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Title: Anna Karénine, Tome I
Author: Tolstoy, Leo, graf, 1828-1910
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Anna Karénine, Tome I" ***

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generously made available by the Bibliothèque nationale
de France (BnF/Gallica)



COMTE LÉON TOLSTOÏ


ANNA KARÉNINE


ROMAN TRADUIT DU RUSSE

HUITIÈME ÉDITION

TOME PREMIER


PARIS, LIBRAIRIE  HACHETTE  ET Cie.
79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN.


1896


       *       *       *       *       *



ANNA KARÉNINE



PREMIÈRE PARTIE



«Je me suis réservé à la vengeance.» dit le Seigneur.



I


Tous les bonheurs se ressemblent, mais chaque infortune a sa physionomie
particulière.

La maison Oblonsky était bouleversée. La princesse, ayant appris que son
mari entretenait une liaison avec une institutrice française qui venait
d'être congédiée, déclarait ne plus vouloir vivre sous le même toit que
lui. Cette situation se prolongeait et se faisait cruellement sentir
depuis trois jours aux deux époux, ainsi qu'à tous les membres de la
famille, aux domestiques eux-mêmes. Chacun sentait qu'il existait plus
de liens entre des personnes réunies par le hasard dans une auberge,
qu'entre celles qui habitaient en ce moment la maison Oblonsky. La femme
ne quittait pas ses appartements; le mari ne rentrait pas de la journée;
les enfants couraient abandonnés de chambre en chambre; l'Anglaise
s'était querellée avec la femme de charge et venait d'écrire à une amie
de lui chercher une autre place; le cuisinier était sorti la veille
sans permission à l'heure du dîner; la fille de cuisine et le cocher
demandaient leur compte.

Trois jours après la scène qu'il avait eue avec sa femme, le prince
Stépane Arcadiévitch Oblonsky, Stiva, comme on l'appelait dans le monde,
se réveilla à son heure habituelle, huit heures du matin, non pas dans sa
chambre à coucher, mais dans son cabinet de travail sur un divan de cuir.
Il se retourna sur les ressorts de son divan, cherchant à prolonger son
sommeil, entoura son oreiller de ses deux bras, y appuya sa joue; puis, se
redressant tout à coup, il s'assit et ouvrit les yeux.

«Oui, oui, comment était-ce donc pensa-t-il en cherchant à se rappeler son
rêve. Comment était-ce? Oui, Alabine donnait un dîner à Darmstadt; non,
ce n'était pas Darmstadt, mais quelque chose d'américain. Oui, là-bas,
Darmstadt était en Amérique. Alabine donnait un dîner sur des tables de
verre, et les tables chantaient: «Il mio tesoro», c'était même mieux que
«Il mio tesoro», et il y avait là de petites carafes qui étaient des
femmes.»

Les yeux de Stépane Arcadiévitch brillèrent gaiement et il se dit en
souriant: «Oui, c'était agréable, très agréable, mais cela ne se raconte
pas en paroles et ne s'explique même plus clairement quand on est
réveillé.» Et, remarquant un rayon de jour qui pénétrait dans la chambre
par l'entre-bâillement d'un store, il posa les pieds à terre, cherchant
comme d'habitude ses pantoufles de maroquin brodé d'or, cadeau de sa femme
pour son jour de naissance; puis, toujours sous l'empire d'une habitude
de neuf années, il tendit la main sans se lever, pour prendre sa robe de
chambre à la place où elle pendait d'ordinaire. Ce fut alors seulement
qu'il se rappela comment et pourquoi il était dans son cabinet; le sourire
disparut de ses lèvres et il fronça le sourcil. «Ah, ah, ah!» soupira-t-il
en se souvenant de ce qui s'était passé. Et son imagination lui représenta
tous les détails de sa scène avec sa femme et la situation sans issue où
il se trouvait par sa propre faute.

«Non, elle ne pardonnera pas et ne peut pas pardonner. Et ce qu'il y a
de plus terrible, c'est que je suis cause de tout, de tout, et que je ne
suis pas coupable! Voilà le drame. Ah, ah, ah!...» répétait-il dans son
désespoir en se rappelant toutes les impressions pénibles que lui avait
laissées cette scène.

Le plus désagréable avait été le premier moment, quand, rentrant du
spectacle, heureux et content, avec une énorme poire dans la main pour
sa femme, il n'avait pas trouvé celle-ci au salon; étonné, il l'avait
cherchée dans son cabinet et l'avait enfin découverte dans sa chambre
à coucher, tenant entre ses mains le fatal billet qui lui avait tout
appris.

Elle, cette Dolly toujours affairée et préoccupée des petits tracas du
ménage, et selon lui si peu perspicace, était assise, le billet dans la
main, le regardant avec une expression de terreur, de désespoir et
d'indignation.

«Qu'est-ce que cela, cela?» demanda-t-elle en montrant le papier.

Comme il arrive souvent, ce n'était pas le fait en lui-même qui touchait
le plus Stépane Arcadiévitch, mais la façon dont il avait répondu à sa
femme. Semblable aux gens qui se trouvent impliqués dans une vilaine
affaire sans s'y être attendus, il n'avait pas su prendre une physionomie
conforme à sa situation. Au lieu de s'offenser, de nier, de se justifier,
de demander pardon, de demeurer indifférent, tout aurait mieux valu, sa
figure prit involontairement (action réflexe, pensa Stépane Arcadiévitch
qui aimait la physiologie)--très involontairement--un air souriant; et ce
sourire habituel, bonasse, devait nécessairement être niais.

C'était ce sourire niais qu'il ne pouvait se pardonner. Dolly, en le
voyant, avait tressailli, comme blessée d'une douleur physique; puis, avec
son emportement habituel, elle avait accablé son mari d'un flot de paroles
amères et s'était sauvée dans sa chambre. Depuis lors, elle ne voulait
plus le voir.

«La faute en est à ce bête de sourire, pensait Stépane Arcadiévitch, mais
que faire, que faire?» répétait-il avec désespoir sans trouver de réponse.



II


Stépane Arcadiévitch était sincère avec lui-même et incapable de se faire
illusion au point de se persuader qu'il éprouvait des remords de sa
conduite. Comment un beau garçon de trente-quatre ans comme lui aurait-il
pu se repentir de n'être plus amoureux de sa femme, la mère de sept
enfants dont cinq vivants, et à peine plus jeune que lui d'une année.
Il ne se repentait que d'une chose, de n'avoir pas su lui dissimuler la
situation. Peut-être aurait-il mieux caché ses infidélités s'il avait pu
prévoir l'effet qu'elles produiraient sur sa femme. Jamais il n'y avait
sérieusement réfléchi. Il s'imaginait vaguement qu'elle s'en doutait,
qu'elle fermait volontairement les yeux, et trouvait même que, par un
sentiment de justice, elle aurait dû se montrer indulgente; n'était-elle
pas fanée, vieillie, fatiguée? Tout le mérite de Dolly consistait à être
une bonne mère de famille, fort ordinaire du reste, et sans aucune qualité
qui la fit remarquer. L'erreur avait été grande! «C'est terrible, c'est
terrible!» répétait Stépane Arcadiévitch sans trouver une idée consolante.
«Et tout allait si bien, nous étions si heureux! Elle était contente,
heureuse dans ses enfants, je ne la gênais en rien, et la laissais libre
de faire ce que bon lui semblait dans son ménage. Il est certain qu'il est
fâcheux qu'elle ait été institutrice chez nous. Ce n'est pas bien. Il y a
quelque chose de vulgaire, de lâche à faire la cour à l'institutrice de
ses enfants. Mais quelle institutrice! (il se rappela vivement les yeux
noirs et fripons de Mlle Roland et son sourire). Et tant qu'elle demeurait
chez nous, je ne me suis rien permis. Ce qu'il y a de pire, c'est que...
comme un fait exprès! que faire, que faire?»... De réponse il n'y en avait
pas, sinon cette réponse générale que la vie donne à toutes les questions
les plus compliquées, les plus difficiles à résoudre: vivre au jour le
jour, c'est-à-dire s'oublier; mais, ne pouvant plus retrouver l'oubli dans
le sommeil, du moins jusqu'à la nuit suivante, il fallait s'étourdir dans
le rêve de la vie.

«Nous verrons plus tard,» pensa Stépane Arcadiévitch, se décidant enfin à
se lever.

Il endossa sa robe de chambre grise doublée de soie bleue, en noua la
cordelière, aspira l'air à pleins poumons dans sa large poitrine, et d'un
pas ferme qui lui était particulier, et qui ôtait toute apparence de
lourdeur à son corps vigoureux, il s'approcha de la fenêtre, en leva le
store et sonna vivement. Matvei, le valet de chambre, un vieil ami, entra
aussitôt portant les habits, les bottes de son maître et une dépêche; à sa
suite vint le barbier, avec son attirail.

«A-t-on apporté des papiers du tribunal?» demanda Stépane Arcadiévitch,
prenant le télégramme et s'asseyant devant le miroir.

--Ils sont sur la table, répondit Matvei en jetant un coup d'oeil
interrogateur et plein de sympathie à son maître; puis, après une pause,
il ajouta avec un sourire rusé:

«On est venu de chez le loueur de voitures.»

Stépane Arcadiévitch ne répondit pas et regarda Matvei dans le miroir; ce
regard prouvait à quel point ces deux hommes se comprenaient. «Pourquoi
dis-tu cela?» avait l'air de demander Oblonsky.

Matvei, les mains dans les poches de sa jaquette, les jambes un peu
écartées, répondit avec un sourire imperceptible:

«Je leur ai dit de revenir dimanche prochain et d'ici là de ne pas
déranger Monsieur inutilement.»

Stépane Arcadiévitch ouvrit le télégramme, le parcourut, corrigea de son
mieux le sens défiguré des mots, et son visage s'éclaircit.

«Matvei, ma soeur Anna Arcadievna arrivera demain, dit-il en arrêtant pour
un instant la main grassouillette du barbier en train de tracer à l'aide
du peigne une raie rose dans sa barbe frisée.

--Dieu soit béni!» répondit Matvei d'un ton qui prouvait que, tout comme
son maître, il comprenait l'importance de cette nouvelle,--en ce sens
qu'Anna Arcadievna, la soeur bien-aimée de son maître, pourrait contribuer
à la réconciliation du mari et de la femme.

«Seule ou avec son mari?» demanda Matvei.

Stépane Arcadiévitch ne pouvait répondre, parce que le barbier s'était
emparé de sa lèvre supérieure, mais il leva un doigt. Matvei fit un signe
de tête dans la glace.

«Seule. Faudra-t-il préparer sa chambre en haut?

--Où Daria Alexandrovna l'ordonnera.

--Daria Alexandrovna? fit Matvei d'un air de doute.

--Oui, et porte-lui ce télégramme, nous verrons ce qu'elle dira.

--Vous voulez essayer, comprit Matvei, mais il répondit simplement: C'est
bien.»

Stépane Arcadiévitch était lavé, coiffé, et procédait à l'achèvement de
sa toilette après le départ du barbier, lorsque Matvei, marchant avec
précaution, rentra dans la chambre, son télégramme à la main:

«Daria Alexandrovna fait dire qu'elle part.--«Qu'il fasse comme bon lui
semblera,» a-t-elle dit,--et le vieux domestique regarda son maître, les
mains dans ses poches, en penchant la tête; ses yeux seuls souriaient.

Stépane Arcadiévitch se tut pendant quelques instants; puis un sourire un
peu attendri passa sur son beau visage.

«Qu'en penses-tu, Matvei? fit-il en hochant la tête.

--Cela ne fait rien, monsieur, cela s'arrangera, répondit Matvei.

--Cela s'arrangera?

--Certainement, monsieur.

--Tu crois! qui donc est là? demanda Stépane Arcadiévitch en entendant le
frôlement d'une robe de femme du côté de la porte.

--C'est moi, monsieur, répondit une voix féminine ferme mais agréable, et
la figure grêlée et sévère de Matrona Philémonovna, la bonne des enfants,
se montra à la porte.

--Qu'y a-t-il, Matrona?» demanda Stépane Arcadiévitch en allant lui parler
près de la porte. Quoique absolument dans son tort à l'égard de sa femme,
ainsi qu'il le reconnaissait lui-même, il avait cependant toute la maison
pour lui, y compris la bonne, la principale amie de Daria Alexandrovna.

«Qu'y a-t-il? demanda-t-il tristement.

--Vous devriez aller trouver madame et lui demander encore pardon,
monsieur; peut-être le bon Dieu sera-t-il miséricordieux. Madame se désole,
c'est pitié de la voir, et tout dans la maison est sens dessus dessous.
Il faut avoir pitié des enfants, monsieur.

--Mais elle ne me recevra pas...

--Vous aurez toujours fait ce que vous aurez pu, Dieu est miséricordieux;
priez Dieu, monsieur, priez Dieu.

--Eh bien, c'est bon, va, dit, Stépane Arcadiévitch en rougissant tout à
coup. Donne-moi vite mes affaires,» ajouta-t-il en se tournant vers Matvei
et en ôtant résolument sa robe de chambre.

Matvei, soufflant sur d'invisibles grains de poussière, tenait la chemise
empesée de son maître, et l'en revêtit avec un plaisir évident.



III


Une fois habillé, Stépane Arcadiévitch se parfuma, arrangea ses manchettes,
mit dans ses poches, suivant son habitude, ses cigarettes, son
portefeuille, ses allumettes, sa montre avec une double chaîne et des
breloques, chiffonna son mouchoir de poche et, malgré ses malheurs, se
sentit frais, dispos, parfumé et physiquement heureux. Il se dirigea vers
la salle à manger, où l'attendaient déjà son café, et près du café ses
lettres et ses papiers.

Il parcourut les lettres. L'une d'elles était fort désagréable: c'était
celle d'un marchand qui achetait du bois dans une terre de sa femme.
Ce bois devait absolument être vendu; mais, tant que la réconciliation
n'aurait pas eu lieu, il ne pouvait être question de cette vente. C'eût
été chose déplaisante que de mêler une affaire d'intérêt à l'affaire
principale, celle de la réconciliation. Et la pensée qu'il pouvait être
influencé par cette question d'argent lui sembla blessante. Après avoir lu
ses lettres, Stépane Arcadiévitch attira vers lui ses papiers, feuilleta
vivement deux dossiers, fit quelques notes avec un gros crayon et,
repoussant ces paperasses, se mit enfin à déjeuner; tout en prenant son
café, il déplia son journal du matin, encore humide, et le parcourut.

Le journal que recevait Stépane Arcadiévitch était libéral, sans être trop
avancé, et d'une tendance qui convenait à la majorité du public. Quoique
Oblonsky ne s'intéressât guère ni à la science, ni aux arts, ni à la
politique, il ne s'en tenait pas moins très fermement aux opinions de son
journal sur toutes ces questions, et ne changeait de manière de voir que
lorsque la majorité du public en changeait. Pour mieux dire, ses opinions
le quittaient d'elles-mêmes après lui être venues sans qu'il prît la peine
de les choisir; il les adoptait comme les formes de ses chapeaux et de
ses redingotes, parce que tout le monde les portait, et, vivant dans une
société où une certaine activité intellectuelle devient obligatoire avec
l'âge, les opinions lui étaient aussi nécessaires que les chapeaux. Si ses
tendances étaient libérales plutôt que conservatrices, comme celles de
bien des personnes de son monde, ce n'est pas qu'il trouvât les libéraux
plus raisonnables, mais parce que leurs opinions cadraient mieux avec son
genre de vie. Le parti libéral soutenait que tout allait mal en Russie,
et c'était le cas pour Stépane Arcadiévitch, qui avait beaucoup de dettes
et peu d'argent. Le parti libéral prétendait que le mariage est une
institution vieillie qu'il est urgent de réformer, et pour Stépane
Arcadiévitch la vie conjugale offrait effectivement peu d'agréments et
l'obligeait à mentir et à dissimuler, ce qui répugnait à sa nature. Les
libéraux disaient, ou plutôt faisaient entendre, que la religion n'est un
frein que pour la partie inculte de la population, et Stépane Arcadiévitch,
qui ne pouvait supporter l'office le plus court sans souffrir des jambes,
ne comprenait pas pourquoi l'on s'inquiétait en termes effrayants et
solennels de l'autre monde, quand il faisait si bon vivre dans celui-ci.
Joignez à cela que Stépane Arcadiévitch ne détestait pas une bonne
plaisanterie, et il s'amusait volontiers à scandaliser les gens
tranquilles en soutenant que, du moment qu'on se glorifie de ses ancêtres,
il ne convient pas de s'arrêter à Rurick et de renier l'ancêtre primitif,
--le singe.

Les tendances libérales lui devinrent ainsi une habitude; il aimait son
journal comme son cigare après dîner, pour le plaisir de sentir un léger
brouillard envelopper son cerveau.

Stépane Arcadiévitch parcourut le «leading article» dans lequel il
était expliqué que de notre temps on s'inquiète bien à tort de voir le
radicalisme menacer d'engloutir tous les éléments conservateurs, et qu'on
a plus tort encore de supposer que le gouvernement doive prendre des
mesures pour écraser l'_hydre révolutionnaire_. «À notre avis, au
contraire, le danger ne vient pas de cette fameuse hydre révolutionnaire,
mais de l'entêtement traditionnel qui arrête tout progrès,» etc., etc. Il
parcourut également le second article, un article financier où il était
question de Bentham et de Mill, avec quelques pointes à l'adresse du
ministère. Prompt à tout s'assimiler, il saisissait chacune des allusions,
devinait d'où elle partait et à qui elle s'adressait, ce qui d'ordinaire
l'amusait beaucoup, mais ce jour là son plaisir était gâté par le souvenir
des conseils de Matrona Philémonovna et par le sentiment du malaise qui
régnait dans la maison. Il parcourut tout le journal, apprit que le comte
de Beust était parti pour Wiesbaden, qu'il n'existait plus de cheveux gris,
qu'il se vendait une calèche, qu'une jeune personne cherchait une place,
et ces nouvelles ne lui procurèrent pas la satisfaction tranquille et
légèrement ironique qu'il éprouvait habituellement. Après avoir terminé sa
lecture, pris une seconde tasse de café avec du kalatch et du beurre, il
se leva, secoua les miettes qui s'étaient attachées à son gilet, et sourit
de plaisir, tout en redressant sa large poitrine; ce n'est pas qu'il eût
rien de particulièrement gai dans l'âme, ce sourire était simplement le
résultat d'une excellente digestion.

Mais ce sourire lui rappela tout, et il se prit à réfléchir.

Deux voix d'enfants bavardaient derrière la porte; Stépane Arcadiévitch
reconnut celles de Grisba, son plus jeune fils, et de Tania, sa fille
aînée. Ils traînaient quelque chose qu'ils avaient renversé.

«J'avais bien dit qu'il ne fallait pas mettre les voyageurs sur
l'impériale, criait la petite fille en anglais; ramasse maintenant!

--Tout va de travers, pensa Stépane Arcadiévitch, les enfants ne sont
plus surveillés,» et, s'approchant de la porte, il les appela. Les petits
abandonnèrent la boîte qui leur représentait un chemin de fer, et
accoururent.

Tania entra hardiment et se suspendit en riant au cou de son père, dont
elle était la favorite, s'amusant comme d'habitude à respirer le parfum
bien connu qu'exhalaient ses favoris; après avoir embrassé ce visage, que
la tendresse autant que la pose forcément inclinée avaient rougi, la
petite détacha ses bras et voulut s'enfuir, mais le père la retint.

«Que fait maman? demanda-t-il en passant la main sur le petit cou blanc
et délicat de sa fille.--Bonjour,» dit-il en souriant à son petit garçon
qui s'approchait à son tour. Il s'avouait qu'il aimait moins son fils et
cherchait toujours à le dissimuler, mais l'enfant comprenait la différence
et ne répondit pas au sourire forcé de son père.

«Maman? elle est levée,» dit Tania.

Stépane Arcadiévitch soupira.

«Elle n'aura pas dormi de la nuit,» pensa-t-il.

«Est-elle gaie?»

La petite fille savait qu'il se passait quelque chose de grave entre ses
parents, que sa mère ne pouvait être gaie et que son père feignait de
l'ignorer en lui faisant si légèrement cette question. Elle rougit pour
son père. Celui-ci la comprit et rougit à son tour.

«Je ne sais pas, répondit l'enfant. Elle ne veut pas que nous prenions nos
leçons ce matin et nous envoie avec miss Hull chez grand'maman.

--Eh bien, vas-y, ma Tania. Mais attends un moment,» ajouta-t-il en la
retenant et en caressant sa petite main délicate.

Il chercha sur la cheminée une boîte de bonbons qu'il y avait placée la
veille, et prit deux bonbons qu'il lui donna, en ayant eu soin de choisir
ceux qu'elle préférait.

«C'est aussi pour Grisha? dit la petite.

--Oui, oui.» Et avec une dernière caresse à ses petites épaules et un
baiser sur ses cheveux et son cou, il la laissa partir.

«La voiture est avancée, vint annoncer Matvei. Et il y a là une
solliciteuse, ajouta-t-il.

--Depuis longtemps? demanda Stépane Arcadiévitch.

--Une petite demi-heure.

--Combien de fois ne t'ai-je pas ordonné de me prévenir immédiatement.

--Il faut bien cependant vous donner le temps de déjeuner, repartit Matvei
d'un ton bourru, mais amical, qui ôtait toute envie de le gronder.

--Eh bien, fais vite entrer,» dit Oblonsky en fronçant le sourcil de
dépit.

La solliciteuse, femme d'un capitaine Kalinine, demandait une chose
impossible et qui n'avait pas le sens commun; mais Stépane Arcadiévitch
la fit asseoir, l'écouta sans l'interrompre, lui dit comment et à qui il
fallait s'adresser, et lui écrivit même un billet de sa belle écriture
bien nette pour la personne qui pouvait l'aider. Après avoir congédié la
femme du capitaine, Stépane Arcadiévitch prit son chapeau et s'arrêta en
se demandant s'il n'oubliait pas quelque chose. Il n'avait oublié que ce
qu'il souhaitait ne pas avoir à se rappeler, sa femme.

Sa belle figure prit une expression de mécontentement. «Faut-il ou ne
faut-il pas y aller?» se demanda-t-il en baissant la tête. Une voix
intérieure lui disait que mieux valait s'abstenir, parce qu'il n'y avait
que fausseté et mensonge à attendre d'un rapprochement. Pouvait-il rendre
Dolly attrayante comme autrefois, et lui-même pouvait-il se faire vieux et
incapable d'aimer?

«Et cependant il faudra bien en venir là, les choses ne peuvent rester
ainsi», se disait-il en s'efforçant de se donner du courage. Il se
redressa, prit une cigarette, l'alluma, en tira deux bouffées, la rejeta
dans un cendrier de nacre, et, traversant enfin le salon à grands pas, il
ouvrit une porte qui donnait dans la chambre de sa femme.



IV


Daria Alexandrovna, vêtue d'un simple peignoir et entourée d'objets jetés
çà et là autour d'elle, fouillait dans une chiffonnière ouverte; elle
avait ajusté à la hâte ses cheveux, rares maintenant, mais jadis épais et
beaux, et ses yeux, agrandis par la maigreur de son visage, gardaient une
expression d'effroi. Lorsqu'elle entendit le pas de son mari, elle se
tourna vers la porte, décidée à cacher sous un air sévère et méprisant le
trouble que lui causait cette entrevue si redoutée. Depuis trois jours
elle tentait en vain de réunir ses effets et ceux de ses enfants pour
aller se réfugier chez sa mère, sentant qu'il fallait d'une façon
quelconque punir l'infidèle, l'humilier, lui rendre une faible partie du
mal qu'il avait causé; mais, tout en se répétant qu'elle le quitterait,
elle n'en trouvait pas la force, parce qu'elle ne pouvait se déshabituer
de l'aimer et de le considérer comme son mari. D'ailleurs elle s'avouait
que si, dans sa propre maison, elle avait de la peine à venir à bout de
ses cinq enfants, ce serait bien pis là où elle comptait les mener. Le
petit s'était déjà ressenti du désordre qui régnait dans le ménage et
avait été souffrant à cause d'un bouillon tourné; les autres s'étaient
presque trouvés privés de dîner la veille..... Et, tout en comprenant
qu'elle n'aurait jamais le courage de partir, elle cherchait à se donner
le change en rassemblant ses affaires.

En voyant la porte s'ouvrir, elle se reprit à bouleverser ses tiroirs et
ne leva la tête que lorsque son mari fut tout près d'elle. Alors, au lieu
de l'air sévère qu'elle voulait se donner, elle tourna vers lui un visage
où se peignaient la souffrance et l'indécision.

«Dolly!» dit-il doucement, d'un ton triste et soumis.

Elle jeta un rapide coup d'oeil sur lui, et le voyant brillant de fraîcheur
et de santé: «Il est heureux et content, pensa-t-elle, tandis que moi! Ah
que cette bonté qu'on admire en lui me révolte!» Et sa bouche se contracta
nerveusement.

«Que me voulez-vous? demanda-t-elle sèchement.

--Dolly! répéta-t-il ému, Anna arrive aujourd'hui.

--Cela m'est fort indifférent; je ne puis la recevoir.

--Il le faut cependant, Dolly.

--Allez-vous-en, allez-vous-en, allez-vous-en!» cria-t-elle sans le
regarder, comme si ce cri lui était arraché par une douleur physique.

Stépane Arcadiévitch avait pu rester calme et se faire des illusions loin
de sa femme, mais, quand il vit ce visage ravagé et qu'il entendit ce cri
désespéré, sa respiration s'arrêta, quelque chose lui monta au gosier et
ses yeux se remplirent de larmes.

«Mon Dieu, qu'ai-je fait, Dolly? au nom de Dieu.» Il ne put en dire plus
long, un sanglot le prit à la gorge.

Elle ferma violemment la chiffonnière et se tourna vers lui.

«Dolly, que puis-je dire? une seule chose: pardonne! Souviens-toi: neuf
années de ma vie ne peuvent-elles racheter une minute...»

Elle baissa les yeux, écoutant ce qu'il avait à dire de l'air d'une
personne qui espère qu'on la détrompera.

«Une minute d'entraînement,» acheva-t-il, et il voulut continuer, mais à
ces mots les lèvres de Dolly se serrèrent comme par l'effet d'une vive
souffrance, et les muscles de sa joue droite se contractèrent de nouveau.

«Allez-vous-en, allez-vous-en d'ici, cria-t-elle encore plus vivement, et
ne me parlez pas de vos entraînements, de vos vilenies!»

Elle voulut sortir, mais elle faillit tomber et s'accrocha au dossier
d'une chaise pour se soutenir. Le visage d'Oblonsky s'assombrit, ses yeux
étaient pleins de larmes.

«Dolly! dit-il presque en pleurant. Au nom de Dieu, pense aux enfants: ils
ne sont pas coupables. Il n'y a de coupable que moi, punis-moi: dis-moi
comment je puis expier. Je suis prêt à tout. Je suis coupable et n'ai pas
de mots pour l'exprimer combien je le sens! Mais, Dolly, pardonne!»

Elle s'assit. Il écoutait cette respiration oppressée avec un sentiment
de pitié infinie. Plusieurs fois elle essaya de parler sans y parvenir.
Il attendait.

«Tu penses aux enfants quand il s'agit de jouer avec eux, mais, moi, j'y
pense en comprenant ce qu'ils ont perdu,» dit-elle en répétant une des
phrases qu'elle avait préparées pendant ces trois jours.

Elle lui avait dit _tu_, il la regarda avec reconnaissance et fit un
mouvement pour prendre sa main, mais elle s'éloigna de lui avec dégoût.

«Je ferai tout au monde pour les enfants, mais je ne sais ce que je dois
décider: faut-il les emmener loin de leur père ou les laisser auprès d'un
débauché, oui, d'un débauché? Voyons, après ce qui s'est passé, dites-moi
s'il est possible que nous vivions ensemble? Est-ce possible? répondez
donc? répéta-t-elle en élevant la voix. Lorsque mon mari, le père de mes
enfants, est en liaison avec leur gouvernante...

--Mais que faire? que faire? interrompit-il d'une voix désolée, baissant
la tête et ne sachant plus ce qu'il disait.

--Vous me révoltez, vous me répugnez, cria-t-elle, s'animant de plus en
plus. Vos larmes sont de l'eau. Vous ne m'avez jamais aimée; vous n'avez
ni coeur ni honneur. Vous ne m'êtes plus qu'un étranger, oui, tout à fait
un étranger, et elle répéta avec colère ce mot terrible pour elle, un
_étranger_.

Il la regarda surpris et effrayé, ne comprenant pas combien il exaspérait
sa femme par sa pitié. C'était le seul sentiment, Dolly le sentait trop
bien, qu'il éprouvât encore pour elle; l'amour était à jamais éteint.

En ce moment un des enfants pleura dans la chambre voisine, et la
physionomie de Daria Alexandrovna s'adoucit, comme celle d'une personne
qui revient à la réalité; elle sembla hésiter un moment, puis, se levant
vivement, elle se dirigea vers la porte.

«Elle aime cependant _mon enfant_, pensa Oblonsky, remarquant l'effet
produit par le cri du petit. Comment alors me prendrait-elle en horreur?

--Dolly, encore un mot! insista-t-il en la suivant.

--Si vous me suivez, j'appelle les domestiques, les enfants! qu'ils
sachent tous que vous êtes un lâche! Je pars aujourd'hui, et vous n'avez
qu'à vivre ici avec votre maîtresse!»

Elle sortit en fermant violemment la porte.

Stépane Arcadiévitch soupira, s'essuya la figure et quitta doucement la
chambre.

«Matvei prétend que cela s'arrangera, mais comment? Je n'en vois pas le
moyen. C'est affreux! et comme elle a crié d'une façon vulgaire! se dit-il
en pensant aux mots _lâche_ et _maîtresse_. Pourvu que les femmes de
chambre n'aient rien entendu.»

C'était un vendredi; dans la salle à manger l'horloger remontait la
pendule; Oblonsky, en le voyant, se souvint que la régularité de cet
Allemand chauve lui avait fait dire un jour qu'il devait être remonté
lui-même pour toute sa vie, dans le but de remonter les pendules. Le
souvenir de cette plaisanterie le fit sourire.

«Et qui sait au bout du compte si Matvei n'a pas raison, pensa-t-il, et si
cela ne s'arrangera pas!

--Matvei, cria-t-il, qu'on prépare tout au petit salon pour recevoir Anna
Arcadievna.

--C'est bien, répondit le vieux domestique apparaissant aussitôt.--Monsieur
ne dînera pas à la maison? demanda-t-il en aidant sonmaître à endosser sa
fourrure.

--Cela dépend. Tiens, voici pour la dépense, dit Oblonsky en tirant un
billet de dix roubles de son portefeuille. Est-ce assez?

--Assez ou pas assez, on s'arrangera,» répondit Matvei fermant la portière
de la voiture et remontant le perron.

Pendant ce temps, Dolly, avertie du départ de son mari par le bruit que
fit la voiture en s'éloignant, rentrait dans sa chambre, son seul refuge
au milieu des soucis qui l'assiégeaient. L'Anglaise et la bonne l'avaient
accablée de questions; quels vêtements fallait-il mettre aux enfants?
pouvait-on donner du lait au petit? fallait-il faire chercher un autre
cuisinier?

«Laissez-moi tranquille,» leur avait-elle dit en rentrant chez elle pour
s'asseoir à la place où elle avait parlé à son mari. Là, serrant l'une
contre l'autre ses mains amaigries dont les doigts ne retenaient plus les
bagues, elle repassa leur entretien dans sa mémoire.

«Il est parti! mais a-t-il rompu avec _elle?_ Se peut-il qu'il _la_ voie
encore? Pourquoi ne le lui ai-je pas demandé? Non, non, nous ne pouvons
plus vivre ensemble! Et, vivant sous le même toit, nous n'en resterons
pas moins étrangers,--étrangers pour toujours! répéta-t-elle avec une
insistance particulière sur ce dernier mot si cruel. Comme je l'aimais,
mon Dieu! et comme je l'aime encore même maintenant! Peut-être ne l'ai-je
jamais plus aimé! et ce qu'il y a de plus dur...» Elle fut interrompue par
l'entrée de Matrona Philémonovna:

«Ordonnez au moins qu'on aille chercher mon frère, dit-celle-ci; il fera
le dîner, sinon ce sera comme hier, les enfants n'auront pas encore mangé
à six heures.

--C'est bon, je vais venir et donner des ordres. A-t-on fait chercher
du lait frais?» Et là-dessus Daria Alexandrovna se plongea dans ses
préoccupations quotidiennes et y noya pour un moment sa douleur.



V


Stépane Arcadiévitch avait fait de bonnes études grâce à d'heureux dons
naturels; mais il était paresseux et léger et, par suite de ces défauts,
était sorti un des derniers de l'école. Quoiqu'il eût toujours mené une
vie dissipée, qu'il n'eût qu'un _tchin_ médiocre et un âge peu avancé,
il n'en occupait pas moins une place honorable qui rapportait de bons
appointements, celle de président d'un des tribunaux de Moscou.--Il avait
obtenu cet emploi par la protection du mari de sa soeur Anna, Alexis
Alexandrovitch Karénine, un des membres les plus influents du ministère.
Mais, à défaut de Karénine, des centaines d'autres personnes, frères,
soeurs, cousins, oncles, tantes, lui auraient procuré cette place, ou toute
autre du même genre, ainsi que les six mille roubles qu'il lui fallait
pour vivre, ses affaires étant peu brillantes malgré la fortune assez
considérable de sa femme. Stépane Arcadiévitch comptait la moitié de
Moscou et de Pétersbourg dans sa parenté et dans ses relations d'amitié;
il était né au milieu des puissants de ce monde. Un tiers des personnages
attachés à la cour et au gouvernement avaient été amis de son père et
l'avaient connu, lui, en brassières; le second tiers le tutoyait; le
troisième était composé «de ses bons amis»; par conséquent il avait pour
alliés tous les dispensateurs des biens de la terre sous forme d'emplois,
de fermes, de concessions, etc.; et ils ne pouvaient négliger un des
leurs. Oblonsky n'eut donc aucune peine à se donner pour obtenir une place
avantageuse; il ne s'agissait que d'éviter des refus, des jalousies, des
querelles, des susceptibilités, ce qui lui était facile à cause de sa
bonté naturelle. Il aurait trouvé plaisant qu'on lui refusât la place et
le traitement dont il avait besoin. Qu'exigeait-il d'extraordinaire? Il
ne demandait que ce que ses contemporains obtenaient, et se sentait aussi
capable qu'un autre de remplir ces fonctions.

On n'aimait pas seulement Stépane Arcadiévitch à cause de son bon et
aimable caractère et de sa loyauté indiscutable. Il y avait encore dans
son extérieur brillant et attrayant, dans ses yeux vifs, ses sourcils
noirs, ses cheveux, son teint animé, dans l'ensemble de sa personne
une influence physique qui agissait sur ceux qui le rencontraient.
«Ah! Stiva! Oblonsky! le voilà!» s'écriait-on presque toujours avec un
sourire de plaisir quand on l'apercevait; et quoiqu'il ne résultât rien de
particulièrement joyeux de cette rencontre, on ne se réjouissait pas moins
de le revoir encore le lendemain et le surlendemain.

Après avoir rempli pendant trois ans la place de président, Stépane
Arcadiévitch s'était acquis non seulement l'amitié, mais encore la
considération de ses collègues, inférieurs et supérieurs aussi bien que
celle des personnes que les affaires mettaient en rapport avec lui. Les
qualités qui lui valaient cette estime générale étaient: premièrement,
une extrême indulgence pour chacun, fondée sur le sentiment de ce qui
lui manquait à lui-même; secondement, un libéralisme absolu, non pas le
libéralisme prôné par son journal, mais celui qui coulait naturellement
dans ses veines et le rendait également affable pour tout le monde, à
quelque condition qu'on appartint; et, troisièmement surtout, une complète
indifférence pour les affaires dont il s'occupait, ce qui lui permettait
de ne jamais se passionner et par conséquent de ne pas se tromper.

En arrivant au tribunal, il se rendit à son cabinet particulier, gravement
accompagné du suisse qui portait son portefeuille, pour y revêtir son
uniforme avant de passer dans la salle du conseil. Les employés de
service se levèrent tous sur son passage, et le saluèrent avec un sourire
respectueux. Stépane Arcadiévitch se hâta, comme toujours, de se rendre
à sa place et s'assit, après avoir serré la main aux autres membres du
conseil. Il plaisanta et causa dans la juste mesure des convenances et
ouvrit la séance. Personne ne savait comme lui rester dans le ton officiel
avec une nuance de simplicité et de bonhomie fort utile à l'expédition
agréable des affaires. Le secrétaire s'approcha d'un air dégagé, mais
respectueux, commun à tous ceux qui entouraient Stépane Arcadiévitch,
lui apporta des papiers et lui adressa la parole sur le ton _familier_
et _libéral_ introduit par lui.

«Nous sommes enfin parvenus à obtenir les renseignements de
l'administration du gouvernement de Penza; si vous permettez, les
voici.

--Enfin vous les avez! dit Stépane Arcadiévitch en feuilletant les papiers
du doigt.

--Alors, messieurs...» Et la séance commença.

«S'ils pouvaient se douter, pensait-il tout en penchant la tête d'un air
important pendant la lecture du rapport, combien leur président avait, il
y a une demi-heure, la mine d'un gamin coupable!» et ses yeux riaient.

Le conseil devait durer sans interruption jusqu'à deux heures, puis venait
le déjeuner. Il n'était pas encore deux heures lorsque les grandes portes
vitrées de la salle s'ouvrirent, et quelqu'un entra. Tous les membres du
conseil, contents d'une petite diversion, se retournèrent; mais l'huissier
de garde fit aussitôt sortir l'intrus et referma les portes derrière lui.

Quand le rapport fut terminé, Stépane Arcadiévitch se leva et, sacrifiant
au libéralisme de l'époque, tira ses cigarettes en pleine salle de conseil
avant de passer dans son cabinet. Deux de ses collègues, Nikitine, un
vétéran au service, et Grinewitch, gentilhomme de la chambre, le suivirent.

«Nous aurons le temps de terminer après le déjeuner, dit Oblonsky.

--Je crois bien, répondit Nikitine.

--Ce doit être un fameux coquin que ce Famine,» dit Grinewitch en faisant
allusion à l'un des personnages de l'affaire qu'ils avaient étudiée.

Stépane Arcadiévitch fit une légère grimace comme pour faire entendre à
Grinewitch qu'il n'était pas convenable d'établir un jugement anticipé, et
ne répondit pas.

«Qui donc est entré dans la salle? demanda-t-il à l'huissier.

--Quelqu'un est entré sans permission, Votre Excellence, pendant que
j'avais le dos tourné; il vous demandait. Quand les membres du conseil
sortiront, lui ai-je dit.

--Où est-il?

--Probablement dans le vestibule, car il était là tout à l'heure. Le
voici,» ajouta l'huissier en désignant un homme fortement constitué, à
barbe frisée, qui montait légèrement et rapidement les marches usées de
l'escalier de pierre, sans prendre la peine d'ôter son bonnet de fourrure.
Un employé, qui descendait, le portefeuille sous le bras, s'arrêta pour
regarder d'un air peu bienveillant les pieds du jeune homme, et se tourna
pour interroger Oblonsky du regard. Celui-ci, debout au haut de l'escalier,
le visage animé encadré par son collet brodé d'uniforme, s'épanouit encore
plus en reconnaissant l'arrivant.

«C'est bien lui! Levine, enfin! s'écria-t-il avec un sourire affectueux,
quoique légèrement moqueur, en regardant Levine qui s'approchait.--Comment,
tu ne fais pas le dégoûté, et tu viens me chercher dans ce mauvais lieu?
dit-il, ne se contentant pas de serrer la main de son ami, mais
l'embrassant avec effusion.--Depuis quand es-tu ici?

--J'arrive et j'avais grande envie de te voir, répondit Levine timidement,
en regardant autour de lui avec méfiance et inquiétude.

--Eh bien, allons dans mon cabinet,» dit Stépane Arcadiévitch qui
connaissait la sauvagerie mêlée d'amour-propre et de susceptibilité de son
ami; et, comme s'il se fût agi d'éviter un danger, il le prit par la main
pour l'emmener.

Stépane Arcadiévitch tutoyait presque toutes ses connaissances, des
vieillards de soixante ans, des jeunes gens de vingt, des acteurs, des
ministres, des marchands, des généraux, tous ceux avec lesquels il prenait
du champagne, et avec qui n'en prenait-il pas? Dans le nombre des
personnes ainsi tutoyées aux deux extrêmes de l'échelle sociale, il y en
aurait eu de bien étonnées d'apprendre qu'elles avaient, grâce à Oblonsky,
quelque chose de commun entre elles. Mais lorsque celui-ci rencontrait en
présence de ses inférieurs un de ses tutoyés _honteux_, comme il appelait
en riant plusieurs de ses amis, il avait le tact de les soustraire à une
impression désagréable. Levine n'était pas un tutoyé _honteux_, c'était un
camarade d'enfance, cependant Oblonsky sentait qu'il lui serait pénible
de montrer leur intimité à tout le monde; c'est pourquoi il s'empressa de
l'emmener. Levine avait presque le même âge qu'Oblonsky et ne le tutoyait
pas seulement par raison de champagne, ils s'aimaient malgré la différence
de leurs caractères et de leurs goûts, comme s'aiment des amis qui se sont
liés dans leur première jeunesse. Mais, ainsi qu'il arrive souvent à des
hommes dont la sphère d'action est très différente, chacun d'eux, tout
en approuvant par le raisonnement la carrière de son ami, la méprisait
au fond de l'âme, et croyait la vie qu'il menait lui-même la seule
rationnelle. À l'aspect de Levine, Oblonsky ne pouvait dissimuler un
sourire ironique. Combien de fois ne l'avait-il pas vu arriver de la
campagne où il faisait «quelque chose» (Stépane Arcadiévitch ne savait pas
au juste quoi, et ne s'y intéressait guère), agité, pressé, un peu gêné,
irrité de cette gêne, et apportant généralement des points de vue tout à
fait nouveaux et inattendus sur la vie et les choses. Stépane Arcadiévitch
en riait et s'en amusait. Levine, de son côté, méprisait le genre
d'existence que son ami menait à Moscou, traitait son service de
plaisanterie et s'en moquait. Mais Oblonsky prenait gaiement la
plaisanterie, en homme sûr de son fait, tandis que Levine riait sans
conviction et se fâchait.

«Nous t'attendions depuis longtemps, dit Stépane Arcadiévitch en entrant
dans son cabinet et en lâchant la main de Levine comme pour prouver qu'ici
tout danger cessait. Je suis bien heureux de te voir, continua-t-il. Eh
bien, comment vas-tu? que fais-tu? quand es-tu arrivé?»

Levine se taisait et regardait les figures inconnues pour lui des deux
collègues d'Oblonsky; la main de l'élégant Grinewitch aux doigts blancs
et effilés, aux ongles longs, jaunes et recourbés du bout, avec d'énormes
boutons brillant sur ses manchettes, absorbait visiblement toute son
attention. Oblonsky s'en aperçut et sourit.

«Permettez-moi, messieurs, de vous faire faire connaissance: mes collègues
Philippe-Ivanitch Nikitine, Michel-Stanislavowitch Grinewitch,--puis (se
tournant vers Levine), un propriétaire, un homme nouveau, qui s'occupe
des affaires du semstvo, un gymnaste qui enlève cinq pouds d'une main, un
éleveur de bestiaux, un chasseur célèbre, mon ami Constantin Dmitrievitch
Levine, le frère de Serge Ivanitch Kosnichef.

--Charmé, répondit le plus âgé.

--J'ai l'honneur de connaître votre frère Serge Ivanitch,» dit Grinewitch
en tendant sa main aux doigts effilés.

Le visage de Levine se rembrunit; il serra froidement la main qu'on lui
tendait, et se tourna vers Oblonsky. Quoiqu'il eût beaucoup de respect
pour son demi-frère, l'écrivain connu de toute la Russie, il ne lui en
était pas moins désagréable qu'on s'adressât à lui, non comme à Constantin
Levine, mais comme au frère du célèbre Kosnichef.

«Non, je ne m'occupe plus d'affaires. Je me suis brouillé avec tout le
monde et ne vais plus aux assemblées, dit-il en s'adressant à Oblonsky.

--Cela s'est fait bien vite, s'écria celui-ci en souriant. Mais comment?
pourquoi?

--C'est une longue histoire que je te raconterai quelque jour, répondit
Levine, ce qui ne l'empêcha pas de continuer.--Pour être bref, je me suis
convaincu qu'il n'existe et ne peut exister aucune action sérieuse à
exercer dans nos questions provinciales. D'une part, on joue au parlement,
et je ne suis ni assez jeune ni assez vieux pour m'amuser de joujoux, et
d'autre part c'est--il hésita--un moyen pour la _coterie_ du district de
gagner quelques sous. Autrefois il y avait les tutelles, les jugements;
maintenant il y a le semstvo, non pas pour y prendre des pots de vin, mais
pour en tirer des appointements sans les gagner.» Il dit ces paroles avec
chaleur et de l'air d'un homme qui croit que son opinion trouvera des
contradicteurs.

«Hé, hé! Mais te voilà, il me semble, dans une nouvelle phase: tu deviens
conservateur! dit Stépane Arcadiévitch. Au reste, nous en reparlerons plus
tard.

--Oui, plus tard. Mais j'avais besoin de te voir,» dit Levine en regardant
toujours avec haine la main de Grinewitch.

Stépane Arcadiévitch sourit imperceptiblement.

«Et tu disais que tu ne porterais plus jamais d'habit européen? dit-il
en examinant les vêtements tout neufs de son ami, oeuvre d'un tailleur
français. Je le vois bien, c'est une nouvelle phase.»

Levine rougit tout à coup, non comme fait un homme mûr, sans s'en
apercevoir, mais comme un jeune garçon qui se sent timide et ridicule,
et qui n'en rougit que davantage. Cette rougeur enfantine donnait à son
visage intelligent et mâle un air si étrange, qu'Oblonsky cessa de le
regarder.

«Mais où donc nous verrons-nous? J'ai bien besoin de causer avec toi,» dit
Levine.

Oblonsky réfléchit.

«Sais-tu? nous irons déjeuner chez Gourine et nous y causerons; je suis
libre jusqu'à trois heures.

--Non, répondit Levine après un moment de réflexion, il me faut faire
encore une course.

--Eh bien alors, dînons ensemble.

--Dîner? mais je n'ai rien de particulier à te dire, rien que deux mots à
te demander; nous bavarderons plus tard.

--Dans ce cas, dis les deux mots tout de suite, nous causerons à dîner.

--Ces deux mots, les voici, dit Levine; au reste, ils n'ont rien de
particulier.»

Son visage prit une expression méchante qui ne tenait qu'à
l'effort qu'il faisait pour vaincre sa timidité.

«Que font les Cherbatzky? Tout va-t-il comme par le passé?»

Stépane Arcadiévitch savait depuis longtemps que Levine était amoureux de
sa belle-soeur, Kitty; il sourit et ses yeux brillèrent gaiement.

«Tu as dit deux mots, mais je ne puis répondre de même, parce que...
Excuse-moi un instant.»

Le secrétaire entra en ce moment, toujours respectueusement familier, avec
le sentiment modeste, propre à tous les secrétaires, de sa supériorité
en affaires sur son chef. Il s'approcha d'Oblonsky et, sous une forme
interrogative, se mit à lui expliquer une difficulté quelconque;
sans attendre la fin de l'explication, Stépane Arcadiévitch lui posa
amicalement la main sur le bras.

«Non, faites comme je vous l'ai demandé,--dit-il en adoucissant son
observation d'un sourire; et, après avoir brièvement expliqué comment il
comprenait l'affaire, il repoussa les papiers en disant:--Faites ainsi, je
vous en prie, Zahar Nikitich.»

Le secrétaire s'éloigna confus. Levine, pendant cette petite conférence,
avait eu le temps de se remettre, et, debout derrière une chaise sur
laquelle il s'était accoudé, il écoutait avec une attention ironique.

«Je ne comprends pas, je ne comprends pas, dit-il.

--Qu'est-ce que tu ne comprends pas?--répondit Oblonsky en souriant aussi
et en cherchant une cigarette; il s'attendait à une sortie quelconque de
Levine.

--Je ne comprends pas ce que vous faites, dit Levine en haussant les
épaules. Comment peux-tu faire tout cela sérieusement?

--Pourquoi?

--Mais parce que cela ne signifie rien.

--Tu crois cela? Nous sommes surchargés de besogne, au contraire.

--De griffonnages! Eh bien oui, tu as un don spécial pour ces choses-là,
ajouta Levine.

--Tu veux dire qu'il y a quelque chose qui me manque?

--Peut-être bien! Cependant je ne puis m'empêcher d'admirer ton grand air
et de me glorifier d'avoir pour ami un homme si important. En attendant,
tu n'as pas répondu à ma question, ajouta-t-il en faisant un effort
désespéré pour regarder Oblonsky en face.

--Allons, allons, tu y viendras aussi. C'est bon tant que tu as trois
mille déciatines[1] dans le district de Karasinsk, des muscles comme les
tiens et la fraîcheur d'une petite fille de douze ans: mais tu y viendras
tout de même. Quant à ce que tu me demandes, il n'y a pas de changements,
mais je regrette que tu sois resté si longtemps sans venir.

[Note 1: La déciatine est voisine de 1 hectare; à noter que l'orthographe
originale «dessiatine» (incorrecte) de la présente traduction a été
remplacée ici par «déciatine» en accord avec la racine du mot qui signifie
«dix».]

--Pourquoi? demanda Levine.

--Parce que... répondit Oblonsky, mais nous en causerons plus tard.
Qu'est-ce qui t'amène?

--Nous parlerons de cela aussi plus tard, dit Levine en rougissant encore
jusqu'aux oreilles.

--C'est bien, je comprends, fit Stépane Arcadiévitch. Vois-tu, je t'aurais
bien prié de venir dîner chez moi, mais ma femme est souffrante; si tu
veux _les_ voir, tu les trouveras au Jardin zoologique, de quatre à cinq;
Kitty patine. Vas-y, je te rejoindrai et nous irons dîner quelque part
ensemble.

--Parfaitement; alors, au revoir.

--Fais attention, n'oublie pas! je te connais, tu es capable de repartir
subitement pour la campagne! s'écria en riant Stépane Arcadiévitch.

--Non, bien sûr, je viendrai.

Levine sortit du cabinet et se souvint seulement de l'autre côté de la
porte qu'il avait oublié de saluer les collègues d'Oblonsky.

«Ce doit être un personnage énergique, dit Grinewitch quand Levine fut
sorti.

--Oui, mon petit frère, dit Stépane Arcadiévitch en hochant la tête, c'est
un gaillard qui a de la chance! trois mille déciatines dans le district
de Karasinsk! il a l'avenir pour lui, et quelle jeunesse! Ce n'est pas
comme nous autres!

--Vous n'avez guère à vous plaindre pour votre part, Stépane Arcadiévitch.

--Si, tout va mal,» répondit Stépane Arcadiévitch en soupirant
profondément.



VI


Lorsque Oblonsky lui avait demandé pourquoi il était venu à Moscou, Levine
avait rougi, et s'en voulait d'avoir rougi; mais pouvait-il répondre: «Je
viens demander ta belle-soeur en mariage?» Tel était cependant l'unique but
de son voyage.

Les familles Levine et Cherbatzky, deux vieilles familles nobles de Moscou,
avaient toujours été en rapports d'amitié. L'intimité s'était resserrée
pendant les études de Levine à l'Université de Moscou, à cause de sa
liaison avec le jeune prince Cherbatzky, frère de Dolly et de Kitty,
qui suivait les mêmes cours que lui. Dans ce temps-là Levine allait
fréquemment dans la maison Cherbatzky et, quelque étrange que cela puisse
paraître, était amoureux de la maison tout entière, spécialement de la
partie féminine de la famille. Ayant perdu sa mère sans l'avoir connue,
et n'ayant qu'une soeur beaucoup plus âgée que lui, ce fut dans la maison
Cherbatzky qu'il trouva cet intérieur intelligent et honnête, propre aux
anciennes familles nobles, dont la mort de ses parents l'avait privé.
Tous les membres de cette famille, mais principalement les femmes, lui
apparaissaient entourés d'un nimbe mystérieux et poétique. Non seulement
il ne leur découvrait aucun défaut, mais il leur supposait encore les
sentiments les plus élevés, les perfections les plus idéales. Pourquoi ces
trois jeunes demoiselles devaient parler français et anglais de deux jours
l'un; pourquoi elles devaient, à tour de rôle, jouer du piano (les sons
de cet instrument montaient jusqu'à la chambre où travaillaient les
étudiants); pourquoi des maîtres de littérature française, de musique, de
danse, de dessin, se succédaient dans la maison; pourquoi, à certaines
heures de la journée, les trois demoiselles, accompagnées de Mlle Linon,
devaient s'arrêter en calèche au boulevard de la Tverskoï et, sous la
garde d'un laquais en livrée, se promener dans leurs pelisses de satin
(Dolly en avait une longue, Nathalie une demi-longue, et Kitty une toute
courte, qui montrait ses petites jambes bien faites, serrées dans des bas
rouges): ces choses et beaucoup d'autres lui restaient incompréhensibles.
Mais il savait que tout ce qui se passait dans cette sphère mystérieuse
était parfait, et ce mystère le rendait amoureux.

Il avait commencé par s'éprendre de Dolly, l'aînée, pendant ses années
d'études; celle-ci épousa Oblonsky; il crut alors aimer la seconde, car il
sentait qu'il devait nécessairement aimer l'une des trois, sans savoir au
juste laquelle. Mais Nathalie eut à peine fait son entrée dans le monde,
qu'on la maria au diplomate Lvof. Kitty n'était qu'une enfant quand Levine
quitta l'Université. Le jeune Cherbatzky, peu après son admission dans
la marine, se noya dans la Baltique, et les relations de Levine avec sa
famille devinrent plus rares, malgré l'amitié qui le liait à Oblonsky. Au
commencement de l'hiver cependant, étant venu à Moscou, après une année
passée à la campagne, il revit les Cherbatzky et comprit alors laquelle
des trois il était destiné à aimer.

Rien de plus simple, en apparence, que de demander en mariage la jeune
princesse Cherbatzky; un homme de trente-deux ans, de bonne famille,
d'une fortune convenable, avait toute chance de passer pour un beau
parti, et vraisemblablement il aurait été bien accueilli. Mais Levine
était amoureux; Kitty lui paraissait une créature si accomplie, d'une
supériorité si idéale, et il se jugeait au contraire si défavorablement,
qu'il n'admettait pas qu'on le trouvât digne d'aspirer à cette alliance.

Après avoir passé deux mois à Moscou comme en rêve, rencontrant Kitty
chaque jour dans le monde, où il était retourné à cause d'elle, il
repartit subitement pour la campagne, après avoir décidé que ce mariage
était impossible. Quelle position dans le monde, quelle carrière
convenable et bien définie offrait-il aux parents? Tandis que ses
camarades étaient, les uns colonels et aides de camp, d'autres professeurs
distingués, directeurs de banque et de chemin de fer, ou présidents de
tribunal, comme Oblonsky, que faisait-il, lui, à trente-deux ans? Il
s'occupait de ses terres, élevait des bestiaux, construisait des bâtiments
de ferme et chassait la bécasse, c'est-à-dire qu'il avait pris le chemin
de ceux qui, aux yeux du monde, n'ont pas su en trouver d'autre; il ne se
faisait aucune illusion sur la façon dont on pouvait le juger, et croyait
passer pour un pauvre garçon, sans grande capacité.

Comment, d'ailleurs, la charmante et poétique jeune fille pouvait-elle
aimer un homme aussi laid et surtout aussi peu brillant que lui? Ses
anciennes relations avec Kitty, qui, à cause de sa liaison avec le frère
qu'elle avait perdu, étaient celles d'un homme fait avec une enfant, lui
semblaient un obstacle de plus.

On pouvait bien, pensait-il, aimer d'amitié un brave garçon aussi
ordinaire que lui, mais il fallait être beau et pouvoir déployer les
qualités d'un homme supérieur, pour être aimé d'un amour comparable
à celui qu'il éprouvait. Il avait bien entendu dire que les femmes
s'éprennent souvent d'hommes laids et médiocres, mais il n'en croyait rien
et jugeait les autres d'après lui-même, qui ne pouvait aimer qu'une femme
remarquable, belle et poétique.

Toutefois, après avoir passé deux mois à la campagne dans la solitude, il
se convainquit que le sentiment qui l'absorbait ne ressemblait pas aux
enthousiasmes de sa première jeunesse, et qu'il ne pourrait vivre sans
résoudre cette grande question: serait-il accepté, oui ou non? Rien ne
prouvait, après tout, qu'il serait refusé. Il partit donc pour Moscou
avec la ferme intention de se déclarer et de se marier si on l'agréait.
Sinon...., il ne pouvait imaginer ce qu'il deviendrait!



VII


Levine, arrivé à Moscou par le train du matin, s'était arrêté chez son
demi-frère, Kosnichef. Après avoir fait sa toilette, il était entré dans
le cabinet de travail de celui-ci en se proposant de lui raconter tout
et de lui demander conseil; mais son frère n'était pas seul. Il causait
avec un célèbre professeur de philosophie, venu de Kharhoff tout exprès
pour éclaircir un malentendu survenu entre eux au sujet d'une question
scientifique. Le professeur était en guerre contre le matérialisme; Serge
Kosnichef suivait sa polémique avec intérêt et lui avait adressé quelques
objections après avoir lu son dernier article. Il reprochait au professeur
les concessions trop larges qu'il faisait au matérialisme, et celui-ci
était venu s'expliquer lui-même. La conversation roulait sur la question
à la mode: Y a-t-il une limite entre les phénomènes psychiques et
physiologiques dans les actions de l'homme, et où se trouve cette limite?

Serge Ivanitch accueillit son frère avec le sourire froidement aimable qui
lui était habituel et, après l'avoir présenté au professeur, continua
l'entretien. Celui-ci, un petit homme à lunettes, au front étroit,
s'arrêta un moment pour répondre au salut de Levine, puis reprit la
conversation sans lui accorder aucune attention. Levine s'assit en
attendant son départ et s'intéressa bientôt au sujet de la discussion.
Il avait lu dans des revues les articles dont on parlait, et les avait
lus en y prenant l'intérêt général qu'un homme qui a étudié les sciences
naturelles à l'Université peut prendre au développement de ces sciences;
jamais il n'avait fait de rapprochements entre ces questions savantes sur
l'origine de l'homme, sur l'action réflexe, la biologie, la sociologie, et
celles qui le préoccupaient de plus en plus, le but de la vie et la mort.

Il remarqua, en suivant la conversation, que les deux interlocuteurs
établissaient un certain lien entre les questions scientifiques et celles
qui touchaient à l'âme; par moments il croyait qu'ils allaient enfin
aborder ce sujet, mais chaque fois qu'ils en approchaient, c'était pour
s'en éloigner aussitôt avec une certaine hâte, et s'enfoncer dans le
domaine des distinctions subtiles, des réfutations, des citations, des
allusions, des renvois aux autorités, et c'est à peine s'il pouvait les
comprendre.

«Je ne puis accepter la théorie de Keis, disait Serge Ivanitch dans son
langage élégant et correct, et admettre que toute ma conception du monde
extérieur dérive uniquement de mes sensations. Le principe de toute
connaissance, le sentiment de _l'être_, de l'existence, n'est pas venu par
les sens; il n'existe pas d'organe spécial pour produire cette conception.

--Oui, mais Wurst et Knaust et Pripasof vous répondront que vous avez la
connaissance de votre existence uniquement par suite d'une accumulation de
sensations, en un mot, qu'elle n'est que le résultat des sensations. Wurst
dit même que là où la sensation n'existe pas, la conscience de l'existence
est absente.

--Je dirai au contraire....» répliqua Serge Ivanitch.

Levine remarqua encore une fois qu'au moment de toucher au point capital,
selon lui, ils allaient s'en éloigner, et se décida à faire au professeur
la question suivante:

«Dans ce cas, si mes sensations n'existent plus, si mon corps est mort, il
n'y a plus d'existence possible?»

Le professeur regarda ce singulier questionneur d'un air contrarié et
comme blessé de cette interruption: que voulait cet intrus qui ressemblait
plus à un paysan qu'à un philosophe? Il se tourna vers Serge Ivanitch,
mais celui-ci n'était pas à beaucoup près aussi exclusif que le professeur
et pouvait, tout en discutant avec lui, comprendre le point de vue simple
et rationnel qui avait suggéré la question; il répondit en souriant:

«Nous n'avons pas encore le droit de résoudre cette question.

--Nous n'avons pas de données suffisantes, continua le professeur en
reprenant ses raisonnements. Non, je prétends que si, comme le dit
clairement Pripasof, les sensations sont fondées sur des impressions,
nous n'en devons que plus sévèrement distinguer ces deux notions.»

Levine n'écoutait plus et attendit le départ du professeur.



VIII


Celui-ci parti, Serge Ivanitch se tourna vers son frère:

«Je suis content de te voir. Es-tu venu pour longtemps? comment vont les
affaires?»

Levine savait que son frère aîné s'intéressait peu aux questions
agronomiques et faisait une concession en lui en parlant; aussi se
borna-t-il à répondre au sujet de la vente du blé et de l'argent qu'il
avait touché sur le domaine qu'ils possédaient indivis. Son intention
formelle avait été de causer avec son frère de ses projets de mariage, et
de lui demander conseil; mais, après cette conversation avec le professeur
et en présence du ton involontairement protecteur dont Serge l'avait
questionné sur leurs intérêts de campagne, il ne se sentit plus la force
de parler et pensa que son frère Serge ne verrait pas les choses comme il
aurait souhaité qu'il les vit.

«Comment marchent les affaires du semstvo chez vous? demanda Serge
Ivanitch, qui s'intéressait à ces assemblées provinciales et leur
attribuait une grande importance.

--Je n'en sais vraiment rien.

--Comment cela se fait-il? ne fais-tu pas partie de l'administration?

--Non, j'y ai renoncé; je ne vais plus aux assemblées, répondit Levine.

--C'est bien dommage,» murmura Serge en fronçant le sourcil.

Pour se disculper, Levine raconta ce qui se passait aux réunions du
district.

«C'est toujours ainsi! interrompit Serge Ivanitch, voilà comme nous sommes,
nous autres Russes! Peut-être est-ce un bon trait de notre nature que
cette faculté de constater nos erreurs, mais nous l'exagérons, nous nous
plaisons dans l'ironie, qui jamais ne fait défaut à notre langue. Si l'on
donnait nos droits, ces mêmes institutions provinciales, à quelque autre
peuple de l'Europe, Allemands ou Anglais, ils sauraient en extraire la
liberté, tandis que, nous autres, nous ne savons qu'en rire!

--Qu'y faire? répondit Levine d'un air coupable. C'était mon dernier
essai. J'y ai mis toute mon âme; je n'y puis plus rien; je suis incapable
de...

--Incapable! interrompit Serge Ivanitch: tu n'envisages pas la chose comme
il le faudrait.

--C'est possible, répondit Levine accablé.

--Sais-tu que notre frère Nicolas est de nouveau ici?»

Nicolas était le frère aîné de Constantin et le demi-frère de Serge;
c'était un homme perdu, qui avait mangé la plus grande partie de sa
fortune, et s'était brouillé avec ses frères pour vivre dans un monde
aussi fâcheux qu'étrange.

«Que dis-tu là? s'écria Levine effrayé. Comment le sais-tu?

--Prokoff l'a vu dans la rue.

--Ici, à Moscou? Où est-il? et Levine se leva, comme s'il eût voulu
aussitôt courir le trouver.

--Je regrette de t'avoir dit cela, dit Serge en hochant la tête à la
vue de l'émotion de son frère. J'ai envoyé quelqu'un pour savoir où il
demeurait et lui ai fait tenir sa lettre de change sur Troubine que j'ai
payée. Voici ce qu'il m'a répondu...»

Et Serge tendit à son frère un billet qu'il prit sous un presse papiers.

Lévine lut ce billet d'une écriture étrange et qu'il connaissait bien.

«Je demande humblement qu'on me laisse la paix. C'est tout ce que je
réclame de mes chers frères. Nicolas Levine.»

Constantin resta debout devant Serge, le papier à la main, sans lever la
tête.

«Il veut bien visiblement m'offenser, continua Serge, mais cela lui est
impossible. Je souhaitais de tout coeur de pouvoir l'aider, tout en sachant
que je n'en viendrais pas à bout.

--Oui, oui, confirma Levine, je comprends et j'apprécie ta conduite envers
lui, mais j'irai le voir.

--Si cela te fait plaisir, vas-y, dit Serge, mais je ne te le conseille
pas. Ce n'est pas que je le craigne par rapport à nos relations à toi et à
moi, il ne saurait nous brouiller, mais c'est pour toi que je te conseille
de n'y pas aller: tu n'y pourras rien. Au reste, fais comme tu l'entends.

--Peut-être n'y a-t-il vraiment rien à faire, mais dans ce moment... je ne
saurais être tranquille...

--Je ne te comprends pas, dit Serge, mais ce que je comprends, ajouta-t-il,
c'est qu'il y a là pour nous une leçon d'humilité. Depuis que notre frère
Nicolas est devenu ce qu'il est, je considère ce qu'on appelle une
«bassesse» avec plus d'indulgence. Tu sais ce qu'il a fait?

--Hélas; c'est affreux, affreux!» répondit Levine.

Après avoir demandé l'adresse de Nicolas au domestique de Serge Ivanitch,
Levine se mit en route pour aller le trouver, mais il changea d'idée et
ajourna sa visite au soir. Avant tout, pour en avoir le coeur net, il
voulait décider la question qui l'avait amené à Moscou. Il alla donc
trouver Oblonsky et, après avoir appris où étaient les Cherbatzky, se
rendit là où il pensait rencontrer Kitty.



IX


Vers quatre heures, Levine quitta son Isvostchik à la porte du Jardin
zoologique et, le coeur battant, suivit le sentier qui menait aux montagnes
de glace, près de l'endroit où l'on patinait; il savait qu'il la
trouverait là, car il avait aperçu la voiture des Cherbatzky à l'entrée.

Il faisait un beau temps de gelée; à la porte du Jardin on voyait, rangés
à la file, des traîneaux, des voitures de maître, des Isvostchiks, des
gendarmes. Le public se pressait dans les petits chemins frayés autour des
izbas décorées de sculptures en bois; les vieux bouleaux du Jardin, aux
branches chargées de givre et de neige, semblaient revêtus de chasubles
neuves et solennelles.

Tout en suivant le sentier, Levine se parlait à lui-même: «Du calme! il ne
faut pas se troubler; que veux-tu? qu'as-tu? tais-toi, imbécile.» C'est
ainsi qu'il interpellait son coeur.

Mais plus il cherchait à se calmer, plus l'émotion le gagnait et lui
coupait la respiration. Une personne de connaissance l'appela au passage,
Levine ne la reconnut même pas. Il s'approcha des montagnes. Les traîneaux
glissaient, puis remontaient au moyen de chaînes; c'était un cliquetis de
ferraille, un bruit de voix joyeuses et animées. À quelques pas de là
on patinait, et parmi les patineurs il _la_ reconnut bien vite, et sut
qu'elle était près de lui par la joie et la terreur qui envahirent son âme.

Debout auprès d'une dame, du côté opposé à celui où Levine se trouvait,
elle ne se distinguait de son entourage ni par sa pose ni par sa toilette;
pour lui, elle ressortait dans la foule comme une rose parmi des orties,
éclairant de son sourire ce qui l'environnait, illuminant tout de sa
présence. «Oserai-je vraiment descendre sur la glace et m'approcher
d'elle?» pensa-t-il. L'endroit où elle se tenait lui parut un sanctuaire
dont il craignait d'approcher, et il eut si peur qu'il s'en fallut de peu
qu'il ne repartit. Faisant un effort sur lui-même il arriva cependant à se
persuader qu'elle était entourée de gens de toute espèce, et qu'à la
rigueur il avait bien aussi le droit de venir patiner. Il descendit donc
sur la glace, évitant de jeter les yeux sur elle comme sur le soleil, mais,
de même que le soleil, il n'avait pas besoin de la regarder pour la voir.

On se réunissait sur la glace, un jour de la semaine, entre personnes
de connaissance. Il y avait là des maîtres dans l'art du patinage qui
venaient faire briller leurs talents, d'autres qui faisaient leur
apprentissage derrière des fauteuils, avec des gestes gauches et inquiets,
de très jeunes gens, et aussi de vieux messieurs, patinant par hygiène;
tous semblaient à Levine des élus favorisés du ciel, parce qu'ils étaient
dans le voisinage de Kitty. Et ces patineurs glissaient autour d'elle, la
rattrapaient, lui parlaient même, et n'en semblaient pas moins s'amuser
avec une indépendance d'esprit complète, comme s'il eût suffi à leur
bonheur que la glace fût bonne et le temps splendide!

Nicolas Cherbatzky, un cousin de Kitty, vêtu d'une jaquette et de
pantalons étroits, était assis sur un banc, les patins aux pieds,
lorsqu'il aperçut Levine.

«Ah! s'écria-t-il, le premier patineur de la Russie, le voilà! Es-tu ici
depuis longtemps? Mets donc vite tes patins, la glace est excellente.

--Je n'ai pas mes patins,» répondit Levine, étonné qu'on pût parler en
présence de Kitty avec cette liberté d'esprit et cette audace, et ne
la perdant pas de vue une seconde, quoiqu'il ne la regardât pas. Elle,
visiblement craintive sur ses hautes bottines à patins, s'élança vers lui,
du coin où elle se tenait, suivie d'un jeune garçon en costume russe qui
cherchait à la dépasser en faisant les gestes désespérés d'un patineur
maladroit. Kitty ne patinait pas avec sûreté; ses mains avaient quitté le
petit manchon suspendu à son cou par un ruban, et se tenaient prêtes à
se raccrocher n'importe à quoi; elle regardait Levine, qu'elle venait
de reconnaître, et souriait de sa propre peur. Quand elle eut enfin
heureusement pris son élan, elle donna un léger coup de talon et glissa
jusqu'à son cousin Cherbatzky, s'empara de son bras, et envoya à Levine un
salut amical. Jamais dans son imagination elle n'avait été plus charmante.

Il lui suffisait toujours de penser à elle pour évoquer vivement le
souvenir de toute sa personne, surtout celui de sa jolie tête blonde, à
l'expression enfantine de candeur et de bonté, élégamment posée sur des
épaules déjà belles. Ce mélange de grâce d'enfant et de beauté de femme
avait un charme particulier que Levine savait comprendre. Mais ce qui le
frappait toujours en elle, comme une chose inattendue, c'était son regard
modeste, calme, sincère, qui, joint à son sourire, le transportait dans un
monde enchanté où il se sentait apaisé, adouci, avec les bons sentiments
de sa première enfance.

«Depuis quand êtes-vous ici? demanda-t-elle en lui tendant la main. Merci,
ajouta-t-elle en lui voyant ramasser le mouchoir tombé de son manchon.

--Moi? Je suis arrivé depuis peu, hier, c'est-à-dire aujourd'hui, répondit
Levine, si ému qu'il n'avait pas bien compris la question. Je voulais
venir chez vous,--dit-il, et, se rappelant aussitôt dans quelle intention,
il rougit et se troubla.--Je ne savais pas que vous patiniez, et si bien.»

Elle le regarda avec attention, comme pour deviner la cause de son
embarras.

«Votre éloge est précieux. Il s'est conservé ici une tradition sur vos
talents de patineur,--dit-elle en secouant de sa petite main gantée de
noir les aiguilles de pin tombées sur son manchon.

--Oui, j'ai patiné autrefois avec passion; je voulais arriver à la
perfection.

--Il me semble que vous faites tout avec passion, dit-elle en souriant. Je
voudrais tant vous voir patiner. Mettez donc des patins, nous patinerons
ensemble.»

«Patiner ensemble! est-il possible!» pensa-t-il en la regardant.

«Je vais les mettre tout de suite,» dit-il.

Et il courut chercher des patins.

«Il y a longtemps, monsieur, que vous n'êtes venu chez nous, dit l'homme
aux patins en lui tenant le pied pour visser le talon. Depuis vous, nous
n'avons personne qui s'y entende. Est-ce bien ainsi? dit-il en serrant la
courroie.

--C'est bien, c'est bien, dépêche-toi seulement,» répondit Levine, ne
pouvant dissimuler le sourire joyeux qui, malgré lui, éclairait son
visage. «Voilà la vie, voilà le bonheur, pensait-il, faut-il lui parler
maintenant? Mais j'ai peur de parler; je suis trop heureux en ce moment,
heureux au moins en espérance, tandis que.... Mais il le faut, il le faut!
Arrière toute faiblesse!»

Levine se leva, ôta son paletot, et, après s'être essayé autour de la
petite maison, s'élança sur la glace unie et glissa sans effort, dirigeant
à son gré sa course, tantôt rapide, tantôt ralentie. Il s'approcha d'elle
avec crainte, mais un sourire de Kitty le rassura encore une fois.

Elle lui donna la main et ils patinèrent côte à côte, augmentant peu à peu
la vitesse de leur course; et plus ils glissaient rapidement, plus elle
lui serrait la main.

«J'apprendrais bien plus vite avec vous, lui dit-elle, je ne sais pourquoi,
j'ai confiance.

--J'ai aussi confiance en moi, quand vous vous appuyez sur mon bras,»
répondit-il, et aussitôt il rougit, effrayé. Effectivement, à peine eut-il
prononcé ces paroles, que, de même que le soleil se cache derrière un
nuage, toute l'amabilité du visage de la jeune fille disparut, et Levine
remarqua un jeu de physionomie qu'il connaissait bien, et qui indiquait un
effort de sa pensée; une ride se dessina sur le front uni de Kitty.

--Il ne vous arrive rien de désagréable? Du reste, je n'ai pas le droit de
le demander, dit-il vivement.

--Pourquoi cela? Non,--répondit-elle froidement; et elle ajouta
aussitôt:--Vous n'avez pas encore vu Mlle Linon?

--Pas encore.

--Venez la voir, elle vous aime tant.

--Qu'arrive-t-il? je lui ai fait de la peine! Seigneur, ayez pitié de
moi!» pensa Levine tout en courant vers la vieille Française aux petites
boucles grises, qui les surveillait de son banc. Elle le reçut comme un
vieil ami et lui montra tout son râtelier dans un sourire amical.

«Nous grandissons, n'est-ce pas? dit-elle en désignant Kitty des yeux, et
nous prenons de l'âge. _Tiny bear_ devient grand!» continua la vieille
institutrice en riant; et elle lui rappela sa plaisanterie sur les trois
demoiselles qu'il appelait les trois oursons du conte anglais.

«Vous rappelez-vous que vous les nommiez ainsi?»

Il l'avait absolument oublié, mais elle riait de cette plaisanterie depuis
dix ans et y tenait toujours.

«Allez, allez patiner. N'est-ce pas que notre Kitty commence à bien s'y
prendre?»

Quand Levine revint auprès de Kitty, il ne lui trouva plus le visage
sévère; ses yeux avaient repris leur expression franche et caressante,
mais il lui sembla qu'elle avait un ton de tranquillité voulue, et il se
sentit triste. Après avoir causé de la vieille gouvernante et de ses
originalités, elle lui parla de sa vie à lui.

«Ne vous ennuyez-vous vraiment pas à la campagne? demanda-t-elle.

--Non, je ne m'ennuie pas; je suis très occupé,--répondit-il, sentant
qu'elle l'amenait au ton calme qu'elle avait résolu de garder, et dont il
ne saurait désormais se départir, pas plus qu'il n'avait su le faire au
commencement de l'hiver.

--Êtes-vous venu pour longtemps? demanda Kitty.

--Je n'en sais rien, répondit-il sans penser à ce qu'il disait. L'idée de
retomber dans le ton d'une amitié calme et de retourner peut-être chez lui
sans avoir rien décidé le poussa à la révolte.

--Comment ne le savez-vous pas?

--Je n'en sais rien, cela dépendra de vous,» dit-il, et aussitôt il fut
épouvanté de ses propres paroles.

N'entendit-elle pas ces mots, ou ne voulut-elle pas les entendre? elle
sembla faire un faux pas sur la glace et s'éloigna pour glisser vers Mlle
Linon, lui dit quelques mots et se dirigea vers la petite maison où l'on
ôtait les patins.

«Mon Dieu, qu'ai-je fait? Seigneur Dieu, aidez-moi, guidez-moi,» priait
Levine intérieurement, et, sentant qu'il avait besoin de faire quelque
mouvement violent, il décrivit avec fureur des courbes sur la glace.

En ce moment, un jeune homme, le plus fort des nouveaux patineurs, sortit
du café, ses patins aux pieds et la cigarette à la bouche; sans s'arrêter
il courut vers l'escalier, descendit les marches en sautant, sans même
changer la position de ses bras, et s'élança sur la glace.

«C'est un nouveau tour, se dit Levine, et il remonta l'escalier pour
l'imiter.

--Ne vous tuez pas, il faut de l'habitude,» lui cria Nicolas Cherbatzky.

Levine patina quelque temps avant de prendre son élan, puis il descendit
l'escalier en cherchant à garder l'équilibre avec ses mains; à la dernière
marche, il s'accrocha, fit un mouvement violent pour se rattraper, reprit
son équilibre, et s'élança en riant sur la glace.

«Quel brave garçon,--pensait pendant ce temps Kitty en entrant dans la
petite maison, suivie de Mlle Linon, et en le regardant avec un sourire
caressant, comme un frère bien-aimé.

--Est-ce ma faute? Ai-je rien fait de mal? On prétend que c'est de la
coquetterie! Je sais bien que ce n'est pas lui que j'aime, mais je ne m'en
sens pas moins contente auprès de lui: il est si bon! Mais pourquoi a-t-il
dit cela?» pensa-t-elle.

Voyant Kitty partir avec sa mère qui venait la chercher, Levine, tout
rouge après l'exercice violent qu'il venait de prendre, s'arrêta et
réfléchit. Il ôta ses patins et rejoignit la mère et la fille à la sortie.

«Très heureuse de vous voir, dit la princesse. Nous recevons, comme
toujours, le jeudi.

--Aujourd'hui, par conséquent?

--Nous serons enchantés de vous voir,» répondit-elle sèchement.

Cette raideur affligea Kitty, qui ne put s'empêcher de chercher à adoucir
l'effet produit par la froideur de sa mère. Elle se retourna vers Levine
et lui cria en souriant:

«Au revoir!»

En ce moment, Stépane Arcadiévitch, son chapeau planté de côté, le visage
animé et les yeux brillants, entrait en vainqueur dans le Jardin. À la vue
de sa belle-mère, il prit une expression triste et confuse pour répondre
aux questions qu'elle lui adressa sur la santé de Dolly; puis, après avoir
causé à voix basse d'un air accablé, il se redressa et prit le bras de
Levine.

«Eh bien, partons-nous? Je n'ai fait que penser à toi, et je suis très
content que tu sois venu, dit-il en le regardant d'un air significatif.

--Allons, allons,--répondit l'heureux Levine, qui ne cessait d'entendre le
son de cette voix lui disant «au revoir», et de se représenter le sourire
qui accompagnait ces mots.

--À l'hôtel d'Angleterre ou à l'Ermitage?

--Cela m'est égal.

--À l'hôtel d'Angleterre alors, dit Stépane Arcadiévitch, qui choisissait
ce restaurant parce qu'il y devait plus d'argent qu'à l'Ermitage et qu'il
trouvait, pour ainsi dire, indigne de lui, de le négliger. Tu as un
isvostchik: tant mieux, car j'ai renvoyé ma voiture.»

Pendant tout le trajet, les deux amis gardèrent le silence. Levine pensait
à ce que pouvait signifier le changement survenu en Kitty, et se rassurait
pour retomber aussitôt dans le désespoir, et se répéter qu'il était
insensé d'espérer. Malgré tout, il se sentait un autre homme, ne
ressemblant en rien à celui qui avait existé avant le sourire et les mots
«au revoir».

Stépane Arcadiévitch composait le menu.

«Tu aimes le turbot, n'est-ce pas? demanda-t-il à Levine au moment où ils
arrivaient.

--Quoi? demanda Levine.

--Le turbot.

--Oui, j'aime le turbot à la folie.



X


Levine lui-même ne put s'empêcher de remarquer, en entrant dans le
restaurant, l'espèce de rayonnement contenu exprimé par la physionomie,
par toute la personne de Stépane Arcadiévitch. Celui-ci ôta son paletot
et, le chapeau posé de côté, s'avança jusqu'à la salle à manger, donnant,
tout en marchant, ses ordres au Tatare en habit noir, la serviette sous le
bras, qui s'accrochait à lui. Saluant à droite et à gauche les personnes
de connaissance qui, là comme ailleurs, le rencontraient avec plaisir, il
s'approcha du buffet et prit un petit verre d'eau-de-vie. La demoiselle de
comptoir, une Française frisée, fardée, couverte de rubans, de dentelles
et de boucles, fut aussitôt l'objet de son attention; il lui dit quelques
mots qui la firent éclater de rire. Quant à Levine, la vue de cette femme,
toute composée de faux cheveux et de poudre de riz, lui ôtait l'appétit;
il s'en éloigna avec hâte et dégoût. Son âme était remplie du souvenir de
Kitty, et dans ses yeux brillaient le triomphe et le bonheur.

«Par ici, Votre Excellence: ici Votre Excellence ne sera pas dérangée,
disait le vieux Tatare, tenace et obséquieux, dont la vaste tournure
forçait les deux pans de son habit à s'écarter par derrière.

--Veuillez approcher, Votre Excellence,» dit-il aussi à Levine en signe de
respect pour Stépane Arcadiévitch dont il était l'invité.

Il étendit en un clin d'oeil une serviette fraîche sur la table ronde,
déjà couverte d'une nappe, et placée sous une girandole de bronze; puis il
approcha deux chaises de velours et, la serviette d'une main, la carte de
l'autre, il se tint debout devant Stépane Arcadiévitch, attendant ses
ordres.

«Si Votre Excellence le désirait, elle aurait un cabinet particulier à sa
disposition dans quelques instants: le prince Galitzine, avec une dame, va
le laisser libre. Nous avons reçu des huîtres fraîches.

--Ah! ah! des huîtres!»

Stépane Arcadiévitch réfléchit.

«Si nous changions notre plan de campagne, Levine?--dit-il en posant le
doigt sur la carte; son visage exprimait une hésitation sérieuse.--Mais
sont-elles bonnes, tes huîtres? Fais attention.

--Des huîtres de Flensbourg, Votre Excellence: il n'y en a pas d'Ostende.

--Passe pour des huîtres de Flensbourg. Mais sont-elles fraîches?

--Elles sont arrivées d'hier.

--Eh! bien, qu'en dis-tu? Si nous commencions par des huîtres et si nous
changions ensuite tout notre menu?

--Cela m'est égal; pour moi, ce qu'il y a de meilleur, c'est du chtchi[2]
et de la kacha[3]; mais on ne trouve pas cela ici.

[Note 2: _Chtchi_, soupe aux choux.]

[Note 3: _Kacha_, gruau de sarrasin, nourriture habituelle du peuple.]

--Kacha _à la russe_, si vous l'ordonnez? dit le Tatare en se penchant
vers Levine comme une bonne vers l'enfant qu'elle garde.

--Sans plaisanterie, tout ce que tu choisiras sera bien. J'ai patiné et
je meurs de faim. Ne crois pas, ajouta-t-il en voyant une expression de
mécontentement sur la figure d'Oblonsky, que je ne sache pas apprécier ton
menu: je mangerai avec plaisir un bon dîner.

--Il ne manquerait plus que cela! On a beau dire, c'est un des plaisirs
de cette vie, dit Stépane Arcadiévitch. Dans ce cas, mon petit frère,
--donne-nous deux, et si c'est trop peu, trois douzaines d'huîtres, une
soupe avec des légumes...

--Printanière,» reprit le Tatare.

Mais Stépane Arcadiévitch ne voulait pas lui laisser le plaisir d'énumérer
les plats en français et continua:

«Avec des légumes, tu sais? Ensuite, du turbot avec une sauce un peu
épaisse; puis du rosbif, mais fais attention qu'il soit à point; un chapon,
et enfin des conserves.»

Le Tatare, se rappelant que Stépane Arcadiévitch n'aimait pas à nommer les
plats d'après la carte française, le laissa dire, mais il se donna ensuite
le plaisir de répéter le menu selon les règles: «potage printanier, turbot
sauce Beaumarchais, poularde à l'estragon, macédoine de fruits». Et
aussitôt, comme mû par un ressort, il fit disparaître une carte pour en
présenter une autre, celle des vins, qu'il soumit à Stépane Arcadiévitch.

«Que boirons-nous?

--Ce que tu voudras, mais un peu de champagne, dit Levine.

--Comment? dès le commencement? Au fait, pourquoi pas? Aimes-tu la marque
blanche?

--_Cachet blanc_, dit le Tatare.

--Bien: avec les huîtres, ce sera assez.

--Quel vin de table servirai-je?

--Du Nuits; non, donne-nous le classique chablis.

--J'entends. Servirai-je _votre_ fromage?

--Oui, du parmesan. Peut-être en préfères-tu un autre?

--Non, cela m'est égal,» répondit Levine qui ne pouvait s'empêcher de
sourire.

Le Tatare disparut en courant, les pans de son habit flottant derrière
lui; cinq minutes après, il était de retour, tenant d'une main un plat
d'huîtres et de l'autre une bouteille.

Stépane Arcadiévitch chiffonna sa serviette, en couvrit son gilet, étendit
tranquillement les mains, et entama le plat d'huîtres.

«Pas mauvaises,--dit-il en enlevant les huîtres de leurs écailles l'une
après l'autre avec une petite fourchette d'argent, et en les avalant au
fur et à mesure.--Pas mauvaises,» répéta-t-il en regardant tantôt Levine,
tantôt le Tatare d'un oeil satisfait et brillant.

Levine mangea les huîtres, quoiqu'il eût préféré du pain et du fromage,
mais il ne pouvait s'empêcher d'admirer Oblonsky. Le Tatare lui-même,
après avoir débouché la bouteille et versé le vin mousseux dans de fines
coupes de cristal, regarda Stépane Arcadiévitch avec un sourire satisfait,
tout en redressant sa cravate blanche.

«Tu n'aimes pas beaucoup les huîtres? dit Oblonsky en vidant son verre, ou
bien tu es préoccupé? hein?»

Il avait envie de mettre Levine en gaieté, mais celui-ci, sans être triste,
était gêné; avec ce qu'il avait dans l'âme, il se trouvait mal à l'aise
dans ce restaurant, au milieu de ce va-et-vient, dans le voisinage de
cabinets où l'on dînait avec des dames; tout l'offusquait, le gaz, les
miroirs, le Tatare lui-même. Il craignait de salir le sentiment qui
remplissait son âme.

«Moi? oui, je suis préoccupé; mais, en outre, ici tout me gêne, dit-il. Tu
ne saurais croire combien, pour un campagnard comme moi, tout ce milieu
paraît étrange. C'est comme les ongles de ce monsieur que j'ai vu chez toi.

--Oui, j'ai remarqué que les ongles de ce pauvre Grinewitch
t'intéressaient beaucoup.

--Je n'y peux rien, répondit Levine, tâche de me comprendre et de te
placer au point de vue d'un campagnard. Nous autres, nous cherchons à
avoir des mains avec lesquelles nous puissions travailler; pour cela, nous
nous coupons les ongles, et bien souvent nous retroussons nos manches.
Ici, au contraire, on se laisse pousser les ongles tant qu'ils peuvent
pousser, et, pour être bien sûr de ne rien pouvoir faire de ses mains,
on accroche à ses poignets des soucoupes en guise de boutons.»

Stépane Arcadiévitch sourit gaiement.

«Mais cela prouve qu'il n'a pas besoin de travailler de ses mains: c'est
la tête qui travaille.

--C'est possible; néanmoins cela me semble étrange, de même que ce que
nous faisons ici. À la campagne, nous nous dépêchons de nous rassasier
afin de pouvoir nous remettre à la besogne, et ici nous cherchons, toi et
moi, à manger le plus longtemps possible, sans nous rassasier: aussi nous
mangeons des huîtres.

--C'est certain, reprit Stépane Arcadiévitch: mais n'est-ce pas le but de
la civilisation que de tout changer en jouissance?

--Si c'est là son but, j'aime autant rester un barbare.

--Tu l'es bien, va. Vous êtes tous des sauvages dans votre famille.»

Levine soupira. Il pensa à son frère Nicolas, se sentit mortifié, attristé,
et son visage s'assombrit; mais Oblonsky entama un sujet qui parvint
immédiatement à le distraire.

«Eh bien, viendras-tu ce soir chez nous, c'est-à-dire chez les Cherbatzky?
dit-il en clignant gaiement d'un oeil et en repoussant les écailles
d'huîtres pour prendre du fromage.

--Oui, certainement, répondit Levine, quoiqu'il m'ait semblé que la
princesse ne m'invitât pas de bonne grâce.

--Quelle idée! c'est sa manière _grande dame_, répondit Stépane
Arcadiévitch. Je viendrai aussi après une répétition de chant chez la
comtesse Bonine. Comment ne pas t'accuser d'être sauvage? Explique-moi,
par exemple, ta fuite de Moscou? Les Cherbatzky m'ont plus d'une fois
tourmenté de leurs questions sur ton compte, comme si je pouvais savoir
quelque chose. Je ne sais que ceci, c'est que tu fais toujours ce que
personne ne songerait à faire.

--Oui, répondit Levine lentement et avec émotion: tu as raison, je suis un
sauvage, mais ce n'est pas mon départ qui l'a prouvé, c'est mon retour. Je
suis revenu maintenant.....

--Es-tu heureux! interrompit Oblonsky en regardant les yeux de Levine.

--Pourquoi?

--«Je reconnais à la marque qu'ils portent les chevaux ombrageux, et à
leurs yeux, les jeunes gens amoureux,» déclama Stépane Arcadiévitch:
l'avenir est à toi.

--Et toi, n'as-tu plus rien devant toi?

--Je n'ai que le présent, et ce présent n'est pas tout roses.

--Qu'y a-t-il?

--Cela ne va pas! Mais je ne veux pas t'entretenir de moi, d'autant plus
que je ne puis t'expliquer tout, répondit Stépane Arcadiévitch. Alors
pourquoi es-tu venu à Moscou?.... Hé! viens desservir! cria-t-il au Tatare.

--Tu le devines? répondit Levine en ne quittant pas des yeux Stépane
Arcadiévitch.

--Je le devine, mais je ne puis t'en parler le premier. Tu peux par ce
détail reconnaître si je devine juste ou non, dit Stépane Arcadiévitch en
regardant Levine d'un air fin.

--Et bien, que me diras-tu? demanda Levine d'une voix qui tremblait,
et sentant tressaillir chacun des muscles de son visage. Comment
considères-tu la chose?»

Stépane Arcadiévitch but lentement son verre de chablis, en regardant
toujours Levine.

«Moi, répondit-il, je ne désire rien autant que cela, rien!

--Mais ne te trompes-tu pas? sais-tu de quoi nous parlons, murmura Levine,
le regard fixé fiévreusement sur son interlocuteur. Tu crois vraiment que
c'est possible?

--Pourquoi ne le serait-ce pas?

--Vraiment, bien sincèrement? Dis tout ce que tu penses. Songe donc, si
j'allais au-devant d'un refus? et j'en suis presque certain!

--Pourquoi donc? dit Stépane Arcadiévitch en souriant de cette émotion.

--C'est l'effet que cela me fait. Ce serait terrible, et pour moi et pour
elle!

--Oh! en tout cas je ne vois là rien de si terrible pour elle: une jeune
fille est toujours flattée d'être demandée en mariage.

--Les jeunes filles en général, peut-être: mais pas elle.»

Stépane Arcadiévitch sourit; il connaissait parfaitement les sentiments de
Levine, et savait que pour lui toutes les jeunes filles de l'univers se
divisaient en deux catégories: dans l'une, toutes les jeunes filles
existantes, ayant toutes les faiblesses humaines en partage, des jeunes
filles bien ordinaires! l'autre catégorie, composée d'_elle_ seule, sans
la moindre imperfection et au-dessus de l'humanité entière.

«Attends, prends un peu de sauce,» dit-il en arrêtant la main de Levine
qui repoussait la saucière.

Levine prit humblement de la sauce, mais ne laissa pas Oblonsky manger.

«Non, attends, comprends-moi bien, car c'est pour moi une question de vie
ou de mort. Je n'en ai jamais parlé à personne et je ne puis en parler à
un autre qu'à toi. Nous avons beau être très différents l'un de l'autre,
avoir d'autres goûts, d'autres points de vue, je n'en sais pas moins que
tu m'aimes et que tu me comprends, et c'est pourquoi je t'aime tant aussi.
Au nom du ciel, sois sincère avec moi.

--Je ne te dis que ce que je pense, répondit Stépane Arcadiévitch en
souriant, mais je te dirai plus: ma femme, une femme étonnante,--et
Oblonsky s'arrêta un moment en soupirant pour se rappeler où il en était
avec sa femme...--Elle a un don de seconde vue, et voit tout ce qui se
passe dans le coeur des autres, mais elle prévoit surtout l'avenir quand
il s'agit de mariages. Ainsi elle a prédit celui de la Chahawskoï avec
Brenteln; personne ne voulait y croire, et cependant il s'est fait. Eh
bien, ma femme est pour toi.

--Comment l'entends-tu?

--J'entends que ce n'est pas seulement qu'elle t'aime, mais elle assure
que Kitty sera ta femme.»

En entendant ces mots, le visage de Levine rayonna d'un sourire bien
voisin de l'attendrissement.

«Elle dit cela! s'écria-t-il. J'ai toujours pensé que ta femme était un
ange. Mais assez, assez parler, dit-il en se levant.

--Reste donc assis.»

Levine ne tenait plus en place; il fit deux ou trois fois le tour de la
chambre de son pas ferme, en clignant des yeux pour dissimuler des larmes,
et se remit à table un peu calmé.

«Comprends-moi, dit-il; ce n'est pas de l'amour: j'ai été amoureux,
mais ce n'était pas cela. C'est plus qu'un sentiment: c'est une force
intérieure qui me possède. Je suis parti parce que j'avais décidé qu'un
bonheur semblable ne pouvait exister, il n'aurait rien eu d'humain! Mais
j'ai eu beau lutter contre moi-même, je sens que toute ma vie est là.
Il faut que cela se décide!

--Mais pourquoi es-tu parti?

--Ah! si tu savais que de pensées se pressent dans ma tête, que de choses
je voudrais te demander! Écoute. Tu ne peux te figurer le service que tu
m'as rendu; je suis si heureux que j'en deviens égoïste, j'oublie tout! et
cependant j'ai appris aujourd'hui que mon frère Nicolas, tu sais, est ici,
et je l'ai oublié! Il me semble que lui aussi doit être heureux. C'est
comme une folie... Mais une chose me parait terrible: toi qui es marié,
tu dois connaître ce sentiment... nous déjà vieux, avec un passé, non pas
d'amour mais de péché, n'est-il pas terrible que nous osions approcher
d'un être pur, innocent? n'est-ce pas affreux? et n'est-il pas juste que
je me trouve indigne?

--Je ne crois pas que tu aies grand'chose à te reprocher.

--Et cependant, dit Levine, en repassant ma vie avec dégoût, je tremble,
je maudis, je me plains amèrement, oui...»

--Que veux-tu! le monde est ainsi fait, dit Oblonsky.

--Il n'y a qu'une consolation, celle de cette prière que j'ai toujours
aimée: «Pardonne-nous selon la grandeur de ta «miséricorde, et non selon
nos mérites.» Ce n'est qu'ainsi qu'elle peut me pardonner.»



XI


Levine vida son verre, et pendant quelques instants les deux amis
gardèrent le silence.

«Je dois encore te dire une chose. Tu connais Wronsky? demanda Stépane
Arcadiévitch à Levine.

--Non, pourquoi cette question?

--Donne encore une bouteille, dit Oblonsky au Tatare qui remplissait leurs
verres. C'est que Wronsky est un de tes rivaux.

--Qu'est-ce que Wronsky? demanda Levine dont la physionomie, tout à
l'heure si juvénilement enthousiaste, n'exprima plus que le mécontentement.

--Wronsky est un des fils du comte Cyrille Wronsky et l'un des plus beaux
échantillons de la jeunesse dorée de Pétersbourg. Je l'ai connu à Tver,
quand j'étais au service; il y venait pour le recrutement. Il est
immensément riche, beau, aide de camp de l'Empereur, il a de belles
relations, et, malgré tout, c'est un bon garçon. D'après ce que j'ai vu
de lui, c'est même plus qu'un bon garçon, il est instruit et intelligent;
c'est un homme qui ira loin.»

Levine se rembrunissait et se taisait.

«Eh bien, il est apparu peu après ton départ et, d'après ce qu'on dit,
s'est épris de Kitty; tu comprends que la mère...

--Pardonne-moi, mais je ne comprends rien,--répondit Levine en
s'assombrissant de plus en plus. La pensée de Nicolas lui revint aussitôt
avec le remords d'avoir pu l'oublier.

--Attends donc, dit Stépane Arcadiévitch en lui touchant le bras tout en
souriant: je t'ai dit ce que je savais, mais je répète que, selon moi,
dans cette affaire délicate les chances sont pour toi.»

Levine pâlit et s'appuya au dossier de sa chaise.

«Pourquoi n'es-tu jamais venu chasser chez moi comme tu me l'avais promis?
Viens au printemps,» dit-il tout à coup.

Il se repentait maintenant du fond du coeur d'avoir entamé cette
conversation avec Oblonsky; ses sentiments les plus intimes étaient
blessés de ce qu'il venait d'apprendre sur les prétentions rivales d'un
officier de Pétersbourg, aussi bien que des conseils et des suppositions
de Stépane Arcadiévitch. Celui-ci comprit ce qui se passait dans l'âme de
son ami et sourit.

«Je viendrai un jour ou l'autre; mais, vois-tu, frère, les femmes sont le
ressort qui fait tout mouvoir en ce monde. Mon affaire à moi est mauvaise,
très mauvaise, et tout cela à cause des femmes! Donne-moi franchement ton
avis, continua-t-il en tenant un cigare d'une main et son verre de l'autre.

--Sur quoi veux-tu mon avis?

--Voici: Supposons que tu sois marié, que tu aimes ta femme, et que tu te
sois laissé entraîner par une autre femme.

--Excuse-moi, mais je ne comprends rien à cela; c'est pour moi, comme si,
en sortant de dîner, je volais un pain en passant devant une boulangerie.»

Les yeux de Stépane Arcadiévitch brillèrent plus encore que de coutume.

«Pourquoi pas? le pain frais sent quelquefois si bon qu'on peut ne pas
avoir la force de résister à la tentation.

     Himmlisch war's wenn ich bezwang
     Meine irdische Begier
     Aber wenn mir's nicht gelang
     Hatt! ich auch ein gross Plaisir.

Et en disant ces vers Oblonsky sourit finement. Levine ne put s'empêcher
d'en faire autant.

«Trêve de plaisanteries, continua Oblonsky, suppose une femme charmante,
modeste, aimante, qui a tout sacrifié, qu'on sait pauvre et isolée:
faut-il l'abandonner, maintenant que le mal est fait? Mettons qu'il soit
nécessaire de rompre pour ne pas troubler la vie de famille, mais ne
faut-il pas en avoir pitié? lui adoucir la séparation? penser à son avenir?

--Pardon, mais tu sais que, pour moi, les femmes se divisent en deux
classes, ou, pour mieux dire, il y a des femmes et des... Je n'ai jamais
rencontré de belles repenties; mais des créatures comme cette Française du
comptoir avec ses frisons me répugnent, et toutes les femmes tombées aussi.

--Et l'Évangile, qu'en fais-tu?

--Laisse-moi tranquille avec ton Évangile. Jamais le Christ n'aurait
prononcé ces paroles s'il avait su le mauvais usage qu'on en ferait; c'est
tout ce qu'on a retenu de l'Évangile. Au reste je conviens que c'est une
impression personnelle, rien de plus. J'ai du dégoût pour les femmes
tombées, comme toi pour les araignées; tu n'as pas eu besoin pour cela
d'étudier les moeurs des araignées, ni moi celles de ces êtres-là.

--C'est commode de juger ainsi; tu fais comme ce personnage de Dickens,
qui jetait de la main gauche par-dessus l'épaule droite toutes les
questions embarrassantes. Mais nier un fait n'est pas y répondre. Que
faire? dis-moi, que faire?

--Ne pas voler de pain frais.»

Stépane Arcadiévitch se mit à rire.

«Ô moraliste! mais comprends donc la situation: voilà deux femmes; l'une
se prévaut de ses droits, et ses droits sont ton amour que tu ne peux plus
lui donner; l'autre sacrifie tout, et ne demande rien. Que doit-on faire?
comment se conduire? C'est un drame effrayant!

--Si tu veux que je te confesse ce que j'en pense, je te dirai que je ne
crois pas au drame; voici pourquoi: selon moi l'amour, les deux amours
tels que les caractérise Platon dans son _Banquet_, tu t'en souviens,
servent de pierre de touche aux hommes: les uns ne comprennent qu'un seul
de ces amours, les autres ne le comprennent pas. Ceux qui ne comprennent
pas l'amour platonique n'ont aucune raison de parler de drame En peut-il
exister dans ces conditions? «Bien obligé pour l'agrément que j'ai eu»:
voilà tout le drame. L'amour platonique ne peut en connaître davantage,
parce que là tout est clair et pur, parce que...»

À ce moment, Levine se rappela ses propres péchés et les luttes
intérieures qu'il avait eu à subir; il ajouta donc d'une façon
inattendue:

«Au fait, peut-être as-tu raison. C'est bien possible... Je ne sais rien,
absolument rien.

--Vois-tu, dit Stépane Arcadiévitch, tu es un homme tout d'une pièce.
C'est ta grande qualité et aussi ton défaut. Parce que ton caractère est
ainsi fait, tu voudrais que toute la vie se composât d'événements tout
d'une pièce. Ainsi tu méprises le service de l'État parce que tu n'y vois
aucune influence sociale utile, et que, selon toi, chaque action devrait
répondre à un but précis; tu voudrais que l'amour et la vie conjugale ne
fissent qu'un. Tout cela n'existe pas. Et d'ailleurs le charme, la variété,
la beauté de la vie tiennent précisément à des nuances.»

Levine soupira sans répondre; il n'écoutait pas, et pensait à ce qui le
touchait.

Et soudain ils sentirent tous deux que ce dîner, qui aurait dû les
rapprocher, bien que les laissant bons amis, les désintéressait l'un de
l'autre; chacun ne pensa plus qu'à ce qui le concernait, et ne s'inquiéta
plus de son voisin. Oblonsky connaissait ce phénomène pour en avoir fait
plusieurs fois l'expérience après dîner; il savait aussi ce qui lui
restait à faire.

«L'addition,» cria-t-il; et il passa dans la salle voisine, où il
rencontra un aide de camp de connaissance, avec lequel la conversation
s'engagea aussitôt sur une actrice et sur son protecteur. Cette
conversation soulagea et reposa Oblonsky de celle qu'il avait eue avec
Levine; son ami l'obligeait à une tension d'esprit qui le fatiguait
toujours.

Quand le Tatare eut apporté un compte de 28 roubles et des kopecks, sans
oublier le pourboire, Levine, qui, en campagnard qu'il était, se serait
épouvanté en temps ordinaire de sa part de 14 roubles, n'y fit aucune
attention. Il paya et retourna chez lui, pour changer d'habit et se rendre
chez les Cherbatzky, où son sort devait se décider.



XII


La jeune princesse Kitty Cherbatzky avait dix-huit ans. Elle paraissait
pour la première fois dans le monde cet hiver, et ses succès y étaient
plus grands que ceux de ses aînées, plus grands que sa mère elle-même ne
s'y était attendue. Sans parler de toute la jeunesse dansante de Moscou
qui était plus ou moins éprise de Kitty, il s'était, dès ce premier hiver,
présenté deux partis très sérieux: Levine et, aussitôt après son départ,
le comte Wronsky.

Les visites fréquentes de Levine et son amour évident pour Kitty avaient
été le sujet des premières conversations sérieuses entre le prince et
la princesse sur l'avenir de leur fille cadette, conversations qui
dégénéraient souvent en discussions très vives. Le prince tenait pour
Levine, et disait qu'il ne souhaitait pas de meilleur parti pour Kitty. La
princesse, avec l'habitude particulière aux femmes de tourner la question,
répondait que Kitty était bien jeune, qu'elle ne montrait pas grande
inclination pour Levine, que, d'ailleurs, celui-ci ne semblait pas avoir
d'intentions sérieuses...., mais ce n'était pas là le fond de sa pensée.
Ce qu'elle ne disait pas, c'est qu'elle espérait un parti plus brillant,
que Levine ne lui était pas sympathique et qu'elle ne le comprenait pas;
aussi fut-elle ravie lorsqu'il partit inopinément pour la campagne.

«Tu vois que j'avais raison,» dit-elle d'un air triomphant à son mari.

Elle fut encore plus enchantée lorsque Wronsky se mit sur les rangs, et
son espoir de marier Kitty non seulement bien, mais brillamment, ne fit
que se confirmer.

Pour la princesse, il n'y avait pas de comparaison à établir entre les
deux prétendants. Ce qui lui déplaisait en Levine était sa façon brusque
et bizarre de juger les choses, sa gaucherie dans le monde, qu'elle
attribuait à de l'orgueil, et ce qu'elle appelait sa vie de sauvage à la
campagne, absorbé par son bétail et ses paysans. Ce qui lui déplaisait
plus encore était que Levine, amoureux de Kitty, eût fréquenté leur maison
pendant six semaines de l'air d'un homme qui hésiterait, observerait, et
se demanderait si, en se déclarant, l'honneur qu'il leur ferait ne serait
pas trop grand. Ne comprenait-il donc pas qu'on est tenu d'expliquer ses
intentions lorsqu'on vient assidûment dans une maison où il y a une jeune
fille à marier? et puis ce départ soudain, sans avertir personne?

«Il est heureux, pensait-elle, qu'il soit si peu attrayant et que Kitty ne
se soit pas monté la tête.»

Wronsky, par contre, comblait tous ses voeux: il était riche, intelligent,
d'une grande famille; une carrière brillante à la cour ou à l'armée
s'ouvrait devant lui, et en outre il était charmant. Que pouvait-on rêver
de mieux? il faisait la cour à Kitty au bal, dansait avec elle, s'était
fait présenter à ses parents: pouvait-on douter de ses intentions? Et
cependant la pauvre mère passait un hiver cruellement agité.

La princesse, lorsqu'elle s'était mariée, il y avait quelque trente ans,
avait vu son mariage arrangé par l'entremise d'une tante. Le fiancé, qu'on
connaissait d'avance, était venu pour la voir et se faire voir, l'entrevue
avait été favorable, et la tante qui faisait le mariage avait de part et
d'autre rendu compte de l'impression produite; on était venu ensuite au
jour indiqué faire aux parents une demande officielle, qui avait été
agréée, et tout s'était passé simplement et naturellement. Au moins est-ce
ainsi que la princesse se rappelait les choses à distance. Mais lorsqu'il
s'était agi de marier ses filles, elle avait appris, par expérience,
combien cette affaire, si simple en apparence, était en réalité difficile
et compliquée.

Que d'anxiétés, que de soucis, que d'argent dépensé, que de luttes avec
son mari lorsqu'il avait fallu marier Dolly et Nathalie! Maintenant il
fallait repasser par les mêmes inquiétudes et par des querelles plus
pénibles encore! Le vieux prince, comme tous les pères en général, était
pointilleux à l'excès en tout ce qui touchait à l'honneur et à la pureté
de ses filles; il en était jaloux, surtout de Kitty, sa favorite. À chaque
instant il faisait des scènes à la princesse et l'accusait de compromettre
sa fille. La princesse avait pris l'habitude de ces scènes du temps de ses
filles aînées, mais elle s'avouait actuellement que la susceptibilité
exagérée de son mari avait sa raison d'être. Bien des choses étaient
changées dans les usages de la société, et les devoirs d'une mère
devenaient de jour en jour plus difficiles. Les contemporaines de Kitty
se réunissaient librement entre elles, suivaient des cours, prenaient des
manières dégagées avec les hommes, se promenaient seules en voiture;
beaucoup d'entre elles ne faisaient plus de révérences, et, ce qu'il y
avait de plus grave, chacune d'elles était fermement convaincue que
l'affaire de choisir un mari lui incombait à elle seule, et pas du tout à
ses parents. «On ne se marie plus comme autrefois,» pensaient et disaient
toutes ces jeunes filles, et même les vieilles gens. Mais comment se
marie-t-on alors maintenant? C'est ce que la princesse n'arrivait à
apprendre de personne. L'usage français qui donne aux parents le droit
de décider du sort de leurs enfants n'était pas accepté, il était même
vivement critiqué. L'usage anglais qui laisse pleine liberté aux
jeunes filles n'était pas admissible. L'usage russe de marier par un
intermédiaire était considéré comme un reste de barbarie; chacun en
plaisantait, la princesse comme les autres. Mais comment s'y prendre
pour bien faire? Personne n'en savait rien. Tous ceux avec lesquels la
princesse en avait causé répondaient de même: «Il est grand temps de
renoncer à ces vieilles idées; ce sont les jeunes gens qui épousent,
et non les parents: c'est donc à eux de savoir s'arranger comme ils
l'entendent.» Raisonnement bien commode pour ceux qui n'avaient pas de
filles! La princesse comprenait qu'en permettant à Kitty la société des
jeunes gens, elle courait le risque de la voir s'éprendre de quelqu'un
dont eux, ses parents, ne voudraient pas, qui ne ferait pas un bon mari ou
qui ne songerait pas à l'épouser. On avait donc beau dire, la princesse ne
trouvait pas plus sage de laisser les jeunes gens se marier tout seuls, à
leur fantaisie, que de donner des pistolets chargés, en guise de joujoux,
à des enfants de cinq ans. C'est pourquoi Kitty la préoccupait plus encore
que ses soeurs.

En ce moment, elle craignait surtout que Wronsky ne se bornât à faire
l'aimable; Kitty était éprise, elle le voyait et ne se rassurait qu'en
pensant que Wronsky était un galant homme; mais pouvait-elle se dissimuler
qu'avec la liberté de relations nouvellement admise dans la société il
n'était bien facile de tourner la tête à une jeune fille, sans que ce
genre de délit inspirât le moindre scrupule à un homme du monde? La
semaine précédente, Kitty avait raconté à sa mère une de ses conversations
avec Wronsky pendant un cotillon, et cette conversation sembla rassurante
à la princesse, sans la tranquilliser complètement. Wronsky avait dit à sa
danseuse que son frère et lui étaient si habitués à se soumettre en tout
à leur mère, qu'ils n'entreprenaient jamais rien d'important sans la
consulter. «Et en ce moment, avait-il ajouté, j'attends l'arrivée de ma
mère comme un bonheur particulièrement grand.»

Kitty rapporta ces mots sans y attacher aucune importance spéciale,
mais sa mère leur donna un sens conforme à son désir. Elle savait qu'on
attendait la vieille comtesse et qu'elle serait satisfaite du choix de son
fils; mais alors pourquoi sembler craindre de l'offenser en se déclarant
avant son arrivée? Malgré ces contradictions, la princesse interpréta
favorablement ces paroles, tant elle avait besoin de sortir d'inquiétude.

Quelque amer que lui fût le malheur de sa fille aînée, Dolly, qui songeait
à quitter son mari, elle se laissait absorber entièrement par ses
préoccupations au sujet du sort de la cadette, qu'elle voyait prêt à se
décider. L'arrivée de Levine augmenta son trouble; elle craignit que Kitty,
par un excès de délicatesse, ne refusât Wronsky, en souvenir du sentiment
qu'elle avait un moment éprouvé pour Levine; ce retour lui semblait devoir
tout embrouiller et reculer un dénouement tant désiré.

«Est-il arrivé depuis longtemps? demanda-t-elle à sa fille en rentrant.

--Il est arrivé aujourd'hui, maman.

--Il y a une chose que je veux te dire,... commença la princesse, et à
l'air sérieux et agité de son visage Kitty devina de quoi il s'agissait.

--Maman, dit-elle en rougissant et en se tournant vivement vers elle, ne
dites rien. Je vous en prie, je vous en prie. Je sais, je sais tout.»

Elle partageait les idées de sa mère, mais les motifs qui déterminaient le
désir de celle-ci la froissaient.

«Je veux dire seulement qu'ayant encouragé l'un...

--Maman, ma chérie, au nom de Dieu ne dites rien, j'ai peur d'en parler.

--Je ne dirai rien, répondit la mère en lui voyant des larmes dans les
yeux: un mot seulement, ma petite âme. Tu m'as promis de n'avoir pas de
secrets pour moi.

--Jamais, jamais aucun, s'écria Kitty en regardant sa mère bien en face,
tout en rougissant. Je n'ai rien à dire maintenant, je ne saurais rien
dire, même si je le voulais, je ne suis...

--Non, avec ces yeux-là elle ne saurait mentir,» pensa la mère, souriant
de cette émotion, tout en songeant à ce qu'avait d'important pour la
pauvrette ce qui se passait dans son coeur.



XIII


Kitty éprouva après le dîner et au commencement de la soirée une
impression analogue à celle que ressent un jeune homme la veille d'une
première affaire. Son coeur battait violemment, et elle était incapable de
rassembler et de fixer ses idées.

Cette soirée où _ils_ se rencontreraient pour la première fois déciderait
de son sort; elle le pressentait, et son imagination les lui représentait,
tantôt ensemble, tantôt séparément. En songeant au passé, c'était avec
plaisir, presque avec tendresse, qu'elle s'arrêtait aux souvenirs qui se
rapportaient à Levine; tout leur donnait un charme poétique: l'amitié
qu'il avait eue pour ce frère qu'elle avait perdu, leurs relations
d'enfance; elle trouvait doux de penser à lui, et de se dire qu'il
l'aimait, car elle ne doutait pas de son amour, et en était fière. Elle
éprouvait au contraire un certain malaise en pensant à Wronsky, et sentait
dans leurs rapports quelque chose de faux, dont elle s'accusait, car il
avait au suprême degré le calme et le sang-froid d'un homme du monde,
et restait toujours également aimable et naturel. Tout était clair et
simple dans ses rapports avec Levine; mais si Wronsky lui ouvrait des
perspectives éblouissantes, et un avenir brillant, l'avenir avec Levine
restait enveloppé d'un brouillard.

Après le dîner, Kitty remonta dans sa chambre pour faire sa toilette du
soir. Debout devant son miroir, elle constata qu'elle était en beauté, et,
chose importante ce jour-là, qu'elle disposait de toutes ses forces, car
elle se sentait en paix et en pleine possession d'elle-même.

Comme elle descendait au salon vers sept heures et demie, un domestique
annonça: «Constantin-Dmitrievitch Levine.» La princesse était encore dans
sa chambre, le prince n'était pas là. «C'est cela,» pensa Kitty, et tout
son sang afflua à son coeur. En passant devant un miroir, elle fut effrayée
de sa pâleur.

Elle savait maintenant, à n'en plus douter, qu'il était venu de bonne
heure pour la trouver seule, et se déclarer. Et aussitôt la situation lui
apparut pour la première fois sous un nouveau jour. Il ne s'agissait plus
d'elle seule, ni de savoir avec qui elle serait heureuse et à qui elle
donnerait la préférence; elle comprit qu'il faudrait tout à l'heure
blesser un homme qu'elle aimait, et le blesser cruellement; pourquoi?
parce que le pauvre garçon était amoureux d'elle! Mais elle n'y pouvait
rien: cela devait être ainsi.

«Mon Dieu, est-il possible que je doive lui parler moi-même, pensa-t-elle,
que je doive lui dire que je ne l'aime pas? Ce n'est pas vrai. Que lui
dire alors? Que j'en aime un autre? C'est impossible. Je me sauverai, je
me sauverai.»

Elle s'approchait déjà de la porte, lorsqu'elle entendit son pas. «Non,
ce n'est pas loyal. De quoi ai-je peur? Je n'ai fait aucun mal. Il en
adviendra ce qui pourra, je dirai la vérité. Avec lui, rien ne peut me
mettre mal à l'aise. Le voilà,» se dit-elle en le voyant paraître, grand,
fort, et cependant timide, avec ses yeux brillants fixés sur elle.

Elle le regarda bien en face d'un air qui semblait implorer sa protection,
et lui tendit la main.

«Je suis venu un peu tôt, il me semble,» dit-il en jetant un coup d'oeil
sur le salon vide; et, sentant que son attente n'était pas trompée, que
rien ne l'empêcherait de parler, sa figure s'assombrit.

--Oh non! répondit Kitty en s'asseyant près de la table.

--C'est précisément ce que je souhaitais, afin de vous trouver seule,
commença-t-il sans s'asseoir et sans la regarder pour ne pas perdre son
courage.

--Maman viendra à l'instant. Elle s'est beaucoup fatiguée hier. Hier...»

Elle parlait sans se rendre compte de ce qu'elle disait, et ne le quittait
pas de son regard suppliant et caressant.

Levine se tourna vers elle, ce qui la fit rougir et se taire.

«Je vous ai dit hier que je ne savais pas si j'étais ici pour longtemps,
que cela dépendait de vous.»

Kitty baissait la tête de plus en plus, ne sachant pas elle-même ce
qu'elle répondrait à ce qu'il allait dire.

«Que cela dépendait de vous, répéta-t-il. Je voulais dire--dire--c'est
pour cela que je suis venu, que... Serez-vous ma femme?» murmura-t-il sans
savoir ce qu'il disait, mais avec le sentiment d'avoir fait le plus
difficile. Il s'arrêta ensuite et la regarda.

Kitty ne relevait pas la tête; elle respirait avec peine, et le bonheur
remplissait son coeur. Jamais elle n'aurait cru que l'aveu de cet amour lui
causerait une impression aussi vive. Mais cette impression ne dura qu'un
instant. Elle se souvint de Wronsky, et, levant son regard sincère et
limpide sur Levine, dont elle vit l'air désespéré, elle répondit avec hâte:

«Cela ne peut être..... Pardonnez-moi.»

Combien, une minute auparavant, elle était près de lui et nécessaire à sa
vie! et combien elle s'éloignait tout à coup et lui devenait étrangère!

«Il ne pouvait en être autrement,» dit-il sans la regarder.

Et, la saluant, il voulut s'éloigner.



XIV


La princesse entra au même instant. La terreur se peignit sur son visage
en les voyant seuls, avec des figures bouleversées. Levine s'inclina
devant elle sans parler. Kitty se taisait sans lever les yeux. «Dieu
merci, elle aura refusé,» pensa la mère, et le sourire avec lequel elle
accueillait ses invités du jeudi reparut sur ses lèvres.

Elle s'assit et questionna Levine sur sa vie de campagne; il s'assit aussi,
espérant s'esquiver lorsque d'autres personnes entreraient.

Cinq minutes après, on annonça une amie de Kitty, mariée depuis l'hiver
précédent, la comtesse Nordstone.

C'était une femme sèche, jaune, nerveuse et maladive, avec de grands yeux
noirs brillants. Elle aimait Kitty, et son affection, comme celle de toute
femme mariée pour une jeune fille, se traduisait par un vif désir de la
marier d'après ses idées de bonheur conjugal: c'était à Wronsky qu'elle
voulait la marier. Levine, qu'elle avait souvent rencontré chez les
Cherbatzky au commencement de l'hiver, lui avait toujours déplu, et son
occupation favorite, quand elle le voyait, était de le taquiner.

«J'aime assez qu'il me regarde du haut de sa grandeur, qu'il ne m'honore
pas de ses conversations savantes, parce que je auis trop bête pour
qu'il condescende jusqu'à moi. Je suis enchantée qu'il ne puisse pas
me souffrir,» disait-elle en parlant de lui.

Elle avait raison, en ce sens que Levine ne pouvait effectivement pas la
souffrir, et méprisait en elle ce dont elle se glorifiait, le considérant
comme une qualité: sa nervosité, son indifférence et son dédain raffiné
pour tout ce qu'elle jugeait matériel et grossier.

Entre Levine et la comtesse Nordstone il s'établit donc ce genre de
relations qu'on rencontre assez souvent dans le monde, qui fait que deux
personnes, amies en apparence, se dédaignent au fond à tel point, qu'elles
ne peuvent même plus être froissées l'une par l'autre.

La comtesse entreprit Levine aussitôt.

«Ah! Constantin-Dmitritch! vous voilà revenu dans notre abominable
Babylone,--dit-elle en tendant sa petite main sèche et en lui rappelant
qu'il avait au commencement de l'hiver appelé Moscou une Babylone.
--Est-ce Babylone qui s'est convertie, ou vous qui vous êtes corrompu?
ajouta-t-elle en regardant du côté de Kitty avec un sourire moqueur.

--Je suis flatté, comtesse, de voir que vous teniez un compte aussi exact
de mes paroles,--répondit Levine qui, ayant eu le temps de se remettre,
rentra aussitôt dans le ton aigre-doux propre à ses rapports avec la
comtesse.--Il faut croire qu'elles vous impressionnent vivement.

--Comment donc! mais j'en prends note. Eh bien, Kitty, tu as encore patiné
aujourd'hui!» Et elle se mit à causer avec sa jeune amie.

Quoiqu'il ne fût guère convenable de s'en aller à ce moment, Levine eût
préféré cette gaucherie au supplice de rester toute la soirée, et de voir
Kitty l'observer à la dérobée, tout en évitant son regard; il essaya donc
de se lever, mais la princesse s'en aperçut et, se tournant vers lui:

«Comptez-vous rester longtemps à Moscou? dit-elle. N'êtes-vous pas juge
de paix dans votre district? Cela doit vous empêcher de vous absenter
longtemps?

--Non, princesse, j'ai renoncé à ces fonctions; je suis venu pour quelques
jours.»

«Il s'est passé quelque chose, pensa la comtesse Nordstone en examinant le
visage sévère et sérieux de Levine; il ne se lance pas dans ses discours
habituels, mais j'arriverai bien à le faire parler: rien ne m'amuse comme
de le rendre ridicule devant Kitty.»

«Constantin-Dmitritch, lui dit-elle, vous qui savez tout, expliquez-moi,
de grâce, comment il se fait que dans notre terre de Kalouga les paysans
et leurs femmes boivent tout ce qu'ils possèdent et refusent de payer
leurs redevances? Vous qui faites toujours l'éloge des paysans,
expliquez-moi ce que cela signifie?»

En ce moment une dame entra au salon et Levine se leva.

«Excusez-moi, comtesse, mais je ne sais rien et ne puis vous répondre,»
dit-il en regardant un officier qui entrait à la suite de la dame.

«Ce doit être Wronsky,» pensa-t-il, et, pour s'en assurer, il jeta un coup
d'oeil sur Kitty. Celle-ci avait déjà eu le temps d'apercevoir Wronsky et
d'observer Levine. À la vue des yeux lumineux de la jeune fille, Levine
comprit qu'elle aimait, et le comprit aussi clairement que si elle le lui
eût avoué elle-même.

Quel était cet homme qu'elle aimait? Il voulut s'en rendre compte, et
sentit qu'il devait rester bon gré, mal gré.

Bien des gens, en présence d'un rival heureux, sont disposés à nier ses
qualités pour ne voir que ses travers; d'autres, au contraire, ne songent
qu'à découvrir les mérites qui lui ont valu le succès, et, le coeur ulcéré,
ne lui trouvent que des qualités. Levine était de ce nombre, et il ne
lui fut pas difficile de découvrir ce que Wronsky avait d'attrayant
et d'aimable, cela sautait aux yeux. Brun, de taille moyenne et bien
proportionnée, un beau visage calme et bienveillant, tout dans sa personne,
depuis ses cheveux noirs coupés très court et son menton rasé de frais,
jusqu'à son uniforme, était simple et parfaitement élégant. Wronsky laissa
passer la dame qui entrait en même temps que lui, puis s'approcha de la
princesse, et enfin de Kitty. Il sembla à Levine qu'en venant près de
celle-ci, ses yeux prenaient une expression de tendresse, et son sourire
une expression de bonheur et de triomphe; il lui tendit une main un peu
large, mais petite, et s'inclina respectueusement.

Après avoir salué chacune des personnes présentes et échangé quelques mots
avec elles, il s'assit sans avoir jeté un regard sur Levine, qui ne le
quittait pas des yeux.

«Permettez-moi, messieurs, de vous présenter l'un à l'autre, dit la
princesse en indiquant du geste Levine.--Constantin-Dmitritch Levine,
le comte Alexis-Kirilovitch Wronsky.»

Wronsky se leva et alla serrer amicalement la main de Levine.

«Je devais, à ce qu'il me semble, dîner avec vous cet hiver, lui dit-il
avec un sourire franc et ouvert; mais vous êtes parti inopinément pour la
campagne.

--Constantin-Dmitritch méprise et fuit la ville et ses habitants, dit la
comtesse.

--Je suppose que mes paroles vous impressionnent vivement, puisque vous
vous en souvenez si bien,» dit Levine, et, s'apercevant qu'il se répétait,
il rougit.

Wronsky regarda Levine et la comtesse, et sourit.

«Alors, vous habitez toujours la campagne? demanda-t-il. Ce doit être
triste en hiver?

--Pas quand on y a de l'occupation; d'ailleurs on ne s'ennuie pas tout
seul, répondit Levine d'un ton bourru.

--J'aime la campagne, dit Wronsky en remarquant le ton de Levine sans le
laisser paraître.

--Mais vous ne consentiriez pas à y vivre toujours, j'espère? demanda la
comtesse.

--Je n'en sais rien, je n'y ai jamais fait de séjour prolongé. Mais j'ai
éprouvé un sentiment singulier, ajouta-t-il: jamais je n'ai tant regretté
la campagne, la vraie campagne russe avec ses mougiks, que pendant l'hiver
que j'ai passé à Nice avec ma mère. Vous savez que Nice est triste par
elle-même.--Naples et Sorrente, au reste, ne doivent pas non plus être
pris à haute dose. C'est là qu'on se rappelle le plus vivement la Russie,
et surtout la campagne, on dirait que...»

Il parlait tantôt à Kitty, tantôt à Levine, portant son regard calme et
bienveillant de l'un à l'autre, et disant ce qui lui passait par la tête.

La comtesse Nordstone ayant voulu placer son mot, il s'arrêta sans achever
sa phrase, et l'écouta avec attention.

La conversation ne languit pas un instant, si bien que la vieille
princesse n'eut aucun besoin de faire avancer ses grosses pièces, le
service obligatoire et l'éducation classique, qu'elle tenait en réserve
pour le cas de silence prolongé; la comtesse ne trouva même pas l'occasion
de taquiner Levine.

Celui-ci voulait se mêler à la conversation générale et ne le pouvait pas;
il se disait à chaque instant: «maintenant je puis partir», et cependant
il restait comme s'il eût attendu quelque chose.

On parla de tables tournantes et d'esprits frappeurs, et la comtesse, qui
croyait au spiritisme, se mit à raconter les merveilles dont elle avait
été témoin.

«Comtesse, au nom du ciel, faites-moi voir cela! Jamais je ne suis parvenu
à rien voir d'extraordinaire, quelque bonne volonté que j'y mette, dit en
souriant Wronsky.

--Fort bien, ce sera pour samedi prochain, répondit la comtesse; mais vous,
Constantin-Dmitritch, y croyez-vous? demanda-t-elle à Levine.

--Pourquoi me demandez-vous cela, vous savez bien ce que je répondrai.

--Parce que je voudrais entendre votre opinion.

--Mon opinion, répondit Levine, est que les tables tournantes nous
prouvent combien la bonne société est peu avancée; guère plus que ne
le sont nos paysans. Ceux-ci croient au mauvais oeil, aux sorts, aux
métamorphoses, et nous...

--Alors vous n'y croyez pas?

--Je ne puis y croire, comtesse.

--Mais si je vous dis ce que j'ai vu moi-même?

--Les paysannes aussi disent avoir vu le damavoï[4].

[Note 4: Démon familier qui, selon la superstition populaire, fait partie
de la maison.]

--Alors, vous croyez que je ne dis pas la vérité?»

Et elle se mit à rire gaiement.

«Mais non, Marie: Constantin-Dmitritch dit simplement qu'il ne croit pas
au spiritisme,» interrompit Kitty en rougissant pour Levine; celui-ci
comprit son intention et allait répondre sur un ton plus vexé encore,
lorsque Wronsky vint à la rescousse, et avec son sourire aimable fit
rentrer la conversation dans les bornes d'une politesse qui menaçait de
disparaître.

«Vous n'en admettez pas du tout la possibilité? demanda-t-il. Pourquoi?
nous admettons bien l'existence de l'électricité, que nous ne comprenons
pas davantage? Pourquoi n'existerait-t-il pas une force nouvelle, encore
inconnue, qui...

--Quand l'électricité a été découverte, interrompit Levine avec vivacité,
on n'en a vu que les phénomènes, sans savoir ce qui les produisait, ni
d'où ils provenaient; des siècles se sont passés avant qu'on songeât à
en faire l'application. Les spirites, au contraire, ont débuté par faire
écrire les tables et évoquer les esprits, et ce n'est que plus tard qu'il
a été question d'une force inconnue.»

Wronsky écoutait attentivement, comme il le faisait toujours, et semblait
s'intéresser à ces paroles.

«Oui, mais les spirites disent: nous ignorons encore ce que c'est que
cette force, tout en constatant qu'elle existe et agit dans des conditions
déterminées; aux savants maintenant à découvrir en quoi elle consiste.
Pourquoi n'existerait-il pas effectivement une force nouvelle si...

--Parce que, reprit encore Levine en l'interrompant, toutes les fois
que vous frotterez de la laine avec de la résine, vous produirez en
électricité un effet certain et connu, tandis que le spiritisme n'amène
aucun résultat certain, par conséquent ses effets ne sauraient passer pour
des phénomènes naturels.»

Wronsky, sentant que la conversation prenait un caractère trop sérieux
pour un salon, ne répondit pas et, afin d'en changer la tournure, dit en
souriant gaiement aux dames:

«Pourquoi ne ferions-nous pas tout de suite un essai, comtesse?»

Mais Levine voulait aller jusqu'au bout de sa démonstration.

«La tentative que font les spirites pour expliquer leurs miracles par une
force nouvelle ne peut, selon moi, réussir. Ils prétendent à une force
surnaturelle et veulent la soumettre à une épreuve matérielle.»

Chacun attendait qu'il cessât de parler, il le sentit.

«Et moi, je crois que vous seriez un médium excellent, dit la comtesse:
vous avez quelque chose de si enthousiaste!»

Levine ouvrit la bouche pour répondre, mais ne dit rien et rougit.

«Voyons, mesdames, mettons les tables à l'épreuve, dit Wronsky: vous
permettez, princesse?»

Et Wronsky se leva, cherchant des yeux une table.

Kitty se leva aussi, et ses yeux rencontrèrent ceux de Levine. Elle
le plaignait d'autant plus qu'elle se sentait la cause de sa douleur.
«Pardonnez-moi, si vous pouvez pardonner, disait son regard: je suis si
heureuse!»--«Je hais le monde entier, vous autant que moi!» répondait le
regard de Levine, et il chercha son chapeau.

Mais le sort lui fut encore une fois contraire; à peine s'installait-on
autour des tables et se disposait-il à sortir, que le vieux prince entra,
et, après avoir salué les dames, il s'empara de Levine.

«Ah! s'écria-t-il avec joie, je ne te savais pas ici! Depuis quand? très
heureux de vous voir.»

Le prince disait à Levine tantôt _toi_, tantôt _vous_; il le prit par
le bras, et ne fit aucune attention à Wronsky, debout derrière Levine,
attendant tranquillement pour saluer que le prince l'aperçût.

Kitty sentit que l'amitié de son père devait sembler dure à Levine après
ce qui s'était passé; elle remarqua aussi que le vieux prince répondait
froidement au salut de Wronsky. Celui-ci, surpris de cet accueil glacial,
avait l'air de se demander avec un étonnement de bonne humeur pourquoi on
pouvait bien ne pas être amicalement disposé en sa faveur.

«Prince, rendez-nous Constantin-Dmitritch, dit la comtesse: nous voulons
faire un essai.

--Quel essai? Celui de faire tourner des tables? Eh bien, vous m'excuserez,
messieurs et dames; mais, selon moi, le furet serait plus amusant,
--dit le prince en regardant Wronsky, qu'il devina être l'auteur de cet
amusement;--du moins le furet a quelque bon sens.»

Wronsky leva tranquillement un regard étonné sur le vieux prince, et se
tourna en souriant légèrement vers la comtesse Nordstone; ils se mirent à
parler d'un bal qui se donnait la semaine suivante.

«J'espère que vous y serez?» dit-il en s'adressant à Kitty.

Aussitôt que le vieux prince l'eut quitté, Levine s'esquiva, et la
dernière impression qu'il emporta de cette soirée fut le visage souriant
et heureux de Kitty répondant à Wronsky au sujet du bal.



XV


Le soir même, Kitty raconta à sa mère ce qui s'était passé entre elle et
Levine; malgré le chagrin qu'elle éprouvait de l'avoir peiné, elle se
sentait flattée d'avoir été demandée en mariage; mais, tout en ayant la
conviction d'avoir bien agi, elle resta longtemps sans pouvoir s'endormir;
un souvenir l'impressionnait plus particulièrement: c'était celui de
Levine, debout auprès du vieux prince, fixant sur elle et sur Wronsky
un regard sombre et désolé; des larmes lui en vinrent aux yeux. Mais,
songeant aussitôt à celui qui le remplaçait, elle se représenta vivement
son beau visage mâle et ferme, son calme plein de distinction, son air de
bienveillance; elle se rappela l'amour qu'il lui témoignait, et la joie
rentra dans son âme. Elle remit la tête sur l'oreiller en souriant à son
bonheur.

«C'est triste, triste! mais je n'y peux rien, ce n'est pas ma faute!»
se disait-elle, quoiqu'une voix intérieure lui répétât le contraire;
devait-elle se reprocher d'avoir attiré Levine ou de l'avoir refusé? elle
n'en savait rien: ce qu'elle savait, c'est que son bonheur n'était pas
sans mélange. «Seigneur, ayez pitié de moi; Seigneur, ayez pitié de moi!»
pria-t-elle jusqu'à ce qu'elle s'endormit.

Pendant ce temps il se passait dans le cabinet du prince une de ces scènes
qui se renouvelaient fréquemment entre les époux, au sujet de leur fille
préférée.

«Ce que c'est? Voilà ce que c'est,--criait le prince en levant les bras en
l'air, malgré les préoccupations que lui causaient les pans flottants de
sa robe de chambre fourrée.--Vous n'avez ni fierté ni dignité; vous perdez
votre fille avec cette façon basse et ridicule de lui chercher un mari.

--Mais au nom du ciel, prince, qu'ai-je donc fait?» disait la princesse,
presque en pleurant.

Elle était venue trouver son mari pour lui souhaiter le bonsoir, comme
d'ordinaire, toute heureuse de sa conversation avec sa fille; et, sans
souffler mot de la demande de Levine, elle s'était permis une allusion au
projet de mariage avec Wronsky, qu'elle considérait comme décidé, aussitôt
après l'arrivée de la comtesse. À ce moment le prince s'était fâché et
l'avait accablée de paroles dures.

«Ce que vous avez fait? D'abord vous avez attiré un épouseur, ce dont
tout Moscou parlera, et à bon droit. Si vous voulez donner des soirées,
donnez-en, mais invitez tout le monde, et non pas des prétendants de votre
choix. Invitez tous ces «blancs-becs» (c'est ainsi que le prince traitait
les jeunes gens de Moscou!), faites venir un tapeur, et qu'ils dansent,
mais, pour Dieu, n'arrangez pas des entrevues comme ce soir! Cela me
dégoûte à voir, et vous en êtes venue à vos fins: vous avez tourné la tête
à la petite. Levine vaut mille fois mieux que ce petit fat de Pétersbourg,
fait à la machine comme ses pareils; ils sont tous sur le même patron, et
c'est toujours de la drogue. Et quand ce serait un prince du sang, ma
fille n'a besoin d'aller chercher personne.

--Mais en quoi suis-je coupable?

--En ce que..., cria le prince avec colère.

--Je sais bien qu'à t'écouter, interrompit la princesse, nous ne
marierions jamais notre fille. Dans ce cas, autant nous en aller à la
campagne.

--Cela vaudrait certainement mieux.

--Mais écoute-moi, je t'assure que je ne fais aucune avance! Pourquoi donc
un homme jeune, beau, amoureux, et qu'elle aussi...

--Voilà ce qui vous semble! Mais si en fin de compte elle s'en éprend,
et que lui songe à se marier autant que moi? Je voudrais n'avoir pas
d'yeux pour voir tout cela! Et le spiritisme, et Nice, et le bal... (ici
le prince, s'imaginant imiter sa femme, accompagna chaque mot d'une
révérence). Nous serons fiers quand nous aurons fait le malheur de notre
petite Catherine, et qu'elle se sera fourré dans la tête...

--Mais pourquoi penses-tu cela?

--Je ne pense pas, je sais; c'est pour cela que nous avons des yeux, nous
autres, tandis que les femmes n'y voient goutte. Je vois, d'une part, un
homme qui a des intentions sérieuses, c'est Levine; de l'autre, un bel
oiseau comme ce monsieur, qui veut simplement s'amuser.

--Voilà bien des idées à toi!

--Tu te les rappelleras, mais trop tard, comme avec Dachinka.

--Allons, c'est bon, n'en parlons plus, dit la princesse que le souvenir
de la pauvre Dolly arrêta net.

--Tant mieux, et bonsoir!»

Les époux s'embrassèrent en se faisant mutuellement un signe de croix,
selon l'usage, mais chacun garda son opinion; puis ils se retirèrent.

La princesse, tout à l'heure si fermement persuadée que le sort de Kitty
avait été décidé dans cette soirée, se sentit ébranlée par les paroles de
son mari. Rentrée dans sa chambre, et songeant avec terreur à cet avenir
inconnu, elle fit comme Kitty, et répéta bien des fois du fond du coeur:
«Seigneur, ayez pitié de nous; Seigneur, ayez pitié de nous!»



XVI


Wronsky n'avait jamais connu la vie de famille; sa mère, une femme du
monde, très brillante dans sa jeunesse, avait eu pendant son mariage, et
surtout après, des aventures romanesques dont tout le monde parla. Il
n'avait pas connu son père, et son éducation s'était faite au corps des
pages.

À peine eut-il brillamment terminé ses études, en sortant de l'école
avec le grade d'officier, qu'il tomba dans le cercle militaire le plus
recherché de Pétersbourg; il allait bien de temps à autre dans le monde,
mais ses intérêts de coeur ne l'y attiraient pas.

C'est à Moscou qu'il éprouva pour la première fois le charme de la société
familière d'une jeune fille du monde, aimable, naïve, et dont il se
sentait aimé. Ce contraste avec la vie luxueuse mais grossière de
Pétersbourg l'enchanta, et l'idée ne lui vint pas qu'il y eût quelque
inconvénient à ses rapports avec Kitty. Au bal, il l'invitait de
préférence, allait chez ses parents, causait avec elle comme on cause dans
le monde, de bagatelles; tout ce qu'il lui disait aurait pu être entendu
de chacun, et cependant il sentait que ces bagatelles prenaient un sens
particulier en s'adressant à elle, qu'il s'établissait entre eux un lien
qui, de jour en jour, lui devenait plus cher. Loin de croire que cette
conduite pût être qualifiée de tentative de séduction, sans intention de
mariage, il s'imaginait simplement avoir découvert un nouveau plaisir, et
jouissait de cette découverte.

Quel eût été son étonnement d'apprendre qu'il rendrait Kitty malheureuse
en ne l'épousant pas! Il n'y aurait pas cru. Comment admettre que
ces rapports charmants pussent être dangereux, et surtout qu'ils
l'obligeassent à se marier? Jamais il n'avait envisagé la possibilité du
mariage. Non seulement il ne comprenait pas la vie de famille, mais, à
son point de vue de célibataire, la famille et particulièrement le mari
faisait partie d'une race étrangère, ennemie, et surtout ridicule. Quoique
Wronsky n'eût aucun soupçon de la conversation à laquelle il avait donné
lieu, il sortit ce soir-là de chez les Cherbatzky avec le sentiment
d'avoir rendu le lien mystérieux qui l'attachait à Kitty plus intime
encore, si intime qu'il fallait prendre une résolution; mais laquelle?

«Ce qu'il y a de charmant, se disait-il en rentrant tout imprégné d'un
sentiment de fraîcheur et de pureté, lequel tenait peut-être à ce qu'il
n'avait pas fumé de la soirée,--ce qu'il y a de charmant, c'est que, sans
prononcer un mot ni l'un ni l'autre, nous nous comprenons si parfaitement
dans ce langage muet des regards et des intonations, qu'aujourd'hui plus
clairement que jamais elle m'a dit qu'elle m'aimait. Qu'elle a été aimable,
simple, et surtout confiante. Cela me rend meilleur; je sens qu'il y a un
coeur et quelque chose de bon en moi! Ces jolis yeux amoureux!--Eh bien
après?--Rien, cela me fait plaisir et à elle aussi.»

Là-dessus il réfléchit à la manière dont il pourrait achever sa soirée.
«Au club? faire un besigue et prendre du champagne avec Ignatine? Non. Au
château des Fleurs pour trouver Oblonsky, des couplets et le cancan? Non,
c'est ennuyeux! Voilà précisément ce qui me plaît chez les Cherbatzky,
c'est que j'en sors meilleur. Je rentrerai à l'hôtel.» Il rentra
effectivement dans sa chambre, chez Dussaux, se fit servir à souper, se
déshabilla, et eut à peine la tête sur l'oreiller, qu'il s'endormit d'un
profond sommeil.



XVII


Le lendemain à onze heures du matin, Wronsky se rendit à la gare de
Saint-Pétersbourg pour y chercher sa mère, qui devait arriver, et la
première personne qu'il rencontra sur le grand escalier fut Oblonsky,
venu au-devant de sa soeur.

«Bonjour, comte! lui cria Oblonsky; qui viens-tu chercher?

--Ma mère,--répondit Wronsky avec le sourire habituel à tous ceux qui
rencontraient Oblonsky; et, lui ayant serré la main, il monta l'escalier
à son côté.--Elle doit arriver aujourd'hui de Pétersbourg.

--Moi qui t'ai attendu jusqu'à deux heures du matin! Où donc as-tu été en
quittant les Cherbatzky?

--Je suis rentré chez moi, répondit Wronsky; à dire vrai, je n'avais envie
d'aller nulle part, tant la soirée d'hier chez les Cherbatzky m'avait paru
agréable.

--«Je reconnais à la marque qu'ils portent les chevaux ombrageux,
et à leurs yeux, les jeunes gens amoureux,» se mit à réciter Stepane
Arcadiévitch, du même ton qu'à Levine la veille.

Wronsky sourit et ne se défendit pas, mais il changea aussitôt de
conversation.

«Et à la rencontre de qui viens-tu? demanda-t-il.

--Moi? à la rencontre d'une jolie femme.

--Vraiment?

--Honni soit qui mal y pense: cette jolie femme est ma soeur Anna.

--Ah! madame Karénine? dit Wronsky.

--Tu la connais certainement.

--Il me semble que oui. Au reste, peut-être me trompé-je,--répondit
Wronsky d'un air distrait. Ce nom de Karénine évoquait en lui le souvenir
d'une personne ennuyeuse et affectée.

--Mais tu connais au moins mon célèbre beau-frère, Alexis Alexandrovitch?
Il est connu du monde entier.

--C'est-à-dire que je le connais de réputation et de vue. Je sais qu'il
est plein de sagesse et de science; mais, tu sais, ce n'est pas mon genre,
«not in my line,» dit Wronsky.

--Oui, c'est un homme remarquable, un peu conservateur, mais un fameux
homme, répliqua Stépane Arcadiévitch, un fameux homme!

--Eh bien, tant mieux pour lui, dit en souriant Wronsky. Ah! te voilà,
s'écria-t-il en apercevant à la porte d'entrée un vieux domestique de sa
mère: entre par ici.»

Wronsky, outre le plaisir commun à tous ceux qui voyaient Stépane
Arcadiévitch, en éprouvait un tout particulier depuis quelque temps à se
trouver avec lui. C'était en quelque sorte se rapprocher de Kitty. Il le
prit donc par le bras, et lui dit gaiement:

«Donnons-nous décidément un souper à la diva, dimanche?

--Certainement. Je fais une souscription. Dis donc, as-tu fait hier soir
la connaissance de mon ami Levine?

--Sans doute, mais il est parti bien vite.

--C'est un brave garçon, continua Oblonsky, n'est-ce pas?

--Je ne sais pourquoi, dit Wronsky, tous les Moscovites, excepté
naturellement ceux à qui je parle, ajouta-t-il en plaisantant, ont quelque
chose de tranchant; ils sont tous sur leurs ergots, se fâchent, et veulent
toujours vous faire la leçon.

--C'est assez vrai, répondit en riant Stépane Arcadiévitch.

--Le train arrive-t-il? demanda Wronsky en s'adressant à un employé.

--Il a quitté la dernière station,» répondit celui-ci.

Le mouvement croissant dans la gare, les allées et venues des _artelchiks_,
l'apparition des gendarmes et des employés supérieurs, l'arrivée des
personnes venues au-devant des voyageurs, tout indiquait l'approche du
train. Le temps était froid, et à travers le brouillard on apercevait des
ouvriers, couverts de leurs vêtements d'hiver, passant silencieusement
entre les rails enchevêtrés de la voie. Le sifflet d'approche se faisait
déjà entendre, un corps monstrueux semblait avancer lourdement.

«Non, continua Stepane Arcadiévitch qui avait envie de raconter à Wronsky
les intentions de Levine sur Kitty, non, tu es injuste pour mon ami: c'est
un homme très nerveux, qui peut quelquefois être désagréable, mais en
revanche il peut être charmant; il avait hier des raisons particulières de
nature à le rendre très heureux ou très malheureux,» ajouta-t-il avec un
sourire significatif, oubliant absolument la sympathie qu'il avait
éprouvée la veille pour son ami, à cause de celle que lui inspirait
Wronsky pour le moment.

Celui-ci s'arrêta, et demanda sans détour:

«Veux-tu dire qu'il a demandé ta belle-soeur en mariage?

--Peut-être bien, répondit Stépane Arcadiévitch: cela m'a fait cet effet
hier au soir, et s'il est parti de bonne heure et de mauvaise humeur,
c'est qu'il aura fait la démarche. Il est amoureux depuis si longtemps
qu'il me fait peine!

--Ah vraiment! Je crois d'ailleurs qu'elle peut prétendre à un meilleur
parti, dit Wronsky en se redressant et se remettant à marcher. Au reste,
je ne le connais pas; mais ce doit être effectivement une situation
pénible! c'est pourquoi tant d'hommes préfèrent s'en tenir aux Clara...;
du moins avec ces dames, si l'on échoue, ce n'est que la bourse qu'on
accuse. Mais voilà le train.»

En effet le train approchait. Le quai d'arrivée parut s'ébranler, et la
locomotive, chassant devant elle la vapeur alourdie par le froid, devint
visible. Lentement et en mesure, on voyait la bielle de la grande roue
centrale se plier et se déplier; le mécanicien, tout emmitouflé et couvert
de givre, salua la gare; derrière le tender apparut le wagon des bagages
qui ébranla le quai plus fortement encore; un chien dans sa cage gémissait
lamentablement; enfin ce fut le tour des wagons de voyageurs, auxquels
l'arrêt du train imprima une petite secousse.

Un conducteur à la tournure dégagée et ayant des prétentions à l'élégance
sauta lestement du wagon en donnant son coup de sifflet, et à sa suite
descendirent les voyageurs les plus impatients: un officier de la garde,
à la tenue martiale, un petit marchand affairé et souriant, un sac en
bandoulière, et un paysan, sa besace jetée par-dessus l'épaule.

Wronsky, debout près d'Oblonsky, considérait ce spectacle, oubliant
complètement sa mère. Ce qu'il venait d'apprendre au sujet de Kitty lui
causait de l'émotion et de la joie; il se redressait involontairement;
ses yeux brillaient, il éprouvait le sentiment d'une victoire.

Le conducteur s'approcha de lui:

«La comtesse Wronsky est dans cette voiture,» dit-il.

Ces mots le réveillèrent et l'obligèrent à penser à sa mère et à leur
prochaine entrevue. Sans qu'il voulût jamais en convenir avec lui-même,
il n'avait pas grand respect pour sa mère, et ne l'aimait pas; mais son
éducation et l'usage du monde dans lequel il vivait ne lui permettaient
pas d'admettre qu'il pût y avoir dans ses relations avec elle le moindre
manque d'égards. Moins il éprouvait pour elle d'attachement et de
considération, plus il exagérait les formes extérieures.



XVIII


Wronsky suivit le conducteur; en entrant dans le wagon, il s'arrêta pour
laisser passer une dame qui sortait, et, avec le tact d'un homme du monde,
il la classa d'un coup d'oeil parmi les femmes de la meilleure société.
Après un mot d'excuse, il allait continuer sa route, mais involontairement
il se retourna pour la regarder encore, non à cause de sa beauté, de sa
grâce ou de son élégance, mais parce que l'expression de son aimable
visage lui avait paru douce et caressante.

Elle tourna la tête au moment où il la regardait. Ses yeux gris, que des
cils épais faisaient paraître foncés, lui jetèrent un regard amical et
bienveillant, comme si elle le reconnaissait, puis aussitôt elle sembla
chercher quelqu'un dans la foule. Quelque rapide que fût ce regard, il
suffit à Wronsky pour remarquer dans cette physionomie une vivacité
contenue, qui perçait dans le demi-sourire de deux lèvres fraîches, et
dans l'expression animée de ses yeux. Il y avait dans toute cette personne
comme un trop-plein de jeunesse et de gaieté qu'elle aurait voulu
dissimuler; mais, sans qu'elle en eût conscience, l'éclair voilé de
ses yeux paraissait dans son sourire.

Wronsky entra dans le wagon. Sa mère, une vieille femme coiffée de petites
boucles, les yeux noirs clignotants, l'accueillit avec un léger sourire de
ses lèvres minces; elle se leva du siège où elle était assise, remit à sa
femme de chambre le sac qu'elle tenait, et, tendant à son fils sa petite
main sèche qu'il baisa, elle l'embrassa au front.

«Tu as reçu ma dépêche? tu vas bien, Dieu merci?

--Avez-vous fait bon voyage? dit le fils en s'asseyant auprès d'elle, tout
en prêtant l'oreille à une voix de femme qui parlait près de la porte; il
savait que c'était celle de la dame qu'il avait rencontrée.

--Je ne partage cependant pas votre opinion, disait la voix.

--C'est un point de vue pétersbourgeois, madame.

--Pas du tout, c'est simplement un point de vue féminin, répondit-elle.

--Eh bien, permettez-moi de baiser votre main.

--Au revoir, Ivan Pétrovitch; voyez donc où est mon frère et
envoyez-le-moi, dit la dame, et elle rentra dans le wagon.

--Avez-vous trouvé votre frère?» lui demanda Mme Wronsky.

Wronsky reconnut alors Mme Karénine.

«Votre frère est ici, dit-il en se levant. Veuillez m'excuser, madame, de
ne pas vous avoir reconnue; au reste, j'ai si rarement eu l'honneur de
vous rencontrer que vous ne vous souvenez certainement pas de moi.

--Mais si, répondit-elle, je vous aurais toujours reconnu, car madame
votre mère et moi n'avons guère parlé que de vous, il me semble, pendant
tout le voyage.--Et la gaieté qu'elle avait cherché à contenir éclaira son
visage d'un sourire.--Mais mon frère ne vient pas?

--Appelle-le donc, Alexis,» dit la vieille comtesse.

Wronsky sortit du wagon et cria:

«Oblonsky, par ici!»

Madame Karénine, en apercevant son frère, n'attendit pas qu'il vint
jusqu'à elle; quittant aussitôt le wagon, elle marcha rapidement au-devant
de lui, le rejoignit, et, d'un geste tout à la fois plein de grâce et
d'énergie, lui passa un bras autour du cou, l'attira vers elle et
l'embrassa vivement.

Wronsky ne la quittait pas des yeux; il la regardait et souriait sans
savoir pourquoi. Enfin il se souvint que sa mère l'attendait et rentra
dans le wagon.

«N'est-ce pas qu'elle est charmante, dit la comtesse en parlant de Mme
Karénine. Son mari l'a placée auprès de moi, ce dont j'ai été enchantée.
Nous avons bavardé tout le temps. Eh bien, et toi? On dit que... vous
filez le parfait amour? Tant mieux, mon cher, tant mieux.

--Je ne sais à quoi vous faites allusion, maman, répondit froidement le
fils. Sortons-nous?»

À ce moment, Mme Karénine rentra dans le wagon pour prendre congé de la
comtesse.

«Eh bien, comtesse, vous avez trouvé votre fils, et moi mon frère,
dit-elle gaiement. Et j'avais épuisé toutes mes histoires, je n'aurais
plus rien eu à vous raconter.

--Cela ne fait rien, répliqua la comtesse en lui prenant la main; avec
vous, j'aurais fait le tour du monde sans m'ennuyer. Vous êtes une de ces
aimables femmes avec lesquelles on peut causer ou se taire agréablement.
Quant à votre fils, n'y pensez pas, je vous prie; il est impossible de ne
jamais se quitter.»

Les yeux de Mme Karénine souriaient tandis qu'elle écoutait immobile.

«Anna Arcadievna a un petit garçon d'environ huit ans, expliqua la
comtesse à son fils; elle ne l'a jamais quitté et se tourmente de l'avoir
laissé seul.

--Nous avons causé tout le temps de nos fils avec la comtesse. Je parlais
du mien, et elle du sien, dit Mme Karénine en s'adressant à Wronsky avec
ce sourire caressant qui illuminait son visage.

--Cela a dû vous ennuyer, répondit-il en lui renvoyant aussitôt la balle
dans ce petit assaut de coquetterie. Mais elle ne continua pas sur le même
ton, et, se tournant vers la vieille comtesse:

--Merci mille fois, la journée d'hier a passé trop rapidement. Au revoir,
comtesse.

--Adieu, ma chère, répondit la comtesse. Laissez-moi embrasser votre joli
visage et vous dire tout simplement, comme une vieille femme peut le faire,
que vous avez fait ma conquête.»

Quelque banale que fût cette phrase, Mme Karénine en parut touchée; elle
rougit, s'inclina légèrement et pencha son visage vers la vieille comtesse;
puis elle tendit la main à Wronsky avec ce même sourire qui semblait
appartenir autant à ses yeux qu'à ses lèvres. Il serra cette petite main,
heureux comme d'une chose extraordinaire d'en sentir la pression ferme et
énergique.

Mme Karénine sortit d'un pas rapide.

«Charmante, dit encore la comtesse. Le fils était du même avis, et suivit
des yeux la jeune femme tant qu'il put apercevoir sa taille élégante; il
la vit s'approcher de son frère, le prendre par le bras et lui parler avec
animation; il était clair que ce qui l'occupait n'avait aucun rapport avec
lui, Wronsky, et il en fut contrarié.

--Eh bien, maman, vous allez tout à fait bien? demanda-t-il à sa mère en
se tournant vers elle.

--Très bien, Alexandre a été charmant, Waria a beaucoup embelli: elle a un
air intéressant.--Et elle parla de ce qui lui tenait au coeur: du baptême
de son petit-fils, but de son voyage à Pétersbourg, et de la bienveillance
de l'empereur pour son fils aîné.

--Voilà Laurent, dit Wronsky en apercevant le vieux domestique. Partons,
il n'y a plus beaucoup de monde.»

Il offrit le bras à sa mère, tandis que le domestique, la femme de chambre
et un porteur se chargeaient des bagages. Comme ils quittaient le wagon,
ils virent courir plusieurs hommes, suivis du chef de gare, vers l'arrière
du train. Un accident était survenu, tout le monde courait du même côté,
«Qu'y a-t-il? où? il est tombé? écrasé?» disait-on. Stépane Arcadiévitch
et sa soeur étaient aussi revenus et, tout émus, se tenaient près du wagon
pour éviter la foule.

Les dames rentrèrent dans la voiture, pendant que Wronsky et Stépane
Arcadiévitch s'enquéraient de ce qui s'était passé.

Un homme d'équipe ivre, ou la tête trop enveloppée à cause du froid pour
entendre le recul du train, avait été écrasé.

Les dames avaient appris le malheur par le domestique avant le retour de
Wronsky et d'Oblonsky; ceux-ci avaient vu le cadavre défiguré; Oblonsky
était tout bouleversé et prêt à pleurer.

«Quelle chose affreuse! si tu l'avais vu, Anna! quelle horreur!» disait-il.

Wronsky se taisait; son beau visage était sérieux, mais absolument calme.

«Ah! si vous l'aviez vu, comtesse, continuait Stépane Arcadiévitch; et sa
femme est là, c'est terrible; elle s'est jetée sur le corps de son mari.
On dit qu'il était seul à soutenir une nombreuse famille. Quelle horreur!

--Ne pourrait-on faire quelque chose pour elle?» murmura Mme Karénine.

Wronsky la regarda.

«Je reviens tout de suite, maman,» dit-il en se tournant vers la comtesse.

Et il sortit du wagon.

Quand il revint au bout de quelques minutes, Stépane Arcadiévitch parlait
déjà à la comtesse de la nouvelle cantatrice, et celle-ci regardait avec
impatience du côté de la porte.

«Partons maintenant,» dit Wronsky.

Ils sortirent tous ensemble. Wronsky marchait devant avec sa mère, et
derrière eux venaient Mme Karénine et son frère, ils furent rejoints par
le chef de gare qui courait après Wronsky.

«Vous avez remis 200 roubles au sous-chef de gare. Veuillez indiquer,
monsieur, l'usage auquel vous destinez cette somme.

--C'est pour la veuve, répondit Wronsky en haussant les épaules; à quoi
bon cette question?

--Vous avez donné cela?--cria Oblonsky derrière lui; et, serrant le bras
de sa soeur, il ajouta:

--Très bien, très bien! n'est-ce pas que c'est un charmant garçon? Mes
hommages, comtesse.»

Et il s'arrêta avec sa soeur pour chercher la femme de chambre de celle-ci.

Quand ils sortirent de la gare, la voiture des Wronsky était déjà partie;
on parlait de tous côtés du malheur qui venait d'arriver.

«Quelle mort affreuse! disait un monsieur en passant près d'eux. On dit
qu'il est coupé en deux.

--Quelle belle mort, au contraire, fit observer un autre: elle a été
instantanée.

--Comment ne prend-on pas plus de précautions,» dit un troisième.

Mme Karénine monta en voiture, et son frère remarqua avec étonnement que
ses lèvres tremblaient, et qu'elle retenait avec peine ses larmes.

«Qu'as-tu, Anna? lui demanda-t-il quand ils se furent un peu éloignés.

--C'est un présage funeste, répondit-elle.

--Quelle folie! dit son frère. Tu es ici, c'est l'essentiel. Tu ne saurais
croire combien je fonde d'espérances sur ta visite.

--Connais-tu Wronsky depuis longtemps? demanda-t-elle.

--Oui. Tu sais que nous avons l'espoir qu'il épouse Kitty.

--Vraiment? dit Anna doucement. Maintenant parlons de toi, ajouta-t-elle
en secouant la tête comme si elle eût voulu repousser une pensée importune
et pénible. Parlons de tes affaires. J'ai reçu ta lettre et me voilà.

--Oui, tout mon espoir est en toi, dit Stépane Arcadiévitch.

--Raconte-moi tout, alors.»

Stépane Arcadiévitch commença son récit.

En arrivant à la maison, il fit descendre sa soeur de voiture, et, après
lui avoir serré la main en soupirant, il retourna à ses occupations.



XIX


Lorsque Anna entra, Dolly était assise dans son petit salon, occupée à
faire lire en français un beau gros garçon à tête blonde, le portrait de
son père.

L'enfant lisait, tout en cherchant à arracher de sa veste un bouton qui
tenait à peine; sa mère l'avait grondé plusieurs fois, mais la petite main
potelée revenait toujours à ce malheureux bouton; il fallut l'arracher
tout à fait et le mettre en poche.

«Laisse donc tes mains tranquilles, Grisha,» disait la mère, en reprenant
sa couverture au tricot, ouvrage qui durait depuis longtemps, et qu'elle
retrouvait toujours dans les moments difficiles; elle travaillait
nerveusement, jetant ses mailles et comptant ses points. Quoiqu'elle eût
dit la veille à son mari que l'arrivée de sa soeur lui importait peu, elle
n'en avait pas moins tout préparé pour la recevoir.

Absorbée, écrasée par son chagrin, Dolly n'oubliait pourtant pas que sa
belle-soeur Anna était la femme d'un personnage officiel important, une
grande dame de Pétersbourg.

«Au bout du compte, Anna n'est pas coupable, se disait-elle je ne sais
rien d'elle qui ne soit en sa faveur, et nos relations ont toujours été
bonnes et amicales.» Le souvenir qu'elle avait gardé de l'intérieur des
Karénine à Pétersbourg ne lui était cependant pas agréable. Elle avait cru
démêler quelque chose de faux dans leur genre de vie.

«Mais pourquoi ne la recevrais-je pas! Pourvu toutefois qu'elle ne se mêle
pas de me consoler! pensait Dolly; je les connais, ces résignations et
consolations chrétiennes, et je sais ce qu'elles valent.»

Dolly avait passé ces derniers jours seule avec ses enfants; elle ne
voulait parler de sa douleur à personne, et ne se sentait cependant pas
de force à causer de choses indifférentes. Il faudrait bien maintenant
s'ouvrir à Anna, et tantôt elle se réjouissait de pouvoir enfin dire
tout ce qu'elle avait sur le coeur, tantôt elle souffrait à la pensée de
cette humiliation devant sa soeur, à lui, dont il faudrait subir les
raisonnements et les conseils.

Elle s'attendait à chaque minute à voir entrer sa belle-soeur, et suivait
de l'oeil la pendule; mais, comme il arrive souvent en pareil cas, elle
s'absorba, n'entendit pas le coup de sonnette, et lorsque des pas légers
et le frôlement d'une robe près de la porte lui firent lever la tête, son
visage fatigué exprima l'étonnement et non le plaisir.

«Comment, tu es déjà arrivée? s'écria-t-elle en allant au-devant d'Anna
pour l'embrasser.

--Dolly, je suis bien heureuse de te revoir!

--Moi aussi, j'en suis heureuse,» répondit Dolly avec un faible sourire,
en cherchant à deviner d'après l'expression du visage d'Anna ce qu'elle
pouvait avoir appris, «Elle sait tout,» pensa-t-elle en remarquant la
compassion qui se peignait sur ses traits. «Viens que je te conduise
à ta chambre, continua-t-elle en cherchant à éloigner le moment d'une
explication.

--Est-ce là Grisha? Mon Dieu, qu'il a grandi, dit Anna en embrassant
l'enfant sans quitter des yeux Dolly; puis elle ajouta en rougissant:
permets-moi de rester ici.»

Elle ôta son châle et, secouant la tête d'un geste gracieux, débarrassa
ses cheveux noirs frisés de son chapeau, qui s'y était accroché.

«Que tu es brillante de bonheur et de santé, dit Dolly presque avec envie.

--Moi? oui, répondit Anna. Mon Dieu, Tania, est-ce toi? la contemporaine
de mon petit Serge?--dit-elle en se tournant vers la petite fille qui
entrait en courant; elle la prit par la main et l'embrassa.

--Quelle charmante enfant? mais montre-les-moi tous.»

Elle se rappelait non seulement le nom et l'âge des enfants, mais leur
caractère, leurs petites maladies; Dolly en fut touchée.

«Eh bien, allons les voir, dit-elle; mais Wasia dort, c'est dommage.»

Après avoir vu les enfants, elles revinrent au salon, seules cette fois;
le café y était servi. Anna s'assit devant le plateau, puis, l'ayant
repoussé, elle dit en se tournant vers sa belle-soeur:

«Dolly, il m'a parlé.»

Dolly la regarda froidement; elle s'attendait à quelque phrase de fausse
sympathie, mais Anna ne dit rien de ce genre.

«Dolly, ma chérie, je ne veux pas te parler en sa faveur, ni te consoler:
c'est impossible; mais, chère amie, tu me fais peine, peine jusqu'au fond
du coeur!»

Des larmes brillaient dans ses yeux; elle se rapprocha de sa belle-soeur
et, de sa petite main ferme, s'empara de celle de Dolly, qui, malgré son
air froid et sec, ne la repoussa pas.

«Personne, répondit-elle, ne peut me consoler; tout est perdu pour moi.»

En disant ces mots, l'expression de son visage s'adoucit un peu. Anna
porta à ses lèvres la main amaigrie qu'elle tenait dans la sienne, et la
baisa.

«Mais, Dolly, que faire à cela? dit-elle; comment sortir de cette affreuse
position?

--Tout est fini, il ne me reste rien à faire, répondit Dolly, car ce qu'il
y a de pis, comprends-le bien, c'est de me sentir liée par les enfants;
je ne peux pas le quitter, et vivre avec lui m'est impossible; le voir est
une torture.

--Dolly, ma chérie, il m'a parlé; mais je voudrais entendre ce que tu as à
dire, toi; raconte-moi tout.»

Dolly la regarda d'un air interrogateur; l'affection et la sympathie la
plus sincère se lisaient dans les yeux d'Anna.

«Je veux bien, répondit-elle. Mais je te dirai tout, depuis le
commencement. Tu sais comment je me suis mariée? L'éducation de maman ne
m'a pas seulement laissée innocente, elle m'a laissée absolument sotte...
Je ne savais rien. On dit que les maris racontent leur passé à leurs
femmes, mais Stiva... (elle se reprit), Stépane Arcadiévitch, ne m'a
jamais rien dit. Tu ne le croiras pas, mais jusqu'ici je me suis imaginée
qu'il n'avait jamais connu d'autre femme que moi? J'ai vécu huit ans
ainsi! Non seulement je ne le soupçonnais pas d'infidélité, mais je
croyais une chose pareille impossible. Et avec des idées semblables,
imagine-toi ce que j'ai éprouvé en apprenant tout à coup cette horreur...
cette vilenie... Croire à son bonheur sans aucune arrière-pensée
et--continua Dolly en cherchant à retenir ses sanglots--recevoir une
lettre de lui... une lettre de lui à sa maîtresse, la gouvernante de mes
enfants... Non, c'est trop cruel!»

Elle prit son mouchoir et y cacha son visage.

«J'aurais pu encore admettre un moment d'entraînement, continua-t-elle au
bout d'un instant, mais cette dissimulation, cette ruse continuelle pour
me tromper, et pour qui? C'est affreux! tu ne peux comprendre cela!

--Ah si! je comprends, ma pauvre Dolly, dit Anna en lui serrant la main.

--Et tu t'imagines qu'il se rend compte, lui, de l'horreur de ma position?
continua Dolly. Aucunement: il est heureux et content.

--Oh non! interrompit vivement Anna: Il m'a fait peine, il est plein de
remords.

--En est-il capable? dit Dolly en scrutant le visage de sa belle-soeur.

--Oui, je le connais: je n'ai pu le regarder sans avoir pitié de lui. Au
reste nous le connaissons toutes deux. Il est bon, mais fier, et comment
ne serait-il pas humilié? Ce qui me touche en lui (Anna devina ce qui
devait toucher Dolly), c'est qu'il souffre à cause des enfants, et qu'il
sent qu'il t'a blessée, tuée, toi qu'il aime... oui, oui, qu'il aime
plus que tout au monde,» ajouta-t-elle vivement pour empêcher Dolly de
l'interrompre. «Non, elle ne me pardonnera jamais,» répète-t-il
constamment.

Dolly écoutait attentivement sa belle-soeur sans la regarder.

«Je comprends qu'il souffre: le coupable doit plus souffrir que l'innocent,
s'il sent qu'il est la cause de tout le mal, dit-elle; mais comment
puis-je pardonner? comment puis-je être sa femme après elle? Vivre avec
lui dorénavant sera d'autant plus un tourment que j'aime toujours mon
amour d'autrefois...»

Les sanglots lui coupèrent la parole, mais, comme un fait exprès, sitôt
qu'elle se calmait un peu, le sujet qui la blessait le plus vivement lui
revenait aussitôt à la pensée.

«Elle est jeune, elle est jolie, continua-t-elle. Par qui ma beauté et ma
jeunesse ont-elles été prises? Par lui, par ses enfants! J'ai fait mon
temps, tout ce que j'avais de bien a été sacrifié à son service:
maintenant une créature plus fraîche et plus jeune lui est naturellement
plus agréable. Ils ont certainement parlé de moi ensemble; pis que cela,
ils m'ont passée sous silence, conçois-tu?» Et son regard s'enflammait de
jalousie.

«Que viendra-t-il me dire après cela? pourrai-je d'ailleurs le croire!
Jamais. Non, tout est fini pour moi, tout ce qui constituait la récompense
de mes peines, de mes souffrances... Le croirais-tu? tout à l'heure je
faisais travailler Grisha? Jadis c'était une joie pour moi: maintenant
c'est un tourment. Pourquoi me donner ce souci? pourquoi ai-je des
enfants? Ce qu'il y a d'affreux, vois-tu, c'est que mon âme tout entière
est bouleversée; à la place de mon amour, de ma tendresse, il n'y a que de
la haine, oui, de la haine. Je pourrais le tuer et...

--Chère Dolly, je conçois tout cela, mais ne te torture pas ainsi; tu es
trop agitée, trop froissée pour voir les choses sous leur vrai jour.»

Dolly se calma, et pendant quelques minutes toutes deux gardèrent le
silence.

«Que faire? Anna, penses-y et aide-moi. J'ai tout examiné et je ne trouve
rien.»

Anna non plus ne trouvait rien, mais son coeur répondait à chaque parole, à
chaque regard douloureux de sa belle-soeur.

«Voici ce que je pense, dit-elle enfin; comme soeur je connais son
caractère et cette faculté de tout oublier (elle fit le geste de se
toucher le front), faculté propice à l'entraînement, mais aussi au
repentir. Actuellement il ne croit pas, il ne comprend pas qu'il ait pu
faire ce qu'il a fait.

--Non, il l'a compris et le comprend encore, interrompit Dolly. D'ailleurs
tu m'oublies, moi: le mal en est-il plus léger pour moi?

--Attends. Quand il m'a parlé, je t'avoue n'avoir pas mesuré toute
l'étendue de votre malheur; je n'y voyais qu'une chose: la désunion de
votre famille; il m'a fait peine. Après avoir causé avec toi, je vois,
comme femme, autre chose encore: je vois ta souffrance et ne puis te dire
combien je te plains! Mais, Dolly, ma chérie, tout en comprenant ton
malheur, il est un côté de la question que j'ignore: je ne sais pas
jusqu'à quel point tu l'aimes encore. Toi seule, tu peux savoir si tu
l'aimes assez pour pardonner. Si tu le peux, pardonne.

--Non,--commença Dolly, mais Anna l'interrompit en lui baisant la main.

--Je connais le monde plus que toi, dit-elle; je sais la façon d'être des
hommes comme Stiva. Tu prétends qu'ils ont parlé de toi ensemble? N'en
crois rien. Ces hommes peuvent commettre des infidélités, mais leur femme
et leur foyer domestique n'en restent pas moins un sanctuaire pour eux.
Ils établissent entre ces femmes, qu'au fond ils méprisent, et leur
famille une ligne de démarcation qui n'est jamais franchie. Je ne conçois
pas bien comment cela peut-être, mais cela est.

--Mais songe donc qu'il l'embrassait.

--Écoute, Dolly, ma chérie. J'ai vu Stiva quand il était amoureux de toi;
je me souviens du temps où il venait pleurer près de moi en me parlant de
toi; je sais à quelle hauteur poétique il te plaçait, et je sais que plus
il a vécu avec toi, plus tu as grandi dans son admiration. C'était devenu
pour nous un sujet de plaisanterie que son habitude de dire à tout propos:
«Dolly est une femme étonnante.» Tu as toujours été et resteras toujours
un culte pour lui: ceci n'a pas été un entraînement de son coeur.

--Mais si cet entraînement recommençait?

--C'est impossible.

--Aurais-tu pardonné, toi?

--Je n'en sais rien, je ne puis dire... Oui, je le puis, reprit Anna après
avoir pesé cette situation intérieurement, je le puis certainement. Je ne
serais plus la même, mais je pardonnerais, et de telle sorte que le passé
fût effacé.

--Cela va sans dire, interrompit vivement Dolly, répondant à une pensée
qui l'avait plus d'une fois occupée: sinon ce ne serait plus le
pardon.--Viens maintenant, que je te conduise à ta chambre,» dit-elle en
se levant. Chemin faisant, elle entoura de ses bras sa belle-soeur.

«Chère Anna, combien je suis heureuse que tu sois venue. Je souffre moins,
beaucoup moins.»



XX


Anna passa toute la journée à la maison, c'est-à-dire chez les Oblonsky,
et ne reçut aucune des personnes qui, informées de son arrivée, vinrent
lui rendre visite. Toute sa matinée se passa entre Dolly et ses enfants;
elle envoya un mot à son frère pour lui dire de venir dîner à la maison.
«Viens, Dieu est miséricordieux,» écrivit-elle.

Oblonsky dîna donc chez lui; la conversation fut générale, et sa femme
le tutoya, ce qu'elle n'avait pas encore fait; leurs rapports restaient
froids, mais il n'était plus question de séparation, et Stépane
Arcadiévitch entrevoyait la possibilité d'un raccommodement.

Kitty vint après le dîner; elle connaissait à peine Anna et n'était pas
sans inquiétude sur la réception que lui ferait cette grande dame de
Pétersbourg dont chacun chantait les louanges; elle sentit bien vite
qu'elle plaisait; Anna fut touchée de la jeunesse et de la beauté de Kitty;
de son côté, Kitty fut aussitôt sous le charme et s'éprit d'Anna comme
les jeunes filles savent s'éprendre de femmes plus âgées qu'elles. Rien
d'ailleurs dans Anna ne faisait penser à la femme du monde ou à la mère de
famille; on eût dit une jeune fille de vingt ans, à voir sa taille souple,
la fraîcheur et l'animation de son visage, si une expression sérieuse et
presque triste, dont Kitty fut frappée et charmée, n'eût parfois assombri
son regard. Anna, quoique parfaitement simple et sincère, semblait porter
en elle un monde supérieur dont l'élévation était inaccessible à une
enfant.

Après le dîner, Anna s'était vivement approchée de son frère qui fumait un
cigare pendant que Dolly rentrait dans sa chambre.

«Stiva, dit-elle en indiquant la porte de cette chambre d'un signe de tête,
va, et que Dieu te vienne en aide!»

Il comprit et, jetant son cigare, disparut derrière la porte.

Anna s'assit sur un canapé, entourée des enfants. Les deux aînés et par
imitation le cadet s'étaient accrochés à leur nouvelle tante avant même de
se mettre à table; ils jouaient à qui se rapprocherait le plus d'elle, à
qui tiendrait sa main, l'embrasserait, jouerait avec ses bagues ou se
suspendrait aux plis de sa robe.

«Voyons, reprenons nos places,» dit Anna.

Et Grisha, d'un air fier et heureux, plaça sa tête blonde sous la main de
sa tante et l'appuya sur ses genoux.

«Et à quand le bal maintenant? dit-elle en s'adressant à Kitty.

--À la semaine prochaine; ce sera un bal superbe, un de ces bals auxquels
on s'amuse toujours.

--Il y en a donc où l'on s'amuse toujours? dit Anna d'un ton de douce
ironie.

--C'est bizarre, mais c'est ainsi. Chez les Bobristhchiff on s'amuse
toujours; chez les Nikitine aussi; mais chez les Wéjekof on s'ennuie
invariablement. N'avez-vous donc jamais remarqué cela?

--Non, chère enfant; il n'y a plus pour moi de bal amusant,--et Kitty
entrevit dans les yeux d'Anna ce monde inconnu qui lui était fermé,--il
n'y en a que de plus ou moins ennuyeux.

--Comment pouvez-_vous_ vous ennuyer au bal?

--Pourquoi donc ne puis-je m'y ennuyer, _moi_?»

Kitty pensait bien qu'Anna devinait sa réponse.

«Parce que vous y êtes toujours la plus belle.»

Anna rougissait facilement, et cette réponse la fit rougir.

«D'abord, reprit-elle, cela n'est pas, et d'ailleurs, si cela était, peu
m'importerait!

--Irez-vous à ce bal? demanda Kitty.

--Je ne pourrai m'en dispenser, je crois. Prends celle-ci, dit-elle à
Tania qui s'amusait à retirer les bagues de ses doigts blancs et effilés.

--Je voudrais tant vous voir au bal.

--Eh bien, si je dois y aller, je me consolerai par la pensée de vous
faire plaisir. Grisha, ne me décoiffe pas davantage, dit-elle en rajustant
une natte avec laquelle l'enfant jouait.

--Je vous vois au bal en toilette mauve.

--Pourquoi en mauve précisément? demanda Anna en souriant. Allez, mes
enfants, vous entendez que miss Hull vous appelle pour le thé, dit-elle en
envoyant les enfants dans la salle à manger. Je sais pourquoi vous voulez
de moi à cette soirée; vous en attendez un grand résultat.

--Comment le savez-vous? C'est vrai.

--Oh! le bel âge que le vôtre! continua Anna. Je me souviens de ce nuage
bleu qui ressemble à ceux que l'on voit en Suisse sur les montagnes. On
aperçoit tout au travers de ce nuage, à cet âge heureux où finit l'enfance,
et tout ce qu'il recouvre est beau, est charmant! Puis apparaît peu à peu
un sentier qui se resserre et dans lequel on entre avec émotion, quelque
lumineux qu'il semble... Qui n'a pas passé par là!

Kitty écoutait en souriant. «Comment a-t-elle passé par là? pensait-elle;
que je voudrais connaître son roman!» Et elle se rappela l'extérieur peu
poétique du mari d'Anna.

«Je suis au courant, continua celle-ci; Stiva m'a parlé; j'ai rencontré
Wronsky ce matin à la gare, il me plaît beaucoup.

--Ah! il était là? demanda Kitty en rougissant. Qu'est-ce que Stiva vous a
raconté?

--Il a bavardé. Je serais enchantée si cela se faisait, j'ai voyagé
hier avec la mère de Wronsky et elle n'a cessé de me parler de ce fils
bien-aimé; je sais que les mères ne sont pas impartiales, mais...

--Que vous a dit sa mère?

--Bien des choses, c'est son favori; néanmoins on sent que ce doit être
une nature chevaleresque; elle m'a raconté, par exemple, qu'il avait voulu
abandonner toute sa fortune à son frère; que dans son enfance il avait
sauvé une femme qui se noyait; en un mot, c'est un héros,» ajouta Anna en
souriant et en se souvenant des deux cents roubles donnés à la gare.

Elle ne rapporta pas ce dernier trait, qu'elle se rappelait avec un
certain malaise; elle y sentait une intention qui la touchait de trop près.

«La comtesse m'a beaucoup priée d'aller chez elle, continua Anna, et je
serais contente de la revoir; j'irai demain... Stiva reste, Dieu merci,
longtemps avec Dolly, ajouta-t-elle en se levant d'un air un peu contrarié,
à ce que crut remarquer Kitty.

--C'est moi qui serai le premier! non, c'est moi, criaient les enfants qui
venaient de finir leur thé, et qui rentraient dans le salon en courant
vers leur tante Anna.

--Tous ensemble!» dit-elle en allant au-devant d'eux. Elle les prit dans
ses bras et les jeta tous sur un divan, en riant de leurs cris de joie.



XXI


Dolly sortit de sa chambre à l'heure du thé; Stépane Arcadiévitch était
sorti par une autre porte.

«Je crains que tu n'aies froid en haut, dit Dolly en s'adressant à Anna;
je voudrais te faire descendre, nous serions plus près l'une de l'autre.

--Ne t'inquiète pas de moi, je t'en prie, répondit Anna en cherchant à
deviner sur le visage de Dolly si la réconciliation avait eu lieu.

--Il fera peut-être trop clair ici, dit sa belle-soeur.

--Je t'assure que je dors partout, et toujours profondément.

--De quoi est-il question?» dit Stépane Arcadiévitch en rentrant dans le
salon et en s'adressant à sa femme.

Rien qu'au son de sa voix, Kitty et Anna comprirent qu'on s'était
réconcilié.

«Je voudrais installer Anna ici, mais il faudrait descendre des rideaux.
Personne ne saura le faire, il faut que ce soit moi, répondit Dolly à son
mari.

--Dieu sait si la réconciliation est bien complète! pensa Anna en
remarquant le ton froid de Dolly.

--Ne complique donc pas les choses, Dolly, dit le mari; si tu veux,
j'arrangerai cela.

--Oui, elle est faite, pensa Anna.

--Je sais comment tu t'y prendras, répondit Dolly avec un sourire moqueur;
tu donneras à Matvei un ordre auquel il n'entend rien, puis tu sortiras,
et il embrouillera tout.

--Dieu merci, pensa Anna, ils sont tout à fait remis;--et, heureuse
d'avoir atteint son but, elle s'approcha de Dolly et l'embrassa.

--Je ne sais pas pourquoi tu nous méprises tant, Matvei et moi?» dit
Stépane Arcadiévitch à sa femme en souriant imperceptiblement.

Pendant toute cette soirée, Dolly fut légèrement ironique envers son mari,
et celui-ci heureux et gai, mais dans une juste mesure, et comme s'il eût
voulu montrer que le pardon ne lui faisait pas oublier ses torts.

Vers neuf heures et demie, une conversation vive et animée régnait
autour de la table à thé, lorsque survint un incident, en apparence
fort ordinaire, qui parut étrange à chacun.

On causait d'un de leurs amis communs de Pétersbourg, et Anna s'était
vivement levée.

«J'ai son portrait dans mon album, je vais le chercher, et vous montrerai
par la même occasion mon petit Serge,» ajouta-t-elle avec un sourire de
fierté maternelle.

C'était ordinairement vers dix heures qu'elle disait bonsoir à son fils;
bien souvent elle le couchait elle-même avant d'aller au bal; elle se
sentit tout à coup très triste d'être si loin de lui. Elle avait beau
parler d'autre chose, sa pensée revenait toujours à son petit Serge aux
cheveux frisés, et le désir la prit d'aller regarder son portrait et de
lui dire un mot de loin.

Elle sortit aussitôt, avec la démarche légère et décidée qui lui était
particulière. L'escalier par où l'on montait chez elle donnait dans le
grand vestibule chauffé qui servait d'entrée.

Comme elle quittait le salon, un coup de sonnette retentit dans
l'antichambre.

«Qui cela peut-il être? dit Dolly.

--C'est trop tôt pour venir me chercher, fit remarquer Kitty, et bien tard
pour une visite.

--On apporte sans doute des papiers pour moi,» dit Stépane Arcadiévitch.

Anna, se dirigeant vers l'escalier, vit le domestique accourir pour
annoncer un visiteur, tandis que celui-ci attendait, éclairé par la lampe
du vestibule.

Elle se pencha sur la rampe pour regarder et reconnut aussitôt Wronsky.
Une étrange sensation de joie et de frayeur lui remua le coeur. Il se
tenait debout, sans ôter son paletot, et cherchait quelque chose dans sa
poche. Comme elle atteignait la moitié du petit escalier, il leva les yeux,
l'aperçut, et son visage prit une expression humble et confuse.

Elle le salua d'un léger signe de tête, et entendit Stépane Arcadiévitch
appeler Wronsky bruyamment, tandis qu'il se défendait d'entrer.

Quand Anna descendit avec son album, Wronsky était parti, et Stépane
Arcadiévitch racontait qu'il n'était venu que pour s'informer de l'heure
d'un dîner qui se donnait le lendemain en l'honneur d'une célébrité de
passage.

«Jamais il n'a voulu entrer. Quel original!»

Kitty rougit. Elle croyait être seule à comprendre pourquoi il était venu
sans vouloir paraître au salon.

«Il aura été chez nous, pensa-t-elle, n'aura trouvé personne, et aura
supposé que j'étais ici, mais il ne sera pas resté à cause d'Anna, et
parce qu'il est tard.»

On se regarda sans parler, et l'on examina l'album d'Anna.

Il n'y avait rien d'extraordinaire à venir vers neuf heures et demi du
soir pour demander un renseignement à un ami, sans entrer au salon;
cependant chacun fut surpris, et Anna plus que personne: il lui sembla
même que ce n'était pas bien.



XXII


Le bal ne faisait que commencer lorsque Kitty et sa mère montèrent le
grand escalier brillamment éclairé et orné de fleurs, sur lequel se
tenaient des laquais poudrés, en livrées rouges. Du vestibule où, devant
un miroir, elles arrangeaient leurs robes et leurs coiffures avant
d'entrer, on entendait un bruissement semblable à celui d'une ruche, et le
son des violons de l'orchestre se mettant d'accord pour la première valse.

Un petit vieillard, qui rajustait ses rares cheveux blancs devant un
autre miroir, et répandait autour de lui les parfums les plus pénétrants,
regarda Kitty avec admiration; il l'avait rencontrée sur l'escalier et se
rangea pour lui faire place. Un jeune homme imberbe, de ceux que le vieux
prince Cherbatzky appelait des blancs-becs, avec un gilet ouvert en coeur
et une cravate blanche qu'il rectifiait tout en marchant, les salua,
puis vint prier Kitty de lui accorder une contredanse. La première était
promise à Wronsky, il fallut promettre la seconde au petit jeune homme.
Un militaire, boutonnant ses gants, se tenait à la porte du salon; il jeta
un regard admiratif sur Kitty et se caressa la moustache.

La robe, la coiffure, tous les préparatifs nécessaires à ce bal, avaient
certes causé bien des préoccupations à Kitty, mais qui s'en serait douté
en la voyant entrer maintenant dans sa toilette de tulle rose? Elle
portait si naturellement ses ruches et ses dentelles, qu'on l'aurait pu
croire née en robe de bal avec une rose posée sur le sommet de sa jolie
tête.

Kitty était en beauté; elle se sentait à l'aise dans sa robe, ses souliers,
et ses gants, mais le détail qu'elle approuvait le plus dans sa toilette,
était l'étroit velours noir qui entourait son cou et auquel, devant le
miroir de sa chambre, elle avait trouvé du «genre». On pouvait à la
rigueur critiquer le reste, mais ce petit velours, jamais. Kitty lui
sourit avant d'entrer au bal en passant devant une glace; sur ses épaules
et ses bras elle sentait une fraîcheur marmoréenne qui lui plaisait; ses
yeux brillaient, ses lèvres roses souriaient involontairement; elle avait
le sentiment d'être charmante.

À peine eut-elle paru dans la salle, et se fut-elle approchée du groupe
de femmes couvertes de tulle, de fleurs et de rubans qui attendaient les
danseurs, que Kitty se vit invitée à valser par le meilleur, le principal
cavalier, selon la hiérarchie du bal, le célèbre directeur de cotillons,
le beau, l'élégant Georges Korsunsky, un homme marié. Il venait de quitter
la comtesse Bonine, avec laquelle il avait ouvert le bal, lorsqu'il
aperçut Kitty; aussitôt il se dirigea vers elle, de ce pas dégagé spécial
aux directeurs de cotillons, et, sans même lui demander si elle désirait
danser, il entoura de son bras la taille souple de la jeune fille;
celle-ci se retourna pour chercher quelqu'un à qui confier son éventail,
et la maîtresse de la maison le lui prit en souriant.

«Vous avez bien fait de venir de bonne heure, dit Korsunsky, je ne
comprends pas le genre de venir tard.»

Kitty posa son bras gauche sur l'épaule de son danseur, et ses petits
pieds, chaussés de rose, glissèrent légèrement et en mesure sur le parquet.

«On se repose en dansant avec vous, dit-il en faisant quelques pas moins
rapides avant de se lancer dans le tourbillon de la valse. Quelle légèreté,
quelle précision, c'est charmant!» C'était ce qu'il disait à presque
toutes ses danseuses.

Kitty sourit de l'éloge et continua à examiner la salle par-dessus
l'épaule de son cavalier; elle n'en était pas à ses débuts dans le monde,
et ne confondait pas tous les assistants dans l'ivresse de ses premières
impressions; d'autre part, elle n'était pas blasée, et ne connaissait pas
tous ces visages au point d'en être lasse. Elle remarqua donc le groupe
qui s'était formé dans l'angle de la salle, à gauche; c'est là que se
réunissait l'élite de la société: la belle Lydie, la femme de Korsunsky,
outrageusement décolletée, la maîtresse de la maison, le chauve Krivine,
qu'on voyait toujours avec la société la plus brillante. Bientôt Kitty
aperçut Stiva, puis la taille élégante d'Anna. _Lui_ aussi était là; Kitty
ne l'avait pas revu depuis la soirée de la déclaration de Levine. Ses yeux
le virent de loin, et elle remarqua même qu'il la regardait.

«Faisons-nous encore un tour? Vous n'êtes pas fatiguée? demanda Korsunsky
légèrement essoufflé.

--Non, merci.

--Où voulez-vous que je vous conduise?

--Mme Karénine est là, il me semble: menez-moi de son côté.

--Où vous l'ordonnerez.»

Et Korsunsky, ralentissant le pas, mais valsant toujours, la dirigea vers
le groupe de gauche, en disant sur sa route: «Pardon, mesdames; pardon,
mesdames.» Et, tournoyant adroitement dans ce flot de dentelles, de tulle
et de rubans, il l'assit, après une dernière pirouette, qui rejeta sa robe
sur les genoux de Krivine, et le dissimula sous un nuage de tulle, tout en
découvrant deux petits souliers roses.

Korsunsky salua, se redressa d'un air dégagé, et offrit le bras à sa
danseuse pour la mener auprès d'Anna. Kitty, un peu étourdie, débarrassa
Krivine de ses jupes, et se retourna pour chercher Mme Karénine. Celle-ci
n'était pas en mauve, comme Kitty l'avait rêvée, mais en noir. Elle
portait une robe de velours décolletée, qui découvrait ses épaules
sculpturales et ses beaux bras. Sa robe était garnie de guipure de Venise;
une guirlande de myosotis était posée sur ses cheveux noirs, et un bouquet
pareil attachait un noeud noir à son corsage. Sa coiffure était très
simple; elle n'avait de remarquable qu'une quantité de petites boucles qui
frisaient naturellement, et s'échappaient de tous côtés, aux tempes et sur
la nuque. Autour de son beau cou, ferme comme de l'ivoire, était attachée
une rangée de perles fines.

Kitty voyait Anna chaque jour et s'en était éprise; mais elle ne sentit
tout son charme et toute sa beauté qu'en l'apercevant maintenant en noir,
après se l'être imaginée en mauve; l'impression fut si vive qu'elle crut
ne l'avoir encore jamais vue. Elle comprit que son grand charme consistait
à effacer complètement sa toilette; sa parure n'existait pas, et n'était
que le cadre duquel elle ressortait, simple, naturelle, élégante, et
cependant pleine de gaieté et d'animation.

Lorsque Kitty parvint jusqu'au groupe où Anna causait avec le maître de la
maison, la tête légèrement tournée vers lui, et se tenant, comme toujours,
extrêmement droite, elle disait:

«Non, je ne jetterais pas la pierre, quoique je n'approuve pas.» Et,
apercevant Kitty, elle l'accueillit d'un sourire affectueux et protecteur.
D'un rapide coup d'oeil féminin, elle jugea la toilette de la jeune fille,
et fit un petit signe de tête approbateur que celle-ci comprit.

«Vous faites même votre entrée au bal en dansant, lui dit-elle.

--Un bal où se trouve la princesse devient aussitôt animé. Un tour de
valse, Anna Arcadievna? ajouta Korsunsky en s'inclinant.

--Ah! vous vous connaissez? demanda le maître de la maison.

--Qui ne connaissons-nous pas, ma femme et moi? répondit Korsunsky: nous
sommes comme le loup blanc. Un tour de valse, Anna Arcadievna?

--Je ne danse pas quand je puis m'en dispenser.

--Vous ne le pouvez pas aujourd'hui.»

En ce moment Wronsky s'approcha.

«Eh bien, dans ce cas, dansons, dit-elle en prenant vivement le bras de
Korsunsky sans faire attention au salut de Wronsky.

--Pourquoi lui en veut-elle?» pensa Kitty, qui remarqua fort bien que
c'était avec intention qu'Anna ne répondait pas à Wronsky.

Celui-ci s'approcha de Kitty, lui rappela la première contredanse, et lui
exprima le regret de ne pas l'avoir vue de quelque temps. Kitty regardait
Anna danser et l'admirait tout en écoutant Wronsky; elle s'attendait à
être invitée par lui à valser, et comme il n'en faisait rien, elle le
regarda d'un air étonné.

Il rougit, l'invita avec une certaine hâte; mais à peine avaient-ils fait
les premiers pas, que la musique cessa. Kitty regarda son danseur, son
visage était si près du sien,... pendant longtemps,--bien des années
après, elle ne put se rappeler un regard plein d'amour auquel il ne
répondit pas, sans qu'un sentiment de honte lui déchirât le coeur.

--Pardon, pardon! Valse, valse!» cria Korsunsky de l'autre côté de la
salle, et, s'emparant de la première danseuse venue, il recommença à
danser.



XXIII


Wronsky fit quelques tours de valse avec Kitty, puis celle-ci retourna
auprès de sa mère. À peine eut-elle le temps d'échanger quelques mots avec
la comtesse Nordstone que Wronsky vint la chercher pour la contredanse.
Ils causèrent à bâtons rompus de Korsunsky et de sa femme, que Wronsky
dépeignit gaiement comme d'aimables enfants de quarante ans, du théâtre de
société qui s'organisait. À un moment donné, cependant, il l'émut vivement
en lui demandant si Levine était encore à Moscou, ajoutant qu'il lui
plaisait beaucoup. Mais Kitty ne comptait pas sur la contredanse; ce
qu'elle attendait avec un violent battement de coeur, c'était le cotillon;
c'est alors, lui semblait-il, que tout devait se décider. Quoique Wronsky
ne l'eût pas invitée pendant la contredanse, elle était sûre de danser le
cotillon avec lui, comme à tous les bals précédents; elle en était si sûre
qu'elle avait refusé cinq invitations, se disant engagée.

Tout ce bal, jusqu'au dernier quadrille, fut pour Kitty semblable à un
rêve enchanteur, plein de fleurs, de sons joyeux, de mouvement; elle
ne cessait de danser que lorsque les forces lui manquaient et qu'elle
implorait un moment de répit; mais, en dansant le dernier quadrille avec
un des petits jeunes gens ennuyeux, elle se trouva faire vis-à-vis à
Wronsky et à Anna. Celle-ci, dont elle ne s'était pas approchée depuis son
entrée au bal, lui apparut cette fois encore sous une forme nouvelle et
inattendue. Kitty crut remarquer en elle les symptômes d'une surexcitation
qu'elle connaissait par expérience, celle du succès. Anna lui en parut
grisée. Kitty savait à quoi attribuer ce regard brillant et animé, ce
sourire heureux et triomphant, ces lèvres entr'ouvertes, ces mouvements
pleins de grâce et d'harmonie.

«Qui en est cause, se demanda-t-elle, tous ou un seul?»

Elle laissa son malheureux danseur chercher vainement à renouer le fil
d'une conversation interrompue, et, tout en se soumettant de bonne grâce,
en apparence, aux ordres bruyants de Korsunsky, décrétant le grand rond,
puis la chaîne, elle observait, et son coeur se serrait de plus en plus.

«Non, ce n'est pas l'admiration de la foule qui l'enivre ainsi, c'est
l'admiration d'un seul: qui est-il? serait-ce _lui_?»

Chaque fois que Wronsky adressait la parole à Anna, les yeux de celle-ci
s'illuminaient, et un sourire de bonheur entr'ouvrait ses belles lèvres:
elle semblait chercher à dissimuler cette joie, mais le bonheur ne s'en
peignait pas moins sur son visage.

«Et lui? pensa Kitty. Elle le regarda et fut épouvantée! le sentiment qui
se reflétait comme dans un miroir sur les traits d'Anna était tout aussi
visible sur le sien. Où étaient ce sang-froid, ce maintien calme, cette
physionomie toujours au repos? Maintenant, en s'adressant à sa danseuse,
sa tête s'inclinait comme s'il était prêt à se prosterner, son regard
avait une expression tout à la fois humble et passionnée. «Je ne veux pas
vous offenser, disait ce regard, mais je voudrais sauver mon coeur et le
puis-je?»

Leur conversation ne roulait que sur des banalités, et cependant, à
chacune de leurs paroles, il semblait à Kitty que son sort se décidait.
Pour eux aussi, chose étrange, tout en parlant du drôle de français d'Ivan
Ivanitch et du sot mariage de Mlle Elitzki, chaque mot prenait une valeur
particulière dont ils sentaient la portée autant que Kitty.

Dans l'âme de la pauvre enfant, le bal, l'assistance, tout se confondit
comme dans un brouillard. Seule la force de l'éducation la soutint et
l'aida à faire son devoir, c'est-à-dire à danser, à répondre aux questions
qui lui étaient adressées, même à sourire. Mais, au moment où le cotillon
s'organisa, où l'on commença à placer les chaises et à quitter les petits
salons pour se réunir dans le grand, il lui prit un accès de désespoir
et de terreur. Elle avait refusé cinq danseurs, n'était pas invitée, et
n'avait plus aucune chance de l'être, parce que ses succès dans le monde
rendaient invraisemblable qu'elle n'eût pas de cavalier. Il lui aurait
fallu dire à sa mère qu'elle était souffrante et quitter le bal, mais elle
n'en eut pas la force; Elle se sentait anéantie!

Elle s'enfuit dans un boudoir et tomba sur un fauteuil. Les flots vaporeux
de sa robe enveloppaient comme d'un nuage sa taille frêle; son bras de
jeune fille, maigre et délicat, retombait sans force, et comme noyé dans
les plis de sa jupe rose; l'autre bras agitait nerveusement un éventail
devant son visage brûlant. Mais, quoiqu'elle eût l'air d'un joli papillon
retenu dans les herbes et prêt à déployer ses ailes frémissantes, un
affreux désespoir lui brisait le coeur.

«Je me trompe peut-être, tout cela n'existe pas!» Et elle se rappelait ce
qu'elle avait vu.

«Kitty, que se passe-t-il?» dit la comtesse Nordstone, qui s'était
approchée d'elle sans qu'elle entendit ses pas sur le tapis.

Les lèvres de Kitty tressaillirent, elle se leva vivement.

«Kitty, tu ne danses pas le cotillon?

Non, non, répondit-elle d'une voix tremblante.

--Il l'a invitée devant moi, dit la Nordstone, sachant bien que Kitty
comprenait de qui il s'agissait. Elle lui a répondu: «Vous ne dansez donc
pas avec la princesse Cherbatzky?»

--Tout cela m'est égal!» répondit Kitty.

Elle était seule à savoir que, la veille, un homme qu'elle aimait
peut-être avait été sacrifié par elle à cet ingrat.

La comtesse alla chercher Korsunsky, avec lequel elle devait danser le
cotillon, et l'engagea à inviter Kitty.

Par bonheur pour Kitty, elle ne fut pas obligée de causer, son cavalier,
en sa qualité de directeur, passant son temps à courir de l'un à l'autre
et à organiser des figures; Wronsky et Anna dansaient presque vis-à-vis
d'elle; Kitty les voyait tantôt de loin, tantôt de près, quand leur tour
de danser revenait, et plus elle les regardait, plus elle sentait son
malheur consommé. Ils étaient seuls, malgré la foule, et sur le visage
de Wronsky, d'habitude si impassible, Kitty remarqua cette expression
frappante d'humilité et de crainte qui fait penser à un chien intelligent
quand il se sent coupable.

Anna souriait, il répondait à son sourire; semblait-elle réfléchir, il
devenait sérieux. Une force presque surnaturelle attirait les regards de
Kitty sur Anna. Elle était séduisante avec sa robe noire, ses beaux bras
couverts de bracelets, son cou élégant entouré de perles, ses cheveux
noirs frisés et un peu en désordre. Les mouvements légers et gracieux de
ses petits pieds, son beau visage animé, tout en elle était attrayant;
mais ce charme avait quelque chose de terrible et de cruel.

Kitty l'admirait plus encore qu'auparavant, tout en sentant croître sa
souffrance; elle était écrasée et son visage le disait: Wronsky, en
passant près d'elle dans une figure, ne la reconnut pas immédiatement,
tant ses traits étaient altérés.

«Quel beau bal! dit-il pour dire quelque chose.

--Oui,» répondit-elle.

Vers le milieu du cotillon, dans une manoeuvre récemment inventée par
Korsunsky, Anna, sortant du cercle, eut à appeler «deux cavaliers et deux
dames»: l'une d'elles fut Kitty, qui s'approcha toute troublée. Anna,
fermant à demi les yeux, la regarda et lui serra la main avec un sourire,
mais, remarquant aussitôt l'expression de surprise désolée avec laquelle
Kitty y répondit, elle se tourna vers l'autre danseuse et lui parla d'un
ton animé.

«Oui, il y a en elle une séduction étrange, presque infernale,» pensa
Kitty.

Anna ne voulait pas rester au souper, et le maître de la maison insistait.

«Restez donc, Anna Arcadievna, lui dit Korsunsky en lui
prenant le bras. Quelle invention que mon cotillon! n'est-ce pas
_un bijou?_»

Et il essaya de l'entraîner, le maître de la maison l'y encourageant d'un
sourire.

«Non, je ne puis rester,--répondit Anna en souriant aussi; mais, malgré ce
sourire, les deux hommes comprirent au son déterminé de sa voix qu'elle
ne resterait pas.--Non, car j'ai plus dansé en une fois, à votre bal de
Moscou, que dans tout mon hiver à Pétersbourg;--et elle se tourna vers
Wronsky qui se tenait près d'elle.--Il faut se reposer avant le voyage.

--Et vous partez décidément demain? demanda-t-il.

--Oui, je pense,» répondit Anna, comme étonnée de la hardiesse de cette
question. Pendant qu'elle lui parlait, l'éclat de son regard et de son
sourire brûlait le coeur de Wronsky.

Anna n'assista pas au souper et partit.



XXIV


«Il doit y avoir en moi quelque chose de répulsif, pensait Levine en
sortant de chez les Cherbatzky pour rentrer chez son frère. Je ne plais
pas aux autres hommes. On dit que c'est de l'orgueil: je n'ai pas
d'orgueil. Me serais-je mis dans la situation où je suis, si j'en avais?»
Et il se figurait Wronsky heureux, aimable, tranquille, plein d'esprit,
ignorant jusqu'à la possibilité de se trouver dans une position semblable
à la sienne. «Elle devait le choisir, c'est naturel, et je n'ai à me
plaindre de rien ni de personne; il n'y a de coupable que moi; quel droit
avais-je de supposer qu'elle consentirait à unir sa vie à la mienne?
Qui suis-je? que suis-je? Un homme inutile à lui-même et aux autres.»

Et le souvenir de son frère Nicolas lui revint, «N'a-t-il pas raison de
dire, lui, que tout est mauvais et détestable en ce monde? Avons-nous
jamais été justes en jugeant Nicolas? Certainement, aux yeux de Prokoff
qui l'a rencontré ivre et en pelisse déchirée, c'est un être méprisable;
mais mon point de vue est différent. Je connais son coeur et je sais que
nous nous ressemblons. Et moi qui, au lieu d'aller le chercher, ai été
dîner et suis venu ici!»

Levine s'approcha d'un réverbère pour déchiffrer l'adresse de son frère et
appela un isvostchik. Pendant le trajet, qui fut long, Levine se rappela
un à un les incidents de la vie de Nicolas. Il se souvint comment à
l'Université, et un an après l'avoir quittée, son frère avait vécu
comme un moine, sans tenir compte des plaisanteries de ses camarades,
accomplissant rigoureusement toutes les prescriptions de la religion,
offices, carêmes, fuyant tous les plaisirs et surtout les femmes: comment,
plus tard, il s'était laissé entraîner et lié avec des gens de la pire
espèce pour mener une vie de débauche. Il se rappela son histoire avec un
petit garçon qu'il avait pris à la campagne pour l'élever, et qu'il battit
de telle sorte, dans un accès de colère, qu'il faillit être condamné pour
sévices et mutilation. Il se souvint de son histoire avec un escroc,
auquel il avait donné une lettre de change pour payer une dette de jeu,
et qu'il avait ensuite traduit en justice pour l'avoir trompé. C'était
précisément la lettre de change que venait de payer Serge Ivanovitch. Il
se souvint de la nuit que Nicolas passa au poste pour désordres nocturnes,
du procès scandaleux entamé contre son frère Serge, lorsqu'il accusa
celui-ci de ne pas vouloir lui payer sa part de la succession de leur
mère, et enfin de sa dernière aventure, lorsque, ayant pris un emploi dans
les gouvernements de l'ouest, il fut traduit en jugement pour coups portés
à un supérieur. Tout cela était odieux, mais pour Levine l'impression
était moins mauvaise que pour ceux qui ne connaissaient pas Nicolas, car
il s'imaginait connaître le fond de ce coeur et sa véritable histoire.

Levine n'oubliait pas qu'au temps où Nicolas avait cherché dans les
pratiques de la dévotion un frein à ses mauvaises passions, personne ne
l'avait approuvé ou soutenu; chacun, au contraire, lui le premier, l'avait
tourné en ridicule; puis, lorsque était venue la chute, personne ne
chercha à le relever: on le fuyait avec horreur et dégoût.

Levine sentait que Nicolas, dans le fond de son âme, ne devait pas se
trouver plus coupable que ceux qui le méprisaient. Était-il responsable de
sa nature indomptable, de son intelligence bornée? N'avait-il pas cherché
à rester dans la bonne voie? «Je lui parlerai à coeur ouvert et l'obligerai
à en faire autant, et je lui prouverai que je le comprends parce que je
l'aime.»

Il se fit donc conduire à l'hôtel indiqué sur l'adresse, vers onze heures
du soir.

«En haut, aux numéros 12 et 13, répondit le suisse de l'hôtel.

--Est-il chez lui?

--Probablement.»

La porte du numéro 12 était entr'ouverte, et il sortait de la chambre une
épaisse fumée de tabac de qualité inférieure; Levine entendit le son d'une
voix inconnue, puis il reconnut la présence de son frère en l'entendant
tousser.

Quand il entra dans une espèce d'antichambre, la voix inconnue disait:

«Tout dépend de la façon raisonnable et rationnelle dont l'affaire sera
menée.»

Levine jeta un coup d'oeil dans l'entre-bâillement de la porte, et vit que
celui qui parlait était un jeune homme, vêtu comme un homme du peuple,
un énorme bonnet sur la tête; sur le divan était assise une jeune femme
grêlée, en robe de laine, sans col et sans manchettes. Le coeur de
Constantin se serra à l'idée du milieu dans lequel vivait son frère!
Personne ne l'entendit, et, tout en ôtant ses galoches, il écouta ce que
disait l'individu mal vêtu. Il parlait d'une affaire qu'il cherchait à
conclure.

«Que le diable les emporte, les classes privilégiées! dit la voix de
son frère après avoir toussé. Macha! tâche de nous avoir à souper, et
donne-nous du vin s'il en reste; sinon, fais-en chercher.»

La femme se leva, et en sortant aperçut Constantin de l'autre côté de la
cloison.

«Quelqu'un vous demande, Nicolas Dmitrievitch, dit-elle.

--Que vous faut-il? cria la voix de Nicolas avec colère.

--C'est moi, répondit Constantin en paraissant à la porte.

--Qui _moi_?» répéta la voix de Nicolas sur un ton irrité.

Levine l'entendit se lever vivement en s'accrochant à quelque chose, et
vit se dresser devant lui la haute taille, maigre et courbée de son frère,
dont l'aspect sauvage, hagard et maladif lui fit peur.

Il avait encore maigri depuis la dernière fois que Constantin l'avait vu,
trois ans auparavant; il portait une redingote écourtée; sa structure
osseuse, ses mains, tout paraissait plus grand. Ses cheveux étaient
devenus plus rares, ses moustaches se hérissaient autour de ses lèvres
comme autrefois, et il avait le même regard effrayé qui se fixa sur son
visiteur avec une sorte de naïveté.

«Ah! Kostia!» s'écria-t-il tout à coup en reconnaissant son frère, et ses
yeux brillèrent de joie; puis, se tournant vers le jeune homme, il fit de
la tête et du cou un mouvement nerveux, bien connu de Levine, comme si sa
cravate l'eût étranglé, et une expression toute différente, sauvage et
cruelle, se peignit sur son visage amaigri.

«Je vous ai écrit, à Serge Ivanitch et à vous, mais je ne vous connais pas
et ne veux pas vous connaître. Que veux-tu, que voulez-vous de moi?»

Constantin avait oublié ce que cette nature offrait de mauvais, de
difficile à supporter, et qui rendait impossible toute relation de famille;
il s'était représenté son frère tout autre, en pensant à lui; maintenant,
en revoyant ces traits, ces mouvements de tête bizarres, le souvenir lui
revint.

«Mais je ne veux rien de toi, répondit-il avec une certaine timidité, je
suis tout simplement venu te voir.»

L'air craintif de son frère adoucit Nicolas.

«Ah! c'est ainsi, dit-il avec une grimace; dans ce cas, entre, assieds-toi;
veux-tu souper? Macha, apporte trois portions. Non, attends. Sais-tu
qui c'est? dit-il à son frère en désignant l'individu mal vêtu. C'est
M. Kritzki, mon ami; je l'ai connu à Kiew; c'est un homme très remarquable.
La police le persécutait, naturellement parce que ce n'est pas un lâche.»

Et il regarda chacun des assistants, comme il faisait toujours après avoir
parlé; puis, s'adressant à la femme qui était sur le point de sortir, il
cria:

«Attends, te dis-je!» Il regarda encore chacun et se mit à raconter,
avec la difficulté de parole que connaissait trop bien Constantin, toute
l'histoire de Kritzki: comment il avait été chassé de l'Université pour
avoir voulu fonder une société de secours et des écoles du dimanche;
comment il avait ensuite été nommé instituteur primaire pour être aussitôt
chassé; comment il avait été mis en jugement on ne sait pourquoi.

«Vous êtes de l'Université de Kiev? demanda Constantin à Kritzki pour
rompre un silence gênant.

--Oui, j'en ai été, répondit Kritzki, fronçant le sourcil d'un air
mécontent.

--Et cette femme, interrompit Nicolas en la désignant, est
Maria-Nicolaevna, la compagne de ma vie. Je l'ai prise dans une maison,
mais je l'aime et je l'estime, et tous ceux qui veulent me connaître
doivent l'aimer et l'honorer. Je la considère comme ma femme. Ainsi tu
sais à qui tu as affaire: et maintenant, si tu crois t'abaisser, libre à
toi de sortir.»

Et il jeta un regard interrogateur sur ceux qui l'entouraient.

«Je ne comprends pas en quoi je m'abaisserais.

--Alors, fais-nous monter trois portions, Macha, trois portions, de
l'eau-de-vie, du vin. Non, attends; non, c'est inutile, va.»



XXV


«Vois-tu,--continua Nicolas Levine en plissant le front avec effort et
s'agitant, car il ne savait ni que dire, ni que faire.--Vois-tu,--et il
montra dans un coin de la chambre quelques barres de fer attachées avec
des sangles.--Vois-tu cela? C'est le commencement d'une oeuvre nouvelle que
nous entreprenons; cette oeuvre est un _artel_[5] professionnel.»

[Note 5: Association ouvrière.]

Constantin n'écoutait guère; il observait ce visage maladif de phtisique,
et sa pitié croissante l'empêchait de prêter grande attention à ce que
disait son frère. Il savait bien d'ailleurs que cette oeuvre n'était qu'une
ancre de salut destinée à empêcher Nicolas de se mépriser complètement.
Celui-ci continua:

«Tu sais que le capital écrase l'ouvrier; l'ouvrier, chez nous, c'est le
paysan; c'est lui qui porte tout le poids du travail, et, quoi qu'il fasse,
il ne peut sortir de son état de bête de somme. Tout le bénéfice, tout
ce qui pourrait améliorer le sort des paysans, leur donner quelques
loisirs et par conséquent quelque instruction, tout est englouti par le
capitaliste. Et la société est ainsi faite, que plus ils travailleront,
plus les propriétaires et les marchands s'engraisseront à leurs dépens,
tandis qu'eux ils resteront bêtes de somme. C'est là ce qu'il faut
changer.--Et il regarda son frère d'un air interrogateur.

--Oui certainement, répondit Constantin en remarquant deux taches rouges
se former sur les pommettes des joues de son frère.

--Et nous organisons un _artel_ de serrurerie où tout sera en commun:
travail, bénéfices, jusqu'aux instruments de travail eux-mêmes.

--Où sera cet _artel_? demanda Constantin.

--Dans le village de Vasdrem, dans le gouvernement de Kasan.

--Pourquoi dans un village? Il me semble qu'à la campagne l'ouvrage ne
manque pas? Pourquoi y établir un artel de serrurerie?

--Parce que le paysan reste serf tout comme par le passé, et c'est à cause
de cela qu'il vous est désagréable, à Serge et à toi, qu'on cherche à les
tirer de cet esclavage,» répondit Nicolas contrarié de cette observation.

Pendant qu'il parlait, Constantin avait examiné la chambre triste et sale;
il soupira, et ce soupir irrita encore plus Nicolas.

«Je connais vos préjugés aristocratiques, à Serge et à toi; je sais qu'il
emploie toutes les forces de son intelligence à défendre les maux qui nous
accablent.

--À quel propos parles-tu de Serge? dit Levine en souriant.

--De Serge? voilà pourquoi j'en parle, cria tout à coup Nicolas à ce nom,
voilà pourquoi. Mais à quoi bon? Dis-moi seulement pourquoi tu es venu? Tu
méprises tout ceci, tant mieux, va-t'en au diable, va-t'en!--Et il se leva
de sa chaise en criant: Va-t'en, va-t'en!

--Je ne méprise rien, dit Constantin doucement; je ne discute même pas.»

Maria-Nicolaevna entra en ce moment; Nicolas se tourna vers elle en colère,
mais elle s'approcha vivement de lui, et lui dit quelques mots à l'oreille.

«Je suis malade, je deviens irritable, dit Nicolas plus calme et respirant
péniblement, et tu viens me parler de Serge et de ses articles! Ce sont
de telles insanités, de tels mensonges, de telles erreurs! Comment un
homme qui ne sait rien de la justice peut-il en parler? Avez-vous lu son
article? dit-il en s'adressant à Kritzki.--Et, s'approchant de la table,
il voulut se débarrasser de cigarettes à moitié faites.

--Je ne l'ai pas lu, répondit Kritzki d'un air sombre, ne voulant
visiblement prendre aucune part à la conversation.

--Pourquoi? demanda Nicolas avec irritation.

--Parce que je trouve inutile de perdre ainsi mon temps.

--Permettez: comment savez-vous si ce serait du temps perdu? Pour bien des
gens, cet article est inabordable parce qu'ils ne peuvent le comprendre;
mais pour moi, c'est différent: je lis au travers des pensées, et je sais
en quoi il est faible.»

Personne ne répondit. Kritzki se leva lentement et prit son bonnet.

«Vous ne voulez pas souper? Dans ce cas, bonsoir. Revenez demain avec le
serrurier.»

À peine Kritzki fut-il sorti que Nicolas cligna de l'oeil en souriant.

«Pas fort non plus celui-là, dit-il, je vois bien...»

Kritzki l'appela du seuil de la porte.

«Qu'y a-t-il?» demanda Nicolas, et il alla le rejoindre dans le corridor.

Resté seul avec Maria-Nicolaevna, Levine s'adressa à elle:

«Êtes-vous depuis longtemps avec mon frère? lui demanda-t-il.

--Depuis bientôt deux ans. Sa santé est devenue faible; il boit beaucoup.

--Comment l'entendez-vous?

--Il boit de l'eau-de-vie. Cela lui fait mal.

--Et en boit-il avec excès? demanda Levine à voix basse.

--Oui, répondit-elle en regardant avec crainte du coté de la porte, où se
montra Nicolas Levine.

--De quoi parlez-vous? dit-il en les regardant l'un après l'autre, les
yeux effarés et en fronçant le sourcil.

--De rien, répondit Constantin confus.

--Vous ne voulez pas répondre: eh bien, ne répondez pas; mais tu n'as que
faire de causer avec elle. C'est une fille, et toi un gentilhomme... Je
vois bien que tu as tout compris et jugé, et que tu considères mes erreurs
avec mépris, dit-il en élevant la voix.

--Nicolas Dmitrievitch, Nicolas Dmitrievitch, murmura Marie Nicolaevna en
s'approchant de lui.

--C'est bon, c'est bon!... Eh bien, et ce souper? Ah! le voilà! dit-il en
voyant entrer un domestique portant un plateau.

--Par ici,--continua-t-il d'un ton irrité, et aussitôt il se versa un
verre d'eau-de-vie qu'il but avidement.--En veux-tu? demanda-t-il déjà
rasséréné à son frère.

--Ne parlons plus de Serge Ivanitch. Je suis tout de même content de te
revoir. On a beau dire, nous ne sommes pourtant pas des étrangers l'un
pour l'autre. Bois donc. Raconte-moi ce que tu fais? continua-t-il en
mâchant hâtivement un morceau de pain et en se versant un second verre.
Comment vis-tu?

--Mais comme autrefois, seul, à la campagne; je m'occupe d'agriculture,
--répondit Constantin en regardant plein de terreur l'avidité avec
laquelle son frère mangeait et buvait, et en tâchant de dissimuler ses
impressions.

--Pourquoi ne te maries-tu pas?

--Cela ne s'est pas trouvé, répondit Constantin en rougissant.

--Pourquoi cela? Quant à moi, c'est fini. J'ai gâché mon existence. J'ai
dit et je dirai toujours que, si on m'avait donné ma part de succession
quand j'en avais besoin, ma vie aurait été tout autre.»

Constantin se hâta de changer de conversation.

«Sais-tu que ton Vanioucha est chez moi à Pakrofsky, au comptoir,» dit-il.

Nicolas eut un mouvement de cou nerveux et parut réfléchir.

«Raconte-moi ce qui se passe à Pakrofsky. La maison est-elle la même?
et nos bouleaux! et notre chambre d'étude! Se peut-il que Philippe le
jardinier vive encore? Comme je me souviens du petit pavillon, du grand
divan! Ne change rien à la maison, marie-toi vite et recommence la vie
d'autrefois. Je viendrai chez toi alors, si tu as une bonne femme.

--Pourquoi ne pas venir maintenant? Nous nous arrangerions si bien
ensemble?

--Je serais venu si je ne craignais de rencontrer Serge Ivanitch.

--Tu ne le rencontreras pas: je suis absolument indépendant de lui.

--Oui, mais, quoi que tu dises, il te faut choisir entre lui et moi,» dit
Nicolas en levant avec crainte les yeux sur son frère.

Cette timidité toucha Levine.

«Si tu veux que je te fasse une confession au sujet de votre querelle, je
te dirai que je ne prends parti ni pour l'un, ni pour l'autre. Vous avez,
selon moi, tort tous les deux; seulement, chez toi le tort est extérieur,
tandis qu'il est intérieur chez Serge.

--Ha, ha! tu l'as compris, tu l'as compris! cria Nicolas avec une
explosion de joie.

--Et si tu veux aussi le savoir, c'est à ton amitié que je tiens
personnellement le plus, parce que...

--Pourquoi? pourquoi?»

Constantin n'osait pas dire que cela tenait à ce que Nicolas était
malheureux et avait plus besoin de son affection; mais Nicolas comprit,
et se reprit à boire d'un air sombre.

«Assez, Nicolas Dmitrievitch! dit Maria-Nicolaevna en tendant sa grosse
main vers le carafon d'eau-de-vie.

--Laisse, ne m'ennuie pas, sinon je te bats!» cria-t-il.

Marie eut un bon sourire soumis qui désarma Nicolas, et elle retira
l'eau-de-vie.

«Tu crois qu'elle ne comprend rien, celle-là? dit Nicolas. Elle comprend
tout mieux qu'aucun de nous. N'est-ce pas qu'elle a quelque chose de
gentil, de bon?

--Vous n'aviez jamais été à Moscou? demanda Constantin pour dire quelque
chose.

--Ne lui dis donc pas _vous_. Elle craint cela. Sauf le juge de paix qui
l'a jugée quand elle a voulu sortir de la maison où elle était, personne
ne lui a jamais dit _vous_. Mon Dieu, comme tout manque de bon sens en ce
monde! s'écria-t-il tout à coup. Ces nouvelles institutions, ces juges de
paix, ces semstvos! quelles monstruosités!»

Et il entreprit de raconter ses aventures avec les nouvelles institutions.

Constantin l'écoutait; ce besoin de négation et de critique, qu'il
partageait avec son frère, et qu'il exprimait si souvent, lui devint tout
à coup désagréable.

«Nous comprendrons tout cela dans l'autre monde, dit-il en plaisantant.

--Dans l'autre monde! Oh! je ne l'aime pas cet autre monde, je ne
l'aime pas! répéta Nicolas en fixant des yeux hagards sur son frère.
Il semblerait bon de sortir de ce chaos, de toutes ces vilenies: mais
j'ai peur de la mort, j'en ai terriblement peur.»

Il frissonna.

«Mais bois donc quelque chose. Veux-tu du champagne? ou bien veux-tu que
nous sortions? Allons voir les Bohémiennes! Sais-tu que je me suis mis à
aimer les Bohémiennes et les chansons russes...»

Sa langue s'embrouillait, et il sautait d'un sujet à un autre. Constantin,
avec l'aide de Macha, lui persuada de ne pas sortir, et ils le couchèrent
complètement ivre.

Macha promit à Levine de lui écrire si c'était nécessaire et de tâcher de
décider Nicolas à venir vivre chez lui.



XXVI


Le lendemain matin, Levine quitta Moscou, et vers le soir il fut de
retour chez lui. Pendant le voyage il lia conversation en wagon avec ses
compagnons de route, causa politique, chemins de fer et, tout comme à
Moscou, se sentit sous le poids du chaos de tant d'opinions diverses,
mécontent de lui-même et honteux, sans savoir pourquoi. Mais quand il
aperçut Ignace, son cocher borgne, le col de son caftan relevé par-dessus
les oreilles, son traîneau couvert d'un tapis qu'éclairait la lumière
vacillante des lampes de la gare, ses chevaux, la queue bien ficelée,
avec leur harnachement de grelots; quand le cocher, tout en l'installant
en traîneau, lui raconta les nouvelles de la maison: comment Simon
l'entrepreneur était venu, et comment Pava, la plus belle de ses vaches
avait vêlé,--il lui sembla sortir peu à peu de ce chaos, et son
mécontentement disparut aussi bien que sa honte. La seule vue d'Ignace et
des chevaux lui avait été un soulagement, mais, une fois qu'il eut endossé
la touloupe[6] qu'on lui avait apportée, et qu'assis bien enveloppé dans
son traîneau il se prit à songer aux ordres à donner en rentrant, tout en
examinant le cheval de volée, son ancien cheval de selle (une bête rapide
quoique forcée), le passé lui apparut sous un tout autre jour. Il cessa
de souhaiter être un autre que lui-même, et désira simplement devenir
meilleur qu'il n'avait été jusque-là. Et d'abord il n'espérerait plus
de bonheurs extraordinaires et se contenterait de la réalité présente;
puis il saurait résister aux mauvaises passions, comme celles qui le
possédaient le jour où il fit sa demande, et enfin il se promit de ne plus
oublier Nicolas, et de chercher à lui venir en aide quand il serait plus
mal; hélas! il craignait que ce ne fût bientôt. La conversation sur le
communisme, qu'il avait si légèrement traité avec son frère, lui revint en
mémoire et le fit réfléchir. Il considérait comme absurde une réforme des
conditions économiques, mais n'en était pas moins frappé du contraste
injuste de la misère du peuple comparée au superflu dont il jouissait;
il se promit de travailler dorénavant plus qu'il ne l'avait fait, et de
se permettre moins de luxe que par le passé. Plongé dans ces réflexions,
il fit le trajet de la gare chez lui sous l'impression des pensées les
plus douces.

[Note 6: Pelisse en peau de mouton.]

Une faible clarté tombait des fenêtres de sa vieille bonne sur le perron
couvert de neige. Kousma, le domestique, réveillé en sursaut, se précipita
pieds nus et à moitié endormi pour ouvrir la porte; Laska, la chienne
de chasse, courut aussi à la rencontre du maître et, renversant presque
Kousma sur son passage, accueillit Levine debout sur ses pattes de
derrière, avec le désir évident de lui planter celles de devant sur la
poitrine.

«Vous êtes revenu bien vite, mon petit père, dit Agathe Mikhaïlovna.

--Je me suis ennuyé à Moscou, Agathe Mikhaïlovna; on est bien chez les
autres, mais on est mieux chez soi!» dit-il en passant dans son cabinet.

Le cabinet s'éclaira aussitôt de bougies apportées à la hâte. Les détails
familiers lui en apparurent peu à peu: les grandes cornes de cerf, les
rayons chargés de livres, le miroir, le poêle avec ses bouches de chaleur
qui demandaient depuis longtemps à être réparées, le vieux divan de son
père, la grande table; sur celle-ci un livre ouvert, un cendrier cassé, un
cahier couvert de son écriture.

En se retrouvant là, il se prit à douter de la possibilité d'un changement
d'existence tel qu'il l'avait rêvé chemin faisant. Toutes ces traces de
sa vie passée semblaient lui dire: «Non, tu ne nous quitteras pas, tu ne
deviendras pas autre, tu resteras ce que tu as toujours été, avec tes
doutes, tes perpétuels mécontentements de toi même, tes tentatives
stériles d'amélioration, tes rechutes, et ton éternelle attente d'un
bonheur qui n'est pas fait pour toi.»

Voilà ce que disaient les objets extérieurs; une voix différente parlait
dans son âme, lui murmurait qu'il ne fallait pas être esclave de son
passé, qu'on faisait de soi ce qu'on voulait. Obéissant à cette voix, il
s'approcha d'un coin de la chambre où se trouvaient deux poids pesant
chacun un poud; il les souleva pour faire un peu de gymnastique, et tâcher
de se retrouver fort et courageux. Un bruit se fit entendre près de la
porte. Il déposa aussitôt ses poids.

C'était l'intendant. Il commença par annoncer que, grâce à Dieu, tout
allait bien, puis il avoua que le sarrasin avait brûlé dans le nouveau
séchoir. Levine en fut irrité. Ce séchoir, construit, et en partie inventé
par lui, n'avait jamais été approuvé par l'intendant, qui annonçait
maintenant l'accident avec calme et avec un certain air de triomphe
modeste. Levine était persuadé qu'on avait négligé des précautions cent
fois recommandées. La mauvaise humeur le prit et il gronda l'intendant.
Mais il apprit un événement heureux et important: Pava, la meilleure, la
plus belle des vaches, achetée à l'exposition, avait vêlé.

«Kousma, donne ma touloupe; et vous, faites allumer une lanterne. J'irai
la voir,» dit-il à l'intendant.

L'étable des vaches de prix se trouvait tout près de la maison; Levine
traversa la cour en longeant les tas de neige accumulée sous les buissons
de lilas, s'approcha de l'étable, et en ouvrit la porte à moitié gelée sur
ses gonds; une chaude odeur de fumier s'en exhalait; les vaches, étonnées
de la lumière inattendue des lanternes, se retournèrent sur leurs litières
de paille fraîche. La croupe luisante et noire, tachetée de blanc, de la
vache hollandaise brilla dans la pénombre; Berkut, le taureau, l'anneau
passé dans les lèvres, voulut se lever, puis changea d'idée et se contenta
de souffler bruyamment quand on passa près de lui.

La belle Pava, immense comme un hippopotame, était couchée près de son
veau, qu'elle flairait, et auquel elle formait un rempart de son corps.

Levine entra dans sa stalle, l'examina et souleva le veau tacheté de blanc
et de rouge sur ses longues pattes tremblantes.

Pava beugla d'émotion, mais se rassura quand Levine lui rendit son
nouveau-né, qu'elle se mit à lécher, en soupirant lourdement. Le petit
animal se blottit sous les flancs de sa mère en remuant la queue.

«Éclaire par ici, Fedor, donne la lanterne, dit Levine en examinant le
veau. C'est sa mère! quoiqu'il ait la robe du père; la jolie bête, longue
et fine. N'est-ce pas qu'elle est jolie, Wassili Fedorovitch? dit-il en se
tournant vers son intendant, oubliant, dans le plaisir que lui causait la
nouveau-né, l'ennui du sarrasin brûlé.

--Il a de qui tenir, comment serait-il laid? Simon l'entrepreneur est
venu le lendemain de votre départ, Constantin Dmitrievitch, il faudrait
s'arranger avec lui.--J'ai déjà eu l'honneur de vous parler de la machine.»

Cette seule phrase fit rentrer Levine dans tous les détails de son
exploitation, qui était grande et compliquée, et de l'étable il alla droit
au bureau, où il parla à l'entrepreneur et à l'intendant; puis il rentra à
la maison et monta au salon.



XXVII


La maison de Levine était grande et ancienne, mais il l'occupait et
la chauffait en entier, bien qu'il y habitât seul; c'était absurde, et
absolument contraire à ses nouveaux projets, ce qu'il sentait bien; mais
cette maison était pour lui tout un monde, un monde où avaient vécu et où
étaient morts son père et sa mère; ils y avaient vécu de la vie qui, pour
Levine, était l'idéal de la perfection, et qu'il rêvait de recommencer
avec une famille à lui.

Levine se souvenait à peine de sa mère; mais ce souvenir était sacré, et
sa femme, s'il se mariait, devait, dans son imagination, être semblable
à cet idéal charmant et adoré. Pour lui, l'amour ne pouvait exister en
dehors du mariage; il allait plus loin: c'est à la famille qu'il pensait
d'abord, et ensuite à la femme qui devait la lui donner. Ses idées sur
le mariage étaient donc fort différentes de celles que s'en formaient la
plupart de ses amis, pour lesquels il représentait uniquement un des
nombreux actes de la vie sociale. Levine le considérait comme l'acte
principal de l'existence, celui dont tout son bonheur dépendait. Et
maintenant il fallait y renoncer!

Quand il entra dans son petit salon, où d'ordinaire il prenait le thé,
et qu'il s'assit dans son fauteuil avec un livre, tandis que Agathe
Mikhaïlovna lui apportait sa tasse, et se plaçait près de la fenêtre,
en disant comme d'habitude: «Permettez-moi de m'asseoir, mon petit père»,
--il sentit, chose étrange, qu'il n'avait pas renoncé à ses rêveries, et
qu'il ne pouvait vivre sans elles. Serait-ce Kitty ou une autre, mais cela
serait. Ces images d'une vie de famille future occupaient son imagination,
tout en s'arrêtant parfois pour écouter les bavardages d'Agathe
Mikhaïlovna. Il sentait que, dans le fond de son âme, quelque chose se
modérait, mais aussi se fixait irrévocablement.

Agathe Mikhaïlovna racontait comment Prokhor avait oublié Dieu et, au lieu
de s'acheter un cheval avec l'argent donné par Levine, s'était mis à boire
sans trêve, et avait battu sa femme presque jusqu'à la mort; et, tout en
écoutant, il lisait son livre, et retrouvait le fil des pensées éveillées
en lui par cette lecture. C'était un livre de Tyndall sur la chaleur. Il
se souvint d'avoir critiqué Tyndall sur la satisfaction avec laquelle
il parlait de la réussite de ses expériences, et sur son manque de vues
philosophiques. Et tout à coup une idée joyeuse lui traversa l'esprit:
«Dans deux ans je pourrai avoir deux hollandaises, et Pava elle-même sera
encore là; douze filles de Berkut pourront être mêlées au troupeau! Ce
sera superbe!» Et il se reprit à lire: «Eh bien, mettons que l'électricité
et la chaleur ne soient qu'une seule et même chose» mais peut-on employer
les mêmes unités dans les équations qui servent à résoudre cette question?
Non. Eh bien alors? Le lien qui existe entre toutes les forces de la
nature se sent de reste, instinctivement...--Et quel beau troupeau, quand
la fille de Pava sera devenue une vache rouge et blanche: nous sortirons,
ma femme et moi avec quelques visiteurs pour les voir rentrer. Ma femme
dira: «Kostia et moi avons élevé cette génisse comme un enfant.--Comment
cela peut-il vous intéresser? dira le visiteur.--Ce qui l'intéresse
m'intéresse aussi.--Mais qui sera-t-elle?» Et il se rappela ce qui s'était
passé à Moscou... «Qu'y faire? Je n'y peux rien. Mais maintenant tout
marchera autrement. C'est une sottise que de se laisser dominer par son
passé, il faut lutter pour vivre mieux, beaucoup mieux...» Il leva la tête
et se perdit dans ses pensées. La vieille Laska, qui n'avait pas encore
bien digéré son bonheur d'avoir revu son maître, était allée faire un tour
dans la cour en aboyant; elle rentra dans la chambre, agitant sa queue de
satisfaction et rapportant l'odeur de l'air frais du dehors, s'approcha
de lui, glissa sa tête sous sa main et réclama une caresse en geignant
plaintivement.

«Il ne lui manque que la parole, dit la vieille Agathe: ce n'est qu'un
chien pourtant: mais il comprend que le maître est de retour et qu'il est
triste.

--Pourquoi triste?

--Ne le vois-je donc pas, petit père? Il est temps que je connaisse les
maîtres, n'ai-je pas grandi avec eux? Pourvu que la santé soit bonne et la
conscience pure, le reste n'est rien.»

Levine la regarda attentivement, s'étonnant de la voir ainsi deviner ses
pensées.

«Si je remplissais une seconde tasse?» dit-elle; et elle sortit chercher
du thé.

Laska continuait à fourrer sa tête dans la main de son maître: il la
caressa, et aussitôt elle se coucha en rond à ses pieds, posant la tête
sur une de ses pattes de derrière; et pour mieux prouver que tout allait
bien et rentrait dans l'ordre, elle ouvrit légèrement la gueule, glissa la
langue entre ses vieilles dents, et, avec un léger claquement de lèvres,
s'installa dans un repos plein de béatitude. Levine suivait tous ses
mouvements.

«Je ferai de même! pensa-t-il; tout peut encore s'arranger.»



XXVIII


Anna Arcadievna envoya le lendemain du bal une dépêche à son mari pour lui
annoncer qu'elle quittait Moscou le jour même.

«Non, il faut, il faut que je parte,--dit-elle à sa belle-soeur pour lui
expliquer ses changements de projets, comme si elle se rappelait à temps
les nombreuses affaires qui l'attendaient;--il vaut mieux que ce soit
aujourd'hui.» Stépane Arcadiévitch dînait en ville, mais il promit de
rentrer pour reconduire sa soeur à sept heures. Kitty ne vint pas, et
s'excusa par un petit mot, se disant souffrante de la migraine.

Dolly et Anna dînèrent seules avec les enfants et l'Anglaise.

Les enfants, soit inconstance, soit instinct, ne jouèrent pas avec leur
tante comme à son arrivée; leur tendresse avait disparu, et ils semblèrent
se préoccuper fort peu de la voir partir. Anna avait passé la matinée à
organiser son départ; elle écrivit quelques billets d'adieu, termina ses
comptes et fit ses malles. Il sembla à Dolly qu'elle n'avait pas l'âme
tranquille, et que cette agitation, qu'elle connaissait par expérience,
avait sa raison d'être dans un certain mécontentement général d'elle-même.
Après le dîner, Anna monta s'habiller dans sa chambre, et Dolly la suivit.

«Tu es étrange aujourd'hui, lui dit Dolly.

--Moi! tu trouves? Non, je ne suis pas étrange, je suis mauvaise. Cela
m'arrive, j'ai envie de pleurer. C'est très bête, mais cela passera,
--dit-elle vivement, en cachant son visage rougissant contre un petit sac
où elle mettait sa coiffure de nuit et ses mouchoirs de poche. Ses yeux
brillaient de larmes qu'elle contenait avec peine.--J'avais si peu envie
de quitter Pétersbourg, et maintenant il me coûte de m'en aller d'ici.

--Tu es venue faire une bonne action,» dit Dolly en l'observant avec
attention.

Anna la regarda les yeux mouillés de larmes.

«Ne dis pas cela, Dolly. Je n'ai rien fait et ne pouvais rien faire. Je
me demande souvent pourquoi on semble ainsi s'entendre pour me gâter.
Qu'ai-je fait, et que pouvais-je faire? Tu as trouvé assez d'amour dans
ton coeur pour pardonner...

--Dieu sait ce qui serait arrivé sans toi! Combien tu es heureuse, Anna!
dit Dolly: tout est clair et pur dans ton âme.

--Chacun a ses _skeletons_ dans son âme, comme disent les Anglais.

--Quels skeletons peux-tu avoir? En toi tout est clair!

--J'ai les miens!--s'écria tout à coup Anna, et un sourire inattendu, rusé,
moqueur, plissa ses lèvres malgré ses larmes.

--Dans ce cas, ce sont des skeletons amusants, et non pas tristes,
répondit Dolly en souriant.

--Oh non! ils sont tristes! Sais-tu pourquoi je pars aujourd'hui au lieu
de demain? C'est un aveu qui me pèse, mais que je veux te faire,» dit Anna
en s'asseyant d'un air décidé dans un fauteuil, et en regardant Dolly bien
en face.

À son grand étonnement, Dolly vit qu'Anna avait rougi jusqu'au blanc des
yeux, jusqu'aux petits frisons noirs de sa nuque.

«Oui, continua Anna, sais-tu pourquoi Kitty n'est pas venue dîner? Elle
est jalouse de moi... j'ai été cause que ce bal, au lieu d'être une joie
pour elle, a été un martyre. Mais vraiment, vraiment, je ne suis pas
coupable, ou, si je le suis, c'est bien peu, dit-elle en appuyant sur le
dernier mot.

--Oh! comme tu as ressemblé à Stiva en disant cela,» dit Dolly en riant.

Anna s'offensa.

«Oh non, non! Je ne suis pas Stiva, dit-elle en s'assombrissant. Je te
raconte cela parce que je ne me permets pas un instant de douter de
moi-même.»

Mais, au moment où elle prononçait ces mots, elle sentit combien peu ils
étaient justes; non seulement elle doutait d'elle-même, mais le souvenir
de Wronsky lui causait tant d'émotion, qu'elle partait plus tôt qu'elle
n'en avait eu l'intention, uniquement pour ne plus le rencontrer.

«Oui, Stiva m'a dit que tu avais dansé le cotillon avec lui, et qu'il...

--Tu ne saurais croire combien tout cela a singulièrement tourné. Je
pensais contribuer au mariage, et, au lieu d'y aider... peut-être contre
mon gré ai-je...» Elle rougit et se tut.

«Oh! ces choses-là se sentent tout de suite, dit Dolly.

--Je serais au désespoir si, de son côté, il y avait quelque chose de
sérieux, interrompit Anna; mais je suis convaincue que tout sera vite
oublié et que Kitty cessera de m'en vouloir.

--Au fond, et pour parler franc, je ne regretterais guère qu'elle manquât
ce mariage; il vaut bien mieux en rester là, si Wronsky est homme à s'être
épris de toi en un jour.

--Eh bon Dieu, ce serait si fou!--dit Anna, et son visage se couvrit d'une
vive rougeur de contentement en entendant exprimer par une autre la pensée
qui l'occupait.--Et voilà comment je pars en me faisant une ennemie de
Kitty que j'aimais tant! elle est si charmante! Mais tu arrangeras cela,
Dolly, n'est-ce pas?»

Dolly retint avec peine un sourire. Elle aimait Anna, mais n'était pas
fâchée de lui trouver aussi des faiblesses. «Une ennemie? c'est impossible.

--J'aurais tant désiré être aimée de vous comme je vous aime, et
maintenant je vous aime bien plus encore que par le passé, dit Anna les
larmes aux yeux. Mon Dieu, que je suis donc bête aujourd'hui!»

Elle passa son mouchoir sur ses yeux, et commenca sa toilette.

Au moment de partir arriva enfin Stépane Arcadiévitch, avec une figure
rouge et animée, sentant le vin et les cigares.

L'attendrissement d'Anna avait gagné Dolly, et, en embrassant sa
belle-soeur pour la dernière fois, elle murmura: «Songe, Anna, que je
n'oublierai jamais ce que tu as fait pour moi, et songe aussi que je
t'aime et t'aimerai toujours comme ma meilleure amie!

--Je ne comprends pas pourquoi,--répondit Anna en l'embrassant tout en
retenant ses larmes.

--Tu m'as comprise et me comprends encore. Adieu, ma chérie!»



XXIX


«Enfin tout est fini, Dieu merci!» fut la première pensée d'Anna après
avoir dit adieu à son frère, qui avait encombré l'entrée du wagon de
sa personne jusqu'au troisième coup de sonnette. Elle s'assit auprès
d'Annouchka, sa femme de chambre, sur le petit divan, et examina le
compartiment, faiblement éclairé. «Dieu merci, je reverrai demain Serge et
Alexis Alexandrovitch; et ma bonne vie habituelle reprendra comme par le
passé.»

Avec ce même besoin d'agitation dont elle avait été possédée toute la
journée, Anna fit minutieusement son installation de voyage; de ses
petites mains adroites elle sortit de son sac rouge un oreiller, qu'elle
posa sur ses genoux, s'enveloppa bien les pieds, et s'installa. Une dame
malade s'arrangeait déjà pour la nuit. Deux autres dames adressèrent
la parole à Anna, et une grosse vieille, entourant ses jambes d'une
couverture, fit des remarques critiques sur le chauffage. Anna répondit
aux dames, mais, ne prévoyant aucun intérêt à leur conversation, demanda
sa petite lanterne de voyage à Annouchka, l'accrocha au dossier de son
fauteuil et sortit de son sac un roman anglais et un couteau à papier.
Tout d'abord, il lui fut difficile de lire; on allait et venait autour
d'elle; une fois le train en mouvement, elle écouta involontairement ce
qui se passait au dehors; la neige qui battait les vitres, le conducteur
qui passait couvert de flocons, la conversation de ses compagnes de voyage
qui s'entretenaient de la tempête qu'il faisait, tout lui donnait des
distractions. Ce fut plus monotone ensuite; toujours les mêmes secousses
et le même bruit, la même neige à la fenêtre, les mêmes changements
brusques de température du chaud au froid, puis encore au chaud, les
mêmes visages entrevus dans la demi-obscurité, les mêmes voix; enfin elle
parvint à lire et à comprendre ce qu'elle lisait. Annouchka sommeillait
déjà, tenant le petit sac rouge sur ses genoux, de ses grosses mains
couvertes de gants, dont l'un était déchiré. Anna lisait et comprenait ce
qu'elle lisait, mais la lecture, c'est-à-dire le fait de s'intéresser à la
vie d'autrui, lui devenait intolérable, elle avait trop besoin de vivre
par elle-même. L'héroïne de son roman soignait des malades: elle aurait
voulu marcher elle-même bien doucement dans une chambre de malade; un
membre du Parlement tenait un discours: elle aurait voulu le prononcer à
sa place; lady Mary montait à cheval et étonnait le monde par son audace:
elle aurait voulu en faire autant. Mais il fallait rester tranquille, et
de ses petites mains elle tourmentait son couteau à papier en cherchant à
prendre patience.

Le héros de son roman touchait à l'apogée de son bonheur anglais, un titre
de baron et une terre, et Anna aurait voulu partir pour cette terre,
lorsqu'il lui sembla tout à coup qu'il y avait là pour le nouveau baron un
sujet de honte, et pour elle aussi. «Mais de quoi avait-il à rougir?--Et
moi, de quoi serais-je honteuse?» se demanda-t-elle en s'appuyant au
dossier de son fauteuil, étonnée et mécontente, et serrant son couteau à
papier dans ses mains. Qu'avait-elle fait? Elle passa en revue ses
souvenirs de Moscou, ils étaient tous bons et agréables. Elle se rappela
le bal, Wronsky, ses rapports avec lui, son visage humble et amoureux; y
avait-il là rien dont elle dût être confuse? Et cependant le sentiment de
honte augmentait à ce souvenir, et il lui semblait qu'une voix intérieure
lui disait à propos de Wronsky: «Tu brûles, tu brûles, chaud, chaud,
chaud.--Quoi, qu'est-ce que cela signifie?--se demanda-t-elle en changeant
de place sur son fauteuil d'un air résolu,--aurais-je peur de regarder ces
souvenirs en face? Qu'y a-t-il, au bout du compte? Existe-t-il, peut-il
rien exister de commun entre ce petit officier et moi, si ce n'est les
relations que l'on a avec tout le monde?» Elle sourit de dédain et reprit
son livre, mais décidément elle n'y comprenait plus rien. Elle frotta son
couteau à papier sur la vitre gelée pour en passer ensuite la surface
froide et lisse sur sa joue brûlante, et se prit à rire presque à
haute voix. Elle sentait ses nerfs se tendre de plus en plus, ses yeux
s'ouvrir démesurément, ses doigts se crisper nerveusement, quelque chose
l'étouffer, les images et les sons prendre une importance exagérée dans la
demi-obscurité du wagon. Elle se demandait à chaque instant dans quel sens
on marchait, si c'était en avant, à reculons, ou si l'on était arrêté.
Était-ce bien Annouchka qui était là auprès d'elle, ou une étrangère?
«Qu'est-ce qui est là, suspendu au crochet? une pelisse ou un animal?» La
peur de se laisser aller à cet état d'inconscience la prit; elle sentait
qu'elle y pouvait encore résister par la force de la volonté. Pour tâcher
de reprendre possession d'elle-même, Anna se leva, ôta son plaid, son col
de fourrure et crut un moment s'être remise. Un homme maigre, vêtu, comme
un paysan, d'une longue souquenille jaunâtre à laquelle il manquait un
bouton, entra. Elle reconnut en lui l'homme qui chauffait le poêle,
le vit regarder le thermomètre, et remarqua comme le vent et la neige
s'introduisaient à sa suite dans le wagon; puis tout se confondit de
nouveau. Le paysan à grande taille se mit à grignoter quelque chose au mur;
la vieille dame étendit ses jambes et en remplit tout le wagon comme d'un
nuage noir; puis elle crut entendre un bruit étrange, quelque chose qui se
déchirait en grinçant; un feu rouge et aveuglant brilla pour disparaître
derrière un mur.

Anna se sentit tomber dans un fossé.

Toutes ces sensations étaient plus amusantes qu'effrayantes. La voix de
l'homme couvert de neige lui cria un nom à l'oreille. Elle se souleva,
reprit ses sens, et comprit qu'on approchait d'une station et que cet
homme était le conducteur. Aussitôt elle demanda son châle et son col de
fourrure à Annouchka, les mit, et se dirigea vers la porte.

«Madame veut sortir? demanda Annouchka.

--Oui, j'ai besoin de respirer, il fait si chaud ici!» Et elle ouvrit la
porte.

Le chasse-neige et le vent lui barrèrent le passage; cela lui parut drôle,
et elle lutta pour parvenir à ouvrir la porte. Le vent semblait l'attendre
au dehors pour l'enlever gaiement en sifflant; mais elle s'accrocha d'une
main à un poteau, retint ses vêtements de l'autre, et descendit sur le
quai.

Une fois abritée par le wagon, elle trouva un peu de calme, et ce fut avec
une véritable jouissance qu'elle respira à pleins poumons l'air froid de
cette nuit de tempête. Debout près de la voiture, elle regarda autour
d'elle le quai couvert de neige et la station toute brillante de lumières.



XXX


Le vent soufflait avec rage, s'engouffrant entre les roues, tourbillonnant
autour des poteaux, couvrant de neige les wagons et les hommes. Quelques
personnes couraient ça et là, ouvrant et refermant les grandes portes de
la station, causant gaiement et faisant grincer sous leurs pieds les
planches du quai. Une ombre frôla Anna en se courbant, et elle entendit
le bruit d'un marteau sur le fer.

«Qu'on envoie la dépêche! criait une voix irritée sortant des ténèbres
de l'autre côté de la voie. Par ici, s'il vous plaît. N° 28,» criait-on
d'autre part. Deux messieurs, la cigarette allumée à la bouche, passèrent
près d'Anna; elle se préparait à remonter en wagon après avoir respiré
fortement, comme pour faire provision d'air frais, et sortait déjà la main
de son manchon, lorsque la lumière vacillante du réverbère lui fut cachée
par un homme en paletot militaire qui s'approcha d'elle. C'était Wronsky,
elle le reconnut.

Aussitôt il la salua en portant la main à la visière de sa casquette,
et lui demanda respectueusement s'il ne pouvait lui être utile. Anna le
regarda et resta quelques minutes sans pouvoir lui répondre; quoiqu'il fût
dans l'ombre, elle remarqua, ou crut remarquer dans ses yeux, l'expression
d'enthousiasme qui l'avait tant frappée la veille. Combien de fois ne
s'était-elle pas répété que Wronsky n'était pour elle qu'un de ces jeunes
gens comme on en rencontre par centaines dans le monde, et auquel jamais
elle ne se permettrait de penser: et maintenant, en le reconnaissant, elle
se sentait saisie d'une joie orgueilleuse. Inutile de se demander pourquoi
il était là; elle savait avec autant de certitude que s'il le lui eût dit,
qu'il n'y était que pour se trouver auprès d'elle.

«Je ne savais pas que vous comptiez aller à Pétersbourg. Pourquoi y
venez-vous? demanda-t-elle en laissant retomber sa main; une joie
impossible à contenir éclaira son visage.

--Pourquoi j'y vais? répéta-t-il en la regardant fixement. Vous savez bien
que je n'y vais que pour être là où vous êtes; je ne puis faire autrement.»

En ce moment le vent, comme s'il eût vaincu tous les obstacles, chassa
la neige du toit des wagons, et agita triomphalement une feuille de tôle
qu'il avait détachée; le sifflet de la locomotive envoya un cri plaintif
et triste; jamais l'horreur de la tempête n'avait paru si belle à Anna.
Elle venait d'entendre des mots que redoutait sa raison, mais que
souhaitait son coeur.

Elle se tut, mais il comprit la lutte qui se passait en elle.

«Pardonnez-moi si ce que je viens de dire vous déplaît,» murmura-t-il
humblement.

Il parlait avec respect, mais sur un ton si résolu, si décidé, qu'elle
resta longtemps sans parler.

«Ce que vous dites est mal, dit-elle enfin, et si vous êtes un galant
homme, vous l'oublierez comme je l'oublierai moi-même.

--Je n'oublierai et ne pourrai jamais oublier aucun de vos gestes, aucune
de vos paroles...

--Assez, assez,» s'écria-t-elle en cherchant vainement à donner à son
visage, qu'il observait passionnément, une expression de sévérité; et,
s'appuyant au poteau, elle monta vivement les marches de la petite
plate-forme et rentra dans le wagon. Elle s'arrêta à l'entrée pour tâcher
de se rappeler ce qui venait de se passer, sans pouvoir retrouver dans
sa mémoire les paroles prononcées entre eux; elle sentait que cette
conversation de quelques minutes les avait rapprochés l'un de l'autre, et
elle en était tout à la fois épouvantée et heureuse. Au bout de quelques
secondes, elle rentra tout à fait dans le wagon et y reprit sa place.

L'état nerveux qui l'avait tourmentée ne faisait qu'augmenter; il lui
semblait toujours que quelque chose allait se rompre en elle. Impossible
de dormir, mais cette tension d'esprit, ces rêveries n'avaient rien de
pénible: c'était plutôt un trouble joyeux.

Vers le matin, elle s'assoupit, assise dans son fauteuil; il faisait jour
quand elle se réveilla, et l'on approchait de Pétersbourg. Le souvenir de
son mari, de son fils, de sa maison avec toutes les petites préoccupations
qui l'y attendaient ce jour-là et les jours suivants, lui revinrent
aussitôt à la pensée.

À peine le train fut-il en gare qu'Anna descendit de wagon, et le premier
visage qu'elle aperçut fut celui de son mari: «Bon Dieu! pourquoi ses
oreilles sont-elles devenues si longues?» pensa-t-elle à la vue de la
physionomie froide, mais distinguée, de son mari, et frappée de l'effet
produit par les cartilages de ses oreilles sous les bords de son chapeau
rond.

M. Karénine, en voyant sa femme, alla au-devant d'elle en la regardant
fixement de ses grands yeux fatigués, avec un sourire ironique qui ne le
quittait guère.

Ce regard émut Anna d'une façon désagréable: il lui sembla qu'elle
s'attendait à trouver son mari tout autre, et un sentiment pénible
s'empara de son coeur; non seulement elle était mécontente d'elle-même,
mais elle croyait encore sentir une certaine hypocrisie dans ses rapports
avec Alexis Alexandrovitch; ce sentiment n'était pas nouveau, elle l'avait
éprouvé autrefois, mais sans y attacher d'importance; aujourd'hui elle
s'en rendait compte clairement et avec chagrin.

«Tu vois que je suis un mari tendre, tendre comme la première année de
notre mariage, dit-il de sa voix lente et sur un ton de persiflage qu'il
prenait généralement, comme s'il eût voulu tourner en ridicule ceux qui
parlaient ainsi: Je brûlais du désir de te revoir.

--Comment va Serge? demanda-t-elle.

--Voilà comment tu récompenses ma flamme? dit-il: il va bien, très bien.»



XXXI


Wronsky n'avait pas même essayé de dormir cette nuit; il l'avait passée
tout entière, assis dans son fauteuil, les yeux grands ouverts, regardant
avec la plus complète indifférence ceux qui entraient et sortaient; pour
lui, les hommes n'avaient pas plus d'importance que les choses. Ceux que
frappait d'ordinaire son calme imperturbable, l'auraient trouvé ce jour-là
dix fois plus fier et plus impassible encore. Un jeune homme nerveux,
employé au tribunal d'arrondissement, assis auprès de lui en wagon, fit
son possible pour lui faire comprendre qu'il était du nombre des êtres
animés; il lui demanda du feu, lui adressa la parole, lui donna même
un coup de pied: aucune de ces démonstrations ne réussit, et n'empêcha
Wronsky de le regarder avec le même intérêt que la lanterne. Le jeune
homme, déjà mal disposé pour son voisin, se prit à le haïr en le voyant
ignorer aussi complètement son existence.

Wronsky ne regardait et n'entendait rien; il lui semblait être devenu un
héros, non qu'il crût avoir déjà touché le coeur d'Anna, mais parce que la
puissance du sentiment qu'il éprouvait le rendait fier et heureux.

Qu'adviendrait-il de tout cela? Il n'en savait rien et n'y songeait
même pas, mais il sentait que toutes ses forces, dispersées jusqu'ici,
tendraient toutes maintenant, avec une terrible énergie, vers un seul et
même but. En quittant son wagon à la station de Bologoï pour prendre un
verre de soda, il avait aperçu Anna et, du premier mot, lui avait presque
involontairement exprimé ce qu'il éprouvait. Il en était content; elle
savait tout maintenant, elle y songeait. Rentré dans son wagon, il reprit
un à un ses moindres souvenirs, et son imagination lui peignit la
possibilité d'un avenir qui bouleversa son coeur.

Arrivé à Pétersbourg, et malgré cette nuit d'insomnie, Wronsky se sentit
frais et dispos comme en sortant d'un bain froid. Il s'arrêta près de
son wagon pour la voir passer. «Je verrai encore une fois son visage, sa
démarche, pensait-il en souriant involontairement; elle dira peut-être
un mot, me jettera un regard, un sourire.» Mais ce fut le mari qu'il vit
d'abord, poliment escorté à travers la foule par le chef de gare.

«Hélas oui! le mari!» Et Wronsky ne comprit qu'alors que le mari était une
partie essentielle de l'existence d'Anna; il n'ignorait pas qu'elle eût un
mari, mais n'y avait jamais cru, jusqu'au moment où il aperçut sa tête,
ses épaules et ses jambes en pantalon noir, et où il le vit s'approcher
tranquillement d'Anna et lui prendre la main en homme qui en avait le
droit.

Cette figure d'Alexis Alexandrovitch, avec sa fraîcheur de citadin, cet
air sévère et sûr de lui-même, ce chapeau rond, ce dos légèrement voûté,
--il fallait bien y croire! Mais ce fut avec la sensation désagréable d'un
homme mourant de soif, qui découvre une source d'eau pure et la trouve
profanée par la présence d'un chien, d'un mouton, ou d'un porc. La
démarche raide et empesée d'Alexis Alexandrovitch fut ce qui offusqua
le plus Wronsky. Il ne reconnaissait à personne qu'à lui-même le droit
d'aimer Anna. Lorsque celle-ci apparut, sa vue le ranima; elle était
restée la même, et son coeur en fut ému et touché. Il ordonna à son
domestique allemand, qui venait d'accourir, d'emporter les bagages; tandis
qu'il s'approchait d'elle, il vit la rencontre des époux et, avec la
perspicacité de l'amour, saisit parfaitement la nuance de contrainte avec
laquelle Anna accueillit son mari. «Non, elle ne l'aime pas et ne peut pas
l'aimer,» décréta-t-il en lui-même.

Au moment de la joindre, il remarqua avec joie qu'elle devinait son
approche et, tout en le reconnaissant, s'adressait à son mari.

«Avez-vous bien passé la nuit? dit-il lorsqu'il fut près d'elle, saluant,
à la fois le mari et la femme pour donner à M. Karénine la possibilité de
prendre sa part du salut et de le reconnaître, si bon lui semblait.

--Merci, très bien,» répondit-elle.

Son visage était fatigué et n'avait pas son animation habituelle, mais
quelque chose brilla dans son regard pour s'effacer aussitôt qu'elle
aperçut Wronsky, et cela suffit à le rendre heureux. Elle leva les yeux
sur son mari pour voir s'il connaissait le comte; Alexis Alexandrovitch
le regardait d'un air mécontent, semblant vaguement le reconnaître.
L'assurance de Wronsky se heurta cette fois au calme glacial d'Alexis
Alexandrovitch.

«Le comte Wronsky, dit Anna.

--Ah! il me semble que nous nous connaissons,--dit Alexis Alexandrovitch
avec indifférence en lui tendant la main.--Tu as voyagé, comme je vois,
avec la mère en allant, avec le fils en revenant,--dit-il en donnant à
chaque mot la même importance que si chacun d'eux eût été un cadeau d'un
rouble.--Vous êtes à la fin d'un congé, sans doute?» Et, sans attendre de
réponse, il se tourna vers sa femme et lui dit sur le même ton ironique:
«Hé bien! a-t-on versé beaucoup de larmes à Moscou en se quittant?»

Cette façon de parler exclusivement à sa femme montrait à Wronsky que
Karénine désirait rester seul avec elle; il compléta la leçon en touchant
son chapeau et se détournant; mais Wronsky s'adressa encore à Anna:

«J'espère avoir l'honneur de me présenter chez vous?» lui dit-il.

Alexis Alexandrovitch lui jeta un de ses regards fatigués, et répondit
froidement:

«Très heureux; nous recevons le lundi.»

Là-dessus il quitta définitivement Wronsky et, toujours en plaisantant,
dit à sa femme:

«Quelle chance d'avoir trouvé une demi-heure de liberté pour pouvoir venir
te chercher et te prouver ainsi ma tendresse...

--Tu soulignes vraiment trop ta tendresse pour que je l'apprécie,»
répondit Anna sur le même ton railleur, quoiqu'elle écoutât
involontairement les pas de Wronsky derrière eux.

«Qu'est-ce que cela me fait?» pensa-t-elle. Puis elle interrogea son mari
sur la façon dont Serge avait passé le temps en son absence.

«Mais très bien! Mariette dit qu'il a été très gentil et, je suis fâché de
le dire, ne t'a pas regrettée; ce n'est pas comme ton mari. Merci encore,
chère amie, d'être revenue un jour plus tôt. Notre cher _Samovar_ va être
dans la joie! (il donnait ce surnom à la célèbre comtesse Lydie Ivanovna,
à cause de son état perpétuel d'émotion et d'agitation). Elle t'a beaucoup
demandée, et si j'ose, te donner un conseil, ce serait celui d'aller la
voir aujourd'hui. Tu sais que son coeur souffre toujours à propos de tout;
actuellement, outre ses soucis habituels, elle se préoccupe encore de la
réconciliation des Oblonsky.»

La comtesse Lydie était l'amie de son mari, le centre d'un certain monde
auquel appartenait Anna à cause de lui.

«Mais je lui ai écrit?

--Elle tient à avoir des détails. Vas-y, chère amie, si tu ne te sens pas
trop fatiguée. Condrat t'appellera ta voiture, et moi je vais, de mon côté,
au conseil. Enfin je ne dînerai plus seul, continua Alexis Alexandrevitch,
sans plaisanter cette fois. Tu ne saurais croire combien je suis
habitué...»

Et, avec un sourire tout particulier, il lui serra longuement la main et
la conduisit à sa voiture.



XXXII


Le premier visage qu'aperçut Anna en rentrant chez elle,
fut celui de son fils; il s'élança sur l'escalier malgré sa gouvernante,
criant dans un transport de joie: «Maman, maman!» et lui sauta au cou.

«Je vous disais bien que c'était maman! cria-t-il à la gouvernante,
je savais bien que c'était elle.»

Mais le fils, comme le père, causa à Anna une espèce de désillusion;
elle se l'imaginait mieux qu'il n'était en réalité, et cependant il était
charmant, avec sa tête frisée, ses yeux bleus et ses belles petites jambes
dans leurs bas bien tirés.

Anna éprouva un bien-être presque physique à le sentir près d'elle, à
recevoir ses caresses, et un apaisement moral à regarder ces yeux d'une
expression si tendre, si confiante, si candide. Elle écouta ses questions
enfantines, tout en déballant les petits cadeaux envoyés par les enfants
de Dolly, et lui raconta qu'il y avait à Moscou une petite fille, nommée
Tania, qui savait déjà lire, et qui enseignait même à lire aux autres
enfants.

«Suis-je moins gentil qu'elle? demanda Serge.

--Pour moi, il n'y a rien de mieux au monde que toi.

--Je le sais bien,» dit l'enfant en souriant.

À peine Anna eut-elle fini de déjeuner qu'on lui annonça la comtesse Lydie
Ivanovna. La comtesse était une grande et forte femme, au teint jaune et
maladif, avec de splendides yeux noirs et rêveurs. Anna l'aimait bien,
mais ce jour-là ses défauts la frappèrent pour la première fois.

«Eh bien, mon amie, vous avez porté le rameau d'olivier? demanda la
comtesse en entrant.

--Oui, tout s'est arrangé, répondit Anna, mais ce n'était pas aussi grave
que nous le pensions; en général, ma belle-soeur est un peu trop prompte à
prendre une détermination.»

Mais la comtesse Lydie, qui s'intéressait à tout ce qui ne la regardait
pas, avait assez l'habitude de ne prêter aucune attention à ce qui,
soi-disant, l'intéressait; elle interrompit Anna.

«Oui, il y a bien des maux et des tristesses sur cette terre, et je me
sens tout épuisée aujourd'hui!

--Qu'y a-t-il? demanda Anna en souriant involontairement.

--Je commence à me lasser de lutter inutilement pour la vérité, et je me
détraque complètement. L'oeuvre de nos petites soeurs (il s'agissait d'une
institution philanthropique et patriotiquement religieuse) marchait
parfaitement, mais il n'y a rien à faire de ces messieurs!--Et la comtesse
Lydie prit un ton de résignation ironique.--Ils se sont emparés de cette
idée pour la défigurer absolument, et la jugent maintenant misérablement,
pauvrement! Deux ou trois personnes, parmi lesquelles votre mari,
comprennent seules le sens de cette oeuvre; les autres ne font que la
discréditer. Hier, Pravdine m'écrit...»

Et la comtesse raconta ce que contenait la lettre de Pravdine, un célèbre
panslaviste vivant à l'étranger. Elle raconta ensuite les nombreux pièges
tendus à l'oeuvre de l'Union des Églises, s'étendit sur les désagréments
qu'elle en éprouvait, et partit enfin à la hâte, parce qu'elle devait
encore assister ce jour-là à une réunion du comité slave.

«Tout cela existait autrefois; pourquoi ne l'ai-je pas remarqué plus tôt?
pensa Anna. Était-elle aujourd'hui plus nerveuse que d'habitude? Au fond,
tout cela est drôle; voilà une femme qui n'a que la charité en vue, une
chrétienne, et elle se fâche et lutte contre d'autres personnes, dont le
but est également celui de la religion et de la charité.»

Après la comtesse Lydie vint une amie, femme d'un haut fonctionnaire, qui
lui raconta les nouvelles de la ville. Alexis Alexandrovitch était à son
ministère. Restée seule, Anna employa le temps qui précédait l'heure du
dîner à assister à celui de son fils, car l'enfant mangeait seul, et à
remettre de l'ordre dans ses affaires et dans sa correspondance arriérée.

Le trouble et le sentiment de honte dont elle avait tant souffert en route
disparaissaient maintenant dans les conditions ordinaires de sa vie; elle
se retrouvait calme et irréprochable et s'étonnait de son état d'esprit de
la veille. «Que s'était-il passé de si grave? Wronsky avait dit une folie
à laquelle il serait facile de ne donner aucune suite. Inutile d'en parler
à Alexis Alexandrovitch, ce serait paraître y attacher de l'importance.»
Et elle se souvint d'un petit épisode avec un jeune subordonné de son mari,
qu'elle s'était cru obligé de raconter à celui-ci. Alexis Alexandrovitch
lui dit alors que toute femme du monde devait s'attendre à des incidents
de ce genre, mais que sa confiance en elle était trop absolue pour qu'il
se permît une jalousie humiliante et ne se fiât pas à son tact.

«Mieux vaut se taire, et d'ailleurs je n'ai, Dieu merci, rien à dire,»
pensa-t-elle.



XXXIII


Alexis Alexandrovitch rentra de son ministère vers quatre heures, mais le
temps lui manqua, ainsi que cela lui arrivait souvent, pour entrer chez
sa femme. Il passa droit à son cabinet, afin de donner audience aux
solliciteurs qui l'attendaient, et signer quelques papiers apportés par
son chef de cabinet.

Vers l'heure du dîner arrivèrent les convives (les Karénine recevaient
chaque jour quatre personnes à dîner): une vieille cousine d'Alexis
Alexandrovitch, un chef de division du ministère avec sa femme, et un
jeune homme recommandé à Alexis Alexandrovitch pour affaire de service.

Anna vint au salon les recevoir. La grande pendule de bronze du temps de
Pierre Ier sonnait à peine cinq heures, qu'Alexis Alexandrovitch, en habit
et cravate blanche et avec deux décorations, sortait de son cabinet; il
était obligé d'aller dans le monde aussitôt après le dîner; chacun de ses
instants était compté, et, pour arriver à faire tenir dans sa journée
toutes ses occupations, il lui fallait une régularité et une ponctualité
rigoureuses; «sans hâte et sans repos,» telle était sa devise. Il entra,
salua chacun, et se mit à table en souriant à sa femme.

«Enfin ma solitude a pris fin! tu ne saurais croire combien il est
_gênant_ (il appuya sur le mot) de dîner seul!»

Pendant le dîner, il interrogea sa femme sur Moscou et sur Stépane
Arcadiévitch en particulier, avec son sourire moqueur, mais la
conversation resta générale et roula principalement sur des questions
de service et sur la société de Pétersbourg.

Le dîner fini, il passa une demi-heure avec ses hôtes, puis il sortit pour
aller au conseil, après avoir serré la main de sa femme. Anna avait reçu
une invitation pour la soirée, de la princesse Betsy Tverskoï; mais elle
n'y alla pas, non plus qu'au théâtre, où elle avait sa loge ce jour-là;
elle resta chez elle parce que la couturière lui avait manqué de parole.

Ses convives partis, Anna s'occupa de sa toilette et fut contrariée
d'apprendre que, sur trois robes données à refaire avant son voyage à
Moscou, deux n'étaient pas prêtes et la troisième manquée. La couturière
vint s'excuser, mais Anna, impatientée, la gronda si vivement qu'elle en
fut ensuite toute honteuse. Pour se calmer, elle passa la soirée auprès
de son fils, le coucha elle-même, le borda dans son petit lit, et ne le
quitta qu'après l'avoir béni d'un signe de croix. Cette soirée la reposa,
et, la conscience allégée d'un grand poids, elle attendit son mari au coin
de sa cheminée en lisant son roman anglais. Cette scène du chemin de fer,
qui lui avait paru si grave, ne fut plus à ses yeux qu'un incident
insignifiant de la vie mondaine.

À neuf heures et demie précises, un coup de sonnette retentit, et Alexis
Alexandrovitch entra dans la chambre.

«C'est toi enfin!» dit-elle en lui tendant la main.

Il baisa cette main et s'assit auprès de sa femme.

«Ton voyage a réussi, en somme? demanda-t-il.

--Oui, parfaitement,» et Anna sa mit à raconter tous les détails de ce
voyage; son départ avec la vieille comtesse, son arrivée, l'accident du
chemin de fer, la pitié que lui avait inspirée son frère d'abord, Dolly
ensuite.

«Je n'admets pas qu'on puisse excuser un homme pareil, quoiqu'il soit ton
frère,» dit sévèrement Alexis Alexandrovitch.

Anna sourit. Elle savait qu'il tenait à prouver par cette sévérité que les
relations de parenté elles-mêmes ne pouvaient influencer l'équité de ses
jugements: c'était un trait de caractère qu'elle appréciait en lui.

«Je suis bien aise, continua-t-il, que tout se soit heureusement terminé
et que tu aies pu revenir. Et que dit-on là-bas de la nouvelle mesure
introduite au conseil par moi?»

Anna n'en avait rien entendu dire et fut un peu confuse d'avoir oublié une
chose aussi importante pour son mari.

«Ici, au contraire, elle a fait grand bruit,» dit-il avec un sourire
satisfait.

Elle sentit qu'Alexis Alexandrovitch avait des détails flatteurs pour lui
à raconter, et l'amena par ses questions à lui dire les félicitations
qu'il avait reçues.

«J'en ai été très, très content; cela prouve qu'on commence enfin à se
former, chez nous, des opinions raisonnables et sérieuses.»

Quand il eut pris son thé avec de la crème et du pain, Alexis
Alexandrovitch se leva pour se rendre à son cabinet de travail.

«Tu n'as donc pas voulu sortir ce soir? demanda-t-il à sa femme: tu te
seras ennuyée?

--Oh! pas du tout, répondit-elle en se levant aussi pour l'accompagner.

--Que lis-tu maintenant? demanda-t-elle.

--Je lis la _Poésie des enfers_, du duc de Lille, un livre très
remarquable.»

Anna sourit, comme on sourit aux faiblesses de ceux qu'on aime, et,
passant son bras sous celui de son mari, le suivit jusqu'à la porte de son
cabinet. Elle savait que son habitude de lire le soir était devenue pour
lui un besoin, et qu'il considérait comme un devoir de se tenir au courant
de tout ce qui paraissait d'intéressant dans le monde littéraire, malgré
les devoirs officiels qui absorbaient presque entièrement son temps. Elle
savait également que, tout en s'intéressant spécialement aux ouvrages
de politique, de philosophie et de religion, Alexis Alexandrovitch ne
laissait passer aucun livre d'art ou de poésie de quelque valeur sans en
prendre connaissance, et cela précisément parce que l'art et la poésie
étaient contraires à sa nature. Et si en politique, en philosophie et
en religion il arrivait à Alexis Alexandrovitch d'avoir des doutes sur
certains points, et de chercher à les éclaircir, jamais il n'hésitait dans
ses jugements en fait de poésie et d'art, surtout de musique. Il aimait
à parler de Shakespeare, de Raphaël, de Beethoven, de la portée des
nouvelles écoles de poètes et de musiciens: il classait ces écoles avec
une rigoureuse logique, mais jamais il n'avait compris une note de musique.

«Eh bien, que Dieu te bénisse; je te quitte pour écrire à Moscou, dit Anna
à la porte du cabinet où étaient préparées, comme à l'ordinaire, près du
fauteuil de son mari, des bougies avec leurs abat-jour et une carafe d'eau.

--C'est cependant un homme bon, honnête, loyal et remarquable dans sa
sphère,» se dit Anna en rentrant dans sa chambre, comme si elle eût eu à
le défendre contre quelque adversaire qui aurait prétendu qu'il était
impossible de l'aimer.

«Mais pourquoi ses oreilles ressortent-elles tant? il se sera fait couper
les cheveux trop court.»

À minuit précis, Anna écrivait encore à Dolly devant son petit bureau,
lorsque les pas d'Alexis Alexandrovitch se firent entendre; il était en
pantoufles et en robe de chambre, bien lavé et peigné, avec un livre
sous le bras. S'approchant de sa femme avant de passer dans la chambre à
coucher, il lui dit en souriant:

«Il se fait tard.

--De quel droit l'a-t-il regardé ainsi?» pensa en ce moment Anna en se
rappelant le coup d'oeil jeté par Wronsky sur Alexis Alexandrovitch.

Elle alla se déshabiller et passa dans sa chambre; mais où était cette
flamme qui animait toute sa physionomie à Moscou et dont s'éclaircissaient
ses yeux et son sourire? Elle était éteinte, ou tout au moins bien cachée.



XXXIV


Wronsky, en quittant Pétersbourg, avait cédé son grand appartement de la
Morskaïa à son ami Pétritzky, son meilleur camarade.

Pétritzky était un jeune lieutenant qui n'avait rien d'illustre: non
seulement il n'était pas riche, mais il était endetté jusqu'au cou; il
rentrait ivre tous les soirs, passait une partie de son temps à la salle
de police pour cause d'aventures, tantôt drôles et tantôt scandaleuses,
et, malgré tout, savait se faire aimer de ses camarades et de ses chefs.

En rentrant chez lui, vers onze heures du matin, Wronsky vit à sa porte
une voiture d'isvostchik bien connue; de la porte à laquelle il sonna, on
entendait le rire de plusieurs hommes et le gazouillement d'une voix de
femme, puis la voix de Pétritzky, criant à son ordonnance: «Si c'est un de
ces misérables, ne laisse pas entrer.»

Wronsky, sans se faire annoncer, passa dans la première pièce.

La baronne Shilton, l'amie de Pétritzky, en robe de satin lilas, son
minois éveillé encadré de boucles blondes, faisait le café devant une
table ronde, et, semblable à un petit canari, remplissait le salon de son
jargon parisien. Pétritzky, en paletot, et le capitaine Kamerowsky, en
grand uniforme, étaient assis près d'elle.

«Bravo, Wronsky! cria Pétritzky en sautant de sa chaise avec bruit. Le
maître lui-même! Baronne, servez-lui du café de la cafetière neuve. Mous
ne t'attendions pas. J'espère que tu es satisfait de l'ornement de ton
salon, dit-il en désignant la baronne. Vous vous connaissez, je crois?

--Comment, si nous nous connaissons! répondit Wronsky en souriant gaiement
et en serrant la main de la baronne: nous sommes de vieux amis.

--Vous rentrez de voyage? dit la baronne, alors je me sauve. Je m'en vais
tout de suite, si je gêne.

--Vous êtes chez vous partout où vous êtes, baronne, répondit Wronsky.
Bonjour, Kamerowsky, dit-il en serrant froidement la main de celui-ci.

--Jamais vous ne sauriez dire une chose aussi aimable, dit la baronne en
s'adressant à Pétritzky.

--Pourquoi donc? Après dîner, j'en ferais bien autant.

--Après dîner, il n'y a plus de mérite. Eh bien, je vais vous préparer
votre café pendant que vous irez faire votre toilette, dit la baronne en
se rasseyant et en tournant avec empressement le robinet de la nouvelle
cafetière.--Pierre, donnez-moi du café, dit-elle en s'adressant à
Pétritzky, qu'elle nommait Pierre à cause de son nom de famille, sans
dissimuler sa liaison avec lui. J'en rajouterai.

--Vous le gâterez.

--Non, je ne le gâterai pas. Et votre femme? dit tout à coup la baronne en
interrompant la conversation de Wronsky avec ses camarades... Ici nous
vous avons marié. L'avez-vous amenée?

--Non, baronne; je suis né dans la bohème et j'y mourrai.

--Tant mieux, tant mieux; donnez-moi la main.»

Et, sans le laisser partir, la baronne se mit à lui développer ses
derniers plans d'existence, et à lui demander conseil, avec force
plaisanteries.

«Il ne veut toujours pas m'autoriser au divorce! Que dois-je faire?
(_Il_, c'était le mari.) Je compte lui intenter un procès. Qu'en
pensez-vous? Kamerowsky, surveillez donc le café, il déborde: vous voyez
bien que je parle affaires! Je compte donc lui intenter un procès pour
avoir ma fortune. Comprenez-vous cette sottise? Sous prétexte que je lui
suis infidèle, il veut profiter de mon bien!»

Wronsky s'amusait de ce bavardage, approuvait la baronne, lui donnait en
riant des conseils, et reprenait le ton habituel de ses rapports avec
cette catégorie de femmes.

Selon les idées de ce monde pétersbourgeois, l'humanité se divise en deux
classes bien distinctes: la première, composée des gens insipides, sots,
et surtout ridicules, qui s'imaginent qu'un mari doit vivre seulement avec
la femme qu'il a épousée, que les jeunes filles doivent être pures, les
femmes chastes, les hommes courageux, tempérants et fermes; qu'il faut
élever ses enfants, gagner sa vie, payer ses dettes et autres niaiseries
de ce genre. Ce sont les démodés et les ennuyeux. Quant à la seconde,
celle à laquelle ils se vantaient d'appartenir, il fallait pour en faire
partie être avant tout élégant, généreux, hardi, amusant, s'abandonner
sans vergogne à toutes ses passions et se moquer du reste.

Wronsky, encore sous l'impression de l'atmosphère si différente de Moscou,
fut quelque peu étourdi de retrouver son ancienne vie, mais il y rentra
bien vite, comme on rentre dans ses vieilles pantoufles.

Le fameux café ne fut jamais servi, il déborda de la cafetière sur un
tapis de prix, tacha la robe de la baronne, mais atteignit son véritable
but, qui était de donner lieu à beaucoup de rires et de plaisanteries.

«Eh bien, maintenant je pars, car si je restais encore, vous ne feriez
jamais votre toilette, et j'aurais sur la conscience le pire des crimes
que puisse commettre un homme bien élevé, celui de ne pas se laver. Alors
vous me conseillez de lui mettre le couteau sur la gorge?

--Certainement, et de façon à approcher votre petite main de ses lèvres;
il la baisera, et tout se terminera à la satisfaction générale, répondit
Wronsky.

--À ce soir, au Théâtre français!» Et la petite baronne, suivie de sa robe
dont la traîne faisait frou-frou derrière elle, disparut.

Kamerowsky se leva également, et Wronsky, sans attendre son départ, lui
tendit la main et passa dans le cabinet de toilette.

Pendant qu'il se lavait, Pétritzky lui esquissa en quelques traits l'état
de sa situation. Pas d'argent, un père qui déclarait n'en plus vouloir
donner et ne plus payer aucune dette. Un tailleur déterminé à l'arrêter et
un second tailleur tout aussi déterminé. Un colonel résolu, si ce scandale
continuait, à lui faire quitter le régiment. La baronne, ennuyeuse comme
un radis amer, surtout à cause de ses continuelles offres d'argent, et
une autre femme, une beauté style oriental sévère, «genre Rébecca», qu'il
faudrait qu'il lui montrât. Une affaire avec Berkashef, lequel voulait
envoyer des témoins, mais n'en ferait certainement rien; au demeurant,
tout allait bien, et le plus drôlement du monde. Là-dessus Pétritzky
entama le récit des nouvelles du jour, sans laisser à son ami le temps de
rien approfondir. Ces bavardages, cet appartement où il habitait depuis
trois ans, tout cet entourage, contribuait à faire rentrer Wronsky dans
les moeurs insouciantes de sa vie de Pétersbourg; il éprouva même un
certain bien-être à s'y retrouver.

«Est-ce possible? s'écria-t-il en lâchant la pédale de son lavabo qui
arrosait d'un jet d'eau sa tête et son large cou. Est-ce possible?--Il
venait d'apprendre que Laure avait quitté Fertinghof pour Miléef.--Et il
est toujours aussi bête et aussi content de lui? Et Bousoulkof?

--Ah! Bousoulkof! c'est tout une histoire! dit Pétritzky. Tu connais sa
passion pour les bals? Il n'en manque pas un à la cour. Dernièrement,
il y va avec un des nouveaux casques. As-tu vu les nouveaux casques? Ils
sont très bien, très légers. Il est donc là en tenue.--Non, mais écoute
l'histoire...

--J'écoute, j'écoute, répondit Wronsky en se frottant te visage avec un
essuie-main.

--Une grande duchesse vient à passer au bras d'un ambassadeur étranger
et, pour son malheur, la conversation tombe sur les nouveaux casques. La
grande duchesse aperçoit notre ami, debout, casque en tête (et Pétritzky
se posait comme Bousoulkof en grande tenue), et le prie de vouloir bien
montrer son casque. Il ne bouge pas. Qu'est-ce que cela signifie? Les
camarades lui font des signes, des grimaces.--«Mais donne donc!...» Rien,
il ne bouge pas plus que s'il était mort. Tu peux imaginer cette scène.
Enfin, on veut lui prendre le casque, mais il se débat, l'ôte et le tend
lui-même à la duchesse. «Voilà le nouveau modèle,» dit celle-ci en
retournant le casque. Et qu'est-ce qui en sort? Patatras, des poires,
des bonbons, deux livres de bonbons! C'étaient ses provisions, au pauvre
garçon!»

Wronsky riait aux larmes, et longtemps après, en parlant de toute autre
chose, il riait encore en songeant, à ce malheureux casque, d'un bon rire
jeune qui découvrait ses dents blanches et régulières.

Une fois instruit des nouvelles du jour, Wronsky passa son uniforme avec
l'aide de son valet de chambre, et alla se présenter à la Place; il
voulait ensuite entrer chez son frère, chez Betzy, et faire une tournée de
visites afin de pouvoir paraître dans le monde fréquenté par les Karénine.
Ainsi que cela se pratique toujours à Pétersbourg, il quitta son logis
avec l'intention de n'y rentrer que fort avant dans la nuit.

       *       *       *       *       *



DEUXIÈME PARTIE



I


Vers la fin de l'hiver, les Cherbatzky eurent une consultation de médecins
au sujet de la santé de Kitty; elle était malade, et l'approche du
printemps ne faisait qu'empirer son mal. Le médecin de la maison lui avait
ordonné de l'huile de foie de morue, puis du fer, et enfin du nitrate
d'argent; mais, aucun de ces remèdes n'ayant été efficace, il avait
conseillé un voyage à l'étranger.

C'est alors qu'on résolut de consulter une célébrité médicale. Cette
célébrité, un homme jeune encore, et fort bien de sa personne, exigea un
examen approfondi de la malade; il insista avec une certaine complaisance
sur ce fait, que la pudeur des jeunes filles n'était qu'un reste de
barbarie, et que rien n'était plus naturel que d'ausculter une jeune fille
à demi vêtue. Comme il le faisait tous les jours et n'y attachait aucune
importance, la pudeur des jeunes filles, ce reste de barbarie, lui
semblait presque une injure personnelle.

Il fallut bien se résigner, car, quoique tous les médecins fissent partie
de la même école, étudiassent les mêmes livres, eussent par conséquent
une seule et même science, on avait, pour une raison quelconque, décidé
autour de la princesse que la célébrité médicale en question possédait la
science spéciale qui devait sauver Kitty. Après un examen approfondi, une
auscultation sérieuse de la pauvre malade confuse et éperdue, le célèbre
médecin se lava les mains avec soin, et retourna au salon auprès du
prince. Celui-ci l'écouta en toussotant, d'un air sombre. En homme qui
n'avait jamais été malade, il ne croyait pas à la médecine, et en homme
de sens il s'irritait d'autant plus de toute cette comédie qu'il était
peut-être le seul à bien comprendre la cause du mal de sa fille. «En voilà
un qui revient bredouille,» se dit-il en exprimant par ce terme de
chasseur son opinion sur le diagnostic du célèbre docteur. Celui-ci de son
côté, condescendant avec peine à s'adresser à l'intelligence médiocre de
ce vieux gentillâtre, dissimula mal son dédain. À peine lui semblait-il
nécessaire de parler à ce pauvre homme, la tête de la maison étant la
princesse. C'est devant elle qu'il se préparait à répandre ses flots
d'éloquence; elle entra à ce moment avec le médecin de la maison, et le
vieux prince s'éloigna pour ne pas trop montrer ce qu'il pensait de tout
cela. La princesse, troublée, ne savait plus que faire; elle se sentait
bien coupable à l'égard de Kitty.

«Eh bien, docteur, décidez de notre sort: dites-moi tout.--Y a-t-il encore
de l'espoir? voulait-elle dire, mais ses lèvres tremblèrent, et elle
s'arrêta.

--Je serai à vos ordres, princesse, après avoir conféré avec mon collègue.
Nous aurons alors l'honneur de vous donner notre avis.

--Faut-il vous laisser seuls?

--Comme vous le désirerez.»

La princesse soupira et sortit.

Le médecin de la famille émit timidement son opinion sur un commencement
de disposition tuberculeuse, car, etc., etc. Le célèbre docteur l'écouta
et, au milieu de son discours, tira de son gousset sa grosse montre d'or.

«Oui, dit-il, mais...»

Son confrère s'arrêta respectueusement.

«Vous savez qu'il n'est guère possible de préciser le début du
développement tuberculeux; avant l'apparition des cavernes il n'y a
rien de positif. Dans le cas actuel, on ne peut que redouter ce mal, en
présence de symptômes tels que mauvaise alimentation, nervosité et autres.
La question se pose donc ainsi: Qu'y a-t-il à faire, étant donné qu'on a
des raisons de craindre un développement tuberculeux, pour entretenir une
bonne alimentation?

--Mais vous savez bien qu'il se cache ici quelque cause morale, se permit
de dire le médecin de la maison avec un fin sourire.

--Cela va de soi, répondit le célèbre docteur en regardant encore sa
montre... Mille excuses, savez-vous si le pont sur la Yaousa est rétabli,
ou s'il faut encore faire le détour? demanda-t-il.

--Il est rétabli.

--Dans ce cas, il me reste encore vingt minutes.--Nous disions donc que la
question se pose ainsi: régulariser l'alimentation et fortifier les nerfs,
l'un ne va pas sans l'autre; et il faut agir sur les deux moitiés du
cercle.

--Mais le voyage à l'étranger?

--Je suis ennemi de ces voyages à l'étranger.--Veuillez suivre mon
raisonnement: si le développement tuberculeux commence, ce que nous ne
pouvons pas savoir, à quoi sert un voyage? L'essentiel est de trouver un
moyen d'entretenir une bonne alimentation.» Et il développa son plan d'une
cure d'eaux de Soden, cure dont le mérite principal, à ses yeux, était
évidemment d'être absolument inoffensive.

Le médecin de la maison écoutait avec attention et respect.

«Mais en faveur d'un voyage à l'étranger je ferai valoir le changement
d'habitudes, l'éloignement de conditions propres à rappeler de fâcheux
souvenirs. Et enfin la mère le désire, ajouta-t-il.

--Dans ce cas, qu'elles partent, pourvu toutefois que ces charlatans
allemands n'aillent pas aggraver le mal; il faut qu'elles suivent
strictement nos prescriptions. Mon Dieu, oui! elles n'ont qu'à partir.»

Il regarda encore sa montre.

«Il est temps que je vous quitte.» Et il se dirigea vers la porte.

Le célèbre docteur déclara à la princesse (probablement par un sentiment
de convenance) qu'il désirait voir la malade encore une fois.

«Comment! recommencer l'examen? s'écria avec terreur la princesse.

--Oh non! rien que quelques détails, princesse.

--Alors entrez, je vous prie.»

Et la mère introduisit le docteur dans le petit salon de Kitty. La pauvre
enfant, très amaigrie, rouge et les yeux brillants d'émotion, après la
confusion que lui avait causée la visite du médecin, était debout au
milieu de la chambre. Quand elle les vit entrer, ses yeux se remplirent de
larmes, et elle rougit encore plus. Sa maladie et les traitements qu'on
lui imposait lui paraissaient de ridicules sottises! Que signifiaient ces
traitements? N'était-ce pas ramasser les fragments d'un vase brisé pour
chercher à les rejoindre? Son coeur pouvait-il être rendu à la santé par
des pilules et des poudres? Mais elle n'osait contrarier sa mère, d'autant
plus que celle-ci se sentait si coupable.

«Veuillez vous asseoir, princesse,» lui dit le docteur.

Il s'assit en face d'elle, lui prit le pouls, et recommença avec un
sourire une série d'ennuyeuses questions. Elle lui répondit d'abord, puis
enfin, impatientée, se leva:

«Excusez-moi, docteur, en vérité tout cela ne mène à rien: voilà la
troisième fois que vous me faites la même question.»

Le médecin ne s'offensa pas.

«C'est une irritabilité maladive, fit-il remarquer à la princesse lorsque
Kitty fut sortie. Au reste, j'avais fini.»

Et le docteur expliqua l'état de la jeune fille à sa mère, comme à une
personne exceptionnellement intelligente, en lui donnant, pour conclure,
les recommandations les plus précises sur la façon de boire ces eaux dont
le mérite à ses yeux était d'être inutiles. Sur la question: fallait-il
voyager, le docteur réfléchit profondément, et le résultat de ses
réflexions fut qu'on pouvait voyager, à condition de ne pas se fier aux
charlatans et de ne pas suivre d'autres prescriptions que les siennes.

Le docteur parti, on se trouva soulagé comme s'il fût arrivé quelque chose
d'heureux. La mère revint auprès de sa fille toute remontée, et Kitty
prit également un air rasséréné. Il lui arrivait souvent maintenant de
dissimuler ce qu'elle ressentait.

«Vraiment, maman, je me porte bien. Mais, si vous le désirez, partons,»
dit-elle, et, pour tâcher de prouver l'intérêt qu'elle prenait au voyage,
elle parla de leurs préparatifs de départ.



II


Dolly savait que la consultation devait avoir lieu ce jour-là, et,
quoiqu'elle fût à peine remise de ses couches (elle avait eu une petite
fille à la fin de l'hiver), bien qu'elle eût un enfant souffrant, elle
avait quitté nourrisson et malade pour connaître le sort de Kitty.

«Eh bien? dit-elle en entrant sans ôter son chapeau. Vous êtes gaies? donc
tout va bien.»

On essaya de lui raconter ce qu'avait dit le médecin, mais, quoiqu'il en
eût dit fort long, avec de très belles phrases, personne ne sut au juste
résumer ses discours. Le point intéressant était la décision prise au
sujet du voyage.

Dolly soupira involontairement. Elle allait perdre sa soeur, sa meilleure
amie. Et la vie était pour elle si peu gaie! Ses rapports avec son mari
lui semblaient de plus en plus humiliants; le raccommodement opéré par
Anna n'avait pas tenu, et l'union de la famille se heurtait aux même
écueils. Stépane Arcadiévitch ne restait guère chez lui et n'y laissait
que peu d'argent. Le soupçon de son infidélité tourmentait toujours Dolly,
mais, se rappelant avec horreur les souffrances causées par la jalousie,
et cherchant avant tout à ne pas s'interdire la vie de famille, elle
préférait se laisser tromper, tout en méprisant son mari, et en se
méprisant elle-même à cause de cette faiblesse.

Les soucis d'une nombreuse famille lui imposaient d'ailleurs une charge si
lourde!

«Comment vont les enfants? demanda la princesse.

--Ah! maman, nous avons bien des misères! Lili est au lit, et je crains
qu'elle n'ait la scarlatine. Je suis sortie aujourd'hui pour savoir où
vous en étiez, car j'ai peur de ne plus pouvoir sortir ensuite.»

Le vieux prince entra à ce moment, offrit sa joue aux baisers de Dolly,
causa un peu avec elle, puis, s'adressant à sa femme:

«Qu'avez-vous décidé? Partez-vous? Et que ferez-vous de moi?

--Je crois, Alexandre, que tu feras mieux de rester.

--Comme vous voudrez.

--Pourquoi papa ne viendrait-il pas avec nous, maman? dit Kitty: ce serait
plus gai pour lui et pour nous.»

Le vieux prince alla caresser de la main les cheveux de Kitty; elle leva
la tête, et sourit avec effort en le regardant; il lui semblait toujours
que son père seul, quoiqu'il ne dit pas grand'chose, la comprenait. Elle
était la plus jeune, par conséquent la favorite du vieux prince, et son
affection le rendait clairvoyant, croyait-elle. Quand son regard rencontra
celui de son père, qui la considérait attentivement, il lui sembla qu'il
lisait dans son âme, et y voyait tout ce qui s'y passait de mauvais. Elle
rougit, se pencha vers lui, attendant un baiser, mais il se contenta de
lui tirer un peu les cheveux, et de dire:

«Ces bêtes de chignons! on n'arrive pas jusqu'à sa fille. Ce sont les
cheveux de quelque bonne femme défunte qu'on caresse. Eh bien, Dolinka,
que fait ton _atout_?

--Rien, papa, dit Dolly en comprenant qu'il s'agissait de son mari: il est
toujours en route. Je le vois à peine,--ne put-elle s'empêcher d'ajouter
avec un sourire ironique.

--Il n'est pas encore allé vendre son bois à la campagne?

--Non, il en a toujours l'intention.

--Vraiment, dit le prince; alors il faudra lui donner l'exemple. Et toi,
Kitty, ajoutait-il en s'adressant à sa plus jeune fille, sais-tu ce qu'il
faut que tu fasses? Il faut qu'un beau matin, en te réveillant, tu te
dises: «Mais je suis gaie et bien portante, pourquoi ne reprendrais-je pas
mes promenades matinales avec papa, par une bonne petite gelée? Hein?»

À ces mots si simples, Kitty se troubla comme si elle eût été convaincue
d'un crime. «Oui, il sait tout, il comprend tout, et ces mots signifient
que, quelle que soit mon humiliation, je dois la surmonter.» Elle n'eut
pas la force de répondre, fondit en larmes et quitta la chambre.

«Voilà bien un tour de ta façon! dit la princesse en s'emportant contre
son mari; tu as toujours...» Et elle entama un discours plein de reproches.

Le prince prit tranquillement d'abord les réprimandes de sa femme, puis
son visage se rembrunit.

«Elle fait tant de peine, la pauvrette; tu ne comprends donc pas qu'elle
souffre de la moindre allusion à la cause de son chagrin? Ah! comme on
peut se tromper en jugeant le monde!--dit la princesse. Et au changement
d'inflexion de sa voix, Dolly et le prince comprirent qu'elle parlait de
Wronsky.--Je ne comprends pas qu'il n'y ait pas de lois pour punir des
procédés aussi vils, aussi peu nobles.»

Le prince se leva de son fauteuil d'un air sombre, et se dirigea vers la
porte, comme s'il eût voulu se sauver, mais, il s'arrêta sur le seuil et
s'écria:

«Des lois, il y en a, ma petite mère, et puisque tu me forces à
m'expliquer, je te ferai remarquer que la véritable coupable dans toute
cette affaire, c'est toi, toi seule. Il y a des lois contre ces galantins
et il y en aura toujours; tout vieux que je suis, j'aurais su châtier
celui-là si vous n'aviez été la première à l'attirer chez nous. Et
maintenant, guérissez-la, montrez-la à tous vos charlatans!»

Le prince en aurait dit long si la princesse, comme elle faisait toujours
dans les questions graves, ne s'était aussitôt soumise et humiliée.

«Alexandre, Alexandre!» murmura-t-elle tout en larmes en s'approchant de
lui.

Le prince se tut quand il la vit pleurer. «Oui, oui, je sais que, pour toi
aussi, c'est dur! Assez, assez, ne pleure pas. Le mal n'est pas grand.
Dieu est miséricordieux. Merci,» ajouta-t-il, ne sachant plus trop ce
qu'il disait dans son émotion; et, sentant sur sa main le baiser mouillé
de larmes de la princesse, il quitta la chambre.

Dolly, avec son instinct maternel, avait voulu suivre Kitty dans sa
chambre, sentant bien qu'il fallait auprès d'elle une main de femme; puis,
en entendant les reproches de sa mère et les paroles courroucées de son
père, elle avait cherché à intervenir autant que le lui permettait son
respect filial. Quand le prince fut sorti:

«J'ai toujours voulu vous dire, maman, je ne sais si vous le savez, que
Levine avait eu l'intention de demander Kitty lorsqu'il est venu ici la
dernière fois? Il l'a dit à Stiva.

--Eh bien? Je ne comprends pas...

--Peut-être Kitty l'a-t-elle refusé? Elle ne vous l'a pas dit?

--Non, elle ne m'a parlé ni de l'un ni de l'autre: elle est trop fière;
mais je sais que tout cela vient de ce...

--Mais songez donc, si elle avait refusé Levine! je sais qu'elle
ne l'aurait jamais fait sans l'autre, et si ensuite elle a été si
abominablement trompée?»

La princesse se sentait trop coupable pour ne pas prendre
le parti de se fâcher.

«Je n'y comprends plus rien! Chacun veut maintenant en faire à sa tête,
on ne dit plus rien à sa mère, et ensuite...

--Maman, je vais la trouver.

--Vas-y, je ne t'en empêche pas,» répondit la mère.



III


En entrant dans le petit boudoir de Kitty, tout tendu de rose, avec ses
bibelots de vieux saxe, Dolly se souvint du plaisir qu'elles avaient eu
toutes les deux à décorer cette chambre l'année précédente; combien alors
elles étaient gaies et heureuses! Elle eut froid au coeur en regardant
maintenant sa soeur immobile, assise sur une petite chaise basse près de
la porte, les yeux fixés sur un coin du tapis. Kitty vit entrer Dolly, et
l'expression froide et sévère de son visage disparut.

«Je crains fort, une fois revenue chez moi, de ne plus pouvoir quitter la
maison, dit Dolly en s'asseyant près d'elle: c'est pourquoi j'ai voulu
causer un peu avec toi.

--De quoi? demanda vivement Kitty en levant la tête.

--De quoi, si ce n'est de ton chagrin?

--Je n'ai pas de chagrin.

--Laisse donc, Kitty. T'imagines-tu vraiment que je ne sache rien? Je sais
tout, et si tu veux m'en croire, tout cela est peu de chose; qui de nous
n'a passé par là?»

Kitty se taisait, son visage reprenait une expression sévère.

«Il ne vaut pas le chagrin qu'il te cause, continua Daria Alexandrovna en
allant droit au but.

--Parce qu'il m'a dédaignée, murmura Kitty d'une voix tremblante. Je t'en
supplie, ne parlons pas de ce sujet.

--Qui t'a dit cela? Je suis persuadée qu'il était amoureux de toi, qu'il
l'est encore, mais...

--Rien ne m'exaspère comme ces condoléances,» s'écria Kitty en s'emportant
tout à coup. Elle se détourna en rougissant sur sa chaise, et de ses
doigts agités elle tourmenta la boucle de sa ceinture.

Dolly connaissait ce geste habituel à sa soeur quand elle avait du chagrin.
Elle la savait capable de dire des choses dures et désagréables dans un
moment de vivacité, et cherchait à la calmer: mais il était déjà trop tard.

«Que veux-tu me faire comprendre? continua vivement Kitty: que je me suis
éprise d'un homme qui ne veut pas de moi, et que je meurs d'amour pour
lui? Et c'est ma soeur qui me dit cela, une soeur qui croit me montrer sa
sympathie! Je repousse cette pitié hypocrite!

--Kitty, tu es injuste.

--Pourquoi me tourmentes-tu?

--Je n'en ai pas l'intention, je te vois triste...»

Kitty, dans son emportement, n'entendait rien.

«Je n'ai ni à m'affliger, ni à me consoler. Je suis trop fière pour aimer
un homme qui ne m'aime pas.

--Ce n'est pas ce que je veux dire... Écoute, dis-moi la vérité, ajouta
Daria Alexandrovna en lui prenant la main: dis-moi si Levine t'a parlé?»

Au nom de Levine, Kitty perdit tout empire sur elle-même; elle sauta sur
sa chaise, jeta par terre la boucle de sa ceinture qu'elle avait arrachée,
et avec des gestes précipités s'écria: «À propos de quoi viens-tu me
parler de Levine? Je ne sais vraiment pas pourquoi on se plaît à me
torturer! J'ai déjà dit et je répète que je suis fière et incapable de
faire jamais, jamais, ce que tu as fait: revenir à un homme qui m'aurait
trahie. Tu te résignes à cela, mais moi je ne le pourrais pas.»

En disant ces paroles, elle regarda sa soeur: Dolly baissait tristement la
tête sans répondre; mais Kitty, au lieu de quitter la chambre comme elle
en avait eu l'intention, s'assit près de la porte, et cacha son visage
dans son mouchoir.

Le silence se prolongea pendant quelques minutes. Dolly pensait à ses
chagrins; son humiliation, qu'elle ne sentait que trop, lui paraissait
plus cruelle, rappelée ainsi par sa soeur. Jamais elle ne l'aurait crue
capable d'être si dure! Mais tout à coup elle entendit le frôlement d'une
robe, un sanglot à peine contenu, et deux bras entourèrent son cou: Kitty
était à genoux devant elle.

«Dolinka, je suis si malheureuse, pardonne-moi,» murmura-t-elle; et son
joli visage couvert de larmes se cacha dans les jupes de Dolly.

Il fallait peut-être ces larmes pour ramener les deux soeurs à une entente
complète; pourtant, après avoir bien pleuré, elles ne revinrent pas au
sujet qui les intéressait l'une et l'autre; Kitty se savait pardonnée,
mais elle savait aussi que les paroles cruelles qui lui étaient échappées
sur l'abaissement de Dolly restaient sur le coeur de sa pauvre soeur. Dolly
comprit de son côté qu'elle avait deviné juste, que le point douloureux
pour Kitty était d'avoir refusé Levine pour se voir trompée par Wronsky,
et que sa soeur se trouvait bien près d'aimer le premier et de haïr
l'autre. Kitty ne parla que de l'état général de son âme.

«Je n'ai pas de chagrin, dit-elle un peu calmée, mais tu ne peux
t'imaginer combien tout me parait vilain, répugnant, grossier, moi en
première ligne. Tu ne saurais croire les mauvaises pensées qui me viennent
à l'esprit!

--Quelles mauvaises pensées peux-tu bien avoir? demanda Dolly en souriant.

--Les plus mauvaises, les plus laides. Je ne puis te les décrire. Ce n'est
pas de la tristesse, ni de l'ennui. C'est bien pis. On dirait que tout
ce qu'il y a de bon en moi a disparu, le mal seul est resté. Comment
t'expliquer cela? Papa m'a parlé tout à l'heure: j'ai cru comprendre que
le fond de sa pensée est qu'il me faut un mari. Maman me mène au bal: il
me semble que c'est dans le but de se débarrasser de moi, de me marier au
plus vite. Je sais que ce n'est pas vrai, et ne puis chasser ces idées.
Les soi-disant jeunes gens à marier me sont intolérables: j'ai toujours
l'impression qu'ils prennent ma mesure. Autrefois c'était un plaisir
pour moi d'aller dans le monde, cela m'amusait, j'aimais ta toilette:
maintenant il me semble que c'est inconvenant, et je me sens mal à l'aise.
Que veux-tu que je te dise? Le docteur... eh bien...»

Kitty s'arrêta; elle voulait dire que, depuis qu'elle se sentait ainsi
transformée, elle ne pouvait plus voir Stépane Arcadiévitch sans que les
conjectures les plus bizarres se présentassent à son esprit.

«Eh bien oui, tout prend à mes yeux l'aspect le plus repoussant,
continua-t-elle; c'est une maladie,--peut-être cela passera-t-il. Je ne
me trouve à l'aise que chez toi, avec les enfants.

--Quel dommage que tu ne puisses y venir maintenant!

--J'irai tout de même, j'ai eu la scarlatine et je déciderai maman.»

Kitty insista si vivement, qu'on lui permit d'aller chez sa soeur; pendant
tout le cours de la maladie, car la scarlatine se déclara effectivement,
elle aida Dolly à soigner ses enfants. Ceux-ci entrèrent bientôt
en convalescence sans fâcheux accidents, mais la santé de Kitty ne
s'améliorait pas. Les Cherbatzky quittèrent Moscou pendant le carême et
se rendirent à l'étranger.



IV


La haute société de Pétersbourg est restreinte; chacun s'y connaît plus ou
moins et s'y fait des visites, mais elle a des subdivisions.

Anna Arcadievna Karénine comptait des relations d'amitié dans trois
cercles différents, faisant tous trois partie du grand monde. L'un était
le cercle officiel auquel appartenait son mari, composé de ses collègues
et de ses subordonnés, liés ou divisés entre eux par les relations
sociales les plus variées et souvent les plus capricieuses.

Anna avait peine à comprendre le sentiment de respect presque religieux
qu'elle éprouva au début pour tous ces personnages. Actuellement elle les
connaissait, comme on se connaît dans une ville de province, avec leurs
faiblesses et leurs manies; elle savait où le bât les blessait, quelles
étaient leurs relations entre eux et avec le centre commun, à qui chacun
d'eux se rattachait. Mais cette coterie officielle, à laquelle la liaient
les intérêts de son mari, ne lui plut jamais, et elle fit de son mieux
pour l'éviter, en dépit des insinuations de la comtesse Lydie. Le second
cercle auquel tenait Anna était celui qui avait contribué à la carrière
d'Alexis Alexandrovitch. La comtesse Lydie Ivanovna en était le pivot; il
se composait de femmes âgées, laides, charitables et dévotes, et d'hommes
intelligents, instruits et ambitieux. Quelqu'un l'avait surnommé «la
conscience de la société de Pétersbourg». Karénine appréciait fort cette
coterie, et Anna, dont le caractère souple s'assimilait facilement à son
entourage, s'y était fait des amis. Après son retour de Moscou, ce milieu
lui devint insupportable: il lui sembla qu'elle-même, aussi bien que
les autres, y manquait de naturel, et elle vit la comtesse Lydie aussi
rarement que possible.

Enfin Anna avait encore des relations d'amitié avec le grand monde par
excellence, ce monde de bals, de dîners, de toilettes brillantes, qui
tient d'une main à la cour, pour ne pas tomber tout à fait dans le
demi-monde qu'il s'imagine mépriser, mais dont les goûts se rapprochent
des siens au point d'être identiques. Le lien qui rattachait Anna à cette
société était la princesse Betsy Tverskoï, femme d'un de ses cousins,
riche de cent vingt mille roubles de revenu et qui s'était éprise d'Anna
dès que celle-ci avait paru à Pétersbourg; elle l'attirait beaucoup et la
plaisantait sur la société qu'elle voyait chez la comtesse Lydie.

«Quand je serai vieille et laide, je ferai de même, disait Betsy, mais une
jeune et jolie femme comme vous n'a pas encore sa place dans cet asile de
vieillards.»

Anna avait commencé par éviter autant que possible la société de la
princesse Tverskoï, la façon de vivre dans ces hautes sphères exigeant
des dépenses au delà de ses moyens; mais tout changea après son retour de
Moscou. Elle négligea ses amis raisonnables et n'alla plus que dans le
grand monde. C'est là qu'elle éprouva la joie troublante de rencontrer
Wronsky; ils se voyaient surtout chez Betsy, née Wronsky et cousine
germaine d'Alexis; celui-ci d'ailleurs se trouvait partout où il pouvait
entrevoir Anna et lui parler de son amour. Elle ne faisait aucune avance,
mais son coeur, en l'apercevant, débordait du même sentiment de plénitude,
qui l'avait saisie la première fois près du wagon; cette joie, elle le
sentait, se trahissait dans ses yeux, dans son sourire, mais elle n'avait
pas la force de la dissimuler.

Anna crut sincèrement d'abord être mécontente de l'espèce de persécution
que Wronsky se permettait à son égard; mais, un soir qu'elle vint dans une
maison où elle pensait le rencontrer, et qu'il n'y parut pas, elle comprit
clairement, à la douleur qui s'empara de son coeur, combien ses illusions
étaient vaines, et combien cette obsession, loin de lui déplaire, formait
l'intérêt dominant de sa vie.

Une cantatrice célèbre chantait pour la seconde fois, et toute la société
de Pétersbourg était à l'Opéra; Wronsky y aperçut sa cousine et, sans
attendre l'entr'acte, quitta le fauteuil qu'il occupait pour monter à sa
loge.

«Pourquoi n'êtes-vous pas venu dîner?--lui demanda-t-elle; puis elle
ajouta à demi-voix en souriant, et de façon à n'être entendue que de
lui:--J'admire la seconde vue des amoureux, _elle n'était pas là_, mais
revenez après l'Opéra.»

Wronsky la regarda comme pour l'interroger, et Betsy lui répondit d'un
petit signe de tête; avec un sourire de remerciement, il s'assit près
d'elle.

«Et toutes vos plaisanteries d'autrefois, que sont-elles devenues?
--continua la princesse qui suivait, non sans un plaisir tout particulier,
les progrès de cette passion.--Vous êtes pris, mon cher!

--C'est tout ce que je demande, répondit Wronsky en souriant de bonne
humeur. Si je me plains, c'est de ne pas l'être assez, car, à dire vrai,
je commence à perdre tout espoir.

--Quel espoir pouvez-vous bien avoir? dit Betsy en prenant le parti de son
amie: entendons-nous...--Mais ses yeux éveillés disaient assez qu'elle
comprenait tout aussi bien que lui en quoi consistait cet espoir.

--Aucun, répondit Wronsky en riant et en découvrant ses dents blanches et
bien rangées. Pardon, continua-t-il, prenant la lorgnette des mains de sa
cousine pour examiner par-dessus son épaule une des loges du rang opposé.
Je crains de devenir ridicule.»

Il savait fort bien qu'aux yeux de Betsy, comme à ceux des gens de son
monde, il ne courait aucun risque de ce genre; il savait parfaitement que,
si un homme pouvait leur paraître tel en aimant sans espoir une jeune
fille ou une femme non mariée, il ne l'était jamais en aimant une femme
mariée et en risquant tout pour la séduire. Ce rôle-là était grand,
intéressant, et c'est pourquoi Wronsky, en quittant sa lorgnette, regarda
sa cousine avec un sourire qui se jouait sous sa moustache. «Pourquoi
n'êtes-vous pas venu dîner? lui dit-elle, sans pouvoir s'empêcher de
l'admirer.

--J'ai été occupé. De quoi? C'est ce que je vous donne à deviner en
cent, en mille; jamais vous ne devinerez. J'ai réconcilié un mari avec
l'offenseur de sa femme. Oui, vrai!

--Et vous avez réussi?

--À peu près.

--Il faudra me raconter cela au premier entr'acte, dit-elle en se levant.

--C'est impossible, je vais au Théâtre français.

--Vous quittez Nilsson pour cela?--dit Betsy indignée; elle n'aurait su
distinguer Nilsson de la dernière choriste.

--Je n'y peux rien: j'ai pris rendez-vous pour mon affaire de
réconciliation.

--Bienheureux ceux qui aiment la justice, ils seront sauvés,» dit Betsy,
se rappelant avoir entendu quelque part une parole semblable.



V


«C'est un peu vif, mais si drôle, que j'ai bien envie de vous le raconter,
dit Wronsky en regardant les yeux éveillés de sa cousine; d'ailleurs, je
ne nommerai personne...

--Je devinerai, tant mieux.

--Écoutez donc: deux jeunes gens en gaîté...

--Des officiers de votre régiment, naturellement.

--Je n'ai pas dit qu'ils fussent officiers, mais simplement des jeunes
gens qui avaient bien déjeuné.

--Traduisez: gris.

--C'est possible... vont dîner chez un camarade; ils étaient d'humeur
fort expansive. Ils voient une jeune femme en isvostchik les dépasser, se
retourner et, à ce qu'il leur semble du moins, les regarder en riant: ils
la poursuivent au galop. À leur grand étonnement, leur beauté s'arrête
précisément devant la maison où ils se rendaient eux-mêmes; elle monte à
l'étage supérieur, et ils n'aperçoivent que de jolies lèvres fraîches sous
une voilette, et une paire de petits pieds.

--Vous parlez avec une animation qui me ferait croire que vous étiez de la
partie.

--De quoi m'accusiez-vous tout à l'heure? Mes deux jeunes gens montent
chez leur camarade, qui donnait un dîner d'adieu, et ces adieux les
obligent à boire peut-être un peu plus qu'ils n'auraient dû. Ils
questionnent leur hôte sur les habitants de la maison, il n'en sait rien
seul: le domestique de leur ami répond à leur question: «Y a-t-il des
_mamselles_ «au-dessus?» Il y en a beaucoup.--Après le dîner, les jeunes
gens vont dans le cabinet de leur ami, et y écrivent une lettre enflammée
à leur inconnue, pleine de protestations passionnées; ils la montent
eux-mêmes, afin d'expliquer ce que la lettre pourrait avoir d'obscur.

--Pourquoi me racontez-vous des horreurs pareilles?--Après.

--Ils sonnent. Une bonne vient leur ouvrir, ils lui remettent la lettre en
affirmant qu'ils sont prêts à mourir devant cette porte. La bonne, fort
étonnée, parlemente, lorsque paraît un monsieur, rouge comme une écrevisse,
avec des favoris en forme de boudins, qui les met à la porte sans
cérémonie en déclarant qu'il n'y a dans l'appartement que sa femme.

--Comment savez-vous que ses favoris ressemblaient à des boudins? demanda
Betsy.

--Vous allez voir. Aujourd'hui j'ai voulu conclure la paix.

--Eh bien, qu'en est-il advenu?

--C'est le plus intéressant de l'affaire. Il se trouve que ce couple
heureux est celui d'un conseiller et d'une conseillère titulaire. Le
conseiller titulaire a porté plainte et j'ai été forcé de servir de
médiateur. Quel médiateur! Talleyrand, comparé à moi, n'était rien.

--Quelle difficulté avez-vous donc rencontrée?

--Voici. Nous avons commencé par nous excuser de notre mieux, ainsi
qu'il convenait: «Nous sommes désespérés, «avons-nous dit, de ce fâcheux
malentendu.» Le conseiller titulaire a l'air de vouloir s'adoucir, mais il
tient à exprimer ses sentiments, et aussitôt qu'il exprime ses sentiments,
la colère le reprend, il dit des gros mots, et je suis obligé de recourir
à mes talents diplomatiques: «Je conviens que leur conduite a été
déplorable, mais veuillez remarquer qu'il s'agit d'une méprise: ils sont
jeunes, et venaient de bien dîner. Vous comprenez. Maintenant ils se
repentent du fond du coeur et vous supplient de pardonner leur erreur.» Le
conseiller titulaire s'adoucit encore: «J'en conviens, monsieur le comte,
et suis prêt à pardonner, mais vous concevez que ma femme, une honnête
femme, a été exposée aux poursuites, aux grossièretés, aux insultes de
mauvais garnements, de misé...» Et, les mauvais garnements étant présents,
me voilà obligé de les calmer à leur tour, et pour cela de refaire de la
diplomatie, et ainsi de suite; chaque fois que mon affaire est sur le
point d'aboutir, mon conseiller titulaire reprend sa colère et sa figure
rouge, ses boudins rentrent en mouvement et je me noie dans les finesses
du négociateur.

--Ah! ma chère, il faut vous raconter cela! dit Betsy à une dame qui
entrait dans sa loge. Il m'a tant amusée!--Eh bien, _Bonne chance_,»
ajouta-t-elle en tendant à Wronsky les doigts que son éventail laissait
libres; et, faisant un geste des épaules pour empêcher son corsage de
remonter, elle se replaça sur le devant de sa loge, sous la lumière du
gaz, afin d'être plus en vue.

Wronsky alla retrouver au Théâtre français le colonel de son régiment,
qui n'y manquait pas une seule représentation; il avait à lui parler de
l'oeuvre de pacification qui, depuis trois jours, l'occupait et l'amusait.
Les héros de cette histoire étaient Pétritzky et un jeune prince Kédrof,
nouvellement entré au régiment, un gentil garçon et un charmant camarade.
Il s'agissait, et c'était là le point capital, des intérêts du régiment,
car les deux jeunes gens faisaient partie de l'escadron de Wronsky.

Wenden, le conseiller titulaire, avait porté plainte au colonel contre ses
officiers, pour avoir insulté sa femme. Celle-ci, racontait Wenden, mariée
depuis cinq mois à peine, et dans une situation intéressante, avait été
à l'église avec sa mère et, s'y étant sentie indisposée, avait pris le
premier isvostchik venu pour rentrer au plus vite chez elle. Les officiers
l'avaient poursuivie; elle était rentrée plus malade encore, par suite
de l'émotion, et avait remonté son escalier en courant. Wenden lui-même
revenait de son bureau, lorsqu'il entendit des voix succédant à un coup de
sonnette; voyant qu'il avait affaire à deux officiers ivres, il les jeta à
la porte. Il exigeait qu'ils fussent sévèrement punis.

«Vous avez beau dire, Pétritzky devient impossible, avait dit le
commandant à Wronsky, lorsque sur sa demande celui-ci était venu le
trouver. Il ne se passe pas de semaine sans quelque équipée. Ce monsieur
offensé ira plus loin, il n'en restera pas là.»

Wronsky avait déjà compris l'inutilité d'un duel en pareille circonstance
et la nécessité d'adoucir le conseiller titulaire et d'étouffer cette
affaire. Le colonel l'avait fait appeler parce qu'il le savait homme
d'esprit et soucieux de l'honneur de son régiment. C'était à la suite de
leur consultation que Wronsky, accompagné de Pétritzky et de Kédrof, était
allé porter leurs excuses au conseiller titulaire, espérant que son nom
et ses aiguillettes d'aide de camp contribueraient à calmer l'offensé;
Wronsky n'avait réussi qu'en partie, comme il venait de le raconter, et la
réconciliation semblait encore douteuse.

Au théâtre, Wronsky emmena le colonel au foyer et lui raconta le succès,
ou plutôt l'insuccès de sa mission. Réflexion faite, celui-ci résolut de
laisser l'affaire où elle en était, mais ne put s'empêcher de rire en
questionnant Wronsky.

«Vilaine histoire, mais bien drôle! Kédrof ne peut pourtant pas se battre
avec ce monsieur! Et comment trouvez-vous Claire ce soir? Charmante!...
dit-il en parlant d'une actrice française. On a beau la voir souvent, elle
est toujours nouvelle. Il n'y a que les Français pour cela.»



VI


La princesse Betsy quitta le théâtre sans attendre la fin du dernier acte.
À peine eut-elle le temps d'entrer dans son cabinet de toilette pour
mettre un nuage de poudre de riz sur son long visage pâle, arranger un
peu sa toilette, et commander le thé au grand salon, que les voitures
arrivèrent, et s'arrêtèrent au vaste perron de son palais de la grande
Morskaïa. Le suisse monumental ouvrait sans bruit l'immense porte devant
les visiteurs. La maîtresse de la maison, le teint et la coiffure
rafraîchis, vint recevoir ses convives; les murs du grand salon étaient
tendus d'étoffes sombres, et le sol couvert d'épais tapis; sur une table
dont la nappe, d'une blancheur éblouissante, était vivement éclairée par
de nombreuses bougies, se trouvait un samovar d'argent, avec un service à
thé en porcelaine transparente.

La princesse prit place devant le samovar et ôta ses gants. Des laquais,
habiles à transporter des sièges presque sans qu'on s'en aperçût, aidèrent
tout le monde à s'asseoir et à se diviser en deux camps; l'un autour de la
princesse, l'autre dans un coin du salon, autour d'une belle ambassadrice
aux sourcils noirs, bien arqués, vêtue de velours noir. La conversation,
comme il arrive au début d'une soirée, interrompue par l'arrivée de
nouveaux visages, les offres de thé et les échanges de politesse, semblait
chercher à se fixer.

«Elle est remarquablement belle comme actrice; on voit qu'elle a étudié
Kaulbach, disait un diplomate dans le groupe de l'ambassadrice: Avez-vous
remarqué comme elle est tombée?

--Je vous en prie, ne parlons pas de Nilsson! On ne peut plus rien en dire
de nouveau,--dit une grosse dame blonde fort rouge, sans sourcils et sans
chignon, habillée d'une robe de soie fanée: c'était la princesse Miagkaïa,
célèbre pour la façon dont elle savait tout dire, et surnommée l'_Enfant
terrible_ à cause de son sans-gêne. La princesse était assise entre les
deux groupes, écoutant ce qui se disait dans l'un ou dans l'autre, et y
prenant également intérêt.--Trois personnes m'ont dit aujourd'hui cette
même phrase sur Kaulbach. Il faut croire qu'on s'est donné le mot; et
pourquoi cette phrase a-t-elle tant de succès?»

Cette observation coupa court à la conversation.

«Racontez-nous quelque chose d'amusant, mais qui ne soit pas méchant,--dit
l'ambassadrice, qui possédait cet art de la causerie que les Anglais ont
surnommé _small talk_; elle s'adressait au diplomate.

--On prétend qu'il n'y a rien de plus difficile, la méchanceté seule
étant amusante, répondit celui-ci avec un sourire. J'essayerai cependant.
Donnez-moi un thème, tout est là. Quand on tient le thème, rien n'est plus
aisé que de broder dessus. J'ai souvent pensé que les célèbres causeurs du
siècle dernier seraient bien embarrassés maintenant: de nos jours l'esprit
est devenu ennuyeux.

--Vous n'êtes pas le premier à le dire,» interrompit en riant
l'ambassadrice.»

La conversation débutait d'une façon trop anodine pour qu'elle pût
longtemps continuer sur le même ton, et pour la ranimer il fallut recourir
au seul moyen infaillible: la médisance.

«Ne trouvez-vous pas que Toushkewitch a quelque chose de Louis XV? dit
quelqu'un en indiquant des yeux un beau jeune homme blond qui se tenait
près de la table.

--Oh oui, il est dans le style du salon, c'est pourquoi il y vient
souvent.»

Ce sujet de conversation se soutint, parce qu'il ne consistait qu'en
allusions: on ne pouvait le traiter ouvertement, car il s'agissait de la
liaison de Toushkewitch avec la maîtresse de la maison.

Autour du samovar, la causerie hésita longtemps entre les trois sujets
inévitables: la nouvelle du jour, le théâtre et le jugement du prochain;
c'est ce dernier qui prévalut.

«Avez-vous entendu dire que la Maltishef, la mère, et non la fille, se
fait un costume de _diable rose_?

--Est-ce possible? non, c'est délicieux.

--Je m'étonne qu'avec son esprit, car elle en a, elle ne sente pas ce
ridicule.» Chacun eut un mot pour critiquer et déchirer la malheureuse
Maltishef, et la conversation s'anima, vive et pétillante comme fagot qui
flambe.

Le mari de la princesse Betsy, un bon gros homme, collectionneur passionné
de gravures, entra tout doucement à ce moment; il avait entendu dire que
sa femme avait du monde, et voulait paraître au salon avant d'aller à son
cercle. Il s'approcha de la princesse Miagkaïa qui, à cause des tapis, ne
l'entendit pas venir.

«Avez-vous été content de la Nilsson? lui demanda-t-il.

--Peut-on effrayer ainsi les gens en tombant du ciel sans crier gare!
s'écria-t-elle. Ne me parlez pas de l'Opéra, je vous en prie: vous
n'entendez rien à la musique. Je préfère m'abaisser jusqu'à vous, et vous
entretenir de vos gravures et de vos majoliques. Eh bien, quel trésor
avez-vous récemment découvert?

--Si vous le désirez, je vous le montrerai; mais vous n'y comprendrez
rien.

--Montrez toujours. Je fais mon éducation chez ces gens-là, comment les
nommez-vous, les banquiers? ils ont des gravures superbes qu'ils nous ont
montrées.

--Comment, vous êtes allés chez les Schützbourg? demanda de sa place, près
du samovar, la maîtresse de la maison.

--Oui, ma chère. Ils nous ont invités, mon mari et moi, à dîner, et l'on
m'a dit qu'il y avait à ce dîner une sauce qui avait coûté mille roubles,
répondit la princesse Miagkaïa à haute voix, se sachant écoutée de tous;
--et c'était même une fort mauvaise sauce, quelque chose de verdâtre.
J'ai dû les recevoir à mon tour et leur ai fait une sauce de la valeur de
quatre-vingt-cinq kopecks; tout le monde a été content. Je ne puis pas
faire des sauces de mille roubles, moi!

--Elle est unique, dit Betsy.

--Étonnante!» ajouta quelqu'un.

La princesse Miagkaïa ne manquait jamais son effet, qui consistait à dire
avec bon sens des choses fort ordinaires, qu'elle ne plaçait pas toujours
à propos, comme dans ce cas; mais, dans le monde où elle vivait, ce gros
bon sens produisait l'effet des plus fines plaisanteries; son succès
l'étonnait elle-même, ce qui ne l'empêchait pas d'en jouir.

Profitant du silence qui s'était fait, la maîtresse de la maison voulut
établir une conversation plus générale, et, s'adressant à l'ambassadrice:

«Décidément, vous ne voulez pas de thé? Venez donc par ici.

--Non, nous sommes bien dans notre coin, répondit celle-ci avec un sourire,
en reprenant un entretien interrompu qui l'intéressait beaucoup: il
s'agissait des Karénine, mari et femme.

--Anna est très changée depuis son voyage à Moscou. Elle a quelque chose
d'étrange, disait une de ses amies.

--Le changement tient à ce qu'elle a amené à sa suite l'ombre d'Alexis
Wronsky, dit l'ambassadrice.

--Qu'est-ce que cela prouve? Il y a bien un conte de Grimm où un homme, en
punition de je ne sais quoi, est privé de son ombre. Je n'ai jamais bien
compris ce genre de punition, mais peut-être est-il très pénible à une
femme d'être privée d'ombre.

--Oui, mais les femmes qui ont des ombres finissent mal en général, dit
l'amie d'Anna.

--Puissiez-vous avoir la pépie[7], s'écria tout à coup la princesse
Miagkaïa en entendant ces mots. La Karénine est une femme charmante et
que j'aime; en revanche, je n'aime pas son mari.

[Note 7:  Locution populaire pour faire taire quelqu'un.]

--Pourquoi donc ne l'aimez-vous pas? demanda l'ambassadrice. C'est un
homme fort remarquable. Mon mari prétend qu'il y a en Europe peu d'hommes
d'État de sa valeur.

--Mon mari prétend la même chose, mais je ne le crois pas, répondit la
princesse; si nos maris n'avaient pas eu cette idée, nous aurions toujours
vu Alexis Alexandrovitch tel qu'il est, et, selon moi, c'est un sot; je le
dis tout bas, mais cela me met à l'aise. Autrefois, quand je me croyais
tenue de lui trouver de l'esprit, je me considérais moi-même comme une
bête, parce que je ne savais où découvrir cet esprit, mais aussitôt que
j'ai dit, à voix basse s'entend, c'est un sot, tout s'est expliqué.
--Quant à Anna, je ne vous l'abandonne pas: elle est aimable et bonne.
Est-ce sa faute, la pauvre femme, si tout le monde est amoureux d'elle et
si on la poursuit comme son ombre?

--Je ne me permets pas de la juger, dit l'amie d'Anna pour se disculper.

--Parce que personne ne nous suit comme nos ombres, cela ne prouve pas que
nous ayons le droit de juger.»

Après avoir arrangé ainsi l'amie d'Anna, la princesse et l'ambassadrice
se rapprochèrent de la table à thé, et prirent part à une conversation
générale sur le roi de Prusse.

«Sur le compte de qui avez-vous dit des méchancetés? demanda Betsy.

--Sur les Karénine; la princesse nous a dépeint Alexis Alexandrovitch,
répondit l'ambassadrice, s'asseyant près de la table en souriant.

--Il est fâcheux que nous n'ayons pu l'entendre, répondit Betsy en
regardant du côté de la porte.--Ah! vous voilà enfin!» dit-elle en se
tournant vers Wronsky, qui venait d'entrer.

Wronsky connaissait et rencontrait chaque jour toutes les personnes qu'il
retrouvait ce soir chez sa cousine; il entra donc avec la tranquillité
d'un homme qui revoit des gens qu'il vient à peine de quitter.

«D'où je viens? répondit-il à la question que lui fit l'ambassadrice.
Il faut que je le confesse: des Bouffes, et toujours avec un nouveau
plaisir, quoique ce soit bien pour la centième fois. C'est charmant. Il
est humiliant de l'avouer, mais je dors à l'Opéra, tandis que je m'amuse
aux Bouffes jusqu'à la dernière minute. Aujourd'hui...»

Il nomma une actrice française, mais l'ambassadrice l'arrêta avec une
expression de terreur plaisante.

«Ne nous parlez pas de cette horreur!

--Je me tais, d'autant plus que vous la connaissez toutes, cette horreur.

--Et vous seriez toutes prêtes à courir après elle, si c'était admis comme
l'Opéra,» ajouta la princesse Miagkaïa.



VII


On entendit des pas près de la porte, et Betsy, persuadée qu'elle allait
voir entrer Anna, regarda Wronsky. Lui aussi regardait du côté de la
porte, et son visage avait une expression étrange de joie, d'attente et
pourtant de crainte; il se souleva lentement de son siège. Anna parut.
Elle traversa la courte distance qui la séparait de la maîtresse de la
maison, d'un pas rapide, léger et décidé, qui la distinguait de toutes les
autres femmes de son monde; comme d'habitude, elle se tenait extrêmement
droite, et, le regard fixé sur Betsy, alla lui serrer la main en souriant,
puis, avec le même sourire, elle se tourna vers Wronsky. Celui-ci salua
profondément et lui avança une chaise.

Anna inclina légèrement la tête, et rougit d'un air un peu contrarié;
quelques personnes amies vinrent lui serrer la main; elle les accueillit
avec animation, et, se tournant vers Betsy:

«Je viens de chez la comtesse Lydie, j'aurais voulu venir plus tôt, mais
j'ai été retenue. Il y avait là sir John: il est très intéressant.

--Ah! le missionnaire?

--Oui, il raconte des choses bien curieuses sur sa vie aux Indes.»

La conversation, que l'entrée d'Anna avait interrompue, vacilla de nouveau,
comme le feu d'une lampe prête à s'éteindre.

«Sir John!

--Oui, je l'ai vu. Il parle bien. La Wlatief en est positivement amoureuse.

--Est-il vrai que la plus jeune des Wlatief épouse Tapof?

--On prétend que c'est une chose décidée.

--Je m'étonne que les parents y consentent.

--C'est un mariage de passion, à ce qu'on dit.

--De passion? où prenez-vous des idées aussi antédiluviennes? qui parle de
passion de nos jours? dit l'ambassadrice.

--Hélas, cette vieille mode si ridicule se rencontre toujours, dit Wronsky.

--Tant pis pour ceux qui la conservent: je ne connais, en fait de mariages
heureux, que les mariages de raison.

--Oui, mais n'arrive-t-il pas souvent que ces mariages de raison tombent
en poussière, précisément à cause de cette passion que vous méconnaissez?

--Entendons-nous: ce que nous appelons un mariage de raison est celui
qu'on fait lorsque des deux parts on a jeté sa gourme. L'amour est un mal
par lequel il faut avoir passé, comme la scarlatine.

--Dans ce cas, il serait prudent de recourir à un moyen artificiel de
l'inoculer, pour s'en préserver comme de la petite vérole.

--Dans ma jeunesse, j'ai été amoureuse d'un sacristain: je voudrais bien
savoir si cela m'a rendu service.

--Non, sans plaisanterie, je crois que pour bien connaître l'amour il faut,
après s'être trompé une fois, pouvoir réparer son erreur.

--Même après le mariage? demanda l'ambassadrice en riant.

--«It is never too late to mend,» dit le diplomate en citant un proverbe
anglais.

--Justement, interrompit Betsy: se tromper d'abord pour rentrer dans le
vrai ensuite. Qu'en dites-vous?» demanda-t-elle en se tournant vers Anna
qui écoutait la conversation avec un sourire.

Wronsky la regarda, et attendit sa réponse avec un violent battement de
coeur; quand elle eut parlé, il respira comme délivré d'un danger.

«Je crois, dit Anna en jouant avec son gant, que s'il y a autant
d'opinions que de têtes, il y a aussi autant de façons d'aimer qu'il y a
de coeurs.»

Elle se retourna brusquement vers Wronsky.

«J'ai reçu une lettre de Moscou. On m'écrit que Kitty Cherbatzky est très
malade.

--Vraiment?» dit Wronsky d'un air sombre.

Anna le regarda sévèrement.

«Cela vous est indifférent?

--Au contraire, cela me touche beaucoup. Que vous écrit-on de particulier,
s'il m'est permis de le demander?»

Anna se leva et s'approcha de Betsy.

«Voulez-vous me donner une tasse de thé,» dit-elle en s'appuyant sur sa
chaise.

Pendant que Betsy versait le thé, Wronsky s'approcha d'Anna.

«Que vous écrit-on?

--J'ai souvent pensé que, si les hommes prétendaient savoir agir avec
noblesse, c'est en réalité une phrase vide de sens, dit Anna sans lui
répondre directement.--Il y a longtemps que je voulais vous le dire,
ajouta-t-elle en se dirigeant vers une table chargée d'albums.

--Je ne comprends pas bien ce que signifient vos paroles,» dit-il en lui
offrant sa tasse.

Elle jeta un regard sur le divan près d'elle, et il s'y assit aussitôt.

«Oui, je voulais vous le dire, continua-t-elle sans le regarder, vous avez
mal agi, très mal.

--Croyez-vous que je ne le sente pas? Mais à qui la faute?

--Pourquoi me dites-vous cela? dit-elle avec un regard sévère.

--Vous le savez bien,» répondit-il en supportant le regard d'Anna sans
baisser les yeux.

Ce fut elle qui se troubla.

«Ceci prouve simplement que vous n'avez pas de coeur,--dit-elle. Mais ses
yeux exprimaient le contraire.

--Ce dont vous parliez tout à l'heure était une erreur, non de l'amour.

--Souvenez-vous que je vous ai défendu de prononcer ce mot, ce vilain mot,
--dit Anna en tressaillant; et aussitôt elle comprit que par ce seul mot
«_défendu_» elle se reconnaissait de certains droits sur lui, et semblait
l'encourager à parler.--Depuis longtemps je voulais m'entretenir avec
vous, continua-t-elle en le regardant bien en face et d'un ton ferme,
quoique ses joues fussent brûlantes de rougeur.--Je suis venue aujourd'hui
tout exprès, sachant que je vous rencontrerais. Il faut que tout ceci
finisse. Je n'ai jamais eu à rougir devant personne, et vous me causez le
chagrin pénible de me sentir coupable.»

Il la regardait, frappé de l'expression élevée de sa beauté.

«Que voulez-vous que je fasse? répondit-il simplement et sérieusement.

--Je veux que vous alliez à Moscou implorer le pardon de Kitty.

--Vous ne voulez pas cela?»

Il sentait qu'elle s'efforçait de dire une chose, mais qu'elle en
souhaitait une autre.

«Si vous m'aimez comme vous le dites, murmura-t-elle, faites que je sois
tranquille.»

Le visage de Wronsky s'éclaircit.

«Ne savez-vous pas que vous êtes ma vie? mais je ne connais plus la
tranquillité et ne saurais vous la donner. Me donner tout entier, donner
mon amour, oui. Je ne puis vous séparer de moi par la pensée. Vous et moi
ne faisons qu'un, à mes yeux. Je ne vois aucun moyen de tranquillité ni
pour vous, ni pour moi dans l'avenir. Je ne vois en perspective que le
malheur, le désespoir ou le bonheur, et quel bonheur! Est-il vraiment
impossible?» murmura-t-il des lèvres, sans oser prononcer les mots; mais
elle l'entendit.

Toutes les forces de son intelligence semblaient n'avoir d'autre but que
de répondre comme son devoir l'exigeait; mais, au lieu de parler, elle le
regardait les yeux pleins d'amour, et se tut.

«Mon Dieu, pensa-t-il avec transport, au moment où je désespérais, où je
croyais n'y jamais parvenir, le voilà l'amour! elle m'aime, c'est un aveu!

--Faites cela pour moi, soyons bons amis et ne me parlez plus jamais ainsi,
--dirent ses paroles; son regard parlait différemment.

--Jamais nous ne serons amis, vous le savez vous-mêmes. Serons-nous les
plus heureux ou les plus malheureux des êtres? c'est à vous d'en décider.»

Elle voulut parler, mais il l'interrompit.

«Tout ce que je demande, c'est le droit d'espérer et de souffrir comme
en ce moment; si c'est impossible, ordonnez-moi de disparaître et je
disparaîtrai. Jamais vous ne me verrez plus si ma présence vous est
pénible.

--Je ne vous chasse pas.

--Alors ne changez rien, laissez les choses telles qu'elles sont, dit-il
d'une voix tremblante. Voilà votre mari».

Effectivement Alexis Alexandrovitch entrait en ce moment au salon avec son
air calme et sa démarche disgracieuse.

Il s'approcha de la maîtresse de la maison, jeta en passant un regard sur
Anna et Wronsky, s'assit près de la table à thé, et de sa voix lente et
bien accentuée, souriant de ce sourire qui semblait toujours se moquer de
quelqu'un ou de quelque chose, il dit en regardant l'assemblée:

«Votre Rambouillet est au complet. Les Grâces et les Muses!»

Mais la princesse Betsy, qui ne pouvait souffrir ce ton persifleur,
«sneering», comme elle disait, l'amena bien vite, en maîtresse de maison
consommée, à aborder une question sérieuse. Le service obligatoire fut mis
sur le tapis, et Alexis Alexandrovitch le défendit avec vivacité contre
les attaques de Betsy.

Wronsky et Anna restaient près de leur petite table.

«Cela devient inconvenant, dit une dame à voix basse en désignant du
regard Karénine, Anna et Wronsky.

--Que vous disais-je?» dit l'amie d'Anna.

Ces dames ne furent pas seules à faire cette observation; la princesse
Miagkaïa et Betsy elles-mêmes jetèrent les yeux plus d'une fois du côté où
ils étaient isolés; seul Alexis Alexandrovitch ne les regarda pas, ni ne
se laissa distraire de l'intéressante conversation qu'il avait entamée.

Betsy, remarquant le mauvais effet produit par ses amis, manoeuvra de
façon à se faire momentanément remplacer pour donner la réplique à Alexis
Alexandrovitch, et s'approcha d'Anna.

«J'admire toujours la netteté et la clarté de langage de votre mari,
dit-elle: les questions les plus transcendantes me semblent accessibles
quand il parle.

--Oh oui!» répondit Anna, ne comprenant pas un mot de ce que disait Betsy,
et, rayonnante de bonheur, elle se leva, s'approcha de la grande table et
se mêla à la conversation générale.

Au bout d'une demi-heure, Alexis Alexandrovitch proposa à sa femme de
rentrer, mais elle répondit, sans le regarder, qu'elle voulait rester à
souper. Alexis Alexandrovitch prit congé de la société et partit...

Le vieux cocher des Karénine, un gros tatare, vêtu de son imperméable,
retenait avec peine, devant le perron, ses chevaux excités par le froid.
Un laquais tenait la portière du coupé. Le suisse, debout près de la porte
d'entrée, la gardait grande ouverte, et Anna écoutait avec transport ce
que lui murmurait Wronsky, tout en détachant d'une main nerveuse la
dentelle de sa manche qui s'était attachée à l'agrafe de sa pelisse.

«Vous ne vous êtes engagée à rien, j'en conviens, lui disait Wronsky
tout en l'accompagnant à sa voiture, mais vous savez que ce n'est pas de
l'amitié que je demande: pour moi, le seul bonheur de ma vie sera contenu
dans ce mot qui vous déplaît si fort: l'amour.

--L'amour,» répéta-t-elle lentement, comme si elle se fût parlé à
elle-même; puis, étant arrivée à détacher sa dentelle, elle dit tout à
coup: «Ce mot me déplaît parce qu'il a pour moi un sens plus profond
et beaucoup plus grave que vous ne pouvez l'imaginer. Au revoir,»
ajouta-t-elle en le regardant bien en face.

Elle lui tendit la main et d'un pas rapide passa devant le suisse et
disparut dans sa voiture.

Ce regard, ce serrement de main bouleversèrent Wronsky. Il baisa la paume
de sa main que _ses_ doigts avaient touchée, et rentra chez lui avec la
conviction bienheureuse que cette soirée l'avait plus rapproché du but
rêvé que les deux mois précédents.



VIII


Alexis Alexandrovitch n'avait rien trouvé d'inconvenant à ce que sa femme
se fût entretenue avec Wronsky en tête-à-tête d'une façon un peu animée;
mais il lui sembla que d'autres personnes avaient paru étonnées, et il
résolut d'en faire l'observation à Anna.

Comme d'ordinaire en rentrant chez lui, Alexis Alexandrovitch passa dans
son cabinet, s'y installa dans son fauteuil, ouvrit son livre à l'endroit
marqué par un couteau à papier, et lut un article sur le papisme jusqu'à
une heure du matin. De temps en temps il passait la main sur son front et
secouait la tête comme pour en chasser une pensée importune. À l'heure
habituelle, il fit sa toilette de nuit. Anna n'était pas encore rentrée.
Son livre sous le bras, il se dirigea vers sa chambre; mais, au lieu de
ses préoccupations ordinaires sur les affaires de son service, il pensa à
sa femme et à l'impression désagréable qu'il avait éprouvée à son sujet.
Incapable de se mettre au lit, il marcha de long en large, les bras
derrière le dos, ne pouvant se résoudre à se coucher sans avoir mûrement
réfléchi aux incidents de la soirée.

Au premier abord, Alexis Alexandrovitch trouva simple et naturel
d'adresser une observation à sa femme; mais, en y réfléchissant, il lui
sembla que ces incidents étaient d'une complication fâcheuse. Karénine
n'était pas jaloux. Un mari, selon lui, offensait sa femme en lui
témoignant de la jalousie; mais pourquoi cette confiance en ce qui
concernait sa jeune femme, et pourquoi, lui, devait-il être convaincu
qu'elle l'aimerait toujours? C'est ce qu'il ne se demandait pas. N'ayant
jamais connu jusque-là ni soupçons ni doutes, il se disait qu'il garderait
une confiance entière. Pourtant, tout en demeurant dans ces sentiments,
il se sentait en face d'une situation illogique et absurde qui le trouvait
désarmé. Jusqu'ici il ne s'était trouvé aux prises avec les difficultés
de la vie que dans la sphère de son service officiel; l'impression qu'il
éprouvait maintenant était celle d'un homme passant tranquillement sur un
pont au-dessus d'un précipice, et s'apercevant tout à coup que le pont est
démonté et le gouffre béant sous ses pieds. Ce gouffre était pour lui la
vie réelle, et le pont, l'existence artificielle qu'il avait seule connue
jusqu'à ce jour. L'idée que sa femme pût aimer un autre que lui, le
frappait pour la première fois et le terrifiait.

Sans songer à se déshabiller, il continua à marcher d'un pas régulier sur
le parquet sonore, traversant successivement la salle à manger éclairée
d'une seule lampe, le salon obscur, où un faible rayon de lumière tombait
sur son grand portrait récemment peint, le boudoir de sa femme, où
brûlaient deux bougies au-dessus des bibelots coûteux de sa table à écrire
et des portraits de ses parents et amis. Arrivé à la porte de la chambre à
coucher, il retourna sur ses pas.

De temps en temps il s'arrêtait et se disait: «Oui, il faut absolument
couper court à tout cela, prendre un parti, lui dire ma manière de voir;
mais que lui dire? et quel parti prendre? Que s'est-il passé, au bout du
compte? rien. Elle a causé longtemps avec lui... mais avec qui une femme
ne cause-t-elle pas dans le monde? Me montrer jaloux pour si peu serait
humiliant pour nous deux.»

Mais ce raisonnement, qui au premier abord lui avait paru concluant, lui
semblait tout à coup sans valeur. De la porte de la chambre à coucher il
se dirigea vers la salle à manger, puis, traversant le salon obscur, il
crut entendre une voix lui murmurer: «Puisque d'autres ont paru étonnés,
c'est qu'il y a là quelque chose..... Oui, il faut couper court à tout
cela, prendre un parti..... lequel?»

Ses pensées, comme son corps, décrivaient le même cercle, et il ne
rencontrait aucune idée nouvelle. Il s'en aperçut, passa la main sur son
front, et s'assit dans le boudoir.

Là, en regardant la table à écrire d'Anna avec son buvard en malachite, et
un billet inachevé, ses pensées prirent un autre cours; il pensa à elle,
à ce qu'elle pouvait éprouver. Son imagination lui présenta la vie de sa
femme, les besoins de son esprit et de son coeur, ses goûts, ses désirs;
et l'idée qu'elle pouvait, qu'elle devait avoir une existence personnelle,
indépendante de la sienne, le saisit si vivement qu'il s'empressa de la
chasser. C'était le gouffre qu'il n'osait sonder du regard. Entrer par la
réflexion et le sentiment dans l'âme d'autrui lui était une chose inconnue
et lui paraissait dangereux.

«Et ce qu'il y a de plus terrible, pensa-t-il, c'est que cette inquiétude
insensée me prend au moment de mettre la dernière main à mon oeuvre (le
projet qu'il voulait faire passer), lorsque j'ai le plus besoin de toutes
les forces de mon esprit, de tout mon calme. Que faire à cela? Je ne suis
pas de ceux qui ne savent pas regarder leur mal en face. Il faut réfléchir,
prendre un parti et me délivrer de ce souci, dit-il à haute voix. Je ne
me reconnais pas le droit de scruter ses sentiments, de m'immiscer en
ce qui se passe ou ne se passe pas dans son âme: c'est l'affaire de sa
conscience et le domaine de la religion,» se dit-il, tout soulagé d'avoir
trouvé une loi qu'il pût appliquer aux circonstances qui venaient de
surgir.

«Ainsi, continua-t-il, les questions relatives à ses sentiments sont des
questions de conscience auxquelles je n'ai pas à toucher. Mon devoir se
dessine clairement. Obligé, comme chef de famille, de la diriger, de
lui indiquer les dangers que j'entrevois, responsable que je suis de sa
conduite, je dois au besoin user de mes droits.»

Et Alexis Alexandrovitch fit mentalement un plan de ce qu'il devait dire
à sa femme, tout en regrettant la nécessité d'employer son temps et ses
forces intellectuelles à des affaires de ménage; malgré lui, ce plan prit
dans sa tête la forme nette, précise et logique d'un rapport.

«Je dois lui faire sentir ce qui suit: 1° la signification et l'importance
de l'opinion publique; 2° le sens religieux du mariage; 3° les malheurs
qui peuvent rejaillir sur son fils; 4° les malheurs qui peuvent
l'atteindre elle-même.» Et Alexis Alexandrovitch serra ses mains l'une
contre l'autre en faisant craquer les jointures de ses doigts. Ce geste,
une mauvaise habitude, le calmait et l'aidait à reprendre l'équilibre
moral dont il avait si grand besoin.

Un bruit de voiture se fit entendre devant la maison, et Alexis
Alexandrovitch s'arrêta au milieu de la salle à manger. Des pas de femme
montaient l'escalier. Son discours tout prêt, il resta là, debout, serrant
ses doigts pour les faire craquer encore: une jointure craqua. Quoique
satisfait de son petit discours, il eut peur, la sentant venir, de ce qui
allait se passer.



IX


Anna entra, jouant avec les glands de son bashlik, et la tête baissée; son
visage rayonnait, mais pas de joie; c'était plutôt le rayonnement terrible
d'un incendie par une nuit obscure. Quand elle aperçut son mari, elle leva
la tête, et sourit comme si elle se fût éveillée.

«Tu n'es pas au lit? quel miracle!--dit-elle en se débarrassant de son
bashlik, et, sans s'arrêter, elle passa dans son cabinet de toilette,
criant à son mari du seuil de la porte:--Il est tard, Alexis
Alexandrovitch.

--Anna, j'ai besoin de causer avec toi.

--Avec moi! dit-elle étonnée en entrant dans la salle et en le regardant.
Qu'y a-t-il? À quel propos? demanda-t-elle en s'asseyant. Eh bien! causons,
puisque c'est si nécessaire, mais il vaudrait mieux dormir.»

Anna disait ce qui lui venait à l'esprit, s'étonnant elle-même de mentir
si facilement; ses paroles étaient toutes naturelles, elle semblait
réellement avoir envie de dormir; elle se sentait soutenue, poussée par
une force invisible et revêtue d'une impénétrable armure de mensonge.

«Anna, il faut que je te mette sur tes gardes.

--Sur mes gardes? Pourquoi?»

Elle le regarda si gaiement, si simplement, que, pour quelqu'un qui
ne l'eût pas connue comme son mari, le ton de sa voix aurait paru
parfaitement normal. Mais pour lui, qui savait qu'il ne pouvait déroger à
aucune de ses habitudes sans qu'elle en demandât la cause, qui savait que
le premier mouvement d'Anna était toujours de lui communiquer ses plaisirs
et ses peines, pour lui, le fait qu'elle ne voulût rien remarquer de son
agitation, ni parler d'elle-même, était très significatif. Cette âme,
ouverte pour lui autrefois, lui semblait maintenant close. Il sentait
même, au ton qu'elle prenait, qu'elle ne le dissimulait pas, et qu'elle
disait ouvertement: «Oui, c'est ainsi que cela doit être, et que cela sera
désormais.» Il se fit l'effet d'un homme qui rentrerait chez lui pour
trouver sa maison barricadée. «Peut-être la clef se retrouvera-t-elle
encore,» pensa Alexis Alexandrovitch.

«Je veux te mettre en garde, dit-il d'une voix calme, contre
l'interprétation qu'on peut donner dans le monde à ton imprudence et à ton
étourderie: ta conversation trop animée ce soir avec le comte Wronsky (il
prononça ce nom lentement et avec fermeté) a attiré sur toi l'attention.»

Il parlait en regardant les yeux rieurs mais impénétrables d'Anna et,
tout en parlant, sentait avec terreur que ses paroles étaient inutiles et
oiseuses.

«Tu es toujours ainsi, dit-elle comme si elle n'y comprenait absolument
rien, et n'attachait d'importance qu'à une partie de la phrase. Tantôt il
t'est désagréable que je m'ennuie, et tantôt que je m'amuse. Je ne me suis
pas ennuyée ce soir; cela te blesse?»

Alexis Alexandrovitch tressaillit, il serra encore ses mains pour les
faire craquer.

«Je t'en supplie, laisse tes mains tranquilles, je déteste cela, dit-elle.

--Anna, est-ce bien toi? dit Alexis Alexandrovitch en faisant doucement un
effort sur lui-même pour arrêter le mouvement de ses mains.

--Mais, enfin, qu'y a-t-il? demanda-t-elle avec un étonnement sincère et
presque comique. Que veux-tu de moi?»

Alexis Alexandrovitch se tut, et passa la main sur son front et ses
paupières. Il sentait qu'au lieu d'avertir sa femme de ses erreurs aux
yeux du monde il s'inquiétait malgré lui de ce qui se passait dans la
conscience de celle-ci, et se heurtait peut-être à un obstacle imaginaire.

«Voici ce que je voulais te dire, reprit-il froidement et tranquillement,
et je te prie de m'écouter jusqu'au bout. Je considère, tu le sais,
la jalousie comme un sentiment blessant et humiliant, auquel je ne me
laisserai jamais entraîner; mais il y a certaines barrières sociales qu'on
ne franchit pas impunément. Aujourd'hui, à en juger par l'impression que
tu as produite,--ce n'est pas moi, c'est tout le monde qui l'a remarqué,
--tu n'as pas eu une tenue convenable.

--Décidément je n'y suis plus,» dit Anna en haussant les épaules.
«Cela lui est parfaitement égal, pensa-t-elle, il ne redoute que
les observations du monde.--Tu es malade, Alexis Alexandrovitch,»
ajouta-t-elle en se levant pour s'en aller; mais il l'arrêta en s'avançant
vers elle.

Jamais Anna ne lui avait vu une physionomie si sombre et si déplaisante;
elle resta debout, baissant la tête de côté pour retirer d'une main agile
les épingles à cheveux de sa coiffure.

«Eh bien, j'écoute, dit-elle tranquillement d'un ton moqueur; j'écouterai
même avec intérêt, parce que je voudrais comprendre de quoi il s'agit.»

Elle s'étonnait elle-même du ton assuré et naturellement calme qu'elle
prenait, ainsi que du choix de ses mots.

«Je n'ai pas le droit d'entrer dans tes sentiments. Je le croîs inutile
et même dangereux, commença Alexis Alexandrovitch; en creusant trop
profondément dans nos âmes, nous risquons d'y toucher à ce qui pourrait
passer inaperçu. Tes sentiments regardent ta conscience; mais je suis
obligé vis-à-vis de toi, de moi, de Dieu, de te rappeler tes devoirs. Nos
vies sont unies, non par les hommes, mais par Dieu. Un crime seul peut
rompre ce lien, et un crime semblable entraîne après lui sa punition.

--Je n'y comprends rien, et bon Dieu que j'ai sommeil, pour mon malheur!
dit Anna en continuant à défaire ses cheveux et à retirer les dernières
épingles.

--Anna, au nom du ciel, ne parle pas ainsi, dit-il doucement. Je me trompe
peut-être, mais crois bien que ce que je te dis est autant pour toi que
pour moi: je suis ton mari et je t'aime.»

Le visage d'Anna s'assombrit un moment, et l'éclair moqueur de ses yeux
s'éteignit; mais le mot «aimer» l'irrita. «Aimer, pensa-t-elle, sait-il
seulement ce que c'est? Est-ce qu'il peut aimer? S'il n'avait pas entendu
parler d'amour, il aurait toujours ignoré ce mot.»

«Alexis Alexandrovitch, je ne te comprends vraiment pas, dit-elle:
explique-moi ce que tu trouves...

--Permets-moi d'achever. Je t'aime, mais je ne parle pas pour moi; les
principaux intéressés sont ton fils et toi-même. Il est fort possible, je
le répète, que mes paroles te semblent inutiles et déplacées, peut-être
sont-elles le résultat d'une erreur de ma part: dans ce cas, je te prie de
m'excuser; mais si tu sens toi-même qu'il y a un fondement quelconque à
mes observations, je te supplie d'y réfléchir et, si le coeur t'en dit, de
l'ouvrir à moi.»

Alexis Alexandrovitch, sans le remarquer, disait tout autre chose que ce
qu'il avait préparé.

«Je n'ai rien à te dire, et, ajouta-t-elle vivement en dissimulant avec
peine un sourire, il est vraiment temps de dormir.»

Alexis Alexandrovitch soupira et, sans rien ajouter, se dirigea vers sa
chambre à coucher.

Quand elle y entra à son tour, il était couché. Ses lèvres étaient serrées
d'un air sévère et ses yeux ne la regardaient pas. Anna se coucha, croyant
toujours qu'il lui parlerait; elle le craignait et le désirait tout à la
fois; mais il se tut.

Elle attendit longtemps sans bouger et finit par l'oublier; elle pensait à
un autre, dont l'image remplissait son coeur d'émotion et de joie coupable.
Tout à coup elle entendit un ronflement régulier et calme; Alexis
Alexandrovitch sembla s'en effrayer lui-même et s'arrêta. Mais, au bout
d'un instant, le ronflement retentit de nouveau, tranquille et régulier.

«Trop tard, trop tard,» pensa-t-elle avec un sourire. Elle resta longtemps
ainsi, immobile, les yeux ouverts et croyant les sentir briller dans
l'obscurité.



X


À partir de cette soirée, une vie nouvelle commença pour Alexis
Alexandrovitch et sa femme. Rien de particulier en apparence: Anna
continuait à aller dans le monde, surtout chez la princesse Betsy, et à
rencontrer Wronsky partout; Alexis Alexandrovitch s'en apercevait sans
pouvoir l'empêcher. À chacune de ses tentatives d'explication, elle
opposait un étonnement rieur absolument impénétrable.

Rien n'était changé extérieurement, mais leurs rapports l'étaient du tout
au tout. Alexis Alexandrovitch, si fort quand il s'agissait des affaires
de l'État, se sentait ici impuissant. Il attendait le coup final, tête
baissée et résigné comme un boeuf à l'abattoir. Lorsque ces pensées lui
revenaient, il se disait qu'il fallait essayer encore une fois ce que la
bonté, la tendresse, le raisonnement pourraient pour sauver Anna et la
ramener; chaque jour il se proposait de lui parler; mais, aussitôt qu'il
tentait de le faire, le même esprit de mal et de mensonge qui la possédait
s'emparait également de lui, et il parlait autrement qu'il n'aurait voulu
le faire. Involontairement il reprenait un ton de persiflage et semblait
se moquer de ceux qui auraient parlé comme lui. Ce n'était pas sur ce
ton-là que les choses qu'il avait à dire pouvaient être exprimées...



XI


Ce qui pour Wronsky avait été pendant près d'un an le but unique et
suprême de la vie, pour Anna un rêve de bonheur, d'autant plus enchanteur
qu'il lui paraissait invraisemblable et terrible, s'était réalisé. Pâle et
tremblant, il était debout près d'elle, et la suppliait de se calmer sans
savoir comment et pourquoi.

«Anna, Anna! disait-il d'une voix émue, Anna, au nom du ciel!» Mais plus
il élevait la voix, plus elle baissait la tête. Cette tête jadis si fière
et si gaie, maintenant si humiliée! elle l'aurait abaissée jusqu'à terre,
du divan où elle était assise, et serait tombée sur le tapis s'il ne
l'avait soutenue.

«Mon Dieu, pardonne-moi!» sanglotait-elle en lui serrant la main contre sa
poitrine.

Elle se trouvait si criminelle et si coupable qu'il ne lui restait
plus qu'à s'humilier et à demander grâce, et c'était de lui qu'elle
implorait son pardon, n'ayant plus que lui au monde. En le regardant, son
abaissement lui apparaissait d'une façon si palpable qu'elle ne pouvait
prononcer d'autre parole. Quant à lui, il se sentait pareil à un assassin
devant le corps inanimé de sa victime. Le corps immolé par eux, c'était
leur amour, la première phase de leur amour. Il y avait quelque chose de
terrible et d'odieux au souvenir de ce qu'ils avaient payé du prix de leur
honte.

Le sentiment de la déchéance morale qui écrasait Anna s'empara de Wronsky.
Mais, quelle que soit l'horreur du meurtrier devant le cadavre de sa
victime, il faut le cacher et profiter au moins du crime commis. Et tel
que le coupable qui se jette sur le cadavre avec rage, et l'entraîne pour
le mettre en pièces, lui, il couvrait de baisers la tête et les épaules
de son amie. Elle lui tenait la main et ne bougeait pas; oui, ces baisers,
elle les avait achetés au prix de son honneur, et cette main qui lui
appartenait pour toujours était celle de son complice: elle souleva cette
main et la baisa. Wronsky tomba à ses genoux, cherchant à voir ce visage
qu'elle cachait sans vouloir parier. Enfin elle se leva avec effort et le
repoussa:

«Tout est fini; il ne me reste plus que toi, ne l'oublie pas.--Comment
oublierai-je ce qui fait ma vie! Pour un instant de ce bonheur...

--Quel bonheur! s'écria-t-elle avec un sentiment de dégoût et de terreur
si profond, qu'elle lui communiqua cette terreur. Au nom du ciel, pas un
mot, pas un mot de plus!»

Elle se leva vivement et s'éloigna de lui.

«Pas un mot de plus!» répétait-elle avec une morne expression de désespoir
qui le frappa étrangement, et elle sortit.

Au début de cette vie nouvelle, Anna sentait l'impossibilité d'exprimer
la honte, la frayeur, la joie qu'elle éprouvait; plutôt que de rendre sa
pensée par des paroles insuffisantes ou banales, elle préférait se taire.
Plus tard, les mots propres à définir la complexité de ses sentiments
ne lui vinrent pas davantage, ses pensées mêmes ne traduisaient pas les
impressions de son âme. «Non, disait-elle, je ne puis réfléchir à tout
cela maintenant: plus tard, quand je serai plus calme.» Mais ce calme de
l'esprit ne se produisait pas; chaque fois que l'idée lui revenait de ce
qui avait eu lieu, de ce qui arriverait encore, de ce qu'elle deviendrait,
elle se sentait prise de peur et repoussait ces pensées.

«Plus tard, plus tard, répétait-elle, quand je serai plus calme.»

En revanche, quand pendant son sommeil elle perdait tout empire sur ses
réflexions, sa situation lui apparaissait dans son affreuse réalité;
presque chaque nuit elle faisait le même rêve. Elle rêvait que tous deux
étaient ses maris et se partageaient ses caresses. Alexis Alexandrovitch
pleurait en lui baisant les mains et en disant: «Que nous sommes heureux
maintenant.» Et Alexis Wronsky, lui aussi, était son mari. Elle s'étonnait
d'avoir cru que ce fût impossible, riait en leur expliquant que tout
allait se simplifier, et que tous deux désormais seraient contents
et heureux. Mais ce rêve l'oppressait comme un cauchemar et elle se
réveillait épouvantée.



XII


Dans les premiers temps qui suivirent son retour de Moscou, chaque fois
qu'il arrivait à Levine de rougir et de tressaillir en se rappelant la
honte du refus qu'il avait essuyé, il se disait: «C'est ainsi que je
souffrais, et que je me croyais un homme perdu lorsque j'ai manqué mon
examen de physique, puis lorsque j'ai compromis l'affaire de ma soeur qui
m'avait été confiée. Et maintenant? Maintenant les années ont passé et
je me rappelle ces désespoirs avec étonnement. Il en sera de même de ma
douleur d'aujourd'hui: le temps passera et j'y deviendrai indifférent.»

Mais trois mois s'écoulèrent et l'indifférence ne venait pas, et comme aux
premiers jours ce souvenir lui restait une souffrance. Ce qui le troublait,
c'est qu'après avoir tant rêvé la vie de famille, s'y être cru si bien
préparé, non seulement il ne s'était pas marié, mais il se trouvait plus
loin que jamais du mariage. C'était d'une façon presque maladive qu'il
sentait, comme tous ceux qui l'entouraient, qu'il n'est pas bon à l'homme
de vivre seul. Il se rappelait qu'avant son départ pour Moscou il avait
dit une fois à son vacher Nicolas, un paysan naïf avec lequel il causait
volontiers: «Sais-tu, Nicolas? J'ai envie de me marier.» Sur quoi Nicolas
avait aussitôt répondu sans hésitation: «Il y a longtemps que cela devrait
être fait. Constantin Dmitritch.»

Et jamais il n'avait été si éloigné du mariage! C'est que la place
était prise, et s'il lui arrivait de songer à quelque jeune fille de sa
connaissance, il sentait l'impossibilité de remplacer Kitty dans son coeur;
les souvenirs du passé le tourmentaient d'ailleurs encore. Il avait beau
se dire qu'après tout il n'avait commis aucun crime, il rougissait de ces
souvenirs à l'égal de ceux qui lui semblaient les plus honteux dans sa
vie. Le sentiment de son humiliation, si peu grave qu'elle fût, pesait
beaucoup plus sur sa conscience qu'aucune des mauvaises actions de son
passé. C'était une blessure qui ne voulait pas se cicatriser.

Le temps et le travail firent cependant leur oeuvre; les impressions
pénibles furent peu à peu effacées par les événements importants (malgré
leur apparence modeste) de la vie de campagne; chaque semaine emporta
quelque chose du souvenir de Kitty; il en vint même à attendre avec
impatience la nouvelle de son mariage, espérant que cette nouvelle le
guérirait à la façon d'une dent qu'on arrache.

Le printemps arriva, beau, amical, sans traîtrise ni fausses promesses: un
de ces printemps dont se réjouissent les plantes et les animaux, aussi
bien que les hommes. Cette saison splendide donna à Levine une nouvelle
ardeur; elle confirma sa résolution de s'arracher au passé pour organiser
sa vie solitaire dans des conditions de fixité et d'indépendance. Les
plans qu'il avait formés en rentrant à la campagne n'avaient pas tous été
réalisés, mais le point essentiel, la chasteté de sa vie, n'avait reçu
aucune atteinte; il osait regarder ceux qui l'entouraient, sans que la
honte d'une chute l'humiliât dans sa propre estime. Vers le mois de
février, Maria Nicolaevna lui avait écrit pour lui dire que l'état de son
frère empirait, sans qu'il fût possible de le déterminer à se soigner.
Cette lettre le fit immédiatement partir pour Moscou, où il décida Nicolas
à consulter un médecin, puis à aller prendre les eaux à l'étranger; il lui
fit même accepter un prêt d'argent pour son voyage. Sous ce rapport, il
pouvait donc être content de lui-même.

En dehors de son exploitation et de ses lectures habituelles, Levine
entreprit pendant l'hiver une étude sur l'économie rurale, étude dans
laquelle il partait de cette donnée, que le tempérament du travailleur
est un fait aussi absolu que le climat et la nature du sol; la science
agronomique, selon lui, devait tenir compte au même degré de ces trois
éléments.

Sa vie fut donc très remplie, malgré sa solitude; la seule chose qui lui
manquât fut la possibilité de communiquer les idées qui se déroulaient
dans sa tête à d'autres qu'à sa vieille bonne; aussi avait-il fini par
raisonner avec celle-ci sur la physique, les théories d'économie rurale,
et surtout sur la philosophie, car c'était le sujet favori d'Agathe
Mikhaïlovna.

Le printemps fut assez tardif. Pendant les dernières semaines du carême,
le temps fut clair, mais froid. Quoique le soleil amenât pendant le jour
un certain dégel, il y avait au moins sept degrés la nuit; la croûte que
la gelée formait sur la neige était si dure qu'il n'y avait plus de routes
tracées.

Le jour de Pâques se passa dans la neige; tout à coup, le lendemain, un
vent chaud s'éleva, les nuages s'amoncelèrent, et pendant trois jours et
trois nuits une pluie tiède et orageuse ne cessa de tomber; le vent se
calma le jeudi, et il s'étendit alors sur la terre un brouillard épais et
gris comme pour cacher les mystères qui s'accomplissaient dans la nature:
les glaces qui craquaient et fondaient de toutes parts, les rivières en
débâcle, les torrents dont les eaux écumeuses et troublées s'échappaient
avec violence. Vers le soir, on vit sur la colline Rouge le brouillard
se déchirer, les nuages se dissiper en moutons blancs, et le printemps,
le vrai printemps, paraître éblouissant. Le lendemain matin, un soleil
brillant acheva de fondre les légères couches de glace qui restaient
encore sur les eaux, et l'air tiède se remplit de vapeurs s'élevant de
la terre; l'herbe ancienne prit aussitôt des teintes vertes, la nouvelle
pointa dans le sol, semblable à des milliers de petites aiguilles; les
bourgeons des bouleaux, des buissons de groseilliers, et des boules de
neige, se gonflèrent de sève et, sur leurs branches ensoleillées, des
essaims d'abeilles s'abattirent en bourdonnant.

D'invisibles alouettes entonnaient leur chant joyeux à la vue de la
campagne débarrassée de neige; les vanneaux semblaient pleurer leurs
marais submergés par les eaux torrentielles; les cigognes et les oies
sauvages s'élevaient dans le ciel avec leur cri printanier.

Les vaches, dont le poil ne repoussait qu'irrégulièrement et montrait ça
et là des places pelées, beuglaient en quittant les étables; autour des
brebis à la toison pesante, les agneaux sautillaient gauchement; les
enfants couraient pieds nus le long des sentiers humides, où s'imprimait
la trace de leurs pas; les paysannes babillaient gaiement sur le bord de
l'étang, occupées à blanchir leur toile; de tous côtés retentissait la
hache des paysans réparant leurs herses et leurs charrues. Le printemps
était vraiment revenu.



XIII


Pour la première fois, Levine n'endossa pas sa pelisse, mais, vêtu plus
légèrement et chaussé de ses grandes bottes, il sortit, enjambant les
ruisseaux que le soleil rendait éblouissants, et posant le pied tantôt sur
un débris de glace, tantôt dans une boue épaisse.

Le printemps, c'est l'époque des projets et des plans. Levine, en sortant,
ne savait pas plus ce qu'il allait d'abord entreprendre que l'arbre ne
devinait comment et dans quel sens s'étendraient les jeunes pousses et les
jeunes branches enveloppées dans ses bourgeons; mais il sentait que les
plus beaux projets et les plans les plus sages débordaient en lui.

Il alla d'abord voir son bétail. On avait fait sortir les vaches; elles se
chauffaient au soleil en beuglant, comme pour implorer la grâce d'aller
aux champs. Levine les connaissait toutes dans leurs moindres détails.
Il les examina avec satisfaction, et donna l'ordre au berger tout joyeux
de les mener au pâturage et de faire sortir les veaux. Les vachères,
ramassant leurs jupes, et barbotant dans la boue, les pieds nus encore
exempts de hâle, poursuivaient, une gaule en main, les veaux que le
printemps grisait de joie, et les empêchaient de sortir de la cour.

Les nouveau-nés de l'année étaient d'une beauté peu commune; les plus âgés
avaient déjà la taille d'une vache ordinaire, et la fille de Pava, âgée de
trois mois, était de la grandeur des génisses d'un an. Levine les admira
et donna l'ordre de sortir leurs auges et de leur apporter leur pitance
de foin dehors, derrière les palissades portatives qui leur servaient
d'enclos.

Mais il se trouva que ces palissades, faites en automne, étaient en
mauvais état, parce qu'on n'en avait pas eu besoin. Il fit chercher le
charpentier, qui devait être occupé à réparer la machine à battre; on
ne le trouva pas là; il raccommodait les herses, qui auraient dû être
réparées pendant le carême. Levine fut contrarié. Toujours cette éternelle
nonchalance, contre laquelle depuis si longtemps il luttait en vain!
Les palissades, ainsi qu'il l'apprit, n'ayant pas servi pendant l'hiver,
avaient été transportées dans l'écurie des ouvriers, où, étant de
construction légère, elles avaient été brisées.

Quant aux herses et aux instruments aratoires, qui auraient dû être
réparés et mis en état durant les mois d'hiver, ce qui avait fait louer
trois charpentiers, rien n'avait été fait; on réparait les herses au
moment même où on allait en avoir besoin. Levine fit chercher l'intendant,
puis, impatienté, alla le chercher lui-même. L'intendant, rayonnant comme
l'univers entier ce jour-là, vint à l'appel du maître, vêtu d'une petite
touloupe garnie de mouton frisé, cassant une paille dans ses doigts.

«Pourquoi le charpentier n'est-il pas à la machine?

--C'est ce que je voulais dire, Constantin Dmitritch; il faut réparer les
herses. Il va falloir labourer.

--Qu'avez-vous donc fait l'hiver?

--Mais pourquoi faut-il un charpentier?

--Où sont les palissades de l'enclos pour les veaux?

--J'ai donné l'ordre de les remettre en place. Que voulez-vous qu'on fasse
avec ce monde-là, répondit l'intendant en faisant un geste désespéré.

--Ce n'est pas avec ce monde-là, mais avec l'intendant qu'il n'y a rien à
faire! dit Levine s'échauffant. Pourquoi vous paye-t-on?» cria-t-il; mais,
se rappelant à temps que les cris n'y feraient rien, il s'arrêta et se
contenta de soupirer.

«Pourra-t-on semer? demanda-t-il après un moment de silence.

--Demain ou après-demain, on le pourra derrière Tourkino.

--Et le trèfle?

--J'ai envoyé Wassili et Mishka le semer; mais je ne sais s'ils y
parviendront, le sol est encore trop détrempé.

--Sur combien de déciatines?

--Six.

--Pourquoi pas partout?--cria Levine en colère. Il était furieux
d'apprendre qu'au lieu de vingt-quatre déciatines on n'en ensemençait que
six; sa propre expérience, aussi bien que la théorie, l'avait convaincu
de la nécessité de semer le trèfle aussitôt que possible, presque sur la
neige, et il n'y arrivait jamais.

--Nous manquons d'ouvriers, que voulez-vous qu'on fasse de ces gens-là?
Trois journaliers ne sont pas venus, et voilà Simon...

--Vous auriez mieux fait de ne pas les garder à décharger la paille.

--Aussi n'y sont-ils pas.

--Où sont-ils donc tous?

--Il y en a cinq à la _compote_ (l'intendant voulait dire au compost),
quatre à l'avoine qu'on remue: pourvu qu'elle ne tourne pas, Constantin
Dmitritch!»

Pour Levine, cela signifiait que l'avoine anglaise, destinée aux semences,
était déjà tournée. Ils avaient encore enfreint ses ordres!

«Mais ne vous ai-je pas dit, pendant le carême, qu'il fallait poser des
cheminées pour l'aérer? cria-t-il.

--Ne vous inquiétez pas, nous ferons tout en son temps.»

Levine, furieux, fit un geste de mécontentement, et alla examiner l'avoine
dans son magasin à grains, puis il se rendit à l'écurie. L'avoine n'était
pas encore gâtée, mais l'ouvrier la remuait à la pelle au lieu de la
descendre simplement d'un étage à l'autre. Levine prit deux ouvriers
pour les envoyer au trèfle. Peu à peu il se calma sur le compte de son
intendant; d'ailleurs il faisait si beau qu'on ne pouvait vraiment pas se
mettre en colère.

«Ignat!--cria-t-il à son cocher, qui, les manches retroussées, lavait la
calèche près du puits.--Selle-moi un cheval.

--Lequel?

--Kolpik.»

Pendant qu'on sellait son cheval, Levine appela l'intendant, qui allait et
venait autour de lui, afin de rentrer en grâce, et lui parla des travaux à
exécuter pendant le printemps et de ses projets agronomiques: il fallait
transporter le fumier le plus tôt possible, de façon à terminer ce travail
avant le premier fauchage; il fallait labourer le champ le plus lointain,
puis faire les foins à son compte, et ne pas faucher de moitié avec les
paysans.

L'intendant écoutait attentivement, de l'air d'un homme qui fait
effort pour approuver les projets du maître; il avait cette physionomie
découragée et abattue que Levine lui connaissait et qui l'irritait au plus
haut point. «Tout cela est bel et bon, semblait-il toujours dire, mais
nous verrons ce que Dieu donnera.»

Ce ton contrariait, désespérait presque Levine; mais il était commun à
tous les intendants qu'il avait eus à son service; tous accueillaient ses
projets du même air navré, aussi avait-il pris le parti de ne plus se
fâcher; il n'en mettait pas moins d'ardeur à lutter contre ce malheureux:
«ce que Dieu donnera», qu'il considérait comme une espèce de force
élémentaire destinée à lui faire partout obstacle.

«Nous verrons si nous en aurons le temps, Constantin Dmitritch.

--Et pourquoi ne l'aurions-nous pas?

--Il nous faut louer quinze ouvriers de plus, et il n'en vient pas.
Aujourd'hui il en est venu qui demandent 70 roubles pour l'été.»

Levine se tut. Toujours cette même pierre d'achoppement! Il savait
que, quelque effort qu'on fît, jamais il n'était possible de louer plus
de trente-sept ou trente-huit ouvriers à un prix normal; on arrivait
quelquefois jusqu'à quarante, pas au delà; mais il voulait encore essayer.

«Envoyez à Tsuri, à Tchefirofka: s'il n'en vient pas, il faut en chercher.

--Pour envoyer, j'enverrai bien, dit Wassili Fédorovitch d'un air accablé:
et puis, voilà les chevaux qui sont bien faibles.

--Nous en rachèterons; mais je sais, ajouta-t-il en riant, que vous
ferez toujours aussi peu et aussi mal que possible. Au reste, je vous en
préviens, je ne vous laisserai pas agir à votre guise cette année. Je
ferai tout par moi-même.

--Ne dirait-on pas que vous dormez trop? Quant à nous, nous préférons
travailler sous l'oeil du maître.

--Ainsi, vous allez faire semer le trèfle, et j'irai voir moi-même, dit-il
en montant sur le petit cheval que le cocher venait de lui amener.

--Vous ne passerez pas les ruisseaux, Constantin Dmitritch, cria le
cocher.

--Eh bien, j'irai par le bois.»

Sur son petit cheval bien reposé, qui reniflait toutes les mares, et
tirait sur la bride dans sa joie de quitter l'écurie, Levine sortit de la
cour boueuse, et partit en pleins champs.

L'impression joyeuse qu'il avait éprouvée à la maison ne fit qu'augmenter.
L'amble de son excellent cheval le balançait doucement; il buvait à longs
traits l'air déjà tiède, mais encore imprégné d'une fraîcheur de neige,
car il en restait des traces de place en place; chacun de ses arbres, avec
sa mousse renaissante et ses bourgeons prêts à s'épanouir, lui faisait
plaisir à voir. En sortant du bois, l'étendue énorme des champs s'offrit à
sa vue, semblable à un immense tapis de velours vert; pas de parties mal
emblavées ou défoncées à déplorer, mais par-ci par-là des lambeaux de
neige dans les fossés. Il aperçut un cheval de paysan et un poulain
piétinant un champ; sans se fâcher, il ordonna à un paysan qui passait de
les chasser; il prit avec la même douceur la réponse niaise et ironique du
paysan auquel il demanda: «Eh bien, Ignat, sèmerons-nous bientôt?--Il faut
d'abord labourer, Constantin Dmitritch». Plus il avançait, plus sa bonne
humeur augmentait, plus ses plans agricoles semblaient se surpasser les
uns les autres en sagesse: protéger les champs du côté du midi par des
plantations qui empêcheraient la neige de séjourner trop longtemps;
diviser ses terres labourables en neuf parties dont six seraient fumées
et trois consacrées à la culture fourragère; construire une vacherie dans
la partie la plus éloignée du domaine et y creuser un étang; avoir des
clôtures portatives pour le bétail afin d'utiliser l'engrais sur les
prairies; arriver ainsi à cultiver trois cents déciatines de froment,
cent déciatines de pommes de terre, et cent cinquante de trèfle sans
épuiser la terre...

Plongé dans ces réflexions et dirigeant prudemment son cheval de façon à
ne pas endommager ses champs, il arriva jusqu'à l'endroit où les ouvriers
semaient le trèfle. La télègue chargée de semences, au lieu d'être arrêtée
à la limite du champ, avait labouré de ses roues le froment d'hiver que le
cheval foulait des pieds. Les deux ouvriers, assis au bord de la route,
allumaient leur pipe. La semence du trèfle, au lieu d'avoir été passée au
crible, était jetée dans la télègue mêlée à de la terre, à l'état de
petites mottes dures et sèches.

En voyant venir le maître, l'ouvrier Wassili se dirigea vers la télègue,
et Michka se mit à semer. Tout cela n'était pas dans l'ordre, mais Levine
se fâchait rarement contre ses ouvriers. Quand Wassili approcha, il lui
ordonna de ramener le cheval de la télègue sur la route.

«Cela ne fait rien, Barine, ça repoussera, dit Wassili.

--Fais-moi le plaisir d'obéir sans raisonner, répondit Levine.

--J'y vais, répondit Wassili, allant prendre le cheval par la tête...
--Quelles semailles! Constantin Dmitritch! ajouta-t-il pour rentrer en
grâce, rien de plus beau! mais on n'avance pas facilement! la terre est si
lourde qu'on traîne un poud à chaque pied.

--Pourquoi le trèfle n'a-t-il point été criblé? demanda Levine.

--Ça ne fait rien, ça s'arrangera,» répondit Wassili, prenant des semences
et les triturant dans ses mains.

Wassili n'était pas le coupable, mais la contrariété n'en était pas moins
vive pour le maître. Il descendit de cheval, prit le semoir des mains de
Wassili, et se mit à semer lui-même.

«Où t'es-tu arrêté?»

Wassili indiqua l'endroit du pied, et Levine continua à semer du mieux
qu'il put; mais la terre était semblable à un marais, et au bout de
quelque temps il s'arrêta, tout en nage, pour rendre le semoir à
l'ouvrier.

«Le printemps est beau, dit Wassili, c'est un printemps que les anciens
n'oublieront pas; chez nous, notre vieux a aussi semé du froment. Il
prétend qu'on ne le distingue pas du seigle.

--Y a-t-il longtemps qu'on sème du froment chez vous?

--Mais c'est vous-même qui nous avez appris à en semer; l'an dernier vous
m'en avez donné deux mesures.

--Eh bien, fais attention, dit Levine retournant à son cheval, surveille
Michka, et si la semence lève bien, tu auras cinquante kopecks par
déciatine.

--Nous vous remercions humblement; nous serions contents, même sans cela.»

Levine remonta à cheval et alla visiter son champ de trèfle de l'année
précédente, puis celui qu'on labourait pour le blé d'été.

Le trèfle levait admirablement et le labour était excellent; dans deux ou
trois jours, les semailles pourraient commencer.

Levine satisfait revint par les ruisseaux, espérant que l'eau aurait
baissé; effectivement il put les traverser, et au passage il effraya deux
canards.

«Il doit y avoir des bécasses,» pensa-t-il; et un garde qu'il rencontra en
approchant de la maison, lui confirma cette supposition.

Aussitôt il hâta le pas de son cheval afin de rentrer dîner et de préparer
son fusil pour le soir.



XIV


Au moment où Levine rentrait chez lui, de la plus belle humeur du monde,
il entendit un son de clochettes du côté du perron d'entrée.

«Quelqu'un arrive du chemin de fer, pensa-t-il: c'est l'heure du train de
Moscou... Qui peut venir? Serait-ce mon frère Nicolas? Ne m'a-t-il pas dit
qu'au lieu d'aller à l'étranger, il viendrait peut-être chez moi?»

Il eut peur un moment que cette arrivée n'interrompît ses plans de
printemps; mais, honteux de ce sentiment égoïste, il ouvrit aussitôt,
dans sa pensée, les bras à son frère, et se prit à espérer, avec une joie
attendrie, que c'était bien lui que la clochette annonçait.

Il pressa son cheval, et, au tournant d'une haie d'acacias qui lui
cachait la maison, il aperçut dans un traîneau de louage un voyageur en
pelisse.--Ce n'était pas son frère.

«Pourvu que ce soit quelqu'un avec qui l'on puisse causer!» pensa-t-il.

«Mais, s'écria-t-il en reconnaissant Stépane Arcadiévitch, c'est le
plus aimable des hôtes! Que je suis content de te voir! «J'apprendrai
certainement de lui si elle est mariée,» se dit-il.

Même le souvenir de Kitty ne lui faisait plus de mal, par ce splendide
jour de printemps.

«Tu ne m'attendais guère? dit Stépane Arcadiévitch en sortant de son
traîneau, la figure tachetée de boue, mais rayonnante de santé et de
plaisir. Je suis venu: 1° pour te voir; 2° pour tirer un coup de fusil,
et 3° pour vendre le bois de Yergoushovo.

--Parfait? Que dis-tu de ce printemps? Comment as-tu pu arriver jusqu'ici
en traîneau?

--En télègue c'est encore plus difficile, Constantin Dmitritch, dit le
cocher, une vieille connaissance.

--Enfin je suis très heureux de te voir,» dit Levine en souriant avec une
joie enfantine.

Il mena son hôte dans la chambre destinée aux visiteurs, où l'on apporta
aussitôt son bagage: un sac, un fusil dans sa gaine, et une boite de
cigares. Levine se rendit ensuite chez l'intendant pour lui faire ses
observations sur le trèfle et le labourage.

Agathe Mikhaïlovna, qui avait à coeur l'honneur de la maison, l'arrêta au
passage dans le vestibule pour lui adresser quelques questions au sujet du
dîner.

«Faites ce que vous voudrez, mais dépêchez-vous,» répondit-il en
continuant son chemin.

Quand il rentra, Stépane Arcadiévitch, lavé, peigné et souriant, sortait
de sa chambre. Ils montèrent ensemble au premier.

«Que je suis donc content d'être parvenu jusqu'à toi! Je vais enfin être
initié aux mystères de ton existence! Vraiment je te porte envie. Quelle
maison! Comme tout y est commode, clair, gai, disait Stépane Arcadiévitch,
oubliant que les jours clairs et le printemps n'étaient pas toujours là.
Et ta vieille bonne! quelle brave femme! Il ne manque qu'une jolie
soubrette en tablier blanc; mais cela ne cadre pas avec ton style sévère
et monastique.»

Entre autres nouvelles intéressantes, Stépane Arcadiévitch raconta à son
hôte que Serge Ivanitch comptait venir à la campagne cet été; il ne dit
pas un mot des Cherbatzky, et se contenta de transmettre les amitiés de
sa femme; Levine apprécia cette délicatesse. Comme toujours, il avait
amassé pendant sa solitude une foule d'idées et d'impressions qu'il ne
pouvait communiquer à son entourage et qu'il versa dans le sein de Stépane
Arcadiévitch. Tout y passa: sa joie printanière, ses plans et ses déboires
agricoles, ses remarques sur les livres qu'il avait lus, et surtout l'idée
fondamentale du travail qu'il avait entrepris d'écrire, lequel, sans qu'il
s'en doutât, était la critique de tous les ouvrages d'économie rurale.
Stépane Arcadiévitch, aimable et prompt à tout saisir, se montra plus
particulièrement cordial cette fois; Levine crut même remarquer une
certaine considération pour lui, qui le flatta, jointe à une nuance de
tendresse.

Les efforts réunis d'Agathe Mikhaïlovna et du cuisinier eurent pour
résultat que les deux amis, mourant de faim, se jetèrent sur la zakouska
en attendant la soupe, mangèrent du pain, du beurre, des salaisons, des
champignons, et que Levine fit enfin monter la soupe, sans attendre les
petits pâtés confectionnés par le cuisinier avec l'espoir d'éblouir leur
hôte; mais Stépane Arcadiévitch, habitué à d'autres dîners, ne cessa de
trouver tout excellent: les liqueurs faites à la maison, le pain, le
beurre, les salaisons, les champignons, la soupe aux orties, la poule à la
sauce blanche, le vin de Crimée, furent jugés délicieux.

«Parfait, parfait! dit-il en allumant une grosse cigarette après le rôti.
Je me fais l'effet d'avoir échappé aux secousses et au tapage d'un navire,
pour aborder sur une rive hospitalière. Ainsi tu dis que l'élément
représenté par le travailleur doit être étudié en dehors de tout autre,
et servir de guide dans le choix des procédés économiques? Je suis un
profane dans ces questions, mais il me semble que cette théorie et ses
applications auront une influence sur le travailleur.....

--Oui, mais attends; je ne parle pas d'économie politique, mais d'économie
rurale considérée comme une science. Il faut en étudier les données, les
phénomènes, de même que pour les sciences naturelles, et l'ouvrier au
point de vue économique et ethnographique.....»

Agathe Mikhaïlovna entra en ce moment avec des confitures.

«Mes compliments, Agathe Mikhaïlovna, dit Stépane Arcadiévitch en baisant
le bout de ses doigts potelés.

--Quelles salaisons et quelles liqueurs! Eh bien, Kostia, n'est-il pas
temps de partir?» ajouta-t-il.

Levine jeta un regard par la fenêtre sur le soleil qui disparaissait
derrière la cime encore dénudée des arbres.

«Il en est temps; Kousma, qu'on attelle,» cria-t-il, descendant l'escalier
en courant.

Stépane Arcadiévitch descendit aussi, et alla soigneusement retirer
lui-même son fusil de sa gaine; c'était une arme d'un modèle nouveau et
coûteux.

Kousma, qui sentait venir un bon pourboire, ne le quittait pas; il l'aida
à mettre ses bas et ses bottes de chasse, et Stépane Arcadiévitch se
laissa faire avec complaisance.

«Si le marchand Rébénine vient en notre absence, fais-moi le plaisir,
Kostia, de dire qu'on le reçoive et qu'on le fasse attendre.

--C'est à lui que tu vends ton bois?

--Oui; le connais-tu?

--Certainement, j'ai eu affaire à lui _positivement et définitivement!_»

Stépane Arcadiévitch se mit à rire. «Positivement et définitivement»
étaient les mots favoris du marchand.

«Oui, il parle très drôlement.--Elle comprend où va son maître!»
ajouta-t-il en caressant Laska, qui tournait en jappant autour de Levine,
lui léchant tantôt la main, tantôt la botte ou le fusil.

Un petit équipage de chasse les attendait à la porte.

«J'ai fait atteler, quoique ce soit tout près d'ici; mais si tu le
préfères, nous irons à pied.

--Du tout, j'aime autant la voiture,» dit Stépane Arcadiévitch en
s'asseyant dans le char à bancs; il s'enveloppa les pieds d'un plaid tigré
et alluma un cigare.

«Comment peux-tu te passer de fumer, Kostia! Le cigare, ce n'est pas
seulement un plaisir, c'est comme le couronnement du bien-être. Voilà la
vraie existence! c'est ainsi que je voudrais vivre!

--Qui t'en empêche? dit Levine en souriant.

--Oui, tu es un homme heureux, car tu possèdes tout ce que tu aimes: tu
aimes les chevaux, tu en as; des chiens, tu en as, ainsi qu'une belle
chasse; enfin, tu adores l'agronomie, et tu peux t'en occuper!

--C'est peut-être que j'apprécie ce que je possède, et ne désire pas trop
vivement ce que je n'ai pas,» répondit Levine en pensant à Kitty.

Stépane Arcadiévitch le comprit, mais le regarda sans mot dire.

Levine lui était reconnaissant de n'avoir pas encore parlé des Cherbatzky,
et d'avoir deviné, avec son tact ordinaire, que c'était là un sujet qu'il
redoutait; mais en ce moment il aurait voulu, sans faire de questions,
savoir à quoi s'en tenir sur ce même sujet.

«Comment vont tes affaires?» dit-il enfin, se reprochant de ne penser qu'à
ce qui l'intéressait personnellement.

Les yeux de Stépane Arcadiévitch s'allumèrent.

«Tu n'admets pas qu'on puisse désirer du pain chaud quand on a sa portion
congrue; selon toi, c'est un crime, et moi, je n'admets pas qu'on puisse
vivre sans amour, répondit-il, ayant compris à sa façon la question de
Levine. Je n'y puis rien, je suis ainsi fait, et vraiment, quand on y
songe, on fait si peu de tort à autrui, et tant de plaisir à soi-même!

--Eh quoi? y aurait-il un nouvel objet, demanda son ami.

--Oui, frère! Tu connais le type des femmes d'Ossian, ces femmes qu'on
ne voit qu'en rêve? Eh bien, elles existent parfois en réalité, et sont
alors terribles. La femme, vois-tu, c'est un thème inépuisable: on a beau
l'étudier, on rencontre toujours du nouveau.

--Ce n'est pas la peine de l'étudier alors.

--Oh si! Je ne sais plus quel est le grand homme qui a dit que le bonheur
consistait à chercher la vérité et non à la trouver...»

Levine écoutait sans rien dire, mais il avait beau faire, il ne pouvait
entrer dans l'âme de son ami, et comprendre le charme qu'il éprouvait à ce
genre d'études.



XV


L'endroit où Levine conduisit Oblonsky était non loin de là, dans un petit
bois de trembles: il le posta dans un coin couvert de mousse et un peu
marécageux, quoique débarrassé de neige; quant à lui, il se plaça du côté
opposé, près d'un bouleau double, appuya son fusil à une des branches
inférieures, ôta son caftan, se serra une ceinture autour du corps, et fit
quelques mouvements de bras pour s'assurer que rien ne le gênerait pour
tirer.

La vieille Laska, qui le suivait pas à pas, s'assit avec précaution en
face de lui, et dressa les oreilles. Le soleil se couchait derrière le
grand bois, et du côté du levant les jeunes bouleaux mêlés aux trembles
se dessinaient nettement avec leurs branches tombantes et leurs bourgeons
presque épanouis.

Dans le grand bois, là où la neige n'avait pas complètement disparu,
on entendait l'eau s'écouler à petit bruit en nombreux ruisselets; les
oiseaux gazouillaient en voltigeant d'un arbre à l'autre. Par moments, le
silence semblait complet; on entendait alors le bruissement des feuilles
sèches remuées par le dégel ou par l'herbe qui poussait.

«En vérité, on voit et l'on entend croître l'herbe!» se dit Levine en
remarquant une feuille de tremble, humide et couleur d'ardoise, que
soulevait la pointe d'une herbe nouvelle sortant du sol. Il était debout,
écoutant et regardant tantôt la terre couverte de mousse, tantôt Laska
aux aguets, tantôt la cime encore dépouillée des arbres de la forêt, qui
s'étendait comme une mer au pied de la colline, puis le ciel obscurci qui
se couvrait de petits nuages blancs. Un vautour s'envola dans les airs en
agitant lentement ses ailes au-dessus de la forêt; un autre prit la même
direction et disparut. Dans le fourré, le gazouillement des oiseaux devint
plus vif et plus animé; un hibou éleva la voix au loin; Laska dressa
l'oreille, fit quelques pas avec prudence et pencha la tête pour mieux
écouter. De l'autre côté de la rivière, un coucou poussa deux fois son
petit cri, puis s'arrêta tout enroué.

«Entends-tu? déjà le coucou! dit Stépane Arcadiévitch en quittant sa
place.

--Oui, j'entends, dit Levine, mécontent de rompre le silence. Attention
maintenant: cela va commencer.»

Stépane Arcadiévitch retourna derrière son buisson, et l'on ne vit plus
que l'étincelle d'une allumette, suivie de la petite lueur rouge de
sa cigarette, et une légère fumée bleuâtre. «Tchik, tchik;» Stépane
Arcadiévitch armait son fusil.

«Qu'est-ce qui crie là? demanda-t-il en attirant l'attention de son
compagnon sur un bruit sourd, qui faisait penser à la voix d'un enfant
s'amusant à imiter le hennissement d'un cheval.

--Tu ne sais pas ce que c'est? C'est un lièvre mâle. Mais attention, ne
parlons plus,» cria presque Levine en armant son fusil à son tour. Un
sifflement se fit entendre dans le lointain avec le rythme si connu du
chasseur, et, deux ou trois secondes après, ce sifflement se répéta et se
changea en un petit cri enroué. Levine leva les yeux à droite, à gauche,
et vit enfin au-dessus de sa tête, dans le bleu un peu obscurci du ciel,
au-dessus de la cime doucement balancée des trembles, un oiseau qui volait
vers lui; son cri, assez semblable au bruit que ferait une étoffe qu'on
déchirerait en mesure, lui résonna à l'oreille; il distinguait déjà le
long bec et le long cou de la bécasse; mais à peine l'eut-il visée,
qu'un éclair rouge brilla du buisson derrière lequel se tenait Oblonsky;
l'oiseau s'agita, dans l'air comme frappé d'une flèche. Un second éclair,
et l'oiseau, cherchant vainement à se rattraper, battit de l'aile pendant
une seconde, et tomba lourdement à terre.

«Est-ce que je l'ai manquée? cria Stépane Arcadiévitch qui ne voyait rien
à travers la fumée.

--La voilà, dit Levine en montrant Laska, une oreille en l'air, l'oiseau
dans la gueule, remuant le bout de sa queue, et rapportant lentement le
gibier à son maître, avec une espèce de sourire, comme pour faire durer le
plaisir.

--Je suis bien aise que tu aies touché, dit Levine, tout en éprouvant un
certain sentiment d'envie.

--Mon fusil a raté du canon droit; vilaine affaire, répondit Stépane
Arcadiévitch en rechargeant son arme. Ah! en voilà encore une!»
Effectivement des sifflements se succédèrent, rapides et perçants. Deux
bécasses volèrent au-dessus des chasseurs, se poursuivant l'une l'autre;
quatre coups partirent, et les bécasses, comme des hirondelles, tournèrent
sur elles-mêmes et tombèrent.

... La chasse fut excellente. Stépane Arcadiévitch tua encore deux pièces,
et Levine également deux, dont l'une ne se retrouva pas. Le jour baissait
de plus en plus. Vénus à la lueur argentée se montrait déjà au couchant,
et au levant Arcturus brillait de son feu rouge un peu sombre. Levine
apercevait par intervalles la Grande Ourse. Les bécasses ne se montraient
plus, mais Levine résolut de les attendre jusqu'à ce que Vénus, qu'il
distinguait entre les branches de son bouleau, s'élevât à l'horizon, et
que la Grande Ourse fût entièrement visible. L'étoile avait dépassé les
bouleaux, et le char de la Grande Ourse brillait déjà dans le ciel, qu'il
attendait encore.

«N'est-il pas temps de rentrer?» demanda Stépane Arcadiévitch.

Tout était calme dans la forêt: pas un oiseau n'y bougeait.

«Attendons encore, répondit Levine.

--Comme tu voudras.»

Ils étaient en ce moment à quinze pas l'un de l'autre.

«Stiva, s'écria tout à coup Levine, tu ne m'as pas dit si ta belle-soeur
était mariée, ou si le mariage est près de se faire?» Il se sentait si
calme, son parti était si résolument pris, que rien, croyait-il, ne
pouvait l'émouvoir. Mais il ne s'attendait pas à la réponse de Stépane
Arcadiévitch.

«Elle n'est pas mariée et ne songe pas au mariage, elle est très malade,
et les médecins l'envoient à l'étranger. On craint même pour sa vie.

--Que dis-tu là? cria Levine. Malade...., mais qu'a-t-elle? Comment.....»

Pendant qu'ils causaient ainsi, Laska, les oreilles dressées, examinait le
ciel au-dessus de sa tête et les regardait d'un air de reproche.

«Ils ont bien choisi leur temps pour causer, pensait Laska. En voilà une
qui vient, la voilà,--juste. Ils la manqueront.»

Au même instant, un sifflement aigu perça les oreilles des deux chasseurs,
et tous deux, ajustant leurs fusils, tirèrent ensemble; les deux coups,
les deux éclairs furent simultanés. La bécasse battit de l'aile, plia ses
pattes minces, et tomba dans le fourré.

«Voilà qui est bien! ensemble..... s'écria Levine courant avec Laska à
la recherche du gibier; qu'est-ce donc qui m'a fait tant de peine tout
à l'heure? Ah oui! Kitty est malade, se rappela-t-il. Que faire? c'est
triste!

--Je l'ai trouvée! Bonne bête!» fit-il en prenant l'oiseau de la gueule de
Laska pour la mettre dans son carnier presque plein.



XVI


En rentrant, Levine questionna son ami sur la maladie de Kitty et les
projets des Cherbatzky: il entendit sans déplaisir les réponses d'Oblonsky,
sentant, sans oser se l'avouer, qu'il lui restait un espoir quelconque,
et presque satisfait que celle qui l'avait tant fait souffrir, souffrit à
son tour. Mais quand Stépane Arcadiévitch parla des causes de la maladie
de Kitty et prononça le nom de Wronsky, il l'interrompit:

«Je n'ai aucun droit d'être initié à des secrets de famille auxquels je ne
m'intéresse nullement.»

Stépane Arcadiévitch sourit imperceptiblement en remarquant la
transformation soudaine de Levine, qui, en une seconde, avait passé de
la gaieté à la tristesse, comme cela lui arrivait souvent.

«As-tu conclu ton affaire avec Rébénine, pour le bois? demanda-t-il.

--Oui, il me donne un prix excellent: 38 000 roubles, dont huit d'avance
et le reste en six ans. Ce n'a pas été sans peine; personne ne m'en
offrait davantage.

--Tu donnes ton bois pour rien, dit Levine d'un air sombre.

--Comment cela, pour rien? dit Stépane Arcadiévitch avec un sourire de
bonne humeur, sachant d'avance que Levine serait maintenant mécontent de
tout.

--Ton bois vaut pour le moins 800 roubles la déciatine.

--Voilà bien votre ton méprisant, à vous autres grands agriculteurs,
quand il s'agit de nous, pauvres diables de citadins! Et cependant, qu'il
s'agisse de faire une affaire, nous nous en tirons encore mieux que vous.
Crois-moi, j'ai tout calculé; le bois est vendu dans de très bonnes
conditions, et je ne crains qu'une chose, c'est que le marchand ne se
dédise. C'est du bois de chauffage, et il n'y en aura pas plus de 30
sagènes par déciatine; or il m'en donne 200 roubles la déciatine.»

Levine sourit dédaigneusement.

«Voilà le genre de ces messieurs de la ville, pensa-t-il, qui pour une
fois en dix ans qu'ils viennent à la campagne, et pour deux ou trois
mots du vocabulaire campagnard qu'ils appliquent à tort et à travers,
s'imaginent qu'ils connaissent le sujet à fond; «il y aura 30 sagènes»...
il parle sans savoir un mot de ce qu'il avance.--Je ne me permets pas
de t'en remontrer quand il s'agit des paperasses de ton administration,
dit-il, et si j'avais besoin de toi, je te demanderais conseil. Et toi,
tu t'imagines comprendre la question des bois? Elle n'est pas si simple.
D'abord as-tu compté tes arbres?

--Comment cela, compter mes arbres? dit en riant Stépane Arcadiévitch,
cherchant toujours à tirer son ami de son accès de mauvaise humeur.
Compter les sables de la mer, compter les rayons des planètes, qu'un génie
y parvienne...

--C'est bon, c'est bon. Je te réponds que le génie de Rébenine y parvient;
il n'y a pas de marchand qui achète sans compter, à moins qu'on ne lui
donne le bois pour rien, comme toi. Je le connais ton bois, j'y chasse
tous les ans; il vaut 500 roubles la déciatine, argent comptant, tandis
qu'il t'en offre 200 avec des échéances. Tu lui fais un cadeau de 35 000
roubles pour le moins.

--Laisse donc ces comptes imaginaires, dit plaintivement Stépane
Arcadiévitch; pourquoi alors personne ne m'a-t-il offert ce prix-là?

--Parce que les marchands s'entendent entre eux, et se dédommagent entre
concurrents. Je connais tous ces gens-là. J'ai eu affaire à eux, ce ne
sont pas des marchands, mais des revendeurs à la façon des maquignons;
aucun d'eux ne se contente d'un bénéfice de 10 ou 15 p. 0/0; il attendra
jusqu'à ce qu'il puisse acheter pour 20 kopecks ce qui vaut un rouble.

--Tu vois les choses en noir.

--Pas le moins du monde,» dit tristement Levine au moment où ils
approchaient de la maison.

Une télègue solide, et solidement attelée d'un cheval bien nourri, était
arrêtée devant le perron; le gros commis de Rébenine, serré dans son
caftan, tenait les rênes. Le marchand lui-même était déjà entré dans la
maison, et vint au-devant des deux amis à la porte du vestibule. Rébenine
était un homme d'âge moyen, grand et maigre, portant moustaches; son
menton proéminent était rasé; il avait les yeux ternes et à fleur de tête.
Vêtu d'une longue redingote bleu foncé, avec des boutons placés très bas
par derrière, il portait des bottes hautes, et par-dessus ses bottes
de grandes galoches. Il s'avança vers les arrivants avec un sourire,
s'essuyant la figure avec son mouchoir, et cherchant à serrer sa redingote
qui n'en avait aucun besoin; puis il tendit à Stépane Arcadiévitch une
main qui semblait vouloir attraper quelque chose.

«Ah! vous voilà arrivé? dit Stépane Arcadiévitch eu lui donnant la main.
C'est fort bien.

--Je n'aurais pas osé désobéir aux ordres de Votre Excellence, quoique les
chemins soient bien mauvais. Positivement, j'ai fait la route à pied, mais
je suis venu au jour fixé. Mes hommages, Constantin Dmitritch,--dit-il en
se tournant vers Levine, avec l'intention d'attraper aussi sa main; mais
celui-ci eut l'air de ne pas remarquer ce geste, et sortit tranquillement
les bécasses de son carnier.--Vous vous êtes divertis à chasser? Quel
oiseau est-ce donc? ajouta Rébenine en regardant les bécasses avec mépris.
Quel goût cela a-t-il?--et il hocha la tête d'un air désapprobateur, comme
s'il eut éprouvé des doutes sur la possibilité d'apprêter, pour le rendre
mangeable, un volatile pareil.

--Veux-tu passer dans mon cabinet? dit Levine en français... Entrez dans
mon cabinet, vous y discuterez mieux votre affaire.

--Où cela vous conviendra,» répondit le marchand sur un ton de suffisance
dédaigneuse, voulant bien faire comprendre que si d'autres pouvaient
éprouver des difficultés à conclure une affaire, lui n'en connaissait
jamais.

Dans le cabinet, Rébenine chercha machinalement des yeux l'image sainte,
mais, l'ayant trouvée, il ne se signa pas; il jeta un regard sur les
bibliothèques et les rayons chargés de livres, du même air de doute et de
dédain qu'il avait eu pour la bécasse.

«Eh bien!... avez-vous apporté l'argent? demanda Stépane Arcadiévitch.

--Nous ne serons pas en retard pour l'argent, mais nous sommes venus
causer un peu.

--Qu'avons-nous à causer? mais asseyez-vous donc.

--On peut bien s'asseoir, dit Rébenine en s'asseyant et en s'appuyant
au dossier d'un fauteuil, de la façon la plus incommode. Il faut céder
quelque chose, prince: ce serait péché que de ne pas le faire... Quant à
l'argent, il est tout prêt, définitivement jusqu'au dernier kopeck; de ce
côté-là, il n'y aura pas de retard.»

Levine, qui rangeait son fusil dans une armoire et s'apprêtait à quitter
la chambre, s'arrêta aux dernières paroles du marchand:

«Vous achetez le bois à vil prix, dit-il: il est venu me trouver trop
tard. Je l'aurais engagé à en demander beaucoup plus.»

Rébenine se leva et toisa Levine en souriant.

«Constantin Dmitritch est très serré, dit-il en s'adressant à Stépane
Arcadiévitch; on n'achète définitivement rien avec lui. J'ai marchandé son
froment et je donnais un beau prix.

--Pourquoi vous ferais-je cadeau de mon bien? Je ne l'ai ni trouvé ni
volé.

--Faites excuse; par le temps qui court, il est absolument impossible de
voler; tout se fait, par le temps qui court, honnêtement et ouvertement.
Qui donc pourrait voler? Nous avons parlé honorablement. Le bois est trop
cher; je ne joindrais pas les deux bouts. Je dois prier le prince de céder
quelque peu.

--Mais votre affaire est-elle conclue ou ne l'est-elle pas? Si elle est
conclue, il n'y a plus à marchander; si elle ne l'est pas, c'est moi qui
achète le bois.»

Le sourire disparut des lèvres de Rébenine. Une expression d'oiseau de
proie, rapace et cruelle, l'y remplaça. De ses doigts osseux il déboutonna
aussitôt sa redingote, offrant aux regards sa chemise, son gilet aux
boutons de cuivre, sa chaîne de montre, et il retira de son sein un gros
portefeuille usé.

«Le bois est à moi, s'il vous plaît, et il fit rapidement un signe de
croix et tendit sa main. Prends mon argent, je prends ton bois. Voilà
comment Rébenine entend les affaires; il ne compte pas ses kopecks,
bredouilla-t-il tout en agitant son portefeuille d'un air mécontent.

«À ta place je ne me presserais pas, dit Levine.

--Mais je lui ai donné ma parole,» dit Oblonsky étonné.

Levine sortit de la chambre en fermant violemment la porte; le marchand le
regarda sortir et hocha la tête en souriant.

«Tout ça, c'est un effet de jeunesse, définitivement, un pur enfantillage.
Croyez-moi, j'achète pour ainsi dire pour la gloire, et parce que je veux
qu'on dise: «C'est Rébenine qui a acheté la forêt d'Oblonsky», et Dieu
sait si je m'en tirerai! Veuillez m'écrire nos petites conventions.»

Une heure plus tard, le marchand s'en retournait chez lui dans sa télègue,
bien enveloppé de sa fourrure, avec son marché en poche.

«Oh! ces messieurs! dit-il à son commis: toujours la même histoire!

--C'est comme cela, répondit le commis en lui cédant les rênes pour
accrocher le tablier de cuir du véhicule. Et par rapport à l'achat Michel
Ignatich?

--Hé! hé!...»



XVII


Stépane Arcadiévitch rentra au salon, les poches bourrées de liasses de
billets n'ayant cours que dans trois mois, mais que le marchand réussit à
lui faire prendre en acompte. Sa vente était conclue, il tenait l'argent
en portefeuille; la chasse avait été bonne; il était donc parfaitement
heureux et content, et aurait voulu distraire son ami de la tristesse qui
l'envahissait; une journée si bien commencée devait se terminer de même.

Mais Levine, quelque désir qu'il eût de se montrer aimable et prévenant
pour son hôte, ne pouvait chasser sa méchante humeur; l'espèce d'ivresse
qu'il éprouva en apprenant que Kitty n'était pas mariée fut de courte
durée. Pas mariée et malade! malade d'amour peut-être pour celui qui la
dédaignait! c'était presque une injure personnelle. Wronsky n'avait-il pas
en quelque sorte acquis le droit de le mépriser, lui, Levine, puisqu'il
dédaignait celle qui l'avait repoussé! C'était donc un ennemi. Il ne
raisonnait pas cette impression, mais se sentait blessé, froissé,
mécontent de tout, et particulièrement de cette absurde vente de forêt,
qui s'était faite sous son toit, sans qu'il pût empêcher Oblonsky de se
laisser tromper.

«Eh bien! est-ce fini? dit-il en venant au-devant de Stépane Arcadiévitch;
veux-tu souper?

--Ce n'est pas de refus. Quel appétit on a à la campagne. C'est étonnant!
Pourquoi n'as-tu pas offert un morceau à Rébenine?

--Que le diable l'emporte!

--Sais-tu que ta manière d'être avec lui m'étonne? Tu ne lui donnes même
pas la main, pourquoi?

--Parce que je ne la donne pas à mon domestique, et mon domestique vaut
cent fois mieux que lui.

--Quelles idées arriérées! Et la fusion des classes, qu'en fais-tu?

--J'abandonne cette fusion aux personnes à qui elle est agréable; quant à
moi, elle me dégoûte.

--Décidément, tu es un _rétrograde_.

--À vrai dire, je ne me suis jamais demandé ce que j'étais: je suis tout
bonnement Constantin Levine, rien de plus.

--Et Constantin Levine de bien mauvaise humeur, dit en souriant Oblonsky.

--C'est vrai, et sais-tu pourquoi? À cause de cette vente ridicule; excuse
le mot.»

Stépane Arcadiévitch prit un air d'innocence calomniée et répondit par une
grimace plaisante.

«Voyons, quand quelqu'un a-t-il vendu n'importe quoi sans qu'on lui dise
aussitôt: «Vous auriez pu vendre plus cher?» et personne ne songe à offrir
ces beaux prix avant la vente. Non, je vois que tu as une dent contre cet
infortuné Rébenine.

--C'est possible, et je te dirai pourquoi. Tu vas me traiter encore
d'arriéré et me donner quelque vilain nom, mais je ne puis m'empêcher de
m'affliger en voyant la noblesse, cette noblesse à laquelle, en dépit
de la fusion des classes, je suis heureux d'appartenir, allant toujours
s'appauvrissant. Si encore cet appauvrissement tenait à des prodigalités,
à une vie trop large, je ne dirais rien: vivre en grands seigneurs, c'est
affaire aux nobles, et eux seuls s'y entendent. Aussi ne suis-je pas
froissé de voir les paysans acheter nos terres; le propriétaire ne fait
rien, le paysan travaille, il est juste que le travailleur prenne la place
de celui qui reste oisif, c'est dans l'ordre. Mais ce qui me vexe et
m'afflige, c'est de voir dépouiller la noblesse par l'effet, comment
dirais-je, de son _innocence_. Ici c'est un fermier polonais qui achète à
moitié prix, d'une dame qui habite Nice, une superbe terre. Là c'est un
marchand qui prend en ferme pour un rouble la déciatine ce qui en vaut
dix. Aujourd'hui c'est toi qui, sans rime ni raison, fais à ce coquin un
cadeau d'une trentaine de mille roubles.

--Eh bien après? fallait-il compter mes arbres un à un?

--Certainement, si tu ne les a pas comptés, sois sûr que le marchand l'a
fait pour toi; et ses enfants auront le moyen de vivre et de s'instruire:
ce que les tiens n'auront peut-être pas.

--Que veux-tu? à mes yeux, il y a mesquinerie à cette façon de calculer.
Nous avons nos affaires, ils ont les leurs, et il faut bien qu'ils fassent
leurs bénéfices. Au demeurant, c'est une chose sur laquelle il n'y a plus
à revenir.... Et voilà mon omelette favorite qui arrive, puis Agathe
Mikhaïlovna nous donnera certainement un verre de sa bonne eau-de-vie.»

Stépane Arcadiévitch se mit à table, plaisanta gaiement Agathe Mikhaïlovna
et assura n'avoir pas mangé de longtemps un dîner et un souper pareils.

«Au moins vous avez, vous, une bonne parole à donner, dit Agathe
Mikhaïlovna, tandis que Constantin Dmitritch, ne trouvât-il qu'une croûte
de pain, la mangerait sans rien dire, et s'en irait.»

Levine, malgré ses efforts pour dominer son humeur triste et sombre,
restait morose; il y avait une question qu'il ne se décidait pas à faire,
ne trouvant ni l'occasion de la poser à son ami, ni la forme à lui donner.
Stépane Arcadiévitch était rentré dans sa chambre, s'était déshabillé,
lavé, revêtu d'une belle chemise tuyautée et enfin couché, que Levine
rôdait encore autour de lui, causant de cent bagatelles, sans avoir le
courage de demander ce qui lui tenait à coeur.

«Comme c'est bien arrangé, dit-il en sortant du papier qui l'enveloppait
un morceau de savon parfumé, attention d'Agathe Mikhaïlovna dont Oblonsky
ne profitait pas. Regarde donc, c'est vraiment une oeuvre d'art.

--Oui, tout se perfectionne, de notre temps, dit Stépane Arcadiévitch avec
un bâillement plein de béatitude. Les théâtres, par exemple, et--bâillant
encore--ces amusantes lumières électriques.

--Oui, les lumières électriques, répéta Levine..... Et ce Wronsky, où
est-il maintenant? demanda-t-il tout à coup en déposant son savon.

--Wronsky? dit Stépane Arcadiévitch en cessant de bâiller, il est à
Pétersbourg. Il est parti peu après toi, et n'est plus revenu à Moscou.
Sais-tu, Kostia, continua-t-il en s'accoudant à la table placée près de
son lit, et en appuyant sur sa main un visage qu'éclairaient comme deux
étoiles ses yeux caressants et un peu somnolents, si tu veux que je te le
dise, tu es en partie coupable de toute cette histoire: tu as eu peur d'un
rival, et je te répète ce que je te disais alors, je ne sais lequel de
vous deux avait le plus de chances. Pourquoi n'avoir pas été de l'avant?
je te disais bien que.....,--et il bâilla intérieurement tâchant de ne pas
ouvrir la bouche.

--Sait-il ou ne sait-il pas la démarche que j'ai faite? se demanda Levine
en le regardant. Il y a de la ruse et de la diplomatie dans sa physionomie;
--et, se sentant rougir, il regarda Oblonsky sans parler.

--Si elle a éprouvé un sentiment quelconque, continua celui-ci, c'était
un entraînement très superficiel, un éblouissement de cette haute
aristocratie et de cette position dans le monde, éblouissement que sa
mère a subi plus qu'elle.»

Levine fronça le sourcil. L'injure du refus lui revint au coeur comme une
blessure toute fraîche. Heureusement, il était chez lui, dans sa propre
maison, et chez soi on se sent plus fort.

«Attends, attends, interrompit-il. Tu parles d'aristocratie? Veux-tu
me dire en quoi consiste celle de Wronsky ou de tout autre, et en quoi
elle autorise le mépris que l'on a eu de moi? Tu le considères comme un
aristocrate. Je ne suis pas de cet avis. Un homme dont le père est sorti
de la poussière grâce à l'intrigue, dont la mère a été en liaison Dieu
sait avec qui. Oh non! Les aristocrates sont pour moi des hommes qui
peuvent montrer dans leur passé trois ou quatre générations honnêtes,
appartenant aux classes les plus cultivées (ne parlons pas de dons
intellectuels remarquables, c'est une autre affaire), n'ayant jamais fait
de platitudes devant personne, et n'ayant eu besoin de personne, comme
mon père et mon grand-père. Et je connais beaucoup de familles semblables.
Pour toi, tu fais des cadeaux de 30 000 roubles à un coquin, et tu me
trouves mesquin de compter mes arbres; mais tu recevras des appointements,
et que sais-je encore, ce que je ne ferai jamais. Voilà pourquoi
j'apprécie ce que m'a laissé mon père et ce que me donne mon travail, et
je dis que c'est nous qui sommes les aristocrates, et non pas ceux qui
vivent aux dépens des puissants de ce monde, et qui se laissent acheter
pour 20 kopecks!

--À qui en as-tu? je suis de ton avis,--répondit gaiement Oblonsky en
s'amusant de la sortie de son ami, tout en sentant qu'elle le visait.--Tu
n'es pas juste pour Wronsky; mais il n'est pas question de lui. Je te le
dis franchement: à ta place, je partirais pour Moscou et.....

--Non; je ne sais si tu as connaissance de ce qui s'est passé, et du reste
cela m'est égal..... J'ai demandé Catherine Alexandrovna, et j'ai reçu un
refus qui me rend son souvenir pénible et humiliant.

--Pourquoi cela? quelle folie!

--N'en parlons plus. Excuse-moi si tu m'as trouvé malhonnête avec toi.
Maintenant tout est expliqué.»

Et, reprenant ses allures ordinaires:

«Tu ne m'en veux pas, Stiva? Je t'en prie, ne me garde pas rancune, dit-il
en lui prenant la main.

--Je n'y songe pas; je suis bien aise, au contraire, que nous nous soyons
ouverts l'un à l'autre. Et sais-tu? la chasse est bonne le matin. Si nous
y retournions? je me passerais bien de dormir et j'irais ensuite tout
droit à la gare.

--Parfaitement.»



XVIII


Wronsky, quoique absorbé par sa passion, n'avait rien changé au cours
extérieur de sa vie. Il avait conservé toutes ses relations mondaines et
militaires. Son régiment gardait une place importante dans son existence,
d'abord parce qu'il l'aimait, et plus encore parce qu'il y était adoré;
on ne se contentait pas de l'y admirer, on le respectait, on était fier
de voir un homme de son rang et de sa valeur intellectuelle placer les
intérêts de son régiment et de ses camarades au-dessus des succès de
vanité ou d'amour-propre auxquels il avait droit. Wronsky se rendait
compte des sentiments qu'il inspirait et se croyait, en quelque sorte,
tenu de les entretenir. D'ailleurs la vie militaire lui plaisait par
elle-même.

Il va sans dire qu'il ne parlait à personne de son amour; jamais un mot
imprudent ne lui échappait, même lorsqu'il prenait part à quelque débauche
entre camarades (il buvait, du reste, très modérément), et il savait
fermer la bouche aux indiscrets qui se permettaient la moindre allusion
à ses affaires de coeur. Sa passion était cependant connue de la ville
entière, et les jeunes gens enviaient précisément ce qui pesait le plus
lourdement à son amour, la haute position de Karénine, qui contribuait à
mettre sa liaison en évidence.

La plupart des jeunes femmes, jalouses d'Anna, qu'elles étaient lasses
d'entendre toujours nommer «juste», n'étaient pas fâchées de voir leurs
prédictions vérifiées, et n'attendaient que la sanction de l'opinion
publique pour l'accabler de leur mépris: elles tenaient déjà en réserve
la boue qui lui serait jetée quand le moment serait venu. Les personnes
d'expérience et celles d'un rang élevé voyaient à regret se préparer un
scandale mondain.

La mère de Wronsky avait d'abord appris avec un certain plaisir la liaison
de son fils; rien, selon elle, ne pouvait mieux achever de former un jeune
homme qu'un amour dans le grand monde; ce n'était, d'ailleurs pas sans un
certain plaisir qu'elle constatait que cette Karénine, qui semblait si
absorbée par son fils, n'était, après tout, qu'une femme comme une autre,
chose du reste fort naturelle pour une femme belle et élégante, pensait
la vieille comtesse. Mais cette manière de voir changea lorsqu'elle sut
que son fils, afin de ne pas quitter son régiment et le voisinage de
Mme Karénine, avait refusé un avancement important pour sa carrière;
d'ailleurs, au lieu d'être la liaison brillante et mondaine qu'elle aurait
approuvée, voilà qu'elle apprenait que cette passion tournait au tragique,
à la Werther, et elle craignait de voir son fils commettre quelque
sottise. Depuis le départ imprévu de celui-ci de Moscou, elle ne l'avait
pas revu, et l'avait fait prévenir par son frère qu'elle désirait sa
visite. Ce frère aîné n'était guère plus satisfait, non qu'il s'inquiétât
de savoir si cet amour était profond ou éphémère, calme ou passionné,
innocent ou coupable (lui-même, quoique père de famille, entretenait une
danseuse et n'avait pas le droit d'être sévère), mais il savait que cet
amour déplaisait en haut lieu, et blâmait son frère en conséquence.

Wronsky, outre ses relations mondaines et son service, avait une passion
qui l'absorbait: celle des chevaux. Des courses d'officiers devaient avoir
lieu cet été-là; il se fit inscrire et acheta une jument anglaise pur sang;
malgré son amour, et quoiqu'il y mît de la réserve, ces courses avaient
pour lui un attrait très vif. Pourquoi d'ailleurs ces deux passions se
seraient-elles nui? Il lui fallait un intérêt quelconque, en dehors d'Anna,
pour le reposer des émotions violentes qui l'agitaient.



XIX


Le jour des courses de Krasnoé-Selo, Wronsky vint, plus tôt que d'habitude,
manger un bifteck dans la salle commune des officiers; il n'était pas
trop rigoureusement tenu à restreindre sa nourriture, son poids répondant
aux quatre pouds exigés, mais il ne fallait pas engraisser, et il
s'abstenait en conséquence de sucre et de farineux. Il s'assit devant la
table, sa redingote déboutonnée laissant apercevoir un gilet blanc, et
ouvrit un roman français; les deux bras appuyés sur la table, il semblait
absorbé par sa lecture, mais ne prenait cette attitude que pour se dérober
aux conversations des allants et venants; sa pensée était ailleurs.

Il songeait au rendez-vous que lui avait donné Anna après les courses;
depuis trois jours il ne l'avait pas vue, et se demandait si elle pourrait
tenir sa promesse, car son mari venait de rentrer à Pétersbourg d'un
voyage à l'étranger. Comment s'en assurer? C'était à la villa de Betsy, sa
cousine, qu'ils s'étaient rencontrés pour la dernière fois; il n'allait
chez les Karénine que le moins possible; oserait-il s'y rendre?

«Je dirai simplement que je suis chargé par Betsy de savoir si elle compte
venir aux courses; oui certainement, j'irai,» décida-t-il intérieurement;
et son imagination lui peignit si vivement le bonheur de cette entrevue,
que son visage rayonna de joie au-dessus de son livre.

«Fais dire chez moi qu'on attelle au plus vite la troïka à la calèche,»
dit-il au garçon qui lui servait son bifteck tout chaud sur un plat
d'argent. Il attira vers lui l'assiette et se servit.

On entendait dans la salle de billard voisine un bruit de billes, et des
voix causant et riant; deux officiers se montrèrent à la porte; l'un d'eux,
tout jeune, à la figure délicate, était récemment sorti du corps des
pages; l'autre, gras et vieux, avait de petits yeux humides et un bracelet
au bras.

Wronsky les regarda et continua à manger et à lire tout à la fois, d'un
air mécontent, comme s'il ne les eût pas remarqués.

«Tu prends des forces, hein? demanda le gros officier en s'asseyant près
de lui.

--Comme tu vois, répondit Wronsky en s'essuyant la bouche et en fronçant
le sourcil, toujours sans les regarder.

--Tu ne crains pas d'engraisser? continua le gros officier et en avançant
une chaise au plus jeune.

--Quoi? demanda Wronsky en découvrant ses dents avec une grimace d'ennui
et d'aversion.

--Tu ne crains pas d'engraisser?

--Garçon, du xérès!» cria Wronsky sans lui répondre, et il transporta son
livre de l'autre côté de l'assiette pour continuer à lire.

Le gros officier prit la carte des vins, la tendit au plus jeune et lui
dit:

«Vois donc ce que nous pourrions boire.

--Du vin du Rhin, si tu veux,» répondit celui-ci en tâchant de saisir son
imperceptible moustache, tout en regardant timidement Wronsky du coin de
l'oeil.

Voyant qu'il ne bougeait pas, il se leva et dit: «Allons dans la salle de
billard.»

Le gros officier se leva aussi, et ils se dirigèrent du coté de la porte.

Au même moment entra un capitaine de cavalerie, grand et beau garçon
nommé Yashvine; il fit aux deux officiers un petit salut dédaigneux et
s'approcha de Wronsky.

«Ah! te voilà,» cria-t-il en lui posant vivement sa grande main sur
l'épaule. Wronsky mécontent se retourna, mais son visage reprit aussitôt
une expression douce et amicale.

«C'est bien fait, Alexis, dit le capitaine de sa voix sonore, mange
maintenant et avale un petit verre par là-dessus.

--Je n'ai pas faim.

--Ce sont les inséparables,» dit Yashvine en regardant d'un air moqueur
les deux officiers qui s'éloignaient, et il s'assit, pliant ses grandes
jambes, étroitement serrées dans son pantalon d'uniforme, et trop longues
pour la hauteur des chaises.

«Pourquoi n'es-tu pas venu au théâtre hier? la Numérof n'était vraiment
pas mal; où as-tu été?

--Je me suis attardé chez les Tverskoï.

--Ah!»

Yashvine était, au régiment, le meilleur ami de Wronsky, bien qu'il fût
aussi joueur que débauché. On ne pouvait dire de lui que c'était un homme
sans principes; il en avait, mais ils étalent foncièrement immoraux.
Wronsky admirait sa force physique exceptionnelle, qui lui permettait de
boire comme un tonneau sans s'en apercevoir, et de se passer, au besoin,
complètement de sommeil; il n'admirait pas moins sa force morale, qui le
rendait redoutable même à ses chefs, dont il savait se faire respecter
aussi bien que de ses camarades. Au club anglais, il passait pour le
premier des joueurs, parce que, sans jamais cesser de boire, il risquait
des sommes considérables avec un calme et une présence d'esprit
imperturbables.

Si Wronsky éprouvait pour Yashvine de l'amitié et une certaine
considération, c'est qu'il savait que sa propre fortune et sa position
sociale n'entraient pour rien dans l'attachement que lui témoignait
celui-ci; il était aimé pour lui-même. Aussi Yashvine était-il le seul
homme auquel Wronsky eût voulu parler de son amour, persuadé que, malgré
son mépris affecté pour toute espèce de sentiment, il pourrait seul
comprendre sa passion avec ce qu'elle avait de sérieux et d'absorbant.
Il le savait en outre incapable de bavardages et de médisances, et ces
raisons réunies lui rendaient toujours sa présence agréable.

«Ah oui!--dit le capitaine, lorsque le nom des Tverskoï eut été prononcé;
et il mordit sa moustache en le regardant de son oeil noir brillant.

--Et toi, qu'as-tu fait? as-tu gagné?

--Huit mille roubles, dont trois qui ne rentreront peut-être pas.

--Alors je puis te faire perdre,--dit Wronsky en riant; son camarade avait
parié une forte somme sur lui.

--Je n'entends pas perdre. Mahotine seul est à craindre.»

Et la conversation s'engagea sur les courses, le seul sujet intéressant du
moment.

«Allons, j'ai fini,--dit Wronsky en se levant. Yashvine se leva aussi en
étirant ses longues jambes.

--Je ne puis dîner de si bonne heure, mais je vais boire quelque chose. Je
te suis. Garçon, du vin, cria-t-il de sa voix tonnante. Cette voix était
une célébrité au régiment. Non, au fait, c'est inutile, cria-t-il aussitôt
après; si tu rentres chez toi, je t'accompagne.»



XX


Wronsky occupait une grande izba finnoise très propre, et divisée en deux
par une cloison. Pétritzky demeurait avec lui au camp, aussi bien qu'à
Pétersbourg; il dormait lorsque Wronsky et Yashvine entrèrent.

«Assez dormir, lève-toi,» dit Yashvine en allant secouer le dormeur par
l'épaule, derrière la cloison où il était couché, le nez enfoncé dans son
oreiller.

Pétritzky sauta sur ses genoux et regarda autour de lui.

«Ton frère est venu, dit-il à Wronsky: il m'a réveillé; que le diable
l'emporte, et il a dit qu'il reviendrait.»

Là-dessus, il se rejeta sur l'oreiller en ramenant sa couverture.

«Laisse-moi tranquille, Yashvine,--cria-t-il avec colère à son camarade,
qui s'amusait à lui retirer sa couverture; puis, se tournant vers lui et
ouvrant les yeux:--Tu ferais mieux de me dire ce que je devrais boire pour
m'ôter de la bouche ce goût désagréable.

--De l'eau-de-vie, avant tout, ordonna Yashvine de sa grosse voix:
Tereshtchenko, vite un verre d'eau-de-vie et des concombres à ton maître,
cria-t-il en s'amusant lui-même de la sonorité de sa voix.

--Tu crois? demanda Pétritzky en se frottant les yeux avec une grimace;
en prendras-tu aussi? Si c'est à deux, je veux bien. Wronsky, tu boiras
aussi?»

Et, quittant son lit, il s'avança enveloppé d'une couverture tigrée, les
bras en l'air, chantonnant en français: «Il était un roi de Thulé.»

«Boiras-tu, Wronsky?

--Va te promener, répondit celui-ci, qui endossait une redingote apportée
par son domestique.

--Où comptes-tu aller? lui demanda Yashvine en voyant approcher de la
maison une calèche attelée de trois chevaux. Voilà ta troïka.

--À l'écurie, et de là chez Bransky, avec lequel j'ai une affaire à
régler,» dit Wronsky.

Il avait effectivement promis à Bransky de lui porter de l'argent, et
celui-ci demeurait à dix verstes de Péterhof,--mais ses camarades
comprirent aussitôt qu'il allait encore ailleurs.

Pétritzky cligna de l'oeil avec une grimace qui signifiait: «nous savons ce
que Bransky veut dire», et continua à chanter.

«Ne t'attarde pas,» se contenta de dire Yashvine, et, changeant de
conversation: «Et mon roman, fait-il ton affaire?» demanda-t-il en
regardant par la fenêtre le cheval du milieu qu'il avait vendu.

Au moment où Wronsky allait sortir, Pétritzky l'arrêta en criant:

«Attends donc, ton frère m'a laissé une lettre et un billet pour toi.
Qu'en ai-je fait? C'est là la question, déclama Pétritzky, élevant l'index
au-dessus de son nez.

--Parle donc, es-tu bête! dit Wronsky en souriant.

--Je n'ai pas fait de feu dans la cheminée. Ce doit être ici quelque part.

--Voyons, pas de contes: où est la lettre?

--Je t'assure que je l'ai oublié; j'ai peut-être vu tout cela en rêve!
Attends, attends, ne te fâche pas; si tu avais bu comme je l'ai fait hier,
tu ne saurais même pas où tu as couché; je vais tâcher de me rappeler.»

Pétritzky retourna derrière la cloison et se recoucha.

«C'est ainsi que j'étais couché, et lui se tenait là, oui, oui, oui, m'y
voilà.»

Et il tira une lettre de dessous son matelas.

Wronsky prit la lettre qu'accompagnait un billet de son frère; c'était
bien ce qu'il supposait: sa mère lui reprochait de n'être pas venu la voir,
et son frère lui disait qu'il avait à lui parler.

«En quoi cela les regarde-t-il?» murmura-t-il, pressentant de quoi il
s'agissait, et il chiffonna les deux papiers, qu'il introduisit entre les
boutons de sa redingote, avec l'intention de les relire en route plus
attentivement.

Au moment de quitter l'izba, il rencontra deux officiers dont
l'un appartenait à son régiment. L'habitation de Wronsky servait
volontiers de lieu de réunion.

«Où vas-tu?

--À Péterhof pour affaire.

--Le cheval est-il arrivé?

--Oui, mais je ne l'ai pas encore vu.

--On dit que Gladiator, de Mahotine, boite.

--Des bêtises! Mais comment ferez-vous pour courir avec une boue pareille?»

«Voilà mes sauveurs!» cria Pétritzky en voyant entrer les nouveaux venus.
Son ordonnance, debout devant lui, tenait sur un plateau de l'eau-de-vie
et des concombres salés. «C'est Yashvine qui m'ordonne de boire pour me
rafraîchir.

--Vous nous avez donné de l'agrément hier soir, dit un des officiers;
grâce à vous, nous n'avons pu dormir de la nuit.

--Il faut vous dire comment cela s'est terminé! se mit à raconter
Pétritzky. Wolkof est grimpé sur un toit, et nous a annoncé de là qu'il
était triste. Faisons de la musique, ai-je proposé: une marche funèbre.
Et au son de la marche funèbre il s'est endormi sur son toit.

--Bois donc ton eau-de-vie, et par là-dessus de l'eau de Seltz avec
beaucoup de citron, dit Yashvine encourageant Pétritzky comme une mère
qui veut faire avaler une médecine à son enfant. Après cela, tu pourras
prendre un peu de champagne, une demi-bouteille.

--Voilà qui a le sens commun. Wronsky, attends un peu, et bois avec nous.

--Non, messieurs, adieu. Je ne bois pas aujourd'hui.

--Pourquoi? de crainte de t'alourdir? Alors buvons sans lui; qu'on apporte
de l'eau de Seltz et du citron.

--Wronsky! cria quelqu'un comme il sortait.

--Qu'y a-t-il?

--Tu devrais te faire couper les cheveux, de crainte de t'alourdir, sur le
front surtout.»

Wronsky commençait en effet à perdre ses cheveux; il se mit à rire, et,
avançant sa casquette sur son front, là où ses cheveux devenaient rares,
il sortit et monta en calèche.

«À l'écurie!» dit-il.

Il allait prendre ses lettres pour les relire, mais, afin de ne penser
qu'à son cheval, il remit sa lecture à plus tard.



XXI


L'écurie provisoire, une baraque en planches, se trouvait à proximité du
champ de courses. Le dresseur ayant seul monté le cheval pour le promener,
Wronsky ne savait trop dans quel état il allait trouver sa monture. Un
jeune garçon, qui faisait office de groom, reconnut de loin la calèche
et appela aussitôt le dresseur, un Anglais au visage sec, orné au menton
d'une touffe de poils. Celui-ci vint au-devant de son maître en se
dandinant à la façon des jockeys, les coudes écartés du corps; il était
vêtu d'une jaquette courte et chaussé de bottes à l'écuyère.

«Comment va Frou-frou? demanda Wronsky en anglais.

--_All right, sir_, répondit l'Anglais du fond de sa gorge. Mieux vaut
ne pas entrer, ajouta-t-il en soulevant son chapeau. Je lui ai mis une
muselière et cela l'agite. Si on l'approche, elle s'inquiétera.

--J'entrerai tout de même. Je veux la voir.

--Allons alors,» répondit avec humeur l'Anglais, toujours sans ouvrir la
bouche; et de son pas dégingandé il se dirigea vers l'écurie; un garçon
de service en veste blanche, balai en main, propre et alerte, les
introduisit. Cinq chevaux occupaient l'écurie, chacun dans sa stalle;
celui de Mahotine, le concurrent le plus sérieux de Wronsky, Gladiator, un
alezan de cinq vershoks, devait être là. Wronsky était plus curieux de le
voir que de voir son propre cheval, mais, selon les règles des courses, il
ne devait pas se le faire montrer, ni même se permettre de questions à son
sujet. Tout en marchant le long du couloir, le groom ouvrit la porte de la
seconde stalle et Wronsky entrevit un vigoureux alezan aux pieds blancs.
C'était Gladiator; il le savait, mais se retourna aussitôt du côté de
Frou-frou, comme il se fût détourné d'une lettre ouverte qui ne lui aurait
pas été adressée.

«C'est le cheval de Mak.., Mak...., dit l'Anglais sans arriver à prononcer
le nom, indiquant la stalle de Gladiator de ses doigts aux ongles crasseux.

--De Mahotine? oui;--c'est mon seul adversaire sérieux.

--Si vous le montiez, je parierais pour vous, dit l'Anglais.

--Frou-frou est plus nerveuse, celui-ci plus solide, répondit Wronsky en
souriant de l'éloge du jockey.

--Dans les courses avec obstacles, tout est dans l'art de monter, dans le
_pluck_,» dit l'Anglais.

Le _pluck_, c'est-à-dire l'audace et le sang-froid. Wronsky savait qu'il
n'en manquait pas et, qui plus est, il était fermement convaincu que
personne ne pouvait en avoir plus que lui.

«Vous êtes sûr qu'une forte transpiration n'était pas nécessaire?

--Du tout, répondit l'Anglais. Ne parlez pas haut, je vous prie, la jument
s'inquiète,» ajouta-t-il en faisant un signe de tête du côté de la stalle
fermée où l'on entendait piétiner le cheval sur sa litière.

Il ouvrit la porte et Wronsky entra dans le box faiblement éclairé par
une petite lucarne. Un cheval bai brun, avec une muselière, y foulait
nerveusement la paille fraîche.

La conformation un peu défectueuse de son cheval favori sauta aux yeux de
Wronsky. Frou-frou était de taille moyenne, son ossature était étroite,
sa poitrine également, quoique le poitrail fût saillant; la croupe était
légèrement fuyante et les jambes, surtout celles de derrière, un peu
cagneuses. Les muscles des jambes paraissaient faibles et les flancs très
larges, malgré l'entraînement qu'elle avait subi et la maigreur de son
ventre. Au-dessous du genou, ses jambes, vues de face, semblaient de vrais
fuseaux; vues de côté au contraire, elles étaient énormes. Sauf ses flancs,
on l'aurait dite creusée des deux côtés. Mais, elle avait un mérite qui
faisait oublier tous ces défauts: elle avait de la _race_, du _sang_ comme
disent les Anglais. Ses muscles faisaient saillie sous un réseau de veines
recouvertes d'une peau lisse et douce comme du satin; sa tête effilée,
aux yeux à fleur de tête, brillants et animés, ses naseaux saillants et
mobiles, qui semblaient injectés de sang, toute l'allure de cette jolie
bête avait quelque chose de décidé, d'énergique et de fin. C'était un
de ces animaux auxquels la parole ne semble manquer que par suite d'une
conformation mécanique incomplète. Wronsky eut le sentiment d'être compris
par elle tandis qu'il la considérait. Lorsqu'il entra, elle aspira l'air
fortement, regarda de côté, en montrant le blanc de son oeil injecté de
sang, chercha à secouer sa muselière, et s'agita sur ses pieds comme mue
par des ressorts.

«Vous voyez si elle est agitée, dit l'Anglais.

--Ho, ma belle, ho!» dit Wronsky en s'approchant pour la calmer; mais plus
il approchait, plus elle s'agitait. Elle ne se tranquillisa que lorsqu'il
lui eut caressé la tête et le cou; on voyait ses muscles se dessiner et
tressaillir sous son poil délicat. Wronsky remit à sa place une mèche de
crinière qu'elle avait rejetée de l'autre côté du garrot, approcha son
visage des naseaux qu'elle gonflait et élargissait comme des ailes de
chauves-souris. Elle respira bruyamment, dressa les oreilles et tendit son
museau noir vers lui, pour le saisir par la manche; mais, empêchée par sa
muselière, elle se reprit à piétiner.

«Calme-toi, ma belle, calme-toi!» lui dit Wronsky en la flattant; et il
quitta la stalle dans la conviction rassurante que son cheval était en
parfait état.

Mais l'agitation de la jument s'était communiquée à son maître; lui aussi
sentait le sang affluer à son coeur et le besoin d'action, de mouvement,
s'emparer violemment de lui; il aurait voulu mordre comme elle; c'était
troublant et amusant.

«Eh bien! je compte sur vous, dit-il à l'Anglais; à six heures et demie
sur le terrain.

--Tout sera prêt. Mais où allez-vous, mylord?» demanda l'Anglais en se
servant du titre de lord qu'il n'employait jamais.

Étonné de cette audace, Wronsky leva la tête avec surprise et regarda
l'Anglais comme il savait le faire, non dans les yeux, mais sur le haut du
front; il comprit aussitôt que le dresseur ne lui avait pas parlé comme à
son maître, mais comme à un jockey, et répondit:

«J'ai besoin de voir Bransky et serai de retour dans une heure.»

«Combien de fois m'aura-t-on fait cette question aujourd'hui! pensa-t-il,
et il rougit, ce qui lui arrivait rarement. L'Anglais le regarda
attentivement; il avait l'air de savoir où allait son maître.

«L'essentiel est de se tenir tranquille avant la course; ne vous faites
pas de mauvais sang, ne vous tourmentez de rien.

--_All right_,» répondit Wronsky en souriant et, sautant dans sa calèche,
il se fit conduire à Péterhof.

À peine avait-il fait quelques pas, que le ciel, couvert depuis le matin,
s'assombrit tout à fait; il se mit à pleuvoir.

«C'est fâcheux, pensa Wronsky en levant la capote de sa calèche; il y
avait de la boue, maintenant ce sera un marais.»

Et, profitant de ce moment de solitude, il prit les lettres de sa mère et
de son frère pour les lire.

C'était toujours la même histoire: tous deux, sa mère aussi bien que son
frère, trouvaient nécessaire de se mêler de ses affaires de coeur; il en
était irrité jusqu'à la colère, un sentiment qui ne lui était pas habituel.

«En quoi cela les concerne-t-il? Pourquoi se croient-ils obligés de
s'occuper de moi? de s'accrocher à moi? C'est parce qu'ils sentent qu'il y
a là quelque chose qu'ils ne peuvent comprendre. Si c'était une liaison
vulgaire, on me laisserait tranquille; mais ils devinent qu'il n'en est
rien, que cette femme n'est pas un jouet pour moi, qu'elle m'est plus
chère que la vie. Cela leur paraît incroyable et agaçant. Quel que soit
notre sort, c'est nous qui l'avons fait, et nous ne le regrettons pas, se
dit-il en s'unissant à Anna dans le mot _nous_. Mais non, ils entendent
nous enseigner la vie, eux qui n'ont aucune idée de ce qu'est le bonheur!
ils ne savent pas que, sans cet amour, il n'y aurait pour moi ni joie ni
douleur en ce monde; la vie n'existerait pas.»

Au fond, ce qui l'irritait le plus contre les siens, c'est que sa
conscience lui disait qu'ils avaient raison. Son amour pour Anna n'était
pas un entraînement passager destiné comme tant de liaisons mondaines
à disparaître en ne laissant d'autres traces que des souvenirs doux ou
pénibles. Il sentait vivement toutes les tortures de leur situation,
toutes ses difficultés aux yeux du monde, auquel il fallait tout cacher,
en s'ingéniant à mentir, à tromper, à inventer mille ruses. Et tandis
que leur passion mutuelle était si violente qu'ils ne connaissaient plus
qu'elle, toujours il fallait penser aux autres.

Ces fréquentes nécessités de dissimuler et de feindre lui revinrent
vivement à la pensée. Rien n'était plus contraire à sa nature, et il
se rappela le sentiment de honte qu'il avait souvent surpris dans Anna
lorsqu'elle aussi était forcée au mensonge.

Depuis sa liaison avec elle, il ressentait parfois une étrange
sensation de dégoût et de répulsion qu'il ne pouvait définir. Pour qui
l'éprouvait-il?.... Pour Alexis Alexandrovitch, pour lui-même, pour le
monde entier?... Il n'en savait rien. Autant que possible il chassait
cette impression.

«Oui, jadis elle était malheureuse, mais fière et tranquille; maintenant
elle ne peut plus l'être, quelque peine qu'elle se donne pour le paraître.»

Et pour la première fois l'idée de couper court à cette vie de
dissimulation lui apparut nette et précise: le plus tôt serait le mieux.

«Il faut que nous quittions tout, elle et moi, et que, seuls avec notre
amour, nous allions nous cacher quelque part,» se dit-il.



XXII


L'averse fut de courte durée, et lorsque Wronsky arriva au grand trot
de son cheval de brancard, les chevaux de volée galopant à toutes brides
dans la boue, le soleil avait déjà reparu et faisait scintiller les toits
des villas et le feuillage mouillé des vieux tilleuls, dont l'ombre se
projetait des jardins du voisinage dans la rue principale. L'eau coulait
des toits, et les branches des arbres semblaient secouer gaiement leurs
gouttes de pluie. Il ne pensait plus au tort que l'averse pouvait faire au
champ de courses, mais se réjouissait en songeant que, grâce à la pluie,
_elle_ serait seule; car il savait qu'Alexis Alexandrovitch, revenu
d'un voyage aux eaux depuis quelques jours, n'avait pas encore quitté
Pétersbourg pour la campagne.

Wronsky fit arrêter ses chevaux à une petite distance de la maison, et,
afin d'attirer l'attention aussi peu que possible, il entra dans la cour à
pied, au lieu de sonner à la porte principale qui donnait sur la rue.

«Monsieur est-il arrivé? demanda-t-il à un jardinier.

--Pas encore, mais madame y est. Veuillez sonner, on vous ouvrira.

--Non, je préfère entrer par le jardin.»

La sachant seule, il voulait la surprendre; il n'avait pas annoncé sa
visite et elle ne pouvait l'attendre à cause des courses; il marcha donc
avec précaution le long des sentiers sablés et bordés de fleurs, relevant
son sabre pour ne pas faire de bruit; il s'avança ainsi jusqu'à la
terrasse, qui de la maison descendait au jardin. Les préoccupations qui
l'avaient assiégé en route, les difficultés de sa situation, tout était
oublié; il ne pensait qu'au bonheur de l'apercevoir bientôt, _elle_ en
réalité, en personne, non plus en imagination seulement. Déjà il montait
les marches de la terrasse le plus doucement possible, lorsqu'il se
rappela ce qu'il oubliait toujours, et ce qui formait un des côtés les
plus douloureux de ses rapports avec Anna: la présence de son fils, de cet
enfant au regard inquisiteur.

L'enfant était le principal obstacle à leurs entrevues. Jamais en sa
présence Wronsky et Anna ne se permettaient un mot qui ne pût être entendu
de tout le monde, jamais même la moindre allusion que l'enfant n'eût pas
comprise. Ils n'avaient pas eu besoin de s'entendre pour cela; chacun
d'eux aurait cru se faire injure en prononçant une parole qui eût trompé
le petit garçon; devant lui ils causaient comme de simples connaissances.
Malgré ces précautions, Wronsky rencontrait souvent le regard scrutateur
et un peu méfiant de Serge, fixé sur lui; tantôt il le trouvait
timide, d'autres fois caressant, rarement le même. L'enfant semblait
instinctivement comprendre qu'entre cet homme et sa mère il existait un
lien sérieux dont la signification lui échappait.

Serge faisait effectivement de vains efforts pour comprendre comment il
devait se comporter avec ce monsieur; il avait deviné, avec la finesse
d'intuition propre à l'enfance, que son père, sa gouvernante et sa bonne
le considéraient avec horreur, tandis que sa mère le traitait comme son
meilleur ami.

«Qu'est-ce que cela signifie? qui est-il? faut-il que je l'aime? et si
je n'y comprends rien, est-ce ma faute et suis-je un enfant méchant ou
borné?» pensait le petit. De là sa timidité, son air interrogateur et
méfiant, et cette mobilité d'humeur qui gênait tant Wronsky. D'ailleurs,
en présence de l'enfant, il éprouvait toujours l'impression de répulsion,
sans cause apparente, qui le poursuivait depuis un certain temps.
Wronsky et Anna étaient semblables à des navigateurs auxquels la boussole
prouverait qu'ils vont à la dérive, sans pouvoir arrêter leur course;
chaque minute les éloigne du droit chemin, et reconnaître ce mouvement qui
les entraîne, c'est aussi reconnaître leur perte! L'enfant avec son regard
naïf était cette implacable boussole; tous deux le sentaient sans vouloir
en convenir.

Ce jour-là, Serge ne se trouvait pas à la maison; Anna était seule, assise
sur la terrasse, attendant le retour de son fils, que la pluie avait
surpris pendant sa promenade. Elle avait envoyé une femme de chambre et
un domestique à sa recherche. Vêtue d'une robe blanche, garnie de hautes
broderies, elle était assise dans un angle de la terrasse, cachée par des
plantes et des fleurs, et n'entendit pas venir Wronsky. La tête penchée,
elle appuyait son front contre un arrosoir oublié sur un des gradins;
de ses belles mains chargées de bagues qu'il connaissait si bien, elle
attirait vers elle cet arrosoir. La beauté de cette tête aux cheveux noirs
frisés, de ces bras, de ces mains, de tout l'ensemble de sa personne,
frappait Wronsky chaque fois qu'il la voyait, et lui causait toujours une
nouvelle surprise. Il s'arrêta et la regarda avec transport. Elle sentit
instinctivement son approche, et il avait à peine fait un pas, qu'elle
repoussa l'arrosoir et tourna vers lui son visage brûlant.

«Qu'avez-vous? vous êtes malade?» dit-il en français, tout en s'approchant
d'elle. Il aurait voulu courir, mais, dans la crainte d'être aperçu, il
jeta autour de lui et vers la porte de la terrasse un regard qui le fit
rougir comme tout ce qui l'obligeait à craindre et à dissimuler.

«Non, je me porte bien, dit Anna en se levant et serrant vivement la main
qu'il lui tendait. Je ne t'attendais pas.

--Bon Dieu, quelles mains froides!

--Tu m'as effrayée; je suis seule et j'attends Serge qui est allé se
promener; ils reviendront par ici.»

Malgré le calme qu'elle affectait, ses lèvres tremblaient.

«Pardonnez-moi d'être venu, mais je ne pouvais passer la journée sans vous
voir, continua-t-il en français, évitant ainsi le _vous_ impossible et le
tutoiement dangereux en russe.

--Je n'ai rien à pardonner: je suis trop heureuse.

--Mais vous êtes malade ou triste? dit-il en se penchant vers elle sans
quitter sa main. À quoi pensez-vous?

--Toujours à la même chose,» répondit-elle en souriant.

Elle disait vrai. À quelque heure de la journée, à quelque moment qu'on
l'eût interrogée, elle aurait invariablement répondu qu'elle pensait à son
bonheur et à son malheur. Au moment où il était entré, elle se demandait
pourquoi les uns, Betsy par exemple, dont elle savait la liaison avec
Toushkewitch, prenaient si légèrement ce qui pour elle était si cruel?
Cette pensée l'avait particulièrement tourmentée ce jour-là. Elle parla
des courses, et lui, pour la distraire de son trouble, raconta les
préparatifs qui se faisaient; son ton restait parfaitement calme et
naturel.

«Faut-il, ou ne faut-il pas lui dire? pensait-elle en regardant ces yeux
tranquilles et caressants. Il a l'air si heureux, il s'amuse tant de cette
course, qu'il ne comprendra peut-être pas assez l'importance de ce qui
nous arrive.»

«Vous ne m'avez pas dit à quoi vous songiez quand je suis entré, dit-il en
interrompant son récit; dites-le, je vous en prie.»

Elle ne répondait pas. La tête baissée, elle levait vers lui ses beaux
yeux; son regard était plein d'interrogations; sa main jouait avec une
feuille détachée. Le visage de Wronsky prit aussitôt l'expression d'humble
adoration, de dévouement absolu qui l'avait conquise.

«Je sens qu'il est arrivé quelque chose. Puis-je être tranquille un
instant quand je vous sais un chagrin que je ne partage pas? Au nom du
ciel, parlez,» répéta-t-il d'un ton suppliant.

«S'il ne sent pas toute l'importance de ce que j'ai à lui dire, je sais
que je ne lui pardonnerai pas; mieux vaut se taire que de le mettre à
l'épreuve,» pensa-t-elle en continuant à le regarder; sa main tremblait.

«Mon Dieu! qu'y a t-il? dit-il en lui prenant la main.

--Faut-il le dire?

--Oui, oui, oui.

--Je suis enceinte,» murmura-t-elle lentement.

La feuille qu'elle tenait entre ses doigts trembla encore plus, mais
elle ne le quitta pas des yeux, car elle cherchait à lire sur son visage
comment il supporterait cet aveu.

Il pâlit, voulut parler, mais s'arrêta et baissa la tête en laissant
tomber la main qu'il tenait entre les siennes.

«Oui, il sent toute la portée de cet événement,» pensa-t-elle, et elle lui
prit la main.

Mais elle se trompait en croyant qu'il sentait comme elle. À cette
nouvelle, l'étrange impression d'horreur qui le poursuivait l'avait saisi
plus vivement que jamais, et il comprit que la crise qu'il souhaitait,
était arrivée. Dorénavant on ne pouvait plus rien dissimuler au mari, et
il fallait sortir au plus tôt, n'importe à quel prix, de cette situation
odieuse et insoutenable. Le trouble d'Anna se communiquait à lui. Il la
regarda de ses yeux humblement soumis, lui baisa la main, se leva, et se
mit à marcher de long en large sur la terrasse, sans parler.

Quand enfin il se rapprocha d'elle, il lui dit d'un ton décidé:

«Ni vous, ni moi, n'avons considéré notre liaison comme un bonheur
passager; maintenant notre sort est fixé. Il faut absolument mettre fin
aux mensonges dans lesquels nous vivons;--et il regarda autour de lui.

--Mettre fin? Comment y mettre fin, Alexis?» dit-elle doucement.

Elle s'était calmée et lui souriait tendrement.

«Il faut quitter votre mari et unir nos existences.

--Ne sont-elles pas déjà unies? répondit-elle à demi-voix.

--Pas tout à fait, pas complètement.

--Mais comment faire, Alexis? enseigne-le-moi, dit-elle avec une triste
ironie, en songeant à ce que sa situation avait d'inextricable. Ne suis-je
pas la femme de mon mari?

--Quelque difficile que soit une situation, elle a toujours une issue
quelconque; il s'agit seulement de prendre un parti... Tout vaut mieux que
la vie que tu mènes. Crois-tu donc que je ne voie pas combien tout est
tourment pour toi: ton mari, ton fils, le monde, tout!

--Pas mon mari, dit-elle avec un sourire. Je ne le connais pas, je ne
pense pas à lui. Je ne sais pas s'il existe.

--Tu n'es pas sincère. Je te connais: tu te tourmentes aussi à cause de
lui.

--Mais il ne sait rien,--dit-elle, et soudain son visage se couvrit d'une
vive rougeur: le cou, le front, les joues, tout rougit, et les larmes lui
vinrent aux yeux.--Ne parlons plus de lui!»



XXIII


Ce n'était pas la première fois que Wronsky cherchait à lui faire
comprendre et juger sa position, quoiqu'il ne l'eût encore jamais fait
aussi fortement; et toujours il s'était heurté aux mêmes appréciations
superficielles et presque futiles. Il lui semblait qu'elle était alors
sous l'empire de sentiments qu'elle ne voulait, ou ne pouvait approfondir,
et elle, la vraie Anna, disparaissait, pour faire place à un être étrange
et indéchiffrable, qu'il ne parvenait pas à comprendre, qui lui devenait
presque répulsif. Aujourd'hui il voulut s'expliquer à fond.

«Qu'il le sache ou ne le sache pas, dit-il d'une voix calme mais ferme,
peu importe. Nous ne pouvons, _vous_ ne pouvez rester dans cette situation,
surtout à présent.

--Que faudrait-il faire selon vous?--demanda-t-elle avec la même ironie
railleuse. Elle qui avait craint si vivement de lui voir accueillir sa
confidence avec légèreté, était mécontente maintenant qu'il en déduisit la
nécessité absolue d'une résolution énergique.

--Avouez tout, et quittez-le.

--Supposons que je le fasse, savez-vous ce qu'il en résultera? Je vais
vous le dire:--et un éclair méchant jaillit de ses yeux tout à l'heure
si tendres. «Ah vous en aimez un autre et avez une liaison criminelle?
dit-elle en imitant son mari et appuyant sur le mot _criminelle_ comme
lui. Je vous avais avertie des suites qu'elle aurait au point de vue de
la religion, de la société et de la famille. Vous ne m'avez pas écouté,
maintenant je ne puis livrer à la honte mon nom, et...»--elle allait dire
_mon fils_, mais s'arrêta, car elle ne pouvait plaisanter de son fils.--En
un mot, il me dira nettement, clairement, sur le ton dont il discute les
affaires d'État, qu'il ne peut me rendre la liberté, mais qu'il prendra
des mesures pour éviter le scandale. C'est là ce qui se passera, car ce
n'est pas un homme, c'est une machine et, quand il se fâche, une très
méchante machine.»

Et elle se rappela les moindres détails du langage et de la physionomie
de son mari, prête à lui reprocher intérieurement tout ce qu'elle pouvait
trouver en lui de mal, avec d'autant moins d'indulgence qu'elle se sentait
plus coupable.

«Mais, Anna, dit Wronsky avec douceur, dans l'espoir de la convaincre et
de la calmer, il faut d'abord tout avouer, et ensuite nous agirons selon
ce qu'il fera.

--Alors il faudra s'enfuir?

--Pourquoi pas? Je ne vois pas la possibilité de continuer à vivre ainsi;
il n'est pas question de moi, mais de vous qui souffrez.

--S'enfuir! et devenir ostensiblement votre maîtresse! dit-elle méchamment.

--Anna! s'écria-t-il peiné.

--Oui, votre maîtresse et perdre tout.....» Elle voulut encore dire _mon
fils_, mais ne put prononcer ce mot.

Wronsky était incapable de comprendre que cette forte et loyale nature
acceptât la situation fausse où elle se trouvait, sans chercher à en
sortir; il ne se doutait pas que l'obstacle était ce mot «fils» qu'elle
ne pouvait se résoudre à articuler.

Quand Anna se représentait la vie de cet enfant avec le père qu'elle
aurait quitté, l'horreur de sa faute lui paraissait telle, qu'en véritable
femme elle n'était plus en état de raisonner, et ne cherchait qu'à se
rassurer et à se persuader que tout pourrait encore demeurer comme par le
passé; il fallait à tout prix s'étourdir, oublier cette affreuse pensée:
«que deviendra l'enfant?»

«Je t'en supplie, je t'en supplie, dit-elle tout à coup sur un ton tout
différent de tendresse et de sincérité, ne me parle plus jamais de cela.

--Mais, Anna!

--Jamais, jamais. Laisse-moi rester juge de la situation. J'en comprends
la bassesse et l'horreur, mais il n'est pas aussi facile que tu le crois
d'y rien changer. Aie confiance en moi, et ne me dis plus jamais rien de
cela. Tu me le promets?

--Je promets tout; comment veux-tu cependant que je sois tranquille après
ce que tu viens de me confier? Puis-je rester calme quand tu l'es si peu?

--Moi! répéta-t-elle. Il est vrai que je me tourmente, mais cela passera
si tu ne me parles plus de rien.

--Je ne comprends pas.....

--Je sais, interrompit-elle, combien ta nature loyale souffre de mentir;
tu me fais pitié, et bien souvent je me dis que tu as sacrifié ta vie pour
moi.

--C'est précisément ce que je me disais de toi! je me demandais tout à
l'heure comment tu avais pu t'immoler pour moi! Je ne me pardonne pas de
t'avoir rendue malheureuse!

--Moi, malheureuse! dit-elle en se rapprochant de lui et le regardant avec
un sourire plein d'amour. Moi! mais je suis semblable à un être mourant de
faim auquel on aurait donné à manger! Il oublie qu'il a froid et qu'il est
couvert de guenilles, il n'est pas malheureux. Moi, malheureuse! Non,
voilà mon bonheur.....»

La voix du petit Serge qui rentrait se fit entendre. Anna jeta un coup
d'oeil autour d'elle, se leva vivement, et porta rapidement ses belles
mains chargées de bagues vers Wronsky qu'elle prit par la tête; elle le
regarda longuement, approcha son visage du sien, l'embrassa sur les lèvres
et les yeux, puis elle voulut le repousser et le quitter, mais il l'arrêta.

«Quand? murmura-t-il en la regardant avec transport.

--Aujourd'hui à une heure,» répondit-elle à voix basse en soupirant, et
elle courut au-devant de son fils. Serge avait été surpris par la pluie au
parc, et s'était réfugié dans un pavillon avec sa bonne.

«Eh bien, au revoir, dit-elle à Wronsky, il faut maintenant que je
m'apprête pour les courses; Betsy m'a promis de venir me chercher.»

--Wronsky regarda sa montre, et partit précipitamment.



XXIV


Wronsky était si ému et si préoccupé qu'ayant regardé l'aiguille et le
cadran il n'avait pas vu l'heure.

Tout pénétré de la pensée d'Anna, il regagna sa calèche sur la route,
marchant avec précaution le long du chemin boueux. Sa mémoire n'était plus
qu'instinctive, et lui rappelait seulement ce qu'il avait résolu de faire,
sans que la réflexion intervînt. Il s'approcha de son cocher endormi sur
son siège, le réveilla machinalement, observa les nuées de moucherons qui
s'élevaient au-dessus de ses chevaux en sueur, sauta dans sa calèche et se
fit conduire chez Bransky; il avait déjà fait six à sept verstes lorsque
la présence d'esprit lui revint; il comprit alors qu'il était en retard,
et regarda de nouveau sa montre. Elle marquait cinq heures et demie.

Il devait y avoir plusieurs courses ce jour-là. D'abord les chevaux de
trait, puis une course d'officiers de deux verstes, une seconde de quatre;
celle où il devait courir était la dernière. À la rigueur, il pouvait
arriver à temps en sacrifiant Bransky, sinon il risquait de ne se trouver
sur le terrain que lorsque la cour serait arrivée, et ce n'était pas
convenable. Malheureusement Bransky avait sa parole; il continua donc
la route en recommandant au cocher de ne pas ménager ses chevaux. Cinq
minutes chez Bransky, et il repartit au galop; ce mouvement rapide lui fit
du bien. Peu à peu il oubliait ses soucis pour ne sentir que l'émotion
de la course et le plaisir de ne pas la manquer; il dépassait toutes les
voitures venant de Pétersbourg ou des environs.

Personne chez lui que son domestique le guettant sur le seuil de la porte;
tout le monde était déjà parti.

Pendant qu'il changeait de vêtements, son domestique eut le temps de lui
raconter que la seconde course était commencée, et que plusieurs personnes
s'étaient informées de lui.

Wronsky s'habilla sans se presser,--car il savait garder son calme,--et se
fit conduire en voiture aux écuries. On voyait de là un océan d'équipages
de toutes sortes, des piétons, des soldats, et toutes les tribunes
chargées de spectateurs.--La seconde course devait en effet avoir lieu,
car il entendit un coup de cloche. Il avait rencontré près de l'écurie
l'alezan de Mahotine, Gladiator, qu'on menait couvert d'une housse orange
et bleue avec d'énormes oreillères.

«Où est Cord? demanda-t-il au palefrenier.

--À l'écurie,--on selle.»

Frou-frou était toute sellée dans sa stalle ouverte, et on allait la faire
sortir.

«Je ne suis pas en retard?

--_All right, all right_, dit l'Anglais, ne vous inquiétez de rien.»

Wronsky jeta un dernier regard sur les belles formes de sa jument, et la
quitta à regret;--elle tremblait de tous ses membres. Le moment était
propice pour s'approcher des tribunes sans être remarqué; la course
de deux verstes s'achevait, et tous les yeux étaient fixés sur un
chevalier-garde et un hussard derrière lui, fouettant désespérément leurs
chevaux en approchant du but. On affluait vers ce point de tous côtés, et
un groupe de soldats et d'officiers de la garde saluaient avec des cris de
joie le triomphe de leur officier et de leur camarade.

Wronsky se mêla à la foule au moment où la cloche annonçait la fin de la
course, tandis que le vainqueur, couvert de boue, s'affaissait sur sa
selle et laissait tomber la bride de son étalon gris pommelé, essoufflé et
trempé de sueur.

L'étalon, raidissant péniblement les jarrets, arrêta avec difficulté sa
course rapide; l'officier, comme au sortir d'un rêve, regardait autour de
lui et souriait avec effort. Une foule d'amis et de curieux l'entoura.

C'était à dessein que Wronsky évitait le monde élégant qui circulait
tranquillement eu causant, autour de la galerie; il avait déjà aperçu Anna,
Betsy et la femme de son frère, et ne voulait pas s'approcher d'elles,
pour éviter toute distraction. Mais à chaque pas il rencontrait des
connaissances qui l'arrêtaient au passage et lui racontaient quelques
détails de la dernière course, ou lui demandaient la cause de son retard.

Pendant qu'on distribuait les prix dans le pavillon, et que chacun se
dirigeait de ce côté, Wronsky vit approcher son frère Alexandre; comme
Alexis, c'était un homme de taille moyenne et un peu trapu; mais il était
plus beau, quoiqu'il eût le visage très coloré et un nez de buveur; il
portait l'uniforme de colonel avec des aiguillettes.

«As-tu reçu ma lettre? dit-il à son frère,--on ne te trouve jamais.»

Alexandre Wronsky, malgré sa vie débauchée et son penchant à l'ivrognerie,
fréquentait exclusivement le monde de la cour. Tandis qu'il causait avec
son frère d'un sujet pénible, il savait garder la physionomie souriante
d'un homme qui plaisanterait d'une façon inoffensive, et cela à cause des
yeux qu'il sentait braqués sur eux.

«Je l'ai reçue; je ne comprends pas de quoi _tu_ t'inquiètes.

--Je m'inquiète de ce qu'on m'a fait remarquer tout à l'heure ton absence,
et ta présence à Péterhof lundi.

--Il y a des choses qui ne peuvent être jugées que par ceux qu'elles
intéressent directement,--et l'affaire dont tu te préoccupes est telle....

--Oui, mais alors on ne reste pas au service, on ne....

--Ne t'en mêle pas,--c'est tout ce que je demande.» Alexis Wronsky pâlit,
et son visage mécontent eut un tressaillement; il se mettait rarement en
colère, mais quand cela arrivait, son menton se prenait à trembler, et il
devenait dangereux. Alexandre le savait et sourit gaiement.

«Je n'ai voulu que te remettre la lettre de notre mère; réponds-lui
et ne te fais pas de mauvais sang avant la course.--_Bonne chance_,»
ajouta-t-il en français, en s'éloignant.

Dès qu'il l'eût quitté, Wronsky fut accosté par un autre.

«Tu ne reconnais donc plus tes amis? Bonjour, mon cher!» C'était Stépane
Arcadiévitch, le visage animé, les favoris bien peignés et pommadés, aussi
brillant dans le monde élégant de Pétersbourg qu'à Moscou.

«Je suis arrivé d'hier et me voilà ravi d'assister à ton triomphe.--Quand
nous reverrons-nous?

--Entre demain au mess,» dit Wronsky, et, s'excusant de le quitter, il
lui serra la main et se dirigea vers l'endroit où les chevaux avaient été
amenés pour la course d'obstacles.

Les palefreniers emmenaient les chevaux épuisés par la dernière course,
et ceux de la course suivante apparaissaient les uns après les autres.
C'étaient pour la plupart des chevaux anglais, bien sanglés et
encapuchonnés,--on aurait dit d'énormes oiseaux.

Frou-frou, belle dans sa maigreur, approchait, posant un pied après
l'autre d'un pas élastique et rebondissant;--non loin de là, on ôtait à
Gladiator sa couverture; les formes superbes, régulières et robustes de
l'étalon, avec sa croupe splendide et ses pieds admirablement taillés,
attirèrent l'attention de Wronsky.

Il voulut se rapprocher de Frou-frou, mais quelqu'un l'arrêta encore au
passage.

«Voilà Karénine,--il cherche sa femme qui est dans le pavillon, l'avez-vous
vue?

--Non,» répondit Wronsky, sans tourner la tête du côté où on lui indiquait
Mme Karénine, et il rejoignit son cheval.

À peine eut-il le temps d'examiner quelque chose qu'il fallait
rectifier à la selle, qu'on appela ceux qui devaient courir pour
leur distribuer leurs numéros d'ordre. Ils approchèrent tous,
sérieux, presque solennels, et plusieurs d'entre eux fort pâles:
ils étaient dix-sept.--Wronsky eut le n° 7.

«En selle!» cria-t-on.

Wronsky s'approcha de son cheval; il se sentait, comme ses camarades, le
point de mire de tous les regards, et, comme toujours, le malaise qu'il en
éprouvait rendait ses mouvements plus lents.

Cord avait mis son costume de parade en l'honneur des courses; il portait
une redingote noire boutonnée jusqu'au cou; un col de chemise fortement
empesé faisait ressortir ses joues,--il avait des bottes à l'écuyère et un
chapeau rond. Calme et important, selon son habitude, il était debout à
la tête du cheval et tenait lui-même la bride. Frou-frou tremblait et
semblait prise d'un accès de fièvre; ses yeux pleins de feu regardaient
Wronsky de côté. Celui-ci passa le doigt sous la sangle de la selle,--la
jument recula et dressa les oreilles,--et l'Anglais grimaça un sourire à
l'idée qu'on pût douter de la façon dont il sellait un cheval.

«Montez, vous serez moins agité,» dit-il.

Wronsky jeta un dernier coup d'oeil sur ses concurrents: il savait qu'il ne
les verrait plus pendant la course. Deux d'entre eux se dirigeaient déjà
vers le point de départ. Goltzen, un ami et un des plus forts coureurs,
tournait autour de son étalon bai sans pouvoir le monter. Un petit hussard
de la garde, en pantalon de cavalerie, courbé en deux sur son cheval pour
imiter les Anglais, faisait un temps de galop. Le prince Kouzlof, blanc
comme un linge, montait une jument pur sang qu'un Anglais menait par la
bride. Wronsky connaissait comme tous ses camarades l'amour-propre féroce
de Kouzlof, joint à la _faiblesse_ de ses nerfs. Chacun savait qu'il avait
peur de tout,--mais à cause de cette peur, et parce qu'il savait qu'il
risquait de se rompre le cou, et qu'il y avait près de chaque obstacle un
chirurgien avec des infirmiers et des brancards, il avait résolu de courir.

Wronsky lui sourit d'un air approbateur; mais le rival redoutable entre
tous, Mahotine sur Gladiator, n'était pas là.

«Ne vous pressez pas, disait Cord à Wronsky, et n'oubliez pas une chose
importante: devant un obstacle, il ne faut ni retenir ni lancer son cheval,
--il faut le laisser faire.

--Bien, bien, répondit Wronsky en prenant les brides

--Menez la course si cela se peut, sinon ne perdez pas courage, quand bien
même vous seriez le dernier.»

Sans laisser à sa monture le temps de faire le moindre mouvement, Wronsky
s'élança vivement sur l'étrier, se mit légèrement en selle, égalisa
les doubles rênes entre ses doigts, et Cord lâcha le cheval. Frou-frou
allongea le cou en tirant sur la bride; elle semblait se demander de quel
pied il fallait partir, et balançait son cavalier sur son dos flexible en
avançant d'un pas élastique. Cord suivait à grandes enjambées. La jument,
agitée, cherchait à tromper son cavalier et tirait tantôt à droite, tantôt
à gauche; Wronsky la rassurait inutilement de la voix et du geste.

On approchait de la rivière, du côté où se trouvait le point de départ;
Wronsky, précédé des uns, suivi des autres, entendit derrière lui, sur
la boue du chemin, le galop d'un cheval. C'était Gladiator monté par
Mahotine; celui-ci sourit en passant, montrant ses longues dents. Wronsky
ne répondit que par un regard irrité. Il n'aimait pas Mahotine, et cette
façon de galoper près de lui et d'échauffer son cheval lui déplut; il
sentait d'ailleurs en lui son plus rude adversaire.

Frou-frou partit au galop du pied gauche, fit deux bonds, et, fâchée de se
sentir retenue par le bridon, changea d'allure et prit un trot qui secoua
fortement son cavalier.--Cord, mécontent, courait presque aussi vite
qu'elle à côté de Wronsky.



XXV


Le champ de courses, une ellipse de quatre verstes, s'étendait devant le
pavillon principal et offrait neuf obstacles: la rivière,--une grande
barrière haute de deux archines, en face du pavillon,--un fossé à sec,
--un autre rempli d'eau,--une côte rapide,--une banquette irlandaise
(l'obstacle le plus difficile), c'est-à-dire un remblai couvert de
fascines, derrière lequel un second fossé invisible obligeait le cavalier
à sauter deux obstacles à la fois, au risque de se tuer;--après la
banquette, encore trois fossés, dont deux pleins d'eau,--et enfin le but,
devant le pavillon. Ce n'était pas dans l'enceinte même du cercle que
commençait la course, mais à une centaine de sagènes en dehors, et sur
cet espace se trouvait le premier obstacle, la rivière, qu'on pouvait à
volonté sauter ou passer à gué.

Les cavaliers se rangèrent pour le signal, mais trois fois de suite il y
eut faux départ; il fallut recommencer. Le colonel qui dirigeait la course
commençait à s'impatienter,--lorsque enfin au quatrième commandement les
cavaliers partirent.

Tous les yeux, toutes les lorgnettes étaient dirigés vers les coureurs.

«Ils sont partis! les voilà!» cria-t-on de tous côtés.

Et pour mieux les voir, les spectateurs se précipitèrent isolément ou par
groupes vers l'endroit d'où on pouvait les apercevoir. Les cavaliers se
dispersèrent d'abord un peu; de loin, ils semblaient courir ensemble, mais
les fractions de distance qui les séparaient avaient leur importance.

Frou-frou, agitée et trop nerveuse, perdit du terrain au début, mais
Wronsky, tout en la retenant, prit facilement le devant sur deux ou
trois chevaux, et ne fut bientôt plus précédée que par Gladiator, qui la
dépassait de toute sa longueur, et par la jolie Diane en tête de tous,
portant le malheureux Kouzlof, à moitié mort d'émotion.

Pendant ces premières minutes, Wronsky ne fut pas plus maître de lui-même
que de sa monture.

Gladiator et Diane se rapprochèrent et franchirent la rivière presque d'un
même bond; Frou-frou s'élança légèrement derrière eux comme portée par des
ailes: au moment où Wronsky se sentait dans les airs, il aperçut sous les
pieds de son cheval Kouzlof se débattant avec Diane de l'autre côté de la
rivière (il avait lâché les rênes après avoir sauté, et son cheval s'était
abattu sous lui); Wronsky n'apprit ces détails que plus tard, il ne vit
qu'une chose alors, c'est que Frou-frou reprendrait pied sur le corps de
Diane. Mais Frou-frou, semblable à un chat qui tombe, fit un effort du dos
et des jambes tout en sautant, et retomba à terre par-dessus le cheval
abattu.

«Oh ma belle!» pensa Wronsky.

Après la rivière, il reprit pleine possession de son cheval, et le retint
même un peu, avec l'intention de sauter la grande barrière derrière
Mahotine, qu'il ne comptait distancer que sur l'espace d'environ deux
cents sagènes libre d'obstacles.

Cette grande barrière s'élevait juste en face du pavillon impérial;
l'empereur lui-même, la cour, une foule immense les regardait approcher.

Wronsky sentait tous ces yeux braqués sur lui, mais il ne voyait que les
oreilles de son cheval, la terre disparaissant devant lui, la croupe de
Gladiator et ses pieds blancs battant le sol en cadence, et conservant
toujours la même distance en avant de Frou-frou. Gladiator s'élança à la
barrière, agita sa queue écourtée et disparut aux yeux de Wronsky sans
avoir heurté l'obstacle.

«Bravo!» cria une voix.

Au même moment, les planches de la barrière passèrent comme un éclair
devant Wronsky, son cheval sauta sans changer d'allure, mais il entendit
derrière lui un craquement: Frou-frou, animée par la vue de Gladiator,
avait sauté trop tôt et frappé la barrière de ses fers de derrière; son
allure ne varia cependant pas, et Wronsky, la figure éclaboussée de boue,
comprit que la distance n'avait pas diminué, en apercevant devant lui la
croupe de Gladiator, sa queue coupée et ses rapides pieds blancs.

Frou-frou sembla faire la même réflexion que son maître, car, sans y être
excitée, elle augmenta sensiblement de vitesse et se rapprocha de Mahotine
en obliquant vers la corde, que Mahotine conservait cependant. Wronsky se
demandait si l'on ne pourrait pas le dépasser de l'autre côté de la piste,
lorsque Frou-frou, changeant de pied, prit elle-même cette direction.
Son épaule, brunie par la sueur, se rapprocha de la croupe de Gladiator.
Pendant quelques secondes ils coururent tout près l'un de l'autre; mais,
pour se rapprocher de la corde, Wronsky excita son cheval, et vivement,
sur la descente, dépassa Mahotine, dont il entrevit le visage couvert de
boue; il lui sembla que celui-ci souriait. Quoique dépassé, il était là,
tout près, et Wronsky entendait toujours le même galop régulier et la
respiration précipitée mais nullement fatiguée de l'étalon.

Les deux obstacles suivants, le fossé et la barrière, furent aisément
franchis, mais le galop et le souffle de Gladiator se rapprochaient;
Wronsky força le train de Frou-frou et sentit avec joie qu'elle augmentait
facilement sa vitesse; le son des sabots de Gladiator s'éloignait.

C'était lui maintenant qui menait la course comme il l'avait souhaité,
comme le lui avait recommandé Cord; il était sûr du succès. Son émotion,
sa joie et sa tendresse pour Frou-frou allaient toujours croissant.
Il aurait voulu se retourner, mais n'osait regarder derrière lui, et
cherchait à se calmer et à ne pas surmener sa monture. Un seul obstacle
sérieux, la banquette irlandaise, lui restait à franchir; si, l'ayant
dépassé, il était toujours en tête, son triomphe devenait infaillible.
Lui et Frou-frou aperçurent la banquette de loin, et tous deux, le cheval
et le cavalier, éprouvèrent un moment d'hésitation. Wronsky remarqua
cette hésitation aux oreilles de la jument, et levait déjà la cravache,
lorsqu'il comprit à temps qu'elle savait ce qu'elle devait faire. La jolie
bête prit son élan et, comme il le prévoyait, s'abandonna à la vitesse
acquise qui la transporta bien au delà du fossé; puis elle reprit sa
course en mesure et sans effort, sans avoir changé de pied.

«Bravo, Wronsky!» crièrent des voix. Il savait que ses camarades et ses
amis se tenaient près de l'obstacle, et distingua la voix de Yashvine,
mais sans le voir.

«Oh ma charmante! pensait-il de Frou-frou, tout en écoutant ce qui se
passait derrière lui.... Il a sauté,» se dit-il en entendant approcher le
galop de Gladiator.

Un dernier fossé, large de deux archines, restait encore; c'est à peine si
Wronsky y faisait attention, mais, voulant arriver premier, bien avant les
autres, il se mit à rouler son cheval. La jument s'épuisait; son cou et
ses épaules étaient mouillés, la sueur perlait sur son garrot, sa tête et
ses oreilles; sa respiration devenait courte et haletante. Il savait
cependant qu'elle serait de force à fournir les deux cents sagènes qui
le séparaient du but, et ne remarquait l'accélération de la vitesse que
parce qu'il touchait presque terre. Le fossé fut franchi sans qu'il s'en
aperçût. Frou-frou s'envola comme un oiseau plutôt qu'elle ne sauta; mais
en ce moment Wronsky sentit avec horreur qu'au lieu de suivre l'allure du
cheval, le poids de son corps avait porté à faux en retombant en selle,
par un mouvement aussi inexplicable qu'impardonnable. Comment cela
s'était-il fait? il ne pouvait s'en rendre compte, mais il comprit qu'une
chose terrible lui arrivait: l'alezan de Mahotine passa devant lui comme
un éclair.

Wronsky touchait la terre d'un pied: la jument s'affaissa sur ce pied,
et il eut à peine le temps de se dégager qu'elle tomba complètement,
soufflant péniblement et faisant, de son cou délicat et couvert de sueur,
d'inutiles efforts pour se relever; elle gisait à terre et se débattait
comme un oiseau blessé: par le mouvement qu'il avait fait en selle,
Wronsky lui avait brisé les reins; mais il ne comprit sa faute que
plus tard. Il ne voyait qu'une chose en ce moment: c'est que Gladiator
s'éloignait rapidement, et que lui il était là, seul, sur la terre
détrempée, devant Frou-frou abattue, qui tendait vers lui sa tête et le
regardait de ses beaux yeux. Toujours sans comprendre, il tira sur la
bride. La pauvre bête s'agita comme un poisson pris au filet, et chercha à
se redresser sur ses jambes de devant; mais, impuissante à relever celles
de derrière, elle retomba tremblante sur le côté. Wronsky, pâle et
défiguré par la colère, lui donna un coup de talon dans le ventre pour la
forcer à se relever; elle ne bougea pas, et jeta à son maître un de ses
regards parlants, en enfonçant son museau dans le sol.

«Mon Dieu, qu'ai-je fait? hurla presque Wronsky en se prenant la tête à
deux mains. Qu'ai-je fait?»

Et la pensée de la course perdue, de sa faute humiliante et impardonnable,
de la malheureuse bête brisée, tout l'accabla à la fois. «Qu'ai-je fait?»

On accourait vers lui, le chirurgien et son aide, ses camarades, tout le
monde. À son grand chagrin, il se sentait sain et sauf.

Le cheval avait l'épine dorsale rompue; il fallut l'abattre. Incapable
de proférer une seule parole, Wronsky ne put répondre à aucune des
questions qu'on lui adressa; il quitta le champ de courses, sans relever
sa casquette tombée, marchant au hasard sans savoir où il allait; il était
désespéré! Pour la première fois de sa vie, il était victime d'un malheur
auquel il ne pouvait porter remède, et dont il se reconnaissait seul
coupable!

Yashvine courut après lui avec sa casquette, et le ramena à son logis; au
bout d'une demi-heure, il se calma et reprit possession de lui-même; mais
cette course fut pendant longtemps un des souvenirs les plus pénibles, les
plus cruels, de son existence.



XXVI


Les relations d'Alexis Alexandrovitch et de sa femme ne semblaient pas
changées extérieurement; tout au plus pouvait-on remarquer que Karénine
était plus surchargé de besogne que jamais.

Dès le printemps, il partit selon son habitude pour l'étranger, afin de se
remettre des fatigues de l'hiver en faisant une cure d'eaux.

Il revint en juillet et reprit ses fonctions avec une nouvelle énergie. Sa
femme s'était installée à la campagne aux environs de Pétersbourg, comme
d'ordinaire; lui restait en ville.

Depuis leur conversation, après la soirée de la princesse Tverskoï, il
n'avait plus été question entre eux de soupçons ni de jalousie; mais le
ton de persiflage habituel à Alexis Alexandrovitch lui fut très commode
dans ses rapports actuels avec sa femme; sa froideur avait augmenté,
quoiqu'il ne semblât conserver de cette conversation qu'une certaine
contrariété; encore n'était-ce guère qu'une nuance, rien de plus.

«Tu n'as pas voulu t'expliquer avec moi, semblait-il dire, tant pis pour
toi, c'est à toi maintenant de venir à moi, et à mon tour de ne pas
vouloir m'expliquer.» Et il s'adressait à sa femme par la pensée, comme
un homme furieux de n'avoir pu éteindre un incendie qui dirait au feu:
«Brûle, va, tant pis pour toi!»

Lui, cet homme si fin et si sensé quand il s'agissait de son service,
ne comprenait pas ce que cette conduite avait d'absurde, et s'il ne
comprenait pas, c'est que la situation lui semblait trop terrible pour
oser la mesurer. Il préféra enfouir son affection pour sa femme et son
fils dans son âme, comme en un coffre scellé et verrouillé, et prit même
envers l'enfant une attitude singulièrement froide, ne l'interpellant que
du nom de «jeune homme», de ce ton ironique qu'il prenait avec Anna.

Alexis Alexandrovitch prétendait n'avoir jamais eu d'affaires aussi
importantes que cette année-là; mais il n'avouait pas qu'il les créait à
plaisir, afin de n'avoir pas à ouvrir ce coffre secret qui contenait des
sentiments d'autant plus troublants qu'il les gardait plus longtemps
enfermés.

Si quelqu'un s'était arrogé le droit de lui demander ce qu'il pensait de
la conduite de sa femme, cet homme calme et pacifique se serait mis en
colère, au lieu de répondre. Aussi sa physionomie prenait-elle un air
digne et sévère toutes les fois qu'on lui demandait des nouvelles d'Anna.
Et à force de vouloir ne rien penser de la conduite de sa femme, Alexis
Alexandrovitch n'y pensait pas.

L'habitation d'été des Karénine était à Péterhof, et la comtesse Lydie
Ivanovna, qui y demeurait habituellement, y entretenait de fréquentes
relations de bon voisinage avec Anna. Cette année, la comtesse n'avait pas
voulu habiter Péterhof, et, en causant un jour avec Karénine, fit quelques
allusions aux inconvénients de l'intimité d'Anna avec Betsy et Wronsky.
Alexis Alexandrovitch l'arrêta sévèrement en déclarant que, pour lui,
sa femme était au-dessus de tout soupçon; depuis lors il avait évité la
comtesse. Décidé à ne rien remarquer, il ne s'apercevait pas que bien des
personnes commençaient à battre froid à sa femme, et n'avait pas cherché à
comprendre pourquoi celle-ci avait insisté pour s'installer à Tsarskoé, où
demeurait Betsy, non loin du camp de Wronsky.

Il ne se permettait pas de réfléchir, et ne réfléchissait pas; mais malgré
tout, sans s'expliquer avec lui-même, sans avoir aucune preuve à l'appui,
il se sentait trompé, n'en doutait pas, et en souffrait profondément.

Combien de fois ne lui était-il pas arrivé, pendant ses huit années de
bonheur conjugal, de se demander, en voyant des ménages désunis: «Comment
en arrive-t-on là? Comment ne sort-on pas à tout prix d'une situation
aussi absurde?» Et maintenant que le malheur était à sa propre porte, non
seulement il ne songeait pas à se dégager de cette situation, mais il ne
voulait pas l'admettre, et cela parce qu'il s'épouvantait de ce qu'elle
lui offrait de terrible, de contre nature.

Depuis son retour de l'étranger, Alexis Alexandrovitch était allé deux
fois retrouver sa femme à la campagne; une fois pour dîner, l'autre pour y
passer la soirée avec du monde, sans coucher, comme il le faisait les
années précédentes.

Le jour des courses avait été pour lui un jour très rempli; cependant,
en faisant le programme de sa journée le matin, il s'était décidé à aller
à Péterhof après avoir dîné de bonne heure, et de là aux courses, où
devait se trouver la cour, et où il était convenable de se montrer. Par
convenance aussi, il avait résolu d'aller chaque semaine chez sa femme;
c'était d'ailleurs le quinze du mois, et il était de règle de lui remettre
à cette date l'argent nécessaire à la dépense de la maison.

Tout cela avait été décidé avec la force de volonté qu'il possédait, et
sans qu'il permît à sa pensée d'aller au delà.

Sa matinée s'était trouvée très affairée; la veille, il avait reçu une
brochure d'un voyageur célèbre par ses voyages en Chine, accompagnée
d'un mot de la comtesse Lydie, le priant de recevoir ce voyageur qui lui
semblait, pour plusieurs raisons, être un homme utile et intéressant.

Alexis Alexandrovitch, n'ayant pu terminer la lecture de cette brochure
le soir, l'acheva le matin. Puis vinrent les sollicitations, les rapports,
les réceptions, les nominations, les révocations, les distributions de
récompenses, les pensions, les appointements, les correspondances, tout
ce «travail des jours ouvrables», comme disait Alexis Alexandrovitch, qui
prenait tant de temps.

Venait ensuite son travail personnel, la visite du médecin et celle de
son régisseur. Ce dernier ne le retint pas longtemps; il ne fit que lui
remettre de l'argent et un rapport très concis sur l'état de ses affaires,
qui, cette année, n'était pas très brillant; les dépenses avaient été trop
fortes et amenaient un déficit.

Le docteur, un médecin célèbre, et en rapport d'amitié avec Karénine,
lui prit, en revanche, un temps considérable. Il était venu sans être
appelé, et Alexis Alexandrovitch fut étonné de sa visite et de l'attention
scrupuleuse avec laquelle il l'ausculta et l'interrogea; il ignorait que,
frappée de son état peu normal, son amie la comtesse Lydie avait prié le
docteur de le voir et de le bien examiner.

«Faites-le pour moi, avait dit la comtesse.

--Je le ferai pour la Russie, comtesse, répondit le docteur.

--Excellent homme!» s'écria la comtesse.

Le docteur fut très mécontent de son examen. Le foie était congestionné,
l'alimentation mauvaise, le résultat des eaux nul. Il ordonna plus
d'exercice physique, moins de tension d'esprit, et surtout aucune
préoccupation morale; c'était aussi facile que de ne pas respirer.

Le médecin partit en laissant Alexis Alexandrovitch sous l'impression
désagréable qu'il avait un principe de maladie auquel on ne pouvait porter
remède.

En quittant son malade, le docteur rencontra sur le perron le chef de
cabinet d'Alexis Alexandrovitch, nommé Studine, un camarade d'Université;
ces messieurs se rencontraient rarement, mais n'en restaient pas moins
bons amis; aussi le docteur n'aurait-il pas parlé à d'autres avec la même
franchise qu'à Studine.

«Je suis bien aise que vous l'ayez vu, dit celui-ci: cela ne va pas, il me
semble; qu'en dites-vous?

--Ce que j'en dis, répondit le docteur, en faisant par-dessus la tête
de Studine signe à son cocher d'avancer. Voici ce que j'en dis;» et
il retira de ses mains blanches un doigt de son gant glacé: «si vous
essayez de rompre une corde qui ne soit pas trop tendue, vous réussirez
difficilement: mais si vous la tendez à l'extrême, vous la romprez en la
touchant du doigt. C'est ce qui lui arrive avec sa vie trop sédentaire
et son travail trop consciencieux; et il y a une pression violente du
dehors, conclut le docteur en levant les sourcils d'un air significatif.

--Serez-vous aux courses? ajouta-t-il en entrant dans sa calèche.

--Oui, oui, certainement, cela prend trop de temps,» répondit-il à
quelques mots de Studine qui n'arrivèrent pas jusqu'à lui.

Aussitôt après le docteur, le célèbre voyageur arriva, et Alexis
Alexandrovitch, aidé de la brochure qu'il avait lue la veille, et de
quelques notions antérieures sur la question, étonna son visiteur par
l'étendue de ses connaissances et la largeur de ses vues. On annonça en
même temps le maréchal du gouvernement, arrivé à Pétersbourg, avec lequel
il dut causer. Après le départ du maréchal, il fallut terminer la besogne
quotidienne avec le chef de cabinet, puis faire une visite importante et
sérieuse à un personnage officiel. Alexis Alexandrovitch n'eut que le
temps de rentrer pour dîner à cinq heures avec son chef de cabinet,
qu'il invita à l'accompagner à la campagne et aux courses.

Sans qu'il s'en rendit compte, il cherchait toujours maintenant à ce qu'un
tiers assistât à ses entrevues avec sa femme.



XXVII


Anna était dans sa chambre, debout devant son miroir, et attachait un
dernier noeud à sa robe avec l'aide d'Annouchka, lorsqu'un bruit de roues
sur le gravier devant le perron se fit entendre.

«C'est un peu tôt pour Betsy,» pensa-t-elle, et, regardant par la fenêtre,
elle aperçut une voiture, et dans la voiture le chapeau noir et les
oreilles bien connues d'Alexis Alexandrovitch.

«Voilà qui est fâcheux! se pourrait-il qu'il vint pour la nuit?»
pensa-t-elle, et les résultats que pouvait avoir cette visite
l'épouvantèrent: sans se donner une minute de réflexion, et sous l'empire
de cet esprit de mensonge, qui lui devenait familier et qui la dominait,
elle descendit, rayonnante de gaieté, pour recevoir son mari, et se mit à
parler sans savoir ce qu'elle disait.

«Que c'est aimable à vous! dit-elle en tendant la main à Karénine, tandis
qu'elle souriait à Studine comme à un familier de la maison.

--J'espère que tu restes ici cette nuit? (le démon du mensonge lui
soufflait ces mots); nous irons ensemble aux courses, n'est-ce pas? Quel
dommage que je me sois engagée avec Betsy, qui doit venir me chercher!»

Alexis Alexandrovitch fit une légère grimace à ce nom.

«Oh! je ne séparerai pas les inséparables, dit-il d'un ton railleur,
nous irons à nous deux Michel Wassiliévitch. Le docteur m'a recommandé
l'exercice; je ferai une partie de la route à pied, et me croirai encore
aux eaux.

--Mais rien ne presse, dit Anna; voulez-vous du thé?»

Elle sonna.

«Servez le thé et prévenez Serge qu'Alexis Alexandrovitch est arrivé.

--Et ta santé?... Michel Wassiliévitch, vous n'êtes pas encore venu
chez moi; voyez donc comme j'ai bien arrangé mon balcon,» dit-elle en
s'adressant tantôt à son mari, tantôt à son visiteur.

Elle parlait simplement et naturellement, mais trop, et trop vite: ce
qu'elle sentit en surprenant le regard curieux de Michel Wassiliévitch,
qui l'observait à la dérobée. Celui-ci s'éloigna du coté de la terrasse,
et elle s'assit auprès de son mari.

«Tu n'as pas très bonne mine, dit-elle.

--Oui, le docteur est venu ce matin et m'a pris une heure de mon temps;
je suis persuadé qu'il était envoyé par un de mes amis; ma santé est si
précieuse!

--Que t'a-t-il dit?»

Et elle le questionna sur sa santé et ses travaux, lui conseillant le
repos, et l'engageant à venir s'installer à la campagne. Tout cela était
dit gaiement, avec vivacité et animation; mais Alexis Alexandrovitch
n'attachait aucune importance spéciale à ce ton; il n'entendait que les
paroles, et les prenait dans leur sens littéral, répondant simplement,
quoiqu'un peu ironiquement. Cette conversation n'avait rien de particulier;
cependant Anna ne put se la rappeler plus tard sans une véritable
souffrance.

Serge entra, accompagné de sa gouvernante; si Alexis Alexandrovitch
s'était permis d'observer, il aurait remarqué l'air craintif dont l'enfant
regarda ses parents, son père d'abord, puis sa mère; mais il ne voulait
rien voir et ne vit rien.

«Hé, bonjour, jeune homme! nous avons grandi, nous devenons tout à fait
grand garçon.»

Et il tendit la main à l'enfant troublé. Serge avait toujours été timide
avec son père, mais depuis que celui-ci l'appelait «jeune homme», et
depuis qu'il se creusait la tête pour savoir si Wronsky était un ami ou
un ennemi, il était devenu plus craintif encore. Il se tourna vers sa
mère comme pour chercher protection; il ne se sentait à l'aise qu'auprès
d'elle. Pendant ce temps Alexis Alexandrovitch prenait son fils par
l'épaule et interrogeait la gouvernante sur son compte. Anna vit le moment
où l'enfant, se sentant malheureux et gêné, allait fondre en larmes. Elle
avait rougi en le voyant entrer, et, remarquant son embarras, elle se leva
vivement, souleva la main d'Alexis Alexandrovitch pour dégager l'épaule de
l'enfant, l'embrassa et l'emmena sur la terrasse. Puis elle vint rejoindre
son mari.

«Il se fait tard, dit-elle en consultant sa montre. Pourquoi Betsy ne
vient-elle pas?

--Oui, dit Alexis Alexandrovitch en faisant craquer les jointures de ses
doigts et en se levant. Je suis aussi venu t'apporter de l'argent: tu dois
en avoir besoin, car on ne nourrit pas de chansons les rossignols.

--Non... oui... j'en ai besoin, dit Anna en rougissant jusqu'à la racine
des cheveux sans le regarder; mais tu reviendras après les courses?

--Oh oui, répondit Alexis Alexandrovitch. Et voici la gloire de Péterhof,
la princesse Tverskoï, ajouta-t-il en apercevant par la fenêtre une
calèche à l'anglaise qui approchait du perron; quelle élégance! c'est
charmant! Allons, partons aussi.»

La princesse ne quitta pas sa calèche; son valet de pied en guêtres,
livrée, et chapeau à l'anglaise, sauta du siège devant la maison.

«Je m'en vais, adieu! dit Anna en embrassant son fils et en tendant la
main à son mari. Tu es très aimable d'être venu.»

Alexis Alexandrovitch lui baisa la main.

«Au revoir, tu reviendras prendre le thé; c'est parfait!» dit-elle en
s'éloignant d'un air rayonnant et joyeux. Mais à peine fut-elle à l'abri
des regards, qu'elle tressaillit avec répugnance en sentant sur sa main la
trace de ce baiser.



XXVIII


Quand Alexis Alexandrovitch parut aux courses, Anna était déjà placée à
côté de Betsy dans le pavillon principal, où la haute société se trouvait
réunie; elle aperçut son mari de loin, et le suivit involontairement des
yeux dans la foule. Elle le vit s'avancer vers le pavillon, répondant avec
une bienveillance un peu hautaine aux saluts qui cherchaient à attirer
son attention, échangeant des politesses distraites avec ses égaux, et
recherchant les regards des puissants de la terre, auxquels il répondait
en ôtant son grand chapeau rond, qui serrait le bout de ses oreilles. Anna
connaissait toutes ces façons de saluer, et toutes lui étaient également
antipathiques.

«Rien qu'ambition, que rage de succès: c'est tout ce que contient son âme,
pensait-elle; quant aux vues élevées, à l'amour de la civilisation, à la
religion, ce ne sont que des moyens pour atteindre son but: rien de plus.»

On voyait, d'après les regards que Karénine jetait sur le pavillon, qu'il
ne découvrait pas sa femme dans ces flots de mousseline, de rubans, de
plumes, de fleurs et d'ombrelles. Anna comprit qu'il la cherchait, mais
eut l'air de ne pas s'en apercevoir.

«Alexis Alexandrovitch, cria la princesse Betsy, vous ne voyez donc pas
votre femme? la voici.»

Il sourit de son sourire glacial.

«Tout ici est si brillant, que les yeux sont éblouis,» répondit-il en
approchant du pavillon.

Il sourit à Anna, comme doit le faire un mari qui vient à peine de quitter
sa femme, salua Betsy et ses autres connaissances, galant avec les femmes,
poli avec les hommes.

Un général célèbre par son esprit et son savoir était là, près du pavillon;
Alexis Alexandrovitch, qui l'estimait beaucoup, l'aborda, et ils se
mirent à causer.

C'était entre deux courses; le général attaquait ce genre de
divertissement, Alexis Alexandrovitch le défendait.

Anna entendait cette voix grêle et mesurée et ne perdait pas une seule des
paroles de son mari, qui résonnaient toutes désagréablement à son oreille.

Lorsque la course d'obstacles commença, elle se pencha en avant, ne
quittant pas Wronsky des yeux; elle le vit s'approcher de son cheval, puis
le monter; la voix de son mari s'élevait toujours jusqu'à elle, et lui
semblait odieuse. Elle souffrait pour Wronsky, mais souffrait plus encore
de cette voix dont elle connaissait toutes les intonations.

«Je suis une mauvaise femme, une femme perdue, pensait-elle, mais je hais
le mensonge, je ne le supporte pas, tandis que lui (son mari) en fait sa
nourriture. Il sait tout, il voit tout; que peut-il éprouver, s'il est
capable de parler avec cette tranquillité? J'aurais quelque respect pour
lui s'il me tuait, s'il tuait Wronsky. Mais non, ce qu'il préfère à tout,
c'est le mensonge, ce sont les convenances.»

Anna ne savait guère ce qu'elle aurait voulu trouver en son mari, et ne
comprenait pas que la volubilité d'Alexis Alexandrovitch, qui l'irritait
si vivement, n'était que l'expression de son agitation intérieure; il lui
fallait un mouvement intellectuel quelconque, comme il faut à un enfant
qui vient de se cogner un mouvement physique pour étourdir son mal;
Karénine, lui aussi, avait besoin de s'étourdir pour étouffer les idées
qui l'oppressaient en présence de sa femme et de Wronsky, dont le nom
revenait à chaque instant.

«Le danger, disait-ll, est une condition indispensable pour les
courses d'officiers; si l'Angleterre peut montrer dans son histoire des
faits d'armes glorieux pour la cavalerie, elle le doit uniquement au
développement historique de la force dans ses hommes et ses chevaux. Le
sport a, selon moi, un sens profond, et comme toujours nous n'en prenons
que le côté superficiel.

--Superficiel, pas tant que cela, dit la princesse Tverskoï: on dit qu'un
des officiers s'est enfoncé deux côtes.»

Alexis Alexandrovitch sourit froidement d'un sourire sans expression qui
découvrait seulement ses dents.

«J'admets, princesse, que ce cas-là est interne et non superficiel,
mais il ne s'agit pas de cela.» Et il se tourna vers le général, son
interlocuteur sérieux:

«N'oubliez pas que ceux qui courent sont des militaires, que cette
carrière est de leur choix, et que toute vocation a son revers de
médaille: cela rentre dans les devoirs militaires; si le sport, comme
les luttes à coups de poing ou les combats de taureaux espagnols sont des
indices de barbarie, le sport spécialisé est au contraire un indice de
développement.

--Oh! je n'y reviendrai plus, dit la princesse Betsy, cela m'émeut trop,
n'est-ce pas, Anna?

--Cela émeut, mais cela fascine, dit une autre dame. Si j'avais été
Romaine, j'aurais assidûment fréquenté le cirque.»

Anna ne parlait pas, mais tenait toujours sa lorgnette braquée du même
côté.

En ce moment, un général de haute taille vint à traverser le pavillon;
Alexis Alexandrovitch, interrompant brusquement son discours, se leva avec
dignité et fit un profond salut:

«Vous ne courez pas? lui dit en plaisantant le général.

--Ma course est d'un genre plus difficile,» répondit respectueusement
Alexis Alexandrovitch, et, quoique cette réponse ne présentât aucun sens,
le militaire eut l'air de recueillir le mot profond d'un homme d'esprit,
et de comprendre _la pointe de la sauce_[8].

[Note 8: Les mots en italique sont en français dans le texte.]

«Il y a deux côtés à la question, reprit Alexis Alexandrovitch: celui du
spectateur aussi bien que celui de l'acteur, et je conviens que l'amour
de ces spectacles est un signe certain d'infériorité dans un public...
mais...

--Princesse, un pari! cria une voix, celle de Stépane Arcadiévitch
s'adressant à Betsy. Pour qui tenez-vous?

--Anna et moi parions pour Kouzlof, répondit Betsy.

--Moi pour Wronsky..., une paire de gants.

--C'est bon.

--Comme c'est joli..., n'est-ce pas?»

Alexis Alexandrovitch s'était tu pendant qu'on parlait autour de lui, mais
il reprit aussitôt:

«J'en conviens, les jeux virils...»

En ce moment on entendit le signal du départ, et toutes les conversations
s'arrêtèrent.

Alexis Alexandrovitch se tut aussi; chacun se leva pour regarder du côté
de la rivière; comme les courses ne l'intéressaient pas, au lieu de suivre
les cavaliers, il parcourut l'assemblée d'un oeil distrait; son regard
s'arrêta sur sa femme.

Pâle et grave, rien n'existait pour Anna en dehors de ce qu'elle suivait
des yeux; sa main tenait convulsivement un éventail, elle ne respirait
pas. Karénine se détourna pour examiner d'autres visages de femmes.

«Voilà une autre dame très émue, et encore une autre qui l'est tout autant,
c'est fort naturel,» se dit Alexis Alexandrovitch; malgré lui, son regard
était attiré par ce visage où il lisait trop clairement et avec horreur
tout ce qu'il voulait ignorer.

À la première chute, celle de Kouzlof, l'émotion fut générale, mais à
l'expression triomphante du visage d'Anna il vit bien que celui qu'elle
regardait n'était pas tombé.

Lorsqu'un second officier tomba sur la tête, après que Mahotine et Wronsky
eurent sauté la grande barrière, et qu'on le crut tué, un murmure d'effroi
passa dans l'assistance; mais Alexis Alexandrovitch s'aperçut qu'Anna
n'avait rien remarqué, et qu'elle avait peine à comprendre l'émotion
générale. Il la regardait avec une insistance croissante.

Quelque absorbée qu'elle fût, Anna sentit le regard froid de son
mari peser sur elle, et elle se retourna vers lui un moment d'un air
interrogateur, avec un léger froncement de sourcils.

«Tout m'est égal,» semblait-elle dire; et elle ne quitta plus sa
lorgnette.

La course fut malheureuse: sur dix-sept cavaliers, il en tomba plus de la
moitié. Vers la fin, l'émotion devint d'autant plus vive que l'empereur
témoigna son mécontentement.



XXIX


Au reste, l'impression était unanimement pénible et l'on se répétait
la phrase de l'un des spectateurs: «Après cela il ne reste plus que
les arènes avec des lions». La terreur causée par la chute de Wronsky
fut générale, et le cri d'horreur poussé par Anna n'étonna personne.
Malheureusement sa physionomie exprima ensuite des sentiments plus vifs
que ne le permettait le décorum; éperdue, troublée comme un oiseau pris
au piège, elle voulait se lever, se sauver, et se tournait vers Betsy,
en répétant:

«Partons, partons!»

Mais Betsy n'écoutait pas. Penchée vers un militaire qui s'était approché
du pavillon, elle lui parlait avec animation.

Alexis Alexandrovitch vint vers sa femme et lui offrit poliment le bras.

«Partons, si vous le désirez, lui dit-il en français.» Anna ne l'aperçut
même pas; elle était toute à la conversation de Betsy et du général.

«On prétend qu'il s'est aussi cassé la jambe, disait-il: cela n'a pas le
sens commun.»

Anna, sans répondre à son mari, regardait toujours de sa lorgnette
l'endroit où Wronsky était tombé, mais c'était si loin et la foule était
si grande qu'on ne distinguait rien; elle baissa sa lorgnette et allait
partir, lorsqu'un officier au galop vint faire un rapport à l'empereur.

Anna se pencha en avant pour écouter.

«Stiva, Stiva,» cria-t-elle à son frère; celui-ci n'entendit pas;
elle voulut encore quitter la tribune.

«Je vous offre mon bras, si vous désirez partir,» répéta Alexis
Alexandrovitdch en lui touchant la main.

Anna s'éloigna de lui avec répulsion et répondit sans le regarder:

«Non, non, laissez-moi, je resterai.» Elle venait d'apercevoir un officier
qui, du lieu de l'accident, accourait à toute bride en coupant le champ de
courses.

Betsy lui fit signe de son mouchoir; l'officier venait dire que le
cavalier n'était pas blessé, mais que le cheval avait les reins brisés.

À cette nouvelle Anna se rassit, et cacha son visage derrière son éventail;
Alexis Alexandrovitch remarqua non seulement qu'elle pleurait, mais
qu'elle ne pouvait réprimer les sanglots qui soulevaient sa poitrine.
Il se plaça devant elle pour la dissimuler aux regards du public, et lui
donner le temps de se remettre.

«Pour la troisième fois, je vous offre mon bras,» dit-il quelques instants
après, en se tournant vers elle.

Anna le regardait, ne sachant que répondre. Betsy lui vint en aide.

«Non, Alexis Alexandrovitch; j'ai amené Anna, je la reconduirai.

--Excusez, princesse, répondit-il en souriant poliment et en la regardant
bien en face; mais je vois qu'Anna est souffrante, et je désire la ramener
moi-même.»

Anna effrayée se leva avec soumission et prit le bras de son mari.

«J'enverrai prendre de ses nouvelles et vous en ferai donner,» murmura
Betsy à voix basse.

Alexis Alexandrovitch, en sortant du pavillon, causa de la façon la plus
naturelle avec tous ceux qu'il rencontra, et Anna fut obligée d'écouter,
de répondre; elle ne s'appartenait pas et croyait marcher en rêve à côté
de son mari.

«Est-il blessé? tout cela est-il vrai? viendra-t-il? le verrai-je
aujourd'hui?» pensait-elle.

Silencieusement elle monta en voiture, et bientôt ils sortirent de la
foule. Malgré tout ce qu'il avait vu, Alexis Alexandrovitch ne se
permettait pas de juger sa femme; pour lui, les signes extérieurs tiraient
seuls à conséquence; elle ne s'était pas convenablement comportée, et il
se croyait obligé de lui en faire l'observation. Comment adresser cette
observation sans aller trop loin? Il ouvrit la bouche pour parler, mais
involontairement il dit tout autre chose que ce qu'il voulait dire:

«Combien nous sommes tous portés à admirer ces spectacles cruels! Je
remarque.....

--Quoi? je ne comprends pas,» dit Anna d'un air de souverain mépris. Ce
ton blessa Karénine.

«Je dois vous dire...., commença-t-il.

--Voilà l'explication, pensa Anna, et elle eut peur.

--Je dois vous dire que votre tenue a été fort inconvenante aujourd'hui,
dit-il en français.

--En quoi?--demanda-t-elle en se tournant vivement vers lui et en le
regardant bien en face, non plus avec la fausse gaieté sous laquelle se
dissimulaient ses sentiments, mais avec une assurance qui cachait mal la
frayeur qui l'étreignait.

--Faites attention,» dit-il en montrant la glace de la voiture, baissée
derrière le cocher.

Il se pencha pour la relever.

«Qu'avez-vous trouvé d'inconvenant? répéta-t-elle.

--Le désespoir que vous avez peu dissimulé lorsqu'un des cavaliers est
tombé.»

Il attendait une réponse, mais elle se taisait et regardait devant elle.

«Je vous ai déjà priée de vous comporter dans le monde de telle sorte que
les méchantes langues ne puissent vous attaquer. Il fut un temps où je
parlais de sentiments intimes, je n'en parle plus; il n'est question
maintenant que de faits extérieurs; vous vous êtes tenue d'une façon
inconvenante, et je désire que cela ne se renouvelle plus.»

Ces paroles n'arrivaient qu'à moitié aux oreilles d'Anna; elle se sentait
envahie par la crainte, et ne pensait cependant qu'à Wronsky; elle se
demandait s'il était possible qu'il fût blessé; était-ce bien de lui qu'on
parlait en disant que le cavalier était sain et sauf, mais que le cheval
avait les reins brisés?

Quand Alexis Alexandrovitch se tut, elle le regarda avec un sourire
d'ironie feinte, sans répondre; elle n'avait rien entendu. La terreur
qu'elle éprouvait se communiquait à lui; il avait commencé avec fermeté,
puis, en sentant toute la portée de ses paroles, il eut peur; le sourire
d'Anna le fit tomber dans une étrange erreur.

«Elle sourit de mes soupçons, elle va me dire, comme autrefois, qu'ils
n'ont aucun fondement, qu'ils sont absurdes.»

C'était ce qu'il souhaitait ardemment; il craignait tant de voir ses
craintes confirmées, qu'il était prêt à croire tout ce qu'elle aurait
voulu: mais l'expression de ce visage sombre et terrifié ne promettait
même plus le mensonge.

«Peut-être me suis-je trompé; dans ce cas, pardonnez-moi.

--Non, vous ne vous êtes pas trompé, dit-elle lentement en jetant un
regard désespéré sur la figure impassible de son mari. Vous ne vous êtes
pas trompé: j'ai été au désespoir et ne puis m'empêcher de l'être encore.
Je vous écoute: je ne pense qu'à lui. Je l'aime, je suis sa maîtresse: je
ne puis vous souffrir, je vous crains, je vous hais. Faites de moi ce que
vous voudrez.» Et, se rejetant au fond de la voiture, elle couvrit son
visage de ses mains et éclata en sanglots.

Alexis Alexandrovitch ne bougea pas, ne changea pas la direction de son
regard, mais l'expression solennelle de sa physionomie prit une rigidité
de mort, qu'elle garda pendant tout le trajet. En approchant de la maison,
il se tourna vers Anna et dit:

«Entendons-nous: j'exige que jusqu'au moment où j'aurai pris les mesures
voulues--ici sa voix trembla--pour sauvegarder mon honneur, mesures qui
vous seront communiquées, j'exige que les apparences soient conservées.»

Il sortit de la voiture et fit descendre Anna; devant les domestiques, il
lui serra la main, remonta en voiture, et reprit la route de Pétersbourg.

À peine était-il parti qu'un messager de Betsy apporta un billet:

«J'ai envoyé prendre de ses nouvelles; il m'écrit qu'il va bien, mais
qu'il est au désespoir.

--Alors _il_ viendra! pensa-t-elle. J'ai bien fait de tout avouer.»

Elle regarda sa montre: il s'en fallait encore de trois heures; mais le
souvenir de leur dernière entrevue fit battre son coeur.

«Mon Dieu, qu'il fait encore clair! C'est terrible, mais j'aime à voir son
visage, et j'aime cette lumière fantastique. Mon mari! ah oui! Eh bien!
tant mieux, tout est fini entre nous...»



XXX


Partout où des hommes se réunissent, et dans la petite ville d'eaux
allemande choisie par les Cherbatzky comme ailleurs, il se forme une
espèce de cristallisation sociale qui met chacun à sa place; de même
qu'une gouttelette d'eau exposée au froid prend invariablement, et pour
toujours, une certaine forme cristalline, de même chaque nouveau baigneur
se trouve invariablement fixé au rang qui lui convient dans la
société.

_Fürst Cherbatzky sammt Gemahlin und Tochter_ se cristallisèrent
immédiatement à la place qui leur était due suivant la hiérarchie sociale,
de par l'appartement qu'ils occupèrent, leur nom et les relations qu'ils
firent.

Ce travail de stratification s'était opéré d'autant plus sérieusement
cette année, qu'une véritable _Fürstin_ allemande honorait les eaux de
sa présence. La princesse se crut obligée de lui présenter sa fille, et
cette cérémonie eut lieu deux jours après leur arrivée. Kitty, parée d'une
toilette _très simple_, c'est-à-dire très élégante et venue de Paris, fit
une profonde et gracieuse révérence à la grande dame.

«J'espère, lui fut-il dit, que les roses renaîtront bien vite sur ce joli
visage.» Et aussitôt la famille Cherbatzky se trouva classée d'une façon
définitive.

Ils firent la connaissance d'un lord anglais et de sa famille, d'une
_Gräfin_ allemande et de son fils, blessé à la dernière guerre, d'un
savant suédois et de M. Canut ainsi que de sa soeur.

Mais la société intime des Cherbatzky se forma presque spontanément de
baigneurs russes; c'étaient Marie Evguénievna Rtichef et sa fille, qui
déplaisait à Kitty parce qu'elle aussi était malade d'un amour contrarié,
et un colonel moscovite qu'elle avait toujours vu en uniforme, et que
ses cravates de couleur et son cou découvert lui faisaient trouver
souverainement ridicule. Cette société parut d'autant plus insupportable
à Kitty qu'on ne pouvait s'en débarrasser.

Restée seule avec sa mère, après le départ du vieux prince pour Carlsbad,
elle chercha, pour se distraire, à observer les personnes inconnues
qu'elle rencontrait; sa nature la portait à voir tout le monde en beau,
aussi ses remarques sur les caractères et les situations qu'elle s'amusait
à deviner étaient-elles empreintes d'une bienveillance exagérée.

Une des personnes qui lui inspirèrent l'intérêt le plus vif fut une jeune
fille venue aux eaux avec une dame russe qu'on nommait Mme Stahl, et qu'on
disait appartenir à une haute noblesse.

Cette dame, fort malade, n'apparaissait que rarement, traînée dans une
petite voiture; la princesse assurait qu'elle se tenait à l'écart par
orgueil plutôt que par maladie. La jeune fille la soignait et, selon Kitty,
elle s'occupait avec le même zèle simple et naturel de plusieurs autres
personnes sérieusement malades.

Mme Stahl nommait sa compagne Varinka, mais Kitty assurait qu'elle ne
la traitait ni en parente ni en garde-malade rétribuée; une irrésistible
sympathie entraînait Kitty vers cette jeune fille, et quand leurs regards
se rencontraient, elle s'imaginait lui plaire aussi.

Mlle Varinka, quoique jeune, semblait manquer de jeunesse: elle paraissait
aussi bien dix-neuf ans que trente. Malgré sa pâleur maladive, on la
trouvait jolie en analysant ses traits, et elle aurait passé pour bien
faite si sa tête n'eût été trop forte et sa maigreur trop grande; mais
elle ne devait pas plaire aux hommes; elle faisait penser à une belle
fleur qui, tout en conservant ses pétales, serait déjà flétrie et sans
parfum.

Varinka semblait toujours absorbée par quelque devoir important, et
n'avoir pas de loisirs pour s'occuper de choses futiles; l'exemple de
cette vie occupée faisait penser à Kitty qu'elle trouverait, en l'imitant,
ce qu'elle cherchait avec douleur: un intérêt, un sentiment de dignité
personnelle, qui n'eût plus rien de commun avec ces relations mondaines
de jeunes filles à jeunes gens, dont la pensée lui paraissait une
flétrissure: plus elle étudiait son amie inconnue, plus elle désirait
la connaître, persuadée qu'elle était de trouver en elle une créature
parfaite.

Les jeunes filles se rencontraient plusieurs fois par jour, et les yeux
de Kitty semblaient toujours dire: «Qui êtes-vous? Je ne me trompe pas,
n'est-ce pas, en vous croyant un être charmant? Mais, ajoutait le regard,
je n'aurai pas l'indiscrétion de solliciter votre amitié: je me contente
de vous admirer et de vous aimer!--Moi aussi, je vous aime, et je vous
trouve charmante, répondait le regard de l'inconnue, et je vous aimerais
plus encore si j'en avais le temps», et réellement elle était toujours
occupée. Tantôt c'étaient les enfants d'une famille russe qu'elle ramenait
du bain, tantôt un malade qu'il fallait envelopper d'un plaid, un autre
qu'elle s'évertuait à distraire, ou bien encore des pâtisseries qu'elle
venait acheter pour l'un ou l'autre de ses protégés.

Un matin, bientôt après l'arrivée des Cherbatzky, on vit apparaître un
couple qui devint l'objet d'une attention peu bienveillante.

L'homme était de taille haute et voûtée, avec des mains énormes, des yeux
noirs, tout à la fois naïfs et effrayants; il portait un vieux paletot
trop court; la femme était aussi mal mise, marquée de petite vérole, et
d'une physionomie très douce.

Kitty les reconnut aussitôt pour des russes, et déjà son imagination
ébauchait un roman touchant dont ils étaient les héros, lorsque la
princesse apprit, par la liste des baigneurs, que ces nouveaux venus se
nommaient Nicolas Levine et Marie Nicolaevna; elle mit fin au roman de sa
fille en lui expliquant que ce Levine était un fort vilain homme.

Le fait qu'il fut frère de Constantin Levine, plus que les paroles de sa
mère, rendit ce couple particulièrement désagréable à Kitty. Cet homme
aux mouvements de tête bizarres lui devint odieux, et elle croyait lire
dans ces grands yeux, qui la suivaient avec obstination, des sentiments
ironiques et malveillants.

Elle évitait autant que possible de le rencontrer.



XXXI


La journée étant pluvieuse, Kitty et sa mère se promenaient sous la
galerie, accompagnées du colonel, jouant à l'élégant dans son petit veston
européen, acheté tout fait à Francfort.

Ils marchaient d'un côté de la galerie, cherchant à éviter Nicolas Levine,
qui marchait de l'autre. Varinka, en robe foncée, coiffée d'un chapeau
noir à bords rabattus, promenait une vieille Française aveugle; chaque
fois que Kitty et elle se rencontraient, elles échangeaient un regard
amical.

«Maman, puis-je lui parler? demanda Kitty en voyant son inconnue approcher
de la source, et trouvant l'occasion favorable pour l'aborder.

--Si tu as si grande envie de la connaître, laisse-mol prendre des
informations; mais que trouves-tu de si remarquable en elle? C'est quelque
dame de compagnie. Si tu veux, je ferai la connaissance de Mme Stahl. J'ai
connu sa belle-soeur,» ajouta la princesse en relevant la tête avec
dignité.

Kitty savait que sa mère était froissée de l'attitude de Mme Stahl qui
semblait l'éviter; elle n'insista pas.

«Elle est vraiment charmante! dit-elle en regardant Varinka tendre un
verre à la Française. Voyez comme tout ce qu'elle fait est aimable et
simple.

--Tu m'amuses avec tes _engouements_, répondit la princesse, mais pour
le moment éloignons-nous», ajouta-t-elle en voyant approcher Levine, sa
compagne et un médecin allemand, auquel il parlait d'un ton aigu et
mécontent.

Comme elles revenaient sur leurs pas, elles entendirent un éclat de voix;
Levine était arrêté et gesticulait en criant; le docteur se fâchait à son
tour, et l'on faisait cercle autour d'eux. La princesse s'éloigna vivement
avec Kitty; le colonel se mêla à la foule pour connaître l'objet de la
discussion.

«Qu'y avait-il? demanda la princesse quand au bout de quelques minutes le
colonel les rejoignit.

--C'est une honte! répondit celui-ci. Rien de pis que de rencontrer des
Russes à l'étranger. Ce grand monsieur s'est querellé avec le docteur, lui
a grossièrement reproché de ne pas le soigner comme il l'entendait, et a
fini par lever son bâton. C'est une honte!

--Mon Dieu, que c'est pénible! dit la princesse; et comment tout cela
s'est-il terminé?

--Grâce à l'intervention de cette demoiselle en chapeau forme champignon:
une Russe, je crois; c'est elle qui la première s'est trouvée là pour
prendre ce monsieur par le bras et l'emmener.

--Voyez-vous, maman? dit Kitty à sa mère, et vous vous étonnez de mon
enthousiasme pour Varinka?»

Le lendemain Kitty remarqua que Varinka s'était mise en rapport avec
Levine et sa compagne, comme avec ses autres protégés; elle s'approchait
d'eux pour causer, et servait d'interprète à la femme, qui ne parlait
aucune langue étrangère. Kitty supplia encore une fois sa mère de lui
permettre de faire sa connaissance, et, quoiqu'il fût désagréable à la
princesse d'avoir l'air de faire des avances à Mme Stahl qui se permettait
de faire la fière, édifiée par les renseignements qu'elle avait pris, elle
choisit un moment où Kitty était à la source, pour aborder Varinka devant
la boulangerie.

«Permettez-moi de me présenter moi-même, dit-elle avec un sourire de
condescendance. Ma fille s'est éprise de vous; peut-être ne me
connaissez-vous pas... Je....

--C'est plus que réciproque, princesse, répondit avec hâte Varinka.

--Vous avez fait hier une bonne action, par rapport à notre triste
compatriote,» dit la princesse.

Varinka rougit.

«Je ne me rappelle pas: il me semble que je n'ai rien fait, dit-elle.

--Si fait, vous avez sauvé ce Levine d'une affaire désagréable.

--Ah oui! sa compagne m'a appelée et j'ai cherché à le calmer: il est très
malade et très mécontent de son médecin. J'ai l'habitude de soigner ce
genre de malades.

--Je sais que vous habitez Menton, avec votre tante, il me semble, Mme
Stahl. J'ai connu sa belle-soeur.

--Mme Stahl n'est pas ma tante, je l'appelle maman, mais je ne lui suis
pas apparentée; j'ai été élevée par elle», répondit Varinka en rougissant
encore.

Tout cela fut dit très simplement, et l'expression de ce charmant visage
était si ouverte et si sincère que la princesse comprit pourquoi Varinka
plaisait si fort à Kitty.

«Et que va faire ce Levine? demanda-t-elle.

--Il part,» répondit Varinka.

Kitty, revenant de la source, aperçut en ce moment sa mère causant avec
son amie; elle rayonna de joie.

«Eh bien, Kitty, ton ardent désir de connaître Mlle...

--Varinka, dit la jeune fille: c'est ainsi qu'on m'appelle.»

Kitty rougit de plaisir et serra longtemps en silence la main de sa
nouvelle amie, qui la lui abandonna sans répondre à cette pression. En
revanche son visage s'illumina d'un sourire heureux, quoique mélancolique,
et découvrit des dents grandes mais belles.

«Je le désirais depuis longtemps aussi, dit-elle.

--Mais vous êtes si occupée.....

--Moi? au contraire, je n'ai rien à faire,» répondit Varinka.

Mais au même instant deux petites Russes, filles d'un malade, accoururent
vers elle.

«Varinka! maman nous appelle!» crièrent-elles.

Et Varinka les suivit.



XXXII


Voici ce que la princesse avait appris du passé de Varinka et de ses
relations avec Mme Stahl. Celle-ci, une femme maladive et exaltée, que
les uns accusaient d'avoir fait le tourment de la vie de son mari par son
inconduite, tandis que d'autres accusaient son mari de l'avoir rendue
malheureuse, avait, après s'être séparée de ce mari, mis au monde un
enfant qui était mort aussitôt né. La famille de Mme Stahl, connaissant sa
sensibilité, et craignant que cette nouvelle ne la tuât, avait substitué à
l'enfant mort la fille d'un cuisinier de la cour, née la même nuit, dans
la même maison à Pétersbourg: c'était Varinka. Mme Stahl apprit par la
suite que la petite n'était pas sa fille, mais continua à s'en occuper,
d'autant plus que la mort des vrais parents de l'enfant la rendit bientôt
orpheline.

Depuis plus de dix ans Mme Stahl vivait à l'étranger, dans le midi, sans
presque quitter son lit. Les uns disaient qu'elle s'était fait dans le
monde un piédestal de sa charité et de sa haute piété. D'autres voyaient
en elle un être supérieur, d'une grande élévation morale, et assuraient
qu'elle ne vivait que pour les bonnes oeuvres; en un mot, qu'elle était
bien réellement ce qu'elle semblait être. Personne ne savait si elle était
catholique, protestante ou orthodoxe; ce qui était certain, c'est qu'elle
entretenait de bonnes relations avec les sommités de toutes les églises,
de toutes les confessions.

Varinka vivait toujours auprès d'elle, et tous ceux qui connaissaient
Mme Stahl la connaissaient aussi.

Kitty s'attacha de plus en plus à son amie et, chaque jour, lui découvrait
quelque nouvelle qualité. La princesse, ayant appris que Varinka chantait,
la pria de venir les voir un soir.

«Kitty joue du piano, et, quoique l'instrument soit mauvais, nous aurions
grand plaisir à vous entendre», dit la princesse avec un sourire forcé qui
déplut à Kitty, à laquelle le peu de désir qu'avait Varinka de chanter
n'échappait pas; elle vint cependant le même soir et apporta de la
musique. La princesse invita Marie Evguénievna, sa fille, et le colonel;
Varinka sembla indifférente à la présence de ces personnes, étrangères
pour elle, et s'approcha du piano sans se faire prier; elle ne savait pas
s'accompagner, mais lisait parfaitement la musique. Kitty jouait bien du
piano et l'accompagna.

«Vous avez un talent remarquable», dit la princesse après le premier
morceau, que Varinka chanta avec goût.

Marie Evguénievna et sa fille joignirent leurs compliments et leurs
remerciements à ceux de la princesse.

«Voyez donc le public que vous avez attiré», dit le colonel qui regardait
par la fenêtre.

Il s'était effectivement rassemblé un assez grand nombre de personnes,
près de la maison.

«Je suis enchantée de vous avoir fait plaisir», répondit simplement
Varinka.

Kitty regardait son amie avec orgueil: elle était dans l'admiration de son
talent, de sa voix, de toute sa personne, mais plus encore de sa tenue;
il était clair que Varinka ne se faisait aucun mérite de son chant, et
restait fort indifférente aux compliments; elle avait simplement l'air de
se demander: «Faut-il chanter encore, ou non?»

«Si j'étais à sa place, pensait Kitty, combien je serais fière! comme
je serais contente de voir cette foule sous la fenêtre! Et cela lui est
absolument égal! Elle ne paraît sensible qu'au plaisir d'être agréable
à maman. Qu'y a-t-il en elle? Qu'est-ce qui lui donne cette force
d'indifférence, ce calme indépendant? Combien je voudrais l'apprendre
d'elle?» se disait Kitty en observant ce visage tranquille.

La princesse demanda un second morceau, et Varinka le chanta aussi bien
que le premier, avec le même soin et la même perfection, toute droite près
du piano, et battant la mesure de sa petite main brune.

Le morceau suivant dans le cahier était un air italien. Kitty joua le
prélude et se tourna vers la chanteuse:

«Passons celui-là,» dit Varinka en rougissant.

Kitty, tout émue, fixa sur elle des yeux questionneurs

«Alors, un autre! se hâta-t-elle de dire en tournant les pages, comprenant
que cet air devait rappeler à son amie quelque souvenir pénible.

--Non, répondit Varinka en mettant tout en souriant la main sur le cahier.
Chantons-le.» Et elle chanta aussi tranquillement et aussi froidement
qu'auparavant.

Quand elle eut fini, chacun la remercia encore, et on sortit du salon pour
prendra le thé. Kitty et Varinka descendirent au petit jardin attenant à
la maison.

«Vous rattachez un souvenir à ce morceau, n'est-ce pas? dit Kitty. Ne
répondez pas; dites seulement: c'est vrai.

--Pourquoi ne vous le dirais-je pas tout simplement? Oui, c'est un
souvenir, dit tranquillement Varinka, et il a été douloureux. J'ai aimé
quelqu'un à qui je chantais cet air.»

Kitty, les yeux grands ouverts, regardait humblement Varinka sans parler.

«Je l'ai aimé, et il m'a aimée aussi: mais sa mère s'est opposée à notre
mariage, et il en a épousé une autre. Maintenant il ne demeure pas trop
loin de chez nous, et je le vois quelquefois. Vous ne pensiez pas que
j'avais mon roman?» Et son visage parut éclairé comme toute sa personne
avait dû l'être autrefois, pensa Kitty.

«Comment ne l'aurais-je pas pensé? Si j'étais homme, je n'aurais pu aimer
personne, après vous avoir rencontrée; ce que je ne conçois pas, c'est
qu'il ait pu vous oublier et vous rendre malheureuse pour obéir à sa mère:
il ne devait pas avoir de coeur.

--Au contraire, c'est un homme excellent, et quant à moi je ne suis pas
malheureuse... Eh bien, ne chanterons-nous plus aujourd'hui? ajouta-t-elle
en se dirigeant vers la maison.

--Que vous êtes bonne, que vous êtes bonne! s'écria Kitty en l'arrêtant
pour l'embrasser. Si je pouvais vous ressembler un peu!

--Pourquoi ressembleriez-vous à une autre qu'à vous-même? Restez donc ce
que vous êtes, dit Varinka en souriant de son sourire doux et fatigué.

--Non, je ne suis pas bonne du tout..... Voyons, dites-moi..... Attendez,
asseyons-nous un peu, dit Kitty en la faisant rasseoir sur un banc près
d'elle. Dites-moi, comment peut-il n'être pas blessant de penser qu'un
homme a méprisé votre amour, qu'il l'a repoussé!

--Il n'a rien méprisé: je suis sûre qu'il m'a aimée. Mais c'était un fils
soumis...

--Et s'il n'avait pas agi ainsi pour obéir à sa mère? Si de son plein
gré...? dit Kitty, sentant qu'elle dévoilait son secret, et que son visage,
tout brûlant de rougeur, la trahissait.

--Dans ce cas, il aurait mal agi, et je ne le regretterais plus, répondit
Varinka, comprenant qu'il n'était plus question d'elle, mais de Kitty.

--Et l'insulte? dit Kitty: peut-on l'oublier? C'est impossible, dit-elle
en se rappelant son regard au dernier bal lorsque la musique s'était
arrêtée.

--Quelle insulte? vous n'avez rien fait de mal?

--Pis que cela, je me suis humiliée.....»

Varinka secoua la tête et posa sa main sur celle de Kitty.

«En quoi vous êtes-vous humiliée? Vous n'avez pu dire à un homme qui vous
témoignait de l'indifférence que vous l'aimiez?

--Certainement non, je n'ai jamais dit un mot, mais il le savait! Il y a
des regards, des manières d'être..... Non, non, je vivrais cent ans que je
ne l'oublierais pas!

--Mais alors je ne comprends plus. Il s'agit seulement de savoir si vous
l'aimez encore ou non, dit Varinka, qui appelait les choses par leur nom.

--Je le hais; je ne puis me pardonner...

--Eh bien?

--Mais la honte, l'affront!

--Ah, mon Dieu! si tout le monde était sensible comme vous! Il n'y a pas
de jeune fille qui n'ait éprouvé quelque chose d'analogue. Tout cela est
si peu important!

--Qu'y-a-t-il donc d'important? demanda Kitty, la regardant avec une
curiosité étonnée.

--Bien des choses, répondit Varinka en souriant.

--Mais encore?

--Il y a beaucoup de choses plus importantes, répondit Varinka, ne sachant
trop que dire; en ce moment, la princesse cria par la fenêtre:

--Kitty, il fait frais: mets un châle, ou rentre.

--Il est temps de partir, dit Varinka en se levant. Je dois entrer chez
Mlle Berthe, elle m'en a priée.»

Kitty la tenait par la main et l'interrogeait du regard avec
une curiosité passionnée, presque suppliante.

«Quoi? qu'est-ce qui est plus important? Qu'est-ce qui donne le calme?
Vous le savez, dites-le moi!»

Mais Varinka ne comprenait même pas ce que demandaient les regards de
Kitty; elle se rappelait seulement qu'il fallait encore entrer chez Mlle
Berthe, et se trouver à la maison pour le thé de _maman_, à minuit.

Elle rentra dans la chambre, rassembla sa musique, et ayant pris congé de
chacun, voulut partir.

«Permettez, je vous reconduirai, dit le colonel.

--Certainement, comment rentrer seule la nuit? dit la princesse; je vous
donnerai au moins la femme de chambre.»

Kitty s'aperçut que Varinka dissimulait avec peine un sourire, à l'idée
qu'on voulait l'accompagner.

«Non, je rentre toujours seule, et jamais il ne m'arrive rien;» dit-elle
en prenant son chapeau; et embrassant encore une fois Kitty, sans lui dire
«ce qui était important», elle s'éloigna d'un pas ferme, sa musique sous
le bras, et disparut dans la demi-obscurité d'une nuit d'été, emportant
avec elle le secret de sa dignité et de son enviable tranquillité.



XXXIII


Kitty fit la connaissance de Mme Stahl, et ses relations avec cette dame
et Varinka eurent sur elle une influence qui contribua à calmer son
chagrin.

Elle apprit qu'en dehors de la vie instinctive qui avait été la sienne, il
existait une vie spirituelle, dans laquelle on pénétrait par la religion,
mais une religion qui ne ressemblait en rien à celle que Kitty avait
pratiquée depuis l'enfance, et qui consistait à aller à la messe et aux
vêpres, à la Maison des Veuves, où l'on rencontrait des connaissances,
et à apprendre par coeur des textes slavons avec un prêtre de la paroisse.
C'était une religion élevée, mystique, liée aux sentiments les plus purs,
et à laquelle on croyait, non par devoir, mais par amour.

Kitty apprit tout cela autrement qu'en paroles. Mme Stahl lui parlait
comme à une aimable enfant qu'on admire, ainsi qu'un souvenir de jeunesse,
et ne fit allusion qu'une seule fois aux consolations qu'apportent la foi
et l'amour aux douleurs humaines, ajoutant que le Christ compatissant n'en
connaît pas d'insignifiantes; puis aussitôt elle changea de conversation;
mais dans chacun des gestes de cette dame, dans ses regards _célestes_,
comme les appelait Kitty, dans ses paroles, et surtout dans son histoire
qu'elle connaissait par Varinka, Kitty découvrait «ce qui était important»,
et ce qu'elle avait ignoré jusque-là.

Cependant, quelle que fût l'élévation de nature de Mme Stahl, quelque
touchante que fût son histoire, Kitty remarquait involontairement certains
traits de caractère qui l'affligeaient. Un jour, par exemple, qu'il
fut question de sa famille, Mme Stahl sourit dédaigneusement: c'était
contraire à la charité chrétienne. Une autre fois, Kitty remarqua, en
rencontrant chez elle un ecclésiastique catholique, que Mme Stahl tenait
son visage soigneusement dans l'ombre d'un abat-jour, et souriait d'une
façon singulière. Ces deux observations, bien que fort insignifiantes,
lui causèrent une certaine peine, et la firent douter de Mme Stahl;
Varinka, en revanche, seule, sans famille, sans amis, n'espérant rien, ne
regrettant rien après sa triste déception, lui semblait une perfection.
C'était par Varinka qu'elle apprenait qu'il fallait s'oublier et aimer son
prochain pour devenir heureuse, tranquille et bonne, ainsi qu'elle voulait
l'être. Et une fois qu'elle l'eut compris, Kitty ne se contenta plus
d'admirer, mais se donna de tout son coeur à la vie nouvelle qui s'ouvrait
devant elle. D'après les récits que Varinka lui fit sur Mme Stahl et
d'autres personnes qu'elle lui nomma, Kitty se traça un plan d'existence;
elle décida que, à l'exemple d'Aline, la nièce de Mme Stahl, dont Varinka
l'entretenait souvent, elle rechercherait les pauvres, n'importe où elle
se trouverait, qu'elle les aiderait de son mieux, qu'elle distribuerait
des Évangiles, lirait le Nouveau Testament aux malades, aux mourants, aux
criminels: cette dernière idée la séduisait particulièrement. Mais elle
faisait ces rêves en secret, sans les communiquer à sa mère, ni même à son
amie.

Au reste, en attendant le moment d'exécuter ses plans sur une échelle plus
vaste, il ne fut pas difficile à Kitty de mettre ses nouveaux principes en
pratique; aux eaux, les malades et les malheureux ne manquent pas: elle
fit comme Varinka.

La princesse remarqua bien vite combien Kitty était sous l'influence de
ses _engouements_, comme elle appelait Mme Stahl, et surtout Varinka, que
Kitty imitait non seulement dans ses bonnes oeuvres, mais presque dans sa
façon de marcher, de parler, de cligner des yeux. Plus tard elle reconnut
que sa fille passait par une certaine crise intérieure indépendante de
l'influence exercée par ses amies.

Kitty lisait le soir un Évangile français prêté par Mme Stahl: ce que
jamais elle n'avait fait jusque-là; elle évitait toute relation mondaine,
s'occupait des malades protégés par Varinka, et particulièrement de la
famille d'un pauvre peintre malade nommé Pétrof.

La jeune fille semblait fière de remplir, dans cette famille, les
fonctions de soeur de charité. La princesse n'y voyait aucun inconvénient,
et s'y opposait d'autant moins que la femme de Pétrof était une personne
très convenable, et qu'un jour la _Fürstin_, remarquant la beauté de Kitty,
en avait fait l'éloge, l'appelant un «ange consolateur». Tout aurait été
pour le mieux si la princesse n'avait redouté l'exagération dans laquelle
sa fille risquait de tomber.

«_Il ne faut rien outrer_,» lui disait-elle en français.

La jeune fille ne répondait pas, mais elle se demandait dans le fond de
son coeur si, en fait de charité, on peut jamais dépasser la mesure dans
une religion qui enseigne à tendre la joue gauche lorsque la droite a été
frappée, et à partager son manteau avec son prochain. Mais ce qui peinait
la princesse, plus encore que cette tendance à l'exagération, c'était de
sentir que Kitty ne lui ouvrait pas complètement son coeur. Le fait est
que Kitty faisait un secret à sa mère de ses nouveaux sentiments, non
qu'elle manquât d'affection ou de respect pour elle, mais simplement parce
qu'elle était sa mère, et qu'il lui eût été plus facile de s'ouvrir à une
étrangère qu'à elle.

«Il me semble qu'il y a quelque temps que nous n'avons vu Anna Pavlovna,
dit un jour la princesse en parlant de Mme Pétrof. Je l'ai invitée à venir,
mais elle m'a semblé contrariée.

--Je n'ai pas remarqué cela, maman, répondit Kitty en rougissant
subitement.

--Tu n'as pas été chez elle ces jours-ci?

--Nous projetons pour demain une promenade dans la montagne, dit Kitty.

--Je n'y vois pas d'obstacle», répondit la princesse, remarquant le
trouble de sa fille et cherchant à en deviner la cause.

Varinka vint dîner le même jour, et annonça qu'Anna Pavlovna renonçait à
l'excursion projetée pour le lendemain; la princesse s'aperçut que Kitty
rougissait encore.

«Kitty, ne s'est-il rien passé de désagréable entre toi et les Pétrof? lui
demanda-t-elle quand elles se retrouvèrent seules. Pourquoi ont-ils cessé
d'envoyer les enfants et de venir eux-mêmes?»

Kitty répondit qu'il ne s'était rien passé et qu'elle ne comprenait pas
pourquoi Anna Pavlovna semblait lui en vouloir, et elle disait vrai; mais
si elle ne connaissait pas les causes du changement survenu en Mme Pétrof,
elle les devinait, et devinait ainsi une chose qu'elle n'osait pas avouer
à elle-même, encore moins à sa mère, tant il aurait été humiliant et
pénible de se tromper.

Tous les souvenirs de ses relations avec cette famille lui revenaient
les uns après les autres: elle se rappelait la joie naïve qui se peignait
sur le bon visage tout rond d'Anna Pavlovna, à leurs premières rencontres;
leurs conciliabules secrets pour arriver à distraire le malade, à le
détacher d'un travail qui lui était défendu, à l'emmener promener;
l'attachement du plus jeune des enfants, qui l'appelait «ma Kitty», et ne
voulait pas aller se coucher sans elle. Comme tout allait bien alors! Puis
elle se rappela la maigre personne de Pétrof, son long cou sortant de sa
redingote brune, ses cheveux rares et frisés, ses yeux bleus avec leur
regard interrogateur, dont elle avait eu peur d'abord; ses efforts
maladifs pour paraître animé et énergique quand elle était près de lui:
elle se souvint de la peine qu'elle avait eue à vaincre la répugnance
qu'il lui inspirait, ainsi que tous les poitrinaires, du mal qu'elle se
donnait pour trouver un sujet de conversation.

Elle se souvint du regard humble et craintif du malade quand il la
regardait, de l'étrange sentiment de compassion et de gêne éprouvé au
début, puis remplacé par celui du contentement d'elle-même et de sa
charité. Tout cela n'avait pas duré longtemps, et depuis quelques jours
il était survenu un brusque changement. Anna Pavlovna n'abordait plus
Kitty qu'avec une amabilité feinte, et surveillait sans cesse son mari.
Pouvait-il être possible que la joie touchante du malade à son approche
fût la cause du refroidissement d'Anna Pavlovna?

«Oui, se dit-elle, il y avait quelque chose de peu naturel, et qui ne
ressemblait en rien à sa bonté ordinaire, dans la façon dont Anna Pavlovna
m'a dit avant-hier d'un air contrarié: «Eh bien! voilà qu'il n'a pas voulu
prendre son café sans vous, et il vous a attendu, quoiqu'il fût très
affaibli.» Peut-être lui ai-je été désagréable quand je lui ai offert le
plaid; c'était pourtant bien simple, mais Pétrof a pris ce petit service
d'une façon étrange, et m'a tant remerciée que j'en étais mal à l'aise;
et ce portrait de moi qu'il a si bien réussi; mais surtout ce regard
triste et tendre! Oui, oui, c'est bien cela! se répéta Kitty avec effroi;
mais cela ne peut être, ne doit pas être! Il est si digne de pitié!»
ajouta-t-elle intérieurement.

Ces craintes empoisonnaient le charme de sa nouvelle vie.



XXXIV


Le prince Cherbatzky vint rejoindre les siens avant la fin de la cure;
il avait été de son côté à Carlsbad, puis à Baden et à Kissingen, pour y
retrouver des compatriotes et, comme il disait, «recueillir un peu d'air
russe».

Le prince et la princesse avaient des idées fort opposées sur la vie à
l'étranger. La princesse trouvait tout parfait et, malgré sa position bien
établie dans la société russe, jouait à la dame européenne: ce qui ne lui
allait pas, car c'était une dame russe par excellence.

Quant au prince, il trouvait au contraire tout détestable, la vie
européenne insupportable, tenait à ses habitudes russes avec exagération,
et cherchait à se montrer moins Européen qu'il ne l'était en réalité.

Le prince revint maigri, avec des poches sous les yeux, mais plein
d'entrain, et cette heureuse disposition d'esprit ne fit qu'augmenter
quand il trouva Kitty en voie de guérison.

Les détails que lui avait donnés la princesse sur l'intimité de Kitty
avec Mme Stahl et Varinka, et ses remarques sur la transformation morale
que subissait leur fille, avaient attristé le prince et réveillé en lui le
sentiment habituel de jalousie qu'il éprouvait pour tout ce qui pouvait
soustraire Kitty à son influence, en l'entraînant dans des régions
inabordables pour lui; mais ces fâcheuses nouvelles se noyèrent dans
l'océan de bonne humeur et de gaieté qu'il rapportait de Carlsbad.

Le lendemain de son arrivée, le prince, vêtu de son long paletot, ses
joues, un peu bouffies et couvertes de rides, encadrées dans un faux-col
empesé, alla à la source avec sa fille; il était de la plus belle humeur
du monde.

Le temps était splendide; la vue de ces maisons gaies et proprettes,
entourées de petits jardins, des servantes allemandes à l'ouvrage, avec
leurs bras rouges et leurs figures bien nourries, le soleil resplendissant,
tout réjouissait le coeur; mais, plus on approchait de la source, plus on
rencontrait de malades, dont l'aspect lamentable contrastait péniblement
avec ce qui les entourait, dans ce milieu germanique si bien ordonné.

Pour Kitty, cette belle verdure et les sons joyeux de la musique
formaient un cadre naturel à ces visages connus dont elle suivait les
transformations bonnes ou mauvaises; mais pour le prince il y avait
quelque chose de cruel à l'opposition de cette lumineuse matinée de juin,
de l'orchestre jouant gaiement la valse à la mode, et de ces moribonds
venus des quatre coins de l'Europe et se traînant là languissamment.

Malgré le retour de jeunesse qu'éprouvait le prince, et son orgueil quand
il tenait sa fille favorite sous le bras, il se sentait honteux et gêné
de sa démarche ferme et de ses membres vigoureux. En face de toutes ces
misères, il éprouvait le sentiment d'un homme déshabillé devant du monde.

«Présente-moi à tes nouveaux amis, dit-il à sa fille en lui serrant le
bras du coude; je me suis mis à aimer ton affreux Soden pour le bien qu'il
t'a fait; mais vous avez ici bien des tristesses... Qui est-ce...?»

Kitty lui nomma les personnes de leur connaissance; à l'entrée du jardin,
ils rencontrèrent Mlle Berthe avec sa conductrice, et le prince eut
plaisir à voir l'expression de joie qui se peignit sur le visage de
la vieille femme au son de la voix de Kitty: avec l'exagération d'une
Française, elle se répandit en politesses, et félicita le prince d'avoir
une fille si charmante, dont elle éleva le mérite aux nues, la déclarant
un trésor, une perle, un ange consolateur.

«Dans ce cas, c'est l'ange n° 2, dit le prince en souriant: car elle
assure que Mlle Varinka est l'ange n° 1.

--Oh oui! Mlle Varinka est vraiment un ange, allez», assura vivement Mlle
Berthe.

Ils rencontrèrent Varinka elle-même dans la galerie; elle vint à eux avec
hâte, portant un élégant sac rouge à la main.

«Voilà papa arrivé!»lui dit Kitty.

Varinka fit un salut simple et naturel qui ressemblait à une révérence, et
entama la conversation avec le prince sans fausse timidité.

--Il va sans dire que je vous connais, et beaucoup, lui dit le prince en
souriant, d'un air qui prouva à Kitty, à sa grande joie, que son amie
plaisait à son père.

--Où allez-vous si vite?

--Maman est ici, répondit la jeune fille en se tournant vers Kitty: elle
n'a pas dormi de la nuit, et le docteur lui a conseillé de prendre l'air;
je lui porte son ouvrage.

--Voilà donc l'ange n° 1,» dit le prince, quand Varinka se fut éloignée.

Kitty s'aperçut qu'il avait envie de la plaisanter sur son amie, mais
qu'il était retenu par l'impression favorable qu'elle lui avait produite.

«Eh bien, nous allons tous les voir, les uns après les autres, tes amis,
même Mme Stahl, si elle daigne me reconnaître.

--Tu la connais donc, papa? demanda Kitty avec crainte, en remarquant un
éclair ironique dans les yeux de son père.

--J'ai connu son mari, et je l'ai un peu connue elle-même, avant qu'elle
se fût enrôlée dans les piétistes.

--Qu'est-ce que ces piétistes, papa? demanda Kitty, inquiète de voir
donner un nom à ce qui lui paraissait d'une si haute valeur en Mme Stahl.

--Je n'en sais trop rien; ce que je sais, c'est qu'elle remercie Dieu de
tous les malheurs qui lui arrivent, y compris celui d'avoir perdu son
mari, et cela tourne au comique quand on sait qu'ils vivaient fort mal
ensemble.... Qui est-ce? Quelle pauvre figure!--demanda-t-il en voyant un
malade, en redingote brune, avec un pantalon blanc formant d'étranges plis
sur ses jambes amaigries; ce monsieur avait soulevé son chapeau de paille,
et découvert un front élevé que la pression du chapeau avait rougi, et
qu'entouraient de rares cheveux frisottants.

--C'est Pétrof, un peintre,--répondit Kitty en rougissant,--et voilà sa
femme, ajouta-t-elle en montrant Anna Pavlovna, qui, à leur approche,
s'était levée pour courir après un des enfants sur la route.

--Pauvre garçon! il a une charmante physionomie. Pourquoi ne t'es-tu pas
approchée de lui? Il semblait vouloir te parler.

--Retournons vers lui, dit Kitty, en marchant résolument vers Pétrof...
Comment allez-vous aujourd'hui?» lui demanda-t-elle.

Celui-ci se leva en s'appuyant sur sa canne, et regarda timidement le
prince.

«C'est ma fille, dit le prince; permettez-moi de faire votre connaissance.»

Le peintre salua et sourit, découvrant ainsi des dents d'une blancheur
étrange.

«Nous vous attendions hier, princesse,» dit-il à Kitty.

Il trébucha en parlant, mais, pour ne pas laisser croire que c'était
involontaire, il refit le même mouvement.

«Je comptais venir, mais Varinka m'a dit qu'Anna Pavlovna avait renoncé à
sortir.

--Comment cela? dit Pétrof ému et commençant aussitôt à tousser en
cherchant sa femme du regard.

--Annette, Annette!» appela-t-il à haute voix, tandis que de grosses
veines sillonnaient comme des cordes son pauvre cou blanc et mince.

Anna Pavlovna approcha.

«Comment se fait-il que tu aies envoyé dire que nous ne sortirions pas?
demanda-t-il à voix basse, d'un ton irrité, car il s'enrouait facilement.

--Bonjour, princesse, dit Anna Pavlovna avec un sourire contraint qui ne
ressemblait en rien à son accueil d'autrefois.

--Enchantée de faire votre connaissance, ajouta-t-elle en se tournant vers
le prince. On vous attendait depuis longtemps.

--Comment as-tu pu faire dire que nous ne sortirions pas? murmura de
nouveau la voix éteinte du peintre, que l'impuissance d'exprimer ce qu'il
sentait irritait doublement.

--Mais, bon Dieu, j'ai simplement cru que nous ne sortirions pas, dit sa
femme d'un air contrarié.

--Pourquoi? quand cela?......» Il fut pris d'une quinte de toux et fit de
la main un geste désolé.

Le prince souleva son chapeau et s'éloigna avec sa fille.

«Oh! les pauvres gens, dit-il en soupirant.

--C'est vrai, papa, répondit Kitty, et ils ont trois enfants, pas de
domestiques, et aucune ressource pécuniaire! Il reçoit quelque chose de
l'Académie, continua-t-elle avec animation pour tâcher de dissimuler
l'émotion que lui causait le changement d'Anna Pavlovna à son
égard...--Voilà Mme Stahl,» dit Kitty en montrant une petite voiture dans
laquelle était étendue une forme humaine enveloppée de gris et de bleu,
entourée d'oreillers et abritée par une ombrelle. Derrière la malade se
tenait son conducteur, un Allemand bourru et bien portant. À côté d'elle
marchait un comte suédois à chevelure blonde, que Kitty connaissait de
vue. Quelques personnes s'étaient arrêtées près de la petite voiture et
considéraient cette dame comme une chose curieuse.

Le prince s'approcha. Kitty remarqua aussitôt dans son regard cette
pointe d'ironie qui la troublait. Il adressa la parole à Mme Stahl dans ce
français excellent que si peu de personnes parlent de nos jours en Russie,
et se montra extrêmement aimable et poli.

«Je ne sais si vous vous souvenez encore de moi, mais c'est mon devoir de
me rappeler à votre souvenir pour vous remercier de votre bonté pour ma
fille, dit-il en ôtant son chapeau sans le remettre.

--Le prince Alexandre Cherbatzky? dit Mme Stahl en levant sur lui ses
yeux _célestes_, dans lesquels Kitty remarqua une ombre de mécontentement.
Enchantée de vous voir. J'aime tant votre fille!

--Votre santé n'est toujours pas bonne?

--Oh! j'y suis faite maintenant, répondit Mme Stahl, et elle présenta le
comte suédois.

--Vous êtes bien peu changée depuis les dix ou onze ans que je n'ai eu
l'honneur de vous voir.

--Oui, Dieu qui donne la croix, donne aussi la force de la porter. Je
me demande souvent pourquoi une vie semblable se prolonge!--Pas ainsi,
dit-elle d'un air contrarié à Varinka, qui l'enveloppait d'un plaid sans
parvenir à la satisfaire.

--Pour faire le bien sans doute, dit le prince dont les yeux riaient.

--Il ne nous appartient pas de juger, répondit Mme Stahl, qui surprit
cette nuance d'ironie dans la physionomie du prince.--Envoyez-moi donc ce
livre, cher comte.--Je vous en remercie infiniment d'avance, dit-elle en
se tournant vers le jeune Suédois.

--Ah! s'écria le prince qui venait d'apercevoir le colonel de Moscou; et,
saluant Mme Stahl, il alla le rejoindre avec sa fille.

--Voilà notre aristocratie, prince, dit le colonel avec une intention
railleuse, car lui aussi était piqué de l'attitude de Mme Stahl.

--Toujours la même, répondit le prince.

--L'avez-vous connue avant sa maladie, c'est-à-dire avant qu'elle fût
infirme?

--Oui, je l'ai connue au moment où elle a perdu l'usage de ses jambes.

--On prétend qu'il y a dix ans qu'elle ne marche plus.

--Elle ne marche pas parce qu'elle a une jambe plus courte que l'autre;
elle est très mal faite.

--C'est impossible, papa! s'écria Kitty.

--Les mauvaises langues l'assurent, ma chérie; et ton amie Varinka doit en
voir de toutes les couleurs. Oh! ces dames malades!

--Oh non! papa, je t'assure, Varinka l'adore! affirma vivement Kitty.
Et elle fait tant de bien! Demande à qui tu voudras: tout le monde la
connaît, ainsi que sa nièce Aline.

--C'est possible, répondit son père en lui serrant doucement le bras, mais
il vaudrait mieux que personne ne sût le bien qu'elles font.»

Kitty se tut, non qu'elle fût sans réponse, mais parce que ses pensées
secrètes ne pouvaient pas même être révélées à son père. Chose étrange
cependant: quelque décidée qu'elle fût à ne pas se soumettre aux jugements
de son père, à ne pas le laisser pénétrer dans le sanctuaire de ses
réflexions, elle sentait bien que l'image de sainteté idéale qu'elle
portait dans l'âme depuis un mois venait de s'effacer sans retour, comme
ces formes que l'imagination aperçoit dans des vêtements jetés au hasard,
et qui disparaissent d'elles-mêmes quand on se rend compte de la façon
dont ils ont été jetés. Elle ne conserva plus que l'image d'une femme
boiteuse qui restait couchée pour cacher sa difformité, et qui tourmentait
la pauvre Varinka pour un plaid mal arrangé; il lui devint impossible de
retrouver dans sa pensée l'ancienne Mme Stahl.



XXXV


L'entrain et la bonne humeur du prince se communiquaient à tout son
entourage; le propriétaire de la maison lui-même n'y échappait pas. En
rentrant de sa promenade avec Kitty, le prince invita le colonel, Marie
Evguénievna, sa fille, et Varinka à prendre le café, et fit dresser la
table sous les marronniers du jardin. Les domestiques s'animèrent aussi
bien que le propriétaire sous l'influence de cette gaieté communicative,
d'autant plus que la générosité du prince était bien connue. Aussi, une
demi-heure après, cette joyeuse société russe réunie sous les arbres
fit-elle l'envie du médecin malade qui habitait le premier; il contempla
en soupirant ce groupe heureux de gens bien portants.

La princesse, un bonnet à rubans lilas posé sur le sommet de sa tête,
présidait à la table couverte d'une nappe très blanche, sur laquelle on
avait placé la cafetière, du pain, du beurre, du fromage et du gibier
froid; elle distribuait les tasses et les tartines, tandis que le prince,
à l'autre bout de la table, mangeait de bon appétit en causant gaiement.
Il avait étalé autour de lui toutes ses emplettes de boîtes sculptées,
couteaux à papier, jeux de honchets, etc., rapportés de toutes les eaux
d'où il revenait, et il s'amusait à distribuer ces objets à chacun, sans
oublier Lischen, la servante et le maître de la maison. Il tenait à
celui-ci les discours les plus comiques dans son mauvais allemand, et
lui assurait que ce n'étaient pas les eaux qui avaient guéri Kitty, mais
bien son excellente cuisine, et notamment ses potages aux pruneaux. La
princesse plaisantait son mari sur ses manies russes, mais jamais, depuis
qu'elle était aux eaux, elle n'avait été si gaie et si animée. Le colonel
souriait comme toujours des plaisanteries du prince, mais il était de
l'avis de la princesse quant à la question européenne, qu'il s'imaginait
étudier avec soin. La bonne Marie Evguénievna riait aux larmes, et Varinka
elle-même, au grand étonnement de Kitty, était gagnée par la gaieté
générale.

Kitty ne pouvait se défendre d'une certaine agitation intérieure; sans le
vouloir, son père avait posé devant elle un problème qu'elle ne pouvait
résoudre, en jugeant, comme il l'avait fait, ses amis et cette vie
nouvelle qui lui offrait tant d'attraits. À ce problème se joignait pour
elle celui du changement de relations avec les Pétrof, qui lui avait
paru ce jour-là plus évident encore et plus désagréable. Son agitation
augmentait en les voyant tous si gais, et elle éprouvait le même sentiment
que, lorsque petite fille, on la punissait, et qu'elle entendait de sa
chambre les rires de ses soeurs sans pouvoir y prendre part.

«Dans quel but as-tu bien pu acheter ce tas de choses? demanda la
princesse en souriant à son mari et lui offrant une tasse de café.

--Que veux-tu? on va se promener, on s'approche d'une boutique, on est
aussitôt accosté: «Erlaucht, Excellenz, Durchlaucht!» Oh! quand on en
venait à Durchlaucht, je ne résistais plus, et mes dix thalers y passaient.

--C'était uniquement par ennui, dit la princesse.

--Mais certainement, ma chère, car l'ennui est tel, qu'on ne sait où se
fourrer.

--Comment peut-on s'ennuyer? Il y a tant de choses à voir en Allemagne
maintenant, dit Marie Evguénievna.

--Je sais tout ce qu'il y a d'intéressant maintenant: je connais la soupe
aux pruneaux, le saucisson de pois, je connais tout.

--Vous avez beau dire, prince, leurs institutions sont intéressantes,
dit le colonel.

--En quoi? Ils sont heureux comme des sous neufs. Ils ont vaincu le
monde entier: qu'y a-t-il là de si satisfaisant pour moi? Je n'ai vaincu
personne, moi. Et en revanche il me faut ôter mes bottes moi-même, et, qui
pis est, les poser moi-même à ma porte dans le couloir. Le matin, à peine
levé, il faut m'habiller et aller boire au salon un thé exécrable. Ce
n'est pas comme chez nous! Là nous avons le droit de nous éveiller à notre
heure; si nous sommes de mauvaise humeur, nous avons celui de grogner; on
a temps pour tout, et l'on pèse ses petites affaires sans hâte inutile.

--Mais le temps, c'est l'argent, n'oubliez pas cela, dit le colonel.

--Cela dépend: il y a des mois entiers qu'on donnerait pour 50 kopecks,
et des quarts d'heure qu'on ne céderait pour aucun trésor. Est-ce vrai,
Katinka? Mais pourquoi parais-tu ennuyée?

--Je n'ai rien, papa.

--Où allez-vous? restez encore un peu, dit le prince en s'adressant à
Varinka.

--Il faut que je rentre», dit Varinka prise d'un nouvel accès de gaieté.
Quand elle se fut calmée, elle prit congé de la société et chercha son
chapeau.

Kitty la suivit, Varinka elle-même lui semblait changée; elle n'était pas
moins bonne, mais elle était autre qu'elle ne l'avait imaginée.

«Il y a longtemps que je n'ai autant ri,» dit Varinka en cherchant son
ombrelle et son sac. Que votre père est charmant!»

Kitty se tut.

«Quand nous reverrons-nous? demanda Varinka.

--Maman voulait entrer chez les Pétrof. Y serez-vous? demanda Kitty pour
scruter la pensée de son amie.

--J'y serai, répondit-elle: ils comptent partir, et j'ai promis de les
aider à emballer.

--Eh bien, j'irai aussi.

--Non; pourquoi faire?

--Pourquoi? pourquoi? pourquoi? dit Kitty en arrêtant Varinka par son
parasol, et en ouvrant de grands yeux. Attendez un moment, et dites-moi
pourquoi.

--Mais parce que vous avez votre père, et qu'ils se gênent avec vous.

--Ce n'est pas cela: dites-moi pourquoi vous ne voulez pas que j'aille
souvent chez les Pétrof: car vous ne le voulez pas?

--Je n'ai pas dit cela, répondit tranquillement Varinka.

--Je vous en prie, répondez-moi.

--Faut-il tout vous dire?

--Tout, tout! s'écria Kitty.

--Au fond, il n'y a rien de bien grave: seulement Pétrof consentait
autrefois à partir aussitôt sa cure achevée, et il ne le veut plus
maintenant, répondit en souriant Varinka.

--Eh bien, eh bien? demanda encore Kitty vivement d'un air sombre.

--Eh bien, Anna Pavlovna a prétendu que, s'il ne voulait plus partir,
c'était parce que vous restiez ici. C'était maladroit, mais vous avez
ainsi été la cause d'une querelle de ménage, et vous savez combien les
malades sont facilement irritables.»

Kitty, toujours sombre, gardait le silence, et Varinka parlait seule,
cherchant à l'adoucir et à la calmer, tout en prévoyant un éclat prochain
de larmes ou de reproches.

«C'est pourquoi mieux vaut n'y pas aller, vous le comprenez, et il ne faut
pas vous fâcher.....

--Je n'ai que ce que je mérite», dit vivement Kitty en s'emparant de
l'ombrelle de Varinka sans regarder son amie.

Celle-ci, en voyant cette colère enfantine, retint un sourire, pour ne pas
froisser Kitty.

«Comment, vous n'avez que ce que vous méritez? je ne comprends pas.

--Parce que tout cela n'était qu'hypocrisie, que rien ne venait du coeur.
Qu'avais-je affaire de m'occuper d'un étranger et de me mêler de ce qui ne
me regardait pas? C'est pourquoi j'ai été la cause d'une querelle. Et cela
parce que tout est hypocrisie, hypocrisie, dit-elle en ouvrant et fermant
machinalement l'ombrelle.

--Dans quel but?

--Pour paraître meilleure aux autres, à moi-même, à Dieu; pour tromper
tout le monde! Non, je ne retomberai plus là dedans: je préfère être
mauvaise et ne pas mentir, ne pas tromper.

--Qui donc a trompé? dit Varinka sur un ton de reproche; vous parlez comme
si.....»

Mais Kitty était dans un de ses accès de colère et ne la laissa pas
achever.

«Ce n'est pas de vous qu'il s'agit: vous êtes une perfection; oui, oui,
je sais que vous êtes toutes des perfections; mais je suis mauvaise, moi;
je n'y peux rien. Et tout cela ne serait pas arrivé si je n'avais pas été
mauvaise. Tant pis, je resterai ce que je suis; mais je ne dissimulerai
pas. Qu'ai-je affaire d'Anna Pavlovna? ils n'ont qu'à vivre comme ils
l'entendent, et je ferai de même. Je ne puis me changer. Au reste, ce
n'est pas cela....

--Qu'est-ce qui n'est pas cela? dit Varinka d'un air étonné.

--Moi, je ne puis vivre que par le coeur, tandis que vous autres ne vivez
que par vos principes. Je vous ai aimées tout simplement, et vous n'avez
eu en vue que de me sauver, de me convertir!

--Vous n'êtes pas juste, dit Varinka.

--Je ne parle pas pour les autres, je ne parle que pour moi.

--Kitty! viens ici, cria à ce moment la voix de la princesse: montre tes
coraux à papa.»

Kitty prit sur la table une boîte, la porta à sa mère d'un air digne, sans
se réconcilier avec son amie.

«Qu'as-tu? pourquoi es-tu si rouge? demandèrent à la fois son père et sa
mère.

--Rien, je vais revenir.»

«Elle est encore là! que vais-je lui dire? Mon Dieu, qu'ai-je fait?
qu'ai-je dit? Pourquoi l'ai-je offensée?» se dit-elle en s'arrêtant à la
porte.

Varinka, son chapeau sur la tête, était assise près de la table, examinant
les débris de son ombrelle que Kitty avait cassée. Elle leva la tête.

«Varinka, pardonnez-moi, murmura Kitty en s'approchant d'elle: je ne sais
plus ce que j'ai dit, je.....

--Vraiment je n'avais pas l'intention de vous faire du chagrin,» dit
Varinka en souriant.

       *       *       *       *       *

La paix était faite. Mais l'arrivée de son père avait changé pour Kitty
le monde dans lequel elle vivait. Sans renoncer à tout ce qu'elle y avait
appris, elle s'avoua qu'elle se faisait illusion en croyant devenir telle
qu'elle le rêvait. Ce fut comme un réveil. Elle comprit qu'elle ne saurait,
sans hypocrisie, se tenir à une si grande hauteur; elle sentit en outre
plus vivement le poids des malheurs, des maladies, des agonies qui
l'entouraient, et trouva cruel de prolonger les efforts qu'elle faisait
pour s'y intéresser. Elle éprouva le besoin de respirer un air vraiment
pur et sain, en Russie, à Yergoushovo, où Dolly et les enfants l'avaient
précédée, ainsi que le lui apprenait une lettre qu'elle venait de recevoir.

Mais son affection pour Varinka n'avait pas faibli. En partant, elle la
supplia de venir les voir en Russie.

«Je viendrai quand vous serez mariée, dit celle-ci.

--Je ne me marierai jamais.

--Alors je n'irai jamais.

--Dans ce cas, je ne me marierai que pour cela. N'oubliez pas votre
promesse,» dit Kitty.

Les prévisions du docteur s'étaient réalisées: Kitty rentra en Russie
guérie; peut-être n'était-elle pas aussi gaie et insouciante qu'autrefois,
mais le calme était revenu. Les douleurs du passé n'étaient plus qu'un
souvenir.

       *       *       *       *       *



TROISIÈME PARTIE



I


Serge Ivanitch Kosnichef, au lieu d'aller comme d'habitude à l'étranger
pour se reposer de ses travaux intellectuels, arriva vers la fin de mai à
Pakrofsky. Rien ne valait, selon lui, la vie des champs, et il venait en
jouir auprès de son frère. Celui-ci l'accueillit avec d'autant plus de
plaisir qu'il n'attendait pas Nicolas cette année.

Malgré son affection et son respect pour Serge, Constantin éprouvait un
certain malaise auprès de lui, à la campagne: leur façon de la comprendre
était trop différente. Pour Constantin, la campagne offrait un but à des
travaux d'une incontestable utilité; c'était, à ses yeux, le théâtre
même de la vie, de ses joies, de ses peines, de ses labeurs. Serge,
au contraire, n'y voyait qu'un lieu de repos, un antidote contre les
corruptions de la ville, et le droit de ne rien faire. Leur point de vue
sur les paysans était également opposé. Serge Ivanitch prétendait les
connaître, les aimer, causait volontiers avec eux, et relevait dans
ces entretiens des traits de caractère à l'honneur du peuple, qu'il se
plaisait à généraliser. Ce jugement superficiel froissait Levine. Il
respectait les paysans, et assurait avoir sucé dans le lait de la
paysanne sa nourrice une véritable tendresse pour eux; mais leurs vices
l'exaspéraient aussi souvent que leurs vertus le frappaient. Le peuple
représentait pour lui l'associé principal d'un travail commun; comme tel,
il ne voyait aucune distinction à établir entre les qualités, les défauts,
les intérêts de cet associé, et ceux du reste des hommes.

La victoire restait toujours à Serge dans les discussions qui s'élevaient
entre les deux frères, par suite de leurs divergences d'opinions, et
cela parce que ces appréciations restaient inébranlables, tandis que
Constantin, modifiant sans cesse les siennes, était facilement convaincu
de contradiction avec lui-même. Serge Ivanitch considérait son frère
comme un brave garçon, dont le coeur, suivant son expression française,
était _bien placé_, mais dont l'esprit trop impressionnable, quoique
ouvert, était rempli d'inconséquences. Souvent il cherchait, avec la
condescendance d'un frère aîné, à lui expliquer le vrai sens des choses;
mais il discutait sans plaisir contre un interlocuteur si facile à battre.

Constantin, de son côté, admirait la vaste intelligence de son frère,
ainsi que sa haute distinction d'esprit; il voyait en lui un homme doué
des facultés les plus belles et les plus utiles au bien général; mais,
en avançant en âge et en apprenant à le mieux connaître, il se demandait
parfois, au fond de l'âme, si ce dévouement à des intérêts généraux,
dont lui-même se sentait si dépourvu, constituait bien une qualité.
Ne tenait-il pas à une certaine impuissance de se frayer une route
personnelle parmi toutes celles que la vie ouvre aux hommes, route qu'il
en aurait fallu aimer et suivre avec persévérance?

Levine éprouvait encore un autre genre de contrainte envers son frère,
quand celui-ci passait l'été chez lui. Les journées lui paraissaient trop
courtes pour tout ce qu'il avait à faire et à surveiller: tandis que
son frère ne songeait qu'à se reposer. Bien que Serge n'écrivit pas,
l'activité de son esprit était trop incessante pour qu'il n'eût pas besoin
d'exprimer à quelqu'un, sous une forme concise et élégante, les idées qui
l'occupaient. Constantin était son auditeur le plus habituel.

Serge se couchait dans l'herbe, et, tout en se chauffant au soleil, il
causait volontiers, paresseusement étendu.

«Tu ne saurais croire, disait-il, combien je jouis de ma paresse! Je n'ai
pas une idée dans la tête, elle est vide comme une boule.»

Mais Constantin se lassait vite de rester assis à bavarder; il savait
qu'en son absence on répandrait le fumier à tort et à travers sur les
champs, et il souffrait de ne pas surveiller ce travail; il savait qu'on
ôterait les socs des charrues anglaises, pour pouvoir dire qu'elles ne
vaudraient jamais les vieilles charrues primitives du paysan leur voisin,
etc.

«N'es-tu donc pas fatigué de courir par cette chaleur? lui demandait
Serge.

--Je ne te quitte que pour un instant, le temps de voir ce qui se passe au
bureau,» répondait Levine, et il se sauvait dans les champs.



II


Dans les premiers jours de juin, la vieille bonne qui remplissait les
fonctions de ménagère, Agathe Mikhaïlovna, descendant à la cave avec un
pot de petits champignons qu'elle venait de saler, glissa dans l'escalier
et se foula le poignet. On fit chercher un médecin du district, jeune
étudiant bavard qui venait de terminer ses études. Il examina la main,
affirma qu'elle n'était pas démise, y appliqua des compresses, et pendant
le dîner, fier de se trouver en société du célèbre Kosnichef, se lança
dans la narration de tous les commérages du district, et, pour avoir
l'occasion de produire ses idées éclairées et avancées, se plaignit du
mauvais état des choses en général.

Serge Ivanitch l'écouta avec attention; animé par la présence d'un nouvel
auditeur, il causa, fit des observations justes et fines, respectueusement
appréciées par le jeune médecin; après le départ du docteur, il se trouva
dans cette disposition d'esprit un peu surexcitée que lui connaissait son
frère, et qui succédait généralement à une conversation brillante et vive.
Une fois seuls, Serge prit une ligne pour aller pêcher.

Kosnichef aimait la pêche à la ligne; il semblait mettre une certaine
vanité à montrer qu'il savait s'amuser d'un passe-temps aussi puéril.
Constantin voulait aller surveiller les labours et examiner les prairies:
il offrit à son frère de le mener en cabriolet jusqu'à la rivière.

C'était le moment de l'été où la récolte de l'année se dessine, et
où commencent les préoccupations des semailles de l'année suivante,
alors que se termine la fenaison. Les épis déjà formés, mais encore
verts, se balancent légèrement au souffle du vent; les avoines sortent
irrégulièrement de terre dans les champs semés tardivement; le sarrasin
couvre déjà le sol; l'odeur du fumier répandu en monticules sur les champs
se mêle au parfum des herbages, qui, parsemés de leurs petits bouquets
d'oseille sauvage, s'étendent comme une mer. Cette période de l'été est
l'accalmie qui précède la moisson, ce grand effort imposé chaque année au
paysan. La récolte promettait d'être superbe, et aux longues et claires
journées succédaient des nuits courtes, accompagnées d'une forte rosée.

Pour arriver aux prairies, il fallait traverser le bois; Serge Ivanitch
aimait cette forêt touffue; il désigna à l'admiration de son frère
un vieux tilleul prêt à fleurir, mais Constantin, qui ne parlait pas
volontiers des beautés de la nature, préférait aussi n'en pas entendre
parler. Les paroles lui gâtaient, prétendait-il, les plus belles choses.
Il se contenta d'approuver son frère, et pensa involontairement à ses
affaires; son attention se concentrait sur un champ en jachère qu'ils
atteignirent en sortant du bois. Une herbe jaunissante le recouvrait par
endroits, tandis qu'à d'autres on l'avait déjà retourné. Les télègues
arrivaient à la file; Levine les compta et fut satisfait de l'ouvrage
qui se faisait. Ses pensées se portèrent ensuite, à la vue des prairies,
sur la grave question du fauchage, une opération qui lui tenait
particulièrement au coeur. Il arrêta son cheval. L'herbe haute et épaisse
était encore couverte de rosée. Serge Ivanitch, pour ne pas se mouiller
les pieds, pria son frère de le conduire en cabriolet jusqu'au buisson
de cytises près duquel on pêchait les perches. Constantin obéit, tout
en regrettant de froisser cette belle prairie, dont l'herbe moelleuse
entourait les pieds des chevaux et laissait tomber ses semences sur les
roues de la petite voiture.

Serge s'assit sous le cytise et lança sa ligne. Il ne prit rien, mais il
ne s'ennuyait pas et semblait de bonne humeur.

Levine, au contraire, avait hâte de rentrer et de donner ses ordres sur le
nombre de faucheurs à louer pour le lendemain; mais il attendait son frère
et songeait à la grosse question qui le préoccupait.



III


«Je pensais à toi, dit Serge Ivanitch: sais-tu que d'après ce que raconte
le docteur, un garçon qui n'est pas bête, ce qui se passe dans le district
n'a pas de nom? Et cela me fait revenir à ce que je t'ai déjà dit: tu
as tort de ne pas aller aux assemblées et de te tenir à l'écart. Si les
hommes de valeur ne veulent pas se mêler des affaires, tout ira à la
diable. L'argent des contribuables ne sert à rien, car il n'y a ni écoles,
ni infirmiers, ni sages-femmes, ni pharmacies: il n'y a rien.

--J'ai essayé, répondit à contre-coeur Levine, mais je ne peux pas: que
veux-tu que j'y fasse?

--Pourquoi ne le peux-tu pas? Je t'avoue que je n'y comprends rien. Je
n'admets pas que ce soit incapacité ou indifférence: ne serait-ce pas tout
simplement paresse?

--Rien de tout cela. J'ai essayé et j'ai acquis la conviction que je ne
pouvais rien faire.»

Levine n'approfondissait pas beaucoup ce que disait son frère, et, tout
en regardant la rivière et la prairie, il cherchait à distinguer dans le
lointain un point noir; était-ce le cheval de l'intendant?

«Tu te résignes trop facilement! Comment n'y mets-tu pas un peu
d'amour-propre?

--Je ne conçois pas l'amour-propre en pareille matière, répondit Levine,
que ce reproche piqua au vif. Si à l'Université on m'avait reproché
d'être incapable de comprendre le calcul intégral comme mes camarades,
j'y aurais mis de l'amour-propre; mais ici il faudrait commencer par
croire à l'utilité des innovations à l'ordre du jour.

--Eh quoi! sont-elles donc inutiles? demanda Serge Ivanitch, froissé de
voir son frère attacher si peu d'importance à ses paroles et y prêter une
si médiocre attention.

--Non, que veux-tu que j'y fasse, je ne vois là rien d'utile et ne m'y
intéresse pas, répondit Levine qui venait enfin de reconnaître son
intendant à cheval dans le lointain.

--Écoute, dit le frère aîné dont le beau visage s'était rembruni: il y
a limite à tout; admettons qu'il soit superbe de détester la pose, le
mensonge, et de passer pour un original; mais ce que tu viens de dire n'a
pas le sens commun. Trouves-tu réellement indifférent que le peuple, que
tu aimes, à ce que tu assures...

--Je n'ai jamais rien assuré de pareil, interrompit Levine.

--Que ce peuple meure sans secours? reprit Serge; que de grossières
sages-femmes fassent périr les nouveau-nés? que les paysans croupissent
dans l'ignorance et restent la proie du premier écrivain venu?»

Et Serge Ivanitch lui posa le dilemme suivant: «Ou bien ton développement
intellectuel est en défaut, ou bien c'est ton amour du repos, ta vanité,
que sais-je? qui l'emporte.»

Constantin sentit que, s'il ne voulait pas être convaincu d'indifférence
pour le bien public, il n'avait qu'à se soumettre.

«Je ne vois pas, dit-il blessé et mécontent, qu'il soit possible...

--Comment tu ne vois pas, par exemple, qu'en surveillant mieux l'emploi
des contributions il serait possible d'obtenir une assistance médicale
quelconque?

--Je ne crois pas à la possibilité d'une assistance médicale sur une
étendue de quatre mille verstes carrées, comme notre district. Au reste,
je n'ai aucune foi dans l'efficacité de la médecine.

--Tu es injuste, je te citerais mille exemples..... Et les écoles?

--Pourquoi faire des écoles?

--Comment, pourquoi faire? Peut-on douter des avantages de l'instruction?
Si tu la trouves utile pour toi, peux-tu la refuser aux autres?»

Constantin se sentit mis au pied du mur et, dans son irritation, avoua
involontairement, la véritable cause de son indifférence:

«Tout cela peut être vrai, mais pourquoi irais-je me tracasser au sujet de
ces stations médicales dont je ne me servirai jamais, de ces écoles où je
n'enverrai jamais mes enfants, où les paysans ne veulent pas envoyer les
leurs et où je ne suis pas sûr du tout qu'il soit bon de les envoyer.»

Serge Ivanitch fut déconcerté de cette sortie, et, tirant silencieusement
sa ligne de l'eau, il se tourna vers son frère en souriant:

«Tu as cependant éprouvé le besoin d'un médecin, puisque tu en as fait
venir un pour Agathe Mikhaïlovna.

--Et je crois que sa main n'en restera pas moins estropiée.

--C'est à savoir... Puis, lorsque le paysan sait lire, ne te rend-il pas
meilleur service?

--Oh! quant à cela, non! répondit carrément Levine; questionne qui tu
voudras, chacun te dira que le paysan qui sait lire vaut moins comme
ouvrier. Il n'ira plus réparer les routes; et, si on l'emploie à
construire un pont, il tâchera avant tout d'en emporter les planches.

--Au reste, il ne s'agit pas de cela,--dit Serge en fronçant le sourcil;
il détestait la contradiction et surtout cette façon de sauter d'un sujet
à l'autre, et de produire des arguments sans aucun lien apparent.--La
question se pose ainsi: Conviens-tu que l'éducation soit un bien pour le
peuple?

--J'en conviens,» dit Levine sans songer que telle n'était pas sa pensée;
il sentit aussitôt que son frère allait retourner cet aveu contre lui, et
comprit qu'il serait logiquement convaincu d'inconséquence. Ce fut bien
facile.

«Du moment que tu en conviens, tu ne saurais, en honnête homme, refuser ta
coopération à cette oeuvre.

--Mais si je ne la regarde pas encore comme bonne, cette oeuvre, dit Levine
en rougissant.

--Comment cela? tu viens de dire...

--Je veux dire que l'expérience n'a pas encore démontré qu'elle fût
vraiment utile.

--Tu n'en sais rien, puisque tu n'as pas fait le moindre effort pour t'en
convaincre.

--Eh bien! admettons que l'instruction du peuple soit un bien, dit
Constantin sans la moindre conviction; mais pourquoi irai-je m'en
tourmenter, moi?

--Comment, pourquoi?

--Explique-moi ton idée au point de vue philosophique, puisque nous en
sommes là.

--Je ne vois pas que la philosophie ait rien à faire là, répondit Serge
d'un ton qui parut à son frère établir des doutes sur son droit de parler
philosophie.

--Voici pourquoi, dit-il, mécontent et s'échauffant tout en parlant. Selon
moi, le mobile de nos actions restera toujours notre intérêt personnel.
Or je ne vois rien dans nos institutions provinciales qui contribue à
mon bien-être. Les routes ne sont pas meilleures, et ne peuvent pas le
devenir: d'ailleurs, mes chevaux me conduisent tout aussi bien par de
mauvais chemins. Je ne fais aucun cas des médecins et des pharmacies. Le
juge de paix m'est inutile. Jamais je n'ai eu recours à lui, et jamais
l'idée d'avoir recours à lui ne me viendra. Les écoles, non seulement me
paraissent inutiles, mais, comme je te l'ai expliqué, me font du tort.
Quant aux institutions provinciales, elles ne représentent pour moi que
l'obligation de payer un impôt de 18 kopecks par déciatine, d'aller à la
ville, d'y coucher avec des punaises, et d'y entendre des inepties et
des grossièretés de tout genre: rien de tout cela n'est dans mon intérêt
personnel.

--Pardon, interrompit en souriant Serge Ivanitch; il n'était pas de notre
intérêt de travailler à l'émancipation des paysans: nous l'avons cependant
fait.

--Oh! l'émancipation était une autre affaire, reprit Constantin en
s'animant de plus en plus; c'était bien notre intérêt personnel. Nous
avons voulu, nous autres honnêtes gens, secouer un joug qui nous pesait.
Mais être membre du conseil de la ville, et venir discuter sur des
conduits à établir dans des rues que je n'habite pas; être juré, et venir
juger un paysan accusé d'avoir volé un jambon; écouter pendant six heures
les sottises variées que peuvent débiter le défenseur et le procureur;
demander comme président à Alexis, mon vieil ami à moitié idiot:
«Reconnaissez-vous, monsieur l'accusé, avoir dérobé un jambon?...»

Et Constantin, entraîné par son sujet, représenta la scène entre le
président et l'accusé, s'imaginant continuer ainsi la discussion.

Serge Ivanitch leva les épaules.

«Qu'entends-tu par là?

--J'entends que, lorsqu'il s'agira de droits qui me toucheront, qui
toucheront à mes intérêts personnels, je saurai les défendre de toutes mes
forces; lorsque, étant étudiant, on venait faire des perquisitions chez
nous, et que les gendarmes lisaient nos lettres, je savais défendre mes
droits à la liberté, à l'instruction. Je veux bien discuter le service
obligatoire, parce que c'est une question qui touche au sort de mes
enfants, de mes frères, au mien par conséquent; mais savoir comment
employer les 40 mille roubles d'impôts, et faire le procès d'Alexis
l'idiot, je ne m'en sens pas capable.»

La digue était rompue; Constantin parlait sans s'arrêter. Serge sourit.

«Et si demain tu as un procès, tu préférerais être jugé par les tribunaux
d'autrefois?

--Je n'aurai pas de procès; je n'assassinerai personne, et tout cela ne
me sert à rien. Nos institutions provinciales, vois-tu, dit-il en sautant
selon son habitude d'un sujet à l'autre, me rappellent les petits bouleaux
que nous enfoncions en terre le jour de la Trinité pour figurer une forêt.
La forêt a poussé d'elle-même en Europe, mais, quant à nos petits bouleaux,
il m'est impossible de les arroser et de croire en eux.»

Serge Ivanitch haussa les épaules en signe d'étonnement de voir ces petits
bouleaux mêlés à leur discussion; il comprit cependant l'idée de son frère.

«Ceci n'est pas un raisonnement,» dit-il.

Mais Constantin, pour tâcher d'expliquer cette absence d'intêrêt pour les
affaires publiques, dont il se sentait coupable, continua:

«Je crois qu'il n'y a pas d'activité durable si elle n'est pas fondée sur
l'intérêt personnel: c'est une vérité générale, _philosophique_», dit-il
en appuyant sur ce dernier mot, comme pour prouver qu'il avait aussi bien
qu'un autre le droit de parler philosophie.

Serge Ivanitch sourit encore. «Lui aussi, se dit-il, se fait une
philosophie pour la mettre au service de ses penchants!

--Laisse la philosophie tranquille. Son but a précisément été, dans tous
les temps, de saisir ce lien indispensable qui existe entre l'intérêt
personnel et l'intérêt général. Mais je tiens à rectifier la comparaison.
Les petits bouleaux n'ont pas été fichés en terre, ils ont été semés,
plantés, et il faut les traiter avec ménagement. Les seules nations qui
aient de l'avenir, les seules qu'on puisse nommer historiques, sont celles
qui sentent l'importance et la valeur de leurs institutions, qui par
conséquent y attachent du prix.»

Et pour mieux démontrer l'erreur que son frère commettait, il discuta la
question au point de vue de la philosophie de l'histoire, un terrain sur
lequel Constantin ne pouvait pas le suivre.

«Quant à ton peu de goût pour les affaires, tu m'excuseras si je le mets
sur le compte de notre paresse russe, de nos anciennes habitudes de grands
seigneurs; laisse-moi espérer que tu reviendras de cette erreur passagère.»

Constantin ne répondit pas; il se sentait battu à plate couture, et
sentait également que son frère n'avait pas compris, ou n'avait pas voulu
comprendre sa pensée. Était-ce lui qui ne savait pas s'expliquer
clairement, ou son frère qui y mettait de la mauvaise volonté? Sans
approfondir cette question, il ne répliqua pas et s'absorba dans ses
réflexions.

Serge Ivanitch retira ses lignes, détacha le cheval, et ils partirent.



IV


Levine, l'année précédente, un jour qu'on fauchait, s'était mis en colère
contre son intendant, et pour se calmer il avait pris la faux d'un paysan
et s'était mis à faucher lui-même. Ce travail l'avait tant amusé, qu'il
recommença plusieurs fois, faucha lui-même la prairie devant la maison,
et se promit de faucher, l'année suivante, des journées entières avec les
paysans.

Depuis l'arrivée de Serge, il se demandait s'il pourrait donner suite à ce
projet. Il était confus d'abandonner son frère pendant toute une journée,
et craignait aussi un peu ses plaisanteries. Les impressions de l'année
précédente lui revinrent tandis qu'il traversait la prairie.

«Il me faut absolument un exercice violent, sinon mon caractère deviendra
intraitable», pensa-t-il, décidé à braver l'ennui que pouvaient lui causer
les observations de son frère et de ses gens.

Le même soir, en allant donner ses ordres pour les travaux du lendemain,
Levine, dissimulant son embarras, dit à son intendant:

«Vous enverrez ma faux à Tite pour qu'il la repasse demain, je faucherai
peut-être moi-même.»

L'intendant sourit et répondit:

«C'est bien.»

Plus tard, en prenant le thé, Levine dit à son frère:

«Décidément le temps se met au beau, je faucherai demain:

--J'aime beaucoup ce travail, dit Serge Ivanitch.

--Moi, je l'aime extrêmement; il m'est arrivé de faucher l'année dernière,
et je veux m'y remettre demain toute la journée.»

Serge Ivanitch leva la tête et regarda son frère avec étonnement.

«Comment l'entends-tu? travailler toute la journée comme un paysan?

--Oui, c'est très amusant.

--C'est un excellent exercice physique, mais pourras-tu supporter une
fatigue pareille? demanda Serge sans aucune intention ironique.

--Je l'ai essayé. Au commencement, c'est dur, puis on s'entraîne. Je crois
bien que j'irai jusqu'au bout.

--Vraiment? Mais de quel oeil les paysans voient-ils cela? Ne tournent-ils
pas en ridicule les _manies_ du maître? Et puis, comment feras-tu pour
dîner? On ne peut guère se faire porter là-bas une bouteille de laffitte
et un dindonneau rôti.

--Je rentrerai à la maison pendant que les paysans se reposeront.»

Le lendemain matin, quoique levé plus tôt que de coutume, Levine, en
arrivant à la prairie, trouva les faucheurs déjà à l'ouvrage.

La prairie s'étendait au pied de la colline, avec ses rangées d'herbe
déjà fauchée, et les petits monticules noirs formés par les vêtements des
travailleurs. Levine découvrit, en approchant, les faucheurs marchant en
échelle les uns derrière les autres, et avançant lentement sur le sol
inégal de la prairie. Il compta quarante-deux hommes et distingua parmi
eux des connaissances: le vieil Ermil, en chemise blanche, le dos voûté,
et le jeune Wasia, autrefois son cocher.

Tite, son professeur, un petit vieillard sec, était là aussi, faisant de
larges fauchées, sans se baisser, et maniant aisé la faux.

Levine descendit de cheval, attacha l'animal près de la route, et
s'approcha de Tite, qui alla aussitôt prendre une faux cachée derrière un
buisson, et la lui présenta.

«Elle est prête, Barine, c'est un rasoir, elle fauche toute seule», dit
Tite, ôtant son bonnet en souriant.

Levine prit la faux. Les faucheurs, après avoir fini leur ligne,
retournaient sur la route; ils étaient couverts de sueur, mais gais et
de bonne humeur, et saluaient tous le maître en souriant. Personne n'osa
ouvrir la bouche avant qu'un grand vieillard sans barbe, vêtu d'une
jaquette en peau de mouton, lui adressât le premier la parole:

«Attention, Barine, quand on commence une besogne, il faut la terminer!
dit-il, et Levine entendit un rire étouffé parmi les faucheurs.

«Je tâcherai de ne pas me laisser dépasser, répondit-il en se plaçant
derrière Tite.

--Attention,» répéta le vieux.

Tite lui ayant fait place, il emboîta le pas derrière lui. L'herbe
était courte et dure; Levine n'avait pas fauché depuis longtemps, et,
troublé par les regards fixés sur lui, il débuta mal, quoiqu'il maniât
vigoureusement la faux.

Deux voix derrière lui disaient:

«Mal emmanché, il tient la faux trop haut: regarde comme il se courbe.

--Appuie davantage le talon.

--Ce n'est pas mal, il s'y fera, dit le vieux; le voilà parti; tes
fauchées sont trop grandes, tu te fatigueras vite. Jadis nous aurions
reçu des coups pour de l'ouvrage fait comme cela.»

L'herbe devenait plus douce, et Levine, écoutant les observations sans y
répondre, suivait Tite; ils firent ainsi une centaine de pas. Le paysan
marchait sans s'arrêter, mais Levine s'épuisait, et craignait de ne pas
arriver jusqu'au bout; il allait prier Tite de s'interrompre, lorsque
celui-ci fit halte de lui-même, se baissa, prit une poignée d'herbe, en
essuya sa faux et se mit à l'affiler. Levine se redressa, et jeta un
regard autour de lui avec un soupir de soulagement. Près de lui, un paysan,
tout aussi fatigué, s'arrêta aussi.

À la seconde reprise, tout alla de même; Tite avançait d'un pas après
chaque fauchée. Levine, qui marchait derrière, ne voulait pas se laisser
dépasser, mais, au moment où l'effort devenait si grand qu'il se croyait
à bout de forces, Tite s'arrêtait et se mettait à aiguiser.

Le plus pénible était fait. Lorsque le travail recommença, Levine n'eut
d'autre pensée, d'autre désir, que d'arriver aussi vite et aussi bien que
les autres. Il n'entendait que le bruit des faux derrière lui, ne voyait
que la taille droite de Tite marchant devant, et le demi-cercle décrit
par la faux sur l'herbe qu'elle abaissait lentement, en tranchant les
petites têtes des fleurs. Tout à coup il sentit une agréable sensation de
fraîcheur sur les épaules: il regarda le ciel pendant que Tite affilait sa
faux, et vit un gros nuage noir; il s'aperçut qu'il pleuvait. Quelques-uns
des paysans avaient été mettre leurs vêtements, les autres faisaient comme
Levine et recevaient avec plaisir la pluie sur leur dos.

L'ouvrage avançait; Levine avait absolument perdu la notion du temps et de
l'heure. Son travail à ce moment lui sembla plein de douceur; c'était un
état d'inconscience, où, libre et dégagé, il oubliait complètement ce
qu'il faisait, bien que son ouvrage valut en cet instant celui de Tite.

Cependant Tite s'était approché du vieux, et il examina le soleil avec
lui. «De quoi parlent-ils? pourquoi ne continuons-nous pas?» se dit Levine,
sans songer que les paysans travaillaient sans repos depuis près de
quatre heures, et qu'il était temps de déjeuner.

«Il faut manger, Barine, dit le vieux.

--Est-il déjà si tard? En ce cas, déjeunons.»

Levine rendit sa faux à Tite, et, traversant avec les paysans la grande
étendue d'herbe fauchée que la pluie venait d'arroser légèrement, il alla
chercher son cheval, tandis que ceux-ci prenaient leur pain déposé avec
les caftans sur l'herbe. Il s'aperçut alors qu'il n'avait pas bien prévu
le temps et que son foin serait mouillé.

«Le foin sera gâté, dit-il.

--Il n'y a pas de mal, Barine: fauche à la pluie, fane au soleil», dit le
vieux.

Levine détacha son cheval et rentra prendre du café chez lui. Serge
Ivanitch venait seulement de se lever; avant qu'il fût habillé et eût paru
dans la salle à manger, Constantin était retourné à la prairie.



V


Après le déjeuner, Levine, en reprenant l'ouvrage, prit place entre le
grand vieillard facétieux, qui l'invita à être son voisin, et un jeune
paysan marié depuis l'automne, qui fauchait cet été pour la première
fois.

Le vieillard avançait à grands pas réguliers, et semblait faucher avec
aussi peu de peine que s'il eût simplement balancé les bras en marchant;
sa faux, bien affilée, paraissait travailler toute seule.

Levine se remit à l'oeuvre; derrière lui marchait le jeune Michel, les
cheveux attachés autour de la tête par des herbes enroulées; son jeune
visage travaillait avec le reste de son corps; mais aussitôt qu'on le
regardait, il souriait, et aurait mieux aimé mourir que d'avouer qu'il
trouvait la tâche rude.

Le travail parut à Levine moins pénible pendant la chaleur du jour; la
sueur qui le baignait le rafraîchissait, et le soleil dardant sur son dos,
sa tête et ses bras nus jusqu'au coude, lui donnait de la force et de
l'énergie. Les moments d'oubli, d'inconscience, revenaient plus souvent,
la faux travaillait alors toute seule. C'étaient d'heureux instants!
Lorsqu'on se rapprochait de la rivière, le vieillard, qui marchait devant
Levine, essuyait sa faux avec de l'herbe mouillée, la lavait dans la
rivière, et y puisait une eau qu'il offrait à boire au maître.

«Que diras-tu de mon kvas, Barine? il est bon, hein?»

Et Levine croyait effectivement n'avoir rien bu de meilleur que cette eau
tiède dans laquelle nageaient des herbes, avec le petit goût de rouille
qu'y ajoutait l'écuelle de fer du paysan. Puis venait la promenade lente
et pleine de béatitude, où, la faux au bras, on pouvait s'essuyer le front,
respirer à pleins poumons, et jeter un coup d'oeil aux faucheurs, aux bois,
aux champs, à tout ce qui se faisait aux alentours. Les bienheureux
moments d'oubli revenaient toujours plus fréquents, et la faux semblait
entraîner à sa suite un corps plein de vie, et accomplir par enchantement,
sans le secours de la pensée, le labeur le plus régulier. En revanche,
lorsqu'il fallait interrompre cette activité inconsciente, enlever une
motte de terre, ou arracher un bouquet d'oseille sauvage, le retour à la
réalité semblait pénible. Pour le vieillard, ce n'était qu'un jeu. Quand
une motte se présentait, il la serrait d'un côté avec le pied, de l'autre
avec la faux, et l'enlevait à petits coups répétés. Rien n'échappait à son
observation; c'était un petit fruit sauvage qu'il mangeait ou offrait à
Levine, un nid de cailles d'où s'envolait le mâle, une couleuvre qu'il
enlevait de la pointe de sa faux comme sur une fourchette, et jetait au
loin après l'avoir montrée à ses compagnons. Mais pour Levine et le jeune
paysan, une fois entraînés, c'était chose difficile que de changer de
mouvements et d'examiner le terrain.

Le temps passait inaperçu, et déjà le moment du dîner approchait. Le
vieillard attira l'attention du maître sur les enfants, à moitié cachés
par les herbages, accourant de tous côtés, et apportant aux faucheurs du
pain et des cruches de kvas, qui semblaient lourdes à leurs petits bras.

«Voilà les moucherons qui arrivent», dit-il en les montrant; et,
s'abritant les yeux de la main, il examina le soleil.

L'ouvrage reprit pendant un peu de temps, puis le vieux s'arrêta et dit
d'un ton décidé:

«Il faut dîner, Barine.»

Les faucheurs regagnèrent l'endroit où étaient déposés leurs vêtements,
et où les enfants attendaient avec le dîner; les uns s'assemblèrent près
des télègues, les autres sous un bouquet de cytises où ils avaient amassé
de l'herbe. Levine s'assit auprès d'eux; il n'avait aucune envie de
les quitter. Toute gêne devant le maître avait disparu, et les paysans
s'apprêtèrent à manger et à dormir; ils se lavèrent, prirent leur pain,
débouchèrent leurs cruches de kvas, pendant que les enfants se baignaient
dans la rivière.

Le vieux émietta du pain dans une écuelle, l'écrasa avec le manche de sa
cuiller, versa du kvas, coupa des tranches de pain, sala le tout, et se
mit à prier en se tournant vers l'orient.

«Eh bien, Barine, viens goûter ma soupe», dit-il en s'agenouillant devant
l'écuelle.

Levine trouva la soupe si bonne qu'il ne voulut pas rentrer chez lui. Il
dîna avec le vieux, et leur conversation roula sur les affaires de ménage
de celui-ci, auxquelles le maître prit un vif intérêt; à son tour, il
raconta de ses plans et de ses projets ce qui pouvait intéresser son
compagnon, se sentant plus en communauté d'idées avec cet homme simple
qu'avec son frère, et souriant involontairement de la sympathie qu'il
éprouvait pour lui.

Le dîner achevé, le vieillard fit sa prière, et se coucha après s'être
arrangé un oreiller d'herbe. Levine en fit autant, et, malgré les mouches
et les insectes qui chatouillaient son visage couvert de sueur, il
s'endormit aussitôt, et ne se réveilla que lorsque le soleil, tournant le
buisson, vint briller au-dessus de sa tête. Le vieux ne dormait plus; il
aiguisait les faux.

Levine regarda autour de lui sans pouvoir s'y reconnaître; tout lui
semblait changé. La prairie fauchée s'étendait immense avec ses rangées
d'herbes odorantes, éclairée d'une façon nouvelle par les rayons obliques
du soleil; la rivière, cachée naguère par les herbages, coulait limpide et
brillante comme de l'acier, entre ses bords découverts; au-dessus de la
prairie planaient des oiseaux de proie.

Levine calcula ce que ses ouvriers avaient fait et ce qui restait à faire;
le travail de ces quarante-deux hommes était considérable; du temps du
servage, trente-deux hommes travaillant pendant deux jours venaient à
peine à bout de cette prairie, dont il ne restait plus que quelques coins
intacts. Mais il aurait voulu faire plus encore; le soleil descendait trop
tôt, à son gré; il ne sentait aucune fatigue.

«Qu'en penses-tu? demanda-t-il au vieux: n'aurions-nous pas encore le
temps de faucher la colline?

--Si Dieu le permet! le soleil est encore haut, il y aura peut-être un
petit verre pour _les enfants_?»

Lorsque les fumeurs eurent allumé leurs pipes, le vieux déclara «aux
enfants» que, si la colline était fauchée, on aurait la goutte.

«Pourquoi pas! En avant, Tite, nous enlèverons cela en un tour de main. On
mangera la nuit.--En avant!» crièrent quelques voix; et, tout en achevant
leur pain, les faucheurs se levèrent.

«Allons, enfants, courage! dit Tite en ouvrant la marche au pas de course.

--Allons, allons! répéta la vieux, se hâtant de les rejoindre: si j'arrive
le premier, je coupe tout!»

Vieux et jeunes fauchèrent à l'envi, et, quelque hâte qu'ils fissent, les
rangées se couchaient nettes et régulières, sans que l'herbe fût abîmée.
Les derniers faucheurs terminaient à peine leur ligne, que les premiers,
mettant leurs caftans sur l'épaule, prenaient déjà la route de la colline.
Le soleil descendait derrière les arbres, lorsqu'ils atteignirent le petit
ravin; l'herbe y venait à la ceinture, tendre, douce, épaisse et semée de
fleurs des bois.

Après un court conciliabule pour décider si l'on prendrait en long ou
en large, un grand paysan à barbe noire, Piotr Ermilitch, un faucheur
célèbre, fit en long le premier tour, et revint sur ses pas. Tous alors
le suivirent, montant du ravin à la colline pour sortir sur la lisière du
bois.

Le soleil disparaissait peu à peu derrière la forêt; la rosée tombait
déjà; les faucheurs n'apercevaient plus le globe brillant que sur la
hauteur, mais dans le ravin, d'où s'élevait une vapeur blanche, et sur
le versant de la montagne, ils marchaient dans une ombre fraîche et
imprégnée d'humidité. L'ouvrage avançait rapidement. L'herbe s'abattait
en hautes rangées; les faucheurs, un peu à l'étroit et pressés de tous
côtés, faisaient résonner les ustensiles pendus à leurs ceintures,
entre-choquaient leurs faux, sifflaient, s'interpellaient gaiement.

Levine marchait toujours entre ses deux compagnons. Le vieux avait mis sa
veste de peau de mouton, et conservait son entrain et la liberté de ses
mouvements. Dans le bois, on trouvait des champignons cachés sous l'herbe;
au lieu de les trancher avec la faux comme les autres, il se baissait dès
qu'il en apercevait un, le ramassait et le cachait dans sa veste en
disant: «Encore un petit cadeau pour la vieille.»

L'herbe tendre et douce se fauchait facilement, mais il était dur de
monter et de descendre la pente souvent escarpée du ravin. Le vieux n'en
laissait rien paraître, montant à petits pas énergiques, et maniant
légèrement sa faux, quoiqu'il tremblât parfois de tout son corps. Il
ne négligeait rien sur sa route, ni une herbe, ni un champignon, et ne
cessait de plaisanter. Levine, derrière lui, croyait tomber à chaque
instant, et se disait que jamais il ne gravirait, une faux à la main, ces
hauteurs difficiles à escalader, même les mains libres, il n'en monta pas
moins, et fit comme les autres. Une fièvre intérieure semblait le soutenir.



VI


Le travail terminé, les paysans remirent leurs caftans, et reprirent
gaiement le chemin du logis. Levine remonta à cheval et se sépara à regret
de ses compagnons. Il se retourna sur la hauteur pour les apercevoir
encore une fois, mais les vapeurs du soir, s'élevant des bas-fonds, les
cachaient. On n'entendait que le choc des faux, et le son de leurs voix
riant et causant.

Serge Ivanitch avait dîné depuis longtemps, et dans sa chambre prenait de
la limonade glacée, en parcourant les journaux et les revues que la poste
venait d'apporter, lorsque Levine entra vivement, les cheveux en désordre,
et collés au front par la sueur.

«Nous avons enlevé toute la prairie! tu ne t'imagines pas comme c'est bon!
Et toi, qu'as-tu fait? dit-il, oubliant complètement les impressions de la
veille.

--Bon Dieu, de quoi tu as l'air! dit Serge Ivanitch en jetant d'abord un
regard mécontent sur son frère. Mais ferme donc la porte, tu en auras fait
entrer au moins une dizaine!»

Serge Ivanitch avait horreur des mouches, et n'ouvrait jamais les fenêtres
de sa chambre que le soir, ayant soin de tenir les portes toujours fermées.

«Je t'assure que je n'en ai pas laissé entrer une seule. Si tu savais la
bonne journée! Comment l'as-tu passée, toi?

--Mais très bien. Tu ne vas pas me faire croire que tu as fauché toute la
journée? Tu dois avoir une faim de loup! Kousma a tout apprêté pour ton
dîner.

--Je n'ai pas faim, j'ai mangé là-bas; mais je vais me nettoyer.

--Va, va, je te rejoins, dit Serge Ivanitch, hochant la tête en regardant
son frère. Dépêche-toi,--ajouta-t-il en souriant, et il se mit à ranger
ses livres pour aller le retrouver, égayé à l'aspect de l'entrain et de
l'animation de Constantin.--Où étais-tu pendant la pluie?

--Quelle pluie? c'est à peine s'il est tombé quelques gouttes. Je reviens
à l'instant. Ainsi, tu as bien passé la journée? C'est pour le mieux.»
Et Levine alla s'habiller.

Peu après, les frères se retrouvèrent dans la salle à manger. Levine
croyait n'avoir pas faim, et ne se mit à table que pour ne pas offenser
Kousma; mais, une fois qu'il eut entamé son dîner, il le trouva excellent.
Serge Ivanitch le regardait en souriant.

«J'oubliais qu'il y a une lettre pour toi en bas, dit-il; Kousma, va la
chercher, et fais attention de fermer ta porte.»

La lettre était d'Oblonsky; il écrivait de Pétersbourg. Constantin lut à
haute voix:

«Je reçois une lettre de Dolly de la campagne; tout y va de travers. Toi
qui sais tout, tu serais bien aimable d'aller la voir, et de l'aider de
tes conseils. La pauvre femme est toute seule. Ma belle-mère est encore à
l'étranger avec tout son monde.»

«J'irai certainement la voir, dit Levine. Tu devrais venir avec moi. C'est
une si excellente femme, n'est-ce pas?

--Leur terre n'est pas loin d'ici?

--À une trentaine de verstes, peut-être à une quarantaine; mais la route
est très bonne. Nous ferions cela rapidement.

--Avec plaisir, dit Serge en souriant, car la vue de son frère le
disposait à la gaieté.--Quel appétit! ajouta-t-il en regardant ce cou et
cette figure hâlés et rouges penchés sur l'assiette.

--Il est excellent. Tu ne t'imagines pas combien ce régime-là chasse de
la tête toutes les sottises. J'entends enrichir la médecine d'un terme
nouveau: «Arbeitscur».

--Tu n'as pas grand besoin de cette cure, il me semble.

--Oui, mais c'est parfait pour combattre les maladies nerveuses.

--C'est une expérience à faire. J'ai voulu aller vous voir travailler,
mais la chaleur était si insupportable que je me suis arrêté et reposé au
bois; de là j'ai continué jusqu'au bourg, et j'ai rencontré ta nourrice,
que j'ai questionnée sur la façon dont les paysans te jugent; j'ai cru
comprendre qu'ils ne t'approuvent pas. «Ce n'est pas l'affaire des
maîtres», m'a-t-elle répondu. Je crois que le peuple se forme en général
des idées très arrêtées sur ce qu'il «convient aux maîtres» de faire;
ils n'aiment pas à les voir sortir de leurs attributions.

--C'est possible: mais je n'ai pas éprouvé de plus vif plaisir de ma vie,
et je ne fais de mal à personne, n'est-ce pas?

--Je vois que ta journée te satisfait complètement, continua Serge.

--Oui, je suis très content; la prairie a été fauchée tout entière, et je
me suis lié avec un bien brave homme; tu ne saurais croire combien il m'a
intéressé.

--Tu es content de ta journée, eh bien! je le suis aussi de la mienne.
D'abord j'ai résolu deux problèmes d'échecs, dont l'un est très joli, je
te le montrerai; puis j'ai pensé à notre conversation d'hier.

--Quoi? quelle conversation? dit Levine en fermant à demi les yeux après
son dîner, avec un sentiment de bien-être et de repos, et incapable de se
rappeler la discussion de la veille.

--Je trouve que tu as en partie raison. La différence de nos opinions
tient à ce que tu prends l'intérêt personnel pour mobile de nos actions,
tandis que je prétends que tout homme arrivé à un certain développement
intellectuel doit avoir pour mobile l'intérêt général. Mais tu es
probablement dans le vrai en disant qu'il faut que l'action, l'activité
matérielle, se trouve intéressée à ces questions. Ta nature, comme
disent les Français est _primesautière_: il te faut agir énergiquement,
passionnément, ou ne pas agir du tout.»

Levine écoutait sans comprendre, sans chercher à comprendre, et craignait
que son frère ne lui fît une question qui constatât l'absence de son
esprit.

«N'ai-je pas raison, ami? dit Serge Ivanitch en le prenant par l'épaule.

--Mais certainement. Et puis, je ne prétends pas être dans le vrai, dit
Levine avec un sourire d'enfant coupable. «Quelle discussion avons-nous
donc eue?» pensait-il. Nous avons évidemment raison tous les deux, et
c'est pour le mieux. Il faut que j'aille donner mes ordres pour demain.»

Il se leva, étira ses membres en souriant; son frère sourit aussi.

«Bon Dieu! cria tout à coup Levine si vivement que son frère en fut
effrayé.

--Qu'y a-t-il?

--La main d'Agathe Mikhaïlovna? dit Levine en se frappant le front. Je
l'avais oubliée!

--Elle va beaucoup mieux.

--C'est égal, je cours jusqu'à sa chambre. Tu n'auras pas mis ton chapeau
que je serai de retour.»

Et il descendit en courant, faisant résonner ses talons sur les marches de
l'escalier.



VII


Tandis que Stépane Arcadiévitch allait à Pétersbourg remplir ce devoir
naturel aux fonctionnaires, et qu'ils ne songent pas à discuter, quelque
incompréhensible qu'il soit pour d'autres, «se rappeler au souvenir
du Ministre,» et qu'en même temps il se disposait, muni de l'argent
nécessaire, à passer agréablement le temps aux courses et ailleurs, Dolly
partait pour la campagne, à Yergoushovo, une terre qu'elle avait reçue en
dot, et dont la forêt avait été vendue au printemps. C'était à cinquante
verstes du Pakrofsky de Levine.

La vieille maison seigneuriale de Yergoushovo avait disparu depuis
longtemps. Le prince s'était contenté d'agrandir et de réparer une des
ailes pour en faire une habitation convenable.

Du temps où Dolly était enfant, vingt ans auparavant, cette aile était
spacieuse et commode, quoique placée de travers dans l'avenue. Maintenant,
tout tombait en ruines. Lorsque Stépane Arcadiévitch était venu au
printemps à la campagne pour la vente du bois, sa femme l'avait prié de
donner un coup d'oeil à la maison afin de la rendre habitable. Stépane
Arcadiévitch, désireux, comme tout mari coupable, de procurer à sa femme
une vie matérielle aussi commode que possible, s'était empressé de faire
recouvrir les meubles de cretonne et de faire poser des rideaux. On avait
nettoyé le jardin, planté des fleurs, fait un petit pont du côté de
l'étang; mais beaucoup de détails plus essentiels furent négligés, et
Daria Alexandrovna le constata avec douleur. Stépane Arcadiévitch avait
beau faire, il oubliait toujours qu'il était père de famille, et ses
goûts restaient ceux d'un célibataire. Rentré à Moscou, il annonça avec
fierté à sa femme que tout était en ordre, qu'il avait installé la maison
en perfection, et lui conseilla fort de s'y transporter. Ce départ lui
convenait sous bien des rapports: les enfants se plairaient à la campagne,
les dépenses diminueraient; et enfin il serait plus libre. De son côté,
Daria Alexandrovna pensait qu'il était nécessaire d'emmener les enfants
après la scarlatine, car la plus jeune de ses filles se remettait
difficilement. Elle laissait à la ville, entre autres ennuis, des comptes
de fournisseurs auxquels elle n'était pas fâchée de se soustraire. Enfin,
elle avait l'arrière-pensée d'attirer chez elle sa soeur Kitty, à laquelle
on avait recommandé des bains froids, et qui devait rentrer en Russie vers
le milieu de l'été. Kitty lui écrivait que rien ne pouvait lui sourire
autant que de terminer l'été à Yergoushovo, dans ce lieu si plein de
souvenirs d'enfance pour toutes deux.

La campagne, revue par Dolly au travers de ses impressions de jeunesse,
lui semblait à l'avance un refuge contre tous les ennuis de la ville; si
la vie n'y était pas élégante, et Dolly n'y tenait guère, elle pensait la
trouver commode et peu coûteuse, et les enfants y seraient heureux! Les
choses furent tout autres quand elle revint à Yergoushovo en maîtresse de
maison.

Le lendemain de leur arrivée, il plut à verse; le toit fut transpercé et
l'eau tomba dans le corridor et la chambre des enfants; les petits lits
durent être transportés au salon. Jamais on ne put trouver une cuisinière
pour les domestiques. Des neuf vaches que contenait l'étable, les unes, au
dire de la vachère, étaient pleines, les autres se trouvaient trop jeunes
ou hors d'âge; par conséquent, pas de beurre à espérer et pas de lait.
Poules, poulets, oeufs, tout manquait; il fallut se contenter pour la
cuisine de vieux coqs filandreux. Impossible d'obtenir des femmes pour
laver les planchers, toutes étaient à sarcler. L'un des chevaux, trop
rétif, ne se laissant pas atteler, les promenades en voiture se trouvèrent
impraticables. Quant aux bains, il fallut y renoncer: le troupeau avait
raviné le bord de la rivière, et de plus on se trouvait trop en vue des
passants. Les promenades à pied près de la maison étaient elles-mêmes
dangereuses; les clôtures mal entretenues du jardin n'empêchaient plus le
bétail d'entrer, et il y avait dans le troupeau un taureau terrible,
qui mugissait, et qu'on accusait de donner des coups de cornes. Dans la
maison, pas une armoire à robes! le peu d'armoires qui s'y trouvaient ne
fermaient pas, ou bien s'ouvraient d'elles-mêmes quand on passait devant.
À la cuisine, pas de marmites; à la buanderie, pas de chaudron pour la
lessive, pas même une planche à repasser pour les femmes de chambre!

Au lieu de trouver le repos qu'elle espérait, Dolly tomba dans le
désespoir; sentant son impuissance en face d'une situation qui lui
apparaissait terrible, elle retenait avec peine ses larmes. L'intendant,
un ancien vaguemestre, qui avait séduit Stépane Arcadiévitch par sa belle
prestance, et de suisse avait passé intendant, ne prenait aucun souci
des chagrins de Daria Alexandrovna; il se contentait de répondre
respectueusement:

«Impossible de rien obtenir, le monde est si mauvais», et ne bougeait pas.

La position eût été sans issue si chez les Oblonsky, comme dans la
plupart des familles, il ne se fût trouvé ce personnage aussi utile
qu'important, malgré ses attributions modestes, la bonne des enfants,
Matrona Philémonovna. Celle-ci calmait sa maîtresse, lui assurait que tout
se débrouillerait, et agissait sans bruit et sans embarras. Elle fit,
aussitôt arrivée, la connaissance de la femme de l'intendant, et dès les
premiers jours alla prendre le thé sous les acacias avec elle et son mari.
C'est là que les affaires de la maison furent discutées. Un club, auquel
se joignirent le starosta et le teneur de livres, se forma sous les
arbres. Peu à peu, les difficultés de la vie s'y aplanirent. Le toit fut
réparé; une cuisinière, amie de la femme du starosta, arrêtée; on acheta
des poules; les vaches donnèrent tout à coup du lait; les clôtures furent
réparées; on mit des crochets aux armoires, qui cessèrent de s'ouvrirent
intempestivement; le charpentier installa la buanderie; la planche à
repasser, recouverte d'un morceau de drap de soldat, s'étendit de la
commode au dossier d'un fauteuil, et l'odeur des fers à repasser se
répandit dans la pièce où travaillaient les femmes de chambre.

«La voilà, dit Matrona Philémonovna en montrant la planche à sa maîtresse:
il n'y avait pas de quoi vous désespérer.»

On trouva même moyen de construire en planches une cabine de bain sur la
rivière, et Lili put commencer à se baigner. L'espoir d'une vie commode,
sinon tranquille, devint presque une réalité pour Daria Alexandrovna.
Pour elle, c'était chose rare qu'une période de calme avec six enfants.
Mais les inquiétudes et les tracas représentaient les seules chances de
bonheur qu'eût Dolly; privée de ce souci, elle aurait été en proie aux
idées noires causées par ce mari qui ne l'aimait plus. Au reste, ces
mêmes enfants qui la préoccupaient par leur santé ou leurs défauts, la
dédommageaient aussi de ses peines par une foule de petites joies. Pour
être invisibles et semblables à de l'or mêlé à du sable, elles n'en
existaient pas moins, et si, aux heures de tristesse, elle ne voyait
que le sable, à d'autres moments l'or reparaissait. La solitude de la
campagne rendit ces joies plus fréquentes; souvent, tout en s'accusant de
partialité maternelle, Dolly ne pouvait s'empêcher d'admirer sa petite
famille groupée autour d'elle, et de se dire qu'il était rare de
rencontrer six enfants aussi beaux et, chacun dans son genre, aussi
charmants.

Elle se sentait alors heureuse et fière.



VIII


Pendant le carême de la Saint-Pierre, Dolly mena ses enfants à la
communion. Quoiqu'elle étonnât souvent ses parents et ses amies par sa
liberté de pensée sur les questions de foi, Daria Alexandrovna n'en avait
pas moins une religion qui lui tenait à coeur. Cette religion n'avait guère
de rapport avec les dogmes de l'Église, et ressemblait étrangement à la
métempsycose; pourtant Dolly remplissait et faisait strictement remplir
dans sa famille les prescriptions de l'Église. Elle ne voulait pas
seulement par là prêcher d'exemple, elle obéissait à un besoin de son
âme, et en ce moment elle se tourmentait à l'idée de ne pas avoir fait
communier ses enfants de l'année. Elle résolut d'accomplir ce devoir.

On s'y prit à l'avance pour décider les toilettes des enfants; des robes
furent arrangées, lavées, allongées; on rajouta des volants, on mit des
boutons neufs, des noeuds de rubans. L'Anglaise se chargea de la robe
de Tania, et fit faire bien du mauvais sang à Daria Alexandrovna; les
entournures se trouvèrent trop étroites, les pinces du corsage trop hautes;
Tania faisait peine à voir, tant cette robe lui rendait les épaules
étroites. Heureusement Matrona Philémonovna eut l'idée d'ajouter de
petites pièces au corsage pour l'élargir, et une pèlerine pour dissimuler
les pièces. Le mal fut réparé; mais on en était venu aux paroles amères
avec l'Anglaise.

Tout étant terminé, les enfants, parés et rayonnants de joie, se réunirent
un dimanche matin sur le perron, devant la calèche attelée, attendant
leur mère pour se rendre à l'église. Grâce à la protection de Matrona
Philémonovna, on avait remplacé à la calèche le cheval rétif par celui de
l'intendant. Daria Alexandrovna parut en robe de mousseline blanche, et
l'on partit.

Dolly s'était coiffée et habillée avec soin, presque avec émotion. Jadis
elle avait aimé la toilette pour se faire belle et élégante, afin de
plaire; mais, en prenant de l'âge, elle perdit un goût de parure qui la
forçait de constater que sa beauté avait disparu. Maintenant, pour ne
pas faire ombre au tableau, à côté de ses jolis enfants, elle revenait
à une certaine recherche de toilette, toutefois sans qu'elle songeât à
s'embellir. Elle partit après un dernier coup d'oeil au miroir.

Personne à l'église, excepté les paysans et les gens de la maison; mais
elle remarqua l'admiration que ses enfants et elle-même inspiraient au
passage. Les enfants furent aussi charmants de visage que de tenue. Le
petit Alexis eut bien quelques distractions causées par les pans de sa
veste, dont il aurait voulu admirer l'effet par derrière, mais il était si
gentil! Tania fut comme une petite femme, et prit soin des plus jeunes.
Quant à Lili, la dernière, elle fut ravissante; tout ce qu'elle voyait lui
causait l'admiration la plus vive, et il fut difficile de ne pas sourire
quand, après avoir reçu la communion, elle dit au prêtre: «Please some
more».

En rentrant à la maison, les enfants, sous l'impression de l'acte solennel
qu'ils venaient d'accomplir, furent sages et tranquilles. Tout alla bien
jusqu'au déjeuner; mais à ce moment Grisha se permit de siffler, et, qui
pis est, refusa d'obéir à l'Anglaise, et fut privé de dessert! Quand elle
apprit le méfait de l'enfant, Dolly, qui, présente, eût tout adouci, dut
soutenir la gouvernante et confirmer la punition. Cet épisode troubla la
joie générale.

Grisha se mit à pleurer, disant que Nicolas avait sifflé aussi, mais que
lui seul était puni, et que, s'il pleurait, c'était à cause de l'injustice
de l'Anglaise, et non pour avoir été privé de tarte. Daria Alexandrovna,
attristée, voulut arranger la chose.

Pendant ce temps, le coupable, réfugié au salon, s'était assis sur l'appui
de la fenêtre, et, en traversant cette pièce, Dolly l'aperçut, ainsi
que Tania, debout devant lui, une assiette à la main. Sous prétexte de
faire un dîner à ses poupées, la petite fille avait obtenu la permission
d'emporter un morceau de tarte dans la chambre des enfants, et c'était à
son frère qu'elle l'apportait. Grisha, tout en pleurant sur l'injustice
dont il se croyait victime, mangeait en sanglotant et disait à sa soeur au
milieu de ses larmes: «Mange aussi, mangeons à nous deux». Tania, pleine
de sympathie pour son frère, mangeait les larmes aux yeux, avec le
sentiment d'avoir accompli une action généreuse.

Ils eurent peur en apercevant leur mère, mais l'expression de son visage
les rassura; ils coururent aussitôt vers elle, lui baisèrent les mains de
leurs bouches pleines de tarte, et la confiture mêlée aux larmes leur
barbouilla toute la figure.

«Tania, ta robe neuve; Grisha...» disait la mère souriant d'un air
attendri, tout en cherchant à préserver de taches les habits neufs.

Les belles toilettes ôtées, on mit des robes ordinaires aux filles et de
vieilles vestes aux garçons, on fit atteler le char à bancs, et l'on alla
chercher des champignons au bois. Au milieu des cris de joie, les enfants
remplirent une grande corbeille de champignons. Lili elle-même en trouva
un. Autrefois, il fallait que miss Hull les lui cherchât; ce jour-là,
elle le découvrit toute seule, et ce fut un enthousiasme général. «Lili
a trouvé un champignon!»

La journée se termina par un bain à la rivière; les chevaux furent
attachés aux arbres, et le cocher Terenti, les laissant chasser les
mouches de leurs queues, s'étendit sous les bouleaux, alluma sa pipe,
et s'amusa des rires et des cris joyeux qui partaient de la cabine.

Daria Alexandrovna aimait à baigner elle-même les enfants, quoique ce
ne fût pas chose facile de les empêcher de faire des sottises, ni de se
retrouver dans la collection de bas, de souliers, de petits pantalons
qu'il fallait, le bain fini, reboutonner et rattacher. Ces jolis corps
d'enfants qu'elle plongeait dans l'eau, les yeux brillants de ces têtes
de chérubins, ces exclamations à la fois effrayées et rieuses, au premier
plongeon, ces petits membres qu'il fallait ensuite réintroduire dans leurs
vêtements, tout l'amusait.

La toilette des enfants était à moitié faite lorsque des paysannes
endimanchées passèrent devant la cabine de bain et s'arrêtèrent
timidement. Matrona Philémonovna héla l'une d'elles pour lui donner à
faire sécher du linge tombé à la rivière, et Daria Alexandrovna leur
adressa la parole. Les paysannes commencèrent par rire, en se cachant
la bouche de la main, ne comprenant pas bien ses questions, mais elles
s'enhardirent peu à peu, et gagnèrent le coeur de Dolly par leur sincère
admiration des enfants.

«Regarde-la donc: est-elle jolie? et blanche comme du sucre! dit l'une
d'elles en montrant Tania... mais bien maigre! ajouta-t-elle en secouant
la tête.

--C'est parce qu'elle a été malade.

--Et celui-ci, le baigne-t-on aussi? dit une autre en désignant le
dernier-né.

--Oh non, il n'a que trois mois, répondit Dolly avec fierté.

--Vrai?

--Et toi, as-tu des enfants?

--J'en ai eu quatre: il m'en reste deux, fille et garçon. J'ai sevré le
dernier avant le carême.

--Quel âge a-t-il?

--Il est dans sa deuxième année.

--Pourquoi l'as-tu nourri si longtemps?

--C'est l'usage chez nous: trois carêmes.»

On continua à causer des enfants, de leurs maladies, du mari; le voyait-on
souvent?

Daria Alexandrovna prenait intérêt à la conversation autant que les
paysannes, et n'avait aucune envie de s'en aller. Elle était contente de
voir que ces femmes lui enviaient le nombre de ses enfants et leur beauté.
Puis elles la firent rire, et offensèrent miss Hull par leurs observations
sur la toilette de celle-ci. Une des plus jeunes regardait de tous ses
yeux l'Anglaise, se rhabillant la dernière, et mettant plusieurs jupons
les uns par-dessus les autres. Au troisième, la paysanne n'y tint plus et
s'écria involontairement: «Regarde donc ce qu'elle en met, cela ne finit
pas!» Et toutes de rire.



IX


Daria Alexandrovna, un mouchoir sur la tête, entourée de ses petits
baigneurs, approchait de la maison, lorsque le cocher s'écria: «Voilà
un monsieur qui vient au-devant de nous: ce doit être le maître de
Pakrofsky.»

À sa grande joie, Dolly reconnut effectivement le paletot gris, le chapeau
mou et le visage ami de Levine; elle était toujours heureuse de le voir,
mais elle fut particulièrement satisfaite ce jour-là de se montrer dans
toute sa gloire, à lui qui, mieux que personne, pouvait comprendre ce qui
la rendait triomphante.

En l'apercevant, Levine crut voir l'image du bonheur intime qui faisait
son rêve.

«Vous ressemblez à une couveuse, Daria Alexandrovna.

--Que je suis contente de vous voir, dit-elle en lui tendant la main.

--Contente! et vous ne m'avez rien fait dire? Mon frère est chez moi;
c'est par Stiva que j'ai su que vous étiez ici.

--Par Stiva? demanda Dolly étonnée.

--Oui, il m'a écrit que vous étiez à la campagne, et pense que vous me
permettrez peut-être de vous être bon à quelque chose;» et, tout en
parlant, Levine se troubla, s'interrompit, et marcha près du char à
bancs en arrachant sur son passage des petites branches de tilleul qu'il
mordillait. Il songeait que Daria Alexandrovna trouverait sans doute
pénible de voir un étranger lui offrir l'aide qu'elle aurait dû trouver en
son mari. En effet, la façon dont celui-ci se déchargeait de ses embarras
domestiques sur un tiers, déplut à Dolly, et elle comprit que Levine le
sentait; elle appréciait en lui ce tact et cette délicatesse.

«J'ai bien compris que c'était une façon aimable de me dire que vous me
verriez avec plaisir, et j'en ai été touché. J'imagine que vous, habituée
à la ville, devez trouver le pays sauvage; si je puis vous être bon à
quelque chose, disposez de moi, je vous en prie.

--Oh! merci, dit Dolly. Le début n'a pas été sans ennuis, c'est vrai, mais
maintenant tout va à merveille, grâce à ma vieille bonne», ajouta-t-elle
en désignant Matrona Philémonovna qui, comprenant qu'il était question
d'elle, adressa à Levine un sourire amical de satisfaction. Elle le
connaissait bien, savait qu'il ferait un bon parti pour _leur demoiselle_
et s'intéressait à lui.

«Veuillez prendre place, nous nous serrerons un peu, dit-elle.

--Non, je préfère vous suivre à pied. Enfants, lequel d'entre vous veut
faire la course avec moi pour rattraper les chevaux?»

Les enfants connaissaient peu Levine, et ne se rappelaient pas bien quand
ils l'avaient vu, mais ils n'éprouvèrent envers lui aucune timidité. Les
enfants sont souvent grondés pour n'être pas aimables avec les grandes
personnes; c'est que l'enfant le plus borné n'est jamais dupe d'une
hypocrisie qui échappe parfois à l'homme le plus pénétrant; son instinct
l'avertit infailliblement. Or, quelque défaut qu'on pût reprocher à
Levine, on ne pouvait l'accuser de manquer de sincérité; aussi les enfants
partagèrent-ils à son égard les bons sentiments exprimés par le visage de
leur mère. Les deux aînés répondirent à son invitation, et coururent avec
lui comme avec leur bonne, miss Hull ou leur mère. Lili voulut aussi aller
à lui; il l'installa sur son épaule et se mit à courir en criant à Dolly:

«Ne craignez rien, Daria Alexandrovna, je ne lui ferai pas de mal.»

Et, en voyant combien il était prudent et adroit dans ses mouvements,
Dolly le suivit des yeux avec confiance.

Levine redevenait enfant avec des enfants, surtout à la campagne et dans
la société de Dolly, pour laquelle il éprouvait une véritable sympathie;
celle-ci aimait à le voir dans cette disposition d'esprit, qui n'était pas
rare chez lui; elle s'amusa de la gymnastique à laquelle il se livrait
avec les petits, de ses rires avec miss Hull, à laquelle il parlait
anglais à sa façon, et de ses récits sur ce qu'il faisait chez lui.

Après le dîner, seuls ensemble sur le balcon, il fut question de Kitty.

«Vous savez, Kitty va venir passer l'été avec moi?

--Vraiment, répondit Levine en rougissant; et il détourna aussitôt la
conversation...

--Ainsi, je vous envoie deux vaches, et si vous tenez absolument à payer,
et que cela ne vous fasse pas rougir de honte, vous donnerez cinq roubles
par mois.

--Mais je vous assure que cela n'est plus nécessaire. Je m'arrange.

--Dans ce cas, j'examinerai, avec votre permission, vos vaches et leur
nourriture: tout est là.»

Et pour ne pas aborder le sujet épineux dont il mourait d'envie de
s'informer, il exposa à Dolly tout un système sur l'alimentation
des vaches, système qui les rendait de simples machines destinées à
transformer le fourrage en lait, etc. Il avait peur de détruire un repos
si chèrement reconquis.

«Vous avez peut-être raison, mais tout cela exige de la surveillance, et
qui s'en chargera?» répondit Dolly sans aucune conviction.

Maintenant que l'ordre s'était rétabli dans son ménage, sous l'influence
de Matrona Philémonovna, elle n'avait nul désir d'y rien changer;
d'ailleurs, les connaissances scientifiques de Levine lui étaient
suspectes, et ses théories lut semblaient douteuses et peut-être
nuisibles. Le système de Matrona Philémonovna était incomparablement plus
clair: il consistait à donner plus de foin aux deux vaches laitières, et à
empêcher le cuisinier de porter les eaux grasses de la cuisine à la vache
de la blanchisseuse; Dolly tenait surtout à parler de Kitty.



X


«Kitty m'écrit qu'elle aspire à la solitude et au repos, commença Dolly
après un moment de silence.

--Sa santé est-elle meilleure? demanda Levine avec émotion.

--Dieu merci, elle est complètement rétablie; je n'ai jamais cru à une
maladie de poitrine.

--J'en suis bien heureux!--dit Levine; et Dolly crut lire sur son visage
la touchante expression d'une douleur inconsolable.

--Dites-moi, Constantin Dmitrich, dit Dolly en souriant avec bonté et un
peu de malice: pourquoi en voulez-vous à Kitty?

--Moi! mais je ne lui en veux pas du tout, répondit-il.

--Oh si! pourquoi n'êtes-vous venu chez aucun de nous à votre dernier
voyage à Moscou?

--Daria Alexandrovna! dit-il en rougissant jusqu'à la racine des cheveux.
Comment vous, bonne comme vous l'êtes, n'avez-vous pas pitié de moi,
sachant.....

--Mais je ne sais rien.

--Sachant que j'ai été repoussé!--et toute la tendresse qu'il avait
éprouvée un moment auparavant pour Kitty, s'évanouit au souvenir de
l'injure reçue.

--Pourquoi supposez-vous que je le sache?

--Parce que tout le monde le sait.

--C'est ce qui vous trompe: je m'en doutais, mais je ne savais rien de
positif.

--Eh bien, vous savez tout maintenant.

--Ce que je savais, c'est qu'elle était vivement tourmentée par un
souvenir auquel elle ne permettait pas qu'on fît allusion. Si elle ne m'a
rien confié, à moi, c'est qu'elle n'a rien confié à personne. Qu'y a-t-il
eu entre vous? dites-le-moi!

--Je viens de vous le dire.

--Quand cela s'est-il passé?

--La dernière fois que j'ai été chez vos parents.

--Savez-vous que Kitty me fait une peine extrême, dit Dolly. Vous souffrez
dans votre amour-propre....

--C'est possible, dit Levine, mais.....»

Elle l'interrompit.

«Mais elle, la pauvre petite, est vraiment à plaindre! Je comprends tout
maintenant.

--Excusez-moi si je vous quitte, Daria Alexandrovna, dit Levine en se
levant. Au revoir.

--Non, attendez, s'écria-t-elle en le retenant par la manche. Asseyez-vous
encore un moment.

--Je vous en supplie, ne parlons plus de tout cela,--dit Levine se
rasseyant, tandis qu'une lueur de cet espoir qu'il croyait à jamais
évanoui se rallumait en son coeur.

--Si je ne vous aimais pas, dit Dolly les yeux pleins de larmes, si je ne
vous connaissais pas comme je vous connais.....»

Le sentiment qu'il croyait mort remplissait le coeur de Levine plus
vivement que jamais.

«Oui, je comprends tout maintenant, continua Dolly. Vous autres hommes,
qui êtes libres dans votre choix, vous pouvez savoir clairement qui vous
aimez, tandis qu'une jeune fille doit attendre, avec la réserve imposée
aux femmes; il vous est difficile de comprendre cela, mais une jeune fille
peut souvent ne savoir que répondre.

--Oui, si son coeur ne parle pas.

--Même si son coeur a parlé. Songez-y: vous qui avez des vues sur une jeune
fille, vous pouvez venir chez ses parents, l'approcher, l'observer, et
vous ne la demandez en mariage que lorsque vous êtes sûr qu'elle vous
plaît.

--Cela ne se passe pas toujours ainsi.

--Il n'en est pas moins vrai que vous ne vous déclarez que lorsque votre
amour est mûr, ou lorsque, de deux personnes, l'une l'emporte dans vos
préférences. Mais la jeune fille? On prétend qu'elle choisisse quand elle
ne peut jamais répondre que oui ou non.

--Il s'agit du choix entre moi et Wronsky,--pensa Levine, et le mort qui
ressuscitait dans son âme lui sembla mourir une seconde fois en torturant
son coeur.

--Daria Alexandrovna, on choisit ainsi une robe ou quelque autre emplette
de peu d'importance, mais non l'amour. Au reste, le choix a été fait, tant
mieux; ces choses-là ne se recommencent pas.

--Vanité, vanité! dit Dolly d'un air de dédain pour la bassesse du
sentiment qu'il exprimait, comparé à ceux que comprennent seules les
femmes. Lorsque vous vous êtes déclaré à Kitty, elle se trouvait
précisément dans une de ces situations complexes où l'on ne sait que
répondre. Elle balançait entre vous et Wronsky. Lui, venait tous tes jours,
tandis que vous, n'aviez pas paru depuis longtemps. Plus âgée, elle n'eût
pas balancé; moi par exemple, je n'aurais pas hésité à sa place. Je n'ai
jamais pu le souffrir.»

Levine se rappela la réponse de Kitty: «Non, cela ne peut pas être.»

«Daria Alexandrovna, dit-il sèchement, je suis très touché de votre
confiance, mais je crois que vous vous trompez. À tort ou à raison, cet
amour-propre que vous méprisez en moi fait que tout espoir relativement à
Catherine Alexandrovna est devenu impossible: vous comprenez, impossible.

--Encore un mot: vous sentez bien que je vous parle d'une soeur qui m'est
chère comme mes propres enfants; je ne prétends pas qu'elle vous aime,
j'ai simplement voulu vous dire que son refus, au moment où elle l'a fait,
ne signifiait rien du tout.

--Je ne vous comprends pas! dit Levine en sautant de sa chaise. Vous ne
savez donc pas le mal que vous me faites? C'est comme si vous aviez perdu
un enfant et qu'on vint vous dire: Voici comment il aurait été, et il
aurait pu vivre, et vous en auriez eu la joie. Mais il est mort, mort,
mort!....

--Que vous êtes singulier! dit Dolly avec un sourire attristé à la vue de
l'émotion de Levine. Ah! je comprends de plus en plus, continua-t-elle
d'un air pensif. Alors vous ne viendrez pas quand Kitty sera ici?

--Non! Je ne fuirai pas Catherine Alexandrovna, mais, autant que possible,
je lui éviterai le désagrément de ma présence.

--Vous êtes un original, dit Dolly en le regardant affectueusement.
Mettons que nous n'ayons rien dit... Que veux-tu, Tania? dit-elle en
français à sa fille qui venait d'entrer.

--Où est ma pelle, maman?

--Je te parle français, réponds-moi de même.»

L'enfant ne trouvant pas le mot français, sa mère le lui souffla et lui
dit ensuite, toujours en français, où il fallait aller chercher sa pelle.

Ce français déplut à Levine, à qui tout sembla changé dans la maison de
Dolly; ses enfants eux-mêmes n'étaient plus aussi gentils.

«Pourquoi parle-t-elle français à ses enfants? C'est faux et peu naturel.
Les enfants le sentent bien. On leur enseigne le français et on leur
fait oublier la sincérité», pensa-t-il, sans savoir que vingt fois Dolly
s'était fait ces raisonnements, et n'en avait pas moins conclu que, en
dépit du tort fait au naturel, c'était la seule façon d'enseigner une
langue étrangère aux enfants.

«Pourquoi vous dépêcher? restez encore un peu.»

Levine demeura jusqu'au thé, mais toute sa gaieté avait disparu et il se
sentait gêné.

Après le thé, Levine sortit pour donner l'ordre d'atteler, et lorsqu'il
rentra au salon, il trouva Dolly le visage bouleversé et les yeux pleins
de larmes. Pendant la courte absence qu'il avait faite, tout l'orgueil
de Daria Alexandrovna au sujet de ses enfants venait d'être subitement
troublé. Grisha et Tania s'étaient battus pour une balle. Aux cris qu'ils
poussèrent, leur mère accourut et les trouva dans un état affreux; Tania
tirait son frère par les cheveux, et celui-ci, les traits décomposés
par la colère, lui donnait force coups de poing. À cet aspect, Daria
Alexandrovna sentit quelque chose se rompre dans son coeur, et la vie lui
parut se couvrir d'un voile noir. Ces enfants, dont elle était si fière,
étaient donc mal élevés, mauvais, enclins aux plus grossiers penchants!
Cette pensée la troubla au point de ne pouvoir ni parler, ni raisonner,
ni expliquer son chagrin à Levine. Il la calma de son mieux la voyant
malheureuse, lui assura qu'il n'y avait rien là de si terrible, et que
tous les enfants se battaient; mais au fond du coeur il se dit: «Non, je ne
me torturerai pas pour parler français à mes enfants; il ne faut pas gâter
et dénaturer le caractère des enfants, c'est ce qui les empêche de rester
charmants. Oh! les miens seront tout différents!»

Il prit congé de Daria Alexandrovna et partit sans qu'elle cherchât à le
retenir.



XI


Vers la mi-juillet, Levine vit arriver le starosta du bien de sa soeur,
situé à vingt verstes de Pakrofsky, avec son rapport sur la marche des
affaires et sur la fenaison. Le principal revenu de cette terre provenait
de grandes prairies inondées au printemps, que les paysans louaient
autrefois moyennant 20 roubles la déciatine. Lorsque Levine prit
l'administration de cette propriété, il trouva, en examinant les prairies,
que c'était là un prix trop modique, et mit la déciatine à 25 roubles. Les
paysans refusèrent de les prendre à ces conditions et, comme le soupçonna
Levine, firent en sorte de décourager d'autres preneurs. Il fallut se
rendre sur place, louer des journaliers, et faucher à son compte, au grand
mécontentement des paysans, qui mirent tout en oeuvre pour faire échouer ce
nouveau plan. Malgré cela, dès le premier été, les prairies rapportèrent
près du double. La résistance des paysans se prolongea pendant la seconde
et la troisième année, mais, cet été, ils avaient proposé de prendre le
travail en gardant le tiers de la récolte pour eux, et le starosta venait
annoncer que tout était terminé. On s'était pressé, de crainte de la pluie,
et il fallait faire constater le partage et recevoir les onze meules qui
formaient la part du propriétaire. Levine se douta, à la hâte qu'avait
mise le starosta à établir le partage sans en avoir reçu l'ordre de
l'administration principale, qu'il y avait là quelque chose de louche;
l'embarras du paysan, le ton dont il répondit à ses questions, tout lui
fit penser qu'il serait prudent de tirer lui-même l'affaire au clair.

Il arriva au village vers l'heure du dîner, laissa ses chevaux chez un
vieux paysan de ses amis, le beau-frère de sa nourrice, puis se mit à
chercher ce vieillard du côté où il gardait ses ruches, espérant obtenir
de lui quelque éclaircissement sur l'affaire des prairies. Le bonhomme
reçut le maître avec des démonstrations de joie, lui montra son petit
domaine en détail, lui raconta longuement l'histoire de ses ruches et de
ses essaims de l'année, mais répondit vaguement, et d'un air indifférent,
aux questions qu'il lui posa. Les soupçons de Levine furent ainsi
confirmés. Il se rendit de là aux meules, les examina, et trouva
invraisemblable qu'elles continssent 50 charretées, comme l'affirmaient
les paysans; il fit en conséquence venir une des charrettes qui avaient
servi de mesure, et donna l'ordre de transporter tout le foin d'une des
meules dans un hangar. La meule ne se trouva fournir que 32 charretées.
Le starosta eut beau jurer ses grands dieux que tout s'était passé
honnêtement, que le foin avait dû se tasser, Levine répondit que, le
partage s'étant fait sans son ordre, il n'acceptait pas les meules comme
valant 50 charretées. Après de longs pourparlers, il fut décidé que les
paysans garderaient les onze meules pour eux, et qu'on ferait un nouveau
partage pour le maître. Cette discussion se prolongea jusqu'à l'heure de
la collation. Le partage fait, Levine alla s'asseoir sur une des meules
marquées d'une branche de cytise, et admira l'animation de la prairie avec
son monde de travailleurs.

Devant lui, la rivière formait un coude, et sur les bords on voyait des
femmes se mouvoir en groupes animés autour du foin, le remuer, le soulever
en traînées ondoyantes d'un beau vert clair, et le tendre aux hommes qui,
à l'aide de longues fourches, l'enlevaient pour former de hautes et larges
meules. À gauche, sur la prairie, arrivaient à grand bruit, à la file,
les télègues sur lesquelles on chargeait la part des paysans; les meules
disparaissaient, et, sur les charrettes derrière les chevaux, s'amoncelait
le fourrage odorant.

«Quel beau temps! dit le vieux en s'asseyant près de Levine; le foin est
sec comme du grain à répandre devant la volaille. Depuis le dîner, nous
en avons bien rangé la moitié, ajouta-t-il en montrant du doigt la meule
qu'on défaisait.--Est-ce la dernière? cria-t-il à un jeune homme debout
sur le devant d'une télègue, qui passait près d'eux en agitant les brides
de son cheval.

--La dernière, père!--répondit le paysan en souriant; et, se tournant vers
une femme fraîche et animée, assise dans la charrette, il fouetta son
cheval.

--C'est ton fils? demanda Levine.

--Mon plus jeune, répondit le vieux avec un sourire caressant.

--Le beau garçon!

--N'est-ce pas!

--Et déjà marié?

--Oui, il y a deux ans, à la Saint-Philippe.

--A-t-il des enfants?

--Des enfants! ah bien oui! il a fait l'innocent pendant plus d'un an;
il a fallu lui faire honte... Pour du foin, c'est du foin,» ajouta-t-il,
désireux de changer de conversation.

Levine regarda avec attention le jeune couple chargeant non loin de là
leur charrette; le mari, debout, recevait d'énormes brassées de foin qu'il
rangeait et tassait; sa jeune compagne les lui tendait d'abord avec les
bras, ensuite avec une fourche; elle travaillait gaiement et lestement, se
cambrant en arrière, avançant sa poitrine couverte d'une chemise blanche
retenue par une ceinture rouge. La voiture pleine, elle se glissa sous la
télègue pour y attacher la charge. Ivan lui indiquait comment les cordes
devaient être fixées, et, sur une observation de la jeune femme, partit
d'un éclat de rire bruyant. Un amour jeune, fort, nouvellement éveillé, se
peignait sur ces deux visages.



XII


La charrette bien cordée, Ivan sauta à terre et prit le cheval, une bête
solide, par la bride, puis se mêla à la file des télègues qui regagnaient
le village; la jeune femme jeta son râteau sur la charrette, et alla d'un
pas ferme se joindre aux autres travailleuses, rassemblées en groupe à la
suite des voitures. Ces femmes, vêtues de jupes aux couleurs éclatantes,
le râteau sur l'épaule, joyeuses et animées, commencèrent à chanter; l'une
d'elles entonna d'une voix rude et un peu sauvage une chanson que d'autres
voix, fraîches et jeunes, reprirent en choeur.

Levine, couché sur la meule, voyait approcher ces femmes comme un nuage
gros d'une joie bruyante, prêt à l'envelopper, à l'enlever, lui, les
meules et les charrettes. Au rythme de cette chanson sauvage avec son
accompagnement de sifflets et de cris aigus, la prairie, les champs
lointains, tout lui parut s'animer et s'agiter. Cette gaieté lui faisait
envie; il aurait voulu y prendre part, mais ne savait exprimer ainsi sa
joie de vivre, et ne pouvait que regarder et écouter.

La foule passée, il fut saisi du sentiment de son isolement, de sa paresse
physique, de l'espèce d'hostilité qui existait entre lui et ce monde de
paysans.

Ces mêmes hommes avec lesquels il s'était querellé, et auxquels, si leur
intention n'était pas de le tromper, il avait fait injure, le saluaient
maintenant gaiement au passage, sans rancune, et aussi sans remords. Le
travail avait effacé tout mauvais souvenir; cette journée consacrée à un
rude labeur trouvait sa récompense dans ce labeur même. Dieu qui avait
donné ce jour, avait aussi donné la force de le traverser, et personne ne
songeait à se demander pourquoi ce travail, et qui jouirait de ses fruits.
C'étaient des questions secondaires et insignifiantes. Bien souvent, cette
vie laborieuse avait tenté Levine; mais aujourd'hui, sous l'impression que
lui avait causée la vue d'Ivan et de sa femme, il sentait, plus vif que
jamais le désir d'échanger l'existence oisive, artificielle, égoïste dont
il souffrait, pour celle de ces paysans, qu'il trouvait belle, simple et
pure.

Resté seul sur sa meule, tandis que les habitants du voisinage rentraient
chez eux, et que ceux qui venaient de loin s'installaient pour la nuit
dans la prairie et préparaient le souper, Levine, sans être vu, regardait,
écoutait, songeait. Il passa presque entière sans sommeil cette courte
nuit d'été.

Pendant le souper, les paysans bavardèrent gaiement, puis ils entonnèrent
des chansons. Leur longue journée de travail n'avait laissé d'autre trace
que la gaieté. Un peu avant l'aurore, il se fit un grand silence. On
n'entendait plus que le coassement incessant des grenouilles dans le
marais, et le bruit des chevaux s'ébrouant sur la prairie. Levine revint à
lui, quitta sa meule, et s'aperçut, en regardant les étoiles, que la nuit
était passée.

«Eh bien, que vais-je faire? Et comment réaliser mon projet?» se dit-il en
cherchant à donner une forme aux pensées qui l'avaient occupé pendant
cette courte veillée.

D'abord, songeait-il, il faudrait renoncer à sa vie passée, à son inutile
culture intellectuelle, renoncement facile, qui ne lui coûterait nul
regret. Puis il pensait à sa future existence, toute de simplicité et
de pureté, qui lui rendrait le repos d'esprit et le calme qu'il ne
connaissait plus. Restait la question principale: comment opérer la
transition de sa vie actuelle à l'autre? Rien à ce sujet ne lui semblait
bien clair. Il faudrait épouser une paysanne, s'imposer un travail,
abandonner Pakrofsky, acheter un lopin de terre, devenir membre d'une
commune..... Comment réaliser tout cela?

«Au surplus, se dit-il, n'ayant pas dormi de la nuit, mes idées ne sont
pas nettes; une seule chose est certaine, c'est que ces quelques heures
ont décidé mon sort. Mes rêves d'autrefois ne sont que folie; ce que je
veux sera plus simple et meilleur.--Que c'est beau, pensa-t-il en admirant
les petits nuages rosés qui passaient au-dessus de sa tête, semblables
au fond nacré d'une coquille; que tout, dans cette charmante nuit, est
charmant! Et comment cette coquille a-t-elle eu le temps de se former?
J'ai regardé le ciel tout à l'heure, et n'y ai vu que deux bandes
blanches! Ainsi se sont transformées, sans que j'en eusse conscience,
les idées que j'avais sur la vie.»

Il quitta la prairie et s'achemina le long de la grand'route vers le
village. Un vent frais s'élevait; tout prenait, à ce moment qui précède
l'aurore, une teinte grise et triste, comme pour mieux accuser le triomphe
du jour sur les ténèbres.

Levine marchait vite pour se réchauffer, en regardant la terre à ses pieds;
une clochette tinta dans le lointain. «C'est quelque voiture qui passe»,
se dit-il. À quarante pas de lui, venant à sa rencontre sur la grand'route,
il vit une voiture de voyage attelée de quatre chevaux. La route était
mauvaise, et pour éviter les ornières, les chevaux se pressaient contre
le timon, mais le yamtchik[9] adroit, assis de côté sur son siège, les
dirigeait si bien, que les roues ne passaient que sur la partie unie du
chemin.

[Note 9: Postillon.]

Levine regarda distraitement la voiture sans songer à ceux qu'elle pouvait
contenir.

Une vieille femme y sommeillait, et à la portière une jeune fille jouait
avec le ruban de sa coiffure de voyage; sa physionomie calme et pensive
semblait refléter une âme élevée. Elle regardait les lueurs de l'aurore
au-dessus de la tête de Levine. Au moment où la vision allait disparaître,
deux yeux limpides s'étaient arrêtés sur lui; il la reconnut, et une joie
étonnée illumina son visage. Il ne pouvait s'y tromper: ces yeux étaient
uniques au monde, et une seule créature humaine personnifiait pour lui la
lumière de la vie et sa propre raison d'être. C'était elle. C'était Kitty.
Il comprit qu'elle se rendait de la station du chemin de fer à Yergoushovo,
et aussitôt les résolutions qu'il avait prises, les agitations de sa
nuit d'insomnie, tout s'évanouit. L'idée d'épouser une paysanne lui fit
horreur. Là, dans cette voiture qui s'éloignait, était la réponse à
l'énigme de l'existence qui le tourmentait si péniblement. Elle ne se
montra plus. Le bruit des roues cessa de se faire entendre; à peine le
son des clochettes venait-il jusqu'à lui; il reconnut, aux aboiements des
chiens, que la voiture traversait le village. De cette vision, il ne
restait que les champs déserts, le village lointain, et lui-même, seul,
étranger à tout, marchant solitaire le long de la route abandonnée.

Il regarda le ciel, espérant y retrouver ces teintes nacrées qu'il avait
admirées, et qui lui avaient semblé personnifier le mouvement de ses idées
et de ses sentiments pendant la nuit: rien n'y rappelait plus les teintes
d'une coquille. Là-haut, à des hauteurs incommensurables, s'était opérée
la mystérieuse transition qui, à la nacre, avait fait succéder un vaste
tapis de petits nuages moutonnants. Le ciel devenait peu à peu lumineux et
d'un beau bleu, et répondait avec autant de douceur et moins de mystère à
son regard interrogateur.

«Non, pensa-t-il, quelque belle que soit cette vie simple et laborieuse,
je n'y puis plus revenir. C'est _elle_ que j'aime.»



XIII


Personne, excepté ses familiers, ne soupçonnait qu'Alexis Alexandrovitch,
cet homme froid et raisonnable, fût la proie d'une faiblesse en
contradiction absolue avec la tendance générale de sa nature. Il ne
pouvait voir pleurer un enfant ou une femme sans perdre son sang-froid;
la vue de ces larmes le troublait, le bouleversait, lui ôtait l'usage de
ses facultés. Ses subordonnés le savaient si bien qu'ils mettaient les
solliciteuses en garde contre tout accès de sensibilité afin de ne pas
compromettre leur affaire. «Il se fâchera et ne vous écoutera plus»,
disaient-ils. Effectivement, le trouble que les larmes causaient à Alexis
Alexandrovitch se traduisait par une colère agitée. «Je ne peux rien pour
vous, veuillez sortir», disait-il généralement en pareil cas.

Lorsque, en revenant des courses, Anna lui eut avoué sa liaison avec
Wronsky et, se couvrant le visage de ses mains, eut éclaté en sanglots,
Alexis Alexandrovitch, quelque haine qu'il éprouvât pour sa femme, ne put
se défendre d'un trouble profond. Pour éviter toute marque extérieure
incompatible avec la situation, il chercha à s'interdire jusqu'à
l'apparence de l'émotion, et resta immobile sans la regarder, avec une
rigidité mortelle qui frappa vivement Anna.

En approchant de la maison, il fit un grand effort pour descendre de
voiture et pour quitter sa femme avec les dehors de politesse habituels;
il lui dit quelques mots qui n'engageaient à rien, bien résolu à remettre
toute espèce de décision au lendemain.

Les paroles d'Anna avaient confirmé ses pires soupçons, et le mal qu'elle
lui avait fait et qu'aggravaient ses larmes, était cruel. Cependant, resté
seul en voiture, Alexis Alexandrovitch se sentit soulagé d'un grand poids.
Il lui sembla qu'il était débarrassé de ses doutes, de sa jalousie, de sa
pitié. Il éprouvait la même sensation qu'un homme souffrant d'un violent
mal de dents, auquel on vient d'arracher sa dent malade; la douleur est
terrible, l'impression d'un corps énorme, plus gros que la tête, qu'on
enlève de la mâchoire, affreuse, mais c'est à peine si le patient croit à
son bonheur; la douleur qui a empoisonné sa vie si longtemps n'existe plus;
il peut penser, parler, s'intéresser à autre chose qu'à son mal.

Alexis Alexandrovitch en était là. Il avait éprouvé une souffrance étrange,
terrible, mais c'était fini: il pourrait dorénavant avoir d'autre pensée
que celle de sa femme.

«C'est une femme perdue, sans honneur, sans coeur, sans religion. Je l'ai
toujours senti, et c'est par pitié pour elle que j'ai cherché à me faire
illusion.» Et c'était sincèrement qu'il croyait avoir été perspicace; il
se remémorait divers détails du passé, jadis innocents à ses yeux, qui lui
paraissaient maintenant autant de preuves de la corruption d'Anna. «J'ai
commis une erreur en liant ma vie à la sienne, mais mon erreur n'a rien eu
de coupable, par conséquent je ne dois pas être malheureux. La coupable,
c'est elle; ce qui la touche ne me concerne plus, elle n'existe plus
pour moi....» Il cessait de s'intéresser aux malheurs qui pouvaient la
frapper ainsi que son fils, pour lequel ses sentiments subissaient le même
changement; l'important était de sortir de cette crise d'une façon sage,
correcte, en se lavant de la boue dont elle l'éclaboussait, et sans que sa
vie à lui, vie honnête, utile, active, fût entravée.

«Faut-il me rendre malheureux parce qu'une femme méprisable a commis une
erreur? Je ne suis ni le premier ni le dernier dans cette situation.»
Et, sans parler de l'exemple historique que la belle Hélène venait de
rafraîchir récemment dans toutes les mémoires, Alexis Alexandrovitch se
souvint d'une série d'épisodes contemporains où des maris de la position
la plus élevée avaient eu à déplorer l'infidélité de leurs femmes.

«Darialof, Poltovsky, le prince Karibanof, Dramm, oui, l'honnête et
excellent Dramm, Semenof, Tchaguine! Mettons qu'on jette un _ridicule_
injuste sur ces hommes; quant à moi, je n'ai jamais compris que leur
malheur, et les ai toujours plaints», pensait Alexis Alexandrovitch.
C'était absolument faux: jamais il n'avait songé à s'apitoyer sur eux, et
la vue du malheur d'autrui l'avait toujours grandi dans sa propre estime.

«En bien, ce qui a frappé tant d'autres me frappe à mon tour. L'essentiel
est de savoir tenir tête à la situation.» Et il se rappela les diverses
façons dont tous ces hommes s'étaient comportés.

«Darialof a pris le parti de se battre.....» Dans sa jeunesse, et en
raison même de son tempérament craintif, Alexis Alexandrovitch avait
souvent été préoccupé de la pensée du duel. Rien ne lui semblait terrible
comme l'idée d'un pistolet braqué sur lui, et jamais il ne s'était servi
d'aucune arme. Cette horreur instinctive lui inspira bien des réflexions;
il chercha à s'habituer à l'éventualité possible où l'obligation de
risquer sa vie s'imposerait à lui. Plus tard, parvenu à une haute position
sociale, ces impressions s'effacèrent; mais l'habitude de redouter sa
propre lâcheté était si forte, qu'en ce moment Alexis Alexandrovitch resta
longtemps en délibération avec lui-même, envisageant la perspective d'un
duel, et l'examinant sous toutes ses faces, malgré la conviction intime
qu'il ne se battrait en aucun cas.

«L'état de notre société est encore si sauvage que bien des gens
approuveraient un duel: ce n'est pas comme en Angleterre.»

Et dans le nombre de ceux que cette solution satisferait, Alexis
Alexandrovitch en connaissait à l'opinion desquels il tenait. «Et à quoi
cela mènerait-il? Admettons que je le provoque.» Ici il se représenta
vivement la nuit qu'il passerait après la provocation, le pistolet dirigé
sur lui, et il frissonnait à l'idée que jamais il ne pourrait rien
supporter de pareil. «Admettons que je le provoque, que j'apprenne à
tirer, que je sois là devant lui, que je presse la détente, continua-t-il
en fermant les yeux, que je l'aie tué!» Et il secoua la tête pour chasser
cette pensée absurde. «Quelle logique y aurait-il à tuer un homme pour
rétablir mes relations avec une femme coupable et son fils? La question
sera-t-elle résolue? Et si, ce qui est beaucoup plus vraisemblable, le
blessé ou le tué, c'est moi? moi qui n'ai rien à me reprocher et qui
deviendrais la victime? Ne serait-ce pas plus illogique encore? Serait-il
honnête de ma part d'ailleurs de le provoquer, sûr, comme je le suis
d'avance, que mes amis interviendraient pour ne pas exposer la vie d'un
homme utile au pays? N'aurais-je pas l'air de vouloir attirer l'attention
sur moi par une provocation qui ne pouvait mener à rien? Ce serait
chercher à tromper les autres et moi-même. Personne n'attend de moi ce
duel absurde. Mon seul but doit être de garder ma réputation intacte et
de ne souffrir aucune entrave à ma carrière.» Le «service de l'État»,
toujours important aux yeux d'Alexis Alexandrovitch, le devenait plus
encore.

Le duel écarté, restait le divorce; quelques-uns de ceux dont le souvenir
l'occupait y avaient eu recours. Les cas de divorce du grand monde lui
étaient bien connus, mais Alexis Alexandrovitch n'en trouva pas un seul où
cette mesure eût atteint le but qu'il se proposait. Le mari, dans chacun
de ces cas, avait cédé ou vendu sa femme; et c'était la coupable, celle
qui n'avait aucun droit à un second mariage, qui formait un nouveau lien.
Quant au divorce légal, celui qui aurait pour sanction le châtiment de la
femme infidèle, Alexis Alexandrovitch sentait qu'il ne pouvait y recourir.
Les preuves grossières, brutales, exigées par la loi, seraient, dans les
conditions complexes de sa vie, impossibles à fournir; eussent-elles
existé, qu'il n'aurait pu en faire usage, ce scandale devant le faire
tomber dans l'opinion publique plus bas que la coupable. Ses ennemis en
profiteraient pour le calomnier et chercher à ébranler sa haute situation
officielle, et son but, qui était de sortir avec le moins de trouble
possible de la crise où il se trouvait, ne serait pas atteint.

Le divorce d'ailleurs rompait définitivement toute relation avec sa femme,
en la laissant à son amant. Or, malgré le mépris indifférent qu'Alexis
Alexandrovitch croyait éprouver pour Anna, un sentiment très vif lui
restait au fond de l'âme: l'horreur de tout ce qui tendrait à la
rapprocher de Wronsky, à lui rendre sa faute profitable. Cette pensée lui
arracha presque un cri de douleur. Il se leva dans sa voiture, changea de
place et, le visage sombre, enveloppa longuement de son plaid ses jambes
frileuses.

«On pouvait encore, continuait-il en cherchant à se calmer, imiter
Karibanof et ce bon Dramm, c'est-à-dire se séparer;» mais cette mesure
avait presque les mêmes inconvénients que le divorce: c'était encore jeter
sa femme dans les bras de Wronsky.

«Non, c'est impossible, impossible! se dit-il, tout en tiraillant son
plaid. Je ne puis pas être malheureux, et ils ne doivent pas être heureux.»

Sans se l'avouer, ce qu'il souhaitait au fond du coeur était de la voir
souffrir pour cette atteinte portée au repos, à l'honneur de son mari.

Après avoir passé en revue les inconvénients du duel, du divorce et de
la séparation, Alexis Alexandrovitch en vint à la conviction que le seul
moyen de sortir de cette impasse était de garder sa femme, en cachant son
malheur au monde, d'employer tous les moyens imaginables pour rompre la
liaison d'Anna et de Wronsky, et, ce qu'il ne s'avouait pas, de punir la
coupable.

«Je dois lui déclarer que, dans la situation faite par elle à notre
famille, je juge le _statu quo_ apparent préférable pour tous, et que je
consens à le conserver, sous la condition expresse qu'elle cessera toute
relation avec son amant.»

Cette résolution prise, Alexis Alexandrovitch s'avisa d'un argument qui la
sanctionnait dans son esprit. «De cette façon, j'agis conformément à la
loi religieuse: je ne repousse pas la femme adultère, je lui donne le
moyen de s'amender, et même, quelque pénible que ce soit pour moi, je me
consacre en partie à sa réhabilitation.»

Karénine savait qu'il ne pourrait avoir aucune influence sur sa femme, et
que les essais qu'il se proposait de tenter étaient illusoires; pendant
les tristes heures qu'il venait de traverser, il n'avait pas songé un
instant à chercher un point d'appui dans la religion, mais, sitôt qu'il
sentit celle-ci d'accord avec sa détermination, cette sanction lui devint
un apaisement. Il fut soulagé de penser que personne n'aurait le droit
de lui reprocher d'avoir, dans une crise aussi grave de sa vie, agi en
opposition avec la foi dont il portait si haut le drapeau au milieu de
l'indifférence générale.

Il finit même, en y réfléchissant, par se dire qu'aucune raison ne
s'opposait à ce que ses rapports avec sa femme restassent, à peu de
chose près, ce qu'ils avaient été dans les derniers temps. Sans doute
il ne pouvait plus l'estimer; mais bouleverser sa vie entière, souffrir
personnellement parce qu'elle était infidèle, il n'en voyait pas le motif.

«Et le temps viendra, pensa-t-il, ce temps qui résout tant de difficultés,
où ces rapports se rétabliront comme par le passé; il faut qu'elle soit
malheureuse, mais moi, qui ne suis pas coupable, je ne dois pas souffrir.»



XIV


En approchant de Pétersbourg, Alexis Alexandrovitch avait complètement
arrêté la ligne de conduite qu'il devait tenir envers sa femme, et même
composé mentalement la lettre qu'il lui écrirait. Il jeta, en rentrant, un
coup d'oeil sur les papiers du ministère déposés chez le suisse, et les fit
porter dans son cabinet.

«Qu'on dételle, et qu'on ne reçoive personne», répondit-il à une question
du suisse, appuyant sur ce dernier ordre avec une espèce de satisfaction,
signe évident d'une meilleure disposition d'esprit.

Rentré dans son cabinet, Alexis Alexandrovitch, après avoir marché de long
en large pendant quelque temps, en faisant craquer les phalanges de ses
doigts, s'arrêta devant son grand bureau où le valet de chambre venait
d'allumer six bougies. Il s'assit, toucha successivement aux divers objets
placés devant lui et, la tête penchée, un coude sur la table, se mit à
écrire après une minute de réflexion. Il écrivit à Anna en français, sans
s'adresser à elle par son nom, employant le mot _vous_, qu'il jugea moins
froid et moins solennel qu'en russe.

«Je vous ai exprimé à notre dernière entrevue l'intention de vous
communiquer ma résolution relativement au sujet de notre conversation.
Après y avoir mûrement réfléchi, je viens remplir cette promesse. Voici ma
décision: quelle que soit votre conduite, je ne me reconnais pas le droit
de rompre des liens qu'une puissance suprême a consacrés. La famille ne
saurait être à la merci d'un caprice, d'un acte arbitraire, voire du crime
d'un des époux, et notre vie doit rester la même. Cela doit être ainsi
pour moi, pour vous, pour votre fils. Je suis persuadé que vous vous êtes
repentie, que vous vous repentez encore, du fait qui m'oblige à vous
écrire, que vous m'aiderez à détruire dans sa racine la cause de notre
dissentiment, et à oublier le passé. Dans le cas contraire, vous devez
comprendre ce qui vous attend, vous et votre fils. J'espère causer avec
vous à fond à notre prochaine rencontre. Comme la saison d'été touche à sa
fin, vous m'obligeriez en rentrant en ville le plus tôt possible, pas plus
tard que mardi. Toutes les mesures pour le déménagement seront prises. Je
vous prie de remarquer que j'attache une importance très particulière à ce
que vous fassiez droit à ma demande.

A. KARÉNINE.

«P.S.--Je joins à cette lettre l'argent dont vous pouvez avoir besoin en
ce moment.»

Il relut sa lettre et en fut satisfait; l'idée d'envoyer de l'argent lui
parut heureuse; pas une parole dure, pas un reproche, mais aussi pas de
faiblesse. L'essentiel était atteint, il lui faisait un pont d'or pour
revenir sur ses pas. Il plia la lettre, passa dessus un grand couteau à
papier en ivoire massif, la mit sous enveloppe ainsi que l'argent, et
sonna avec la petite sensation de bien-être que lui causait toujours
l'ordonnance parfaite de son installation de bureau.

«Tu remettras cette lettre au courrier pour qu'il la porte demain à Anna
Arcadievna, dit-il au domestique en se levant.

--J'entends, Votre Excellence.... Faudra-t-il apporter le thé ici?»

Alexis Alexandrovitch se fit servir du thé, puis, en jouant avec son
coupe-papier, s'approcha du fauteuil près duquel une table portait la
lampe et un livre français commencé. Le portrait d'Anna, oeuvre remarquable
d'un peintre célèbre, était suspendu dans un cadre ovale au-dessus
de ce fauteuil. Alexis Alexandrovitch lui jeta un regard. Deux yeux
impénétrables lui rendirent ce regard ironiquement, presque insolemment.
Tout lui parut impertinent dans ce beau portrait, depuis la dentelle
encadrant la tête et les cheveux noirs, jusqu'à la main blanche et
admirablement faite, couverte de bagues. Après avoir considéré cette image
pendant quelques minutes, il frissonna, ses lèvres frémirent, et il se
détourna avec une exclamation de dégoût. Il s'assit et ouvrit son livre;
il essaya de lire, mais ne put retrouver l'intérêt très vif que lui avait
inspiré cet ouvrage sur la découverte d'inscriptions antiques; ses yeux
regardaient les pages, ses pensées étaient ailleurs. Mais sa femme ne
l'occupait plus; il pensait à une complication survenue récemment dans des
affaires importantes dépendant de son service, et se sentait plus maître
de cette question que jamais; il pouvait, sans vanité, s'avouer que
la conception qui avait germé dans sa pensée sur les causes de cette
complication, fournissait le moyen d'en résoudre toutes les difficultés.
Il se voyait ainsi à la veille d'écraser ses ennemis, de grandir aux yeux
de tous et, par conséquent, de rendre un service signalé à l'État.

Dès que le domestique eut quitté la chambre, Alexis Alexandrovitch se
leva et s'approcha de son bureau. Il prit le portefeuille qui contenait
les affaires courantes, saisit un crayon, et s'absorba dans la lecture
des documents relatifs à la difficulté qui le préoccupait, avec
un imperceptible sourire de satisfaction personnelle. Le trait
caractéristique d'Alexis Alexandrovitch, celui qui le distinguait
spécialement, et avait contribué à son succès au moins autant que sa
modération, sa probité, sa confiance en lui-même et son amour-propre
excessif, était un mépris absolu de la paperasserie officielle et la
ferme volonté de diminuer autant que possible les écritures inutiles,
pour prendre les affaires corps à corps, et les expédier rapidement et
économiquement. Il arriva que, dans la célèbre commission du 2 juin, la
question de la fertilisation du gouvernement de Zaraï, qui faisait partie
du service ministériel d'Alexis Alexandrovitch, fut soulevée, et offrit
un exemple frappant du peu de résultats obtenus par les dépenses et les
correspondances officielles. Cette question datait encore du prédécesseur
d'Alexis Alexandrovitch, et avait effectivement coûté beaucoup d'argent en
pure perte. Karénine s'en rendit compte dès son entrée au ministère, et
voulut prendre l'affaire en main; mais il ne se sentit pas sur un terrain
assez solide au début, et s'aperçut qu'il froisserait beaucoup d'intérêts
et agirait ainsi avec peu de discernement; plus tard, au milieu de tant
d'autres affaires, il oublia celle-là. La fertilisation du gouvernement de
Zaraï allait son train pendant ce temps comme par le passé, c'est-à-dire
par la simple force d'inertie; beaucoup de personnes continuaient à en
vivre, entre autres une famille fort honorable dont chaque fille jouait
d'un instrument à cordes (Alexis Alexandrovitch avait servi de _père
assis_[10] à l'une d'elles). Les ennemis du ministère s'emparèrent de cette
affaire, et la lui reprochèrent avec d'autant moins de justice qu'il s'en
trouvait de semblables dans tous les ministères, que personne ne songeait
à soulever. Puisqu'on lui avait jeté le gant, il l'avait hardiment relevé
en exigeant la nomination d'une commission extraordinaire pour examiner
et contrôler les travaux de fertilisation du gouvernement de Zaraï;
et, sans merci pour ces messieurs, il réclama en outre une commission
extraordinaire pour étudier la question de la situation faite aux
populations étrangères. Cette dernière question, également soulevée
au comité du 2 juin, avait énergiquement été appuyée par Alexis
Alexandrovitch, comme ne souffrant aucun délai, à cause de la situation
déplorable faite à cette partie de la population. Les discussions les
plus vives entre ministères s'ensuivirent. Le ministère hostile à Alexis
Alexandrovitch prouva que la position des étrangers était florissante,
qu'y toucher serait nuire à leur prospérité, que, si quelque fait
regrettable y pouvait être constaté, on devait s'en prendre uniquement à
la négligence avec laquelle le ministère d'Alexis Alexandrovitch faisait
observer les lois. Pour se venger, celui-ci comptait exiger: 1° la
formation d'une commission à laquelle serait confié le soin d'étudier sur
place la situation des populations étrangères; 2° dans le cas où cette
situation serait telle que les données officielles la représentaient,
d'instituer une nouvelle commission scientifique pour rechercher les
causes de ce triste état de choses au point de vue: (_a_) politique; (_b_)
administratif; (_c_) économique; (_d_) ethnographique; (_e_) matériel;
(_f_) religieux; 3° que le ministère fût requis de fournir des
renseignements sur les mesures prises pendant les dernières années pour
éviter les conditions déplorables imposées aux étrangers, et de donner des
éclaircissements sur le fait d'avoir agi en contradiction absolue avec la
loi organique et fondamentale, 2, page 18, avec remarque à l'article 36,
ainsi que le prouvait un acte du comité sous les numéros 17015 et 18398,
du 5 décembre 1863 et du 7 juin 1864.

[Note 10: Celui qui remplace le père dans la cérémonie du mariage russe.]

Le visage d'Alexis Alexandrovitch se colora d'une vive rougeur en écrivant
rapidement quelques notes pour son usage particulier. Après avoir couvert
toute une page de son écriture, il sonna et fit porter un mot au chef
de la chancellerie, pour lui demander quelques renseignements qui lui
manquaient. Puis il se leva et se reprit à marcher dans son cabinet,
levant encore une fois les yeux sur le portrait, avec un froncement de
sourcils et un sourire de mépris. Il reprit ensuite son livre et retrouva
l'intérêt qu'il y avait apporté la veille. Quand il se coucha, vers
onze heures, et qu'avant de s'endormir il repassa dans sa mémoire les
événements de la journée, il ne les vit plus sous le même aspect désespéré.



XV


Anna, tout en refusant d'admettre avec Wronsky que leur position fût
fausse et peu honorable, ne sentait pas moins au fond du coeur combien il
avait raison. Elle aurait vivement souhaité sortir de cet état déplorable,
et lorsque, sous l'empire de son émotion, elle eut tout avoué à son
mari en rentrant des courses, elle se sentit soulagée. Depuis le départ
d'Alexis Alexandrovitch, elle se répétait sans cesse qu'au moins tout
était expliqué, et qu'elle n'aurait plus besoin de tromper et de mentir;
si sa situation restait mauvaise, elle n'était plus équivoque. C'était la
compensation du mal que son aveu avait fait à son mari et à elle-même.
Cependant, lorsque Wronsky vint la voir le même soir, elle ne lui dit rien
de son aveu à son mari, rien de ce dont il aurait fallu l'avertir pour
décider de l'avenir.

Le lendemain matin, en s'éveillant, la première pensée qui s'offrit à
elle fut le souvenir des paroles dites à son mari; elles lui parurent si
odieuses, dans leur étrange brutalité, qu'elle ne put comprendre comment
elle avait eu le courage de les prononcer.

Qu'en résulterait-il maintenant?

Alexis Alexandrovitch était parti sans répondre.

«J'ai revu Wronsky depuis et ne lui ai rien dit. Au moment où il partait,
j'ai voulu le rappeler, et j'y ai renoncé parce que j'ai pensé qu'il
trouverait singulier que je n'eusse pas tout avoué dès l'abord. Pourquoi,
voulant parler, ne l'ai-je pas fait?» Son visage, en réponse à cette
question, se couvrit d'une rougeur brûlante; elle comprit que ce qui
l'avait retenue était la honte. Et cette situation, qu'elle trouvait la
veille si claire, lui parut plus sombre, plus inextricable que jamais.
Elle eut peur du déshonneur auquel elle n'avait pas songé jusque-là.
Réfléchissant aux différents partis que pourrait prendre son mari, il lui
vint à l'esprit les idées les plus terribles. À chaque instant, il lui
semblait voir arriver le régisseur pour la chasser de la maison, et
proclamer sa faute à l'univers entier. Elle se demandait où elle
chercherait un refuge si on la chassait ainsi, et ne trouvait pas de
réponse.

«Wronsky, pensait-elle, ne l'aimait plus autant et commençait à se lasser.
Comment irait-elle s'imposer à lui?» Et un sentiment amer s'éleva dans son
âme contre lui. Les aveux qu'elle avait faits à son mari la poursuivaient;
il lui semblait les avoir prononcés devant tout le monde, et avoir été
entendue de tous. Comment regarder en face ceux avec lesquels elle vivait?
Elle ne se décidait pas à sonner sa femme de chambre, encore moins à
descendre déjeuner avec son fils et sa gouvernante.

La femme de chambre était venue plusieurs fois écouter à la porte, étonnée
qu'on ne la sonnât pas; elle se décida à entrer. Anna la regarda d'un air
interrogateur et rougit effrayée. Annouchka s'excusa, disant qu'elle avait
cru être appelée; elle apportait une robe et un billet. Ce billet était de
Betsy, qui lui écrivait que Lise Merkalof et la baronne Stoltz avec leurs
adorateurs se réunissaient ce jour-là chez elle pour faire une partie de
croquet. «Venez les voir, écrivait-elle, quand ce ne serait que comme
étude de moeurs. Je vous attends.»

Anna parcourut le billet et soupira profondément.

«Je n'ai besoin de rien, dit-elle à Annouchka qui rangeait sa toilette.
Va, je m'habillerai tout à l'heure et descendrai. Je n'ai besoin de rien.»

Annouchka sortit; mais Anna ne s'habilla pas. Assise, la tête baissée,
les bras tombant le long de son corps, elle frissonnait, cherchait à faire
un geste, à dire quelque chose, et retombait dans le même engourdissement.
«Mon Dieu! mon Dieu!» s'écriait-elle par intervalles, sans attacher
aucune signification à ces mots. L'idée de chercher un refuge dans la
religion lui était aussi étrangère que d'en chercher un auprès d'Alexis
Alexandrovitch, quoiqu'elle n'eût jamais douté de la foi dans laquelle on
l'avait élevée. Ne savait-elle pas d'avance que la religion lui faisait
d'abord un devoir de renoncer à ce qui représentait pour elle sa seule
raison d'exister? Elle souffrait et s'épouvantait en outre d'un sentiment
nouveau et inconnu jusqu'ici, qui lui semblait s'emparer de son être
intérieur; elle sentait double, comme parfois des yeux fatigués voient
double, et ne savait plus ni ce qu'elle craignait, ni ce qu'elle désirait:
Était-ce le passé ou l'avenir? Que désirait-elle surtout?

«Mon Dieu! que m'arrive-t-il!» pensa-t-elle en sentant tout à coup
une vive douleur aux deux tempes; elle s'aperçut alors qu'elle avait
machinalement pris ses cheveux à deux mains, et qu'elle les tirait des
deux côtés de sa tête. Elle sauta du lit et se mit à marcher.

«Le café est servi, et mademoiselle attend avec Serge, dit Annouchka en
rentrant dans la chambre.

--Serge? Que fait Serge? demanda Anna, s'animant à la pensée de son fils,
dont elle se rappelait pour la première fois l'existence.

--Il s'est rendu coupable, il me semble, dit en souriant Annouchka.

--Coupable de quoi?

--Il a pris une des pêches qui se trouvaient dans le salon, et l'a mangée
en cachette, à ce qu'il paraît.»

Le souvenir de son fils fit sortir Anna de cette impasse morale où elle
était enfermée.

Le rôle sincère, quoique exagéré, qu'elle s'était imposé dans les
dernières années, celui d'une mère consacrée à son fils, lui revint à la
mémoire, et elle sentit avec bonheur qu'il lui restait, après tout, un
point d'appui en dehors de son mari et de Wronsky. Ce point d'appui était
Serge. Quelque situation qui lui fût imposée, elle ne pouvait abandonner
son fils. Son mari pouvait la chasser, la couvrir de honte, Wronsky
pouvait s'éloigner d'elle et reprendre sa vie indépendante (ici elle eut
encore un sentiment d'amer reproche): l'enfant ne pouvait être abandonné;
elle avait un but dans la vie: il fallait agir, agir à tout prix, pour
sauvegarder sa position par rapport à son fils, se hâter, l'emmener, et
pour cela se calmer, se délivrer de cette angoisse qui la torturait;
et la pensée d'une action ayant l'enfant pour but, d'un départ avec lui
n'importe pour où, l'apaisait déjà.

Elle s'habilla vivement, descendit d'un pas ferme, et entra dans le salon
où l'attendaient comme d'habitude pour déjeuner Serge et sa gouvernante.

Serge, vêtu de blanc, debout près d'une table, le dos voûté et la
tête baissée, avait une expression d'attention concentrée qu'elle lui
connaissait, et qui le faisait ressembler à son père; il arrangeait les
fleurs qu'il venait d'apporter.

La gouvernante avait un air sévère.

En apercevant sa mère, Serge poussa, comme il le faisait souvent, un cri
perçant:

«Ah! maman!» puis il s'arrêta indécis, ne sachant s'il jetterait les
fleurs pour courir à sa mère, ou s'il achèverait son bouquet pour le lui
offrir.

La gouvernante salua et entama le récit long et circonstancié des
forfaits de Serge; Anna ne l'écoutait pas. Elle se demandait s'il faudrait
l'emmener dans son voyage. «Non, je la laisserai, décida-t-elle, j'irai
seule avec mon fils.»

«Oui, c'est très mal,--dit-elle enfin, et, prenant Serge par l'épaule,
elle le regarda sans sévérité.--Laissez-le-moi,» dit-elle à la gouvernante
étonnée, et, sans quitter le bras de l'enfant, troublé mais rassuré, elle
l'embrassa, et s'assit à la table où le café était servi.

«Maman, je..., je... ne.....» balbutiait Serge en cherchant à deviner à
l'expression du visage de sa mère ce qu'elle dirait de l'histoire de la
pêche.

«Serge, dit-elle aussitôt que la gouvernante eut quitté la chambre, c'est
mal, mais tu ne le feras plus, n'est-ce pas? tu m'aimes?»

L'attendrissement la gagnait: «Puis-je ne pas l'aimer,--pensait-elle,
touchée du regard heureux et ému de l'enfant,--et se peut-il qu'il se
joigne à son père pour me punir? Se peut-il qu'il n'ait pas pitié de moi?»
Des larmes coulaient le long de son visage; pour les cacher, elle se leva
brusquement et se sauva presque en courant sur la terrasse.

Aux pluies orageuses des derniers jours avait succédé un temps clair et
froid, malgré le soleil qui brillait dans le feuillage. Le froid, joint
au sentiment de terreur qui s'emparait d'elle, la fit frissonner. «Va, va
retrouver Mariette», dit-elle à Serge qui l'avait suivie, et elle se mit à
marcher sur les nattes de paille qui recouvraient le sol de la terrasse.

Elle s'arrêta et contempla un moment les cimes des trembles, rendus
brillants par la pluie et le soleil. Il lui sembla que le monde entier
serait sans pitié pour elle, comme ce ciel froid et cette verdure.

«Il ne faut pas penser», se dit-elle en sentant comme le matin une
douloureuse scission intérieure se faire en elle. «Il faut s'en aller, où?
quand? avec qui?..... À Moscou, par le train du soir. Oui, et j'emmènerai
Annouchka et Serge. Nous n'emporterons que le strict nécessaire, mais il
faut d'abord leur écrire à tous les deux». Et, rentrant vivement dans le
petit salon, elle s'assit à sa table pour écrire à son mari.

«Après ce qui s'est passé, je ne puis plus vivre chez vous: je pars et
j'emmène mon fils; je ne connais pas la loi, j'ignore par conséquent avec
qui il doit rester, mais je l'emmène parce que je ne puis vivre sans lui;
soyez généreux, laissez-le-moi.»

Jusque-là elle avait écrit rapidement et naturellement, mais cet appel à
une générosité qu'elle ne reconnaissait pas à Alexis Alexandrovitch, et la
nécessité de terminer par quelques paroles touchantes, l'arrêtèrent.

«Je ne puis parler de ma faute et de mon repentir, c'est pour cela.......»
Elle s'arrêta encore, ne trouvant pas de mots pour exprimer sa pensée.
«Non, se dit-elle, je ne puis rien ajouter». Et, déchirant sa lettre, elle
en écrivit une autre; d'où elle excluait tout appel à la générosité de son
mari.

La seconde lettre devait être pour Wronsky: «J'ai tout avoué à mon mari,»
écrivait-elle, puis elle s'arrêta, incapable de continuer: c'était si
brutal, si peu féminin! «D'ailleurs que puis-je lui écrire?» Elle rougit
encore de honte et se rappela le calme qu'il savait conserver, et le
sentiment de mécontentement que lui causa ce souvenir lui fit déchirer son
papier en mille morceaux. «Mieux vaut se taire», pensa-t-elle en fermant
son buvard; et elle monta annoncer à la gouvernante et aux domestiques
qu'elle partait le soir même pour Moscou. Il fallait hâter les préparatifs
de voyage.



XVI


L'agitation du départ régnait dans la maison. Deux malles, un sac de nuit
et un paquet de plaids étaient prêts dans l'antichambre, la voiture et
deux isvostchiks attendaient devant le perron. Anna avait un peu oublié
son tourment dans sa hâte de partir, et, debout devant la table de son
petit salon, rangeait elle-même son sac de voyage, lorsque Annouchka
attira son attention sur un bruit de voiture qui approchait de la maison.
Anna regarda par la fenêtre et vit le courrier d'Alexis Alexandrovitch
sonnant à la porte d'entrée.

«Va voir ce que c'est», dit-elle; et, croisant ses bras sur ses genoux,
elle s'assit résignée dans un fauteuil.

Un domestique apporta un grand paquet dont l'adresse était de la main
d'Alexis Alexandrovitch.

«Le courrier a l'ordre d'apporter une réponse», dit-il.

«C'est bien», répondit-elle, et, dès que le domestique se fut éloigné,
d'une main tremblante elle déchira l'enveloppe.

Un paquet d'assignats sous bande s'en échappa; mais elle ne songeait qu'à
la lettre, qu'elle lut en commençant par la fin.

«Toutes les mesures pour le déménagement seront prises.... j'attache une
importance très particulière à ce que vous fassiez droit à ma demande»,
lut-elle.

Et, reprenant la lettre, elle la parcourut pour la relire ensuite d'un
bout à l'autre. La lecture finie, elle eut froid, et se sentit écrasée par
un malheur terrible et inattendu.

Le matin même, elle regrettait son aveu et aurait voulu reprendre ses
paroles; voici qu'une lettre les considérait comme non avenues, lui
donnait ce qu'elle avait désiré, et ces quelques lignes lui semblaient
pires que tout ce qu'elle aurait pu imaginer.

«Il a raison! raison! murmura-t-elle; comment n'aurait-il pas toujours
raison, n'est-il pas chrétien et magnanime? Oh! que cet homme est vil et
méprisable! et dire que personne ne le comprend et ne le comprendra que
moi, qui ne puis rien expliquer. Ils disent: «C'est un homme religieux,
moral, honnête, intelligent,» mais ils ne voient pas ce que j'ai vu; ils
ne savent pas que pendant huit ans il a opprimé ma vie, étouffé tout ce
qui palpitait en moi! A-t-il jamais pensé que j'étais une femme vivante,
qui avait besoin d'aimer? Personne ne sait qu'il m'insultait à chaque pas,
et qu'il n'en était que plus satisfait de lui-même. N'ai-je pas cherché de
toutes mes forces à donner un but à mon existence? N'ai-je pas fait mon
possible pour l'aimer, et, n'ayant pu y réussir, n'ai-je pas cherché à me
rattacher à mon fils? Mais le temps est venu où j'ai compris que je ne
pouvais plus me faire d'illusion! Je vis: ce n'est pas ma faute si Dieu
m'a faite ainsi, il me faut respirer et aimer. Et maintenant? s'il me
tuait, s'il le tuait, je pourrais comprendre, pardonner; mais non, il.....
Comment n'ai-je pas deviné ce qu'il ferait? Il devait agir selon son lâche
caractère, il devait rester dans son droit, et moi, malheureuse, me perdre
plus encore... «Vous devez comprendre ce qui vous attend, vous et votre
fils», se dit-elle en se rappelant un passage de la lettre. C'est une
menace de m'enlever mon fils, leurs absurdes lois l'y autorisent sans
doute. Mais ne vois-je pas pourquoi il me dit cela? Il ne croit pas à mon
amour pour mon fils; peut-être méprise-t-il ce sentiment dont il s'est
toujours raillé; mais il sait que je ne l'abandonnerai pas, parce que,
sans mon fils, la vie ne me serait pas supportable, même avec celui que
j'aime, et si je l'abandonnais, je tomberais au rang des femmes les plus
méprisables; il sait, il sait que jamais je n'aurais la force d'agir
ainsi. «Notre vie doit rester la même»; cette vie était un tourment
jadis; dans les derniers temps, c'était pis encore. Que serait-ce donc
maintenant? Il le sait bien, il sait aussi que je ne saurais me repentir
de respirer, d'aimer; il sait que, de tout ce qu'il exige, il ne peut
résulter que fausseté et mensonge: mais il a besoin de prolonger ma
torture. Je le connais, je sais qu'il nage dans le mensonge comme un
poisson dans l'eau. Je ne lui donnerai pas cette joie: je romprai ce tissu
de faussetés dont il veut m'envelopper. Advienne que pourra! Tout vaut
mieux que tromper et mentir; mais comment faire?.... Mon Dieu, mon Dieu!
Quelle femme a jamais été aussi malheureuse que moi! Je romprai tout,
tout!» dit-elle en s'approchant de sa table pour écrire une autre lettre;
mais, au fond de l'âme, elle sentait bien qu'elle était impuissante à rien
résoudre et à sortir de la situation où elle se trouvait, quelque fausse
qu'elle fût.

Assise devant sa table, elle appuya, au lieu d'écrire, sa tête sur ses
bras, et se mit à pleurer comme pleurent les enfants, avec des sanglots
qui lui soulevaient la poitrine.

Elle pleurait ses rêves du matin, cette position nouvelle qu'elle avait
crue éclaircie et définie; elle savait maintenant que tout resterait comme
par le passé, que tout irait même beaucoup plus mal. Elle sentait aussi
que cette position dans le monde, dont elle faisait bon marché il y a
quelques heures, lui était chère, qu'elle ne serait pas de force à
l'échanger contre celle d'une femme qui aurait quitté mari et enfant
pour suivre son amant; elle sentait qu'elle ne serait pas plus forte que
les préjugés. Jamais elle ne connaîtrait l'amour dans sa liberté, elle
resterait toujours la femme coupable, constamment menacée d'être surprise,
trompant son mari pour un homme dont elle ne pourrait jamais partager
la vie. Tout cela elle le savait, mais cette destinée était si terrible
qu'elle ne pouvait l'envisager, ni lui prévoir un dénouement. Elle
pleurait sans se retenir, comme un enfant puni.

Les pas d'un domestique la firent tressaillir, et, cachant son visage,
elle fit semblant d'écrire.

«Le courrier demande une réponse, dit le domestique.

--Une réponse? oui, qu'il attende, dit Anna, je sonnerai.»

«Que puis-je écrire? pensa-t-elle, que décider toute seule? que puis-je
vouloir? qui aimer?» Et, s'accrochant au premier prétexte venu pour
échapper au sentiment de dualité qui l'épouvantait: «Il faut que je voie
Alexis, pensa-t-elle, lui seul peut me dire ce que j'ai à faire. J'irai
chez Betsy, peut-être l'y rencontrerai-je.» Elle oubliait complètement
que la veille au soir, ayant dit à Wronsky qu'elle n'irait pas chez la
princesse Tverskoï, celui-ci avait déclaré ne pas vouloir y aller non
plus. Elle s'approcha de la table et écrivit à son mari:

     «J'ai reçu votre lettre.
     «ANNA.»

Elle sonna et remit le billet au domestique.

«Nous ne partons plus, dit-elle à Annouchka qui entrait.

--Plus du tout?

--Non; cependant ne déballez pas avant demain, et que la voiture attende.
Je vais chez la princesse.

--Quelle robe faut-il préparer?»



XVII


La société qui se réunissait chez la princesse Tverskoï pour la partie
de croquet à laquelle Anna était invitée, se composait de deux dames
et de leurs adorateurs. Ces dames étaient les personnalités les plus
remarquables d'une nouvelle coterie pétersbourgeoise, qu'on avait
surnommée «les Sept merveilles du monde», par imitation de quelque autre
imitation. Toutes deux appartenaient au plus grand monde, mais à un monde
hostile à celui que fréquentait Anna. Le vieux Strémof, un des personnages
les plus influents de Pétersbourg, l'admirateur de Lise Merkalof, était
l'ennemi déclaré d'Alexis Alexandrovitch. Anna, après avoir pour cette
raison décliné une première invitation de Betsy, s'était décidée à se
rendre chez elle, dans l'espoir d'y rencontrer Wronsky.

Elle arriva la première chez la princesse.

Au même moment, le domestique de Wronsky, ressemblant à s'y méprendre à un
gentilhomme de la chambre avec ses favoris frisés, s'arrêta à la porte
pour la laisser passer, et souleva sa casquette.

En le voyant, Anna se souvint que Wronsky l'avait prévenue qu'il ne
viendrait pas: c'était probablement pour s'excuser qu'il envoyait un
billet par son domestique.

Elle eut envie de demander à celui-ci où était son maître, de retourner
pour écrire à Wronsky en le priant de venir la rejoindre, ou d'aller
elle-même le trouver; mais une cloche avait déjà annoncé sa visite, et un
laquais près de la porte attendait qu'elle entrât dans la pièce suivante.

«La princesse est au jardin, on va la prévenir», dit un second laquais.

Il lui fallait, sans avoir vu Wronsky et sans avoir rien pu décider,
rester avec ses préoccupations dans ce milieu étranger, animé de
dispositions si différentes des siennes; mais elle portait une toilette
qui, elle le savait, lui allait bien; l'atmosphère d'oisiveté solennelle
dans laquelle elle se trouvait lui était familière, et enfin, n'étant plus
seule, elle ne pouvait se creuser la tête sur le meilleur parti à prendre.

Anna respira plus librement.

En voyant venir Betsy à sa rencontre, dans une toilette blanche d'une
exquise élégance, elle lui sourit comme toujours. La princesse était
accompagnée de Toushkewitch et d'une parente de province qui, à la grande
joie de sa famille, passait l'été chez la célèbre princesse.

Anna avait probablement un air étrange, car Betsy lui en fit aussitôt
l'observation.

«J'ai mal dormi», répondit Anna en regardant à la dérobée le laquais
apportant le billet qu'elle supposait être de Wronsky.

«Que je suis contente que vous soyez venue, dit Betsy. Je n'en puis plus,
et je voulais précisément prendre une tasse de thé avant leur arrivée.....
Et vous, dit-elle en se tournant vers Toushkewitch, vous ferlez bien
d'aller avec Marie essayer le _crocket ground_ là où le gazon a été
fauché. Nous aurons le temps de causer un peu en prenant notre thé,
_we'll have a cosy chat_, n'est-ce pas» ajouta-t-elle en se tournant vers
Anna, avec un sourire, et lui tendant la main.

«D'autant plus volontiers que je ne puis rester longtemps; Il faut
absolument que j'aille chez la vieille Wrede; voilà cent ans que je lui
promets une visite», dit Anna, à qui le mensonge, contraire à sa nature,
devenait non seulement simple, facile, mais presque agréable.

Pourquoi disait-elle une chose à laquelle, cinq minutes auparavant, elle
ne songeait même pas? C'est que, sans se l'expliquer, elle cherchait à
se ménager une porte de sortie pour tenter, dans le cas où Wronsky ne
viendrait pas, de le rencontrer quelque part; l'événement prouva que, de
toutes les ruses dont elle pouvait user, celle-ci était la meilleure.

«Oh! je ne vous laisse pas partir, répondit Betsy en regardant
attentivement Anna. En vérité, si je ne vous aimais pas tant, je serais
tentée de m'offenser: on dirait que vous avez peur que je ne vous
compromette... Le thé au petit salon, s'il vous plaît», dit-elle en
s'adressant au laquais, avec un clignement d'yeux qui lui était habituel;
et, prenant le billet, elle le parcourut.

«Alexis nous fait faux bond,--dit-elle en français, d'un ton aussi simple
et naturel que si jamais il ne lui fût entré dans l'esprit que Wronsky eût
pour Anna un autre intérêt que celui de jouer au croquet.--Il écrit qu'il
ne peut pas venir.»

Anna ne doutait pas que Betsy sût à quoi s'en tenir, mais, en l'entendant,
la conviction lui vint momentanément qu'elle ignorait tout.

«Ah!» fit-elle simplement, comme si ce détail lui importait peu. «Comment,
continua-t-elle en souriant, votre société peut-elle compromettre
quelqu'un?»

Cette façon de cacher un secret en jouant avec les mots avait pour Anna,
comme pour toutes les femmes, un certain charme. Ce n'était pas tant le
besoin de dissimuler, ni le but de la dissimulation, que le procédé en
lui-même qui la séduisait.

«Je ne saurais être plus catholique que le pape; Strémof et Lise Merkalof,
.... mais c'est le dessus du panier de la société! D'ailleurs ne sont-ils
pas reçus partout? Quant à _moi_,--elle appuya sur le mot _moi_,--je n'ai
jamais été ni sévère ni intolérante. Je n'en ai pas le temps.

--Non, mais peut-être n'avez-vous pas envie de rencontrer Strémof?
Laissez-le donc se prendre aux cheveux avec Alexis Alexandrovitch dans
leurs commissions cela ne nous regarde pas; ce qu'il y a de certain, c'est
qu'il n'y a pas d'homme plus aimable dans le monde, ni de joueur plus
passionné au croquet; vous verrez cela, et vous verrez avec quel esprit il
se tire de sa situation comique de vieil amoureux de Lise. C'est vraiment
un charmant homme. Vous ne connaissez pas Sapho Stoltz? C'est le dernier
mot du bon ton, un bon ton tout battant neuf.»

Betsy, tout en bavardant, regardait Anna d'un air qui fit comprendre à
celle-ci que son interlocutrice se doutait de son embarras et cherchait un
moyen de l'en faire sortir.

«En attendant, il faut répondre à Alexis». Et Betsy s'assit devant un
bureau, et écrivit un mot qu'elle mit sous enveloppe, «Je lui écris de
venir dîner, il me manque un cavalier pour une de mes dames; voyez donc si
je suis assez impérative? Pardon de vous quitter un instant, j'ai un ordre
à donner; cachetez et envoyez», lui dit-elle de la porte.

Sans hésiter un moment, Anna prit la place de Betsy au bureau, et ajouta
ces lignes au billet: «J'ai absolument besoin de vous parler; venez au
jardin Wrede, j'y serai à six heures». Elle ferma la lettre, que Betsy
expédia en rentrant.

Les deux femmes eurent effectivement un _cosy chat_ en prenant le thé;
elles causèrent, en les jugeant, de celles qu'on attendait, et d'abord de
Lise Merkalof.

«Elle est charmante et m'a toujours été sympathique, dit Anna.

--Vous lui devez bien cela: elle vous adore. Hier soir, après les courses,
elle s'est approchée de moi, et a été désolée de ne plus vous trouver.
Elle prétend que vous êtes une véritable héroïne de roman, et qu'elle
ferait mille folies pour vous, si elle était homme. Strémof lui a dit
qu'elle n'avait pas besoin d'être homme pour faire des folies.

--Mais expliquez-moi une chose que je n'ai jamais comprise,--dit Anna
après un moment de silence, et d'un ton qui prouvait clairement qu'elle
ne faisait pas simplement une question oiseuse:--Quels rapports y a-t-il
entre elle et le prince Kalougof, celui qu'on appelle Michka? Je les ai
rarement rencontrés ensemble. Qu'y a-t-il entre eux?»

Betsy sourit des yeux et regarda Anna attentivement.

«C'est un genre nouveau, répondit-elle. Toutes ces dames l'ont adopté en
jetant leurs bonnets par-dessus les moulins: il y a manière de le jeter
cependant.

--Oui, mais quels rapports y a-t-il entre elle et Kalougof?»

Betsy, ce qui lui arrivait rarement, partit d'un irrésistible accès de fou
rire.

«Mais vous marchez sur les traces de la princesse Miagkaïa: c'est une
question d'enfant, dit Betsy en riant aux larmes de ce rire contagieux
propre aux personnes qui rient rarement. Il faut le leur demander.

--Vous riez, dit Anna gagnée par sa gaieté, mais je n'y ai réellement
jamais rien compris. Quel est le rôle du mari?

--Le mari? mais le mari de Lise Merkalof porte son plaid et se tient à son
service. Quant au fond de la question, personne ne tient à le connaître.
Vous savez qu'il y a des articles de toilette dont on ne parle jamais dans
la bonne société, dont on tient même à ignorer l'existence; il en est de
même pour ces questions-là.

--Irez-vous à la fête des Rolandaki? dit Anna pour changer de conversation.

--Je ne pense pas,--répondit Betsy, et, sans regarder son amie, elle versa
avec soin le thé parfumé dans de petites tasses transparentes, puis elle
prit une cigarette et se mit à fumer.

--La meilleure des situations est la mienne, dit-elle en cessant de rire;
je vous comprends, _vous_, et je comprends Lise. Lise est une de ces
natures naïves, inconscientes comme celles des enfants, ignorant le bien
et le mal; au moins était-elle ainsi dans sa jeunesse, et, depuis qu'elle
a reconnu que cette naïveté lui seyait, elle fait exprès de ne pas
comprendre. Cela lui va tout de même. On peut considérer les mêmes choses
de façons très différentes; les uns prennent les événements de la vie
au tragique, et s'en font un tourment; les autres les prennent tout
simplement, et même gaiement.... Peut-être avez-vous des façons de voir
trop tragiques?

--Que je voudrais connaître les autres autant que je me connais moi-même,
dit Anna d'un air pensif et sérieux. Suis-je meilleure, suis-je pire que
les autres? Je crois que je dois être pire!

--Vous êtes une enfant, une terrible enfant, dit Betsy... Mais les voilà.»



XVIII


Des pas et une voix d'homme se firent entendre, puis une voix de femme et
un éclat de rire. Après quoi les visiteurs attendus firent leur entrée au
salon. C'étaient Sapho Stoltz et un jeune homme répondant au nom de Waska,
dont le visage rayonnait de satisfaction, et d'une santé un peu trop
exubérante. Les truffes, le vin de Bourgogne, les viandes saignantes lui
avaient trop bien réussi. Waska salua les deux dames en entrant, mais le
regard qu'il leur jeta ne dura pas plus d'une seconde: il traversa le
salon derrière Sapho, comme s'il eût été mené en laisse, la dévorant de
ses yeux brillants. Sapho Stoltz était une blonde aux yeux noirs; elle
entra d'un pas délibéré, hissée sur des souliers à talons énormes, et alla
vigoureusement secouer la main aux dames, à la façon des hommes.

Anna fut frappée de la beauté de cette nouvelle étoile, qu'elle n'avait
pas encore rencontrée, de sa toilette, poussée aux dernières limites
de l'élégance, et de sa désinvolture. La tête de la baronne portait
un véritable échafaudage de cheveux vrais et faux d'une nuance dorée
charmante. Cette coiffure élevée donnait à sa tête à peu près la même
hauteur qu'à son buste très bombé; sa robe, fortement serrée par derrière,
dessinait les formes de ses genoux et de ses jambes à chaque mouvement,
et, en regardant le balancement de son énorme pouff, on se demandait
involontairement où pouvait bien se terminer ce petit corps élégant,
si découvert du haut et si serré du bas.

Betsy se hâta de la présenter à Anna.

«Imaginez-vous que nous avons failli écraser deux soldats, commença-t-elle
aussitôt en clignant des yeux avec un sourire, et en rejetant la queue
de sa robe en arrière. J'étais avec Waska. Ah! j'oubliais que vous ne le
connaissez pas». Et elle désigna le jeune homme par son nom de famille,
en rougissant et en riant de l'avoir nommé Waska devant des étrangers.
Celui-ci salua une seconde fois, mais ne dit pas un mot, et se tournant
vers Sapho:

«Le pari est perdu, dit-il: nous sommes arrivés premiers; il ne vous reste
qu'à payer.»

Sapho rit encore plus fort.

«Pas maintenant cependant.

--C'est égal, vous payerez plus tard.

--C'est bon, c'est bon. Ah! mon Dieu! s'écria-t-elle tout à coup en se
tournant vers la maîtresse de la maison, j'oubliais de vous dire, étourdie
que je suis!.... Je vous amène un hôte. Et le voilà.»

Le jeune hôte annoncé par Sapho, qu'on n'attendait pas, et qu'elle avait
oublié, se trouva être d'une importance telle, que, malgré sa jeunesse,
les dames se levèrent pour le recevoir.

C'était le nouvel adorateur de Sapho, et, à l'exemple de Waska, il suivait
tous ses pas.

À ce moment entrèrent le prince Kalougof et Lise Merkalof avec Strémof.
Lise était une brune un peu maigre, à l'air indolent, au type oriental,
avec des yeux que tout le monde assurait être impénétrables; sa toilette
de nuance foncée, qu'Anna remarqua et apprécia aussitôt, était en harmonie
parfaite avec son genre de beauté; autant Sapho était brusque et décidée,
autant Lise avait un laisser-aller plein d'abandon.

Betsy, en parlant d'elle, lui avait reproché ses airs d'enfant innocent.
Le reproche était injuste; Lise était bien réellement un être charmant
d'inconscience, quoique gâté. Ses manières n'étaient pas meilleures que
celles de Sapho; elle aussi menait à sa suite, cousus à sa robe, deux
adorateurs qui la dévoraient des yeux, l'un jeune, l'autre vieux; mais
il y avait en elle quelque chose de supérieur à son entourage; on aurait
dit un diamant au milieu de simples verroteries. L'éclat de la pierre
précieuse rayonnait dans ses beaux yeux énigmatiques, entourés de grands
cercles bistrés, dont le regard fatigué, et cependant passionné, frappait
par sa sincérité. En la voyant, on croyait lire dans son âme, et la
connaître c'était l'aimer. À la vue d'Anna, son visage s'illumina d'un
sourire de joie.

«Ah! que je suis contente de vous voir, dit-elle en s'approchant; hier
soir, aux courses, je voulais arriver jusqu'à vous,.... vous veniez
précisément de partir. N'est-ce pas, que c'était horrible? dit-elle avec
un regard qui semblait lui ouvrir son coeur.

--C'est vrai, je n'aurais jamais cru que cela pût émouvoir à ce point,»
répondit Anna en rougissant.

Les joueurs de croquet se levèrent pour aller au jardin.

«Je n'irai pas, dit Lise en s'asseyant plus près d'Anna. Vous non plus,
n'est-ce pas? Quel plaisir peut-on trouver à jouer au croquet?

--Mais j'aime assez cela, dit Anna.

--Comment, dites-moi, comment faites-vous pour ne pas vous ennuyer? On se
sent content rien que de vous regarder. Vous vivez, vous: moi, je m'ennuie!

--Vous vous ennuyez? mais on assure que votre maison est la plus gaie de
tout Pétersbourg, dit Anna.

--Peut-être ceux auxquels nous paraissons si gais s'ennuient-ils encore
plus que nous, mais, moi du moins, je ne m'amuse certainement pas: je
m'ennuie cruellement!»

Sapho alluma une cigarette, et, suivie des jeunes gens, s'en alla au
jardin, Betsy et Strémof restèrent près de la table à thé.

«Je vous le redemande, reprit Lise: comment faites-vous pour ne pas
connaître l'ennui?

--Mais je ne fais rien, dit Anna en rougissant de cette insistance.

--C'est ce qu'on peut faire de mieux,» dit Strémof en se mêlant à la
conversation.

C'était un homme d'une cinquantaine d'années, grisonnant, mais bien
conservé; laid, mais d'une laideur originale et spirituelle; Lise Merkalof
était la nièce de sa femme, et il passait auprès d'elle tous ses moments
de loisir. Rencontrant Anna dans le monde, il chercha, en homme bien élevé,
à se montrer particulièrement aimable pour elle, en raison même de ses
mauvais rapports d'affaires avec son mari.

«Le meilleur des moyens est de ne rien faire, continua-t-il avec son
sourire intelligent.--Je vous le répète depuis longtemps. Il suffit pour
ne pas s'ennuyer de ne pas croire qu'on s'ennuiera: de même que si l'on
souffre d'insomnie, il ne faut pas se dire que jamais on ne s'endormira.
Voilà ce qu'a voulu vous faire comprendre Anna Arcadievna.

--Je serais ravie d'avoir effectivement dit cela, reprit Anna en souriant,
car c'est mieux que spirituel, c'est vrai.

--Mais pourquoi, dites-moi, est-il aussi difficile de s'endormir que de ne
pas s'ennuyer?

--Pour dormir, il faut avoir travaillé, et pour s'amuser aussi.

--Quel travail pourrais-je bien faire, moi dont le travail n'est bon à
personne? Je pourrais faire semblant, mais je ne m'y entends pas, et ne
veux pas m'y entendre.

--Vous êtes incorrigible», dit Strémof en s'adressant encore à Anna.
Il la rencontrait rarement et ne pouvait guère lui dire que des banalités,
mais il sut tourner ces banalités agréablement, lui parler de son retour à
Petersbourg, et de l'amitié de la comtesse Lydie pour elle.

«Ne partez pas, je vous en prie,» dit Lise en apprenant qu'Anna allait les
quitter. Strémof se joignit à elle:

«Vous trouverez un contraste trop grand entre la société d'ici et celle
de la vieille Wrede, dit-il; et puis vous ne lui serez qu'un sujet de
médisances, tandis que vous éveillez ici des sentiments très différents!»

Anna resta pensive un moment; les paroles flatteuses de cet homme
d'esprit, la sympathie enfantine et naïve que lui témoignait Lise, ce
milieu mondain auquel elle était habituée, et dans lequel il lui semblait
respirer librement, comparé à ce qui l'attendait chez elle, lui causèrent
une minute d'hésitation. Ne pouvait-elle remettre à plus tard le moment
terrible de l'explication? Mais, se rappelant la nécessité absolue de
prendre un parti, et son profond désespoir du matin, elle se leva, fit ses
adieux et partit.



XIX


Malgré sa vie mondaine et son apparente légèreté, Wronsky avait horreur du
désordre. Un jour, étant jeune et encore au corps des pages, il se trouva
à court d'argent, et essuya un refus lorsqu'il voulut en emprunter. Depuis
lors il s'était juré de ne plus s'exposer à cette humiliation, et se tint
parole. Cinq ou six fois par an, il faisait ce qu'il appelait sa lessive,
et gardait ainsi ses affaires en ordre.

Le lendemain des courses, s'étant réveillé tard, Wronsky avant son bain,
et sans se raser, endossa un sarrau de soldat, et procéda au classement
de ses comptes et de son argent. Pétritzky, connaissant l'humeur de son
camarade dans ces cas-là, se leva et s'esquiva sans bruit.

Tout homme dont l'existence est compliquée croit aisément que les
difficultés de la vie sont une malechance personnelle, un privilège
malheureux réservé à lui seul, et dont les autres sont exempts. Wronsky
pensait ainsi, s'enorgueillissant, non sans raison, d'avoir jusqu'ici
évité des embarras auxquels d'autres auraient succombé; mais, afin de ne
pas aggraver la situation, il voulait au plus tôt voir clair dans ses
affaires, et avant tout dans ses affaires d'argent.

Il écrivit de son écriture fine un état de ses dettes, et trouva un total
de plus de 17 000 roubles, tandis que tout son avoir ne montait qu'à 1800
roubles, sans aucune rentrée à toucher avant le jour de l'an. Wronsky fit
alors une classification de ses dettes, et établit trois catégories:
d'abord les dettes urgentes, qui montaient à environ 4000 roubles, dont
1500 pour son cheval et 2000 pour payer un escroc qui les avait fait
perdre à un de ses camarades. Cette dette ne le concernait pas directement,
puisqu'il s'était simplement porté caution pour un ami, mais il tenait,
en cas de réclamation, à pouvoir jeter cette somme à la tête du fripon qui
l'avait escroquée.

Ces 4000 roubles étaient donc indispensables. Venaient ensuite les dettes
de son écurie de courses, environ 8000 roubles, à son fournisseur de foin
et d'avoine, ainsi qu'au bourrelier anglais; avec 2000 roubles on pouvait
provisoirement tout régler.

Quant aux dettes à son tailleur et à divers autres fournisseurs, elles
pouvaient attendre.

En somme il lui fallait 6000 roubles immédiatement, et il n'en avait que
1800.

Pour un homme auquel on attribuait 100 000 roubles de revenu, c'étaient de
faibles dettes; mais ce revenu n'existait pas, car, la fortune paternelle
étant indivise, Wronsky avait cédé sa part des deux cent mille roubles
qu'elle rapportait, à son frère, au moment du mariage de celui-ci avec
une jeune fille sans fortune, la princesse Barbe Tchirikof, fille du
Décembriste. Alexis ne s'était réservé qu'un revenu de 25 000 roubles,
disant qu'il suffirait jusqu'à ce qu'il se mariât, ce qui n'arriverait
jamais. Son frère, très endetté, et commandant un régiment qui obligeait à
de grandes dépenses, ne put refuser ce cadeau. La vieille comtesse, dont
la fortune était indépendante, ajoutait 20 000 roubles au revenu de son
fils cadet, qui dépensait tout sans songer à l'économie; mais sa mère,
mécontente de la façon dont il avait quitté Moscou, et de sa liaison avec
Mme Karénine, avait cessé de lui envoyer de l'argent: de sorte que Wronsky,
vivant sur le pied d'une dépense de 45 000 roubles par an, s'était trouvé
réduit tout à coup à 25 000. Avoir recours à sa mère était impossible, car
la lettre qu'il avait reçue d'elle l'irritait, surtout par les allusions
qu'elle contenait: on voulait bien l'aider dans l'avancement de sa
carrière, mais non pour continuer une vie qui scandalisait toute la bonne
société. L'espèce de marché sous-entendu par sa mère l'avait blessé
jusqu'au fond de l'âme; il se sentait plus refroidi que jamais à son égard;
d'un autre côté, reprendre la parole généreuse qu'il avait donnée à son
frère un peu étourdîment, était aussi inadmissible. Le souvenir seul de
sa belle-soeur, de cette bonne et charmante Waria, qui à chaque occasion
lui faisait entendre qu'elle n'oubliait pas sa générosité, et ne cessait
de l'apprécier, eût suffi à l'empêcher de se rétracter; c'était aussi
impossible que de battre une femme, de voler ou de mentir; et cependant
il sentait que sa liaison avec Anna pouvait lui rendre son revenu aussi
nécessaire que s'il était marié.

La seule chose pratique, et Wronsky s'y arrêta sans hésitation, était
d'emprunter 10 000 roubles à un usurier, ce qui n'offrait aucune
difficulté, de diminuer ses dépenses, et de vendre son écurie. Cette
décision prise, il écrivit à Rolandaki, qui lui avait souvent proposé
d'acheter ses chevaux, fit venir l'Anglais et l'usurier, et partagea entre
divers comptes l'argent qui lui restait. Ceci fait, il écrivit un mot bref
à sa mère, et prit pour les relire encore une fois, avant de les brûler,
les trois dernières lettres d'Anna: le souvenir de leur entretien de la
veille le fit tomber dans une profonde méditation.



XX


Wronsky s'était fait un code de lois pour son usage particulier.

Ce code s'appliquait à un cercle de devoirs peu étendus, mais strictement
déterminés; n'ayant guère eu à sortir de ce cercle, Wronsky ne s'était
jamais trouvé pris au dépourvu, ni hésitant sur ce qu'il convenait de
faire ou d'éviter. Ce code lui prescrivait, par exemple, de payer une
dette de jeu à un escroc, mais ne déclarait pas indispensable de solder la
note de son tailleur; il défendait le mensonge, excepté envers une femme;
il interdisait de tromper, sauf un mari; admettait l'offense, mais non le
pardon des injures.

Ces principes pouvaient manquer de raison et de logique, mais, comme
Wronsky ne les discutait pas, il s'était toujours attribué le droit de
porter haut la tête, du moment qu'il les observait. Depuis sa liaison avec
Anna, il apercevait cependant certaines lacunes à son code; les conditions
de sa vie ayant changé, il n'y trouvait plus réponse à tous ses doutes, et
se prenait à hésiter en songeant à l'avenir.

Jusqu'ici ses rapports avec Anna et son mari étaient rentrés dans le cadre
des principes connus et admis: Anna était une femme honnête qui, lui ayant
donné son amour, avait tous les droits imaginables à son respect, plus
même que si elle eût été sa femme légitime; il se serait fait couper la
main plutôt que de se permettre un mot, une allusion blessante, rien qui
pût sembler contraire à l'estime et à la considération sur lesquelles une
femme doit compter.

Ses rapports avec la société étaient également clairs; chacun pouvait
soupçonner sa liaison, personne ne devait oser en parler; il était prêt
à faire taire les indiscrets, et à les obliger de respecter l'honneur de
celle qu'il avait déshonorée.

Ses rapports avec le mari étaient plus clairs encore; du moment où il
avait aimé Anna, ses droits sur elle lui semblaient imprescriptibles.
Le mari était un personnage inutile, gênant, position certainement
désagréable pour lui, mais à laquelle personne ne pouvait rien. Le seul
droit qui lui restât était de réclamer une satisfaction par les armes, ce
à quoi Wronsky était tout disposé.

Cependant les derniers jours avaient amené des incidents nouveaux, et
Wronsky n'était pas prêt à les juger. La veille, Anna lui avait annoncé
qu'elle était enceinte; il sentait qu'elle attendait de lui une résolution
quelconque; or les principes qui dirigeaient sa vie ne déterminaient pas
ce que devait être cette résolution; au premier moment, son coeur l'avait
poussé à exiger qu'elle quittât son mari; maintenant il se demandait,
après y avoir réfléchi, si cette rupture était désirable, et ses
réflexions le jetaient dans la perplexité.

«Lui faire quitter son mari» c'est unir sa vie à la mienne: y suis-je
préparé? Puis-je l'enlever, manquant d'argent comme je le fais? Admettons
que je m'en procure: puis-je l'emmener tant que je suis au service? Au
point où nous en sommes, je dois me tenir prêt à donner ma démission et à
trouver de l'argent.»

L'idée de quitter le service l'amenait à envisager un côté secret de sa
vie qu'il était seul à connaître.

L'ambition avait été le rêve de son enfance et de sa jeunesse, rêve
capable de balancer dans son coeur l'amour que lui inspirait Anna,
quoiqu'il n'en convînt pas avec lui-même. Ses premiers pas dans la
carrière militaire avaient été aussi heureux que ses débuts dans le
monde; mais depuis deux ans il subissait les conséquences d'une insigne
maladresse.

Au lieu d'accepter un avancement qui lui fut proposé, il refusa, comptant
sur ce refus pour se grandir et prouver son indépendance; il avait trop
présumé du prix qu'on attachait à ses services, et depuis lors on ne
s'était plus occupé de lui. Bon gré mal gré, il se voyait réduit à ce
rôle d'homme indépendant, qui, ne demandant rien, ne peut trouver mauvais
qu'on le laisse s'amuser en paix; en réalité, il ne s'amusait plus. Son
indépendance lui pesait, et il commençait à craindre qu'on ne le tînt
définitivement pour un brave et honnête garçon, uniquement destiné à
s'occuper de ses plaisirs.

Sa liaison avec Anna avait un moment calmé le ver rongeur de l'ambition
déçue, en attirant sur lui l'attention générale, comme sur le héros d'un
roman; mais le retour d'un ami d'enfance, le général Serpouhowskoï, venait
de réveiller ses anciens sentiments.

Le général avait été son camarade de classe, son rival d'études et
d'exercices du corps, le compagnon de ses folies de jeunesse; il revenait
couvert de gloire de l'Asie centrale, et, à peine rentré à Pétersbourg, on
attendait sa nomination à un poste important; on le considérait comme un
astre levant de premier ordre. Auprès de lui, Wronsky, libre, brillant,
aimé d'une femme charmante, n'en faisait pas moins triste figure, comme
simple capitaine de cavalerie auquel on permettait de rester indépendant
tout à son aise.

«Certainement, se disait-il, je ne porte pas envie à Serpouhowskoï, mais
son avancement prouve qu'il suffit à un homme comme moi d'attendre son
heure, pour faire rapidement carrière. Il y a de cela trois ans à peine,
il était au même point que moi; si je quittais le service, je brûlerais
mes vaisseaux; en y restant, je ne perds rien; ne m'a-t-elle pas dit
elle-même qu'elle ne voulait pas changer sa situation? Et puis-je,
possédant son amour, envier Serpouhowskoï?»

Il frisa lentement le bout de sa moustache, se leva et se mit à marcher
dans la chambre. Ses yeux brillaient, et il éprouvait le calme d'esprit
qui succédait toujours chez lui au règlement de ses affaires; cette fois
encore, tout était remis en bon ordre. Il se rasa, prit son bain froid,
s'habilla, et s'apprêta à sortir.



XXI


«Je venais te chercher, dit Pétritzky en entrant dans la chambre. Ta
lessive a duré longtemps aujourd'hui. Est-elle terminée?

--Oui, dit Wronsky en souriant des yeux.

--Quand tu sors de ces lessives, on dirait que tu sors du bain. Je viens
de chez Gritzky (le colonel de leur régiment); on t'attend.»

Wronsky regardait son camarade sans lui répondre, sa pensée était
ailleurs.

«Ah! c'est chez lui qu'est cette musique? dit-il en écoutant le son bien
connu des polkas et des valses de la musique militaire, qui se faisait
entendre dans le lointain. Quelle fête y a-t-il donc?

--Serpouhowskoï est arrivé.

--Ah! dit Wronsky, je ne savais pas». Et le sourire de ses yeux brilla
plus vif.

Il avait pris en lui-même le parti de sacrifier son ambition à son amour,
et de se trouver heureux; donc, il ne pouvait en vouloir à Serpouhowskoï
de ne pas être encore venu le voir.

«J'en suis enchanté...»

Le colonel Gritzky occupait une grande maison seigneuriale; quand Wronsky
arriva, toute la société était réunie sur la terrasse du bas; les
chanteurs du régiment, en sarraus d'été, se tenaient debout dans la
cour, autour d'un petit tonneau d'eau-de-vie; sur la première marche
de la terrasse, le colonel avec sa bonne figure réjouie, entouré de ses
officiers, criait plus fort que la musique, qui jouait un quadrille
d'Offenbach, et il donnait avec force gestes des ordres à un groupe
de soldats. Ceux-ci, avec le vaguemestre et quelques sous-officiers,
s'approchèrent du balcon en même temps que Wronsky.

Le colonel, qui était retourné à table, reparut, un verre de champagne en
main, et porta le toast suivant: «À la santé de notre ancien camarade le
brave général prince Serpouhowskoï, hourra!»

Serpouhowskoï parut le verre en main à la suite du colonel.

«Tu rajeunis toujours, Bondarenko!» dit-il au vaguemestre, un beau garçon
au teint fleuri.

Wronsky n'avait pas revu Serpouhowskoï depuis trois ans; il le trouva
toujours aussi beau, mais d'une beauté plus mâle; la régularité de ses
traits frappait moins encore que la noblesse et la douceur de toute
sa personne. Il remarqua en lui la transformation propre à ceux qui
réussissent, et qui sentent leur succès; ce certain rayonnement intérieur
lui était bien connu.

Comme Serpouhowskoï descendait l'escalier, il aperçut Wronsky, et un
sourire de contentement illumina son visage; il fit un signe de tête en
levant son verre, pour indiquer par ce geste, en lui envoyant un salut
affectueux, qu'il fallait trinquer avec le vaguemestre, raide comme un
piquet, et tout prêt à recevoir l'accolade.

«Te voilà donc, cria le colonel, et Yashvine qui prétendait que tu étais
dans tes humeurs noires!»

Serpouhowskoï, après avoir dûment embrassé trois fois le beau vaguemestre
et s'être essuyé la bouche de son mouchoir, s'approcha de Wronsky.

«Que je suis content de te voir! dit-il en lui serrant la main et en
l'emmenant dans un coin.

--Occupez-vous d'eux, cria le colonel à Yashvine, et il descendit vers le
groupe de soldats.

--Pourquoi n'es-tu pas venu hier aux courses? Je pensais t'y voir, dit
Wronsky en examinant Serpouhowskoï.

--J'y suis venu, mais trop tard. Pardon, dit-il en se tournant vers un
aide de camp; distribuez cela de ma part, je vous prie.» Et il tira de son
portefeuille trois billets de cent roubles.

«Wronsky! veux-tu boire ou manger? demanda Yashvine. Hé! qu'on apporte
quelque chose au comte! Bois ceci en attendant.»

La fête se prolongea longtemps; on but beaucoup. On porta Serpouhowskoï
en triomphe; puis ce fut le tour du colonel. Ensuite le colonel dansa
lui-même une danse de caractère devant les chanteurs; après quoi, un
peu las, il s'assit sur un banc dans la cour, et démontra à Yashvine la
supériorité de la Russie sur la Prusse, notamment dans les charges de
cavalerie, et la gaieté se calma un moment; Serpouhowskoï alla se laver
les mains dans le cabinet de toilette, et y trouva Wronsky qui se versait
de l'eau sur la tête; il avait ôté son uniforme d'été et s'arrosait
le cou. Quand il eut fini ses ablutions, il vint s'asseoir près de
Serpouhowskoï, et là sur un petit divan ils causèrent.

«J'ai toujours su tout ce qui te concernait par ma femme, dit
Serpouhowskoï; je suis content que tu la voies souvent.

--C'est une amie de Waria, et ce sont les seules femmes de Pétersbourg
que j'aie plaisir à voir, répondit Wronsky avec un sourire, prévoyant
la tournure qu'allait prendre la conversation, et ne la trouvant pas
désagréable.

--Les seules? demanda Serpouhowskoï en souriant aussi.

--Oui; moi aussi, je savais ce qui te concernait, mais ce n'était pas
par ta femme seulement, dit Wronsky coupant court à toute allusion par
l'expression sérieuse que prit son visage. J'ai été très heureux de tes
succès, sans en être le moins du monde surpris. J'attendais plus encore.»

Serpouhowskoï sourit; cette opinion le flattait, et il ne voyait pas de
raison pour le dissimuler.

«Moi, je n'espérais pas tant, à parler franchement; mais je suis content,
très content; je suis ambitieux, c'est une faiblesse, je ne m'en cache pas.

--Tu t'en cacherais peut-être si tu réussissais moins bien, dit Wronsky.

--Je le crois; je n'irai pas jusqu'à dire que sans ambition il ne vaudrait
pas la peine de vivre, mais la vie serait monotone; je me trompe peut-être,
cependant il me semble que je possède les qualités nécessaires au genre
d'activité que j'ai choisi, et que le pouvoir entre mes mains, quel qu'il
soit, sera mieux placé qu'entre les mains de beaucoup d'autres à moi
connus; par conséquent, plus j'approcherai du pouvoir, plus je serai
content.

--C'est peut-être vrai pour toi, mais pas pour tout le monde; moi
aussi, j'ai pensé comme toi, et cependant je vis, et ne trouve plus que
l'ambition soit le seul but de l'existence.

--Nous y voilà, dit en riant Serpouhowskoï. Je commence par te dire que
j'ai su l'affaire de ton refus, et je t'ai naturellement approuvé. Selon
moi, tu as bien agi dans le fond, mais pas dans les conditions où tu
devais le faire.

--Ce qui est fait, est fait, et tu sais que je ne renie pas mes actions;
d'ailleurs, je m'en trouve très bien.

--Très bien, pour un temps. Tu ne t'en contenteras pas toujours. Ton
frère, je ne dis pas, c'est un bon enfant comme notre hôte. L'entends-tu?
ajouta-t-il en entendant des hourras prolongés dans le lointain. Mais cela
ne peut te suffire à toi.

--Je ne dis pas que cela me suffise.

--Et puis, des hommes comme toi sont nécessaires.

--À qui?

--À qui? À la société, à la Russie. La Russie a besoin d'hommes, elle a
besoin d'un parti: sinon tout ira à la diable.

--Qu'entends-tu par là? Le parti de Bertenef contre les communistes russes?

--Non, dit Serpouhowskoï avec une grimace, à l'idée qu'on pût le
soupçonner d'une semblable bêtise. Tout cela, _c'est une blague_[11]: ce
qui a toujours été sera toujours. Il n'y a pas de communistes, mais des
gens qui ont besoin d'inventer un parti dangereux quelconque, par esprit
d'intrigue. C'est le vieux jeu. Ce qu'il faut, c'est un groupe puissant
d'hommes indépendants comme toi et moi.

--Pourquoi cela?--Wronsky nomma quelques personnalités influentes;--ceux-là
ne sont cependant pas indépendants.

--Ils ne le sont pas, uniquement parce que de naissance ils n'ont pas eu
d'indépendance matérielle, de nom, qu'ils n'ont pas, comme nous, vécu
près du soleil. L'argent ou les honneurs peuvent les acheter, et pour
se maintenir il leur faut suivre une direction à laquelle eux-mêmes
n'attachent parfois aucun sens, qui peut être mauvaise, mais dont le but
est de leur assurer une position officielle et certains appointements.
_Cela n'est pas plus fin que cela_,[11] quand on regarde dans leur jeu. Je
suis peut-être pire, ou plus bête qu'eux, ce qui n'est pas certain, mais
en tout cas j'ai comme toi l'avantage important d'être plus difficile à
acheter. Plus que jamais, les hommes de cette trempe-là sont nécessaires.»

[Note 11: En français dans le texte.]

Wronsky l'écoutait attentivement, moins à cause de ses paroles que parce
qu'il comprenait la portée des vues de son ami; tandis que lui-même ne
tenait encore qu'aux intérêts de son escadron, Serpouhowskoï envisageait
déjà la lutte avec le pouvoir, et se créait un parti dans les sphères
officielles. Et quelle force n'acquerrait-il pas avec sa puissance de
réflexion et d'assimilation, et cette facilité de parole, si rare dans son
milieu?

Quelque honte qu'il en éprouvât, Wronsky se surprit un mouvement d'envie.

«Il me manque une qualité essentielle pour parvenir, répondit-il: l'amour
du pouvoir. Je l'ai eu, et l'ai perdu.

--Je n'en crois rien, dit en souriant le général.

--C'est pourtant vrai, «maintenant» surtout, pour être absolument sincère.

--«Maintenant», peut-être, mais cela ne durera pas toujours.

--Cela se peut.

--Tu dis «cela se peut», et moi je dis «certainement non», continua
Serpouhowskoï, comme s'il eût deviné sa pensée. C'est pourquoi je tenais à
causer avec toi. J'admets ton premier refus, mais je te demande pour
l'avenir _carte blanche_. Je ne joue pas au protecteur avec toi, et
cependant pourquoi ne le ferais-je pas: n'as-tu pas été souvent le mien?
Notre amitié est au-dessus de cela. Oui, donne-moi _carte blanche_, et je
t'entraînerai sans que cela y paraisse.

--Comprends donc que je ne demande rien, dit Wronsky, si ce n'est que le
présent subsiste.»

Serpouhowskoï se leva,, et se plaçant devant lui: «Je te comprends, mais
écoute-moi: nous sommes contemporains, peut-être as-tu connu plus de
femmes que moi (son sourire et son geste rassurèrent Wronsky sur la
délicatesse qu'il mettrait à toucher l'endroit sensible), mais je suis
marié, et, comme a dit je ne sais qui, celui qui n'a connu que sa femme et
l'a aimée, en sait plus long sur la femme que celui qui en a connu mille...

--Nous venons, cria Wronsky à un officier qui s'était montré à la porte
pour les appeler de la part du colonel. Il était curieux de voir où
Serpoulowskoï voulait en venir.

--La femme, selon moi, est la pierre d'achoppement de la carrière d'un
homme. Il est difficile d'aimer une femme et de rien faire de bon, et
la seule façon de ne pas être réduit à l'inaction par l'amour, c'est de
se marier. Comment t'expliquer cela, continua Serpouhowskoï que les
comparaisons amusaient? Suppose que tu portes un fardeau: tant qu'on ne te
l'aura pas lié sur le dos, tes mains ne te serviront à rien. C'est là ce
que j'ai éprouvé en me mariant; mes mains sont tout à coup devenues libres;
mais traîner ce fardeau sans le mariage, c'est se rendre incapable de
toute action. Regarde Masonkof, Kroupof... Grâce aux femmes, ils ont perdu
leur carrière!

--Mais quelles femmes! dit Wronsky en pensant à l'actrice et à la
Française auxquelles ces deux hommes étaient enchaînés.

--Plus la position sociale de la femme est élevée, plus la difficulté est
grande: ce n'est plus alors se charger d'un fardeau, c'est l'arracher à
quelqu'un.

--Tu n'as jamais aimé, murmura Wronsky en regardant devant lui et songeant
à Anna.

--Peut-être, mais pense à ce que je t'ai dit, et n'oublie pas ceci: Les
femmes sont toutes plus matérielles que les hommes; nous avons de l'amour
une conception grandiose, elles restent toujours terre à terre....--Tout
de suite,--dit-il à un domestique qui entrait dans la chambre; mais
celui-ci ne venait pas les chercher, il apportait un billet à Wronsky.

--De la princesse Tverskoï.»

Wronsky décacheta le billet et devint tout rouge.

«J'ai mal à la tête et je rentre chez moi, dit-il à Serpouhowskoï.

--Alors adieu, tu me donnes _carte blanche_, nous en reparlerons; je te
trouverai à Pétersbourg.»



XXII


Il était cinq heures passées. Pour ne pas manquer au rendez-vous, et
surtout pour ne pas s'y rendre avec ses chevaux que tout le monde
connaissait, Wronsky prit la voiture d'isvostchik de Yashvine et ordonna
au cocher de marcher bon train; c'était une vieille voiture à quatre
places; il s'y installa dans un coin, et étendit ses jambes sur la
banquette.

L'ordre rétabli dans ses affaires, l'amitié de Serpouhowskoï et les
paroles flatteuses par lesquelles celui-ci lui avait affirmé qu'il était
un homme nécessaire, enfin l'attente d'une entrevue avec Anna, lui
donnaient une joie de vivre si exubérante qu'un sourire lui vint aux
lèvres; il passa la main sur la contusion de la veille, et respira à
pleins poumons.

«Qu'il fait bon vivre», se dit-il en se rejetant au fond de la voiture,
les jambes croisées. Jamais il n'avait éprouvé si vivement cette plénitude
de vie, qui lui rendait même agréable la légère douleur qu'il ressentait
de sa chute.

Cette froide et claire journée d'août, dont Anna avait été si péniblement
impressionnée, le stimulait, l'excitait.

Ce qu'il apercevait aux dernières clartés du jour, dans cette atmosphère
pure, lui paraissait frais, joyeux et sain comme lui-même. Les toits des
maisons que doraient les rayons du soleil couchant, les contours des
palissades bordant la route, les maisons se dessinant en vifs reliefs, les
rares passants, la verdure des arbres et du gazon, qu'aucun souffle de
vent n'agitait, les champs avec leurs sillons de pommes de terre, où se
projetaient des ombres obliques: tout semblait composer un joli paysage
fraîchement verni.

«Plus vite, plus vite,» dit-il au cocher en lui glissant par la glace de
la voiture un billet de trois roubles. L'isvostchik raffermit de la main
la lanterne de la voiture, fouetta ses chevaux, et l'équipage roula
rapidement sur la chaussée unie.

«Il ne me faut rien, rien que ce bonheur!» pensa-t-il en fixant les yeux
sur le bouton de la sonnette, placé entre les deux glaces de la voiture;
et il se représenta Anna telle qu'il l'avait vue la dernière fois. «Plus
je vais, plus je l'aime!.. Et voilà le jardin de la villa Wrede. Où
peut-elle bien être? Pourquoi m'a-t-elle écrit un mot sur la lettre de
Betsy?» C'était la première fois qu'il y songeait; mais il n'avait pas
le temps de réfléchir. Il arrêta le cocher avant d'atteindre l'avenue,
descendit tandis que la voiture marchait encore, et entra dans l'allée qui
menait à la maison: il n'y vit personne; mais en regardant à droite dans
le parc, il aperçut Anna, le visage couvert d'un voile épais; il la
reconnut à sa démarche, à la forme de ses épaules, à l'attache de sa tête,
et sentit comme un courant électrique. Sa joie de vivre se communiquait à
ses mouvements et à sa respiration.

Quand ils furent près l'un de l'autre, elle lui prit vivement la main:

«Tu ne m'en veux pas de t'avoir fait venir? J'ai absolument besoin de
te voir,--dit-elle, et le pli sévère de sa lèvre sous son voile changea
subitement la disposition joyeuse de Wronsky.

--Moi, t'en vouloir? mais comment et pourquoi es-tu ici?

--Peu importe, dit-elle en passant le bras sous celui de Wronsky; viens,
il faut que je te parle.»

Il comprit qu'un nouvel incident était survenu, et que leur entretien
n'aurait rien de doux; aussi fut-il gagné par l'agitation d'Anna sans en
connaître la cause.

«Qu'y a-t-il?» demanda-t-il en lui serrant le bras et cherchant à lire sur
son visage.

Elle fit quelques pas en silence pour reprendre haleine, et s'arrêta tout
à coup.

«Je ne t'ai pas dit hier, commença-t-elle en respirant avec effort et
parlant rapidement, qu'en rentrant des courses avec Alexis Alexandrovitch,
je lui ai tout avoué..., je lui ai dit que je ne pouvais plus être sa
femme,.... enfin tout.»

Il l'écoutait, penché vers elle, comme s'il eût voulu adoucir l'amertume
de cette confidence; mais aussitôt qu'elle eut parlé, il se redressa et
son visage prit une expression fière et sévère.

«Oui, oui, cela valait mille fois mieux. Je comprends ce que tu as dû
souffrir!» Mais elle n'écoutait pas et cherchait à deviner les pensées
de son amant; pouvait-elle imaginer que l'expression de ses traits se
rapportât à la première idée que lui avait suggérée le récit qu'il venait
d'entendre; au duel, qu'il croyait dorénavant inévitable! jamais Anna
n'y avait songé, et l'interprétation qu'elle donna au changement de
physionomie de Wronsky fut très différente.

Depuis la lettre de son mari, elle sentait au fond de l'âme que tout
resterait comme par le passé, qu'elle n'aurait pas la force de sacrifier
sa position dans le monde, ni son fils, à son amant. La matinée passée
chez la princesse Tverskoï l'avait confirmée dans cette conviction;
néanmoins elle attachait une grande importance à son entrevue avec Wronsky,
elle espérait que leur situation respective en serait changée. Si dès le
premier moment il avait dit sans hésitation: «Quitte tout et viens avec
moi», elle aurait même abandonné son fils; mais il n'eut aucun mouvement
de ce genre, et lui sembla plutôt blessé et mécontent.

«Je n'ai pas souffert, cela s'est fait de soi-même, dit-elle avec une
certaine irritation, et voilà.....» Elle retira de son gant la lettre de
son mari.

«Je comprends, je comprends, interrompit Wronsky en prenant la lettre
sans la lire, et en cherchant à calmer Anna. Je ne désirais que cette
explication pour consacrer entièrement ma vie à ton bonheur.

--Pourquoi me dis-tu cela? puis-je en douter? dit-elle. Si j'en
doutais.......

--Qui vient là? dit tout à coup Wronsky en désignant deux dames qui
venaient à leur rencontre. Peut-être nous connaissent-elles...» Et il
entraîna précipitamment Anna dans une allée de côté.

«Cela m'est si indifférent!--dit celle-ci; ses lèvres tremblaient, et il
sembla à Wronsky qu'elle le regardait sous son voile avec une expression
de haine étrange.--Je le répète: dans toute cette affaire, je ne doute pas
de toi; mais lis ce qu'il m'écrit.» Et elle s'arrêta de nouveau.

Wronsky, tout en lisant la lettre, s'abandonna involontairement, comme il
l'avait fait tout à l'heure en apprenant la rupture d'Anna avec son mari,
à l'impression qu'éveillait en lui la pensée de ses rapports avec ce mari
offensé; malgré lui il se représentait la provocation qu'il recevrait
le lendemain, le duel, le moment où, toujours calme et froid, il serait
en face de son adversaire, et, après avoir déchargé son arme en l'air,
attendrait que celui-ci tirât sur lui;... et les paroles de Serpouhowskoï
lui traversèrent l'esprit: «Mieux vaut ne pas s'enchaîner.» Comment faire
entendre cela à Anna?

Après avoir lu la lettre, il leva sur son amie un regard qui manquait de
décision; elle comprit qu'il avait réfléchi, et que, quelque chose qu'il
dît, ce ne serait pas le fond de sa pensée. Il ne répondait pas à ce
qu'elle avait attendu de lui; son dernier espoir s'évanouissait.

«Tu vois quel homme cela fait? dit-elle d'une voix tremblante.

--Pardonne-moi, interrompit Wronsky, mais je n'en suis pas fâché... Pour
Dieu, laisse-moi achever, ajouta-t-il en la suppliant du regard de lui
donner le temps d'expliquer sa pensée. Je n'en suis pas fâché parce qu'il
est impossible d'en rester là, comme il le suppose.

--Pourquoi cela?» demanda Anna d'une voix altérée, n'attachant plus aucun
sens à ses paroles, car elle sentait son sort décidé.

Wronsky voulait dire qu'après le duel, qu'il jugeait inévitable, cette
situation changerait forcément, mais il dit tout autre chose:

«Cela ne peut durer ainsi. J'espère maintenant que tu le quitteras, et que
tu me permettras--ici il rougit et se troubla--de songer à l'organisation
de notre vie commune; demain......»

Elle ne le laissa pas achever:

«Et mon fils? Tu vois ce qu'il écrit: il faudrait le quitter. Je ne le
puis, ni ne le veux.

--Mais, au nom du ciel, vaut-il mieux ne pas quitter ton fils, et
continuer cette existence humiliante?

--Pour qui est-elle humiliante?

--Pour tous, mais pour toi surtout.

--Humiliante! ne dis pas cela, ce mot n'a pas de sens pour moi,
murmura-t-elle d'une voix tremblante. Comprends donc que, du jour où je
t'ai aimé, tout dans la vie s'est transformé pour moi: rien n'existe à mes
yeux en dehors de ton amour; s'il m'appartient toujours, je me sens à une
hauteur où rien ne peut m'atteindre. Je suis fière de ma situation parce
que... je suis fière.....» Elle n'acheva pas, des larmes de honte et de
désespoir étouffaient sa voix. Elle s'arrêta en sanglotant.

Lui aussi sentit quelque chose le prendre au gosier, et pour la
première fois de sa vie il se vit prêt à pleurer, sans savoir ce qui
l'attendrissait le plus: sa pitié pour celle qu'il était impuissant à
aider et dont il avait causé le malheur, ou le sentiment d'avoir commis
une mauvaise action.

«Un divorce serait-il donc impossible?» dit-il doucement. Elle secoua la
tête sans répondre. «Ne pourrais-tu le quitter en emmenant l'enfant?

--Oui, mais tout dépend de lui maintenant; il faut que j'aille le
rejoindre», dit-elle sèchement; son pressentiment s'était vérifié: tout
restait comme par le passé.

«Je serai mardi à Pétersbourg et nous déciderons.

--Oui, répondit-elle, mais ne parlons plus de tout cela.»

La voiture d'Anna, qu'elle avait renvoyée avec l'ordre de venir la
reprendre à la grille du jardin Wrede, approchait.

Anna dit adieu à Wronsky et partit.



XXIII


La commission du 2 juin siégeait généralement le lundi. Alexis
Alexandrovitch entra dans la salle, salua, comme d'ordinaire, le président
et les membres de la commission, et s'assit à sa place, posant la main
sur les papiers préparés devant lui, parmi lesquels se trouvaient ses
documents particuliers et ses notes sur la proposition qu'il comptait
soumettre à ses collègues. Au reste, les notes était superflues, car non
seulement rien ne lui échappait de ce qu'il avait préparé, mais il se
croyait encore tenu de repasser au dernier moment dans sa mémoire les
sujets qu'il voulait traiter. Il savait d'ailleurs que l'instant venu,
lorsqu'il se verrait en face de son adversaire qui chercherait à prendre
une physionomie indifférente, la parole lui viendrait d'elle-même, avec
toute la netteté nécessaire, et que chaque mot porterait. En attendant, il
écoutait la lecture du rapport habituel de l'air le plus innocent, le plus
inoffensif. Personne n'aurait pensé, en voyant cet homme à la tête penchée,
à l'aspect fatigué, palpant doucement de ses mains blanches, aux veines
légèrement gonflées, aux doigts longs et maigres, les bords du papier
blanc posé devant lui, que, quelques minutes après, ce même homme allait
prononcer un discours qui soulèverait une véritable tempête, obligerait
les membres de la commission à crier plus fort les uns que les autres, en
s'interrompant mutuellement, et forcerait le président à les rappeler à
l'ordre. Quand le rapport fut terminé, Alexis Alexandrovitch, d'une voix
faible, déclara qu'il avait quelques observations à présenter au sujet
de la question à l'ordre du jour. L'attention générale se porta sur lui.
Alexis Alexandrovitch éclaircit sa voix, toussa légèrement, et, sans
regarder son adversaire, comme il le faisait toujours quand il débitait un
discours, s'adressa au premier venu, assis devant lui, qui se trouva être
un petit vieillard modeste, sans la moindre importance dans la commission.
Quand il en vint au point capital, aux lois organiques, son adversaire
sauta de son siège et lui répondit; Strémof, qui faisait aussi partie de
la commission et qu'il piquait au vif, se défendit également. La séance
fut des plus orageuses; mais Alexis Alexandrovitch triompha, et sa
proposition fut acceptée; on nomma trois nouvelles commissions, et le
lendemain, dans certain milieu pétersbourgeois, il ne fut question que
de cette séance. Le succès d'Alexis Alexandrovitch dépassa même son
attente.

Le lendemain matin, le mardi, Karénine, en s'éveillant, se rappela avec
plaisir son triomphe de la veille, et ne put réprimer un sourire, malgré
son désir de paraître indifférent, quand son chef de cabinet, pour lui
être agréable, lui parla des rumeurs qu'excitait la réunion de la veille.

Alexis Alexandrovitch, absorbé par le travail, oublia complètement que
ce mardi était le jour fixé pour le retour de sa femme; aussi fut-il
désagréablement impressionné quand un domestique vint lui annoncer qu'elle
était arrivée.

Anna était rentrée à Pétersbourg le matin de bonne heure; son mari ne
l'ignorait pas, puisqu'elle avait demandé une voiture par dépêche; mais il
ne vint pas la recevoir, et elle fut prévenue qu'il était occupé avec son
chef de cabinet. Après l'avoir fait avertir de son retour, Anna alla
dans son appartement, et y fit déballer ses effets, attendant toujours
qu'Alexis Alexandrovitch parût; mais une heure se passa, et il ne parut
pas; sous prétexte d'ordres à donner, elle entra dans la salle à manger,
parla au domestique à voix haute, avec intention, toujours sans succès;
elle entendit son mari reconduire jusqu'à la porte son chef de cabinet;
d'habitude, il sortait après cette conférence, elle le savait et voulait
absolument le voir pour régler leurs rapports futurs; il fallut se décider
à entrer dans le cabinet de travail d'Alexis Alexandrovitch. Celui-ci en
uniforme, prêt à sortir, était accoudé à une petite table et regardait
tristement devant lui. Anna le vit avant qu'il l'aperçût, et comprit qu'il
pensait à elle. Karénine, à sa vue, voulut se lever, hésita, rougit, ce
qui ne lui arrivait guère, puis, se levant enfin brusquement, il fit
quelques pas vers elle, en fixant les yeux sur son front et sa coiffure,
pour éviter son regard. Quand il fut près de sa femme, il lui prit la main
et l'invita à s'asseoir.

«Je suis très content de vous savoir rentrée,» dit-il en s'asseyant près
d'elle avec le désir évident de parler, mais en s'arrêtant chaque fois
qu'il ouvrait la bouche. Quoique préparée à cette entrevue, et disposée à
l'accuser et à le mépriser, Anna ne trouvait rien à dire et avait pitié de
lui. Leur silence se prolongea assez longtemps.

«Serge va bien?--dit-il enfin; et, sans attendre de réponse, il ajouta:
--Je ne dînerai pas à la maison: il faut que je sorte tout de suite.

--Je voulais partir pour Moscou, dit Anna.

--Non, vous avez très, très bien fait de rentrer,» répondit-il. Et le
silence recommença.

Le voyant incapable d'aborder la question, Anna prit la parole elle-même.

«Alexis Alexandrovitch, dit-elle en le regardant sans baisser les yeux
sous ce regard fixé sur sa coiffure. Je suis une femme mauvaise et
coupable; mais je reste ce que j'étais, ce que je vous ai avoué être,
et je suis venue vous dire que je ne pouvais changer.

--Je ne vous demande pas cela,--répondit-il aussitôt d'un ton décidé, la
colère lui rendant toutes ses facultés et, cette fois, regardant Anna en
face, avec une expression de haine:--Je le supposais, mais ainsi que je
vous l'ait dit et écrit, continua-t-il d'une voix brève et perçante, ainsi
que je vous le répète encore, je ne suis pas tenu de le savoir, je veux
l'ignorer; toutes les femmes n'ont pas comme vous la bonté de se hâter
de donner à leurs maris cette agréable nouvelle. (Il insista sur le mot
«agréable».) J'ignore tout tant que le monde n'en sera pas averti, ni mon
nom déshonoré. C'est pourquoi je vous préviens que nos relations doivent
rester ce qu'elles ont toujours été; je ne chercherai à mettre mon honneur
à l'abri que dans le cas où vous vous compromettriez.

--Mais nos relations ne peuvent rester ce qu'elles étaient,» dit Anna
timidement en le regardant avec frayeur.

En le retrouvant avec ses gestes calmes, sa voix railleuse, aiguë et un
peu enfantine, toute la pitié qu'elle avait d'abord éprouvée disparut
devant la répulsion qu'il lui inspirait; elle n'eut qu'une crainte, celle
de ne pas s'expliquer d'une façon assez précise sur ce que devaient être
leurs relations.

«Je ne puis être votre femme, quand je....»

Karénine eut un rire froid et mauvais.

«Le genre de vie qu'il vous a plu de choisir se reflète jusque dans votre
manière de comprendre, mais je méprise et respecte trop, je veux dire
que je respecte trop votre passé et méprise trop le présent pour que mes
paroles prêtent à l'interprétation que vous leur donnez.»

Anna soupira et baissa la tête.

«Au reste, continua-t-il en s'échauffant, j'ai peine à comprendre que,
n'ayant rien trouvé de blâmable à prévenir votre mari de votre infidélité,
vous ayez des scrupules sur l'accomplissement de vos devoirs d'épouse.

--Alexis Alexandrovitch, qu'exigez-vous de moi?

--J'exige de ne jamais rencontrer cet homme. J'exige que vous vous
comportiez de telle sorte que _ni le monde ni nos gens_ ne puissent vous
accuser; j'exige, en un mot, que vous ne le receviez plus. Il me semble
que ce n'est pas beaucoup demander. Je n'ai rien de plus à vous dire; je
dois sortir et ne dînerai pas à la maison.»

Il se leva et se dirigea vers la porte. Anna se leva aussi; il la salua
sans parler, et la laissa sortir la première.



XXIV


Jamais, malgré l'abondance de la récolte, Levine n'éprouva autant de
déboires que cette année et ne constata plus clairement ses mauvais
rapports avec les paysans. Lui-même n'envisageait plus ses affaires au
même point de vue, et n'y prenait plus le même intérêt. De toutes les
améliorations introduites par lui avec tant de peine, il ne résultait
qu'une lutte incessante, dans laquelle lui, le maître, défendait son bien,
tandis que les ouvriers défendaient leur travail. Combien de fois n'eut-il
pas à le remarquer cet été? Tantôt c'était le trèfle réservé pour les
semences qu'on lui fauchait comme fourrage prétextant un ordre de
l'intendant, mais uniquement parce que ce trèfle semblait plus facile
à faucher; le lendemain, c'était une nouvelle machine à faner qu'on
brisait, parce que celui qui la conduisait trouvait ennuyeux de sentir une
paire d'ailes battre au-dessus de sa tête. Puis c'étaient les charrues
perfectionnées qu'on ne se décidait pas à employer, les chevaux qu'on
laissait paître un champ de froment, parce qu'au lieu de les veiller la
nuit on dormait autour du feu allumé dans la prairie; enfin trois belles
génisses, oubliées sur le regain de trèfle, moururent et jamais il ne fut
possible de convaincre le berger que le trèfle en était cause. On consola
le maître en lui racontant que douze vaches avaient péri en trois jours
chez le voisin.

Levine n'attribuait pas ces ennuis à des rancunes personnelles de la
part des paysans; il constatait seulement avec chagrin que ses intérêts
resteraient forcément opposés à ceux des travailleurs.

Depuis longtemps il sentait sa barque sombrer, sans qu'il s'expliquât
comment l'eau y pénétrait; il avait cherché à se faire illusion, mais
maintenant le découragement l'envahissait; la campagne lui devenait
antipathique, il n'avait plus goût à rien.

La présence de Kitty dans le voisinage aggravait ce malaise moral; il
aurait voulu la voir, et ne pouvait se résoudre à aller chez sa soeur.
Quoiqu'il eût senti en la revoyant sur la grand'route qu'il l'aimait
toujours, le refus de la jeune fille mettait entre eux une barrière
infranchissable. «Je ne saurais lui pardonner de m'accepter parce qu'elle
n'a pas réussi à en épouser un autre», se disait-il, et cette pensée la
lui rendait presque odieuse. «Ah! si Daria Alexandrovna ne m'avait pas
parlé....., j'aurais pu la rencontrer par hasard, et tout se serait
peut-être arrangé, mais désormais c'est impossible,..... impossible!»

Dolly lui écrivit un jour pour lui demander une selle de dame pour Kitty,
l'invitant à l'apporter lui-même. Ce fut le coup de grâce; comment une
femme de sentiments délicats pouvait-elle ainsi abaisser sa soeur?

Il déchira successivement dix réponses.

Il ne pouvait venir et ne pouvait pas davantage se retrancher derrière
des empêchements invraisemblables, ou, qui pis est, prétexter un départ.
Il envoya donc la selle sans un mot de réponse, et le lendemain, sentant
qu'il avait commis une grossièreté, il partit pour faire une visite
lointaine, laissant son intendant chargé des affaires qui lui étaient
devenues si pesantes. Swiagesky, un de ses amis, lui avait récemment
rappelé sa promesse de venir chasser la bécasse; jusqu'ici, au milieu des
occupations qui le retenaient, cette chasse, qui le tentait beaucoup,
n'avait pu lui faire entreprendre ce petit voyage. Maintenant il fut
content de s'éloigner de la maison, du voisinage des Cherbatzky, et
d'aller chasser, remède auquel il avait recours dans ses jours de
tristesse.



XXV


Il n'y avait dans le district de Sourof ni chemins de fer ni routes
postales, et Levine partit en tarantass avec ses chevaux. À mi-chemin,
il fit halte chez un riche paysan; celui-ci, un vieillard chauve, bien
conservé, avec une grande barbe rousse grisonnant près des joues, ouvrit
la porte cochère en se serrant contre le mur pour faire place à la troïka;
il pria Levine d'entrer dans la maison.

Une jeune femme proprement vêtue, des galoches à ses pieds nus, lavait le
plancher à l'entrée de l'izba; elle s'effraya en apercevant le chien de
Levine et poussa un cri, mais elle se rassura quand on lui dit qu'il ne
mordait pas. De son bras à la manche retroussée elle indiqua la porte de
la chambre d'honneur, et cacha son visage en se remettant à laver, courbée
en deux.

«Vous faut-il le samovar?

--Oui, je te prie.»

Dans la grande chambre, chauffée par un poêle hollandais, et divisée en
deux par une cloison, se trouvaient en fait de meubles: une table ornée
de dessins coloriés, au-dessus de laquelle étaient suspendues les images
saintes, un banc, deux chaises, et près de la porte une petite armoire
contenant la vaisselle. Les volets, soigneusement fermés, ne laissaient
pas pénétrer de mouches, et tout était si propre, que Levine fit coucher
Laska dans un coin près de la porte, de crainte qu'elle ne salît le
plancher, après les nombreux bains qu'elle avait pris dans toutes les
mares de la route.

«Bien sûr, vous allez chez Nicolas Ivanitch Swiagesky, dit le vieux paysan
en s'approchant de Levine, lorsque celui-ci sortit de la chambre pour
examiner la cour et les dépendances. Il s'arrête aussi chez nous en
passant.»

Pendant qu'il parlait, la porte cochère cria une seconde fois sur ses
gonds, et des ouvriers entrèrent dans la cour, revenant des champs avec
les herses et les charrues.

Le vieillard quitta Levine, s'approcha des chevaux, vigoureux et bien
nourris, et aida à dételer.

«Qu'a-t-on labouré?

--Les champs de pommes de terre. Hé! Fédor, laisse là ton cheval près de
l'abreuvoir, tu en attelleras un autre.»

La belle jeune femme en galoches rentra en ce moment dans la maison avec
deux seaux pleins d'eau, et d'autres femmes, jeunes, belles, laides ou
vieilles, avec ou sans enfants, apparurent.

Le samovar se mit à chanter; les ouvriers, ayant dételé leurs chevaux,
allèrent dîner, et Levine, faisant retirer ses provisions de la calèche,
invita le vieillard à prendre le thé. Le paysan, visiblement flatté,
accepta, tout en se défendant.

Levine, en buvant le thé, le fit jaser.

Dix ans auparavant ce paysan avait pris en ferme d'une dame 120 déciatines,
et l'année précédente les avait achetées; il louait en même temps 300
déciatines à un autre voisin: une portion de cette terre était sous-louée;
le reste, une quarantaine de déciatines, était exploité par lui avec ses
enfants et deux ouvriers.

Le vieux se lamentait, assurait que tout allait mal, mais c'était par
convenance, car il cachait difficilement l'orgueil que lui inspiraient
son bien-être, ses beaux enfants, son bétail et, par-dessus tout, la
prospérité de son exploitation. Dans le courant de la conversation il
prouva qu'il ne repoussait pas les innovations, cultivait les pommes de
terre en grand, labourait avec des charrues, qu'il nommait «charrues de
propriétaire», semait du froment et le sarclait, ce que Levine n'avait
jamais pu obtenir chez lui.

«Cela occupe les femmes, dit-il.

--Eh bien, nous autres propriétaires n'en venons pas à bout.

--Comment peut-on mener les choses à bien avec des ouvriers? c'est la
ruine. Voilà Swiagesky par exemple, dont nous connaissons bien la terre:
faute de surveillance, il est rare que sa récolte soit bonne.

--Mais comment fais-tu, toi, avec tes ouvriers?

--Oh! nous sommes entre paysans; nous travaillons nous-mêmes, et si
l'ouvrier est mauvais, il est vite chassé: on s'arrange toujours avec les
siens.

--Père, on demande du goudron», vint dire à la porte la jeune femme aux
galoches.

Le vieux se leva, remercia Levine, et, après s'être longuement signé
devant les saintes images, il sortit.

Lorsque Levine entra dans la chambre commune pour appeler son cocher, il
vit toute la famille à table; les femmes servaient debout. Un grand beau
garçon, la bouche pleine, racontait une histoire qui faisait rire tout le
monde, mais principalement la jeune femme, occupée à remplir de soupe une
grande écuelle où chacun puisait.

Levine emporta de cet intérieur de paysans aisés une impression douce et
durable, qu'il garda pendant le reste de son voyage.



XXVI


Swiagesky était maréchal de son district; plus âgé que Levine de cinq
ans, il était marié depuis longtemps; sa belle-soeur, une jeune fille très
sympathique, vivait chez lui, et Levine savait, comme les jeunes gens à
marier savent ces choses-là, qu'on désirait la lui voir épouser. Quoiqu'il
songeât au mariage, et qu'il fût persuadé que cette aimable personne
ferait une charmante femme, il aurait trouvé aussi vraisemblable de voler
dans les airs que de l'épouser. La crainte d'être pris pour un prétendant
lui gâtait le plaisir qu'il se proposait de sa visite, et l'avait fait
réfléchir en recevant l'invitation de son ami.

Swiagesky était un type intéressant de propriétaire adonné aux affaires du
pays; mais il y avait peu de rapports entre les opinions qu'il professait
et sa façon de vivre et d'agir. Il méprisait la noblesse, qu'il accusait
d'être hostile à l'émancipation, traitait la Russie de pays pourri, dont
le détestable gouvernement ne valait guère mieux que celui de la Turquie;
et cependant il avait accepté la charge de maréchal de district, charge
dont il s'acquittait consciencieusement; jamais il ne voyageait sans
arborer la casquette officielle, bordée de rouge et ornée d'une cocarde.
Le paysan russe représentait pour lui un intermédiaire entre l'homme et
le singe, mais c'était aux paysans qu'il serrait de préférence la main
pendant les élections, et eux qu'il écoutait avec le plus d'attention.
Il ne croyait ni à Dieu ni au diable, mais se préoccupait beaucoup
d'améliorer le sort du clergé, et tenait à garder l'église paroissiale
dans sa terre. Dans la question de l'émancipation des femmes, il se
prononçait pour les théories les plus radicales, mais, vivant en parfaite
harmonie avec sa femme, il ne lui laissait aucune initiative, et ne
lui confiait d'autre soin que celui d'organiser aussi agréablement que
possible leur vie commune sous sa propre direction. Il affirmait qu'on ne
pouvait vivre qu'à l'étranger, mais il avait en Russie des terres qu'il
exploitait par les procédés les plus perfectionnés, et il suivait
soigneusement les progrès qui s'accomplissaient dans le pays.

Malgré ces contradictions, Levine essayait de le comprendre, le
considérant comme une énigme vivante, et grâce à leurs relations amicales
il cherchait à dépasser ce qu'il appelait le «seuil» de cet esprit.

La chasse à laquelle son hôte l'emmena fut médiocre; les marais étaient à
sec, et les bécasses rares; Levine marcha toute la journée pour rapporter
trois pièces; en revanche, il revint avec un excellent appétit, une
humeur parfaite, et une certaine excitation intellectuelle, qui résultait
toujours pour lui d'un exercice physique violent.

Le soir, auprès de la table à thé, Levine se trouva assis près de la
maîtresse de la maison, une blonde de taille moyenne, au visage rond
embelli de jolies fossettes. Obligé de causer avec elle et sa soeur placée
en face de lui, il se sentait troublé par le voisinage de cette jeune
fille, dont la robe, ouverte en coeur, semblait avoir été revêtue à
son intention. Cette toilette, découvrant une poitrine blanche, le
déconcertait; il n'osait tourner la tête de ce côté, rougissait, se
sentait mal à l'aise, et sa gêne se communiquait à la jolie belle-soeur.
La maîtresse de la maison avait l'air de ne rien remarquer, et soutenait
de son mieux la conversation.

«Vous croyez que mon mari ne s'intéresse pas à ce qui est russe?
disait-elle. Bien au contraire; il est plus heureux ici que partout
ailleurs; il a tant à faire à la campagne! vous n'avez pas vu notre école?

--Si fait; c'est cette maisonnette couverte de lierre?

--Oui, c'est l'oeuvre de Nastia, dit-elle en désignant sa soeur.

--Vous y donnez vous-même des leçons? demanda Levine en regardant comme un
coupable du côté du corsage ouvert.

--J'en ai donné et j'en donne encore, mais nous avons une maîtresse
excellente.

--Non merci, je ne prendrai plus de thé; j'entends là-bas une conversation
qui m'intéresse beaucoup», dit Levine se sentant impoli, mais incapable de
continuer la conversation.

Et il se leva en rougissant.

Le maître de la maison causait à un bout de la table avec deux
propriétaires; ses yeux noirs et brillants étaient fixés sur un homme
à moustaches grises, qui l'amusait de ses plaintes contre les paysans.
Swiagesky paraissait avoir une réponse toute prête aux lamentations
comiques du bonhomme, et pouvoir d'un mot les réduire en poudre, si sa
position officielle ne l'eût obligé à des ménagements.

Le vieux propriétaire, campagnard encroûté et agronome passionné, était
visiblement un adversaire convaincu de l'émancipation; cela se lisait
dans la forme de ses vêtements démodés, dans la façon dont il portait sa
redingote, dans ses sourcils froncés et sa manière de parler sur un ton
d'autorité étudiée; il joignait à ses paroles des gestes impérieux de ses
grandes belles mains hâlées et ornées d'un vieil anneau de mariage.



XXVII


«N'était l'argent dépensé et le mal qu'on s'est donné, mieux vaudrait
abandonner ses terres, et s'en aller, comme Nicolas Ivanitch, entendre la
«Belle Hélène» à l'étranger, dit le vieux propriétaire, dont la figure
intelligente s'éclaira d'un sourire.

--Ce qui ne vous empêche pas de rester, dit Swiagesky; par conséquent vous
y trouvez votre compte.

--J'y trouve mon compte parce que je suis logé et nourri, et parce qu'on
espère toujours, malgré tout, réformer le monde; mais c'est une ivrognerie,
un désordre incroyables! les malheureux ont si bien partagé, que beaucoup
d'entre eux n'ont plus ni cheval ni vache; ils crèvent de faim. Essayez
cependant, pour les sortir de peine, de les prendre comme ouvriers,.....
ils gâcheront tout, et trouveront encore moyen de vous traduire devant le
juge de paix.

--Mais, vous aussi, vous pouvez vous plaindre au juge de paix, dit
Swiagesky.

--Moi, me plaindre? pour rien au monde! Vous savez bien l'histoire de la
fabrique? Les ouvriers, après avoir touché des arrhes, ont tout planté là
et sont partis. On a eu recours au juge de paix... Qu'a-t-il fait? Il les
a acquittés. Notre seule ressource est encore le tribunal de la commune;
là on vous rosse votre homme, comme dans le bon vieux temps. N'était le
starchina[12], ce serait à fuir au bout du monde.

[Note 12: L'_ancien_, élu tous les trois ans par la commune dont il est le
chef.]

--Il me semble cependant qu'aucun de nous n'en vient là: ni moi, ni Levine,
ni monsieur, dit Swiagesky en désignant le second propriétaire.

--Oui, mais demandez à Michel Pétrovitch comment il s'y prend pour faire
marcher ses affaires; est-ce là vraiment une administration _rationnelle?_
dit le vieux en ayant l'air de se faire gloire du mot _rationnel_.

--Dieu merci, je fais mes affaires très simplement, dit Michel Pétrovitch;
toute la question est d'aider les paysans à payer les impôts en automne;
ils viennent d'eux-mêmes: «Aide-nous, petit père», et comme ce sont des
voisins, on prend pitié d'eux: j'avance le premier tiers de l'impôt en
disant: «Attention, enfants: je vous aide, il faut que vous m'aidiez à
votre tour, pour semer, faucher ou moissonner», et nous convenons de tout
en famille. On rencontre, il est vrai, parfois des gens sans conscience...»

Levine connaissait de longue date ces traditions patriarcales; il échangea
un regard avec Swiagesky, et, interrompant Michel Pétrovitch, s'adressa au
propriétaire à moustaches grises:

«Et comment faut-il faire maintenant, selon vous?

--Mais comme Michel Pétrovitch, à moins d'affermer la terre aux paysans ou
de partager le produit avec eux; tout cela est possible, mais il n'en est
pas moins certain que la richesse du pays s'en va, avec ces moyens-là.
Dans les endroits où, du temps du servage, la terre rendait neuf grains
pour un, elle en rend trois maintenant. L'émancipation a ruiné la Russie.»

Swiagesky regarda Levine avec un geste moqueur; mais celui-ci écoutait
attentivement les paroles du vieillard, trouvant qu'elles résultaient de
réflexions personnelles, mûries par une longue expérience de la vie de
campagne.

«Tout progrès se fait par la force, continua le vieux propriétaire: Prenez
les réformes de Pierre, de Catherine, d'Alexandre. Prenez l'histoire
européenne elle-même... Et c'est dans la question agronomique surtout
qu'il a fallu user d'autorité. Croyez-vous que la pomme de terre ait été
introduite autrement que par la force? A-t-on toujours labouré avec
la charrue? Nous autres, propriétaires du temps du servage, avons pu
améliorer nos modes de culture, introduire des séchoirs, des batteuses,
des instruments perfectionnés, parce que nous le faisions d'autorité, et
que les paysans, d'abord réfractaires, obéissaient et finissaient par nous
imiter. Maintenant que nos droits n'existent plus, où trouverons-nous
cette autorité? Aussi rien ne se soutient plus, et, après une période de
progrès, nous retomberons fatalement dans la barbarie primitive. Voilà
comment je comprends les choses.

--Je ne les comprends pas du tout ainsi, dit Swiagesky; pourquoi donc ne
continuez-vous pas vos perfectionnements en vous aidant d'ouvriers payés?

--Permettez-moi de vous demander par quel moyen je continuerais, manquant
de toute autorité?

«La voilà, cette force élémentaire», pensa Levine.

--Mais avec vos ouvriers.

--Mes ouvriers ne veulent pas travailler convenablement en employant de
bons instruments. Notre ouvrier ne comprend bien qu'une chose, se soûler
comme une brute, et gâter tout ce qu'il touche: le cheval qu'on lui confie,
le harnais neuf de son cheval; il trouvera moyen de boire au cabaret
jusqu'aux cercles de fer de ses roues, et d'introduire une cheville dans
la batteuse pour la mettre hors d'usage. Tout ce qui ne se fait pas
selon ses idées lui fait mal au coeur. Aussi l'agriculture baisse-t-elle
visiblement; la terre est négligée et reste en friche, à moins qu'on ne la
cède aux paysans; au lieu de produire des millions de tchetverts de blé,
elle n'en produit plus que des centaines de mille. La richesse publique
diminue. On aurait pu faire l'émancipation, mais progressivement.»

Et il développa son plan personnel, où toutes les difficultés auraient été
évitées. Ce plan n'intéressait pas Levine, et il en revint à sa première
question avec l'espoir d'amener Swiagesky à s'expliquer.

«Il est très certain que le niveau de notre agriculture baisse, et que
dans nos rapports actuels avec les paysans il est impossible d'obtenir une
exploitation rationnelle.

--Je ne suis pas de cet avis, répondit sérieusement Swiagesky. Que
l'agriculture soit en décadence depuis le servage, je le nie, et je
prétends qu'elle était alors dans un état fort misérable. Nous n'avons
jamais eu ni machine, ni bétail convenables, ni bonne administration; nous
ne savons pas même compter. Interrogez un propriétaire, il ne sait pas
plus ce qui lui coûte que ce qui lui rapporte.

--La tenue de livres italienne, n'est-ce pas? dit ironiquement le vieux
propriétaire. Vous aurez beau compter et tout embrouiller, vous n'y
trouverez pas de bénéfice.

--Pourquoi embrouiller tout? Votre misérable batteuse russe ne vaudra
certes rien et se brisera vite, mais une batteuse à vapeur durera. Votre
mauvaise rosse qui se laisse traîner par la queue ne vaudra rien, mais des
percherons, ou simplement une race de chevaux vigoureux, réussiront. Il en
sera de tout ainsi. Notre agriculture a toujours eu besoin d'être poussée
en avant.

--Encore faudrait-il en avoir le moyen, Nicolas Ivanitch. Vous en parlez à
votre aise; mais lorsqu'on a comme moi un fils à l'Université et d'autres
au Gymnase, on n'a pas de quoi acheter des percherons.

--Il y a des banques.

--Pour voir ma terre vendue aux enchères? Merci.»

Levine intervint dans le débat.

«Cette question de progrès agricole m'occupe beaucoup; j'ai le moyen
de risquer de l'argent en améliorations, mais jusqu'ici elles ne me
représentent que des pertes. Quant aux banques, je ne sais à quoi elles
peuvent servir.

--Voilà qui est vrai! confirma le vieux propriétaire avec un rire
satisfait.

--Et je ne suis pas le seul, continua Levine; j'en appelle à tous ceux qui
ont fait des essais comme moi: à de rares exceptions près, ils sont tous
en perte. Mais, vous-même, êtes-vous content?» demanda-t-il en remarquant
sur le visage de Swiagesky l'embarras que lui causait cette tentative de
sonder le fond de sa pensée.

Ce n'était pas de bonne guerre; Mme Swiagesky avait avoué pendant le thé
à Levine qu'un comptable allemand, mandé exprès de Moscou, qui, pour 500
roubles, s'était chargé d'établir les comptes de leur exploitation, avait
constaté une perte de 3000 roubles.

Le vieux propriétaire sourit en entendant Levine; il savait évidemment à
quoi s'en tenir sur le rendement des terres de son voisin.

«Le résultat peut n'être pas brillant, répondit Swiagesky, mais cela
prouve tout au plus que je suis un agronome médiocre, ou que mon capital
rentre dans la terre afin d'augmenter la rente.

--La rente! s'écria Levine avec effroi. Elle existe peut-être en Europe,
où le capital qu'on met dans la terre se paye, mais chez nous il n'en est
rien.

--La rente doit exister cependant. C'est une loi.

--Alors c'est que nous sommes hors la loi; pour nous, ce mot de _rente_
n'explique et n'éclaircit rien; au contraire, il embrouille tout; dites-moi
comment la rente.....

--Ne prendriez-vous pas du lait caillé? Macha, envoie-nous du lait
caillé ou des framboises, dit Swiagesky en se tournant vers sa femme;
les framboises durent longtemps cette année.»

Et il se leva enchanté, et probablement persuadé qu'il venait de clore la
discussion, tandis que Levine supposait qu'elle commençait seulement.

Levine continua à causer avec le vieux propriétaire; il chercha à lui
prouver que tout le mal venait de ce qu'on ne tenait aucun compte
du tempérament même de l'ouvrier, de ses usages, de ses tendances
traditionnelles; mais le vieillard, comme tous ceux qui sont habitués
à réfléchir seuls, entrait difficilement dans la pensée d'un autre, et
tenait passionnément à ses opinions personnelles. Pour lui, le paysan
russe était une brute qu'on ne pouvait faire agir qu'avec le bâton, et le
libéralisme de l'époque avait eu le tort d'échanger cet instrument utile
contre une nuée d'avocats.

«Pourquoi pensez-vous qu'on ne puisse pas arriver à un équilibre qui
utilise les forces du travailleur et les rende réellement productives?
lui demanda Levine en cherchant à revenir à la première question.

--Avec le Russe, cela ne sera jamais: il faut l'autorité, s'obstina à
répéter le vieux propriétaire.

--Mais où voulez-vous qu'on aille découvrir de nouvelles conditions de
travail? dit Swiagesky se rapprochant des causeurs, après avoir mangé du
lait caillé et fumé une cigarette. N'avons-nous pas la commune avec la
caution solidaire, ce reste de barbarie, qui d'ailleurs tombe peu à peu
de lui-même? Et maintenant que le servage est aboli, n'avons-nous pas
toutes les formes du travail libre, l'ouvrier à l'année ou à la tâche,
le journalier, le fermier, le métayer, sortez donc de là?

--Mais l'Europe elle-même est mécontente de ces formes!

--Oui, elle en cherche d'autres et peut-être en trouvera-t-elle.

--Alors pourquoi ne chercherions-nous pas de notre côté?

--Parce que c'est tout comme si nous prétendions inventer de nouveaux
procédés pour construire des chemins de fer. Ces procédés sont inventés,
nous n'avons qu'à les appliquer.

--Mais s'ils ne conviennent pas à notre pays, s'ils lui sont nuisibles?»
dit Levine.

Swiagesky reprit son air effrayé.

«Aurions-nous donc la prétention de trouver ce que cherche l'Europe?
Connaissez-vous tous les travaux qu'on a faits en Europe sur la question
ouvrière?

--Peu.

--C'est une question qui occupe les meilleurs esprits; elle a produit une
littérature considérable, Schulze-Delitzsch et son école, Lassalle, le
plus avancé de tous, Mulhausen...., vous connaissez tout cela.

--J'en ai une idée très vague.

--C'est une manière de dire, vous en savez certainement aussi long que
moi. Je ne suis pas un professeur de science sociale, mais ces questions
m'ont intéressé, et puisqu'elles vous intéressent aussi, vous devriez vous
en occuper.

--À quoi ont-ils tous abouti?

--Pardon.....» les propriétaires s'étaient levés, et Swiagesky arrêta
encore Levine sur la pente fatale où il s'obstinait en voulant sonder le
fond de la pensée de son hôte. Celui-ci reconduisit ses convives.



XXVIII


Levine prit congé des dames en promettant de passer avec elles la journée
du lendemain pour faire, tous ensemble, une promenade à cheval.

Avant de se coucher, il entra dans le cabinet de son hôte afin d'y
chercher des livres relatifs à la discussion de la soirée.

Le cabinet de Swiagesky était une grande pièce, tout entourée de
bibliothèques, avec deux tables, dont l'une, massive, tenait le milieu de
la chambre, et l'autre était chargée de journaux et de revues en plusieurs
langues, rangés autour d'une lampe. Près de la table à écrire, une espèce
d'étagère contenait des cartons étiquetés de lettres dorées renfermant des
papiers.

Swiagesky prit les volumes, puis s'installa dans un fauteuil à bascule.

«Que regardez-vous là? demanda-t-il à Levine qui, arrêté devant la table
ronde, y feuilletait des journaux. Il y a, dans le journal que vous
tenez, un article très bien fait. Il paraît, ajouta-t-il gaiement, que
le principal auteur du partage de la Pologne n'est pas du tout Frédéric.»

Et il raconta, avec la clarté qui lui était propre, le sujet de ces
nouvelles publications. Levine l'écoutait en se demandant ce qu'il pouvait
bien y avoir au fond de cet homme. En quoi le partage de la Pologne
l'intéressait-il? Quand Swiagesky eut fini de parler, il demanda
involontairement: «Et après?» Il n'y avait rien _après_, la publication
était curieuse et Swiagesky jugea inutile d'expliquer en quoi elle
l'intéressait spécialement.

«Ce qui m'a intéressé, moi, c'est votre vieux grognon, dit Levine en
soupirant. Il est plein de bon sens et dit des choses vraies.

--Laissez donc! c'est un vieil ennemi de l'émancipation, comme ils le sont
du reste tous.

--Vous êtes à leur tête cependant?

--Oui, mais pour les diriger en sens inverse, dit en riant Swiagesky.

--Je suis frappé, moi, de la justesse de ses arguments, lorsqu'il prétend
qu'en fait de systèmes d'administration, les seuls qui aient chance de
réussir chez nous sont les plus simples.

--Quoi d'étonnant? Notre peuple est si peu développé, moralement et
matériellement, qu'il doit s'opposer à tout progrès. Si les choses
marchent en Europe, c'est grâce à la civilisation qui y règne: par
conséquent l'essentiel pour nous est de civiliser nos paysans.

--Comment?

--En fondant des écoles, des écoles et encore des écoles.

--Mais vous convenez vous-même que le peuple manque de tout développement
matériel: en quoi les écoles y obvieront-elles?

--Vous me rappelez une anecdote sur des conseils donnés à un malade: Vous
feriez bien de vous purger.--J'ai essayé, cela m'a fait mal.--Mettez des
sangsues.--J'ai essayé, cela m'a fait mal.--Alors priez Dieu.--J'ai essayé,
cela m'a fait mal.--Vous repoussez de même tous les remèdes.

--C'est que je ne vois pas du tout le bien que peuvent faire les écoles!

--Elles créeront de nouveaux besoins.

--Tant pis si le peuple n'est pas en état de les satisfaire. Et en quoi sa
situation matérielle s'améliorera-t-elle parce qu'il saura l'addition, la
soustraction et le catéchisme? Avant-hier soir je rencontrai une paysanne
portant son enfant à la mamelle; je lui demandai d'où elle venait: «De
chez la sage-femme; l'enfant crie, je le lui ai mené pour le guérir».
Et qu'a fait la sage-femme?--«Elle a porté le petit aux poules, sur le
perchoir, et a marmotté des paroles.»

--Vous voyez bien, dit en souriant Swiagesky, pour croire à de pareilles
sottises.....

--Non, interrompit Levine contrarié, ce sont vos écoles, comme remède
pour le peuple, que je compare à celui de la sage-femme. L'essentiel ne
serait-il pas de guérir d'abord la misère?

--Vous arrivez aux mêmes conclusions qu'un homme que vous n'aimez guère,
Spencer. Il prétend que la civilisation peut résulter d'une augmentation
de bien-être, d'ablutions plus fréquentes, mais que l'alphabet et les
chiffres n'y peuvent rien.

--Tant mieux ou tant pis pour moi, si je me trouve d'accord avec Spencer;
mais croyez bien que ce ne seront jamais les écoles qui civiliseront notre
peuple.

--Vous voyez cependant que l'instruction devient obligatoire dans toute
l'Europe.

--Mais comment vous entendez-vous sur ce chapitre avec Spencer?»

Les yeux de Swiagesky se troublèrent et il dit en souriant:

«L'histoire de votre paysanne est excellente.--Vous l'avez entendue
vous-même?--Vraiment?»

Décidément ce qui amusait cet homme était le procédé du raisonnement, le
but lui était indifférent.

Cette journée avait profondément troublé Levine. Swiagesky et ses
inconséquences, le vieux propriétaire qui, malgré ses idées justes,
méconnaissait une partie de la population, la meilleure peut-être,.....
ses propres déceptions, tant d'impressions diverses produisaient dans son
âme une sorte d'agitation et d'attente inquiète. Il se coucha, et passa
une partie de la nuit sans dormir, poursuivi par les réflexions du
vieillard. Des idées nouvelles, des projets de réforme germaient dans sa
tête; il résolut de partir dès le lendemain, pressé de mettre ses nouveaux
plans à exécution. D'ailleurs, le souvenir de la belle-soeur et de sa robe
ouverte le troublait: il valait mieux partir sans retard, s'arranger
avec les paysans avant les semailles d'automne, et réformer son système
d'administration en le basant sur une association entre maître et ouvriers.



XXIX


Le nouveau plan de Levine offrait des difficultés qu'il ne se dissimulait
pas; mais il persévéra, tout en reconnaissant que les résultats obtenus
n'étaient pas proportionnés à ses peines. Un des principaux obstacles
auxquels il se heurta fut l'impossibilité d'arrêter en pleine marche
une exploitation tout organisée; il reconnut la nécessité de faire ses
réformes peu à peu.

En rentrant chez lui le soir, Levine fit venir son intendant, et lui
exposa ses nouveaux projets. Celui-ci accueillit avec une satisfaction non
dissimulée toutes les parties de ce plan qui prouvaient que ce qu'on avait
fait jusque-là était absurde et improductif. L'intendant assura l'avoir
souvent répété sans être écouté; mais lorsque Levine en vint à une
proposition d'association avec les paysans, il prit un air mélancolique,
et représenta la nécessité de rentrer au plus tôt les dernières gerbes et
de commencer le second labour. L'heure n'était pas propice aux longues
discussions, et Levine s'aperçut que tous les travailleurs étaient trop
occupés pour avoir le temps de comprendre ses projets.

Celui qui sembla le mieux entrer dans les idées du maître fut le berger
Ivan, un paysan naïf, auquel Levine proposa de prendre part, comme associé,
à l'exploitation de la bergerie; mais, tout en l'écoutant parler, la
figure d'Ivan exprimait l'inquiétude et le regret; il remettait du foin
dans les crèches, nettoyait le fumier, s'en allait puiser de l'eau, comme
s'il eût été impossible de retarder cette besogne, et qu'il n'eût pas le
loisir de comprendre.

L'obstacle principal auquel se heurta Levine fut le scepticisme enraciné
des paysans; ils ne pouvaient admettre que le propriétaire ne cherchât
pas à les exploiter: quelque raisonnement qu'il leur tînt, ils étaient
convaincus que son véritable but restait caché. De leur côté, ils
parlaient beaucoup, mais ils se gardaient bien d'exprimer le fond de
leur pensée.

Levine songea au propriétaire bilieux lorsqu'ils posèrent pour condition
première de leurs nouveaux arrangements qu'ils ne seraient jamais
forcés d'employer les instruments agricoles perfectionnés, et qu'ils
n'entreraient pour rien dans les procédés introduits par le maître. Ils
convenaient que ses charrues labouraient mieux et que l'extirpateur avait
du bon; mais ils trouvaient cent raisons pour ne pas s'en servir. Quelque
regret qu'éprouvât Levine à renoncer ainsi à des procédés dont l'avantage
était évident, il y consentit, et dès l'automne une partie de ses réformes
fut mise en pratique.

Après avoir voulu étendre l'association à l'ensemble de son exploitation,
Levine se convainquit de la nécessité de la restreindre à la bergerie,
au potager et à un champ éloigné, resté depuis huit ans en friche. Le
berger Ivan se forma un _artel_ composé des membres de sa famille et se
chargea de la bergerie. Le nouveau champ fut confié à Fédor Résounof,
un charpentier intelligent, qui s'adjoignit six familles de paysans; et
Chouraef, un garçon adroit, eut en partage le potager.

Levine dut bientôt s'avouer que les étables n'étaient pas mieux soignées,
qu'Ivan s'entêtait aux mêmes errements quant à la façon de nourrir
les vaches et de battre le beurre; il ne parvint même pas à lui faire
comprendre que ses gages représentaient dorénavant un acompte sur ses
bénéfices.

Il eut à constater d'autres faits regrettables: Résounof ne donna qu'un
labour à son champ, fit traîner en longueur la construction de la grange
qu'il s'était engagé à bâtir avant l'hiver; Chouraef chercha à partager
le potager avec d'autres paysans, contrairement à ses engagements; mais
Levine n'en persévéra pas moins, espérant démontrer à ses associés, à la
fin de l'année, que le nouvel ordre de choses pouvait donner d'excellents
résultats.

Vers la fin d'août, Dolly renvoya la selle, et Levine apprit par le
messager qui la rapporta, que les Oblonsky étaient rentrés à Moscou. Le
souvenir de sa grossièreté envers ces dames le fit rougir; sa conduite
avec les Swiagesky n'avait pas été meilleure; mais il était trop occupé
pour avoir le loisir de s'appesantir sur ses remords. Ses lectures
l'absorbaient; il avait lu les livres prêtés par Swiagesky et d'autres
qu'il s'était fait envoyer. Mill, qu'il étudia le premier, l'intéressa
sans lui rien offrir d'applicable à la situation agraire en Russie. Le
socialisme moderne ne le satisfit pas davantage. Le moyen de rendre le
travail des propriétaires et des paysans russes rémunérateur ne lui
apparaissait nulle part. À force de lire, il en vint à projeter d'aller
étudier sur place certaines questions spéciales, afin de ne pas toujours
être renvoyé aux autorités, comme Mill, Schulze-Delitzsch et autres.
Au fond, il savait ce qu'il tenait à savoir: la Russie possédait un
sol admirable qui, en certains cas, comme chez le paysan sur la route,
rapportait largement, mais qui, traité à l'européenne, ne produisait
guère. Ce contraste n'était pas un effet du hasard.

«Le peuple russe, pensait-il, destiné à coloniser des espaces immenses,
se tient à ses traditions, à ses procédés propres; qui nous dit qu'il ait
tort?» Le livre qu'il projetait devait démontrer cette théorie, et les
procédés populaires devaient être mis en pratique sur sa terre.



XXX


Levine songeait à partir, lorsque des pluies torrentielles vinrent
l'enfermer chez lui. Une partie de la moisson et toute la récolte de
pommes de terre n'avaient pu être emmagasinées; deux moulins furent
emportés et les routes devinrent impraticables. Mais, le 30 septembre
au matin, le soleil parut, et Levine, espérant un changement de temps,
envoya son intendant chez le marchand, pour négocier la vente de son blé.
Lui-même résolut de faire une dernière tournée d'inspection, et rentra le
soir, mouillé en dépit de ses bottes et de son bashlik, mais d'excellente
humeur; il avait causé avec plusieurs paysans qui approuvaient ses plans,
et un vieux garde, chez lequel il était entré pour se sécher, lui avait
spontanément demandé de faire partie d'une des nouvelles associations.

«Il ne s'agit que de persévérer, pensait-il, et ma peine n'aura pas été
inutile; je ne travaille pas pour moi seulement ce que je tente peut avoir
une influence considérable sur la condition du peuple. Au lieu de la
misère, nous verrons le bien-être; au lieu d'une hostilité sourde, une
entente cordiale et la solidarité de tous les intérêts. Et qu'importe
que l'auteur de cette révolution, sans effusion de sang, soit Constantin
Levine, celui qui est venu en cravate blanche se faire refuser par Mlle
Cherbatzky!»

Lorsque Levine, livré à ses pensées, rentra chez lui, il faisait nuit
noire. L'intendant avait rapporté un acompte sur la vente de la récolte,
et raconta qu'on voyait sur la route des quantités de blé non rentré.

Après le thé, Levine s'installa dans un fauteuil avec son livre, et
continua ses méditations sur le voyage projeté et le fruit qu'il en
tirerait. Il se sentait l'esprit lucide, et ses idées se traduisaient en
phrases qui rendaient l'essence de sa pensée; il voulut profiter de cette
disposition favorable pour écrire; mais des paysans l'attendaient dans
l'antichambre, demandant des instructions relatives aux travaux du
lendemain. Quand il les eut tous entendus, Levine rentra dans son cabinet
et se mit à l'ouvrage. Agathe Mikhaïlowna, avec son tricot, vint y prendre
sa place habituelle.

Après avoir écrit pendant quelque temps, Levine se leva, et se mit à
arpenter la chambre. Le souvenir de Kitty et de son refus venait de lui
traverser l'esprit avec une vivacité cruelle.

«Vous avez tort de vous faire du souci, lui dit Agathe Mikhaïlowna.
Pourquoi restez-vous à la maison? Vous feriez bien mieux de partir pour
les pays chauds, puisque vous y êtes décidé.

--Aussi ai-je l'intention de partir après-demain; mais il me faut terminer
mes affaires.

--Quelles affaires? N'avez-vous pas assez donné aux paysans? Aussi ils
disent: «Votre Barine compte sans doute sur une grâce de l'Empereur!»
Quel besoin avez-vous de tant vous préoccuper d'eux?

--Ce n'est pas d'eux que je me préoccupe, mais de moi-même.»

Agathe Mikhaïlowna connaissait en détail tous les projets de son maître,
car il les lui avait expliqués, et s'était souvent disputé avec elle; mais
en ce moment elle interpréta ses paroles dans un sens différent de celui
qu'il leur donnait.

«On doit certainement penser à son âme avant tout, dit-elle en soupirant.
Parfene Denisitch, par exemple, avait beau être ignorant, ne savoir ni
lire ni écrire, Dieu veuille nous faire à tous la grâce de mourir comme
lui, confessé, administré!

--Je ne l'entends pas ainsi, répondit Levine; ce que je fais est dans mon
intérêt: si les paysans travaillent mieux, j'y gagnerai.

--Vous aurez beau faire, le paresseux restera toujours paresseux, et celui
qui aura de la conscience travaillera; vous ne changerez rien à cela.

--Cependant vous êtes d'avis vous-même qu'Ivan soigne mieux les vaches?

--Ce que je dis et ce que je sais, répondit la vieille bonne, suivant
évidemment une idée qui chez elle n'était pas nouvelle, c'est qu'il faut
vous marier: voilà ce qu'il vous faut.»

Cette observation, venant à l'appui des pensées qui s'étaient emparées de
lui, froissa Levine; il fronça le sourcil, et, sans répondre, se remit
à travailler; de temps en temps, il écoutait le petit tintement des
aiguilles à tricoter d'Agathe Mikhaïlowna, et faisait la grimace en se
reprenant à retomber dans les idées qu'il voulait chasser.

Des clochettes et le bruit sourd d'une voiture sur la route boueuse
interrompirent son travail.

«Voilà une visite qui vous arrive: vous n'allez plus vous ennuyer,» dit
Agathe Mikhaïlowna en se dirigeant vers la porte, mais Levine la prévint;
sentant qu'il ne pouvait plus travailler, il était content de voir arriver
quelqu'un.



XXXI


Levine entendit, en descendant l'escalier, le son d'une toux bien connue;
quelqu'un entrait dans le vestibule; mais, le bruit de ses pas l'empêchant
d'entendre distinctement, il espéra un moment s'être trompé; il conserva
même cet espoir en voyant un individu de haute taille se débarrasser, en
toussant, d'une fourrure. Quoiqu'il aimât son frère, il ne supportait pas
l'idée de vivre avec lui; sous l'influence des pensées réveillées dans
son coeur par Agathe Mikhaïlowna, il aurait désiré un visiteur gai et bien
portant, étranger à ses préoccupations, et capable de l'en distraire. Son
frère, qui le connaissait à fond, allait l'obliger à lui confesser ses
rêves les plus intimes, ce qu'il redoutait par-dessus tout.

Tout en se reprochant ses mauvais sentiments, Levine accourut dans
le vestibule, et lorsqu'il reconnut son frère, épuisé et semblable à
un squelette, il n'éprouva plus qu'une profonde pitié. Debout dans
l'antichambre, Nicolas cherchait à ôter le cache-nez qui entourait
son long cou maigre, et souriait d'un sourire étrange et douloureux.
Constantin sentit son gosier se serrer.

«Hé bien! me voilà arrivé jusqu'à toi, dit Nicolas d'une voix sourde, en
ne quittant pas son frère des yeux; depuis longtemps je désirais venir
sans en avoir la force. Maintenant cela va beaucoup mieux,» dit-il en
essuyant sa barbe de ses grandes mains osseuses.

--Oui, oui,» répondit Levine en touchant de ses lèvres le visage desséché
de son frère et en remarquant, presque avec effroi, l'étrangeté de son
regard brillant.

Constantin lui avait écrit, quelques semaines auparavant, qu'ayant réalisé
la petite portion de leur fortune mobilière commune, il avait une somme
d'environ 2000 roubles à lui remettre. C'était cet argent que Nicolas
venait toucher; il désirait revoir par la même occasion le vieux nid
paternel, et poser le pied sur la terre natale pour y puiser des forces,
comme les héros de l'ancien temps. Malgré sa taille voûtée et son
effrayante maigreur, il avait encore des mouvements vifs et brusques:
Levine le mena dans son cabinet.

Nicolas s'habilla avec soin, ce qui ne lui arrivait pas autrefois, peigna
ses cheveux rudes et rares, et monta en souriant. Il était d'une humeur
douce et caressante; son frère l'avait connu ainsi dans son enfance; il
parla même de Serge Ivanitch sans amertume. En voyant Agathe Mikhaïlowna,
il plaisanta avec elle, et la questionna sur tous les anciens serviteurs
de la maison; la mort de Parfene Denisitch parut l'impressionner vivement,
sa figure prit une expression d'effroi; mais il se remit aussitôt.

«Il était très vieux, n'est-ce pas?» dit-il, et changeant aussitôt de
conversation: «Eh bien, je vais rester un mois ou deux chez toi, puis
j'irai à Moscou, où Miagkof m'a promis une place, et j'entrerai en
fonctions. Je compte vivre tout autrement, ajouta-t-il. Tu sais, j'ai
éloigné cette femme.

--Marie Nicolaevna. Pourquoi donc?

--C'était une vilaine femme qui m'a causé tous les ennuis imaginables.»

Il se garda de dire qu'il avait chassé Marie Nicolaevna parce qu'il
trouvait le thé qu'elle faisait trop faible; au fond, il lui en voulait de
le traiter en malade.

«Je veux, du reste, changer tout mon genre de vie; j'ai fait des bêtises
comme tout le monde, mais je ne regrette pas la dernière. Pourvu que je
reprenne des forces, tout ira bien; et, Dieu merci, je me sens beaucoup
mieux.»

Levine écoutait et cherchait une réponse qu'il ne pouvait trouver. Nicolas
se mit alors à le questionner sur ses affaires, et Constantin, heureux
de pouvoir parler sans dissimulation, raconta ses plans et ses essais de
réforme. Nicolas écoutait sans témoigner le moindre intérêt. Ces deux
hommes se tenaient de si près, qu'ils se devinaient rien qu'au son de
la voix; la même pensée les abordait en ce moment, et primait tout: la
maladie de Nicolas et sa mort prochaine. Ni l'un ni l'autre n'osait y
faire la moindre allusion, et ce qu'ils disaient n'exprimait nullement
ce qu'ils éprouvaient.

Jamais Levine ne vit approcher avec autant de soulagement le moment de se
coucher. Jamais il ne s'était senti aussi faux, aussi peu naturel, aussi
mal à l'aise. Tandis que son coeur se brisait à la vue de ce frère mourant,
il fallait entretenir une conversation mensongère sur la vie que Nicolas
comptait mener.

La maison n'ayant encore qu'une chambre chauffée, Levine, pour éviter
toute humidité à son frère, lui offrit de partager la sienne.

Nicolas se coucha, dormit comme un malade, se retournant à chaque instant
dans son lit, et Constantin l'entendit soupirer en disant: «Ah! mon
Dieu!». Quelquefois, ne parvenant pas à cracher, il se fâchait, et disait
alors: «Au diable!» Longtemps son frère l'écouta sans pouvoir dormir,
agité qu'il était de pensées qui le ramenaient toujours à l'idée de la
mort.

C'était la première fois que la mort le frappait ainsi par son inexorable
puissance, et elle était là, dans ce frère aimé qui geignait en dormant,
invoquant indistinctement Dieu ou le diable; elle était en lui aussi, et
si cette fin inévitable ne venait pas aujourd'hui, elle viendrait demain,
dans trente ans, qu'importe le moment! Comment n'avait-il jamais songé à
cela?

«Je travaille, je poursuis un but, et j'ai oublié que tout finissait et
que la mort était là, près de moi!»

Accroupi sur son lit, dans l'obscurité, entourant ses genoux de ses bras,
il retenait sa respiration dans la tension de son esprit. Plus il pensait,
plus il voyait clairement que dans sa conception de la vie il n'avait omis
que ce léger détail, la mort, qui viendrait couper court à tout, et que
rien ne pouvait empêcher! C'était terrible!

«Mais je vis encore. Que faut-il donc que je fasse maintenant?» se
demanda-t-il avec désespoir. Et, allumant une bougie, il se leva doucement,
s'approcha du miroir et y examina sa figure et ses cheveux; quelques
cheveux gris se montraient déjà aux tempes, ses dents commençaient à se
gâter; il découvrit ses bras musculeux, ils étaient pleins de force. Mais
ce pauvre Nicolas, qui respirait péniblement avec le peu de poumons qui
lui restait, avait eu aussi un corps vigoureux. Et tout à coup il se
souvint qu'étant enfants, le soir, lorsqu'on les avait couchés, leur
bonheur était d'attendre que Fedor Bogdanowitch, leur précepteur, eût
quitté la chambre pour se battre à coups d'oreiller, et rire, rire de si
bon coeur, que la crainte du précepteur elle-même ne pouvait arrêter cette
exubérance de gaieté. «Et maintenant le voilà couché, avec sa pauvre
poitrine creuse et voûtée, et moi je me demande ce que je deviendrai,
et je ne sais rien, rien!»

«Kha, Kha! que diable fais-tu là et pourquoi ne dors-tu pas? demanda la
voix de Nicolas.

--Je n'en sais rien, une insomnie.

--Moi, j'ai bien dormi, je ne transpire plus: viens me toucher, plus rien.»

Levine obéit, puis se recoucha, éteignit la bougie, mais ne s'endormit pas
encore et continua à réfléchir.

«Oui, il se meurt! il mourra au printemps; que puis-je faire pour l'aider?
que puis-je lui dire? que sais-je? J'avais même oublié qu'il fallait
mourir!»



XXXII


Levine avait souvent remarqué combien la politesse et l'excessive
humilité de certaines gens se transforment subitement en exigences et en
tracasseries, et il prévoyait que la douceur de son frère ne serait pas de
longue durée. Il ne se trompait pas; dès le lendemain, Nicolas s'irrita
des moindres choses, et s'attacha à froisser son frère dans tous ses
points les plus sensibles.

Constantin se sentait coupable d'hypocrisie; mais il ne pouvait exprimer
ouvertement sa pensée. Si ces deux frères avaient été sincères, ils se
seraient regardés en face et Constantin n'aurait su que répéter: «Tu vas
mourir, tu vas mourir!» À quoi Nicolas aurait répondu: «Je le sais, et
j'ai peur, terriblement peur!» Ils n'avaient pas d'autres préoccupations
dans l'âme. Mais, cette sincérité n'étant pas possible, Constantin tentait,
ce qu'il faisait toujours sans succès, de parler de sujets indifférents,
et son frère, qui le devinait, s'irritait et relevait chacune de ses
paroles.

Le surlendemain, Nicolas entama une fois de plus la question des réformes
de son frère qu'il critiqua et confondit, par taquinerie, avec le
communisme.

«Tu as pris les idées d'autrui, pour les défigurer et les appliquer là où
elles ne sont pas applicables.

--Mais je ne veux en rien copier le communisme qui nie le droit à la
propriété, au capital, à l'héritage. Je suis loin de nier des stimulants
aussi importants. Je cherche seulement à les régulariser.

--En un mot, tu prends une idée étrangère, tu lui ôtes ce qui en fait
la force, et tu prétends la faire passer pour neuve, dit Nicolas en
tiraillant sa cravate.

--Mais puisque mes idées n'ont aucun rapport.....

--Ces doctrines, continua Nicolas en souriant ironiquement avec un
regard étincelant d'irritation, ont du moins l'attrait que j'appellerai
géométrique, d'être claires et logiques. Ce sont peut-être des utopies,
mais on comprend qu'il puisse se produire une forme nouvelle de travail si
on parvient à faire table rase du passé, s'il n'y a plus ni propriété ni
famille; mais tu n'admets pas cela?

--Pourquoi veux-tu toujours confondre? Je n'ai jamais été communiste.

--Je l'ai été, moi, et je trouve que si le communisme est prématuré, il a
de l'avenir, de la logique, comme le christianisme des premiers siècles.

--Et moi, je crois que le travail est une force élémentaire, qu'il faut
étudier du même point de vue qu'une science naturelle, dont il faut
reconnaître les propriétés et.....

--C'est absolument inutile; cette force agit d'elle-même et, selon le
degré de civilisation, prend des formes différentes. Partout il y a eu
des esclaves, puis des métayers, des fermiers, des ouvriers libres. Que
cherches-tu de plus?»

Levine prit feu à ces derniers mots, d'autant plus qu'il craignait que son
frère n'eût raison en lui reprochant de vouloir découvrir un terme moyen
entre les formes du travail existantes et le communisme.

«Je cherche une forme de travail qui profite à tous, à moi comme à mes
ouvriers, répondit-il en s'animant.

--Ce n'est pas cela, tu as cherché l'originalité toute ta vie, et tu veux
prouver maintenant que tu n'exploites pas tes ouvriers tout bonnement,
mais que tu y mets des principes.

--Puisque tu le comprends ainsi, quittons ce sujet, répondit Levine, qui
sentait le muscle de sa joue droite tressaillir involontairement.

--Tu n'as jamais eu de convictions, tu ne cherches qu'à flatter ton
amour-propre.

--Très bien, mais alors laisse-moi tranquille.

--Certes oui, je te laisserai tranquille! j'aurais déjà dû le faire. Que
le diable t'emporte! Je regrette fort d'être venu.»

Levine eut beau chercher à le calmer, Nicolas ne voulut rien entendre, et
persista à dire qu'il valait mieux se séparer: Constantin dut s'avouer que
la vie en commun n'était pas possible. Il vint cependant trouver son frère,
lorsque celui-ci se prépara au départ, pour lui faire d'un ton un peu
forcé des excuses, et le prier de lui pardonner s'il l'avait offensé.

--Ah! ah! de la magnanimité maintenant! dit Nicolas en souriant. Si tu es
tourmenté du besoin d'avoir raison, mettons que tu es dans le vrai, mais
je pars tout de même.»

Au dernier moment, cependant, Nicolas eut, en embrassant son frère, un
regard étrangement grave.

«Kostia, ne me garde pas rancune!» dit-il d'une voix tremblante.

Ce furent les seules paroles sincères échangées entre les deux frères.
Levine comprit que ces mots signifiaient: «Tu le vois, tu le sais, je m'en
vais, nous ne nous reverrons peut-être plus!» Et les larmes jaillirent de
ses yeux. Il embrassa encore son frère sans trouver rien à lui répondre.

Le surlendemain Levine partit à son tour. Il rencontra à la gare le jeune
Cherbatzky, cousin de Kitty, et l'étonna par sa tristesse.

«Qu'as-tu? demanda le jeune homme.

--Rien, si ce n'est que la vie n'est pas gaie.

--Pas gaie? Viens donc à Paris avec moi au lieu d'aller dans un endroit
comme Mulhouse; tu verras si l'existence y est amusante!

--Non, c'est fini pour moi: il est temps de mourir.

--Voilà une idée! dit en riant Cherbatzky. Je m'apprête à commencer la vie,
moi.

--Je pensais de même il y a peu de temps, mais je sais maintenant que je
mourrai bientôt.»

Levine disait ce qu'il pensait; il ne voyait devant lui que la mort,
ce qui ne l'empêchait pas de s'intéresser à ses projets de réforme; il
fallait bien occuper sa vie jusqu'au bout. Tout lui semblait ténèbres,
mais ses projets lui servaient de fil conducteur et il s'y rattachait de
toutes ses forces.

FIN DU PREMIER VOLUME

       *       *       *       *       *

Coulommiers.--Imp. PAUL BRODARD.--696-96.

       *       *       *       *       *





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