagnée.



X

LE BONS MAITRES

Je restai donc seul dans le pré; j'étais triste, ma queue me faisait
souffrir. Je me demandais si les ânes n'étaient pas meilleurs que les
hommes, lorsque je sentis une main douce me caresser, et une voix douce
me dire:

«Pauvre âne! on a été méchant pour toi! Viens, pauvre bête, viens chez
grand'mère; elle te fera nourrir et soigner mieux que tes méchants
maîtres. Pauvre âne! comme tu es maigre!»

Je me retournai; je vis un joli petit garçon de cinq ans; sa soeur, qui
paraissait âgée de trois ans, accourait avec sa bonne.

_Jeanne_:--Jacques, qu'est-ce que tu dis à ce pauvre âne?

_Jacques_:--Je lui dis de venir demeurer chez grand'mère: il est tout
seul, pauvre bête!

_Jeanne_:--Oui, Jacques prends-le; attends, je vais monter à dos. Ma
bonne, ma bonne, à dos de l'âne.

La bonne mit la petite fille sur mon dos; Jacques voulais me mener, mais
je n'avais pas de brides.

--Attendez, ma bonne, dit-il, je vais lui attacher mon mouchoir au cou.

Le petit Jacques essaya, mais j'avais le cou trop gros pour son petit
mouchoir: sa bonne lui donna le sien, qui était encore trop court.

--Comment faire, ma bonne? dit Jacques prêt à pleurer.

_La bonne_:--Allons au village demander un licou ou une corde. Viens, ma
petite Jeanne, descends de dessus l'âne.

_Jeanne_: se cramponnant à mon cou.--Non, je ne veux pas descendre; je
veux rester sur l'âne, je veux qu'il me mène à la maison.

_La bonne_:--Mais nous n'avons pas de licou pour le faire avancer. Tu
vois bien qu'il ne bouge pas plus qu'un âne de pierre.

_Jacques_:--Attendez, ma bonne, vous allez voir. D'abord je sais qu'il
s'appelle Cadichon: la mère Tranchet me l'a dit. Je vais le caresser,
l'embrasser, et je crois qu'il me suivra.

Jacques s'approcha de mon oreille et me dit tout bas, en me caressant:

--Marche, mon petit Cadichon; je t'en prie, marche.

La confiance de ce bon petit garçon me toucha; je remarquai avec plaisir
qu'au lieu de demander un bâton pour me faire avancer, il n'avait songé
qu'aux moyens de douceur et d'amitié. Aussi, à peine avait-il achevé sa
phrase et sa petite caresse, que je me mis en marche.

--Vous voyez, ma bonne, il me comprend, il m'aime! s'écria Jacques,
rouge de joie, les yeux brillants de bonheur, et courant en avant pour
me montrer le chemin.

_La bonne_:--Est-ce qu'un âne peut comprendre quelque chose? Il marche
parce qu'il s'ennuie ici.

_Jacques_:--Vous croyez qu'il a faim, ma bonne?

_La bonne_:--Probablement; vois comme il est maigre.

_Jacques_:--C'est vrai! pauvre Cadichon et moi qui ne pensais pas à lui
donner mon pain!

Et, tirant aussitôt de sa poche le morceau que la bonne y avait mis pour
son goûter, il me le présenta.

J'avais été offensé de la mauvaise pensée de la bonne, et je fus bien
aise de lui prouver qu'elle m'avait mal jugé, que ce n'était pas par
intérêt que je suivais Jacques, et que je portais Jeanne sur mon dos par
complaisance, par bonté.

Je refusai donc le pain que m'offrait le bon petit Jacques et je me
contentai de lui lécher la main.

_Jacques_:--Ma bonne, ma bonne, il me baise la main, s'écria Jacques; il
ne veut pas de mon pain! Mon cher petit Cadichon, comme je t'aime! Vous
voyez bien, ma bonne, qu'il me suit parce qu'il m'aime, ce n'est pas
pour avoir du pain.

_La bonne_:--Tant mieux pour toi si tu crois avoir un âne comme on n'en
voit pas, un âne modèle. Moi, je sais que les ânes sont tous entêtés et
méchants, je ne les aime pas.

_Jacques_:--Oh! ma bonne, le pauvre Cadichon n'est pas méchant, voyez
comme il est bon pour moi.

_La bonne_:--Nous verrons bien si cela durera.

--N'est-ce pas, mon Cadichon, que tu seras toujours bon pour moi et pour
Jeanne, dit le petit Jacques en me caressant.

Je me tournai vers lui et le regardai d'un air si doux qu'il le remarqua
malgré sa grande jeunesse; puis je me tournai vers la bonne et lui
lançai un regard furieux, qu'elle vit bien aussi, car elle dit aussitôt:

--Comme il a l'oeil mauvais! il a l'air méchant, il me regarde comme
s'il voulait me dévorer!

--Oh! ma bonne, dit Jacques, comment pouvez-vous dire cela? Il me
regarde d'un air doux comme s'il voulait m'embrasser!

Tous deux avaient raison, et moi je n'avais pas tort: je me promis
d'être excellent pour Jacques, Jeanne et les personnes de la maison qui
seraient bonnes pour moi; et j'eus la mauvaise pensée d'être méchant
pour ceux qui me maltraiteraient ou qui m'insulteraient comme l'avait
fait la bonne. Ce besoin de vengeance fut plus tard la cause de mes
malheurs.

Tout en causant, nous marchions toujours et nous arrivâmes bientôt au
château de la grand'mère de Jacques et de Jeanne. On me laissa à la
porte, où je restai comme un âne bien élevé, sans bouger, sans même
goûter l'herbe qui bordait le chemin sablé.

Deux minutes après, Jacques reparut, traînant après lui sa grand'mère.

--Venez voir, grand'mère, venez voir comme il est doux, comme il m'aime!
Ne croyez pas ma bonne, je vous en prie, dit Jacques en joignant les
mains.

--Non, grand'mère, croyez pas, je vous en prie, reprit Jeanne.

--Voyons, dit la grand'mère en souriant, voyons ce fameux âne!

Et, s'approchant de moi, elle me toucha, me caressa, me prit les
oreilles, mit sa main à ma bouche sans que je fisse mine de la mordre ou
même de m'éloigner.

_La grand'mère_:--Mais il a en effet l'air fort doux; que disiez-vous
donc, Emilie, qu'il avait l'air méchant?

_Jacques_:--N'est-ce pas, grand'mère, n'est-ce pas qu'il est bon, qu'il
faut le garder?

_La grand'mère_:--Cher petit, je le crois très bon; mais comment
pouvons-nous le garder, puisqu'il n'est pas à nous? Il faudra le ramener
à son maître.

_Jacques_:--Il n'a pas de maître, grand'mère.

--Bien sûr il n'a pas de maître, grand'mère, reprit Jeanne, qui répétait
tout ce que disait son frère.

_La grand'mère_:--Comment, pas de maître, c'est impossible.

_Jacques_:--Si, grand'mère, c'est très vrai, la mère Tranchet me l'a
dit.

_La grand'mère_:--Alors, comment a-t-il gagné le prix de la course pour
elle? Puisqu'elle l'a pris pour courir, c'est qu'elle l'a emprunté à
quelqu'un.

_Jacques_:--Non, grand'mère, il est venu tout seul; il a voulu courir
avec les autres. La mère Tranchet a payé pour prendre ce qu'il
gagnerait, mais il n'a pas de maître: c'est CADICHON, l'âne de la pauvre
Pauline qui est morte, ses parents l'ont chassé, et il a vécu tout
l'hiver dans la forêt.

_La grand'mère_:--Cadichon! le fameux Cadichon qui a sauvé de l'incendie
sa petite maîtresse? Ah! je suis bien aise de le connaître; c'est
vraiment un âne extraordinaire et admirable!

Et, tournant tout autour de moi, elle me regarda longtemps. J'étais fier
de voir ma réputation si bien établie; je me rengorgeais, j'ouvrais les
narines, je secouais ma crinière.

--Comme il est maigre! Pauvre bête! Il n'a pas été récompensé de son
dévouement, dit la grand'mère d'un air sérieux et d'un ton de reproche.
Gardons-le mon enfant, gardons-le puisqu'il a été abandonné, chassé par
ceux qui auraient dû le soigner et l'aimer. Appelle Bouland; je le ferai
mettre à l'écurie avec une bonne litière.

Jacques, enchanté, courut chercher Bouland, qui arriva tout de suite.

_La grand'mère_:--Bouland, voici un âne que les enfants ont ramené;
mettez-le à l'écurie et donnez-lui à boire et à manger.

_Bouland_:--Faudra-t-il le remettre à son maître ensuite?

_La grand'mère_:--Non; il n'a pas de maître. Il paraît que c'est le
fameux Cadichon, qui a été chassé après la mort de sa petite maîtresse;
il est venu au village, et mes petits-enfants l'ont trouvé abandonné
dans le pré. Ils l'ont ramené, et nous le garderons.

_Bouland_:--Et madame fait bien de le garder. Il n'y a pas son pareil
dans tout le pays. On m'a raconté de lui des choses vraiment étonnantes;
on dirait qu'il entend et qu'il comprend tout ce qui se dit. Madame va
voir.... Viens, mon Cadichon, viens manger ton picotin d'avoine.

Je me retournai aussitôt, et je suivis Bouland qui s'en allait.

--C'est étonnant, dit la grand'mère, il a vraiment compris.

Elle rentra à la maison; Jacques et Jeanne voulurent m'accompagner à
l'écurie. On me plaça dans une stalle; j'avais pour compagnons deux
chevaux et un âne. Bouland, aidé de Jacques, me fit une belle litière;
il alla me chercher une mesure d'avoine.

--Encore, encore, Bouland, je vous en prie, dit Jacques; il lui en faut
beaucoup, il a tant couru!

_Bouland_:--Mais, monsieur Jacques, si vous lui donnez trop d'avoine,
vous le rendrez trop vif; vous ne pourrez pas le monter, ni Mlle Jeanne
non plus.

_Jacques_:--Oh! il est si bon! nous pourrons le monter tout de même.

On me donna une énorme mesure d'avoine, et l'on mit près de moi un seau
plein d'eau. J'avais soif, je commençai par boire la moitié du seau;
puis je croquai mon avoine, en me réjouissant d'avoir été emmené par ce
bon petit Jacques. Je fis encore quelques réflexions sur l'ingratitude
de la mère Tranchet; je mangeai ma botte de foin, je m'étendis sur ma
paille; je me trouvai couché comme un roi et je m'endormis.



XI

CADICHON MALADE

Le lendemain, je n'eus d'autre occupation que de promener les enfants
pendant une heure. Jacques venait me donner lui-même mon avoine, et,
malgré les observations de Bouland, il m'en donnait de quoi nourrir
trois ânes de ma taille. Je mangeais tout; j'étais content. Mais ...
le troisième jour, je me sentis mal à l'aise; j'avais la fièvre; je
souffrais de la tête et de l'estomac; je ne pus manger ni avoine ni
foin, et je restai étendu sur ma paille.

Quand Jacques vint me voir:

--Tiens, dit-il, Cadichon est encore couché! Allons, mon Cadichon, il
est temps de te lever; je vais te donner ton avoine.

Je cherchai à me lever, mais ma tête retomba lourdement sur la paille.

--Ah! mon Dieu! Cadichon est malade, s'écria le petit Jacques; Bouland,
Bouland, venez vite. Cadichon est malade.

--Tiens, qu'est-ce qu'il a donc? reprit Bouland. Il a pourtant eu son
déjeuner de grand matin.

Il s'approcha de la mangeoire, regarda dedans et dit:

--Il n'a pas touché à son avoine; c'est qu'il est malade.... Il a les
oreilles chaudes, ajouta-t-il en me prenant les oreilles; son flanc bat.

--Qu'est-ce que cela veut dire, Bouland? s'écria le pauvre Jacques
alarmé.

--Cela veut dire, monsieur Jacques, que Cadichon a la fièvre, que vous
l'avez trop nourri, et qu'il faut faire venir le vétérinaire.

--Qu'est-ce que c'est qu'un vétérinaire? reprit Jacques de plus en plus
effrayé.

--C'est un médecin de chevaux. Voyez-vous, monsieur Jacques, je vous le
disais bien. Ce pauvre âne a eu de la misère; il a souffert cet hiver,
cela se voit bien à son poil et à sa maigreur. Puis il s'est échauffé
à courir très fort le jour de la course des ânes. Il aurait fallu lui
donner peu d'avoine, et de l'herbe pour le rafraîchir, et vous lui
donniez de l'avoine tant qu'il en voulait.

--Mon Dieu! mon Dieu! mon pauvre Cadichon! il va mourir! Et c'est ma
faute! dit le pauvre petit en sanglotant.

--Non, monsieur Jacques, il ne va pas mourir pour cela; mais il va
falloir le mettre à l'herbe et le saigner.

--Ça va lui faire mal de le saigner, reprit Jacques pleurant toujours.

--Pour ça non, vous allez voir; je vais le saigner tout de suite en
attendant le vétérinaire.

--Je ne veux pas voir, je ne veux pas voir s'écria Jacques en se
sauvant. Je suis sûr que cela lui fera mal.

Et il partit en courant. Pendant ce temps. Bouland prit sa lancette, me
la posa sur une veine du cou, la frappa d'un petit coup de marteau, et
le sang jaillit aussitôt. A mesure que le sang coulait, je me sentais
soulagé; ma tête n'était plus si lourde; je n'étouffais plus; je fus
bientôt en état de me relever. Bouland arrêta le sang, me donna de l'eau
de son, et une heure après me lâcha dans un pré. J'allais mieux, mais je
n'étais pas guéri; je fus près de huit jours à me remettre. Pendant ce
temps, Jacques et Jeanne me soignèrent avec une bonté que je n'oublierai
jamais: ils venaient me voir plusieurs fois par jour; ils me cueillaient
de l'herbe afin de m'éviter la peine de me baisser pour la brouter;
ils m'apportaient des feuilles de salade du potager, des choux, des
carottes, ils me faisaient rentrer eux-mêmes tous les soirs dans mon
écurie, et je trouvais ma mangeoire pleine de choses que j'aimais, des
épluchures de pommes de terre avec du sel. Un jour, ce bon petit Jacques
voulut me donner son oreiller, parce que, disait-il, j'avais la tête
trop basse quand je dormais. Une autre fois, Jeanne voulut me couvrir
avec le couvre-pied de son lit pour me tenir chaud la nuit. Un autre
jour, ils me mirent des morceaux de laine autour des jambes de crainte
que je n'eusse froid. J'étais désolé de ne pouvoir leur témoigner ma
reconnaissance, mais j'avais le malheur de tout comprendre et de ne
pouvoir rien dire. Je me rétablis à la fin, et je sus qu'on projetait
une partie d'ânes dans la forêt avec les cousins et cousines.



XII

LES VOLEURS

Tous les enfants se trouvaient réunis dans la cour; beaucoup d'ânes
avaient été rassemblés de tous les villages voisins. Je reconnus presque
tous ceux de la course; celui de Jeannot me regardait d'un air farouche,
tandis que je lui lançais des regards moqueurs. La grand'mère de Jacques
avait chez elle presque tous ses petits-enfants: Camille, Madeleine,
Elisabeth, Henriette, Jeanne, Pierre, Henri, Louis et Jacques. Les
mamans de tous ces enfants devaient venir avec eux à âne, tandis que
les papas suivraient à pied, armés de baguettes, pour faire marcher
les paresseux. Avant de partir, on se querella un peu, comme il arrive
toujours, à qui prendrait le meilleur âne: tout le monde voulait
m'avoir, personne ne voulait me céder, de sorte qu'on résolut de me
tirer au sort. Je tombai en partage au petit Louis, cousin de Jacques;
c'était un excellent petit garçon, et j'aurais été très content de mon
sort, si je n'avais vu le pauvre petit Jacques essuyer en cachette
ses yeux pleins de larmes. Chaque fois qu'il me regardait, ses larmes
débordaient; il me faisait de la peine, mais je ne pouvais le consoler;
il fallait bien d'ailleurs qu'il apprît comme moi la résignation et la
patience. Il finit par prendre son parti, et monta son âne en disant au
cousin Louis:

--Je resterai toujours près de toi, Louis; ne fais pas trop galoper
Cadichon, pour que je ne reste pas en arrière.

_Louis_:--Et pourquoi resterais-tu en arrière? Pourquoi ne galoperais-tu
pas comme moi?

_Jacques_:--Parce que Cadichon galope plus vite que tous les ânes du
pays.

_Louis_:--Comment sais-tu cela?

_Jacques_:--Je les ai vus courir pour gagner le prix le jour de la fête
du village, et Cadichon les a tous dépassés.

Louis promit à son cousin qu'il n'irait pas trop vite, et tous deux
partirent au trot. Mon camarade n'était pas mauvais, de sorte que je
n'eus pas à me gêner beaucoup pour ne pas le dépasser. Les autres nous
suivaient tant bien que mal; nous arrivâmes ainsi jusqu'à une forêt où
les enfants devaient voir de très belles ruines d'un vieux couvent et
d'une ancienne chapelle. Elles avaient une mauvaise réputation dans le
pays; on n'aimait pas à y aller autrement qu'en nombreuse compagnie. La
nuit, disait-on, des bruits étranges semblaient sortir de dessous
les décombres; des gémissements, des cris, des cliquetis de chaînes;
plusieurs voyageurs qui s'étaient moqués de ces récits et qui avaient
voulu aller visiter seuls ces ruines, n'en étaient pas revenus; on n'en
avait jamais entendu parler depuis.

Quand tout le monde fut descendu d'âne, et qu'on nous eut laissés
paître, la bride sur le cou, les papas et les mamans prirent leurs
enfants par la main, leur défendant de s'écarter et de rester en
arrière; je les regardais avec inquiétude s'éloigner et se perdre dans
ces ruines. Je m'éloignai aussi de mes camarades et je me mis à l'abri
du soleil sous une arche à moitié ruinée qui se trouvait sur une hauteur
adossée au bois, et un peu plus loin que le couvent. J'y étais depuis un
quart d'heure à peine lorsque j'entendis du bruit près de l'arche; je
me blottis dans une épaisseur du mur ruiné d'où je pouvais voir au loin
sans être vu. Le bruit, quoique sourd, augmentait; il semblait venir de
dessous terre.

Je ne tardai pas à voir paraître une tête d'homme qui sortait avec
précaution d'entre les broussailles.

--Rien... dit-il tout bas après avoir regardé autour de lui. Personne...
Vous pouvez venir camarades. Que chacun prenne un de ces ânes et
l'emmène lestement.

Il se rangea pour donner passage à une douzaine d'hommes, auxquels il
dit encore à mi-voix:

--Si les ânes se sauvent, ne vous amusez pas à courir après. Vite, et
pas de bruit, c'est la consigne.

Les hommes se glissèrent le long du bois, très fourré dans cette partie
de la futaie; ils marchaient avec précaution, mais vite; les ânes, qui
cherchaient l'ombre, broutaient de l'herbe près de la lisière du bois.
A un signal donné, chacun des voleurs prit un des ânes par la bride et
l'attira dans le fourré. Ces ânes, au lieu de résister, de se débattre,
de braire, pour donner l'éveil, se laissèrent emmener comme des
imbéciles; un mouton n'eût pas été plus bête. Cinq minutes après, les
voleurs arrivaient au fourré qui se trouvait au pied de l'arche. On fit
entrer mes camarades un à un dans les broussailles, où ils disparurent.
J'entendis le bruit de leurs pas sous terre, puis tout rentra dans le
silence.

«Voilà l'explication des bruits qui effrayent le pays, pensai-je: une
bande de voleurs est cachée dans les caves du couvent. Il faut les faire
prendre; mais comment? Voilà la difficulté.»

Je restai caché sous ma voûte, d'où je voyais les ruines en entier et le
pays tout autour, et je n'en sortis que lorsque j'entendis les voix
des enfants qui cherchaient leurs ânes. J'accourus pour les empêcher
d'approcher de cette arche et des broussailles qui cachaient si bien
l'entrée des souterrains, qu'il était impossible de l'apercevoir.

--Voici Cadichon! s'écria Louis.

--Mais où sont les autres? dirent à la fois tous les enfants.

--Ils doivent être ici près, dit le papa de Louis; cherchons-les.

--Nous ferions bien de les chercher du côté du ravin, derrière l'arche
que je vois là-bas, dit le père de Jacques; l'herbe y est belle, ils
auront voulu en goûter.

Je tremblai en songeant au danger qu'ils allaient courir, et je me
précipitai du côté de l'arche pour les empêcher de passer. Ils voulurent
m'écarter, mais je leur résistai avec tant d'insistance, leur barrant le
passage de quelque côté qu'ils voulussent aller, que le papa de Louis
arrêta son beau-frère et lui dit:

--Ecoutez, mon cher: l'insistance de Cadichon a quelque chose
d'extraordinaire. Vous savez ce qu'on nous a raconté de l'intelligence
de cet animal. Ecoutons-le, croyez-moi, et retournons sur nos pas.
D'ailleurs, il n'est pas probable que tous les ânes aient été de l'autre
côté des ruines.

--Vous avez d'autant plus raison, mon cher, répondit le papa de Jacques,
que je vois l'herbe foulée près de l'arche, comme si elle avait été
récemment piétinée. Je croirais assez que nos ânes ont été volés.

Ils retournèrent vers les mamans, qui avaient empêché les enfants de
s'écarter; je les suivis, le coeur léger et content de leur avoir
peut-être évité un terrible malheur. Ils causèrent bas, et je les vis se
mettre tous en groupe: on m'appela.

--Comment allons-nous faire? dit la maman de Louis. Un seul âne ne peut
pas porter tous les enfants.

--Mettons les plus petits sur Cadichon; les grands suivront avec nous,
dit la maman de Jacques.

--Viens, mon Cadichon; voyons combien tu en pourras porter, dit la maman
d'Henriette.

On commença par mettre Jeanne devant comme la plus petite, puis
Henriette, puis Jacques, puis Louis. Ils n'étaient lourds ni les uns ni
les autres; je fis voir, en prenant le trot, que je les portais bien
tous les quatre sans fatigue.

--Holà! oh! Cadichon, s'écrièrent les papas, tout doucement, pour que
nous puissions tenir nos gamins.

Je me mis au pas et je marchai, entouré de près par les enfants plus
grands et les mamans; les papas suivaient pour rallier les traînards.

--Maman, pourquoi donc papa n'a-t-il pas cherché nos ânes? dit Henri, le
plus jeune de la bande, et qui trouvait le chemin long.

_La maman:_--Parce que ton papa croit qu'ils ont été volés, et qu'il
était alors inutile de les chercher.

_Henri:_--Volés! Par qui donc? Je n'ai vu personne.

_La maman:_--Ni moi non plus, mais il y avait auprès de l'arche des
traces de pas.

_Pierre:_--Mais alors, maman, il fallait chercher les voleurs.

_La maman:_--Ç'eût été imprudent. Pour avoir pris treize ânes, il faut
qu'il y ait eu plusieurs hommes. Ils avaient probablement des armes et
ils auraient pu tuer ou blesser vos papas.

_Pierre:_--Quelles armes, maman?

_La maman:_--Des bâtons, des couteaux, peut-être des pistolets.

_Camille:_--Oh! mais c'est très dangereux, cela. Je crois que papa a
bien fait de revenir avec mes oncles.

_La maman:_--Et dépêchons-nous de rentrer à la maison; les oncles et
papas doivent aller à la ville en rentrant.

_Pierre:_:--Pour quoi faire, maman?

_La maman:_--Pour prévenir les gendarmes.

_Camille:_--Je suis fâchée que nous ayons été à ces ruines.

_Madeleine:_--Pourquoi cela? c'était très beau.

_Camille:_--Oui, mais très dangereux. Si, au lieu de prendre les ânes,
les voleurs nous avaient tous pris?

_Elisabeth:_--C'est impossible! nous étions trop de monde.

_Camille:_--Mais s'il y a beaucoup de voleurs?

_Elisabeth:_--Nous nous serions tous battus.

_Camille:_--Avec quoi? Nous n'avions pas seulement un bâton.

_Elisabeth:_--Et nos pieds, nos poings, nos dents? Moi, d'bord, j'aurais
égratigné, mordu; j'aurais crevé les yeux avec mes ongles.

_Pierre:_--Le voleur t'aurait tuée: voilà tout.

_Elisabeth:_--Tuée? Et papa donc! et maman! Tu crois qu'ils m'auraient
laissé emporter ou tuer!

_Madeleine:_--Les voleurs les auraient tués aussi.

_Elisabeth:_--Tu penses donc qu'il y en avait une armée?

_Madeleine:_--Mais quand même il n'y en aurait qu'une douzaine!

_Elisabeth:_--Une douzaine? Quelle bêtise! Tu crois que les voleurs
marchent par douzaines comme les huîtres.

_Madeleine:_--Tu te moques toujours! On ne peut rien te dire. Je parie,
moi, que pour enlever treize ânes ils étaient au moins douze.

_Elisabeth:_--Je veux bien, moi, et le treizième par-dessus le marché
comme les petits pâtés.

Les mamans et les autres enfants riaient de cette conversation, mais
comme elle dégénérait en dispute, la maman d'Elisabeth la fit taire, en
leur disant que Madeleine avait très probablement raison quant au nombre
des voleurs.

On se trouvait près de la maison, et l'on ne tarda pas à arriver.
Lorsqu'on vit revenir tout le monde à pied, et moi, Cadichon, portant
quatre enfants, la surprise fut grande. Mais, quand les papas
racontèrent la disparition des ânes, mon obstination à ne pas les
laisser chercher les bêtes perdues, les gens de la maison secouèrent la
tête et firent une foule de suppositions plus singulières les unes que
les autres; les uns disaient que les ânes avaient été engloutis et
enlevés par les diables; les autres prétendaient que les religieuses
enterrées dans la chapelle s'en étaient emparées pour parcourir la
terre; d'autres assuraient que les anges qui gardaient le couvent
réduisaient en cendre et en poussière tous les animaux qui approchaient
de trop près du cimetière où erraient les âmes des religieuses. Aucun
n'eut l'idée des voleurs cachés dans les souterrains.

Aussitôt après leur retour, les trois papas allèrent raconter à la
grand'mère le vol probable de leurs ânes. Ils firent mettre ensuite les
chevaux à la voiture pour aller porter leur plainte à la gendarmerie de
la ville voisine. Ils revinrent deux heures après avec l'officier
de gendarmerie et six gendarmes. J'avais une telle réputation
d'intelligence, qu'ils jugèrent la chose grave dès qu'ils surent la
résistance que j'avais opposée vers l'arche. Ils étaient tous armés de
pistolets, de carabines, prêts à se mettre en campagne. Pourtant ils
acceptèrent le dîner que leur offrit la grand'mère, et ils se mirent à
table avec les dames et les messieurs.



XIII

LES SOUTERRAINS

Le dîner ne fut pas long; les gendarmes étaient pressés de faire leur
inspection avant la nuit. Ils demandèrent à la grand'mère la permission
de m'emmener.

--Il nous sera bien utile dans notre expédition, madame, dit l'officier.
Ce Cadichon n'est pas un âne ordinaire; il a déjà fait des choses plus
difficiles que ce que nous allons lui demander.

--Prenez-le, messieurs, si vous le croyez nécessaire, répondit la
grand'mère; mais ne le fatiguez pas trop, je vous en prie. La pauvre
bête a déjà fait la route ce matin, et il est revenu avec quatre de mes
petits-enfants sur son dos.

--Quant à cela, madame, reprit l'officier, vous pouvez être tranquille;
soyez sûre que nous le traiterons le plus doucement possible.

On m'avait donné mon dîner: un picotin d'avoine, une brassée de salade,
carottes et autres légumes; j'avais bu, j'avais mangé, j'étais prêt à
partir. Quand on vint me prendre, je me plaçai tout d'abord à la tête
de la troupe, et nous nous mîmes en route, l'âne servant de guide aux
gendarmes. Ils n'en furent pas humiliés, car ils étaient bonnes gens. On
croit que les gendarmes sont sévères, méchants, c'est tout le contraire,
pas de meilleures gens, de plus charitables, de plus patients, de plus
généreux que ces bons gendarmes. Pendant toute la route ils eurent pour
moi tous les soins possibles: ralentissant le pas de leurs chevaux quand
ils me croyaient fatigué, et me proposant de boire à chaque ruisseau que
nous traversions.

Le jour commençait à baisser lorsque nous arrivâmes au couvent.
L'officier donna ordre de suivre tous mes mouvements et de marcher tous
ensemble. Mais, comme leurs chevaux pouvaient les gêner, ils les avaient
laissés dans un village voisin de la forêt. Je les menai sans hésiter à
l'entrée de l'arche, près des broussailles d'où j'avais vu sortir les
douze voleurs. Je vis avec inquiétude qu'ils restaient près de l'entrée.
Pour les éloigner, je fis quelques pas derrière le mur; ils me
suivirent. Quand ils y furent tous, je revins aux broussailles, les
empêchant d'avancer quand ils voulaient me suivre. Ils me comprirent, et
restèrent cachés le long du mur.

Je m'approchai alors de l'entrée des souterrains, et je mis à braire de
toutes les forces de mes poumons. Je ne tardai pas à obtenir ce que je
voulais. Tous mes camarades enfermés dans les caveaux me répondirent à
qui mieux mieux. Je fis un pas vers les gendarmes, qui devinèrent ma
manoeuvre, et je revins me placer près de l'entrée des souterrains. Je
me remis à braire; cette fois personne ne me répondit; je devinai que
les voleurs, pour empêcher mes camarades de les trahir, leur avaient
attaché des pierres à la queue. Tout le monde sait que, pour braire,
nous dressons notre queue; ne pouvant pas la dresser à cause du poids de
la pierre, mes camarades se taisaient.

Je restais toujours à deux pas de l'entrée, lorsque je vis une tête
d'homme sortir des broussailles et regarder avec précaution, ne voyant
que moi, il dit:

--Voilà le coquin que nous n'avons pas pris ce matin. Tu vas rejoindre
tes camarades, mon braillard.

Mais, comme il allait me saisir, je m'éloignai de deux pas; il me
suivit, je m'éloignai encore, jusqu'à ce que je l'eusse amené à l'angle
du mur derrière lequel étaient mes amis les gendarmes. Avant que mon
voleur eût eu le temps de pousser un cri, ils se jetèrent sur lui, le
bâillonnèrent, le garrottèrent et l'étendirent par terre. Je me remis
à l'entrée et je recommençai à braire, ne doutant pas qu'un autre
viendrait voir ce que devenait leur compagnon. En effet, j'entendis
bientôt les broussailles s'écarter, et je vis apparaître une nouvelle
tête, qui regarda de même avec précaution; ne pouvant m'atteindre, ce
second voleur fit comme le premier; moi, j'exécutai la même manoeuvre,
et je le fis prendre par les gendarmes sans qu'il eût eu le temps de se
reconnaître. Je recommençai ainsi jusqu'à ce que j'en eusse fait prendre
six. Après le sixième, j'eus beau braire, personne n'apparut. Je
pensai que, ne voyant revenir aucun des hommes qui allaient savoir des
nouvelles de leurs camarades, les voleurs avaient soupçonné quelque
piège et n'avaient plus osé se risquer. Pendant ce temps, la nuit était
venue tout à fait, on n'y voyait presque plus. L'officier de gendarmerie
envoya un de ses hommes chercher du renfort pour attaquer les voleurs
dans les souterrains, et emmener garrottés, dans une charrette, les six
voleurs déjà faits prisonniers. Les gendarmes qui restèrent eurent ordre
de se partager en deux bandes, pour surveiller les sorties du couvent;
moi, on me laissa à mon idée, après m'avoir bien caressé et m'avoir fait
les plus grands compliments sur ma conduite.

--S'il n'était pas un âne, dit un gendarme, il mériterait la croix.

--N'en a-t-il pas une sur le dos? dit un autre.

--Tais-toi, mauvais plaisant, dit un troisième; tu sais bien que cette
croix-là est marquée sur les ânes pour rappeler qu'un des leurs a eu
l'honneur d'être monté par Notre-Seigneur Jésus-Christ.

--Voilà pourquoi c'est une croix d'honneur, reprit l'autre.

--Silence! dit l'officier à voix basse: Cadichon dresse les oreilles.

J'entendis en effet un bruit extraordinaire du côté de l'arche; ce
n'était pas un bruit de pas, on aurait dit plutôt comme un craquement
et des cris étouffés. Les gendarmes entendaient bien aussi, mais sans
pouvoir deviner ce que c'était. Enfin, une fumée épaisse s'échappa de
plusieurs soupiraux et fenêtres basses du couvent, puis quelques flammes
jaillirent: quelques instants après tout était en feu.

--Ils ont mis le feu dans les caves pour s'échapper par les portes, dit
l'officier.

--Il faut courir l'éteindre, mon lieutenant, répondit un gendarme.

--Gardez-vous-en bien! Surveillons plus que jamais toutes les issues, et
si les voleurs paraissent, feu de vos carabines; les pistolets viendront
après.

L'officier avait bien deviné la manoeuvre de ces voleurs; ils avaient
compris qu'ils étaient découverts, que leurs camarades avaient été faits
prisonniers, et ils espéraient qu'à la faveur de l'incendie et des
efforts des gendarmes pour l'éteindre, ils pourraient s'échapper et
reprendre leurs amis. Nous vîmes bientôt les six voleurs restants et
leur capitaine sortir avec précipitation de l'entrée masquée par des
broussailles; trois gendarmes seulement se trouvaient à ce poste; ils
tirèrent chacun leur coup de carabine avant que les voleurs eussent
eu le temps de faire usage de leurs armes. Deux voleurs tombèrent; un
troisième laissa échapper son pistolet: il avait le bras cassé. Mais
les trois derniers et leur capitaine s'élancèrent avec fureur sur
les gendarmes, qui, le sabre d'une main, le pistolet de l'autre, se
battirent comme des lions. Avant que l'officier et les deux autres
gendarmes qui surveillaient le côté opposé du couvent eussent eu le
temps d'accourir, le combat était presque terminé; les voleurs étaient
tous tués ou blessés; le capitaine se défendait encore contre un
gendarme, le seul qui fût sur pied; les deux autres étaient grièvement
blessés. L'arrivée du renfort mit fin au combat. Et un clin d'oeil le
capitaine fut entouré, désarmé, garrotté et couché près des six voleurs
prisonniers.

Pendant ce combat, le feu s'était éteint; ce qui avait brûlé n'était
que des broussailles et du menu bois; mais, avant de pénétrer dans les
souterrains, l'officier voulut attendre l'arrivée du renfort qu'il
avait demandé. La nuit était bien avancée quand nous vîmes arriver six
gendarmes nouveaux et la charrette qui devait emmener les prisonniers.
On les coucha côte à côte dans la voiture; l'officier était humain: il
avait donné ordre de les débâillonner, de sorte qu'ils disaient aux
gendarmes mille injures. Les gendarmes n'y faisaient seulement pas
attention. Deux d'entre eux montèrent sur la charrette pour escorter les
prisonnier; on fit des brancards pour emporter les blessés.

Pendant ces préparatifs, j'accompagnai l'officier dans la descente qu'il
fit aux souterrains, escorté de huit hommes. Nous traversâmes un long
corridor qui allait toujours en descendant, puis nous arrivâmes dans
les souterrains où les brigands avaient établi leur demeure. Un de ces
caveaux leur servait d'écurie; nous y trouvâmes tous mes camarades pris
de la veille, qui avaient tous une pierre à la queue. On les en
délivra immédiatement, et ils se mirent à braire à l'unisson. Dans ce
souterrain, c'était un bruit à rendre sourd.

--Silence, les ânes! dit un gendarme, sans quoi nous allons vous
rattacher vos breloques.

--Laisse-les dire, répond un autre gendarme: tu vois bien qu'ils
chantent les louanges de Cadichon.

--J'aimerais mieux qu'ils chantassent sur un autre ton, reprit le
premier gendarme en riant.

«Cet homme, assurément, n'aime pas la musique, me dis-je à part moi. Que
trouve-t-il à redire aux voix de mes camarades?» Ces pauvres camarades!
ils chantaient leur délivrance.

Nous continuâmes à marcher. Un des souterrains était plein d'effets
volés. Dans un autre ils avaient enfermé des prisonniers qu'ils
gardaient pour les servir: les uns faisaient la cuisine, le service de
la table, nettoyaient les souterrains; d'autres faisaient les vêtements
et les chaussures. Il y avait de ces malheureux qui y étaient depuis
deux ans; ils étaient enchaînés deux à deux, et ils avaient tous de
petites sonnettes aux bras et aux pieds, pour qu'on pût savoir de quel
côté ils allaient. Deux voleurs restaient toujours près d'eux pour les
garder; on n'en laissait jamais plus de deux dans le même souterrain.
Pour ceux qui travaillaient aux vêtements, on les réunissait tous, mais
le bout de leur chaîne était attaché, pendant le travail, à un anneau
scellé dans le mur.

Je sus plus tard que ces malheureux étaient les voyageurs et les
visiteurs des ruines qui avaient disparu depuis deux ans. Il y en avait
quatorze; ils racontèrent que les voleurs en avaient tué trois sous
leurs yeux: deux parce qu'ils étaient malades, et un qui refusait
obstinément de travailler.

Les gendarmes délivrèrent tous ces pauvres gens, ramenèrent les ânes au
château, portèrent les blessés à l'hospice, et menèrent les voleurs en
prison. Ils furent jugés et condamnés, le capitaine à mort et les autres
à être envoyés à Cayenne. Quant à moi, je fus admiré par tout le monde;
chaque fois que je sortais, j'entendais dire aux personnes qui me
rencontraient:

«C'est Cadichon, le fameux Cadichon, qui vaut à lui seul plus que tous
les ânes du pays.»



XIV

THÉRÈSE

Mes petites maîtresses (car j'avais autant de maîtres et de maîtresses
que la grand'mère avait de petits-enfants) avaient une cousine qu'elles
aimaient beaucoup, qui était leur meilleure amie, et à peu près de leur
âge. Cette amie s'appelait Thérèse; elle était bonne, bien bonne,
la pauvre petite. Quand elle me montait, jamais elle ne prenait de
baguette, et ne permettait à personne de me taper. Dans une des
promenades que firent mes jeunes maîtresses, elles virent une petite
fille assise sur le bord de la route, qui se leva péniblement à leur
approche, et vint en boitant leur demander la charité; son air triste et
timide frappa Thérèse et ses amies.

--Pourquoi boites-tu, ma petite? dit Thérèse.

_La petite:_--Parce que mes sabots me blessent, mam'selle.

_Thérèse:_--Pourquoi n'en demandes-tu pas d'autres à ta maman?

_La petite:_--Je n'ai pas de maman, mam'selle.

_Thérèse:_--A ton papa alors?

_La petite:_--Je n'ai pas de papa, mam'selle.

_Thérèse:_--Mais avec qui vis-tu?

_La petite:_--Avec personne; je vis seule.

_Thérèse:_--Qui est-ce qui te donne à manger?

_La petite:_--Quelquefois personne, quelquefois tout le monde.

_Thérèse:_--Quel âge as-tu?

_La petite:_--Je ne sais pas, mam'selle; peut-être bien sept ans.

_Thérèse:_--Où couches-tu?

_La petite:_--Chez celui qui veut bien me recevoir. Lorsque tout le
monde me chasse, je couche dehors, sous un arbre, près d'une haie,
n'importe où.

_Thérèse:_--Mais l'hiver, tu dois geler?

_La petite:_--J'ai froid; mais j'y suis habituée.

_Thérèse:_--As-tu dîné aujourd'hui?

_La petite:_--Je n'ai pas mangé depuis hier.

--Mais c'est affreux, c'la,... dit Thérèse, les larmes aux yeux. Mes
chères amies, n'est-ce pas que votre grand'mère voudra bien que nous
donnions à manger à cette pauvre petite, que nous la fassions coucher
quelque part au château?

--Certainement, répondirent les trois cousines, grand'mère sera
enchantée; d'ailleurs elle fait tout ce que nous voulons.

_Madeleine:_--Mais comment faire pour la mener jusqu'à la maison,
Thérèse? Regarde comme elle boite.

_Thérèse:_--Mettons-la sur Cadichon; nous suivrons toutes à pied au lieu
de le monter deux à deux, chacune à notre tour.

--C'est vrai, quelle bonne idée! s'écrièrent les trois cousines.

Elles placèrent la petite fille sur mon dos.

Camille avait encore dans sa poche un morceau de pain qui restait de
son goûter, elle le lui donna; la petite le mangea avec avidité; elle
semblait ravie de se trouver sur mon dos, mais elle ne disait rien; elle
était fatiguée et elle souffrait de la faim.

Quand j'arrêtai devant le perron, Camille et Elisabeth firent entrer la
petite à la cuisine, pendant que Madeleine et Thérèse couraient chez la
grand'mère.

--Grand'mère, dit Madeleine, permettez-nous de donner à manger à une
petite fille très pauvre que nous avons trouvée sur la route.

_La grand'mère:_--Très volontiers, chère petite; mais qui est-elle?

_Madeleine:_--Je ne sais pas, grand'mère.

_La grand'mère:_--Où demeure-t-elle?

_Madeleine_--Nulle part, grand'mère.

_La grand'mère:_--Comment, nulle part? Mais ses parents doivent demeurer
quelque part.

_Madeleine:_--Elle n'a pas de parents, grand'mère; elle est seule.

--Voulez-vous permettre, ma tante, dit timidement Thérèse, qu'elle
couche ici, cette pauvre petite?

--Si elle n'a réellement pas d'asile, je ne demande pas mieux, dit la
grand'mère. Il faut que je la voie et que je lui parle.

Elle se leva et suivit les enfants à la cuisine, où la pauvre petite
approcha tout en boitant. La grand'mère la questionna et en obtint les
mêmes réponses. Elle se trouva fort embarrassée. Renvoyer cette enfant
dans l'état d'abandon et de souffrance où elle la voyait lui semblait
impossible. La garder était difficile. A qui la confier? Par qui la
faire élever?

--Ecoute, petite, lui dit-elle: en attendant que je puisse prendre des
informations sur ton compte et savoir si tu m'as dit la vérité, tu
coucheras et tu mangeras ici. Je verrai dans quelques jours ce que je
puis faire pour toi.

Elle donna ses ordres pour qu'on préparât un lit pour l'enfant et qu'on
ne la laissât manquer de rien. Mais la pauvre petite était si sale,
que personne ne voulait ni la toucher ni l'approcher. Thérèse en était
désolée; elle ne pouvait obliger les domestiques de sa tante de faire ce
qui leur répugnait.

--C'est moi, pensa-t-elle, qui ai amené cette petite; ce serait moi qui
devrais en avoir soin. Comment faire?

Elle réfléchit un instant; une idée se présenta à son esprit.

--Attends, ma petite, dit-elle; je vais revenir tout à l'heure.

Elle courut chez sa maman.

--Maman, dit-elle, je dois prendre un bain, n'est-ce pas?

_La maman:_--Oui, Thérèse, vas-y; ta bonne t'attend.

--Maman, voulez-vous me permettre de faire baigner à ma place la petite
fille que nous avons amenée ici?

_La maman:_--Quelle petite fille? Je ne l'ai pas vue.

_Thérèse:_:--Une pauvre, pauvre petite, qui n'a ni papa, ni maman, ni
personne pour la soigner; qui couche dehors, qui ne mange que ce qu'on
lui donne. La grand'mère de Camille consent à la garder, mais aucun des
domestiques ne veut la toucher.

_La maman:_--Pourquoi donc?

_Thérèse:_--Parce qu'elle est si sale, si sale, qu'elle est dégoûtante;
alors, maman, si vous voulez bien, je la ferai baigner à ma place;
pour ne pas dégoûter ma bonne, je la déshabillerai moi-même, je la
savonnerai; je lui couperai les cheveux, qui sont tout emmêlés et pleins
de petites puces blanches, mais qui ne sautent pas.

_La maman:_--Mais, ma pauvre Thérèse, toi-même ne seras-tu pas dégoûtée
de la toucher et de la laver?

_Thérèse:_--Un peu, maman, mais je penserai que, si j'étais à sa place,
je serais bien heureuse qu'on voulût bien me soigner, et cette idée me
donnera du courage. Et puis, maman, voulez-vous me permettre, quand elle
sera lavée, de lui mettre quelques-unes de mes vieilles affaires jusqu'à
ce que je lui en achète d'autres?

_La maman:_--Certainement, ma petite Thérèse; mais avec quoi lui
achèteras-tu des vêtements? Tu n'as que deux ou trois francs, tout juste
de quoi payer une chemise.

_Thérèse:_--Oh! maman, vous oubliez ma pièce de vingt francs.

_La maman:_--Celle que tu as donnée à garder à ton papa pour ne pas la
dépenser? Tu la conservais pour acheter un beau livre de messe comme
celui de Camille.

_Thérèse:_--Je peux bien me passer de ce beau livre de messe, maman,
j'ai encore mon vieux.

_La maman:_--Fais comme tu voudras, mon enfant; quand c'est pour faire
le bien, tu sais que je te donne une entière liberté.

Sa maman l'embrassa, et elle alla avec elle pour voir cette petite fille
que personne ne voulait toucher.

«Si elle a quelque maladie de peau que Thérèse puisse gagner, se
dit-elle, je ne permettrai pas qu'elle y touche.»

La petite fille attendait toujours à la porte; la maman la regarda,
examina ses mains, sa figure, et vit qu'il n'y avait que de la saleté,
mais aucune maladie de peau. Seulement, elle trouva ses cheveux si
pleins de vermine, qu'elle demanda des ciseaux, fit asseoir la petite
sur l'herbe, et lui coupa les cheveux tout court sans y toucher avec les
mains. Quand ils furent tombés à terre, elle les ramassa avec une pelle,
et pria un des domestiques de les jeter sur le fumier; puis elle demanda
un baquet d'eau tiède, et, avec l'aide de Thérèse, elle lui savonna et
lava la tête de manière à la bien nettoyer. Après l'avoir essuyée, elle
dit à Thérèse:

--Maintenant, ma chère petite, va la faire baigner, et fais jeter ses
haillons au feu.

Camille, Madeleine et Elisabeth étaient venues aider Thérèse; elles
l'emmenèrent toutes quatre dans la salle de bain, la déshabillèrent
malgré le dégoût que leur inspirait la saleté extrême de l'enfant et
l'odeur qu'exhalaient ses haillons. Elles s'empressèrent de la plonger
dans l'eau et de la savonner des pieds à la tête. Elles prirent goût à
l'opération, qui les amusait et qui enchantait la petite fille; elles la
savonnèrent et la tinrent dans l'eau un peu plus de temps qu'il n'était
nécessaire. A la fin du bain, l'enfant en avait assez et témoigna une
vive satisfaction quand ses quatre protectrices la firent sortir de la
baignoire; elles la frottèrent, pour l'essuyer, jusqu'à lui faire rougir
la peau, et ce ne fut qu'après l'avoir séchée comme un jambon, qu'elles
lui mirent une chemise, un jupon et une robe de Thérèse. Tout cela
allait assez bien, parce que Thérèse portait ses robes très courtes,
comme le font toutes les petites filles élégantes, et que la petite
mendiante devait avoir ses jupons tombant sur les chevilles: la taille
était bien un peu longue, mais on n'y regarda pas de si près; tout
le monde était content. Quand il fallut la chausser, les enfants
s'aperçurent qu'elle avait une plaie sur le cou-de-pied: c'était ce qui
la faisait boiter. Camille courut chez sa grand'mère pour lui demander
de l'onguent. La grand'mère lui donna ce qu'il fallait, et Camille,
aidée de ses trois amies, dont l'une soutenait la petite, tandis que
l'autre tenait le pied, et la troisième déroulait une bande, lui mit
l'onguent sur la plaie; elles furent près d'un quart d'heure à arranger
une compresse et la bande; tantôt c'était trop serré; tantôt ce ne
l'était pas assez; la bande était trop bas, la compresse était trop
haut; elles se disputaient et s'arrachaient le pied de la pauvre petite,
qui n'osait rien dire, se laissait faire et ne se plaignait pas. Enfin
la plaie fut bandée, on lui mit des bas et de vieilles pantoufles à
Thérèse, et on la laissa aller. Quand la petite fille revint à la
cuisine, personne ne la reconnaissait.

--Pas possible que ce soit cette petite horreur de tout à l'heure,
disait un domestique.

--Si, c'est la même, reprit un second domestique; elle est tout autre,
car la voilà devenue gentille, d'affreuse qu'elle était.

_Le cuisinier:_--C'est tout de même bien beau aux enfants et à Mme
d'Arbé de l'avoir nettoyée comme cela; quant à moi, on m'aurait donné
vingt francs, que je ne l'aurais pas touchée.

_La fille de cuisine:_--C'est qu'elle sentait si mauvais!

_Le cocher:_--Vous ne devriez pas avoir le nez si sensible, la belle,
avec votre graillon, vos casseroles à écurer et toutes sortes de saletés
à manier.

_La fille de cuisine_, piquée:--Mon graillon et mes casseroles ne
sentent toujours pas le fumier comme des gens que je connais.

_Les domestiques:_--Ah! ah! ah! la fille est en colère; prends garde au
balai.

_Le cocher:_--Si elle prend le sien, je saurai bien trouver le mien, et
la fourche aussi, et encore l'étrille.

_Le cuisinier:_--Allons, allons, ne la poussez pas trop; elle est vive:
vous savez, faut pas l'irriter.

_Le cocher:_--Tiens! qu'est-ce que ça me fait, moi? Qu'elle se fâche, je
me fâcherai aussi.

_Le cuisinier:_--Mais je ne veux pas de ça, moi, madame n'aime pas les
disputes; il est bien certain que nous aurions tous du désagrément.

_Le premier domestique:_--Le Vatel a raison. Thomas, tais-toi, tu nous
amènes toujours quelque chose comme une querelle. Ce n'est pas ta place
ici, d'abord.

_Le cocher:_--Tiens! ma place est partout quand je n'ai pas d'ouvrage à
l'écurie.

_Le cuisinier:_--Mais vous en avez de l'ouvrage, regardez donc Cadichon,
qui n'est pas encore débâté, et qui se promène en long et en large comme
un bourgeois qui attend son dîner.

_Le cocher:_--Cadichon me fait l'effet d'écouter aux portes; il est plus
fin qu'il n'en l'air; c'est un vrai malin.

Le cocher m'appela, me prit par la bride, m'emmena à l'écurie, et, après
m'avoir ôté mon bât et m'avoir donné ma pitance, il me laissa seul,
c'est-à-dire en compagnie des chevaux et d'un âne que je dédaignais trop
pour lier conversation avec lui.

Je ne sais ce qui se passa le soir au château; le lendemain, dans
l'après-midi, on me remit mon bât, on monta sur mon dos la petite
mendiante; mes quatre petites maîtresses suivirent à pied et me firent
aller au village. Je compris en route qu'elles voulaient acheter de quoi
habiller la petite. Thérèse voulait tout payer; les autres voulaient
payer chacune leur part; elles se disputaient avec un tel acharnement,
que, si je ne m'étais pas arrêté à la porte de la boutique, elles
l'auraient dépassée. Elles manquèrent jeter la petite par terre en la
descendant de dessus mon dos, parce qu'elles s'élancèrent sur elle
toutes à la fois; l'une lui tirait les jambes, l'autre la tenait par
un bras, la troisième l'avait prise à bras-le-corps, et Elisabeth, la
quatrième, qui était forte comme deux ou trois, les poussait toutes
pour aider seule la petite à descendre. La pauvre enfant, effrayée et
tiraillée de tous côtés, se mit à crier; les passants commençaient à
s'arrêter, la marchande ouvrit la porte.

--Bien le bonjour, mesdemoiselles; permettez que je vous aide.

Mes jeunes maîtresses, contentes de n'avoir pas à se céder entre elles,
lâchèrent la petite fille; la marchande la prit et la posa à terre.

--Qu'y a-t-il pour votre service, mesdemoiselles? dit la marchande.

_Madeleine_:--Nous venons acheter de quoi habiller cette petite fille,
madame Juivet.

_Madame Juivet_:--Volontiers, mesdemoiselles. Vous faut-il une robe ou
une jupe, ou du linge?

_Camille_:--Il nous faut tout, madame Juivet; donnez-moi de quoi lui
faire trois chemises, un jupon, une robe, un tablier, un fichu, deux
bonnets.

_Thérèse_, bas:--Dis donc, Camille, laisse-moi parler, puisque c'est moi
qui paye.

_Camille_, bas:--Non, tu ne payeras pas tout, nous voulons payer avec
toi.

_Thérèse_, bas:--J'aime mieux payer seule, c'est ma fille.

--Non, elle est à nous toutes, répliqua tout bas Camille.

--Quelle est l'étoffe que prennent ces demoiselles? interrompit la
marchande, impatiente de vendre.

Pendant que Camille et Thérèse continuaient leur dispute à voix basse,
Madeleine et Elisabeth se dépêchèrent d'acheter tout ce qu'il fallait.

--Adieu, madame Juivet, dirent-elles; envoyez-nous tout cela chez nous,
et le plus vite possible, je vous en prie; vous enverrez aussi la note.

--Comment, comment, vous avez déjà tout acheté? s'écrièrent Camille et
Thérèse.

--Mais oui; pendant que vous causiez, dit Madeleine d'un air malin, nous
avons choisi tout ce qui est nécessaire.

--Il fallait nous demander si cela nous convenait, reprit Camille.

--Certainement, puisque c'est moi qui paye, dit Thérèse.

--Nous payerons aussi, nous payerons aussi, s'écrièrent en choeur les
trois autres.

--Pour combien y en a-t-il? demanda Thérèse.

_La marchande:_--Pour trente-deux francs, mademoiselle.

--Trente-deux francs! s'écria Thérèse effrayée: mais je n'ai que vingt
francs!

_Camille:_--Eh bien! nous payerons le reste.

_Elisabeth:_--Tant mieux, cela fait que nous aurons aussi habillé la
petite fille.

_Madeleine, riant:_--Nous voilà donc enfin d'accord, grâce à Mme Juivet:
ce n'est pas sans peine.

J'avais tout entendu, puisque la porte était restée ouverte; j'étais
indigné contre Mme Juivet, qui faisait payer à mes bonnes petites
maîtresses le double au moins de ce que valaient ses marchandises.
J'espérais que les mamans ne les laisseraient pas faire le marché. Nous
retournâmes à la maison; tout le monde fut d'accord en revenant, ...
grâce à Mme Juivet, ... comme avait dit innocemment Madeleine.

Il faisait beau temps; on était assis sur l'herbe devant la maison quand
nous arrivâmes. Pierre, Henri, Louis et Jacques avaient pêché dans un
des étangs pendant que nous étions au village; ils venaient de rapporter
trois beaux poissons et beaucoup de petits. Pendant que Louis et Jacques
m'ôtaient mon bât et ma bride, les quatre cousines expliquèrent à leurs
mamans ce qu'elles avaient acheté.

--Pour combien d'argent en avez-vous? demanda la maman de Thérèse.
Combien te reste-t-il de tes vingt francs, Thérèse?

Thérèse fut un peu embarrassée; elle rougit légèrement.

--Il ne me reste rien, maman, dit-elle.

--Vingt francs pour habiller un enfant de six à sept ans; dit la maman
de Camille; mais c'est horriblement cher. Qu'avez-vous donc acheté?

Thérèse ne savait seulement pas ce que Madeleine et Elisabeth s'étaient
dépêchées d'acheter, de sorte qu'elle ne put répondre.

Mais la marchande, arrivant avec son paquet, interrompit la
conversation, à la grande joie de Madeleine et d'Elisabeth, qui
commençaient à craindre d'avoir acheté des choses trop belles.

--Bonjour, madame Juivet, dit la grand'mère; défaites votre paquet ici
sur l'herbe, et faites-nous voir les emplettes de ces demoiselles.

Mme Juivet salua, posa son paquet, le défit, en tira la note, qu'elle
présenta à Madeleine, et étala ses marchandises.

Madeleine avait rougi en prenant la note; sa grand'mère la lui prit des
mains, et poussa une exclamation de surprise:

--Trente-deux francs pour habiller une petite mendiante!... Madame
Juivet, ajouta-t-elle d'un ton sévère, vous avez abusé de l'ignorance
de mes petites-filles; vous savez très bien que les étoffes que vous
apportez sont beaucoup trop belles et trop chères pour habiller une
enfant pauvre; remportez tout cela, et sachez qu'à l'avenir aucun de
nous n'achètera rien chez vous.

--Madame, dit Mme Juivet avec une colère retenue, ces demoiselles ont
pris ce qu'elles ont voulu, je ne les ai contraintes sur aucun article.

_La grand'mère:_--Mais vous auriez dû ne leur montrer que des étoffes
convenables, et ne pas chercher à leur passer vos vieilles marchandises
dont personne ne veut.

_Madame Juivet:_--Madame, ces demoiselles ayant pris les étoffes doivent
les payer.

--Elles ne payeront rien du tout, et vous allez remporter tout cela, dit
la grand'mère avec sévérité. Partez sur-le-champ; j'enverrai ma femme de
chambre acheter chez Mme Jourdan ce qui est nécessaire.

Mme Juivet se retira dans une colère effroyable. Je la reconduisis
un bout de chemin en brayant d'un air moqueur et en gambadant autour
d'elle, ce qui amusa beaucoup les enfants, mais ce qui lui fit
grand-peur, car elle se sentait coupable, et elle craignait que je
voulusse l'en punir; on me croyait un peu sorcier dans le pays, et tous
les méchants me redoutaient.

Les mamans grondèrent les enfants, les cousins se moquèrent d'elles; je
restai près d'eux, mangeant de l'herbe, et les regardant sauter, courir,
gambader. J'entendis, pendant ce temps, que les papas arrangeaient une
partie de chasse pour le lendemain, que Pierre et Henri devaient avoir
de petits fusils pour être de la partie, et qu'un jeune voisin de
campagne devait y venir aussi.



XV

LA CHASSE

Le lendemain devait avoir lieu, comme je l'ai dit, l'ouverture de la
chasse. Pierre et Henri furent prêts avant tout le monde; c'était leur
début; ils avaient leurs fusils en bandoulière, leur carnassière passée
sur l'épaule; leurs yeux brillaient de bonheur; ils avaient pris un air
fier et batailleur qui semblait dire que tout le gibier du pays
devait tomber sous leurs coups. Je les suivais de loin, et je vis les
préparatifs de la chasse.

--Pierre, dit Henri d'un air délibéré, quand nos carnassières seront
pleines, où mettrons-nous le gibier que nous tuerons?

--C'est précisément à quoi je pensais, répondit Pierre; je demanderai à
papa d'emmener Cadichon.

Cette idée ne me plut pas; je savais que les jeunes chasseurs tiraient
partout et sur tout, sans s'occuper de ce qui était devant et près
d'eux. En visant une perdrix, ils pouvaient m'envoyer leur plomb, et
j'attendis avec inquiétude la suite de la proposition.

--Papa, dit Pierre à son père qui arrivait, pouvons-nous emmener
Cadichon?

--Pour quoi faire? répondit le papa en riant; tu veux donc chasser à
âne, et poursuivre les perdrix à la course! Dans ce cas, il faut d'abord
attacher des ailes à Cadichon.

_Henri_, contrarié:--Mais non, papa, c'est pour notre gibier quand nos
carnassières seront trop pleines.

_Le papa_, avec surprise et riant:--Porter votre gibier! Vous croyez
donc, pauvres innocents, que vous allez tuer quelque chose, et même
beaucoup de choses?

_Henri, piqué_:--Certainement, papa; j'ai vingt cartouches dans ma
veste, et je tuerai au moins quinze pièces.

_Le papa:_--Ah! ah! ah! Elle est bonne, celle-là! Sais-tu ce que vous
tuerez, vous deux et votre ami Auguste?

_Henri:_--Quoi donc, papa?

_Le papa:_--Le temps, et rien avec.

_Henri_, très piqué:--Alors, papa, je ne sais pas pourquoi vous nous
avez donné des fusils, et pourquoi vous nous faites aller à la chasse,
si vous nous croyez assez sots, assez maladroits pour ne rien tuer.

_Le papa:_--C'est pour vous apprendre à chasser, petits nigauds, que je
vous fais aller à la chasse. On ne tue jamais rien les premières fois.

La conversation fut interrompue par l'arrivée d'Auguste, prêt aussi à
tuer tout ce qu'il rencontrerait. Pierre et Henri étaient encore rouges
d'indignation quand Auguste les rejoignit.

_Pierre:_--Papa croit que nous ne tuerons rien, Auguste; nous lui ferons
voir que nous sommes plus adroits qu'il ne le pense.

_Auguste:_--Sois tranquille, nous tuerons plus de gibier qu'eux.

_Henri:_--Pourquoi plus qu'eux?

_Auguste:_--Parce que nous sommes jeunes, vifs, lestes et adroits,
tandis que nos papas sont déjà un peu vieux.

_Henri:_--C'est vrai, cela. Papa a quarante-deux ans. Pierre en a
quinze, et moi treize. Quelle différence!

_Auguste:_--Et mon papa à moi donc! Il a quarante-trois ans! Et moi qui
en ai quatorze!

_Pierre_:--Ecoute, je vais, sans le lui dire, faire mettre à Cadichon
le bât avec les paniers. Il nous suivra et nous lui ferons porter notre
gibier.

_Auguste_:--Bien, très bien; fais mettre les grands paniers; si nous
tuons un chevreuil, il lui faudra une fameuse place.

Henri fut chargé de la commission. Je riais sous cape de la prévoyance.
J'étais bien sûr de ne pas avoir la charge d'un chevreuil et de revenir
avec les paniers vides comme au départ.

--En route! dirent les papas. Nous marcherons devant. Et vous, gamins,
suivez de près. Quand nous serons en plaine, nous nous débanderons....

--Qu'est-ce donc? ajouta le papa de Pierre avec surprise; Cadichon nous
suit? Cadichon orné de deux énormes paniers?

--C'est pour le gibier de ces messieurs, dit le garde en riant.

_Le papa_:--Ah! ah! ah! ils ont voulu faire à leur tête, ... soit ... je
veux bien que Cadichon suive la chasse, s'il a du temps à perdre.

Il regarda en souriant Pierre et Henri, qui prirent un air dégagé.

--Ton fusil est-il armé, Pierre? demanda Henri.

_Pierre_:--Non, pas encore; c'est si dur à armer et à désarmer, que
j'aime mieux attendre qu'une perdrix parte.

_Le papa_:--Nous voici en plaine; à présent, marchons tous sur la même
ligne, et tirons devant nous, et pas à droite ni à gauche, pour ne pas
nous entre-tuer.

Les perdrix ne tardèrent pas à partir de tous côtés; j'étais resté
prudemment derrière, et même un peu loin: je fis bien; car plus d'un
chien retardataire reçut des grains de plomb. Les chiens guettaient,
arrêtaient, rapportaient; les coups de fusil partaient sur toute la
ligne. Je ne perdais pas de vue mes trois jeunes vantards; je les voyais
tirer souvent, mais ramasser, jamais: aucun des trois ne toucha ni
lièvre, ni perdrix. Ils s'impatientaient, tiraient hors de portée, trop
loin, trop près; quelquefois tous trois tiraient la même perdrix, qui
n'en volait que mieux. Les papas faisaient au contraire de la bonne
besogne: autant de coups de fusil, autant de pièces dans leurs
carnassières. Après deux heures de chasse, le papa de Pierre et de Henri
s'approcha d'eux.

--Eh bien! mes enfants, Cadichon est-il bien chargé? Y a-t-il encore de
la place pour vider ma carnassière, qui est trop pleine?

Les enfants ne répondirent pas: ils voyaient à l'air moqueur de leur
papa, qu'il savait leur maladresse. Moi, j'approchai en courant, et je
tournai un des paniers vers le papa.

_Le papa_:--Comment! rien dedans? Vos carnassières vont crever, si vous
les remplissez trop.

Les carnassières étaient plates et vides. Le papa se mit à rire de l'air
déconfit des jeunes chasseurs, se débarrassa de son gibier dans un de
mes paniers, et retourna à son chien, qui était en arrêt.

_Auguste:_--Je crois bien que ton père tue une quantité de perdreaux! Il
a deux chiens qui arrêtent et rapportent; et nous, on ne nous en a pas
laissé un seul.

_Henri:_--C'est vrai, ça; nous avons peut-être tué beaucoup de perdrix,
seulement nous n'avions pas de chiens pour nous les rapporter.

_Pierre:_--Pourtant, je n'en ai pas vu tomber.

_Auguste:_--Parce qu'une perdrix tuée ne tombe jamais sur le coup; elle
vole encore quelque temps, et elle va tomber très loin.

_Pierre:_--Mais quand papa et mes oncles tirent, leurs perdrix tombent
tout de suite.

_Auguste:_--Cela te semble ainsi parce que tu es loin, mais, si tu étais
à leur place, tu verrais filer la perdrix longtemps encore.

Pierre ne répondit pas, mais il n'avait pas trop l'air de croire ce que
disait Auguste. Tous marchaient d'un pas moins fier et moins léger qu'au
départ. Ils commençaient à demander l'heure.

--J'ai faim, dit Henri.

--J'ai soif, dit Auguste.

--Je suis fatigué, dit Pierre.

Mais il fallait bien suivre les chasseurs qui tiraient, tuaient et
s'amusaient. Pourtant ils n'oubliaient pas leurs jeunes compagnons de
chasse, et, pour ne pas trop les fatiguer, ils proposèrent une halte
pour déjeuner. Les jeunes gens acceptèrent avec joie. On rappela les
chiens, qu'on remit en laisse, et l'on se dirigea vers une ferme qui
était à cent pas, et où la grand'mère avait envoyé des provisions.

On s'assit par terre sous un vieux chêne; on étala le contenu des
paniers. Il y avait, comme à toutes les chasses, un pâté de volaille, un
jambon, des oeufs, du fromage, des marmelades, des confitures, un gros
baba, une énorme brioche et quelques bouteilles de vieux vin. Tous
les chasseurs, jeunes et vieux, avaient grand appétit, et mangèrent à
effrayer les passants. Pourtant la grand'mère avait si largement pourvu
aux faims les plus voraces, que la moitié des provisions restèrent aux
gardes et aux gens de la ferme. Les chiens avaient la soupe pour apaiser
leur faim, et l'eau de la mare pour se désaltérer.

--Vous n'avez donc pas été heureux, enfants? dit le papa d'Auguste.
Cadichon ne marchait pas comme un âne trop chargé.

_Auguste:_--Ce n'est pas étonnant, papa nous n'avions pas de chiens;
vous les aviez tous.

_Le père:_--Ah! tu crois qu'un, deux, trois chiens vous auraient fait
tuer des perdreaux qui vous passaient sous le nez.

_Auguste:_--Ils ne les auraient pas fait tuer, papa, mais ils auraient
cherché et rapporté ceux que nous avons tués, et alors...

_Le père_, interrompant d'un air surpris:--Ceux que vous avez tués! Vous
croyez avoir tué des perdreaux?

_Auguste:_--Certainement, papa; seulement, comme nous ne les voyions pas
tomber, nous ne pouvions pas les ramasser.

_Le père_, de même:--Et tu crois que, s'il en était tombé, vous ne les
auriez pas vus?

_Auguste:_--Non, car nous n'avons pas d'aussi bons yeux que les chiens.

Le père, les oncles, les gardes même partirent d'un éclat de rire qui
rendit les enfants rouges de colère.

--Ecoutez, dit enfin le papa de Pierre et de Henri, puisque c'est faute
de chiens que votre gibier a été perdu, vous allez avoir chacun le vôtre
quand nous nous remettrons en chasse.

_Pierre:_--Mais les chiens ne voudront pas nous suivre, papa ils ne nous
connaissent pas autant que vous.

_Le père:_--Pour les obliger à vous suivre, nous vous donnerons les deux
gardes, et nous ne partirons qu'une demi-heure après vous, afin que les
chiens n'aient pas la tentation de nous rejoindre.

_Pierre_, radieux:--Oh! merci, papa! à la bonne heure! avec les chiens,
nous sommes bien sûrs de tuer autant que vous.

Le déjeuner finissait, on était reposé, et les jeunes chasseurs étaient
pressés de se remettre en chasse avec les chiens et les gardes.

--Nous allons avoir l'air de vrais chasseurs, dirent-ils d'un air
satisfait.

Les voilà partis encore une fois, et moi suivant comme avant le
déjeuner, mais toujours de loin. Les papas avaient dit aux gardes de
marcher près des enfants, et d'empêcher toute imprudence. Les perdrix
partaient de tous côtés comme le matin, les jeunes gens tiraient comme
le matin, et ne tuaient rien comme le matin. Pourtant les chiens
faisaient bien leur office; ils quêtaient, ils arrêtaient, seulement
ils ne rapportaient pas, puisqu'il n'y avait rien à rapporter. Enfin,
Auguste, impatienté de tirer sans tuer, voit un des chiens en arrêt; il
croit qu'en tirant avant que la perdrix parte, il tuera plus facilement.
Il vise, il tire, ... le chien tombe en se débattant et en poussant un
cri de douleur.

--Corbleu! c'est notre meilleur chien! s'écria le garde en s'élançant
vers lui.

Quand il arriva, le chien expirait. Le coup l'avait frappé à la tête; il
était sans mouvement et sans vie.

--Voilà un beau coup que vous avez fait là, monsieur Auguste! dit le
garde en laissant retomber le pauvre animal. Je crois bien que voilà la
chasse finie.

Auguste restait immobile et consterné; Pierre et Henri étaient très émus
de la mort du chien, le garde concentrait sa colère et le regardait sans
mot dire.

J'approchai pour voir quelle était la malheureuse victime de la
maladresse et de l'amour-propre d'Auguste. Quelle ne fut pas ma douleur
en reconnaissant Médor, mon ami, mon meilleur ami! Et quels ne furent
pas mon horreur et mon chagrin quand je vis le garde relever Médor, et
le poser dans un des paniers que je portais sur mon dos! Voilà donc le
gibier que j'étais condamné à rapporter! Médor, mon ami, tué par un
mauvais garçon maladroit et orgueilleux.

Nous retournâmes du côté de la ferme, les enfants ne parlant pas, le
garde laissant échapper de temps à autre un juron furieux, et moi ne
trouvant de consolation que dans la réprimande sévère et l'humiliation
que le meurtrier aurait à subir.

En arrivant à la ferme, nous y trouvâmes encore les chasseurs, qui,
n'ayant plus de chiens, préféraient se reposer et attendre le retour des
enfants.

--Déjà! s'écrièrent-ils en nous voyant revenir.

_Le papa de Pierre:_--Je crois, en vérité, qu'ils ont tué une grosse
pièce. Cadichon marche comme s'il était chargé, et un des paniers penche
comme s'il contenait quelque chose de lourd.

Ils se levèrent et vinrent à nous. Les enfants restaient en arrière;
leur mine confuse frappa ces messieurs.

_Le père d'Auguste_, riant:--Ils n'ont pas l'air de triomphateurs!

_Le papa de Pierre_, riant:--Ils ont peut-être tué un veau ou un mouton
qu'ils ont pris pour un lapin.

Le garde approcha.

_Le papa:_--Qu'y a-t-il donc, Michaud? Tu as l'air aussi penaud que les
chasseurs.

--C'est qu'il y a de quoi, m'sieur, répondit le garde. Nous rapportons
un triste gibier.

_Le papa_, riant:--Qu'est-ce donc? Un mouton, un veau, un ânon?

_Le garde:_--Ah! m'sieur, il n'a a pas de quoi rire, allez! C'est votre
chien Médor, le meilleur de la bande, que M. Auguste a tué, le prenant
pour une perdrix.

_Le papa:_--Médor! le maladroit! Si jamais il revient chasser ici!...

--Approchez, Auguste, lui dit son père. Voilà donc où vous ont mené
votre sot orgueil et votre ridicule présomption! Faites vos adieux à vos
amis, monsieur; vous allez retourner sur l'heure à la maison, et vous
porterez votre fusil dans ma chambre pour n'y plus toucher, jusqu'à ce
que vous ayez pris de la raison et de la modestie.

--Mais papa, répondit Auguste d'un air dégagé, je ne sais pas pourquoi
vous êtres si fâché. Il arrive très souvent qu'on tue des chiens, à la
chasse.

--Des chiens!... On tue des chiens! s'écria le père stupéfait. En
vérité, c'est trop fort... Où avez-vous pris ces belles notions de
chasse, monsieur.

--Mais, papa, dit Auguste toujours du même air dégagé, tout le monde
sait qu'il arrive très souvent aux grands chasseurs de tuer des chiens.

--Mes chers amis, dit le père en se retournant vers ces messieurs,
veuillez m'excuser de vous avoir amené un garçon malapris comme Auguste.
Je ne croyais pas qu'il fût capable de tant d'impudence et de sottise.

Puis, se retournant vers son fils:

--Vous avez entendu mes ordres, monsieur, allez.

_Auguste:_--Mais, papa.

_Le père_, d'une voix sévère:--Silence! vous dis-je. Pas un mot, si vous
ne voulez faire connaissance avec la baguette de mon fusil.

Auguste baissa la tête et se retira tout confus.

«Vous voyez, mes enfants, dit le papa de Pierre et de Henri, où mène la
présomption, c'est-à-dire la croyance d'un mérite qu'on n'a pas. Ce
qui arrive à Auguste aurait pu vous arriver aussi. Vous vous êtes tous
figuré que rien n'était plus facile que de bien tirer, qu'il suffisait
de vouloir pour tuer; voyez le résultat, vous avez été tous trois
ridicules dès ce matin; vous avez méprisé nos conseils et notre
expérience; et enfin vous êtes tous trois la cause de la mort de mon
pauvre Médor. Je vois, d'après cela, que vous êtes trop jeunes pour
chasser. Dans un an ou deux nous verrons. Jusque-là retournez à vos
jardins et à vos amusements d'enfants. Tout le monde s'en trouvera
mieux.»

Pierre et Henri baissèrent la tête sans répondre. On rentra tristement à
la maison; les enfants voulurent enterrer eux-mêmes dans le jardin mon
malheureux ami, dont je vais vous raconter l'histoire. Vous verrez
pourquoi je l'aimais tant.



XVI

MEDOR

Je connaissais Médor depuis longtemps; j'étais jeune, et il était plus
jeune encore quand nous nous sommes connus et aimés. Je vivais alors
misérablement chez ces méchants fermiers qui m'avaient acheté à un
marchand d'ânes, et de chez lesquels je m'étais sauvé avec tant
d'habileté. J'étais maigre, car je souffrais sans cesse de la faim.
Médor, qu'on leur avait donné comme chien de garde, et qui s'est trouvé
être un superbe et excellent chien de chasse, était moins malheureux que
moi; il amusait les enfants qui lui donnaient du pain et des restes de
laitage; de plus, il m'a avoué que lorsqu'il pouvait se glisser à la
laiterie avec la maîtresse ou la servante, il trouvait toujours moyen
d'attraper quelques gorgées de lait ou de crème, et de saisir les petits
morceaux de beurre qui sautaient de la baratte pendant qu'on le faisait.
Médor était bon; ma maigreur et ma faiblesse lui firent pitié; un jour
il m'apporta un morceau de pain, et me le présenta d'un air triomphant.

--Mange, mon pauvre ami, me dit-il, dans son langage; j'ai assez du pain
qu'on me donne pour me nourrir, et toi, tu n'as que des chardons et de
mauvaises herbes en quantité à peine suffisante pour te faire vivre.

--Bon Médor, lui répondis-je, tu te prives pour moi, j'en suis certain.
Je ne souffre pas autant que tu le penses; je suis habitué à peu manger,
à peu dormir, à beaucoup travailler et à être battu.

--Je n'ai pas faim. Prouve-moi ton amitié en acceptant mon petit
présent. C'est bien peu de chose, mais je te l'offre avec plaisir, et si
tu me refusais, j'en aurais du chagrin.

--Alors j'accepte, mon bon Médor, lui répondis-je, parce que je t'aime;
et je t'avoue que ce pain me fera grand bien, car j'ai faim.

Et je mangeai le pain du bon Médor, qui regardait avec joie
l'empressement avec lequel je broyais et j'avalais. Je me sentis tout
remonté par ce repas inaccoutumé; je le dis à Médor, croyant par là lui
mieux témoigner ma reconnaissance; il en résulta que tous les jours il
m'apportait le plus gros morceau de ceux qu'on lui donnait. Le soir,
il venait se coucher près de moi sous l'arbre ou le buisson que je
choisissais pour passer ma nuit; nous causions alors sans parler. Nous
autres animaux, nous ne prononçons pas des paroles comme les hommes,
mais nous nous comprenons par des clignements d'yeux, des mouvements de
tête, d'oreilles, de la queue, et nous causons entre nous tout comme les
hommes.

Un soir, je le vis arriver triste et abattu.

--Mon ami, me dit-il, je crains de ne plus pouvoir à l'avenir t'apporter
une partie de mon pain; les maîtres ont décidé que j'étais assez grand
pour être attaché toute la journée, qu'on ne me lâcherait qu'à la nuit.
De plus, la maîtresse a grondé les enfants de ce qu'ils me donnaient
trop de pain; elle leur a défendu de me rien donner à l'avenir, parce
qu'elle voulait me nourrir elle-même, et peu, pour me rendre bon chien
de garde.

--Mon bon Médor, lui dis-je, si c'est le pain que tu m'apportes qui te
tourmente, rassure-toi, je n'en ai plus besoin; j'ai découvert ce matin
un trou dans le mur du hangar à foin; j'en ai déjà tiré un peu, et je
pourrai facilement en manger tous les jours.

--En vérité! s'écria Médor, je suis heureux de ce que tu me dis; mais
j'avais pourtant un grand plaisir à partager mon pain avec toi. Et puis,
être attaché tout le jour, ne plus venir te voir, c'est triste.

Nous causâmes encore quelque temps, il me quitta fort tard.

--J'aurai le temps de dormir le jour, disait-il; et toi tu n'as pas
grand'chose à faire dans cette saison-ci.

Toute la journée du lendemain se passa en effet sans que je visse mon
pauvre ami. Vers le soir, je l'attendais avec impatience, lorsque
j'entendis ses cris. Je courus près de la haie; je vis la méchante
fermière qui le tenait par la peau du cou, pendant que Jules le frappait
avec le fouet du charretier. Je m'élançai au travers de la haie par une
brèche mal fermée; je me jetai sur Jules, et je le mordis au bras de
façon à lui faire tomber le fouet des mains. La fermière lâcha Médor,
qui se sauva, c'est ce que je voulais; je lâchai aussi le bras de Jules,
et j'allais retourner dans mon enclos, lorsque je me sentis saisir par
les oreilles; c'était la fermière, qui dans sa colère, criait à Jules:

--Donne-moi le grand fouet, que je corrige ce mauvais animal! Jamais
plus méchant âne n'a été vu en ce monde. Donne donc, ou claque-le
toi-même.

--Je ne peux remuer le bras, dit Jules en pleurant; il est tout
engourdi.

La fermière saisit le fouet tombé à terre, et courut à moi pour venger
son méchant garçon. Je n'eus pas la sottise de l'attendre comme vous
pouvez bien penser. Je fis un saut et m'éloignai quand elle fut près de
m'atteindre; elle continua à me poursuivre et moi à me sauver, ayant
grand soin de me tenir hors de la portée du fouet. Je m'amusai beaucoup
à cette course; je voyais la colère de ma maîtresse augmenter à mesure
qu'elle se fatiguait; je la faisais courir et suer sans me donner de
mal, la méchante femme était en nage, était rendue, sans avoir eu le
plaisir de m'attraper seulement du bout de son fouet. Mon ami était
suffisamment vengé quand la promenade fut terminée. Je le cherchai des
yeux, car je l'avais vu courir du côté de mon enclos; mais il attendait,
pour se montrer, le départ de sa cruelle maîtresse.

--Misérable! scélérat! cria l'enragée fermière en se retirant; tu me le
payeras quand tu seras sous le bât.

Je restai seul. J'appelai; Médor sortit timidement la tête du fossé où
il était caché; je courus à lui.

--Viens! lui dis-je. Elle est partie. Qu'as-tu fait? Pourquoi te
faisait-elle battre par Jules?

--Parce que j'avais un morceau de pain qu'un des enfants avait posé par
terre: elle m'a vu, s'est élancée sur moi, a appelé Jules, et lui a
ordonné de me battre sans pitié.

--Est-ce que personne n'a cherché à te défendre?

--Me défendre! Ah oui! vraiment! ils ont tous crié: «C'est bien fait!
c'est bien fait! Fouette-le, Jules, pour qu'il recommence pas.--Soyez
tranquilles, répondit Jules, je n'irai pas de main-morte; vous allez
voir comme je vais le faire chanter.» Et à mon premier cri, ils ont tous
battu des mains et crié: «Bravo! Encore, encore!»

--Méchants petits drôles! m'écriai-je. Mais pourquoi as-tu pris ce
morceau de pain, Médor? Est-ce qu'on ne t'avait pas donné ton souper?

--Si fait, si fait. J'avais mangé; mais le pain de ma soupe était si
émietté, que je n'ai pu en rien retirer pour toi, et si j'avais pu
emporter ce gros morceau que les enfants avaient fait tomber, tu aurais
eu un bon régal.

--Mon pauvre Médor, c'est pour moi que tu as été battu!... Merci, mon
ami, merci; je n'oublierai jamais ton amitié, ta bonté!... Mais ne
recommence pas, je t'en supplie; crois-tu que ce pain m'eût fait
plaisir, si j'avais su ce qu'il devait te faire souffrir? J'aimerais
cent fois mieux ne vivre que de chardons, et te savoir bien traité et
heureux.

Nous causâmes longtemps encore, et je fis promettre à Médor de ne plus
se mettre, à cause de moi, dans le cas d'être battu; je lui promis aussi
de faire toutes sortes de tours à tous les gens de la ferme, et je tins
parole. Un jour, je jetai dans un fossé plein d'eau Jules et sa soeur,
et je me sauvai, les laissant barboter et se débattre. Un autre jour, je
poursuivis le petit de trois ans comme si j'avais voulu le mordre; il
criait et courait avec une terreur qui me réjouissait. Une autre fois,
je fis semblant d'être pris de coliques, et je me roulai sur la grande
route avec une charge d'oeufs sur le dos; tous les oeufs furent écrasés;
la fermière, quoique furieuse, n'osait pas me frapper; elle me croyait
réellement malade; elle pensa que j'allais mourir; que l'argent que je
leur avais coûté serait perdu, et, au lieu de me battre, elle me ramena
et me donna du foin et du son. Je n'ai jamais fait un meilleur tour de
ma vie, et le soir, en le racontant à Médor, nous nous pâmions de rire.
Une autre fois, je vis tout leur linge étalé sur la haie pour sécher.
Je pris toutes les pièces l'une après l'autre avec mes dents, et je les
jetai dans le jus du fumier. Personne ne m'avait vu faire; quand la
maîtresse ne trouva plus son linge, et qu'après l'avoir cherché partout,
elle le trouva dans le jus du fumier, elle se mit dans une épouvantable
colère; elle battit la servante, qui battit les enfants, qui battirent
les chats, les chiens, les veaux, les moutons. C'était un vacarme
charmant pour moi, car tous criaient, tous juraient, tous étaient
furieux. Ce fut encore une soirée bien gaie que nous passâmes, Médor et
moi.

En réfléchissant depuis à toutes ces méchancetés, je me les suis
sincèrement reprochées, car je me vengeais sur des innocents des fautes
des coupables. Médor me blâmait quelquefois, et me conseillait d'être
meilleur et plus indulgent; mais je ne l'écoutais pas, je devenais de
plus en plus méchant; j'en ai été bien puni, comme on le verra plus
tard.

Un jour, jour de tristesse et de deuil, un monsieur qui passait vit
Médor, l'appela, le caressa; puis il alla parler au fermier, et le lui
acheta pour cent francs. Le fermier, qui croyait avoir un chien de peu
de valeur, était enchanté; mon pauvre ami fut immédiatement attaché avec
un bout de corde, et emmené par son nouveau maître; il me regarda d'un
air douloureux; je courus de tous côtés pour chercher un passage dans la
haie, les brèches étaient bouchées; je n'eus même pas la consolation
de recevoir les adieux de mon cher Médor. Depuis ce jour je m'ennuyai
mortellement; ce fut peu de temps après qu'eut lieu l'histoire du
marché, et ma fuite dans la forêt de Saint-Evroult. Pendant les années
qui ont suivi cette aventure, j'ai souvent, bien souvent pensé à mon
ami, et j'ai bien désiré le retrouver; mais où le chercher? J'avais su
que son nouveau maître n'habitait pas le pays, qu'il n'y était venu que
pour voir un de ses amis.

Quand je fus amené chez votre grand'mère par mon petit Jacques, jugez de
mon bonheur en voyant quelques temps après arriver, avec votre oncle et
vos cousins Pierre et Henri, mon ami, mon cher Médor. Il fallait voir
la surprise générale lorsqu'on vit Médor courir à moi, me faire mille
caresses, et moi le suivre partout. On crut que c'était pour Médor la
joie de se trouver à la campagne; pour moi, on pensa que j'étais
bien aise d'avoir un compagnon de promenade. Si l'on avait pu nous
comprendre, deviner nos longues conversations, on aurait compris ce qui
nous attirait l'un vers l'autre.

Médor fut heureux de tout ce que je lui racontais de ma vie calme et
heureuse, de la bonté de mes maîtres, de ma bonne et même glorieuse
réputation dans le pays; il gémit avec moi au récit de mes tristes
aventures; il rit, tout en me blâmant, des tours que j'avais joués au
fermier qui m'avait acheté du père Georget; il frémit d'orgueil au récit
de mon triomphe dans la course d'ânes; il gémit de l'ingratitude des
parents de la pauvre Pauline, et il versa quelques larmes sur le triste
sort de cette malheureuse enfant.



XVII

LES ENFANTS DE L'ECOLE

Médor s'était écarté un jour de la maison où il était né, et où il
vivait assez heureux; il poursuivait un chat qui lui avait enlevé un
morceau de viande donnée par le cuisinier. On la trouvait trop avancée;
Médor, qui n'était pas si délicat, l'avait saisie et posée près de sa
niche, lorsque le chat, caché à côté, s'élança dessus et l'emporta. Mon
ami ne faisait pas souvent d'aussi friands repas; il courut à toutes
jambes après le voleur et, l'aurait bientôt attrapé, si le méchant chat
n'avait imaginé de grimper sur un arbre. Médor ne pouvait le suivre si
haut; il fut donc obligé de regarder le fripon dévorer sous ses yeux
l'excellent morceau qu'il avait dérobé. Justement irrité d'une semblable
effronterie, il resta au pied de l'arbre, aboyant, grondant, et faisant
mille reproches. Ses aboiements attirèrent des enfants qui sortaient de
l'école; ils se joignirent à Médor pour injurier le chat; ils finirent
même par ramasser des pierres et lui en jeter; c'était une véritable
grêle. Le chat se sauva au haut de l'arbre, se cacha dans les endroits
les plus touffus: ce qui n'empêcha pas les méchants garçons de continuer
leur jeu et de faire des hourras de joie chaque fois qu'un miaulement
plaintif leur apprenait que le chat avait été touché et blessé.

Médor commençait à s'ennuyer de ce jeu; les miaulements douloureux du
chat avaient fait passer sa colère, et il craignait que les enfants ne
fussent trop cruels. Il se mit donc à aboyer contre eux et à les tirer
par leurs blouses; ils n'en continuèrent pas moins à lancer des pierres;
seulement, ils en jetèrent aussi quelques-unes à mon pauvre ami. Enfin
un cri rauque et horrible, suivi d'un craquement dans les branches,
annonça qu'ils avaient réussi, que le chat était grièvement blessé, et
qu'il tombait de l'arbre. Une minute après, il était par terre, non
seulement blessé, mais raide mort; il avait eu la tête brisée par une
pierre. Les méchants enfants se réjouirent de leur succès, au lieu de
pleurer sur leur cruauté et sur les souffrances qu'ils avaient fait
endurer à ce pauvre animal. Médor regardait son ennemi d'un air
compatissant, et les garçons d'un air de reproche; il allait retourner à
la maison, lorsqu'un des enfants s'écria:

--Faisons-lui prendre un bain dans la rivière, ce sera très amusant.

--Bien dit, bien imaginé! s'écrièrent les autres. Attrape-le, Frédéric;
le voilà qui se sauve.

Et voilà Médor poursuivi par ces méchants vauriens, eux et lui courant à
toutes jambes; ils étaient malheureusement une douzaine, qui s'étaient
espacés, ce qui l'obligeait à toujours courir droit devant lui, car
aussitôt qu'il cherchait à leur échapper à droite ou à gauche, tous
l'entouraient, et il retardait ainsi sa fuite au lieu de l'accélérer. Il
était bien jeune alors, il n'avait que quatre mois; il ne pouvait courir
vite ni longtemps; il finit donc par être pris. L'un le saisit par la
queue, l'autre par la patte, d'autres par le cou, les oreilles, le dos,
le ventre; ils le tiraient chacun de leur côté, et s'amusaient de ses
cris. Enfin, ils lui attachèrent au cou une ficelle qui le serrait à
l'étrangler, le tirèrent après eux, et le firent avancer avec force
coups de pied; ils arrivèrent ainsi jusqu'à la rivière; l'un deux allait
l'y jeter après avoir défait la ficelle; mais le plus grand s'écria:

--Attends, donne-moi la ficelle, attachons-lui deux vessies au cou pour
le faire nager, nous le pousserons jusqu'à l'usine, et nous le ferons
passer sous la roue.

Le pauvre Médor se débattait vainement; que pouvait-il faire contre une
douzaine de gamins dont les plus jeunes avaient pour le moins dix ans?
André, le plus méchant de la bande, lui attacha les deux vessies autour
du cou, et le lança au beau milieu de la petite rivière. Mon malheureux
ami, poussé par le courant plus encore que par les perches que tenaient
ses bourreaux, était à moitié noyé et à moitié étranglé par la ficelle
que l'eau avait resserrée. Il arriva ainsi jusqu'à l'endroit où l'eau
se précipitait avec violence sous la roue de l'usine. Une fois sous la
roue, il devait nécessairement y être broyé.

Les ouvriers revenaient de dîner, et s'apprêtaient à lever la pale qui
retenait l'eau. Celui qui devait la lever aperçut Médor, et s'adressa
aux méchants enfants qui attendaient en riant que la pale, une fois
levée, laissât passer Médor, et que l'eau l'entraînât sous la roue.

--Encore un de vos méchants tours, mauvais garnements. Eh! les amis, à
moi! Venez corriger ces gamins qui s'amusent à noyer un pauvre chien.

Ses camarades accoururent, et, pendant qu'il sauvait Médor en lui
tendant une planche, sur laquelle il monta, les autres firent la chasse
à ses tourmenteurs, les attrapèrent tous, et les fouettèrent, les
uns avec des cordes, les autres avec des fouets, d'autres avec des
baguettes. Ils criaient tous à qui mieux mieux; les ouvriers n'en
tapaient que plus fort. Enfin, ils les laissèrent aller, et la bande
partit, criant, hurlant et se frottant les reins.

Le sauveur de Médor avait coupé la ficelle qui l'étranglait; il l'avait
couché au soleil sur du foin; Médor fut bientôt sec et prêt à retourner
à la maison. Le forgeron l'y ramena, mais on lui dit qu'il pouvait bien
le garder, qu'on avait déjà trop de chiens, et qu'on jetterait celui-là
à l'eau avec une pierre au cou s'il ne voulait pas l'emmener. C'était un
brave homme; il eut pitié de Médor et le ramena chez lui. Quand sa femme
vit le chien, elle jeta les hauts cris, disant que son mari la ruinait,
qu'elle n'avait pas de quoi nourrir un animal propre à rien, qu'il
faudrait encore payer l'impôt sur les chiens.

Enfin, elle cria et se plaignit si haut, que le mari, pour avoir la
paix, se débarrassa de Médor, en le donnant au méchant fermier chez
lequel je vivais déjà, et qui avait besoin d'un chien de garde.

Voilà comment Médor et moi nous nous sommes connus, et voilà pourquoi
nous nous sommes aimés.



XVIII

LE BAPTEME

Pierre et Camille devaient être parrain et marraine d'un enfant qui
venait de naître, et dont la mère avait été bonne de Camille.

Camille voulait qu'on donnât son nom à sa filleule.

--Pas du tout, dit Pierre; puisque je suis le parrain, j'ai droit de lui
donner un nom, et je veux l'appeler Pierrette.

_Camille_:--Pierrette! mais c'est un affreux nom! Pas du tout. Je ne
veux pas qu'elle s'appelle Pierrette. Elle s'appellera Camille; je suis
la marraine, et j'ai le droit de l'appeler comme moi.

_Pierre_:--Non; c'est le parrain qui a le plus de droits, et je
l'appellerai Pierrette.

_Camille_:--Si tu l'appelles Pierrette, je ne veux pas être marraine.

_Pierre_:--Si tu l'appelles Camille, je ne veux pas être parrain.

_Camille_:--Eh bien! faites comme vous voulez; je demanderai à papa
d'être parrain à votre place.

_Pierre_:--Et moi, mademoiselle, je demanderai à maman d'être marraine à
votre place.

_Camille_:--D'abord, je suis sûre que ma tante ne voudra pas qu'elle
s'appelle Pierrette; c'est affreux et ridicule!

_Pierre_:--Et moi je suis certain que mon oncle ne voudra pas qu'elle
s'appelle Camille; c'est horrible et bête!

_Camille_:--Et comment donc m'a-t-il appelée Camille, moi? Va lui dire
que c'est un nom horrible et bête; va, mon bonhomme, et tu verras comme
tu seras bien reçu.

_Pierre_:--Enfin, tu diras ce que tu voudras, mais je dis que je ne
serai pas parrain d'une Camille.

--Papa, dit malicieusement Camille en courant à son père, voulez-vous
être parrain avec moi de la petite Camille?

_Le papa_:--Quelle Camille, chère Minette? je ne connais de Camille que
toi.

_Camille_:--C'est ma petite filleule, papa, que je veux appeler Camille
quand on la baptisera aujourd'hui.

_Le papa_:--Mais Pierre doit être parrain avec toi; on n'a jamais deux
parrains.

_Camille_:--Papa, Pierre ne veut plus l'être.

_Le papa_:--Ne veut plus? Pourquoi ce caprice?

_Camille_:--Parce qu'il trouve le nom de Camille horrible et bête, et
qu'il veut l'appeler Pierrette.

_Le papa_:--Pierrette! Mais c'est bien ce nom-là qui serait horrible et
bête.

_Camille_:--C'est ce que je lui ai dit, papa; il ne veut pas me croire.

_Le papa_:--Ecoute, ma fille, tâche de t'entendre avec ton cousin. Mais,
s'il persiste à ne vouloir être parrain qu'à la condition de l'appeler
Pierrette, je le remplacerai très volontiers.

Pendant cette conversation de Camille avec son papa, Pierre avait couru
chez sa maman.

--Maman, lui dit-il, voulez-vous remplacer Camille, et être marraine
avec moi de la petite fille qu'on doit baptiser aujourd'hui?

_La maman_:--Pourquoi donc remplacer Camille? La bonne demande que ce
soit elle qui soit marraine.

_Pierre_:--Maman, c'est parce qu'elle veut que la petite fille s'appelle
Camille; je trouve ce nom très laid, et, comme je suis parrain, je veux
qu'elle s'appelle Pierrette.

_La maman_:--Pierrette! Mais c'est un affreux nom! Autant Pierre est
joli, autant Pierrette est ridicule.

_Pierre_:--Oh! maman, je vous en prie, laissez-moi l'appeler
Pierrette.... D'abord, je ne veux pas qu'elle s'appelle Camille.

_La maman_:--Mais, si aucun de vous ne veut céder, comment vous
arrangerez-vous?

_Pierre_:--Voilà pourquoi, maman, je viens vous demander de remplacer
Camille pour appeler la petite Pierrette.

_La maman_:--Mon pauvre Pierre, d'abord je te dirai franchement que je
ne veux pas non plus de Pierrette, parce que c'est un nom ridicule. Et
puis la mère de l'enfant a été bonne de Camille et non pas la tienne,
et tu penses bien que c'est surtout Camille qu'elle veut avoir pour
marraine de sa fille. Je crois même qu'elle sera contente que son enfant
porte le nom de Camille.

_Pierre_:--Alors je ne veux pas être parrain.

Camille accourut au même instant.

_Camille_:--Eh bien! Pierre, es-tu décidé? On va partir dans une heure;
et il faut absolument un parrain.

_Pierre_:--Je veux bien qu'elle ne s'appelle pas Pierrette, mais je ne
veux pas qu'elle s'appelle Camille.

_Camille_:--Puisque tu veux bien céder pour Pierrette, je veux bien
aussi te céder pour Camille. Tiens, faisons une chose, demandons à ma
bonne quel nom elle veut donner à sa fille!

_Pierre_:--Tu as raison; va le lui demander.

Camille repartit en courant; elle revint bientôt.

--Pierre, Pierre, ma bonne veut que sa fille s'appelle Marie-Camille.

_Pierre_:--Lui as-tu demandé s'il ne fallait pas l'appeler Pierrette,
puisque je suis parrain?

_Camille_:--Si, je le lui ai demandé: elle s'est mise à rire; maman a ri
aussi: elles ont dit que c'était impossible, que Pierrette était trop
laid.

Pierre rougit un peu; pourtant comme il commençait lui-même à trouver
Pierrette un nom ridicule, il ne dit rien et soupira.

--Où sont les dragées? demanda-t-il.

_Camille_:--Dans un grand panier qu'on emportera à l'église. On laissera
ici les boîtes et les paquets. Tout est prêt; viens voir combien il y en
a.

Ils coururent à l'antichambre, où tout était préparé.

_Pierre_:--Pour quoi faire tous ces centimes? Il y en a presque autant
que de dragées.

_Camille_:--C'est pour jeter aux enfants de l'école.

_Pierre_:--Comment, aux enfants de l'école? Nous irons donc à l'école
après le baptême?

_Camille_:--Mais non: c'est pour jeter à la porte de l'église. Tous les
enfants du village sont rassemblés, et on jette en l'air des poignées de
dragées et de centimes; ils les attrapent et les ramassent par terre.

_Pierre_:--Est-ce que tu as déjà vu jeter des dragées?

_Camille_:--Non, jamais, mais on dit que c'est très amusant.

_Pierre_:--Je crois que je n'aimerai pas cela; bien certainement ils se
battent, ils se font mal. Et puis je n'aime pas qu'on jette les dragées
aux enfants comme à des chiens.

--Camille, Pierre, venez, voici l'enfant qui arrive; on va bientôt
partir, s'écria Madeleine qui arrivait tout essoufflée.

Tous partirent en courant pour aller au-devant de l'enfant.

--Oh! que notre filleule est belle! dit Pierre.

_Camille_:--Je crois bien! elle a une robe brodée tout autour, un bonnet
de dentelle, un manteau doublé de soie rose.

_Pierre_:--Est-ce toi qui as donné tout cela?

_Camille_:--Oh non! Je n'avais pas assez d'argent; c'est maman qui a
tout payé, excepté le bonnet, que j'ai acheté de mon argent.

Tout le monde était prêt; quoiqu'il fît très beau temps, la calèche
était attelée pour mener l'enfant avec sa nourrice, le parrain et la
marraine. Camille et Pierre étaient fiers de se trouver, comme de
grandes personnes, tout seuls dans la voiture. Ils partirent; moi,
j'attendais, attelé à la petite voiture des enfants; Louis, Henriette
et Elisabeth se mirent devant pour mener, et Henri grimpa derrière; les
mamans, les papas et les bonnes étaient partis les uns après les autres
pour se trouver près de nous en cas d'accident, mais ce n'était que par
excès de prudence, car, avec moi, ils savaient qu'il n'y avait rien à
craindre.

Je partis au galop, malgré la charge que je traînais; mon amour-propre
me poussait à atteindre et même à dépasser la calèche. J'allais comme le
vent; les enfants étaient enchantés.

--Bravo! criaient-ils. Courage, Cadichon! Encore un temps de galop! Vive
Cadichon, le roi des ânes.

Ils battaient des mains, ils applaudissaient.

--Bravo! criaient les personnages que je dépassais sur la route. En
voilà-t-il un âne! Il court tout comme un cheval. Allons, hardi, bonne
chance et pas de culbute!

Les papas et les mamans, qui étaient échelonnés le long du chemin,
n'étaient pas très rassurés; ils voulurent me faire ralentir, mais je
ne les écoutai pas, et je n'en galopai que mieux. Je ne tardai pas à
rattraper la calèche; je passai triomphalement devant les chevaux, qui
me regardaient avec surprise. Se trouvant humiliés, eux qui étaient
partis avant, d'être dépassés par un âne, ils voulurent aussi se mettre
au galop; mais le cocher les retint, et ils furent obligés de ralentir
leur pas, tandis que j'allongeais le mien.

Quand la calèche arrêta à la porte de l'église, tous mes petits maîtres
et maîtresses étaient déjà descendus de voiture, et moi, je m'étais
rangé le long d'une haie pour avoir de l'ombre; j'avais chaud, j'étais
essoufflé.

A mesure que les parents arrivaient, ils admiraient ma vitesse, et ils
faisaient compliment aux enfants sur leur équipage.

Le fait est que nous faisions un bon effet, ma voiture et moi. J'étais
bien brossé, et bien peigné; mon harnais étais ciré, verni; il était
semé de pompons rouges; on m'avait mis des dahlias panachés rouge et
blanc au-dessus des oreilles. La voiture était brossée, vernie. Nous
avions très bon air.

J'entendis par la fenêtre ouverte la cérémonie du baptême; l'enfant cria
comme si on l'égorgeait. Camille et Pierre, un peu embarrassés de leurs
grandeurs, s'embrouillèrent en disant le _Credo_; le curé fut obligé
de les souffler. Je jetai un cou d'oeil à la fenêtre: je vis la pauvre
marraine et le malheureux parrain rouges comme des cerises, et les
larmes dans les yeux. Pourtant, ce qui leur arrivait était bien naturel,
et arrive à bien des grandes personnes.

Quand la petite Marie-Camille fut baptisée, on sortit de l'église pour
jeter aux enfants, qui attendaient à la porte, les dragées et les
centimes. Aussitôt que le parrain et la marraine parurent, les enfants
crièrent tous ensemble: «Vive le parrain! vive la marraine!»

Le panier de dragées était prêt; on l'apporta à Camille, pendant qu'on
donnait à Pierre le panier de centimes. Camille prit une poignée et
la fit retomber en pluie sur les enfants; là commença une véritable
bataille, une vraie scène de chiens affamés. Les enfants se disputaient
les dragées et les centimes: tous se précipitaient vers le même point;
ils s'arrachaient les cheveux; ils se battaient, ils se roulaient par
terre, ils se disputaient chaque dragée et chaque centime. Il y en eut
la moitié de perdus, foulés aux pieds, disparus dans l'herbe. Pierre ne
riait pas; Camille, qui avait ri aux premières poignées, ne riait plus,
elle voyait que les batailles étaient sérieuses, que plusieurs enfants
pleuraient, que d'autres avaient la figure égratignée.

Quand ils furent remontés en voiture:

--Tu avais raison, Pierre, dit-elle; la prochaine fois que je serai
marraine, je donnerai les dragées à tous les enfants, mais je ne les
jetterai pas.

--Ni moi les centimes, dit Pierre, je les donnerai comme toi.

La voiture partit; je n'entendis pas la suite de leur conversation.

Les miens remontèrent dans mon équipage. Mais, cette fois, les papas et
les mamans voulurent nous accompagner.

--Cadichon a produit son effet, dit la maman de Camille; il peut revenir
plus sagement, ce qui nous permettra de faire la route avec vous.

--Maman, dit Madeleine, est-ce que vous aimez cet usage de jeter aux
enfants des dragées et des centimes?

_La maman_:--Non, ma chère enfant, je trouve cela ignoble: les enfants
deviennent semblables à des chiens qui se battent pour un os. Si jamais
je suis marraine dans ce pays-ci, je ferai donner des dragées, et je
ferai porter aux pauvres l'argent qu'on dépense en centimes, perdus en
grande partie.

_Madeleine_:--Vous avez bien raison, maman; tâchez, je vous en prie, que
je sois aussi marraine pour faire comme vous dites.

_La maman, souriant_:--Pour être marraine, il faut avoir un enfant à
baptiser, et je n'en connais pas.

_Madeleine_:--C'est ennuyeux! J'aurais été marraine avec Henri. Comment
nommeras-tu ton filleul, Henri?

_Henri_:--Henri, comme de raison; et toi?

_Madeleine_:--Je l'appellerai Madelon.

_Henri_:--Quelle horreur! Madelon! D'abord ce n'est pas un nom.

_Madeleine_:--C'est un nom tout comme Pierrette.

_Henri_:--Pierrette est plus joli; et puis, tu vois bien que Pierre a
cédé.

--Je pourrai bien céder aussi, dit Madeleine en riant: mais nous avons
le temps d'y penser.

Nous arrivions au château; chacun descendit de voiture et alla défaire
sa belle toilette; on m'enleva aussi mes pompons, mes dahlias, et je
revins brouter mon herbe pendant que les enfants mangeaient leur goûter.



XIX

L'ANE SAVANT

Un jour, je vis accourir les enfants dans le pré où je mangeais
paisiblement, tout près du château. Louis et Jacques jouaient auprès de
moi, et s'amusaient à monter lestement sur mon dos; ils croyaient être
agiles comme des faiseurs de tours, et ils étaient, je dois l'avouer, un
peu patauds, surtout le bon petit Jacques, gros, joufflu, plus trapu et
plus petit que son cousin. Louis parvenait quelquefois, en s'accrochant
à ma queue, à grimper (il disait s'élancer) sur mon dos; Jacques faisait
des efforts prodigieux pour y arriver à son tour; mais le bon petit gros
roulait, tombait, soufflait, et ne pouvait y arriver qu'avec l'aide de
son cousin, un peu plus âgé que lui. Pour leur épargner une si grande
fatigue, je m'étais placé près d'une petite butte de terre. Louis avait
déjà montré son agilité; Jacques venait de se placer sans grand effort,
lorsque nous entendîmes accourir la bande joyeuse. «Jacques, Louis,
criaient-ils, nous allons bien nous amuser; nous allons à la foire
après-demain, et nous verrons un âne savant.»

_Jacques:_--Un âne savant? Qu'est-ce que c'est qu'un âne savant?

_Elisabeth:_--C'est un âne qui fait toutes sortes de tours.

_Jacques:_--Quels tours?

_Madeleine:_--Des tours ..., mais des tours ..., des tours, enfin.

_Jacques:_--Il n'en fera jamais comme Cadichon.

_Henri:_--Bah! Cadichon! il est très bon et très intelligent pour un
âne, mais il ne saurait pas faire ce que fera l'âne savant de la foire.

_Camille:_--Je suis bien sûre que si on lui montrait, il le ferait.

_Pierre:_--Voyons d'abord ce que fait cet âne savant, nous verrons après
s'il est plus savant que Cadichon.

_Camille:_--Pierre a raison, attendons jusqu'après la foire.

_Elisabeth:_--Eh bien, qu'est-ce que nous ferons après la foire?

--Nous nous disputerons, dit Madeleine en riant.

Jacques et Louis gardaient le silence depuis qu'ils s'étaient dit
quelques mots à l'oreille; ils laissèrent partir les enfants. Après
s'être assurés qu'on ne pouvait les voir ni les entendre, ils se mirent
à danser autour de moi en riant et chantant:

  _Cadichon, Cadichon,
  A la foire tu viendras;
  L'âne savant tu verras;
  Ce qu'il fait tu regarderas;
  Puis, comme lui tu feras;
  Tout le monde t'honorera;
  Tout le monde t'applaudira,
  Et nous serons fiers de toi.
  Cadichon, Cadichon,
  Je te prie, distingue-toi._

--C'est très joli ce que nous chantons, dit Jacques en s'arrêtant tout à
coup.

_Louis:_--C'est que ce sont des vers, je crois bien que c'est joli!

_Jacques:_--Des vers? Je croyais que c'était difficile de faire des
vers.

_Louis:_
  Très facile,
  Comme tu vois;
  Pas difficile,
  Comme tu crois.

Vois-tu? en voilà encore.

_Jacques:_--Courons le dire à mes cousines et cousins.

_Louis:_--Non, non, s'ils entendaient nos vers, ils devineraient ce que
nous voulons faire; il faudra les surprendre à la foire même.

_Jacques:_--Mais crois-tu que papa et mon oncle voudront bien nous
laisser emmener Cadichon à la foire?

_Louis:_--Certainement, quand nous leur aurons dit en secret pourquoi
nous voulons faire voir l'âne savant à Cadichon.

_Jacques:_--Allons vite le leur demander.

Les voilà courant tous deux vers la maison, les papas venaient justement
au pré voir ce que faisaient les enfants. «Papa, papa! crièrent-ils,
venez vite; nous avons quelque chose à vous demander».

--Parlez, enfants, que voulez-vous?

--Pas ici, papa, pas ici, dirent-ils d'un air mystérieux, chacun tirant
son papa dans le pré.

--Qu'y a-t-il donc? dit en riant le papa de Louis. Dans quelle
conspiration voulez-vous nous entraîner?

--Chut! papa, chut! dit Louis. Voilà ce que c'est. Vous savez
qu'après-demain il y aura un âne savant à la foire?

_Le papa de Louis_:--Non, je ne le savais pas; mais qu'avons-nous
affaire d'ânes savants, nous qui avons Cadichon?

_Louis:_--Voilà précisément ce que nous disons, papa, que Cadichon est
plus savant qu'eux tous. Mes soeurs, mes cousines et cousins iront à la
foire pour voir cet âne, et nous voudrions bien y mener Cadichon pour
qu'il voie comment fait l'âne, et qu'il fasse de même.

_Le papa de Jacques:_--Comment? vous mettriez Cadichon dans la foule à
regarder l'âne?

_Jacques:_--Oui, papa, au lieu d'aller en voiture, nous monterions
Cadichon, et nous nous mettrions tout près du cercle où l'âne savant
fera ses tours.

_Le papa de Jacques:_--Je ne demande pas mieux, moi; mais je ne crois
pas que Cadichon apprenne grand'chose en une seule leçon.

_Jacques:_--N'est-ce pas, Cadichon, que tu sauras faire aussi bien que
cet imbécile d'âne savant?

En m'adressant cette question, Jacques me regardait d'un air si
inquiet, que je me mis à braire pour le rassurer, tout en riant de son
inquiétude.

--Entendez-vous, papa? Cadichon dit oui, s'écria Jacques avec triomphe.

Les deux papas se mirent à rire, embrassèrent chacun leurs gentils
petits garçons, et s'en allèrent en promettant que j'irais à la foire et
qu'ils y viendraient avec les enfants et avec moi.

--Ah! me dis-je en moi-même, ils doutent de mon adresse! C'est étonnant
que les enfants aient plus d'intelligence que les papas!

Le jour de la foire arriva. Une heure avant le départ, on fit ma
toilette bien à fond; on m'étrilla, on me brossa jusqu'à m'impatienter;
on me mit une selle et une bride toutes neuves: Louis et Jacques
demandèrent à partir un peu en avant, pour ne pas arriver en retard.

--Pourquoi irez-vous en avant, demanda Henri, et comment irez-vous?

_Louis_:--Nous irons sur Cadichon, et nous partons devant parce que nous
n'irons pas vite.

_Henri_:--Vous irez tous les deux seuls?

_Jacques_:--Non, papa et mon oncle viennent avec nous.

_Henri_:--Ce sera joliment ennuyeux de faire une lieue au pas.

_Louis_:--Oh! nous ne nous ennuierons point avec nos papas.

_Henri_:--J'aime encore mieux aller en voiture, nous serons arrivés bien
avant vous.

_Jacques_:--Non, puisque nous partirons longtemps avant vous.

Comme ils finissaient de parler, on m'amena tout sellé et tout pomponné;
les papas étaient prêts; ils placèrent les petits garçons sur mon dos,
et je partis doucement, pour ne pas faire courir les pauvres papas.

Une heure après, nous arrivions au champ de foire; il y avait déjà
beaucoup de monde près du cercle indiqué par une corde, où l'âne savant
devait montrer son savoir-faire. Les papas de mes petits amis les firent
placer avec moi tout près de la corde. Mes autres maîtres et maîtresses
nous rejoignirent bientôt et se placèrent près de nous.

Un roulement de tambour annonça que mon savant confrère allait paraître.
Tous les yeux étaient fixés sur la barrière; elle s'ouvrit enfin, et
l'âne savant parut. Il était maigre, chétif; il avait l'air triste et
malheureux. Son maître l'appela; il approcha sans empressement, et même
avec un air de crainte; je vis d'après cela que le pauvre animal avait
été bien battu pour apprendre ce qu'il savait.

«Messieurs et mesdames, dit le maître, j'ai l'honneur de vous présenter
MIRLIFLORE, le prince des ânes. Cet âne, messieurs, mesdames, n'est pas
si âne que ses confrères; c'est un âne savant, plus savant que beaucoup
d'entre vous: c'est l'âne par excellence, qui n'a pas son pareil.
Allons, Mirliflore, montrez ce que vous savez faire; et d'abord saluez
ces messieurs et ces dames comme un âne bien élevé.»

J'étais orgueilleux, ce discours me mit en colère; je résolus de me
venger avant la fin de la séance.

Mirliflore avança de trois pas, et salua de la tête d'un air dolent.

-Va Mirliflore, va porter ce bouquet à la plus jolie dame de la société.

Je ris en voyant toutes les mains se tendre à moitié, et s'apprêter
à recevoir le bouquet. Mirliflore fit le tour du cercle, et s'arrêta
devant une grosse et laide femme, que j'ai su depuis être la femme du
maître. Mirliflore y déposa ses fleurs.

Ce manque de goût m'indigna; je sautai dans le cercle par-dessus la
corde, à la grande surprise de l'assemblée; je saluai gracieusement
devant, derrière, à droite, à gauche, je marchai d'un pas résolu vers la
grosse femme, je lui arrachai le bouquet, et j'allai le déposer sur les
genoux de Camille; je retournai à ma place aux applaudissements de toute
l'assemblée. Chacun se demandait ce que signifiait cette apparition;
quelques personnes crurent que c'étaient arrangé d'avance, et qu'il
y avait deux ânes savants au lieu d'un; d'autres qui me voyaient en
compagnie de mes petits maîtres, et qui me connaissaient, étaient ravis
de mon intelligence.

Le maître de Mirliflore semblait fort contrarié, Mirliflore paraissait
indifférent à mon triomphe; je commençai à croire qu'il était réellement
bête, ce qui est assez rare parmi nous autres ânes. Quand le silence fut
rétabli, le maître appela de nouveau Mirliflore.

«Venez, Mirliflore, faites voir à ces messieurs et dames qu'après avoir
su distinguer la beauté, vous savez aussi reconnaître la sottise; prenez
ce bonnet, et posez-le sur la tête du plus sot de l'assemblée.»

Et il lui présenta un magnifique bonnet d'âne garni de sonnettes et de
rubans de toutes couleurs. Mirliflore le prit entre ses dents, et se
dirigea vers un gros garçon rouge, qui baissait d'avance la tête pour
recevoir le bonnet. Il était facile de reconnaître, à sa ressemblance
avec la grosse femme si faussement proclamée la plus belle de la
société, que ce gros garçon était le fils et le compère du maître.

«Voici, pensai-je, le moment de me venger des paroles insultantes de cet
imbécile.»

Et, avant qu'on eut songé à me retenir, je m'élançai encore dans
l'arène, je courus à mon confrère, je lui arrachai le bonnet d'âne au
moment où il le posait sur la tête du gros garçon, et, avant que le
maître eût eu le temps de se reconnaître, je courus à lui, je mis mes
pieds de devant sur ses épaules, et je voulus placer le bonnet sur sa
tête. Il me repoussa avec violence, et il devint d'autant plus furieux,
que les rires mêlés d'applaudissements se firent entendre de tous côtés.

--Bravo! l'âne, criait-on; c'est lui qui est le vrai âne savant!

Enhardi par les applaudissements de la foule, je fis un nouvel effort
pour le coiffer du bonnet d'âne; à mesure qu'il reculait, j'avançais, et
nous finîmes par une course ventre à terre, l'homme se sauvait à toutes
jambes, moi courant après lui, ne pouvant parvenir à lui mettre le
bonnet, et ne voulant pourtant pas lui faire de mal. Enfin j'eus
l'adresse de sauter sur son dos en passant mes pieds de devant sur ses
épaules, et, m'appuyant de tout mon poids sur lui, il tomba; je profitai
de sa chute pour enfoncer le bonnet sur sa tête, et je l'enfonçai
jusqu'au menton. Je me retirai immédiatement; l'homme se releva, mais
n'y voyant pas clair, et se sentant étourdi de sa chute, il se mit à
tourner, à sauter. Et moi, pour compléter la farce, je me mis à l'imiter
d'une façon grotesque, à tourner, à sauter comme lui; j'interrompais
parfois cette burlesque imitation en allant lui braire dans l'oreille,
et puis je me mettais sur mes pieds de derrière, et je sautais comme
lui, tantôt à côté, tantôt en face.

Dépeindre les rires, les bravos, les trépignements joyeux de toute
l'assemblée est impossible; jamais âne au monde n'eut un pareil succès,
un pareil triomphe. Le cercle fut envahi par des milliers de personnes
qui voulaient me toucher, me caresser, me voir de près. Ceux qui me
connaissaient en étaient fiers; ils me nommaient à ceux qui ne me
connaissaient pas; ils racontaient une foule d'histoires vraies et
fausses dans lesquelles je jouais un rôle magnifique. Une fois,
disait-on, j'avais éteint un incendie en faisant marcher une pompe tout
seul; j'étais monté à un troisième étage, j'avais ouvert la porte de ma
maîtresse, je l'avais saisie endormie sur son lit, et, comme les flammes
avaient envahi tous les escaliers et fenêtres, je m'étais élancé du
troisième étage, après avoir eu soin de placer ma maîtresse sur mon dos:
ni elle ni moi, nous ne nous étions blessés, parce que l'ange gardien de
ma maîtresse nous avait soutenus en l'air pour nous faire descendre
à terre tout doucement. Une autre fois, j'avais tué à moi tout seul
cinquante brigands en les étranglant les uns après les autres d'un seul
coup de dent, de manière qu'aucun d'eux n'eût le temps de se réveiller
et de donner l'alarme à ses camarades. J'avais été ensuite délivrer,
dans les cavernes, cent cinquante prisonniers que ces voleurs avaient
enchaînés pour les engraisser et les manger. Une autre fois, enfin,
j'avais battu à la course les meilleurs chevaux du pays; j'avais fait en
cinq heures vingt-cinq lieues sans m'arrêter.

A mesure que ces nouvelles se répandaient, l'admiration augmentait; on
se pressait, on s'étouffait autour de moi; les gendarmes furent obligés
de faire écarter la foule. Heureusement que les parents de Louis, de
Jacques et de tous mes autres maîtres avaient emmené les enfants dès
que la foule s'était amassée autour de moi. J'eus beaucoup de peine à
m'échapper, même avec le secours des gendarmes; on voulait me porter en
triomphe. Je fus obligé, pour me soustraire à cet honneur, de donner
par-ci par-là quelques coups de dents, et même de décocher quelques
ruades; mais j'eus soin de ne blesser personne, c'était seulement pour
faire peur et m'ouvrir un passage.

Une fois débarrassé de la foule, je cherchai Louis et Jacques; je ne les
aperçus d'aucun côté. Je ne voulais pourtant pas que mes chers petits
maîtres revinssent à pied jusque chez eux. Sans perdre mon temps à les
chercher, je courus à l'écurie où l'on mettait toujours nos chevaux
et nos harnais. J'y entrai, je ne les y trouvai plus; on était parti.
Alors, courant à toutes jambes sur la grand'route qui menait au château,
je ne tardai pas à rattraper les voitures, dans lesquelles on avait
entassé les enfants sur les parents; ils étaient une quinzaine dans les
deux calèches.

--Cadichon! voilà Cadichon! s'écrièrent tous les enfants quand ils
m'aperçurent.

On fit arrêter les voitures; Jacques et Louis demandèrent à descendre
pour m'embrasser, me complimenter et revenir à pied; puis Jeanne et
Henriette, puis Pierre et Henri, puis enfin Elisabeth, Madeleine et
Camille.

--Voyez-vous, disaient Louis et Jacques, que nous connaissons mieux que
vous l'esprit de Cadichon; voyez comme il a été intelligent! Comme il a
bien compris les tours de ce sot Mirliflore et son imbécile de maître!

--C'est vrai, dit Pierre; mais je voudrais bien savoir pourquoi il
a voulu absolument mettre le bonnet d'âne au maître. Est-ce qu'il a
compris que le maître était un sot, et qu'un bonnet d'âne est le signe
qui indique la sottise?

_Camille_:--Certainement, il l'a compris; il a bien assez d'esprit pour
cela.

_Elisabeth_:--Ah! ah! ah! Tu dis cela parce qu'il t'a donné le bouquet
comme à la plus jolie de l'assemblée.

_Camille_:--Pas du tout, je n'y pensais pas, et, à présent que tu m'en
parles, je me souviens que j'ai été étonnée, et que j'aurais voulu qu'il
allât porter le bouquet à maman: c'est elle qui était la plus belle de
l'assemblée.

_Pierre_:--C'est toi qui la représentais, et puis je trouve, moi,
qu'après ma tante l'âne ne pouvait mieux choisir.

_Madeleine_:--Et moi donc, et moi, est-ce que je suis laide?

_Pierre_:--Certainement non, mais chacun a son goût, et le goût de
Cadichon lui a fait choisir Camille.

_Elisabeth_:--Au lieu de parler de jolies ou de laides, nous devrions
demander à Cadichon comment il a pu si bien comprendre ce que disait cet
homme?

_Henriette_:--Quel dommage que Cadichon ne puisse parler! que
d'histoires il nous raconterait!

_Elisabeth_:--Qui sait s'il ne nous comprend pas? J'ai bien lu, moi,
les Mémoires d'une poupée; est-ce qu'une poupée a l'air de voir et de
comprendre? Cette poupée a écrit qu'elle entendait tout, qu'elle voyait
tout.

_Henri_:--Est-ce que tu crois cela, toi?

_Elisabeth_:--Certainement, je le crois.

_Henri_:--Comment la poupée a-t-elle pu écrire?

_Elisabeth_:--Elle écrivait la nuit avec une toute petite plume de
colibri, et elle cachait ses Mémoires sous son lit.

_Madeleine_:--Ne crois donc pas de pareilles bêtises, ma pauvre
Elisabeth; c'est une dame qui a écrit ces Mémoires d'une poupée, et,
pour rendre le livre plus amusant elle a fait semblant d'être la poupée
et d'écrire comme si elle était une poupée.

_Elisabeth_:--Tu crois que ce n'est pas une vraie poupée qui a écrit?

_Camille_:--Certainement non. Comment veux-tu qu'une poupée, qui n'est
pas vivante, qui est faite en bois, en peau et remplie de son, puisse
réfléchir, voir, entendre, écrire?

Tout en causant, nous arrivions au château; les enfants coururent tous à
leur grand'mère, qui était restée à la maison. Ils lui racontèrent tout
ce que j'avais fait et combien j'avais étonné et enchanté tout le monde.

--Mais il est vraiment merveilleux, ce Cadichon! s'écria-t-elle en
venant me caresser. J'ai connu des ânes fort intelligents, plus
intelligents que toute autre bête, mais jamais je n'en ai vu comme
Cadichon! Il faut avouer qu'on est bien injuste envers les ânes.

Je me retournai vers elle, et je la regardai avec reconnaissance.

--On dirait en vérité qu'il m'a comprise, continua-t-elle. Mon pauvre
Cadichon, sois sûr que je ne te vendrai pas tant que je vivrai, et que
je te ferai soigner comme si tu comprenais tout ce qui se fait autour de
toi.

Je soupirai en pensant à l'âge de ma vieille maîtresse; elle avait
cinquante-neuf ans, et moi je n'en avais que neuf ou dix.

«Mes chers petits maîtres, quand votre grand'mère mourra, gardez-moi, je
vous prie, ne me vendez pas, et laissez-moi mourir en vous servant.»

Quant au malheureux maître de l'âne savant, je me repentis amèrement
plus tard du tour que je lui avais joué, et vous verrez le mal que j'ai
fait en voulant montrer mon esprit.



XX

LA GRENOUILLE

Le garçon orgueilleux qui avait tué mon ami Médor avait obtenu sa grâce,
probablement à force de platitudes; on lui avait permis de revenir chez
votre grand'mère. Je ne pouvais le souffrir, comme bien vous pensez,
et je cherchais l'occasion de lui jouer quelque mauvais tour, car je
n'étais guère charitable, et je n'avais pas encore appris à pardonner.

Cet Auguste était poltron et il parlait toujours de son courage. Un jour
que son père l'avait amené en visite, et que les enfants lui avaient
proposé une promenade dans le parc, Camille, qui courait en avant, fit
tout à coup un saut de côté et poussa un cri.

--Qu'as-tu donc? s'écria Pierre courant à elle.

_Camille_:--J'ai eu peur d'une grenouille qui m'a sauté sur le pied.

_Auguste_:--Vous avez peur des grenouilles, Camille? Moi, je n'ai peur
de rien, d'aucun animal.

_Camille_:--Pourquoi donc; l'autre jour, avez-vous sauté si haut, quand
je vous ai dit qu'une araignée se promenait sur votre bras?

_Auguste_:--Parce que j'avais mal compris ce que vous me disiez.

_Camille_:--Comment, mal compris? C'était pourtant facile à comprendre.

_Auguste_:--Certainement, si j'avais bien entendu; mais j'ai cru que
vous disiez: «Une araignée se promène là-bas». J'ai sauté pour mieux
voir, voilà tout.

_Pierre_:--Par exemple! Ce n'est pas vrai, cela, car tu m'as dit tout en
sautant: «Pierre, ôte-la, je t'en prie».

_Auguste_:--Je voulais dire: «Ote-toi, que je la voie mieux».

--Il ment, dit tout bas Madeleine à Camille.

--Je le vois bien, répondit Camille de même.

Moi, j'écoutais la conversation, et j'en profitai, comme on va voir. Les
enfants s'étaient assis sur l'herbe, je les avais suivis. En approchant
d'eux, je vis une petite grenouille verte, de l'espèce qu'on appelle
_gresset_; elle était près d'Auguste, dont la poche entr'ouverte rendait
très facile ce que je projetais. J'approchai sans bruit; je saisis la
grenouille par une patte, et je la mis dans la poche du petit vantard.
Je m'éloignai ensuite, pour qu'Auguste ne pût deviner que c'était moi
qui lui avais fait ce beau présent.

Je n'entendais pas bien ce qu'ils disaient, mais je voyais bien
qu'Auguste continuait à se vanter de n'avoir peur de rien, et de ne pas
même craindre les lions. Les enfants se récriaient là-dessus, lorsqu'il
eut besoin de se moucher. Il entra sa main dans sa poche, la retira en
poussant un cri de terreur, se leva précipitamment et cria:

--Otez-la, ôtez-la! Je vous en supplie, ôtez-la, j'ai peur! Au secours,
au secours.

--Qu'avez-vous donc, Auguste? dit Camille moitié riant et moitié
effrayée.

_Auguste_:--Une bête, une bête! Otez-la, je vous en supplie.

_Pierre_:--De quelle bête parles-tu? Où est cette bête?

_Auguste_:--Dans ma poche! Je l'ai sentie, je l'ai touchée! Otez-la,
ôtez-la; j'ai peur, je n'ose pas.

--Tu peux bien l'ôter toi-même, poltron que tu es, reprit Henri avec
indignation.

_Elisabeth_:--Tiens! il a peur d'une bête qu'il a dans sa poche, et il
veut que nous l'ôtions, quand il n'ose pas la toucher.

Les enfants, après avoir été un peu effrayés, finirent par rire des
contorsions d'Auguste, qui ne savait comment se débarrasser de la
grenouille. Il la sentait gigoter et grimper dans sa poche. La frayeur
augmentait à chaque mouvement de la grenouille. Enfin, perdant la
tête, fou de terreur, il ne trouva d'autre moyen de se débarrasser de
l'animal, qu'il sentait remuer et qu'il n'osait toucher, qu'en ôtant
sont habit et le jetant à terre. Il resta en manches de chemise; les
enfants éclatèrent de rire et se précipitèrent sur l'habit. Henri
entr'ouvrit la poche de derrière; la grenouille prisonnière, voyant du
jour, s'élança par l'ouverture, tout étroite qu'elle était, et chacun
put voir un joli petit gresset effrayé, effaré, qui sautait et se
dépêchait pour se mettre en sûreté.

_Camille_, riant:--L'ennemi est en fuite.

_Pierre_:--Prends garde qu'il ne coure après toi!

_Henri_:--N'approche pas, il pourrait te dévorer!

_Madeleine_:--Rien n'est dangereux comme un gresset!

_Elisabeth_:--Si ce n'était qu'un lion, Auguste se jetterait dessus;
mais un gresset! Tout son courage ne pourrait le défendre de ses
griffes.

_Louis_:--Et les dents que tu oublies!

_Jacques_, attrapant le gresset:--Tu peux ramasser ton habit; je tiens
ton ennemi prisonnier.

Auguste restait honteux et immobile devant les rires et les
plaisanteries des enfants.

--Habillons-le, s'écria Pierre, il n'a pas la force de passer son habit.

--Prends garde qu'une mouche ou un moucheron ne se pose dessus, dit
Henri; ce serait un nouveau danger à courir.

Auguste voulut se sauver, mais tous les enfants, petits et grands,
coururent après lui, Pierre tenant l'habit qu'il avait ramassé, les
autres poursuivant le fuyard et lui coupant le passage. Ce fut une
chasse très amusante pour tous, excepté pour Auguste, qui, rouge de
honte et de colère, courait à droite, à gauche, et rencontrait partout
un ennemi. Je m'étais mis de la partie; je galopais devant et derrière
lui, redoublant sa frayeur par mes braiments et par mes tentatives de le
saisir par le fond de son pantalon; une fois je l'attrapai, mais il tira
si fort, que le morceau me resta dans les dents, ce qui redoubla les
rires des enfants. Je réussis enfin à le saisir solidement; il poussa
un cri qui me fit croire que je tenais sous ma dent autre chose
que l'étoffe du pantalon. Il s'arrêta tout court; Pierre et Henri
accoururent les premiers; il voulut encore se débattre contre leurs
efforts, mais je tirai légèrement, ce qui lui fit pousser un second cri
et le rendit doux comme un agneau: il ne bougea pas plus qu'une statue
pendant que Pierre et Henri lui enfilèrent son habit. Je lâchai aussitôt
qu'on n'eut plus besoin de mon aide, et je m'éloignai la joie dans le
coeur, d'avoir si bien réussi à le rendre ridicule. Il ne sut jamais
comment cette grenouille s'était trouvée dans sa poche, et depuis ce
fortuné jour il n'osa plus parler de son courage ... devant les enfants.



XXI

LE PONEY

Ma vengeance aurait dû être assouvie, mais elle ne l'était pas; je
conservais contre le malheureux Auguste un sentiment de haine qui me
fit commettre à son égard une nouvelle méchanceté, dont je me suis
bien repenti depuis. Après l'histoire de la grenouille, nous fûmes
débarrassés de lui pendant près d'un mois. Mais son père le ramena un
jour, ce qui ne fit plaisir à personne.

--Que ferons-nous pour amuser ce garçon? demanda Pierre à Camille.

_Camille_:--Propose-lui d'aller faire une partie d'âne dans les bois;
Henri montera Cadichon, Auguste prendra l'âne de la ferme, et toi tu
monteras ton poney.

_Pierre_:--C'est une bonne idée que tu as là, pourvu qu'il veuille bien
encore!

_Camille_:--Il faudra bien qu'il veuille; fais seller le poney et les
ânes; quand ils seront prêts, vous le ferez monter le sien.

Pierre alla trouver Auguste, qui faisait enrager Louis et Jacques, en
prétendant les aider de ses conseils pour embellir leur petit jardin; il
bouleversait tout, arrachait les légumes, replantait les fleurs, coupait
les fraisiers, et mettait le désordre partout; les pauvres petits
cherchaient à l'en empêcher, mais il les repoussait d'un coup de pied,
d'un coup de bêche, et lorsque Pierre arriva, il les trouva pleurant sur
les débris de leurs fleurs et de leurs légumes.

--Pourquoi tourmentes-tu mes pauvres petits cousins? lui demanda Pierre
d'un air mécontent.

_Auguste_:--Je ne les tourmente pas; je les aide, au contraire.

_Pierre_:--Mais puisqu'ils ne veulent pas être aidés?

_Auguste_:--Il faut leur faire du bien malgré eux.

_Louis_:--C'est parce qu'il est deux fois plus grand que nous, qu'il
nous tourmente; avec toi et Henri il n'oserait pas.

_Auguste_:--Je n'oserais pas? Ne répète pas ce mot, petit.

_Jacques_:--Non, tu n'oserais pas! Pierre et Henri sont plus forts qu'un
gresset, je pense.

A ce mot de _gresset_, Auguste rougit, leva les épaules d'un air de
dédain, et, s'adressant à Pierre:

--Que me voulais-tu, cher ami? Tu avais l'air de me chercher quand tu es
venu ici.

--Oui, je venais te proposer une partie d'âne, répondit Pierre d'un air
froid; ils seront prêts dans un quart d'heure, si tu veux venir faire,
avec Henri et moi, une promenade dans les bois?

--Certainement; je ne demande pas mieux, répliqua avec empressement
Auguste.

Pierre et Auguste allèrent à l'écurie, où ils demandèrent au cocher de
seller le poney, mon camarade de la ferme et moi.

_Auguste_:--Ah! vous avez un poney! J'aime beaucoup les poneys.

_Pierre_:--C'est grand'mère qui me l'a donné.

_Auguste_:--Tu sais donc monter à cheval?

_Pierre_:--Oui; je monte au manège depuis deux ans.

_Auguste_:--Je voudrais bien monter ton poney.

_Pierre_:--Je ne te le conseille pas, si tu n'as pas appris à monter à
cheval.

_Auguste_:--Je n'ai pas appris, mais je monte tout aussi bien qu'un
autre.

_Pierre_:--As-tu jamais essayé?

_Auguste_:--Bien des fois. Qui est-ce qui ne sait pas monter à cheval?

_Pierre_:--Quand donc as-tu monté? ton père n'a pas de chevaux de selle.

_Auguste_:--Je n'ai pas monté de chevaux, mais j'ai monté des ânes:
c'est la même chose.

_Pierre_, retenant un sourire:--Je te répète, mon cher Auguste, qui si
tu n'as jamais monté à cheval, je ne te conseille pas de monter mon
poney.

_Auguste_, piqué:--Et pourquoi donc? Tu peux me le céder une fois en
passant.

_Pierre_:--Oh! ce n'est pas pour te refuser; c'est parce que le poney
est un peu vif et....

_Auguste_, de même:--Et alors?...

_Pierre_:--Eh bien, alors ... il pourrait te jeter par terre.

_Auguste_, très piqué:--Sois tranquille, je suis plus adroit que tu ne
le penses. Si tu veux bien t'en priver pour moi, sois sûr que je saurai
le mener tout aussi bien que toi-même.

_Pierre_:--Comme tu voudras, mon cher. Prends le poney, je prendrai
l'âne de la ferme, et Henri montera Cadichon.

Henri les vint rejoindre; nous étions tout prêts à partir. Auguste
approcha du poney, qui s'agita un peu et fit deux ou trois petits sauts.
Auguste le regarda d'un air inquiet.

--Tenez-le bien jusqu'à ce que je sois dessus, dit-il.

_Le cocher_:--Il n'y a pas de danger, monsieur; l'animal n'est pas
méchant; vous n'avez pas besoin d'avoir peur.

_Auguste_, piqué:--Je n'ai pas peur du tout; est-ce que j'ai l'air
d'avoir peur, moi qui n'ai peur de rien!

_Henri_, tout bas à Pierre:--Excepté des gressets.

_Auguste_:--Que dis-tu, Henri? Qu'as-tu dit à l'oreille de Pierre?

_Henri_, avec malice:--Oh! rien d'intéressant; je croyais voir un
gresset là-bas sur l'herbe.

Auguste se mordit les lèvres, devint rouge, mais ne répondit pas. Il
finit par se hisser sur le poney, et il se mit à tirer sur la bride; le
poney recula; Auguste se cramponna à la selle.

--Ne tirez pas, monsieur, ne tirez pas; un cheval ne se mène pas comme
un âne, dit le cocher en riant.

Auguste lâcha la bride. Je partis en avant avec Henri. Pierre suivit
sur l'âne de la ferme. J'eus la malice de prendre le galop; le poney
cherchait à me devancer; je n'en courais que plus vite; Pierre et Henri
riaient. Auguste criait et se tenait à la crinière; nous courions tous,
et j'étais décidé à n'arrêter que lorsque Auguste serait par terre. Le
poney, excité par les rires et les cris, ne tarda pas à me devancer; je
le suivis de près, lui mordillant la queue lorsqu'il semblait vouloir se
ralentir. Nous galopâmes ainsi pendant un grand quart d'heure, Auguste
manquant tomber à chaque pas, et se retenant toujours au cou du cheval.
Pour hâter sa chute, je donnai un coup de dent plus fort à la queue du
poney, qui se mit à lancer des ruades avec une telle force, qu'à la
première Auguste se trouva sur son cou, à la seconde il passa par-dessus
la tête de sa monture, tomba sur le gazon, et resta étendu sans
mouvement. Pierre et Henri, le croyant blessé, sautèrent à terre, et
accoururent à lui pour le relever.

--Auguste, Auguste, es-tu blessé? lui demandèrent-ils avec inquiétude.

--Je crois que non, je ne sais pas, répondit Auguste, qui se releva
tremblant encore de la peur qu'il avait eue.

Quand il fut debout, ses jambes fléchissaient, ses dents claquaient;
Pierre et Henri l'examinèrent, et, ne trouvant ni écorchure ni blessure
d'aucune sorte, ils le regardèrent avec pitié et dégoût.

--C'est triste d'être poltron à ce point, dit Pierre.

--Je ... ne ... suis pas ... poltron ... seulement ... j'ai ... eu ...
eu ... peur.... répondit Auguste, claquant toujours des dents.

--J'espère que tu ne tiens plus à monter mon poney, ajouta Pierre.
Prends mon âne, je vais reprendre mon cheval.

Et, sans attendre la réponse d'Auguste, il sauta légèrement sur le
poney.

--J'aimerais mieux Cadichon, dit piteusement Auguste.

--Comme tu voudras, répondit Henri. Prends Cadichon; je prendrai Grison,
l'âne de la ferme.

Mon premier mouvement fut d'empêcher ce méchant Auguste de me monter;
mais je formai un autre projet, qui complétait sa journée et qui servait
mieux mon aversion et ma méchanceté. Je me laissai donc tranquillement
enfourcher par mon ennemi, et je suivis de loin le poney. Si Auguste
avait osé me battre pour me faire marcher plus vite, je l'aurais jeté
par terre; mais il connaissait l'amitié qu'avaient pour moi tous mes
jeunes maîtres, et il me laissa aller comme je voulais. J'eus soin, tout
le long du bois, de passer tout près des broussailles et surtout des
grandes épines, des houx, des ronces, afin que le visage de mon cavalier
fut balayé par les branches piquantes de ces arbustes. Il s'en plaignit
à Henri, qui lui répondit froidement:

--Cadichon ne mène mal que les gens qu'il n'aime pas: il est probable
que tu n'es pas dans ses bonnes grâces.

Nous reprîmes bientôt le chemin de la maison; cette promenade n'amusait
pas Henri et Pierre, qui entendaient sans cesse geindre Auguste, que
de nouvelles branches venaient cingler au travers du visage; il était
griffé à faire plaisir; j'avais tout lieu de croire qu'il ne s'amusait
guère plus que ses camarades. Mon affreux projet allait s'effectuer. En
revenant par la ferme, nous longions un trou ou plutôt un fossé dans
lequel venait aboutir le conduit qui recevait les eaux grasses et sales
de la cuisine; on y jetait toutes sortes d'immondices, qui, pourrissant
dans l'eau de vaisselle, formaient une boue noire et puante. J'avais
laissé passer Pierre et Henri devant; arrivé près de ce fossé, je fis un
bond vers le bord et une ruade qui lança Auguste au beau milieu de la
bourbe. Je restai tranquillement à le voir patauger dans cette boue
noire et infecte qui l'aveuglait.

Il voulut crier, mais l'eau sale lui entrait dans la bouche; il en avait
jusqu'aux oreilles, et il ne pouvait parvenir à retrouver le bord. Je
riais intérieurement. «Médor, me dis-je, Médor, tu es vengé!» Je ne
réfléchissais pas au mal que je pouvais faire à ce pauvre garçon, qui,
en tuant Médor, avait fait une maladresse et non une méchanceté; je ne
songeais pas que c'était moi qui étais le plus mauvais des deux. Enfin,
Pierre et Henri, qui étaient descendus de cheval et d'âne, ne voyant ni
moi ni Auguste, s'étonnèrent de ce retard; ils revinrent sur leurs pas
et m'aperçurent au bord du fossé, contemplant d'un air satisfait mon
ennemi qui barbotait. Ils approchèrent, et, voyant qu'Auguste courait un
danger sérieux d'être suffoqué par la boue, ils ne purent s'empêcher de
pousser un cri en le voyant dans cette cruelle position. Ils appelèrent
les garçons de ferme, qui lui tendirent une perche, à laquelle il
s'accrocha et qu'on retira avec Auguste au bout. Quand il fut sur la
terre ferme, personne ne voulait l'approcher; il était couvert de boue,
et sentait trop mauvais.

--Il faut aller prévenir son père, dit Pierre.

--Et puis papa et mes oncles, dit Henri, qu'ils nous disent ce qu'il
faut faire pour le nettoyer.

--Allons, viens, Auguste; suis-nous, mais de loin, dit Pierre; cette
boue exhale une odeur insupportable.

Auguste, tout penaud, noir de boue, y voyant à peine pour se conduire,
les suivit de loin; on entendait les exclamations des gens de la ferme.
Je formais l'avant-garde, caracolant, courant et brayant de toutes mes
forces. Pierre et Henri parurent mécontents de ma gaieté; ils criaient
après moi pour me faire taire. Ce bruit inaccoutumé attira l'attention
de toute la maison; chacun reconnaissant ma voix, et sachant que je ne
brayais ainsi que dans les grandes occasions, se mit à la fenêtre, de
sorte que, lorsque nous arrivâmes en vue du château, nous vîmes les
croisées garnies de visages curieux, nous entendîmes des cris et un
mouvement extraordinaire. Peu d'instants après, tout le monde, grands
et petits, vieux et jeunes, était descendu et faisait cercle autour de
nous. Auguste était au milieu, chacun demandant ce qu'il y avait, et
s'enfuyant à son approche. La grand'mère fut la première à dire:

--Il faut laver ce pauvre garçon, et voir s'il n'a pas quelque blessure.

--Mais comment le laver? dit le papa de Pierre. Il faut apprêter un
bain.

--Je m'en charge, moi, dit le père d'Auguste. Suis-moi, Auguste; je vois
à ta démarche que tu n'as ni blessure ni contusion. Viens à la mare, tu
vas te plonger dedans, et, quand tu auras fait partir la boue, tu te
savonneras et tu achèveras de te nettoyer. L'eau n'est pas froide dans
cette saison. Pierre voudra bien te prêter du linge et des habits.

Et il se dirigea vers la mare. Auguste avait peur de son père, il fut
bien obligé de le suivre. J'y courus pour assister à l'opération, qui
fut longue et pénible; cette boue, collante et grasse, tenait à la peau,
aux cheveux. Les domestiques s'étaient empressés d'apporter du linge,
du savon, des habits, des chaussures. Les papas aidèrent à lessiver
Auguste, qui sortit de là presque propre, mais grelottant et si honteux,
qu'il ne voulut pas se faire voir, et qu'il obtint de son père de
l'emmener tout de suite chez lui.

Pendant ce temps, chacun désirait savoir comment cet accident avait pu
arriver. Pierre et Henri leur racontèrent les deux chutes.

--Je crois, dit Pierre, que les deux ont été amenées par Cadichon, qui
n'aime pas Auguste. Cadichon a mordu la queue de mon poney, ce qu'il ne
fait jamais quand l'un de nous est dessus; il l'a forcé à aller ainsi au
grand galop; le cheval a rué, et c'est ce qui a fait tomber Auguste. Je
n'étais pas là à la seconde chute, mais, à l'air triomphant de Cadichon,
à ses braiments joyeux et à l'attitude qu'il a encore maintenant, il est
facile de deviner qu'il a jeté exprès dans la boue cet Auguste qu'il
déteste.

--Comment sais-tu qu'il le déteste? demanda Madeleine.

--Il le montre de mille manières, répondit Pierre. Te souviens-tu comme
il l'a attrapé par le fond de son pantalon, comme il le tenait pendant
que nous lui passions son habit? J'ai bien regardé sa physionomie
pendant ce temps, il avait en regardant Auguste, un air méchant que je
ne lui vois qu'avec les gens qu'il déteste. Nous autres, il ne nous
regarde pas de même. Avec Auguste, ses yeux brillent comme des charbons;
il a, en vérité, le regard d'un diable. N'est-ce pas, Cadichon,
ajouta-t-il en me regardant fixement, n'est-ce pas, Cadichon, que j'ai
bien deviné, que tu détestes Auguste, et que c'est exprès que tu as été
si méchant pour lui?

Je répondis en brayant et puis en passant ma langue sur sa main.

--Sais-tu, dit Camille, que Cadichon est un âne vraiment extraordinaire?
Je suis sûre qu'il nous entend et qu'il nous comprend.

Je la regardai avec douceur, et, m'approchant d'elle, je mis ma tête sur
son épaule.

--Quel dommage, mon Cadichon, dit Camille, que tu deviennes de plus en
plus colère et méchant, et que tu nous obliges à t'aimer de moins en
moins; et quel dommage que tu ne puisses pas écrire! Tu as dû voir
beaucoup de choses intéressantes, continua-t-elle en passant sa main sur
ma tête et sur mon cou. Si tu pouvais écrire tes mémoires, je suis sûre
qu'ils seraient bien amusants!

_Henri_:--Ma pauvre Camille, quelle bêtise tu dis! Comment veux-tu que
Cadichon, qui est un âne, puisse écrire des Mémoires?

_Camille_:--Un âne comme Cadichon est un âne à part.

_Henri_:--Bah! tous les ânes se ressemblent et ont beau faire, ils ne
sont jamais que des ânes.

_Camille_:--Il y a âne et âne.

_Henri_:--Ce qui n'empêche pas que, pour dire qu'un homme est bête,
ignorant et entêté, on dit: «Bête comme un âne, ignorant comme un âne,
têtu comme un âne», et que si tu me disais: «Henri, tu es un âne», je me
fâcherais, parce qu'il est bien certain que je prendrais cela pour une
injure.

_Camille_:--Tu as raison, et pourtant je sens et je vois, d'abord que
Cadichon comprend beaucoup de choses, qu'il nous aime, et qu'il a un
esprit extraordinaire, et puis que les ânes ne sont _ânes_ que parce
qu'on les traite comme des _ânes_, c'est-à-dire avec dureté et même
avec cruauté, et qu'ils ne peuvent pas aimer leurs maîtres ni les bien
servir.

_Henri_:--Alors, d'après toi, c'est par habileté que Cadichon a fait
découvrir les voleurs, et qu'il a fait tant de choses qui semblent
extraordinaires?

_Camille_:--Certainement, c'est par son esprit, et c'est parce qu'il le
voulait, que Cadichon a fait prendre les voleurs. Pourquoi l'aurait-il
fait, selon toi?

_Henri_:--Parce qu'il avait vu le matin ses camarades entrer dans le
souterrain, et qu'il voulait les rejoindre.

_Camille_:--Et les tours de l'âne savant?

_Henri_:--C'est par jalousie et par méchanceté.

_Camille_:--Et la course des ânes?

_Henri_:--C'est par orgueil d'âne.

_Camille_:--Et l'incendie, quand il a sauvé Pauline?

_Henri_:--C'est par instinct.

_Camille_:--Tais-toi, Henri, tu m'impatientes.

_Henri_:--Mais j'aime beaucoup Cadichon, je t'assure; seulement, je le
prends pour ce qu'il est, un âne, et toi, tu en fais un génie. Remarque
bien que, s'il a l'esprit et la volonté que tu lui supposes, il est
méchant et détestable.

_Camille_:--Comment cela?

_Henri_:--En tournant en ridicule le pauvre âne savant et son maître, et
en les empêchant de gagner l'argent qui leur était nécessaire pour se
nourrir. Ensuite, en faisant mille méchancetés à Auguste, qui ne lui a
jamais rien fait, et enfin en se faisant craindre et détester de tous
les animaux, qu'il mord et qu'il chasse à coups de pied.

_Camille_:--C'est vrai, cela; tu as raison, Henri. J'aime mieux croire,
pour l'honneur de Cadichon, qu'il ne sait pas ce qu'il fait, ni le mal
qu'il fait.

Et Camille s'éloigna en courant avec Henri, me laissant seul et
mécontent de ce que je venais d'entendre. Je sentais très bien que Henri
avait raison, mais je ne voulais pas me l'avouer, et surtout je ne
voulais pas changer et réprimer les sentiments d'orgueil, de colère et
de vengeance auxquels je m'étais toujours laissé aller.



XXII

LA PUNITION

Je restai seul jusqu'au soir; personne ne vint me voir. Je m'ennuyais,
et je vins dans la soirée me mettre près des domestiques qui prenaient
l'air à la porte de l'office et qui causaient.

--Si j'étais à la place de madame, dit le cuisinier, je me déferais de
cet âne.

_La femme de chambre_:--Il devient par trop méchant en vérité. Voyez
donc le tour qu'il a joué à ce pauvre Auguste; il aurait pu le tuer ou
le noyer tout de même.

_Le valet de chambre_:--Et c'est qu'après il avait l'air tout joyeux
encore! il courait, il sautait, il brayait comme s'il avait fait un beau
coup.

_Le cocher_:--Il le payera, allez; je lui donnerai une raclée pour son
souper....

_Le valet de chambre_:--Prends garde; si madame s'en aperçoit....

_Le cocher_:--Et comment madame le saurait-elle? Crois-tu que je vais
lui donner des coups de fouet sous les yeux de madame? J'attendrai qu'il
soit à l'écurie.

_Le valet de chambre_:--Tu pourrais bien attendre longtemps; cet animal
qui fait toutes ses volontés, rentre quelquefois si tard.

_Le cocher_:--Ah! mais, s'il m'ennuie trop, je saurai bien le faire
rentrer malgré lui, et sans que personne s'en doute.

_La femme de chambre_:--Comment vous y prendrez-vous? Ce maudit âne va
braire à sa façon et ameuter toute la maison.

_Le cocher_:--Laissez donc! je lui couperai le sifflet; on ne l'entendra
seulement pas respirer.

Et tous partirent d'un éclat de rire. Je les trouvais bien méchants;
j'étais en colère; je cherchai un moyen de me soustraire à la correction
qui me menaçait. J'aurais voulu me jeter sur eux et les mordre tous,
mais je n'osai pas, de peur qu'ils n'allassent encore se plaindre à
ma maîtresse, et je sentais vaguement que, fatiguée de mes tours,
ma maîtresse pourrait bien me chasser de chez elle. Pendant que je
délibérais, la femme de chambre fit remarquer au cocher mes yeux
méchants.

Le cocher hocha la tête, se leva, entra dans la cuisine, en ressortit
comme pour aller à l'écurie, et, en passant devant moi, me lança au cou
un noeud coulant; je tirai en arrière pour le briser, et il tira en
avant pour me faire avancer; nous tirions chacun de notre côté, mais,
plus nous tirions, plus la corde m'étranglait; dès le premier moment
j'avais vainement essayé de braire; je pouvais à peine respirer, et
je cédais forcément à la traction du cocher; il m'amena ainsi jusqu'à
l'écurie, dont la porte fut obligeamment ouverte par les autres
domestiques. Une fois entré dans ma stalle, on me passa promptement
mon licou, on lâcha la corde qui m'étranglait, et le cocher, ayant
soigneusement fermé la porte, se saisit d'un fouet de charretier, et
commença à m'en frapper impitoyablement sans que personne prît
ma défense. J'eus beau braire, me démener, mes jeunes maîtres ne
m'entendirent pas, et le méchant cocher put me faire expier à son aise
les méchancetés dont il m'accusait. Il me laissa enfin dans un état de
douleur et d'abattement impossible à décrire. C'était la première fois,
depuis mon entrée dans cette maison, que j'avais été humilié et battu.
Depuis j'ai réfléchi, et j'ai reconnu que je m'étais attiré cette
punition.

Le lendemain il était déjà tard quand on me fit sortir; j'eus bonne
envie de mordre le cocher au visage, mais je fus arrêté, comme la
veille, par la crainte d'être chassé. Je me dirigeai vers la maison; je
vis les enfants rassemblés devant le perron et causant avec animation.

--Le voilà, ce méchant Cadichon, dit Pierre en me regardant approcher.
Chassons-le, il pourrait bien nous mordre ou nous jouer quelque mauvais
tour, comme il a fait l'autre jour à ce malheureux Auguste.

_Camille_:--Qu'est-ce que le médecin a dit à papa tout à l'heure?

_Pierre_:--Il a dit qu'Auguste était très malade; il a la fièvre, le
délire....

_Jacques_:--Qu'est-ce que le délire?

_Pierre_:--Le délire, c'est quand on a la fièvre si fort qu'on ne sait
plus ce qu'on dit; on ne reconnaît personne, on croit voir un tas de
choses qui ne sont pas.

_Louis_:--Qu'est-ce que voit donc Auguste?

_Pierre_:--Il croit toujours voir Cadichon qui veut se jeter sur lui,
qui le mord, le piétine; le médecin est très inquiet. Papa et mes oncles
y sont allés.

_Madeleine_:--Comme c'est vilain à Cadichon d'avoir jeté le pauvre
Auguste dans ce trou dégoûtant!

--Oui, c'est très vilain, monsieur, s'écria Jacques en se retournant
vers moi. Allez, vous êtes un méchant! Je ne vous aime plus.

--Ni moi, ni moi, ni moi, répétèrent tous les enfants à l'unisson. Va
t'en; nous ne voulons pas de toi.

J'étais consterné. Tous, jusqu'à mon petit Jacques que j'aimais toujours
tendrement, tous me chassaient, me repoussaient.

Je m'éloignai lentement de quelques pas; je me retournai et les regardai
d'un air si triste, que Jacques en fut touché; il courut à moi, me prit
la tête, et me dit d'une voix caressante:

--Ecoute, Cadichon, nous ne t'aimons pas à présent; mais, si tu es bon,
je t'assure que nous t'aimerons comme auparavant.

--Non, non, jamais comme avant! s'écrièrent tous les enfants. Il est
trop mauvais.

--Vois-tu, Cadichon, voilà ce que c'est que d'être méchant, reprit le
petit Jacques en me passant la main sur le cou. Tu vois que personne
ne veut t'aimer.... Mais.... ajouta-t-il en me parlant à l'oreille, je
t'aime encore un peu, et si tu n'es plus méchant, je t'aimerai beaucoup,
tout comme avant.

_Henri_:--Prends garde, Jacques, ne l'approche pas de trop près; s'il te
donne un coup de dent ou un coup de pied, il te fera bien mal.

_Jacques_:--Il n'y a pas de danger; je suis bien sûr qu'il ne nous
mordra pas, nous autres.

_Henri_:--Tiens, pourquoi pas? Il a bien jeté Auguste deux fois par
terre.

_Jacques_:--Oh! mais Auguste, c'est autre chose; il ne l'aime pas.

_Henri_:--Et pourquoi ne l'aime-t-il pas? Qu'est-ce qu'Auguste lui a
fait? Il pourrait bien, un beau jour, nous détester aussi.

Jacques ne répondit pas, car il n'y avait effectivement rien à répondre;
mais il secoua la tête, et, se retournant vers moi, il me fit une petite
caresse amicale, dont je fus touché jusqu'aux larmes. L'abandon de tous
les autres me rendit plus précieux encore ces témoignages d'affection de
mon cher petit Jacques, et, pour la première fois, une pensée sincère
de repentir se glissa dans mon coeur. Je songeai avec inquiétude à la
maladie du malheureux Auguste. Dans l'après-midi on sut qu'il était plus
mal encore, que le médecin avait des inquiétudes graves pour sa vie.
Mes jeunes maîtres y allèrent eux-mêmes vers le soir; les cousines
attendaient impatiemment leur retour. «Eh bien? eh bien? leur
crièrent-elles du plus loin qu'elles les aperçurent. Quelles nouvelles?
Comment va Auguste?»

--Pas bien, répondit Pierre; et pourtant un peu moins mal que tantôt.

_Henri_:--Le pauvre père fait pitié; il pleure, il sanglote, il demande
au bon Dieu de lui laisser son fils; il dit des choses si touchantes,
que je n'ai pu m'empêcher de pleurer.

_Elisabeth_:--Nous allons tous prier avec lui et pour lui à notre prière
du soir; n'est-ce pas mes amis?

--Certainement, et de grand coeur, dirent tous les enfants en même
temps.

_Madeleine_:--Pauvre Auguste, s'il allait mourir, pourtant!

_Camille_:--Le pauvre père deviendrait fou de chagrin, car il n'a pas
d'autre enfant.

_Elisabeth_:--Où est donc la mère d'Auguste? on ne la voit jamais.

_Pierre_:--Il serait étonnant qu'on la vît, puisqu'elle est morte depuis
dix ans.

_Henri_:--Et, ce qu'il y a de singulier, c'est que la pauvre femme est
morte pour être tombée dans l'eau pendant une promenade en bateau.

_Elisabeth_:--Comment? elle s'est noyée?

_Pierre_:--Non, on l'a retirée immédiatement, mais il faisait si chaud,
et elle avait été tellement saisie par le froid de l'eau et par la
frayeur, qu'elle a été prise de la fièvre et du délire, exactement comme
Auguste et elle est morte huit jours après.

_Camille_:--Mon Dieu, mon Dieu! pourvu qu'il n'en arrive pas autant à
Auguste!

_Elisabeth_:--Voilà pourquoi il faut que nous priions beaucoup;
peut-être le bon Dieu nous accordera-t-il ce que nous lui demanderons.

_Madeleine_:--Où est donc Jacques?

_Camille_:--Il était ici tout à l'heure, il sera rentré.

Il n'était pas rentré, le pauvre enfant, mais il s'était mis à genoux
derrière une caisse, et, la tête cachée dans ses mains, il priait
et pleurait. Et c'était moi qui avais causé la maladie d'Auguste,
l'affreuse inquiétude du malheureux père, et enfin le chagrin de mon
petit Jacques! Cette pensée m'attrista moi-même; je me dis que je
n'aurais pas dû venger Médor. «Quel bien lui a fait la chute d'Auguste?
me demandai-je. Est-il moins perdu pour moi? La vengeance que j'ai tirée
m'a-t-elle servi à autre chose qu'à me faire craindre et détester?»

J'attendis avec impatience le lendemain pour avoir des nouvelles
d'Auguste. J'en eus des premiers, car Jacques et Louis me firent atteler
à la petite voiture pour y aller. Nous trouvâmes, en arrivant, un
domestique qui courait chercher le médecin, et qui nous dit en passant
qu'Auguste avait passé une mauvaise nuit, et qu'il venait d'avoir une
convulsion qui avait effrayé son père. Jacques et Louis attendirent le
médecin, qui ne tarda pas à venir, et qui leur promit de leur donner des
nouvelles en s'en allant.

Une demi-heure après il descendit le perron.

--Eh bien? eh bien? monsieur Tudoux, comment va Auguste? demandèrent
Louis et Jacques.

_M. Tudoux_, très lentement:--Pas mal, pas mal, mes enfants! Pas si mal
que je le craignais.

_Louis_:--Mais ces convulsions, n'est-ce pas dangereux?

_M. Tudoux_, de même:--Non, c'était la suite d'un agacement des nerfs et
d'une grande agitation. Je lui ai donné une pilule qui va le calmer; ce
ne sera pas grave.

_Jacques_:--Alors, monsieur Tudoux, vous n'êtes pas inquiet, vous ne
croyez pas qu'il va mourir?

_M. Tudoux_, de même:--Non, non, non! ce ne sera pas grave, pas grave du
tout.

_Louis_ et _Jacques_:--Je suis bien content! Merci, monsieur Tudoux.
Adieu; nous repartons bien vite pour rassurer nos cousins et cousines.

_M. Tudoux_:--Attendez, attendez une minute. L'âne qui vous mène
n'est-il pas Cadichon?

_Jacques_:--Oui, c'est Cadichon.

_M. Tudoux_, avec calme:--Alors prenez-y garde; il pourrait bien vous
jeter dans un fossé comme il l'a fait pour Auguste. Dites à votre
grand'mère qu'elle ferait bien de le vendre; c'est un animal dangereux.

M. Tudoux salua et s'en alla. Je restai tellement étonné et humilié,
que je ne songeai à me mettre en route que lorsque mes petits maîtres
m'eurent répété trois fois:

--Allons, Cadichon, en route!... Allons donc, Cadichon, nous sommes
pressés! Vas-tu nous faire coucher ici, Cadichon? Hue! hue donc!

Je partis enfin et je courus tout d'un trait jusqu'au perron, où
attendaient cousins, cousines, oncles et tantes, papas et mamans.

--Il va mieux! s'écrièrent Jacques et Louis; et ils se mirent à raconter
leur conversation avec M. Tudoux, sans oublier son dernier conseil.

J'attendais avec une vive impatience la décision de la grand'mère. Elle
réfléchit un instant.

--Il est certain, mes chers enfants, que Cadichon ne mérite plus notre
confiance; j'engage les plus jeunes d'entre vous à ne pas le monter;
à la première sottise qu'il fera, je le donnerai au meunier, qui
l'emploiera à porter ses sacs de farine; mais je veux encore
l'essayer avant de le réduire à cet état d'humiliation; peut-être se
corrigera-t-il. Nous verrons bien d'ici à quelques mois.

J'étais de plus en plus triste, humilié et repentant; mais je ne pouvais
réparer le mal que je m'étais fait qu'à force de patience, de douceur
et de temps. Je commençais à souffrir dans mon orgueil et dans mes
affections.

Les nouvelles d'Auguste furent meilleures le lendemain; peu de jours
après il entrait en convalescence, et l'on ne s'en occupa plus au
château. Mais je ne pus en perdre le souvenir, car j'entendais sans
cesse dire autour de moi:

«Prends garde à Cadichon! Souviens-toi d'Auguste!»



XXIII

LA CONVERSION

Depuis le jour où j'avais déchiré le visage d'Auguste en galopant dans
les épines, et où je l'avais jeté dans la boue, le changement dans les
manières de mes petits maîtres, de leurs parents, des gens de la maison
était visible. Les animaux même ne me traitaient pas comme auparavant.
Ils semblaient m'éviter; quand j'arrivais, ils s'éloignaient; ils se
taisaient en ma présence; car j'ai déjà dit, à propos de mon ami Médor,
que nous autres animaux nous nous comprenons sans parler comme les
hommes; que les mouvements des yeux, des oreilles, de la queue
remplacent chez nous les paroles. Je ne savais que trop ce qui avait
causé ce changement, et je m'en irritais plus encore que je ne m'en
affligeais, lorsqu'un jour, étant seul comme d'habitude, et couché au
pied d'un sapin, je vis approcher Henri et Elisabeth; ils s'assirent et
ils continuèrent à causer.

--Je crois, Henri, que tu as raison, dit Elisabeth, et je partage tes
sentiments; moi aussi, je n'aime presque plus Cadichon depuis qu'il a
été si méchant pour Auguste.

_Henri_:--Et ce n'est pas seulement Auguste; te souviens-tu de la foire
de Laigle, quand il a été si mauvais pour le maître de l'âne savant?

_Elisabeth_:--Ah! ah! ah! Oui, je me le rappelle très bien. Il était
drôle! Tout le monde riait, mais tout de même nous avons tous trouvé
qu'il avait montré beaucoup d'esprit, mais pas de coeur.

_Henri_:--C'est vrai! il a humilié ce pauvre âne et son maître le
faiseur de tours; on m'a dit que le malheureux avait été obligé de
partir sans avoir rien gagné, parce que tout le monde se moquait de lui.
En s'en allant, sa femme et ses enfants pleuraient: ils n'avaient pas de
quoi manger.

_Elisabeth_:--Et c'était la faute de Cadichon.

_Henri_:--Certainement! Sans lui, le pauvre homme aurait gagné de quoi
vivre pendant quelques semaines.

_Elisabeth_:--Et puis te rappelles-tu ce qu'on nous a raconté des
méchancetés qu'il a faites chez son ancien maître? Il mangeait les
légumes, il cassait les oeufs, il salissait le linge.... Décidément, je
fais comme toi, je ne l'aime plus.

Elisabeth et Henri se levèrent et continuèrent leur promenade. Je restai
triste et humilié. D'abord je voulus me fâcher et chercher une petite
vengeance à exercer; mais je pensai qu'ils avaient raison. Je m'étais
toujours vengé; à quoi m'avaient servi mes vengeances? à me rendre
malheureux.

D'abord j'avais cassé les dents, les bras et l'estomac à une de mes
maîtresses. Si je n'avais pas eu le bonheur de m'échapper, j'aurais été
battu à me faire presque mourir.

J'avais fait mille méchancetés à mon autre maître, qui avait été bon
pour moi tant que je n'avais pas été paresseux et méchant, depuis il
m'avait très maltraité, et j'avais été très malheureux.

Quand Auguste avait tué mon ami Médor, je n'avais pas réfléchi qu'il
l'avait fait par maladresse et non par méchanceté. S'il était bête, ce
n'était pas de sa faute; j'avais persécuté ce malheureux Auguste, et
j'avais fini par le rendre très malade en le jetant dans la mare de
boue.

Et puis, que de petites méchancetés j'avais faites que je n'ai pas
racontées!

J'avais donc fini par ne plus être aimé de personne. J'étais seul;
personne ne venait près de moi me consoler, me caresser; les animaux
même me fuyaient.

«Que faire? me demandai-je tristement. Si je pouvais parler, j'irais
leur dire à tous que je me repens, que je demande pardon à tous ceux
auxquels j'ai fait du mal, que je serai bon et doux à l'avenir; mais ...
je ne peux pas me faire comprendre ... je ne parle pas.»

Je me jetai sur l'herbe et je pleurai, non pas comme les hommes qui
versent des larmes, mais dans le fond de mon coeur; je pleurai, je gémis
sur mon malheur, et, pour la première fois, je me repentis sincèrement.

«Ah! si j'avais été bon! si, au lieu de vouloir montrer mon esprit,
j'avais montré de la bonté, de la douceur, de la patience! si j'avais
été pour tous ce que j'avais été pour Pauline! comme on m'aimerait!
comme je serais heureux!»

Je réfléchis longtemps, bien longtemps; je formai tantôt de bons
projets, tantôt de méchants.

Enfin, je me décidai à devenir bon, de manière à regagner l'amitié de
tous mes maîtres et de mes camarades. Je fis immédiatement l'essai de
mes bonnes résolutions.

J'avais depuis quelque temps un camarade que je traitais fort mal.
C'était un âne qu'on avait acheté pour faire monter ceux de mes plus
jeunes maîtres qui avaient peur de moi, depuis que j'avais manqué noyer
Auguste; les grands seuls ne me craignaient pas; et même, lorsqu'on
faisait une partie d'ânes, le petit Jacques était le seul qui me
demandât toujours, au lieu que jadis on se disputait pour m'avoir.

Je méprisais ce camarade; je passais toujours devant lui, je ruais et je
le mordais s'il cherchait à me dépasser; le pauvre animal avait fini
par me céder toujours la première place, et se soumettre à toutes mes
volontés. Le soir, quand l'heure fut venue de rentrer à l'écurie, je me
trouvai près de la porte presque en même temps que mon camarade; il se
rangea avec empressement pour me laisser entrer le premier; mais, comme
il était arrivé quelques pas en avant de moi, je m'arrêtai à mon tour et
je lui fis signe de passer. Le pauvre âne m'obéit en tremblant, inquiet
de ma politesse, et craignant que je ne le fisse marcher le premier pour
lui jouer quelque tour, par exemple pour lui donner un coup de dent ou
un coup de pied. Il fut très étonné de se trouver sain et sauf dans sa
stalle, et de me voir placer paisiblement dans la mienne.

Voyant son étonnement je lui dis:

--Mon frère, j'ai été méchant pour vous, je ne le serai plus; j'ai été
fier, je ne le serai jamais, je vous ai méprisé, humilié, maltraité, je
ne recommencerai pas. Pardonnez-moi, frère, et à l'avenir voyez en moi
un camarade, un ami.

--Merci, frère, me répondit le pauvre âne tout joyeux; j'étais
malheureux, je serai heureux; j'étais triste, je serai gai; je me
trouvais seul, je me sentirai aimé et protégé. Merci encore une fois,
frère; aimez-moi, car je vous aime déjà.

--A mon tour, frère, à vous dire merci, car j'ai été méchant, et vous me
pardonnez; je reviens à de meilleurs sentiments, et vous me recevez; je
veux vous aimer et vous me donnez votre amitié. Oui, à mon tour, merci,
frère.

Et, tout en mangeant notre souper, nous continuâmes à causer. C'était la
première fois, car jamais je n'avais daigné lui parler. Je le trouvai
bien meilleur, bien plus sage que je ne l'étais moi-même, et je lui
demandai de me soutenir dans ma nouvelle voie; il me le promit avec
autant d'affection que de modestie.

Les chevaux, témoins de notre conversation et de ma douceur
inaccoutumée, se regardaient et me regardaient avec surprise. Quoiqu'ils
parlassent bas, je les entendais dire:

--C'est une farce de Cadichon, dit le premier cheval; il veut jouer
quelque tour à son camarade.

--Pauvre âne, j'ai pitié de lui, dit le second cheval. Si nous lui
disions de se méfier de son ennemi?

--Pas tout de suite, répondit le premier cheval. Silence! Cadichon est
méchant. S'il nous entend, il se vengera.

Je fus blessé de la mauvaise opinion qu'avaient de moi ces deux chevaux,
le troisième n'avait pas parlé; il avait passé sa tête sur la stalle, et
il m'observait attentivement. Je le regardai tristement et humblement.
Il parut surpris, mais il ne bougea pas, et resta silencieux,
m'observant toujours.

Fatigué de ma journée, abattu par la tristesse et le regret de ma vie
passée, je me couchai sur la paille, et je remarquai que mon lit était
moins bon, moins épais que celui de mon camarade. Au lieu de m'en
fâcher, comme j'aurais fait jadis, je me dis que c'était juste et bien.

«J'ai été méchant, me dis-je, on m'en punit; je me suis fait détester,
on me le fait sentir. Je dois encore me trouver heureux de n'avoir pas
été envoyé au moulin, où j'aurais été battu, éreinté, mal couché.»

Je gémis pendant quelque temps et je m'endormis. A mon réveil, je vis
entrer le cocher, qui me fit lever d'un coup de pied, détacha mon licou
et me laissa en liberté; je restai à la porte, et je vis avec surprise
étriller, brosser soigneusement mon camarade, lui passer ma belle bride
pomponnée, attacher sur son dos ma selle anglaise, et le diriger devant
le perron. Inquiet, tremblant d'émotion, je le suivis; quels ne furent
pas mon chagrin, ma désolation quand je vis Jacques, mon petit maître
bien-aimé, approcher de mon camarade, et le monter après quelque
hésitation! Je restai immobile, anéanti. Le bon petit Jacques s'aperçut
de ma peine, car il s'approcha de moi, me caressa la tête, et me dit
tristement:

--Pauvre Cadichon! tu vois ce que tu as fait! Je ne peux plus te monter;
papa et maman ont peur que tu ne me jettes par terre. Adieu, pauvre
Cadichon; sois tranquille, je t'aime toujours.

Et il partit lentement, suivi du cocher, qui lui criait:

--Prenez donc garde, monsieur Jacques, ne restez pas auprès de Cadichon:
il vous mordra, il mordra le bourri; il est méchant, vous savez bien.

--Il n'a jamais été méchant avec moi, et il ne le sera jamais, répondit
Jacques.

Le cocher frappa l'âne, qui prit le trot, et je les perdis bientôt
de vue. Je restai à la même place, abîmé dans mon chagrin. Ce qui en
redoublait la violence, c'était l'impossibilité de faire connaître mon
repentir et mes bonnes résolutions. Ne pouvant plus supporter le poids
affreux qui oppressait mon coeur, je partis en courant sans savoir où
j'allais. Je courus longtemps, brisant des haies, sautant des fossés,
franchissant des barrières, traversant des rivières; je ne m'arrêtai
qu'en face d'un mur que je ne pus ni briser ni franchir.

Je regardai autour de moi. Où étais-je? Je croyais reconnaître le pays,
mais sans toutefois pouvoir me dire où je me trouvais. Je longeai le mur
au pas, car j'étais en nage; j'avais couru pendant plusieurs heures, à
en juger par la marche du soleil. Le mur finissait à quelques pas; je le
tournai, et je reculai avec surprise et terreur. Je me trouvais à deux
pas de la tombe de Pauline.

Ma douleur n'en devint que plus amère.

«Pauline! ma chère petite maîtresse! m'écriai-je, vous m'aimiez
parce que j'étais bon; je vous aimais parce que vous étiez bonne et
malheureuse. Après vous avoir perdue, j'avais trouvé d'autres maîtres
qui étaient bons comme vous, qui m'ont traité avec amitié. J'étais
heureux. Mais tout est changé: mon mauvais caractère, le désir de faire
briller mon esprit, de satisfaire mes vengeances, ont détruit tout mon
bonheur: personne ne m'aime à présent; si je meurs, personne ne me
regrettera.»

Je pleurai amèrement au dedans de moi-même et je me reprochai pour la
centième fois mes défauts. Une pensée consolante vint tout à coup me
rendre du courage. «Si je deviens bon, me dis-je, si je fais autant de
bien que j'ai fait de mal, mes jeunes maîtres m'aimeront peut-être de
nouveau; mon cher petit Jacques surtout, qui m'aime encore un peu, me
rendra toute son amitié.... Mais comment faire pour leur montrer que je
suis changé et repentant?»

Pendant que je réfléchissais à mon avenir, j'entendis des pas lourds
approcher du mur, et une voix d'homme parler avec humeur.

--A quoi bon pleurer, nigaud? Les larmes ne te donneront pas du pain,
n'est-il pas vrai? Puisque je n'ai rien à vous donner, que voulez-vous
que j'y' fasse? Crois-tu que j'aie l'estomac bien rempli, moi qui n'ai
avalé depuis hier matin que de l'air et de la poussière?

--Je suis bien fatigué, père.

--Eh bien! reposons-nous un quart d'heure à l'ombre de ce mur, je veux
bien.

Ils tournèrent le mur et vinrent s'asseoir près de la tombe où j'étais.
Je reconnus avec surprise le pauvre maître de Mirliflore, sa femme
et son fils. Tous étaient maigres et semblaient exténués. Le père me
regarda; il parut surpris et dit, après quelque hésitation:

--Si je vois clair, c'est bien l'âne, le gredin d'âne qui m'a fait
perdre à la foire de Laigle plus de cinquante francs.... Coquin!
continua-t-il en s'adressant à moi, tu as été cause que mon Mirliflore
à été mis en pièces par la foule, tu m'as empêché de gagner une somme
d'argent qui m'aurait fait vivre pendant plus d'un mois; tu me le
payeras, va!

Il se leva, s'approcha de moi; je ne cherchai pas à m'éloigner, sentant
bien que j'avais mérité la colère de cet homme. Il parut étonné.

--Ce n'est donc pas lui, dit-il, car il ne bouge pas plus qu'une
bûche.... Le bel âne, ajouta-t-il en me tâtant les membres. Si je
pouvais l'avoir seulement un mois, tu ne manquerais pas de pain, mon
garçon, ni ta mère non plus, et j'aurais l'estomac moins creux.

Mon parti fut pris à l'instant; je résolus de suivre cet homme pendant
quelques jours, de tout souffrir pour réparer le mal que je lui avais
fait, et de l'aider à gagner quelque argent pour lui et sa famille.

Quand ils se remirent en marche, je les suivis; ils ne s'en aperçurent
pas d'abord; mais le père, s'étant retourné plusieurs fois, et me voyant
toujours sur leurs talons, voulut me faire partir. Je refusai et je
revins constamment reprendre ma place près ou derrière eux.

--Est-ce drôle, dit l'homme, cet âne qui s'obstine à nous suivre! Ma
foi, puisque cela lui plaît, il faut le laisser faire.

En arrivant au village, il se présenta à un aubergiste, et lui demanda à
dîner et à coucher, tout en disant fort honnêtement qu'il n'avait pas un
sou dans la poche.

--J'ai assez des mendiants du pays, sans y ajouter ceux qui n'en sont
pas, mon bonhomme, répondit l'aubergiste; allez chercher un gîte
ailleurs.

Je m'élançai de suite près de l'aubergiste, que je saluai à plusieurs
reprises de façon à le faire rire.

--Vous avez là un animal qui ne paraît pas bête, dit l'aubergiste en
riant. Si vous voulez nous régaler de ses tours, je veux bien vous
donner à manger et à coucher.

--Ce n'est pas de refus, répondit l'homme; nous vous donnerons une
représentation, mais quand nous aurons quelque chose dans l'estomac; à
jeun, on n'a pas la voix propre au commandement.

--Entrez, entrez, on va vous servir de suite, reprit l'aubergiste;
Madelon, ma vieille, donne à dîner à trois, sans compter le bourri.

Madelon leur servit une bonne soupe, qu'ils avalèrent en un clin d'oeil,
puis un bon bouilli aux choux, qui disparut également, enfin une salade
et du fromage, qu'ils savourèrent avec moins d'avidité, leur faim se
trouvant apaisée.

On me donna une botte de foin, j'en mangeai à peine; j'avais le coeur
gros, et je n'avais pas faim.

L'aubergiste alla convoquer tout le village pour me voir saluer; la cour
se remplit de monde, et j'entrai dans le cercle, où m'amena mon nouveau
maître, qui se trouvait fort embarrassé, ne sachant pas ce que je savais
faire, et si j'avais reçu une éducation d'âne savant. A tout hasard, il
me dit:

--Saluez la société.

Je saluai à droite, à gauche, en avant, en arrière, et tout le monde
d'applaudir.

--Que vas-tu lui faire faire? dit tout bas sa femme; il ne saura pas ce
que tu lui veux.

--Peut-être l'aura-t-il appris. Les ânes savants sont intelligents; je
vais toujours essayer.

--Allons, Mirliflore (ce nom me fit soupirer), va embrasser la plus
jolie dame de la société.

Je regardai à droite, à gauche; j'aperçus la fille de l'aubergiste,
jolie brune de quinze à seize ans qui se tenait derrière tout le monde.
J'allai à elle, j'écartai avec ma tête ceux qui gênaient le passage, et
je posai mon nez sur le front de la petite, qui se mit à rire et qui
parut contente.

--Dites donc, père Hutfer, vous lui avez fait la leçon, pas vrai? dirent
quelques personnes en riant.

--Non, d'honneur, répondit Hutfer; je ne m'y attendais seulement pas.

--A présent, Mirliflore, dit l'homme, va chercher quelque chose,
n'importe quoi, ce que tu pourras trouver, et donne-le à l'homme le plus
pauvre de la société.

Je me dirigeai vers la salle où l'on venait de dîner, je saisis un
pain, et, le rapportant en triomphe, je le remis entre les mains de mon
nouveau maître. Rire général, tout le monde applaudit, un ami s'écria:
«Ceci ne vient pas de vous, père Hutfer; cet âne a réellement du savoir;
il a bien profité des leçons de son maître.»

--Allez-vous lui laisser son pain tout de même? dit quelqu'un dans la
foule.

--Pour ça, non, dit Hutfer; rendez-moi cela, l'homme à l'âne; ce n'est
pas dans nos conventions.

--C'est vrai, répondit l'homme; et pourtant mon âne a dit vrai en
faisant de moi l'homme le plus pauvre de la société, car nous n'avions
pas mangé depuis hier matin, ma femme, mon fils et moi, faute de deux
sous pour acheter un morceau de pain.

--Laissez-leur ce pain, mon père, dit Henriette Hutfer; nous n'en
manquons pas dans la huche, et le bon Dieu nous fera regagner celui-ci.

--Tu es toujours comme ça, toi, Henriette, dit Hutfer. Si on t'écoutait,
on donnerait tout ce qu'on a.

--Nous n'en sommes pas plus pauvres, mon père: le bon Dieu a toujours
béni nos récoltes et notre maison.

--Allons,... puisque tu le veux,... qu'il garde son pain, je le veux
bien.

A ces mots, j'allai à lui et le saluai profondément, puis j'allai
prendre dans mes dents une petite terrine vide, et je la présentai à
chacun pour qu'il y mît son aumône. Quand j'eus fini ma tournée, la
terrine était pleine; j'allai la vider dans les mains de mon maître, je
la reportai où je l'avais prise, je saluai et je me retirai gravement
aux applaudissements de la société. J'avais le coeur content; je me
sentais consolé et affermi dans mes bonnes résolutions. Mon nouveau
maître paraissait enchanté; il allait se retirer, lorsque tout le monde
l'entoura et le pria de donner une seconde représentation le lendemain;
il le promit avec empressement, et alla se reposer dans la salle avec sa
femme et son fils.

Quand ils se trouvèrent seuls, la femme regarda de tous côtés, et, ne
voyant que moi, la tête posée sur l'appui de la fenêtre, elle dit à son
mari à voix basse:

--Dis donc, mon homme, c'est tout de même fort drôle; est-ce singulier,
cet âne qui nous arrive sortant d'un cimetière, qui nous prend en gré,
et qui nous fait gagner de l'argent! Combien en as-tu dans tes mains?

--Je n'ai pas encore compté, répondit l'homme. Aide-moi; tiens voici une
poignée; à moi l'autre.

--J'ai huit francs quatre sous, dit la femme après avoir compté.

_L'homme_: Et moi, j'en ai sept cinquante. Cela fait.... Combien cela
fait-il, ma femme?

_La femme_:--Combien cela fait? Huit et quatre font treize, puis sept,
font vingt-quatre, puis, cinquante, ça fait,... ça fait ... quelque
chose comme soixante.

_L'homme:--Que tu es bête, va! J'aurais soixante francs dans les mains?
Pas possible! Voyons, mon garçon, toi qui as étudié, tu dois savoir ça.

_Le garçon_:--Vous dites, papa?

_L'homme_:--Je dis huit francs quatre sous d'une part, et sept francs
cinquante de l'autre.

_Le garçon_, d'un air décidé:--Huit et quatre font douze, retiens un,
plus sept, font vingt, retiens deux; plus cinquante, font, ... font ...
cinquante,... cinquante-deux, retiens cinq.

_L'homme_:--Imbécile! comment cela ferait-il cinquante, puisque j'ai
huit dans une main et sept dans l'autre.

_Le garçon_:--Et puis cinquante, papa?

_L'homme_, le contrefaisant:--Et puis cinquante, papa? Tu ne vois pas,
grand nigaud, que c'est cinquante centimes que je dis, et les centimes
ne sont pas des francs.

_Le garçon_:--Non, papa, mais ça fait toujours cinquante.

_L'homme_:--Cinquante quoi? Est-il bête! est-il bête! Si je te donnais
cinquante taloches, ça te ferait-y cinquante francs?

_Le garçon_:--Non, papa, mais ça ferait toujours cinquante.

_L'homme_:--En voilà une à compte, grand animal!

Et il lui donna un soufflet qui retendit dans toute la maison. Le garçon
se mit à pleurer; j'étais en colère. Si ce pauvre garçon était bête, ce
n'était pas sa faute.

«Cet homme ne mérite pas ma pitié, me dis-je; il a, grâce à moi, de
quoi vivre pendant huit jours; je veux bien encore lui faire gagner sa
représentation de demain, après quoi je retournerai chez mes maîtres;
peut-être m'y recevra-t-on avec amitié.»

Je me retirai de la fenêtre, et j'allai manger des chardons qui
poussaient au bord d'un fossé; j'entrai ensuite dans l'écurie de
l'auberge, où je trouvai déjà plusieurs chevaux occupant les meilleures
places; je me rangeai dans un coin dont personne n'avait voulu: j'y pus
réfléchir à mon aise, car personne ne me connaissait, et personne ne
s'occupait de moi. A la fin de la journée, Henriette Hutfer entra à
l'écurie, regarda si chacun avait ce qu'il fallait, et, m'apercevant
dans mon coin humide et obscur, sans litière, sans foin, ni avoine, elle
appela un des garçons d'écurie.

--Ferdinand, dit-elle, donnez de la paille à ce pauvre âne pour qu'il ne
couche pas sur la terre humide, mettez devant lui un picotin d'avoine et
une botte de foin, et voyez s'il ne veut pas boire.

_Ferdinand_:--Mam'zelle Henriette, vous ruinerez votre papa, vous êtes
trop soigneuse pour le monde. Que vous importe que cette bête couche sur
la dure ou sur une bonne litière? c'est de la paille gâchée, ça!

_Henriette_:--Vous ne trouvez pas que je suis trop bonne quand c'est
vous que je soigne, Ferdinand; je veux que tout le monde soit bien
traité ici, les bêtes comme les hommes.

_Ferdinand_, d'un air malin:--Sans compter qu'il y a pas mal d'hommes
qu'on prendrait volontiers pour des bêtes, quoiqu'ils marchent sur deux
pieds.

_Henriette_, souriant:--Voilà pourquoi on dit: Bête à manger du foin.

_Ferdinand_:--Ce ne sera toujours pas à vous, mam'zelle, que je servirai
une botte de foin. Vous avez de l'esprit,... de l'esprit ... et de la
malice comme un singe!

_Henriette_, riant:--Merci du compliment, Ferdinand! Qu'êtes-vous donc,
si je suis un singe?

_Ferdinand_:--Ah! mam'zelle, je n'ai point dit que vous étiez un singe:
et si je me suis mal exprimé pour cela, mettez que je suis un âne, un
cornichon, une oie.

_Henriette_:--Non, non, pas tant que cela, Ferdinand, mais seulement un
babillard qui parle quand il devrait travailler. Faites la litière
de l'âne, ajouta-t-elle d'un ton sérieux, et donnez-lui à boire et à
manger.

Elle sortit; Ferdinand fit en grommelant ce que lui avait ordonné sa
jeune maîtresse. En faisant ma litière, il me donna quelques coups de
fourche, me jeta avec humeur une botte de foin, une poignée d'avoine, et
posa près de moi un seau d'eau. Je n'étais pas attaché; j'aurais pu
m'en aller, mais j'aimai mieux souffrir encore un peu, et donner
le lendemain, pour achever ma bonne oeuvre, ma seconde et dernière
représentation.

En effet, quand la journée du lendemain fut avancée, on vint me prendre;
mon maître m'amena sur une grande place qui était pleine de monde; on
m'avait tambouriné le matin, c'est-à-dire que le tambour du village
s'était promené partout de grand matin en criant: «Ce soir, grande
représentation de l'âne savant dit Mirliflore; on se réunira à huit
heures sur la place en face la mairie et l'école.»

Je recommençai les tours de la veille et j'y ajoutai des danses
exécutées avec grâce; je valsai, je polkai, et je jouai à Ferdinand le
tour innocent de l'engager à valser en brayant devant lui, et en lui
présentant le pied de devant comme on criait: «Oui, oui, une valse avec
l'âne!» il s'élança dans le cercle en riant, et il se mit à faire mille
sauts et gambades, que j'imitai de mon mieux.

Enfin, me sentant fatigué, je laissai Ferdinand gambadant tout seul,
j'allai comme la veille chercher une terrine; n'en trouvant pas, je pris
dans mes dents un panier sans couvercle, et je fis le tour, comme la
veille, présentant mon panier à chacun. Il fut bientôt si plein, que
je dus le vider dans la blouse de celui qu'on croyait mon maître; je
continuai la quête; quand tout le monde m'eut donné, je saluai la
société et j'attendis que mon maître eût compté l'argent que je lui
avais fait gagner ce soir-là, et qui se montait à plus de trente-quatre
francs. Trouvant que j'avais assez fait pour lui, que mon ancienne faute
était réparée, et que je pouvais retourner chez moi, je saluai mon
maître, et, fendant la foule, je partis au trot.

--Tiens! v'là votre bourri qui s'en va, dit Hutfer, l'aubergiste.

--C'est qu'il file joliment, dit Ferdinand.

Mon prétendu maître se retourna, me regarda d'un air inquiet, m'appela:
«Mirliflore, Mirliflore!» et, me voyant continuer mon trot, je
l'entendis s'écrier d'un ton piteux:

--Arrêtez-le, arrêtez-le, de grâce! c'est mon pain, ma vie qu'il
m'emporte; courez, attrapez-le; je vous promets encore une
représentation si vous me le ramenez.

--D'où l'avez-vous donc, cet âne? dit un des hommes nommé Clouet; et
depuis quand l'avez-vous?

--Je l'ai ... depuis qu'il est à moi, répondit mon faux maître avec un
peu d'embarras.

--J'entends bien, reprit Clouet; mais depuis quand est-il à vous?

L'homme ne répondit pas.

--C'est qu'il me semble bien le reconnaître, dit Clouet; il ressemble à
Cadichon, l'âne du château de la Herpinière; je serais bien trompé si ce
n'est pas là Cadichon.

Je m'étais arrêté; j'entendis des murmures; je voyais l'embarras de mon
maître, lorsque, au moment où l'on s'y attendait le moins, il s'élança
au travers de la foule et courut du côté opposé à celui que j'avais
pris, suivi de sa femme et de son garçon.

Quelques-uns voulurent courir après lui, d'autres dirent que c'était
bien inutile puisque je m'étais sauvé, et que l'homme n'emportait que
l'argent qui était à lui, et que je lui avais fait gagner honnêtement.

--Et quant à Cadichon, ajouta-t-on, il ne sera pas embarrassé pour
retrouver son chemin, et il ne se laissera prendre que s'il le veut
bien.

La foule se dispersa, et chacun rentra chez soi; je repris ma course,
espérant arriver chez mes vrais maîtres avant la nuit; mais il y avait
beaucoup de chemin à faire, j'étais fatigué, et je fus obligé de me
reposer à une lieue du château. La nuit était venue, les écuries
devaient être fermées; je me décidai à coucher dans un petit bois de
sapins qui bordait un ruisseau.

J'étais à peine établi sur mon lit de mousse, que j'entendis marcher
avec précaution et parler bas. Je regardai, mais je ne vis rien; la nuit
était trop noire. J'écoutai de toutes mes oreilles, et j'entendis la
conversation suivante:



XXIV

LES VOLEURS

--Il ne fait pas encore assez nuit, Finot; il serait plus sage de nous
blottir dans ce bois.

--Mais, Passe-Partout, dit Finot, il nous faut un peu de jour pour nous
reconnaître; moi, d'abord, je n'ai pas étudié les portes d'entrée.

--Tu n'as jamais rien étudié, toi, reprit Passe-Partout; c'est à tort
que les camarades t'ont appelé FINOT; si ce n'était que moi, je t'aurais
plutôt nommé _Pataud_.

_Finot_:--Ça n'empêche pas que c'est moi qui ai toujours les bonnes
idées.

_Passe-Partout_:--Bonnes idées! ça dépend. Qu'est-ce que nous allons
faire au château?

_Finot_:--Ce que nous allons faire? Dévaliser le potager, couper les
têtes d'artichaut, arracher les cosses de pois, de haricots, les navets,
les carottes, enlever les fruits. En voilà de la besogne!

_Passe-Partout_:--Et puis?

_Finot_:--Comment, et puis? Nous ferons un tas de tout ce jardinage,
nous le passerons par dessus le mur, et nous irons le vendre au marché
de Moulins.

_Passe-Partout_:--Et par où entreras-tu dans le jardin, imbécile?

_Finot_:--Par-dessus le mur, avec une échelle, bien sûr. Voudrais-tu que
j'allasse demander poliment au jardinier la clef et ses outils?

_Passe-Partout_:--Mauvais plaisant, va! Je te demande seulement si tu as
marqué la place où nous devons grimper sur le mur?

_Finot_:--Mais non, te dis-je, je ne l'ai pas marquée: voilà pourquoi
j'aimerais mieux aller en avant pour reconnaître.

_Passe-Partout_:--Et si on te voit, qu'est-ce que tu diras?

_Finot_:--Je dirai ... que je viens demander un verre de cidre et une
croûte de pain.

_Passe-Partout_:--Ça ne vaut rien; j'ai une idée, moi. Je connais le
potager; il y a un endroit où le mur est dégradé, en mettant les pieds
dans les trous, j'arriverai au haut du mur, je trouverai une échelle et
je te la passerai, car tu n'es pas fort pour grimper.

_Finot_:--Non, je ne tiens pas du chat comme toi.

_Passe-Partout_:--Mais si quelqu'un vient nous déranger?

_Finot_:--Tiens, tu es bon enfant, toi! Si quelqu'un vient me déranger,
je saurai bien l'arranger.

_Passe-Partout_:--Qu'est-ce que tu lui feras?

_Finot_:--Si c'est un chien, je l'égorge; ce n'est pas pour rien que
j'ai mon couteau affilé.

_Passe-Partout_:--Mais si c'est un homme?

--Un homme? dit Finot se grattant l'oreille, c'est plus embarassant,
ça.... Un homme? on ne peut pourtant pas tuer un homme comme un chien.
Si c'était pour quelque chose qui vaille, on verrait, mais pour des
légumes! Et puis, ce château qui est plein de monde!

_Passe-Partout_:--Mais enfin, qu'est-ce que tu feras?

_Finot_:--Ma foi, je me sauverai: c'est plus sûr.

_Passe-Partout_:--T'es un lâche, toi! sais-tu bien? Si tu vois ou si tu
entends un homme, tu n'as qu'à m'appeler, et je lui ferai son affaire.

_Finot_:--Fais à ton goût, ce n'est pas le mien.

_Passe-Partout_:--Pour lors donc, c'est convenu. Nous attendons la nuit,
nous arrivons près du mur du potager, tu restes à un bout pour avertir
s'il vient quelqu'un; je grimpe à l'autre bout, je te passe une échelle
et tu me rejoins.

--C'est bien ça, dit Finot.

Il se retourne avec inquiétude, écoute et dit tout bas:

--J'ai entendu remuer là derrière. Est-ce qu'il y aurait quelqu'un?

--Qui veux-tu qui se cache dans les bois? répondit Passe-Partout. Tu as
toujours peur. Ce ne peut être qu'un crapaud ou une couleuvre.

Ils ne dirent rien: je ne bougeai pas non plus, et je me demandai ce
que j'allais faire pour empêcher les voleurs d'entrer et pour les
faire prendre. Je ne pouvais prévenir personne, je ne pouvais même pas
défendre l'entrée du potager. Pourtant, après avoir bien réfléchi, je
pris un parti qui pouvait empêcher les voleurs d'agir et les faire
arrêter. J'attendis qu'ils fussent partis pour m'en aller à mon tour.
Je ne voulais pas bouger jusqu'au moment où ils ne pourraient plus
m'entendre.

La nuit était noire; je savais qu'ils ne pouvaient marcher très vite; je
pris un chemin plus court en sautant par-dessus des haies, et j'arrivai
longtemps avant eux au mur du potager. Je connaissais l'endroit dégradé
dont avait parlé Passe-Partout. Je me serrai près de là, contre le mur:
on ne pouvait me voir.

J'attendis un quart d'heure; personne ne venait; enfin j'entendis
des pas sourds et un léger chuchotement; les pas approchèrent avec
précaution; les uns se dirigeaient vers moi, c'était Passe-Partout;
les autres s'éloignaient vers l'autre bout du mur, du côté de la porte
d'entrée, c'était Finot. Je ne voyais pas, mais j'entendais tout. Quand
Passe-Partout fut arrivé à l'endroit où quelques pierres tombées avaient
fait des trous assez grands pour y poser les pieds, il commença à
grimper en tâtonnant avec les pieds et avec les mains. Je ne bougeais
pas, je respirais à peine: j'entendais et je reconnaissais chacun de ses
mouvements. Quand il eut grimpé à la hauteur de ma tête, je m'élançai
contre le mur, je le saisis par la jambe, et je le tirai fortement;
avant qu'il eût le temps de se reconnaître, il était par terre, étourdi
par la chute, meurtri par les pierres; pour l'empêcher de crier ou
d'appeler son camarade, je lui donnai sur la tête un grand coup de pied,
qui acheva de l'étourdir et le laissa sans connaissance; je restai
ensuite immobile, près de lui, pensant bien que le camarade viendrait
voir ce qui se passait. Je ne tardai pas, en effet, à entendre Finot
avancer avec précaution. Il faisait quelques pas, il s'arrêtait, il
écoutait, ... rien, ... il avançait encore.... Il arriva ainsi tout près
de son camarade; mais, comme il regardait en l'air sur le mur, il ne le
voyait pas étendu tout de son long par terre, sans mouvements.

«Pst! ... pst! ... as-tu l'échelle? ..., puis-je monter? ...» disait-il
à voix basse. L'autre n'avait garde de répondre, il ne l'entendait pas.
Je vis qu'il n'avait pas envie de grimper; je craignis qu'il ne s'en
allât; il était temps d'agir. Je m'élançai sur lui, je le fis tomber en
le tirant par le dos de sa blouse, et je lui donnai, comme à l'autre un
bon coup de pied sur la tête; j'obtins le même succès, il resta sans
connaissance près de son ami. Alors, n'ayant plus rien à perdre, je me
mis à braire de ma voix la plus formidable; je courus à la maison du
jardinier, aux écuries, au château, brayant avec une telle violence, que
tout le monde fut éveillé; quelques hommes, les plus braves, sortirent
avec des armes et des lanternes; je courus à eux, et je les menai,
courant en avant, près des deux voleurs étendus au pied du mur.

--Deux hommes morts! que veut dire cela? dit le papa de Pierre.

_Le papa de Jacques:_--Ils ne sont pas morts, ils respirent.

_Le jardinier:_--En voilà un qui vient de gémir.

_Le cocher:_--Du sang! une blessure à la tête!

_Le papa de Pierre:_--Et l'autre aussi, même blessure! On dirait que
c'est un coup de pied de cheval ou d'âne.

_Le papa de Jacques:_--Oui, voilà la marque du fer sur le front.

_Le cocher_:--Qu'ordonnent ces messieurs? Que veulent-ils qu'on fasse de
ces hommes?

_Le papa de Pierre_:--Il faut les porter à la maison, atteler le
cabriolet, et aller chercher le médecin. Nous autres, en attendant le
médecin, nous tâcherons de leur faire reprendre connaissance.

Le jardinier apporta un brancard; on y posa les blessés, et on les porta
dans une grande pièce qui servait d'orangerie pendant l'hiver. Ils
restaient toujours sans mouvement.

--Je ne connais pas ces visages-là, dit le jardinier après les avoir
examinés attentivement à la lumière.

--Peut-être ont-ils sur eux des papiers qui les feront reconnaître, dit
le papa de Louis; on ferait savoir à leurs familles qu'ils sont ici et
blessés.

Le jardinier fouilla dans leurs poches, en retira quelques papiers,
qu'il remit au papa de Jacques, puis deux couteaux bien aiguisés, bien
pointus, et un gros paquet de clefs.

--Ah! ah! ceci indique l'état de ces messieurs! s'écria-t-il; ils
venaient voler et peut-être tuer.

--Je commence à comprendre, dit le papa de Pierre. La présence de
Cadichon et ses braiments expliquent tout. Ces gens-là venaient pour
voler; Cadichon les a devinés avec son instinct accoutumé; il a lutté
contre eux, il a rué et leur a cassé la tête, après quoi il s'est mis à
braire pour nous appeler.

--C'est bien cela, ce doit être cela, dit le papa de Jacques. Il peut se
vanter de nous avoir rendu un fier service, ce brave Cadichon. Viens,
mon Cadichon, te voilà rentré en grâce cette fois.

J'étais content; je me promenais en long et en large devant la serre,
pendant qu'on donnait des soins à Finot et à Passe-Partout. M. Tudoux
ne tarda pas à arriver; les voleurs n'avaient pas encore repris
connaissance.

Il examina les blessures.

--Voilà deux coups bien appliquées, dit-il. On voit distinctement la
marque d'un très petit fer à cheval, comme qui dirait un pied d'âne. Et
mais, ... ajouta-t-il en m'apercevant, ne serait-ce pas une nouvelle
méchanceté de cet animal qui nous examine comme s'il comprenait?

--Pas méchanceté, mais fidèle service et intelligence, répondit le papa
de Pierre. Ces gens-là sont des voleurs; voyez ces couteaux et ces
papiers qu'ils avaient sur eux.

Et il se mit à lire:

«N° 1. Château Herp. Beaucoup de monde; pas bon à voler; potager facile;
légumes et fruits, mur peu élevé.

«N° 2. Presbytère. Vieux curé; pas d'armes. Servante sourde et vieille.
Bon à voler pendant la messe.

«N° 3. Château de Sourval. Maître absent; femme seule au
rez-de-chaussée, domestique au second; belle argenterie; bon à voler.
Tuer si on crie.

«N° 4. Château de Chanday. Chiens de garde vigoureux à empoisonner;
personne au rez-de-chaussée; argenterie; galerie de curiosités riches et
bijoux. Tuer si on vient.»

--Vous voyez, continua le papa, que ces hommes sont des brigands qui
venaient dévaliser le potager, faute de mieux. Pendant que vous leur
donnerez vos soins, je vais envoyer à la ville prévenir le brigadier de
gendarmerie.

M. Tudoux tira de sa poche une trousse, y prit une lancette, et saigna
les deux voleurs. Ils ne tardèrent pas à ouvrir les yeux, et parurent
effrayés de se voir entourés de monde et dans une chambre du château.
Quand ils furent tout à fait remis, ils voulurent parler.

--Silence, coquins, leur dit M. Tudoux avec calme et lenteur. Silence;
nous n'avons pas besoin de vos discours pour savoir qui vous êtes et ce
que vous veniez faire ici.

Finot porta la main à sa veste, les papiers n'y étaient plus; il chercha
son couteau, il ne le trouva pas. Il regarda Passe-Partout d'un air
sombre, et lui dit à voix basse:

--Je te disais bien dans le bois que j'avais entendu du bruit.

--Tais-toi, dit Passe-Partout de même; on pourrait t'entendre. Il faut
tout nier.

_Finot_:--Mais les papiers? ils les ont.

_Passe-Partout_:--Tu diras que nous avons trouvé les papiers.

_Finot_:--Et les couteaux?

_Passe-Partout_:--Les couteaux aussi, parbleu! Il faut de l'audace.

_Finot_:--Qui est-ce qui t'a assené sur la tête ce coup de massue qui
t'a si bien engourdi?

_Passe-Partout_:--Je n'en sais, ma foi, rien; je n'ai pas eu le temps de
voir ni d'entendre. Je me trouvai par terre, frappé en moins de rien.

_Finot_:--Et moi de même. Il faudrait pourtant savoir si on nous a vus
grimper au mur.

_Passe-Partout_:--Nous le saurons bien. Ne faut-il pas que ceux qui nous
ont assommés viennent dire comment et pourquoi?

_Finot_:--Tiens! c'est vrai. Jusque-là il faut tout nier. Convenons à
présent des détails pour ne pas nous contredire. D'abord, faisions-nous
route ensemble? Où avons-nous trouvé les...?

--Séparez ces deux hommes, dit le papa de Louis; ils vont s'entendre sur
les contes qu'ils nous feront.

Deux hommes saisirent Finot, pendant que deux autres s'emparèrent de
Passe-Partout, et, malgré leur résistance, ils leur garrottèrent les
pieds et les mains, et emportèrent Passe-Partout dans une autre salle.

La nuit était bien avancée; on attendait avec impatience le brigadier de
gendarmerie; il arriva au petit jour, escorté de quatre gendarmes, car
on leur avait dit qu'il s'agissait de l'arrestation de deux voleurs. Les
papas de mes petits maîtres lui racontèrent tout ce qui était arrivé, et
lui firent voir les papiers et les couteaux trouvés dans les poches des
voleurs.

--Ce genre de couteaux, dit le brigadier, indique des voleurs dangereux
qui assassinent pour voler: ce qui, du reste, est facile à voir d'après
leurs papiers, qui sont des indications de vols à faire dans les
environs. Je ne serais pas surpris que ces deux hommes fussent les
nommés Finot et Passe-Partout, des brigands très dangereux échappés des
galères, et qu'on cherche dans plusieurs départements où ils ont commis
des vols nombreux et audacieux. Je vais les interroger séparément; vous
pouvez assister à l'interrogatoire, si vous le désirez.

En achevant ces mots, il entra dans la serre, où était resté Finot. Il
regarda un instant et dit:

--Bonjour Finot! tu t'es donc laissé reprendre?

Finot tressaillit, rougit, mais ne répondit pas.

--Eh bien! Finot, dit le brigadier, nous avons perdu notre langue? Elle
était pourtant bien pendue au dernier procès.

--A qui parlez-vous, monsieur? répondit Finot, en regardant de tous
côtés; il n'y a que moi ici.

_Le brigadier_:--Je le sais bien qu'il n'y a que toi; c'est bien à toi
que je parle.

_Finot_:--Je ne sais pas, monsieur, pourquoi vous me tutoyez; je ne vous
connais pas.

_Le brigadier_:--Mais moi, je te connais bien. Tu es Finot, échappé du
bagne, condamné aux galères pour vol et blessures.

_Finot_:--Vous vous trompez, monsieur; je ne suis pas ce que vous
prétendez si bien savoir.

_Le brigadier_:--Et qui êtes-vous donc? D'où venez-vous? Où alliez-vous?

_Finot_:--Je suis un marchand de moutons; j'allai à une foire, à
Moulins, acheter des agneaux.

_Le brigadier_:--En vérité? Et votre camarade? Est-il aussi un marchand
de moutons et d'agneaux?

_Finot_:--Je n'en sais rien; nous nous étions rencontrés peu d'instants
avant d'avoir été attaqués et assommés par une bande de voleurs.

_Le brigadier_:--Et ces papiers que vous aviez dans vos poches?

_Finot_:--Je ne sais seulement pas ce que c'est; nous les avons trouvés
pas loin d'ici, et nous n'avons pas eu le temps d'y regarder.

_Le brigadier_:--Et les couteaux?

_Finot_:--Les couteaux étaient avec les papiers.

_Le brigadier_:--Tiens! c'est de la chance d'avoir trouvé et ramassé
tout cela sans y voir; la nuit était sombre.

_Finot_:--Aussi est-ce le hasard. Mon camarade a marché dessus, cela lui
a semblé drôle; il s'est baissé, je l'ai aidé; et, en tâtonnant, nous
avons trouvé les papiers et les couteaux, nous avons partagé.

_Le brigadier_:--C'est malheureux pour vous d'avoir partagé. Ça fait que
chacun avait de quoi se faire fourrer en prison.

_Finot_:--Vous n'avez pas le droit de nous mettre en prison; nous sommes
d'honnêtes gens....

_Le brigadier_:--C'est ce que nous verrons, et ce ne sera pas long.
Au revoir, Finot. Ne vous dérangez pas, ajouta-t-il, voyant que Finot
cherchait à se lever de dessus son banc. Gendarmes, veillez bien sur
monsieur, afin qu'il ne manque de rien. Et ne le quittez pas des yeux,
c'est un Finot qui nous a échappé plus d'une fois.

Le brigadier sortit, laissant Finot abattu et inquiet.

«Pourvu que Passe-Partout dise comme moi, pensa-t-il. Ce serait bien de
la chance qu'il dît de même.»

En voyant entrer le brigadier, Passe-Partout se sentit perdu; pourtant
il parvint à cacher son inquiétude. Il regarda d'un air indifférent le
brigadier, qui l'examinait attentivement.

--Comment vous trouvez-vous ici, blessé et garrotté? dit le brigadier.

--Je n'en sais rien, répondit Passe-Partout.

_Le brigadier_:--Vous savez toujours bien qui vous êtes? où vous alliez?
par qui vous avez été blessé?

_Passe-Partout_:--Je sais bien qui je suis et où j'allais, mais je ne
sais pas qui m'a brutalement attaqué.

_Le brigadier_:--Alors, procédons par ordre. Qui êtes-vous?

_Passe-Partout_:--Est-ce que cela vous regarde? vous n'avez pas le droit
de demander aux gens qui passent qui ils sont.

_Le brigadier_:--J'en ai si bien le droit, que je mets les poucettes à
ceux qui ne me répondent pas, et que je les fais mener à la prison de la
ville. Je recommence. Qui êtes-vous?

_Passe-Partout_:--Je suis un marchand de cidre.

_Le brigadier_:--Votre nom, s'il vous plaît?

_Passe-Partout_:--Robert Partout.

_Le brigadier_:--Où alliez-vous?

_Passe-Partout_:--Un peu partout, acheter du cidre là où on en vend.

_Le brigadier_:--Vous n'étiez pas seul? Vous aviez un camarade?

_Passe-Partout_:--Oui, c'est mon associé; nous faisions des affaires
ensemble.

_Le brigadier_:--Vous aviez des papiers dans vos poches? Savez-vous ce
que c'était que ces papiers?

Passe-Partout regarda le brigadier.

«Il a lu les papiers, se dit-il; il veut me mettre dedans, mais je serai
plus fin que lui.»

Et il dit tout haut:

--Si je le sais? Je crois bien que je le sais! Des papiers perdus par
des brigands, sans doute, et que j'allais porter à la gendarmerie de la
ville.

_Le brigadier_:--Comment avez-vous eu ces papiers?

_Passe-Partout_:--Nous les avons trouvés sur la route mon camarade
et moi; nous les avons regardés, et nous étions pressés de nous en
débarrasser; c'est pourquoi nous marchions de nuit.

_Le brigadier_:--Et les couteaux qu'on a trouvés sur vous?

_Passe-Partout_:--Les couteaux; nous les avions achetés pour nous
défendre; on nous disait qu'il y avait des voleurs dans le pays.

_Le brigadier_:--Et comment et par qui vous êtes-vous trouvés blessés,
votre camarade et vous?

_Passe-Partout_:--Précisément par des voleurs qui nous ont attaqués sans
que nous les ayons vus.

_Le brigadier_:--Tiens? Finot m'a pas dit comme vous.

_Passe-Partout_:--Finot a eu si peur qu'il a perdu la mémoire; il ne
faut pas croire ce qu'il dit.

_Le brigadier_:--Je ne l'ai pas cru non plus, pas davantage que je ne
crois à ce que vous me dites vous-même, l'ami Passe-Partout, car je vous
reconnais bien à présent; vous vous êtes trahi.

Passe-Partout s'aperçut de la bêtise qu'il avait faite en reconnaissant
que son camarade s'appelait Finot. C'était un sobriquet qui lui avait
été donné au bagne pour se moquer de son peu de finesse.

Quant à Passe-Partout, son vrai nom était _Partout_; et un jour qu'on se
pressait pour passer au réfectoire, Finot s'écria: «Passe-Partout», le
nom lui en resta.

Il n'y avait plus moyen de nier; il ne voulait pourtant pas avouer; il
prit le parti de hausser les épaules, en disant:

--Est-ce que je connais Finot, moi? C'était pas malin de deviner que
vous parliez de mon camarade; je croyais que vous l'appeliez Finot pour
vous moquer.

--C'est bon! tournez cela comme vous voudrez, dit le brigadier, il n'en
est pas moins vrai que vous voyagez pour acheter du cidre avec votre
camarade; que vous avez trouvé vos papiers sur la route; que vous les
portiez, après les avoir lus, à la ville, chez les gendarmes; que vous
avez acheté vos couteaux pour vous défendre contre des voleurs, que vous
avez été attaqués et blessés par ces mêmes voleurs. N'est-ce pas ça?

_Passe-Partout_:--Oui, oui, c'est bien mon histoire.

_Le brigadier_:--Dites donc votre _conte_, car votre camarade a dit tout
le contraire.

--Que vous a-t-il dit? demanda Passe-Partout avec inquiétude.

--Il est inutile que vous le sachiez pour le moment. Quand on vous aura
ramenés au bagne, il vous le dira.

Et le brigadier sortit, laissant Passe-Partout dans un état de rage et
d'inquiétude facile à concevoir.

--Pensez-vous, docteur, que ces hommes soient en état de marcher jusqu'à
la ville? demanda le brigadier à M. Tudoux.

--Je pense qu'ils y arriveront en ne les poussant pas trop, répondit M.
Tudoux avec lenteur. D'ailleurs, lors même qu'ils tomberaient en route,
on pourrait toujours les ramasser et les étendre dans une voiture qu'on
irait chercher. Mais la tête est endommagée par le coup de pied de
l'âne; ils pourront bien en mourir dans trois ou quatre jours.

Le brigadier était embarrassé; quoique les prisonniers ne lui fissent
éprouver aucune pitié, il était bon et il ne voulait pas les faire
souffrir sans nécessité. M. de Ponchat, le papa de Pierre et de Henri,
voyant son embarras, lui proposa de faire atteler une carriole. Le
brigadier remercia et accepta. Quand la carriole fut amenée devant la
porte, on y fit entrer Finot et Passe-Partout, chacun d'eux se trouvant
entre deux gendarmes. De plus, on avait eu la précaution de leur
attacher les pieds afin qu'ils ne pussent sauter de la carriole et
s'enfuir. Le brigadier, à cheval, marchait à côté de la carriole, et ne
perdait pas de vue ses prisonniers. Ils ne tardèrent pas à disparaître,
et je restai seul devant la maison, mangeant de l'herbe, en attendant
avec impatience la promenade de mes petits maîtres, et surtout de mon
petit Jacques que je désirais revoir; le service que je venais de rendre
devait m'avoir fait pardonner ma méchanceté passée.

Quand le jour fut venu tout à fait, que tout le monde fut levé, habillé,
eut déjeuné, un groupe se précipita sur le perron. C'étaient les
enfants. Tous coururent à moi et me caressèrent à l'envi. Mais, entre
toutes les caresses, celles de mon petit Jacques furent les plus
affectueuses.

--Mon bon Cadichon, disait-il, te voilà revenu! J'étais si triste que tu
fusses parti! Mon cher Cadichon, tu vois que nous t'aimions toujours.

_Camille_:--Il est vrai qu'il est redevenu très bon.

_Madeleine_:--Et qu'il n'a plus cet air insolent qu'il avait pris depuis
quelque temps.

_Elisabeth_:--Et qu'il ne mord plus son camarade ni les chiens de garde.

_Louis_:--Et qu'il se laisse seller et brider très sagement.

_Henriette_:--Et qu'il ne mange plus les bouquets que je tiens dans la
main.

_Jeanne_:--Et qu'il ne rue plus quand on le monte.

_Pierre_:--Et qu'il ne court plus après mon poney pour lui mordre la
queue.

_Jacques_:--Et qu'il a sauvé tous les légumes et les fruits du potager
en faisant attraper les deux voleurs.

_Henri_:--Et qu'il leur a cassé la tête avec ses pieds.

_Elisabeth_:--Mais comment a-t-il pu faire prendre les voleurs?

_Pierre_:--On ne sait pas du tout comment il a pu faire; mais on a été
averti par ses braiments. Papa, mes oncles et quelques domestiques sont
sortis et ont vu Cadichon allant et venant, galopant avec inquiétude de
la maison au jardin; ils l'ont suivi avec des lanternes, et il les a
menés au bout du mur extérieur du potager; ils ont trouvé là deux hommes
évanouis et ils ont vu que c'étaient des voleurs.

_Jacques_:--Comment ont-ils pu voir que c'étaient des voleurs? Est-ce
que les voleurs ont des figures et des habits extraordinaires qui ne
ressemblent pas aux nôtres?

_Elisabeth_:--Ah! je crois bien que ce n'est pas comme nous! J'ai vu
toute une bande de voleurs; ils avaient des chapeaux pointus, des
manteaux marrons, et des visages méchants avec d'énormes moustaches.

--Où les as-tu vus? Quand cela? demandèrent tous les enfants à la fois.

_Elisabeth_:--Je les ai vus, l'hiver dernier, au théâtre de Franconi.

_Henri_:--Ah! ah! ah! quelle bêtise! je croyais que c'étaient de vrais
voleurs que tu avais rencontrés dans un de tes voyages et je m'étonnais
que mon oncle et ma tante n'en eussent pas parlé.

_Elisabeth_, piquée:--Certainement, monsieur, ce sont de vrais voleurs,
et les gendarmes se sont battus contre eux et les ont tués ou faits
prisonniers. Et ce n'est pas drôle du tout; j'avais très peur, et il y a
eu des pauvres gendarmes blessés.

_Pierre_:--Ah! ah! ah! que tu es sotte! ce que tu as vu, c'est ce qu'on
appelle une comédie, qui est jouée par des hommes qu'on paye et qui
recommencent tous les soirs.

_Elisabeth_:--Comment veux-tu qu'ils recommencent, puisqu'ils sont tués?

_Pierre_:--Mais tu ne vois donc pas qu'ils font semblant d'être tués ou
blessés, et qu'ils se portent aussi bien qui toi et moi.

_Elisabeth_:--Alors comment papa et mes oncles ont-ils reconnu que ces
hommes étaient des voleurs?

_Pierre_:--Parce qu'on a trouvé dans leurs poches des couteaux à tuer
des hommes, et....

_Jacques_, interrompant:--Comment est-ce fait des couteaux à tuer des
hommes?

_Pierre_:--Mais ... mais ... comme tous les couteaux.

_Jacques_:--Alors, comment sais-tu que c'est pour tuer des hommes? c'est
peut-être pour couper leur pain.

_Pierre_:--Tu m'ennuies, Jacques; tu veux toujours tout comprendre, et
tu m'as interrompu quand j'allais dire qu'on a trouvé des papiers sur
lesquels ils avaient écrit qu'ils voleraient nos légumes, et qu'ils
tueraient le curé et beaucoup d'autres personnes.

_Jacques_:--Et pourquoi ne voulaient-ils pas nous tuer, nous autres?

_Elisabeth_:--Parce qu'ils savaient que papa et mes oncles sont très
courageux, qu'ils ont des pistolets ou des fusils, et que nous les
aurions tous aidés.

_Henri_:--Tu serais d'un fameux secours, en vérité, si on venait nous
attaquer.

_Elisabeth_:--Je serais tout aussi courageuse que vous, monsieur, et je
saurais bien tirer les voleurs par les jambes pour les empêcher de tuer
papa.

_Camille_:--Voyons, voyons, ne vous disputez pas, et laissez Pierre nous
raconter ce qu'il a entendu dire.

_Elisabeth_:--Nous n'avons pas besoin de Pierre pour savoir ce que nous
savons déjà.

_Pierre_:--Alors, pourquoi me demandez-vous comment papa a reconnu les
voleurs?

--Monsieur Pierre, monsieur Henri, M. Auguste vous cherche, dit le
jardinier, qui venait apporter la provision de légumes pour la cuisine.

--Où est-il? demandèrent Pierre et Henri.

--Dans le jardin, messieurs, répondit le jardinier; il n'a pas osé
approcher du château, de peur de se rencontrer avec Cadichon.

Je soupirais et je pensais que le pauvre Auguste avait raison de me
craindre depuis le triste jour où j'avais manqué de le noyer dans un
fossé de boue, après l'avoir fait égratigner dans les ronces et les
épines, et l'avoir fait rudement tomber en mordant son poney.

«Je lui dois une réparation, me dis-je; comment faire pour lui rendre un
service et lui montrer qu'il n'a plus de motifs pour me craindre?»



XXV

LA RÉPARATION

Pendant que je cherchais en vain ce que je pouvais faire pour témoigner
mon repentir à Auguste, les enfants se rapprochèrent de la place où je
réfléchissais tout en broutant l'herbe. Je vis qu'Auguste restait à une
certaine distance de moi, et qu'il me regardait d'un air méfiant.

_Pierre_:--Il fera chaud aujourd'hui, je ne crois pas qu'une longue
promenade soit agréable. Nous ferons mieux de rester à l'ombre dans le
parc.

_Auguste_:--Pierre a raison, d'autant que depuis la maladie dont j'ai
manqué mourir, je suis resté faible, et je me fatigue facilement d'une
longue course.

_Henri_:--C'est pourtant Cadichon qui a été la cause de ta maladie, tu
dois lui en vouloir?

_Auguste_:--Je ne crois pas qu'il l'ait fait exprès, il aura eu peur de
quelque chose sur le chemin; la frayeur lui aura fait faire un saut
qui m'a jeté dans cet affreux fossé. Ainsi, je ne le déteste pas;
seulement....

_Pierre_:--Seulement quoi?

_Auguste_, rougissant légèrement:--Seulement j'aime mieux ne plus le
monter.

La générosité de ce pauvre garçon me toucha, et augmenta mes regrets de
l'avoir si fort maltraité.

Camille et Madeleine proposèrent de faire la cuisine; les enfants
avaient bâti un four dans leur jardin; ils le chauffaient avec du bois
sec qu'ils ramassaient eux-mêmes. La proposition fut acceptée avec joie;
les enfants coururent demander des tabliers de cuisine; ils revinrent
tout préparer dans leur jardin. Auguste et Pierre apportèrent le bois;
ils cassaient chaque brin en deux et en remplissaient leur four.

Avant de l'allumer, ils se rassemblèrent pour savoir ce qu'ils allaient
servir pour leur déjeuner.

--Je ferai une omelette, dit Camille.

_Madeleine_:--Moi, une crème au café.

_Elisabeth_:--Moi, des côtelettes.

_Pierre_:--Et, moi, une vinaigrette de veau froid.

_Henri_:--Moi, une salade de pommes de terre.

_Jacques_:--Moi, des fraises à la crème.

_Louis_:--Moi, des tartines de pain et de beurre.

_Henriette_:--Et moi, du sucre râpé.

_Jeanne_:--Et moi, des cerises.

_Auguste_:--Et moi, je couperai le pain, je mettrai le couvert, je
préparerai le vin et l'eau, et je servirai tout le monde.

Et chacun alla demander à la cuisine ce qu'il lui fallait pour le plat
qu'il devait fournir. Camille rapporta des oeufs, du beurre, du sel, du
poivre, une fourchette et une poêle.

--Il me faut du feu pour fondre mon beurre et pour cuire mes oeufs,
dit-elle. Auguste, Auguste, du feu, s'il vous plaît.

_Auguste_:--Où faut-il l'allumer?

_Camille_:--Près du four; dépêchez-vous, je bats mes oeufs.

_Madeleine_:--Auguste, Auguste, courez à la cuisine me chercher du café
pour ma crème que je fouette; je l'ai oublié; vite, dépêchez-vous.

_Auguste_:--Il faut que j'allume du feu pour Camille.

_Madeleine_:--Après; allez vite chercher mon café: ce ne sera pas long,
et je suis pressée.

Auguste partit en courant.

_Elisabeth_:--Auguste, Auguste, il me faut de la braise et un gril pour
mes côtelettes; je finis de les couper proprement.

Auguste, qui accourait avec le café, repartit pour le gril.

_Pierre_:--Il me faut de l'huile pour ma vinaigrette.

_Henri_:--Et moi, du vinaigre pour ma salade; Auguste, vite de l'huile
et du vinaigre.

Auguste, qui rapportait le gril, retourna en courant chercher le
vinaigre et l'huile.

_Camille_:--Eh bien! mon feu, c'est comme ça que vous l'allumez,
Auguste? Mes oeufs sont battus, vous allez me faire manquer mon
omelette.

_Auguste_:--On m'a donné des commissions; je n'ai pas encore eu le temps
d'allumer le bois.

_Elisabeth_:--Et ma braise? où est-elle, Auguste? Vous avez oublié ma
braise!

_Auguste_:--Non, Elisabeth, mais je n'ai pas pu: on m'a fait courir.

_Elisabeth_:--Je n'aurai pas le temps de faire griller mes côtelettes;
dépêchez-vous, Auguste.

_Louis_:--Il me faut un couteau pour couper mes tartines. Vite un
couteau, Auguste.

_Jacques_:--Je n'ai pas de sucre pour mes fraises; râpe du sucre pour
mes fraises; râpe du sucre, Henriette; dépêche-toi.

_Henriette_:--Je râpe tant que je peux, mais je suis fatiguée; je vais
me reposer un peu. J'ai si soif!...

_Jeanne_:--Mange des cerises; moi, aussi, j'ai soif.

_Jacques_:--Et moi donc? je vais en goûter un peu; cela rafraîchit la
langue.

_Louis_:--Je veux me rafraîchir un peu aussi; c'est fatigant de faire
des tartines.

Et voilà les quatres petits qui entourent le panier de cerises.

_Jeanne_:--Asseyons-nous; ce sera plus commode pour se rafraîchir.

Ils se rafraîchirent si bien, qu'ils mangèrent toutes les cerises; quand
il n'en resta plus, ils se regardèrent avec inquiétude.

_Jeanne_:--Il ne reste plus rien.

_Henriette_:--Ils vont nous gronder.

_Louis_, avec inquiétude:--Mon Dieu! comment faire?

_Jacques_:--Demandons à Cadichon de venir à notre secours.

_Louis_:--Que veux-tu que fasse Cadichon? il ne peut pas faire qu'il y
ait des cerises quand nous avons tout mangé!

_Jacques_:--C'est égal; Cadichon, mon bon Cadichon, viens nous aider;
vois notre panier vide, et tâche de le remplir.

J'étais tout près des quatre petits gourmands. Jacques me mettait le
panier vide sous le nez pour me faire comprendre ce qu'il attendait de
moi. Je le flairai et je partis au petit trot; j'allai à la cuisine, où
j'avais vu déposer un panier de cerises, je le pris entre mes dents, je
l'emportai en trottant et je le déposai au milieu des enfants encore
assis en rond près des noyaux et des queues de cerises qu'ils avaient
mis dans leur assiette.

Un cri de joie accueillit son retour. Les autres se retournèrent tous à
ce cri, et demandèrent ce qu'il y avait.

--C'est Cadichon! c'est Cadichon! s'écria Jacques.

--Tais-toi, lui dit Jeanne; ils sauront que nous avons tout mangé.

--Tant pis, s'ils le savent! répondit Jacques. Je veux qu'ils sachent
aussi combien Cadichon est bon et spirituel.

Et, courant à eux, il leur raconta comment j'avais réparé leur
gourmandise. Au lieu de gronder les quatre petits, ils louèrent Jacques
de sa franchise, et donnèrent aussi de grands éloges à mon intelligence.

Pendant ce temps, Auguste avait allumé le feu de Camille, la braise
d'Elisabeth; Camille faisait cuire son omelette, Madeleine finissait sa
crème, Elisabeth grillait ses côtelettes, Pierre coupait son veau en
tranches pour y faire un assaisonnement, Henri tournait et retournait sa
salade de pommes de terre, Jacques faisait une bouillie de ses fraises
et de sa crème, Louis achevait une pile de tartines, Henriette râpait
son sucre qui débordait le sucrier, Jeanne épluchait les cerises du
panier, Auguste, suant, soufflant, mettait le couvert, courait pour
avoir de l'eau fraîche pour rafraîchir le vin, pour embellir l'aspect du
couvert avec des bateaux de radis, de cornichons, de sardines,
d'olives. Il avait oublié le sel, il n'avait pas songé aux couverts; il
s'apercevait que les verres manquaient; il découvrait des hannetons et
des moucherons tombés dans les verres, dans les assiettes. Quand tout
fut prêt, quand tous les plats furent placés sur la nappe, Camille se
frappa le front.

--Ah! dit-elle. Nous n'avons oublié qu'une chose: c'est demander à nos
mamans la permission de déjeuner dehors et de manger de notre cuisine.

--Courons vite, s'écrièrent les enfants, Auguste gardera le déjeuner.

Et, s'élançant tous vers la maison, ils se précipitèrent dans le salon
où étaient rassemblés les papas et les mamans.

La présence de ces enfants rouges, haletants, avec des tabliers de
cuisine qui leur donnaient l'air d'une bande de marmitons, surprit les
parents.

Les enfants, courant chacun à leur maman, demandèrent avec une telle
volubilité la permission de déjeuner dehors, qu'elles ne comprirent pas
d'abord la demande. Après quelques questions et quelques explications,
la permission fut accordée, et ils retournèrent bien vite rejoindre
Auguste et leur déjeuner. Auguste avait disparu.

--Auguste! Auguste! crièrent-ils.

--Me voici, me voici, répondit une voix qui semblait venir du ciel.

Tous levèrent la tête et aperçurent Auguste, perché au haut d'un chêne,
et qui se mit à descendre avec lenteur et précaution.

--Pourquoi as-tu grimpé là-haut? Quelle drôle d'idée tu as eue! dirent
Pierre et Henri.

Auguste descendait toujours sans répondre.

Quand il fut à terre, les enfants virent avec surprise qu'il était pâle
et tremblant.

_Madeleine_:--Pourquoi avez-vous grimpé à l'arbre, Auguste, et que vous
est-il arrivé?

_Auguste_:--Sans Cadichon, vous n'auriez retrouvé ni moi, ni votre
déjeuner; c'est pour sauver ma vie que je suis monté au haut de ce
chêne.

_Pierre_:--Raconte-nous ce qui est arrivé; comment Cadichon a-t-il pu te
sauver la vie et préserver notre déjeuner?

_Camille_:--Mettons-nous à table; nous écouterons en mangeant; je meurs
de faim.

Ils se placèrent sur l'herbe, autour de la nappe; Camille servit
l'omelette, qui fut trouvée excellente; Elisabeth servit à son tour ses
côtelettes; elles étaient très bonnes, mais un peu trop cuites. Le reste
du déjeuner vint ensuite. Pendant qu'on mangeait, Auguste raconta ce qui
suit:

«A peine étiez-vous partis, que je vis accourir les deux gros chiens de
la ferme, attirés par l'odeur du repas; je ramassai un bâton, et je crus
les faire partir en le brandissant devant eux. Mais ils voyaient les
côtelettes, l'omelette, le pain, le beurre, la crème; au lieu d'avoir
peur de mon bâton, ils voulurent se jeter sur moi; je lançai le bâton à
la tête du plus gros, qui sauta sur mon dos....»

--Comment, sur ton dos? dit Henri; il avait donc tourné autour de toi?

--Non, répondit Auguste en rougissant; mais j'avais jeté mon bâton, je
n'avais plus rien pour me défendre, et tu comprends qu'il était inutile
que je me fisse dévorer par des chiens affamés.

--Je comprends, reprit Henri d'un ton moqueur; c'est toi qui avais
tourné les talons et qui te sauvais.

--Je m'en allais pour vous chercher, dit Auguste; les maudites bêtes
coururent après moi, lorsque Cadichon vint à mon secours en saisissant
par la peau du dos le plus gros des chiens; il le secouait pendant que
je grimpais à l'arbre; l'autre sauta après moi, m'attrapa par mon habit,
et m'aurait mis en pièces, si Cadichon ne m'eût pas encore préservé de
ce méchant animal; il donna un dernier et bon coup de dent au premier
chien, qu'il lança en l'air, et qui alla retomber, brisé et saignant, à
quelques pas plus loin; ensuite Cadichon saisit par la queue celui qui
tenait le pan de mon habit, ce qui le fui fit lâcher immédiatement;
après l'avoir tiré au loin, il se retourna avec une agilité surprenante,
et lui lança à la mâchoire une ruade qui doit lui avoir cassé quelques
dents. Les deux chiens se sauvèrent en hurlant, et je me préparais à
descendre de l'arbre lorsque vous êtes revenus.

On admira beaucoup mon courage et ma présence d'esprit, et chacun vint à
moi, me caressa et m'applaudit.

--Vous voyez bien, dit Jacques d'un air triomphant et l'oeil brillant de
bonheur, que mon ami Cadichon est redevenu excellent; je ne sais pas
si vous l'aimez, mais moi je l'aime plus que jamais. N'est-ce pas, mon
Cadichon, que nous serons toujours bons amis?

Je répondis de mon mieux par un braiment joyeux; les enfants se mirent
à rire, et, se mettant à table, ils continuèrent leur repas. Madeleine
servit sa crème.

--La bonne crème! dit Jacques.

--J'en veux encore, dit Louis.

--Et moi aussi, et moi aussi, dirent Henriette et Jeanne.

Madeleine était contente du succès de sa crème; il est juste de dire que
chacun avait réussi parfaitement, que le déjeuner fut mangé en entier,
et qu'il n'en resta rien. Le pauvre Jacques eut pourtant un moment
d'humiliation. Il s'était chargé des fraises à la crème. Il avait sucré
sa crème et il avait versé dedans les fraises tout épluchées. C'était
très bien; malheureusement, il avait fini avant les autres. Voyant qu'il
avait du temps devant lui, il voulut perfectionner son plat, et il se
mit à écraser les fraises dans la crème. Il écrasa, écrasa si longtemps
et si bien, que les fraises et la crème ne firent plus qu'une bouillie,
qui devait avoir très bon goût, mais qui n'avait pas très bonne mine.

Lorsque le tour de Jacques arriva, et qu'il voulut servir ses fraises:

--Que me donnes-tu là? s'écria Camille. De la bouillie rouge? Qu'est-ce
que c'est? Avec quoi l'as-tu faite?

--Ce n'est pas de la bouillie rouge, dit Jacques un peu confus; ce sont
des fraises à la crème. C'est très bon, je t'assure, Camille; goûtes-en,
tu verras.

--Des fraises? dit Madeleine, où sont les fraises? Je ne les vois pas.
C'est dégoûtant ce que tu nous donnes.

--Mais oui, c'est dégoûtant, s'écrièrent tous les autres.

--Je croyais que ce serait meilleur écrasé, dit le pauvre petit Jacques,
les yeux pleins de larmes. Mais, si vous voulez, j'irai vite cueillir
d'autres fraises et chercher de la crème à la ferme.

--Non, mon petit Jacques, dit Elisabeth, touchée de sa douleur; ta crème
doit être très bonne. Veux-tu m'en servir? Je la mangerai avec grand
plaisir.

Jacques embrassa Elisabeth; sa figure reprit un air joyeux, et il en
servit plein une assiette.

Les autres enfants, attendris comme Elisabeth par la bonté et la bonne
volonté de Jacques, lui en demandèrent tous, et tous, après avoir goûté,
déclarèrent que c'était excellent. Le petit Jacques, qui avait examiné
avec inquiétude leurs visages pendant qu'ils goûtaient à sa crème,
redevint radieux quand il vit le succès de son invention.

Le déjeuner fini, ils se mirent à laver la vaisselle dans un grand
baquet qui avait été oublié la veille et que la gouttière avait rempli
dans la nuit.

Ce ne fut pas le moins amusant de l'affaire, et la vaisselle n'était
pas encore finie quand l'heure de l'étude sonna, et que les parents
rappelèrent leurs enfants pour se mettre au travail. Ils demandèrent un
quart d'heure de grâce pour achever de tout essuyer et ranger. On le
leur accorda. Avant que le quart d'heure fût écoulé, tout était rapporté
à la cuisine, mis en place, les enfants étaient au travail, et Auguste
avait fait ses adieux pour retourner chez lui.

Avant de s'en aller, Auguste m'appela, et, me voyant approcher, il
courut à moi, me caressa et me remercia, par ses paroles et par ses
gestes, du service que je lui avais rendu. Je vis ce sentiment de
reconnaissance avec plaisir. Il me confirma dans la pensée qu'Auguste
était bien meilleur que je ne l'avais jugé d'abord; qu'il n'avait ni
rancune ni méchanceté, et que s'il était poltron et un peu bête, ce
n'était pas sa faute.

J'eus occasion, peu de jours après, de lui rendre un nouveau service.



XXVI

LE BATEAU

_Jacques_:--Quel dommage qu'on ne puisse pas faire tous les jours un
déjeuner comme celui de la semaine dernière: c'était si amusant!

_Louis_:--Et comme nous avons bien déjeuné!

_Camille_:--Ce qui m'a semblé le meilleur, c'était la salade de pommes
de terre et la vinaigrette de veau.

_Madeleine_:--Je sais bien pourquoi: c'est parce que maman te défend
habituellement de manger des choses vinaigrées.

_Camille, riant_:--C'est possible; les choses qu'on mange rarement
semblent toujours meilleures, surtout quand on les aime naturellement.

_Pierre_:--Que ferons-nous aujourd'hui pour nous amuser?

_Elisabeth_:--C'est vrai, c'est notre jeudi; nous avons congé jusqu'au
dîner.

_Henri_:--Si nous pêchions une friture dans le grand étang?

_Camille_:--Bonne idée! Nous aurons un plat de poisson pour demain, jour
maigre.

_Madeleine_:--Comment pêcherons-nous? Avons-nous des lignes?

_Pierre_:--Nous avons assez d'hameçons; ce qui nous manque ce sont des
bâtons pour attacher nos lignes.

_Henri_:--Si nous demandions aux domestiques d'aller nous en acheter au
village?

_Pierre_:--On n'en vend pas là; il faudrait aller à la ville.

_Camille_:--Voilà Auguste qui arrive; il a peut-être des lignes chez
lui; on les enverrait chercher avec le poney.

_Jacques_:--Moi, j'irai avec Cadichon.

_Henri_:--Tu ne peux aller si loin tout seul.

_Jacques_:--Ce n'est pas loin, c'est à une demi-lieue.

_Auguste_, arrivant:--Qu'est-ce que vous voulez aller chercher avec
Cadichon, mes amis?

_Pierre_:--Des lignes pour pêcher. En as-tu Auguste?

_Auguste_:--Non; mais il n'y a pas besoin d'aller en chercher si
loin; avec des couteaux, nous en ferons nous-mêmes autant que nous en
voudrons.

_Henri_:--Tiens! c'est vrai. Comment n'y avons-nous pas songé?

_Auguste_:--Allons vite en couper dans le bois. Avez-vous des couteaux?
J'ai le mien dans ma poche.

_Pierre_:--J'en ai un excellent que Camille m'a apporté de Londres.

_Henri_:--Et moi aussi, j'ai celui que m'a donné Madeleine.

_Jacques_:--Et moi, j'ai aussi un couteau.

_Louis_:--Et moi aussi.

_Auguste_:--Venez avec nous alors; pendant que nous couperons les gros
brins de bois, vous enlèverez l'écorce et les petites branches.

--Et nous, que ferons-nous en attendant? dirent Camille, Madeleine,
Elisabeth.

--Faites préparer ce qui est nécessaire pour la pêche, répondit Pierre:
le pain, les vers, les hameçons.

Et tous se dispersèrent, allant chacun à son affaire.

Je me dirigeai donc doucement vers l'étang, et j'attendis plus d'une
demi-heure l'arrivée des enfants. Je les vis enfin accourir tenant
chacun sa gaule, et apportant les hameçons et autres objets dont ils
pouvaient avoir besoin.

_Henri_:--Je crois qu'il faudra battre l'eau pour faire venir les
poissons au-dessus.

_Pierre_:--Au contraire, il ne faut pas faire le moindre bruit: les
poissons iront tout au fond dans la vase si nous les effrayons.

_Camille_:--Je crois qu'il serait bon de les attirer en leur jetant des
miettes de pain.

_Madeleine_:--Oui, mais pas beaucoup, si nous leur en donnons trop, ils
n'auront plus faim.

_Elisabeth_:--Attendez, laissez-moi faire; occupez-vous de préparer les
hameçons pendant que je jetterai du pain.

Elisabeth prit le pain; à la première miette qu'elle jeta, une
demi-douzaine de poissons s'élancèrent dessus. Elisabeth en jeta encore.
Louis, Jacques, Henriette et Jeanne voulurent l'aider; ils en jetèrent
tant, que les poissons rassasiés, ne voulurent plus y toucher.

--Je crains que nous n'en ayons trop jeté, dit Elisabeth tout bas à
Louis et à Jacques.

_Jacques_:--Qu'est-ce que cela fait? ils mangeront le reste ce soir ou
demain.

_Elisabeth_:--Mais c'est qu'ils ne voudront plus mordre à l'hameçon; ils
n'ont plus faim.

_Jacques_:--Aïe! aïe! les cousins et les cousines ne seront pas
contents.

_Elisabeth_:--Ne disons rien; ils sont occupés à leurs hameçons;
peut-être les poissons mordront-ils tout de même.

--Voilà les hameçons prêts, dit Pierre apportant les lignes; prenons
chacun notre ligne, et lançons-la dans l'eau.

Chacun prit sa ligne et la lança comme disait Pierre. Ils attendirent
quelques minutes, en prenant garde de faire du bruit; le poisson ne
mordait pas.

_Auguste_:--La place n'est pas bonne, allons plus loin.

_Henri_:--Je crois qu'il n'y a pas de poisson ici, car voilà plusieurs
miettes de pain qui n'ont pas été mangées.

_Camille_:--Allez au bout de l'étang, près du bateau.

_Pierre_:--C'est bien profond par là.

_Elisabeth_:--Crains-tu que les poissons ne se noient?

_Pierre_:--Pas les poissons, mais l'un de nous s'il venait à y tomber.

_Henri_:--Comment veux-tu que nous tombions? Nous ne nous approchons pas
assez du bord pour glisser ou rouler dans l'eau.

_Pierre_:--C'est vrai, mais je ne veux pas tout de même que les petits y
aillent.

_Jacques_:--Oh! je t'en prie, Pierre, laisse-moi aller avec toi; nous
resterons très loin de l'eau.

_Pierre_:--Non, non, restez où vous êtes; nous reviendrons bientôt vous
joindre, car je ne pense pas que nous trouvions là-bas plus de poisson
que par ici. D'ailleurs, ajouta-t-il, en baissant la voix, c'est votre
faute si nous n'avons rien pu attraper; je vous ai bien vus, vous avez
jeté dix fois trop de pain; je ne veux pas le dire à Henri, à Auguste, à
Camille et à Madeleine, mais il est juste que vous soyez punis de votre
étourderie.

Jacques n'insista plus, et raconta aux autres coupables ce que venait de
lui dire Pierre. Ils se résignèrent à rester à la place où ils étaient,
attendant toujours que les poissons voulussent bien se laisser prendre,
et n'en prenant aucun.

J'avais suivi Pierre, Henri et Auguste au bout de l'étang. Ils jetèrent
leurs lignes; pas plus de succès là-bas; ils eurent beau changer de
place, traîner les hameçons: les poissons ne paraissaient pas.

--Mes amis, dit Auguste, j'ai une excellente idée; au lieu de nous
ennuyer à attendre qu'il plaise aux poissons de venir se faire prendre,
faisons une pêche en grand: prenons-en quinze ou vingt à la fois.

_Pierre_:--Comment ferons-nous pour en prendre quinze ou vingt, puisque
nous ne pouvons en prendre un seul?

_Auguste_:--Avec un filet qu'on appelle épervier.

_Henri_:--Mais c'est très difficile; papa dit qu'il faut savoir le
lancer.

_Auguste_:--Difficile! quelle folie! Moi, j'ai lancé dix fois, vingt
fois l'épervier. C'est très facile.

_Pierre_:--Et as-tu pris beaucoup de poissons?

_Auguste_:--Je n'en ai pas pris, parce que je ne le lançais pas dans
l'eau.

_Henri_:--Comment? où et sur quoi le lançais-tu?

_Auguste_:--Sur l'herbe ou sur la terre, seulement pour m'apprendre à
bien jeter.

_Pierre_:--Mais ce n'est pas du tout la même chose; je suis sûr que tu
le lancerais très mal sur l'eau.

_Auguste_:--Mal! tu crois cela? Tu vas voir si je le lance mal! Je cours
chercher l'épervier qui sèche au soleil dans la cour.

_Pierre_:--Non, Auguste, je t'en prie. S'il arrivait quelque chose, papa
nous gronderait.

_Auguste_:--Et que veux-tu qu'il arrive? Puisque je te dis que chez nous
on pêche toujours à l'épervier. Je pars; attendez-moi, je ne serai pas
longtemps.

Et Auguste partit en courant, laissant Pierre et Henri mécontents et
inquiets. Il ne tarda pas à revenir, traînant après lui le filet.

--Voilà, dit-il, en l'étalant par terre. A présent, gare les poissons!

Il lança l'épervier assez adroitement; il tira avec précaution et
lenteur.

--Tire donc plus vite! nous n'en finirons pas, dit Henri.

--Non, non, dit Auguste, il faut le ramener tout doucement pour ne pas
faire rompre le filet et pour ne laisser échapper aucun poisson.

Il continua à tirer, et, quand tout fut amené, le filet était vide: pas
un poisson ne s'était laissé prendre.

--Oh! dit-il, une première fois ne compte pas. Il ne faut pas se
décourager. Recommençons.

Il recommença, mais il ne réussit pas mieux la seconde fois que la
première.

--Je sais ce que c'est, dit-il. Je suis trop près du bord; il n'y a pas
assez d'eau. Je vais entrer dans le bateau; comme il est très long, je
serai assez éloigné du bord pour pouvoir bien développer mon épervier.

--Non, Auguste, dit Pierre, ne va pas dans le bateau; avec ton épervier,
tu peux t'embarrasser dans les rames et les cordages, et tu ferais la
culbute dans l'eau.

--Mais tu es comme un bébé de deux ans, Pierre, répliqua Auguste; moi,
j'ai plus de courage que toi. Tu vas voir.

Et il s'élança dans le bateau, qui alla de droite et de gauche. Auguste
eut peur quoiqu'il fît semblant de rire, et je vis qu'il allait faire
quelque maladresse. Il déploya et étendit mal son filet, gêné comme
il l'était par le mouvement du bateau; ses mains n'étaient pas très
rassurées, il chancelait sur ses pieds. L'amour-propre l'emporta
toutefois, et il lança l'épervier. Mais le mouvement fut arrêté par la
crainte de tomber à l'eau; l'épervier s'accrocha à son épaule gauche,
et lui donna une secousse qui le fit tomber dans l'étang, la tête la
première. Pierre et Henri poussèrent un cri de terreur qui répondit
au cri d'angoisse qu'avait poussé le malheureux Auguste en se sentant
tomber. Il se trouvait enveloppé dans le filet, qui gênait ses
mouvements, et qui ne lui permettait pas de nager pour revenir sur l'eau
et près du bord. Plus il se débattait, plus il resserrait le filet
autour de son corps. Je le voyais enfoncer petit à petit. Quelques
instants encore et il était perdu. Pierre et Henri ne pouvaient lui
prêter aucun secours, ne sachant nager ni l'un ni l'autre. Avant qu'ils
pussent amener du monde, Auguste devait périr infailliblement.

Je ne fus pas longtemps à prendre mon parti; me jetant résolument à
l'eau, je nageai vers lui, et je plongeai, car il était déjà à une
grande profondeur sous l'eau. Je saisis avec mes dents le filet qui
l'enveloppait; je nageai vers le bord en le tirant après moi; je
regrimpai la pente, fort escarpée, tirant toujours Auguste, au risque de
lui occasionner quelques bosses en le traînant sur des pierres et des
racines, et je l'amenai jusque sur l'herbe, où il resta sans mouvement.

Pierre et Henri, pâles et tremblants, accoururent près de lui, le
débarrassèrent, non sans peine, du filet qui le serrait, et, voyant
accourir Camille et Madeleine, ils leur demandèrent d'aller chercher du
secours.

Les petits, qui avaient vu de loin la chute d'Auguste, arrivaient aussi
en courant, et aidèrent Pierre et Henri à essuyer son visage et ses
cheveux imprégnés d'eau. Les domestiques de la maison ne tardèrent pas
à venir. On emporta Auguste sans connaissance, et les enfants restèrent
seuls avec moi.

--Excellent Cadichon! s'écria Jacques, c'est pourtant toi qui as sauvé
la vie à Auguste! Avez-vous vu tous avec quel courage il s'est jeté à
l'eau?

_Louis_:--Oui, certainement! Et comme il a plongé pour rattraper
Auguste!

_Elisabeth_:--Et comme il l'a habilement tiré sur l'herbe!

_Jacques_:--Pauvre Cadichon! tu es mouillé!

_Henriette_:--Ne le touche pas, Jacques; il va mouiller tes habits; vois
comme l'eau lui coule de partout.

--Ah bah! qu'est-ce que ça fait que je sois un peu mouillé? dit Jacques
passant ses bras autour de mon cou; je ne le serai jamais autant que
Cadichon.

_Louis_:--Au lieu de l'embrasser et de lui faire des compliments, tu
ferais mieux de l'emmener à l'écurie, où nous le bouchonnerons bien avec
de la paille et où nous lui donnerons de l'avoine pour le réchauffer et
lui rendre des forces.

_Jacques_:--Ceci est très vrai; tu as raison. Viens, mon Cadichon.

_Jeanne_:--Qu'est-ce que c'est que de bouchonner? Tu dis, Louis, que tu
bouchonneras Cadichon?

_Louis_:--Bouchonner, c'est frotter avec des poignées de paille jusqu'à
ce que le cheval ou l'âne soit bien sec. On appelle cela _bouchonner_,
parce que la poignée de paille qu'on tortille pour cela s'appelle un
_bouchon_ de paille.

Je suivais Jacques et Louis, qui marchèrent vers l'écurie en me faisant
signe de les accompagner. Tous deux se mirent à me bouchonner avec une
telle vivacité, qu'ils furent bientôt en nage. Ils ne cessèrent pourtant
que lorsqu'ils m'eurent bien séché. Pendant ce temps, Henriette et
Jeanne se relayaient pour peigner et brosser ma crinière et ma queue.
J'étais superbe quand ils eurent fini, et je mangeai avec un appétit
extraordinaire la mesure d'avoine que Jacques et Louis me présentèrent.

--Henriette, dit tout bas la petite Jeanne à sa cousine, Cadichon a
beaucoup d'avoine; il en a trop.

_Henriette_:--Ça ne fait rien, Jeanne; il a été très bon; c'est pour le
récompenser.

_Jeanne_:--C'est que je voudrais bien lui en prendre un peu.

_Henriette_:--Pourquoi?

_Jeanne_:--Pour en donner à nos pauvres lapins, qui n'en ont jamais et
qui l'aiment tant.

_Henriette_:--Si Jacques et Louis te voient prendre l'avoine de
Cadichon, ils te gronderont.

_Jeanne_:--Ils ne me verront pas. J'attendrai qu'ils ne me regardent
pas.

_Henriette_:--Alors, tu seras une voleuse, car tu voleras l'avoine du
pauvre Cadichon, qui ne peut pas se plaindre, puisqu'il ne peut pas
parler.

--C'est vrai, dit Jeanne tristement. Mes pauvres lapins seraient
pourtant bien contents d'avoir un peu d'avoine.

Et Jeanne s'assit près de mon auget, me regardant manger.

--Pourquoi restes-tu là, Jeanne? demanda Henriette. Viens avec moi pour
avoir des nouvelles d'Auguste.

--Non, répondit Jeanne, j'aime mieux attendre que Cadichon ait fini de
manger, parce que, s'il laisse un peu d'avoine, je pourrai alors la
prendre, sans la voler, pour la donner à mes lapins.

Henriette insista pour la faire partir, mais Jeanne refusa et resta près
de moi. Henriette s'en alla avec ses cousins et ses cousines.

Je mangeai lentement; je voulais voir si Jeanne, une fois seule,
succomberait à la tentation de régaler ses lapins à mes dépens. Elle
regardait de temps en temps dans l'auget.

«Comme il mange! disait-elle. Il n'en finira pas.... Il ne doit plus
avoir faim, et il mange toujours.... L'avoine diminue; pourvu qu'il
ne mange pas tout.... S'il en laissait un peu seulement, je serais si
contente!»

J'aurais bien mangé tout ce qui était devant moi, mais la pauvre petite
me fit pitié; elle ne touchait à rien, malgré l'envie qu'elle en avait.
Je fis donc semblant d'en avoir assez, et je quittai mon auget, y
laissant la moitié de l'avoine; Jeanne fit un cri de joie, sauta sur ses
pieds, et, prenant l'avoine par poignées, la versa dans son tablier de
taffetas noir.

--Que tu es bon, que tu es gentil, mon gentil Cadichon! disait-elle. Je
n'ai jamais vu un meilleur âne que toi.... C'est bien gentil de ne pas
être gourmand! Tout le monde t'aime parce que tu es très bon.... Les
lapins seront bien contents! Je leur dirai que c'est toi qui leur donnes
de l'avoine.

Et Jeanne, qui avait fini de tout verser dans son tablier, partit en
courant. Je la vis arriver à la petite maisonnette des lapins, et je
l'entendis leur raconter combien j'étais bon, que je n'étais pas du tout
gourmand, qu'il fallait faire comme moi, et que, puisque j'avais laissé
l'avoine à des lapins, eux devaient en laisser pour les petits oiseaux.

--Je reviendrai tantôt, leur dit-elle, et je verrai si vous avez été
bons comme Cadichon.

Elle ferma ensuite leur porte, et courut rejoindre Henriette.

Je la suivis pour savoir des nouvelles d'Auguste; en approchant du
château, je vis avec plaisir qu'Auguste était assis sur l'herbe avec
ses amis. Quand il me vit arriver, il se leva, vint à moi, et dit en me
caressant:

--Voilà mon sauveur; sans lui, j'étais mort; j'ai perdu connaissance au
moment où Cadichon, ayant saisi le filet, commençait à me tirer à terre;
mais je l'ai très bien vu se jeter à l'eau et plonger pour me sauver.
Jamais je n'oublierai le service qu'il m'a rendu, et jamais je ne
reviendrai ici sans dire bonjour à Cadichon.

--Ce que vous dites là est très bien, Auguste, dit la grand'mère. Quand
on a du coeur, on a de la reconnaissance envers un animal aussi bien que
pour un homme. Quant à moi je me souviendrai toujours des services que
nous a rendus Cadichon, et, quoi qu'il arrive, je suis décidée à ne
jamais m'en séparer.

_Camille_:--Mais, grand'mère, il y a quelques mois, vous vouliez
l'envoyer au moulin. Il aurait été très malheureux au moulin.

_La grand'mère_:--Aussi, chère enfant, ne l'y ai-je pas envoyé. J'en
avais eu la pensée un instant, il est vrai, après le tour qu'il avait
joué à Auguste, et à cause d'une foule de petites méchancetés dont
toute la maison se plaignait. Mais j'étais décidée à le garder ici en
récompense de ses anciens services. A présent, non seulement il restera
avec nous, mais je veillerai à ce qu'il y soit heureux.

--Oh! merci, grand'mère, merci! s'écria Jacques, en sautant au cou de sa
grand'mère, qu'il manqua jeter par terre. C'est moi qui aurai toujours
soin de mon cher Cadichon; je l'aimerai, et il m'aimera plus que les
autres.

_La grand'mère_:--Pourquoi veux-tu que Cadichon t'aime plus que les
autres, mon petit Jacques? Ce n'est pas juste.

_Jacques_:--Si fait, grand'mère, c'est juste, parce que je l'aime plus
que ne l'aiment mes cousins et cousines, et que lorsqu'il a été méchant,
que personne ne l'aimait, moi, je l'aimais encore un peu ... et même
beaucoup, ajouta-t-il en riant. N'est-il pas vrai, Cadichon?

Je vins aussitôt appuyer ma tête sur son épaule. Tout le monde se mit à
rire, et Jacques continua:

--N'est-ce pas, mes cousines et cousins, que vous voulez bien que
Cadichon m'aime plus que vous?

--Oui, oui, oui, répondirent-ils tous en riant.

_Jacques_:--Et n'est-ce pas que j'aime Cadichon, et que je l'ai toujours
aimé plus que vous ne l'aimez?

--Oui, oui, oui, reprirent-ils tout d'une voix.

_Jacques_:--Vous voyez bien, grand'mère, que, puisque c'est moi qui vous
ai amené Cadichon, puisque c'est moi qui l'aime le plus, il est juste
que ce soit moi que Cadichon aime le mieux.

_La grand'mère_, souriant:--Je ne demande pas mieux, cher enfant; mais
quand tu n'y seras pas, tu ne pourras plus le soigner.

_Jacques_, avec vivacité:--Mais j'y serai toujours, grand'mère.

_La grand'mère_:--Non, mon cher enfant, tu n'y seras pas toujours,
puisque ton papa et ta maman t'emmènent quand ils s'en vont.

Jacques devint triste et pensif; il restait le bras appuyé sur mon dos,
et la tête appuyée sur sa main.

Tout à coup son visage s'éclaircit.

--Grand'mère, dit-il, voulez-vous me donner Cadichon?

_La grand'mère_:--Je te donnerai tout ce que tu voudras, mon cher petit,
mais tu ne pourras pas l'emmener avec toi à Paris.

_Jacques_:--Non, c'est vrai; mais il sera à moi, et, quand papa aura un
château, nous y ferons venir Cadichon.

_La grand'mère_:--Je te le donne à cette condition, mon enfant; en
attendant, il vivra ici, et il vivra probablement plus longtemps que
moi. N'oublie pas alors que Cadichon est à toi, et que je te laisse le
soin de le faire vivre heureux.



CONCLUSION

Depuis ce jour, mon petit maître Jacques sembla m'aimer plus encore.
Moi, de mon côté, je fis mon possible pour me rendre utile et agréable,
non seulement à lui, mais à toutes les personnes de la maison. Je n'eus
pas à me repentir des efforts que j'avais faits pour me corriger, car
tout le monde s'attacha à moi de plus en plus. Je continuai à veiller
sur les enfants, à les préserver de plusieurs accidents, à les protéger
contre les hommes et les animaux méchants.

Auguste venait souvent à la maison; jamais il n'oubliait de me faire
sa visite, comme il l'avait promis, et chaque fois il m'apportait une
petite friandise: tantôt une pomme, une poire, tantôt du pain et du
sel que j'aimais particulièrement, ou bien une poignée de laitues ou
quelques carottes; jamais enfin il n'oubliait de me donner ce qu'il
savait être de mon goût. Ce qui prouve combien je m'étais trompé sur la
bonté de son coeur, que je jugeais méchant parce que le pauvre garçon
avait été quelquefois sot et vaniteux.

Ce qui me donna la pensée d'écrire mes Mémoires, ce fut une suite de
conversations entre Henri et ses cousins. Henri soutenait toujours que
je ne comprenais pas ce que je faisais, ni pourquoi je le faisais. Ses
cousines, et Jacques surtout, prenaient le parti de mon intelligence et
de ma volonté de bien faire. Je profitai d'un hiver fort rude, qui ne
me permettait guère de rester dehors, pour composer et écrire quelques
événements importants de ma vie. Ils vous amuseront peut-être, mes
jeunes amis, et, en tout cas, ils vous feront comprendre que, si vous
voulez être bien servis, il faut bien traiter vos serviteurs; que
ceux que vous croyez les plus bêtes ne le sont pas autant qu'ils le
paraissent; qu'un âne a, tout comme les autres, un coeur pour aimer ses
maîtres, être heureux ou malheureux, être un ami ou un ennemi, tout
pauvre âne qu'il est. Je vis heureux, je suis aimé de tout le monde,
soigné comme un ami par mon petit maître Jacques; je commence à devenir
vieux, mais les ânes vivent longtemps, et, tant que je pourrai marcher
et me soutenir, je mettrai mes forces et mon intelligence au service de
mes maîtres.





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Les Mémoires d'un âne." ***

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