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Title: La sirène - Souvenir de Capri
Author: Toudouze, Gustave, 1847-1904
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "La sirène - Souvenir de Capri" ***

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by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)



GUSTAVE TOUDOUZE


LA SIRÈNE

SOUVENIR DE CAPRI



Paris

E. Dentu, Éditeur

LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES
Palais-Royal, 17 et 19, Galerie d'Orléans.


MDCCCLXXV


*       *       *       *       *


A MON AMI ET CHER CAMARADE JULES LECOMTE DU NOUŸ

_Souvenir reconnaissant_.

GUSTAVE TOUDOUZE.

Octobre 1874.


*       *       *       *       *


LA SIRÈNE



I


C'est le matin: Naples s'éveille sous les premiers baisers du soleil.
Mille cris se heurtent et se croisent déjà, les gestes le disputant en
vivacité aux paroles.

Nus comme la main, des bambins se roulent sur les dalles, rongeant un
fruit, s'arrachant un jouet, courant après le sou du passant généreux ou
du _forestiere_ charmé de leur bonne mine. Sales, la figure barbouillée
et les cheveux en broussailles, ils ont les chairs merveilleuses, le ton
et la forme des enfants peints par Raphaël. A quelques pas, leurs mères
et leurs sœurs, assises auprès d'un panier de fruits ou surveillant un
fourneau allumé pour cuire le macaroni, se coiffent en plein air,
faisant gravement la chasse à un insecte importun, lissant leurs cheveux
et n'interrompant la natte commencée que pour crier leur marchandise,
invectiver une voisine ou administrer une taloche à un marmot
récalcitrant. Sur toute la longueur du quai, adossées au parapet qui
borde le golfe, du Fort de l'Œuf au Palais du Roi, se dressent les
légères boutiques à claire-voie où l'on débite les _fiori_ et les
_frutti di mare_, coquillages, poissons, mollusques encore vivants, qui
grouillent pêle-mêle dans les baquets pleins d'eau de mer. A travers la
foule des marchands, des flâneurs napolitains et des étrangers, les
cochers lancent à toutes brides leurs chevaux sans écraser un enfant ni
renverser un étalage, et ne se font pas faute d'interpeller les
passants. De temps en temps s'avance plus calme un paysan conduisant une
voiture de légumes; le mulet secoue gaiement son collier dont les
cuivres étincellent, et un carillon de sonnettes suit chaque mouvement
de sa tête.

Mais comment ne point pardonner à ce quai Santa-Lucia sa saleté et son
tapage, son peuple remuant et criard, son encombrement et ses puces, en
le voyant, exubérant de vie et de gaieté, baigné par le soleil,
s'étendre paresseusement en face du Vésuve, s'allonger avec une sorte de
volupté au bord du golfe magique dont les eaux bleues le caressent?

Descendants des fameux lazzaroni, peut-être même leurs fils, des
pêcheurs, étendus à plat ventre sur la crête du parapet, dorment ou
causent, et par moments jettent un regard nonchalant sur le petit bateau
à vapeur, encore amarré au quai, en partance pour Capri; de grands
gamins, vêtus d'un lambeau de chemise ou culottés d'une loque de
pantalon maintenue sur l'épaule par une bretelle en corde, fixent leurs
yeux noirs du même côté.

La cloche tintait à coups précipités, lançant dans la pureté de l'air sa
note stridente, et les ondes sonores allaient, s'élargissant, porter au
loin l'appel monotone du bateau. S'échappant avec un sifflement aigu,
une sorte de cri déchirant et prolongé, la vapeur mêlait son nuage
impalpable à l'épaisse fumée noire vomie par le tuyau principal, pendant
que la machine haletait et rugissait, communiquant ses trépidations à
toute la membrure de la _Speranza_. Quelques voyageurs français, des
touristes anglais, gouailleurs à la mine épanouie, farceurs aux traits
gourmés et impassibles, s'amusaient à lancer dans l'eau des pièces de
monnaie, et une dizaine de jeunes Napolitains de dix à seize ans,
complètement nus, nageaient et plongeaient autour du vapeur, à la
recherche de cette manne de nouvelle espèce. Les passagers joignaient
leurs rires aux cris, aux lazzis, aux provocations comiques de ces
tritons bruns et agiles qui s'ébattaient dans l'écume de la vague,
enveloppant de leurs jeux les flancs polis et glissants du bateau.

Ce tapage aquatique avait un indifférent: le marin en long bonnet de
laine qui frappait sans relâche la cloche d'appel, n'écoutant rien, ni
les réclamations des voyageurs impatients, ni les plaintes des
passagères nerveuses, et attendant patiemment l'ordre du capitaine.
Celui-ci, appuyé au bastingage, fumait lentement un long cigare traversé
d'une paille. Quand il avait fini de suivre des yeux la bouffée odorante
qui tourbillonnait autour de sa tête, il fixait son attention sur le
quai inondé d'une éblouissante nappe de soleil, et alternait avec
philosophie cette contemplation monotone.--Jetant tout à coup son
cigare, il se redressa; la cloche cessa de tinter et la dernière
vibration mourut peu à peu dans la mer.

Deux jeunes gens, sortis de l'une des maisons situées sur le quai, se
dirigeaient vers le golfe, suivis du _facchino_ porteur de leurs sacs de
voyage. A peine eurent-ils mis le pied sur la _Speranza_ que le bâtiment
changea d'allure: les trépidations, après avoir atteint leur paroxysme,
cessèrent subitement; le panache de fumée roula sur lui-même, plus noir,
plus acre, plus épais, s'abattant de façon à masquer aux voyageurs une
partie du quai. Puis, les roues battant les eaux du golfe, le vapeur
décrivit un quart de cercle, chassant devant lui la troupe de nageurs
dont il était enveloppé, et s'élança, traçant un sillon écumeux dans la
mer étendue entre le Pausilippe et le cap Campanella. Quelques nageurs,
les plus vigoureux, le suivirent un instant par bravade; leur groupe
s'éclaircit de minute en minute; tous abandonnèrent la poursuite: la
_Speranza_ marchait droit sur Capri.

Imprégnée de senteurs fortifiantes, la brise marine tempérait la chaleur
naissante du jour, agitant même par moments la toile étendue au-dessus
des voyageurs pour les protéger contre l'action trop directe de ce ciel
de feu. Le bateau semblait creuser une mer de lapis-lazuli, et filait,
laissant derrière lui, comme une traînée d'argent, les seules vagues qui
parvinssent à rider la surface du golfe.

Debout à l'avant, plongés dans une admiration extatique, les deux jeunes
gens arrivés en dernier lieu ne disaient mot, regardant avec avidité,
avec religion, le magique spectacle qui se déroulait tout autour d'eux à
mesure qu'ils avançaient en mer.

Derrière, ils laissaient Naples et ses étages de maisons pittoresquement
groupées, que dominent majestueusement le fort Saint-Elme, le couvent
San-Martino, les jardins verdoyants de Capodimonte. A gauche, la mer
baignait les maisons peintes en rouge de Portici et le pied du Vésuve
avec Herculanum, Resina, autant d'harmonieuses taches de couleur mariées
au bleu de la vague. On apercevait Torre del Greco, si souvent ravagée
par le passage des laves; Torre dell'Annunziata, dont les toits curieux
et les terrasses, où sèchent le maïs et le blé, ont un aspect égyptien.
Comme un défi de la civilisation, une bravade du progrès, le chemin de
fer serpente au bord de la mer, se frayant un passage entre des couches
de lave superposées, et sa ligne, moitié blanche, moitié noire, faisait
une ceinture à la montagne. En haut, imperceptible fumée, une vapeur
dessinait les contours du terrible cratère: le géant sommeillait,
toujours prêt au plus effrayant des réveils. A droite se creusait le
golfe dans sa merveilleuse beauté, montrant tour à tour, avec une espèce
de coquetterie, ses rochers, ses villas, Mergellina, la longue plage de
sable fouillée par les pécheurs, les cabanes de bois, les barques sur le
flanc, les ruines pittoresques du palais de la reine Jeanne; puis, cette
route splendide qui de Naples gagne le Pausilippe et le tourne pour
rejoindre Pouzzoles, Baïes, Misène: les figuiers aux larges feuilles,
les cactus, les pins, en ombragent une partie, laissant voir la
blancheur d'un mur, l'étincellement d'un toit, à travers la verdure
sombre des arbres; enfin le Pausilippe, qui semble vouloir saisir et
presser le flot entre ses rochers anguleux et l'île de Nisida.

Penchés en dehors du bordage, nos deux voyageurs se montraient ces
merveilles, les mains étendues comme pour les toucher et convaincre
leurs yeux de la réalité du spectacle; parfois, las d'admirer en
silence, ils causaient. Leurs paroles étaient graves, basses et émues
par la vénération ressentie: un certain écrasement de cette beauté
pesait sur eux, les laissant quelquefois interdits, pâles de bonheur et
d'enivrement; puis l'enthousiasme les secouait de sa magnifique
frénésie, et des exclamations irrésistibles, ardentes de jeunesse,
partaient de leurs lèvres, de leurs cœurs, pour ainsi dire. Isolés des
autres passagers, se tenant par la main pour mieux se communiquer leurs
impressions, Paul Maresmes et Julien Danoux restaient perdus dans cette
contemplation: aucun bruit, aucune voix n'eût pu les arracher à leur
extase; il leur semblait être dans un monde étranger, quelque pays de
leur création où l'humanité ne les suivait pas. Peintre et poëte
sentaient de la même façon, et cette admiration, sorte de magnétisme
émané du milieu où ils se trouvaient, transfigurait leurs visages, y
imprimant comme un reflet de ces mille beautés, toutes concourant à ce
but sublime, le beau absolu.

Quelques vieux passagers les regardaient avec sympathie, envieux de
cette ardeur, et croyant sans doute revoir leur propre jeunesse, à
certains accents, à de belles et touchantes illusions, vainement
cherchées plus tard, quand les yeux voient moins bien et que le cœur
sent moins vivement.

Paul Maresmes, grand jeune homme blond, très-distingué d'allures sous le
négligé de son costume de voyage, attirait par la franchise de sa
physionomie: une longue moustache blonde ornait seulement son visage
naturellement pâle et un peu féminin dans les contours. L'œil,
très-bleu, semblait regarder plus loin que la vie matérielle, plus loin
que l'objet, et fouillait volontiers les horizons. Paul était né poëte,
avec ce tempérament nerveux, impressionnable, presque maladif,
particulier à certains amants de la muse. Souvent, plongé dans ses
réflexions ou emporté par quelque rêverie, il se laissait entraîner hors
de toute limite matérielle, suivant son rêve au delà du possible, et
finissant par en faire une réalité qu'il voulait adapter aux choses de
la vie. C'est alors que son ami venait à son secours, le ramenant sur la
terre et s'efforçant de chasser de semblables mirages. Julien Danoux,
plus petit que le poëte, brun de cheveux et de barbe, le visage coloré
et les yeux vifs, était aussi plus réaliste, plus amoureux de la nature:
sa profession de peintre le rapprochait davantage de la terre; il aimait
ce qu'il voyait et ne suivait son compagnon dans les nuages que pour le
faire revenir au sentiment naturel, au terre à terre prosaïque de la vie
de chaque jour.

Tous deux avaient quitté Paris pour une longue excursion en pays
italien; Paul, avec plusieurs rames de papier blanc, d'excellentes
plumes et des projets de poëmes gigantesques; Julien, muni de toiles
blanches, de couleurs, de pinceaux, et rêvant des tableaux cyclopéens.
S'entendant à merveille, nos amis se trouvaient toujours d'accord pour
admirer les belles choses et maudire le laid. Ils déclarèrent Turin une
ville assommante, malgré son musée, en voyant ses rues tirées en ligne
droite et aboutissant toutes à un centre commun. Il fallut Milan pour
réhabiliter l'Italie à leurs yeux, et ils n'auraient pu quitter Venise,
Saint-Marc, les gondoles et les Paul Véronèse, s'ils n'avaient eu en
perspective Florence, la cité des fleurs et des chefs-d'œuvre, la patrie
des Guelfes et des Gibelins. De Florence à Rome, de Rome à Naples, ils
avaient regardé, chanté et peint sans trêve ni repos. Leur dernier rêve
avant le retour à Paris, passer une quinzaine de jours à Capri, allait
se réaliser: le bateau les y conduisait.

«Ami, disait Paul, quel merveilleux spectacle, que de souvenirs autour
de nous, quel monde passé nous enveloppe de sa mémoire! jusqu'à ce ciel
que le Vésuve a souillé de ses cendres, le jour où il a détruit Pompéi,
jusqu'à ce rivage lointain où Pline succomba! Auguste et Tibère sont
venus mourir ici, et leurs âmes errantes reviennent peut-être visiter
ces rivages Là-bas, le Pausilippe avec le tombeau de Virgile; de l'autre
côté, Sorrente, le berceau du Tasse. Il faut aux rêveurs cette vue de la
mer, cet aperçu sur l'étendue; et la cendre glacée du poëte ami de
Mécène doit encore tressaillir, quand souffle la tempête, quand la vague
vient battre le rocher où il repose, et que les hurlements de la rafale
clament sur son mausolée! Plus loin, n'est-ce pas la petite île de
Nisida?

--Oui, Nisida, avec les débris des réservoirs du fastueux Lucullus.
Asinius Pollion y possédait aussi des piscines, où ses voraces murenes
étaient délicatement nourries de chair humaine.

--Ne rappelle pas ces affreux souvenirs.

--L'histoire, mon ami, l'histoire dans toute sa crudité!

--Julien, peux-tu songer à cela au milieu de cette magie de la nature?

--Magie! tu as raison: n'est-ce pas désespérant pour un peintre,
reprenait le jeune homme désignant les silhouettes d'Ischia et de
Procida, de voir un bleu semblable? Comment rendre cette finesse, cette
incroyable transparence, et les fixer sur la toile? Essayez un peu de
peindre, comme vous les voyez, l'aspect glauque de la mer, l'or du ciel
et les tons d'outremer de ces îles!

--Contente-toi d'admirer.

--J'admire, mais je rage de me sentir aussi impuissant.

--Regarde maintenant la nouvelle figure que présente Capri.

«Nous arriverons bientôt: la distance diminue à vue d'œil.»

Cependant, au fond du golfe, Naples se concentrait de plus en plus, se
tassait, formant un amas compacte de villas et de maisons: tout se
confondait en une longue tache blanche, couronnée par la masse vert
sombre de Capodimonte. Au contraire, enlace, grandissait l'île de Capri,
séparée en deux par un creux profond et dressant à une hauteur inouïe
ses rochers, ses pics et ses montagnes. C'était toujours l'île décrite
par Suétone comme inaccessible à cause de l'élévation de ses rochers et
de l'abîme des mers qui l'encerclaient de toutes parts.

Son aspect rocheux, abrupt, presque farouche, disparaissait peu à peu:
déjà apparaissaient des bouquets d'arbres et de verdure; des
maisonnettes se dressaient, éclatantes de blancheur sous la lumière
vigoureuse du soleil. Une verdoyante vallée, tachée de points blancs, de
plaques lumineuses, reliait maintenant les deux énormes blocs qui
composent l'île. Bientôt la _Speranza_ fut en vue de la Grande Marine,
devant son étroit rivage bordé de barques tirées à sec et de
maisonnettes au toit plat; la plage se couvrit de pêcheurs, de gamins et
principalement de femmes. Ce sont elles qui font tous les gros ouvrages,
et même servent de maçons, portant le plâtre et les outils; elles sont
grandes, fortes, parfaitement découplées, avec l'air un peu fier.

A peine débarqués, les voyageurs se virent enlever leur bagage par l'une
de ces femmes, et dix noms d'hôtels ou de maisons meublées leur furent
criés aux oreilles, plus peut-être qu'il n'y avait d'endroits habitables
à Capri!

_Albergo della Luna_!

_Albergo di Tiberio_!

_Albergo della Croce_!

«_Albergo di Tiberio_! s'exclama Julien en frappant sur l'épaule de son
ami. Que dis-tu de cela? Quelle couleur locale! Veux-tu être l'hôte d'un
empereur romain? et de quel prince, Tibère!

--Allons chez Tibère! reprit Paul avec un sourire: on le dit bon vivant,
puisque ses soldats le traitaient de _Biberius_, de _Caldius_ et de
_Mero_.

--Tu veux fréquenter un ivrogne, toi un poëte!

--Me crois-tu incapable d'apprécier sa cave, et les poëtes n'ont-ils pas
toujours chanté le vin?

--Comment résister au désir de banqueter chez César, la coupe en main,
le front couronné de roses et de myrtes?

--Et puis le temps aura sans doute adouci sa farouche humeur.

--Il n'écorchera plus que notre bourse.

--Va pour l'auberge de Tibère; en route!»

La femme se mit en marche, suivie des deux amis, tous trois gravissant
l'étroit chemin, presque un escalier, qui de la Marine conduit à Capri,
entre une baie continuelle d'arbustes exotiques et de plantes épineuses
aux feuilles épaisses.

«On se croirait en Afrique, dit Julien, qui évitait les pointes
menaçantes d'un aloès gigantesque pour aller se heurter à un cactus aux
larges raquettes garnies de piquants, et je crains de tomber tout à
l'heure dans un douar arabe gardé par des fusils damasquinés et des
burnous.

--Afrique ou Asie, nous sommes en Orient, répondit Paul, montrant les
premières maisons de la ville; regarde plutôt ces maisons basses et
carrées que l'œil peut fouiller dans leurs moindres coins: est-ce encore
l'Italie ou bien le Caire? Quel étrange et curieux pays!

--La chaleur est également digne du climat africain!»

Julien s'épongeait le front avec son mouchoir et essayait de s'éventer
en agitant son chapeau.

«On ne respire pas, et je n'ai d'autre désir que de m'étendre à l'ombre,
de boire et de dormir.

--Tibère nous donnera satisfaction.

--Une simple coupe de falerne.

--Pourquoi pas du cécube ou du massique?

--Je préférerais peut-être ce vin de Setia qui pétille dans le verre.

--Bah! mon cher, que nous fait le nom dont l'hôte baptisera son _capri
rosso_ ou son _capri bianco_?

--Tu ne le dédaignais pas à Naples, où on le fabrique.

--Quel parfum peut bien avoir le cru véritable?

--Un bouquet princier.

--Salut à César! nous sommes arrivés.»

La fameuse auberge n'était qu'une maison un peu plus grande que les
autres. On leur apporta des rafraîchissements, et, au bout de quelques
minutes, ils commençaient à reprendre haleine et à respirer plus
librement.

«Patron, demanda tout à coup Julien à l'hôte qui s'empressait autour
d'eux, connaissez-vous Tibère?

--_Tiberio? Sì signor_! Parfaitement.

--Ah! ah! Vous en descendez peut-être?

--Le _signor_ veut rire: un si grand empereur et moi un pauvre
aubergiste; du reste je ne suis pas de l'île, je suis né à Sorrente.

--Pourquoi avez-vous donné ce nom de Tibère à votre auberge?

--A cause de ma femme.

--Comment! votre femme est parente de l'empereur romain? Elle possède un
César parmi ses ancêtres?

--_Sì signor_, elle descend directement de l'une des femmes de Tibère.

--Une de ses maîtresses?

--C'est un grand honneur chez nous, et personne ne conteste à ma femme
cette illustre origine.

--Où diable la vanité va-t-elle se nicher! reprit Julien en riant.

--Tu vois donc, dit Paul, que nous sommes un peu chez Tibère dans cette
bicoque.

--Dame! s'il faut en croire l'aubergiste et le sang princier qui coule
dans les veines de sa femme!

--Pourquoi refuser cette joie à ce brave homme?»

Pourtant Paul Maresmes se promenait nerveusement, regardant de temps en
temps avec impatience son ami qui, étendu sur le dos, fumait
paisiblement une cigarette de l'air le plus béat et le plus apathique.

«Nous ne sortons pas? dit-il enfin.

--Attends à demain, répondit languissamment Julien, et modère
l'agitation qui te dévore; tu tournes comme un écureuil dans sa cage. Du
reste, le jour va tomber.

--Je maudis ton indifférence.

--Repose-toi aujourd'hui. Aie pitié de ton ami.

--Profane! Et les ruines de Capri?

--N'as-tu pas la société d'une arrière-arrière-petite-fille de Tibère?
Tes goûts archéologiques ont là de quoi se satisfaire. Recherche son
arbre généalogique, remonte à Tacite, à Suétone, et fais ce cadeau à
notre hôte. Moi, je m'engage à lui peindre pour enseigne le portrait du
second César: large d'épaules et de poitrine, teint pâle et bourgeonné,
cheveux longs dans le cou, comme les Italiens modernes, yeux très
grands, air morose, la tête raide, inclinée en arrière.--Avoue que pour
un peintre je connais bien mes auteurs.

--Tu plaisantes toujours.

--Je te jure que le patron aura ce portrait.

--Tu veux influencer son hospitalité.

--Il est même capable de nous faire payer plus cher, une fois le tableau
mis en place.

--Paresseux!

--Je te promets de ne pas laisser une ruine, une pierre, un creux de
rocher, sans les toucher, les peindre, les exalter en vers et en prose;
mais demain!--Nous sommes abîmés de fatigue, et les villas de Tibère, si
curieuses qu'elles soient, ne nous offriront ni berceaux de verdure, ni
chambres de repos, pas même un simple banc pour nous asseoir. Les
fameuses salles de bain sont sans doute dans le même état, sans voûte et
sans murailles; à peine de loin en loin doit-il exister un bloc informe,
un pan de mur, une mosaïque grande comme la main, asiles non contestés
des couleuvres et des lézards!--Aie pitié de ton ami, et remets toutes
tes promenades à demain et aux jours suivants.

--Demain! soupira le jeune poëte en s'asseyant.

--Du reste, il nous faut un guide, et Pagano n'arrivera que demain
matin.»

Ce dernier argument parut décider Paul Maresmes.

«Ah! oui, ce pêcheur de la Petite Marine, qui parle français.

--Il viendra, ne désespère pas; et quant à son langage, toi qui sais
l'italien, tu le comprendras toujours.

--J'attendrai.

--Oh! la dolente mine, mon pauvre Paul!

--Raille, faux ami!

--Pardonne-moi, et allons essayer les lits de Mme Tibère.

--Oui, si les moustiques et les puces le permettent.



II


Le lendemain matin, bien reposés, Paul et Julien partaient sous la
conduite du pêcheur Pagano: ce dernier avait dépassé la cinquantaine,
mais, petit et trapu, il semblait d'une force et d'une agilité
extraordinaire; sa figure franche, son air ouvert, presque candide,
plurent immédiatement aux deux jeunes gens, et sa conversation, parfois
émaillée de mots italiens et de locutions françaises, était facile à
comprendre.

Ils commencèrent leur excursion par le côté oriental. Un sentier étroit,
passant sous l'ancien fort San-Michele, monte vers _il Capo_: il faut
une heure environ pour faire ce trajet. Ils ne tardèrent pas à voir
l'église _Santa-Maria del Soccorso_, sur la hauteur même; puis, en face
du cap Campanella, les restes de la plus célèbre des villas de Tibère,
celle que l'on nomme maintenant _il Palazzo_ (le Palais), qui était
dédiée à Jupiter, et fut commencée par l'empereur Auguste. Pagano montra
un fragment de colonne gisant sur un des côtés du sentier:

«L'entrée _del Palazzo_!

--Et le palais lui-même!» ajouta Julien en désignant une longue et large
muraille à moitié ruinée, mais dont les fragments résistaient
victorieusement à l'action du temps et aux violences des mauvaises
saisons. Quelques chambres subsistent encore, et dans la plus haute loge
un ermite, vivant d'aumônes et faisant la cuisine; nos visiteurs se
débarrassèrent de lui moyennant une honnête rétribution.

Paul s'était arrêté pensif devant ces débris: quelques voûtes crevées
par places, des pierres rongées par la pluie, des fragments de mosaïque
blanche et noire, enfouis sous les ravenelles, les ronces et les herbes,
prouvaient seuls qu'un édifice avait existé en cet endroit. Le jeune
poëte songeait alors à Tibère tout-puissant empereur; Tibère qui de ce
rocher inculte et sauvage avait fait un jardin pour y cacher ses
débauches; Tibère, orgueilleux César élevant douze superbes villas,
palais dédiés aux douze grands dieux, et couvrant l'île entière de
bosquets, de bois, de forêts; construisant des aqueducs pour distribuer
l'eau dans toutes ces demeures luxueusement décorées; créant des bains
magnifiques, des thermes, des fontaines, et, du haut de son palais,
palais de Jupiter, bravant et tenant courbés sous le joug de sa terreur,
le peuple romain, le Sénat, le monde entier. Là, il écrivait ses ordres
à Rome, et les sénateurs pâlissaient et tremblaient à la lecture des
terribles lettres datées de Caprée. Peut-être ces chambres ruinées,
dégradées et s'émiettant en poussière avaient-elles vu réunis Tibère et
Caligula, quand l'empereur manda près de lui ce dernier, alors âgé de
vingt ans, et dans le même jour le fit homme, le revêtant de la robe
virile et lui faisant couper la barbe.

Un monde d'idées étranges assaillaient le jeune homme emporté par la
fièvre de son imagination. De cette hauteur, tournant le dos à la mer;
il jetait les yeux sur toute l'île, y cherchant les bosquets
d'autrefois, les asiles à Vénus abritant des couples amoureux, les
villas magnifiques de marbre et d'or. Sous l'influence d'un mirage, il
croyait voir la Caprée du César romain, et Tibère lui-même venait à lui,
raide, morose, effrayant; Tibère promenant dans cette retraite son
oisiveté malfaisante et dissolue, abandonnant son ancienne activité et
les affaires pour se vautrer dans la boue impure de ses vices.

Un cri de Julien l'arracha à cette vision; le peintre et le guide
venaient de s'arrêter au bord d'un effroyable précipice: la falaise
présentait un escarpement de plus de onze cents pieds; quatre cent
vingt-cinq mètres séparant le sommet du rocher de l'anse profonde où
bouillonnait la mer.

«_Il Salto_!

--Le saut de Tibère! dit Paul s'approchant d'eux, l'endroit d'où il
faisait précipiter ses victimes!» et des yeux il mesurait le gouffre.

«Suétone prétend, ajouta Julien, que des bateliers, postés en bas,
achevaient les malheureux suppliciés. Le récit me paraît de pure
invention, quand je vois cet abîme.

--Suétone a-t-il jamais visité Caprée?

--Il serait cependant curieux de contrôler ses anecdotes; et ce sentier
à pic, qui plonge dans la mer après avoir sillonné la falaise, a
peut-être si mal à propos servi de route à l'infortuné pêcheur dont il
raconte la cruelle aventure.

--Celui dont Tibère fit frotter la figure, d'abord avec un surmulet,
ensuite avec une langouste, pour le punir de s'être présenté trop
subitement devant lui?--Tu as peut-être raison.

--Et voici l'observatoire du tyran, la retraite où il étudiait les
étoiles et la science chaldéenne avec l'astrologue Thrasylle.

--Deux vers de Stace, dont je me souviens en ce moment, feraient plutôt
croire à un phare. Il dit en termes catégoriques:

_Teleboumque domus trepidis ubi dulcia nautis
Lumina noctivagæ tollit pharus æmula lunæ_!

«La demeure des Télébéens où le phare, émule de la lune, nocturne
voyageuse, dresse son lumineux foyer pour calmer les terreurs des
marins.» Tacite corrobore l'assertion de Stace en nous faisant savoir
que Capri, possédée par les Grecs, fut aussi habitée par les Télébéens.

--Mon cher, je t'accorde tout ce que tu voudras, n'étant pas assez
savant pour discuter avec toi; je crois au phare, bien que
l'observatoire et la magie m'aient d'abord plus vivement attiré; mais
laissons là les anciens pour jouir de la vue superbe que l'on découvre
d'ici.»

L'endroit était en effet merveilleux: à moins d'une lieue en face d'eux,
le cap Campanella, autrefois dédié à Minerve, s'avançait dans la mer,
entièrement revêtu d'arbres et de villas; à leurs pieds, les îlots et
les rochers semés dans le bleu intense de l'eau, le golfe de Naples, et
au loin Sorrente, Castellamare, toutes les villes du Vésuve. Puis, tout
au fond du golfe de Salerne, à une très-grande distance, apparaissait
une côte lointaine nettement découpée, et un groupe de monuments
brillait au soleil avec une forme imposante.

«_Pæstum_!» s'écria Julien; et son bras indiquait la silhouette qui se
dressait sur le rivage campanien.

Ils auraient voulu d'un élan traverser la mer qui les séparait de ces
ruines merveilleuses, le temple de Neptune, la Grèce transportée sur le
sol italien: Pæstum, la patrie des roses, qui y fleurissaient deux fois
l'an; Pæstum, la riche et luxueuse colonie, aujourd'hui la patrie de
fièvres épouvantables, le refuge des plus dangereux bandits!

«Mais qu'est-ce cela?» reprit le peintre, dont l'attention mobile
changeait constamment d'objet; il laissait de côté Pæstum et le paysage
pour désigner une forme humaine paraissant et disparaissant entre les
rochers de la côte, presque sous leurs pieds et dans le voisinage du
Saut de Tibère.

«Une femme, je crois, dit Paul, quittant à regret la vue poétique où il
planait un instant auparavant.

--Diable! elle ne craint pas le vertige.

--Une Capriote?

--C'est qu'il y va de la vie: une pierre peut rouler, le pied lui
manquer, et le gouffre est sous elle.

--Elle suit le fameux sentier dont nous causions à propos de Suétone et
de l'anecdote du pêcheur.

--Hé! Pagano, ne vois-tu pas cette femme?»

A peine le guide eut-il regardé dans la direction indiquée par les
voyageurs, qu'il se signa rapidement avec des marques d'effroi.

«Tu as peur!

--_Santa Madonna! la Maga_!

--Une magicienne! que veux-tu dire?

--_Signori! signori_! c'est une sirène.

--Cette fille si agile? dis plutôt une chèvre.

--Chut! ne parlons pas d'elle ici.

--Tu es fou, Pagano.

--Cela porte malheur!

--Explique-toi.

--Plus tard, chez moi, à la Petite Marine, quand vous aurez vu ses
sœurs.»

Il fut impossible d'obtenir autre chose du pêcheur.

Cependant la jeune fille se rapprochait; bientôt ils purent voir
distinctement ses traits. De son côté, elle s'arrêta, fixant sans aucune
frayeur ses yeux noirs sur les étrangers.

«Par Vénus! mon cher Julien, c'est une statue grecque! Quelle tête
superbe! quelle fierté d'allure!

--Admirable!

--Le temple d'Erechthée a-t-il laissé fuir une de ses cariatides?

--Elle revient des mystères d'Éleusis, des Anthestéries ou des
Thesmophories!

--C'est peut-être une canéphore; parlons-lui.»

Et, malgré les gestes terrifiés et les supplications de Pagano, Julien
et Paul s'avancèrent lentement vers la belle Capriote. Grande, hardie,
ses cheveux noirs relevés en couronne sur la tête et traversés par une
flèche d'argent, ses vêtements retombant avec une grâce sévère autour
d'elle, la jeune fille les regardait venir sans bouger. Sa silhouette,
purement dessinée sur le fond clair du ciel, avait une étrange majesté,
quelque chose d'imposant et d'enivrant à la fois par l'attraction
bizarre de sa physionomie; les yeux, très-allongés, d'une douceur
africaine, semblaient lancer de lumineux rayons à travers la soie des
cils épais; la rougeur vivante des lèvres, charnues et bien coupées,
contrastait avec le ton de la peau, pâle malgré la couleur dorée que lui
avait donnée le soleil. Le vent, soufflant avec une certaine violence,
faisait voltiger quelques mèches de ses cheveux et accentuait la courbe
onduleuse de sa hanche gauche, avec une ligne serpentine de la cuisse à
l'épaule.

Paul la regardait avec une curiosité émue, se sentant invinciblement
attiré par cette étrange et superbe créature: il lui semblait retrouver
quelque création de son cerveau, un rêve tout à coup évoqué par une
puissance supérieure.

«Quel pouvoir dans ces yeux, se disait-il, quel enivrement dans les
voluptueux contours de ce corps! Pourquoi Pagano n'aurait-il pas raison?
C'est une sirène!

--Une pareille figure, s'écria Julien avec admiration, serait un succès
pour le peintre qui pourrait la rendre. Quel magnifique modèle!»

Les jeunes gens s'étaient arrêtés à quelques pas, n'osant approcher
davantage de peur de la faire fuir. Avançant un peu la tête par un
mouvement gracieux et naturel, la jeune fille les regarda attentivement;
puis, s'adressant particulièrement à Paul Maresmes, elle découvrit dans
un charmant sourire l'émail de ses dents, et, appuyant les deux mains
sur ses lèvres, lui envoya un baiser.

Moitié charmé, moitié étonné, Paul resta cloué à sa place, tandis que le
peintre riait aux éclats. Elle en profita pour s'élancer comme une folle
dans le sentier horriblement escarpé qui conduisait à la mer et
disparaître en quelques secondes.

«La malheureuse va se tuer! cria Paul voulant la suivre.

--Elle t'a ensorcelé avec son baiser! dit Julien, en retenant fortement
son ami qui allait perdre l'équilibre et rouler dans le précipice.

--Ne craignez rien! ajouta Pagano qui s'était rapproché, la Giovanna ne
se tuera pas.» Il montra du doigt la jeune fille déjà parvenue au bord
de la mer et se perdant derrière les rochers.

«La singulière fille! reprit le poëte qui cherchait vainement à
l'apercevoir encore.

--Prends garde à la Sirène, Paul, elle te veut du bien.

--Ne crains rien, je saurai résister à son charme.

--Défends ton cœur contre son amour et ne sois pas aussi sensible à ses
baisers.

--Bah! tu veux rire, Julien; je n'y pense même plus.

--Alors, en route; nous avons encore du chemin à faire avant d'arriver à
la Petite Marine.»

De la tour du Phare on suivait la côte baignée par le golfe de Salerne.
Après avoir gravi la petite colline du _Tuoro piccolo_, ils se
trouvèrent dans une sorte de vallée se dirigeant au sud vers la mer et
conduisant à la caverne que l'on appelle la grotte de Mithra. C'est dans
les ruines éparses en cet endroit que fut trouvé le bas-relief
mithriaque exposé maintenant au musée de Naples: la table de marbre, de
quatre pieds de long sur trois de large, représente Mithra, le génie du
soleil, en habits persans, accomplissant le sacrifice mystique du
taureau. Mais ils ne s'arrêtèrent que peu de temps en cet endroit, à
près de cinq cents pieds au-dessus d'une petite baie semée d'écueils et
de rochers.

De la vallée, Pagano leur fit gagner une seconde colline, dominée par le
télégraphe et formant l'opposé du _Tuoro piccolo_, c'est le _Tuoro
grande_. De cette hauteur on voyait l'ancien petit port de Tragara, la
pointe de Tragara, l'écueil du Moine et trois rochers en pleine mer: la
vue était superbe. Sur la colline même on remarquait quelques restes
antiques, des traces d'aqueduc et de route: peut-être s'y élevait
autrefois une des villas de Tibère. Paul partageait également l'avis de
ceux qui pensent que la petite île du Moine, sorte d'écueil de trois
cents pas de périmètre, est la fameuse ville des Oisifs (Απραγόπολις)
d'Auguste, et que les ruines éparses ça et là sont celles du tombeau de
son favori Masgabas, mort pendant sa tournée à Caprée.

Un sentier rocailleux les conduisit, non sans peine ni sans difficultés,
à cinq cents mètres au-dessus de la mer, à la pointe de Tragara. Ils
dominaient tout le golfe de Salerne et cette partie de la Méditerranée
qui baigne la Sicile et va se perdre sur les côtes d'Afrique. Dans le
bleu de la mer se détachaient trois blocs noirs, trois écueils. Pagano
les désigna aux jeunes gens.

«Les Sirènes! dit-il à voix basse, par crainte de voir ses paroles
emportées vers elles par le vent.

--Ah! oui, les sœurs de la jeune fille du Saut de Tibère!» Et Julien
lança dans l'air un joyeux rire.

«Ne riez pas, _signor_! Si elles vous entendaient!» Le pêcheur se signa
dévotement, et montra à Paul et à Julien le chemin qu'il fallait prendre
pour redescendre vers la Petite Marine. C'était un passage taillé dans
le roc, avec des marches en moins: des trous et des saillies, plus de
route. Le pied glissait sur les roches polies, s'écorchait contre des
pointes, et parfois des pierres s'éboulaient tout à coup, entraînant
dans leur chute celles qu'elles rencontraient. Le souffle humide de la
mer arrivait en plein visage, envoyant ses bouffées salines, et de temps
à autre comme une rosée enlevée par le vent à la crête des vagues; puis
retentissait un bruit solennel, continu, sans interruption: le flot
roulant les galets et battant la falaise. Ils descendaient toujours.

Enfin une éclaircie se fit devant eux; une baie s'ouvrait dans le
rocher, montrant le bleu de l'eau joint à l'azur plus clair du ciel, et
au bas du sentier une petite plage de galets où la mer venait déferler
en petites lames courtes, garnies d'une frange d'écume: c'était la
Petite Marine, une sorte de refuge pour les barques de pêche. Dans la
falaise s'enclavaient quelques maisonnettes, et deux canots étaient
tirés à sec. Parfois le vent d'Afrique, le _Sirocco_, arrive terrible et
souffle en plein dans la Petite Marine; alors les pointes de rochers
abritent les pêcheurs et les défendent de la mer. Là, entre deux
immenses rochers pointant leurs têtes dans les nuages, se trouvait la
cabane de Pagano, adossée à un bloc énorme.

Le guide s'empressa de conduire les voyageurs sur cette espèce d'avancée
et de leur montrer encore les rochers immobiles au milieu des vagues:

«Les voyez-vous?

--Parfaitement, répondit Julien. Et maintenant, ami Pagano, ton
histoire? Nous sommes aussi désireux de l'entendre que toi de la
raconter.»

La nuit tombait, la course avait été longue et fatigante au milieu de
ces montées, de ces descentes continuelles; les deux amis s'assirent
gaiement à la table du pêcheur et partagèrent le repas de sa famille.
Quand ils eurent terminé, la femme de Pagano alluma un feu de bois sec
dans la cheminée, et les deux amis, la cigarette à la bouche, les pieds
à la chaleur, prêtèrent l'oreille au récit du guide.

«Il y a vingt ans environ, un matin, nous trouvions sur la plage de la
Petite Marine un homme étendu: le corps, à moitié dans l'eau, roulait un
peu à chaque vague nouvelle avec un mouvement régulier et lent, mais il
était raide, glacé; autour de lui pas un débris n'expliquait sa présence
en cet endroit, et nous n'avions entendu parler d'aucun naufrage aux
environs. A force de soins, au bout de quelques heures, le malheureux
reprit peu a peu connaissance et put nous remercier de l'avoir sauvé et
recueilli. Il était Napolitain, du moins nous l'affirma-t-il, car
personne ici ne le connaissait, et il ne retourna jamais à Naples.
Embarqué très-jeune, Giovanni Massa avait beaucoup voyagé, faisant
plusieurs fois le tour du monde et passant une partie de sa vie dans les
îles de l'océan Indien. Puis, un immense désir l'avait pris de revoir
l'Italie, et il résolut de quitter à l'insu de ses camarades le navire
sur lequel il se trouvait. Une nuit, l'occasion se présenta, il s'enfuit
sur une petite barque; mais le gros temps lui fit perdre sa route et un
courant le jeta sur des rochers voisins de Capri. A partir de ce moment
jusqu'à son retour à la vie au milieu de nous, il disait ne se souvenir
de rien. Sa barque avait échoué sur les Sirènes.

--Par reconnaissance, il voulut rester quelque temps ici et nous aider
dans notre travail, dans nos pêches. Les jours passèrent, il ne parlait
pas de retourner à Naples. Enfin, après un séjour de deux mois, il
déclara vouloir se fixer tout à fait à la Petite Marine. Avec l'argent
de ses économies, qu'il avait eu la précaution de serrer dans une
ceinture avant de quitter son navire, il s'acheta une barque et tout un
attirail de pêche; puis, par une bizarrerie que chacun trouva dangereuse
et imprudente, il se construisit une petite cabane sur la plage qui
regarde les Sirènes, au pied d'un rocher que la mer baigne parfois
pendant les tempêtes. Comme il ne faisait que du bien, causant, pêchant,
amusant les enfants par ses contes et les hommes par ses récits de
voyages, on s'occupa peu de ses fantaisies excentriques: il plaisait à
tous.

«Un soir il partit tout seul, selon son habitude, et mit sa barque à la
mer, malgré les menaces du temps; on chercha vainement à le dissuader de
se mettre en route, il n'écouta personne et piqua droit sur la haute
mer. La tempête fut affreuse, on le considéra comme perdu. Cependant le
matin, quand la tourmente fut apaisée, nous le trouvâmes tranquillement
assis devant sa porte, tenant dans ses bras une ravissante petite fille
de quelques mois à peine: il l'embrassait et la regardait dormir avec un
sourire de père. Nous restâmes stupéfaits; mais à toutes nos demandes il
refusa de répondre, disant seulement que c'était sa fille, sa Giovanna
chérie; et même, quelques-uns ayant mis de l'insistance à l'interroger,
il leur conseilla, pour en savoir davantage, de s'adresser aux Sirènes,
et du doigt il montrait moqueusement les trois rochers.

«C'était une impiété, un sacrilège: il en fut puni. Un matin, son corps
fut retrouvé sur la grève, tout déchiqueté par les roches et le crâne
brisé; il était mort, et des pêcheurs virent des fragments de sa barque
sur les Sirènes: elles s'étaient vengées. Dans la cabane dormait la
petite fille, qui ne parut pas comprendre la perte qu'elle venait de
faire. Elle pleura d'abord beaucoup, puis les jours succédèrent aux
jours, séchant les larmes sur ses joues roses. Sauvage et craintive,
Giovanna ne put jamais se familiariser avec nos enfants; elle passait
des journées entières accroupie en face de la mer, surtout à l'endroit
où son père avait habité autrefois, et il fallait l'arracher à ces
engourdissements, à cette espèce d'extase pour la faire manger. Elle
grandit, et sa beauté tout à fait extraordinaire attira l'attention des
jeunes gens de l'île; mais son sourire, son charme, étaient mortels.
Malheur à ceux qui s'y laissent prendre, on ne peut lui résister: elle
fascine, c'est une sirène, comme ses sœurs de la pleine mer, et le vieux
Giovanni Massa a peut-être dit vrai!

--Tu plaisantes, Pagano, dit Paul, qui écoutait de l'air le plus sérieux
et le plus attentif le récit du guide, tandis que Julien conservait son
air railleur et sa mine incrédule.

--Rien n'est plus sérieux, _signor Francese_, et quelques-uns ont osé
aimer la Sirène.

--Eh bien?

--Ils sont morts.

--Bah! Ta Giovanna aurait donc la _jettatura_? dit Julien en riant.

--Non, non; elle n'est pas _jettatore_, reprit vivement le pêcheur; elle
charme par sa voix, par ses manières, et entraîne peu à peu dans la mer
l'imprudent qui l'a écoutée et suivie.»

Derrière eux, la femme de Pagano, épouvantée d'une semblable
conversation et du sujet terrible choisi par son mari, s'était mise en
prières devant une petite madone incrustée dans la muraille et éclairée
par une veilleuse.

«La pauvre fille, ajouta Julien, est sans doute bien innocente de
pareils malheurs, et vous lui imposez une lourde parenté en l'unissant à
ces trois vilains rochers.

--Vous riez, _signor_: je ne vous conseillerais pas, fussé-je votre
mortel ennemi, d'aller lui rendre visite ou même de la rencontrer sur la
plage par un jour de tempête!

--Un jour de tempête? interrogea Paul que le récit semblait intéresser
vivement.

--_Ma! povero signor_! Gardez-vous-en bien, _per la Madonna_!

--Pourquoi?

_Perchè_?» Et le pêcheur avant de répondre fit un grand double signe de
croix, ce qui rassura un peu sa femme. «Parce que, lorsque la mer est en
fureur et que les vagues sautent en hurlant dans les roches, les trois
Sirènes reprennent leurs corps humains; les rochers immobiles se
changent en femmes, bondissent et glissent sur les flots, s'avançant
jusqu'au rivage. Là, elles se reposent, causent, jouent et chantent avec
leur sœur Giovanna. Alors, malheur au téméraire qui les écoute, malheur
à celui qui les voit, il est perdu: elles l'attirent peu à peu par leurs
chants, par leur voix à laquelle on ne peut résister; puis l'une d'elles
s'avance vers le malheureux, son enivrant sourire sur les lèvres, les
yeux humides des plus ravissantes promesses. S'il cède, c'est fini:
elles l'emmènent, le grisent de leurs caresses et l'emportent au fond de
la mer dans leurs terribles enlacements. Peut-être le lendemain le flot
roulera-t-il sur les galets un corps tout meurtri de leurs baisers
mortels, pour qu'une sépulture chrétienne puisse être donnée à cette
dépouille inerte!

--C'est épouvantable! s'exclama comiquement le jeune peintre. Sais-tu,
Pagano, que ta description m'a fait froid dans le dos? Et cependant elle
m'a donné une envie extraordinaire de m'assurer du fait par moi-même.

--Comment! vous soupçonnez cette enfant? ajouta Paul avec indignation.

--Tout le monde l'accuse à Capri.

--Pauvre fille! personne ne prend-il sa défense?

--Oh! _signor_, personne n'oserait la toucher, ni même l'insulter: son
seul charme fait sa meilleure défense.

--Allons, Paul, es-tu de mon avis? Veux-tu voir aussi les Sirènes?

--Quand ce ne serait que pour réhabiliter Giovanna, je le ferai
certainement.

--Poëte! poëte! je crois que la Sirène a trouvé un vaillant chevalier.

--Mon cher, cela ne te révolte-t-il pas?

--Y pouvons-nous quelque chose?

--Si vous vous croyez assez forts pour résister à l'enchantement des
Sirènes, reprit le pêcheur, je vous conduirai, un jour de tempête,
derrière un gros rocher qui fait face aux charmeuses: cachés là, vous
pourrez tout voir et tout entendre. Mais, je vous en préviens, il y va
de la vie, il y va de l'âme peut-être, et je vous laisserai seuls, car
rien que d'en parler porte malheur!

--Accepté, digne Pagano! répondit Paul.

--Maintenant, mon cher hôte, montre-nous le tas de varechs qui doit nous
servir de lit: je tombe de sommeil et nous réclamons ton hospitalité
jusqu'à demain.» Le peintre bâillait d'une terrible façon pour prouver
son assertion et appuyer sa fatigue d'un argument expressif à la manière
napolitaine.

Après leur avoir indiqué leur couchette, Pagano, avant de dormir à son
tour, alla joindre ses oraisons aux prières de sa femme, toujours
agenouillée devant la madone.

«_Santa Madonna_! protège-les!» dit le brave homme en terminant, et il
jeta un regard sympathique vers le coin où reposaient paisiblement les
deux jeunes gens.



III


Ne reculant devant aucune fatigue pour satisfaire leur besoin de voir et
de toucher eux-mêmes ce qui éveillait leur intérêt, les deux amis
passèrent cinq jours à parcourir l'île. Ils escaladèrent comme de
véritables Anacapriotes les cinq cent cinquante-deux marches taillées en
plein roc qui conduisent sur le plateau du mont Solaro, et trouvèrent là
une culture inconnue du versant oriental, beaucoup plus sauvage et du
reste toujours exposé au vent brûlant d'Afrique; puis ils visitèrent les
différents endroits semés de ruines où les archéologues reconstruisent
les villas de Tibère, sans pourtant parvenir à s'accorder dans leurs
affirmations, et crurent naïvement avoir vu les _Cubicula_ de Suétone,
les immondes retraits du vieux César. Enfin Pagano, les prenant dans sa
barque, leur fit visiter d'une manière moins fatigante le tour de l'île.
Partant de la Petite Marine, ils doublèrent les pointes _Ventroso, del
Tuoro, di Carena, di Campetiello_ et _di Vitareto_, qui accidentent le
côté occidental de Capri, pour se rendre à la célèbre grotte d'azur.

Leur première curiosité satisfaite, Paul et Julien convinrent de rester
encore une quinzaine de jours à Capri: le jeune poëte s'y sentait retenu
par quelque chose d'intime, dont il ne pouvait faire part à son ami;
quant à Julien, il avait découvert de superbes points de vue, des
rochers magnifiques, et il ne voulait partir que muni d'esquisses
pouvant plus tard se transformer en tableaux et lui rappeler son voyage.
Un endroit entre tous l'avait frappé d'admiration, c'étaient les ruines
de ce que l'on suppose avoir été les bains de Tibère, ces fameuses
piscines dont parle l'anecdotier latin des _Douze Césars_, et portant
actuellement le nom de _Palazzo di Mare_.

Figurez-vous, au bord de la mer, à l'ouest de la Grande Marine, une
série de constructions en briques, à moitié encastrées dans la roche et
baignant dans l'eau. On y voit des restes de chambres, des couloirs, des
conduites brisées, une salle demi-circulaire, et enfin, dans les débris
de toutes sortes, au milieu de rochers noirs et de tronçons de colonnes
en marbre cipolin grisâtre, une chambre, sorte de piscine carrée qui
s'étend dans la mer. Ces bouts de piliers dans l'eau ont un étrange
effet avec leurs tons roux et gris, et la couleur blanchâtre des roches
de la falaise s'harmonise avec le bleu lapis-lazuli de la mer. Les flots
ont de curieux remuements au milieu de ces ruines, où parfois la bavure
d'une vague s'écrase sur la surface polie du marbre. Un chemin perdu
dans les ronces conduit à ces bains. Julien commença en cet endroit une
suite d'études pour un tableau dont l'idée lui était venue.

Paul accompagna d'abord son ami, paraissant s'intéresser à ses travaux;
il errait sur les rochers, songeant et rêvant devant ce magnifique
spectacle. En face, dans le lointain perdu de l'horizon, une tache
blanchâtre indiquait Naples sur le ton foncé de la côte, et une ligne
découpait nettement les contours du rivage, projetant sur l'eau la masse
du Vésuve. Ses yeux allaient de l'exubérante verdure de Sorrente, des
paysages touffus de Massa di Somma, à l'escarpement du Pausilippe et au
promontoire de Misène plongé dans la poussière d'or et de feu du soleil.
Peu à peu il se fatigua de cette inaction, vint moins souvent, resta
moins longtemps près de son ami, puis l'abandonna tout à fait. Cette
conduite intrigua vivement le peintre, qui chercha en vain à savoir ce
que faisait Paul, et ne put, malgré l'adresse de ses questions, lui
arracher son secret.

Un matin, contre son habitude, ce fut Paul qui partit le premier après
avoir serré la main de son ami: le poëte s'éloignait d'un pas agile,
joyeux, la tête dans un lumineux rayon de soleil, le bonheur peint sur
la figure. Quand il eut disparu, Julien hocha mélancoliquement la tête;
une ombre obscurcissait son front et une pensée nouvelle lui entrait au
cerveau. Peut-être Paul avait-il un amour caché, quelqu'une de ces
affections personnelles et jalouses qui éloignent de l'ami et font tout
oublier; mais pourquoi en faire un secret? N'avait-il donc plus
confiance en son amitié? Puis, après un instant de réflexion, il sourit
de cette hypothèse, et n'y songea pas davantage.

Sa boîte à couleurs d'une main, son parapluie de paysagiste de l'autre,
le jeune peintre descendait à travers les ronces jusqu'au _Palazzo di
Mare_. Quand il fut arrivé en face du point qu'il étudiait, toutes ses
préoccupations s'envolèrent, subitement chassées par la radieuse beauté
de l'endroit: un flot de lumière inonda ses yeux, pénétrant en lui comme
une vie nouvelle; il sentit son âme s'imprégner de cette nature
merveilleuse et la joie du travail heureux l'envahir. Toute autre chose
disparaissait pour lui; il s'absorbait dans son œuvre, rendant les mille
aspects du rocher, de la mer et des ruines baignées par les eaux bleues.

Malgré sa sincère affection pour Julien, Paul n'avait pas voulu lui dire
qu'il avait revu la jeune fille dont le baiser envoyé du bout des doigts
l'avait frappé d'une étrange et douce émotion: sans l'aimer encore, il
se laissait aller à elle, à son souvenir gracieux, et ses rêveries
l'évoquaient souvent.

Sa promenade de rêveur solitaire, de poëte à la poursuite des magies du
vers, l'amenait de temps en temps vers la grotte de Mithra: il aimait à
s'en foncer dans cette ombre et à plonger ses yeux dans l'immensité
limpide étendue devant lui. S'enveloppant de ténèbres indécises, il se
sentait comme entouré par des divinités mystérieuses dont le pouvoir
invisible pesait sur lui. Quelquefois le frôlement d'aile d'un oiseau
s'envolant subitement de cette caverne lui semblait la caresse d'une
main de déesse, et un frisson d'inquiétude et de joie faisait battre son
cœur, faisait tressaillir sa chair. Il descendait la vallée, suivant les
détours et les replis de la nouvelle route qui conduisait à la grotte,
l'ancienne ayant été sans doute détruite dans l'un des cataclysmes
volcaniques dont l'île fut autrefois bouleversée, peut-être dans ce
tremblement de terre qui jeta bas le phare de Tibère, quelque temps
avant la mort du terrible César. Peu à peu il se trouvait à trois cents
pas sous la vallée, tournait brusquement à droite et arrivait devant
l'ouverture béante de la grotte, qui semble rejeter, par cette gueule
trouée dans la montagne, les ruines d'un temple.

Regardant le cap Campanella et le golfe de Salerne, à cinq cents pieds
au-dessus de la mer, la caverne s'ouvre en face de l'orient et s'étend
vers le cœur de la colline. Le temple dont elle contient les restes
était de forme ovale; on y voit encore trois niches de semblable
grandeur, ayant dû abriter des statues, et des ruines de chambres
anciennement peintes. L'architecture en est romaine.

A qui fut dédié ce temple? Certains archéologues prétendent que c'est à
Mithra; ils s'appuient pour formuler cette assertion sur le bas-relief
découvert dans ces ruines, ainsi que sur les vestiges d'un cadran
solaire; de plus, l'ouverture de la grotte, tournée vers l'orient,
reçoit les premiers rayons du soleil levant, l'aube, dont Mithra est la
personnification dans la genèse persane.

Paul Maresmes, curieux de toutes les choses étranges, avide des mystères
religieux, toujours racontés aux peuples en langage poétique, errait
dans cette grotte, touchant de la main ces colonnes et ces murs, foulant
une poussière séculaire. Cette idée de Mithra lui plaisait: il se
souvenait que, vers l'an 68 av. J.-C., des pirates Ciliciens avaient
apporté en Occident le culte du soleil sous la figure du dieu des
Perses, et que les Romains avaient favorablement accueilli, avec orgueil
même, cette forme nouvelle de la victoire, ce symbole de l'énergie
guerrière. Avant d'être écrasés par Pompée, ces pirates étaient les
maîtres de la mer; ils dominaient la Méditerranée, faisant de toutes les
îles des repaires et des dépôts pour leur butin. Ce rocher de Capri, les
ayant attirés par sa position formidable, devenait bientôt une de leurs
citadelles, un nid d'aigle du haut duquel il observaient les navires et
où ils se réfugiaient après le pillage. L'île leur paraissant favorable,
ils avaient élevé ce temple à leur dieu favori: c'est là que se
faisaient les fameuses initiations de l'association des pirates, celles
où se donnaient les différents grades mithriaques, _soldats, lions_ et
_coureurs du soleil_.

Avec son imagination exaltée, Paul, plongé dans une rêverie fiévreuse,
assistait à quelqu'une de ces mystérieuses cérémonies, où brillait au
fond de l'antre obscur le feu sacré. Le nouvel initié s'avançait vers la
lueur rougeâtre, dont l'éclat se reflétait énergiquement dans ses yeux,
et, repoussant d'un geste la couronne présentée par l'initiateur,
saisissait l'épée offerte en même temps à son choix, en prononçant la
formule mystique: «Mithra est ma couronne!» Quand il s'arrachait peu à
peu à ces visions, Paul se trouvait avec étonnement au milieu des
ruines, ne pouvant croire à l'évanouissement de son rêve, et certain
d'avoir vu.

Un jour, au moment où, selon son habitude, il entrait dans la grotte, il
s'arrêta frappé de surprise; une joie infinie lui emplissait le cœur:
dans l'une des niches intactes du temple, une femme se tenait debout,
semblable à quelque chef-d'œuvre oublié là par Phidias; mais de ses yeux
jaillissait une flamme voluptueuse qui vint frapper le regard enivré du
poëte. Il revoyait donc enfin celle qu'il avait souvent cherchée le long
des rochers et sur les plages désertes qui avoisinent la Petite Marine:
c'était Giovanna.

Un rayon d'or du soleil de Capri illumine soudain son cerveau, chassant
les ténébreuses pensées; il voit et rassasie son âme d'un radieux
spectacle; il voit, et son esprit, sous une influence magnétique, puise
à même et se plonge dans le monde impalpable du rêve et de
l'imagination. Il n'est plus dans le temple de Mithra, dans l'antre
redoutable des pirates; il entre dans la demeure sacrée de Cérès, mère
de Proserpine: n'est-ce pas également dans des grottes que les Phrygiens
et les Crétois célébraient les mystères de la Grande Déesse? Interrogez
les sanctuaires de la Samothrace, les retraites de Dodone, les antres de
la Sicile et des Thermopyles, vous y trouverez les Pélasges prosternés
devant Dé-Méter, agenouillés aux pieds de Proserpine! Et Giovanna n'est
plus une fille de la terre, Pagano l'a dit, c'est une Sirène, une des
compagnes chéries de la malheureuse enlevée par Pluton; elle revient
visiter cet endroit consacré à celle qu'elle aimait, et quelque pouvoir
surnaturel l'a revêtue d'une figure humaine.

Mais, en même temps que cette illusion merveilleuse domine le poëte, un
poison dangereux se glisse dans les veines du jeune homme, lui trouble
le cerveau et frappe au cœur avec la puissance de la jeunesse; ses yeux
admirent la créature charmante, forte de tout cet enivrement qu'elle
communique, infiniment séduisante; il ne résiste pas,--il aime.

Quand il s'avança vers elle, craignant de la voir fuir, tremblant de
l'offenser, il se heurta à son sourire, plus enchanteur encore. Avec une
légèreté pleine de grâce, avec cette voluptueuse ondulation qui
enveloppait chacun de ses mouvements et leur donnait une incroyable
attraction, elle sauta du piédestal et vint au-devant du jeune homme
hésitant. Paul, interdit, n'osait lui parler, ne sachant plus s'il avait
sous les yeux une mortelle ou une divinité. Ce fut la jeune fille qui
lui adressa la parole en le saluant d'un souhait de bonheur et de longue
existence. Il répondit, et peu à peu son illusion se dissipa: Giovanna
se familiarisait rapidement, ayant des réflexions d'enfant, un mélange
curieux de sauvagerie et de naïveté.

Elle raconta ses impressions, ses ennuis, sa vie errante à travers les
rochers, le long des vagues qui vous baignent les pieds et semblent une
caresse de la mer; elle parlait de ses longues contemplations en face de
la pleine mer, avec l'horizon fantastique des trois rochers, les
Sirènes. Le poëte, heureux, écoutait, s'absorbant dans ces mille détails
naïfs, comme s'il eût entendu ce que lui disait tout bas son esprit; il
ressentait les mêmes émotions, cette adorable enfant lui paraissant
l'écho vivant de ses propres rêveries. Il avait surtout remarqué la
mélodie de la voix de Giovanna: ses accents avaient le charme d'une
musique et les mots s'échappaient de son gosier en gammes étincelantes
de vie, de gaieté et de jeunesse.

Entraîné par les ardeurs qui brûlaient son cerveau, il parlait à son
tour: la jeune fille l'écoutait, suspendue à ses lèvres, buvant
avidement ses paroles, qui lui emplissaient l'oreille des bruits de la
nature, de tout ce qu'elle aimait et connaissait, le heurt des vagues,
les clartés du soleil, les mirages lointains de la haute mer.

Puis soudain elle se leva, mit un baiser au front du jeune homme et
s'enfuit, tandis que son adieu retentissait encore et qu'un rire perlé
frappait les échos de la grotte. Paul Maresmes resta interdit, aussi
muet, aussi éperdu que devant le baiser du premier jour de leur
rencontre: une flamme lui brûlait le front. Il ne songea même pas à
poursuivre la folle enfant; un bonheur divin gonflait son cœur de mille
émotions jeunes et fraîches, et une voix mystérieuse chantait en lui,
l'enivrant de la folie délicieuse de l'amour: une langueur voluptueuse
l'écrasait de son puissant engourdissement.

Telle fut la première entrevue des deux jeunes gens: ils ne parlèrent
pas une fois d'amour, mais tout en eux respirait l'amour et le
trahissait.

Alors, sans jamais se donner rendez-vous, ils se rencontrèrent souvent
au même endroit, et le jeune homme concevait une certaine crainte, une
terreur mystérieuse de ce lieu sacré qui cachait leurs amours: il y
voyait le contraste de la vie et de la mort, l'antithèse d'un nid
d'oiseaux amoureux construit dans un hypogée d'Egypte.

Ils causaient, assis près l'un de l'autre en face de la vue splendide
étendue devant eux, et toujours, à quelque moment imprévu, comme
s'arrachant à un rêve, à un oubli engourdissant de bonheur, la jeune
fille s'enfuyait sans permettre à Paul de la suivre.

Il restait encore longtemps après elle; de grandes ombres envahissaient
la grotte, noyant de ténèbres les angles aigus et les formes accentuées
des ruines: des bruits étranges s'élevaient du sein de la colline,
venant du cœur même de la terre, et se joignaient au grandiose murmure
delà mer. Le poëte, croyant entendre des voix surnaturelles, sortait
lentement, sans se retourner, dans la crainte de profaner quelque
mystère éleusiaque, quelque fête funèbre en l'honneur de Proserpine:
dans ces moments-là, Giovanna prenait pour lui l'aspect d'une divinité;
à son amour se mêlait alors une insurmontable terreur, qui lui faisait
battre le cœur et pâlissait ses joues.

Parfois, dans les nattes tressées de sa chevelure elle portait un
bizarre ornement, une pierre verte, très-pâle, ayant la figure d'un
scarabée. Paul, avec sa connaissance des rites antiques et des coutumes
étranges, avait immédiatement reconnu le scarabée de feldspath que les
prêtres égyptiens plaçaient dans le sépulcre des Apis, dans les
sarcophages royaux de Thèbes et de Memphis, ou dans les syringes
hiératiques; mais, lorsqu'il interrogea la jeune fille à ce sujet, pour
connaître la provenance de ce bijou, elle fronça le sourcil et supplia
le jeune homme de ne jamais renouveler une semblable question, sous
peine d'attirer sur eux de grands malheurs. Songeant à la vie
aventureuse du père de Giovanna, il se dit que, sans doute, Giovanni
Massa avait rapporté cet objet d'un voyage en Egypte, et que la
superstitieuse Capriote, le prenant pour une amulette, y attachait de
terribles propriétés.

Cependant, à chacune des fuites soudaines de son amie, Paul restait
moitié heureux, moitié triste; cette conduite irritante l'énervait,
surexcitant ses facultés: il sentait des bouillonnements de jeunesse
enfler sa poitrine, et des désirs grondaient dans son sang. De là ses
distractions quand il se trouvait avec Julien, ses tristesses et ses
besoins de solitude, car il voulait renfermer en lui son amour.

Enfin, un jour, au moment où Giovanna allait le quitter, il la retint
doucement par le bras avec une expression si suppliante que la jeune
fille, d'abord irritée de ce geste, se laissa adoucir et toucher: Paul
demandait un rendez-vous pour le soir.

«Déjà! dit-elle seulement, et un soupir presque douloureux souleva son
sein.

--Giovanna! n'aurez-vous pas pitié de moi!» Il l'entourait de ses bras,
n'osant cependant la presser sur sa poitrine.

«Soit! puisque le destin le veut; mais c'est terminer bien vite un beau
rêve!» Et l'étrange créature regarda un instant Paul Maresmes, plongeant
ses yeux dans ceux du poëte.

«Je t'aime! répéta le jeune homme avec enivrement.

--Ce soir, tu liras ce billet qui t'indique l'endroit où tu me
trouveras.» Elle traça quelques mots sur une feuille du carnet de Paul
et la lui tendit.--Il voulut lire, mais elle lui serra impérieusement la
main, en disant encore:

«Ce soir! je t'attends!

--Giovanna! Giovanna! je le jure.»

Elle s'enfuit, le laissant ivre d'un bonheur immense, écrasé de cette
complète réalisation de son rêve le plus cher.



IV


Devant la table, sur laquelle l'aubergiste avait servi leur dîner, Paul,
absorbé dans la lecture d'un billet, ne pensait pas à toucher aux plats.
Julien, s'éventant avec sa serviette, jetait un regard dédaigneux aux
côtelettes de chevreau, au macaroni, et aux autres mets préparés par la
descendante de Tibère.

«Diable de chaleur! s'écria-t-il tout à coup en vidant un second verre
d'eau.

--Oui! oui! dit Paul distraitement.

--Tu ne parais pas avoir faim.

--Non! cette journée m'accable trop.

--Moi, je n'ai pu tenir en place; à peine avais-je essayé de peindre que
le soleil me brûlait comme un fer rouge. Je me suis étendu à l'ombre
d'un rocher et j'ai dormi; mais cela ne peut durer, il fera de l'orage,
ce soir peut-être.

--Ce soir, crois-tu? reprit Paul, qui roulait le morceau de papier entre
ses doigts et que ces derniers mots tirèrent de sa rêverie.

--Cela semble te contrarier.

--Peut-être!

--Et pourrais-je savoir pourquoi?»

Avec un sourire quelque peu fat, le jeune poëte tendit à son ami le
chiffon de papier dont la contemplation l'absorbait au point de lui
faire oublier le dîner: c'étaient quatre mots italiens signés d'un nom
de femme.

«Que signifie ce grimoire? demanda Julien.

--Giovanna me donne rendez-vous ce soir derrière les rochers, sur la
petite plage qui fait face aux Sirènes.

--Ta Capriote choisit bien son temps!

--L'orage ne sera sans doute pas pour aujourd'hui.

--Ne t'y fie pas. Mais quelle est cette Giovanna qui donne rendez-vous,
au clair de lune, à un poëte?

--Tu la connais bien.

--Je t'assure que....

--C'est notre amie du phare de Tibère.

--La Sirène, la magicienne de Pagano?

--Elle-même, mon cher Julien.

--Tu as l'intention de te rendre à cette invitation, dans un endroit si
mal vu des pêcheurs?

--Je n'ai pas leurs superstitions.

--Tu es ensorcelé, Paul, et tu n'iras pas, ou je t'accompagnerai.

--Julien! Julien! est-ce toi qui me parles ainsi, toi l'esprit fort,
l'incrédule!

--Suis-je ton ami, oui ou non?

--Non, si tu me refuses ce bonheur.

--Malheureux! en es-tu déjà là?

--Julien! je l'aime.

--C'est ce que je craignais: la Sirène te prend dans ses filets.

--Le craindre! craindre d'aimer! Tu es jeune, et tu me parles ainsi!
Mais c'est la vie, ami; c'est la jeunesse ardente, folle peut-être: eh
bien soit! Ne t'oppose pas à cette joie qui m'enivre; laisse-moi aimer,
laisse-moi être aimé!

--Paul, tu es fou; je ne consentirai jamais à t'abandonner.

--Je préfère ma folie à ta raison. Si tu la voyais, belle, charmante,
adorable, tu serais amoureux comme moi, ensorcelé, si tu veux, fou comme
moi. L'amour n'est-il pas la plus délicieuse des magies, et les yeux de
la femme qu'on aime ne versent-ils pas le plus enivrant des philtres?
Oh! je t'en supplie!»

Le jeune poëte serrait les mains de son ami dans les siennes; Julien
détournait la tête, refusant de l'écouter. En ce moment un pas précipité
se fit entendre, la porte s'ouvrit et le pêcheur Pagano entra,
ruisselant de sueur, couvert de poussière.

«Voulez-vous me suivre immédiatement?»

Les deux jeunes gens le regardaient, étonnés de cette brusque
apparition.

«Vous n'avez pas peur, n'est-ce pas?

--Explique-toi, Pagano; que veux-tu dire?»

Le pêcheur, se tournant vers la fenêtre, désigna du doigt le ciel.

«Vous voyez ce ciel bleu, ce soleil éblouissant?

--Eh bien?

--Dans deux heures tout sera noir; dans trois heures la tempête éclatera
avec furie.

--Et tu nous proposes de sortir par ce joli temps?

--Vous ne voulez donc plus voir les Sirènes?

--Tiens, c'est vrai, dit Julien en riant; j'avais complètement oublié
ton histoire fantastique. Nous te suivrons où tu voudras, car je veux
m'assurer du fait.

--Alors, en route: il n'y a pas de temps à perdre.

--Viens, Paul; tu seras en avance à ton rendez-vous; c'est exactement au
même endroit, et au moins je serai là pour te secourir.

--Paul semblait hésiter, son ami le prit par le bras:

--Crains-tu les Sirènes?

--Tu vois bien que non.» Il montrait le billet.

«Oh! celle-là, tu ne la redoutes pas assez.

--Bah! partons, et que Proserpine nous protège!

--Qu'elle nous garde plutôt des embûches de ses chères compagnes!

--Elles ne sont pas si redoutables.»

Le pêcheur marchait devant eux d'un pas rapide, regardant parfois le
ciel dont l'azur se plombait de tons gris, espèces de vapeurs dégagées
de la terre et de la mer: ils suivaient difficilement l'agile Capriote à
travers les chemins rocailleux et escarpés qu'il leur faisait prendre
pour raccourcir la distance. Quand ils eurent quitté la route, ils
entrèrent dans un sentier plus désert et plus sauvage encore: déjà une
petite brise leur soufflait au visage, diminuant la lourdeur de
l'atmosphère et pénétrant dans leurs poumons avides de fraîcheur. Enfin,
après avoir souvent manqué de tomber, après s'être déchirés à tous les
buissons, piqués à tous les arbustes, ils atteignirent l'escalier taillé
en plein roc qui conduisait à la Petite Marine, à la hutte du pêcheur.

En cet instant le soleil allait tomber dans la mer et se trouvait à
moitié caché par les pics de Procida, les escarpements d'Ischia; des
vapeurs roussâtres flottaient à l'horizon, noyant la ligne de la mer, et
quelques rayons lumineux accusaient encore leur transparence. La base
des rochers devenait plus sombre, avec de mystérieux renfoncements, des
trous pleins d'ombre, des cavernes béantes, que l'approche du soir
faisait plus vastes et qui semblaient s'enfoncer au cœur des falaises.
Les hautes cimes, au contraire, brillaient d'un éclat rouge, frappées
obliquement par les dernières flèches du soleil. La mer s'étendait,
bleue comme le ciel, avec son horizon perdu dans les brouillards.

Pagano les fit reposer quelques instants chez lui, leur donna d'épais
cabans de pêcheurs pour se défendre du froid et de la pluie et les
conduisit vers le rocher où ils devaient se poster. Ce bloc monstrueux,
avançant un peu dans la mer, pouvait à la fois les abriter contre les
vagues ou les rafales du vent et leur permettre de voir, sans être vus,
tout ce qui se passerait sur la petite plage étendue au pied des
falaises et contiguë à cette roche.

«Vous êtes bien résolus à voir et à entendre les Sirènes, leur dit
encore le guide qui semblait hésiter à les laisser seuls avant d'avoir
essayé une dernière fois de les détourner de leur dessein.

--Si tu as peur, Pagano, laisse-nous: viens seulement nous reprendre
demain matin, nous te raconterons toute la conversation de ces dames.

--Adieu! Je retourne près de ma femme.

--Au revoir, Pagano.

--Au revoir, si la Madone vous protège! Personne n'en est revenu.» Et il
fit un geste dubitatif.

«Bah! tu ne parviendras pas à nous effrayer; va te coucher mon ami, et
bonne nuit!

--Je voudrais vous en souhaiter autant: mais tenez-vous ferme au rocher
et surtout ne vous montrez pas: ce serait la mort!

--À demain.»

Ils restèrent seuls.

Julien riait encore des terreurs du guide, et, consultant des yeux le
ciel et la mer, prenait ses dispositions pour affronter la tempête en
choisissant une place dans les anfractuosités de la roche. Paul, rêveur,
immobile, regardait les trois fameux rochers, plongés à moitié dans la
mer à une assez grande distance de la côte: sur le fond encore bleu et
clair ils se détachaient, découpant leurs noires silhouettes.

Le soleil disparut; de grandes ombres envahirent la plage, toute la
ligne des falaises, la mer et le ciel. En même temps, du sein des
vapeurs brumeuses où se noyait l'horizon, et qui semblaient maintenant
une masse indécise et ténébreuse, s'élevait comme un rideau noir montant
rapidement dans le ciel: ce nuage allait rendre la nuit plus sombre
encore.

Subitement aussi, la mer avait grossi; les vagues, plus longues, plus
convulsives, fouettaient avec force en venant se jeter sur le rocher et
une pluie d'écume tombait par instants sur les jeunes gens. À mesure que
le gros temps augmentait, le fracas des galets sur la plage devenait
assourdissant, les empêchant même de s'entendre; ils se contentaient
d'observer, pendant que des rafales de vent leur balayaient la figure et
qu'une poussière humide les inondait. Dans les cavernes de la côte le
choc des vagues était terrible.

De toute la nature montait un grondement sourd, égal, grossissant de
minute en minute, effrayant indice de ce qui allait se passer. Julien
lui-même sentait une vague terreur secouer son cœur sceptique et, avec
Paul, il se cramponnait au rocher, solidement arc-bouté, regardant
éperdument devant lui les trois rochers. On les distinguait parfaitement
dans la pleine mer; seulement de noirs, ils étaient devenus gris,
prenant une teinte en rapport avec ce qui les entourait, teinte claire
en comparaison du ciel entièrement couvert par le nuage. Aux hurlements
du vent, aux rugissements lointains de la mer, se joignait un roulement
de tonnerre caché dans ces ténèbres. La tempête arrivait de partout;
mais on pressentait qu'avant de se ruer elle préparait son élan,
ramassait ses forces, contenant jusqu'au dernier instant sa fureur et sa
violence, pour se déchaîner plus impétueuse, irrésistible.

Tout à coup, Paul et Julien se serrèrent la main et se regardèrent sans
dire un mot, une vague lueur leur permettant encore de voir leurs
visages: ils étaient pâles et atterrés.

En face d'eux, aussi loin qu'ils pouvaient plonger leurs regards, plus
rien, rien que le tumulte des flots, rien que l'écume balancée sur la
crête des vagues et s'avançant sous la folle impulsion du vent; plus de
rochers, la mer est vide, l'horizon désert.--Par un inconcevable
prodige, puisque leurs yeux n'ont pas quitté une minute les trois formes
grisâtres, les Sirènes ont disparu: elles ont comme fondu dans la mer,
et la vague se creuse en vain à l'endroit qu'elles occupaient.

Le peintre ne veut cependant pas être le jouet d'une illusion; il
s'accroche des deux mains aux aspérités du rocher, se dresse malgré la
fureur du vent et regarde avidement. Son œil se fatigue dans une vaine
recherche, les trois rochers sont invisibles comme si une rafale les eût
emportés. Julien reprend son poste, étrangement préoccupé de cette
disparition.

Tout est noir: la tempête se déchaîne farouche, la vague bat le rivage,
et des colonnes d'écume rejaillissent, semblables à une fumée enlevée
par le vent. Cependant il n'y a ni pluie, ni éclairs; le roulement du
tonnerre répond seul au tapage grandiose de la mer. A moitié aveuglés
dans leur refuge, étourdis par ce vacarme, les deux amis ne peuvent plus
rien voir autour d'eux: les ténèbres sont devenues complètes.

Au bout d'un instant Paul frappe sur l'épaule de Julien; de la main il
lui montre la mer, visible de nouveau, grâce à une phosphorescence
provenant de l'électricité répandue dans l'air, tandis que les rochers
gardent leur obscurité profonde; leurs yeux voient alors un phénomène
incroyable.

Dans la haute mer, les vagues montent les unes par-dessus les autres;
elles se poursuivent, se heurtent, se roulent comme dans une lutte
continuelle, avec des remous vertigineux, avec de furieuses convulsions:
tout semble bouillonner et se confondre. Mais, au milieu de l'écume
neigeuse, au centre de ce tourbillon, des formes humaines glissent,
disparaissent, reviennent, tantôt perdues dans les blancs flocons à la
crête du flot, tantôt visibles dans le creux de la vague. Cependant la
tempête n'est plus aussi bruyante, et le vent, au lieu de siffler d'une
façon sauvage et désordonnée, souffle comme dans des cordes
harmonieuses; une clarté blafarde s'élève de la mer, laissant les côtes
dans l'ombre, et, fait certain, presque palpable, au sein de cette
clarté, des corps blancs et souples, des corps de femmes aux ondulations
charmantes montent et descendent dans la vague, s'abandonnant au
mouvement de la marée.

Ils regardent interdits, croyant à un mirage, et se frottent les yeux.
Paul ne respire plus; une flamme extraordinaire aux yeux, les lèvres
ouvertes, les bras tendus vers la fantastique apparition, il crie:

«Les Sirènes!»

Julien lui-même subit le charme et ne peut détacher ses yeux de
l'incroyable et dangereux spectacle.

Le tumulte de la nature s'apaise, s'effaçant peu à peu; les vagues
s'élèvent moins haut, roulent moins furieuses, tandis que les corps
blancs glissent sur les eaux profondes et se rapprochent du rivage. Plus
de grondements menaçants au ciel, plus de rugissements dans l'air, plus
de hurlements dans la mer; le tapage des galets cesse de lui-même,
l'écume vole plus doucement sur les roches, et les grottes sous-marines
diminuent leurs rauques mugissements, échos redoutables de la tempête.

Les charmeuses avancent toujours vers la petite plage, paisible
maintenant, et cette lueur qui les fait voir semble naître de leurs
corps; en même temps des sons harmonieux montent dans l'air avec une
majestueuse cadence, quelque chose de bizarre et de mélodieux à la fois.
Tout se tait pour mieux écouter; un concert inouï retentit: ce sont les
Sirènes qui chantent. L'une s'accompagne d'une lyre, dont les cordes
paraissent rouges sur la blancheur de l'ivoire; la seconde souffle dans
une double flûte; la troisième chante. C'est un air simple et
languissant, se soutenant toujours à la dernière octave avec cinq notes
qui reviennent régulièrement comme dans l'ancienne musique grecque,
peut-être une cantilène, composée en l'honneur de Cérès et chantée aux
fêtes d'Éleusis.

L'étrange mélopée se traîne comme un chant d'oiseau, grandit et s'enfle
comme une clameur d'épouvante, pour mourir de nouveau en sons doux et
lugubres; chaque fois que les cordes se tendent et résonnent, on
croirait entendre un gémissement; la double flûte redit une plainte. Ce
concert, où se mêlent la terreur et l'harmonie, la mort et le charme,
pénètre par tous les pores, s'introduisant en vous avec une terrible
puissance.

Comme dans le récit d'Homère, le vent s'apaise, un calme profond succède
à la tempête, et une divinité assoupit les flots; une accalmie
surnaturelle pèse sur la mer, dont les vagues viennent battre avec une
certaine cadence la plage et les rochers; leur bruissement régulier
accompagne le chant des Sirènes, et le vent, soufflant avec douceur,
traverse les cordes de la lyre et jette dans l'air une note éolienne.

Une dernière lame les pousse au rivage; elles glissent doucement au
milieu d'une gerbe d'écume et viennent s'étendre sur la plage.

Les deux amis, se dissimulant soigneusement derrière le rocher qui les
cache, regardent stupéfaits: ils sentent qu'un danger terrible est là
tout près d'eux et que la moindre imprudence les perdrait.

Quels sont les profanes qui ont donné aux Sirènes des corps d'oiseaux,
des ailes et des griffes, en souvenir de leur transformation lors de
l'enlèvement de Proserpine? Quels sont les impies qui les représentent
terminées en queues de poisson? Julien et Paul ont devant eux des femmes
charmantes, des corps d'une exquise beauté, et non des monstres.

Elles s'étendent gracieuses sur le sable, dessinant leurs contours
parfaits sur le fond plus sombre des rochers: leurs chairs diaphanes ont
la transparence nacrée des anémones de mer, la pulpe brillante des
méduses aux tons phosphorescents, et, s'harmonisant avec cette blancheur
de leur peau, des cheveux longs et fins, semblables à des algues
marines, se répandent en masses épaisses autour d'elles.--Assises, à
moitié couchées, elles caressent de la main leurs chevelures humides
encore des baisers de la vague et forment un demi-cercle vis-à-vis de la
mer: devant elles l'immensité se perdant à l'horizon dans les ténèbres;
derrière, la nuit profonde et les jeunes gens palpitants d'horreur et
d'admiration, émus de curiosité et de crainte, qui osent à peine
regarder à travers les interstices de la roche le visage des perfides
enchanteresses.

La lyre résonne, portant le frisson, éveillant la terreur dans l'âme et
dans le corps des indiscrets aux écoutes: ils regardent avec effroi le
terrible instrument manié par la Sirène. Les cordes rouges semblent
saigner: ce sont des fibres humaines, et elles disent les dernières
imprécations des naufragés, les plaintes des mourants, leurs suprêmes
adieux à la vie; puis la double flûte, débris humain longtemps roulé par
les vagues profondes, lance un cri de mort, le cri de désespoir du
malheureux qui se sent perdu; elle mêle ses sons aigus ou monotones,
sinistres ou enchanteurs, aux harmonieux accents de la lyre. Le charme
est effrayant et la mort a une terrible attraction. Tout à coup la
troisième sirène joint sa voix aux instruments de ses compagnes; un
chant alterné, où les trois charmeuses se répondent tour à tour, s'élève
et s'abaisse, suivant les modulations de la flûte, selon les vibrations
presque humaines et frissonnantes de la lyre aux fibres rouges.

«Mes sœurs, mes sœurs, que venons-nous faire encore sur cette plage
ingrate? N'est-ce pas assez souffrir, depuis le jour fatal où
l'impitoyable et fallacieux Ulysse échappa à nos pièges en bravant nos
chants? Qui peut nous écouter? Quel mortel ose nous entendre?
Répondez-moi, Parthénope! Pisinoé, répondez-moi!

PARTHÉNOPE.--Pourquoi gémir, Thelxiépie, pourquoi transformer en une
plainte amère et désespérée nos chants autrefois si doux? Oui, le Grec
rusé a fui, et de désespoir nous nous sommes précipitées dans la mer;
oui, il a pu revoir Ithaque et Pénélope, grâce aux conseils de la
magicienne Circé! Mais les hommes avaient assez souffert de notre
présence dans ces eaux charmantes et les ossements, semés sur les sables
sous-marins marquent nos succès. Interrogez les branches brillantes du
corail et les cadavres qu'ils ont retenus au fond de l'abîme! Comptez
les crânes qui servent maintenant de refuges aux poissons et de jouets
aux monstres de la mer? Notre orgueil ne doit-il pas être satisfait de
semblables holocaustes?

PISINOÉ.--Tu as lieu d'être orgueilleuse, ô Parthénope; tu es de nous
toutes la seule glorieuse! Les mortels ont perpétué ton souvenir et
vénéré ta mémoire en te dédiant une ville, la plus gaie, la plus
heureuse, la plus illustre de ces rivages délicieux: Parthénope, Naples,
tu vis toujours, éternellement couchée au fond de ce golfe aimé, dont
les eaux bleues viennent sans cesse baiser tes pieds et les caresser
doucement. En face, le Vésuve lui-même te respecte, n'osant attaquer ta
divinité! Nous, infortunées, que sommes-nous deyenues? A peine quelques
poëtes parlent-ils de nous!

THELXIÉPIE.--Ils ne nous ont jamais vues; leurs vers menteurs nous
donnent une forme repoussante; est-ce là notre immortalité?

PARTHÉNOPE.--Ils connaissaient le danger de notre rencontre; quel mortel
audacieux peut nous éviter s'il écoute nos voix et goûte nos chants? Pas
un pêcheur n'ose s'aventurer du côté des Sirènes, quand gronde la
tempête et que la vague se gonfle, roulant nos corps dans ses
bouillonnements!

PISINOÉ.--Malheureuses filles d'Achéloüs et de Calliope! tristes
compagnes de Proserpine, que sommes-nous devenues après
l'accomplissement du terrible oracle? Hélas! hélas! à peine de temps à
autre avons-nous le droit de nous montrer, de reprendre notre forme
humaine; rochers muets et éternels que bat la vague, que couvre l'écume,
nous n'arrêtons plus les vaisseaux et les barques nous évitent!

THELXIÉPIE.--Nos chants ne sont plus que le grondement du flot dans les
cavernes et le choc des lames irritées; notre harmonie, c'est la
tempête!

PARTHÉNOPE.--Accusez le seul Ulysse de notre sort malheureux; et
cependant, sans la cire épaisse qui fermait les oreilles de ses
compagnons à nos chants, sans les liens qui le retenaient au mât du
navire, il eût succombé comme les autres, enivré par nos accents.

PISINOÉ.--Hélas! en vain lui chantions-nous: «Viens à nous, glorieux
Ulysse, honneur de la Grèce; arrête ton navire afin d'entendre notre
voix. Jamais on ne passe outre, avec un vaisseau, avant d'avoir écoute
les doux chants qui s'échappent de nos lèvres. Puis l'on s'éloigne
transporté de plaisir et sachant bien plus de choses. Nous n'ignorons
rien de ce que les Grecs et les Troyens ont souffert dans les vastes
plaines d'Ilion; par la volonté des dieux nous sommes instruites de tout
ce qui arrive sur la terre fertile!

THELXIÉPIE.--Que nous servait de chanter et de faire entendre nos belles
voix! En vain son cœur brûlait-il de nous écouter, en vain ordonnait-il
à ses compagnons de le détacher et de rompre ses liens; ceux-ci font
force de rames, tandis que deux d'entre eux, Euryloque et Périmède se
lèvent et le chargent de nouvelles cordes. Tout s'éloigne, le navire
fuit, disparaît, et nous sommes condamnées à disparaître, pour accomplir
l'oracle qui disait que nous devions périr si un seul vaisseau passait
près de nous sans se laisser charmer!»

Le chant harmonieux continuait, chaque Sirène lançant dans les airs une
phrase mélodieuse, parfois plaintive et touchante, parfois irritée,
tandis que la lyre résonnait toujours et que par moments la flûte
reprenait un motif doux et languissant, servant de refrain.

Une émotion tendre baignait l'âme des jeunes gens, qui sentaient
l'harmonie les envelopper de ses flots enchanteurs. Touchés, pénétrés
jusque dans les fibres les plus intimes du cœur, ils compatissaient au
malheur des Sirènes, se laissant attendrir par leurs plaintes et leurs
regrets; ce charme dangereux les enivrait, sans qu'ils pussent s'y
soustraire.

Soudain, d'un angle du rocher, une voix nouvelle vient se joindre à
celles des trois Sirènes.

«Mes sœurs, mes sœurs, pourquoi m'avoir oubliée si longtemps? J'avais
l'ardent désir de vous revoir, et, chaque fois que la tempête remuait
les vagues immenses, cette plage retentissait de mes prières.»

Une femme s'avance, n'ayant d'autre voile à sa merveilleuse nudité que
les cheveux noirs tombant jusqu'à ses pieds. La stupéfaction ôte la voix
aux jeunes gens et pèse de tout son poids sur eux, paralysant leurs
langues et leurs mouvements, quand ils reconnaissent la jeune fille dont
Pagano leur a raconté l'histoire.

Plus belle encore débarrassée de ses grossiers vêtements, elle s'avance
vers les Sirènes à mesure que les paroles s'échappent de sa bouche avec
une délicieuse mélodie. Rien ne cache les formes pures de son corps,
aussi blanc, aussi parfait que celui de ses sœurs; dans ses cheveux,
au-dessus du front, brille d'un éclat curieux la pierre verdâtre en
forme de scarabée, parfois vue par Paul Maresmes à cette même place sur
la tête de Giovanna. Le poëte y voit comme une révélation de la nature
mystérieuse de la jeune Capriote et de sa transformation en fille de la
terre, le scarabée égyptien étant, dans les croyances hiératiques, le
symbole de la génération céleste qui fait regermer le défunt dans une
nouvelle vie; par une secrète incubation il a été donné à la Sirène de
revivre sous la forme de Giovanna.

Toutes trois se sont levées sur la plage pour recevoir la nouvelle
venue.

«Aglaophone! Aglaophone, reviens avec nous!»

Mais, tandis que Julien immobile, écrasé par une fascination plus
puissante que sa volonté, ne peut rien dire et demeure incapable de
bouger, un transport fougueux, une exaltation surhumaine, s'emparent de
Paul Maresmes. Transfiguré, les yeux rayonnants d'un bonheur immense,
soulevé par une force irrésistible, il se dresse, oublieux du danger,
méprisant toute précaution; l'amour seul le possède et il dépasse de son
corps entier la ligne sombre du rocher.

«Giovanna! Giovanna! est-ce bien toi?»

La Sirène se tourne alors vers le jeune poëte, lui tendant les bras et
l'enivrant de son plus délicieux sourire.

«Viens, mon bien-aimé! Viens vite! Je suis fidèle au rendez-vous!»

Julien, glacé de terreur, voudrait en vain le retenir: Paul escalade
rapidement le rocher, saute sur la plage et court à l'enchanteresse. Le
jeune homme presse Giovanna dans ses bras, les Sirènes l'entourent,
leurs chants harmonieux se changent en hymne de triomphe et une cruelle
expression de haine satisfaite illumine leurs traits; les lèvres de Paul
et celles de la Sirène se joignent dans un suprême et délirant baiser!

*       *       *       *       *

La tempête éclate furieuse; la nature est bouleversée de nouveau. Le
vent souffle avec rage, le tonnerre gronde, les vagues écument,
s'amoncellent, tourbillonnent monstrueusement; des jets de feu crèvent
les nuages et la pluie s'abat comme une inondation, confondant le ciel
et la mer; des éclats terribles vont se heurter à tous les échos du
rivage, pendant que des montagnes d'eau s'avancent mugissantes et
s'écrasent avec des flots d'écume sur le rocher auquel se cramponne
désespérément Julien Danoux. Bientôt il n'a plus le sentiment de rien;
ses ongles crispés le retiennent aux pointes du rocher, ses pieds sont
arc-boutés contre la pierre aussi solidement que s'il faisait corps avec
elle; tout se confond dans son esprit, il ne pense plus, ne voit plus et
croit mourir, au milieu du tumulte épouvantable qui convulsionne tout
autour de lui.

Les lueurs blafardes de l'aube, après cette nuit horrible, éclairèrent
un corps étendu sur le rocher et semblable à un cadavre, sinistre épave
de quelque naufrage; c'était le jeune peintre. Ses membres raidis,
glacés par l'eau, ne pouvaient se détendre; et, le cœur serré d'une
immense épouvante, le cerveau plein d'une angoisse mortelle, sans
bouger, n'ayant la force de remuer ni les bras ni les jambes, Julien,
les yeux grands ouverts, regardait avec une affreuse fixité devant lui.
Sur la plage, la vague encore irritée venait seule cracher son écume au
milieu des galets, et, au loin dans la mer houleuse, sous le ciel
sombre, se dressaient solitaires les trois rochers, noirs, muets,
impassibles, effrayants! Rien que la mer: il restait seul en face d'un
problème insoluble.


Au matin, Pagano le trouva dans cette position, inerte et sans forces;
le pêcheur parvint à le tirer de cet engourdissement et Julien fut
bientôt en état de se tenir debout, de marcher. Sa première question fut
pour s'informer de Paul Maresmes.

«Je ne l'ai pas vu; il doit être encore avec vous», dit Pagano.

Julien, désespéré, se prit la tête à deux mains comme pour faire appel à
sa raison et à son courage.

«Le malheureux! Pourquoi s'est-il levé? Pourquoi leur a-t-il parlé?

--A qui?

--Aux Sirènes.

--Vous les avez donc vues?»

Le pécheur se signa, reculant de quelques pas: «Nous les avons vues, et
Paul a marché vers elles.

--Que Dieu ait son âme!» Pagano tomba à genoux et murmura une prière.

Le peintre pleurait comme un enfant, brisé par cet effroyable événement;
anéanti de douleur, il se laissa conduire machinalement, sans voir, sans
penser, à la hutte du pêcheur. De temps en temps quelques mots, toujours
les mêmes, sortaient de sa bouche:

«Paul! mon pauvre et cher Paul!»

Et les larmes coulaient, sans qu'il cherchât à les cacher, sur ses joues
pâlies.

Le surlendemain seulement la tempête cessa complètement: une brise tiède
avait chassé les nuages orageux, le soleil brillait comme lavé par la
pluie, et les vagues avaient repris leurs molles ondulations, se
frangeant à peine d'une légère écume qui mourait sans murmures sur la
plage, en caressant les galets.

A la première heure du jour, dans une petite anse à sec, près de la
hutte de Pagano, on retrouva le corps de Paul Maresmes: un sourire
errait encore sur ses lèvres décolorées, et sa main crispée serrait
convulsivement le scarabée de feldspath verdâtre qui se trouvait dans
les cheveux de la jeune fille.

Julien, aidé de Pagano, recueillit pieusement les restes de son
malheureux ami et les fit ensevelir sur la petite plage où il avait
trouvé la mort.

Giovanna ne reparut jamais à Capri: les pécheurs de la Petite Marine
disent qu'elle a rejoint ses sœurs.

En face de la tombe solitaire, plaque de marbre baignée par l'écume
marine, les Sirènes se dressent sombres et menaçantes, immuables rochers
qui brisent éternellement la vague.


FIN





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "La sirène - Souvenir de Capri" ***

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