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Title: Plus fort que la haine
Author: Tinseau, Léon de, 1844-1921
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Plus fort que la haine" ***

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produced from images generously made available by the
Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
http://gallica.bnf.fr.



LÉON DE TINSEAU

PLUS FORT QUE LA HAINE

PARIS

CALMANN LÉVY, ÉDITEUR

RUE AUBER, 3, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15

A LA LIBRAIRIE NOUVELLE

1891

       *       *       *       *       *

DU MÊME AUTEUR.

Format grand in-18

ALAIN DE KERISEL               1 vol.

L'ATTELAGE DE LA MARQUISE      1--

BOUCHE CLOSE                   1--

CHARME ROMPU                   1--

MA COUSINE POT-AU-FEU          1--

DERNIÈRE CAMPAGNE              1--

DU HAVRE A MARSEILLE           1--

MADAME VILLEFÉRON JEUNE        1--

LA MEILLEURE PART (_Ouvrage couronné par
l'Académie française_)         1--

MONTESCOURT                    1--

ROBERT D'ÉPIRIEU               1--

STRASS ET DIAMANTS             1--

SUR LE SEUIL                   1--



I


Le monde, sous des airs indignés, cache d'amusants pardons pour
l'audace qui brave ses lois et pour l'intrigue plus ou moins adroite
qui crochette ses portes. Même, il est aisé de voir qu'il ne
déteste ni les sarcasmes de la philosophie, ni les foudres de la
religion, car, en combattant sa tyrannie ou sa perversité, on affirme
encore sa puissance. Voilà pourquoi, de tout temps, le monde s'est
porté en foule aux comédies qui étalent ses ridicules; pourquoi, de
nos jours, il s'arrache les œuvres des romanciers qui promènent
sur ses laideurs le verre grossissant de l'analyse. Voilà pourquoi,
depuis qu'il y a des chaires dans les temples et des prédicateurs
dans les chaires, une élite mondaine, feignant l'humilité, s'assied
aux premiers rangs des fidèles pour savourer fièrement l'anathème
sacré: _Vanitas vanitatum, et omnia vanitas_! De l'anathème il a
fait une devise qui prouve sa vieille noblesse. Telle une famille qui
pourrait établir qu'une de ses grand'mères avait déjà mal tourné
du temps de Salomon.

Tout au contraire, à ceux qui veulent planer au-dessus de lui, qui
négligent insolemment de le prendre pour témoin de leurs luttes, de
leurs fautes, de leurs chagrins ou de leurs joies, le monde garde un
éternel ressentiment. Tôt ou tard il leur réserve une vengeance,
même quand il est contraint de sourire à leur succès ou à leur
fortune. Ainsi que Méphistophélès bafoué par l'odieux pouvoir du
sublime et du mystique, il s'éloigne pour un temps, grommelant dans
sa rage momentanément désarmée:

    Nous nous retrouverons, mes amis; serviteur!

et, l'occasion venue, sans pitié il enfonce le trait.

Il y a quelques années, ces réflexions durent frapper les
observateurs capables de penser et de prévoir, à la vue du malaise
indéfinissable qui se déclara sourdement dans les sphères les plus
élevées de la meilleure société, lorsque ce double billet de part
fut répandu--sans profusion--dans le faubourg Saint-Germain et ses
annexes:


_Le comte de Sénac a l'honneur de vous faire part de son mariage avec
mademoiselle de Quilliane._

_Château de Sénac (Ardèche), le_...


_Madame de Chavornay, religieuse hospitalière de Saint-Bernard de
Menthon, a l'honneur de vous faire part du mariage de mademoiselle de
Quilliane, sa nièce, avec M. le comte de Sénac._

_Couvent des Bernardines, avenue Kléber, le_...


Certes, l'union était assortie comme nom et comme fortune. Les
Quilliane et les Sénac représentent la meilleure noblesse de la
Provence et du Languedoc; les jeunes époux, d'après les calculs les
plus modérés, entraient en ménage avec cent vingt mille livres
de rente. Quant à leurs personnes, peu de gens pouvaient en parler;
encore fallait-il, pour cela, remonter à plusieurs années.

Albert de Sénac avait disparu du monde, un beau jour, sans crier
gare, pour aller voyager aux antipodes. A vrai dire, avant cette
fugue, le monde n'avait trouvé dans le jeune déserteur qu'un
courtisan peu remarquable par son assiduité et visiblement sceptique.
Depuis son retour, c'était pis encore. Albert ne s'était montré
presque nulle part et, d'après le genre de vie qu'on lui connaissait,
il était permis de le croire moins occupé de chercher une femme que
d'asseoir sa candidature à l'Académie des inscriptions. Aussi la
nouvelle inattendue de son mariage faisait froncer les sourcils à
plus d'une douairière, au souvenir des hypocrites déclarations en
faveur du célibat par lesquelles ce sournois avait repoussé leurs
tentatives.

Quant à la nouvelle madame de Sénac, c'était bien autre chose. Le
moins qu'on pouvait en dire était de l'appeler «défroquée», et
c'est à quoi l'on n'eut garde de manquer, surtout les mères qui
avaient «soigné» Sénac pendant un hiver ou deux, et qui avaient
encore leurs filles sur les bras.

Quelques jeunes femmes, anciennes élèves du fameux couvent de
l'avenue Kléber, et qui avaient conservé leurs entrées dans la
maison après le sacrement, rétablissaient les faits et défendaient
leur ancienne compagne contre les attaques de leurs aînées.

--Thérèse n'a jamais porté l'habit religieux, disaient-elles. Son
mariage s'est décidé la veille du jour où devait avoir lieu la
vêture. Donc elle n'est pas plus défroquée que nous.

--C'est bien subtil. Depuis trois ans elle était enfermée là-bas,
et tout le monde la considérait déjà comme bien et dûment
cloîtrée. Joli couvent, d'ailleurs, si les amoureux y entrent comme
au moulin!

--Mais non, chère madame; elle a connu M. de Sénac en Égypte, dans
un voyage...

--En Égypte! En voici bien d'une autre! Cette jeune personne
accomplissait le tour du monde pendant qu'on la croyait prosternée
dans sa cellule! C'est ce que nous appellerons faire son noviciat à
l'américaine.

--Hé! la pauvre petite ne voyageait pas pour son plaisir. Elle
accompagnait son frère, malade de la poitrine, si malade qu'il en est
mort, malgré l'Égypte...

--Et qu'il n'a pas très bien surveillé sa garde-malade. Sénac aura
si fort compromis la demoiselle que le couvent la lui a laissée pour
compte.

--Mais non, puisqu'elle est rentrée au couvent après son voyage et
qu'elle y a passé presque deux ans.

--Bon! je vois ce que c'est. Le monsieur l'aura quelque peu enlevée.

--Croyez-vous? La Révérende Mère de Chavornay, qui est une sainte,
n'aurait pas mis son nom sur les billets de part. Surtout elle
n'aurait pas marié sa nièce dans la chapelle de son pensionnat, en
présence des religieuses et des élèves.

--D'accord. Et les époux n'ont pu trouver, à eux deux, pour mettre
sur les billets, qu'une vieille religieuse qui ne porte même pas leur
nom? Comme parenté, c'est maigre, et cela sent l'enfant trouvé d'une
lieue.

--Ce n'est pas leur faute si Christian de Quilliane, frère de la
mariée, fut le dernier de sa race, et s'ils n'ont, l'un et l'autre,
ni père ni mère, ni frère, ni sœur...

Pendant huit jours, des conversations de ce genre furent échangées
dans une cinquantaine de salons, les plus huppés de Paris. Mais,
si le jeune ménage trouvait toujours des gens pour l'attaquer, plus
rarement des âmes charitables étaient là pour le défendre. On
l'attaquait toutefois avec une modération relative, soit par un reste
de cette franc-maçonnerie aristocratique si puissante en certains
pays, si relâchée dans le nôtre; soit parce qu'on ne savait sur
lui que du bien, dans le peu qu'on savait. Après examen, il parut
évident qu'on aurait mauvaise grâce à ne pas ouvrir ses portes
au grand large devant ces originaux, et même à ne pas assister
aux fêtes qu'ils allaient donner, car on décida aussi qu'ils en
donneraient. Une chose en effet ne pouvait se discuter: c'est que
l'ancien hôtel des Quilliane, devenu l'hôtel des Sénac par le
testament du dernier marquis et le mariage de Thérèse, était l'une
des plus magnifiques résidences du quai d'Orsay, la seule peut-être
à qui la Révolution et les embellissements de Paris n'ont enlevé ni
un arbre, ni une pierre, ni une tapisserie, ni un meuble.

En somme, la haute société ménageait aux Sénac des dispositions
plutôt bienveillantes. Restait pour eux à en profiter avec
reconnaissance, et, voilà précisément ce qui ne parut pas les
préoccuper beaucoup. Février s'écoula--le mariage avait eu lieu
à la Chandeleur--et les hautes baies de l'hôtel continuèrent
à laisser voir derrière les étroits carreaux de leurs vitres la
peinture jaunie des volets fermés. Le carême s'enfuit; les cloches
de Pâques sonnèrent; les bals s'annoncèrent partout, excepté chez
les Sénac, dont le Faubourg n'entendait plus parler. Peu s'en fallut
qu'on ne les réclamât à la police.

On avait si bien composé d'avance le menu de leurs dîners et la
liste de leurs invitations, que bien des gens commençaient à sentir
un mouvement d'humeur en passant sous les fenêtres obstinément
fermées. A toute force on eût accordé remise de quelques mois pour
cause de réparations--les appartements devaient être furieusement
délabrés--si, du moins, le jeune couple avait abattu sa tournée de
visites. Mais ils en prenaient par trop à leur aise, aussi bien avec
les gens pressés qu'avec les gens curieux; en d'autres termes, ils se
moquaient du monde.

Aussi le monde, indisposé par cet exemple fâcheux d'insoumission,
jugea-t-il à propos de faire une enquête sérieuse; malheureusement
les témoins manquaient, même ceux du mariage, car trois d'entre
eux étaient venus tout exprès du fond de la province, et depuis
longtemps avaient regagné leurs gentilhommières respectives.
C'était à croire que les mariés avaient prévu ce qui se passerait.
Dieu merci! le quatrième témoin habitait la capitale, mais il avait
quatre-vingts ans, et le pauvre vieux, ayant pris froid au sortir de
la cérémonie, luttait sans espoir contre une bronchite, au fond d'un
hôtel perdu à l'extrémité de la rue du Cherche-Midi. Néanmoins,
questionné sans miséricorde entre deux étouffements, il eut le
temps de déclarer que l'aventure n'était pas une légende, qu'Albert
et Thérèse existaient en chair et en os, qu'ils étaient bien et
dûment mariés, et même qu'ils avaient semblé particulièrement
satisfaits de l'être. Il ajouta--et le bonhomme s'y connaissait--que,
dans sa longue carrière, il n'avait jamais rencontré de futur mieux
fait et plus épris, de future plus belle, mieux habillée et de plus
grand air. Après quoi il mourut.

Pendant ce temps-là, une ancienne élève, restée la favorite de la
Révérende Mère de Chavornay, finissait par apprendre de celle-ci
que le jeune ménage, au sortir de la chapelle, s'était rendu à
l'hôtel Quilliane et y avait passé vingt-quatre heures, dans le
plus strict incognito, bien entendu. Cette infraction aux usages,
qualifiée par les douairières de _mariage à la hussarde_, fut
généralement blâmée. Une vieille fille, assez mûre pour avoir son
franc parler, ne craignit pas de dire:

--A la place de la novice il m'aurait semblé que la chambre nuptiale
du quai d'Orsay n'était pas assez distante de la cellule de l'avenue
Kléber, et j'aurais cru commettre un sacrilège en n'allant pas plus
loin.

--Oh! mademoiselle, répondit le baron de Javerlhac, l'enfant terrible
du Faubourg malgré ses soixante ans, on voit bien que vous n'avez
jamais passé par là! Auriez-vous donc obligé ces pauvres diables à
attendre qu'ils fussent dans la lune pour songer à la terre?

--D'ailleurs, fit observer la jeune marquise de Boisboucher, parente
d'Albert, j'ai eu quelques détails. Les époux n'ont même pas
déjeuné en tête à tête, car la respectable Mrs Crowe, l'ancienne
dame de compagnie de ma nouvelle cousine, s'est mise à table avec
eux, je le sais de bonne source.

Une chose impossible à savoir, en revanche, était le lieu vers
lequel Sénac et sa femme avaient pris leur vol en quittant Paris.
Probablement ils se cachaient dans le vieux château de Sénac,
demeure féodale peu habitée depuis longtemps et enfoncée dans les
montagnes de l'Ardèche. Allaient-ils donc y passer un siècle, sans
voir personne?--Bon moyen de se prendre en aversion! prophétisèrent
les personnes d'expérience.

Mais, un beau jour, on apprit que les Sénac avaient été rencontrés
en Égypte. Sans doute, ils refaisaient, sous forme de pèlerinage
amoureux, l'excursion qui leur avait si bien réussi deux ans plus
tôt. Ce dernier trait acheva de les classer parmi les chercheurs de
quintessence dont il ne faut rien attendre de bon. Pendant une semaine
on ne parla point d'autre chose.

--Ils comprennent la fausseté de leur situation, proclama la sévère
marquise de Castelbouc, et n'osent pas se montrer avant qu'on ait
oublié leur histoire. Mariage de novice, mariage de divorcée: au
fond les deux se ressemblent.

Avec plus de mesure, le baron de Javerlhac, qui joue volontiers
le rôle de juge amateur dans les causes mondaines, résuma les
plaidoiries et prononça l'arrêt par contumace:

--Plût au ciel qu'il n'y eût rien de plus à reprendre aux vingt ou
trente mariages qui se feront chez nous cette année, qu'à celui-là!
Ces braves gens n'ont qu'un tort, dont ils seront seuls à souffrir.
Je les devine trop différents des êtres masculins et féminins parmi
lesquels le sort les appelle à vivre. Ils veulent être meilleurs que
leur époque, et croient pouvoir donner en tout la première place
au sentiment. Or, nos romanciers eux-mêmes fuient le sentiment dans
leurs livres, parce que ça ne se vend plus. Si j'étais l'ami intime
de ces deux rêveurs, je leur conseillerais de rester toute leur vie
en Égypte,--et encore c'est un peu trop près d'ici. Quand ils se
trouveront en face de la vie telle qu'on nous l'a faite et que nous
l'avons faite, ils m'en diront des nouvelles!

Javerlhac n'était pas toujours si tendre envers son prochain, car la
bienveillance n'était pas son péché mignon. L'avenir devait montrer
si, malgré cette mansuétude, il avait vu l'avenir trop en noir dans
sa prophétie. Tandis qu'il livrait au vent les feuilles de l'oracle,
Thérèse de Sénac écrivait la lettre suivante à Mrs Crowe qui
venait de passer, toute seule au vieux château, un hiver assez
différent de celui du jeune ménage:

«Le Caire, 25 avril 188...

»Ma chère Kathleen, savez-vous pourquoi je ne vous ai guère envoyé
que des bulletins de santé depuis mon départ? C'est que--je suis
habituée à vous dire tout--notre équipée d'outre-mer me causait
des terreurs folles; mais vous devinez bien que ce n'est pas le voyage
en lui-même que je craignais.

»Quelle dangereuse témérité pour Albert, quelle folle présomption
pour moi, cette idée de refaire, dans la prose du bonheur atteint, le
même voyage fait une première fois dans la poésie de l'impossible
rêvé! Encore presque une enfant, je comprenais déjà que les
étoiles m'auraient paru bien moins belles après que j'aurais pu
les toucher. D'ailleurs, il me semblait qu'il ne faut pas recommencer
certaines minutes particulièrement douces de la vie. La seconde rose,
cueillie au même rosier, ne donne pas l'ivresse de la première. Le
printemps n'a qu'un rossignol: celui qui nous a surpris, un beau soir,
de sa sérénade oubliée. Le lendemain c'est un autre rossignol qui
chante, mais ce n'est plus _le rossignol_.

»Aussi avais-je très peur de revoir l'Égypte en général, et,
spécialement, je tremblais comme une feuille en approchant de chacun
des lieux où mon cœur avait laissé un souvenir. J'ai tout revu:
le Caire et les grands arbres de la promenade, témoins de notre
première rencontre; la petite maison de l'avenue de Boulaq où, me
voyant pleurer d'inquiétude sur mon frère, il m'a dit:--Voulez-vous
que je reste pour Christian[1]?

[Note 1: Les événements auxquels cette lettre fait allusion sont
racontés dans un livre précédemment publié avec ce titre: _Sur le
Seuil_.]

»Et il resta, vous vous en souvenez, le cher! bien qu'on l'attendît
en France et qu'il risquât de perdre une grosse somme--qu'il a perdue
d'ailleurs. Il resta... et vous aviez raison: ce n'était pas mon
pauvre Christian qui le retenait au Caire!

»Mais le plus dangereux, c'était de pénétrer de nouveau, appuyée
sur son bras, dans ces ruines de Louqsor, où j'ai passé, je crois,
l'heure la plus douloureuse de ma vie. Car c'est là que j'ai vu
combien j'étais aimée et combien j'allais aimer, moi, la fiancée
promise à Dieu, moi dont le pauvre cœur était déjà suspendu
devant l'autel, comme ces _ex voto_ de vermeil qu'on attache à la
muraille sainte, et qui ne saignent pas, ceux-là!... Mon Dieu!
que j'étais malheureuse! Et vous, méchante, vous m'aviez laissée
m'engager seule dans le labyrinthe de granit; vous aviez peur
des chauves-souris et des serpents. Ah! le véritable serpent, ce
jour-là, était une horrible femme dont je ne veux pas écrire le
nom. Que Dieu lui pardonne la mort de mon frère et le crime que
j'ai commis, grâce à elle, en doutant de l'être le plus loyal qui
existe.

»Cet homme est plus qu'un homme: il fait mentir la sagesse et
l'expérience humaines. Avec lui la réalité dépasse le rêve; la
prose est plus douce que la poésie; le bonheur de la veille paraît
incomplet auprès du bonheur du lendemain. Ah! comme il eut raison
de me ramener ici! Maintenant, je vois clair dans mon âme et dans
la sienne--qui ne sont qu'une seule âme, à vrai dire. Tout ce qu'il
m'avait promis, annoncé, est en train de s'accomplir. Oui, je le
reconnais. Si j'ai fui, d'abord, vers la divine perfection, loin
du monde, c'est que je désespérais d'y trouver--misérable
orgueil!--une créature digne de moi. Et voilà, qu'au contraire, je
me sens indigne de lui, tellement indigne! Le but de ma vie, après le
ciel, sera de diminuer la distance qui nous sépare.

»Mon Dieu! quel bien nous allons faire et comme nous allons être
heureux! Ce matin je lui disais:

»--Pour ce qui est du bonheur, je suis tranquille: je vous ai! Mais
ma grande crainte est de n'être pas assez utile en ce monde. Je sais
bien que nous sommes assez riches pour faire des bonnes œuvres. Alors
ce ne sera pas nous qui serons utiles; ce sera notre argent.

»Il a ri de ce qu'il appelle mon sophisme.

»--Nous ferons quelque chose de bien plus considérable et de
bien plus difficile que de fonder un hospice ou de recueillir des
orphelines, a-t-il répondu. Nous montrerons à l'humanité ce que
c'est qu'un bon ménage selon Dieu et selon le monde. Depuis vingt ou
trente ans, je doute qu'on en ait vu beaucoup, tandis qu'on trouverait
à cette heure, dans les seuls couvents de Paris, plusieurs centaines
de religieuses réunissant toutes les vertus et toutes les qualités
de l'espèce. Convenez qu'une de plus n'y aurait pas fait grand'chose.
Vous serez bien plus utile en faisant voir au monde l'échantillon
perdu de la grande dame d'autrefois, je parle de ces femmes tout à la
fois sérieuses et charmantes, reines par le pouvoir de la situation
et de l'esprit, qui furent nos aïeules. Faut-il mettre en compte les
exemples de la bonne chrétienne que vous serez? Donc ne regrettez pas
l'avenue Kléber. Vous avez fait de moi le plus heureux des hommes en
la quittant, de même que vous en auriez fait le plus misérable en
refusant d'en sortir.

»Vous allez dire que mon très indulgent mari conduit la modestie
de sa femme à une mauvaise école. C'est son affaire; mon devoir
est d'accepter avec joie _ces petites démonstrations d'amitié qui
rapprochent les cœurs et servent à faire l'agrément d'une douce
société_. Reconnaissez-vous, dans ces paroles, notre ami saint
François de Sales? Peut-être que non, car elles ne sont point
tirées des chapitres que vous me lisiez souvent, jadis, pendant que
je brodais la fameuse chasuble, sans me douter qu'elle embellirait la
messe de mon mariage et non pas celle de ma prise d'habit. Dieu l'a
voulu; je le sais, j'en suis sûre: je l'en remercierai jusqu'à mon
dernier soupir.

»Vers la fin d'avril, nous serons à Sénac et je vous raconterai
le voyage que nous achevons. C'est la même contrée, les mêmes
paysages, les mêmes ruines, les mêmes obélisques; mais tout cela
est éclairé autrement. Il me semble que je revois au grand soleil
des lieux que j'avais visités une première fois au clair de lune.
Rien ne vaut le soleil; mais ne disons pas de mal de la douce et
mélancolique Phébé. Ce serait de l'ingratitude la plus noire.

»Chère amie, sachez que deux noms ne sont guère sortis de ma
pensée depuis que nous sommes en Égypte: celui de mon pauvre frère
Christian et celui de ma bonne et fidèle Kathleen, qui fut, par
son zèle, sa prudence et la permission de Dieu, l'ouvrière de mon
bonheur. Allez! nous ne nous quitterons plus, cher témoin de mes
douleurs et de mes joies.

»Combien il me tarde de vous revoir et de faire connaissance avec
ce vieux château, avec ce village et les braves gens qui l'habitent!
Annoncez-leur que nous serons très peu Parisiens, et que nous leur
donnerons le meilleur de notre temps.

»Votre amie,

»THÉRÈSE.»



II


Le voyageur que l'express emporte vers Marseille aperçoit la masse
grandiose du château de Sénac, sur la rive opposée du Rhône,
entre Montélimart et Orange. L'habitation a subi le sort commun
des demeures seigneuriales de ce pays, que les guerres de religion
traitèrent aussi rudement qu'aucun pays de France. Elle porte les
traces profondes du fer et du feu. Mais les châteaux d'alors--et
aussi les châtelains--étaient bâtis pour tenir tête aux horions.
La grosse tour semble encore guetter l'approche des lansquenets
ennemis, se glissant à l'improviste par les chemins de chèvre
étagés sur les coteaux du Rhône. Elle pourrait conter l'effroyable
saut de plus d'un prisonnier catholique ou huguenot, à qui, «pour
descendre en ceste mode, plus auraient fait de proufict aisles que
iambes». Ainsi parlent les chroniqueurs du temps, peu coutumiers de
sensiblerie.

Vers le milieu du XVIIe siècle, une habitation moderne s'est soudée
à la vieille tour restaurée à grands frais; tel on voit un guerrier
blanchi sous le harnais, mais encore vert, marier sa gloire à la
beauté d'une jeune épouse couronnée de grâce. L'habitation,
malgré tout passablement austère, occupe avec ses dépendances une
bande de terrain fortement incliné que bordent, au pied, le cours du
Rhône et, au sommet, l'ancienne route de poste. La cour d'entrée,
les communs, le château, les parterres, le potager remplissent la
zone horizontale, située sur la hauteur. Le reste du terrain, planté
de chênes encore jeunes, descend jusqu'au chemin de halage par
une pente assez raide. Une enceinte à peu près carrée clôt la
propriété dont la surface approche de cinquante hectares, presque
entièrement rebelles à la culture. Aussi les habitants du petit
village, faisant allusion à la dépense de cette muraille de trois
quarts de lieue répètent volontiers:

--L'écorce de Sénac vaut mieux que la châtaigne.

Il y a cinquante ans, la malle-poste passait chaque jour devant la
grille armoriée qui forme un côté de la cour d'honneur du château.
Mais, depuis l'établissement de la grande ligne ferrée qui longe
l'autre rive du Rhône, les châtelains, moins favorisés que jadis,
doivent quitter le train à la station située en face de la vieille
tour et traverser le fleuve en bac pour entrer chez eux, à
moins qu'ils ne veuillent affronter l'interminable lenteur des
embranchements de la rive droite. Le progrès, comme la vertu, a ses
côtés incommodes.

Les ouvrages spéciaux écrits pour les voyageurs citent le panorama
du donjon de Sénac parmi les plus beaux du midi de la France. A
l'est, le Rhône et sa vallée, encore étroite, forment le premier
plan, magnifique tapis de verdure, où se détache la broderie plus
pâle du feuillage de l'olivier qui commence à paraître. Au delà
s'arrondit l'amphithéâtre majestueux du Grésivaudan et des Alpes,
appuyé à droite sur le Ventoux désolé et neigeux. Parfois, dans
les pures soirées d'automne, un géant inconnu se dresse un instant
parmi les voiles roses de l'Orient prêt à s'endormir dans l'ombre.
C'est le Pelvoux dont la haute cime, écrasant tous les pics voisins,
reçoit la dernière caresse du soleil, de même que, le lendemain, il
sera touché avant tous de sa flèche d'or.

A l'ouest, la vue moins réjouie n'a pour se reposer que le paysage
austère et tourmenté des Cévennes. Les aspects les plus divers se
trouvent mélangés comme au hasard. D'étroits vallons, parés
d'une riche culture, sont encaissés dans la sécheresse désolée
de collines granitiques aux contours anguleux. Sur les plateaux, la
garrigue monotone déroule son vêtement de bruyères et d'arbustes
rabougris, sans autre habitation que la cabane en pierres grises du
berger, seul habitant de ce désert sauvage. Des hameaux se cachent,
de loin en loin, parmi d'énormes châtaigniers à la cime arrondie.
Et l'horizon est fermé bientôt par des ondulations médiocres assez
hautes cependant pour empêcher le regard de découvrir la chaîne du
Tanargue et du Gerbier des Joncs. Tels ces importuns sans valeur
et sans mérite qu'on voit détourner à leur profit l'attention du
vulgaire, en empêchant d'admirer le génie.

Depuis l'époque où Laurent, comte de Sénac, maréchal de camp des
armées du roi, restaurait sa vieille tour et élevait sous son abri
la demeure actuelle, ce lieu pittoresque fut rarement honoré de la
résidence et même de la visite de ses maîtres. Gaston de Sénac,
fils du précédent, moitié homme de guerre, moitié diplomate, mais
par-dessus tout courtisan renforcé, disait à qui voulait l'entendre:
«Le plus beau point de vue que je connaisse au monde est celui de
l'orangerie de Versailles, quand le roi descend le grand escalier au
milieu d'une cinquantaine de jolies femmes. Le paysage qu'on aperçoit
de mon logis des bords du Rhône vient ensuite, autant qu'il m'en
souvient, car je ne l'ai pas contemplé depuis l'âge de quinze ans.»

Une belle dame lui demandant un jour pourquoi il ne mettait jamais les
pieds dans ce site merveilleux, le galant gentilhomme répondit:

--Pour deux raisons: la première, que je ne vous y verrais pas; la
seconde, que l'air du lieu est malsain pour nous autres. Depuis cinq
cents ans, il y est mort plus de cinquante Sénac, hommes ou femmes.

Le plus curieux c'est qu'il y mourut lui-même, durant un
séjour--absolument forcé--qu'il dut y faire après un mot trop
spirituel sur la Pompadour. Il mourut un peu de vieillesse et beaucoup
du chagrin de ne plus voir le roi, maladie qui n'était pas sans
exemple à cette époque. De nos jours ce sont les rois qui pourraient
être malades, assez souvent, de ne plus voir leurs sujets.

Le fils de ce courtisan à la langue trop leste et à l'âme trop
sensible, suivit les princes en émigration et ne rentra en France
qu'avec eux. Après son départ, le château, mis en vente comme bien
de proscrit, fut acheté par un marchand de fagots du village,
nommé Cadaroux, lequel fit l'emplette, comme de juste, à un prix
avantageux. Au moment où l'aïeul d'Albert, à peine revenu à Paris
dans l'état-major du comte de Provence, allait s'informer s'il
était possible de rentrer dans son bien, il vit poindre chez lui
un bourgeois bien vêtu, à la mine papelarde, qui lui proposait le
rachat, au prix coûtant, du château, du parc et des dépendances.
Par précaution il apportait les titres de propriété dans sa poche.
Cet exemple rare de probité arracha des cris d'admiration à tout le
monde, et d'envie à quelques-uns moins bien partagés que l'heureux
Sénac. Celui-ci voulait présenter son bienfaiteur, comme il
l'appelait, à Sa Majesté, et ne parlait rien moins que de lui faire
donner une sous-préfecture, le jugeant sur sa mine fort entendu aux
affaires, ce qu'il était en effet. Mais le bonhomme refusa tous les
honneurs et demanda seulement qu'on l'expédiât au plus vite, se
disant fort pressé de regagner la «maisonnette» qu'il avait fait
bâtir non loin du château. Admirant ses goûts modestes, le comte
de Sénac lui fit compter la somme, serra les titres de la propriété
redevenue sienne, et reconduisit lui-même son bienfaiteur à la
diligence, avec mille cadeaux pour sa femme et pour ses enfants.

Quelques semaines plus tard, quand le trop confiant gentilhomme fit
à son tour le voyage pour contempler son domaine qu'il n'avait pas vu
depuis vingt ans et plus, il trouva son parc, célèbre dans tout le
Languedoc par ses chênes séculaires, tondu comme un champ d'avoine
après la moisson. L'honnête Cadaroux avait négligé de lui
apprendre qu'il avait coupé tout le bois qui pouvait servir, ne
fût-ce qu'à fabriquer des échalas. Cette opération, accomplie
sans bruit, avait remboursé deux fois l'acquisition, en dehors du
remboursement en espèces. Résultat, en faveur de Cadaroux: deux cent
bonnes mille livres, sans compter la «maisonnette» qui était et qui
est encore un petit château ne faisant point trop mauvaise figure à
côté du grand. Depuis ce temps-là, le brave homme fut connu dans
tout le pays sous le sobriquet significatif de _Bouscatié_ (coupeur
de bois), que sa famille conservait encore à l'époque de cette
histoire.

Voilà comment le Sénac d'alors entendait les affaires. Le nôtre,
ou plutôt celui de Thérèse de Quilliane, se montrait fidèle aux
traditions, même quant aux goûts de résidence. Mais, pour lui,
l'éloignement, d'abord, ne fut pas volontaire. Privé très jeune de
ses parents, il était tombé entre les mains, fort dignes d'ailleurs,
d'un tuteur assez mûr et encore plus maniaque. Cet excellent vidame,
ainsi qu'on l'appelait dans le Faubourg parce que le titre semblait
fait pour lui, se croyait en pleine province durant les six mois qu'il
passait à sa terre de Brie, à deux heures de Paris, jugeant Lyon,
Toulouse ou Bordeaux comme des possessions coloniales, visitées
seulement par les Mungo-Park et les René Caillié de son époque.
Jusqu'à sa sortie du collège, Albert n'avait entendu parler de son
domaine patrimonial que comme d'une île inconnue, habitée, sinon
par des cannibales, au moins par des tribus étrangères à toute
civilisation. De l'explorer par lui-même, il ne pouvait avoir
l'idée. Le vieux tuteur, qui n'était pas solide et se croyait encore
plus malade qu'il n'était, poussait les hauts cris quand son neveu
demandait la permission d'aller dîner à Saint-Germain. En réalité,
c'était le jeune qui était le tuteur de l'autre.

Quand le bonhomme fut tombé en enfance, accident qui suivit de près
la reddition de ses comptes à son pupille, celui-ci eut quelque
liberté, mais il n'en abusa point. Toutefois, poussé un beau matin
par le démon des grandes aventures, il s'embarqua pour Sénac où il
arriva sain et sauf, le soir même, un peu surpris que la route fût
si peu longue et plus surpris encore qu'on entendit le français, ou
à peu près, dans le département de l'Ardèche. A dire le vrai, la
surprise alla jusqu'à la désillusion. Les fleurs, les arbres, les
animaux, tout, jusqu'aux êtres humains eux-mêmes, ressemblait d'une
façon désespérante à ce qu'Albert avait vu chez son tuteur, entre
Meaux et Lagny.

Le château lui parut fort triste, non sans cause. Au dedans, les
pièces dégageaient un parfum d'abandon qui serrait l'âme. Au
dehors il pleuvait, ce qui empêcha le visiteur de jouir de son parc
impénétrable autant qu'une forêt vierge, car, depuis les exploits
de _Bouscatié Ier_, les arbres replantés avaient eu tout le loisir
d'emmêler leurs branches et de faire disparaître les allées, comme
pour noyer dans l'oubli des jours néfastes.

Le village tout entier fit grand accueil au descendant des anciens
seigneurs, sauf toutefois les Cadaroux que ce retour malencontreux
allait faire descendre au second rang, du premier qu'ils occupaient.
Déjà on leur adressait leurs lettres au «château de Sénac»,
absolument comme si le vieux manoir n'eût été qu'une grange. On
était loin du temps où Cadaroux, le coupeur de chênes, parlait de
sa «maisonnette» en tournant dans ses doigts les bords graisseux
de son feutre. Quant aux paysans, ils espéraient une restauration
prochaine du souverain légitime, moitié par intérêt, moitié par
affection traditionnelle pour une race qui ne leur avait fait que du
bien, quand elle leur avait fait quelque chose. Mais Albert comprenait
de reste qu'un de ses aïeux fût mort d'ennui dans cet endroit que
l'absence de soleil rendait lugubre, ainsi qu'il arrive pour les plus
beaux sites du Midi. La santé de son oncle lui servit de prétexte
pour ne faire qu'une apparition à Sénac, prétexte assez fallacieux,
car le vieillard était dans l'incapacité la plus absolue de
distinguer les moustaches de la sœur Félicité, sa garde-malade, des
moustaches plus longues mais non plus fournies de son beau neveu.

Cependant le jeune comte revint l'année suivante. Cette fois une
lumière d'or inondait la plaine, et le séjour lui parut ce
qu'il était en effet, c'est-à-dire une merveille d'éclat et de
pittoresque. Mais il avait à peine eu le temps d'admirer le point de
vue de sa tour, que les métayers firent queue chez lui, sachant qu'il
ne fallait pas compter sur une longue visite de leur maître. A la
fin de la journée, quand il additionna le total des sommes demandées
pour augmenter ou consolider les édifices, rétablir les clôtures,
améliorer les chemins, sans parler de l'église qui menaçait
ruine et de l'école des sœurs mise en interdit comme insalubre, le
malheureux s'aperçut qu'il ne s'en tirerait pas avec dix années de
ses revenus. Le domaine, à vrai dire, rendait peu de chose, à moins
qu'on n'y pratiquât le mode d'exploitation jadis employé avec tant
de désinvolture par le fondateur de la dynastie Cadaroux.

Devant cette pluie de réclamations bien autrement décourageante que
la pluie du bon Dieu, Albert s'enfuit de nouveau; mais, pour le coup,
il était désolé de partir. Le charme de la tradition de famille,
du nom fièrement porté, de la chose possédée de tout temps par
d'autres lui-même, toutes ces voix, subitement éveillées, parlaient
d'autant plus à l'oreille du jeune homme, qu'on aurait pu le
définir: un cœur de poète dans une poitrine d'aristocrate.

Ce fut donc avec le regret de l'exilé disant adieu à sa patrie qu'il
mit le pied dans le bateau du passeur, pour aller prendre le train sur
l'autre rive du Rhône. Le lendemain matin, il reparaissait à cheval
au Bois.

L'un de ses amis--précisément ce même Quilliane dont il devait
être un jour le beau-frère posthume--l'interpella ironiquement au
détour d'une allée:

--Déjà de retour dans l'affreux Paris! Est-ce que, par hasard, ta
haute philosophie s'accommoderait encore mieux des poupées de nos
salons et des pantins de nos clubs, pour me servir de tes expressions,
que des chats-huants et des loups de ton désert?

--Pourquoi pas des autruches et des tigres? fit Sénac en riant. Cher
ami, apprends que mon désert est tout simplement un château d'assez
grand air, bâti dans un site à peu près sans rival.

--Ce n'est pas ce que tu disais l'année dernière.

--Je n'avais pu sortir qu'avec un parapluie et des sabots.

--Et cette année?...

--Soleil magnifique. Seulement j'ai dû m'enfuir, laissant ma cour
pleine de fermiers qui me demandaient de l'argent, au lieu de m'en
apporter. J'attendrai d'être riche pour aller de nouveau toucher mes
fermages.

Mais sa troisième visite devait apporter à Sénac bien autre chose
que de la pluie ou des difficultés d'argent. Après deux années de
cette existence mondaine qu'il menait en mécontent, révolté de
son propre ennui, exaspéré du facile amusement des autres, Albert,
encore une fois, se mit en route pour Sénac. Vers huit heures
du matin, par un soleil de printemps qui lui semblait un rêve de
volupté après le givre laissé la veille aux arbres du boulevard,
il prit place dans le bateau qui devait le conduire à l'autre rive du
Rhône où, non sans un peu d'orgueil, il voyait se dresser sa tour.
Déjà, sur le banc de bois grossier de l'embarcation, une jeune fille
était assise à côté d'une sorte de paysanne endimanchée, qui
devait être la duègne.

Un «vrai Parisien» eût à peine honoré d'un regard cette matineuse
beauté, la jugeant trop campagnarde à son goût. Mais Sénac
n'était pas de ceux qu'on flatte en les traitant de Parisiens. Le
charme inattendu et violent qui se dégageait de sa compagne s'empara
de lui par la surprise et le contraste, comme venait de faire le
soleil de Provence.

Cette brune superbe avait la timidité que comportaient ses yeux
noirs, brillants d'une flamme qu'elle n'aurait pu éteindre sous
ses longs cils, même si elle l'eût essayé. Cela signifie qu'elle
n'était point timide. Mais la hardiesse avec l'étranger n'est que
la civilité puérile et honnête pour les femmes du Midi, quand la
civilisation ne leur a pas encore donné l'hypocrisie.

Avant qu'on fût à cent mètres du bord, tout le monde causait dans
la barque entraînée par le courant rapide le long du câble en fer
jeté d'une rive à l'autre. Le vieux Signol, debout à l'arrière,
les mains dans ses poches, son large dos appuyé au gouvernail,
faisait assaut de bons mots avec la duègne. A l'avant, la jolie
passagère toisait son compagnon, et jugeait à sa mise qu'il était
pour le moins l'un des élégants de la place Bellecour, à Lyon,
c'est-à-dire ce qu'elle connaissait de plus accompli dans le
genre. Lui, de son côté, pensait avoir affaire à quelque fille de
bourgeois cossu de la petite ville où le train l'avait déposé.

--Vous allez loin, monsieur? demanda la brunette à bout de patience,
car il y avait au moins deux minutes qu'elle se taisait.

--Oh! non, répondit Albert. Je crois même que je serai arrivé avant
vous.

--J'en doute, fit l'ingénue en montrant ses dents blanches. Je me
rends dans ce château--elle désignait, assez fière, la maison de
Cadaroux sur l'autre rive--pour y passer la journée avec une amie.

--Et moi, dit Albert en indiquant la masse imposante du vieux manoir,
je me rends dans celui-ci pour y passer, tout seul, je ne sais combien
de journées.

--Oh! bien, monsieur le comte, fit-elle un peu désarçonnée, le
château où vous allez vaut mieux que celui où je vais.

--En temps ordinaire, c'est possible; mais le logis du seigneur
Cadaroux vaudra mieux que le mien tout à l'heure, quand vous y serez.

Elle accepta la galanterie assez tranquillement; puis, sentant le
besoin de réparer son impair:

--Vous devez me trouver bien sotte, dit-elle. Mais voilà ce qu'on
gagne à ne point habiter son château. Le voisin en confisque le
titre.

--Heureux quand il ne confisque pas autre chose! remarqua le jeune
homme en songeant aux chênes de son aïeul.

Plusieurs mois après, Sénac était encore dans sa terre, et la
jeune fille du bateau n'était plus une inconnue pour lui. Il savait
son nom; elle appartenait à la petite noblesse du Dauphiné. Vingt
fois il avait traversé le Rhône, sur le bateau du vieux Signol, pour
aller voir Clotilde de Chauxneuve dans la gentilhommière assez pauvre
qu'elle habitait avec son père. La jeune fille, en revanche, ne
venait plus chez les Cadaroux, les jugeant indignes d'elle depuis que
le seigneur du lieu avait mis à ses pieds sa tour et sa couronne.
C'était encore un secret, mais pour être comtesse de Sénac, la
belle Clotilde n'attendait plus... Du diable si le pauvre Albert
pouvait dire lui-même ce qu'elle attendait!

Hélas! la perfide gagnait du temps. Un autre voisin de campagne,
moins titré mais non moins épris qu'Albert et dix fois plus riche,
la visitait à des heures différentes. La belle avait si bien
manœuvré que le châtelain de la rive droite apprit du même
coup qu'il y avait, sur la rive gauche, un châtelain du nom de
Questembert, enrichi dans les affaires parisiennes, que cet homme
possédait un fils, que ce fils avait demandé la main de Clotilde, et
que Clotilde la lui avait donnée--pour tout de bon cette fois.

En quelques heures, la passion du jeune gentilhomme se transforma en
une haine furieuse, non pas contre Clotilde seulement, mais contre
tout le sexe féminin pour lequel, déjà, il professait moins
d'enthousiasme que de défiance. D'abord, il voulut se faire moine
et choisit la Grande-Chartreuse, en raison de sa proximité. Mais il
s'aperçut bientôt qu'au lieu de méditer sur la mort il méditait
sur Clotilde de Chauxneuve ce qui était beaucoup moins utile pour
l'autre monde et pas beaucoup plus agréable pour celui-ci. Alors
il partit pour aller aux antipodes, se réservant d'y rester s'il y
trouvait un pays sans femmes. Vainement une dépêche l'avait rejoint,
comme son bateau quittait le mouillage d'Aden, lui annonçant que son
vieil oncle était mort, et qu'il héritait d'un peu plus de cinquante
mille livres de rentes. La pauvre Clotilde n'avait pas prévu ce
coup-là, encore moins le suicide et la ruine de son beau-père,
survenus presque en même temps, qui la mirent à la portion congrue.
Sénac, devenu un beau parti, n'en continua son voyage que de plus
belle.

Mais tout à coup il fallut retomber dans l'ornière de la
civilisation. Un procès dangereux pour sa fortune le rappelait en
France. Comme il s'agissait, pour cette fois, d'être indignement
volé, il se mit en route, non sans avoir hésité longuement, car,
même en supposant le procès perdu, il lui restait plus de bien qu'il
n'en fallait à un homme décidé à finir sa race dans le célibat.

Quinze jours plus tard, il traversait l'Égypte, gagnant Marseille,
lorsqu'il fit la rencontre de son ami Quilliane, venu au Caire pour
soigner le dernier poumon qui lui restait. Le poitrinaire était
accompagné de sa sœur, belle jeune fille au regard poétique et
profond qui partageait le dégoût d'Albert pour le monde. Ensemble
ils parlèrent du néant des affections humaines, tant et si bien que
Sénac resta en Égypte, oubliant son procès, qu'il perdit.

Puis Thérèse retourna dans son cloître, un peu comme Régulus
était retourné chez les Carthaginois. Mais là s'arrête la
ressemblance, et l'on a vu que la jeune comtesse avait encore ses
yeux, les plus beaux du monde, quand elle fit, sur les bords du Nil,
son second voyage--qui était son voyage de noces.



III


Tandis qu'on attendait les jeunes mariés au faubourg Saint-Germain,
ils reprenaient à peine le chemin de la France, rapportant de leur
pèlerinage romanesque en Égypte, non seulement une foi plus ardente
dans l'idéal, mais encore la conviction qu'ils l'avaient trouvé,
qu'ils le possédaient, que leur tâche en ce monde était d'en
montrer autour d'eux la bienfaisante lumière. Jamais deux êtres
humains ne furent animés plus généreusement de cette bonne volonté
qui n'est, hélas! un gage de paix que dans les cantiques des anges.
Dans leur pieuse reconnaissance, ils brûlaient d'employer pour
l'utilité et l'amélioration communes tous ces biens réunis en eux
d'une façon si rare: les saintes croyances, l'honneur et l'éclat du
nom, la fortune, la supériorité de l'esprit et, enfin, l'amour, que
chacun d'eux comprenait dans le sens le plus sublime, lui assignant,
pour première base et pour meilleure manifestation, le dévouement
_à l'autre_ élevé jusqu'au dédain de soi-même.

Ils avaient décidé qu'ils passeraient leur première année à
Sénac, dans une retraite qui ne risquait pas d'être oisive, car le
château, à peu près inhabité depuis deux siècles, exigeait des
réparations sérieuses. Ils y rentrèrent sans pompe, un beau
matin, par un soleil aussi brillant que celui qui avait éclairé la
première rencontre d'Albert et de Clotilde. Le vieux marinier les
passa dans son bateau. Comme le mari de Thérèse lui mettait un louis
dans la main:

--Vous payez plus cher qu'on ne m'a jamais payé, monsieur le comte,
fit le bonhomme en découvrant sa tête grise.

Albert, frappant sur l'épaule de Signol, répondit, les yeux
éclairés par la joie:

--C'est que jamais ton bateau n'a rien porté d'aussi précieux que ce
qu'il porte aujourd'hui.

--Bien parlé, notre maître! dit le vieillard en s'inclinant de
nouveau. Mais gageons que vous vous servirez de ma barque moins
souvent qu'il y a cinq ans, à l'époque où vous aviez des affaires
sur l'autre rive?

--Veux-tu te taire, mauvaise langue! dit Albert en souriant. Ne
vois-tu pas devant qui tu parles?

--Si fait bien, dit Signol, avec la faconde familière et un peu
lyrique assez commune chez les gens du peuple en cette contrée. Je
le vois, et je ne voudrais pas, pour vingt pièces d'or pareilles, que
mes yeux se fussent fermés avant d'avoir été réjouis par la vue de
la jeune maîtresse d'une vieille maison. _Celle-ci_ a le regard d'une
_dame_. Que Dieu la bénisse!

--Et qu'il pardonne à _l'autre_! dit tout bas Thérèse à son mari
en serrant sa main, tandis qu'il l'aidait à mettre le pied sur la
rive.

A la petite porte qui s'ouvrait en bas du parc sur le chemin bordant
le Rhône, une femme de cinquante ans, assez replète, rouge à faire
peur tant elle était émue, les yeux remplis de larmes de joie,
attendait les nouveaux arrivants. C'était Mrs Crowe, autrefois
institutrice, puis dame de compagnie de Thérèse. Avec une incroyable
vivacité de mouvements, elle se jeta dans les bras de la jeune
comtesse.

--Comme vous avez tardé à revenir! s'écria-t-elle en tâchant de
comprimer ses sanglots. Comme vous m'avez laissée longtemps!

--Soyez tranquille, ma bonne Kathleen, dit Thérèse en lui rendant
ses caresses. Je suis revenue pour ne plus repartir. J'aime déjà
Sénac plus qu'aucun lieu du monde.

Tous trois ensemble montèrent les sentiers un peu raides, marchant
lentement, par égard pour la vieille Irlandaise appuyée au bras
d'Albert, qui commençait à la traiter, ainsi qu'il l'avait promis,
comme un membre de la famille. Mais, quand on fut arrivé au château,
Kathleen, encore une fois, fut laissée seule.

--Viens voir tout d'abord ce qu'il y a de plus beau chez nous, dit
tout bas Sénac à l'oreille de sa femme.

Et, comme un amant heureux, avide du tête-à-tête, il l'entraîna
dans l'étroit escalier du donjon.

Parvenue sur la plate-forme de la tour, Thérèse eut un cri
d'enthousiasme. C'était un jour de «grande vue», ainsi que parlent
les gens du pays. Pour ses débuts, la châtelaine avait du bonheur.
Comme si elle eût été prise de vertige, elle appuya sa tête sur
l'épaule de son mari. Seuls, les éperviers qui planaient très haut
dans l'azur pouvaient les voir, à peine visibles eux-mêmes. Dans un
baiser, Albert murmura:

--Je savais bien que ce paysage te plairait.

--Il n'y a pas dans le monde entier, dit-elle, un autre point de vue
comparable à celui-ci. Et cette magnificence est à moi, à moi,
avec cet autre trésor,--sa petite main serrait le bras robuste
d'Albert.--Ah! cher bien-aimé!...

Pour toute réponse, l'heureux Sénac posa ses lèvres sur les
paupières de sa femme. Puis il murmura doucement, d'une voix qui
tremblait d'émotion:

--Le spectacle est à peine digne de tes yeux, mon amour, et tu
pourrais facilement en trouver de plus beaux. Mais, ce que tu
chercherais en vain sur toute la surface du globe, c'est un homme
capable de t'aimer comme je t'aime. Le crois-tu, maintenant? Le
crois-tu, enfin?

Elle se dégagea de son étreinte, saisit ses mains et, le regardant
bien en face:

--Tu viens après Dieu seul, dans mon amour et dans ma foi. J'ai
douté deux ans. Mais il est si facile de croire en Dieu, et si
difficile de croire en un homme! Et puis, tout conspirait à faire de
moi une sceptique: le passé, le hasard des circonstances, l'ignominie
et la méchanceté d'une créature...

--Ne parlons plus jamais du passé; ou du moins parlons seulement du
cher passé que nous venons de revivre. Tiens! vois cette étendue
lumineuse qui s'offre à nous, ces plaines, ce fleuve, ces montagnes
immaculées, ce soleil qui monte, radieux, dans un ciel sans nuage.
C'est notre avenir; il nous appelle: répondons-lui. Maintenant, il
faut que je tienne les promesses que j'ai faites à moi-même encore
plus qu'à toi...

--N'en tiens qu'une seule, chéri!

--T'aimer toujours? Ceci n'est pas une promesse, enfant! c'est ma
vie, c'est l'air que je respire, c'est ma lumière. Je veux faire des
choses plus difficiles que de t'aimer. Je veux prendre une revanche du
monde qui m'a fait douter, pour un temps, de tout ce qui est bon! Je
veux lui montrer tout cela réuni en toi et couronné par ton bonheur.
Mon but, c'est toi; mon ambition, c'est toi; mon occupation, et aussi
ma récompense, ce sera toi, chérie! Voilà mon programme; qu'en
dis-tu?

--Il faut y ajouter ceci: faire beaucoup de bien aux autres.

--Je t'abandonne les autres; je te garde seule pour ma part. Et
maintenant, madame, venez visiter votre manoir, un peu délabré pour
l'heure présente. Mais nous y aviserons.

Avec les cent vingt mille livres de leurs revenus combinés, la double
charge d'un hôtel à Paris et d'une grande existence en province ne
laissait pas d'exiger de sages précautions. Pour la première fois,
peut-être, on put voir les inconvénients d'un ménage trop uni.
Thérèse, avec son abnégation de compagne dévouée, proposa
de vendre l'hôtel, chose d'autant plus facile qu'une grande
administration désirait l'acquérir, et de le remplacer par un
appartement qui épargnerait un millier de louis chaque année. Mais
Sénac ne voulut rien écouter.

--Vendre la maison où vous êtes née, qui vous rappelle tant de
souvenirs d'une noble race éteinte, qui a vu les heures les plus
douces de ma vie, jamais! s'écria-t-il. D'ailleurs, je ne saurais
supporter pour vous l'ignominieuse promiscuité des demeures
actuelles. Je ne veux pas qu'un malotru dévisage ma femme dans
l'escalier, en l'empestant de son cigare.

--Ami, réfléchissez bien. Conserver cet hôtel est une folie.

--En ce cas, notre sagesse des bords du Rhône paiera nos folies des
bords de la Seine.

Mais la comtesse n'était pas femme à se laisser vaincre en
générosité par son mari. Comme pour se faire pardonner l'hôtel
Quilliane qu'on la forçait à garder, elle décida que rien ne serait
épargné pour remettre le château de Sénac dans toute sa
gloire, et, sans perdre un jour, elle attaqua la grande entreprise
résolument. Tous les maçons, les couvreurs, les plâtriers du pays,
dans un rayon d'une lieue, affluèrent au vieux manoir et le rendirent
bientôt inhabitable. Les peintres et les tapissiers vinrent de Paris,
ainsi qu'un dessinateur de jardins, grâce auquel tous les habitants
valides de la commune, et même un peu les autres, manièrent la hache
et poussèrent la brouette dans le parc pendant plusieurs semaines.
Thérèse avait la direction des travaux; elle les conduisit avec
le goût supérieur d'une personne élevée parmi les souvenirs
authentiques de l'art le plus pur. Albert s'était réservé les
fonctions de payeur général qui n'étaient point une sinécure, bien
qu'il s'arrangeât pour n'avoir jamais de discussion avec ses clients.

Vers le milieu de l'automne, tout fut terminé, et Sénac put
s'enorgueillir d'être le gentilhomme le mieux logé de la Provence
et du Languedoc. Quant à savoir à quelle somme se monta la dépense,
rien n'est plus facile pour qui voudra s'en donner la peine, car on ne
vit jamais comptable plus rangé. Tous les états, métrés, factures
acquittées et documents quelconques remplissent quatre ou cinq
tiroirs de sa bibliothèque. L'addition seule reste encore à faire.

La première série des invités à la pendaison de la crémaillère
se composa des villageois et des pauvres des environs. La journée
débuta par l'inauguration d'un établissement tout neuf, élevé
dans un coin du parc séparé du reste de l'enclos, et comprenant une
école, un logement pour les sœurs, avec un hôpital en miniature.
C'était le cadeau de noces du comte à sa femme.

Un banquet, présidé par les châtelains continua la fête. Le soleil
n'était plus très haut quand Albert se leva pour porter son toast.
Il le termina en informant ses auditeurs qu'ils pourraient, chaque
dimanche, revenir se promener et jouer aux boules sous ces ombrages.

Personne ne répondit, ce qui est une bonne fortune rare en pareil
cas; mais en voyant les yeux de la plupart des convives mouillés de
larmes, Thérèse et son mari eurent lieu de croire qu'ils venaient
de résoudre la fameuse question sociale, tout au moins dans leur
domaine.

Le lendemain ce fut le tour de la noblesse de la région; mais ici,
les choses ne prenaient pas si bonne tournure. Sans s'en douter,
le jeune ménage avait mis le feu aux quatre coins du pays en
établissant la liste de ses visites avec des éliminations
nombreuses. Quinze ou vingt familles qui travaillaient patiemment à
s'anoblir depuis un demi-siècle, jugeant que rien n'est mieux fait
que ce qu'on fait soi-même, poussèrent des cris de rage quand elles
virent la calèche des Sénac filer devant leur porte sans faire
halte. La chose produisit un si grand tapage que les gens de vieille
roche eux-mêmes, du moins certains d'entre eux, jugèrent bon de
prévenir les imprudents châtelains de l'orage qu'ils amoncelaient
sur leurs têtes. Mais Albert tint bon et déclara que, ne s'estimant
pas de moins bonne maison que ses ancêtres, il entendait ne pas se
montrer plus coulant sur ses relations qu'ils n'eussent été. Rien ne
put l'en faire démordre.

Les dédaignés ne purent qu'aboyer à distance. Mais, avec les
Cadaroux, dont l'habitation n'était séparée du château que par les
trente ou quarante maisons du petit village le conflit devait
être forcément plus aigu. Le vieux _Bouscatié_ Saturnin, devenu
châtelain de fait, en l'absence des châtelains de droit éloignés
de leur domaine et à peu près oubliés depuis trois quarts de
siècle, ne s'était pas fait d'illusion sur la conséquence que
pourrait avoir pour lui et les siens le retour des ci-devant seigneurs
du pays. Auprès de la demeure grandiose, encore embellie, de ses
voisins, quelle mine allait avoir sa maison aux enjolivures criardes,
son luxe économique de petit bourgeois? Que devenait, à côté
des grands équipages armoriés, à la livrée correcte, sa calèche
attelée d'un cheval massif, conduite par un jardinier en casquette
cirée, et que néanmoins on commençait à saluer jusqu'à terre? Cet
homme dont l'ambition égalait l'intelligence, ce qui n'était pas
peu dire, gros marchand de bois, suppléant du juge de paix du canton,
membre de la minorité républicaine du conseil de sa commune, avait
entrevu l'avenir d'un seul coup d'œil, le jour où l'on avait appris
le mariage d'Albert et son intention de rouvrir le vieux château. Le
soir même, il était rentré plus sombre qu'à l'ordinaire dans sa
maison qui lui semblait subitement devenue très petite, et, tout en
chauffant ses mains à la flamme du foyer modeste, il avait prononcé
d'une voix sourde cet oracle gros d'orages:

--La tranquillité du pays est finie!

Alors, entre sa femme et sa fille suspendues à ses lèvres, comme
il arrivait toujours quand Saturnin parlait, ce perspicace bourgeois
entama le chapitre de ses craintes.

La mère, matrone de soixante ans aux cheveux encore tout noirs, ne
répondit rien, mais ses yeux jetaient des flammes à chacune des
invectives que son mari lançait contre l'aristocrate maudit.
Elle était Corse d'origine, ainsi que le rappelait son prénom de
Lætitia. Cadaroux, lors d'un voyage qu'il avait dû faire dans l'île
pour son commerce de bois, l'avait compromise, croyant avoir encore
affaire avec une montagnarde des Cévennes à l'humeur facile. Mais,
quand il avait voulu revenir en France, laissant Ariane sur son
rocher, toute une légion de frères et de cousins lui avait donné à
choisir entre le mariage et un nombre fantastique de coups de stylet
dans le cœur et de balles dans la tête. Saturnin avait épousé,
comme de juste, et la belle Lætitia était devenue «maîtresse
Cadaroux», sans être plus heureuse pour cela, disait la chronique
du lieu, car les frères et les cousins n'étaient plus là pour
protéger leur parente contre un mari souvent hargneux.

Reine Cadaroux, l'aînée des deux enfants, vieille fille atrocement
aigrie par sa laideur et les déceptions essuyées dans plusieurs
tentatives matrimoniales, était le portrait de son père au double
point de vue du corps et de l'esprit. Quand il eut exhalé toute son
amertume, elle dit à son tour:

--C'est la faute de grand-père. Il n'avait qu'à garder le château,
puisqu'il l'avait acheté; voilà où mènent de sots scrupules.

--Ma fille, répondit le «magistrat», titre qu'il se donnait
à lui-même, vu sa suppléance, les scrupules sont respectables.
D'ailleurs, sache que le seul entretien des toits coûte à nos
voisins un millier d'écus, bon an mal an. Fais le compte de la
dépense depuis 1814, et tu découvriras que ton grand-père ne fut
point un sot.

Le «fils Cadaroux», Fortunat par son prénom, membre stagiaire
du barreau de Marseille, n'était pas là pour prendre part à
l'entretien. C'était un grand jeune homme au teint pâle, au regard
souvent perdu dans le vague, qu'on accusait de n'avoir pas l'esprit
très solide, sous prétexte qu'il aimait à se promener tout seul, la
nuit, en gesticulant et en parlant haut. La vérité est qu'il était
au moins étrange, qu'il faisait des vers comme un félibre, et qu'il
s'affranchissait volontiers de la présence de ses parents et de sa
sœur, toujours prêts à faire assaut sur lui de moqueries et de
querelles.

Fortunat, qui préférait une ballade à un dossier et les sentiers
des bords du Rhône aux couloirs du Palais de Justice, n'était jamais
longtemps sans faire une fugue à Sénac. La première fois qu'il y
vint après l'arrivée du comte et de la comtesse, il tomba au milieu
d'une discussion de famille, soulevée par la question de savoir si
les Cadaroux préviendraient leurs nouveaux voisins, ou attendraient
leur visite. Le père, chez qui le bon sens l'emportait quand il
était à froid, tenait pour le premier parti. Reine éclata d'une
indignation furieuse.

--Les prévenir! s'écria-t-elle. Jamais! Ce serait une honte!
D'ailleurs, ils ont plus besoin de nous que nous n'avons besoin d'eux.

--_Mère_, qu'en penses-tu? demanda le vieux à sa femme.

Lætitia, toujours en extase devant son fils, lui renvoya
l'interrogation.

--Qu'en pense l'_enfant_? dit-elle.

--Je pense que vous n'avez pas le choix, fit le jeune homme avec un
pli amer aux lèvres. Il dépend bien de vous de les prévenir, mais
non pas qu'ils vous préviennent. S'ils avaient dû nous visiter, ils
n'auraient pas attendu si longtemps. Je regrette de ne pas voir la
comtesse, qu'on dit si belle!

--Tu lui feras des vers sur sa beauté, ricana Reine d'une voix qui
sonnait faux comme un instrument hors d'usage.

--Peut-être! répondit Fortunat, les yeux fixés dans le vide, si
elle est telle qu'on le dit.

Mais, presque aussitôt, il soupira, songeant à la famille dont il
sortait. Cadaroux _Bouscatié_! Ce sobriquet passé en usage dans tout
le pays, attaché désormais à son nom avec le souvenir d'un ancêtre
sans conscience, le séparait pour toujours des Sénac, lui et
les siens. Et non pas des Sénac seulement! Dans l'exagération
douloureuse qui avivait chacune de ses impressions et dont il
souffrait depuis son enfance, il croyait voir autour de lui comme une
barrière d'infamie, le séparant de tout ce qui était noble, juste
et bon. De là ce trouble fiévreux de l'esprit, cette recherche de
la solitude qui le rendait pour tout le monde, pour ses parents
eux-mêmes--sauf pour sa mère--un personnage incompris, suspect,
voué à quelque malheur prochain.

Ce jour-là, il ne fut pas question plus longtemps des Sénac; mais un
incident qui suivit de près cet entretien alluma définitivement la
guerre entre les deux familles, guerre sans merci d'un côté, et dont
les conséquences redoutables ne furent d'abord prévues par aucun des
partis belligérants.

Les Cadaroux, sans tenir compte d'un voisinage quelque peu gênant
pour leur vanité, continuaient à se faire adresser leur courrier
«au château de Sénac». Un matin, le facteur trompé par la
suscription d'une lettre destinée à Reine, la remit dans les mains
du concierge, à la grille du véritable château. L'erreur fut
découverte par Albert.

--En vérité, dit-il en riant, cette brave demoiselle mérite une
leçon.

Et, prenant sa plume, de sa large écriture il mentionna sur
l'enveloppe:

«Inconnue au château de Sénac.»

Il ne se doutait pas que les cinq mots qu'il venait de tracer lui
coûteraient cher.

Le lendemain matin, le facteur tout tremblant rapporta la
malencontreuse lettre à sa destinataire, qui faillit s'évanouir de
rage à la vue de la méprisante annotation. Le premier soin de cette
bonne âme fut de mettre le père Cadaroux en demeure de provoquer
la destitution du facteur coupable. Saturnin, sans répondre, se
promenait de long en large, les mains dans ses poches, secouant
sa grosse tête, ainsi qu'un taureau qui hume les émanations dans
l'arène, avant de choisir son ennemi.

Fortunat, qui éprouvait pour sa sœur une antipathie instinctive, dit
alors tout haut:

--Ce serait peut-être le moment d'aller faire notre visite au comte
et à la comtesse. Pourvu, seulement, que nous ayons autant de chance
que les lettres de Reine, et que nous puissions passer les grilles!

Le vieux Cadaroux interrompit sa promenade, et tournant vers Fortunat
son regard effrayant de haine, il répondit:

--J'ai quelque idée que nous les passerons un jour. Comment? je
l'ignore. Mais il faudra qu'elles s'ouvrent, ou je perdrai mon nom.

--Plût au ciel que nous puissions le perdre! murmura le jeune homme
à demi-voix.

Saturnin marcha sur son fils les poings fermés. La mère s'élança
entre eux. Plus d'une fois dans sa vie elle avait dû jouer ce rôle
de barrière vivante.

Peu de jours après, le premier épisode public de cette lutte
anti-féodale marqua le commencement des hostilités. A la messe du
dimanche, le curé s'étant permis, selon l'habitude reprise, d'offrir
l'eau bénite au banc seigneurial occupé de nouveau, Saturnin
Cadaroux se plaignit à l'autorité diocésaine de la «révoltante
obséquiosité» du desservant. L'évêque s'étant récusé, madame
et mademoiselle Cadaroux cessèrent de paraître à l'église. Quant
au père et au fils, depuis leurs jeunes années, ils en avaient
oublié le chemin.

Cependant le bonheur de deux êtres privilégiés, pour qui le reste
du monde, même _leur monde_, semblait exister à peine, semblait, à
l'égal de la vieille tour, défier toutes les tentatives de l'envie.
Sénac et sa femme, le premier surtout, s'habituaient de plus en
plus à l'horizon factice de la vie qu'ils s'étaient faite et,
probablement, l'indifférence un peu fière, la recherche d'isolement
physique et moral que leurs amis mêmes blâmaient en eux, n'étaient
en grande partie que le désir d'être dérangés le moins possible de
leur rêve.

Il est vrai que chaque jour, durant plusieurs heures, Thérèse
rentrait forcément dans la vie réelle pour visiter ses pauvres,
son école et son hôpital, dont elle était la première sœur de
charité. Mais, pour cette créature parfaite et raffinée dans la
pratique du bien, c'était quitter l'Éden terrestre pour gagner les
régions d'une charité tout idéale, car aucune voix discordante n'en
troublait l'harmonieuse sérénité. Parmi ces enfants soustraits à
toute influence contraire, parmi ces malades, honnêtes villageois
presque toujours légèrement atteints, la comtesse apparaissait comme
une sainte, universellement adorée, bénie, indiscutée. On aurait
cru, elle pouvait croire elle-même qu'elle avait découvert le
secret inconnu ici bas de la lumière sans ombre. Tous ces bambins se
levaient à son entrée, avec un respect poussé jusqu'à une sorte de
culte, habitués à voir en elle un être supérieur, omnipotent. Et
quand elle traversait la salle bordée d'une demi-douzaine de lits
éclatants de blancheur, nul ne doutait qu'elle n'apportât la
guérison dans l'or de ses cheveux et dans l'azur de son regard,
souvent voilé d'un mystère étrange et très doux. Elle semblait
vouloir faire à ces malheureux et à ces petits l'aumône de tout ce
qu'elle avait, même de sa beauté, à voir la simple élégance dont
elle parait sa personne, le sourire charmant dont elle éclairait son
visage, quand elle franchissait la petite porte surmontée d'une croix
qui s'ouvrait dans son parc et dont, seule, elle avait la clef.

Son mari l'accompagnait jusqu'à cette porte, jamais plus loin.

--Laisse-moi mériter quelque chose, lui disait-elle, en sacrifiant
pour une heure la joie d'être avec toi.

Un jour, la prenant dans ses bras comme ils allaient se séparer,
Albert murmura:

--Comme tu es belle, ma sainte bien-aimée! Sais-tu que je suis jaloux
de tes malades? Quelque jour, j'irai me mettre sous les rideaux d'un
de leurs lits pour voir dans tes yeux la compassion tendre, la divine
tristesse pour ceux qui souffrent...

--Tais-toi! dit-elle, une main sur la bouche de son mari. Puisses-tu
ne voir jamais dans mes yeux que ce que tu es habitué d'y voir!

--L'amour? demanda-t-il, agenouillé.

--Pour toute la vie, jusqu'à mon dernier soupir, répondit Thérèse.
Ensuite, pour toujours, toujours, toujours!... et maintenant,
laisse-moi: nous dérobons la part sacrée des pauvres.



IV


Plusieurs mois s'écoulèrent dans un bonheur qui ne tarda point à
subir la grande loi des réactions humaines.

Depuis l'achèvement des travaux de restauration, les ouvriers du pays
se jugeaient lésés parce qu'ils ne pouvaient plus, chaque samedi,
tendre leurs deux mains, à une paye facilement gagnée. Les malades
se plaignaient que la comtesse les contraignît à se faire soigner
dans son hôpital--nom odieux à tous les gens du peuple, quels qu'ils
soient--au lieu de leur envoyer ses couvertures et son vin de Bordeaux
à domicile.

Quant à l'école, depuis qu'un établissement communal s'était
élevé par les soins de Cadaroux «conformément à la loi», les
parents, libres de choisir, croyaient faire une faveur en maintenant
leurs marmots chez les sœurs. Ils oubliaient déjà la soupe dont
elles bourraient les pauvres, les confitures dont elles couvraient les
tartines des plus aisés. Soupe et confiture semblaient chose due.

La «seconde société» jetait sur la tour de Sénac les mêmes
regards tendres que les bourgeois de la rue Saint-Antoine jetaient sur
la Bastille, dans le bon temps, mais pour des motifs contraires. La
prison s'ouvrait trop facilement. Le château faisait trop de façons
à s'ouvrir. Enfin les élus de la vieille noblesse reprochaient à
ces nouveaux venus dans leur ciel de faire bande à part et de n'en
agir qu'à leur tête. Ces jeunes fous, ennemis de tout conseil,
n'avaient demandé l'avis de personne sur les restaurations de
Sénac, pas même celui du chanoine Calvisson, connu par ses travaux
archéologiques, sans lequel pas un des châtelains du pays
n'eût osé remplacer une espagnolette. Comme pour mieux affecter
l'indépendance, ils avaient tenu leur maison hermétiquement fermée
jusqu'au départ du dernier tapissier. Leur écurie s'était montée,
Dieu sait comment, car le général de Lavaudieu, président né des
comices, des concours et des courses dans un rayon de vingt lieues,
n'avait pas même eu l'occasion d'entretenir Albert des cochers,
des palefreniers, des chevaux de selle ou d'attelage, des voitures
d'occasion qu'il avait promis de caser chez «son jeune voisin». Avec
la même désinvolture on avait dessiné le parc sans consulter les
Bressange, dont les charmilles séculaires et les cascades naturelles
attirent chaque année des centaines de touristes lyonnais. Enfin
Thérèse n'avait jamais parlé à qui que ce fût, pas même à ses
proches voisines, des doutes que pouvait lui inspirer la vertu de sa
femme de chambre ou la conscience de son cuisinier.

Les sujets ordinaires de l'intérêt de leurs voisins ne parvenaient
point à les échauffer, tantôt parce qu'il s'agissait d'individus
ou d'incidents ignorés d'eux, tantôt parce que les aliments dont se
contentaient les autres ne pouvaient suffire à leur esprit. Malgré
sa politesse, Albert, qui avait chassé le tigre en battue chez les
rajahs, manquait d'enthousiasme au récit des prouesses des Nemrods
languedociens. Les péripéties d'un voyage en sleeping-car semblaient
un peu terre à terre à ce couple qui avait remonté le Nil
en dahabieh. Et les romans du cru ne pouvaient manquer de faire
bâiller--intérieurement--une jeune femme dont le mariage était la
plus poétique des histoires d'amour, commencée parmi les ruines de
Louqsor et finie sur le seuil d'un cloître; lutte émouvante, où le
ciel et la terre semblaient s'être disputé son cœur.

En somme, le nouveau ménage n'avait point d'amis. Les vingt ou trente
personnes qui fréquentaient les Sénac sur le pied d'une intimité
apparente disaient d'eux:

--Ils sont charmants, mais on ne sait de quoi leur parler, tant ils
ont l'air de gens débarqués le matin de l'Australie. Et puis, ils
s'aiment trop!

Peut-être qu'en effet ils s'aimaient trop. Peut-être qu'il n'est
pas bon de trop aimer, de même que, dit-on, ce n'est pas un bien
que d'être trop riche. Hélas! du train où vont les choses, grandes
fortunes, grandes amours ne seront bientôt plus guère à craindre!

Albert de Sénac ne songeait pas à se demander s'il aimait trop sa
femme. Il lui donnait, en fait d'amour, ce qu'il avait promis, et ce
n'était pas peu dire. Mais surtout, il ne bornait pas son mérite à
l'aimer beaucoup, voire même à l'aimer trop. Il l'aimait pour elle,
et trouvait toujours, parce qu'il s'y appliquait constamment, la
façon dont elle souhaitait d'être aimée.

La chose est moins facile et plus importante que ne supposent la
plupart des maris. Combien songent seulement à se demander quelle
sorte de femmes ils ont prises?

Et Sénac lui-même avait-il bien deviné ce qu'était cette grande
et belle personne entourée du nimbe aérien de ses cheveux d'or,
toujours grave quand elle souriait, jamais plus attirante que quand
elle faisait attendre son sourire? Avait-il déchiffré l'énigme de
ces yeux qui variaient, comme incertains entre deux infinis, de l'azur
du ciel au reflet verdâtre des flots sans rivage? Certes, la jeune
épouse ardemment aimée n'avait point gardé dans tout son mystère
ce nimbe idéal et mystique en présence duquel le désir terrestre
s'intimidait; mais, en devenant femme, en touchant la terre du bout de
son pied charmant, elle conservait encore ses ailes frémissantes.

Plus d'un, à la place d'Albert, eût mis un voluptueux orgueil à
couper les ailes de l'ange et à faire mourir dans ces yeux superbes
toute autre lueur que celle d'une flamme terrestre. Mais il se
souvenait de la façon dont il parlait de son amour, promettant qu'il
serait un culte, à l'époque où Thérèse de Quilliane hésitait
encore entre Dieu et lui. Maître de son idole pour toujours, il
montrait, sous des paroles plus ardentes, le même besoin de croire et
d'adorer.

--Va! disait-il. Je sais bien que tu t'envoles plus haut que mes
caresses. Eh bien! pars, quitte la terre! prends ton essor! Si haut
que tu t'élèves, il faudra que tu m'emportes, enchaîné à toi.

La Révérende Mère de Chavornay, avec le tact et l'intelligence
qu'elle mettait en toutes choses, continuait à veiller discrètement
sur son neveu, sachant que c'était le meilleur moyen de veiller sur
sa nièce. Un jour, elle écrivit une longue lettre pour inviter le
jeune gentilhomme à prendre, ou tout au moins à préparer sa place
parmi les personnages politiques de son pays. En dehors du devoir
qu'elle évoquait sans exagérer l'enthousiasme, elle s'avouait
préoccupée du péril funeste de l'oisiveté, trop complète depuis
que les travaux de Sénac étaient à leur terme.

«Pour l'homme en général, l'oisiveté est la mère de tous les
vices, concluait la sage religieuse. Pour un mari, c'est la mère de
tous les dangers.»

Mais la politique, surtout celle d'aujourd'hui, froissait toutes les
aspirations de ce rêveur idéaliste.

--Votre tante n'y songe pas, dit-il à sa femme. Quoi! il me faudrait
courir les cabarets et flagorner les électeurs comme un simple
Cadaroux! Et, quand ils m'auraient donné leurs voix,--s'ils daignent
me les donner,--j'accepterais leur argent pour travailler à leur
bonheur! Grand merci! D'ailleurs je n'ai pas le temps, et madame de
Chavornay me fait rire quand elle s'imagine que je suis oisif. Il
n'est pas sur la terre d'homme plus occupé que moi. J'ai la plus
grande et la plus chère des tâches: celle de votre bonheur. J'y mets
ma gloire et mon ambition. Et si j'apprenais demain qu'il existe une
autre femme plus heureuse que vous, je retournerais aux Grandes Indes
pour y cacher ma honte.

--Allez! vous pouvez brûler votre vaisseau! répondit Thérèse, la
main dans celle de son mari.

Cependant la première année de leur mariage touchait à sa fin.
Le vieux château éveillé de sa longue léthargie, habilement
complété, discrètement pourvu de toutes les commodités, de toutes
les élégances modernes, pouvait passer pour le type de l'habitation
d'une grande dame française à la fin du XIXe siècle. Thérèse
n'avait eu garde d'y faire entrer ni un meuble, ni un bibelot nouveau;
mais elle avait tiré si bon parti des richesses découvertes dans ces
vieux murs, qu'on aurait dit qu'elle les avait multipliées. Si
elle avait eu besoin d'une récompense, elle l'aurait trouvée dans
l'enthousiasme de son mari, gagné chaque jour d'une passion de plus
en plus grande pour cette demeure qui portait son nom, qui résumait
des siècles de souvenirs et qu'il aimait, surtout, parce qu'il la
tenait en quelque sorte des mains de sa femme bien-aimée.

Il aurait de bon cœur passé sa vie tout entière dans ce séjour
où le monde n'entrait qu'à certaines heures, comme ces troupes de
comédiens choisis qu'un amoureux appelle de temps en temps, pour
faire sourire sa maîtresse. Et cependant, vers le commencement de
l'hiver, il parla, non sans un soupir, de la nécessité de retourner
à Paris dans quelques semaines.

--Pourquoi faire? demanda la comtesse. Vous n'allez pas, j'imagine, me
présenter à la cour?

--Non, répondit Albert en posant les lèvres sur la main de sa femme;
car c'est vous, précisément, qui serez la reine.

--Ah! cher, je me contente du royaume de Sénac, où la restauration
s'est opérée, en somme, assez facilement. Mais retourner là-bas!
Quitter le nid où nous sommes heureux, où rien ne nous manque, pour
ce vieil hôtel fermé depuis si longtemps!...

--Craignez-vous que les araignées de Paris n'aient la vie plus dure
que celles de Sénac?

--Ce sont plutôt les mouches qui me font peur, les odieuses mouches
mondaines qui viendront se poser sur notre bonheur et en troubler le
rêve.

--Un rêve? Le vilain mot! Quand je m'imagine que tu m'aimes, c'est
donc un songe creux? Demande-moi pardon!

Le pardon demandé par un regard et donné par un baiser, Sénac
reprit:

--Moi aussi, je déteste les mouches; mais j'ai appris qu'elles sont
peu à craindre dans l'air des lieux élevés. Est-ce que nous ne
vivons pas au-dessus des petitesses humaines, sur un sommet? Écoute.
Nous n'avons pas plus le droit de laisser en friche une partie de
notre héritage moral que de permettre à la ronce d'envahir un de nos
champs, ou à nos voisins de s'en emparer. Ceux qui naîtront de
nous pourraient nous faire le reproche de les avoir amoindris. Et
d'ailleurs, penses-tu être moins utile en donnant le bon exemple
aux Parisiennes de ton monde qu'en soignant la fièvre des paysannes
d'ici?

A ces arguments d'ordre supérieur, il en joignit d'autres plus
particuliers qu'il ne supposait pas devoir être les moins efficaces:
l'hôtel du quai d'Orsay, précieuse relique du passé, qui réclamait
la descendante de ses nobles possesseurs; la Révérende Mère de
Chavornay qui n'avait pas vu sa nièce depuis un an. Bref, jamais
avocat désireux de gagner une cause ne fut plus ingénieux à la
faire valoir sous toutes ses faces.

D'abord Thérèse éluda la réponse. Il était facile de voir que la
perspective de quitter Sénac lui déplaisait d'une façon absolue.
Mais ce qu'elle montrait moins, c'était le chagrin que lui causait
Albert, en marquant lui-même la fin d'un bonheur parfait. A dater de
ce moment, les grands yeux de la jeune femme prirent une expression
de tristesse qu'elle s'efforçait en vain de cacher derrière les
sourires d'autrefois. On la vit chaque jour parcourir la longue
galerie du château, dont elle avait fait une merveille, s'enfoncer,
quand son mari n'était pas là, dans les allées du parc où
commençaient à s'ouvrir les bourgeons. Elle disait adieu tout bas à
ces choses qu'elle aimait, qui étaient deux fois siennes.

--Hélas! nous allons partir, et c'est lui qui le veut, l'ingrat!

Il voulait partir, en effet. Chaque matin il prenait la décision
d'aborder le sujet du retour à Paris et de ne point le quitter qu'une
date précise ne fût arrêtée. Mais depuis qu'il s'agissait
de défendre quelques jours de son bonheur, la plus loyale des
créatures, la plus incapable de dissimuler, semblait avoir acquis
subitement l'instinct du détour et de la ruse, tant elle se dérobait
à l'entretien ou le faisait dévier avec une habile souplesse. Tout
à coup, au moment où Albert, cachant dans son cœur la plus amère
des angoisses, tenait conseil avec lui-même sur la meilleure façon
de brusquer le dénouement, Thérèse elle-même reprit la question.
En cinq minutes, le départ fut organisé à bref délai. Tout s'agita
dans le château. Le comte et la comtesse rivalisaient d'ardeur,
chacun de leur côté, pour venir à bout le plus vite possible des
préparatifs; si bien qu'on aurait cru voir deux époux également
empressés à fuir un lieu témoin de querelles sans nombre. Et
cependant tous deux quittaient Sénac la mort dans le cœur, ainsi
qu'ils auraient quitté le paradis terrestre, avant le péché.

Il est temps d'expliquer le secret de cette conduite étrange, ou
plutôt les secrets, car Thérèse de son côté, Albert du sien,
tenaient à regagner Paris, à fuir la province, pour des motifs
qu'ils se cachaient soigneusement. Ainsi, au bout d'un an de mariage,
entre ces deux êtres qu'unissait toujours la tendresse la plus
ardente, déjà cette ombre se dressait, invisible aux yeux du
monde:--un double secret.



V


Pour commencer par le secret d'Albert, voici l'aventure qui lui était
arrivée, quelque temps après l'épisode de la lettre renvoyée,--un
peu rudement peut-être,--à mademoiselle Cadaroux.

Comme Sénac se rendait à cheval au bourg de V..., chef-lieu fort
modeste de son canton, il fut arrêté par un homme à l'air triste,
proprement mais pauvrement habillé, qui, chapeau bas, déclara se
nommer Corbassière, sans autre explication. Le cavalier rendit le
salut, pria Corbassière de se couvrir et invita cet homme poli à
décliner ses titres, ajoutant par manière d'excuse qu'il habitait
depuis peu le pays et n'y connaissait pas grand monde.

--Monsieur le comte, répliqua mélancoliquement l'inconnu, bien des
gens voudraient pouvoir dire comme vous, qu'ils ne connaissent pas
Corbassière, l'huissier du canton. Daignerez-vous me faire l'honneur
d'entrer dans mon étude?... Nous sommes devant la porte, et, si l'on
vous voyait en conférence avec moi, les gens pourraient s'étonner.

Albert, qui n'avait jamais vu d'huissier qu'au théâtre où,
d'ordinaire, on les peint sous des couleurs moins douces, fut
agréablement surpris de cette aménité. Il suivit Corbassière dans
son étude qui se composait d'une seule pièce carrelée en briques,
prenant jour sur la rue au moyen d'une porte vitrée, coupée à
hauteur d'appui. Des affiches multicolores couvraient les murs passés
à la chaux. Une table en bois noir, quatre ou cinq chaises de paille,
un casier presque vide, formaient tout l'ameublement auquel, pour
compléter l'inventaire le plus minutieux, il faut joindre une
sacoche, un parapluie, un manteau imperméable, pendus à des clous,
et, dans le coin le moins en vue, une paire de bottes pour les
exploits à distance, les jours de pluie.

--Monsieur, continua Corbassière en sortant de sa poche un
portefeuille long et étroit, votre présence me tire d'un embarras
pénible. J'ai reçu ce matin, d'un confrère de Paris, un... une...
Enfin j'allais être obligé de me rendre à Sénac, et je vous jure
que cela m'aurait causé plus de peine qu'à vous.

Albert fut sur le point d'éclater de rire au nez du brave homme qui
craignait de mettre le château sens dessus dessous par sa simple
apparition.

--Si je comprends bien, demanda-t-il en faisant appel à tout son
sérieux, vous voulez me faire la signification dans votre étude, au
lien de me la faire chez moi. J'accepte et j'apprécie la délicatesse
du procédé. Mais, s'il vous plaît, de quoi s'agit-il? Je pensais
n'avoir plus de procès jusqu'à ma mort.

--Quant aux explications, monsieur le comte, je ne saurais vous en
donner! J'ai reçu la pièce toute préparée et n'ai eu qu'à la
signer: la voici.

Albert prit le grimoire, un manuscrit de plusieurs pages, d'une
écriture peu lisible. Toutefois, avant de le mettre dans sa poche,
il discerna sommairement qu'on le citait, lui et quelques autres,
à comparaître devant le tribunal correctionnel de la Seine pour
entendre prononcer l'annulation, avec toutes ses conséquences, d'une
société dont on l'avait nommé jadis administrateur, un peu malgré
lui.

--Figurez-vous, monsieur l'huissier, dit-il, que j'ai déjà
payé cent mille francs pour ma part de responsabilité dans cette
entreprise que je croyais morte et enterrée. Dans quel but la demande
en annulation que voici? Va-t-on me rendre mon argent, si l'affaire
est annulée?

--Cela m'étonnerait, fit l'huissier. On ne nous dérange guère,
nous autres, pour opérer des restitutions. Du reste, M. Cadaroux
vous renseignerait, car il doit être au courant. Tout à l'heure, il
s'informait si l'avoué de Paris chargé de la procédure ne m'avait
rien envoyé pour monsieur le comte.

Au seul nom de Cadaroux, dont il devinait l'hostilité, sans l'avoir
jusqu'ici constatée ouvertement, Sénac flaira quelque mauvaise
chicane et cessa de croire qu'il s'agissait de rentrer dans son
argent. Comme c'était l'heure du courrier, il emprunta une enveloppe
à l'obligeant Corbassière, y renferma la citation avec trois lignes
au crayon sur sa carte, et adressa le tout à son avocat de Paris;
puis il regagna sa demeure et ne dit rien à Thérèse, de peur
de l'inquiéter. Quarante-huit heures après, cette réponse lui
arrivait:


«Ou cette citation est une mauvaise plaisanterie, ou elle est un coup
assez dangereux. Si, comme le prétendent nos adversaires, évidemment
conseillés par un habile homme, les actions de cette malheureuse
société n'ont pas été régulièrement souscrites à l'origine,
les fondateurs doivent rembourser l'argent sur leurs deniers. Trois
millions, ce serait déjà sérieux s'il s'agissait d'un groupe
solvable. Mais je me doute bien que les autres fondateurs ont disparu
ou sont ruinés. Conclusion: il faut étudier l'affaire de près, sans
nous endormir, et ne pas recommencer l'expérience du dernier procès.
Vous voudrez bien vous souvenir que je vous avais pressé d'être à
l'audience et, à dire le vrai, je n'ai jamais bien compris comment,
étant parti des Indes tout exprès, vous êtes resté deux ou trois
mois au Caire, me laissant plaider tout seul, ce qui a réussi comme
vous savez. Nous ne recommencerons pas cette fois-ci, d'autant
que, dans l'occasion, il s'agit d'une infraction à la loi sur les
sociétés et que vous êtes, pour appeler les choses par leur nom, un
accusé sur la sellette. Le printemps va sans doute vous ramener. En
attendant, je fais traîner la procédure, jusqu'à ce que nous ayons
pu causer et nous entendre.»


Vers la fin de l'année, l'avocat d'Albert, le fameux Guidon du
Bouquet, revint à la charge:

«Qu'est-ce que c'est qu'un certain Cadaroux que je trouve toujours
dans mes jambes quand je sollicite une nouvelle remise? Il est facile,
d'ailleurs, de voir clair dans le jeu de ce brave homme. Soyez-sûr
qu'il aura racheté, pour le prix du papier, tout le paquet des
actions des _Ciments coopératifs_. Supposez l'annulation prononcée
et le remboursement du capital effectué, il encaisse peut-être deux
millions pour son compte. Quoi qu'il en soit, nous ne pouvons guère
tarder davantage à comparaître. S'il ne vous convient pas de quitter
le Midi à cette époque, venez du moins pour une semaine ou deux, car
j'ai à vous conseiller des démarches que vous seul pouvez faire.»


Sénac ne voulait même pas imaginer cette séparation momentanée,
sans compter que Thérèse n'y eût pas consenti. Certes, rien que par
un mot, il pouvait la décider à partir dans les vingt-quatre heures;
mais, par ce seul mot, il faisait évanouir tout un côté du mirage
auquel il avait si doucement habitué ces yeux chéris. Fallait-il
déjà laisser voir les avilissantes inquiétudes, les misérables
soucis d'argent, qui creusaient la plus banale des ornières sur la
route à peine commencée de deux êtres heureux? Ah! s'il s'était
agi d'un devoir à remplir, d'un service à rendre! Cette femme au
cœur noble eût été la première à tout sacrifier. Albert la
voyait encore oubliant ses goûts, ses désirs, même la vocation
qu'elle croyait avoir, pour suivre en Égypte son frère menacé.

Mais il se souvenait aussi de leurs entretiens dans le boudoir de
la petite maison du Caire, ou sur le pont de la dahabieh qui les
emportait ensemble entre les rives du Nil aux vagues violettes. Avec
quel heureux étonnement, avec quels yeux brillants d'enthousiasme
Thérèse de Quilliane écoutait ce Messie, annonçant la bonne
nouvelle de l'amour sans partage, sans dérangement! A cette époque,
il raillait comme une honte l'étroite existence imposée par
l'organisation présente aux plus libres et aux plus riches. Il
se moquait de ces amoureux prêts à mille morts,--en
théorie,--obligés, en réalité, de répondre vingt fois par jour à
la reine de leur cœur: «Cela coûte trop cher!» ou: «Je n'ai pas
le temps!» Quoi! quelque chose de plus précieux que l'amour! Quoi!
l'être aimé cédant la place à d'autres intérêts, à d'autres
soucis! Non, ce n'était pas ainsi qu'Albert de Sénac entendait
donner son cœur. Et lorsqu'il avait fallu choisir entre un souhait
formé par Thérèse et le risque d'une grosse somme, conséquent avec
lui-même, il n'avait point hésité. Laissant le bateau continuer sa
route vers la France, il était resté en Égypte. Ah! ces cent mille
francs perdus! N'était-ce point à eux qu'il devait d'avoir conquis
sa femme? Qu'allait-elle dire aujourd'hui, le voyant suivre une
conduite si différente? Ce rêve atteint de la parfaite union de deux
êtres, ce bonheur composé du plus délicieux égoïsme et de la plus
pure charité, c'était lui-même qui devait s'avouer impuissant à
le faire durer davantage! Lui-même devait montrer les banales
nécessités de la vie l'étreignant, s'emparant de lui comme elles
s'emparent de tous les autres! Lui-même devait dire:

«Ici nous trouvons la félicité complète; mais nous ne pouvons y
rester. Nous n'avons pas le temps d'être heureux. Il pourrait nous
coûter cher le doux tête-à-tête plus longtemps continué, tandis
que la rude voix de la réalité nous appelle!»

Sénac n'avait point eu le courage de ce pénible aveu qui le
découronnait, du moins il en jugeait ainsi, avant que la première
année de son mariage eût pris fin. Partir, soit, puisqu'il faut
s'éloigner, au moins pour quelques semaines. Mais que Thérèse
ignore la véritable raison du départ; que toute inquiétude, même
passagère, soit écartée de son cœur!

Et maintenant, après le secret du mari, voici le secret de la femme,
non pas le moins lourd des deux.

Fortunat Cadaroux, né d'un descendant des abatteurs de croix et d'une
fille superstitieuse de la Corse, offrait ce type étrange, résultat
dangereux du défaut d'équilibre entre l'imagination et le jugement,
dont l'analyse passionne certains maîtres d'aujourd'hui. La nature
l'avait marqué d'un sceau tout féminin d'inconséquence, mais, pour
cette fois, la nature s'était complu à mettre la logique en déroute
au profit des bons instincts, ce qu'elle fait rarement. L'atmosphère
étroite et malsaine d'un intérieur bourgeois, l'éducation dévoyée
d'un collège de province, les amitiés et les plaisirs de Marseille
où il avait étudié le Droit et pris son inscription d'avocat, le
sang révolutionnaire qu'il avait en lui, rien n'avait pu faire de ce
jeune homme ni un bellâtre oisif et corrompu, ni un incapable frotté
à l'esprit de la Cannebière, ni un aspirant tribun.

Assez riche pour en prendre à son aise avec sa profession, il
partageait son temps entre son cabinet de Marseille et le joli coteau
de Sénac, longtemps ses seules amours. Il plaidait bien, mais son
éloquence était d'une saveur un peu fine pour des palais phocéens.
D'ailleurs il était trop vagabond pour avoir une clientèle, et
défendait surtout les pauvres diables réduits à gagner leurs
procès par charité, ce qui est généralement le moyen de les
perdre.

Quand il avait fourni quatre ou cinq plaidoiries et encaissé
autant de louis--ou même moins, car il y avait des rentrées
difficiles--maître Fortunat venait se reposer à Sénac, chassant
toute une journée avec un fusil qui n'était pas toujours chargé,
pochant au clair de lune dans son canot, quitte à s'apercevoir, en
regagnant la rive, qu'il avait oublié son filet.

Avec la fortune en moins, il aurait eu de la peine à ne point passer
pour déclassé aux yeux des bourgeois, ses pairs. Mais surtout,
sans le soin minutieux qu'il avait de sa personne, il eût été sûr
d'avance d'être appelé «bohème», d'autant que plusieurs centaines
de vers dont il était l'auteur engraissaient les rats d'une librairie
d'Avignon.

Bien entendu, Fortunat était de la race des tristes, mais sa
tristesse ne faisait du mal qu'à lui. Il était tout aussi capable
qu'un autre de se tuer quelque jour, mais il n'aurait trouvé ni
plaisir ni gloire, comme font de délicieux bandits, à se mettre
en route pour l'autre monde escorté d'une pauvre idiote. Il était
triste, non d'avoir pris Schopenhauer au sérieux, mais d'entendre
une voix en lui qui répétait du matin au soir: «Tu ne seras jamais
heureux! Quelque malheur pèsera sur toute ta vie!»

D'où devait venir ce malheur? C'est une chose qu'il ignora longtemps,
jusqu'à une certaine matinée où Thérèse passa devant lui sans le
voir, allant à la messe, accompagnée de Mrs Crowe. Dans l'espace de
vingt secondes il eut le temps de se dire:

«La voilà! Elle existe donc! Salut à mon rêve, à ce qui aurait
été mon bonheur! Hélas! rien qu'à voir flotter les plis de sa
robe, je comprends qu'elle se nomme l'impossible. Oh! comme elle a
dans les yeux la chasteté cruelle des saintes! Quelle splendeur!
quelle grâce! quel sourire! quelle bonté! Et cependant comme je sens
qu'elle me laisserait mourir en sa présence, plutôt que de me sauver
par un signe qu'elle jugerait défendu! Oh! comme je vais l'aimer, et
comme je vais souffrir! N'importe: c'est déjà quelque chose,
pour qui meurt lentement, de connaître le nom de sa maladie. Si,
seulement, je pouvais mourir pour elle!»

Depuis ce jour, Marseille ne le revit plus; mais il devait cacher
longtemps, moins par respect peut-être que par orgueil, la
mystérieuse catastrophe de sa vie. Cette vie, du moins, allait avoir
un but: apercevoir la comtesse. Pourrait-il quelque jour s'approcher
d'elle, lui parler? Fatalité misérable! Il se nommait Cadaroux,
_Cadaroux-bouscatié_! Entre l'originelle réprobation de sa
naissance et la haine furieuse née depuis quelques jours contre le
«château», il était pris comme dans une infortune funeste, qui
le marquait d'un sceau spécial d'indignité. Un seul homme, dans
l'obscur village, devait renoncer à l'espoir d'un sourire de cette
bouche adorable, d'un regard de ces yeux qui répandaient sur le
dernier mendiant leur lumineuse bonté. Et cet homme, c'était lui!
Comme il enviait les malheureux dont ces belles mains pansaient les
plaies, chaque jour, dans l'hôpital que le père Cadaroux surnommait,
avec un gros rire, «la boîte à joujoux de la comtesse»! Ah! s'il
avait pu, au prix de la plus cruelle blessure, gagner qu'on le portât
dans un de ces lits!

«Hélas! pensait-il, cette joie suprême est réservée pour les
pauvres. Je pourrais mourir vingt fois, sans qu'elle l'apprît
autrement que par mon glas funèbre. Mais mon père voudrait-il
permettre à la cloche de l'église de sonner pour moi?...»

Le dimanche, il était sûr d'apercevoir la comtesse à l'heure des
offices, à la condition de trouver des prétextes pour rôder dans la
rue au moment de l'apparition bienheureuse. Durant toute la semaine
il se livrait, dans ce but, à des combinaisons machiavéliques,
tremblant toujours d'être dérangé par quelque incident. Le
plus simple aurait été de se joindre aux fidèles qui pouvaient
contempler la châtelaine dans le banc surmonté des vieilles
armoiries. Mais, d'une part, Cadaroux aurait chassé le renégat de
chez lui; de l'autre, si Thérèse venait à deviner l'avilissante
comédie, quel mépris et quelle honte!

Alors ce malheureux maudissait la fatalité de sa naissance, les
folles rancunes des siens, leurs opinions, leur demi-richesse et
l'éducation qui l'avait fait lui-même incrédule. Tout s'unissait
pour le rejeter loin de son rêve. Néanmoins, en dépit de tout,
il se découvrait respectueusement devant madame de Sénac. Elle lui
rendait son salut sans le regarder, avec la courtoisie grave que
l'on accorde à un ennemi correct. Mrs Crowe, moins obligée à la
réserve, le dévisageait avec curiosité.

Un matin, Reine Cadaroux surprit son frère au moment où il
s'inclinait, tête nue, devant la comtesse. La bonne âme s'empressa
de dénoncer à qui de droit ce qu'elle appelait un hommage de
vassalité. Fortunat fut tancé d'importance par son père, en
présence de la famille.

--S'il y avait des grenouilles dans le pays, dit Saturnin, je pense
que tu t'offrirais à battre l'eau pour que la châtelaine pût
dormir.

Le jeune homme, incapable de contrainte sur un pareil sujet, répondit
d'une voix vibrante:

--Ce ne serait probablement pas la première fois qu'un Cadaroux
aurait cet honneur.

La pauvre Lætitia, une fois de plus, s'interposa entre les deux
hommes.

Quand on vit ce beau garçon de vingt-quatre ans, à l'air
mélancolique, s'enterrer vivant à Sénac, on chercha naturellement
la cause de cette retraite. Les bonnes âmes le crurent d'abord épris
de quelque beauté du voisinage, pour le mauvais motif ou pour le bon.
Mais, si bien que l'on surveillât ce bizarre misanthrope, il fallut
reconnaître qu'il fréquentait un seul être humain dans la commune
et dans les environs: à savoir, Signol, le passeur du bac du
Rhône. Alors on décida qu'il devait chercher l'oubli d'une passion
malheureuse, née dans la grande ville, ou fuir les ressentiments d'un
mari marseillais.

Une seule personne savait à quoi s'en tenir, c'était la comtesse,
et--quitte à heurter l'axiome favori des grands clercs en psychologie
féminine--on aurait pu soumettre son cœur et toute sa personne à
l'analyse la plus subtile, sans trouver dans les cendres du creuset
autre chose que de l'ennui avec un peu d'humiliation, mais pas un
grain de reconnaissance.

Voilà, diront les hommes, un orgueil insupportable et une héroïne
de roman dont il importe de supprimer l'espèce. Que ces juges
sévères, mais non désintéressés, veuillent bien admettre, tout
d'abord, qu'une jeune fille ne saurait passer deux ans derrière la
grille d'un cloître, avec la conviction que l'amour d'un prince et
d'un roi est chose trop petite pour son cœur, sans en garder une
opinion tout au moins fort élevée sur la dignité féminine. Mais
surtout qu'ils considèrent le médiocre danger d'une fierté trop peu
répandue, trop peu en voie de se répandre, pour que les séducteurs
aient motif de s'en inquiéter comme d'un symptôme de grève. Que si
l'on déplore le destin rigoureux de Fortunat Cadaroux, s'éprenant de
la seule femme que la gloire d'une pareille conversion devait laisser
insensible, c'est une question différente, et le malheureux mérite,
en effet, d'être plaint. Mais qui pourrait affirmer qu'il se trouvait
à plaindre?

Timide jusqu'à la frayeur, au début, l'audace de son adoration
muette était son seul crime. Des semaines s'écoulaient sans que
Thérèse l'aperçût, bien que, parfois, quand elle sortait à cheval
avec son mari, elle devinât derrière certains buissons une forme
suspecte. Parmi les châtelaines du voisinage, dont quelques-unes
considéraient le pauvre Fortunat comme un futur Robespierre, on se
demandait pourquoi le jeune avocat continuait à menacer la région
par sa présence, au lieu de retourner à ses clubs jacobins de
la Cannebière, où, sans doute, il aiguisait le couperet de la
guillotine.

Quand on parlait ainsi devant elle, la comtesse ne pouvait s'empêcher
de rougir, secrètement irritée contre cet homme qui la mettait
dans le cas d'être confuse, elle, Thérèse de Sénac! Deux ou trois
incidents d'une signification plus précise lui causèrent un ennui
plus sérieux. Il arriva qu'étant sortie seule, à pied, un certain
jour, chose tout à fait contraire à ses habitudes, elle s'agenouilla
deux minutes pour dire une prière devant un oratoire, construit sous
un vieux chêne, à un endroit désert du chemin. Comme elle avait
déjà repris sa route, l'idée lui vint de je ne sais quel pieux
embellissement qu'elle voulait faire à la chapelle, ce qui fut
cause qu'elle revint sur ses pas. Juste à ce moment, un homme se
prosternait, baisait la pierre qu'elle venait de toucher de ses
genoux, et s'enfuyait, croyant n'avoir pas été vu. Elle s'enfuit
de son côté, plus vite encore, et, pour sa punition du rôle qu'il
avait joué, bien malgré lui, le saint n'eut jamais sa guirlande
neuve.

Une antre fois, elle oublia son gant près d'une fontaine où elle
s'était arrêtée pour boire dans sa main. A deux cents pas, s'étant
aperçue de son étourderie, elle pria Mrs Crowe, qui l'accompagnait
dans sa promenade, de rebrousser chemin jusqu'à la source; mais
Kathleen ne trouva rien. A force de se creuser le cerveau, la naïve
Irlandaise découvrit l'explication de cet escamotage mystérieux.

--L'endroit est plein de pies, dit-elle; un de ces oiseaux voleurs
aura porté votre gant dans son nid.

--Probablement, fit la belle promeneuse, devenue cramoisie.

Le 15 octobre, au point du jour, le concierge du château trouva un
bouquet aux allures modestes attaché en dehors de la grille. Toute
la maison se préparait à célébrer la sainte Thérèse qui tombe à
cette date; l'intention du présent n'était pas douteuse. Les fleurs
anonymes furent portées à madame de Sénac aussitôt après son
réveil.

--Gageons, dit Albert, que c'est l'hommage de quelque pauvre diable
que vous avez soigné et guéri dans votre hospice.

Elle ne voulut même pas toucher le bouquet: non qu'elle se sentît
menacée, car, pour cette citadelle d'honneur et d'amour, aucun assaut
n'était à craindre. Mais elle venait de ressentir l'insulte
du premier projectile ennemi tombant au pied des remparts. Elle
frissonna, sous la révolte de son orgueil blessé.

--Vous avez froid, ma chère, fit observer Sénac.

--Je veux bien du feu, répondit-elle sans autre explication.

Dès qu'elle fut seule, un pétillement se fit entendre au milieu de
la flamme qui dévorait les fleurs indiscrètes. Pauvre Fortunat!

Quelques jours plus tard, après déjeuner, le comte, qui venait de
déplier un petit journal du pays, poussa une exclamation de surprise
mêlée d'ironie.

--Peste! Notre voisin l'avocat se lance dans la poésie! Un sonnet, ni
plus ni moins! Voyons les vers de Cadaroux _junior_.

Sans attendre l'assentiment de sa femme, il déclama les stances,
d'abord avec une exagération malicieuse. Mais, à mesure qu'il lisait
tout haut, malgré lui sa voix devenait vibrante. Insensiblement
l'émotion qui avait inspiré le poète gagnait Albert:

    Une humble violette avait fait, une fois,
    Le rêve de mourir sur le sein d'une reine
    Qui venait alentour, belle, calme et hautaine,
    Égarer son ennui dans le sombre des bois.

    Pour arrêter ses yeux et pour tenter ses doigts,
    Elle exhalait un frais soupir de douce peine,
    Une discrète odeur d'amour... Mais l'inhumaine
    Trouva la violette indigna de son choix!

    Sans même ensevelir, par charité secrète,
    Au linceul d'un regret l'âme de la pauvrette,
    La Dame de beauté la foula sous ses pas,

    Tandis que d'un parfum de tendresse mourante,
    La fleur enveloppait la belle indifférente
    Qui passa, dédaigneuse, et ne le sentit pas!...

F. CADAROUX.

--Ma foi! l'auteur a beau s'appeler Cadaroux, dit Albert quand il
eut achevé la lecture. Ses vers valent mieux que la source d'où ils
sortent.

--Ce jeune homme a dû souffrir quelque grande peine de cœur, soupira
la sentimentale et compatissante Kathleen.

--Ma chère Mrs Crowe, reprit Thérèse avec une sorte de dureté,
vous n'avez donc pas lu Gœthe? N'en déplaise à votre jeune
monsieur, son seul mérite est celui d'un traducteur. Quant à moi,
cette violette larmoyante m'a toujours exaspérée. Fallait-il pas que
la reine s'enfermât dans sa chambre pour ne point risquer de mettre
le pied sur une fleur?

--Non, répliqua l'Irlandaise en ouvrant ses grands yeux toujours
jeunes malgré les ans. Mais si, du moins, la reine avait dit:
«Pauvre violette!»

--Ma chère amie, conclut Albert en se tournant vers sa femme, vous
devenez d'un positif à faire frémir. Voulez-vous savoir ce que
vous auriez fait à la place de la demoiselle de Gœthe? Vous auriez
cueilli la violette... pour en faire de l'infusion à vos malades.

La comtesse ne répondit rien à cette plaisanterie, mais elle tourna
sur son mari des yeux où se lisait un reproche.

Un jour, Thérèse descendit les allées de son parc, ouvrit la porte
qui conduisait au Rhône, et se dirigea vers la maison du passeur.
Elle était seule, ayant besoin de parler au vieillard en confidence.
Il s'agissait d'obtenir qu'il fît ses Pâques, dont le temps
approchait. Depuis trente ans, les curés qui se succédaient dans
la paroisse avaient échoué dans cette difficile entreprise. Mais
la comtesse avait des moyens de conversion qui n'étaient pas à
la portée de tout le monde. Après avoir inutilement employé les
menaces de l'enfer et les espérances du paradis, elle avait essayé
de promesses moins éloignées et plus terrestres, mais en vain.

--Madame la comtesse, disait Signol, je n'ai besoin de rien et je
suis parfaitement heureux, sauf quand une crue subite fait monter le
Rhône. Mais, à cela, vous ne connaissez point de remède, ni les
curés non plus.

Néanmoins, ce philosophe avait une faiblesse: la passion des
portraits. Les murs de son réduit étaient tapissés d'illustrations
militaires, politiques ou religieuses; le genre n'y faisait rien.
Tenté par cette occasion unique d'enrichir sa collection d'une pièce
rare, le bonhomme s'avisa de demander le portrait de Thérèse, contre
la promesse d'un retour à Dieu sincère et édifiant. La comtesse
l'avait pris au mot, et, ce jour-là, elle apportait sa photographie.
L'engagement ratifié, elle se levait pour partir, d'autant que le
passeur, hélé par un client, venait de sauter dans sa barque.

En ce moment elle s'aperçut que Fortunat, caché derrière un berceau
de vigne, avait assisté à l'entretien. Sans rien témoigner de son
ennui, elle se hâtait de franchir les deux ou trois cents pas qui la
séparaient de la petite porte, mais le jeune homme n'eut pas de peine
à la rejoindre. Tête nue, fou de passion, pâle d'angoisse, car il
comprenait vaguement l'énormité qu'il allait commettre, essayant
pour l'atténuer de donner à ses paroles l'aisance légère d'un
madrigal décoché à une jolie femme qui passe, il balbutia:

--Pour le même prix, madame, si vous voulez, je ferai ce que va faire
le vieux Signol.

Thérèse s'arrêta; ses sourcils se froncèrent; ses joues se
couvrirent d'une rougeur ardente; ses yeux où resplendissaient
l'honneur et la noblesse enveloppèrent durant une seconde
l'audacieux, qui tremblait ainsi que les feuilles déjà naissantes
des saules.

--Monsieur, dit-elle, je vous félicite. En une seule phrase vous
venez d'insulter Dieu et une femme.

Sans attendre la réponse, elle reprenait sa route. Derrière elle,
une exclamation étouffée de désespoir se fit entendre et l'obligea
de se retourner. Fortunat, debout au milieu du chemin, les doigts
crispés dans ses cheveux, semblait en proie au trouble le plus
effrayant. Tout à coup, relevant la tête, il aperçut la comtesse
arrêtée, interdite, à quelques pas. Sans avancer davantage, il dit:

--Madame, je vous prie de vouloir bien accorder votre pardon à un
pauvre insensé, à moins qu'il ne vous plaise d'assister à ma mort.

Il considérait avec les yeux d'un fou le Rhône grondant à quelques
toises. La comtesse, horriblement effrayée, n'osait parler et
craignait de causer une catastrophe en se taisant, car ce visage,
exalté par une passion désespérée, ne ressemblait à rien de ce
qu'elle avait vu.

--Madame, continua-t-il d'une voix éteinte, vous ne me comprenez pas.
Hélas! je ne me comprends pas moi-même. Qu'ai-je dit? Je n'en sais
plus rien. Mes paroles vous ont offensée? Oubliez-les, madame, car
j'avais dépensé toute ma force et toute ma raison à contenir un
autre mot que j'avais sur les lèvres. Celui-là, vous ne me l'auriez
jamais pardonné, je le vois bien maintenant.

--Je vous pardonne, monsieur, dit gravement Thérèse. Mais, de
grâce, épargnez-moi.

Fortunat joignit les mains et les approcha de ses lèvres qui
s'agitaient sans proférer un son, tandis que ses yeux dévoraient la
comtesse toujours immobile. Tout à coup il s'enfuit en courant, sans
se retourner.

Alors elle reprit sa marche d'un pas précipité, et ce fut seulement
après que la porte du parc se fut refermée qu'elle respira
librement. Elle eut quelque peine à remonter la pente rapide, tant la
frayeur avait paralysé ses forces; mais elle n'avait rien perdu de
la lucidité de son esprit. Prévenir son mari? C'était amener
probablement des complications terribles.

--Non, songea-t-elle. Puisque lui-même me pousse à partir, le plus
simple est de céder. Quelques mois d'absence arrangeront tout et me
délivreront de ce fléau vivant. Le malheureux! il ne croit à rien!

Tel fut le secret motif qui fixa définitivement le départ du jeune
couple. Peu de jours après, ils quittèrent le château, amèrement
désolés l'un et l'autre de voir finir une heureuse époque de leur
vie. Mrs Crowe les accompagnait, indifférente à tout, du moment
qu'elle ne quittait pas Thérèse.

Assis, le menton dans sa main, sur un rocher qui domine le fleuve à
la crête d'un plateau inculte, Fortunat regardait de loin la petite
barque qui traversait le Rhône. Que n'eût-il point donné pour être
à la place du vieux passeur! Madame de Sénac, pour entrer dans le
bateau, s'était appuyée sur son épaule!



VI


Le lendemain de son arrivée à Paris, Thérèse alla prier sur la
tombe de son frère, puis elle se rendit au couvent des Bernardines
dont madame de Chavornay, sa tante, était supérieure.

Tandis qu'elle attendait la vénérable religieuse dans son parloir
privé, la comtesse de Sénac rêvait, les yeux fixés sur le fronton
de la chapelle qui se dressait en face, à l'extrémité de la cour.
Elle comparait la voie qu'elle avait choisie à celle qui lui avait
paru longtemps la seule faite pour ses pas. Elle se souvenait de la
crise décisive de son existence. Elle se revoyait dans cette même
pièce, quinze mois plus tôt, perdue dans un monde de sentiments
opposés qui lui donnaient le vertige, tandis que les mains
tremblantes de Mrs Crowe se promenaient sur elle, piquant des
épingles, rectifiant des plis dans le satin de la robe blanche
qu'elle devait porter le lendemain, pour prononcer l'adieu au
monde--et à Sénac.

Elle avait souffert alors autant qu'une créature humaine peut
souffrir, mais elle n'avait point perdu courage. Ayant accepté,
demandé le sacrifice, pouvait-elle s'étonner de l'âpre morsure du
glaive divin? N'était-il point nécessaire que tout le sang de son
cœur se répandît sur l'autel par la sainte blessure, bientôt
cicatrisée?

Car, dans son exaltation mystique, elle comptait sur une guérison
soudaine, miraculeuse, qui, contrairement aux guérisons humaines,
la rendrait sourde à toutes les voix, aveugle à toutes les visions,
sauf à celles d'en haut. Et voilà que le prodige, en effet, avait
éclaté, mais en sens inverse. Une lumière lui avait montré ce
cœur d'homme tout plein d'elle, exempt de reproche, très grand.
Et, devant cette révélation tardive, elle était tombée sans
connaissance, persuadée qu'elle allait mourir.

Elle n'était pas morte. Elle était à cette même place, l'ancienne
novice, vivante, sûre d'avoir suivi son véritable chemin, aimée,
heureuse... Pour la première fois depuis son mariage, Thérèse se
fit à elle-même cette question:

--Est-ce que je suis heureuse?

La réponse vint aussitôt, peut-être un peu longue: trois lettres
auraient suffi.

--Comment ne serais-je pas heureuse? Que me manque-t-il? J'ai la
grâce de Dieu, l'amour inaltéré de mon mari, la fortune qui me
permet de faire du bien, la santé... Certes, quand ma tante me
demandera si je suis heureuse, il me sera facile de la satisfaire.

Là-dessus, madame de Chavornay fit son entrée. Elle prit sa nièce
par les deux mains, la tourna vers la fenêtre, l'examina de ses
grands yeux, l'embrassa au front et lui dit:

--Ma chère enfant, je suis ravie de vous voir. Je ne vous attendais
pas si tôt.

Il n'y avait dans la phrase ni interrogation ni reproche. Pourtant la
jeune femme rougit, car elle-même comptait bien, avant les troubles
récents de sa vie, oublier Paris longtemps encore. Elle fut sur le
point de dire quel ennui fâcheux rendait inhabitable, pour un
moment, sa chère solitude; mais un tendre scrupule ferma sa bouche.
Puisqu'elle était obligée d'avoir un secret pour son mari, du moins
nul être humain ne l'entendrait, pas même sa tante.

--J'aurais voulu, dit-elle, passer la vie entière comme nous étions.
Mais Albert prétend que toute situation a ses devoirs parmi lesquels
on ne peut choisir ceux qui plaisent, pour en écarter d'autres moins
doux.

--Ma chère enfant, rien n'est plus vrai. Nous ne devons pas, si vous
avez bonne mémoire, mettre la lumière sous le boisseau. Jusqu'ici,
vous avez instruit des marmots qui ne demandaient qu'à apprendre,
et médicamenté leurs papas qui ne demandaient qu'à guérir.
Maintenant, vous allez faire briller le flambeau de votre honneur et
de votre foi parmi des gens qui souffleront dessus. Tous les quatre ou
cinq ans, je découvre une femme du monde selon le cœur de Dieu et de
son mari, telle que vous voulez être, en un mot, faisant du bien aux
autres (vous verrez quelles aumônes vous aurez occasion de répandre
sur de plus riches que vous), préservant son bonheur, élevant bien
ses enfants. Quand je rencontre ce phénomène de la grâce divine, je
bénis le ciel, comme de juste... et je suis de mauvaise humeur toute
la journée.

--Oh! non, ma tante!

--Mais si, ma nièce. Croyez-vous qu'il est agréable de se dire:
«Depuis quarante ans, j'ai renoncé au monde et à ce qu'il a de
bon,--soyez franche, il a du bon,--je me suis engoncée dans des
guimpes toutes raides d'empois; j'ai obéi, ce qui est dur; commandé,
ce qui l'est bien davantage, prié, médité, jeûné; je mourrai
sur la paille, sans voir pleurer mes petits-enfants autour de moi. Et
madame Une Telle, qui n'y a pas mis tant de façons, qui a vécu
comme les autres, mais mieux que les autres, qui a été aimée, qui
connaît les plus douces joies d'ici-bas, sera placée mieux que moi
en paradis, car elle aura fait des choses plus difficiles! Et pendant
toute l'éternité, elle me regardera de très haut, comme autrefois,
à l'Opéra, je regardais de la loge de mon père les pauvres diables
qui n'avaient pu se payer qu'une stalle!...» Mais voilà que je
recommence mes sermons du temps jadis.

--N'oubliez pas de quelle façon vous les terminiez, dit Thérèse en
s'inclinant devant sa tante.

La vénérable religieuse posa la main sur le front de sa nièce et
traça du pouce une petite croix. Madame de Sénac reprit:

--Ma bonne tante, ne m'effrayez pas trop. Je sais combien ma route
est plus difficile que la vôtre et, parfois, je ne puis m'empêcher
d'être un peu inquiète, surtout quand je rentre ici.

--Seulement «un peu inquiète»? fit la religieuse en souriant. Alors
tout va bien. Si vous saviez, ma chère petite,--sa voix devint plus
grave,--le nombre des jeunes mariées que j'ai vues pleurer et se
tordre les mains à cette place, en me disant: «Oh! madame, si vous
pouviez me garder toujours, faire de moi, pour le reste de ma vie,
l'une de ces humbles sœurs converses qui frottent les parquets et
lavent les corridors!»

--Est-ce possible? soupira Thérèse. Hélas! que pouvez-vous leur
répondre?

--Voilà le difficile! Je ne leur réponds rien; je les prends sous le
bras; je les mène à l'église; elles pleurent; elles prient; elles
s'essuient les yeux; elles s'en vont. Généralement, elles reviennent
une ou deux fois; elles pleurent encore, mais elles ne prient
plus. Ensuite, c'est fini; je ne les revois jamais. Le monde, à sa
manière, les a consolées. Et maintenant, parlons de vous, de votre
mari, de Kathleen Crowe.

Pendant une heure, la religieuse écouta les récits de la jeune
femme. Quand il fallut se séparer:

--Mon enfant, dit madame de Chavornay, vous êtes une généreuse et
loyale créature. Mais, pour faire sa route ici-bas, des pieds solides
valent mieux que des ailes. N'abusez pas de l'idéal, car, si c'est le
moyen le moins usité d'être malheureux, ce n'est pas le moins sûr.
Et il faut être heureux, quoi qu'on en dise, pour donner le bonheur
aux autres.

Cependant, l'arrivée du jeune ménage et son installation à l'hôtel
du quai d'Orsay, fermé ou assombri depuis si longtemps, faisaient
événement sur la rive gauche. Le bruit avait couru, en effet, que
les Sénac s'enterraient dans leur habitation du Languedoc, pour y
filer le parfait amour à perpétuité, c'est-à-dire en tablant sur
le plus long, pour deux ou trois ans. Car, comme disait le baron de
Javerlhac, le mot «perpétuité» n'a son emploi véritable que dans
les concessions des cimetières. Il ajoutait volontiers, quand il
était question d'Albert et de sa femme devant lui:

--Écoutez bien mes paroles: madame de Sénac a aujourd'hui vingt-sept
ans. Nous la verrons reparaître un peu avant la trentaine, ayant de
la province et de son mari par-dessus les yeux. Elle sera mère de
deux marmots et sentira le besoin d'un air moins... fertile. Comme
elle sera dans toute la fraîcheur de sa beauté, elle n'attirera
l'attention de personne; mais, à sa première ride, on s'avisera
qu'elle vaut la peine d'être regardée. A la seconde, les journaux
parleront d'elle, en disant: «la belle madame de Sénac.» A la
troisième, elle passera capitaine d'une compagnie dont Albert sera le
porte-drapeau. Car, chez nous, les rides sont aux joues des femmes ce
que les galons sont à la manche des officiers. Trouvez-vous que j'ai
tort?

L'expérience du baron eut tort cette fois. Thérèse reparaissait au
bout d'une année, sans aucune ride, sans le moindre marmot, si peu
rassasiée, à la voir et à l'entendre, de la campagne et de son
mari, qu'on avait envie de lui demander: «Mais alors, qu'êtes-vous
venue faire parmi nous?»

Personne, toutefois, ne lui posa la question; elle imposait aux moins
timides. Ce n'était pas qu'elle usât de son esprit afin de rabrouer
les gens de ces réponses cinglantes, un peu brutales, que certaines
jeunes femmes d'aujourd'hui lâchent sur vous avec une précision
délicieuse, pour peu que vous leur en fournissiez l'occasion. Mais
elle avait dans le regard clair de ses yeux bleus ces étonnements qui
valent toutes les rebuffades du monde. Au surplus, grâce au couvent,
au voyage d'Égypte et à la vieille tour des bords du Rhône, cette
jeune femme n'avait pas recruté l'entourage ordinaire des amis
qui disent tout et des amies à qui l'on ne cache rien, engeance
également funeste au bonheur des maris. Le monde, que ce retour
étonnait, en fut donc pour sa curiosité. Les Sénac, décidément,
ne faisaient rien comme les autres.

A peine leurs malles vidées, ils abattirent courageusement trois
cents visites, cinquante par eux-mêmes, le reste par les soins de
leur coupé et de leurs chevaux. C'était fort peu pour des gens de
leur position mondaine, mais ils ne comptaient pas se montrer plus
prodigues de relations à Paris qu'à la campagne. En même temps,
leur installation se faisait avec peu de bruit et beaucoup de
rapidité, au contraire de ce qui se passe d'habitude en pareil cas;
mais il faut dire que l'hôtel ne manquait ni d'un rideau ni d'un
tapis. Les voitures, les chevaux, les domestiques sortirent de terre,
le tout payé bon prix, mais excellent. Chaque semaine, la comtesse
donnait à dîner, et, sans affectation apparente, faisait son
choix dans la crème de la crème. Par contre, elle acceptait assez
difficilement de dîner chez les autres. Elle eut sa quinzaine à
l'Opéra, et l'on devait montrer patte blanche pour pénétrer dans sa
loge, dont Sénac faisait les honneurs, sans avoir l'air de se douter
du ridicule de son assiduité conjugale. D'ailleurs on les voyait
toujours ensemble--quand on les voyait. Bien souvent Thérèse ne
pouvait s'empêcher de rougir à cette question:

--Ma chère, que faites-vous ce soir?

L'heureux Albert, plus ferré que sa femme sur l'art de mentir,
inventait un alibi sans broncher, et leur petit salon réservé du
premier étage cachait ce soir-là deux amoureux derrière ses rideaux
bien tirés, pendant que le monde croyait le couple occupé à dîner
en ville ou à courir les théâtres!

Sénac passa bientôt pour le type du jaloux, sous prétexte qu'il
proscrivait impitoyablement les ventes de charité, les courses, les
promenades aux foires et autres cohues où le public le plus profane
peut vérifier, soit par les yeux soit autrement, si telle duchesse a
le chagrin d'être maigre ou le bonheur d'être potelée.

Quelques jeunes femmes commencèrent à plaisanter Thérèse à propos
de son Othello de mari, bien qu'elle inspirât à la plupart de
ses amies--dans le sens mondain du mot--une sorte de réserve qui
ressemblait à de l'intimidation. La vérité est qu'elle-même ne
savait guère de quoi causer quand elle se trouvait en contact avec
ces personnes, à coup sûr honnêtes, distinguées, parfois même
pieuses, mais qui n'attachaient pas tout à fait le même sens aux
mots distinction, honnêteté et piété. Ce fut bien autre chose
quand madame de Sénac connut mieux les histoires de certaines de ces
dames, non par Albert qui ne croyait pas qu'il fût de son intérêt
de scandaliser sa femme, mais par ses relations féminines, qui se
mitraillaient réciproquement, avec cette absence d'esprit de corps
sans laquelle ce sexe aurait, depuis longtemps, réduit le nôtre en
complète servitude. Les femmes âgées ne furent pas longues à lui
désigner celles de ses contemporaines qui vivaient dans le péché.
Les jeunes ripostèrent en lui faisant un cours d'histoire ancienne
qui n'était pas de l'histoire sainte. Après quelques décharges bien
nourries de ce feu croisé, il resta beaucoup de réputations sur le
champ de bataille, et la pauvre Thérèse se sentit frémir en voyant
qu'elle allait passer sa vie au milieu des morts et des blessés, elle
qui croyait vivre toujours dans une oasis privilégiée de paix et
d'innocence.

Bientôt un groupement nouveau se dessina. Les femmes âgées
entourèrent madame de Sénac, qu'elles voyaient en état de suspicion
à l'égard des jeunes; celles-ci donnèrent leur sympathie au comte,
jugeant que Thérèse devait être ennuyeuse, du moment qu'elle
n'était pas amusante à leur façon. Bientôt l'on sut que la
comtesse de Castelbouc, née la Hort-Dieu, ce dont elle était assez
fière, avait pris Thérèse sous sa protection spéciale. C'était
une personne déjà mûre, considérée comme une des autorités
du Faubourg, invariablement citée en réponse aux bourgeoises à
prétentions académiques, lorsque ces dames plaignaient la haute
aristocratie d'ignorer le véritable esprit. Madame de Castelbouc
en avait à revendre; ses «mots» étaient terribles parce
qu'ils étaient déconcertants de vérité; quelques-uns resteront
célèbres. Parfois ses intimes, avec la précaution qu'on met à
caresser un chat, lui faisaient entendre que d'aucuns la trouvaient un
peu méchante.

--Plaignez-vous! répondait-elle. Je me sers des indifférents pour
amuser mes amis!

C'eût été fort bien--pour les amis--si cette redoutable personne
n'eût imité certains catholiques de la Saint-Barthélémy, dont les
arquebusades se trompèrent d'adresse, ainsi qu'on sait. Elle avait
été l'une des plus acharnées à blâmer le mariage de Thérèse au
début. Mais on l'eût fait tomber de son haut en lui rappelant
ses erreurs passées. Elle avait ce don précieux, que possèdent
certaines femmes méchantes, de se faire pardonner ses coups de
griffe à force de les oublier. Ses haines étaient ardentes et lui
inspiraient ses mots les plus meurtriers. Aussi le baron de Javerlhac
lui avait répondu, un jour qu'elle parlait de «ses ennemis» en sa
présence:

--Vos ennemis! chère madame, je suis sûr que vous n'en avez plus.
Vous devez être comme le maréchal Narvaëz qui cherchait en vain les
siens à l'article de la mort, pour leur pardonner. Jamais il ne put
en trouver un seul. Ils étaient tous fusillés depuis beau temps!

Par une raison analogue, c'était une amie désirable. Quand elle
était dans un salon, ses protégés pouvaient aller prendre l'air
sans craindre que l'on touchât à leurs personnes. Prévenante,
émue, raffinée en affection à ses heures, elle avait tout à coup
dans les yeux des éclairs de tendresse qui surprenaient sur un
visage un peu mâle. Thérèse prit bientôt du goût pour cette femme
supérieure, sans s'apercevoir que madame de Castelbouc avait le tort
de l'encourager dans son exclusivisme déjà trop grand à l'égard
du monde. Mais malgré tout, un seul être conservait sur elle une
complète influence: son mari.

Ce dernier, de son côté, avait sa favorite--en tout bien tout
honneur--et cette favorite était une parente. À dire le vrai, la
parenté s'était un peu relâchée, car, depuis dix ans, le marquis
de Boisboucher, mari de la dame en question et cousin de Sénac, avait
pris le large après une période assez courte de communauté, sinon
de félicité conjugale. Sur la cause véritable de cette rupture
consacrée par les tribunaux, sans débat, comme il convient entre
gens bien élevés, les opinions variaient selon qu'on entendait les
hommes ou les femmes. Les premiers affirmaient que l'insensible
Herma était cause de l'accident, par une froideur d'autant plus
exaspérante qu'elle répondait à une passion digne d'un accueil plus
doux. Mais, dans le camp opposé, on racontait, sous les plumes
des éventails, qu'Armand de Boisboucher n'était rien moins qu'un
monstre, échappé sans doute des forêts mythologiques, du temps où
les satyres et les faunes étaient sur pied jour et nuit.

Quel que fût le crime ou le malheur du marquis, victime ou bourreau
de sa femme, il n'était plus là pour se défendre, car depuis
longtemps il ne quittait pas son château du Périgord, où il menait
une existence de braconnier tempérée par l'ivresse. Fallait-il voir
dans ce suicide moral le développement des instincts d'une brute, ou
le désespoir d'un malheureux inconsolable de n'avoir pu réaliser le
rêve de son amour? C'était affaire entre madame de Boisboucher et sa
conscience. Quant au monde, il avait condamné, d'après sa coutume,
celui des deux accusés qui ne se présentait pas, d'autant que
la marquise était fort intelligente, très habile à ne pas se
compromettre, tantôt sage, tantôt folle, tantôt charmeuse,
tantôt touchante, grande dame le soir, artiste le matin, bonne
amie quelquefois, impertinente et mal élevée à ses heures,
jamais effleurée d'une ombre de passion, toujours coquette à faire
trembler... mais il eût été plus court de la peindre d'un mot, en
disant qu'elle était Polonaise.

Elle vivait avec sa mère, qui ne la quittait pas d'une semelle
et portait de son côté un nom français, par suite de son second
mariage. Un brave homme qui s'appelait M. de La Clamouse, tout
simplement, avait su faire flamber d'une flamme un peu tardive les
quarante ans de la princesse,--car elle avait été princesse, s'il
vous plaît, avec un nom célèbre en Pologne mais impossible à
prononcer en France. Il est juste d'ajouter que La Clamouse était
mort peu après, enseveli dans son triomphe, réparant par un
héritage très sérieux le tort qu'il avait fait à sa femme en la
privant de son titre. On continuait d'ailleurs à l'appeler princesse
un peu partout, sauf dans le pur Faubourg qui avait pris cette bonne
femme à tic, et trouvait que c'était déjà bien assez de voir sa
fille marquise. Ces deux isolées vivaient un peu à l'écart, près
du bois de Boulogne, dans un hôtel assez petit, entre cour et jardin,
où elles prétendaient ne recevoir personne, se disant plus pauvres
qu'elles n'étaient. Toute autre que madame de Boisboucher, dans
sa situation et avec ses défauts, se serait mis à dos la bonne
société qui n'aime pas beaucoup plus les étrangères que les
séparées. Cependant on lui passait tout, même son étiquette de
fausse veuve, qu'elle drapait d'ailleurs le plus souvent dans des
robes noires montant jusqu'au cou, et laissant paraître seulement un
visage mat, indéchiffrable, bien qu'il fût rehaussé par des yeux
superbes. Mais certains yeux éblouissent plus qu'ils n'éclairent;
ceux-là étaient du nombre.

Malgré ses libertés et franchises d'enfant gâtée, Herma n'était
pas toujours également bien placée dans la faveur des douairières;
pour tout dire, elle était même parfois en disgrâce complète, et
je ne jurerais point qu'elle ne fît un peu exprès d'y tomber, pour
rendre sa vie moins monotone. L'un de ses grands crimes était de
devenir tout à coup invisible, elle et «la princesse» sa mère. En
vain l'on essayait successivement toutes les heures de la journée;
ces dames étaient invariablement sorties, si bien sorties que leur
coupé les attendait tout attelé devant leur porte, pour les
conduire Dieu sait où. Et ces disparitions duraient ainsi pendant des
semaines.

Alors on cherchait une aventure mystérieuse, tragique ou simplement
compromettante; mais on ne trouvait pas autre chose que des cancans,
éternelles variations sur ce thème: Herma voit trop d'artistes!
Quelquefois on la donnait comme absolument folle d'un ténor qui,
déjà fort occupé, la laissait se consumer tout à son aise. Ou
bien, les rôles renversés, la capricieuse marquise avait tourné
la tête d'un grand peintre, qui en perdait le boire, le manger et
le sommeil. Généralement, à la suite de cette rumeur, un nouveau
portrait, signé d'un nom illustre, augmentait le nombre de ceux qui
montraient déjà, sur tous les panneaux du salon, l'éclair de sa
tignasse fauve ou la ligne incomparable de sa nuque. Il était à
remarquer, d'ailleurs, que ces chefs-d'œuvre ne se ressemblaient pas
entre eux, et que pas un ne ressemblait au modèle, tant ce modèle
était «merveilleusement ondoyant et divers». Le même désagrément
arrivait aux bustes d'Herma. Car tout était bon à cette mangeuse
de cœurs d'artistes: peintres, pastellistes, sculpteurs, musiciens.
Quand elle n'avait rien de mieux, elle grignotait quelque malheureux
félibre tombé du ciel de la Provence. Par-ci par là, elle daignait
tourner la tête d'un homme du monde, mais rarement. Elle avait peu de
goût pour les victimes engraissées dans les prairies correctes mais
sans saveur du noble Faubourg. C'était un grief de plus, car
tout devenait un grief contre elle, même cette insensibilité
orgueilleuse,--d'aucunes disaient: suspecte,--qui l'empêchait de
guérir les blessures faites par ses yeux.

Quand on avait bien boudé ces deux créatures «à l'esprit
détraqué, aux nerfs perdus par la morphine», quand on s'était bien
juré de les laisser indéfiniment barboter dans leur «bohème,»
quand on leur avait bien dit leurs vérités, sans qu'elles pussent
les entendre, fort heureusement, il survenait une occasion où l'on
avait besoin d'Herma, qui, sans parler de son charme et de son esprit,
jouait le Chopin comme personne, et surtout le jouait pour rien.
Tantôt il fallait à tout prix rompre la glace d'une soirée
d'entrevue. Tantôt il fallait flatter les préférences avérées
d'une Altesse de passage à Paris. Ou bien il fallait corser
les attractions d'un concert de charité. On voyait alors Herma
reparaître dans toute sa gloire, avec sa mère et son mélancolique
sourire de blasée avant la lettre, également inséparables de sa
personne. Tous les salons des douairières, y compris les douairières
elles-mêmes, retombaient à ses pieds, et sa faveur était plus
grande que jamais, jusqu'à ce qu'elle commît une nouvelle frasque.
Mais qu'on la mît en pénitence ou sur un piédestal, elle ne
semblait pas s'en apercevoir, et cette suprême impertinence était
son crime le plus impardonné.

Comme pour répondre à l'accusation souvent portée contre elle de
chercher toujours ses nouveaux amis hors du monde, la marquise de
Boisboucher sembla ravie de retrouver Sénac et ne parut ni trop
fâchée ni particulièrement contente de le retrouver pourvu d'une
femme. Elle avait une manière très douce, presque _petite fille_ de
l'appeler «mon cousin» (bien qu'il ne le fût plus guère) qui la
montrait sous un jour nouveau. Elle demandait volontiers ses avis, et,
chose plus extraordinaire, les suivait quelquefois, bien qu'elle se
moquât sans beaucoup de gêne de l'opinion de cousines plus âgées
et surtout plus proches. L'hôtel Quilliane--comme on continuait à
le nommer--la voyait souvent, même sans sa mère, exception des plus
rares. Là elle se mettait à l'aise, devenait simple, sensée, grande
dame, plus charmante que jamais, aussi peu coquette qu'une Polonaise
peut l'être. Elle entretenait rarement Albert cinq minutes hors de la
présence de sa femme et, pour lui rendre justice, elle ne donnait
pas même lieu de supposer qu'elle éprouvât le moindre ennui de la
présence de Thérèse. Elle avait plutôt l'air de l'ignorer, un peu
trop même, au gré de celle-ci. Elle entrait chez eux comme dans un
moulin, que la porte fût fermée ou non. Elle disait, en manière
d'excuse:

--Me voici encore. Je vous agace peut-être, mais un ménage comme
le vôtre est une bénédiction pour une femme comme moi. Songez, mon
cousin, que vous êtes le seul homme de Paris auquel je puisse parler
dix minutes sans qu'on crie que je vais lui tourner la tête.

--Oui-da! répondait Albert en riant. Suis-je donc déjà si vieux? Ou
bien la nature m'a-t-elle fait aveugle de naissance?

--Non, Dieu merci! Votre infirmité, et vous en êtes fier, tout le
monde peut le voir, consiste à être le plus amoureux des époux.
Tous les traits du carquois glisseraient sur votre cœur comme sur
le blindage d'un navire. Ah! mon cousin, restez toujours tel que vous
voilà. C'est si commode! De mon côté, je vous en préviens, je crie
sur les toits que je ne sors pas de chez vous. Cela répond à toutes
les accusations. Les Sénac sont de bonne famille, il me semble! On ne
dira pas que je déroge en leur compagnie. Et, quand on me reprochera
d'être de glace, il me sera permis de répondre: «Vous voyez que
non, puisque je ne fonds pas dans cette étuve!»

--Oh! ma cousine. Étuve n'est guère poétique.

--C'est encore un bon point que vous me donnez là. On prétend que
tout mon mal vient d'avoir voulu répondre en vers à qui me parlait
en prose.

Thérèse, penchée de côté dans son fauteuil, la considérait
curieusement, avec de singulières contractions dans les sourcils.
Herma lui dit un jour, à propos du même sujet:

--Allez! ma jeune cousine, vous êtes dans le vrai. Il n'y a tel que
la prose, l'éternelle prose, toute simple et toute bête, que je lis
dans ces yeux bleus. Je vois même des notes fort intéressantes sur
les marges.

Thérèse devint écarlate et ne répondit rien; Albert non plus.
Madame de Boisboucher se leva, prit congé et gagna l'antichambre,
accompagnée par le maître de la maison.

--Cousin, fit-elle, tous mes compliments. Votre femme embellit d'heure
en heure. Si elle continue, ce sera l'une des beautés de son
temps et, ma foi! vous m'avez l'air de l'avoir joliment bien...
décloîtrée. Dire qu'à moi, qui n'ai jamais eu la moindre envie
d'être religieuse, on a fait regretter le verrou d'une cellule!

Elle partit là-dessus, montrant son poing mignon à un être
invisible qui était sans doute certain marquis de sa connaissance.

Albert sortit bientôt après pour se rendre chez son avocat.
Thérèse demeura seule et se mit à broyer du noir, ce qui n'arrivait
guère et ne serait pas arrivé ce jour-là, sans le maudit procès
qui lui en donnait le loisir. Elle fit un retour sur elle-même,
s'examina, se compara non sans une sorte de honte à ce qu'elle était
trois mois plus tôt, et s'étonna d'être, en effet, si complètement
«décloîtrée».

Ce n'était pas qu'elle se fût promis de ne point aimer son mari, ou
même qu'elle ne se fût point promis de l'aimer de tout son cœur.
Mais, depuis qu'elle avait quitté la paix quasi mystique de la
province pour le tourbillon de Paris, depuis sa première visite à
sa tante, notamment, elle ne se reconnaissait plus. Les ailes,
les fameuses ailes qui donnaient de l'inquiétude à la prudente
religieuse, vainement, aujourd'hui, elle les cherchait encore à ses
épaules. Vainement elle voulait s'envoler de nouveau dans l'idéal,
emportant là-haut, ainsi qu'il le disait, l'homme devenu la
moitié de son être. C'était lui, à cette heure, qui la retenait
enchaînée dans ses bras, plus près de la terre, plus loin des
espaces. C'était lui qui la faisait tressaillir au seul bruit de
son pas, qui la troublait délicieusement lorsque, dans le monde, il
l'enveloppait d'un rapide regard de tendresse. C'était lui... Oh!
d'où venait ce pouvoir nouveau qu'il avait sur elle? Quel astre
inconnu s'était levé, marquant le retour de ces heures ardentes
qui lui faisaient perdre le souvenir du passé? Qu'elles paraissaient
loin, les heures mystiques du vieux château, où c'étaient
leurs deux âmes qui se fondaient en une seule! Et cette
transformation,--elle rougit de nouveau en songeant aux remarques
impertinentes de la marquise,--des yeux étrangers pouvaient la voir!

Elle eut, pour cacher son visage, un mouvement instinctif. Une fois
encore elle connaissait les scrupules qui hantent perpétuellement
les cœurs trop parfaits. Des sommets purs et neigeux d'où l'œil
entrevoit l'infini, la main d'un homme avait su la faire descendre;
mais, dans la chaude vallée où s'épanouissait leur tendresse,
quelle moisson de fleurs éclatantes et parfumées!

--Albert! mon adoré! soupira-t-elle. Si je te donnais mon amour
autrefois, qu'est-ce donc que je te donne aujourd'hui?

--Tu lui donnes la passion! répondit une voix mystérieuse, légère
comme un souffle.

Cette voix ressemblait tellement à celle d'Herma que Thérèse
tressaillit et regarda autour d'elle. Mais aucun être humain n'était
là. Elle pouvait rêver, rougir, soupirer sans crainte. Vaguement,
elle comprenait la vérité. Où était la paix des vieux murs de
Sénac? L'éblouissement parisien, avec son atmosphère spécialement
faite pour étourdir et exciter, l'avait remplacée. L'amour était
le même; le cadre de l'amour avait changé. Autrefois, ils
s'arrachaient, pour l'intimité conjugale, aux douceurs argentées
d'une nuit pure, chantée par le rossignol. A cette heure, ils
retrouvaient le tiède sanctuaire au sortir d'une salle inondée de
flots lumineux, encombrée d'élégance et de beauté, saturée d'une
harmonie dont le trouble des sens est le but suprême. Deux cœurs
jeunes, intacts, parfaits, peuvent-ils vibrer de même à la brise de
la forêt ensommeillée ou sous la chaude haleine d'un volcan?...

Ainsi, la nouvelle Psyché, soudainement éclairée par une amie
moins naïve, découvrait un monstre,--adorable, adoré!--à la place
qu'elle croyait occupée par quelque jeune habitant des cieux aux
ailes frémissantes. Longtemps elle songea, toute seule dans son
boudoir, s'interrogeant, s'examinant selon la vieille habitude un peu
perdue, craignant de se trouver amoindrie parce qu'elle se trouvait
autre, et se disant tout bas, avec un soupir qui faisait palpiter sa
poitrine, gonflée depuis quelque temps par une sève plus terrestre:

--Qui me dira pourquoi je souffre d'être si heureuse, et pourquoi je
suis si heureuse de souffrir?

Pour cette fois, la Révérende Mère de Chavornay, malgré toute son
expérience, ne pouvait être utile à sa nièce.



VII


Pendant ce temps-là, Sénac faisait, dans le cabinet de maître
Guidon du Bouquet, membre du conseil de l'ordre des avocats de Paris,
une découverte d'un genre tout différent et dans laquelle il était
moins facile d'apercevoir un côté agréable.

--Monsieur le comte, lui disait l'éminent juriste, j'ai le devoir de
vous dire que votre affaire n'est pas si simple que vous croyez. Nous
allons, si vous voulez bien, résumer la situation qui ne vous est pas
très connue, j'en ai peur. Il y a cinq ans, plusieurs fabricants de
chaux, voisins de votre habitation de l'Ardèche, eurent l'idée
de syndiquer leurs établissements en une seule société. Ils
préparèrent des statuts, émirent des actions, et choisirent des
administrateurs-fondateurs, parmi lesquels vous aviez naturellement
une place. On ne vous demandait pas d'argent, mais seulement le droit
de fouiller dans vos terrains. Là-dessus, vous êtes parti pour les
Indes...

--Voyons, interrompit Sénac, nous n'allons pas revenir là-dessus.
Je la connais très bien, au contraire, la situation. Les _Ciments
coopératifs_ mangèrent leur capital en deux ans; après quoi ils
firent juger que j'avais causé tout le mal par mon absence, d'où une
somme de cent mille francs que je dus leur payer. Entre nous, c'était
une basse flatterie, car, même en donnant mes jours et mes nuits à
la chaux, je n'aurais pas été capable de procurer un bénéfice de
cent sous à mes actionnaires. Enfin, j'ai payé et je ne vous en veux
pas, mais...

--Monsieur le comte, protesta Guidon, vous auriez tort de m'en
vouloir, car vous avez fait contre vous-même la plus magnifique des
plaidoiries. J'entends encore votre adversaire:

«Messieurs de la Cour, celui que mes infortunés clients cherchaient
vainement à son poste, à l'heure du travail et du devoir, je le
cherche en face de moi et ne le trouve pas davantage, quand il s'agit
pour lui de vous expliquer sa conduite!...»

Guidon du Bouquet déclama la tirade avec une exagération si drôle
de gestes et d'attitudes, qu'Albert ne put s'empêcher de rire.
L'avocat, reprenant son ton naturel, poursuivit:

--Vous prenez la chose en grand seigneur, mais faites attention que
le procès civil d'alors est un jeu d'enfant auprès de l'action
correctionnelle d'aujourd'hui. La loi nourrit envers les fondateurs
de sociétés une défiance trop souvent justifiée, car ils n'ont
pas tous votre... honorable candeur. Elle impose des obligations
rigoureuses au moment de la fondation et, pour peu qu'on ait omis une
pauvre petite formalité, pour peu qu'il manque un louis, par exemple,
au versement du quart obligatoire, la Société est nulle dès son
origine. Votre ami Cadaroux affirme que c'est le cas, autrement dit
que les _Ciments coopératifs_ n'ont jamais existé régulièrement.
Or: _quod vitiatur, ab initio_...

--Parbleu! s'écria Sénac, en voici d'une bonne! La société
n'aurait jamais eu d'existence! Elle existait bien, cependant, quand
il s'est agi d'encaisser mes cent mille francs.

--Ce sont là des subtilités juridiques dont les profanes seuls sont
embarrassés. Il n'en est pas moins vrai que, si votre société est
nulle, vos actionnaires ont droit à retirer leur argent. L'argent
étant parti, nouveau procès, au civil, celui-là, et gagné
d'avance. Les fondateurs sont condamnés à rembourser le capital:
trois millions, dont vous auriez à faire au moins deux millions pour
votre part, vos collègues étant pour un bon nombre réduits à la
mendicité. Mais, pour le moment, nous sommes au correctionnel. Ce
n'est pas d'argent qu'il est question. Si vous êtes reconnu coupable
de déclarations frauduleuses, il y va pour vous de la prison, mon
cher client.

Albert éclata de rire pour la seconde fois, mais déjà sa gaieté
n'était plus aussi franche.

--Allons! allons, fit-il, je n'ai jamais mis le pied aux assemblées
préparatoires, ni aux réunions subséquentes. Ces braves gens
m'ont demandé mon nom et pas autre chose. Que diable! tout Paris se
tordrait, si quelqu'un, fût-ce le garde des sceaux, m'accusait de
malpropreté.

--Sans doute. Malheureusement, ce n'est pas le Tout-Paris qui vous
jugera, mais la dixième chambre, connue pour son... scepticisme.
Quelle fâcheuse idée vous avez eue d'accepter le siège social à
Paris! Vous n'avez donc pas vu que ces braves citoyens des bords du
Rhône n'avaient d'autre but que de s'offrir quelques voyages dans
la capitale, aux frais de «la Princesse». Devant un tribunal de
province, nos adversaires ne seraient même pas écoutés. A Paris, le
moins qu'ils puissent faire est de nous ennuyer extrêmement.

Albert de Sénac ne riait plus et, pour conserver son calme un peu
dédaigneux, il avait besoin d'un certain effort. Il s'étonnait
lui-même de sentir qu'une moiteur légère avait mouillé ses tempes
à ce mot de «prison», jeté si agréablement dans l'entretien.

--Quelle jolie époque! s'écria-t-il. Enfin, mon cher Guidon, il ne
s'agit pas de me faire peur comme à un enfant. Je suis parfaitement
sûr que vous me tirerez de là.

--Je l'espère de tout mon cœur, bien que nous ayons en face de nous
un adversaire absolument enragé, et très retors en même temps.
Qu'est-ce que c'est donc, à propos, que le sieur Cadaroux?

--Un voisin de campagne, dont le grand-père a volé le mien sous la
Révolution.

--Il paraît vous en vouloir furieusement, car je démêle autre chose
que l'intérêt dans sa façon d'agir.

--Je crois qu'il en veut surtout à son aïeul, de nous avoir volés
moins définitivement qu'il n'aurait pu le faire. Quant à moi, mon
crime est sans doute de n'avoir pas conduit madame de Sénac en visite
dans cette maison, fruit de _nos_ économies.

--Heu! heu! si l'on y regardait toujours d'aussi près... Ce brave
homme est riche?

--Probablement. La moitié des habitants du canton lui doivent de
l'argent.

--Monsieur le comte, une idée: si vous faisiez la paix avec Cadaroux?

--Mon cher maître, écoutez-moi bien. Je ne vous dissimule pas que
la prison me déplairait fort. Mais plutôt que d'être aimable avec
Cadaroux, j'irai en prison.

--Cela veut dire, conclut Guidon, qu'un gentilhomme commet plus qu'une
folie en introduisant le bout de son doigt dans les affaires. Car,
tôt ou tard, il est obligé de choisir entre Cadaroux et la ruine.
Or, quelquefois, cette noble victime choisit Cadaroux. Et voilà
pourquoi le _krach_, dont on fait semblant de ne plus se souvenir,
a porté un coup autrement sérieux à la noblesse, sous certains
rapports, que toute la Révolution. C'est l'événement politique le
plus important du siècle au point de vue de la confusion sociale.
Notre époque vous a vus, messieurs, vous jeter en masse dans les
affaires. Et comme, naturellement, vous n'avez pas réussi, tous les
Cadaroux quelconques, les républicains, les millionnaires de toute
religion, dont vous vous écartiez autrefois, ont reçu les politesses
forcées des grands seigneurs, car tous vos pareils n'ont pas
l'échine aussi raide que vous. Mais il ne suffisait pas de faire
amende honorable; vous avez dû travailler, messieurs, et beaucoup
d'entre vous travaillent du matin au soir. De là cette abolition
de la galanterie dont le ci-devant noble, oisif en temps de paix,
conservait les traditions et le privilège. De là cette rélégation
de l'amour au nombre des choses démodées, progrès dont gémissent
vos femmes et vos filles, réduites à se montrer singulièrement
faciles dans leurs attentions, quel qu'en soit le motif. Vous n'avez
plus le temps de vous occuper d'elles!

--Tiens! fit Sénac, vous me prenez un de mes aphorismes.

Ils se quittèrent là-dessus. Le comte regagna sa maison, le cœur
chargé d'ennui, car il comprenait que l'heure était venue d'informer
Thérèse des catastrophes plus ou moins probables qui menaçaient
leur repos.

Nul ne peut savoir ce qu'il endura dans cette conversation, dont il
s'efforça pourtant d'atténuer de son mieux le caractère pénible.
Thérèse fut ce qu'une femme de son espèce devait être en pareille
conjoncture: calme, énergique et supérieure à toute émotion
mesquine. D'ailleurs, elle éprouvait une sorte de joie en découvrant
qu'une nécessité rigoureuse avait seule motivé le retour d'Albert
à Paris. Le pauvre homme, toutefois, n'eut pas le courage de laisser
voir le danger dans toute son étendue. Encore moins montra-t-il de
quel poids la main de Cadaroux pesait dans toute l'affaire. Il ne
pouvait se l'avouer à lui-même sans que la rougeur lui vînt au
front. Pour la première fois de leur vie, les deux époux virent
arriver avec soulagement la fin d'un tête-à-tête. Ils éprouvaient
le désir d'être seuls, chacun de leur côté, pour se remettre d'une
impression désagréable et soulever un instant de leurs fronts les
masques qu'ils y gardaient, désireux de se cacher leurs inquiétudes
l'un à l'autre.



VIII


Lorsqu'il eut prévenu sa femme des complications possibles qui
menaçaient l'avenir, Sénac estima qu'il s'était mis en règle quant
à la solidarité conjugale et, pendant plusieurs semaines, Thérèse
n'entendit plus parler du procès. Toutefois il serait faux de dire
qu'elle oublia jusqu'à son existence. Il n'est pas au pouvoir d'un
homme, si parfait qu'il puisse être et aussi amoureux, de se montrer
absolument le même pour sa femme, soit qu'il vienne d'écouter une
symphonie de Mozart, soit qu'il sorte d'étudier, pendant deux heures,
le fort et le faible d'une cause d'où peut sortir sa ruine, et la
boue jetée à son honneur.

Malheureusement, Thérèse était de ces organisations raffinées
qui perçoivent des dixièmes de sensation, de même que certaines
balances fléchissent au poids d'une aile de mouche. Un geste un peu
brusque, une parole un peu saccadée, l'imperceptible distraction
d'un regard, tout l'impressionnait péniblement quand il s'agissait
d'Albert. Elle ne se disait pas: «Il m'aime moins.» Elle se disait:
«Il faut que sa préoccupation soit grande pour le changer, même
si peu.» A coup sûr, elle était à cent lieues de lui en faire un
reproche et, d'ailleurs, elle souffrait moins pour elle que pour lui,
sachant qu'il était de tous les hommes le moins préparé à certains
combats matériels de la vie.

Il avait une manière navrante, bien qu'il se crût un maître en
dissimulation, de l'embrasser au front, sans rien dire, quand il la
quittait pour aller à ses interminables conférences. Il faut dire
que le prudent Guidon forçait plutôt la note pessimiste, afin
d'entretenir le zèle de son client trop disposé à le laisser se
tirer d'affaire tout seul. Bientôt Thérèse observa que son mari
ne parlait plus de ces projets qui étaient autrefois comme une
distraction à l'amour, dans l'intimité de leurs causeries. Plus
d'embellissements en perspective, soit au vieux château, soit à
l'hôtel du quai d'Orsay! Plus de ces gâteries coûteuses qu'il
proposait, sans se lasser à voir qu'elle les refusait presque
toujours! Plus de charitables combinaisons--toujours acceptées,
celles-là--en faveur des malades et des pauvres! Et, malgré le luxe
obligatoire et non diminué d'un train seigneurial, on devinait au
fond de la pensée d'Albert ce mot d'_économie_ qu'il n'avait pas le
courage de prononcer, mais dont il avait les lèvres brûlées,
lui qui s'indignait autrefois de ces _non possumus_ de notre fin de
siècle: «Cela coûte trop cher et je n'ai pas le temps.»

Sans vouloir se l'avouer l'un à l'autre, ils étaient humiliés de
reconnaître qu'ils étaient moins heureux, de sentir leur bonheur
troublé par cette cause dépourvue de noblesse, de compensation et de
prestige, méprisable pour les cœurs élevés et tendres: _l'argent_!
Comme ils auraient souri, à l'époque où ils s'aimaient déjà sans
espérer que cet amour dût triompher jamais, comme ils auraient souri
dédaigneusement, si cette prédiction eût été faite:

«C'est l'argent qui jettera la première ombre sur les joies de votre
rêve réalisé!»

Ils ne savaient pas, alors, que l'argent, dans l'organisation actuelle
de nos mœurs, n'est plus un métal qu'il est permis de tenir pour
vil, mais un élément d'autant plus vital et nécessaire qu'il est
répandu partout comme l'air respirable.

Tant qu'ils affluent en quantité suffisante, l'air et l'argent
passent inaperçus. A la minute où ils deviennent rares, l'épreuve
commence. L'être menacé s'inquiète, s'agite, se débat, s'accroche
à tout, brise les obstacles. C'est alors que les dignités
s'abaissent, que l'union des époux se brise, que les frères entrent
en lutte, que le fils a des paroles qui font pleurer sa mère.
C'est alors qu'éclate l'injustice des reproches, que les compromis
s'acceptent, que certains traités d'alliance étonnent.

Qui n'a vu ces convulsions d'une physionomie morale jusqu'alors
conservée dans sa noblesse, et tout à coup défigurée par cette
crise aiguë: le manque d'argent!

Pour des êtres comme les Sénac, de pareils abaissements n'étaient
pas à craindre. Mais déjà le malaise avait commencé. Une pensée
constante, importune, troublait leur tendresse. En même temps, ils
étaient forcés de se quitter davantage dans leur inquiétude, eux
qui ne se quittaient jamais, autrefois, dans leur sécurité. Encore
si Thérèse avait pu passer les heures d'attente dans le petit salon
intime, cousant pour les pauvres, tandis que Mrs Crowe lisait à haute
voix! Mais le monde, quelquefois si plein d'indifférence pour les
tourments d'autrui, les accablait d'une compassion qui n'allait pas
sans un mélange convenable de sévérité.

--Pauvre jeune femme! disaient les douairières. Quel avenir affreux!
Ah! les mariages comme le sien tournent toujours mal!

Celles dont le mariage avait mal tourné, pour d'autres raisons,
généralement plus personnelles, s'apitoyaient avec de jolis soupirs:

--Elle n'aura pas été heureuse longtemps!

Quant aux hommes, leurs condoléances plus ou moins sympathiques
répétaient, sous une autre forme, les commentaires de Guidon du
Bouquet.

--Toujours le système de la guerre au couteau contre les gens bien
nés qui veulent employer leur intelligence! Que voulez-vous que fasse
un gentilhomme contre les francs-maçons, les républicains et les
juifs?

Madame de Chavornay, sans quitter son parloir de l'avenue Kléber,
était la femme la mieux renseignée de Paris sur les on-dit du
Faubourg. Elle manda un beau matin son neveu et sa nièce, qui se
rendirent un peu inquiets à son appel, s'attendant à la trouver
d'autant plus troublée par les ennuis temporels de ses enfants
d'adoption, qu'elle avait passé toute sa vie hors de l'atteinte de
maux semblables. Ils se trompaient; la bonne religieuse était fort
calme. Elle reçut son neveu et sa nièce en présence de son conseil
privé, c'est-à-dire du fameux Champenois, qui cumule tant de
fonctions diverses et même contraires, qu'on se demande comment il y
a d'autres hommes affairés dans la bonne ville de Paris.

Champenois s'est fait avocat vers la soixantaine, ayant cédé à son
fils, pour l'établir, son étude d'avoué, l'une des premières de
Paris. Sénateur, ancien ministre, membre de l'Institut, régent de
la Banque de France, marguillier de sa fabrique, il est spécial pour
certaines entreprises manifestement désespérées. C'est à lui
qu'on s'adresse quand il s'agit de réconcilier tels époux dont les
aventures ont fait le tour de l'Europe, ou quand il faut soutenir
une société à la veille d'ébranler l'univers de sa chute. Sous le
poids de ces confidences, de ces responsabilités, de ces inquiétudes
capables de faire mourir de la jaunisse un homme ordinaire, Champenois
circule tranquille, portant une bonne humeur gouailleuse sur son
visage, dont le teint brouillé se confond avec le coloris terne des
favoris et des cheveux. Telles ces enluminures lestement traitées,
où l'artiste, économe de son temps et de sa peine, enlève d'un coup
de pinceau la figure entière des personnages. Mais il ne faut pas se
fier à l'enveloppe.

Champenois eut un éclair de curiosité dans l'œil en voyant entrer
la belle comtesse de Sénac. Il se leva, fit un grand salut, se rassit
et, dès lors, on aurait pu croire qu'il avait en face de lui une
cliente misérablement dépourvue de charme et de jeunesse, tant il
conduisit l'interrogatoire avec une froide précision. En cinq minutes
il fit, à l'usage de la vieille religieuse, un résumé du procès et
de ses chances, tellement lumineux et tellement profond, qu'Albert fut
sur le point de battre des mains. Il venait d'apprendre des choses
que Guidon du Bouquet n'avait pas vues ou ne lui avait pas dites, dans
leurs conférences presque quotidiennes. En somme, la consultation de
Champenois était plutôt optimiste. Il était le docteur Tant-Mieux
de la maladie dont l'autre était le docteur Tant-Pis, et cette
confiance, affectée ou non, fut pour ses trois auditeurs un grand
soulagement. Il prit congé, détailla la comtesse de la tête aux
pieds, par un dernier regard rapide, et lui demanda, un peu distrait:

--Connaissez-vous Montoussé?

--Non, répondit-elle, ouvrant ses grands yeux. Qui est-ce?

--Le président qui jugera votre affaire. Mais je suis fou; comment
pourriez-vous le connaître, étant donné le monde qu'il voit?

Champenois parti, madame de Chavornay prit la parole à son tour.

--Mes enfants, dit-elle, vous n'êtes pas si malades que je le
croyais, d'après ce qu'on raconte, et nos bons amis vous enterrent
un peu vite. Mais je pense que c'est votre faute: on ne vous voit pas
assez. Donc, ma nièce, mettez une belle robe, courez les salons et
dites poliment à ces croque-morts, entre deux sourires, qu'ils sont
des imbéciles. Vous, mon neveu, retournez à votre cercle et tâchez
qu'on y prononce votre acquittement. Ce sera l'affaire de quelques
cigares, d'autant que le sieur Cadaroux n'a pas l'avantage d'être du
Club. Le lendemain vous aurez deux cents avocats plus convaincus
que maître Guidon, et surtout plus assurés de leur propre mérite.
Voilà quelle est la grande utilité des cercles. Il est bon que les
magistrats soient informés que l'opinion est pour vous. La Justice
est aveugle, mais elle n'est pas sourde.

En sortant du couvent, Sénac dit à Thérèse:

--J'admire si votre tante ne connaît pas le monde mieux que nous.

--J'ai toujours entendu affirmer que les étrangers connaissent Paris
mieux que les Parisiens, répondit la jeune femme.

Dès le lendemain, obéissant aux prescriptions de l'oracle, elle
visita les salons comme elle eût visité les reposoirs de la Semaine
Sainte: en vue de gagner les indulgences. Le mois de juin étant
commencé, il ne s'agissait plus de ces _jours_ qui entassent vingt
personnes dans un appartement, sans conversation possible. On s'allait
voir de bonne heure; on se trouvait entre soi, dans un cercle intime,
très peu nombreux; l'entretien n'y gagnait pas en charité, mais on
avait le loisir de faire la besogne plus délicatement: on ne lardait
plus, on écorchait, sans crainte de travailler, en ignorance de
cause, devant un ami trop dévoué de la victime.

Thérèse avait appris sa leçon, mais on ne lui laissa pas le temps
de la réciter, tant la curiosité qui s'attachait à sa personne
était grande. Il n'arrivait pas souvent qu'on pût la voir de près et
l'étudier commodément. On lui parla, sans s'appesantir, des affaires
de son mari et de ses propres inquiétudes; c'était un détail
d'intérêt secondaire. D'ailleurs, elle avait un sourire parfaitement
tranquille, quoique un peu fier, et le plus délicieux des chapeaux.
Voilà plus qu'il n'en faut pour rassurer des amis consumés d'une
sympathique angoisse. Comme de juste, elle commença la tournée
par les douairières, dont elle reçut force caresses. Madame de
Castelbouc mit la conversation sur les étrangères, d'où elle
tomba sur les Polonaises, d'où elle vint se fixer sur madame de
Boisboucher.

--Vous la voyez beaucoup?

--Mon mari la trouve amusante et pas commune.

--Naturellement. Ils déblatèrent ensemble sur la société
française que M. de Sénac juge incolore et indigne de lui.

--C'est qu'il a beaucoup voyagé...

--Un peu trop, même, à en juger par les procès qu'on lui fait.

--Oh! madame, commença Thérèse entrant dans son sujet, l'idée de
faire passer mon mari, tel que vous le connaissez, pour un brasseur
d'affaires, capable de ruiner ou d'enrichir les autres, cette
idée-là est sublime. Je vous assure que nous en rions les premiers.

--Si vous riez, tout est pour le mieux. N'en parlons plus. Mais alors
tâchez que cette bonne âme d'Herma n'aille pas crier partout
que vous êtes sur les charbons ardents. On assure qu'elle a les
confidences de votre mari, «mon cousin de Sénac», comme elle dit.
Entre nous, d'après ce qu'on raconte, voilà un cousinage qui ne lui
a pas coûté cher!

--Je ne croyais pas que mon mari fût homme à semer les confidences,
ni à confier des chagrins qu'il n'a pas, répondit Thérèse un peu
froissée.

Le terrain où s'engageait la conversation lui déplaisait tellement
qu'elle écourta sa visite; en cinq minutes ses chevaux la mirent à
la porte de la duchesse de Lautaret, cette artiste du grand monde qui
serait une des grandes artistes de l'époque--si elle n'était pas
duchesse. «Tout pour le chant!» c'est la seconde devise de
la maison; vieille, opulente et noble maison, sans autre chef
qu'Anceline, dont tout Paris connaît le charmant visage, lumineux
d'intelligence et--il semblerait--de bonheur. Le seul bonheur qui lui
manque la fait indépendante. Sa fortune et son titre, un vieux titre
bien français, lui donnent le droit de recevoir qui bon lui semble.
Elle en use largement, et, s'il faut en croire la marquise de
Castelbouc, l'immense moquette rouge de son escalier ne ressemble pas
au marchepied des carrosses de Louis XIV. Mais la jolie duchesse a
le droit d'ignorer les critiques des douairières, car elle ignore
elle-même ce que c'est que critiquer.

Thérèse la trouva en train de causer, au milieu d'une forêt de
pupitres chargés de partitions, avec une femme remarquable par
sa figure, que madame de Lautaret ne nomma point à sa nouvelle
visiteuse, et qui prit congé presque aussitôt.

--Encore des répétitions? demanda Thérèse. Je croyais votre saison
finie.

--Ma saison _sérieuse_, oui. Mais j'organise un concert pour
l'_Œuvre des cancéreuses_. A propos, je vous inscris pour chanter
dans mes chœurs.

--Je n'y vois qu'un obstacle: je n'ai pas de voix, dit Thérèse en
riant.

--De la voix! il s'agit bien de voix. C'est bon pour les femmes
laides, d'en avoir.

--Il faut donc supposer que madame la duchesse trompe indignement soit
les oreilles des gens, soit leurs yeux, dit la jeune femme avec une
révérence drôle.

--Qu'elle est gentille! Mais on ne m'y prend pas, ma petite. Votre
voix n'est qu'un prétexte. La vérité, c'est que ce monstre de mari
nous tient en chartre privée. Dites-lui que sa cousine Herma fait
partie de ma troupe. Ça le décidera; je vous mettrai à côté
d'elle.

Et de deux! Madame de Sénac se leva pour partir, dès qu'elle put.

--Je ne vous parle pas de votre procès, dit la duchesse en la
reconduisant.

Elle en parla, néanmoins, et même avec une sagacité prodigieuse,
car Anceline fait l'étonnement des hommes d'affaires les plus
consommés, quand elle s'occupe des questions pratiques.

--N'ouvrez pas de grands yeux en me voyant si bien informée, expliqua
madame de Lautaret. J'ai eu ce matin la visite de Champenois. Il
paraît que vous avez maille à partir avec des coquins abominables.
Mais courage! tout s'arrangera. J'en ai bien vu d'autres, moi qui vous
parle, et je connais du monde un peu partout. Savez-vous ce qu'il
faut faire! Amenez votre mari dîner chez moi demain soir. Il n'y aura
personne, sauf madame du Plessis-Tison et Javerlhac. Pendant qu'ils
abîmeront leur prochain et reviseront l'armorial de France, nous
causerons de votre affaire. Peut-être pourrai-je vous aider.

C'était le cas de s'arrêter chez la vieille marquise du
Plessis-Tison, avec qui Thérèse de Sénac était en retard.

--Je crois, madame, dit celle-ci dans la conversation, que nous
dînons ensemble demain à l'hôtel Lautaret.

--Vous êtes invités, mes chers amis? Ah! tant mieux! Cela prouve que
ce sera une fournée _comme il faut_. Anceline est la meilleure
des femmes, je le concède; mais c'est la Mère des Miséricordes,
c'est-à-dire des promiscuités. Quand je pense qu'elle a fait servir
le thé chez elle par sa fille unique, assistée de madame Chandolin!
Connaissez-vous madame Chandolin?

--Pas trop. A moins que ce ne soit une jolie jeune femme blonde, qui
ressemble à une Vierge de Murillo...

--Bonté divine! chère petite; si Murillo vous entendait...

--Qu'est-ce qu'on lui reproche, à cette madame Chandolin?

--On lui reproche tout, son mari d'abord, et puis les robes qu'elle
a sur le dos. Vous souvenez-vous d'un roman?... Mais on ne lit pas de
roman chez les Bernardines, et vous y êtes encore un peu. A propos,
votre mari vous laisse donc sortir seule, maintenant?

--Pour venir chez vous, madame.

--Ça, mon cœur, vous n'y trouverez pas de Chandolin. Vous savez: je
l'aime beaucoup, votre mari. C'est un de nos derniers hommes vraiment
comme il faut. Du reste, il a de qui tenir. Les Sénac ne sont pas
ducs, les Quilliane ne l'étaient pas. Mais vous savez, ma chère,
la plupart des duchés ne sont qu'attrape-nigauds, quand on y regarde
d'un peu près. Croyez-vous que les Lautaret feraient les preuves que
nous pouvons faire, vous ou moi? A propos, j'imagine que votre second
fils relèvera le nom et les armes de Quilliane, que votre pauvre
frère emporte avec lui...

Après une demi-heure de considérations généalogiques, Thérèse
parvint à s'enfuir; il était quatre heures; dans la maison qu'elle
visita ensuite, elle n'eut qu'à déposer des cartes.

Elle se souvint alors que, le matin, Herma de Boisboucher avait
envoyé un «petit bleu» pour annoncer qu'elle était malade, et que
ce serait une bonne œuvre de l'aller voir. Albert avait dit à sa
femme:

--Passez-y donc. J'irai si j'ai le temps, mais c'est douteux.

Madame de Sénac, en fait de bonnes œuvres, ne recherchait pas de
préférence les visites de malades aussi bien logés. Mais elle se
souvint de l'avertissement de la marquise de Castelbouc, et pensa que
l'occasion était bonne d'aller refroidir un peu le zèle de cette
amie, prophète de malheur. C'était la troisième fois, tout bien
compté, qu'elle faisait le voyage de l'avenue Bugeaud, où Herma et
sa mère habitaient un petit hôtel de style mauresque, amusant à
force de fausseté.

L'intéressante malade s'était piquée une heure avant à la
morphine. Elle languissait délicieusement sur une chaise longue, dont
madame de La Clamouse, fagotée à son habitude, relevait les coussins
avec onction.

--La bonne surprise! fit Herma en apercevant Thérèse. Vous avez
deviné que j'avais besoin de la compassion des âmes charitables.

--Je n'ai rien deviné du tout; vous avez oublié votre télégramme?
dit en souriant la comtesse. Morphine, voilà bien de tes coups!

--Et vous êtes venue à moi, déesse altière qu'on voit si peu hors
de son nuage. Quelle faveur inespérée! On vous permet donc de sortir
seule, maintenant?

--On me permet tout ce qui est bon et utile. Or, il est bon d'aller
voir les pauvres malades comme vous, et utile, parfois, de calmer les
inquiétudes exagérées d'une amitié comme la vôtre. Sans plus de
phrases, il m'est revenu que vous nous plaignez un peu plus tôt et un
peu plus fort qu'il ne convient, ce qui a le désavantage de troubler
ceux qui nous aiment et de réjouir les autres. Dieu merci! les tours
de Notre-Dame se voient de trop loin pour qu'il soit à la disposition
du premier venu de nous faire condamner à l'amende, comme les ayant
emportées.

La mercuriale, si déguisée qu'elle fût, toucha au vif madame de
Boisboucher qui n'entendait pas raillerie quand il s'agissait du tact
qu'elle prétendait avoir.

--Bon! fit-elle. Est-ce votre mari qui vous a chargée de me faire la
leçon?

--Nullement. J'imagine qu'il me trouverait un peu jeune pour faire la
leçon aux autres.

--La raison n'est pas très bonne, car vous vous y entendez au mieux,
chère cousine. Mais il y en aurait une meilleure. C'est que votre
mari a le droit de tout me dire par lui-même. Nous sommes de si vieux
amis!

Thérèse, à ces mots, eut une impression qu'elle connaissait peu: un
mouvement, très vif d'humeur contre Albert. Que lui reprochait-elle?
Ses visites à Herma de Boisboucher, ou la confiance dont celle-ci
l'honorait? Quoi qu'il en soit, le visage de madame de Sénac parlait
si clairement--comme il faisait toujours--que l'intéressante malade
jugea prudent de calmer son ombrageuse amie. Sur un signe qu'elle
connaissait, madame de La Clamouse quitta le petit salon.

Quand les deux jeunes femmes furent seules:

--Voyons, dit la Polonaise, coupons court à tout malentendu. Pour
rien au monde, je ne voudrais vous faire l'ombre d'un chagrin. Oh!
ce n'est pas bonté de cœur chez moi. J'ai peur de vous, tout
simplement. Vous n'auriez qu'à faire un signe pour qu'Albert ne
remît plus les pieds dans cette maison. Or, je tiens à lui, car
c'est le seul homme dont l'amitié n'a jamais versé et ne versera
jamais dans l'ornière parfaitement ennuyeuse des soupirs, des
bouderies, des discussions, de l'amour, en un mot. Il me connaît trop
bien, et puis vous êtes là, et il vous aime... comme on n'aime
plus. Tenez: si jamais celui-là est infidèle, vous le saurez tout de
suite, car il se jettera dans la Seine du haut d'un pont, au lieu de
rentrer chez lui, tant il se fera horreur!

Thérèse n'avait pas moins d'imagination qu'une autre et, depuis
quelque temps, elle conservait peut-être un empire plus incertain
sur cette vagabonde. Elle frissonna étrangement aux paroles de la
marquise, et se hâta de quitter ce terrain aussi désagréable que
nouveau.

--Nous voilà bien loin de mon sujet, fit-elle avec un peu de hauteur.
Nous avons quelques ennuis dont le monde veut bien s'occuper avec sa
sollicitude accoutumée. Il ne faut pas que nos amis les exagèrent.
Vous savez mieux que personne, et par la meilleure des sources, que le
danger n'est pas sérieux...

Elle s'arrêta court devant le regard tout à la fois triste et
étonné que lui jetait la marquise. Ce regard signifiait clairement:

--Votre mari ne vous dit donc pas ce qu'il me dit, à moi?

Un silence fâcheux régna pendant plusieurs secondes; madame de
Sénac le rompit la première.

--Que savez-vous? demanda-t-elle. Je ne puis croire que mon mari me
cache la vérité. Ce serait un crime!

--Tout son crime est qu'il vous aime trop. Le danger existe, mais,
pour vous éviter une heure de souci, Albert s'imposerait des années
de souffrances. Juste le contraire des autres, celui-là! Vous êtes
son idole. Pour vous, toutes les roses de la guirlande, les épines
pour lui seul. Plaignez-vous! Ah! qu'est-ce qu'une fortune de plus
ou de moins auprès du bonheur d'être aimée comme vous l'êtes!...
Allons! n'ayez pas ces yeux tragiques. Parlons d'autre chose.
Oublions! Voilà de ces occasions où la morphine... Mais il ne faut
pas vous en parler... Thérèse!... Voyons!... Que puis-je essayer
pour vous distraire? Ah! la musique!...

Elle se leva d'un bond, ne pensant plus à ses vapeurs, et courut à
son piano qu'on distinguait à peine dans le demi-jour de la pièce
aux épaisses tentures baissées. Alors une plainte incohérente,
passionnée, qui semblait s'échapper d'une âme et non d'un
instrument, acheva de transporter Thérèse loin du réel. Ce n'était
d'abord que la répétition de quatre notes, toujours les mêmes, à
peine distinctes sous le voile austère des accords lourds comme le
poids d'un regret sans espérance. Avec un effort douloureux, cette
plainte vague, étouffée, prit une forme, et devint l'histoire du
chagrin brisant toute la vie, récit désolé, tantôt s'exaspérant
lui-même et s'emportant jusqu'à des cris sauvages de souffrance,
tantôt luttant pour devenir calme et parler mieux encore à la
pitié. Et la lutte, peu à peu, se déchaîna en une révolte aiguë
de l'âme contre elle-même, de la douleur contre la volonté, de la
folie contre la raison chancelante. Ce fut une tempête de sanglots,
des vagues de passion qui froissaient jusqu'à la cime du roc le cœur
hurlant d'angoisse, ou le plongeaient dans l'abîme sans fond, sans
espérance. Et tout à coup un chant tomba des impassibles sommets de
l'Idéal, hymne d'une pureté impeccable, surhumaine, supérieure
aux mortelles faiblesses dont elle arrêtait, pour une minute,
le gémissement. Hélas! qui peut ressusciter ce qui est mort!...
Bientôt l'hymne du ciel fut couvert encore une fois par les cris
douloureux de la terre, et la lutte recommença, plus heurtée,
plus folle, plus énervante, pour finir dans le silence lugubre d'un
anéantissement épuisé.

Écrasée elle-même par l'énervement, la marquise revint à sa
chaise longue et s'y étendit, presque inerte.

--Vous êtes effrayante! lui dit madame de Sénac en se levant pour la
quitter.

--C'est ce que dit Albert, quand je lui joue cette valse. Adieu!
Chopin me tuera. Mais c'est une belle mort!...

Ce qui effrayait surtout madame de Sénac, c'était moins la
prostration de la véritable artiste qu'elle venait d'entendre, que
l'état d'esprit où elle se trouvait elle-même. Dans son _moi_
moral, sagement pondéré, d'ordinaire, comme ces aménagements de
vaisseau dont le tangage ne saurait détruire l'équilibre,
elle découvrait subitement un désarroi complet, décourageant,
douloureux. Si pénible était son malaise, qu'elle se sentait prête
à sangloter, tandis que son coupé la ramenait vers le centre de
Paris. Quelle catastrophe était arrivée dans son existence depuis
deux heures! Aucune; et cependant elle souffrait d'une cruelle
angoisse.

--Ah! pourquoi ne suis-je pas restée dans ma solitude! soupira-t-elle
en appuyant sur le satin noir sa tête brûlante.

De ces bavardages qui duraient depuis deux heures, elle ne rapportait
que des impressions attristantes, une diminution d'estime pour le
monde entier, un doute général sur tout. Mais ce qu'elle rapportait
de pire, c'était une vision qui la hantait à cette heure, la vision
d'Albert assis dans ce même fauteuil qu'elle quittait, tout vibrant
de l'harmonie qui s'échappait des doigts de cette fougueuse virtuose.
Que dis-je, de ses doigts! La marquise paraissait jouer avec sa
personne tout entière, avec ses yeux brillants de larmes ou brûlants
d'éclairs, avec sa bouche crispée amèrement ou mollement pâmée,
avec sa lourde chevelure aux reflets fauves, toujours sur le point de
s'écrouler, avec la libre souplesse de sa taille ondulant sous les
dentelles et sous les soies légères...

Tout à coup une pensée fit tressaillir Thérèse comme une piqûre
aiguë:

«Peut-être qu'à cette minute même il entre chez Herma. Il a dit
qu'il tâcherait d'y aller. Folle que je suis! pourquoi ne l'ai-je pas
attendu?»

Elle aperçut, comme dans une vision, la marquise de Boisboucher
perdue, inerte, dans le désordre des coussins. Mais la fantasque
créature était-elle seule encore? Pour recevoir Sénac, ferait-elle
appeler sa mère? Ne l'éloignerait-elle pas, plutôt, en l'honneur du
mari, comme elle venait de l'éloigner, en l'honneur de la femme?....

Thérèse de Sénac eut besoin de se souvenir qui elle était pour ne
pas dire à ses gens de la reconduire à la maison mauresque. A
cet instant, la voiture s'arrêta devant le portail sévère des
Bernardines. La comtesse ne se souvenait déjà plus de l'ordre
donné naguère. Elle hésita. Se montrer à la religieuse avec cette
humiliante perturbation dans les idées? Lui ouvrir son cœur amoindri
par le doute vulgaire? Avouer cette chose honteuse, misérable: «Moi,
Thérèse de Quilliane, je suis jalouse d'Albert, de mon mari!...»

Également incapable de la comédie de la dissimulation ou de l'effort
de la franchise, elle resta dans sa voiture et donna l'ordre de
continuer. En voyant fuir les grands arbres du parc où elle avait
connu des heures si peu semblables à l'heure présente, elle ne put
retenir ses larmes:

«Voilà où j'en arrive! pensa-t-elle. Je suis du nombre de celles
qui «ne reviennent plus»! Si ma pauvre tante pouvait me voir!...»

Tout à coup l'équipage qui descendait les Champs-Élysées au grand
trot s'approcha des Quinconces à la hauteur du Cirque, et s'arrêta
au ras du trottoir. Une tête d'homme pénétra par la portière.

--Serait-ce indiscret de vous demander une place, belle rêveuse?

Thérèse poussa un véritable cri de joie en apercevant son mari qui
s'installa près d'elle. Les chevaux repartirent.

--Tu rentres déjà? dit Albert.

--Oui; je suis fatiguée. Et toi?

--J'allais à pied chez Herma, moitié pour marcher, moitié pour me
distraire, par son caquetage d'oiseau, de deux heures de conférence
chez Guidon. Mais j'ai trouvé mieux, ajouta-t-il en baisant la main
de sa femme.

Elle ferma les yeux, presque défaillante sous l'excès du bonheur.

--Comme tu es bon et comme je t'aime! soupira-t-elle.

Sans une autre parole, obligés à feindre une correcte indifférence
au milieu de la foule qui les dévisageait, ils revinrent chez eux,
comptant chaque tour de roue, leurs mains rivées l'une à l'autre
invisiblement, pareils à deux amoureux en escapade.

Quand ils furent seuls dans le cher petit salon, libres enfin, ils
s'étreignirent dans un long baiser muet, oubliant tout, noyant toute
autre idée dans une ivresse connue déjà, mais jamais à ce point
_voulue_. Ils se sentaient plus unis, plus tendres qu'ils n'avaient
été à aucune des heures de leur vie; mais, sans se le dire à
eux-mêmes, ils étaient étonnés, presque effrayés, de trouver
comme une violence d'enivrement dans leur tendresse.



IX


Vers la fin de juillet, un premier jugement fut rendu dans l'affaire
des _Ciments coopératifs_. Il ne touchait en rien au fond de la
question, mais il n'en constituait pas moins un échec, car, en dépit
des efforts de Guidon du Bouquet, le tribunal de la Seine retenait
l'action par devers lui, au lieu de la renvoyer aux juges de
l'Ardèche. A Paris moins que dans sa province, le comte pouvait
compter sur l'influence de son nom et du prestige de sa famille.

Albert communiqua ce mauvais bulletin à sa femme, sans lui laisser
voir les fâcheux pressentiments que lui causait l'issue de cette
première escarmouche. Par la même occasion, la trêve des vacances
du Palais suspendant les hostilités pour trois mois, la question
de leur villégiature fut abordée. Or, il se trouva que ni l'un ni
l'autre n'avaient envie d'aller respirer l'air des coteaux de Sénac.

Le vieux Cadaroux avait été bon prophète en annonçant, dix-huit
mois plus tôt, que la tranquillité du pays était finie; mais
il avait oublié de dire qu'il se chargeait pour une bonne part de
l'accomplissement de sa prédiction. Maître du champ de bataille
après le départ de ses ennemis, il avait largement usé de
l'exubérante crédulité méridionale, pour convaincre ses
compatriotes que le département était ruiné, et, cela va de soi,
ruiné par le fait du comte.

En vain les amis de Sénac voulaient opposer le raisonnement à cette
fable absurde. Ils rappelaient que l'affaire était morte et enterrée
depuis cinq ou six ans; qu'elle avait germé dans l'esprit de quelques
industriels minuscules, grisés par l'exemple voisin de la colossale
exploitation des chaux du Theil; que les actions, fixées à deux
cents francs et d'un nombre restreint, n'avaient ruiné que des
industriels dont la faillite était à peu près déclarée la veille
de l'émission; enfin qu'on était venu chercher Sénac de force, pour
mettre son nom sur les prospectus, honneur qu'il avait déjà payé
cent mille francs, somme respectable.

--En fin de compte, ajoutaient les partisans d'Albert, que sont
devenus les titres? Cadaroux en a racheté le plus grand nombre à vil
prix, lui qui n'en avait pas un seul en portefeuille, au début!

Autant de paroles perdues! Le _procès de la chaux_, ainsi qu'on
l'appelait sur les deux rives du Rhône, passionnait les esprits comme
l'eût fait une question sociale intéressant la France entière.
Le _Bouscatié_, qui entendait s'en donner pour son argent, faisait
signifier chaque pièce de procédure en double au château, tandis
qu'Albert en avait le régal à Paris. On ne voyait, à la grande
grille d'honneur, que l'huissier Corbassière tirant la cloche, après
avoir ôté sa blouse au tournant de l'avenue, par considération pour
la noblesse.

Le jour où le tribunal de Paris se déclara compétent pour juger
l'affaire, Cadaroux ne se gêna plus pour dire que les Sénac en
avaient dans l'aile, et que les amateurs de vieilles tours allaient
avoir incessamment l'occasion de s'en offrir une dans les prix doux.
Reine sembla rajeunir. Elle ne doutait plus que son père ne fût en
passe de tenir son serment d'entrer au château par la porte ou par la
brèche.

Dans le groupe des partisans d'Albert,--on devine que ce groupe
n'allait pas en augmentant,--la stupeur fut à son comble. Mais il
serait malaisé de peindre le désespoir du pauvre Fortunat, bien
que, par sa profession même, il fût plus à même qu'un autre de
réduire à ses justes proportions un simple accident de procédure.
Ce qui le désolait plus que tout le reste, c'était la pensée que
Thérèse le confondait sans doute en ses malédictions avec tous
ceux qui portaient son nom, le nom abhorré. Peu s'en fallut que son
cerveau, presque aussi malade que son cœur, ne succombât dans cette
lutte inégale. Tout s'unissait pour achever son malheur. Les jours
s'enfuyaient; il savait que la saison de Paris était finie, et l'on
n'entendait point parler du retour de la comtesse, retour attendu
par lui pendant de longs mois comme la joie suprême. Hélas!
reviendrait-elle jamais!

Pour s'excuser de l'abandon où il laissait sa carrière, il se disait
malade et il l'était réellement. Il changeait à vue d'œil, et
les fortes têtes du canton commençaient à dire à demi-voix, en se
promenant sous les platanes de la place publique de V..., le soir, à
la veillée:

--Péchère! Il prend une mauvaise route, et, s'il continue, son
laideron de sœur sera la plus riche héritière du département, le
procès gagné.

Sur ces entrefaites, des élections municipales eurent lieu dans la
commune de Sénac. Depuis plusieurs années, le comte figurait de
droit, pour ainsi dire, sur la liste des conseillers, sans même qu'il
eût besoin de poser sa candidature. Dans l'occasion, il fut battu,
et ce vote, vu les circonstances, prenait le caractère odieux d'une
désertion sur le champ de bataille. Sa colère dépassa tout ce qu'on
pouvait attendre. Pour la première fois, depuis qu'elle connaissait
son mari, Thérèse eut le chagrin de le blâmer, de discuter avec
lui et de n'en être point écoutée. Dans un premier mouvement de
colère, il télégraphia des ordres rigoureux: l'hôpital était
fermé; l'école était licenciée; l'entrée du parc interdite aux
villageois. Rien ne put empêcher cette explosion de vengeance, ni
les raisonnements de la comtesse, ni son appel à des sentiments plus
chrétiens, ni même ses larmes.

--Qu'ils s'adressent à Cadaroux pour instruire leurs enfants, soigner
leurs malades, et donner de l'ombre à leurs jeux de boules!

Jamais on ne put tirer autre chose d'Albert, mal préparé à la
philosophie par la longue épreuve que ses nerfs subissaient. Pour
achever son plaisir, il apprit bientôt que Saturnin Cadaroux était
nommé maire de Sénac.

Dans ces conditions, et pour toutes ces causes réunies, il ne fallait
pas penser jusqu'à nouvel ordre à un séjour dans le vieux château.
Le couple se mit en route assez tristement, sous prétexte de santé,
pour la villa des Aiguebelles, sur le lac de Genève, avec l'intention
d'y rester jusqu'aux premiers brouillards, c'est-à-dire jusqu'à la
reprise du procès qui allait entrer dans la phase sérieuse. Mais
la tristesse dura peu. Dans cette retraite élégante, pittoresque et
tranquille, où n'arrivaient plus les échos fâcheux, Thérèse
ne fut pas longue à retrouver chez son mari les raffinements de
tendresse des jours passés, avec je ne sais quoi de fiévreux qui
leur donnait une saveur inconnue. Ils furent là deux semaines sans
sortir, sans voir personne, sans se quitter une heure. S'il est vrai
de dire que la passion dans l'amour conjugal réalise le rêve du
bonheur parfait, ces quinze jours sont les plus beaux qu'aura connus
leur vie. Une lettre d'Herma de Boisboucher, qui prolongeait son
séjour à Paris, faute de l'énergie suffisante pour se mettre en
route, vint troubler avant l'heure cette retraite qu'ils croyaient
cachée à tous. Pour cette fois, il ne s'agissait plus de musique; la
Polonaise écrivait:


«Mon cousin, vous allez dire, comme Sa Bienveillance la douairière
de Castelbouc, que je suis une femme intrigante. Peu m'importe ce
que vous direz, pourvu que vous suiviez mon conseil, qui est bon.
Savez-vous qui habite une villa dont j'ignore le nom, à peu de
distance des Aiguebelles, ce nid mystérieux où vous roucoulez si
fort qu'on vous entend d'ici? Vous avez pour voisine la belle madame
Chandolin. Et savez-vous qui est la belle madame Chandolin? Mon Dieu!
elle est... bien des choses; mais elle est en particulier l'amie,
l'amie la plus influente du gros Bérisal, le financier. Or Bérisal a
soutenu l'année dernière un procès pareil au vôtre, mais beaucoup
moins limpide, ce qui ne m'étonne guère, ceci entre nous. N'empêche
qu'il est sorti de là blanc comme neige, le front plus haut que
jamais. Certes, j'aimerais mieux mourir que d'insinuer rien de
défavorable à la justice épurée de votre pays, qui fut quelque
temps le mien. Je dirai seulement que le président Montoussé, le
même qui vous jugera, devint tout à coup, vers l'époque du procès
Bérisal un hôte assidu des Chandolin. Depuis lors, il est resté
l'ami de la maison, avec la réserve commandée par son hermine dont
il a, je veux le croire, les habitudes irréprochables. D'ailleurs,
Magdelaine est un ange: il n'y a qu'à la voir.

»Et maintenant vous avez compris, n'est-ce pas? Faites un effort et
soyez tous deux aimables pour les Chandolin. J'admets qu'il y a des
objections, et je vois d'ici la grimace de ma cousine; mais, après
tout, elle peut bien mettre le bout du doigt la où la duchesse de
Lautaret fourre son beau bras tout entier. Souvenez-vous d'ailleurs
du gentilhomme Alceste, avec qui vous avez parfois un peu trop de
ressemblance, et qui perdit son procès, bien qu'on ne fût pas en
République, pour avoir été trop fier avec les Chandolin du temps
de Louis XIV. Donc, cher ami, suivez mon conseil et faites un brin
de cour--diplomatique--à votre belle voisine, qui en sera très
flattée, et vous en récompensera. De quelle façon? Eh! mon Dieu!
l'on aperçoit Évian des fenêtres de la belle Magdelaine, sur
l'autre rive du lac. Et Montoussé, qui est à Evian, doit bien
visiter la côte suisse de temps à autre, à moins que ce ne soit la
côte suisse... Comprenez-vous maintenant? Vous m'objectez la morale?
Mais, au contraire, _Alberto mio_! Il est bon, juste et salutaire de
fournir à cette pauvre Magdelaine l'occasion de faire triompher votre
innocence, par les mêmes moyens qui arrachèrent Bérisal à une
juste punition. Cela rappelle nos aïeux qui prenaient la croix,
après quelque estocade douteuse, et lavaient leur épée dans le sang
sarrasin. Allons! courage! la journée est au bon droit, pour peu que
vous y mettiez du vôtre...»

Cette lettre eut un premier résultat auquel le procès n'avait rien
à voir, et que son auteur ne prévoyait guère en l'écrivant. Il
faut dire que le courrier parvint aux Aiguebelles à l'heure où
Thérèse était à sa toilette, ce qui permit au comte de croire que
sa femme n'avait rien vu.

La lecture terminée, il resta quelque temps à rêver en face de sa
lettre. A coup sûr, si l'on s'en tenait à la sagesse du siècle,
madame de Boisboucher parlait d'or. Mais qu'allait dire Thérèse,
dont la sagesse prenait sa source plus haut? Que penserait-elle de son
mari, si ce dernier l'engageait à fréquenter madame Chandolin pour
en obtenir la protection, et quelle protection! N'allait-elle pas
éprouver, en mettant la chose au mieux, un étonnement désagréable?

Toutefois, comme Albert était amoureux avant d'être philosophe, il
acheva de se décider d'après des considérations où sa tendresse
avait plus de part que son jugement. De même qu'autrefois il était
resté en Égypte, quitte à perdre un premier procès, de même il ne
put supporter la pensée de troubler lui-même la paix délicieuse
de l'heure présente. Assez tôt il faudrait revenir aux affaires
sérieuses, entendre encore ces mots odieux de _jugement_ et de
_procès_ qui remplissaient les quatre pages d'Herma. Ils étaient
si complètement heureux dans ce paradis terrestre des Aiguebelles!
Toutes les inquiétudes paraissaient oubliées. Fallait-il les faire
revivre avant l'heure fatale du retour?

Profitant du seul instant de la journée où sa femme le laissait
seul, Albert prit la plume et répondit à la marquise de Boisboucher,
en la remerciant de son intérêt. Sans combattre son idée par des
arguments d'un genre trop intime pour être confiés à la poste, il
disait seulement qu'il ne voyait aucune occasion naturelle pour se
rapprocher de madame Chandolin; et que, d'ailleurs, ce rapprochement,
dont le motif ne saurait guère manquer d'être visible, risquait fort
de tourner d'une façon désagréable pour les deux parties, voire
même contraire au but. La lettre expédiée, Sénac alla rejoindre sa
femme qui faisait semblant de lire un journal sous une charmille, mais
qui n'aurait pas pu en dire le titre. Car elle avait aperçu--très
involontairement, Dieu le sait--l'enveloppe dont la large écriture
diplomatique était reconnaissable à plusieurs pas de distance.
Parfois, quand il a toutes ses plumes, on dirait que l'Amour quitte
son bandeau pour une paire de lunettes.

En ce moment, Thérèse accomplissait l'effort dangereux de tension
intellectuelle dont beaucoup de femmes sont capables quand il
s'agit de l'intérêt primordial de leur vie, tendresse amoureuse ou
maternelle, ambition, cupidité, vengeance. Une question se dressait
devant son esprit fasciné, incapable, à cette heure, de contrôle et
de jugement:

«Va-t-il me cacher que cette femme lui écrit?»

La seule pensée que cette dissimulation pourrait avoir lieu la
rendait plus malheureuse qu'elle n'avait été depuis sa naissance.
Elle regrettait déjà tout ce qu'elle avait fait durant ces
dernières années, son voyage en Égypte, sa rentrée dans le monde,
son mariage. Elle regrettait surtout de trop aimer son mari, et
souhaitait comme une grâce, à cette minute, de l'aimer moins.
Hélas! quand il parut sous la charmille, souriant, avec un chaud
rayon de soleil dans ses yeux qui ne voyaient que Thérèse,
l'infortunée comprit qu'elle ne l'avait jamais aimé autant!

Albert s'approcha d'elle, mit un genou en terre, lui baisa la main,
puis le poignet, puis le pli du bras où la manche courte laissait
voir un lacis de veines bleues. Elle ferma les yeux, frissonna de la
tête aux pieds. Ses lèvres s'agitèrent, mais elle eut la force
de rester muette. C'était lui qui devait parler d'abord, qui devait
dire:

«Pardonne-moi, _elle_ m'a écrit. Voilà sa lettre.»

Le monstre ne disait pas un mot, usurpant les faveurs dont il n'était
pas digne, baisant ces paupières tremblantes, ces lèvres où
frémissait une douleur qu'il prenait, ô honte! pour l'aveu d'un
tendre émoi. En vérité, la pauvre Thérèse était bien à plaindre.

Elle essaya d'engager le coupable dans la voie des aveux. Elle soupira
d'une voix brisée:

--Cher! si vous trompiez la pauvre femme qui vous a préféré à
tout, soyez sûr qu'elle en mourrait.

Cette phrase était presque comique à force de manquer d'à-propos,
car assurément Albert ressemblait à tout, sauf à un mari qui songe
à tromper sa femme. Avec un petit éclat de rire discret, il embrassa
Thérèse sur le front, comme on caresse un enfant qui rêve tout
haut, puis il répondit,--mais alors il ne riait plus:

--Écoute! Je veux bien que tu meures, le jour où je t'aurai
trompée.

--La vilaine parole! dit-elle en montrant à son mari un fauteuil de
bambou près du sien. Vous semblez croire qu'il n'y a qu'une manière
de tromper. Il y en a cent quand il s'agit de deux âmes comme les
nôtres! L'horloge du villageois marche assez juste tant qu'elle suit
le soleil à une heure près. Si la montre du marin le trompe d'une
demi-seconde, il considère que le marchand l'a volé. N'ai-je pas
raison?

Albert avait oublié depuis longtemps la lettre qu'il avait dans sa
poche. Encore moins il se doutait que l'oreille de la comtesse, une
oreille de femme amoureuse, avait deviné le froissement du papier
tandis que son mari la serrait sur son cœur. Il répondit, sans la
moindre intention perfide:

--Dieu merci! le temps des navigations est passé. Que ferions-nous
d'une horloge ou d'un chronomètre? Elles fuient déjà trop vite,
ces heures pendant lesquelles nous sommes tout entiers l'un à l'autre
dans ce coin prédestiné. Ma bien-aimée! tâchons de vivre sans
questionner notre âme!

Les gens d'expérience peuvent imaginer si Thérèse pensa pour deux
durant cette journée. Le ciel était magnifique, l'air si pur que
chaque aspiration de la poitrine était une volupté. Celui qu'elle
aimait ne la quitta pas un instant, lui faisant la lecture à haute
voix, comme jadis sur le pont de la dahabieh qui les emportait à
Louqsor. De la terrasse où ils étaient assis, leurs yeux pouvaient
contempler l'un des plus beaux panoramas du monde. Et pourtant
les minutes se traînaient, pour elle, vingt fois plus lentes
qu'autrefois, dans sa cellule de novice, au couvent de l'avenue
Kléber. Oh! comme elle regrettait alors cette paix du cloître! Car,
au prix de l'angoisse présente, les luttes qui s'étaient agitées en
elle, entre l'amour d'un homme et l'amour de Dieu, lui semblaient une
paix. Il n'y avait plus à douter. Albert avait résolu de garder la
lettre pour lui seul, l'horrible lettre, le secret maudit!

Pauvre Thérèse! Elle ne se souvenait plus qu'elle en avait un à son
compte: Fortunat Cadaroux et sa poursuite audacieuse. Que celles
qui n'ont jamais oublié des secrets moins innocents lui jettent la
première pierre!

Sénac s'aperçut que sa femme était distraite et l'interrogea. Elle
répondit par le «je n'ai rien» ordinaire en pareille circonstance,
tout en croyant mettre dans la réponse et dans le regard
qui l'accompagnait une froideur significative. Mais ses yeux
désobéissants disaient juste le contraire de ce qu'on les priait de
dire, si bien que l'heure finit par arriver où cet époux, réservé
aux peines de l'enfer, put se croire aux portes du paradis. C'en
était trop! Cette contrainte, cette cruelle souffrance, non moins
insupportable pour avoir une cause imaginaire, cette plainte depuis
des heures prête à sortir et toujours refoulée par dignité,
toute cette torture finit par dompter les nerfs de Thérèse. Elle
s'affaissa tout à coup sur la peau d'ours de sa chambre, aussi
blanche que les dentelles de sa robe de nuit, envoyant à son mari une
supplication suprême dans un regard, éteint bientôt sous la frange
d'or des longues paupières...

Sénac, éperdu de terreur, faillit tomber à côté d'elle. Appelant
à lui toute son énergie et toute sa force, il la porta sur son lit,
cherchant à lui prodiguer les soins les plus tendres. En réalité,
il ne faisait guère que l'appeler d'une voix tendrement désolée
qui semblait devoir ramener à la vie une morte elle-même. Thérèse
vivait, Dieu merci! Elle ouvrit les yeux, reconnut Albert, et jeta les
bras autour de son cou avec une violence si passionnée qu'il en fut
presque étouffé. Puis elle fondit en larmes, sanglotant comme la
plus malheureuse des créatures, le visage tout contre lui.

Pendant une minute, il l'interrogea sans obtenir une réponse. Enfin
elle fit céder la honte qui lui fermait la bouche à l'horreur
qu'elle éprouvait pour cette comédie sacrilège prête à se jouer,
pour ces baisers qu'elle allait recevoir et qu'il faudrait rendre,
avec un ressentiment mortel caché dans son cœur. Elle cessa
de pleurer tout à coup, et, plus près d'elle encore, ses bras
attirèrent son mari, peu rassuré par l'incohérence inexplicable de
la crise.

--_Elle_ t'a écrit! gémit-elle. Pourquoi me le caches-tu?

Sénac ne comprit pas tout d'abord de quelle correspondance
clandestine on l'accusait La seule femme dont Thérèse eût le droit
d'être jalouse, cette Clotilde de Chauxneuve qu'il avait aimée
autrefois, n'avait pas donné signe de vie depuis leur mariage... Il
se rappela soudain qu'Herma de Boisboucher lui avait écrit le matin
même. Ainsi, tout ce qu'il venait de voir, cette syncope, ces larmes,
cette exaltation de tendresse, n'était que la plus vulgaire et la
moins méritée des scènes conjugales! Sa déception fut grande. Il
trempait ses lèvres dans une boisson amère et glacée, alors qu'il
croyait boire jusqu'à l'ivresse une liqueur brûlante, douce comme le
miel!

Il était plus mal préparé qu'un autre, par la loyauté et la
justesse de son âme, à comprendre la jalousie, cette tendre et
sublime injustice des cœurs féminins les plus parfaits. Il n'en
avait jamais vu l'explosion, n'ayant jamais été aimé sincèrement
et passionnément. Il ne la connaissait que pour en avoir entendu
parler à ses amis, de la façon dont les hommes en parlent toujours,
c'est-à-dire comme du pire des fléaux, comme d'un mal qu'il faut
couper dans sa racine, d'une main ferme. Il se dégagea doucement du
frais collier qui l'entourait, fit signe à sa femme de se calmer, la
baisa au front, s'assit auprès d'elle, et, sans quitter une petite
main qui commençait à devenir brûlante, il dit:

--C'est à cause d'une lettre que tu pleures, que tu t'évanouis
et que tu as la fièvre! A cause d'une lettre de notre cousine de
Boisboucher! Pauvre Herma! Si elle se doutait!...

La petite main se crispa autour du poignet d'Albert. D'une voix
sourde, les yeux fixés droit devant elle, Thérèse répondit:

--Je la déteste!

--C'est toi qui parles! répliqua le mari. Toi qui m'as reproché
souvent de ne point souhaiter du bien à ceux qui nous haïssent
et veulent nous perdre! Quel mal t'a fait madame de Boisboucher?
Comprends-tu que ta jalousie nous accuse du même coup, moi d'être un
homme sans parole et sans loyauté, elle d'être une amie perfide?

--C'est plus fort que moi, soupira Thérèse. Je n'ai pas pu me
vaincre.

--Enfant! qu'est-ce qui t'inquiète? Je connais Herma depuis qu'elle
est mariée. J'aurais pu lui faire la cour quand j'étais libre: je
n'y ai jamais songé. Et je commencerais aujourd'hui? Hélas! ai-je le
temps de m'occuper des autres, moi qui suis trop souvent séparé de
toi par de sottes affaires, quand nous sommes à Paris?

--Précisément, tu la distingues des autres. Elle te distrait; tu as
confiance en elle. C'est la seule qui ait de l'influence sur toi.

--C'est probablement notre seule véritable amie.

--Tu lui répondras?

--C'est déjà fait. Sois tranquille. Si tu m'avais dicté ma lettre,
elle ne serait pas écrite plus sagement... Tu retires ta main?

--J'ai froid, soupira Thérèse en remontant la couverture jusqu'à
son menton.

Pendant une seconde, Sénac fut sur le point d'en rester là de sa
leçon et de dire à sa femme:

--Tu as froid? Chauffe-toi là, sur mon cœur! Quant à Herma, que
son nom même disparaisse de notre souvenir. Demain, pour la dernière
fois, elle verra mon écriture, et si jamais une enveloppe à son
chiffre s'aventure chez nous, ta propre main la livrera aux flammes,
sans que la mienne l'ait touchée.

C'est ainsi qu'un homme ordinaire eût répondu, tout en se promettant
_in petto_ d'employer à l'avenir la poste restante. Albert de
Sénac était de ceux qui n'admettent ni la dissimulation, ni
l'inconséquence, ni la faiblesse. Pour tout dire, en un mot, il
connaissait peu les femmes et partageait l'erreur de ses semblables,
qui veulent bien être aimés avec passion, mais sans jalousie.
D'autres que lui, en tuant sans pitié la jalousie, ont éteint la
passion.

Néanmoins il eut besoin de faire un effort pour mener jusqu'au bout,
avec la froideur nécessaire, la cure morale qu'il avait entreprise.
Tirant de sa poche la fameuse lettre, il dit à Thérèse:

--Pour ta punition, tu vas lire ces pages. Tu verras qu'elles sont
écrites par une femme obligeante et habile. Et si tu trouves
qu'elle pousse l'habileté trop loin, souviens-toi de celle
question significative de Champenois, en plein parloir monastique:
«Connaissez-vous Montoussé?» Le rapprochement est curieux.

La comtesse, devenue très calme en apparence, parcourut la missive
d'un bout à l'autre. Tout ce qu'elle avait gagné, c'était
d'entendre dire que madame de Boisboucher avait le beau rôle. D'une
voix posée, redevenue maîtresse d'elle-même, elle demanda:

--Ainsi donc, nous allons entrer en relations avec madame Chandolin?

--Ah! Dieu, non! s'écria Sénac dont l'humeur n'était pas encore
suffisamment exhalée. Ce serait bien autre chose qu'avec Herma! La
Chandolin est coquette, vicieuse, dégagée de tout scrupule; avec
cela, supérieurement jolie. Si je la voyais, c'est pour le coup que
tu te mettrais dans des états violents!

--Ami, répondit Thérèse, veux-tu me croire? Je te promets de
n'être plus jalouse. Tu m'as convaincue, ou du moins tu m'as guérie.
Non, plus jamais nous ne recommencerons une journée pareille à
celle-ci. Pardonne-moi le spectacle ridicule que je t'ai donné.
M'évanouir comme une sotte!... Pareille chose ne m'est arrivée que
deux fois dans toute ma vie...

Elle se tut, ne voulant pas céder à l'émotion qui la gagnait, car
elle se souvenait de cette première syncope, survenue la veille du
jour fixé pour sa prise d'habit. Sénac devina ce qui se passait en
elle, et, désarmant aussitôt:

--Ne regrette pas ce que tu as fait un jour, dit-il en la prenant dans
ses bras. Je t'aime à cette heure plus que je ne t'aimais alors, et
Dieu m'est témoin que mon cœur est fidèle. Ne le crois-tu pas?

--Je crois, répondit-elle évasivement, que tu m'as donné tout ce
qu'un cœur d'homme peut donner en ce monde.

Albert ne comprit pas la suprême amertume de ces paroles, et, tout
près de l'oreille de sa femme, sa bouche murmura de tendres prières
de pardon. Elle répondit d'une voix devenue soudain _maternellement_
tendre:

--Je me sens un peu brisée, comme il arrive après un remède
énergique. Va! ne crains rien! Pour tout ce qui dépend de moi, tu
seras heureux.

--Mais toi aussi, tu seras heureuse?

--Je _suis_ heureuse! Bonsoir: je t'aime comme il faut aimer.

Thérèse de Sénac pleura longtemps, cette nuit-là,--par excès de
bonheur, sans doute.



X


Quelques jours après, elle trouva dans son courrier une enveloppe
furieusement parfumée, portant son adresse en caractères
d'un demi-centimètre de haut, ce qui est, pour les élégantes
d'aujourd'hui, l'écriture à la mode et la solution de ce problème:
dire le moins de choses possible dans une page.

L'enveloppe contenait un morceau de carton gris perle, rayé de larges
bandes d'argent, avec un chiffre à peu près invisible à l'œil nu.
En revanche, on aurait pu lire à cinq pas les lignes suivantes:

«Excusez-moi, madame, si je vous dérange à titre de voisine de
campagne, quêtant pour les pauvres. Une de mes amies, la duchesse
de Lautaret, organise en face de nous, à Meillerie, des régates
de bienfaisance; moi-même je m'occupe de fréter un vapeur pour
transporter là-bas les habitants de notre rive qui veulent bien payer
leur _ticket_ un peu trop cher. Vous devinez où ira le bénéfice.
J'ai déjà recruté quelques passagers, et serais très heureuse si
je pouvais porter votre nom et celui de M. de Sénac sur ma liste.
Tout cela n'est guère correct, je l'avoue; mais il s'agit de nos
pauvres compatriotes de Savoie, et nous sommes en Suisse, terre de la
liberté.

»Votre voisine et servante,

»MAGDELAINE CHANDOLIN.»


Thérèse passa le billet à son mari d'un côté de la table à
l'autre--ils étaient à déjeuner--et parut s'absorber complètement
dans la lecture d'une autre lettre; mais sa main tremblait un peu.

--Quelle écriture! quel papier! quel chiffre! dit Albert,
extrêmement ennuyé de voir le sujet scabreux ramené sur le
tapis. Jusqu'à cette manière prétentieuse d'écrire son prénom:
Ma-gue-de-laine!

--C'est la forme hébraïque, nota sérieusement Thérèse, tout en
continuant sa propre lecture.

Albert se leva de table et se mit à marcher de long en large,
raisonnant tout haut:

--Évidemment, notre étourdie de cousine a mis en train ses
manœuvres diplomatiques sans attendre ma réponse. Vous ne supposez
point, j'imagine, qu'il y a eu nouvel échange de correspondance
entre nous; encore moins que j'ai rien fait pour nous attirer cette
invitation indiscrète?

--Ce n'est qu'une quête pour les pauvres, ce qui supprime toute
indiscrétion.

--Oui, mais madame Chandolin sait de quoi il retourne. Si nous
acceptons, c'est un traité d'alliance. Un refus nous rend les ennemis
de... la grande amie du président Montoussé. Voilà le joli dilemme
où nous place la folie d'Herma. Toute sa vie elle n'a su faire
que des bêtises! Parbleu! il ne nous manquait plus que d'avoir une
Polonaise pour nous diriger dans nos embarras!

Thérèse ne disait rien pour attiser cette belle colère, la jugeant
peut-être un peu factice.

--Enfin, ma chère, il s'agit de savoir ce que vous décidez, reprit
Sénac, en piaffant sous lui pareil à ces chevaux qui pointent
toujours à la barrière qu'ils ont heurtée une fois.

Mais Thérèse, un certain soir, s'était juré qu'on ne l'accuserait
plus d'être jalouse. Elle répondit:

--Je décide en faveur des pauvres. J'ignore et veux ignorer ce que
madame Chandolin peut avoir sur la conscience. Ne jugeons point les
autres, afin de n'être point jugés.

--Ou plutôt _afin d'être bien jugés_. Voilà ce que diront les
sceptiques.

--Faut-il pas que vous perdiez un procès qui est juste, pour leur
faire plaisir?

--Oh! oh! ma chère femme, nous faisons de bien grands progrès dans
la sagesse humaine!

--Il n'était que temps! Est-ce aujourd'hui que nous allons chez notre
voisine?

--Rien ne presse. Pour le moment, une lettre suffirait.

--J'aime autant qu'on ne voie pas votre écriture ni la mienne dans
les petits papiers de cette dame.

--Comme vous voudrez, dit Albert.

Au fond de lui-même il était vexé, car il devinait bien pourquoi sa
femme faisait si fort la brave. Mais il n'en laissa rien voir, dominé
par ce point d'honneur conjugal qui, comme l'autre, mène parfois sur
le terrain deux adversaires qui meurent d'envie de s'embrasser.

Donc, le lendemain, ils allèrent chez la belle Magdelaine de même
qu'ils seraient allés en Belgique: pour se faire voir réciproquement
qu'ils n'étaient pas gens à reculer.

--Madame, dit un peu froidement Thérèse, je viens m'inscrire sur
votre feuille de passages pour Meillerie. Vous êtes mille fois bonne
de nous avoir offert des places.

--Comment donc, madame! Je serais allée vous les offrir chez vous
sans les bruits calomnieux qui couraient sur votre santé. On vous
disait souffrante, et, de fait, on ne vous a vue nulle part sur les
bords du lac.

--J'y suis venue, je l'avoue, pour me reposer. Mais on peut bien se
fatiguer un jour pour les pauvres.

Une jeune femme, non moins élégante que la maîtresse de la maison,
causait à l'autre bout du hall avec un jeune homme à la cravate
inquiétante. La pièce étant fort vaste, ils ne s'étaient pas
dérangés.

--Venez ici, Valentine, cria madame Chandolin, nous n'avons pas
souvent d'aussi belles visites.

Ainsi rappelés à l'ordre, les deux causeurs interrompirent leur duo
et s'avancèrent sans enthousiasme. Magdelaine les nomma aux Sénac:

--Vicomtesse de Navacelles, prince de Cadempino.

Elle ajouta, s'adressant à Thérèse:

--Quant à celui que j'aurais voulu vous présenter avant tous les
autres, je veux dire M. Chandolin, il est sorti pour faire de la
photographie.

--C'est donc qu'il évite les jolis modèles comme d'autres les
recherchent, répondit galamment Sénac.

En même temps, il jetait au prince un regard qui semblait dire:
«Comment n'avez-vous pas trouvé ça?»

Cadempino fit semblant de vouloir lui sauter au cou.

--Oh! ces Français! que d'esprit! que de galanterie!

--Le modèle vivant, expliqua Magdelaine, est dédaigné par mon mari.
La nature seule l'intéresse. On peut même dire qu'elle l'absorbe. Il
ne rentre souvent qu'au soleil couché.

--Mon Dieu! fit observer Sénac avec une pointe d'ironie, voilà le
côté faible de cet art. On ne peut pas photographier la nuit.

Pendant ce temps-là, Thérèse était en butte aux compliments
du prince qui, cette fois, faisait semblant de vouloir se jeter à
genoux. Mais son accent montrait tout de suite à qui l'on avait
affaire, et l'on se sentait rassuré.

--La comtesse de Sénac! la plou belle des comtesses blondes de Paris,
la madona aux cheveux d'or, comme nous l'appelons! Oh! ces cheveux!
Oune manteau royal, j'en souis soûr, quand ils se déroulent!

Thérèse, un peu inquiète, regarda son mari, mais cet unique
échantillon de l'espèce visible pour l'instant causait avec madame
de Navacelles, non plus agité que si Cadempino eût exalté les
charmes d'une fresque de Pompéi. Obligée de se défendre elle-même,
la comtesse essaya de déverser sur madame Chandolin cette lave de
volcan.

--Il me semble, dit-elle en regardant la belle Magdelaine, que, sous
le rapport du blond, j'ai trouvé ici une rivale.

--Non! c'est trop drôle! s'écria la prétendue rivale en se
renversant dans son fauteuil pour mieux rire. Valentine, écoutez ça!
Madame de Sénac qui me fait des compliments sur la couleur de mes
cheveux! Vous qui racontez si bien, je vous recommande le mot.

Valentine de Navacelles, brunette mûrissante, au visage mat un peu
bouffi, s'esclaffa de rire sans qu'on entendît le moindre son sortir
de sa bouche gourmande. Elle mit ses mains sur ses hanches, balança
une demi-douzaine de fois sa tête d'une épaule à l'autre, et dit
avec profondeur:

--Je le donnerai à Dumas pour sa prochaine pièce.

La pauvre Thérèse se demandait avec frayeur ce qu'elle avait pu dire
de si prodigieux. La maîtresse de maison eut pitié d'elle.

--Chère madame, il faut vous confesser que j'ai les cheveux les plus
bêtes du monde: ni bruns ni blonds; entre les deux. Je me teins sans
scrupule, comme vous voyez. Or, il n'y a pas deux mois, je faisais mes
emplettes de départ avec madame de Navacelles. Nous sommes entrées
chez mon coiffeur pour lui demander ma provision de teinture. Et
savez-vous ce que je lui ai prescrit? D'attraper le blond merveilleux
de la comtesse de Sénac. Ma foi! il n'y a pas à dire,--ça y est!
Comme on se retrouve!

Thérèse leva mélancoliquement les yeux vers la glace pour voir si
«ça y était» réellement.

Albert, trouvant sa femme un peu morose, vint à son secours:

--Vous êtes embarrassée, ma chère? Je le comprends; vous n'êtes
pas habituée à des compliments aussi flatteurs. Mais si nous
parlions un peu des régates?

Madame Chandolin développa son programme:

--Le vapeur est loué et le meilleur tapissier de Genève le décore.
Nous aurons à bord un orchestre pour faire danser, et un restaurant,
pas trop mauvais, j'espère. Le matin des régates nous partons d'ici;
nous déjeunons en route. Le soir, après les courses, nous dînons
à bord, en rade de Meillerie, par tables séparées. Madame de Sénac
voudra bien me faire l'honneur de s'asseoir à la mienne. J'ai
déjà notre chère duchesse avec ses invités, puis quelques
amis: Luzinargues le journaliste, notre futur ministre des finances
Bérisal, le président Montoussé...

--... Futur garde des sceaux, continua Sénac avec une gravité
imperturbable. Je vois que nous serons en bonne compagnie et j'espère
que, pour cette fois, M. Chandolin délaissera la nature morte.

Au même instant, on remit une lettre à madame Chandolin qui en prit
lecture, en s'excusant, et manifesta une joie complète.

--Nous aurons toute la coterie Thilorier, fit-elle en passant la
lettre à son amie Valentine. Lise m'annonce huit ou dix personnes.

--Qu'appelez-vous la coterie Thilorier? demanda Sénac. La chose
m'intéresse, puisque nous sommes embarqués sur le même navire.

L'humeur de Valentine commençait à souffrir de l'admiration trop
peu déguisée du prince pour madame de Sénac. Elle répondit assez
aigrement:

--Le salon de Lise Thilorier est connu de tous les Parisiens.

--Ma chère, vous voyez bien que non, riposta Magdelaine, prenant le
parti du comte. Il ne faut pas croire tout ce que cette ennuyeuse vous
raconte sur son propre mérite.

--Si elle vous ennuie, pourquoi vous réjouissez-vous de l'avoir sur
votre bateau?

--Oh! par pure charité. La recette des pauvres s'augmente d'autant.
Si je n'écoutais que mon goût...

--Cependant, à Paris, je ne puis aller chez elle sans vous y trouver.

--Oui; j'y vais passer une demi-heure toutes les fois que je peux.
C'est toujours trente minutes pendant lesquelles je suis sûre qu'on
m'épargne.

Albert de Sénac suivait avec la satisfaction d'un dilettante la
conversation des deux amies. Pour la détendre un peu, Magdelaine
changea d'interlocuteur et s'adressant à lui:

--N'ayez pas peur, fit-elle. L'observateur que je devine en vous ne
regrettera point de pouvoir étudier ce monde-là pendant quelques
heures. Lise Thilorier est une femme bien douée, assez bonne au fond,
qui connut, comme auraient dit nos pères, d'autres plaisirs que
ceux de l'esprit. Elle serait encore agréable sans le snobbisme
intellectuel qui est devenu toute sa vie. Certes, je ne lui fais pas
un crime de rechercher les gens d'esprit et de réputation; mais elle
voit ces deux avantages par leur petit côté. L'esprit, pour elle,
c'est _le mot_; la gloire c'est _le salon_. Il y a vingt ans qu'elle
travaille à s'en faire un. Aujourd'hui, le salon Thilorier existe, et
même c'est une des forces du Paris artificiel que créent peu à peu
le journalisme, la réclame et l'admiration réciproque. Cette force
provient de ce que la maîtresse de la maison et les gens qui la
fréquentent sont fort unis, ayant besoin les uns des autres. Tout
homme de littérature ou de théâtre, tout artiste, tout personnage,
en un mot, vivant de la notoriété, commettrait une grande faute en
n'allant pas chez Lise. Pour ceux-là, c'est une petite Bourse où
l'on fait monter les cours de la célébrité et où l'on prépare
les émissions du succès. Pour les simples curieux, c'est un musée
Grévin où les figures sont vivantes et parlent à merveille, sans
compter que l'on dîne chez les Thilorier comme nulle part.

Cependant Cadempino en était arrivé aux grandes déclarations. Il
jurait à Thérèse, parlant à sa personne, n'avoir jamais rencontré
«de créature humaine plou sédouisante»; mais il le jurait à
tue-tête, ce qui ôtait à ses paroles toute arrière-pensée
coupable. Néanmoins Albert vit sa femme si malheureuse qu'il jugea
bon de l'arracher à son supplice.

Quand ils furent seuls:

--Tu ne connais pas les princes italiens, dit-il pour la remettre, les
Napolitains surtout. J'imagine que la principauté de Cadempino
est située au flanc du Vésuve. Rassure-toi. Les Italiens ne
sont vainqueurs que quand on les aide, et comme tu n'aideras pas
celui-là...

--Tais-toi, dit-elle. Je ne te reconnais plus. Tu ne prends plus rien
au sérieux.

--Chère femme!... fit Albert en pressant le bras de sa compagne sous
le sien. Une seule chose est sérieuse et le sera toujours: toi!
Ce que nous traversons maintenant n'est qu'un mauvais rêve. Nous
l'oublierons bientôt quand la paix sera revenue.

--Hélas! répondit-elle, j'ai peur au contraire que nous ayons rêvé
jusqu'ici, et que ce soit maintenant la réalité qui nous entoure!

Le grand jour venu, les Sénac trouvèrent sur le bateau une
réunion assez nombreuse de Français en villégiature sur ces rives
pittoresques. Deux femmes se disputaient l'empire, mais sans crainte
de guerre civile, car Magdelaine Chandolin se contentait de la
couronne de la beauté, laissant à Lise le sceptre de l'esprit.
Chacune s'installa au milieu de sa cour, l'une à bâbord, l'autre
à tribord, près du gouvernail. Le reste du pont fut cédé aux
indigènes et aux passagers cosmopolites, menu fretin dont on
acceptait l'argent, mais rien de plus. Le vapeur coquettement pavoisé
mit le cap sur Meillerie; la journée s'annonçait radieuse.

--Et maintenant, messieurs, dit madame Thilorier, ayons de l'esprit.
Comtesse, venez près de moi. Voue trouverez ici un poète pour vous
chanter, un lauréat du Salon pour vous peindre, un romancier pour
conter les passions que vous allez faire, dans cette seule journée,
«sur la terre et sur l'onde».

Alors elle commença les présentations, nommant à Thérèse les
personnes qu'elle venait d'indiquer et bien d'autres encore, parmi
lesquelles Thilorier père, Thilorier fils,--dix-huit ans--et Jeanne
Thilorier, blondinette un peu plus âgée, presque jolie, mais gâtée
par l'absence complète de naturel. Un académicien pour dames, un
député de la gauche, dernier débris de la République athénienne,
un jeune homme qui se faisait la tête de Louis-Philippe et dont
le père avait été l'ami de madame Récamier, défilèrent
successivement devant Thérèse; mais Désormes, le fameux critique du
_Globe_, se contenta de se soulever de son banc, sans la regarder. Il
lisait son propre article dans son propre journal, arrivé le matin de
Paris.

Chose effrayante! Tous ces gens avaient de l'esprit, et ils en avaient
toujours, sauf Thilorier père, devenu bête comme les artilleurs
deviennent sourds. Dans cette société, le moindre éternuement
était spirituel; certains bruits de mouchoirs faisaient rire tout
le monde, ou du moins tous les initiés du cénacle. Au bout de cinq
minutes, la pauvre Thérèse qui n'avait encore rien dit d'étincelant
se rendit compte que le cercle attendait le «mot» dont elle devait
payer son entrée. Naturellement le mot ne vint pas, et la malheureuse
découvrit, pour la première fois de sa vie, qu'elle manquait
déplorablement d'intelligence. Elle chercha des yeux Albert qui,
prudemment, avait choisi sa place dans le clan Chandolin, du côté
des jolies femmes. A voir l'air gracieux qu'avait Magdelaine en
l'écoutant, les affaires de Cadaroux devenaient mauvaises.

Cependant le clan Thilorier renonçant à faire briller la comtesse
allumait les premières fusées de la conversation. Le jeune Abel eut
un mot avant les autres. Ce n'était pas un mot de premier ordre, mais
enfin c'était un mot. L'heureuse mère fit un porte-voix de ses
deux mains et, s'adressant à sa fille qui écoutait langoureusement
l'académicien loin de toute oreille indiscrète:

--Jeanne! cria-t-elle d'une voix de fausset, ton frère vient d'être
brillant.

Et Thérèse comprit ce que cette parole voulait dire.

Désirant, malgré tout, être bonne à quelque chose, elle se donna
courageusement le rôle de comparse et se livra sans défense à
Désormes, dont l'auditoire ordinaire était un peu distrait. Le grand
homme, qui avait achevé de lire son feuilleton, roulant sur lui,
Désormes, à propos de Victor Hugo, entreprit de le commenter à
sa voisine. Mais la malheureuse commit une faute qui la déclassa
terriblement: elle laissa voir qu'elle ne lisait jamais le _Globe_.
Tout à coup Lise Thilorier, qui n'aimait que les conversations
générales, fit sa rentrée par cette phrase inattendue:

--Victor Hugo! jamais je ne lui pardonnerai d'avoir manqué son rôle.
Avec un peu plus de tenue politique et sociale, cet homme-là aurait
eu un salon comme Paris n'en connaîtra jamais.

Thérèse regarda celle qui venait de parler pour voir si elle était
sérieuse. Quant à Désormes, il ôta son pince-nez, regarda en
l'air, un peu de côté, à la façon d'une pie qui médite sur son
perchoir, et répondit modestement.

--Je n'ai pas vu cela dans mon étude; mais je garde l'idée: _Le
salon qu'aurait pu avoir Victor Hugo_. C'est un sujet, cela!

Madame de Sénac ouvrait de grands yeux; le critique s'y trompa,
voyant de l'admiration dans ce qui n'était que l'ahurissement
poussé à son comble. Cette personne attentive, qui l'écoutait
sans interrompre, poussant des «oh!» et des «ah!» pleins de
déférence, commençait à lui plaire par son tact discret, à ce
point qu'il lui décerna un brevet d'esprit par une phrase incidente.
Elle aurait pu le gagner autrement, mais le moyen qu'elle avait pris,
sans s'en douter, ne manque jamais et vaut qu'on le recommande.

Pendant ce temps-là, Sénac faisait florès auprès des dames.
Les judicieux conseils d'Herma de Boisboucher lui revenaient à la
mémoire. Certes, il fût mort plutôt que d'implorer directement
les bons offices de la séduisante amie de son président. Mais si la
belle prenait fantaisie de servir sa cause, était-il déshonoré pour
si peu? Même au milieu de toute la gaieté capiteuse de ses voisines,
son procès le rendait parfois un peu sombre. Dans un moment où nul
ne pouvait l'entendre:

--Voyons, lui dit Magdelaine à voix basse, ne soyez pas lugubre.
L'autre soir, après votre visite, j'ai consulté les astres. Ils vous
annoncent la victoire sur tous vos ennemis.

--Merci! bel astrologue, répondit Sénac. Mais ce délicieux chapeau
ne ressemble guère à celui de Nostradamus.

Et, moitié fâché, moitié content, il pensa:

«Cette folle d'Herma lui a déjà conté toute mon histoire.»

Au déjeuner, qui fut servi bientôt, le camp de l'intelligence et le
camp de la beauté se mêlèrent pacifiquement. Albert fut félicité
de l'esprit de sa femme; celle-ci reçut des louanges sur la
galanterie charmante de son mari, ce qui leur causa visiblement un
plaisir inégal. Mais Thérèse avait promis de n'être plus jalouse.
Elle n'avait pas promis d'avoir faim et mangea du bout des dents.

A peine arrivé à Meillerie, le bateau fut enlevé à l'abordage par
une troupe élégante et joyeuse conduite par la duchesse en personne.
Chacun reconnut ses amis; les groupes se formèrent et l'on débarqua
bras dessus bras dessous pour aller voir les régates. Madame de
Lautaret, qui présidait l'estrade d'honneur, mit Thérèse à
sa droite et Magdelaine à sa gauche. Valentine avait retrouvé
Cadempino, venu de son côté pour ne pas donner trop beau jeu aux
bonnes langues du groupe Thilorier. Un écho fâcheux pouvait arriver
aux oreilles d'un mari peu commode retenu en France par la saison des
chasses.

Bérisal était à son poste derrière madame Chandolin. Son chapeau
haut de forme, ses favoris où la neige commençait à paraître et
son ventre déjà lourd lui donnaient la mine d'un magistrat, tandis
que le président Montoussé avec son chapeau de paille cerclé d'un
ruban bleu, son gilet blanc, sa jaquette flottant autour d'un torse
maigre, pouvait passer pour le type de l'agent de change favori
des dames. Il s'était fait présenter à la comtesse de Sénac par
Magdelaine, et, tout en débitant les banalités de circonstance, il
tournait sur la nouvelle venue un regard discrètement curieux, où
l'on pouvait deviner qu'il connaissait déjà son histoire, ce qui la
contrariait péniblement.

Un petit homme assez laid, portant les cheveux taillés en brosse et
la barbe en collier, à l'américaine, circulait partout, son carnet
à la main, frappant sur l'épaule des commissaires et des yachtsmen,
gourmandant les agents de police, questionnant les femmes à propos de
leurs toilettes et prenant des notes sous leur dictée.

Tout en écrivant, il madrigalisait à sa manière:

--Exquise! adorable! Vous me ruinez! Voilà une taille et un costume
qui vont allonger encore mon télégramme. J'en aurai pour vingt-cinq
louis. Au moins, êtes-vous abonnée?

Il passa devant la duchesse:

--Nous dépassons dix-sept mille, rien qu'à Meillerie, fit-il d'un
air très sérieux. Et vous, madame Chandolin, qu'est-ce que vous
nous donnez pour la recette du bateau? Vous ne savez pas encore? C'est
ennuyeux. Comment voulez-vous que je fasse mon article?

Apercevant Thérèse, qu'il ne connaissait pas, il demanda son nom
à madame de Lautaret, sans se donner trop de peine pour n'être pas
entendu; puis il prit des notes sur son carnet, en dévisageant la
comtesse avec un flegme imperturbable.

--Tout à fait réussie, murmura-t-il en ébauchant un sourire
accompagné d'un léger salut.

Et comme Montoussé se rangeait pour lui livrer passage:

--Veinard de président! grommela-t-il de son même ton froid. Vous
n'avez rien à faire qu'à papillonner auprès des jolies femmes! Moi,
je tombe de fatigue. En voilà une chaleur!

Il s'éloigna ruisselant. Thérèse, tout interloquée, demanda:

--Qui est donc ce monsieur si affairé et si peu cérémonieux?

--Vous ne le connaissez pas? C'est Luzignargues, le journaliste.

--Grand Dieu! Est-ce qu'il va mettre mon nom dans son journal?

Déjà elle se figurait la colère de son mari. Mais elle l'aperçut
au même instant, comme il serrait la main de Luzignargues, avec un
peu d'ennui, mais sans amertume.

Évidemment, il était résigné d'avance à toutes les épreuves
pénibles ou bizarres de la journée.

Les régates furent courues au milieu des hourras des spectateurs
populaires; le public élégant sommeillait quelque peu dans les
tribunes. Après le dernier coup de canon d'arrivée, la duchesse
donna le signal de la retraite et fut suivie de son cortège. Mais
tout à coup on vit surgir Luzignargues, s'essuyant plus que jamais le
cou, les cheveux et la figure.

--Mesdames, dit-il gravement, je viens d'expédier mon télégramme à
Paris; ma tâche est finie; le journaliste va vous quitter...

Il s'arrêta et prit un temps, comme un acteur à la mode, sûr de son
effet. Des protestations féminines s'élevèrent.

--... Mais l'homme du monde vous reste, acheva-t-il avec un beau geste
de la main droite.

Alors, tandis que des applaudissements éclataient, il prit possession
de son nouveau rôle en offrant son bras à Thérèse, qui l'accepta
machinalement.

--Où dînez-vous, comtesse?

Dans le trouble croissant d'une stupéfaction inexprimable, elle
balbutia:

--Mais, sur le bateau, je crois... Madame Chandolin a organisé...

--Charmant! dit Luzignargues. Je lâche le banquet officiel. Nous
sommes à la campagne; je m'invite sans façon.

Il se dirigea vers la jetée, entraînant la comtesse dont le
découragement n'avait plus de bornes. Comme elle cherchait des yeux
son mari, elle l'aperçut au bras de madame Chandolin, avec Bérisal
et Montoussé en serre-files. Ce fut le dernier coup. Elle baissa la
tête sous la main de la destinée, et se laissa conduire, songeant
au temps où les Sénac se faisaient des ennemis par un choix de
relations trop difficile.

Sur le bateau, on retrouva les Thilorier qui, dédaignant les
banquettes de la tribune, étaient restés à bord où ils avaient eu
deux plaisirs au lieu d'un. Car, tout en suivant d'un œil distrait
le vol des périssoires et le virage des canots aux grandes voiles
blanches, ils avaient assisté à une passe brillante de l'éternel
tournoi entre Désormes le critique et Laverjane le romancier. Le fond
de la dispute était toujours le même; les arguments seuls variaient.

--Vous êtes incapable de créer, disait l'un. Vous êtes des fakirs,
résumant tout l'univers créé dans la contemplation de votre nombril
auguste. Vous n'avez jamais pu réussir une pièce de théâtre, pas
même une simple nouvelle.

--Vous manquez d'érudition, répondait l'autre, et, depuis que vous
avez remplacé l'imagination par le document et l'analyse, vous ne
créez pas plus que nous.

--Qu'est-ce qu'un critique, sinon le gardien du sérail des beautés
littéraires? Et de quel droit vous présentez-vous au public, dont
vous encombrez l'attention, comme un pacha brillant, magnifique et
rassasié de victoires? Si l'on vous prenait au mot!...

--Vous, romanciers contemporains, vous êtes les époux vieillis et
fatigués de la pauvre littérature. Entre elle et vous, tout se passe
en belles paroles. Vos respects forcés, aussi bien que vos simulacres
de brutalité ou de gaillardise, cachent une même impuissance,
l'impuissance du siècle qui finit. Allez! si le public nous
préfère, c'est que nous avons un avantage qui vous manque:
l'érudition.

Le combat ne prit fin qu'à l'arrivée de madame de Lautaret et de son
cortège, complété au dernier moment par Cadempino et Valentine qui
semblèrent sortir d'entre deux pavés. On se mit à table comme on
put. Les places manquaient, la chère était médiocre et la seule
recherche qu'on pût y trouver était la recherche de l'économie.
Magdelaine Chandolin, officiellement responsable envers les
souscripteurs, était doublement vexée à cause de la présence
de Luzignargues habitué aux menus plantureux de la duchesse. Pour
l'achever de peindre, comme on finissait de passer le rôti découpé
en atomes, on entendit la voix d'Abel Thilorier qui criait d'un bout
de la table à l'autre, ce qui était le genre favori de la famille:

--Maman! c'est moi qui ai _la_ truffe!

Cette saillie d'enfant terrible souleva des bravos, presque aussitôt
couverts par l'orchestre du bord qui faisait aux convives français la
galante surprise de jouer leur hymne national. Thérèse regarda son
mari qui mordait sa moustache. Il était écrit qu'aucun plaisir ne
manquerait à leur journée, pas même celui de dîner aux accords de
_la Marseillaise_. Fort heureusement, une pluie bienfaisante empêcha
le bal d'avoir lieu et l'on regagna de bonne heure l'autre rive du
lac.

--Pauvre amie! pardonne-moi, dit Albert quand il se trouva seul avec
sa femme. C'est moi qui t'ai entraînée dans ce guêpier. Mais je te
jure que tout cela n'aura qu'un temps. Laisse-moi seulement me tirer
des griffes de Cadaroux. Montoussé, qui est fin comme l'ambre, ne m'a
dit qu'un mot, juste assez pour me faire voir qu'il est au courant
et qu'il n'est point dupe de ce chantage. Que veux-tu? Il faut se
défendre contre les coquins avec leurs armes. Nous redeviendrons
nous-mêmes quand nous pourrons, bientôt.

Il va sans dire que madame Chandolin ne partageait nullement la
manière de voir des Sénac sur la durée promise à leur amitié
nouvellement éclose. Elle y allait, comme on dit, bon jeu bon argent,
car elle trouvait Thérèse charmante, en toute sincérité, et la
protégée d'une duchesse de bon aloi eût fait preuve de modestie
bien méritoire en jugeant la comtesse de Sénac trop grande dame
pour elle. Cette singulière personne, vicieuse avec intelligence,
appréciait l'honnêteté chez ses amies comme elle considérait
l'opulence chez ses amis: pour en tirer son avantage. Avec une adresse
rare, elle habitua peu à peu les Sénac à la voir arriver aux
Aiguebelles en voisine qui ne compte pas ses visites. Sans qu'ils
pussent dire eux-mêmes comment la chose s'était faite, ils en
étaient venus assez vite à lui parler de leur procès, dont elle
saisit le fort et le faible avec l'intelligence d'une femme rompue au
langage des affaires. Jamais elle ne prononçait le nom de Montoussé;
mais un jour, sans avoir l'air d'y toucher, elle invita ses voisins
chez elle avec le président. Albert sortit de là tout réconforté
et dit à Thérèse:

--Je viens d'avoir une excellente conversation avec Montoussé, au
fumoir. Nous étions seuls, et j'ai pu lui faire entendre tout ce que
je désirais.

Quelques jours après, la saison devenant moins chaude, madame
de Sénac vit qu'elle aurait besoin d'aller à Lausanne, pour des
emplettes. Comme elle ne connaissait pas l'endroit, elle demanda
quelques adresses à Magdelaine. Celle-ci, battant des mains,
répondit:

--La bonne idée! Valentine et moi combinons une course à Lausanne.
Faisons-la ensemble.

Jour fut pris pour le lendemain. Albert avait une longue lettre à
écrire à son avocat (l'heure fatale de la rentrée des tribunaux
approchait). Il fut donc convenu que les trois femmes seraient seules
pour leur expédition. Une fois sur le bateau, Magdelaine et Valentine
causèrent de leurs emplettes et, par des transitions habilement
ménagées, en arrivèrent à charger madame de Sénac d'un assez
grand nombre d'achats dans les magasins qu'elle devait visiter pour
son propre compte. A peine débarquées, les deux amies disparurent,
se disant fort pressées par cent autres commissions. Quant à
Thérèse, elle n'avait pas fait cent pas qu'elle tombait sur
Montoussé, venu de Thonon par hasard, disait-il. Ce qu'il n'ajoutait
point, c'est que le même hasard lui avait donné Bérisal comme
compagnon et inspiré à Cadempino de venir de Vevey, par le train, une
heure plus tôt.

--Permettez-moi de vous guider dans la ville, demanda le président.
J'en connais les détours et vous épargnerai bien du temps.

Son teint fleuri, ses yeux brillants, son sourire vainqueur déplurent
à Thérèse qui, d'un autre côté, trouvait à bon droit la
rencontre un peu suspecte.

--Monsieur le président, fit-elle avec une révérence assez froide,
j'ai tant d'affaires aujourd'hui qu'il me faudra prendre une voiture.

Il ouvrit de grand yeux, pour voir s'il avait devant lui une plaideuse
par trop habile ou par trop farouche. Mais elle était déjà loin, le
laissant là planté sur ses jambes, comme une statue de la Justice
en désarroi. Le bonhomme était fixé. Jamais plus les Sénac
n'entendirent parler de lui... avant le jour de l'audience.

Cependant Thérèse courait les boutiques pour venir à bout de ses
commissions--et de celles des autres--avant le passage du bateau. Elle
rejoignit à bord ses compagnes qui riaient tout bas et chuchotaient,
se disant exténuées, bien qu'elles revinssent les mains vides. La
comtesse leur distribua ses paquets; on fit les comptes. Les deux
charmantes personnes semblaient avoir quelque peine à rester
sérieuses, derrière leurs voiles épais.

En rentrant, Thérèse conta son odyssée par détails à son mari,
qui l'écouta froidement en apparence, bien qu'il fronçât les
sourcils à plus d'un passage du compte rendu. Quand elle eut fini:

--C'est bien, décida-t-il. Nous ferons nos malles demain et nous
partirons le soir.

--Pourquoi?

--Parce que tu es la plus chère et la plus honnête des créatures.
Parce qu'il me serait désagréable d'avoir à jeter madame Chandolin
hors de chez moi, et Montoussé dans le lac. Parce qu'il faut être de
son siècle jusqu'à un certain point; mais pas au delà.

--Enfin! s'écria Thérèse en l'embrassant, je te retrouve! Ah! oui;
partons!

Elle s'envola toute joyeuse pour donner les premiers ordres et écrire
à la fidèle Mrs Crowe que le retour était avancé.

Resté seul sur la terrasse où la nuit tombait doucement, Sénac,
beaucoup moins gai, s'abandonnait à la mélancolie qui l'avait
visité plus d'une fois durant cet après-midi de solitude. Il se
demandait par quelle fatalité rien de ce qu'il avait prévu, désiré
pour son bonheur, et surtout pour celui de Thérèse, ne s'était
accompli. Ainsi qu'un navire dont la boussole est dérangée par
quelque courant mystérieux, leur existence avait dévié loin des
pures et lumineuses routes qu'ils s'étaient tracées. Déjà ils
connaissaient les intimités douteuses, l'égalité sans prestige,
l'écœurante poursuite des patronages suspects. On aurait dit qu'un
pouvoir jaloux se donnait la tâche de réduire à néant leurs
aspirations les plus généreuses. Les pauvres de l'obscur village
dont ils voulaient devenir les bienfaiteurs se tournaient contre eux;
l'influence politique s'échappait des mains du gentilhomme calomnié.
Enfin sa noble et sainte femme, cette radieuse Thérèse dont l'âme
loyale semblait ignorer jusqu'à l'existence de certaines hontes,
voilà que d'avilissantes admirations s'attachaient à ses pas,
voilà que de vulgaires coquines s'en servaient pour abriter leur
rendez-vous!

Et soudain, à l'évocation de la chère image, une angoisse
douloureuse traversa le cœur abattu de Sénac. Depuis quelque temps,
il voyait un travail mystérieux s'accomplir dans l'être entier de sa
femme. Il se sentait non pas moins aimé, mais aimé de cette façon
immatérielle, qu'il avait connue jadis, au début. Thérèse avait de
nouveau pour lui des tendresses d'ange gardien planant au-dessus de la
terre. Après avoir, pendant quelques semaines inoubliables, abaissé
vers les roses de l'amour terrestre son vol alangui, elle semblait
à cette heure s'élever encore une fois vers la sereine région
des étoiles dont la clarté luit sans jamais s'éteindre, mais sans
embraser.

Pourquoi changeait-elle ainsi?

Quelques heures plus tard, il lui posa cette question, d'une voix
tremblante d'amour, tremblante aussi de l'inquiétude passionnée
de Pygmalion sentant la chair redevenir marbre sous ses caresses.
Thérèse lui répondit:

--O mon bien-aimé! avec bonheur, pour toi, je donnerais ma vie à
l'instant même où je te parle. Ne crains rien: nous serons l'un à
l'autre jusqu'au dernier soupir de nos poitrines. Si je te perdais,
je n'aurais plus qu'à mourir. Mais, précisément, pour que rien
n'éloigne ton cœur du mien, je dois veiller sur mon amour lui-même,
afin qu'il ne devienne point jaloux. Un certain jour, une révélation
m'a éclairée. J'ai compris que ma jalousie allait tuer ta tendresse.
Alors j'ai étouffé en quelques heures--tu ne sauras jamais avec
quelles tortures--la jalousie naissante en moi comme une fièvre
mortelle. Je l'ai éteinte, je l'ai exterminée pour toujours; elle
ne reviendra plus. Mais, après cette immolation, j'ai appris encore
l'existence d'un autre mystère.

--Parle! Qu'as-tu appris? demanda Sénac avec effroi.

Elle détourna un peu son visage, bien qu'une veilleuse mourante
l'éclairât à peine, et répondit, avec un soupir étrange:

--Deux choses vivent et meurent inséparables dans le cœur d'une
femme: la jalousie et la passion.

Cette nuit-là, ce ne fut pas sous les paupières de Thérèse que
deux larmes roulèrent longtemps, amères et silencieuses.



XI


Vingt-quatre heures après, la petite villa des bords du lac était
fermée, et les voisins, trouvaient dans ce départ subit un
aliment de conversation, d'autant mieux apprécié que les soirées
commençaient à devenir longues.

Pourquoi le comte avait-il emmené sa femme si brusquement? Valentine
et Magdelaine s'en doutaient bien un peu, mais elles se posèrent,
dès la première minute, en personnes dont la bouche est fermée par
l'amitié,--quelques-uns disaient par des motifs de discrétion plus
personnels.

En vain, madame Thilorier voulut faire parler ces deux taciturnes.
Elle n'en put rien tirer et devint méchante.

--Bon! dit-elle. Cachez le cadavre, ou même les trois cadavres. On
pourrait, je pense, les découvrir sans beaucoup de peine.

Madame Chandolin regarda dans le blanc des yeux l'imprudente Lise,
dont les frasques, pour être lointaines, n'étaient pas oubliées et,
détachant bien les mots:

--Oh! chère madame, répliqua-t-elle, à tant faire, j'aime encore
mieux avoir à cacher des cadavres que des squelettes.

Pendant ce temps-là, Thérèse retrouvait avec joie sa maison et
la bonne Mrs Crowe, qui s'ennuyait fort à l'attendre depuis six
semaines.

--Comme vous avez l'air fatigué! dit l'Écossaise. On dirait que vous
venez de faire le tour du monde.

--Vous ne vous trompez guère, ma pauvre amie, soupira la comtesse.
Je viens de faire le tour d'un monde que je ne connaissais pas encore.
J'espère que m'en voilà revenue pour longtemps.

Elle ne laissa point passer la journée du lendemain sans se faire
conduire au couvent de l'avenue Kléber, tandis que Sénac allait
savoir si maître Guidon était de retour. La tante et la nièce
causèrent longtemps, ou plutôt Thérèse, qui en avait gros sur
le cœur, fit à la Révérende Mère de Chavornay une confession
générale de tous les désappointements qu'elle avait eus depuis sa
rentrée dans le monde.

--La conclusion de toute cette histoire, résuma-t-elle, c'est que je
fus bien peu clairvoyante ou que je suis bien maladroite. Jusqu'ici,
je n'ai commis que des erreurs, sauf sur un point: il n'est pas
d'homme plus digne d'être aimé que celui auquel j'appartiens.

--Allons! fit la religieuse en souriant, votre sort n'est déjà pas
si misérable.

--Aussi, chaque jour, je remercie Dieu. Mais, pour le reste, je n'ai
pas sujet de m'enorgueillir. Je me croyais faite pour la perfection de
votre vie, et je me trompais...

--Ah! chère enfant, murmura la religieuse à demi-voix, je sais bien
pourquoi vous êtes faite!

--J'ai voulu sauver l'existence et convertir l'âme de mon frère,
poursuivit la jeune femme; je n'ai pas pu. J'ai voulu trouver et
donner le bonheur ici-bas; mon mari m'a rendue jalouse et je l'ai
révolté par cette jalousie. Nous comptions nous servir d'une grande
fortune pour accomplir le bien; la fortune est menacée, le bien
déjà fait, compromis. Nous nous étions proposé de porter
fièrement notre nom et l'honneur de nos races parmi le monde; le
monde nous a montré--du moins il peut s'attribuer cette victoire--que
c'est lui qui est sage, que nous sommes fous. Savez-vous que j'en suis
venue à souhaiter une chose qui serait la guérison de tous ces maux?
Peut-être que si nous perdions notre procès...

--Trêve de folies! dit la religieuse. Si vous le perdiez, je sais ce
qui arriverait: votre mari mourrait de vous voir pauvre.

--Vous avez raison, fit Thérèse devenue pâle. Aussi, ma bonne
tante, nous allons, s'il vous plaît, réciter une prière à la
chapelle, et j'y allumerai un gros cierge, cela vaudra mieux que de
nouer des relations... utiles.

--Parfaitement, ma chère petite. Vous allumerez un gros cierge; et
moi j'en allumerai un autre encore plus gros.

--Pour obtenir la même grâce?

--Non: pour en obtenir une autre, que je vous dirai plus tard, quand
Dieu nous l'aura donnée.

Là-dessus la tante et la nièce allèrent faire leurs dévotions,
après quoi Thérèse regagna son hôtel du quai d'Orsay, l'âme plus
légère, et toute contente de penser qu'au milieu d'octobre Paris est
le lieu du monde où l'on trouve le plus facilement la solitude.

Cependant, comme elle traversait le vestibule en ôtant ses gants,
elle aperçut un visiteur à qui le valet de pied venait de répondre
que ses maîtres étaient absents, et qui se retirait, le visage
bouleversé, comme s'il avait appris la nouvelle d'une catastrophe.
En apercevant Thérèse, il s'arrêta court. Il ne rougit pas, mais
sa pâleur devint plus chaude et moins maladive. Il était jeune et
semblait étranger, soit qu'on examinât son costume très simple,
mais où manquait l'insaisissable note parisienne, soit que l'on
rencontrât le regard fiévreux de ses yeux noirs, «qui lui
mangeaient le visage», pour employer l'expression populaire. La
comtesse n'essaya pas de se rappeler son nom, persuadée que le
personnage lui était inconnu. Elle passait avec une légère
inclination, supposant que la visite était pour son mari. D'une voix
dont l'émotion rendait plus vibrant encore le timbre méridional, cet
homme balbutia:

--Pardonnez-moi, madame. Si... si j'osais vous prier de me recevoir...
seulement cinq minutes...

Il y avait dans ses paroles une prière très humble, presque
désespérée. Madame de Sénac ne douta point qu'il ne s'agît d'une
de ces infortunes cachées qu'elle secourait souvent, et dont son
cœur miséricordieux devinait les angoisses timides.

Sans répondre, au lieu de monter l'escalier, elle fit signe au valet
de pied d'ouvrir la porte du cabinet d'Albert, où, fréquemment elle
donnait des audiences de ce genre. Elle entra, invitant d'un geste, le
personnage à la suivre. Quand ils furent seuls:

--Puis-je vous être utile en quelque chose? demanda-t-elle.

--Non, madame, fit l'étranger avec un sourire dont la tristesse
navrait. Plût au ciel qu'il me fût donné, à moi, de vous servir
comme j'ai tâché de le faire!

Thérèse le regardait, au comble de la surprise. Alors, courbant la
tête comme si la honte de ce qu'il allait dire pesait sur lui, le
jeune homme ajouta, faisant un effort visible:

--Vous ne m'avez pas reconnu? D'autres en seraient humiliés, mais
moi je m'en réjouis. M'auriez-vous accordé, autrement, l'honneur que
vous me faites en daignant me recevoir? Je me nomme Fortunat Cadaroux.

Thérèse tressaillit de la tête aux pieds. Elle se souvenait des
incidents qui avaient troublé son séjour à Sénac, des rencontres
qu'elle avait faites, des actes étranges qu'elle avait surpris. Elle
savait qu'une folie avait atteint ce jeune homme, et quelle folie! Et,
devant elle, à Paris, ce fou reparaissait! Le temps, l'absence, ne
l'avaient donc point guéri? Comme elle jetait les yeux sur Cadaroux,
passablement effrayée, elle s'aperçut qu'il tremblait comme une
feuille, ce qui lui donna de la hardiesse en même temps que de la
pitié.

--Si je ne vous ai pas reconnu, dit-elle, c'est qu'il y a dans votre
visage quelque chose de changé...

--En effet, répondit-il avec un sourire triste; j'ai la barbe d'un
anachorète. Ah! madame, je suis heureux que vous ne m'ayez pas
reconnu. Ce hasard seul pouvait me permettre d'accomplir un dessein...

Thérèse recula d'un pas vers la cheminée. Cadaroux, n'osant faire
un geste, de crainte d'augmenter cette frayeur, poursuivit d'une voix
suppliante:

--De grâce, n'ayez pas peur de moi! Vous avez cru que je venais
vous demander l'aumône? Je vous la demande, en effet; une aumône de
justice. Je suis arrivé ce matin, de là-bas, tout exprès pour vous
dire quelques paroles. Non seulement vous pouvez, mais _vous devez_
les entendre, car vous êtes une sainte et une reine, obligée de
rendre justice à chacun.

L'incohérence qui semblait se manifester dans ce discours ne rendait
pas celle qui l'entendait beaucoup plus rassurée; mais sa défiance
avait changé de nature. La folie, la véritable folie était-elle
venue? Que voulait dire cet illuminé? Il continua, semblant réciter
une leçon depuis longtemps préparée:

--Je suis le fils d'un père qui veut vous ruiner, qui vous ruinera
peut-être. Mais je ne l'approuve point; je n'ai aucune part dans
ses intentions ni dans ses actes. Si les juges vous condamnent, leur
sentence pourra s'appuyer sur des textes de loi; mais elle sera inique
aux yeux de la conscience. Le comte de Sénac est aussi étranger
que moi aux erreurs commises. D'ailleurs, il les a déjà payées
chèrement. Donc, si d'autres vous font une guerre injuste, si le nom
que je porte est pour vous un nom maudit, que ma personne, du moins,
reste en dehors de votre haine. Moi, je... je ne vous hais point...

Il s'arrêta; l'émotion lui serrait la gorge. Il détourna son visage
où deux larmes roulaient. Thérèse, déjà touchée mais toujours
défiante, lui répondit doucement:

--Nous ne maudirons jamais personne, quoi qu'il arrive. Mais, si
vous estimez que ceux qui vous entourent sont dans une voie injuste,
pourquoi ne leur parlez-vous pas comme vous venez de me parler? Vos
remontrances pourraient les convaincre.

--Mes remontrances! répliqua le jeune homme. Elles ont été
entendues plus d'une fois. Elles ont produit ce résultat: de me faire
chasser par mon père.

--Est-ce possible! s'écria Thérèse en joignant les mains.
Heureusement que vous avez un cabinet, des clients à Marseille:
ne l'ai-je pas entendu dire autrefois? D'ailleurs, les juges vont
prononcer, et le désaccord entre vous et votre famille n'aura plus
de raison d'être. Vous reprendrez alors votre place au foyer: c'est
votre devoir.

--Jamais, madame! Le fossé de la grande route m'inspire moins
d'éloignement que le «foyer» autour duquel on a tenu conseil contre
vous! Quant à la carrière que j'avais, je ne m'en sens plus digne.
Pour demander justice au nom des autres, il faut porter un nom
qu'aucune injustice n'a souillé.

--Vous allez vivre à Paris? questionna la comtesse peu satisfaite,
malgré tout, de ce voisinage.

Fortunat leva les yeux sur elle avec un sourire triste, car il
comprenait le sens de l'interrogation.

--Oh! madame, fit-il, vivre à Paris n'est point si aisé pour moi.
Plusieurs bonnes raisons m'en empêchent. La meilleure est que je ne
veux pas quitter Sénac.

--J'avais cru comprendre que votre père...

--Il m'a fermé sa porte; vous avez bien compris. Mais j'ai trouvé un
gîte, chez un ami,--un de nos amis communs, ajouta-t-il en souriant.

--Où donc? demanda Thérèse, pleine de pitié envers cet homme
qui souffrait pour elle. Je ne vois guère, dans le petit village de
Sénac, de gîte possible, ni...

Elle hésitait à terminer sa phrase. Fortunat s'enhardit jusqu'à
l'achever.

--Ni d'amis communs? Vous oubliez le passeur du bac. Il a deux
chambres: j'en ai loué une et je mange avec lui. Ne me plaignez pas.
De ma fenêtre on voit le Rhône, c'est-à-dire le plus beau spectacle
qu'il y ait au monde pour mes yeux. Nous pêchons la nuit. Signol est
un maître en l'art d'accommoder le succulent poisson du fleuve. Mais
vous le savez, madame. Vingt fois il m'a raconté ce jour, inoubliable
pour lui, où, passant devant sa porte, vous lui fîtes l'honneur
insigne de goûter à sa friture.

La comtesse oublia de répondre, car un autre souvenir moins agréable
lui revenait: la photographie donnée au vieillard comme récompense
terrestre de sa conversion, et l'épisode malencontreux qui avait
suivi. Ce jour-là, pour la première fois, un homme l'avait gravement
blessée, et cet homme était sous ses yeux! Elle revoyait toute la
scène, le chemin désert longeant le fleuve, les hauts peupliers
à peine verdissants, la petite porte qu'il lui tardait si fort
d'atteindre, et ce jeune insensé, les cheveux en désordre, prêt
à bondir dans le Rhône pour expier son crime. Certes, il l'expiait
rudement à cette heure. Il méritait une véritable estime, une
grande pitié. Mais si la folie passée allait reparaître!

Toutes ses frayeurs la reprirent, grâce au souvenir imprudemment
évoqué.

--Monsieur, fit-elle avec un mouvement qui montra que l'audience
était finie, je répéterai à mon mari tout ce que je viens
d'entendre. Il vous en saura gré et vous en jugera mieux, ainsi qu'il
doit le faire.

--Veuillez lui dire aussi, madame, ajouta le visiteur déjà debout,
qu'il ne lutte point contre un adversaire de l'espèce commune,
simplement désireux de voir sa cause triompher. Pour mon père,
quoiqu'il aime l'argent, le gain matériel du procès n'est que
l'accessoire. Il considère qu'on l'a blessé; il se vengera par tous
les moyens; il se venge même sur son fils!

--Ah! l'horrible chose que la haine! gémit Thérèse, glacée de la
perspective qu'on lui laissait voir. Si vous consentiez... Peut-être
serait-il bon que M. de Sénac vous entendît lui-même, un de ces
jours.

--Le voudrait-il? Recevrais-je de lui l'accueil... patient que vous
venez de m'accorder? C'est douteux, madame, convenez-en. Convenez
aussi que je ne peux guère accepter le rôle de conseil contre mon
père. Enfin, ajouta-t-il en souriant, les hôtels de Paris coûtent
plus cher que l'appartement meublé et la pension qui m'attendent chez
Signol.

--Mais ce voyage? demanda la comtesse, à qui se révéla soudain
le dénuement complet du malheureux Fortunat. C'est une grosse
dépense... Et vous l'avez faite pour nous dire... ce que je viens
d'entendre?

--Un de mes amis de Marseille, journaliste, m'a procuré un permis.
C'est le voyage, au contraire, qui ne coûte rien. Je repartirai ce
soir, très heureux.

Madame de Sénac ne put retenir un geste de surprise en entendant
cette parole dans la bouche d'un homme si maltraité par le sort.

--Le mot semble vous étonner, dit le jeune homme? Oui, je suis très
heureux. Je n'ai plus sur le cœur le poids lourd que j'y sentais:
votre colère et votre mépris. N'est-ce donc rien que cela? Non,
madame, en vérité, je ne me souviens pas d'avoir été aussi heureux
de ma vie.

Ses yeux brillaient d'un éclat qui démentait cruellement ces
félicitations adressées à lui-même. D'une voix plus calme il
ajouta, sans la moindre emphase:

--Et je doute que cette vie se prolonge beaucoup, désormais.

Thérèse, d'un coup d'œil, lut en lui. Elle songea, non sans
frémir, à ses parties de pêche, la nuit, sur le Rhône. Elle
aperçut, dans une sorte de vision, le vieux passeur ramenant son
bateau vers la rive, au clair de lune, mais ne ramenant pas son
compagnon. Elle dit de l'accent doux et grave qu'elle avait pour
parler aux malades et aux pauvres:

--Dieu seul connaît l'heure et peut la décider. Ceux qui usurpent
son pouvoir sur notre vie sont criminels et méprisables. Je vous
estime hautement; je pourrai vous estimer toujours, n'est-ce pas?

Il ferma les yeux et réfléchit quelques secondes, puis il répondit,
presque à voix basse:

--Oui, madame, je vous le jure, toujours!

--Priez-vous quelquefois? demanda-t-elle encore.

--On ne m'a guère appris, avoua-t-il avec un pâle sourire.

--Cela s'apprend sans peine, continua Thérèse. Moi, je prierai pour
vous de toute mon âme.

Vibrant d'émotion, il sembla recueillir, pendant quelques secondes,
le rayon de grâce céleste qui tombait sur lui des yeux de la jeune
femme.

--Voilà donc, murmura-t-il en passant la main sur son front, comment
s'accomplissent les miracles! Qui m'aurait dit que j'allais partir
d'ici comme j'en pars: avec la foi en Dieu!

Il sortit, laissant la jeune femme étrangement agitée. Elle médita
longtemps. Elle se souvenait d'une parole qu'Albert de Sénac lui
avait dite un jour, au milieu des ruines de Louqsor: «Si, jusqu'à
cette heure, j'avais vécu sans croire en Dieu, je proclamerais son
nom maintenant. Je dirais, comme ont fait des martyrs allant s'offrir
aux lions:--Votre Dieu est mon Dieu, parce que je vous aime.» Et,
par un de ces scrupules raffinés que connaissent les femmes très
fidèles, elle eut comme un regret d'avoir accompli chez un autre
homme ce miracle qu'elle n'avait pas eu besoin d'opérer chez son
mari, croyant comme elle: la conversion.

Elle attendait le retour d'Albert pour lui conter dans ses moindres
détails la curieuse entrevue. Mais, aux premiers mots qu'elle
prononça, le comte laissa voir un agacement peu ordinaire.

--Tout d'abord, laissez-moi vous prévenir d'une chose, fit-il.
Ce jeune homme a la cervelle en fâcheux état. Sa démarche
d'aujourd'hui, sa conduite en général, bien des faits de son
existence que vous ignorez sont d'un fou. Je regrette de n'avoir pas
été là pour vous épargner le danger de quelque avanie.

Thérèse aurait pu répondre qu'elle en savait plus long que personne
sur les secrets de Fortunat et sur son genre de démence. Mais elle
se tut, comprenant que son auditeur était mal préparé à entendre
l'apologie d'un Cadaroux, Pendant plusieurs jours, elle conserva
une impression mélancolique. Elle songeait à ces deux hommes si
différents dans leur naissance et leur destinée. Elle n'avait point
à les comparer, et cependant une question qu'elle ne pouvait chasser
lui venait à la pensée:

--Lequel, dans sa vie, aura le plus souffert pour moi et pour la
justice?



XII


Vers la fin de novembre, le procès des Sénac fut plaidé... et
perdu, malgré la superbe défense de Guidon du Bouquet. Le tribunal
correctionnel, présidé par Montoussé, déclara que la Société
anonyme des _Ciments coopératifs_ était nulle dès l'origine, par
suite de souscriptions fictives. D'ailleurs, le comte de Sénac et ce
qui restait de ses collègues, traités favorablement, s'en tirèrent
avec une simple amende. Cadaroux, la chose va sans dire, eût
préféré un peu de prison; mais il se contenta--pour le moment--de
ce que les juges lui donnaient.

L'affaire ne fit pas grand bruit d'abord, n'étant pas de celles
qui passionnent le public. Le monde n'était pas à Paris; Thérèse
échappa aux visites de condoléance.

Elle n'avait pas eu besoin d'interroger Albert quand il revint du
Palais, tant son air accablé et malheureux suffisait à dire de quel
côté la balance de Thémis avait penché. Après avoir causé un
quart d'heure avec lui, elle comprit avec effroi qu'un rôle
très imprévu et très lourd allait commencer pour elle: celui de
lieutenant général d'une armée vaincue, obligé de prendre le
commandement et de couvrir la retraite.

A force d'encouragements, de consolations, d'appels à l'énergie,
Thérèse parvint à relever le sang-froid de son mari. Elle l'obligea
doucement à faire connaître la situation sans réticences.

--Nous allons appeler du jugement, expliqua-t-il. Condamné de
nouveau, je suis définitivement reconnu coupable d'avoir fondé une
société sur des bases irrégulières. Un second procès, appuyé sur
ce jugement, m'obligera au payement du capital. Avec les frais, c'est
la ruine complète, l'hôtel où nous sommes vendu, la vieille tour
de Sénac mise aux enchères, bientôt achetée par Cadaroux!... C'est
l'effondrement du nom après celui de la fortune. La voilà, cette
situation que tu veux connaître! Quant à Montoussé...

Elle arrêta d'un geste la fin de la phrase dont il était facile de
prévoir le sens.

--Tais-toi! fit-elle. On nous avait prévenus. Dieu garde les gens
comme nous d'avoir des procès, au temps où nous sommes!

Quelques jours après, Cadaroux fit formuler des offres officieuses
«en vue de conciliation».

Moyennant l'abandon pur et simple de la terre et du château de Sénac
«tel qu'il se comporte, avec les meubles, tentures, tableaux, objets
d'art, provisions et effets quelconques qui le garnissent», le
généreux vainqueur se faisait fort d'obtenir la renonciation à
leurs droits actuels et éventifs de tous les porteurs d'actions,
et la remise desdites actions au complet entre les mains d'Albert,
promesse d'une exécution facile, car le vieux renard savait bien où
étaient les titres.

Guidon du Bouquet, saisi de la proposition par son confrère, l'avocat
du _Bouscatié_, pria son client de passer chez lui, et s'acquitta
de son ambassade avec les précautions que commandaient les
circonstances. Mais, malgré tout ce qu'il put faire, le comte entra
dans une fureur à peine contenue, surprenante chez un homme de ce
caractère et de cette éducation. Certaines épreuves matérielles,
surtout quand elles sont prolongées, finissent par avoir raison des
âmes les plus élevées et les plus fortes.

La première explosion calmée, on délibéra sérieusement; le cas
était difficile. Sénac, sans raconter certains incidents de sa
villégiature au bord du lac de Genève, laissa comprendre qu'il y
avait rencontré Montoussé, et que le président n'avait pas lieu de
se vanter de cette rencontre.

--Vous ne m'en aviez jamais dit un mot, répliqua le défenseur
d'Albert qui devina tout. Avouez, mon cher comte, que nous ne sommes
pas heureux. Au lieu d'un adversaire dans des conditions habituelles,
nous avons en face de nous un animal féroce altéré de vengeance,
et le premier de nos juges nous en veut à mort. Enfin, passons.
Peut-être que nous aurons la chance d'avoir en appel un président
qui n'aura rien contre nous. Quant à la proposition qui vous est
faite, je vous conseillerais immédiatement de l'accepter, vu la
valeur matériellement médiocre de la cession réclamée, si vous
étiez un simple raffineur enrichi dans les sucres. Mais le comte de
Sénac doit défendre la terre du nom jusqu'à son dernier sou. Voilà
mon avis, et je vous le donne sans grand mérite, car je sais bien que
c'est le vôtre.

--Mon cher maître, c'est parler en galant homme, répondit Sénac.
Vous n'oubliez qu'une chose: ma femme. Si la déroute est complète,
il faudra vendre, non pas seulement le château de Sénac, mais encore
l'hôtel Quilliane où elle est née et dans lequel j'ai fermé les
yeux à son pauvre frère, mon ami, dernier de sa race.

--Non, car la comtesse, d'ici là, sera séparée de biens. Je vous
avais prié d'en conférer avec elle.

--Je l'ai fait, mais ce mot de séparation l'a mise aux champs, bien
qu'il s'agisse de nos fortunes et non pas de nos personnes. Je
n'ai pas insisté, me réservant de revenir à la charge au moment
suprême.

Guidon arpentait son cabinet à grands pas. Quand Albert eut fini de
parler:

--Monsieur, dit l'avocat, je suis et je reste fort honoré que vous
m'ayez choisi pour défenseur. Mais si j'avais su d'avance que mes
clients se laissaient conduire et déterminer par des sentiments
aussi peu ordinaires au reste des hommes, je vous avoue que j'aurais
décliné la commission.

--Mon cher Guidon, tout s'enchaîne. Si ma femme et moi étions des
êtres comme tout le monde, nous ne nous serions pas épousés. Enfin,
prenez patience: vos maux touchent à leur terme. Je vous autorise
à écrire ce soir à mon adversaire que Sénac et le domaine sont à
lui.

Pour le coup, maître Guidon faillit tomber à la renverse.

--Monsieur le comte, s'écria-t-il, dans l'état où je vous vois, si
j'écrivais cette lettre-là ce soir, vous me tueriez demain matin.

--Ne craignez rien, répondit le pauvre Albert, qui, pour être juste,
n'avait pas l'air à cette heure d'un homme capable de tuer personne.
Avec ou sans ma tour, je n'en serai pas moins un Sénac authentique,
et je me trouverai bien partout, pourvu que je voie ma femme heureuse.
Quant à elle, pourvu qu'elle me conserve, qu'elle ait des malades
à soigner, des enfants pauvres à instruire!... Chère créature!
Délivrons-la de ce cauchemar; il est temps! Écrivez la lettre,
mon cher Guidon, et faites préparer la transaction en règle. Je
signerai.

Mais sa main ne devait plus donner de signature avant bien des jours.
Le soir même, un singulier malaise s'emparait de lui. Le lendemain
commençait une fièvre violente, et Thérèse avait devant elle une
inquiétude auprès de laquelle toutes les autres n'étaient rien.
Pendant la nuit suivante, le malade se mit à divaguer. Il se croyait
à Sénac et faisait ses adieux à la vieille demeure, en des termes
déchirants qui auraient brisé le cœur de sa malheureuse femme, sans
la pieuse espérance qui la soutenait.

Pendant deux semaines, la comtesse connut la véritable et poignante
signification de ces mots: _la lutte pour la vie_. Presque constamment
aidée, jamais remplacée, par la fidèle Kathleen, elle soigna son
mari sans dormir, sans manger autrement que sur ses genoux, vingt
fois interrompue; à peine pouvait-elle prier. Mais elle savait que sa
tante de Chavornay priait pour deux.

Si l'on n'avait entendu le bruit sourd des voitures sur la chaussée,
l'on aurait pu croire que, d'un coup de baguette, une fée malfaisante
avait transporté l'hôtel du quai d'Orsay dans un désert perdu.
Toute communication avec le monde extérieur semblait coupée. Aucune
visite n'était admise; les cartes s'amoncelaient sur la table du
vestibule à côté des journaux intacts. Mrs Crowe avait reçu la
mission d'ouvrir les lettres et d'y répondre quand elles demandaient
des nouvelles, ce qui était le cas neuf fois sur dix. Quant au
procès, Thérèse n'y donnait pas plus d'importance qu'elle n'en
eût accordé jadis à la réclamation d'un fournisseur envoyant sa
facture.

Un jour, enfin, le docteur dit à madame de Sénac:

--Notre malade est sauvé. Mais ne me remerciez pas; car, s'il était
votre enfant au lieu d'être votre mari, je vous assure qu'il ne vous
devrait pas beaucoup plus sa vie.

Ce jour-là, elle fit pour la première fois depuis longtemps une
véritable prière.

Un mois s'écoula. Sénac n'était plus en danger, mais on pouvait à
peine dire qu'il fût en convalescence, car il se refusait à quitter
son lit, prétextant une faiblesse que ce régime débilitant n'était
pas fait pour combattre. Son sentiment véritable était une sorte
de répugnance instinctive pour la santé. Cette chambre étroitement
close, où il n'entendait plus parler de ce qui rongeait sa vie, lui
semblait un lieu d'asile inviolé. En y restant, il croyait échapper
à Cadaroux lui-même. Hélas! le malheureux se trompait!

La stupeur que sa condamnation avait produite en province ne se peut
exprimer. Cadaroux, en joueur habile qui sent la veine derrière
lui, se garda bien de s'endormir sur ses premiers gains. La maladie
d'Albert était un atout de plus. Il en profita et, dans des
vues ténébreuses que l'on comprendra bientôt, il introduisit
prématurément une instance en responsabilité civile devant le
tribunal du ressort. Pour aller au-devant des objections qu'on pouvait
lui faire, il criait sur les toits:

--Ce n'est qu'une procédure conservatoire. Le jugement que je veux
obtenir tombera de lui-même si mon adversaire triomphe dans son
appel. Mais il me garantit contre une vente fictive ou frauduleuse
du domaine. Tout ce que je risque c'est de supporter quelques frais
judiciaires en pure perte. Ils ne seront pas perdus pour tout le
monde.

Ce dernier argument n'était pas d'un sot et tombait d'autant mieux,
que toute la gent chicanière de la petite ville pleurait encore le
plantureux gâteau que les juges de Paris s'étaient adjugé. Aussi la
part offerte par Cadaroux à ces appétits déçus fut attaquée sans
perdre une heure. Si l'on attendait que le comte fût assez guéri
pour s'occuper de ses affaires, adieu aux miettes du festin!

Le _Bouscatié_ semblait avoir la chance à ses ordres. Tout fut
bâclé avec une hâte qui surprendra moins, si l'on observe que les
magistrats de cet infime tribunal ne pouvaient pas toujours tenir
leurs audiences, faute de procès à juger. Autre détail utile à
connaître: le député de l'arrondissement, cousin par alliance de
Cadaroux, était chef de cabinet d'un ministre. Décidément, il ne
fallait pas avoir le vieux Saturnin pour ennemi.

Corbassière, bien entendu, signifiait régulièrement les actes à la
grille du château et empochait les honoraires; mais il ne se gênait
pas pour dire au concierge que toutes ces paperasses ne signifiaient
pas grand'chose.

--N'empêche, répondait l'honnête serviteur que vos grimoires vont
donner un tracas de plus à madame la comtesse, qui n'en a pas besoin.

--Rien ne presse de l'en fatiguer, reprenait Corbassière de la
meilleure foi du monde. Nous ne sommes qu'au commencement. Si M. le
comte guérit, avec un avoué de moyenne force et des protections, il
peut nous faire traîner trois ans ou même davantage.

En attendant, le famélique tribunal venait de condamner par défaut
Albert de Sénac «et ses collègues» à payer aux actionnaires de la
Société, c'est-à-dire à Cadaroux, la bagatelle de trois millions,
montant du capital social. Un matin, Corbassière entra tout gaillard
dans le pavillon du concierge, devenu son ami.

--Vous n'auriez pas trois millions sur vous? demanda-t-il en
goguenardant.

Et comme son interlocuteur le regardait, à moitié fou
d'ahurissement:

--Bon! ricana l'huissier, si vous n'avez pas la somme, ne vous
tourmentez pas; je repasserai. Plaisanterie à part, je ne comprends
pas le _Bouscatié_. Il les a fait veiller toute la nuit au greffe,
pour copier le jugement, comme s'il avait cru que j'allais lui
rapporter ses trois millions. A quoi veut-il en venir? Tout cela ne
signifie rien. Mais, n'importe, c'est un beau commandement. Je n'en
ferai pas, deux fois dans ma vie un pareil. Trois millions!...

Corbassière s'en alla, riant à se tenir les côtes, lui qui pleurait
aux trois quarts quand il travaillait pour de bon. Mais, un matin,
Cadaroux vint le trouver dans sa misérable étude, et lui enjoignit,
comme la chose la plus simple d'aller saisir le mobilier du château.
Le brave officier ministériel bondit sur sa chaise de paille à la
briser.

--Comment! s'écria-t-il. Vous voulez une saisie! A quoi bon? Vous
savez parfaitement que, dans l'état, le comte ne laissera pas
procéder à la vente. Il n'a qu'un signe à faire pour l'empêcher,
au point où nous en sommes. Une saisie au château, monsieur
Cadaroux! Et contre un défendeur en appel, gravement malade!
Permettez-moi de vous le dire, c'est de la procédure vexatoire.

--Corbassière, mon ami, gardez vos conseils pour ceux qui vous les
demandent. Je vous conseille de ne point tergiverser. J'en ai fait
sauter qui avaient sur les épaules des robes plus longues que la
vôtre.

--C'est bien, monsieur, répondit l'huissier tout pâle d'émotion;
vous aurez votre saisie, puisque vous la voulez.

--Quel jour?

--Lundi prochain, mon premier jour libre. A moins que, d'ici-là...

--Vous voulez dire: à moins d'opposition. Prenez garde, mon brave! Ne
jouez pas au plus fin avec le père Cadaroux. L'opposition peut venir,
j'en conviens, mais nous saurons si elle est venue toute seule. Faites
attention de marcher droit. Comme vous dites, je veux ma saisie.
Faites-la; le reste me regarde. D'ailleurs, il y a plus de six mois
que les appartements du château sont fermés. Vous rendrez service en
les faisant ouvrir et en donnant de l'air aux robes de la comtesse.

Le vieux jacobin s'éloigna, dégonflant sa haine dans un mauvais
rire qu'il sembla lancer contre la vieille tour. Et le petit huissier,
serrant le dos sous sa redingote râpée, demeura seul entre les
quatre murs de sa pauvre étude. Ses yeux attristés en firent
le tour, s'arrêtant sur les objets familiers qui étaient son
gagne-pain: le parapluie jauni par le soleil et l'averse, le manteau
usé, les grosses bottes qui connaissaient tous les chemins du
canton, la sacoche d'où étaient sortis, pour tant de malheureux, le
désespoir et la ruine. Alors, avec un grand soupir, ce héros obscur
s'assit devant son bureau de sapin et couvrit lentement une feuille
blanche de son écriture régulière.

Le brave Corbassière, en ce moment, ne riait plus.



XIII


Un dimanche de la fin de décembre, Thérèse de Sénac put aller
entendre la messe, devoir depuis longtemps remplacé par d'autres
moins doux. Rentrée de bonne heure chez elle, tout heureuse de savoir
la guérison du malade en bon train, calmée par la prière, elle
trouva son mari, que Mrs Crowe venait de quitter, fort occupé à lire
une lettre.

--Oh! cher, s'écria-t-elle, que fais-tu? Quelle imprudence! Tu sais
bien que c'est défendu!

D'une voix affaiblie, dans laquelle on sentait une extrême lassitude,
il répondit:

--Je le sais. Mon intention n'était pas de lire. Je m'amusais
seulement à examiner les enveloppes. Une adresse m'a frappé...
le timbre du bureau de Sénac... l'écriture de l'huissier
Corbassière... Ah! pauvre enfant! combien d'autres lettres du même
genre tu m'as cachées!

--De Corbassière? Pas une seule, je te le jure. Qu'est-ce qu'il
écrit? Dans quel état je te trouve!

--Je l'avais dit à Guidon. Il vaut mieux se rendre, soupira le
malade. Il est écrit là-haut que nous ne pourrons pas nous tirer des
griffes de ce démon.

Il se retourna vers la muraille, vaincu, découragé, n'espérant
plus rien. Il regrettait les heures qu'il avait passées dans une
léthargie inconsciente. L'annonce que l'heure de sa mort était venue
l'aurait réjoui comme un soulagement.

Thérèse, pendant ce temps-là, parcourait la missive en rassemblant
tout son courage, sans se douter qu'il n'en avait pas moins fallu à
Corbassière pour l'écrire.

«Monsieur le comte de Sénac, ou, en cas d'empêchement, à madame la
comtesse.

»Le jugement par défaut, rendu contre vous à la requête de M.
Cadaroux par le tribunal civil de ***, n'ayant pas jusqu'ici été
frappé d'opposition, et la sommation pour le payement de trois
millions n'ayant été suivie d'aucun résultat, j'ai reçu des ordres
pour une saisie que je ne puis, dans l'état, me refuser à pratiquer.
Elle aura lieu après-demain lundi dans la matinée, et je vous en
informe, monsieur le comte, bien que mon client m'ait donné des
instructions tout opposées. Mais je suis probablement la cause
involontaire de ce qui arrive. J'ai lieu de supposer, d'après le
silence complet gardé par vous depuis le commencement de
l'action accessoire ouverte en province, que vous n'en avez pas eu
connaissance, et ce fait à peine croyable s'explique par deux
motifs. D'une part, l'instance a été conduite avec une rapidité
exceptionnelle devant notre tribunal, à qui on la présentait comme
ayant pour but de mettre un gage à l'abri. De l'autre, vous sachant
malade et ne jugeant pas moi-même les choses dans toute leur
vérité, je fus le premier à ôter toute inquiétude à votre
concierge, habitué d'ailleurs à conserver les pièces de procédure,
qui vous étaient signifiées, jusqu'ici, en double, à votre domicile
à Paris.

»Quoi qu'il en soit, l'ignorance à laquelle j'ai contribué
sans doute n'existera plus. Il reste juste le temps d'accomplir
la formalité très simple qui suspendra la saisie. Votre homme
d'affaires avisera.

Votre serviteur dévoué,

CORBASSIÈRE.»

Thérèse avait encore son chapeau et sa pelisse. Elle sonna.

--Dites qu'on ne dételle pas: je vais sortir, commanda-t-elle. Priez
Mrs Crowe de venir immédiatement.

Elle posa doucement la main sur l'épaule de son mari qui se retourna.

--Donnez-moi l'adresse de l'avocat, dit-elle; je cours lui porter
cette lettre. Il paraît que le mal actuel est facilement réparable.
Vite l'adresse!

Albert indiqua le domicile de maître Guidon du Bouquet.

--Pauvre amie! soupira-t-il. Quelle succession d'épreuves pour vous.
Ah! Dieu! si je les avais prévues!...

--Courage! fit Thérèse, elles finiront. Cher, si vous voulez que
j'oublie tout le reste, achevez bien vite de guérir.

Elle sortit, presque surprise elle-même de se sentir si forte et si
calme en face de devoirs tout nouveaux. D'ailleurs, la lettre qu'elle
emportait pour la faire lire à Guidon parlait d'une formalité facile
à remplir, et, sans doute, le grand avocat parisien ne serait pas
embarrassé là où Corbassière, le petit huissier de campagne,
voyait un remède facile. Donc elle n'éprouvait pas une inquiétude
extrême. Néanmoins, la course lui parut longue, du quai d'Orsay à
la rue de Provence, où demeurait Guidon.

--Monsieur est parti hier pour la chasse, lui répondit le concierge.
Il reviendra demain soir. On ne trouve jamais monsieur chez lui le
dimanche.

Elle réfléchit une seconde en face de cet imprévu désastreux.
Mais peut-être qu'on pouvait joindre l'homme de loi, s'il tirait
des faisans dans les bois de Meudon ou de Saint-Germain. Une nouvelle
réponse qu'elle reçut lui ôta cette espérance: Guidon mitraillait
les canards en Sologne.

La comtesse de Sénac regagna son coupé sans perdre la tête et
se fit conduire à l'avenue Kléber, où elle prit l'adresse de
Champenois.

--Vous n'avez pas à craindre la même réponse qu'on vous a donnée
tout à l'heure, lui dit madame de Chavornay. Celui-ci n'a jamais
touché un fusil de sa vie.

Aussi n'était-il pas à la chasse, mais à l'inauguration d'une
statue «en Avignon» avec son habit à palmes vertes.

Cette fois les tempes de Thérèse battaient fiévreusement, tandis
qu'elle rentrait à la maison, au grand trot de ses chevaux. Si bien
trempée que fût son âme, elle avait l'âme d'une femme, sujette aux
réactions instantanées et complètes. Le découragement venait à
grands pas.

«Dieu aurait-il décidé que nous subirons l'épreuve tout
entière?» songeait-elle.

Déjà cette voiture, ces chevaux qui l'emportaient rapidement, ces
fourrures qui l'enveloppaient, tout cet ensemble d'un luxe qu'elle
avait toujours connu, prenaient à ses yeux l'apparence précaire de
choses empruntées, qu'il faudra rendre quelque jour. Aller à pied,
vêtue comme une bourgeoise pauvre, ne l'effrayait guère, elle qui
s'était crue appelée à passer toute sa vie dans une robe de bure.
Mais son mari à peine sauvé d'une maladie grave!... Pourrait-il
supporter le coup?

Quand elle fut près de lui, elle affecta de dire d'un air très
calme:

--Guidon est à la chasse. Mais il rentrera demain soir.

On aurait pu penser qu'Albert n'avait pas entendu sa femme. Il
regardait devant lui, sans parler, ne trahissant son trouble que par
l'agitation nerveuse de ses mains. Dans ses yeux commençait à luire
une volonté puissante qui fit tressaillir sa femme de joie, tant la
vie se laissait voir dans ce rayonnement. Au bout de quelques minutes,
il dit:

--Je partirai ce soir pour Sénac.

Thérèse passa de l'espérance à la consternation, croyant que le
délire apparaissait de nouveau. Il reprit:

--Je vais mieux. Je peux partir; il faut que je parte.

--Que ferez-vous là-bas? lui demanda Thérèse.

Il répondit, accoudé sur son séant, ne se souvenant plus de sa
faiblesse encore grande:

--Je ne sais pas ce que je ferai, mais, d'une façon ou de l'autre,
j'empêcherai que les bottes crottées d'un huissier de campagne
ne déshonorent ma maison. Séance tenante, le moindre avoué de la
petite ville rédigera et signifiera l'opposition; c'est l'affaire de
deux heures.

--Alors, ne suffirait-il pas d'écrire?

--Non. C'est une attaque par surprise que ce misérable a voulu
tenter. Une matinée perdue, un facteur qui s'enivre, un imbécile
d'homme d'affaires qui ne comprend pas, et Cadaroux triomphe. Je
partirai.

Thérèse demanda, tremblante à ce danger qu'elle estimait plus grand
que tous les autres:

--Qu'importe, après tout, si l'opposition ne vient qu'après la...?

Elle hésitait à prononcer le mot de saisie, comme si ces deux
syllabes eussent caché quelque sens infâme.

--Vous voyez bien! dit Albert. Le seul nom de cette chose
flétrissante vous brûle les lèvres. Que Corbassière, demain,
accomplisse chez nous sa visite domiciliaire, nous n'en serons
évidemment ni plus pauvres ni plus riches; mais, pour empêcher cette
profanation, je suis prêt à risquer ma vie. Le vieux château ne
semblerait plus le même qu'avant. Un déshonneur aurait effleuré ses
murailles.

Thérèse n'avait pas quitté son mari des yeux pendant qu'il parlait
ainsi. D'un mouvement plus prompt que la pensée, elle tomba sur ses
genoux au pied du lit.

--Si tu m'aimes, pria-t-elle, permets que je parte à ta place!
Donne-moi cette preuve de confiance. Tu m'as traitée, jusqu'ici,
comme une enfant inutile; traite-moi comme une amie; laisse-moi
t'aider. A quoi bon jouer ta santé, c'est-à-dire mon bonheur?
Demain, au petit jour, je serai là-bas. Une heure plus tard, l'homme
d'affaires de la petite ville aura ma visite. Dans quarante-huit
heures, je serai de retour près de toi. Cher, si tu me permets
d'aller à Sénac, je serai si heureuse, si heureuse! Et je me sens si
sûre de réussir!

--Tu seras heureuse? dit Albert. Mais moi? Je ne vivrai pas jusqu'à
ton retour... Quelle fatigue! quels ennuis! quelles complications,
peut-être!

--Bah! fit-elle, moitié plaisante, moitié sérieuse; tu cherches
vainement à m'effrayer. Ne suis-je pas le dernier des Quilliane?...

--N'oublie pas qu'un de tes cheveux m'est plus cher que la tour de
Sénac et tous ses souvenirs. Je t'aime et je te bénis. Tu es pour
moi plus que le monde entier. Ah! ces heures qui vont s'écouler
jusqu'à ton retour seront les plus longues de ma vie. Jure-moi
d'être ici mardi matin, quand même tu devrais tout gagner en
restant, et tout perdre par ton retour.

--Mardi matin je serai _ici_, dit-elle en appuyant la tête sur le
cœur d'Albert.

Mrs Crowe, de son côté, promit de ne pas quitter Albert ni jour ni
nuit, de le distraire de son mieux, d'envoyer des télégrammes. Le
reste de l'après-midi passa très vite. L'heure de l'express venue,
on fit avancer un fiacre; Thérèse y monta seule, n'emportant qu'un
rouleau de couvertures. Les domestiques devaient ignorer le but de son
voyage, connu seulement d'elle-même, de son mari et de Kathleen.

L'approche du jour se devinait à peine quand elle descendit à la
gare qui desservait l'habitation. Là, elle était comme chez elle, et
tous les fronts se découvrirent à son arrivée. Sans attendre qu'on
lui procurât un véhicule plus confortable, elle s'installa dans une
carriole qui portait les sacs de la poste au bourg voisin. Sur le bord
du Rhône, elle mit pied à terre à la porte d'une auberge misérable
qui servait d'abri aux voyageurs attendant le bac; mais, dans la
crainte que le passeur n'entendît pas les appels, tout signal étant
impossible dans l'obscurité, l'aubergiste offrit à la comtesse de
lui faire traverser le fleuve dans son propre bateau. Elle accepta;
les eaux étaient tranquilles. D'ailleurs, ce trajet accompli tant
de fois n'avait rien qui pût l'effrayer. Tout au contraire, à peine
embarquée, elle se sentit plongée dans un bien-être comparable à
celui que procure un bain après une nuit de fatigue.

La température était adoucie jusqu'à devenir amollissante. Aucun
souffle n'agitait l'air. De gros nuages très lourds, d'apparence
débonnaire malgré leur teinte sombre, pendaient au ciel, se
détachant sur des fonds d'un bleu vert dont le jour naissant
modifiait à chaque minute le coloris fantastique. L'atmosphère
était si calme qu'aucun mouvement, aucune variation de forme ne se
distinguait dans ces masses, de telle façon qu'elles semblaient faire
partie intégrante du paysage, et continuer le rideau plus anguleux
des hautes montagnes qui se détachaient à l'Orient, sur la pourpre
encore incertaine de l'aurore. Tout paraissait endormi d'un heureux
sommeil. L'eau noire, où les rames s'enfonçaient sans bruit,
murmurait à peine. On aurait cru la barque immobile. Après le
bruit, l'agitation, la vitesse folle de l'express à peine quitté,
ce flottement silencieux avait la volupté engourdissante d'un rêve
agréable. Thérèse, le menton appuyé sur sa main, commençait
à perdre la notion du temps, du lieu, de son être lui-même, du
_pourquoi_ des choses qui l'entouraient, du _comment_ de ce qu'elle
avait à faire. Une sorte de sommeil de l'esprit s'emparait d'elle
sans qu'elle tachât d'y résister. Elle se disait:

«Jusqu'à l'autre rive, je n'ai pas besoin de moi-même. Ces cinq
minutes de repos sont une faveur de Dieu depuis longtemps inconnue
dans ma vie. O ma pauvre âme, reposons-nous!»

Mais, à ce moment, trois notes argentines venues de loin glissèrent
sur l'eau et frappèrent son oreille. C'était l'_Angelus_, tinté par
la cloche de Sénac, la cloche dont elle était marraine, _sa cloche_,
dont la voix filiale, saluant son arrivée, semblait lui répondre:

«Quelque chose, pour les âmes comme la tienne, vaut mieux encore que
le repos: c'est la prière. Dieu t'aime, il t'écoutera.»

Aussitôt, baissant la tête, elle fit le signe de la croix. Le
batelier, par instinct, se découvrit et leva ses rames. Trois coups
de nouveau, puis trois coups encore tintèrent.

--Bonhomme, dit la jeune femme, sa prière achevée, marchons vite,
maintenant; j'ai une forte journée à faire aujourd'hui.

Cinq minutes après, l'autre rive émergea, d'abord confuse, de la
demi-obscurité. Bientôt une maison blanche parut s'avancer vers les
voyageurs. A l'une des fenêtres, ouverte à l'air pur du matin, une
forme vague était accoudée.

--Holà! père Signol, cria gaiement l'homme qui ramait. Voilà comme
on laisse échapper la pratique en restant au lit.

--Le père Signol était levé avant toi, répondit une voix qui
n'était pas celle du vieillard. Nous avons déjà pêché pendant
trois heures; il étend ses filets. Mais toi, qu'est-ce que tu viens
faire chez nous, maraudeur?

L'aubergiste, batelier par occasion, répondit:

--Pardon! Je vous avais pris pour un autre, monsieur Fortunat. C'est
madame la comtesse qui est arrivée par le train et qui m'a demandé
de lui faire passer le Rhône.

L'embarcation touchait déjà la rive; quand Thérèse posa le pied
sur le plat-bord pour sauter à terre, un homme se trouva debout
devant elle, tête nue, étendant la main pour la soutenir.

--Bonjour, monsieur, dit-elle gravement, les doigts posés sur le bras
du jeune Cadaroux. Vous êtes surpris de me voir, mais la surprise ne
sera pas pour vous seul. Personne ne m'attend.

--Mon Dieu! fit-il en cherchant à dominer son trouble, j'espère que
rien de fâcheux n'est arrivé.

Sans répondre, elle tira sa bourse et mit une pièce d'argent dans la
main de son batelier. L'homme s'offrit à porter jusqu'au château le
menu bagage de la comtesse.

--Je m'en charge; tu peux retourner chez toi, dit Fortunat; du moins
si madame le permet.

Thérèse hésita une seconde à rester seule avec le compagnon que
le hasard lui donnait. Mais bientôt elle fut décidée. A cette
heure elle connaissait mieux Fortunat. Quel homme, plus efficacement,
pouvait l'aider dans la circonstance?

--Monsieur, dit-elle simplement, je vous remercie et j'accepte.

Le bateau s'éloigna.

Il faisait alors assez jour pour distinguer l'étroite jetée de
cailloux cimentés qui servait de débarcadère aux piétons, et
rejoignait le chemin de halage, bordé par la clôture du parc.
La voyageuse et son compagnon suivirent encore une fois le bord du
fleuve, à l'endroit même où, quelques mois plus tôt, s'était
passée moins tranquillement leur première entrevue. Thérèse avait
la clef de la petite porte. Elle la tendit à Fortunat qui fit jouer,
non sans un peu d'effort, le pêne rouillé. La comtesse de Sénac
était dans son domaine, mais il fallait gravir pendant dix minutes
les sentiers du parc avant d'arriver au château dont la tour massive
commençait à se montrer, clairement colorée d'une teinte rose.

Quand elle se vit assez loin du chemin pour être à l'abri des
curieux, Thérèse s'arrêta près d'un banc.

--Monsieur, dit-elle au jeune homme qui l'avait suivie en silence,
voulez-vous, s'il vous plaît, poser ici mon sac et ma couverture?
J'ai besoin de vous parler.

Incapable de prononcer une parole, il obéit. La seule chose que la
comtesse n'aurait pu obtenir de lui eût été de dire s'il était en
état de veille ou de rêve. Sans s'amuser à des phrases banales:

--Vous vous souvenez de la visite que vous nous avez faite à Paris?
continua madame de Sénac. Vous savez quelles inquiétudes m'a
données mon mari? Auprès du danger de mort, les autres menaces
deviennent peu de chose.

--Votre deuil eût été le deuil de ce village, répondit Fortunat;
votre joie est sa joie. Pendant bien des jours, n'osant me présenter
moi-même au château, j'y ai fait monter chaque matin le vieux
passeur pour prendre des nouvelles.

--Grâce à Dieu, nous sommes tranquilles sur ce point. Mais, la mort
écartée, l'autre danger se rapproche, et c'est pour le combattre que
je suis venue.

--Toute seule, par cette nuit d'hiver? Oh! madame, quelle honte pour
moi de porter le nom que je porte! Et quel désespoir de me sentir
inutile!

--Laissez-moi m'expliquer, dit la comtesse; vous allez voir. Vous
êtes si peu inutile que, tout à l'heure, j'ai béni Dieu de vous
avoir mis sur ma route. J'avais besoin d'un dévouement sûr, d'un
conseil habile: je les ai trouvés, puisque vous voilà.

Il répondit, sachant qu'il n'aurait pas deux instants pareils dans sa
vie:

--Madame, je suis bien heureux! Cette nuit encore, sur le Rhône,
pendant les longues heures silencieuses de la pêche, voulez-vous
savoir quel rêve je faisais, pour la centième fois? Ne craignez
rien. Les châtelaines du moyen âge n'étaient pas mieux protégées
derrière les murailles de cette tour, que vous ne l'êtes à cette
heure, seule avec le dernier des _Bouscatié_. Car, précisément,
tout mon rêve était de me rendre utile un jour, de telle sorte que
vous soyez forcée de vous souvenir de moi sans haine et... très
longtemps.

--Écoutez-moi, et je pense que votre rêve pourra s'accomplir, dit
Thérèse dont la voix trahissait une fiévreuse anxiété.

D'un signe, il montra qu'il écoutait. Alors, en quelques mots, la
comtesse raconta la surprise terrible apportée la veille par la
lettre de Corbassière. Quand le récit fut achevé:

--Je vous avais bien prévenue de prendre garde à mon père, soupira
le jeune homme.

--Oui; mais vous ne m'aviez pas prévenue que mon attention serait
détournée par un ennemi plus perfide encore: la maladie. Je ne
lisais plus une lettre. Ah! si vous saviez!

--Je comprends tout, répondit Fortunat. Je devine ce qu'a été ce
départ, ce voyage!... Et dire qu'il suffisait d'un télégramme! A
quoi servent-ils donc, les hommes d'affaires de Paris?

--A rien, le dimanche, répondit la comtesse en souriant à demi.
J'espère que ceux de Sénac me donneront plus facilement leur aide.

--Comptez sur moi, répondit Fortunat. Je cours à la ville pour parer
le coup odieux qui vous frappe. Mais si nous voulons réussir, il ne
faut pas que mon père soupçonne cet entretien. Donc, permettez-moi
de sortir par où nous sommes entrés et montez seule au château.
Dans quelques heures, par le même chemin, je vous apporterai des
nouvelles, de bonnes nouvelles, n'en doutez pas.

Sans attendre aucune réponse, il gagna la petite porte dont il avait
encore la clef dans sa main. Quant à la comtesse, elle reprit sa
route vers sa demeure, où son apparition inattendue, à cette heure
matinale, produisit une surprise voisine de l'épouvante. Elle rassura
le gardien et sa femme, commanda qu'on fît du feu dans sa chambre et
s'y retira, moins pour prendre du repos que pour rasseoir ses idées.
L'excitation d'une nuit sans sommeil, jointe aux incidents continuels
qui se succédaient depuis vingt-quatre heures, mettait la fièvre
dans son cerveau et troublait son jugement. Elle se posait mille
questions ou, pour mieux dire, tout devenait question dans son esprit
agité. Elle se demandait:

«Ai-je bien fait d'entreprendre ce voyage toute seule? Était-ce une
imprudence d'abandonner Albert? Que dirait-il en voyant de quel homme
j'ai réclamé l'appui? Et cet homme, que pense-t-il de moi? Pour le
reste de mes jours, me voilà son obligée. Du moins, sera-t-il assez
prompt, assez heureux, assez habile pour réussir?...»

Elle ne put rester longtemps en place. Tous les objets de cette
chambre où elle avait été si heureuse l'attiraient: tous prenaient
une voix pour lui dire: «Sauve-nous!» Car, dans son ignorance, avec
son imagination surexcitée, elle se représentait une saisie comme
une scène approchant du pillage. Elle se figurait ces bahuts ouverts,
ces vêtements qui étaient un peu de sa pudeur violés par des mains
sordides, ces tiroirs condamnés à trahir les chers souvenirs qu'on
cache...

Un jour, au bras d'Albert, elle était entrée à l'Hôtel des ventes
pour voir l'exposition d'un mobilier fameux. Elle n'y était pas
restée longtemps. Ces dentelles engourdies d'un froid mystérieux,
ces robes affaissées comme des cadavres déshonorés, ces livres
gisant ainsi que des captifs dans un bazar d'esclaves, ces bijoux
ternis, ces éventails caressant de leurs derniers parfums d'ignobles
brocanteurs, toutes ces humiliations navrantes de vaincus sans espoir
et sans révolte l'avaient glacée jusqu'à l'âme. Elle s'était
enfuie, emportant comme une vision sinistre ce _Mane, Thecel, Pharès_
lu sur la muraille: «Par suite de saisie.»

Dans cette âme d'une sensibilité merveilleuse, toute impression
pénible laissait une blessure prête à se rouvrir au moindre choc.
Thérèse, au bout d'une heure de solitude, tandis qu'on la croyait
endormie, sentait son cœur défaillir à la seule pensée de
Corbassière entrant dans cette chambre. Aurait-elle assez de force
pour l'affronter dignement? A cette minute, avec une lâcheté
qu'elle s'avouait, la malheureuse regrettait amèrement d'être venue.
Qu'importent certains malheurs qui ne touchent pas à la vie de ceux
qu'on aime, si l'on n'en est pas témoin?

«Hélas! pensa-t-elle, cette honte ne toucherait-t-elle pas à sa
vie?»

Ramenée à cette autre angoisse plus insupportable encore, Thérèse
prit sa fourrure, couvrit ses cheveux d'un voile et, sans avertir
personne, gagna la plate-forme de la tour. De cet observatoire, elle
pouvait découvrir au loin celui que Dieu enverrait: le sauveur
ou l'ennemi. Sur la route qui conduisait à la ville, ses yeux
cherchaient en vain l'un ou l'autre, Fortunat ou Corbassière. Nul
être humain ne se montrait, sauf une paysanne revenant du marché et
poussant son âne devant elle. Dix heures sonnèrent à l'église,
dix heures seulement! Comme l'attente pouvait être encore longue! Et
cependant, elle n'osait pas quitter son poste; elle ne voulait pas se
montrer à ses gens, à tout ce petit monde qui la regardait comme
une souveraine; souveraine, hélas! cruellement menacée dans son
prestige!

Elle attendit, s'efforçant de se distraire par la vue de cet immense
panorama tant admiré le premier jour. Mais alors elle avait son mari
près d'elle, et, sur cette plaine aujourd'hui morne et grise, un
soleil radieux avivait les toits rouges des maisons, le manteau vert
des prairies. Et l'espoir dans l'avenir, cet autre soleil, bien pâle
à cette heure, lui aussi, brillait sur eux comme un astre ignorant de
tout déclin. Elle entendait encore les paroles qu'Albert lui disait,
les mains dans ses mains, la regardant avec ces yeux fidèles qui
avaient failli se fermer pour toujours. Qu'il était loin, le bonheur
espéré, promis!...

Une heure de plus s'était écoulée; sur la route déserte rien
n'apparaissait, ni la crainte ni l'espoir. Mais tout à coup, presque
au pied de la tour, un promeneur se montra sous les arbres dénudés
de la petite place, en avant de la grille du château. Il semblait
très occupé à lire son journal; Thérèse le reconnut: c'était
Cadaroux. Elle comprit qu'il était là pour jouir de son triomphe,
pour voir l'arrivée de Corbassière, pour sonner la fanfare de la
victoire tandis que l'huissier franchirait cette porte condamnée à
s'ouvrir devant lui. Alors elle oublia toutes ces sublimes immolations
de la nature qui faisaient dans un temps la règle de sa vie: la
résignation, l'humilité devant l'épreuve, l'héroïsme douloureux
de la perfection des âmes saintes. Elle sentit qu'elle serait
reconnaissante de tout son cœur, jusqu'au dernier jour, envers
l'homme qui confondrait l'espoir de cet ennemi acharné à son
œuvre... Mais ce point noir, là-bas?...

Elle saisit ses jumelles: le point noir était un homme qui courait.
Il courait, il tâchait de courir; souvent il était obligé de
reprendre haleine. Il semblait épuisé; mais, après quelques
secondes, il se hâtait de nouveau dans la direction du village.

--C'est _lui_! pensa Thérèse. Un huissier qui vient faire une saisie
ne court pas. Il a réussi et veut abréger mon inquiétude. Que Dieu
le récompense!

Bientôt elle put reconnaître Fortunat. Il atteignait les premières
maisons. Allait-il prendre la route ordinaire du château? Si le père
et le fils se rencontraient devant la grille, quelle scène violente!
La comtesse tremblait en y pensant. Elle aurait voulu faire des
signes. Mais c'eût été une folie à cette distance, et, d'ailleurs,
elle devait rester cachée derrière les créneaux de la tour, afin de
n'être point aperçue du promeneur sinistre qui tirait sa montre et
donnait des signes d'impatience, comme un amoureux dont le bonheur se
fait attendre.

Fortunat s'était arrêté; entre les deux chemins il hésita une
seconde. Madame de Sénac lui cria par la pensée:

«Au nom du ciel! la petite porte!...»

Il s'essuya le front une dernière fois, et s'engagea dans le sentier
qui descendait au Rhône en contournant le village. Thérèse poussa
un grand soupir de soulagement et descendit pour aller à la rencontre
du messager, porteur de bonnes nouvelles sans doute. Elle gagna le
parc sans être vue. Comme elle approchait de la muraille longeant
le fleuve, la porte s'ouvrit pour donner passage à Fortunat, que la
fatigue de sa course rendait livide.

--Madame, dit-il d'une voix haletante, soyez en repos. Corbassière ne
viendra pas.

--Pourquoi vous être hâté à ce point? demanda la jeune femme.

La joie le rendit moins pâle et ses yeux brillèrent, tandis qu'il
faisait cette question:

--Vous m'avez vu?

--Oui, du haut de la tour. J'aurais voulu vous crier d'aller moins
vite.

--Vous voyez bien que vous m'attendiez avec impatience. J'en étais
sûr: voilà pourquoi j'ai couru. Quand on a le bonheur de vous
servir, madame, il faut faire bien et faire vite.

--Avez-vous eu beaucoup de peine à réussir?

--Non, sauf qu'il m'a fallu inventer un gros mensonge. Comme j'entrais
en ville, Corbassière en sortait, armé de toutes pièces: «Mon
père m'envoie vous dire de suspendre,» ai-je dit. Comment se
serait-il méfié d'un ambassadeur semblable? «Votre père a raison,
m'a-t-il répondu. Nous faisons de vilaine besogne, sans compter
qu'elle n'eût servi à rien. L'opposition est signifiée?» J'ai
répondu affirmativement. Ce n'était pas vrai alors; ce sera vrai
dans deux heures. Maintenant, pour plusieurs mois, vous voilà
tranquille.

--Que Dieu vous pardonne votre mensonge! fit Thérèse. Mais si cet
homme ne vous avait pas écouté?

--Mal lui en aurait pris, madame. D'une façon ou de l'autre, par
force ou par persuasion, je ne l'aurais pas laissé venir jusqu'à
votre grille.

--Ne me servez jamais en commettant une chose défendue, répondit
Thérèse gravement. L'injustice, quoi qu'on prétende, est toujours
punie dès ce monde.

--Madame, répondit Fortunat, vous venez de prononcer la sentence de
mon père.

Tous deux, un instant, gardèrent le silence, impressionnés par leurs
propres paroles. Fortunat reprit:

--Vous verrai-je encore avant votre départ?

--Non, répondit Thérèse avec une douce fermeté. Je pars ce soir...
Donnez-moi la main et sachez qu'à jamais je suis votre obligée.

Il prit les doigts qu'on lui tendait; ses yeux enveloppèrent le noble
visage qu'une visible émotion embellissait encore, puis il dit, en
baisant sa propre main qui venait de toucher celle de la comtesse:

--Merci, madame! Je vous assure que nous sommes quittes.

Après cet adieu si simple et si digne de part et d'autre, il
s'éloigna. Jamais plus ces deux êtres ne devaient se revoir en ce
monde. Pendant ce temps-là Saturnin Cadaroux, inquiet du retard de
Corbassière, rentrait chez lui, faisait atteler et gagnait la ville,
afin de savoir ce qui était survenu.

Le reste de la journée passa vite pour Thérèse, qui trouva un
prétexte motivant, aux yeux des rares personnes qui la virent, sa
courte apparition à Sénac. Le télégramme envoyé par elle et
celui de Kathleen, tous deux rassurants, s'étaient croisés dans
l'après-midi. Sans mettre le pied hors de son parc, elle avait
pu visiter son hôpital et son école, dont Albert, depuis sa
convalescence, avait permis la réouverture. Tout lui semblait
bon, facile, agréable, dans ce cher petit coin d'où elle venait
d'éloigner l'ennemi avec le secours d'un allié fidèle. Paris, au
contraire, lui devenait odieux. Même l'hôtel de famille, tant aimé
jamais, semblait avoir perdu le prestige sacré du souvenir. Trop
d'heures lugubres ou poignantes y avaient sonné pour elle!

Sur le soir, un coucher de soleil radieux vint achever de la réjouir.
L'air était doux et, parmi les massifs de la pelouse, avec de grands
bruits de feuilles sèches remuées, les merles sifflaient leurs
courts appels, veloutés comme des ritournelles de flûte.

«Voilà où le bonheur nous attend, pensa Thérèse. Dès que le
cher malade sera guéri, nous y viendrons, pour en sortir le moins
possible.»

Mais, sur son front, une inquiétude passa. Tout n'était pas fini.
L'homme qu'elle avait vu le matin se promener devant la grille
voulait, lui aussi, vivre et mourir dans ces murs. La grande bataille
n'était pas livrée. Qui serait le vainqueur?...

L'heure du départ avait sonné. Après un dîner campagnard servi
près du grand feu de la cuisine, Thérèse, accompagnée du garde,
prit le chemin du Rhône pour passer le bac et regagner la station.
Elle s'attendait à rencontrer Fortunat; mais le jeune homme ne se
laissa pas voir. Signol prit le gouvernail en main, et la poulie qui
retenait le bateau contre la force du courant se mit à rouler en
criant sur le long câble. Selon son habitude, la comtesse avait lié
conversation avec le vieux passeur, qu'elle s'étonnait de trouver
mélancolique et taciturne.

--Madame, répondit le marinier, d'une voix qui tremblait de colère
autant que de chagrin, c'est la dernière fois que nous naviguons
ensemble. On me chasse. Tout à l'heure, cette bête sauvage de
Cadaroux m'a signifié mon renvoi. Il faut obéir; il est le maire
de la commune; le bac dépend de lui. Me voilà sans maison et sans
travail!

--On vous chasse, pauvre homme! s'écria Thérèse. Et pourquoi?

--Je suis trop vieux, mes forces diminuent, et les gens qui passent
le Rhône courent du danger avec moi: c'est le prétexte. Mais tout le
monde sait pourquoi le _Bouscatié_ veut me faire crever de faim. Dans
cette maison, qui n'est pas la mienne, j'ai recueilli son fils, qu'il
voudrait voir mort. Le garçon, depuis l'âge de dix ans, cherche
toujours on ne sait quoi, une chose inconnue qu'il n'a pas encore
trouvée. Mais avant peu il la trouvera... derrière les cyprès du
cimetière. Pour moi, je n'ai plus qu'un désir en ce monde. C'est de
voir Saturnin là où je souhaite qu'il aille. Si le bon Dieu me
donne ce plaisir, je le tiens quitte du reste, pour cette vie et pour
l'autre.

--Ne blasphémez pas, répondit doucement Thérèse. Vous n'êtes pas
le seul à qui cet homme a causé du mal. Faites comme moi: pardonnez.

--Oui-da! reprit le vieux passeur en secouant sa tête aux lignes
violentes. Vous avez pardonné, madame la comtesse? Possible pour
vous. Mais cette rude besogne-là, comme beaucoup d'autres, se fait
mal avec l'estomac vide. Il y a quarante ans que j'habite la maison
du bac, si bien que j'avais oublié qu'elle n'était pas à moi. Mille
diables! Saturnin m'en a bien fait souvenir, tout à l'heure. Ses yeux
luisaient de colère quand il m'a dit: «Je t'apprendrai à donner
asile au fainéant qui se tourne contre son père.» Allons! allons!
Je voudrais bien voir à l'œuvre celui qui va me remplacer, quand le
soleil de mai fond les neiges, quand le Rhône devient un torrent
qui emporte les maisons comme des brins de paille! Ah! brigand! nous
verrons si j'étais trop vieux et trop faible! Et tu veux me faire
mendier, maudite carogne!...

--Vous ne mendierez pas, dit la comtesse que ces imprécations
sauvages faisaient pâlir. Soyez tranquille. Dès demain j'enverrai
des ordres...

--Pour qu'on me reçoive dans votre hôpital, fit le vieillard, la
gorge serrée. Merci, madame, cela vaut mieux que rien. J'aurai le
temps de prier Dieu toute la journée et je sais déjà un nom qu'il
entendra souvent.

--Le mien, j'espère? demanda Thérèse qui se défiait de la ferveur
de ce chrétien mal converti.

--Non, madame: celui de Saturnin.

Le bateau venait de toucher la rive gauche. La comtesse découragée
n'essaya pas de rappeler le vieillard au précepte du pardon, sentant
bien qu'elle y perdrait sa peine.

Toujours cette lamentable différence entre ce qui devrait être et ce
qui est!

Précédée du garde qui portait une lanterne, elle gagna la station
du chemin de fer et, bientôt après, le train l'emportait vers Paris,
encore plus étourdie que fatiguée des incidents qu'elle traversait
depuis vingt-quatre heures. Elle voulut dormir et, pour se calmer,
elle se dit qu'après tout elle avait gagné la bataille. Elle
se figura le soulagement qu'avait éprouvé son mari en lisant sa
dépêche, la joie qui l'attendait elle-même au retour, dans
quelques heures. Une pensée, pendant la moitié de la nuit, la tint
éveillée:

--Maintenant, que va devenir Fortunat? Je ne peux pas le recueillir,
lui!...

Le lendemain, dans la matinée, elle était auprès d'Albert, ne
pouvant croire que cette première séparation de leur vie conjugale
avait duré à peine deux jours. Comme un lieutenant qui fait son
rapport, elle raconta par le menu son expédition, attendant, pour sa
peine et son succès, la récompense d'un rayon de joie dans les chers
yeux. Mais, à mesure qu'elle poursuivait son récit, le visage du
convalescent prenait une expression plus soucieuse. Péniblement
surprise, elle regarda son mari qui se détournait d'un air farouche.

--N'es-tu pas content de ta femme? dit-elle en lui prenant les mains.
Regrettes-tu de m'avoir laissé partir?

--Ah! gronda Sénac, toujours ce jeune homme! Tu parles de lui,
maintenant, comme d'un sauveur!

Pour toute réponse elle serra sur son cœur la tête du convalescent
avec une sorte de pitié tendre. Et tandis qu'elle le rassurait par
de chaudes paroles, par des baisers--plus maternels que ceux qu'elle
aurait donnés jadis--elle retenait des larmes amères, comprenant cet
involontaire talion qu'elle infligeait à son tour: la jalousie.



XIV


L'hiver touchait à sa fin. Le voyage de Thérèse, les incidents
qui l'avaient motivé ou accompagné n'étaient connus de personne à
Paris, sauf de sa tante. Son mari allait mieux; mais, pour le monde,
elle le faisait moins bien portant qu'il n'était, afin de pouvoir
tenir sa porte fermée et de s'affranchir de toute obligation
importune. Ce n'était pas que le ménage eût pris la résolution
de fuir le commerce des humains. Seulement, en face de l'inconnu qui
pesait lourdement sur l'avenir, il était plus sage d'attendre. Si,
quelque jour, l'orage devait emporter au loin leur existence, il
valait mieux que le monde n'eût à s'occuper que de deux victimes
déjà presque oubliées. Quelques centaines de cartes avaient plu
dans le courant de janvier; de rares visiteurs forçaient la
consigne, mais leur nombre devenait plus rare chaque jour. Madame de
Boisboucher, pour l'instant brouillée avec le Faubourg, semblait ne
plus se souvenir de son cousin. Peut-être lui-même n'était-il
pas étranger à cette froideur, ayant connu les inconvénients de
l'excès contraire.

Madame de Sénac luttait de son mieux contre l'incertitude énervante
de la crise qu'elle traversait. Après deux ans de mariage, parvenue
aux approches de la trentaine, ce chiffre fatidique de l'âge des
femmes, elle se voyait moins éclairée sur son avenir qu'elle
n'était dix ans plus tôt. Sa fortune, le lieu où se passerait
sa vie, le repos même de son bonheur le plus intime, hélas! tout
restait en question.

Dans ses fréquentes visites à l'avenue Kléber, elle confiait ses
angoisses trop justifiées à la Révérende Mère de Chavornay dont
l'esprit solide, pratique, tout d'une pièce, était mal fait pour
les comprendre. On aurait dit que la bonne religieuse avait contre
sa nièce quelque grief inavoué, qui la maintenait dans un état
d'irritation latente envers la jeune femme.

--Ma chère enfant, lui dit-elle un jour, vous avez mal aux nerfs.
Bonté divine! si jamais on m'avait dit que Thérèse de Quilliane
serait... comment appelez-vous cela: une névrosée?

--Ma pauvre tante, vous ne savez pas ce que c'est que de se demander
chaque soir: «Où serai-je dans six mois?»

--Ma pauvre nièce, vous avez failli savoir ce que c'est que de
répéter chaque matin: «Dans vingt années, sauf accident, je serai
à cette même place, vêtue de la même robe, faisant la même chose,
avec les mêmes personnes!» Croyez-moi: l'absence de la moindre
possibilité de changement dans l'avenir peut aussi paraître lourde,
à certains jours.

--Suis-je donc la première qui soit venue se plaindre à vous que la
vie n'a pas tenu ce qu'elle promettait?

--Oh! non. Mais vous êtes à peu près la seule qui n'ait pas ajouté
comme dernière ombre au tableau: «Et, par là-dessus, mon mari me
trompe!» Sans compter d'autres ombres...

Un soupir gros de charitables réticences, qui souleva la poitrine
de la religieuse, vint achever la phrase. Apparemment qu'en outre des
plaintes elle recevait aussi des confessions.

--Ma chère petite, conclut cette femme d'expérience, vous méditez
trop. Il faut nous abandonner cette pratique, à nous autres dont
c'est le métier; et encore, faites attention que je n'aurais pas
voulu, pour tout l'or du monde, être carmélite. Désirez-vous que je
vous dise la vérité? Vous êtes parmi les heureuses de ce monde, au
premier rang. Je comprends que ce procès vous ennuie, mais il n'est
pas perdu. Et, si vous le perdez, patience! Votre vieille tante est
là. Ce qui est à Dieu est à Dieu. Ce qui est à Quilliane est à
Quilliane: vous ne mourrez pas de faim. Prenez courage et, pour cela,
regardez un peu plus autour de vous. Et puis, faites beaucoup de bien.
Ce sera autant de sauvé des griffes de Cadaroux, quoi qu'il arrive.

Quand Thérèse fut partie, madame de Chavornay s'en alla toute
pensive à travers les longs corridors. Elle songeait:

«Mon Dieu! ne restez pas trop longtemps sans faire disparaître le
seul vrai malheur de sa vie, celui dont je ne me consolerais pas,
si j'étais à sa place! Car, de tous les sacrifices que je vous ai
faits, vous savez bien, Seigneur, quel a été, quel est encore le
plus grand. Mais il vous plaît de faire dominer dans le cœur des
pauvres femmes tantôt l'amour de l'épouse, tantôt l'amour de la
mère. Mon Dieu, en échange de ces deux amours que j'ai mis sur
l'autel, envoyez la bénédiction suprême à cette enfant, vous qui
l'avez créée trop parfaite pour le monde, et cependant trop tendre
pour l'éternel veuvage!»

L'époque du jugement d'appel approchait. Les séances interminables
chez Guidon avaient recommencé pour Albert. Quant à Thérèse, elle
avait senti le besoin de s'étourdir, mais d'une façon qui n'est pas
l'ordinaire. Elle se jeta dans la charité, comme d'autres, en pareil
cas, se ruent vers le plaisir, brisant son corps par la fatigue,
domptant chacun de ses sens par les contacts les plus affreux, comme
pour se démontrer à elle-même qu'auprès de certaines détresses
physiques ou morales, son existence était un ciel, ses inquiétudes
une volupté.

On la vit alors demander une place parmi ces femmes du grand monde,
qui consacrent leur charité à la plus effroyablement cruelle des
mille dévastations dont l'être humain peut connaître le martyre.
Soyez sans crainte, nobles héroïnes de la guerre sainte contre la
torture et la mort! On ne saura même pas le nom divin que vous avez
choisi pour symboliser l'agonie de ces filles du peuple dont, chaque
matin, vous voyez s'émietter la poitrine et les membres.
Lutter contre le dégoût, supporter la vue de ce hideux travail
ordinairement caché par la tombe, vaincre l'évanouissement qui met
sa sueur froide à vos fronts, ce n'est pas, en effet, ce que vous
accomplissez de plus rare. Vous obtenez qu'on respecte autour de
vous le silence qui entoure vos exploits sublimes. Le «chroniqueur»
lui-même, ce grand divulgateur de vos secrets, ignore celui-là, bien
que vous lui ayez livré tous les autres, vos talents, votre beauté,
vos fêtes. Et le roman du jour, qui proclame, analyse ou invente
vos faiblesses, passe à côté de cette gloire sans la remarquer, à
moins qu'il ne la dédaigne comme sans intérêt pour son œuvre.

Un certain vendredi, vers quatre heures, le coupé de Thérèse prit
la direction d'un des faubourgs les moins connus, voyage aventureux
qu'il avait fallu étudier sur la carte, comme la navigation d'une
passe peu fréquentée. Dans cette rue déserte, étroite, bordée
de magasins et de dépôts, rien ne manquait de ce qui peut froisser
l'instinct d'une femme délicate, car la débauche est toujours le
Scylla de ce Charybde aux abois sinistres: la misère d'une grande
ville.

La comtesse mit pied à terre devant une porte élevée qu'aucun
insigne, aucune inscription ne désignait aux passants: c'était là.
Dans sa poitrine, elle sentait son cœur se révolter d'avance, à
la seule pensée de ce qu'elle allait voir, bien qu'elle eût visité
cent fois son hôpital de Sénac. Mais elle savait qu'entre ce
spectacle et celui qui l'attendait, il y avait la différence qui
sépare le Purgatoire de l'Enfer, s'il est permis d'appliquer ce
nom sans espérance aux douleurs dont le seul remède se trouve dans
l'espoir sans fin.

Une concierge au costume sombre accueillit madame de Sénac et lui fit
traverser la cour par une avenue bordée de lilas, seuls ornements
de cet espace dont les moindres recoins, transformés en planches
de légumes, donnaient l'idée d'une administration rigoureusement
économe. Thérèse fut d'abord introduite dans une petite pièce,
moitié salon de bourgeoise pauvre, moitié parloir de couvent, où
elle fut priée d'attendre. Sur la table se trouvait un album; elle
l'ouvrit et ne put retenir un mouvement en arrière: les pages ne
contenaient que des photographies représentant les _sujets_ les plus
«intéressants» de cet hôpital, d'où nulle malade ne sort vivante.
Certaines pages contenaient des portraits de mortes; c'étaient les
moins épouvantables.

Presque aussitôt une femme vêtue de noir entra. Le monde, avant son
veuvage, l'avait connue; mais, depuis de longues années, sa vie se
passait dans cette maison fondée avec sa fortune, et, chose vingt
fois plus difficile, gouvernée par sa haute intelligence. Le
lieu n'était pas fait pour inspirer de vaines phrases. Madame ***
s'avança vers la comtesse, lui tendant les mains:

--Soyez la bienvenue, madame; j'ai entendu dire que vous êtes du
métier. Vous nous faites concurrence en province.

--Oh! non, répondit la comtesse en montrant l'album. D'après ce que
j'ai vu là, mon hôpital de Sénac est un lieu de plaisance à côté
du vôtre.

Une cloche intérieure sonna. Madame ***, qui ne s'était pas
assise,--elle s'asseyait rarement,--fit un signe de la main à sa
visiteuse.

--Permettez-moi de vous conduire au Salut, dit-elle. Ensuite nous
travaillerons.

Dans la petite chapelle, qui s'ouvrait sur les deux salles, d'autres
femmes en noir priaient déjà, au milieu d'une atmosphère étrange,
où le parfum de l'encens mystique se mêlait aux sinistres odeurs du
phénol, parfum des réalités lugubres.

L'office, très court, terminé, une vingtaine de pieuses
infirmières, les unes résidentes et attitrées, les autres
surnuméraires comme Thérèse, se réunirent à la pharmacie où
chacune prit, dans un tiroir séparé, son tablier, ses manches et
sa trousse. Puis le pansement du soir des quatre-vingts cancéreuses
commença.

Déjà, d'un bout à l'autre des salles, retentissaient des appels
fiévreux, impatients, désespérés, et, dans ces bouches condamnées
la plupart à se taire bientôt pour toujours, la note gouailleuse de
l'accent parisien surprenait comme une sinistre bouffonnerie.

--Vite! vite! A moi d'abord! Je suis sûre que l'heure est passée! On
voit qu'il n'est pas malade, le curé: il a mis le temps à dire ses
_oremus_!

Quelques-unes de ces malheureuses hurlaient de désir, implorant,
ainsi que la plus divine volupté, cette minute divine, unique dans
leur journée, pendant laquelle une goutte de morphine endormait leurs
souffrances. Les seringues d'argent, de lit en lit, accomplirent leur
tâche. Bientôt les salles furent plongées dans un silence profond;
pour celles qui étaient bien portantes, l'heure pénible commençait.

Thérèse, en sa qualité de débutante, fut chargée d'une des moins
atteintes, grande femme robuste dont elle n'aurait pu dire si elle
avait dix-huit ans ou cinquante: sur ce qui avait été un visage, des
coussins de charpie arrosés de phénol remplaçaient le nez et les
joues. D'une bonne humeur presque effrayante en pareil lieu, cette
condamnée à mort ne tarissait pas de bons mots sur elle-même.
Ses plaies lavées, ses coussins de charpie renouvelés, elle dit à
Thérèse:

--Merci, ma petite dame. Vous êtes nouvelle, encore un peu lente.
Mais l'habitude viendra. Vous avez des dispositions et je vous promets
ma pratique. Entre jolies femmes, on se doit ça. Mon Dieu! oui; vous
me croirez si vous voulez: j'ai été aussi jolie que vous. Tout de
même, si vous me refaites ma frimousse d'autrefois, je dirai que vous
êtes habile.

--Vous verrez que tout ira bien. On en a guéri de plus malades,
répondit Thérèse, avertie de ne pas ménager ces mensonges toujours
crus comme des oracles.

La malade subitement devint très sérieuse. Une lueur triste passa
dans ses yeux.

--Je sais qu'on en revient, fit-elle. Mais il y a un plaisir de la vie
que je ne connaîtrai plus: ma pauvre tabatière!

Sortie de cette première épreuve relativement facile, madame de
Sénac eut à soutenir d'autres luttes plus méritoires. Elle visita
des plaies qui laissaient à nu l'ossature d'un membre entier. Par
d'effroyables excavations lentement creusées dans la chair elle vit,
parfois, le cœur battre et les poumons se soulever. Mais elle tint
bon jusqu'au bout, soutenue par sa foi, par sa volonté et surtout par
l'exemple des autres héroïnes dont elle partageait le rude labeur.
Quelques-unes la connaissaient; la plupart se connaissent entre elles.
D'un signe de tête très léger, à peine d'une phrase discrète
elles se saluaient. Plusieurs devaient se retrouver le soir à
l'Opéra ou parmi le monde le plus élégant; mais, dans cette maison
presque clandestine d'un faubourg, elles semblaient se cacher l'une
de l'autre, ainsi qu'il arrive à certaines, en ces rencontres moins
avouables qu'il convient de taire et d'oublier.

Albert attendait sa femme dans leur petit salon.

--Chères mains, n'en faites pas trop! dit-il en baisant les jolis
doigts, coquettement parfumés à cette heure. (Ils savaient quelle
caresse les attendait.)

--Je n'en ferai jamais trop, répondit la jeune femme, pour remercier
Dieu qui t'a conservé à moi, qui me rend si heureuse, tandis qu'il
envoie de pareilles tortures à quelques êtres humains.

--Est-ce que tu comptes retourner là-bas? demanda-t-il. Tu es toute
pâle.

--Je retournerai, dit-elle gravement, ne serait-ce que pour voir un
côté estimable, consolant, de ce monde que j'ai souvent méprisé.

Dès lors elle eut, chaque semaine, son «jour de pansement»,
journée complète, commencée aux premières heures, à peine
interrompue au moment du repas qu'elle venait prendre avec son mari.
Hélas! plus l'époque du jugement approchait, plus elle se confirmait
dans une certitude qui lui causait un trouble douloureux. Des
symptômes, à peine sensibles pour d'autres yeux que les siens, lui
faisaient voir en effet qu'un désastre de fortune serait une crise
funeste au bonheur de sa vie. Déjà elle songeait avec un soupir à
leur chère intimité d'autrefois. Souvent, quand il sortait de ses
interminables conférences avec Guidon, Albert surprenait sa femme
par des mouvements d'humeur, par de brusques sorties sur des motifs
insignifiants, ou, ce qui la choquait plus que tout le reste, par
des allusions qu'il ne pouvait retenir aux services qu'elle avait
demandés à Fortunat, qu'elle en avait acceptés. En d'autres
occasions, il manifestait un découragement à peine croyable chez un
homme qu'on aurait jugé supérieur à tous par l'énergie.

--Souviens-toi! lui dit-elle un jour. Pendant deux ans tu as lutté
«contre Dieu même», c'étaient tes paroles. Est-il donc plus
difficile de lutter contre Cadaroux? Quoi qu'il arrive, peut-on nous
ôter l'un à l'autre? Va! si tu crains pour mon propre courage, tu
peux être sans inquiétude, ami! Tu me verras sourire, plus souvent
qu'aujourd'hui, peut-être. Redeviens toi-même! Ne m'as-tu pas
raconté que les chevaux de sang restent debout les derniers dans les
fatigues de la guerre?

--Oui, répondit-il d'une voix sourde. Mais je ne t'ai pas dit qu'ils
valent mieux que les autres pour tourner la meule.

Vers le commencement de mai, la Chambre des appels de police
correctionnelle confirma le premier jugement. Dès lors, les
catastrophes les plus extrêmes devenaient probables; mais,
contrairement à ce qu'on aurait pu croire, Sénac redevint digne de
lui-même quand tout espoir sembla perdu. Le gentilhomme retrouva sa
fermeté pour faire tête à l'orage, et marcher à la ruine comme ses
pères marchaient à l'échafaud. Thérèse le secondait en femme de
race, ouvrant ses portes aux visiteurs encore une fois nombreux.
De même que mille personnes prennent le deuil à la mort d'un
Montmorency, pour se donner de belles alliances, de même on ne
rencontra plus que des gens qui vous disaient, la larme à l'œil:

--Êtes-vous allé chez les Sénac? Ils sont bien courageux. Hier je
disais à la pauvre jeune femme...

Il faut avoir passé par là pour comprendre ce que dut souffrir
Thérèse, en face de ce défilé qui tenait à la fois d'une
cérémonie d'enterrement et d'une promenade à l'Hôtel des ventes,
un jour d'exposition curieuse. Tous ces braves gens qui venaient
l'assurer de leur sympathie, examinaient toute sa personne d'un même
regard froid. Puis, tandis qu'ils débitaient leurs conseils et leurs
consolations, leurs yeux faisaient le tour de la pièce majestueuse,
comme pour s'en graver une suprême image dans la mémoire.

En somme, le monde voyait disparaître ce jeune ménage qui lui avait
toujours échappé, avec le même sentiment d'estime malveillante
qu'il avait eu, dès le premier jour, pour ces deux insoumis,
indifférents à ses faveurs, supérieurs à ses petitesses. Leur
dernier crime, non moins offensant que les autres, était de ne
vouloir pas être plaints. On les en punit en les plaignant avec une
emphase retentissante. Les plus féroces leur demandaient:

--Enfin, voyons, qu'allez-vous faire, mes pauvres amis?

D'aucuns, beaucoup plus rares, montrèrent qu'ils les connaissaient
bien en leur offrant leur bourse. Ils ne se seraient pas risqués
beaucoup plus en offrant tout le grain de leur aire à deux aigles
blessés. Enfin, rien ne manqua aux cérémonies dont le monde
accompagne la disparition des vaincus de la vie, pas même l'oraison
funèbre que Javerlhac prononça en vingt mots. Quelqu'un ayant
exprimé devant lui cette opinion que les Sénac n'étaient pas de
leur siècle:

--Pas de leur siècle! fit-il. Je crois bien! Ils n'étaient même pas
de leur planète.

Cependant Guidon du Bouquet, jugeant le moment venu, posait les
premiers jalons d'une demande en séparation de biens à introduire
par la comtesse, quitte à s'en voir désavoué.

Mais une procédure plus expéditive allait appeler Cadaroux devant
une juridiction dont il n'avait pas prévu la compétence.



XV


Depuis plusieurs semaines, le père Signol avait un successeur à la
maison du bac; mais, soit à cause de l'esprit d'indépendance qui
le distinguait, soit pour ne pas s'éloigner, même de trois cents
mètres, du Rhône, son «père nourricier», il avait refusé
l'asile offert par la comtesse dans son hôpital. On se doute bien,
d'ailleurs, que le brave homme n'y avait rien perdu, et, selon toute
probabilité, ce n'était pas avec ses seuls moyens qu'il s'était
installé et qu'il vivait assez doucement dans une chaumière au bord
de l'eau, à quelque distance du village, en aval du bac.

Fortunat l'y avait suivi, à l'inexprimable colère de Saturnin,
frustré d'une partie de sa vengeance par cette cohabitation nouvelle.
Le jeune homme semblait prendre à son installation un intérêt et
un plaisir tout particuliers. Aussi bien, pour une cause que l'on va
voir, l'existence pour lui n'était plus la même. En peu de jours,
vêtu comme un ouvrier, il avait blanchi les murailles de la petite
maison, repeint les fenêtres et la porte, réparé la palissade.
L'intérieur se garnissait d'un mobilier simple mais suffisant.
Le jardinet s'emplissait de fleurs et de légumes, et, devant la
barrière, des poules picoraient sur le chemin de halage le grain
tombé du bât du meunier.

Parfois, à la nuit tombante, une femme venant du village par des
sentes détournées se glissait dans l'humble logis, après s'être
assurée que personne ne l'épiait. C'était la mère de Fortunat,
jadis plus ardente que son mari lui-même dans sa rancune contre les
Sénac, à ce point que la conduite de son fils l'avait révoltée
comme une défection honteuse. Mais, avec le temps, cette première
flamme de la haine s'était assoupie dans le cœur de la vieille
Corse, ou plutôt le sentiment maternel avait, repris le dessus.
Alors elle avait tâché d'adoucir son mari: vains efforts! Peut-être
Cadaroux, livré à lui-même, se fût-il calmé, surtout avant
l'époque où l'on put croire que ses machinations le conduiraient à
la fortune. Malheureusement, il avait près de lui, dans la personne
de sa fille Reine, le démon de la discorde! Lætitia comprit bientôt
que la réconciliation qu'elle désirait à cette heure était
impossible. En même temps, cette mère infortunée se vit menacée
dans la vie de son fils comme elle était déjà frappée dans sa
tendresse. Une ou deux fois, se cachant comme une coupable, elle
était parvenue à l'apercevoir, et, sur ce visage amaigri, dévoré
par un mal dont elle ne soupçonnait pas la cause la plus douloureuse,
elle avait lu des prédictions sinistres.

Quand le jeune homme, enveloppé dans la vengeance qui frappait
le vieux batelier, dut chercher un autre asile, sa mère, dans une
entrevue soigneusement dissimulée, le conjura, les larmes aux yeux,
de revenir au toit paternel. Mais Fortunat ne lui répondit que par
le serment de ne jamais rentrer dans une maison souillée par la plus
horrible injustice, à moins que le désistement de son père ne vînt
mettre un terme aux indignités déjà commises. Hélas! le procès
marchait trop bien pour qu'il pût être question de ne pas en presser
l'issue.

Alors la pauvre mère n'eut plus qu'un désir: apporter dans l'exil de
son fils tout l'adoucissement possible. Quand le vieux Signol, grâce
à la générosité de la comtesse, eut loué la petite chaumière
des bords du Rhône, Lætitia vint visiter la masure. Avec des peines
infinies, elle fit accepter à son fils, pour rendre cet abri
moins sordide, les quelques louis qu'elle avait pu soustraire à
la comptabilité méticuleuse de son seigneur et maître. De cette
façon, le vieux batelier et celui qu'il appelait toujours son
pensionnaire furent logés décemment, grâce à un fonds commun
provenant des deux sources le moins faites en apparence pour se
confondre.

Chose encore plus inattendue! la vieille Corse en vint assez vite à
se prendre pour Thérèse de Sénac d'une passion véritable, sans se
douter que ce sentiment pénétrait en elle comme un reflet. Fortunat,
qui avait aimé tendrement sa mère quand il était relativement
heureux, se mit à l'adorer quand il retrouva, dans ce cœur rude mais
sincère, le seul écho qui pût répondre au sien. Elle eut enfin
part à ses confidences. Il lui conta sa rencontre avec Thérèse,
au bord du Rhône, presque à l'aube du jour, quand la vaillante
châtelaine était venue défendre l'honneur de son toit. L'âme
passionnée de cette femme de soixante ans, dont les cheveux
restaient noirs comme l'ébène, s'exaltait à ces récits dont elle
s'augmentait encore le romanesque attrait. Quoi! elle avait pu haïr
cette belle comtesse qui traitait Fortunat comme un ami, comme un
frère; qui lui confiait son intérêt, son estime, sa personne, sa
réputation elle-même!... C'était un culte véritable qu'elle avait
à cette heure, elle aussi, pour cette ennemie d'hier, et, plus d'une
fois, elle s'était demandé si «l'enfant» n'éprouvait pas autre
chose encore que du dévouement pour la grande dame.

Mais Fortunat trompait sa mère de son mieux, en ne la laissant lire
que sur une des faces de son cœur.

Un matin, Reine Cadaroux eut une lettre de son père, qui était
à Paris depuis plusieurs jours afin d'assister au jugement. Le
_Bouscatié_ racontait son triomphe en quelques lignes terminées par
cette plaisanterie sinistre: «J'ai idée, cette fois, qu'ils peuvent
accorder les violons pour la danse.» En attendant mieux, ce fut
Reine elle-même qui se mit à danser, tant elle était joyeuse. Puis,
allant à la fenêtre, elle envoya, suprême insulte! un baiser vers
la Tour, en disant:

--A bientôt, ma belle! Mère, vous ne riez pas en songeant à la
figure que nos châtelains font en ce moment?

Non, elle ne riait pas, la pauvre Lætitia. Elle songeait à la figure
que ferait son fils, quand elle pourrait aller le trouver, vers la
brune, pour lui porter le message fatal!

Le soleil était couché. Fortunat comptait les minutes, car il savait
que le procès devait être jugé de la veille. Il attendait sa mère
dans sa chambre, dont la fenêtre ouverte laissait pénétrer les voix
grondantes du Rhône enflé par une crue de printemps. Sur la berge,
le vieux Signol debout, immobile, fumait sa pipe, magnétisé par
la fuite régulière des eaux chargées d'épaves. Lætitia parut
bientôt. Elle ouvrit la porte; son fils courut à sa rencontre.

--Eh bien? fit-il, enveloppant sa mère d'un regard fiévreux.

--Mauvaise nouvelles!

--Pour qui?

--Pour toi, _sventurato_!

Il avait compris. Il se laissa tomber sur une chaise, tandis que sa
mère, debout près de lui, posait ses mains sur la tête brûlante de
«l'enfant». Bientôt, aspirant l'air pour ne pas défaillir, il
se dégagea et s'approcha de la fenêtre ouverte. Il faisait presque
nuit; la sourde menace des eaux devenait plus sinistre à mesure
qu'augmentaient les ténèbres. La rive gauche, à peine marquée par
des collines détachées sur le ciel, semblait éloignée d'une
lieue. La ciel était sombre et bas; la pluie commençait à tomber
doucement. Fortunat, pendant une longue minute, garda le silence comme
pour mettre son âme à l'unisson de la tristesse de la nature.

--Ma mère, dit-il tout à coup d'une voix faible, bientôt nous ne
nous verrons plus!

Lætitia n'avait pas conservé ses oreilles de vingt ans. Elle fit
répéter la phrase qu'elle n'avait point entendue.

--Nous allons nous quitter, répéta le jeune homme avec plus de
force.

Elle joignit les mains, et, glacée d'une affreuse épouvante, elle
demanda:

--Où iras-tu donc?

--Là-bas!

De son bras étendu, Fortunat désignait l'horizon vague des
montagnes, sur l'autre rive. Sa mère crut qu'il montrait le Rhône.

--Malheureux! cria-t-elle. Tu veux mourir!

--Non! répondit-il en la rassurant d'un geste. Soyez sans crainte.
_Elle_ m'a défendu de me tuer!

À cette parole qui lui brisait le cœur, Lætitia fut sur le point
de s'écrier: «Et moi!» Mais elle se tut, comme foudroyée par le
secret qu'elle découvrait.

--Que gagneras-tu à partir? dit-elle.

--Ce que j'y gagnerai? De ne pas voir la comtesse de Sénac chassée
de son château, sans que, cette fois, je puisse la défendre. Ah!
pourquoi suis-je né?

--Je t'en prie, calme-toi! dit la mère en se mettant à genoux devant
son fils. Voyons! que faut-il faire? Cherchons un moyen. Écoute: si
je pouvais... Ton père est encore à Paris pour quelques jours. Si
je pouvais, pendant son absence, mettre la main sur ces papiers?... Je
les connais. Que de fois il me les a montrés en me disant: «Voici
la clef du château de Sénac.» Quand je les aurais pris, tu les
donnerais à la comtesse. Et alors, tout serait fini. Tu pourrais
rester!

--Pauvre mère! dit Fortunat. Que ne peut-_elle_ vous entendre!
Hélas! le moyen ne serait pas bon. D'abord, mon père vous tuerait si
vous faisiez cela. Ensuite, croyez-vous que la comtesse consentirait
à se servir d'une arme volée,--même pour se défendre? Vous ne la
connaissez pas! Et puis, voyez-vous, même si elle revenait... Mon
Dieu! c'est ce jour-là que je devrais partir!

--Mais pourquoi? pourquoi, au nom du ciel?

Le jeune homme se tut. Pendant quelques secondes on entendit seulement
la grande voix du fleuve roulant ses eaux pressées, à la lumière
vague des étoiles qui commençaient à se montrer. Fortunat hésitait
encore à dévoiler son cœur, même à sa mère. Il luttait contre
la douce tentation de laisser son amour vivant derrière lui, dans
une oreille humaine. Enfin, il céda. Ne venait-il pas de trouver
un dépositaire digne de cet héritage? Et, surtout, qu'avait-il à
révéler qui ne fût à la gloire de son idole?

--Il y a une chose que vous ne savez pas, dit-il en s'approchant pour
être entendu sans trop élever la voix. J'aime comme un misérable
fou la comtesse de Sénac... et j'en meurs!

Lætitia, élevée dans le pays où toutes les passions sont
puissantes, parut à peine étonnée. Ses yeux brillaient, dans
l'ombre, d'un feu singulier. Elle murmura, sans apercevoir elle-même
tout ce qu'il y avait au fond de sa pensée:

--Lui as-tu parlé?

--J'ai parlé! répondit le jeune homme en embrassant doucement sa
mère au front. J'ai dit une parole qui méritait toute sa colère; et
cependant elle ne s'est point irritée. Si vous l'aviez entendue! Si
vous aviez vu son regard! C'est une grande dame, assurément; mais, de
plus, c'est une sainte. Une créature comme elle n'a besoin ni de mots
pompeux, ni d'indignation bruyante. Elle m'a dit une phrase, une seule
phrase que je n'oublierai jamais; tout a été fini!... Et je l'aime
toujours, je l'aimerai jusqu'à ma mort--dont je lui ai juré de ne
point avancer l'heure... Mais je sens qu'il ne faut plus que nous nous
rencontrions ici-bas. J'ai eu d'elle tout ce que je puis rêver: le
bonheur de la servir. Elle m'a touché la main. Elle m'estime. Elle
ne m'oubliera jamais... Ne détournez pas la tête: j'ai sa promesse!
Quand sa bouche a dit une chose, la vérité même a parlé.
Maintenant, quoi qu'il arrive, que le malheur l'atteigne sans espoir
ou qu'elle soit délivrée de toute crainte, que puis-je pour elle?
Rien. Mon rôle est fini dans sa vie... Je pars!

--Où iras-tu?

Comme il allait répondre, une clameur lointaine arriva du Rhône,
portée par la brise que la nuit soulevait. Des voix qui semblaient se
rapprocher criaient: «Au secours!»

Fortunat courut à sa fenêtre et répondit par un «holà!»
vigoureux.

Le père Signol, toujours debout au bord du fleuve, ôta sa pipe de sa
bouche et grommela tout haut:

--Ils ont le temps d'appeler, d'ici à la mer!

En même temps, une masse noire passa sur l'eau comme une flèche, à
vingt brasses de la maison. Deux voix se distinguaient. L'une cria:
«Signol!» L'autre, moins forte, prononça un autre nom. Fortunat,
les cheveux hérissés de frayeur, se rapprocha de sa mère qui
n'avait rien entendu.

--Mon père est à Paris? demanda-t-il tout tremblant.

La vieille femme répondit, sans comprendre l'agitation de son fils:

--Je ne l'attends que dans plusieurs jours. Pourquoi?...

--Fortunat! hurlait encore la voix, que la brise apportait plus
distincte.

En deux bonds, le jeune homme fut au bas de l'escalier et sauta dans
la légère nacelle retenue par un cadenas à l'anneau de fer.

--La clef! Signol, vite la clef! N'avez-vous pas entendu?... En
barque, et démarrons!

Le vieux batelier, la main sur ses yeux, regardait le point noir prêt
à disparaître pour toujours. Avec un calme sinistre, qui cachait mal
une effroyable expression de triomphe, il répondit:

--C'est l'embarcation du bac qui vient de partir à la dérive.
J'avais bien dit qu'un jour ou l'autre cet apprenti causerait un
malheur. Ah! ah! ils ne me trouvaient plus assez fort!... Non, par le
diable! je ne me serais pas senti assez fort pour passer le Rhône,
quand il monte d'un demi-pied par heure!

Et, satisfait de la vengeance longtemps appelée, l'homme restait
immobile, prêtant encore l'oreille. Les voix s'entendaient toujours,
mais déjà de bien loin.

--La clef! malheureux! criait Fortunat. Êtes-vous donc le dernier des
monstres? La clef! Ah! bandit! Je l'aurai de force!

Il allait se précipiter sur l'implacable vieillard. Signol mit la
main dans sa vareuse et dit tranquillement:

--Partir sur cette coque de noix, dans les ténèbres, avec un courant
qu'un cheval au galop ne suivrait pas! Je jure que nous ne serions
pas plus certains de mourir vous et moi, si nous avions la main du
bourreau sur l'épaule. Non, jeune homme, vous ne me prendrez pas la
clef.

Tout en parlant il l'avait sortie de sa poche. Il fit un mouvement de
la main, on entendit le bruit d'un objet lourd qui tombe dans l'eau;
en même temps, pour la dernière fois, les clameurs sinistres des
deux victimes entraînées parvenaient à la rive.

--Signol, gémit Fortunat, tu n'as donc pas reconnu cette voix qui
m'appelle? On aurait dit celle de mon père!...

Et il se mit à courir le long du fleuve, comme s'il avait pu
espérer, à moins d'un miracle de Dieu, d'atteindre ceux qui allaient
mourir.

L'obscurité empêchait de voir la physionomie du vieux passeur. On
l'entendit répondre, d'une voix grave comme celle d'un juge:

--Si c'est le _Bouscatié_ qui appelle, que Dieu ait pitié de son
âme et lui pardonne! Mais c'est assez d'une mort dans la famille,
pour cette nuit! Je viens de vous sauver la vie.

A cet instant, madame Cadaroux, folle d'angoisse, arrivait sur
la berge. En n'apercevant pas son fils, elle poussa des cris de
détresse.

Fortunat reparut bientôt. Ses jambes chancelaient sous lui.

--Ma mère, dit-il d'une voix méconnaissable, rentrons à la maison;
je vous accompagne.

Elle le regarda; encore confondue de terreur; elle n'avait compris que
vaguement la scène.

--Tu reviens chez nous?

Ensemble ils partirent. Lætitia multipliait les questions. Son fils,
sans lui répondre, la tirait après lui dans une course rapide,
hâté d'arriver, espérant encore qu'il s'était trompé, qu'un
indice, une preuve quelconque allait lui démontrer que son père
était bien loin du Rhône à cette heure. En voyant son frère sur
le seuil où il n'avait point paru depuis longtemps, Reine eut une
exclamation où la joie n'entrait pour rien. De sa voix aigre-douce,
elle grommela:

--Je te préviens que le père peut te surprendre d'un moment à
l'autre. Une dépêche vient d'arriver, nous avertissant de l'attendre
ce soir. Gare à ton dos, s'il te trouve à la maison!

Fortunat bondit sur le lugubre papier bleu que sa sœur lui tendait. A
peine il put lire cet arrêt de mort:

«Je me suis décidé à partir aujourd'hui. Dînerons ensemble.»

Avec un cri terrible, il s'évanouit.

       *       *       *       *       *

Le lendemain, vers le coucher du soleil, un fermier de la riche plaine
arlésienne surveillait, du haut de la levée battue par les eaux, la
décroissance du fleuve. A Mollégés, le Rhône, devenu large comme
un golfe, débarrassé de toute résistance, maître du pays jusqu'à
la mer, calmait sa rage et ralentissait sa marche, ainsi que fait un
vainqueur, sûr désormais de sa conquête. Déjà le remous causé
en cet endroit par l'écluse naturelle du seuil de la Crau, se faisait
sentir et annonçait la baisse prochaine du fleuve. Sous les arbres
qui croissaient magnifiques et nombreux dans le limon, des amas de
roseaux mélangés d'écume jaunâtre formaient de grandes îles
flottantes. Le fermier joyeux songeait qu'on allait pouvoir dormir
tranquille cette nuit-là, sans craindre la rupture des digues, signal
toujours craint d'une fuite précipitée et désastreuse.

Soudain, une masse plus lourde, enchevêtrée dans un buisson,
frappa sa vue. L'homme, une main sur ses yeux, considéra l'objet
attentivement et parut bientôt fixé sur sa nature. A cette même
place, il avait déjà vu bien des fois une face grimaçante,
sinistrement grotesque, comme celle que lui montrait l'épave humaine
échouée à dix pas de la levée.

--Un _négadis_! fit le paysan, sans s'émouvoir.

Après cette exclamation peu pathétique, il rentra chez lui et, fort
tranquillement, comme il sied à un homme habitué à ces aventures,
il envoya un pâtre avertir «la justice» d'Arles. Puis il se mit à
table avec sa famille, et, durant tout le repas, il fut question de la
gênante habitude qu'ont les _négadis_ du Rhône de venir s'arrêter
à Mollégés. Toutefois l'indifférence devint de la stupéfaction
quand on reconnut, par les papiers du mort, qu'il arrivait de Paris et
même qu'il était venu bon train: sa note d'hôtel était acquittée
de l'avant-veille. D'autres papiers firent voir qu'il était maire
d'une commune appelée Sénac, dans l'Ardèche, et, sans doute,
propriétaire d'un château féodal, car son portefeuille contenait la
photographie d'un donjon à l'apparence majestueuse. Comme, en outre,
il avait de l'argent, on lui accorda les honneurs d'un drap blanc
sur de la paille fraîche, dans une salle basse de la maison. Puis on
envoya ce télégramme:

«Adjoint Sénac (Ardèche).

«Maire de votre commune trouvé mort sur notre territoire. Envoyez
instructions.»

Le batelier n'a jamais reparu. Sans doute, comme l'avait prophétisé
le vieux Signol, il est allé «jusqu'à la mer».



XVI


Quelques jours après, Thérèse de Sénac trouvait dans son courrier
la lettre suivante:

«Madame, les journaux vous ont appris l'affreuse catastrophe; mais
ils n'ont pu vous dire qu'une faible partie du drame qui hantera
jusqu'au dernier jour mes oreilles et mes yeux. Dans quelque temps, ma
pauvre mère vous fera ce récit. Madame, soyez bonne pour elle...

»Pardonnez-nous; l'expiation est suffisante. Pour vous, désormais,
l'orage est passé. Un peu de cendres encore chaudes au fond de
l'âtre où des papiers maudits achèvent de brûler, voilà tout ce
qui reste de vos angoisses--permettez-moi de dire de _nos_ angoisses
passées.

»Revenez bien vite à Sénac, chez vous, parmi vos malades et vos
pauvres. Le vieux Signol a repris ses fonctions que nul n'ose plus
remplir. Encore une fois il vous fera passer le Rhône dans son
bateau. Encore une fois vous gravirez la pente des allées, si
odorantes, si fleuries aujourd'hui!

»Encore une fois vous monterez sur la vieille tour; mais, quand vous
serez sur le sommet, ne regardez pas du côté de la ville: aucun
danger ne vous y menace plus. Tournez les yeux vers le Levant, dans
la direction des montagnes qui cachent la Grande-Chartreuse. Que vos
prières aillent retrouver là, sous les grands sapins toujours verts,
le dernier rejeton d'une race malheureuse qui fut l'ennemie de
la vôtre et qui va finir dans le silence, mais non pas--vous le
savez--dans la rancune et dans la haine qui durèrent trop longtemps!

»Soyez toujours heureuse, madame! Vous avez vaincu le malheur et
vous méritiez de le vaincre. N'oubliez pas celui qui fut pour vous un
humble et dévoué serviteur.

»FORTUNAT CADAROUX.»



XVII


Les Sénac sont fixés dans leur château. Selon toute apparence,
Paris ne les reverra qu'en des apparitions assez courtes. Ceux qui les
approchent, plus nombreux qu'autrefois, les trouvent changés; non pas
plus dédaigneux de l'idéal, non pas moins fiers de leur race, non
pas moins absorbés dans leur tendresse réciproque et dans leur
pitié pour ceux qui souffrent, mais plus indulgents, plus résignés
à la réalité médiocre, en quelque sorte plus humains. Le soin des
malades et des pauvres, les relations avec les voisins, la conduite
d'un domaine constamment amélioré dans l'intérêt de tous, occupent
leurs moindres loisirs. Cependant, si affairée qu'elle puisse être,
la comtesse est montée chaque jour, pendant bien des mois, aux
vieux créneaux de la plate-forme où, son beau visage tourné vers
l'Orient, elle prie pour le jeune chartreux qu'elle n'a point oublié.
Plus d'une fois elle a fait en sorte d'avoir de ses nouvelles. On lui
a dit qu'il serait devenu un saint moine--s'il avait le temps. Mais
ses jours sont comptés. C'est à lui, à lui d'abord, que la fosse
toujours ouverte sous le grand crucifix du cimetière semble adresser
la solennelle admonestation. Il le sait; il en est heureux; déjà il
se repose. Il n'attend, il n'espère, il ne craint plus rien ici-bas,
ce mourant, déjà mort au monde. Il ne sait pas, surtout, il ne saura
jamais, que, du fond de son cloître, il a rendu Albert jaloux, sans
que Thérèse, durant des mois, en eût soupçon. Peut-être que, pour
la première et la dernière fois de sa vie, Albert n'eut pas tout à
fait tort d'être jaloux...

Un matin la comtesse, du haut de son observatoire, aperçut son mari
qui marchait à grands pas sous une charmille, et, croyant n'être pas
vu, jetait souvent vers les créneaux où flottait la robe de sa
femme des regards chargés de tristesse. Frappée d'une idée subite,
instruite, hélas! par l'expérience, elle descendit les marches et
courut au promeneur, qui fut d'abord étonné de sentir dans ses bras
celle qu'il croyait à la Grande-Chartreuse.

--Mais sois donc heureux! dit-elle. Que peux-tu craindre? Que te
manque-t-il?

--Tiens! répondit Sénac, chacune de ces pierres, chacun de ces
arbres me fera toujours souvenir que tu serais aujourd'hui loin de
cette demeure, sans un autre homme. C'est lui qui te l'a donnée,
en quelque sorte; ce n'est pas moi. Qui m'aurait dit qu'un inconnu
prendrait une telle place dans ta vie?

--Eût-il sauvé cette vie cent fois, qu'importe? C'est toi que j'aime
et pour qui je suis prête à mourir! Oh! mon ami, ne trouves-tu pas
qu'il est temps de nous humilier devant l'ironie des calculs de notre
sagesse? Tout ce qui n'est pas nous-mêmes a trompé notre attente. La
richesse que nous pensions avoir a failli devenir pauvreté. Par notre
amour nous nous sommes causé mutuellement beaucoup de souffrance. Le
monde que nous méprisions, que nous méprisons encore, s'est vengé
de son mieux; nos amis nous ont mal conseillés; c'est un ennemi qui
nous a sauvé. Enfin, c'est le fils d'un athée, le descendant des
abatteurs de croix qui renonce au monde et qui nous y laisse, nous les
enfants des croyants et des justes! Ah! cher, soyons très humbles,
très simples, très reconnaissants de ce qui nous est donné:
faisons, pensons ce que font et pensent les autres, j'entends ceux qui
sont bons, qui s'aiment, et qui sont heureux.

--_Amen!_ dit Albert en baisant les lèvres qui venaient de prononcer
des paroles si sages.

Néanmoins il sentait toujours un vague déplaisir quand Thérèse,
fidèle à sa reconnaissance, allait saluer au loin les cimes bleues
des montagnes de l'Isère; mais jamais plus il ne laissa entendre
une parole pour blâmer ces visites au sommet de la tour, ni pour les
rendre plus rares. Et cependant, comme des mois s'étaient passés,
elles se firent moins fréquentes; puis, pour la jeune femme alourdie,
l'escalier aux rudes marches devint un chemin trop pénible. Thérèse
de Sénac, cette fois, avait perdu ces ailes qui faisaient gémir la
Révérende Mère de Chavornay, dont les cierges brûlaient toujours
dans la chapelle.

Et lorsqu'un jour la sainte religieuse apprit la naissance
d'Esther-Fortunée-Christiane de Sénac, dont elle était la marraine
dignement suppléée par Kathleen Crowe, elle écrivit à sa nièce,
d'une main qui commençait à trembler sous le poids de l'âge:

«Chère enfant, vous savez maintenant quelle grâce je demandais
pour vous au bon Dieu. Désormais je ne suis plus inquiète. Il peut
m'appeler quand il voudra. L'ange qu'il vous a donné vous apprendra
enfin l'art d'être heureuse en ce monde.»

FIN





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Plus fort que la haine" ***

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