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Title: Vanity Fair. French - La foire aux vanités, Tome II
Author: Thackeray, William Makepeace, 1811-1863
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Vanity Fair. French - La foire aux vanités, Tome II" ***

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generously made available by the Bibliothèque nationale
de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)



LA FOIRE AUX VANITÉS

OUVRAGES DU MÊME AUTEUR QUI SE VENDENT À LA MÊME LIBRAIRIE


    OEuvres de Thackeray, traduites de l'anglais. 9 vol.
    Henry Esmond, traduit par Léon de Wailly. 2 vol.
    Histoire de Pendennis, traduit par Ed. Scheffter. 3 vol.
    Le livre des Snobs, traduit par F. Guiffrey. 1 vol.
    Mémoires de Barry Lyndon, traduits par Léon Wailly. 1 vol.

    Coulommiers.--Typ. Paul BRODARD et Cie.


M. W. THACKERAY

LA FOIRE AUX VANITÉS

ROMAN ANGLAIS

Traduit avec l'autorisation de l'auteur

PAR GEORGES GUIFFREY

TOME SECOND

PARIS

LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie

79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79


1884



LA FOIRE AUX VANITÉS.



CHAPITRE PREMIER.

Sollicitude des parents de miss Crawley pour cette chère demoiselle.


Tandis que l'armée anglaise s'éloigne de la Belgique et se dirige vers
les frontières de la France pour y livrer de nouveaux combats, nous
ramènerons notre aimable lecteur vers d'autres personnages qui vivent
en Angleterre au sein du calme le plus profond et ont aussi leur rôle
à jouer dans le cours de notre récit.

La vieille miss Crawley était toujours à Brighton, où elle ne se
tourmentait pas beaucoup des terribles combats livrés sur le
continent. Briggs toujours sous l'influence des tendres paroles de
Rebecca, ne manqua pas de lire à sa chère Mathilde la _Gazette_, où
l'on parlait avec éloge de la valeur de Rawdon Crawley et de sa
promotion au grade de lieutenant-colonel.

«Quel dommage, disait alors sa tante, que ce brave garçon se soit
embourbé dans une pareille ornière, c'est malheureusement une sottise
irréparable. Avec son rang et son mérite il aurait trouvé à épouser au
moins la fille d'un marchand de bière qui lui aurait apporté une dot
de 250 000 liv. sterling, comme miss Grain d'Orge, par exemple.
Peut-être même aurait-il pu songer à une alliance avec quelque
famille aristocratique de l'Angleterre. Un jour ou l'autre je lui
aurais laissé mon argent à lui ou à ses enfants, car je ne suis pas
encore fort pressée de partir, entendez-vous, miss Briggs, quoique
vous soyez peut-être plus pressée d'être débarrassée de moi, et il
faut que tout cela manque; et pourquoi, je vous prie? Parce qu'il lui
a pris fantaisie d'épouser une mendiante de profession, une danseuse
d'opéra.

--Mon excellente miss Crawley ne laissera donc pas tomber un regard de
miséricorde sur ce jeune héros, dont le nom est désormais inscrit sur
les tablettes de la gloire? reprenait miss Briggs, exaltée par la
lecture des prodiges de Waterloo, et toujours disposée à saisir
l'occasion de se livrer à ses instincts romanesques. Le capitaine, je
veux dire le colonel, car désormais tel est son grade, le colonel
n'a-t-il pas assuré à jamais l'illustration du nom des Crawley?

--Vous êtes une sotte, miss Briggs, répondait la douce Mathilde, le
colonel Crawley a traîné dans la boue le nom de sa famille. Épouser la
fille d'un maître de dessin! épouser une demoiselle de compagnie; car
elle sort du même sac que vous, miss Briggs; oh! mon Dieu, je n'en
fais point de différence; seulement, elle est plus jeune et possède
beaucoup plus de grâce et d'astuce. Mais, par hasard, seriez-vous la
complice de cette misérable qui a attiré Rawdon dans ses filets? C'est
que vous avez toujours la bouche empâtée de ses louanges. J'y vois
clair maintenant, j'y vois clair, vous êtes de complicité avec elle.
Mais dans mon testament, vous pourrez bien trouver quelque chose qui
vous fera déchanter, je vous en avertis. Vite, écrivez à M. Waxy que
je désire le voir immédiatement.»

Miss Crawley écrivait alors à M. Waxy, son homme d'affaire, presque
tous les jours de la semaine. Le mariage de Rawdon avait complétement
bouleversé ses dispositions testamentaires, et elle était fort
embarrassée pour savoir comment répartir son argent. Ces
préoccupations n'étaient point causées par l'appréhension d'une mort
prochaine; au contraire, la vieille demoiselle s'était parfaitement
rétablie. Il était facile d'en juger à la vivacité des épigrammes dont
elle accablait la pauvre Briggs. Sa malheureuse victime montrait une
douceur, une apathie, une résignation où l'hypocrisie entrait pour
plus encore que la générosité. En un mot, elle s'était faite à cette
soumission servile, indispensable aux femmes de son caractère et de
sa condition. Et quant à miss Crawley, comme toutes les personnes de
son sexe, elle savait avec un art cruel retourner dans la plaie la
pointe acérée du mépris.

À mesure que la convalescente reprenait des forces, il semblait
qu'elle cherchât à les essayer contre miss Briggs, la seule compagne
qu'elle admît dans son intimité. Les parents de miss Crawley ne
perdaient pas pour cela le souvenir de cette chère demoiselle; au
contraire, chacun s'efforçait à l'envi de lui témoigner par nombre de
cadeaux et de messages affectueux l'énergie d'une tendresse
inaltérable.

Nous citerons en première ligne son neveu Rawdon Crawley. Quelques
semaines après la fameuse bataille de Waterloo, et les détails donnés
par la Gazette sur ses exploits et son avancement, il arriva à
Brighton, par le bateau de Dieppe, une boîte à l'adresse de miss
Crawley. Cette boîte contenait des présents pour la vieille fille et
une lettre de son respectueux neveu le colonel; le paquet se composait
d'une paire d'épaulettes françaises, d'une croix de la Légion
d'honneur et d'une poignée d'épée, précieux trophées de la bataille.

La lettre était charmante de verve et d'entrain; elle donnait tout au
long l'histoire de la poignée d'épée enlevée à un officier supérieur
de la garde, qui, après avoir énergiquement exprimé que la garde meurt
et ne se rend pas, avait été fait prisonnier au même instant par un
simple soldat. La baïonnette du fantassin avait brisé l'épée de
l'officier, et Rawdon s'était saisi de ce tronçon pour l'envoyer à sa
chère tante. Quant à la croix et aux épaulettes, elles avaient été
prises à un colonel de cavalerie tombé dans la mêlée sous les coups de
l'aide de camp. Rawdon s'empressait de déposer aux pieds de sa
très-affectionnée tante ces dépouilles, cueillies dans les plaines de
Mars. Il lui demandait la permission de lui continuer sa
correspondance quand une fois il serait arrivé à Paris, lui promettant
d'intéressantes nouvelles sur cette capitale et ses vieux amis de
l'émigration, auxquels elle avait témoigné une si bienveillante
sympathie pendant leurs jours d'épreuves.

Briggs fut chargée de la réponse. Elle devait adresser au colonel une
lettre de félicitations et l'encourager à de nouvelles communications
épistolaires. La première missive était assez spirituelle et assez
piquante pour faire bien augurer des suivantes.

«Je sais très-bien, disait miss Crawley à miss Briggs, que Rawdon est
aussi incapable que vous d'écrire une lettre pareille, que cette
petite drôlesse de Rebecca lui a dicté jusqu'à la dernière virgule;
mais je n'ai garde d'aller me priver des distractions qui peuvent me
venir de ce côté; faites donc comprendre à mon neveu que sa lettre m'a
mise de fort bonne humeur.»

Si miss Crawley ne se trompait pas en attribuant la lettre à Becky,
elle ne savait peut-être pas aussi bien que les dépouilles opimes
qu'on lui envoyait étaient également de l'invention de mistress
Rawdon. Cette dernière les avait eues pour quelques francs de l'un de
ces innombrables colporteurs qui, le lendemain de la bataille, se
mirent à trafiquer ces tristes débris. Quoi qu'il en soit la gracieuse
réponse de miss Crawley ranima les espérances de Rawdon et de sa
femme, qui tirèrent les plus favorables augures de l'humeur radoucie
de leur tante.

Dès que Rawdon, à la suite des armées victorieuses, eut fait son
entrée dans la capitale, sa vieille tante reçut de Paris la
correspondance la plus régulière et la plus divertissante.

La femme du recteur, non moins ponctuelle dans sa correspondance,
était beaucoup moins goûtée par la vieille demoiselle. L'humeur
impérieuse de mistress Bute lui avait fait un tort irréparable dans la
maison de sa belle-soeur, non-seulement elle était détestée des
subalternes, mais encore elle était à charge à miss Crawley. Si la
pauvre miss Briggs avait eu la moindre malice dans l'esprit, elle eût
trouvé une joie ineffable à annoncer à mistress Bute, de la part de sa
chère Mathilde, que celle-ci se trouvait infiniment mieux depuis que
mistress Bute n'y était plus; à la prier, toujours au nom de miss
Crawley, de ne plus s'inquiéter de sa santé et de ne pas quitter sa
famille pour venir la voir. Plus d'un coeur féminin eût savouré à
longs traits ce petit plaisir de la vengeance; mais pour rendre
justice à miss Briggs, elle ne voyait pas si loin. Son ennemie était
en disgrâce; il n'en fallait pas davantage pour émouvoir sa fibre
compatissante.

«J'ai été bien sotte, se disait, non sans raison, mistress Bute, j'ai
été bien sotte d'annoncer mon arrivée à miss Crawley dans la lettre
qui accompagnait l'envoi des canards de Barbarie. J'aurais dû me
présenter à l'improviste à cette vieille radoteuse, et l'enlever à ces
deux harpies Briggs et Firkin. Ah! Bute, mon ami Bute! qu'avez-vous
fait en allant vous casser le cou!»

Bute avait eu le plus grand tort et ne le savait que trop!

Nous avons vu de quoi était capable mistress Bute quand elle avait le
jeu pour elle; sous son autorité despotique, le règne de la terreur
s'était établi dans la maison de miss Crawley, mais à la première
occasion il y avait eu révolte suivie de la disgrâce la plus complète.
Tous les sots du presbytère prenaient texte de là pour se poser comme
les victimes de l'égoïsme le plus bas, de la trahison la plus
abominable; ces sacrifices, ce dévouement pour miss Crawley n'avaient
été payés que par la plus noire ingratitude.

L'avancement de Rawdon d'autre part, sa mise à l'ordre du jour avaient
aussi jeté l'alarme dans ces âmes si charitables et si chrétiennes. Sa
tante ne pouvait-elle pas se radoucir en le voyant colonel et
chevalier du Bain? Qui pouvait jurer que l'odieuse créature qu'il
appelait sa femme ne finirait pas par rentrer un jour en faveur?

La femme du ministre composa, sous l'inspiration de son juste
courroux, un sermon sur la vanité de la gloire militaire et la
prospérité des méchants, et son mari le lut à ses paroissiens, sans y
comprendre un mot. Pitt se trouvait ce jour-là dans l'auditoire: il
s'était rendu à l'église avec ses deux soeurs pour remplacer le chef
de famille qui ne faisait plus, dans son banc seigneurial, que de fort
rares apparitions.

Depuis le départ de Becky Sharp, ce vieux mécréant se livrait sans
frein à ses instincts dépravés. Sa conduite était devenue un scandale
pour le comté et un sujet de honte pour son fils. Jamais miss Horrocks
n'avait étalé sur son bonnet un tel luxe de rubans. Les autres
familles du voisinage avaient dû renoncer à toute espèce de relations
avec le château et son propriétaire. Le baronnet allait boire chez ses
fermiers, trinquait avec eux à Mudbury, et les jours de marché, il se
faisait conduire à Southampton dans sa grande voiture à quatre chevaux
avec miss Horrocks à sa droite.

M. Pitt, en ouvrant le journal, tremblait chaque matin d'y voir
annoncé le mariage de son père avec la susdite demoiselle. L'épreuve
était rude et pénible pour son amour-propre. Dans les assemblées
religieuses dont il avait la présidence, et où il parlait d'ordinaire
plusieurs heures de suite comment son éloquence ne se serait-elle pas
glacée sur ses lèvres lorsqu'en se levant il entendait dans
l'auditoire les réflexions suivantes:

«Eh! mais, ce monsieur qui se lève, c'est le fils de ce vieux réprouvé
de sir Pitt qui, dans ce moment, est sans doute à boire dans quelque
bouchon du voisinage.»

Une fois il parlait de la triste situation du roi de Tombouctou et de
ses nombreuses épouses, plongées dans les plus épaisses ténèbres de
l'idolâtrie; soudain un ivrogne, élevant la voix dans la foule:

«Combien, lui cria-t-il en compte-t-on dans le harem de Crawley?»

Sous le coup de cette apostrophe, l'auditoire resta tout ébahi, et il
n'en fallut pas davantage pour faire manquer l'effet du discours de M.
Pitt.

Quant aux deux héritières de Crawley-la-Reine, peu s'en manqua
qu'elles ne fussent livrés sans contrôle à leurs inspirations
personnelles. Sir Pitt avait juré que, sous aucun prétexte il ne
laisserait rentrer de gouvernantes au château. Enfin, par bonheur pour
elles et grâce à l'intervention de M. Crawley, le vieux gentilhomme se
décida à les mettre en pension.

À travers les nuances diverses qui résultaient dans les actes de
chacun de la différence des caractères, on pouvait néanmoins
reconnaître un redoublement d'attention à l'égard de miss Crawley de
la part de ses neveux et nièces; tous tenaient à lui témoigner leur
affection de la manière la plus vive; tous tenaient à lui donner des
gages non équivoques de leur tendresse.

Mistress Bute lui avait adressé des canards de Barbarie, des
choux-fleurs d'une grosseur remarquable, une jolie bourse et une
pelote faite par ses aimables filles, avec prière à leur chère tante
de vouloir bien leur garder une petite place dans son coeur.

M. Pitt, plus magnifique encore dans ses envois, lui prodiguait les
bourriches de pêches, de raisins et de gibier. La voiture de
Southampton à Brighton apportait à miss Crawley tous ces petits
cadeaux qui, sous mille formes diverses, prouvaient la tendresse de
ses proches. Quelquefois même M. Pitt allait lui rendre visite; car
l'humeur acariâtre et revêche de son honorable père mettait souvent sa
patience à bout, et le forçait d'aller chercher au dehors l'oubli de
ses soucis domestiques.

Un autre motif attirait encore M. Pitt à Brighton, c'était la présence
de lady Jane de la Moutonnière. Nous avons mentionné plus haut les
projets de mariage qui existaient entre les deux jeunes gens. Lady
Jane habitait Brighton avec ses soeurs et sa mère la comtesse de
Southdown, la femme forte de l'Évangile, avantageusement connue de
toutes les personnes graves et sérieuses.

Quelques mots sont nécessaires sur cette respectable famille, mêlée
aux événements de ce récit par les liens qui vont la rattacher à la
famille Crawley.

La vie du chef de la famille Southdown, Clément William, quatrième
comte de Southdown, n'offre aucune particularité bien remarquable. Il
entra au parlement sous le patronage de M. Wilberforce; y rendit
quelques services à son parti, et on ne saurait mieux faire que de le
ranger dans la catégorie dite des hommes sérieux.

Les paroles auraient peine à exprimer l'étonnement et la consternation
de la vertueuse comtesse de Southdown, lorsque, après le trépas de son
noble époux, elle apprit que l'héritier de la famille, son fils enfin,
était membre de plusieurs clubs et avait perdu de grosses sommes au
jeu, chez Wattiers et au Cocotier, qu'il avait déjà mangé une partie
de son héritage, qu'il était criblé de dettes, qu'il conduisait à
quatre chevaux, était commissaire dans les assauts de boxe, qu'enfin
il avait une loge à l'Opéra, où il paraissait au milieu de la société
la plus mal famée. Son nom était toujours accueilli par un murmure
réprobateur dans le cercle de la douairière. Lady Émilie comptait
quelques années de plus que son frère; elle avait déjà pris une
position éminente parmi les gens sérieux comme auteur de manuels de
piété, d'hymnes spirituelles et de poésies religieuses. C'était une
demoiselle d'un esprit mûr et rassis qui avait jeté bien loin toute
idée de mariage. Son amour pour les nègres suffisait, à lui seul, à
son ardente sensibilité. La rumeur publique lui attribue un magnifique
poëme dont voici le début:

  Guidez-nous par delà les abîmes des mers,
  En ces îles que brûle un soleil implacable,
  Où sourit d'un ciel pur l'azur inaltérable,
  Où de pleurs éternels le noir mouille ses fers.
  Etc.... etc.... etc....

Elle était en correspondance réglée avec les missionnaires des deux
Indes. On parlait même de tendres sentiments qu'elle aurait éprouvés
pour le révérend Silas Pousse-Grain, tatoué dans une de ses missions
par les sauvages des mers du Sud.

Quant à lady Jane, pour laquelle M. Pitt, comme nous l'avons dit,
brûlait d'une si belle flamme, elle était aimable et craintive,
parlait peu et rougissait beaucoup. Malgré les écarts de son frère,
elle continuait à l'aimer sans pouvoir s'en empêcher. De temps à autre
elle lui écrivait de petites lettres à la hâte, et les jetait à la
poste en cachette. Un jour, et c'était le plus terrible secret qui
chargeât sa conscience, escortée de sa gouvernante, elle avait fait
une visite clandestine au jeune lord, qu'elle avait trouvé--voyez à
quels excès vous conduisent la débauche et le crime--en compagnie d'un
cigare et d'une bouteille de curaçao! Elle admirait sa soeur, adorait
sa mère, et à ses yeux l'homme le plus aimable et plus accompli était
M. Crawley, après son cher Southdown toutefois. Sa mère et sa soeur,
ces deux natures d'élite, se chargeaient de trancher pour elle en
toutes circonstances, et la regardaient avec ce superbe dédain que
toute femme qui se retire sur les hauteurs de l'intelligence dispense
toujours avec usure à ceux qu'elle voit au-dessous d'elle. Sa mère
commandait ses robes, ses livres, ses chapeaux, et allait même jusqu'à
penser pour elle. Suivant que milady Southdown se trouvait dans telle
ou telle disposition, sa fille montait à cheval, touchait du piano ou
prenait tout autre exercice. Milady aurait, sans aucun doute, laissé
sa fille en tabliers à manches jusqu'à ses vingt-six ans qu'elle
venait d'atteindre, s'il n'avait fallu les quitter pour la
présentation de lady Jane à la reine Charlotte.

Quand ces dames furent installées à Brighton, M. Crawley ne visita
d'abord qu'elles seules, se contentant de mettre une carte chez sa
tante et de demander tout simplement à M. Bowls ou à son camarade des
nouvelles de la malade. Un jour, s'étant trouvé face à face avec miss
Briggs, qui revenait du cabinet de lecture, de gros paquets de romans
sous le bras, une rougeur extraordinaire couvrit la figure de M.
Crawley, tandis qu'il s'avançait vers la demoiselle de compagnie, pour
lui dire un bonjour plus amical. Après s'être promené quelques
instants avec elle, il finit par emmener miss Briggs auprès de lady
Jane de la Moutonnière, et lui dit:

«Lady Jane, permettez-moi de vous présenter la meilleure amie de ma
tante et sa plus fidèle compagne, miss Briggs, que vous connaissez
déjà à un autre titre, comme auteur des _Harmonies du coeur_, ces
charmantes poésies qui font vos délices.»

Lady Jane rougit beaucoup, tendit sa petite main à miss Briggs, lui
fit un compliment tout à la fois très-poli et très-inintelligible,
parla de son désir d'aller voir miss Crawley, du bonheur qu'elle
aurait à connaître les parents et les amis de M. Pitt; puis, avec un
regard doux comme celui d'une colombe, elle prit congé de Briggs, à
laquelle M. Pitt fit un salut vraiment digne de ceux qu'il adressait à
la grande duchesse Poupernicle lorsqu'il était attaché comme envoyé
extraordinaire à sa cour.

L'adroit diplomate avait bien profité des leçons du machiavélique
Binkie. C'était lui qui avait donné à lady Jane l'exemplaire
des poésies de Briggs, qu'il avait ramassé dans un coin à
Crawley-la-Reine, exemplaire enrichi d'une dédicace adressée par cette
huitième muse à la première femme du baronnet. Il avait apporté ce
volume à sa fiancée, ayant d'abord eu le soin de le lire pendant la
route et de marquer au crayon les passages dont la douce lady Jane
devait se montrer le plus frappée.

M. Pitt fit briller aux yeux de lady Southdown les immenses avantages
qui pourraient résulter d'une plus grande intimité de rapports avec
miss Crawley; il les lui montra surtout comme alliant à la fois
l'intérêt de ce monde à celui du ciel. Miss Crawley vivait désormais
seule et abandonnée; ce réprouvé de Rawdon, par ses écarts monstrueux,
par son mariage, s'était aliéné sans retour les affections de sa
tante. La tyrannie intéressée de mistress Bute Crawley avait poussé la
vieille fille à se révolter contre les prétentions envahissantes de sa
cupide parente. Quant à lui, bien qu'il se fût abstenu jusqu'à ce jour
par un orgueil exagéré peut-être de toute marque de déférence ou de
tendresse à l'égard de miss Crawley, il pensait que le moment était
venu d'arriver par tous les moyens possibles à arracher cette âme à
l'ennemi du genre humain, et à assurer à sa personne l'héritage de sa
chère parente, en sa qualité de chef de la maison Crawley.

Lady Southdown, la femme forte de l'Écriture, tomba d'accord sur tous
ces points avec son futur gendre; et dans l'ardeur de son zèle, la
conversion de miss Crawley lui semblait l'affaire d'un tour de main.
Dans ses domaines de Southdown, cette géante de la vérité ne
daignait-elle pas elle-même parcourir en calèche les campagnes qu'elle
voulait initier à la grande lumière? N'envoyait-elle pas de tous côtés
des émissaires chargés d'inonder le pays d'une pluie de ses manuels?
Gros-Jean recevait ainsi l'ordre de se convertir sans délai;
Petit-Pierre, de lire sa prose sans résistance ni appel au clergé
régulier.

Milord Southdown, nature épileptique et obtuse, approuvait et
ratifiait les faits et gestes de sa Mathilde. Les croyances de milady
se transformant sans cesse, ses opinions variaient à l'infini, par
suite de la multitude des docteurs dissidents admis dans son intimité.
N'importe quiconque était dans sa dépendance, devait la suivre pas à
pas et les yeux fermés. Qu'elle s'adressât, suivant son caprice du
moment, au révérend Saunders Mac Nitre, le divin Écossais, ou au
révérend Luke Waters, l'angélique Wesleyen, ou à Giles Jowis, le
savetier illuminé, enfants, domestiques, fermiers, tout le monde était
tenu d'aller, à la suite de milady, s'incliner devant eux et de dire
_Amen_ à chacune des professions de foi de ces différents docteurs.

Pendant les exercices de piété, milord Southdown, usant du bénéfice de
son tempérament souffreteux, obtenait l'autorisation de rester dans sa
chambre à boire du vin chaud, tout en écoutant lire son journal. Lady
Jane était la préférée du vieux comte, mais aussi elle l'entourait des
soins les plus tendres et les plus sincères. Quant à lady Émilie,
auteur de la _Blanchisseuse de Finchley-Common_, elle peignait sous
des couleurs si terribles les châtiments de l'autre monde, qu'elle
jetait l'épouvante dans l'esprit craintif de son vieux père et que ses
accès d'épilepsie, d'après l'avis des médecins, avaient pour
principale cause les sermons de cette enthousiaste prédicante.

--Eh bien! oui, j'irai la voir, répondit lady Southdown à M. Pitt, en
se rendant à la logique puissante du prétendu de sa fille. Savez-vous
quel est le médecin de miss Crawley?»

M. Crawley nomma M. Creamer.

«Un praticien des plus dangereux et des plus ignorants, mon cher Pitt.
La providence, dans ses adorables desseins, a permis que je lui serve
d'instrument pour en purger déjà plusieurs maisons; deux ou trois
fois, malheureusement, je suis arrivée trop tard; entre autres, chez
ce pauvre général Glanders qui allait mourir entre les mains de cet
âne fieffé. Grâce aux pilules de Podger, que je lui ai administrées,
il y a eu quelques jours de mieux; mais hélas! il était trop tard pour
que l'effet pût être durable; sa mort du moins a été des plus douces;
et si la providence l'a retiré de ce monde, c'est sans doute pour son
plus grand bien. Je reviens à Creamer, mon cher Pitt; il ne peut
rester auprès de votre tante.»

Pitt se rangea tout à fait à cet avis. Lui aussi subissait, comme les
autres, l'ascendant de sa noble parente et future belle-mère. Son
esprit et son estomac étaient assez robustes pour supporter également
bien les remèdes spirituels et temporels de milady, les prédications
de Saunders Mac Nitre comme les pilules de Podger, l'élixir de Pokey
et les sermons de Luke Waters. Jamais il ne sortait sans avoir soin
d'emporter sur lui une provision de ces drogues théologiques et
médicales préparées par l'ignorance et débitées par le charlatanisme.

«Quant au traitement spirituel, continua milady, il n'y a pas de temps
à perdre; entre les mains de Creamer elle peut trépasser d'un jour à
l'autre, et songez, mon cher Pitt, dans quelles tristes dispositions
elle se trouve pour faire le grand voyage. Je vais lui dépêcher le
docteur Irons. Vite, Jane, écrivez un mot au révérend Bartholomé
Irons; à la troisième personne, entendez-vous? Vous lui direz que je
l'engage à venir prendre le thé ce soir à six heures et demie. Voilà
un ardent apôtre. Je suis sûr qu'il ne laissera pas miss Crawley
s'endormir avant de l'avoir vue. Et vous, Émilie, ma chère,
préparez-moi un paquet de brochures pour miss Crawley; vous y mettrez:
_Une Voix dans les flammes_, _la Trompette de Jéricho_, _la Marmite
cassée_, joignez-y encore _l'Anthropophage converti_.

--Et _la blanchisseuse de Finchley-Common_, dit lady Émilie, il faut
marcher droit au but.

--Pardon, mesdames, dit Pitt à son tour s'inspirant de sa science
diplomatique, avec toute la déférence que je dois à la chère lady
Southdown, je pense qu'il faudrait attendre encore avant d'amener miss
Crawley sur un terrain aussi grave et aussi sérieux. Sa santé réclame
des ménagements, et, en outre, elle a bien peu médité jusqu'à ce jour,
sur ce qu'elle avait à faire, pour son éternité bienheureuse.

--Raison de plus pour se hâter, mon cher Pitt, dit lady Émilie, en se
levant avec son arsenal de brochures.

--Une trop grande brusquerie ne réussirait qu'à l'effaroucher. Je
connais assez les dispositions mondaines de ma tante pour pouvoir vous
assurer qu'en voulant ainsi la convertir d'assaut, nous n'arriverions
à d'autres résultats que de la faire persister dans ses voies
funestes, loin d'arracher cette âme au péril qui la menace. Pour se
soustraire à l'effroi, à l'ennui que vous lui inspirerez, elle jettera
vos livres par la fenêtre et nous fermera sa porte au nez.

--Pitt, Pitt, vous appartenez aux pompes de ce monde au moins autant
que miss Crawley, dit lady Émilie, en remportant ses précieuses
brochures.

--Inutile de vous dire, chère lady Southdown, continua Pitt à voix
basse, sans s'arrêter à cette interruption, combien un manque d'égards
ou de prudence pourrait causer de préjudice à nos espérances sur les
biens terrestres et périssables de miss Crawley. Sa fortune atteint à
un chiffre de soixante-dix mille livres sterling; pensez de plus à son
grand âge, à son tempérament nerveux et délicat. Il existait un
testament en faveur de mon frère le colonel Crawley; elle l'a détruit,
je le sais.... Beaucoup de douceur, voilà ce qu'il faut employer pour
cette âme souffrante et blessée; évitons donc par-dessus tout ce qui
tendrait à l'aigrir, à l'irriter. J'espère en conséquence que vous
conclurez avec moi qu'il....

--Certainement, certainement, reprit lady Southdown. Jane, mon enfant,
il est inutile d'écrire ce billet au docteur Irons. Puisque la santé
de miss Crawley la met hors d'état de supporter les fatigues de la
discussion, nous attendrons qu'elle aille mieux. J'irai toutefois la
voir demain.

--Si vous m'en croyez, belle dame, ajouta encore sir Pitt d'un ton
caressant, vous n'y conduirez pas notre ardente Émilie; elle pousse
trop loin le prosélytisme: je vous engage plutôt à prendre la douce et
tendre lady Jane.

--Certainement, certainement, Émilie bouleverserait tous nos plans,»
repartit lady Southdown reconnaissant la justesse de cette
observation.

Pour cette fois donc la comtesse renonça à sa méthode ordinaire
d'accabler sous le poids de ses indigestes et rebutants traités la
victime que voulait frapper et réduire son ardeur convertissante,
c'est ainsi que dans les batailles la canonnade précède toujours les
charges de cavalerie française. Quoi qu'il en soit, et sans que nous
puissions dire si ce fut par égard pour une santé chancelante et
affaiblie, dans le désir de ne point compromettre la félicité
éternelle d'une âme égarée, ou peut-être enfin, par suite de calculs
intéressés, lady Southdown consentit à temporiser.

Le lendemain, la grande voiture de famille Southdown, portant sur ses
panneaux la couronne de comte et le losange, avec des armoiries qui
rappelaient les alliances avec les Binkie, s'arrêtait en grande pompe
à la porte de miss Crawley. Un laquais d'une taille gigantesque, d'une
mine grave et béate remit à M. Bowls, pour miss Crawley et miss
Briggs, les cartes de sa maîtresse. Après cette première entrée en
rapport, lady Émilie se donna, le jour même, la satisfaction d'envoyer
sous bande à la demoiselle de compagnie les brochures citées plus
haut, et principalement _la Blanchisseuse_, avec quelques autres
traités à l'usage des domestiques, tels que: _les Miettes de l'Office_,
_la Poêle et le Fourneau_, brochures dont le titre dit assez la haute
portée!



CHAPITRE II.

Où Jim passe par la porte et sa pipe par la fenêtre.


Miss Briggs s'était sentie singulièrement flattée des prévenances de
M. Crawley et du bon accueil de lady Jane. Aussi quand on apporta à
Miss Crawley les cartes de la famille Southdown, les paroles
élogieuses se pressèrent dans sa bouche sur le compte des visiteurs.
La comtesse avait laissé une carte pour elle! Il y avait là assurément
de quoi rendre bien fière cette pauvre délaissée.

«Une carte de lady Southdown pour vous, qu'est-ce que cela signifie,
miss Briggs? pour ma part, je n'y comprends rien,» observa miss
Crawley au nom de ses principes égalitaires.

Sa compagne lui fit humblement remarquer qu'il n'y avait aucun mal à
ce qu'une dame de qualité accordât quelque attention à une honnête et
pauvre fille.

Cette carte fut conservée précieusement dans sa boîte à ouvrage, parmi
ses autres trésors du même genre.

Elle raconta alors à miss Crawley sa rencontre de la veille avec M.
Pitt, en compagnie de sa cousine et future épouse. Elle s'étendit avec
une complaisance toute particulière sur l'amabilité et la modestie de
cette charmante demoiselle, sur la simplicité excessive de sa
toilette, dont elle passa minutieusement en revue tous les articles,
depuis le bonnet jusqu'aux brodequins.

Miss Crawley ne dit point à Briggs que son bavardage lui brisait la
tête; elle la laissa parler, au contraire, tant qu'elle voulut. Dès
qu'elle sentait ses forces revenir, elle se mettait à désirer les
visites, et M. Creamer, son médecin, ne voulant point lui permettre de
retourner à Londres pour s'y plonger de nouveau dans le tourbillon des
plaisirs, elle était enchantée de trouver à Brighton des éléments de
société. Elle envoya donc ses cartes le lendemain, en faisant dire à
M. Pitt qu'elle serait bien aise de le voir. Il se rendit à cette
invitation et amena même avec lui lady Southdown et sa fille. La
comtesse douairière évita de parler de l'état déplorable dans lequel
se trouvait l'âme de miss Crawley, elle causa toujours avec une
discrétion exquise de la pluie et du beau temps, de la guerre, de la
chute de Bonaparte; vanta surtout ses docteurs et ses drogueurs, et
porta très-haut les mérites singuliers de Podger, son apothicaire de
prédilection.

Dès cette première visite, Pitt Crawley frappa un coup de maître en
démontrant, clair comme le jour, que si un injuste oubli n'avait pas à
ses débuts arrêté sa carrière diplomatique, il n'y avait pas de raison
pour qu'il ne pût prétendre aux postes les plus élevés. La comtesse
douairière de Southdown ayant pris à parti celui qu'elle appelait
l'aventurier Corse, ce monstre souillé de tous les crimes imaginables,
ce misérable tyran indigne de voir la lumière du jour, etc., etc.,
etc. Pitt Crawley se mit à son tour à défendre l'homme de la destinée.
Il dépeignit le premier consul tel qu'il l'avait vu à la paix
d'Amiens, quand, lui Pitt Crawley, avait eu l'honneur de se lier avec
M. Fox, ce grand homme d'État, devant le génie duquel disparaît toute
dissidence d'opinion pour ne plus laisser place qu'à l'admiration la
plus fervente, ce politique achevé qui avait toujours professé la plus
haute considération pour l'empereur Napoléon; son indignation
s'exhala en termes les plus violents contre la conduite déloyale des
alliés à l'égard de ce monarque détrôné. L'exil le plus honteux et le
plus cruel n'avait-il pas été la récompense de sa foi en la parole
donnée? Et pourquoi? pour substituer à son autorité la tyrannique
domination d'un papiste effréné.

Cette sainte horreur de Rome et du pape assurait à M. Pitt une haute
position dans l'opinion de lady Southdown, pendant que son admiration
pour Fox et Napoléon le grandissait d'autre part dans l'esprit de sa
tante. L'amitié de cette dernière pour cet illustre défunt a déjà été
l'objet d'une digression dans l'un des premiers chapitres de cette
histoire. Whig de coeur et d'âme, miss Crawley, pendant toute la durée
de la guerre, avait fait cause commune avec les membres de
l'opposition, et bien que la chute de l'empereur n'ait jamais fait
grande impression sur les nerfs de la vieille dame, et que les
malheurs de l'exilé n'aient point troublé le sommeil de ses nuits,
Pitt cependant la prenait par son faible, en louant à la fois ses deux
idoles. Cette courte mais énergique protestation avait suffi pour le
mettre fort avant dans les bonnes grâces de sa tante.

«Et vous, ma chère, que pensez-vous?» dit miss Crawley en se tournant
vers la jeune demoiselle, dont l'air simple et modeste réveillait déjà
toutes ses sympathies.

C'était, du reste, son habitude de s'enflammer toujours ainsi à
première vue; mais il faut rendre cette justice à son enthousiasme, il
était aussi prompt à s'en aller qu'à venir.

Lady Jane rougit beaucoup, et répondit que, n'entendant rien à la
politique, elle la laissait aux esprits plus profonds que le sien.
Elle trouvait une grande justesse aux arguments de sa mère, ce qui
n'ôtait rien à l'excellence des raisons de M. Crawley.

Quand ces dames se retirèrent enfin pour prendre congé de miss
Crawley, celle-ci leur témoigna l'espérance que lady Southdown serait
assez bonne pour lui envoyer lady Jane de temps à autre, si toutefois
cette dernière voulait bien venir consoler une pauvre recluse
abandonnée.

La douairière s'y engagea de la meilleure grâce du monde, et l'on se
quitta très-bons amis.

«Ah! Pitt, ne me ramenez plus lady Southdown, lui dit la vieille
demoiselle à sa visite suivante. C'est en chair et en os la sotte
prétention de toute votre lignée maternelle, dont le ciel me préserve
comme de la peste. Quant à cette bonne petite lady Jane, vous pourrez
me l'amener tant qu'il vous plaira.»

Pitt en fit la promesse, mais il garda pour lui ce qui concernait la
comtesse Southdown. Il aurait été désolé d'ôter à cette digne matrone
la conviction où elle était qu'elle avait produit sur miss Crawley
l'impression la plus agréable et en même temps la plus saisissante.

Lady Jane se rendit volontiers à la demande de miss Crawley;
intérieurement elle n'était peut-être pas fâchée d'échapper à
quelques-unes des mortelles visites du révérend Bartholomé Irons et de
tous ces charlatans qui venaient bourdonner autour de la majestueuse
comtesse sa mère. Lady Jane tenait fidèle compagnie à miss Crawley,
elle l'accompagnait dans ses promenades, elle lui abrégeait par sa
présence la longueur des soirées. C'était une si bonne et si douce
nature que Firkin elle-même n'en était point jalouse; miss Briggs
aurait voulu l'avoir toujours avec elle, trouvant que son amie la
ménageait beaucoup plus devant la bonne lady Jane. Et quant à miss
Crawley, elle témoignait à cette jeune fille une affection et une
bienveillance particulières. La vieille demoiselle lui faisait le
récit de toutes ses histoires de jeunesse, mais sur un ton bien
différent de celui qu'elle apportait dans ses confidences à cette
petite mécréante de Rebecca. Elle eût regardé comme un manque de
convenance de blesser les chastes oreilles de lady Jane par des propos
un trop peu lestes: miss Crawley, au milieu de ses goûts voluptueux et
mondains, conservait trop de tact pour porter atteinte à tant
d'innocence et de pureté. Sa nouvelle compagne n'avait jusqu'alors
reçu de témoignage d'affection que de son père, de son frère et de
miss Crawley, aussi répondait-elle aux avances de cette dernière par
la confiance la plus ouverte et l'amitié la plus franche.

Dans les longues soirées d'automne, alors que Rebecca tenait à Paris
le sceptre dans les réunions des jeunes officiers de l'armée
conquérante, que la pauvre Amélia.... hélas! qu'était devenue la
pauvre Amélia, au coeur si profondément blessé? Dans les longues
soirées d'automne, lady Jane, assise au piano, chantait à miss Crawley
de simples cantiques, de douces romances, quand déjà les feux du
soleil, s'éteignant à l'horizon, ne laissaient plus au ciel que des
clartés douteuses, et que la vague gémissante se brisait en mourant
sur la plage. Dès qu'elle s'arrêtait, la vieille demoiselle
s'éveillait en sursaut et la priait de recommencer, et Briggs, dans
son coin, versait des larmes d'une volupté ineffable, tout en
paraissant fort acharnée à son tricot. Délicieusement émue, elle
contemplait les splendeurs de l'Océan, qui déroulait devant elle ses
sombres nuances, ces lampes suspendues sur sa tête qui commençaient à
s'allumer à la voûte céleste et à répandre leur éclat vacillant. Qui
pourrait dire les joies mystérieuses de cette âme méditative et
sensible?

Pitt, renfermé dans la salle à manger avec quelques brochures sur les
céréales ou la _Revue des Missions_, se livrait à ce plaisir
traditionnel de tous les Anglais après dîner. Il buvait du Madère, se
bâtissait des châteaux en Espagne, se comparait à Adonis, et trouvait
que son amour pour Jane atteignait un degré d'intensité qu'il n'avait
jamais eu depuis sept ans que durait leur flamme. Ces réflexions le
conduisaient insensiblement à ronfler du meilleur de son coeur. À
l'heure où M. Bowls, apportant le café, troublait par la lourdeur de
sa marche le sommeil de M. Pitt, celui-ci, au milieu de l'obscurité
naissante, affectait de paraître absorbé dans la gravité de sa
lecture.

«Ah! que je voudrais trouver quelqu'un pour faire ma partie, disait un
soir miss Crawley au moment où le domestique arrivait avec la lumière
et le café; la pauvre Briggs n'est pas plus en état de jouer qu'une
huître, elle est si bouchée maintenant. Cette vieille fille ne
manquait jamais, devant les domestiques, d'assommer la pauvre Briggs
de ses réflexions désagréables. Il me semble qu'après un cent de
piquet mon sommeil en serait meilleur.»

Lady Jane se mit à rougir jusqu'à l'extrémité des oreilles et jusqu'au
bout des doigts; puis quand M. Bowls fut parti, que la porte fut
fermée, elle se hasarda à dire:

«Miss Crawley, je sais jouer un peu; j'ai fait quelques parties avec
mon pauvre père.

--Venez m'embrasser, venez vite m'embrasser, chère petite,» s'écria
miss Crawley dans son ravissement.

Lorsque Pitt, toujours sa brochure à la main, remonta dans la pièce où
se tenaient les dames, il trouva sa tante et sa future appliquant
toutes les facultés de leur esprit à cette édifiante occupation.

La timide lady Jane rougit beaucoup ce soir-là.

Aucune des manoeuvres de M. Pitt n'échappait à l'attention de ses
chers parents du rectorat de Crawley-la-Reine. L'Hampshire et le
Sussex sont limitrophes, et mistress Bute tirait parti du voisinage;
elle savait tout ce qui se passait dans la maison de miss Crawley et
même plus encore. Pitt n'en quittait plus. Pitt était des mois entiers
sans venir au château, où son abominable père se livrait sans réserve
à sa passion pour le rhum et à de déplorables familiarités avec les
Horrocks. Les progrès de Pitt auprès de sa tante portaient au comble
de la rage ses excellents parents du presbytère. Tout en se gardant
bien de convenir de ses torts, mistress Bute s'en voulait beaucoup
d'avoir été si arrogante avec Briggs, si avare à l'égard de Bowls et
de Firkin; si bien que de tous les gens de miss Crawley, il ne s'en
trouvait plus un seul qui voulût lui donner des renseignements.

«Aussi c'est la faute à Bute, disait-elle, revenant toujours à son
argument favori; qu'avait-il besoin de se casser le cou? si cela
n'était point arrivé, j'aurais encore cette vieille fille à merci. Ah!
monsieur Bute, je suis victime de mon devoir et de vos habitudes
vagabondes et nullement orthodoxes.

--Mes habitudes vagabondes! allons donc! c'est vous qui l'avez
effarouchée, Barbara, reprit l'homme de la parole sainte, je ne vous
conteste pas votre adresse, mais vous avez un diable de caractère; et
puis vous serrez trop bien votre argent.

--Si je ne serrais pas si bien le vôtre, monsieur Bute, vous seriez
déjà serré en prison.

--Eh bien oui! chère amie, reprit le recteur d'un ton câlin, on rend
justice à votre habileté, mais vous êtes trop regardante,
entendez-vous.»

Le saint homme chercha au fond d'un grand verre de bière, comme un
supplément d'éloquence; puis il reprit:

«Quel agrément peut-elle avoir avec une poule mouillée comme ce Pitt
Crawley; un garçon qui prendrait ses jambes à son cou si une oie le
regardait de travers. Quand Rawdon, un gaillard celui-là, le
poursuivait à coups de fouet autour de l'écurie, Pitt se sauvait
appelant papa, maman, à son secours; un de mes garçons n'aurait qu'à
le toucher du doigt pour le faire tomber. Jim me disait encore
dernièrement qu'à Oxford on l'avait surnommé miss Crawley. Je dis
donc, Barbara.... continua le révérend après un moment de silence.

--Eh bien! quoi? dit Barbara qui se rongeait les ongles et battait la
mesure sur la table.

--Je dis que nous pourrions bien envoyer Jim à Brighton, pour essayer
s'il n'y a rien à faire auprès de cette vieille édentée. Le voilà bien
près d'avoir pris ses grades à Oxford, et sauf ses deux échecs.... Eh!
mon Dieu, j'ai bien été refusé aussi moi, son père, on peut dire que
c'est un garçon lettré qui a reçu le baptême classique. Il s'est lié
avec de bons diables comme lui, manie fort bien la rame et tire assez
joliment le bâton; c'est un gaillard, en un mot, bon à lâcher aux
trousses de la vieille, et si Pitt ne trouve pas la plaisanterie de
son goût, Jim n'aura qu'à lui tordre le cou. Ha! ha! ha!

--Sans doute, Jim pourrait aller la voir, répondit mistress Bute en
poussant un soupir. Si seulement nous pouvions lui faire prendre une
de nos filles chez elle; mais elle ne peut pas les sentir, elle les
trouve trop laides.»

Les jeunes filles en question, fort bien élevées du reste, mais fort
disgraciées de la nature, entendaient toute cette conversation de la
chambre voisine, où de leurs doigts noueux elles écorchaient sur le
piano un morceau péniblement appris. Toute leur journée se passait
ainsi au milieu des exercices musicaux, géographiques, historiques et
instructifs. Mais ces talents d'agrément pouvaient-ils suffire à faire
passer sur la pauvreté et la laideur, sur une taille petite et
difforme? Pour leur établissement mistress Bute en était réduite à ne
plus compter que sur le vicaire de son mari, et encore il n'y en avait
que pour une.

Jim, sur ces entrefaites, rentra de l'écurie; une pipe courte et noire
était passée au cordon graisseux de son chapeau. Il se mit à parler
avec son père des paris engagés aux dernières courses, et la
conversation des deux époux en resta là.

Mistress Bute n'augurait pas grand'chose de bon d'une démarche de son
fils James auprès de leur vieille parente, pour elle, cette tentative
n'était que le suprême effort du désespoir. Le jeune envoyé lui-même
ne parut se promettre ni grand plaisir ni grand profit de la mission
dont on le chargeait; mais il se consola en pensant que sa vieille
parente pourrait lui faire quelque bon cadeau qui lui permettrait de
payer les plus intraitables de ses créanciers.

Voilà donc Jim parti par la voiture de Southampton et débarqué le soir
même à Brighton, avec son porte-manteau et _Chourineur_ son
boule-dogue favori. Il était porteur, en outre, d'une immense
corbeille remplie des meilleurs produits de la ferme et du verger
qu'il devait offrir à miss Crawley au nom de la famille du ministre.
Jugeant que l'heure était trop avancée pour se présenter de suite chez
la malade, il descendit à l'auberge, et ne se rendit le lendemain chez
miss Crawley qu'assez tard dans la matinée.

Miss Crawley n'avait point vu son neveu depuis cet âge ingrat où la
voix varie, du ton grave aux notes aiguës, à travers un enrouement
rauque et désagréable, où les jeunes adolescents se rasent en cachette
avec les ciseaux de leurs soeurs, et où la vue des personnes d'un
autre sexe produit sur eux des sensations de terreurs indéfinissables;
alors que de grandes mains et de grands pieds se rattachent, sans
qu'on sache trop comment, à des vêtements qui semblent tous les jours
se raccourcir un peu plus; alors que, dans le salon, la présence des
mêmes adolescents après dîner effarouche les dames qui, à la faveur
des premières ombres du crépuscule, se disent tout bas leurs secrets à
l'oreille; alors qu'un certain respect pour leur innocence fort
contestable, empêche entre les hommes l'échange de ces grosses
plaisanteries qui ont la prétention d'être spirituelles; alors que le
père ne se gêne pas encore pour dire à son fils: Allons, Jacques, mon
garçon, va voir de l'autre côté si j'y suis; et que le jeune homme, à
moitié content de retrouver sa liberté, à moitié blessé de ne pas être
traité en homme, laisse les messieurs vider quelques bouteilles.

À cette époque, James n'avait pu encore être classé dans un genre bien
défini; mais maintenant c'était un homme et un homme accompli. Grâce à
son éducation classique, il possédait ce vernis inappréciable que
seule peut donner la vie universitaire. Criblé de dettes et refusé à
tous ses examens, rien ne manquait à sa réputation de bon enfant;
c'était du reste un assez beau garçon. Lorsqu'il se rendit auprès de
sa tante, sa mine rougissante, sa gaucherie même réussirent assez bien
auprès de cette vieille fille aux affections volages; elle aimait ces
symboles de santé et d'innocence.

Il dit à la vieille parente qu'il était venu passer un ou deux jours à
Brighton pour voir un de ses camarades de collége et.... pour lui
présenter ses respects, ainsi que ceux de son père et de sa mère, qui
faisaient des voeux pour sa santé.

Pitt se trouvait dans la chambre de miss Crawley quand on annonça le
nouveau venu; il devint tout pâle en entendant son nom. La vieille
dame se sentait en veine de belle humeur; elle prit un véritable
plaisir aux alarmes de M. Pitt, et s'efforça de les redoubler. Elle
s'informa avec le plus grand intérêt de tous les habitants de la cure,
et assura Jim que son intention était d'aller y passer quelques jours.
Elle le félicita beaucoup de sa bonne mine, le trouva bien grandi,
tout en regrettant que ses soeurs ne fussent pas d'une aussi belle
venue que lui. Apprenant qu'il était descendu à l'hôtel, elle ne
voulut pas lui permettre d'y retourner et ordonna à M. Bowls de faire
apporter immédiatement chez elle les bagages de M. James Crawley.

«Et surtout, Bowls, ajouta-t-elle avec une grande amabilité, ayez soin
d'acquitter la note de M. James.»

Elle lança à Pitt un regard provocateur et triomphant qui fit presque
étouffer de jalousie l'infortuné diplomate. Jamais sa tante n'en avait
tant fait pour lui; jamais sa tante ne lui avait offert l'hospitalité
sous son toit, et à première vue elle accordait ce bon accueil à ce
goujat qui sentait le fumier.

«Pardon, monsieur, dit M. Bowls en s'avançant avec un profond salut; à
quel hôtel Thomas ira-t-il prendre vos bagages?

--Ah diable! dit l'adolescent en se levant tout alarmé; je vais y
aller moi-même.

--Le nom de l'hôtel? dit miss Crawley.

--_Au veau qui tette_,» répondit Jacques rougissant jusqu'au blanc des
yeux.

À ce nom, miss Crawley éclata de rire; M. Bowls, profitant de ses
prérogatives comme familier de la famille, ne put s'empêcher de
l'imiter, en ayant soin de porter sa main devant sa bouche pour
étouffer le bruit; enfin le diplomate sourit du bout des lèvres.

«C'est que.... je.... je n'en connaissais pas de meilleur, dit Jacques
les yeux baissés; je ne suis jamais venu ici, et c'est le cocher qui
me l'a indiqué.»

Or, voici la vérité: sur l'impériale de la voiture, maître Jim avait
trouvé l'invincible Broaïcow, qui venait à Brighton faire assaut avec
le terrible Gatecautt, et, enchanté de la conversation de son
compagnon de route, il avait passé la soirée avec lui et sa société à
l'auberge susdite.

«Je vais y aller moi-même, et payer ma note, continua Jacques, je ne
voudrais pas, madame, vous laisser la charge de cette dépense.»

Cet acte de haute délicatesse accrut encore la belle humeur de sa
tante.

«Allez régler ce compte, Bowls, fit-elle avec un geste impératif, et
puis vous me l'apporterez.»

Pauvre chère dame, elle ne savait pas ce qui la menaçait!

«C'est que.... c'est qu'il y a aussi un petit chien, dit Jacques avec
un regard profondément contrit, et à cause de lui il est nécessaire
que j'y aille. Il s'en prend toujours aux jambes des laquais.»

Ce détail excita l'hilarité générale. Briggs et lady Jane, qui
s'étaient jusqu'alors tenues silencieuses pendant cette entrevue,
firent tout comme les autres; et Bowls sortit de la pièce sans ajouter
un mot de plus.

Toujours en vue de s'amuser des tortures de son autre neveu, miss
Crawley continua ses avances au jeune étudiant d'Oxford. Une fois
qu'elle se mettait en train rien ne pouvait plus arrêter son amabilité
et ses louanges. Pitt était invité pour ce soir-là à dîner, elle
retint bien vite James pour la promenade, le fit asseoir à côté d'elle
dans sa voiture et le conduisit ainsi en triomphe sur toute la plage.
Pendant cette excursion elle lui débita mille compliments, elle cita
des passages d'auteurs français et italiens, le traita en érudit
profond, lui déclarant qu'elle était convaincue qu'il aurait la
médaille d'or et prendrait un rang distingué parmi les _Senior
Wranglers_[1].

                   [Note 1: _Senior Wranglers_, titre donné à ceux
                   qui sont sortis vainqueurs d'une grande
                   argumentation soutenue devant les professeurs de
                   l'université.]

«Oh! oh! fit avec un gros rire James, encouragé par ces compliments,
des _Senior Wranglers_ il n'y en a que dans l'autre bazar.

--Qu'appelez-vous l'autre bazar, mon cher enfant? dit la vieille dame.

--Les _Senior Wranglers_ sont à Cambridge et non pas à Oxford,» dit
l'étudiant avec un air de connaisseur.

Il se disposait à devenir plus aimable et plus communicatif encore,
lorsque soudain il aperçut sur la plage, dans un char-à-banc tiré par
une espèce de rosse, ses amis de l'auberge habillés en jaquettes de
flanelle rouge ornées de boutons de nacre, avec une recrue de trois
autres messieurs du même numéro. Ils saluèrent tous le pauvre Jim,
malgré ses efforts pour se dissimuler derrière sa tante. Cet incident
acheva de mettre la confusion dans l'esprit du timide jeune homme, et
de tout le reste de la promenade il ne fut plus en état de répondre ni
oui ni non.

En rentrant, il trouva sa chambre toute prête, ainsi que son
porte-manteau. Il put remarquer l'air grave et dédaigneux de M. Bowls,
en le conduisant à la pièce où il devait coucher. Mais c'était bien M.
Bowls qui préoccupait sa pensée! Il maudissait sa destinée qui l'avait
jeté dans une maison hantée par de vieilles femmes qui débitaient des
lambeaux de français et d'italien et lui parlaient poésie.

James arriva pour le dîner, à moitié étouffé dans sa cravate blanche.
Il eut l'honneur de donner la main à lady Jane pour descendre
l'escalier, tandis que Crawley les suivait par derrière ayant au bras
sa vieille tante, qui, sous ses couvertures, ses châles et ses
coussins, avait l'air d'un ballot vivant. Briggs passa la moitié de
son dîner à préparer les morceaux de la malade et à couper du poulet
pour l'épagneul.

James ne fit pas grands frais d'éloquence, mais il se contenta
d'offrir du vin à toutes les dames et absorba la plus grande partie
d'une bouteille de Champagne qu'on avait mise sur la table en son
honneur. Quand les dames se furent retirées et que les deux cousins se
trouvèrent seuls, l'ex-diplomate devint très-bon compagnon. Il
interrogea James sur ses occupations au collége, sur ses projets
d'avenir, et lui souhaita le succès avec une touchante effusion. Le
porto semblait avoir délié la langue de James; il raconta à son cousin
sa vie, ses espérances, ses dettes, ses embarras, ses farces à
l'université, tout en vidant avec la plus grande prestesse les
bouteilles rangées devant lui et dégustant avec un plaisir égal le
porto et le madère.

«Ma tante veut avant tout, dit M. Crawley, ne laissant jamais vide le
verre de son cousin, que l'on se trouve ici comme chez soi. Sa maison
est le temple de la liberté, James, et vous ne pouvez pas faire de
plus grand plaisir à miss Crawley que d'en agir à votre fantaisie et
de vous faire servir à votre goût. Je sais que vous m'en vouliez tous
dans le comté parce que j'étais un tory, Miss Crawley est assez
libérale dans ses idées pour respecter toutes les convictions; elle
est républicaine par principe, et méprise toutes les distinctions de
rang et de naissance.

--Vous n'en allez pas moins épouser la fille d'un comte? reprit James.

--Que voulez-vous, mon cher? ce n'est pas la faute de lady Jane si
elle sort de bonne souche, répliqua M. Pitt avec un air de suffisance;
elle aura beau faire, elle n'en sera pas moins noble, et, d'ailleurs,
je suis tory, vous savez bien.

--Je m'entends, dit Jim; le bon sang est toujours le bon sang. C'est
que, voyez-vous, je ne mange pas au même râtelier que tous vos
révolutionnaires. Que diable! on sait ce que c'est que d'être
gentilhomme. Voyez dans les courses de bateaux, voyez dans les assauts
de boxe; c'est la race qui fait tout; voyez encore dans la chasse aux
rats: qu'est-ce qui l'emporte? ce sont les chiens de bonne race.
Passez-moi donc le porto, Bowls, mon vieux, que je dise un mot à cette
bouteille. Où en étais-je?

--Je crois que vous en étiez aux chiens qui chassent les rats, fit
Pitt en tendant à son cousin le carafon auquel il voulait dire un mot.

--À la chasse aux rats? Eh bien, Pitt, aimez-vous ce spectacle?
Voulez-vous voir un chien qui sait s'y prendre pour tuer un rat? Vous
n'aurez qu'à venir avec moi chez Tom Corduroy, et je vous
montrerai.... Mais, bête que je suis! s'écria Jacques en riant de sa
propre sottise, chien ou rat, peu vous importe; pour vous, ce sont des
niaiseries. Le diable m'étrangle si vous êtes en état de distinguer un
caniche d'un canard.

--Oh! pas du tout, continua Pitt, de plus en plus prévenant. Vous
parliez du sang et des priviléges attachés à une noble origine....
Tenez, voici une nouvelle bouteille.

--Oui, le sang, dit James, en faisant disparaître la liqueur vermeille
dans les profondeurs de son gosier; il n'y a rien de tel que le sang,
monsieur, chez les chevaux, les chiens et les hommes. Tenez, au
dernier trimestre, avant que j'aille m'installer à la campagne, un peu
avant ma rougeole, si je ne me trompe, eh bien! j'étais avec Ringwood
du collége du Christ, vous savez bien, Bob Ringwood, le fils de lord
Cinqbars, nous prenions notre bière à la _Cloche de Blenheim_, le
batelier de Banbury nous défia l'un ou l'autre à la lutte, en pariant
un bol de punch, aux frais du battu. Je n'étais bon à rien, j'avais le
bras en écharpe, j'étais obligé d'enrayer les roues, ma vieille rosse
de jument m'avait jeté à bas deux jours auparavant. Ah! je me suis
bien cru un moment avec le bras cassé.... J'étais donc hors d'état
d'entrer en lutte avec lui; mais Bob s'en est chargé: il a mis bas son
habit, et le voilà campé en face du batelier. Ce n'a pas été long: en
trois minutes et en quatre tournées, il lui a donné son affaire. Comme
il vous l'a arrangé! Et comment expliquez-vous cela, monsieur? Par le
sang, rien que par le sang, monsieur.

--Mais vous ne buvez pas, James, continua l'ex-attaché d'ambassade; de
mon temps, à Oxford, on était plus expéditif qu'on ne paraît l'être
chez vous sur l'article de la bouteille.

--C'est bon, c'est bon, dit James en se grattant le nez et en tournant
vers son cousin de gros yeux qui nageaient dans leurs orbites, pas de
plaisanteries, l'ancien; vous voudriez essayer ma capacité, vous
voudriez me faire battre la campagne, mais suffit, mon maître; _in
vino veritas_, mon vieux. _Mars_, _Bacchus_, _Apollo_, _virorum_.
Qu'en dites-vous? La tante ferait bien d'envoyer quelques bouteilles
de ce vin-là à mon très-honoré père. Savez-vous qu'il est fameux!

--Vous n'avez qu'à le lui demander, continua le digne élève de
Machiavel, et commencez toujours par en faire votre profit, comme dit
le poëte:

  «Nunc vino pellite curas,
  Cras ingens iterabimus æquor.»

Après cette citation, faite avec une dignité toute parlementaire, Pitt
avala à peu près un doigt de vin, ayant eu soin de trinquer son verre
avec grand fracas contre celui de son cousin.

Au rectorat, lorsqu'après dîner on débouchait une bouteille de vin de
Porto, on le remplaçait, pour les demoiselles, par un petit verre de
cassis. Mistress Bute avait droit à un verre sur la bouteille et
l'honnête James à deux pour l'ordinaire, et le père fronçait le
sourcil si par hasard on cherchait à prélever une plus large
contribution sur son porto. En fils soumis, James mettait un frein à
ses désirs et prenait son dédommagement soit en cassis, soit en
genièvre; il avait sa réserve à l'écurie, et là se remettait à boire
en compagnie du cocher et de sa pipe. Ce n'était pas toujours bien
bon, mais au moins il se rattrapait sur la quantité. James, trouvant à
la fois chez sa tante la quantité et la qualité, montra qu'il
appréciait l'une et l'autre et qu'il n'avait pas besoin des
encouragements de son cousin pour se décider à mettre à sec la seconde
bouteille que Bowls servit devant lui.

Lorsque le moment de prendre le café fut venu, et qu'il fallut
rejoindre les dames dont il avait un si grand effroi, le jeune
étudiant perdit soudain son aimable franchise et sa verve joyeuse, et
retomba dans son silence et sa timidité ordinaires. Il répondit par
oui et non, il fit une mine boudeuse à lady Jane, et renversa une
tasse de café sur la robe de miss Briggs.

À défaut de parler, il bâilla plusieurs fois à se démettre la
mâchoire. Sa présence répandit comme un air de tristesse et de gêne au
milieu des distractions habituelles de cette petite société: miss
Crawley et lady Jane en faisant leur piquet, miss Briggs en
travaillant à son ouvrage, se sentaient mal à l'aise et contraintes
sous ce regard fixe et aviné.

«Comme il est gauche et à bout de paroles! dit miss Crawley à M. Pitt.

--Avec les hommes il est beaucoup plus communicatif,» répliqua
sèchement notre Machiavel, fort désappointé de voir que le vin de
Porto manquait son effet.

Jim passa une partie de la matinée suivante à écrire à sa mère le
récit du brillant accueil que lui avait fait miss Crawley. Mais,
hélas! il ignorait les amères déceptions que lui préparait le jour
dont il voyait lever l'aurore; sa faveur devait être un terrible
exemple de la fragilité des choses de ce monde. Jim avait oublié dans
sa relation un événement bien vulgaire, mais dont la conséquence ne
devait pas en être moins fâcheuse pour lui, un événement qui avait eu
lieu à l'auberge du _Veau qui tette_, dans la nuit qui précéda
l'installation de Jim chez sa tante.

Voici le fait: James avait l'humeur très-généreuse et, comme on dit,
le coeur sur la main, surtout dans ses excursions aux vignes du
Seigneur. Pour charmer les longueurs de la nuit qu'il avait passée
avec l'invincible Broaïcow, le terrible Gatecautt et leurs amis, il
avait fait servir à ces messieurs, par deux ou trois fois différentes,
de l'eau et du genièvre, ce qui, sur la note de James, présentait un
total de dix-huit verres à huit sous le verre. Le mal n'était point
dans la somme des huit sous multipliés par dix-huit, mais dans la
quantité de liquide que ce prix n'indiquait que trop et qui montrait
sous le jour le plus fâcheux les inclinations du pauvre James. Que dut
penser la tante lorsque M. Bowls, d'après ses ordres, lui rapporta la
note acquittée?

L'aubergiste, dans la crainte qu'on lui cherchât chicane sur
l'addition, affirma que le jeune homme avait tout consommé, tout,
jusqu'à la dernière goutte; Bowls paya donc et, à son retour, montra
le curieux document à mistress Firkin, qui resta toute stupéfaite
d'une si prodigieuse consommation de genièvre; puis porta la susdite
note à miss Briggs, qui, en sa qualité d'intendante générale, crut
qu'il était de son devoir de faire part à la très-haute et
très-puissante miss Crawley d'un fait si extraordinaire.

Jim aurait bu douze bouteilles de Bordeaux, que la vieille fille
aurait encore trouvé dans les trésors de son indulgence les moyens de
lui pardonner: M. Fox et M. Sheridan buvaient du bordeaux;
l'aristocratie buvait du bordeaux. Mais dix-huit verres de genièvre
engloutis dans un ignoble bouchon, hanté par les boxeurs de bas étage,
c'était un crime odieux, irrémissible. Bien d'autres charges allaient
peser sur l'infortuné. En entrant au salon, il le remplit des parfums
de l'écurie où il avait été faire sa visite à _Chourineur_. Dans sa
promenade avec son charmant favori, il avait rencontré miss Crawley et
son épagneul poussif. _Chourineur_ avait manqué ne faire qu'une
bouchée de l'infortuné quadrupède, si celui-ci, par ses cris de
détresse, n'eût attiré à temps l'intervention de miss Briggs, tandis
que l'inhumain propriétaire du boule-dogue se tenait les côtes à force
de rire des terreurs et des cris du petit animal. Enfin, l'imprudent
garçon finit, ce soir-là, par secouer tout à fait sa retenue de la
veille. Au dîner, il fut d'une gaieté folle, et décocha deux ou trois
épigrammes contre Pitt Crawley. Après le dessert, il but autant que le
jour précédent, et, rentré au salon, débita aux dames, sans la
moindre pudeur, plusieurs histoires graveleuses de l'université
d'Oxford, se mit sur le chapitre des boxeurs célèbres, détailla leurs
qualités musculaires, et proposa joyeusement à lady Jane de soutenir
un pari pour ou contre le terrible Gatecautt, en lui laissant
l'avantage du choix. Enfin, il couronna cette aimable plaisanterie en
offrant à son cousin Pitt Crawley un assaut avec ou sans gants.

«On n'a rien de mieux à votre service, mon gaillard, lui dit-il avec
un gros rire et en lui tapant sur l'épaule; c'est mon père qui m'a
fort engagé à vous proposer la lutte, et m'a dit qu'il se mettait de
moitié dans le pari. Ha! ha!»

Tout en parlant ainsi, l'aimable champion jetait une oeillade
significative à la pauvre Briggs, et par-dessus l'épaule faisait à sir
Pitt avec le pouce un geste moitié insultant, moitié railleur.

Tout en se sentant froissé de ce ton léger à son égard, Pitt n'était
pas fâché de l'aventure. Quant à Jim, sa gaieté ne connaissait plus de
frein, au moment des adieux pour aller se mettre au lit, il s'empara
du bougeoir de sa tante; et après avoir traversé la pièce d'un pas
chancelant, lui adressa, sur le seuil de la porte, le sourire le plus
agréable qu'un ivrogne trouve à sa disposition. Il rentra dans sa
chambre avec la douce conviction que l'argent de sa tante était
désormais assuré à ses parents et à leurs héritiers.

Sa solitude semblait devoir au moins suspendre le cours de ses bévues;
mais sur cette pente fatale, rien ne devait l'arrêter, et il trouva
encore le moyen d'aggraver sa situation. La lune, caressant la mer de
sa douce lumière, attira James à la fenêtre pour admirer le majestueux
spectacle du ciel et de l'Océan. En ami des beautés de la nature, il
pensa qu'une bonne pipe ajouterait aux jouissances de ses rêveries
contemplatives.

«La fenêtre ouverte, la tête penchée en avant, le grand air emportera
l'odeur d'une pipe, et on ne se doutera même pas que j'ai fumé.»

Ce qui fut dit fut fait. Mais James, encore tout étourdi de ses
libations prolongées, oublia de fermer sa porte. Les rafales de la
brise s'engouffrant dans la chambre, établirent un courant d'air qui
porta les bouffées de tabac à l'étage inférieur, contrairement aux
calculs de Jim. L'odeur de la pipe envahit toute la maison, et arriva
dans toute sa force chez miss Crawley et miss Briggs.

Ce fut là le coup de grâce. Les Bute Crawley ne surent jamais combien
de mille livres leur coûta cette pipe fumée par Jim. Firkin descendit
auprès de Bowls, qui d'une voix caverneuse et sépulcrale lisait à son
second _la Poêle et le Fourneau_. L'air effaré de Firkin fit d'abord
croire à M. Bowls et à son jeune auditeur que les voleurs étaient dans
la maison, et que la femme de chambre avait aperçu pour le moins leurs
pieds sous le lit de sa maîtresse. Quand il fut instruit de l'affaire,
en trois bonds il franchit l'escalier et se présenta chez James, qui
ne se doutait de rien.

«Monsieur James, monsieur James, lui cria-t-il d'une voix vivement
émue et qui ne manquait pas de pathétique, pour l'amour de Dieu,
monsieur, quittez cette pipe; ah! monsieur James, qu'avez-vous fait,
continua-t-il, en jetant par la fenêtre l'objet en question, ces dames
ne peuvent souffrir cette odeur.

--Eh bien! ces dames n'ont qu'à ne pas fumer,» répondit Jacques avec
un rire de butor, et il pensait avoir fait une excellente
plaisanterie.

Les idées de M. James se modifièrent singulièrement à ce sujet quand
le lendemain le jeune subordonné de Bowls, en lui apportant ses bottes
et son eau chaude pour sa barbe, lui remit, comme il était encore au
lit, un billet de la main de miss Briggs, dont voici le contenu:

«Cher monsieur, y disait-on, miss Crawley a passé une très-mauvaise
nuit qu'elle attribue à cette odeur révoltante de tabac, dont vous
avez rempli sa maison. Miss Crawley se sentant par trop souffrante ce
matin, me charge de vous exprimer ses regrets de ne pas recevoir vos
adieux avant votre départ, et elle regrette de vous avoir fait quitter
votre auberge, où, elle en a l'assurance, vous trouverez bien mieux
que chez elle tout ce qui peut vous être agréable pendant le reste de
votre séjour à Brighton.»

Ici se termina la carrière de l'honnête Jim, comme aspirant aux
faveurs de sa tante. Il venait de faire sans le savoir ce dont il
s'était vanté, il avait livré un assaut à son cousin Pitt, mais il
sortait battu de la lutte.

Qu'était devenue pendant ce temps l'ancienne favorite de miss Crawley
et la première engagée dans cette course aux écus? Becky et Rawdon
s'étant retrouvés tous deux en bonne santé après la bataille de
Waterloo, allèrent passer ensemble l'hiver de 1815 à Paris, au milieu
de tous les raffinements du luxe et des plaisirs. Rebecca calculait à
merveille, et dans ses comptes l'argent qu'elle avait soutiré au
pauvre Joseph Sedley pour ses deux chevaux devait fournir pendant une
année au moins aux dépenses de sa maison. Du reste, il ne se présenta
pas d'acheteur pour les pistolets de combat qui avaient envoyé la mort
au capitaine Marker, pour le nécessaire en or et le manteau doublé de
fourrure. Becky avait transformé ce dernier en une pelisse qu'elle
mettait pour aller à cheval au bois de Boulogne, où tous les
promeneurs s'arrêtaient pour l'admirer.

Nous ne parlerons que pour souvenir de l'accueil enthousiaste que lui
fit son mari lorsqu'après l'avoir rejoint à Cambrai, elle se mit à
découdre toutes les doublures de ses robes, et qu'il en sortit
pêle-mêle montres, breloques, bijoux et valeurs de toute espèce,
cachés par elle dans la ouate, pour le cas où il aurait fallu fuir de
Bruxelles. Tufto n'en revenait pas, Rawdon en pouffait de rire, et
jurait que de sa vie il n'avait vu jouer de tours pareils. Puis
c'était un feu roulant de plaisanteries sans fin sur le compte du
pauvre Jos, le tout assaisonné par la verve piquante que l'on connaît
à Rebecca. L'admiration du mari pour sa femme était fort voisine de la
folie; sa foi en elle ne pouvait se comparer qu'à celle des soldats
français en leur empereur.

À Paris, Rebecca marcha de triomphe en triomphe. Les dames françaises
la trouvaient charmante; elle parlait leur langue dans la perfection;
les imitait à s'y méprendre dans leurs modes, leur vivacité et leurs
manières. Son mari, à la vérité, était une espèce de souche; mais
n'est-ce pas là le caractère de tous les maris anglais, avec une
variation du plus au moins? Et puis à Paris, comme on sait, il suffit
d'un mari ridicule pour rendre une femme intéressante. Crawley
n'était-il pas d'ailleurs l'héritier de la riche miss Crawley qui
avait donné asile, dans sa maison, à tant de nobles émigrés français?
C'était donc la moindre chose que leurs hôtels s'ouvrissent en retour
à la femme du colonel.

Une grande dame, à laquelle miss Crawley avait acheté, sans
marchander, ses dentelles et ses bijoux, qu'elle avait souvent reçue
à sa table pendant la tempête révolutionnaire, lui écrivait les lignes
suivantes:

«Que notre chère miss vienne donc voir à Paris son neveu, sa nièce,
tous ceux enfin qui lui conservent une large place dans leurs tendres
souvenirs. On raffole ici de la charmante femme du colonel, de cette
jolie espiègle qui nous rappelle la grâce et l'esprit de notre
bien-aimée miss Crawley. Le roi l'a remarquée hier aux Tuileries, et
Monsieur lui a accordé une attention qui a éveillé nos jalousies. Que
n'étiez-vous là, chère demoiselle, pour voir le dépit d'une certaine
milady Bareacres, qui promène dans toutes nos réunions son nez crochu
et sa toque à panache, lorsque madame la duchesse d'Angoulême,
l'auguste fille de nos rois et la compagne de leur exil, s'est fait
présenter mistress Crawley, votre nièce et chère protégée, pour la
remercier, au nom de la France, de l'intérêt et des sympathies que nos
malheureux amis ont trouvés auprès de vous dans leur exil. Mistress
Crawley est de toutes les fêtes et de tous les bals, bien qu'elle ne
prenne pas une part active à nos danses. On ne saurait vous exprimer
combien excite d'intérêt cette charmante créature, entourée des
hommages les plus flatteurs et sur le point de devenir mère! Rien qu'à
l'entendre parler de vous, de sa seconde mère, comme elle vous
appelle, le coeur le plus insensible et le plus dur verserait des
larmes. C'est une affection bien profonde et bien vraie, et nous ne
pouvons mieux faire que l'imiter dans sa tendresse pour l'aimable et
vénérée miss Crawley!»

Il était à craindre que cette lettre de la grande dame parisienne ne
fît pas grand bien aux affaires de Becky auprès de son aimable et
vénérée parente. Et en effet, la fureur de la vieille demoiselle ne
connut plus de bornes quand elle apprit la situation de Rebecca et cet
excès d'audace à se couvrir de son nom pour s'insinuer dans les salons
à la mode. La confusion de ses pensées, son affaiblissement physique
ne lui laissant plus un esprit assez présent pour pouvoir répondre à
ses correspondants en français, elle dicta à Briggs dans son propre
idiome une lettre furibonde où elle désavouait toutes les paroles de
mistress Rawdon Crawley et la dénonçait au public comme la personne la
plus dangereuse par ses artifices et ses intrigues.

Mais Mme la duchesse de *** ayant passé vingt ans en Angleterre, était
bien excusable de ne pas comprendre l'anglais; elle se contenta de
dire à Rawdon, la première fois qu'elle le rencontra, que la chère
miss lui avait écrit une charmante lettre pleine de choses aimables
pour mistress Crawley. Dès lors cette dernière commença à espérer de
voir tomber sous peu les ressentiments de leur vieille parente.

Quoi qu'il en soit des colères de miss Crawley à ce sujet, mistress
Rawdon était de l'autre côté du détroit l'objet de tous les hommages
comme la plus spirituelle des Anglaises. Ses soirées offraient
l'aspect d'un petit congrès européen: Prussiens, Cosaques, Espagnols,
Anglais et Français se donnaient rendez-vous chez elle; car pendant ce
fameux hiver de 1815, Paris était devenu le point du réunion de tout
le monde civilisé. Si le quartier aristocratique de Londres avait pu
voir tous les crachats, tous les cordons qui couvraient la poitrine
des nobles invités de Rebecca, il n'eût pas manqué d'en éprouver la
plus violente jalousie. Les plus fameux capitaines de l'époque
caracolaient autour de sa voiture au bois de Boulogne, ou se
pressaient dans sa petite loge à l'Opéra. Le coeur de Rawdon débordait
d'orgueil, et comme à Paris il n'avait à craindre l'importunité
d'aucun créancier, chaque jour ramenait quelque partie chez Véry ou
chez Beauvilliers. La moitié de sa vie se passait au jeu, et sa veine
se soutenait toujours. Tufto seul ne partageait pas l'allégresse
générale: mistress Tufto avait pris fantaisie de venir visiter Paris;
d'autre part plus de vingt généraux faisaient cercle autour de la
chaise de Becky, et elle avait à choisir entre vingt bouquets
lorsqu'elle se rendait au théâtre. Lady Bareacres et tout l'état-major
féminin souffraient des tortures de l'envie à voir les triomphes de
cette petite parvenue, dont la langue à double tranchant laissait une
plaie cuisante dans l'âme de ces chastes personnes. Mais il n'y avait
rien à faire contre elle. N'avait-elle pas tous les hommes de son
côté? Cette coalition féminine ne réussissait point à dérouter
l'indomptable courage de cette petite femme, et la médisance mourait
dans le cercle même qui la voyait naître.

L'hiver de 1815 s'écoula au milieu de ces joies et de ces plaisirs
pour mistress Rawdon Crawley. Elle paraissait aussi familière à cette
vie de luxe et d'élégance que si depuis des siècles sa famille n'en
avait jamais connu d'autre. Du reste, son esprit, ses talents, son
énergie, la désignaient pour la place d'honneur dans ce monde de
mensonges et de vanités.

Aux premiers jours du printemps de 1816, on lisait les lignes
suivantes dans les colonnes du _Galignani's Messenger_:

«Le 26 mars, mistress Crawley, femme du lieutenant-colonel Crawley, du
***e régiment des Life Guards, est accouchée d'un fils.»

Tous les journaux de Londres répétèrent cette nouvelle, et un jour, à
déjeuner, miss Briggs faisant à miss Crawley la lecture de la feuille
du matin, lui apprit par cette voie l'accroissement survenu dans sa
famille. Tout prévu qu'il était, cet événement donna lieu à une crise
terrible dans les résolutions de miss Crawley. La fureur de la vieille
dame atteignit aux dernières limites; elle manda sur-le-champ son
neveu M. Pitt et Lady Southdown, et exigea immédiatement la
célébration de leur mariage, si longtemps projeté. Elle leur annonça
son intention de constituer aux jeunes époux une rente de mille livres
sterlings sa vie durant; à sa mort ses biens devaient revenir en toute
propriété à son neveu et à sa chère nièce lady Jane Crawley. Waxy vint
rédiger les actes, lord Southdown conduisit sa soeur à l'autel, le
mariage fut célébré par un évêque, au grand désappointement du
révérend Bartholomé Irons.

Après la cérémonie, Pitt aurait désiré partir avec sa jeune épouse,
suivant l'usage des personnes de son rang. Mais la tendresse de la
vieille fille pour lady Jane avait atteint un tel degré d'intensité,
qu'elle déclara catégoriquement ne pouvoir se séparer de sa favorite.
Pitt et sa femme vinrent donc s'établir sous le même toit que miss
Crawley. Le pauvre Pitt n'eut pas fort à se louer de tous ces
arrangements, car il se trouvait ainsi placé entre les boutades de sa
tante d'une part, et de sa belle-mère de l'autre. Lady Southdown était
venue fixer ses quartiers dans le voisinage et de là prétendait
régenter toute la famille. Il fallait avaler sans mot dire ses drogues
et ses brochures, et Creamer dut céder la place à Rodgers. Avant peu,
miss Crawley avait perdu jusqu'à l'apparence de l'autorité, et elle
devint craintive au point de ne plus dire de sottises à Briggs; elle
s'attacha de plus en plus à sa nièce et sentit ses terreurs
s'accroître de jour en jour à l'approche de la mort. Espérons
toutefois que les tendres soins de lady Jane adoucirent les derniers
pas de sa vieille parente dans le chemin que nous avons à parcourir
ici-bas à travers la douleur et la lutte.



CHAPITRE III.

Veuve et mère.


On reçut à la fois en Angleterre la nouvelle des deux succès remportés
par l'armée anglaise aux Quatre-Bras et à Waterloo. Les Trois-Royaumes
tressaillirent d'orgueil et de douleur à l'annonce de ces glorieux
faits d'armes, car les chants de victoire ne pouvaient faire oublier
les pleurs que l'on devait aux blessés et aux morts. Dans chaque
village, dans chaque chaumière, à l'arrivée des grandes nouvelles de
Flandre, c'étaient des explosions de joie à côté des sanglots et des
larmes, les enivrements du triomphe mêlés au deuil et à l'affliction.
Pendant qu'on parcourait avec une anxieuse avidité la liste des
victimes de la guerre et qu'on apprenait par elle la mort ou le salut
d'un ami ou d'un parent, on passait successivement à travers les
angoisses les plus accablantes, les incertitudes de l'espoir et du
doute.

Cette liste sanglante se complétait chaque jour. On peut juger encore
à distance du supplice cruel de ceux qui devaient attendre jusqu'au
lendemain la suite de cette histoire de deuil, de l'empressement
sauvage avec lequel on se disputait les feuilles encore humides de
l'imprimerie. Si pour une seule bataille où nous n'avions que vingt
mille hommes engagés, l'émotion était si forte dans tous les coeurs,
on peut se faire une idée de l'état de l'Europe pendant vingt années
de boucherie alors que chaque nation envoyait des millions d'hommes
sur les champs de bataille, et que chacun d'eux, en frappant son
adversaire, mettait une famille au désespoir.

Les nouvelles apportées par la _Gazette_ tombèrent comme un coup de
foudre dans la maison Osborne. Les jeunes filles ne cherchèrent point
à dissimuler leur douleur. Le vieux père, déjà miné par un noir
chagrin, s'affaissa davantage sous le poids de cette dernière
infortune. Il tenta de se persuader que la main de Dieu avait frappé
son fils, par suite de sa désobéissance. Il ne voulait pas encore
reconnaître la sévérité de la sentence qu'il avait portée contre lui,
il ne voulait pas avouer ses regrets du trop rapide accomplissement de
ses menaces.

Parfois saisi d'une terreur subite, il frissonnait de tous ses
membres, comme si une voix accusatrice lui reprochait le malheur qu'il
avait appelé sur la tête de son fils. Jusqu'alors la réconciliation
lui était apparue comme une vague et lointaine espérance; la femme de
son fils pouvait mourir: l'enfant prodigue pouvait rentrer au foyer
domestique, et dire: «Mon père, j'ai péché.» Mais maintenant plus
rien. Son fils était à l'autre bord du gouffre que l'on franchit pour
l'éternité.

Plus il se rappelait le terrible accès de fièvre auquel chacun avait
cru que son fils ne pourrait résister, il le voyait encore sur son
lit, sans voix, sans mouvements, les yeux d'une fixité effrayante.
Comme il s'attachait alors aux pas du docteur, comme il interrogeait
ses moindres gestes avec une navrante anxiété; et quelle joie dans son
coeur, après la fin de cette terrible crise, quand son fils eut repris
ses sens, quand il rouvrit les yeux pour voir son père, pour le
reconnaître par un regard de tendresse. Tandis que maintenant, plus
rien, pas même cette dernière espérance qui n'abandonne pas au chevet
du malade condamné; plus rien qu'un corps froid et inanimé, dont il
n'avait plus à attendre les paroles de soumission que réclamait son
orgueil irrité, son autorité froissée et méconnue. Car, chose pénible
à dire, le coeur du vieil Osborne souffrait avant tout de la pensée
que son fils l'avait quitté sans implorer son pardon, et que sa vanité
n'avait plus désormais d'excuses à espérer de lui.

Le malheureux vieillard succombait sous le faix de cette grande
infortune, sans avoir personne à qui ouvrir son coeur. On ne
l'entendit pas prononcer une seule fois le nom de son fils; il ordonna
à l'aînée de ses filles de faire prendre le deuil à toute la maison.
La demeure des Osborne, si joyeuse autrefois, ne devait plus de
longtemps retentir des cris de fêtes et de plaisir. Il ne dit rien à
son futur gendre, pour le mariage duquel on avait déjà pris jour;
celui-ci avait lu dans les traits de M. Osborne qu'il n'y avait point
à le questionner, ni à hâter l'époque de la cérémonie. On se
contentait d'en parler tout bas dans le salon, où le père de famille
ne paraissait plus, comme s'il eût craint de donner dans ces
épanchements du coeur une marque de faiblesse ou d'y trouver une
condamnation de sa conduite. Du reste, le deuil fut observé avec la
plus rigoureuse exactitude.

Trois semaines environ après le 18 juin, un ami de la maison, sir
William Dobbin, se présenta chez M. Osborne, à Russell Square. Sa
figure était pâle et décomposée: il demanda à voir le père de George,
et fut introduit dans le cabinet du maître de la maison. Après un
échange de paroles banales et inintelligibles, le visiteur finit par
tirer de son portefeuille une lettre scellée d'un grand cachet rouge.

«Mon fils le major Dobbin, dit l'alderman après quelque hésitation,
m'a fait remettre une lettre par un officier du ***e arrivé d'hier. La
lettre de mon fils en renfermait une pour vous, Osborne.»

L'alderman déposa le paquet sur la table et Osborne, pendant une ou
deux minutes, arrêta sur lui ses yeux mornes et fixes. Cette fixité de
regard porta le trouble dans l'âme du visiteur, car, après coup d'oeil
de compassion donné à cet infortuné, il se retira sans prononcer un
mot.

La lettre était du l'écriture ferme et décidée de George. Il l'avait
faite dans la matinée du 16 juin, un peu avant de prendre congé
d'Amélia. Le grand cachet rouge portait les armoiries empruntées par
Osborne au Dictionnaire de la Pairie; on y lisait pour devise: _Pax in
bello_. Tout cela appartenait à la maison ducale avec laquelle le
vieillard s'efforçait d'établir ses liens de parenté. La main qui
avait signé cette lettre ne devait plus désormais tenir ni la plume ni
l'épée. Le lendemain de la bataille, ce cachet dont la cire portait
l'empreinte avait été dérobé au cadavre de George. Le père l'ignorait,
et cependant il contemplait cette lettre avec des yeux hagards et
consternés, et lorsqu'il voulut l'ouvrir, il crut un moment qu'il n'en
pourrait venir à bout.

La lettre du pauvre George n'était pas bien longue. Un sentiment de
fierté ne lui avait pas permis de s'abandonner aux doux épanchements
du coeur. Il disait seulement qu'il n'avait point voulu partir pour la
bataille sans faire ses adieux à son père, sans lui recommander, dans
ce moment solennel, la femme et le fils qu'il laissait derrière lui.
Il exprimait son repentir d'avoir déjà, par ses folles dépenses, fait
une si large brèche à son héritage maternel. Il remerciait son père de
tout ce qu'il avait fait pour lui, et lui promettait, quel que fût le
sort que lui réservait la destinée, de se montrer toujours digne du
nom qu'il portait.

Un sentiment d'orgueil, ou peut-être un faux respect humain, l'avait
empêché d'en dire plus long; et puis, d'ailleurs, son père pouvait-il
voir les baisers dont il avait couvert l'adresse? L'âme partagée entre
d'amers regrets et des désirs de vengeance, M. Osborne laissa échapper
la lettre de ses mains; il aimait toujours son fils, mais il ne lui
avait point pardonné.

Deux mois environ après la réception de cette lettre, les demoiselles
Osborne ayant accompagné leur père à l'église, le virent se mettre à
une autre stalle que celle qu'il occupait d'ordinaire pendant le
service divin; de cette place, il tenait ses yeux constamment fixés
sur la partie du mur qui s'étendait au-dessus de leur tête. Les yeux
des jeunes filles prirent aussitôt la même direction, et elles
aperçurent un bas-relief scellé dans la muraille, où l'on voyait la
Grande-Bretagne en pleurs appuyée sur une urne; une épée brisée, un
lion couché indiquaient assez que c'était quelque monument
commémoratif consacré au souvenir d'un guerrier frappé au champ
d'honneur. Les marbriers fabriquaient, à cette époque, quantité de ces
emblèmes funèbres qu'on peut voir, pour la plupart, sur les murs de
Saint-Paul, où l'orgueil humain étale jusque dans la mort l'orgueil de
sa vanité.

Au-dessous du marbre funéraire on voyait sculptées les armes des
Osborne, et une inscription ainsi conçue:

                         À LA MÉMOIRE
                  DE GEORGE OSBORNE, ESQUIRE
            CAPITAINE AU ***e RÉGIMENT D'INFANTERIE
                         DE SA MAJESTÉ,
                MORT À L'ÂGE DE VINGT-HUIT ANS,
             EN COMBATTANT POUR SON ROI ET SON PAYS,
              DANS LA FAMEUSE JOURNÉE DE WATERLOO,
                        LE 18 JUIN 1815.

             _Dulce et decorum est pro patria mori._

À cette vue, les deux jeunes soeurs éprouvèrent une telle émotion que
miss Maria fut obligée de quitter l'église. Les assistants
s'écartèrent respectueusement pour donner passage à ces deux jeunes
filles en noir dont les sanglots n'excitaient pas moins la compassion
que la douleur muette de leur vieux père, immobile à sa place devant
le monument élevé à la mémoire de son fils.

«Peut-être songe-t-il à pardonner à mistress George, se dirent les
deux filles après le premier débordement de la douleur.»

Les amis de la famille Osborne, qui s'étaient d'abord entretenus de la
brouille entre le père et le fils, par suite du mariage de ce dernier,
s'entretinrent alors des chances d'une réconciliation entre le père de
George et la jeune veuve. Il y eut même des paris engagés à ce sujet
dans Russell-Square et jusque dans la Cité.

Si les deux soeurs redoutaient de voir la maison de leur père se
rouvrir à la femme de George, leurs craintes à ce sujet durent
s'accroître encore lorsqu'à la fin de l'automne leur père annonça
qu'il allait partir pour un voyage sur le continent. Il ne
s'expliquait point sur le but de son départ, mais elles savaient qu'il
devait tourner ses pas du côté de la Belgique, et elles n'ignoraient
pas non plus que la veuve de George se trouvait toujours à Bruxelles.
Lady Dobbin et ses filles leur avaient donné des nouvelles fort
détaillées sur la pauvre Amélia. L'honnête capitaine avait remplacé le
second major du régiment resté sur le champ de bataille, et le brave
O'Dowd, qui, suivant son habitude, s'était distingué par son
sang-froid et son courage, fut nommé colonel et chevalier du Bain.

Plus d'un brave soldat du ***e, si cruellement éprouvé dans les deux
journées meurtrières de Waterloo et des Quatre-Bras, passa l'automne à
Bruxelles pour s'y remettre de ses blessures. Plusieurs mois après ces
terribles luttes, la ville présentait encore l'aspect d'un hôpital
militaire. À mesure que les blessures se refermaient, les jardins et
les endroits publics se remplissaient de héros estropiés qui, échappés
une fois de plus à la mort, jouaient, riaient et faisaient l'amour
tout comme si de rien n'était. Dans le nombre, M. Osborne en retrouva
plusieurs du ***e; leur uniforme les lui fit reconnaître. Il savait en
outre les promotions et les changements comme s'il eût fait partie du
régiment. Tout ce qui tenait à ce corps, à ses officiers, éveillait
son plus vif intérêt. Le lendemain de son arrivée à Bruxelles, en
sortant de son hôtel, il aperçut un soldat revêtu du susdit uniforme
et assis sur un banc de pierre: M. Osborne s'approcha et s'assit tout
ému à côté du convalescent.

«Étiez-vous dans la compagnie du capitaine Osborne? demanda-t-il à cet
homme; puis il ajouta, après une pause: C'était mon fils, monsieur.»

Ce brave soldat était d'une autre compagnie; mais il fit au malheureux
vieillard qui lui adressait cette question un salut empreint de
tristesse et de respect.

«C'était un de nos plus beaux et de nos plus vaillants officiers que
le capitaine George, dit ensuite le soldat.»

Un sergent de la compagnie du capitaine se trouvait maintenant à la
ville, et achevait de guérir d'un coup de feu reçu à l'épaule. Ce
sergent ne manquerait pas de lui donner tous les renseignements qu'il
pourrait désirer sur.... sur le régiment. Mais il avait vu sans doute
le major Dobbin, l'ami intime du brave capitaine, et mistress Osborne,
qui se trouvait aussi à Bruxelles et dans un bien pitoyable état, à ce
qu'on disait. On racontait que, pendant plus de six semaines, la
pauvre femme avait été comme folle. Mais pardon, fit en terminant le
soldat, monsieur doit savoir tous ces détails.

Osborne mit une guinée dans la main de cet homme et lui en promit une
seconde dès qu'il lui aurait amené, à l'hôtel du Parc, le sergent dont
il lui avait parlé. Grâce à cette promesse, M. Osborne ne tarda pas à
voir le sous-officier qu'il demandait. Quant à l'autre soldat, il alla
trouver un ou deux camarades, leur conta sa rencontre avec le père du
capitaine Osborne, et la générosité de ce dernier, et ils se mirent à
boire ensemble et à se réjouir avec les guinées qu'ils devaient à la
fastueuse libéralité de cette affliction plus orgueilleuse encore que
sincère.

En compagnie du sergent dont la blessure était presque cicatrisée,
Osborne partit pour Waterloo et les Quatre-Bras. Les Anglais s'y
rendaient alors par caravanes; M. Osborne fit monter le sergent dans
sa voiture et parcourut le théâtre du combat en recueillant de sa
bouche les détails de ces sanglantes journées. Il vit l'endroit où, le
16, le ***e régiment était venu se mettre en ligne de bataille,
l'éminence d'où il avait arrêté la cavalerie française qui chassait
devant elle les Belges en déroute. Ici c'était la place où le brave
capitaine avait abattu l'officier français qui voulait arracher le
drapeau aux mains du jeune enseigne, au moment où les sergents
préposés à la garde du drapeau venaient de tomber à ses côtés. Le
jour suivant on avait fait un mouvement rétrograde, et on était venu
bivouaquer derrière une éminence, où une pluie battante avait fort
tourmenté l'armée pendant toute la nuit du 17. À la pointe du jour on
avait fait un mouvement en avant, et l'on avait passé de longues
heures à se reformer, au milieu des charges continuelles de la
cavalerie ennemie et sous le feu terrible des batteries françaises. Le
soir, toute la ligne anglaise avait reçu l'ordre de s'ébranler, au
moment où l'ennemi battait en retraite, après avoir donné une dernière
fois. C'était alors que le capitaine Osborne, excitant ses soldats du
geste et de la voix, et agitant son épée avec un noble enthousiasme,
avait été mortellement blessé.

«Le major Dobbin a fait transporter à Bruxelles le corps du capitaine,
dit le sergent à demi-voix, et lui a fait rendre les derniers
honneurs, comme Votre Seigneurie doit le savoir.»

Tandis que le soldat faisait ce récit, des paysans du voisinage, des
juifs, des colporteurs se pressaient autour d'eux et leur offraient
des tronçons d'armes recueillis sur le champ de bataille, des croix,
des épaulettes, des cuirasses brisées, des aigles mutilés, etc....

Après ce douloureux pèlerinage sur le théâtre des derniers exploits du
capitaine, M. Osborne paya généreusement son guide. Le malheureux père
avait déjà vu le lieu de la sépulture de son fils; il s'y était rendu
tout d'abord dès son arrivée à Bruxelles. Le corps de George reposait
dans le petit cimetière de Laken, tout près de la ville.

Un jour, le capitaine étant allé en partie de plaisir dans les
environs de Bruxelles, avait dit, sans pressentir, hélas! une si
prochaine réalisation de ses voeux, qu'il choisissait cet endroit pour
s'y faire enterrer, et le capitaine Dobbin, conservant dans son coeur
le désir exprimé par son ami, avait transporté le corps du jeune
officier dans le lieu de repos qu'il avait désigné lui-même.

Au retour du champ de bataille de Waterloo, comme la voiture de M.
Osborne approchait des portes de la ville, elle se croisa avec une
calèche découverte où étaient assis deux femmes et un homme, et à la
portière de laquelle caracolait un officier à cheval. Osborne se
renfonça le plus qu'il put comme pour éviter une vue désagréable. Le
sergent assis à ses côtés le regarda d'un air surpris, tout en saluant
l'officier qui lui rendit machinalement son salut. Dans cette voiture
se trouvaient Amélia avec le jeune enseigne à côté d'elle, et la
fidèle mistress O'Dowd vis-à-vis. Oui, Amélia elle-même, mais non plus
fraîche et jolie comme l'avait connue M. Osborne; sa figure était pâle
et maigre, ses beaux cheveux châtains se cachaient sous le bonnet noir
du veuvage; pauvre petite! elle avait le regard fixe, et ses yeux
cependant ne s'arrêtaient sur aucun objet; ils se portèrent sur la
figure d'Osborne lorsque les voitures se croisèrent, et pourtant elle
ne le reconnut point! Il ne l'avait pas reconnue, lui non plus,
jusqu'au moment où il avait aperçu Dobbin à la portière. Oh! alors,
jamais son coeur n'avait autant senti l'étendue de sa haine pour cette
femme. La voiture une fois passée, il tourna ses regards vers le
sergent, et d'un oeil soupçonneux et courroucé sembla lui dire:

«Pourquoi me regardez-vous ainsi? Vous ne savez donc pas que je la
déteste, que je l'abhorre? vous ne savez donc pas que c'est elle qui a
ruiné mes espérances, réduit en fumée tous mes rêves d'orgueil?»

Puis ensuite, se penchant vers le laquais placé sur le siége, il lui
cria avec un gros juron:

«Dites donc à ce damné postillon de ne point s'endormir sur ses
chevaux!»

Un instant après on entendit sur le pavé le galop d'un cheval: c'était
Dobbin qui courait après la voiture de M. Osborne. Revenant de la
distraction où il était plongé lorsque les voitures se croisèrent, il
songea alors que la figure qu'il venait d'entrevoir dans cette voiture
était celle du père de George; il se pencha alors vers Amélia pour
juger de l'impression qu'avait faite sur elle la rencontre de son
beau-père. La pauvre enfant n'avait rien vu. Alors William tira sa
montre, et, prétextant un rendez-vous qu'il avait oublié, fit
rebrousser chemin à sa monture. Cependant, d'ordinaire, il ne la
quittait point ainsi au milieu de la promenade. Mais elle ne s'aperçut
de rien; elle était tout absorbée dans la contemplation du magnifique
paysage, couronné à l'horizon par une verdoyante forêt; ses yeux
restaient fixés dans la direction où elle avait vu disparaître George
avec son régiment.

«Monsieur Osborne! monsieur Osborne!» criait Dobbin poussant son
cheval vers sa voiture et tendant la main au père de son ami.

Osborne ne bougea pas, mais il cria plus fort, et avec un juron plus
énergique, de presser les chevaux.

Dobbin posa sa main sur la portière de la voiture.

«Il faut absolument que je vous voie, monsieur, lui dit-il; j'ai un
message à vous remettre.

--De la part de cette femme? fit Osborne d'un air méprisant.

--Non, répliqua Dobbin; de la part de votre fils.»

Osborne retomba accablé dans le fond de sa voiture. Dobbin laissa
passer ce moment de douleur, et, se plaçant derrière la calèche,
traversa ainsi la ville jusqu'à l'hôtel de M. Osborne, sans chercher à
lui parler davantage. Une fois arrivé à l'hôtel, il suivit M. Osborne
dans son appartement. C'était le même qu'avaient occupé les Crawley
pendant leur séjour à Bruxelles. Que de soirées George avait passées
dans ces mêmes pièces!

«Qu'y a-t-il pour votre service, capitaine Dobbin.... ah! je me
trompe, j'aurais dû dire major Dobbin.... Quand les bons s'en vont, on
trouve toujours assez de gens disposés à se disputer leurs chausses,
dit M. Osborne de ce ton bourru qu'il aimait à prendre par moments.

--En effet, répliqua Dobbin, beaucoup de braves gens sont morts, et
c'est précisément de l'un d'eux que j'ai à vous entretenir.

--Faites vite, monsieur, dit l'autre avec un juron et un froncement de
sourcil.

--Je viens vous trouver en ma qualité de _son_ ami le plus intime,
comme l'exécuteur de _ses_ dernières volontés. Avant de marcher au
combat, _il_ a fait son testament. Vous savez combien _ses_ ressources
étaient modiques, mais vous ignorez peut-être la déplorable situation
de _sa_ veuve.

--Je n'ai rien à démêler avec sa veuve, monsieur, reprit Osborne.
Qu'elle aille retrouver son père.»

Mais il avait un interlocuteur bien résolu à ne point se fâcher, et
Dobbin poursuivit sans tenir compte de sa réflexion déplacée.

«Connaissez-vous, monsieur, la situation de mistress Osborne? Le
terrible coup qui l'a frappée a porté atteinte à la fois à sa santé et
à sa raison; et il est fort douteux qu'elle puisse jamais se remettre.
Cependant, il y a encore une chance de la voir se rattacher à la vie.
Bientôt elle va devenir mère. Voulez-vous faire peser sur l'enfant la
réprobation dont vous avez frappé le père? Non, non, pour l'amour de
George vous pardonnerez à cette innocente créature.»

Osborne éclata alors en mille imprécations contre son fils, tout en
ayant soin de justifier sa conduite. Pour mieux se disculper de ses
rigueurs auprès de sa conscience, il s'efforçait d'exagérer la
désobéissance de son fils. On ne pouvait citer, dans les
Trois-Royaumes, un père qui ait usé d'une si grande patience contre
son fils rebelle et coupable, qui, avant de mourir, n'avait pas même
voulu avouer ses torts. Les conséquences de son insoumission et de sa
folie devaient avoir leur cours. Quant à lui, M. Osborne, il n'avait
qu'une parole et s'y tenait. Il avait juré de ne jamais parler à cette
femme, de ne jamais la reconnaître comme épouse de son fils.

«Et je vous autorise à lui répéter cela, dit-il en insistant sur ces
derniers mots; c'est une résolution dans laquelle je resterai
inébranlable jusqu'à mon dernier soupir.»

Il fallait donc, de ce côté, renoncer à tout espoir. La veuve de
George n'avait plus à compter que sur ses faibles ressources et
l'assistance qui pourrait lui venir de Jos.

«Il n'y a pas à lui cacher ce triste résultat, pensa Dobbin avec un
serrement de coeur; car maintenant elle est indifférente à tout.»

En effet, cette pauvre femme restait anéantie sous le poids de son
malheur: le chagrin l'avait, pour ainsi dire, privée de sentiment; le
bien ne la touchait pas plus que le mal; et, quant aux marques de
bienveillance et d'amitié qu'on s'efforçait de lui prodiguer autour
d'elle, elle ne pouvait triompher de cette espèce d'assoupissement
moral où l'avait plongé l'excès de sa douleur.

Après avoir déjà surpris et raconté quelques-unes des poignantes
émotions qui déchirent ce tendre coeur, tirons le voile sur ce triste
spectacle. Éloignons-nous avec précaution de cette couche d'amertume
où repose cette âme affligée. Fermons doucement la porte de cette
chambre confidente de ses amères souffrances; laissons-la aux soins de
ces êtres dévoués qui veillèrent au chevet de la pauvre femme jusqu'au
moment où le ciel lui envoya ses consolations.

Il vint enfin ce jour où la veuve affligée put, dans sa joie mêlée de
regrets, serrer contre son sein un enfant, un enfant dans lequel
revivaient tous les traits de George, un fils beau comme un chérubin.
Son premier cri fit sur elle l'effet d'une résurrection! elle rit et
pleura de joie. L'amour, l'espérance, la prière vinrent ranimer le
coeur sur lequel reposait l'enfant. Amélia était sauvée! Les médecins
qui la soignaient et avaient déclaré sa vie, ou tout au moins sa
raison en danger, virent dans cette crise, attendue au milieu de tant
de craintes, comme le gage de son rétablissement. Ses amis furent bien
récompensés de leurs inquiétudes et de leurs soins lorsque ses yeux,
reprenant leur ancien éclat, purent leur témoigner dans un langage
muet sa reconnaissance de leur sollicitude.

L'âme de Dobbin ne pouvait contenir les transports de sa joie. Ce fut
lui qui ramena en Angleterre mistress Osborne sous le toit maternel,
lorsque mistress O'Dowd, pour se rendre aux pressantes exhortations du
colonel, quitta sa chère malade. Il y avait de quoi charmer tous les
coeurs honnêtes, à voir Dobbin avec l'enfant sur les bras et la mère
reconnaissante de bonheur devant les prouesses de son petit
nourrisson. William fut parrain du nouveau-né. Le bon major, dont nous
connaissons l'excellent coeur, apporta dès lors, chaque jour, à son
petit filleul quelque cuiller, timbale, biberon ou collier de corail.

Le nourrir, le soigner, vivre pour lui, allait désormais devenir
l'unique et seule pensée de sa mère. Pour tout au monde elle n'aurait
point consenti à confier son enfant à une nourrice, à le livrer à des
mains étrangères. La plus grande faveur qu'elle pouvait accorder au
major Dobbin, en sa qualité de parrain, c'était, de temps à autre, de
bercer l'enfant pour l'endormir. Pour elle, cet enfant était sa vie;
son bonheur devait consister désormais à lui prodiguer ses plus
tendres caresses. Toutes ses affections, tout son amour se reportaient
sur cette frêle et innocente créature. Avec quels transports de joie
elle présentait à son nourrisson ce sein où il venait puiser la vie.
Dans la nuit, sur sa couche solitaire, elle avait de ces enthousiasmes
maternels que la Providence divine, avec un soin merveilleux, a
réservé pour le coeur des femmes. Joies à la fois sublimes et trop
humbles pour que la raison soit capable d'y rien entendre, dévouements
admirables et aveugles, dont les femmes ont seules le secret.

William Dobbin se bornait à épier le coeur d'Amélia, à en suivre tous
les mouvements. Si son amour lui donnait assez de pénétration pour en
deviner les sentiments, il ne voyait, hélas! qu'avec trop d'évidence
qu'il ne s'y trouvait point encore de place pour lui; son âme douce et
patiente acceptait son sort tel qu'il lui était fait, et pour beaucoup
il n'aurait pas voulu le changer.

Quant aux parents d'Amélia, ils pénétraient déjà sans doute les
intentions du major, et paraissaient assez disposés en sa faveur. Tous
les jours Dobbin allait les voir, et là passait des heures entières
avec eux, avec Amélia, avec l'honnête M. Clapp et sa famille. Sous un
prétexte ou un autre, il apportait des présents à chacun d'eux, et
cela presque tous les jours. Il avait su se concilier les bonnes
grâces de la petite fille de M. Clapp, grande favorite d'Amélia, et
qui appelait Dobbin le major Sucrecandi. D'ordinaire cette petite
fille remplissait les fonctions de maître des cérémonies, et
introduisait notre ami auprès de mistress Osborne. Un jour celle-ci ne
put s'empêcher de rire en voyant le major Sucrecandi arriver à Fulham
et descendre de son cabriolet avec un cheval de bois, un tambour, une
trompette et autres joujoux non moins guerriers, à la destination du
petit George, à peine âgé de six mois. Ces présents étaient au moins
anticipés.

L'enfant dormait.

«Chut!» fit Amélia, craignant qu'il ne se réveillât au bruit que
faisaient les bottes du major; elle souriait en même temps de voir
Dobbin trop embarrassé de ses jouets pour prendre la main qu'elle lui
tendait.

«Descendez, petite Marie, dit-il alors à l'enfant; j'ai à parler à
mistress Osborne.»

Celle-ci leva sur lui des yeux tout étonnés, puis aussitôt les reporta
sur le berceau de son fils.

«Je suis venu vous faire mes adieux, Amélia, lui dit-il en lui prenant
sa main blanche et délicate.

--Vos adieux! vous allez donc partir? reprit-elle en souriant.

--Vous n'aurez qu'à remettre vos lettres à mes correspondants,
continua-t-il, ils me les feront passer; car vous m'écrirez, n'est-ce
pas? je vais m'absenter pour bien longtemps.

--Je vous donnerai des nouvelles de George, mon cher William, car vous
êtes bien bon pour lui et pour moi. Regardez cette gentille figure, ne
dirait-on pas celle d'un ange?»

Les petites mains roses de l'enfant se serrèrent machinalement autour
du doigt de l'honnête soldat, et les yeux d'Amélia brillèrent de tout
l'éclat de l'orgueil maternel. Ce coup d'oeil, empreint de la
tendresse la plus vive et la plus ardente, porta le désespoir dans le
coeur du pauvre major. Il resta quelques minutes penché vers l'enfant
dans une muette contemplation; enfin, par un suprême effort, il put
trouver assez d'énergie pour dire d'une voix éteinte:

«Mon Dieu! veillez sur lui.

--Dieu vous protége aussi, mon cher Dobbin, lui dit Amélia en relevant
la tête après avoir embrassé son fils. Mais, silence! ajouta-t-elle
effrayée du bruit que faisait Dobbin pour regagner la porte. Silence!
vous pourriez éveiller George!»

Bientôt le cabriolet s'éloigna, bientôt ses roues retentirent sur le
pavé; mais Amélia n'entendit rien; rien ne pouvait distraire sa
rêverie de l'enfant qui souriait dans son sommeil.



CHAPITRE IV.

Le moyen de mener grand train sans un sou de revenu.


Quel est l'homme assez peu observateur des faits qui s'accomplissent
autour de lui pour n'avoir pas médité plus d'une fois sur les affaires
de son prochain, et ne pas s'être demandé comment ce même prochain
parvient, à la fin de l'année, à rejoindre les deux bouts ensemble.
Ainsi, par exemple, je rencontre au Parc M. un tel se promenant en
équipage à deux chevaux, avec chasseur derrière; dans ses splendides
dîners, trois laquais en livrée s'empressent autour des convives (par
égard pour une maison où mon couvert est mis deux fois la semaine, je
tairai le nom); mais je sais que cette voiture et ces chevaux ont été
achetés d'occasion, et que cette valetaille est payée à prix débattu.
Les deux garçons sont à Eton; les demoiselles reçoivent des leçons des
premiers maîtres; on voyage tous les ans pendant la belle saison, et
pendant la saison d'hiver on donne un bal de fondation, accompagné
d'un souper des plus fins. Qu'est donc pourtant M. un tel?--Un petit
employé, aux appointements de douze cents livres sterling par
an.--Mais sa femme a donc de la fortune de son chef?--Peuh! c'est la
fille d'un petit seigneur du comté de Buckingham. Pour une dinde dont
sa famille lui fait cadeau à Noël, elle loge et nourrit ses trois
soeurs pendant trois mois de l'année, et ses frères descendent
toujours chez elle quand ils viennent à la ville.--Mais comment donc
ce brave M. un tel réussit-il à mettre l'équilibre entre son passif et
son actif?--Je suis son ami, et à ce titre vous me dispenserez de vous
dire combien je suis étonné qu'il n'ait pas encore été exécuté à la
Bourse. Dans le public, on se demande comment, dès l'année dernière,
il n'a pas été faire un tour à l'étranger.

Parmi les gens de notre connaissance, il s'en trouve toujours plus ou
moins dont on chercherait vainement à s'expliquer les moyens
d'existence. Qui de nous n'a pas eu mainte fois l'occasion de se
demander en trinquant avec son hôte, comment il pouvait payer ce vin
qu'il nous faisait boire?

En présence de la vie confortable que, trois ou quatre ans après leur
retour de Paris, Rawdon et sa femme menaient dans un élégant hôtel de
Curzon-Street, dans May-fair, il n'était pas un des convives admis à
leur table qui ne se posât à leur sujet les questions que nous venons
d'indiquer. Le nouvelliste sait tout par état, ainsi que nous l'avons
dit plus haut, et, usant de ce privilége, nous pourrions bien
apprendre au public comment Crawley et sa femme trouvaient les moyens
de vivre sans posséder cependant aucun revenu. Mais, connaissant les
habitudes de la presse périodique qui taille à droite et à gauche et
livre ensuite à ses lecteurs le fruit de ses pillages et de ses
rapines, je la prie dès à présent de ne point publier mes calculs sur
ce sujet, désirant, en ma qualité d'inventeur, m'en réserver la
propriété exclusive et tous les bénéfices. Mon lecteur pourra, du
reste, par un commerce journalier avec des personnes de la même
trempe, apprendre la méthode de se donner beaucoup de bien-être sans
disposer d'un sou de revenu. Toujours est-il plus sûr de ne point trop
approcher les gens de cette espèce et de recevoir à ce sujet les
données de seconde main, comme pour les logarithmes, où s'il fallait
faire soi-même le travail, ce serait une science achetée bien cher.

Nous nous bornerons à donner un court aperçu des années que Crawley
et sa femme vécurent à Paris au milieu de toutes les jouissances du
luxe sans avoir un sou de revenu. Ce fut vers cette époque que Rawdon
quitta les gardes et vendit son brevet de colonel. Dès lors les seuls
vestiges qui trahissaient en lui son ancienne profession furent les
moustaches qui ombrageaient sa lèvre et le titre de colonel qui se
lisait sur ses cartes.

Nous avons déjà dit que Rebecca, une fois à Paris, n'avait pas tardé à
devenir la reine du grand monde et des salons de la capitale;
quelques-uns même des hôtels les plus renommés du faubourg
Saint-Germain ne dédaignaient point de lui ouvrir leur sanctuaire. Les
Anglais du plus haut rang lui prodiguaient leurs hommages avec un
empressement qui révoltait leurs nobles épouses; elles suffoquaient de
voir triompher ainsi cette petite parvenue. Mistress Crawley, adulée
dans les salons aristocratiques et accueillie avec faveur à la
nouvelle cour, passa ainsi plusieurs mois au milieu de l'enivrement de
ses succès, se montrant fort disposée à regarder du haut de sa
grandeur les jeunes et braves officiers que son mari aimait à
fréquenter.

Le colonel bâillait à faire pitié au milieu des duchesses et des
grandes dames de la cour. Les vieilles femmes qui jouaient avec lui à
l'écarté l'étourdissaient tellement de leurs jérémiades lorsque par
hasard il leur gagnait une pièce de cinq francs, que le colonel
Crawley avait fini par trouver indigne de lui de s'asseoir à une table
de jeu. De plus, l'esprit de leur conversation était du bien perdu
pour lui, car il ne comprenait rien au français, et il se demandait
parfois quel plaisir ou quel profit pouvait trouver sa femme à passer
ainsi la nuit à faire la courbette devant des princesses? En
conséquence, il laissa Rebecca parfaitement libre d'aller à ces
réceptions, où elle trouvait tant de charmes, et il reprit de son côté
les distractions qui allaient à ses goûts avec les amis de son choix.

Lorsqu'on dit de certaines personnes qu'elles vivent en princes sans
posséder un sou de revenu, ces mots _sans un sou_ signifient que leurs
moyens d'existence sont problématiques et qu'on ne sait pas comment
elles réussissent à subvenir aux dépenses de leur maison. Notre ami le
colonel, par exemple, avait reçu de la nature une vocation
particulière pour tous les jeux de hasard; on le voyait sans cesse
manier les cartes, le cornet ou la queue de billard; une pratique
aussi régulière lui avait bien vite donné, dans ces divers exercices,
une supériorité marquée sur tous ceux qui n'y voient d'ordinaire
qu'une distraction d'un moment. La queue de billard, tout comme le
pinceau, le violon ou le fleuret, réclame une étude spéciale et
approfondie. Ces talents ne vous viennent point par inspiration, et
pour exceller dans l'une ou l'autre chose, il faut y apporter une
application persévérante et soutenue. Crawley était plus qu'un
amateur, il était passé maître et maître consommé au billard; comme un
général qui sent son génie grandir avec le danger, il savait,
lorsqu'une veine malheureuse le poursuivait, que les parieurs se
déclaraient contre lui, il savait, disons-nous, rétablir par les
ressources de son adresse et de son audace l'égalité des chances, et
par des coups imprévus appeler de son côté la victoire, au grand
étonnement de tous ceux qui le voyaient pour la première fois. Quant à
ceux qui savaient déjà à quoi s'en tenir, ils y regardaient à deux
fois avant de risquer leur argent contre un adversaire qui disposait
de ressources aussi brillantes et aussi irrésistibles.

Son habileté aux cartes n'était pas moins grande. Bien souvent la
soirée commençait pour lui par des pertes successives, et il faisait
si peu d'attention à son jeu, et commettait de telles bévues, que les
nouveaux venus ne se faisaient pas une bien haute idée de ses talents;
mais à mesure qu'il s'échauffait au jeu, rendu plus attentif par ses
revers, il se tenait davantage sur ses gardes, et alors la partie
prenait une tournure toute différente. Avant la fin de la nuit, il
avait fait rendre gorge à ses adversaires; et le fait est qu'on aurait
eu peine à en citer beaucoup qui pussent se vanter d'avoir gagné
contre lui.

Un bonheur si opiniâtre finit, comme on devait le prévoir, par
provoquer l'envie et les mauvais propos des vaincus. Le duc de
Wellington, ce vainqueur infatigable, qui, au dire des Français, ne
devait cette continuité de victoires qu'à un enchaînement surprenant
d'heureux succès, était accusé par eux d'avoir triché à Waterloo, afin
de s'assurer le gain de cette grande et décisive partie. Il n'est donc
pas étonnant que pour expliquer la fidélité de la fortune à l'égard du
colonel Crawley, on élevât quelques soupçons sur sa bonne foi et sa
loyauté.

On mettait une telle fureur à rechercher à Paris les émotions
enivrantes du tapis vert, que les maisons de jeu ne suffisaient plus
à la fièvre générale, et que l'on se donnait encore rendez-vous dans
les salons particuliers, comme si les moyens manquaient ailleurs pour
assouvir cette aveugle passion. Dans les délicieuses réunions du
colonel, on se livrait d'ordinaire à ce déplorable amusement, au grand
désespoir de cette excellente mistress Crawley. Elle ne parlait
qu'avec le plus profond chagrin de l'amour de son mari pour les dés;
c'étaient des plaintes à n'en plus finir auprès de tous ceux qui
venaient chez elle. Elle conjurait les jeunes gens de ne jamais
toucher ni cartes ni cornet. Le jeune Green, du régiment des
tirailleurs, ayant perdu au jeu une somme considérable, Rebecca, au
dire de sa femme de chambre en aurait pleuré toute la nuit; toujours
d'après la même source, elle aurait supplié son mari à genoux de ne
point exiger cet argent et de brûler la reconnaissance. Mais comment
aurait-il pu le faire? Il venait de perdre lui-même la même somme
contre Blackstone des hussards, et le comte Punter de la cavalerie de
Hanovre. Green aurait tous les délais nécessaires pour payer, mais
quant à payer, il fallait qu'il s'y résignât; demander qu'on brûlât la
reconnaissance, c'était tenir un langage d'enfant.

Beaucoup d'officiers fort jeunes, pour la plupart, car la beauté de
mistress Crawley lui attirait un cercle de jeunes adorateurs, se
retiraient à la fin de la soirée après avoir payé au fatal tapis leur
part de tribut plus ou moins lourde. Une réputation assez fâcheuse
commença à planer sur cette maison. Les vétérans avertissaient les
conscrits du danger qui les menaçait. Sir Michel O'Dowd, colonel du
***, l'un des régiments de l'armée d'occupation ayant prévenu le
lieutenant Spooney, officier du même corps, de se tenir sur ses
gardes, une scène des plus violentes eut lieu au Café de Paris entre
le colonel O'Dowd qui dînait avec sa femme et le colonel Crawley et
mistress Crawley qui s'y trouvaient aussi à une autre table. C'était
des dames qu'était parti le signal de la lutte, mistress O'Dowd avait
fait un signe de mépris à mistress Crawley et traité son mari
d'escroc. Le colonel Crawley envoya un cartel au colonel O'Dowd,
chevalier du Bain. Le bruit de cette querelle étant arrivé jusqu'aux
oreilles du commandant en chef, il appela devant lui le colonel
Crawley qui préparait déjà ses pistolets si funestes au capitaine
Marker, et lui tint un langage qui arrêta tout court les suites de
cette affaire. Si Rebecca n'avait été se jeter aux pieds du général
Tufto, Crawley recevait immédiatement un ordre de départ pour
l'Angleterre. Cette aventure, du reste, le força, pendant plusieurs
semaines, à chercher des adversaires en dehors de l'armée.

En dépit de l'habileté de Rawdon, de ses succès non interrompus,
Rebecca voyait, par suite de ces très-fâcheux démêlés, leur position
empirer de jour en jour, et bien qu'ils eussent le soin de ne jamais
payer personne, leur petit capital ne pouvait manquer un beau matin de
se trouver réduit à zéro.

«Le jeu, mon cher, disait-elle à son mari, est fort bon pour accroître
le revenu; mais par lui-même il ne donne pas un revenu suffisant, et
puis quand on sera las de jouer, je vous le demande, que nous
restera-t-il alors?»

Rawdon reconnut la justesse de cette observation. Depuis quelques
nuits ses invités avaient l'air d'être las de jouer avec lui, et les
charmes de Rebecca avaient à peine le pouvoir de les attirer encore.

L'existence que menait à Paris cet aimable couple était fort agréable
sans doute, mais ce n'était pas un avenir que ce délicieux
enchaînement de plaisirs et d'oisiveté. Rebecca calcula que, dans son
pays, elle aurait plus de chance d'établir la fortune de Rawdon sur de
solides et durables fondements. Peut-être pourrait-elle réussir à le
faire nommer à quelques fonctions, soit en Angleterre, soit aux
colonies. Elle résolut, en conséquence, de se replier sur l'Angleterre
dès que les voies lui seraient ouvertes de ce côté. Dans ce but, elle
commença par faire vendre à Crawley son brevet d'officier aux gardes
et liquider sa pension de retraite. Son service, comme aide de camp du
général Tufto, avait cessé depuis longtemps, aussi Rebecca
s'amusait-elle maintenant, dans le monde, à rire aux dépens de cet
officier, de son toupet, de son corset, de son râtelier, de ses
prétentions séductrices, de sa manie ridicule de croire que toutes les
femmes devenaient folles d'amour pour lui à première vue. C'était
maintenant à mistress Brent, aux sourcils noirs et arqués, que le
général accordait toutes ses attentions. Elle était devenue l'idole au
pied de laquelle il venait déposer désormais ses bouquets, ses loges à
l'Opéra, ses dîners au restaurant, et toutes ses inventions galantes.

La pauvre mistress Tufto n'y avait rien gagné; elle continuait à
passer ses longues soirées toute seule avec ses filles, tandis que le
général, tout frisé et tout parfumé, se rendait au théâtre, où l'on
pouvait l'apercevoir fort empressé auprès de mistress Brent. Quant à
Becky, vingt admirateurs au moins se pressaient autour d'elle, se
disputant à l'envi la survivance du colonel, et avec son esprit elle
n'avait pas de peine à les faire rire aux dépens de la nouvelle
passion de son ancien adorateur. Cette vie oisive et élégante
finissait, néanmoins, par lui inspirer la satiété et le dégoût. Les
loges à l'Opéra, les dîners au restaurant n'avaient plus pour elle
aucun attrait; les bouquets ne pouvaient se mettre en réserve d'une
année à l'autre, et l'on ne se nourrit pas de bijoux, de mouchoirs
brodés, pas plus que de gants de chevreau; elle sentait tout le vide
des plaisirs mondains, et soupirait désormais après quelque chose de
plus positif.

Au milieu de cet état de choses, il arriva de Londres des nouvelles
qui répandirent l'allégresse et la joie parmi les créanciers du
colonel. Miss Crawley, cette tante si riche dont l'immense fortune
était depuis longtemps l'objet de leur convoitise, miss Crawley enfin
était à toute extrémité, et le colonel n'avait tout juste que le temps
d'aller recevoir son dernier soupir; sauf à revenir ensuite chercher
sa femme et son fils. Il partit donc pour Calais. Une fois dans cette
ville, qu'il atteignit sans la moindre encombre, on pourrait croire
qu'il se dirigea de là sur Douvres; point du tout, il prit la
diligence de Dunkerque et enfin gagna Bruxelles, son séjour de
prédilection. C'est qu'en réalité il devait encore plus d'argent à
Londres qu'à Paris, et préférait tout naturellement la paisible
capitale de la Belgique à ces deux turbulentes cités.

Miss Crawley ayant quitté ce monde, mistress Crawley alla commander
pour elle et le petit Rawdon le deuil le plus sévère. Elle répétait
partout et bien haut que le colonel s'occupait à arranger les affaires
de succession. Rien désormais ne l'empêchait plus de prendre le
premier à la place du petit entre-sol qu'elle occupait dans l'hôtel.
Aidé des conseils du propriétaire de l'hôtel, elle arrêta les tentures
qu'il faudrait mettre dans l'appartement. Elle eut avec lui une
discussion tout à l'amiable, à l'occasion des tapis. Enfin on tomba
d'accord sur tout, excepté sur le prix. Après ces dispositions prises,
mistress Crawley partit avec sa bonne et son fils dans une voiture que
le maître d'hôtel voulut bien lui prêter. L'hôte et l'hôtesse lui
envoyèrent un sourire d'adieu au moment où elle franchissait le seuil
de leur maison. Le général Tufto devint furieux en apprenant son
départ, et mistress Brent devint furieuse de la fureur du général. Le
lieutenant Spooney en ressentit un coup qui lui porta au coeur, et le
maître d'hôtel prépara ses plus beaux appartements pour le retour de
cette petite enchanteresse et de son mari. Il mit de côté avec le plus
grand soin les malles qu'elle avait confiées à sa garde. Mme Crawley
les lui avait recommandées d'une façon toute spéciale: elles ne
renfermaient cependant rien de bien précieux, ainsi qu'il put s'en
convaincre en les ouvrant quelque temps après.

Mais avant d'aller rejoindre son mari en Belgique, mistress Crawley
fit une petite campagne en Angleterre, laissant son fils sur le
continent, aux mains de la bonne française.

La séparation de Rebecca et du petit Rawdon ne fut pénible ni pour
l'une ni pour l'autre. Depuis sa naissance le jeune héritier du
colonel n'avait pas été un sujet de grandes préoccupations pour sa
mère. Suivant l'usage commode adopté parmi les mères françaises, elle
avait placé son nourrisson chez une femme de la campagne, dans les
environs de Paris. C'est là que le petit Rawdon, au milieu d'une
nombreuse famille de frères de lait en sabots, avait passé d'une
manière assez agréable les premiers mois de son existence. Son père
dirigeait presque toujours ses promenades à cheval de ce côté, et le
coeur sensible de Rawdon s'épanouissait en voyant l'espoir de sa race,
rose et crasseux, criant à étourdir tous ceux qui l'approchaient et
faisant des pâtés de boue sous la surveillance de la femme du
vigneron, sa nourrice.

Rebecca ne montrait pas grand empressement à aller voir la chair de sa
chair et le sang de son sang. Le petit bandit lui avait une fois taché
une pelisse couleur gorge pigeon: et pour sa part, il aimait mieux les
caresses de sa nourrice que celles de sa maman. Aussi lorsqu'il fallut
quitter cette brave et joyeuse villageoise en qui il avait presque
trouvé une seconde mère, il poussa pendant plusieurs heures des
hurlements terribles. Sa mère ne parvint à l'apaiser qu'en lui
promettant de le faire ramener le lendemain auprès de sa nourrice. On
avait également dit à la villageoise, pour qu'elle ne se désolât point
trop du départ de l'enfant, que bientôt on lui rendrait son
nourrisson, et cette brave femme l'attendit pendant quelque temps avec
la plus vive anxiété.

Les Rawdon étaient, pour ainsi dire, les précurseurs de cette race de
hardis aventuriers anglais qui bientôt envahirent tout le continent,
et signalèrent leur passage à travers les capitales de l'Europe par
une suite d'escroqueries non interrompues. Dans ces années fortunées
de 1817 et 1818, on avait encore la plus grande confiance dans la
solvabilité et la délicatesse des sujets de la Grande-Bretagne, les
grandes cités de l'Europe n'ayant pas encore servi de théâtre aux
opérations de ces chevaliers d'industrie. Maintenant, au contraire, il
n'est pas rare de voir dans une ville de France ou d'Italie quelqu'un
de ces nobles compatriotes se présenter avec une tournure insolente et
dégagée, cachet distinctif qu'ils portent partout avec eux. C'est à
qui d'entre eux mettra le plus au pillage les hôtels où ils
descendent, tirera le plus de faux billets sur des banquiers
imaginaires, volera aux carrossiers leurs voitures, aux orfévres leurs
bijoux, aux voyageurs leur argent, et jusqu'aux bibliothèques
publiques leurs livres précieux et leurs manuscrits. Il y a trente
ans, un milord anglais n'avait qu'à se présenter pour trouver du
crédit partout, et le noble étranger, au lieu d'être dupeur, était
dupé. Que ces temps sont loin de nous!

Ce fut seulement quelques semaines après le départ des Crawley, que le
maître de l'hôtel où ils avaient logé pendant leur séjour à Paris,
comprit l'étendue des pertes qu'il allait réaliser à cause d'eux. En
vain alors Mme Marabou, la marchande de modes, se présenta plusieurs
fois pour réclamer le prix de ses fournitures à Mme Crawley; en vain
M. Didelot, de la _Boule-d'Or_ au Palais-Royal, vint demander à
plusieurs reprises si cette charmante milady, à laquelle il avait
vendu ses montres et ses bracelets, était enfin de retour. La pauvre
femme du vigneron ne fut payée non plus que des six premiers mois pour
tout le lait qu'elle avait fourni de son propre sein au vigoureux
petit Rawdon. Cette pauvre femme ne reçut jamais ce qui lui restait
dû: les Crawley avaient en tête bien d'autres préoccupations que de
pareilles bagatelles. Quant au maître d'hôtel, pendant tout le reste
de sa vie, il saisit toutes les occasions qui s'offraient à lui pour
accabler de ses malédictions tous les Anglais de la terre. Il
demandait à tous ses voyageurs s'ils ne connaissaient pas un certain
colonel lord Crawley, voyageant avec sa femme, une petite dame très
spirituelle; et il ajoutait d'un ton mélancolique à fendre le coeur:
Ah! monsieur, ils m'ont affreusement volé!

Le voyage de Rebecca en Angleterre avait pour but d'arracher le plus
de concessions possibles aux créanciers de son mari; elle leur offrait
40 pour 100, à la condition que leur débiteur pourrait rentrer à
Londres à l'abri de toute espèce de poursuites. Nous n'avons point
l'intention d'entrer ici dans les détails de cette difficile
transaction; qu'il nous suffise de constater que Rebecca réussit à
leur démontrer que la somme qu'elle était autorisée à leur offrir
était tout le capital disponible de son mari, et à les convaincre que
le colonel aimerait mieux passer le reste de ses jours sur le
continent que de venir s'exposer à des réclamations importunes; qu'il
n'y avait aucune chance de lui voir refaire sa fortune ni d'obtenir
jamais une plus large répartition que celle qui leur était offerte. À
l'aide d'une si puissante logique elle décida les créanciers du
colonel à accepter les offres qu'elle leur faisait. Pour quinze cents
livres d'argent comptant elle racheta un total de dettes montant à
plus de vingt fois cette valeur.

Mistress Crawley n'eut recours à l'intervention d'aucun homme de loi.
L'affaire était si simple, c'était à prendre ou à laisser, ainsi
qu'elle le faisait remarquer aux créanciers avec tant de justesse et
d'à-propos; bref, le marché fut conclu. M. Lévi, au nom de M. David,
et M. Moïse, en celui de M. Manassé, principaux créanciers du colonel,
félicitèrent sa femme de la manière expéditive dont elle savait régler
les affaires et déclarèrent que les gens mêmes du métier n'avaient
rien à lui apprendre.

Rebecca accepta ces compliments avec la plus parfaite modestie. Elle
fit venir, dans la mauvaise petite auberge où elle était descendue
pendant la durée de ses négociations, du xérès et des gâteaux, afin de
faire politesse aux agens de ses adversaires. Et enfin, on se sépara
après force poignées de main et les meilleurs amis du monde. Rebecca,
sans perdre de temps, repassa le détroit pour rejoindre son mari et
son fils, et apprendre au colonel l'heureuse nouvelle de son entière
libération.

En ce qui concerne le petit garçon, nous avons dit que Mlle Geneviève
n'y avait pas fait grande attention en l'absence de sa mère. Un soldat
de la garnison de Calais lui ayant inspiré un tendre attachement, ce
militaire l'avait fort distrait des devoirs de sa charge, et le petit
Rawdon avait failli, un beau jour, se noyer sur la plage de Calais, où
il s'était égaré faute de surveillance de la part de Mlle Geneviève.

Après quelque temps de séjour à Bruxelles, où les deux époux vécurent
au milieu du luxe et de l'abondance, ayant chevaux et voitures, et
donnant des dîners très-fins à leur hôtel, le colonel et sa femme
quittèrent cette ville pour fuir la calomnie qui s'y acharnait contre
eux comme à Paris, et ils y laissèrent, à ce que dit la chronique,
pour une somme assez considérable de dettes. Telle est donc la méthode
que les gens sans un sou de revenu ont à leur service pour réunir les
deux bouts à la fin de l'année.

De Bruxelles, le colonel se rendit à Londres avec sa femme. Ce fut là
surtout, dans leur maison de Curzon-Street, à May-fair, qu'ils
donnèrent le plus de preuves de leur habileté à mettre en pratique les
ressources ci-dessus mentionnées.



CHAPITRE V.

Continuation du même sujet.


Nous devons d'abord indiquer comme un des points les plus essentiels
le talent de se procurer un gîte sans débourser un sou de loyer. Vous
pouvez louer une maison meublée ou non meublée: si vous vous arrêtez à
ce dernier parti et que vous possédiez quelque crédit chez les
premiers fabricants de meubles et de tapis, vous pourrez avoir un
appartement décoré et meublé avec la dernière somptuosité, l'élégance
la plus recherchée, et d'après tous les caprices de votre goût; mais
en prenant l'appartement tout meublé vous aurez moins de tracas et
d'ennui. Crawley et sa femme usèrent de cette dernière méthode.

M. Bowls n'avait pas toujours eu chez Miss Crawley la haute direction
de la cave et de l'office, un autre avant lui avait joui de la
confiance de la demoiselle, c'était un garçon du nom de Raggles, né
sur les terres de Crawley-la-Reine et fils cadet de l'un des
jardiniers. Sa bonne conduite, sa taille avantageuse, son air grave
et la rondeur de ses mollets lui valurent un avancement rapide, et il
passa successivement du grade de desservant d'office à celui de valet
de pied, et de celui de valet de pied aux fonctions de sommelier en
chef. Après avoir été un certain nombre d'années à la tête de la
maison de miss Crawley, place excellente pour les gages, les profits
et les occasions d'épargne, il annonça l'intention d'épouser
l'ancienne cuisinière de miss Crawley qui exerçait alors avec un égal
succès la profession de blanchisseuse et celle de fruitière dans une
petite boutique du voisinage. La célébration clandestine de ce mariage
remontait déjà à plusieurs années lorsque la première nouvelle en
arriva aux oreilles de miss Crawley. La présence continuelle à la
cuisine d'un petit garçon et d'une petite fille de sept à huit ans
avait fini par éveiller l'attention de miss Briggs, qui avait été
reporter ses soupçons à sa maîtresse.

Lorsque M. Raggles eut quitté le poste qu'il remplissait auprès de
miss Crawley, il reporta toute sa sollicitude sur sa boutique et sur
ses légumes. Il ajouta encore aux objets de son débit des oeufs, de la
crème, du lait, du porc frais, se bornant à vendre modestement les
produits de la campagne, tandis que les autres sommeliers retirés
tenaient café et commerce de vins et liqueurs. Comme M. Raggles était
dans les meilleurs termes avec tous les sommeliers du voisinage et
leur faisait les honneurs de son arrière boutique, décorée avec tout
le luxe d'un boudoir, il trouvait facilement le moyen de placer son
lait, sa crème et ses oeufs auprès de ses confrères, et à la fin de
chaque année, en faisant son inventaire, il pouvait constater une
augmentation de bénéfices.

Au sein de cette existence modeste et paisible, il était parvenu, peu
à peu, à amasser quelque argent. Aussi, lorsque le joli logement de
garçon, situé au no 201, Curzon-Street May-fair fut mis aux enchères,
par suite du départ à l'étranger de l'honorable Frédéric Deuceace,
pour être vendu avec son riche mobilier provenant des premiers
artistes de Londres, nul autre, entendez-vous, nul autre que Charles
Raggles ne pouvait songer à se rendre adjudicataire de la maison et de
son ameublement. Il emprunta à la vérité, pour parfaire son petit
capital, de l'argent à un intérêt assez élevé, à un autre sommelier,
mais il paya la plus grosse part sur ses propres économies. Mistress
Raggles ressentit un certain orgueil, lorsqu'un beau jour elle
s'endormit dans un lit d'acajou sculpté, sous des rideaux de soie,
ayant en face d'elle une glace sur chevalet, et une garde-robe si
considérable, qu'il y aurait eu de quoi en habiller tous les Raggles
de la terre.

Leur intention n'était point de garder pour eux un si somptueux local;
Raggles n'avait acheté cette maison que pour la louer. Dès qu'un
locataire se présentait, il lui cédait aussitôt la place et se
retirait dans sa boutique de verdurier. Néanmoins, il ne manquait
jamais d'aller chaque jour à Curzon-Street pour donner un coup d'oeil
à sa maison, dont les fenêtres étaient garnies de géraniums, dont le
marteau était en bronze sculpté. Les laquais se montraient pleins de
déférence à son égard; le cuisinier prenait les légumes chez lui, et
l'appelait _monsieur_ gros comme le bras; et les locataires ne
pouvaient faire un pas, mander d'un plat à dîner, sans que Raggles le
sût aussitôt si la fantaisie lui en prenait.

C'était du reste un excellent homme et à la fois un heureux mortel. Sa
maison lui rapportait par an un fort joli revenu; il tenait à ce que
ses enfants eussent les meilleurs maîtres, et en conséquence il ne
marchandait point sur le prix. Charles était un des pensionnaires du
docteur Swishtail et la petite Mathilde allait chez miss Peckover,
Laurentinum-House.

Raggles avait un culte particulier pour tous les membres de la famille
Crawley. Cette famille n'avait-elle pas été pour lui l'origine de sa
vie d'aisance et de prospérité? En conséquence, il conservait dans son
arrière-boutique une silhouette de sa maîtresse et un dessin de la
maison du portier de Crawley-la-Reine, faite à l'encre de Chine, de la
main même de sa digne maîtresse. Le seul embellissement qu'il ait
apporté à sa maison de Curzon-Street était l'image de Crawley-la-Reine
au temps du baronnet Walpole Crawley. On voyait ce seigneur dans un
carrosse doré, tiré par six chevaux blancs, côtoyant un étang couvert
de cygnes et de barques remplies de dames à jupes bouffantes et de
musiciens en perruques poudrées. Dans l'opinion de Raggles, l'univers
entier n'avait pas à offrir un palais aussi magnifique, une famille
aussi digne de respect.

Le hasard voulut que la maison de Raggles fût à louer au moment où
Rawdon et sa femme revinrent à Londres. Le colonel connaissait à la
fois la maison et le propriétaire. Les rapports de ce dernier avec la
famille Crawley n'avaient jamais été interrompus, car Raggles venait
aider M. Bowls toutes les fois que miss Crawley recevait ses amis. Ce
brave homme fut enchanté de louer sa maison au colonel, et il s'offrit
même pour remplir les fonctions de sommelier les jours de réception.
Dans ces grandes occasions, mistress Raggles s'établissait à la
cuisine et y confectionnait des dîners auxquels la vieille miss
Crawley elle-même n'eût pas été indifférente. Voilà de quelle manière
Crawley s'y prit pour monter sa maison sans qu'il lui en coûtât un
sou. C'était sur Raggles que retombait le soin de payer les impôts et
les réparations, les intérêts de l'argent emprunté, la pension de ses
enfants, la nourriture des siens et même quelquefois celle du colonel
Crawley; le lot du pauvre diable était de se voir ruiné de fond en
comble par le marché qu'il venait de conclure, de voir ses enfants
jetés sur la paille et lui-même enfermé dans la prison pour dettes. Il
faut bien toujours que quelqu'un finisse par payer pour les
industriels qui savent vivre sans un sou de revenu, et le hasard avait
désigné le malheureux Raggles pour suppléer aux fonds qui manquaient à
l'appel dans la bourse du colonel Crawley.

Rawdon et sa femme donnèrent généreusement leur pratique aux anciens
fournisseurs de miss Crawley qui vinrent leur faire offre de services.
Les plus pauvres étaient les plus exacts. Tous les samedis, la
blanchisseuse arrivait avec sa charrette pour rendre le linge à la
maîtresse du logis, et en échange elle ne recevait jamais d'argent; on
la remettait toujours à la semaine suivante. M. Raggles lui-même ne se
lassait point de fournir les légumes. La note pour la bière de cuisine
à l'estaminet de la Gloire restera comme une curiosité parmi les
choses de ce genre. La plus grosse partie des gages était due à tous
les domestiques, et ils se trouvaient par là intéressés au maintien de
la maison. En somme, on ne payait personne, pas plus le serrurier qui
ouvrait les portes que le vitrier qui remettait les carreaux, que le
carrossier qui louait la voiture, que le cocher qui la conduisait, que
le boucher qui fournissait les gigots de mouton, que le charbonnier
qui envoyait de quoi les rôtir, que le cuisinier qui les accommodait,
que les domestiques qui les mangeaient, et en cela, soyez-en sûr, on
faisait comme beaucoup de gens qui savent mener grand train sans avoir
un sou de revenu.

Dans une petite ville, de semblables faits ne se passent point sans
être remarqués. On sait la quantité de lait que le voisin prend tous
les matins, combien de livres de viande ou de pièces de volaille
entrent chez lui pour son dîner, tandis que dans Curzon-Street les nos
200 et 202 ne savaient très-certainement pas ce qui se passait dans la
maison qui les séparait. Les domestiques se faisaient leur confidences
par les fenêtres de la cuisine; mais Crawley, sa femme et ses amis ne
s'en doutaient seulement pas, et lorsque vous alliez au 201, vous y
trouviez toujours bon accueil, aimable sourire, excellent dîner, à
quoi s'ajoutait comme complément une amicale poignée de main de l'hôte
et de l'hôtesse, sans distinction de personnes.

À les voir mener cette luxueuse existence, on eût dit qu'ils avaient
au moins 3 ou 4.000 livres sterling de rente; s'ils ne les avaient pas
en espèces sonnantes, ils les avaient assurément par la manière dont
ils savaient se faire servir. Ils ne payaient pas, dit-on, leur
mouton, mais ils en avaient toujours sur leur table. La note de leur
marchand de vin n'était pas acquittée, qu'en savons nous? nulle part
on ne buvait de meilleur bordeaux que chez Rawdon; nulle part on ne
servait de dîners aussi fins et aussi délicats. Ses salons, dans leur
simplicité même, étaient les plus coquets que l'on pût imaginer; et
mille petites fantaisies que Rebecca avait rapportées de Paris
ajoutaient beaucoup à leur élégance. Lorsque, assise à son piano, la
maîtresse de céans en tirait les notes frémissantes dont elle
accompagnait les accents voluptueux de sa voix, chaque invité, cédant
à l'illusion, se croyait pour un moment ravi dans quelque petit
paradis, et s'avouait à lui-même que si le mari était une brute, la
femme du moins était charmante et les dîners du meilleur goût.

Rebecca, par son esprit, par sa grâce, par son adresse avait réussi à
se mettre en vogue dans une certaine classe de la société de Londres.
On pouvait voir à sa porte de très-modestes voitures d'où il sortait
de très-grands personnages. Son équipage au parc était toujours
entouré des élégants les plus à la mode. À l'Opéra, c'était une
succession de visites dans sa petite loge de seconde galerie; mais,
aveu pénible à faire, les dames tournaient le dos et fermaient leur
porte à la petite aventurière.

Les femmes dont mistress Crawley avait fait la connaissance sur le
continent, non-seulement n'allaient point lui rendre visite, mais
affectaient encore de ne pas la voir toutes les fois qu'elles se
croisaient avec elle. C'était vraiment chose curieuse que le peu de
temps qu'il avait fallu à toutes ces grandes dames pour l'oublier, et
Rebecca en recevait chaque jour des preuves qui ne devaient pas la
flatter infiniment. Lady Bareacres se trouvant un soir en même temps
qu'elle dans le vestibule de l'Opéra, rappela ses filles à ses côtés,
comme si le contact de mistress Crawley eût eu quelque chose d'impur
et de contagieux, puis, battant d'un ou deux pas en retraite, elle se
porta à l'avancée, et lança sur son ennemi des regards flamboyants.
Mais pour faire perdre contenance à Rebecca, il fallait des regards
plus flamboyants encore que ceux que pouvaient lancer les yeux éteints
de cette vieille et glaciale lady. Une autre grande dame, lady de La
Mole, qui plus de vingt fois, à Bruxelles, avait été se promener à
cheval avec Becky, n'eut pas l'air de la voir lorsqu'elle la rencontra
à Hyde-Park, dans sa voiture découverte. Enfin, mistress Blenkinsop,
la femme du banquier, lui tournait le dos à l'église; car, hâtons-nous
de le dire, Becky allait maintenant très-régulièrement à l'église.
C'était un spectacle fort édifiant de la voir arriver bras dessus bras
dessous avec Rawdon, qui portait les deux livres de prières dorés sur
tranches, et assister à la cérémonie avec un air plein de gravité et
de componction.

Rawdon ressentait très-vivement les injures adressées à sa femme, et,
dans les accès de mauvaise humeur et d'emportement qu'il en concevait,
il ne parlait rien moins que de provoquer en duel les maris et les
frères de toutes ces impertinentes qui n'avaient pas pour Rebecca les
égards convenables. Ce n'était qu'à force de prières et par les
exhortations les plus pressantes, que celle-ci parvenait à le contenir
dans les bornes de la modération.

«Voulez-vous donc faire ma place dans ce monde à coups de pistolet?
lui disait-elle en plaisantant; je ne suis, après tout, qu'une pauvre
gouvernante, et vous un pauvre diable auquel ses dettes, sa passion
pour les dés et ses autres imperfections ont donné le plus vilain
vernis. Patience, nous aurons un jour autant d'amis que nous en
voudrons; mais, en attendant, calmez-vous, et écoutez les avis de
celle en qui vous avez confiance. Quand nous avons appris que votre
tante avait laissé tout son bien à Pitt et à sa femme, vous
rappelez-vous dans quelle fureur vous êtes entré? Pour un peu vous
l'auriez dit à tout Paris, et si je n'avais pas été là pour calmer la
fougue de vos emportements, Dieu sait où vous en seriez maintenant! À
la prison pour dettes de Sainte-Pélagie, peut-être. Au lieu de cela,
vous voilà à Londres, dans une maison très-confortable où il ne vous
manque aucune de vos aises, et cependant vous pensiez alors que vous
alliez partir pour assommer votre frère, ni plus ni moins que Caïn.
Convenez-en, vous auriez été trop loin, si vous aviez suivi les
transports de votre colère; toutes vos fureurs auraient été
impuissantes à vous rendre l'argent de votre tante, et croyez-m'en, il
nous sera bien plus profitable de nous tenir dans de bons termes avec
votre frère que de nous mettre en hostilités avec lui comme ces
imbéciles du presbytère. Quand votre père n'y sera plus,
Crawley-la-Reine nous deviendra un séjour fort agréable pour passer la
saison d'hiver. Si d'ici là nous sommes ruinés, on fera de vous un
écuyer tranchant et un premier piqueur, et moi je deviendrai la
gouvernante des enfants de lady Jane. Mais ruinés! allons donc! Avant
de voir pareille chose vous aurez attrapé quelque bonne place; ou bien
la mort, emportant Pitt et son petit garçon, aura fait de vous un
baronnet et de moi une milady. Tant qu'il y a de la vie il y a de
l'espoir, mon très-cher, et je ne désespère pas de vous assurer un
avenir. Qui s'est chargé, dites-moi, de vendre vos chevaux, de payer
vos dettes?»

Rawdon, obligé de reconnaître que si ses affaires avaient tourné à
bien, c'était à sa femme qu'il le devait, s'empressa de s'en remettre
encore à elle du soin de sa conduite.

Lorsque miss Crawley eut dit adieu à ce monde, et que son argent, si
vivement disputé de son vivant par tous ses collatéraux, fut enfin
devenu le partage de M. Pitt, Bute Crawley, qui ne recevait que cinq
mille livres au lieu des vingt mille qu'il espérait, entra dans une
violente colère à propos de ce qu'il regardait comme une spoliation,
et ne se gêna point pour dire à son neveu, avec une grande brutalité
d'expression, tout ce qu'il pensait à cet égard. La querelle
s'aigrissant de plus en plus, avait fini par aboutir à une rupture
complète.

Rawdon Crawley, au contraire, dont la part se trouvait restreinte à
cent livres, avait tenu une conduite tout opposée, bien capable de
surprendre son frère et de charmer sa belle-soeur qui nourrissait les
dispositions les plus affectueuses à l'égard de toute la famille de
son mari. Il écrivit de Paris à M. Pitt une lettre où respirait la
franchise et la bonne humeur.

Il savait bien, disait-il, que son mariage lui avait aliéné les
faveurs de sa tante, et sans chercher à dissimuler qu'il eût été bien
aise de la voir se relâcher un peu de ses rigueurs à son endroit, il
se consolait en voyant que cet argent restait du moins dans cette
branche de la famille, et il en félicitait sincèrement son frère. Il
le priait de le rappeler au bon souvenir de sa belle-soeur dont il
réclamait la bienveillance pour mistress Crawley; la lettre se
terminait par quelques lignes de la main de Rebecca pour M. Pitt. Elle
joignait ses compliments à ceux de son mari; elle ne pouvait oublier
quelle bienveillance elle avait rencontrée auprès de M. Crawley, alors
que, pauvre orpheline, délaissée, elle était tout simplement
l'institutrice de ses petites soeurs, pour lesquelles elle conservait
toujours la plus tendre affection. Elle lui souhaitait toutes les
joies de l'intérieur, et le priait de vouloir bien offrir pour elle
ses amitiés à lady Jane, sur la bonté de laquelle les éloges ne
tarissaient pas. Elle espérait qu'un jour enfin elle pourrait
présenter son petit garçon à son oncle et à sa tante et elle réclamait
en sa faveur leur bienveillance et leur appui.

Pitt Crawley fit un excellent accueil à cette lettre. Jamais miss
Crawley n'avait si bien reçu ces chefs-d'oeuvre produits par la
combinaison du style de Rebecca et de la main de Rawdon. Quant à lady
Jane, elle en fut si charmée qu'elle engageait déjà son mari à
partager sans retard l'héritage de sa tante en deux parts égales, dont
l'une serait pour son frère.

À la grande surprise de la jeune femme, Pitt n'accéda point à ses
désirs et garda pour lui les trente mille livres. Mais, en revanche,
il écrivit à Rawdon qu'il aurait plaisir à lui donner une poignée de
main quand il se déciderait à faire le voyage d'Angleterre. Il
remercia mistress Crawley de la bonne opinion qu'elle avait de Jane et
de lui, et promit de la manière la plus aimable de ne laisser échapper
aucune occasion d'être utile au petit bambin.

Ainsi donc la réconciliation était complète et l'entente cordiale
régnait entre les deux frères. Lorsque Rebecca vint à Londres, Pitt et
sa femme en étaient partis. Plus d'une fois elle se rendit à Park-Lane
pour voir s'ils avaient pris possession de la maison de miss Crawley;
mais les nouveaux héritiers n'y avaient encore fait aucune apparition.
Raggles seul put lui fournir les renseignements suivants: les
domestiques de miss Crawley avaient été congédiés après avoir reçu
d'honnêtes gratifications; M. Pitt ne s'était montré à Londres qu'une
seule fois, où il était venu passer quelques jours pour arranger ses
affaires avec les hommes de loi; il avait vendu tous les romans
français de miss Crawley à un libraire de Bond-Street.

Becky avait bien ses raisons pour s'enquérir ainsi et attendre
impatiemment la venue de sa nouvelle parente.

«Quand lady Jane sera arrivée, se disait-elle dans son for intérieur,
elle répondra de moi auprès de la société de Londres; et quant aux
femmes, bah! les femmes courront après moi quand elles me verront
recherchée par les hommes.»

       *       *       *       *       *

Dans une certaine position, il est un objet aussi indispensable à une
femme que sa voiture ou son bouquet, c'est une compagne. J'ai toujours
admiré la sensibilité excessive de ces affectueuses créatures qui ne
sauraient se passer de concentrer toutes leurs tendresses sur un objet
de leur sexe doué d'une laideur raisonnable. Chez ces natures
privilégiées, le principe aimant est si développé qu'elles ont
toujours besoin d'avoir auprès d'elle un être sur lequel elles
puissent répandre cet excédant d'amour; aussi vous ne verrez jamais
une de ces femmes paraître en public sans traîner après elle cette
compagne nécessaire en robe fanée et reteinte, et toujours placée sur
le second plan.

«Rawdon, disait Becky à une heure fort avancée de la nuit, devant un
cercle d'hommes rangés autour d'un feu pétillant, car les hommes
venaient chez elle finir leur nuit et trouvaient des glaces et du café
provenant, ne vous en déplaise, des meilleures maisons de Londres,
Rawdon, il me faut un chien de berger.

--Un quoi? dit Rawdon de la table de jeu où il faisait sa partie.

--Un chien de berger! dit le jeune lord Southdown, ma chère mistress
Crawley, voilà une singulière idée. Pourquoi n'auriez-vous pas plutôt
un chien danois? J'en sais un en vérité qui est bien aussi grand
qu'une girafe, et on pourrait presque l'atteler à votre voiture; ou
bien encore un lévrier d'Égypte, qu'en dites-vous? J'en tiens un à
votre disposition si vous en voulez; prenez, si vous aimez mieux, un
de ces petits carlins, qui entreraient dans la tabatière de lord
Steyne? J'ai vu à Bayswater un homme qui en offrait un au nez duquel
vous auriez pu.... Je marque le roi et je joue.... au nez duquel vous
auriez pu accrocher votre chapeau.

--Je marque la levée, dit Rawdon avec gravité.

Il ne s'occupait d'ordinaire que de son jeu et ne se mêlait à la
conversation que lorsqu'on y parlait de chevaux ou de paris.

--Que voulez-vous donc faire d'un chien de berger? continua d'un ton
enjoué le jeune Southdown.

--Je parle au figuré, dit Becky en riant et en jetant un coup d'oeil à
lord Steyne.

--Nous expliquerez-vous cette énigme? fit à son tour Sa Seigneurie?

--Il me faut un chien pour me préserver des loups ravisseurs continua
Rebecca; j'ai besoin de compagnie.

--Pauvre innocente brebis; il ne vous manquait que cela,» dit alors le
marquis avec une contraction de mâchoire et une affreuse grimace qui
était chez lui l'expression du rire, et, en même temps, il faisait à
Rebecca des yeux en coulisses.

Le vieux lord Steyne était debout près de la cheminée à savourer son
café; une flamme claire et brillante répandait dans la pièce une douce
et agréable chaleur. Une douzaine de bougies disposées sur la cheminée
dans des candélabres en porcelaine et bronze, illuminaient d'un vif
éclat la figure de Becky, étendue sur un sofa couvert d'une riche
étoffe. Becky portait une robe rose, et l'on eût dit une fleur
rafraîchie par la rosée du matin. La transparence de son écharpe de
tulle flottant comme une vapeur autour de son cou, laissait entrevoir
ses bras et ses épaules d'une blancheur éblouissante; ses cheveux
descendaient en boucles derrière ses oreilles, et son pied mignon
s'échappait avec coquetterie des plis d'une robe de soie dans tout le
lustre de sa nouveauté. C'était le plus joli pied, la plus jolie
chaussure, le plus joli bas de soie que l'on pût trouver dans le monde
entier.

Les bougies éclairaient aussi le crâne luisant de lord Steyne, que
garnissait une frange demi-circulaire de cheveux rouges. Il avait des
sourcils touffus et épais, des petits yeux injectés de sang et
encadrés de rides. Sa mâchoire inférieure avançait d'une manière
formidable, et quand il voulait rire il mettait à découvert deux
rangées de crocs qui donnaient un aspect farouche aux contractions de
sa figure. Il avait dîné ce jour-là à la table royale, et portait sa
jarretière et son ruban. Sa Seigneurie avait la taille petite,
l'encolure assez large et les jambes en cerceau; il paraissait
très-fier de la petitesse de son pied et de la finesse de sa cheville,
et caressait sans cesse le genou qui portait sa jarretière.

«Le berger ne suffit donc pas, dit le noble lord, pour défendre son
tendre agneau?

--Le berger aime trop les cartes et le club, répondit Rebecca en
riant.

--Voilà un Corydon de moeurs fort déréglées, reprit milord, et bien
peu fait pour tenir la houlette.

--Je marque trois contre vous deux, dit Rawdon à la table de jeu.

--Regardez notre Mélibée, murmura le marquis en ricanant, n'est-il pas
occupé d'une façon très-pastorale? il est en ce moment à tondre un
mouton du Southdown, une espèce de mouton bien innocent, n'est-ce pas?
Mais, ma foi, c'est une fort belle toison.

--Milord s'y connaît en fait de toison,» dit Rebecca en lui lançant un
regard méprisant et sarcastique, car milord est chevalier de l'ordre.

Milord portait en effet à son cou le collier de la Toison d'or,
présent qui lui venait des princes d'Espagne nouvellement rétablis sur
le trône.

La jeunesse de lord Steyne avait été célèbre par ses intrigues
amoureuses et ses gains au jeu. Il était resté deux jours et deux
nuits de suite à jouer contre M. Fox. Il avait gagné de l'argent aux
plus augustes personnages du royaume. Il devait, disait-on, son
marquisat à un coup de dés. Aussi n'était-il pas bien aise lorsqu'on
faisait allusion à ses fredaines passées. Rebecca avait donc provoqué
l'orage et le voyait s'amonceler sous l'épais sourcil de milord.

Elle quitta la sofa, alla le débarrasser de sa tasse à café et le
gratifia de son sourire le plus gracieux.

«Oui, reprit-elle, je veux un chien de garde; mais, soyez tranquille,
il n'aboiera pas après vous.»

Passant alors dans l'autre pièce, elle s'assit devant le piano et se
mit à chanter une romance française d'une voix si émue et si
caressante, que le noble lord, apprivoisé par la musique, ne tarda pas
à aller la rejoindre, et, placé derrière elle, marqua les mouvements
avec la tête.

Rawdon et son ami continuèrent à jouer à l'écarté jusqu'au moment où
ils en eurent assez. Le colonel gagnait; mais quelque considérables et
fréquents que fussent ses gains, ces soirées, qui revenaient plusieurs
fois par semaine, ne laissaient pas que d'ennuyer à la longue
l'ex-dragon, qui, ne comprenant pas un mot à ce feu roulant de
plaisanteries, traits couverts et allusions échangées dans ce cercle
où sa femme régnait par son esprit et l'admiration qu'elle inspirait,
se voyait réduit la plupart du temps à se tenir immobile sur sa chaise
et silencieux comme une statue.

«Comment se porte le mari de mistress Crawley?» tel était d'ordinaire
le bonjour dont le saluait lord Steyne.

Telle était en effet sa profession reconnue dans le monde. Rawdon
n'était plus le colonel Crawley, il était le mari de mistress Crawley.

Quant au petit Rawdon, si nous n'en avons rien dit depuis longtemps,
c'est qu'il restait caché dans une mansarde située sous les combles de
la maison, ou bien vivant à la cuisine au milieu des domestiques, sans
que sa mère s'en souciât le moins du monde. Tout le temps que la bonne
française resta au service de mistress Crawley, il passait ses
journées avec elle; et quand elle partit, le petit garçon poussa de
tels hurlements dans sa chambre déserte, qu'une bonne qui couchait
dans une pièce voisine alla le prendre, le mit dans son lit et parvint
ainsi à le consoler.

Rebecca, milord Steyne et une ou deux autres personnes se trouvaient
dans le salon à prendre le thé au retour de l'Opéra, lorsque les cris
aigus du pauvre marmot firent retentir toute la maison.

«C'est mon petit chérubin qui pleure sa nourrice, dit mistress
Crawley, sans se déranger aucunement pour aller voir ce qu'avait
l'enfant.

--Et vous êtes si bonne mère que vous ne voulez pas le voir pleurer,
dit lord Steyne d'un ton railleur.

--Bah! répliqua mistress Crawley en rougissant légèrement, quand il
sera las de pleurer il se décidera à dormir.»

Puis on se remit à causer de la représentation de l'Opéra.

Rawdon s'était esquivé un moment pour connaître la cause du chagrin de
son fils, et il rejoignit bientôt la compagnie lorsqu'il eut vu
l'enfant entre les mains de l'honnête Dolly qui s'efforçait de le
consoler.

Le cabinet de toilette du colonel était situé dans les hautes régions
de la maison; c'était là qu'avaient lieu les entrevues intimes du père
et du fils; c'était là qu'ils se voyaient tout à leur aise et sans
témoins; tandis que Rawdon père se faisait la barbe, Rawdon fils,
assis sur une malle, suivait les détails de cette opération avec un
plaisir toujours croissant. La plus parfaite intelligence régnait
entre eux; le père apportait au fils quelques friandises du dessert
qu'il cachait dans un certain étui à épaulettes où l'enfant savait
fort bien les retrouver, et c'étaient des bonds et des cris de joie à
la découverte de chaque trésor nouveau; mais le petit Rawdon était
obligé de modérer ses transports, car sa mère dormait à l'étage
inférieur et il ne fallait pas troubler son sommeil. Comme elle se
mettait au lit fort tard, elle ne se levait, par suite, que dans
l'après-midi.

Rawdon achetait pour son petit garçon des livres d'images et
remplissait sa chambre de joujoux. Les murailles étaient couvertes de
gravures collées par la main paternelle et payées par Rawdon argent
comptant. Quand il n'était pas de service au parc pour escorter
mistress Crawley, il prenait son garçon avec lui et faisait des
promenades qui duraient des heures entières. Le colonel mettait
l'enfant à cheval sur ses genoux, lui laissait tirer ses grandes
moustaches en guise de rênes, et la journée s'écoulait ainsi au milieu
de ces jeux et de ces gambades enfantines.

La chambre du jeune Rawdon était très-basse, et une fois, en prenant
l'enfant pour le faire sauter en l'air, le père lui heurta la tête
contre le plafond; le petit Rawdon avait alors cinq ans. M. Crawley
faillit presque laisser tomber son fils, tant il fut effrayé des
suites que pouvait avoir sa maladresse, et l'enfant, faisant une
grimace affreuse, se disposait à pousser les cris les plus
épouvantables que la violence du coup aurait du reste suffisamment
excusés, lorsque son père l'arrêta tout court en lui disant:

«Pour l'amour de Dieu, n'allez pas éveiller votre mère.»

L'enfant regarda aussitôt son père d'un air piteux et lamentable,
mordit ses lèvres, serra le poing, et on n'entendit pas même un
soupir s'échapper de son petit coeur. Rawdon raconta cette histoire au
club, à ses anciens camarades, à toute la ville.

«Ah! monsieur, si vous saviez, disait-il à tous ceux qu'il
rencontrait, c'est un fameux gaillard et rudement taillé que mon
garçon; il est d'une trempe solide! J'ai presque fait entrer la moitié
de sa tête dans le plafond, eh bien! il n'a pas crié de peur
d'éveiller sa mère.»

Une ou deux fois par semaine, cette excellente mère faisait son
ascension dans les lieux élevés où son mari passait la plus grande
partie de sa vie. On eût dit une poupée du _Magasin des modes_ sur
laquelle Prométhée aurait soufflé. Sur ses lèvres brillait toujours un
sourire caressant; les toilettes les plus fraîches, les écharpes, les
dentelles les plus précieuses, rehaussaient encore la souplesse de sa
taille et la vivacité de ses mouvements; ses gants et ses chaussures
faisaient aussi ressortir la finesse de sa main, la petitesse de son
pied; tous les jours c'était un chapeau nouveau, sur lequel les fleurs
semblaient renaître et s'épanouir, ou qu'ombrageaient des marabouts
d'un velouté aussi moelleux que la blanche corolle du camélia.

Elle faisait à son fils deux ou trois signes de tête plus propres à le
tenir à distance que capables de provoquer sa tendresse; le jeune
Rawdon, tout frappé de cette merveilleuse apparition, interrompait son
dîner ou quittait ses soldats de carton pour la contempler à son aise.
Quand elle avait quitté la chambre, il restait après elle une odeur de
rose, une espèce de parfum céleste qui indiquait le passage d'une
divinité. Aux yeux de son fils, elle était une créature surnaturelle,
bien supérieure à son père, bien supérieure à toutes les autres
personnes qui l'approchaient, et à laquelle il fallait offrir à une
certaine distance ses adorations et son encens. Lorsqu'il allait en
voiture avec elle, il éprouvait comme une sorte de terreur religieuse,
et toute la promenade se passait pour lui à regarder avec des yeux
béants la fée si merveilleusement habillée qu'il avait en face de lui.

De beaux messieurs sur des chevaux fringants s'approchaient pour
échanger avec elle un sourire et quelques paroles. Ses yeux avaient un
éclair pour chacun d'eux; tandis que sa main leur envoyait au passage
de gracieux saluts. Pour sortir avec elle, l'enfant mettait son habit
rouge tout neuf; sa vieille jaquette couleur foncée était bonne pour
rester à la maison. Parfois, en son absence, tandis que Dolly faisait
le ménage, le petit Rawdon s'avançait dans la chambre à coucher de sa
mère. C'était pour lui comme une demeure céleste, un séjour mystérieux
où se réunissaient toutes les splendeurs et toutes les merveilles. La
garde-robe offrait à ses regards ébahis des robes roses, bleues et à
plusieurs reflets. Il restait dans le ravissement en face de cet écrin
en bois de rose doublé d'argent, devant cette main de bronze couverte
de bagues étincelantes; un autre objet encore attirait son attention,
c'était une glace sur chevalet, véritable chef-d'oeuvre, dans laquelle
il voyait tout juste sa petite figure étonnée et l'image de Dolly,
chose bien singulière, qui, tout en paraissant suspendue au plafond,
continuait à retourner et à battre les oreillers et le traversin.
Pauvre petit être négligé! le nom d'une mère est comme celui de Dieu
sur les lèvres et dans le coeur de ces innocentes créatures, et cet
enfant n'adorait sous ce nom qu'un marbre froid et insensible!

Rawdon Crawley, tout en n'ayant pas du reste une nature d'élite,
possédait un certain fond de tendances affectueuses; il savait encore
trouver dans son coeur assez d'amour pour chérir tendrement sa femme
et son fils. Il aimait avec passion le petit Rawdon; Rebecca, bien
qu'elle s'en fût aperçue, n'en disait rien à son mari: ce n'est pas
qu'elle lui en voulût pour cela, oh! nullement, elle avait un si bon
caractère! elle n'en conçut seulement que plus de mépris à son
endroit. Le colonel rougissait devant sa femme de cette tendresse
paternelle, la lui dissimulant autant qu'il le pouvait, et ne se
livrant à ses transports qu'autant qu'il était tout seul avec son
fils.

D'ordinaire il allait faire avec lui une visite matinale à l'écurie ou
bien une promenade au parc. Le jeune lord Southdown, un coeur d'or qui
aurait pour un peu donné le chapeau qu'il avait sur la tête, et dont
la principale occupation en ce monde était d'acheter mille petites
bagatelles pour les donner ensuite, avait fait cadeau au petit Rawdon
d'un poney gros comme le poing, et sur ce coursier en miniature,
l'enfant allait caracoler dans le parc, suivi de son père, qui ne le
quittait point. Le colonel aimait à aller revoir son ancienne caserne
et ses anciens camarades de Knightbridge. Parfois il se prenait à
regretter sa vie de garçon. Les vieux soldats étaient bien aises de
revoir leur ancien officier et de faire sauter dans leurs bras _leur
petit colonel_. C'était une fête pour le colonel Crawley d'aller dîner
à la caserne avec ses camarades.

«Au diable! disait-il parfois, je ne suis pas assez fin pour elle, je
le sais bien.... Et puis il ajoutait: Ma femme ne s'apercevra même pas
de mon absence.»

Il avait bien raison, son absence passait inaperçue.

Rebecca, du reste, ne boudait point son mari; bien au contraire, elle
lui faisait toujours bonne figure. Elle poussait même les égards
jusqu'à lui dissimuler le dédain qu'elle avait pour lui; peut-être
l'aimait-elle mieux ainsi, lourd et bête, que s'il avait eu plus
d'esprit. De cette façon au moins elle pouvait le prendre pour son
domestique de confiance, son maître d'hôtel. Il faisait ses
commissions, exécutait ses ordres sans la questionner, l'accompagnait
dans ses promenades en voiture, sans faire jamais la moindre
objection. Après l'avoir conduite à l'Opéra, il allait se délasser à
son club pendant la représentation, et était fort exact à venir la
reprendre au sortir du spectacle. La seule chose qu'il aurait voulue,
c'eût été de lui voir un peu plus de tendresse pour son fils; mais
enfin il avait fini par prendre son parti sur ce sujet.

«Le diable m'emporte, disait-il, elle sait mieux que moi à quoi s'en
tenir, car pour moi je n'y entends rien.»

En effet, il n'est pas besoin d'une haute portée d'esprit pour gagner
aux cartes et au billard, et hors de là Rawdon n'avait aucune espèce
de prétention.

Lorsqu'enfin arriva à Rebecca le chien de berger qu'elle avait
demandé, les fonctions de Rawdon furent singulièrement allégées par la
présence de ce nouvel auxiliaire. Sa femme le poussait souvent à dîner
dehors et le dispensait de venir la rechercher à l'Opéra.

«Vous ferez bien de ne pas rester ce soir à la maison, mon cher, lui
disait-elle; vous y dormiriez d'ennui. Il viendra des hommes que vous
ne pouvez sentir. Je ne les aurais point engagés s'il n'y avait là une
question d'avenir pour vous; et maintenant que j'ai un chien de
berger, je n'ai pas peur de me trouver seule.

--Un chien de berger, un porte-respect, Becky Sharp avec un
porte-respect, voilà une bonne plaisanterie,» pensait mistress Crawley
en elle-même.

Le fait est que c'était, selon elle, une bonne plaisanterie qui
excitait au plus haut point sa gaieté et sa belle humeur.

Un dimanche matin, où Rawdon Crawley faisait sa promenade ordinaire
avec le petit Rawdon sur le poney, le colonel rencontra Clink, de son
régiment, en train de causer avec un vieux monsieur qui tenait dans
ses bras un enfant de l'âge du petit Rawdon. Le bambin avait saisi la
médaille de Waterloo que portait le caporal et paraissait l'examiner
avec un très grand plaisir.

«Bonjour, mon colonel, dit Clink en réponse au bonjour de Crawley.
Voici un jeune conscrit de l'âge de notre petit colonel, continua le
caporal.

--Son père était aussi à Waterloo, dit le vieux monsieur qui portait
l'enfant, n'est-ce pas Georgy?»

En même temps Georgy et l'autre enfant s'examinaient l'un l'autre avec
cet air solennel et scrutateur si familier aux enfants qui se trouvent
en présence d'un visage nouveau.

«Et dans un régiment de ligne, ajouta Clink d'un air de suffisance.

--Il était capitaine dans le ***, continua le vieux monsieur avec
emphase. Le capitaine George Osborne, monsieur, vous le connaissez
peut-être. Il est mort sur le champ d'honneur, monsieur, en combattant
l'usurpateur.»

La figure du colonel Crawley devint alors toute rouge.

«Je le connaissais parfaitement, monsieur, reprit-il alors, et sa
femme, sa chère femme, comment va-t-elle, monsieur?

--C'est ma fille, monsieur,» reprit le vieillard en déposant à terre
le petit garçon et tirant avec un geste majestueux une carte de son
portefeuille il la présenta au colonel. On y lisait l'indication
suivante:

                         M. SEDLEY

      Seul et unique agent de la compagnie du Diamant-Noir,
         pour l'exploitation des charbons incombustibles.

  S'adresser: Bunker's Wharf Thames street et Anna Maria Cottages,
                    sur la route de Fulham.

Pendant ce temps, le petit Georgy s'était approché du cheval et le
regardait de fort près.

«Voulez-vous monter dessus, lui dit le petit Rawdon qui était alors en
selle.

--Oui,» dit Georgy.

Le colonel, qui, à la suite des explications précédentes, se sentait
pris d'un certain intérêt pour cet enfant, le souleva de terre et le
plaça sur le poney, derrière le jeune Rawdon.

«Serrez bien, Georgy, lui dit-il; prenez bien mon petit garçon par le
milieu du corps; il s'appelle Rawdon.»

Les deux enfants partirent d'un éclat de rire.

«On aurait beau chercher partout, dit alors l'excellent caporal, on ne
trouverait pas deux plus jolies têtes.»

En même temps le colonel, le caporal et le vieux Sedley, avec son
parapluie sous le bras, commencèrent à marcher à côté des enfants.



CHAPITRE VI.

Une famille dans la gêne.


Suivons le petit George Osborne qui dirige sa promenade à cheval du
côté de Fulham; une fois arrivés dans ce faubourg de Londres, faisons
une halte pour nous informer des personnes de notre connaissance que
nous y avons laissées. Qu'est devenue mistress Amélia depuis le
terrible coup qui la frappa à Waterloo? Est-elle encore vivante,
est-elle consolée? Qu'est devenu le major Dobbin dont le cabriolet
était toujours en route pour aller chez elle? Trouverons-nous là des
nouvelles du collecteur de Boggley Wollah?

Quelques mots suffiront pour nous mettre au courant de ce qui concerne
ce dernier: le gros Joseph Sedley était retourné dans les Indes peu
après sa fuite de Bruxelles; soit que le temps de son congé fût fini,
soit qu'il craignit de rencontrer quelques-uns des témoins de son
héroïsme dans les journées de Waterloo. Toujours est-il qu'il repartit
pour le Bengale peu après l'installation de Napoléon à Sainte-Hélène
et qu'il y rendit visite en passant à l'ex-empereur. À en juger par ce
que disait M. Sedley à bord de son navire, on aurait pu supposer que
ce n'était point la première fois qu'il se trouvait en face de
l'aventurier corse et que, pour le moins, ce belliqueux enfant
d'Albion avait pris par la barbe le général français à l'affaire du
Mont-Saint-Jean. Il savait mille anecdotes sur ce fameux engagement,
indiquait la position stratégique des divers régiments, et détaillait
les pertes subies par chacun d'eux. À l'entendre, on aurait pu croire
qu'il avait contribué pour sa large part à cette mémorable victoire,
qu'il avait accompagné l'armée dans ses évolutions périlleuses, et, au
fort de la mêlée, porté les dépêches du duc de Wellington. Il savait
mot pour mot, et minute par minute, tout ce que le duc avait fait ou
dit dans le cours de la glorieuse journée de Waterloo, et paraissait
tellement au courant des faits et gestes de Sa Grâce qu'il était
impossible de douter un seul instant qu'il n'eût passé toute sa
journée à côté du vainqueur. Si son nom ne se trouvait point dans les
listes que donnèrent les journaux à l'occasion de cette bataille,
c'est qu'il ne figurait point sur les cadres de l'armée. Peut-être
avait-il fini par se persuader, mieux encore qu'à ses auditeurs, que
les lignes anglaises lui devaient la plus grande part de leur succès.
Il n'en est pas moins certain qu'il fit aussi très-grande sensation à
Calcutta, et que, pendant tout le reste de son séjour au Bengale, il
ne fut plus désigné que sous l'appellation honorifique de
Waterloo-Sedley.

Les billets qu'il avait souscrits pour solde des deux chevaux furent
payés sans la moindre difficulté de sa part et de celle de ses agents.
On ne l'entendit jamais rien dire sur ce marché, et quant au sort de
ces malheureux quadrupèdes, on n'a aucune donnée bien positive sur la
manière dont il s'en débarrassa, ainsi que d'Isidore, le domestique
belge qu'on avait vu vendre un cheval gris fort semblable à celui que
Jos montait quelquefois à Valenciennes pendant l'automne de 1815.

Les agents de Jos avaient ordre de payer chaque année à ses parents
une pension de cent vingt livres sterling. C'était là, pour ces deux
vieillards, leur principal moyen d'existence, car les spéculations
auxquelles se livrait M. Sedley depuis sa banqueroute n'étaient point
de nature à rétablir la fortune délabrée du vieil agent de change. Il
essaya tour à tour de se faire marchand de vins, de charbon et
commissionnaire pour les loteries, etc., etc.... À chaque nouveau
commerce dont il tentait les chances, il envoyait des prospectus à
ses amis, faisait mettre une nouvelle plaque de cuivre sur sa porte,
et parlait avec emphase de ses espérances de reconquérir son ancien
état d'opulence et de prospérité. Mais la fortune ne revient jamais à
ceux qu'elle a une fois brisés et renversés. Il avait vu tous ses amis
l'abandonner l'un après l'autre pour se soustraire à de nouvelles
offres de charbon incombustible et d'autres denrées qui leur coûtaient
assez cher. Sa femme seule, à force de le voir partir chaque matin
clopin-clopant pour aller faire la bourse à la Cité, conservait seule
encore quelques illusions sur les résultats de ses opérations
commerciales.

Le soir, c'était à grand'peine que, traînant la jambe, il regagnait
son humble toit. La soirée se passait pour lui dans une mauvaise
petite taverne où, devant un auditoire attentif, il faisait la
répartition des deniers de l'Angleterre, absolument comme s'ils
eussent été à sa libre disposition. C'était merveille de l'entendre
parler de millions, d'affaires de Bourse et d'escompte, la bouche
toujours pleine du nom de Rothschild. Il parlait de si grosses sommes,
que les principaux habitués de la taverne, l'apothicaire,
l'entrepreneur des pompes funèbres, le charpentier, le clerc de la
paroisse, et M Clapp, notre vieille connaissance, se sentaient saisis
de respect pour son éloquence et ses capacités financières.

«Autrefois, monsieur, ne manquait-il pas de dire à tous les nouveaux
visiteurs du café, j'étais dans une brillante position; mon fils,
monsieur, est, à l'heure qu'il est le plus important magistrat de
Rangoon à la présidence du Bengale, il est appointé à quatre mille
roupies par mois. Ma fille, si elle le voulait, serait femme d'un
colonel. Je pourrais tirer, s'il m'en prenait fantaisie, un billet de
deux mille livres sur mon fils, le premier magistrat de Rangoon, et le
premier banquier de Londres me l'escompterait argent sur table; mais,
monsieur, les Sedley ont toujours eu le sentiment de leur dignité.»

Ne vous moquez point, ami lecteur, car il pourrait vous arriver
quelque beau matin de vous trouver en pareille situation. Combien ne
voyons-nous pas de nos amis rouler ainsi autour de nous dans l'abîme.
La chance peut nous abandonner, nos facultés nous trahir; nous pouvons
voir notre place enlevée par de plus jeunes et de plus vigoureux
champions; et quand le tourbillon nous aura jetés sur le bord de la
route, comme ces débris échoués sur la plage, les passants
continueront leur chemin sans jeter un regard de commisération, ou, ce
qui est pis encore, viendront nous tendre dédaigneusement un doigt et
prendre à notre égard des airs protecteurs. Puis, derrière nous, nous
entendrons nos amis murmurer à demi-voix:

«C'est un pauvre diable que ses imprudences et ses folles entreprises
ont réduit à l'état que vous voyez.»

Mais du reste consolez-vous à la pensée que ce n'est pas une voiture
ou trois mille livres de rentes qui nous mettront plus en état
d'obtenir la récompense qui est la fin de cette vie, ni d'affronter le
jugement de Dieu. Si les charlatans réussissent, si les escrocs et les
coquins font leurs affaires, et si, par contre, les plus honnêtes gens
sont le jouet de la mauvaise fortune, je dis qu'il ne faut pas s'en
plaindre ni attacher aux plaisirs et aux joies de la Foire aux Vanités
plus de prix qu'ils ne méritent, car il est probable que.... Mais
laissons là cette digression pour revenir à notre histoire.

Si mistress Sedley avait eu un peu d'énergie, le désastre de son mari
était une occasion pour elle d'en faire preuve; elle aurait loué une
vaste maison pour y recevoir des locataires. Le vieux Sedley eût
rempli le rôle de mari de l'hôtesse, il eût été le seigneur en titre,
avec les fonctions d'écuyer tranchant, de majordome, comme mari de la
reine du comptoir. Mais mistress Sedley n'avait pas assez d'énergie
pour savoir se créer des ressources dans le malheur, et restait inerte
et sans mouvement sur les écueils où la tempête l'avait jetée.
L'infortune des deux vieillards était donc irréparable et sans remède.

Ils vivaient, du reste, sans souffrir de cet abaissement; peut-être
même étaient-ils plus fiers encore dans leur misère que dans leurs
jours de prospérité. Mistress Sedley restait toujours une grande dame
pour son hôtesse mistress Clapp, quand par hasard elle lui faisait
l'honneur de descendre dans sa cuisine bien proprette et bien
brillante. Les chapeaux et les rubans de la bonne Irlandaise, Betty
Flanagan, son insolence, sa paresse, sa prodigue consommation de
chandelles, de thé et de sucre étaient pour la vieille dame une
distraction presque aussi absorbante que la tenue de son ancienne
maison, lorsqu'elle avait à ses ordres son nègre, son cocher, son
groom, son valet de pied, son maître d'hôtel et toute une légion de
femmes pour la servir. C'était là, du reste, des souvenirs que la
brave dame trouvait le moyen d'introduire plus de vingt fois par jour
dans sa conversation. Avec Betty Flanagan toutes les bonnes du
voisinage tombaient sous la haute surveillance de mistress Sedley.
Elle savait ce que chaque locataire des maisons environnantes avait
payé ou devait encore sur son loyer. Elle disparaissait bien vite dans
le couloir de sa maison, dès qu'elle apercevait dans la rue mistress
Rougemont, l'actrice, entourée d'une famille plus que suspecte. Elle
hochait la tête avec un air de pitié, lorsque mistress Pestler, la
femme de l'apothicaire, passait dans la carriole de son mari. Elle
avait de longs entretiens avec le fruitier sur la qualité des navets,
légume favori de M. Sedley. Elle surveillait de fort près la laitière
et le boulanger; allait elle-même chez le boucher, qui avait plus vite
fait de vendre cent livres de viande à ses autres pratiques qu'une
épaule de mouton à mistress Sedley; elle comptait les pommes de terre
rangées autour du gigot qu'on envoyait cuire, pour le repas du
dimanche, chez le boulanger, et mettait ce jour là ses plus belles
robes, allant deux fois à l'église et lisant le soir les sermons de
Blair.

Le dimanche seulement, car dans le courant de la semaine ses graves
occupations ne lui permettaient aucune espèce de distraction, le
dimanche le vieux Sedley conduisait son petit-fils Georgy dans les
parcs les plus proches ou dans les jardins de Kensington, pour voir le
bel uniforme des soldats et jeter du pain aux cygnes. Georgy avait une
passion pour les habits rouges; il ouvrait de grands yeux quand le
vieux Sedley lui racontait que son père avait été un vaillant soldat;
le vieillard ne manquait pas de présenter son petit-fils aux vieux
sergents qu'il rencontrait avec une médaille de Waterloo sur la
poitrine; c'était, leur disait-il le fils du capitaine Osborne, du
33e, mort glorieusement sur le champ de bataille; souvent même il
régalait ces braves gens d'un verre de bière. Dans ses premières
promenades il n'avait pas ménagé les gâteries au petit Georgy, et
avait impitoyablement bourré l'enfant de pommes et de pain d'épice, au
grand détriment de sa santé; si bien qu'Amélia avait déclaré d'une
manière formelle, qu'elle ne le laisserait plus sortir avec son
grand-père si ce dernier ne s'engageait, par serment solennel, à ne
plus lui payer de gâteaux, de dragées et autres friandises prohibées.

Entre mistress Sedley et sa fille, il s'était aussi élevé quelques
petits nuages à l'occasion de l'enfant; c'était comme un secret
sentiment de jalousie entre ces deux femmes, à propos de l'objet
commun de leurs affections. Un soir, dans le temps où George était
encore tout petit, Amélia, occupée à travailler dans le petit salon,
s'aperçut tout à coup que sa mère avait quitté la pièce; poussée comme
par un instinct maternel, elle se rendit en toute hâte dans la chambre
de son fils; l'enfant, qui jusqu'alors avait dormi d'un profond
sommeil, poussait des cris lamentables, et Amélia trouva mistress
Sedley occupée à lui administrer en cachette de l'élixir de Duffy.
Amélia, cette femme que nous avons toujours tenue pour si douce et si
inoffensive, en voyant son autorité maternelle ainsi menacée
d'empiétement, sentit un frisson de colère parcourir tous ses membres;
ses joues, ordinairement pâles, se couvrirent d'une vive rougeur et
reprirent l'éclat qu'elles avaient eu jadis lorsqu'elle avait été une
jolie petite fille de douze ans. Elle arracha l'enfant aux bras de sa
mère, saisit la bouteille, et, tandis que la vieille dame, muette de
colère, la regardait tout en brandissant la cuiller accusatrice.
Amélia jeta la bouteille dans la cheminée où elle alla se briser en
mille morceaux.

«Je n'entends point, ma mère, que vous empoisonniez cet enfant avec
vos drogues, criait Emmy dont l'émotion se trahissait par l'agitation
convulsive avec laquelle elle berçait son enfant dans ses bras et par
les regards flamboyants qu'elle lançait du côté de sa mère.

--Empoisonner! Amélia, reprenait la vieille dame; empoisonner!
songez-vous bien que vous parlez à votre mère.

--Georgy ne prend d'autres médicaments que ceux qui sortent de chez
Pestler. M. Pestler m'a dit, du reste, que votre élixir était du
poison.

--Courage; de mieux en mieux. Vous m'accusez, alors, de meurtre et
d'assassinat, répliqua mistress Sedley, et c'est à votre mère que vous
n'avez point honte de tenir un pareil langage! Ah! j'ai passé par de
bien rudes épreuves sur cette terre; je suis tombée bien bas sous les
coups de la fortune; après avoir eu une voiture j'ai pu me voir
réduite à aller à pied; mais c'est la première fois que je m'entends
dire que je suis une empoisonneuse, et je vous suis fort obligée de me
l'avoir appris.

--Ma mère, dit la pauvre enfant, toujours prête à fondre en larmes,
vous êtes bien sévère à mon égard. Je n'ai pas voulu dire.... je
croyais.... Enfin, n'allez pas penser que j'aie voulu vous fâcher à
cause de ce cher enfant; mais....

--Allez, allez, je n'en suis pas moins une empoisonneuse, et je ne
sais qui vous retient de me faire arrêter de suite et conduire de ce
pas en prison. Je ne m'étais pas aperçue, cependant, que je vous eusse
empoisonnée alors que vous étiez enfant; au contraire, je vous avais
fait donner la meilleure éducation, par les meilleurs maîtres qu'on
puisse avoir en payant. De mes cinq enfants j'en ai perdu trois, et la
fille que j'aimais de préférence aux autres, qui par mes soins a
échappé au croup, à la rougeole, à la coqueluche, qui a eu tous les
maîtres d'agrément possibles sans que le prix fît jamais question, que
j'avais entourée de toutes les jouissances du luxe que, pour ma part,
je n'ai jamais connues moi dans mon temps de jeune fille, alors que je
me bornais tout simplement à honorer mon père et ma mère pour vivre
longuement, à les aider dans les soins du ménage au lieu de m'enfermer
toute la journée dans ma chambre comme une grande dame; eh bien! cet
enfant de mes tendresses toutes particulières vient me dire que je
suis une empoisonneuse! Ah! mistress Osborne! puissiez-vous ne jamais
réchauffer une vipère dans votre sein! c'est du moins ce que je vous
souhaite.

--Ma mère! ma mère! s'écriait la pauvre fille toute hors d'elle,
tandis que l'enfant qu'elle tenait sur ses bras poussait à l'unisson
les cris les plus épouvantables.

--Une empoisonneuse, juste ciel! Allez prier Dieu, Amélia, qu'il vous
pardonne ce mouvement d'ingratitude, et purifie la noirceur de votre
coeur. Puissiez-vous obtenir son pardon comme je vous accorde le
mien.»

Mistress Sedley sortit de la chambre en murmurant encore les mots de
meurtrière et d'empoisonneuse, comme pour mieux attester la sincérité
de sa prière au ciel et de ses dispositions charitables en faveur de
sa fille.

À partir de ce moment, il régna toujours entre mistress Sedley et sa
fille une sorte de froideur qui ne fit que croître et augmenter sans
qu'il y eût jamais possibilité d'y porter remède. Le petit démêlé dont
nous venons de parler avait assuré à la vieille dame une supériorité
dont en maintes occasions elle sut se prévaloir sur sa fille avec
cette adresse persévérante qui est le caractère distinctif de son
sexe. Elle fut plusieurs semaines sans adresser la parole à Amélia,
disant aux domestiques de ne plus toucher à l'enfant, parce que
mistress Osborne pourrait s'en trouver blessée.

Elle engagea sa fille à s'assurer par elle-même qu'on ne mettait point
de poison dans les soupers préparés chaque jour pour son cher
nourrisson. Si par hasard les voisins lui demandaient des nouvelles du
petit Georgy, elle ne manquait pas de les renvoyer à mistress Osborne.
Elle se serait bien gardée de demander des nouvelles du marmot. Pour
rien au monde elle n'aurait touché à l'enfant, bien qu'il fût son
petit-fils: comme elle _n'avait pas l'habitude_ des enfants, qui sait
si elle n'aurait pas pu le tuer. Lorsque M. Pestler venait faire sa
visite sanitaire, mistress Sedley accueillait le docteur avec un
sourire moqueur, une expression sarcastique, auxquels on pouvait à
peine comparer les airs de dédain de lady Thistlewood, à qui du moins
le docteur ne donnait pas ses soins gratis. De son côté, Emmy était
jalouse de tous ceux qui approchaient son enfant comme aucune mère ne
l'a jamais été; il suffisait pour éveiller ses susceptibilités qu'on
eût chance d'obtenir quelque place dans les affections de l'enfant:
elle se sentait mal à l'aise toutes les fois qu'elle voyait quelqu'un
autour de son fils; mistress Clapp, la servante irlandaise, n'avait
plus la permission de l'habiller et de le soigner, elle les aurait
plutôt laissés débarbouiller le portrait de son mari suspendu
au-dessus de son lit, de ce même lit qu'elle avait quitté jeune fille
pour devenir femme et auquel elle revenait maintenant avec de longues
années devant elle pour pleurer dans le deuil et dans le silence. Mais
au moins elle était mère et la tendresse maternelle lui assurait des
jours de bonheur et de consolation.

Cette chambre était comme le sanctuaire de toutes les affections, de
tous les trésors d'Amélia. C'était là qu'elle avait soigné son fils,
qu'elle avait veillé sur lui avec un amour tendre et inquiet pendant
les mille petites maladies de l'enfance. Dans ce cher objet de sa
sollicitude elle croyait voir revivre son mari; mais alors il se
présentait à elle sans défaut, comme une apparition céleste. Dans la
voix, dans le regard, dans les gestes, l'enfant lui rappelait son
père; son coeur de mère tressaillait de joie toutes les fois qu'elle
serrait dans ses bras ce cher trésor, et l'enfant l'interrogeait
souvent sur la cause des larmes qu'elle versait. Elle lui disait alors
que c'était parce qu'il lui rappelait son père; puis elle se mettait
à lui parler de ce père qu'il avait perdu, de ce George qu'il ne
connaissait pas, et l'innocente créature écoutait avec un étonnement
recueilli les confidences de cette âme douce et sensible.

Elle lui en disait plus long qu'elle n'en avait jamais dit à George, à
aucune des amies de sa jeunesse. Quant à ses parents, elle ne leur
parlait point de tout cela; pour rien au monde, elle ne voulait leur
découvrir les plaies de son coeur. Le petit George ne la comprenait-il
pas bien mieux qu'eux-mêmes auraient pu le faire! C'était lui seul,
lui seul, qu'elle mettait dans le secret des sentiments intimes de son
coeur: pour lui elle n'avait rien de caché. La joie de sa vie était
désormais dans l'amertume de ses regrets, dans les larmes qu'elle
versait. C'était une âme d'une délicatesse si exquise, d'une nature si
élevée que le romancier, plein de respect pour les mystères de la
conscience, s'arrête devant ces chastes et pures émotions qu'il ne
veut point livrer à des regards indiscrets. Nous tenons du docteur
Pestler, médecin de dames, maintenant fort à la mode, propriétaire
d'un magnifique carrosse vert foncé avec une maison à Manchester-Square,
et à la veille de se voir nommé baronnet, que lorsqu'il fallut sevrer
cet enfant, ce fut pour Amélia une désolation à amollir le coeur
d'Hérode.

Le docteur se montrait fort tendre et fort empressé auprès de mistress
Osborne; sa femme en conçut longtemps une jalousie mortelle. Peut-être
en avait-elle, du reste, des motifs assez légitimes, et dans le cercle
assez restreint des amies d'Amélia, plus d'une femme éprouvait le même
sentiment à son égard. C'était à qui lui en voudrait de l'admiration
qu'elle inspirait à l'autre sexe, de cet amour spontané dont se
sentaient épris pour elle tous les hommes qui l'approchaient, et
cependant, si on leur en eût demandé le pourquoi, ils auraient été
fort en peine de le dire. Elle n'avait ni beaucoup d'éclat ni beaucoup
d'esprit; elle ne possédait point une intelligence supérieure ni une
beauté extraordinaire; mais partout où elle se présentait elle
touchait et charmait tous les hommes, tout comme elle excitait les
dédains et les hochements de tête de ses très-charitables soeurs.

Sa faiblesse était sans doute ce charme qui entraînait tout le monde.
On rencontrait en elle une soumission, une douceur qui semblaient
implorer de chacun ses sympathies et sa protection. Au régiment, il
lui avait suffi de parler à quelques-uns des camarades de George pour
que tous ces jeunes officiers fussent tout prêts de mettre à son
service leurs bras et leurs épées. À Fulham, dans sa petite demeure,
dans son cercle si limité, elle avait su se concilier le coeur de
chacun. Elle aurait eu un château, une voiture et toute une armée de
domestiques, que les fournisseurs du voisinage ne lui auraient pas
témoigné plus de respect quand elle passait devant leur porte ou
qu'elle faisait les modestes emplettes dans leurs boutiques.

M. Pestler avait un rival, auprès de mistress Osborne, dans la
personne de M. Linton, son jeune aide, qui avait la clientèle des
bonnes et des petits marchands du quartier. M. Linton était du reste
un très-gentil garçon, encore mieux accueilli que son patron dans la
maison de mistress Sedley. Si quelque indisposition subite survenait
au petit George, il revenait deux ou trois fois dans la même journée
pour voir ce qu'avait ce petit garçon, et sans jamais réclamer rien
pour prix de ses visites. Il apportait de la pharmacie pastilles de
gomme, pâte de jujube et autres objets de même nature, à l'intention
du petit Georgy. Il préparait pour lui des potions et des lochs
comparables à l'ambroisie des dieux d'Homère, si bien que l'enfant se
faisait une fête d'être malade.

L'aide et le patron passèrent tous deux les nuits à veiller le petit
Georgy quand il fut pris de la rougeole. Sa mère éprouva alors des
terreurs aussi grandes que si la rougeole eût été un mal inconnu en ce
monde. Quel est l'enfant pour lequel ces deux hommes auraient consenti
à en faire autant? Étaient-ils allés passer les nuits au château
voisin, lorsque les futurs héritiers de ce splendide domaine payèrent
comme tous les autres le tribut obligé à cette maladie de leur âge?
Les vit-on se déranger pour la petite Mary Clapp, la fille de l'ancien
commis, qui prit cette maladie du petit Georgy? Assurément non; ils
dormirent, au contraire, chez eux du sommeil le plus paisible,
déclarant que le cas n'était point grave, et que la petite Mary se
guérirait toute seule. Tous leurs soins se bornèrent à lui envoyer une
ou deux potions, deux ou trois doses de quinquina, sans prendre du
reste aucun souci du succès de leurs médicaments.

Au nombre des soupirants se trouvait aussi un petit chevalier
français, qui allait enseigner sa langue dans différentes écoles du
voisinage et que l'on entendait toute la nuit raclant sur un violon
asthmatique et jouant de vieilles gavottes aussi usées que les cordes
de son instrument. Ce vieux débris de l'ancienne cour ne manquait
jamais d'aller le dimanche promener sa perruque poudrée à la chapelle
d'Hammersmith, et faisait par sa conduite, ses pensées et sa mise, un
singulier et complet contraste avec les sauvages barbus de sa nation,
que l'on rencontre aujourd'hui dans nos promenades, fronçant le
sourcil et enveloppés de la fumée de leurs cigares. Toutes les fois
que le chevalier de Talon-Rouge parlait de mistress Osborne, il
commençait d'abord par aspirer une prise de tabac, puis secouait du
bout des doigts, avec une grâce toute aristocratique, les grains qui
déparaient la blancheur virginale de son jabot, et réunissant enfin
ses doigts en faisceau, il les approchait de sa bouche, décrivait un
demi-cercle en ouvrant la main et s'écriait: Ah! la divine créature!
Il jurait sa parole d'honneur que lorsque Amélia se promenait dans les
jardins de Brompton, les fleurs naissaient sous ses pas. Il appelait
le petit George Cupidon et lui demandait des nouvelles de Vénus sa
mère; il disait à Betty Flanagan qui le regardait avec des yeux tout
surpris, qu'elle était l'une des Grâces, la suivante favorite de la
Reine des Amours.

Nous pourrions donner plus d'un exemple de cette popularité obtenue
sans effort et dont Emmy était peut-être la seule à ne pas se douter.
M. Binny, le mielleux et coquet ministre de l'endroit, faisait à la
jeune veuve des visites assidues. Pour gagner les bonnes grâces de la
mère il faisait sauter l'enfant sur ses genoux, et s'offrait à lui
enseigner le latin. La soeur du ministre, qui avait la haute direction
dans sa maison, lui en voulait beaucoup de ces prévenances.

«Que trouvez-vous donc de si séduisant dans cette petite femme? lui
disait cette auguste vestale; quand elle vient prendre le thé ici elle
ne souffle mot de toute la soirée; c'est une pauvre créature
insignifiante, à laquelle il manque un organe du côté gauche; ce qui
vous séduit en elle, messieurs, c'est sa jolie figure. Miss Grits, qui
a cinq mille livres comptant, et des espérances par-dessus le marché,
miss Grits a dix fois plus de vivacité. Si j'étais homme, et que
j'eusse à choisir, c'est bien elle que je préférerais; il faut avoir
un bandeau sur les yeux pour ne pas voir toutes ses perfections.»

C'est au milieu de cette vie calme et peu mêlée d'incidents
dramatiques que notre héroïne passa les sept années qui suivirent la
naissance de son fils. Comme l'un des événements les plus remarquables
à offrir au lecteur qui vinrent en rompre la monotonie, et rentrent
presque tous dans le genre de la petite vérole dont nous venons de
l'entretenir, nous citerons ici encore une autre circonstance, pour
remplir consciencieusement notre devoir d'historien. Un jour, le Rév.
M. Binny vint, au grand étonnement d'Amélia, lui proposer de changer
son nom d'Osborne contre celui de mistress Binny. Amélia, toute
rougissante, et les yeux pleins de larmes, le remercia de cette
démarche; et tout en lui témoignant sa gratitude pour les prévenances
dont il les entourait elle et son fils, elle lui déclara que son coeur
et ses pensées appartiendraient toujours au mari qu'elle avait perdu.

Chaque année, le 25 avril et le 18 juin, jours anniversaires de son
mariage et de la mort de son mari, mistress Osborne s'enfermait dans
sa chambre pour pleurer tout à son aise sur cette affection dont la
perte était pour elle une douleur de chaque jour; les heures de la
nuit s'écoulaient pour elle dans ces tristes méditations, tandis que
son enfant dormait près de son lit dans son berceau. Dans le jour, au
moins, ses préoccupations contribuaient un peu à la distraire. Elle
apprenait à George à lire, à écrire et à dessiner. Elle lisait
elle-même des livres d'histoire pour pouvoir ensuite les lui raconter.
À mesure que l'esprit de George se développait, sa mère, avec une
ingénieuse sollicitude, prenait soin d'ouvrir cette jeune intelligence
à la connaissance de son Créateur; soir et matin, la mère et l'enfant
unis dans cette touchante et sainte prosternation de la créature
devant son Dieu, invoquaient leur Père céleste. La mère offrait comme
un chaste parfum ses prières au Tout-Puissant, que l'enfant répétait
après elle d'une voix encore mal assurée. Ces deux êtres priaient Dieu
pour le père, le mari qu'ils regrettaient, comme s'il eût été là, dans
la même chambre, à mêler ses prières aux leurs. Doux et pieux
souvenirs de l'enfance, qui après de longues années écoulées font
parfois tressaillir le coeur d'un bonheur indéfinissable.

La principale occupation d'Amélia était chaque jour la toilette de son
fils; elle l'habillait elle-même, le préparait dans la matinée pour sa
promenade avec son grand-père, avant que celui-ci partit à ses
affaires. Elle lui faisait de charmants petits costumes, en
réunissant tous les chiffons et tous les débris de sa garde-robe de
mariée, dont elle s'évertuait à tirer tout le parti possible. Mistress
Osborne, au grand déplaisir de sa mère, qui depuis son désastre tenait
encore plus à un certain étalage de toilette, ne portait que des robes
noires et un petit chapeau de paille garni de rubans également noirs.

Après les soins donnés à son fils, elle consacrait tout le reste de
son temps à son père et à sa mère. Elle avait même été jusqu'à
apprendre le piquet pour le jouer avec le vieillard tous les soirs où
il n'allait pas au club. Elle chantait pour le distraire dès qu'il en
témoignait le désir, et c'était fort bon signe pour l'état de sa
santé, car il ne manquait jamais de s'endormir des les premières
notes. Elle écrivait sans cesse pour lui des mémoires, des lettres et
des prospectus. Le vieillard avait recours d'ordinaire à elle
lorsqu'il avait par exemple à informer ses vieilles connaissances qu'il
était devenu l'agent de la société du Diamant noir pour l'exploitation
des charbons incombustibles, et qu'il se mettait à la disposition de
quiconque voudrait bien l'honorer de sa confiance pour des fournitures
de charbon supérieur. Pour lui, il lui suffisait de signer les
circulaires en les ornant de toutes les élégances de son paraphe. Une
de ces lettres fut envoyée au major Dobbin; mais le major, alors en
résidence à Madras, n'avait nul besoin de charbon de terre. Toutefois,
il reconnut bien vite l'écriture du prospectus; ah! combien
n'aurait-il pas donné pour serrer la main qui avait tracé ces lignes!
Un second prospectus vint lui apprendre que J. Sedley et Cie ayant
établi leurs comptoirs à Oporto et à Bordeaux, ils étaient à même
d'offrir à tous ceux qui voudraient bien les honorer de leur confiance
l'assortiment le plus complet et le plus choisi de vins de Bordeaux,
de Xérès et de Porto, le tout à des prix modérés; c'était un bon
marché aussi précieux qu'extraordinaire. Dobbin se mit en quatre pour
assurer le succès de cette réclame; il poursuivit avec l'insistance la
plus vive le gouverneur, le commandant en chef, les officiers de la
garnison et tous ceux qu'il connaissait à la présidence, et enfin il
réussit à obtenir pour Sedley et Cie une commande assez considérable,
ce qui étonna beaucoup M. Sedley et M. Clapp, qui à eux deux
représentaient toute la raison sociale. Mais là s'arrêta leur bonne
fortune, et ils n'eurent plus de nouvelle commission, ce qui désespéra
le vieil Osborne, qui déjà s'était mis en campagne pour se procurer
un régiment de commis, avoir un entrepôt pour ses marchandises dans la
Cité et des correspondants dans toutes les parties du globe. Mais le
vieux Sedley avait perdu son goût fin et délicat de gourmet en vins.
Dobbin fut en butte à toutes sortes de plaisanteries de la part de ses
camarades, à l'occasion du détestable breuvage dont il s'était fait
l'introducteur. Obligé d'en reprendre la majeure partie, il n'eut
d'autre ressource que de le faire vendre à la criée avec une très
grande perte qui retomba à son compte.

Quant à Jos, nouvellement promu à un poste important dans
l'administration de Calcutta, il entra dans une fureur épouvantable
lorsqu'il reçut par la poste une liasse de ces prospectus oenophiles,
accompagnés d'une lettre de recommandation de son père. Cette lettre
témoignait à Jos toutes les espérances que le vieillard fondait sur
lui pour faire réussir cette affaire. Il lui envoyait en même temps
une facture acquittée et une certaine quantité de vin dont il le
rendait consignataire en tirant sur lui des billets pour la même somme
d'argent. Jos, qui ne voulait point pour tout au monde que l'on pût
supposer que son père, le père de Jos Sedley, fonctionnaire de
l'administration civile de Calcutta, était marchand de vins et faisait
la commission, Jos refusa ces billets avec un souverain mépris, et
écrivit au vieillard une lettre pleine de duretés, où il lui défendait
de jamais mêler son nom à de pareilles affaires. La lettre de change
protestée revint à la maison Sedley et Cie, et pour la payer, tous les
profits de l'affaire de Madras et toutes les épargnes d'Emmy y
passèrent.

Avec une pension de cinquante livres par an, Emmy avait encore droit à
cinq cents livres, qui, d'après les comptes de l'exécuteur
testamentaire de son mari, se trouvaient, au moment du décès de
George, entre les mains de son agent. Dobbin, en sa qualité
d'administrateur des biens, avait proposé de le placer à huit pour
cent dans une compagnie des Indes. M. Sedley, qui supposait au major
des vues déloyales sur cet argent, s'opposa énergiquement à cet
emploi; s'étant lui-même rendu auprès de l'agent pour lui faire
connaître sa volonté à cet égard, il apprit de lui, à sa grande
surprise, que le reliquat du capitaine n'atteignait pas cent livres,
et que les cinq cents livres en question étaient une somme à part dont
le major Dobbin savait seul la provenance. Plus que jamais convaincu
qu'il était sur la trace de quelque escroquerie, le vieux Sedley se
mit aux trousses du major. Comme agissant au nom de sa fille, il lui
demanda, d'un ton d'autorité, l'apurement des comptes de la
succession. Dobbin balbutia et rougit. Sa gaucherie et son embarras
confirmèrent les soupçons du vieux Sedley; et convaincu qu'il avait
affaire à un coquin, il lui dit, sans plus de détour, sa manière de
voir sur sa conduite, et lui déclara tout uniment qu'il l'accusait de
détenir frauduleusement des deniers appartenant à son gendre.

Dobbin perdit patience en présence de pareilles allégations et si la
vieillesse et le malheur de M. Sedley ne lui eussent inspiré quelque
retenue, il en serait probablement venu avec lui à des voies de fait
dans le café même de Slaugther. Voici, du moins, les paroles qu'ils
échangèrent:

«Vous allez me suivre là-haut, monsieur, lui cria le major; je tiens à
ce que vous m'accompagniez pour que vous puissiez vous assurer par
vous-même quel est dans cette affaire, de ce pauvre George ou de moi,
celui qui supporte un sacrifice.»

Entraînant alors le vieillard dans le cabinet qui lui servait de
chambre à coucher, Dobbin tira de son pupitre les comptes d'Osborne,
auxquels se trouvait attachée une liasse de billets à ordre que, pour
rendre justice au capitaine, il n'avait jamais laissés en souffrance.

«Il a soldé tous ses billets avant son départ pour la Belgique, ajouta
Dobbin, mais il ne lui restait pas cent livres en tout au moment de sa
mort. Avec quelques-uns de ses camarades, nous avons réuni une petite
somme provenant de nos économies amassées à grand'peine, et pour
récompense vous venez nous dire que nous avons voulu faire tort à la
veuve et à l'orphelin.»

L'embarras fut alors du côté de Sedley qui se repentit, mais un peu
tard, de sa démarche inconsidérée. Dobbin néanmoins avait fait là un
gros mensonge. C'était de sa propre poche qu'était sorti jusqu'au
dernier shilling de la susdite somme, c'était avec ses modiques
ressources qu'il avait pourvu aux frais d'enterrement de son ami,
c'était lui qui avait pris à sa charge toutes les dépenses qui avaient
été la conséquence forcée du malheur d'Amélia.

Jamais le vieil Osborne ne s'était douté de tout cela. Jamais Amélia
n'en avait su plus que lui sur cette affaire; elle s'en rapportait au
major Dobbin pour tenir ses comptes, et avait accepté et ratifié
toutes les écritures qu'il lui avait plu de lui présenter. Jamais, du
reste, elle n'aurait pensé qu'elle lui était redevable de quoi que ce
fût.

Fidèle à sa promesse, elle lui écrivait deux ou trois fois par an des
lettres qui roulaient tout entières sur le petit Georgy. Chacune de
ces lettres était un trésor pour le major, et il les amassait en
véritable avare! Il répondait avec une exactitude scrupuleuse à chaque
missive d'Amélia, mais jamais il n'allait plus loin; il lui adressait,
ainsi qu'à son filleul, mille petits souvenirs de l'Inde, comme par
exemple une boîte d'écharpes et un jeu d'échecs en ivoire, venant de
la Chine. Les pions étaient des petits bonshommes verts et blancs avec
de vraies épées et de vrais boucliers; les cavaliers étaient à cheval,
les tours étaient supportées par des éléphants.

Ce jeu d'échec faisait les délices de Georgy, qui confectionna sa
première lettre à son parrain pour le remercier de cet envoi. Dobbin
ajoutait aussi des conserves et des confitures que notre jeune
espiègle allait dévaliser en cachette dans le buffet de la salle à
manger, et dont il se donnait souvent de terribles indigestions. Emmy
écrivit à ce propos une lettre qui amusa beaucoup le major, et lui
donna surtout la satisfaction de voir qu'elle se relevait de son
premier abattement et qu'elle avait par moments quelques saillies de
gaieté. Dobbin expédia encore deux châles, dont un blanc pour elle et
un noir palmé pour sa mère, plus deux échappes rouges à l'intention de
mistress Sedley et de George pour les préserver des rigueurs de
l'hiver. Mistress Sedley estima les châles à cinquante guinées pour le
moins. Elle se pavana avec le sien à l'église de Brompton, et reçut, à
cette occasion, les compliments les plus flatteurs de toutes les
personnes de son sexe. Le châle d'Emmy allait aussi à merveille avec
sa modeste robe noire.

«C'est bien dommage que tant de bons procédés ne fassent rien sur
elle, disait parfois mistress Sedley à mistress Clapp et aux commères
de Brompton. Ce n'est pas Jos qui nous a jamais envoyé de pareils
présents, il s'y reprend toujours à deux fois avant de faire quelque
chose pour nous. L'amour du major pour elle crève les yeux, et toutes
les fois que je cherche à la mettre sur ce chapitre, elle se prend
aussitôt à rougir et à sangloter, et se retire dans sa chambre, où
elle passe de longues heures en contemplation devant sa petite
miniature. Cette miniature finit par m'impatienter, et je voudrais
pour notre plus grand bien n'avoir jamais connu ces Osborne si bouffis
de leurs écus.»

Les jeunes années de George se passaient ainsi dans ce petit cercle
sans être jamais troublées par de bien graves incidents. En
grandissant il devenait irascible, impérieux comme tous les enfants
gâtés par les femmes, il exerçait un empire sans bornes sur sa faible
mère qu'il aimait de toutes les forces de son âme. Il régnait dans la
maison en véritable petit despote, tout le monde y subissait sa
dépendance, on était tout surpris de le voir prendre avec l'âge les
manières hautaines et le ton dominateur de son père. Dans les
questions qu'il faisait à tort et à travers suivant l'usage de tous
les enfants, son grand-père admirait la profondeur de ses remarques et
la précocité de son intelligence, et le soir, à sa taverne, il
racontait les merveilles de ce petit génie en herbe. L'avis des
parents était qu'on aurait vainement cherché son pareil dans
l'univers; le fils avait hérité de tous les superbes dédains du père,
et peut-être les trouvait-on justifiés chez lui.

Lorsque l'enfant eut atteint ses six ans, Dobbin commença avec lui une
correspondance réglée. Le major voulut savoir si Georgy allait à
l'école; il témoignait, dans ce cas, l'espérance que son filleul ne
manquerait pas d'y prendre tout de suite une place honorable.
Peut-être lui donnerait-on un précepteur chez ses parents. Enfin il
était d'âge à travailler comme un grand garçon, et son parrain
annonçait l'intention de prendre à sa charge tous les frais de son
éducation beaucoup trop lourds pour les minces ressources de sa mère.
Il était facile de reconnaître que toutes les pensées du major se
concentraient plus que jamais sur Amélia et son petit garçon. Par
l'entremise de ses agents, Dobbin avait soin que Georgy ne manquât
point d'albums, de boîtes à couleurs, de pupitres et autres objets
nécessaires soit à ses plaisirs, soit à son instruction. Trois jours
avant le sixième anniversaire de la naissance de George, un monsieur
en cabriolet, escorté d'un domestique, s'arrêta devant la maison de M.
Sedley et demanda à voir maître George Osborne: c'était M. Woolsey,
tailleur de l'armée, qui venait sur l'ordre du major prendre mesure
d'un habillement complet au petit George; il se rappelait fort bien
avoir eu l'honneur de travailler pour le capitaine, le père du jeune
homme.

De temps à autre, les demoiselles Dobbin, sur la recommandation
pressante de leur frère, venaient prendre Amélia dans la grande
calèche de famille et la conduisaient à la promenade, elle et son
petit garçon. Ce qui gâtait ces prévenances, c'étaient les grands airs
protecteurs de ces dames. Amélia en était bien un peu froissée; mais
elle en prenait son parti avec une résignation parfaite, car sa nature
la portait à la patience et à la soumission, et, de plus, le petit
Georgy était ravi d'aller dans le grand carrosse traîné par les grands
chevaux. De loin en loin, ces demoiselles demandaient à Amélia que
l'enfant vînt passer une journée chez elles. Pour lui, c'était une
fête toutes les fois qu'il lui arrivait pareille invitation, et il
était toujours prêt à aller se promener dans un beau jardin, où il se
trouvait de magnifiques raisins dans les serres et d'excellentes
pêches sur les espaliers.

Un jour, Amélia les vit arriver toutes joyeuses. Elles apportaient,
disaient-elles, des nouvelles qui ne pouvaient manquer de lui faire
plaisir, c'était une chose qui intéressait vivement ce cher William.

«Qu'est-ce donc? demanda Amélia avec des yeux où brillait la joie.
Va-t-il donc revenir parmi nous?»

Eh! mon Dieu, non, il s'agissait de bien autre chose; elles avaient de
fortes raisons pour croire qu'il allait enfin se marier avec une
parente d'une des bonnes amies d'Amélia, avec miss Glorvina O'Dowd,
soeur de messire Michel O'Dowd, laquelle avait été rejoindre lady
O'Dowd à Madras; c'était une belle et charmante fille au rapport de
tout le monde.

Amélia poussa seulement un petit cri; puis elle déclara qu'elle était
très-heureuse, mais très-heureuse de cette nouvelle. Glorvina ne
pouvait manquer de posséder toutes les qualités de sa soeur; et.... en
vérité Amélia était enchantée, ravie de cet événement. Amélia cédant à
une de ces impulsions involontaires dont il est toujours si difficile
d'expliquer la cause, prit George dans ses bras, le serra fortement
contre son coeur: il y avait je ne sais quoi de convulsif dans cette
caresse, et ses yeux étaient tout humides de larmes quand elle remit
l'enfant à terre. Elle prononça à peine une parole pendant toute cette
promenade, et pourtant elle était au comble de la satisfaction, oui,
au comble de la _satisfaction_.»



CHAPITRE VII.

La nature prise sur le fait.


Il nous faut maintenant faire un retour sur nos pas pour savoir ce
qu'il est advenu de quelques-unes de nos connaissances que nous avons
laissées dans l'Hampshire, de ces honnêtes personnes dont les
espérances furent si cruellement déçues en ce qui concernait
l'héritage de leur vieille parente miss Crawley. Bute Crawley avait
compté sur trente mille livres sterling pour sa part dans les biens de
sa soeur: quel ne fut pas son désappointement lorsque, au lieu de
cette somme, il dut se contenter de cinq mille livres, qui, après
avoir servi à payer ses dettes et celles de son fils à l'Université,
ne laissèrent pas grand'chose à partager entre ses quatre filles.
Mistress Bute ne se douta jamais, ou, du moins, ne voulut jamais
convenir que son humeur acariâtre et despotique avait été pour
beaucoup dans la fâcheuse issue de cette affaire. Elle prenait le ciel
à témoin qu'elle n'avait négligé rien de ce qu'il était humainement
possible de faire pour s'assurer cet héritage. Était-ce sa faute si
elle manquait de cette souplesse et de cette hypocrisie dont son neveu
Pitt Crawley avait une si grande habitude? Du reste, cette bonne
créature lui souhaitait toutes sortes de prospérités possibles dans la
jouissance de ce bien mal acquis.

«Cet argent du moins ne sortira pas de la famille, disait cette
charitable dame à son mari. Vous pouvez bien être assuré que Pitt ne
le dépensera jamais. L'Angleterre n'a jamais rien produit de plus
ladre et de plus avare. C'est toujours du vice, bien que sous une
autre forme que chez cet avaleur de tout bien, cet abominable Rawdon.»

Les premiers mouvements de sa mauvaise humeur une fois passés,
Mistress Bute s'occupa de tirer le meilleur parti possible de la
fortune délabrée à la tête de laquelle elle se trouvait. Elle adopta
un large système de réforme et d'économie, apprit à ses filles à
supporter leur pauvreté avec une âme patiente et résignée, inventa
mille ingénieuses supercheries pour dissimuler son état de gêne, et
quelquefois pour s'y soustraire, elle promenait ses filles dans tous
les bals et réunions publiques du voisinage, avec un courage digne
d'un meilleur sort. Jamais l'hospitalité n'avait été si brillante au
presbytère que depuis l'ouverture de la succession de Miss Crawley. Au
train de vie qu'on menait dans cette maison, personne n'aurait pu se
douter de la déception que la famille avait eu à subir dans ses
espérances: on ne supposait pas, en voyant mistress Bute de toutes les
fêtes des alentours, que chez elle elle était dans la gêne et presque
réduite à mourir de faim. Jamais ses demoiselles n'avaient étalé un
tel luxe dans leurs toilettes; elles ne manquaient pas une des
réunions de Winchester et de Southampton; elles avaient des billets
pour tous les bals donnés à l'occasion des courses de chevaux ou des
régates de Cowes. Leur voiture, traînée par un attelage qui quittait
la calèche pour la charrue, était sans cesse à courir la grande route.
Comment ne pas croire, en présence de pareils faits, que cette tante,
dont on ne prononçait le nom en public qu'avec la plus tendre et la
plus respectueuse gratitude, n'eût légué aux quatre soeurs une fortune
colossale.

C'est là une manière de mentir fort commune en ce monde de vanités, et
ceux qui la pratiquent, loin d'en avoir la conscience plus chargée, se
regardent au contraire comme ayant fait une action méritoire et digne
d'éloges. Mistress Bute du moins le pensait ainsi. À ses yeux c'était
le moyen le plus sûr pour arriver à avoir un jour sa place dans le
calendrier. N'était-il pas en effet fort édifiant pour les étrangers
de voir le bonheur qui régnait dans cette heureuse famille! Ses filles
étaient des jeunes personnes si naturelles, si aimantes, si bien
élevées! Martha peignait les fleurs dans la perfection, et l'on voyait
de ses tableaux dans toutes les ventes de bienfaisance du comté. Emma
était le rossignol de la famille, et ses vers, imprimés dans la
_Vedette de l'Hampshire_, faisaient la gloire de la colonne réservée
aux poëtes. Fanny et Mathilde chantaient des duos que leur mère
accompagnait au piano, tandis que les deux autres soeurs, se tenant
enlacées par la taille, les écoutaient avec le ravissement d'une vive
et pieuse tendresse. Mais personne n'assistait aux répétitions
particulières de ces duos, alors que leur mère forçait impitoyablement
ses filles à tambouriner un certain nombre d'heures par jour sur le
piano. Bref, mistress Bute tâchait de faire bonne contenance en
présence de sa mauvaise fortune, et par ses efforts héroïques
réussissait tout au moins à sauver les apparences.

Sous ce rapport elle se conduisait du moins en tout point en bonne et
excellente mère qui veut assurer l'établissement de ses filles, et
certes il n'y avait là aucun reproche à lui adresser. Elle recevait
chez elle les canotiers de Southampton, les clercs de la cathédrale de
Winchester, et enfin les officiers du régiment. Elle s'efforçait aussi
d'attirer dans ses filets les jeunes avocats aux assises, encourageait
fortement Jim à lui amener ses compagnons de chasse. Que ne ferait pas
une mère pour le bien des chers objets de sa tendresse?

Entre une femme de si haute vertu et le baronnet réprouvé, que
pouvait-il y avoir encore de commun? En conséquence, il y eut rupture
complète entre les deux frères. Il est vrai de dire que tout le comté
était brouillé avec le baronnet, dont la vie n'était plus qu'une
longue suite de scandales. L'aversion de sir Pitt pour la compagnie
des honnêtes gens n'avait fait que croître avec les années. La grille
du parc ne s'ouvrit plus à la voiture d'aucun homme digne d'estime et
de considération, après la visite de noces que M. Pitt et lady Jane
vinrent faire au baronnet.

Cette visite resta dans leur esprit comme un triste et douloureux
souvenir auquel ils ne pensaient jamais qu'avec un secret sentiment
d'horreur. Pitt pria sa femme de ne plus en parler devant lui, et
lorsqu'il lui exprima cette volonté, sa voix et sa figure avaient une
expression extraordinaire. Tous les renseignements qu'on a pu
recueillir à ce sujet viennent de mistress Bute, qui, par des moyens à
elle, parvint à se mettre au courant de tous les détails de la
réception faite par sir Pitt à son fils et à sa bru.

À peine la voiture des jeunes époux, dans tout l'éclat de sa
fraîcheur, eut-elle franchi l'entrée de la grande avenue, que M. Pitt
s'aperçut, avec un sentiment de contrariété et presque de mauvaise
humeur, que d'immenses trouées avaient été faites dans les deux
rangées d'arbres qui bordaient l'allée, et que, sans respect pour le
droit de propriété que M. Pitt avait sur eux, le vieux baronnet les
taillait et les coupait d'après les inspirations de son caprice. Tout
dans le parc offrait à l'oeil l'aspect de la ruine et de la
désolation: les allées étaient mal entretenues et semées d'ornières
profondes où la voiture, en s'enfonçant, faisait jaillir la boue tout
autour d'elle. Les abords de la terrasse et les gradins du perron
étaient couverts d'une mousse noirâtre; les corbeilles de fleurs,
garnies autrefois des plantes les plus rares, étaient maintenant
envahies par les mauvaises herbes. Les volets, livrés au souffle des
vents, en suivaient la direction sur toute la façade de la maison. Ce
ne fut qu'après plusieurs coups de sonnette désespérés que la porte du
château s'ouvrit enfin. Les visiteurs purent apercevoir une espèce de
dame en rubans gravissant l'escalier de chêne noir au moment où
Horrocks introduisait l'héritier de Crawley-la-Reine et sa jeune
épouse dans la demeure de ses ancêtres. Il les conduisit au _cabinet_
de sir Pitt, comme on appelait cette pièce. Lady Jane et sir Pitt, à
chaque pas qu'ils faisaient, se sentaient presque suffoqués par une
forte odeur de tabac. Sous forme d'excuses, maître Horrocks glissa en
passant que sir Pitt était repris de ses douleurs et souffrait
beaucoup de ses reins.

Le susdit cabinet avait vue sur l'entrée du parc. Sir Pitt, de l'une
des fenêtres qu'il venait d'ouvrir, avait engagé un bruyant dialogue
avec le postillon et le domestique de son fils qui faisaient mine de
décharger les bagages.

«Ne touchez pas à ces paquets, leur criait-il en leur faisant signe du
bout de la pipe qu'il tenait à la main. C'est une simple visite, ne le
voyez-vous pas, imbéciles que vous êtes. Holà! voilà un cheval qui a
la jambe bien abîmée; conduisez-le à l'auberge de la _Tête couronnée_,
pour qu'on la lui frotte un peu.

--Eh bien! Pitt, comment va cette santé, mon cher? Hé! hé! vous venez
voir si la vieille carcasse de votre père est encore debout. À la
bonne heure, ma belle enfant, vous avez une petite mine un peu plus
gentille que les joues parcheminées de votre respectable mère. Allons,
venez embrasser le vieux Pitt comme une petite fille bien sage.»

Cette caresse, qui sentait le tabac, faite avec une bouche hérissée
d'une barbe de huit jours, ne fut pas des plus agréables pour la jeune
femme, qui ne savait où elle en était. Elle se souvint heureusement
fort à propos que son frère Southdown portait des moustaches et fumait
des cigares, ce qui l'aida à supporter plus facilement les embrassades
du baronnet.

«Allons, je vois que Pitt a pris du ventre, dit celui-ci après avoir
donné à lady Jane cette marque de tendresse dont elle se fût bien
passée; eh bien! ma chère, votre mari vous lit sans doute ses
sempiternels sermons? le centième psaume de l'hymne du soir, n'est-ce
pas cela, maître Pitt? Allez donc, Horrocks, vite un verre de
Malvoisie et un gâteau pour lady Jane. Qu'avez-vous à rester là tout
ébahi, comme un cochon dressé pour le roussir. Je ne vous engage pas à
passer quelques jours avec moi; vous vous ennuieriez trop, et vous ne
m'amuseriez pas beaucoup; un vieux racorni comme moi a des habitudes
auxquelles il tient, et moi, je passe ma vie entre ma pipe et mon
trictrac.

--Je sais jouer aussi au trictrac, dit lady Jane avec un sourire; j'y
faisais la partie de mon père et celle de miss Crawley. N'est-ce pas,
mistress Crawley?

--Lady Jane pourrait jouer avec vous à ce jeu qui semble avoir toutes
vos prédilections, repartit Pitt d'un ton toujours solennel.

--N'importe, ce n'est pas là une raison pour que vous vous installiez
ici; non, non. Allez à Mudbury, où mistress Riencer sera enchantée de
vous recevoir, ou bien à la cure, où Bute vous offrira à dîner. Il
sera ravi de vous voir, j'en suis sûr; il vous a une si grande
obligation de lui avoir soufflé l'héritage de la tante. Ah! ah! vous
aurez là de quoi boucher les trous du château quand j'aurai descendu
la garde.

--Je me suis aperçu, monsieur, dit Pitt avec son arrogance habituelle,
que vos gens ont fait un assez gros abattis des arbres du parc.

--Oui, le temps est superbe et bien agréable pour la saison, répondit
sir Pitt devenu sourd comme par enchantement. Je me fais bien vieux,
Pitt, si vous saviez. Le ciel vous accorde encore de longues années,
mais vous n'êtes pas loin vous-même de la cinquantaine. Du reste, il
ne les porte pas mal, n'est-ce pas, ma gentille lady Jane. C'est
pieux, c'est sobre, enfin ça mène une vie exemplaire. Regardez-moi, je
ne suis pas bien loin des quatre-vingts.»

Il se mit à rire, prit une prise de tabac, fit des agaceries à lady
Jane et lui serra la main. Pitt chercha vainement à ramener la
conversation sur la coupe des arbres. Le baronnet devenait sourd au
même instant.

«Hélas! je me fais bien vieux, et mon _lombago_ m'a fait bien souffrir
cette année. Je n'ai plus longtemps à passer ici-bas; je suis bien
aise que vous soyez venus me voir tous les deux. Votre figure me
plaît, lady Jane; on ne trouve point dans vos traits les airs
dédaigneux et insolents des Binkie; je veux vous donner, pour quand
vous irez à la cour....»

Il se dirigea en même temps, non sans avoir d'abord prêté l'oreille,
vers un chiffonnier dont il tira un écrin renfermant des bijoux de
quelque valeur.

«Prenez, ma chère, dit-il à lady Jane, cela a appartenu à ma mère et
n'a été porté que par ma première femme, la fille du quincaillier n'y
a jamais touché, aussi vrai que je vous le dis, mais prenez et cachez
vite.»

Au moment où il mettait l'écrin dans la main de sa bru et poussait le
tiroir du chiffonnier, Horrocks entrait portant un plateau de
rafraîchissements.

«Qu'avez-vous donné à la femme de Pitt, dit la femme aux rubans
lorsque Pitt et lady Jane eurent pris congé du vieillard.»

Cette femme n'était autre que miss Horrocks, la fille du sommelier,
objet de scandale pour tout le comté; en un mot, la châtelaine de
nouvelle création établie en souveraine à Crawley-la-Reine.

La faveur dont jouissait au château la dame aux rubans avait excité le
mécontentement et le blâme de la famille et de tout le comté. La dame
aux rubans avait un compte ouvert à la succursale de la caisse
d'épargnes, située à Mudbury; la dame aux rubans allait en voiture à
l'église, se réservant pour elle seule l'usage des chevaux qui avaient
fait pendant longtemps le service des domestiques du château: un
simple mouvement de son caprice suffisait pour décider du renvoi de
ceux-ci. Le jardinier écossais resté en possession du potager, se
montrait très-fier de ses espaliers et de ses serres chaudes et se
faisait un assez joli revenu du produit de la vente des fruits et des
légumes au marché de Southampton; mais un beau matin, ayant trouvé la
dame aux rubans occupée à dévorer ses pêches sur ses espaliers, il
reçut une paire de soufflets en réponse à quelques observations qu'il
présentait au sujet de ces atteintes portées à sa propriété. Lui, sa
femme, ses enfants, tous les braves serviteurs de Crawley-la-Reine
n'eurent d'autre parti à prendre que de faire leurs paquets et
d'abandonner au pillage ces jardins jusqu'alors si bien entretenus;
les mauvaises herbes commencèrent à croître tout à leur aise. Le
parterre de la pauvre lady Crawley fut dévoré par les ronces et les
épines. Il ne restait dans la vaste cuisine du château que deux ou
trois domestiques tout grelottant de froid. L'écurie et l'office
transformés en une espèce de solitude et ouverts à tous les vents,
tombèrent en ruines. Sir Pitt passait ses nuits à se divertir avec
Horrocks son sommelier, et pendant le jour il se querellait avec ses
agents et dans ses lettres accablait d'injures ses fermiers, ou
s'occupait lui-même de sa correspondance. Les gens de loi, les baillis
qui avaient à traiter avec lui ne trouvaient accès dans le sanctuaire
que par la faveur spéciale de la dame aux rubans, qui leur servait
d'introductrice auprès du baronnet; c'est ainsi que mille soucis
venaient assiéger sir Pitt; que les embarras les plus compliqués lui
surgissaient de toute part.

M. Pitt, l'homme d'ordre et d'étiquette par excellence, ne pouvait
voir qu'avec un sentiment d'horreur ce renversement de toutes les
convenances. La crainte d'apprendre que l'effroyable dame aux rubans
était devenue sa belle-mère, ne lui laissait plus un jour de
tranquillité. Depuis la visite que nous venons de rapporter, la
comtesse de Southdown fit plusieurs tentatives pour introduire dans le
château les traités les plus émouvants et les plus capables de faire
blanchir de terreur la tête de ce vieux réprouvé. Mistress Bute, au
milieu de la nuit, allait à sa croisée pour voir si le ciel ne
s'illuminait pas des rouges clartés de l'incendie dans la direction du
château de Crawley. Sir G. Wapshot et sir H. Fuddleston, les vieux
amis du baronnet, ne voulaient plus siéger avec lui aux assises et se
détournaient de lui dans les rues de Southampton, quand ce vieux
suppôt de la débauche les rencontrait et leur tendait la main. Mais
rien n'y faisait, il rengainait sa poignée de main et s'en allait en
riant aux éclats. Les brochures de lady Southdown avaient aussi le don
d'exciter au plus haut point son hilarité. Il se moquait de ses fils,
du monde, enfin de la dame aux rubans, quand par hasard elle se
fâchait, ce qui arrivait encore assez souvent.

Miss Horrocks, une fois installée comme gouvernante dans le manoir de
Crawley-la-Reine, traita ses anciens compagnons de service avec un
despotisme intolérable. Tous les serviteurs l'appelaient _m'ame_ par
abréviation de _madame_. Une petite fille qu'elle-même avait prise à
son service, s'obstinait seule à l'appeler _milady_, ce qui n'avait
aucunement l'air de formaliser la gouvernante.

«Des ladies; eh! mon Dieu, il y en a de tous les numéros, Esther,»
disait miss Horrocks en réponse à cette flatterie de sa subalterne.

Elle exerçait ainsi un pouvoir illimité en toute occasion et sur
toutes personnes, et renchérissait peut-être encore à l'égard de son
père, lui disant de ne point se laisser aller à tant de familiarité
dans ses rapports avec la _dame d'un baronnet_.

Elle étudiait souvent dans le jour son rôle de châtelaine, à sa grande
satisfaction personnelle et au grand divertissement de sir Pitt qui se
tenait les côtes en voyant les airs et les grâces qu'elle se donnait;
et en effet rien n'était plus risible et plus voisin de la caricature
que ses mignardises aristocratiques. Le baronnet, pour qui ces
prétentions à l'élégance n'étaient qu'une comédie des plus bouffonnes,
lui faisait mettre les habits de cour de la première lady Crawley, et
lui affirmait, de manière à ne laisser aucun doute à miss Horrocks à
cet égard, que ce costume lui allait à ravir, et qu'il n'y avait plus
qu'à aller la présenter à la cour dans sa voiture à quatre chevaux.

Miss Horrocks s'était emparée de la défroque des deux défuntes, et
coupait et taillait dans ce monceau de chiffons, ce qu'elle croyait
pouvoir convenir à sa figure. Elle aurait bien voulu prendre aussi
possession des joyaux et des bijoux des dames qui l'avaient précédée;
mais le vieux baronnet les avait renfermés dans un tiroir dont elle
n'avait pu obtenir la clef, en dépit de toutes ses caresses et de
toutes ses flatteries.

Quelque temps après le départ de cette honnête personne, il trouva au
château un cahier de brouillon sur lequel elle s'exerçait dans l'art
calligraphique en général et dans le tracé de son nom en particulier;
sur chaque page on pouvait lire: LADY CRAWLEY, LADY BETSY HORROCKS,
LADY ÉLISABETH CRAWLEY, etc., etc.

Bien que les dignes habitants du presbytère ne vinssent jamais à
Crawley-la-Reine, et semblassent fuir le vieux païen qui en rendait
les murs témoins de ses forfaits, ils savaient néanmoins les moindres
détails de ce qui s'y passait, et chaque jour s'attendaient à quelque
catastrophe dont miss Horrocks n'avait pas un moins vif pressentiment.
Mais, hélas! le diable s'en mêla et lui enleva la récompense que
méritaient un dévouement si désintéressé, une vertu si immaculée!

Un jour, le baronnet surprit _Sa Seigneurie_, comme il l'appelait par
dérision, devant une vieille épinette enrouée, restée fermée depuis le
temps où Becky Sharp y avait joué ses quadrilles. La dame aux rubans
tapait les touches avec une gravité imperturbable et hurlait de toute
la force de ses poumons, en croyant imiter les chants qu'elle avait
jadis entendus. La petite fille de cuisine, qu'elle avait fait entrer
dans la maison, se tenait auprès de sa maîtresse, ayant l'air de
prendre un très-grand plaisir à cette opération musicale, et faisait
aller et venir sa tête en poussant de temps à autre des exclamations
admiratives.

«Mon Dieu, m'ame, qu'c'est beau! que c'est bien!»

Un flatteur de grande maison n'aurait pas mieux fait son métier.

Ce petit tableau excita, comme d'habitude, l'hilarité du baronnet. Le
soir, il en parla plus de vingt fois dans son tête-à-tête avec son
majordome. Miss Horrocks, très-loin d'être charmée de ce récit,
tambourinait sur la table en guise d'épinette. Quant à sir Pitt, il
hurlait à faire crouler les murs pour donner une idée de la puissance
vocale de miss Horrocks; et comme une si belle voix ne devait point
rester inculte, il promettait à la modeste demoiselle des maîtres de
chant, chose qui paraissait toute naturelle à celle-ci. Sir Pitt se
montra, du reste, ce soir-là, fort gaillard et fort dispos. Il fit
avec son sommelier une énorme consommation de grogs, et ne se retira
dans sa chambre qu'à une heure fort avancée.

Une demi-heure après, toute la maison était en révolution. On voyait
les lumières passer rapidement devant les fenêtres et illuminer
successivement les vastes salles du château désert, dont le seigneur
n'occupait d'ordinaire que deux ou trois pièces au plus. Pendant cette
agitation qu'il était facile de constater du dehors, un homme à cheval
galopait sur la route de Mudbury pour aller y chercher le docteur. Et
pendant ce temps, ce qui prouve avec quel soin l'excellente mistress
Bute Crawley se tenait toujours au courant de ce qui se passait au
château, on pouvait voir, accourant du presbytère au château, le père,
la mère et le fils.

Ils traversèrent la cour d'honneur, la salle à manger aux antiques
boiseries, où se trouvaient sur une table trois grands verres et une
bouteille naguère encore pleine de rhum, et qui venait de servir à la
dernière orgie de sir Pitt. Franchissant rapidement cette enfilade de
pièces, ils se dirigèrent vers le cabinet dont nous avons parlé, où
ils trouvèrent miss Horrocks, qui, d'un air tout inquiet, cherchait au
milieu d'un gros trousseau de clefs celles qui allaient aux serrures
des bureaux et des commodes. Le trousseau tomba à terre, et la
demoiselle aux rubans poussa un cri de terreur quand elle vit se
dresser devant elle la petite mistress Bute, dont les yeux lançaient
des éclairs de dessous les ténèbres de sa capote.

«Eh bien! James vous êtes témoin! vous êtes témoin, monsieur Crawley!
s'écriait mistress Bute en désignant du doigt la coupable, dont l'air
effaré témoignait assez des mauvaises intentions.

--Il me les a données! il me les a données! criait-elle de toutes ses
forces.

--Il vous les a données, misérable créature! reprenait mistress Bute
sur un ton non moins élevé. Vous pourrez attester, messieurs, que nous
avons trouvé cette femme, capable de toute espèce de mal, en train de
crocheter les meubles de votre frère. Je vous l'avais toujours dit
qu'elle devait, tôt ou tard, finir par la potence.»

Betsy Horrocks, en proie à la plus vive terreur, s'affaissa sur
elle-même et se mit à sangloter; mais ceux qui savent ce que vaut la
charité de certaines femmes n'ignorent point qu'elles ne sont point
pressées de pardonner, et que l'humiliation de leur ennemie est un
véritable triomphe pour elles.

«Sonnez, James, disait mistress Bute, sonnez jusqu'à ce que l'on
vienne.»

Les trois ou quatre domestiques qui restaient dans cette maison
déserte accoururent au bruit redoublé de la sonnette.

«Mettez cette misérable au cachot, leur dit l'énergique petite femme,
nous l'avons surprise en flagrant délit de vol. Vite, monsieur
Crawley, dressez le procès-verbal. Vous, Beddoes, dès demain vous la
conduirez à la prison de Southampton.

--Ma chère, dit le recteur transformé en magistrat, je vous ferai
remarquer que....

--Est-ce qu'il n'y a point ici de menottes, continua mistress Bute
frappant du pied avec ses sabots. Autrefois il y avait ici des
menottes. Où est l'abominable père de cette plus abominable fille?

--Il me les a données, criait toujours la pauvre Betsy, n'est-ce pas,
Esther? oui!... sir Pitt, n'est-ce pas?... il me les a données....
vous savez.... le lendemain de la foire de Mudbury. Je n'en ai que
faire du reste; reprenez-les, si vous croyez qu'elles ne soient pas à
moi.»

Cette malheureuse tira alors de sa poche une énorme paire de boucles
de souliers; c'était une imitation en faux et la chose qui avait le
plus excité sa convoitise parmi toutes les autres qu'elle avait
trouvées dans le tiroir du secrétaire.

«Juste ciel? Betsy, d'où avez-vous tiré tous les méchants contes que
vous inventez là, répondait Esther, sa créature; pourquoi vouloir en
imposer à Mme Crawley, à cette bonne et excellente Mme Crawley, et à
notre révérend ministre. (Elle accompagna ces paroles d'un salut.) Ah!
vous pouvez fouiller dans mes poches, m'ame, vous n'y trouverez que
mes clefs; soyez tranquille, c'est que, voyez-vous, je suis une
honnête fille au moins, quoique née de parents pauvres; ils vivent de
leur travail, savez-vous bien; si vous trouvez tant seulement sur moi
un pauvre petit morceau de dentelle ou de soie, je veux bien ne jamais
remettre les pieds à l'église.

--Vos clefs, pécheresse endurcie, créature réprouvée! hurlait la
vertueuse petite dame toujours abritée sous sa capote.

--Voici une chandelle, m'ame, voulez-vous venir voir dans ma chambre,
et visiter toutes les commodes dans celle de la gouvernante? c'est là
qu'il s'en trouve un tas d'affaires, reprit de plus belle la petite
Esther, continuant toujours ses saluts.

--Silence, je vous prie. Je connais parfaitement la chambre qu'occupe
cette créature. Mistress Brown, ayez l'obligeance de m'accompagner;
vous, Beddoes, vous m'en répondez, et vous, monsieur Crawley, allez
vite là haut voir si on n'assassine pas votre malheureux frère.»

Après ces dernières paroles, mistress Bute saisit le flambeau, et,
escortée de mistress Brown, se dirigea vers la susdite chambre,
qu'elle connaissait, en effet, fort bien. Quant à Bute, il monta
l'escalier et trouva le docteur de Mudbury occupé, avec Horrocks au
comble de l'émoi, autour du seigneur du château étendu sans mouvement
dans son fauteuil, et cherchant à le rappeler à la vie à l'aide d'une
saignée.

Le matin, de bonne heure, par les soins de la femme du ministre, une
estafette fut dépêchée à M. Pitt Crawley. Cette excellente dame
s'était attribué la haute direction de toutes les mesures à prendre
dans les circonstances actuelles et avait veillé le vieux baronnet
pendant toute la nuit. On était parvenu, avec beaucoup de difficultés,
à lui rendre comme un souffle de vie, il ne pouvait plus parler, mais
du moins il semblait reconnaître son monde. Mistress Bute restait à
son chevet avec un courage vraiment héroïque. On eût dit qu'elle était
forte à pouvoir se passer de sommeil. Ses yeux noirs restaient tout
grands ouverts, tandis que le docteur ronflait du meilleur coeur dans
son fauteuil. Horrocks avait fait des efforts désespérés pour
maintenir contre elle son autorité; mais mistress Bute le traita
d'ivrogne et de débauché, lui enjoignit de déguerpir au plus vite de
la maison, et le menaça, s'il avait le malheur de s'y montrer de
nouveau, de le faire transporter à Botany-Bay avec son abominable
fille.

Intimidé par la résolution du ton et des gestes de mistress Bute, il
se glissa jusqu'à la pièce boisée où M. James, après s'être assuré
qu'il n'y avait plus de liquide dans la bouteille placée sur la table,
ordonna à M. Horrocks d'en apporter une autre avec des verres propres;
le ministre et son fils prirent alors place pour fêter la nouvelle
venue, après quoi ils enjoignirent à Horrocks de leur remettre les
clefs et de gagner la porte par le plus court chemin.

En présence d'un ordre aussi catégorique, Horrocks pensa que ce qu'il
avait de mieux à faire était de remettre les clefs. Puis avec sa fille
il délogea sans tambours ni trompettes, profitant des ténèbres de la
nuit.

Telle fut la fin de la puissance et de la grandeur de ces deux
honnêtes personnes dans le château de Crawley-la-Reine.



CHAPITRE VIII.

Rentrée de Rebecca dans le manoir de ses ancêtres.


L'héritier des Crawley arriva au château peu après cette première
alerte, et l'on peut dire que dès lors il commençait y régner en
maître. Le vieux baronnet survécut quelques mois encore à cette
attaque, mais sans recouvrer assez complétement l'usage de la pensée
et de la parole pour que l'autorité ne fût pas dès lors dévolue tout
entière à son fils aîné. Sir Pitt, depuis longues années, empruntait
sans cesse sur hypothèques, c'était autour de lui comme une armée de
gens d'affaires; chaque jour il avait avec ses fermiers des disputes
qui ne manquaient jamais d'aboutir à des procès; et quant à ces
derniers, il les comptait par centaines: procès avec la compagnie des
mines, procès avec la compagnie des Docks, procès avec tous ceux qui
avaient avec lui le plus petit rapport. Sortir de tous ces embarras,
voir clair dans ce chaos était une tâche vraiment digne de l'esprit
d'ordre et de persévérance de l'ex-attaché à la cour de Poupernicle.
Il se mit donc à la besogne avec la plus louable énergie.

Toute sa famille vint s'établir à Crawley-la-Reine, y compris même
lady Southdown. Dans son ardeur de prosélytisme, elle comptait
convertir tous les habitants de la cour à la barbe du ministre, et
élever à côté de lui une chaire à ses prédicateurs dissidents, en
dépit des fureurs de mistress Bute. Sir Pitt n'ayant point disposé de
la survivance à la cure de Crawley-la-Reine, lady Southdown comptait
bien, le ministre actuel une fois mort, en prendre la haute direction
et faire remplir la place vacante par un de ses jeunes protégés. Notre
diplomate la laissait faire à son aise tous ses petits arrangements,
et restait aussi impénétrable que la statue du Silence.

Les terribles menaces de mistress Bute contre miss Betsy Horrocks en
restèrent là; elle fut, ainsi que ses rubans, dispensée d'aller faire
visite à la prison de Southampton. Elle quitta le château pour un
cabaret du village, _Aux armes des Crawley_, qu'Horrocks avait
précédemment pris à loyer du baronnet. L'ex-sommelier ayant ensuite,
avec ses économies, acheté quelques immeubles, finit par avoir une
voix aux élections. Celle du ministre et de quatre voisins, se
joignant à celle-là, formaient le collége électoral envoyant au
parlement les deux membres pour représenter Crawley-la-Reine.

Il s'établit bientôt une échange de politesses entre les dames du
presbytère et celles du château. Il n'est ici question que de lady
Jane, car pour ce qui concerne lady Southdown, ses entrevues avec
mistress Bute dégénéraient toujours en vraies batailles, si bien que
ces deux dames finirent par éviter mutuellement de se rencontrer. Sa
seigneurie s'enfermait dans sa chambre quand la cure venait rendre
visite au château. M. Pitt n'était peut-être pas trop fâché, au fond,
de se sentir de temps à autre soulagé de la présence de sa belle-mère.

La famille des Binkie était sans aucun doute à ses yeux la plus
recommandable de l'Angleterre par sa noblesse et son bon sens; mais
les airs d'autorité qu'affectait lady Southdown, finissait par le
fatiguer et lui peser. Il était sans doute très-flatteur pour sa
personne de passer encore pour un jeune homme à quarante-six ans, mais
il n'en était pas moins mortifiant de ne pas se sentir à cet âge plus
libre qu'un enfant. Quant à lady Jane, elle n'aurait point fait
résistance à sa mère, et du reste l'amour de ses enfants absorbait
toutes ses facultés. Fort heureusement pour elle, les nombreuses et
importantes affaires de lady Southdown, ses conférences avec les
ministres, sa correspondance avec les missionnaires de l'Afrique, de
l'Asie et de l'Australie, etc., occupaient à un tel point la vénérable
comtesse, qu'il ne lui restait point de temps pour songer à
l'éducation de la petite Mathilde et de son petit-fils maître Pitt
Crawley. Ce dernier était d'une nature maladive, et s'il était encore
en vie, lady Southdown l'attribuait aux doses redoublées de calomel
qu'elle lui faisait prendre.

Quant au vieux sir Pitt, il passait ses derniers jours de lutte avec
la vie dans les appartements où était morte la dernière lady Crawley.
Il était soigné par la petite Esther, remplie pour lui des soins les
plus touchants et les plus infatigables. Qu'y a-t-il à comparer à la
tendre sollicitude d'une garde-malade dont on paye les services? Qui
saurait mieux qu'elle battre les coussins, préparer les soupes et les
tisanes? Ces femmes passent les nuits à veiller à votre chevet, elles
endurent patiemment vos plaintes et vos bourrades. Le soleil peut se
lever sur la campagne sans qu'elles aient jamais envie de sortir.
Elles dorment sur le canapé, elles prennent leur repas sur le coin
d'une table. Elles passent de longues soirées sans autre occupation
que d'entretenir le feu devant lequel on entend chanter la tisane du
malade. Elles lisent religieusement le journal de la première à la
dernière ligne. Et puis, elles auront à essuyer vos gronderies et vos
querelles si des amis viennent par hasard leur rendre visite une fois
la semaine, si elles passent en contrebande un peu de genièvre dans
leur cabas. Quelle nature humaine possède un fonds assez inépuisable
de tendresse pour trouver en elle le courage d'entourer de soins aussi
assidus l'objet même de ses affections? Cependant lorsqu'on donne dix
livres sterling par trimestre à une garde-malade, on croit avoir été
fort généreux à son endroit. M. Crawley ne donnait que la moitié à
miss Esther pour être si empressée auprès du vieux baronnet; et encore
n'était-ce pas sans se faire tirer l'oreille et sans crier beaucoup.

Dès qu'il faisait un rayon de soleil, on sortait le vieillard dans le
même fauteuil qui avait servi à miss Crawley lors de son séjour à
Brighton, et qui en avait été rapporté à Crawley-la-Reine avec une
quantité d'effets appartenant à lady Southdown. Lady Jane marchait
toujours aux côtés du vieillard, dont elle paraissait obtenir toutes
les préférences. Sa tête s'agitait, sa figure s'éclairait d'un sourire
lorsqu'il la voyait entrer dans sa chambre; si, au contraire, elle
avait l'air de s'éloigner, il en exprimait son mécontentement par des
sons inarticulés et confus. À peine lady Jane était-elle hors de la
chambre, qu'aussitôt il éclatait en larmes et en sanglots: c'est qu'il
y avait alors changement complet et à vue. La figure d'Esther,
jusqu'alors souriante, devenait sombre et farouche, et à la place de
ses manières douces et empressées, elle montrait le poing au vieillard
et lui criait: «Silence, vieil imbécile!» Puis en dépit de ses
gémissements, elle écartait son fauteuil de la cheminée dont la vue
faisait sa principale distraction. Tel était le couronnement de
soixante-dix années de mensonges, d'ivrognerie, d'égoïsme et de
débauche: il ne restait plus de tout cela qu'un vieillard idiot et
pleurard, qu'il fallait mettre au lit, faire manger et soigner comme
un enfant!

La nature se chargea d'apporter un terme aux fonctions de la
garde-malade. Un jour, de grand matin, tandis que M. Pitt examinait
dans son cabinet différentes pièces que lui avaient remises
l'intendant et le bailli, on frappa à la porte, et presque aussitôt
apparut sur le seuil Esther qui, après un salut assez gauche, lui
annonça la nouvelle suivante:

«Pardon, monsieur.... monsieur est mort.... Ce matin, monsieur.... Je
faisais chauffer sa tisane, monsieur.... de l'eau de gruau,
monsieur.... qu'il prend tous les matins, monsieur.... à six heures,
monsieur.... et j'ai entendu comme une espèce de soupir, monsieur,
et.... et alors....»

Elle fit à Pitt une nouvelle révérence. La figure de celui-ci,
toujours si pâle d'ordinaire, se couvrit d'un certain incarnat.
Était-ce parce qu'il se voyait enfin maître et seigneur de
Crawley-la-Reine, titulaire d'une place au parlement? parce qu'il
apercevait tout un avenir de grandeurs et dignités?

«Rien désormais ne m'empêche maintenant, pensa-t-il en lui-même,
d'acquitter les dettes qui surchargent mes biens.»

Il eut bien vite fait le calcul des obstacles à vaincre, des
améliorations à apporter. Si jusqu'alors il avait laissé sans emploi
l'argent qui lui venait de sa tante, c'était dans la crainte que sir
Pitt, se rétablissant, ce ne fût autant de perdu pour lui.

Les persiennes furent fermées au château et au presbytère; les cloches
sonnèrent le glas funèbre; l'église fut tendue de noir. Bute Crawley,
par convenance, ne parut pas à un meeting qui eut lieu dans le comté à
l'occasion des courses de chevaux, mais il alla tranquillement dîner
chez les Fuddleston, où, tout en dégustant le Porto, on causa du
défunt et de son héritier. Miss Betsy, mariée récemment à un sellier
de Mudbury, poussa de grands hélas! M. Glauber le chirurgien vint
faire visite à la famille du mort, lui présenter ses respectueux
compliments, et s'informer de la santé des dames. Ce décès devint
l'objet de toutes les conversations à Mudbury et à l'auberge des
_Armes des Crawley_. Le maître du lieu s'était rapatrié avec le
ministre, qui, de temps à autre, visitait la salle des buveurs et
fêtait l'ale de M. Horrocks.

«Voulez-vous que j'écrive à votre frère, ou bien vous chargez-vous de
ce soin? demanda lady Jane au nouveau baronnet.

--C'est à moi de lui écrire, en ma qualité de chef de la famille, lui
répondit sir Pitt. Je vais l'inviter pour l'enterrement, ainsi que le
veulent les convenances.

--Et.... quant à mistress Rawdon?... hasarda avec timidité lady Jane.

--Jane, Jane, fit lady Southdown, pensez-vous bien à ce que vous
dites?

--Bien entendu, mistress Rawdon est de moitié dans l'invitation,
reprit sir Pitt avec fermeté.

--Une pareille chose ne se passera pas moi présente dans cette maison,
reprit lady Southdown.

--Votre Seigneurie, répliqua sir Pitt, aura l'obligeance de se
rappeler que je suis désormais le chef de la famille. Écrivez, je vous
prie, lady Jane, une lettre à mistress Rawdon Crawley pour la prier
d'assister à cette douloureuse cérémonie.

--Jane! s'écria la comtesse, je vous défends de prendre la plume et
d'écrire.

--Je prétends être maître ici, reprit à son tour sir Pitt, et malgré
le regret mortel que j'aurais à voir Votre Seigneurie quitter ce
logis, je suis décidé, ne vous en déplaise, à y régner à ma guise et
d'après mes inspirations personnelles.»

Lady Southdown, se laissant emporter à un sublime mouvement
d'indignation, demanda sa voiture et ses chevaux. Condamnée à l'exil
par son gendre et par sa fille, elle allait cacher ses chagrins dans
quelque lieu solitaire et ignoré, et prier le ciel de les faire
revenir à résipiscence.

«Nous ne voulons nullement votre exil, chère maman, dit la timide Jane
d'une voix suppliante.

--C'est bien m'exiler que d'ouvrir cette maison à une société que ne
peut souffrir une femme qui possède quelques sentiments orthodoxes.
Demain matin, je pars dans ma voiture.

--Vous allez me faire le plaisir d'écrire sous ma dictée, Jane,» lui
dit sir Pitt se levant; et il prit cette attitude d'autorité familière
aux portraits d'exposition. Écrivez:

                            «Crawley-la-Reine, 14 septembre 1822.

          «Mon cher frère.»

En entendant ces paroles retentir à ses oreilles comme un arrêt
décisif et terrible, lady Southdown, qui avait compté sur quelque
faiblesse ou quelque hésitation de la part de son gendre, se leva
sur-le-champ et quitta le cabinet dans le paroxysme de l'agitation.
Lady Jane regarda son mari comme pour lui demander la permission de
suivre sa mère afin de la consoler; mais Pitt la retint du regard.

«Rassurez-vous, elle restera; sa maison est louée à Brighton; plus de
la moitié de son revenu est dépensé d'avance, et une comtesse qui vit
à l'auberge est une femme déconsidérée. Il y avait longtemps, ma chère
amie, que j'attendais l'occasion de frapper ce coup nécessaire; et
maintenant, si vous voulez bien, nous allons reprendre notre dictée:

          «Mon cher frère,

«Vous deviez pressentir depuis longtemps la douloureuse nouvelle que
j'ai l'affliction de vous transmettre, etc., etc.»

En un mot, Pitt, placé par un coup du sort, ou plutôt grâce à son
mérite, comme il en était lui-même convaincu, à la tête de la fortune
qui avait excité la convoitise de tous ses proches, Pitt était résolu
de traiter sa famille avec les plus grands égards et d'être bon prince
avec elle. Il songeait à rétablir dans son antique splendeur la maison
des Crawley, et l'idée d'être le chef de cette race illustre flattait
singulièrement son amour-propre. Le premier emploi qu'il voulait faire
de l'immense crédit que ses qualités transcendantes et sa nouvelle
position allaient lui assurer dans le comté, devait être de procurer à
son frère et aux cousins Bute un établissement digne d'eux. Peut-être
était-il tourmenté par un secret remords à la pensée qu'il réunissait
sous sa main tous ces biens, qui pour tant de gens avaient été l'objet
de si belles espérances. Son règne datait à peine de trois ou quatre
jours que déjà il n'était plus reconnaissable. Son plan de conduite
était arrêté. Il était déterminé à se montrer juste et serviable, à
secouer le joug de lady Southdown, enfin à se maintenir dans les
meilleurs termes avec tous les membres de sa famille.

Telle était la disposition d'esprit dans laquelle il avait écrit sa
lettre à son frère Rawdon, lettre pleine de dignité et de mesure, où
les plus grands mots et les phrases les plus magnifiques enchâssaient
les plus splendides pensées. Il y avait assurément assez là de quoi
remplir d'admiration le petit secrétaire dont la plume courait sous la
dictée de sir Pitt.

«Il sera quelque jour un des plus grands orateurs de la chambre des
Communes, pensait en elle-même la jeune femme. Que de sagesse! que de
bonté! C'est bien en vérité un homme de génie! c'est, il est vrai, une
nature un peu froide! mais elle est si excellente! En vérité, il a le
génie en partage.»

Pitt Crawley avait d'abord composé sa lettre tout à loisir et pesé
chaque expression, puis il l'avait ensuite apprise par coeur, avec
cette dissimulation dont les diplomates seuls sont capables, et enfin,
au moment voulu, il l'avait débitée à sa femme, toute stupéfaite
d'admiration.

Cette lettre, entourée d'un large filet noir et cachetée de cire de
même couleur, fut expédiée par sir Pitt à son frère le colonel. Rawdon
n'éprouva qu'une demi-satisfaction à l'arrivée de cette missive.

«À quoi bon aller nous enfouir dans cette assommante demeure? se
disait-il en lui-même; je ne puis souffrir de me trouver en
tête-à-tête avec Pitt après dîner; et puis, rien que pour aller et
venir il va nous en coûter vingt livres.»

En allant porter dans la chambre de Becky le chocolat que chaque jour
il lui préparait de ses propres mains, Rawdon remit à sa femme la
lettre en question, pour agir d'après son avis, comme il avait coutume
de faire dans toutes les circonstances difficiles.

Il déposa le déjeuner et la fatale missive sur la toilette devant
laquelle Becky était occupée à passer le peigne dans sa blonde
chevelure. Cette petite femme, après avoir parcouru la lettre objet
des terreurs de Rawdon, se redressa de toute sa hauteur en agitant
cette lettre au-dessus de sa tête et criant:

«Victoire! victoire!

--Et pourquoi victoire? répéta Rawdon tout surpris de voir cette
petite créature bondissant dans sa robe flottante et ses boucles
éparses sur le cou. Le vieux ne nous laisse rien, Becky; il m'a déjà
compté ma légitime à ma majorité.

--N'aurez-vous donc jamais assez de bon sens pour être majeur? lui
répliqua Becky. Allons vite chez mistress Brunoy; il me faut des
vêtements de deuil, et vous, vous ferez mettre un crêpe à votre
chapeau et vous vous commanderez un habit noir, car je ne vous en
connais pas. Allez donc demander tout cela pour demain, et nous
partirons jeudi.

--Mais vous ne songez pas à aller là-bas, j'imagine? fit Rawdon tout
étonné.

--C'est bien, au contraire, mon intention, lui répondit sa femme; je
compte sur lady Jane pour être, l'année prochaine, présentée à la
cour; et, par votre frère, vous aurez une place au Parlement. Ne
verrez-vous donc jamais plus loin que votre nez, mon gros bêta? Lord
Steyne aura votre voix et celle de votre frère; vous deviendrez
secrétaire du vice-roi d'Irlande, gouverneur aux Indes, trésorier,
consul, que sais-je?

--En attendant toutes ces belles choses, la poste va nous coûter
encore pas mal d'argent, grommela Rawdon de mauvaise humeur.

--Nous prendrons passage dans la voiture de Southdown, que sa qualité
de membre de la famille oblige à être présent aux funérailles. Mais
mieux encore que tout cela, n'avons-nous pas la diligence? Ce n'en
sera que plus modeste, et partant plus convenable.

--Et le petit viendra-t-il aussi avec nous? demanda le colonel.

--À quoi bon? pour payer une place de supplément; il est maintenant
trop grand pour voyager sur nos genoux. Nous le laisserons ici; Briggs
pendant ce temps lui fera une blouse noire. Allez vite et faites voir
comme vous savez obéir. Dites en passant à Sparks que le vieux sir
Pitt est mort, et qu'il vous reviendra grosse part dans l'héritage
quand les affaires seront arrangées. Il ira bien sûr le répéter à
Raggles, qui nous tourmente si fort pour son argent, et il n'en faudra
pas davantage pour lui faire prendre patience.»

Ces ordres donnés et ces dispositions réglées, Becky se mit tout
tranquillement à prendre son chocolat. Le soir, lorsque lord Steyne
vint faire à Becky sa visite ordinaire, il la trouva avec sa compagne,
qui n'était autre que notre amie Briggs, occupées à tailler, couper,
découdre et déchirer toutes les étoffes noires dont elles pouvaient
faire quelque chose pour le besoin du moment.

«Nous sommes, Briggs et moi, en proie à la plus vive douleur, dit
Rebecca à son visiteur. Sir Pitt Crawley, le chef de la famille, est
décédé; nous avons passé toute la matinée à nous déchirer la
poitrine, et maintenant, de désespoir, nous déchirons nos vieilles
guenilles.

--Oh! Rebecca, est-ce bien vous que j'entends?...»

Briggs n'en put dire plus long, et ses yeux pleins de larmes
s'élevèrent vers le ciel.

«Oh! Rebecca, est-ce bien vous?... reprit milord d'un ton
tragi-comique; ainsi donc, le vieux cuistre n'est plus de ce monde!
S'il avait mieux su ménager ses atouts, il aurait pu entrer à la
chambre des Lords; c'eût été, je gage, du goût de M. Pitt; mais
l'étoffe n'y était pas. On n'avait jamais vu pareil bélître.

--Un peu plus, je serais maintenant la veuve du vieux Silène, répondit
alors Rebecca. Vous rappelez-vous cela, miss Briggs, ce certain jour
où vous me regardiez par le trou de la serrure, et où vous l'avez vu à
mes genoux?»

Miss Briggs se mit à rougir sous le coup de cette apostrophe et
s'empressa d'accéder au plus vite à l'invitation de lord Steyne, qui
la priait d'aller préparer le thé.

Briggs était ce chien de berger qui devait mettre à l'abri de tout
soupçon injurieux la vertu et la réputation de Rebecca. Miss Crawley
en mourant lui avait assuré une petite rente viagère, et son plus vif
désir eût été de rester auprès de lady Jane, si avenante pour elle
comme pour tout le monde; mais lady Southdown s'était empressée de
congédier la pauvre Briggs à la première occasion qui s'était offerte
à elle sans blesser les convenances.

Elle alla alors dans sa famille essayer la vie de campagne, mais elle
ne put y tenir longtemps: elle y sentait le manque de cette société
d'élite, dont désormais il lui était impossible de se passer; ses
parents étaient des petits commerçants de province qui se montrèrent
plus âpres après elle à cause de ses quatre cents livres que les
parents de miss Crawley ne l'avaient été auprès de la vieille
demoiselle pour tout l'héritage qu'ils devaient en avoir; si bien que
pour leur échapper elle n'eut d'autre parti à prendre que de s'enfuir
à Londres au plus vite, résolue à chercher de nouveau les chaînes de
l'esclavage, mille fois moins lourdes à ses yeux que la liberté. Après
avoir fait annoncer par les journaux qu'une _demoiselle de compagnie,
offrant toutes les garanties possibles, désirait_, etc., elle alla
chez M. Bowls attendre l'effet de ses insertions.

Or, par un beau jour où la pauvre Briggs rentrait à son hôtel,
harassés de ses courses à l'office de publicité afin de se faire
mettre dans le _Times_, le coquet équipage de mistress Rawdon, attelé
de deux petits poneys, passa dans la rue. Rebecca le conduisait de ses
mains délicates; elle avait déjà apprécié, comme nous avons pu nous en
convaincre, les excellentes qualités de la demoiselle de compagnie,
son caractère toujours égal, son humeur flexible et accommodante. Dès
qu'elle eut aperçu Briggs, elle dirigea ses chevaux du côté du perron
de l'hôtel, passa les rênes au groom, et sautant de la voiture, elle
serrait déjà les deux mains de la demoiselle de compagnie que cette
dernière n'était pas encore revenue du premier moment de surprise et
d'émotion.

Briggs se mit à pleurer, Becky à rire, et embrassa son ancienne amie
dès qu'elles furent entrées dans le corridor; ces tendresses se
prolongèrent jusque dans le salon de Bowls. Les rideaux étaient de
damas rouge, et au-dessus de la croisée se dessinait un aigle aux
ailes déployées, portant dans ses serres une banderole sur laquelle on
lisait en grosses lettres: APPARTEMENTS À LOUER.

Briggs entremêla son récit de ces sanglots et de ces transports si
communs aux natures molles et débiles, toutes les fois qu'il s'agit
d'une reconnaissance. Miss Briggs raconta toute son histoire, et Becky
l'interrogea sur tous les détails de sa vie avec cette candeur et
cette naïveté que nous lui connaissons.

Instruite de la situation de son amie et du petit legs qu'elle devait
à la générosité de miss Crawley, et bien convaincue que Briggs n'était
point guidée par des vues intéressées, Becky forma aussitôt sur elle
des projets qui n'avaient rien que de très-flatteur. N'était-ce pas la
compagne dont elle avait besoin? Sans plus de cérémonie, elle l'invita
le soir même à dîner, pour lui faire voir son petit Rawdon.

Mistress Bowls se hasarda à faire remarquer à la trop sensible Briggs
qu'elle allait se fourrer dans la gueule du lion.

«Il viendra un jour où vous vous en mordrez les doigts, miss Briggs;
souvenez-vous bien de ce que je vous dis, aussi vrai que je m'appelle
Bowls.»

Briggs promit d'être sur ses gardes: la semaine suivante, elle allait
s'installer chez mistress Rawdon, et six mois n'étaient pas encore
écoulés qu'elle avait déjà prêté deux cents livres à Rawdon sur son
petit capital.



CHAPITRE IX.

Becky au manoir de ses ancêtres.


Dès que les époux Crawley furent, comme le page de Marlborough, tout
de noir habillés, et qu'ils eurent prévenu sir Pitt Crawley de leur
arrivée, le colonel et sa femme montèrent dans cette même diligence
qui jadis avait transporté Rebecca et le défunt baronnet, lors du
premier voyage de notre héroïne à Crawley-la-Reine. Neuf années
s'étaient écoulées depuis, et Rebecca se rappela cependant, comme
s'ils eussent daté de la veille, les événements qui avaient signalé
son premier voyage.

Les époux Rawdon trouvèrent à Mudbury un carrosse attelé de deux
chevaux, avec un cocher en deuil; le tout envoyé à leur rencontre.

«Eh mais! c'est le vieux coffre de famille dit Rebecca à Rawdon, tout
en franchissant le marchepied de la voiture; les vers ont déjà fait
d'assez fortes entailles au drap.»

La voiture, après une course aussi rapide que le permettait la
maigreur des chevaux, arriva à la grille du parc.

«Le châtelain, à ce qu'il paraît, a jugé à propos de faire des
coupes,» dit Rawdon en jetant un coup d'oeil autour de lui; puis il
retomba dans son silence ordinaire.

Nos deux visiteurs éprouvaient une certaine émotion en se reportant
vers leur passé: Rawdon se voyait encore simple écolier à Eton; il se
rappelait sa mère, une grande femme sèche et glaciale; la soeur qu'il
avait perdue et pour laquelle il nourrissait la plus tendre affection;
puis il songeait aux roulées qu'il avait administrées autrefois à
Pitt: mais ses préoccupations étaient par-dessus tout pour son petit
garçon, qu'il avait laissé à Londres. Rebecca, de son côté, repassait
les années écoulées, la triste époque de son enfance flétrie dans sa
fleur, la manière dont elle était entrée dans la vie par la porte
dérobée; et en même temps se présentait à son esprit miss Pinkerton,
Jos, Amélia.

L'allée d'honneur et la terrasse avaient déjà été l'objet d'un
nettoyage particulier; un écusson aux armes de la famille était
suspendu au-dessus de la porte principale. Deux grands laquais à la
tournure solennelle, à la taille majestueuse et en livrée de deuil,
ouvrirent la portée à deux battants quand la voiture s'arrêta devant
les marches du perron. Rawdon devint tout rouge, Becky devint toute
pâle lorsqu'ils traversèrent l'antichambre en se donnant le bras.
Mistress Rawdon pressa légèrement la main de son mari en entrant dans
le salon boisé où sir Pitt et sa femme attendaient leurs hôtes. Sir
Pitt et lady Jane étaient vêtus de noir, et lady Southdown avait sur
la tête une espèce d'échafaudage où le jais se mêlait aux plumes. Rien
ne ressemblait plus à un panache de corbillard; c'étaient les mêmes
ondulations aux moindres mouvements de Sa Seigneurie.

Sir Pitt avait bien jugé de l'importance qu'il fallait attacher à ses
menaces de départ. Lady Southdown était demeurée au château; mais elle
se renfermait dans le silence le plus absolu lorsqu'elle se trouvait
en face du couple rebelle.

Les deux nouveaux arrivés ne se tourmentèrent pas autrement de cette
froideur affectée. La douairière était bien pour eux l'un des moindres
de leurs soucis; ce qui les préoccupait beaucoup plus, c'était la
réception qu'allaient leur faire le maître et la maîtresse du logis.

Pitt, avec une figure quelque peu émue, s'avança vers son frère et lui
serra la main; il fit même politesse à Rebecca et la gratifia en outre
d'un profond salut. Lady Jane, prenant les deux mains de sa
belle-soeur, l'embrassa très-tendrement, et ses caresses firent
presque venir des larmes aux yeux de notre aventurière, marque de
sensibilité d'autant plus précieuse qu'elle était plus rare chez elle.
Cet accueil cordial et ouvert avait été au coeur de Becky, quant à
Rawdon, encouragé par ces témoignages d'affection de la part de sa
belle-soeur, il frisa sa moustache et s'octroya la permission
d'embrasser lady Jane, ce qui fit singulièrement rougir cette timide
jeune femme.

«Lady Jane est un petite femme diablement gentille! telle fut
l'opinion qu'il exprima sur elle en se retrouvant seul avec sa femme;
Pitt a pris trop d'embonpoint, mais au moins il fait crânement les
choses.

--C'est que ses moyens le lui permettent, fit Rebecca, se rangeant à
l'avis de son mari. Quant à la belle-mère, on dirait une marchande de
vulnéraire. Vos soeurs sont maintenant assez belles femmes.»

Ces jeunes demoiselles avaient quitté la pension pour assister au
convoi de leur père. Sir Pitt avait pensé que, pour l'honneur du
château et de sa dignité personnelle, il devait faire paraître à cette
cérémonie le plus grand nombre possible de personnes en habits de
deuil. Tous les gens de la maison, toutes les vieilles femmes de
l'hospice, auxquelles le défunt, de son vivant, avait cherché toute
espèce de mauvaises querelles au sujet des rentes qu'il leur payait,
la famille du vicaire, tous ceux enfin qui dépendaient de quelque
manière du château ou de la cure, furent obligés de prendre le costume
de deuil. Il y avait, en outre, les hommes des pompes funèbres, au
nombre d'une vingtaine au moins, portant des branches de cyprès et des
brassards de soie noire, ce qui donnait un coup d'oeil satisfaisant à
tout l'ensemble du cortége. Mais ce ne sont là que des comparses, qui,
à ce titre, ne doivent point tenir dans notre drame une plus large
place.

Avec ses belles-soeurs, Rebecca n'eut point l'air d'oublier qu'elle
avait été leur gouvernante. Après le leur avoir rappelé, elle leur
demanda, de son plus grand sérieux, où elles en étaient de leurs
études, les assura de son attachement passé et futur. À l'entendre, on
aurait pu croire, en vérité, que depuis leur séparation Rebecca
n'avait fait autre chose que de penser à elles. Ce fut là du moins ce
dont Lady Crawley resta bien persuadée, ainsi que ses jeunes
belles-soeurs.

«C'est à peine si elle est changée, disait miss Rosalinde à miss
Violette, tandis que ces demoiselles s'apprêtaient pour le dîner.

--La couleur fauve de ses cheveux lui sied à ravir, répliquait l'autre
soeur.

--Ils étaient bien plus clairs que cela autrefois, et je la soupçonne
de les avoir teints, reprit miss Rosalinde; elle a aussi beaucoup
engraissé, ce qui ne la dépare nullement, continua Rosalinde, qui
avait des dispositions à l'obésité.

--Au moins elle ne fait pas la grande dame avec nous et elle se
souvient qu'elle a été notre gouvernante, dit miss Violette, dans
l'opinion de laquelle les gouvernantes ne devaient pas chercher à
sortir de leur place, oubliant que, si elle était la petite-fille de
sir Walpole Crawley, elle avait aussi pour grand-père le quincaillier
de Mudbury, et qu'à la rigueur une enclume aurait fort bien pu figurer
dans son écusson.

--Nos cousines du presbytère ne me feront jamais croire que sa mère
ait été une danseuse de l'Opéra.

--Nous n'avons pas à regarder à la naissance, répondit Rosalinde avec
un esprit dégagé de tout préjugé; je partage sur ce point l'avis de
mon frère, qu'en sa qualité de membre de la famille elle a droit à nos
égards. D'ailleurs, c'est bien à ma tante Bute de parler ainsi, elle
qui veut marier Kate au jeune Hooper, le fils du marchand de vins;
elle a fait auprès de lui les plus vives instances pour le faire venir
au presbytère et le faire entrer dans les ordres.

--Je ne serais pas étonné de voir partir lady Southdown; elle lançait
à mistress Rawdon des regards furibonds.

--Pour ma part, j'en serais enchantée; cela me dispenserait de lire la
_Blanchisseuse de Finchley-Common_.»

En achevant ces mots, Violette passa devant un corridor qui conduisait
à une pièce où se trouvait une bière placée entre deux gardiens, au
milieu d'une chapelle ardente, et les deux jeunes filles rejoignirent
dans la salle à manger le reste de la société, que la cloche du dîner
y avait réunie comme à l'ordinaire.

Pendant ce petit dialogue, lady Jane avait conduit Rebecca aux
appartements qu'elle devait occuper et où l'on retrouvait cet ordre et
ce confort que l'avénement du nouveau maître avait introduits dans
tout le château. Les modestes bagages de mistress Rawdon avaient déjà
été apportés dans la chambre à coucher. Lady Jane, après avoir aidé sa
belle soeur à ôter son petit chapeau blanc et son manteau, lui demanda
en quoi elle pouvait lui être utile.

«Ce que je désire par-dessus tout maintenant, lui dit Rebecca, ce
serait de voir vos enfants.»

Les deux mères échangèrent en même temps un coup d'oeil qui résumait
tous les mystères de la tendresse maternelle, puis elles sortirent de
la pièce en se donnant le bras.

Becky s'extasia beaucoup sur la petite Mathilde, qui avait à peine
quatre ans, et qui était un véritable amour. Elle réserva aussi une
part d'admiration pour le petit garçon, qui, âgé de deux ans au plus,
était pâle de couleur, avait les yeux caves, la tête très-grosse, et
auquel Becky donna un brevet de gentillesse et de beauté pour son âge.

«Je voudrais bien que ma mère cessât de lui administrer ses médecines,
fit lady Jane avec un soupir; leur suppression complète serait pour sa
santé une excellente chose.»

Lady Jane entrait là dans une voie de confidence qui est un sujet
intarissable pour les jeunes mères de famille. Ces épanchements
intimes contribuèrent singulièrement à cimenter l'amitié des deux
jeunes femmes. Au bout d'une demi-heure, elles furent les meilleures
amies du monde, et le soir, lady Jane déclarait à sir Pitt que sa
belle-soeur était la plus charmante et la plus aimable créature du
monde.

Une fois maîtresse de l'esprit de la fille, l'infatigable petite
intrigante combina ses efforts pour s'emparer de celui de la mère. Au
premier moment où elle se trouva seule avec Sa Seigneurie, Rebecca la
mit bien vite sur la question des soins à donner aux enfants; elle lui
dit qu'elle n'avait conservé son petit garçon que pour lui avoir
administré le calomel à de très-fortes doses, alors que les médecins
de Paris le condamnaient tous. Elle ajouta qu'elle avait l'honneur de
connaître déjà lady Southdown pour avoir entendu parler d'elle au
révérend Lawrence Grills dans la chapelle de May-fair, où elle allait
faire ses dévotions; ses opinions à ce sujet, donnait-elle à entendre,
s'étaient bien modifiées en passant au creuset de l'infortune; elle
témoigna le désir de s'éloigner de plus en plus de la dissipation et
de l'erreur au milieu desquelles elle avait vécu, pour se régler sur
la conduite de personnes pieuses et exemplaires. Les instructions
religieuses de M. Crawley avaient fait, ajoutait-elle, une grande
impression sur son esprit, et elle s'était sentie très-édifiée en
lisant la _Blanchisseuse de Finchley-Common_. Elle demanda des
nouvelles de lady Emily, cette femme si supérieure devenue désormais
lady Emily Cornmiouse et demeurant au Cap avec son mari, qui avait des
chances pour voir réussir sa candidature à l'évêché de Cafrerie.

Enfin elle acheva de se concilier les bonnes grâces de lady Southdown,
en simulant une défaillance et une attaque de nerfs après les
funérailles du baronnet, et en réclamant le ministère médical de Sa
Seigneurie. Non-seulement la douairière vint elle-même en camisole lui
apporter la drogue demandée, mais elle y joignit encore un choix de
ses brochures favorites, et insista beaucoup pour que mistress Rawdon
acceptât ses deux présents.

Becky prit les brochures avec empressement et eut l'air de trouver un
grand intérêt à les parcourir; elle soutint même avec la douairière
une discussion sur certains points de doctrine, sur les moyens
d'arriver au salut de son âme, espérant de cette manière épargner à
son corps l'affreuse médecine qui était là toute prête. Mais, après
cette digression sur les principes du dogme, l'inexorable douairière
déclara qu'elle ne quitterait pas la chambre avant d'avoir vu Becky
avaler sa potion; et la pauvre Becky dut encore remercier son bourreau
du regard, sans avoir pu échapper à l'impitoyable comtesse, qui se
retira seulement alors en donnant sa bénédiction à sa nouvelle
convertie.

Mistress Rawdon l'aurait bien dispensée de tant de sollicitude, et
elle faisait assez piteuse mine lorsque Rawdon, entrant dans la
chambre, apprit d'elle ce qui s'était passé. Il éclata de rire au
récit moitié tragique, moitié burlesque de cette aventure, que Becky
lui fit avec la plus franche gaieté, bien qu'elle eût été victime de
la crédulité de lady Southdown. Lord Steyne et le petit Rawdon
s'amusèrent beaucoup de cette histoire, quand Rawdon et sa femme
furent de retour à leur maison de May-fair et que Becky leur répéta la
scène que nous venons de raconter. Vêtue de son peignoir de nuit, elle
nasillait un sermon du genre le plus sérieux, énumérant les vertus
prodigieuses de son spécifique avec une gravité si parfaite, qu'on
aurait juré voir la comtesse ornée de son nez sonore et musical.

«La représentation, la représentation de lady Southdown et de sa
médecine noire!»

Telle était chaque soir la demande générale des habitants de May-fair.
Une fois dans sa vie, la comtesse douairière Southdown avait trouvé le
moyen d'être amusante.

Sir Pitt se souvenait des marques de déférence et de respect que
Rebecca lui avait jadis données; aussi trouva-t-elle de ce côté les
dispositions les plus favorables. Si le mariage du colonel n'était pas
en tous points satisfaisant, au moins avait-il eu pour excellent
résultat de le dégrossir et de le transformer un peu; et d'ailleurs
sir Pitt, pour sa part, n'avait qu'à s'en applaudir. L'habile
diplomate s'avouait, avec une joie intérieure, que c'était ce mariage
qui avait fait sa fortune; ce n'était donc pas à lui à y trouver à
redire. Les manières confiantes de Rebecca à son égard étaient bien
de nature encore à accroître ses bonnes dispositions pour elle.

Rebecca redoublait de prévenances pour sir Pitt; elle appelait à son
aide tout son arsenal de séductions. Sir Pitt, déjà enclin à se
complaire dans l'admiration et la glorification de ses talents, était
enchanté de voir Rebecca lui épargner la peine d'en découvrir de
nouveaux. Rebecca réussit bien vite à prouver à sa belle-soeur, par
des arguments victorieux, que mistress Bute Crawley était l'auteur du
mariage contre lequel elle s'était ensuite si énergiquement élevée.
C'était une tactique inspirée par l'avarice à mistress Bute, qui avait
espéré ainsi s'approprier toute la fortune de miss Crawley et spolier
Rawdon des libéralités de sa tante. Il avait fallu son imagination
perverse pour forger tant de méchants propos sur le compte de la
pauvre Becky.

«Elle a pu réussir à nous plonger dans la gêne, disait Rebecca d'un
air de résignation vraiment angélique; mais comment en vouloir à la
femme à qui je dois la perle des maris? Son avarice d'ailleurs
n'a-t-elle pas été assez punie par la ruine de ses espérances, par la
perte des biens auxquels elle attachait un si haut prix? Eh! mon Dieu,
chère lady Jane, continuait-elle sur le même ton, que me fait la
pauvreté? Dès ma plus tendre enfance j'ai été élevée à cette rude
école, et ce m'est une large compensation à la gêne où je me trouve de
voir que l'argent de la pauvre miss Crawley va servir à rétablir dans
son antique splendeur la noble famille dont je suis fière d'être
membre. Nul doute que sir Pitt ne fasse de cet argent un bien meilleur
usage que s'il eût été entre les mains de Rawdon.»

Toutes ces paroles étaient scrupuleusement reportées à sir Pitt par sa
trop confiante épouse, et ajoutaient encore à l'impression favorable
qu'il avait conçue de Rebecca. Pour en donner une idée, nous dirons
que, le troisième jour après la réunion de la famille pour la triste
cérémonie, sir Pitt Crawley, tout en découpant une volaille, adressa
les paroles suivantes à mistress Rawdon:

«Rebecca, vous offrirai-je cette aile?»

Il n'en fallut pas davantage pour faire passer un éclair de joie dans
les yeux de la petite femme.

Tandis que Rebecca en venait ainsi à ses fins; que Pitt Crawley
prenait les dispositions nécessaires pour la célébration des
funérailles, afin qu'elles fussent en harmonie avec ses vues de
grandeur et d'ambition; que lady Jane s'occupait des enfants, dans la
limite, du moins, où sa mère l'en laissait libre; que le soleil se
levait et se couchait suivant son habitude, et que la cloche du
château tintait ni plus ni moins à l'heure du dîner et de la prière,
le corps du seigneur défunt de Crawley-la-Reine gisait étendu sur un
lit de parade, dans la pièce qu'il avait occupée de son vivant; auprès
de ces dépouilles mortelles se tenaient des mercenaires que l'on
payait pour ce service. Mais du reste, nulle plainte, nul regret,
excepté de la part de la malheureuse qui avait espéré longtemps se
voir enfin l'épouse et la veuve de sir Pitt, et qui avait été
contrainte de fuir honteusement du château où, la veille encore, elle
régnait en souveraine. Avec un vieux chien d'arrêt pour lequel le
vieux baronnet, dans la dernière période de son existence et jusqu'au
milieu de son affaiblissement intellectuel, avait conservé une
affection marquée, elle était le seul être à qui la mort du maître eût
causé un chagrin réel. Aussi devons-nous ajouter que, pendant sa vie,
le baronnet s'était fort peu préoccupé du soin de se faire regretter
après sa mort. Il fut oublié, comme cela arrive par ceux même dont la
vie a été le mieux remplie; seulement le fut-il peut-être encore
quelques jours plus tôt.

On peut suivre, pour s'édifier et s'instruire, ce cercueil qui se rend
à la sépulture de famille; contempler ce cortége si recueilli et si
rigoureusement vêtu de noir, toute la famille du défunt entassée dans
les voitures de deuil, ces mouchoirs déployés pour essuyer des larmes
qui ne couleront jamais, l'entrepreneur des pompes funèbres qui
s'agite et se démène avec ses hommes pour gagner son argent en
conscience, les tenanciers faisant au nouveau seigneur leur compliment
de condoléance d'un ton lamentable et contrit, les voitures de tous
les hobereaux du voisinage marchant en file, au petit pas, et du reste
parfaitement vides, le ministre prononçant la formule sacramentelle:
«Le très-cher frère que nous venons de perdre, etc....» enfin tout
l'étalage de vanités réservé pour ce jour suprême, depuis les housses
de velours couvertes de larmes d'argent jusqu'à la pierre qui couvre
la tombe et où l'on ne grave jamais que des mensonges.

Le vicaire de Bute, sortant tout frais émoulu de l'université
d'Oxford, composa, en collaboration avec sir Pitt, une épitaphe latine
de circonstance, qui fut gravée sur la pierre tumulaire. Ce jeune
vicaire prêcha en outre un sermon remarquable, où il exhortait les
survivants à savoir réprimer leur chagrin, et les avertissait, avec
tous les ménagements possibles, de se préparer, quand leur tour
viendrait, à franchir le seuil de ces portes terribles et mystérieuses
qui venaient de se reformer sur l'homme si regrettable qu'ils avaient
tant aimé.

La cérémonie finie, les fermiers remontèrent sur leurs chevaux pour
rentrer à leurs fermes, les voitures des seigneurs voisins s'en
allèrent comme elles étaient venues, et les hommes des pompes
funèbres, après avoir ramassé leurs tentures, leurs velours, leurs
panaches et tout l'attirail mortuaire, grimpèrent sur le char
d'apparat et repartirent pour Southampton. Chacune de ces figures
contristées reprit son expression naturelle dès que les chevaux eurent
franchi la grille du parc, et, sur la route, on put voir à la porte de
plus d'un cabaret ces sombres escouades rangées en cercle autour d'un
pot de bière. Voilà tout ce qui signala le départ de sir Pitt du
château où il avait été le maître pendant plus de soixante ans.

Le gibier était fort abondant dans les bois de Crawley, et l'on sait
que la chasse à la perdrix est un délassement fort goûté de tout
gentilhomme anglais qui a des prétentions politiques; aussi, dès que
les premiers transports de la douleur de sir Pitt furent passés, on le
vit sortir avec un chapeau blanc garni d'un crêpe, afin de faire
diversion aux idées noires qui l'assiégeaient. Il voyait avec une joie
secrète et un orgueil intérieur ces champs qui désormais lui
appartenaient. Quelquefois, avec un air de charmante bonhomie, il
faisait sa tournée en compagnie de Rawdon et de son état-major de
piqueurs. Les revenus et les immeubles de Pitt produisaient une grande
impression sur l'esprit de son frère. Notre pauvre colonel à la bourse
plate prit le rôle de complaisant et de flatteur du chef de la maison,
et oublia son ancien mépris pour _M. Pitt_. Rawdon prêtait une oreille
attentive et complaisante aux projets de plantation et de défrichement
que lui communiquait son aîné; de temps à autre, il hasardait un
conseil sur la manière de disposer l'étable et l'écurie: il alla
lui-même à Mudbury pour acheter une jument à lady Jane, et s'offrit
ensuite pour la dresser. L'indomptable dragon d'autrefois était
maintenant façonné au frein et se montrait le cadet le plus traitable.
Il recevait souvent des nouvelles de miss Briggs, restée à Londres
avec le petit Rawdon. Nous citerons ici une des épîtres de l'enfant,
d'après laquelle on pourra se faire une idée des autres:

«Je vais bien, j'espère que vous allez bien et maman aussi, le poney
va bien. Grey me met sur son dos et me conduit dans le parc; je
commence à galoper; j'ai rencontré le petit garçon qui était monté
derrière moi; il a crié en galopant et moi je ne crie pas.»

Rawdon lisait ces lettres à son frère et à lady Jane, qui les trouvait
charmantes. Le baronnet promit de se charger de l'éducation de son
neveu, tandis que son excellente tante donnait une bank-note à Rebecca
pour acheter un joujou au petit bonhomme.

Les jours s'écoulaient ainsi au milieu de ces distractions et de ces
plaisirs que procure la vie de château; les jeunes soeurs de sir Pitt
recevaient chaque matin de Rebecca une leçon de piano. Après le
déjeuner, on mettait des sabots et on allait se promener dans le parc
et dans le verger jusqu'au village voisin, où l'on faisait aux pauvres
gens une ample distribution des drogues et des médicaments de lady
Southdown. Lady Southdown ne bougeait plus sans Rebecca, qui prenait
place à côté d'elle au fond de la voiture et l'écoutait de l'air du
plus profond recueillement. Le soir, Becky exécutait devant la famille
assemblée des morceaux de Handel et de Haydn, ou travaillait à une
immense tapisserie. À la voir, on eût dit qu'elle n'avait jamais connu
d'autre manière de vivre et qu'elle devait continuer de la sorte
jusqu'au jour où la mort viendrait l'enlever, dans une vieillesse
avancée, à une famille nombreuse et inconsolable; les soucis, les
intrigues, les expédients, la pauvreté, les créanciers semblaient ne
plus l'attendre de l'autre côté des murs du parc. Elle paraissait ne
devoir plus échanger les délices de ce séjour contre une vie plus
réelle de luttes et de combats.

«Il n'est pas bien difficile de faire la grande dame dans un château,
pensait Rebecca en elle-même; je me chargerais très-bien de ce rôle,
si l'on voulait m'assurer cinq mille livres sterling de revenu. Ce
n'est pas bien fatigant d'aller donner un coup d'oeil aux enfants et
de compter les abricots sur les espaliers, au besoin même j'irais
jusqu'à ôter les feuilles mortes des géraniums, jusqu'à demander aux
vieilles femmes comment vont leurs rhumatismes et faire distribuer des
bouillons aux pauvres. C'est là un métier dont je m'accommoderais fort
bien moyennant cinq mille livres sterling de rente. On me verrait
aussi bien qu'une autre me rendre en voiture chez des voisins où je
serais invitée à dîner, et suivre les modes de l'année précédente. Je
paraîtrais avec avantage à l'église, dans le banc seigneurial, ou
bien, mon voile baissé et dans l'embrasure de la boiserie,
j'apprendrais à dormir sans en rien laisser voir: tout cela s'acquiert
par l'usage. Avec de l'argent on paye ses dettes; avec de l'argent on
a le droit de faire les fiers et de nous mépriser nous autres pauvres
diables, parce que nous n'avons pas le sou. Ils s'imaginent avoir fait
acte de bien grande générosité pour une bank-note donnée pompeusement
à notre fils, et, quant à nous qui n'en avons pas, nous ne sommes pas
bons à jeter aux chiens.»

C'est ainsi que Becky se consolait des injustices du sort en
établissant à sa manière la balance du bien et du mal.

Ces bois, ces prairies, ces charmilles, ces étangs, ces jardins, ces
salles du vieux manoir qu'elle revoyait après une absence de sept ans,
étaient l'objet de ses visites les plus curieuses. Par rapport au
temps où elle se trouvait, c'était là l'époque de sa jeunesse; car
autrement avait-elle connu ce temps si doux et si pur de la jeunesse?
En se rappelant les pensées, les sentiments qu'elle avait eus alors,
elle les rapprochait de ceux qu'elle avait maintenant et qu'elle
devait aux frottements du monde depuis qu'elle avait vécu dans la
société, qu'elle s'était élevée au-dessus de l'humble condition à
laquelle le sort semblait l'avoir condamnée.

«C'est à ma petite cervelle, se disait tout bas Becky, que je dois
d'en être venue où je suis. Du reste, pour rendre justice à
l'humanité, il faut avouer qu'elle est bien bête. S'il m'en prenait
envie, je ne pourrais maintenant me mêler à cette société que je
fréquentais jadis dans l'atelier de mon père. Adieu, pauvres artistes,
avec vos blagues à tabac et vos pipes, je ne puis plus maintenant
recevoir que des lords tout chamarrés de crachats et de décorations.
J'ai pour mari un gentilhomme, la fille d'un comte pour belle-soeur,
et l'on me traite à ce titre avec toute espèce de considération dans
la même maison où, quelques années auparavant, j'étais tout juste un
peu plus qu'une servante. Mais, en vérité, ma condition présente
est-elle si fort préférable à celle de la fille du pauvre peintre,
qui, par ses câlineries, arrachait de l'épicier du coin un peu de
cassonade et de thé? J'aurais épousé le jeune peintre auquel j'avais
tourné la tête, que je ne vois guère en quoi je serais plus pauvre que
je ne suis maintenant. Ah! si cela se pouvait, je serais toute prête à
troquer ma condition et ma parenté contre une bonne petite rente en
trois pour cent.»

C'est ainsi que Becky commençait à se pénétrer de la vanité des choses
humaines et cherchait des biens plus positifs et plus solides que tout
le clinquant qui les couvre.

Peut-être ses méditations l'eussent-elles conduite à reconnaître que
l'on peut aussi bien arriver au bonheur par l'observation fidèle de la
vertu, par l'accomplissement courageux de son devoir, que par la
sentier détourné dans lequel elle se fourvoyait. Mais, dès que ces
pensées s'élevaient dans l'esprit de Becky, elle avait hâte de s'y
soustraire, avec non moins d'empressement que les demoiselles de
Crawley-la-Reine en mettaient à éviter la pièce où reposaient les
dépouilles mortelles de leur père. On serait, en vérité, tenté de
croire que le remords est de tous les sentiments humains le plus
facile à assoupir lorsque parfois il se réveille. Ce qui nous
préoccupe le plus, en effet, n'est point le regret d'avoir mal fait,
mais la crainte d'être trouvé en faute et d'avoir à encourir ou la
honte ou le châtiment.

Pendant son séjour à Crawley-la-Reine, Rebecca réussit, par ses
manoeuvres et ses intrigues, à se faire des amis de tous ceux qui la
voyaient. Lady Jane et son mari lui firent les plus pathétiques
adieux. On se quitta en se promettant de se revoir bientôt à l'hôtel
de Great-Gaunt-Street, dès que les réparations en seraient achevées.
Lady Southdown fit un paquet de drogues à l'intention de Rebecca et
lui remit une lettre pour le révérend Lawrence Grills. Pitt
reconduisit ses deux hôtes jusqu'à Mudbury dans sa voiture à quatre
chevaux, après avoir à l'avance expédié leur bagage dans une charrette
avec renfort de gibier.

«C'est un bonheur pour vous d'aller retrouver votre charmant petit
garçon, dit lady Crawley à sa belle-soeur au moment de la séparation.

--Un très-grand bonheur,» dit Rebecca en levant au ciel ses petits
yeux verts.

Et, en effet, elle se trouvait fort heureuse de quitter ce château,
dont elle ne s'éloignait pourtant pas sans un certain regret. On
mourait d'ennui à Crawley-la-Reine, mais l'air y était plus pur que
celui que l'on respirait à Londres. Les personnages qui l'habitaient
étaient on ne peut plus monotones, mais ils témoignaient à leurs
visiteurs toutes les prévenances dont ils étaient capables.

«Il n'y a rien de plus facile que d'être aimable lorsqu'on a du trois
pour cent,» se disait Rebecca, non sans quelque apparence de vérité.

Les réverbères de Londres illuminaient les rues de leurs rougeâtres
clartés lorsque la diligence entra dans Piccadilly. Briggs avait
allumé un feu splendide pour fêter le retour de Rawdon et de sa femme,
et le petit garçon était resté sur pied pour embrasser le soir même
son père et sa mère.



CHAPITRE X.

Où l'on revient à la famille Osborne.


Voici bien longtemps que nous n'avons aucune nouvelle de notre
respectable ami M. Osborne de Russell-Square. Depuis que nous l'avons
quitté, les événements qu'il avait traversés n'étaient point de nature
à adoucir son caractère; tout, au contraire, semblait désormais aller
à l'encontre de ses souhaits. La moindre résistance avait toujours
exaspéré ce vieillard, et l'âge, la goutte, l'abandon, la ruine de ses
espérances ne firent qu'augmenter chez lui cette disposition et aigrir
son humeur. Ses cheveux noirs et épais blanchirent rapidement après la
mort de son fils, sa figure se couperosa; sa main tremblante pouvait à
peine porter jusqu'à sa bouche son verre de porto; ses bureaux étaient
devenus un enfer pour ses commis, et le séjour de sa maison n'était
guère plus tolérable.

Rebecca, qui priait le ciel avec tant de ferveur de lui envoyer des
rentes, n'aurait point à coup sûr échangé sa pauvreté et les hasards
de sa vie d'expédients contre l'argent d'Osborne, à la condition de
prendre aussi ses tortures. Ce vieux grondeur avait demandé pour lui
la main de miss Swartz, et avait essuyé un humiliant refus de la part
des tuteurs de la jeune demoiselle, qui avaient fini par la marier au
jeune rejeton d'une noble famille écossaise. Le vieil Osborne aurait
consenti à épouser la femme de la plus basse extraction, pourvu qu'il
pût ensuite faire passer sur elle ses colères; mais, comme il ne
trouvait personne pour accepter ce rôle peu enviable, il se mit à
persécuter la fille qui restait chez lui faute d'avoir trouvé un mari.
Sa victime avait un splendide équipage, de magnifiques chevaux,
occupait la place d'honneur à une table couverte de vaisselle plate;
elle pouvait puiser à pleines mains dans la caisse, avait un grand
laquais pour l'escorter quand elle sortait, jouissait d'un crédit
illimité chez tous les premiers fournisseurs, qui la suivaient jusqu'à
la porte de leurs salutations et de leurs politesses les plus
empressées. En un mot, elle était entourée de tous les hommages dont
on accable une riche héritière, et avec tout cela il n'y avait point
de vie plus triste que la sienne.

Frédéric Bullock, de la maison Hulker, Bullock et Comp., avait fini
par épouser Maria Osborne, non sans avoir préalablement fait à son
beau-père des chicaneries et des objections sans nombre au sujet de la
dot. Puisque George était mort et rayé du testament, Frédéric ne
voulait plus prendre sa bien-aimée si le père de Maria n'assurait à sa
fille la propriété de la moitié de sa fortune, et les retards qui
furent apportés au mariage provenaient, comme il le disait, de ce
qu'il ne voulait pas se laisser _faire au même_.

À cette argumentation, Osborne répondait que Frédéric avait consenti à
prendre sa fille pour vingt mille livres sterling, et qu'il était bien
résolu à ne pas lâcher un rouge patard de plus: tout ce qu'il pouvait
ajouter, c'était sa bénédiction; si cela ne suffisait pas à Frédéric,
il n'avait qu'à s'en aller au diable. Frédéric, qui s'était bercé des
plus flatteuses espérances au moment où George avait été déshérité,
accusait le vieux marchand de fraude et de mauvaise foi. Il songea un
instant à envoyer promener toute l'affaire. Osborne retira ses
capitaux de la maison Hulker et Bullock, et alla un jour à la Bourse
une cravache à la main, jurant qu'il voulait couper en deux la figure
d'un certain drôle qu'il saurait bien trouver.

Cette rupture, du reste, ne fut que passagère; le père de Frédéric et
ses amis lui conseillèrent de prendre Maria et de se contenter de ses
vingt mille livres sterling, dont la moitié était payée comptant et le
reste devait être touché à la mort de M. Osborne, avec une chance
éventuelle de partage pour le surplus. Frédéric se résigna en
conséquence à mettre les pouces, comme il disait élégamment. M.
Osborne rechigna d'abord, puis consentit enfin; car Hulker et Bullock
tenaient une place élevée dans l'aristocratie financière et avaient
des relations avec les plus gros bonnets de la banque. Quelle
satisfaction de pouvoir dire: «Mon gendre est de la maison Hulker,
Bullock et Comp.!» En présence de telles considérations, la
célébration du mariage fut décidée.

Les jeunes époux eurent un hôtel non loin de Berkeley-Square et une
petite villa à Roehampton, rendez-vous champêtre de presque toute la
finance. Auprès des femmes de sa famille, Frédéric passait pour avoir
fait une mésalliance; ces dames oubliaient que leur grand-père sortait
de l'hospice des Enfants-Trouvés: leurs maris, il est vrai,
appartenaient à quelques-unes des plus nobles familles de
l'Angleterre. Maria comprit que le soin de sa dignité et les noms qui
figuraient sur la liste de ses visites lui imposaient l'obligation de
faire oublier autant que possible la bassesse de son extraction: elle
résolut, en conséquence, de voir son père et sa soeur le moins
possible.

Elle avait, toutefois, trop de bon sens pour songer à mettre de côté
ce vieillard, dont elle pouvait encore espérer une vingtaine de mille
livres sterling. Frédéric Bullock, d'ailleurs, ne l'aurait point
souffert. Mais, avec ses bonnes intentions, elle n'avait pas encore
assez d'usage et de pratique pour savoir bien dissimuler. Elle
n'invitait son père et sa soeur qu'à ses petites soirées, et les
recevait avec une extrême froideur, se montrait fort rarement à
Russell-Square, priait son père de quitter ce quartier, où l'on ne
voyait que des _gens du commun_, et par là se faisait un tort énorme,
malgré les efforts de Frédéric Bullock à réparer le mal par sa
diplomatie. Ces puériles et ridicules niaiseries finissaient par
compromettre gravement les droits de sa femme à la succession.

«Voilà Maria devenue trop grande dame pour daigner se montrer à
Russell-Square, disait le vieillard en revenant un soir avec sa fille
de chez mistress Frédéric Bullock, où ils avaient dîné tous deux. Elle
invite son père et sa soeur à venir manger les restes de ses grands
galas, car le diable m'emporte si ces plats n'en étaient pas à la
seconde apparition; et puis elle nous reléguera avec les gens de la
cité ou quelque gratte-papier, en réservant les comtes, les lords et
les ladies, et toute sa clique aristocratique, pour une meilleure
occasion. Avec cela qu'elle est belle, son aristocratie!... tas de
courtisans, de parasites, de pique-assiettes que tous ces gens-là!
Allons, Jack, un coup de fouet aux chevaux; nous devrions déjà être
rentrés à Russell-Square!»

Puis il se rejeta brusquement dans le fond de la voiture, avec un
ricanement convulsif.

Lorsque mistress Frédéric accoucha de son premier enfant,
Frédéric-Auguste-Howard-Stanley-Devereux Bullock, le vieil Osborne fut
prié d'assister au baptême et d'être le parrain du nouveau-né; mais il
se contenta d'envoyer une timbale en or pour l'enfant et vingt guinées
pour la nourrice.

«Je voudrais bien savoir si un de leurs grands seigneurs en a jamais
autant donné,» se disait-il à part lui.

Il refusa du reste d'assister à la cérémonie.

Ce magnifique cadeau fit très-grand plaisir aux Bullock. Maria en
conclut aussitôt que son père avait un faible pour elle, et Frédéric
entrevit déjà un splendide avenir pour son jeune héritier.

On peut difficilement se faire une idée des souffrances endurées par
miss Osborne, lorsque dans sa solitude de Russell-Square elle voyait
dans le journal le nom de sa soeur cité parmi les élégantes du jour;
la description de la toilette qu'elle portait pour sa présentation à
la cour par lady Frédérica Bullock. Hélas! en comparaison, la vie de
Jane s'écoulait bien triste et bien maussade; elle ne connaissait ces
jouissances de l'amour-propre et de l'orgueil que pour en apprécier la
privation. Dans l'hiver, elle avait à se lever dès le matin pour
préparer le déjeuner du vieillard grondeur et bourru, qui aurait mis
la maison sens dessus dessous si son thé n'avait pas été prêt pour
huit heures et demie. À neuf heures et demie, son tyran se levait et
partait pour la Cité.

Le temps qui s'écoulait alors jusqu'au dîner se passait pour elle à
inspecter la cuisine, à semoncer les domestiques, à faire sa promenade
en voiture, ses courses chez les fournisseurs, qui ne savaient lui
témoigner assez d'égards. Elle profitait aussi de ses loisirs pour
mettre ses cartes et celles de son père chez leurs respectables et
ennuyeux amis de la cité, pour rester dans le salon à attendre les
visites, pour confectionner une grande pièce de tapisserie au coin du
feu. Quand par hasard, relevant la couverture en cuir de son vieux
piano, elle en tirait des notes mal assurées, les échos troublés de la
maison lui renvoyaient des modulations plaintives qui semblaient
répandre autour d'elle une tristesse plus grande encore. Le portrait
de George avait disparu; il avait été monté au grenier dans une salle
de débarras. Le père et la fille conservaient bien comme un secret
sentiment du fils et du frère qu'ils avaient perdu; mais ce souvenir
venait machinalement à leur pensée; jamais on ne prononçait le nom de
cet être jadis si cher à leurs affections.

À cinq heures, M. Osborne rentrait pour le dîner; il prenait ce repas
silencieusement, en tête-à-tête avec sa fille; il avait le plus
souvent l'air morne et abattu, excepté quand il lui arrivait de
tempêter et jurer contre le cuisinier, si par hasard ses ragoûts et
ses sauces ne lui plaisaient pas. Deux fois par mois Osborne recevait
des amis de son âge et de sa condition, et aussi peu divertissants que
lui.

Ces invités rendaient à leur tour à M. Osborne des dîners non moins
somptueux et non moins ennuyeux que les siens. Après avoir
suffisamment dégusté le porto et le xérès, on allait cérémonieusement
faire une partie de whist, et à dix heures et demie chacun partait
dans sa voiture.

Au milieu de cette morne existence, un secret planait sur la vie de
Jane, secret qui avait développé chez son père cette humeur morose et
farouche, dont le germe se trouvait déjà dans son naturel orgueilleux
et vain. Miss Wirt, la demoiselle de compagnie, aurait pu donner plus
d'un détail sur cette affaire. Elle avait pour cousin un artiste,
depuis très-célèbre comme peintre de portraits, mais qui à ses débuts
avait été fort aise d'apprendre à dessiner aux femmes à la mode. M.
Smee a oublié depuis longtemps le chemin de Russell-Square; mais en
1818, lorsqu'il avait miss Osborne pour élève, il voyait avec bonheur
s'ouvrir pour lui la porte de cette maison.

Smee, autrefois élève de Sharp, artiste débauché, flâneur et
malheureux, mais plein d'adresse et de talent, était cousin de miss
Wirt, ainsi que nous venons de le dire; celle-ci le présenta à miss
Osborne, dont la main et le coeur se trouvaient encore en
disponibilité après plusieurs petites amourettes qui étaient restées
en chemin. Le jeune peintre s'éprit d'une vive passion pour cette
jeune demoiselle, et tout porte à croire qu'il fut payé de retour.
Miss Wirt était la confidente de ces amours. Peut-être espérait-elle
que son cousin, emportant d'assaut la fille du riche marchand, lui
donnerait une part dans la fortune qu'il serait venu à bout de
conquérir grâce à elle. Mais la triste réalité vint mettre à néant
toutes ces ravissantes illusions. M. Osborne, ayant eu vent de cette
affaire, rentra un jour à l'improviste et parut dans la salle de
dessin sa canne de bambou à la main. Le maître et l'élève avaient la
figure fort rouge et fort animée. Cela déplut à M. Osborne, qui jeta
le jeune homme à la porte, en le menaçant de lui casser sa canne sur
le dos si jamais il le trouvait sur son passage. Une demi-heure après,
miss Wirt était congédiée; et pour hâter son départ, M. Osborne, du
haut de l'escalier, déménageait à coups de pied ses malles et ses
cartons, et menaçait encore du poing le fiacre qui l'emportait.

Jane Osborne, à la suite de cette aventure, ne quitta pas sa chambre
de plusieurs jours, et depuis lors son père ne lui permit plus les
demoiselles de compagnie. Il l'avertit en outre de ne pas compter sur
le moindre schelling de sa part si elle se mariait sans son
consentement. Il lui fallut donc refouler bien loin les espérances que
Cupidon avait soulevées dans son coeur. En conséquence, elle s'était
résignée, tant que vivrait son père, au genre de vie que nous venons
de décrire, et avait pris son parti de rester vieille fille. Pendant
ce temps, sa soeur continuait à avoir chaque année un enfant auquel
elle donnait des noms de plus en plus beaux, sans que cette
augmentation de petits Bullock contribuât au maintien de l'affection
entre les deux soeurs.

«Jane et moi vivons dans une sphère tout à fait distincte, disait
mistress Bullock, mais elle n'en est pas moins une soeur pour moi!»

Or, il ne faut pas beaucoup de pénétration pour comprendre ce que
voulait dire ce: _Elle n'en est pas moins une soeur pour moi!_

Nous avons dit quelques mots de la vie que menaient avec leur père les
demoiselles Dobbin dans leur belle villa de Denmark-Hill, où le petit
George Osborne se faisait fête d'aller cueillir des pêches et des
raisins. Les demoiselles Dobbin allaient souvent à Brompton voir la
chère Amélia, et entretenaient des relations de visites avec leur
ancienne amie de Russell-Square, mistress Osborne. C'était sans doute
par déférence pour les désirs de leur frère, le major, que ces
demoiselles montraient tant d'égards pour mistress Osborne. Le major
ne désespérait pas de voir quelque jour le vieil Osborne revenir de
son entêtement et reconnaître enfin pour son héritier le fils de
George. Les demoiselles Dobbin tenaient miss Osborne au courant des
affaires d'Amélia; miss Jane savait par elles tous les détails de
l'existence de mistress Osborne avec son père et sa mère; de cette
manière elle se trouvait renseignée sur la pauvreté et le dénûment de
cette malheureuse famille. Ces demoiselles s'étonnaient en commun que
des hommes comme le brave major, comme ce cher capitaine Osborne,
eussent pu s'amouracher d'une créature aussi insignifiante, qui du
reste n'avait point changé et était toujours restée une minaudière et
une pimbêche. Quant au petit garçon, c'était le plus franc démon qui
fût au monde.

Il n'est pas une femme dont le coeur ne soit accessible aux grâces
aimables de l'enfance; les humeurs les plus revêches sont toujours
prêtes à se dérider en présence de ces petits êtres si charmants et si
mutins.

Amélia, cédant un jour aux vives instances des demoiselles Dobbin,
permit au petit George d'aller passer la journée à Denmark-Hill. En
l'absence de son fils, elle employa la plus grande partie de son temps
à écrire au major Dobbin. Elle le complimenta sur les bonnes nouvelles
qu'elle avait apprises à son sujet par l'intermédiaire de ses soeurs,
lui envoya ses voeux pour son bonheur et celui de la femme qu'il avait
choisie, et le remercia de toutes les preuves d'amitié qu'elle avait
reçues de lui dans son malheur. Elle lui donnait aussi des nouvelles
particulières du petit Georgy, lui annonçant qu'il était allé passer
la journée à Denmark-Hill. Elle soulignait beaucoup de passages de la
lettre, et terminait en signant _Son amie affectionnée, Amélia
Osborne_. Par un oubli qui ne lui était pas ordinaire, elle ne le
chargeait de rien pour lady O'Dowd, dont elle désignait la soeur par
ces seuls mois soulignés la _fiancée du major_, et adressait au ciel
des voeux et des prières pour son bonheur en mariage. La nouvelle de
ce mariage lui permit de secouer la réserve qu'elle avait jusqu'alors
observée vis-à-vis du major. Elle saisit avec empressement cette
occasion de lui exprimer avec toute la vivacité de la reconnaissance
la chaleur de ses sentiments; et quant à être jalouse de Glorvina!...
Allons donc, Amélia s'en serait voulu à elle-même d'en avoir eu
seulement l'idée.

Ce soir-là, George revint tout joyeux dans la voiture de sir William
Dobbin, conduite par le vieux cocher de la maison. George avait au cou
une jolie chaîne en or, au bout de laquelle pendait une montre. Il
raconta à sa mère que c'était une vieille dame, un peu laide, qui la
lui avait donnée, tout en le couvrant de ses larmes et de ses baisers.
Cette vieille dame ne lui plaisait pas beaucoup; il aimait encore
mieux les raisins; mais il préférait par-dessus tout sa maman. Un
secret mouvement de terreur fit tressaillir Amélia; cette âme timide
frémit sous l'atteinte d'un triste pressentiment en apprenant que son
fils avait vu quelqu'un de la famille Osborne.

Miss Osborne, car c'était elle, rentra de son côté pour dîner avec son
père. Le vieillard avait fait ce jour-là une excellente affaire; aussi
se montrait-il presque de bonne humeur, ce qui contribua encore à lui
faire remarquer l'air troublé et attristé de sa fille.

«Qu'y a-t-il donc, miss Osborne?» daigna-t-il lui demander.

Celle-ci éclata alors en sanglots:

«Ah! monsieur, lui dit-elle, j'ai vu le petit George; il est beau
comme un ange! c'est tout son portrait!»

Le vieillard, placé en face d'elle, ne répondit pas, rougit beaucoup
et commença à trembler de tous ses membres.



CHAPITRE XI.

Où le lecteur se trouve dans la nécessité de doubler le cap.


Il faut que le lecteur se transporte maintenant avec nous à plusieurs
milliers de lieues du pays qui jusqu'ici a servi de théâtre aux
événements de cette histoire. Nous franchissons les mers et nous nous
trouvons dans nos possessions anglaises de l'Inde, à la station
militaire de Bundlegunge. C'est là, en effet, que nous devons
retrouver nos anciens amis du brave ***, désormais sous les ordres du
colonel sir Michel O'Dowd. Les années n'avaient pas trop maltraité ce
robuste officier, comme il arrive d'ordinaire pour les hommes doués
d'un solide estomac, d'un heureux caractère et d'une quiétude d'esprit
que ne sauraient troubler les opérations intellectuelles.

Peggy O'Dowd, l'héritière des Maloneys, est toujours telle que nous
l'avons jadis connue, le même désir d'obliger inspire ses pensées et
ses paroles. Son humeur ardente, impérieuse et despotique, s'exerce
principalement sur son Mick bien-aimé; en un mot, elle est le
grenadier des femmes de son régiment. Quant au major, il n'est point
encore marié, et ce n'est point la faute de mistress O'Dowd, qui a
décidé dans sa sagesse que Glorvina serait la femme de notre ami
Dobbin, et n'a rien négligé pour faire réussir ce mariage. En effet,
Glorvina ne répondait-elle pas parfaitement aux prétentions que
pouvait élever le major? n'était-elle pas une jolie fille aux couleurs
roses, aux cheveux d'ébène, aux yeux célestes, une amazone aussi
capable de mener le cheval que le piano, et possédant en un mot tout
ce qui était nécessaire au bonheur de Dobbin? Sans doute elle était
bien plus faite pour lui convenir que cette pauvre et chétive Amélia,
dont il n'avait pas cessé d'être le fervent et fidèle adorateur.

«Il suffit de voir comme Glorvina défile à la parade dans un salon,
disait mistress O'Dowd, pour se convaincre que cette pauvre petite
mistress Osborne n'est pas en état de soutenir la comparaison. Elle a
la tournure d'une oie qui boite. Mon cher major, si vous m'en croyez,
Glorvina est la femme qu'il vous faut: vous êtes une espèce de marmot
qui avez besoin d'être un peu secoué; et puis Glorvina descend de
l'illustre race des Maloneys et des Molloys, et, croyez-moi, ce sont
là de nobles et anciennes familles avec lesquelles on doit s'estimer
toujours très-fier de s'allier.»

Avant de s'attaquer au major Dobbin, les charmes conquérants de
Glorvina s'étaient déjà essayés contre bien d'autres. Elle avait eu
des amourettes avec tous les officiers à marier, avec tous les
célibataires éligibles. À Madras, un capitaine, puis un nabab, étaient
venus accroître le nombre de ses adorateurs, sans qu'aucun d'eux eût
aspiré à un plus grand bonheur. Dans les fêtes de la présidence,
Glorvina n'avait jamais manqué ni de danseurs ni de fidèles, mais ils
s'en étaient tous tenus là et aucun n'avait poussé jusqu'au mariage.

Malgré les querelles qui se renouvelaient sans cesse et à tout propos
entre lady O'Dowd et Glorvina, et qui vingt fois par jour auraient
fait perdre patience à Mick, s'il n'avait été un véritable saint de
bois, ces deux dames s'entendaient toujours dès qu'il s'agissait de
marier le major Dobbin, et elles étaient résolues à ne point le
laisser en paix qu'elles n'en fussent venues à leurs fins. Glorvina,
poussée par ses défaites précédentes au courage du désespoir, soumit
Dobbin à un siége en règle. Elle lui chantait sans relâche des
ballades irlandaises, prenait son bras pour aller se promener sous les
frais ombrages des bosquets de citronniers. Sa voix était si douce,
ses gestes si pittoresques, que l'homme le moins sensible n'aurait pu
y résister. À chaque instant elle demandait à Dobbin si le chagrin
n'avait pas fané la fleur de ses jeunes années, et elle paraissait
toujours prête à verser des larmes au récit des dangers et des
expéditions militaires du major.

Nous savons déjà que l'honnête garçon s'amusait à jouer de la flûte
pour son agrément particulier. Glorvina voulut à toute force qu'il
l'accompagnât sur le piano, et lady O'Dowd se retirait discrètement et
sans avoir l'air de rien, quand elle voyait les jeunes gens dans le
feu de l'exécution. Glorvina exigea que le major l'escortât tous les
matins à la promenade, et chacun pouvait assister à leur départ et à
leur retour. Glorvina inondait le major de petits billets, lui
empruntait ses livres, marquant à grands coups de crayon les passages
où la passion s'exprimait avec le plus d'ardeur; elle se servait de
ses chevaux, de ses domestiques, de son argenterie, de son palanquin.
Comment ne pas expliquer de pareils faits par quelque secret
engagement? comment les deux soeurs du major, auxquelles il en
revenait toujours quelque chose, ne se seraient-elles pas imaginé que
leur frère allait incessamment contracter les noeuds de l'hymen?

Mais ces ruses et ces manéges ne faisaient rien sur l'impassible
Dobbin, qui conservait un sang-froid des plus désolants. Il éclatait
de rire si parfois un de ses camarades s'avisait de le railler sur
l'attention non équivoque que lui accordait miss Glorvina.

«Vous ne voyez pas, disait-il, que ce qu'elle en fait, c'est
uniquement pour s'entretenir la main; elle s'exerce sur moi tout comme
sur le piano de mistress Tozer; elle prend ce qu'elle rencontre sous
sa main, et voilà tout. Je suis trop vieux, trop détraqué pour une
aussi jolie femme que Glorvina.»

Et il n'en continuait pas moins à se promener à cheval avec elle, à
lui copier des romances, à lui transcrire des vers sur des albums et à
faire sa partie, le tout avec la plus extrême soumission; car, dans
les garnisons de l'Inde, les jeunes officiers n'ont point d'autre
occasion de s'occuper, lorsqu'ils ne se sentent pas de goût pour la
chasse à la bécassine et au cochon, ou pour les distractions du jeu,
de la pipe ou de la bouteille.

Malgré les instances de sa femme et de sa belle-soeur, le colonel
O'Dowd se refusa catégoriquement à interroger le major sur ses
intentions définitives, pour le déterminer à mettre un terme aux
lamentables tortures d'une innocente jeune fille. Le vieux soldat
déclara très-nettement qu'il n'entendait entrer pour rien dans le
complot.

«Hé, ma foi, disait-il, le major à son âge sait ce qu'il doit faire;
s'il avait bien envie de vous avoir pour femme, il saurait bien vous
demander.»

D'autres fois il le prenait sur le ton de la plaisanterie, et disait
que Dobbin, se trouvant encore trop jeune pour être à la tête d'une
maison, avait écrit à sa maman une lettre pour lui en demander la
permission. Loin de se prêter, du reste, au manége et aux intentions
de ces dames, le brave Mick alla un jour jusqu'à avertir
confidentiellement le major de prendre garde à lui et de se tenir sur
la défensive.

«Attention, Dobbin, lui dit-il, attention, mon garçon; ces femmes-là
mitonnent quelque grand coup; j'ai vu ma femme qui tirait d'une malle
deux robes fraîchement arrivées d'Europe; l'une des deux, en satin
rose, était pour Glorvina. Tout cela, Dobbin, c'est pour vous forcer à
vous avouer vaincu, si toutefois les femmes et le satin peuvent avoir
raison de vous.»

Mais ni la beauté des traits ni le luxe de la toilette n'étaient
capables d'ébranler le major; la pensée d'une seule femme occupait
tout l'esprit de l'honnête garçon, et cette femme, nous pouvons le
dire, n'était point miss Glorvina O'Dowd, malgré sa robe de satin
rose. C'était la douce et modeste créature vêtue de noir, qui ne
parlait guère que lorsqu'on s'adressait à elle, dont la voix n'avait
aucune ressemblance avec celle de Glorvina; c'était la douce et tendre
mère assise auprès du berceau de son enfant et invitant le major par
un sourire à contempler avec elle ce cher trésor de sa tendresse;
c'était la jeune fille aux joues roses entrant dans le salon de
Russell-Square avec une chanson sur les lèvres ou suspendue au bras de
George, et la figure resplendissante d'amour et de bonheur. Cette
image ne quittait plus l'honnête major; elle l'accompagnait partout
dans le jour et le suivait dans son sommeil, à son chevet. Bien que le
major ne fatiguât ni le public ni ses amis des confidences de son
amour, et bien qu'il n'en perdît ni le boire ni le manger, ses
sentiments du moins n'avaient ni changé ni vieilli, et, tandis que ses
années s'accroissaient, que l'on pouvait apercevoir quelques fils
d'argent au milieu de sa brune et épaisse chevelure, son amour
conservait toute la séve et la fraîcheur que gardent au coeur de
l'homme les souvenirs d'enfance.

Mistress Osborne, comme nous l'avons dit, avait écrit au major pour le
complimenter avec la plus cordiale franchise de son prochain mariage
avec miss O'Dowd.

«Votre soeur, lui disait Amélia, a eu la bonté de venir me voir pour
m'apprendre _l'heureux événement_ au sujet duquel je vous prie
d'accepter _mes plus sincères félicitations_. Je ne doute pas que la
jeune personne à laquelle vous allez _unir_ votre vie ne soit en tout
point digne de devenir la femme d'un homme aussi bon et aussi dévoué
que vous. Que peut vous offrir une pauvre veuve, sinon les prières et
les voeux qu'elle forme du fond du coeur pour votre _prospérité_?
George embrasse bien _son cher parrain_; il espère que vous ne
l'oublierez pas. Je lui ai dit que vous alliez prendre de _nouveaux
engagements_ avec une personne qui mérite certainement toutes vos
affections; mais, bien que de tels engagements soient sans contredit
les plus forts, les plus sacrés, et dominent _tous les autres_, je
suis assurée cependant que la veuve et l'orphelin dont vous avez été
jusqu'ici l'ami et le protecteur continueront _à avoir une petite
place dans votre coeur_.»

Toute la lettre était sur le même ton et portait à chaque ligne comme
l'empreinte du parfait contentement de celle qui l'avait écrite. Elle
arriva par le même bâtiment qui apportait de Londres à lady O'Dowd son
arsenal de toilette.

Dobbin, comme en s'en doute, l'ouvrit de préférence à toutes celles
qui lui arrivaient de la capitale de la Grande-Bretagne; mais elle
produisit sur son esprit un si fâcheux effet, qu'après cette lecture
il prit en haine et Glorvina et sa robe rose et tout ce qui la
touchait de près ou de loin, et se mit à pester contre les commérages
féminins et contre le beau sexe en général. Ce jour-là, tout lui
apparut en noir: à l'inspection, il trouva la chaleur accablante, et
son service lui sembla une odieuse corvée. En vérité, était-ce bien la
besogne d'un homme doué de raison que d'user sa vie à examiner des
batteries de fusil et à faire prendre l'alignement à des espèces de
bûches? Les causeries de la caserne lui parurent plus fastidieuses que
jamais. Après tout, que lui importait à lui, qui arrivait grand train
à la quarantaine, le nombre de bécassines tuées par le lieutenant
Smith, ou les mérites de la jument de l'enseigne Brown? Il se sentait
pris de dégoût pour les robustes plaisanteries que l'on faisait à la
table des officiers; il n'était plus d'âge à rire des propos
drôlatiques tenus par l'aide chirurgien et les jeunes officiers, bien
qu'ils eussent encore le don d'exciter la gaieté du vieil O'Dowd à la
tête chauve et au nez rouge, et que ce vieux militaire les entendît
répéter, toujours les mêmes, depuis trente ans. Obligé à vivre entre
les lourdes saillies de la table des officiers et les querelles et les
scandales du salon des dames, son existence lui devenait insoutenable,
et il ne pouvait y penser sans rougir.

«Amélia, se disait-il alors, Amélia! pouvez-vous bien me faire des
reproches, à moi qui vous suis toujours resté fidèle? si seulement
vous aviez voulu répondre aux sentiments que j'éprouvais pour vous, je
ne serais point ici à traîner une misérable existence. Ne trouvez-vous
d'autres récompenses pour tant de dévouement et de fidélité que des
souhaits et des félicitations sur mon mariage avec cette pimpante
Irlandaise?»

Ah! le pauvre William se sentait alors bien chagrin et bien triste;
plus que jamais il souffrait des tortures de l'isolement. Il aurait
voulu en avoir fini avec la vie, avec les vanités et les déceptions
dont elle est semée, tant la lutte lui paraissait désespérée et
douloureuse, tant l'horizon se montrait à lui sous de sombres aspects!
Sa nuit se passa au milieu des plus cruelles insomnies, ne sachant
s'il se déciderait à partir pour l'Angleterre. Fidélité, amour,
constance, rien n'avait touché le coeur insensible d'Amélia; et on eût
dit qu'elle fermait à dessein les yeux pour ne point voir tant
d'amour.

«Amélia, s'écriait-il au milieu du silence de la nuit, songez que vous
êtes la seule que j'aie aimée, que j'aime encore au monde, malgré
votre coeur de marbre, malgré votre indifférence après les soins que
je vous ai donnés dans des temps de douleur et de souffrance, malgré
ces sourires que vous aviez sur les lèvres au moment de nos adieux et
qui semblaient me dire que vous ne pensiez déjà plus à moi avant même
que je vous eusse quittée.»

Ah! sans doute Amélia aurait eu pitié de lui, si elle l'avait vu dans
le triste état où elle venait de le jeter. Le major crut trouver une
consolation, un adoucissement à ses tortures en relisant toutes les
lettres qui lui venaient d'Amélia, depuis ses lettres d'affaires
touchant le petit capital qu'elle croyait tenir de son mari, jusqu'aux
moindres billets d'invitation, au moindre carré de papier sur lequel
se trouvait un délié de sa main. Ces lettres étaient toutes empreintes
d'une froideur qui ne laissait point de place à l'espérance.

S'il se fût trouvé là une douce et aimable créature capable de lire
dans ce noble coeur et de comprendre tout ce qu'il se trouvait de
grandeur et de délicatesse dans sa réserve, le prestige qui
environnait Amélia se serait peut-être évanoui tout naturellement, et
l'amour de Dobbin aurait eu désormais des destinées calmes et
paisibles. Mais le major n'avait alors d'autres rapports d'intimité
que ceux auxquels s'efforçait de le provoquer la fringante Glorvina,
la brillante Irlandaise aux boucles d'ébène; et, il faut le dire,
cette altière beauté songeait bien moins à s'assurer l'amour du major
que ses adorations. Elle avait entrepris là une tâche bien difficile
et bien ingrate, à en juger d'après les moyens auxquels elle était
obligée d'avoir recours pour en venir à ses fins.

Peu après l'arrivée des toilettes de Londres, et peut-être en vue de
leur faire honneur, lady O'Dowd et les femmes des autres officiers du
régiment royal donnèrent un bal aux régiments de la compagnie des
Indes et aux fonctionnaires civils de la station. Glorvina y parut au
milieu des pompes éblouissantes de sa robe de satin rose, de cette
robe qui devait frapper le coup décisif; le major, présent à cette
fête, errait à l'aventure dans les salons du bal, et il n'eût pas même
su dire le lendemain quelle était la couleur du satin. Glorvina, la
rage dans le coeur, accepta pour danseurs les moindres officiers de la
garnison, espérant irriter la jalousie de Dobbin; mais le major n'en
parut point jaloux. Il ne témoigna pas même de mauvaise humeur lorsque
M. Bangles, capitaine de cavalerie, offrit son bras à Glorvina pour la
conduire à la salle du souper. Ce n'était ni les manéges de la
coquetterie, ni de jolies robes, ni de belles épaules qui pouvaient
quelque chose sur la fibre sensible du major, et Glorvina n'avait rien
autre chose à offrir.

À eux deux, ils donnaient l'exemple de la vanité des choses humaines;
ils désiraient, chacun de leur côté, ce qu'il ne leur était point
donné d'avoir. La désolation et le désespoir de Glorvina se
manifestaient par des torrents de larmes. Son affection pour le major,
disait-elle en sanglotant, avait été plus vive qu'aucune de celles
qu'elle avait ressenties pour les autres.

«Ah! ma bonne Peggy, disait-elle à sa belle-soeur dans leurs moments
d'entente et de bonne harmonie; ah! ma bonne Peggy, il me brisera le
coeur; toutes mes robes me deviennent trop larges, je ne serai bientôt
plus qu'un squelette.»

Tandis que le major prolongeait ainsi le supplice de cette
malheureuse, et, loin de demander sa main, ne tâchait même pas d'en
devenir amoureux, un autre bâtiment arriva d'Europe, d'où il apportait
des lettres, parmi lesquelles il s'en trouva une pour cet homme au
coeur de granit. Cette lettre portait un timbre plus ancien que celui
des missives apportées par le dernier navire, et elle venait de chez
lui. Dobbin reconnut aussitôt l'écriture de sa soeur, qui mettait le
plus grand soin à entasser dans sa correspondance toutes les plus
mauvaises nouvelles, et lui adressait de petits sermons avec une
franchise vraiment fraternelle; aussi son cher William, étant
malheureux tout le reste du jour quand il lui arrivait de lire les
épîtres de sa soeur, ne se pressait jamais beaucoup d'en rompre le
cachet; pour cela il attendait de se sentir en bonne disposition. Il y
avait à peine quinze jours qu'il venait d'écrire à sa soeur une lettre
de remontrances à propos des absurdes racontages dont elle avait été
entretenir mistress Osborne, et il avait, de plus, fait réponse à la
mère de George, afin de la détromper sur les bruits mensongers qui
avaient circulé sur son compte, et l'assurer qu'il n'entrevoyait
point, quant à présent, de changement probable dans sa position
actuelle.

Deux ou trois jours après l'arrivée de ce second paquet de lettres, le
major était allé passer la soirée chez lady O'Dowd, où il s'était
montré fort aimable, et Glorvina s'était persuadée qu'il avait écouté
avec plus d'attention qu'à l'ordinaire l'_Écho du Glacier_ ou
l'_Enfance du Ménestrel_, et une ou deux autres romances de choix
qu'elle réservait spécialement pour lui. En réalité, il n'avait pas
plus écouté la belle Glorvina que le hurlement des chacals que l'on
entendait grogner dans le voisinage de la maison; mais, comme
toujours, la pauvre fille aimait à se bercer d'une illusion qui lui
était chère. Le major, après avoir joué une partie d'échecs avec elle,
pendant que le chirurgien faisait celle de mistress O'Dowd, prit congé
de ces dames à son heure ordinaire et regagna son gîte.

Sur sa table, il trouva la lettre encore intacte de sa soeur, qui
renfermait probablement son contingent ordinaire de reproches; il la
prit, et presque honteux de son insouciance, il se disposa à passer
une heure désagréable en tête-à-tête avec cette chère soeur, qui, à
une telle distance, trouvait encore le moyen de lui être parfaitement
déplaisante. Une heure environ s'était déjà écoulée depuis que le
major avait quitté la maison du colonel. Maître Mick dormait du
sommeil inaltérable du juste, et Glorvina avait caché ses boucles
d'ébène dans leur prison de papier brouillard. Lady O'Dowd, elle
aussi, avait regagné la chambre nuptiale, située au rez-de-chaussée;
tout à coup la sentinelle, qui veillait à la porte de l'officier
supérieur, vit le major Dobbin accourir hors d'haleine et la figure
bouleversée. Il se dirigea vers la maison du colonel, et, sans faire
attention au planton, s'approcha des fenêtres de la chambre à coucher:

«Colonel O'Dowd! cria-t-il alors de toute la force de ses poumons.

--Grand Dieu! c'est le major, dit Glorvina en laissant apercevoir sa
tête, qui ressemblait à une grappe de papillotes.

--Eh bien, Dob, qu'y a-t-il, mon garçon? reprit le colonel, pensant
qu'il y avait au moins le feu à la caserne, ou qu'il était arrivé un
ordre du quartier général.

--Il me faut.... un congé pour.... pour retourner en Angleterre,
reprit Dobbin; j'y suis rappelé immédiatement pour des affaires de
famille très-urgentes.

--Juste ciel! qu'est-il arrivé? se dit Glorvina communiquant son
tremblement à ses papillotes elles-mêmes.

--Il faut que je parte cette nuit, sur-le-champ,» continua Dobbin.

Le colonel se leva et vint échanger quelques paroles avec lui.

En arrivant au _post-scriptum_ de la lettre de miss Dobbin, le major y
avait trouvé la nouvelle suivante, seule cause de l'alerte dont nous
venons de faire part au lecteur:

«J'ai été voir hier notre vieille connaissance, mistress Osborne et sa
famille. Vous savez dans quelle misérable demeure vivent ces pauvres
gens depuis la banqueroute du père; M. Sedley a placé une plaque de
cuivre sur la porte de cette méchante habitation et se livre au
commerce du charbon. Le petit George, votre filleul, est un charmant
enfant, quoiqu'il ait de grandes dispositions à l'insolence et à
l'entêtement. Nous nous occupons de lui suivant votre désir, et nous
l'avons présenté à sa tante miss Osborne qui a été enchantée de le
voir. Son grand-père, je ne parle point du banqueroutier, mais de M.
Osborne, de Russell-Square, qui est presque tombé en enfance, semble
disposé à se radoucir à l'égard de l'enfant de votre ami et à oublier
les erreurs de la désobéissance du père. Amélia serait assez disposée
à lui en faire l'abandon. Elle commence à se consoler de la mort de
son mari, et dans peu doit épouser le révérend M. Binney, ministre à
Brompton. C'est un pauvre mariage, mais mistress Osborne commence à
être sur le retour; j'ai déjà aperçu quelques cheveux gris sur sa
tête; quant à son moral, il va infiniment mieux; et votre petit
filleul fait le diable à la maison. Ma mère me charge de vous
transmettre ses amitiés, auxquelles je joins celles de votre dévouée
soeur.

                              «Anna Dobbin.»



CHAPITRE XII.

Entre Londres et l'Hampshire.


Le grand hôtel des Crawley, situé Great-Gaunt-Street, vit de nouveau
briller sur sa façade l'écusson de la famille, en signe de deuil et
comme témoignage de la douleur que causait la mort de sir Pitt
Crawley; toutefois on pouvait remarquer jusque dans cet emblème
héraldique un éclat inaccoutumé qui, aussi bien là que dans tout le
reste de la maison, n'avait jamais existé du vivant du dernier
baronnet. La couche noirâtre et antique qui donnait à la maison un
aspect maussade et triste, avait disparu pour laisser voir l'écarlate
des briques, qu'encadraient gaiement des filets de plâtre. Le lion de
bronze servant de marteau, avait été redoré à neuf et les grilles
repeintes. En un mot, cette demeure, autrefois la plus sinistre de
Gaunt-Street, était devenue la plus coquette de tout le quartier. La
transformation avait eu lieu avant même que dans l'Hampshire les
premiers jets de la verdure eussent remplacé les feuilles jaunâtres
qui couvraient les arbres de Crawley quand le vieux sir Pitt traversa,
pour la dernière fois, l'avenue du château.

Chaque jour on voyait arriver une petite femme dans un coupé de même
taille, pour surveiller les travaux qui se faisaient dans cette
maison. Une vieille fille, escortée d'un petit garçon, s'y rendait
aussi chaque jour; le petit garçon et la vieille fille étaient miss
Briggs et le petit Rawdon, chargés tous deux d'inspecter les
embellissements qui transformaient la maison de sir Pitt, de
surveiller les ouvrières, de couper et coudre les rideaux et les
tentures, de passer en revue et secrétaires et commodes, et tous les
réduits où se trouvaient entassées les reliques poudreuses de la
famille, avec les faux bijoux qui avaient brillé sur la tête de
plusieurs générations féminines, enfin de faire l'inventaire de la
porcelaine, de la verrerie et autres objets qui garnissaient les
tablettes de l'office.

Dans tous ces arrangements, mistress Rawdon Crawley avait la haute
main; elle tenait de sir Pitt un plein pouvoir. Son bon plaisir
décidait seul de la vente, de l'achat ou de la suppression; elle avait
ainsi l'occasion de faire preuve de bon goût et elle en était
enchantée. Ces réparations avaient été décidées à la suite d'un voyage
de sir Pitt à Londres, où il était venu voir ses hommes de loi, et
avait passé une semaine à Curzon-Street, dans la maison de son frère
et de sa belle-soeur.

Il s'était fait d'abord descendre à l'hôtel; mais Becky, instruite de
l'arrivée du baronnet, se transporta en personne auprès de lui, et une
heure après le ramenait en triomphe à Curzon-Street. Comment refuser
une hospitalité offerte avec tant de franchise et par une aussi
aimable petite créature. Becky prit la main de Pitt et la serra avec
toute l'effusion de la reconnaissance, lorsqu'il eut accepté sa
proposition.

«Merci, lui dit-elle en abaissant sur lui un regard qui fit rougir le
baronnet. Voilà qui va rendre Rawdon bien joyeux.»

Elle voulut s'assurer par elle-même que rien ne manquait dans la
chambre de sir Pitt, que les domestiques avaient eu soin d'y porter
ses paquets; enfin elle y vint elle-même avec le seau à charbon à la
main. Le feu flambait déjà dans la cheminée. On avait installé Pitt
dans la chambre de miss Briggs, qui était allée prendre ses quartiers
à l'étage supérieur.

--J'étais sûre que vous ne pourriez me refuser de venir ici, lui
disait-elle avec des yeux rayonnant de plaisir.

Et, en effet, elle était ravie de pouvoir lui donner l'hospitalité
chez elle. Becky s'arrangea de manière à ce que Rawdon fût obligé
d'aller prendre deux ou trois fois ses dîners dehors. C'était pour le
baronnet de délicieuses soirées que celles qu'il passait dans le
tête-à-tête avec Becky et avec Briggs. Becky surveillait elle-même la
cuisine et la confection des plats qui avaient la préférence de son
cher beau-frère.

--Comment trouvez-vous ce salmis? lui disait-elle; je l'ai fait
moi-même à votre intention. Je sais encore bien d'autres friandises,
et ce sera pour quand vous viendrez encore me faire visite.

--Tout ce que vous touchez devient parfait entre vos mains, disait le
galant baronnet, et ce salmis est des meilleurs.

--Quand on est à la tête d'un pauvre ménage, reprenait alors Rebecca
avec une pointe de bonne humeur, on doit chercher tous les moyens de
se rendre utile.»

À quoi son beau-frère répondait alors qu'elle aurait été digne
d'épouser un empereur, et que cette habileté dans les soins
domestiques était assurément des plus précieuses chez une femme.

Sir Pitt était naturellement porté à faire, à part lui, une
comparaison fâcheuse entre sa belle-soeur et sa femme; il ne pouvait
oublier une certaine pâtisserie que lady Jane lui avait servie à dîner
et qui était la plus détestable chose dont il eût jamais goûté.

Pour assaisonner le salmis fait avec les faisans de lord Steyne, Becky
servit à son beau-frère une bouteille de petit vin blanc que Rawdon
lui avait apporté de France et qu'il s'était procuré pour rien, à ce
que disait celle qui le versait. Ce vin, en effet, provenait des
fameuses caves du marquis de Steyne, et il ramena bien vite la chaleur
aux joues glacées du baronnet et ranima les forces de cette débile
créature.

Lorsque la bouteille fut vidée, Becky prit son beau-frère par la main
pour le conduire dans le salon. Après l'avoir fait asseoir sur le
sofa, au coin du feu, elle eut l'air de prendre le plus grand intérêt
aux tirades qu'il se mit à lui débiter. Quant à elle, pendant ce
temps, assise à côté de lui, elle ourlait une chemise pour son cher
petit garçon. Mistress Rawdon ne manquait jamais de tirer cette
chemise de sa boîte à ouvrage toutes les fois qu'elle voulait se
donner une contenance humble et vertueuse. Le petit Rawdon était
devenu trop grand pour cette chemise longtemps avant qu'elle fût
terminée.

Rebecca écoutait sir Pitt, causait avec lui, chantait pour le
distraire, et savait si bien le flatter et le prendre qu'il était
enchanté lorsqu'à la fin du jour, ayant fini avec ses hommes
d'affaires, il rentrait à Curzon-Street et y goûtait les plaisirs du
coin du feu. Les hommes de loi y trouvaient aussi leur compte, car sir
Pitt commença dès lors à leur faire grâce des discours jusqu'alors
interminables qu'il leur adressait. Le moment du départ fut pour lui
fort douloureux et fort pénible; elle lui faisait signe de la main
avec une grâce charmante, tandis que la voiture s'éloignait, et lui,
de son côté, agitait son mouchoir. Quant à elle, ce fut encore une
occasion de faire croire qu'elle versait des larmes, tout au moins
elle essuya ses yeux. Dès que Pitt eut perdu de vue cette ravissante
petite femme, il rabaissa sa visière sur sa figure, s'enfonça dans son
coin, et se mit à réfléchir qu'elle l'avait entouré de tous les égards
dont il était digne sans contredit; que Rawdon était un imbécile de
n'avoir pas su apprécier une pareille femme comme elle le méritait, et
qu'enfin sa femme à lui était une niaise et une sotte auprès de cette
séduisante petite Becky. Becky avait peut-être contribué pour beaucoup
à réveiller toutes ces idées dans son esprit, mais quand et comment,
on serait en peine de le dire, tant la petite enchanteresse mettait
toujours de grâce et d'habileté dans sa manière de se conduire. Avant
le départ de sir Pitt, il avait été convenu que les deux familles se
réuniraient à la campagne pour célébrer la Noël.

«Que n'avez-vous trouvé le moyen de lui tirer un peu d'argent? dit
Rawdon d'un ton boudeur à sa femme, quand le baronnet fut parti; il
m'eût été bien agréable de donner un petit à-compte à ce pauvre
Raggles, en vérité, je vous le jure, car je m'en veux de laisser ainsi
ce pauvre diable à découvert de si fortes avances. Sans compter que
quelque beau matin il pourrait bien nous mettre dans la rue pour louer
à d'autres.

--Dites-lui, répondit Becky, qu'aussitôt les affaires de Pitt
arrangées, on payera toutes les dettes. En attendant vous pouvez lui
remettre un petit à-compte; c'est un billet que Pitt avait laissé pour
son neveu.»

En même temps elle tirait de sa poche et présentait à son mari le
bank-note que son beau-frère avait laissé pour le jeune héritier de la
branche cadette des Crawleys. Nous devons cette justice à Rebecca,
qu'elle avait sondé auprès de Pitt le terrain sur lequel son mari
aurait voulu la voir s'aventurer, mais qu'elle avait dû s'arrêter dès
les premiers pas dans cette exploration délicate. En effet, la moindre
allusion à leurs embarras suffisait pour rembrunir aussitôt la figure
de sir Pitt et lui donner un air gêné; il s'étendait alors en longs
discours sur l'état de pénurie où il se trouvait lui-même, et ne
tarissait point en plaintes sur l'inexactitude de ses fermiers dans
leurs payements, sur la situation embarrassée des affaires de son
père, sur les dépenses qu'avait occasionnées le décès du vieillard,
sur l'obligation de purger toutes ses hypothèques, sur les nombreux
emprunts qu'il avait déjà faits à ses banquiers et à ses agents. Le
nouveau baronnet en sortit par un adroit détour, il donna à sa
belle-soeur un bank-note pour son petit garçon.

Pitt soupçonnait bien la détresse à laquelle devait en être réduite la
famille de son frère; un diplomate aussi consommé et aussi pénétrant
que lui avait dû deviner sur le champ que la famille Rawdon était
dénuée de toute ressource, et il se sentait en proie à de secrets
remords en songeant que c'était lui qui avait accaparé l'argent qui,
selon toutes les prévisions, aurait dû revenir à son jeune frère. La
simple équité lui disait, qu'en bonne conscience, il était tenu à
quelque compensation envers ses parents dépouillés. Un homme au
courant des convenances, doué de bon sens, remplissant ses devoirs
religieux et ayant appris son catéchisme, un homme enfin qui
s'appliquait à mener une vie régulière en ce monde, ne pouvait se
dissimuler que l'héritage qui l'avait mis à la tête de toute la
fortune l'avait en même temps constitué le débiteur de son frère.

Mais de pareilles restitutions sont toujours pénibles à faire, et un
homme d'ordre et de sens souffre toujours de se voir réduit à écorner
si largement son capital. On veut bien gaspiller son argent pour se
faire une réputation de libéralité, pour se procurer tous les plaisirs
imaginables, tels qu'une loge à l'Opéra, des chevaux, de grands dîners
et même la petite gloriole de faire la charité, pourvu que ce soit en
public; mais on débattra le prix de la course avec un cocher de
fiacre, et on refusera une obole à un parent dans la détresse. C'est
en conséquence de ces dispositions innées dans l'humanité, que sir
Pitt, tout en reconnaissant que son devoir l'obligeait à faire quelque
chose pour son frère, remettait à un autre temps le soin d'y
réfléchir.

Becky, de son côté, savait le fond que l'on doit faire sur les
instincts généreux du prochain; elle se trouvait déjà très-satisfaite
des procédés de Pitt à son égard; lui le chef de la famille, ne
l'avait-il pas reconnue pour sa belle-soeur; s'il ne lui donnait rien
maintenant, il lui vaudrait par la suite quelque chose qui
certainement est aussi précieux que l'argent, à savoir, le crédit.
Raggles, témoin de la bonne harmonie qui régnait entre les deux
frères, se montrait déjà plus coulant envers les époux Rawdon, et puis
ne venait-il pas de recevoir un léger à-compte, et ne lui avait-on pas
fait entrevoir que, dans un assez bref délai, il en recevrait un
nouveau, plus considérable encore.

En payant à miss Briggs les intérêts échus à la Noël pour la petite
avance qu'elle avait faite à Rebecca, celle-ci lui dit en confidence
qu'elle avait consulté sir Pitt, fort au courant des questions
financières, sur le meilleur placement que Briggs pourrait faire du
reste de son petit capital. Sir Pitt, après de mûres réflexions, avait
trouvé pour Briggs quelque chose de sûr et d'avantageux; car sir Pitt
ne pouvait oublier que miss Briggs avait été l'amie de sa chère tante
Crawley et l'avait veillée jusqu'au dernier soupir, et à ce titre elle
avait droit à l'affection de tous les membres de la famille. En
conséquence, avant de quitter la ville, Pitt avait bien recommandé que
Briggs tînt son argent tout prêt, afin de saisir l'occasion qu'il
avait en vue. La pauvre Briggs ajouta une entière confiance à l'air
candide, à la joie avec laquelle Rebecca lui annonça cette nouvelle.
Cette attention de sir Pitt la toucha au plus haut degré; c'était pour
elle un bonheur inespéré. Comment eût-elle songé autrement à retirer
son argent du trois pour cent; et puis c'était surtout la manière
délicate dont le service était rendu. Briggs promit donc de voir le
jour même son homme d'affaires, afin que son petit pécule fût prêt au
moment opportun.

L'honnête fille fut si reconnaissante de tant d'intérêt de la part de
Becky et de son digne mari le colonel, qu'elle consacra presque toute
la moitié de son revenu d'une année à acheter une jaquette de velours
au petit Rawdon, qui, pour le dire en passant, n'était plus d'âge ni
de taille à porter une jaquette de velours, mais bien à prendre le
pantalon et la veste.

C'était un joli enfant à la figure ouverte et riante, aux yeux bleus
et animés, à la chevelure bouclée et flottante, au coeur sensible et
généreux, fort disposé à aimer tendrement tous ceux qui témoignaient
de l'affection à lui, à son poney, à lord Southdown qui le lui avait
donné. Quand il voyait arriver cet excellent jeune homme, sa figure
devenait toute rouge de plaisir; il ne voulait pas non plus qu'on fît
de peine au groom qui soignait son poney, à la cuisinière qui lui
préparait des friandises pour son dîner et lui racontait le soir des
histoires de revenants, à Briggs qu'il faisait enrager par ses
gamineries, à son père surtout, dont nous signalons l'attachement pour
le petit homme comme chose surprenante et presque incroyable d'une
pareille nature. Lorsque le bambin eut atteint ses huit ans, il
n'avait plus de tendresse et d'affection que pour son père; quant au
prestige séduisant à travers lequel sa mère lui était d'abord apparue,
il s'évanouit bien vite à ses yeux. À peine lui adressait-elle la
parole une fois par hasard, elle l'avait pris en aversion; l'enfant
avait eu la rougeole et la coqueluche, il ne lui en fallait pas
davantage pour la dégoûter de la maternité. Un jour, il était descendu
de sa demeure aérienne, attiré par la voix de sa mère qui chantait
pour distraire lord Steyne. L'enfant s'était glissé sur la pointe du
pied jusqu'à la porte du salon; tout à coup la porte s'entr'ouvrit et
laissa apercevoir le petit espion qui écoutait, plongé dans l'extase
et le ravissement.

Sa mère s'élança sur lui, lui administra deux ou trois paires de
soufflets, au milieu des éclats de rire du marquis, que cette scène de
brusquerie et de vivacité de la part de Rebecca eut l'air d'amuser
beaucoup. Le pauvre enfant s'enfuit auprès de ses amis de la cuisine,
où il alla cacher ses pleurs et ses sanglots.

«Ce n'est pas parce qu'elle m'a battu, disait-il d'une voix
entrecoupée, mais.... c'est que....»

Et alors les sanglots et les pleurs, recommençant de plus belle,
emportaient comme une avalanche le reste de ses paroles. C'était le
coeur du pauvre enfant qui avait le plus souffert de ce rude accueil.

«Pourquoi ne veut-elle pas que je l'écoute chanter, puisqu'elle chante
bien pour ce vieux monsieur à tête chauve qui a de si grandes dents?»

Ces paroles étaient entrecoupées par des explosions de rage et de
douleur. La cuisinière regardait la femme de chambre, la femme de
chambre regardait le cocher d'un air goguenard et malicieux. Le
terrible et sévère tribunal qui siége à la cuisine, et auquel rien
n'échappe dans aucune maison, se trouvait en ce moment assemblé pour
prononcer sur le compte de Rebecca.

Après cette petite aventure, l'aversion de la mère pour le fils se
changea en haine. La présence de l'enfant dans la maison était devenue
un supplice pour elle, en accusant à tout moment son indifférence pour
son fils; et, par un retour tout naturel et tout simple, la défiance,
la crainte et l'esprit de révolte s'emparèrent dès lors du coeur de
l'enfant. Depuis le jour des soufflets, une antipathie profonde
s'éleva entre ces deux êtres pour croître de plus en plus par la
suite.

Lord Steyne n'aimait pas davantage cet enfant: quand il le rencontrait
il avait toujours à son adresse ou un coup d'oeil menaçant ou une
mordante raillerie; et le petit Rawdon, sans se laisser intimider, se
campait fièrement devant lui et se risquait même jusqu'à lui montrer
le poing par derrière. Il le regardait comme son ennemi, et de tous
ceux qu'il voyait chez sa mère, c'était celui qui soulevait le plus sa
colère. Un jour, le valet de chambre le trouva dans l'antichambre,
écrasant à coups de poing le chapeau de lord Steyne; le valet de
chambre raconta cette espièglerie au cocher de lord Steyne; le cocher
la répéta au valet de monsieur et à tous les domestiques de l'office.
À quelque temps de là, mistress Rawdon Crawley étant venue à une des
fêtes données par milord, le portier, qui se tenait sur la porte de sa
loge, les domestiques, qui se croisaient dans la cour, les laquais, en
habits blancs, qui répétaient de salle en salle le nom du colonel et
de mistress Crawley, se faisaient de petits signes d'intelligence
comme des gens qui savent à quoi s'en tenir, ou du moins qui croient
le savoir. Le valet qui circulait avec le plateau de rafraîchissements
s'avança vers elle pour lui en offrir, et se divertit ensuite à ses
dépens avec le gros maître d'hôtel en culotte courte qui
l'accompagnait pour recevoir les verres. C'est une bien terrible chose
que cette inquisition exercée par les domestiques, par ce tribunal
sans appel qui avait frappé Rebecca d'une sentence plus inflexible
encore qu'autrefois celles du _Vehmgericht_.

Nous dirons plus encore; ils eussent cru à l'innocence de Rebecca, que
sa réputation n'en n'aurait pas été moins compromise. Alors que l'on
voyait briller à la porte de l'enchanteresse les lanternes de la
voiture du marquis de Steyne jusqu'à des minuit passé, comme disait
Raggles d'un ton dolent, cela accusait Rebecca bien plus hautement que
toutes ses coquetteries et ses intrigues.

Sans qu'il en coûtât rien à sa vertu, nous aimons à le croire, Rebecca
s'agitait et se donnait beaucoup de mal pour arriver à avoir ce qu'on
appelle une position dans le monde; mais il n'en est pas moins vrai
que déjà les domestiques avaient prononcé contre elle un verdict
réprobateur, et qu'elle était sous le coup d'une fâcheuse suspicion.
C'est ainsi que l'araignée, après avoir laborieusement tissu la toile
qui doit fournir à son existence, est emportée d'un coup de plumeau
avec le chef-d'oeuvre qu'elle vient de faire.

Un jour ou deux avant Noël, Becky partit avec son mari et son fils
pour aller passer les fêtes à Crawley-la-Reine, dans le manoir de ses
ancêtres. Becky aurait volontiers laissé son petit bambin à la maison,
et c'est ce qui serait arrivé à l'enfant, sans les vives instances de
lady Jane et les reproches qui lui venaient de Rawdon au sujet de son
insouciance et de sa froideur pour son fils.

«C'est le plus bel enfant de l'Angleterre, disait Rawdon à sa femme
d'un ton de reproche, et votre épagneul semble avoir la préférence
dans vos affections. Il ne sera pas pour vous un bien grand embarras à
Crawley, on l'enverra avec les bonnes, et pour le voyage, je le
prendrai sur la banquette à côté de moi.

--Où vous ne serez pas fâché d'aller vous-même pour fumer vos affreux
cigares, répliqua mistress Rawdon.

--Je me rappelle un temps où vous ne faisiez pas la petite bouche, lui
répondit alors son mari.»

Becky ce jour-là était bien disposée.

«C'est qu'alors je n'étais que surnuméraire, entendez-vous, gros bêta,
et maintenant je suis en titre; emmenez Rawdy, si cela vous plaît: je
vous conseille même de lui donner un cigare pendant que vous êtes en
train.»

M. Rawdon jugea avec sa pénétration habituelle qu'un cigare n'était
pas suffisant pour aider son bambin à supporter les froids de l'hiver;
en conséquence, assisté de Briggs, il l'emmaillotta soigneusement dans
des châles et des couvertures, puis on le hissa sur l'impériale de la
diligence, et nos voyageurs se mirent en route par une matinée sombre
et brumeuse. L'enfant était ravi de voir se lever l'aurore et d'aller
à la maison, comme disait encore son père. C'était pour le petit
Rawdon une véritable partie de plaisir. Les mille petits incidents de
la route étaient pour lui l'occasion d'une intarissable gaieté; son
père ne laissait aucune de ses questions sans réponse, et lui disait à
qui appartenait cette grande maison qu'on apercevait sur le bord de la
route et le parc qui l'avoisinait. Sa mère, à l'intérieur de la
voiture, où elle se trouvait avec sa femme de chambre, ses fourrures,
son manteau, son flacon d'essence, se donnait des airs à faire croire
que c'était la première fois qu'elle voyageait dans une voiture
publique; aucun de ses compagnons de route n'aurait pu s'imaginer que,
dix ans auparavant, elle avait été obligée de se mettre sur
l'impériale pour donner sa place à un voyageur payant.

Il faisait déjà nuit lorsqu'on arriva à Mudbury; le petit Rawdon fut
transporté à moitié endormi dans la voiture de son oncle. Il regarda
avec des yeux ébahis les grilles de fer qui roulaient sur leurs gonds
à l'approche de la voiture, les piliers blanchis à la chaux et
surmontés de la colombe et du serpent. La voiture s'arrêta enfin
devant le perron du château, qui brillait d'un air de fête en
l'honneur de la Noël. La porte d'entrée s'ouvrit pour les nouveaux
arrivés. Un grand feu pétillait dans l'âtre et un tapis couvrait les
dalles disposées en damier.

«C'est le vieux tapis de Turquie, qui était autrefois dans la grande
galerie, se disait Rebecca tout en embrassant lady Jane.»

Puis elle échangea avec sir Pitt un salut plein de gravité; quant à
Rawdon, qui avait fumé tout le long de la route, il se tint à une
certaine distance de sa belle-soeur, dont les deux enfants s'étaient
approchés de leur petit cousin. Mathilde l'avait déjà pris par la main
après l'avoir embrassé, et Pitt Binkie Southdown, héritier présomptif
du nom et de la fortune, s'était planté devant lui et le toisait du
haut en bas à la façon des roquets qui examinent un boule-dogue.

La maîtresse de la maison conduisit ses hôtes dans les chambres qui
leur étaient destinées et où pétillait déjà un feu des plus
réjouissants.

Les demoiselles Crawley ne tardèrent à arriver auprès de mistress
Rawdon, sous prétexte de venir voir si elles ne pourraient lui être de
quelque utilité, mais en réalité pour avoir le plaisir de passer en
revue les toilettes que ses malles renfermaient, et qui, bien que
noires, étaient du moins à la dernière mode de la capitale. Ces
demoiselles la mirent au courant de toutes les améliorations apportées
dans le château, du départ de la vieille lady Southdown, de la
popularité de Pitt, de sa dignité enfin à porter le nom de Crawley. La
cloche du dîner s'étant fait entendre, la famille se réunit dans la
salle à manger. Le petit Rawdon fut placé à côté de sa tante que ses
gâteries rendaient l'idole de tous les enfants. Sir Pitt fit mettre à
sa droite sa belle-soeur à laquelle il témoignait des attentions
particulières.

Le petit Rawdon mangea de fort bon appétit et avec la gravité d'un
petit monsieur.

«J'aime bien dîner ici, dit-il à sa tante à la fin du repas, en
souriant à cette femme si bonne et si affectueuse; oui, j'aime bien
dîner ici.

--Et pourquoi? fit la douce lady Jane.

--Parce que, chez nous, je dîne à la cuisine ou bien avec Briggs,»
répondit le petit Rawdon.

Becky était trop occupée à complimenter le baronnet de la beauté, de
l'esprit, de l'expression fine et vive du jeune Pitt Binkie, admis à
table au moment du dessert, et placé à côté de sir Pitt, pour entendre
les trop justes plaintes qui sortaient de la bouche de son enfant à
l'autre extrémité de la table.

En sa qualité de visiteur, et pour fêter sa première soirée au
château, le petit Rawdon eut la permission d'attendre le thé. Une fois
les tasses enlevées, un livre à tranches dorées fut placé devant sir
Pitt; tous les domestiques entrèrent dans la pièce, et sir Pitt lut à
haute voix la prière du soir. Cette pieuse cérémonie était, hélas!
pour le petit Rawdon chose toute nouvelle et inconnue.

La présence du nouveau baronnet s'était déjà fait sentir dans le
château par de nombreuses améliorations. Becky, toutes les fois
qu'elle était en compagnie de sir Pitt, ne manquait jamais de trouver
tout charmant et délicieux. Quant au petit Rawdon, dont les deux
enfants s'étaient emparés pour le conduire partout, il se croyait, au
milieu de ses ravissements, transporté dans un palais des Mille et une
Nuits. C'était une suite sans fin de longues galeries, de chambres
d'apparat ornées de tableaux, de moulures et de porcelaines. Ils
montrèrent au petit Rawdon la chambre où leur grand-père était mort,
et dont ils ne franchissaient jamais le seuil qu'avec un certain
effroi.

«Qu'est-ce que c'était donc que ce grand-père-là?» leur demanda le
petit Rawdon.

Les enfants lui racontèrent que c'était un homme qui était
très-vieux, très-vieux, qu'on le traînait dans un fauteuil roulant,
et ils lui montrèrent une fois ce fauteuil, qui était resté dans une
serre du jardin depuis l'époque où leur grand-père avait été emporté
dans une église bien loin, bien loin, et dont on voyait briller le
clocher au-dessus des ormes du parc.

Les deux frères occupèrent plusieurs matinées à aller rendre visite
aux changements qu'une entente économique et intelligente des affaires
avait suggérés à sir Pitt. Tout en passant cette inspection, soit à
pied, soit à cheval, ils s'entretenaient de différentes choses qui les
intéressaient fort tous les deux. Pitt eut soin de répéter sur tous
les tons à Rawdon que ces travaux avaient nécessité de sa part de gros
emprunts; qu'un propriétaire rural en était bien souvent réduit à
courir après vingt livres.

«Vous voyez, disait sir Pitt avec un air de bonhomie, les réparations
qu'on vient de faire à la loge du concierge, eh bien! il me serait
aussi impossible de payer le maçon avant le mois de janvier que de
prendre la lune avec les dents.

--Si vous voulez, je vous ferai cette avance, mon cher Pitt,» dit
Rawdon d'un air désappointé.

Les deux frères entrèrent alors dans la loge, au-dessus de laquelle on
apercevait les armes de la famille nouvellement sculptées, et où la
vieille Lockise se trouvait pour la première fois à l'abri du vent et
de l'eau, grâce aux réparations qu'on venait d'y faire.



CHAPITRE XIII.

Entre l'Hampshire et Londres.


Pitt Crawley ne s'était pas borné, dans ses nouveaux domaines, à
boucher les trous des murs et à restaurer la loge du portier. En homme
de tête et de sens, il avait cherché à rétablir la popularité de son
nom, si gravement compromise, et à relever la réputation des Crawley
de l'abaissement où l'avait plongée la conduite honteuse du vieux
réprouvé auquel il succédait. Peu après la mort de son père, sir Pitt
fut nommé député par les électeurs de son bourg, et fit tous ses
efforts pour remplir dignement le mandat qui lui était confié, en
souscrivant toujours pour une forte somme dans toutes les oeuvres de
bienfaisance du comté. Il alla rendre de fréquentes visites aux gros
bonnets de la localité et n'omit aucun moyen pour prendre dans
l'Hampshire et dans le royaume le rang auquel il se croyait appelé par
ses prodigieuses capacités. Lady Jane, d'après les instructions de
son mari, se lia d'intimité avec les Fuddleston, les Wapshot et autres
baronnets du voisinage. On pouvait maintenant voir leurs voitures se
presser vers l'avenue du château, et tous étaient contents de
s'asseoir à la table du château, dont la cuisine était trop bonne pour
ne pas être un peu de la façon de lady Jane.

Pitt et sa femme allaient à leur tour dîner chez leurs voisins avec un
courage qui surmontait et la distance et l'inclémence du ciel. Bien
que sir Pitt se fût point ce qu'on appelle un bon vivant, car il était
d'un caractère froid et la faiblesse de son tempérament s'opposait à
tout excès, il se regardait cependant comme obligé, par sa position, à
être affable et accueillant pour tous; et lorsqu'une migraine ou un
mal de tête était pour lui la conséquence d'un dîner trop prolongé, il
se posait alors en martyr de son devoir. Il parlait agriculture, lois
sur les céréales et politique avec la petite noblesse du comté. En
fait de braconnage, il professait maintenant une rigueur inflexible,
lui qui jadis aurait pu sur ce point passer pour avoir les idées
très-libérales. Ce n'était pas qu'il chassât ou qu'il aimât la chasse;
ses goûts calmes et paisibles le disposaient plutôt aux études et aux
travaux de cabinet. Mais il pensait qu'il fallait travailler à
l'amélioration de la race chevaline dans le comté, et pour cela
veiller à la conservation des renards. Il était de plus enchanté de
procurer à son ami sir Huddlestone-Fuddlestone l'occasion de faire une
battue sur ses terres et de voir, comme par le passé, toutes les
meutes des environs se réunir à Crawley-la-Reine.

Au grand déplaisir de lady Southdown, il manifestait chaque jour des
tendances de plus en plus anglicanes, ne prêchant plus en public, et
ne paraissant plus dans les réunions dissidentes, mais se rendant,
comme tout le reste des fidèles, à l'église reconnue. Il faisait
visite à l'évêque, fréquentait tout le clergé de Winchester, et il
poussait même la condescendance jusqu'à faire la partie de whist du
vénérable archidiacre Trumper. Quel supplice pour lady Southdown de le
voir suivre une voie en si grande opposition avec le véritable esprit
de Dieu! Ce fut bien pis encore lorsque, au retour d'une cérémonie
religieuse qui eut lieu à Winchester, le baronnet annonça à ses jeunes
soeurs que, l'année suivante, il les conduirait aux bals du comté.
Elles lui auraient volontiers sauté au cou pour l'embrasser. En cette
circonstance, lady Jane se renferma dans son rôle de soumission.
Combien elle s'applaudissait intérieurement de n'avoir qu'à obéir! La
vieille douairière écrivit sans retard au Cap à l'auteur de _la
Blanchisseuse de Finchley-Common_, et lui fit la plus lamentable
description des entraînements de sa fille cadette vers les pompes de
Satan. Sa maison de Brighton se trouvant alors vacante, elle s'enfuit
dans cette retraite au bord de la mer, sans que son départ laissât de
bien grands regrets à ses enfants.

Nous sommes assez bien informés pour savoir aussi que Rebecca écrivit
une lettre respectueuse à milady, où elle se rappelait humblement à
son souvenir, et lui parlait de la vive impression que ses pieux
entretiens avec elle, à sa précédente visite, avaient laissée dans son
coeur; elle s'étendait aussi très-longuement sur les marques d'intérêt
que milady lui avait données lors de sa courte indisposition, et
l'assurait que tout à Crawley-la-Reine lui rappelait son amie absente.

Les changements que l'on pouvait remarquer dans la conduite de sir
Pitt, et qui profitaient si bien à sa popularité, étaient en grande
partie le résultat des conseils de l'astucieuse petite femme de
Curzon-Street.

«Non, sir Pitt, lui disait-elle pendant tout le temps qu'il fut chez
elle à Londres, vous ne vous confinerez point dans le rôle de
gentilhomme campagnard; rappelez-vous bien ce que je vous dis, sir
Pitt, c'est moi qui vous le dis, il vous faut quelque chose de plus
élevé; je vous parle comme une personne qui a mieux que vous le secret
de votre ambition, qui sait apprécier vos talents. Vous chercheriez en
vain à les mettre sous le boisseau, ils éclatent aux yeux de tous ceux
qui vous approchent, comme ils ont éclaté aux miens. J'ai montré à
lord Steyne votre brochure sur les céréales; il la connaissait déjà à
fond, et m'a dit que le conseil des ministres était unanime pour la
regarder comme le travail le plus sérieux et le plus complet qui ait
paru sur cette matière. Le ministre a les yeux sur vous, et je sais
qu'il désire vous voir prendre une part active aux affaires; votre
place est marquée au parlement, vous passez pour l'homme le plus
éloquent de l'Angleterre, on se souvient encore de vos discours à
Oxford. Allez, allez à la chambre représenter les intérêts du comté,
et vous y serez maître souverain avec le vote et le bourg dont vous
disposez déjà. J'ai tout vu, j'ai pénétré les secrets de votre coeur,
sir Pitt, et si mon mari avait votre intelligence, comme il a votre
nom, je suis sûre que j'aurais encore su me rendre digne de lui; mais,
ajoutait-elle avec un sourire, je suis du moins votre belle-soeur, et
à ce titre, malgré l'humilité de ma condition, je vous porte le plus
tendre intérêt. Qui sait si la souris ne pourra pas un jour rendre
service au lion?»

Ces paroles laissaient Pitt Crawley dans l'admiration et
l'enthousiasme.

«Voilà au moins, disait-il en lui-même, une femme qui vous comprend:
ce n'est pas Jane qui aurait ouvert cette brochure sur les céréales.
Elle qui n'a pas l'air de se douter de mon ambition et de mes talents.
Ah! ah! on se rappelle mes discours à Oxford; ah! messieurs, parce que
je dispose d'un bourg et que j'ai un siége au parlement, vous
commencez à penser à moi. Ce lord Steyne, qui l'année dernière ne
daignait pas m'honorer d'un coup d'oeil à la cour, a fini par
découvrir qu'il pouvait bien y avoir quelque chose dans Pitt Crawley;
mais cependant c'est le même homme, mes beaux messieurs, que vous
négligiez naguère encore, l'occasion seule jusqu'ici avait manqué.
Allez, allez, on vous montrera qu'on sait parler et agir aussi bien
qu'on écrit. Achille ne se révéla qu'après qu'on lui eut présenté des
armes; ces armes qui m'avaient manqué jusqu'ici, je les tiens
maintenant, et le monde aura bientôt des nouvelles de Pitt Crawley.»

On comprendra pourquoi notre diplomate, naguère si revêche, se
montrait désormais si facile et si affable; si assidu au service
religieux et aux assemblées de bienfaisance, si empressé auprès des
doyens et des chanoines, si disposé à donner et à accepter à dîner; si
poli à l'égard des fermiers les jours de marché; si préoccupé des
affaires du comté, pourquoi enfin aux fêtes de Noël le château offrit
le spectacle d'une animation et d'une gaieté inusitées depuis longues
années.

On profita de cette solennité pour réunir toute la famille: les
Crawley du rectorat furent invités au château. Rebecca mit autant
d'abandon et de franchise dans ses rapports avec mistress Bute que si
le moindre nuage ne s'était jamais élevé entre ces deux femmes.
Rebecca s'occupa de ses chères demoiselles avec le plus vif intérêt,
et se montra tout émerveillée de leurs progrès en musique; elle les
pria avec instance de répéter un de leurs grands duos, et mistress
Bute fut naturellement contrainte de montrer toute espèce d'égards à
la petite aventurière, sauf à critiquer ensuite avec ses filles la
déférence ridicule que Pitt témoignait à sa belle-soeur. Jim, placé à
table à côté d'elle, déclara que c'était une véritable enchanteresse,
et toute la famille du recteur tomba d'accord que le petit Rawdon
était un charmant enfant. On respectait en lui l'héritier éventuel au
titre de baronnet, car entre lui et ce titre il n'y avait qu'un enfant
malingre et souffreteux, le petit Pitt Binkie.

Quant aux enfants ils furent bientôt les meilleurs amis du monde. Pitt
Binkie était encore un trop petit roquet pour oser aller se frotter à
un mâtin de la taille de Rawdon. Et Mathilde, à cause de son sexe,
était l'objet des galanteries de son jeune cousin, à la veille d'avoir
ses huit ans et de porter des vestes. Par les prérogatives de l'âge et
de la taille, Rawdon obtint donc le commandement de la troupe des
marmots, et ses deux jeunes compagnons lui témoignèrent, dans leurs
jeux, toute espèce de condescendance. Ce temps passé à la campagne fut
pour lui un véritable temps de fêtes et de plaisirs. Le parterre le
charmait moins que la basse-cour; aussi son plus grand bonheur
était-il de visiter le colombier, le poulailler et l'écurie. Il se
débattait toutes les fois que les demoiselles Crawley voulaient
l'embrasser; mais il se laissait faire plus volontiers par lady Jane.
Il aimait à partir avec elle au moment où les dames laissaient les
messieurs en tête-à-tête avec le bordeaux, et préférait même sa main à
celle de sa mère. Rebecca, s'apercevant que la tendresse maternelle
était de mode au château, appela un soir son fils sur ses genoux et
l'embrassa devant toutes les autres dames.

Tout surpris de cette étrange démonstration, l'enfant se prit à
trembler et à rougir en regardant sa mère, comme il lui arrivait
lorsqu'il était fortement ému.

«Vous ne m'embrassez jamais comme ça, maman, lui dit-il, quand nous
sommes chez nous.»

Cette remarque fut suivie d'un profond silence. Chacun semblait mal à
son aise, et Becky lança à son fils un regard qui n'exprimait pas
précisément la tendresse. Rawdon était fort reconnaissant à sa
belle-soeur pour l'affection qu'elle témoignait à son fils. Quant à
Lady Jane et à Becky, il n'y eut pas, cette fois, dans leurs rapports,
cette amitié et ce laisser aller qu'on avait pu remarquer à la
première visite de Rebecca, alors qu'elle s'efforçait de se concilier
les bonnes grâces de tous. Les deux réflexions du petit Rawdon avaient
jeté un peu de froid entre ces deux femmes; peut-être aussi sir Pitt
se montrait-il trop plein d'attentions pour Becky?

Le petit Rawdon, du reste, comme il convenait à son âge et à sa
taille, préférait la société des hommes à celle des femmes, et ne se
lassait jamais d'accompagner son père à l'écurie, lorsque le colonel
allait y fumer son cigare et que Jim se joignait à lui pour partager
cette distraction. Rawdon était aussi très-intime avec le garde-chasse
du baronnet; leur goût commun pour les _toutous_ fut le principe de
cette touchante liaison. Un jour, M. James, le colonel et le
garde-chasse étant allés tuer des faisans, emmenèrent avec eux le
petit Rawdon. Une autre fois, ces quatre personnages se donnèrent le
plaisir d'une chasse aux rats dans un grenier; ce fut pour le petit
Rawdon une distraction aussi neuve que divertissante. On boucha
certaines issues dans la grange; on introduisit les furets dans les
autres, et, au milieu du plus grand silence, chacun attendit à son
poste, le bâton levé et prêt à frapper. Le petit terrier de M. James,
le célèbre Forceps, se tenait immobile et la patte en l'air, écoutant
avec grande anxiété les petits cris poussés par les rats dans leur
tanière. Enfin, avec le courage du désespoir, ces victimes dévouées à
la mort s'élancèrent de leur souterrain. Le terrier se chargea de
l'un, le garde-chasse assomma l'autre, et le petit Rawdon, dans son
ardeur à frapper, manqua le rat, mais tua à moitié un furet.

Mais la grande journée fut celle d'une chasse à courre pour laquelle
sir Huddlestone-Fuddlestone rassembla ses meutes à Crawley-la-Reine.
Le petit Rawdon était dans l'extase de ce coup d'oeil. À dix heures et
demie, Tom Moody, le piqueur de sir Huddlestone-Fuddlestone, arrivait
au grand trot par l'avenue du château, escorté d'une meute nombreuse.
Les traînards étaient stimulés par deux valets en livrée écarlate,
deux robustes gaillards qui, de leur vigoureuse monture, lançaient
avec une adresse merveilleuse les coups de fouets aux récalcitrants,
et savaient atteindre à l'endroit sensible ceux qui, s'écartant du
gros de la bande, donnaient aux lièvres et aux lapins qui leur
partaient sous le nez, une attention déplacée.

Voici ensuite le petit Jack, fils de Tom Moody, pesant cinquante
livres et ayant quatre pieds de taille, hauteur qu'il ne doit jamais
dépasser. Il est perché sur un grand cheval de chasse auquel on peut
compter les côtes et qui est couvert d'une selle énorme. C'est
l'animal favori de sir Huddlestone-Fuddlestone. D'autres chevaux
montés par de jeunes grooms arrivent dans toutes les directions et
précédent leurs maîtres, qui ne tarderont pas à les rejoindre.

Tom Moody s'avance jusqu'à la porte du château; là il est reçu par le
sommelier, qui lui offre un coup, ce qu'il refuse. Puis, toujours à la
tête de sa meute, il va se placer dans un coin réservé de la pelouse,
où ses chiens se roulent sur l'herbe, jouent entre eux et se montrent
les dents, ce qui pourrait dégénérer en des luttes sanglantes, s'ils
n'étaient réprimés par la voix de Tom, dont les paroles sont soutenues
par l'argument irrésistible du fouet.

Les chevaux arrivent toujours portant sur leur dos de petits garçons
de la taille de Jack; ils ne tardent pas à être suivis des jeunes
seigneurs du voisinage, crottés jusqu'aux genoux et montés sur des
rosses efflanquées.

Ils entrent dans le château pour boire une goutte d'eau-de-vie et
présenter aux dames leurs hommages. Ceux qui sont d'une humeur moins
chevaleresque, ou qui ont plus l'usage des parties de chasse, se
débarrassent de leurs bottes crottées, enfourchent leurs chevaux et se
réchauffent le sang par un galop préparatoire sur la pelouse. Puis
ensuite ils se rassemblent autour de la meute et causent avec Tom
Moody des événements de la dernière partie, des mérites de Briffaut et
de Tartaro, de la position des fourrés et de la rareté des renards.

Bientôt apparaît sir Huddlestone, monté sur un fringant coursier; il
se dirige vers le château, où il entre pour présenter ses civilités
aux dames; puis comme il est très-ménager de ses paroles, il s'occupe
aussitôt des dispositions à prendre pour la chasse. On amène les
chiens devant le château; le petit Rawdon descend pour les voir de
plus près. Les caresses qu'ils lui font lui causent un certain effroi,
il a peine à se défendre contre leurs coups de queue, et manque à
chaque instant d'être renversé au milieu de leurs luttes que Tom Moody
a toutes les peines du monde à réprimer du geste et de la voix.

Enfin, sir Huddlestone, avec toute la lourdeur dont il est capable, a
enfourché son coursier favori.

«Allons, Tom, dit le baronnet, poussons une reconnaissance du côté de
la Croix du diable, le fermier Mangle m'a assuré qu'il avait vu de ce
côté deux renards.»

Tom Moody sonne alors une fanfare et s'élance au trot, suivi de la
meute, des piqueurs, des jeunes gens de Winchester, des fermiers du
voisinage et de tous les gens de la campagne, qui assistent à la
chasse en sabots, et pour qui ce jour est une véritable fête. Sir
Huddlestone forme l'arrière-garde avec le colonel, et tout le cortége
se déroule dans les profondeurs de l'avenue.

Le révérend Bute Crawley a trop le sentiment des convenances pour se
montrer en équipage de chasse sous les fenêtres de son neveu. Aussi,
au détour d'une allée, il débouche comme par hasard, monté sur son
vigoureux cheval noir, au moment où sir Huddlestone passe avec toute
la chasse; Bute se joint au digne baronnet, et le cortége a bientôt
disparu aux yeux émerveillés du petit Rawdon, qui reste encore
quelques minutes tout ébahi sur le perron.

Si l'on ne peut dire que, dans le cours de ce mémorable voyage, le
petit Rawdon ait conquis l'affection particulière de son oncle,
naturellement froid et sévère, toujours enfermé dans son cabinet,
plongé dans les livres de lois, entouré de baillis et de fermiers, du
moins il réussit à se concilier les bonnes grâces de ses trois tantes,
la châtelaine et les deux soeurs de Pitt, des deux enfants du château
et de Jim, dont sir Pitt encourageait les démarches auprès de l'une de
ses jeunes soeurs, en lui faisant entendre d'une manière non équivoque
qu'il le présenterait pour succéder à son père, quand _le fort
chasseur_ de renards viendrait à laisser la place vacante. Jim avait,
pour sa part, renoncé à ce genre de divertissement; il se contentait
de chasser la bécassine et le canard sauvage, ou bien de faire la
guerre aux rats pendant les congés de Noël. Puis, lorsqu'il retournera
à l'université, il tâchera de s'y faire bien noter. Il a déjà
dépouillé les habits verts, les cravates rouges et toutes les parures
qui sentent le monde: on voit qu'il se prépare à changer de condition.
C'est ainsi que sir Pitt sait s'acquitter de ses devoirs de famille
d'une façon économique et facile.

Avant la fin des fêtes de Noël, le baronnet avait fini par prendre
l'héroïque résolution de donner à son frère un nouveau mandat sur ses
banquiers. Ce petit cadeau ne s'élevait pas à moins de cent livres
sterling. Dans le premier moment, il en avait beaucoup coûté à sir
Pitt pour se décider à cet acte de générosité; mais une douce
satisfaction s'était ensuite emparée de lui à la pensée qu'il était le
plus magnifique et le plus libéral des hommes. Rawdon et son fils
partirent le coeur bien gros. Les dames furent presque bien aises de
se quitter. Becky alla de nouveau se livrer à Londres aux occupations
au milieu desquelles nous l'avons trouvée au commencement du chapitre
précédent. Grâce à son active surveillance, l'hôtel Crawley,
Great-Gaunt-Street, fut en quelque sorte rajeuni, et se trouva prêt à
recevoir sir Pitt et sa famille, lorsque le baronnet arriva dans la
capitale pour y remplir ses devoirs parlementaires et prendre dans le
pays la haute position à laquelle le désignait son vaste génie.

Dans le cours de la première session, ce vétéran de la diplomatie ne
laissa rien transpirer de ses projets, et n'ouvrit les lèvres que pour
présenter une pétition des habitants de Mudbury; mais on le voyait
fort assidu aux séances, comme un homme qui veut se mettre au courant
de la routine et des affaires de la chambre. Chez lui, il s'absorbait
dans la lecture de toutes les brochures qui paraissaient. La pauvre
lady Jane était dans des transes mortelles; elle craignait de voir son
mari perdre la santé par l'excès des veilles et du travail. Pitt se
lia avec les ministres et les chefs de son parti, bien résolu à
prendre rang d'ici à peu d'années parmi les sommités de la chambre.

Le caractère doux et timide de lady Jane avait inspiré à Rebecca un
mépris que cette petite créature avait peine y dissimuler. La bonté
simple et ouverte de lady Jane fatiguait notre amie Becky, et il était
impossible qu'il n'en transpirât pas quelque chose et que l'on ne
finît pas par s'en apercevoir. Sa présence était aussi pour lady Jane
un motif de gêne et de contrainte; son mari ne se lassait point de
causer avec Becky. Elle avait cru remarquer entre eux des signes
d'intelligence, tandis que Pitt n'avait jamais rien à lui dire et ne
traitait jamais avec elle de si hautes questions; il est vrai qu'elle
n'y comprenait rien, mais toujours est-il mortifiant d'en être réduit
à se taire, de sentir que le mieux qu'on puisse faire, c'est de garder
le silence; et cela quand une petite intrigante comme mistress Rawdon
sait effleurer tous les sujets, à une réponse toujours prête, et ne
manque ni de finesse dans la raillerie ni d'à-propos dans le trait. La
solitude et le délaissement paraissent plus pénibles et plus cruels
encore par le spectacle de ce monde de flatteurs qui se presse autour
d'une rivale.

À la campagne, lorsque lady Jane racontait des histoires aux enfants
accoudés sur ses genoux, y compris le petit Rawdon qui avait pour elle
une grande affection, Becky n'avait qu'à entrer dans la chambre avec
son sourire satanique et son coup d'oeil méprisant, pour que la verve
conteuse de la pauvre lady Jane se trouvât aussitôt tarie. Toutes ses
candides et naïves idées se dispersaient alors sous une impression de
crainte, comme ces jolies fées des livres de l'enfance s'enfuient à
l'approche d'un mauvais génie. Il lui était impossible d'aller plus
loin en dépit des exhortations de Rebecca, qui, d'un ton moqueur,
l'engageait à continuer sa délicieuse histoire. Les douces pensées,
les joies pures et simples étaient insupportables à mistress Becky et
antipathiques à son humeur. Elle détestait les gens qui y trouvaient
leur plaisir; elle n'avait que dédain pour l'enfance et ceux qui
aiment l'enfance.

«C'est bon pour ceux que cela amuse, de faire des contes bleus aux
enfants, disait-elle à lord Steyne en caricaturant lady Jane au milieu
de son cercle de bambins; mais je ne puis souffrir cet étalage de
sensiblerie maternelle.

--Pas plus que le diable n'aime l'eau bénite, répondit le noble lord
avec une grimace, qui, sur sa figure, était l'expression du rire.»

Aussi ces deux dames ne cherchaient pas beaucoup à se voir, si ce
n'était quand la femme du frère cadet avait à mettre à contribution
celle du frère aîné. Elles ne se voyaient jamais sans se dire _mon
amour_ et mon coeur, mais elles s'évitaient le plus possible. Quant à
sir Pitt, à travers les occupations qui le surchargeaient, il savait
encore trouver quelques instants dans la journée pour se rencontrer
avec sa belle-soeur.

Avant de se rendre à l'un de ses premiers dîners officiels, il s'était
arrangé de manière à se faire voir à sa belle-soeur sous l'uniforme et
avec les insignes diplomatiques qu'il portait à la légation de
Poupernicle.

Becky trouva que son costume lui allait à merveille et l'admira
presque autant que sa femme et ses enfants, auxquels il avait donné
une représentation particulière. Il était une fois de plus pour elle,
à ce qu'elle lui dit, la preuve évidente que, pour bien porter l'habit
et la culotte de cour, il fallait être de race. Ne se sentant pas
d'aise de ces paroles, Pitt donna un coup d'oeil complaisant à ses
mollets, qui, à vrai dire, étaient aussi minces que la courte épée qui
lui battait aux flancs, et il n'hésitait pas à croire qu'avec de tels
auxiliaires il n'était pas un coeur qui pût lui résister.

À peine eut-il le dos tourné que mistress Rawdon fit sa caricature
qu'elle montra à lord Steyne dès qu'il fut arrivé. Le noble lord
emporta cette esquisse, tout émerveillé de sa ressemblance avec
l'original. Il avait fait à sir Pitt Crawley l'honneur de le
reconnaître chez mistress Becky; et avait traité de la manière la plus
gracieuse le nouveau baronnet, membre du parlement. Pitt fut frappé de
l'ascendant que sa belle-soeur exerçait sur le noble pair, de la
manière facile et vive avec laquelle elle se mêlait à la conversation,
du plaisir que les autres hommes de sa société paraissaient prendre à
l'écouter.

Lord Steyne n'avait-il pas dit au baronnet qu'il ne doutait pas qu'il
fût appelé à fournir une brillante carrière dans la vie publique, et
qu'on attendait avec impatience son premier discours pour juger de ses
qualités oratoires. Great-Gaunt-Street tire son nom d'un palais des
lords Steyne, situé dans Gaunt-Square. Par suite de ce voisinage,
milord espérait que, dès son arrivée à Londres, lady Steyne
s'empresserait d'établir des rapports d'amitié avec lady Crawley. Au
bout de deux jours, il mit sa carte chez son voisin, bien que les deux
familles vécussent depuis plus d'un siècle dans le même voisinage sans
que l'une daignât seulement s'enquérir de l'existence de l'autre.

Au milieu de ces intrigues, de ces réunions élégantes de gens d'esprit
et de nobles personnages, Rawdon sentait chaque jour davantage le vide
et l'isolement dans lesquels il vivait. On le poussait de plus en plus
à aller au club, à faire des dîners de garçon avec ses anciens amis, à
aller et venir suivant son bon plaisir, sans que jamais on le soumît à
ce sujet à la moindre enquête. Il allait souvent à Gaunt-Street avec
son petit garçon, et restait là avec lady Jane et ses enfants tout le
temps que sir Pitt restait à la chambre des Communes ou mettait à en
revenir.

L'ex-colonel passait des heures entières dans l'hôtel de son frère,
parlant peu, ne bougeant point, et pensant moins encore. On ne pouvait
lui faire plus grand plaisir que de le charger d'une commission, de
l'envoyer aux informations sur un domestique ou sur un cheval, de le
prier de découper les morceaux pour le dîner des enfants. Le taureau
était dompté et se pliait au joug; Dalila avait fait tomber la
chevelure de Samson et chargé ses membres de chaînes. À la place de
cet étourdi dont le sang brûlait les veines, il n'y avait plus qu'un
gentilhomme lourd, épais et grisonnant.

La pauvre lady Jane savait que Rebecca avait attelé sir Pitt à son
char, et cependant, toutes les fois qu'elle rencontrait mistress
Rawdon, ces deux femmes ne manquaient pas de s'appeler _ma chère_ ou
_mon coeur_.



CHAPITRE XIV.

Vie de misères et d'épreuves.


Nos amis de Brompton fêtaient aussi la Noël à leur manière,
c'est-à-dire d'une façon assez triste.

Sur les cent livres de rente qui formaient son modeste revenu, la
veuve d'Osborne était dans l'habitude d'en abandonner les trois quarts
à son père et à sa mère, pour couvrir ses dépenses et celles de son
petit garçon. En y joignant cent vingt autres livres envoyées par Jos,
ces quatre personnes, servies par une bonne Irlandaise qui faisait en
même temps le ménage de Clapp et de sa femme, parvenaient à passer
leur année tant bien que mal, et pouvaient encore de temps à autre
offrir le thé à un ami. Malgré les orages et les épreuves qu'ils
avaient eus à traverser, cette consolation leur restait dans leur
détresse, que rien du moins ne les empêchait de marcher encore la tête
haute. Sedley n'avait rien perdu de son ascendant sur la famille de
Clapp, son ex-commis. Clapp se souvenait du temps où, reçu dans la
salle à manger, on lui versait un verre de bière qu'il buvait à la
santé de mistress Sedley, de miss Emmy et de M. Joseph, absent dans
l'Inde. Les années n'avaient fait qu'ajouter au prestige de ces
souvenirs, et toutes les fois qu'on l'appelait de la cuisine pour
prendre le thé ou le grog avec M. Sedley, il disait avec un soupir:

«C'était le bon temps, monsieur, quand nous faisions ainsi.»

Puis, avec un air de gravité respectueuse, il buvait à la santé des
dames comme aux jours de la plus grande prospérité; à son sens, il n'y
avait pas, en musique, de talent comparable à celui de _Mme M'élia_;
personne ne la valait pour la beauté; jamais il n'aurait consenti à
s'asseoir devant Sedley, même au club; jamais il n'aurait souffert
qu'en sa présence on parlât mal de son patron. Il avait vu, disait-il,
les plus grands personnages de Londres donner des poignées de main à
M. Sedley. Il l'avait connu dans le temps où, tous les jours, on
pouvait le voir à la Bourse, donnant le bras à Rothschild; enfin, pour
son compte, il lui était redevable de tout.

Clapp avait pu, grâce à sa belle écriture et à la forme de ses
jambages, trouver un emploi peu après le désastre de son maître.

«Un petit poisson comme moi, disait-il, trouve toujours assez d'eau
pour son usage.»

Un associé de la maison dont le vieux Sedley avait été obligé de se
retirer fut enchanté d'employer M. Clapp et de reconnaître ses
services par de larges appointements. Tous les amis opulents de Sedley
s'étaient discrètement éclipsés les uns après les autres; cet humble
et modeste serviteur lui resta seul fidèle jusqu'au bout.

Il fallait toute l'économie et le soin que la pauvre veuve y mettait,
pour suffire, avec la faible portion de revenu qu'elle se réservait, à
habiller son cher enfant comme il convenait de l'être au fils de
George Osborne, à payer les mois de la petite pension où, après une
vive répugnance et bien des craintes et des luttes secrètes, elle
s'était enfin résignée à envoyer le petit bonhomme. Plus d'une fois
elle avait veillé bien avant dans la soirée pour étudier les leçons,
déchiffrer les grammaires et les livres de géographie, afin
d'enseigner ensuite à George ce qu'elle venait elle-même d'apprendre.
Elle avait même touché au latin, se berçant de la douce illusion
qu'elle finirait par en savoir assez pour apprendre enfin cette langue
à George.

Vivre loin de lui toute la journée, le livrer à la férule d'un maître
d'école, aux bourrades de ses camarades, c'était, pour ainsi dire,
comme un second sevrage aux yeux de cette bonne mère si sensible, si
craintive, si faible. Pour lui, au contraire, il se faisait fête
d'aller à l'école; c'était chose nouvelle, et il n'en fallait pas plus
pour lui plaire. Cette insouciance du jeune âge blessait le coeur
maternel, qui souffrait cruellement de la séparation, et aurait voulu
voir son enfant un peu plus chagrin de la quitter; puis les remords la
prenaient; elle se reprochait de pousser l'égoïsme jusqu'à désirer de
voir son fils malheureux.

George fit de rapides progrès à l'école que dirigeait le révérend M.
Binney, l'ami et fidèle admirateur de sa mère. Sans cesse il
rapportait à sa mère des prix et des témoignages de son application.
Le soir, il avait à lui conter les mille histoires de l'école: il lui
disait que Lyons était un bon enfant; que Sniffin allait _cafarder_;
que le père de Steel fournissait la viande à la maison; que la mère de
Golding venait le chercher le samedi en voiture; que Neat avait des
sous-pieds à son pantalon, et demandait alors quand on lui en mettrait
au sien; que l'aîné des Bute était si vigoureux que, bien qu'il fût
seulement dans la classe des commençants, on le croyait en état de
rouer de coups M. Ward, le maître surveillant. Amélia était au fait de
tout le personnel de l'école aussi bien que George lui-même. Le soir,
elle l'aidait à faire ses devoirs, et elle se donnait autant de mal
pour ses leçons que si elle avait eu le lendemain à comparaître en
personne devant la figure sourcilleuse du maître.

Une fois, après une bataille avec M. Smith, George revint chez sa mère
avec un oeil poché et lui fit, ainsi qu'à son grand-père, enthousiasmé
de son courage, le plus pompeux récit de la valeur qu'il avait
déployée en cette circonstance; mais, pour dire la vérité, son
héroïsme n'avait rien d'extraordinaire, et le désavantage lui était
resté. Amélia, toutefois, n'a point encore pardonné au pauvre Smith,
qui est maintenant un paisible apothicaire dans Leicester-Square.

Tels étaient les soins innocents, les tranquilles occupations au
milieu desquels se passait la vie de la tendre Amélia. Un ou deux
cheveux blancs sur sa tête, un léger sillon qui commençait à se
creuser sur ce front pur et noble étaient les seuls indices des
progrès du temps. Elle souriait à ces marques des années écoulées.

«Qu'importe cela, disait-elle, à une vieille femme comme moi.»

Toute son ambition était de vivre assez pour voir son fils comblé de
gloire et d'honneurs, comme cela ne pouvait manquer de lui arriver.
Elle conservait précieusement ses cahiers, ses dessins, ses
compositions pour les montrer aux intimes de son petit cercle, comme
s'ils eussent porté déjà l'empreinte du génie. Elle confia
quelques-uns de ces chefs-d'oeuvre aux demoiselles Dobbin, pour les
montrer à miss Osborne, la tante de George, qui devait les faire voir
à M. Osborne lui-même, afin d'arracher au vieillard quelques remords
de son excès de sévérité à l'égard de celui qui n'était plus.

Pour elle, toutes les fautes, toutes les coupables faiblesses de son
mari étaient désormais ensevelies avec lui dans la tombe. Elle ne se
souvenait plus que de l'amant passionné qui l'avait épousée au prix de
tant du sacrifices, que du noble et vaillant guerrier qui la serrait
dans ses bras au moment de partir pour le champ de bataille et d'aller
mourir pour son roi. Du haut du ciel, le héros devait sourire à
l'enfant qu'il avait laissé près d'elle pour la consoler et lui rendre
le courage.

Nous avons vu déjà l'un des grands-pères de George, M. Osborne,
enfoncé dans son large fauteuil de Russell-Square, devenir chaque jour
plus violent et plus fantasque; nous avons vu aussi comment sa fille,
avec de beaux chevaux, une belle voiture, avec tout l'argent qu'elle
désirait pour s'inscrire en tête de toutes les oeuvres charitables,
était cependant la femme la plus délaissée, la plus malheureuse et la
plus persécutée. Ses pensées la reportaient toujours vers le fils de
son frère, charmante vision trop vite évanouie. Elle aurait voulu
pouvoir se rendre dans son bel équipage à la maison qu'il habitait,
et, en allant faire tous les jours sa promenade solitaire au Parc,
elle regardait dans toutes les allées comme pour voir si elle ne
l'apercevrait pas.

Sa soeur, la femme du banquier, daignait de temps à autre lui faire
une visite à Russell-Square. Elle amenait avec elle deux enfants
souffreteux confiés à une bonne qui prenait des airs de grande dame.
Mistress Bullock détaillait à sa soeur, du ton le plus futile et le
plus léger la liste de ses nobles et illustres connaissances, en
accommodant le tout avec le caquetage insignifiant qui a cours dans
les salons du monde. Son petit Frédéric était l'image vivante de lord
Claude Dollypood; sa petite Maria avait attiré l'attention de la
baronne de..., dans une promenade que les enfants avaient faite à
Roehampton. Sa soeur devrait bien décider leur père à faire quelque
chose pour ces petits chérubins. Le petit Frédéric avait déjà sa place
marquée dans les Horse Guards, mais il fallait lui constituer un
majorat, et M. Bullock suait sang et eau pour arriver à acheter une
terre. Restait encore à pourvoir à l'établissement de la fille.

«Je compte sur vous, ma chère, disait à sa soeur mistress Bullock, car
ce qui me reviendra de la fortune de notre père devra passer à
l'héritier du nom, suivant l'usage. Cette chère Rhoda Macmull,
aussitôt que son beau père, lord Casteltoddy, sera mort, et il ne peut
aller bien loin avec ses attaques d'épilepsie, cette chère Rhoda se
propose de purger d'hypothèques tous les biens des Casteltoddy, et de
constituer un majorat au petit Macduff Macmull; notre petit Frédéric
aura aussi son majorat. Dites donc à notre père qu'il mette chez nous
l'argent qu'il a placé à Lombard-Street; ce n'est pas bien à lui de
s'adresser à Stumpy et à Rowdy.»

Après ces beaux discours, où la bassesse et la vanité, si
singulièrement accouplées, faisaient presque tous les frais, mistress
Frédéric Bullock donnait à sa soeur un baiser où l'affection n'entrait
pas pour grand'chose; puis, entraînant à sa suite ses deux poupons
maladifs, elle remontait en voiture.

Les visites de cette reine de la mode à Russell-Square ne faisaient
que gâter un peu plus ses affaires. À chaque fois son père mettait de
nouvelles sommes chez Stumpy et Rowdy. Elle se donnait des airs
protecteurs devenus vraiment intolérables. D'un autre côté, la pauvre
veuve qui, dans son humble habitation de Brompton, veillait sur son
cher trésor, ne se doutait pas de quelle convoitise il était ailleurs
l'objet.

Le soir où Jane Osborne raconta à son père qu'elle avait vu son
petit-fils, le vieillard ne dit pas un mot, mais au moins ne montra
pas de colère, et, au moment de se séparer, il lui souhaita le bon
soir d'une voix un peu plus tendre qu'à l'ordinaire. Il réfléchit sans
doute sur ce qu'elle lui avait dit et prit des informations sur sa
visite chez les Dobbin, car environ quinze jours après il lui demanda
ce qu'elle avait fait de la petite montre française et de la chaîne
qu'elle portait d'habitude à son cou.

«Mais, monsieur, elle était à moi, je l'avais payée de mon argent,
dit-elle avec un premier mouvement d'effroi.

--Allez en commander une autre, une plus belle encore s'il se peut,»
dit le vieillard; et il retomba dans son silence accoutumé.

Les demoiselles Dobbin redoublaient d'instance auprès d'Amélia pour
que George vînt plus souvent passer ses journées auprès d'elles. Sa
tante manifestait pour lui une vive tendresse; peut-être son
grand-père lui-même finirait-il par se laisser attendrir en faveur de
l'enfant. Amélia ne devait point contrarier les chances si favorables
qui se présentaient pour son fils. Non sans doute, mais elle
n'accueillait toutes ces belles espérances qu'avec un coeur défiant et
soupçonneux; les absences de son enfant étaient pour elle un temps
bien pénible à passer, et à son retour elle le fêtait comme s'il
venait d'échapper à quelque grand danger. S'il lui rapportait de
l'argent, des jouets, sa mère regardait tous ces présents d'un oeil
inquiet et jaloux; elle le questionnait toujours pour savoir quels
hommes il avait vus.

«Je n'ai vu, disait l'enfant, que le vieux cocher qui m'a conduit dans
la voiture à quatre chevaux, et M. Dobbin, qui avait un beau cheval
bai, un habit vert, une cravate rouge et un fouet à pomme d'or. Il m'a
promis de me conduire à la Tour de Londres et de me mener voir avec
lui les chasses de Surrey.»

Enfin, un jour le petit George raconta à sa mère qu'il était venu un
vieux monsieur aux épais sourcils, au large chapeau, avec une grande
chaîne d'or et des breloques; qu'il était arrivé pendant que le cocher
faisait faire à George le tour de la pelouse sur le poney gris, et
qu'après dîner ce monsieur lui avait fait raconter son histoire, et
qu'alors sa tante s'était mise à pleurer.

«Car elle pleure toujours, ma tante,» ajouta le petit bonhomme.

Tel fut ce soir-là le récit de George à sa mère. Amélia avait
désormais la certitude que l'enfant avait vu son grand-père. Dès lors
elle attendit avec les plus poignantes angoisses la proposition
qu'elle pressentait déjà, et qui, en effet, ne tarda pas à venir. M.
Osborne offrait de prendre l'enfant chez lui, et, à cette condition,
il lui léguerait toute la fortune dont son père aurait dû hériter. Il
proposait en outre de faire une rente à mistress George Osborne pour
lui assurer une vie honorable; et dans le cas où mistress George
viendrait à se remarier, suivant le projet qu'on lui en prêtait, il ne
lui retirerait point cette rente. L'enfant, bien entendu, vivrait avec
son grand-père à Russell-Square ou partout où il plairait à ce dernier
de le conduire; de temps à autre on enverrait le petit George chez
mistress Osborne, pour ne pas la priver tout à fait de son fils. Ces
propositions furent remises à mistress Osborne, dans une lettre qu'on
lui apporta un jour où sa mère était sortie et où son père s'était
rendu à la Cité, comme à son ordinaire.

Il n'est guère possible de citer dans toute sa vie que deux ou trois
circonstances où elle se mit en colère, mais l'homme d'affaires de M.
Osborne put voir ce qu'elle était alors. Quand elle eut parcouru la
lettre dont M. Poe était porteur, elle se leva dans un état
d'exaltation nerveuse, déchira le papier en mille morceaux et le foula
aux pieds.

«Me remarier!... vendre mon enfant!... Mais peut-on bien avoir
l'audace de m'insulter à ce point! Dites à M. Osborne que sa lettre
est une infamie, entendez-vous, monsieur, une infamie.... Voilà ma
seule réponse, et vous pouvez la reporter à qui vous envoie.»

Et après un profond salut elle sortit de la chambre, en laissant
l'homme de loi tout stupéfait.

À leur retour, ses parents ne remarquèrent point son trouble et son
émotion, et jamais elle ne leur ouvrit la bouche sur cette entrevue.
Ils avaient à se préoccuper, d'ailleurs, de bien d'autres affaires
auxquelles l'affectueuse et tendre Amélia prenait aussi le plus vif
intérêt. Son vieux père s'adonnait toujours à ses manies de
spéculation. Nous avons déjà vu quel avait été entre ses mains le sort
de la Société OEnophile; ses courses dans la Cité n'en continuaient
pas moins avec une infatigable persévérance. Il germait toujours dans
cette malheureuse tête quelque projet d'entreprise nouvelle dont
l'auteur augurait un si heureux succès qu'il s'y embarquait en dépit
des remontrances de M. Clapp; il n'avouait jamais à son fidèle commis
la gravité et l'étendue de ses engagements qu'après l'insuccès de
l'affaire. C'était aussi pour M. Sedley un principe inflexible que les
affaires d'argent ne devaient point être traitées devant les femmes;
aussi mistress Sedley et mistress Osborne n'avaient aucun soupçon des
misères qui s'accumulaient sur leur tête, jusqu'au moment où le
malheureux vieillard fut conduit par la nécessité à leur faire des
aveux successifs.

Les dépenses de ce modeste ménage, payées d'abord régulièrement toutes
les semaines, ne furent plus soldées et formèrent bien vite un total
effrayant. Le vieux Sedley déclara enfin à sa femme, avec une figure
bouleversée, que les valeurs qu'il attendait de l'Inde lui avaient
fait défaut. Comme celle-ci avait par le passé acquitté ses factures
avec une rigoureuse exactitude, deux fournisseurs auxquels cette
pauvre femme demandait un délai en témoignèrent durement leur
déplaisir, bien qu'ils se montrassent beaucoup plus patients envers
des pratiques moins régulières. La petite contribution qu'Emmy payait
de si bon coeur sans jamais en demander l'emploi, permit du moins à
cette pauvre famille de se soutenir tant bien que mal au milieu des
privations et de la misère. Les six premiers mois se passèrent ainsi
sans trop de peine, le vieux Sedley présentant toujours une
perspective de gains immanquables, et qui devaient remettre ses
affaires à flot.

Au bout de six mois l'argent n'arrivait point, et les affaires
s'embrouillaient de plus en plus. Mistress Sedley, devenue infirme
avec l'âge, était tombée dans la tristesse et l'abattement et passait
ses journées à la cuisine, auprès de mistress Clapp, à ne rien dire ou
à pleurer. Le boucher devenait intraitable; l'épicier prenait des airs
d'insolence; le petit George se plaignait des dîners. Amélia se serait
bien contentée pour elle d'un morceau de pain, mais elle ne pouvait
supporter l'idée que son fils manquait de quelque chose, et elle lui
achetait mille petites friandises sur ses économies personnelles, afin
que l'enfant ne pâtît point.

Enfin, c'étaient tous les jours de nouvelles histoires telles que les
gens dans l'embarras en ont toujours à leur disposition. Une fois,
ayant été recevoir sa pension, Amélia demanda à ses parents de lui
abandonner un petit supplément sur la somme qu'elle leur comptait afin
de pouvoir payer le prix des nouveaux habits qu'elle faisait faire au
petit George.

On lui annonça alors que l'on n'avait point encore reçu la rente que
Jos était dans l'usage de payer; qu'il régnait dans la maison un état
de gêne dont Amélia aurait dû s'apercevoir depuis longtemps, comme le
lui dit sèchement sa mère, si ses préoccupations n'eussent pas été
uniquement pour M. Georgy. Elle ne répondit pas un seul mot à ses
reproches, mais remit tout son argent à sa mère et resta dans sa
chambre, où elle versa un torrent de larmes. Son coeur saigna bien
cruellement, lorsqu'il lui fallut, ce jour même, décommander les
vêtements de son fils, dont elle se promettait un si bel effet pour la
Noël, et dont elle avait discuté la coupe et décidé la forme dans
maintes conférences tenues à ce sujet avec une petite modiste de ses
amies.

Mais il lui fut surtout pénible d'annoncer cette résolution au petit
George, qui en poussa des cris de désespoir. Ses camarades avaient
tous des habits neufs à la Noël, et ils ne manqueraient pas de se
moquer de lui; il voulait avoir des habits neufs; elle les lui avait
promis. La pauvre veuve, pour toute réponse, le couvrit de baisers et
se mit à raccommoder les habits râpés de l'enfant, en les arrosant de
ses larmes. Une inspiration lui vint: peut-être par la vente de
quelques-uns des bien modeste bijoux qu'elle possédait encore,
pourrait-elle trouver le moyen de se procurer les précieux habits. Il
lui restait son châle de l'Inde que Dobbin lui avait envoyé, et elle
se souvint d'une boutique où l'on tenait des articles de l'Inde et où
elle en avait acheté autrefois avec sa mère, dans ses jours de
grandeur et d'opulence. Ses joues reprirent leur incarnat, ses yeux
brillèrent de joie dès qu'elle eut découvert cette ressource
inespérée. Ce matin-là elle fut heureuse en embrassant George.
Lorsqu'il partit pour la pension, elle le suivit des yeux avec un
sourire de fierté et l'enfant devina que ce regard cachait pour lui de
bonnes nouvelles.

Elle enveloppa le châle dans un mouchoir, qui lui venait également du
major, dissimula le paquet sous sa pelisse, et partit d'un pas léger
et joyeux pour sa petite expédition. Rien ne pouvait arrêter sa course
rapide, et les passants se retournaient tout étonnés de voir cette
petite dame, au teint rose et frais, marcher en si grande hâte. Amélia
calculait déjà l'emploi du prix de son châle! Avec les vêtements elle
pourrait encore donner à George les livres qu'il désirait depuis
longtemps et payer le semestre de sa pension; elle achèterait aussi un
manteau pour son père en remplacement de sa grande redingote, si
vieille et si usée. Elle ne s'était point trompée sur la valeur du
cadeau du major; le tissu en était des plus beaux et des plus fins, et
le marchand trouva qu'il y gagnait en lui donnant vingt guinées.

Folle de joie et de bonheur, elle se rendit bien vite avec ses
richesses dans une des meilleures librairies de Londres, et y fit les
emplettes qui devaient combler les désirs de George; puis elle rentra
à Brompton en proie aux plus doux transports. Sur la première page des
volumes, elle mit de son écriture la plus soignée: _Donné à George
Osborne, le jour de Noël, par sa mère bien affectionnée._ Les livres
subsistent encore avec cette touchante inscription.

Elle voulut placer elle-même les livres sur le pupitre de son fils,
afin qu'il pût les voir à sa rentrée de l'école; mais, en sortant de
sa chambre, elle rencontra dans le couloir sa mère, dont les regards
furent attirés par la dorure de ces charmants petits volumes, reliés
avec le plus grand luxe.

«Qu'est-ce que cela? dit-elle.

--Des livres pour George, répondit Amélia en rougissant; je.... les
lui avais promis pour sa Noël.

--Des livres? s'écria la vieille femme avec indignation, des livres,
quand nous manquons ici de pain! des livres, quand, pour assurer notre
nourriture et celle de votre fils, pour épargner à votre père
l'ignominie de la prison, j'ai vendu jusqu'au moindre bijou, j'ai ôté
mon châle de mes épaules, j'ai fait argent de tout, et même de nos
couverts! Aucun sacrifice ne m'a coûté pour que nos fournisseurs au
moins n'aient pas le droit de nous insulter! Et il fallait payer le
loyer à M. Clapp, un si honnête homme, si poli, si prévenant, et qui
d'ailleurs, lui aussi, a ses charges à supporter! Amélia! Amélia! vous
me brisez le coeur avec vos livres, avec votre enfant, dont vous avez
causé la misère pour ne pas consentir à vous en séparer! Dieu veuille,
Amélia, que vous soyez plus heureuse même que je ne l'ai été moi-même!
Voilà Jos qui abandonne son père dans ses chagrins et dans sa
vieillesse; voilà George, dont l'avenir pourrait être assuré, qui, un
jour, pourrait se voir très-riche.... qui va à l'école avec une montre
d'or et une chaîne autour du cou, tandis que mon pauvre vieux mari n'a
pas un shilling dans sa poche!»

Le discours de mistress Sedley se termina par des sanglots et des
pleurs qui retentirent dans toute la petite maison et arrivèrent aux
oreilles des autres femmes, qui n'avaient pas perdu un mot de tout cet
entretien.

«Oh ma mère! ma mère! s'écria la pauvre Amélia, vous ne m'aviez rien
dit de tout cela.... je lui avais promis ces livres.... j'ai vendu mon
châle ce matin même. Tenez, voici l'argent; prenez tout!...»

En même temps, d'une main tremblante, elle tirait de sa poche ses
précieuses pièces d'or, qu'elle mettait dans les mains de sa mère,
d'où plusieurs s'échappèrent pour rouler jusque sur les marches de
l'escalier.

Amélia rentra ensuite dans sa chambre, et là s'abandonna au plus
violent désespoir en présence de sa misère, dont elle concevait
maintenant toute l'étendue. Ah! elle le voyait bien maintenant, son
égoïsme causait seul la ruine de son fils. Son obstination l'empêchait
seule d'avoir la richesse, l'éducation, le rang auxquels il pouvait
prétendre, auxquels l'appelait sa naissance. Déjà, par amour pour
elle, le père s'était précipité dans l'abîme; voudrait-elle y retenir
le fils, maintenant qu'elle avait un seul mot à dire pour ramener
l'aisance dans sa famille, pour élever son fils à la fortune? Ah!
c'était là une réalité bien poignante pour son pauvre coeur blessé!



CHAPITRE XV.

Gaunt-House.


Tout le monde sait que l'hôtel de lord Steyne à Londres est situé
Gaunt-Square, sur cette place où vient aboutir Great-Gaunt-Street,
cette même rue dans laquelle nous avons conduit Rebecca à sa première
visite en qualité d'institutrice chez le baronnet maintenant défunt.
En regardant par-dessus les grilles, qui entourent les sombres
feuillages du jardin situé au milieu du Square, vous apercevrez les
malheureuses gouvernantes des enfants étiolés qui s'amusent autour du
rond de verdure au centre duquel s'élève la statue de lord Gaunt, ce
héros qui succomba à la bataille de Minden et qui se trouve là pour
sa gloire représenté en bronze avec une perruque à trois marteaux et
un costume à la romaine. Gaunt-House occupe tout un côté du Square, et
sur ses trois autres faces s'étendent de spacieuses et sombres
demeures dont les croisées sont taillées dans la pierre ou encadrées
dans des briques rouges. On dirait que le jour a regret de pénétrer
dans ces tristes et incommodes habitations. Les moeurs hospitalières
semblent les avoir aussi désertées avec ces laquais tout habillés d'or
et de soie, ces coureurs armés de torches qu'ils plaçaient dans les
mains de fer que l'on aperçoit encore sur les côtés du perron.

Les noms gravés sur des plaques de cuivre ont fait invasion jusque
dans le Square: ce sont ceux de docteurs, de banquiers, d'industriels
de tout genre. C'est là un spectacle aussi peu réjouissant que la vue
de l'hôtel de milord Steyne.

Tout ce que je connais de ce vaste manoir, c'est sa façade avec sa
grande porte de fer et ses colonnes rongées par le temps. Quelquefois
apparaît sur le seuil la face rouge et rechignée d'un robuste et gros
concierge. Au-dessus du mur d'enceinte se dessinent les mansardes et
les cheminées, dont on ne voit maintenant sortir la fumée qu'à de bien
rares intervalles. En effet, lord Steyne passe sa vie à Naples, et
préfère la vue du golfe de Caprée et celle du Vésuve au sinistre
aspect des murailles de Gaunt-Square.

À vingt pas de là, dans New-Gaunt-Street, il existe une petite porte
bâtarde qui sert d'entrée aux écuries de Gaunt-House. Son extérieur
n'a rien assurément de bien propre à la faire distinguer des autres
portes d'écurie; mais plus d'un coupé mystérieux s'est arrêté à cette
porte, s'il faut en croire le petit Tom Eaves, véritable gazette de
tous les commérages de la ville.

«Le prince de Galles et la Perdita ont souvent passé par cette porte,
mon cher monsieur, me disait-il souvent; elle s'est aussi plus d'une
fois ouverte pour le duc de *** et Marianne Clarke. C'est par là que
l'on arrive aux fameux petits appartements de lord Steyne. Une des
pièces est tout ivoire et satin blanc, une autre est tout ébène et
velours noir. Il y a une petite salle à manger copiée sur celle de
Salluste, à Pompeï, et peinte par Cosway; il y a une charmante petite
cuisine avec une batterie en argent et des broches en or.
Philippe-Égalité s'amusa à y rôtir des perdrix une certaine nuit où il
gagna au jeu cent mille livres sterling à un très-célèbre personnage.
La moitié de cet argent servit à attiser le volcan révolutionnaire, et
l'autre à acheter le marquisat de lord Gaunt et son ordre de la
Jarretière; quant au surplus....»

Mais il n'entre point dans notre cadre de dire à quoi fut employé le
surplus, bien que le petit Tom Eaves, qui a mis son nez partout,
puisse nous donner le détail du surplus par livre, sou, maille et
denier.

Outre cet hôtel à la ville, le marquis avait des châteaux et des
palais dans tous les coins des Trois Royaumes. On en peut voir la
description dans le _Guide du Voyageur en Angleterre_: le château de
Strongbow, avec bois et forêts, dans le Shanon-Shore; le Gaunt-Castle,
dans le Cammarthewshire, qui servit de prison d'État à Richard II; le
château de Gauntley, dans l'Yorkshire, où se trouvent, dit-on, cent
tasses à thé, toutes en argent, pour le déjeuner des hôtes de la
maison, et tout le reste à l'avenant; Stillbrook, dans l'Hampshire,
modeste métairie dont l'ameublement faisait l'admiration de tous les
visiteurs, et qui a été vendue, après décès, à la criée.

La marquise de Steyne descendait de l'ancienne et illustre famille des
Caerlyon, marquis de Camelot, restés toujours fidèles à leur religion
depuis la conversion du vénérable druide dont ils sont issus, et dont
les tables généalogiques remontent à l'arrivée du roi Bruce dans notre
île. De temps immémorial les mâles de cette race s'appellent Arthur,
Uthers et Caradocs. La plupart ont conspiré, comme c'était leur
devoir, et ont péri sur l'échafaud. La reine Élisabeth fit mourir du
dernier supplice l'Arthur de son époque, qui, après avoir été
chambellan de Marie Stuart, portait les missives de la reine captive
aux Guises ses oncles. Le cadet servait sous le Balafré. Pendant la
captivité de Marie, les membres de cette famille furent de tous les
complots. La fortune de la maison fut grandement entamée par
l'armement qu'elle fit contre les Espagnols du temps de l'_invincible
Armada_; par les amendes et les confiscations dont il frappa Élisabeth
pour avoir donné asile aux prêtres réfractaires et s'être obstinément
refusée à abjurer l'hérésie papiste. Sous le règne de Charles Ier, le
chef de la famille fléchit devant les arguments théologiques du prince
convertisseur; sa fortune profita de cette faiblesse d'un moment et
recouvra sa splendeur passée; mais, sous le règne de Charles II, le
comte de Camelot revint à la foi de ses ancêtres, et leur sang et
leur fortune s'épuisèrent au service de cette sainte cause, tant qu'il
resta un Stuart pour se mettre à la tête des généreux courtisans du
malheur.

Lady Marie Caerlyon fut élevée dans un couvent de Paris, où elle eut
pour marraine la dauphine Marie-Antoinette. Dans tout l'éclat de sa
beauté on l'avait mariée ou plutôt vendue à lord Gaunt qui, étant venu
pour se distraire à Paris, avait gagné des sommes considérables au
milieu des orgies auxquelles on se livrait dans le palais de
Philippe-Égalité. Le fameux duel du comte de Gaunt avec le comte de La
Marche, des mousquetaires gris, était attribué, par la rumeur
publique, aux prétentions que cet officier, d'abord page et ensuite
favori de la reine, avait élevées à la main de la belle lady Mary
Caerlyon. Elle épousa le comte de Gaunt à peine remis de sa blessure,
et vint habiter Gaunt-House et figurer pour quelque temps à la cour du
prince de Galles. Fox en fut amoureux; Morris et Sheridan lui
dédièrent des vers; Malmesbury la poursuivit de prévenances; Walpole
la déclara charmante, et la duchesse de Devonshire en tomba jalouse.
Mais bientôt elle renonça aux plaisirs et aux joies du monde, au
tourbillon par lequel elle s'était d'abord laissé emporter. Après la
naissance de son second fils, elle voua sa vie aux pratiques austères
de la dévotion. Cela explique comment lord Steyne, qui aimait
par-dessus tout le plaisir et ses folies, ne resta pas longtemps après
son mariage auprès d'une femme toujours plongée dans les larmes et le
silence.

Tom Eaves, déjà cité, et dont le nom ne se mêle à cette histoire que
pour les renseignements qu'il a pu nous procurer sur l'histoire
secrète des habitants de Londres, Tom Eaves m'a communiqué, sur le
compte de milady Steyne, des détails particuliers que je livre, sous
toute réserve, à l'appréciation du lecteur.

«Les humiliations (c'est lui qui parle), les humiliations que cette
femme a dû essuyer dans son intérieur sont de nature à faire dresser
les cheveux sur la tête. C'est-à-dire qu'on me mettrait plutôt en
morceaux avant que de me faire consentir à admettre dans la société de
mistress Eaves les femmes que lord Steyne recevait à sa table.»

Tom Eaves mentait; Tom Eaves aurait sacrifié sa dignité et sa femme
pour obtenir un salut, voire même un dîner de ces dames.

«Or, vous devez bien penser, ajoutait Tom Eaves, qu'il y avait un
motif pour qu'une femme aussi fière qu'une reine, et auprès de qui les
Steyne ne sont en noblesse que de petits garçons, se pliât sans
murmurer au joug que lui imposait son mari; eh bien! moi je vais vous
dérouler tout ce mystère. Je vous dirai donc que, pendant
l'émigration, un certain abbé de La Marche, qui se trouvait ici et qui
prit part à l'affaire de Quiberon avec Puisaye et Tinténiac, était le
même colonel des mousquetaires gris qui se battit en 86 avec le
marquis de Steyne; que la marquise et lui se revirent à la suite de ce
duel, et qu'en apprenant sa mort au débarquement de Quiberon, lady
Steyne s'adonna à ces pratiques de dévotion excessive qu'elle n'a plus
quittées depuis. Toute cette histoire est fort dramatique, et
rappelez-vous bien ce que je vous dis, fit Tom Eaves avec un
branlement de tête, le ciel n'envoie point tant de malheurs à qui n'a
rien à se reprocher. Si cette femme courbe ainsi la tête, c'est que le
bât la blesse quelque part.»

Ainsi donc, si M. Eaves est aussi bien renseigné qu'il le prétend,
voilà une femme obligée de dérober au public, sous la sérénité de sa
figure, les tortures morales et les secrètes angoisses qui lui
déchirent le coeur. Ah! mes amis, si nos noms ne sont point inscrits
au livre d'or de la noblesse, consolons-nous en pensant que dans notre
noble et humble condition la Providence au moins n'a point suspendu
au-dessus de nos têtes de pareils châtiments qui, sous la forme d'un
recors, d'une maladie héréditaire ou d'un secret de famille, font
payer bien chèrement cette vaisselle d'or et ces coussins de satin.

En comparant sa condition avec celle de très-haute et très-puissante
dame de Caerlyon, marquise de Gaunt, le dernier des malheureux doit,
toujours suivant M. Eaves, trouver des motifs de remercier le ciel de
son sort. Pères ou fils qui n'avez l'héritage ni à léguer ni à
recueillir, vous ne pouvez manquer d'être en bons termes avec votre
famille, tandis que l'héritier d'un grand nom comme celui de milord
Steyne, par exemple, doit, par un sentiment bien naturel, voir avec
des regrets mêlés de haine celui qui détient des biens dont il
voudrait déjà pouvoir disposer.

Ces réflexions ont conduit Tom Eaves à mettre toute sa fortune en
viager; de cette manière il évite à ses neveux et nièces de mauvaises
pensées à son endroit; et n'ayant plus aucun motif de défiance contre
eux, il tâche de dîner chez eux le plus souvent possible.

La différence de religion mettait encore dans cette famille un cruel
obstacle aux épanchements si doux qui, d'ordinaire, resserrent les
liens de l'affection entre les mères et les enfants. Son amour pour
ses fils redoublait chez lady Gaunt ses craintes et ses inquiétudes.
L'abîme qui la séparait d'eux était infranchissable. Il lui était
défendu de leur tendre sa faible main pour les attirer dans cette
croyance hors de laquelle elle ne voyait point de salut. La pauvre
mère espérait que le plus jeune au moins, l'enfant et ses
prédilections, finirait par se réconcilier avec l'Église catholique;
mais, hélas! de cruelles et dures épreuves étaient réservées à cette
pauvre femme, qui les accepta comme le juste châtiment de son mariage
avec un protestant.

Milord Gaunt épousa, comme le savent tous ceux qui ont mis le nez dans
un dictionnaire de la Pairie, lady Blanche Thistlewood, fille de la
noble famille de Bareacres, déjà nommée dans cette très-véridique
histoire. Une aile de Gaunt-House fut affectée au jeune couple, car le
chef de famille tenait à exercer son autorité et à l'exercer
souverainement. Le fils, héritier futur de la fortune et des titres,
vivait peu dans son intérieur et faisait assez mauvais ménage avec sa
femme; il souscrivait tous les billets qu'on lui présentait, se
souciait peu de grever l'héritage qu'il devait recueillir un jour, et
ne cherchait qu'à accroître par tous les moyens possibles le trop
modeste revenu que lui faisait son père.

Au grand désespoir de lord Gaunt et pour la plus douce satisfaction de
son ennemi naturel, nous voulons dire de son père, lady Gaunt ne lui
donna point d'enfants. On songea en conséquence, à faire revenir lord
George Gaunt, qui s'occupait à Vienne de valse et de diplomatie, et on
le maria avec l'honorable Jeanne, fille unique de John Jones, baron du
Vide-Gousset, et à la tête de l'importante maison de banque sous la
raison sociale Jones, Brown et Robinson. De cette union il naquit
plusieurs fils et filles qui n'ont rien à faire dans cette histoire.

Les premiers temps de cette union furent assez fortunés. Milord
George Gaunt non-seulement lisait couramment, mais écrivait d'une
façon passable; il parlait le français avec une facilité merveilleuse
et passait pour l'un des plus fins valseurs de l'Europe. Ses talents
personnels, l'intérêt qu'il avait dans la maison de banque de son
père, semblaient devoir en outre lui donner accès aux honneurs et aux
postes les plus élevés. Sa femme ne demandait pas mieux que de vivre
au milieu des cours et sa fortune la mettait en état de charmer, par
la splendeur et l'éclat de ces réceptions, les capitales où la
conduiraient les fonctions diplomatiques de son mari. On avait pensé à
lui pour en faire un ministre plénipotentiaire; avant peu il allait
être nommé ambassadeur, et déjà les paris étaient engagés à ce sujet
au Café des Étrangers, lorsque soudain les bruits les plus bizarres
commencèrent à circuler sur le compte du secrétaire d'ambassade. À un
grand dîner diplomatique chez son ambassadeur, il se leva sur sa
chaise au milieu du repas en s'écriant que le pâté de foie gras était
empoisonné; à un bal donné à l'hôtel de l'envoyé de Bavière, le comte
de Springbook-Hohenlaufen, il arriva la tête rasée et en habit de
capucin; et ce n'était pourtant point un bal masqué, ainsi que
quelques personnes ont voulu le faire croire. C'est singulier, se
disait-on tout bas; on a remarqué les mêmes symptômes chez le
grand-père: c'est dans le sang, à ce qu'il paraît.

Sa femme revint en Angleterre et se fixa à Gaunt-House. Lord George
abandonna son poste diplomatique sur le continent, et peu après on put
lire dans la gazette sa nomination au Brésil; mais des gens bien
informés prétendent qu'il n'est jamais revenu de cette expédition au
Brésil, parce qu'il n'y est jamais allé. Le fait est qu'il avait
disparu de la surface du globe, et qu'à en croire les propos de
quelques mauvaises langues, le Brésil aurait été pour lui une maison
de santé, Rio-Janeiro, un cabanon formé par quatre murailles, et
George Gaunt, confié au soin d'un gardien, aurait été créé par lui
chevalier de la camisole de force.

Deux ou trois fois par semaine sa mère, en expiation de ses fautes,
allait de grand matin rendre visite au pauvre idiot. Parfois il
éclatait de rire à son approche, et son rire faisait encore plus de
mal que ses cris. D'autres fuis elle trouvait le brillant diplomate du
congrès de Vienne s'amusant avec un jouet d'enfant ou berçant dans ses
bras la poupée de la fille de son gardien. Dans ses moments lucides
il reconnaissait sa mère, mais le plus souvent il fixait sur elle un
regard vague et douteux, et alors on eût dit que sa mère était aussi
bien effacée de son souvenir que sa femme, ses enfants, ses projets de
gloire, d'ambition, de vanité.

C'était là un mystérieux héritage, une terrible transmission du sang;
et déjà, chez plusieurs membres de la famille, ce terrible mal avait
révélé sa présence. Cette race antique était frappée dans son orgueil
comme les Pharaons dans leur premier né. Le sceau funeste de la
réprobation et du malheur avait été imprimé sur le seuil de cette
maison sans que la couronne et l'écusson gravés sur la porte aient pu
l'en défendre.

Les enfants d'un père qu'ils ne devaient plus revoir se développaient
et grandissaient sans avoir conscience de la fatalité qui pesait sur
eux. Dans leurs jeunes années, ils parlaient de leur père et faisaient
mille projets pour l'époque de son retour; ensuite le nom de cet homme
mort de son vivant se trouva moins souvent sur leurs lèvres, et finit
par ne plus être prononcé. Un accablement terrible s'emparait de cette
vieille et malheureuse femme lorsqu'elle venait à penser que le père
de ces enfants pouvait, avec ses dignités, leur avoir transmis
l'opprobre de son sang, et elle vivait toujours au milieu de la
crainte de voir se manifester en eux les indices de l'horrible
malédiction qui avait frappé ses ancêtres.

Ce sinistre pressentiment poursuivait aussi lord Steyne. Il
s'efforçait de repousser l'affreux fantôme qui assiégeait son chevet,
de s'étourdir par les fumées du vin et les bruits de l'orgie.
Quelquefois il parvenait à perdre de vue cette vision terrible au
milieu des tourbillons du plaisir et des dissipations du monde; mais,
vains efforts! le fantôme reparaissait dès qu'il se trouvait seul, et
devenait plus menaçant avec les années.

«J'ai étendu ma main sur ton fils, disait-il, pourquoi ne te
frapperais-je pas aussi. Demain mon seul caprice peut t'ouvrir une
prison comme il a fait pour ton fils George. Que demain je te marque
au front, et il faudra dire adieu à tes plaisirs et à tes dignités, à
tes amis et à tes flatteurs, à tous ces raffinements du luxe entassés
autour de toi. Et tu échangeras tout cela contre quatre murailles, un
gardien et une paillasse, comme il est arrivé pour George Gaunt.»

Milord ne sachant comment se soustraire aux menaces de cet ennemi
invisible, et gémissant sous le poids de cette main de fer appesantie
sur lui, cherchait à la défier du moins par les hommages du monde et
ses plaisirs bruyants.

L'opulence et la splendeur régnaient dans sa maison; mais sous ces
vastes lambris dorés, couverts d'écussons et de sculptures, on aurait
en vain cherché le bonheur. C'était l'hôtel où se donnaient les plus
belles fêtes de Londres; mais en même temps où il se trouvait le moins
de contentement, si ce n'est pour les joyeux convives, qui
s'asseyaient à la table de mylord. Peut-être, s'il n'eût pas été un si
grand personnage, aurait-on fui sa société; mais, dans la Foire aux
Vanités, le tarif des fautes varie suivant les rangs. On s'y prend à
deux fois avant de condamner un homme d'une position aussi élevée que
lord Steyne. Les censeurs les plus médisants, les sages les plus
austères, pouvaient se scandaliser tout bas du genre de vie de milord
Steyne; mais tous s'empressaient de répondre aux invitations qu'il
leur adressait.

«C'est un bien vilain homme que ce lord Steyne, disait lady
Slingstone; mais tout le monde y va; je n'aurai qu'à veiller d'un peu
plus près sur mes filles.

--Je dois tout à sa seigneurie, disait le révérend docteur Trail, qui,
déjà évêque, songeait encore à monter plus haut.»

Mistress Trail et ses filles auraient plutôt manqué d'aller à l'église
qu'aux soirées de sa Seigneurie.

«Sa morale est un peu relâchée, disait le petit Southdown à sa soeur,
qui l'interrogeait timidement sur Gaunt-House, d'après les terribles
récits qu'elle en avait entendu faire à sa mère; mais que diable
voulez-vous? il a dans sa cave le meilleur Champagne de toute
l'Europe.»

Quant au baronnet sir Pitt Crawley, le rigoureux observateur des
bienséances, le président des meetings apostoliques, eh bien! il ne
lui serait jamais venu à l'idée de ne point aller chez lord Steyne.

«Jane, disait le baronnet à sa femme, soyez sûre que nous ne pouvons
mal faire en nous montrant dans des maisons où l'on rencontre des
personnes comme l'évêque d'Ealing et la comtesse de Slingstone. Le
lord lieutenant d'un comté, ma chère, est un homme parfaitement digne
de considération. D'ailleurs, George Gaunt a été mon camarade
d'enfance; il était attaché avec moi à l'ambassade de Poupernicle.»

Tout le monde, en un mot, venait payer son tribut d'hommages à ce haut
et puissant seigneur; tous ceux du moins qu'on y appelait. Eh! mon
Dieu! cher lecteur, ne vous en défendez pas; vous et moi y serions
allés si nous avions reçu un billet d'invitation.



CHAPITRE XVI.

Où le lecteur se trouve introduit dans la meilleure société.


Les égards de Becky pour le chef de la famille devaient enfin trouver
leur récompense, qui, sans avoir une valeur matérielle et appréciable
par poids et par mesure, était néanmoins, de la part de Becky, l'objet
d'une convoitise bien plus ardente que des avantages qui s'estiment en
nature. Becky ne tenait pas absolument à mener une vie honnête et
irréprochable; mais ce à quoi elle tenait, c'était à jouir de la
considération qui en est la suite et qui ne s'obtient, comme on le
sait, dans le grand monde qu'à la condition de s'être fait présenter à
la cour en robe traînante avec plumes et diamants. Du moment où le
lord chambellan vous a marquée au poinçon de la vertu, vous pouvez
être mise en circulation dans le monde comme une femme de bon aloi.
Comme ces marchandises mises en quarantaine qu'on ne laisse sortir
qu'après les avoir arrosées de vinaigre aromatique, de même il suffit,
pour plus d'une femme de réputation équivoque, de traverser
l'atmosphère royale pour se trouver par là même purifiée de tout
principe délétère et malsain.

C'est bon pour milady Bareacres, milady Tufto, mistress Bute Crawley
et toutes autres qui ont eu des rapports avec mistress Rawdon-Crawley
de se récrier à la pensée que cette petite aventurière a été faire sa
révérence au souverain. Qu'elles soutiennent tant qu'elles voudront
que du vivant de l'excellente reine Charlotte on n'aurait point vu
chose pareille; mais du moment où mistress Rawdon a reçu son brevet de
bonne vie et moeurs du prince le plus gentilhomme de l'Europe, on
serait mal reçu à douter un moment de la réalité de sa vertu.

Ce fut un jour de triomphe pour mistress Rawdon-Crawley que celui où
le paradis royal ouvrit enfin ses portes à ses angéliques vertus,
alors que sous le patronage de sa belle-soeur elle fit son entrée dans
ce séjour après lequel elle soupirait depuis si longtemps. Au jour
pris et à l'heure dite, sir Pitt et sa femme, dans leur grande voiture
d'apparat tout fraîchement remise à neuf pour l'installation du
baronnet comme grand shérif de son comté, s'arrêtèrent devant la
petite maison de Curzon-Street. Raggles observait tout de sa boutique
avec un sentiment de satisfaction, depuis les magnifiques plumes dont
il apercevait les ondulations à travers les vitres de la voiture,
jusqu'aux énormes bouquets qui s'épanouissaient sur la poitrine des
laquais en livrée neuve.

Sir Pitt, en brillant uniforme et une épée au côté qui lui battait
dans les jambes, descendit en personne de voiture. Le petit Rawdon, la
figure collée à la fenêtre, souriait et faisait des signes
d'intelligence à sa tante, qui attendait dans le carrosse. Pitt
ressortit bientôt de la maison, conduisant par la main une dame
empanachée, à demi voilée dans une écharpe blanche, et relevant d'une
manière pleine de grâce une robe de brocart à queue traînante; elle
monte dans la voiture avec une aisance toute princière et comme une
personne qui avait l'habitude d'aller à la cour. Elle jeta un sourire
sur celui qui tenait la portière, puis sir Pitt monta aussitôt après
elle.

Rawdon enfin ne tarda pas à paraître. Il avait endossé son ancien
uniforme, qui n'avait que trop souffert des injures du temps et
pouvait à peine renfermer l'excédant de son embonpoint. Un moment
Rawdon faillit être obligé de se rendre en voiture de place au palais
de son souverain; mais, grâce à l'insistance de son excellente
belle-soeur, on finit par l'admettre dans la voiture. Les banquettes
étaient très-larges; les dames n'avaient pas besoin d'une bien grande
place, elles en seraient quittes pour serrer un peu leurs robes sur
leurs genoux. Ils partirent donc très-fraternellement tous quatre
ensemble et bientôt rejoignirent la file des voitures qui se
pressaient dans la direction du vieux palais de briques où la fidèle
noblesse du royaume de la Grande-Bretagne allait déposer ses hommages
au pied du trône sur lequel brillait l'astre bienfaisant que nous
avait donné les Brunswick.

Pour un peu Becky, s'adressant à ce peuple qui formait la haie des
deux côtés des voitures, lui aurait envoyé ses bénédictions par la
portière, tant son esprit s'exaltait à la pensée de la haute position
qu'elle venait de conquérir dans le monde. Becky avait aussi ses
faiblesses, comme on le voit; Becky était de la nature de ces êtres
qui tiennent plus aux qualités qu'on est en droit de leur contester
qu'à celles qu'ils possèdent en réalité. Becky tenait surtout à passer
pour une femme honorable et à être honorée, et voilà le but qu'elle
poursuivait avec une persévérance qui allait jusqu'à l'obstination et
qui, comma nous venons de le voir, était enfin couronnée par le
succès.

Il y avait des moments où, dominée par cette pensée, et prenant au
sérieux son rôle de grande dame, elle oubliait que ses tiroirs étaient
vides, que les créanciers assiégeaient sa porte, que les fournisseurs
se mettaient du concert, et qu'il n'y avait pas un endroit où elle pût
reposer sa tête à l'abri de toute réclamation. Plus la voiture
approchait du palais, plus Becky prenait des airs majestueux,
imposants, résolus; ce fut au point que lady Jane ne put s'empêcher
d'en sourire. Sa démarche d'impératrice nous donnerait tout lieu de
croire que si le hasard lui eût placé un diadème sur la tête, notre
petite aventurière aurait joué son rôle tout comme une autre.

Le costume de cour que portait mistress Rawdon le jour de sa réception
à Saint-James pourrait fournir matière à la plus délicieuse et à la
plus élégante description. Tandis que c'est chose commune de voir,
parmi la population féminine qui se presse dans les salons de
Saint-James aux jours de réception, de vénérables matrones qui ont
besoin des brouillards de novembre et des clartés vacillantes du
lustre pour produire leurs charmes douteux et leurs appas fardés, la
beauté de Rebecca n'avait nul besoin de ces lumières discrètement
ménagées; la fraîcheur de son teint ne redoutait point l'éclat du
soleil; sa toilette, que maintenant on trouverait peut-être ridicule
et surannée, faisait, il y a une trentaine d'années, l'admiration de
la foule, et lui valut un triomphe complet le jour de sa présentation.
La bonne petite lady Jane elle-même avait été forcée de reconnaître ce
succès et d'avouer avec le plus vif chagrin, en regardant sa parente,
qu'elle n'avait point autant de goût que mistress Becky.

Elle ne se doutait guère, cette simple et naïve femme, de l'étude, de
la méditation, nous dirons même du génie que mistress Rawdon avait
apportés dans la confection de cette toilette. Rebecca pouvait
rivaliser pour le goût avec la première modiste de l'Europe; elle
avait autant d'adresse à son service qu'il en manquait à lady Jane.

Tandis que cette dernière ouvrait des yeux tout grands pour mieux voir
la magnifique robe de brocart et les merveilleuses dentelles qui lui
servaient de garniture, Becky disait d'une voix négligente que ce
brocart était un vieux reste, que cette dentelle provenait d'une
occasion, et qu'elle avait tout cela depuis un siècle.

«Mais, ma chère mistress Crawley, c'est toute une fortune que vous
avez là sur vous,» répondit lady Jane en portant les yeux sur sa
dentelle, qui n'était pas, à beaucoup près, aussi belle que celle de
Rebecca.

Elle fut un moment tentée de lui dire qu'elle ne comprenait pas
comment elle trouvait le moyen d'avoir de si belles toilettes; mais
elle arrêta tout court cette pensée sur ses lèvres, parce qu'elle la
trouva désobligeante.

Il est fort probable, cependant, que lady Jane aurait dérogé, en cette
circonstance, à la douceur ordinaire de son caractère si elle avait su
l'histoire mystérieuse de la robe, que voici dans toute sa réalité:
Alors que mistress Rawdon avait plein pouvoir de sir Pitt pour tout
ranger dans la maison, elle avait, en examinant différents tiroirs,
découvert de la dentelle et des robes de brocart provenant des
châtelaines défuntes; les trouvant à sa convenance, elle les avait
emportées chez elle et fait mettre à la taille de sa petite personne.
Briggs avait bien vu tout cela, mais elle s'était gardée de lui
adresser aucune question et ne l'avait point trahie par d'indiscrets
rapports. Il y a même lieu de croire qu'elle approuvait sa conduite,
comme aurait fait à sa place toute fille dévouée.

«Où donc vous êtes-vous procuré ces diamants, Becky?» lui demanda son
mari en admirant les pierreries qui étincelaient avec profusion à son
cou, et qu'il voyait pour la première fois.

Becky rougit un peu et prit un air maussade; Pitt Crawley rougit aussi
de son côté et regarda par la portière. C'était de lui, en effet,
qu'elle tenait une partie de ces brillants; le baronnet avait du reste
complétement oublié d'en donner avis à sa femme.

Becky regarda son mari, puis ensuite sir Pitt, d'un air insolent et
triomphateur qui semblait dire: Voyez, si je voulais vous trahir, il
ne tiendrait pourtant qu'à moi.

«Je vous le donne à deviner, se décida-t-elle enfin à dire à son mari.
Dites un peu, où pensez-vous que je me les sois procurés? À
l'exception toutefois de l'épingle que m'a donnée depuis longtemps
déjà une personne qui m'est bien chère, puisque vous voulez le savoir,
je les ai loués à M. Polonius. Vous ne vous imaginez pas, je pense,
que tous ces diamants qu'on voit à la cour appartiennent à ceux qui
les portent, comme il en est pour ces magnifiques pierreries que lady
Jane a sur elle, et qui, j'en suis sûre, ont infiniment plus de prix
que celles que vous voyez à mon cou.

--Ce sont des bijoux de famille,» dit sir Pitt toujours fort mal à
l'aise.

Cette conversation continua sur le même ton jusqu'au moment où la
voiture s'arrêta enfin à la porte du palais, où le souverain recevait
ses sujets en grand cérémonial.

Les diamants qui avaient excité l'admiration de Rawdon ne retournèrent
jamais chez M. Polonius; jamais on n'alla les rendre à l'honnête
marchand; ils furent enfouis dans une petite cachette dont Becky seule
avait le secret, dans un vieux pupitre que lui avait donné Amélia, et
où elle tenait en réserve une foule de petits objets soit utiles, soit
précieux, et dont son mari ignorait entièrement l'existence. Ne rien
savoir ou au plus ne savoir qu'à demi, tel est le rôle de presque tous
les maris, tandis que celui des femmes est de leur cacher le plus
qu'elles peuvent. Ah! mesdames, mesdames, combien n'avez-vous pas de
comptes secrets chez les modistes, de robes et de bracelets que vous
ne mettez qu'en tremblant! Et pour que vos maris n'y voient que du
feu, vous les étourdissez de vos caresses, vous les endormez par vos
sourires, si bien qu'ils ne reconnaissent plus la robe neuve de la
veille, et qu'ils sont loin de se douter que cette écharpe jaune que
vous prétendez être reteinte leur coûte plus de cinquante guinées.

Rawdon ignorait donc l'histoire des pendants d'oreille de sa femme
aussi bien que de la magnifique rivière qui scintillait sur ses
épaules; mais lord Steyne, l'un des grands dignitaires de la couronne,
l'un des illustres défenseurs du trône d'Angleterre, que l'on voyait
dans la royale demeure avec son ordre de la Jarretière, ses plaques,
ses colliers et ses cordons, qui entourait cette petite femme de
prévenances toutes particulières, savait très-bien l'origine de ces
diamants et aurait pu indiquer d'une manière précise celui qui les
avait payés.

En s'approchant d'elle pour la saluer, il se mit à sourire et lui cita
un vers de la _boucle de cheveux_ sur les diamants de Belinde:

  Que le juif convoite et l'infidèle adore!

«Mais j'espère que Sa Seigneurie ne se compte pas parmi les
infidèles?» fit la petite dame avec un hochement de tête significatif.

Les dames qui se trouvaient dans le voisinage se mirent à chuchoter
tout bas; plusieurs messieurs s'en mêlèrent aussi en voyant
l'attention particulière que le noble lord accordait à la petite
aventurière.

Ce n'est point à une plume aussi débile et aussi novice que la nôtre
qu'il appartient de retracer les merveilles de l'entrevue de Rebecca
Crawley, née Sharp, avec son gracieux et puissant souverain. Un
sentiment de respect et de convenance nous défend de porter des
regards scrutateurs et indiscrets dans cette pièce honorée par la
présence du monarque. Passons, passons rapidement et en silence, après
nous être inclinés comme nous devons le faire, devant ce maître
auguste et respecté.

Ce qu'il y a de certain, c'est qu'après cette entrevue, il ne se
trouvait pas à Londres de coeur plus dévoué à la personne du roi que
celui de Becky. Elle avait sans cesse le nom du roi à la bouche; sans
cesse elle parlait de son extérieur gracieux et bienveillant. Elle se
rendit chez Colnaghi et lui demanda à voir ce qu'il avait de plus
beau, quelque chef-d'oeuvre de l'art, peu lui importait le prix. Elle
s'arrêta enfin à un portrait où notre gracieux monarque est représenté
avec un manteau garni de fourrures, une culotte et des bas de soie.
Elle avait aussi un autre portrait peint sur une broche; ses amis
étaient étourdis de ses éloges perpétuels sur l'urbanité et la beauté
du monarque. Qui sait? Peut-être apercevait-elle le rôle d'une
Maintenon ou d'une Pompadour!

Après sa présentation, ce fut surtout chose divertissante que de voir
ses airs prudes et d'entendre le langage précieux qu'elle affectait.
Elle avait été jusqu'alors en rapport avec plusieurs personnes d'une
réputation équivoque; mais une fois rangée au nombre des femmes
honnêtes, elle rompit toute relation avec ces vertus suspectes; elle
n'eut plus l'air de reconnaître lady Crackenbury lorsque celle-ci la
saluait de sa loge, et elle détournait la tête en apercevant à la
promenade mistress Washington-White.

«C'est à chacun de savoir tenir son rang dans le monde, disait-elle
souvent; c'est un grand tort que de fréquenter des personnes dont la
réputation n'est pas parfaitement intacte. Mon Dieu! je plains de tout
mon coeur cette pauvre lady Crackenbury; mistress Washington-White est
une excellente personne et si vous aimez à faire votre whist, allez
dîner chez elle; mais pour moi, je ne le puis.... il y a des
convenances. Smith répondra que je suis sortie, si ces dames viennent
à se présenter.»

Tous les journaux rendirent compte de la toilette de Becky; ce n'était
que plumes, dentelles et diamants. Mistress Crackenbury se mordit les
lèvres en lisant cet article, et au milieu de son petit cercle
adulateur se répandit en sarcasmes contre les grands airs de sa
rivale. Mistress Bute Crawley fit venir de la ville un numéro du
_Morning-Post_ et donna avec ses filles un libre cours aux généreux
transports de son indignation.

«Il ne vous manque que des cheveux rougeâtres, des yeux verts et une
danseuse de corde pour mère, disait mistress Bute à l'aînée de ses
demoiselles qui avait une chevelure couleur de suie, une toute petite
taille et un long nez, pour avoir de magnifiques diamants et pour être
présentée à la cour par votre cousine lady Jane. C'est un malheur pour
vous d'appartenir à une honnête famille, ma chère enfant. Tâchez de
vous en consoler en pensant au noble sang qui coule dans vos veines et
aux principes de vertu et de probité qu'on a pris soin de vous
inculquer. Moi, la femme du frère cadet d'un baronnet, je n'ai jamais
élevé mes prétentions jusqu'à me faire présenter à la cour.... Il y en
a bien d'autres qui n'y auraient jamais été si cette bonne reine
Charlotte n'était pas morte!»

C'est ainsi que ladite femme du recteur s'efforçait de donner le
change à son chagrin. Quant à ses filles, de gros soupirs
s'échappaient de leur poitrine, et elles révèrent toute la nuit
présentation et pairie.

Peu de jours après ce grand événement, un nouvel hommage non moins
flatteur fut rendu à la vertu de Rebecca. La voiture de lady Steyne
s'arrêta devant la porte de M. Rawdon Crawley, et le laquais, après
avoir fait retentir la porte sous un redoutable coup de marteau,
remit deux cartes sur lesquelles on lisait les noms de la marquise de
Steyne et de la comtesse de Gaunt. Ces deux petits morceaux de carton
auraient été couverts des dessins des plus grands maîtres ou enroulés
chacun de cent mètres de malines, que Becky ne les eut pas contemplés
avec une plus vive satisfaction.

Les cartes de lady Steyne et de lady Bareacres! Rebecca marchait dès
lors de pair avec toutes les ladies du royaume!

Deux heures après environ, milord Steyne était chez Rebecca. Il se mit
à tout inspecter, suivant son habitude, et il trouva les cartes de sa
femme s'étalant avec orgueil dans la coupe du salon. On aurait pu
alors remarquer sur sa figure cette grimace dédaigneuse qui lui était
familière toutes les fois qu'il découvrait quelques nouvelles
petitesses de l'humaine nature. Becky ne tarda pas à le rejoindre.
Pour recevoir les visites de sa seigneurie, sa toilette était toujours
irréprochable, ses cheveux étaient parfaitement lisses; elle ne
négligeait aucune des ressources de la coquetterie féminine,
mouchoirs, tabliers, écharpes et pantoufles de maroquin, tout était
mis en oeuvre et elle savait avec un art étudié prendre les airs les
plus enivrants, les poses les plus voluptueuses. Quand par hasard elle
était surprise, elle s'enfuyait dans sa chambre à coucher, jetait un
coup d'oeil à son miroir et ne tardait pas à reparaître au salon.

En voyant milord Steyne examiner d'un air sardonique le contenu du
vase de Chine, elle ne put s'empêcher de rougir.

«Ah! bonjour, monseigneur, lui dit-elle; vous le voyez, ces dames ont
passé par ici. Vous êtes bien aimable d'être venu; je vous demande
pardon de vous avoir fait attendre.... J'étais occupée dans la cuisine
à confectionner un pudding.

--Je le savais déjà, lui répliqua son noble visiteur; je vous avais
aperçue à travers les barreaux de la fenêtre, quand la voiture s'est
arrêtée à la porte.

--On ne peut rien vous cacher, monseigneur, lui dit-elle.

--Allons donc! reprit son interlocuteur en souriant; mais cette
fois-ci, du moins, j'ai eu bonne vue, petite hypocrite que vous êtes!
Croyez-vous donc que je ne vous ai pas entendu descendre de là-haut
où, j'en suis sûr, vous étiez à vous mettre du rouge sur les joues;
c'est une recette que vous ferez bien de donner à milady Gaunt, qui a
toujours le teint si pâle. Vous avez beau mentir, je vous ai entendu
ouvrir la porte de votre chambre à coucher, et aussitôt vous êtes
descendue.

--Me ferez-vous donc un crime de ne vouloir paraître à vos feux
qu'avec tous mes avantages?» répondit mistress Rawdon d'une voix
dolente.

En même temps elle passait son mouchoir sur ses joues pour montrer
que, si elles étaient rouges, c'était des couleurs de la pudeur et de
l'innocence. Toutefois il ne faudrait pas en jurer, car il existe de
certains vermillons qui ne disparaissent point sous le frottement du
mouchoir et résistent aux larmes elles-mêmes.

«Eh bien! lui dit alors le vieux gentilhomme, vous tenez absolument à
devenir une dame de grand ton. Vous ne me laisserez ni paix ni cesse
que je ne vous aie poussée dans le monde. Mais, insensée que vous
êtes, quel rang y pouvez-vous tenir? vous n'avez pas un sou vaillant!

--Vous nous ferez avoir une place, repartit Becky avec la promptitude
de l'à-propos.

--Vous n'avez pas d'argent, et vous voulez lutter contre ceux qui en
regorgent. Pauvre pot de terre, prenez garde au courant où vous
pourriez trouver des pots de fer pour vous heurter et vous briser.
Mais les femmes sont toutes de même, ou plutôt chacune soupire et se
tourmente pour des choses qui sont loin d'en valoir la peine. Ainsi
donc, c'est bien décidé, vous tenez à avoir vos entrées à Gaunt-House,
et vous serez toujours après moi tant que je ne vous en aurai pas
ouvert la porte. N'allez pas croire toutefois qu'on s'y amuse autant
qu'ici; à peine y aurez-vous mis le pied que vous y bâillerez déjà,
j'en suis sûr. Ma femme est aussi gaie qu'une lady Macbeth et mes
filles que des statues sépulcrales. J'ai peur tous les soirs en
m'endormant dans ce qu'ils appellent ma chambre à coucher: on dirait
un grand catafalque avec de grandes peintures faites pour épouvanter
les gens. Je couche dans un petit lit de fer avec un matelas de crin
comme un véritable anachorète. Ne me trouvez-vous pas la tournure d'un
anachorète? Allons, voyons, on vous invitera la semaine prochaine.
Mais gare aux femmes et tenez-vous bien; autrement vous serez forcé
d'en essuyer de dures.»

C'était là un discours de bien longue haleine pour un homme de la
trempe de lord Steyne; et cependant il en avait déjà débité bien
d'autres ce jour-là même, et toujours au profit de mistress Rawdon.

Briggs, assise à une table à ouvrage, levait de temps à autre les yeux
au ciel, et poussait de profonds soupirs en entendant traiter son sexe
avec tant de légèreté.

«Si vous ne me débarrassez pas de cet odieux cerbère, murmurait à
demi-voix lord Steyne en lançant par-dessus son épaule un regard
farouche du côté de la demoiselle de compagnie, eh bien! je me charge
de l'empoisonner.

--Mon chien mange toujours dans la même assiette que moi, dit Rebecca
avec un sourire malicieux et s'amusant beaucoup des airs furibonds de
milord et de sa colère contre la pauvre Briggs, qui le gênait dans son
tête-à-tête avec la jolie femme du colonel. Enfin mistress Rawdon eut
pitié de son adorateur, et, s'adressant à Briggs, l'engagea à profiter
du beau temps pour mener promener le petit George.

--Il m'est impossible de la congédier,» dit alors Becky à lord Steyne
après un moment de silence et d'une voix pleine de tristesse.

Ses yeux, en même temps, se remplirent de larmes, et elle détourna la
tête.

«Je vois ce que c'est, dit le noble milord; vous lui devez des gages?

--Si ce n'était que cela, dit Becky en baissant les yeux; mais je l'ai
ruinée.

--Ruinée? eh bien! reprit alors son interlocuteur, elle n'est plus
bonne qu'à mettre à la porte.

--Voilà ce que vous feriez, vous autres hommes, dit Becky d'une voix
lamentable; mais les femmes n'ont pas des coeurs de roc comme les
vôtres. L'an dernier, lorsqu'il n'y avait plus qu'une guinée dans la
maison, elle nous a donné toutes ses économies. Elle ne sortira d'ici
que lorsque notre ruine complète, ce qui ne sera plus bien long, nous
aura mis dans l'impossibilité de la nourrir, ou bien lorsque nous lui
aurons rendu tout ce que nous avons reçu d'elle.

--Et cela monte à combien?» dit le noble lord avec un épouvantable
blasphème.

Becky, réfléchissant à l'opulence et à la générosité de son
interlocuteur, lui indiqua le double en sus de la somme qu'elle avait
empruntée à Briggs.

À cette déclaration, la colère de lord Steyne se traduisit en une
nouvelle expression non moins énergique, sur quoi Rebecca pencha un
peu plus sa tête de côté et redoubla de sanglots.

--Il n'y avait plus rien à faire; il a bien fallu s'y résigner. Je
n'ai point osé le dire à mon mari. Il m'en coûterait la vie s'il
l'apprenait. Ce secret que vous venez de m'arracher, je l'avais
jusqu'ici caché à tout le monde. Que devenir maintenant? Ah! milord!
je suis bien malheureuse!»

Lord Steyne, pour toute réponse, se contenta de battre sur les vitres
et de se ronger les ongles; enfin, il enfonça son chapeau sur sa tête
et sortit brusquement de la chambre. Rebecca ne quitta son attitude de
femme malheureuse et désolée que lorsque la porte se fut refermée et
qu'elle eut entendu s'éloigner la voiture de lord Steyne. Alors elle
se redressa avec une joie triomphante, et une expression malicieuse
brillait dans ses petits yeux verts. Elle fut prise d'un grand accès
de rire qu'elle eut toutes les peines du monde à calmer, et enfin elle
s'assit à son piano, sur lequel elle fit courir ses doigts avec une si
merveilleuse agilité que les passants s'arrêtèrent sous ses fenêtres
pour écouter cette ravissante harmonie.

Le soir même on apporta à Becky deux billets de Gaunt-House. L'un
contenait une invitation à dîner faite au nom de lord et de lady
Steyne, pour le vendredi suivant, tandis que dans l'autre se trouvait
un petit carré de papier gris avec la signature de lord Steyne, et à
l'adresse de MM. Jones Brown et Robinson, banquiers.

À diverses reprises, pendant la nuit Becky eut des mouvements
d'hilarité qu'elle expliqua à Rawdon par le plaisir d'avoir enfin ses
entrées dans Gaunt-House, et de se trouver face à face avec les
maîtresses de l'endroit. Mais en vérité, c'était bien autre chose qui
fermentait dans cette petite tête. Devait-elle se libérer envers
Briggs et lui donner son congé? Devait-elle, au grand étonnement de
Raggles, aller lui payer sa note? La tête reposée sur l'oreiller, elle
agita successivement toutes ces graves questions, et le jour suivant,
tandis que Rawdon allait faire sa visite matinale à son club, mistress
Rawdon, avec un voile et une robe des plus simples, se rendit en
fiacre à la Cité et se présenta à la caisse de MM. Jones et Robinson.
Elle fit passer par le guichet le billet dont nous avons parlé, et on
lui demanda alors comment elle voulait en toucher la valeur.

Elle répondit de sa plus douce voix qu'elle désirait avoir cent
cinquante livres sterling en plusieurs billets, et le reste en un
seul. En passant à son retour près de l'église Saint-Paul, elle
s'arrêta pour acheter une magnifique robe de soie noire pour Briggs,
cadeau qu'elle accompagna d'un baiser et d'aimables paroles.

De là elle se rendit chez M. Raggles, s'informa de ses enfants avec un
intérêt tout particulier, et enfin lui donna cinquante livres à
compte. Puis elle alla trouver le carrossier chez lequel elle louait
ses voitures, et en lui remettant une somme semblable:

«J'espère, lui dit-elle, que vous profiterez de la leçon, et qu'au
prochain jour de réception vous ne nous mettrez pas dans la fâcheuse
nécessité de nous entasser quatre dans la voiture de mon beau-frère
pour nous rendre à la cour, parce qu'il vous aura plu de ne pas
m'envoyer _ma_ voiture.»

Il y avait eu, à ce qu'il parait _malentendu_ pour la dernière
réception, ce qui avait failli réduire le colonel à l'affront de se
présenter en cabriolet bourgeois au palais de son souverain.

Une fois ces affaires terminées, Becky rentra dans sa chambre et fit
visite au certain pupitre qu'Amélia lui avait donné autrefois, et qui
renfermait toutes sortes d'objets utiles ou précieux. Ce fut dans
cette petite réserve qu'elle plaça l'autre billet qu'elle venait de
toucher chez MM. Jones et Robinson.



CHAPITRE XVII.

Grand dîner à trois services.


Dans la même matinée où nous venons de voir Rebecca vaquer si
discrètement à ses affaires, lord Steyne, qui d'ordinaire ne voyait
les dames de la maison qu'aux jours de réception ou lorsqu'il les
rencontrait par hasard dans la cour, lord Steyne, disons-nous, se
présenta chez elles, comme elles prenaient leur thé avec les enfants,
et combattit vaillamment pour la cause de Rebecca.

«Milady Steyne, dit-il, montrez-moi votre liste d'invitations à dîner
pour vendredi. C'est fort bien; vous allez maintenant, s'il vous
plaît, m'écrire un billet pour le colonel et mistress Crawley.

--Blanche, écrivez, dit lady Steyne toute suffoquée; lady Gaunt,
écrivez....

--Non, jamais je n'écrirai à cette femme,» dit lady Gaunt, grande et
orgueilleuse personne qui, après avoir levé les yeux au ciel, les
rabaissa ensuite vers le parquet.

Il était, en effet, difficile de soutenir le regard de lord Steyne
lorsqu'il lui arrivait de rencontrer de la résistance quelque part:

«Qu'on emmène les enfants,» dit-il en tirant le cordon de la sonnette.

Les pauvres enfants avaient une telle peur de lui qu'ils
s'empressèrent d'obtempérer à cet ordre. Leur mère aussi se disposait
à les suivre.

«Vous pouvez rester, lui dit alors l'inexorable despote. Milady
Steyne, continua-t-il, voulez-vous avoir l'obligeance d'aller vous
mettre à votre bureau et d'écrire cette lettre d'invitation pour
vendredi.

--Pour moi, je n'assisterai point à ce dîner, dit lady Gaunt; Je
retournerai chez mes parents.

--Je ne demande pas mieux, pourvu que vous n'en reveniez plus. Vous
trouverez, du reste, à Bareacres, une société fort aimable dans celle
des huissiers et des recors, et de la sorte, je me verrai débarrassé
d'un seul coup et des aumônes que je suis obligé de faire à vos
parents et de vos grands airs tragiques. C'est bien à vous, en vérité,
à prendre ici le ton du commandement; à vous, aussi pauvre d'esprit
que vous l'êtes d'argent. On vous a pris pour faire des enfants, et
vous n'êtes pas même bonne à cela. Gaunt a de vous par-dessus la tête;
et il n'est personne ici, excepté vous, qui ne désire vous voir dans
l'autre monde. Si vous veniez à trépasser, Gaunt ne serait pas long
avant d'en prendre une autre.

--Plût au ciel que j'eusse cessé de vivre! répondit milady, les yeux
troublés à la fois par les larmes et la colère.

--J'admire, en vérité, ces scrupules de vertu et de pudeur, alors que
ma femme, dont tout le monde connaît l'existence immaculée, n'élève
aucune objection contre la présentation de ma jeune protégée mistress
Crawley. Milady Steyne peut vous le dire; la plus honnête femme a
souvent les apparences contre elle, et la calomnie se charge du
reste; c'est toujours à l'innocence qu'elle s'attaque. Du reste, si
vous le désirez, madame, je pourrais retrouver quelques petites
anecdotes sur milady Bareacres qui vous prouveraient que vous auriez
mauvaise grâce à y regarder de trop près.

--Frappez-moi plutôt, si tel est votre bon plaisir, monsieur; les
coups me seront moins sensibles que de telles injures,» reprit lady
Gaunt.

Milord Steyne trouvait une satisfaction sans égale toutes les fois
qu'il pouvait trouver l'occasion de torturer ainsi sa femme et sa
fille.

«Ma toute belle, reprit-il, je suis gentilhomme, et, à ce titre, je ne
porterai jamais la main sur une femme, si ce n'est toutefois pour la
caresser. Je voulais seulement redresser certains petits travers de
votre nature. Mesdames, vous êtes trop orgueilleuses et péchez
singulièrement contre l'humilité chrétienne. Qu'est-ce que signifient
tous ces grands airs? de la douceur, de la modestie, s'il vous plaît,
mes chères brebis. Demandez à lady Steyne, elle peut vous le dire,
cette aimable mistress Crawley, si calomniée de toutes parts, est une
femme parfaitement innocente, un modèle de vertu, entendez-vous? Son
mari n'a peut-être pas une fort bonne réputation; mais, après tout,
celle des Bareacres vaut-elle donc mieux? Que direz-vous d'un homme
qui ne paye jamais quand il perd, qui vous a dépouillée de l'héritage
que vous deviez avoir, et qui vous a laissée sans le sou et à ma
charge? La naissance de mistress Crawley n'est pas brillante, mais il
ne faudrait peut-être pas remonter bien loin pour trouver la nuit des
temps dans laquelle se perdent les ancêtres de certaines personnes.

--Mais, milord, s'écria lady George, la fortune que j'ai apportée dans
votre famille....

--Eh bien! reprit le marquis avec un regard hautain et dur, c'est le
prix auquel vous avez acheté une succession éventuelle: que Gaunt
vienne à mourir et votre mari héritera de tous ses droits, vos enfants
après lui, et qui sait où cela peut s'arrêter? Ainsi donc, mesdames,
ayez pour votre usage de la vertu, de la fierté tant qu'il vous
plaira, mais, je vous prie, faites-moi grâce de ces airs-là. Quant à
la réputation de mistress Crawley, je ne veux pas me faire, à moi, à
cette irréprochable personne, l'injure de laisser supposer qu'il y a
lieu de la défendre, vous aurez donc l'obligeance de lui faire
l'accueil le plus cordial, ainsi qu'à toutes les personnes que je
trouve à propos d'amener dans l'hôtel. Et qu'est-ce donc que cet
hôtel? fit-il avec un rire satanique accompagné d'un blasphème, quel
en est le maître? et qu'y trouve-t-on donc? Ce temple de la pudeur
n'est-il pas à moi? et s'il me prenait fantaisie d'y amener toute la
population de Newgate ou de Bedlam, je vous jure, entendez-vous, qu'il
faudrait vous résigner à lui faire bon accueil.»

Après cette rigoureuse semonce, comme lord Steyne était dans
l'habitude d'en faire pour remettre son harem au pas, suivant son
expression, lorsqu'il manifestait quelques velléités d'insubordination,
les pauvres femmes, obligées de courber la tête, n'eurent plus qu'à se
ranger au parti de l'obéissance. Lady Gaunt écrivit l'invitation
qu'exigeait d'elle le noble lord; puis, avec sa belle-mère, et sous le
poids de la plus profonde humiliation, elles allèrent déposer leurs
cartes chez mistress Rawdon, ce qui causa un vif plaisir à l'innocente
créature.

Nous pourrions citer des familles de Londres qui auraient sacrifié une
année de leurs revenus pour jouir d'une si haute faveur. Mistress
Frédérick Bullock, par exemple, se serait bien traînée sur les genoux,
de May-fair à Lombard-Street, si elle eût été sûre d'entendre sortir
de la bouche de lady Gaunt et de lady Steyne ces magiques paroles:
«Nous vous invitons pour vendredi prochain.» En effet, ce n'était
point une de ces cohues, de ces grands bals de Gaunt-House où la foule
se mêle et se confond; mais c'était une petite réunion bien intime,
bien mystérieuse, où les privilégiés ont l'honneur d'être admis,
honneur dont ils doivent se féliciter tout le reste de leur vie.

Lady Gaunt avait droit, par sa beauté, ses dédains, sa chasteté, à une
place élevée parmi les plus vains de ce monde. L'exquise courtoisie
avec laquelle lord Steyne la traitait en public charmait tous ceux qui
en étaient témoins, et les plus difficiles étaient obligés de
reconnaître que l'illustre lord était un gentilhomme accompli et avait
le coeur bien placé.

Les dames de Gaunt-House demandèrent du renfort à lady Bareacres
contre l'ennemi commun. Lady Gaunt envoya chercher sa mère par une de
ses voitures, car tous les équipages de la noble comtesse avaient été
saisis par les baillis. Ses bijoux, sa garde-robe étaient devenus la
proie des impitoyables enfants d'Israël. Le château de Bareacres
était en leur pouvoir avec ses peintures de prix, son splendide
ameublement et tous les magnifiques chefs-d'oeuvre de Van Dyck, de
Reynold, de Lawrence; la nymphe dansante de Canova, faite à la
ressemblance de lady Bareacres, mais de lady Bareacres dans tout
l'éclat de la jeunesse et de la beauté, tandis que maintenant il ne
restait plus d'elle qu'une pauvre vieille édentée et chauve: la robe
fanée après les jours de fête. Son seigneur et maître, peint jadis par
Lawrence, vers la même époque, en uniforme des hussards de
Thistlewood, avec un grand sabre dans les jambes et le château de
Bareacres dans le lointain, n'était plus maintenant qu'un pauvre
diable râpé sur toutes les coutures et cachant sous une perruque
presque aussi dépouillée que sa tête les flétrissures des années. Le
matin il se faufilait dans quelque mauvaise taverne, et le soir il
allait tout seul prendre son dîner au club. Il n'était plus
très-empressé de dîner chez lord Steyne. Autrefois rival heureux de ce
dernier dans la carrière du plaisir, il voyait désormais les rôles
intervertis. Le petit lord Gaunt de 1785 était maintenant un gros
personnage, tandis que Bareacres n'offrait plus que le triste
spectacle de sa ruine et de sa décrépitude. Il devait trop d'argent à
lord Steyne pour oser se présenter devant son vieux camarade, et
lorsque celui-ci se sentait en verve de belle humeur, il ne manquait
jamais de demander malicieusement à lady Gaunt pourquoi son père ne
venait plus la voir.

«Voici quatre mois qu'il n'a mis les pieds ici, lui disait lord
Steyne. Je puis compter par mon livre de dépense chacune des visites
de Bareacres. Il s'est bien chargé de faire sortir tout l'argent que
l'autre beau-père a apporté dans la maison.»

       *       *       *       *       *

Le narrateur du présent récit n'en a pas bien long à dire sur les
illustres personnages que Becky eut l'honneur de rencontrer à son
entrée dans la haute société. Nous citerons cependant le prince de
Peterwaradin et sa femme. Son Excellence a la taille prise dans une
ceinture étroitement serrée. Sur sa poitrine, bien dessinée par
l'uniforme militaire, étincelle une plaque chargée de pierreries. Le
boyard porte autour du cou le collier rouge de la Toison d'or, et
possède d'innombrables troupeaux.

«Regardez-le bien, dit Rebecca à l'oreille de lord Steyne; le chef de
sa race devait être un mouton.»

En effet, son air solennel, sa démarche mesurée, sa figure blafarde et
son collier, donnaient à Son Excellence tout l'air d'un vénérable
mouton à clochettes.

Nous citerons encore M. John Paul Jefferson Jones, attaché à
l'ambassade américaine et correspondant du _Démagogue de New-York_.
Espérant se faire bien venir des maîtres de la maison, il profita d'un
moment de silence pendant le dîner pour demander si son cher ami
George Gaunt se plaisait toujours beaucoup au Brésil.

Toutes les fois que le colonel se trouvait, comme en cette
circonstance, au milieu d'une société délicate et choisie, il se
mettait à rougir ni plus ni moins qu'un garçon de seize ans au milieu
des compagnes de sa soeur. L'honnête Rawdon manquait complétement de
cette habitude du monde que l'on n'acquiert que dans la société des
femmes. Au club, à la caserne il n'avait pas besoin de se gêner. Là il
entrait, sortait, fumait et jouait au billard tout à son aise. Ce
n'est pas que dans son temps aussi il ne se soit trouvé en rapport
avec le beau sexe, mais il y avait déjà longtemps de cela, et les
habitudes que l'on peut contracter dans les boudoirs en question ne
préparent nullement à celles qu'il faut avoir pour faire bonne
contenance dans un salon. Le colonel était alors dans ses
quarante-cinq ans. En cherchant bien, sa mémoire pouvait lui fournir
le souvenir d'une demi-douzaine de femmes qu'il avait connues avant
l'incomparable créature à laquelle il s'était uni par les liens de
l'hyménée. Mais, à l'exception de cette dernière et de son excellente
belle-soeur lady Jane, dont l'aimable caractère l'avait séduit et
entraîné, le colonel était au supplice auprès de toutes les autres
femmes. À Gaunt-House, il ne desserra les dents de tout le dîner que
pour faire remarquer que le temps était à l'orage. Becky avait bien
songé à le laisser à la maison; mais les convenances exigeaient qu'à
son entrée dans le grand monde son mari fût à ses côtés, comme le
bouclier et le rempart de sa vertu et de son innocence.

Au moment où l'on annonçait mistress Crawley et son mari, lord Steyne
était allé à sa rencontre, lui avait fait un grand salut et l'avait
présentée à lady Steyne et à ses belles-filles. Ces dernières lui
avaient fait une révérence des plus profondes et des plus
cérémonieuses. Quant à la mère, elle avait tendu la main à la nouvelle
arrivée; mais cette main était aussi glaciale que le marbre d'un
tombeau.

Becky la prit néanmoins avec un air d'humilité et de reconnaissance,
et avec un salut qui aurait pu faire honneur au meilleur des maîtres
de danse, elle s'inclina presque jusqu'à terre, puis elle rappela avec
une présence d'esprit admirable que milord Steyne avait été autrefois
l'ami et le protecteur de son père, et que dès son enfance elle avait
été élevée à révérer et à bénir le nom des cette famille. En effet,
lord Steyne pouvait bien avoir acheté deux tableaux au malheureux
Sharp, et l'orpheline avait l'âme trop sensible à la reconnaissance
pour oublier jamais un pareil bienfait.

Il fallut aussi renouveler connaissance avec lady Bareacres. La femme
du colonel lui fit une profonde révérence, à laquelle l'orgueilleuse
comtesse ne répondit que par une froideur pleine de dédain.

«Il y a bientôt dix ans, lui dit Becky, en femme qui sait ne rien
perdre de ses avantages, que j'ai eu l'honneur de faire à Bruxelles la
connaissance de Votre Seigneurie; c'était, je crois, au bal de la
duchesse de Richmond, la veille de la bataille. J'ai vu Votre
Seigneurie ailleurs encore, c'était avec lady Blanche, sous la porte
cochère de l'hôtel où vous vous étiez mises dans votre voiture en
attendant des chevaux. J'espère que vous avez sauvé tous vos
diamants?»

Tout le monde se regarda. Ces fameux diamants avaient été saisis par
les créanciers, à ce qu'il paraît, et Becky probablement n'en savait
rien. Rawdon Crawley se retira dans l'embrasure d'une fenêtre avec
lord Southdown, et celui-ci ne tarda pas à pouffer de rire au récit
que lui fit Rawdon de lady Bareacres trépignant dans sa voiture et
épuisant les promesses et les prières auprès de mistress Crawley pour
en obtenir des chevaux.

«Maintenant, pensa Becky, cette femme n'est plus à craindre pour moi.»

Lady Bareacres échangea avec sa fille des regards où se mêlaient la
terreur et la colère, et se dirigea vers une table où elle se mit à
regarder un album dont elle tourna les feuillets avec la plus grande
rapidité.

Lorsque le noble habitant des bords du Danube fut arrivé, on se mit à
parler français. Lady Bareacres ainsi que les jeunes dames virent, à
leur grande mortification, que mistress Crawley possédait cette langue
bien mieux qu'elles, et la parlait avec bien plus de grâce et de
facilité. Becky avait connu, en 1816 et 1817, des magnats hongrois qui
faisaient partie de l'armée alliée; elle s'enquit de ses amis
d'autrefois avec le plus touchant intérêt. Le noble étranger s'imagina
de suite que c'était quelque femme d'une haute distinction. En passant
du salon à la salle à manger, le prince et la princesse demandèrent à
lord Steyne et à la marquise le nom de cette petite dame qui parlait
si bien le français.

Ces quatre personnes conduisant la tête de la colonne, toute la
société se rendit dans la salle du banquet. En tête de ce chapitre,
nous avons annoncé un dîner à trois services; dans le désir qu'il soit
tout à fait selon le goût du lecteur, nous laisserons à son
imagination le soin d'en composer le menu.

Becky avait bien compris que pour elle le moment critique serait celui
où les dames se trouveraient seules après dîner, car alors il lui
faudrait soutenir tout l'effort du combat. La position de la petite
femme, en effet, devenait alors très-difficile, et elle put
reconnaître combien lord Steyne avait eu raison en lui disant que la
société de ces femmes d'un rang supérieur au sien ne lui offrirait
rien de bien agréable. Je ne connais rien de plus impitoyable qu'une
femme dans ses haines à l'égard d'une autre personne de son sexe.
Becky allait l'éprouver. Lorsque la pauvre petite Becky se trouva
toute seule en tête-à-tête avec ces grandes dames, elle voulut
s'approcher de la cheminée et rejoindre le reste de la société, mais
ces dames battirent aussitôt en retraite et allèrent prendre position
autour d'une table couverte de gravures; Becky ayant dirigé ses pas de
ce côté, elles se replièrent vers la cheminée. Elle voulut parler à
l'un des enfants et se livrer à un de ces transports de tendresse
comme il lui en prenait subitement de temps à autre et seulement en
public: la mère rappela au plus vite son enfant. Enfin on traita
l'intruse avec tant de dureté que lady Steyne la prit en compassion et
alla causer avec la pauvre rebutée.

«Lord Steyne, lui dit-elle, tandis qu'une rougeur passagère colorait
la pâleur de ses joues, lord Steyne m'a dit que vous chantez à ravir;
voudriez-vous bien nous faire entendre votre talent?

--Je ne désirais que l'occasion de pouvoir vous être agréable soit à
vous, soit à milord Steyne,» dit Rebecca avec une sincère
reconnaissance; et en même temps elle s'assit au piano et se mit à
chanter.

Elle joua les mélodies religieuses de Mozart, que lady Steyne
affectionnait particulièrement, et avec une telle douceur et un
sentiment si vif de l'harmonie, que cette dame s'approchant du piano
vint s'asseoir à côté d'elle et que de grosses larmes lui coulèrent
des yeux en l'écoutant. Il est vrai qu'en compensation, à l'autre
extrémité de la pièce, on ne se gênait pas pour rire tout haut et
causer d'une manière bruyante. Mais lady Steyne n'y prenait pas garde,
sa pensée l'emportait ailleurs; elle la ramenait aux jours de son
enfance et la faisait remonter à travers quarante années de douleurs
et d'isolement, au temps où elle était encore dans son couvent, quand
l'orgue de la chapelle faisait retentir les mêmes notes à son oreille.
C'était l'organiste, c'était la soeur de la communauté qu'elle aimait
le plus, qui lui avait appris ces airs dans des jours de félicité trop
vite écoulés. Pendant une heure elle avait pu se croire au temps de sa
jeunesse, pendant une heure elle avait reconquis le bonheur si pur et
si doux du premier âge. Elle sortit de ce rêve en sursaut lorsque les
deux battants de la porte s'étant ouverts elle entendit les éclats de
rire de lord Steyne et la bruyante gaieté des hommes qui revenaient au
salon.

D'un regard le maître de la maison devina ce qui s'était passé en son
absence, et, pour la première fois de sa vie, éprouva un mouvement de
bienveillance pour sa femme. Il alla lui parler et l'appela par son
nom de baptême, ce qui fit de nouveau rougir cette pâle et triste
figure.

«Ma femme vient de m'apprendre que vous avez chanté comme un ange,»
dit milord Steyne à Becky.

Mais il existe deux espèces d'anges, et chacun a, dit-on, sa manière
particulière de charmer les coeurs et les esprits. Le reste de la
soirée fut un véritable triomphe pour Becky; elle chanta à ravir, et
les hommes firent cercle autour du piano. Ses ennemies furent laissées
dans leur coin. M. Paul Jefferson s'approcha seul de lady Gaunt, et
pour lui être agréable ne trouva rien de mieux à lui dire, sinon que
son amie avait une voix ravissante et qu'elle possédait un talent
unique.



CHAPITRE XVIII.

Le coeur d'une mère.


La muse anonyme qui nous dicte ce récit va quitter maintenant les
hautes régions dans lesquelles elle vient de s'élever pour pénétrer
sous l'humble toit que John Sedley occupe à Brompton, et décrire des
événements qui montrent sous un autre jour les misères de la nature
humaine. Là aussi se sont glissés les soucis, la défiance, le
désespoir. Mistress Clapp, au fond de sa cuisine, boude en cachette
son mari qui ne sait pas se faire payer ses loyers et excite ce brave
homme à user de toute la rigueur de ses droits contre son ancien ami
et patron. Mistress Sedley ne va plus visiter sa propriétaire dans
cette retraite; c'est qu'aussi elle n'est plus en position de
patronner mistress Clapp. D'ailleurs comment montrer de la
condescendance envers une femme à qui l'on doit environ quarante
livres, et qui vous rappelle sans cesse vos dettes? La servante
irlandaise est toujours dans les mêmes dispositions de respect et de
prévenance, mais mistress Sedley ne veut plus voir en elle
qu'insolence et ingratitude; et comme le voleur qui croit voir à
chaque coin de rue un agent de la force publique, elle s'imagine
trouver dans les moindres gestes et les moindres paroles de cette
jeune fille des intentions railleuses et satiriques provoquées par sa
triste situation de fortune.

Miss Clapp, devenue avec le temps une grande et belle fille, était, au
dire de cette vieille femme aigrie par le malheur, une petite
effrontée d'une impudence sans bornes. Mistress Sedley ne pouvait
comprendre cette tendresse qu'avait pour elle Amélia et les motifs qui
l'engageaient à s'enfermer avec elle dans sa chambre et la prendre
pour la promenade. Tel était l'effet de la pauvreté sur le caractère
de cette femme autrefois si douce et si égale dans son humeur. Elle ne
savait aucun gré à Amélia des égards dont sa fille ne cessait de
l'entourer, et elle n'y répondait que par des brusqueries et des
rebuffades. Le grand reproche qu'elle lui faisait, c'était son amour,
son orgueil maternel pour son fils, qui lui faisait négliger les
auteurs de ses jours. La maison, du reste, avait un aspect morne et
sombre, depuis que Jos n'envoyait plus à ses parents la pension qu'il
leur faisait autrefois. Déjà même l'indigence et la faim commençaient
à s'y faire sentir.

En présence de cette vie de privations continuelles, Amélia se creuse
la cervelle pour découvrir quelque moyen d'adoucir tant de souffrance
et de douleur. Donnera-t-elle des leçons? se mettra-t-elle à faire de
l'enluminage ou de la lingerie? Mais qu'y a-t-il dans le travail d'une
femme, c'est tout au plus si au bout du jour elle peut arriver à
gagner quatre sous. Enfin, elle se décide. Elle achète deux cartons de
Bristol tout encadrés de dorures; sur l'un, elle dessine un berger en
veste rouge à la face rose et souriante, qui se détache sur un paysage
à la mine de plomb; sur l'autre carton elle fait une bergère qui
traverse un petit pont; son chien la suit par derrière. Elle ombre le
tout de son mieux; puis alors elle retourne chez le marchand qui lui a
vendu le papier, espérant qu'elle le trouvera plus disposé qu'un autre
à lui racheter les peintures qu'elle vient d'y faire. Mais à la vue de
ces dessins, le marchand a grand peine à comprimer un sourire
dédaigneux qu'attirent sur ses lèvres ces ébauches informes d'une main
inexpérimentée. Du coin de l'oeil il regarde la pauvre veuve qui
attend dans la boutique, puis bientôt remet les cartons dans leur
enveloppe de papier gris et les rend à celle qui les lui a apportés,
au grand étonnement de miss Clapp qui, de sa vie, n'a jamais vu de
pareils chefs-d'oeuvre, et qui croyait bien qu'on allait offrir au
moins une guinée de chaque dessin. Elles font ainsi toutes les
boutiques de Londres, et, à chaque visite, c'est une nouvelle
déception, un nouveau serrement de coeur. En général on les éconduit
avec politesse; cependant; dans quelques maisons, on les repousse avec
brutalité. Voilà donc encore une dépense inutile, une dépense dont
l'argent est autant de pris sur le nécessaire. Les dessins restent à
miss Clapp, qui en orne sa chambre et les tient toujours pour des
merveilles.

Après de grands efforts de réflexion, Amélia parvient enfin à tracer
de sa plus jolie écriture la réclame suivante:

«Une dame sachant l'anglais, le français, la géographie, l'histoire et
la musique, désirerait donner des leçons à de jeunes demoiselles.
S'adresser dans la maison de M. Brown.»

Elle remet cette affiche au marchand de couleurs qui lui avait vendu
son papier de Bristol et qui consent à la mettre en évidence dans sa
boutique. La poussière et les mouches ont bien vite jauni le papier.
Amélia, dans l'espoir d'une bonne nouvelle, passe souvent devant la
porte, mais le marchand ne lui fait aucun signe d'entrer, et
lorsqu'elle va lui faire de petites emplettes, il n'a jamais rien à
lui dire. Faible et sensible créature, tu n'es point faite pour le
tumulte et les luttes de ce monde de vanités!

Chaque jour Amélia devient plus soucieuse et plus triste; ses yeux
inquiets ne quittent plus son enfant, qui ne sait comment interpréter
la singulière expression des regards de sa mère. Elle se lève au
milieu de la nuit et se glisse furtivement dans la chambre de Georgy
pour voir si on ne le lui a point enlevé. C'est à peine si elle ferme
l'oeil. Une pensée unique l'obsède et l'épouvante. Les longues nuits
se passent pour elle dans les larmes et les prières; elle s'efforce
d'écarter la pensée qui l'accable et la torture, à savoir qu'il lui
faut se séparer de son enfant, qu'elle seule fait obstacle à sa
fortune et à son bonheur. Mais un pareil sacrifice est au-dessus de
ses forces, quant à présent du moins! elle verra plus tard. Si cette
perspective est déjà si pénible, que sera la réalité!

Une pensée assiège bien son esprit, une pensée qui la bouleverse et la
fait rougir; elle pourrait bien abandonner son revenu à ses parents en
épousant le ministre qui l'attend toujours, se retirer chez lui avec
son fils; mais son amour et un sentiment de pudeur s'opposent à ce
sacrifice; elle repousse cette idée comme un sacrilège; cette âme si
pure et si candide voit presque un crime dans cette pénible pensée.

Ce combat intérieur que nous venons de décrire en quelques mots, livra
pendant plusieurs semaines l'âme d'Amélia aux plus cruels
déchirements. Pendant tout ce temps, elle étouffa ses douleurs en
elle-même, car à qui aurait-elle pu les confier? Bien qu'elle se
refusât de toutes ses forces à reconnaître la nécessité de céder,
cependant cet ennemi contre lequel elle soutenait une lutte
désespérée, gagnait chaque jour du terrain et faisait sans cesse de
nouveaux progrès. Ces tristes vérités qui pressaient son coeur en
silence, finissaient par y jeter de profondes racines. En songeant à
la pauvreté et à la misère qui les environnaient déjà de toutes parts,
au besoin et à l'humiliation auxquels elle livrait ses parents, elle
se convainquait de la faiblesse des arguments par lesquels elle aurait
voulu se persuader encore qu'elle pouvait garder auprès d'elle le cher
trésor de son amour.

Sous le coup de ces terribles épreuves, de ces cruelles anxiétés, elle
avait écrit à son frère pour le conjurer de rendre à ses parents la
petite pension qu'il leur avait servie jusque-là; elle lui peignait
avec toute l'éloquence de la vérité le dénûment et l'abandon auxquels
ils en étaient réduits. Hélas! la pauvre femme ignorait tout ce que la
réalité avait encore d'amer et de navrant. Jos n'avait pas cessé
d'envoyer exactement la même somme à ses parents; mais elle allait
désormais se perdre entre les mains d'un usurier de la Cité. Le vieux
Sedley avait vendu ses droits à cette rente pour se procurer un petit
capital et se livrer à de nouvelles entreprises chimériques. Emmy
calcula avec une poignante douleur le temps qui allait s'écouler avant
qu'elle reçût une réponse. Quant au bon major qui se trouvait alors à
Madras, elle ne lui faisait point part de ses chagrins et de ses
soucis. Elle ne lui avait plus écrit depuis la lettre où elle le
félicitait sur son prochain mariage; mais du moins elle pensait avec
un sentiment de désespoir que le seul ami qu'elle avait toujours
trouvé fidèle et dévoué se trouvait précisément loin d'elle à l'heure
de la détresse.

Un jour enfin, où l'horizon paraissait plus menaçant encore, où les
créanciers se montraient plus pressants que jamais, où sa mère se
livrait aux boutades de son humeur revêche, où son père paraissait
plus triste et plus sombre qu'à l'ordinaire, où chacun des habitants
de la maison se fuyait et s'évitait comme pour se soustraire à la
triste et douloureuse réalité, le père et la fille se trouvèrent seuls
un moment. Amélia espéra ranimer le courage de son père en lui parlant
de la lettre qu'elle avait écrite à Jos, de la réponse qu'elle
attendait d'ici à trois ou quatre mois. Malgré son insouciance, Jos
avait le coeur bon et ne se sentirait pas la force de lui refuser
quand il saurait dans quelle déplorable situation se trouvait sa
famille.

Alors le malheureux vieillard avoua à sa fille toute la vérité, la
rente n'avait pas cessé d'être payée par son fils, mais il avait eu
l'imprudence de l'aliéner; le coeur lui avait manqué pour annoncer
plus tôt cette nouvelle à Amélia. En voyant, à cet aveu, la figure
consternée de sa fille, le pauvre vieillard pensa qu'il devait y voir
un reproche sur sa dissimulation trop prolongée.

«Hélas! lui dit-il, d'une voix suppliante et les yeux attachés sur le
sol, vous n'aimerez plus maintenant votre vieux père.

--Oh! mon père, s'écria Amélia en lui passant les bras autour du cou
et en le couvrant de ses baisers, oh! mon père, une pareille pensée
a-t-elle pu se présenter à votre esprit! Je ne puis avoir devant les
yeux que votre bonté et votre tendresse, et si vous avez agi de la
sorte, c'était sans doute pour notre plus grand bien. Ah! si je vous
en parle, ce n'est pas à cause de l'argent, mais c'est.... Mon Dieu,
mon Dieu, ayez pitié de moi, et donnez-moi la force de supporter cette
épreuve!»

Puis, au milieu de ses sanglots, elle couvrit son père de baisers, et
finit par sortir de la pièce. Son père n'entendit rien à ces paroles
vagues et incohérentes, à cette explosion de douleur, à cette brusque
sortie.

Elle se résignait; elle acceptait son arrêt; l'enfant allait la
quitter pour passer en d'autres mains, où peut-être il ne serait pas
longtemps avant de l'avoir oubliée. L'objet de son amour, son cher
trésor, sa joie, son espérance, sa vie, son orgueil, son idole, elle
allait perdre tout cela, et alors elle n'aurait plus qu'à rejoindre
George dans le ciel, et de là à veiller avec lui sur cet enfant et
attendre le jour où il se réunirait à eux.

Tout hors d'elle-même, et sans presque savoir ce qu'elle faisait,
Amélia mit son chapeau, et partit au-devant de George par la route
qu'il suivait d'habitude pour revenir de l'école et où sa mère allait
souvent à sa rencontre. C'était un jour de demi-congé, on était alors
au mois de mai; les feuilles commençaient à couvrir les arbres, le
ciel était pur et transparent. L'enfant, dès qu'il aperçut sa mère,
courut au-devant d'elle pour l'embrasser; un air de santé et de joie
était répandu sur sa figure; son paquet de livres pendait à son côté,
retenu par une courroie. En un clin d'oeil, il fut suspendu à son cou,
la serrant étroitement dans ses bras. Oh! alors elle sentit toute sa
résolution faiblir. Quel coeur assez barbare aurait pu songer à
séparer ces deux êtres?

«Qu'avez-vous donc, ma mère, lui demanda-t-il, vous êtes toute pâle?

--Ce n'est rien, mon enfant,» répondit-elle en l'embrassant.

Ce soir-là, Amélia fit lire à haute voix, par son fils, l'histoire de
Samuel que sa mère Anne porta au grand prêtre Élie pour qu'il fût
consacré au Seigneur. Il lut aussi le cantique d'actions de grâce
qu'Anne chanta dans le temple en l'honneur de _celui qui fait les
riches et les pauvres, qui exalte ou qui humilie_, où _Dieu promet au
malheureux de le tirer de son abaissement et menace le riche dans sa
puissance_. Il lut ensuite le chapitre où l'on voit la mère de Samuel
faisant un vêtement pour son fils et le lui apportant chaque année au
temple en venant sacrifier, et la mère de George laissant parler son
coeur, fit à George, avec ses naïves inspirations, le commentaire de
cette touchante histoire. Anne aimait tendrement son fils, mais fidèle
au voeu qu'elle avait fait, elle le consacra au Seigneur, et certes,
elle ne l'oubliait pas, puisque dans sa retraite elle lui filait une
tunique de laine; et Samuel non plus, n'oubliait pas sa mère; et
celle-ci fut bien heureuse lorsqu'au bout de quelques années, et les
années passent rapidement, elle put se retrouver avec son fils, grandi
en sagesse et en vertu.

Amélia adressa à l'enfant cette petite instruction d'une voix douce et
solennelle et parvint assez longtemps à réprimer ses larmes; mais
lorsqu'elle en fut venue à parler de leur réunion, alors elle éclata
en sanglots, alors la douleur l'étouffa, alors elle serra l'enfant
contre son sein, l'entourant de ses bras et versant sur lui de saintes
et précieuses larmes.

Désormais sa résolution était arrêtée, elle prit en conséquence les
dispositions nécessaires pour l'exécuter. Miss Osborne recevait à
quelques jours de là une lettre d'Amélia. Il y avait bien longtemps
que cette adresse ne s'était trouvée sous la plume d'Amélia, et en
traçant ce nom, elle se rappelait sa jeunesse, ses amours, son bonheur
évanoui. Miss Osborne rougit beaucoup et regarda son père qui, dans
son fauteuil à l'autre extrémité de la table était plongé dans une
morne tristesse.

Amélia lui exposait avec simplicité les motifs qui l'avaient
déterminée à changer de résolution à l'égard de son fils; de nouveaux
malheurs étaient venus fondre sur son père et avaient achevé sa ruine.
Ses propres ressources étaient si modestes qu'elles suffisaient à
peine pour soutenir ses parents et par suite étaient loin de procurer
au petit George les avantages d'éducation auxquels il pouvait
prétendre. Malgré ce qui lui en coûtait à se séparer de lui, elle s'y
résignait cependant avec l'aide de Dieu et pour le bien de son fils.
Elle savait d'ailleurs que les personnes auxquelles elle allait le
confier ne négligeraient rien pour son bonheur. Puis elle dépeignait
son caractère tel qu'elle le voyait avec ses yeux de mère: c'était,
disait-elle, une nature ardente, toujours prête à se révolter contre
la sévérité et la contradiction, et facile à conduire par la douceur
et la bonté. Enfin elle demandait, en _post-scriptum_, qu'on lui
assurât par lettre la possibilité de voir son fils aussi souvent
qu'elle le désirait, c'était la seule condition à laquelle elle
consentirait à se séparer de son fils.

«Elle courbe donc enfin la tête, madame l'orgueilleuse, dit le vieil
Osborne, quand sa fille, d'une voix tremblante, eut achevé la lecture
de cette lettre. C'est évident, elle crève de faim; eh! mon Dieu,
j'étais bien sûr qu'elle finirait par là.»

Afin de ne rien perdre de sa dignité dans la joie du triomphe, il prit
son journal suivant son habitude, mais sans rien lire de ce qu'il
avait devant les yeux. Il grommelait et jurait en lui-même; enfin il
jeta cette feuille de côté, et fronçant le sourcil, il alla dans son
cabinet d'où il revint au bout d'un instant, et jetant alors à miss
Osborne une clef qu'il venait de prendre:

«Allons, vite, préparez, lui dit-il, la chambre qui est au-dessus de
la mienne.

--Oui, monsieur,» répondit-elle toute tremblante.

C'était la chambre de George, qu'on n'avait pas ouverte depuis dix
ans. On y trouva encore les papiers, les habits, les mouchoirs, les
cravaches, tout l'attirail de pêche et de chasse de celui qui l'avait
précédemment occupée; un manuel de la manoeuvre des troupes était sur
la table avec le nom de George sur la couverture; il y avait aussi un
petit dictionnaire, dont il se servait pour écrire; une Bible que sa
mère lui avait donnée, tout cela pêle-mêle avec une paire d'éperons et
un encrier desséché et couvert de la poussière de dix années. Que de
changements dans les personnes et dans les choses pendant ces dix
années qui venaient de s'écouler. On voyait encore un cahier de
brouillon tout couvert des traces capricieuses de son écriture.

Miss Osborne se sentit tout émue en entrant dans cette pièce, suivie
des domestiques; elle se laissa tomber, toute pâle et presque sans
connaissance, sur le lit qui avait servi autrefois à George.

«Cela va bien, mon doux Seigneur, disait à demi-voix la femme de
charge; voilà le bon vieux temps qui revient. Ah! madame, ce pauvre
petit chérubin va-t-y être bien ici! Ce n'est pas, madame, qu'il n'y
ait des gens à qui ça n'arrondira pas la figure.»

En même temps elle souleva l'espagnolette, ouvrit la fenêtre, et l'air
du dehors entra à pleines bouffées dans la chambre.

«Il faudra qu'on porte de l'argent à cette femme, dit M. Osborne avant
de sortir; j'entends qu'elle ne manque de rien; envoyez-lui d'abord
cent livres. Mais seulement qu'elle ne s'avise pas de mettre les pieds
ici, non morbleu! je ne le voudrais pas pour tout l'argent qui se
trouve à Londres. Cela bien entendu, je vous charge de la tenir à
l'abri du besoin, et de veiller à ce que tout se passe pour le mieux.»

Après ces courtes recommandations, M. Osborne laissa sa fille pour se
rendre, suivant son habitude, dans la Cité.

Le soir de ce jour-là, Amélia, en embrassant son père, lui remit entre
les mains un billet de cent livres.

«Tenez, voici de l'argent, mon cher père, lui dit-elle; puis se
tournait vers sa mère qui grondait son fils: Ah! ne soyez pas si dure
avec Georgy, il ne doit plus rester bien longtemps avec nous....»

Il lui fut impossible d'en dire davantage; elle se retira en silence
dans sa chambre. Fermons discrètement la porte sur cette âme accablée
par le chagrin qui cherche un refuge dans la prière. En présence de
tant d'amour et de tant de douleur, le mieux est de laisser chacun à
ses propres pensées.

Le lendemain, miss Osborne vint voir Amélia comme elle lui avait
annoncé dans sa réponse; cette entrevue fut pleine d'effusion et de
cordialité; un regard et quelques mots de miss Osborne suffirent pour
prouver à la pauvre veuve que de ce côté, du moins, il n'y avait pas à
craindre qu'on cherchât à la supplanter dans le coeur de son fils.
Malgré sa froideur, miss Osborne avait le coeur sensible et bon. Sa
mère n'eût peut-être pas été aussi tranquille si elle avait vu sa
place remplie par une rivale plus engageante, plus jeune, plus
affectueuse, plus communicative. Miss Osborne, de son côté, en se
reportant à ses souvenirs sur le passé, se sentait vivement émue de
l'air morne et triste de cette pauvre mère qu'elle voyait ainsi
courbée sous l'affliction. Les deux belles-soeurs arrêtèrent d'un
commun accord les préliminaires du traité.

Le lendemain, à son retour de l'école, George trouva sa tante à la
maison; Amélia les laissa ensemble et se retira dans sa chambre. Elle
voulut essayer ce que seraient pour elle les douleurs de la
séparation, comme Jane Grey qui, dit-on, passa le doigt sur le
tranchant de la hache qui allait couper le fil de ses jours. Le temps
s'écoula en pourparlers, en visites, en préparatifs; la pauvre veuve
usa des plus grandes précautions pour instruire George du changement
qui allait s'opérer dans sa manière de vivre; elle pensait qu'en
apprenant cette nouvelle, il allait se livrer à la désolation, il eut
plutôt l'air de s'en réjouir; la pauvre mère alla cacher ses douleurs
dans sa chambre. Quant au bambin, il fit grand tapage auprès de ses
camarades d'école de son élévation prochaine, il leur annonça qu'il
allait vivre avec son grand'père, le père de son père, non point celui
qui venait le chercher quelquefois à sa pension; qu'il irait à une
bien plus belle école, enfin quand il allait être riche il se
proposait d'acheter des boîtes de couleurs et des tartes aux pommes.
Oui, cet enfant était bien tout le portrait de son père, comme se le
disait sa mère dans sa tendresse, sans croire cependant juger aussi
vrai.

Par affection et par égard pour notre chère Amélia, nous ne ferons
point l'histoire des derniers jours que George passa chez ses parents
de Brompton.

Il brilla enfin ce jour où un splendide équipage s'arrêtant devant la
modeste maison des Sedley, prit les paquets du petit George au milieu
desquels figuraient maints souvenirs de tendresse maternelle; tout
était déjà prêt depuis longtemps et attendait dans la cour. George
portait des habits pour lesquels le tailleur était venu lui prendre
mesure quelques jours auparavant. Il s'était levé avec l'aube pour
revêtir ses beaux vêtements neufs et sa mère l'avait entendu de sa
chambre à coucher. Pauvre femme! elle avait pleuré toute la nuit dans
le silence de l'insomnie. Les jours précédents elle avait tout préparé
elle-même pour ce pénible moment, avait acheté mille petits objets à
l'usage de son fils, avait mis son nom sur ses livres et son linge,
enfin elle s'était efforcée par ses paroles de lui adoucir cette
séparation. Pauvre mère! elle tenait à se persuader que son enfant
avait besoin d'être consolé au moment de la séparation.

Quant à Georgy il ne songeait qu'au plaisir du changement, peu lui
importait le reste! Par mille petites remarques blessantes pour le
coeur maternel, il montrait à la pauvre veuve combien peu il
s'affligeait de la quitter. Il lui disait qu'il viendrait la voir sur
son poney, qu'il la prendrait avec lui en voiture qu'il la conduirait
au parc et qu'elle ne manquerait plus de rien. Force fut bien à la
pauvre Amélia de se contenter de ces démonstrations de tendresse où
perçait surtout l'égoïsme; elle tâcha d'y voir cependant le témoignage
d'une vive affection de la part de son fils. Certainement il l'aimait
bien; tous les enfants d'ailleurs en sont là: la nouveauté les
entraîne, ce n'était point de l'égoïsme de sa part, c'était tout au
plus du caprice. Du reste, il était si naturel que son fils eût envie
de goûter des joies et de l'orgueil du monde. Elle-même par égoïsme,
par une tendresse aveugle, ne l'avait-elle pas jusqu'ici privé des
avantages et des jouissances auxquels il pouvait prétendre?

C'est ainsi que la pauvre Amélia se préparait par une douleur
silencieuse et contenue au départ de son enfant bien-aimé. Que de
longues heures elle avait passées à tout mettre en ordre pour ce
terrible moment; George la regardait faire comme s'il eût été étranger
à tout cela. Des pleurs avaient coulé sur ses malles, des cornes
avaient été faites à certains passages de ses livres. Ses vieux
joujoux, ses souvenirs, ses trésors d'enfant avaient été empaquetés
avec un soin tout particulier, et le bambin ne montrait que la plus
complète indifférence. Il souriait, l'ingrat, tandis que sa mère avait
le coeur brisé. Ah! c'est quelque chose de bien merveilleux et de
presque divin que ces trésors inépuisables de tendresse qu'ont les
mères pour leurs enfants!

Encore quelques jours, et Amélia a consommé le sacrifice; le Seigneur
n'a point envoyé un ange pour arracher la victime à l'autel, l'enfant
maintenant jouit des grandeurs de la fortune, tandis que la veuve n'a
plus d'autre compagne que sa tristesse.

Rassurez-vous cependant, l'enfant la visite souvent. Il vint la voir
sur un poney, et un domestique l'accompagne; son grand-père est tout
fier de le voir caracoler à côté de sa voiture. Amélia voit toujours
George avec tendresse, mais il lui semble que ce n'est plus son fils
comme autrefois. Quant à lui, il passe souvent à cheval devant la
porte de son ancienne pension, pour que ses camarades n'ignorent point
l'opulence de sa nouvelle position. Au bout de deux jours, il avait
toute la morgue des gens à écus. Il est né pour commander, se disait
sa mère, c'est l'image vivante de son père.

Nous sommes maintenant dans la belle saison. Le soir, lorsqu'il ne
vient pas voir sa mère, celle-ci se rend dans la Cité; la longueur de
la route ne l'effraye pas. Assise sur un banc qui fait face à la
maison de M. Osborne, elle regarde à travers les grilles qui entourent
le jardin. Cette place a pour elle un charme tout particulier: elle
peut voir de là les croisées du salon resplendissantes de lumière;
vers neuf heures, elle aperçoit de la lumière dans la chambre de
George: elle la connaît bien, il la lui a indiquée. Quand la lumière
disparaît, alors Amélia se met en prière; elle élève vers Dieu son âme
humble et aimante; puis elle rentre chez elle dans le silence et
l'abattement. Ces longues courses la fatiguent beaucoup, mais
peut-être en dormira-t-elle mieux, car alors elle pourra rêver à son
petit Georgy.

Un dimanche, elle s'était rendue, comme d'habitude à Russell-Square;
là elle avait devant elle la maison de M. Osborne, et les cloches
faisaient entendre dans les airs de joyeux carillons. George sortit
avec sa tante pour aller à l'église. Un petit balayeur lui demanda
l'aumône: le laquais qui portait les livres de prières voulut
repousser l'enfant; mais George s'arrêta et lui donna une pièce
d'argent. Dieu bénisse le petit Georgy! Emmy fit le tour du square et
s'approchant du pauvre balayeur lui donna aussi son denier, puis elle
se mit à suivre miss Osborne et son fils jusqu'à l'hospice des
Enfants-Trouvés où elle entra avec eux. Elle s'assit dans la chapelle
à une place d'où elle pouvait apercevoir la tête de George au dessous
du monument funéraire de son mari. Plusieurs centaines d'enfants
unissaient leurs voix fraîches et pures, et chantaient les louanges du
Tout-Puissant; cette hymne de gloire et d'adoration faisait
tressaillir d'une joie candide et douce l'âme du petit George. Sa mère
fut quelque temps sans le voir au milieu des larmes qui voilaient sa
vue.



CHAPITRE XIX.

Charade en action qu'on donne à deviner au lecteur.


Une fois que Becky eut réussi à se faire admettre aux soirées de
milord Steyne, cette estimable créature obtint dès lors, dans les
salons, toute la vogue à laquelle elle aspirait depuis longtemps. Les
maisons les plus réputées et les plus considérables lui furent
ouvertes; et elle alla en si hauts lieux, que l'écrivain et le lecteur
de ce roman doivent renoncer à y pénétrer avec elle.

L'admission de Becky chez lord Steyne eut pour résultat immédiat que
Son Excellence le prince de Peterwaradin s'empressa de renouveler
connaissance avec le capitaine Crawley, lorsque, le lendemain, il le
rencontra au club, et que, passant auprès de la voiture de Becky, à
Hyde-Park, il lui fit un profond salut. Mistress Crawley ne tarda pas
non plus beaucoup à être invitée, avec son mari, aux petites réunions
que le prince avait à l'hôtel du Levant, qu'il occupait en l'absence
du propriétaire. Le marquis de Steyne s'y trouvait aussi, et il voyait
avec satisfaction le succès de sa protégée.

À l'hôtel du Levant, Becky se trouvait en contact avec les plus nobles
personnages et les plus grands politiques de l'Europe contemporaine.
Parmi tant d'autres, nous citerons le duc de La Jabotière, ambassadeur
du roi très-chrétien, et qui est devenu depuis ministre de ce
monarque. Le noble duc n'eut pas plus tôt fait la connaissance de
Becky, qu'elle devint la commensale ordinaire de l'ambassade
française, où il n'y eut plus de bonnes parties sans l'aimable et
ravissante mistress Rawdon Crawley.

M. de Truffigny, de Périgord, et M. Champignac, tous deux attachés à
l'ambassade française, s'enflammèrent à première vue pour la
séduisante épouse du colonel; et à leur retour en France, suivant
l'usage de leur nation, comme ont fait tous les Français qui les
avaient précédés en Angleterre, et comme le feront tous ceux qui les
suivront, ils racontaient qu'ils y avaient laissé une foule de
malheureuses, parmi lesquelles la charmante Mme Rawdon, avec laquelle
ils étaient au mieux.

Mais nous avons des motifs pour ne pas croire aveuglément à cette
assertion. Champignac aimait avec passion l'écarté, et faisait, dans
le cours de la soirée, une série de parties avec le colonel, tandis
que Becky, dans la pièce voisine, chantait des romances à lord Steyne.
Quant à Truffigny, il n'osait se montrer à l'hôtel des Étrangers, par
suite des affaires d'argent qu'il avait avec le maître de l'endroit.
Et puis, quelle raison Becky aurait-elle eue d'abaisser ses regards
sur l'un ou l'autre de ces deux jeunes gens, et de leur accorder des
faveurs spéciales. Elle les laissait faire ses commissions, acheter
ses gants et ses bouquets, lui offrir des loges à l'Opéra, et
multiplier autour d'elle les soins et les attentions: c'était fort
bien, mais elle ne s'en amusait pas moins à leurs dépens lorsqu'ils
s'avisaient de lui parler anglais devant lord Steyne. Alors elle se
moquait d'eux à leur barbe, en les complimentant avec le plus grand
sang-froid sur leurs progrès dans la langue anglaise, ce qui ne
manquait jamais de faire sourire son noble protecteur. Truffigny fit
cadeau d'un châle à Briggs pour gagner à sa cause la confidente de
Becky, et la chargea d'une lettre, que la trop naïve demoiselle remit
à sa maîtresse en présence d'une nombreuse assistance. Becky fit
circuler le poulet dans toutes les mains, et le contenu amusa beaucoup
ceux qui en prirent connaissance. Tout le monde le vit, à l'exception
de Rawdon, qu'il était inutile de mettre au courant de tout ce qui se
passait dans la petite maison de May-Fair.

Avant peu Becky vit accourir chez elle non-seulement _ce qu'il y avait
de plus comme il faut_, pour nous servir d'une expression usitée parmi
les étrangers en tournée à Londres, mais encore ce que l'Angleterre
possédait de plus huppé; et par ce mot nous n'avons point en vue des
gens plus ou moins vertueux, plus ou moins spirituels, plus ou moins
bêtes, plus ou moins riches, plus ou moins nobles, mais tous ceux que
l'on peut comprendre dans cette expression _comme il faut_, et sur le
compte desquels ce seul mot dit tout.

Lady Fitz-Willis, lady Slowbore et autres personnes du même calibre
avaient fait chez lord Steyne les avances les plus bienveillantes à
mistress Crawley. Le soir même tout Londres le savait, et ceux qui
autrefois criaient haro sur cette honnête personne restaient désormais
bouche close. Wenham, légiste et bel esprit, âme damnée de lord
Steyne, allait partout redisant les louanges de Rebecca. L'impulsion
une fois donnée, les plus hésitants finirent par aller au-devant
d'elle, et dès lors sa position se trouvait prise parmi _les gens
comme il faut_. Mais, mes chers lecteurs, ne vous pressez pas trop
d'envier le sort de Rebecca: la gloire de ce monde, comme on dit, est
bien passagère. L'expérience a démontré depuis longtemps que les plus
heureux sont toujours les plus éloignés du soleil; Becky, qui avait
pénétré dans les boudoirs de la mode; Becky, qui s'était trouvée face
à face avec le grand George IV, Becky avouait par la suite que tout
ici-bas n'est que fumée et vanité.

Nous passerons rapidement sur cette partie de son histoire; car il
nous serait aussi impossible de la raconter qu'à un profane de
dévoiler les rites de la franc-maçonnerie, et de crainte de faire du
grand monde un portrait peu ressemblant, nous aimons mieux n'en rien
dire du tout et garder nos opinions pour nous.

Becky, par la suite, a souvent entretenu ses amis de cette époque de
sa vie de ce temps où elle fréquentait à Londres les salons de la mode
et de l'aristocratie. Elle s'enivra d'abord des fumées de l'orgueil,
des applaudissements du triomphe, mais elle se lassa bien vite de
cette monotonie du succès. Ce fut d'abord pour elle une occupation des
plus attrayantes que la préparation de ces jolies toilettes, de ces
parures séduisantes. Ce n'était du reste que par un sublime effort
d'intelligence qu'elle pouvait établir l'équilibre entre ses faibles
ressources et les impérieuses nécessités de la coquetterie; qu'elle
pouvait se procurer les toilettes indispensables pour se montrer à ces
grands dîners, à ces réunions élégantes, pour se mêler à cette société
d'élite avec laquelle elle se retrouvait tous les jours. Il s'agissait
de marcher de pair à égal avec ces jeunes gens à la cravate
irréprochable, aux bottes vernies, aux gants jaunes, avec ces hommes à
la belle prestance, aux boutons dorés, à l'air noble, aux manières
tout à la fois polies et hautaines; avec ces jeunes filles blondes,
roses et timides; avec ces respectables matrones à la taille élevée et
majestueuse, belles encore malgré les années et toutes ruisselantes de
diamants. Les anciennes amies de Becky la voyaient d'un oeil d'envie
et de haine, tandis que la pauvre femme s'avouait déjà tout bas à
elle-même qu'elle en avait bien assez.

«Je donnerais bien maintenant quelque chose pour être délivrée de tout
ce monde, se disait-elle quand elle se trouvait seule. J'aimerais
mieux, je crois, en vérité, être la femme d'un ministre et faire
l'école gratuite du dimanche, ou même être une simple cantinière
voyageant au milieu des bagages du régiment, que de parader ainsi dans
ces salons. Il serait infiniment plus gai d'avoir une jupe courte et
un maillot et de danser sur des tréteaux à la foire.

--Et je suis sûr qu'il y aurait foule pour vous voir,» lui disait lord
Steyne en riant.

Car Becky avait coutume de confier au noble lord, avec sa franchise
ordinaire, les ennuis et les dégoûts de sa nouvelle situation, et pour
sa part il y trouvait un sujet de divertissement.

«Rawdon, continuait Becky, en s'abandonnant à sa veine méditative,
Rawdon remplirait parfaitement le rôle d'écuyer ou de maître de
cérémonie; vous m'entendez, je veux dire celui qui est au milieu du
manége, en grandes bottes, avec un habit boutonné, et qui fait claquer
le fouet. Ce rôle irait très-bien à sa lourdeur, à son ampleur, à ses
allures militaires. Je me souviens encore d'une fois où mon père
m'avait, dans ma jeunesse, conduite à la foire de Brookgreen; au
retour, je me fabriquai une paire d'échasses et me mis à danser dans
l'atelier, aux grands applaudissements de tous les élèves.

--J'aurais bien voulu voir cela, lui dit lord Steyne.

--Et moi, je ne demanderais pas mieux que de recommencer, répondit
Becky, c'est pour le coup que lady Blinkey ouvrirait des yeux tout
grands et que lady Grizzel la prude nous ferait voir toutes ses
rangées de dents! Mais, silence, voici Pasta qui chante.»

Becky s'était fait la loi de se montrer toujours pleine d'attention
pour les artistes que l'on appelait dans ces soirées aristocratiques;
elle allait les chercher jusque dans le coin où ils se retiraient en
silence, leur serrait la main, leur faisait fête en présence de tout
le monde. N'était-elle pas une artiste, elle aussi, comme elle disait
avec tant de vérité. Enfin, grâce à sa franchise et à ses airs de
camaraderie avec eux, elle finissait toujours par en arriver à ses
fins, et ils n'avaient jamais mal à la gorge quand il s'agissait de
chanter chez elle, ou de lui donner des leçons gratis.

Vous avez beau en paraître surpris, la petite maison de Curzon-Street
avait ses soirées musicales. À de certains jours de la semaine une
longue file de voitures avec leurs lanternes éblouissantes encombrait
la rue, au grand désespoir du no 100, dont le sommeil était
incessamment troublé par le tapage des roues et le bruit du marteau.
De gigantesques laquais accompagnaient ces voitures, et l'antichambre
de Becky suffisait à peine pour les contenir, la plupart étaient
obligés d'aller prendre domicile dans les cabarets voisins, d'où les
appelaient ensuite de petits gamins lorsque leurs maîtres les
demandaient pour partir. Les plus grands élégants de Londres se
marchaient sur les pieds en gravissant l'étroit escalier de Becky,
tout en souriant en eux-mêmes de l'idée qu'ils avaient de venir
s'égarer jusque-là. Plusieurs dames du grand ton, d'une vertu à toute
épreuve et d'une sévérité sans égale, venaient se faire voir dans ce
petit salon et entendre les artistes qui, donnant à leur voix le
développement ordinaire, chantaient à faire crouler la maison. Le
lendemain on lisait dans le _Morning-Post_, à l'article des _Causeries
des salons_, le passage suivant:

«Le colonel Crawley et sa femme ont reçu hier à dîner une société
d'élite. On y remarquait Leurs Excellences le prince et la princesse
Peterwaradin; Sa Hautesse Papouchi-Pacha, ambassadeur turc, accompagné
de Kibob-Bey, drogman de l'ambassade. La marquise de Steyne, le comte
de Southdown, M. Pitt et Lady Jane Crawley, M. Wagg, etc.... Après
dîner il y a eu grande soirée, à laquelle ont assisté la duchesse
douairière de Stilton, le duc de La Gruyère, la marquise de Chester,
le comte de Brie, le comte Alexandre de Strachino, etc., etc., etc.»
Nous laissons à l'imagination du lecteur le soin de compléter comme il
lui plaira celle liste aristocratique.

Dans ses rapports avec les gens de haute volée, notre petite
enchanteresse montrait une franchise et une humilité adroite qui ne
tardait pas à lui concilier les personnes qui avaient d'abord conçu
pour elle la plus vive prévention. Une fois dans un des premiers
hôtels de Londres, où elle mettait peut-être trop d'affectation à
parler français avec un ténor de cette nation, lady Grizzel Macbeth
jeta sur les deux causeurs un regard dédaigneux et sarcastique.

«Vous parlez le français dans la perfection, lui dit d'un air pincé
lady Grizzel, qui se piquait de parler fort bien cette langue, mais
qui ne pouvait se défaire d'un accent écossais des plus désagréables.

--Pourrais-je ne pas le savoir, dit Becky d'un ton modeste et en
baissant les yeux vers la terre; je l'ai appris en pension, et de plus
ma mère était Française.»

Lady Grizzel fut attendrie par l'humilité de cette petite femme. Tout
en déplorant les fatales tendances d'un siècle égalitaire qui laissait
arriver des personnes de toute condition dans les rangs supérieurs de
la société, elle reconnaissait du moins que mistress Rawdon avait le
tact nécessaire pour se conduire et ne pas sortir de la place que sa
naissance lui avait assignée. Cette noble dame avait du reste une
excellente nature, faisait de larges aumônes aux malheureux, mais dans
son esprit borné et mesquin, elle s'était persuadée, mon cher lecteur,
qu'elle était d'une pâte bien préférable à vous et moi.

Lady Steyne, elle-même depuis la scène du piano, avait aussi subi
l'ascendant de Becky, et peut-être au fond n'éprouvait-elle pas pour
elle une trop vive répugnance. Les jeunes dames de la maison de Gaunt
avaient aussi fini par se radoucir; deux ou trois fois, mais
inutilement, elles avaient cherché à susciter des affaires à Becky.
Quand Becky se voyait attaquée, elle prenait un air ingénu et candide
à la faveur duquel elle ripostait par les plus cruelles méchancetés,
qui laissaient tout étourdis ceux qui d'abord avaient pensé l'humilier
et la réduire au silence.

M. Wagg, le bel esprit, le boute-en-train de la maison, l'écuyer
tranchant de milord Steyne, reçut des dames de la maison la mission
délicate de faire contre Becky une charge à fond de train. Ce vaillant
champion de la petite coterie féminine, jetait à ses protectrices un
regard souriant et vainqueur, et il clignait de l'oeil comme pour leur
dire: Attention! nous allons bien nous amuser. En effet, il ouvrit le
feu contre Becky qui mangeait tranquillement sa soupe. La petite femme
prise à l'improviste, mais toujours équipée pour le combat, se mit en
garde sur-le-champ, et riposta avec une vigueur qui fit rougir de
honte M. Wagg; puis elle se remit à manger son potage avec un calme et
un sourire placide.

Le protecteur de M. Wagg, lord Steyne, qui le recevait à sa table et
lui prêtait de temps à autre un peu d'argent, lança au pauvre diable
un regard à le faire rentrer sous terre, et qui manqua presque de lui
tirer des larmes. En vain, pendant tout le reste du dîner, il tourna
vers milord des regards piteux et suppliants, celui-ci ne lui adressa
plus la parole de tout le repas, tandis que les dames, se détournant
de lui, avaient l'air de le désavouer. Becky, par commisération, fit
tout ce qu'elle put pour lui offrir les moyens de se mêler à la
conversation générale. Et ensuite il passa de la sorte six semaines
sans être invité à dîner, et Fiche, l'homme de confiance de milord,
auprès duquel M. Wagg se montrait fort empressé, lui annonça que
celui-ci était bien résolu dans le cas où pareil fait se
renouvellerait, à remettre certains billets entre les mains de ses
hommes d'affaires et à en faire poursuivre l'exécution immédiatement.
Wagg pleurnicha auprès de M. Fiche, réclama son intercession auprès de
son maître et composa, en l'honneur de mistress Rebecca Crawley, un
magnifique poëme qui parut dans la revue intitulée: _le Bilboquet des
beaux esprits_, dont il était le rédacteur en chef. Enfin, dans tous
les lieux où il rencontrait son héroïne, il s'efforçait par mille
attentions diverses, de regagner ses bonnes grâces. Au club, il
flattait et cajolait Rawdon, et enfin il obtint de nouveau
l'autorisation de revenir à Gaunt-House. Becky lui fit bon visage, et
n'eut point l'air de lui garder rancune du passé.

Le grand visir de Sa Seigneurie, son confident intime, M. Wenham, qui
avait un siége au parlement et une place à la table de milord, se
montra beaucoup plus prudent et beaucoup plus avisé que M. Wagg à
l'égard de la nouvelle favorite, malgré son antipathie innée pour tous
les parvenus. M. Wenham était un tory forcené, un aristocrate de
vieille roche, bien qu'il eût pour père un petit marchand du nord de
l'Angleterre. M. Wenham l'accabla de prévenances et de politesses, et
lui témoigna une déférence excessive qui causait à Becky un bien plus
grand embarras que des attaques franches et ouvertes.

On se demandait aussi dans la société élégante d'où venaient aux
Crawley tout cet argent qu'ils dépensaient en toilettes et en fêtes;
ce mystère provoquait de temps à autre de petits chuchotements et
devenait un texte de mauvais propos pour plus d'un commentateur
satirique. Les uns affirmaient que sir Pitt avait abandonné à son
frère une portion de revenu considérable, il fallait avouer en ce cas
que Rebecca avait pris sur le baronnet un grand ascendant ou que ce
dernier avait bien changé avec les années. De mauvaises langues
cherchaient à faire croire que Rebecca était dans l'habitude de lever
des contributions forcées sur les amis de son mari; qu'elle se
présentait chez celui-ci les larmes aux yeux et lui racontait qu'on
venait de saisir ses meubles, ou bien qu'elle se jetait aux genoux
d'un autre, lui déclarant qu'elle et son mari n'avaient plus à opter
qu'entre la prison ou la mort s'ils ne trouvaient pas sur-le-champ de
quoi payer leurs billets échus. Le bruit courait qu'elle avait fait de
nombreuses dupes avec ce genre de comédie; sans vouloir en dresser ici
la liste, nous pouvons dire que si elle avait tout l'argent qu'on
l'accusait d'avoir emprunté, extorqué ou dérobé, elle aurait disposé
d'un capital suffisant pour mener une vie honnête et pour.... mais
n'anticipons pas sur la suite de cette histoire.

Ce que nous pouvons affirmer, c'est que la pauvre Becky, sur laquelle
on faisait courir de si vilains bruits, se conduisait, après tout, en
bonne ménagère, et qu'à force d'intelligence, elle parvenait à n'avoir
à sa charge, les jours de réception, que l'éclairage de son
appartement. Les bois de Stillbrook et les serres de Crawley-la-Reine
lui fournissaient tout le gibier et tous les fruits dont elle avait
besoin. Les caves de lord Steyne étaient à sa disposition, et les
cuisiniers du noble lord venaient les jours de gala, s'installer dans
sa petite cuisine, où arrivait à profusion, d'après l'ordre de leur
maître, tout ce qui pouvait flatter le palais le plus délicat. Y
avait-il donc là matière à répandre ces mauvais bruits sur le compte
de la pauvre Becky?

Si l'on voulait bannir du monde tous ceux qui font des dettes ou qui
ne les payent pas; si on voulait entrer dans les détails de la vie
intime de chacun, faire le compte de son voisin et lui tourner le dos
parce qu'on n'approuve pas l'emploi qu'il fait de ses revenus, la
Foire aux Vanités deviendrait bientôt une affreuse solitude, un séjour
inhabitable! Tous les hommes seraient en guerre perpétuelle, et les
bienfaits de la civilisation seraient bien vite mis à néant!

Non, non, ce n'est point ainsi qu'il faut vivre; il faut montrer les
uns pour les autres beaucoup de charité et de tolérance, c'est le
seul moyen de rendre la vie supportable. Dites du mal de votre voisin
tant qu'il vous plaira, traitez-le de fripon et de coquin; mais ne
l'envoyez pas à la potence pour cela, et, au contraire, tendez-lui la
main si vous le rencontrez dans la rue. Il a un bon cuisinier, cela
suffit. N'en voilà-t-il pas assez pour oublier tous ses torts? C'est à
ces seules conditions que le commerce peut prospérer, la civilisation
fleurir, la paix se consolider, les tailleurs inventer de nouvelles
coupes et de nouvelles broderies, et le propriétaire du clos Laffite
trouver un honnête bénéfice sur la vente de ses vins.

À cette époque, les charades en action, genre d'amusement emprunté à
la France, faisait fortune en Angleterre; c'était le grand plaisir du
moment. Elles fournissaient à bien des femmes l'occasion de produire
leur beauté, et à un nombre beaucoup plus restreint de se signaler par
leur esprit. Lord Steyne, à l'instigation de Becky qui se
reconnaissait peut-être en possession des qualités que nous venons
d'indiquer, lord Steyne disons-nous, résolut de donner à son hôtel une
fête où ces miniatures dramatiques devaient avoir les honneurs de la
soirée.

Nous demanderons au lecteur la permission de l'introduire dans cette
brillante réunion, et ce ne sera point sans une certaine tristesse,
car nous craignons bien, hélas! que ce ne soit pour la dernière fois.

Une des extrémités de la magnifique galerie de tableaux de Gaunt-House
avait été disposée en amphithéâtre. Elle avait, du reste, déjà servi à
cet usage au temps du roi George III, et l'on pouvait voir encore un
portrait du marquis de Gaunt, en perruque poudrée et en rubans roses,
vêtu d'une tunique romaine, remplissant le rôle de Caton dans la
tragédie du même nom par M. Addison, représentée devant LL. AA. RR. le
prince de Galles, l'évêque d'Osnabruch et le prince William-Henry,
tous trois enfants, comme les acteurs. Deux ou trois vieilles
décorations furent descendues du grenier et remises à neuf pour la
circonstance présente.

Le jeune Bedwin Sands, qui revenait d'un voyage en Orient, fut chargé
du soin d'organiser la représentation. Savez-vous bien qu'il ne faut
pas badiner avec un homme qui a voyagé en Orient, qui a publié un
in-quarto et passé plusieurs semaines sous une tente, dans le désert.
L'in-quarto contenait plusieurs gravures représentant Sands en
costumes orientaux; l'auteur avait ramené des pays de l'aurore un
nègre aussi effrayant par sa mine que celui de Brian de Bois-Guilbert.
Lui, son nègre et ses costumes reçurent à Gaunt-House un excellent
accueil, comme une très-bonne acquisition dans la circonstance
actuelle.

Voici d'abord la première charade: Un officier turc (on suppose que
les janissaires existent encore, et que le turban, cette ancienne et
majestueuse coiffure des vrais croyants n'a point été remplacée par un
bonnet sans caractère), un officier turc est couché sur un divan, où
il fume une narguilé. (Par égard pour les dames, on s'est contenté de
mettre dans le fourreau une pastille du sérail.) Le seigneur turc
bâille à se démonter la mâchoire, et donne mille autres signes non
équivoques d'ennui et de paresse. Il frappe des mains, et aussitôt
apparaît Mesrour, le chef des eunuques, les bras nus, des anneaux aux
oreilles, un yatagan à la ceinture, enfin tout l'attirail oriental
dans ce qu'il y a de plus magnifique et de plus terrible. Il s'incline
avec respect et en silence devant son seigneur et maître.

Un frémissement d'effroi et de plaisir s'étend sur toute l'assemblée.
Les dames se parlent bas à l'oreille. Cet esclave noir était un cadeau
fait à Bedwin Sands par un pacha d'Égypte, en échange de trois
douzaines de bouteilles de marasquin. Il avait eu autrefois à coudre
maintes odalisques dans des sacs de cuir, pour les précipiter dans le
Nil.

«Qu'on fasse entrer le marchand d'esclaves,» dit le voluptueux enfant
de Mahomet.

Mesrour introduit le marchand d'esclaves. Le marchand conduit une
femme voilée; il lève le voile. Un murmure approbateur circule dans la
salle: sous un brillant costume oriental, on a reconnu la charmante
mistress Winkworth à la longue chevelure, aux yeux fendus en amande.
Ses boucles d'ébène sont entremêlées de diamants et de pierreries;
elle porte pour bracelets et pour colliers des piastres attachées
l'une à l'autre. Le musulman exprime par un affreux sourire qu'il est
satisfait de la beauté de l'esclave. Celle-ci alors se jette à ses
genoux, le supplie de la rendre aux montagnes qui l'ont vue naître, où
l'attend son fiancé, où il pleure sans doute sa Zuleika. Vaines
prières qui n'ont aucun empire sur le coeur endurci d'Hassan; il rit
en pensant au désespoir du fiancé. Zuleika se couvre la face de ses
deux mains et s'affaisse sur elle-même avec toute l'éloquence du
désespoir; tout semble perdu pour elle, lorsque soudain apparaît
Kislar-Aga.

Kislar-Aga apporte une lettre du sultan. Hassan reçoit de la main de
l'envoyé le firman redoutable et le porte à son front. Une pâleur
mortelle monte à sa figure tandis qu'une joie féroce éclate sur celle
du nègre, qui, pour ce second rôle, a revêtu un autre costume.

«Pitié! pitié!» s'écrie le pacha.

Mais Kislar-Aga, en faisant une affreuse grimace, lui présente le
cordon de soie. La toile tombe au moment où Hassan a déjà autour du
cou le terrible cordon.

Hassan dans la coulisse crie alors aux assistants.

«Première partie en deux syllabes.»

Mistress Rawdon Crawley, qui va jouer dans la charade, s'approche de
mistress Winkworth et lui fait compliment du goût exquis et de la
beauté de son costume.

Bientôt commence la seconde partie. La scène est toujours en Orient.
(Hassan a quitté son costume du Levant pour l'habit d'Europe. Il est
dans la salle auprès de Zuleika dans une attitude qui témoigne de la
bonne intelligence qui règne entre eux, et quant à Kislar-Aga, il
s'est transformé en un esclave noir des plus pacifiques.) Nous voici
maintenant dans le désert, le soleil se lève et les Turcs se tournent
du côté de l'Orient et impriment leur front sur le sable. Comme on n'a
pu se procurer de dromadaire, l'orchestre tourne victorieusement la
difficulté en jouant l'ouverture de la _Caravane_. Sur la scène est
une énorme tête égyptienne; à la grande surprise des voyageurs, elle
fait entendre une certaine harmonie; elle chante des chansons comiques
de la composition de M. Wagg. Les voyageurs orientaux disparaissent en
formant une sarabande.

«Seconde et dernière partie, deux syllabes,» cria la tête égyptienne.

Enfin la toile se lève de nouveau et le dernier acte commence. Cette
fois le théâtre représente une tente grecque. Sur un lit est étendu un
vaillant guerrier. Au-dessus de sa tête sont accrochés son casque et
son bouclier: ils peuvent se reposer maintenant: Ilion est détruit,
Iphigénie immolée, Cassandre prisonnière dans le palais. Le pasteur
des peuples, représenté par le colonel Crawley, qui n'a jamais su de
sa vie ce que c'était que la prise d'Ilion et la captivité de
Cassandre, ronfle sur son lit à Argos. Une lampe suspendue au plafond
projette sur le guerrier assoupi ses clartés vacillantes; l'épée et le
bouclier renvoient aussi une lueur lugubre; l'orchestre joue le
terrible morceau de l'opéra de _Don Juan_ au moment de l'entrée du
commandeur.

Égisthe, la figure pâle et bouleversée, arrive sur la pointe des
pieds. Quelle est cette sinistre apparition qui suit ses mouvements à
travers les ténèbres et semble le tenir sous sa funeste influence?
Égisthe lève le bras pour frapper la noble victime qui présente à ses
coups homicides sa poitrine à découvert; il va frapper, mais non, sa
main n'ose s'abaisser sur le roi des rois, sur le vainqueur d'Ilion.
Clytemnestre alors se glisse dans la chambre comme un fantôme, ses
bras sont d'une blancheur éblouissante, ses longs cheveux flottent en
désordre sur ses épaules, sa figure est couverte d'une pâleur
mortelle, ses yeux jettent un éclat sinistre et terrible qui fait
tressaillir tous ceux qui la regardent.

Un frisson glacial a parcouru tous les assistants.

«Mon Dieu! dit-on tout bas, c'est mistress Rawdon Crawley.»

Avec un geste de mépris sublime, elle arrache le poignard aux mains
d'Égisthe, s'avance vers le lit, et aux reflets de la lampe on voit le
poignard levé sur la tête du guerrier qui sommeille; la lampe s'éteint
alors, un gémissement inarticulé se fait entendre, un silence de mort
règne sur la scène.

L'obscurité mêlée à la terreur de cette scène a vivement impressionné
le public. Rebecca a joué son rôle avec une vérité si effrayante que
les spectateurs restent comme frappés de stupeur à leur place jusqu'au
moment où les lampes se rallument au milieu des applaudissements
partis de tous les points de la salle.

«Brava! brava! crie le vieux Steyne d'une voix stridente qui domine
toutes les autres. Morbleu! murmurait-il entre ses dents, elle aurait
bien été capable de jouer le rôle au sérieux.»

Les spectateurs redemandent tous les acteurs; les cris de: _l'auteur!
Clytemnestre!_ se font entendre par-dessus les autres. Agamemnon,
n'osant s'aventurer sur la scène avec la tunique classique, reste dans
les coulisses avec Égisthe et les autres acteurs de ce petit drame. M.
Bedwin Sands s'avance alors conduisant par la main Zuleika et
Clytemnestre. Un grand personnage veut à toute force être présenté à
la charmante Clytemnestre.

«Et maintenant, qu'elle lui a planté le poignard dans le coeur, il lui
faut un autre mari? observe avec beaucoup d'à-propos Son Altesse
Royale.

--Mistress Rawdon Crawley à été saisissante dans son rôle,» ajoute
lord Steyne.

Becky le regarde en riant avec un air joyeux et moqueur qu'elle
accompagne de ses plus gracieuses révérences. Les domestiques arrivent
avec des plateaux couverts de rafraîchissements, et les acteurs
disparaissent de nouveau pour se préparer à une seconde charade.

Les trois syllabes de celle-ci sont jouées de la manière suivante:

Pour la première syllabe on voit le colonel Crawley, chevalier du
Bain, qui sort de l'écurie avec un chapeau à grands bords, un bâton,
un long manteau et une lanterne. Il traverse la scène en criant
l'heure qu'il est. Dans une chambre on aperçoit deux vieilles têtes
qui jouent leur cent de piquet, et il est à croire que ces deux
bonshommes ne s'amusent pas beaucoup, car ils bâillent sans
interruption. Un petit groom leur passe leur robe de chambre, et une
bonne pour tout faire, représentée par l'honorable lord Southdown,
apporte deux chandeliers et une bassinoire. Quand la bonne s'est
acquittée de ses fonctions et qu'elle est repartie, les deux vieux
mettent alors leur bonnet de nuit, le groom vient fermer les volets,
on entend grincer le pêne dans la serrure. Toutes les lumières
s'éteignent, et la musique joue: _Dormez, dormez, chers amours._

«Première syllabe[2]!» crie une voix dans la coulisse.

                   [Note 2: Le mot de la charade est: Nightingale
                   (rossignol), qui se décompose ainsi: _Night_, nuit;
                   _inn_, auberge; _gale_, coup de vent.]

Seconde syllabe: Les lampes se rallument comme par enchantement, la
musique joue l'air connu de _Jean de Paris_: _Ah! quel plaisir d'être en
voyage!_ La décoration n'a pas changé, si ce n'est que sur la façade
de la maison on aperçoit un écusson aux armes des Steyne; les
sonnettes font un bruit infernal; au rez-de-chaussée on voit un homme
qui présente à un autre une longue pancarte de papier; celui-ci tape
du pied, montre le poing et manifeste par des gestes non équivoques
qu'il trouve l'addition trop forte. «Garçon, ma voiture!» crie un
autre sur le seuil de la porte; et en même temps il caresse le menton
de la fille d'auberge, représentée par l'honorable lord Southdown, et
cette fille semble ne pouvoir pas plus se consoler de son départ, que
jadis Calypso ne se consolait du départ d'Ulysse. Clic clac! clic
clac! on entend le galop des chevaux et le fouet des postillons.
Hôtelier, fille d'auberge et garçons, tous se précipitent à la porte;
mais au moment où l'étranger de distinction va faire son entrée dans
la maison, la toile baisse, et une voix invisible crie aux assistants:

«Seconde syllabe!»

Pendant que tout se dispose pour la représentation de la troisième
syllabe, l'orchestre exécute une symphonie nautique: _Sur les dunes_,
_Mon beau navire_, _Quand les flots courroucés_. La nature de la
musique annonce qu'on va être témoin d'un épisode maritime. Au moment
où le rideau se lève, on entend le tintement d'une cloche: «Mettez le
cap à la côte», crie une voix; les passagers se montrent d'un air fort
soucieux les nuages, qui sont représentés par un rideau noir; tous les
marins branlent la tête, comme pour témoigner de leur inquiétude. Lady
Langouste, représentée par l'honorable lord Southdown, avec son
épagneul sous un bras, son sac de nuit sous l'autre et son mari assis
près d'elle, s'efforce de se retenir à un cordage. Plus de doute, on
est sur un vaisseau.

Le capitaine, sous les traits duquel on reconnaît le colonel Crawley,
chevalier du Bain, porte un chapeau à cornes et un télescope. Il
retient avec la main son chapeau sur la tête, et ses vêtements
s'agitent autour de lui comme s'ils étaient soulevés par le vent. Au
moment où il laisse son chapeau afin de regarder au large avec le
télescope, le chapeau est emporté par le vent, aux grands
applaudissements de toute la salle. La bise est forte, à ce qu'il
paraît. La musique l'exprime par des sifflements et des roulements de
plus en plus menaçants; les matelots ne passent sur le pont qu'en
trébuchant, pour indiquer la violence du roulis. Le surveillant du
navire traverse la scène en portant six baquets; il se hâte d'en
placer un à la portée de lady Langouste; lady Langouste pince son
chien, qui se met à hurler d'une façon vraiment lamentable; elle tire
de sa poche son mouchoir pour le porter à sa bouche et s'élance du
côté de sa cabine; la musique fait entendre des accords de plus en
plus précipités qui expriment la violence de l'ouragan. Ainsi
s'achève la troisième syllabe.

Il existait alors un ballet nommé le _Rossignol_, dans lequel Montessu
et Noblet s'étaient fait une réputation, et que M. Wagg avait
transporté sur la scène anglaise en le métamorphosant en opéra, et en
adaptant aux airs du ballet des vers de sa façon, comme il savait les
faire. Ce ballet fut exécuté avec les costumes français à l'ancienne
mode; le petit lord Southdown arriva sur la scène avec l'accoutrement
d'une vieille femme et s'appuyant sur la canne de rigueur.

Une fraîche et pure mélodie sortait d'une cabane de carton entourée de
roses et de treillage.

«Philomèle, Philomèle,» s'écrie la vieille, et Philomèle apparaît
aussitôt.

Tonnerre d'applaudissements! Philomèle n'est autre que mistress
Rawdon, qui, les cheveux poudrés et des mouches sur la figure, a l'air
de la plus ravissante petite marquise que l'on puisse imaginer.

Philomèle arrive toute rayonnante de joie, et fredonne un air des plus
vifs avec cette innocence qui caractérise les vierges de théâtre;
Philomèle fait une révérence.

«Pourquoi, mon enfant, lui dit sa mère, êtes-vous donc toujours à rire
et à chanter?»

Aussitôt elle répond par de nouveaux accords:

  LA ROSE SUR LE BALCON.

      Sur le balcon voyez ma rose,
      Ma jeune rose qui rougit:
      Sous les pleurs dont le ciel l'arrose
      En s'éveillant elle sourit.
      Les vents d'hiver l'ont effeuillée;
      Mais le printemps qu'elle invoquait
      Rend à sa tige dépouillée
      Sa rouge fleur, son vert bouquet.
  D'où vient à son calice une si fraîche haleine?
  D'où vient à son beau front cette pourpre soudaine?
  C'est que le gai soleil brille de feux nouveaux,
  C'est qu'on entend dans l'air la chanson des oiseaux.

      Le rossignol, qui du bocage
      Charme l'écho mélodieux,
      Avait cessé son doux ramage,
      Et dans les bois silencieux
      Naguère on n'entendait sous l'ombre
      Que la bise aux sifflets aigus,
      Qui va battant d'une aile sombre
      Le tronc plaintif des arbres nus.
  D'où vient, me dites-vous, que l'oiseau du bocage
  Aux échos attentifs a rendu son ramage?»
  C'est que le gai soleil brille de feux nouveaux;
  C'est que les arbres nus poussent de verts rameaux.

      Dans ce concert de la nature,
      Tout suit son penchant et ses lois;
      L'arbre reprend sa chevelure,
      La fleur son teint, l'oiseau sa voix;
      Et moi, quand partout la jeunesse
      Revêt ses riantes couleurs,
      Quand de ses feux le ciel caresse
      L'oiseau, la verdure et les fleurs,
  De ses plus gais rayons le soleil me pénètre;
  Un bonheur inconnu s'éveille dans mon être;
  Je sens s'ouvrir mon âme à des transports nouveaux,
  Et je mêle ma voix à l'hymne des oiseaux.

Pendant les repos entre chaque couplet de cette petite romance, la
vieille femme à laquelle s'adresse la petite chanteuse, et dont les
épais favoris sont encadrés dans un bonnet de femme, semble
très-désireuse de manifester sa tendresse maternelle à l'ingénue
créature qui remplit le rôle de la jeune fille. À chaque baiser qu'il
parvient à lui prendre, les joyeux éclats de rire de l'assemblée
l'encouragent à une nouvelle tentative, et tandis que l'orchestre
exécute une symphonie qui prétend imiter le ramage de plusieurs
oiseaux, un cri général s'élève de toute la salle; on demande _bis_ de
toutes parts. Les applaudissements redoublés et une pluie de bouquets
témoignent assez du succès remporté ce soir-là par le _rossignol_
(NIGHTINGALE). La voix de lady Steyne domine tous les bravos. Becky,
le rossignol, ramasse toutes les fleurs qu'on lui a jetées et fait aux
spectateurs un gracieux salut, digne de l'actrice la plus renommée.

Lord Steyne était au paroxysme de l'admiration, l'enthousiasme de ses
hôtes égalait, du reste, le sien. On ne songeait guère maintenant à la
séduisante houri aux yeux noirs, dont l'apparition dans la première
charade avait été accueillie avec un si vif plaisir! Elle était deux
fois plus belle que Becky, et cependant cette dernière l'avait
complétement éclipsée. De toutes parts on se confondait en éloges sur
mistress Rawdon; on la comparait aux actrices les plus en renom et
l'on s'accordait à dire avec quelque raison que si elle avait embrassé
la carrière théâtrale elle serait arrivée certainement au premier
rang. Son triomphe fut complet, et les derniers accents de cette voix
émue et vibrante s'éteignirent au milieu d'une tempête de bravos et de
trépignements.

Aux plaisirs de la scène succéda le bal, et chacun à l'envi se disputa
l'honneur de danser avec Rebecca; elle était ce soir-là le point de
mire de tous les hommages. Le prince royal jura sur son honneur qu'il
la tenait pour une petite merveille et rechercha de toutes manières
son entretien. L'âme de Becky débordait d'orgueil; elle voyait déjà se
presser devant elle la fortune, les distinctions, la renommée. Elle
pouvait désormais disposer de lord Steyne comme d'un esclave, il ne
quittait plus ses pas, daignait à peine adresser la parole à ses
autres invités et réservait pour elle seule tous ses compliments,
toutes ses attentions. Elle conserva au bal son costume de marquise et
dansa le menuet avec M. de Truffigny, secrétaire de M. le duc de La
Jabotière. Si M. le duc s'abstint de danser avec elle, ce ne fut que
par un sentiment de sa dignité personnelle et par égard pour son
caractère diplomatique; toutefois, il déclara à qui voulait
l'entendre, qu'une femme qui savait parler et danser comme mistress
Rawdon, aurait pu se présenter comme ambassadrice dans toutes les
cours de l'Europe.

Appuyée sur le bras de M. Klingenspohr, cousin du prince Peterwaradin
et attaché à son ambassade, elle s'élança au milieu du tourbillon de
la valse. Le prince, tout hors de lui et ne poussant point le respect
de l'étiquette aussi loin que le diplomate français, le prince voulut
aussi faire un tour de valse avec cette charmante créature; le voilà
donc avec Becky, pirouettant dans la salle de bal, tandis que les
glands de ses bottes à revers et les diamants suspendus à sa veste de
hussard voltigent autour de lui, jusqu'au moment où Son Excellence,
tout hors d'haleine, se voit forcée de demander grâce. Papouchi-Pacha
lui-même n'eût pas mieux demandé que de danser avec Becky, si la valse
eût été un peu plus connue des enfants de Mahomet. De toutes parts, on
faisait cercle pour la voir danser, et Taglioni n'aurait pas obtenu
des applaudissements plus frénétiques. L'enivrement était général.
Rebecca le partageait bien, soyez-en sûr. Elle écrasait ses rivales de
ses airs hautains et triomphateurs. Quant aux beaux yeux de la pauvre
Zuleika, ils ne pouvaient lui servir qu'à une seule chose, à pleurer
sa défaite et à la pleurer dans la solitude et l'abandon.

Le véritable, le grand triomphe de Becky fut au souper, où sa place
était marquée à la table du prince royal, si enthousiaste d'elle, et
au milieu des plus éminents personnages de cette réunion. Le service
s'y faisait dans de la vaisselle d'or, et Becky n'aurait eu qu'à en
exprimer le désir pour voir, comme une autre Cléopatre, les perles
mêlées à son vin de Champagne. Le prince de Peterwaradin lui eût donné
la moitié des pierreries qui couvraient son uniforme pour un seul
regard de ces yeux si pleins d'éclairs. La Jabotière parla d'elle à
son gouvernement. Quant aux dames qui soupèrent aux autres tables dans
de la vaisselle d'argent, et qui avaient remarqué les attentions que
lord Steyne prodiguait à Becky, elles bouillaient de rage et de dépit.

Rawdon Crawley n'était pas autrement satisfait de tous ces triomphes,
et il éprouvait un sentiment pénible à reconnaître à sa femme tant de
supériorité sur lui.

Quand l'heure du départ fut venue, tous les jeunes gens firent cortége
à Becky jusqu'à sa voiture. Le nom de mistress Rawdon, répété à
travers les flots de la foule qui stationnait aux abords de l'hôtel,
parvint jusqu'à son cocher, qui ne tarda pas à arriver au trot dans la
cour splendidement éclairée, et s'arrêta au pied du perron. Rawdon fit
monter sa femme en voiture; il aima mieux, quant à lui, s'en aller à
pied avec M. Wenham, qui lui avait offert un cigare.

Après avoir pris du feu à l'un des gamins qui se pressaient à la porte
de l'hôtel, Rawdon partit au bras de son ami Wenham. Deux personnes se
détachèrent alors de la foule, et suivirent à distance les deux
promeneurs. Au bout d'une cinquantaine de pas, l'un de ces hommes,
s'approchant de Rawdon, lui frappa sur l'épaula et lui dit:

«Pardon, colonel, j'aurais un mot à vous dire en particulier.»

Pendant ce temps, l'autre individu donnait un coup de sifflet, et, à
ce signal, un des fiacres qui stationnaient à la porte de Gaunt-House
s'avança en criant sur son essieu; en même temps, celui qui avait
donné le coup de sifflet, faisant un demi-tour, se campait droit en
face du colonel.

Le brave officier comprit que toute résistance était inutile et qu'il
tombait aux mains des recors; il recula d'un pas et sentit s'abaisser
sur lui la main de l'homme qui lui avait d'abord frappé sur l'épaule.

«Nous sommes trois contre un, ainsi donc suivez-nous, lui dit celui
qui lui fermait la retraite.

--Ah! c'est vous, Moss, fit le colonel, qui paraissait reconnaître son
interlocuteur. Combien vous faut-il?

--Une bagatelle, dit M. Moss, auxiliaire ordinaire du shériff de
Middlesex, cent soixante-six livres sterling huit pences, à la requête
de M. Nathan.

--Pour l'amour de Dieu, Wenham, prêtez-moi seulement cent livres, dit
le pauvre Rawdon, j'en ai une soixantaine chez moi.

--Je n'ai pas seulement dix livres vaillant, lui répondit le pauvre
Wenham; adieu et au revoir, mon bon ami.

--Adieu,» fit Rawdon avec tristesse.

Wenham disparut dans les ténèbres, et Rawdon Crawley continua son
cigare dans la voiture qui le conduisait à Templebar.



CHAPITRE XX.

Où l'on voit au grand jour l'amabilité de lord Steyne.


Dans ses moments de générosité, lord Steyne ne faisait point les
choses à demi, et les Crawley avaient pu en juger mieux que tous
autres. Sa Seigneurie avait poussé la sollicitude jusqu'à se
préoccuper de l'avenir du petit Rawdon, et avait fait entendre à ses
parents qu'il était temps de l'envoyer à l'école. À cet âge, qu'y
avait-il de plus profitable que l'émulation d'élève à élève, et ce
premier frottement qui développe et le corps et l'esprit? Le père
objecta que ses moyens ne lui permettaient pas de faire entrer son
fils dans une bonne pension; la mère ajouta que Briggs était pour lui
le meilleur maître qu'il pût avoir, et qu'elle l'avait poussé déjà
assez loin dans l'anglais, le latin et les autres connaissances que
l'on pouvait exiger à cet âge-là; mais les propositions libérales du
marquis de Steyne ne laissaient point de place à la réplique. Sa
Seigneurie était administrateur du fameux collége de Whitefriars,
autrefois couvent de moines de l'ordre de Cîteaux.

Bien que Rawdon n'eût jamais étudié d'autre livre que l'Almanach des
Courses, et qu'il n'eût conservé d'autres souvenirs de ses humanités
que celui des coups de férule qu'il avait reçus dans sa jeunesse à
Eton, il éprouvait néanmoins pour les études classiques ce respect
qu'il convient à tout gentilhomme anglais de ressentir, et se
réjouissait à la pensée que son fils allait se bourrer de science et
mériter de trouver place quelque jour dans la famille des savants.
Malgré sa tendresse excessive pour son fils, malgré les mille liens
qui l'attachaient à Rawdy et lui faisaient trouver en lui une
consolation et une société, le colonel cependant consentit en bon
père, à se séparer de lui et à faire le sacrifice de ses affections,
de son bonheur, au bien-être et aux intérêts de son fils. Hélas! il ne
mesura l'étendue du sacrifice qu'au moment de la séparation.

Après le départ du petit garçon, il fut pris d'une tristesse et d'un
abattement qu'il aurait vainement cherché à dissimuler, et dont
n'approchait point le chagrin de l'enfant, ravi de ce changement
d'existence et des nouvelles amitiés qu'il se permettait de faire.
Becky se mit à rire quand le colonel, dans son langage inculte et
décousu, voulut exprimer la douleur que lui causait le départ de
l'enfant. Le pauvre garçon en ressentit plus vivement encore la perte
qu'il faisait; plus d'une fois il lui arriva de jeter un regard de
tristesse sur le lit abandonné où couchait le petit garçon. C'était le
matin surtout qu'il souffrait le plus de la privation de son fils. En
vain il essayait d'aller faire tout seul la promenade qu'il faisait
jadis avec le petit Rawdy: il était vivement affecté de cet isolement.
Son seul plaisir fut alors dans la fréquentation des gens qui avaient
les mêmes sentiments de tendresse que lui pour son fils. Il allait
passer de longues heures auprès de l'excellente lady Jane, et causait
avec elle de la bonne mine et des mille qualités de cet enfant
bien-aimé.

La tante aimait beaucoup le neveu, comme nous avons déjà eu l'occasion
de le dire, et sa fille n'aimait pas moins son cousin; aussi
pleura-t-elle beaucoup lorsqu'il fallut se séparer. Le colonel sut un
gré infini à la mère et à la fille de ces marques de tendresse, et
leur sympathie l'encouragea à s'abandonner, en leur présence, à la
vivacité de ses affections paternelles. Dans ses conversations
intimes, il mettait à découvert les meilleurs et les plus honnêtes
mouvements de son âme. Avec l'affection de lady Jane, il gagnait
encore son estime par les sentiments qu'il lui manifestait et qu'il
était obligé d'étouffer en présence de sa femme. Désormais, les deux
belles-soeurs se voyaient le moins possible. Les affectueuses
dispositions de lady Jane ne réussissaient qu'à faire sourire Rebecca,
tandis que la nature douce et bienveillante de cette dernière ne
pouvait que se révolter d'une sécheresse de coeur aussi grande.

Les mêmes causes tendaient à opérer une scission semblable entre
Rawdon et sa femme, bien qu'il fît tous ses efforts pour se faire
illusion à ce sujet. Rebecca, du reste, s'inquiétait fort peu de
l'éloignement qu'elle inspirait à son mari. Existait-il au monde un
être ou une chose capable de la toucher ou de l'émouvoir? Son mari
était à ses yeux un esclave, ou au moins son très-humble serviteur;
après cela, qu'il fût triste ou chagrin, elle s'en préoccupait fort
peu et l'accueillait toujours avec le dédain sur les lèvres. Sa pensée
dominante était de se grandir dans l'opinion du monde et de jouir des
plaisirs qu'il peut procurer; elle était bien du reste d'un
tempérament à y prendre une position élevée.

L'honnête Briggs fut chargée de préparer le trousseau du petit Rawdon.
Molly, la femme de chambre, sanglotait en disant adieu au petit
bambin, Molly, toujours bonne et fidèle, bien que depuis longtemps on
ne lui payât plus de gages. Mistress Becky ne voulut point prêter sa
voiture à Rawdon pour accompagner son fils à la pension. Un équipage
dans la Cité, par exemple! un fiacre était bien assez bon. Becky ne
chercha point son fils pour lui donner une dernière caresse avant le
départ, et Rawdy ne chercha pas davantage sa mère pour l'embrasser. Et
pourtant il donna un baiser à sa vieille Briggs, à l'égard de laquelle
il se montrait très-économe de caresses, et il s'efforça de la
consoler de son mieux en lui promettant de venir tous les dimanches à
la maison pour qu'elle pût le voir tout à son aise. Tandis que le
fiacre se dirigeait du côté de la Cité, l'équipage de Becky arrivait
au grand trot au Parc, dans les allées duquel l'élégante petite femme
se mit à se promener, entourée d'une douzaine de jeunes élégants,
tandis que le père et le fils franchissaient le seuil de l'ancien
collége, et que Rawdon, après y avoir laissé l'objet de ses plus
chères affections, revenait accablé de la tristesse la plus légitime
et la plus honnête que le pauvre garçon eût éprouvée depuis son jeune
âge. Il rentra chez lui la tête basse et la mort dans le coeur; il
dîna tout seul avec Briggs, qu'il traita fort bien et à laquelle il
montra beaucoup de reconnaissance pour les soins et l'affection
qu'elle témoignait au petit garçon. Et puis il s'en voulait, au fond
de sa conscience, pour les emprunts faits à Briggs et pour la part
qu'il avait eue dans les fourberies de sa femme. Ils causèrent
longuement du petit Rawdon, car Becky ne rentra que pour s'habiller et
ensuite aller dîner en ville. Rawdon, de son côté, partit tout chagrin
pour aller prendre le thé avec lady Jane et lui rendre compte de la
manière dont il s'était exécuté, du courage et de la résolution du
petit Rawdon dans cette conjoncture.

Comme protégé de lord Steyne, comme neveu d'un membre des Communes,
comme fils d'un colonel chevalier du Bain, dont le nom se lisait
souvent dans le _Morning-Post_ à l'article _Causeries des salons_, les
hauts fonctionnaires du collége se montrèrent fort disposés à traiter
l'enfant avec bienveillance. Il avait les poches remplies d'argent et
le dépensait à régaler ses camarades de tartes à la groseille et
autres friandises. Les samedis il venait chez son père, pour qui
c'était le plus beau jour de la semaine. Quand il était libre, Rawdon
conduisait l'enfant au théâtre, ou l'y envoyait avec le domestique.
Rawdon était ravi de lui entendre raconter ses histoires de pension,
ses batailles avec ses camarades. Avant peu, il finit par savoir le
nom de tous les maîtres et de la plupart des enfants aussi bien que le
petit Rawdon lui-même; et il s'efforçait de ne point paraître non plus
trop étranger à la grammaire latine, lorsque son fils lui faisait part
du point où il en était arrivé.

«Travaille, mon garçon, lui disait-il, en prenant un air de gravité;
en ce monde, un homme ne vaut que par son travail; c'est par le
travail seul qu'on arrive.»

Les dédains de mistress Crawley à l'égard de son mari devenaient de
jour en jour plus visibles.

«Faites ce qu'il vous plaira.... allez dîner où bon vous semble....
allez prendre votre bière ou votre absinthe au café comme il vous
plaira, si mieux n'aimez aller geindre auprès de lady Jane; seulement
n'attendez pas que j'aille me faire du mauvais sang à cause de cet
enfant. Il faut bien que je prenne soin de vos affaires, puisque vous
ne savez pas en prendre soin vous-même. Où seriez-vous maintenant, je
vous le demande, si je vous avais abandonné à vos propres forces?
quelle mine feriez-vous dans le monde, si je n'avais toujours été là
pour vous diriger?»

Ce qu'il y a de certain, c'est que, dans tous les salons où allait
Becky, on s'inquiétait peu du pauvre Rawdon, et que même maintenant on
invitait la femme sans le mari. Quant à mistress Rawdon, il semblait
désormais qu'elle n'eût jamais vécu en dehors du grand monde, et,
lorsque la cour prenait le deuil, elle se mettait en noir de la tête
aux pieds.

Une fois qu'il eut été pourvu à l'avenir du petit Rawdon, lord Steyne,
qui portait aux affaires de Crawley le même intérêt que si elles
eussent été les siennes, trouva que le départ de Briggs serait une
réforme utile au budget des dépenses; Becky était d'ailleurs assez
entendue pour tenir elle-même sa maison. Il a été dit dans un
précédent chapitre que le noble lord avait fourni à sa protégée les
moyens de payer l'emprunt fait à Briggs, et celle-ci n'en continuait
pas moins à rester à Curzon-Street. Milord en tira la fâcheuse
conclusion que mistress Crawley avait employé son argent à quelque
autre usage que celui pour lequel il le lui avait si libéralement
donné. Lord Steyne ne poussa pas la simplicité jusqu'à demander à
Becky une explication à ce sujet: il était sûr d'avance qu'elle aurait
mille excellentes raisons à lui opposer pour justifier l'emploi de cet
argent; mais il résolut toutefois d'en avoir le coeur net, et
conduisit cette affaire avec une délicatesse et une habileté
merveilleuses.

Un jour où mistress Rawdon était à la promenade, milord se présenta au
petit hôtel de Curzon-Street. Il demanda à Briggs une tasse de café,
lui raconta qu'il avait de bonnes nouvelles du petit collégien; enfin
il manoeuvra si bien qu'au bout de cinq minutes il sut d'elle que tout
ce qu'elle avait reçu de mistress Rawdon se bornait à une robe de
soie, cadeau qui avait fait tressaillir son coeur de reconnaissance.

Milord souriait en écoutant ce récit candide et naïf; la vertueuse
Rebecca lui avait en effet dépeint dans le plus grand détail la
satisfaction que Briggs avait éprouvée en recevant son argent, qui se
montait à une somme de onze cent vingt-cinq livres. Becky lui avait en
outre indiqué le placement de cette somme, lui avait exprimé sa
douleur d'avoir eu à se séparer d'un aussi joli capital.

«Qui sait, avait pensé la petite enchanteresse, si milord ne se
laissera point aller à ajouter quelque chose encore?»

Mais milord s'était abstenu d'une pareille générosité, persuadé, sans
aucun doute, qu'il s'était déjà montré assez libéral.

Ces premières confidences excitèrent la curiosité de milord, qui
demanda alors à miss Briggs des détails sur l'état de ses affaires, et
la candide créature fit au noble lord un exposé fidèle de sa
situation. Elle ne lui fit grâce d'aucun détail, depuis le legs que
lui avait laissé miss Crawley. Ce qui lui donnait, pour cette partie
de son avoir, une entière sécurité, c'est que M. et mistress Rawdon
avaient bien voulu faire des démarches auprès de sir Pitt pour
assurer, par son entremise, un placement des plus avantageux. Milord
demanda à Briggs quel était le chiffre de la somme qu'elle avait ainsi
confiée aux mains du colonel; elle lui dit qu'elle montait à six cents
et quelques livres.

Mais à peine l'honnête Briggs eut-elle donné tous ces détails à lord
Steyne, qu'elle se repentit de son indiscrète franchise et pria milord
de n'en rien dire à M. Crawley. Le colonel était si bon pour elle, M.
Crawley pourrait se trouver offensé de son bavardage et lui rendre son
argent; et où trouver alors un placement aussi sûr et aussi
avantageux?

Lord Steyne lui promit en riant de ne point abuser de ces
communications, et, lorsqu'il la quitta, il paraissait d'une bonne
humeur qui ne lui était pas ordinaire.

«Quel démon! se disait-il en lui-même; quelle merveilleuse nature pour
la comédie et l'intrigue! Il s'en est fallu de bien peu que l'autre
jour encore, avec ses cajoleries, elle n'ait réussi à m'arracher de
nouveaux subsides. Elle rendrait des points à toutes les femmes de son
espèce que j'ai rencontrées dans ma vie, et cependant j'en ai vu de
bien des sortes; mais toutes étaient bien novices à côté d'elle, et
moi-même je ne suis qu'un enfant, qu'un jouet entre ses mains, une
tête folle qui, avec elle, ne sait plus ce qu'elle fait. Pour
l'intrigue et le mensonge, il n'y a personne qu'on puisse lui
comparer!»

Cette nouvelle preuve d'adresse accrut considérablement l'admiration
que Becky inspirait au noble lord: faire donner de l'argent, ce
n'était rien; mais en faire donner deux fois plus qu'on n'en a besoin
et ne payer personne, c'était là le beau, le sublime de la chose.
«Crawley lui-même, pensait milord, n'est pas aussi bête qu'il en a
l'air, il a fort bien joué son rôle dans cette intrigue. À
l'expression de sa figure, à sa manière d'être, qui aurait pu croire
qu'il était pour quelque chose dans tout ce trafic d'argent? et
cependant c'est lui qui a fait tirer à sa femme les marrons du feu
pour en profiter ensuite.»

Pour nous, qui sommes dans le secret, nous avons pu voir que, sous ce
rapport, milord se trompait singulièrement. Cette croyance, du reste,
modifia singulièrement la manière d'être de milord à l'égard du
colonel, il supprima désormais tous ces semblants d'égards qu'il avait
eus jusque-là pour le mari de Becky. Jamais le protecteur de mistress
Crawley n'aurait été s'imaginer que cette petite dame avait gardé
l'argent pour elle; et quant au colonel Crawley, il le jugeait d'après
les autres maris qu'il avait rencontrés dans le cours de son
existence, si mêlée d'aventures amoureuses. Milord avait acheté tant
d'hommes dans sa vie, qu'on pouvait bien lui pardonner de croire que
le colonel était aussi vénal que les autres.

À la première occasion où lord Steyne se trouva seul avec Becky, il
s'empressa d'un ton de belle humeur de lui faire compliment de la
manière adroite et fine dont elle savait se procurer l'argent dont
elle avait besoin. Bien que Becky fût prise au dépourvu, son embarras
ne fut pas long; cette estimable créature n'avait recours au mensonge
que lorsqu'elle n'avait pas d'autre voie pour se tirer d'affaire; mais
alors elle s'en acquittait avec le plus parfait aplomb. Au bout d'une
seconde, elle avait trouvé une histoire très-plausible et des mieux
appropriées à la circonstance, qu'elle se mit à débiter à lord Steyne:
elle lui avoua que dans ses déclarations précédentes elle l'avait
trompé, indignement trompé, mais à qui la faute?

«Ah! milord, continua-t-elle, vous ne saurez jamais toutes les
tortures, toutes les souffrances qui ont assiégé mon sommeil dans le
secret de mes nuits. Devant vous, je suis gaie et joyeuse; mais qui
vous dira tout ce qu'il me faut endurer lorsque vous n'êtes plus là
pour me protéger? Mon mari, par les menaces et les traitements les
plus barbares, m'a forcée de vous demander cette somme, et, dans la
prévision de vos questions à ce sujet, il m'a dicté d'avance ce que
j'aurais à vous répondre; il a pris cet argent que vous m'avez remis,
me disant qu'il se chargeait de payer Briggs; m'était-il permis de
douter de sa parole? Pardonnez à un homme aux abois le tort qu'il vous
a fait, et prenez en pitié la plus malheureuse des femmes.»

En prononçant cette tirade pathétique, mistress Rawdon fondait en
larmes. Jamais la vertu persécutée n'avait étalé une douleur aussi
séduisante.

Le protecteur et la protégée, pendant une promenade en voiture qu'ils
firent ensuite à Regent's-Park, eurent ensemble une longue
conversation dont il est inutile de rapporter ici les détails. Ce
qu'il suffit de savoir, c'est qu'en rentrant chez elle, Becky courut à
sa chère Briggs avec une figure rayonnante, et lui annonça qu'elle lui
apportait de bonnes nouvelles. Lord Steyne était bien le plus noble et
le plus généreux des hommes; il ne cherchait que les occasions et les
moyens de faire le bien. Maintenant que le petit Rawdon était placé au
collége, elle avait désormais moins besoin d'un aide et d'une
compagne. Son coeur saignait à la pensée de se séparer de sa chère
Briggs, mais l'économie la plus stricte lui était imposée par les
difficultés de sa position. Ce qui adoucissait ses regrets, c'était la
pensée que sa chère Briggs allait, grâce à la générosité de lord
Steyne, se trouver dans une position bien préférable à celle qu'elle
pouvait lui offrir dans sa modeste demeure. Mistress Pilkington,
l'intendante de Gauntley-Hall, était, par suite des années et des
rhumatismes, dans un état de faiblesse qui ne lui permettait plus
d'exercer la surveillance nécessaire dans un aussi vaste château. Il
fallait donc songer à la remplacer; c'était une position magnifique.
La famille allait tout au plus une fois en deux ans à Gauntley.
Pendant tout le reste du temps, l'intendante était reine et maîtresse
dans ce magnifique domaine; elle tenait table ouverte et recevait la
visite du clergé des environs et des personnes recommandables de tout
le comté; en fait, elle était la dame châtelaine de Gauntley. Les deux
intendantes qui avaient précédé mistress Pilkington avaient épousé les
vicaires de Gauntley, et s'il n'en était pas advenu de même pour
mistress Pilkington, c'est qu'elle était la tante du vicaire actuel.
En attendant sa nomination définitive, elle n'avait qu'à aller voir
mistress Pilkington et s'assurer par elle-même que c'était une
position qui lui conviendrait.

Les mots nous manquent pour décrire avec quels transports de
reconnaissance Briggs accueillit cette nouvelle. La seule condition
qu'elle mit à son acceptation fut que le petit Rawdon viendrait la
voir au château; cette promesse ne coûtait pas beaucoup à Becky.
Lorsque Rawdon rentra, elle courut lui annoncer cette bonne nouvelle;
Rawdon fut ravi, enchanté: il se sentait débarrassé d'un grand souci,
celui du remboursement de Briggs. Toutefois, son esprit n'était pas
encore parfaitement satisfait. Il raconta au petit Southdown ce que
lord Steyne avait fait, et le petit Southdown le regarda d'un air qui
éveilla dans son esprit de nouveaux soupçons.

Il fit part à lady Jane de cette nouvelle marque de bonté que venait
de lui donner lord Steyne; en apprenant cela, lady Jane prit une
physionomie toute singulière, et il en fut de même de sir Pitt.

«Elle est trop vive, trop.... gaie, dirent-ils à Rawdon; vous avez
tort de la laisser courir ainsi toute seule les fêtes et les réunions.
Il faudrait l'accompagner partout où elle va, ou au moins mettre
quelqu'un auprès d'elle, quand ce ne serait qu'une des soeurs de
Crawley-la-Reine, et encore, pour une femme comme elle, il n'y aurait
pas là de quoi la retenir beaucoup.»

Sans doute il était nécessaire que quelqu'un fût auprès de Becky. Mais
l'honnête Briggs ne devait pas pour cela laisser échapper l'offre
brillante qui lui était faite. Elle prépara donc ses paquets et se
disposa à se mettre en route. Voilà comment les deux postes avancés du
ménage de Rawdon tombèrent aux mains de l'ennemi.

Sir Pitt alla un jour chez sa belle-soeur pour démêler les motifs du
départ de Briggs et s'éclairer également sur quelques autres points
non moins délicats. Vainement elle tenta de lui faire comprendre
combien était nécessaire pour son mari la protection de lord Steyne,
combien il serait cruel de priver Briggs des avantages qu'on lui
offrait; les cajoleries, les sourires, les caresses de Becky ne purent
avoir raison de sir Pitt, et il eut quelque chose de fort semblable à
une querelle avec Becky, pour laquelle il professait naguère encore
une si haute admiration.

Il lui parla de l'honneur de la famille, de la réputation immaculée
des Crawley. Il lui reprocha avec indignation l'accueil trop facile
qu'elle faisait à tous ces jeunes Français, à tous ces jeunes étourdis
à la mode, enfin à lord Steyne lui-même dont la voiture semblait avoir
pris racine à sa porte et qui passait chaque jour des heures entières
en tête-à-tête avec elle. On commençait à jaser dans le monde de
l'assiduité de ces visites. Comme chef de la famille, il la suppliait
d'être plus réservée dans sa conduite. Mille bruits fâcheux
circulaient déjà sur son compte. Lord Steyne, malgré sa haute position
et la supériorité de son talent, était un homme dont les attentions ne
pouvaient que compromettre une femme. Il la priait, la conjurait, et,
s'il le fallait, lui commandait, en sa qualité de beau-frère,
d'apporter la plus grande retenue dans ses rapports avec le noble
lord.

Becky promit tout ce que lui demanda sir Pitt; mais lord Steyne
continua à lui rendre d'aussi fréquentes visites que par le passé, et
la colère de sir Pitt en redoubla. Je ne sais trop si lady Jane fut
bien aise ou fâchée de cette brouille survenue entre son mari et sa
belle-soeur. Lord Steyne continua ses visites, sir Pitt cessa les
siennes, et sa femme fut aussi d'avis de couper court à tout rapport
avec le noble lord et de refuser pour la soirée des charades
l'invitation que lui avait adressée la marquise; mais sir Pitt jugea
qu'il convenait de s'y rendre, Son Altesse Royale devant s'y trouver.

Sir Pitt se retira du moins de très-bonne heure, et sa femme
s'applaudit intérieurement de ce prompt départ. Becky avait à peine
dit quelques mots à son beau-frère et n'avait pas même daigné
reconnaître sa belle-soeur. Pitt Crawley déclara que c'était une
petite impertinente, et flétrit avec une grande énergie d'expression
l'inconvenance de ces jeux scéniques et de ces travestissements
burlesques dans lesquels sa belle-soeur avait figuré. Les charades une
fois terminées, il prit à part son frère Rawdon, et le tança vertement
d'avoir été se compromettre dans de pareilles mascarades et d'avoir
permis à sa femme de se produire dans ces honteuses bouffonneries.

Rawdon l'assura qu'il se tiendrait pour averti à l'avenir. Déjà, sous
l'influence des avis de son frère et sa belle-soeur, il était presque
devenu le modèle et l'exemple des vertus domestiques. Il avait
abandonné le club et le billard et ne quittait plus la maison; il
accompagnait Becky dans toutes ses promenades en voitures et, coûte
que coûte, il la suivait dans tous les salons. Toutes les fois que
lord Steyne faisait sa visite à Curson-Street, il était sûr d'y
rencontrer le colonel. Quand Becky voulait sortir seule, ou qu'elle
recevait des invitations sans qu'il y en eût pour son mari, celui-ci y
mettait un veto absolu; et dans ces occasions la voix du colonel
prenait une expression qui commandait l'obéissance. La petite Becky
paraissait charmée de ce redoublement de galanterie de la part de
Rawdon, et, si parfois il était grondeur, elle ne lui rendait point la
pareille. Dans le monde, comme dans le tête-à-tête, elle avait
toujours pour lui un sourire sur les lèvres et veillait à tout ce qui
pouvait contribuer à son plaisir ou à son divertissement. La lune de
miel était passée depuis longtemps, et cependant c'était toujours de
la part de Becky mêmes prévenances, même gaieté, même franchise et
même confiance.

«Que je suis contente, lui disait-elle à la promenade, de vous avoir
ici à mes côtés au lieu de cette vieille folle de Briggs! Sortons
toujours ainsi ensemble, mon cher Rawdon, que ce serait gentil et que
nous serions heureux, si nous avions seulement un peu de fortune!»

S'il s'endormait après dîner dans son fauteuil, il ne trouvait point
en face de lui, à son réveil, une figure boudeuse, maussade et portant
l'expression du reproche; sa femme, au contraire, lui envoyait ses
plus frais et ses plus caressants sourires, puis le couvrait de
baisers et de tendresses. Alors il ne s'expliquait plus les soupçons
qui avaient pu naître dans son coeur. Des soupçons? oh, jamais! ces
doutes absurdes, ces craintes aveugles n'étaient que les fantômes
d'une jalousie ridicule. Elle l'aimait avec ce même amour passionné
qu'elle lui avait toujours témoigné, et, si elle marchait au milieu
des triomphes du monde, il ne fallait en accuser que la nature, qui
l'avait faite pour attirer les coeurs partout où elle se présentait. Y
avait-il une femme capable de causer, de chanter ou de faire quoi que
ce soit comme elle? «Ah! si seulement, se disait alors Rawdon, elle
avait un peu de tendresse pour son fils!» Mais la mère et le fils
n'avaient point une inclination bien vive l'un pour l'autre.

Ce fut au milieu de ces incertitudes et de ces anxiétés que survint
l'incident mentionné au dernier chapitre, et que l'infortuné colonel
se trouva retenu prisonnier loin de chez lui.



CHAPITRE XXI.

Délivrance et catastrophe.


Nous avons laissé l'ami Rawdon dans un fiacre, se rendant, en
compagnie de M. Moss, à cette maison trop hospitalière, dont les
portes s'ouvrent spontanément à bien des gens qui s'en passeraient
volontiers. Les premiers rayons de l'aube commençaient à dorer le
faîte des cheminées de Chancery-Lane, lorsque le roulement du fiacre
éveilla les échos d'alentour. Un petit juif, à la chevelure aussi
rutilante que le soleil levant, introduisit la compagnie dans
l'intérieur de la maison. M. Moss fit à Rawdon les honneurs de ce
manoir, et lui demanda obligeamment s'il ne désirait pas quelque chose
de chaud après cette course matinale.

Le colonel était loin d'être aussi consterné de l'aventure que bien
d'autres l'eussent été à sa place, en se trouvant dans une maison de
détention, sous les grilles et les verrous, au sortir d'un palais
rempli des femmes les plus séduisantes. Rawdon, il est vrai, avait
déjà été plusieurs fois le pensionnaire de M. Moss. Si nous n'avons
pas cru nécessaire de mentionner dans le cours de ce récit ces petites
misères de la vie domestique, c'est qu'il n'y a là rien que de
très-vulgaire pour un gentleman qui mène grand train sans un sou de
revenu.

Lors de sa première visite à M. Moss, le colonel était encore garçon,
et avait dû sa délivrance à la générosité de sa tante. La seconde
fois, la petite Becky l'avait tiré des griffes des recors, grâces aux
ressources de son esprit et de son bon coeur ordinaire. Elle avait
emprunté une partie de l'argent au petit lord Southdown, et, à force
de cajoleries, avait obtenu du marchand de châles, bijoux, robes et
lingerie, qu'il se contenterait pour le reste d'un billet à longue
échéance, souscrit par Rawdon. Dans ces deux circonstances, Rawdon
avait été pris et relâché avec toute espèce d'égards, et il avait été
l'objet de la plus stricte politesse. Aussi Moss et le colonel
étaient-ils dans les meilleurs termes l'un à l'égard de l'autre.

«Vous allez retrouver, colonel, votre ancienne chambre, et tout le
reste en parfait état, disait, en homme qui sait vivre, le recors à
son prisonnier. On a toujours eu soin de la tenir bien aérée et de n'y
mettre que des gens comme il faut. L'avant-dernière nuit elle était
occupée par l'honorable capitaine Famish, du 5e dragons. Au bout de
quinze jours sa tante l'en a fait sortir; c'était, disait-elle, pour
le mettre à la raison qu'elle l'avait fourré ici. Mais, en attendant,
il mettait drôlement, je vous le promets, mon champagne à la raison;
tous les soirs il y avait gala; on arrivait de tous les clubs de la
capitale et on faisait sauter crânement les bouchons de champagne; et
il venait de bons diables, je vous en réponds, et auxquels un verre de
vin ne fait pas peur. Mistress Moss tient toujours sa table d'hôte à
cinq heures et demie; on fait ensuite de la musique ou l'on joue aux
cartes.... Dans le cas où vous voudriez bien nous faire l'honneur de
votre présence....

--C'est bon, je sonnerai si j'ai besoin de vous,» dit Rawdon; et il
alla tranquillement se coucher.

Comme vieux soldat, il ne se laissait point abattre par les revers de
la fortune. Un homme d'un caractère moins aguerri, et par conséquent
de moins de sang-froid, aurait envoyé une lettre à sa femme au moment
même où on lui mettait la main sur le collet.

«Mais, pensa Rawdon, à quoi bon aller troubler son sommeil? elle ne
s'apercevra seulement pas si je suis ou non rentré; il sera assez tôt
de la prévenir lorsqu'elle aura dormi et moi aussi. De quoi s'agit-il?
De cent soixante-dix livres? Ce serait bien le diable si elle ne
trouvait pas à décrocher quelque part cette bagatelle.»

Ce fut au milieu de ces réflexions et après avoir donné sa dernière
pensée au petit Rawdon, que le colonel s'endormit dans ce lit dont le
capitaine Famish avait été le dernier occupant. Il était dix heures
environ lorsqu'il se réveilla. Le petit garçon aux cheveux rouges lui
apporta avec une sorte de fierté enfantine un nécessaire en argent
pour se faire la barbe. Le manoir de M. Moss, bien qu'ayant un aspect
un peu sombre, ne manquait pas cependant d'un certain air de
splendeur. On remarquait sur les étagères de vieux plateaux en argent
qui avaient leur éclat, des porte-liqueurs auxquels on pouvait faire
le même reproche, des boiseries jadis dorées et sur lesquelles
pendaient des rideaux de satin d'un jaune fané, qui servaient à cacher
à l'oeil les barreaux des fenêtres. Sur les murailles, de grands
cadres écornés et dédorés entouraient des paysages et des sujets de
sainteté. Le déjeuner du colonel lui fut apporté dans cette argenterie
noire et splendide dont nous venons de parler. Miss Moss, jeune fille
aux yeux vifs et encore tout empapillotée, demanda avec un sourire au
colonel, en lui présentant la théière, s'il avait passé une bonne
nuit. Elle lui donna aussi le _Morning-Post_ où se trouvaient les noms
de tous les grands personnages qui avaient figuré la nuit précédente à
la fête de lord Steyne. On y faisait un brillant éloge de cette fête
et du succès qu'avait obtenu la belle et charmante mistress Rawdon
Crawley dans les différents rôles qu'elle avait remplis.

Le colonel se mit à jaser de la façon la plus intime avec sa geôlière,
qui s'était assise sur le bord de la table dans une pose pleine de
grâce et de nonchalance; elle portait à ses pieds de vieux souliers de
satin éculés et des bas qui lui tombaient sur les talons. Le colonel
Crawley finit par demander une plume, de l'encre et du papier, et
bientôt miss Moss arriva, portant entre l'index et le pouce la feuille
de papier désirée. Combien de pauvres diables avaient tracé à la hâte
sur ces petits carrés blancs les formules de supplication les plus
ardentes, et, se promenant de long en large dans ce détestable
repaire, avaient attendu avec impatience le messager chargé de la
parole de délivrance! Qui n'a reçu de ces lettres dont le pain à
cacheter est encore humide, dont chaque mot est l'expression d'une âme
mortifiée et malheureuse? Rawdon, du reste, n'éprouvait aucune
inquiétude sur le sort de sa missive.

«Chère Becky, écrivait-il, _j'espère que vous avez bien dormi_. Ne
vous _tourmentez_ pas si je ne vous ai pas apporté votre café ce
matin; la nuit dernière, comme je m'en revenais avec mon cigare, il
m'est arrivé un _accident_. J'ai été _coffré_ par Moss de
Cursitor-Street, et c'est sous _les lambris dorés de son splendide
salon_ que je vous écris la présente, de ce même salon où je me suis
trouvé dans la même position il y a deux ans. Miss Moss m'a apporté le
thé. Elle a pris beaucoup d'embonpoint. Suivant son ordinaire, _elle a
toujours ses bas sur les talons_.

«Il s'agit du billet de Nathan; il y en a pour cent cinquante livres
sterling, cent soixante-dix avec les frais. Envoyez-moi mon nécessaire
et des habits; je suis en chaussons de bal et en bas de soie blancs,
c'est-à-dire dans le même état que ceux de miss Moss. Vous trouverez
dans les tiroirs du secrétaire soixante-dix livres; vous n'aurez qu'à
aller en offrir soixante-cinq à Nathan, en lui demandant _un
renouvellement_. Promettez-lui de prendre du vin; nous en trouverons
bien toujours le placement dans nos dîners. Mais point de tableaux,
surtout; il les vend trop cher.

«S'il ne veut pas se prêter à cette combinaison, cherchez dans vos
hardes ce que vous pouvez vendre; il faut absolument avoir réuni cette
somme ce soir: d'abord parce qu'il n'est pas fort agréable de demeurer
ici; et puis, ensuite, parce que c'est demain dimanche, sans compter
que les lits ne sont pas _très-propres_, et qu'en outre cela pourrait
donner des idées aux autres créanciers. Je suis bien aise que cette
aventure ne soit pas tombée le samedi de sortie de Rawdon. Je vous
embrasse bien.

                                        «Tout à vous,
                                           «R. C.

  «P. S. Ne tardez pas trop à venir.»

Cette lettre écrite et cachetée fut portée par un de ces messagers qui
sont toujours à attendre dans le voisinage de l'établissement de M.
Moss. Tranquille désormais de ce côté, Rawdon descendit dans le préau,
où il fuma son cigare avec un grand calme d'esprit.

Il calcula qu'il fallait bien trois heures à Becky pour mener à bonne
fin cette négociation et faire ouvrir les portes de sa prison; ce
temps s'écoula pour lui de la manière la plus agréable, à fumer, à
lire le journal et à boire à la cantine avec un de ses amis, le
capitaine Walker, qui se trouvait dans le même cas que lui; ces deux
messieurs se livrèrent aux cartes un terrible assaut, dans lequel les
chances restèrent égales des deux côtés.

Les heures se passaient pourtant sans que Rawdon vît revenir son
ambassadeur, et Becky n'arrivait pas davantage.

À l'heure ordinaire de cinq heures et demie, la table d'hôte de M.
Moss fut servie pour ceux des locataires de la maison qui avaient de
quoi payer leur écot. Ils se réunirent dans le splendide salon dont
nous avons déjà parlé, et avec lequel communiquait la chambre
temporairement occupée par M. Rawdon. Miss Moss, qui alors s'était
débarrassée de ses papillotes, fit les honneurs d'un gigot de mouton
bouilli aux navets, et le colonel en mangea de très-bon appétit. On
lui proposa ensuite, pour fêter sa bienvenue, de faire sauter le
bouchon d'une bouteille de champagne; il s'y prêta de très-bonne
grâce: les dames burent à sa santé, et miss Moss lui lança une
oeillade des plus gracieuses.

Au milieu du repas, on entendit retentir la sonnette de la porte; le
jeune garçon aux cheveux rouges se leva pour aller répondre, et il
annonça en revenant que l'ambassadeur de Rawdon lui avait rapporté un
paquet avec une lettre qu'il remit à son adresse.

«Ne vous gênez pas, colonel, je vous prie,» dit M. Moss en
accompagnant ces paroles d'un signe de la main.

Le colonel ouvrit la lettre d'une main tremblante. C'était un charmant
petit billet sur papier rose parfumé, avec un joli cachet de cire
verte.

«_Mon pauvre bichon_, écrivait mistress Crawley, je n'ai pu _fermer
l'oeil_ de la nuit, ne sachant ce qu'était devenu _mon vieux monstre_.
Je n'ai pu prendre un peu de repos qu'après avoir envoyé chercher ce
matin M. Blench, car je grelottais la fièvre. Il m'a prescrit une
potion, et a défendu à Finette qu'on me dérangeât _sous quelque
prétexte que ce fût_. C'est ainsi, mon bon mari, que votre messager,
qui a _bien mauvaise mine_, à ce que dit Finette, et qui _sent le
genièvre_, a été obligé d'attendre dans l'antichambre jusqu'au moment
où j'ai sonné. Jugez, mon pauvre mari, dans quel état m'a mise votre
lettre presque indéchiffrable.

«Toute malade que j'étais, j'ai envoyé aussitôt chercher une voiture,
et, à peine habillée, sans avoir le courage de prendre mon chocolat
(car je n'ai de plaisir à le prendre que lorsque c'est mon vieux
monstre qui me l'apporte), je me suis fait conduire au galop chez
Nathan. Je l'ai vu; j'ai eu beau pleurer, gémir, me jeter à ses pieds,
rien n'a pu attendrir cet homme exécrable. Il lui fallait tout son
argent, disait-il, ou autrement il était décidé à retenir mon vieux
monstre en prison. Alors je suis rentrée avec l'intention d'aller
faire une _triste visite à ma tante_, pour aller mettre entre les
mains de _cette chère tante_, avec ce qui s'y trouve déjà, les hardes
et les bijoux qu'il me serait possible de réunir. Le bélier de
Bulgarie était chez moi avec milord; ils venaient me complimenter du
talent que j'avais montré dans mon rôle. Paddington n'a pas tardé à
les suivre, puis Champignac, puis son ambassadeur, chacun m'apportant
ses compliments et ses fadeurs. J'étais à la torture, soupirant après
le moment où je serais débarrassée de ces importuns, et comptant les
minutes qui prolongeaient la captivité de mon pauvre prisonnier.

«Quand ils ont été partis, je me suis jetée aux pieds de milord, je
lui ai dit que nous allions tout engager et l'ai supplié de me prêter
deux cents livres. Il s'est mis à jurer et à tempêter comme un
furieux, et m'a dit de ne pas faire la sottise de rien mettre en gage,
en m'assurant qu'il aviserait à me venir en aide. Là-dessus il est
parti, en me promettant qu'il m'enverrait demain matin ce dont j'avais
besoin. J'attends l'exécution de sa promesse pour aller trouver mon
vieux monstre et lui porter un baiser bien tendre

                                   «De son affectionnée,
                                         «BECKY.

  «P. S. J'écris dans mon lit, car j'ai la tête et le coeur bien
  malades.»

Lorsque Rawdon eut terminé cette lettre, sa figure se couvrit d'une
telle rougeur, ses regards devinrent si farouches, que le reste des
convives ne douta pas un moment que cette missive renfermât de
mauvaises nouvelles. Tous les soupçons contre lesquels il avait lutté
jusqu'alors vinrent de nouveau assaillir son esprit. Elle n'avait pas
su aller vendre ses bijoux, et elle trouvait le temps de faire des
gorges chaudes sur les compliments et les flatteries qu'elle recevait
pendant qu'il était en prison. En cherchant bien, ne pourrait-il pas
découvrir quelle main l'avait poussé sous les verrous? Wenham était
avec lui au moment de son arrestation, et alors.... Il frémissait de
s'arrêter à de pareils soupçons. Il quitta la salle à manger, l'esprit
tout en désordre, et courut s'enfermer dans sa chambre; il ouvrit son
pupitre, fit courir sa plume sur le papier sans trop savoir ce qu'il
écrivait, et envoya ces quelques lignes à sir Pitt ou lady Crawley, et
chargea le même commissionnaire de les porter sur-le-champ à
Gaunt-Street, de prendre un cabriolet au besoin; il y avait une guinée
pour lui s'il lui rapportait la réponse avant une heure.

Dans ce billet, il suppliait son frère et sa soeur, pour l'amour de
Dieu, au nom de son fils et de son honneur, de le tirer de la triste
situation dans laquelle il était tombé; il était en prison, il avait
besoin de cent livres pour recouvrer sa liberté, il les suppliait de
venir le délivrer.

Après avoir expédié sa lettre, il revint prendre sa place à table et
demanda du vin. Sa conversation bruyante, ses éclats de rire stridents
avaient quelque chose d'étrange et de sinistre. À plusieurs reprises
il partit d'un ricanement convulsif en songeant à ses terreurs. Cette
heure se passa pour lui à boire et à faire le guet, cherchant à saisir
le moindre bruit qui lui annonçât la voiture qui allait lui rapporter
sa destinée.

À l'expiration du temps fixé, il entendit un bruit de roues devant la
porte, et le jeune garçon aux cheveux rouges sortit avec son trousseau
de clefs. Une dame attendait dans le salon des visiteurs.

«Le colonel Crawley?» demanda-t-elle d'une voix toute tremblante.

Après lui avoir fait un signe d'intelligence, le garçon referma la
porte extérieure sur elle, puis il revint dans la salle à manger, où
il dit à Crawley:

«Colonel, on vous demande.»

Rawdon quitta la pièce d'un bond et descendit au parloir, laissant
tous les autres convives occupés gaiement à sabler le champagne; un
faible rayon de lumière tombait à travers la fente de la porte sur
cette dame, qui paraissait fort agitée.

«C'est moi, Rawdon, lui dit-elle d'une voix tremblante dont elle
cherchait à déguiser l'émotion; c'est moi, Jane.»

Rawdon en croyait à peine ses yeux et ses oreilles. Il s'élança vers
elle, la serra dans ses bras, articula quelques remercîments
inintelligibles, puis, s'appuyant sur son épaule, donna un libre cours
à ses sanglots. Quant à elle, elle ne comprenait rien à cette émotion.

Il ne fut pas difficile d'obtenir la quittance de M. Moss. Ce brave
homme éprouva cependant un certain déplaisir; il avait bien compté
avoir le colonel pour convive pendant toute la journée du dimanche.
Jane, toute rayonnante de joie et de bonheur, fit sortir Rawdon de la
prison de dettes et l'emmena dans la voiture qu'elle avait prise pour
hâter le moment de sa délivrance.

«Mon cher Rawdon, lui dit-elle, Pitt était parti pour un dîner
politique lorsque votre lettre est arrivée, et alors je n'ai pas
hésité; je suis venue vous chercher moi-même.»

En même temps elle lui serrait la main. Peut-être fut-il très-heureux
pour Rawdon que sir Pitt ait eu ce jour-là ce devoir ministériel à
remplir. Rawdon ne trouvait pas de paroles assez énergiques pour
témoigner à sa belle-soeur toute sa reconnaissance. Cette vivacité de
sentiments troublait un peu la pauvre petite lady Jane.

«Ah! lui disait-il dans un transport de candeur, vous ne savez pas
combien je suis changé depuis que je vous connais et que j'ai mon
petit Rawdy. Il a bien fallu que je changeasse un peu, parce que,
voyez-vous, je sens là-dessous quelque chose.... J'éprouve....
enfin....»

Il laissa sa phrase inachevée, mais lady Jane le comprit néanmoins, et
le soir même, après son départ, assise auprès du berceau de son
enfant, elle pria humblement le ciel pour le pauvre pécheur accablé du
poids de ses égarements.

En sortant de chez elle, Rawdon se dirigea au pas de course vers
Curzon-Street. Il était alors neuf heures du soir; il traversa comme
un fou les rues, les carrefours, jusqu'au moment où il s'arrêta enfin
tout haletant devant la porte de sa maison. Il recula d'un pas pour
s'appuyer sur la grille; puis, levant avec angoisse les yeux du côté
des croisées, il vit le salon tout resplendissant de lumière; et
pourtant ne lui avait-elle pas écrit qu'elle était au lit et malade?
Il resta immobile pendant quelque temps, et la lumière descendant des
fenêtres éclairait sa figure pâle et décomposée.

Il tourna sa clef dans la serrure et entra dans la maison. Des éclats
de rire partaient de l'étage supérieur. Rawdon portait encore le
costume qu'il avait le matin même au moment de son arrestation. Il
monta l'escalier sur la pointe du pied; arrivé à la dernière marche,
il s'appuya un moment sur la rampe. Point de bruit dans la maison, on
avait donné congé à tous les domestiques. Rawdon prêta de nouveau
l'oreille: il entendit des éclats de rire se confondant avec une voix
qui chantait. C'était Becky qui redisait la romance de la nuit
précédente. Une voix rauque criait: «Brava! brava!» Cette voix était
celle de lord Steyne.

Rawdon ouvrit la porte et entra. Il vit au milieu de la pièce une
petite table dressée, un souper servi, des vins, de l'argenterie. Lord
Steyne était étendu sur le sofa, et Becky assise à côté de lui.
L'épouse coupable portait une toilette ravissante de coquetterie et de
volupté; sur ses bras, à ses doigts, étincelaient les bracelets et les
bagues; à son corsage brillaient les diamants que lord Steyne lui
avait donnés. Le noble lord tenait une de ses mains dans la sienne, et
se penchait pour y déposer un baiser. Mais déjà Becky était debout;
car, glacée de terreur, elle venait de voir devant elle la pâle figure
de Rawdon.

Puis aussitôt elle essaya de sourire comme pour fêter la venue de son
mari; mais ce fut seulement une horrible contraction dans les traits
de son visage. Lord Steyne se leva aussi en grinçant des dents, la
face livide, les regards bouleversés, la fureur dans les yeux.

Lui aussi essaya de rire; il fit un pas en avant et tendit la main à
Rawdon.

«Ah! vous voilà de retour! eh! comment vous portez-vous, colonel?»

La figure de lord Steyne était affreusement contractée, bien qu'il
s'efforçât de faire bon visage à l'indiscret qui troublait la fête.

En voyant l'expression peinte sur la figure de Rawdon, Becky s'était
élancée au-devant de lui.

«Je suis innocente, Rawdon! s'écriait-elle; devant Dieu, je vous le
jure, je suis innocente!»

En même temps elle se suspendait à ses mains, aux pans de son habit,
et ses bagues et ses bracelets étincelaient à l'éclat des lumières.

«Je suis innocente! je suis innocente!... Dites-lui donc que je suis
innocente!» s'écriait-elle de nouveau en se tournant vers lord Steyne.

Mais lui, pensant qu'il était victime d'un guet-apens, était aussi
furieux contre la femme que contre le mari.

«Vous innocente! hurlait-il avec d'épouvantables jurements; vous
innocente! lorsque tous ces bijoux que vous avez sur le corps, je les
ai payés jusqu'au dernier! vous innocente! lorsque je vous ai compté
plusieurs milliers de livres sterling que ce misérable partageait avec
vous, et dont il a déjà mangé sa part! Innocente! oui, à la façon de
votre mère, cette vertu d'Opéra, ou de votre escroc de mari. Ne croyez
pas m'intimider, comme cela vous a réussi auprès de beaucoup d'autres.
Allons, monsieur, laissez-moi passer!»

Lord Steyne saisit en même temps son chapeau; ses yeux lançaient des
éclairs et jetaient à son ennemi des regards insultants. Il se dirigea
en même temps vers Rawdon, ne doutant pas que ce dernier ne se hâtât
de lui livrer passage.

Mais Rawdon, se précipitant sur lui, le saisit par la cravate, et lord
Steyne à moitié suffoqué s'affaissa sur lui-même, sous la pression de
cette vigoureuse étreinte.

«Vous mentez comme un chien, lui dit Rawdon; vous mentez comme un
lâche et un infâme!»

Et en même temps, du revers de sa main, il frappa le noble pair sur
les deux joues, et l'envoya, à quelques pas de lui, retomber tout
sanglant sur le plancher. Tout ceci s'était fait avant même que
Rebecca eût le temps de s'interposer. Malgré la crainte qui faisait
fléchir tous ses membres, elle admirait cependant son mari dans sa
vigueur, dans son énergie et dans son triomphe.

«Approchez,» lui dit Rawdon.

Aussitôt elle obéit.

«Retirez tout ceci.»

Elle se mit à défaire les bracelets qu'elle avait aux bras, les bagues
qui garnissaient ses doigts; sa main pouvait à peine les contenir;
alors elle leva les yeux vers son juge comme pour l'interroger du
regard.

«Jetez-moi par terre tous ces bijoux du diable,» lui dit-il.

Elle les laissa tomber à ses pieds. Rawdon lui arracha encore la
broche qu'elle portait au corsage, et la lança à la tête de lord
Steyne. La broche fit au front du noble lord une large entaille dont
il conserva la marque jusqu'à sa mort.

«Suivez-moi, dit Rawdon à sa femme.

--Ah! ne me tuez pas, Rawdon,» lui dit-elle d'une voix suppliante.

Il se mit à ricaner d'un rire étrange et sauvage.

«Je veux savoir si cet homme en a menti pour ce qu'il a dit de
l'argent comme pour ce qu'il a dit de moi. Parlez, en avez-vous reçu
de lui?

--Non, dit Rebecca, c'est-à-dire....

--Vos clefs!» reprit Rawdon.

Et ils sortirent ensemble.

Rebecca lui avait donné ses clefs, à l'exception d'une seule, espérant
qu'il n'y ferait pas attention. C'était la clef du petit pupitre
qu'Amélia lui avait donné autrefois et qu'elle tenait soigneusement
caché. Rawdon ouvrit toutes ses boîtes, bouleversa toute sa
garde-robe, jeta pêle-mêle sur le plancher tous les chiffons qui s'y
trouvaient renfermés. Enfin il trouva le pupitre, et força sa femme à
l'ouvrir. Ce pupitre renfermait ses papiers, à elle, des lettres
d'amour déjà anciennes, toutes sortes de petits bijoux et d'objets à
l'usage des femmes. Il contenait aussi un portefeuille rempli de
bank-notes dont la date remontait déjà, pour quelques-uns, à une
dizaine d'années; mais dans le nombre il s'en trouvait un tout récent,
le billet de mille livres que lord Steyne lui avait donné.

«C'est lui qui vous l'a donné? demanda Rawdon.

--Oui, répondit Becky.

--Il l'aura aujourd'hui même, fit Rawdon; car déjà le jour commençait
à poindre, plusieurs heures s'étant écoulées dans ces recherches
minutieuses. Avec le reste je m'arrangerai pour payer Briggs, qui a
montré tant de tendresse à l'enfant, et pour acquitter les autres
dettes. Quant au surplus, vous me ferez savoir où il faudra vous
l'adresser. Il me semble, Becky, que vous auriez bien pu prendre sur
cette réserve cent livres sterling pour me tirer de prison, moi qui ai
toujours partagé avec vous.

--Je suis innocente,» répétait Becky.

Mais, sans daigner ajouter un mot, Rawdon la laissa seule.

Les premiers feux du soleil pénétraient alors dans la chambre, où
cette femme se trouvait comme frappée d'immobilité; ils éclairaient
ces malles ouvertes, ces hardes dispersées dans tous les coins de la
pièce; ces robes, ces plumes, ces écharpes, ces bijoux, monceau de
vanités qui n'offrait plus qu'un triste spectacle de ruines et de
débris! La chevelure de Becky tombait en désordre sur ses épaules, sa
robe était arrachée à la place qu'occupait sa broche de diamants. Elle
avait entendu Rawdon descendre les escaliers, elle l'avait entendu
refermer la porte sur lui. Elle savait qu'il ne reviendrait plus,
qu'il était parti pour toujours. Songeait-il à commettre un suicide?
Non, pas du moins tant qu'il ne se serait pas battu avec lord Steyne.
Alors les pensées de cette malheureuse se reportèrent sur sa vie
passée, sur les vicissitudes qu'elle avait traversées. Que de misères
et de luttes pour aboutir à l'abandon et au désespoir! Il ne lui
restait plus que le poison pour en finir avec toutes ses espérances,
ses intrigues, ses dettes, ses triomphes. Ce fut au milieu de ces
réflexions que la trouva sa femme de chambre, créature que lord Steyne
avait placée auprès d'elle.

«Mon Dieu, madame, qu'est-il donc arrivé?» fit-elle en la voyant les
yeux secs et les mains crispées au milieu de cette scène de
désolation.

Et nous le demanderons comme elle. Qu'était-il donc arrivé? était-elle
coupable? était-elle innocente? Innocente, elle l'était, à l'en
croire, du moins. Mais comment supposer que la vérité pût se trouver
sur de pareilles lèvres? Comment croire, en cette circonstance, à la
pureté de ce coeur si dépravé? Sa femme de chambre tira ses rideaux et
insista avec un air d'intérêt et de sollicitude pour qu'elle se mît au
lit, ce qu'elle finit par faire; puis cette femme passa dans l'autre
pièce, et rassembla tous les bijoux qui jonchaient le sol depuis le
moment où Rebecca s'en était dépouillée sur l'ordre de son mari, et où
lord Steyne s'était échappé de la maison.



CHAPITRE XXII.

Le lendemain de la bataille.


La maison qu'habitait sir Pitt Crawley, dans Great-Gaunt-Street, était
au milieu de ses préparatifs du dimanche, lorsque Rawdon, toujours
dans le même costume de bal qu'il n'avait pas quitté depuis deux
jours, heurta en passant la femme qui balayait l'escalier, et entra
précipitamment dans le cabinet de son frère. Lady Jane, en peignoir du
matin, était à l'étage supérieur dans la chambre des enfants, occupée
à surveiller leur toilette; puis, prenant ces petits êtres sur ses
genoux, elle leur faisait réciter leur prière. Elle ne négligeait
jamais de leur faire remplir régulièrement ce pieux devoir, avant la
prière en commun, présidée par sir Pitt lui-même, et à laquelle
assistaient tous les gens de la maison. Rawdon s'assit près du bureau
du baronnet, où se trouvaient des brochures, des lettres disposées
avec un ordre parfait, des paperasses, des imprimés soigneusement
étiquetés, des cartons pour les factures et les correspondances. On
voyait encore sur le bureau une Bible, le _Quaterly Rewiew_,
_l'Annuaire de la Cour_. On s'apercevait que tout cela avait passé
sous l'oeil du maître.

Au premier coup de neuf heures que sonna la grande pendule en marbre
noir, sir Pitt apparut sur le seuil de la porte de son cabinet, frais
comme une rose, le menton bien rasé; on eût dit une figure de cire
plantée sur une cravate à l'empois. Ses cheveux étaient peignés,
pommadés et parfumés; il avait achevé ses ongles tout en descendant
l'escalier d'un pas majestueux, et sous sa robe de chambre couleur
cendrée il possédait tout à fait la mise d'un gentilhomme anglais de
vieille roche. Il fit un mouvement de surprise en apercevant dans son
cabinet le pauvre Rawdon avec les vêtements en désordre, les yeux
injectés de sang, les cheveux tout hérissés. Il pensa d'abord que son
frère était ivre et que c'étaient là les traces d'une orgie.

«Mon Dieu! Rawdon, lui dit-il, que voulez-vous avec cette figure toute
décomposée? qui vous amène de si bonne heure? pourquoi n'êtes-vous
point chez vous?

--Chez moi! dit Rawdon avec un rire sauvage; n'ayez pas peur, Pitt,
j'ai mon sang-froid. Fermez la porte, j'ai à vous parler.»

Pitt ferma la porte et revint à son bureau, se plaça dans un fauteuil
à côté de son frère, et se mit à limer ses ongles avec une dextérité
sans égale.

«Pitt, reprit alors le colonel après une pause, c'en est fait de moi:
je suis perdu sans ressources.

--C'est la fin que je vous avais toujours prédite, s'écria le baronnet
d'un ton bourru et en battant le rappel avec ses ongles, dont le poli
lui paraissait désormais satisfaisant. Vous ne viendrez pas me dire
que je ne vous ai pas averti. Il m'est impossible de rien faire pour
vous: tout mon argent est engagé, les cent livres à l'aide desquelles
Jane vous a tiré de prison, je les avais promises pour demain à mon
homme d'affaires, et leur absence va me jeter dans un grand embarras.
Ce n'est pas qu'en ce qui dépend de moi je refuse de vous venir en
aide; mais pour ce qui est de payer vos créanciers, c'est tout comme
si je m'engageais à acquitter la dette publique; ce serait une folie,
une folie sans nom. Tâchez de vous arranger avec eux. C'est triste,
j'en conviens, pour une famille, mais cela se voit tous les jours. La
semaine dernière, Georges Kiteley, fils de lord Bugland, a fait une
convention de ce genre, et le voilà, comme on dit, blanchi à neuf, et
cela sans bourse délier pour son père. Ainsi donc....

--Ce n'est point d'argent qu'il s'agit, fit Rawdon d'une voix rauque;
je ne viens point vous parler de moi, et vous ne pouvez douter du
motif qui m'amène.

--Qu'y a-t-il donc? dit Pitt en respirant plus librement.

--C'est pour mon fils que je viens réclamer votre appui, fit Rawdon
d'une voix émue. Promettez-moi d'avoir soin de lui quand je n'y serai
plus. Votre chère femme a toujours été bien bonne pour lui et il
l'aime plus que sa.... Damnation sur cette femme! Tenez, Pitt, vous
savez que j'étais destiné à avoir un jour l'héritage de miss Crawley;
mais on m'a encouragé dans mes extravagances et dans ma paresse, et
sans cela j'aurais été un homme tout autre. Au régiment, je ne me suis
pas encore acquitté trop mal de mon affaire; et quant à cet héritage,
vous savez comment je l'ai perdu et où il est passé.

--Après les sacrifices que j'ai faits pour vous, l'assistance que je
vous ai donnée, répliqua sir Pitt, une pareille allusion me semble
déplacée dans votre bouche. C'est à vous et non à moi qu'il faut vous
en prendre.

--Tout est fini de ce côté, dit Rawdon, tout est fini maintenant.»

Il prononça ces paroles avec un sourd frémissement qui fit tressaillir
son frère.

«Mon Dieu! Y a-t-il quelqu'un de mort? demanda Pitt avec un accent de
pitié et d'inquiétude.

--J'en aurais terminé avec la vie, continua Rawdon sans prendre garde
à ces paroles, si ce n'avait été mon petit Rawdy. Je me serais déjà
coupé la gorge après avoir tué ce misérable gueux.»

Toute la vérité se dévoila alors à sir Pitt, et il comprit que c'était
à la vie de lord Steyne que Rawdon en voulait. Le colonel fit alors à
son frère, d'une voix brève et émue, le récit de toute cette affaire.

«C'était, lui dit-il, un complot tramé entre elle et lui. Les recors
auxquels j'étais signalé m'ont arrêté au moment où je sortais de chez
lui. Alors je lui ai écrit de m'envoyer de l'argent; elle m'a répondu
qu'elle était malade, au lit, et m'a engagé à attendre jusqu'au
lendemain; et en rentrant à l'improviste, je l'ai trouvée couverte de
diamants de la tête aux pieds, en compagnie de cet infâme.»

Alors il lui dépeignit, au milieu de l'agitation la plus vive, sa
lutte avec lord Steyne, et montra à son frère qu'après ce qui s'était
passé il ne restait pas deux partis à prendre; par conséquent, il
devait se tenir prêt pour la rencontre qui ne pouvait manquer d'avoir
lieu.

«Et comme le dénoûment peut m'être fatal, fit Rawdon d'une voix émue,
et que mon fils n'a point de mère, c'est sous votre garde, c'est sous
celle de Jane que je le remets, et assurément vous le traiterez comme
s'il était votre enfant.»

Le frère aîné se sentit profondément touché; il serra la main de
Rawdon avec une cordialité qui ne lui était pas ordinaire, et Rawdon
essuya du revers de sa main ses paupières humides.

«Merci, frère, lui dit-il; j'ai maintenant votre parole, et cela me
suffit.

--C'est un engagement d'honneur,» répondit le baronnet.

Rawdon tira alors de sa poche le petit portefeuille qu'il avait trouvé
dans le pupitre de Becky, et dont il sortit un paquet de billets de
banque.

«Tenez, dit-il à son frère avec un amer sourire, voici six cents
livres pour Briggs, qui a toujours été si bonne pour l'enfant; vous ne
me croyiez pas si riche, n'est-ce pas? C'est l'argent qu'elle nous
avait prêté; je me suis toujours senti mal à l'aise en recevant
l'argent de cette pauvre femme. Quant au surplus, que j'ai emporté
dans le premier moment, on peut le rendre à Becky pour qu'elle se tire
d'affaire avec....»

Tout en parlant ainsi, il prenait dans le portefeuille les autres
billets pour les remettre à son frère; mais ses mains tremblaient si
fort, il était si ému que le portefeuille lui échappa, et qu'il en
sortit le billet de mille livres, la plus terrible et la dernière des
pièces accusatrices qui déposaient contre Becky.

Pitt se baissa pour le ramasser, tout étonné de l'importance de la
somme.

«Celui-là me regarde, dit Rawdon; je compte bien loger une balle dans
la tête du propriétaire de ce chiffon.»

Il goûtait une joie intérieure en pensant à la satisfaction qu'il
aurait à mettre ce billet en guise de bourre par-dessus la balle avec
laquelle il voulait tuer le marquis.

Ensuite les deux frères se serrèrent une dernière fois la main et se
séparèrent. Lady Jane, ayant appris que le colonel se trouvait dans le
cabinet de son mari, attendait dans la pièce voisine l'issue de leur
entretien avec la plus vive anxiété. La porte de la salle à manger
ayant été laissée entr'ouverte comme par hasard, elle put voir les
deux frères sortir du cabinet. À ce moment, elle s'avança, tendit la
main à Rawdon, et lui dit que c'était bien à lui de venir leur
demander à déjeuner, bien qu'à sa longue barbe, à sa figure
bouleversée, aux sombres regards de son ami, elle pût juger que ce
n'était point de déjeuner qu'il avait été question entre eux. Rawdon
s'excusa sur un engagement antérieur; il serra fortement la petite
main que sa timide belle-soeur lui tendait, et Jane le suivit d'un
regard plein de compassion, en voyant à ses traits qu'il s'agissait de
quelque grand malheur. Mais il partit sans prononcer un mot, et sir
Pitt n'entra avec elle dans aucune explication.

En quittant Great-Gaunt-Street, toujours en proie à la même agitation,
Rawdon se dirigea vers Gaunt-House, et fit gémir le lourd marteau qui
étale sur la porte cochère sa tête de Méduse; à ses coups redoublés
accourut une espèce de Silène à la face enluminée, à la veste rouge
galonnée d'argent, qui remplissait dans l'hôtel les fonctions de
portier. Cet homme, épouvanté du désordre qui régnait dans la tenue du
colonel, lui barra le passage comme s'il eût craint que cet étrange
visiteur ne voulût forcer l'entrée. Mais le colonel lui présenta une
de ses cartes, et lui ordonna de la remettre à lord Steyne, en lui
faisant remarquer qu'elle portait son adresse et en lui disant qu'il
serait toute la journée, à partir d'une heure, à Regent-Club, et que
c'était là, et non chez lui, qu'il fallait aller le chercher quand on
voulait le trouver. Cet homme, à la face rubiconde, regarda partir le
colonel avec des grands yeux surpris et étonnés, comme firent les
passants qui, dans leurs habits de dimanche, commençaient à remplir
les rues dès cette heure matinale. Le gamin, avec son air mutin et
joyeux, l'épicier qui bâillait sur sa porte, le cabaretier qui fermait
ses volets pendant la durée du service, croyaient voir quelque fou
échappé de Bedlam, et les quolibets pleuvaient sur l'infortuné au
moment où, arrivant enfin à la station des voitures, il se décida à
prendre un fiacre et dit au cocher de le conduire à la caserne de
Knightsbridge.

Les cloches se répondaient de tous les points de la capitale, lorsque
Rawdon arriva au terme de sa course; et, s'il s'était rendu compte de
ce qui se passait autour de lui, il aurait reconnu Amélia, qu'il avait
vue autrefois, se dirigeant de Brompton vers la paroisse de
Russell-Square. Les écoliers se rendaient en rangs à l'église, et dans
les faubourgs, les rues et les voitures étaient remplies de gens qui
allaient chacun du côté où les appelait le plaisir. Le colonel était
en proie à de trop vives préoccupations pour remarquer ce mouvement.
En arrivant à Knightsbridge, il alla droit à la chambre de son vieil
ami et camarade le capitaine Macmurdo, et fut fort satisfait de le
trouver à la caserne.

Le capitaine Macmurdo était un ancien officier qui avait eu sa part de
gloire à la journée de Waterloo; son régiment l'aimait beaucoup, et la
médiocrité de sa fortune l'avait seule empêché d'arriver aux grades
supérieurs. Il méditait tranquillement sur les douceurs du lit en
savourant sa grasse matinée.

Lorsque Rawdon ouvrit la porte, ce vénérable guerrier aux cheveux gras
et grisonnants portait sur la tête un foulard de soie, au-dessus de la
lèvre une moustache teinte et un nez bourgeonnant.

Rawdon ayant annoncé au capitaine qu'il venait lui demander un service
d'ami, il ne fut pas besoin d'une plus longue explication pour que
celui-ci comprît parfaitement de quoi il s'agissait. Il avait déjà
conduit plusieurs affaires du même genre avec une grande prudence et
une grande habileté. Son Altesse Royale, de si regrettable mémoire,
lorsqu'elle commandait en chef, professait à ce sujet la plus grande
estime pour le capitaine Macmurdo; enfin, c'était à lui qu'avait
recours tout homme d'honneur lorsqu'il se trouvait dans une passe
difficile.

«Et le motif, mon vieux Crawley? lui dit son ancien camarade. Est-ce
encore pour quelque affaire de jeu comme celle où nous avons fait
mordre la poussière au capitaine Marker?

--Il s'agit de.... de ma femme,» répondit Crawley en baissant les yeux
et en devenant tout rouge.

Le capitaine fit claquer sa langue.

«J'ai toujours pensé, reprit-il, qu'elle finirait par vous jouer
quelque tour.»

En effet, au régiment et dans les clubs, il y avait eu plus d'un pari
engagé sur le sort probable réservé au colonel Crawley. Ces
suppositions étaient une conséquence naturelle de la légèreté que
mistress Rawdon étalait dans sa conduite; mais, au sombre regard par
lequel Rawdon accueillit cette observation, Macmurdo comprit qu'il ne
fallait pas insister davantage sur ce sujet.

«N'y aurait-il donc pas moyen d'en sortir autrement, mon vieux? reprit
le capitaine avec plus de gravité. Sont-ce seulement des soupçons,
dites, ou bien avez-vous des lettres? Ne pourriez-vous pas tenir cela
secret et caché? En pareille circonstance, le mieux est ne point faire
de bruit quand c'est possible.... Il a fallu y mettre de la
complaisance pour ne s'en apercevoir que maintenant, continua le
capitaine en se parlant à lui-même, et il se rappelait les mille
propos tenus à la table des officiers, d'où la réputation de mistress
Crawley était bien souvent sortie en morceaux.

--Pour des gens comme nous, reprit Rawdon, il n'y a pas deux manières
de terminer cette affaire, entendez-vous? Ils avaient eu soin de se
débarrasser de moi, de me faire arrêter; je me suis échappé, et je les
ai retrouvés seuls en tête-à-tête. Je l'ai appelé lâche et menteur;
enfin, je l'ai frappé et envoyé à terre.

--Il a eu ce qu'il méritait, répondit Macmurdo; mais vous ne m'avez
pas encore dit son nom?

--C'est lord Steyne, répliqua Rawdon.

--Ah! diable! un marquis! on disait qu'il.... c'est-à-dire, c'était
vous qui....

--Quel galimatias est-ce là? cria Rawdon; voulez-vous dire qu'on
aurait exprimé des doutes en votre présence sur la vertu de ma femme?
Pourquoi alors ne m'en avez-vous rien dit, Mac?

--Le monde est si médisant, mon pauvre vieux! répliqua l'autre; à quoi
bon aller vous répéter des propos d'écervelés sur votre compte?

--Vous avez manqué aux devoirs de l'amitié,» lui dit Rawdon; et, ne
pouvant plus maîtriser son émotion, il se couvrit la figure de ses
deux mains et donna un libre cours à sa douleur.

Ce spectacle toucha profondément son vieux compagnon d'armes.

«Allons, courage, mon vieux, dit le vieux Mac; grand ou petit, il aura
une balle dans la tête, ce gibier du diable. Et quant à votre femme,
que voulez-vous? c'est toujours la même histoire.

--Ah! vous ne savez pas combien je l'aimais, dit Rawdon d'une voix
sourde. Je la suivais comme un petit chien. Je lui donnais tout ce que
j'avais. Je me suis condamné à l'indigence pour l'épouser; j'ai engagé
jusqu'à ma montre pour satisfaire à ses moindres fantaisies. Pendant
ce temps, elle faisait bourse à part, et enfin elle m'a refusé cent
livres pour me tirer de prison.»

Il raconta alors à Macmurdo, dans un langage plein de dignité, malgré
ce qu'il avait de confus, tous les détails de cette histoire. Macmurdo
était tout surpris de cette agitation extraordinaire, qu'il
s'efforçait de calmer par ses réflexions adoucissantes.

«Elle peut être innocente, après tout, lui disait-il; n'est-ce pas là
ce qu'elle soutient? Ce n'est pas la première fois qu'elle se trouvait
seule chez elle avec lord Steyne.

--Sans doute, répondait Rawdon avec tristesse, mais voici qui ne
prouve pas en faveur de son innocence.» Et il montrait au capitaine le
billet de mille livres qu'il avait trouvé dans le portefeuille de
Becky. «Voilà ce qu'il a donné, et elle ne m'en a rien dit, et c'est
lorsqu'elle avait cet argent-là entre les mains qu'elle a refusé de
venir me tirer de la prison où j'étais enfermé.»

Le capitaine fut obligé de convenir qu'il y avait là quelque chose qui
n'était pas très-clair.

Pendant cet entretien, Rawdon avait envoyé le domestique du capitaine
Macmurdo à Curzon-Street, avec ordre de se faire donner des habits et
du linge, dont le capitaine avait grand besoin. Pendant l'absence de
cet homme, Rawdon et son ami avait composé à grand'peine et à coups de
dictionnaire une lettre destinée à lord Steyne. Le capitaine Macmurdo,
au nom du colonel Crawley, avait l'honneur de se mettre aux ordres du
marquis de Steyne, et lui annonçait qu'il avait reçu plein pouvoir de
lui pour arrêter les conditions du combat que Sa Seigneurie, il n'en
faisait aucun doute, serait la première à réclamer, et qui, d'après la
manière dont les choses s'étaient passées, lui paraissait inévitable.
Le capitaine Macmurdo, usant toujours des formes les plus polies,
priait lord Steyne de lui désigner un de ses amis avec lequel, lui, le
capitaine Macmurdo, pourrait s'entendre. Il finissait en exprimant le
désir que le duel eût lieu dans le plus bref délai possible.

Le capitaine ajoutait en _post-scriptum_ qu'il avait entre les mains
un billet de banque d'une valeur considérable, que le colonel Crawley
avait de fortes raisons pour supposer qu'il appartenait au marquis de
Steyne, et qu'il désirait l'envoyer à l'adresse de son propriétaire.

Pendant que cette lettre s'élaborait, le domestique du capitaine était
de retour de sa commission à la maison du colonel; mais il ne
rapportait ni le sac de nuit ni le porte-manteau qu'on l'avait envoyé
chercher, et sa figure exprimait une stupéfaction comique.

«Ils ne veulent rien donner, dit-il alors; la maison est au pillage,
ils ont tout mis sens dessus dessous; le propriétaire veut retenir
tous les effets pour sa garantie. Les domestiques boivent le vin dans
le salon; et on dit que.... que vous êtes parti en emportant
l'argenterie, colonel.» Puis, après une pause, il ajouta: «Il y a déjà
un domestique qui a disparu. Simpson, qui a l'air fort excité par la
boisson, crie bien fort que rien ne sortira de la maison qu'on ne lui
ait payé ses gages.»

Le récit de cette petite insurrection domestique surprit Rawdon, et le
fit sourire par la diversion qu'elle apportait à ses tristes
préoccupations. Les deux officiers s'amusèrent beaucoup de cet orage
qui s'élevait autour des débris de cette fortune renversée.

«Je suis bien aise au moins que le petit ne soit plus chez moi, dit
Rawdon en se rongeant les ongles. Vous le rappelez-vous, Mac,
lorsqu'il venait au manége et qu'on lui faisait monter le sauteur?
comme il se tenait bien dessus!

--C'est vrai qu'il avait un petit air crâne,» reprit l'excellent
capitaine.

Le petit Rawdon se trouvait pour le moment dans la chapelle de
Whitefriars, au milieu d'une rangée de petits garçons en robe comme
lui; et certes il n'écoutait pas le sermon avec grande attention; mais
il pensait bien plutôt à sa sortie du samedi suivant, calculant que
son père viendrait le chercher comme d'habitude et le mènerait
peut-être au spectacle.

«Ce sera un fameux gaillard que ce garçon-là, continua Rawdon en
pensant toujours à son fils. Vous me promettez, Mac, que, si cela
tourne mal pour moi, si j'y laisse ma peau, je puis compter que....
que vous irez le voir, n'est-ce pas? Ah! je puis dire que j'aimais
bien cet enfant-là. Que voulez-vous, mon pauvre vieux! Tenez, vous lui
donnerez ces boutons d'or de ma part, c'est tout ce qui me reste.»

Il se couvrit la face de ses deux larges mains, et les larmes en
tombant sur ses joues y traçaient un sillon brûlant. M. Macmurdo, que
l'émotion gagnait aussi, ôta son foulard de soie et s'en servit pour
essuyer ses yeux.

«Descendez et faites-nous préparer à déjeuner, dit-il à son
domestique. Que voulez-vous, Crawley? des oignons et des sardines?
Commandez. Clay, vous allez donner des habits au colonel; nous avons
toujours été tous les deux de la même taille. Mon vieux Rawdon, il n'y
avait pas d'aussi fins cavaliers que nous, lorsque nous sommes entrés
au régiment.»

Macmurdo se tourna alors contre le mur, et, reprenant la lecture de
son journal, laissa Rawdon à sa toilette, pour commencer la sienne
lorsque son ami aurait terminé.

Comme il s'agissait d'un lord, le capitaine Macmurdo apporta un soin
particulier à cette opération. Il cira ses moustaches, leur donna le
brillant des jours de fête, mit une cravate empesée et son plus beau
ceinturon de buffle. Les jeunes officiers, en le voyant arriver pour
le déjeuner dans un si brillant costume, lui en firent leur
compliment, et lui demandèrent s'il allait se marier et si Crawley
était son témoin.



CHAPITRE XXIII.

Même sujet.


Becky n'était point encore revenue de la stupeur et de l'abattement où
l'avaient jetée les événements de la nuit précédente, que déjà les
cloches des églises voisines annonçaient le service du matin; alors
sortant avec peine de son lit, elle alla tirer le cordon de la
sonnette pour appeler sa femme de chambre française que nous avons vue
auprès d'elle quelques heures auparavant.

Mistress Rawdon Crawley agita vainement la sonnette. Personne ne
répondit à son appel, et bien que le cordon finit par céder à la
violence de ses secousses, Mlle Fifine ne fit point son apparition. En
vain sa maîtresse, en camisole de nuit, le cordon à la main et les
cheveux en désordre, s'aventura jusque sur le palier, et appela à
plusieurs reprises Mlle Fifine, celle-ci ne se présenta point.

En effet, elle n'était plus dans la maison depuis plusieurs heures,
et, suivant l'expression française, elle avait brûlé la politesse à
ses maîtres. Après avoir rassemblé tous les bijoux qui couvraient le
parquet du salon, Mlle Fifine était montée dans sa chambre, avait fait
ses paquets, les avait ficelés, était sortie pour aller chercher un
fiacre, avait descendu elle-même ses bagages sans demander
l'assistance des autres domestiques, qui la lui auraient probablement
refusée, car ils la détestaient cordialement, et, sans dire adieu à
personne, elle s'était éloignée de Curzon-Street.

Dans la conviction intime de Mlle Fifine, le ménage de ses maîtres
était une maison démontée, où il ne lui restait plus rien à faire.
Beaucoup de gens, en pareille circonstance, auraient fait leurs
paquets et pris un fiacre comme Mlle Fifine, mais, moins prévoyants ou
moins heureux qu'elle, ils n'auraient peut-être pas, comme elle, su
mettre en lieu sûr non-seulement leurs biens propres, mais encore
quelques débris de ceux de leur maîtresse, si toutefois l'on peut dire
que cette dernière ait jamais eu quelque chose à elle.

Non-seulement Mlle Fifine emporta les bijoux ci-dessus mentionnés,
mais, de plus, certaines robes sur lesquelles elle avait depuis
longtemps jeté son dévolu; item quatre candélabres Louis XIV richement
décorés; item six albums ou keepsakes dorés sur tranche; item une
tabatière en or qui avait appartenu à la Dubarry; item un charmant
petit buvard garni de perles, sur lequel Becky composait d'ordinaire
de charmants petits billets roses. Tout cela s'était envolé de
Curzon-Street avec Mlle Fifine, avec le service en argenterie disposé
sur la table pour le souper que Rawdon était venu interrompre si mal à
propos. Mlle Fifine n'avait laissé derrière elle, comme étant trop peu
portatifs, que les pelles et les pincettes, les glaces de cheminées et
le piano en bois de rose.

Peu de temps après, on put voir dans une boutique de modiste de la rue
du Helder, à Paris, une femme qui avait toute l'apparence extérieure
de Mlle Fifine. Sa maison, l'une des mieux achalandées de la capitale,
était placée sous la protection de milord Steyne. Cette femme parlait
toujours de l'Angleterre comme d'un pays livré à la plus insigne
mauvaise foi; elle disait à ses demoiselles de magasin qu'elle avait
été affreusement volée par les naturels de cette île. Un sentiment
compatissant pour de si touchantes infortunes, avait sans doute
déterminé le marquis de Steyne à traiter avec générosité Mme de
Sainte-Amaranthe: nous souhaitons qu'elle ait tout le succès que
mérite sa vertu.

Mistress Crawley, indignée de ne point voir ses domestiques répondre à
ses coups de sonnette, et entendant un grand tumulte et un grand
tapage à l'étage inférieur, s'enveloppa dans sa robe du matin, et d'un
pas majestueux s'avança vers le salon d'où partait le bruit.

La cuisinière, la figure noircie par la fumée de ses fourneaux,
s'était installée dans un magnifique sopha couvert d'étoffe perse à
côté de mistress Raggles, à laquelle elle versait du marasquin. Le
groom qui portait les billets doux de Becky, et grimpait derrière sa
voiture avec une si grande légèreté, fourrait en ce moment ses doigts
dans un plat de crème, tandis que le laquais causait avec Raggles,
dont la figure exprimait la douleur et le désespoir. Bien que la porte
fût ouverte, et que Becky, à quelque pas de là, criât de toute la
force de ses poumons, personne ne répondait à son appel.

«Allons, mistress Raggles, encore une petite goutte, disait la
cuisinière au moment où Becky arrivait sur la porte, enveloppée de sa
robe de chambre de cachemire blanc.

--Simpson! Trotter! criait la maîtresse de la maison au comble de la
fureur, vous restez là les bras croisés, pendant que je vous appelle?
Vous avez l'impudence de vous asseoir devant moi sur mon sopha? Où est
la femme de chambre?»

Effrayé par cette apostrophe imprévue, le groom retira ses doigts de
sa bouche; mais la cuisinière, saisissant le verre de marasquin, dont
mistress Raggles déclarait avoir assez, en avala le contenu tout en
jetant à Becky des regards provocateurs par-dessus les bords dorés du
verre. Ce supplément de liqueur sembla redoubler encore l'insolence de
l'insurgée.

«Votre sopha! Ah! par exemple, dit le cordon bleu révolté, votre
sopha! vous voulez dire celui de mistress Raggles. C'est le sopha de
milord et de mistress Raggles, entendez-vous? Ils l'ont payé à beaux
deniers comptants, et il leur coûte assez cher, allez! S'il me prenait
fantaisie d'y rester jusqu'à ce qu'on me payât mes gages, je pourrais
y demeurer longtemps; et, après tout, pourquoi pas? Ah! ah! ah!»

Là-dessus elle se versa un verre de liqueur, et l'avala avec une
grimace insolente et moqueuse.

«Trotter! Simpson! jetez-moi cette ivrognesse à la porte! hurla
mistress Crawley.

--Mettez l'y vous-même si vous voulez, répondit Trotter le laquais;
payez-moi mes gages, et je vous laisserai bien libre de m'y envoyer
aussi. Je vous assure que nous ne serons pas longs à déguerpir.

--Croyez-vous donc que vous êtes ici pour m'insulter tous les uns
après les autres! s'écria Becky furieuse; quand le colonel Crawley va
rentrer, je lui....»

Cette menace, loin d'effrayer les domestiques, ne fit que provoquer de
bruyants éclats de rire de leur part. Raggles toutefois ne s'en mêla
point, tout absorbé qu'il était par ses tristes préoccupations.

«Il ne reviendra pas, répliqua milord Trotter; il a envoyé chercher
ses affaires; mais je n'ai point voulu les livrer malgré le
consentement qu'y donnait M. Raggles. Il n'est pas plus colonel que
moi, voyez-vous; et maintenant qu'il a pris la clef des champs, vous
voudriez faire comme lui. À vous deux, vous faites la paire; vous
voulez escroquer le pauvre monde, mais il faut en rabattre, ma belle
dame; payez-nous nos gages, vous dis-je, payez-nous nos gages.»

Il était évident, à la tournure chancelante de M. Trotter, à sa
prononciation pâteuse, qu'il avait demandé à la bouteille son courage
et ses inspirations.

«Monsieur Raggles, dit alors Becky au comble de l'exaspération, me
laisserez-vous insulter de la sorte par cet ivrogne?

--Voyons, Trotter, pas tant de tapage, dit le petit Simpson.
Entendez-vous, Trotter?»

Il souffrait de l'humiliation de sa maîtresse, et il réussit à lui
éviter les injures qu'allait lui attirer l'épithète d'ivrogne
appliquée au laquais.

«Ah! madame, disait Raggles, j'aurais pu vivre bien longtemps sans
croire qu'un pareil malheur fût possible. Je connais la famille
Crawley depuis que je suis né. Je suis resté pendant trente ans chez
miss Crawley en qualité de sommelier, et je n'aurais jamais pensé que
ce serait un des membres de cette famille-là qui me mettrait sur la
paille. (Le pauvre diable, en disant ces mots, avait les yeux remplis
de larmes.) Pouvez-vous seulement me donner un shilling pour tout ce
que vous me devez; voilà quatre ans que vous demeurez dans cette
maison; c'est moi qui ai fourni à l'entretien de votre table, c'est
moi qui vous ai donné la vaisselle et le linge, vous avez chez moi une
note de lait et de beurre qui monte à deux cents livres; c'est moi qui
vous ai fourni tous les oeufs pour vos omelettes, toute la crème pour
votre épagneul.

--Et à côté de ça, reprit la cuisinière, elle se moquait pas mal que
son enfant, qui est son sang et sa chair, ait de quoi seulement manger
à sa faim. Il y a beaux jours que sans moi le pauvre martyr serait
mort de faim.

--On l'élèvera pour l'amour de Dieu,» dit alors M. Trotter avec un
hoquet bachique.

L'honnête Raggles, continua d'une voix lamentable à énumérer ses
griefs. Il ne disait que trop vrai, Becky et son mari l'avait ruiné.
Il avait des billets à payer la semaine suivante, et pas un shilling
en caisse; on allait le déclarer en faillite, le chasser de sa
boutique, le chasser de sa maison, par ce qu'il avait eu la faiblesse
de se fier à la parole d'un Crawley. Ses larmes et ses gémissements
ajoutèrent encore à l'arrogance de Becky.

«C'est donc un complot contre moi, s'écria-t-elle d'un ton d'aigreur.
Que prétendez-vous? Si je ne vous paye pas aujourd'hui, vous n'avez
qu'à repasser demain, et tout sera soldé. Je croyais que le colonel
avait réglé vos comptes; mais vous pouvez être sûrs qu'il le fera
demain. Je vous le déclare sur l'honneur, il est parti ce matin
emportant quinze cents livres dans sa poche. Il ne m'a rien laissé.
Allez lui faire vos jérémiades. Donnez-moi mon chapeau et mon châle,
et je vais aller le trouver. Ce matin nous avons eu une dispute; vous
avez l'air, du reste, d'en savoir aussi long que moi à ce sujet; mais,
je vous le jure, vous serez tous payés. Il vient d'obtenir une
excellente place, laissez-moi seulement aller le trouver.»

L'audacieux sang-froid de Rebecca laissa Raggles et ses compagnons
tout surpris et comme pétrifiés, et ils se regardèrent les uns les
autres sans plus savoir où ils en étaient. Pendant ce temps, Rebecca
étant remontée dans sa chambre, s'habillait elle-même sans avoir le
moins du monde besoin de l'assistance de sa femme de chambre. Elle se
rendit ensuite dans la chambre de Rawdon, y trouva les paquets tout
faits avec l'ordre, au crayon, de les livrer lorsqu'on viendrait pour
les prendre. Elle se dirigea de là dans la mansarde de la femme de
chambre: le pillage était complet et les tiroirs parfaitement vides.
Elle se ressouvint alors des bijoux restés sur le parquet, et ne douta
plus un instant que cette femme ne les eût emportés dans sa fuite.

«Mon Dieu, s'écria-t-elle alors, fut-il jamais malheur pareil au mien?
Tout perdre, lorsqu'on est à la veille de tout gagner! Tout espoir
est-il donc évanoui pour moi sans retour? Non, non! j'entrevois encore
une dernière chance de salut.»

Après avoir achevé sa toilette, elle sortit seule, mais sans avoir à
essuyer les injures qui l'avaient assaillie le matin. Il était alors
quatre heures: elle se dirigea à pied à travers les rues de Londres,
car elle n'avait pas d'argent pour payer une voiture, et elle ne
s'arrêta que devant la porte de sir Pitt Crawley. Avant d'entrer, elle
demanda si lady Jane était chez elle, et elle apprit avec satisfaction
qu'elle se trouvait alors à l'église. Sir Pitt était renfermé dans son
cabinet et avait défendu sa porte. Mais rien ne put l'arrêter: en
dépit de l'obstacle que lui opposait le cerbère en livrée, elle
s'élança vers le cabinet de sir Pitt, où le baronnet resta pendant
quelques secondes, tout surpris de cette apparition soudaine. Il
devint tout rouge à sa vue, et fit un mouvement en arrière en lui
jetant un regard qui exprimait à la fois la crainte et la répulsion.

«Ah! ne me regardez pas ainsi, Pitt, lui dit-elle; au nom de votre
ancienne amitié. Non, je ne suis point coupable; devant Dieu, je ne
suis point coupable. Oui, malgré ces apparences qui sont contre moi,
malgré ce concours de circonstances qui déposent contre moi, c'est au
moment où j'allais voir toutes mes espérances réalisées que tout vient
à s'écrouler autour de moi.

--C'est donc vrai, ce que j'ai vu dans le journal, dit sir Pitt, qu'un
article du même jour avait grandement surpris.

--Rien de plus vrai. Lord Steyne m'en a donné la première nouvelle
vendredi soir, à ce bal de funeste mémoire. Depuis six mois on le
remettait toujours de promesses en promesses. M. Martyr, le secrétaire
d'État des colonies, lui avait annoncé la veille que la nomination
était signée; et sur ces entrefaites est arrivée cette malheureuse
arrestation, et puis cette déplorable bataille. Tout mon crime est
d'avoir été trop dévouée aux intérêts de Rawdon. Il m'est arrivé plus
de cent fois de recevoir lord Steyne tout seul. Quant à cet argent
dont Rawdon ignorait l'existence, je ne l'avais mis en réserve que
parce que je n'osais point le confier à Rawdon, car vous savez combien
il est dissipateur.»

Elle continua sur le même ton à lui débiter une histoire qui
témoignait de son art parfait, et qui agita profondément les fibres
sensibles de son tendre et cher beau-frère. Voici en quelques mots le
résumé de l'histoire qu'elle lui fit: Becky reconnaissait avec la plus
touchante franchise et la plus parfaite contrition, que s'étant
aperçue des sentiments qu'elle avait inspirés à lord Steyne (et nous
disons en passant que cet aveu fit beaucoup rougir sir Pitt), elle
avait résolu, tout en sauvegardant sa vertu, de tirer profit, pour
elle et sa famille, de la passion naissante du noble pair.

«Ainsi, pour vous je voyais déjà la pairie, dit-elle à son beau-frère
dont la rougeur redoubla encore; nous avions même déjà eu avec lord
Steyne quelques conversations à ce sujet. Vos talents et l'intérêt que
vous porte le noble lord, rendaient plus que probable le succès de
mes démarches, lorsque ce coup pénible est venu renverser toutes nos
espérances; et, je ne crains pas de l'avouer, mon but principal était
de mettre mon bien-aimé à l'abri de toutes poursuites, mon mari, que
j'aime en dépit de tous ses soupçons, de ses durs traitements, mon
mari que je voulais affranchir de la pauvreté et de la ruine
suspendues sur nos têtes. Sachant quels étaient les sentiments de lord
Steyne pour moi, continua-t-elle en baissant les yeux, j'avoue que je
fis tout ce qui était en mon pouvoir pour lui plaire, bien entendu
dans les limites permises à une honnête femme, afin de me mettre en
crédit auprès de lui. Vendredi matin seulement est arrivée la nouvelle
de la mort du gouverneur de Coventry-Island, et aussitôt milord s'est
empressé de faire donner la place à mon mari. Je lui réservais cette
surprise, il en aurait lu la nouvelle dans les journaux de ce matin.
Au lieu de cela, au moment même où milord s'offrait généreusement à
désintéresser les créanciers de mon mari, Rawdon est rentré à la
maison et aveuglé par ses soupçons, il s'est livré contre lord Steyne
à toute la violence de son caractère. Mon Dieu! mon Dieu! vous savez
ce qui est arrivé. Ah! mon cher Pitt, ayez pitié de moi, c'est vous
qui aurez le mérite de me réconcilier avec mon mari.»

Alors Becky, se jetant à genoux, accompagnait ses paroles de larmes et
de sanglots, et prenant la main de sir Pitt, la couvrait des baisers
les plus passionnés.

Ce fut dans cette situation que lady Jane trouva le baronnet et sa
belle-soeur lorsqu'au retour de l'église elle accourut tout droit au
cabinet en apprenant que mistress Rawdon y était enfermée avec son
mari.

«Je m'étonne que cette femme ait l'audace de passer le seuil de cette
maison,» dit lady Jane pâle d'indignation et tremblante de colère.

Lady Jane, aussitôt après le déjeuner, avait envoyé aux renseignements
sa femme de chambre qui avait eu des détails par Raggles et les autres
gens de la maison. Ceux-ci lui en avaient raconté bien plus long
encore qu'ils n'en savaient sur cette histoire ainsi que sur beaucoup
d'autres.

«Mistress Crawley, continua lady Jane, s'est sans doute trompée de
maison, car sous ce toit demeure une honnête famille.»

Sir Pitt tressaillit, tout surpris de l'énergique apostrophe de sa
femme; et Becky, toujours à genoux, serrait d'autant plus fort la main
de son beau-frère.

«Dites-lui, continuait-elle en s'adressant à lui, dites-lui qu'elle ne
sait point ce qui s'est passé, dites-lui que je suis innocente, mon
cher Pitt.

--Je vous assure, ma chérie, que vous êtes injuste envers mistress
Crawley.--Cette parole de sir Pitt permit à Rebecca de respirer plus
librement.--Et en vérité je crois qu'elle est....

--Que voulez-vous dire? s'écria lady Jane dont la voix était émue par
l'indignation et dont le coeur battait avec violence. Vous avez devant
vous la plus méprisable des femmes; une mère sans coeur, une épouse
sans foi! jamais elle n'a eu la moindre tendresse pour son enfant qui
venait se réfugier auprès de moi et me raconter les mauvais
traitements qu'il avait à subir de sa mère. Jamais elle ne s'est
présentée dans une famille sans y porter avec elle le trouble et la
désolation, sans chercher à ébranler les affections les plus saintes
par ses pernicieuses séductions et ses impudents mensonges. Elle a
trompé son mari comme elle a trompé tout le monde; c'est une âme
souillée par la vanité, la débauche et les crimes de toute espèce. Son
contact me fait horreur. Je tiens mes enfants hors de sa vue....

--En vérité, lady Jane, s'écria sir Pitt en se levant, un pareil
langage....

--Sir Pitt, continua lady Jane, sans que sa voix perdît de sa fermeté,
j'ai rempli envers vous mes devoirs de fidèle épouse. Je vous ai gardé
la foi du mariage comme si je l'avais jurée à Dieu lui-même; j'ai été
une femme soumise comme toute femme doit l'être à son mari; mais la
soumission la plus légitime a des bornes, et je vous déclare que je ne
permettrai pas que cette femme trouve asile sous le toit que j'habite.
Si elle y reste plus longtemps, je pars de suite avec mes enfants;
elle n'est pas digne que l'on pratique à son égard les prescriptions
de la charité chrétienne. C'est à vous, c'est à vous de choisir entre
elle et moi.»

Après ces énergiques paroles, lady Jane se retira épuisée de la sortie
qu'elle venait de faire et laissa Rebecca et sir Pitt tout surpris de
tant de fermeté. Becky, loin de regretter ce qui venait de se passer,
en était, au contraire, satisfaite.

«Tout cela vient de la broche en diamants que vous m'avez donnée,»
dit-elle à sir Pitt en lui laissant aller la main.

Peu de temps après, lady Jane, qui épiait à la fenêtre de son cabinet
de toilette, la vit sortir de chez le baronnet, mais elle avait obtenu
de lui qu'il irait voir son frère et tâcherait de l'amener à une
réconciliation.

Rawdon trouva les jeunes officiers assis déjà à la table commune; ils
l'eurent bien vite décidé à partager leur repas, et il finit par fêter
aussi bien que les autres les cuisses de poulet et l'eau de Seltz
destinées à refaire l'estomac délicat des jeunes guerriers. La
conversation fut telle qu'elle devait être au milieu de cette vive
jeunesse, elle roula sur les principaux incidents du jour. On parla du
prochain tir au pigeon et des paris engagés à cette occasion; de Mlle
Ariane, de l'Opéra français, abandonnée comme son homonyme et consolée
par un jeune lion. On parla d'un combat de boxe entre l'invincible
Boucher et le redoutable Broaïcow. Le jeune Tandyman, héros de
dix-sept ans, qui, à force de pommade et de soins, espérait faire
germer une magnifique paire de moustaches, avait été témoin du combat
et parlait de la manière la plus pertinente de la vigueur des
combattants, de la souplesse de leurs muscles. Il n'y avait environ
qu'une année que le jeune cornette était si fort sur les questions de
boxe; auparavant, il mangeait encore de la bouillie et recevait le
fouet à Eton.

On parla ainsi de danseuses, de demi-vertus et de parties fines
jusqu'au moment où Macmurdo vint se joindre à la conversation. Il
semblait avoir oublié le proverbe latin qui recommande de respecter
l'innocence de la jeunesse, et se mit à débiter les histoires les plus
égrillardes avec aussi peu de retenue que le plus mauvais sujet. Rien
ne l'arrêtait, ni ses cheveux gris, ni les jeunes oreilles de son
auditoire. Mac était renommé comme conteur; mais ce n'était pas
précisément un homme fait pour la société des dames, ou, si l'on veut,
ses jeunes camarades le présentaient à leurs maîtresses plutôt encore
qu'à leurs mères. Il était difficile de mener une existence plus
modeste que la sienne, mais il s'en contentait, et, en toutes
circonstances, il répondait à l'appel de ses amis avec sa bonne et
joyeuse nature, toujours simple et sans ambition.

Avant que Mac eût terminé son copieux déjeuner, la plupart de ses
jeunes compagnons s'étaient levés de table. Le jeune lord Wainas
fumait une immense pipe d'écume de mer, le capitaine Hugues
s'époumonait à faire brûler son cigare, et le fougueux petit Tandyman,
retenant son terrier entre ses jambes, faisait une partie de cartes
avec le capitaine Deuceace. Il ne passait pas un instant sans être à
gagner ou à perdre avec quelqu'un. Mac et Rawdon partirent pour le
club sans que personne eût pu soupçonner leurs préoccupations, et même
ils avaient pris comme les autres leur part de ces folles et rieuses
conversations. Et pourquoi en auraient-ils agi autrement? est-ce que
tous les jours, dans la vie, ce ne sont pas des fêtes, des éclats de
rire, des orgies à côté des plus tristes événements? La foule sortait
des églises au moment où Rawdon et son ami traversèrent
Saint-James-Street et arrivèrent au club.

Les vieux barbons qui, d'ordinaire dans les clubs, se postent sur le
balcon et de là lorgnent et grimacent en regardant les passants, qui
s'amusent de leur mine bizarre, ne garnissaient point encore leur
rampe de velours. La salle de lecture était presque vide, et il ne s'y
trouvait encore qu'un habitué inconnu de Rawdon, et un autre envers
lequel il restait débiteur d'une petite somme perdue au whist; aussi
n'était-il pas bien pressé d'engager la conversation avec lui; un
troisième personnage lisait _le Royaliste_, feuille célèbre par sa
médisance et son attachement au roi et à l'Église. Ce lecteur,
replaçant le journal sur la table, et levant les yeux sur Crawley, lui
dit d'un air affectueux:

«Crawley, recevez nos sincères félicitations.

--Que voulez-vous dire? fit le colonel étonné.

--_L'Observateur_ en parle tout aussi bien que _le Royaliste_.

--De quoi?» s'écria Rawdon rouge jusqu'aux oreilles et croyant déjà la
presse au courant de ses affaires avec lord Steyne.

Smith regarda avec un sourire de surprise la figure terrifiée du
colonel, qui, prenant la feuille, se mit à parcourir le passage qu'on
lui indiquait. M. Smith et M. Brown, le joueur de whist, avec lequel
Rawdon était en compte, venaient justement du colonel quelques minutes
avant son arrivée.

«Cela lui arrive fort à propos, avait dit Smith, car je crois que
Crawley n'a plus un shilling vaillant.

--C'est une rosée bienfaisante dont tout le monde ressentira les
effets, dit Brown, car je compte bien qu'il va s'acquitter envers moi.

--À quelle somme s'élève le traitement? demanda Smith.

--À deux ou trois mille livres, répondit son interlocuteur, mais on
n'a pas à en jouir longtemps, c'est un climat qui dévore son monde.
Liverseege y est mort au bout de dix-huit mois, et en six semaines
celui qui l'avait précédé avait eu son affaire.

--Son frère est, dit-on, un habile homme; moi, je ne l'ai jamais
trouvé qu'un homme insupportable.... vaniteux.... tout rempli de
lui-même; selon la rumeur publique, ce serait lui qui aurait fait
avoir la place au colonel.

--Lui! reprit M. Brown en ricanant, allons donc, c'est lord Steyne qui
lui vaut cela.

--Que voulez-vous dire par là?

--Une femme vertueuse est le plus beau présent que le ciel puisse
faire à un mari,» répondit l'autre interlocuteur par une phrase à
double entente; puis il se remit à lire les journaux.

Mais revenons à Rawdon. Nous l'avons laissé lisant _le Royaliste_, et
tout surpris d'y trouver les lignes suivantes:

                              Gouvernement de Coventry-Island.

     «Les dernières dépêches que nous a apportées de cette île le
     brick _Yellow-Jack_ de la marine royale, capitaine Yaunders,
     contiennent la nouvelle de la mort de sir Thomas Liverseege. Il a
     succombé aux fièvres qui sévissent à Swamptown. Sa perte sera
     vivement regrettée par tous les habitants de cette florissante
     colonie. Nous apprenons que ce gouvernement a été offert au
     colonel Rawdon Crawley, chevalier du Bain et l'un des officiers
     les plus distingués de notre armée. L'intérêt de nos possessions
     lointaines réclame la présence d'hommes qui joignent à une
     bravoure éprouvée des talents administratifs, et nous ne doutons
     point que celui qui a été choisi par le secrétaire d'État au
     département des colonies, pour remplir le poste devenu vacant par
     une mort si regrettable, ne réunisse toutes les qualités
     nécessaires pour s'acquitter dignement de ses nouvelles
     fonctions.»

«Coventry-Island! Où placez-vous cela? Qui vous a désigné à ce
gouvernement? Dites donc, vous m'emmènerez comme secrétaire, mon vieux
camarade,» dit le capitaine Macmurdo en riant.

Tandis que Crawley et son ami, en proie à la même surprise,
cherchaient à s'expliquer le mystère de cette affaire, le garçon du
club apporta au colonel une carte sur laquelle se trouvait le nom de
M. Wenham. Il demandait à voir le colonel Crawley. Le colonel et son
second passèrent dans une autre pièce pour recevoir celui qu'ils
considéraient à juste titre comme l'envoyé de lord Steyne.

«Ah! mon cher monsieur Crawley, que je suis aise de vous voir, dit M.
Wenham avec un sourire caressant, comment vous portez-vous?»

Et il serra la main de Crawley d'une façon toute cordiale.

«Vous venez, je pense, de la part de....

--Précisément, dit M. Wenham.

--Alors voici mon ami, le capitaine Macmurdo, des life-guards.

--Enchanté, en vérité, de faire la connaissance du capitaine
Macmurdo,» reprit M. Wenham.

Et il fit un nouveau sourire et tendit de nouveau sa main au capitaine
Mac, qui se contenta de présenter un doigt recouvert d'un gant de peau
de buffle, et à faire à M. Wenham un salut très-froid, peu capable de
déranger l'économie de sa cravate. Il était sans doute vexé d'avoir à
traiter avec un _pékin_, et trouvait que lord Steyne aurait bien pu
lui envoyer pour le moins un colonel.

«Je laisse à Macmurdo tout pouvoir pour agir en mon nom, dit alors
Crawley; il connaît mes intentions, et je me retire afin que vous
soyez plus à votre aise pour traiter de cette affaire.

--C'est fort bien, dit Macmurdo.

--Pourquoi vous en aller, mon cher colonel, reprit à son tour M.
Wenham; puisque c'est à vous, à vous en personne que je demande
l'honneur d'un entretien auquel la présence du capitaine Macmurdo ne
peut qu'ajouter un nouvel attrait. Pour ma part, capitaine, j'espère
que notre conversation se terminera tout à l'amiable et d'une manière
fort différente de celle que le colonel Crawley semble lui assigner
d'avance.

--Hum! fit le capitaine Macmurdo, et il ajouta en lui-même: Au diable
tous ces pékins! ils sont toujours pour les arrangements à l'amiable
et les fleurs de rhétorique.»

M. Wenham s'empara d'un fauteuil, sans attendre qu'on le lui offrit,
puis il tira un morceau de papier de sa poche et continua.

«Vous avez certainement lu, colonel, la nouvelle que répètent tous les
journaux de ce matin. Le gouvernement fait par là l'acquisition d'un
homme dévoué, et si vous acceptez cette place, comme il n'y a pas à
hésiter à le faire, vous aurez un excellent traitement. Trois mille
livres par an, un climat délicieux, un palais magnifique, une
souveraine puissance dans la colonie, et la certitude d'un avancement
prochain. Recevez, je vous prie, mes sincères félicitations. Vous
connaissez sans doute, messieurs, le puissant protecteur auquel mon
excellent ami est redevable de cette haute marque de bienveillance?

--Du diable si je le sais, dit le capitaine, tandis que Rawdon
rougissait jusqu'aux oreilles.

--C'est à l'homme le plus généreux, le plus serviable qui soit au
monde, en même temps qu'il est un des personnages les plus influents
de ce pays; c'est à mon excellent ami le marquis de Steyne.

--Nous nous verrons en face et à quinze pas de distance, avant que je
prenne sa place, fit Rawdon en murmurant entre ses dents un gros
juron.

--Vous en voulez à mon noble ami, dit M. Wenham avec un calme
imperturbable; mais au nom du bon sens et de la justice je vous
demanderai pourquoi.

--Pourquoi! s'écria Rawdon tout surpris.

--Pourquoi! fit le capitaine en frappant le parquet de sa canne.

--En vérité, messieurs, fit Wenham avec le plus agréable sourire,
considérez, je vous prie, la chose comme des gens du monde, comme des
honnêtes gens doivent la voir, et dites alors si les torts ne sont pas
de votre côté. Après une absence de quelque temps, vous rentrez chez
vous, et vous y trouvez, qui? lord Steyne soupant avec mistress
Crawley. Qu'y a-t-il là de si étrange et de si propre à vous dérouter
ainsi? Mais c'est là une chose qui s'est présentée déjà plus de cent
fois. En âme et conscience, je vous le jure (et ici M. Wenham posa sa
main sur sa poitrine en se donnant des airs parlementaires), vos
soupçons n'ont rien de fondé, et je les qualifierai à la fois de
déraisonnables et d'injurieux pour le noble personnage qui vous a
toujours comblé de ses bienfaits, pour la plus pure et la plus chaste
des épouses.

--Ainsi, selon vous, il n'y aurait eu que méprise de la part de
Crawley? demanda Macmurdo.

--À mon sens, reprit M. Wenham avec un redoublement d'énergie, je
crois à la vertu de mistress Crawley comme à celle de mistress Wenham.
Je crois qu'aveuglé par une détestable jalousie, notre ami s'est
laissé emporter, en cette circonstance, à des violences impardonnables
envers un homme que son âge autant que son rang devait désigner à son
respect, envers un homme qui n'a eu pour lui que des bienfaits. Je dis
de plus que, par sa conduite, il a compromis l'honneur de sa femme, ce
bien le plus cher pour un mari, le nom que doit porter son fils, enfin
son propre avenir.... Je veux que vous sachiez toute cette histoire,
reprit alors M. Wenham avec un ton tragique et solennel. Ce matin,
milord Steyne m'a fait venir, et je l'ai trouvé dans un état
déplorable mais facile à expliquer après cette prise de corps qu'il a
eue à son âge et malgré sa faiblesse avec le colonel Crawley. Mais,
monsieur, aux tortures physiques de mon noble ami, il s'enjoint de
morales qui sont bien plus poignantes encore. Figurez-vous un homme,
monsieur, qu'il avait accablé de ses bienfaits, pour lequel son amitié
ne connaissait pas de bornes! eh bien! cet homme dans un moment de
démence l'a traité avec l'ingratitude la plus indigne. Cette
nomination que le journal de ce matin enregistrait dans ses colonnes
ne témoignait-elle pas à nouveau de sa bonté pour lui? et ce matin
lorsque je me suis présenté chez Sa Seigneurie, je l'ai trouvée dans
un état à faire mal à voir, et aussi désireux que vous-même de laver
dans le sang l'insulte qu'il avait reçue. Et vous n'ignorez pas sans
doute qu'il a fait ses preuves, colonel Crawley!

--Eh! bon Dieu, qui lui conteste la qualité d'excellent tireur?
repartit le colonel.

--Dans le premier mouvement de sa juste indignation, il m'a ordonné de
vous écrire pour vous proposer un cartel, colonel Crawley. Après
l'insulte de la nuit dernière, disait-il, l'un de nous doit cesser de
vivre.»

Crawley fit un signe d'assentiment.

«Enfin, vous arrivez au fait, Wenham, lui dit-il.

--J'ai alors essayé de tout mon pouvoir de modérer l'exaltation de
lord Steyne. Mon Dieu, monsieur, lui disais-je, je m'en veux bien
maintenant de ne m'être pas rendu avec mistress Wenham à l'invitation
que nous avait envoyée mistress Crawley.

--Elle vous avait aussi invités à souper? demanda le capitaine
Macmurdo.

--Certainement; le rendez-vous était chez elle, au sortir de l'Opéra.
Attendez, je vais vous montrer l'invitation.... Non.... ce n'est pas
encore ce papier-là; je croyais pourtant l'avoir pris avec moi. Mais,
enfin, peu importe, car, pour le fait, je vous le garantis sur
l'honneur. Si donc nous nous étions rendus à cette invitation, et cela
n'a tenu qu'à une migraine de mistress Wenham, qui y est fort sujette,
surtout pendant la belle saison; si nous nous étions rendus à cette
invitation, il n'y aurait eu ni querelle, ni insultes, ni soupçons; et
la migraine de ma pauvre femme va être cause que deux hommes d'honneur
vont aller se couper la gorge, et que, par suite, deux des meilleures
et des plus anciennes familles de l'Angleterre vont se trouver
plongées dans le deuil et la douleur.»

M. Macmurdo regarda son ami de l'air d'un homme qui ne sait plus dans
quel sens arrêter ses convictions. Quant à Rawdon, il éprouvait un
sentiment de rage en pensant que sa proie allait lui échapper. Il ne
croyait pas un mot de toute cette histoire débitée avec tant d'aplomb
et de sang-froid, et il n'avait aucun moyen d'en démontrer la fausseté
et le mensonge.

M. Wenham continua avec cette volubilité de paroles pour laquelle il
était réputé auprès de ses collègues de parlement.

«Je suis resté près d'une heure au chevet de milord Steyne, le
suppliant et le conjurant d'abandonner tout projet de duel. Je lui ai
fait remarquer que, dans l'état actuel, les apparences étaient bien de
nature à donner des soupçons, et les soupçons les plus graves. Je lui
ai fait remarquer que tout homme à votre place s'y serait laissé
prendre tout aussi bien que vous. J'ai beaucoup insisté pour lui faire
remarquer que dans les égarements de la jalousie un homme n'est plus
maître de lui et qu'on doit en quelque sorte le considérer comme fou;
que ce duel serait pour vous, pour vos familles la chose la plus
désastreuse; que dans la position de Sa Seigneurie et dans les temps
actuels on était tenu d'éviter tout scandale public, alors que les
doctrines les plus révolutionnaires, les principes les plus niveleurs
sont prêchés dans tous les carrefours et font fermenter toutes les
têtes; qu'enfin, en dépit de son innocence, il passerait pour coupable
aux yeux de la populace; et, en somme, je l'ai supplié de ne point
envoyer de cartel.

--Il n'y a pas un mot de vrai dans toute cette histoire, fit Rawdon en
grinçant des dents; tout ceci n'est qu'un infâme mensonge dont vous
vous faites le complice, monsieur Wenham, et si lord Steyne est assez
lâche pour ne pas envoyer lui-même la provocation, je lui promets de
la lui adresser de ma main.»

M. Wenham devint pâle comme la mort en entendant cette brusque et
énergique interruption, et en même temps il regarda du côté de la
porte. Le capitaine Macmurdo prit alors fait et cause pour M. Wenham,
et, se levant avec un gros juron, réprimanda vertement son ami de
l'intempérance de sa langue.

«Vous m'avez mis cette affaire entre les mains, vous me la laisserez
conduire comme je l'entends, et vous n'en ferez point à votre tête.
Vous n'avez aucun motif pour insulter ainsi M. Wenham, et maintenant
vous devez des excuses à M. Wenham. Quant à votre cartel avec milord
Steyne, vous en chercherez un autre que moi pour le porter, je ne m'en
charge pas. Si après avoir été maltraité, milord préfère se tenir
tranquille, à quoi bon aller le déranger? En ce qui concerne mistress
Crawley, mon opinion à moi est qu'il n'y a rien de prouvé du tout, et
que votre femme est innocente, aussi innocente que le prétend M.
Wenham. Enfin vous ferez la plus grande sottise en refusant cette
place et en ne vous tenant pas en paix.

--Capitaine Macmurdo, s'écria M. Wenham, auquel ces paroles avaient
rendu toute son énergie, vous parlez en homme de sens, et pour ma part
je veux oublier les expressions dont le colonel s'est servi à mon
égard dans un moment d'emportement.

--J'en étais sûr, dit Rawdon avec un air de mépris.

--Vous tairez-vous, vieil entêté, reprit le capitaine d'une voix
radoucie, M. Wenham n'est pas un bretteur, et tout ce qu'il a dit est
fort bien dit.

--Que tout ceci, continua l'émissaire de lord Steyne, reste enseveli
dans le plus profond silence, et que jamais un seul mot de cette
affaire ne transpire au dehors. Ceci est autant dans l'intérêt de mon
noble ami que dans celui du colonel Crawley qui a le tort de vouloir
toujours me traiter en ennemi.

--Je pense que lord Steyne n'a pas l'intention d'ébruiter cette
affaire, reprit le capitaine Macmurdo, et je ne vois point pour nous
l'intérêt que nous aurions à le faire. De toute façon c'est une
affaire désagréable, et le moins qu'on en pourra dire sera le mieux.
Vous êtes la partie offensée, si en conséquence vous vous déclarez
satisfait, je ne vois pas pourquoi nous ne le serions pas aussi.»

Là dessus M. Wenham prit son chapeau; le capitaine Macmurdo, l'ayant
reconduit jusqu'à la porte, sortit avec lui, laissant Rawdon tout seul
en proie à une fureur concentrée. Lorsqu'ils se trouvèrent tous les
deux face à face, le capitaine Macmurdo, toisant alors d'un air
dédaigneux l'ambassadeur du marquis, lui dit d'un ton de souverain
mépris:

«Vous êtes fort habile à faire des contes, monsieur Wenham.

--Vous me flattez, capitaine, répondit l'autre avec un sourire, en
honneur et conscience mistress Crawley nous avait invités à souper
après l'Opéra.

--Voyez un peu comme la migraine de mistress Wenham est venue mal à
propos déranger tout cela.... J'ai à vous remettre un billet de mille
livres sterling contre un reçu de vous, s'il vous plaît, le voici sous
enveloppe à l'adresse du marquis de Steyne. Dites-lui de se
tranquilliser, il n'aura point à se battre, et quant à son argent nous
n'en voulons point.

--Dans toute cette affaire il n'y a qu'un malentendu, mon cher
monsieur, un malentendu d'un bout à l'autre,» reprit son interlocuteur
avec le ton de la plus parfaite innocence.

Le capitaine Macmurdo lui rendait son dernier salut au bas de
l'escalier au moment où sir Pitt Crawley mettait le pied sur la
première marche. Le baronnet et le capitaine se connaissaient déjà un
peu. Le capitaine conduisit le baronnet dans la pièce où se trouvait
Rawdon, et, chemin faisant, lui confia qu'il venait d'arranger
l'affaire avec lord Steyne de la façon la plus satisfaisante.

Cette nouvelle fit grand plaisir à sir Pitt; il félicita beaucoup son
frère de ce dénoûment pacifique, lui adressa quelques observations
morales appropriées à la circonstance sur le duel et sur les tristes
satisfactions qu'il procure à la suite d'une offense.

Après cette exorde, sir Pitt appela toute son éloquence à son aide en
vue d'amener une réconciliation entre Rawdon et sa femme. Il retraça
les faits tels que Becky les lui avait présentés, insista sur leur
vraisemblance, et déclara qu'il avait une foi entière à l'innocence de
sa belle-soeur. Rawdon ne voulut rien entendre.

«Voilà dix ans, répondit-il, qu'elle amasse de l'argent en cachette.
La nuit dernière encore elle me jurait n'avoir rien reçu de lord
Steyne. Elle espérait que je ne découvrirais pas son trésor, mais j'ai
mis la main dessus. En admettant qu'elle ne soit pas coupable, Pitt,
son égoïsme est du moins inexcusable; je ne veux plus la revoir, je ne
la reverrai plus.»

En prononçant ces derniers mots, Rawdon laissa retomber sa tête sur sa
poitrine et resta quelques instants comme accablé sous le poids d'une
grande douleur.

«Pauvre ami!» murmura Macmurdo en secouant tristement la tête.

Rawdon Crawley résista quelque temps à l'idée de prendre une place
qu'il devait à un pareil protecteur. Il voulait aussi faire sortir son
fils de l'école où le crédit de lord Steyne l'avait seul fait entrer.
Toutefois, les représentations de son frère et de Macmurdo le
décidèrent à ne point se priver de ces avantages; ce dernier le
détermina surtout en lui faisant entrevoir la rage de lord Steyne à la
pensée que personne plus que lui n'aurait travaillé à la fortune de
son ennemi.

Peu de temps après, lorsque le marquis de Steyne commença à recevoir,
après l'accident qui lui était arrivé, le secrétaire d'État au
département des colonies vint le remercier de l'excellente acquisition
dont l'administration lui était redevable. On aurait peine à se
figurer combien lord Steyne lui sut gré de ces félicitations.

Pour nous servir de l'expression de Wenham, on ensevelit toute cette
histoire dans le plus profond silence. Néanmoins, malgré ces
précautions, il y avait plus de cinquante maisons dans Londres où l'on
en parlait le soir même, et cette aventure fit pendant plus de trois
semaines le texte de toutes les conversations de la ville. Si les
journaux n'en dirent rien à l'étranger, ce fut grâce aux démarches que
M. Wagg fit à l'instigation de M. Wenham.

Les huissiers opérèrent une saisie à Curzon-Street, dans la maison du
pauvre Raggles. Qu'était alors devenue la belle divinité qui naguère
encore brillait dans ce temple? qui prenait encore souci d'elle? qui
demandait quel était son sort? qui s'informait davantage si elle était
coupable ou non? Dieu sait quelle est la charité de l'espèce humaine
et quelles sont ses excellentes dispositions à transformer le doute en
certitude. Les uns disaient que Rebecca était partie pour Naples à la
poursuite de lord Steyne et que Sa Seigneurie, en apprenant son
arrivée, avait couru se réfugier à Palerme; d'autres qu'elle vivait à
Bierstad, où elle était devenue une dame d'honneur de la reine de
Bulgarie; d'autres disaient qu'elle s'était réfugiée à Boulogne, et
d'autres, enfin, qu'elle était dans une pension de Cheltenham.

Rawdon lui constitua un revenu raisonnable et nous savons par
expérience qu'avec fort peu d'argent elle savait faire grande figure.
Rawdon n'aurait pas mieux demandé que de payer ses dettes avant de
quitter l'Angleterre, si une compagnie d'assurance sur la vie avait
voulu s'en charger pour l'abandon de ses émoluments annuels, mais le
climat de l'île de Coventry avait une trop mauvaise réputation.

Toutefois, il fit passer régulièrement une partie de ses appointements
à son frère, et à chaque occasion qui se présentait il ne manquait pas
d'écrire au petit Rawdon. Il expédia des cigares à Macmurdo, des
cargaisons de poivre de Cayenne, de confitures de goyaves, des fruits
et des denrées coloniales à lady Jane. Il envoyait à son frère la
_Gazette de Swamptown_, où le nouveau gouverneur était l'objet des
plus pompeux éloges, tandis que la _Sentinelle de Swamptown_ (Rawdon
n'avait point invité au palais du gouverneur la femme du rédacteur en
chef) traitait Son Excellence de tyran, auprès duquel Néron aurait
mérité une place comme bienfaiteur de l'humanité. Le petit Rawdon
était au comble de la joie toutes les fois qu'il pouvait mettre la
main sur un de ces journaux et lire ce qui concernait Son Excellence.

Sa mère ne fit jamais la moindre tentative pour le voir; il allait
chez sa tante passer les dimanches et les jours de fête. Il n'était
pas, dans le parc de Crawley-la-Reine, un nid qu'il ne connût
parfaitement; il sortait à cheval avec les meutes de sir Huddlestone,
qui avaient excité son admiration à un si haut point lors de sa
première visite dans l'Hampshire.



CHAPITRE XXIV.

Georgy devient un grand personnage.


Georgy Osborne menait une vie de prince dans la maison de son
grand-père à Russell-Square. En qualité d'héritier présomptif de tout
ce luxe dont il était environné, il occupait la chambre que son père
avait eue autrefois. Sa bonne tournure, ses airs de grand seigneur,
ses prétentions à l'élégance lui avaient concilié les affections de
son grand-père. M. Osborne était aussi fier du fils qu'il l'avait
été du père.

L'enfant vivait au milieu d'un luxe et d'une opulence ignorés de ses
père et mère. Pendant ces dernières années, le commerce de M. Osborne
s'était soutenu dans une voie de très-grande prospérité. Son crédit et
sa considération dans la Cité n'avaient fait que s'accroître. Jadis il
s'était estimé heureux de pouvoir mettre George dans un bon
pensionnat, et il avait ensuite fait grand bruit du grade qu'il avait
obtenu pour lui dans l'armée.

Dans ses projets d'avenir pour le petit George, il visait encore plus
haut, il voulait en faire un _gentleman_, c'était là son idée fixe. Il
le voyait déjà en imagination membre du parlement, et qui sait, baron
peut-être; tout ce que désirait le vieillard avant de mourir c'était
de voir son petit-fils marcher déjà sur la route des honneurs.

Quelques années auparavant on aurait pu l'entendre traiter avec des
paroles de mépris et de dédain tous ces rongeurs de livres et ces
gratte-papier, troupeaux de cuistres et de pédants qui n'étaient bons
qu'à abrutir la jeunesse à l'aide du grec et du latin, et qu'avec
toutes leurs tournures doctorales un marchand anglais pouvait acheter
à la douzaine. Désormais il déplorait du ton le plus pathétique le peu
de soin avec lequel on lui avait fait faire son éducation, et dans de
magnifiques tirades il faisait à George l'éloge le plus pompeux des
études classiques.

Au dîner, le grand-père était dans l'habitude de demander au
petit-fils quel avait été pendant le jour le sujet de ses lectures. Il
prenait le plus vif intérêt aux détails qu'il recevait du petit
bonhomme sur ses études; il voulait à toute force paraître au courant
de toutes les questions d'enseignement, et commettait des énormités
qui attestaient assez son ignorance en ces matières et n'ajoutaient
pas beaucoup au respect que l'enfant avait pour son aïeul. Avec sa
petite pénétration, et grâce à l'éducation qu'il recevait, le bambin
ne tarda pas à s'apercevoir que son grand-père n'était qu'un âne et un
sot, et, en conséquence, il le soumit à toutes ses volontés et ne le
tint pas en grande estime, car, tout humble et toute modeste qu'avait
été l'éducation première de Georgy, elle avait plus fait pour lui
donner la suffisance de soi-même et le mépris des autres que n'y
contribuaient les rêves et les projets de son grand-père. N'avait-il
pas été élevé par une douce et tendre femme dont tout l'orgueil se
résumait en lui, et dont la vie était un sacrifice à l'humeur égoïste,
aux petites volontés de son fils?

Georgy avait déjà conquis tout pouvoir sur cette nature douce et
soumise, et il lui fut encore plus facile de gouverner l'épaisse
suffisance d'un parvenu dont la vanité n'avait d'égale que la bêtise.
L'enfant comprit bien vite que là aussi il pouvait régner en petit
despote. Car, fût-il né sur le trône, la flatterie n'aurait pas mis
plus d'empressement à combler ses instincts présomptueux.

Tandis que sa mère passait les longues heures du jour en proie à un
amer chagrin et soupirait dans la triste solitude des nuits sur
l'absence de son fils, le bambin, au milieu des plaisirs et des
distractions qu'on lui prodiguait, ne se sentait pas autrement privé
de la présence de sa mère. Si vous avez vu des enfants pleurer pour se
rendre à l'école, n'attribuez point cette sensibilité à un motif de
tendresse et d'affection; s'ils pleurent, c'est qu'ils voient devant
eux l'ennui de la classe et du travail.

Ainsi donc maître George s'enivrait du luxe et de l'opulence dont
l'entouraient à plaisir l'orgueil et les écus du vieil Osborne. Ce
dernier avait donné l'ordre à son cocher d'acheter pour le bambin le
plus joli poney qu'il trouverait, sans regarder à l'argent. George
apprit d'abord à monter à cheval, puis, lorsqu'il se fut bien affermi
sur ses étriers et qu'il sauta la barre sans broncher, il alla
caracoler dans Regent's-Park, dans Hyde-Park, suivi à distance du
cocher Martin. Le vieil Osborne, qui descendait moins souvent dans la
Cité et laissait à ses plus jeunes associés la direction des affaires,
se faisait souvent conduire avec sa fille dans les promenades à la
mode; tandis que le petit George, bien campé sur ses étriers et avec
un air de gentleman, faisait caracoler son cheval autour de la
voiture, le grand-père, le montrant à miss Osborne, lui disait:

«Voyez un peu, je vous prie.»

Puis il se mettait à rire, et sa face devenait toute rouge de
contentement, et il ne pouvait s'empêcher de passer la main par la
portière pour applaudir aux évolutions du petit bonhomme. Là aussi,
chaque jour, venait se promener son autre tante, mistress Frédérick
Bullock, dans une voiture aux panneaux et aux harnais armoriés. Aux
portières on pouvait apercevoir trois petits Bullock à la figure de
papier mâché et presque ensevelis sous les plumes et les rubans,
tandis qu'au fond de la voiture, leur mère lançait des regards de
haine à leur jeune cousin, qui passait à cheval auprès d'eux le
chapeau sur l'oreille, et aussi fier qu'un membre du parlement.

Bien qu'il eût à peine ses onze ans, maître George portait des bottes
à revers ni plus ni moins qu'un homme véritable. Il avait des éperons
dorés, un fouet à pomme d'or, une épingle de diamant sur sa cravate
longue et des gants de chevreau de la meilleure fabrique. Sa mère lui
avait fait cadeau de deux cravates, et lui avait ourlé et marqué de
charmantes petites chemises; mais quand monsieur le fashionable vint
revoir la pauvre veuve, elles étaient remplacées par du linge beaucoup
plus fin et beaucoup plus beau. George portait des boutons en
brillants à ses devants de chemise; et quant au modeste présent de sa
mère, on s'en était débarrassé; miss Osborne les avait données, je
crois, au petit garçon du cocher. Amélia s'efforça de se persuader
qu'elle était bien aise de cette substitution, et, en fait, elle était
heureuse et ravie de voir à son fils si bonne mine et si bonne
tournure.

Elle possédait une petite silhouette de lui qu'elle avait payée un
shilling; elle l'avait suspendue à son chevet à côté d'un autre
portrait que nous connaissons déjà. Un jour, le petit bonhomme vint
lui faire sa visite accoutumée faisant retentir du galop de son cheval
toute la rue de Brompton, et attirant tout le monde aux fenêtres pour
faire admirer sa bonne grâce et son brillant costume. Arrivé auprès
de sa mère, il tira de sa poche un écrin de maroquin et le lui
présenta avec une joie mêlée de fierté.

«C'est moi qui l'ai acheté de mon argent, chère maman, lui dit-il,
parce que j'ai pensé que ça vous ferait plaisir.»

Amélia ouvrit l'écrin et poussa un petit cri de surprise et de
bonheur. Puis elle prit l'enfant entre ses bras et le couvrit de mille
baisers. C'était le portrait de son fils en miniature, charmant petit
chef-d'oeuvre qui dans la pensée de la veuve toutefois ne valait pas
l'original. Le grand-père avait tenu à avoir le portrait de l'enfant
de la main d'un artiste dont les tableaux exposés chez un marchand de
peinture avaient attiré son attention. George qui avait toujours les
poches remplies d'argent demanda au peintre combien il lui prendrait
pour lui faire un second portrait, disant que c'était un cadeau qu'il
voulait faire à sa mère et qu'il le payerait de son propre argent. Le
peintre touché de cette bonne pensée lui fit la copie pour un prix
très-modique. Le vieil Osborne en apprenant cette petite histoire fut
transporté d'admiration pour son petit-fils et lui donna deux fois
autant d'argent que lui avait coûté la miniature.

Mais l'admiration du grand-père pouvait-elle se comparer au
ravissement qu'éprouvait Amélia? Cette preuve d'affection de la part
de l'enfant la charmait au point qu'elle ne croyait pas que son fils
eût son pareil pour la bonté et pour le coeur. Elle fut heureuse de
cette marque d'affection pendant bien des semaines de suites. Elle
s'endormit plus contente avec ce portrait sous son oreiller. De
combien de baisers et de larmes ne le couvrait-elle pas chaque jour;
combien de prières n'adressait-elle pas au ciel en le tenant dans ses
mains. Il fallait de la part de ceux qu'elle aimait si peu de chose
pour pénétrer son coeur de la plus vive reconnaissance! Jamais
pareille joie ne lui était arrivée depuis sa séparation d'avec George.

Dans sa nouvelle condition maître George se conduisait en vrai
gentleman. À dîner il offrait du vin à ses voisines avec un sérieux
magnifique, et buvait son champagne avec un aplomb qui enthousiasmait
son grand-père.

«Regardez-le, disait le vieillard, en poussant du coude son voisin,
avez-vous jamais vu un gaillard de cette espèce; Dieu me pardonne, il
ne lui manque plus qu'un lavabo et des rasoirs pour se raser les
favoris; je suis sûr que monsieur ne demanderait pas mieux.»

Les amis de M. Osborne n'admiraient peut-être pas autant que lui les
espiègleries du petit bonhomme. M. Coffin n'était pas bien aise de se
voir toujours interrompu à l'endroit le plus pathétique de ses
narrations par les saillies de maître George. Le colonel Fogey
n'éprouvait aucun plaisir à le voir trébucher à moitié étourdi par les
fumées du vin. Mistress Toffy ne lui savait aucun gré des coups de
coude qu'il lui donnait pour lui faire répandre son verre de porto sur
sa robe de satin jaune, et des éclats de rire que poussait ensuite le
garnement à la vue des taches qu'il venait de faire. Elle en voulut
surtout à George d'avoir rossé un jour son troisième petit garçon qui
avait un an de plus que lui, et qu'elle avait amené un jour de congé à
Russell-Square. M. Osborne fut au contraire très-fier de cette
victoire, et il donna deux souverains à son petit-fils en lui en
promettant autant pour l'encourager chaque fois qu'il rosserait plus
grand et plus âgé que lui. Nous aurions peine à déterminer ce que le
vieillard trouvait de si louable dans ces luttes à coups de poing,
mais il lui semblait, sans toutefois qu'il se rendît compte de cette
opinion, que les enfants acquièrent par là une certaine hardiesse, et
que l'un des premiers principes de l'éducation est d'apprendre à
imposer sa volonté aux autres. Tel est l'esprit dans lequel on a de
tout temps, il est fâcheux de le dire, élevé la jeunesse anglaise.

Tout bouffi des éloges que lui avait valus sa victoire sur maître
Toffy, George désira tout naturellement récolter de nouveaux lauriers.
Un jour que dans une promenade des plus fréquentées, il étalait des
habits à la dernière mode, un garçon boulanger se mit à le poursuivre
de ses railleries et de ses sarcasmes. Notre jeune élégant se
débarrasse aussitôt de son bel habit, le remet aux mains de son
compagnon, maître Todd, fils du plus jeune associé de la maison
Osborne, et rempli d'un noble courage, se dispose à rosser le jeune
mitron. Mais, cette fois, les chances lui furent contraires; George
fut rossé, et il rentra l'oeil noir, la chemise déchirée et le nez
tout en sang. Il raconta à son grand-père qu'il avait livré combat à
un colosse, et fit trembler sa pauvre mère au récit détaillé et
apocryphe de ce terrible engagement.

Le jeune Todd était l'ami intime, le grand admirateur de maître
George. Tous deux avaient le même goût pour le théâtre et les
tartelettes; pour les glissades des jardins de Regent's-Park lorsque
le temps le permettait, ou pour aller au sortir du spectacle, où les
accompagnait Rawson, le valet de pied de maître George, prendre des
sorbets au café voisin.

Ils allaient à tous les théâtres de la capitale, savaient les noms de
chacune des actrices, et en présence de leurs jeunes amis, donnaient
sur leurs théâtres de carton la représentation des pièces qu'ils
avaient vues. Quelquefois Rawson, qui avait l'âme généreuse, régalait
ses jeunes maîtres de quelques douzaines d'huîtres après le théâtre,
avec un petit verre de liqueur pour mieux faire dormir les enfants.
Rawson, du reste, trouvait son compte à toutes ces complaisances, et
en était largement récompensé par la générosité de son jeune maître.

Un des plus fameux tailleurs de la haute aristocratie avait la haute
mission d'habiller maître George; M. Osborne pouvait bien se contenter
des ravaudeurs de la Cité, comme il disait, mais ils étaient indignes
de faire les vêtements de maître George; peu importait la dépense, tel
était l'ordre donné au grand tailleur, et au bout de quelques jours,
il envoyait à maître George une garde-robe des mieux montées en
habits, vestes et culottes. Il s'y trouvait des vestes en casimir
blanc pour les soirées, des vestes en velours pour les dîners, une
robe de chambre en cachemire pour l'appartement. George paraissait
tous les jours au dîner tiré à quatre épingles comme un vrai
gentilhomme, suivant l'expression de son grand-père. Un domestique,
attaché à sa personne, lui aidait à faire sa toilette, accourait à son
coup de sonnette et lui apportait ses lettres sur un plateau d'argent.

Après le déjeuner, Georgy se prélassait dans le grand fauteuil de la
salle à manger et y lisait le _Morning-Post_ comme un homme de taille
ordinaire.

«Comme il jure et sacre bien,» se disaient entre eux les domestiques
émerveillés de sa précocité.

Ceux qui se souvenaient du capitaine son père disaient qu'il lui
ressemblait trait pour trait. Son humeur vive, impérieuse et enjouée
mettait en branle toute la maison.

La soin de l'éducation de George fut confié à un pédant du voisinage
qui tenait une _maison où la jeune noblesse était préparée aux
universités, au parlement et aux professions libérales; dont le
système excluait ces châtiments corporels qui dégradent la nature
humaine et qui sont encore en usage dans les établissements de
l'ancien régime, et dans laquelle, enfin, les jeunes gens étaient
assurés de trouver les traditions de la société et toute la
sollicitude que l'on peut rencontrer dans la famille_. Telle était la
méthode que le révérend Lawrence Veal de Bloomsbury, chapelain
particulier du comte de Bareacres, appliquait, de concert avec sa
femme, aux élèves qu'on lui confiait.

À force de réclames et de démarches, le chapelain particulier et sa
femme parvenaient à réunir chez eux un ou deux écoliers; le prix de la
pension était fort élevé et l'on supposait qu'il était en rapport avec
la manière dont en traitait les élèves. Il s'y trouvait un jeune
Indien au teint cuivré, à la tête laineuse, à la mise recherchée que
personne ne venait jamais voir. Nous pourrions citer encore un garçon
de vingt-trois ans, vrai lourdaud, dont l'éducation avait été fort
négligée, et auquel M. et mistress Veal cherchaient à faire faire son
entrée dans la haute société; item, les deux fils du colonel Rangles,
au service de la compagnie des Indes. Ces quatre pensionnaires
formaient les convives habituels de la table de M. Veal lorsque Georgy
entra dans la maison.

Georgy venait seulement passer la journée dans cette pension. Le
matin, il arrivait sous l'escorte de son ami M. Rawson, et lorsqu'il
faisait beau dans l'après-midi, on lui amenait son cheval et il allait
se promener, accompagné de son groom. Dans cette pension, on
attribuait au grand-père de George une fortune fabuleuse, et le
révérend M. Veal saisissait toutes les occasions d'y faire allusion,
disant à Georgy qu'il était destiné à occuper dans le monde une haute
position; que par son application et sa docilité il devait se préparer
aux graves devoirs qui allaient peser sur lui dans un âge plus avancé;
que l'obéissance dans un jeune homme était la meilleure préparation à
l'exercice du commandement dans la virilité, et qu'en conséquence il
suppliait Georgy de ne plus apporter de pain d'épice à la pension, ce
qui ne pouvait que ruiner l'estomac de MM. Rangles, qui trouvaient une
nourriture abondante à la table de mistress Veal.

Au point de vue scolaire, _l'Égide de Pallas_ (c'était le nom que M.
Veal donnait à son institution), présentait un heureux mélange de
variété et de profondeur. On y traitait dans leur vaste ensemble de
toutes les sciences connues. M. Veal avait un planétaire, une machine
électrique, un tour, un théâtre dans la buanderie, un cabinet de
chimie, une bibliothèque composée des meilleurs auteurs anciens et
modernes dans les diverses langues. Il conduisait ses jeunes gens au
British-Museum et dissertait devant eux sur les antiquités et les
pièces d'histoire naturelle qui s'y trouvaient rassemblées, si bien
que les auditeurs se pressaient autour de lui, à ce qu'il disait, et
que tout Bloomsbury l'admirait et le prônait comme un puits de
science.

En parlant, ce qui lui arrivait assez souvent, il affectait une
très-grande recherche dans ses phrases, et demandait au dictionnaire
les mots les plus pompeux et les plus recherchés; il avait pour
maxime, qu'il n'en coûte pas plus d'employer une épithète étoffée,
magnifique et ronflante, que d'en prendre une dont se servirait le
premier venu.

Ainsi, par exemple, il disait à George, quand celui-ci arrivait en
classe:

«J'ai remarqué, en rentrant dans mon domicile, au retour d'une séance
où j'ai eu à appliquer les facultés intuitives de mon intelligence à
une exégèse scientifique chez mon excellent ami le docteur Rocaille,
archéologue par essence, messieurs, archéologue par essence, j'ai
remarqué, dis-je, que les fenêtres de la demeure de votre respectable
aïeul resplendissaient d'une clarté qui révèle la solennité d'un jour
de fête. Puis-je, sans m'écarter de la vérité, conclure de ces
symptômes que M. Osborne a réuni, la nuit dernière, sous ses somptueux
lambris, la fine fleur des esprits précellents de notre époque?»

Le petit Georgy, plein de malice et d'espièglerie, et qui savait à
merveille contrefaire M. Veal, répondait que M. Veal avait une
puissance de pénétration avec les lumières de laquelle il était
impossible de s'écarter de la voie de la vérité.

«Eh bien! les commençaux qui ont eu l'honneur de rompre le pain de
l'hospitalité à la table de M. Osborne, n'ont eu lieu, j'en suis sûr,
qu'à s'applaudir de la succulence des mets. J'ai le droit de
m'exprimer ainsi, moi qui, pour ma part, ai été comblé d'une semblable
faveur. Au fait, monsieur Osborne, vous arrivez un peu tard ce matin,
et vous vous êtes plus d'une fois exposé aux mêmes reproches. Je
disais donc, messieurs, que M. Osborne ne m'a pas jugé indigne de
m'inviter à m'asseoir à ses somptueux banquets, et bien que j'aie eu
pour amphytrions les plus nobles et les plus grands personnages de la
terre, et je pourrais dans le nombre vous citer mon ami et mon patron,
le très-honorable George, comte de Bareacres, je dois vous déclarer en
conscience que la table du marchand anglais offrait à l'oeil un
spectacle aussi resplendissant que celle d'un noble lord, et que son
accueil n'était ni moins magnifique ni moins hospitalier. M. Bluck,
voulez-vous reprendre le passage d'Eutrope que nous élucidions lorsque
nous avons été interrompus par l'arrivée de maître Osborne.»

Voilà le grand homme auquel on avait confié l'éducation de notre ami
George. Amélia ne comprenait rien à ses belles phrases, mais elle n'en
tenait pas moins M. Veal pour un prodige de science. La pauvre veuve
s'était empressée de se faire une amie de mistress Veal. C'était un
bonheur pour elle de se trouver dans la maison à l'arrivée de Georgy,
c'était un bonheur pour elle d'être invitée aux _conversazioni_ de
mistress Veal, qui avaient lieu une fois par mois, comme en
avertissaient des billets roses en tête desquels on lisait [Greek:
ATHÊNÊ], et où le professeur invitait ses élèves et leurs amis à venir
prendre leur part d'un thé fort clair et d'une conversation non moins
scientifique. La pauvre petite Amélia ne manquait pas une seule de ces
réunions et s'y trouvait fort heureuse, puisqu'elles lui procuraient
la satisfaction de voir George de plus près. N'importe par quel temps,
elle se rendait de Brompton à ces soirées, et en embrassant mistress
Veal, elle avait presque les larmes aux yeux de reconnaissance pour
les délicieux moments qu'elle lui faisait ainsi passer. Puis, lorsque
tout le monde se séparait, que George s'en allait avec son escorte
obligée, M. Rawson, la pauvre mistress Osborne mettait ses socques et
son châle et regagnait seule sa demeure.

Sous la direction d'un homme qui possédait ainsi la clef de toutes les
sciences, l'instruction de George devait prendre un développement
vaste et rapide, et ses progrès étaient remarquables, à en juger du
moins par les bulletins de la semaine régulièrement adressés à M.
Osborne. On y lisait une vingtaine de dénominations appliquées à
chacune des branches les plus essentielles de l'enseignement, et le
professeur notait en regard les progrès de George dans chacune de ces
sciences. En grec, George était marqué [Greek: aristos]; en latin,
_optimus_; en français, _très-bien_; il en était de même pour le
reste. À la fin de l'année, il avait des prix dans toutes les
facultés, ainsi que M. Swartz, le jeune créole à la tête laineuse, et
beau-frère de l'honorable Mac-Mull, que M. Bluck, à l'esprit inculte
et stérile, qu'un certain cancre appelé M. Todd, dont nous avons déjà
eu à citer le nom. Chacun de ces messieurs recevait de petits livres
dorés et cartonnés qui portaient le mot sacramentel [Greek: ATHÊNÊ],
et en outre, une épigraphe latine de la composition du professeur.

La famille Todd était en quelque sorte vassale de la maison Osborne.
De Todd, d'abord son commis, le vieil Osborne avait fait son jeune
associé. M. Osborne était le parrain du jeune Todd, qui plus tard,
prit le nom de M. Osborne Todd, et devint un des lions à la mode. Miss
Osborne avait tenu miss Maria Todd sur les fonts baptismaux, et
donnait tous les ans, comme marque d'affection pour son petit protégé,
des livres de prières, des brochures, de la poésie d'église qui
pouvait passer pour de la poésie de cuisine, et autres cadeaux non
moins précieux. De temps à autre, miss Osborne menait promener les
Todds dans sa voiture. Lorsqu'ils étaient malades, son valet de pied
leur portait de Russel-Square des gelées et des petites douceurs.
Mistress Todd déployait un très-joli talent à faire des découpures en
papier pour servir de manches aux gigots, pour tailler, dans des
navets ou des carottes, des fleurs, rosaces et autres objets d'un
effet non moins pittoresque. Tous ces dons naturels, elle les mettait
à la disposition de miss Osborne les jours de grands dîners, sans
qu'il lui soit jamais venu à l'esprit de demander place au festin. Si
un convive manquait au dernier moment, Todd remplissait les fonctions
de bouche-trou.

Le soir, mistress Todd et sa Maria revenaient dans leurs plus beaux
atours, et attendaient dans le salon que miss Osborne y fît sa rentrée
à la tête de sa légion féminine. Aussitôt commençait un feu roulant de
duos jusqu'au retour des messieurs. Pauvre Maria Todd! pauvre jeune
fille! quelle peine, quel travail lui avaient coûté ces duos et ces
sonates avant de les soumettre à l'épreuve de la publicité!

Il semblait que Georgy dût faire peser tout le poids de sa volonté sur
quiconque l'approchait, qu'amis, parents, domestiques dussent tous
plier le genou devant le petit tyran. L'enfant, du reste,
s'accommodait très-bien de ce rôle, ni plus ni moins que beaucoup de
monde. George aimait à commander, et peut-être, dans cette
disposition, y avait-il chez lui quelque chose d'héréditaire.

À Russell-Square, tout le monde était le très-humble serviteur de M.
Osborne, et M. Osborne était le très-humble serviteur de Georgy. Ses
manières dégagées, son ton de suffisance à traiter les livres de
science et les matières d'enseignement, sa ressemblance avec son père,
mort à Bruxelles avant la réconciliation, tout cela inspirait au
vieillard une certaine terreur et assurait la puissance et la
domination de son petit-fils. À certains gestes, à certaines
inflexions de voix, le vieillard tressaillait malgré lui et
s'imaginait avoir devant les yeux le père de George. À force
d'indulgence pour le fils, il s'efforçait de faire oublier sa dureté
pour le père. On était tout surpris de le voir se plier avec tant de
facilité aux moindres désirs de l'enfant. Il bougonnait et jurait
suivant son habitude contre miss Osborne, mais il accueillait toujours
par un sourire le petit George, alors même qu'il arrivait trop tard
pour le déjeuner.

La tante de George, mistress Osborne, flétrie par cette existence
d'ennuis et de rebuffades, était passée à l'état malheureux de vieille
fille. Pour un garçon un peu mutin, il n'était pas bien difficile d'en
avoir raison. Si George avait envie d'obtenir d'elle quelque chose, de
lui arracher un pot de confiture celé dans ses armoires, un pain de
couleur tout sec et tout gercé de la boîte qu'elle s'efforçait de
conserver dans la même fraîcheur que dans le temps où elle était
l'élève de M. Smee, Georgy n'était pas long à se procurer l'objet de
ses désirs, et une fois qu'il en était le maître, il ne songeait plus
à sa tante.

En fait d'amis, il avait son vieux maître de pension, bien empesé et
bien solennel, qui le flattait à plaisir, un camarade plus âgé que lui
qu'il pouvait maltraiter à son aise. Mistress Todd ne manquait jamais
de laisser maître Georgy en tête à tête avec sa fille Rosa Jemima,
ravissante personne de huit ans.

«Ils sont faits l'un pour l'autre, disait-elle (partout ailleurs, bien
entendu, qu'à Russell-Square), qui sait ce qui pourrait arriver? Ce
serait un couple charmant!» continuait à penser la mère dans l'ivresse
de ses rêveries.

Le grand-père maternel, le pauvre vieillard brisé par le malheur,
courbait aussi la tête sous la tyrannie du petit despote; comment ne
pas se sentir pris de respect pour un jeune gentleman qui portait de
si beaux habits et avait un groom à sa suite. Georgy, d'ailleurs,
n'entendait-il pas à tous moments les propos les plus durs, les
sarcasmes les plus grossiers sortir à l'adresse de John Sedley de la
bouche de son implacable ennemi, M. Osborne. M. Osborne avait coutume
de le désigner par l'appellation de vieux gueux, de vieux charbonnier,
de vieux banqueroutier, et autres aménités de même nature. Au milieu
de pareilles injures, comment le petit Georgy aurait-il appris à
respecter un homme que l'on mettait si bas à ses yeux? Quelques mois
après l'entrée de George chez son aïeul paternel, mistress Sedley vint
à mourir. Il n'avait jamais existé entre la grand'mère et le
petit-fils une bien vive tendresse, et l'enfant ne manifesta pas grand
chagrin de cette mort. Il vint, dans des habits de deuil tout neufs,
voir sa mère, à laquelle il fit part de son regret de ne pouvoir aller
au spectacle, dont il avait grande envie.

La dernière maladie de sa vieille mère devint une oeuvre de dévouement
pour Amélia. Ah! les hommes ne se doutent jamais des souffrances et
des sacrifices qui font la vie des femmes. Avec notre prétendue
supériorité d'esprit, nous ne pourrions suffire à endurer la centième
partie des épreuves que traversent chaque jour ces anges de
résignation. Soumission continuelle et sans espoir de récompense;
bonté et douceur qui ne se démentent point en présence d'une dureté
inflexible. Amour, patience, sollicitude, soins empressés que notre
ingratitude et notre indifférence ne savent même pas reconnaître par
une bonne parole. Combien s'en trouve-t-il, dans le nombre, qui ont
l'âme brisée par la douleur, tandis que leur figure respire le calme
et la joie. Faibles et tendres esclaves, elles sont obligées de cacher
leurs tortures sous les apparences empruntées du bonheur.

De son fauteuil de valétudinaire, la mère d'Amélia avait passé dans
son lit, d'où elle ne devait plus se relever. Mistress Osborne ne la
quittait que pour aller voir son cher George. Et encore la vieille
dame lui reprochait ces biens rares absences. Elle avait été une mère
si bonne, si indulgente, si tendre, au temps de son bonheur et de sa
prospérité, et était maintenant aigrie par le malheur et la pauvreté.
Ces accès de mauvaise humeur et ce refroidissement d'affection ne
diminuaient en rien le dévouement filial d'Amélia. C'était en quelque
sorte une diversion à ses autres souffrances; sa pensée était
distraite de ces cruelles préoccupations par les exigences
continuelles de la maladie. Amélia supportait les impatiences de sa
mère avec une douceur inaltérable, relevait l'oreiller que celle-ci
trouvait toujours mal placé, avait une réponse de consolation à toutes
ses plaintes et à tous ses reproches; adoucissait ses souffrances par
ces bonnes paroles dont les coeurs simples et religieux connaissent
seuls le secret. Enfin elle ferma ces yeux qui, pendant de longues
années, avaient eu pour elle de si tendres regards.

Alors elle reporta toute sa tendresse sur son malheureux père, abattu
par le dernier coup qui venait de le frapper, et lui consacra tout son
temps, à lui qui désormais se trouvait entièrement seul au monde. Sa
femme, son honneur, sa fortune, tout avait disparu autour de lui.
Amélia pouvait seule se faire le soutien et l'appui de ce vieillard
chancelant et brisé. Cette histoire, une imagination sensible la
trouvera tout entière en elle-même, pour les autres il est inutile de
l'écrire.

Un jour que les jeunes élèves de M. Veal étaient réunis dans la
classe, et que l'honorable chapelain du comte de Bareacres se livrait
à ses divagations ordinaires, un brillant équipage s'arrêta devant la
porte où se dressait la statue d'[Greek: ATHÊNÊ] (Minerve) et deux
messieurs en sortirent. Les deux messieurs Rangles se précipitèrent
vers la fenêtre, pensant que c'était leur père qui arrivait de Bombay;
l'écolier de vingt-trois ans qui suait sang et eau sur un passage
d'Eutrope, alla aussi appliquer son grand nez au carreau et regarder
la voiture, dont un garçon de place ouvrait la portière et abaissait
le marchepied.

«Tiens, observa M. Bluck, il y en a un gros et un maigre.»

Pendant ce temps le marteau retombait sur la porte comme un coup de
tonnerre. Les deux étrangers excitaient la plus vive curiosité dans ce
jeune auditoire, le chapelain en particulier voyait en eux les pères
de quelques futurs élèves, maître George lui-même ne fut pas non plus
fâché de saisir ce prétexte pour fermer son livre.

Le domestique de la maison, avec son habit râpé et ses boutons de
cuivre qui commençaient à rougir, car il lui était bien recommandé de
mettre sa livrée avant d'aller ouvrir, vint annoncer dans l'étude que
deux messieurs demandaient à voir maître Osborne. Le professeur avait
eu le matin même une petite altercation avec son élève à propos de
pétards que celui-ci avait fait partir pendant la classe. Mais cette
visite inattendue rendit à sa figure sa sérénité et sa bonne humeur
habituelle.

«Je vous permets, monsieur Osborne, d'aller voir ces messieurs qui
viennent d'arriver en voiture. Présentez-leur mes compliments
respectueux, ainsi que ceux de mistress Veal.»

Georgy se rendit au parloir, où il trouva les deux étrangers, qu'il
toisa des pieds à la tête, comme à son ordinaire, sans se sentir le
moins du monde intimidé. L'un était gras et portait d'épaisses
moustaches; l'autre était maigre et long, avait un habit bleu, la
figure noircie par le soleil et les cheveux grisonnants.

«Quelle ressemblance! fit le monsieur long et maigre avec un mouvement
de surprise. Eh bien! George, nous reconnaissez-vous?»

La figure du petit garçon se couvrit de rougeur, comme lorsqu'il
éprouvait une vive émotion, ses yeux brillèrent d'un éclair
d'intelligence.

«Je ne connais pas l'autre, dit-il alors, mais vous, je crois que vous
êtes le major Dobbin.»

C'était, en effet, notre ancien ami. Tout ému du plaisir de se voir
reconnu, il attira l'enfant vers lui.

«Votre mère vous a donc quelquefois parlé de moi? lui demanda-t-il.

--Ah! je crois bien, répondit George, et bien souvent, encore!»



CHAPITRE XXV.

Des rivages du Levant.


C'était un véritable triomphe pour l'égoïsme et l'orgueil du vieil
Osborne, de voir l'infortuné Sedley, son ancien rival, son ennemi, son
bienfaiteur, dans l'humiliation de la détresse et réduit à la fin à
recevoir des secours pécuniaires de l'homme qui l'avait le plus
outragé. L'heureux du monde, tout en accablant de sa haine l'infortuné
vieillard, lui faisait de temps à autre passer quelques secours. Tout
en remettant à George de l'argent pour sa mère, il faisait comprendre
à l'enfant, par des allusions grossières et brutales, que son
grand-père maternel n'était qu'un misérable banqueroutier qu'il tenait
à merci, et que John Sedley était encore en reste de reconnaissance
avec l'homme auquel il devait déjà tant d'argent. George reportait à
sa mère ces insultantes paroles, et les redisait au pauvre infirme
abandonné, auquel Amélia consacrait désormais toute sa vie, et le
bambin affectait des airs protecteurs à l'égard de ce faible vieillard
déçu dans toutes ses espérances.

Il en est peut-être qui reprocheront à Amélia de manquer à un légitime
sentiment d'amour-propre en acceptant des secours d'argent de l'ennemi
de son père. Mais cette pauvre créature avait-elle jamais connu ce que
c'était que l'amour-propre? elle avait pour cela trop de simplicité
dans l'âme, trop besoin d'un appui pour la soutenir. Depuis son
mariage avec George Osborne, sa part en ce monde avait été la
pauvreté, les humiliations, les privations quotidiennes, de dures
paroles, un dévouement sans récompense. Il faut bien qu'il y ait des
pauvres et des riches, comme disent ceux qui ont pour partage de boire
à la coupe du bonheur. Assurément! mais au moins, sans chercher à
sonder les mystères de la justice divine, rappelez-vous qu'en vous
faisant naître dans la pourpre et la soie, la Providence vous a
commandé la charité pour ceux qui vivent dans les haillons et la
misère.

Amélia recueillait donc sans se plaindre, et presque avec un sentiment
de gratitude, les miettes tombées de la table de son beau-père, et qui
lui servaient au moins à nourrir l'auteur de ses jours. Elle avait
compris que là était son devoir, et il était dans sa nature de faire
de sa vie un perpétuel sacrifice à ceux qu'elle entourait de son
affection. Dans le temps où le petit Georgy était encore auprès
d'elle, que de longues nuits n'avait-elle pas passées à travailler
pour lui sans qu'il s'en doutât, sans qu'il l'en ait seulement jamais
remerciée; que de rebuts, que de dégoûts, que de privations, que de
misères n'avait-elle pas endurés pour assurer un peu plus de bien-être
à son père et à sa mère. Au milieu de ses sacrifices, de ses
dévouements, dont sa solitude avait seule le secret, elle n'avait pour
son amour-propre pas plus d'égards que le monde. C'est que l'humble
créature pensait, dans son coeur, que sa position dans sa vie était
encore au-dessus de ses mérites à elle, pauvre roseau pliant et
méprisé.

La vie d'Amélia, qui s'était annoncée d'abord sous de favorables
augures, se terminait, on le voit d'une bien triste manière, dans la
dépendance et l'humiliation. Les visites du petit George faisaient du
moins pénétrer dans sa prison comme des lueurs d'espérance.
Russell-Square était pour elle la terre promise; toutes les fois
qu'elle pouvait s'échapper, c'était là le but de ses promenades; mais
il fallait rentrer le soir dans son cachot pour y remplir ses pénibles
devoirs, pour veiller sur des malades qui ne lui avaient aucune
reconnaissance de ses soins, et là il lui fallait subir les
lamentations et les exigences despotiques de vieillards aigris par les
malheurs et les années.

La mère d'Amélia fut enterrée dans le cimetière de Brompton. Le convoi
eut lieu par un jour de pluie et de brouillard, qui rappela à Amélia
celui de son mariage; son petit garçon, en magnifiques habits de
deuil, était assis à côté d'elle. En cette triste circonstance, ses
pensées l'entraînèrent bien loin de la cérémonie qui s'accomplissait
alors sous ses yeux; tout en serrant la main de George dans la sienne,
elle souhaitait presque d'être à la place de.... Mais non, comme à son
ordinaire, elle se sentit toute honteuse de son égoïsme, et demanda à
Dieu de lui donner des forces pour accomplir son devoir jusqu'au bout.

Elle résolut de réunir toutes ses forces, toutes ses pensées vers un
seul but, qui était de répandre encore le bonheur et la joie sur les
dernières années de son père. Elle se dévoua à son service, et se mit
à travailler, à coudre auprès de lui, à chanter, à faire sa partie de
trictrac pour le distraire, à lire le journal, à préparer des plats de
son goût, à le mener à sa promenade de Kensington-Gardens.

Elle écoutait ses histoires avec un sourire de complaisance, un
plaisir simulé; ou bien, assise à ses côtés, elle se laissait aller à
ses pensées, à ses souvenirs, tandis que le pauvre infirme se
réchauffait au soleil et se livrait à ses plaintes et à ses
récriminations. Triste existence pour la pauvre veuve! Les enfants qui
couraient et jouaient dans les allées du jardin lui rappelaient George
qu'on lui avait enlevé. L'autre George aussi lui avait été enlevé!...
Dans ces deux occasions, son amour égoïste et coupable avait reçu un
rude châtiment; elle faisait tous ses efforts pour se persuader
qu'elle subissait une punition méritée, qu'elle était une malheureuse
pécheresse, et ainsi s'expliquait pour elle l'isolement où elle se
trouvait.

Après la mort de sa femme, le vieux Sedley s'attacha de plus en plus à
sa fille, et en cela du moins Amélia trouva un adoucissement dans ce
qu'il y avait de pénible à accomplir ses devoirs.

Mais depuis assez longtemps ces deux personnages sont plongés dans une
triste condition; de meilleurs jours vont luire enfin pour eux, jours
de bonheur à la guise du monde. Le lecteur aura sans doute déjà deviné
quel était le gros et gras personnage qui était allé trouver Georgy à
son école, en compagnie de notre vieil ami le major Dobbin. C'était
une de nos vieilles connaissances dont le retour en Angleterre allait
ramener le bien-être dans l'honnête famille dont nous avons suivi les
vicissitudes.

Le major Dobbin avait facilement obtenu un congé de son brave
commandant, et de la sorte avait pu immédiatement se rendre à Madras,
d'où il devait s'embarquer pour l'Europe, où l'appelaient les affaires
les plus urgentes. Il voyagea jour et nuit jusqu'à sa destination.
Aussi, il arriva à Madras en proie à une fièvre dévorante. Les
domestiques qui l'accompagnaient le transportèrent dans un état fort
alarmant chez un de ses amis, dans la maison duquel il devait demeurer
jusqu'au moment de son embarquement pour l'Europe, et pendant
plusieurs jours, on eut tout lieu de croire qu'il n'irait pas plus
loin que le cimetière de Madras, où il aurait sa place au milieu des
tombeaux de tant de braves officiers morts loin de leur patrie.

Tandis que le pauvre malheureux était ainsi consumé par le feu de la
fièvre, ceux qui veillaient à son chevet purent distinguer, à travers
les paroles confuses qu'il prononçait dans son délire, le nom
d'Amélia. À ces transports d'exaltation fébrile succédait, dans les
moments lucides, une prostration complète en pensant qu'il ne la
reverrait plus. Croyant sa dernière heure arrivée, il faisait ses
préparatifs pour passer dans l'autre monde, mettait ses affaires en
règle, et disposait de sa fortune en faveur de ceux qu'il désirait le
plus en voir profiter. L'ami dans la maison duquel il logeait servit
de témoin à son testament. Il demandait à être enseveli avec la petite
chaîne de cheveux qu'il portait à son cou. Nous devons dire, pour ne
point trahir la vérité, qu'il se l'était procurée par l'entremise de
la femme de chambre d'Amélia, lorsqu'à Bruxelles il avait fallu couper
les cheveux de la jeune veuve pendant la fièvre qu'elle avait eue à la
suite de la mort de son mari.

Il parvint enfin à se rétablir, en dépit des saignées et des
purgations auxquelles il n'échappa que grâce à la force de sa
constitution. Il était presque réduit à l'état de squelette, lorsqu'il
s'embarqua enfin sur le _Ramchunder_ de la compagnie des
Indes-Orientales, venant de Calcutta et relâchant à Madras. Le pauvre
Dobbin était si faible, si épuisé, que son ami, qui l'avait soigné
pendant le cours de sa maladie, augurait fort mal des résultats de ce
voyage pour l'honnête major, et lui prédisait que quelque beau matin
on serait obligé de le faire passer, proprement empaqueté dans son
hamac, par-dessus le bord du navire, emportant au fond de la mer la
relique qu'il avait toujours sur le coeur. Mais, malgré le prophète et
ses prophéties, l'air bienfaisant de la mer, ou peut-être mieux encore
l'espérance qui renaissait plus vivace au coeur du convalescent, à
mesure que le navire traçait son sillage d'écume sur les flots, rendit
la vie et la santé à notre ami, et il était parfaitement guéri avant
que l'on touchât le Cap.

«Allons, disait-il en riant, Kirk n'aura pas encore cette fois ses
épaulettes de major, lui qui pensait les trouver toutes prêtes à son
arrivée à Londres avec le régiment.»

Il faut qu'on sache que dans le temps que le major était malade, à
Madras, de la précipitation de son voyage, son régiment avait reçu son
ordre de retour, et que le major aurait pu revenir avec ses camarades
s'il avait eu la patience de les attendre dans cette ville.

Peut-être ne voulait-il pas se livrer aux tentatives de Glorvina dans
cet état de faiblesse et de délabrement.

«Je voudrais bien savoir ce que miss O'Dowd aurait fait de moi,
disait-il en riant à son compagnon de traversée, si elle avait été à
notre bord. Après m'avoir vu disparaître, elle se serait rejetée sur
vous, et, soyez-en sûr, mon vieux Jos, elle vous aurait traîné en
triomphe à sa remorque jusqu'à Southampton.»

Le compagnon de route de Dobbin, à bord du _Ramchunder_, n'était
autre, en effet, que notre gros et gras ami, qui rentrait en
Angleterre après dix années passées au Bengale. Un régime de dîners,
de pâtisseries, de grogs, de bordeaux, enfin l'eau-de-vie et le rhum
avaient fini par rendre fort nécessaire à Waterloo-Sedley ce voyage en
Europe. Il avait fait son temps de service dans la compagnie des
Indes, où il avait touché d'assez beaux émoluments pour mettre de côté
une somme des plus rondes. Rien ne l'empêchait plus désormais de
rentrer dans sa patrie pour y jouir de la pension à laquelle il avait
droit, si mieux il n'aimait s'engager de nouveau et remplir le rang
élevé auquel le désignaient son ancienneté et ses immenses talents.

Il était peut-être un peu moins gros que lorsque nous l'avons connu
autrefois, mais sa démarche avait quelque chose de plus solennel et de
plus majestueux. Il avait laissé repousser les moustaches, avec
lesquelles il s'était si bien comporté à Waterloo; il se pavanait sur
le pont, ombragé de son magnifique chapeau de velours à franges d'or.
Il portait à profusion sur sa personne des bijoux et des épingles en
diamants. Il se faisait servir à déjeuner dans sa cabine, et mettait
autant de recherche dans sa toilette pour paraître sur le gaillard
d'arrière, que s'il s'était agi d'aller dans les promenades les plus
en renom de Calcutta. Il emmenait avec lui un domestique indigène qui
le servait et bourrait sa pipe. Cet enfant de l'Orient menait une
existence peu fortunée sous le despotisme de Jos Sedley. Jos était
aussi vain de sa personne qu'une petite maîtresse de la sienne, et
mettait autant de temps à sa toilette que la beauté la plus fardée.
Les jeunes passagers, pour tromper la longueur de la traversée,
faisaient toujours cercle autour de Sedley, le priant de leur raconter
ses merveilleux exploits contre les tigres et Napoléon. Il fut sublime
à la visite qu'il rendit à la tombe de l'empereur à Longwood,
lorsqu'au milieu de tous les passagers et de tous les jeunes officiers
du navire à l'exception du major Dobbin qui était resté à bord, il
leur raconta toute la bataille de Waterloo, et leur démontra que sans
lui, Jos Sedley, Napoléon n'aurait jamais perdu la bataille, ni par
suite été exilé à Sainte-Hélène.

Lorsque le navire eut remis à la voile de Sainte-Hélène, Jos
s'empressa de distribuer, avec une générosité vraiment royale, ses
provisions de bordeaux, de conserves, d'eau gazeuse qu'il avait prises
pour charmer les ennuis de la route. Comme il n'y avait point de dames
à bord, et que le major avait cédé le pas à l'employé civil, celui-ci
avait à table la place d'honneur; aussi, le capitaine et les officiers
du _Ramchunder_ l'entouraient-ils de tous les égards auxquels son rang
lui donnait droit. Il ne parut point toutefois pendant deux jours de
tourmente où la mer venait déferler sur le pont, mais il resta dans sa
cabine à lire la _Blanchisseuse de Finchley-Common_, laissée à bord
par l'honorable lady Emily Cornemiouse, femme du révérend Silas
Cornemiouse, en se rendant à leur évêché du Cap. Pour lecture
ordinaire, il portait avec lui un ballot de romans et de pièces de
théâtre, qu'il prêtait aux autres passagers; enfin, son affabilité et
ses prévenances l'avaient mis fort bien avec tout le monde.

Que de fois, par une belle et chaude soirée, tandis que le vaisseau
traçait sa ligne d'écume sur la mer mugissante, que la lune et les
étoiles brillaient à la voûte céleste, que les tintements inégaux de
la cloche de quart troublaient seuls le silence de la nuit, Sedley et
le major, assis sur la dunette, et fumant l'un son cigare, l'autre son
hookah bourré par son domestique indien, avaient parlé du sol natal.

Dans ces entretiens intimes, le major Dobbin ne manquait jamais de
faire tomber, avec une adresse merveilleuse, la conversation sur
Amélia et son fils, tandis que Jos parlait, sans beaucoup de
ménagement, des malheurs de son père et du sans-gêne du vieillard à le
mettre à contribution. Le major s'efforçait alors de le ramener à de
meilleurs sentiments en lui faisant sentir quels égards étaient dus
au malheur et aux années. Sans doute Joseph ne pouvait partager le
genre de vie des deux vieillards, et s'arranger de leurs habitudes et
de leurs manies, après avoir vécu dans une société toute différente, à
quoi Jos donnait un signe de tête approbatif. Le major reprenait alors
Joseph en sous-oeuvre, lui faisait sentir quel avantage pour lui
d'avoir à Londres un train de maison complet, et de ne plus se
contenter d'un appartement de garçon. Sa soeur Amélia était la
personne qu'il lui fallait pour diriger son intérieur. C'était le bon
goût, la bonté personnifiée, la perfection sous tous les rapports. Il
lui rappelait avec quel succès mistress George Osborne avait autrefois
paru à Bruxelles et à Londres, où elle était admirée et choyée dans la
meilleure société. Puis il lui insinuait qu'il était de son devoir
d'envoyer Georgy à une des meilleures écoles, et d'en faire un homme,
car sa mère et ses grands parents n'étaient bons que pour le gâter. En
un mot, l'adroit major avait fini par tirer de Joseph la promesse
qu'il se ferait le protecteur d'Amélia et de son fils. Il ignorait les
événements survenus dans la famille Sedley. La mort de mistress
Sedley, la séparation d'Amélia et de son fils, la grande fortune de ce
dernier. Toujours est-il que tous les jours, et à toute heure du jour,
le brave garçon, dans le coeur duquel l'amour avait fait de si
profonds ravages, ne pensait qu'à mistress Osborne et aux moyens de
lui venir en aide. Il avait pour Jos Sedley des compliments et des
flatteries qui ne tarissaient point. Il ressentait pour lui une
tendresse dont celui-ci ne se rendait pas très-bien compte. Mais nos
lecteurs qui ont des soeurs ou des filles, doivent avoir remarqué
combien sont aimables et empressés auprès d'eux les hommes qui font la
cour aux femmes de leur famille, et peut-être le major était-il digne
de prendre rang parmi ces adeptes de l'hypocrisie.

Le fait est que le major Dobbin, en s'embarquant à bord du
_Ramchunder_, se trouvait dans un état désespéré, et qu'il ne commença
à se remettre et ne fit bonne figure à son vieil ami M. Sedley
qu'après une conversation qu'ils eurent ensemble sur le pont, où l'on
avait porté le major presque défaillant. Dobbin avait alors dit à
Joseph qu'il ne lui restait plus qu'à se soumettre à sa destinée;
qu'il laissait quelque chose à son filleul dans son testament, et
qu'il espérait que mistress Osborne lui garderait un bon souvenir;
qu'enfin il désirait qu'elle fût heureuse avec le nouvel époux
qu'elle allait prendre.

«Un mariage! avait dit Joseph; mais il n'est point question de cela,
elle ne m'a jamais parlé de mariage dans ses lettres; seulement elle
avait annoncé de son côté, à son frère, que le major Dobbin allait se
marier, et elle faisait des voeux bien sincères pour son bonheur.»

Mais qu'elle était enfin la date de ces lettres? Sedley les rechercha.
Elles étaient de deux mois postérieures à celles qu'avait reçues le
major.

À partir de ce jour, le chirurgien du navire n'eut qu'à s'applaudir du
nouveau régime qu'il avait prescrit au malade que le médecin de Madras
lui avait remis dans un état à peu près désespéré. En effet, depuis
que le major avait changé de potion, un mieux sensible s'était
manifesté. Voilà de quelle manière le capitaine Kirk manqua ses
épaulettes de major.

La gaieté et la force revinrent au major Dobbin, toujours en
augmentant; ses compagnons de traversée ne pouvaient s'expliquer une
métamorphose si subite. Dobbin plaisantait maintenant avec les
officiers, tirait le bâton avec les matelots, courait sur les cordages
comme le plus agile des mousses, et chantait le soir des chansonnettes
au grand divertissement de tout l'équipage assemblé pour prendre le
grog. Enfin, il était devenu si aimable, si gai, si enjoué que le
capitaine, qui jusqu'alors l'avait regardé comme un pauvre sire et un
être presque nul, avait fini par s'avouer à lui-même que le major,
malgré sa réserve, était un officier fort instruit et fort capable.

«Il n'a pas des manières très-distinguées, disait le capitaine à son
second, et peut-être représenterait-il assez mal au palais du
gouverneur, où Sa Seigneurie et lady Williams m'ont honoré de leurs
attentions particulières, et me prenant la main devant toute la
compagnie, m'ont invité à prendre un verre de bière avec eux devant le
commandant en chef; mais s'il ne possède pas d'excellentes manières,
il y a au moins de ça dans cet homme-là.»

Le capitaine du _Ramchunder_ prouvait par là qu'il était aussi capable
de sonder les mystères de la nature humaine que de commander une
manoeuvre.

À dix jours environ des côtes de l'Angleterre, le bâtiment fut arrêté
par un calme plat. Dobbin se livra alors à des accès d'impatience et
de mauvaise humeur qui surprirent tous ses camarades, charmés
jusque-là de sa bonhomie et de son entrain; mais, lorsque la brise
vint de nouveau, on le vit se livrer à tous les transports d'une joie
enfantine. Ah! son coeur battit bien fort lorsque le pilote du port
monta à bord du navire, lorsqu'il aperçut les deux tours amies du
clocher de Southampton!



CHAPITRE XXVI.

Notre ami le major.


Notre ami le major s'était rendu si populaire à bord, qu'au moment où
lui et M. Sedley descendirent dans le canot qui vint les prendre pour
les débarquer, tout l'équipage, matelots et officiers, à commencer par
le capitaine, l'accompagnèrent de hourras d'adieux qui firent rougir
le major, et il secoua la tête en signe de remercîments. Jos, persuadé
que ces acclamations étaient pour lui, ôta son chapeau à galon d'or et
l'agita avec une grâce pleine de majesté. En quelques coups de rames
le canot fut au rivage; nos deux voyageurs descendirent sur le port et
se dirigèrent vers l'hôtel du Roi-George.

La vue de la réjouissante tranche de boeuf, du pot d'argent couronné
d'écume qui, dans les magnifiques salons du Roi-George, accueillent le
voyageur au retour de ses courses lointaines, n'eurent point assez
d'empire sur Dobbin pour le décider à passer plusieurs jours au milieu
de ces douceurs et de ce bien-être. Dès son arrivée, il demanda des
chevaux de poste, et à peine à Southampton, il aurait voulu être déjà
sur la route de Londres. Jos se refusa obstinément à quitter le soir
même cette nouvelle Capoue. À quoi bon passer la nuit au milieu des
cahots de la route alors que la plume et l'édredon vous invitent à une
douce et moelleuse paresse, au lieu et place de cet affreux lit de
Procuste, sur lequel les voyageurs qui reviennent du Bengale sont
obligés de s'étendre dans leur étroite et incommode cabine? Jos ne
comprenait pas que l'on pût songer à partir avant d'avoir retrouvé son
bagage, que l'on pût se remettre en route avant d'avoir au moins pris
un bain.

Le major se vit donc forcé d'attendre encore pour cette nuit, et
d'annoncer tout simplement par lettre son arrivée à sa famille. Dobbin
supplia Jos d'écrire de son côté à ses amis; Jos promit, mais ne tint
pas sa promesse. Le capitaine, le chirurgien et un des deux passagers
vinrent dîner à l'hôtel avec nos deux amis. Jos déploya toute sa
science à commander un dîner. Il promit qu'il partirait le lendemain
avec le major pour Londres. L'hôtelier racontait depuis que c'était
plaisir de voir avec quelle satisfaction M. Sedley huma sa première
pinte de bière, comme doit faire tout bon Anglais qui, après une
longue absence, remet le pied sur le sol britannique.

Le lendemain matin, de très-bonne heure, suivant son habitude, le
major Dobbin était sur pied, tout rasé et tout habillé. Personne
n'était levé dans l'auberge, à l'exception de celui qui fait les
souliers et qui semble être une créature pour laquelle le sommeil est
un mythe. Le major pouvait entendre les gens de la maison ronfler en
choeur, tandis que lui errait à l'aventure dans les corridors déserts.
À ce moment le décrotteur, dont les yeux ne se ferment jamais, allait
de porte en porte faire sa distribution de bottes à revers, bottes à
haute tige, demi-bottes, etc., etc.... Le domestique indigène de Jos
se leva enfin, prépara le hookah de son maître et disposa son
formidable attirail de toilette. Les filles d'auberge commençaient
alors à sortir de leurs soupentes, et, rencontrant le nègre dans les
couloirs, elles furent tout effrayées, pensant se trouver en face du
diable. Lui et Dobbin faillirent plus d'une fois se laisser tomber au
milieu des seaux qui obstruaient le passage et dont elles se servaient
pour laver l'hôtel du Roi-George. Enfin l'un des garçons vint ouvrir
la porte et tira les verrous. Le major crut qu'enfin l'heure du départ
était sonnée, et il demanda sur-le-champ une chaise de poste pour se
mettre en route.

Puis il se rendit à la chambre de Sedley, et écartant les rideaux d'un
lit immense où Jos s'évertuait à ronfler:

«Debout! debout! lui cria le major; il est temps de partir; la voiture
sera à la porte de l'hôtel avant une demi-heure.»

Jos se mit à grogner contre le malencontreux interrupteur de son
sommeil et demanda quelle heure il était. Quand le major qui ne savait
point mentir, quelque avantage qu'il en pût tirer, lui eut avoué en
rougissant la vérité sans détour, Jos fit pleuvoir sur lui une grêle
d'imprécations que nous ne consignerons point ici, mais qui n'auraient
point laissé de doute à Dobbin au sujet de la damnation éternelle de
son ami, s'il avait dû comparaître incontinent devant le juge suprême.
Il envoya le major à tous les diables, il lui déclara qu'il ne
voyagerait pas avec lui; que c'était le comble de la cruauté, de
l'inconvenance, que de venir troubler ainsi le sommeil d'un honnête
homme. Le major dut battre en retraite devant l'ouragan qu'il venait
de soulever et laissa Jos reprendre le fil de son sommeil.

Pendant ce temps, la chaise de poste était amenée devant l'auberge; le
major monta dedans et partit sans plus de retard.

Il eût été un grand seigneur anglais voyageant pour son plaisir, ou
bien le courrier d'un homme de bourse, car ceux du gouvernement ont
d'ordinaire des allures plus pacifiques, qu'il n'aurait pas couru la
grande route avec plus de célérité. Les postillons, en voyant les
pourboires qu'il leur jetait, prenaient Dobbin pour un prince déguisé.

Comme elle lui paraissait verte et souriante, cette campagne qui, dans
la rapidité de sa course, semblait fuir bien loin derrière lui! comme
elles lui paraissaient aimables et animées ces petites villes où les
bateliers venaient à sa rencontre avec de gais sourires et de profonds
saluts! Il passait comme un ouragan devant ces auberges placées au
bord de la route, dont les enseignes pendaient aux arbres, où chevaux
et charretiers s'arrêtaient pour se rafraîchir sous un ombrage épais;
devant les vieux châteaux avec leurs parcs; devant les chaumières
groupées autour d'une antique église; enfin il foulait le sol anglais;
enfin il respirait l'air natal. Est-il au monde une joie que l'on
puisse comparer à celle-là? Tout prend un air de fête aux yeux du
voyageur qui revient dans sa patrie; tout, sur son passage, semble le
saluer et lui souhaiter sa bienvenue; et pourtant le major Dobbin, sur
la route de Southampton à Londres, ne voyait rien autre chose que le
chiffre décroissant des bornes milliaires. Ah! n'en doutez pas, c'est
qu'il était pressé de revoir sa famille, d'embrasser sa mère et ses
soeurs!

Une fois à Piccadilly, il compta les secondes qu'il lui fallut pour se
rendre à son ancien logis, chez Slaughter, auquel il ne voulut point
faire d'infidélité. Dix années s'étaient écoulées depuis qu'il y avait
fait sa dernière visite, depuis que George et lui, ils étaient jeunes
alors, y avaient donné de joyeux déjeuners, y avaient fait maintes
parties. Ils étaient maintenant passés dans la catégorie des vieux
garçons. Ses cheveux grisonnaient; les passions, les sentiments de sa
jeunesse s'étaient refroidis aux glaces de l'âge. Il retrouva sur la
porte la même garçon, de dix ans plus vieux, mais dans le même habit
bien gras, toujours avec la même quantité de cachets en breloques,
avec la même manière de remuer son argent dans ses poches. Il reçut le
major absolument comme s'il était de retour d'une absence de huit
jours.

«Les effets du major au numéro 23, dit John sans témoigner la moindre
surprise, c'est la chambre qu'on lui donne d'habitude. Que voulez-vous
pour votre dîner? Du poulet rôti, je pense. Eh bien! êtes-vous marié
maintenant?... Le bruit courait que vous étiez marié.... Le chirurgien
écossais de votre régiment.... non, c'était le capitaine Humby du 33e,
en garnison avec le vôtre à Unjee, qui racontait cela....
Prendrez-vous un grog?... Pourquoi êtes-vous venu en poste?... la
diligence ne vous aurait-elle pas aussi bien amené?...»

Là-dessus le fidèle John, dont la mémoire ne perdait le souvenir
d'aucun des officiers qui fréquentaient sa maison, qui savait tous les
égards qu'il leur devait et avec qui dix années ne faisaient pas plus
d'effet qu'un jour, conduisit Dobbin à son ancienne chambre, où le
major retrouva son grand lit aux rideaux de serge, son vieux tapis
peut-être encore plus rapiécé et l'ancien mobilier en bois noir
recouvert d'une étoffe foncée telle que le major se rappelait l'avoir
vue au temps de sa jeunesse.

Il se figurait voir encore George arpenter à grands pas cette chambre
la veille de son mariage, se ronger les ongles et jurer qu'il faudrait
bien que son père finisse par mettre les pouces, et que si, en
définitive, il ne cédait pas, alors il s'arrangerait pour pouvoir se
passer de lui. Tous ces détails lui revinrent aussi clairs, aussi
précis que si c'eût été hier.

«Vous n'avez pas rajeuni,» dit John en examinant son ancienne
connaissance.

Dobbin se mit à rire.

«Dix années et la fièvre ne sont pas faits pour vous ôter des années,
mon garçon, dit-il à John. Quant à vous, vous êtes toujours jeune, ou
plutôt non, vous êtes toujours vieux.

--Qu'est devenue la veuve du capitaine Osborne, reprit John; c'était
un bon garçon, celui-là, un gaillard qui ne comptait pas avec
l'argent. Il n'est pas revenu depuis le jour où il a été se marier en
quittant d'ici. Il me doit encore trois guinées. Regardez, c'est
inscrit sur mon livre: 10 avril 1815, le capitaine Osborne, trois
livres sterling. Si jamais j'en reçois le payement de son père, cela
m'étonnera bien.»

En disant ces mots, John remit dans sa poche son carnet de maroquin où
se trouvait inscrite la dette du capitaine sur une page sale et
crasseuse qui restait entière au milieu d'une foule d'autres notes
griffonnées portant également le montant des dettes des autres
habitués de la maison.

Après avoir installé son client dans la chambre qui lui était
destinée, John se retira avec un calme parfait. Le major Dobbin,
moitié rouge, moitié souriant des sottises de ce vieux radoteur, tira
de sa valise le plus beau et le plus élégant costume de ville qu'il
eût en sa possession. Il fut pris d'un mouvement de gaieté en voyant
dans une petite glace placée au-dessus de sa toilette sa figure brûlée
par le soleil et ses cheveux grisonnant par l'âge.

«C'est de bon augure, pensa-t-il, que le vieux John se soit souvenu de
moi; elle me reconnaîtra peut-être aussi, je l'espère.»

Et il sortit de l'hôtel en prenant comme autrefois le chemin de
Brompton.

Tout en marchant, il retrouvait les moindres incidents de sa dernière
entrevue avec Amélia, aussi présents à sa mémoire que si c'eût été la
veille. L'Arc-de-Triomphe et la statue d'Achille, élevés dans
Piccadilly depuis qu'il y était venu, ne frappèrent que
très-faiblement ses yeux et son esprit. Mais il fut pris comme d'un
frisson général en entrant dans un passage qui conduisait à la rue de
Brompton où se trouvait la demeure d'Amélia. Était-elle ou non mariée?
S'il la rencontrait avec son petit garçon, qu'allait-il lui dire? Il
aperçut une femme qui se dirigeait de son côté, menant à la main un
enfant de cinq ans; c'était elle, peut-être? Il ne lui en fallut pas
davantage pour le faire trembler comme une feuille. Quand il fut enfin
devant sa maison, quand il se vit en face de la porte, il saisit la
sonnette et s'arrêta un moment. Il aurait presque pu entendre les
battements de son coeur contre sa poitrine.

«Quoi qu'il en soit, se dit-il enfin en lui-même, que le Seigneur
tout-puissant répande sur elle ses bénédictions. Allons, ajouta-t-il,
comme pour se donner du courage, peut-être est-elle sortie en ce
moment.»

Cette réflexion était bien faite pour le décider à entrer. La fenêtre
de la pièce où elle se tenait d'ordinaire était ouverte et personne
n'était dans la chambre. Le major crut apercevoir le piano et le
tableau placé au-dessus qui occupait toujours la même place
qu'autrefois. Alors les mêmes inquiétudes vinrent l'assaillir. Mais la
plaque de cuivre indiquait bien la porte de M. Clapp, et Dobbin,
soulevant le marteau, le laissa retomber de tout son poids.

Une jeune fille de seize ans à l'air mutin, aux yeux vifs, aux joues
roses, accourut à cet appel et regarda fixement le major qui se
soutenait contre le mur. Il était pâle et défait comme un mort, et il
eut grand'peine à retrouver assez de force pour murmurer ces mots:

«Mistress Osborne demeure-t-elle encore ici?»

La jeune fille poursuivit son examen pendant quelques minutes encore,
puis pâlissant à son tour:

«Ah! mon Dieu, s'écria-t-elle, c'est le major Dobbin: et elle lui
tendit la main. Vous ne vous souvenez plus de moi, lui dit-elle, je
vous appelais le major sucre d'orge.»

Aussitôt, et c'était la première fois de sa vie qu'il se livrait à un
pareil transport, le major serra étroitement la jeune fille et
l'embrassa. Pour elle, elle se mit à rire, à se livrer aux transports
d'une folle gaieté, à pousser des cris de joie, à appeler son père et
sa mère de toute la force de ses poumons. Le digne couple ne tarda pas
à paraître, déjà ils avaient aperçu le major à travers la fenêtre de
la cuisine, et n'avaient pas été peu surpris de voir leur jeune fille
entre les bras d'un grand gaillard en habit bleu et en pantalon blanc.

«Vous ne reconnaissez donc pas votre vieil ami? leur dit-il non sans
rougir un peu. Vous ne vous souvenez donc plus de moi, mistress Clapp,
et de ces bons gâteaux que vous étiez dans l'usage de me faire pour le
thé? Regardez-moi bien, Clapp, je suis le parrain de George: me voici
tout frais débarqué de l'Inde.»

On se donna aussitôt de bonnes poignées de main, mistress Clapp parut
à la fois fort attendrie et fort charmée, et elle prit plusieurs fois
le ciel à témoin de sa joie.

Le maître et la maîtresse du logis conduisirent le digne major auprès
de John Sedley; il reconnut jusqu'aux moindres parties de
l'ameublement, depuis le vieux piano, qui avait bien eu aussi son
mérite dans son temps, jusqu'aux écrans et au petit porte-montre en
albâtre dont le disque blanchâtre encadrait la montre d'or du vieux
Sedley. Dobbin se plaça dans le fauteuil vacant de son ancien ami. Le
père, la mère et la fille, en entremêlant leur récit des exclamations
les plus pathétiques, informèrent le major des faits que nous
connaissons déjà, mais qu'il ignorait pour sa part complétement, tels
que la mort de mistress Sedley, l'installation de George chez son
grand-père Osborne, la séparation qui avait été si cruelle pour sa
mère enfin, et tous les autres détails de la vie d'Amélia. Deux ou
trois fois il fut sur le point d'entamer la question de mariage, et
deux ou trois fois il s'arrêta tout court pour ne point exposer à
leurs yeux les secrets de son coeur. On lui apprit enfin que mistress
Osborne était allée se promener avec son père à Kensington-Gardens où
elle accompagnait toujours ce vieillard désormais si faible et si
débile, ce qui rendait bien triste et bien pénible l'existence de
cette pauvre femme qui se conduisait comme un ange à l'égard de son
père.

«Je suis fort à court de temps, dit alors le major, et je suis pris ce
soir par des affaires d'importance; je serais pourtant bien aise de
voir mistress Osborne. Miss Polly pourrait-elle m'accompagner et me
montrer le chemin?»

Miss Polly fut à la fois charmée et surprise de cette proposition;
elle connaissait le chemin et ne demandait pas mieux que de le montrer
au major Dobbin; elle allait, elle aussi, fort souvent, avec M. Sedley
les jours où mistress Osborne se rendait à Russell-Square; elle
connaissait le banc favori du vieillard. Elle alla donc bien vite
s'apprêter, et au bout de quelques minutes elle redescendit avec son
plus beau chapeau, le châle jaune de sa mère, une grande broche en
caillou d'Irlande, qu'elle avait pris également à sa mère, afin de
faire meilleure mine au bras du digne major.

Dobbin, en habit bleu et en gants de peau de daim, offrit son bras à
la jeune fille, et ils partirent comme un couple joyeux. Le major
n'était pas fâché de sentir quelqu'un près de lui pendant cette
entrevue qui lui inspirait une certaine terreur. Il fit à sa compagne
mille questions sur Amélia. L'excellent coeur du major saignait à la
pensée que la pauvre mère avait eu à se séparer de son fils. Comment
avait-elle supporté cette dure extrémité? Le voyait-elle souvent? M.
Sedley avait-il au moins les moyens de mener une vieillesse douce et
facile? Polly s'efforçait de satisfaire de son mieux à toutes les
questions du major.

Au milieu de leur course, il survint un petit incident qui fut la
source d'un très-vif plaisir pour notre ami. Ils rencontrèrent un
jeune homme aux pâles couleurs, aux favoris clair-semés, à la cravate
blanche et roide, et qui se promenait _en sandwich_[3], c'est-à-dire
ayant une femme à chaque bras. L'une des deux était grande et maigre,
d'un âge moyen, avec une expression et les allures frappantes par leur
conformité avec celles du ministre anglican à côté de qui elle
s'avançait. L'autre était une petite femme à la mine terreuse, ornée
d'un magnifique chapeau neuf couvert de rubans blancs, enroulée dans
une pelisse splendide dont l'adroit ajustement laissait entrevoir sur
sa poitrine le large disque d'une montre en or. Le monsieur flanqué de
ces deux dames portait en outre un parasol, un châle et un panier, si
bien qu'il avait les deux mains complétement embarrassées et qu'il ne
put lever son chapeau pour répondre au salut dont le gratifia miss
Mary Clapp.

                   [Note 3: On sait qu'un sandwich est une tranche
                   de jambon entre deux tranches de pain.]

Il lui fit toutefois un gracieux mouvement de tête, tandis que les
deux dames se bornaient à un petit salut protecteur et jetaient des
regards sévères et soupçonneux sur ce monsieur en vêtement bleu, en
canne de bambou, qui accompagnait miss Polly.

«Quelles sont ces personnes?» demanda le major fort diverti _par ce
trio burlesque_, lorsqu'il fut assez loin pour ne pouvoir plus en être
entendu.

Mary le regarda avec un petit air malicieux.

«C'est notre ministre le révérend M. Binney--le major
tressaillit--avec sa soeur miss Binney. Dieu merci, elle nous a assez
tourmentés avec son école du dimanche; et l'autre petite dame qui a
une paille dans la vue et une si belle montre sur l'estomac, c'est
mistress Binney, autrefois miss Grits. Son père était épicier, et
tenait une boutique _à la Cloche d'or_, Kensington-Gravel. Ils se
sont mariés le mois dernier, et les voilà de retour de Margate. Elle
possède cinq cents livres sterling de revenu; mais la brouille s'est
mise entre elle et miss Binney, qui a conduit tout ce mariage.»

Le major fut presque tenté de faire des sauts de joie; il frappa le
sol de sa canne d'une manière si bizarre que miss Clapp ne put retenir
une exclamation et s'empêcher de rire; puis il resta quelques moments
silencieux, la bouche béante, suivant des yeux le couple qui
s'éloignait, tandis que miss Mary lui donnait tous les détails qui les
concernait; mais la seule chose qu'il eût entendue, c'est que le
ministre avait épousé une autre femme qu'Amélia, et cela lui suffisait
pour ouvrir son coeur à la joie. Après cette rencontre, on pressa le
pas pour arriver plus vite à destination, et ils arrivèrent encore
trop tôt, car le major frissonnait d'autant plus à l'idée de cette
entrevue, qu'il n'avait pas été un seul jour sans désirer dans le
cours des dix dernières années. Enfin, ils atteignirent l'antique
portail formant l'entrée de Kensington-Gardens.

«Nous y voici,» dit miss Polly; et elle sentit de nouveau le bras de
Dobbin tressaillir sous le sien. Elle savait, du reste, à quoi s'en
tenir: sa jeune mémoire avait conservé le souvenir de toutes les
confidences passées.

«Allez devant, lui dit le major, pour l'avertir.»

Polly partit comme un trait, et son châle flottait derrière elle au
souffle du vent.

Le vieux Sedley était assis sur son banc, son mouchoir placé à côté de
lui; il redisait, suivant son habitude, pour la centième fois, quelque
vieille histoire du temps de sa jeunesse à la pauvre Amélia, qui la
savait déjà par coeur et qui avait encore un sourire résigné pour le
récit du vieillard. Toutefois, à force d'entendre les racontages de
son vieux père, elle pouvait désormais sourire en toute sécurité, sans
même prêter l'oreille, et penser à ses propres affaires. Voyant Mary
arriver en courant, Amélia se leva tout effarée de son banc. Sa
première pensée fut qu'il était arrivé quelque malheur à Georgy. Mais
la figure empressée et joyeuse de la messagère eut bien vite dissipé
les craintes qui s'élevaient dans le coeur de cette tendre mère.

«Bonne nouvelle, bonne nouvelle, criait l'éclaireur de Dobbin; il est
arrivé! il est arrivé!

--«Qui cela? dit Emmy pensant toujours à son fils.

--Regardez par là,» répondit miss Clapp en faisant un demi-tour et en
étendant la main dans la direction qu'elle indiquait.

Amélia aperçut alors la pâle figure de Dobbin et les immenses contours
de son ombre qui se dessinaient sur l'herbe. Ce fut à son tour de
tressaillir, de rougir et de pleurer. Dans les grandes circonstances,
les larmes étaient toujours le suprême recours de cette douce et
simple créature.

Les yeux de Dobbin s'arrêtèrent avec tendresse sur Amélia; elle était
bien toujours la même: seulement ses joues étaient un peu pâles, sa
figure un peu plus pleine, ses yeux comme autrefois exprimaient la
bonté et la confiance. Quelques fils d'argent se mêlaient à sa noire
chevelure. Elle tendit les deux mains à Dobbin avec un sourire voilé
par les larmes. Et lui, saisissant ces deux mains amies les serra
quelques instants dans les siennes, au milieu d'une contemplation
muette. Que ne la serrait-il dans ses bras? Que ne lui jurait-il que,
dorénavant, il resterait pour toujours auprès d'elle? Certainement il
n'eût trouvé alors aucune résistance de sa part.

«J'ai.... j'ai à vous annoncer l'arrivée d'un autre personnage, fit-il
après un moment de silence.

--De mistress Dobbin?» demanda Amélia avec un mouvement involontaire.

Ah! c'était bien le moment de lui dire le secret qui lui pesait sur le
coeur.

«Non, non, répondit-il en lui lâchant les mains; qui a pu vous faire
un pareil mensonge? Nous avons fait la traversée avec Jos sur le même
bâtiment, et il revient pour vous donner l'aisance et le bonheur.

--Mon père! mon père! s'écria Emmy, écoutez ces bonnes nouvelles: mon
frère est en Angleterre. Il vient prendre soin de vous. Voici le major
Dobbin.»

M. Sedley releva la tête comme un homme qui est pris à l'improviste et
qui cherche à recueillir ses pensées; il fit au major un profond salut
à l'ancienne mode, en lui demandant si son digne père, sir William,
était toujours en bonne santé, ajoutant qu'il se proposait d'aller lui
rendre prochainement la dernière visite qu'il en avait reçue. Il y
avait huit ans que sir William n'était venu voir le pauvre Sedley, et
c'était cette visite que le bon vieillard songeait à rendre.

«Il n'a plus sa tête bien présente,» dit tout bas Emmy à Dobbin au
moment où ce dernier serrait cordialement la main du vieillard.

Malgré les importantes affaires que Dobbin prétextait avoir à Londres
ce soir-là, le major, sur l'invitation de M. Sedley, consentit à
prendre le thé. Amélia, donnant le bras à sa jeune amie, ouvrit la
marche avec elle, tandis que M. Sedley restait en partage à Dobbin. Le
vieillard marchait très-doucement, et il en profita pour raconter à
son compagnon une foule d'anciennes histoires sur lui, sur sa pauvre
chère épouse, sur sa prospérité passée, et enfin sur sa banqueroute.
Ses pensées, comme cela arrive toujours pour les vieillards dont la
mémoire faiblit, se reportaient toutes au premier temps de la vie, et
le passé pour lui se résumait à peu de chose près dans la catastrophe
qu'il avait subie. Le major le laissait parler tout à son aise; ses
yeux, pendant ce temps, ne quittaient point l'être adoré qui marchait
devant lui, cette chère petite image toujours présente à son
imagination, toujours associée à ses prières, divine apparition qui
venait embellir tous ses rêves.

Ce soir-là, le bonheur, la joie intérieure d'Amélia éclataient dans
ses traits et dans ses mouvements. Elle s'acquitta de ses devoirs de
maîtresse de maison avec une grâce et une délicatesse parfaites. Tel
fut, du moins, l'avis de Dobbin, qui la suivait des yeux à travers la
demi-obscurité du jour sur son déclin. Il était donc enfin arrivé pour
lui ce moment après lequel il soupirait depuis si longtemps; combien
de fois sur les rives lointaines, sous les brûlantes ardeurs du soleil
de l'Inde, au milieu de marches forcées, sa pensée, traversant les
mers, ne s'était-elle pas transportée auprès d'elle; alors elle lui
était apparue telle qu'il la voyait maintenant, comme un ange
consolateur pour la vieillesse et l'infirmité, et rehaussant son
indigence de toute la grandeur de sa résignation.

Le major trouvait le thé d'autant meilleur qu'il le recevait de la
main d'Amélia, et Amélia lui servait tasse sur tasse, se faisant un
malin plaisir d'encourager cette disposition. À vrai dire, elle
ignorait que le major n'avait point encore dîné, et que son couvert
l'attendait chez Slaughter, à cette même place où George et Dobbin
avaient fait ensemble de joyeux repas dans le temps où Amélia n'était
encore qu'une enfant, une élève à peine sortie de la maison de miss
Pinkerton.

La première chose que mistress Osborne fit voir au major fut la
miniature de Georgy; ce fut la première chose qu'elle monta chercher
en arrivant à la maison. L'enfant, bien entendu, était dix fois plus
joli, mais n'était-ce pas d'un noble coeur d'avoir pensé à l'apporter
à sa mère? Jusqu'au moment où son père alla se coucher, elle ne parla
pas beaucoup de Georgy. Il était trop douloureux pour lui d'entendre
parler de M. Osborne de Russell-Square; il ne se doutait point
assurément que depuis quelques mois il ne vivait que des bienfaits de
son rival, et ce nom prononcé en sa présence eût excité de sa part la
plus vive colère.

Dobbin raconta à Amélia ce qui s'était passé à bord du _Ramchunder_ et
exagéra peut-être encore les bienveillantes dispositions de Jos à
l'égard de son père. Ce qu'il y avait de certain, c'est que le major,
par son insistance pendant le voyage à représenter à son compagnon les
devoirs que sa position lui imposait vis-à-vis de son père, avait fini
par arracher de lui la promesse qu'il se chargerait de sa soeur et de
son neveu. L'irritation de Jos, à propos des billets que le vieillard
avait tirés sur lui, s'était un peu calmée au récit que Dobbin lui
avait fait de ses petites misères personnelles, du fameux envoi de
vins dont le vieillard l'avait favorisé. Enfin, par ses ménagements,
il avait amené M. Jos qui, après tout, n'était pas d'un caractère
intraitable, quand on savait le prendre par la douceur et la
flatterie, à manifester des dispositions très-favorables pour la
famille qu'il allait retrouver en Europe.

En un mot, s'il faut le dire, le major donna une entorse à la vérité
au point d'affirmer au vieux M. Sedley que la cause du retour de Jos
en Europe était l'unique désir de le revoir.

À son heure ordinaire, le vieux M. Sedley commença à ronfler dans son
fauteuil, et Amélia put alors entamer cette conversation qu'elle
désirait si ardemment, puisque Georgy devait en être l'objet exclusif.
Elle ne dit rien à Dobbin des souffrances que lui avait coûtées la
séparation, car bien que cette blessure fût pour elle ouverte et
toujours saignante, elle regardait comme un sentiment condamnable son
regret de ne plus l'avoir près d'elle. Mais elle avait mille choses à
lui dire sur tout ce qui tenait à son fils, sur ses qualités, ses
talents, son avenir. Elle lui dépeignit sa beauté angélique, lui cita
mille exemples de sa générosité, de la noblesse de son coeur. Quand
il était encore avec elle, une princesse de sang royal l'avait arrêté
pour l'admirer dans Kensington-Gardens; maintenant il coulait ses
jours au milieu de tous les raffinements du luxe et de l'opulence. Il
avait un groom, un poney. Sa gentillesse et sa vivacité étaient
incomparables; enfin le révérend Lawrence Veal, le maître de George,
était un homme prodigieux pour son érudition et l'agrément de sa
conversation.

«Il sait tout, disait Amélia; il a des réunions charmantes. Allons,
monsieur, avec votre instruction, les hautes connaissances que vous
possédez et toutes vos perfections en esprit et en science.... Vous
avez beau branler la tête pour dire non..., il me le disait bien
souvent..., vous aurez un véritable plaisir à venir aux réunions de M.
Veal. C'est le dernier mardi de chaque mois. Il prétend qu'au barreau
et dans la politique il n'y a point de place à laquelle George ne
puisse prétendre. Regardez-moi ceci.»

Ouvrant alors un tiroir de table, elle présenta au major un travail de
la façon de George. Voici le texte de ce chef-d'oeuvre qui se trouve
encore en la possession de la mère de George:


L'ÉGOÏSME.

De tous les vices qui dégradent la nature humaine, l'égoïsme est le
plus odieux et le plus méprisable. Un amour exagéré de soi-même
conduit aux crimes les plus monstrueux et occasionne les plus grands
malheurs dans les États comme dans les familles. Un homme égoïste
appauvrit sa famille et cause souvent sa ruine, tout comme un monarque
égoïste cause la ruine de son peuple en le précipitant dans la guerre.

Exemple: L'égoïsme d'Achille, comme l'a remarqué Homère, causa aux
Grecs des maux sans nombre: [Greek: myri' Achaiois alge' ethêke].
(Hom., _Il._, A, 2.) L'égoïsme de feu Napoléon Bonaparte plongea
l'Europe dans des guerres sans fin, et le fit périr sur un misérable
rocher de l'océan Atlantique, à Sainte-Hélène.

Nous voyons, par ces exemples, que nous ne devons point consulter
notre ambition ou notre intérêt personnel, mais prendre en
considération l'intérêt des autres aussi bien que le nôtre.

                              George SEDLEY OSBORNE.

  Athêné-House, 24 avril 1827.

«Eh bien! que dites-vous de ce style et de ces citations grecques à
son âge? disait la mère en extase. Oh! William, ajoutait-elle en
prenant la main du major, quel trésor m'est venu du ciel lorsqu'il m'a
donné ce fils. C'est la joie et la consolation de ma vie, c'est
l'image vivante de.... de celui qui n'est plus.

--Puis-je lui en vouloir de sa fidélité? se disait Dobbin à lui-même.
Puis-je être jaloux d'un ami qui maintenant repose dans la tombe, ou
me trouver blessé si un coeur comme celui d'Amélia ressent un amour
éternel. George, George, vous n'avez pas su apprécier le trésor que
vous aviez là.»

Ces réflexions traversèrent l'esprit de William en moins de temps que
nous n'en mettons à les dire, tandis qu'il tenait la main d'Amélia, et
que celle-ci passait son mouchoir sur ses yeux.

«Mon bon ami, lui disait-elle en lui serrant la main qu'elle tenait
dans la sienne, vous avez toujours été pour moi d'une bonté, d'un
dévouement exemplaires.... Ah! voici mon père qui s'éveille. Vous irez
voir George demain, n'est-ce pas?

--Demain, je ne pourrai pas, répondit le bon Dobbin; demain, j'ai
beaucoup à faire.»

Il ne voulait pas lui avouer qu'il n'avait pas encore été voir sa
famille, embrasser sa soeur aînée! Il se décida enfin à prendre congé
d'elle et à lui laisser son adresse pour Jos lorsqu'il serait arrivé.

Ainsi s'écoula sa première journée, cette journée où il la revoyait
pour la première fois.

Quand il rentra chez Slaughter, il trouva sa volaille froide et la
mangea sans y prendre garde. Comme il savait qu'on se couchait de
bonne heure dans sa famille, il ne jugea pas à propos de les déranger
à une heure si avancée; aussi, après cette sage réflexion, se
décida-t-il à aller prendre une contre-marque au théâtre d'Haymarket,
où, nous l'espérons bien, il passa une soirée agréable.



CHAPITRE XXVII.

Le vieux piano.


La visite du major laissa John Sedley dans un état de très-grande
surexcitation pendant toute la soirée. Sa fille ne put lui faire
reprendre ses occupations, ses distractions ordinaires. Il se mit à
bouleverser tiroirs et cartons, à fouiller dans ses paperasses, à
arranger tous ses dossiers pour l'arrivée de Jos. Il classa avec le
plus grand soin ses reçus et ses lettres d'affaires, tous les
documents relatifs à la société vinicole qui, après les plus
magnifiques débuts, avait manqué tout à coup sans qu'on pût en
expliquer le motif; les prospectus de la société houillère, que
l'absence des capitaux avait seule empêché de devenir une magnifique
affaire. Un brevet d'invention pour une scierie mécanique destinée à
fabriquer de la poudre à l'usage de ceux qui écrivent (sans garantie
du gouvernement). Le vieillard passa toute la soirée jusqu'à une heure
fort avancée de la nuit à réunir toutes ces pièces, allant et venant
d'une chambre à l'autre et portant d'une main tremblante une lumière à
moitié éteinte. Il fit un paquet pour la scierie et un autre pour les
vins, un autre pour les charbons, etc., etc....

«Il va me trouver parfaitement en règle, Emmy,» disait le vieillard
d'un air satisfait.

Emmy lui répondit par un sourire.

«Je crains bien que Jos ne regarde pas ces papiers.

--Vous n'y entendez rien, ma chère,» lui répondit son père en hochant
la tête avec un air d'importance.

Certes, il avait raison, Emmy n'y entendait rien, et il est à déplorer
que tant d'autres y soient au contraire si entendus. Toutes ces
paperasses, bonnes pour l'épicier, une fois disposées sur son bureau,
le vieux Sedley les couvrit soigneusement d'un mouchoir de couleur;
c'était un cadeau de l'Inde envoyé par le major Dobbin, puis il
enjoignit, du ton le plus solennel, à la fille et à la dame de la
maison, de ne point toucher à tout cela; c'étaient des papiers qu'il
avait préparés et mis en ordre pour l'arrivée de M. Jos Sedley le
lendemain matin, de M. Jos Sedley de la compagnie des Indes
orientales, division du Bengale!

Le lendemain matin, Amélia trouva son père sur pied; il s'était levé
de très-bonne heure. Jamais elle n'avait remarqué en lui une aussi
grande agitation de corps et d'esprit.

«Je n'ai pu fermer l'oeil, ma chère Emmy, dit-il à sa fille. Je
pensais à ma pauvre Bessy. Je pensais que si elle avait été encore de
ce monde, elle serait venue se promener avec moi dans la voiture de
Jos. Elle a eu aussi la sienne autrefois, et elle y faisait fort bonne
mine.»

Ses yeux, en même temps, se remplissaient de larmes qui s'amassaient
sur le bord de ses paupières et roulaient lentement le long de ses
joues. Amélia les essuya et l'embrassa avec un doux sourire; puis elle
fit à la cravate du vieillard un noeud des plus magnifiques; elle lui
mit ensuite son épingle en or, triste reste de sa grandeur passée.
Installé de la sorte dans son vieux fauteuil, dès six heures du matin,
en grand costume des dimanches, il attendit l'arrivée de son fils.

Dans la grande rue de Southampton, de splendides étalages de tailleur
provoquent par leur élégance l'admiration de tous les passants;
derrière des glaces de toute hauteur se laissent apercevoir des habits
dont la coupe gracieuse est faite pour charmer l'oeil et tenter
l'acheteur; la soie et le velours, l'or et le satin y rivalisent
d'éclat et de magnificence. Sur des gravures qui n'ont point leurs
pareilles dans la réalité, de merveilleux dandys avec une vitre à
l'oeil donnent la main à de petits enfants qui ont tous de grands yeux
et des cheveux frisés; ou bien encore ce sont des amazones caracolant
autour de l'Achille d'Apsley-House. Bien que la garde-robe de Jos fût
garnie des plus splendides vêtements qui soient sortis des ateliers de
Calcutta, il pensa qu'avant de se présenter à la ville pour y faire
une entrée convenable, il devait se munir de quelques-unes de ces
galantes nouveautés. Il choisit en conséquence un gilet de satin
cramoisi parsemé de papillons d'or, un autre gilet en velours rouge à
carreaux blancs avec un collet rabattu, et compléta son costume par
une cravate bleu de ciel et une épingle en or surmontée d'un cavalier
en émail rose franchissant une barrière. Après ces emplettes
seulement, il se crut en état de paraître dignement dans la grande
Cité. L'ancienne gaucherie de Jos et sa funeste maladie de rougir à
tout propos semblaient avoir cédé désormais devant la conscience de sa
valeur personnelle, et s'il éprouvait encore sous le regard des
femmes, aux bals du gouverneur, un certain malaise suivi de quelque
rougeur, si leurs oeillades le faisaient fuir avec un reste d'effroi,
c'était uniquement parce qu'il avait peur d'inspirer une trop forte
passion dont il n'aurait su que faire avec sa résolution bien arrêtée
de ne jamais se marier, et cependant tout Calcutta ne possédait
personne qui pût y faire aussi bonne figure que Waterloo Sedley.
C'était lui qui avait le train de maison le plus splendide, c'était
lui qui donnait les meilleurs déjeuners de garçon, c'était lui qui
avait la cuisine la mieux montée.

Pour faire un habit à un homme de sa circonférence et de son
importance, le tailleur demanda au moins un jour, qui fut employé par
Sedley à chercher un domestique pour le servir lui et son nègre, à
aller retirer ses bagages, ses boîtes et les livres qu'il n'avait
jamais lus, ses caisses de provisions, ses châles destinés il ne
savait pas encore bien à qui, et enfin tout le reste de ses richesses
indiennes.

Le troisième jour, Jos se décida enfin à partir pour Londres dans tout
l'éclat de sa nouvelle toilette. Le nègre installé sur le siége à côté
du domestique européen claquait des dents et grelottait de froid sous
le tartan qui l'enveloppait. Jos fumait dans la voiture et de temps à
autre lâchait une bouffée de tabac par la portière. Il avait un
extérieur si majestueux et si solennel que les gamins accouraient pour
le voir passer et le prenaient tout au moins pour le gouverneur
général. Quant à lui, on peut en être assuré, il se rendait volontiers
aux invitations empressées des hôteliers de la route; il ne manqua pas
une seule fois de se rafraîchir dans toutes les petites villes qu'il
traversa.

Par précaution, il avait pris avant le départ un copieux déjeuner à
Southampton, composé à la fois de riz, de poisson et d'omelette;
l'estomac ainsi garni, il avait pu aller jusqu'à Winchester, où un
verre de xérès lui avait paru nécessaire. À Alton, il était descendu
pour goûter à la bière, en grand renom dans la localité. À Farnham, il
s'était arrêté pour visiter le château de l'évêque et prendre une
légère collation composée d'anguilles, de côtelettes, de haricots de
Soissons, le tout arrosé d'une bouteille de bordeaux. Se sentant un
peu impressionné par le froid, au relais de Bagshot, et voyant son
nègre claquer de plus en plus des dents, il avait avalé un grog pour
se réchauffer. Si bien qu'en débarquant à Londres, il avait l'estomac
garni de vin, de bière, de viande, de xérès, de poisson et de tabac,
ni plus ni moins que la cabine aux provisions d'un bateau à vapeur. Il
commençait déjà à se faire nuit lorsque la voiture arriva avec un
bruit de tonnerre devant la petite porte de Brompton, où, par un
sentiment de tendresse filiale, il avait voulu descendre avant d'aller
au logement que M. Dobbin avait dû arrêter pour lui chez Slaughter.

Les habitants de la rue étaient tous à leurs fenêtres; la petite bonne
de la maison accourut à la porte grillée du jardin; les dames Clapp
regardèrent par le soupirail de la cuisine. Emmy était fort occupée au
milieu de ses chiffons, tandis que le vieux Sedley, dans le petit
salon, battait la campagne plus que jamais. Jos descendit de sa
berline, s'avança avec un air majestueux à travers le jardin en
faisant crier le gravier sous ses pas. Il était escorté du nouveau
domestique qu'il avait engagé à Southampton, et de son nègre, transi
de froid, et dont la figure noire, sous l'impression de la
température, était devenue couleur café au lait. Le pauvre gelé
produisit une sensation immense sur mistress et miss Clapp, qui, étant
sorties de leur retraite pour écouter peut-être à la porte du salon,
trouvèrent Loll Jewab étendu sur un banc, tremblant de tous ses
membres, au milieu de lamentations pitoyables, et dont les grandes
prunelles jaunes et les dents d'une blancheur éblouissante se
détachaient sur l'ébène de sa figure.

Car, mon cher lecteur, vous avez dû remarquer que nous avons
adroitement fermé la porte sur Jos, son vieux père, sa douce et
aimable soeur, pour laisser passer les premiers épanchements de la
tendresse. Le vieillard fut très-ému, sa fille ne le fut pas moins,
comme on peut se l'imaginer, et Jos céda aussi quelque peu à
l'attendrissement général. Après dix années d'absence, quel est
l'égoïste assez endurci pour que les souvenirs du passé, les liens de
la famille n'aient aucun pouvoir sur lui? La séparation semble
consacrer les affections du jeune âge, et lorsqu'on reporte sa pensée
sur les plaisirs évanouis, les chagrins dont ils furent entourés
disparaissent dans l'éloignement pour ne plus laisser voir que ce
qu'ils ont eu de doux et d'aimable. Jos avait réellement du plaisir à
serrer la main de son père, malgré le refroidissement passager
qu'avaient amené entre eux les entreprises commerciales. Il était
enchanté de voir sa soeur, si charmante dans le temps où le chagrin
n'avait pas encore chassé le sourire de ses lèvres, et il suivait avec
peine les rides profondes que l'indigence, le malheur et les années
avaient marquées dans les traits de ce vieillard, traversé par de si
cruelles épreuves. Emmy, allant au-devant de son frère jusqu'à la
porte, lui avait glissé quelques mots à l'oreille pour lui apprendre
la mort de leur mère et lui recommander de n'en point parler devant le
vieux Sedley. Précaution inutile! ce fut là le premier sujet par
lequel débuta le vieux Sedley, et il versa d'abondantes larmes.
L'émotion fut contagieuse pour le fonctionnaire de la compagnie des
Indes, et ce spectacle lui inspira de plus sérieuses réflexions qu'il
n'était habitué à en faire.

Le résultat de cette entrevue fut on ne peut plus satisfaisant sans
doute, car lorsque Joseph fut remonté dans sa chaise de poste pour se
faire conduire à son hôtel, Emmy embrassa tendrement son père et lui
demanda avec un air de triomphe si elle n'avait pas eu raison de lui
soutenir que son frère avait un excellent coeur.

Jos Sedley, touché en effet de la misérable position de ses parents,
leur déclara, au milieu des premiers épanchements du coeur, qu'il
voulait sans plus de retard les soustraire à la gêne et au besoin, que
pendant tout le temps qu'il allait passer en Angleterre, et il ne
prévoyait pas qu'il dût en partir de sitôt, il mettait à leur
disposition et sa maison et ce qu'il possédait. Amélia ferait à
merveille les honneurs de sa table jusqu'au moment où elle deviendrait
en son propre nom maîtresse de maison.

En entendant ces paroles, la pauvre femme laissa tristement tomber sa
tête sur sa poitrine, puis les larmes commencèrent à arriver en
abondance; elle avait bien saisi le sens caché sous ces paroles. Elle
avait causé longuement à ce sujet avec sa jeune confidente miss Mary,
le même soir de la visite du major. L'indiscrète Polly avait fait une
découverte qu'elle ne put garder pour elle, et dont elle s'empressa de
faire part à Amélia. Elle lui raconta le tressaillement, le frisson de
joie qui avaient trahi Dobbin au moment où, M. Binney passant à côté
d'eux avec sa jeune épouse, le major avait reconnu qu'il n'avait plus
de rival à craindre.

«N'avez-vous pas remarqué, disait-elle à Emmy, comme il était tout
hors de lui quand vous lui avez demandé s'il était marié, et avec
quelle vivacité il vous a répondu: Où avez-vous entendu un pareil
mensonge? Ah! madame, madame, ses yeux ne vous ont pas quittée un seul
instant, et je crois en vérité que ses cheveux ne sont devenus gris
qu'à force de penser à vous.»

Amélia, levant alors les yeux, regarda les portraits de son mari et de
son fils suspendus au-dessus de son lit. Puis, elle ordonna à sa
petite protégée de ne plus jamais, au grand jamais, lui parler de
semblables choses. Le major Dobbin avait été l'ami intime de son mari,
son protecteur affectueux et dévoué, celui de son fils; elle l'aimait
comme un frère, mais une femme qui avait eu le bonheur d'avoir un
époux comme le sien, et à cette pensée ses yeux se tournaient vers le
mur, ne pouvait songer à un nouvel hyménée.

La pauvre Polly soupira et pensa au jeune chirurgien Tom Kins, qui, à
l'église, avait toujours tourné les yeux de son côté, et qui, par les
oeillades incendiaires qu'il lui lançait, avait presque amené son
pauvre petit coeur à capitulation; elle savait déjà le parti qu'elle
prendrait si le hasard voulait qu'il mourût. Elle craignait qu'il ne
fût poitrinaire, ses joues étaient si rouges et sa taille si mince.

Ce n'est point qu'Emmy, instruite de la passion du bon major, en
éprouva de l'aversion ou du dédain. Quelle femme aurait pu se fâcher
de l'attachement d'un coeur aussi loyal et aussi sincère? Sans
encourager son admirateur, Emmy avait pour lui cette estime et cette
amitié que méritait bien un si complet dévouement, et tant qu'il
renfermerait en lui-même ses secrets sentiments de tendresse, oh!
alors elle ne demandait pas mieux que de lui faire un accueil franc et
cordial; mais s'il venait à lui faire ses propositions, alors elle
prendrait la parole pour mettre un terme à des espérances qui ne
pouvaient jamais devenir une réalité.

Ce soir-là, après sa conversation avec miss Polly, elle dormit d'un
sommeil plus profond. Elle éprouvait une joie qu'elle n'avait pas
goûtée depuis longtemps.

«Je suis bien aise, pensait-elle, qu'il n'aille pas épouser cette
miss O'Dowd. La soeur du colonel O'Dowd n'a pas la délicatesse de
sentiments qu'il faut à la femme du major William.»

Mais parmi les femmes qu'elle connaissait, laquelle aurait bien fait
l'affaire? Ce n'était point miss Binney, elle était trop vieille et
avait trop mauvais caractère. La petite Polly était trop jeune.
Mistress Osborne, avant de s'endormir, ne réussit à trouver personne
qui aurait pu convenir au major.

Jos se trouvait si commodément installé à Saint-Martin-Lane, y goûtait
avec tant de charmes les douceurs de son hookah, et se trouvait si
bien à portée de tous les théâtres, qu'il serait indéfiniment resté
chez Slaughter, s'il n'avait été harcelé par les vives instances du
major. Notre digne ami ne laissa ni paix ni trêve à maître Jos que
celui-ci n'eût exécuté sa promesse de prendre chez lui Amélia et son
père. Jos était une pâte molle que le premier venu pétrissait à sa
guise; et quant à Dobbin, il prenait plus à coeur ce qui intéressait
les autres que ce qui le touchait personnellement. L'employé civil
devint donc le point de mire de toutes les manoeuvres si louables
d'ailleurs de l'excellent Dobbin. Il ne faisait jamais la moindre
objection toutes les fois que son ami lui disait de vendre, d'acheter
ou de céder quelque chose. Loll Jewab, l'Indien, après avoir été
quelque temps poursuivi des huées de l'impitoyable jeunesse de
Saint-Martin-Lane toutes les fois qu'il montrait dans la rue sa figure
basanée, fut renvoyé à Calcutta sur un bâtiment équipé en partie par
le père de Dobbin; toutefois, avant de quitter son maître, il lui
apprit à préparer un pilaw et un curry et à bourrer une pipe. La
principale occupation de Jos et son plus grand plaisir était de
surveiller la confection d'une jolie voiture qu'il avait commandée
avec le major chez un carrossier voisin. Il avait fait emplette d'une
paire de chevaux avec lesquels on le voyait se promener au parc ou
faire visite aux amis qu'il avait connus dans l'Inde. Il sortit
fréquemment avec Amélia, et lorsqu'il en était ainsi, on pouvait
presque toujours voir le major Dobbin sur la banquette de derrière.
D'autres fois, le vieux Sedley accompagnait sa fille, et miss Clapp,
qu'Amélia emmenait quelquefois avec elle, était enchantée de se faire
voir avec son châle jaune et dans cette splendide voiture à son jeune
chirurgien dont elle apercevait parfaitement la figure à travers les
fentes de la croisée.

Peu après la première visite de Jos à Brompton, il se passa dans
cette humble demeure où les Sedley avaient vécu dix années de leur
vie, une scène des plus touchantes. La voiture de Jos, non pas celle
d'apparat, une autre qu'il avait louée temporairement, pour attendre
qu'on eût fini de construire celle dont nous avons parlé, vint prendre
un matin le vieux Sedley et sa fille pour ne plus les ramener dans
cette demeure. Les larmes que le maître et la maîtresse du logis et
leur fille versèrent en cette occasion furent aussi sincères qu'aucune
de celles qui ont été versées dans le cours de cette histoire. Pendant
cette longue durée de rapports journaliers et intimes, ils ne
pouvaient se rappeler une dure parole sortie de la bouche d'Amélia. En
toute occasion même douceur et même bonté; même égalité de caractère,
jusque dans les circonstances où miss Clapp s'était montrée la plus
exigeante et avait réclamé son loyer avec une certaine aigreur.
Lorsque cette excellente et bonne créature fut sur le point de la
quitter pour tout à fait, la maîtresse de la maison se reprocha son
excessive dureté. Elle avait les larmes aux yeux en fixant sur le
volet, avec des pains à cacheter, l'écriteau qui annonçait la vacance
de ses petites chambres; jamais, jamais elle ne pouvait espérer de
revoir de pareils locataires, et la suite ne confirma que trop ce
funeste pressentiment. Miss Clapp se vengea de la perversité de
l'espèce humaine en levant sur ses locataires de très-lourdes
contributions pour le thé et les rôties; le plus souvent ils faisaient
la moue et grognaient beaucoup, quelques-uns ne payaient pas, et aucun
d'eux ne restait. La maîtresse du logis se prenait alors à regretter
ses vieux et fidèles amis.

Quant à miss Mary, le jour du départ d'Amélia, son chagrin fut tel,
que nous renonçons à le dépeindre. Depuis son enfance, elle ne l'avait
pas quittée un seul jour, et avait pour elle une passion si vive et si
tendre, que lorsque la voiture vint chercher Amélia, la jeune fille
s'évanouit presque dans les bras de son amie, dont l'émotion n'était
pas moins grande que la sienne. Amélia aimait miss Clapp comme sa
fille; pendant onze ans elle l'avait eue pour confidente de ses
pensées et de ses peines. La séparation fut donc des plus déchirantes
pour toutes les deux. Il fut du moins convenu que Mary irait voir
souvent miss Osborne dans la grande maison qu'elle allait occuper, et
où Mary était sûre qu'elle ne serait jamais aussi heureuse que sous
l'humble toit qu'elle quittait.

Espérons qu'elle se trompait dans cette appréciation de l'avenir, car
cet humble asile avait donné bien peu de jours de bonheur à la pauvre
Emmy. La fatalité semblait s'y être appliquée à l'y persécuter, et
elle éprouva un sentiment pénible toutes les fois qu'elle fut obligée
de revenir dans cette maison et de se trouver en face de la femme qui
l'avait tyrannisée, dont elle avait eu à essuyer les bourrades et les
reproches, et même la brusque familiarité, chose qui ne lui était pas
moins pénible. Les serviles protestations de bons offices qu'Amélia en
reçut lorsqu'elle se trouva en pleine voie de prospérité furent loin
d'être beaucoup plus agréables à cette dernière. Sa voix n'avait pas
assez d'inflexions diverses pour témoigner de son admiration pour
cette nouvelle maison et pour l'ameublement qui la décorait. Elle
tâtait avec les doigts toutes les robes de mistress Osborne et en
estimait la valeur; elle protestait bien haut et bien fort que rien
n'était trop beau pour une si excellente dame. En recevant ces banales
flatteries, Emmy ne pouvait s'empêcher de se souvenir que c'était la
même bouche dont les grossières et cruelles paroles lui avaient causé
de si vives souffrances; que c'était la même personne qui la recevait
si mal lorsqu'il lui était arrivé de lui demander des délais pour
payer son terme; qui la taxait de folles dépenses lorsque par hasard
elle achetait quelques petites douceurs pour son père et sa mère
souffrants, qui enfin avait pris plaisir à lui faire avaler jusqu'à la
lie le calice de l'humiliation.

Personne ne saura jamais tous les chagrins qui ont joué un si grand
rôle dans la vie de cette pauvre femme; elle ne voulut point les
laisser voir à son père dont l'imprévoyance était la cause principale
de ses afflictions, et supportait sans se plaindre les conséquences
d'une faute à laquelle elle était étrangère. Par sa nature humble et
douce, elle semblait prédestinée au rôle sublime de l'immolation.

Il n'est pas de malheur qui n'ait, dit-on, son bon côté. En effet, la
pauvre Marie éprouva un si violent accès de douleur du départ de son
amie, qu'il fallut la confier aux mains du jeune aide en chirurgie
dont les soins la rétablirent au bout de quelque temps. Emmy, en
quittant Brompton, laissa en souvenir à Marie tous les meubles que
cette maison renfermait. Elle enleva seulement les tableaux placés
au-dessus du chevet de son lit ainsi que son vieux piano, son vieux
piano dont les sons étaient un peu sourds et cassés à cause de son
grand âge, mais pour lequel elle conservait toujours une affection
particulière. Elle était encore enfant lorsqu'elle s'en servit pour la
première fois, c'était un cadeau que lui avaient fait ses parents; et
lorsque la ruine la plus complète vint s'abattre sur sa famille il
avait été sauvé du naufrage et lui avait été donné comme une seconde
fois.

Le major éprouva un vif plaisir lorsqu'en veillant à l'installation de
Jos dans la nouvelle maison, qu'il avait choisie avec lui, il vit
arriver de Brompton au milieu des effets et des malles, le vieux piano
qu'il connaissait bien. Amélia voulut à toute force le placer dans sa
chambre, jolie petite pièce du second étage qui touchait à celle de
son père et où le vieillard passait ses soirées.

Lorsque les commissionnaires se présentèrent avec cette épinette, et
que d'après l'ordre d'Amélia ils l'eurent placée dans la pièce
désignée, Dobbin, ne se possédant plus, lui dit d'un ton
très-sentimental:

«Je suis bien heureux de voir que vous l'avez si soigneusement
conservé. Je craignais que maintenant vous n'en eussiez plus nul
souci.

--C'est peut-être la chose à laquelle je tiens le plus au monde,
répondit alors mistress Osborne.

--En vérité, Amélia?» fit le major.

Le major qui l'avait acheté, bien qu'il n'en eût jamais rien dit, ne
pouvait supposer qu'Emmy se trompât au point de croire qu'elle le
devait à un autre et d'ignorer quel en était le donateur.

Il allait hasarder la question que depuis si longtemps il avait sur
ses lèvres, lorsque soudain elle reprit:

«Qu'y a-t-il d'extraordinaire à cela; n'est-ce pas lui qui me l'avait
donné?

--Ah! j'ignorais,» fit le pauvre Dobbin perdant tout à fait
contenance.

Emmy ne fit d'abord aucune attention à l'air embarrassé du pauvre
Dobbin ni à l'expression piteuse que prit sa figure; mais par la suite
tout cela lui revint à l'esprit et en y réfléchissant elle acquit la
triste et douloureuse certitude que c'était William et non point
George, comme elle se l'était imaginé, qui lui avait donné ce piano.
Ce qu'elle avait aimé et conservé comme une relique de George, son
plus cher trésor enfin, ne venait point de celui qu'elle avait si
tendrement chéri. Seule devant son piano, combien de fois elle s'était
oubliée à penser à George, que de fois assise devant lui pendant de
longues heures elle en avait tiré des notes mélancoliques tout en
versant des larmes silencieuses et secrètes. Puisque le piano ne
venait plus de George, dès lors il perdait tout son prix: aussi
lorsqu'après cette découverte le vieux Sedley lui demanda d'en jouer,
elle lui répondit que l'instrument était faux à déchirer les oreilles,
qu'elle avait mal à la tête et qu'elle était incapable d'y mettre les
mains.

Puis ensuite, suivant son habitude, elle se reprocha son égoïsme et
son ingratitude, et résolut de faire réparation à l'honnête William du
dédain qu'elle ne lui avait pas témoigné, mais qu'elle avait ressenti
pour son piano. Comme on était quelques jours après dans le salon, et
tandis que Jos, selon son ordinaire, se laissait aller aux douceurs du
sommeil, Amélia, d'une voix défaillante, dit au major Dobbin:

«J'ai à vous demander pardon.

--Et à propos de quoi? répliqua celui-ci.

--Mais.... à propos de ce petit piano.... Je ne vous ai jamais
remercié de me l'avoir donné; il y a bien des années de cela.... avant
mon mariage.... Je croyais qu'il me venait d'un autre.... Je vous
remercie, William.»

En même temps, elle tendit la main, mais le coeur de la pauvre femme
était bien gros et ses yeux se remplirent bientôt de larmes.

William ne put y tenir davantage.

«Amélia, Amélia, lui dit-il, j'avais acheté ce piano pour vous, je
vous aimais alors comme je vous aime encore maintenant, car il faut
bien que je finisse par vous le dire. Je crois que mon amour a
commencé dès le premier jour où je vous ai vue, lorsque George me
conduisit chez vous pour me faire voir la femme à laquelle il avait
engagé sa foi. Vous étiez alors une jeune fille en robe blanche, en
longues boucles. Vous êtes arrivée en chantant, il me semble vous voir
encore. Le soir, nous sommes allés au Vauxhall; dès lors, je n'ai plus
pensé qu'à une femme au monde, et cette femme c'était vous. Pendant
ces douze années qui viennent de s'écouler, je crois n'avoir pas été
une heure entière chaque jour sans penser à vous. J'étais venu pour
vous le dire avant mon départ pour l'Inde, mais alors vous m'avez paru
si indifférente et si froide que je ne n'ai pas eu le courage de vous
faire cet aveu. Ma présence ou mon départ, peu vous importait alors.

--Ah! je suis une ingrate, reprit alors Amélia.

--Non, non, mais une indifférente, continua Dobbin sur le ton du
désespoir. Et d'ailleurs, de quel droit puis-je prétendre inspirer
d'autres sentiments à une femme? Je sais maintenant à quoi m'en tenir.
Votre découverte sur le piano vous a brisé le coeur, vous regrettez
qu'il vienne de moi et non de George. Mais pardonnez à un moment
d'oubli sans lequel je n'aurais jamais parlé comme je viens de le
faire, à un égarement d'une minute et à la folle pensée qui m'a fait
croire qu'un dévouement et une constance de plusieurs années pouvaient
plaider en ma faveur.

--C'est vous qui êtes bien dur et bien cruel maintenant, dit Amélia en
s'animant à son tour. George est toujours mon mari sur la terre comme
dans le ciel. Comment pourrais-je jamais en aimer un autre que lui?
Encore maintenant je lui appartiens comme la première fois où vous
m'avez vue, mon cher William. C'est lui qui m'a appris à connaître
tout ce qu'il y avait de bon et de généreux en vous, à vous aimer
comme un frère. Et depuis lors n'avez-vous pas fait tout au monde pour
moi, pour mon enfant? Vous, mon meilleur ami, mon protecteur le plus
dévoué! Ah! si vous étiez venu quelques mois plus tôt, vous m'auriez
épargné peut-être cette cruelle et pénible séparation. J'ai manqué en
mourir, mais, hélas! vous n'étiez point là, quoique mes voeux, mes
prières vous appelassent alors, et on m'a séparé de mon enfant, on l'a
enlevé à sa mère! William, c'est un noble coeur que celui de Georgy.
Soyez son ami et restez encore le mien....»

Sa voix s'éteignit avec ces dernières paroles, et Amélia pencha la
tête sur l'épaule de Dobbin. Le major, l'entourant de ses bras,
l'attira vers lui comme un enfant et déposa un baiser sur son front.

«Vous me trouverez toujours le même, chère Amélia, lui dit-il; je ne
vous demande que votre affection; je ne veux rien de plus.
Permettez-moi seulement de rester près de vous et de vous voir
souvent.

--Oui, souvent,» répondit Amélia.

C'est ainsi qu'il fut permis à Dobbin de la voir en toute liberté et
d'espérer dans l'avenir, comme le petit écolier qui, n'ayant pas
d'argent dans sa poche, peut du moins soupirer tout à son aise devant
la boutique du pâtissier.



CHAPITRE XXVIII.

Où l'on revient à une existence plus douce.


La fortune commence enfin à sourire à Amélia. Nous sommes heureux de
la sortir de cette humble et modeste condition qui, depuis si
longtemps, était son partage. Elle va rentrer enfin dans une sphère
plus brillante et plus élevée. Ce ne sera point toutefois dans une
société d'un aussi grand ton et de manières aussi raffinées que celle
où mistress Becky avait trouvé le moyen de pénétrer. C'est néanmoins
dans un monde qui a des prétentions à suivre la mode et à posséder les
allures aristocratiques. Joseph avait des amis parmi les
ex-fonctionnaires des trois présidences de l'Inde. Aussi avait-il pris
son logement dans le quartier anglo-indien, qui a pour centre
Moira-Place. Ses revenus n'étaient pas assez considérables pour lui
permettre l'habiter sur la place même.

Jos s'était contenté d'une maison de second ou troisième ordre dans
Gillespie-Street. Il avait fait emplette de tapis, de glaces
magnifiques, d'un ameublement presque entièrement neuf, provenant
d'une vente à la suite d'une saisie opérée sur un pauvre diable qu'une
faillite de son banquier venait de jeter sur la paille. Son nom fut
inscrit à la quatrième page du journal, son mobilier disputé par les
acheteurs, sous la surveillance du vendeur public, et puis il n'en fut
plus question.

Les fournisseurs de ce malheureux, payés jusqu'au dernier shilling, se
présentèrent chez Jos pour le prier de leur continuer la pratique. Les
marmitons en veste blanche, qui avaient préparé les dîners du maître
précédent, continuèrent à exercer leur profession au profit de Jos;
l'épicier, le fruitier, la laitière chacun de leur côté, vinrent se
recommander à l'intendant et tâchèrent de gagner ses bonnes grâces,
tout le monde enfin, jusqu'au petit groom à la livrée couverte de
passementerie et de boutons, dont le devoir était d'accompagner
mistress Amélia partout où il lui plaisait d'aller.

C'était du reste un train de maison fort modeste. L'intendant de Jos,
qui remplissait en même temps les fonctions de valet de pied, ne fut
jamais vu plus ivre qu'il ne convient à l'intendant d'un ménage bien
tenu.

Emmy eut pour son service une femme de chambre originaire d'une
propriété du père Dobbin, et dont les prévenances et l'humilité
désarmèrent mistress Osborne, d'abord épouvantée de l'idée d'avoir une
domestique attachée à son service. Cette fille se rendit très-utile
par les soins entendus qu'elle donna au vieux Sedley qui ne sortait
plus beaucoup de son appartement et ne paraissait jamais dans les
fêtes qui se donnaient dans la maison.

Mistress Osborne commença à recevoir beaucoup de visites. Lady Dobbin
et ses filles la félicitèrent de son changement de position et se
montrèrent fort empressées auprès d'elle; miss Osborne vint lui faire
visite dans sa grande voiture armoriée. La rumeur publique attribuait
à Jos d'immenses richesses, et pour le vieil Osborne rien n'était plus
naturel que Georgy héritât de la fortune de son oncle, comme il devait
hériter de la sienne.

«Morbleu! disait-il, pourquoi maître George ne deviendrait-il pas un
grand personnage? J'entends qu'il entre au parlement avant ma mort.
Vous pouvez allez voir sa mère, miss Osborne, quoique, pour ma part,
je sois bien résolu à ne jamais me rencontrer avec elle.»

Miss Osborne alla lui faire visite. Emmy en fut enchantée, comme vous
pouvez le croire. Elle entrevoyait dans ce rapprochement de plus
fréquents rapports avec Georgy; on permit au bambin de venir plus
souvent chez elle. Il dînait deux ou trois fois par semaine à
Gillespie-Street. Il y exerçait dans cette maison la même domination
qu'à Russell-Square.

La présence du major Dobbin lui inspirait toutefois un certain respect
et une certaine retenue; l'enfant savait très-bien son monde, et le
major Dobbin lui en imposait. George ne pouvait s'empêcher d'admirer
la simplicité de son ami, son égalité d'humeur, la variété de son
instruction, dont il faisait un usage si calme et si sensé, son amour
inaltérable pour la vérité et la justice. Personne, dans sa petite
appréciation d'enfant, n'était comparable au major, et il éprouvait à
son endroit une tendresse spontanée et instinctive. On le voyait
toujours accroché à l'habit de son parrain, n'ayant pas de plus grand
plaisir que d'aller se promener au parc avec lui et d'écouter ses
histoires. William parlait à George de son père, de l'Inde, de
Waterloo, de tout excepté de lui. Quand George se laissait aller à ses
caprices et à ses petites colères, le major le relevait par quelque
raillerie que mistress Osborne trouvait toujours fort dure. Un jour
Dobbin vint le prendre pour aller au spectacle, l'enfant refusa
d'aller au parterre, trouvant que c'était bon pour la canaille;
Dobbin, en conséquence, lui fit ouvrir une loge, l'y laissa et alla au
parterre. Le major se trouvait à peine depuis quelques minutes à sa
place lorsqu'il sentit un bras se glisser sous le sien, et une petite
main bien gantée chercher la sienne et la serrer. George avait reconnu
le ridicule de sa conduite et était venu s'asseoir humblement à côté
de son ami. Un sourire bienveillant éclaira la figure de Dobbin, et ce
fut avec un regard affectueux qu'il accueillit l'enfant prodigue.
Dobbin aimait cet enfant comme il aimait tout ce qui tenait à Amélia;
quant à elle, elle éprouva une joie ineffable en entendant raconter ce
bon mouvement de son fils. Ses yeux regardaient Dobbin avec une
tendresse qu'ils n'avaient jamais eue jusque-là.

George ne se lassait point de faire l'éloge du major à sa mère.

«Je l'aime, ma chère maman, lui disait-il, parce qu'il est au courant
de toutes choses, et qu'il ne ressemble point au vieux Veal qui passe
son temps à se vanter et à nous faire des phrases d'une demi-lieue. À
la pension, nous l'appelons M. le barboteur. C'est moi qui lui ai
donné ce joli nom; n'est-ce pas qu'il ne lui va pas mal, chère maman?
Dobbin lit le latin comme l'anglais, et le français de même, et
lorsque nous sortons ensemble, il me raconte des histoires sur papa et
jamais sur lui. Cependant, le colonel Buckler, que j'ai entendu chez
grand-papa, nous disait que c'était le plus brave officier de l'armée,
et qu'il s'est distingué en maintes circonstances. Alors, bon papa,
tout surpris, a dit: «Comment, ce garçon-là? je l'aurais pris pour la
plus grande poule mouillée de la terre.» Mais ce n'est pas vrai ça,
n'est-ce pas, maman?»

Emmy se mettait à rire et pensait comme son petit garçon, que Dobbin
n'était point une poule mouillée.

Ainsi s'établissait entre George et le major une affection réciproque
et beaucoup plus grande, il faut l'avouer, que celle qui existait
entre l'oncle et le neveu. George avait attrapé une certaine manière
de gonfler ses joues, de mettre les mains dans les poches de sa veste
et de répéter les expressions et les allures favorites de Jos d'une
manière si exacte, qu'on éclatait de rire rien qu'à le voir. Les
domestiques avaient toutes les peines du monde à se contenir lorsque
le petit garnement, demandant quelque chose qui n'était point sur la
table, contrefaisait son oncle à s'y méprendre. Dobbin était tout prêt
lui-même à étouffer en voyant la pantomime de l'enfant; et George en
aurait fait autant à la barbe et au nez de son oncle sans les
réprimandes de Dobbin et les supplications d'Amélia.

Le digne fonctionnaire civil s'était fort bien aperçu que l'enfant le
tournait en dérision, aussi éprouvait-il une grande gêne en sa
présence, et s'efforçait-il de se rendre plus imposant par la
solennité de sa tournure toutes les fois qu'il se trouvait en la
présence de maître George. Mais s'il pouvait être prévenu d'avance de
la venue du petit bonhomme à Gillespie-Street, M. Jos ne manquait pas
alors d'avoir une partie arrangée à son club. Peut-être cette absence
n'était-elle pas très-regrettée. Ces jours-là seulement, M. Sedley
consentait à descendre de sa retraite et à se mêler à une de ces
bonnes et intimes réunions de famille dont le major se trouvait
presque toujours faire partie. D'ailleurs n'était-il pas, à plus d'un
titre, l'ami de la maison, l'ami de tous les membres de la famille.

«Il aurait fait aussi bien de rester à Madras pour le temps qu'il
passe avec nous, disait miss Anna en parlant de son frère.

--Mais, mon Dieu, miss Anna! le major ne songe point à vous épouser!»

Jos Sedley menait une existence noblement oisive, ainsi qu'il
convenait à une personne de sa haute importance. Sa première démarche
avait été pour se faire recevoir au Club-Oriental où il passait toutes
ses matinées en compagnie de ses amis des Indes, où il dînait, où il
prenait des convives qu'il amenait chez lui.

Il était convenu qu'Amélia ferait les honneurs à ces messieurs et à
leurs femmes; et comme de juste, dans ces dîners, on ne parlait guère
que de l'Inde. Ne vous imaginez pas, toutefois, que ce sujet présente
quelque chose de bien neuf et de bien original; la comédie humaine est
toujours à peu près la même partout!

Avant peu, Amélia eut un carnet de visite, et une grande partie de sa
journée se passa régulièrement à aller voir les femmes des hauts
dignitaires qui avaient exercé dans les présidences de Bombay, de
Calcutta et de Madras. Nous nous habituons bien vite, en général, aux
changements qui surviennent dans notre existence. C'est ainsi
qu'Amélia fut bientôt rompue à cette vie. La voiture allait tous les
jours faire sa tournée ordinaire, et le petit groom en livrée ne
faisait que quitter le siége et y remonter, déposant à chaque porte
les cartes de Jos et d'Amélia. À de certaines heures, Emmy allait
prendre Jos à son club pour aller ensuite se promener au grand air, ou
bien elle emmenait le vieux Sedley et le conduisait à Regent-Park. Au
bout de quelque temps, elle avait aussi bien pris son parti de sa
femme de chambre et de sa voiture, de son carnet et de son groom, que
naguère de l'humble existence qu'elle menait à Brompton, et elle
s'accommodait aussi bien de l'un que de l'autre. Sa destinée lui
aurait donné une couronne de duchesse qu'elle ne se serait pas moins
bien tirée du rôle qu'elle aurait eu à jouer.

Parmi les femmes de la société de Jos, chacune s'accordait à dire que
c'était une charmante jeune femme qui n'avait peut-être pas beaucoup
de ressources en elle, mais qui, au demeurant, était charmante. Qui
aurait pu dire autrement?

Les hommes aimaient en elle sa bonté simple et naturelle, sa candeur
et la franchise de ses manières. Les jeunes élégants qui venaient
passer à Londres le temps de leur congé, les lions de la mode, aux
chaînes d'or étincelantes, aux moustaches retroussées, qui sur la
banquette de leur cab éblouissaient les passants, qui hantaient les
plus riches hôtels du quartier aristocratique; eh bien! ces lions de
la mode admiraient mistress Osborne, aimaient galoper dans le parc aux
portières de sa voiture ou à être admis à l'honneur de lui dire une
visite du matin. Swankey, officier dans les gardes du corps, un
lovelace de la plus dangereuse espèce, le plus grand garnement de
toute l'armée des Indes, fut un jour surpris par le major Dobbin à
faire en tête à tête à Amélia une description de la chasse aux cochons
sauvages. À partir de ce moment, cet officier allait toujours disant
du mal d'un grand diable des armées royales, aussi maigre que long,
qui ne pouvait souffrir l'esprit des autres dans la conversation.

Tout autre que le major n'aurait pas manqué de ressentir de la
jalousie à l'occasion de ce capitaine du Bengale; mais Dobbin était
d'une nature trop généreuse, d'une âme trop confiante pour concevoir
jamais aucun soupçon sur Amélia. Il se sentait heureux des hommages et
de l'admiration qu'avaient pour elle tous ceux qui l'approchaient.
Depuis qu'elle était femme n'avait-elle pas toujours été persécutée et
méconnue? Il ressentait donc une véritable joie à voir cette âme si
bien douée s'épanouir au souffle du bonheur et sa gaieté lui revenir
avec les jours de prospérité. Tous ceux qui avaient du coeur et de
l'esprit complimentaient le major du bon sens dont il faisait la
preuve par un tel choix, s'il est vrai de dire que l'on conserve son
bon sens au milieu des illusions de l'amour.

Jos s'était fait présenter à la cour, comme doit faire tout bon sujet
de notre gracieux souverain; mais Jos avait eu soin de se rendre
d'abord à son club dans sa grande tenue en attendant Dobbin, qui
devait venir l'y chercher dans un vieil uniforme râpé. À partir de ce
moment, Jos, qui avait eu auparavant des tendances libérales, devint
un effréné tory et l'une des colonnes de l'État, si bien qu'il ne se
tint pour content qu'après avoir fait présenter Amélia à la cour. Il
s'était persuadé qu'il entrait pour quelque chose dans le salut du
royaume et que le souverain ne pouvait être parfaitement heureux que
lorsqu'il aurait vu Jos Sedley et sa famille se ranger sur les marches
du trône.

Emmy s'amusait beaucoup de cette idée de présentation.

«Faudra-t-il mettre les diamants de la famille? demandait elle à Jos.

--Des diamants, pensait en lui-même le major; ah! si j'avais jamais le
droit de vous en offrir, je voudrais vous prouver qu'il n'y en a point
de trop beaux pour vous!»



CHAPITRE XXIX.

Deux lampes qui s'éteignent.


La durée du deuil pour mistress Sedley était à peine arrivée à son
terme, et Jos venait à peine de quitter ses habits noirs pour paraître
sous le brillant costume qu'il aimait tant à revêtir, que déjà il fut
facile de prévoir, à tous ceux qui entouraient M. Sedley, qu'un
événement de même nature allait bientôt avoir lieu, et que le
vieillard ne tarderait pas à rejoindre celle qui l'avait précédé dans
sa triste et dernière demeure.

«L'état de santé de mon père, répétait souvent Jos Sedley à son club,
m'empêche de vous traiter comme je l'aurais voulu, ou du moins, il
faut remettre cela à l'année prochaine; mais venez chez moi à six
heures et demie, mon garçon, sans cérémonie, vous y trouverez la
fortune du pot, et pour convives deux ou trois de nos vieux camarades,
et cela tant qu'il vous plaira, et, toutes les fois, vous me ferez
plaisir.»

C'est ainsi que Jos vidait avec ses amis la bouteille de bordeaux en
petit comité et à petit bruit, tandis qu'à l'étage supérieur les
dernières étincelles de la vie s'éteignaient insensiblement chez son
vieux père. Après avoir bien bu pendant le dîner, on se mettait à
faire un rob en quittant la table. Quelquefois, le major Dobbin
prenait aussi les cartes, et mistress Osborne faisait de temps à autre
quelques courtes apparitions après avoir assisté au coucher de son
malade, et lorsqu'il était en proie à un de ces sommes légers et
inquiets qui visitent parfois la vieillesse à ses derniers jours.

Le vieillard demandait toujours sa fille et ne se trouvait heureux que
lorsqu'il la sentait auprès de lui, et ne voulait recevoir que de sa
main ses potions et ses tisanes; et quant à elle, elle ne se proposa
plus d'autre tâche que d'adoucir les derniers moments de son père.
Elle avait fait placer son lit tout à côté de la porte qui donnait
dans la chambre du vieillard, et accourait aussitôt au moindre bruit,
au moindre mouvement que faisait le pauvre invalide sur sa couche de
souffrance. Nous lui devons toutefois cette justice, c'est que bien
souvent il passait dans le silence de longues et pénibles insomnies,
afin de ne point troubler le repos de sa bonne et vigilante
garde-malade.

Il éprouvait alors pour sa fille une tendresse bien plus vive que
celle qu'il avait ressentie pour elle jusque-là. C'était dans
l'accomplissement de ces prévenances et de ces soins, inspirés par la
piété filiale, qu'éclatait le dévouement de cette douce et simple
créature.

«Ne dirait-on pas un rayon de soleil qui pénètre silencieux dans la
chambre du malade?» se disait en lui-même M. Dobbin lorsqu'il la
voyait monter auprès de son père.

Une expression ineffable de douceur brillait sur sa figure tandis
qu'elle se livrait, pleine de grâce et de légèreté, aux mille petits
soins de la garde-malade. Ah! il faut être aveugle ou insensible pour
ne pas trouver à la femme qui allaite son enfant ou qui est assise au
chevet d'un vieillard comme un reflet d'amour et de compassion répandu
sur les traits de sa figure!

Alors se ferma dans le coeur du pauvre Sedley une secrète blessure qui
y saignait depuis plusieurs années, alors il se livra à toutes les
douceurs d'une tendresse sans arrière-pensée. Le vieillard, touché à
ses derniers moments de tant d'affection et d'amour filial, oublia les
reproches secrets qu'il nourrissait contre sa fille, les torts dont il
l'avait, de concert avec sa femme, accusée plus d'une fois pendant
leurs longues heures d'insomnie; alors qu'ils lui faisaient un crime
de tout sacrifier à son fils, de fermer les yeux sur la vieillesse et
l'infortune de ses parents pour ne plus voir que son enfant, de s'être
livré à des transports insensés, absurdes, exagérés lorsqu'on l'avait
séparé de Georgy. Le vieux Sedley en approchant du moment suprême
reconnut combien ces griefs étaient peu fondés, et rendit justice à
cette victime patiente et résignée. Un soir où, comme d'habitude, elle
rentrait dans sa chambre sur la pointe du pied, elle trouva le
vieillard éveillé, et il lui fit l'aveu du secret qui lui pesait si
fort sur le coeur.

«Ah! Emmy, lui dit-il en finissant, j'ai été bien injuste, bien ingrat
à votre égard;» et en même temps il lui tendait une froide et débile
main.

Pendant cela, Emmy, agenouillée au pied du lit, élevait son âme à
Dieu, tandis que le vieillard priait avec elle serrant toujours sa
main dans la sienne. Ami lecteur, puissions-nous dans un moment
semblable trouver un coeur comme celui-là pour s'unir à nos dernières
prières!

Peut-être alors toute sa vie passée vint-elle se présenter à son
esprit, peut-être, se reportant aux débuts de sa carrière, vit-il ses
premiers efforts couronnés d'heureux succès, suivis de prospérité et
de grandeurs pour faire place enfin au désastre qui avait ruiné ses
dernières années sans lui laisser d'autre espoir que la mort, qui
venait maintenant frapper à sa porte. Il n'y avait plus à nourrir
aucun projet de revanche contre la fortune, qui, après avoir mis à
néant ce qu'il y avait de fort et d'énergique en lui, ne lui avait
laissé que l'indigence et le déshonneur. Sa vie aboutissait au néant
de toutes ses vanités, de toutes ses espérances, et il ne restait plus
devant lui que ses déceptions passées et la mort. Dites-moi, cher
lecteur, quel sort trouvez-vous préférable ici-bas, ou de mourir au
sein de la prospérité et de la gloire, ou de succomber dans la
pauvreté et l'humiliation? d'être riche et de subir la loi commune, ou
de quitter la vie après avoir perdu la partie? Quel singulier
sentiment doit alors éprouver celui qui arrive à ce jour de la vie où
il n'a plus qu'à se dire: Demain, succès ou défaite peu importe!
demain le soleil se lèvera comme à l'ordinaire et des milliers de
mortels se rendront ou à leurs plaisirs ou à leurs travaux accoutumés,
sans s'apercevoir seulement que je suis sorti de la mêlée.

Et il se leva ce jour où le monde continua à se laisser emporter au
courant de ses plaisirs et de ses affaires, sans s'apercevoir
toutefois que le vieux Sedley manquait dans la foule. Désormais il
n'avait plus de luttes à soutenir contre la fortune, d'espérances à
concevoir, de projets à former. Il ne lui restait plus qu'à aller
prendre sa place dans un coin solitaire et inconnu du cimetière de
Brompton, à côté de sa fidèle épouse.

Jos, Georgy et le major Dobbin accompagnèrent ses restes au champ de
repos dans une voiture de deuil. Jos revint pour les funérailles de
l'_Hôtel de la Jarretière_ à Richmond, où il avait été passer quelques
jours après ce douloureux événement. Il ne se souciait pas beaucoup de
rester à la maison auprès de lui après un si triste événement. Emmy
accomplit, comme toujours, son devoir jusqu'au bout. Elle était triste
plutôt qu'abattue et son chagrin avait quelque chose de solennel.
Elle demandait à Dieu de lui envoyer une fin aussi calme et aussi
sereine que celle du vieillard, autant de soumission aux décrets de la
Providence qu'il en avait montré dans ses dernières paroles où
respiraient la foi, la résignation, la confiance la plus complète dans
son juge souverain.

Le vieux Sedley, à ce moment suprême, tout en serrant la main de sa
fille faisait un triste retour sur ses douleurs passées, et il
trouvait moins de regret à quitter la vie et moins d'amertume dans la
mort.

Si, vers le même temps, nous nous transportons à Russell-Square, nous
y verrons le vieil Osborne disant à Georgy:

«Voulez-vous savoir ce que peuvent le mérite, le travail,
l'intelligence des affaires, regardez-moi! Comparez d'une part ce que
j'ai fait, mon crédit chez le banquier; et voyez de l'autre les belles
spéculations de M. Sedley qui n'ont abouti qu'à une faillite. Et
pourtant, il y a vingt ans, il était dans une meilleure position que
moi et avait dix mille livres sterling de plus.»

À l'exception des membres de cette famille et des Clapp qui vinrent de
Brompton faire leur visite de condoléance, personne au monde ne
s'inquiéta du vieux Sedley, on ne se souvint pas qu'il avait existé un
homme qui portait ce nom.

Le vieil Osborne, en entendant le colonel Buckler traiter le major
Dobbin comme un officier distingué, ainsi que nous l'a appris une
conversation de Georgy, montra d'abord une incrédulité dédaigneuse, et
témoigna combien il avait de répugnance à accorder quelques moyens ou
quelque considération à un garçon de cette trempe. Mais d'autres
personnes de sa société répétèrent le même éloge, et sir William
Dobbin, qui avait une haute opinion du mérite de son fils, raconta
plusieurs histoires, toutes à l'honneur du savoir et de la valeur du
major et de l'estime qu'on faisait de lui dans le monde. Enfin son nom
se trouva porté par le journal sur la liste des personnes reçues dans
les salons aristocratiques. Cette dernière particularité produisit un
effet prodigieux sur le vieil aristocrate de Russell-Square.

La position du major comme subrogé tuteur de George, depuis que
celui-ci avait été confié aux mains de son grand-père, mettait ces
deux hommes dans la nécessité de se voir de temps à autre. Ce fut
dans une de ces entrevues que le vieil Osborne, en examinant les
comptes que le major lui présentait pour les dépenses de l'enfant et
de la mère, conçut un soupçon qui le préoccupa, et fit naître en lui
un mélange tout à la fois de joie et de plaisir. Il crut reconnaître
que Dobbin avait tiré de sa poche la majeure partie de l'argent avec
lequel la pauvre veuve avait vécu ainsi que son fils.

Pressé de s'expliquer, Dobbin, qui ne savait pas mentir, rougit,
balbutia, et finit par tout avouer.

«Ce mariage, dit-il au vieil Osborne, a été pour ainsi dire mon
ouvrage.» À ces mots, la figure du vieillard se rembrunit, mais Dobbin
n'en continua pas moins: «J'ai pensé que mon ami s'était trop avancé
pour pouvoir reculer sans honte, ce qui eût d'ailleurs été la mort
pour mistress Osborne. Par suite, lorsqu'elle s'est trouvée sans
ressources, mon devoir me disait de lui venir en aide avec mes
économies.

--Major Dobbin, dit M. Osborne en fronçant le sourcil et en devenant
tout rouge, vous m'avez fait bien du mal, mais permettez-moi de vous
dire que vous n'en êtes pas moins un brave garçon. Voici ma main,
monsieur. Dieu sait si j'aurais été me douter que ma chair et mon sang
ne vivaient que par vous.»

Dobbin, tout confus de voir découvertes ses ruses charitables, serra
la main qu'on lui tendait. Puis il chercha alors à radoucir le
vieillard, à détruire ses préjugés sur le compte de son fils.

«C'était un noble coeur, lui disait-il; nous l'aimions tous au
régiment, et nous étions prêts à faire tout pour lui. Pour ma part,
j'étais très-fier de ses préférences pour moi, et lorsque j'allais
promener avec lui je n'aurais pas été plus heureux de sortir avec le
commandant en chef. Je n'ai jamais, en sang-froid et en courage,
rencontré son égal. En un mot, il avait toutes les qualités du
soldat.»

Dobbin raconta alors au vieillard certaines histoires qui mettaient en
relief la valeur et la perfection de son fils; le major terminait en
disant:

«Georgy est tout son portrait.

--C'est au point, reprenait le grand-père, que quelquefois cela me
fait trembler.»

Le major fut invité à dîner une ou deux fois chez M. Osborne, c'était
dans le courant de la maladie de M. Sedley. Après le dîner, leur
conversation roulait toute la soirée sur leur héros de prédilection.
Le père, suivant son habitude, vantait bien haut les faits et gestes
de son fils, et se glorifiait de l'éclat qui en rejaillissait sur la
famille; jamais il ne s'était montré d'humeur plus facile et si
accommodante en ce qui concernait le pauvre garçon; le coeur
charitable du major s'en réjouissait comme s'il y trouvait l'heureux
présage du pardon et de l'oubli. À la seconde séance, le vieil Osborne
appela Dobbin par son nom de baptême, tout comme il avait coutume de
faire quand George et Dobbin étaient camarades. Le brave garçon fut
sensible à cette marque d'amitié, toujours dans l'espérance d'une
réconciliation prochaine.

Le lendemain à déjeuner, lorsque miss Osborne, avec l'aigreur
naturelle à son âge et à son caractère, hasarda quelques remarques peu
obligeantes sur l'air et la tournure du major. Le maître de la maison
l'interrompit:

«Vous le trouveriez encore assez bon pour vous, miss Osborne, si les
raisins n'étaient pas trop verts. Allez; vous avez beau dire, le major
n'est pas aussi laid qu'on pourrait le croire, à vous entendre.

--Fort bien, bon papa,» dit Georgy en appuyant d'un air approbateur.

Et s'approchant du vieillard d'un air câlin, il lui sourit avec
tendresse et l'embrassa. Puis il raconta le soir même l'histoire à sa
mère, qui trouva que le petit garçon avait très-bien agi.

«Oui, c'est un excellent coeur, lui dit-elle, votre père en faisait
grand cas; c'est un homme plein de délicatesse et de dévouement.»

Dobbin survint après cette conversation, ce qui fit un peu rougir
Amélia, et le petit vaurien augmenta encore son trouble et sa
confusion en racontant à Dobbin le reste de l'histoire et en lui
disant:

«Vous ne savez pas, mon vieux Dob, je connais une demoiselle, comme il
n'y en a pas beaucoup, qui s'accommoderait assez de vous pour mari.
Elle a du teint, elle ne manque pas de front et elle grogne du soir au
matin après les domestiques.

--Quelle est-elle? demanda Dobbin.

--C'est ma tante Osborne, répliqua le petit garçon; c'est bon papa
qui le lui a dit. Ce sera fameux, Dob, quand vous allez vous trouver
mon oncle.»

La voix défaillante du vieux Sedley, qui de la chambre voisine
appelait Amélia, vint couper court à la plaisanterie.

Il était impossible d'en douter, une modification s'opérait dans
l'esprit du vieil Osborne. Il demandait souvent à George des nouvelles
de son oncle, et riait de la manière dont le petit bonhomme
réussissait à contrefaire la voix de Jos et sa gloutonnerie à avaler
sa soupe; puis il finissait toujours par lui dire:

«Allons, monsieur, il n'est pas bien que les enfants se moquent ainsi
de leurs parents. Miss Osborne, un de ces jours, en allant vous
promener en voiture, vous mettrez ma carte chez M. Sedley,
entendez-vous? Jamais nous n'avons été mal ensemble.»

À la carte déposée, il fut répondu par une autre carte, et un beau
jour Jos et le major furent invités ensemble chez le vieil Osborne. Ce
fut le dîner à la fois le plus splendide et le plus ennuyeux qui ait
été donné dans cette maison. Toute l'argenterie fut mise en branle, et
la meilleure société fut conviée. M. Jos offrit le bras à miss Osborne
pour passer dans la salle à manger, et, en retour, cette demoiselle se
montra pleine d'amabilité avec lui. À peine adressa-t-elle la parole
au major, placé entre elle et M. Osborne, et que sa timidité gêna fort
pendant tout le dîner. Jos, de son accent le plus solennel, déclara
qu'il n'avait jamais mangé d'aussi bonne soupe à la tortue, et demanda
à M. Osborne où il s'était procuré son madère.

«C'est du vin qui provient de la vente de M. Sedley, dit tout bas le
sommelier à son maître.

--Je l'ai depuis longtemps et il m'a coûté gros,» dit M. Osborne à son
convive. Puis il glissa à l'oreille de son autre voisin: «Cela sort de
la cave de son vieux bonhomme de père.»

À plusieurs reprises, M. Osborne questionna le major sur mistress
George Osborne, sujet sur lequel l'éloquence du major ne se trouvait
jamais à court. Dobbin parla à M. Osborne des souffrances de cette
pauvre femme, de son attachement sans borne à son mari dont la mémoire
était encore pour elle l'objet d'un culte sacré, de la tendresse et de
la piété avec laquelle elle avait assisté ses parents, enfin de la
manière touchante dont elle suivait en tout les inspirations de son
coeur.

«Vous auriez peine à vous faire une idée des tortures qu'elle a
endurées, disait l'honnête Dobbin avec un tremblement dans la voix;
pour ma part, j'ai la ferme confiance que vous reviendrez enfin sur
vos injustes préventions. Si elle vous a enlevé votre fils, elle vous
a donné le sien, et quelle qu'ait été votre tendresse pour votre
George, jamais elle n'a pu égaler celle qu'elle ressent pour son fils.

--Vous êtes un brave garçon William,» lui dit M. Osborne pour toute
réponse.

Jamais auparavant il n'était venu à l'idée du vieil Osborne que la
pauvre veuve avait pu éprouver quelque peine à se séparer de son fils,
et que du moment qu'elle le voyait en brillante position, elle ne
dirait pas se trouver parfaitement satisfaite. Une réconciliation
semblait donc prochaine et à peu près assurée, et le coeur d'Amélia
commençait déjà à battre avec violence à la terrible pensée d'une
entrevue avec le père de George.

Mais toute probable qu'elle paraissait, cette entrevue ne devait point
avoir lieu. La maladie du vieux Sedley, et sa mort qui survint peu
après, l'ajourna pour quelque temps. Cet événement et d'autres de même
nature avaient fait une vive impression sur l'esprit de M. Osborne,
chez lequel l'affaiblissement des forces morales semblait suivre le
déclin des années. Il avait fait venir ses hommes d'affaires pour
modifier sans doute quelque chose à son testament. Son médecin qui, en
l'examinant attentivement, le trouva fort changé et fort malade,
déclara qu'une saignée et un voyage à la mer étaient de toute
nécessité; mais le vieillard ne se soumit ni à l'une ni à l'autre de
ces prescriptions.

Un jour, comme il ne descendait point pour le déjeuner, son domestique
monta à son cabinet de toilette, et le trouva étendu sur le parquet en
proie à une violente attaque. On s'empressa d'en informer miss
Osborne, les médecins furent appelés, on eut recours à la saignée et
aux ventouses. Osborne recouvra un peu sa connaissance, mais il ne put
jamais reprendre l'usage de la parole, malgré tous les efforts qu'il
fit à plusieurs reprises; il mourut enfin au bout de quatre jours. Les
médecins cédèrent la place aux entrepreneurs des pompes funèbres.
Toutes les fenêtres de la façade restèrent closes, et Bullock accourut
de la Cité en toute précipitation.

«Combien a-t-il laissé à cette petite peste, demanda-t-il; bien sûr,
il ne lui aura pas donné la moitié de sa fortune; il aura certainement
fait un partage en trois portions égales.»

Il y avait bien là, en effet, un sujet de très-vive préoccupation;
mais qu'avait voulu dire le moribond, lorsqu'à deux ou trois reprises
différentes, il avait inutilement cherché à parler? Il désirait sans
doute revoir Amélia, et avant de quitter ce monde, faire sa paix avec
l'épouse fidèle et dévouée de son fils. Oh! sans doute, car son
testament était la preuve qu'il avait enfin écarté cette haine qui, si
longtemps, avait rempli son coeur.

On trouva, après sa mort, dans sa robe de chambre, la lettre au grand
cachet rouge que son fils lui avait écrite la veille de la bataille de
Waterloo. Il avait aussi passé en revue d'autres papiers relatifs à
toute cette affaire, car la clef du coffre où il les tenait serrés
était encore dans sa poche, et les cachets des enveloppes qui les
avaient renfermés étaient brisés de fraîche date; probablement cela
s'était passé la nuit qui avait précédé son attaque, et où le
sommelier en lui apportant son thé, l'avait trouvé à lire dans son
cabinet la grande Bible rouge de famille.

À l'ouverture du testament, on trouva que la moitié de sa fortune
avait été laissée à George, et que le reste était partagé entre les
deux soeurs. M. Bullock pouvait, à son choix, continuer les affaires
au profit commun ou bien retirer sa part de la maison commerciale. Une
rente de cinq cents louis, imputable sur la part de George était
constituée à sa mère, «la veuve de mon bien-aimé fils George,
Osborne,» avait écrit le vieillard, Amélia était de plus autorisée à
reprendre son fils avec elle.

Le vieillard désignait le major Dobbin, «l'ami de son fils bien-aimé,»
pour exécuteur testamentaire. «En reconnaissance de la noble
assistance qu'il a prêtée à mon petit-fils et à sa mère en leur venant
en aide avec ses propres ressources, je le prie d'accepter, avec
l'expression de ma gratitude, la somme nécessaire pour acheter un
brevet de lieutenant-colonel, si mieux il n'aime en disposer
autrement.»

En apprenant que son beau-père avait ainsi, à ses derniers moments,
déposé toutes ses préventions contre elle, Amélia se laissa aller à
toutes les douceurs de la reconnaissance pour les dernières
dispositions qu'il avait faites en sa faveur; mais ses transports ne
connurent plus de bornes lorsqu'elle eut appris que Georgy allait lui
être rendu, et qu'elle le devait à William; que c'était enfin la
généreuse assistance du major qui l'avait soutenue dans les dures
épreuves de la pauvreté; oh! alors, elle tomba à genoux, et, par une
fervente prière, appela les bénédictions du ciel sur ce noble et
généreux ami. Elle éprouva une joie ineffable à se prosterner, à
s'humilier devant ce prodige d'affection et de dévouement.

N'avait-elle donc que de la reconnaissance pour payer un dévouement si
complet, si désintéressé? À peine une pensée plus tendre se
présentait-elle à son esprit, qu'aussitôt l'ombre de George,
paraissant sortir de la tombe, se dressait devant elle pour lui dire:
«Vous m'appartenez, vous m'appartenez à moi seul, et maintenant et
toujours.» William, hélas! ne connaissait que trop les sentiments
qu'elle éprouvait; sa vie entière ne s'était-elle pas passée ainsi à
les deviner?

Lorsque le monde connut le testament laissé par M. Osborne, ce fut un
spectacle vraiment touchant de voir quel mouvement de hausse se fit à
l'égard de mistress George Osborne parmi les personnes de sa société.
Les domestiques de Jos, qui, auparavant, s'y reprenaient à deux fois
avant d'exécuter ses ordres ou bien avaient coutume de lui répondre:
_Nous en parlerons à monsieur_, comme s'il eût été le juge souverain
de tout ce qu'ils avaient à faire, les domestiques, disons-nous, ne
songèrent plus, à l'avenir, à la soumettre à ce contrôle. La
cuisinière se dispensa dorénavant de plaisanter sur les vieilles robes
fanées de madame qui assurément se trouvaient éclipsées par les
toilettes ébouriffantes que faisait le dimanche le cordon bleu pour se
rendre à l'église. On ne murmurait plus à l'office en entendant
retentir sa sonnette, et l'on ne se faisait plus tirer l'oreille pour
répondre à son appel; le cocher cessa de dire qu'on voulait rendre ses
chevaux poussifs et transformer sa voiture en hôpital en lui faisant
tous les jours charrier le vieux moribond avec mistress Osborne. Au
contraire, il était maintenant toujours prêt à la conduire, et il
n'avait plus qu'une crainte, celle de se voir supplanté par celui de
M. Osborne; il répétait à qui voulait l'entendre que les cochers de
Russell-Square ne connaissaient pas les rues de la Cité et qu'ils
n'avaient point du tout bonne tournure sur le siége d'une voiture où
se trouvait une noble lady.

Les amis de Jos, aussi bien les hommes que les femmes, commencèrent à
prendre comme un subit intérêt à la pauvre Emmy jusque-là si
dédaignée, et leurs lettres de condoléance montèrent bien vite en tas
sur sa table. Jos lui-même, qui la traitait auparavant comme une
créature sans portée envers laquelle il exerçait la charité, et qui la
nourrissait et la protégeait comme par devoir, Jos se mit à avoir pour
elle ainsi que pour son riche neveu les plus grands égards. Son unique
souci était désormais de la promener de plaisirs en plaisirs pour
faire oublier «à cette pauvre chère enfant,» comme il disait, ses
temps de peines et de chagrins. Il était désormais fort ponctuel aux
heures des repas, et ne manquait pas de lui demander quels étaient ses
projets pour le reste du jour.

En qualité de tutrice de Georgy, et avec l'assentiment du major, comme
subrogé tuteur, elle engagea miss Osborne à rester à Russell-Square
aussi longtemps qu'elle le voudrait. Cette demoiselle lui en fit de
grands remercîments et lui déclara qu'elle ne se sentait pas le
courage de vivre dans cette triste et solitaire maison: elle se retira
donc à Cheltenham avec deux anciens domestiques. Quant au reste de la
maison, il fut congédié avec de larges gratifications. Mistress
Osborne aurait volontiers conservé le vieux sommelier, qui préféra
monter à son compte un petit hôtel avec ses économies. Espérons que la
chance lui aura été favorable! Miss Osborne, comme nous venons de le
dire, n'avait point accepté l'offre de résider à Russell-Square.
Mistress Osborne, après y avoir mûrement réfléchi, ne voulut point non
plus aller de suite s'installer dans cette sombre et triste
habitation. En conséquence, la maison fut démeublée; le riche
mobilier, les candélabres massifs, les glaces de Venise furent
emballés et serrés avec soin, le meuble de salon en bois de rose fut
soigneusement entouré de paille, les tapis roulés et ficelés; des
livres de choix et bien reliés trouvèrent place dans des caisses pour
y attendre la majorité de George; enfin toute la lourde et massive
vaisselle fut envoyée chez les banquiers de la maison pour attendre la
même époque.

Un jour Emmy, accompagnée de George, vint faire une visite dans cette
maison maintenant déserte et où elle n'était pas entrée depuis
l'époque qui avait précédé son mariage. Dans la cour était encore une
partie de la paille qui avait servi à serrer et à emballer les
meubles. Ils pénétrèrent dans ces grandes salles aux murailles
dénudées, couvertes encore des crochets qui avaient servi à suspendre
les glaces et les tableaux. Ils montèrent ensuite à l'étage supérieur
par le grand escalier silencieux et solitaire; dans ces chambres où,
comme George le disait tout bas à sa mère, son bon papa était mort.
Ils montèrent encore un étage et arrivèrent à la chambre de George.
L'enfant était toujours auprès d'Amélia, se serrant à ses côtés, mais
elle, elle pensait alors à un autre George, qui, lui aussi, avait
habité dans cette même chambre.

Elle s'avança près d'une des fenêtres, qui se trouvait ouverte, et à
laquelle, après la séparation, elle était venue souvent regarder son
fils avec un coeur brisé et saignant. Elle aperçut alors par-dessus
les arbres de Russell-Square la vieille maison où elle était née et où
sa jeunesse s'était écoulée sans nuages et sans peines. Tout son passé
se représentait alors à son esprit avec ces heureux jours de fête, ces
figures où brillait toujours un sourire, ces temps d'insouciance et de
joie, suivis trop tôt de chagrins et d'épreuves, et, au milieu de tant
d'autres pensées, elle songeait aussi à l'homme en qui elle avait
toujours trouvé un protecteur et un bon génie, qui, dans l'adversité,
avait été son seul bienfaiteur comme son seul ami.

«Regardez ma mère, dit alors le petit George, ce G et cet O gravés sur
la glace avec un diamant; je ne les avais pas encore remarqués, car ce
n'est pas moi qui les ai faits.

--C'était la chambre de votre père longtemps avant que vous fussiez de
ce monde, mon cher George,» lui dit sa mère, et, tout en rougissant,
elle l'embrassa.

En revenant de Russell-Square à Richmond, où elle avait loué une
maison pour pouvoir mettre ordre à ses affaires, elle ne prononça pas
une seule parole. C'était dans cette retraite que les gens de loi, qui
s'efforçaient de prendre avec elle un air gracieux, venait l'assaillir
de leurs paperasses; ces visites, comme on en peut être sûr, étaient
toutes comptées sur leurs notes. À Richmond, se trouvait aussi un
cabinet pour le major Dobbin, qui venait y faire de longues séances,
afin de régler les affaires de son jeune pupille.

À l'occasion de cette mort, Georgy fut retiré pour un temps illimité
de la pension de M. Veal, et l'on pria ce digne et savant homme de
faire une inscription funèbre pour être placée au-dessous du monument
du capitaine George Osborne, dans la chapelle des Enfants-Trouvés.

Mistress Bullock, la tante de Georgy, privée, par les dispositions
prises en faveur de ce petit monstre, d'une partie de la somme qu'elle
espérait avoir sur l'héritage de son père, montra néanmoins l'esprit
le plus bienveillant à l'égard de la mère et de l'enfant, et fut la
première à provoquer un rapprochement. De Roehampton, qui est tout
près de Richmond, on vit un jour arriver la voiture armoriée où se
trouvait mistress Bullock avec ses enfants maladifs et souffreteux. La
famille Bullock fit irruption dans le jardin où lisait Amélia, où
Joseph, sous un berceau de feuillage, était tranquillement occupé à
préparer des framboises à l'eau-de-vie, et où le major, en jaquette de
l'Inde, jouait au cheval fondu avec Georgy, qui lui faisait tendre le
dos. Il sautait en ce moment par-dessus la tête du major, et alla
tomber à quelques pas des Bullocks, qui venaient d'ouvrir la porte.
Les enfants avaient la tête surmontée d'immenses panaches noirs avec
des petites vestes en velours noir, et faisaient escorte à leur mère,
qui, elle aussi, observait le deuil le plus sévère.

«Il est tout juste d'un âge convenable pour Rosa, pensa cette tendre
mère en jetant un coup d'oeil à sa petite-fille, qui pouvait bien
avoir sept ans. Allons, Rosa, allez embrasser votre cousin, dit tout
haut mistress Frédérick; vous ne me reconnaissez donc pas, mon cher
George? Mais je suis votre tante!

--Je vous connais bien de reste, répondit George; mais je ne veux pas
être embrassé, moi! et il battit en retraite devant les caresses que
son obéissante cousine s'apprêtait à lui faire.

--Allons, petit espiègle, conduisez-moi à votre maman,» fit alors
mistress Frédérick.

Ce fut ainsi que ces deux dames se retrouvèrent en face l'une de
l'autre, après une absence de près de quinze ans. Pendant tout le
temps qu'Emmy avait été dans la peine et la pauvreté, sa belle-soeur
n'avait jamais songé à venir la visiter; mais maintenant qu'elle se
trouvait dans une position brillante et prospère, elle avait hâte de
revenir à elle.

Quantité d'autres personnes firent de même. Notre ancienne amie,
ci-devant miss Swartz, vint avec son mari et des laquais en livrée
jaune-orange, faire visite à Amélia, pour laquelle elle retrouva tout
le feu de ses affections passées. Swartz certainement n'aurait pas
cessé de l'aimer si elle avait continué à la voir, il faut être juste;
mais que voulez-vous? dans une si vaste capitale que Londres, comment
trouver assez de temps pour voir tous ses amis? Quand ils
disparaissent de la sphère où vous vivez, il faut bien continuer à y
vivre, sans s'en inquiéter davantage. N'est-ce pas ainsi qu'il doit en
être dans la Foire aux Vanités?

Le temps que l'étiquette impose d'ordinaire aux douleurs humaines
était à peine révolu pour mistress Osborne, que déjà elle voyait se
presser autour d'elle cette société élégante et choisie qui ne
comprend pas qu'il puisse exister des malheureux. Chacune de ces dames
avait au moins dans sa parenté l'un des pairs du royaume, bien que
leurs maris fussent tous des rogneliards de la Cité. Quelques-unes
étaient de véritables bas-bleus possédant une haute instruction;
d'autres étaient de sévères observatrices de la loi évangélique, et
patronnaient certains ministres. Emmy, il faut l'avouer, se trouvait
fort dépaysée au milieu de toutes ces grandes dames, et elle fut au
supplice pour deux fois qu'elle eut à accepter les invitations de
mistress Frédérick Bullock.

Cette dame tenait à toute force à la patronner et s'était arrogé le
soin de la former aux manières du grand monde. Elle imposa à Amélia
ses marchandes de modes, et réglementa la tenue de sa maison et sa
manière de se conduire. Sa voiture était constamment sur la route de
Roehampton à Richmond, et elle tenait son amie au courant des
commérages du monde élégant et des bruits de la cour. Jos prenait
plaisir à ce bavardage; mais le major s'en allait en grondant dès
qu'il la voyait arriver avec ses prétentions gentilhommières.

Le major s'endormit un soir chez Frédérick Bullock, après un splendide
dîner donné par le banquier et grâce auquel Frédérick espérait faire
passer dans sa banque les fonds placés chez M. Rowdy, le banquier
d'Osborne. Amélia, qui n'entendait rien au latin et ne savait point
quel était le rédacteur de la dernière chronique de la _Revue
d'Édimbourg_; Amélia, qui ne déplorait pas autrement les hésitations
de M. Peel au sujet du fameux bill de l'émancipation catholique;
Amélia, disons-nous, restait silencieuse au milieu de toutes les dames
réunies dans le grand salon, et promenait ses regards errants sur la
pelouse verdoyante, sur les allées sablonneuses du parc, et enfin sur
les serres au vitrage étincelant des derniers feux du soir.

«C'est une excellente personne, mais des plus insignifiantes, remarqua
l'une de ces dames, le major en paraît terriblement épris.

--Il aurait fallu la styler dès son enfance, reprit une autre commère,
mais maintenant c'est peine perdue, on ne réussira jamais à en faire
quelque chose.

--Mesdames, reprit alors mistress Frédérick Bullock, c'est la veuve de
mon frère, et à ce titre je réclame pour elle des égards et des
ménagements; après ce qui m'est arrivé vous ne pouvez supposer que mes
paroles soient inspirées par des vues d'intérêt.

--Cette pauvre mistress Bullock, dit Rowdy à Hollyoch, le soir en se
retirant, est toujours à tramer quelque intrigue; elle voudrait bien
maintenant tirer de notre maison l'argent qu'y a placé mistress
Osborne, pour le faire entrer dans la sienne. Et puis, quoi de plus
ridicule que la manière dont elle cajole le petit Georgy, et dont elle
a soin de le mettre toujours auprès de la petite Rosa aux yeux rouges
et éraillés.»

       *       *       *       *       *

Cette société égoïste et vénale, sous ses dehors polis et élégants, ne
pouvait convenir à la douce Emmy, aussi sa joie fut-elle grande
lorsqu'on lui proposa un voyage à l'étranger.



CHAPITRE XXX.

Sur les bords du Rhin.


Nous sommes maintenant à quelques semaines des événements retracés
dans le précédent chapitre. Par une belle matinée d'été, après la
clôture du parlement, alors que toute la haute société de Londres
s'enfuit de la ville, les uns pour leurs plaisirs, les autres pour
leur santé, le paquebot pour la Hollande vient de quitter sa station
aux marches de la Tour, emportant avec lui une société choisie de
fugitifs anglais. Le pont, la dunette et le gaillard d'arrière sont
couverts d'une troupe d'enfants aux joues fleuries, de nourrices
bruyantes, de dames en chapeaux roses et en toilettes d'été, de
messieurs en casquettes de voyage et en veste de toile, dont les
moustaches, qui commencent à poindre, vont leur donner un air plus
respectable à l'étranger. Joignez à cela des voyageurs émérites aux
cravates empesées, aux chapeaux bien brossés, tels qu'on en voit par
toute l'Europe, depuis la conclusion de la paix, et qui vont faire
retentir le _goddam_ national dans toutes les capitales du monde
civilisé.

Le régiment des étuis à chapeaux, des malles et des coffres à linge
présente un front de bataille des plus formidables. On voit dans le
nombre d'élégants étudiants de Cambridge qui partent avec leurs
gouverneurs pour aller visiter les universités allemandes. Il s'y
trouve aussi de jeunes Irlandais, encadrés dans de magnifiques favoris
et tout resplendissants de bijoux. Ils ne cessent de parler et se
montrent d'une exquise politesse à l'égard des passagères, que les
étudiants de Cambridge ont au contraire le soin d'éviter avec une
gaucherie toute virginale. On rencontre aussi sur le pont de vieux
habitués de Pall-Mall qui se rendent à Ems ou à Wiesbaden pour y
purifier leur sang épaissi par les dîners de l'hiver, et pour raviver
leur tempérament affaibli aux émotions de la roulette et du trente et
quarante. Voyez encore, là-bas, ce vieux Mathusalem, accompagné de sa
jeune femme dont un officier aux gardes porte l'ombrelle.

Reconnaissons, en traversant cette foule, la noble famille des
Bareacres. Installés près de la roue du bateau, ces impertinents
personnages lorgnent tout le monde et ne parlent à personne. Voilà
bien leur voiture, avec ses armoiries et sa couronne; elle est chargée
de malles sur l'impériale et placée à l'avant du navire au milieu
d'une douzaine d'autres semblables. Il faut un courage héroïque pour
affronter cette barrière de roues, et les malheureux, relégués sur
l'avant du navire, ont à peine assez d'espace pour se retourner. Il se
trouvait là, aux secondes places, des enfants de Juda et d'Israël,
portant avec eux leurs provisions, et assez riches pour acheter chacun
tous les passagers du premier salon.

Les laquais, après s'être un peu affermis sur le navire et avoir
installé leurs maîtres respectifs dans leurs cabines ou sur le pont,
se réunissent en groupe et se mettent à causer tout en fumant; les
juifs se rapprochent d'eux, non sans donner un coup d'oeil aux
voitures. Il est facile de reconnaître la voiture de milord
Mathusalem, l'équipage, le briska et le fourgon de milord Ranauer, que
le propriétaire aurait avec empressement troqué contre de l'argent. Où
milord avait-il pu trouver des ressources suffisantes pour subvenir
aux frais de ce voyage? Les enfants d'Israël pourraient bien nous
l'apprendre, et nous dire aussi combien milord a d'argent en poche, à
quel taux et qui le lui a procuré. Restait encore une voiture de
voyage, très-propre, très-commode qui devint, à son tour, le sujet des
investigations de ces messieurs.

«À qui cette voiture-là? demanda l'un des laquais, qui avait des
bottes à revers et des boucles d'oreille, à un autre qui avait des
boucles d'oreille et des bottes à revers.

--C'est à Kirsch, je bense; je l'ai bu tout à l'heure qui brenait des
sangviches dans la boiture», dit le laquais avec un accent
franco-teutonique.

Kirsch, qui était en ce moment dans le voisinage à donner des
instructions mêlées de jurons polyglottes aux hommes de l'équipage,
sur la manière de ranger les bagages des passagers, arriva pour mettre
au fait ses confrères de l'écurie. Il leur apprit que la voiture
appartenait à un nabab de Calcutta et de la Jamaïque, excessivement
riche, et au service duquel il avait entrepris ce voyage. En ce
moment, un tout jeune homme, qui venait d'escalader la muraille formée
par les caisses et les coffres, était grimpé de là sur la voiture de
lord Mathusalem et, à travers cette route périlleuse, avait fini par
arriver, de voiture en voiture, jusqu'à la sienne, où il avait pénétré
par la portière aux grands applaudissements des spectateurs.

«Nous allons avoir une fort belle traversée, monsieur George, dit
Kirsch en lui faisant une aimable grimace et en tortillant son chapeau
galonné.

--Allez au diable avec votre français, dit le jeune homme, et
dites-moi plutôt où sont les biscuits?»

Là-dessus Kirsch lui répondit en Anglais, ou tout au moins dans un
idiome approchant, car bien qu'il possédât une teinture de toutes les
langues, Kirsch cependant n'en possédait aucune assez bien pour
pouvoir la parler avec facilité et correction.

Ce jeune homme à la voix impérative et dont l'estomac criait si fort
la faim, malgré un copieux déjeuner qu'il venait de faire trois heures
auparavant à Richmond, ce jeune homme, disons-nous, n'était autre que
notre ami George Osborne; son oncle Joseph, sa mère et un autre
monsieur qui ne les quittait plus étaient sur le gaillard d'arrière,
et tous quatre commençaient leur tournée d'été.

Jos, assis sous la tente qu'on venait de lui dresser sur le pont, se
trouvait juste en face du comte de Bareacres et de sa famille, dont le
moindre geste occupait toute l'attention du héros de Waterloo. Le
noble couple lui parut rajeuni depuis cette fameuse année du 1815 où
Jos se rappelait de les avoir vus à Bruxelles, et depuis lors, il n'en
parlait plus que comme de ses intimes connaissances. Les cheveux de
cette vieille marquise de Carabas, autrefois d'un noir foncé, étaient
maintenant d'un blond cendré qui éblouissait l'oeil, et les favoris du
marquis, qui, jadis, avaient été du plus beau rouge, étaient
maintenant d'un noir magnifique avec de merveilleuses gammes de
nuances et de reflets étincelants. Malgré ces transformations, le
noble couple attirait toute l'attention de Jos, qui, lorsqu'il avait
un lord devant lui, ne voyait plus rien autre.

«Voilà des gens auxquels vous avez l'air de vous intéresser vivement,»
lui dit Dobbin d'un air railleur, qui fit sourire Amélia.

Mistress Osborne portait un petit chapeau de paille avec des rubans
noirs et une robe de deuil. Le mouvement du bateau, les plaisirs du
voyage, en la distrayant du souvenir de ses peines, répandaient sur sa
figure l'expression du contentement.

«Le beau ciel! dit alors Emmy d'une voix émue et touchante; j'espère
que la traversée sera bonne.»

Jos fit un geste magistral, et jetant un coup d'oeil dans la direction
des nobles personnages qu'il avait en face de lui:

«Vous ne feriez guère attention au temps, répondit-il, si vous aviez
fait les mêmes voyages que nous.»

Mais, en dépit de son tempérament aguerri aux voyages, notre ami Jos
resta toute la nuit très-malade dans sa voiture, où son domestique lui
administra force grogs pour le remettre.

Après une heureuse traversée, le navire aborda à Rotterdam, où nos
voyageurs s'embarquèrent sur un autre paquebot qui les transporta à
Cologne, et là ils prirent terre dans un état de parfaite santé. Jos
Sedley ne fut pas médiocrement charmé de se voir annoncé dans les
journaux de Cologne sous le titre pompeux de: Sa Seigneurie lord de
Sedley.

Il avait eu, du reste, la précaution d'emporter son habit de cour
avec lui, et fait tout au monde auprès de Dobbin pour que celui-ci ne
négligeât point de prendre les insignes de son grade. Son intention
bien formelle était de se présenter dans les cours étrangères et
d'aller offrir ses devoirs aux souverains des pays qu'il devait
honorer de sa visite.

Dans tous les pays où s'arrêtait la petite caravane, M. Jos
s'empressait de déposer sa carte et celle du major chez le consul
anglais, et on eut toutes les peines du monde à l'empêcher de mettre
son chapeau à corne et à ganses d'or pour aller dîner chez le
représentant de la nation britannique dans la ville libre de
Judenstadt, par qui nos voyageurs avaient été invités à dîner. Jos
tenait un journal exact de son voyage et y consignait, avec une
scrupuleuse exactitude, les défauts ou les qualités des hôtels dans
lesquels il descendait et le menu des dîners qu'il y avait pris.

Quant à Emmy, elle goûtait un bonheur pur et sans mélange, Dobbin
portait son pliant, son album, et avait toujours de l'admiration au
service de ses dessins. Quelle différence pour elle, qui jusqu'alors
n'avait point su ce que c'était que les éloges et l'admiration! Assise
sur le pont du navire, elle esquissait les rochers ou les châteaux qui
s'étalaient sur les deux rives du fleuve, ou bien, à dos de mulet,
allait visiter de vieilles forteresses en ruine, escortée de ses deux
aides de camp, Georgy et Dobbin. Elle riait avec le major de la
singulière figure qu'il faisait sur sa monture avec ses deux jambes
pendantes de chaque côté jusqu'à terre. Le bon major servait
d'interprète à la petite troupe, car il savait de la langue allemande
ce qui était nécessaire à sa profession de soldat. Il refaisait, avec
George, ravi de toutes ces excursions, les campagnes du Rhin et du
Palatinat. Grâce à ses conversations soutenues avec meinherr Kirsch
sur le siége de la voiture, maître George fit de rapides progrès dans
la connaissance de l'allemand; il parlait cette langue avec les
garçons d'auberge et les postillons d'une façon qui charmait sa mère
et amusait son tuteur.

Quant à M. Jos, tandis que ses compagnons se livraient à ces
fatigantes excursions de l'après-midi, il allait, son dîner fini,
goûter les douceurs du sommeil, ou, assis sous des berceaux de verdure
dans les jardins de l'hôtel, il se chauffait aux rayons du soleil.
Jardins enchantés qui bordez le noble fleuve, séjour splendide de paix
et de lumière, monts orgueilleux dont la tête couronnée d'un rayon de
soleil se réfléchit dans les ondes majestueuses qui baignent vos
pieds, qui peut jamais vous avoir contemplés sans emporter un souvenir
reconnaissant de cette splendeur et de ce calme qui récrée et repose
les yeux de l'homme?

Laissons un moment la plume et rêvons aux magnificences des bords du
Rhin, qui sont pour l'âme comme la source d'une joie secrète. À cette
époque, par une belle soirée d'été, les vaches descendent par
troupeaux du haut des collines, mêlant leurs longs mugissements au
bruit aigu de leurs clochettes; dans le lointain, on aperçoit quelque
vieille cité avec ses fossés, ses poternes et ses tours féodales, avec
de vastes allées de marronniers en dehors des remparts, projetant sur
l'herbe une ombre bleuâtre; le ciel répand à la surface du fleuve ses
teintes de poudre et d'or; la lune s'élève à l'horizon, pâle et
décolorée, à l'opposé des feux du couchant. Enfin, le soleil a disparu
derrière ces hautes montagnes hérissées de châteaux forts; la nuit a
soudainement étendu ses voiles sur le ciel, et le fleuve s'assombrit
de plus en plus. Quelques faibles lumières errantes sur les remparts
s'agitent de loin en loin à la surface des eaux paisibles et
majestueuses, ou bien les clartés isolées de quelque pauvre chaumière
scintillent comme un feu follet à l'autre versant du fleuve.

Insensible à toutes ces merveilles, Jos se livre au sommeil; enveloppé
dans son foulard, il se met à son aise, ou bien encore il parcourt les
nouvelles anglaises contenues dans les colonnes du _Galignani_,
feuille bénie de tous les Anglais qui voyagent loin du sol natal. Du
reste que Jos dormît ou non, ses amis ne s'apercevaient que fort peu
de son absence.

Ce fut là qu'Emmy apprit à goûter des plaisirs jusqu'alors inconnus
pour elle; ce fut là que, pour la première fois, elle fut initiée aux
merveilles de Mozart et de Cimarosa. Nous avons déjà entretenu nos
lecteurs des prédilections du major pour la musique et de l'ardeur
avec laquelle il se livrait à l'étude de la flûte; mais son plus grand
bonheur était de voir le ravissement que ces opéras causaient à Emmy.
Un nouveau monde se révélait à elle au milieu de ces suaves et
mélodieuses harmonies. Les chefs-d'oeuvre de Mozart pouvaient-ils
laisser insensible une âme aussi exquise et aussi délicate? La
tendresse de certains passages de _Don Juan_ avait caressé son âme de
si délicieuses émotions, que parfois elle se demandait le soir, dans
le recueillement de la prière, si ce n'était point pécher que
d'éprouver une si vive jouissance à entendre ces pures harmonies. Le
major, aux lumières théologiques duquel elle avait recours en ces
circonstances, dont l'âme était d'ailleurs si pieuse et si noble, lui
disait que, pour sa part, ce bonheur intérieur, qui lui venait des
chefs-d'oeuvre de l'art ou de la nature, ne pouvait que lui inspirer
de la reconnaissance envers Dieu; et que, pour lui, le plaisir
d'écouter de la belle musique ressemblait à celui qu'il éprouvait en
contemplant les étoiles du ciel ou la végétation de la terre.

Nous prenons plaisir à nous arrêter à cette période de la vie
d'Amélia, parce que ce fut pour elle une époque de joie pure et sans
mélange. On a pu remarquer jusqu'ici que les nobles inspirations de
son intelligence ont toujours été étouffées par le délaissement et le
dédain, comme c'est, hélas! le sort d'une femme ici-bas; car chacune
des personnes de ce sexe aimable trouvant une rivale dans toutes ses
semblables, est sûre d'avance de voir traiter, avec un charitable
empressement, sa réserve de gaucherie, sa candeur de sottise; et ce
silence, qui n'est qu'une protestation timide contre la malveillance
de ceux qui tiennent le monde à leur discrétion, est loin de trouver
grâce devant le tribunal de l'inquisition féminine.

Telle avait été à peu près jusqu'alors la société de cette pauvre et
chère Emmy, qui enfin se trouvait placée en compagnie d'un galant
homme. Or, c'est là une espèce plus rare qu'on ne pense, dans la
société, où l'on trouve beaucoup de petits maîtres qui ont des habits
de la dernière coupe, mais peu de gens qui savent unir la bonté à la
générosité des sentiments, et poussent l'ignorance des petites
intrigues jusqu'à la simplicité. Pour moi, si j'avais à faire une
liste des gens de cette espèce, elle serait bientôt terminée.
Toutefois, je mettrais d'abord en tête notre cher ami le major. Ses
jambes sont démesurées, sa figure est jaune, ses lèvres minces, ce qui
au premier abord forme un ensemble assez ridicule, c'est vrai; mais il
a l'esprit juste, le coeur bon, une vie irréprochable, une âme tout à
la fois candide et dévouée. Sa tournure avait plus d'une fois prêté
matière aux railleries des deux George, et il en était peut-être bien
résulté quelque doute et quelque incertitude dans l'esprit de la
petite Emmy sur la valeur et les mérites du major. Mais qui de nous
n'a pas aussi ses heures de méprise? qui de nous n'a pas maintes fois
changé d'opinion sur son héros? Emmy, dans ces jours de bonheur
qu'elle goûtait maintenant, sentit ses idées se modifier
singulièrement sur le compte du major.

Ce temps fut peut-être le plus heureux de la vie d'Emmy. Toutefois,
qui de nous peut se faire une juste idée de son bonheur? qui de nous
peut s'arrêter et dire: «Je suis maintenant au comble de mes voeux; je
touche au faîte des félicités humaines?» Quoi qu'il en soit, chacun de
nos deux voyageurs goûtait, dans cette tournée d'été, une joie aussi
complète qu'aucun des couples qui, cette année, étaient partis de
l'Angleterre. Georgy ne les quittait point; mais c'était le major qui
portait le châle d'Emmy, qui prenait soin de ses affaires, dans leurs
excursions vagabondes, pendant que notre jeune espiègle courait
toujours en avant et grimpait sur les arbres ou les ruines des vieux
châteaux. Nos deux paisibles touristes s'asseyaient sur l'herbe, et le
major fumait son cigare avec un sang-froid imperturbable, tandis
qu'Emmy dessinait un paysage ou de vieilles ruines. Ce fut pendant ce
voyage que l'auteur de la présente histoire eut l'avantage de faire la
connaissance de ses héros.

On était alors dans la charmante petite capitale du grand-duché de
Poupernicle, la même ville où sir Pitt Crawley avait rempli avec tant
de distinction l'office d'attaché.

Le major et sa société étaient descendus avec les domestiques à
l'hôtel _des Princes_, le meilleur de toute la ville, et le soir, les
voyageurs dînèrent à la table d'hôte. Tout le monde remarqua l'air
majestueux et grave que Jos mettait à sabler ou plutôt à déguster le
johannisberg qu'il avait demandé. On put aussi constater que l'enfant
était doué d'un excellent appétit, et qu'il engloutissait boeuf
grillé, côtelettes, salades, puddings, volailles rôties et plats
sucrés avec une résolution qui faisait honneur aux mâchoires de son
pays. Après avoir ainsi tenu bon devant une quinzaine de plats, il
ferma la marche par l'absorption de quelques friandises, en ayant soin
par prévoyance de remplir en même temps ses poches. Plusieurs des
convives charmés de ses manières ouvertes et aimables l'aidèrent
eux-mêmes à dévaliser les assiettes de macarons qu'il grignota en se
rendant au théâtre où tous les bons et flegmatiques allemands allaient
ponctuellement passer leur soirée. Sa mère, toujours en grand deuil,
riait et rougissait à la fois des espiègleries de son fils pendant le
dîner, sans en paraître la moins du monde fâchée. Le colonel, car
notre ami Dobbin avait obtenu ce grade à peu près vers cette époque,
le colonel raillait l'enfant avec le plus grand sérieux du monde et
lui présentait tous les plats auxquels il n'avait point touché, en le
suppliant de ne point faire jeûner ainsi son estomac et lui offrant,
même si besoin était, de faire venir un supplément.

Il y avait ce soir-là représentation _par ordre_ au théâtre
grand-ducal de la cour de Poupernicle. Mme Schroeder Devrient, alors
dans l'éclat de la beauté et du talent, remplissait le rôle principal
dans le merveilleux opéra de _Fidelio_. De nos stalles d'orchestre, il
nous était facile d'apercevoir nos quatre compagnons de la table
d'hôte, remplissant la loge que le propriétaire de l'hôtel _des
Princes_ tenait à la disposition de ses plus riches visiteurs. Je ne
pus m'empêcher de remarquer l'effet que produisirent sur mistress
Osborne ces notes harmonieuses et pures auxquelles venait se joindre
tout le pathétique que déployait l'actrice dans son jeu. La figure de
M. Osborne brillait d'une telle expression d'admiration et de bonheur,
que le petit Fripps, attaché d'ambassade, à la voix grasseyante et aux
prétentions d'homme blasé, ne put s'empêcher de s'écrier:

«Vai Dieu, cela fait plaisi de voâ une femme dans de paeils tanspots
d'essaltation!»

Le lendemain on donnait une pièce de Beethoven: _die Schlacht bei
Vittoria_ (la bataille de Vittoria). Au lever du rideau, Marlborough
s'avance au milieu d'un morceau d'ensemble de tous les instruments;
c'est une confusion du bruit des tambours, des notes aiguës des
trompettes, du roulement de l'artillerie et des cris des mourants, qui
se termine par le chant national et triomphateur du _God save the
King_.

Il se trouvait environ une vingtaine d'Anglais dans la salle, qui, dès
les premières notes de cette musique si connue et si chère, éclatèrent
en applaudissements redoublés. Les jeunes gens de l'orchestre, sir
John et lady Bullminster, qui étaient venus s'établir à Poupernicle
pour y suivre l'éducation de leurs neuf enfants; le gros monsieur à
moustaches, le major en culotte blanche, l'enfant pour lequel il se
montrait si bienveillant, la dame en noir, et jusqu'à Kirch lui-même,
se levèrent électrisés par l'air national, comme pour protester de
leur entier dévouement à leur chère patrie. Quant à Tapeworm, le
secrétaire de l'ambassade, il monta sur son banc et se mit à saluer de
tous côtés, comme si en lui se fût trouvée la personnification de tout
le Royaume-Uni. Tapeworm était le neveu et l'héritier du vieux
maréchal Tiptoff, dont le nom a été déjà prononcé dans cette histoire,
quelque temps avant la bataille de Waterloo. Il était alors colonel du
***e, où le major Dobbin servait en qualité de capitaine, et il mourut
la même année des suites de ses blessures et d'une indigestion d'oeufs
de pluvier. C'était ainsi que le colonel sir Michel O'Dowd, chevalier
du Bain, avait été, par une faveur toute spéciale de Sa Majesté, mis à
la tête dudit régiment, qui, sous sa conduite, s'était couvert d'éclat
en maintes circonstances.

Tapeworm s'était rencontré avec le colonel Dobbin chez son oncle le
maréchal, et il le reconnut ce soir-là au théâtre. Avec une affabilité
des plus touchantes, le ministre quitta sa loge, et alla publiquement
donner une poignée de main à l'ancien ami qu'il venait de retrouver.

«Bon, voilà cet enragé Tapeworm qui va promener ses gants jaunes
auprès de cette jolie femme des premières, murmura Fripps entre les
dents tout en suivant les mouvements de son supérieur. Il suffit qu'il
y ait une jolie femme quelque part pour qu'on soit sûr de l'y voir
fourrer son nez.»

Mais, en vérité, à quoi serviraient les diplomates si ce n'était à
cela?

«N'est-ce pas à mistress Dobbin que j'ai l'honneur de parler? demanda
le secrétaire avec sa plus gracieuse grimace.

--Ah! la bonne charge!» s'écria Georgy en étouffant de rire.

La rougeur monta au front d'Emmy et à celui du major. Que notre
lecteur n'oublie pas que nous nous trouvions aux stalles, d'où il nous
était facile de suivre leurs moindres mouvements.

«Voici mistress George Osborne, répondit le major, et voici son frère
M. Sedley, un des fonctionnaires les plus distingués qui soient au
service de la compagnie du Bengale; permettez-moi de le présenter à
Votre Seigneurie.»

Milord fit un sourire si agréable, que Jos, transporté d'aise, se
sentit presque faiblir sous lui.

«Vous proposez-vous de passer quelque temps dans la principauté de
Poupernicle? demanda-t-il. L'existence y est un peu monotone; il nous
faudrait de la société. Nous ferons, du reste, tout au monde pour vous
rendre ce petit réduit agréable. Ah! monsieur, ah!... madame, j'aurai
l'honneur d'aller demain à votre hôtel vous présenter mes civilités.»

En même temps il se retira en lançant un sourire et un regard
semblables à la flèche que le Parthe décoche dans sa fuite, et il
croyait qu'il n'en avait pas besoin de plus pour mettre mistress
Osborne à sa discrétion.

La pièce terminée, les jeunes gens se mirent à parcourir les couloirs
pour jeter un dernier coup d'oeil aux dames, qui se disposaient à se
retirer. La duchesse douairière partit dans une vieille calèche toute
disloquée sur ses essieux; elle était escortée de deux vieilles
demoiselles d'honneur toutes ridées; un vieux gentilhomme au bout du
nez duquel se formaient des stalactites de tabac, l'attendait dans le
vestibule avec un maintien des plus respectueux; il avait une culotte
brune, un gilet vert, et la poitrine chamarrée de décorations parmi
lesquelles l'étoile et le grand cordon jaune de l'ordre de
Saint-Michel de Poupernicle attiraient surtout les regards. Les
tambours battirent aux champs, la garde porta les armes, et la voiture
s'éloigna.

Vint ensuite le duc et la famille du duc avec les grands officiers
d'État et les hauts fonctionnaires de sa maison. Il salua tout le
monde d'un air fort majestueux; tandis que la garde lui portait les
armes, ses laquais en livrée écarlate et armés de torches allumées
prirent les devants, et ses voitures regagnèrent le vieux château
ducal dont les tourelles et les créneaux dominaient la ville. À
Poupernicle tout le monde se connaît; aussi, dès qu'une figure
étrangère se montre dans le pays, le ministre des relations
extérieures ou un autre fonctionnaire de moindre importance se
transporte à l'hôtel des Princes pour y prendre les noms des nouveaux
venus.

De notre poste d'observation, nous continuâmes à assister au défilé du
théâtre. Tapeworm venait de sortir enveloppé de son manteau, qu'un
chasseur gigantesque était chargé de lui tenir tout prêt partout où il
allait, ce qui donnait au secrétaire une véritable tournure de Don
Juan. La femme du premier ministre était montée pendant ce temps dans
sa chaise à porteurs, et sa fille, la charmante Ida, venait de mettre
son châle et ses claques. Nous vîmes ensuite le major qui prenait le
plus grand soin à bien envelopper mistress Osborne dans son châle. M.
Sedley avait un air fort imposant sous son tricorne galonné et avec sa
main à demi cachée dans un immense gilet blanc qui couvrait sa
poitrine.

La voiture que M. Kirsch avait eu la prévoyance d'aller chercher
reconduisit la petite société à l'hôtel. Jos préféra s'en aller à pied
pour fumer en chemin son cigare; les trois autres personnes partirent
donc sans M. Sedley. Kirsch suivit son maître en portant l'étui à
cigares.

Comme notre intention était aussi de rentrer à pied, nous primes le
parti d'accoster maître Jos, nous nous mimes à causer des agréments
très-réels que la localité offrait aux Anglais. On y chassait, on s'y
promenait, on y dansait, car cette cour hospitalière avait pris le
soin de réunir dans sa petite enceinte tous les plaisirs qui pouvaient
attirer et retenir les étrangers. La société était des plus choisies,
le théâtre excellent, et on y vivait à bon marché.

«Notre ministre plénipotentiaire m'a fait l'effet d'un homme fort
accueillant et très-affable, nous dit notre nouvel ami; avec un
résident comme lui et un bon médecin, ce séjour doit être des plus
agréables. Bien le bon soir, messieurs, je vous souhaite.»

Et là-dessus maître Jos regagna sa chambre en faisant craquer ses
bottes sur les marches de l'escalier. Kirsch l'escortait tenant à la
main son flambeau. Et nous nous livrâmes au sommeil avec l'espoir que
cette jolie femme consentirait à passer quelque temps dans la
principauté de Poupernicle.



CHAPITRE XXXI.

Où nous nous retrouvons avec une vieille connaissance.


L'excessive politesse de lord Tapeworm produisit sur l'esprit de M.
Jos la plus favorable impression, et le lendemain matin, à déjeuner,
il déclara qu'à son avis Poupernicle était bien le plus charmant pays
du monde. Il était toujours très-facile de saisir les finesses de Jos,
et Dobbin riait en lui-même en entendant le digne fonctionnaire parler
sur le ton d'un homme qui s'y connaît, du château de Tapeworm et du
lignage de cette noble famille. Dobbin eut par là la preuve que son
digne compagnon s'était levé de grand matin afin de consulter le
_Dictionnaire de la Pairie_, qu'il ne quittait jamais, pas même en
voyage. Jos, à ce qu'il disait, affirmait avoir déjà vu le
très-honorable comte de Bagwig, le père de sa seigneurie..., à la
cour.... au petit lever...; il en appelait aux souvenirs de Dob.

Le diplomate, fidèle à sa promesse, étant venu visiter nos voyageurs,
et ayant fait à Jos de grands saluts et de profondes révérences, ce
dernier se sentit dès lors tout porté pour lui.

Dès l'arrivée de son excellence, Jos jeta un coup d'oeil à Kirsch qui,
prévenu à l'avance, alla disposer une petite collation de viandes
froides, de gelées et autres friandises, à laquelle le noble visiteur
fut obligé de prendre part pour mettre un terme aux obsessions de Jos.

Tapeworm ne laissait échapper aucune occasion de témoigner son
admiration pour les beaux yeux de mistress Osborne, dont la fraîcheur
et la beauté semblaient gagner chaque jour un nouvel éclat; aussi
paraissait-il fort satisfait de toutes les invitations qui lui
procuraient le moyen de venir passer quelques heures chez M. Sedley.
Il lui adressa deux ou trois questions un peu gaillardes sur l'Inde et
sur les jolies filles que l'on y rencontre; il demanda à Amélia si ce
bel enfant qu'elle avait avec elle était le sien, et il étonna
grandement la petite femme en la complimentant de la sensation qu'elle
avait produite au théâtre; enfin il acheva la conquête de Dobbin en
lui parlant des exploits en Belgique, du contingent de Poupernicle,
commandé par le prince héréditaire, maintenant duc de Poupernicle.

La galanterie était, chez les Tapeworm, une vertu de famille; aussi,
leur digne représentant se persuadait-il que toutes les femmes sur
lesquelles il daignait laisser tomber un regard devenaient aussitôt
amoureuses de lui. Il quitta Emmy bien convaincu qu'elle était
désormais fascinée par la force de son esprit et de ses séductions, et
il se hâta de rentrer chez lui pour lui écrire un poulet des mieux
tournés. Emmy, à vrai dire, ne se sentait nullement gagnée par
l'admiration; les grimaces, le babillage, le mouchoir parfumé, les
bottes vernies et à haute tige de Tapeworm l'avaient d'abord étourdie,
puis, enfin, lui avaient donné la migraine. Elle n'avait rien entendu
à la moitié de ses beaux compliments. Avec le peu d'expérience qu'elle
avait du monde, elle ignorait encore complétement ce que c'était qu'un
homme à bonnes fortunes, et milord lui paraissait plus curieux encore
qu'amusant. S'il n'excitait pas son admiration, il éveillait du moins
sa surprise. Quant à Jos, il était plongé dans l'enchantement.

«Voilà un grand seigneur fort poli, disait-il. Voyez un peu jusqu'à
quel point il pousse la prévenance! Sa seigneurie n'a-t-elle pas été
jusqu'à m'offrir de m'envoyer son médecin. Kirsch, vous allez de ce
pas porter nos cartes chez le comte de Schlüsselback, j'aurais, ainsi
que le major, un véritable plaisir à aller lui faire ma cour le plus
tôt possible. Kirsch, sortez mon uniforme, nos deux uniformes, nous
les mettrons pour cette visite; c'est une marque de politesse à
laquelle ne doit pas manquer un Anglais en voyage vis-à-vis du
souverain dont il traverse les États, et des représentants de sa
nation.

Le docteur de lord Tapeworm, M. Von Glauber, médecin ordinaire de son
altesse le grand-duc, ne manqua pas de venir faire sa visite. Il n'eut
pas de peine à persuader à Jos que les eaux minérales de Poupernicle
et qu'un régime particulier auquel il offrait de le mettre ne
pouvaient manquer de rendre au fonctionnaire du Bengale la vigueur et
les roses de la jeunesse.

«Il est arifé ici, lui dit-il, l'an ternier, le chénéral Bulkeley, un
chénéral anclais teux fois cros comme fou. Eh pien! monsieu, au pou
de troa moa, che l'ai renfoyé tout à fait maigre, et au pou de teux
mois, il afé pu tanser afec la paronne de Glauber.»

Il n'y avait plus à hésiter, les sources, le docteur, la cour, le
chargé d'affaires parlaient à son esprit avec une éloquence
irrésistible. Il résolut, en conséquence, de passer l'automne dans
cette délicieuse résidence. Fidèle à sa parole, le chargé d'affaires
présenta Jos et le major à Victor Aurélius XVII. Ce fut le comte de
Schlüsselback, maréchal du palais, qui les introduisit à l'audience du
souverain.

Bientôt ils reçurent une invitation à dîner à la cour, et lorsqu'ils
eurent annoncé leur intention de s'arrêter dans cette ville, les dames
les plus huppées de l'endroit allèrent rendre visite à mistress
Osborne, et comme chacune de ces dames, quelque pauvre qu'elle pût
être, était pour le moins baronne, l'excellent Jos ne se sentait pas
d'aise. Il écrivit à un de ses amis du club qu'on savait en Allemagne
traiter avec les plus justes égards l'importante Compagnie des Indes;
qu'il allait apprendre à son ami le comte de Schlüsselback la manière
indienne de chasser le sanglier, et qu'enfin ses augustes amis le duc
et la duchesse étaient tout ce qu'il y avait de plus aimable et de
plus poli au monde.

Emmy fut également présentée à cette auguste famille, et comme le
deuil est contraire à l'étiquette de cour, elle se rendit au palais
avec une robe en crêpe rose, une garniture de diamants au corsage et
donnant le bras à son frère. La toilette lui allait si bien, que le
duc et sa cour ne se lassèrent point de l'admirer. Nous ne parlons
point de Dobbin, qui n'avait presque jamais vu Amélia en toilette de
bal; aussi jurait-il alors qu'on ne lui aurait pas donné plus de
vingt-cinq ans.

Elle dansa une polonaise avec le major Dobbin, tandis que M. Jos avait
l'honneur d'être le cavalier de la comtesse de Schlüsselback, vieille
dame qui portait une touffe de plumes sur le chignon, mais qui
comptait seize quartiers de noblesse et des alliances avec presque
toutes les maisons royales de l'Allemagne.

Poupernicle est situé au fond d'une heureuse vallée, baignée par les
eaux fertilisantes de la Rump, qui s'y déroule en mille replis
tortueux avant d'aller se jeter dans le Rhin, à un endroit que je ne
puis indiquer, faute d'avoir la carte sous les yeux. Dans certains
points la rivière est assez forte pour supporter un bac, et dans
d'autres pour faire tourner un moulin. Dans Poupernicle même, le grand
et fameux Victor Aurélius XIV a construit un pont magnifique, sur
lequel s'élève sa statue, entourée de naïades, qui portent les
emblèmes de la victoire, des cornes d'abondance et le rameau
d'olivier. Il a le pied sur la tête d'un Turc prosterné devant lui. Le
prince fait aux passants un gracieux sourire et désigne de son glaive
la place Aurélius, où il avait commencé à édifier un nouveau palais,
qui eût été la merveille de son siècle, si ce prince magnanime avait
eu l'argent nécessaire pour le terminer. Mais il ne put être achevé
faute d'argent comptant. Le parc et le jardin, tombés désormais dans
un état de dépérissement déplorable, pourraient contenir dix cours et
dix souverains comme ceux que possède Poupernicle.

Les jardins renferment des terrasses et des bassins allégoriques pour
le moins dignes de ceux de Versailles et qui exciteraient l'admiration
des étrangers, s'ils n'étaient en réparation continuelle pour les
conduits.

Le gouvernement est despotique, pour le plus grand bien des sujets,
mais tempéré par une chambre élective ou non à volonté. Pendant tout
le temps de mon séjour à Poupernicle, je n'ai point entendu dire
qu'elle se fût réunie. L'armée se composait d'un fort bel état-major,
mais d'un très-petit nombre de soldats; pour la cavalerie, on compte
environ trois ou quatre cavaliers qui font le service des dépêches;
chacun d'eux a un uniforme différent pour représenter les différents
corps.

La noblesse se visite régulièrement. Chaque marquise, comtesse ou
baronne a son jour de réception; ce qui fait que la semaine se trouve
toute remplie pour le mortel fortuné qui jouit des grandes et petites
entrées dans la haute société de Poupernicle.

Malgré son peu d'étendue, la capitale de ce petit royaume a été
cependant le théâtre des querelles les plus vives. La politique fait
rage à Poupernicle, et les partis y sont très-ardents. Deux factions y
règnent: l'une tenant pour mistress Strumpff et l'autre pour mistress
Lederburg. L'une est soutenue par le ministre anglais, l'autre par le
chargé d'affaires français, M. de Macabau. Du moment où notre ministre
plénipotentiaire se déclarait pour mistress Strumpff, de beaucoup la
meilleure chanteuse, car elle compte trois notes de plus dans la
voix, il n'en fallait pas davantage pour que le ministre français se
jetât dans l'autre parti et se montrât toujours en opposition avec
notre envoyé.

Tout le monde dans la ville était obligé de se ranger de l'un ou de
l'autre côté.

Nous avions pour nous le ministre de la maison du grand-duc, son
premier écuyer, son secrétaire particulier et le précepteur du jeune
prince. Le parti français se recrutait du ministre des affaires
étrangères, de la femme du général en chef qui avait servi sous
Napoléon, du maréchal du palais et de sa femme, qui, enchantée de
suivre les modes de Paris, avait toute espèce de renseignements à ce
sujet par l'entremise du courrier d'ambassade de M. de Macabau. Le
secrétaire de chancellerie était un petit de Grignac malin comme
Satan, et qui avait dessiné la caricature de Tapeworm sur tous les
albums de la localité.

Leur quartier général et leur table d'hôte étaient à l'hôtel de
l'Éléphant, qui, avec celui des Princes, composait tout ce que
Poupernicle avait d'établissements en ce genre. Tout en observant en
public les plus strictes convenances, ces messieurs n'avaient garde,
cependant, de s'épargner les épigrammes les plus mordantes. Tels on
voit des lutteurs se couvrir de meurtrissures et de plaies sans que
jamais l'expression de leur figure trahisse la souffrance physique.

Tapeworm et Macabau ne manquaient jamais d'assaisonner les dépêches
qu'ils adressaient à leur gouvernement, d'attaques ou de
récriminations contre un odieux rival. Notre résident, par exemple,
écrivait à son gouvernement les lignes suivantes:

«L'intérêt de la Grande-Bretagne, dans ce pays comme dans le reste de
l'Allemagne, restera compromis aussi longtemps que l'envoyé français
qui se trouve ici sera maintenu à son poste. C'est un homme infâme,
abominable, qui ne recule devant aucune scélératesse, et commettrait
tous les crimes pour arriver à ses fins. Par de perfides insinuations,
il cherche à pervertir l'esprit de la cour à l'égard des ministres de
la Grande-Bretagne; il s'efforce de présenter la conduite de notre
gouvernement sous le jour le plus atroce et le plus odieux, et il est
malheureusement approuvé par un ministre dont l'ignorance est aussi
notoire que son influence est fatale.»

Dans une autre correspondance on écrivait:

«M. de Tapeworm n'a rien rabattu de son arrogance britannique et de
son système de dénigrement ridicule à l'égard de la plus grande nation
de la terre. On l'a surpris l'autre jour à parler fort légèrement de
la cour de France, et hier on l'a entendu accuser son altesse royale
le duc d'Orléans, qui sait si bien ce qu'il doit à sa famille et
surtout à lui-même, de conspirer contre le trône de notre auguste
souverain. Il prodigue l'or à pleines mains, si par hasard ses menaces
n'ont pas tout le succès qu'il en attend. À force de bassesses, il est
parvenu à se faire un assez grand nombre de créatures à la cour. En
résumé, Poupernicle ne peut espérer de repos, l'Allemagne de
tranquillité; la France ne peut prétendre à un légitime respect et
l'Europe à la satisfaction qui lui est due, tant qu'on n'aura point
commencé par écraser cette bête venimeuse.»

Que le lecteur se figure plusieurs pages écrites ainsi dans le même
style. En outre, lorsque de part ou d'autre on envoyait quelque
dépêche confidentielle, le contenu ne manquait jamais d'en transpirer
toujours au dehors.

La saison d'hiver était à peine commencée qu'Emmy avait déjà choisi un
jour de réception et se distinguait par la manière aussi gracieuse que
modeste dont elle faisait les honneurs de chez elle. Elle prit un
maître de français qui lui fit compliment de la pureté de son accent
et de la facilité qu'elle montrait à apprendre, ce qui s'expliquait du
reste par l'étude particulière qu'elle avait faite de la grammaire
dans le temps où elle s'essayait à donner des leçons à George. Mme
Strumpff lui donnait des leçons de chant, et Emmy s'en acquittait
d'une façon si agréable et d'une voix si douce, que le major, qui
avait pris un appartement en face d'elle, laissait ses fenêtres
ouvertes pour entendre la leçon. Les dames allemandes, si
sentimentales et si simples dans leurs goûts, se prirent d'une belle
passion pour elle, et se mirent à l'appeler leur _chère amie_. Ces
détails paraîtront peut-être minutieux et vulgaires, mais nous nous
faisons un devoir de les citer, parce qu'ils se rattachent à des temps
heureux. Quant au major, il était devenu l'instituteur de George; il
lisait avec lui les _Commentaires de César_, et lui faisait repasser
les mathématiques, en supplément des leçons que lui donnait un maître
particulier. Tous les soirs on allait se promener à cheval à côté de
la voiture d'Emmy, trop timide pour se risquer de même, et toujours
prête à pousser un cri au moindre mouvement de la monture de George.
Elle causait dans un coin de la voiture avec quelque blonde Allemande,
tandis que Jos faisait un somme dans l'encoignure voisine.

Jos fut atteint de sentiments fort tendres pour la comtesse Fanny de
Butterbrod, douce et tendre créature dont les parchemins établissaient
parfaitement les droits aux titres de chanoinesse et de comtesse, mais
qui, pour tout revenu, ne possédait qu'une somme de 250 livres par an.
Fanny disait, à qui voulait l'entendre, qu'elle demandait au ciel,
comme le plus grand bonheur, de devenir la soeur d'Amélia.

Jos aurait pu, de cette façon, mettre sur les panneaux de sa voiture
et sur son argenterie la couronne et l'écusson de la comtesse.
Lorsqu'au milieu de tous ces projets, survinrent de grandes
réjouissances à l'occasion du mariage du prince héréditaire de
Poupernicle avec la princesse Amélie de Hombourg-Schlippen-Schloppen.

La splendeur de ces fêtes rappela les prodigalités du règne de Victor
XIV. Les princes, les princesses et les grands personnages du
voisinage furent invités à y prendre part. Les lits montèrent au prix
fabuleux, à Poupernicle, de 3 francs par nuit, et l'armée eut peine à
suffire à tous les postes d'honneur qu'il fallut établir aux portes
des excellences et des altesses qui arrivaient de tous côtés. La
princesse avait été épousée par procuration, à la résidence de son
père, par le comte de Schlüsselback. Quantité de tabatières furent
données à cette occasion, ainsi que je l'ai appris d'un joaillier de
la cour, qui, après s'être chargé de les vendre, se chargea aussi de
les racheter. On envoya la plaque de l'ordre de Saint-Michel de
Poupernicle à tous les grands dignitaires de la cour de la demoiselle;
tandis que les cordons et les croix de Ste-Catherine de
Schlippen-Schloppen brillaient sur toutes les poitrines les plus
considérables de Poupernicle. L'envoyé français reçut les deux
décorations.

«Le voilà couvert de rubans comme un cheval de corbillard, disait
Tapeworm, auquel, d'après les principes de son gouvernement, il était
interdit de recevoir aucune décoration; à lui les cordons, mais à nous
la victoire.»

Le fait est que le parti britannique triomphait. Le parti français
avait proposé une princesse de la maison de Polztausend-Donnerwerter,
et aussitôt le parti anglais s'était mis en campagne pour trouver une
autre alliance.

Tout le monde fut convié à ces fêtes. Des guirlandes de fleurs et des
arcs de triomphe furent disposés sur la route par laquelle devait
arriver la jeune mariée. De la grande fontaine de la place
Saint-Michel jaillissait un vin passablement aigre, tandis que celle
de la place d'Armes versait des flots de bière. Les grandes eaux
jouèrent aussi pour cette solennité; des mâts de cocagne furent
dressés dans le parc et dans les jardins, et à leur sommet des
montres, des couverts d'argent, et des saucisses entourées de rubans
roses, provoquaient la convoitise des amateurs. Georgy, aux grands
applaudissements des spectateurs, eut l'idée de grimper à l'un de ces
mâts, puis ensuite il se laissa glisser avec la rapidité de l'éclair.
Mais cette prouesse était uniquement pour la gloire, et il donna son
saucisson à un paysan qui, ayant tenté l'ascension avant lui, se
désolait au pied du mât de son peu de succès.

La chancellerie française comptait six lampions de plus que la
légation britannique, mais la légation britannique avait un
transparent sur lequel on voyait, à l'approche du jeune couple, la
discorde prendre la fuite; la discorde ressemblait, traits pour
traits, à l'ambassadeur français; la France eut donc le dessous, et il
n'y a aucun doute pour nous que l'avancement du Tapeworm et la croix
de chevalier du Bain n'aient été la récompense de cette manifestation
éclatante.

Les étrangers arrivèrent en foule pour les fêtes, les Anglais ne
manquèrent pas à l'appel. Il y eut des bals à la cour, bals dans tous
les lieux publics; on installa même des tapis verts pour le trente et
quarante et la roulette, mais seulement pour les huit jours que
durèrent les fêtes.

Georgy, qui avait toujours les poches pleines d'écus, et dont les
parents étaient invités aux fêtes de la cour, se rendit au bal de la
Cité en compagnie de l'interprète de son oncle, M. Kirsch. Jusqu'alors
il n'avait fait que passer dans la salle de jeu de Baden où, conduit
par le bon Dobbin, il n'avait été autorisé qu'au simple rôle de
spectateur. Georgy était donc enchanté de pouvoir se rendre sans
contrôle et sans entraves dans les salons où croupiers et spectateurs
agitaient sans rien voir le râteau fatal. Des femmes étaient aussi
assises à la table de jeu, mais elles portaient des masques; c'était
une licence accordée pendant ces temps de fête et de plaisir.

Une femme aux cheveux d'un blond clair, à la toilette fanée, et qui
présentait, par sa couleur, un singulier contraste avec la fraîcheur
qu'elle pouvait avoir eue autrefois, laissait apercevoir à travers son
masque noir l'éclat étrange de ses yeux qui suivaient sur le tapis les
vicissitudes du jeu, puis se reportaient sur une carte où elle
marquait chaque coup avec une rigoureuse exactitude, à mesure que le
croupier appelait un nombre ou une couleur; elle n'aventurait son
argent que lorsque la sortie répétée du rouge ou du noir lui faisait
espérer le gain. Sa vue produisait sur ceux qui l'entouraient une
singulière sensation.

Mais, en dépit de tant de soin et d'attention, le sort s'était décidé
contre elle, et son dernier florin venait de disparaître sous le
râteau du croupier. Au moment où celui-ci proclamait, de sa voix
inexorable, la couleur et le nombre gagnants, elle poussa un soupir,
haussa de blanches épaules qui déjà s'aventuraient peut-être hors de
sa robe avec trop de complaisance, puis elle piqua son épingle sur sa
carte et la perça à plusieurs reprises avec une sorte d'impatience
fiévreuse. À ce moment elle aperçut, en levant les yeux, l'honnête
figure de George, qui la contemplait d'un air tout ébahi. Que diable
aussi ce petit drôle avait-il à faire dans ce repaire!

«Monsieur n'est pas joueur? demanda-t-elle en français à l'enfant, en
lui jetant à travers les ouvertures de son masque le coup d'oeil
fascinateur de la bête féroce prête à s'abattre sur sa proie.

--Non, madame,» répondit l'enfant dans la même langue. Mais son accent
ayant trahi son origine britannique, elle reprit avec une
prononciation légèrement étrangère:

«N'auriez-vous donc jamais joué? En ce cas, rendez-moi un petit
service.

--Et lequel?» fit Georgy en rougissant de nouveau.

M. Kirsch était alors tout absorbé dans une partie de rouge et noire,
et ne faisait nulle attention à ce que devenait son jeune maître.

«Jouez pour moi, je vous prie, et placez cette pièce sur un numéro, le
premier qui vous passera par la tête.»

En même temps elle tirait une bourse de sa poche, y puisait une pièce
d'or, la seule qui lui restât, et la mettait dans la main de
l'enfant. Celui-ci fit en riant ce qu'elle lui demandait. L'enfant
gagna. Ce sont là des jeux de la fortune: aux innocents les mains
pleines, dit le proverbe.

«Merci, lui fit-elle en attirant l'argent à elle; merci. Quel est
votre nom?

--Je m'appelle Osborne.» répondit George.

En même temps il plongeait les mains dans ses poches, et se disposait
à tenter la fortune à ses risques et périls, lorsque le major en
uniforme et Jos en marquis firent leur entrée dans la salle; ils
arrivaient du bal de la cour. D'autres personnes, trouvant que l'on
s'ennuyait au château, avaient abandonné plus tôt qu'eux encore
l'étiquette princière pour les plaisirs bourgeois. Quant au major et à
Jos, il est probable qu'en rentrant chez eux, et en ne trouvant point
le petit bonhomme, ils s'étaient aussitôt émus de son absence et
avaient été à sa recherche. Le major alla droit à Georgy, le prit par
le bras, et le tira brusquement à lui au moment où, sous l'empire de
la tentation, l'enfant étendait déjà la main sur le tapis vert;
ensuite, en regardant autour de lui, il aperçut Kirsch occupé, à une
autre table, de la manière que nous avons dite. Il se dirigea vers
lui, et lui demanda comment il avait osé conduire M. George dans un
pareil endroit.

«Laissez-moi tranquille, dit M. Kirsch sous la double excitation du
jeu et du vin; il faut s'amuser, parbleu! et d'ailleurs je ne suis pas
au service de monsieur.»

En voyant dans quel état maître Kirsch se trouvait, le major jugea
qu'il était inutile de discuter avec lui, et il se contenta d'emmener
George, après avoir demandé à Jos s'il voulait rentrer. Jos s'était
mis à côté de la dame masquée, à qui la veine semblait être revenue,
et qui commençait à gagner. Jos paraissait prendre un très-vif intérêt
à son jeu.

«Allons, Jos, dit le major, je vous engage à rentrer avec George et
moi, c'est ce que vous avez de mieux à faire.

--Tout à l'heure, dit Jos, je rentrerai avec ce drôle,» continua-t-il
en désignant maître Kirsch.

Les égards que l'on doit à de jeunes oreilles épargnèrent à Jos une
remontrance de Dobbin, et le major partit seul avec George, laissant
son ami dans le salon de jeu.

«Avez-vous joué? demanda le major à Georgy, dès qu'ils furent hors de
la salle.

--Non, répondit l'enfant.

--Donnez-moi votre parole d'honneur que vous ne jouerez de votre vie.

--Et pourquoi, s'il vous plaît? cela m'a l'air fort amusant.»

Le major lui exposa alors, avec toute l'énergie d'une profonde
conviction, les motifs qui l'engageaient à lui tenir ce langage. Si,
par une réserve des plus louables, le major ne s'était imposé le
devoir d'écarter avec soin tout ce qui pouvait porter atteinte à la
mémoire d'un ami, il aurait pu citer à Georgy les funestes résultats
du jeu pour son père. Lorsqu'il fut rentré à son hôtel, le major vit
s'éteindre la lumière qui se trouvait dans la petite chambre voisine
d'Amélia, et peu après, celle qui se trouvait dans la chambre d'Amélia
s'évanouit également, et tout rentra dans l'obscurité la plus
profonde. On voit que le major était bon observateur de ce qui se
passait autour de lui.

Mais revenons à Jos, qui s'était approché de la table de jeu, et
derrière une haie de pointeurs considérait les vicissitudes du tapis
vert. Il n'était pas joueur, mais il ne dédaignait pas les émotions
que de temps à autre pouvait lui procurer ce genre de distraction. Au
fond des poches du gilet dont il venait d'étaler les magnificences à
la cour se trouvaient quelques napoléons. Étendant le bras par-dessus
les jolies épaules de la joueuse masquée qu'il avait devant lui, il
jeta une pièce d'or et gagna. Elle fit aussitôt un petit mouvement
pour lui ménager une place à côté d'elle, et ramenant les plis
bouffants de sa robe elle dégagea la chaise la plus voisine.

«Venez, lui dit-elle, vous me porterez bonheur.»

Elle prononça ces paroles avec un accent étranger fort différent de
cette pureté de langage avec laquelle elle avait à plusieurs reprises
remercié le petit Georgy du coup qu'il avait tenté en sa faveur. Le
gras et majestueux Joseph jeta un coup d'oeil autour de lui pour
s'assurer qu'il n'était observé de personne, puis après cet examen
préalable, il s'assit auprès de la belle inconnue et lui dit à
demi-voix.

«En vérité, par mon âme, je suis très-bien comme cela.... J'ai
beaucoup de chance, allez; et je vais vous porter bonheur.» Puis il se
confondit en une suite de compliments non moins embrouillés.

«Jouez-vous gros jeu? demanda la dame masquée.

--Je vais risquer un ou deux napoléons, fit Jos avec un air magnifique
en jetant sur le tapis sa pièce d'or.

--Oui, vous pouvez jouer un napoléon comme un autre jouerait un
shilling,» continua le masque avec un tel aplomb que Jos le regarda
tout effaré; le masque poursuivit avec un accent français qui émouvait
le coeur: «Oh! je le sais, vous ne jouez pas pour gagner non plus que
moi. Je joue pour m'étourdir, pour oublier, mais je n'en puis venir à
bout. Le temps passé, monsieur, ne peut plus s'effacer de mon coeur.
Votre petit neveu est le portrait vivant de son père, et vous.... vous
n'êtes point changé.... mais si, car tout le monde change ici-bas,
tout le monde oublie. Tous les coeurs....

--Mon Dieu, à qui ai-je l'honneur de parler, murmura Jos, ne sachant
plus où il en était.

--Comment, vous ne devinez pas, Joseph Sedley, dit cette femme d'une
voix mélancolique, en enlevant son masque et tenant un moment son
interlocuteur sous la fixité de son regard. Vous aussi vous m'avez
oubliée!

--Juste ciel! Mistress Crawley, s'écria Jos sans pouvoir revenir de sa
surprise.

--Oui, Rebecca,» dit cette femme en lui prenant la main.

Et tout en le tenant ainsi sous son regard fascinateur, elle n'avait
point cependant cessé de suivre les retours du jeu.

«Je suis à l'hôtel de l'Éléphant, continua-t-elle. Demandez madame
Rawdon. J'ai aperçu aujourd'hui cette chère Amélia, elle est bien
jolie et paraît bien heureuse; et vous aussi, M. Jos. Hélas! mon cher
monsieur Sedley, la douleur et le chagrin ne sont plus désormais que
pour moi seule.»

En même temps elle poussa son argent du rouge au noir comme par un
mouvement machinal, tout en faisant semblant d'essuyer ses yeux avec
un mouchoir de poche garni d'une dentelle en lambeaux.

Le rouge passa de nouveau, et elle perdit tout par ce dernier coup.

«Partons, dit-elle, et donnez-moi votre bras jusqu'à mon hôtel. Ne
sommes-nous pas de vieux amis, mon cher M. Sedley?»

M. Kirsch qui, de son côté, avait perdu tout l'argent qu'il avait sur
lui, suivit de loin son maître aux clartés argentées de la lune, dont
la splendeur éclipsait les derniers reflets des illuminations
mourantes.



CHAPITRE XXXII.

À l'aventure.


Par un motif dont on nous saura gré, nous sommes obligé de jeter le
voile sur une certaine partie de l'existence de mistress Rebecca
Crawley. C'est une de ces concessions qu'il convient de faire à ce
monde moral qui, sans déclarer une guerre acharnée au vice, éprouve
cependant une répugnance insurmontable à l'entendre appeler par son
nom. Dans la Foire aux Vanités il est des choses qui se font tous les
jours, que personne n'ignore, et dont cependant on ne parle jamais, à
la mode de ces sectateurs d'Arhiman, qui veulent bien adorer le
diable, mais à la condition de n'en jamais prononcer le nom. Un public
délicat et poli ne pourra souffrir qu'on lui présente une description
du vice dans sa laideur native, tout comme une Américaine ou une
Anglaise aux principes sévères et inflexibles se récriera toutes les
fois que le mot _culotte_ viendra blesser ses chastes et candides
oreilles; et cependant, madame, vous voyez chaque jour ce vêtement si
indispensable se promener dans nos villes, sans que votre vue en soit
autrement offusquée. Si l'on en était réduit à rougir toutes les fois
qu'on le voit passer, il faudrait en ce cas disposer d'une terrible
provision de pudeur. Mais heureusement votre modestie ne s'alarme,
votre pudeur ne se croit outragée que lorsque ce nom est prononcé
devant vous.

L'écrivain du présent récit, désirant donner la preuve de sa déférence
aux susceptibilités du l'usage, ne fera voir la dépravation que sous
son jour léger, coquet, aimable et séduisant, de manière à ne blesser
la délicatesse de personne. Aucun de nos lecteurs ne pourrait
jusqu'ici accuser Becky, qui certainement n'est pas un dragon de
vertu, d'avoir froissé en rien la bienséance dans ses formes
extérieures, et l'écrivain prie ses lecteurs de lui dire si jamais une
seule fois il lui est arrivé de manquer aux convenances, et si dans la
description de cette syrène à la voix enchanteresse, aux sourires
trompeurs, aux irrésistibles séductions, aux artifices pleins de grâce
et de coquetterie, nous avons fait paraître à la surface de l'eau les
écailles hideuses du monstre? Non, non; jamais. C'est aux gens avides
de pareils spectacles de plonger leurs regards dans la transparence de
l'onde pour contempler à leur aise les contorsions et les replis de
cette queue visqueuse et gluante qui s'enroule autour des os broyés et
des cadavres palpitants de ses victimes. Mais a-t-on jamais vu
paraître à la clarté du jour rien qui puisse blesser les lois les plus
sévères de la décence, du goût, des bonnes moeurs? Le Tartufe le plus
cafard de la Foire aux Vanités a-t-il jamais eu le droit de crier au
scandale? Quoi! la syrène disparut et se plonge dans l'élément liquide
pour aller se repaître de cadavres, l'eau s'agite alors et se trouble
sans que l'oeil le plus curieux parvienne malgré de vains efforts, à
distinguer les mystères que cache cette fange. C'est bien assez de
contempler ces créatures redoutables lorsque sur leur rocher elles
s'accompagnent de leurs instruments et attirent par un chant qui doit
donner la mort. Mais lorsqu'elles s'enfoncent et plongent dans
l'élément qui les a vues naître, croyez-moi, il n'est pas bon
d'examiner leurs évolutions sous-marines et d'assister à ces horribles
festins, où ces anthropophages se repaissent de chair humaine et de
membres en lambeaux. De même Becky a disparu à nos regards pour
quelque temps. À merveille, et nous ne perdons pas grand'chose à
n'avoir pas à parler de ses faits et gestes pendant cette période.

Si nous donnions le compte exact de sa vie pendant les deux années qui
suivirent la catastrophe de Curzon-Street, peut-être certaines
personnes auraient-elles le droit de nous accuser de manquer à la
bienséance, car Becky encourut, pendant ce temps, les reproches que
méritent presque toutes les personnes qui sacrifient à de vains
plaisirs les nobles inspirations du coeur et du devoir, reproches
encore plus légitimes lorsque cette personne est une femme dans
laquelle on ne trouve ni foi, ni tendresse, ni principes. Pour ma
part, je penche à croire que mistress Becky, inaccessible aux remords,
se trouva pour un temps en proie à un sombre désespoir, et, prenant en
quelque sorte sa personne en dégoût, n'eut plus aucun souci de sa
réputation.

Ce n'est jamais du premier bond que l'on arrive au dernier degré de
l'infamie et de la dégradation; mais on y descend par une pente
insensible en dépit de tous les efforts pour se retenir. C'est
l'histoire du naufragé qui, cramponné longtemps à un débris du navire
comme à une dernière chance de salut, sent peu à peu ses forces
l'abandonner et finit par lâcher tout et se laisse aller au fond de
l'abîme qui se referme sur lui.

Becky errait à l'aventure dans la ville de Londres, tandis que son
mari prenait toutes ses dispositions pour se rendre au poste qui
venait de lui être désigné; elle fit, comme on n'en peut douter, plus
d'une tentative pour revoir son beau frère et réchauffer des
sentiments auxquels elle s'était, en quelque sorte, acquis des droits
réels auprès de lui. Un jour où sir Pitt, en compagnie de M. Wenham,
se rendait à la chambre des communes, ce dernier découvrit mistress
Rawdon qui, cachée sous un voile noir, faisait le guet aux abords du
Palais législatif. Elle s'esquiva comme une couleuvre quand ses yeux
rencontrèrent ceux de M. Wenham; ses projets échouèrent donc en ce qui
concernait le baronnet.

Peut-être aussi lady Jane y était-elle bien pour quelque chose. On
nous a raconté que son mari fut tout étonné de l'énergique vigueur
qu'elle déploya en cette occurrence et de la résolution avec laquelle
elle se déclara contre mistress Becky. Elle engagea spontanément
Rawdon à venir demeurer à Gaunt-Street jusqu'à son départ pour
Coventry-Island. Dans son opinion, un pareil hôte ne pouvait manquer
d'écarter Becky de sa porte. Toutes les adresses des lettres qui
arrivaient pour son mari passaient rigoureusement par son inspection,
dans la crainte que sa belle-soeur ne fût en correspondance avec sir
Pitt. Mais pour écrire, il aurait fallu à Becky cette présence
d'esprit que nous lui avons connue jadis. Or elle ne fit aucune
tentative pour voir Pitt ou lui écrire chez lui, et obtempéra à ses
désirs en ne lui faisant remettre de correspondance touchant ses
débats matrimoniaux que par des gens d'affaire.

Le fait est que l'on n'avait rien négligé pour indisposer contre elle
l'esprit de son beau-frère. Peu après l'arrivée de lord Steyne, Wenham
avait eu une conférence avec le baronnet et lui avait communiqué sur
mistress Becky des détails biographiques qui avaient fort étonné le
député de Crawley-la-Reine. M. Wenham en savait long sur son compte;
il n'ignorait ni ce qu'était son père, ni l'année où sa mère avait
débuté à l'Opéra, ni les détails de la vie antérieure de Becky et de
sa conduite pendant son mariage. Comme nous sommes persuadé que la
plupart de ces récits étaient accrédités par la malveillance, nous ne
voulons point nous en faire ici l'écho. Mais ce qu'il y a de certain,
c'est que Becky avait singulièrement baissé dans l'estime de son noble
parent, qui jadis la voyait avec des yeux fort prévenus en sa faveur.

Bien que les émoluments de gouverneur à Coventry-Island ne soient pas
fort considérables, une partie fut mise de côté par son excellence
pour servir à acquitter certaines dettes ou être placée en rentes
viagères; les charges de cette position entraînaient d'ailleurs des
dépenses considérables. Après avoir établi la balance de son budget,
Rawdon constitua à sa femme une rente de trois cents livres sterling,
qu'il s'engageait à lui faire tenir, à la condition expresse qu'il
n'entendrait plus jamais parler d'elle. Autrement il se montrerait
décidé à ne point reculer devant le scandale d'une séparation
judiciaire. Mais, en somme, M. Wenham, lord Steyne, Rawdon lui-même,
tout le monde enfin avait intérêt à étouffer cette malheureuse affaire
et à faciliter à cette femme les moyens de sortir de la
Grande-Bretagne.

Ce fut sans aucun doute le tracas des arrangements avec les hommes
d'affaires qui empêcha mistress Rawdon de rien faire pour son fils, ou
même d'aller le voir et lui dire adieu. L'enfant était sous le
patronage immédiat de son oncle et de sa tante, qui avait réussi à
entrer fort avant dans la confiance et la tendresse de leur neveu.
Rebecca écrivit à l'enfant une lettre datée de Boulogne; elle l'y
exhortait à bien travailler, et lui annonçait qu'elle allait visiter
le continent, que là elle se proposait bien de lui écrire encore plus
d'une fois; mais une année se passa sans qu'elle donnât aucun signe de
vie, et elle ne se décida à écrire que lorsque le fils de sir Pitt,
après une existence maladive, mourut enfin d'une complication de
rougeole et de coqueluche. La mère de Rawdon écrivit alors à son cher
fils une lettre des plus tendres; cette mort, en effet, le rendait
héritier de Crawley-la-Reine, et son excellente tante, qui était déjà
comme une mère pour Rawdon, reporta sur lui toute l'affection qu'elle
éprouvait pour l'enfant qui venait de lui être enlevé si cruellement.
Le petit Rawdon Crawley était maintenant un beau et grand garçon, et
il rougit beaucoup à la réception de cette lettre.

«Ma tante Jane, lui dit-il, ma véritable mère, c'est vous, et.... non
pas elle.»

Il n'en répondit pas moins par une lettre fort respectueuse à mistress
Rebecca, qui se trouvait alors dans un hôtel de Florence. Mais
n'anticipons point sur les événements.

Dans son premier vol, l'intéressante Becky n'avait pas été s'abattre
bien loin. Après avoir traversé le détroit, elle s'était arrêtée à
Boulogne, asile ouvert à toutes les innocentes créatures méconnues par
d'injustes concitoyens; là, elle prit une femme de chambre et deux
pièces dans un hôtel et mena une existence assez agréable en se
faisant passer pour veuve. À la table d'hôte elle s'était acquis une
réputation d'amabilité, et racontait à ses voisins des histoires sur
son frère sir Pitt et sur les hauts personnages qu'elle connaissait à
Londres. Elle avait cette parole élégante et facile dont l'effet est
immanquable sur les gens d'un rang inférieur.

Au milieu de cette société de second ordre, elle passait pour une
personne qu'il ne fallait point traiter comme tout le monde; elle
invitait à venir prendre le thé dans sa chambre, et partageait tout
comme les autres les innocentes distractions que cette localité offre
à ses visiteurs, telles que les bains de mer, les courses en char à
banc, les promenades sur la plage, les parties de spectacle. Mistress
Burjoice, la femme de l'imprimeur, qui était venue se fixer à l'hôtel
pour la saison d'été, et auprès de laquelle M. Burjoice se rendait
très-exactement le samedi soir pour passer avec elle la journée du
dimanche; mistress Burjoice chantait partout les louanges de Becky.
Mais ses éloges cessèrent un beau jour où Burjoice avait montré
beaucoup trop de prévenances à l'égard de Becky. Les torts, n'en
doutez point, étaient du côté de mistress Burjoice, car le seul
reproche qu'on pût faire à Becky, c'était de se montrer peut-être trop
accueillante et trop aimable, surtout à l'égard des hommes.

On était alors dans la belle saison, à cette époque de l'année qui,
pour tous les Anglais, est le signal de déserter le sol natal et de se
disperser sur la surface du globe habité. Becky put, de cette manière,
juger plus d'une fois de quelle façon sa conduite était appréciée dans
la haute société de Londres, au milieu de laquelle elle avait été
naguère introduite. Un jour qu'elle se promenait sur la jetée de
Boulogne, elle se trouva face à face avec lady Tartlet et ses filles,
qui contemplaient les blanches falaises d'Albion se dessinant dans le
lointain sur l'azur du ciel et des eaux. À sa vue, lady Tartlet se
retrancha derrière son ombrelle, et, rassemblant autour d'elle ses
filles en bataillon carré, elle battit en retraite en foudroyant du
regard notre pauvre Becky, qui se trouva dans un complet isolement.

Une autre fois, étant allée assister au débarquement du paquebot, un
matin où il avait fait beaucoup de vent, elle s'amusait à considérer
les ravages causés par le mal de mer sur la figure des passagers. Lady
Hingstone se trouvait au nombre des victimes et avait énormément
souffert de la traversée. Ses jambes pouvaient à peine la soutenir
pour traverser la planche qui conduisait du navire à la jetée; mais
elle retrouva toute son énergie en apercevant Becky qui, sous son
chapeau rond, la regardait avec un sourire impitoyable et railleur. La
noble dame y répondit par un air de souverain mépris, et d'un pas
résolu se dirigea vers le bâtiment de la douane, sans avoir besoin de
soutien. Becky fit semblant de rire, mais je n'oserais assurer qu'elle
fût au fond fort contente. Désormais repoussée de tous, en apercevant
de loin les blanches falaises de l'Angleterre, elle comprenait qu'il
lui était interdit pour toujours d'y rentrer.

Les hommes aussi avaient singulièrement changé dans leur manière
d'agir avec elle. Grinstone lui riait au nez et la traitait avec des
airs de familiarité qui lui déplaisaient fort. Le petit Bob Suckling,
qui, trois mois auparavant, lui parlait toujours chapeau bas et aurait
fait un mille par une pluie battante rien que pour se trouver sur le
passage de sa voiture, étant un jour à causer sur la jetée avec le
jeune Fitzoof, officier aux gardes, au moment où Becky passait, la
salua à peine de la tête avec un petit air de connaissance et sans se
déranger le moins du monde de sa conversation. Tom Raikes eut
l'impertinence de se présenter chez elle avec un cigare à la bouche;
elle lui ferma, il est vrai, la porte au nez, et si elle eut un
regret, ce fut de ne pas lui avoir pris les doigts dans les battants.
C'est ainsi que le vide se faisait de plus en plus autour de Becky.

«S'il avait été ici, se disait-elle, ces lâches n'auraient jamais osé
m'insulter.»

Elle se mettait alors à penser avec une tristesse mêlée de regrets à
l'honnête homme confiant et fidèle, de la part duquel elle avait
toujours trouvé une soumission absolue, une humeur des plus égales,
un dévouement sans bornes, et sans doute alors elle se mettait à
pleurer, car ces jours-là sa figure était plus animée et plus rouge
que de coutume quand elle descendait pour le dîner.

Les outrages du sexe le plus noble ne lui étaient peut-être pas encore
aussi intolérables que la sympathie qu'affectaient certaines femmes à
son égard. Deux de ces créatures qu'elle avait dédaignées à Londres,
en traversant Boulogne, vinrent lui faire leurs compliments de
condoléance, et prirent avec elle des airs protecteurs qui lui
causèrent un accès de rage. Ces dames, après l'avoir embrassée, la
quittèrent en souriant, et elle entendit le colonel Hornby, leur
cavalier servant, pousser sur l'escalier des éclats de rire dont il
n'était que trop facile de comprendre le sens.

Après cette visite, Becky qui avait exactement payé sa note de chaque
semaine, qui était d'une politesse exquise avec la maîtresse de
l'hôtel, et qui, par tous les moyens, s'était efforcée de se faire
bien venir des gens de service, Becky eut la douleur et l'affront
d'entendre le maître de la maison l'engager à chercher un autre
logement, vu qu'il lui était impossible de la recevoir dans un hôtel
fréquenté par des femmes honnêtes; elle se vit donc réduite à prendre
gîte ailleurs et à s'ensevelir dans un isolement qui lui devenait de
plus en plus odieux.

En dépit de tous ces rebuts, elle essaya toutefois de se faire une
réputation et d'avoir raison de la médisance. Elle se rendit à
l'église exactement, y chanta plus haut que personne, se mit à la tête
d'une bonne oeuvre pour les veuves et les matelots naufragés, donna
des dessins et des broderies pour la mission de Quashyboo; fut dame
patronesse de plusieurs oeuvres charitables et renonça complétement à
la valse. En un mot, elle se couvrit des dehors les plus respectables,
et c'est précisément le motif qui nous engage à nous arrêter plus
longtemps sur cette partie de sa vie, car les autres ne seraient
peut-être pas aussi bonnes à rapporter. Mais les sourires des uns, les
airs de mépris des autres ne lui échappaient pas, et cependant vous
n'auriez pu deviner à l'expression de ses traits quels étaient ses
supplices intérieurs.

Sa vie, du reste, était un mystère, les opinions à ce sujet étaient
partagées. Parmi cette espèce de gens qui trouvent toujours du plaisir
à se mêler des affaires d'autrui, les uns déclaraient qu'elle était
coupable, tandis que les autres la proclamaient aussi blanche qu'un
agneau et rejetaient tous les torts sur son affreux mari. Elle s'était
fait plus d'un partisan par les larmes abondantes qu'elle versait
toutes les fois qu'il était question de son enfant, par le luxe de
douleur qu'elle étalait toutes les fois que ce nom revenait dans la
conversation ou qu'elle voyait quelqu'un lui témoigner de la sympathie
à ce sujet. C'est ainsi qu'elle avait gagné le coeur de la bonne
mistress Alderney qui tenait le sceptre dans la société anglaise de
Boulogne et qui donnait à elle seule plus de bals et de dîners que
toutes les autorités réunies. Pour cela il lui avait suffi de répandre
des larmes lorsque le petit Alderney, pensionnaire du docteur
Swishtail, était venu passer ses jours de congé auprès de sa mère.

«Mon Rawdon a le même âge, et je crois l'avoir sous les yeux,» avait
dit Becky en étouffant ces dernières paroles dans un soupir.

Or, il y avait tout simplement cinq années de différence et les deux
enfants se ressemblaient tout autant que l'aimable lecteur à son
très-humble et très-obéissant serviteur. Mais Wenham étant venu à
passer par Boulogne, pour aller rejoindre lord Steyne, renversa tout
cet échafaudage sentimental. Il apprit à mistress Alderney comme quoi
il pouvait lui dépeindre le petit Rawdon beaucoup mieux que sa mère
qui le détestait au vu et su de tout le monde, et avait toujours
cherché à le voir le moins possible. Il lui dit que le petit Rawdon
n'avait que neuf ans; qu'il était blond tandis qu'Alderney était brun,
et enfin il laissa à l'excellente dame le regret d'une sympathie mal
employée.

Partout où Becky portait ses pas errants elle réussissait ainsi, à
force de peine et de travail, à gagner les bonnes grâces de tout son
entourage; puis arrivait quelqu'un qui, d'un mot, faisait évanouir
cette bienveillance si péniblement acquise, et il fallait aller
recommencer ailleurs la même besogne. C'était là une existence bien
pénible et bien dure qui, montrant à Becky l'étendue de l'abandon où
elle se trouvait, la poussait peu à peu au désespoir.

Une certaine mistress Newbright prit pendant quelque temps parti pour
elle. Elle avait été séduite par la douceur de son chant dans les
cantiques chantés à l'église et par la profondeur de ses vues sur
quelques points d'une haute gravité, dans lesquels mistress Becky
avait acquis une certaine force lors de son premier séjour à
Crawley-la-Reine. Non-seulement elle avait lu mais encore étudié
certaines brochures dogmatiques; elle faisait, en outre, des gilets de
flanelle pour les sauvages de Quashyboo, des bonnets de coton pour les
Indiens de Cocoanut; elle peignait des écrans pour l'oeuvre de la
conversion du pape et des juifs, et assistait à tous les sermons et à
tous les offices de sa chapelle; mais, hélas! tant de zèle devait
finir par être sans résultats pour elle. Mistress Newbright ayant eu
occasion de correspondre avec la comtesse de Southdown, au sujet de la
fondation de la société de la Bassinoire, pour la conversion des
insulaires de Freejoe, elle reçut, à propos de certains éloges qu'elle
donnait dans une lettre de sa chère amie mistress Rawdon Crawley, une
réponse de la comtesse douairière, où celle-ci lui communiqua des
détails qui firent cesser toute espèce de rapports entre mistress
Newbright et mistress Crawley. Toutes les personnes graves de
Tours,--ce fut là que Becky eut à essuyer ces désagréments!--évitèrent
dès lors comme la peste la société de cette réprouvée.

Nulle part Becky ne réussissait à former un établissement durable. Ses
efforts avaient toujours le même et triste sort. De Boulogne, elle
avait été à Dieppe, de Dieppe à Caen, de Caen à Tours. Partout elle
avait tenté de s'entourer de considération, et partout il lui avait
fallu un beau matin déguerpir et prendre la fuite devant les vautours
acharnés à sa ruine.

Au milieu de ses courses aventureuses, Becky avait fait la
connaissance d'une certaine mistress Hook Eagles, qui jouissait d'une
réputation irréprochable et d'une maison dans Portman-Square. Elle
habitait un hôtel de Dieppe au moment où Becky était venue y chercher
un refuge. Ce fut à la mer que ces deux dames se virent pour la
première fois. Après avoir nagé côte à côte, elles se retrouvèrent
dans la même position à la table d'hôte de l'hôtel. Comme tout le
monde, mistress Eagles avait entendu parler de l'affaire de lord
Steyne, et en cela elle en était au même point que tout le monde. Mais
à la suite d'une conversation avec Becky, elle déclara que mistress
Crawley était un ange, son mari un gredin, lord Steyne un vieux
débauché, sans foi ni loi, comme c'était, du reste, connu de tout le
monde, et qu'enfin toute cette affaire n'était qu'une infâme
conspiration de ce traître de Wenham contre l'innocence et la vertu
de mistress Crawley.

«Si vous aviez pour deux liards de coeur, monsieur Eagles, disait-elle
à son mari, vous tiendriez une paire de soufflets toute prête pour ce
drôle la première fois que vous le rencontreriez au club.»

Mais M. Eagles était déjà d'un certain âge et d'une humeur peu
belliqueuse; par état mari de mistress Eagles, par goût géologue, et
d'une taille peu pyramidale, il ne voulait prendre qui que ce fût par
les oreilles.

Mistress Eagles, après avoir ainsi placé mistress Rawdon sous sa haute
protection, voulut qu'elle l'accompagnât à Paris et se fâcha contre la
femme de l'ambassadeur, qui refusait de recevoir sa protégée; en un
mot elle ne négligea rien de ce qui était humainement possible pour
attirer à Becky tout la respect que mérite une personne vertueuse.

Becky eut pendant quelque temps la tournure d'une personne fort rangée
et fort respectable; mais cette nécessité d'observer si rigoureusement
les convenances lui devint bientôt d'un ennui mortel. Les journées se
ressemblaient avec une monotonie désespérante: c'était un bien-être
fastidieux à force de régularité; chaque jour, même promenade en
voiture dans le même bois, aux environs de Boulogne; même société tous
les soirs; même sermon de Blair tous les dimanches: on eût dit une
comédie qu'on s'empressait de recommencer sitôt qu'elle était finie.
Becky en avait par-dessus la tête. Par bonheur, arriva de Cambridge le
jeune Eagles; mais sa mère s'étant bientôt aperçue de l'impression
produite sur lui par sa jeune amie, notifia à Becky que rien désormais
ne la retenait plus.

Elle songea alors à tenir une maison avec une autre personne de son
sexe; mais leur temps se passa à se quereller ou à faire des dettes.
Puis ensuite Becky essaya de la pension bourgeoise; elle entra dans la
fameuse maison tenue par Mme de Saint-Amour, rue Royale, à Paris; et
là elle commença à faire l'essai de ses grâces et de leur puissance
séductrice sur les dandys un peu râpés et les beautés équivoques qui
fréquentaient les salons de la maîtresse de la maison. Becky aimait la
société; elle en avait besoin à tout prix, comme un fumeur d'opium ne
peut se passer de sa pipe, et en somme elle fut assez satisfaite du
temps qui s'écoula pour elle dans cette pension bourgeoise.

Pendant quelque temps, Becky sut obtenir le sceptre dans les salons de
la comtesse. Mais à la fin, ses anciens créanciers de 1815, ayant sans
doute découvert son gîte, la forcèrent de quitter Paris, et la pauvre
créature n'eut que tout juste le temps de se diriger en toute hâte sur
Bruxelles.

Elle avait conservé de cette ville un souvenir parfaitement exact;
elle ne put retenir un sourire de satisfaction en se retrouvant à
l'entre-sol jadis occupé par elle et d'où elle avait pu contempler la
famille Bareacres demandant à grands cris des chevaux pour fuir tandis
que la voiture restait stationnaire sous la porte cochère de l'hôtel.
Elle visita Waterloo et Lacken, et, reconnaissant dans ce dernier
endroit le monument élevé à George Osborne, elle s'amusa à en prendre
une esquisse.

«Ce pauvre Cupidon, murmura-t-elle tout bas, il m'aimait à en mourir.
Cette tête-là n'était pas sans un grain de folie. Et la pauvre Emmy,
est-elle encore de ce monde? C'était là une bonne petite créature. Je
n'oublierai jamais son gros gaillard de frère; je crois avoir quelque
part, dans mes papiers, la caricature de sa grosse personne. En somme,
c'étaient d'assez braves gens, mais un peu naïfs.»

Becky arrivait à Bruxelles recommandée par Mme de Saint-Amour à son
amie, la comtesse de Borodino, veuve d'un général de Napoléon, le
fameux comte de Borodino, auquel son illustre maître n'avait laissé en
mourant d'autres ressources que la table d'hôte et l'écarté. Des
élégants de bas étage, des roués de second ordre, des veuves qui n'ont
jamais eu de maris, des Anglais qui se figurent avec leur candeur
native que ces salons leur représentent la meilleure société du
continent et se font un plaisir d'y dépenser leur argent, tel était le
personnel qui garnissait la table d'hôte de Mme Borodino. De jeunes
dupes régalaient tour à tour la compagnie de vin de Champagne,
allaient au bois avec ces dames, louaient des voitures pour les
parties de campagne et des loges à l'Opéra pour la soirée, puis se
pressaient au-dessus de ces blanches épaules, pour parier autour des
tables d'écarté, et écrivaient à leurs parents des lettres où ils se
félicitaient d'avoir leur entrée dans les maisons les plus distinguées
de la capitale.

Là, aussi bien qu'à Paris, Becky était l'âme de toutes ces fêtes, et
charmait les maisons où elle allait. Elle acceptait le champagne, les
promenades à la campagne, les bouquets, les loges au théâtre, mais ce
qu'elle mettait au-dessus de tout, c'était le jeu, et elle s'y livrait
avec une folle audace. Elle risqua d'abord une mise fort modeste, puis
vint ensuite la pièce de cinq francs, puis les napoléons puis les
billets de banque. Si parfois elle se sentait gênée pour payer ses
mois de pension, elle s'adressait à quelque jeune homme qui lui
prêtait de l'argent, et lorsqu'elle se trouvait en fonds elle traitait
avec la dernière insolence mistress Borodino que la veille elle avait
cherché à amadouer par ses cajoleries. Il y avait des jours où elle
n'aventurait que dix sous sur le tapis, c'est qu'alors ses finances
étaient à sec; d'autres fois au contraire, elle risquait tout un
quartier de ses revenus et se disait toute prête à s'acquitter envers
Mme Borodino. Ces jours-là elle aurait tenu contre tous les chevaliers
d'industrie de la terre.

Un beau jour, Becky quitta Bruxelles, devant, il faut bien le dire,
trois mois de pension à Mme de Borodino, qui, pour s'en venger, ne
manquait jamais de raconter à tout Anglais qui venait chez elle quel
était l'amour de Becky pour le jeu et la boisson; par quelle habile
comédie elle avait su soutirer de l'argent à M. Muff, ministre de
l'Église réformée; les audiences particulières qu'elle avait données
dans sa chambre à milord Noodle, fils de sir Noodle et élève de M.
Muff, et enfin cent autres coquineries au courant desquelles la
comtesse de Borodino ne manquait pas de mettre ses visiteurs.

C'est ainsi que notre voyageuse promenait sa tente à travers les
différentes capitales de l'Europe, et menait une existence aussi
vagabonde que celle d'Ulysse ou du Juif-Errant. Ses dispositions à
l'intrigue ne faisaient chaque jour que croître et embellir, et elle
devint bientôt une vraie bohémienne dans toute la force du terme, ne
fréquentant plus que les gens dont la réputation ne répand pas
précisément un parfum d'honnêteté.

Il n'existe point de ville un peu importante en Europe, où les
industriels anglais n'aient établi une succursale, et dont le public
ne puisse voir les noms affichés dans la cour du shériff. Ce sont
souvent des jeunes gens de très-bonne famille répudiés par leur
famille, vrais piliers d'estaminets et maquignons ambulants, sous les
auspices desquels ont lieu les courses de chevaux à l'étranger, et
s'ouvrent les maisons de jeu. C'est parmi cette espèce de gens que se
recrute surtout la population des prisons pour dettes. Ils aiment le
vin et le tapage, les duels et les rixes; et quelque beau matin on
apprend qu'ils ont disparu sans avoir payé leur note. Au jeu ils se
feraient scrupule de ne point tricher; lorsqu'ils ont plumé quelque
innocent pigeon, on les voit s'étaler à Baden-Baden dans d'élégantes
briskas; ont-ils la poche vide, on les aperçoit rôdant avec un air
piteux et des habits râpés autour des tables de jeu, jusqu'au moment
où ils parviennent à glisser une fausse lettre de change à quelque
juif avide ou à dépouiller une nouvelle dupe. Ces alternatives de
grandeur et de misère présentent de singulières bizarreries. C'est une
vie de fièvre continuelle et parfaitement conforme, du reste, aux
goûts et aux dispositions de Becky. Elle errait ainsi de ville en
ville, s'adressant partout à ces sociétés de bohémiens. Dans toutes
les maisons de jeu de l'Allemagne, le bonheur de Mme de Rawdon était
devenu proverbial; avec Mme de Cruche-Cassée elle ouvrit une maison à
Florence, et l'un de mes amis, M. Frédéric Pigeon, me raconta que,
chez elle, à Lausanne, après s'être grisé à un souper, il avait perdu
huit cents louis contre le major Loder et l'honorable M. Deuceace.
Nous sommes obligé d'esquisser rapidement la biographie de Becky, mais
à en juger par ces traits rassemblés au hasard, moins on en dira et
mieux cela vaudra.

Quand la fortune tenait mistress Rebecca au bas de la roue, elle avait
alors recours aux concerts et aux leçons de musique. Une matinée
musicale fut donnée à Wildbad par une certaine Mme Rawdon, avec le
concours du premier pianiste de l'hospodar de Valachie, M. Spoft. Mon
jeune ami, M. Eaves, qui connaît tout ce monde et a visité tous les
pays, m'a affirmé qu'étant à Strasbourg, en 1830, il assista aux
débuts d'une Mme Rebecque dans l'opéra de la _Dame blanche_, et que
son apparition sur le théâtre souleva une épouvantable tempête. Elle
fut sifflée à outrance par toute la salle, en partie pour son peu
d'habitude de la scène et en partie à cause des sympathies maladroites
que lui avaient témoignées de l'orchestre quelques officiers de la
garnison. Eaves était certainement convaincu que l'infortunée
débutante n'était autre que la malheureuse Rawdon-Crawley.

Elle en était ainsi réduite à l'état de ces êtres nomades pour qui la
vie s'écoule au jour le jour. Dès qu'elle avait de l'argent, elle le
jouait; quand elle l'avait joué, elle ne reculait devant aucun
expédient pour s'en procurer, et Dieu sait par quels moyens elle y
parvenait! On la vit quelque temps à Saint-Pétersbourg, mais elle
reçut bientôt un ordre de la police de quitter cette capitale, ce qui
prouve la fausseté de la chronique qui, plus tard, la représente comme
résidant à Toeplitz et à Vienne, en qualité d'espion de la Russie. On
m'a raconté aussi qu'à Paris, elle retrouva une de ses parentes, sa
grand'mère maternelle, qui, loin d'être une Montmorency, remplissait
les fonctions d'ouvreuse de loges dans l'un des plus crasseux théâtres
des boulevards.

Leur entrevue, comme me l'ont donné à entendre des témoins oculaires,
fut très-touchante et très-pathétique; mais les détails à ce sujet
n'ont point un caractère assez authentique pour que l'historien se
hasarde à les répéter.

Il arriva qu'à Rome, mistress Rawdon eut à toucher un semestre de sa
pension chez le principal banquier de la ville, et comme tous ceux qui
avaient chez ce prince des usuriers un compte ouvert de plus de cinq
cents scudi étaient invités au bal qu'il donnait pendant l'hiver,
Rebecca reçut une invitation et parut à l'une des splendides soirées
du prince et de la princesse Polonia. La princesse était de la maison
des Pompili, qui descendent en ligne directe du second roi de Rome et
d'Égérie de la maison d'Olympus. Le grand-père du prince Alexandre
Polonia vendait des pains de savons, des essences, du tabac, des
mouchoirs de poche, se chargeait de maintes commissions délicates
moyennant salaire et prêtait de l'argent à la petite semaine. Toute la
haute société de Rome se pressait dans ses salons. Princes, ducs,
ambassadeurs, artistes, vieux ou jeunes gens de tout rang et de toutes
conditions, tout le monde y accourait. Des flots de lumière
éclairaient ses somptueux portiques; les murs étaient couverts de
boiseries dorées et de toiles d'une authenticité suspecte. Une vaste
couronne d'or surmontait l'écusson princier du propriétaire. Un énorme
champignon d'or sur champ de gueule avec une fontaine d'argent
représentant les armes de la famille Pompili, brillait à tous les
chambranles des portes et sur toutes les boiseries, et enfin sur le
dais qui ombrageait l'estrade tapissée de velours et destinée à
recevoir les papes et les empereurs.

Becky était arrivée par la diligence de Florence et était descendue
dans un hôtel d'une apparence fort mesquine; elle reçut néanmoins une
invitation pour la fête du prince Polonia. Sa femme de chambre
l'habilla avec un soin tout particulier; puis Becky se rendit à ce bal
au bras du major Loder, en compagnie duquel elle voyageait alors.
C'était le même major qui, l'année suivante, tua en duel le prince de
Ravioli à Naples, et fut roué à coups de canne par sir John Buckskin
pour avoir mis par mégarde, en jouant à l'écarté, quatre rois dans son
chapeau en sus de ceux qui se trouvaient dans le jeu. Ces deux
honnêtes personnes se rendirent donc ensemble au bal, et Becky y
reconnut une foule de visages qu'elle avait rencontrés dans des temps
plus heureux, alors que, sans être plus vertueuse, elle jouissait du
moins de la réputation qui s'attache à cette qualité. Le major Loder y
retrouva une foule d'étrangers à la mine équivoque, aux moustaches
effilées, portant à la boutonnière des rubans froissés et fanés, et
laissant voir le moins de linge possible. Quant aux Anglais, ils se
détournaient à l'approche du major. Becky y rencontra aussi quelques
dames de sa connaissance: des veuves françaises, des comtesses
italiennes d'une provenance douteuse, victimes, comme toujours, des
brutalités de leurs maris.

Pour nous, qui fréquentons la meilleure compagnie de la Foire aux
vanités, quittons vite cet égout où s'agite tout ce que ce bas monde
renferme de plus impur. Jouons, si nous y trouvons du plaisir, mais
que ce soit au moins avec des cartes propres et non avec des cartes
grasses. Mais, hélas! il suffit d'avoir un peu voyagé pour s'être
trouvé en présence de quelques-uns de ces escrocs qui portent les
couleurs du roi, montrent une commission parfaitement en règle, et
font profession de dévaliser leurs semblables jusqu'au moment où, sans
autre forme de procès, on les prend à quelque coin de rue.

Becky, toujours au bras du major Loder, parcourait les salons du
prince Polonia, et figurait d'une manière fort méritante dans les
nombreux assauts donnés au buffet et au champagne par une armée
irrégulière d'avides invités. Quand notre couple se sentit
suffisamment rafraîchi, il dirigea ses pas vers un petit salon de
velours rose, où venait aboutir cette longue suite d'appartements. Là,
au milieu de la pièce, on voyait la statue de Vénus, mille fois
répétée par les glaces de Venise qui garnissaient les lambris. Le
prince avait fait servir dans cette pièce un petit souper fin pour les
hôtes qu'il honorait d'une distinction particulière. Parmi ces
convives d'élite assis à cette table privilégiée se trouvait lord
Steyne. Becky l'eut bien vite reconnu.

La blessure faite par la broche avait laissé une cicatrice rougeâtre
sur ce front lisse et blanc; les favoris d'un rouge clair avaient reçu
une teinte plus foncée, ce qui ajoutait encore à la pâleur de sa
figure. Il portait son collier, ses ordres, son ruban bleu et sa
jarretière. C'était le plus important personnage de la réunion, bien
qu'on y comptât cependant un duc régnant et une Altesse royale. Sa
Seigneurie avait à côté d'elle la belle comtesse de Belladonna, dont
le mari, le comte Paolo della Belladonna, célèbre par ses collections
entomologiques, était en ce moment en mission auprès de l'empereur de
Maroc.

Becky, en apercevant l'illustre tête à laquelle se rattachaient tant
de souvenirs, dut être plus vivement choquée de la vulgarité du major
Loder, et de l'odeur infecte de tabac que répandait le capitaine Rook.
Elle chercha sans doute à retrouver les grands airs, à reprendre les
allures et les sentiments qu'elle étalait avec tant de supériorité
dans sa petite maison de May-Fair.

«Cette femme paraît sotte et capricieuse, pensa-t-elle tout bas; je
suis sûre qu'elle ne sait comment s'y prendre pour le distraire; il
doit en avoir déjà par-dessus la tête, ce qui ne lui est jamais arrivé
avec moi!»

La crainte, l'espoir, les souvenirs firent battre ce petit coeur, et
Becky, avec des yeux où brillait un éclat surnaturel augmenté encore
par le rouge qui entourait sa paupière, contemplait fixement le noble
personnage auquel ses plaques réservées pour les grandes occasions,
donnaient encore une nouvelle majesté. Comment ne pas admirer ces
manières faciles et pleines d'une familiarité imposante? Ah! c'était
bien là le type du grand seigneur à l'esprit pétillant, à la
conversation aimable, aux manières empreintes d'une exquise
distinction; et pour le remplacer, elle avait un troupier qui puait le
cigare et l'eau-de-vie; un capitaine Rook, dont les bons mots
sentaient l'écurie, qui ne parlait que courses et que chevaux, et
autres sujets de la même espèce.

«Je voudrais bien savoir s'il me reconnaîtrait,» pensait Rebecca en
elle-même.

Au même instant, lord Steyne, qui causait avec une grande dame placée
à ses côtés, leva les yeux et aperçut Becky. Ses jambes tremblèrent
sous elle à la rencontre de leurs yeux; toutefois, elle eut assez
d'empire sur elle-même pour adresser au noble lord un de ses plus
gracieux sourires accompagné d'un petit salut bien timide et bien
suppliant. Pendant une minute, lord Steyne la regarda d'un oeil tout
effaré, et il resta les yeux fixes et la bouche béante, comme Macbeth
à la vue du spectre de Banquo, jusqu'au moment où l'affreux major
Loder entraîna Becky d'un autre côté.

«Gagnons le souper, lui avait dit son cavalier; à voir manger tous ces
gros personnages, cela donne appétit. Dépêchons-nous d'aller dire un
mot au champagne du gouverneur.»

Becky trouvait que le major lui en avait déjà dit beaucoup trop long.

Le lendemain, elle alla se promener au _Corso_, ce rendez-vous des
oisifs de Rome, espérant y retrouver lord Steyne; mais elle n'y vit
que M. Fenouil, l'homme de confiance de Sa Seigneurie qui, l'abordant
avec un salut assez familier, lui adressa les paroles suivantes:

«Je savais, madame, vous trouver ici; car je vous suis depuis le
moment où vous avez quitté votre hôtel, et j'ai à vous faire une
communication qui vous intéresse.

--De la part du marquis de Steyne? demanda Becky en s'efforçant de
prendre un air de dignité qui déguisait mal l'agitation où la jetaient
la crainte et l'espérance.

--Non, reprit l'homme de service, mais de ma part. Le climat de Rome
est un climat fort malsain.

--Oh! pas encore, monsieur Fenouil; attendez à Pâques pour cela.

--Je vous répète, madame, qu'il est des gens auxquels il ne convient
en aucune saison; il y règne une _mal'aria_ dont le souffle empoisonné
fait des victimes en tout temps. Moi, je vous ai toujours considérée
comme une brave femme, et, parole d'honneur, je serais fâché qu'il
vous arrivât malheur. Vous voilà avertie; c'est à vous maintenant de
quitter Rome, à moins que vous ne soyez fatiguée de la vie.»

Becky s'efforçait de rire, mais elle était au comble de la rage et de
la fureur.

«Vous plaisantez, monsieur Fenouil.... On irait assassiner une pauvre
femme; voilà qui ressemble fort à du roman. Milord Steyne a donc des
bravi pour cochers et des stylets plein ses voitures? Je reste,
entendez-vous? ne serait-ce que pour le faire enrager, et, d'ailleurs,
j'ai plus d'un défenseur.»

M. Fenouil se mit à rire à son tour.

«Des défenseurs! et qui donc? le major? le capitaine? tous ces
chevaliers du tapis vert qui forment le cortége obligé de madame et
qui, pour cent louis, se chargeraient de la débarrasser du fardeau de
la vie. Nous en savons fort long sur le major Loder, qui n'est pas
plus major que je ne suis marquis, et, au besoin, l'on pourrait
l'envoyer aux galères. Allez, allez, nous sommes bien informés, et
nous avons des amis partout. Nous savons parfaitement vos rencontres
de Paris, et quelle parenté vous y avez retrouvée. Madame a beau
ouvrir de grands yeux, c'est comme j'ai l'honneur de le dire. Comment
se fait-il qu'aucun de nos ambassadeurs sur le continent n'ait
consenti à recevoir madame, c'est qu'elle a offensé quelqu'un qui ne
lui pardonnera jamais, et dont la fureur s'est réveillée à son aspect.
La nuit dernière, en rentrant chez lui, milord était dans une
agitation qui tenait de la démence; Mme de Belladonna lui a fait une
scène à cause de vous; jamais on ne l'avait vue dans un pareil accès
de fureur.

--C'est pour le compte de Mme de Belladonna que vous faites alors
cette démarche, dit Becky se remettant un peu du trouble où l'avait
jetée cette conversation.

--Nullement; elle n'est pour rien dans tout ceci. La jalousie est son
état normal, et, puisqu'il faut vous le dire, c'est de la part de
monseigneur. Vous auriez le plus grand tort de vous montrer à lui; et
si vous restez ici, vous pourrez bien vous en repentir. Rappelez-vous
le conseil que je viens de vous donner; partez vite. Mais voici la
voiture de milord....»

En même temps, M. Fenouil, saisissant Becky par le bras, l'entraîna
dans une autre allée du jardin, au moment où la voiture de milord
Steyne, toute chargée d'armes et de devises, débouchait comme un
ouragan à l'entrée de l'avenue, traînée par des chevaux du plus grand
prix. Mme de Belladonna était assise dans le fond de la voiture; elle
avait un air sombre et maussade, portait un king-Charles sur ses
genoux, et s'abritait derrière une ombrelle blanche. Lord Steyne était
étendu à côté d'elle, la face livide et les yeux à moitié morts. La
haine, la colère, le désir, pouvaient de temps à autre leur rendre un
éclat passager, mais d'ordinaire ils semblaient éteints et fermés pour
un monde dont ce vieux débauché avait épuisé tous les plaisirs et
toutes les illusions.

«Son Excellence n'est pas encore remise de la crise de cette nuit,»
murmura M. Fenouil à l'oreille de mistress Crawley, tandis que la
voiture disparaissait dans un tourbillon de poussière.

Et alors seulement elle sortit de derrière les buissons qui l'avaient
dérobée aux regards du noble lord.

--Tant mieux,» pensa Becky qui prit cela comme consolation.

Milord nourrissait-il en réalité des projets d'assassinat contre
mistress Rawdon, ainsi que M. Fenouil le lui avait donné à entendre,
ou avait-il seulement mission de l'effrayer pour la forcer à quitter
la ville où Sa Seigneurie se proposait de passer l'hiver et où elle
n'eût pas été bien aise de se retrouver face à face avec son ancienne
connaissance, c'est là un point qui n'a jamais été fort bien éclairci.
En ce qui concerne ce digne serviteur, nous dirons seulement qu'après
la mort de son maître il retourna dans son pays natal, où il vécut
respecté de tous jusqu'à la fin de ses jours sous le titre de baron
Finelli qu'il avait acheté de son souverain. Quant à Becky, cette
menace eut tout l'effet qu'on en attendait, si l'on cherchait
seulement à se délivrer par là de la présence de cette petite
aventurière.

Pour ce qui est du marquis de Steyne, chacun sait la triste fin de ce
noble personnage, qui succomba à Naples, deux mois après la révolution
de 1830. On lisait à ce propos dans les journaux: «L'honorable George
Gustave, marquis de Steyne, comte de Gaunt-Castle, pair d'Irlande,
vicomte d'Hellborough, baron de Pitobley et de Grilleby, chevalier de
l'ordre de la Jarretière, de la Toison d'or d'Espagne, de l'ordre
russe de Saint-Nicolas de première classe, de l'ordre turc du
Croissant; premier lord du cabinet des poudres, valet de chambre
ordinaire de Sa Majesté britannique, colonel du régiment de Gaunt,
conservateur du Musée britannique, administrateur du collége de la
Trinité, gouverneur de Grey-Friars, est mort de la douleur que lui a
causée le triomphe de la faction orléaniste.»

Cette éloquente énumération de titres parut successivement dans tous
les journaux de la semaine où l'on fit les plus pompeux éloges de ses
vertus, de sa libéralité, de ses talents, de ses bonnes actions. Son
corps fut enseveli à Naples et son coeur, qui n'avait jamais battu que
pour de nobles et généreuses inspirations, fut transporté à
Castle-Gaunt dans une urne d'argent.

«Les arts et les malheureux, écrivit M. Wagg, ont perdu en lui un
protecteur éclairé, la société un de ses plus beaux ornements,
l'Angleterre un de ses plus grands citoyens.»

Son testament ouvrit le champ à un grand nombre de débats, et l'on
chercha quantité de chicanes à Mme de Belladonna pour l'obliger à
restituer un magnifique diamant que Sa Seigneurie portait toujours au
petit doigt, et qu'on accusait cette dame d'avoir détourné après le
regrettable trépas de lord Steyne. Mais l'homme de confiance de
milord, M. Fenouil, prouva que cette bague avait été offerte à ladite
Mme de Belladonna, par le marquis, deux jours avant sa mort, ainsi que
les billets de banque, les bijoux, les valeurs françaises et
napolitaines, qu'on l'accusait d'avoir pris dans le secrétaire de Sa
Seigneurie, et que les héritiers n'eurent pas honte de réclamer à
cette femme aussi honnête que calomniée.



CHAPITRE XXXIII.

Peines et plaisirs.


Le lendemain de la rencontre dont nous avons précédemment parlé, Jos
apporta à sa toilette une recherche et un luxe inaccoutumés, et, sans
faire part à ses compagnons des événements de la nuit ni les avertir
de sa sortie, il descendit de grand matin dans la rue, et on put le
voir prendre des renseignements à la porte de l'hôtel de l'Éléphant.
Les fêtes avaient rempli la maison de voyageurs; les tables, au
dehors, étaient déjà garnies de personnes qui fumaient en buvant de la
bière; à l'intérieur flottait un nuage de fumée qui empêchait de rien
distinguer. M. Jos, après avoir avec sa solennité ordinaire, et dans
un allemand qu'il maniait assez mal, poursuivi ses investigations
touchant la personne qu'il cherchait, recueillit des indications qui
le conduisirent enfin dans la partie la plus élevée de la maison;
au-dessus des étages successifs occupés par des gens de profession
nomade, il arriva à de petites chambres situées sous les combles, où,
parmi des étudiants, des commissionnaires, des marchands forains et
des paysans, il dénicha enfin l'humble réduit où Rebecca avait été
enfouir ses appâts séducteurs, et qui était assurément le plus modeste
qui ait jamais reçu la beauté.

Cette atmosphère convenait à Becky; elle se sentait à son aise au
milieu de cette tourbe de bohémiens, d'étudiants, de joueurs, de
saltimbanques. Son père et sa mère, tous deux bohémiens par goût et
par nécessité, lui avaient légué cette nature aventureuse et remuante
qui, à défaut de la conversation d'un lord, lui faisait trouver du
charme à celle d'un laquais. Le bruit, le mouvement, l'odeur de la
pipe et du vin, les refrains des étudiants, le langage original des
faiseurs de tours, le jargon des juifs, enfin tout ce qu'il y avait
d'imprévu et d'irrégulier dans ce désordre enchantait et ravissait
cette petite femme, alors même que la fortune capricieuse lui refusait
de quoi payer sa note à l'hôtel. Et depuis que sa bourse s'était
arrondie de tout l'argent que le petit Georgy lui avait fait gagner la
veille, elle trouvait un nouveau charme à cette vie de tumulte et de
hasards.

En atteignant la dernière marche, et tout essoufflé de cette
ascension, Jos s'arrêta sur le palier et chercha à découvrir le no 92.
En face du no 92, qui était la chambre qu'on lui avait indiquée comme
étant celle de la personne qu'il demandait, se trouvait le no 94, dont
la porte entr'ouverte laissait voir un étudiant en bottes à hautes
liges, en tunique boutonnée et crotté, jusqu'à l'échine. Il était
couché sur son lit et fumait sa pipe, tandis qu'un autre étudiant, aux
cheveux blonds et flottants, portant une tunique à brandebourgs fort
râpée et fort crottée, se tenait un genou en terre et l'oeil collé sur
la serrure du 92. Par cette voie de correspondance, il adressait les
supplications les plus pressantes à la personne qui occupait la
chambre.

«Laissez-moi, répondait une voix bien connue qui fit tressaillir notre
ami Jos; j'attends quelqu'un, j'attends mon grand-père, et je ne
voudrais pas qu'il vous trouvât chez moi.

--Ange de la verte Erin, continuait l'étudiant aux cheveux dorés et
aux grandes boucles d'oreilles, prenez-nous en compassion,
laissez-vous fléchir à nos prières et venez dîner avec moi et Fritz
dans un des restaurants du Parc. Nous aurons des faisans rôtis, de la
bière, du plum-pudding et du vin de France. Ne nous refusez pas, si
vous ne voulez avoir à vous reprocher notre mort.

--Oui, notre mort!» reprit l'autre sans se déranger seulement de son
lit.

Jos entendit tout ce colloque, mais il n'y comprit rien, attendu qu'il
n'avait jamais fait aucun effort pour savoir la langue qui se parlait
autour de lui.

«Nioumero quatre-vinn-doze, si vous plaît? demanda Jos d'une voix
solennelle, lorsqu'il se sentit assez remis pour pouvoir parler.

--Quouatre-fan-touce!» dit l'étudiant en se relevant. En même temps il
s'élança dans la chambre, qu'il ferma au verrou, et Jos put distinguer
les éclats de rire qu'il faisait avec son camarade.

L'ex-fonctionnaire du Bengale était tout déconcerté de cet accueil,
lorsque la porte du 92, s'ouvrant d'elle-même, laissa passer la petite
figure de Becky, sur laquelle se trahissait une expression à la fois
railleuse et sournoise; elle courut au-devant de Joseph.

«C'est vous, lui dit-elle; ah! si vous saviez avec quelle impatience
je vous attendais; arrêtez.... tout à l'heure.... dans une minute,
vous pourrez entrer.»

Cette minute fut employée par elle à cacher sous sa couverture son pot
de rouge, une bouteille d'eau-de-vie et une assiette avec un reste de
pâté; puis elle donna un coup de peigne à sa chevelure, et alors
seulement elle introduisit son visiteur.

En guise de robe du matin, elle avait un domino rose, vieille guenille
couverte de taches et de souillures, et portant à plusieurs endroits
des traces de pommade. Mais de ses larges manches sortaient des bras
éblouissants de blancheur et de beauté, et sa robe serrée autour de sa
taille svelte et mince laissait deviner d'une manière assez
avantageuse la délicatesse des formes qu'elle dessinait à demi. Elle
introduisit maître Jos dans sa mansarde.

«Entrez, lui dit-elle, et causons un peu. Tenez, voici une chaise.»

Et accompagnant la voix du geste, elle imprima un léger mouvement à
la main de son visiteur et l'obligea de force à s'asseoir sur sa seule
et unique chaise. Quant à elle, elle se plaça sur le lit, prenant bien
garde à la bouteille et à l'assiette qu'il recelait, et évitant de
s'asseoir dessus, ce que Jos n'aurait pas manqué de faire si elle lui
avait permis de prendre cette place. Après cette installation, la
conversation s'engagea entre elle et son ancien admirateur.

«Les années n'ont pas eu grande prise sur vous, lui dit-elle avec un
regard de tendre intérêt. Je vous aurais reconnu n'importe où. Qu'on
est heureux, en pays étranger, de se retrouver en face d'un ami loyal
et dévoué!»

À dire vrai, en ce moment, l'ami loyal et dévoué n'avait rien, dans
l'expression de sa figure, qui justifiât ces deux épithètes: on y
remarquait plutôt l'embarras et la stupéfaction. Jos jetait un regard
inquisiteur sur le singulier local qu'occupait son ancienne passion.
Une de ses robes était jetée sur un des montants de son lit, une autre
accrochée à une patère plantée sur la porte. Un chapeau couvrait à
moitié un miroir cassé, à côté duquel était placée une jolie petite
paire de bottines couleur bronze. Un roman français se promenait sur
la table de nuit, à côté d'un bout de chandelle que Becky avait aussi
pensé à fourrer sous la couverture; mais elle n'avait exécuté que la
moitié de ce projet et avait seulement enfoui dans cette cachette le
petit cornet avec lequel elle éteignait sa chandelle au moment de se
livrer au sommeil.

«Je vous aurais reconnu n'importe où, continua-t-elle; il est des
choses qu'une femme n'oublie jamais, et vous êtes le premier homme
que.... que j'aie distingué.

--En vérité, dit Jos; mais, par mon âme, vous ne m'en aviez encore
rien dit.

--Lorsque j'ai quitté Chiswick avec votre soeur, j'étais presque
encore une enfant.... Au fait, comment va-t-elle, cette chère
Amélie?... Elle avait un bien vilain mari, et tout naturellement
c'était de moi qu'elle était jalouse, cette chère petite, comme si je
m'étais souciée de lui, alors qu'il y avait quelqu'un au monde....
Mais, hélas! ne revenons pas sur le passé.»

Elle essuya en même temps ses paupières avec un mouchoir garni d'une
dentelle déchirée.

«Vous êtes surpris de me voir ici, reprit-elle ensuite, et, à la
vérité, je me trouve dans un monde fort différent de celui que j'ai
fréquenté jusqu'ici. Ah! si vous saviez combien il m'a fallu supporter
de chagrins et de soucis. Voyez-vous, avec les tourments que j'ai
soufferts, il y a eu de quoi me rendre folle. Maintenant, mon humeur
inquiète me promène de pays en pays; et au milieu de cette vie agitée
et malheureuse, j'espère en vain m'affranchir du chagrin qui me
poursuit. Tous mes amis m'ont trahie, tous! entendez-vous bien? Non,
non, la terre tout entière ne porte pas un homme d'honneur. Ce qui du
moins fait ma force, c'est que ma conscience ne me reproche rien; car
si j'ai épousé mon mari, c'était parce que, dans mon dépit, je voyais
qu'un autre.... Mais laissons cela. Ma conduite a toujours été celle
de l'honneur et de la droiture, et, en retour, je n'ai trouvé que
mépris et abandon. On n'a rien respecté, pas même mes affections
maternelles: l'enfant de mon amour, qui faisait mon espoir, ma joie,
ma vie, mon orgueil, l'unique objet de mes plus secrètes prières, eh
bien! on a eu la cruauté de me l'enlever, de venir le prendre presque
dans mes bras.»

En même temps, elle accompagnait ces paroles des signes du plus
violent désespoir; elle portait la main sur son coeur et se frappait
la tête contre le traversin. La bouteille à l'eau-de-vie qui s'était
égarée dans ces parages, tinta contre l'assiette où se trouvaient les
restes du pâté, ce qui produisit un cliquetis des plus propres à
produire la pitié. C'était sans doute l'émotion qui les gagnait au
spectacle de cette grande douleur. Max et Fritz écoutaient à la porte,
tout surpris des sanglots et des pleurs de mistress Becky; Jos aussi
était à la fois effrayé et ému en voyant l'ancien objet de ses flammes
dans cet état de grande exaltation. À la faveur de la compassion
qu'elle avait réussi à faire naître, Rebecca se mit à raconter son
histoire avec une simplicité, une naïveté, un abandon qui portaient la
persuasion dans le coeur de son auditeur. Comment, après un récit
aussi véridique, hésiter à la prendre pour un ange descendu du ciel
pour être sur cette terre la victime des infernales machinations de
ces vilains diables que l'on y rencontre. Oui, c'était bien une
créature immaculée, une martyre inébranlable au milieu des
persécutions, que cette femme que Jos voyait assise sur le lit à côté
de la bouteille d'eau-de-vie.

Leur entretien se prolongea encore fort longtemps et fut des plus
tendres et des plus confidentiels. Ce fut au milieu de ces touchants
épanchements que Jos apprit, d'une manière qui ne pouvait blesser sa
pudique nature, que la vue de sa séduisante personne avait été pour
Becky la première révélation des douceurs ineffables que l'on trouve
dans l'amour. En vain George Osborne avait eu le tort impardonnable de
lui faire la cour, d'exciter ainsi la jalousie d'Amélia et d'amener
quelques nuages entre elle et lui; jamais Becky n'avait donné le
moindre encouragement au malheureux officier, car depuis le jour où
elle avait vu Jos toutes ses pensées avaient été dès lors pour lui.
Sans doute, ses devoirs d'épouse lui avaient été durs à remplir; mais
jusqu'ici elle les avait rigoureusement accomplis et voulait les
accomplir jusqu'à son dernier jour, jusqu'au moment où le climat fatal
dans lequel vivait le capitaine Crawley viendrait la délivrer d'un
joug que ses durs traitements lui avaient rendu insupportable.

En se retirant, Jos emporta la conviction qu'il venait de voir la
femme la plus vertueuse et la plus aimable que le monde possédât, et
il se mit à ruminer dans son esprit mille projets inspirés par le plus
tendre intérêt et le désir de réparer à son égard les injustices du
sort. Ses tortures si prolongées devaient avoir leur terme; elle
devait enfin rentrer dans le monde dont elle avait fait si longtemps
le plus bel ornement. Jos veillerait à tout ce qu'il y avait à faire.
Pour arriver à ce but, la première chose était de la retirer de ce
misérable taudis pour la mettre dans un logement plus convenable; il
se proposait de charger Amélia de cette négociation et de la prier
d'aller voir son amie et de la traiter comme par le passé. En sortant,
il allait de suite s'en entendre avec le major. Rebecca versa des
larmes d'attendrissement et de reconnaissance en reconduisant son gros
visiteur, et lui serra la main comme il s'inclinait pour déposer un
baiser sur la sienne.

Becky fit à Jos un salut aussi gracieux que si le galetas dont elle
venait de lui faire les honneurs eût été tout au moins un palais.
Lorsque cette masse pesante eut disparu dans les profondeurs de
l'escalier, Hans et Fritz, la pipe à la bouche, vinrent trouver leur
voisine dans sa chambre, et elle les divertit beaucoup en faisant à
leurs yeux la caricature de Jos. Elle n'oublia pas le pâté dans la
cachette où elle l'avait mis, non plus que sa chère bouteille
d'eau-de-vie, à laquelle elle fit de nombreuses accolades.

Pendant ce temps, Jos se dirigeait vers la demeure de Dobbin. Il prit
un air grave et solennel pour lui redire la touchante histoire qu'il
venait d'entendre; mais il eut soin d'omettre l'aventure de la nuit
précédente. Tandis que nos deux amis discutaient ainsi sur ce qu'il y
avait à faire pour mistress Becky, celle-ci achevait le déjeuner à la
fourchette si brusquement interrompu par la visite de Jos.

Comment expliquer sa présence dans cette ville, l'abandon où elle se
trouvait, ses courses vagabondes? Le motif s'en trouve dans un des
premiers classiques que l'on met aux mains des écoliers: _Facilis
lescensus Averni_, a dit le poëte. Jetons le voile sur cette partie de
son histoire. Si Becky était alors encore un peu plus dépravée qu'au
temps de ses grandeurs, la faute en était à la fortune qui l'avait
fait descendre si bas.

Quant à Amélia, dont l'excessive douceur dégénérait presque en
faiblesse, il lui suffisait d'apprendre que quelqu'un était malheureux
pour que son coeur fut aussitôt touché d'une belle pitié en faveur de
celui qui souffrait. L'idée du malheur d'autrui, alors même qu'il
était mérité, lui était insupportable. Selon elle, il aurait fallu
abolir les prisons, le Code pénal, les menottes, le fouet, la
pauvreté, la maladie et la faim. Il y avait tant de bonté dans ce
coeur, qu'il était toujours prêt à oublier même une injure mortelle.

En apprenant l'aventure sentimentale arrivée à Jos, l'impression du
major ne fut pas tout à fait conforme à celle de l'ex-fonctionnaire du
Bengale, et même son premier mouvement fut peu favorable aux
infortunes de notre aventurière.

«La voilà donc revenue sur l'eau, cette petite drôlesse,» répondit-il
tout d'abord à Jos.

Il n'avait jamais éprouvé pour Rebecca la plus légère sympathie; loin
de là, elle ne lui avait inspiré que de la défiance depuis le moment
où les petits yeux perçants et verts de cette jeune intrigante
s'étaient arrêtés sur les siens pour s'en détourner ensuite avec une
pruderie affectée.

«Cette infernale créature porte le malheur à sa suite et le répand
partout où elle va, dit-il, sans autres égards pour mistress Rawdon;
qui sait le genre de vie qu'elle a mené depuis que nous l'avons perdue
de vue? Que vient-elle faire ici, toute seule, en pays étranger? À
d'autres ces histoires de persécution et de tortures! une honnête
femme ne manque jamais d'inspirer la sympathie, et d'ailleurs ne
quitte point ainsi sa famille. Pourquoi a-t-elle planté là son mari?
Je sais qu'il ne valait pas grand'chose et que sa réputation n'était
pas meilleure que lui; je n'ai pas oublié les manoeuvres de ce
chevalier d'industrie pour arriver à dépouiller ce pauvre George. Et
puis, lorsqu'ils se sont séparés, n'y a-t-il pas eu à ce propos du
bruit et du scandale? Il est venu comme une rumeur de cela à mes
oreilles.»

Le major Dobbin, s'échauffant de plus en plus, accablait de ses
fâcheux souvenirs la pauvre Rebecca, tandis que Jos faisait de son
mieux pour le convaincre qu'elle était digne de tout respect et qu'il
fallait voir en elle la plus vertueuse comme la plus persécutée des
femmes.

«Je le veux bien, dit le major on diplomate consommé, nous nous en
rapporterons à mistress George. Allons de ce pas la consulter. Vous
m'accorderez, j'espère, que nous ne pouvons tomber sur un meilleur
juge en cette matière.

--Peuh! Emmy! fit Joseph, qui n'était pas alors dans ses moments de
tendresse pour sa soeur.

--Eh bien quoi? reprit le major avec vivacité, morbleu! monsieur,
c'est la femme qui possède le jugement le plus sensé et le plus fin
que j'aie rencontré de ma vie. Je vous le répète, allons de ce pas la
trouver; nous lui demanderons ce qu'elle pense d'un rapprochement avec
cette femme, et, quelle que soit sa décision, je m'engage à m'y
soumettre.»

Ce fourbe abominable de Dobbin croyait dans son for intérieur être sûr
d'avance de l'arrêt. Il se rappelait qu'autrefois Emmy avait été, et
avec de trop justes motifs, jalouse de Rebecca, et elle ne prononçait
jamais son nom qu'avec un frémissement de terreur. Or, une femme
jalouse ne pardonne jamais, pensa Dobbin. Ce fut au milieu de ces
réflexions que les deux amis arrivèrent auprès de mistress George, qui
roucoulait en ce moment de toute la force de son gosier, sous la
direction de Mme Strumpff. Quand la maîtresse de chant se fut retirée,
Joseph entama la conversation avec le ton solennel qui le quittait
rarement:

«Amélia, ma chère, lui dit-il, par mon âme, je viens de faire la plus
extraordinaire, oui, la plus extraordinaire rencontre que vous
puissiez imaginer: une de vos anciennes amies, une de vos bonnes amies
est nouvellement arrivée ici, et je serais bien aise que vous
allassiez lui faire visite.

--Faire visite, et à qui donc? demanda Amélia. Prenez garde, Dobbin,
vous allez casser mes ciseaux.»

Le major s'était emparé des susdits ciseaux par la petite chaîne à
laquelle les dames les suspendent d'ordinaire à leur ceinture, et leur
imprimait un mouvement de rotation qui inquiétait vivement Amélia sur
leur sort.

«C'est une femme que je ne puis sentir, dit le major d'un ton
hargneux, et que vous n'avez aucun sujet d'aimer beaucoup.

--C'est Rebecca, Rebecca, n'est-ce pas? fit Amélia toute rouge et
paraissant fort agitée.

--Vous avez deviné; c'est précisément cela,» répondit Dobbin.

Bruxelles, Waterloo, avec leurs souvenirs si amers et si douloureux,
se présentèrent à l'esprit de la pauvre femme et soulevèrent dans
cette âme sensible une terrible agitation.

«Ne me demandez point à la voir, continua Emmy; il m'est impossible de
la voir.

--Je vous l'avais bien dit, fit Dobbin en se retournant vers Jos.

--Ah si vous saviez comme elle est malheureuse, reprit Jos avec une
nouvelle insistance. Elle est plongée dans l'indigence la plus
complète, sans amis pour la secourir, et elle a été malade à toute
extrémité, et enfin son indigne mari a eu l'infamie de l'abandonner.»

Amélia poussa un soupir.

«Elle n'a plus un seul ami au monde, entendez-vous? continua Jos avec
une habileté qui avait de quoi surprendre de sa part, elle m'a dit que
sa dernière espérance reposait tout entière sur vous. Ah! elle est
bien à plaindre, Emmy; sa douleur va presque à la folie, et son
histoire m'a vivement touché; oui, je vous le jure sur l'honneur,
jamais si cruelle persécution n'a trouvé victime aussi résignée. Sa
famille a été bien dure et bien cruelle à son égard.

--Pauvre créature! fit Amélia.

--Faute de trouver un ami qui lui tende la main, elle dit qu'il ne lui
reste plus qu'à mourir; et Jos, d'une voix émue et tremblante,
continua sur le même ton: Par mon âme, vous savez sans doute qu'elle a
déjà essayé de se donner la mort! Elle porte toujours du laudanum avec
elle; elle en a une bouteille dans sa chambre.... Une pauvre petite
chambre, bien misérable.... dans une maison plus misérable encore....
l'hôtel de l'Éléphant. Elle loge dans les combles; j'ai voulu y aller
moi-même.»

Cette dernière particularité n'eut pas l'air de faire grande
impression sur Emmy; elle fit même un léger sourire. Peut-être
voyait-elle en esprit Jos tout essoufflé gravir les étages successifs.

«Elle est seule, seule en face de son chagrin, reprit-il: le récit des
tortures qu'elle a endurées a vraiment de quoi fendre l'âme. Elle a un
petit garçon du même âge que Georgy.

--Oui, en effet, reprit Emmy, je crois m'en souvenir; eh bien! après.

--Le plus joli petit ange qu'on puisse voir, reprit Jos dont la
sensibilité était en raison de la grosseur, et qui avait été fort ému
par l'histoire de Becky; un petit ange qui adorait sa mère, et ces
bourreaux ont eu la barbarie de l'arracher à ses bras, et ne lui ont
plus jamais permis de le revoir.

--Cher Joseph, s'écria Emmy éclatant en sanglots, courons sur-le-champ
auprès d'elle.»

Elle s'élança aussitôt vers sa chambre à coucher, mit son chapeau en
toute hâte et revint avec son châle sur le bras, en priant Dobbin de
l'accompagner. Le major arrangea le châle sur les épaules d'Amélia,
c'était un cachemire blanc qu'il lui avait rapporté des Indes. Il vit
bien alors qu'il ne lui restait d'autre parti que celui de
l'obéissance, et, offrant son bras, il sortit avec elle.

«C'est au no 92, au quatrième étage,» leur avait dit Jos, qui ne se
souciait peut-être plus beaucoup de tenter une nouvelle ascension.
Content du succès qu'il venait de remporter, il alla se placer à la
fenêtre du salon qui dominait la place où était situé l'hôtel de
l'Éléphant, et il put voir Amélia au bras du major, se dirigeant vers
la demeure de Becky. Fort heureusement pour elle, elle les aperçut de
sa mansarde où elle était à causer et à rire avec les deux étudiants
et où l'on ne ménageait pas ses railleries au grand-papa de Becky. Par
suite de la remarque qu'elle venait de faire, elle s'empressa de
congédier les deux compagnons et de mettre un peu d'ordre dans son
petit réduit avant l'arrivée du propriétaire de l'hôtel qui, sachant
que mistress Osborne était en grande faveur à la cour du grand-duc, se
confondit auprès d'elle en saluts de toutes sortes et voulut
l'accompagner jusqu'à l'étage supérieur, s'excusant de la roideur de
l'escalier et de l'élévation des marches.

«Ouvrez, s'il vous plaît, ma charmante lady, fit le propriétaire de
l'hôtel en frappant à la porte de Becky à laquelle, la veille encore,
il n'accordait qu'un _madame_ tout sec, et qu'il avait traitée
jusqu'alors avec fort peu de politesse.

--Qu'est-ce?» demanda Becky en passant la tête à demi, puis elle
poussa un petit cri.

Elle avait devant elle Emmy tremblant de tous ses membres et Dobbin
avec sa grande taille appuyé sur sa canne. Il était là en observateur
et prenait le plus grand intérêt à la scène qui allait se passer. Emmy
s'élança les bras ouverts au-devant de Rebecca. Elle venait de lui
pardonner le passé, l'embrassant avec toute l'effusion du coeur. Et
toi, pauvre créature, souillée, depuis quand avais-tu été l'objet
d'aussi pures, d'aussi saintes caresses!



CHAPITRE XXXIV.

Amantium iræ.


Tant de franchise et de bonté d'âme ne pouvaient point laisser
insensible, quelque pervertie qu'elle fût, celle qui en était l'objet.
Elle répondit aux caresses et aux douces paroles d'Emmy par quelque
chose qui ressemblait à de la gratitude et par une émotion qui, si
elle ne fut pas durable, était du moins sincère. C'était cet adroit
mensonge du fils arraché aux bras de sa mère, c'était l'idée de ce
déchirant spectacle qui avait rendu à Becky le coeur d'Amélia; ce fut
aussi le premier sujet dont s'entretinrent tout naturellement les deux
amies.

«Ainsi donc ils vous ont pris votre enfant chéri, disait d'une voix
émue la trop candide Amélia; ah! Rebecca, je comprends vos
souffrances, je sais ce que c'est que d'être privée de son enfant;
aussi je compatis bien à la douleur des mères qui sont affligées d'une
aussi pénible séparation. Mais le ciel, qui veille sur nous, vous
rendra aussi le vôtre, comme une providence miséricordieuse m'a fait
retrouver le mien.

--Mon fils, mon enfant?... Ah! au fait, j'ai eu le coeur déchiré par
de bien cruelles angoisses,» répondit Becky tourmentée peut-être par
un secret remords.

Becky se sentait mal à l'aise en amassant mensonge sur mensonge en
présence de tant de confiance et de simplicité; tel est souvent le
triste sort de ceux qui se sont écartés une seule fois du sentier de
la vérité. Une première fausseté en entraîne une autre, et l'on roule
ainsi de faussetés en faussetés avec la crainte de voir à la fin tant
d'impostures découvertes.

«Mes tortures, continua Becky, ont été épouvantables lorsqu'on m'a
arraché mon fils. (Il est à regretter qu'à ce moment un cliquetis de
la bouteille ne soit pas venu mêler ses gémissements aux siens.) J'ai
failli en mourir; j'ai eu une congestion cérébrale, et mon docteur
m'avait condamnée; hélas! si j'en ai réchappé, c'était pour me trouver
dans l'indigence et le délaissement.

--Quel âge a-t-il? demanda Emmy.

--Onze ans, répondit l'autre.

--Onze ans! reprit la mère de George toute surprise; mais il est de
l'âge de Georgy, qui a....

--Ah! c'est pourtant vrai, s'écria Becky qui avait parfaitement oublié
toutes les particularités de l'âge du petit Rawdon. Si vous saviez
comme le chagrin a bouleversé ma pauvre tête, chère Amélia! Ah, je ne
suis plus la même. Il y a des moments où je ne me souviens plus de
rien. Rawdy avait onze ans lorsqu'on me l'a enlevé; il était joli
comme un ange. Mon Dieu! ayez pitié de moi, je ne le reverrai donc
plus?

--Était-il blond ou brun? demanda cette petite niaise d'Emmy. Vous
devez avoir conservé de ses cheveux; montrez-les moi, je vous prie.»

Becky eut presque un sourire pour tant de simplicité.

«Un autre jour, chère amie, quand mes bagages seront arrivés de
Leipsick que j'ai quitté pour venir ici. J'ai aussi son portrait en
médaillon; je l'avais fait faire hélas! dans des temps plus heureux.

--Pauvre Becky! disait Emmy, combien je dois être reconnaissante
envers Dieu! Et elle se laissa aller à ses réflexions ordinaires sur
la beauté, l'esprit, les qualités de son fils qui n'avait pas d'égal
au monde; je vous ferai voir mon fils,» continua-t-elle.

Dans sa pensée elle ne pouvait offrir de plus grande consolation à
Rebecca, si quelque chose ici-bas pouvait la consoler.

La conversation se prolongea encore plus d'une heure entre ces deux
femmes, et Becky en profita pour faire à son amie un récit
circonstancié de son existence depuis qu'elles s'étaient quittées
jusqu'à cette époque. Elle lui raconta comme quoi son mariage avec
Rawdon avait toujours soulevé dans la famille de son mari les
animosités les plus violentes; comme quoi sa belle-soeur, femme
artificieuse et passionnée, avait versé contre elle le fiel et le
poison dans l'âme de son mari; comme quoi il avait formé de coupables
relations qui l'avaient amené à délaisser complétement sa femme.
Tandis qu'elle avait tout supporté, la pauvreté, le mépris, la
froideur de l'homme qu'elle avait le plus aimé, et tout cela pour
l'amour de son fils; enfin, par suite des outrages les plus graves,
elle avait été obligée de demander une séparation! Son mari n'avait-il
pas eu l'infamie de lui proposer de sacrifier son honneur, afin
d'obtenir du marquis de Steyne l'avancement que lui faisait entrevoir
à ce prix ce seigneur aussi puissant que corrompu.

Becky débita cette partie dramatique de son histoire avec un accent de
pudeur outragée et de vertueuse indignation. À la suite de cette
insulte, forcée de fuir le domicile conjugal, elle s'était vue
poursuivie par la haine de ce monstre qui avait eu la cruauté de ravir
un enfant à sa mère. C'est ainsi que Becky se trouvait pauvre,
errante, abandonnée, sans appui, sans ressources.

Emmy accepta sans la moindre défiance l'histoire qui lui fut racontée
avec toutes sortes de détails imaginaires. Elle frémissait
d'indignation au récit de la conduite du misérable Rawdon, de l'infâme
Steyne, et ses yeux exprimaient toute sa sympathie pour Rebecca à
chaque nouveau trait des persécutions auxquelles elle avait été en
butte de la part de cette noble famille et de son mari. Becky n'en
disait point de mal, et ses paroles témoignaient plus de douleur que
de colère. Elle avait aimé Rawdon de toutes les forces de son âme,
trop passionnément, peut-être, mais enfin il était le père de son
enfant. En entendant Becky raconter la scène de l'enlèvement de son
fils, Emmy tira son mouchoir de sa poche pour s'essuyer les yeux à la
dérobée, et notre petite tragédienne put jouir de l'effet produit sur
celle qui l'écoutait par le petit drame qu'elle venait d'inventer.

Le major, fatigué d'attendre la fin de cette conversation dans cet
étroit couloir où il heurte sans cesse son chapeau contre les poutres
du toit, et ne voulant pas cependant l'interrompre, descend au
rez-de-chaussée dans la grande salle commune à tous les habitants de
l'hôtel. L'atmosphère de cette pièce est un épais nuage de fumée au
milieu duquel, dans la journée, se vide plus d'un verre de bière. Sur
une table grasse et noirâtre sont placés des chandeliers de cuivre,
garnis d'un bâton de suif et rangés au-dessous des clous qui portent
la clef des voyageurs. Emmy avait passé en rougissant à travers ces
brouillards flottants, au milieu desquels on trouvait rassemblé un
ramassis de gens les plus divers, des colporteurs avec leurs balles,
des étudiants qui mordaient après des tartines de beurre et de gros
morceaux de viande, des oisifs qui jouaient aux cartes ou aux dominos
sur des tables humides de bière, des jongleurs ambulants qui se
rafraîchissaient dans l'intervalle de leurs exercices. Tel était le
public de cet endroit qui, les jours de fête, se presse dans toutes
les auberges allemandes, au milieu de la fumée et du tapage. Le garçon
apporta un pot de bière au major qui, tirant un cigare de sa poche,
chercha dans la combustion de ce sournois végétal et dans la lecture
du journal les moyens de prendre patience jusqu'au moment où il serait
rappelé à ses devoirs de cavalier servant.

Hans et Fritz descendirent au même instant le chapeau sur l'oreille,
faisant retentir leurs éperons sur les dalles de pierre. Ils avaient
des pipes magnifiques ornées de trophées d'armes sculptés. Ils
accrochèrent leur clef au no 90, après quoi demandant du beurre, du
jambon et de la bière, ils s'assirent à côté du major et se mirent à
causer des duels et des défis à boire de l'université de
Schoppenhausen, fort renommée par la force des études, et d'où ils
arrivaient avec Becky, comme le faisait assez voir leur conversation,
afin d'assister aux fêtes du mariage données à Poupernicle.

«La petite fierge d'Erin barait edre en bays de gonnaissance, dit Hans
qui savait un peu le français; quand le crand baba s'est en allé il
est venu une bétite combadriote à elle, et je les ai entendues
pavarder et chacasser ensemble.

--Il faudra prendre des billets pour son concert. As-tu de l'argent,
Hans?

--Son concert, son concert; il est dans les brouillards, son concert.
Max m'a dit qu'elle en avait annoncé un de même à Leipsick; toute la
ville avait pris des billets, et elle est partie sans chanter. Hier,
elle racontait dans la voiture que son pianiste était tombé malade à
Dresde. D'ailleurs, on ne me fera jamais croire qu'elle soit capable
de chanter; sa voix est aussi enrouée que la tienne, ô toi le plus
célèbre gosier de l'Allemagne comme entonnoir à bière.

--Enrouée! allons donc! je l'ai entendue fredonner à sa fenêtre une
délicieuse petite ballade anglaise, _la Rose sur le balcon_, et elle
n'avait pas l'air d'être enrouée du tout.

--Les soifeurs et les chanteurs ne passent point par la même porte,
dit Fritz, dont le nez rouge témoignait assez qu'il aimait mieux faire
entrer du liquide dans son gosier qu'en tirer des notes musicales.
_Ergo_, tu feras mieux de ne pas prendre de billets; d'ailleurs, elle
a fait d'excellentes affaires au trente-et-quarante la nuit dernière;
je l'ai vue qui faisait jouer un petit garçon pour elle. Nous
dépenserons notre argent ici, au spectacle, où nous pourrons encore la
régaler de vin français et de cognac dans les jardins d'Aurélius; mais
quant à lui prendre des billets, je lui en souhaite. N'est-ce pas là
ton avis? Garçon! un autre pot de bière!»

Après avoir à plusieurs reprises trempé leurs blondes moustaches dans
l'écume de la liqueur dorée, puis ensuite les avoir retroussées d'une
façon très-crâne, ils allèrent se mêler aux flots de la populace qui
inondait le champ de foire.

Le major qui les avait vus accrocher leur clef au no 90, et n'avait
pas perdu un mot de leur conversation, n'eut pas de peine à comprendre
qu'il s'agissait entre eux de Becky.

«Voilà cette infernale petite femme, pensa-t-il tout bas, qui se remet
à faire des siennes.»

Il se prit à rire en se rappelant ses agaceries d'autrefois et l'essai
comique de ses tentatives auprès de maître Jos. Il en avait ri bien
souvent avec George, au moment où ce dernier tomba lui-même dans les
filets de cette petite Circé quelques semaines après son mariage, et
eut avec elle des relations que son camarade soupçonnait, mais qu'il
voulut toujours ignorer. William était à la fois, et trop affecté et
trop honteux de la conduite de son ami pour chercher à pénétrer ce
triste mystère, bien que George y eût fait allusion comme quiconque
est tourmenté par la voix du remords. Le matin de la bataille de
Waterloo, alors que les deux jeunes officiers, sous une pluie
battante, à la tête de leurs compagnies rangées en bataille, suivaient
les mouvements des colonnes françaises qui occupaient les hauteurs
opposées, George avait dit à Dobbin:

«Je suis bien aise qu'on nous ait enfin donné l'ordre du départ, car
je me trouve engagé avec cette femme dans la plus sotte intrigue qui
existe. Si je meurs, j'espère qu'Emmy ne saura jamais un mot de cette
affaire, et je voudrais pour tout au monde n'avoir pas fait le premier
pas.»

William éprouvait une véritable satisfaction à penser que plus d'une
fois il avait adouci les regrets de la veuve de George, en lui
rappelant qu'Osborne, un peu avant de quitter la vie, après la
première journée des Quatre-Bras, lui avait parlé de sa femme et de
son père dans des termes pleins de gravité et de tendresse.

Dans ses conversations avec le vieil Osborne, William était revenu
souvent sur ces détails, et c'est ainsi qu'il avait réussi à
réconcilier le vieillard avec la mémoire de son fils au moment où il
allait lui-même sortir de cette vie.

«Oui, se disait Dobbin, cette infernale créature va encore nous tramer
quelque intrigue de sa façon. Je voudrais la voir à mille lieues
d'ici. Elle porte toujours le malheur à ses trousses.»

Il se livrait ainsi à ses pressentiments et à ses inquiétudes, la tête
appuyée sur sa main, la gazette de Poupernicle à la hauteur de son
nez, lorsqu'il se sentit frapper sur l'épaule avec une ombrelle, et
levant les yeux, il aperçut Amélia devant lui.

Cette femme possédait le secret de réduire Dobbin à ses volontés,
comme il arrive pour les plus faibles qui finissent toujours par
trouver quelqu'un qui leur sert de victime, et elle lui ordonnait
d'aller, de venir, le chargeait de ses commissions, enfin il n'était
pas au monde de caniche mieux dressé ni plus obéissant. Je crois en
vérité qu'il se serait jeté à l'eau si par un beau jour il lui avait
pris fantaisie de lui dire: Tiens, Dobbin, va chercher!

«Eh bien! monsieur, lui dit-elle avec un petit mouvement de tête et un
salut railleur, c'est comme cela que vous m'avez attendue pour
descendre les escaliers.

--Il m'était impossible de me tenir debout dans ce couloir,» lui dit
le major d'un air piteux qui avait quelque chose de risible.

Il se leva en même temps, ravi de lui offrir son bras et de trouver
l'occasion de sortir de cette atmosphère empestée. Il allait même
partir sans penser à payer le garçon, lorsque celui-ci courut après
lui et, l'arrêtant sur le seuil de la porte, lui réclama le prix de la
bière qu'il n'avait pas consommée. Emmy se mit à rire; elle l'appella
mauvais payeur, l'accusa de fuir devant ses créanciers et l'accabla de
mille petites railleries autorisées par les circonstances. Jamais elle
n'avait été si animée ni si joyeuse, et elle eut rapidement traversé
la place du marché. Il lui fallait son frère à l'instant même, et le
major riait de cette tendresse subite, car à vrai dire il y avait
longtemps qu'il ne l'avait vue si pressée de courir après son cher
Jos.

L'ex-fonctionnaire civil était dans le salon du premier étage où il se
promenait dans la chambre, rongeait ses ongles et allait sans cesse à
la fenêtre pour examiner s'il ne sortait personne de l'hôtel de
l'Éléphant, tandis qu'Emmy était renfermée avec son amie, et que le
major battait la générale sur les tables graisseuses de la salle
commune. Si donc mistress Osborne était pressée de revoir son frère,
ce désir était bien partagé.

«Eh bien? lui demanda-t-il du plus loin qu'il l'aperçut.

--Hélas! répondit Emmy, elle a eu beaucoup à souffrir.

--Par mon âme, je le crois bien, dit Jos, dont les joues frémissaient
ni plus ni moins qu'une gelée au rhum.

--On pourrait lui donner la chambre de Paym, reprit Emmy, et Paym ira
coucher à l'étage supérieur.»

Paym était une gouvernante anglaise, d'un certain âge, spécialement
attachée au service de mistress Sedley, à laquelle M. Kirsch, comme le
lui prescrivaient son devoir et sa position, avait le soin de faire sa
cour, et que George s'amusait à effrayer par des histoires de voleurs
et de revenants. Toutes ses journées se passaient à grogner, et tous
les matins en habillant sa maîtresse elle lui signifiait sa résolution
irrévocable de partir le lendemain pour son village natal de Clapham.

«Elle prendra la chambre de Paym, dit Emmy.

--Eh quoi! vous songeriez à loger cette femme sous le même toit que
vous? s'écria le major en bondissant.

--Mais sans doute, dit Amélia de l'air le plus candide du monde; ce
n'est pas la peine de vous fâcher, major Dobbin, et de vous en prendre
à notre mobilier. Il est tout naturel que nous la prenions avec nous.

--Tout naturel, mon cher, dit Joseph à son tour.

--La pauvre créature a passé par tant d'épreuves! continua Emmy: son
banquier, qui fait faillite et disparaît; son mari, ce misérable, ce
monstre qui l'abandonne et lui enlève encore son enfant,--en même
temps Emmy avançait le poing avec une expression menaçante et résolue
qui enthousiasma le major;--enfin cette pauvre créature, délaissée, en
est réduite maintenant à donner des leçons de chant pour gagner sa
subsistance, et nous aurions la cruauté de ne pas la prendre avec
nous?...

--Prenez de ses leçons tant qu'il vous plaira, reprit le major avec la
même animation; mais ne la recevez pas dans votre appartement. Je vous
en supplie, ne le faites point.

--Peuh! fit Jos en haussant les épaules.

--Comment! vous, toujours si bon, si généreux, toujours si dévoué en
toute occasion; je ne vous comprends pas, William, reprit Amélia
s'animant à son tour. N'est-ce pas le moment de lui tendre la main
alors que le malheur l'accable et de lui rendre service. Elle serait
ma plus ancienne amie, et je ne....

--Elle n'a pas toujours été votre amie,» dit le major Dobbin, irrité
de cette résistance.

Cette allusion était trop dure; Emmy lança au major un regard plein de
dignité.

«C'est mal, c'est bien mal, lui dit-elle, ce que vous faites là, major
Dobbin.»

Puis, après ces paroles, elle se retira d'un pas ferme et majestueux,
et alla cacher dans sa chambre l'offense dont elle se croyait blessée.

«Me rappeler un pareil souvenir! dit-elle lorsqu'elle eut fermé la
porte; il y a de la cruauté de sa part à rouvrir une blessure qui m'a
tant fait souffrir. Ah! c'est bien mal à lui! Si je l'avais oublié,
devait-il m'en faire souvenir? Non, non, certainement.» En même temps,
elle regardait le portrait de son mari suspendu, comme à l'ordinaire,
à son chevet, et au-dessous celui de son fils. «Et quand j'y pense,
c'est lui-même qui a tout fait pour me prouver que ma jalousie était
injuste et aveugle et que vous étiez au-dessus de tout reproche, ô
vous qui maintenant me regardez du haut du ciel!»

Suffoquée d'indignation, elle parcourait à grands pas sa chambre et
fut enfin s'appuyer sur le bois du lit au-dessus duquel était
suspendue la petite miniature de son mari. Elle resta pendant
longtemps à le contempler sans en détacher ses regards, et dans les
yeux du portrait elle croyait voir une expression de reproche qui lui
paraissait redoubler à mesure qu'elle le contemplait davantage. Tous
les vieux souvenirs de ce premier amour se pressaient en foule dans
son esprit et sa blessure à peine cicatrisée se rouvrait avec des
douleurs plus vives. Le courage manquait à Emmy pour supporter les
reproches qui semblaient lui venir de la peinture; c'était trop pour
ses forces, c'était plus que n'en pouvait supporter cette âme timorée.

Pauvre Dobbin! pauvre William! une seule parole a renversé l'ouvrage
de bien des années. L'édifice péniblement élevé par tant de constance
et de dévouement a été détruit par un seul mot; un seul mot a dissipé
ses espérances et lui enlève ce coeur qui était la conquête et la
récompense d'une vie d'abnégation.

Bien que William eût pu lire dans les regards d'Amélia qu'une crise
allait avoir lieu, il n'en continua pas moins à supplier Sedley de se
tenir sur ses gardes à l'égard de Rebecca, et, avec une énergie sans
égale, il insista pour que Jos ne donnât point asile à Rebecca. Jos
devait commencer par prendre quelques renseignements sur son compte,
et le major lui dit à cette occasion de quelle manière il avait appris
l'existence qu'elle menait au milieu de joueurs et de gens mal famés,
et rappela le mal qu'elle avait fait jadis. N'était-ce pas elle qui,
de concert avec Crawley, avait précipité le pauvre George à sa ruine?
De son propre aveu, elle était séparée de son mari et peut-être pour
d'autres motifs que ceux qu'elle mettait en avant; en somme, ce serait
une fâcheuse société pour sa soeur, qui n'entendait rien aux affaires
du monde. William, en conséquence, avec toute l'éloquence dont il
était capable et avec une énergie inaccoutumée, suppliait Jos de
fermer sa porte à Rebecca.

Avec moins d'emportement et plus d'habileté, Dobbin eût peut-être
réussi auprès de Jos; mais le fonctionnaire civil se sentait
profondément froissé des allures dominatrices que le major prenait à
son égard. Il était d'ailleurs confirmé dans cette manière de voir par
son laquais, M. Kirsch, que le major contrariait singulièrement en
contrôlant ses dépenses et qui se trouvait ainsi tout naturellement
porté à prendre le parti de son maître. À la tirade de Dobbin, Jos
opposa une vigoureuse réplique et lui donna à entendre qu'il
s'entendait mieux que tout autre au soin de défendre son honneur,
qu'il désirait qu'on ne se mêlât point de ses affaires, et qu'il était
résolu à s'affranchir enfin du joug que le major faisait peser sur
lui. Cet entretien fut long et orageux, et se termina de la manière la
plus simple par l'entrée de mistress Becky qui arrivait à l'hôtel de
l'Éléphant avec son bagage, porté par un commissionnaire.

Elle exprima à Jos une tendre et respectueuse gratitude, et jeta au
major Dobbin un coup d'oeil poli quoique défiant, car une voix secrète
lui disait qu'elle avait en lui un ennemi et qu'il venait d'élever la
voix contre elle. En entendant la voix de Becky dans le salon, Amélia
sortit de sa chambre et alla embrasser sa protégée avec la plus vive
effusion. Elle ne fit attention au major que pour lui lancer un regard
de colère. Jamais peut-être on n'avait surpris une expression à la
fois plus injuste et plus dédaigneuse sur les traits de cette petite
femme. Mais, par des motifs à elle connus, elle tenait à laisser voir
sa mauvaise humeur contre Dobbin. Le major, plus indigné de cette
injustice que de sa disgrâce, se retira après un salut non moins
provocateur que l'adieu qu'il obtint pour réponse.

Débarrassée de sa présence, Emmy se livra sans contrainte à ses accès
de tendresse pour Rebecca; et avec un entrain qui surprenait dans sa
personne, s'occupa à installer son amie dans la chambre qu'elle lui
destinait. Lorsqu'une nature faible et chancelante est sur le point de
commettre une injustice, elle est plus que toute autre pressée d'en
avoir fini. Emmy pensait qu'elle venait de faire preuve d'une grande
fermeté et de témoigner de son respect pour la mémoire du capitaine
Osborne.

Georgy rentra de la fête pour l'heure du dîner, et trouva quatre
couverts mis comme d'habitude; mais à la place qu'occupait d'ordinaire
le major Dobbin se trouvait une dame.

«Et Dobbin? demanda l'enfant avec la candeur de son âge.

--Le major dîne probablement en ville, lui répondit sa mère en
l'attirant vers elle et en le couvrant de baisers. Puis après avoir
écarté les cheveux qui lui tombaient sur le front, elle le présenta à
mistress Crawley.

--Voici mon fils, Rebecca,» lui dit-elle.

Cette seule parole dans la bouche de mistress Osborne semblait dire:
Trouvez-moi dans tout l'univers une semblable merveille. Becky regarda
l'enfant avec admiration et lui serra tendrement la main.

«Cher enfant, dit-elle tout haut, comme il ressemble à....»

L'émotion coupa sa phrase, mais Amélia la comprit comme si elle l'eût
achevée. La vue de Georgy lui avait rappelé son enfant chéri. Fort
heureusement, la joie d'avoir retrouvé une amie aida mistress Crawley
à supporter le poids de cette douleur, car elle mangea d'un excellent
appétit.

Pendant le repas, Becky eut occasion de parler à plusieurs reprises,
et George l'écoutait et la regardait avec une attention toute
particulière. Au dessert, Emmy étant allée donner un coup d'oeil à ses
arrangements intérieurs, et Jos s'étant mis à ronfler en parcourant
les colonnes du _Galignani_, Georgy, assis à côté de la nouvelle
arrivée, continua à l'examiner comme une personne qu'il croyait
reconnaître.

«Je parie.... dit-il enfin.

--Eh bien, que pariez-vous? fit Becky en riant.

--Que vous êtes la même femme que j'ai vue hier jouant au rouge ou
noir.

--Silence, petit espiègle, dit Becky en lui prenant la main et en la
couvrant de baisers; votre oncle s'y trouvait aussi, et votre maman
n'en doit rien savoir.

--Soyez tranquille, répondit l'enfant.

--Vous voyez que nous sommes déjà comme une véritable paire d'amis,»
dit Becky à Amélia, qui rentrait en ce moment.

Mistress Osborne avait, en vérité, fort bien choisi la personne à
laquelle elle accordait l'hospitalité de son toit.

William, transporté d'indignation, bien qu'il fût loin de se douter
encore de la catastrophe qui le menaçait, arpentait la ville comme un
fou jusqu'au moment où il rencontra le secrétaire de légation, M.
Tapeworm, qui l'invita à dîner. Tout en dressant le menu de leur
repas, il demanda au diplomate quelques renseignements touchant une
certaine mistress Rawdon Crawley qui avait fait, disait-on, quelque
bruit à Londres. Tapeworm, qui était au courant des commérages de la
grande Cité, et qui, de plus, avait des liens de parenté avec lady
Gaunt, donna au major tous les détails qu'il désirait sur Becky. Le
major ouvrit de grandes oreilles au récit de Tapeworm, qui lui fit les
révélations les plus étourdissantes sur le compte de Becky, de Tufto
et de Steyne, au point que les oreilles simples et candides du major
ne tardèrent pas à en rougir. Lorsque Dobbin lui raconta que Rebecca
devenait la commensale de mistress Osborne et de M. Jos Sedley,
Tapeworm poussa un éclat de rire qui acheva de rendre le major tout
stupéfait. Mieux valait, selon Tapeworm, envoyer chercher de suite à
la prison un de ces messieurs à la tête rasée, portant veste jaune, et
enchaînés deux à deux, avec fonction de balayer les rues de
Poupernicle, pour en faire ses hôtes et leur confier Georgy, que
d'admettre chez soi cette petite intrigante.

Ces renseignements causèrent au major un certain trouble mêlé
d'inquiétude. Le matin même il avait été décidé, avant l'entrevue avec
Rebecca, qu'Amélia irait le soir même au bal de la cour. Le major,
espérant l'y rencontrer pour lui faire part de tout ce qu'il venait
d'apprendre, endossa son uniforme et se rendit au palais dans
l'espérance d'y rencontrer mistress Osborne; mais malheureusement elle
n'y vint point, et, en rentrant chez lui, il s'assura que
l'appartement des Sedley était plongé dans l'obscurité. Il était donc
trop tard pour voir mistress Osborne avant le lendemain matin. Dieu
sait si Dobbin ferma l'oeil de toute la nuit, agité par les terribles
confidences qu'il avait reçues la veille.

Le lendemain de bonne heure, il envoya son domestique porter à
mistress Osborne un billet dans lequel il lui témoignait le désir
d'avoir avec elle un entretien particulier. Il lui fut répondu que
mistress Osborne, se trouvant fort souffrante, était dans la nécessité
de garder la chambre.

Elle aussi n'avait point fermé l'oeil de la nuit. Elle aussi avait été
tourmentée par une pensée qui, depuis longtemps déjà, portait le
trouble dans son coeur. Cent fois elle avait failli céder et toujours
le sacrifice lui avait paru au-dessus de ses forces. Tant d'amour, de
constance, de dévouement, de respect, de gratitude ne pouvaient
triompher d'un sentiment secret inexplicable qui la poussait à la
résistance; aucune considération n'avait d'empire sur Amélia, tous les
prétextes lui étaient bons pour s'enfoncer dans cette ligne de
conduite où la poussait son aveuglement.

Lorsqu'enfin, dans l'après-midi, le major eut obtenu la permission de
se présenter chez elle, au lieu de l'accueil cordial et ouvert auquel
elle l'avait habitué depuis si longtemps, il ne reçut d'elle qu'un
salut froid et cérémonieux; on lui présenta une petite main gantée
qu'on retira presque aussitôt de la sienne.

Rebecca, qui se trouvait dans la même pièce, s'avança vers Dobbin avec
un sourire caressant et lui tendit la main. Dobbin retira la sienne,
en proie à une agitation que trahissait sa figure.

«Pardonnez-moi, Madame, lui dit-il, il est de mon devoir de vous
déclarer que si je me trouve ici, ce n'est nullement un sentiment
d'amitié pour vous qui m'y amène.

--Que diable, s'il vous plaît, laissons tout cela de côté, fit Jos
désirant éviter une scène.

--Je ne sais trop ce que le major Dobbin pourrait avoir à dire contre
Rebecca? fit Amélia d'une voix nette, quoique légèrement émue. Et elle
jeta sur lui un regard très-résolu.

--Je ne veux point de toutes ces discussions-là chez moi, reprit de
nouveau Joseph, entendez-vous, Dobbin? je vous en prie, restons-en
là.»

Puis, après avoir jeté un regard autour de lui et poussé un gros
soupir, il se dirigea tout rouge et tout tremblant vers la porte de sa
chambre.

«Ma chère amie, dit Rebecca avec une douceur angélique, je vous prie,
ne vous refusez pas à entendre les accusations que le major Dobbin
vient porter contre moi.

--Quant à moi, je ne veux rien entendre, s'écria Jos sur un ton de
fausset, et, s'enveloppant dans sa robe de chambre, il s'élança hors
de la pièce.

--Maintenant que vous n'avez plus devant vous que des femmes, il n'y a
plus rien qui puisse retenir vos paroles, monsieur, lui dit Amélia.

--Amélia, répondit le major d'un ton de dignité blessée, pouvez-vous
bien parler ainsi, et surtout à moi, à moi qui suis sûr de n'avoir à
me reprocher aucun mauvais procédé à l'égard d'une femme; et en cette
circonstance, ce n'est point un plaisir qui m'amène auprès de vous,
c'est un devoir que je viens y remplir.

--Dépêchez-vous alors, major Dobbin,» répondit Amélia qui s'animait de
plus en plus.

Comme elle prononçait ces paroles avec un accent impérieux dans la
voix, la figure de Dobbin prit une expression dure et sévère.

«Eh bien? je viens vous dire....--vous pouvez rester, mistress
Crawley, car il n'y a rien que je ne puisse dire devant vous,--je
viens vous dire que je ne trouve point convenable qu'une famille que
j'aime et j'estime, donne asile à une femme séparée de son mari, qui
voyage sous un nom emprunté et fréquente les maisons de jeu....

--J'étais au bal, s'écria Becky.

--Et que ce n'est point la compagne qu'il faut à mistress Osborne et à
son fils. J'ajouterai, continua Dobbin en sa tournant vers Rebecca,
que j'ai trouvé ici des gens qui vous connaissent parfaitement, madame,
et qui m'ont donné sur votre conduite des détails que je craindrais de
répéter en présence de mistress Osborne.

--Major Dobbin, répliqua Rebecca, vous vous servez d'une manière de
calomnier les gens pleine de réserve et de convenance, et vous avez
l'adresse de les mettre sous le poids d'une mystérieuse accusation
sans avoir le courage de la formuler; prétendez-vous faire allusion à
des infidélités de ma part à l'égard de mon mari; je mets au défi qui
que ce soit, et vous tout le premier, d'en produire aucune preuve. Mon
honneur est intact, entendez-vous, et aussi intact, pour le moins, que
celui du plus cruel ennemi qui ait jamais cherché à y porter atteinte.
Après quoi, vous vous en prendrez à ma pauvreté, à mon malheur, à mon
état d'isolement. Voilà ce qu'on peut surtout me reprocher; voilà les
crimes dont chaque jour je subis la douloureuse expiation. Je m'en
vais, Emmy, je m'en vais, oubliez que vous m'avez retrouvée, mais ne
croyez pas que je sois plus coupable maintenant que lorsque vous
m'avez connue autrefois. Pour moi, ces quelques heures de bonheur
seront un rêve, et, comme un pauvre pèlerin, je reprendrai ma route
sans jeter un regard en arrière. Vous rappelez-vous cette romance que
nous chantions autrefois? hélas! ce temps a déjà fui bien loin. Et
depuis lors ma vie a été un long pèlerinage, pendant lequel je me suis
vue méprisée partout parce que j'étais pauvre, outragée parce que
j'étais seule. Adieu, je me retire puisque mon séjour ici dérange les
plans de votre ami.

--C'est la seule chose, madame, qui vous reste à faire, répliqua le
major, et si je possède quelque autorité dans cette maison....

--De l'autorité, vous n'en exercez aucune, s'écria Amélia furieuse.
Rebecca, vous resterez avec moi; non, non, ne craignez point que je
vous abandonne, parce qu'on vous persécute et qu'on vous insulte,
parce qu'il prend au major Dobbin la fantaisie de vous faire une
scène. Venez avec moi, ma chère.»

Les deux femmes se dirigèrent en même temps vers la porte. William
s'avança pour l'ouvrir, et comme elles quittaient la pièce, le major
prit la main d'Amélia et lui dit:

«Veuillez rester, je vous prie, j'ai à vous parler.

--C'est pour vous parler contre moi lorsque je n'y serai plus pour me
défendre, fit Becky prenant un air de victime.»

Amélia pour toute réponse lui serra la main.

«Sur l'honneur, il ne s'agit point de vous, dit Dobbin, restez, je
vous prie, Amélia.»

Amélia resta et Dobbin fit un profond salut à mistress Crawley comme
elle tirait la porte sur elle. Amélia fixa ses regards sur le major
tout en s'appuyant contre la cheminée. Ses lèvres et sa figure étaient
toutes pâles.

«J'ai à vous faire des excuses, lui dit le major, pour la manière dont
je viens de vous parler. C'est à tort que j'ai employé le mot
d'autorité.

--Ah! c'est heureux que vous le reconnaissiez, dit Amélia dont les
dents claquaient les unes contre les autres.

--Vous me laisserez au moins le droit de m'expliquer, continua le
major Dobbin.

--C'est une manière adroite et généreuse de me rappeler les
obligations que je vous ai, fit Amélia.

--Les droits que je réclame, répondit William, sont ceux que m'a
laissés le père de George.

--Vous n'avez pas craint d'insulter à sa mémoire hier encore; vous
savez bien ce que je veux dire; soyez-en sûr, je ne l'oublierai
jamais, non, jamais.»

Amélia prononça ces derniers mots avec le petit tremblement convulsif
que donnent d'ordinaire la colère et l'émotion.

«Y pensez-vous, Amélia? fit Dobbin avec un retour de tristesse;
croyez-vous que ces mots prononcés dans l'emportement de la colère
soient assez forts pour ne plus rien laisser de toute une vie de
dévouement. La mémoire de George n'a point à s'offenser de la manière
dont je me conduis par égard pour elle, et si je mérite des reproches,
je n'aurai jamais à en recevoir de sa veuve et de la mère de son fils.
Pensez-y, pensez-y dans le calme de la réflexion, et je suis convaincu
qu'en âme et conscience vous serez obligée de m'absoudre d'une
pareille accusation; et déjà, maintenant, vous n'aurez pas le courage
de me condamner.»

Amélia laissa tomber sa tête sur sa poitrine.

«Ce ne sont point mes paroles d'hier, Amélia, qui vous ont ainsi
animée contre moi. Ce n'est là qu'un prétexte, ou bien j'aurais perdu
ma peine à vous aimer pendant quinze ans, à veiller avec tendresse sur
votre coeur. Et croyez-vous donc que, depuis de si longues années, je
n'aie pas appris à lire dans votre âme, dans vos pensées. Je sais ce
dont votre coeur est capable; il peut s'attacher avec fidélité à un
souvenir, chérir une image; mais il ne peut ressentir un attachement
assez fort pour répondre à celui que j'éprouve pour vous, enfin tel
que j'aurais voulu le rencontrer dans une âme mieux trempée que la
vôtre. Non, vous n'êtes pas digne de l'amour que je vous avais voué;
je l'ai reconnu depuis longtemps, le but que je proposais à mon
existence n'était pas digne des efforts que j'ai tentés pour
l'atteindre. Insensé, je me suis bercé de vaines chimères, et, dans
mon fol abandon, je me sentais toujours prêt à échanger la franchise
et l'ardeur de mon âme contre la faible étincelle d'amour assoupie
dans la vôtre; mais maintenant je renonce à un pareil marché, je me
retire et sans qu'il y ait reproche ou ressentiment de ma part. Oh!
nullement; avec une bonne nature, vous avez fait tout ce qu'on pouvait
attendre de vous; mais la hauteur de l'attachement que je vous portais
est trop élevée pour vous, et pour y atteindre, pour avoir part à
cette généreuse tendresse, il fallait un coeur plus grand que le
vôtre. Adieu, Amélia; après avoir suivi toutes les vicissitudes du
combat qui se livrait en vous, je reconnais qu'il est temps d'y mettre
fin; nous sommes tous deux à bout de nos forces.»

Amélia, consternée et silencieuse, écoutait William qui secouait tout
à coup la chaîne qui jusqu'alors les tenait unis et regagnait à la
fois son indépendance et sa supériorité. Depuis longtemps cette
petite créature le sentant prosterné à ses pieds, avait cru qu'il ne
saurait jamais se relever. Elle ne voulait point l'épouser, mais le
tenir à sa discrétion, elle voulait tout de lui, sans lui faire aucune
concession. C'était un de ces marchés tels qu'on en voit souvent en
amour.

Cette véhémente apostrophe de William l'avait complétement renversée
et mise en déroute. Étonnée désormais de la position offensive qu'elle
avait prise d'abord, elle ne songeait plus qu'à battre en retraite.

«Si je vous comprends bien, vous allez partir, William?» lui
demanda-t-elle.

William sourit tristement.

«Une fois déjà je vous ai quittée, lui dit-il, et je suis revenu après
douze années; alors nous étions jeunes tous les deux, mais la vie
s'use enfin à jouer ainsi avec l'espérance.»

Pendant cet entretien la porte de la chambre de mistress Osborne
s'était doucement entrebâillée, et Becky, tournant le bouton au moment
même où Dobbin l'avait lâché, n'avait point perdu un mot de toute
cette conversation.

«C'est un noble coeur, pensa-t-elle en elle-même, et c'est bien mal à
cette femme de se jouer ainsi de lui.»

Elle admirait Dobbin sans lui conserver aucune rancune pour s'être
déclaré aussi ouvertement contre elle. C'était là une partie jouée
avec loyauté et à armes égales de part et d'autre.

«Ah! pensait-elle, si j'avais trouvé un homme comme celui-là, un homme
qui aurait eu comme lui du coeur et de la tête, je n'aurais point
regardé à ses grands pieds.»

Elle alla alors s'enfermer dans sa chambre, se recueillit pendant un
instant, et écrivit un billet à Dobbin, où elle l'engageait à attendre
quelques jours avant de partir, lui promettant de tout faire pour lui
auprès d'Amélia.

Sa séparation consommée, le pauvre Dobbin se dirigea vers la porte et
sortit. La petite aventurière de qui venait cette brouillerie était
enfin maîtresse du champ de bataille, c'était à elle maintenant de
savoir tirer de la victoire le meilleur parti possible.

Maître George rentrant comme d'habitude à l'heure du dîner, avait
remarqué l'absence de son vieux Dobbin. Le silence le plus profond
régna pendant tout ce repas; Jos n'avait rien perdu de son appétit,
mais Emmy ne mangeait pas.

Après le dîner, Georgy s'étendit sur un canapé tout proche de la
fenêtre, ayant vue sur la place du marché. Georgy regardait ce qui se
passait dehors, tandis que sa mère s'occupait à ranger d'un autre
côté, tout à coup il s'aperçut qu'il y avait grand mouvement dans
l'hôtel occupé par le major.

«Hélas! dit-il, voilà le voiturin de Dobbin que l'on sort de la
remise.» Ce voiturin avait été acheté par Dobbin, moyennant six livres
sterling, et lui avait valu de la part de ses amis un feu roulant de
plaisanteries.

Emmy tressaillit sans rien dire.

«Hé! hé! continua George, voici François qui sort avec le
porte-manteau, et Kunz, le postillon borgne, qui traverse le marché
avec ses trois rosses; le voilà avec ses grandes bottes et sa veste
jaune. Il y a donc quelqu'un qui s'en va? Mais ils mettent les chevaux
à la voiture de Dobbin: le major va donc partir?

--Oui, dit Emmy, il part en voyage.

--En voyage! et quand reviendra-t-il?

--Jamais, répondit Emmy.

--Non, il ne partira pas! s'écria le petit Georgy en s'agitant sur le
canapé.

--Allez-vous vous tenir tranquille, monsieur! lui cria Jos.

--Je vous défends de sortir, Georgy,» lui dit sa mère avec une
expression de tristesse.

L'enfant s'arrêta, frappa du pied, puis, sautant et s'agitant sur le
canapé, il donna tous les signes de l'impatience et de la curiosité.

Les chevaux furent attelés, les bagages chargés sur la voiture;
François apporta l'épée, la canne et le parapluie de son maître, tout
cela lié ensemble; il les plaça dans le filet, mit à côté de lui sur
le siége le nécessaire de voyage et l'étui du chapeau à cornes.
François sortit encore le vieux manteau de drap bleu doublé de serge
rouge qui, depuis quinze ans, tenait fidèle compagnie à son
propriétaire; il était tout neuf à la campagne de Waterloo, et avait
couvert George et William la nuit qui avait suivi l'affaire des
Quatre-Bras.

Le propriétaire de l'hôtel vint à son tour donner un coup d'oeil à la
voiture. François apporta ensuite le reste des bagages; Dobbin parut
enfin. Le maître de l'hôtel pleurait presque de le voir partir; le
major était adoré de tous ceux avec qui il était en rapport. Ce ne
fut qu'à grand'peine qu'il parvint à se soustraire à l'attendrissement
de ces adieux.

«Moi, je veux aller lui dire adieu, s'écria George en frappant du
pied.

--Vous lui donnerez ceci,» dit Becky, qui semblait fort émue.

Et elle remit à l'enfant un petit morceau de papier. Descendre
l'escalier, traverser la rue fut pour George l'affaire d'une seconde;
déjà le postillon jaune commençait à faire claquer son fouet. William
était dans la voiture. George monta sur le marchepied, et entourant le
cou du major de ses deux bras, comme on pouvait le voir de la fenêtre,
lui adressa des questions sans fin; puis il lui donna le petit billet
que sa mère l'avait chargé de lui remettre. William le saisit avec
empressement et il tremblait pour l'ouvrir; mais tout à coup ses
traits s'altérèrent, il déchira ce papier et en jeta les morceaux par
la portière; puis il embrassa George sur le front, et l'enfant
redescendit avec l'aide de François en se frottant les yeux. Georgy
resta encore quelques moments à regarder la voiture. Le postillon
agita de nouveau son fouet, François s'élança sur le siége, les trois
chevaux s'ébranlèrent. En même temps, la tête de Dobbin s'inclina sur
sa poitrine; il ne leva point les yeux quand la voiture passa sous les
fenêtres d'Amélia, et Georgy resta seul dans la rue éclatant en larmes
et en sanglots au milieu des passants attroupés.

La femme de chambre d'Emmy entendit l'enfant pleurer pendant toute la
nuit; elle lui porta des bonbons pour essayer de le consoler et mêla
ses regrets aux siens, car tous ceux qui connaissaient cet honnête et
brave major ne pouvaient s'empêcher de se laisser prendre d'affection
pour lui.

Quant à Emmy, n'avait-elle pas rempli son devoir? n'avait-elle pas
pour se consoler la miniature de George?



CHAPITRE XXXV.

Naissances, mariages et décès.


Tout en prenant la résolution de servir l'amour si sincère de Dobbin,
Rebecca jugea qu'à cet égard le mieux était de garder le silence le
plus absolu. Pour elle la question d'intérêt personnel passait avant
toute autre; aussi tout ce qui pouvait assurer le bonheur de Dobbin ne
venait-il dans son esprit qu'après une foule de choses qui la
touchaient en propre.

En conséquence des événements que nous venons de mentionner, elle se
trouva contre tout espoir transportée au milieu de l'aisance et du
bien-être; en un mot, au milieu d'amis au coeur simple et affectueux,
société qui n'avait pas existé pour elle depuis longtemps. En dépit de
ses inclinations naturelles pour une existence vagabonde, elle se
prenait par moments à désirer, à chérir le repos; c'est ainsi qu'après
une longue course à travers le désert, sur le dos d'un dromadaire,
l'Arabe aime à se reposer au pied d'un dattier, à y goûter la
fraîcheur d'une source pure, ou bien à revenir pour quelque temps dans
les lieux habités par les hommes et à se promener dans les bazars, à
se rafraîchir dans les bains publics, à dire sa prière à la mosquée,
pour aller s'élancer de nouveau dans des courses errantes et
périlleuses. Notre petite Ismaélite avait trouvé de son goût les
tentes et le pilau de Jos. Après avoir attaché son coursier et
suspendu ses armes, elle se réchauffait à ce foyer hospitalier. Cette
halte d'un moment la préparait ensuite à trouver plus de charme aux
agitations de la vie inquiète et errante.

Cette existence faisait son bonheur, et avec l'adresse que nous lui
connaissons elle réussissait à la rendre agréable à ceux contre
lesquels elle exerçait son pouvoir séducteur. Déjà la petite entrevue
dans la mansarde de l'auberge de l'Éléphant lui avait suffi pour
raviver chez Jos tout le feu de ses anciennes ardeurs. Au bout d'une
semaine l'ex-fonctionnaire civil lui appartenait tout entier comme
l'esclave le plus soumis, comme l'admirateur le plus passionné. Après
dîner, il n'allait plus se coucher comme à son habitude, lorsqu'il en
était réduit à la société de la trop paisible Amélia; il allait avec
Becky se promener en voiture découverte; lui proposait mille
distractions et inventait en son honneur mille parties de plaisir.
Tapeworm, le secrétaire de légation, qui l'avait si peu ménagée en
paroles, vint dîner quelques jours après avec Joseph et dès lors il se
montra fort exact à venir présenter ses devoirs à Rebecca.

La pauvre Emmy, dont la conversation n'était pas très-animée, et dont
la parole semblait encore plus glacée depuis le départ de Dobbin,
vivait oubliée et délaissée depuis l'apparition de cette créature
supérieure et dominatrice. Le ministre français étalait pour elle plus
d'enthousiasme encore que son rival. Les Allemandes, si chatouilleuses
sur les questions de morale lorsqu'il s'agit des Anglaises,
raffolaient de la vivacité d'esprit de l'adorable amie de mistress
Osborne, et bien que Becky n'eût point cherché à se faire présenter à
la cour, Leurs Illustrissimes Altesses, entendant faire le pompeux
éloge des séductions et du charme de sa personne, témoignèrent le plus
vif désir de la connaître. Aussitôt que le bruit se fut répandu
qu'elle était noble, qu'elle descendait d'une ancienne famille
anglaise, que son mari était colonel aux gardes et gouverneur d'une
île, qu'ils ne s'étaient séparés que pour une querelle de ménage des
plus futiles, toute la haute société du petit duché ne songea plus
qu'à lui ouvrir ses portes, et les dames l'appelèrent _ma chère_ et
lui jurèrent une amitié éternelle, tout comme précédemment pour
Amélia. Les naïfs enfants de la Germanie comprennent l'amour et la
liberté d'une manière qui n'entre point dans les idées de nos honnêtes
habitants des comtés d'York et de Sommerset. Dans ces villes de
civilisation et de philosophie, une femme peut avoir divorcé avec
plusieurs maris successifs sans qu'une pareille conduite lui ôte rien
de sa considération dans le monde. Rebecca, par sa présence, avait
donné à la maison de Jos un charme et un attrait sans pareils. Elle
chantait et jouait du piano, était d'une gaieté folle, parlait deux ou
trois langues, attirait la foule dans les salons de M. Sedley, et lui
persuadait que c'était lui qui, par son esprit et ses talents,
attirait tout ce monde autour de lui.

Emmy, dont les prérogatives comme maîtresse de maison semblaient
désormais se borner au soin d'acquitter les notes des fournisseurs,
Emmy fut conquise et gagnée comme tous les autres par l'adresse de
Rebecca; elle lui parlait du major Dobbin, que ses affaires leur
avaient enlevé si précipitamment. Elle n'hésitait pas à proclamer bien
haut son admiration pour cet excellent, ce noble coeur, et à reprocher
à Emmy de s'être montrée trop dure et trop cruelle à son égard. Emmy
se défendait faiblement et cherchait à prouver à son amie que sa
conduite était dictée par les inspirations les plus pures et les plus
sacrées. Elle lui disait qu'une femme qui avait épousé un ange, et
surtout un ange comme celui qu'elle avait eu le bonheur de rencontrer,
était mariée pour toujours; elle trouvait du reste parfaitement justes
les éloges que Becky prodiguait au major, et ramenait elle-même la
conversation sur son compte plus de vingt fois par jour.

Il ne lui avait pas fallu grand'peine pour se concilier la faveur de
Georgy et des domestiques. La femme de chambre d'Amélia, qui était
pour le généreux major, en voulut d'abord à Becky d'avoir été la cause
de son éloignement; mais bientôt elle se réconcilia avec mistress
Crawley, en voyant l'admiration ardente et passionnée qu'elle
exprimait pour William en toute occasion. Dans les conseils secrets
tenus par les deux amies au retour des soirées et des bals, alors que
miss Paym mettait en papillotes les blondes boucles de l'une et les
tours bruns de l'autre, la digne chambrière ne manquait jamais à
placer son mot en faveur du major, et ce petit plaidoyer n'était pas
plus désagréable à Amélia que l'admiration de Rebecca à la même
adresse. Amélia avait soin de faire très-souvent écrire au major par
George, et veillait à ce qu'il n'oubliât pas de mettre en
_post-scriptum_ que sa maman lui disait bien des choses affectueuses.
Et, tous les soirs, en regardant le portrait de son mari, elle ne lui
trouvait plus un air de reproche, ou bien plutôt, au contraire, elle
trouvait qu'il lui reprochait d'avoir laissé partir William.

Cet héroïque sacrifice était loin d'avoir assuré le bonheur d'Emmy.
Depuis lors elle paraissait distraite, agitée, mécontente; jamais on
ne l'avait trouvée d'une humeur si irritable. On la voyait pâle et
souffrante; on l'entendait répéter sans cesse certaines romances de
Weber, et c'était celles que le major affectionnait; et puis parfois à
la tombée du jour se surprenant ainsi à les fredonner dans le salon,
elle s'arrêtait tout court au milieu de ses chants et allait se
réfugier dans la pièce voisine; on eût dit qu'elle voulait se mettre
sous la protection du portrait de son mari.

Après le départ de Dobbin il resta quelques livres sur lesquels se
trouvait son nom. Emmy les mit de côté sur son secrétaire, à côté de
sa boîte à ouvrage, de son buvard, de sa Bible, de son livre de
prières, au-dessous des portraits des deux George. En partant, le
major avait oublié ses gants, et peu après Georgy, furetant dans les
affaires de sa mère, les trouva soigneusement enveloppés dans un coin
du tiroir à secret de son nécessaire.

Emmy n'aimait pas beaucoup le monde, et n'y trouvait que de l'ennui;
aussi, pendant les belles soirées d'été, son principal plaisir était
d'aller faire de longues promenades avec Georgy, tandis que Rebecca
restait à la maison pour ne pas laisser M. Jos tout seul. La mère et
le fils causaient ensemble du major, et la manière dont en parlait
Amélia faisait souvent sourire Georgy. Elle lui disait que le major
avait un coeur d'or, que c'était l'homme le plus aimable, le plus
brave et en même temps le plus modeste qu'elle connût. Elle lui
répétait sans cesse que tout ce qu'ils avaient, ils le devaient aux
bons soins de cet excellent ami; que son amitié avait veillé sur eux
dans le malheur et la pauvreté alors qu'ils étaient abandonnés de
tous. Ses camarades étaient pleins d'admiration pour lui, bien qu'on
ne l'entendit jamais parler de ses actions d'éclat; il avait été l'ami
intime du père de George, qui n'avait jamais varié dans son amitié
pour le bon Dobbin.

«Votre père, lui disait-elle, m'a souvent raconté comment, étant
enfant, William avait pris sa défense contre le petit tyran de la
pension, et, depuis ce moment, il s'est formé entre eux une amitié qui
n'a point varié jusqu'à la mort de votre père.

--Dobbin a tué sans doute l'homme qui a tué papa? demanda Georgy, ou
bien il l'aurait fait s'il avait pu l'attraper, n'est-ce pas, maman?
Quand je serai à l'armée, je tuerai tous les Français, soyez
tranquille.»

Ces conversations entre la mère et le fils occupaient une grande
partie du temps qu'ils passaient ensemble; cette naïve femme avait
fait de son fils le confident de ses secrets; il est vrai que parmi
ceux qui connaissaient William, il était celui qui aimait davantage le
major.

Mistress Becky, elle aussi, avait sa miniature pour ne pas être en
reste de sentiment; elle l'accrocha dans sa chambre, à la grande
surprise et au grand divertissement de beaucoup de gens, mais surtout
à la grande satisfaction de l'original qui n'était autre que notre ami
Jos. À son arrivée chez les Sedley, notre petite intrigante n'avait
apporté avec elle qu'un bagage fort mince et fort piteux; et, honteuse
sans doute de l'exiguïté de ses paquets et du petit nombre de ses
cartons, elle parlait sans cesse du bagage qu'elle avait laissé
derrière à Leipsick, et qui devait lui arriver d'un moment à l'autre.
Défiez-vous d'un voyageur qui n'a d'autre bagage que celui qu'il dit
avoir laissé en route; c'est presque toujours un imposteur.

Joseph et Emmy ignoraient malheureusement cette haute vérité. Peu leur
importait que Becky possédât une provision de splendides toilettes
dans des boîtes invisibles; ils ne voyaient qu'une chose, c'est que
les robes qu'elle portait étaient fort usées. En conséquence, Emmy se
transporta chez la meilleure modiste de la ville, y choisit tout ce
qui était nécessaire pour reconstituer à son amie une garde-robe
complète. On ne lui vit plus ces fichus déchirés et ces robes de soie
tachées qui lui couvraient à peine les épaules. En changeant d'habit,
Becky changea aussi de genre de vie. Le pot de rouge fut laissé dans
un coin; et l'autre spécifique puissant auquel elle demandait
autrefois ses consolations, fut également mis de côté, ou tout au
moins, elle ne s'en permit plus l'usage que dans le secret de ses
méditations solitaires, ou bien lorsque Jos, par une belle soirée
d'été, alors qu'Emmy et son fils étaient à la promenade, la forçait à
prendre avec lui de l'eau-de-vie étendue d'eau.

Enfin arrivèrent de Leipsick les malles et les paquets si vantés; mais
ce bagage se composait au total de trois ou quatre boîtes qui
n'étaient pas des plus magnifiques et étaient loin de contenir les
somptueuses toilettes annoncées avec tant de soin par Becky. De l'une
de ces boîtes, au milieu d'une masse de papiers qui n'étaient autres
que ceux au milieu desquels Rawdon Crawley avait, dans ses transports
furieux, découvert les bank-notes tenus en réserve par Becky, celle-ci
tira toute joyeuse un tableau qu'elle accrocha aux murs de sa chambre,
après quoi elle alla quérir maître Jos. Ce dessin à la mine de plomb
représentait un monsieur à la figure rose, qui, monté sur un éléphant,
sortait d'une touffe de cacaoyers. Dans le fond on apercevait une
pagode. La scène était évidemment dans les Indes.

«Par mon âme, c'est mon portrait,» s'écria Jos en apercevant la toile
que Becky lui mettait sous les yeux.

En effet, c'était bien lui, tout épanoui de jeunesse et de beauté, et
portant une jaquette de nankin à la mode de 1804. C'était le même
tableau qui avait jadis orné les murs de Russell-Square.

«Je l'ai acheté, dit Becky d'une voix toute tremblante d'émotion, un
jour où j'étais allée voir comment je pourrais rendre quelque service
à mes bons et excellents amis. Depuis il ne m'a jamais quittée et ne
me quittera jamais.

--En vérité, s'écria Jos dans un ravissement inexprimable, en vérité,
serait-ce à cause de moi que vous y attachez tant de prix?

--Hélas! dit Becky, vous le savez aussi bien que moi; mais à quoi bon
tous ces regrets, ces souvenirs, ces paroles? il est trop tard
maintenant.»

Cette conversation avait enivré Jos d'une félicité ineffable. Emmy
rentra souffrante et fatiguée, et, se retirant dans sa chambre pour se
coucher, elle laissa Jos et sa charmante compagne continuer leur
délicieux tête-à-tête. Toutefois, trop agitée pour fermer l'oeil, elle
put entendre de la chambre voisine Rebecca chanter à Jos des romances
de 1815; et, chose qu'on aura peine à croire, c'est que Jos fut, comme
Amélia, tourmenté par l'insomnie.

On se trouvait alors au mois de juin, la saison du luxe et de
l'élégance pour cette bonne cité de Londres. Jos, qui n'aurait pas
omis un seul jour de lire les merveilleuses colonnes du _Galignani_,
cette excellente feuille qui rend la patrie au voyageur exilé sur la
terre étrangère, Jos, disons-nous, gratifiait ses deux compagnes,
pendant le déjeuner, des passages les plus saillants de cette feuille.
Ce journal donne, entre autres choses, un aperçu hebdomadaire des
mouvements qui se font dans l'armée, et cette partie intéressait fort
un homme qui avait joué, comme Jos, un rôle si important dans le
service actif. Il lut donc un jour la nouvelle suivante:

                              «ARRIVÉE DU ***e RÉGIMENT.

                                        «Gravesend, le 20 juin.

«_Le Ramchunder_, appartenant à la Compagnie des Indes-Orientales, est
entré ce matin dans le port, ramenant en Angleterre quatorze
officiers et cent trente-deux soldats de ce corps si célèbre par sa
valeur. Après une absence de quatorze années, ce régiment revient en
Angleterre, couvert de la gloire qu'il s'est acquise dans la guerre
des Birmans. Le colonel O'Dowd, chevalier du Bain, a débarqué hier
avec sa femme et sa soeur, suivi des capitaines Posky, Stubble,
Mac-Raw et Malony, des lieutenants Smith, Jones, Thompson et Fr.
Thomson, des enseignes Hicks et Grady. La musique faisait retentir sur
la jetée l'hymne national, et la foule a fait entendre des
acclamations prolongées au moment où ces braves soldats descendaient à
l'hôtel de Wayte, où les attendait un somptueux banquet servi en
l'honneur des vaillants défenseurs de la vieille Angleterre. Pendant
ce repas, pour lequel Wayte s'était efforcé de se surpasser lui-même,
la foule n'a cessé de faire entendre les cris d'un enthousiasme si
vif, que lady O'Dowd et le colonel ont dû se montrer sur le balcon, où
ils ont bu, à la santé de leurs compatriotes, le meilleur bordeaux de
Wayte.»

À quelques jours de là, la même feuille annonçait que le major Dobbin
avait rejoint le régiment à Chatham et donnait en même temps le compte
rendu de la présentation à la cour du colonel sir Michel O'Dowd,
chevalier du Bain, de lady O'Dowd et de miss Glorvina O'Dowd. Venaient
ensuite les noms de lieutenants-colonels de nouvelle promotion, au
nombre desquels se trouvait celui de Dobbin. Le vieux maréchal Tiptoff
était mort pendant la traversée du ***e de Madras en Angleterre, et le
souverain avait élevé le colonel sir Michel O'Dowd au rang de major
général, tout en lui conservant le titre honorifique de colonel du
régiment qu'il avait commandé pendant de longues années avec tant de
distinction.

Amélia savait tous ces changements grâce à la correspondance soutenue
que George ne cessait d'entretenir avec son tuteur. William lui avait
même écrit deux ou trois lettres depuis son départ, mais il y régnait
une telle froideur que la pauvre femme sentait bien qu'elle avait
perdu tout son empire sur Dobbin, et comme il le lui avait dit, il la
laissait parfaitement libre. Cet abandon la rendait bien malheureuse;
elle se rappelait maintenant les services, les tendres et affectueux
services du major, et ce souvenir torturait jour et nuit son esprit.
Suivant son habitude, elle se consumait dans ses douloureuses pensées
et reconnaissait toute la pureté et la noblesse d'un attachement dont
elle n'avait fait qu'un jeu. Ah! combien elle se reprochait d'avoir
laissé un pareil trésor lui échapper des mains!

C'en était fait, la patience de William avait été poussée à bout. Il
ne pouvait plus l'aimer, du moins elle le pensait, comme il l'avait
aimée autrefois, c'en était fait et pour toujours. Ce dévouement,
cette fidélité de plusieurs années, elle les avait usés par ses
dédains et s'en était fait un jeu. Toutefois cet amour laissait encore
de profondes cicatrices dans le coeur de Dobbin. En vain ce petit
despote avait-il fait tout ce qu'il fallait pour détruire l'amour du
major, ses pensées l'y ramenaient sans cesse.

«C'est moi, se disait-il souvent, qui me suis bercé d'illusions, qui
me suis complu à les caresser. Si elle avait été digne de l'amour que
j'avais pour elle, il y a longtemps qu'elle y aurait répondu. C'était
là une erreur chère à mon coeur. Eh! mon Dieu, la vie entière ne se
perd-elle pas à des rêves? Peut-être en l'épousant aurais-je vu
s'enfuir le lendemain de ma victoire toutes ces charmantes images.
Pourquoi gémir alors et avoir honte de ma défaite?»

Plus il arrêtait sa pensée sur cette longue période de son existence,
et plus il reconnaissait la vanité de ses illusions.

«Je vais reprendre le harnais, se disait-il en suivant le cours des
mêmes réflexions, et je consacrerai le reste de mes forces à remplir
les devoirs de la profession où il a plu au ciel de me placer; le
reste de mes jours s'écoulera à inspecter les boutons de nos conscrits
et à contrôler les comptes de nos sergents. Je dînerai à la table des
officiers et j'entendrai pour la centième fois les histoires du
chirurgien, et quand une fois vieux et brisé je prendrai ma retraite,
je me résignerai à entendre mes soeurs me poursuivre de leurs
gronderies jusqu'au moment où j'arriverai à la dernière goutte de la
vie, comme dit le poëte, voilà qui est bien résolu. Paye la note,
Francis, et donne-moi un cigare; tu iras voir ensuite ce qu'on donne
ce soir au théâtre. Demain nous traverserons la mer à bord du
_Batave_.»

Dobbin se tenait ce petit discours, dont Francis n'entendit que les
deux dernières phrases, sur le port de Rotterdam. _Le Batave_ était
mouillé à quelque distance de là, et Dobbin pouvait encore apercevoir,
sur le gaillard d'arrière, la même place où il avait fait pour venir
une si heureuse traversée à côté d'Emmy. Mais à tout cela il ne
fallait plus penser; demain on allait remettre à la voile pour
retourner en Angleterre et y reprendre du service.

Après le mois de juin et selon les usages germaniques, la petite
société de la cour de Poupernicle est dans l'habitude de se disséminer
sur la surface du globe pour aller boire aux sources médicales de cent
pays divers, se distraire en jouant à la roulette si la bourse le
permet et si le goût y dispose, se livrer aux douceurs de la
gastronomie en compagnie d'une société aussi cosmopolite que choisie,
et dissiper son été dans les joies de l'oisiveté.

Les diplomates anglais se rendirent, partie à Toeplilz, partie à
Kissingen, et leurs rivaux de France, après avoir donné un double tour
de clef à la porte de la chancellerie, se mirent en route pour leur
cher boulevard de Gand. L'illustrissime famille du prince régnant de
Poupernicle suivait la foule aux eaux, ou bien se retirait dans
quelqu'une de ses champêtres habitations. Pour peu que l'on élevât des
prétentions au bon ton, il fallait prendre sa volée comme les autres,
et le docteur Glauber, médecin attitré de la cour, céda avec la
baronne au mouvement général. La saison des bains n'était pas la moins
fructueuse dans les revenus du docteur, qui savait concilier les
affaires avec le plaisir. Le théâtre favori de ses exploits était
Ostende, le rendez-vous général de tous les enfants de la Germanie.

Son intéressant malade, M. Jos, était pour le docteur une véritable
vache à lait. Il n'avait pas eu grand'peine à persuader à
l'ex-fonctionnaire que sa santé et celle de son aimable soeur, dont,
en réalité, l'état était assez inquiétant, exigeait qu'il allât passer
la saison d'été dans cet abominable port de mer. Peu importait
l'endroit à Emmy; quant à George, il sautait déjà de joie à l'idée
d'un changement. Et Becky devait tout naturellement occuper la
quatrième place dans le magnifique équipage que monsieur Jos avait
acheté. Les deux domestiques avaient leur place désignée sur le siége.
Il n'était peut-être pas très-prudent à Rebecca de s'exposer ainsi aux
mauvais propos des personnes de connaissance qu'elle pourrait
rencontrer: mais, bah! n'était-elle pas assez forte pour tenir tête
aux attaques? Elle avait si bien jeté le grappin sur Jos qu'elle
mettait au défi tous les orages conjurés contre elle. La comédie du
_Tableau_ avait achevé de lui assurer sur lui une puissance à toute
épreuve, Becky ne manqua pas d'emballer avec le plus grand soin son
éléphant dans la boîte qu'Emmy lui avait donnée il y avait de longues
années; Emmy aussi emporta ses petits trésors, ses deux médaillons; et
la petite colonie alla s'installer à Ostende, dans un hôtel fort cher
et assez mal tenu.

Amélia commença à prendre des bains et en ressentit tout le bien qu'on
pouvait en attendre. Les gens de la connaissance de Becky, qui
l'apercevaient de loin, s'empressaient de lui tourner le dos. Mistress
Osborne, qui l'accompagnait dans ses promenades et ne connaissait
personne, ne s'apercevait même pas des affronts essuyés par son amie,
et Becky regardait comme inutile de la mettre au courant de ces
détails.

Mistress Rawdon Crawley retrouva même à Ostende des connaissances qui
avaient conservé pour elle des sentiments dont elle les aurait
parfaitement dispensés. De ce nombre était le major Loder, en
disponibilité, et le capitaine Rook, que tous les jours on rencontrait
sur la jetée fumant leurs cigares et regardant les femmes avec
insolence. Ils n'eurent pas de peine à s'introduire chez M. Joseph
Sedley et à se faire donner place à sa table hospitalière. Ce n'était
pas là de ces gens qu'un refus décourage et rebute; ils entraient dans
la maison, que Becky s'y trouvât ou non, s'installaient dans le salon
de mistress Osborne qu'ils parfumaient de l'odeur du tabac, appelaient
Jos _vieux drille_, faisaient invasion à l'heure du dîner et passaient
de longues heures à boire et rire.

«Qu'est-ce que cela signifie, maman? disait à sa mère le petit Georgy,
qui n'entendait rien au langage figuré de ces messieurs. Hier, le
major disait à mistress Crawley: «Non, non, ça ne peut pas aller comme
cela; vous ne garderez pas le _vieux drille_ pour vous toute seule.
Nous voulons aussi notre part de la _grenouille_, ou, le diable
m'emporte, _nous vendons la mèche_.» Qu'a voulu dire le major par ces
mots, chère maman?

--Le major.... ne lui donnez point ce nom, répondit Emmy; je puis du
reste vous assurer que j'ignore complétement ce que cela signifiait.»

La présence de ces deux hommes inspirait à Amélia un sentiment profond
d'horreur et de dégoût. Pendant les repas, ils lui prodiguaient des
compliments avinés ou parfois lui riaient au nez. Le capitaine lui
faisait des agaceries qui la mettaient fort mal à l'aise, et elle
s'arrangeait toujours, lorsque ces deux hommes venaient, pour avoir
George auprès d'elle.

Rebecca, il faut lui rendre cette justice, évitait de laisser l'un de
ces hommes en tête à tête avec Amélia. Le major, qui était libre de la
personne, jurait qu'il aurait raison de cette petite mijaurée; ces
deux maîtres coquins se disputaient ainsi cette innocente créature, et
jouaient, à sa propre table, à qui l'aurait. Sans se douter en aucune
manière des vues criminelles de ces misérables, elle ne les voyait
cependant qu'avec une impression de terreur et de gêne et aurait voulu
fuir bien loin de là.

Elle suppliait, conjurait Jos de retourner en Angleterre, mais il
faisait la sourde oreille et ne voulait pas s'éloigner de son docteur,
c'était là un lien puissant pour lui et auquel du reste venaient s'en
joindre d'autres. Tout au moins pouvons-nous dire que Becky n'était
pas fort pressée de retourner en Angleterre.

Enfin Amélia prit un grand parti, une énergique résolution; elle
écrivit à un de ses amis qui se trouvait de l'autre côté du détroit,
n'en parla à personne, et porta elle-même la lettre à la poste afin
d'être encore plus sûre de son secret; elle montra seulement une
certaine émotion en revenant auprès de George, et elle passa une
grande partie de la nuit à s'entretenir avec lui. Depuis son retour de
la promenade, elle ne quitta plus sa chambre. Becky pensa que c'était
le major et le capitaine qui lui faisaient peur.

«Elle ne peut rester plus longtemps ici, se disait Becky en elle-même.
Il faut qu'elle parte, cette petite sotte. A-t-on jamais vu avoir un
tel chagrin pour un mari mort depuis quinze ans, et Dieu sait comme il
méritait de tels regrets. Quant à épouser l'un ou l'autre de ces deux
misérables, c'est impossible; que ferait-elle d'un Loder ou d'un Rook?
Elle se mariera avec sa grande perche, et je vais arranger tout cela
ce soir même.»

Sous prétexte de lui porter une tasse de thé, Becky alla dans la
chambre d'Amélia. Elle l'y trouva en compagnie de ses deux portraits
et en proie à une surexcitation nerveuse des plus vives; elle posa
devant elle la tasse de thé.

«Merci! lui dit Amélia.

--Écoutez-moi, Amélia, dit Becky se promenant en long et en large et
l'examinant avec un air d'intérêt presque méprisant. J'ai à causer
avec vous; vous ne pouvez demeurer ici plus longtemps; il faut vous
soustraire à l'impertinence de ces deux hommes; je n'entends point
qu'ils vous rendent la vie aussi dure, et je crains toujours pour vous
quelque insulte de leur insolence; ce que je puis vous dire, c'est que
ce sont des misérables qui mériteraient d'être envoyés aux galères.
Peu vous importe comment je les connais, toujours est-il que je sais
parfaitement à quoi m'en tenir sur leur compte. Joseph n'est pas dans
le cas de vous protéger. Son épaisseur et la faiblesse de son
caractère seraient plutôt de nature à lui rendre nécessaire à lui-même
un protecteur. Et vous n'êtes pas plus faite pour vivre à côté de
pareilles gens que ne le serait un enfant à la lisière. Il faut vous
marier si mieux vous n'aimez vous exposer, vous et votre enfant, à une
ruine certaine. Il vous faut un mari, entendez-vous, faible arbrisseau
que vous êtes, trop frêle pour vous passer de soutien. Ce mari, il
s'est offert à vous dans la personne du plus galant homme que je
connaisse, et vous l'avez repoussé, âme inconséquente et ingrate!

--J'ai fait tous mes efforts, ô Rebecca! répondit Emmy d'un air
suppliant, mais je n'ai pu oublier.... et au lieu de finir sa phrase
elle jeta un regard à son portrait.

--Oublier qui? lui?... s'écria Becky, l'égoïsme en chair et en os, la
fatuité dans ce qu'elle a de plus épais, une véritable poupée de
coiffeur, un homme sans esprit, sans distinction, sans coeur. En
vérité, il n'y a pas plus de ressemblance entre lui et votre ami le
major qu'entre vous et la reine Élisabeth. Mais cet homme était las de
vous, mais il vous aurait plantée là, sans le major Dobbin qui l'a
forcé malgré lui d'être fidèle à ses engagements. Voilà ce qu'il me
répétait tous les jours, me disant qu'il ne se souciait point de vous,
et ne m'en parlant que par manière de dérision; à peine étiez-vous sa
femme depuis une semaine, qu'il me faisait déjà la cour.

--C'est faux! c'est faux! Rebecca, s'écria Amélia se redressant à ces
paroles.

--Regardez donc, folle que vous êtes,» reprit Becky avec une
impitoyable gaieté.

En même temps elle tira de son sein un petit papier qu'elle s'empressa
de déployer et de mettre sous les yeux d'Emmy.

«Reconnaissez-vous cette écriture? c'est bien de sa main, n'est-ce
pas? Eh bien! lisez cette lettre: vous y verrez qu'il me propose un
enlèvement; et il me l'a donnée sous vos yeux, la veille du jour où
il fut tué. Ce qu'il n'a pas volé,» continua Becky.

Emmy n'entendait plus rien; ses yeux étaient fixés sur la lettre.
C'était bien celle que George avait mise dans le bouquet qu'il avait
donné à Rebecca dans la nuit du bal de la duchesse de Richmond. Becky
ne disait que trop vrai, George lui proposait un enlèvement.

Emmy laissa retomber sa tête sur sa poitrine. Ce sera la dernière fois
que nous la verrons pleurer dans le cours de cette histoire; mais du
moins elle versa d'abondantes larmes. La tête cachée entre les mains,
elle se livra à la vivacité de ses émotions, et Becky se contenta
d'être pendant quelque temps le témoin impassible de cette scène. Quel
homme assez initié aux secrets des coeurs pourra nous dire si ces
larmes lui furent douces ou amères? Sa douleur lui venait-elle des
regrets qu'elle éprouvait à voir ainsi renversée l'idole de sa vie, ou
bien s'indignait-elle en pensant aux dédains dont son amour avait été
l'objet, ou enfin se réjouissait-elle de voir supprimée la barrière
que sa pudeur de femme avait placée entre elle et une nouvelle et
sincère affection?

«Aucun lien ne me retient plus maintenant, se disait-elle à elle-même;
je puis l'aimer désormais de toutes les forces de mon coeur. Pourvu
seulement qu'il y consente et qu'il me pardonne.»

Je crois que ce dernier sentiment avait fini par dominer tous les
autres, et qu'il était la principale ca