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Title: Rapport sur l'Instruction Publique, les 10, 11 et 19 Septembre 1791 - fait au nom du Comité de Constitution à l'Assemblée Nationale
Author: Talleyrand-Périgord, Charles Maurice de, prince de Bénévent, 1754-1838
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Rapport sur l'Instruction Publique, les 10, 11 et 19 Septembre 1791 - fait au nom du Comité de Constitution à l'Assemblée Nationale" ***

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available by the Bibliothèque nationale de France
(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)



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corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée.



RAPPORT

SUR

L'INSTRUCTION PUBLIQUE,

FAIT

AU NOM DU COMITÉ DE CONSTITUTION

A L'ASSEMBLÉE NATIONALE,

les 10, 11 et 19 Septembre 1791,

par M. DE TALLEYRAND-PÉRIGORD,

Ancien Évêque d'Autun.

PAR ORDRE DE L'ASSEMBLÉE NATIONALE.



A PARIS,

DE L'IMPRIMERIE NATIONALE.

M. DCC. XCI.



THE FRENCH REVOLUTION RESEARCH COLLECTION

LES ARCHIVES DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE



MAXWELL
Headington Hill Hall, Oxford OX3 OBW, UK



DE

L'INSTRUCTION

PUBLIQUE.



RAPPORT

SUR

L'INSTRUCTION PUBLIQUE,

_Fait au nom du Comité de Constitution, par M. de_ TALLEYRAND-PÉRIGORD,
_ancien Évêque d'Autun_, _Administrateur du Département de Paris_.


LES pouvoirs publics sont organisés: la liberté, l'égalité existent
sous la garde toute-puissante des Lois; la propriété a retrouvé ses
véritables bases; et pourtant la Constitution pourroit sembler
incomplette, si l'on n'y attachoit enfin, comme partie conservatrice
et vivifiante, L'INSTRUCTION PUBLIQUE, que sans doute on auroit le
droit d'appeller un pouvoir, puisqu'elle embrasse un ordre de
fonctions distinctes qui doivent agir sans relâche sur le
perfectionnement du Corps Politique et sur la prospérité générale.

Nous ne chercherons pas ici à faire ressortir la nullité ou les vices
innombrables de ce qu'on a nommé jusqu'à ce jour _Instruction_. Même sous
l'ancien ordre de choses, on ne pouvoit arrêter sa pensée sur la
barbarie de nos institutions, sans être effrayé de cette privation
totale de lumières, qui s'étendoit sur la grande majorité des hommes;
sans être révolté ensuite et des opinions déplorables que l'on jettoit
dans l'esprit de ceux qui n'étoient pas tout-à-fait dévoués à
l'ignorance, et des préjugés de tous les genres dont on les
nourrissoit, et de la discordance, ou plutôt de l'opposition absolue
qui existoit entre ce qu'un enfant étoit contraint d'apprendre, et ce
qu'un homme étoit tenu de faire; enfin, de cette déférence aveugle
et persévérance pour des usages dès long-temps surannés, qui, nous
replaçant sans cesse à l'époque où tout le savoir étoit concentré dans
les Cloîtres, sembloit encore, après plus de dix siècles, destiner
l'universalité des Citoyens à habiter des Monastères.

Toutefois ces choquantes contradictions, et de plus grandes encore,
n'auroient pas dû surprendre: elles devoient naturellement exister là
où constitutionnellement tout étoit hors de sa place: où tant
d'intérêts se réunissoient pour tromper, pour dégrader l'espèce
humaine; où la nature du Gouvernement repoussoit les principes dans
tout ce qui n'étoit pas destiné à flatter ses erreurs; où tout
sembloit faire une nécessité d'apprendre aux hommes, dès l'enfance, à
composer avec des préjugés, au milieu desquels ils étoient appellés à
vivre et à mourir; où il falloit les accoutumer à contraindre leur
pensée, puisque la Loi elle-même leur disoit avec menace qu'ils n'en
étoient pas les maîtres; et où, enfin, une prudence pusillanime, qui
osoit se nommer vertu, s'étoit fait un devoir de distraire leur esprit
de ce qui pouvoit un jour leur rappeller des droits qu'il ne leur
étoit pas permis d'invoquer: et telle avoit été, sous ces rapports,
l'influence de l'opinion publique elle-même, qu'on étoit parvenu à
pouvoir présenter à la jeunesse l'histoire des anciens Peuples libres,
à échauffer son imagination par le récit de leurs héroïques vertus, à
la faire vivre, en un mot, au milieu de Sparte et de Rome, sans que le
pouvoir le plus absolu eut rien à redouter de l'impression que
devoient produire ces grands et mémorables exemples. Aimons pourtant à
rappeller que, même alors, il s'est trouvé des hommes dont les
courageuses leçons sembloient appartenir aux plus beaux jours de la
liberté: et, sans insulter à de trop excusables erreurs, jouissons
avec reconnoissance des bienfaits de l'esprit humain, qui, dans toutes
les époques, a su préparer, à l'insçu du despotisme, la révolution
qui vient de s'accomplir.

Or si, à ces diverses époques, dont chaque jour nous sépare par de si
grands intervalles, la simple raison, la saine philosophie ont pu
réclamer, non seulement avec justice, mais souvent avec quelque espoir
de succès, des changemens indispensables dans l'instruction publique;
si, dans tous les temps, il a été permis d'être choqué de ce qu'elle
n'étoit absolument en rapport avec rien, combien plus fortement
doit-on éprouver le besoin d'une réforme totale dans un moment où elle
est sollicitée à la fois, et par la raison de tous les Pays, et par la
constitution particulière du nôtre.

Il est impossible, en effet, de s'être pénétré de l'esprit de cette
constitution sans y reconnoître que tous les principes invoquent les
secours d'une instruction nouvelle.

Forts de la toute-puissance nationale, vous êtes parvenus à séparer,
dans le Corps politique, la volonté commune ou la faculté de faire des
Lois, de l'action publique ou des divers moyens d'en assurer
l'exécution; et c'est là qu'existera éternellement le fondement de la
liberté politique: mais, pour le complément d'un tel système, il faut
sans doute que cette volonté se maintienne toujours droite, toujours
éclairée, et que les moyens d'action soient invariablement dirigés
vers leur but: or ce double objet est évidemment sous l'influence
directe et immédiate de l'instruction.

La Loi, rappellée enfin à son origine, est redevenue ce quelle n'eût
jamais dû cesser d'être, l'expression de la volonté commune. Mais pour
que cette volonté, qui doit se trouver toute dans les Représentans de
la Nation, chargés par elle d'être ses organes, ne soit pas à la merci
des volontés éparses ou tumultueuses de la multitude souvent égarée;
pour que ceux de qui tout pouvoir dérive ne soient pas tentés, ni
quant à l'émission de la Loi, ni quant à son exécution, de reprendre
inconsidérément ce qu'ils ont donné, il faut que la raison publique,
armée de toute la puissance de l'instruction et des lumières,
prévienne ou réprime sans cesse ces usurpations individuelles,
destructives de tout principe, afin que le parti le plus fort soit
aussi, et pour toujours, le parti le plus juste.

Les hommes sont déclarés libres; mais ne sait-on pas que l'instruction
aggrandit sans cesse la sphère de la liberté civile, et, seule, peut
maintenir la liberté politique contre toutes les espèces de
despotisme? Ne sait-on pas que, même sous la constitution la plus
libre, l'homme ignorant est à la merci du Charlatan, et beaucoup trop
dépendant de l'homme instruit; et qu'une instruction générale, bien
distribuée, peut seule empêcher, non pas la supériorité des esprits
qui est nécessaire, et qui même concourt au bien de tous, mais le trop
grand empire que cette supériorité donneroit, si l'on condamnoit à
l'ignorance une classe quelconque de la société? Celui qui ne sait ni
lire, ni compter, dépend de tout ce qui l'environne: celui qui connoît
les premiers élémens du calcul, ne dépendroit pas du génie de Newton,
et pourroit même profiter de ses découvertes.

Les hommes sont reconnus égaux: et pourtant combien cette égalité de
droits seroit peu sentie, seroit peu réelle, au milieu de tant
d'inégalités de fait, si l'instruction ne faisoit sans cesse effort
pour rétablir le niveau, et pour affoiblir du moins les funestes
disparités qu'elle ne peut détruire!

Enfin, et pour tout dire, la constitution existeroit-elle
véritablement, si elle n'existoit que dans notre code; si de-là elle
ne jettoit ses racines dans l'âme de tous les Citoyens; si elle n'y
imprimoit à jamais de nouveaux sentimens, de nouvelles moeurs, de
nouvelles habitudes? Et n'est-ce pas à l'action journalière et
toujours croissante de l'instruction, que ces grands changemens sont
réservés?

Tout proclame donc l'instante nécessité d'organiser l'instruction:
tout nous démontre que le nouvel état des choses, élevé sur les ruines
de tant d'abus, nécessite une création en ce genre; et la décadence
rapide et presque spontanée des établissemens actuels qui, dans toutes
les parties du Royaume, dépérissent comme des plantes sur un terrein
nouveau qui les rejette, annonce clairement que le moment est venu
d'entreprendre ce grand ouvrage.

En nous livrant au travail qu'il demande, nous n'avons pu nous
dissimuler un instant les difficultés dont il est entouré. Il en est
de réelles, et qui tiennent à la nature d'un tel sujet. L'instruction
est en effet un pouvoir d'une nature particulière. Il n'est donné à
aucun homme d'en mesurer l'étendue; et la puissance nationale ne peut
elle-même lui tracer des limites. Son objet est immense, indéfini: que
n'embrasse-t-il pas? Depuis les élémens les plus simples des Arts,
jusqu'aux principes les plus élevés du droit public et de la morale;
depuis les jeux de l'enfance jusqu'aux représentations théâtrales et
aux fêtes les plus imposantes de la Nation, tout ce qui, agissant sur
l'âme, peut y faire naître et y graver d'utiles ou de funestes
impressions, est essentiellement de son ressort. Ses moyens, qui vont
toujours en se perfectionnant, doivent être diversement appliqués
suivant les lieux, le temps, les hommes, les besoins. Plusieurs
sciences sont encore à naître; d'autres n'existent déjà plus; les
méthodes ne sont point fixées; les principes des sciences ne peuvent
l'être, les opinions moins encore; et, sous aucun de ces rapports, il
ne nous appartient d'imposer des lois à la postérité. Tel est
néanmoins le pouvoir qu'il faut organiser.

A côté de ces difficultés réelles, il en est d'autres plus
embarrassantes peut-être, par la raison que ce n'est pas avec des
principes qu'on parvient à les vaincre, et qu'il faut en quelque sorte
composer avec elles. Celles-ci naissent d'une sorte de frayeur
qu'éprouvent souvent les hommes les mieux intentionnés à la vue d'une
grande nouveauté; toute perfection leur semble idéale; ils la
redoutent presqu'à l'égal d'un système erroné, et souvent ils
parviennent à la rendre impraticable, à force de répéter qu'elle
l'est.

C'est à travers ces difficultés qu'il nous a fallu marcher; mais nous
croyons avoir écarté les plus fortes, en réduisant extrêmement les
principes, et en nous bornant à ouvrir toutes les routes de
l'instruction, sans prétendre fixer aucune limite à l'esprit humain,
aux progrès duquel on ne peut assigner aucun terme.

Quant aux autres difficultés, ceux qu'un trop grand changement
effraye, ne tarderont pas à voir que, si nous avons tracé un plan pour
chaque partie de l'instruction, c'est que dans la chose la plus
pratique il falloit se tenir en garde contre les inconvéniens des
principes purement spéculatifs; qu'il ne suffisoit pas de marquer le
but, qu'il falloit aussi ouvrir les routes: mais en même temps nous
avons pensé qu'il étoit nécessaire de laisser aux divers Départemens,
qui connoîtront et ce qu'exigent les besoins, et ce que permettent les
moyens de chaque lieu, à déterminer le moment où tel point en
particulier pourra être réalisé avec avantage, comme aussi à le
modifier dans quelques détails; car nous voulons que le passage de
l'ancienne instruction à la nouvelle se fasse sans convulsion, et
sur-tout sans injustice individuelle.

Pour nous tracer quelque ordre dans un sujet aussi vaste, nous avons
considéré l'instruction sous les divers rapports qu'elle nous a paru
présenter à l'esprit.

L'instruction en général a pour but de perfectionner l'homme dans
tous les âges, et de faire servir sans cesse à l'avantage de chacun et
au profit de l'association entière les lumières, l'expérience, et
jusqu'aux erreurs des générations précédentes.

Un des caractères les plus frappans dans l'homme est la
_perfectibilité_; et ce caractère, sensible dans l'individu, l'est
bien plus encore dans l'espèce: car peut-être n'est-il pas impossible
de dire de tel homme en particulier, qu'il est parvenu au point où il
pouvoit atteindre, et il le sera éternellement de l'affirmer de
l'espèce entière, dont la richesse intellectuelle et morale s'accroît
sans interruption de tous les produits des siècles antérieurs.

Les hommes arrivent sur la terre, avec des facultés diverses, qui sont
à-la-fois les instrumens de leur bien-être et les moyens d'accomplir
la destinée à laquelle la société les appelle; mais ces facultés,
d'abord inactives, ont besoin et du temps, et des choses, et des
hommes pour recevoir leur entier développement, pour acquérir toute
leur énergie; mais chaque individu entre dans la vie avec une
ignorance profonde sur ce qu'il peut et doit être un jour; c'est à
l'instruction à le lui montrer; c'est à elle à fortifier, à accroître
ses moyens naturels de tous ceux que l'association fait naître, et que
le temps accumule. Elle est l'art plus ou moins perfectionné de mettre
les hommes en toute valeur, tant pour eux que pour leurs semblables;
de leur apprendre à jouir pleinement de leurs droits, à respecter et
remplir facilement tous leurs devoirs; en un mot, à vivre heureux et à
vivre utiles; et de préparer ainsi la solution du problème, le plus
difficile peut-être des sociétés, qui consiste dans la meilleure
distribution des hommes.

On doit considérer en effet la Société, comme un vaste attelier. Il ne
suffit pas que tous y travaillent; il faut que tous y soient à leur
place, sans quoi il y a opposition de forces, au lieu du concours qui
les multiplie. Qui ne sait qu'un petit nombre, distribué avec
intelligence, doit faire plus et mieux qu'un plus grand, doué des
mêmes moyens, mais différemment placé? La plus grande de toutes les
économies, puisque c'est l'économie des hommes, consiste donc à les
mettre dans leur véritable position: or il est incontestable qu'un bon
système d'instruction est le premier des moyens pour y parvenir.

Comment le former ce système? Il sera sans doute, sous beaucoup de
rapports, l'ouvrage du temps épuré par l'expérience; mais il est
essentiel d'en accélérer l'époque. Il faut donc en indiquer les bases,
et reconnoître les principes dont il doit être le développement
progressif.

L'instruction peut être considérée comme un produit de là Société,
comme une source de biens pour la Société; comme une source également
féconde de biens pour les individus.

Et d'abord, il est impossible de concevoir une réunion d'hommes, un
assemblage d'êtres intelligens, sans y appercevoir aussitôt des moyens
d'instruction. Ces moyens naissent de la libre communication des
idées, comme aussi de l'action réciproque des intérêts. C'est alors
sur-tout qu'il est vrai, de dire que les hommes sont disciples de tout
ce qui les entoure: mais ces élémens d'instruction, ainsi
universellement répandus, ont besoin d'être réunis, combinés, et
dirigés, pour qu'il en résulte un art, c'est-à-dire, un moyen prompt
et facile de faire arriver à chacun, par des routes sûres, la part
d'instruction qui lui est nécessaire. Dans une heureuse combinaison de
ces moyens réside le vrai système d'instruction.

Sous ce premier point de vue, l'instruction réclame les principes
suivans.

1º. Elle doit exister pour tous: car puisqu'elle est un des résultats,
aussi bien qu'un des avantage de l'association, on doit conclure
qu'elle est un bien commun des associés: nul ne peut donc en être
légitimement exclus; et celui-là, qui a le moins de propriétés
privées, semble même avoir un droit de plus pour participer à cette
propriété commune.

2º. Ce principe se lie à un autre. Si chacun a le droit de recevoir
les bienfaits de l'instruction, chacun a réciproquement le droit de
concourir à les répandre: car c'est du concours et de la rivalité des
efforts individuels que naîtra toujours le plus grand bien. La
confiance doit seule déterminer les choix pour les fonctions
instructives; mais tous les talens sont appellés de droit à disputer
ce prix de l'estime publique. Tout privilège est, par sa nature,
odieux: un privilège, en matière d'instruction, seroit plus odieux et
plus absurde encore.

3º. L'instruction, quant à son objet, doit être universelle: car c'est
alors qu'elle est véritablement un bien commun, dans lequel chacun
peut s'approprier la part qui lui convient. Les diverses connoissances
qu'elle embrasse, peuvent ne pas paroître également utiles; mais il
n'en est aucune qui ne le soit véritablement, qui ne puisse le devenir
davantage, et qui par conséquent doive être rejettée ou négligée. Il
existe d'ailleurs entr'elles une éternelle alliance, une dépendance
réciproque; car elles ont toutes, dans la raison de l'homme, un point
commun de réunion, de telle sorte que nécessairement l'une s'enrichit
et se fortifie par l'autre: de là il résulte que, dans une société
bien organisée, quoique personne ne puisse parvenir à tout savoir, il
faut néanmoins qu'il soit possible de tout apprendre.

4º. L'Instruction doit exister pour l'un et l'autre sexe; cela est
trop évident: car, puisqu'elle est un bien commun, sur quel principe
l'un des deux pourroit-il en être déshérité par la Société protectrice
des droits de tous?

5º. Enfin elle doit exister pour tous les âges. C'est un préjugé de
l'habitude de ne voir toujours en elle que l'institution de la
jeunesse. L'instruction doit conserver et perfectionner ceux qu'elle
a déjà formés: elle est d'ailleurs un bienfait social et universel;
elle doit donc naturellement s'appliquer à tous les âges, si tous les
âges en sont susceptibles: or qui ne voit qu'il n'en est aucun où les
facultés humaines ne puissent être utilement exercées, où l'homme ne
puisse être affermi dans d'heureuses habitudes, encouragé à faire le
bien, éclairé sur les moyens de l'opérer: et qu'est-ce que tous ces
secours, si ce n'est des émanations du Pouvoir instructif?

De ces principes qui ne sont, à proprement parler, que des
conséquences du premier, naissent des conséquences ultérieures et déjà
clairement indiquées.

Puisque l'Instruction doit exister pour tous, il faut donc qu'il
existe des établissemens qui la propagent dans chaque partie de
l'Empire, en raison de ses besoins, du nombre de ses habitans, et de
ses rapports dans l'association politique.

Puisque chacun a le droit de concourir à la répandre, il faut donc que
tout privilège exclusif sur l'Instruction soit aboli sans retour.

Puisqu'elle doit être universelle, il faut donc que la Société
encourage, facilite tous les genres d'enseignement, et en même-temps
qu'elle protège spécialement ceux dont l'utilité actuelle et immédiate
sera le plus généralement reconnue et le plus appropriée à la
constitution et aux moeurs nationales.

Puisque l'instruction doit exister pour chaque sexe, il faut donc
créer promptement des écoles, et pour l'un, et pour l'autre; mais il
faut aussi créer pour elles des principes d'instruction: car ce ne
sont pas les écoles, mais les principes qui les dirigent, qu'il faut
regarder comme les véritables propagateurs de l'instruction.

Enfin, puisqu'elle doit exister pour tous les âges, il faut ne pas
s'occuper exclusivement, comme on l'a fait jusqu'à ce jour parmi nous,
d'établissemens pour la jeunesse; il faut aussi créer, organiser des
institutions d'un autre ordre qui soient pour les hommes de tout âge,
de tout état, et dans les diverses positions de la vie, des sources
fécondes d'instruction et de bonheur.

L'Instruction, considérée dans ses rapports avec l'avantage de la
Société, exige, comme principe fondamental, qu'il soit enseigné à tous
les hommes:

1º. A connoître la Constitution de cette Société;--2º. A la
défendre;--3º. A la perfectionner;--4º. Et, avant tout, à se pénétrer
des principes de la morale qui est antérieure à toute Constitution, et
qui, plus qu'elle encore, est la sauve-garde et la caution du bonheur
public.

De-là diverses conséquences relatives à la constitution Françoise.

Il faut apprendre à connoître la Constitution. Il faut donc que la
Déclaration des droits et les principes constitutionnels composent à
l'avenir un nouveau catéchisme pour l'enfance, qui sera enseigné
jusques dans les plus petites écoles du Royaume. Vainement on a voulu
calomnier cette Déclaration: c'est dans les droits de tous que se
trouveront éternellement les devoirs de chacun.

Il faut apprendre à défendre la Constitution. Il faut donc que
par-tout la jeunesse se forme, dans cet esprit, aux exercices
militaires, et que par conséquent il existe un grand nombre d'écoles
générales, où toutes les parties de cette science soient complettement
enseignées: car le moyen de faire rarement usage de la force est de
bien connoître l'art de l'employer.

Il faut apprendre à perfectionner la Constitution. En faisant serment
de la défendre, nous n'avons pu renoncer, ni pour nos descendans, ni
pour nous-mêmes, au droit et à l'espoir de l'améliorer. Il
importeroit donc que toutes les branches de l'art social pussent être
cultivées dans la nouvelle instruction; mais cette idée, dans toute
l'étendue qu'elle présente à l'esprit, seroit d'une exécution
difficile au moment où la Science commence à peine à naître. Toutefois
il n'est pas permis de l'abandonner, et il faut du moins encourager
tous les essais, tous les établissement partiels en ce genre, afin que
le plus noble, le plus utile des arts ne soit pas privé de tout
enseignement.

Il faut apprendre à se pénétrer de la morale, qui est le premier
besoin de toutes les Constitutions. Il faut donc, non-seulement qu'on
la grave dans tous les coeurs par la voie du sentiment et de la
conscience, mais aussi qu'on l'enseigne comme une science véritable,
dont les principes seront démontrés à la raison de tous les hommes, à
celle de tous les âges. C'est par là seulement qu'elle résistera à
toutes les épreuves. On a gémi long-temps de voir les hommes de toutes
les nations, de toutes les religions, la faire dépendre exclusivement
de cette multitude d'opinions qui les divisent. Il en est résulté de
grands maux: car en la livrant à l'incertitude, souvent à l'absurdité,
on l'a nécessairement compromise, on l'a rendue versatile et
chancelante. Il est temps de l'asseoir sur ses propres bases; il est
temps de montrer aux hommes que, si de funestes divisions les
séparent, il est du moins dans la morale un rendez-vous commun où ils
doivent tous se réfugier et se réunir. Il faut donc en quelque sorte
la détacher de tout ce qui n'est pas elle, pour la rattacher ensuite à
ce qui mérite notre assentiment et notre hommage, à ce qui doit lui
prêter son appui. Ce changement est simple; il ne blesse rien;
sur-tout il est possible. Comment ne pas voir en effet qu'abstraction
faite de tout système, de toute opinion, et en ne considérant dans les
hommes que leurs rapports avec les autres hommes, on peut leur
enseigner ce qui est bon, ce qui est juste, le leur faire aimer, leur
faire trouver du bonheur dans les actions honnêtes, du tourment dans
celles qui ne le sont pas, former enfin de bonne heure leur esprit et
leur conscience, et les rendre l'un et l'autre sensibles à la moindre
impression de tout ce qui est mal. La nature a pour cela fait de
grandes avances; elle a doué l'homme de la raison et de la compassion:
par la première, il est éclairé sur ce qui est juste; par la seconde,
il est attiré vers ce qui est bon: voilà le double principe de toute
morale. Mais cette nouvelle partie de l'instruction, pour être bien
enseignée, exige un ouvrage élémentaire, simple, à la fois clair et
profond. Il est digne de l'Assemblée Nationale d'appeller sur un tel
objet les veilles et les méditations de tous les vrais Philosophes.

L'instruction, comme source d'avantages pour les individus, demande
que toutes les facultés de l'homme soient exercées; car c'est à leur
exercice bien réglé qu'est attaché son bonheur, et c'est en les
avertissant toutes, qu'on est sûr de décider la faculté distinctive de
chaque homme.

Ainsi l'instruction doit s'étendre sur toutes les facultés,
_physiques_, _intellectuelles_, _morales_.

_Physiques._ C'est une étrange bizarrerie de la plupart de nos
éducations modernes de ne destiner au corps que des délassemens. Il
faut travailler à conserver sa santé, à augmenter sa force, à lui
donner de l'adresse, de l'agilité: car ce sont-là de véritables
avantages pour l'individu. Ce n'est pas tout: ces qualités sont le
principe de l'industrie, et l'industrie de chacun crée sans cesse des
jouissances pour les autres. Enfin la raison découvre dans les
différens exercices de la Gymnastique, si cultivée parmi les Anciens,
si négligée parmi nous, d'autres rapports encore qui intéressent
particulièrement la morale et la société. Il importe donc, sous tous
les points de vue, d'en faire un objet capital de l'instruction.

_Intellectuelles._ Elles ont été divisées en trois classes:
_l'Imagination_, _la Mémoire_ et _la Raison_. A la première ont paru
appartenir les beaux Arts et les Belles-Lettres; à la seconde,
l'Histoire, les Langues; à la troisième, les Sciences exactes. Mais
cette division déjà ancienne, et les classifications qui en dépendent,
sont loin d'être irrévocablement fixées: déjà même elles sont
regardées comme incomplettes et absolument arbitraires par ceux qui en
ont soumis le principe à une analyse réfléchie; toutefois il n'y a nul
inconvénient à les employer encore comme formant la dernière carte des
connoissances humaines. L'essentiel est que, dans tous les
établissemens complets, l'Instruction s'étende sur les objets qu'elles
renferment, sans exclure aucun de ceux qui pourroient n'y être pas
indiqués. C'est au temps à faire le reste.

_Morales._ On ne les a, jusqu'à ce jour, ni classées, ni définies, ni
analysées; et peut-être une telle entreprise seroit-elle hors des
moyens de l'esprit humain; mais on sait qu'il est un sens interne, un
sentiment prompt, indépendant de toute réflexion, qui appartient à
l'homme et paroît n'appartenir qu'à l'homme seul. Sans lui, ainsi
qu'il a été déjà dit, on peut connoître le bien; par lui seul on
l'affectionne, et l'on contracte l'habitude de le pratiquer sans
efforts. Il est donc essentiel d'avertir, de cultiver, et sur-tout de
diriger de bonne heure une telle faculté, puisqu'elle est en quelque
sorte le complément des moyens de vertu et de bonheur.

En rapprochant les divers points de vue sous lesquels nous avons
considéré l'instruction, nous en avons déduit les règles suivantes sur
la répartition de l'enseignement.

Il doit exister pour tous les hommes une première instruction commune
à tous. Il doit exister pour un grand nombre une instruction qui tende
à donner un plus grand développement aux facultés, et éclairer chaque
élève sur sa destination particulière. Il doit exister pour un
certain nombre une instruction spéciale et approfondie, nécessaire à
divers états dont la Société doit retirer de grands avantages.

La première instruction seroit placée dans chaque canton, ou plus
exactement, dans chaque division qui renferme une assemblée primaire;
la seconde, dans chaque District; la troisième, répondroit à chaque
Département; afin que par-là chacun put trouver, ou chez soi, ou
autour de soi, tout ce qu'il lui importe de connoître.

De-là une distribution graduelle, une hiérarchie instructive
correspondante à la hiérarchie de l'administration.

Cette distribution ne doit pas au reste être purement topographique.
Il faut que l'instruction s'allie le plus possible au nouvel état des
choses, et qu'elle présente, dans ces diverses gradations, des
rapports avec la nouvelle constitution. Voici l'idée que nous nous en
sommes faite.

Près des Assemblées primaires qui sont les _unités_ du Corps politique,
les premiers élémens nationaux, se place naturellement la première
école, l'école élémentaire. Cette école est pour l'enfance, et ne doit
comprendre que des documens généraux, applicables à toutes les
conditions. C'est au moment où les facultés intellectuelles annoncent
l'être qui sera doué de la raison, que la Société doit en quelque
sorte introduire un enfant dans la vie sociale, et lui apprendre à la
fois ce qu'il faut pour être un jour un bon citoyen et pour vivre
heureux. On ne sait encore quelle place il occupera dans cette
société; mais on sait qu'il a le droit d'y être bien et d'aspirer à en
être un jour un membre utile; il faut donc lui faire connoître ce qui
est nécessaire et pour l'un et pour l'autre.

Au-dessus des Assemblées primaires s'élèvent, dans la hiérarchie
administrative, celles de District, dont les fonctions sont presque
toutes préparatoires, et dont les membres se composent d'un petit
nombre pris dans ces Assemblées primaires: de même aussi au-delà des
premières écoles seront établies dans chaque District, des écoles
moyennes ouvertes à tout le monde, mais destinées néanmoins, par la
nature des choses, à un petit nombre seulement d'entre les élèves des
écoles primaires. On sent en effet qu'au sortir de la première
instruction, qui est la portion commune du patrimoine que la Société
répartit à tous, le grand nombre, entraîné par la loi du besoin, doit
prendre sa direction vers un état promptement productif; que ceux qui
sont appellés par la nature à des professions mécaniques,
s'empresseront, (sauf quelques exceptions) à retourner dans la maison
paternelle, ou à se former dans des atteliers; et que ce seroit une
véritable folie, une sorte de bienfaisance cruelle, de vouloir faire
parcourir à tous, les divers dégrés d'une instruction inutile et par
conséquent nuisible au plus grand nombre. Cette seconde instruction
sera donc pour ceux qui, n'étant appellés, ni par goût, ni par besoin,
à des occupations mécaniques, ou aux fonctions de l'agriculture,
aspirent à d'autres professions, ou cherchent uniquement à cultiver, à
orner leur raison et à donner à leurs facultés un plus grand
développement. Là, n'est donc pas encore la dernière instruction: car
le choix d'un état n'est point fait. Il s'agit seulement de s'y
disposer; il s'agit de reconnoître, dans le développement prompt de
celle des facultés qui semble distinguer chaque individu, l'indication
du voeu de la nature pour le choix d'un état préférablement à tout
autre. D'où il suit que cette instruction doit présenter un grand
nombre d'objets, et néanmoins qu'aucun de ces objets ne doit être trop
approfondi, puisque ce n'est encore là qu'un enseignement
préparatoire.

Enfin, dans l'échelle administrative se trouve placée au sommet
l'administration de Département, et à ce degré d'administration doit
correspondre le dernier degré de l'Instruction, qui est l'Instruction
nécessaire aux divers états de la Société. Ces états sont en grand
nombre; mais on doit ici les réduire beaucoup: car il ne faut un
établissement national que pour ceux dont la pratique exige une longue
théorie, et dans l'exercice desquels les erreurs seroient funestes à
la Société. L'état de Ministre de la religion, celui d'Homme de loi,
celui de Médecin, qui comprend l'état de Chirurgien, enfin, celui de
Militaire: voilà les états qui présentent ce caractère. Ce dernier
même semblerait d'abord pouvoir ne pas y être compris, par la raison
que, dans plusieurs de ses parties, il peut être utilement exercé dès
le jour même qu'on s'y destine, mais comme il y en a de
très-multipliées qui demandent une instruction profonde; comme il
importe au salut de tous que, dans l'art difficile d'employer et de
diriger la force publique, nous ne soyons inférieurs à aucune autre
Puissance; comme enfin, d'après nos principes constitutionnels chacun
est appellé, à remplir des fonctions militaires, il nous a semblé
qu'il étoit nécessaire de le comprendre aussi dans la classe des états
auxquels la Société destinera des établissemens particuliers.

Par là répondront aux divers degrés de la hiérarchie administrative
les différentes gradations de l'Instruction publique; et de même
qu'au-delà de toutes les administrations, se trouve placé le premier
organe de la Nation, le Corps législatif, investi de toute la force de
la volonté publique; ainsi, tant pour le complément de l'Instruction,
que pour le rapide avancement de la science, il existera dans le
chef-lieu de l'Empire, et comme au faîte de toutes les Instructions,
une École plus particulièrement nationale, un _Institut_ universel
qui, s'enrichissant des lumières de toutes les parties de la France,
présentera sans cesse la réunion des moyens les plus heureusement
combinés pour l'enseignement des connoissances humaines et leur
accroissement indéfini. Cet institut, placé dans la Capitale, cette
patrie naturelle des arts, au milieu des grands modèles de tous les
genres qui honorent la Nation, nous a paru correspondre, sous plus
d'un rapport dans la hiérarchie instructive, au Corps législateur
lui-même, non qu'il puisse jamais s'arroger le droit d'imposer des
lois ou d'en surveiller l'exécution, mais parce que, se trouvant
naturellement le centre d'une correspondance toujours renouvellée avec
tous les Départemens, il est destiné, par la force des choses, à
exercer une sorte d'empire, celui que donne une confiance toujours
libre et toujours méritée; que, réunissant des moyens dont l'ensemble
ne peut se trouver que là, il deviendra, par le privilège légitime de
la supériorité, le propagateur des principes et le véritable
législateur des méthodes; qu'à l'instar du Corps législatif, ses
membres seront aussi l'élite des hommes instruits de toutes les
parties de la France, et que les élèves eux-mêmes, dont la première
éducation distinguée par des succès méritera d'être perfectionnée pour
le plus grand bien de la Nation, étant choisis dans chaque Département
pour être envoyés à cette École, ainsi qu'il sera expliqué ci-après,
seront, en vertu d'un tel choix, comme les jeunes Députés, si non
encore de la confiance, au moins de l'espérance nationale.

Cette hiérarchie ainsi exposée, il paroîtroit naturel de passer à
l'indication des objets et des moyens d'instruction, pour chacun des
degrés que nous venons de marquer; mais auparavant, il est une
question à résoudre et sur laquelle les bons esprits eux-mêmes sont
partagés; c'est celle qui regarde la _gratuité_ de l'Instruction.

Il doit exister une Instruction gratuite: le principe est
incontestable; mais jusqu'à quel point doit-elle être gratuite? sur
quels objets seulement doit-elle l'être? quelles sont, en un mot, les
limites de ce grand bienfait de la Société envers ses membres?

Quelque difficulté semble d'abord obscurcir cette question. D'une
part, lorsqu'on réfléchit sur l'organisation sociale et sur la nature
des dépenses publiques, on ne se fait pas tout de suite à l'idée
qu'une Nation puisse donner gratuitement à ses membres, puisque,
n'existant que par eux, elle n'a rien qu'elle ne tienne d'eux. D'autre
part, le Trésor national ne se composant que des contributions dont le
prélèvement est toujours douloureux aux individus, on se sent
naturellement porté à vouloir en restreindre l'emploi, et l'on regarde
comme une conquête tout ce qu'on s'abstient de payer au nom de la
Société.

Des réflexions simples fixeront sur ce point les idées.

Qu'on ne perde pas de vue qu'une Société quelconque, par cela même
qu'elle existe, est soumise à des dépenses générales, ne fut-ce que
pour les frais indispensables de toute association: de-là résulte la
nécessité de former un fonds à l'aide des contributions particulières.

De l'emploi de ce fonds naissent, dans une Société bien ordonnée, par
un effet de la distribution et de la séparation des travaux publics,
d'incalculables avantages pour chaque individu, acquis à peu de frais
par chacun d'eux.

Ou plutôt la contribution, qui semble d'abord être une atteinte à la
propriété, est, sous un bon régime, un principe réel d'accroissement
pour toutes les propriétés individuelles.

Car chacun reçoit en retour le bienfait inestimable de la protection
sociale qui multiplie pour lui les moyens, et par conséquent les
propriétés: et de plus, délivré d'une foule de travaux auxquels il
n'auroit pu se soustraire, il acquiert la faculté de se livrer, autant
qu'il le désire, à ceux qu'il s'impose lui-même, et par-là de les
rendre aussi productifs qu'ils peuvent l'être.

C'est donc à juste titre que la Société est dite accorder
_gratuitement_ un bienfait, lorsque, par le secours de contributions
justement établies et impartialement réparties, elle en fait jouir
tous ses membres, sans qu'ils soient tenus d'aucune dépense nouvelle.

Reste à déterminer seulement dans quel cas et sur quel principe elle
doit appliquer ainsi une partie des contributions; car, sans
approfondir la théorie de l'impôt, on sent qu'il doit y avoir un
terme, passé lequel, les contributions seroient un fardeau dont aucun
emploi ne pourroit ni justifier, ni compenser l'énormité. On sent
aussi que la Société, considérée en corps, ne peut ni tout faire, ni
tout ordonner, ni tout payer, puisque, s'étant formée principalement
pour assurer et étendre la liberté individuelle, elle doit
habituellement laisser agir plutôt que faire elle-même.

Il est certain qu'elle doit d'abord payer ce qui est nécessaire pour
la défendre et la gouverner, puisqu'avant tout, elle doit pourvoir à
son existence.

Il ne l'est pas moins qu'elle doit payer ce qu'exigent les diverses
fins pour lesquelles elle existe, par conséquent ce qui est nécessaire
pour assurer à chacun sa liberté et sa propriété; pour écarter des
associés une foule de maux auxquels ils seroient sans cesse exposés
hors de l'état de société; enfin, pour les faire jouir des biens
publics qui doivent naître d'une bonne association: car voilà les
trois fins pour lesquelles toute Société s'est formée; et, comme il
est évident que l'Instruction tiendra toujours un des premiers rangs
parmi ces biens, il faut conclure que la Société doit aussi payer tout
ce qui est nécessaire pour que l'Instruction parvienne à chacun de
ses membres.

Mais s'en suit-il de-là que toute espèce d'Instruction doive être
accordée gratuitement à chaque individu? Non.

La seule que la Société doive avec la plus entière gratuité, est celle
qui est essentiellement commune à tous, parce qu'elle est nécessaire à
tous. Le simple énoncé de cette proposition en renferme la preuve: car
il est évident que c'est dans le trésor commun que doit être prise la
dépense nécessaire pour un bien commun; or l'Instruction primaire est
absolument et rigoureusement commune à tous, puisqu'elle doit
comprendre les élémens de ce qui est indispensable, quelqu'état que
l'on embrasse. D'ailleurs, son but principal est d'apprendre aux
enfans à devenir un jour des citoyens. Elle les initie en quelque
sorte dans la Société, en leur montrant les principales lois qui la
gouvernent, les premiers moyens pour y exister: or n'est-il pas juste
qu'on fasse connoître à tous gratuitement ce que l'on doit regarder
comme les conditions mêmes de l'association dans laquelle on les
invite d'entrer? Cette première instruction nous a donc paru une dette
rigoureuse de la Société envers tous. Il faut qu'elle l'acquitte sans
aucune restriction.

Quant aux diverses parties d'Instruction qui seront enseignées dans
les Écoles de District et de Département, ou dans l'Institut, comme
elles ne sont point en ce sens communes à tous, quoiqu'elles soient
accessibles à tous, la Société n'en doit nullement l'application
gratuite à ceux qui librement voudront les apprendre. Il est bien vrai
que, puisqu'il doit en résulter un grand avantage pour la Société,
elle doit pourvoir à ce qu'elles existent. Elle doit par conséquent se
charger envers les Instituteurs de la part rigoureusement nécessaire
de leur traitement, en sorte, que dans aucun cas, leur existence et
le sort de l'établissement ne puissent être compromis; elle doit
organisation, protection, même secours à ces divers établissemens:
elle doit faire, en un mot, tout ce qui sera nécessaire pour que
l'enseignement y soit bon, qu'il s'y perpétue et qu'il s'y
perfectionne; mais comme ceux qui fréquenteront ces Écoles, en
recueilleront aussi un avantage très-réel, il est parfaitement juste
qu'ils supportent une partie des frais, et que ce soit eux qui
ajoutent à l'existence de leurs Instituteurs les moyens d'aisance qui
allégeront leurs travaux, et qui s'accroîtront par la confiance qu'ils
auront inspirée. Il ne conviendroit, sous aucun rapport, que la
Société s'imposât la loi de donner pour rien les moyens de parvenir à
des états qui, en proportion du succès, doivent être très-productifs
pour celui qui les embrasse.

A ces motifs de raison et de justice s'unissent de grands motifs de
convenance. On a pu mille fois remarquer que, parmi la foule d'Élèves
que la vanité des parens jettoit inconsidérément dans nos anciennes
Écoles ouvertes gratuitement à tout le monde, un grand nombre,
parvenus à la fin des études qu'on y cultivoit, n'en étoient pas plus
propres aux divers états dont elles étoient les préliminaires, et
qu'ils n'y avoient gagné qu'un dégoût insurmontable pour les
professions honorables et dédaignées auxquelles la nature les avoient
appellés; de telle sorte qu'ils devenoient des êtres très-embarrassans
dans la Société. Maintenant qu'il y aura une rétribution quelconque à
donner, qui stimulera à-la-fois le Professeur et l'élève, il est clair
que les parens ne seront plus tentés d'être les victimes d'une vanité
mal entendue, et que par-là l'agriculture et les métiers, dont un sot
orgueil éloignoit sans cesse, reprendront et conserveront tous ceux
qui sont véritablement destinés à les cultiver.

Mais si la Nation n'est point obligée, si même elle n'a pas le droit
de s'imposer de telles avances, il est une exception honorable qu'elle
est tenue de consacrer: c'est celle que la nature elle-même semble
avoir faite en accordant le talent. Destiné à être un jour le
bienfaiteur de la Société, il faut que, par une reconnoissance
anticipée, il soit encouragé par elle; qu'elle le soigne, qu'elle
écarte d'autour de lui tout ce qui pourroit arrêter ou retarder sa
marche; il faut que, quelque part qu'il existe, il puisse librement
parcourir tous les degrés de l'Instruction; que l'Élève des Écoles
primaires qui a manifesté des dispositions précieuses qui l'appellent
à l'École supérieure, y parvienne aux dépens de la Société, s'il est
pauvre; que de l'École de District, lorsqu'il s'y distinguera, il
puisse s'élever sans obstacle, et encore à titre de récompense à
l'École plus savante du Département, et ainsi de degré en degré et par
un choix toujours plus sévère, jusqu'à l'_Institut national_.

Par-là aucun talent véritable ne se trouvera perdu ni négligé, et la
Société aura entièrement acquitté sa dette. Mais on sent qu'un tel
bienfait ne doit pas être prodigué, soit parce qu'il est pris sur la
fortune publique dont on doit se montrer avare, soit aussi parce qu'il
est dangereux de trop encourager les demi-talens.

Ainsi, la gratuité de l'Instruction s'étendra jusqu'où elle doit
s'étendre: elle aura pourtant encore des bornes; mais ces bornes sont
indiquées par la raison: il étoit nécessaire de les poser.

Toute la question sur l'Instruction gratuite se résume donc en fort
peu de mots.

Il est une Instruction absolument nécessaire à tous. La Société la
doit à tous: non-seulement elle en doit les moyens, elle doit aussi
l'application de ces moyens.

Il est une instruction qui, sans être nécessaire à tous, est pourtant
nécessaire dans la Société en même-temps qu'elle est utile à ceux qui
la possèdent. La Société doit en assurer les moyens; mais c'est aussi
aux individus qui en profitent, à prendre sur eux une partie des frais
de l'application.

Il est enfin une Instruction qui, étant nécessaire dans la Société,
paroît lui devoir être beaucoup plus profitable, si elle parvient à
certains individus qui annoncent des dispositions particulières. La
Société, pour son intérêt autant que pour sa gloire, doit donc à ces
individus, non pas seulement l'existence des moyens d'Instruction,
mais encore tout ce qu'il faut pour qu'ils puissent en faire usage.

Ces principes une fois posés, leur vérité sentie, leur nécessité
reconnue, il faut passer à l'application, et organiser ces
Institutions diverses que nous n'avons fait qu'indiquer. Cette
organisation doit comprendre à-la-fois et les objets et les moyens
d'Instruction pour chacune d'elles; ce qui est nécessaire pour
qu'elles existent, pour qu'elles soient utiles, pour qu'elles se
perpétuent, pour qu'elles s'améliorent.

       *       *       *       *       *

AVANT d'entrer dans l'organisation des établissemens d'instruction,
j'observe qu'il ne sera point nécessaire, que peut-être même, à raison
de l'insuffisance des moyens dans quelques Départemens, il seroit
dangereux que cette organisation, prise dans son ensemble, s'établit
tout-à-coup dans tout le Royaume; car c'est sur-tout en matière
d'instruction qu'il faut que chaque établissement soit provoqué par le
besoin, par l'opinion, par la confiance. Il faut que tout arrive, mais
que tout arrive à temps.

J'observe aussi que des inégalités inévitables entre les Départemens
doivent rompre, dans quelques points, cette uniformité de plan que
nous avons tracée: ainsi, lorsqu'au jugement de l'Administration
supérieure du lieu, on ne pourra dans un Département, dans un
District, et même dans un canton, réunir le nombre d'Instituteurs
nécessaires, ou que d'autres localités présenteront des obstacles à la
formation d'un établissement d'instruction, il faudra, pour que tout
marche, pour que sur-tout il n'y ait point de lacune dans
l'instruction publique, que chacune de ces sections puisse s'associer
à une section correspondante pour le genre d'enseignement qui lui est
attribué. De-là résulteront de nouveaux liens entre tous les
Départemens du Royaume et entre toutes les subdivisions de chaque
Département. Ce que nous présentons ici aux différens Départemens est
donc moins ce qu'ils sont tenus de faire aujourd'hui, que ce qu'ils
doivent préparer, que ce qu'ils doivent commencer aussitôt qu'ils en
auront rassemblé les moyens.

Nous nous sommes assurés que Paris étoit en état, avoit même besoin de
recevoir toutes ces institutions nouvelles; il est instant de les y
établir, afin que toutes les parties du Royaume voyent promptement en
activité un modèle dont chacun, suivant sa localité, pourra se
rapprocher. En vous présentant un plan général d'organisation, il a
donc été naturel, presque nécessaire, que nous en fissions
l'application directe à ce Département.

Ces observations par lesquelles nous nous sommes interrompus, en
quelque sorte, nous-mêmes, mais qu'il étoit peut-être indispensable de
faire, nous ramènent avec plus de sécurité au développement de nos
idées.



_ÉCOLES PRIMAIRES._


JUSQU'A l'âge de six à sept ans, l'Instruction publique ne peut guère
atteindre l'enfance: ses facultés sont trop foibles, trop peu
développées: elles demandent des soins trop particuliers, trop
exclusifs. Jusqu'alors il a fallu la nourrir, la soigner, la
fortifier, la rendre heureuse: c'est le devoir des mères. L'Assemblée
Nationale, loin de contrarier en cela le voeu de la nature, le
respectera, au point de s'interdire toute Loi à cet égard: elle
pensera qu'il suffit de les rappeller à ces fonctions touchantes par
le sentiment même de leur bonheur, et de consacrer, par le plus
éclatant suffrage, les immortelles leçons que leur a données l'Auteur
d'_Émile_.

Mais à-peu-près vers l'âge de sept ans, un enfant pourra être admis
aux Écoles _primaires_. Nous disons _admis_, pour écarter toute idée
de contrainte. La Nation offre à tous le grand bienfait, de
l'Instruction; mais elle ne l'impose à personne. Elle sait que chaque
famille est aussi une École _primaire_, dont le père est le chef; que
ses instructions, si elles sont moins énergiques, sont aussi plus
persuasives, plus pénétrantes; qu'une tendresse active peut souvent
suppléer à des moyens dont l'ensemble n'existe que dans une
instruction commune: elle pense, elle espère que les vrais principes
pénétreront insensiblement, de ces nombreuses institutions, dans le
sein des familles, et en banniront les préjugés de tout genre qui
corrompent l'éducation domestique: elle respectera donc des éternelles
convenances de la Nature qui, mettant sous la sauve-garde de la
tendresse paternelle le bonheur des enfans, laisse au père le soin de
prononcer sur ce qui leur importe davantage jusqu'au moment où, soumis
à des devoirs personnels, ils ont le droit de se décider eux-mêmes.
Elle se défendra des erreurs de cette République austère qui, pour
établir une éducation strictement nationale, osa d'abord ravir le
titre de Citoyen à la majorité de ses Habitans, qu'elle réduisit à la
plus monstrueuse servitude, et se vit ensuite obligée de briser tous
les liens des familles, tous les droits de la paternité, par des Lois
contre lesquelles s'est soulevée dans tous les temps la voix de la
nature; elle saura atteindre au même but, mais par des voies
légitimes; elle apprendra, elle inculquera de bonne heure aux enfans
qu'ils ne sont pas destinés à vivre uniquement pour eux; que bientôt
ils vont faire partie intégrante d'un tout auquel ils doivent leurs
sentimens et souvent leurs volontés; et qu'un intérêt qui n'est
qu'individuel, par-là même qu'il isole l'homme, le dégrade et détruit
pour lui tout droit aux avantages que dispense la société: enfin elle
se contentera d'inviter les parens, au nom de l'intérêt public, à
envoyer leurs enfans à l'instruction commune, comme à la source des
plus pures leçons, et au véritable apprentissage de la vie sociale.

Cette instruction première, nous l'avons dit, est la dette véritable
de la Société envers ses Membres; elle doit donc comprendre des
documens généraux, nécessaires à tous, et dont l'ensemble puisse être
regardé comme l'introduction de l'enfance dans la Société. Ce
caractère nous a paru désigner les objets suivans.

1º Les principes de la langue nationale, soit parlée, soit écrite: car
le premier besoin social est la communication des idées et des
sentimens. Les règles élémentaires du calcul seront placées presque au
même rang, puisque le calcul est aussi une langue abrégée dont les
rapports inévitables de la Société rendent à tous l'usage nécessaire.
Il y faut joindre celles du toisé qui est l'application du calcul à la
mesure des héritages et des bâtimens, objets de l'intérêt journalier
des Citoyens, et par rapport auxquels des lumières générales peuvent
prévenir ou terminer la plupart des contestations qui les divisent.

2º. Les élémens de la Religion: car si c'est un malheur de l'ignorer,
c'en est un plus grand peut-être de la mal connoître.

3º. Les principes de la morale: car elle est à la fois, et pour tous,
le bonheur de l'âme, le supplément nécessaire des Lois, et la caution
véritable des hommes réunis par le besoin, et trop souvent divisés par
l'intérêt.

4º. Les principes de la Constitution: car on ne peut trop-tôt faire
connoître et, trop-tôt faire apprécier cette Constitution sous
laquelle on doit vivre, et que bientôt on doit jurer de défendre au
péril de sa vie.

5º. Ce que demandent à cet âge les facultés _physiques_,
_intellectuelles_ et _morales_.--_Physiques_, c'est-à-dire, des leçons ou
plutôt des exercices propres à conserver, à fortifier, à développer le
corps, et à le disposer pour l'avenir à quelque travail mécanique. Il
faut, de bonne heure, leur apprendre quelques principes du dessin, de
l'arpentage; leur donner le coup-d'oeil juste, la main sûre, les
habitudes promptes: car ce sont là des élémens pour tous les métiers,
et des moyens d'économiser le temps: tout cela est donc nécessaire,
tout cela l'est pour tous, et l'on ne peut trop faire sentir aux
enfans, quels qu'ils soient, que le travail est le principe de toute
chose; que nul n'est tenu de travailler pour un autre, et qu'on n'est
complettement libre qu'autant qu'on ne dépend pas d'autrui pour
subsister.--_Intellectuelles._ Nous avons vu plus haut qu'on les avoit
divisées en trois; la _raison_, la _mémoire_, l'_imagination_. Ce
n'est pas encore le moment d'exercer cette dernière faculté: car elle
est presque nulle dans l'enfance; elle tient à une sensibilité qui
n'est pas de cet âge, et elle a besoin, pour exister, d'une réunion
d'idées, de sensations, de souvenirs qui supposent quelque expérience
dans la vie; mais il est nécessaire d'offrir à leur _raison_, non les
hautes sciences qui la fatigueroient sans l'éclairer, mais la clef de
toutes les sciences, c'est-à-dire, une logique pour leur âge; car il
en est une. Leur raison n'est pas forte; mais elle est pure; mais elle
est libre; ils ne voyent pas loin; mais ils voyent communément juste;
ils voyent du moins ce qui est, en attendant qu'on leur montre ce qui
doit être, et l'on est souvent étonné de tout le raisonnement qu'ils
mettent dans ce qui les intéresse. La logique est bien plus à leur
portée que la métaphysique des langues que néanmoins on se tourmente à
leur faire entendre: et enfin il est parfaitement constitutionnel de
leur apprendre de bonne heure qu'ils sont destinés à obéir à la
raison, à la Loi, mais à n'obéir qu'à elles.--Il faut offrir à leur
_mémoire_ la partie des connoissances élémentaires, soit
géographiques, soit historiques, soit botaniques, qui leur feront
aimer davantage la patrie et chérir le lieu qui les a vu naître. Il en
est d'autres qui, sans doute, orneroient leur mémoire, mais qu'on doit
regarder comme une sorte de luxe pour le grand nombre; et il faut ici
se renfermer dans le strict nécessaire: or quoi de plus nécessaire aux
yeux de la Société que les connoissances qui attachent de plus en plus
à cette Société? Il est d'ailleurs indispensable de cultiver cette
faculté des enfans, et parce que c'est celle qui amasse des matériaux
pour la raison, et parce qu'elle ne peut être exercée avec succès que
dans cet âge.--Enfin, les _facultés morales_. On ne peut ici rien
déterminer; mais on sent que c'est avec un soin particulier, avec une
attention délicate et continue, qu'on doit éveiller et entretenir,
particulièrement dans l'enfance et dans tous les instans, ce sens
précieux qui fait trouver un charme au bien que l'on fait, à celui que
l'on voit faire, et qui imprime l'honnêteté dans l'âme par l'attrait
même du plaisir.

Tels sont les divers points d'instruction qui seront enseignés dans
les Écoles primaires. Que si le grand nombre des Élèves est tenu de
s'arrêter à cette première instruction; si les travaux de
l'agriculture et des arts appellent tel individu à d'autres leçons, du
moins il aura appris ce qu'il lui sera éternellement nécessaire de
savoir; son corps se sera utilement préparé au travail; son esprit
aura acquis des idées saines, des connoissances premières, dont la
trace ne s'effacera pas; son âme aura reçu, avec le germe des
sentimens honnêtes, des actions vertueuses, ce qui doit servir à le
développer; enfin, il sera désormais en état de s'approprier, par la
réflexion, les inépuisables leçons qui vont découler de la seule
existence du nouvel ordre des choses, comme aussi de tourner à son
profit les institutions publiques dont il sera parlé bientôt, et qui
seront le grand complément de l'instruction nationale.



ÉCOLES DE DISTRICT.


LES Écoles de District sont placées comme intermédiaires entre celles
dont l'objet est nécessaire à tous, et les Écoles dont l'enseignement
complet regarde uniquement ceux qui sont destinés à un des quatre
états auxquels la Société consacre des établissemens particuliers.

Le but de ces Écoles est de donner aux facultés individuelles un plus
grand développement, et de disposer de loin à toutes les fonctions
utiles de la Société. Or ce double objet, qui intéresse si directement
le bien particulier et l'avantage commun, se trouvera rempli par une
instruction ordonnée de telle sorte, qu'elle ne sera que la suite et
comme la progression naturelle de l'Instruction des Écoles primaires.

Ainsi, aux principes de la langue nationale succéderont, dans les
Écoles de District, une théorie plus approfondie de l'art d'écrire et
la connoissance de celles des langues anciennes qui conservent le
plus de richesses pour l'esprit humain. On ajoutera, dans plusieurs de
ces Écoles, l'enseignement d'une des langues vivantes que les
relations locales ou nationales sembleront recommander davantage.

Aux simples élémens de la Religion, on joindra l'histoire de cette
Religion et l'exposé des titres d'après lesquels elle commande la
croyance.

Aux principes de la morale, dont l'application est si bonne dans le
premier âge de la vie, le développement de la morale dans ses
applications privées et publiques.

Aux principes de la Constitution, qui ne peuvent être qu'indiqués à
des enfans, une exposition développée de la déclaration des droits et
de l'organisation des divers pouvoirs.

Quant à ce qui concerne plus directement encore les facultés, un plus
parfait développement leur sera donné de la manière suivante.

_Facultés physiques._ Au lieu des exercices de l'enfance, qui ne sont
pour la plupart que des jeux, des exercices qui supposent et donnent
à-la-fois de la force et de l'agilité, tels que la natation,
l'escrime, l'équitation, et même la danse.

_Intellectuelles._ Au lieu d'une logique élémentaire et accommodée aux
forces de l'esprit du premier âge, l'art du raisonnement dans toutes
ses parties, avec l'indication des principales sources de nos erreurs.
On offrira aussi la _raison_ des Élèves les élémens des mathématiques,
dont la méthode est le plus parfait modèle de l'art de raisonner; ceux
de la physique qui, dans plusieurs de ses parties, est si étroitement
liée aux mathématiques, et les premiers élémens de la chimie, qui sont
reconnus maintenant pour être les véritables principes de la
physique.--On offrira à leur _mémoire_, l'histoire des Peuples libres,
l'histoire de France, ou plutôt des François, quand il en existera
une, et des modèles de tout genre, soit parmi les anciens, soit parmi
les modernes; mais en l'exerçant, en l'enrichissant, on se gardera de
la fatiguer; car, à son tour, elle fatigueroit l'esprit et pourroit
nuire au développement naturel des idées.--On offrira à leur
_imagination_ les règles et sur-tout les beautés de l'éloquence et de
la poësie; les élémens de la musique et de la peinture; en un mot, le
principe de ce qui l'émeut avec le plus de charme et de puissance.

_Morales._ Il est clair que ces facultés seront bien plus utilement
exercées, bien plus facilement développées à l'âge où les sentimens
commencent à se raisonner; car c'est à cette époque, sur-tout, que
tous les moyens d'imprimer l'honnêteté ont une action forte sur
l'homme. Mais il faudra que, par d'utiles institutions, cet exercice
soit pratiqué entre les Élèves, de telle sorte que les rapports qui
constituent la morale, deviennent des rapports réels qui s'étendent à
leurs yeux, et s'agrandissent chaque jour davantage.

Ces divers points d'instruction vont se réaliser par un enseignement
dont le plan s'écartera nécessairement de l'ancien.

Un des changemens principaux dans la distribution consistera à diviser
en cours ce qui étoit divisé en classes; car la division par classe ne
répond à rien, morcelle l'enseignement, asservit, tous les ans et pour
le même objet, à des méthodes disparates, et par-là jette de la
confusion dans la tête des jeunes gens. La division par cours est
naturelle: elle sépare ce qui doit être séparé: elle circonscrit
chacune des parties de l'enseignement: elle attache davantage le
Maître à son Élève, et établit une sorte de responsabilité qui devient
le garant du zèle des Instituteurs.

Nous graduerons, nous ordonnerons ces cours en raison de l'âge, et
nous nous appliquerons à suivre dans leur distribution le progrès
naturel des idées et des sensations de l'enfance. C'est cet ordre
nécessaire que nous avons tâché d'indiquer.

Cette indication annonce suffisamment que l'Instruction des
Districts, dès qu'elle sera organisée, atteindra le but auquel elle
est destinée, celui de parler à toutes les facultés, et d'éclairer de
bonne heure toutes les routes de la vie, de telle sorte que chaque
Élève reconnoisse d'une manière sûre à quelle fin la nature l'appelle;
car, s'il n'est aucun de ces documens généraux qu'on puisse dire
étranger à un état quelconque, si même quelques-uns d'entre eux sont
nécessaires à tous, il n'est pas moins sensible à la réflexion que
chacun d'eux dispose plus naturellement à un état qu'à un autre, et
qu'ensemble ils doivent être regardés comme le premier apprentissage
de tous les divers états.

Jusqu'à présent nous n'avons présenté qu'un simple apperçu sur les
deux premières Écoles. L'ordre de notre travail nous amènera bientôt
au développement pratique des moyens dont la plupart sont applicables
à toutes. Auparavant il faut connoître la division des objets qui
formeront l'enseignement de la troisième.



ÉCOLES DE DÉPARTEMENT.


CHAQUE chef-lieu de Département contiendra d'abord l'École de
District, puisqu'il offrira le même enseignement; mais il comprendra
de plus, quoiqu'avec des différences sensibles, les Écoles nommées
_Écoles de Département_, pour les états auxquels la Société réserve
des moyens particuliers d'instruction.

Nous annonçons des différences, parce qu'il est impossible, comme je
l'ai déjà observé, que par-tout, et sur-tout dans les commencemens,
l'enseignement soit également complet, et que le bien public exigera
qu'à l'égard de certains états, plusieurs Départemens s'associent pour
un même enseignement; mais alors même la hiérarchie sera conservée, et
chacun des Départemens concourra du moins à former des Écoles pour le
dernier degré de l'instruction.



ÉCOLES

POUR LES MINISTRES DE LA RELIGION.


L'ÉTAT de Ministre de la Religion est un de ceux auxquels la Nation
destine des établissemens particuliers.

Celui où les Élèves trouveront l'instruction qui leur est nécessaire,
sera placé, ainsi que vous l'avez ordonné, près de l'Église
Cathédrale, et sous les yeux de l'Évêque. Nous n'en déterminons pas le
nombre. Chaque Département aura le droit de se réunir en tout temps
pour cette partie d'instruction à un Département voisin.

Quant à l'enseignement, il convient qu'il soit divisé de la manière
suivante.

1º. Les titres fondamentaux de la Religion Catholique, qu'on sera tenu
de puiser dans leur source.

2º. L'exposition raisonnée des divers articles que doit comprendre
explicitement la croyance de chaque Fidèle.

3º. Le développement de la morale de l'Évangile.

4º. Les lois particulières aux Ministres du Culte Catholique.

5º. Les principes ainsi que les objets habituels de la Prédication.

6º. Les détails qui appartiennent à un Ministère de consolation et de
paix, soit dans l'administration des Sacremens, soit dans le
gouvernement des Paroisses.

En circonscrivant ainsi cet enseignement, vous usez d'un droit
incontestable, celui de renfermer tous les genres de pouvoirs dans
leurs véritables limites.

Je vais parcourir ces divers points d'instruction.--Qu'on ne s'étonne
pas de trouver ici un langage qui ne peut être familier: c'est avec la
sévérité et l'exactitude de ses propres expressions qu'un tel sujet
doit être traité.

1º. C'est un principe catholique que la croyance est un don de Dieu;
mais ce seroit étrangement abuser de ce principe que d'en conclure que
la raison doit se regarder comme étrangère à l'étude de la religion:
car elle est aussi un présent de la Divinité et le premier guide qui
nous a été accordé par elle pour nous conduire dans nos recherches; et
c'est à vous, sur-tout, qu'il appartient de la rétablir dans ses
droits: or si, suivant les principes de la Religion catholique, la
raison individuelle n'a pas le droit de se constituer juge de chaque
article isolé de la foi, et sur-tout de pénétrer ses incompréhensibles
mystères, il est non moins incontestable que c'est à la raison qu'il
appartient de reconnoître les titres primordiaux de la Religion, les
caractères distinctifs de l'Église: mais ces titres, ces caractères
doivent nécessairement se trouver et dans le code de la révélation, et
dans les monumens des premiers siècles de la Religion: la raison doit
donc les chercher là comme à leur source. Que si chaque fidèle, pour
être en état de rendre à la Religion cet _hommage raisonnable_ qui
seul est digne d'elle, doit examiner attentivement les titres de sa
croyance, combien plus y est obligé le Ministre de la Religion, qui
doit toujours être prêt à les opposer au doute ou à l'erreur? Cette
partie de la théologie, qui en est en quelque sorte la partie
philosophique, doit donc être complettement enseignée dans les Écoles
où se formeront les Élèves du Sacerdoce, en même temps que les bons
esprits travailleront à la perfectionner et à l'épurer par une grande
sévérité dans le choix des preuves car, on l'a dit souvent, les
mauvaises preuves en faveur de la Religion ont plus nui à la croyance
publique que les plus fortes objections par lesquelles on s'est
efforcé de la combattre.

2º. Dès que les titres de la Religion sont reconnus, que le fondement
de la foi catholique repose sur une révélation divine, et qu'il est de
principe que les points révélés nous sont transmis par une autorité
toujours visible, il devient plus qu'inutile de se rengager dans des
discussions interminables qui étoient l'aliment de l'ancienne
théologie, et qui semblent remettre sans cesse en problème ce qui est
déjà décidé. Il ne s'agit plus que de bien connoître ces objets
révélés pour les présenter aux Peuples de la manière la plus propre à
être saisie par leur intelligence. Une exposition raisonnée est donc
tout ce qu'il faut pour le grand nombre des Ministres chargés de cette
fonction. Peut-être même seroit-elle plus qu'il ne faut, si elle
embrassoit l'universalité des points décidés; car, si l'Église
catholique, dépositaire de la tradition, a dû s'élever, à diverses
époques, contre toute altération du dogme ou de la morale évangélique;
si ses décisions se sont multipliées avec les erreurs, il n'est pas
moins vrai que le dépôt de la révélation n'a pas dû se grossir en
traversant les siècles, et que les fidèles de nos jours ne sont pas
tenus de croire davantage que ceux de l'Église des premiers siècles.
L'exposition des points révélés, qui doit être enseignée à tout Élève
du Sacerdoce, pour qu'il l'enseigne à son tour, peut donc être réduite
à ce qu'il étoit nécessaire à tout chrétien de croire et de professer
avant la naissance des hérésies; c'est-à-dire, à ce qui constitue la
pratique journalière de la Religion. Chacun pourra sans doute, à son
gré, étendre plus loin et ses recherches et ses études particulières:
il lui sera libre de parcourir, s'il le veut, tous les canaux de la
tradition, de charger son esprit ou sa mémoire des longs débats de la
théologie, et de s'armer contre les plus anciennes erreurs de tous les
argumens employés pour les combattre; mais aussi la Nation, qui
retrouve, à chaque page de son histoire, la trace profonde des maux
qu'ont enfantés tant de querelles religieuses, a le droit non moins
incontestable de chercher à s'en défendre pour l'avenir, en écartant
de l'enseignement public qu'elle protège, tout ce qui n'est pas
indispensable à un Ministre de la Religion. La théologie d'ailleurs ne
doit point être regardée comme une Science. Les Sciences sont
susceptibles de progrès, d'expériences, de découvertes: la théologie,
qui ne peut être que la connoissance de la Religion, est étrangère à
tout cela; immuable comme elle, elle est comme elle ennemie de toute
innovation. Il faut qu'elle soit aujourd'hui ce qu'elle étoit d'abord.
On doit donc s'occuper, non pas à l'étendre, mais à la fixer, mais à
la renfermer dans ses limites, que trop souvent d'ambitieuses
subtilités s'efforcèrent de lui faire franchir dans des siècles
d'ignorance. L'Assemblée Nationale, en même-temps qu'elle encourage
les progrès des Sciences et les inventions de l'esprit humain, doit
donc, par le même principe, s'opposer à toute extension de la
théologie, à toute invasion des Théologiens: car, puisque la Religion
commande à la pensée, c'est-à-dire, à ce qu'il y a de plus libre en
nous, il est du devoir des fondateurs de la liberté publique de
retirer de l'enseignement religieux, et tout ce qu'il est permis de ne
pas croire, et tout ce qu'on a le droit d'ignorer. Concluons que
l'Assemblée Nationale doit enjoindre à tous les Évêques, comme étant
les premiers surveillans de la doctrine religieuse, de travailler avec
leur conseil à réduire les objets dogmatiques, qui entreront
dorénavant dans l'enseignement public des Ministres du culte, aux
seuls points indispensables à l'instruction des fidèles, par
conséquent à en bannir et les vaines opinions qui divisent les
esprits, et les discussions oiseuses sur des articles dès long-temps
décidés, et même aussi un développement trop étendu de ceux de ces
articles qui ne font point partie essentielle de l'instruction des
Peuples; de telle sorte que, du concours de ces travaux épuratoires,
résulte enfin un enseignement complet, uniforme et réduit à ses
véritables bornes.

3º. La morale évangélique est le plus beau présent que la Divinité ait
fait aux hommes: c'est un hommage que la Nation françoise s'honore de
lui rendre. On ne peut donc trop pénétrer de ses bienfaisantes maximes
les Ministres de la Religion, pour qu'ils en nourrissent les Peuples
qui leur seront confiés. Les principes de la morale naturelle leur
auront été développés dans les Écoles précédentes: ils en seront
d'autant plus disposés à en goûter la perfection dans l'évangile; car
c'est-là qu'elle existe avec toute la force d'une sanction qui lui
donne sur les âmes une puissance surnaturelle. L'Assemblée Nationale
ne dictera point ici les règles d'un tel enseignement, quoiqu'elle ait
le droit de s'affliger des vices des anciennes méthodes où l'onction
évangélique disparoissoit sous la sécheresse des discussions: elle se
borne à recommander cette réforme au nouveau clergé qui s'élève de
toutes parts. Cependant, comme il lui appartient de reconnoître ce qui
importe le plus au bien général de la Nation, elle peut et sans doute
aussi elle doit ordonner que l'on s'attache sur-tout à enseigner aux
Élèves du Sacerdoce la partie de la morale évangélique qui consacre en
termes si énergiques la parfaite égalité des hommes, et cette
indulgence religieuse que les philosophes eux-mêmes n'osoient appeler
que tolérance, mais qui doit être un sentiment bien plus pur, bien
plus fraternel, bien plus respectueux pour le malheur.

4º. Les lois sur l'organisation du Clergé forment tout le droit
canonique. C'est-là que tout Ministre de la Religion doit s'instruire
de ses droits, d'une partie de ses devoirs et de ses rapports avec la
nouvelle organisation sociale. Ces lois nouvelles doivent donc faire
partie essentielle des études ecclésiastiques.

5º. La prédication est une des fonctions ecclésiastiques qui appelle
le plus l'attention des Législateurs. Il faut que, ramenée à son but,
qui est de rendre les hommes meilleurs par les motifs que la Religion
consacre, elle devienne ce qu'elle doit être; mais il faut aussi
qu'elle ne puisse pas abuser de son influence, et que d'invincibles
barrières s'opposent à ses écarts. Le premier objet sera le fruit de
l'instruction; le second doit être l'ouvrage des lois. Jusqu'à ce jour
les Écoles les plus célèbres n'étoient que des arènes dogmatiques: on
y apprenoit longuement à devenir de vains et dangereux disputeurs; on
dédaignoit d'y apprendre à être d'utiles propagateurs de la morale de
l'évangile. Cela ne doit plus subsister. Les nouveaux Instituteurs des
Écoles ecclésiastiques seront obligés de montrer à leurs Élèves les
principes, les sources, les modèles, les objets, comme aussi l'extrême
importance de la prédication; ils auront le courage d'enseigner avec
persévérance ce qui est bon, ce qui est utile, et de n'enseigner que
cela. Mais l'Assemblée Nationale ne peut borner là sa sollicitude:
elle sait que la prédication est un des grands moyens que le fanatisme
de tous les temps employa pour égarer les Peuples; elle la regarde
comme une sorte de puissance, toujours redoutable, lorsqu'elle n'est
pas bienfaisante; et dont par conséquent il importe de régler et de
circonscrire l'action. Cet objet sera rempli, autant qu'il peut
l'être, lorsque l'Assemblée Nationale aura déclaré que toute atteinte
portée au respect dû à la loi dans l'exercice de cette fonction, sera
mise au rang des plus graves délits. Et cela doit être; car quoi de
plus criminel aux yeux d'une Nation, qu'un Fonctionnaire qui se sert
de ce qu'il y a de plus saint pour exciter les Peuples à désobéir à
ses lois.

6º. Dans le régime journalier des paroisses, dans l'administration des
sacremens, il est une foule de détails qui échappent à l'indifférence,
mais qui sont précieux à la piété. C'est par eux sur-tout que les
Pasteurs se concilient cette tendre vénération, qui est la plus douce
récompense de leur ministère. Il faut que rien de ce qui est propre à
adoucir les souffrances, à consoler les malheureux, à prévenir les
dissentions, à calmer les haines, soit étranger à un Ministre de la
Religion; car ce sont des fonctions bien dignes d'elle. Ainsi, les
règles de l'arpentage et du toisé, plus développées que dans les
Écoles primaires, la connoissance des simples, quelques principes
d'hygiène et quelques-uns de droit, etc. nous paroissent devoir faire
dorénavant partie de l'instruction ecclésiastique. Il faut que la
Religion, que les Peuples confondent si facilement avec ses
interprètes, se montre toujours à eux ce qu'elle est véritablement,
l'ouvrage sublime de la bonté divine; et en la voyant toujours
attentive à leur bonheur, toujours consolatrice dans leurs peines, ils
aimeront à en bénir l'Auteur, et à l'honorer par l'hommage et la
pratique de toutes les vertus.



ÉCOLES DE MÉDECINE.


LA Médecine vous demande aussi un établissement particulier.

C'est après avoir combiné ensemble les rapports de cette belle partie
de la Physique avec l'homme, et les vices des anciennes méthodes
d'enseignemens, et les vues particulières qui nous ont été
communiquées par des hommes célèbres, que nous vous proposons avec
confiance de régler l'enseignement de cette science, d'après les
principes suivans.

D'abord les Écoles seront par-tout organisées de la même manière: dans
toutes, on enseignera les mêmes objets; on communiquera les mêmes
pouvoirs; on imposera les mêmes épreuves: car c'est manquer
essentiellement à l'homme que de requérir plus de savoir pour un lieu
que pour un autre, pour les cités que pour les campagnes.

Jusqu'à ce jour, on a divisé cet art en trois: la Médecine, la
Chirurgie, la Pharmacie; et il en est résulté un désaccord funeste et
à l'art et aux hommes. Il est clair que ce sont les parties d'un même
tout: elles doivent donc être réunies dans les mêmes Écoles. Cet art
doit sa naissance aux Grecs; jamais chez eux la Pharmacie et la
Chirurgie ne furent séparées de la Médecine.

Tout collège de Médecine, pour être complet, comprendra désormais dans
son renseignement, 1º. la Physique, connue sous le nom de Médicale,
c'est-à-dire, appliquée dans toutes ses parties à l'art de guérir: car
c'est en elle que résident tous les principes sur lesquels peut se
fonder cet art. 2º. L'analyse ou la connoissance exacte de toutes les
substances que les trois règnes de la nature lui fournissent. 3º.
L'étude du corps humain dans l'état de santé. 4º. Celle des maladies,
quant à leurs symptômes, à leur traitement, au mode de les observer et
d'en recueillir l'histoire. 5º. Les connoissances requises pour être
en état d'éclairer, dans des circonstances difficiles, le jugement de
ceux qui doivent prononcer sur la vie et l'honneur des citoyens. 6º.
Enfin; car c'est-là que tout doit aboutir, l'enseignement de la
Médecine pratique.

Pour faciliter toutes ces parties d'un même enseignement, vous
jugerez que les Écoles doivent être établies dans l'enceinte même des
Hôpitaux; car on ne peut trop rapprocher les institutions de ceux pour
qui elles sont le plus nécessaires. C'est-là que le bien des malades
est toujours d'accord avec les progrès de l'instruction; que la
théorie ne marche point au hasard, et que souvent un seul jour
rassemble tous les bienfaits de l'expérience d'un siècle: c'est-là que
les Élèves commenceront par soigner les malades pour être mieux en
état de les traiter un jour, qu'ils apprendront presque en même-temps
à ordonner, à préparer, à appliquer les remèdes, et que par-là ceux
qui se destineront particulièrement à une des branches de l'art, se
trouveront pourtant suffisamment instruits sur toutes.

Tel sera l'enseignement.

Il seroit sans doute à désirer que tout Département eût son École;
mais cette convenance doit ici fléchir devant la nécessité. Il est
clair que des Écoles de Médecine, trop multipliées, ne pourroient se
soutenir, soit parce qu'on manquerait de Professeurs, soit parce qu'on
manqueroit d'Élèves. En matière d'enseignement, c'est, avant tout, la
médiocrité qu'il faut qu'on éloigne: elle naît de plusieurs manières,
et parce qu'elle n'apprend pas, et parce qu'elle apprend mal, et parce
qu'elle ne communique point aux Élèves ce zèle, cet enthousiasme
créateur que les grands talens peuvent seuls inspirer.

Quatre Collèges complets ont paru suffire au besoin de tout le
Royaume.

Cependant, pour rapprocher le plus possible l'instruction de chaque
lieu, on a pensé que tout Corps administratif pourroit utilement
établir, dans son arrondissement, une espèce d'École secondaire qui
seroit placée dans l'hôpital le mieux organisé du Département. Là,
tous les jeunes gens peu favorisés de la fortune, mais annonçant des
dispositions particulières pour l'état de Médecin, seraient nourris
et logés à peu de frais. Ils rendroient des services à la maison, et
ils en recevroient en retour les premiers élémens de l'art; et par de
bons livres élémentaires, et par des leçons-pratiques de tous les
jours. Leur éducation médicale ainsi commencée, quelquefois même
terminée, ils n'auroient plus qu'à se transporter au Collège de
Médecine le plus prochain pour y subir les examens requis, et y être,
bientôt après, proclamés Médecins.

La nécessité de ces examens doit être rigoureusement maintenue; car il
faut ici sur-tout défendre la crédule confiance du peuple contre les
séductions du charlatanisme. Il faut donc donner une caution publique
à la profession de cet état; mais, en même-temps vous voudrez que les
anciennes lois coercitives, qui fixoient l'ordre et le temps des
études, soient abolies. Vous ne souffrirez pas qu'aucune École s'érige
en jurande: ainsi ce ne sera plus le temps, mais le savoir qu'il
faudra examiner; on ne demandera point de certificats; on exigera des
preuves; on pourra n'avoir fréquenté aucune École et être reçu
Médecin; on pourra les avoir parcouru toutes, et ne pas être admis:
par cette double disposition, on accordera parfaitement, et dans cette
juste mesure qui est à désirer en tout, ce qu'exige la justice, ce que
demande la liberté, et ce que réclame la sûreté publique.

    _Nota_. Il reste à pourvoir aux progrès de la Science
    médicale, par le moyen des correspondances et par des travaux
    concertés, ainsi que font aujourd'hui les Sociétés savantes et
    les Corps académiques. Cet objet fera partie du grand Institut
    où il doit être traité dans la section des Sciences.



ÉCOLES DE DROIT.


CE n'est qu'à dater de la Constitution que la Science du Droit peut
devenir une et complette. Jusqu'à cette époque, le Droit public, qui
en fait partie essentielle, a été nécessairement une Science occulte,
livrée à un petit nombre d'Augures qui la travestissoient à leur gré,
ou plutôt c'étoit une Science mensongère qu'il étoit impossible
d'apprendre, parce qu'elle n'avoit pas de réalité.

Le droit privé étoit plus réel, plus constaté dans son existence; mais
son immensité, mais la multitude de ses élémens hétérogènes, accumulés
par le temps et le hasard, devoient effrayer l'esprit le plus vaste,
la raison la plus forte. Comment, au milieu de ce chaos retenir
toujours le fil des principes, ou comment consentir à s'en passer? Ce
n'étoit pas le vice de la Science, encore moins celui de
l'enseignement; c'étoit celui de son objet.

On a fait pourtant de justes reproches à l'enseignement, ou plutôt à
quelques abus du Corps enseignant: c'est celui qui portoit sur la
facilité scandaleuse des épreuves. Il seroit impossible, il seroit
coupable de chercher ici à la justifier: car elle tendoit à avilir la
science: mais elle tenoit à une cause qu'on ne peut imputer qu'au
Gouvernement. Les Facultés de Droit étoient presque par-tout
uniquement payées par les Élèves: de-là la tentation de n'en refuser
aucun, et d'en attirer beaucoup. Encore si cet abus, pour exister,
avoit eu besoin de l'assentiment du plus grand nombre des Facultés,
l'amour du bien public, le respect pour la Science, et une sorte de
décence l'auroient sans doute repoussé; mais il suffisoit qu'il
existât une seule Faculté dans le Royaume qui eût acquis cette
déplorable renommée; il suffisoit même de la seule existence d'une
Faculté étrangère (celle d'Avignon) à laquelle il étoit libre de
recourir, pour corrompre, sous ce rapport, l'enseignement général: car
les Facultés les plus attachées à leurs devoirs, après avoir lutté
quelque temps pour la règle, se sont vues contraintes à faire du moins
fléchir un peu la rigueur des principes pour retenir des Élèves qui
presque tous leur auroient inévitablement échappé.--Cet abus est
facile à prévenir.

Quant à l'enseignement, il présente plusieurs difficultés. Le Droit
n'est pas une Science spéculative; c'est la science de ce qui est, non
de ce qui doit être, et ce sera aussi quelque temps encore la science
de ce qui ne sera plus: car malheureusement les mauvaises lois règnent
après leur mort. Ainsi l'enseignement est condamné à se ressentir
pendant plusieurs années des vices de nos anciennes lois qu'il faudra
savoir, qu'il faudra accorder entre elles à l'époque où l'on se
disposera à les détruire, ou même après qu'elles auront été détruites.
C'est un état pénible pour la Science, mais un état inévitable, et qui
exigera pendant quelques années des précautions dans l'enseignement.

Un temps viendra où toutes les parties de cette Science s'éclaireront
du jour de la raison: c'est lorsque les Législateurs auront porté ce
même jour sur le code entier de la législation, et présenteront enfin
un système de lois pures et concordantes, ramené à un petit nombre de
principes. En attendant, l'enseignement doit profiter de ce qui est
fait, en même temps qu'il souffrira de tout ce qui reste à faire.

Le premier objet que désormais il doit offrir, est la Constitution,
ou le Droit public national, dont il puisera les principes dans le
texte même de l'acte constitutionnel et dans les lois qui en
contiennent le principal développement. Les Maîtres trouveront des
Élèves préparés à cette instruction: les enfans en auront reçu la
première leçon de la bouche de leur père; ils auront grandi en
répétant ces titres désormais imperdables, confiés de bonne-heure à
leur mémoire, et dont l'amour croîtra et se développera avec eux.

Malheur aux Maîtres qui auront à traiter de si nobles sujets, s'ils
restoient froids au milieu de ces Élèves bouillans de jeunesse et de
courage: c'est à ces coeurs neufs et purs qu'il est facile de
communiquer le saint enthousiasme du patriotisme et de la liberté.
Combien de récits touchans pourront animer ces leçons, y répandre du
charme et de l'intérêt! Comme l'histoire de la patrie est utilement
liée à l'enseignement de sa Constitution! Comme cette histoire parle à
l'âme dans un pays libre! Quelles douces larmes elle fait répandre!

Après la Constitution, sera placée la théorie des délits et des
peines, et celle des formes employées par la Société pour
l'application de ses lois pénales: car il est juste de faire connoître
à ceux qui étudient le droit, aussitôt qu'ils ont appris la
Constitution, le code pénal qui en est l'appui, tant parce qu'il
définit d'une manière exacte en quoi un citoyen peut offenser la
Constitution, que parce qu'il déclare la peine qui doit suivre cette
offense. D'ailleurs, rien ne touche de plus près au pacte social que
la connoissance des peines auxquelles est soumis un membre de la
Société, quand il en a violé les lois.

Il seroit utile que tous les Citoyens connussent la forme des jugemens
en matière criminelle. C'est une épreuve que l'homme le plus vertueux
n'est pas sûr de ne jamais subir; et il lui importe de savoir, avec
beaucoup d'exactitude, la marche que l'on doit suivre à son égard,
comme aussi les droits qu'il est autorisé à réclamer pour mettre son
innocence dans tout son jour, et ne perdre aucun de ses avantages par
ignorance ou par foiblesse.

La connoissance des formes de la procédure criminelle ne sauroit être
trop généralement répandue dans un pays qui a le bonheur de posséder
l'institution du Juré. La fonction solemnelle de juger un accusé et de
prononcer la vérité sur un fait d'où peut dépendre l'honneur ou la vie
d'un homme, n'exige pas à la vérité des connoissances judiciaires;
mais il est à désirer que ceux qui ont cette belle fonction à remplir,
n'y soient pas tellement étrangers, qu'ils ignorent complettement en
quoi elle consiste. Lorsqu'ils y seront initiés d'avance, ils s'en
formeront une idée plus juste, et ils pourront la remplir avec une
plus parfaite exactitude.

La science du Droit criminel aura donc peu de chose à enseigner aux
adeptes, qui ne soit presque également nécessaire aux citoyens de
toutes les professions; et la perfection de cette science consistera à
devenir assez claire pour qu'elle ne puisse jamais flatter
l'amour-propre d'un savant, mais pour qu'elle puisse facilement
éclairer la conscience de tous ceux qui auront besoin d'y recourir.

Il est permis de désirer sans doute, mais il est plus difficile
d'espérer que le Droit civil particulier puisse atteindre le même
degré de simplicité. On se persuade aisément, quand on y a peu
réfléchi, que cette partie du droit n'est qu'un traité de morale
naturelle; et la morale est la science que tous les hommes croyent
posséder, sans s'être crus obligés de l'acquérir par l'étude.
Cependant, si l'on veut songer à l'immense variété des transactions
qui doivent nécessairement avoir lieu dans une nombreuse société
d'hommes entre qui les propriétés sont si inégalement réparties; à la
quantité de piéges que la ruse tend sans cesse à la bonne-foi trop
confiante; à la multiplicité des formes décevantes sous lesquelles
l'astuce peut se reproduire; on s'étonnera moins qu'il ait fallu
réduire en art la bonne-foi elle-même et fortifier par des règles
fixes la sûreté des contrats, qui devroient n'en avoir d'autres que
l'intérêt réciproque et la loyauté des parties contractantes.

C'est principalement dans cette partie de leurs lois que les Romains
avoient porté cet esprit de sagesse et de justice, et cette méthode
pure d'analyse, qui leur a mérité la gloire de perpétuer la durée de
leur législation bien au-delà de celle de leur Empire. Le _digeste_,
retrouvé vers le milieu du treizième siècle, frappa les esprits de
tous les peuples qui le connurent, par ce degré d'évidence et de
supériorité qui n'appartient qu'à la raison universelle.

C'étoit un juste hommage: il n'y falloit pas ajouter un culte
superstitieux. Des parties de législation trop favorables au pouvoir
arbitraire, d'autres ridiculement contrastantes avec le reste de nos
institutions, ne s'établirent pas moins impérieusement que les titres
les plus raisonnables; et la féodalité seule disputa aux lois romaines
le sceptre de notre législation. Ainsi la France fut partagée en deux
grandes divisions. La section la plus méridionale de l'Empire
accueillit le droit romain comme la loi unique ou dominante du pays;
les autres provinces, en admettant le droit romain comme raison
écrite, continuèrent d'être régies par leurs usages qui se
conservèrent long-temps par la tradition avant d'être fixés par
l'écriture et réduits en corps de coutume, tels que nous les voyons
aujourd'hui; mais dans tous les lieux on emprunta du droit romain les
notions générales de justice et d'équité, et principalement celles qui
concernent la théorie des contrats qui retrouve son application chez
tous les peuples et dans tous les siècles, parce qu'elle tient aux
premiers besoins des hommes. Cette partie du droit romain mérite donc
d'être enseignée par-tout, comme la raison écrite et comme la
meilleure analyse des principales transactions que produit la Société.

Ce seroit un ouvrage vraiment utile et digne d'un siècle éclairé que
d'extraire de cette vaste collection de lois et de décisions qui
forment le corps du droit romain, les titres qui sont empreints de ce
caractère éternel de sagesse qui convient à tous les temps. Un tel
livre serviroit de base à la réforme des lois, et rendroit aussi
l'enseignement plus simple, plus clair et plus complet.

Reste le droit coutumier qui régit la moitié de l'Empire. Il faudra
encore quelque temps enseigner par-tout et l'esprit général des
coutumes, et dans chaque Département, la coutume du lieu.

Ce sera aussi pour les Maîtres un devoir d'ouvrir, sous les yeux de
leurs Élèves, nos principales et plus célèbres Ordonnances, celles de
Moulins, d'Orléans, de Blois, etc. de leur faire remarquer par quels
progrès ces lois s'acheminoient insensiblement vers une sagesse
supérieure, accumulant, avec trop peu de méthode, des articles dont la
plupart ne subsistent plus, mais dont plusieurs aussi règlent encore
quelques-uns des objets les plus importans de l'ordre social. Les
Ordonnances des testamens et des donations trouveroient ici leur
place. Je suppose celle des substitutions abrogée.

Cet enseignement devra se terminer par des leçons sur les formes de la
procédure civile: car, c'est peu de connoître les lois, si l'on ne
connoît aussi les moyens d'y avoir recours et d'invoquer la puissance
de la justice, soit pour obtenir la réparation des torts que l'on a
soufferts, soit pour défendre sa propriété contre les aggressions
judiciaires auxquelles on est exposé.

Je ne dirai rien du Droit canonique dont on prenoit dans nos
anciennes Écoles quelques notions superficielles. Le petit nombre de
vérités comprises dans cette science appartient à la Théologie, dont
nous avons fait un chapitre séparé.

Jusqu'à ce jour on a exigé que les Élèves parcourussent tous les
degrés et tous les temps de l'instruction; la loi étoit inflexible à
cet égard autant que minutieuse. Le temps des inscriptions, le passage
d'une classe à une autre, l'époque où chaque formalité devoit
s'accomplir, l'apparence même de l'assiduité étoient prescrites avec
une importance qui n'admettoit pas d'exceptions. Ainsi l'on exigeoit
tout, hors la science: car, on peut feindre l'assiduité, éluder les
précautions, remplir extérieurement de vaines formes; mais la science
seule ne se contrefait pas, et c'est elle seule qu'on a droit de
demander aux Élèves.

Une mesure uniforme de temps d'études est injuste à imposer, quand la
nature a départi aux hommes une mesure inégale d'attention et de
mémoire.

Offrez les secours de la méthode et les avantages de l'assiduité aux
esprits dont ce double bienfait rendra la marche plus directe et plus
sûre.

Mais ne les commandez pas aux esprits dont l'ardeur n'y verroit qu'un
assujettissement pénible, et le souffriroit avec impatience. Craignez
que le dégoût d'une route uniforme et lente ne produise chez eux celui
de la science elle-même.

Offrez à tous un fil conducteur. Ne donnez de chaînes à personne, et
n'admettez que ceux qui parviendront au but, c'est-à-dire, qui seront
véritablement instruits. Ne leur demandez pas quel temps ils ont mis à
se former; mais s'ils ont acquis beaucoup de connoissances; ne les
interrogez pas sur leur âge, mais sur leur capacité; non sur leur
assiduité aux leçons, mais sur le fruit qu'ils en ont tiré.

Qu'un examen long et approfondi réponde de la capacité des aspirans;
mais que cet examen ne soit pas illusoire; que ce ne soit pas une
vaine formalité. On a trop long-temps bercé les hommes avec des
paroles, il est temps d'obtenir des réalités; qu'elles soient
garanties par des moyens infaillibles. La présence du public avant
tout; car l'oeil du public écarte l'ineptie par la honte et rend
impossibles les fraudes et les préférences.

Il existe dans l'émulation des Élèves un ressort puissant dont la main
du Législateur habile doit aussi s'emparer. Laissez-le; joignez-y
celui de leur intérêt personnel, et vous aurez la meilleure garantie
de la réalité et de l'efficacité des examens.

Je propose donc que chaque Élève subisse un examen, dans lequel
interrogé, pressé par ses collègues, il ait à répondre sur toutes les
parties du Droit dont se compose un cours complet d'enseignement. Que
cet examen dure assez long-temps pour que l'épreuve ne puisse pas être
superficielle, et qu'il n'y ait aucun moyen d'éviter la honte
d'ignorer à ceux qui n'auroient pas pris la peine de s'instruire.

Qu'à la fin de chaque cours les Élèves et les Maîtres se réunissent
pour désigner l'ordre des places, à raison du degré d'instruction dont
chaque Élève auroit fait preuve dans son examen, et que cette liste
soit rendue publique par l'impression.

On sent assez quelle seroit la puissance de ce moyen sur des âmes
toutes neuves encore pour le désir de la gloire et les faveurs de
l'opinion publique. On sent combien un tel examen commanderoit de
préparations au récipiendaire, et comme il ranimeroit l'ardeur de ses
collègues, obligés d'être ses compétiteurs. Ainsi le mérite
s'ouvriroit à lui-même les chemins de la fortune: car celui qui auroit
été montré au public par ses propres rivaux comme le plus capable,
jouiroit bientôt de tous les avantages de sa confiance.

Mais chaque Département aura-t-il un établissement d'instruction pour
l'enseignement du Droit? Plusieurs motifs doivent ici se combiner:
celui de rapprocher les sources de la science des hommes qui auront
intérêt d'y puiser; celui d'augmenter l'émulation des Élèves, en
appellant à un même foyer plus de concurrence, afin de créer une lutte
plus active entre les talens rivaux; celui d'augmenter l'émulation des
Maîtres, en leur offrant un plus grand concours de Disciples, et de
réserver les chaires de l'enseignement à des Professeurs d'un mérite
plus éprouvé; enfin un grand intérêt politique vous portent à réunir,
par des Institutions communes, ces portions d'un même tout, qui ne
doivent former de circonscriptions que sous des rapports
administratifs, mais non toutes les fois qu'on les considère sous des
rapports nationaux.

La meilleure distribution des établissemens de Droit sera celle qui
aura concilié le plus de ces avantages, et il paroît que dix
établissemens de ce genre tiennent un juste milieu entre tous les
partis qui ont été proposés. Alors il n'y auroit ni des Écoles
désertes à force d'être multipliées, ni des centres d'instruction trop
éloignés des points qui doivent y aboutir.



ÉCOLES MILITAIRES.


LA partie de l'instruction publique relative aux élémens de l'art
militaire et à l'éducation de ceux qui se destinent à cette utile
profession, a des rapports nécessaires et des bases communes avec le
système militaire de tout le Royaume.

La France est partagée en vingt-trois divisions militaires. On se
trouve naturellement conduit à placer dans chacune de ces divisions
une École Militaire, qui s'appellera _École de Division_, et sera
commune à tous les Départemens dont se compose la même division.
C'est-là que les jeunes gens destinés au métier des armes, et auxquels
je suppose l'instruction qu'on peut acquérir dans les Écoles primaires
et dans celles de District, trouveront les moyens d'étendre les
connoissances que leur destination leur rend plus nécessaires.

Ils ne seront admis dans ces Écoles de Division, ni avant l'âge de
quatorze ans, ni après l'âge de seize. Ce qui fait une loi de cette
double règle, c'est la nécessité de ne prendre les Élèves qu'au moment
où ils auront pu déjà parcourir les premiers degrés de notre échelle
d'instruction, et l'avantage incontestable de les introduire dans la
carrière militaire, assez jeunes pour qu'ils puissent parvenir à tous
les grades encore dans la force de l'âge, pour qu'ils ne soient pas
atteints par la vieillesse dans ces postes où il faut une jeune
ardeur, et où ils languiroient sans gloire pour eux, sans utilité pour
leur pays. Il est bon d'observer que ces différences d'âge et
d'avancement qui condamnoient les uns à une torpeur décourageante,
tandis que les caprices de la faveur et de la naissance assuroient aux
autres une marche rapide et privilégiée, étoient précisément un de ces
vices invétérés de l'ancienne administration, dont vous devez le plus
soigneusement préserver à l'avenir cette profession.

Le cours des études et exercices militaires sera de quatre années,
dont deux dans les Écoles de Division. On enseignera, par un mélange
combiné de travaux sérieux et de distractions instructives, les
premières connoissances militaires, le maniement des armes, les
langues angloise et allemande, le dessin, les élémens de Mathématiques
appliqués à l'art de la guerre, sur-tout la géographie et l'histoire.

Il est inutile de dire que ces jeunes citoyens devant diriger leur
premier intérêt vers le pays qui les a vu naître, on leur donnera une
idée plus ou moins développée des productions et des gouvernemens des
différentes parties du monde, suivant la nature des relations qu'elles
ont avec nous; que la description géographique de la France sera
l'objet particulier de leurs études sur cette matière, comme on
placera antérieurement à tout des notions plus approfondies de notre
Constitution, qui confirmeront et agrandiront celles qu'ils auront
déjà pu recueillir dans les Écoles primaires et de District.

C'est à ce dernier genre d'instruction qu'il faut rapporter
l'explication d'un catéchisme de morale sociale et politique, dans
lequel seront exposés les droits et les devoirs de l'homme en société,
ce qu'il doit à l'État, ce qu'il doit à ses semblables. De ces
principes qui sont les bases fondamentales de la Constitution
Françoise, et de la nécessité de conserver l'action de tous les
ressorts de la machine sociale, on déduira de nouveaux rapports, ceux
des chefs et des subordonnés, rapports dérivans de la nature même des
choses qui, loin de nuire à la liberté, à l'égalité, sont
indispensables pour le maintien de l'une et de l'autre.

Le véritable Instituteur a toujours un but moral, une idée souveraine
vers laquelle se dirigent toutes ses intentions. Celle qui ne doit
jamais l'abandonner dans l'apprentissage de l'art militaire, c'est
l'idée de la subordination, cette compagne naturelle de l'amour
réfléchi de la liberté, cette première vertu du guerrier, sans
laquelle un État n'aura jamais une armée protectrice. Il fera donc
sortir de toutes les leçons de l'histoire et de tous les résultats de
la réflexion, il rendra sensible à ses Élèves, par les exemples comme
par les raisonnemens et par l'impression de l'habitude, la nécessité
de cette subordination. Il les armera contre cet étrange abus du
raisonnement, voudroit présenter l'obéissance militaire comme en
contradiction avec les principes de l'égalité; comme si là
spécialement où tous sont égaux, où tous ont concouru à la formation
de la Loi, tous ne devoient pas également obéir à ceux que la Loi
autorise à commander. Enfin nos Écoles Militaires élèveront à la fois
des citoyens libres, des soldats subordonnés, et par conséquent de
bons chefs.

Outre ces Écoles de Division, il y aura six grandes Écoles Militaires
pratiques, qui seront placées aux frontières du Royaume, dans les
villes les plus considérables et les places de guerre les plus
importantes, à Lille, Metz, Strasbourg, Besançon, Grenoble et
Perpignan. Comme ces grandes Écoles ont un autre objet que les Écoles
de Division, leur organisation sera nécessairement différente. Elles
sont spécialement destinées à réaliser, par une pratique journalière,
un genre d'instruction que la seule théorie laisse toujours imparfait,
et à transporter parmi les habitudes de la première jeunesse les
exercices et évolutions auxquelles elle est singulièrement propre, et
tous les détails d'un régime actif et sévère, étranger aux arts
d'agrément. Elles seront donc instituées sur le pied militaire, et
pour mieux remplir leur principal objet, qui est de former de bons
officiers, elles serviront aussi à élever des soldats.

Il sera entretenu dans chacune de ces six grandes Écoles, des jeunes
gens sains et bien constitués, de l'âge de douze à quinze ans, qui
seront nommés par les Départemens en proportion de ce que chacun d'eux
fournit communément de soldats à l'armée, et choisis de préférence
parmi les enfans d'anciens soldats et les pauvres orphelins. C'est
pour cette classe un établissement de bienfaisance, en même-temps
qu'un moyen d'instruction plus parfaite pour ceux qui sont destinés au
commandement. Il sera de plus attaché à chaque grande École un certain
nombre d'Élèves tirés des Écoles de Division par la voie d'un
concours, dont les formes seront prescrites, et à l'aide de cette
épreuve, on fera sortir de ces grandes Écoles tous les Sous-Lieutenans
de l'armée. Déjà, l'on apperçoit la base sur laquelle s'élèvera tout
le système de l'avancement militaire, qui n'appartient plus à mon
travail; mais que j'ai dû vous montrer épuré dans sa source de tous
les anciens abus, et assurant l'exécution de ce grand acte de raison
et de justice par lequel vous avez déclaré tous les citoyens
admissibles à toutes les places et emplois.

Je ne m'arrêterai point à tous les détails de ces établissemens qui,
par leur nature, se rapportent souvent à un autre ordre de choses, et
doivent être renvoyés au système de l'organisation militaire. Je me
bornerai à vous présenter quelques résultats, dont vous trouverez
facilement les motifs dans vos principes, ou dans une utilité
reconnue.

Les grandes Écoles seront établies dans un corps de caserne isolé, qui
n'ait point de communication immédiate avec aucun autre. Le service
intérieur s'y fera comme dans une place de guerre. Chaque École
formera un régiment d'infanterie où les grades supérieurs offriront
d'honorables retraites aux anciens Officiers des troupes de ligne, en
même temps que d'utiles exemples aux jeunes gens, et où ceux-ci seront
distribués dans les différentes compagnies, soit comme Élèves
Officiers, soit comme Élèves Soldats; mais de manière que tous aient
commencé leur apprentissage comme Soldats, et aient passé
successivement par tous les grades.

Les Élèves Officiers et les Élèves Soldats recevront une instruction
particulière et une instruction commune.

On expliquera aux Élèves Officiers un traité de fortifications, les
élémens de l'artillerie, toutes les parties du service et de
l'administration militaire, et on perfectionnera en eux les
différentes connoissances qu'ils auront pu acquérir aux Écoles de
Division.

On donnera aux Élèves Soldats la même instruction qui est prescrite
pour les Écoles Primaires.

Tous les Élèves, soit Officiers, soit Soldats, seront habituellement
environnés et fortement pénétrés des idées simples de la morale, que
les Écoles de Division m'ont donné occasion d'indiquer, et qui
recevront pour chacun un développement proportionné à son intelligence
et à sa destination.

Il en résultera que le premier apprentissage de l'art Militaire,
transporté à sa véritable place, dans le ressort de l'instruction
publique, ne se fera plus comme autrefois dans les Régimens qui ont
droit d'exiger de ceux qu'ils reçoivent, des connoissances
préliminaires, et un service réel et actif. Et notre système complet
sera tel dans son ensemble et dans ses différentes branches que les
Citoyens verront la carrière des places Militaires, ouverte à tous
également; que les Officiers comme les Soldats, apprendront leurs
devoirs de Citoyens, en même-temps que leurs devoirs de Guerriers; et
qu'enfin la Société entière, en s'acquittant envers ses membres de la
dette sacrée d'une bonne éducation, multipliera tout à-la-fois ses
moyens de défense contre ses ennemis, et ses motifs d'une juste
confiance en ses défenseurs.



INSTITUT NATIONAL.


LORSQUE les écoles primaires des Cantons, et les collèges des
Districts et des Départemens seront organisés, on aura préparé
l'instruction de l'enfance, de la jeunesse, et même celle d'une partie
des fonctionnaires publics; mais il faudra pourvoir encore aux progrès
des lettres, des sciences et des arts. Il faudra terminer l'éducation
de ceux qui se destinent spécialement à leur culture. Nous proposons
dans cette vue l'établissement d'un Institut national, où se trouve
tout ce que la raison comprend, tout ce que l'imagination sait
embellir, tout ce que le génie peut atteindre; qui puisse être
considéré, soit comme un tribunal où le bon goût préside, soit comme
un foyer où les vérités se rassemblent; qui lie, par des rapports
utiles, les Départemens à la Capitale, et la Capitale aux Départemens;
qui, par un commerce non interrompu d'essais et de recherches, donne
et reçoive, répande et recueille toujours; qui, fort du concert de
tant de volontés, riche de tant de découvertes et d'applications
nouvelles, offre à toutes les parties des sciences et des lettres, de
l'économie et des arts, des perfectionnemens journaliers; qui,
réunissant tous les hommes d'un talent supérieur en une seule et
respectable famille, par des correspondances multipliées, par des
dépendances bien entendues, attache tous les établissemens
littéraires, tous les laboratoires, toutes les bibliothèques
publiques, toutes les collections, soit des merveilles de la nature,
soit des chefs-d'oeuvre de l'art, soit des monumens de l'histoire, à
un point central; et qui, de tant de matériaux épars, de tant
d'édifices isolés, forme un ensemble imposant, unique, propre à faire
connoître au monde, et ce que la philosophie peut pour la liberté, et
ce que la liberté reconnoissante rend d'hommages à la philosophie.

Pour que ce projet ait son entière exécution, l'Institut doit
embrasser tous les genres de connoissances et de savoir. Jugeons par
ce que l'esprit humain a fait, de ce qu'il est capable de faire
encore; examinons ce qu'il est, ce qu'il peut être, et que ses
facultés nous apprennent à satisfaire à ses besoins.



PROGRAMME.

_Des Sciences philosophiques, des Belles-Lettres et des Beaux-Arts._


    L'homme sent, il pense, il juge, il raisonne, il invente, il
    communique ses idées par des gestes, par des sons, par des
    discours écrits ou prononcés; il communique ses affections par
    l'harmonie des vers, des sons, des formes et des couleurs; il
    les consacre par des monumens; il recherche quelle est la
    nature des êtres, ce qu'il est lui-même, ce qu'il doit, ce
    qu'on lui doit, ce qu'il peut et ce qu'il fut.



PROGRAMME.

_Des Sciences mathématiques et physiques, et des Arts mécaniques._


    Vu sous d'autres rapports, l'homme sait calculer les nombres
    et mesurer l'étendue. Quatre grands moyens lui ont dévoilé la
    connaissance des corps; l'observation qui suffit à leur
    histoire, l'expérience qui en a découvert le mécanisme,
    l'analyse et la synthèse qu'il invoque pour en approfondir la
    composition intime. A l'aide de ces moyens, il considère dans
    la matière ses propriétés générales, ses états divers, le
    mouvement et le repos; dans l'athmosphère, son poids, sa
    température, ses balancemens et ses météores; dans les sons,
    leur intensité, leur vitesse, leur mélange et leur harmonie;
    dans la chaleur, sa communication et ses degrés; dans
    l'électricité, ses courans, son équilibre, ses chocs et ses
    orages; dans la lumière sa propagation et ses couleurs; dans
    l'aimant, son attraction et ses poles; dans le ciel, les
    astres dont les phénomènes lui sont connus; sur la terre, les
    minéraux qu'il recueille; les métaux qu'il prépare; les
    végétaux qu'il classe, dont il examine les organes et les
    produits; les animaux dont il étudie les formes, les moeurs,
    la structure, les élémens, la vie et la mort, la santé et les
    maladies; les champs qu'il cultive; les chemins qu'il ouvre;
    les canaux qu'il creuse; les villes qu'il élève et qu'il
    fortifie; les vaisseaux dont il se sert pour communiquer avec
    les deux mondes; les forces combinées qu'il oppose à ses
    ennemis, et les arts nombreux qu'il inventa pour plier la
    nature à ses besoins.

CELUI qui se place au milieu de cette immensité, ne sait où reposer sa
vue. Par-tout ce sont des foyers de lumière, et l'oeil s'étonne
également de ce qu'il voit en masse, et de ce qu'il apperçoit en
détail. Ce sont ces trésors de la plus haute instruction qu'il importe
de ranger dans le meilleur ordre, et que la Nation doit ouvrir à tous
ceux qui sont en état d'y puiser.

Quoiqu'il n'existe pas de tableau aussi complet des connaissances
humaines, nous sommes bien loin, en vous proposant d'adopter ce
travail, de vouloir mettre des bornes au génie des découvertes, en
traçant autour de lui le cercle compressif de la loi. Nous avons voulu
seulement disposer avec ordre toutes nos richesses, et imiter les
naturalistes, qui, pour aider notre foible mémoire, ont classé tous
les trésors de la nature, sans prétendre ni la borner, ni l'asservir.

Ainsi, notre travail est composé de deux parties; l'histoire de
l'homme moral y contraste avec celle de l'homme physique; les sciences
purement philosophiques marchent à côté des sciences d'observation;
les beaux-arts terminent la première série, comme les arts mécaniques
se trouvent à la fin de la seconde. Par-tout les masses principales se
correspondent dans ces deux grandes divisions: dans la première, tout
est rationel, philosophique, littéraire; dans la seconde, tout est
soumis à la précision de l'expérience. Dans l'une comme dans l'autre,
la raison a besoin d'être forte. La mémoire, aidée d'une bonne
méthode, classera des objets nombreux, et l'imagination trouvera, soit
dans les inspirations de l'éloquence, soit dans la haute théorie du
calcul, soit dans les découvertes de la physique, soit dans les
inventions des arts, cet aliment qui la nourrit et la dispose aux
grandes conceptions.

Avant notre époque, les établissemens relatifs aux progrès des
lettres, des sciences et des arts, n'étoient point d'accord entre eux:
ils n'avoient point été disposés pour s'aider mutuellement, pour se
correspondre; les préjugés y dominoient, la naissance osoit y
remplacer le savoir et le talent.

Maintenant que toute illusion a cessé, il faut briser les formes
discordantes de ces établissemens divers, et les fondre en un seul où
rien ne blesse les droits de l'égalité et de la liberté, auquel nous
puissions ajouter ce qui manque aux premières institutions, et d'où ce
qui ne tient qu'à un vain luxe, soit scrupuleusement banni. Dans un
moment où tant de débris dispersés d'abord, changés bientôt en
matériaux, étonnent par la place qu'ils occupent dans des
constructions jusqu'à présent inconnues parmi nous, dans un moment où
tant de ressorts se meuvent pour la première fois, au milieu de toutes
les inquiétudes qui agitent les esprits, seroit-il prudent
d'abandonner au hasard des circonstances le sort des sciences, des
lettres et des arts? N'est-ce pas, lorsque tant d'idées, tant de lois,
tant de fonctions sollicitent des expressions nouvelles, lesquelles
demandent toutes à être inscrites dans le vocabulaire de la langue
françoise, qu'il faut l'enrichir sans cependant le surcharger?
N'est-ce pas, lorsque sur nos théâtres, la scène s'étend à tous les
états, à toutes les situations de la vie, et lorsqu'en se prêtant
ainsi à toutes les formes, il est à craindre qu'elle ne dégénère par
cela même qui doit contribuer à l'aggrandir? N'est-ce pas, lorsque les
orateurs de nos tribunes nationales doivent réfléchir long-temps
encore sur le genre d'éloquence qui convient à leurs discours, lorsque
la chaire elle-même offre un champ nouveau, et que, dans les tribunaux
comme ailleurs, ce n'est plus l'ancien langage qui peut être entendu;
n'est-ce pas alors que les hommes les plus exercés dans la
connoissance du beau, que ceux dont le goût est le plus sûr, doivent
se réunir pour traiter de ces nouvelles convenances, et pour diriger
dans toutes ces routes la jeunesse impatiente de les parcourir?
N'est-ce pas lorsque, pour la première fois, on va enseigner la morale
et la science du gouvernement, que les maîtres les plus habiles
doivent unir leurs efforts? Et ne convient-il pas que ces premières
écoles soient dirigées, non par un seul, mais par tous ceux qui
excellent dans cette belle application des vérités dont la philosophie
a fait présent au genre humain? N'est-ce pas, lorsque l'histoire va
être lue, et sur-tout écrite dans un nouvel esprit; lorsque les
beaux-arts naturellement imitateurs doivent s'embellir de l'éclat de
leur patrie; lorsque les sciences vont être invoquées de toutes parts;
lorsque le charlatanisme qui, dans les États libres, est toujours plus
entreprenant, aura besoin d'être fortement réprimé; lorsqu'il importe
à l'accroissement du commerce et de la richesse nationale, que les
arts se perfectionnent; n'est-ce pas alors que tous les citoyens
connus par leurs talens dans ces divers genres, doivent être invités à
réunir leurs efforts pour remplir ces vues utiles et pour achever
cette partie de la régénération de l'État? En France, on désire, on
recherche, on honore même les lumières; mais on ne peut disconvenir
qu'elles ne sont pas encore assez répandues pour qu'on puisse confier
à la liberté seule le soin de leur avancement. Il est du devoir de la
Nation d'y veiller elle-même; il faut donc par un établissement
nouveau, ramener toutes nos connoissances et tous les arts à un centre
commun de perfectionnement; il faut y appeller de toutes les parties
de l'Empire le talent réel et bien éprouvé; il faut que de chaque
Département, et aux frais de la Nation, une quantité d'élèves choisis,
et ne devant leur choix qu'à la seule supériorité reconnue de leur
talent, viennent y completter leur instruction. Nous sommes bien loin
toutefois de nous opposer aux associations littéraires et aux autres
établissemens de ce genre, ni d'astreindre aucun individu à suivre
telle route dans son éducation privée ou ses méthodes d'enseignement.
Le talent s'indigne quelquefois de la marche didactique et
réglementaire qu'on voudroit lui imposer; et vous donnerez une preuve
de plus de votre amour pour la liberté, en la respectant jusques dans
ses bizarreries et ses caprices.

En s'occupant de la formation de l'Institut national, on se demande
d'abord s'il sera divisé en un grand nombre de sections distinctes et
séparées. L'existence d'une des plus illustres académies nous paroît
répondre complettement à cette question. _L'Académie des sciences_
embrasse toutes les branches de l'histoire naturelle et de la physique
avec l'astronomie et ce que les mathématiques ont de plus
transcendant; et l'expérience de plus d'un siècle a prouvé que tant de
parties différentes peuvent non-seulement être traitées ensemble et
dans les mêmes assemblées, mais qu'il y a dans cette réunion un grand
avantage, en ce que l'esprit de calcul et de méthode s'étant
communiqué à toutes les classes de l'académie, chacun se trouve forcé
d'être exact dans ses recherches, clair dans ses énoncés et serré dans
ses raisonnemens: qualités sans lesquelles on ne peut ni faire une
expérience, ni déduire des résultats des observations qu'on a
recueillies.

On peut répondre aussi à ceux qui demanderoient que l'Institut fût
divisé en un grand nombre de sections, que les sciences s'enchaînent
toutes, qu'elles se prêtent un mutuel appui, et qu'on les voit chaque
jour s'identifier en quelque sorte en se perfectionnant. Loin de nous
donc cette manie de diviser, qui détruit les liaisons, les rapports,
qui coupe, qui isole, qui anéantit tout.

Un tableau présentera les sciences physiques et les arts rangés dans
une seule section en dix classes, qui comprennent, 1º. les
mathématiques et la mécanique; 2º. la physique; 3º. l'astronomie; 4º.
la chimie et la minéralogie; 5º. la zoologie et l'anatomie; 6º. la
botanique; 7º. l'agriculture; 8º. la médecine, la chirurgie et la
pharmacie; 9º. l'architecture sous le rapport de la construction;
10º. les arts. Les objets dont les quatre dernières classes doivent
s'occuper, étant très-étendus et ayant besoin d'une longue suite
d'essais d'un genre qui leur est propre, il nous a semblé que chacune
d'elles devoit se réunir en particulier, en admettant à ses séances
seulement celles des autres classes qui ont des rapports immédiats
avec ses travaux. Par exemple, la classe de médecine et de chirurgie
appellera à ses assemblées les anatomistes, les chimistes et les
botanistes qui sont distribués dans les premières classes de la
section des sciences physiques. Les botanistes seront encore appellés
par la classe d'agriculture; les géomètres le seront par celle de
construction, et les mécaniciens par celle des arts. Ces classes
surajoutées suffiront pour communiquer à celles qui s'assembleront
séparément, l'esprit qui animera les premières, et cependant celles-ci
continueront de marcher ensemble, parce qu'il est impossible de rien
changer, sous ce rapport, dans leur combinaison qu'on doit regarder
comme un modèle.

Quoique séparées dans leurs séances ordinaire, les quatre dernières
classes suivroient les mêmes usages que les premières; elles
obéiroient aux mêmes réglemens et aux mêmes lois; les résultats de
leurs recherches seroient réciproquement communiqués entre elles, et
leurs assemblées publiques se tiendroient en commun.

Comme il ne doit y avoir qu'une seule section pour les sciences
physiques et les arts, il ne doit y en avoir qu'une aussi pour les
sciences morales et philosophiques, pour les belles-lettres et pour
les beaux-arts. L'histoire ne peut être séparée ni de la morale, ni de
la science du gouvernement. Et pourquoi rangeroit-on à part les
belles-lettres qui se mêlent avec tant de charme aux discussions les
plus sérieuses. C'est elles qui donnent aux écrits des Philosophes cet
intérêt de style sans lequel on a difficilement des lecteurs, et elles
trouveront elles-mêmes, soit dans les annales de l'histoire, soit dans
les ouvrages des Législateurs, des rapprochemens inattendus, des vues
hardies, une instruction solide dont l'éloquence peut faire l'usage le
plus noble et le plus utile.

Certes la Science de la grammaire, qui ne doit être étrangère à aucun
homme de lettres, et les préceptes de l'éloquence sont moins éloignés
de l'étude de l'histoire et de la morale, ou, si l'on veut, de la
science du gouvernement, que la Chimie ne l'est de l'Astronomie, ou
que l'étude des Plantes ne l'est de celle des Mathématiques. Les
personnes qui cultivent les sciences philosophiques, et les
belles-lettres, peuvent donc être rassemblées dans les mêmes séances;
et puisque cette réunion est possible, il faut qu'elle ait lieu; car
c'est en séparant les hommes en de petites associations, qu'on voit
leurs prétentions s'accroître, et l'esprit de corps, si opposé à
l'esprit public, créer pour eux des intérêts différens de ceux que le
bien général indique.

La section des sciences philosophiques, des belles-lettres et des
beaux-arts, qui compose l'autre division de notre tableau, est, comme
celle des sciences physiques et des arts, divisée en dix classes, qui
comprennent, 1º. la morale; 2º. la science du gouvernement; 3º.
l'histoire ancienne et les antiquités; 4º. l'histoire et les langues
modernes; 5º. la grammaire; 6º. l'éloquence et la poësie; 7º. la
peinture et la sculpture; 8º. l'architecture, sous le rapport de la
décoration et des beaux arts; 9º. la musique; 10º. l'art de la
déclamation.

Les six premières classes, dans cette section comme dans celle des
sciences physiques, tiendront des séances communes, et les quatre
dernières se réuniront chacune séparément, en admettant à leurs
assemblées celles des autres classes dont les recherches seront
analogues à leurs travaux. Ainsi, les peintres trouveront à
s'instruire dans le commerce des poëtes, des historiens et dans celui
des amateurs de l'antiquité. Les élèves dans l'art de la déclamation
recevront des conseils utiles de la part des auteurs dramatiques les
plus exercés. Cette réciprocité de service pourra même s'étendre de la
section des sciences physiques à celle des belles-lettres. Les
peintres, par exemple, auront besoin des lumières des anatomistes qui
appartiennent à la cinquième classe de la seconde section. L'institut
national, renfermant tous les genres de savoir, offrira aussi tous
les genres de secours à ceux qui viendront les invoquer.

Jusqu'ici nous avons présenté l'Institut comme divisé en deux grandes
sections; mais, sous un autre aspect, ces deux sections réunies
formeront un grand corps représenté par un comité central, auquel
chacune des vingt classes enverra un député qui stipulera pour les
intérêts de tous. Ce Comité surveillera l'exécution des lois de
l'Institut, et s'occupera principalement de ce qui concerne son
administration.

On se tromperoit, si l'on regardoit l'Institut national comme devant
être concentré dans Paris. Ses nombreuses dépendances se répandront
dans les Départemens. Les différentes branches des Sciences Physiques,
qui comprennent la Géographie, la Navigation, l'Art Militaire,
l'Architecture itinéraire et hydraulique, la Métallurgie,
l'Agriculture et le Commerce, auront leur foyer principal dans les
ports, dans les places, dans les villes de guerre, près des mines,
soit en France, soit même dans les pays étrangers, sur les sols de
diverse nature, et dans les atteliers des Arts.

Ainsi la classe de Peinture et de Sculpture continuera d'avoir un
Collège à Rome.

Ainsi la classe des Antiquités Orientales pourroit en avoir un à
Marseille.

Ainsi des voyageurs François, choisis par les différentes classes,
parcourront le globe, soit pour le mesurer, soit pour en connoître la
composition et la structure, pour en étudier les productions, pour en
observer les habitans, et rassembler les connoissances qui peuvent
être utiles aux hommes.

Le véritable but de l'Institut national étant le perfectionnement des
Sciences, des Lettres et des Arts, par la méditation, par
l'observation et par l'expérience, il ne sauroit s'établir trop de
communications entre le public et les différentes classes qui le
composent.

L'Institut correspondroit avec les Départemens pour tout ce qui seroit
relatif à l'éducation, à l'enseignement et aux nombreux travaux sur
lesquels des Savans de divers genres peuvent être consultés.

Les assemblées des différentes classes de l'Institut seroient ouvertes
à ceux qui désireroient y lire des mémoires, y présenter des ouvrages,
et demander des conseils pour se diriger dans leurs recherches.

L'Institut communiqueroit encore avec le public par les ouvrages qu'il
feroit paroître, et par les essais de divers genres qu'il
multiplieroit sous ses yeux.

Enfin l'Institut seroit enseignant.

Il est une classe maintenant très-nombreuse d'hommes entièrement voués
à l'étude des Lettres, des Sciences et des Arts, qui, après être
sortis des Collèges, ont besoin de l'entretien et des conseils des
grands Maîtres; ils demandent qu'on leur enseigne ce que la
Philosophie a de plus abstrait; ce que les Mathématiques offrent de
plus savant; ce que l'expérience a de plus difficile; ce que le goût a
de plus délicat. C'est dans le sein de l'Institut qu'on doit trouver
naturellement de telles leçons. L'Institut doit donc être enseignant;
et ce nouveau rapport d'utilité publique formera l'un de ses
principaux caractères.

Cette fonction ne nuira point à celles que déjà nous lui avons
attribuées. Les séances tenues par l'Institut seront essentiellement
séparées de l'enseignement dont il s'agit; et cet enseignement
lui-même, quoique très-distinct des assemblées, n'en sera pourtant, en
quelque sorte, qu'une extension: car les Professeurs, élus en nombre
suffisant par les classes, feront connoître dans leurs leçons, non la
partie élémentaire de la science ou de l'art, mais ce qui tiendra de
plus près au progrès, au perfectionnement de l'une ou de l'autre; ce
qui pourra servir, en un mot, de complément à l'instruction; de sorte
que, pour ce genre d'enseignement, ce ne seroit peut-être pas, comme
pour l'enseignement élémentaire, celui qui s'exprimeroit avec plus de
netteté sur la science, mais celui qui auroit le plus fait pour elle,
et qui laisseroit le plus à penser aux Élèves, qu'il faudroit choisir.

Jusqu'à ce jour, un assez grand nombre de chaires établies à Paris,
soit au Collège Royal, soit au Jardin des Plantes, soit aux Collèges
de Navarre et des quatre Nations, soit au Louvre, étoient destinées à
l'enseignement des sciences naturelles et philosophiques et à celui de
quelques-unes des parties des Belles-Lettres et des Beaux-Arts; mais
il n'y avoit entre ces différentes chaires, non plus qu'entre les
divers corps académiques, ni liaison, ni harmonie. Différentes
autorités, quelquefois très-opposées entr'elles, dirigeoient ces
établissemens, et nulle part on n'avoit senti que cette sorte
d'enseignement dût s'exercer, non sur les premiers principes, mais sur
les difficultés à vaincre: or cependant, il n'est presque aucune des
principales divisions des connoissances humaines qui ne doive être
enseignée dans les Collèges de District ou de Département. Il ne faut
donc pas que les Professeurs de l'Institut répètent ce qui aura été
dit longuement ailleurs. Ils n'oublieront jamais que c'est à
l'avancement de la science qu'ils seront destinés, ainsi que
l'Institut dont ils feront partie.

Toutes les chaires fondées au Collège Royal, au Jardin des Plantes,
etc. doivent donc disparoître, parce que, telles qu'elles sont, la
plupart n'entreroient point dans le plan de l'Institut où ces chaires
se retrouveront sous une autre forme.

Mais pour que l'Institut fasse tout le bien que la Nation doit en
attendre, il faut que chacune des classes qui le composent, possède
les moyens de donner à ses travaux toute la perfection dont ils sont
susceptibles. Les unes auront besoin d'un laboratoire, d'une
collection d'instrumens, de machines, de modèles: aux autres, il
faudra un jardin, un champ, une ménagerie, un troupeau: toutes
réclameront les secours des grandes Bibliothèques et une Imprimerie
riche en caractères de tous les genres: toutes désireront qu'une
correspondance active leur apprenne quel est, dans les pays étrangers,
l'état des Sciences, des Lettres et des Arts, que tous les ouvrages
curieux, que les instrumens, que les machines nouvelles qui les
intéressent, leur soient communiqués, après qu'ils auront été inscrits
sur le catalogue de la collection à laquelle ils devront appartenir,
et qu'un nombre suffisant d'interprètes soit chargé de traduire ceux
de ces écrits dont on croira que les connoissances seront les plus
utiles à répandre. Ainsi organisées, les classes de l'Institut auront
des rapports avec les divers établissemens qui seront analogues à
leurs travaux. Le Jardin des Plantes dépendra des classes de Botanique
et d'Agriculture; le _Musæum_, de celles d'Histoire Naturelle et
d'Anatomie; les collections de machines, de celles de Mécanique et des
Arts; le cabinet de Physique appartiendroit à la classe de physique
expérimentale; l'école des Mines seroit dirigée conformément aux vues
de la classe de Chimie; les collections d'Antiques et de médailles le
seroient par celle d'Histoire, et les galeries de tableaux, de
statues, de bustes et l'école gratuite de dessin le seroient par les
classes des Beaux-Arts: les Bibliothèques seroient une dépendance
commune à toutes les classes de l'Institut qui, formé de cette
manière, présenteroit une sorte d'Encyclopédie toujours étudiante et
toujours enseignante; et Paris verroit dans ses murs le monument le
plus complet et le plus magnifique qui jamais ait été élevé aux
Sciences.

Pour s'assurer que le choix des Membres et des Professeurs de
l'Institut seroit toujours déterminé par la justice, il seroit ordonné
aux classes qui auroient fait ou proposé ces élections, d'en rendre
publics les motifs, en les adressant à la Législature.

Encore quelques réflexions pour répondre à toutes les questions qui
pourroient être faites.

1º. Lorsque nous avons dit que les Professeurs de l'Institut national
n'enseigneroient pas les élémens des sciences et des arts, mais ce que
leur étude offre de plus difficile et de plus élevé, nous avons établi
un principe général qui soutire quelques exceptions dans notre plan.
Ces exceptions ont lieu, lorsqu'il s'agit d'une science ou d'un art
qui n'est enseigné ni dans les Écoles primaires, ni dans celles de
District, ni dans celles de Département; et lorsqu'il importe que cet
enseignement se fasse d'une manière complette dans une école qui,
étant unique, nous a paru devoir être annexée à l'Institut. Telles
sont les classes des Beaux-Arts et celle d'Architecture, considérée
sous le rapport de la construction.

2º. L'Architecture décorative est essentiellement liée aux Beaux-Arts
parmi lesquels on la trouvera rangée dans notre tableau. Mais la
réunion des moyens qui peuvent donner aux constructions de la
stabilité, de la durée, et les rendre propres à remplir l'objet de
leur destination, tient sur-tout aux sciences Mathématiques et
Physiques. Il s'agit en effet dans ces divers travaux, ou de la
science des formes, ou de celle de l'équilibre et du mouvement.

La science des formes comprend toutes les recherches géométriques au
moyen desquelles on considère des corps, des surfaces et des lignes
dans l'espace. La plupart de ces dimensions n'étant point
susceptibles d'être tracées sur une surface plane, il faut les
représenter d'une manière artificielle, c'est-à-dire, par leur
projection, et pouvoir, lorsqu'on les exécute, revenir des projections
à la courbe réelle. Les personnes de l'art les plus instruites,
conviennent qu'il n'existe point d'ouvrage complet sur cette matière
tout-à-fait géométrique. Il est donc à désirer qu'elle devienne
l'objet d'une étude suivie et celui d'un enseignement qui lui soit
particulièrement destiné.

La science du mouvement et de l'équilibre, prise dans l'acception la
plus étendue, peut être considérée comme la collection d'autant de
sciences particulières qu'il y a d'objets principaux auxquels elle
peut être appliquée. L'enseignement de la partie de la mécanique qui
est relative à la construction, ne peut donc pas être confondu avec
l'enseignement abstrait et indéterminé de la mécanique en général, et
il faut que l'application en soit confiée à un homme très-versé dans
ces deux genres d'étude.

Il sera facile aux Élèves de réunir les leçons sur la partie
décorative à celles dont la classe de construction sera spécialement
occupée. Ainsi l'espèce de séparation qu'offre notre tableau à
l'article de l'Architecture, ne peut avoir aucun inconvénient réel,
puisque, dans le fait, les étudians peuvent la regarder comme
n'existant pas, et se conduire en conséquence.

3º. Deux chaires nous ont paru devoir suffire, vu l'état actuel des
connoissances, pour l'enseignement de l'Agriculture: l'une comprendra
tout ce qui a rapport aux eaux, aux terres, à leurs produits et aux
animaux; l'autre, ce qui est relatif aux bâtimens et aux instrumens
aratoires.

Ces chaires nous ont semblé devoir être établies dans les Villes, soit
parce que l'Agriculture ne peut faire de grands progrès sans le
secours des autres sciences que l'on y cultive également, soit parce
que les auditeurs que l'on peut espérer d'y avoir, seront plus en état
d'entendre ces sortes de leçons, et d'en profiter. Ces auditeurs
seront principalement des propriétaires aisés et instruits, dont le
nombre va augmenter par le nouvel ordre de choses, et ceux qui se
destinent aux fonctions curiales, qui, par la nature de leur
ministère, peuvent mieux que tous autres propager des vérités
agricoles.

Deux chaires d'économie rurale et domestique pourroient d'abord être
établies au jardin des plantes. Une partie de ce jardin seroit
destinée à la formation d'une École de botanique économique, en
même-temps qu'un terrain, situé près de Paris et qui dépendroit du
jardin des plantes, serviroit aux travaux combinés des classes de
botanique et d'agriculture. Le Professeur feroit connoître les divers
produits qu'on retire des végétaux que le laboureur cultive. Il auroit
à sa disposition un local où seroient élevés des animaux domestiques;
et les instrumens agraires seroient confiés à sa garde.

Il paroîtroit prudent de fonder d'abord ces deux chaires à Paris, et
l'on jugeroit par leur succès s'il seroit convenable d'en établir de
pareilles dans les principales villes du Royaume. Le Département de la
Corse, dont le sol varié offre la réunion de tous les sites et de tous
les climats, pourra former divers jardins d'essai pour la culture des
végétaux qu'il seroit utile d'acclimater en France.

4º. La huitième classe de la section des sciences réunira les objets
dont la Société de Médecine et l'Académie de Chirurgie ont fait
jusqu'ici leur principale étude. Dorénavant ces deux établissemens
n'en formeront qu'un. La classe qui résultera de leur réunion, aura
besoin d'un hôpital où se feront les observations, et qui sera
desservi, pour le traitement des malades, par les membres mêmes de la
classe dont il s'agit. Les nouvelles méthodes y seront tentées avec
toute la prudence nécessaire; et les résultats des expériences qui
auront été faites, seront toujours mis sous les yeux du public.

Les trois chaires que nous avons annexées à la classe de Médecine,
diffèrent de celles qui font partie des Collèges. Deux de ces chaires
sont relatives aux soins que demandent les hommes atteints d'épidémie
et les animaux attaqués d'épizootie.

Le but de la troisième chaire est d'instruire dans l'art de secourir
les hommes dont la vie est menacée par quelque danger pressant et
imprévu. Telles sont les personnes noyées et asphyxiées, celles dont
les membres sont gelés, celles qu'un animal enragé a mordues, etc.,
etc. A cet article se rapporteront les nombreux objets de salubrité
publique, qui, considérés d'une manière expérimentale, doivent tous
faire partie de cet enseignement. Nous proposons encore que ce
Professeur soit chargé de faire chaque année un cours sur les maladies
des artisans, comme celles auxquelles sont sujets les doreurs,
chapeliers, peintres, mineurs, etc.

Ce que la classe de Médecine fera encore de très-utile sera de
correspondre avec les Directoires sur tout ce qui concerne la santé du
peuple, de recueillir l'histoire médicale des années et celle des
maladies populaires, de faire connoître leur origine, leur
accroissement, leur communication, leur nature, leurs changemens, leur
fin, leur retour et la manière dont elles se succèdent. Ces annales
seront un des plus beaux et des plus utiles ouvrages qu'aient exécuté
les hommes.

5º. Que la médecine et la chirurgie des animaux doivent être réunies à
la médecine humaine, c'est une proposition qui n'a besoin que d'être
énoncée pour qu'on en reconnoisse la vérité. Les grands principes de
l'art de guérir ne changent point; leur application seule varie. Il
faut donc qu'il n'y ait qu'un genre d'école, et qu'après y avoir
établi les bases de la science, on cherche, par des travaux divers à
en perfectionner toutes les parties. Ainsi, la classe de médecine
s'occupera aussi du progrès de l'art vétérinaire, et les établissemens
qui auront cet avancement pour objet, seront dirigés de manière qu'il
lui soit facile de multiplier les essais qui tendront à ce but
désirable.

6º. La Botanique a été jusqu'ici en France la seule partie de
l'histoire naturelle pour laquelle on ait fondé des chaires et ordonné
des voyages. La connoissance des animaux est cependant plus près de
nous que celle des plantes. Les chaires que nous proposons d'annexer à
la classe de Zoologie et d'Anatomie, sont d'une création tout-à-fait
nouvelle. Nulle part on n'a encore démontré méthodiquement la
structure tant extérieure qu'intérieure des nombreux individus qui
composent le règne animal. Ces leçons ne seroient pas seulement
curieuses; les produits d'un grand nombre d'animaux servent à la
médecine et aux arts. Plusieurs sont venimeux, et les parties qui
préparent ou qui communiquent le poison, sont importantes à connoître.
Enfin, la comparaison des organes doit fournir des résultats nouveaux,
des découvertes dont la physique animale saura faire son profit.

7º. Ce ne seront pas seulement les chaires nouvelles qui rendront
l'Institut recommandable, ce seront encore celles qui, sans avoir
tout-à-fait le mérite de la nouveauté, par des mesures bien
concertées, deviendront infiniment plus utiles qu'elles ne l'étoient
auparavant. Jusqu'à ce jour, nulle surveillance réelle n'a répondu de
l'exactitude des professeurs: dans notre plan, chaque classe
sera chargée du choix, et de l'inspection des maîtres qui lui
appartiendront; et lorsque plusieurs enseigneront la même partie
comme les mathématiques, par exemple, ils se concerteront tellement
entre eux, qu'en alternant, l'un commence lorsque l'autre finira.
Ainsi les élèves trouveront chaque année un cours ouvert, et ils ne
seront jamais retardés dans leurs études.

En réunissant ces chaires éparses à un point central, en y en ajoutant
de nouvelles qui ne laissent sans enseignement aucune partie des
lettres, des sciences et des arts, en faisant ainsi servir l'éducation
publique à l'Institut national dont les leçons fourniront le
complément, on fera tout ce qu'il est possible de faire pour le
développement de l'esprit et le progrès des connoissances, et l'on
rendra inébranlables les bases sur lesquelles se fonde et se perpétue
la liberté publique.

Nous ajouterons que les dépenses nécessaires pour mouvoir cette
immense machine, surpasseront à peine celles que le gouvernement a
destinées jusqu'ici à l'entretien des divers établissemens auxquelles
l'Institut doit réunir tant de créations nouvelles.

Des tableaux joints à ce rapport présentent la suite de nos idées sur
l'enchaînement des connoissances humaines et sur les attributions que
nous croyons devoir être faites aux sections et aux classes de
l'Institut.

       *       *       *       *       *

VOICI l'ordre des tableaux annexés à ce rapport.

1º. Programme des sciences philosophiques, des belles-lettres et des
beaux-arts.

2º. Programme des sciences mathématiques et physiques et des arts.

3º. Section première de l'Institut national, comprenant les sciences
philosophiques, les belles-lettres et les beaux-arts, divisée en dix
classes. On y trouve le développement de tout ce qui est relatif aux
six premières classes qui doivent tenir des séances communes.

4º. Tableau de la septième classe de la section première, comprenant
la peinture et la sculpture.

5º. Tableau de la huitième classe de la section première, comprenant
l'architecture décorative.

6º. Section seconde de l'Institut national, comprenant les sciences
mathématiques et physiques et les arts mécaniques, divisée en dix
classes. On y trouve le développement de tout ce qui est relatif aux
six premières classes qui doivent tenir des séances communes.

7º. Tableau de la septième classe de la section seconde, comprenant
l'agriculture.

8º. Tableau de la huitième classe de la section seconde, comprenant la
médecine, la chirurgie et la pharmacie.

9º. Tableau de la neuvième classe de la section seconde, comprenant
l'architecture sous le rapport de la construction.

    _Nota._ Nous n'avons point présenté le tableau de plusieurs
    classes nouvelles, parce que ces classes n'étant que des
    dépendances de quelques-unes des sections de l'Institut, elles
    ne pourront être organisées qu'après qu'on aura pris
    connoissance des plans qui seront fournis par ces sections.
    C'est ainsi que la classe des arts ne sera formée qu'après
    avoir consulté la seconde section de l'Institut.



MOYENS D'INSTRUCTION.


NOUS venons de parcourir les divers objets qui composeront
l'Instruction publique: et déjà l'on a dû voir qu'ils ne peuvent tous
être placés, sur la même ligne; que plusieurs tiennent aux premières
lois de la nature, applicables à toute société qui marche vers sa
perfection; que d'autres sont une conséquence immédiate de la
Constitution que la France vient de se donner; que d'autres enfin sont
relatifs à l'état actuel, mais variable, des progrès et des besoins de
l'esprit humain; d'où il résulte qu'ils ne doivent pas être
indistinctement énoncés dans vos Décrets avec ce caractère
d'immutabilité qui n'appartient qu'à un petit nombre.

Dans cette distribution d'objets on retrouve l'empreinte d'une
Institution vraiment nationale, soit parce qu'ils seront déterminés et
coordonnés conformément au voeu de la Nation, soit sur-tout parce
qu'il n'en est aucun qui ne tende directement au véritable but d'une
Nation libre, le bien commun né du perfectionnement accéléré de tous
les individus; mais c'est particulièrement dans les moyens qui vont
être mis en activité, que ce caractère national doit plus fortement
s'exprimer.

A la tête de ces moyens doivent incontestablement être placés _les
Ministres de l'instruction_. Nous nous garderons de chercher à les
venger ici de ce dédain superbe et protecteur dont ils furent si
long-temps outragés: une semblable réparation seroit elle-même un
outrage; et certes il faudroit que l'esprit public fût étrangement
resté en arrière, si nous étions encore réduits à une telle nécessité.
Sans doute, ceux qui dévouent à-la-fois et leur temps et leurs
facultés au difficile emploi de former des hommes utiles, des citoyens
vertueux, ont des droits au respect et à la reconnoissance de la
Nation; mais, pour qu'ils soient ce qu'ils doivent être, il faut
qu'ils parviennent à ces fonctions par un choix libre et sévère. Il
convient donc qu'ils soient nommés par ceux-là même à qui le peuple a
remis la surveillance de ses intérêts domestiques les plus chers, et
que leurs relations journalières mettent plus à portée de connoître et
d'apprécier les hommes dans leurs moeurs et dans leurs talens. Il faut
que ce choix ne puisse jamais s'égarer: il importe donc qu'il soit
dirigé d'avance par des règles qui, en circonscrivant le champ de
l'éligibilité, rendront l'élection toujours bonne, toujours
rassurante, et presque inévitablement la meilleure. Il faut, pour
qu'ils se montrent toujours dignes de leurs places, qu'ils soient
retenus par le danger de la perdre; il importe donc qu'elle ne soit
pas déclarée inamovible. Mais il faut aussi, pour qu'ils s'y disposent
courageusement par d'utiles travaux, qu'ils aient le droit de la
regarder comme telle: il est donc nécessaire que leur déplacement soit
soumis à des formalités qui ne soient jamais redoutables pour le
mérite. Enfin, il faut que la considération, l'aisance et un repos
honorable soient le prix et le terme de tels services: il est donc
indispensable que la Nation leur prépare, leur assure ces avantages,
dont la perspective doit les soutenir et les encourager dans cette
noble, mais pénible carrière.

L'institution des Maîtres de l'enseignement, réglée suivant ces
principes, offre la plus forte probabilité qu'il s'en suivra une
multitude de bons choix; et cette probabilité ira de jour en jour en
croissant: car, si les instituteurs sont destinés à propager
l'instruction, il est clair que l'instruction, à son tour, doit créer
et multiplier les bons instituteurs.

Ce premier objet se trouveroit incomplet, si vous ne le réunissiez,
dans votre surveillance, à ce qui concerne les ouvrages que le temps
nous a transmis, et qu'on doit aussi regarder comme les Instituteurs
du genre humain. Comment, pour le bien de l'instruction, rendre plus
facilement et plus utilement communicatives toutes les richesses
qu'ils renferment? Cette question appartient essentiellement à notre
sujet; et, sous ce point de vue, l'organisation des _bibliothèques_
nous a paru devoir être placée dans l'ordre de notre travail, à côté
des Maîtres de l'enseignement.

Vous venez de recouvrer ces vastes dépôts des connoissances humaines.
Cette multitude de livres perdus dans tant de monastères, mais, nous
devons le dire, si savamment employés dans quelques-uns, ne sera point
entre vos mains une conquête stérile; pour cela, non-seulement vous
faciliterez l'accès des bons ouvrages, non-seulement vous abrégerez
les recherches à ceux pour qui le temps est le seul patrimoine, mais
vous hâterez aussi l'anéantissement si désirable de cette fausse et
funeste opulence sous laquelle finiroit par succomber l'esprit humain.
Une foule d'ouvrages, intéressans lorsqu'ils parurent, ne doivent être
regardés maintenant que comme les efforts, les tatonnemens de l'esprit
de l'homme se débattant dans la recherche de la solution d'un
problème: par une dernière combinaison, le problème se résout; la
solution seule reste; et dès-lors toutes les fausses combinaisons
antérieures doivent disparoître: ce sont les ratures nombreuses d'un
ouvrage, qui ne doivent plus importuner les yeux quand l'ouvrage est
fini.

Donc chaque découverte, chaque vérité reconnue, chaque méthode
nouvelle devroit naturellement réduire le nombre des livres.

C'est pour remplir cette vue, et aussi pour rendre utilement
accessibles les bons ouvrages à ceux qui veulent s'instruire, que
doivent être ordonnés la distribution des bibliothèques, leur
correspondance et les travaux analytiques de ceux par qui elles seront
dirigées.

Ainsi chacun des quatre-vingt-trois Départemens possédera dans son
sein une bibliothèque. Chacun d'eux, héritier naturel des
bibliothèques monastiques, trouvera, dans la collection de ces livres,
un premier fonds qu'il épurera, et qui s'enrichira chaque année tant
par ses pertes que par ses acquisitions. Une distribution nouvelle
rendra ces richesses utilement disponibles.

Paris offrira sur-tout le modèle d'une organisation complette.

Les plus savans bibliographes ont pensé que l'immense collection des
livres que renferme Paris, pourroit être, pour le plus grand avantage
de ceux qui cultivent l'étude, divisé en cinq classes; que chaque
classe formeroit une bibliothèque, et que leur réunion fictive
composeroit la bibliothèque nationale; que chacune de ces sections,
sans manquer toutefois des livres élémentaires, des livres principaux,
sur toutes les sciences qui doivent se trouver par tout, seroit
spécialement affectée à une science, à une faculté en particulier; que
par-là le service de la bibliothèque nationale deviendroit plus
prompt, plus commode; que chacun, des préposés aux cinq sections,
particulièrement attaché à une partie, le connoîtroit mieux, seroit
plus en état de la classer, de la perfectionner, de l'analyser, de
l'enrichir de tout ce qui lui manque, et sur-tout de diriger dans
leurs études tous ceux qui auroient à faire des recherches
particulières dans la faculté dominante de sa section. Ainsi,
bibliothèque mieux fournie, bibliothécaire plus instruit, par conséquent
secours plus nombreux et plus expéditifs.

Mais on a pensé en même temps que cette distribution ne devoit se
faire que sur les livres que nous fournissent les Communautés du
Département de Paris; que la bibliothèque du Roi, regardée de tout
temps comme nationale, étant déjà toute formée, toute organisée,
devoit rester ce qu'elle est, et ne pas disperser ses richesses dans
les diverses sections de la nouvelle bibliothèque; que même il étoit
naturel qu'elle acquît ce qui lui manque dans les bibliothèques
ecclésiastiques supprimées, ainsi que la bibliothèque de la
Municipalité de Paris, qui, enrichie et complettée par ce moyen,
pourroit servir de bibliothèque de Département.

La bibliothèque du Roi est le premier des dépôts. Il faut chercher à
le perfectionner; il seroit déraisonnable de le dénaturer et de le
détruire.

Quant aux bibliothèques des Départemens, chacune d'elles sera divisée,
mais dans le même local, en cinq classes, pour correspondre plus
facilement aux sections de la bibliothèque nationale existante à
Paris.

Cette correspondance fournira les premiers matériaux à un journal d'un
genre nouveau que vous devez encourager. Cet ouvrage, qui ne devra
point être assujetti à une périodicité funeste à toutes les
productions, aura un but philosophique et très-moral: destiné d'abord
à faire connoître le nombre, la nature des livres ou manuscrits de
chaque Département, à perfectionner leurs classifications, leurs
sous-divisions, et à fixer les recherches inquiètes des savans, il
offrira bientôt des notices analytiques sur tout ce que le temps
commande d'abréger, des choix heureux, des simplifications savantes
qui réduiront insensiblement à un petit nombre de volumes nécessaires
ce que les travaux de chaque siècle ont produit de plus intéressant;
il disposera les matériaux de ce qui est incomplet, préparera les
méthodes, apprendra ce qui est fait, ce qu'on ne doit plus chercher,
nous dira combien chaque vérité, chaque découverte rend inutiles
d'ouvrages, de portions d'ouvrages, et sur-tout hâtera leur
anéantissement réel, d'abord en réduisant au plus petit nombre
possible, c'est-à-dire, si l'on peut parler ainsi, à des individus
uniques, cette foule d'ouvrages superflus, multipliés avec tant de
profusion, et en livrant ensuite à la bienfaisante rigueur du temps le
soin de détruire absolument l'espèce entière condamnée à ne plus se
reproduire.

Peut-être même un tel journal pressera-t-il l'opinion publique au
point qu'on regardera, non comme courageux, mais comme simple et
raisonnable, de détruire tout à fait, d'époques en époques, une
prodigieuse quantité d'ouvrages qui n'offriront plus rien, même à la
curiosité, et qu'il seroit puéril de vouloir encore conserver.

L'esprit se soulage par l'espoir que cette multitude immense de
productions tant de fois répétées par l'art, et qui n'auroit jamais dû
exister, du moins n'existera pas toujours; qu'enfin les livres qui ont
fait tant de bien aux hommes, ne sont pas destinés à leur faire un
jour la guerre et au physique et au moral. Or, c'est évidement du sein
des bibliothèques que doit sortir le moyen d'en accélérer la
destruction.

Avant de terminer cet article, vous désirez sans doute savoir par
approximation à quoi s'élève sur cet objet la nouvelle richesse
nationale.

Les relevés faits sur les inventaires des établissemens
ecclésiastiques et religieux, au nombre de _quatre mille cinq
cents_ maisons ou à-peu-près, annoncent _quatre millions cent
quatre-vingt-quatorze mille quatre cent-douze_ volumes, dont près de
_vingt-six mille_ manuscrits. Sur ce nombre, la ville de Paris fournit
_huit cent huit mille cent-vingt_ volumes. On a remarqué qu'environ un
cinquième étoit dépareillé, ou de nulle valeur. On évalue donc en
général le nombre des volumes qui forme des ouvrages complets à _trois
millions deux cent mille_, sur lesquels environ _six cent quarante
mille_ à Paris. Il est vrai aussi que certains livres y sont répétés
trois, six, et neuf mille fois, et qu'il n'y a qu'environ _cent mille_
articles différens. Enfin, dans ce nombre de _trois millions deux cent
mille_ se trouvent à-peu-près _deux millions_ de volumes de théologie.

Les deux premiers moyens d'instruction que nous venons de parcourir,
se fortifieront de ceux qui doivent naître des _encouragemens_, des
_récompenses_, et sur-tout des _méthodes_ nouvelles.

Les _encouragemens_ connus sous le nom de _bourses_ offrent quelques
points de discussion. Tout ce qui les concerne se trouve renfermé dans
les questions suivantes, qu'il est indispensable de résoudre.

Quel doit être l'emploi des nombreuses fondations de ce genre qui
existent particulièrement à Paris?

Au profit de qui et par qui doivent-elles être employées?

Faut-il en établir, et à l'aide de quels moyens, dans les lieux où il
n'en existe pas?

Enfin quelles règles à observer dans leur distribution?

Les principes sur les fondations sont connus. Ce qui a été donné pour
un établissement public, a été remis à la Nation qui en est devenue la
vraie dispensatrice, la vraie propriétaire, sous la condition
d'accorder en tout temps l'intention du donateur avec l'utilité
générale. L'Assemblée Nationale peut donc, en se soumettant à ce
principe, disposer du domaine de l'instruction, comme aussi des fonds
de la charité publique. Mais, dans un objet de cette importance, il ne
faut point d'opération hazardeuse. L'espoir du mieux ne permet de rien
compromettre: on doit uniquement s'occuper ici de conserver et
d'appliquer. Il faut donc garder soigneusement à l'instruction tout ce
qui lui fut primitivement consacré; car c'est au moment où elle
s'aggrandit que les secours lui deviennent plus nécessaires. Il faut
que les bourses existantes à Paris soient appliquées à Paris,
non-seulement parce que c'est le voeu des fondateurs, mais parce que
les fonds sur lesquels sont établies ces bourses, existent presque
tous dans la ville même de Paris, et parce que c'est aussi le seul
moyen d'en faire jouir complettement et plus utilement, même tous les
Départemens du Royaume.

Cette dernière raison résout la seconde question sur les bourses.

Au profit de qui et par qui doivent-elles être accordées?

La plupart ont été fondées pour des provinces qui n'existent plus,
pour des classes privilégiées qui n'existent pas davantage. Cette
intention littérale ne peut donc être remplie. Mais elles l'ont été
toutes pour l'encouragement du talent, pour le soulagement de
l'infortune, et, en dernier résultat, pour le plus grand bien public.
Or cette intention, la seule qui doit survivre à tout, sera
parfaitement acquittée, lorsqu'il aura été décidé qu'elles seront
réparties proportionnellement entre tous les Départemens, et que
chacun d'entre eux aura le droit de nommer et d'envoyer à Paris, pour
jouir de ce bienfait, le nombre de sujets qui lui seront désignés par
ce partage.

Mais doit-on, et par quels moyens établir ce genre d'encouragement
dans les lieux où il n'existe pas?

Il est clair que les moyens gratuits d'instruction ne doivent pas
être concentrés exclusivement dans la Capitale; que la justice et
toutes les convenances demandent que, dans chaque Département,
l'instruction soit aussi complette qu'elle peut l'être. Cependant,
comment y faire parcourir tous les degrés d'instruction à ceux que
leur détresse met dans l'impossibilité d'en acquitter les frais,
tandis que leurs dispositions les y appellent? Au moment de la
révision de notre code constitutionnel, vous avez fortement exprimé
votre voeu à cet égard: vous avez pensé qu'il étoit du devoir de
l'Assemblée d'acquitter cette dette de la Nation. Nous vous
proposerons donc d'établir, de fixer dans chaque Département un
certain nombre de bourses qui seront acquittées et appliquées là, et
dont la distribution, dans les différentes Écoles, sera confiée aux
diverses Administrations. Ce moyen ne tardera pas à s'étendre, à
s'aggrandir: il se fortifiera sur-tout, nous n'en doutons point, par
de nombreuses souscriptions volontaires; ces mouvemens spontanés des
peuples libres qui, associant l'homme à tout ce qui s'élève d'utile
autour de lui, vont le porter vers cette multitude d'établissemens
nouveaux où tous les voeux d'une bienfaisance éclairée trouveront à se
satisfaire.

Quant aux règles de la distribution, elles sont simples. Chaque
Administration municipale, surveillant les écoles de son
arrondissement, puisera dans chacune d'elles, par une communication
fréquente, des notions précises sur les titres effectifs de tous ceux
qui aspireront à ce bienfait. Ces notions seront transmises par les
Municipalités aux Districts, par les Districts aux Départemens qui,
les réunissant toutes et combinant ensemble les dispositions, la
conduite et les moyens de fortune, pourront discerner ceux qui
mériteront la préférence, ou, dans le cas presque chimérique d'un
doute absolu, ordonneront une dernière épreuve entre les concurrens.
Cette méthode que l'expérience perfectionnera, nous a paru préférable
à un _concours_ qui seroit toujours et exclusivement décisif, à cette
épreuve incertaine où la timidité a fait souvent échouer des talens
véritables, où la médiocrité hardie a obtenu tant d'avantages. Ce
dernier moyen qui appelle toute l'attention des juges sur un seul
instant, sur un seul ouvrage, peut être conservé dans la carrière des
arts et pour la solution des grands problèmes des sciences; car ici
tout le talent que l'on veut récompenser peut se montrer dans une
seule composition. Mais, lorsqu'il est moins question de talent que de
dispositions, lorsqu'on à moins à récompenser ce qui est fait, qu'à
encourager ce qui peut se faire, lorsque les dispositions sont encore
vagues et n'ont pu se fixer sur un seul objet, il est parfaitement
raisonnable de ne pas s'arrêter à un moment, à une production qui peut
n'être qu'un heureux hazard, et il faut alors se déterminer sur les
indications de toute une année, qui rarement seront trompeuses.

Si la Société doit ce genre d'encouragement aux simples espérances que
donnent des dispositions marquées, elle semble devoir davantage à ce
que le talent produit de réel et d'utile, à tous les succès par
lesquels il se distingue. C'est dans le trésor de l'opinion que
résident sur-tout les moyens précieux d'acquitter cette dette.--On
sait ce que dans tous les temps les récompenses, connues sous le nom
de _prix_, ont produit chez les peuples libres: quelle ne sera pas
leur puissance chez une Nation vive, enthousiaste, avide de toutes les
sortes de gloire?

Ils seront offerts à tous les âges: tous doivent les ambitionner. Le
premier âge, parce qu'il est plus sensible à la louange,
qu'heureusement, elle l'étonne, et qu'elle ne corrompt pas encore ses
actions; l'âge de la raison, parce qu'il sent plus profondément les
outrages de l'envie, et qu'il a besoin de trouver hors de lui et dans
un témoignage irrécusable, un réparateur des injustices individuelles.

Long-temps le mot de _prix_ et toutes les idées qu'il réveille, ont
été relégués dans le dictionnaire de l'enfance, et ont paru y prendre
une sorte de caractère de puérilité; ce préjugé achevera de se
dissiper à votre voix. C'est elle, c'est la voix de la Nation qui,
invoquant et fixant l'opinion, provoquera les efforts, se servira de
l'amour-propre et de l'imagination de l'homme pour le conduire à la
véritable gloire par les routes du bien public, tantôt désignant le
but aux recherches du talent, tantôt le livrant à lui-même et se
confiant à sa marche, toujours montrant la récompense inséparable du
succès. Depuis l'Élève des Écoles Primaires jusqu'au Philosophe
destiné à aggrandir le domaine de la raison, quiconque, dans les
productions recommandées à son talent, aura dépassé ses rivaux, aura
atteint le but, aura osé quelquefois le franchir, recevra, dans un
témoignage éclatant, la juste récompense de ses efforts.

Il faut que tout ce qui est mieux, que tout ce qui est plus utile,
soit désormais à l'abri de l'indifférence et de l'oubli; mais cette
première récompense du talent doit être simple, pure, modeste comme
lui: _une branche_, _une inscription_, _une médaille_, tout ce qui
annonce qu'on n'a pas cru le payer, tout ce qui, respectant sa
délicatesse dans le choix même du prix, semble laisser à l'estime et à
la confiance individuelle le droit et le devoir d'acquitter chaque
jour davantage la dette de la Nation. Voilà ce qu'il convient d'offrir
d'abord au talent.

C'est sur ce principe que doivent être distribués les prix dans toutes
les parties du Royaume. Chaque lieu choisira le moment le plus
solemnel pour honorer le triomphe du talent. Ce jour sera par-tout un
jour de fête, et tous ceux que le choix du peuple aura revêtus d'une
fonction, devront y assister comme étant les organes les plus
immédiats de la reconnoissance publique.

On ne peut parcourir les _moyens_ d'instruction, sans s'arrêter
particulièrement _aux méthodes_, ces véritables instrumens des
sciences qui sont pour les Instituteurs eux-mêmes, ce que ceux-ci sont
pour les Élèves. C'est à elles en effet à les conduire dans les
véritables routes, à applanir pour eux, à abréger le chemin difficile
de l'instruction. Non-seulement elles sont nécessaires aux esprits
communs; le génie le plus créateur lui-même en reçoit d'incalculables
secours, et leur a dû souvent ses plus hautes conceptions: car elles
l'aident à franchir tous les intervalles; et en le conduisant
rapidement aux limites de ce qui est connu, elles lui laissent toute
sa force pour s'élancer au-delà. Enfin pour apprécier d'un mot les
méthodes, il suffira de dire que la science la plus hardie, la plus
vaste dans ses applications, l'_algèbre_ n'est elle-même qu'une
méthode inventée par le génie, pour économiser le temps et les forces
de l'esprit humain. Il est donc essentiel de présenter quelques vues
sur ce grand moyen d'instruction. Sans doute que l'infatigable
activité des esprits supérieurs, encouragée et fortement secondée par
la libre circulation des idées, se portera d'elle-même vers cet objet
où tant de découvertes sont encore à faire; mais il faut, autant qu'il
est en nous, épargner d'inutiles efforts; il faut nous aider en ce
moment de tout ce que le génie de la Philosophie a pu nous
transmettre, afin de presser et d'assurer la marche de l'esprit
humain. En un mot, nous avons marqué le but de l'instruction; il nous
reste à marquer, à indiquer du moins les principales routes, et à
fermer sans retour celles qui si long-temps n'ont servi qu'à égarer
les hommes.

Pour ne point se perdre dans cet immense sujet, nos méditations se
sont portées, bien moins sur les sciences en particulier que sur le
principe et la fin de toutes les sciences; car c'est-là sur-tout qu'il
faut appeler en ce moment les efforts du talent et les idées
créatrices de tous les propagateurs de la vérité.

L'homme est un être raisonnable, ou plus exactement peut-être, il est
destiné à le devenir; il faut lui apprendre à penser: il est un être
social; il faut lui apprendre à communiquer sa pensée: il est un être
moral; il faut lui apprendre à faire le bien. Comment l'aider à
remplir cette triple destinée? Par quels moyens parviendra-t-on à
étendre et perfectionner la raison, à faciliter la communication des
idées, à applanir les difficultés de la morale? De telles recherches
sont dignes de notre époque. Voici quelques apperçus, peut-être
quelques résultats que nous confions à l'attention publique.

La _raison_, cette partie essentielle de l'homme, qui le distingue de
tout ce qui n'est pas lui, est néanmoins dans une telle dépendance de
son organisation et des impressions qu'il reçoit, qu'elle paroît
presque tenir le dehors son existence en même temps que son
développement. Il faut donc surveiller ces impressions premières,
auxquelles sont comme attachées et la nature et la dignité réelle de
l'homme.

Et d'abord, qu'il soit prescrit de bannir du nouvel enseignement tout
ce qui jadis n'étoit visiblement propre qu'à corrompre, qu'à enchaîner
cette première faculté; et les superstitions de tout genre dont on
l'effrayoit, et qui exerçoient sur elle et contre elle un si terrible
empire long-temps encore après que la réflexion les avoit dissipées;
et toutes ces nomenclatures stériles qui, n'étant jamais l'expression
d'une idée sentie, étoient à-la-fois une surcharge pour la mémoire,
une entrave pour la raison; et ce mode bizarre d'enseignement où les
connoissances étant classées, étant prisées dans un rapport inverse
avec leur utilité réelle, servoient bien plus à dérouter, à tromper la
raison qu'à l'éclairer; et ces méthodes gothiques qui, convertissant
obstacles jusqu'aux règles destinées à accélérer sa marche, la
faisoient presque toujours rétrograder. Il est temps de briser toutes
ces chaînes: il est temps que l'on rende à la raison son courage, son
activité, sa native énergie, afin que, libre de tant d'obstacles, elle
puisse rapidement et sans détour avancer dans la carrière qui s'ouvre
et s'aggrandit sans cesse pour elle. C'est par vous qu'elle retrouvera
sa liberté; c'est par les méthodes qu'elle en recueillera promptement
les avantages.

Sans doute qu'il existera toujours des différences entre la raison
d'un homme et celle d'un autre homme: ainsi l'a voulu la nature; mais
la raison de chacun sera tout ce qu'elle peut être: ainsi le veut la
Société.

Cependant comment tracer des méthodes à la raison? Comment ouvrir une
route commune à tant de raisons diverses? Comment faire parvenir à
chacune de ces raisons la part de richesses intellectuelles à laquelle
chacune peut et doit prétendre. De tels objets réunis échapperoient
peut-être à des méthodes générales. Je veux en ce moment me borner à
ce qui importe le plus à la perfectibilité de l'homme, c'est-à-dire,
aux moyens de donner à la raison de chaque individu toute la _force_
et toute la _rectitude_ dont elle est susceptible.

La _force_ de la raison dépend particulièrement de la mesure
d'attention qu'on est en état d'appliquer à l'objet dont on s'occupe;
peut-être même n'est-elle que cela; car c'est par elle que la raison
d'un homme se montre toujours supérieure à celle d'un autre homme.
L'attention est une disposition acquise par laquelle l'âme parvient à
échapper aux écarts de l'imagination, à se soustraire aux importunités
de la mémoire, et enfin à se commander à elle-même pour recueillir à
son gré toutes ses forces. C'est alors que l'intelligence peut
s'élever jusqu'à son plus haut degré d'énergie, que la pensée crée
d'autres pensées, et que des idées fugitives et comme inapperçues se
réunissent et deviennent tout-à-coup productives. Mais l'attention
n'est une marque d'étendue et de supériorité qu'autant que l'esprit
peut, en quelque sorte, la prendre à sa volonté, et la transporter
toute entière d'un objet à un autre.

Tel est donc le but auquel il faut tendre dans l'instruction destinée
à la jeunesse: il faut, par tout ce qui peut influer sur ses
habitudes, l'accoutumer à maîtriser sa pensée, à retenir ou rappeller
à son gré ce regard si mobile de l'âme; lui montrer dans cet effort
sur soi, dans cette refrénation intérieure, le principe de tous les
genres de succès, la source des plus belles jouissances de l'esprit.
Il faut enfin faire sortir de son intérêt présent, de ses affections
même les plus impétueuses, le désir persévérant de se commander en
quelque sorte pour en devenir plus libre.

Cet apperçu indiqueroit peut-être la théorie qu'exige cette partie de
l'enseignement; mais le problème reste encore pour nous tout entier à
résoudre.

_Quelle est l'indication précise et complette des moyens propres à
apprendre à tous les hommes à se rendre maîtres de leur attention?_

Un tel problème mérite d'être recommandé à tous ceux qui sont dignes
de concourir à l'avancement de la raison humaine.

La _rectitude_ de la raison tient à d'autres causes; et néanmoins
l'attention qui est le principe de sa _force_, est un grand
acheminement vers cette rectitude: car la disposition de l'âme qui
permet d'observer long-temps un objet, doit être nécessairement un des
premiers moyens pour apprendre à le bien voir. Mais il faut aider ce
moyen; il faut, par des procédés bien éprouvés, assurer à la raison et
lui conserver cette habitude de voir sans effort ce qui est, et cette
constante direction vers la vérité qui alors devient la passion
dominante et souvent exclusive de l'âme. En nous élevant jusqu'à la
hauteur des méthodes les plus générales, il nous a semblé que, pour
atteindre à ce but, il importoit souverainement d'intéresser en
quelque sorte la conscience des élèves à la recherche de tout ce qui
est vrai: (la vérité est en effet la morale de l'esprit, comme la
justice est la morale du coeur). Il importe non moins vivement
d'intéresser leur curiosité, leur ardente émulation, en les faisant
comme assister à la création des diverses connoissances dont on veut
les enrichir, et en les aidant à partager sur chacune d'elles la
gloire même des inventeurs: car ce qui est du domaine de la raison
universelle ne doit pas être uniquement, offert à la mémoire; c'est à
la raison de chaque individu à s'en emparer: il est mille fois prouvé
qu'on ne sait réellement, qu'on ne voit clairement que ce qu'on
découvre, ce qu'on invente en quelque sorte soi-même. Hors de là,
l'idée qui nous arrive, peut être en nous; mais elle n'est pas à nous;
mais elle ne fait pas partie de nous: c'est une plante étrangère qui
ne peut jamais prendre racine. Que faut-il donc? Recommander par
dessus tout l'usage de l'analyse qui réduit un objet quelconque à ses
véritables élémens, et de la synthèse qui le recompose ensuite avec
eux. Par cette double opération qui recèle peut-être tout le secret de
l'esprit humain, à qui nous devons les plus savantes combinaisons de
la métaphysique, et par là les principes de toutes les sciences, on
parvient à voir tout ce qui est dans un objet, et à ne voir que ce qui
y est: on ne reçoit point, une idée; on l'acquiert: on ne voit jamais
trouble; on voit juste, ou l'on ne voit rien. Que faut-il encore?
L'application fréquente et presque habituelle de la méthode rigide des
mathématiciens, de cette méthode qui, écartant tout ce qui ne sert
qu'à distraire l'esprit, marche droit et rapidement à son but,
s'appuie sur ce qui est parfaitement connu pour arriver sûrement à ce
qui ne l'est pas, ne dédaigne aucun obstacle, ne franchit aucun
intervalle, s'arrête à ce qui ne peut être entendu, consent à ignorer,
jamais à savoir mal; et présente le moyen, si non de découvrir
toujours la vérité d'un principe, du moins d'arriver avec certitude
jusqu'à ses dernières conséquences. Cette méthode est applicable à
plus d'objets qu'on ne pense, et c'est un grand service à rendre à
l'esprit humain que de l'étendre sur tous ceux qui en sont
susceptibles. Ainsi, nouveau problème à résoudre.

_Comment appliquer l'esprit d'analyse et la méthode rigoureuse des
mathématiciens aux divers objets des connoissances humaines?_

C'est encore ici à la Nation à interroger, et c'est au temps à nous
montrer celui qui sera digne d'apporter la réponse à cette question.

Au don de penser succède rapidement le don de communiquer ce qu'on
pense; ou plutôt l'un est tellement enchaîné à l'autre, qu'on ne peut
les concevoir séparés que par abstraction. De cette vérité rendue
particulièrement sensible de nos jours, il suit que tout ce qui
augmente les produits de la pensée, agit simultanément sur le signe
qui l'accompagne, comme aussi que le signe perfectionné accroît,
enrichit et féconde à son tour la pensée; mais cette conséquence
incontestable et purement intellectuelle ne doit pas nous suffire; et
ici s'offrent à l'esprit d'intéressantes questions à discuter.

Une singularité frappante de l'état dont nous nous sommes affranchis,
est sans doute que la langue nationale, qui chaque jour étendoit ses
conquêtes au-delà des limites de la France, soit restée au milieu de
nous comme inaccessible à un si grand nombre de ses habitans, et que
le premier lien de communication ait pu paroître pour plusieurs de nos
contrées une barrière insurmontable. Une telle bizarrerie doit, il est
vrai, son existence à diverses causes agissant fortuitement et sans
dessein; mais c'est avec réflexion, c'est avec suite que les effets
en ont été tournés contre les peuples. Les Écoles primaires vont
mettre fin à cette étrange inégalité: la langue de la Constitution et
des lois y sera enseignée à tous; et cette foule de dialectes
corrompus, derniers restes de la féodalité sera contrainte de
disparoître: la force des choses le commande. Pour parvenir à ce but,
à peine est il besoin d'indiquer des méthodes: la meilleure de toutes
pour enseigner une langue dans le premier âge de la raison, doit en
effet se rapprocher de celle qu'un instinct universel a suggérée pour
montrer à l'enfance de tous les pays le premier langage qu'elle
emploie; elle doit n'être qu'une espèce de routine, raisonnée, il est
vrai, et éclairée par degrés, mais nullement précédée des règles de la
grammaire: car ces règles, qui sont des résultats démontrés pour celui
qui sait déjà les langues et qui les a méditées, ne peuvent en aucune
manière être des moyens de les savoir pour celui qui les ignore: elles
sont des conséquences; on ne peut, sans faire violence à la raison,
les lui présenter comme des principes.

Mais si l'on peut laisser au cours naturel des idées le soin de rendre
universelle parmi nous une langue dont chaque instant rappellera le
besoin, on ne doit pas confier au hazard le moyen de la perfectionner.
La langue françoise, comme toutes les autres, a subi d'innombrables
variations auxquelles le caprice et des rencontres irréfléchies ont eu
bien plus de part que la raison: elle a acquis, elle a perdu, elle a
retrouvé une foule de mots. D'abord stérile et incomplette, elle s'est
chargée successivement d'abstractions, de composés, de dérivés, de
débris poëtiques. Pour bien apprécier les richesses qu'elle possède et
celles qui lui manquent, il faut avant tout se faire une idée juste de
son état actuel; il faut montrer à celui dont on veut éclairer la
raison par le langage, quel a été le sens primitif de chaque mot,
comment il s'est altéré, par quelle succession d'idées on est parvenu
à détacher d'un sujet ses qualités pour en former un mot abstrait qui
ne doit son existence qu'à une hardiesse de l'esprit; il faut
rappeller le figuré à son sens propre, le composé au simple, le dérivé
à son primitif; par-là tout est clair; il règne un accord parfait
entre l'idée et son signe, et chaque mot devient une image pure et
fidèle de la pensée.

Ici commence le perfectionnement de la langue. Et d'abord la
révolution a valu à notre idiome une multitude de créations qui
subsisteront à jamais, puisqu'elles expriment ou réveillent des idées
d'un intérêt qui ne peut périr; et la langue politique existera enfin
parmi nous; mais, plus les idées sont grandes et fortes, plus il
importe que l'on attache un sens précis et uniforme aux signes
destinés à les transmettre; car de funestes erreurs peuvent naître
d'une simple équivoque. Il est donc digne des bons citoyens, autant
que des bons esprits, de ceux qui s'intéressent à la fois au règne de
la paix et au progrès de la raison, de concourir par leurs efforts à
écarter des mots de la langue françoise, ces significations vagues et
indéterminées, si commodes pour l'ignorance et la mauvaise foi, et qui
semblent receler des armes toutes prêtes pour la malveillance et
l'injustice. Ce problème très-philosophique et qu'il faut généraliser
le plus possible, demande du temps, une forte analyse et l'appui de
l'opinion publique pour être complettement résolu. Il n'est pas
indigne de l'Assemblée Nationale d'en encourager la solution.

Un tel problème, auquel la création et le danger accidentel de
quelques mots nous ont naturellement conduits, s'est lié dans notre
esprit à une autre vue. Si la langue françoise a conquis de nouveaux
signes, et s'il importe que le sens en soit bien déterminé, il faut
en même-temps qu'elle se délivre de cette surcharge de mots qui
l'appauvrissoient et souvent la dégradoient. La vraie richesse d'une
langue consiste à pouvoir exprimer tout avec force, avec clarté, mais
avec peu de signes. Il faut donc que les anciennes formes
obséquieuses, ces précautions timides de la foiblesse, ces souplesses
d'un langage détourné qui sembloit craindre que la vérité ne se
montrât toute entière, tout ce luxe imposteur et servile qui accusoit
noire misère, se perde dans un langage simple, fier et rapide; car là
où la pensée est libre, la langue doit devenir prompte et franche, et
la pudeur seule a le droit d'y conserver ses voiles.

Qu'on ne nous accuse pas toutefois de vouloir ici calomnier une langue
qui, dans son état actuel, s'est immortalisée par des chefs-d'oeuvres.
Sans doute que par-tout les hommes de génie ont subjugué les idiomes
les plus rebelles, ou plutôt par-tout ils ont su se créer un idiome à
part; mais il a fallu tout le courage, toute l'audace de leur talent,
et la langue usuelle n'en a pas moins conservé parmi nous l'empreinte
de notre foiblesse et de nos préjugés. Il est juste, il est
constitutionnel que ce ne soit plus désormais le privilège de quelques
hommes extraordinaires de la parler dignement; que la raison la plus
commune ait aussi le droit et la facilité de s'énoncer avec noblesse;
que la langue françoise s'épure à tel point, qu'on ne puisse plus
désormais prétendre à l'éloquence sans idées, comme il ne sera plus
permis d'aspirer à une place sans talens; qu'en un mot, elle reçoive
pour tous un nouveau caractère et se retrempe en quelque sorte dans la
liberté et dans l'égalité. C'est vers ce but non moins philosophique
que national que doit se porter une partie des travaux des nouveaux
Instituteurs.

Un Ministre immortel dans les annales du despotisme ne jugea pas
indifférent à sa gloire, et sur-tout à ses vues, de réserver une
partie de ses soins au progrès et à ce qu'il nommoit le
perfectionnement de la langue françoise: en cela il voyoit
profondément et juste. L'Assemblée Nationale, qui certes connoît et
connoît bien autrement la puissance de la parole, qui sait combien les
signes ont d'empire, ou plutôt d'action sur les idées et par elles sur
les habitudes qu'elle veut faire naître ou affermir, et qui désire que
la raison publique trouve sans cesse dans la langue nationale un
instrument vigoureux qui la seconde et ne la contrarie jamais, sentira
sans doute aussi, mais dans des vues bien différentes, combien un tel
objet importe à l'intérêt et à la gloire de la Nation. Ainsi:

_Notre langue a perdu un grand nombre de mots énergiques qu'un goût,
plutôt foible que délicat, a proscrits; il faut les lui rendre: les
langues anciennes et quelques-unes d'entre les modernes sont riches
d'expressions fortes, de tournures hardies qui conviennent
parfaitement à nos nouvelles moeurs; il faut s'en emparer; la langue
françoise est embarrassée de mots louches et synonymiques, de
constructions timides et traînantes, de locutions oiseuses et
serviles; il faut l'en affranchir._ Voilà le problème complet à
résoudre.

Si la langue nationale est le premier des moyens de communication
qu'il importe de cultiver, l'enseignement simultané des autres
langues, de celles sur-tout qui nous ont transmis des modèles
immortels, est un moyen auxiliaire et puissant qu'il seroit coupable
de négliger: car, sans parler des beautés qu'elles nous apportent et
qui expirent dans les traductions, on ne doit pas perdre de vue que,
par leur seul rapprochement, les langues s'éclairent et
s'enrichissent; que, surveillées en quelque sorte l'une par l'autre,
elles s'avertissent de leurs défauts, se prêtent mutuellement des
images; qu'elles fortifient, par leur contraste, par leur opposition
même, les facultés intellectuelles de celui qui les réunit. L'idée
qui nous appartient sous divers signes, est en effet bien plus
profondément en nous, bien plus intimement à nous: c'est une propriété
dont à peine nous soupçonnions d'abord l'existence, et qui reçoit une
nouvelle garantie et comme un nouveau titre de chacun des témoins
nouveaux qui la constatent.

Cette action mutuelle des langues qui, s'épurant ainsi l'une par
l'autre, concourent par leur influence réciproque à imprimer à la
pensée un nouveau degré de force et clarté, a dû insensiblement élever
l'écrit jusqu'à l'idée d'une langue commune et universelle, qui, née
en partie du débris des autres, trouveroit, soit en elles, soit hors
d'elles, les élémens les plus analogues avec toutes nos sensations, et
par-là deviendroit nécessairement la langue humaine. Il paroît que
cette idée, ou plutôt une idée semblable, a occupé quelque temps un
des plus grands Philosophes du dernier siècle: il sembloit à
_Leibnitz_, que pour hâter les progrès de la raison, on devoit
chercher, non à vaincre successivement, mais à briser à-la-fois tous
les obstacles qui empêchent ou retardent la libre communication des
esprits; que, dans l'impossibilité d'apprendre cette multitude
d'idiomes disparates qui les séparent, il falloit en former ou en
adopter un qui fût en quelque sorte le point central, le rendez-vous
commun de toutes les idées, en un mot, qui devînt pour la pensée ce
que l'algèbre est pour les calculs. Une telle vue a dû étonner par sa
hardiesse, et l'on n'a pas tardé à la ranger dans la classe des
chimères: il faudroit en effet que les nouveaux signes universellement
adoptés, fussent une image tellement sensible de nos idées, qu'attiré
ou ramené vers eux comme par enchantement, le genre humain s'étonnât
d'en avoir, jusqu'à ce jour, adopté d'autres, qu'ils fussent en un mot
presque aussi clairement représentatifs de la pensée, que l'or et
l'argent le sont de la richesse. Or de tels signes sont-ils dans la
nature? Peuvent-ils exister pour toutes les idées?

Gardons-nous pourtant de fixer trop précipitamment le terme où doivent
s'arrêter sur de semblables questions les recherches de l'esprit
humain: car, si dans toute l'étendue que présente ce problème, on est
en droit de le regarder comme insoluble, il est cependant permis de
penser que les efforts, même impuissans pour les résoudre, ne seraient
pas tout-à-fait perdus, et que chaque pas que l'on feroit dans cette
recherche, dût le terme se reculer sans cesse, chaque découverte, dans
cette région presque idéale, apporteroit quelques richesses à la
langue, quelques moyens nouveaux à la raison.

Déjà des hommes, inspirés par le génie de l'humanité, ont presque
atteint la solution de ce hardi problème. On les a vus, pour consoler
les êtres affligés que la nature a déshérités d'un sens, inventer de
nos jours et perfectionner rapidement cette langue des signes qui est
l'image vivante de la pensée, dont tous les élémens sensibles à l'oeil
ne laissent appercevoir rien d'arbitraire, par qui les idées même les
plus abstraites deviennent presque visibles, et qui, dans sa
décomposition, simple à la fois et savante, présente la véritable
grammaire, non des mots, mais des idées. Une telle langue rempliroit
toutes les conditions du problème, si par elle, comme par la parole
écrite, on parvenoit à transmettre la pensée à des distances
indéfinies; mais jusqu'à présent, on n'a pu que la parler et non
l'écrire; et ceux qui la possèdent le mieux, sont réduits, pour se
faire entendre de loin, à la traduire en une des langues usuelles.
Jusqu'à ce qu'on ait trouvé le moyen de la transcrire, au lieu de la
traduire, elle restera donc à la vérité une des plus belles, une des
plus utiles inventions des hommes: elle sera peut-être la première des
méthodes pour rendre l'esprit parfaitement analytique, pour le
prémunir contre une multitude d'erreurs qu'il doit à l'imperfection
de nos signes, pour corriger enfin les vices innombrables de nos
grammaires. Sous ces points de vue, elle ne pourra être ni trop
méditée, ni trop fortement encouragée; mais elle ne sera point, encore
une langue universelle.

Ces réflexions sur les langues, les divers points de vue sous lesquels
nous avons considéré ce sujet fécond, et enfin les problèmes proposés
ou indiqués, nous paroissent devoir remplir l'objet de cet article,
celui de préparer et d'assurer un jour à la raison tous les moyens de
communication qu'elle peut désirer.

Ce n'est pas assez d'apprendre à penser à l'être raisonnable,
d'apprendre à communiquer sa pensée à l'être social, il faut
particulièrement apprendre à faire le bien à l'être moral.

Faire le bien, le faire chaque jour mieux par un plus grand nombre de
motifs et avec moins d'efforts, c'est là que tout doit tendre dans une
association quelconque. Hors de là, rien n'est à sa place, rien ne
marche à son but. Ainsi les méthodes pour apprendre à communiquer ce
qu'on pense, ne doivent elles-mêmes être réputées que des moyens
indirects pour atteindre jusqu'à la morale, qui est le dernier
résultat de toute société: car les désordres ne sont, bien souvent,
que des erreurs de la pensée, et souvent aussi les habitudes
vertueuses que le résultat naturel de la communication des esprits.

Mais ces moyens éloignés réclament l'appui des méthodes particulières
et directes.

Avant de les présenter, défendons-nous de séparer ici, comme tant de
fois on a osé le faire, la morale publique de la morale privée. Cette
charlatanerie de la corruption est une insulte aux moeurs: quoiqu'il
soit vrai que les rapports changent avec les personnes et les
événemens, il est incontestable que le principe moral reste toujours
le même, sans quoi il n'existeroit point. On peut bien, on doit même
appliquer diversement les règles de la justice; mais il n'y a point
deux manières d'être juste; mais il est absurde de penser qu'il puisse
y avoir deux justices.

Pour arriver à l'exacte définition de _la morale_, il faut la chercher
dans le rapprochement des idées que le commun des hommes, livrés ou
rendus à eux-mêmes, ont constamment attachées à ce mot. Celle qui
paroît les comprendre toutes, et qu'indique un instinct général autant
que la raison, présente à l'esprit l'art de faire le plus de bien
possible à ceux avec qui l'on est en relation, sans blesser les droits
de personne. Si les relations sont peu étendues, la morale réveille
l'idée des vertus domestiques et privées: elle prend le nom de
patriotisme, lorsque ces relations s'étendent sur la Société entière
dont on fait partie; enfin, elle s'élève jusqu'à l'humanité, à la
philantropie, lorsqu'elles embrassent le genre humain. Dans tous les
cas, elle comprend la justice qui sent, respecte, chérit les droits de
tous; la bonté qui s'unit par un sentiment vrai au bien ou au mal
d'autrui; le courage qui donne la force d'exécuter constamment ce
qu'inspirent la bonté et la justice; enfin ce degré d'instruction qui,
éclairant les premiers mouvemens de l'âme, nous montre à chaque
instant en quoi consistent et ce qu'exigent réellement et la justice,
et la bonté, et le courage. Tels sont les élémens de la morale. De-là
résultent deux vérités: la première, qu'elle est inséparable d'un bien
produit ou à produire, que par conséquent l'effort le plus hardi qui
n'aboutit point là, lui est absolument étranger. Ce n'est point de
l'étonnement, c'est de la reconnoissance qu'elle doit inspirer. La
seconde, qu'elle ne peut se trouver que dans les relations qui nous
unissent à nos semblables: car elle suppose des droits, des devoirs,
des affections réciproques, et particulièrement ce sentiment expensif
qui, nous faisant vivre en autrui, devient par la réflexion le garant
de la justice, comme il est naturellement le principe de la bonté. Il
faut donc ici identité de nature. Sans doute que les rapports de
l'homme avec Dieu, avec soi, et même avec les êtres inférieurs à lui,
ne sont pas étrangers à la morale: mais si la raison y découvre des
motifs souvent très-puissans pour la pratiquer, si, sous ce point de
vue, ils doivent être cultivés, ils doivent être respectés, il est
sensible, à la simple réflexion qu'ils ne peuvent faire eux-mêmes
partie de cette morale science dont il est question. On doit seulement
les considérer comme moyens, tandis que les rapports sociaux sont ici
à la fois et le principe et le but.

La morale ainsi analysée, ainsi circonscrite, quelles méthodes doit
mettre en usage une grande Société pour en pénétrer fortement les
membres qui la composent? Trois principales s'offrent à l'esprit et
embrassent les moyens d'instruction pour la vie entière: la première
est de faire faire à l'enfance un apprentissage véritable de ce
premier des arts et comme un premier essai des vertus que la Société
lui demandera un jour, en organisant cette petite Société naissante
d'après les principes de la grande organisation sociale; la seconde,
de multiplier sans cesse autour de tous les individus et en raison de
leurs affections, les motifs les plus déterminans pour faire le bien;
la troisième est de frapper d'impressions vertueuses et profondes les
sens, les facultés de l'âme, de telle sorte que la morale, qui
pourroit d'abord ne paroître qu'un produit abstrait de la raison, ou
un résultat vague de la sensibilité, devienne un sentiment, un
bonheur, et par conséquent une forte habitude.

La gloire d'un individu est de faire des actions utiles lorsqu'elles
demandent du courage. Le devoir de la Société est de les convertir
tellement en habitude, que rarement l'emploi du courage soit
nécessaire: ce principe est incontestable. C'est donc dans l'enfance
qu'il faut jetter les premières semences de la morale, puis qu'il est
si bien reconnu que les impressions qui datent de ce premier âge de la
vie, sont les seules que le temps n'efface jamais.

Là s'appliqueront sans effort et dans la juste mesure que demandent la
foiblesse et l'inexpérience, les moyens ordinaires d'instruction; mais
un moyen particulier et d'un effet sûr paroît devoir être ajouté
par-tout où les élèves sont constamment réunis sous les yeux de leurs
instituteurs.

Ce moyen, dont on retrouve quelque traces dans les anciennes
institutions des Perses, ainsi que dans quelques cantons Suisses,
consiste à organiser ces jeunes sociétés, quelque temps avant la fin
de l'éducation, de telle sorte que l'exercice anticipé de toutes les
vertus sociales y soit un besoin universellement senti: car, qui doute
qu'en toute chose et sur-tout en morale, la première de toutes les
leçons ne soit la pratique, et que la pratique ne soit complettement
assurée, quand chaque instant en rappelle la nécessité.

Toute réunion qui a un but, est une véritable association; et une
association quelconque, déterminée par un intérêt commun, entraîne la
nécessité d'un gouvernement. Cette vérité ne peut être mise en doute.

Or, dans le gouvernement le plus fractionnaire, le plus subordonné à
la loi et à l'action générale, on retrouve les élémens des divers
pouvoirs qui constituent la grande Société, c'est-à-dire, des volontés
individuelles qui cherchent à se réunir, et des moyens d'exécution qui
demandent à être dirigés; et l'on est porté à combiner ces élémens sur
le modèle qu'on a sous les yeux.

C'est ainsi que, dans l'ancien état des choses, le régime intérieur
de chaque école sembloit s'être formé sur le régime tyrannique sous
lequel la France étoit opprimée.

Une foule de réglemens incohérens, éludés par la faveur, changés par
le caprice; des volontés arbitraires prenant sans cesse la place de la
loi; des punitions qui ne tendoient qu'à flétrir l'âme; des
distinctions humiliantes qui insultoient au principe sacré de
l'égalité; une soumission toujours aveugle; enfin nul rapport de
confiance entre les gouvernans et les gouvernés: telles étoient les
maisons d'instruction: telle étoit la France entière.

Aujourd'hui que le gouvernement représentatif a pris naissance parmi
nous, c'est-à-dire, le gouvernement le plus parfait qu'il soit donné à
l'homme de concevoir, pourroit-on ne pas chercher à en reproduire
l'image dans l'enceinte des sociétés instructives lorsque rien ne s'y
oppose, que la raison le demande, et sur-tout que la morale doit y
trouver infailliblement le moyen de s'étendre et de s'affermir dans
les âmes? Développons cette idée.

_Toute association_, a dit un philosophe, _dont les membres ne peuvent
pas vaquer tous à toute l'administration commune, est obligée de
choisir entre des représentans et des maîtres, entre le despotisme et
un gouvernement légitime_. Cette idée simple et féconde trouve ici une
application directe.

Mais une observation se présente tout-à-coup pour suspendre la
rapidité de la conséquence qu'on pourroit en déduire.

Le principe n'est complettement vrai que lorsque l'association est
formée d'hommes parfaitement égaux, et qui arrivent là avec la
plénitude de leurs droits.

Or, une maison d'instruction étant composée d'Instituteurs et
d'Élèves, d'hommes dont la volonté et la raison sont formées, et de
jeunes gens en qui l'une et l'autre sont incomplettes, enfin
d'individus revêtus d'une autorité, et d'individus qui doivent s'y
soumettre, il est clair qu'on ne peut presser ici le principe de
l'égalité.

Et pourtant si la raison, si la nature des choses demandent que celui
qui instruit soit constamment au-dessus de celui qui est instruit; si,
sous ce rapport, son autorité doit même être pleine et indépendante,
et si l'amour-propre le plus rebelle ne peut en être plus irrité que
ne l'est celui d'un enfant lorsqu'il est porté par un homme fort, il
est également vrai que, hors de là et en ce qui concerne sur-tout le
régime des Écoles, cette autorité ne doit pas être également
illimitée, ou plutôt qu'il faut la placer en d'autres mains pour
qu'ici, comme dans le corps social, la séparation des pouvoirs
garantisse de tout despotisme.

Qu'on ne perde pas de vue que, dans les individus les plus enchaînés
par les institutions sociales, il est une portion de volonté
disponible qui peut être utilement et doit par conséquent être
toujours mise en commun, dès l'instant qu'il se forme entre eux une
association quelconque.

La volonté des jeunes gens, toute imparfaite qu'elle est, se porte
facilement vers ce qui est vrai et juste, parce qu'elle est libre de
préjugés.

Or peut-on ne pas sentir qu'il importe aux Élèves et aux Instituteurs
que ces jeunes volontés, transmises en quelque sorte par des élections
souvent renouvellées jusqu'à un petit nombre d'entre eux qui
deviendront les représentans de tous, se réunissent dans l'exercice
des diverses fonctions administratives et judiciaires que réclame le
maintien de toute société.

C'est alors que les Instituteurs bornés à l'objet qui leur appartient
exclusivement, l'instruction, n'exerçant sur tout le reste qu'une
surveillance directive très-générale, conserveront aisément cette
confiance si nécessaire à leurs travaux, et qu'aucune vengeance
particulière, aucun reproche personnel n'essayera plus d'affoiblir.

Les Élèves, de leur côté, à la fois libres et soumis, supportant sans
peine un joug dont ils sentiront la nécessité, mais ne supportant que
celui là; à l'abri désormais de ces nombreuses injustices qui les
révoltent, et dont le ressentiment se conserve toute la vie; appellés
par des choix toujours purs à participer à l'administration commune, à
devenir des Juges, des Jurés, des Arbitres, des Censeurs; toujours
comptables envers leurs égaux; chargés tour à tour de prévenir les
délits, de les juger, de les faire punir; de distribuer le blâme et la
louange, d'appaiser les dissentions; jaloux, dans l'exercice de ces
intéressantes fonctions, de mériter l'estime de tous sans chercher à
plaire à personne, apprendront de bonne heure à traiter avec les
hommes et leurs passions, à concilier l'exercice de la justice avec
une indulgence raisonnée, s'exerceront à toutes les vertus domestiques
et publiques, au respect pour la loi, pour les moeurs, pour l'ordre
général, sentiront s'élever leur âme au sein de l'égalité, de la
liberté, et sauront enfin ce qu'on ne peut savoir trop tôt et ce
qu'ils eussent ignoré long-temps, que l'homme, à quelque âge que ce
soit, doit plier sous la loi, sous la nécessité, sous la raison,
jamais sous une volonté particulière.

N'est-ce pas là le véritable apprentissage de la vie sociale, et par
conséquent le cours de morale le plus complet, le plus efficacement
instructif? Un réglement facile réalisera les bases de cette
Constitution particulière, si parfaitement analogue à la Constitution
générale de l'Empire.

Il est un second devoir de la Société pour assurer l'empire de la
morale: c'est de rassembler et de fortifier les motifs qui peuvent
porter l'homme à faire le bien dans les divers âges de la vie.

La Société doit exciter l'homme par _l'intérêt_, en lui montrant dans
le bien qu'il fait aux autres, le garant de celui qu'il recevra de
tous, en lui montrant même que, dans cet échange réciproque, il
recevra bien plus qu'il ne donne.

Elle doit l'exciter par _l'honneur_, en rattachant à la morale ce
mobile des âmes ardentes que le préjugé en avoit détaché.

Elle doit l'exciter par la _conscience_, en le rappellant souvent, par
l'organe de ses agens et des instituteurs publics, à ce sens interne
qui, exercé, éclairé de bonne heure, et consulté fréquemment, devient
un inspirateur prompt et sûr, un moniteur incorruptible, et rend
inséparables la vertu et le bonheur, le crime et les remords.

Elle doit sur-tout l'exciter par la _raison_; car il faut avant tout
et après tout s'adresser à cette première faculté de l'homme, puisque
tous les autres mobiles doivent tôt ou tard subir son jugement et sa
révision: il faut montrer à ceux qui se déterminent par réflexion plus
que par sentiment, par conviction plus que par intérêt, que les
vérités, dans l'ordre moral, sont fondées sur des bases
indestructibles, qu'on ne peut les méconnoître sans renoncer à toute
raison; qu'en un mot, la morale la plus sublime n'est presque jamais
que du bon sens.

Elle doit enfin exciter l'homme par _l'exemple_: et ce moyen puissant,
c'est à _l'histoire_ qu'elle doit le demander: car l'orgueil de
l'homme se défendra toujours de le devoir à ses contemporains. Quelle
histoire sera digne de remplir cette vue morale? Aucune sans doute de
celles qui existent: ce qui nous reste de celle des anciens nous offre
des fragmens précieux pour la liberté; mais ce ne sont que des
fragmens: ils sont trop désunis, trop loin de nous; aucun intérêt
national ne les anime, et notre long asservissement nous a trop
accoutumés à les ranger parmi les fables. La nôtre, telle qu'elle a
été tracée, n'est presque par-tout qu'un servile hommage décerné à des
abus: c'est l'ouvrage de la foiblesse écrivant sous les yeux, souvent
sous la dictée de la tyrannie; mais cette même histoire, telle
qu'elle devroit être, telle qu'on la conçoit en ce moment, peut
devenir un fonds inépuisable des plus hautes instructions morales.

Que désormais s'élevant à la dignité qui lui convient, elle devienne
l'histoire des peuples et non plus celle d'un petit nombre de chefs;
qu'inspirée par l'amour des hommes, par un sentiment profond pour
leurs droits, par un saint respect pour leur malheur, elle dénonce
tous les crimes qu'elle raconte; que, loin de se dégrader par la
flatterie, loin de se rendre complice par une vaine crainte, elle
insulte jusqu'à la gloire toutes les fois que la gloire n'est point la
vertu; que par elle une reconnoissance impérissable soit assurée à
ceux qui ont servi l'humanité avec courage, et une honte éternelle à
quiconque n'a usé de sa puissance que pour nuire; que, dans la
multitude de faits qu'elle parcourt, elle se garde de chercher les
droits de l'homme qui certes ne sont point là; mais qu'elle y cherche,
mais qu'elle y découvre les moyens de les défendre que toujours on
peut y trouver; que, pour cela, sacrifiant ce que le temps doit
dévorer, ce qui ne laisse point de trace après soi, tout ce qui est
nul aux yeux de la raison, elle se borne à marquer tous les pas, tous
les efforts vers le bien, vers le perfectionnement social, qui ont
signalé un si petit nombre d'époques, et à faire ressortir les
nombreuses conspirations de tous les genres, dirigées contre
l'humanité avec tant de suite, conçues avec tant de profondeur, et
exécutées avec un succès si révoltant; qu'en un mot, le récit de ce
qui fut, se mêle sans cesse au sentiment énergique de ce qui devoit
être: par là, l'histoire s'abrège et s'aggrandit; elle n'est plus une
compilation stérile; elle devient un système moral; le passé
s'enchaîne à l'avenir, et en apprenant à vivre dans ceux qui ont vécu,
on met à profit pour le bonheur des hommes, jusqu'à la longue
expérience des erreurs et des crimes.

C'est par tous ces moyens, c'est par tous ces motifs intérieurs que la
morale s'imprimera dans l'homme. Il reste à lui en faire parvenir les
impressions par les moyens extérieurs qui sont au pouvoir de la
Société; et ici se présentent à l'esprit les _spectacles_, les
_fêtes_, les _arts_, etc. etc.

Un moyen fécond d'instruction sera éternellement attaché à la
_représentation_ des grands événemens, à la peinture énergique des
grandes passions. S'il est vrai que l'influence de l'art qui les
reproduit sur la scène, s'est fait sentir sous le despotisme, s'il a
déposé dans l'âme des François des germes qui, avec le temps, se sont
développés contre le despotisme lui-même, quels effets ne peut-il pas
produire pour la liberté? Cet art qui, chez les Grecs, appelloit la
haine sur les tyrans, qui offroit l'image de la gloire, du bonheur
d'un peuple libre, et celle de l'avilissement et de l'infortune des
peuples esclaves, ne prépare-t-il pas aux François des tableaux dignes
de rallumer et de perfectionner sans cesse leur patriotisme? Sans
doute c'est là le but vers lequel il va diriger toute sa puissance.

Une vue également morale se manifestera dans les productions d'un
autre genre, ouvrage de ce même art qui change de nom en changeant ses
pinceaux, et qui alors, moins imposant sans être moins utile, trace la
peinture de nos moeurs habituelles dans les conditions privées.
Combien de préjugés nés de la servitude, s'obstinant à exister quand
rien de ce qui les soutenait, ne subsiste; combien dont la crédulité,
moins odieuse qu'amusante, ne peut se résoudre à douter encore de leur
extrême importance; combien enfin qui, terrassés par la loi, mille
fois vaincus par la raison, ont besoin d'être finis par le ridicule,
et de se trouver en quelque sorte témoins de leur propre défaite?
C'est sous ce rapport que la scène françoise deviendra une des
puissances auxiliaires de la révolution; que des talens voués à
l'instruction, mais jusqu'à ce jour plus employés à polir la surface
des moeurs, qu'à en corriger le fonds, serviront et la morale et la
patrie; que la régénération politique, amenant avec elle le
renouvellement des pensées de l'homme, étendra la carrière de celui
des arts qui, par l'illusion, exerce le plus puissant des empires.
Alors la scène françoise se rajeunira, se purifiera; elle se montrera
digne des respects de l'homme le plus sévère, digne de la présence de
tous les états, de tous les Citoyens qui, ayant fui les indiscrétions
de la licence, viendront avec confiance chercher les leçons de la
raison.

Ainsi la morale arrive à l'homme en s'emparant de son intelligence, de
ses sens, de ses facultés, de toutes les puissances de son être.

C'est elle qui va bientôt ordonner, qui va animer ces fêtes, que le
peuple espère, qu'il désire, et que d'avance il appelle _fêtes
nationales_.

Ici l'esprit se porte avec charme vers ces fêtes antiques, où, au
milieu des jeux, des luttes, de toutes les émotions d'une allégresse
universelle, l'amour de la Patrie, cette morale presque unique des
anciens peuples libres, s'exaltoit jusqu'à l'enthousiasme, et se
préparait à des prodiges.

Vous ne voudrez pas priver la morale d'un tel ressort, vous voudrez
aussi conduire les hommes au bien par la route du plaisir.

Vous ordonnerez donc des fêtes.

Mais vos fêtes auront un caractère plus moral: car elles porteront
l'empreinte de cette bienveillance universelle qui embrasse le genre
humain, tandis que le sentiment qui animoit celles des anciens,
confondoit sans cesse l'amour de la cité et la haine pour le reste des
hommes.

Vos fêtes ne seront point toutes religieuses, non que la religion les
proscrive ou les repousse: elle-même s'est parée de leur pompe; mais,
lorsqu'elle n'en est point l'objet principal, lorsque les impressions
qu'elle porte à l'âme, ne doivent point y dominer, il ne convient pas
qu'elle y paroisse: il est plus religieux de l'en écarter. Parmi les
nouvelles fêtes, son culte réclamera toujours celles de la douleur,
pour y porter ses consolations. Le culte de la liberté vous demande
toutes les fêtes de l'allégresse.

Elles ne seront point périodiques; j'en excepte pourtant
l'anniversaire du jour où, les armes à la main, la Nation entière a
juré la sainte alliance de la liberté et de l'obéissance à la loi, et
celui du jour mémorable où l'égalité sembla naître tout-à-coup de la
chute de tous les privilèges. Ces fêtes auront un tel caractère de
grandeur, elles réveilleront tant de sentimens à la fois, qu'il n'est
pas à craindre que l'intérêt qu'elles doivent inspirer, s'affoiblisse
par des retours marqués; mais les autres fêtes doivent, dans chaque
lieu, varier avec les événemens: elles doivent donc conserver ce
caractère d'irrégularité qui convient si bien aux mouvemens de l'âme;
il ne faut pas qu'on les prévoie de trop loin, qu'on les pressente
avec trop de certitude; il ne faut pas qu'elles soient trop
commandées; car la joie comme la douleur ne sont plus aux ordres de
personne.

Elles ne seront pas uniformes: car bientôt la monotonie en auroit
détruit le charme. Elles seront tour à tour nationales, locales,
privées. Vous voudrez que chaque Département rende solemnelle l'époque
où, arrêtant la liste de ses nouveaux citoyens, il montre avec orgueil
à la Patrie ses jeunes défenseurs, ses nouvelles richesses, et vous
verrez avec intérêt chaque famille s'empresser de célébrer encore, par
des fêtes intérieures, et ces mêmes époques publiques, et toutes les
époques particulières de ses événemens domestiques.

Enfin toutes ces fêtes auront pour objet direct les événemens anciens
ou nouveaux, publics ou privés, les plus chers à un peuple libre; pour
accessoires, tous les symboles qui parlent de la liberté, et
rappellent avec plus de force à cette égalité précieuse, dont l'oubli
a produit tous les maux des Sociétés; et pour moyens, ce que les beaux
arts, la musique, les spectacles, les combats, les prix réservés pour
ces jours brillans, offriront dans chaque lieu de plus propre à rendre
heureux et meilleurs les vieillards, par des souvenirs; les jeunes
gens, par des triomphes; les enfans, par des espérances[1].

    [1] La longueur ainsi que la sévérité de notre travail
    nous interdisent sur ce sujet des détails auxquels il eût été
    agréable de se livrer. Ceux qui désireront des développemens
    pleins d'intérêt, pourront lire MM. Barthelemi, Paw et
    Cabanis.

Qu'on ne s'étonne pas d'entendre invoquer ici _les arts_ comme appuis
de la morale. Conserver des souvenirs précieux, éterniser des actions
dignes de mémoire, immortaliser les grands exemples, c'est-là sans
doute enseigner la vertu. Qui ignore que l'imagination, qui s'enflamme
à la vue d'un chef-d'oeuvre, confond, dans le même enthousiasme,
l'imitation parfaite qui l'enchante et le trait sublime qui la ravit;
et que c'est particulièrement dans la première jeunesse que cette
alliance des sensations et des idées, cette influence des impressions
physiques sur les affections de l'âme, produit les effets les plus
vifs et les plus durables.

Les arts n'ont que trop souvent été prostitués aux intérêts de la
tyrannie: elle les employoit à détremper le caractère des peuples, à
leur inspirer les molles affections qui les préparent à recevoir ou à
souffrir la servitude; mais les arts eux-mêmes étoient esclaves
lorsqu'on corrompoint ainsi la noblesse de leur destination: les arts
aussi doivent rompre leurs fers chez un peuple qui devient libre. Il
est vrai que, même sous l'empire des maîtres les plus absolus, on les
a vu créer des chefs-d'oeuvres: mais c'est qu'alors, trompant la
tyrannie, ils savoient se réfugier dans une terre étrangère; ils se
transportoient, ils s'élançoient à Athènes, à Rome, jusques dans
l'Olympe; et c'est-là qu'ils trouvoient cette liberté et ce courage de
conception dont ils ont conservé l'empreinte.

Les arts sont la langue commune des peuples et des siècles. Il en est
un sur-tout particulièrement consacré à l'immortalité: il confie au
marbre et à l'airain, avec les traits des grands hommes, la
reconnoissance de la Patrie qui s'honore en s'acquittant envers eux,
et ajoute à son lustre, en perpétuant leur renommée. Quelle autre
récompense peut entrer en parallèle avec un tel triomphe qui se
perpétue à travers les siècles? Qu'il est beau pour les arts qui ne
vivent que de gloire, d'associer ainsi leurs ouvrages à des noms
impérissables! Et aussi, quelle leçon de morale que la statue d'un
grand homme élevée au milieu de ses concitoyens! Son exemple
s'éternise par le monument qui lui est consacré; et s'il se trouvoit
une stérile époque où des modèles vivans ne pussent s'offrir à
l'ambition de la jeunesse, l'histoire ainsi animée, ainsi vivante,
suffiroit dans tous les temps à son enthousiasme.

La Nation, loin de redouter l'influence des arts, voudra donc se
couvrir de leur gloire: elle les encouragera; elle les honorera; elle
leur confiera ses intérêts; enfin elle les placera dans l'éducation
comme un moyen de plus pour faire chérir la morale. Sparte n'avoit pas
banni de ses institutions l'exercice de la lyre; elle en avoit
seulement retranché quelques cordes dont le son trop attendrissant
étoit capable d'énerver l'âme et d'efféminer les moeurs.

C'est par l'action combinée de tous ces moyens que, sous l'empire
d'une Constitution favorable à tous les développemens, l'homme social
verra s'accroître ses richesses intellectuelles et morales; mais, poux
réaliser ces espérances qui s'ouvrent devant nous, pour que tant de
moyens indiqués ne restent point de vains projets de l'esprit, il faut
qu'ils se produisent et se manifestent dans l'ordre que sollicitent
les besoins de l'homme, et sous un jour qui l'éclaire par degré; il
faut que le talent, s'emparant des découvertes du génie, les rende
accessibles à tous, qu'il aspire, non à détruire toutes difficultés:
car l'esprit humain a besoin de vaincre pour s'instruire; mais à ne
laisser subsister que celles qui demandent de l'attention pour être
vaincues; il faut, en un mot, que des _livres élémentaires_, clairs,
précis, méthodiques, répandus avec profusion, rendent universellement
familières toutes les vérités importantes, et épargnent d'inutiles
efforts pour les apprendre. De tels livres sont de grands bienfaits:
la Nation ne peut ni trop les encourager, ni trop les récompenser.

En appelant l'intérêt national sur ce genre de secours appliqué aux
grands objets que nous venons de parcourir, nous nous reprocherions de
ne pas l'arrêter un instant sur d'autres objets d'une utilité, moins
importante, mais plus directe, mais plus adaptée aux besoins
journaliers et individuels, en un mot, sur ce qui intéresse
particulièrement, la culture et les arts mécaniques.

Comment ne pas former des voeux, pour qu'à l'aide des méthodes et des
livres élémentaires, la théorie de l'utile s'allie enfin à la pratique
dans toutes les parties de l'agriculture; pour qu'on voie cesser cette
étrange séparation qui sembloit faire deux parts distinctes de nos
facultés dans l'art qui demande le plus la réunion de toutes, et qui
offroit le spectacle affligeant de la force et de l'activité sans
lumières, de l'intelligence et des lumières sans action.

Qui pourra dire tout ce qu'une telle discordance, fruit de nos vices
et de nos institutions, a causé de ravages dans nos campagnes?
Par-tout on y trouve la trace profonde de l'erreur: le dépérissement
des forêts, ces produits tardifs de la terre; la perte de nos
bestiaux; l'éducation abandonnée de ces utiles compagnons de nos
travaux; le défaut de pâturage; l'usage multiplié des jachères, ce
long sommeil de nos champs condamnés à la stérilité, tout annonce
l'art encore dans l'enfance, ou plutôt couvert de nos préjugés. Que
seroit-ce si nous analysions tout ce que produit de maux à la fin de
chaque année l'ignorance des premiers principes de la végétation, de
la floraison, de la théorie de la greffe, de la nature des engrais, de
l'influence des saisons, etc? N'est-il pas évident que, pour des
hommes qui, condamnés par le besoin de chaque jour, ne peuvent
accorder que des momens à l'étude de leur art, c'est à des livres
très-élémentaires, écrits avec clarté et avec intérêt, qu'il doit être
spécialement réservé de répandre sur tous ces objets les lumières les
plus nécessaires.

L'effet de ce moyen se fortifiera par la révolution qui va s'opérer
dans nos moeurs.

Dans le temps où il falloit occuper un état auquel un des préjugés
régnans attachât de l'honneur, où d'ailleurs on naissoit magistrat et
guerrier comme on naît de tel sexe, où par conséquent la profession
étoit plutôt le produit de l'espèce que celui du choix, il étoit
presque érigé en principe, qu'un propriétaire enrichi devoit fuir la
source de sa richesse. Travailler son champ étoit une peine; l'habiter
étoit un exil; et dès-lors parmi les hommes à talent on ne voyoit
guères dans nos fertiles campagnes que ceux dont l'ambition trompée
alloit y ensevelir ses regrets.

Désormais on sentira que, dans un pays agricole, tout doit naître
cultivateur. On sera momentanément Magistrat, Guerrier, Législateur;
mais les travaux champêtres feront l'occupation habituelle de l'homme,
et chacun y trouvera le délassement ou même la récompense de ses
fonctions de citoyen: or un tel changement de moeurs, multipliant dans
nos campagnes les expériences utiles, contribuera nécessairement à y
accréditer les bonnes méthodes et à y faire fructifier les principes
que les livres élémentaires auront déjà pu y introduire.

Et quant aux arts mécaniques, de combien de méthodes ils demandent
aussi le secours! Qui n'a pas souffert, qui ne souffre pas encore de
voir un si grand nombre de nos ouvriers livrés à une routine qu'aucun
principe ne dirige ou ne rectifie; contraints à faire venir de dehors
les instrumens même de leur profession quand ils aspirent à
perfectionner leurs ouvrages; entièrement étrangers à la science du
_trait_ si nécessaire et si peu connue, à l'art de prendre une
hauteur, de mesurer un angle, d'en acquérir le sentiment à un
demi-degré près: aux principes raisonnés de l'équilibre, des leviers,
de la romaine, de la balance; ignorant les propriétés les plus
générales de l'air, tous les procédés, toutes les découvertes
applicables aux arts et aux manufactures, dont la Chimie a enrichi de
nos jours l'esprit humain; ne sachant quels sont les corps que
l'humidité allonge, quels sont ceux qu'elle resserre; en un mot, ne
connoissant de l'art que la mécanique la plus grossière et presque
jamais la théorie qui le simplifie et qui l'aggrandit. Et n'est-ce pas
encore ici par des livres méthodiques, réunissant le double suffrage
des théoriciens habiles et des praticiens consommés, que les vrais
principes sur tous ces objets pénétreront dans nos atteliers et qu'ils
y élèveront l'industrie nationale à ce degré de perfection et de
splendeur, auquel la France a montré, même dans son état
d'imperfection, qu'elle étoit digne de prétendre.

       *       *       *       *       *

NOUS avons annoncé au commencement de notre travail des principes
d'instruction pour les femmes: ces principes nous paroissent
très-simples.

On ne peut d'abord séparer ici les questions relatives à leur
éducation de l'examen de leurs droits politiques; car en les élevant,
il faut bien savoir à quoi elles sont destinées. Si nous leur
reconnoissons les mêmes droits qu'aux hommes, il faut leur donner les
mêmes moyens d'en faire usage. Si nous pensons que leur part doive
être uniquement le bonheur domestique et les devoirs de la vie
intérieure, il faut les former de bonne heure pour remplir cette
destination.

Une moitié du genre humain exclue par l'autre de toute participation
au gouvernement; des personnes indigènes par le fait et étrangères par
la loi sur le sol qui les a cependant vu naître; des propriétaires
sans influence directe et sans représentation: ce sont-là des
phénomènes politiques, qu'en principe abstrait, il paroît impossible
d'expliquer; mais il est un ordre d'idées dans lequel la question
change et peut se résoudre facilement. Le but de toutes les
institutions doit être le bonheur du plus grand nombre. Tout ce qui
s'en écarte est une erreur; tout ce qui y conduit, une vérité. Si
l'exclusion des emplois publics prononcée contre les femmes est pour
les deux sexes un moyen d'augmenter la somme de leur bonheur mutuel,
c'est dès-lors une loi que toutes les Sociétés ont dû reconnoître et
consacrer.

Toute autre ambition seroit un renversement des destinations
premières; et les femmes n'auront jamais intérêt à changer la
délégation qu'elles ont reçue.

Or il nous semble incontestable que le bonheur commun, sur-tout celui
des femmes, demande qu'elles n'aspirent point à l'exercice des droits
et des fonctions politiques. Qu'on cherche ici leur intérêt dans le
voeu de la nature. N'est-il pas sensible que leur constitution
délicate, leurs inclinations paisibles, les devoirs nombreux de la
maternité, les éloignent constamment des habitudes fortes, des devoirs
pénibles, et les appellent à des occupations douces, à des soins
intérieurs? Et comment ne pas voir que le principe conservateur des
Sociétés, qui a placé l'harmonie dans la division des pouvoirs, a été
exprimé et comme révélé par la nature, lorsqu'elle a ainsi distribué
aux deux sexes des fonctions si évidemment distinctes? Tenons-nous-en
là, et n'invoquons pas des principes inapplicables à cette question.
Ne faites pas des rivaux des compagnes de votre vie: laissez, laissez
dans ce monde subsister une union qu'aucun intérêt, qu'aucune rivalité
ne puisse rompre. Croyez que le bien de tous vous le demande.

Loin du tumulte des affaires, ah! sans doute il reste aux femmes un
beau partage dans la vie! Le titre de mère, ce sentiment que personne
ne s'est encore flatté d'avoir exprimé, est une jouissance solitaire
dont les soins publics pourroient distraire: et conserver aux femmes
cette puissance d'amour que les autres passions affoiblissent,
n'est-ce pas sur-tout penser à la félicité de leur vie?

On dit que, dans de grandes circonstances, les femmes ont fortifié le
caractère des hommes; mais c'est qu'alors elles étoient hors de la
carrière. Si elles avoient poursuivi la même gloire, elles auroient
perdu le droit d'en distribuer les couronnes.

On a dit encore que quelques-unes avoient porté le sceptre avec
gloire; mais que sont un petit nombre d'exceptions brillantes?
Autorisent-elles à déranger le plan général de la nature? S'il étoit
encore quelques femmes que le hazard de leur éducation ou de leurs
talens parut appeller à l'existence d'un homme, elles doivent en faire
le sacrifice au bonheur du grand nombre, se montrer au-dessus de leur
sexe en le jugeant, en lui marquant sa véritable place, et ne pas
demander qu'en livrant les femmes aux mêmes études que nous, on les
sacrifie toutes pour avoir peut-être dans un siècle quelques hommes de
plus.

Qu'on ne cherche donc plus la solution d'un problème suffisamment
résolu; élevons les femmes, non pour aspirer à des avantages que la
Constitution leur refuse, mais pour connoître et apprécier ceux
qu'elle leur garantit: au lieu de leur faire dédaigner la portion de
bien-être que la Société leur réserve en échange des services
important qu'elle leur demande, apprenons-leur qu'elle est la
véritable mesure de leurs devoirs et de leurs droits. Qu'elles
trouvent, non de chimériques espérances, mais des biens réels sous
l'empire de la liberté et de l'égalité; que, moins elles concourent à
la formation de la loi, plus aussi elles en reçoivent de protection et
de force, et sur-tout qu'au moment où elles renoncent à tout droit
politique, elles acquièrent la certitude de voir leurs droits civils
s'affermir et même s'accroître.

Assurées d'une telle existence par le système des lois, il faut les y
préparer par l'éducation; mais développons leurs facultés sans les
dénaturer; et que l'apprentissage de la vie soit à la fois pour elles
une école de bonheur et de vertu.

Les hommes sont destinés à vivre sur le théâtre du monde. L'éducation
publique leur convient: elle place de bonne heure sous leurs yeux
toutes les scènes de la vie: les proportions seules sont différentes.

La maison paternelle vaut mieux à l'éducation des femmes; elles ont
moins besoin d'apprendre à traiter avec les intérêts d'autrui, que de
s'accoutumer à la vie calme et retirée. Destinées aux soins
intérieurs, c'est au sein de leur famille qu'elles doivent en
recevoir les premières leçons et les premiers exemples. Les pères et
mères, avertis de ce devoir sacré, sentiront l'étendue des obligations
qu'il impose: la présence d'une jeune fille purifie le lieu qu'elle
habite, et l'innocence commande à ce qui l'entoure, le repentir ou la
vertu. Que toutes vos institutions tendent donc à concentrer
l'éducation des femmes dans cet asyle domestique: il n'en est pas qui
convienne mieux à la pudeur, et qui lui prépare de plus douces
habitudes.

Mais la prévoyance de la loi, après avoir recommandé l'institution la
plus parfaite, doit encore préparer des ressources pour les exceptions
et des remèdes pour le malheur. La Patrie aussi doit être une mère
tendre et vigilante. Avant la destruction des voeux monastiques, une
foule de maisons religieuses, destinées à cet objet, attiroient les
jeunes personnes du sexe vers l'éducation publique. Cette direction
générale n'étoit pas bonne; car ces établissemens n'étoient nullement
propres à former des épouses et des mères. Mais du moins ils offroient
un asyle à l'innocence, et cet avantage est indispensable à remplacer.
On n'aura point à regretter l'éducation des Couvens; mais on
regretteroit avec raison leur impénétrable demeure, si d'autres
maisons non moins rassurantes et mieux dirigées ne suppléoient à leur
destruction.

Chaque Département devra donc s'occuper d'établir un nombre suffisant
de ces maisons, et d'y placer des institutrices dont la vertu soit le
parant de la confiance publique.

Les femmes qui se consacreront à des devoirs si délicats, ne
prononceront pas de voeux; mais elles prendront envers la Société des
engagemens d'autant plus sacrés, qu'ils seront plus libres, et qui
produiront le même effet pour la sécurité des familles.

Dans ces maisons les jeunes personnes doivent trouver toutes les
ressources nécessaires à leur instruction, et sur-tout l'apprentissage
des métiers différens qui peuvent assurer leur existence.

Jusqu'à l'âge de huit ans elles pourroient, sans inconvénient,
fréquenter les Écoles primaires, et y puiser les élémens des
connoissances qui doivent être communes aux deux sexes; mais avant de
quitter l'enfance, elles doivent s'en retirer, et se renfermer dans la
maison paternelle, dont il ne faut pas oublier que les maisons de
retraite sont un remplacement imparfait. C'est alors qu'il faudra leur
procurer d'autres secours pour s'instruire dans les arts utiles, et
leur donner les moyens de subsister indépendantes, par le produit de
leur travail[2].

    [2] On peut offrir aux Départemens comme un modèle de ce
    genre d'établissement un Mémoire adressé à l'Assemblée
    Nationale par une Artiste ingénieuse (Mme Guyard) qui, dans
    cet ouvrage, a su annoblir les arts en les associant au
    commerce, et les appliquant aux progrès de l'industrie.

Ainsi, prenant pour règle les termes de la Constitution, nous
recommanderons, pour les femmes, l'éducation domestique, comme la plus
propre à les préparer aux vertus qu'il leur importe d'acquérir. A
défaut de cet avantage, nous leur assurerons des maisons retirées sous
l'inspection des Départemens, et nous leur faciliterons
l'apprentissage des métiers qui conviennent à leur sexe.



RÉSUMÉ.


JE vais ressaisir l'ensemble du plan que je viens de tracer.

En attachant l'Instruction publique à la constitution, nous l'avons
considérée dans sa _source_, dans son _objet_, dans ses _rapports_,
dans son _organisation_, dans ses _moyens_.

Dans sa _source_: elle est un produit naturel de toute société; donc
elle appartient à tous, à tous les âges, à tous les sexes.

Dans son _objet_: elle embrasse tout ce qui peut perfectionner l'homme
naturel et social; donc elle réclame des établissemens vastes et des
principes libres.

Dans ses _rapports_: elle en a d'intimes et avec la _Société_ et avec
les _individus_.

Avec la _Société_: elle doit apprendre à connoître, à défendre, à
améliorer sans cesse sa constitution, et sur-tout à la vivifier par la
morale, qui est l'âme de tout.

Avec les _individus_: elle doit les rendre meilleurs, plus heureux,
plus utiles; donc elle doit exercer, développer, fortifier toutes
leurs facultés physiques, intellectuelles, morales, et ouvrir toutes
les routes pour qu'ils arrivent sûrement au but auquel ils sont
appellés.

Dans son _organisation_: elle doit se combiner avec celle du Royaume;
de-là Écoles _Primaires_, de _District_, de _Département_, et
enfin _Institut national_; mais elle doit se combiner avec liberté:
car ses rapports ne peuvent s'identifier en tout avec ceux de
l'administration; de-là aussi des différences locales, déterminées par
l'intérêt de la science et par le bien public.

Les Écoles _Primaires_ introduiront, en quelque sorte, l'enfance dans
la Société.

Les Écoles de _District_ prépareront utilement la jeunesse à tous les
états de la Société.

Les Écoles de _Département_ formeront particulièrement l'adolescence à
certains états de la Société.

Dans ces Écoles on enseignera la _Théologie_, la _Médecine_, le
_Droit_, l'_Art Militaire_.

Mais la Théologie, il a fallu la circonscrire; la Médecine, il a fallu
la completter; le Droit, il a fallu l'épurer; l'Art Militaire, il a
fallu le faciliter à tous.

L'_Institut national_ réunit tout, perfectionne tout: donc il étoit
nécessaire d'en assortir toutes les parties, de leur montrer un but,
jamais un terme, et de leur imprimer, au milieu de tant de mouvemens
divers, une direction ferme et rapide.

Les _moyens_ d'instruction se sont bientôt offerts à nous: car c'est
en eux et par eux que l'instruction vit et se perpétue.

Nous avons parlé des _Instituteurs_ qu'il faut savoir choisir,
honorer, récompenser; des _immenses productions de l'esprit humain_
qu'on doit distribuer, classer, completter, purifier pour l'avantage
des sciences, pour le bien de la raison; _des encouragemens_ dûs aux
promesses du talent; _des prix_ dûs encore plus à ses services.

De-là nous sommes arrivés aux _méthodes_, ces premiers instrumens de
nos facultés; nous avons osé en chercher pour la _raison_ elle-même,
afin d'accroître sa force, afin de lui assurer cette rectitude qui
doit faire son principal caractère; nous en avons cherché pour la
_communication des idées_, ce grand besoin de l'homme social. Là, nous
avons accusé l'imperfection des langues; et en nous plaçant à la
source du mal, peut-être n'avons nous pas été loin d'indiquer le
remède. Nous avons voulu aussi des méthodes pour apprendre la
_morale_: nous les avons cherchées dans la raison qui la démontre;
dans le sentiment qui l'anime; dans la conscience qui la garde; dans
l'intérêt même qui la conseille; dans l'histoire qui la célèbre; dans
les premières habitudes qui l'impriment, etc: nous les avons demandées
à tout ce qui nous entoure, aux spectacles, aux fêtes, aux beaux-arts,
à ce qui nous émeut, à ce qui nous enchante; et par-tout nous avons vu
que la Société réunissoit les moyens les plus féconds pour rendre les
hommes meilleurs, en les rendant plus heureux.

Quittant ces méthodes générales, nous nous sommes reposés un instant
sur les méthodes usuelles que sollicitent l'agriculture et les arts
mécaniques: nous avons du moins formé des voeux pour leur
perfectionnement, et nous avons tâché de leur obtenir cette portion
d'intérêt public qu'elles méritent.

Enfin, nous avons traité à part l'éducation des Femmes. Ici, nous
avons cherché les principes dans leurs droits, leurs droits dans leur
destinée, leur destinée dans leur bonheur.

_Il a déjà été décrété constitutionnellement sur l'Instruction:_

_1º. Qu'il sera créé et organisé une_ Instruction _publique, commune à
tous les Citoyens, gratuite à l'égard des parties d'enseignement
indispensables pour tous les hommes, et dont les établissemens seront
distribués graduellement dans un rapport combiné avec la division du
Royaume._

_2º. Qu'il sera établi des Fêtes Nationales._



PROJET DE DÉCRETS

SUR

L'INSTRUCTION PUBLIQUE.



ÉCOLES PRIMAIRES.


    L'objet des Écoles primaires est d'enseigner à tous les enfans
    leurs premiers et indispensables devoirs; de les pénétrer des
    principes qui doivent diriger leurs actions; et d'en faire, en
    les préservant des dangers de l'ignorance, des hommes plus
    heureux et des citoyens plus utiles.

ARTICLE PREMIER.

Chaque Administration de Département déterminera le nombre des Écoles
primaires de son arrondissement, sur la demande des Municipalités,
présentée par les Directoires des Districts.

Il sera établi à Paris une École primaire par Section.

II.

Les Écoles primaires seront gratuites et ouvertes aux enfans de tous
les citoyens sans distinction.

III.

Nul n'y sera admis avant l'âge de six ans accomplis.

IV.

On y enseignera aux enfans, 1º. à lire tant dans les livres imprimés
que dans les manuscrits; 2º. à écrire, et les exemples d'écriture
rappelleront leurs droits et leurs devoirs; 3º. les premiers élémens
de la langue françoise, soit parlée, soit écrite; 4º. les règles de
l'Arithmétique simple; 5º. les élémens du toisé; 6º. les noms des
villages du canton; ceux des cantons, des districts et des villes du
département; ceux des villes hors du département, avec lesquelles leur
pays a des relations plus habituelles.

V.

On y enseignera, 1º. les principes de la Religion;

2º. Les premiers élémens de la morale, en s'attachant sur-tout à faire
connoître les rapports de l'homme avec ses semblables;

3º. Des instructions simples et claires sur les devoirs communs à tous
les citoyens et sur les lois qu'il est indispensable à tous de
connoître;

4º. Des exemples d'actions vertueuses qui les toucheront de plus près,
et avec le nom du Citoyen vertueux celui du pays qui l'a vu naître;

VI.

Dans les villes et bourgs au-dessus de mille âmes, on enseignera aux
enfans les principes du dessin géométral.

Pendant les récréations on les exercera à des jeux propres à fortifier
et à développer le corps.

VII.

Deux Notables de la Commune seront chargés de surveiller l'École
primaire et de distribuer des prix tous les ans.

VIII.

Chaque Département, sur la demande des Municipalités, présentée par le
Directoire du District, fixera, dans son arrondissement, le nombre des
Maîtres, et celui des Écoles primaires.

IX.

Il sera ouvert un concours pour le meilleur ouvrage nécessaire aux
Écoles primaires.

Les Auteurs qui voudront concourir, adresseront leur ouvrage aux
Commissaires de l'Instruction publique, qui le feront passer à
l'Institut national. D'après le jugement motivé de l'Institut, les
Commissaires de l'Instruction publique feront leur rapport à
l'Assemblée Nationale, qui prononcera sur l'envoi de l'ouvrage aux
Départemens.



ÉCOLES DE DISTRICT.


    Les Écoles de District offriront aux Élèves une instruction
    plus étendue: en les appliquant à des études plus fortes,
    elles donneront plus d'exercice et de développement à leurs
    facultés. Les jeunes gens sortiront de ces Écoles en état de
    bien agir pour eux-mêmes, et assez instruits pour reconnoître
    la profession à laquelle la nature les aura destinés.

ARTICLE PREMIER.

Chaque Administration de Département déterminera le nombre des Écoles
de District de son arrondissement.

Il sera établi à Paris six Écoles de District, qui seront réparties
dans les différens quartiers de la ville.

II.

Nul ne sera admis aux Écoles de District avant l'âge de huit à neuf
ans, et s'il n'est suffisamment instruit de ce que l'on enseigne dans
les Écoles primaires.

III.

On y enseignera les principes de la Religion, la Morale, les Langues,
l'art de raisonner, l'art oratoire, la Géographie, l'Histoire, les
Mathématiques, la Physique. On formera les jeunes gens aux exercices
du corps.

IV.

L'enseignement des Écoles de District sera divisé par cours. Il pourra
l'être de la manière suivante: 1º. un cours de Grammaire, qui dureroit
deux ans; 2º. un cours d'Humanités, ou Élémens de Belles-Lettres, qui
dureroit deux ans; un cours de Rhétorique et de Logique réunies, qui
dureroit deux ans, un cours de Mathématiques et de Physique, qui
dureroit un an. Il y auroit, en outre, autant qu'il se pourra, un
Professeur pour une langue vivante, et un Professeur de langue
grecque. L'enseignement dureroit sept ans.

V.

Une École complette de District sera composée d'un Inspecteur des
études ou Principal; de deux Professeurs de Grammaire; de deux
Professeurs d'Humanités; de deux Professeurs de Logique et Rhétorique,
réunies; les six Professeurs feroient leur cours complet, qui dureroit
deux ans, et alterneroient chacun dans leur ordre. Il y aura un
Professeur de Mathématiques, de Physique et des élémens de Chimie; un
Professeur de Grec, un Professeur de langue vivante; en tout, dix
Maîtres.

VI.

Dans le cours de Grammaire, qui dureroit deux ans, on enseignera aux
enfans:

L'Histoire sacrée, la Mythologie. On leur fera apprendre par coeur la
déclaration des Droits de l'homme; la morale sera mise en action par
le développement des faits historiques, par l'application des Droits
de l'homme. On formera leur conscience par l'idée et le sentiment de
la justice.

On leur donnera l'explication combinée des élémens des langues latine
et françoise, de manière qu'on n'exerce pas seulement la mémoire, mais
qu'on les fasse opérer par le raisonnement. On leur fera connoître
les principes de construction propres aux deux langues, et on fera
l'application de ces principes dans la lecture des Auteurs françois,
et l'explication des Auteurs latins.

Ils feront un cours abrégé de Géographie.

Ils rendront compte de leur travail de vive voix et par écrit, afin de
se former de bonne heure au raisonnement, par l'analyse.

On les exercera pendant leurs récréations aux jeux les plus propres à
développer leurs forces, et à les rendre souples et adroits. Leurs
jours de congé seront destinés à des promenades, pendant lesquelles on
les exercera à des marches précises qui les prépareront de loin aux
évolutions militaires.

Dans les pensionnats on aura soin que chaque Élève se livre à un art
d'agrément, comme la musique vocale ou instrumentale, le dessin, la
danse, etc.

VII.

Dans le cours d'Humanités, qui durera deux ans, les jeunes Élèves
étudieront:

La Constitution. Tous apprendront l'Acte constitutionnel dans l'espace
des deux ans. Ils étudieront l'Histoire Grecque et Romaine.

Ils continueront l'étude des langues latine et françoise. On leur
expliquera les Poëtes, les Historiens, les Moralistes, et on leur fera
connoître les règles de la versification latine et françoise.

Même attention à les réunir pour les jeux qui donnent au corps la
force et la souplesse. On leur fera exécuter des marches et des
évolutions combinées. Ils continueront l'exercice de l'art agréable
qu'ils auront choisi. On les formera, s'il est possible, à la
natation.

VIII.

Dans le cours de Rhétorique et de Logique réunies, qui dureroit deux
ans, on enseignera:

Les époques principales de l'histoire de France. On s'attachera à leur
faire connoître sur-tout les révolutions arrivées dans le gouvernement
du Peuple françois. On leur fera comparer les principes des
gouvernemens anciens avec la Constitution françoise: on fera aussi
l'application des principes de la morale à la Constitution.

On leur développeroit concurremment dans la première année les
principes de la Logique, ceux de la Métaphysique et ceux de l'art
oratoire.

La seconde année sera consacrée particulièrement à la composition et
aux exercices d'éloquence, sur-tout dans le genre délibératif. Les
discussions sur les Lois, la Morale, la Métaphysique, la Constitution,
seront faites tant par écrit que de vive voix.

Pour se disposer aux fonctions qu'ils auront à remplir un jour, les
jeunes gens traiteront des questions contradictoirement, tant de vive
voix que par écrit. Quelquefois ils formeront une sorte de tribunal,
d'assemblée administrative ou municipale; ils y rempliront tour à tour
les fonctions de juges, d'accusateurs publics, de jurés, d'officiers
municipaux, etc. Chacun d'eux sera obligé d'énoncer à haute voix son
opinion.

C'est pendant ce cours sur-tout qu'ils pourront apprendre la langue
grecque, ou une langue vivante. Ils seront exercés au maniement des
armes et aux évolutions militaires, à la natation, etc.

IX.

Dans le cours de Mathématiques et de Physique, qui durera un an, on
enseignera:

La Géométrie et la partie de l'Algèbre nécessaire pour entendre la
mécanique dont on développera avec soin les principes applicables aux
usages ordinaires de la vie.

La Physique, quelques élémens de Chimie et ceux de Botanique, dont on
pourra faire l'application pratique pendant les promenades.

On continuera les exercices militaires.

X.

Il sera fait un réglement pour déterminer la distribution de ces
diverses études, le temps, la durée des leçons, etc.

Les Professeurs et autres personnes pourront présenter aux
Commissaires de l'Instruction publique chargés de la rédaction du
réglement, leurs vues particulières et réfléchies sur le meilleur mode
de distribution: ils se conformeront à l'esprit des cinq articles
précédens, mais sans être tenus de s'astreindre à leur disposition
littérale[3].

    [3] Ces cinq articles ne doivent être en effet regardés
    que comme un simple apperçu, comme une esquisse de ce que peut
    être la division par cours. On conçoit un grand nombre de
    combinaisons différentes, et peut-être une division plus
    prononcée et autrement graduée: celle-là pourtant nous a paru
    suffire et se rapprocher, plus que toute autre, de l'ancien
    enseignement qu'il seroit difficile de renverser tout-à-coup;
    cependant il sera utile que les Commissaires de l'instruction
    publique se concertent, avant le Décret définitif, avec les
    personnes à-la-fois les plus éclairées et les plus intéressées
    à la chose. Nous pensons aussi que le Décret, quel qu'il soit,
    doit laisser, quant à l'exécution, une grande latitude aux
    Professeurs: car on enseigne mal ce qu'on n'enseigne pas
    librement.

XI.

Il sera composé pour les différens cours des ouvrages qui comprendront
des élémens d'Histoire naturelle, des instructions sur les arts,
l'industrie, les manufactures de la France, des notions sur les
monnoies, les poids et mesures, etc. Ces ouvrages serviront de lecture
aux enfans. On leur expliquera les points les plus essentiels.

XII.

Il sera aussi composé des ouvrages élémentaires sur toutes les parties
de l'enseignement des Écoles de District. Les Auteurs qui voudront
concourir, adresseront leurs ouvrages aux Commissaires de
l'Instruction publique, qui suivront la marche indiquée à l'article
des Écoles primaires.



DES PENSIONS GRATUITES.


    Les pensions gratuites sont des encouragemens accordés par la
    société, et distribués à ceux des jeunes gens qui, par des
    dispositions marquées, promettent de lui rapporter un jour le
    fruit de ses avances.

ARTICLE PREMIER.

Il sera établi dans la maison principale d'éducation de chaque
Département, au moins dix pensions gratuites en faveur des jeunes gens
du Département, qui s'en seront rendus dignes par leur application et
leurs talens.

II.

Ces pensions gratuites seront payées sur les revenus des fondations
existantes pour l'éducation, dans les Collèges, Séminaires et autres
maisons d'éducation du Département. Si les revenus n'étoient pas
suffisans, il y sera suppléé par le Trésor public, sur le pied de 600
liv. par chaque pension gratuite.

III.

Il y aura de plus pour chaque Département, des pensions gratuites,
destinées à des jeunes gens qui seront élevés gratuitement à Paris.

IV.

Les pensions gratuites établies à Paris, seront formées de toutes les
fondations existantes à Paris pour l'éducation, de celles connues sous
le nom de Bourses, dans les Collèges, Séminaires et autres maisons
d'éducation.

Ces fondations seront réunies sous une seule administration, et il en
sera formé des pensions gratuites d'une valeur égale.

V.

Ces pensions gratuites seront réparties entre les quatre-vingt-trois
Départemens. La base de la proportion sera celle de l'imposition, de
la population et du territoire.

VI.

Le directoire du Département de Paris fournira l'état des biens et
revenus de ces fondations aux Commissaires de l'Instruction publique,
qui présenteront le projet de répartition à l'Assemblée Nationale,
pour y être par elle statué ce qu'il appartiendra.

VII.

Les jeunes gens qui auront obtenu des pensions gratuites, seront
distribués en nombre égal dans les maisons qui seront établies à Paris
pour l'éducation publique.

Leur pension sera payée par l'Administration des biens de l'Éducation,
d'après le taux qui sera fixé.

VIII.

Lorsqu'il sera offert des souscriptions volontaires pour l'Éducation
gratuite, elles seront faites aux Corps administratifs, qui traiteront
de gré à gré pour la sûreté des soumissions.

L'état des souscripteurs et des souscriptions volontaires sera mis
tous les ans sous les yeux du Corps législatif.

IX.

Les directoires de Département nommeront aux pensions gratuites de
leur arrondissement, et ne pourront les Administrateurs faire tomber
le choix sur leurs enfans, pendant le temps de leur administration.

X.

Tous les ans les Maîtres d'Écoles primaires, et ceux des Écoles de
District, remettront à la Municipalité la liste de leurs Élèves,
contenant leur âge, leur pays, avec des observations sur ceux qui se
seront distingués par leurs progrès et leurs talens.

La Municipalité vérifiera la liste, et l'enverra au Directoire du
District, qui la fera passer au Directoire du Département.

XI.

A la vacance d'une pension gratuite, chaque Directoire de District
présentera au Directoire de Département les noms des six jeunes gens
qui auront obtenu les témoignages les plus distingués pour leurs
progrès, leur conduite et leurs talens; le Directoire de Département
nommera l'un d'eux à la pluralité des voix, et en cas de partage, au
scrutin individuel.

XII.

A la fin de chacun des cours d'études qui composent l'enseignement
public dans les Écoles de District, les jeunes gens qui auront obtenus
des pensions gratuites, seront examinés sur toutes les parties de
l'instruction du cours qu'ils auront achevé. S'ils sont jugés n'avoir
pas profité de leurs études, ils seront remis à leurs parens, et il
sera procédé à une nouvelle nomination.

XIII.

Les Juges de cet examen seront ceux qui auront été nommés pour
l'examen des éligibles aux places de l'enseignement public.

XIV.

Il sera rendu compte deux fois par an au Directoire du Département, de
la conduite et des progrès des Élèves qui jouissent des pensions
gratuites.

XV.

Il sera rendu, par les Commissaires de l'Instruction publique, un
compte général de l'état des revenus concernant les pensions
gratuites, de la conduite et des progrès des Élèves, et même de ceux
qui se seront distingués d'une manière plus particulière par leurs
talens.

XVI.

Les Titulaires actuels des bourses les conserveront jusqu'à la fin du
cours d'étude enseigné dans les Écoles de District.

XVII.

Les bourses dites de famille, ainsi que leur nomination, si elle est
réservée aux parens, seront conservées aux familles, jusqu'à
l'extinction des descendans désignés par la fondation.

Ceux qui les auront obtenues, seront soumis à tous les réglemens qui
concernent les Élèves nationaux.

XVIII.

Les Étudians en droit ne devant point être réunis dans des
pensionnats, il n'existera point pour eux de pensions gratuites;
seulement les jeunes gens sortant des Écoles de District, qui auront
eu des succès très-distingués, pourront être dispensés, de la
rétribution donnée au Maître. Les Commissaires de l'Instruction, sur
la demande motivée des directoires des Départemens, présenteront à
l'Assemblée Nationale les moyens de remplir, avec justice et économie,
cet objet de l'Instruction publique.


_De l'élection, de la nomination et de la destitution des Maîtres
d'Écoles primaires et de District._

    Les Maîtres d'Écoles primaires et de District doivent être
    éclairés et vertueux, puisqu'ils sont également chargés
    d'instruire les enfans et de les former à la vertu. Leurs
    talens seront donc éprouvés par des examens sévères; et les
    précautions qui seront prises pour leur nomination,
    garantiront aux pères et à la Société les qualités morales des
    Maîtres auxquels sera confiée l'espérance des familles et
    celle de la Patrie.

ARTICLE PREMIER.

Il sera fait une liste d'éligibles dans laquelle seront choisis les
Maîtres qui enseigneront, soit dans les Écoles primaires, soit dans
les Écoles de District.

II.

Ceux qui se destineront à l'enseignement des Écoles primaires, se
rendront à un temps indiqué chaque année, aux chefs-lieux de District
qui seront déterminés par le directoire du Département. Le directoire
nommera cinq Juges, dont deux au moins seront choisis parmi les
Maîtres publics. Les Candidats seront examinés sur toutes les parties
de l'enseignement des Écoles primaires. Ceux qui seront reçus à
l'examen, seront inscrits sur la liste des éligibles.

III.

Ceux qui se destineront à l'enseignement dans les Écoles de District,
se rendront à un temps indiqué chaque année, au chef-lieu du
Département. Il y aura autant d'examens différens qu'il y aura de
cours d'enseignement. Le Directoire du Département nommera, pour
chaque examen, cinq Juges, dont deux au moins seront choisis parmi les
Maîtres publics. Les Candidats seront examinés sur toutes les parties
de l'enseignement du cours pour lesquels ils se seront présentés. Ceux
qui seront reçus à l'examen, seront inscrits sur la liste des
éligibles.

IV.

Ceux qui seront reçus à l'examen pour le cours d'Humanités, seront
reçus aussi pour le cours de Grammaire. Ceux qui seront reçus à
l'examen pour le cours de Rhétorique et de Logique réunies, seront
aussi éligibles pour les deux premiers cours.

V.

Les Professeurs de langue vivante et de langue grecque seront nommés
par les directoires des Départemens, et subiront un examen préalable
avant de prendre possession de leurs Chaires, si mieux n'aiment les
directoires des Départemens s'adresser, pour le choix de ces Maîtres,
aux Commissaires de l'instruction publique.

VI.

Les Procureurs-syndics des Districts enverront dans la huitaine de
l'examen, au Procureur-syndic du Département, la liste des éligibles
pour les Écoles primaires; cette liste contiendra leurs noms, âge et
pays.

VII.

Le Procureur-général-syndic du Département enverra, dans la quinzaine
après l'examen, la liste de tous les éligibles du Département, aux
Commissaires de l'instruction publique.

VIII.

Les Commissaires de l'instruction publique feront imprimer la liste
générale de tous les éligibles pour les différens genres
d'enseignement; ils y joindront la liste des Maîtres enseignans dans
les Écoles publiques. Cette liste sera envoyée tous les ans à tous les
Districts et Départemens du Royaume.

IX.

Lorsqu'une place de Maître d'école primaire sera vacante,
le Procureur-syndic de la Municipalité en donnera avis au
Procureur-syndic du District; le Directoire nommera à la place
vacante, parmi tous les éligibles du Royaume.

X.

Lorsqu'une place de Maître d'École de District sera vacante,
le Procureur-syndic de la Municipalité en donnera avis au
Procureur-syndic du Département. Le Directoire du Département nommera
à la place vacante, parmi tous les éligibles du Royaume.

XI.

Le Maître nommé recevra du Roi un brevet d'institution. Avant d'entrer
dans l'exercice de ses fonctions, il prêtera le serment civique entre
les mains de la Municipalité.

XII.

Nul ne sera Maître public dans les Écoles primaires ou de District
avant vingt-un ans. Nul ne sera Inspecteur des Études ou Principal,
qu'il n'ait été Professeur pendant cinq ans.

XIII.

A la prochaine organisation de l'éducation publique, les Maîtres
seront choisis de préférence parmi ceux qui sont présentement en
exercice.

XIV.

Ceux qui ne seroient pas employés, seront inscrits sur la liste des
éligibles.

XV.

Les Municipalités seront chargées de l'inspection et surveillance des
Écoles primaires, et les Directoires de District de la surveillance
des Écoles de District.

XVI.

Les Municipalités feront connoître au Procureur-syndic du District, et
les Directoires de District aux Procureurs-syndics des Départemens,
les plaintes faites contre les Maîtres pour fait de leur enseignement.
Ils ne pourront être destitués que par le Directoire du Département, à
la pluralité des trois quarts des voix, et après avoir été entendus.


DU TRAITEMENT DES MAÎTRES.

    Il a été décrété constitutionnellement que l'_instruction
    publique seroit gratuite à l'égard des parties de
    l'enseignement indispensable pour tous les hommes_. Ainsi
    l'enseignement des Écoles primaires est une dette qui sera
    acquittée entièrement par la Société. Si les Écoles de
    District sont nécessaires à un grand nombre, elles ne sont pas
    indispensables à tous. C'est assez pour la Société d'assurer
    aux Citoyens, et de leur faciliter les moyens de cette
    instruction. Les Maîtres des Écoles de District recevront donc
    de l'État un traitement fixe, strictement nécessaire. Le
    surplus sera acquitté par ceux qui auront intérêt à recevoir
    cette instruction; de manière que cette partie du paiement,
    variable à raison du nombre des Élèves, excite l'émulation des
    Maîtres, et soit la récompense de leurs talens.

ARTICLE PREMIER.

Le traitement des Maîtres d'Écoles primaires sera gradué selon les
localités. Le _maximum_ sera de 1,000 liv., avec un local pour
l'école. Le _minimum_ sera de 400 livres.

II.

Le traitement des Maîtres d'Écoles primaires de Paris, sera de 1,000
liv.

III.

Le traitement fixe, et le traitement variable des Maîtres d'École de
District de Paris, seront déterminés ainsi qu'il suit:

Les Professeurs du cours de Grammaire recevront 1,400 l., et chaque
Écolier payera 24 livres par an.

Les Professeurs du cours d'Humanités, ceux de grec, et de langue
vivante recevront 1,600 livres, et chaque Écolier payera 24 liv.

Les Professeurs de Rhétorique et de Logique et ceux de Mathématiques
recevront 1,800 liv., et chaque Écolier payera 36 liv.

IV.

Le traitement fixe de l'Inspecteur ou Principal sera de 4,000 liv.

V.

Les Départemens proposeront la graduation du traitement fixe et
variable des Professeurs, et celui du Principal, d'après la population
et le mode indiqué pour la ville de Paris. L'état qu'ils auront dressé
sera envoyé par eux aux Commissaires de l'Instruction, pour être, sur
leur rapport, statué définitivement par l'Assemblée Nationale.

VI.

Tout Maître d'École primaire aura, après vingt ans d'exercice, son
traitement pour retraite.

VII.

Tout Maître d'École de District aura aussi pour retraite, après vingt
ans d'exercice, la totalité de son traitement fixe.

L'Inspecteur des Études ou Principal aura pour retraite le même
traitement que les Professeurs de Rhétorique et de Mathématiques.

       *       *       *       *       *

    _Nota._ Il y aura à Paris quarante-huit Maîtres d'Écoles
    primaires, à 1,000 livres                        48,000 liv.

    Chacun des Collèges sera composé,

    D'un Inspecteur                                   4,000

    D'un Maître de Mathématiques et de Physique       1,800

    De deux Professeurs de Rhétorique et de Logique,
    réunies                                           3,600

    Deux Professeurs d'Humanités                      3,200
    Deux Professeurs de Langues                       3,200
    Deux Professeurs de Grammaire                     2,800

    Total                                            18,600

    Et pour six Écoles de District                  111,600

    Total des Écoles primaires et de District       159,600

    _Nota._ La seule Faculté des Arts de l'Université de Paris
    recevoit 500,000 livres assignées sur les postes
    indépendamment de 70,000 liv. de rente dont l'Université étoit
    propriétaire.


RETRAITE DES PROFESSEURS ACTUELS.

    La nouvelle organisation de l'instruction publique laissera
    sans fonctions des hommes estimables qui s'étoient voués aux
    soins pénibles de l'enseignement. L'Assemblée Nationale, qui
    sait apprécier leurs services, ne sera pas injuste à leur
    égard. Quelques-uns touchent au terme qui leur donnoit droit
    à une pension de retraite. Nous vous proposerons de les en
    faire jouir dès-à-présent. D'autres en sont plus éloignés, et
    pour ceux-ci, nous établirons un mode de traitement
    proportionné à la durée de leurs services. Toutefois nous
    observerons que la presque totalité pourra être employée dans
    les nouvelles Écoles.

ARTICLE PREMIER.

Les Maîtres publics retirés avec la pension d'émérite, la conserveront
toute entière.

II.

Ceux qui sont encore en exercice et qui ont rempli le temps prescrit,
obtiendront en entier leur pension d'émérites.

III.

Les Professeurs actuels de l'Université de Paris, qui n'ont pas encore
atteint l'éméritat et qui ne seront pas employés dans l'enseignement
public, auront une pension de retraite fixée d'après les proportions
suivantes:

Ceux qui ont moins de cinq ans d'exercice, auront 500 liv.

Ceux qui ont plus de cinq ans et moins de dix ans d'exercice, auront
800 liv.

Ceux qui auront plus de dix et moins de quinze ans d'exercice, auront
1,100 liv.

Ceux qui ont plus de quinze ans d'exercice, auront 1,400 liv.

IV.

Les Professeurs de l'Université qui ont quitté leur chaire pour refus
de prestation de serment, auront une pension de 500 livres.

V.

Les Professeurs et Maîtres publics de tous les Départemens, qui ne
seront pas employés dans la nouvelle organisation publique, auront une
retraite graduée d'après le mode qui vient d'être établi.

VI.

Tous Officiers, Appariteurs, et autres personnes attachées aux
Universités, et dont les emplois sont supprimés, recevront une pension
ou une indemnité, d'après l'avis des Départemens, qui sera présenté
aux Commissaires de l'Instruction publique pour en être rendu compte à
l'Assemblée Nationale.


DES PENSIONNATS.

    Les pensionnats sont destinés à remplacer les soins de la
    maison paternelle pour les enfans, à l'égard desquels les
    occupations de leurs pères ne permettent pas de suivre les
    détails journaliers de l'éducation; la société veut que les
    enfans élevés dans les principes de l'égalité, habitués à
    l'ordre et au travail, encouragés par l'émulation et
    l'exemple, soient rendus à leur famille, tels qu'un père sage
    auroit désiré les avoir formés lui-même.

ARTICLE PREMIER.

L'Inspecteur ou Principal chargé du maintien de la discipline, aura
soin que l'ordre établi par la loi soit invariablement observé par les
Maîtres et par les Élèves.

II.

Tous les soins de la recette et de la dépense seront confiés à un
Économe, qui rendra ses comptes tous les mois en présence de
l'Inspecteur ou Principal, et de deux membres de la Municipalité. Les
comptes seront vérifiés chaque année par le Directoire de District, et
arrêtés par le Directoire du Département.

III.

Tous les citoyens étant égaux devant la loi, il n'y aura aucune
distinction entre les enfans; soumis à la même règle, nourris à la
même table, ils seront élevés ensemble et par des maîtres communs.

IV.

Pour accoutumer les jeunes gens à connoître les convenances sociales,
à respecter leurs droits et leurs devoirs réciproques, on cherchera
les moyens de les associer en quelque sorte au gouvernement des
pensionnats, et de les faire concourir, par leurs volontés et leurs
jugemens, au maintien du bon ordre. Il sera composé par les
Commissaires de l'Instruction publique, un réglement pour parvenir à
ce but; mais ce réglement ne sera envoyé aux Départemens, que
lorsqu'ils auront jugé que les progrès de la raison et une éducation
plus soignée et mieux dirigée, en auront facilité l'exécution.



ÉCOLES DE DÉPARTEMENT.

ÉCOLES POUR LES MINISTRES DE LA RELIGION.


    L'Instruction réservée aux Ministres du culte, intéresse la
    Nation par les nombreux rapports qu'elle peut avoir avec le
    bien des Peuple. L'Assemblée Nationale veut que ceux qui se
    destinent à cette profession, trouvent, dans les Écoles
    publiques, l'enseignement le plus complet sur tout ce qui
    appartient essentiellement à un Ministère de charité; mais
    elle juge qu'il est de son devoir d'en écarter, avec soin,
    tout enseignement qui ne seroit visiblement propre qu'à égarer
    les esprits et à porter le trouble dans la société.

ARTICLE PREMIER.

Chaque Département jugera s'il lui est utile d'avoir un Séminaire
particulier, ou s'il n'est pas meilleur pour lui de s'associer, pour
ce genre d'instruction, à un Département voisin.

Les Séminaires métropolitains pourront servir pour tous les Diocèses
de leur ressort.

II.

Il y aura dans chaque Séminaire deux Professeurs, dont les leçons
seront publiques et en françois: elles comprendront exclusivement,
1º. les titres fondamentaux de la Religion catholique puisés dans leur
source; 2º. l'exposition raisonnée des divers articles que doit
comprendre explicitement la croyance de chaque fidèle; 3º. le
développement de la morale de l'évangile; 4º. les lois particulières
aux Ministres du culte catholique; 5º. les principes, ainsi que les
objets habituels de la prédication; 6º. les détails appartenans à un
ministère de consolation et de paix, soit dans l'administration des
sacremens, soit dans le gouvernement des paroisses.

L'enseignement complet ne durera pas plus de deux ans.

III.

Il y aura en outre un Supérieur, un Économe et un Suppléant, ou tout
au plus deux dans les grandes Villes.

IV.

Ils seront tous nommés par le Directoire du Département, conjointement
avec l'Évêque, et seront pris sur une liste d'éligibles, faite d'après
le mode déterminé pour les Écoles de District.

V.

Ils seront logés et nourris. Le _maximum_ de leur traitement sera de
1,000 liv., le _minimum_ de 600 liv. Les Professeurs recevront en
outre une rétribution annuelle des Élèves, qui nulle part ne pourra
excéder 24 liv. par an. Le supérieur aura 1,200 liv, de fixe, et 1,500
liv. à Paris.

VI.

Les Professeurs qui ne voudroient pas être nourris dans le Séminaire,
auront les mêmes appointemens que les Professeurs de Logique des
Écoles de District.

VII.

Au bout de vingt ans ils obtiendront la pension d'émérite: elle sera,
pour les uns et les autres, de la totalité des appointemens fixes
attribués aux Professeurs externes. Dans le cas où, à cette époque,
ils accepteroient une place à appointemens, leur pension seroit
réduite, mais ne pourroit l'être de plus de moitié.

VIII.

Le Directoire du Département déterminera le prix de la pension que
payeront les Élèves qui voudront mener une vie commune dans le
Séminaire.

IX.

Les Supérieurs, Directeurs, Professeurs, Économes des Séminaires,
pourront être destitués par le Directoire du Département, mais
seulement à la majorité des trois quarts des voix.

X.

Toutes les anciennes chaires, Écoles, et facultés de Théologie et de
Droit-Canon sont supprimées.

XI.

Toutes les fondations de bourses, affectées à l'étude de la Théologie
et du Droit-Canon, seront regardées à l'avenir comme fondations
appartenantes à l'éducation en général, et suivront le sort des autres
bourses en tout ce qui sera décrété à cet égard par l'Assemblée
Nationale.

XII.

Et néanmoins tous ceux qui sont en ce moment légitimement pourvus
d'une bourse de Théologie, pourront continuer d'en jouir jusqu'à la
fin de leur nouveau cours d'études théologiques, s'ils n'aiment mieux
achever le temps qui leur restoit à courir dans tout autre cours de
science, auquel cas ils s'adresseront au Directoire du Département
dans lequel leurs bourses sont établies, pour faire autoriser cette
conversion.

XIII.

Quant aux Boursiers-Théologiens qui n'auront pas opté pour un autre
cours d'Études, ils seront tous réunis dans le Séminaire Métropolitain
du ressort où se trouvent leurs bourses.

XIV.

Tout établissement fondé pour l'enseignement de la Théologie, ou pour
réunir des Étudians en cette partie, lors même qu'il seroit régi par
des congrégations non supprimées, est converti en simple
établissement d'éducation. Les biens, revenus et maisons, formant
lesdits établissemens et tous autres vacans, seront provisoirement
administrés, ainsi que le sont les biens, revenus et maisons des
Collèges, sous la direction des administrations de Département.

XV.

Les Supérieurs, Directeurs, Professeurs et autres personnes employées
dans lesdits établissemens, soit qu'ils appartiennent aux Ordres
religieux abolis, ou à quelque Congrégation séculière non encore
supprimée, soit enfin qu'ils n'appartiennent à aucune Corporation,
auront droit à un traitement viager, qui sera proportionnellement
réglé par un Décret particulier.

XVI.

Le mode des épreuves, la nature et la durée des examens, l'ordre des
leçons, etc. comme aussi le traitement des Directeurs et Économe,
seront l'objet d'un réglement.



ÉCOLES DE MÉDECINE.


    Le bien public, autant que l'intérêt de la science, demande
    que les différentes parties de la Médecine, qui, jusqu'à ce
    jour, ont été enseignées et pratiquées séparément, soient
    réunies; que l'enseignement se fasse auprès des grands
    rassemblemens de malades; qu'une instruction élémentaire et
    préparatoire commence dans tous les Départemens, et qu'elle se
    termine dans un petit nombre d'Écoles où l'enseignement sera
    complet, et où la faculté de pratiquer la Médecine, dans tout
    le Royaume, sera accordée, d'après des examens sévères sur le
    savoir, et non sur le temps des études.

ARTICLE PREMIER.

Il sera établi en France quatre grandes Écoles nationales de l'art de
guérir, sous le nom de Collèges de médecine, dont l'un sera placé à
Paris un à Montpellier, un à Bordeaux et un à Strasbourg.
L'enseignement complet de la médecine, de la chirurgie et de la
pharmacie sera fait également dans ces quatre Collèges, par douze
Professeurs entre lesquels seront partagées toutes les parties
théoriques et pratiques de cet enseignement, conformément à l'état
ci-joint (page 162).

II.

A chacun des quatre Collèges de médecine, sera annexé un hôpital dans
lequel la médecine, la chirurgie et l'art des accouchemens seront
enseignés près du lit des malades.

III.

Il sera formé dans chaque Département, auprès des hôpitaux civils,
militaires et de la marine, des écoles secondaires de médecine, dans
lesquelles les Médecins attachés à l'hôpital enseigneront les élémens
de l'art de guérir; et les Pharmaciens, ceux de la pharmacie.

IV.

Il sera établi dans les hôpitaux, disposés pour l'enseignement, des
bourses pour défrayer entièrement ou en partie des Élèves choisis qui
seront employés dans l'hôpital à l'une des parties du service. Les
Départemens détermineront l'étendue et l'application de ce secours.

V.

Les chaires de toutes les écoles de médecine seront données au
concours: le mode de rénovation des maîtres sera déterminé par un
réglement particulier.

VI.

Le traitement de chacun des professeurs consistera, 1º. en
appointemens qui lui seront payés par le trésor public; 2º. en une
rétribution qui lui sera payée par chacun des Étudians qui voudra
suivre ses leçons. Un réglement particulier en déterminera la quotité.

VII.

Les Élèves seront absolument libres pour le lieu, l'époque, l'ordre,
la durée et le mode de leurs études. En conséquence ils ne seront
tenus ni à s'inscrire sous les différens Professeurs, ni à présenter
des certificats d'assiduité, mais tous ceux qui voudront exercer l'art
de guérir ou la pharmacie, subiront préalablement, dans un des quatre
Collèges de médecine, les épreuves déterminées pour l'une et pour
l'autre partie par le Corps législatif.

VIII.

Dans ces examens les Candidats répondront de vive voix aux questions
qui exigent des démonstrations, par écrit à celles qui n'en exigent
pas.

IX.

L'examen de Médecine pratique se fera dans l'Hôpital où l'École
Clinique aura été établie, et près du lit des malades sur l'état et
sur le traitement desquels l'Élève donnera par écrit son avis motivé.
Ce sera sur cet écrit qu'il sera jugé définitivement par les
Examineurs.

X.

Tout homme âgé de vingt-cinq ans, qui, dans ces preuves, aura été
reconnu capable d'exercer l'art de guérir, sera déclaré _Médecin_.

XI.

Sous cette dénomination de _Médecin_, seront compris à l'avenir tous
les individus qui étoient ci-devant désignés sous les noms de
_Médecins_ et de _Chirurgiens_; les études, les épreuves, les droits
et les devoirs seront les mêmes pour les uns et pour les autres, sans
aucune distinction quelconque.

XII.

Les Médecins reçus dans l'un des quatre grands Collèges, pourront
exercer la Médecine dans toute l'étendue de l'Empire François. Il
suffira qu'après avoir fait reconnoître leurs lettres de réception,
ils se fassent inscrire sur le registre de la Municipalité, dans le
ressort de laquelle ils se proposeront d'exercer leur art. Eux seuls
seront admissibles au titre et aux fonctions, soit publiques, soit
privées, de leur profession, pour l'enseignement, la pratique et les
rapports, dans tous les établissemens civils et militaires.

XIII.

Tous ceux qui, à l'âge de vingt-cinq ans, auront été trouvés capables
d'exercer la Pharmacie, seront déclarés _Pharmaciens_; ils pourront
seuls exercer cette profession dans toute l'étendue du Royaume.

XIV.

L'ordonnance et la vente des médicamens sont incompatibles; aucun
individu ne pourra, hors le cas de nécessité, joindre les fonctions de
Médecin à celles de Pharmacien.

XV.

Toute personne non reçue Médecin ou Pharmacien, dans un des grands
Collèges de Médecine, qui en prendra le titre dans un acte ou un écrit
quelconque, ou qui se permettra d'exercer habituellement la Médecine
ou la Pharmacie, sera punie d'une amende de cinq cents livres.

XVI.

Les réceptions seront gratuites.

XVII.

Les concours, les leçons, les examens, les réceptions, tous les actes
et tous les exercices des Écoles de Médecine, se feront publiquement
et en langue françoise.

XVIII.

Il sera établi dans un des hôpitaux de chaque Département, une école de
l'art des accouchemens, à laquelle seront appellées les Sages-femmes
des divers Départemens.

XIX.

Tout Corps de Médecine, de Chirurgie et de Pharmacie, connus sous les
noms de _Facultés_, de _Collèges_, de _Communautés_; toutes charges,
tous privilèges, relatifs à l'art de guérir ou à la Pharmacie, sont
supprimés, à dater du présent Décret; toutes réceptions de Médecins,
de Chirurgiens et de Pharmaciens sont interdites jusqu'à
rétablissement des nouvelles Écoles de Médecine.

(On estime à-peu-près à 240,000 livres la dépense annuelle des quatre
Collèges de Médecine).

    _Nota._ Les formes des concours, des épreuves, des
    réceptions, l'organisation des Écoles, l'ordre et la durée des
    leçons, la division des parties d'enseignement entre les
    Professeurs, la fixation de leur traitement particulier,
    seront l'objet d'un Réglement.



TABLEAU

_De l'enseignement qui sera fait dans chacun des quatre Collèges de
Médecine._


    1º. Cours de Physique Médicale et d'Hygiène,
    faits séparément                                   un Professeur.

    2º. Cours d'Anatomie et de Physiologie,
    faits séparément                                   un Professeur.

    3º. Cours de Chimie                                un Professeur.

    4º. Cours de Pharmacie-pratique. Ce
    Cours très-détaillé sur la connoissance et
    la préparation des drogues médicinales, sera
    sur-tout nécessaire à l'instruction des Élèves
    en Pharmacie. Il sera toujours fait par
    un Pharmacien                                      un Professeur.

    5º. Cours de Botanique et de Matière
    médicale, faits séparément                         un Professeur.

    6º. Cours de Médecine théorique ou d'instituts,
    comprenant la Pathologie, la Séméiotique,
    la Nosologie et la Thérapeutique                   un Professeur.

    7º. Cours d'Histoire de la Médecine, des
    progrès de l'art, de la méthode de l'étudier;
    Cours de Médecine légale, faits séparément         un Professeur.

    8º. Cours de Médecine-pratique des maladies
    internes, fait, partie au lit des malades,
    partie dans une salle voisine                   deux Professeurs.

    9º. Cours de Médecine-pratique des maladies
    externes, fait, partie au lit des malades,
    partie dans une salle voisine                   deux Professeurs.

    10º. Cours théorique et pratique d'accouchemens,
    des maladies des femmes en couche, et de celles
    des enfans                                         un Professeur.

Ce tableau est conforme à celui qui a été rédigé par le Comité de
Salubrité, et à celui qui a été présenté par le Comité de Médecine à
l'Assemblée Nationale, en 1790. (Voyez _Nouveau Plan de Constitution
pour la Médecine_, etc. pag. 19 et 20).


ÉCOLES POUR L'ENSEIGNEMENT DU DROIT.

    L'enseignement du Droit doit être tellement ordonné, qu'il
    soit réparti, autant qu'il est possible, à des distances
    égales, et dans des villes considérables: il doit être complet
    dans son ensemble, distribué de manière que chaque Maître
    atteigne plus facilement la perfection; que, parmi les Élèves,
    ceux dont l'esprit conçoit rapidement le saisissent à-la-fois
    tout entier; que ceux dont l'intelligence est plus lente, se
    le partagent à leur gré dans un temps plus étendu; que, dans
    les épreuves à subir par les aspirans, aucun intérêt ne laisse
    de soupçon sur l'impartialité du jugement; que l'émulation des
    Élèves multiplie leurs efforts au profit de la science, et que
    leur réputation les désigne pour les places que distribue
    l'estime publique. Nous proposons le projet de Décret suivant:

ARTICLE PREMIER.

Il y aura dix Écoles de Droit, chacune dans un chef-lieu de
Département[4].

    [4] Ces écoles pourroient être placées à Paris, Rennes,
    Strasbourg, Bourges, Dijon, Besançon, Bordeaux, Toulouse,
    Lyon, Aix.

II.

Dans chaque École de Droit, il y aura quatre Professeurs, un de
constitution, qui enseignera en même-temps le droit naturel, un de
droit civil, un de droit coutumier, un de forme civile et criminelle.
A Paris, il y aura huit Professeurs, deux de chaque espèce.

III.

Les Législatures détermineront le temps où une partie de
l'enseignement sera changée, à raison des nouvelles lois qui auront
été faites.

IV.

Chaque Professeur donnera son cours entier en dix mois. Les leçons se
feront en françois. Elles auront lieu tous les jours, excepté les
dimanches et fêtes, et à des heures différentes.

V.

Les Professeurs seront choisis, la première fois par les Directoires
de Département, parmi les membres des Facultés de Droit actuellement
en exercice pour l'enseignement ou pour la collation des degrés. S'il
n'y en a pas qui puissent être choisis, le Directoire de Département
nommera un membre d'une autre Faculté de Droit, ou enfin pourra
choisir des hommes de loi. Dans la suite, quand il viendra à vaquer
des chaires, le choix sera fait, parmi les hommes de loi, par les
Directoires de Département, conjointement avec les Professeurs de
Droit. Il sera pourvu de la même manière à la nomination des
suppléans.

VI.

Pour destituer un Professeur de Droit, il faudra les trois quarts des
voix de tout le Directoire du Département.

VII.

Le traitement des Professeurs de Droit sera en partie fixe et en
partie casuel. Le traitement fixe sera payé tous les trois mois, par
le Trésorier public; le traitement casuel, tous les mois, par chaque
Étudiant. A Paris, le fixe annuel sera de trois mille livres; le
casuel, par mois, de douze livres; dans les autres villes de
Département, le fixe, de deux mille quatre cents livres, le casuel, de
neuf livres.

VIII.

Les membres ci-dessus désignés des Écoles de Droit, qui ont maintenant
ou qui auront servi vingt ans dans les Écoles, auront l'éméritat, et,
pour pension de retraite, les deux tiers du traitement fixe marqué
ci-dessus. Ceux qui auront maintenant plus de quinze ans d'exercice,
et qui ne seront pas conservés, seront, pour cette fois seulement,
regardés comme émérites.

IX.

Les membres des Facultés de Droit qui ne seroient pas employés dans la
nouvelle organisation, s'ils ont de dix à quinze ans de service,
recevront les trois cinquièmes du traitement fixe, de cinq à dix ans
la moitié, et au-dessous les deux cinquièmes[5].

    [5] Ces retraites ne paroîtront pas trop fortes,
    lorsqu'on pensera qu'elles ne sont calculées que sur un
    traitement fixe qui est fort inférieur à l'ensemble des
    émolumens dont jouissent les membres des Facultés de Droit.
    Les chaires de Paris rapportoient 8 à 9,000 livres; l'éméritat
    n'est calculé que sur 3,000 liv.

X.

Le traitement, ou la retraite des Officiers attachés aux Écoles de
Droit, sera réglé par la Législature suivante, sur la demande des
Directoires de Département.

XI.

Pour acquérir la qualité d'_homme de loi_, il faudra être reçu après
un examen sur toutes les matières de l'enseignement du Droit. L'examen
sera gratuit.

XII.

L'examen se fera en public; le Candidat sera interrogé par les
Professeurs et par les Étudians.

XIII.

Les suffrages seront donnés au scrutin par les Professeurs. Il faudra,
pour être admis ou refusé, la pluralité des suffrages. Si le Candidat
est admis, il lui sera délivré une Patente d'_Homme de loi_, signée
des Professeurs de Droit, et scellée du sceau du Département. Si le
Candidat est refusé, il pourra se représenter dans la même Faculté, ou
dans un autre à son choix.

XIV.

Lorsqu'il se présentera, le Candidat sera interrogé en public par les
Professeurs, conjointement avec quatre hommes de loi nommés par le
Département, lesquels auront suffrage au scrutin avec les Professeurs.

XV.

Celui qui sera refusé dans ce second examen, ne pourra se représenter
à un troisième, qu'il n'ait suivi assiduement le cours entier des
quatre Professeurs dans une École de Droit quelconque; alors il
subira, dans l'École qu'il choisira, ce troisième examen, suivant la
forme prescrite pour le second. Cette troisième fois, s'il est refusé,
il ne pourra plus se représenter.

XVI.

Afin qu'un Candidat non admis dans un Département, ne subisse pas dans
un autre une épreuve du même genre que celle d'après laquelle il aura
été rejetté, chaque École de Droit tiendra un registre où seront
marqués les admissions et les refus. Un relevé de ce registre sera
envoyé, tous les mois, à Paris, aux Commissaires de l'Instruction
publique, lesquels adresseront, s'il y a lieu, un certificat portant
que le récipiendaire a subi le genre d'examen auquel il étoit tenu de
se présenter.

XVII.

Dans les quinze derniers jours de l'année scholastique, les Étudians
en Droit non reçus _Hommes de loi_, ou reçus dans le cours de l'année,
pourront se présenter à l'École de Droit, pour subir l'épreuve
suivante, que l'on appellera _licence en Droit_. Chacun des Candidats,
à son tour qui sera réglé par le sort, soutiendra, en public, un
examen, dans lequel les concurrens lui feront, sur la manière de
l'enseignement, les questions qu'il leur plaira de proposer. Les
Professeurs seront juges, et après en avoir conféré entre eux et pris
pour arrêté l'avis de la majorité, ils proclameront la moitié des
Candidats la plus méritante, et marqueront l'ordre que chacun aura
obtenu dans leur estime. Ce tableau des places sera exposé, pendant
vingt ans, dans l'École de Droit, dans les Tribunaux de Districts du
Département, dans les salles des assemblées primaires, dans celles
des Électeurs, et transcrit, au Département dans un registre
particulier que tous les citoyens pourront toujours consulter.

Chaque Département enverra, au Commissaire du Roi chargé des Écoles de
Droit,[6] le nom du premier de la licence. Le Commissaire du Roi fera
une liste générale des premiers de licence en Droit dans le Royaume;
il l'adressera à tous les Départemens, pour qu'elle y soit affichée,
pendant vingt ans, dans un tableau particulier. Il sera tenu de la
présenter au Ministre de la Justice, lorsqu'il y aura des nominations
à faire par le Roi, pour le service des Tribunaux.

    [6] Il y a, dans le Royaume, vingt Facultés de Droit.
    Celle de Paris, à raison du nombre des individus qui la
    composent, équivaut à trois. Sous ce rapport, on peut supposer
    vingt-deux facultés. Chacune, l'une dans l'autre, peut être
    évaluée à six personnes, en tout, cent trente-deux. Le
    vingtième à-peu-près de ces personnes n'a pas prêté le
    serment. En outre, le vingtième des places sont vacantes.
    Ainsi restent environ cent vingt personnes en activité.


_Traitement._

Dans la nouvelle organisation, il y a neuf Écoles de Droit à quatre
Professeurs chacune: Paris en a huit, ce qui fait en tout
quarante-quatre.

    Paris, huit fois 3,000 livres                          24,000 liv.

    Les autres Écoles, neuf fois 2,400 livres, multipliées
    par quatre                                             86,400

    Le traitement des Officiers-appariteurs pourra
    être évalué à                                           5,000

    Total des traitemens                                  115,400


_Retraite._

Du nombre total de cent vingt individus qui composoient les Facultés
de Droit dans l'état passé, retranchant les quarante-quatre qui feront
le service des nouvelles Écoles, il resta soixante-seize personnes non
employées.

    Sur ce nombre, vingt-cinq au moins ont droit à
    la vétérance. Paris lui seul en a huit; à 2,000 liv.   16,000

    Les autres Facultés, dix-sept à 1,600 livres           27,200

    La retraite des Officiers vétérans de ces Facultés
    pourra être estimée à                                   3,000

    Total pour les vétérans                                46,200

Les personnes qui n'ont pas la vétérance sont, d'après ce calcul, au
nombre de cinquante-une.

    Le choix des Départemens, pour former les
    nouvelles Écoles, tombera naturellement sur les
    personnes de moyen âge: celles qui ne seront
    pas placées se trouveront dans la classe de la moindre
    ancienneté pour le service: elles auront entre
    la moitié et les deux cinquièmes du traitement.
    Évaluant, l'un dans l'autre, la part de chacun à
    1,000 livres, on a pour résultat                       51,000

    La retraite pour les Officiers non-vétérans pourra
    s'estimer                                               3,000

    Total présumé des retraites                           100,200



ÉCOLES MILITAIRES.


    Les Écoles Militaires ont pour objet de former des hommes de
    guerre pour un Pays libre, des Chefs-Citoyens, des Soldats
    subordonnés; de placer à côté de l'armée de grandes pépinières
    où elle puisse toujours trouver des sujets déjà capables d'une
    utile activité, et par-là d'ouvrir la carrière militaire à
    toutes les classes de Citoyens, en offrant à leur disposition
    les études nécessaires pour obtenir les premiers grades
    d'Officiers.

    Leurs moyens sont une instruction commune sur les élémens de
    toutes les connoissances qui se rapportent à l'art de la
    guerre, la pratique de tous les exercices et de tous les
    devoirs que commande cette profession, la surveillance active
    d'anciens Officiers, qui, dans cette même profession, ont bien
    mérité de leur Patrie; enfin, tous les ressorts de l'émulation
    et toute l'influence des bons exemples.

ARTICLE PREMIER.

Il sera établi dans chacune des vingt-trois Divisions militaires, une
École de Division qui sera commune à tous les Départemens dont se
compose la même Division. On y recevra les sujets que leurs parens
destinent à devenir Officiers, et qui n'auront ni moins de 14 ni plus
de 16 ans. Ils y feront pendant deux ans les études nécessaires pour
acquérir les premières connoissances militaires; on leur enseignera le
maniement des armes, les Langues allemande et angloise, le Dessin, les
Élémens de Mathématiques appliqués à l'art de la Guerre, la
Géographie, l'Histoire, et sur-tout un Catéchisme de Morale social et
politique, dans lequel seront exposés les droits et les devoirs de
l'homme en société relativement à l'État et à ses semblables les
Devoirs de l'homme de Guerre relativement à ses chefs et ses
subordonnés.

II.

Il sera établi six grandes Écoles militaires pratiques dans les Places
frontières, les plus importantes. Les jeunes gens de l'âge de 16 ans
qui auront suivi l'École de Division pendant deux années, seront admis
dans celles-ci par la voie du concours. Ils y répéteront pendant deux
autres années leurs premiers cours d'étude avec plus d'étendue et de
développement: on leur expliquera un traité de fortification, les
élémens de l'artillerie, et ils seront en outre exercés à la pratique
de tous les détails et de tous les devoirs militaires. En conséquence
il sera entretenu gratuitement dans chacune des grandes Écoles un
nombre suffisant d'élèves pour former un Régiment. Ces élèves seront
nommés par les Départemens à proportion de ce que chacun d'eux fournit
communément, de Soldats à l'armée, et choisis de préférence parmi les
enfans d'anciens Soldats, et les pauvres Orphelins.

III.

Ces grandes Écoles seront toujours établies dans un corps de caserne,
qui n'aura point de communication immédiate avec un autre. Le Régiment
composé des Élèves qui seront répartis dans les différentes
Compagnies, soit comme Officiers, soit comme Soldats, et commandés
par d'anciens Officiers de Troupes de ligne, qui seront susceptibles
des grades supérieurs, y fera le service intérieur; comme dans une
Place de Guerre, et devra même concourir plusieurs jours de l'année au
service de la Place avec le reste de la Garnison.

IV.

Les détails de l'organisation de ces différentes Écoles, et les règles
suivant lesquelles les Élèves en sortiront, pour entrer dans les
Troupes de ligne, appartenans au système militaire, seront déterminés
par des lois particulières.



INSTITUT NATIONAL.

PROJET DE DÉCRETS.


ARTICLE PREMIER.

Les Académies et Sociétés savantes entretenues aux frais du Trésor
public, les Chaires établies à Paris, au Jardin du Roi, au
Collège Royal, à celui de Navarre, à l'Hôtel des Monnoies, au Louvre,
au Collège des Quatre-Nations pour l'enseignement de la Littérature,
des Mathématiques, de la Chimie et de quelques parties de la Physique,
de l'Histoire Naturelle, et de la Médecine, seront supprimées, et il y
sera suppléé comme il suit:

II.

Il sera établi à Paris, un grand _Institut_ qui sera destiné au
perfectionnement des Lettres, des Sciences et des Arts.

III.

Cet Institut sera composé de l'élite des hommes reconnus pour être les
plus distingués dans tous les genres de savoir, et dont les uns se
réuniront à des jours marqués pour conférer ensemble sur la manière
de hâter les progrès de leurs travaux, tandis que les autres
enseigneront ces divers Arts ou Sciences à ceux qui désireront
s'instruire dans ce que ces connoissances offrent de plus difficile et
de plus élevé.

IV.

L'Institut national sera divisé en deux grandes sections, dont chacune
sera composée de dix classes.

V.

L'une de ces sections, qui sera celle des Sciences philosophiques, des
Belles-Lettres et des Beaux-Arts, comprendra 1º. la Morale; 2º. la
science des Gouvernemens; 3º. l'Histoire et les Langues anciennes et
les antiquités; 4º. l'Histoire et les Langues modernes; 5º. la
Grammaire; 6º. l'Éloquence et la Poësie; 7º. la Peinture et la
Sculpture; 8º. l'Architecture-décorative; 9º. la Musique; 10º. l'Art
de la déclamation.

VI.

L'autre section, qui sera celle des Sciences mathématiques et
physiques et des Arts, comprendra; 1º. les Mathématiques et la
Mécanique; 2º. la Physique; 3º. l'Astronomie; 4º. la Chimie et la
Minéralogie; 5º. la Zoologie et l'Anatomie; 6º. la Botanique; 7º.
l'Agriculture; 8º. l'Art de guérir; 9º. l'Architecture sous le rapport
de la construction; 10º, les Arts.

VII.

Les personnes attachées aux six premières classes de la section des
Sciences philosophiques, des Belles-Lettres et des beaux Arts, savoir:
de la Morale, de la Science des Gouvernemens, de l'Histoire tant
ancienne que moderne, de la Grammaire, de l'Éloquence et de la Poësie,
se rassembleront pour s'organiser et tenir des séances en commun.

VIII.

De même les personnes composant les six premières classes de la
section des Sciences Mathématiques et Physiques et des Arts, savoir:
les classes de Mathématiques et de Mécanique, de Physique,
d'Astronomie, de Chimie et de Minéralogie, de Zoologie et d'Anatomie
et de Botanique, se réuniront pour s'organiser ensemble et tenir des
séances en commun.

IX.

Chacune des quatre dernières classes des deux sections, savoir: dans
l'une, la Peinture et la Sculpture, l'Architecture-décorative, la
Musique, l'Art de la déclamation; et dans l'autre, l'Agriculture,
l'Art de guérir, l'Architecture-construction et les Arts, tiendra des
séances particulières.

X.

Néanmoins aux séances particulières de ces huit classes, seront
admises, comme membres intimes, les personnes attachées à celles des
six premières classes des deux sections qui auront des rapports
directs avec leurs travaux; c'est-à-dire, que les membres des classes
de Poësie, d'Histoire et d'Anatomie seront admis aux séances de la
classe de Sculpture et de Peinture; que ceux de la classe
d'Architecture décorative le seront aux séances de la classe
d'Architecture-construction; que ceux de la classe d'Éloquence et de
Poësie, seront reçus dans celles de la classe de Déclamation; que ceux
des classes de Botanique et de Chimie le seront dans celles de la
classe d'Agriculture; que ceux des classes de Chimie, d'Anatomie et de
Botanique le seront dans celles de la classe de l'Art de guérir; que
ceux de la classe de Mathématiques et de Mécanique le seront dans
celles de la classe d'Architecture considérée sous le rapport de la
Construction; et que ceux des classes de Mécanique, de Physique, de
Chimie et de Botanique le seront dans celles de la classe des Arts.

XI.

Chacune de ces Divisions ou Classes sera dirigée dans ce qui sera
commun à toutes, c'est-à-dire, pour ce qui concernera la tenue des
assemblées, les fonctions des Officiers, le choix des membres, les
travaux en général et l'Administration des fonds, par un Réglement
commun que le comité central, dont il est parlé dans l'article 37,
rédigera. De plus chacune aura, pour ce qui sera relatif à ses
occupations et fonctions propres, un réglement particulier.

XII.

Il n'y aura dans ces Divisions ou classes des deux Sections de
l'Institut National aucun office perpétuel. Le Directeur sera élu au
Scrutin pour une année. La majorité absolue sera nécessaire dans cette
élection. Le Secrétaire sera élu de même, mais pour dix années
seulement, après lesquelles il sera procédé à une nouvelle élection.
L'ancien Secrétaire pourra être élu de nouveau.

XIII.

Il régnera parmi tous les Membres de l'Institut National une parfaite
égalité. Chacun d'eux aura le droit d'assister aux séances ou
exercices de toutes les Divisions ou Classes qui le composent. Il y
aura même pour eux des places marquées; mais ils n'auront voix
délibérative que dans celle des Divisions ou Classes auxquelles ils
appartiendront, comme membres intimes.

XIV.

Les élections des membres de l'Institut seront faites au scrutin et à
la majorité absolue des suffrages, soit dans chacune des deux
Divisions formées des six premières classes de chaque Section, soit
dans chacune des huit autres classes qui s'assemblent séparément, sans
que ces élections aient besoin, pour être valables, d'être confirmées.
Le Roi fera délivrer une patente aux nouveaux reçus pour constater
leur nomination.

XV.

Un mois avant de procéder à l'élection, il sera fait par les divisions
ou classes, dans la Section de laquelle la place sera vacante, une
liste d'éligibles, qui demeurera affichée dans les salles d'assemblée
jusqu'au jour de l'élection. Dans la Section des sciences
Mathématiques et Physiques, la principale division et les quatre
autres classes seront autorisées à faire réciproquement des listes
d'éligibles lorsqu'il vaquera une place; dans l'une d'elles. Dans la
Section des sciences Philosophiques, des Belles-Lettres et des Beaux
Arts, les deux dernières classes ne feront point de liste d'éligibles
pour la division où les six premières classes seront réunies.

XVI.

Le nombre des membres de chaque division ou classe de l'Institut, sera
fixé comme il suit.

La première division formée des six premières classes de la Section
des sciences Philosophiques, belles Lettres et Beaux Arts, sera
composés de 64 Membres; savoir, de 8, pour la classe de Morale; de 8,
pour celle de la science des Gouvernemens; de 12, pour la classe
d'Histoire, des Langues anciennes et des antiquités, de 12, pour celle
de l'Histoire et des Langues modernes; de 8, pour la classe de la
Grammaire; et de 16, pour celle d'Éloquence et de Poësie.

La seconde division formée des six premières classes de la Section des
sciences Mathématiques et Physiques et des Arts, sera également
composée de 64 Membres; savoir, de 16, pour la classe de Mathématiques
et de Mécanique; de 8, pour celle de Physique; de 8, pour celle
d'Astronomie; de 12, pour la classe de Chimie et de Minéralogie; de
12, pour la classe de Zoologie et d'Anatomie; et de 8, pour celle de
Botanique[7].

    [7] L'inégalité du nombre des membres de chacune des
    classes dans ces deux grandes sections de l'Institut, a paru
    nécessaire: 1º. parce que tous les genres d'étude et de savoir
    ne sont pas également utiles et ne doivent pas être également
    cultivés; 2º. parce que certains ordres de connoissances
    n'existant que dans l'Institut, il a paru convenable de
    chercher à les y multiplier. L'Algèbre et la Géométrie
    transcendante sont dans ce cas. D'autres parties, telles que
    la Chimie, l'Anatomie, etc. trouveront ailleurs des
    encouragemens.

    Cette inégalité des membres de chacune des classes est
    d'ailleurs sans inconvénient: 1º. parce que les pensions
    seront dorénavant distribuées à raison de l'ancienneté,
    considérée dans toute l'étendue de la division ou classe; 2º.
    parce que, dans aucun cas, les classes de la Section n'auront
    à se contrebalancer entre elles.

La classe d'Agriculture sera composée de 60 membres.

La classe de l'Art de guérir sera composée des personnes les plus
habiles dans les différentes parties de cet Art, c'est-à-dire, dans la
Médecine, dans la Chirurgie, dans la Pharmacie et dans l'Art
Vétérinaire; elle sera formée de 60 membres, dans les proportions
suivantes. Il y aura trois cinquièmes de Médecins, un cinquième de
Chirurgiens, et un cinquième de Pharmaciens et de Médecins
Vétérinaires.

XVII.

Les divisions ou classes qui auront le perfectionnement de l'Histoire
Naturelle, de la Physique et de la Médecine pour objet, publieront
annuellement les recueils de leurs mémoires, et elles entretiendront
avec les Savans, soit Règnicoles dans les 83 Départemens, soit
Étrangers, une correspondance exacte et suivie, dans l'intention de
recueillir les découvertes utiles à l'humanité.

XVIII.

Les classes de Peinture et de Sculpture, celles
d'Architecture-décorative et d'Architecture-construction, celle des
Arts Physiques et Mécaniques, celle de Musique et de Déclamation,
formeront des Écoles élémentaires, dont les Maîtres, en même-temps
qu'ils se réuniront, pour traiter de leur Art, seront occupés du soin
de former des Élèves. Ces Écoles seront organisées à-peu-près sur le
même plan que les Écoles de Peinture et de Sculpture actuelles, avec
des changemens et des modifications qui seront proposés par ceux que
l'opinion publique a fait connoître comme les plus habiles dans les
différens Arts dont il s'agit.

XIX.

Les divisions ou classes de l'Institut national rendront compte à
chaque législature; 1º. De leurs travaux annuels, des progrès de l'art
ou de la science dont elles seront occupées, et de la part, qu'elles y
auront eue; 2º. Du choix de leurs membres et des motifs qui les auront
déterminées dans leurs choix.

XX.

Les fonds dont chaque division ou classe de l'Institut pourra
disposer, seront remis à un Trésorier qui sera choisi parmi les
membres de la division ou classe, à laquelle il rendra ses comptes
deux fois l'année. L'élection du Trésorier se fera au scrutin et à la
majorité absolue. Cette élection aura lieu tous les quatre ans.

XXI.

Les fonds attribués aux différentes divisions ou classes, devront
servir à payer; 1º. les frais des séances, de la correspondance et du
secrétariat; 2º. à payer les frais des expériences, recherches et
travaux divers; 3º. à stipendier une partie des membres de chaque
division ou classe: le tout conformément au tableau ci-joint.



TABLEAU

_De la distribution des fonds._


En rédigeant le tableau des fonds qu'on présente ici, on n'a fait
presque aucun changement dans la distribution adoptée par les
Académies actuelles. Lorsque les Sections de l'Institut seront
formées, leurs besoins seront mieux connus; et le Comité d'Instruction
dont il est parlé article LII, en donnera un état plus exact et mieux
motivé qu'on ne pourroit faire ici.

1º. Pour les six premières classes de la première Section de
l'Institut.

    Le revenu actuel de l'Académie Françoise est de            25,217 l.

    Celui de l'Académie des Inscriptions et des Belles-Lettres,
    de                                                         43,908

    Total                                                      69,125

On propose d'attribuer ce revenu à la division formée des six
premières Classes de la Section des Sciences Philosophiques, des
Belles-Lettres et des beaux Arts.

Une addition peu considérable pour les classes de Morale et de
Politique qui sont nouvelles, suffiroit pour achever le traitement de
cette première partie de l'institut. On peut croire que ce seroit
assez de 75,000 livres pour les pensions et autres dépenses: il n'y
auroit donc qu'une addition de 5,875 liv. à faire pour cet objet.

2º. Pour la septième classe de la première Section.

La classe de la Peinture et de la Sculpture, ne demande pour tous ses
travaux et pour tous les frais de l'École, soit à Paris, soit à Rome,
que la somme de 110,830 liv.

3º. Pour la huitième classe de la première Section.

La classe d'Architecture décorative demande un revenu annuel de 31,000
liv.

4º. Pour les classes neuvième et dixième de la première Section.

On ne peut savoir d'une manière précise qu'après la formation de ces
classes, ce qu'elles pourront demander; mais cette dépense ne peut
être considérable.

5º Pour les six premières classes de la première Section de
l'Institut,

    le revenu actuel de l'Académie des Sciences
    est de                                              93,458 l. 10s.

    Cette somme sera attribuée à la division formée
    des six premières classes de la Section des
    Sciences Mathématiques, et Physiques et des
    Arts, comme il suit:

    Pour huit pensions de 3,000 liv                     24,000

    Pour huit pensions de 1,800 liv                     14,400

    Pour seize pensions de 1,200 liv.                   19,200

    Pour le Secrétaire                                   3,000

    Pour le Trésorier                                    3,000

    Écritures                                              600

    Dépenses courantes                                   1,600

    Frais d'expériences et prix                         27,658

    Total                                               93,458

6º. Pour la septième classe de la Section seconde.

La Société d'Agriculture qui formera la septième classe de la Section
seconde, demande un revenu annuel de 25,000 liv.

7º. Pour la huitième classe de la Section seconde.

Le revenu actuel de la Société de Médecine est de 36,200 livres.

En adjoignant à la classe de l'art de guérir, 1º., des Chirurgiens;
2º. des Pharmaciens; 3º. des Vétérinaires; 4º. un Hôpital, dont les
Officiers de santé seront choisis parmi les Membres de cette classe,
on propose de porter son revenu à 46,000 livres, qui suffiroient pour
toutes les dépenses, et qui seroient distribuées comme il suit:

    Au Secrétaire                                        3,000

    Au premier commis                                    1,800

    Au second commis                                     1,000

    Frais de Bureaux, de correspondance, de Séances
    particulières et publiques                           3,000

    Frais d'expériences et de recherches.                8,000

    Prix                                                 3,200

    En pensions                                         26,000

    Total                                               46,000

    _Nota._ Les fonds de l'Académie Royale de Chirurgie, qui doit
    être réunie à la Société de Médecine pour former la huitième
    classe de la seconde Section, pourront être employés en
    déduction de la somme précédente.

8º. Pour les neuvième et dixième classes de la seconde Section.

On ne peut, avant que ces deux classes soient formées, donner un
tableau de leurs dépenses.

XXII.

Les chaires annexées à l'Institut national pour l'enseignement de ce
qu'il y a de plus transcendant et de plus élevé dans les connoissances
humaines, seront les suivantes:

    1º. Pour la logique, la morale et la science
    des Gouvernemens                                     deux chaires.

    2º. Pour l'histoire et les langues anciennes
    et pour les antiquités                               deux chaires.

    3º. Pour l'histoire et les langues modernes,
    pour l'histoire de France, pour l'étude des titres
    diplômes et médailles                                deux chaires.

    4º. Pour la Grammaire                                  une chaire.

    5º. Pour l'instruction des sourds et muets             une chaire.

    6º. Pour celle des aveugles                            une chaire.

    7º. Pour l'éloquence et la poësie                    deux chaires.

    8º. Pour les Mathématiques et la Mécanique
    considérées dans toute leur étendue                 trois chaires.

    9º. Pour la Physique expérimentale                     une chaire.

    10º. Pour l'Astronomie                                 une chaire.

    11º. Pour la Chimie, la Minéralogie, la Métallurgie
    et la Chimie des Arts                                deux chaires.

    12º. Pour la Géographie souterraine, etc.              une chaire.

    13º. Pour la Zoologie, c'est-à-dire, pour la
    connoissance de toutes les classes d'animaux        trois chaires.

    14º. Pour l'Anatomie humaine et comparée,
    et pour la Physiologie expérimentale                 deux chaires.

    15º. Pour la Botanique                                 une chaire.

    16º. Pour l'Agriculture, c'est-à-dire, pour
    l'Économie rurale et domestique et pour la
    Botanique des Arts                                   deux chaires.

    17º. Pour l'enseignement de ce qui concerne,
     1º. la nature et le traitement des épidémies;
     2º. les épizooties;
     3º. les divers objets de salubrité publique        trois chaires.

    18º. Pour l'enseignement des Beaux-Arts et
    des Arts mécaniques, dont les écoles seront
    annexées à l'Institut[8]                                  chaires.

    [8] On laisse ce nombre indéterminé, parce que plusieurs
    de ces écoles ne sont pas encore établies, et que toutes
    celles qui existent, doivent subir une réforme; mais ces
    chaires, destinées à un enseignement élémentaire, sont d'une
    nature tout-à-fait différente de celles dont il est parlé plus
    haut.

XXIII.

Avant de procéder à l'élection des Professeurs, et en se conformant à
tout ce qui est prescrit par l'article XV pour l'élection des membres,
il sera fait une liste d'éligibles, lesquels seront indiqués, soit
parmi les membres eux-mêmes, soit hors de l'Institut; et un mois après
il sera procédé au scrutin dans la division ou classe ayant pour objet
l'art ou la science qu'il s'agira d'enseigner. La majorité absolue des
suffrages sera nécessaire dans cette élection.

Le Roi fera délivrer des patentes aux sujets élus, et les divisions ou
classes de l'Institut rendront compte à chaque Législature des motifs
qui les auront déterminées dans le choix des Professeurs.

XXIV.

Ces élections des Membres et des Professeurs de l'Institut, ne seront
faites par ces divisions ou classes que pendant la session de la
Législature, dont la surveillance rendra les divisions ou classes de
l'Institut plus attentives à n'avoir égard qu'au seul mérite dans leur
choix; en conséquence, s'il vaque une place de Professeur dans un
autre temps que dans celui de la session de la Législature, afin que
le service public n'en souffre point, la division ou classe à laquelle
la chaire vacante sera annexée, chargera _provisoirement_ l'un de ses
Membres de remplir les fonctions de cet enseignement.

XXV.

La durée du Professorat sera de dix années, après lesquelles il sera
procédé à une nouvelle élection, dans laquelle l'ex-Professeur sera
éligible.

XXVI.

Chacun des Professeurs enseignera pendant neuf mois de l'année, en
faisant trois leçons dans chaque semaine; il se prêtera à toutes les
explications qui lui seront demandées par les Élèves qu'il formera
plus sûrement encore dans des entretiens familiers que dans des
Écoles: l'intention de l'Assemblée Nationale étant d'applanir, le plus
qu'il lui sera possible, les difficultés sans nombre qui se présentent
dans cette partie de l'instruction publique.

XXVII.

Les Professeurs élus se soumettront à ne faire chez eux aucun
enseignement particulier sur le sujet qui doit être celui de leur
cours public, dans lequel ils ne pourront jamais se faire remplacer
que pour un temps très-court, et pour les motifs les plus pressans; il
ne leur sera en conséquence jamais nommé de survivancier, ni
d'adjoint.

XXVIII.

L'un des Hôpitaux de la Capitale sera annexé à la classe de l'art de
guérir, qui nommera, suivant la forme d'élection déjà prescrite,
article XV, un Médecin, un Chirurgien et un Pharmacien pour le
desservir. Dans cet Hôpital seront faits, avec tout le soin et la
prudence possibles, et toujours d'après l'avis de la majorité absolue
de la classe, les recherches et observations propres à hâter les
progrès de cet art.

La classe d'Agriculture sera également mise en jouissance d'un
terrein situé près de Paris, lequel dépendra du Jardin des Plantes, et
où elle pourra faire ses essais et ses travaux[9].

    [9] C'est principalement pour cultiver les plantes dont
    elle envoie les graines comme essais aux Départemens, que la
    classe d'Agriculture a besoin de cet emplacement, qui ne devra
    pas être bien considérable.

XXIX.

Les honoraires attachés à chaque Chaire seront de 4,000 l.,
indépendamment de frais d'expérience et de travaux, auxquels il sera
pourvu séparément par le Trésor public.

XXX.

A l'Institut national seront annexés tous les établissemens publics
relatifs aux Lettres, aux Sciences et aux Arts, ainsi toutes les
Bibliothèques publiques, le _Musæum_, les diverses collections de
machines, d'instrumens de physique et d'astronomie, de chirurgie, de
matière médicale, de médailles, de statues, de tableaux, les jardins
de botanique, etc. lesquels sont dans le domaine de la Nation, seront
attachés à cet Institut, qui n'appartenant lui-même à aucun
Département, mais étant un centre unique d'émulation et de travail, ne
sera occupé que du soin de recueillir et de répandre sur toutes les
parties de l'Empire les connoissances utiles à la culture des Arts et
au perfectionnement de l'esprit.

XXXI.

Parmi les divers établissemens qui doivent être en rapport avec les
classes de l'Institut, il en est qui conviennent à toutes, tels que
les Bibliothèques publiques; il en est qui ne conviennent qu'à
certaines classes en particulier: tels sont le Jardin des Plantes, qui
doit être en relation avec les classes de botanique, d'agriculture et
de l'art de guérir; les divers _Musæum_ d'Histoire naturelle, qui
doivent principalement servir aux travaux des classes de Minéralogie,
de Botanique, de Zoologie, d'Anatomie et de l'Art de guérir; les
collections des Machines, qui doivent servir à ceux des classes et des
écoles de Mécanique et des Arts; le Cabinet de Physique, qui concerne
l'école et la classe de Physique expérimentale; celui d'Anatomie,
l'arsenal de Chirurgie, et une collection d'Animaux vivans, qui
concernent les classes de Zoologie, d'Anatomie et de l'Art de guérir;
les différens Observatoires, qui doivent servir à la classe et à
l'école d'Astronomie; les collections de Modèles, de Médailles, de
Bustes, de Statues, les galeries de Tableaux, qui serviront aux
travaux, des classes et des écoles d'Histoire, de Peinture, de
Sculpture et d'Architecture.

XXXII.

La disposition de ces diverses collections sera faite d'après les
plans fournis par les classes respectives de l'Institut. Des
Directeurs responsables[10], choisis parmi les gens de l'Art,
membres, ou non, de l'Institut, seront nommés par le Roi, dont les
Commissaires prendront toutes les mesures possibles, pour que les
membres de l'Institut y soient, ainsi que le public, reçus de manière
à y suivre facilement leurs travaux.

    [10] Ainsi, chaque établissement relatif aux Sciences et
    aux Lettres, et destiné à la conservation, soit des livres et
    manuscrits, soit des médailles, soit des tableaux et statues,
    soit des divers morceaux d'Histoire naturelle, d'Anatomie,
    etc., etc., sera confié à des Directeurs responsables, qui
    administreront sous la surveillance d'un des Commissaires du
    Roi, dont il est parlé article XLIII et XLIV.

XXXIII.

Tous les établissemens publics, relatifs à ceux-ci, appartenans
également à la Nation, et placés dans les quatre-vingt-deux autres
Départemens, auront aussi des rapports, et seront, en correspondance
avec l'Institut, auquel il sera envoyé des catalogues exacts de toutes
les collections, afin qu'il existe un répertoire général de toutes les
richesses physiques et littéraires de l'Empire.

XXXIV.

Il sera établi dans le Louvre, de concert avec le Roi, et dans le
Collège des Quatre-Nations, des logemens convenables, soit pour les
divisions ou classes de l'Institut national, soit pour les Chaires qui
y seront annexées, de sorte que chacune ait à sa portée des
laboratoires pourvus de tous les instrumens et machines nécessaires à
ses travaux[11].

    [11] L'Institut National a besoin de trois sortes
    d'emplacemens: le premier, pour ses séances; le second, pour
    les collections qui lui sont nécessaires; le troisième, pour
    les laboratoires et les leçons que doivent donner les
    Professeurs.


§. I.

_Emplacement pour les Séances de l'Institut National._


L'Institut est composé de deux grandes sections, qui comprennent vingt
classes, dont les unes s'assemblent en commun et les autres
séparément.

Chaque réunion de classes a besoin d'une grande salle pour ses séances
communes; mais chaque classe pouvant avoir à se rassembler d'une
manière isolée, il faut que des salles moins étendues soient réservées
pour cet usage.

Les classes qui se réunissent séparément, telles que celles de l'art
de guérir, de Peinture, etc. se divisent souvent en Comités pour des
travaux particuliers; il faut encore que ces Comités soient logés
convenablement.

Conformément à ces données, nous proposons la distribution suivante:

    1º. Pour les séances des six premières
    classes de la première Section de l'Institut,
    comprenant la Morale, la Science du Gouvernement,
    l'Histoire et les Belles-Lettres                  une grande salle
                                                    avec deux ou trois
                                              pièces pour les Comités.

    2º. Pour la classe de Peinture, Sculpture et
    Gravure                                           une grande salle
                                                 avec deux pièces pour
                                                          les Comités.

    3º. Pour la classe d'Architecture-décorative
                                                      une grande salle
                                                      avec une ou deux
                                              pièces pour les comités.

    4º. Pour la classe de Musique                     une grande salle

    5º. Pour la classe de Déclamation                 une grande salle

    6º. Pour les séances des six premières
    classes de la seconde Section de l'Institut,
    comprenant les sciences mathématiques et
    physiques                                         une grande salle
                                                     avec trois salles
                                                 d'une moindre étendue
                                                     pour les Comités.

    7º. Pour la classe d'Agriculture                  une grande salle
                                                      avec deux pièces
                                                     pour les Comités.

    8º. Pour la classe de l'art de guérir             une grande salle
                                                      avec deux salles
                                                 d'une moindre étendue
                                                     pour les Comités.

    9º. Pour la classe d'Architecture-construction    une grande salle
                                                 avec plusieurs autres
                                           salles pour l'établissement
                                                       de cette école.

    _Nota._ Les salles destinées aux séances de cette classe et de
    ses comités, seront placées près des salles destinées aux
    assemblées de la classe d'Architecture-décorative, qui fait
    partie des beaux Arts.

    10º. Pour la classe des Arts                      une grande salle
                                                  avec quelques autres
                                                   pièces collatérales
                                                     pour les comités.

    Total                                           dix grandes salles

Pour les assemblées des divisions ou des classes de l'Institut.

Ces dix salles seroient placées au Louvre.

    _Nota._ Les petites salles destinées à des réunions
    particulières ou à des comités, n'ont pas besoin d'avoir une
    grande étendue; il suffit que huit ou dix personnes puissent y
    être placées commodément.


§. II.

_Emplacemens pour les collections destinées à l'usage des diverses
Classes de l'Institut National._


    I. Collections ou établissemens utiles à toutes les classes.

    1º. Bibliothèque commune.

      {_La Bibliothèque du Roi_,  }
      {_celle des Quatre-Nations_.}

    2º. Une Imprimerie, pourvue de caractères de tous les genres.

      (_Elle seroit établie au Louvre._)

    3º. Un Bureau de traduction, destiné à faire connoître les
    lettres écrites et les ouvrages utiles publiés dans des
    langues étrangères par les Correspondans de l'Institut.

      (_Au Louvre._)


    II. Collections destinées aux différentes Classes de
    l'Institut.

    1º. Collection de médailles et de pierres gravées.

      (_A la Bibliothèque du Roi._)

        Pour la Classe d'Histoire.

    2º. Collection de tableaux, de statues antiques et modernes,
    de bustes, reliefs et gravures.

      (_Au Louvre._)

        Pour la Classe de Peinture et Sculpture.

    3º. Collection de dessins et modèles.

      (_Au Louvre._)

        Pour la Classe et pour l'école d'Architecture.

    4º. Collection de modèles relatifs à l'Architecture navale.

      (_Au Louvre._)

        Pour la Classe d'Architecture et pour l'école de Navigation.

    5º. Collection d'instrumens de musique et des oeuvres des
    grande Artistes dans ce genre.

      (_Au Louvre._)

        Pour la Classe de Musique.

    6º. Collection de costumes, etc.

      (_Au Louvre._)

        Pour la classe de Déclamation.

    7º. Collection d'instrumens de Mathématiques, de Physique et
    d'Astronomie.

      (_A l'Observatoire et au Collège des Quatre-Nations._)

        Pour les Classes de Mathématiques, de Physique et d'Astronomie.

    8º. Collection de cartes de Géographie physique et souterraine.

      (_Au Collège des Quatre-Nations._)

        Pour les Classes de Physique et de Chimie, de Zoologie et de
        Botanique.

    9º. Collection de Minéralogie.

      {             _Cabinet du Roi_,              }
      {_Cabinet des Mines de l'Hôtel des Monnoies_.}

        Pour la Classe de Chimie et de Minéralogie.

    10º. Collection des produits du Cours de Chimie et d'essais
    des Mines.

      (_Au Collège des Quatre-Nations._)

        Pour la Classe de Chimie, de Minéralogie et de Métallurgie.

    11º. Collection d'animaux morts et conservés.

      (_Cabinet du Roi._)

        Pour la Classe de Zoologie et d'Anatomie.

    12º. Collection de portions d'animaux disséqués, préparés et
    conservés,
      d'Anatomie {naturelle.
                 {artificielle.

        (_Cabinet de l'École Vétérinaire._)

    Auxquelles collections seront faites les additions nécessaires.

      (_Au Collège des Quatre-Nations._)

        Pour la Classe d'Anatomie, de Zoologie et l'art de guérir.

    13º. Collection d'animaux vivans ou Ménagerie.

      (_Au Jardin du Roi._)

        Pour la Classe de Zoologie et d'Anatomie.

    14º. Collection de végétaux et de parties de végétaux,
    Herbiers, Serres, Jardins.

      (_Jardin et Cabinet du Roi._)

        Pour la Classe de Botanique et l'art de guérir.

    15º. Collection d'instrumens aratoires.

      (_Elle sera placée au Jardin du Roi._)

        Pour la Classe d'Agriculture.

    16º. Collection d'ossemens et d'organes malades, préparés et
    conservés en nature, ou représentés en cire, en peinture ou en
    dessin.

      (_Au Collège des Quatre-Nations._)

        Pour la Classe de Médecine.

    17º. Collection d'instrumens et d'appareils de Chirurgie de
    tous les genres. _Armamentarium._

      (_Au Collège des Quatre-Nations._)

        Pour la Classe de Médecine et Chirurgie.

    18º. Collection de Matière médicale et de Pharmacie.

      (_Au Collège des Quatre-Nations._)

        Pour la Classe de Médecine, Chirurgie et Pharmacie.

    19º. Collection d'instrumens propres à l'art vétérinaire, à la
    forge et la fabrication des fers, etc.

      (_Au Collège des Quatre-Nations._)

        Pour la Classe de Médecine, Chirurgie, Pharmacie et de l'art
        vétérinaire.

    20º. Collection d'instrumens et de modèles pour les divers
    atteliers des Arts.

      (_Au Collège des Quatre-Nations)._

        Pour la Classe des Arts.


§. III.

_Emplacement propres aux Laboratoires et aux divers enseignemens dont
se charge l'Institut._

ÉCOLES DE L'INSTITUT.


    1º. Pour les six premières Classes de la première Section.

    Deux grandes salles suffiront pour leur enseignement.

      (_Au Collège des Quatre-Nations._)

    2º. Pour l'École de Peinture, Sculpture et Gravure.

    Cette école réunissant l'enseignement tout entier, le nombre
    des salles sera déterminé par la demande des Professeurs.

      (_Au Louvre._)

    3º. Pour l'Architecture.

    L'Architecture étant dans le même cas que la Peinture et la
    Sculpture, le nombre des salles nécessaires sera déterminé
    conjointement avec les Professeurs.

      (_Au Louvre._)

    4º. Pour la Musique.

    De même.

      (_Au Louvre._)

    5º. Pour les Mathématiques, la Mécanique, la Physique et
    l'Astronomie.

    Une salle ou un amphithéâtre.

      (_Au Collège des Quatre-Nations._)

    6º Pour l'Astronomie.

    Un Observatoire garni de tous ses instrumens.

      (_Au Collège des Quatre-Nations._)

    7º. Pour la Chimie, la Minéralogie, la Métallurgie et la
    Géographie souterraine.

    Un amphithéâtre ou salle d'enseignement, et un grand
    laboratoire qui y soit annexé.

      (_Au Collège des Quatre-Nations._)

    8º. Pour la Zoologie et l'Anatomie.

    Un amphithéâtre et plusieurs salles ou galeries de dissections
    et de préparations qui y soient annexées.

    De plus, une salle de dissection établie dans un des Hôpitaux
    de la capitale.

    9º. Pour la Botanique.

    Un amphithéâtre.

      (_L'Amphithéâtre du Jardin du Roi._)

    10º. Pour l'Agriculture.

    Une salle.

    Cette école sera établie près de la collection des instrumens
    aratoires.

       (_L'amphithéâtre du Jardin du Roi._)

    11º. Pour la Médecine humaine et vétérinaire.

    Une salle.

       (_Au Collège des Quatre-Nations._)

                                 {au Dessin,     }
                                 {à la Physique, }
    12º. Pour les arts relatifs  {à la Mécanique,}   un amphithéâtre.
                                 {à la Chimie,   }
                                 {à la Botanique,}

    Dans la salle ou amphithéâtre de Physique.

       (_Au Collège des Quatre-Nations._)

    _Nota._ 1º. Les collections et les laboratoires doivent être
    placés près des salles ou amphithéâtres destinés à
    l'enseignement, afin que les Professeurs y trouvent, sans
    peine, les divers objets dont ils pourront avoir besoin. Ces
    collections et ces laboratoires serviront aussi aux travaux et
    recherches des divisions des classes de l'Institut.

    _Nota._ 2º. La Physique, la Chimie et l'Anatomie auront besoin
    d'emplacemens très-étendus et très-aérés. Peut-être que
    l'emplacement destiné à l'Anatomie devroit être annexé à l'un
    des plus grands Hôpitaux de la Capitale.

XXXV.

Les Directeurs des Bibliothèques publiques prendront des mesures pour
que tous les ouvrages qui sont publiés dans tous les genres et dans
toutes les langues quelconques, soient achetés. Il sera fait des fonds
à cet effet. Ces livres, après avoir été inscrits sur les registres de
la Bibliothèque, seront examinés par les classes respectives de
l'Institut, et ceux qui seront distingués par elles, seront traduits
en tout ou en partie par des interprètes qui seront attachés à cet
effet, en nombre suffisant, à la Bibliothèque publique.

XXXVI.

Il sera établi, soit au Louvre, soit au Collège des Quatre Nations, une
Imprimerie pourvue de tous les caractères à l'usage des Sciences, de
ceux des Langues anciennes et modernes, laquelle sera destinée au
service des classes de l'Institut.

XXXVII.

Pour mettre de l'ordre et de l'unité dans ce grand établissement, il
sera formé un comité central qui sera composé de vingt membres;
chacune des vingt classes de l'Institut ayant le droit d'en nommer un.

XXXVIII.

Ces élections seront renouvellées tous les ans par les classes
respectives de l'Institut, au scrutin et à la majorité des suffrages.

XXXIX.

Le comité central de l'Institut nommera au scrutin et à la majorité
absolue, un Directeur et un Secrétaire.

XL.

Le comité central de l'Institut s'assemblera deux fois chaque mois, et
plus souvent s'il y a lieu.

XLI.

Ses fonctions seront de surveiller les travaux de l'Institut, de
stipuler en général pour ses intérêts, c'est-à-dire, pour ceux des
Lettres, des Sciences et des Arts; de s'assurer de l'exactitude des
Professeurs à remplir leurs devoirs; de répondre aux demandes qui
pourront lui être faites concernant l'Instruction publique, de la part
des Départemens, Districts ou Municipalités; de régler les différens
qui pourront s'élever entre les classes, et de proposer les
améliorations à faire, soit dans l'Institut, soit dans les
établissemens qui lui seront annexés.

XLII.

Lorsque les divisions ou classes de l'Institut, voulant fixer
l'attention publique sur un sujet de méditation ou d'étude, auront
besoin de fonds extraordinaires, soit pour proposer des prix, soit
pour faire une suite d'expériences et de recherches, elles
s'adresseront au comité central, lequel fera parvenir son voeu à
l'Assemblée Nationale, après avoir jugé s'il n'y a pas pour cette
fois un trop grand nombre de demandes de ce genre faites par les
classes de l'Institut, qui devront se concerter entre elles pour
l'ordre et le succès de leurs travaux.

XLIII.

Les Commissaires pour l'Instruction publique seront chargés de
surveiller la partie administrative de l'Institut national et des
établissemens qui lui seront annexés, et d'y maintenir l'exécution de
la loi. Les patentes des membres de l'Institut et des Professeurs
seront remises par eux; ils assisteront aux séances du comité central
avec lequel ils concourront, de tous leur moyens, aux progrès des
Sciences et des Arts.

XLIV.

Les membres intimes des Académies et sociétés savantes[12], telles
qu'elles existent dans l'ordre actuel, seront remplacés dans les
classes respectives de l'Institut projetté. On suivra dans ce
remplacement l'ordre de l'ancienneté de réception, dans les Académies
ou Sociétés. Lorsque le nombre des places arrêtées pour les divisions
ou classes de l'Institut sera rempli, ceux qui, conformément à ce
Décret, y auront des droits, seront rangés, toujours suivant l'ordre
de leur réception, dans une classe de surnuméraires qui jouiront des
mêmes droits que les autres auxquels ils succéderont, comme il est
réglé ci-après.

    [12] _Nota._ Les Académies et Sociétés savantes sont:

    1º.  L'Académie Françoise;
    2º.  L'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres;
    3º.  L'Académie des Sciences;
    4º.  Le Collège Royal;
    5º.  La Société de Médecine;
    6º.  L'Académie de Chirurgie;
    7º.  La Société d'Agriculture;
    8º.  L'Académie de Peinture et de Sculpture;
    9º.  L'Académie d'Architecture;
    10º. Les Écoles de Chant et de Déclamation.

XLV.

Lorsqu'il vaquera une place parmi les membres de divisions ou classes
de l'Institut, elle sera remplie par le plus ancien des surnuméraires,
tant qu'il y en aura. Lorsqu'il en aura vaqué deux, il sera en outre
nommé un nouveau membre qui prendra place à la suite de tous les
surnuméraires. A l'avenir ce titre sera pour toujours supprimé dans
l'Institut.

XLVI.

A l'avenir, les pensions attribuées à l'Institut, seront réparties à
raison de l'ancienneté de réception dans les divisions et dans les
classes dont cet établissement est formé. Il ne sera rien innové à
l'égard des pensions accordées jusqu'à ce jour par les Académies ou
Sociétés savantes, à ceux de leurs membres qui seront remplacés dans
l'Institut.

XLVII.

Les classes d'associés honoraires, établies dans les Académies, sont
abolies.

XLVIII.

Ceux qui, dans les Académies ou Sociétés savantes actuelles, occupent
des places d'associés libres, seront conservés avec le même titre près
des divisions ou classes respectives de l'Institut, dans lequel il n'y
aura plus d'associés libres à l'avenir.

XLIX.

Il sera libre aux divisions ou classes de l'Institut, de s'attacher,
sous les noms d'associés et de correspondans règnicoles ou étrangers,
les personnes qui pourront les aider dans leurs travaux.

L.

Les titulaires des chaires conservées continueront, en se conformant
aux nouvelles lois, les fonctions de leur enseignement; et jusqu'à ce
que l'Institut soit formé, ils feront, comme ci-devant, avec les mêmes
honoraires qu'ils ont reçus jusqu'ici, les leçons dont ils ont été
chargés.

LI.

Les titulaires des chaires supprimées par l'article premier, seront
nommés de préférence à celles dont l'enseignement est le même dans le
nouvel Institut.

LII.

Les commissaires de l'instruction, nommeront, pour la première fois
seulement, sur la présentation du comité central, les membres qui
devront composer les classes de nouvelles création; savoir: les
classes premières, deuxième et dixième de la première section, et les
classes neuvième et dixième de la seconde section de l'Institut, ainsi
que les Professeurs des chaires nouvellement établies. Toutes les
classes de l'Institut étant ainsi complettes, éliront elles-mêmes les
associés et les Professeurs, conformément aux règles prescrites par
les présens Décrets.



DES BIBLIOTHÈQUES.


ARTICLE PREMIER.

Il y aura dans chaque Département une Bibliothèque, sous l'inspection
particulière du Directoire du Département; et dans les villes où il se
trouvera une Bibliothèque de Municipalité déjà établie, elle pourra
servir de Bibliothèque de Département, et sera sous la surveillance du
Directoire du Département.

Les quatre premiers articles du présent Décret seulement, ne sont
point relatifs aux établissemens littéraires de Paris.

II.

Chaque Bibliothèque sera plus ou moins considérable, selon la
proportion de l'étendue et de la population, des richesses littéraires
ou même des Contributions du Département.

Les volumes dont elles seront composées, seront prélevés dans les
Bibliothèques ecclésiastiques et des communautés Religieuses, et dans
celles des autres établissemens supprimés, après toutefois que l'état
desdits livres aura été préalablement dressé et envoyé aux
Commissaires de l'Instruction publique, qui donneront autorisation et
détermineront l'emploi, ou le mode de la vente du surplus.

III.

Il ne pourra y avoir pour chaque Bibliothèque moins de deux ni plus de
quatre Bibliothécaires.

Le premier ne pourra avoir moins de 1,500 livres, ni plus de 3,000
livres.

Chacun des autres 2,000 livres au plus, et au moins 1,000 livres.

Il sera pourvu par un réglement aux sommes nécessaires pour les achats
des livres, les frais de Bureau, entretien des bâtimens et autres
dépenses.

Le Bibliothécaire principal sera nommé par le Département: les
Bibliothécaires seront choisis, autant qu'il sera possible, parmi les
Sujets des Congrégations Ecclésiastiques supprimées.

Le Bibliothécaire de chaque Département sera tenu de correspondre
exactement et dans les formes qui seront prescrites par un réglement
particulier, avec le Commissaire de l'Instruction publique, chargé
spécialement de l'administration des Bibliothèques.

IV.

Le directoire de chaque Département veillera avec soin, à ce que le
Bibliothécaire du Département se procure promptement deux exemplaires
bien conditionnés de chaque livre nouveau imprimé dans son ressort.

L'un des deux restera dans la Bibliothèque du Département, l'autre
sera adressé aussitôt à la Bibliothèque générale établie à Paris, dont
il sera fait mention article V. Ce dernier établissement remboursera
le montant de cette dépense au Département, si le livre ne vient pas
de la libéralité de l'Auteur, Éditeur, ou Libraire.

V.

Il sera formé à Paris un établissement, sous le titre de Bibliothèque
nationale, faisant, partie de l'Institut, entretenu aux frais du
Trésor public, et divisé en six établissemens, pour le plus grand
avantage de ceux qui cultivent les Sciences.

Chacun d'eux prendra le nom de la science à laquelle il sera
particulièrement affecté.

Le principal établissement restera quant à présent, rue de Richelieu,
et contiendra la réunion de tous les livres, dans toutes les matières,
ainsi que les collections de divers genres qu'il renferme déjà, ou qui
pourroient y être jointes; les cinq autres seront distribués dans les
quartiers de la Capitale où ils pourront être le plus utiles, et
contiendront chacun de 40,000 à 80,000 volumes: chacun de ces cinq
établissement sera affecté particulièrement à chacune des cinq
divisions des matières de Bibliographie, et en contiendra les
ouvrages, indépendamment des livres élémentaires des quatre autres
divisions.

Les Bibliothèques des maisons ecclésiastiques et religieuses et
établissemens supprimés serviront à enrichir et former ces cinq
dépôts; les achats ou présens des livres nouveaux les completteront
par la suite.

La Bibliothèque de la Municipalité sera en même temps la Bibliothèque
du Département, conformément à l'article du présent décret; elle
embrassera toutes les matières bibliographiques, et sera augmentée et
complettée pareillement avec les livres des maisons ecclésiastiques et
religieuses, et autres établissemens supprimés, indépendamment des
acquisitions qu'elle pourra faire sur les fonds qui lui seront
affectés.

VI.

Toute personne qui désirera travailler dans une Bibliothèque publique,
y sera admise tous les jours hors les Dimanches et fêtes, soit dans la
Bibliothèque, soit en présence du Bibliothécaire, dans une salle
particulière de travail, si le local permet d'en avoir une attenante
au dépôt général des livres.

On n'y travaillera que pendant le jour; les Réglemens pourvoiront à la
commodité des citoyens studieux, comme à la conservation des livres.

VII.

Il n'y aura plus d'obligation aux Libraires, Éditeurs et Auteurs, de
fournir des exemplaires de leurs ouvrages aux Bibliothèques publiques.



PRIX

ET ENCOURAGEMENS.


Les prix et récompenses mérités par le talent, devant être diversement
honorifiques et quelquefois pécuniaires; tantôt offerts par la
reconnoissance de la Nation, tantôt décernés par celle d'un lieu
particulier, devant se placer à côté des plus petits efforts de
l'enfance et atteindre les plus hautes conceptions du génie, sont
promis, sont assurés par l'Assemblée Nationale.

Mais, à raison du grand nombre de détails nécessaires pour que toutes
les proportions soient bien observées, et qu'aucun genre de mérite ne
soit privé de son encouragement et de sa récompense, ils ne seront
déterminés et classés que d'après un réglement qui sera présenté sur
cet objet à la législature par les Commissaires de l'Instruction
publique.



MÉTHODES

ET LIVRES ÉLÉMENTAIRES.


L'Assemblée Nationale met au rang des bienfaits publics les bons
livres élémentaires sur toutes les connoissances humaines, les
méthodes propres à agrandir et à perfectionner les facultés
principales de l'homme, les procédés bien éprouvés, destinés à
faciliter l'application des principes dans la pratique des arts;
toutes les découvertes, soit dans les arts, soit dans les sciences, et
particulièrement les ouvrages de tout genre qui serviront le mieux la
morale. Elle veut que l'Institut national mette en usage tous ses
moyens pour arriver à ces grands résultats, qu'il attache à leur
recherche tous les talens, tous les efforts de l'émulation publique,
et elle ordonne aux Commissaires de l'instruction de faire parvenir,
sans délai, aux Départemens tout ce que, sur ces divers objets,
l'institut aura, par un suffrage solemnel, recommandé à la confiance
publique.



SPECTACLES.


ARTICLE PREMIER.

Les Commissaires de l'instruction, dont la surveillance devra
s'étendre sur les spectacles, respecteront la liberté du talent dans
le choix des sujets des différentes pièces; mais ils décideront
quelles sont les pièces qui, aux jours des fêtes nationales et à
l'occasion des grands événemens, mériteront d'être, aux frais de la
Nation, représentées gratuitement.

II.

Les pièces de théâtre feront un des objets particuliers pour lesquels,
d'après le voeu prononcé et soutenu de l'opinion publique, et sur le
jugement motivé de l'Institut, il sera accordé des prix et des
récompenses nationales.



FÊTES.


L'Assemblée Nationale ayant décrété constitutionnellement qu'il seroit
établi des fêtes nationales, mais jugeant que la périodicité pourroit
en affoiblir l'intérêt, si elle s'étendoit sur un grand nombre,
ordonne que deux fêtes seulement seront établies pour tout le Royaume;
l'une, sous le nom de la liberté, qui sera célébrée tous les ans le 14
Juillet; l'autre, en faveur de l'égalité, qui sera fixée au 4 Août.
Elle laisse aux Directoires des Départemens le soin de donner à ces
fêtes toute la solemnité qu'elles requièrent, comme aussi la faculté
d'en établir de particulières, lorsque des circonstances locales ou
même des événemens généraux leur paroîtront le demander: elle charge
les Commissaires de l'instruction publique de présenter, le plutôt
possible, au Corps législatif un mode général d'organisation pour ces
fêtes.



ÉDUCATION DES FEMMES


ARTICLE PREMIER.

Les filles ne pourront être admises aux Écoles primaires que jusqu'à
l'âge de huit ans.

II.

Après cet âge, l'Assemblée Nationale invite les pères et mères à ne
confier qu'à eux-mêmes l'éducation de leurs filles, et leur rappelle
que c'est leur premier devoir.

III.

Il sera pourvu, dans chaque Département, aux moyens de former des
établissemens destinés à procurer aux filles qui sortiront des Écoles
primaires ou de la première éducation paternelle, la facilité
d'apprendre des métiers convenables à leur sexe.

IV.

Il sera pourvu aussi, par les Départemens, à l'établissement d'un
nombre suffisant de maisons d'éducation pour les filles qui ne
pourront être élevées dans la maison paternelle.

V.

Ces maisons seront dirigées par des Institutrices nommées par les
Directoires des Départemens.

VI.

Les Départemens prescriront des règles à ces établissemens, veilleront
à leur exécution, pourront destituer les Institutrices dont la
conduite ne répondroit pas à la confiance publique.

VII.

Ils fixeront le prix des pensionnats et les traitemens des
Institutrices, et les proportionneront aux objets d'enseignement
qu'elles seront capables de professer pour leurs Élèves.

VIII.

Toutes les instructions données aux Élèves dans les maisons
d'éducation publique, tendront particulièrement à préparer les filles
aux vertus de la vie domestique, et aux talens utiles dans le
gouvernement d'une famille.



DES COMMISSAIRES

DE

L'INSTRUCTION PUBLIQUE.


    Les Commissaires de l'instruction publique, sont établis pour
    réunir en un centre commun, et répandre dans tout l'Empire
    tous les moyens d'instruction propres à maintenir l'unité des
    principes et à perfectionner cette partie essentielle de
    l'organisation sociale.

ARTICLE PREMIER.

Il sera établi à Paris une Administration centrale sous le nom de
Commission générale de l'Instruction publique. Ses Membres seront au
nombre de six, et auront le titre de Commissaires de l'instruction
publique.

II.

Il sera établi, sous chaque Commissaire, un Inspecteur. Les
Inspecteurs pourront, être momentanément envoyés dans les divers
Établissemens d'instruction du Royaume, lorsque la Commission le
jugera nécessaire.

III.

Les Commissaires et Inspecteurs seront nommés par le Roi, qui pourra
ensuite les suspendre de leurs fonctions; mais l'instruction étant la
première défense contre les abus de l'autorité, leur destitution ne
pourra être prononcée que sur un jugement du Corps législatif.

IV.

Les Commissaires se partageront entr'eux les divers objets de
l'instruction, et chacun fera exécuter, sous sa responsabilité, les
Lois relatives à la partie dont il aura été chargé.

V.

Ils auront sous leur surveillance tout ce qui tient à l'instruction,
tout ce qui concerne les prix et concours qui seront ouverts pour tous
les objets d'utilité publique, les Spectacles, les Fêtes Nationales,
les Arts, les Bibliothèques publiques formée de celles des Maisons
religieuses, la Bibliothèque Nationale, la Correspondance de toutes
les Bibliothèques.

VI.

Il sera nommé dans chaque Directoire de Département, un membre chargé
de la surveillance de ce qui concerne l'instruction; il sera tenu de
donner connoissance tant de l'état que des besoins de l'instruction
publique dans le Département.

VII.

Tous les biens et revenus destinés à l'Éducation publique seront sous
la surveillance des Commissaires: ils rendront compte, tous les ans, à
l'Assemblée législative de la situation de ces biens.

VIII.

Ils présenteront, chaque année, à l'Assemblée législative un état des
progrès de l'instruction dans toutes les parties du Royaume.

IX.

Ils nommeront, pour la première fois, aux places de nouvelle création
dont la nomination n'aura pas été attribuée aux Corps administratifs,
et rendront un compte public des motifs de leurs choix.

X.

Ils seront tenus de présenter au Corps législatif, dans le plus court
délai possible, et dans l'ordre des besoins pressans, des projets de
réglement sur tous les objets de détail qui ne se trouveront points
compris dans les articles précédens.

XI.

La Commission générale nommera son Secrétaire et les Employés des
Bureaux: elle présentera à l'Assemblée législative l'état des Employés
nécessaires, pour, ledit état, être décrété ainsi qu'il conviendra.

XII.

Le traitement des Commissaires sera de 15,000 livres, celui des
Inspecteurs de 8,000 livres.

       *       *       *       *       *

    _Nota._ Il nous eut semblé possible et conforme aux principes
    d'attacher davantage l'instruction publique au Corps
    législatif; mais un Décret ayant déjà placé cet objet sous la
    surveillance active d'un des Départemens du Pouvoir exécutif,
    nous avons dû nous conformer à cette disposition; nous avons
    seulement recherché des moyens pour que l'Administration
    nouvelle, à qui l'Instruction sera spécialement confiée,
    contenue par l'opinion autant que par sa responsabilité, ne
    s'écartât point de son but, et favorisât la plus entière et la
    plus libre propagation des lumières.


LIBERTÉ DE L'ENSEIGNEMENT.

Il sera libre à tous particuliers en se soumettant aux Lois générales
sur l'enseignement public, de former des établissemens d'instruction;
ils seront tenus seulement d'en instruire la Municipalité, et de
publier leurs réglemens.


PROLONGATION PROVISOIRE DE L'ENSEIGNEMENT ACTUEL.

Les Universités et corporations chargées maintenant de l'Instruction
publique continueront leurs fonctions jusqu'au parfait établissement
des nouveaux moyens d'Instruction qui devront leur succéder; après
quoi elles seront supprimées.[13].

    [13] L'Assemblée Nationale décidera si, par son Décret du
    [date laissée en blanc] à l'époque duquel aucune des parties de
    l'instruction n'étoit organisée, elle a entendu exclure les
    Membres des Législatures des emplois nombreux relatifs à
    l'instruction publique.

FIN.





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Rapport sur l'Instruction Publique, les 10, 11 et 19 Septembre 1791 - fait au nom du Comité de Constitution à l'Assemblée Nationale" ***

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