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Title: L'île des rêves - Aventures d'un Anglais qui s'ennuie
Author: Ulbach, Louis, 1822-1889
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "L'île des rêves - Aventures d'un Anglais qui s'ennuie" ***

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by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
http://gallica.bnf.fr)



[Illustration: Rouargue frères del. et sc. Imp. F. Chardon aîné. Voilà
Monsieur, dit le peintre, toute la population de l'île.]



L'ILE DES RÊVES

AVENTURES

D'UN ANGLAIS QUI S'ENNUIE

PAR

LOUIS ULBACH

ILLUSTRATIONS PAR MM. ROUARGUE FRÈRES

[Illustration]

PARIS

MORIZOT, LIBRAIRE-ÉDITEUR

3; RUE PAVÉE-SAINT-ANDRÉ

1860

Paris.--Imprimerie P.-A. BOURDIER et Cie, rue Mazarine, 30.

Tous droits réservés



SIR OLLIVER A LA RECHERCHE DES ÉMOTIONS.



I

Vue de face, de profil et de trois quarts d'un véritable loup de mer.


Le _Cyclope_ était un magnifique navire, appartenant à MM. Poussin et
Cie, armateurs au Havre. Il n'avait pas été lancé à la mer un
vendredi, ni à la date du 13. Rien ne lui avait donc porté malheur; et
depuis une quinzaine d'années qu'il naviguait, il faisait la fortune de
son propriétaire, la joie des matelots qui le servaient, et l'orgueil du
capitaine Michel qui le commandait.

Le capitaine Michel passait pour un véritable loup de mer. Cela ne veut
pas dire qu'il fût plus féroce qu'un mouton, et que le Petit
Chaperon-Rouge eût couru avec lui d'autres dangers que celui de voir
manger sa galette; car on sait que les loups de mer ressemblent aux
loups de terre comme les veaux marins ressemblent aux veaux de la
prairie, et même aux veaux de M. Troyon. Le capitaine était donc un
brave homme de loup; il avait, à quelque distance du Havre, dans une
jolie petite maison, aux trois quarts payée par ses économies, laissé la
louve, sa femme, sous les traits de la meilleure mère de famille. Madame
Michel élevait deux filles dans la crainte de Dieu et de l'Océan; et le
capitaine aspirait après le moment où il placerait la dot de ses
héritières, les véritables patrons qui le fissent naviguer. Jusqu'à ce
jour-là, il faisait son métier honnêtement, ponctuellement. Personne ne
surveillait mieux que lui la manoeuvre. Rigide envers les matelots,
toujours le front plissé quand il commandait, il s'enfermait dans sa
cabine pour baiser les lettres de sa femme et les petites pattes de
mouche de ses filles. On ne l'avait jamais vu pâlir devant une tempête;
mais il savait bien, lui, pourquoi ses cheveux avaient grisonné si vite,
et, malgré sa reconnaissance tempérée pour la mer, il s'était bien juré,
s'il avait jamais un fils, de lui interdire les voyages au long cours.

Le ciel, qui entretenait des intelligences secrètes avec la bonne madame
Michel, n'avait pas voulu mettre le marin dans le cas de tenir un
serment injurieux pour sa profession; aussi ne lui avait-il envoyé que
des filles. Mais le capitaine Michel, pour ne pas en avoir le démenti,
avait juré alors que jamais ses filles n'épouseraient un marin. C'était
une façon indirecte de persister dans son serment et dans cette rancune
obligée que nous avons tous, plus ou moins, contre notre plus chère
profession.

Encore quelques voyages, et le capitaine inaugurait enfin, pour ne plus
la quitter, une de ces belles paires de pantoufles que la sollicitude
des demoiselles Michel lui brodait inutilement pour chaque anniversaire
solennel. Plus de séparation, plus de hasard lointain; il s'enracinait
dans son petit jardin, il s'incrustait dans son fauteuil, il ne jurait
plus que pour rire et pour faire peur à la vieille servante. Sans doute,
il lui en coûterait bien un peu de quitter le _Cyclope_, qui filait si
gentiment ses douze noeuds à l'heure, et qui se garait tout seul des
écueils, comme s'il avait eu deux yeux tout ouverts. Mais le capitaine
avait pris depuis longtemps ses précautions; la séparation ne devait pas
être absolue, complète, et l'effigie du _Cyclope_, puissamment coloriée
pour résister à l'action du soleil, bravait les regards et défiait
l'oubli dans la salle à manger future du capitaine.

Il ne désespérait pas non plus d'avoir un jour (mais c'était là presque
une folie!), pour le guéridon de marbre de son salon, un modèle
microscopique en bois du cher _Cyclope_, avec tous ses gréements, et un
petit bonhomme d'un sou, placé au pied du grand mât, le bras tendu, pour
rappeler toujours à M. Michel le capitaine Michel. C'était une surprise
qu'il se ménageait à lui-même. Il ne se sentait pas d'aise à la pensée
de ce petit joujou, naviguant sous un globe de pendule, au milieu des
douze tasses à café et du sucrier de madame Michel.

En attendant ces joies délicates qu'il savourait par avance, le
capitaine naviguait en réalité vers la Nouvelle-Guinée. Qu'allait-il
vendre, échanger, acheter? cela importe peu au récit.

Retiré dans sa cabine et soigneusement verrouillé, Michel avait défendu
qu'on le dérangeât. Il était si gravement occupé! Il écrivait à sa
femme et à ses filles, donnait à la première ses instructions précises
pour la plantation de quelques petits arbres et le dessin d'une pelouse
dans son jardin, et rédigeait pour les secondes son journal quotidien,
légèrement poétisé par excès de tendresse paternelle. Il cherchait dans
des livres de voyages les descriptions pittoresques des parages qu'il
allait aborder, et qu'il avait explorés trop souvent pour s'être jamais
donné la peine de les étudier. Mais bien qu'il n'eût aucune sérieuse
prétention littéraire, et qu'il ne s'avouât pas les motifs de cette
érudition d'emprunt, le capitaine cédait au besoin instinctif de la
couleur locale.

Un récit de voyage sans descriptions est comme le dessert redouté de
Brillat-Savarin, et la jolie femme à laquelle il manque un oeil. Or le
capitaine, en fait de cyclopes, n'admettait que son vaisseau.

A l'heure où nous faisons connaissance avec lui, loin des regards
civilisés et hors de toutes les latitudes de la politesse, nous pouvons
avouer que par précaution contre la température et peut-être aussi par
une sorte de loi réaliste, qui poussait la couleur locale jusqu'à
l'illusion, le brave Michel n'était guère plus vêtu, dans sa chambre,
qu'un souverain des îles de la Sonde, le jour de son couronnement.

Alfred de Musset a vanté la supériorité des costumes primitifs pour la
solitude; mais je dois cependant avouer que le capitaine était plus
habillé qu'un discours d'académicien. Cette simplification des
accessoires du commandement entrait peut-être pour quelque chose dans la
consigne sévère donnée par Michel. Certain de ne pas déchoir à ses
propres yeux, et s'estimant pour la réalité et non pour l'apparence, il
était beaucoup moins sûr de conserver son prestige, s'il était surpris
dans ce négligé.

Voilà pourquoi, sans doute, quand il entendit frapper deux coups, puis
trois, puis quatre, puis un nombre considérable à la porte de sa cabine,
le capitaine proféra tout haut un formidable juron, et se hâta de
reprendre une apparence plus conforme aux exigences des relations
européennes.

--Qui est là? demanda-t-il, quand il fut presque habillé et en
renouvelant son juron.

Notons, en passant, que le capitaine ne jurait jamais tout bas et pour
lui seul.

--C'est moi, capitaine, Pharamond!

--Que me veux-tu? animal! Qu'y a-t-il?

Le capitaine ouvrit sa porte. Pharamond était un vieux matelot du même
pays que lui, dont la figure et la chevelure inculte répondaient bien à
son nom héroïque.

C'était une âme damnée, un séïde, un de ces êtres qui poussent le
dévouement jusqu'à la persécution, et qui vous servent en vous grondant,
comme s'ils vous en voulaient de ne pas tomber à l'eau, à toutes les
heures, pour leur fournir l'occasion de vous en retirer.

--Eh bien! parle, dit le capitaine en laissant entrer son confident et
en refermant la porte, qu'est-ce que tu as découvert aujourd'hui?

--Parbleu! aujourd'hui comme toujours, j'ai découvert que vous étiez
trop bon, que le premier Anglais venu vous enfonçait, quoi! et que, si
on vous laissait faire, tout irait bientôt à la dérive.

--Allons! explique-toi!

--Eh bien! voilà: vous avez reçu à bord ce satané goddam qui s'est
embarqué pour aller où nous irions, sans savoir seulement si nous
n'avions pas affrété pour la lune.

--Sir Olliver! où est le mal? Il paye bien.

--Il paye trop; je veux dire qu'il n'a pas besoin de rôder autour des
gens de l'équipage, comme il le fait, de leur offrir des cadeaux, de les
régaler à toute occasion. Capitaine, je ne vous dis que cela: cet
Anglais est un espion. Je n'aime pas les espions, moi.

--Dis plutôt que tu n'aimes pas les Anglais. Ce n'est pas du tout la
même chose.

--Dans ce temps-ci, c'est possible! mais autrefois! enfin, suffit. Ce
que je viens vous dire, c'est que ce sir Olliver est un drôle de sire;
qu'il cherche à ameuter l'équipage contre vous. Je l'ai surpris tout à
l'heure, baragouinant je ne sais quelles promesses. Qu'est-ce qu'il
promet et qu'est-ce qu'il veut acheter?

--Au fait, tu vois bien, tes craintes sont absurdes. Quel intérêt
peut-il avoir à troubler la discipline? Nous ne sommes pas en guerre
avec les Anglais.

--Non, puisque nous sommes leurs amis, ce qui est plus dangereux et ce
qui rapporte moins. On sait à quoi s'en tenir avec un boulet de canon;
cela entretient la franchise. Mais, des amis! ce sont des jaloux qui
vous ont désarmés d'avance.

--Tu parles comme un philosophe, mais tu ne penses pas de même. Voilà
tes rancunes qui t'emportent!

--Moi! mille millions de sabords! peut-on dire que je m'emporte! s'écria
Pharamond, rouge de colère et d'indignation. Je suis calme, très-calme,
et vous me mettriez hors de moi en en doutant.

--Ah ça! vas-tu finir? dit le capitaine en fronçant le sourcil.

--Oh! j'ai tout fini! Défiez-vous de l'Anglais! voilà ce que j'avais à
vous dire; ce n'est pas long. Ces gens-là en veulent à la marine
française. Après tout, je sais bien que c'est votre affaire de vous
compromettre, de vous exposer; moi, je connais ma consigne, je vous
sauverai malgré vous et malgré ce goddam!

--Je te défends de lui manquer de respect; il est mon hôte, reprit le
capitaine avec fermeté.

--C'est bon, c'est bon, on ménagera le requin; mais vous vous en
repentirez.

--Pas autant que de t'écouter.

Et le capitaine Michel poussa doucement Pharamond dehors et lui envoya
la porte dans le dos.

Cette amicale brutalité fit grommeler le vieux matelot.

--Je me vengerai, dit-il en serrant ses grosses lèvres comme pour mordre
déjà à sa vengeance, mais, en réalité, pour mordre à une pincée de tabac
qu'il venait de se glisser sous les dents.

Il est bien entendu que la vengeance dont parlait Pharamond ne pouvait
être qu'un service à sa manière rendu au capitaine, malgré lui. Ce fut
ainsi que Michel le comprit, et il se remit à sa table pour continuer sa
lettre, en riant doucement.

--Bon Pharamond! serait-il heureux de mettre la main sur un coquin!
S'aviser de soupçonner sir Olliver! un si parfait gentleman. Je sais
bien qu'au premier abord cet Anglais a quelque chose de bizarre,
d'excentrique... Bah! comme tous les Anglais! A quoi vais-je songer?
Voilà que je tombe dans les sottes idées de mon matelot. N'y pensons
plus.

Et après cette résolution fermement prise, le capitaine continua à y
songer plus que jamais. Sans accorder à Pharamond aucune autorité
morale, il lui reconnaissait, avec la superstition des marins, des
voyageurs, des isolés, une sorte d'instinct de dévouement infaillible,
une perspicacité canine, en quelque sorte, qui flairait bien les périls.

--Mais quel danger peut venir de cet Anglais? C'est absurde, c'est
incroyable, se dit presque à haute voix le brave capitaine. Oui; mais
c'est possible. Je vais aller trouver sir Olliver.

Et achevant de donner à sa toilette la correction qui implique l'idée de
sévérité et de dignité, le capitaine Michel monta sur le pont du navire
où l'Anglais se promenait de long en large, regardant le ciel qui, ce
jour-là, était d'un bleu azuré, le plus rassurant du monde pour un
navigateur.

--Si c'est avec l'horizon qu'il complote, se dit en souriant le brave
Michel, je crois qu'il est trahi par son complice.

Et, sur ce mot, le capitaine fit trois pas en avant, toussa de façon à
arracher doucement l'Anglais à sa méditation, et le salua avec la
courtoisie la plus _terre ferme_ qu'il put évoquer.

[Illustration: «Eh bien! Milord, vous ne vous plaindrez pas; voilà un
beau temps.»]



II

Un voyageur difficile à contenter.


Sir Olliver paraissait avoir trente-cinq ans. Il attestait, par la
pureté de son teint, la valeur souvent mise en doute de l'hygiène
britannique.

Ses yeux étaient moins bleus que le ciel qu'ils contemplaient; mais ils
eussent pu passer pour des beaux yeux d'azur parmi des yeux de faïence.
Ses favoris et ses cheveux étaient blonds en Angleterre et rouges sur le
continent. Assez bien fait, doué d'une jolie prestance que ses vêtements
étaient loin de laisser voir, il n'avait rien extérieurement qui pût
alarmer l'observateur le moins optimiste. Il fallait, à coup sûr, les
préventions et les préjugés de Pharamond pour soupçonner des embûches
dans l'esprit paisible de ce voyageur mis à la dernière mode.

Michel eut presque honte de sa démarche, et ce fut de l'air le plus
cordial qu'il interpella l'Anglais.

--Eh bien! milord, vous ne vous plaindrez pas; voilà un beau temps.

--Oui, le temps est fort beau, répondit l'Anglais avec un soupir.

--On dirait que cela vous contrarie? Nous ne sommes pas à Londres ici;
il ne faut pas voir d'insulte dans un ciel un peu clair.

--Je suis habitué aux contrariétés, répliqua sir Olliver d'un ton
languissant.

--Est-ce que vous vous seriez embarqué, par hasard, pour assister à une
tempête?

--Oh! oui, à une tempête et à autre chose encore!

--Eh bien, milord, j'en suis fâché pour vous, continua le capitaine en
raillant et en se frottant les mains; mais nous n'aurons pas le plus
petit grain, d'ici longtemps peut-être.

--D'ici longtemps! murmura l'Anglais avec abattement.

--Quel original! se dit Michel.

Un petit silence suivit ce premier abordage. Persuadé qu'il avait
affaire à un maniaque sans danger, le capitaine allait se retirer, quand
sir Olliver redressa tout à coup la tête, et reprit avec fermeté:

--Monsieur le capitaine, combien coûterait une tempête, au plus juste
prix?

La question était bouffonne, faite surtout dans ce français anglaisé et
avec cet accent que nous ne cherchons pas à noter, afin de laisser au
récit toute sa clarté. Michel revint sur ses pas.

--Une tempête! vous voulez rire.

--Je ne ris jamais, moi, je suis toujours sérieux.

En effet, c'était avec le plus imperturbable sang-froid que ces
singuliers propos étaient tenus.

--Ma foi, milord, vous auriez beau y mettre le prix, il me serait
impossible de vous procurer aujourd'hui ce que vous demandez.

Michel, qui s'efforçait de rester poli, sentait un rire goguenard
l'étouffer.

--Oh! si vous le vouliez, demanda l'Anglais.

--Comment diable m'y prendrais-je?

--Je veux dire, continua sir Olliver, une petite tempête sans orage, un
joli naufrage par le beau temps. Ce serait terrible et délicieux!

L'oeil de l'Anglais s'alluma d'une singulière convoitise.

--Décidément, il est fou, se dit presque à demi-voix le capitaine
Michel.

--Oui, continua sir Olliver avec une animation tout intérieure, pour
ainsi dire, et sans que la vivacité de ses paroles ébranlât son corps
immobile, fît frémir ses favoris soigneusement peignés, ébranlât le
contour inflexible de son col de chemise; oui, je voudrais voir ce beau
navire se tordre, se rouler et disparaître dans les flots. Quelle scène,
ô Shakspeare!

Il y avait, dans ce souhait sinistre, un côté vraiment comique. Ce fut
celui-là qui parut tout d'abord à l'imagination du capitaine, qui
s'appuya aux bastingages pour supporter le poids de son hilarité. Mais
sir Olliver ne riait pas; il trouvait, au contraire, l'hilarité du
capitaine fort injurieuse, et il arrêtait sur lui son regard froid et
dédaigneux, comme s'il eût attendu des excuses. Michel ne songeait guère
à s'excuser. Il défaisait le noeud de sa cravate pour ne pas étrangler.

--Il faut convenir que vous êtes un homme bien aimable, disait le bon
capitaine; vous prenez votre plaisir d'une singulière façon. Ah! il vous
faudrait, pour vous seul, la représentation d'un naufrage. Vous n'êtes
pas dégoûté; mais vous ne l'aurez pas.

--Oh! si, je l'aurai, dit d'un ton sec l'Anglais fort mécontent.

--Je vous en défie bien. Regardez-moi le ciel! est-il disposé à flatter
vos manies? Regardez cette coquille? hein! est-elle faite pour la lame?

--Oui, ce vaisseau est très-confortable, répondit sir Olliver; mais un
petit trou dans la calle me donnerait ce que je demande.

--Heureusement que nous sommes deux à vouloir, repartit rudement Michel
qui essayait de couper court à la plaisanterie.

--Mais, moi, je veux plus que vous, continua l'Anglais.

--Il s'agit bien de notre volonté à tous les deux! Suis-je fou de vous
écouter! Et Michel, en haussant les épaules, fit un pas pour se retirer.

--Oh! oui, il s'agit de nous deux, dit sir Olliver en se plaçant avec un
beau sang-froid devant le capitaine; car je puis, si vous me refusez ce
plaisir, vous brûler la cervelle.

Et le parfait gentleman tira de sa poche un élégant revolver qu'il
montra à Michel.

Le vieux marin ne broncha pas; mais la patience lui échappait.

--Savez-vous bien, monsieur, dit-il à l'Anglais, qu'il n'appela plus
milord, que je pourrais vous faire descendre à fond de cale; mais, pour
vous empêcher d'y pratiquer la petite ouverture que vous désirez, je
vous mettrais des menottes et un boulet au pied. Je suis le maître ici.
Ce navire est ma maison, et, comme nous n'avons pas de médecin pour les
fous, c'est moi qui rédige les ordonnances et qui les applique.

--Je ne demande pas mieux, répondit sir Olliver qui remit languissamment
son revolver dans sa poche, et qui tendit les deux poignets au
capitaine. La prison, c'est toujours quelque chose!

Et le malheureux soupirait en tournant vers le ciel les yeux de faïence
dont il a été parlé plus haut.

Pour le coup, Michel fut désarmé. Sa colère ne voulut pas être en reste
de politesse avec le revolver. Il reprit sa bonne humeur, et s'adressant
à l'Anglais avec cette autorité amicale qui s'impose, en dépit des
caractères:

--Milord, lui dit-il, en donnant à ce mot de milord la grâce avenante
d'une offre de réconciliation, nous ne nous entendons pas. Pourtant j'ai
vu des caractères de toutes les nuances, des fantaisies de tous les
calibres. S'il vous plaisait de causer un peu et de m'expliquer vos
idées; eh bien, je m'y ferais, je m'y habituerais, et il n'y aurait plus
de contradiction entre nous.

Michel s'était fait le raisonnement que suggère toujours l'obstination
d'un fou.

--Cédons, s'était-il dit, ou plutôt ayons l'air de céder, et
promettons-lui la lune et le soleil, s'il tient absolument à les avoir.

Il prit, en conséquence, avec une familiarité dont l'Anglais ne fut pas
trop choqué, le bras de sir Olliver, entraîna celui-ci à l'écart,
s'assit et le fit asseoir à côté de lui; puis, comme un père qui va
recevoir la confession de l'enfant prodigue:

--Voyons, milord, lui dit-il, vous avez eu des chagrins;
racontez-les-moi, je ne suis pas insensible. Nous autres, vieux loups de
mer qui ne quittons jamais l'eau salée, nous en avons quelquefois sous
les paupières. Je vous promets de pleurer s'il le faut; c'est gentil
cela, hein?

--Vous êtes bon, repartit sir Olliver en tirant de sa poche des gants
qu'il mit avec le plus grand soin, et vous allez tout savoir. Ce que
j'ai à dire, d'ailleurs, peut se résumer dans un seul mot: je m'ennuie.

--Je connais cela, interrompit Michel, et je le respecte; c'est votre
point d'honneur national.

--Oh! je m'ennuie plus que tous les Anglais à la fois. Quand j'étais
tout petit enfant, je m'ennuyais déjà dans les bras de ma nourrice. Je
suis entré dans le monde en bâillant. J'étais riche, j'ai essayé de tous
les genres de guérison. J'ai voyagé, j'ai aimé, j'ai étudié; j'ai payé
très-cher des tableaux, des livres, des chevaux, des femmes, des chiens,
des coqs. Les coqs m'ont amusé huit jours, et puis ils avaient une telle
ardeur à combattre que j'en suis devenu jaloux, et que je leur ai fait
tordre le cou. J'ai eu des duels; pas un ne m'a été funeste. Je suis
allé dans l'Inde, et j'ai fait le siége de Delhi avec ma cravache; les
balles des révoltés avaient de si grands égards pour moi que je n'avais
plus même l'émotion du danger. J'ai eu pendant toute une nuit la
tentation de m'enrôler parmi les insurgés et de courir la chance d'être
mis à la gueule des canons. Mais si je m'ennuyais d'être Anglais,
j'étais en même temps trop fier de ce titre pour me compromettre avec
les scélérats que nous allions châtier. Je suis revenu en Europe. J'ai
habité Paris pendant deux ans, et je n'ai eu que deux heures de gaieté,
un jour, à une séance de l'Académie française où tout le monde dormait,
même les orateurs. Malheureusement ces représentations somnambuliques
sont rares. Les théâtres m'ont porté au suicide; il ne suffit pas de
savoir le français pour y aller: il faut savoir le calembour. Je n'ai
jamais pu le comprendre. J'ai cru que l'amour me guérirait; mais l'amour
n'est que l'ennui partagé, et je me piquais de trop de générosité pour
ne pas prendre la part de celle que j'aimais. J'ai songé à me précipiter
du haut de la colonne Vendôme; mais je suis parent de feu lord
Wellington, et le choix de ce monument, pour finir mes jours, eût été un
manque d'égards pour la statue de mon illustre cousin. J'avais essayé de
la vie parisienne; j'ai voulu interroger la mort. Je suis allé, un jour,
au Père-Lachaise, bien décidé à causer, comme Hamlet, avec les
fossoyeurs; mais ces messieurs avaient des uniformes, lisaient le
journal et manquaient complétement d'humour. Cette désillusion m'a guéri
même de la pensée de la mort; on doit bien s'ennuyer au Père-Lachaise en
si plate compagnie. On ne me laissa toucher à rien dans le cimetière.
Tous les morts sont sous clef. Pauvre Yorick!

J'avais un bel appartement; je donnai des fêtes et d'excellents dîners;
j'invitai des artistes; ils mangèrent bien, mais m'égayèrent mal.
J'entendis parler d'un bandit qui dévastait la campagne aux environs de
Rome. Je partis pour l'Italie, mais je ne trouvai personne pour me
présenter à ce chef de brigands; lorsque, surmontant les règles de la
bienséance britannique, je voulus me présenter moi-même, le coquin avait
fait sa soumission et accepté un grade dans la gendarmerie du pape. Il
tenait à ses économies.

--En vérité, vous n'aviez pas de chance, interrompit le bon Michel, qui
gardait son sérieux.

--N'est-ce pas? Comme je regagnais le Havre, incertain de ce que je
devais tenter, j'aperçus votre fringant navire; il me plut. Sa légèreté
me fit penser qu'il ne devait pas être très-solide. J'entendis raconter
que vous partiez pour un long voyage; vous deviez toucher aux îles de la
Sonde. L'occasion des aventures me séduisit; mais ce que vos matelots
m'ont dit des efforts tentés pour adoucir les moeurs de ces peuplades
m'a refroidi. J'ai peur de trouver les insulaires de la Polynésie en
train de lire la Bible. Je ne saurais attendre plus longtemps. Ma
patience est à bout; c'est ici que je dois ressentir enfin les émotions
si vainement espérées. Je guettais une tempête; je n'ai plus que la
ressource d'un naufrage; mais j'y tiens. Capitaine, je vous l'ai dit, je
suis riche, j'ai sur moi de quoi payer cette coquille, toute la
cargaison et l'équipage par-dessus le marché. Voyons, monsieur Michel,
faites-moi le plaisir de couler bas ce vaisseau; nous ne sommes pas
éloignés d'un archipel; partez sur un bateau. Laissez-moi seul, je me
charge de tout. C'est convenu, n'est-ce pas?

--Diable! vous êtes bien pressé, dit Michel en se levant et en ruminant
dans sa tête quelque prétexte pour donner le change à la fantaisie de
son passager.

--Dépêchez-vous, car je m'ennuie, répéta langoureusement sir Olliver.

--Et moi aussi, vous m'ennuyez, dit le capitaine.

--J'avais bien songé, continua l'Anglais, à susciter une révolte de
l'équipage, à me faire nommer capitaine; mais vous êtes un brave homme;
je serais désolé de vous faire violence.

--C'est là un procédé dont j'apprécie toute la délicatesse, reprit
Michel, et pour n'être pas en reste, je ne vous ferai pas attacher avec
un boulet au pied et jeter à la mer.

--Ce serait pourtant une péripétie.

--Eh bien! si le coeur vous en dit, ne vous gênez pas; sautez par-dessus
bord.

Sir Olliver parut réfléchir.--Non, je ne veux pas, je sais trop bien
nager, je me sauverais.

--Ah! vous prenez la chose au sérieux? Quel farceur intrépide! Mais
savez-vous bien que si vous n'avez pas d'émotions, vous êtes joliment
fait pour en donner! Voyons, milord, êtes-vous arrivé sérieusement à cet
excès d'ennui que rien, pas même une bonne action à accomplir, ne puisse
vous distraire?

--Les bonnes actions, dit sir Olliver, oh! j'en ai essayé. Mais les
remercîments de ceux que j'obligeais m'ont dégoûté de la bienfaisance.

--Eh bien, vous aviez les ingrats pour vous consoler.

--Oui, je sais, l'ingratitude serait piquante, si elle n'était pas
banale.

--Sacrebleu! s'écria le capitaine, j'y perdrais mon latin, si je l'avais
jamais su. Vous êtes un homme difficile à amuser. Avez-vous essayé du
jeu?

--Le jeu? quelle ironie! D'ailleurs je n'avais pas de chance en jouant,
je gagnais toujours.

--Ah ça, au lieu de l'eau salée à prendre par bain ou par gorgée, si
vous essayiez du vin? voilà un genre de consolation qui n'a rien
d'antinational.

--L'ivresse! ce n'est pas l'émotion; c'est le suicide! Boire pour se
distraire n'est pas d'un gentilhomme; il faut boire tout au plus pour
mourir.

--Tiens! voilà une issue. Tuez-vous!

--Non. La mort n'est peut-être que l'ennui pétrifié, et je ne pourrais
pas m'y soustraire, une fois le pacte conclu. Le sommeil est un plaisir
négatif.

--Allons, vous ne voulez pas en démordre, il vous faut un naufrage.

--Oui, mais complet!

--Laissez-moi, du moins, le temps de la réflexion, parbleu! jusqu'à ce
soir; je ne peux pas m'engager à la légère.

--Jusqu'à ce soir, onze heures, dit sir Olliver qui tira sa montre. Mais
il est bien entendu que si vous refusez, capitaine, nous sommes déliés
l'un envers l'autre, et j'aurai le droit de vous contraindre par tous
les moyens.

--Le droit! le droit! c'est une question. Mais enfin je consens à vous
laisser libre du choix de vos distractions, si je ne vous distrais pas à
ma manière.

--A ce soir, monsieur Michel.

--A ce soir, milord.

Et le capitaine se leva pour rompre l'entretien. L'Anglais resta assis,
poussa quelques soupirs, sortit enfin d'un étui breveté le plus odorant
cigare qui ait jamais aromatisé des lèvres masculines, et se mit à le
fumer avec une sensualité qui prouvait bien qu'il n'était pas
complétement guéri des joies de ce monde, et que la vie lui offrait
encore quelques petites douceurs.



III

Où sir Olliver est presque au comble de ses voeux.


Michel n'était pas sans inquiétude: la folie de sir Olliver était
dangereuse. Le brave capitaine ne redoutait pas la mort; quoiqu'on
puisse avouer, sans honte, que s'il est glorieux de s'exposer au péril
pour une grande cause, il est ridicule d'être tué stupidement, par un
insensé, sans profit moral pour soi et pour ses héritiers. Mais ce que
Michel craignait bien réellement, c'était la nécessité de recourir à des
mesures de rigueur, à des précautions violentes. Pharamond ne s'était
guère trompé. Sir Olliver avait tenté de corrompre l'équipage. Jusqu'où
le mal était-il descendu? et comment faire pour se préserver des
tentatives de cet homme devenu féroce et implacable à force d'ennui?

Pharamond avait suivi du coin de l'oeil l'entretien. Quand il vit le
capitaine se diriger, tout soucieux, vers sa cabine, il s'avança:

--Ah! c'est toi, mon brave, dit Michel.

La familiarité de cet accueil fit comprendre au matelot que le capitaine
rendait hommage à sa perspicacité. Il n'abusa pas de cette découverte et
triompha avec modestie.

--Eh bien! avais-je raison ce matin? demanda-t-il de l'air soumis d'un
homme qui avoue un tort.

--Tu avais raison de m'avertir; mais tu avais tort de soupçonner dans
sir Olliver un espion; ce n'est qu'un fou.

--Merci; je connais les douches qu'il leur faut, à ces fous-là.

--Encore une fois, pas d'imprudence, Pharamond; viens causer; j'ai à te
consulter.

Pharamond rougit jusqu'aux oreilles. Les condescendances du capitaine
étaient les plus grands triomphes qu'il pût ambitionner. Il suivit donc
Michel, et resta deux heures avec lui, enfermé. Le problème était
difficile; mais Michel était rusé. Que fut-il décidé dans ce tête-à-tête
mystérieux? c'est ce que nous saurons bientôt. Constatons seulement
qu'avant de se quitter, les deux marins eurent un accès de rire qui fit
vibrer les cloisons de la chambre. Pharamond riait à faire peur; Michel
riait à faire envie.

--Ah! la bonne farce, disait le matelot en se tapant sur l'estomac, pour
digérer son contentement.

--Comme ce sera amusant à raconter à ma femme et à mes filles, disait le
capitaine; surtout, mon brave, pas un mot!

--Moi parler à ce lord Spleen! merci, je n'ai jamais flatté les Anglais,
et ce n'est pas à mon âge que je commencerai.

--Qu'il ne se doute de rien!

--N'ayez donc pas peur! on sera muet comme une femme morte. Mais
êtes-vous bien sûr, capitaine, que l'affaire ne ratera pas?

--J'en réponds! Assure-toi de quelques hommes pour le moment décisif;
prépare tout ce que je t'ai dit, et, à minuit, attends-moi.

--Comptez sur moi, monsieur Michel.

Pharamond quitta le capitaine dans un état indescriptible. Il murmurait
entre ses dents:

--Ah! goddam, tu veux nous faire chavirer! on t'en donnera du naufrage!
Ah! il te fallait pour rire, simplement, nous voir frétiller dans la
mer! Eh bien! voilà un divertissement de notre façon que tu pourras
savourer à loisir. A-t-il de l'imagination ce capitaine! quel homme!
mais moi, à sa place, j'aurais fait tout bonnement boire milord l'altéré
à la grande tasse. Au lieu de lui mitonner une mystification de premier
ordre, je l'aurais guéri de l'ennui des fièvres chaudes. Enfin, le
capitaine aime mieux nous faire rire; on rira, voilà tout!

Et après une interruption consacrée au tabac, Pharamond reprit en riant:

--Ah! l'on rira, et crânement encore, et on dansera même, quand ce
commissionnaire en ennui ne sera plus à bord! Pour l'argent qu'il a
donné et les petits cadeaux qu'il a faits, plus tard ils serviront à
payer la noce.

Et, les deux mains ouvertes sur les hanches, Pharamond exécuta un
mouvement des pieds, qui passe, dans certains ports de mer, pour un
entrechat.

Sir Olliver était loin de se douter du complot tramé contre lui; il
perdait encore une joie, en ignorant ce danger; l'appréhension lui eût
donné peut-être le semblant d'une émotion. Il fumait, grave comme un
Turc, et peut-être bien ne réfléchissait-il pas plus qu'un disciple de
Mahomet. Cette tristesse sans cause dont il avait fait son régime, sa
température morale, lui paraissant sans issue et sans remède, il ne se
fatiguait pas toujours à la combattre, et avec un abandon qui était,
tout bien considéré, une petite volupté méconnue par lui, il se laissait
aller au bercement de son ennui.

Pharamond avait des démangeaisons horribles de distribuer des coups de
poing; mais il craignait de trahir sa joie. Il allait parler aux
matelots dont il était sûr, et montrait dans sa démarche une légèreté,
une allégresse de jambes qui faisait trembler le navire. Il ne manquait
jamais dans ses promenades de passer devant l'Anglais, et de lui envoyer
un regard sournois, en fredonnant l'air national: _Bon voyage, monsieur
Dumollet!_

L'or de l'enfant d'Albion n'avait pas fait beaucoup de traîtres, à en
juger par l'empressement que tous les matelots, discrètement interrogés,
mirent à entrer dans un complot contre sir Olliver. C'étaient des rires
entrecoupés, des commentaires énergiques, des paroles à faire frémir. Si
on leur eût abandonné le programme du divertissement, les hommes de
l'équipage eussent volontiers suspendu l'Anglais, par les pieds, à une
vergue, pour lui faire rendre la mauvaise humeur qui l'obsédait. Les
plaisants du _Cyclope_ suggéraient des raffinements de Polyphème.

--La couleur de ses cheveux me déplaît, disait l'un; j'ai envie de les
teindre en noir.

--Ils sont si rouges qu'ils pourraient bien brûler, disait un autre.

--Alors, brûlons-les.

Le capitaine Michel avait donné des instructions dont on ne devait pas
se départir, et Pharamond, l'imprésario du petit acte annoncé,
réprimait le zèle des vieux par de gros jurons, et le zèle des jeunes
par de gros coups de poing. On acceptait les uns et les autres en riant.

Le soir vint; un soir parsemé d'étoiles. _Le diable n'avait pas fait du
ciel une écritoire_, comme dit le poëte; mais on eût dit qu'il avait
semé des perles dans un écrin d'azur, pour mettre en campagne tous les
amoureux sublunaires.

Le _Cyclope_ s'avançait doucement vers cette terre inconnue qu'on
appelle la Nouvelle-Guinée. La fortune du capitaine Michel tenait
précisément à des voyages hardis et quelquefois dangereux, dans ces
parages peu explorés, mais que les Anglais commencent à regarder avec
attention. On n'était pas loin du groupe des îles _Arrou_.

Michel, accoudé sur le bastingage, regardait au loin et paraissait
aspirer des parfums. Si familiarisé qu'il fût avec l'aspect de l'Océan,
si blasé qu'il parût sur les effets de la lune, il pensait qu'un si joli
temps serait délicieux à admirer dans son petit jardin, sous sa
tonnelle, entre sa femme et ses deux filles, et il s'imaginait que la
brise lui apportait des odeurs de réséda et de chèvrefeuille. Quand il
aurait bien humé l'air dans son petit jardin, de là-bas, des antipodes,
sa femme viendrait lui frapper sur l'épaule et l'avertir de rentrer,
pour ne pas attraper de rhumes; car bien sûr, rendu à la vie civilisée,
il s'enrhumerait, il participerait à ces bienheureuses infirmités des
gens sédentaires, qui ont le loisir de se soigner.

Hélas! le capitaine se disait que, pour jouir immédiatement, il lui
faudrait percer la terre de part en part et descendre chez lui, comme on
sort d'un puits. Il s'amusait même, par la réflexion, à discuter le
problème de savoir s'il sortirait, le cas échéant, la tête la première
ou les pieds en avant.

Pendant qu'il s'égarait de digression en digression, oubliant un peu la
Papouasie et ses vilains habitants, auxquels il allait donner des
verroteries françaises pour ajouter à leur laideur, il se sentit toucher
à l'épaule. Michel se retourna brusquement. Il n'eût pas été trop
surpris de se trouver nez à nez avec madame Michel, les désirs et les
rêves ayant supprimé la distance.

Mais c'était Pharamond qui, l'oeil brillant et la bouche béante, lui
dit:

--Eh bien! capitaine, vous oubliez l'heure. Il est temps de souper.
Milord a de l'appétit.

--Ah! ah! c'est vrai. Tout est-il préparé?

--Vous verrez!

--Je ne suis pas sans inquiétude, Pharamond. Ce diable d'original
n'aurait qu'à faire quelque coup de sa tête! et si je veux lui donner
une petite leçon, je ne tiens pas à l'exposer à un danger sérieux. Au
surplus, il ne s'agit que de quelques jours d'épreuve!

--Soyez donc tranquille, capitaine; milord Spleen se trouvera là comme
un coq en pâte. Aimez-vous mieux qu'il se livre à quelque sottise dont
nous souffririons tous, le _Cyclope_ tout le premier?

--Le _Cyclope_! qu'il y touche!

--Il y touchera, si vous ne trinquez pas ce soir avec lui.

--Je trinquerai; n'aie pas peur. Tu vois, le ciel nous vient en aide!

--Voilà un temps délicieux pour les promenades. A-t-il de la chance cet
animal-là!

--Et dire qu'il méconnaît son bonheur! Comprends-tu, mon vieux
Pharamond, qu'il est millionnaire, ce coquin-là!

--Mille millions de tonnerres, et il se plaint! je vous le dis,
capitaine, il est incorrigible!

--C'est pour cela qu'il est amusant d'essayer de la correction.

Et Michel, qui dans sa belle humeur se départait, sans y penser, de sa
dignité de commandant, donna une poignée de main à son matelot, et le
quitta pour aller rejoindre sir Olliver. L'Anglais n'avait pas bougé.
Quand il vit venir le capitaine, il leva la tête.

--Il n'est pas onze heures?

--Pas encore, milord; mais je suis beau joueur, et je viens m'acquitter.

--Vous consentez?

--Je consens à vous donner les émotions que vous cherchez, répondit
Michel, qui ne voulait pas se livrer d'avance, ni mentir tout à fait.

--Enfin voilà donc un homme qui me comprend, dit l'Anglais d'un ton
glacial et en serrant avec force la main du capitaine.

Cette façon d'épancher sa reconnaissance en glaçons fit sourire Michel.

--Oui, milord, reprit-il, je consens; je mets une seule condition, c'est
que nous viderons ensemble quelques bouteilles d'excellent vin, que je
ne me soucie pas de voir noyer. La mer boit mal.

--C'est parfaitement raisonné. Monsieur le capitaine, permettez-moi de
vous offrir un cigare.

--Je n'en fume guère, j'ai l'habitude de la pipe; mais puisque c'est la
dernière fois que nous fumons ensemble.....

Et Michel, qui avait beaucoup de peine à garder son sérieux, prit un des
blonds cigares de sir Olliver, et le mit à ses lèvres.

Tout était préparé dans la chambre du capitaine pour un souper. Une
certaine élégance, celle qui tient surtout à l'harmonie des formes
entremêlées de bouteilles bien choisies, étonna sir Olliver. La partie
solide laissait à désirer; mais le capitaine s'excusa.

--Je n'ai pas eu le temps d'écrire à Paris et de prévenir Chevet, dit-il
en montrant un jambon, du fromage et quelques fruits secs.

--Nous n'avons besoin de rien de plus, répliqua courtoisement l'Anglais
qui comptait les bouteilles; le prétexte pour boire est suffisant.

--Eh bien! à table; et faisons peur à vos chagrins! Pourvu qu'ils ne
sachent pas nager, s'écria Michel qui ne se sentait pas d'aise.

--Je ne comprends plus, demanda sir Olliver.

--Parbleu! c'est bien simple: s'ils ne savent pas nager, ils vont être
noyés.

Et le capitaine éclata de rire.

L'Anglais ouvrit la bouche, comme si une douleur aiguë la faisait se
contracter. C'était son sourire à lui.

Les deux convives s'attablèrent. On commença par interroger une
bouteille de tokay.

--Il eût été dommage de perdre un si bon vin, dit l'Anglais, en reposant
son verre vide.

--Il est toujours dommage de perdre l'occasion de trinquer avec un si
charmant buveur, reprit Michel qui flattait sir Olliver.

--Je suis ravi de vous voir revenu à de meilleurs sentiments, monsieur
le capitaine.

--Oh! vous n'êtes pas au bout!

--Vraiment! que me ménagez-vous encore?

--Plus d'émotion que vous ne pouvez en rêver!

--Ne vous gênez pas, j'ai de l'appétit. Ainsi, capitaine, vous
m'abandonnez votre vaisseau?

--Il faut bien faire quelque chose pour vous, dit avec une feinte
soumission le brave Michel qui débouchait sa quatrième bouteille.
L'Anglais était sans défiance. Il tendit son verre, et porta un toast à
madame Michel, à sa famille et aux beaux jours passés du _Cyclope_. Le
capitaine, qui guettait depuis quelques moments l'effet de ces
épanchements réels et symboliques, paraissait enchanté du tour que
prenait l'humeur de sir Olliver. Il se renversa sur sa chaise, alluma sa
pipe avec le tison du cigare, et continua à s'éclairer sur le véritable
caractère de la mélancolie anglaise.



IV

Où les événements dépassent les voeux de sir Olliver.


--Ah çà! milord, demanda Michel, dites-moi donc un peu comment vous vous
y prendriez pour le naufrage en question.

--Comment je m'y prendrai? oh! rien de plus simple; vous l'avez dit
vous-même, un trou dans la cale! l'eau montera; je monterai avec elle,
et quand le navire sera près de disparaître...

--Vous disparaîtrez aussi?

--Non, je sauterai dans la barque, sur le radeau que j'aurai eu la
précaution de construire, et je me dirigerai au plus tôt vers une des
îles voisines; car nous sommes tout près d'un archipel.

--Ah! bah, s'écria Michel, véritablement stupéfait, vous savez que nous
sommes près des îles.....

--Oh! certainement, c'est pour cela que j'ai voulu faire naufrage.

--Eh bien, vous êtes un farceur de précaution! vous vous assurez contre
l'entraînement du plaisir. Pourquoi ne pas faire naufrage dans une
baignoire? c'eût été encore plus prudent.

--Je suis prudent, c'est vrai, répondit l'Anglais avec ce sang-froid
fantastique qui signale souvent les commencements de l'ivresse, parce
que je n'aime pas que l'on se moque de moi. D'ailleurs, je veux
l'émotion du débarquement après l'émotion du naufrage.

--Vous l'aurez, milord, vous l'aurez.

--J'emporte toujours avec moi l'histoire de Robinson Crusoé, que j'ai
beaucoup lue et que j'aime beaucoup, continua sir Olliver d'un ton
horriblement lugubre.

--Je voudrais bien vous voir, milord, vous installant dans votre île et
construisant votre habitation.

--Oh! j'ai une habitation toute faite, un petit chalet démonté que j'ai
acheté avant de partir et que je mettrai sur le radeau.

--Vous serez fort beau allant à la chasse et cherchant votre nourriture
dans les bois.

--Sans doute, mais j'ai quelques caisses de provisions...

--Que vous mettrez encore sur votre radeau. Je parie que vous avez aussi
une cargaison de vêtements.

--Pouvais-je, mon cher capitaine, m'exposer au costume primitif?

--Diable, vous perfectionnez Robinson. Est-ce que par hasard vous auriez
oublié un nègre, le fidèle Vendredi?

--Je n'aime pas les nègres et j'aime la solitude.

--Je vois que toutes vos mesures sont bien prises. Buvons à votre
heureux débarquement.

L'Anglais, dont la parole devenait de plus en plus brève, tendit son
verre, le fit emplir, et le vida en silence. Michel jasait pour deux. Le
brave capitaine s'amusait délicieusement. Il n'avait jamais été à
pareille fête. Mystifier un Anglais qui allait si volontiers au-devant
du piége, c'était un double triomphe, et, tout en étudiant l'effet des
toasts réitérés, Michel le provoquait encore.

--Milord, je bois à votre île déserte! milord, je bois à Robinson
Crusoé! milord, je bois à vos caisses de provision.

Une béatitude singulière troublait le regard de l'Anglais. Il semblait
bien près de faire naufrage dans le monde idéal. Une sorte de roulis
balançait sa tête, et des bâillements faisaient pressentir l'instant où
sa raison allait tomber dans les rêves. Michel dégageait de sa pipe une
fumée de plus en plus opaque, comme s'il avait voulu joindre des nuages
palpables aux nuées invisibles qui flottaient autour du front de sir
Olliver. La figure du capitaine, si douce et si calme, s'animait d'une
vivacité malicieuse. Par une pente naturelle dont nous avons déjà
constaté les effets, Michel se départait de l'étiquette à mesure que
l'Anglais paraissait s'endormir. Il déboutonna son gilet au premier
bâillement; au second, il ôta sa veste; au troisième, il ne lui eût
fallu qu'un geste pour qu'il se retrouvât dans la toilette sommaire du
matin. Mais ce n'était pas l'heure de prendre ses aises. Quand il vit
l'Anglais profondément endormi, le capitaine entr'ouvrit la porte.

--Pharamond, demanda-t-il à voix basse, tout est-il prêt?

--Oui, mon capitaine.

--Appelle deux hommes, et en route!

--Deux hommes! allons donc! je suffis bien à moi tout seul!

Et le matelot entra dans la cabine.

--Dort-il bien, dit-il en regardant l'Anglais sous le nez. Il y met une
complaisance! Je suis sûr que si on le pinçait il ne s'éveillerait pas.

--Pas de bêtise, Pharamond!

--Pas si bête! mon capitaine.

Et, soulevant l'Anglais endormi, Pharamond le prit dans ses deux bras,
et le porta sur le pont.

--Le bon vin rend léger, dit sentencieusement le matelot. Ce goddam-là
est une plume; je le porterais au bout du monde.

Quelques minutes après, Pharamond, toujours chargé, ou plutôt toujours
orné de son précieux fardeau, passait par-dessus le bord, descendait à
l'échelle et déposait sir Olliver dans un canot préparé pour
l'expédition. Le capitaine était déjà installé; toutes les caisses, tous
les bagages de l'Anglais, placés sur un radeau construit à la hâte,
étaient amarrés au canot.

On s'éloigna du _Cyclope_. La lune répandait sur la mer comme un sable
d'argent que les rames agitaient. La solennité de la nuit impressionna
de nouveau le capitaine. Les natures les moins sensibles, en apparence,
à la poésie, subissent des bouffées d'idéal. Michel eut un éclair de
charité généreuse: il craignait de blasphémer, en mystifiant une chétive
créature par cette nuit splendide.

--Le pauvre fou! dit-il avec compassion, j'ai bien envie de me contenter
de l'enfermer.

--Pourquoi pas, capitaine, l'engager aussi à nous faire sombrer?
répliqua Pharamond.

--Je ne sais pas jusqu'à quel point je respecte le droit des gens.

--Ah çà! est-ce qu'il voulait le respecter, lui, tout le premier?

--Il va courir des dangers.

--Quels dangers? celui de s'enrhumer, tout au plus; mais il est connu
que les Anglais ne s'enrhument pas: ils enrhument les autres.

Michel sourit, et regarda sir Olliver, qu'on avait douillettement placé
sur une couverture. Il dormait comme dans le lit le plus confortable.

--De quoi se plaindra-t-il, demanda Pharamond; n'avons-nous pas pour lui
toutes les précautions imaginables?

Le capitaine n'avait pas, au fond, de remords bien sérieux. Il lui eût
plus coûté de renoncer à son projet qu'il ne lui en coûtait de le
poursuivre. Le calme profond avec lequel dormait sir Olliver était même
pour Michel un encouragement indirect. Le trouble de son hôte l'eût fait
hésiter; mais par un raisonnement, ou plutôt par une absence de
raisonnement assez ordinaire, il se dit que, puisque le sommeil de
l'Anglais ne protestait pas, il n'y avait pas lieu de s'alarmer.

Michel semblera sans doute un logicien médiocre. Il eût pourtant fait
honneur à certaines écoles philosophiques de nos jours, qui ne discutent
pas autrement et qui prennent le sommeil de leurs auditeurs pour une
adhésion.

Le canot s'avançait vers la terre; on était à quelques brasses d'une des
plus petites îles de l'archipel Arrou, de ce paradis que les Hollandais
voudraient bien ne pas laisser perdre, et qu'ils s'efforcent en
conséquence d'acquérir prochainement.

--Sera-t-il heureux là dedans! dit Pharamond, en grommelant, avec une
grimace, qui était un sourire, comme le mouvement de ses jambes était
une danse.

--Ah ça! dit tout à coup Michel, si l'île n'était plus déserte!

--C'est un trop beau pays pour que les hommes songent à l'habiter,
répliqua Pharamond, qui s'élevait parfois à de grandes hauteurs
humoristiques.

Des senteurs embaumées venaient du rivage. L'île, baignée de cette
lumière enchanteresse de la nuit, avait des contours indécis et
paraissait un caprice des nuages. Des bruits harmonieux, des murmures
d'oiseaux se faisaient entendre à distance.

--Vous verrez qu'il aura des rossignols pour le bercer, dit Pharamond,
en haussant les épaules.

Le canot toucha la rive; on sauta à terre, on amarra les embarcations,
et l'échouage de l'Anglais sur le bord fut entrepris avec les plus
grandes précautions.

On choisit à quelque distance du rivage le gazon le plus fin, le moins
humide qu'on put trouver. Pharamond avait bien proposé qu'on laissât
quelques cailloux égarés dans l'herbe, mais Michel les enleva lui-même.
On déposa doucement le dormeur; on lui mit un oreiller sous la tête; on
rangea près de lui les caisses de provisions, tout l'attirail
indispensable à la mise sur pied du chalet; on déboucla un nécessaire de
toilette. Pharamond voulait même pousser la gentillesse jusqu'à donner
un petit coup aux rasoirs; mais le capitaine savait bien que le coup
serait donné si fort que l'Anglais devrait laisser pousser sa barbe.

Quand on eut tout rangé, tout disposé pour la plus grande surprise de
sir Olliver, le capitaine tira de sa poche une lettre qu'il mit dans les
doigts du dormeur, et donna le signal du départ. Avouons franchement que
le bon Michel avait le coeur un peu gros. La plaisanterie était
violente. Tous les hommes regagnaient le canot, quand Pharamond poussa
une exclamation et revint sur ses pas.

--Mille millions de tonnerres, s'écria-t-il, j'oubliais...

--Quoi donc? demanda brusquement le capitaine.

--De lui donner un baiser, répondit Pharamond, qui, en effet, se mit à
genoux devant l'Anglais, et lui posa le moins brutalement qu'il put, et
avec des contorsions comiques, ses deux grosses lèvres sur le front.

--Adieu, mon chéri, dit le matelot; dors, ne fais pas de mauvais rêves;
sois bien sage; et ne t'avise pas de faire sombrer la jolie petite île
que nous t'avons choisie.

Les marins s'amusèrent de ces adieux de sentiment. Pharamond révélait un
côté, inconnu jusque-là, de son caractère. On le savait brutal, on
appréciait sa jolie façon de donner des coups de poing, mais on ne
soupçonnait pas ses autres agréments. Il faisait preuve de lousticité;
c'était une ressource. Seulement, il lui fallait un Anglais à mystifier
pour qu'il fût en belle humeur, c'était une difficulté.

Le canot s'éloigna de la rive. Après quelques hésitations, Michel, qui
voulait d'abord laisser le radeau utilisé pour le transport des
provisions, se ravisa, et le fit rattacher à l'embarcation.

--Il n'aurait qu'à vouloir s'en servir pour nous rejoindre, se dit le
capitaine, il se noierait.....

--Nous lui avons laissé un couteau et une fourchette, ajouta, en matière
d'interruption, le spirituel Pharamond, qui devenait formidable, quand
il abordait l'ironie. Il pourrait se blesser, le malheureux!

--Avouez, mes enfants, continua gaiement Michel qui, en somme était
assez content de son expédition, que nous n'avons pas trop mal choisi.
Sera-t-il bien, là!

--Le gueux! s'écria Pharamond, qui changea brusquement d'humeur, et qui
en voulait peut-être à l'Anglais de l'insuccès de sa dernière
plaisanterie; le gueux! il est mieux que l'empereur à Sainte-Hélène.

--C'est pourtant vrai! s'écria un vieux marin, ancien soldat de
l'empire, qui n'avait pas encore songé à cet absurde rapprochement; ah!
le scélérat!

--Capitaine, si nous retournions le réveiller et lui demander une
réparation? dit Pharamond.

--Allons, silence, et manoeuvrons bien; nous avons déjà perdu trop de
temps pour cette plaisanterie.

Le canot rejoignit bientôt le _Cyclope_. Les marins remontèrent. Michel
essaya, avec sa longue-vue, d'apercevoir encore, dans le brouillard
argenté de cette nuit éclatante, l'île où il abandonnait sir Olliver;
puis le navire reprit sa route, laissant l'Anglais continuer son sommeil
sous les baisers de la lune, qui donnait au front de sir Olliver, en s'y
jouant à travers les branches d'arbres, la grâce et la pâleur d'un
_Endymion_.



V

Comment sir Olliver ressentit enfin une émotion, et ce qui s'ensuivit.


Quelques heures après les événements que nous venons de raconter, au
moment où l'aurore passait ses doigts roses mais un peu froids sur les
paupières de l'enfant d'Albion, un bruit singulier interrompit le chant
des oiseaux. On eût dit que les colibris, les bengalis et les perroquets
de toute espèce s'interrogeaient entre eux sur cette note inconnue et
baroque qui rompait l'harmonie de leur gai charivari.

Un silence solennel, un silence de jury musical pesa sur l'île; puis,
comme le bruit mystérieux se fit de nouveau entendre, les oiseaux
rassurés recommencèrent leurs caquetages; ils semblaient se dire les uns
aux autres:

--N'ayez pas peur! ce n'est rien! ce n'est qu'un homme qui éternue!

C'était, en effet, sir Olliver qui, malgré les paternelles précautions
du capitaine Michel, ressentait la fraîcheur du matin et inaugurait son
réveil de cette façon bruyante.

L'éternument est, à coup sûr, une des joies délicates de la vie. Je
n'invoque pas le témoignage des priseurs, qui ont abusé de cette volupté
jusqu'à en faire un inconvénient. Mais je m'en rapporte à tous ceux qui,
usant modérément de toute chose, secouent de temps à autre les fardeaux
de la tête, les migraines, le sommeil et l'ennui, par ces brusques
mouvements sonores et grotesques comme la gaieté, et qui sont les
éclats de rire du nez.

Je sais bien que la délicatesse même de cette joie la fait confondre
avec la douleur. Mais les augures heureux qu'on tire à tout âge de
l'éternument révèlent sur ce point la conscience même de l'humanité. Les
nourrices voient un signe de croissance dans l'éternument d'un enfant.
Aristote, (non pas pourtant dans le chapitre des chapeaux) s'est occupé
de la question de savoir pourquoi on salue les gens qui éternuent. Les
Grecs leur disaient: _vivez_! les Romains: _portez-vous bien!_ Nous,
nous disons: _à vos souhaits_! ou: _Dieu vous bénisse!_ Mais, quels que
soient l'origine de ces politesses et le sens des mots employés, il n'en
est pas moins vrai que la croyance universelle reconnaît un homme
heureux, ou en passe de le devenir, dans l'homme qui éternue.

Cette pensée ne fut pas la première qui s'offrit à l'esprit de sir
Olliver. Il eut peur tout prosaïquement d'être enrhumé, et il allait se
lever pour fermer la porte ou la fenêtre de sa chambre et interdire le
passage aux courants d'air, quand il s'aperçut que sa porte et sa
fenêtre étaient démesurées comme l'infini, et qu'on eût fatigué
l'éternité à vouloir les clore tant soit peu.

Le lecteur s'imagine sans doute que la stupeur, que l'ébahissement va
enfin donner à sir Olliver l'émotion qu'il a toujours vainement
souhaitée. Erreur! un Anglais ne s'étonne pas si facilement. Sir
Olliver, quand il fut tout à fait éveillé, se crut endormi.

--C'est un songe, murmura-t-il, le songe d'une nuit d'été.

Mais un second et un troisième éternument, accompagnés d'une légère
douleur dans les reins, le ramenèrent à la réalité. C'était le moment de
s'étonner; ce fut le moment du désappointement.

--Hélas! ce n'est même pas un songe, se dit-il, je suis bêtement
éveillé!

Et il regarda autour de lui d'un air défiant, comme une victime déjà
mystifiée. La lettre déposée par Michel lui frappa les yeux; il l'ouvrit
et lut ce qui suit:

     «Milord,

     «Nous ne pouvions plus naviguer ensemble. Vous m'excuserez d'avoir
     pris mes précautions pour défendre le _Cyclope_. Vous vouliez un
     naufrage; vous l'avez eu; seulement, dans le vin et non sur l'eau.
     Ce n'est pas la coque du navire qui a chaviré, mais la cervelle de
     Votre Seigneurie. Je m'empresse d'ajouter, milord, que vous avez
     été vaincu, sans que vous puissiez recevoir un reproche. Le vin
     était bon, mais il n'était pas pur. J'avais ajouté aux bouteilles
     qui vous concernaient un narcotique dont j'espère avoir bien ménagé
     les doses. Je serais désolé de m'être trompé et de vous procurer un
     sommeil sans réveil. Le cas de légitime défense ne m'autorisait pas
     suffisamment; mais comme si ce malheur était arrivé, vous ne liriez
     pas ma lettre, et comme vous ne pourriez par conséquent m'entendre
     que du séjour des bienheureux, où le Dieu des Français tolère
     quelques Anglais, je n'aurais pas à perdre mon temps et mon papier
     en excuses.

     «Heureusement, milord, cette supposition est une plaisanterie. Je
     viens de contempler le sommeil de Votre Grâce, et jamais
     l'innocence et la bonne santé ne ronflèrent avec une tranquillité
     plus parfaite.

     «Vous vous éveillerez dans une île charmante, coquette, à peine
     meublée de serpents, mais, en revanche, complétement dépourvue
     d'hommes. C'est le paradis terrestre sans Adam, et par conséquent
     aussi sans Ève. J'ose espérer que milord me saura gré du soin avec
     lequel je lui ai ménagé cette surprise, et des égards de tout
     l'équipage pour sa personne.

     «Si milord, malgré ces attentions, était mécontent de son logement,
     il pourrait mettre un drapeau au sommet de la petite montagne qui
     partage l'île en deux portions; je ne doute pas qu'à moins de
     brouillards et de mauvaise volonté, les navires qui passeront à
     distance n'aperçoivent ce signal; et comme dans quelques jours le
     _Cyclope_ sera un de ces navires, je promets à milord de bien
     essuyer les verres de ma lunette.

     «Milord verra qu'on n'a rien oublié de ce qu'il avait embarqué avec
     lui. Si j'avais pu penser qu'un compagnon lui fût agréable, je lui
     aurais laissé le matelot Pharamond; mais les façons détestables de
     ce marin, qui croit avoir toujours à se plaindre des Anglais,
     auraient pu faire souhaiter la solitude à milord, et je tiens trop
     à combler les souhaits de milord pour ne pas le laisser seul.

     «Je préviens milord qu'il devra se défier de certain fruit,
     vermeil, charmant à l'oeil, agréable au goût, mais mortel, qui
     croît en abondance dans cette île. C'est la pomme de ce paradis
     terrestre; mais milord ne sera pas tenté puisqu'il n'aura pas de
     tentatrice, et il prend d'ailleurs trop de soins de sa santé pour
     terminer par un suicide une existence dévouée à l'imprévu.

     «J'ai eu soin de régler la montre de milord, pour qu'en s'éveillant
     il puisse savoir l'heure exacte et apprendre, par comparaison, à
     mesurer le temps sur l'ombre des arbres, ainsi que cela se pratique
     dans _Robinson Crusoé_. Milord me saura-t-il gré de toutes ces
     petites gâteries, et voudra-t-il bien reconnaître qu'en lui
     procurant des émotions, sans m'exposer à en ressentir moi-même,
     j'ai agi avec prudence, et j'ai allié, dans la mesure convenable et
     discrète, les devoirs de l'hospitalité à ceux de ma profession?»

  A bord du _Cyclope_,

                           MICHEL,
               CAPITAINE AU LONG COURS.

Sir Olliver ne put s'empêcher de sourire à la lecture de cette lettre.
La pensée qu'il avait causé assez de terreur à quelqu'un pour qu'on
machinât contre lui toute une embûche sérieuse ne lui fut pas
désagréable. Pourtant l'ironie du capitaine le choquait dans sa vanité:

--Milord! milord! pourquoi m'appelle-t-il milord? il me traite, dans
cette lettre, comme on traite les Anglais dans une caricature française.
Ah! quand je sortirai de cette île, je me vengerai du capitaine.

Sir Olliver se leva, et ne voyant devant lui que la mer calme et unie,
sans le plus léger vestige de barque ou de radeau, il comprit tout de
suite que le départ ne devait pas être aussi facile que l'arrivée. Mais,
résigné à tenter l'expérience de la solitude, puisque la fréquentation
des humains ne lui avait pas réussi, il accepta résolûment le sort qui
lui était fait.

--Ces insolents matelots ne verront jamais mon drapeau flotter sur la
montagne, dit-il. Je vivrai ici; je m'empare de cette île, je n'en sors
plus; elle est désormais mon domaine.

Je n'oserais pas avancer que l'Anglais songeait à peupler son royaume.
Il avait de trop bonnes raisons pour ne pas faire ce rêve-là. Mais il
pensa que bien des souverains gouvernent des solitudes, et que si
celles-ci ont l'inconvénient de rapporter très-peu d'impôts, elles ont,
en revanche, l'avantage d'être facilement gouvernables, et, par ce
dix-neuvième siècle qui court, cet avantage n'est pas à dédaigner.

En conséquence, s'avançant jusqu'aux bords de la mer, et se retournant
pour contempler l'île avec solennité, sir Olliver déclara à haute voix,
et d'un ton respectueux, qu'il prenait possession de cette terre
inconnue, au nom de Sa très-gracieuse Majesté la reine Victoria. Et ce
devoir patriotique accompli, l'île fut baptisée du nom d'_île des
Rêves_, l'intention de sir Olliver étant de passer sa vie à peupler au
moins d'illusions et de fantômes de son imagination cette solitude
charmante qu'il ne pouvait peupler autrement.

Une bonne conscience est un apéritif, et rien ne prédispose aux
fonctions gastronomiques comme le sentiment du devoir rempli. Sir
Olliver avait si bien agi qu'il se sentit affamé. Il toucha pourtant
avec discrétion à la caisse d'approvisionnement, et sut gré au capitaine
Michel de ce que celui-ci n'avait pas voulu lui procurer des émotions
trop vives en lui coupant les vivres. Il éprouva même quelque
satisfaction à retrouver son portefeuille intact et avec le même
embonpoint; c'était là, on en conviendra, une satisfaction bien
désintéressée dans le cas présent, et qui prouvait que sir Olliver
aimait le superflu à l'égal du nécessaire.

Il fallait choisir un gîte, dresser son chalet, emmagasiner ses
provisions, aborder enfin la partie technique du rôle de Robinson. Mais
sir Olliver, pleinement rassuré sur l'état de la température, pensa
qu'il avait tout le loisir nécessaire pour cette installation
définitive, et ne se pressa pas de faire oeuvre de ses mains. Il
résolut, avant toute chose, de prendre connaissance de son île, d'en
étudier la topographie, les ressources, et de choisir pour son domaine
privé l'emplacement le plus agréable et le mieux abrité.

Mais comme il n'est pas convenable qu'un souverain passe l'inspection de
ses États sans avoir commencé par s'inspecter lui-même, sir Olliver, qui
ne partageait pas sur le chapitre de la toilette, non plus que sur les
autres points, les idées tolérantes du capitaine Michel, sir Olliver
crut indispensable de réparer le désordre de son costume. Il se mit en
mesure de faire les choses en conscience, et chercha, à cet effet, un
bosquet mystérieux, un sanctuaire sous les arbres, où sa pudeur
britannique n'eût pas à souffrir; scrupule naïf, mais rassurant
peut-être pour les illusions de notre naufragé. Il trouva ce cabinet de
toilette, comme si une fée anglaise l'eût préparé d'avance. Un petit
rocher, convenablement abrité par des arbres à longues feuilles, offrait
à la fois un siége, un lit de repos ou une table.

Sir Olliver transporta là toutes les pièces de son nécessaire et
préluda ensuite, avec le sang-froid le plus imperturbable, à la toilette
la plus correcte. Il se rasa méthodiquement, se vêtit avec le soin
religieux qu'un parfait gentleman doit apporter à cette oeuvre capitale,
et après avoir allumé un cigare il sortit pour sa promenade de
découverte.

Un touriste moins blasé (en supposant que ces deux termes ne soient pas
toujours synonymes) fût tombé en extase devant les splendeurs de
végétation, devant les caprices de verdure, les somptuosités de fleurs
qui se révélaient à chaque pas. L'île de Calypso, avec son printemps
éternel, n'eût été qu'une Sibérie monotone à côté de cette île
enchantée. On pouvait y acclimater toutes les invraisemblances physiques
et idéales. Sir Olliver crut s'apercevoir que les fleurs et les fruits
s'envolaient d'eux-mêmes des arbres par un raffinement de grâce qui
rendait les récoltes faciles. Il allait même consigner ce singulier
phénomène sur ses tablettes, quand il reconnut que ces fleurs et ces
fruits avaient des plumes, et n'étaient pour les arbres que des
ornements postiches. L'île était une volière. Chaque arbre ressemblait à
un de ces monuments domestiques que les naturalistes affectionnent, et
qui portent sur leurs branches des oiseaux empaillés. Comme il allait
entrer dans une prairie, un objet, assez semblable à un chapeau de
paille d'Italie, orné de plumes, s'élança tout à coup, comme si un
tourbillon l'eût enlevé de la tête d'une élégante lady, et disparut dans
les airs. Sir Olliver, mis en défiance et commençant à douter de tout,
n'osa pas écrire ce qu'il avait vu, et s'en félicita quelques instants
après, quand il eut acquis la preuve que ce soi-disant chapeau était un
véritable oiseau de paradis, hôte ordinaire et merveilleux de l'archipel
Arrou.

Un ruisseau traversait la prairie; l'Anglais, mis en humeur poétique,
lui donna le nom de ruisseau d'Ophélie, et, après en avoir avalé
quelques gouttes puisées dans le creux de sa main, il trouva une petite
saveur salée à cette eau limpide, et décida qu'il installerait, sur ses
bords hygiéniques, un petit établissement thermal pour lui tout seul.

Par une hallucination, au moins aussi étrange que celle dont il avait
été dupe quelques instants auparavant, sir Olliver crut remarquer, dans
le courant du ruisseau, un petit objet brun et oblong, qui ressemblait à
s'y méprendre à un cigare de la Havane. Mais l'invraisemblance était
trop choquante, pour qu'un esprit, ennemi du fantastique, s'arrêtât à la
discuter. Sir Olliver continua donc sa promenade, sans mentionner que
les ruisseaux de cette île charriaient des cigares.

Il marchait au milieu d'un concert; les oiseaux chantaient; et,
quoiqu'ils ne commissent aucune faute d'harmonie, l'Anglais prenait
plaisir à les écouter et les admirait autant que s'ils eussent chanté
faux. Il crut distinguer pourtant une note étrange et presque humaine
dans ce concert. Quelque chose d'assez semblable à un éclat de rire
s'élevait par intervalles.

--Encore une illusion! pensa sir Olliver, qui se mit à chercher quel
instrument ailé le gratifiait de cette note fantastique, de ce rire en
dièse ou en bémol. Il remarqua un magnifique perroquet qui se dandinait
dans un hamac naturel formé par une liane entre deux arbres, et il fit
honneur à cet artiste de l'éclat de rire en question.

--C'est bizarre, dit l'Anglais; les perroquets imitent, mais ne devinent
pas; qui donc a pu révéler à celui-ci, dans cette île déserte, les
secrets du rire, et du rire européen, car je ne suppose pas que les
insulaires du voisinage se permettent de rire comme des Anglais, et même
comme des Français? Voilà du moins un fait curieux et bon à noter.
Aussitôt, tirant ses tablettes, sir Olliver écrivit à la première page:
«Les îles de l'archipel Arrou produisent des perroquets d'une espèce
toute particulière, dont le cri ressemble, à s'y méprendre, à l'éclat de
rire humain.»

Voici une note dont mon savant ami, sir John Simpson, membre de la
Zoological society, saura faire son profit.

Et, enchanté de cette première conquête dans son île, plaçant avec
respect ses tablettes dans une poche de côté tout près de son coeur, sir
Olliver se livra aux méditations philosophiques qui suivent d'ordinaire
les grandes victoires.

Est-ce le perroquet qui imite l'homme, ou bien est-ce l'homme qui a
imité le perroquet? se demanda-t-il. Grave question! L'homme est la
synthèse de tous les animaux. Par tous ses instincts et par toutes les
variétés de ses formes, il peut ressembler à tous les êtres de la
création. Il est la seule créature qui ait autant de types que
d'individus. Le rire aura été une imitation de sa part. Mais est-ce bien
le perroquet plutôt qu'un autre oiseau qu'il a imité? Le rire! autre
problème! Les pleurs sont logiques; ils soulagent ceux qui ont le
bonheur de pleurer. Mais le rire est absurde et contre nature; il peut
faire mal, et rarement il fait du bien. On meurt de trop rire; on ne
meurt pas de trop pleurer. Le rire est méchant comme il est malsain. Les
idiots, les enfants, les fous rient toujours. L'homme bon transige et
sourit seulement. Les poëtes comiques sont presque toujours des
misanthropes. Machiavel était un poëte comique. Le rire est la marque de
la déchéance humaine. Les Grecs, qui avaient le culte de la beauté, le
sentiment de la dignité extérieure, ne faisaient jamais rire le marbre:
ils savaient que le rire est une grimace. Les Français, qui sont plus
méchants et qui ont moins de dignité que les Anglais, rient toujours.
Moi, je ne ris jamais, et.....

Sir Olliver, absorbé dans ses méditations humoristiques, lesquelles
étaient aussi complétement dépourvues de sentiers, de lignes droites, de
chemins tracés que les solitudes vierges de son île, s'égarait
doublement, et, la tête baissée, marchait au hasard dans les grandes
herbes, quand il lui sembla que, par un phénomène au moins aussi
extraordinaire que celui du rire entendu dans les arbres, son ombre
projetée au loin et détachée de lui s'avançait gravement à sa rencontre.

Ai-je oublié de dire que sir Olliver était trop au courant de la mode
pour n'avoir pas la vue un peu basse, et pour ne pas ajouter, dans les
cas pressants, un appendice vitré à son oeil? Mais, pendant qu'il
cherchait cet appendice, il avait eu le temps de s'imaginer que c'était
peut-être un habitant méconnu de cette île trop peu déserte qui venait
au-devant de lui. Un coup d'oeil rectifié par son lorgnon dérangea cette
conjecture: l'ombre en question avait une apparence européenne.

Sir Olliver n'était pas curieux. Il redoutait d'ailleurs des déceptions.
Il tourna le dos au phénomène pour n'avoir pas à le juger. Mais voici
que l'ombre se mit à courir après lui, enjambant les hautes herbes, et
le bruit de sa course détruisant toute supposition d'impalpabilité,
force fut à sir Olliver de se retourner brusquement d'un air furieux
pour demander compte de cette poursuite.

L'Anglais se trouva nez à nez avec un charmant jeune homme, au teint un
peu pâli, aux yeux un peu retirés dans l'orbite, à la figure
intelligente et fine, vêtu d'un costume de voyage qui manquait plutôt de
fraîcheur que d'élégance.

Ce nouveau venu, s'il était un indigène, ne pouvait avoir germé dans
cette île qu'après un vent invraisemblable, qui avait transporté de
Paris et du boulevard des Italiens un échantillon de la fleur des pois
français sur la terre des antipodes.

--Que me voulez-vous? demanda sir Olliver, du ton le plus froid et le
plus dédaigneux qu'il put trouver.

--Rien qu'un peu de feu pour allumer mon cigare, repartit le jeune homme
en souriant, et dans le plus pur idiome français.

Pour le coup, il faut le confesser, sir Olliver ressentit quelque chose
qui ressemblait à une émotion. Mais ce qui le surprit profondément, ce
ne fut pas cette rencontre dans une île de l'archipel Arrou, à quelque
distance de la Nouvelle-Guinée, d'un Parisien, d'un naufragé comme lui;
il se prémunissait trop contre les grands efforts pour en sentir
l'atteinte; mais son stoïcisme, son flegme britannique étaient vaincus
par ce Robinson rival, qui, au lieu de courir à lui, dans les transports
de rigueur en pareille circonstance, de l'embarrasser d'une embrassade,
et de lui jouer la scène de sentiment qu'il attendait, le saluait, comme
s'il l'eût abordé sur l'asphalte et lui demandait du feu.

Sir Olliver, je le répète, s'avoua à lui-même qu'il n'était pas
indifférent à ce détail; mais il ne voulut pas être en reste
d'originalité, et, secouant la cendre de son cigare, il offrit en
silence du feu, et attendit, sans desserrer les dents, que le cigare de
l'inconnu fût allumé, reprit le sien, salua, tourna le dos, et continua
sa route.

A peine avait-il fait quelques pas, qu'il entendit derrière lui un éclat
de rire à roulades fort semblable à celui qu'il avait noté sur ses
tablettes.

--Voilà mon perroquet, se dit sir Olliver un peu confus; je comprends
aussi pourquoi les ruisseaux de mon île charrient des cigares. Est-ce
qu'au lieu d'être à quelques brasses des Papous, je serais dans un
bosquet de Mabille?

Le Français avait rejoint l'Anglais.

--Pardon, monsieur, lui dit-il, en continuant à rire, je ne vous
laisserai pas me quitter de cette façon-là. Nous sommes destinés à vivre
ou à mourir ensemble; il serait bon de nous entendre.

--Je ne vous connais pas, dit sir Olliver avec le plus beau sang-froid.

--Je le sais bien; c'est précisément pour cela que nous devons faire
connaissance. Quant à vous, monsieur, je vous connais.

--Vous me connaissez!

--Oui, vous êtes un Anglais; vous voyagez pour votre désagrément; vous
avez fait naufrage, et vous attendez l'omnibus, je veux dire un navire
pour continuer vos excursions.

Sir Olliver fut profondément surpris. Il eût bien voulu répliquer par
une réponse aussi pénétrante; mais, outre qu'il se sentait embarrassé
pour formuler un jugement sur l'inconnu, il éprouvait quelque
répugnance à prolonger l'entretien avec une personne qui ne lui avait
pas été officiellement présentée. L'étranger sembla deviner ce qui se
passait dans l'âme de l'Anglais.

--Monsieur, lui dit-il, permettez-moi de vous présenter, dans ma
personne, Stanislas Robert, un peintre de paysage, dont le talent n'est
pas encore assez connu pour avoir franchi les mers. Vous m'excuserez de
ne recourir à aucun introducteur. Mais si vous voulez m'en indiquer un
dans cette île qui ait quelque crédit auprès de vous, je m'empresserai
de mettre sous sa garantie l'amitié que je vous offre.

Le jeune homme, en parlant ainsi, saluait d'un ton demi-sérieux qui eût
désarmé l'Anglais le plus entêté.

Sir Olliver jugea qu'il avait fait aux convenances tous les sacrifices
nécessaires, dans une position tellement excentrique. Il se résigna donc
à accepter le compagnon que le sort lui envoyait, et ce fut avec
galanterie qu'il lui tendit la main. Sir Olliver avait ressenti
d'ailleurs une émotion, et, quelle qu'elle fût, il lui devait de la
reconnaissance. C'était pour la témoigner qu'il se montrait facile dans
ses relations.

--Eh bien! monsieur Stanislas Robert, dites-moi par quel hasard vous
êtes dans mon île? demanda sir Olliver avec une dignité de cacique,
tempérée par un sourire de gentleman.

--Votre île! pardon, monsieur; mais il faudrait savoir quel fut le
premier occupant.

--Oh! oh! nous ne sommes que deux, nous ne nous connaissons que depuis
une minute, et voilà déjà une guerre entamée. Horrible humanité!

--Une guerre qui finira bientôt sans effusion de sang, mais avec
effusion d'amitié, si vous voulez bien accepter des arbitres pour vider
le débat.

--Comment? des arbitres! demanda sir Olliver.

--Sans doute, reprit le jeune Français, nous ne sommes pas seuls dans
cette île.

--Nous ne sommes pas seuls? s'écria l'Anglais véritablement ému; puis
après un silence:

--J'aurais dû m'en douter, continua-t-il avec découragement. Je n'ai pas
de chance; et la seule île déserte que je découvre est une île peuplée.

Je puis affirmer que sir Olliver en voulait beaucoup au capitaine Michel
dans ce moment, et s'il avait pu quitter l'île immédiatement, il n'eût
prolongé ni l'entretien ni la promenade. Mais, bien qu'il fût excellent
nageur, sir Olliver ne pouvait raisonnablement songer à s'échapper à la
nage. Comment d'ailleurs s'y fût-il pris pour emmener ses provisions et
son chalet? Or, il lui paraissait aussi impossible de renoncer à ses
espérances de confort, qu'il lui semblait dur de renoncer à ses
espérances d'émotion.

Nous allons voir que sir Olliver calomniait le hasard, en lui reprochant
de gâter ses impressions de voyage!



VI

Comment l'île des Rêves courut le risque de changer de nom.


--A quel chiffre monte la population de l'île? demanda l'Anglais avec un
effort visible.

--Oh! rassurez-vous, monsieur, reprit Stanislas Robert, il n'y a pas
encore d'encombrement: vous serez le septième personnage et le quatrième
homme de la colonie.

--Comment! il y a des dames?

--Oui, monsieur, et comme aucune d'elles ne m'a donné le droit d'avoir
de la modestie pour son compte, je puis avouer qu'elles sont toutes les
trois fort jolies.

--Quelle île déserte! murmura sir Olliver.

--Ayez un peu de patience, nous ne sommes pas ici pour longtemps. Un
accident arrivé au vaisseau qui nous transportait vers l'Australie a
contraint le capitaine à nous déposer pour quelques jours dans cette île
charmante; mais il doit nous envoyer chercher, et vous pourrez,
monsieur, reprendre le cours de vos méditations solitaires.

L'Anglais comprit qu'affecter l'amour de la solitude quand il devenait
impossible d'en jouir, c'était fournir un prétexte à des railleries. Il
avait déjà été mystifié par le capitaine Michel. S'exposer à de
nouvelles épigrammes, c'était évidemment justifier le guignon qui
s'acharnait après lui; d'ailleurs, la pensée que des dames, fort jolies,
comme le disait le jeune peintre qui devait s'y connaître, partageaient
son sort, et étaient obligées de mettre aussi en action la morale de
_Robinson Crusoé_, le faisait sourire.

--Eh bien, monsieur, dit-il presque gaiement à son interlocuteur,
veuillez me présenter à ces dames et à ces messieurs.

--Très-volontiers, reprit Stanislas, qui s'empara du bras de l'Anglais
et le conduisit vers un point du rivage que sir Olliver n'avait pas
encore eu le temps d'explorer.

Sur une pelouse qui datait sans doute du premier printemps de la terre,
mais qui n'en était pour cela ni moins verte, ni moins jeune, ni moins
touffue, et qui, ayant échappé à la culture des hommes, avait toutes les
perfections désirables; à l'ombre de beaux arbres, dont je me
dispenserai (pour cause) de vous donner les noms scientifiques, et qui
n'avaient peut-être pas de noms, puisqu'ils semblaient une grâce, un
privilége exclusif de cette île enchantée, les naufragés annoncés par le
jeune peintre étaient installés d'une façon pittoresque, et composaient
un tableau, une sorte de Décaméron sur l'herbe qui, fort heureusement,
échappera au pinceau de M. Winterhalter, mais qui, hélas! a peut-être
inspiré M. Stanislas Robert.

Trois jeunes femmes, bien différentes de physionomie, mais ayant toutes
les trois cette douce analogie de la jeunesse et de la beauté, étaient
assises dans des attitudes rêveuses.

L'une, modestement vêtue, paraissait en deuil, et effeuillait des fleurs
qu'elle jetait ensuite sans leur demander un oracle. Une autre, qu'à la
figure brunie et à la flamme de ses yeux on reconnaissait pour une
Espagnole, semblait absorbée par quelque important calcul. Le menton
dans la main, et le coude appuyé sur le genou, elle regardait devant
elle avec une fixité presque terrible. Quant à la troisième, elle
n'était pas si plongée dans sa mélancolie qu'elle n'eût assez de
sang-froid pour employer ses loisirs à l'occupation la plus étrange
qu'on pût attendre d'une naufragée. J'ai honte de l'avouer, elle
chiffonnait des dentelles et se préparait un bonnet.

Des écharpes, des ombrelles, des chapeaux de paille étaient jetés à
quelque distance, et des débris attestaient, non loin de là, que les
nouveaux habitants de l'île n'avaient pas encore eu besoin, pour leur
nourriture, de recourir aux procédés sommaires des sauvages.

Près du groupe des trois femmes, deux jeunes gens s'entretenaient à
demi-voix, en fumant, l'un dans une énorme pipe de porcelaine, et
l'autre une cigarette.

--Voilà, monsieur, toute la population de l'île, dit le peintre en
montrant de loin ces cinq personnes.

Sir Olliver avait pris un lorgnon et regardait avec le sang-froid d'un
amateur de tableaux, légèrement blasé.

--Il ne nous manque absolument qu'un échantillon des habitants du
voisinage pour que la collection soit complète, continua Stanislas.
Voici la _sentimentale_ Allemande, la _brune_ Espagnole, la _piquante_
Française, comme dans les gravures d'auberge. Vous avez dû rencontrer
ces trois portraits-là partout.

--Oui, mais je ne m'attendais pas à les trouver ici.

--Ne vous plaignez pas, et avouez qu'on ne saurait les mettre dans un
plus joli cadre. Quant à ces deux messieurs, l'un, celui qui a une
casquette de toile cirée, est un blond enfant de la blonde Allemagne; il
regrette la bière, mais vous saurez plus tard pourquoi il prend son mal
en patience. L'autre est un Italien qui avait si peur des présents de
l'Autriche, qu'il les fuyait jusqu'en Australie. Maintenant, monsieur,
permettez-moi de vous présenter.

L'aspect de deux personnes, au lieu d'une seule qu'on attendait, fit
pousser une exclamation en choeur aux cinq naufragés. Mais avant que
leur étonnement eût pu se manifester par des questions, Stanislas
s'était avancé et avait pris la parole.

--N'ayez pas peur, mesdames et messieurs, dit-il en riant; monsieur
était un peu sauvage, mais je l'ai apprivoisé.

Les trois dames s'étaient levées, les deux fumeurs s'étaient rapprochés;
on se salua avec des sourires; les circonstances de la rencontre étaient
si extraordinaires, qu'on eût passé volontiers par-dessus les formules
de la présentation officielle; mais Stanislas connaissait son Anglais.

--Mesdames, reprit-il avec la gravité d'un chambellan, je vous présente
le roi de cette île; c'est à lui que vous devez l'hospitalité.

--J'ai abdiqué, interrompit sir Olliver.

--Oh! vous avez des droits et nous les respectons, continua le peintre;
d'abord, vous êtes Anglais: toute île nouvellement découverte doit vous
appartenir. Et puis, vous êtes seul de votre parti: vous avez au moins
l'unité de vues et d'action. Nous, nous sommes une bigarrure; je
craindrais l'anarchie: c'est nous qui abdiquons, n'est-ce pas,
mesdames?

L'Allemande ne paraissait pas comprendre la plaisanterie.

L'Espagnole souriait avec une petite coquetterie fière et dédaigneuse.

Quant à la Française, elle répondit:

--Il faudrait d'abord savoir quelle constitution monsieur veut nous
donner.

--Voilà bien une échappée de Paris, s'écria Stanislas sur le ton d'une
indignation comique. Je vous préviens, belle dame, qu'il n'y a pas ici
de principes de 89.

--Qu'en savez-vous? repartit la Française, en riant aux éclats.

--Au fait, il ne serait pas plus invraisemblable de les trouver affichés
au coin d'un bois, qu'il ne l'était de rencontrer monsieur.

--Et puis je tiens à savoir si les rois de cette île ne sont pas des
anthropophages.

--Oh! pas si anthropophages que vous, belle coquette, repartit lestement
le peintre. Monsieur est un souverain constitutionnel; quand il lui
arrive de croquer ses sujets, c'est par respect pour l'opinion autant
que par galanterie pour ce qui est à croquer.

--Prenez garde à vous, madame, dit sir Olliver qui s'amusait de la
plaisanterie.

--Maintenant, sire, permettez-moi, continua Stanislas, de vous présenter
vos sujets par province: voici l'Allemagne avec deux députés, madame
Carolina Brenner, jeune veuve de vingt ans qui a été piquée par une
aiguille à tricoter de madame Ida Pfeiffer, et qui fait le tour du monde
pour utiliser son veuvage, et instruire M. Frantz, ici présent. Voici la
plus loyale et la plus candide figure de philosophe allemand qui ait
jamais apparu à travers les nuées du tabac. Ne rougissez pas, Frantz; et
vous, sire, quand vous aurez besoin d'un ministre de la logique ou de
l'esthétique, prenez monsieur. Voici madame Julie Vernier, autre veuve,
mais Française, dont l'esprit vous a déjà sauté aux yeux et à la gorge.
Madame a un grand défaut que j'ose confesser en son nom: elle dépoétise
les rossignols, et chante de façon à les humilier. Elle sera la _prima
donna_ de votre théâtre royal. J'ignore le nom que Votre Majesté a donné
à cette île.

--Je l'ai appelée l'_île des Rêves_.

--Joli nom!... mais qu'il faut changer contre celui d'_île des Veuves_,
car madame Dolorida Mendez est aussi une veuve...

--Pas encore! interrompit l'Espagnole avec un singulier soupir.

--Oh! comme vous avez bien dit cela! mais ce _pas encore_ prouve toute
la justesse de mes paroles. Vous êtes veuve par les élans du coeur,
señora, et par la distance. Je me souviendrai de votre _pas encore_!
Voici mon ami Ottavio. Celui-là est un proscrit volontaire; il subit le
plus dur, le plus cruel des exils, celui dont on ne peut pas revenir, et
que la conscience impose; il est veuf, mais sa fiancée n'est pas morte,
n'est-ce pas, mon Roméo? Elle l'attend silencieuse, dans sa prison, dans
son tombeau; quelque jour peut-être, une épée française se glissera sous
ce marbre et le soulèvera. J'irai à ta noce, mon ami Ottavio, ajouta
Stanislas d'une voix émue et en serrant la main de l'Italien.

--Je ne comprends pas, dit l'Anglais.

--Ce sont les traités de 1815 qui vous empêchent de comprendre, s'écria
la jeune veuve française avec un petit air mutin le plus charmant du
monde.

--Quelle jolie déesse de la liberté vous faites! dit Stanislas en
saluant madame Vernier; vous, monsieur, ajouta-t-il avec gravité, vous
comprendrez Ottavio quand vous l'aimerez, c'est-à-dire dans une heure.
Voici donc la présentation au complet. Quant à vous, monsieur, je vous
ai deviné, n'est-ce pas? Anglais convaincu de spleen! Soyez le bienvenu
dans notre colonie. Nous sommes tous, plus ou moins, des naufragés du
vieux monde; chacun de nous est à la recherche d'une espérance, et porte
le deuil d'une illusion. Vous avez bien nommé cette île; nous y rêverons
à la fortune, à l'amour, à la liberté! Nous allions en Australie, le
pays de la réalité; mais notre vaisseau s'est égaré et avarié en flânant
en route; le capitaine a mieux aimé nous déposer ici qu'au fond de la
mer. C'est une attention délicate que vous n'apprécierez peut-être pas,
mais dont nous sentons tout le prix. Dans cinq ou six jours, on revient
nous prendre. Vous serez libre alors de nous suivre; jusque-là vous
représenterez l'Angleterre dans ce naufrage universel; et quand l'heure
des confidences sera venue, vous nous direz vos chagrins si vous en
avez; car les plus malheureux sont souvent ceux qui n'ont rien à
pleurer.

--Je vous remercie, dit l'Anglais. Si je pouvais être guéri, je vous
choisirais comme médecin.

--Bah! il n'y a pas de médecin ici; il n'y a que des malades. Nous nous
guérirons mutuellement, et, pour commencer, je vous ordonne de dresser
votre tente à côté de la nôtre; nous allons procéder à votre
emménagement.

Sir Olliver était subjugué, moins par la rondeur un peu familière de
l'artiste que par l'excentricité de la situation. Qui sait même si un
magnétisme dont il n'avait pas conscience ne commençait pas à agir? Ces
trois jeunes femmes avaient chacune un charme différent, qui empruntait
à la liberté de la solitude une rapidité et une puissance d'action
décisives.

L'Allemande, avec sa candeur pensive, avec sa douce tristesse, était
peut-être, des trois fées, la moins redoutable pour le repos futur de
sir Olliver. Mais l'Espagnole, avec ses grands yeux jaunes, avec ses
lèvres de pourpre, avec ses dents blanches, avec l'accent dramatique
qu'elle avait mis à dire son fameux: _pas encore_; mais la Française,
avec son esprit, sa vivacité, ses reparties, ses provocations
politiques, avec ses yeux pleins d'étincelles et son rire sonore,
semblaient défier l'ennui, et sir Olliver, s'il aimait à s'ennuyer,
aimait aussi à recevoir des défis.

Les préliminaires de la connaissance une fois terminés, les
renseignements une fois échangés sur les ressources que chacun pouvait
offrir à la communauté, il fut convenu que le chalet de sir Olliver
serait dressé et offert à ces dames comme un sanctuaire; que ces
messieurs dormiraient à la belle étoile; et qu'on ne ferait pas à cette
_île des Rêves_ l'injure de se plaindre des réalités blessantes qu'une
connaissance un peu plus approfondie pourrait faire découvrir. On avait
des provisions, des costumes et du beau temps; que pouvait-on souhaiter?

Les six voyageurs étaient arrivés deux jours avant sir Olliver. La
topographie de l'île n'avait donc plus rien d'inconnu pour eux, et ils
se hâtèrent, à force de renseignements, d'ôter toute envie à l'Anglais
de continuer ses promenades de découvertes. La journée se passa dans des
projets. On eût dit que des années devaient s'écouler dans l'Archipel.
Chacun arrangeait, attifait le paysage à sa guise. C'était à qui
baptiserait d'une épithète la montagne, la prairie, l'arbre de droite,
le buisson de gauche. On adopta officiellement le nom d'_île des Rêves_,
quoiqu'il parût légèrement prétentieux au peintre et à la jeune
Française, peu enclins, par nature et par profession, à la mélancolie.
Tous les idiomes payèrent leur tribut. On proposa d'élever un monument,
d'entailler les arbres, de graver les noms sur le roc; on se proposa
tant de choses, on voulut songer à tant d'entreprises, que, vers le
soir, le chalet seul était dressé. Mais alors on reconnut avec
stupéfaction que cette maison était une simple guérite, et qu'il était
impossible d'y loger plus d'une personne.

--Ce sera le palais du roi, dit Stanislas; sir Olliver, nous vous le
rendons.

--Je refuse, repartit l'Anglais; j'y mets seulement les archives et les
provisions du royaume.

La nuit vint, une nuit de féerie; les étoiles semblaient rire dans le
ciel; la lune chuchotait de mystérieuses harmonies. Les dames
disparurent derrière les arbres, qui parurent s'ouvrir pour les
reprendre, comme des dryades échappées. Les hommes ne s'endormirent que
très-tard. Une confiance sereine, une simplicité touchante veillaient
sur cette société si divisée, mais qu'un accident inouï condamnait à la
vie en commun.

--O Icarie! s'écria le peintre avant de croiser ses bras pour se coucher
sur l'herbe, voilà ton paradis! Je me sens chaste et heureux comme dans
une utopie.

--Oh! si le capitaine Michel pouvait me voir! dit sir Olliver, qui se
sentait prendre par cette intimité décente et complète.

L'Allemand ne s'étonnait pas. L'Italien soupirait. Ce beau pays désert
le faisait penser à sa belle patrie.

--Dormez, mon bon Ottavio, dit le peintre en lui serrant la main. Vos
amis de là bas vous attendent dans le sommeil.

L'Italien secoua la tête et s'enroula dans son manteau.

Le lendemain, chacun s'éveilla avec gaieté. Sir Olliver lui-même se
creusa la tête pour être triste, et fut désolé de ne pas trouver le
moindre prétexte de mauvaise humeur. Il y avait dans l'atmosphère, dans
l'entourage, dans la société elle-même, une bonne volonté de vivre, un
épanouissement de jeunesse, un hymne de santé, qui dispersaient les
papillons noirs, les brumes de la Tamise, les mélancolies du Rhin, la
mal'aria romaine. L'étrangeté de la situation non-seulement autorisait
toute infraction aux habitudes européennes, mais semblait même imposer
l'obligation, le devoir de ne rien faire qui établît une opposition
choquante, inharmonieuse entre la liberté qu'on respirait dans l'île et
les allures des nouveaux habitants.

--Qu'allons-nous faire aujourd'hui? demanda le peintre en abordant les
dames qui sortaient de leurs bosquets de nuit.

--Nous allons, pour notre part, faire un peu de toilette, répondit
madame Julie Vernier.

--Je m'y oppose, répliqua Stanislas, parce qu'alors sir Olliver mettra
des gants, Frantz des manchettes, Ottavio un jabot, et que je perdrai
mon rang de citoyen dans une société si raffinée. Rappelez-vous,
mesdames et messieurs, que nous sommes encore trop vêtus pour la mode du
voisinage.

--Mais nous ne suivons pas la mode, répliqua la Française.

--Ne suivons donc pas les usages, repartit le peintre. Mesdames, j'ai
une proposition solennelle à vous faire. Il est de tradition classique
que des naufragés se racontent leurs aventures. Depuis l'Odyssée,
Télémaque, Robinson Crusoé, aucun échappé de l'onde amère n'a failli à
cette loi essentielle. Jurons tous de nous y conformer.

--Pour un homme qui veut rompre avec les usages, voilà une singulière
proposition, dit Frantz le sentencieux.

--Mon cher philosophe, je suis homme, et aucune contradiction ne m'est
étrangère. D'ailleurs, il s'agit d'une tradition poétique et
excentrique, et non pas d'un usage banal des peuples civilisés qui se
disputent et ne racontent plus.

--Monsieur, vous êtes un indiscret, dit la señora Dolorida, c'est une
façon de nous demander des confidences.

--On sera libre d'inventer; et, pour ma part, je jure de mentir.

--Mesdames, je vous avertis que M. Stanislas a une histoire à nous
raconter, dit la jeune Française.

--Il devait le déclarer tout de suite, reprit la señora Dolorida.

--J'avoue, avec la candeur que cette île autorise, que j'ai en effet une
histoire manuscrite...

--Un manuscrit! murmura Ottavio qui écoutait en souriant; c'est grave!

--C'est une préméditation, ajouta l'Anglais.

--Un manuscrit! Voyez-vous Camoens sauvant son manuscrit du naufrage!
repartit l'Espagnole.

--Je crois que nous n'avons guère la ressource d'échapper à la lecture
du manuscrit, dit Frantz.

--Est-elle amusante votre histoire? demanda la Française.

--Est-elle courte? demanda l'Anglais.

--Est-elle émouvante? demanda l'Espagnole.

--Est-elle véridique? demanda l'Allemande.

--Mesdames et messieurs, elle est tout cela, et plus encore; elle est
morale, authentique, mais légèrement ornée de mensonges d'ailleurs, de
dimension supportable. Je ne vous dissimulerai pas que j'attache
d'autant plus de prix à vos suffrages que, si j'obtiens un succès,
j'exigerai que chacun s'exécute comme je me serai exécuté. Si, au
contraire, je surprends le plus léger bâillement, je vous mettrai au
défi de m'amuser à votre tour.

--De sorte que, de toutes les façons, nous n'échapperons pas à l'impôt?
demanda madame Vernier.

--C'est un Décaméron _forcé_, reprit en riant le jeune peintre.

--Mais je consens à poser cette condition: on ne sera pas _forcé_
d'entendre plus d'une histoire par jour.

--Et quand chacun de nous aura débité son histoire? dit Ottavio.

--Eh bien, repartit Stanislas, chacun de nous recommencera à son tour,
jusqu'à l'arrivée d'un vaisseau.

--Vous allez me faire désirer le retour du _Cyclope_, s'écria sir
Olliver.

--Oh! monsieur, vous êtes méchant!

--Je ne parle pas pour vous, je parle pour moi.

--J'ai bien envie, sir Olliver, de faire violence à votre modestie et de
vous contraindre à commencer?

--Oui! oui! sir Olliver, commencez, dit-on de toutes parts.

--Rien ne manque à ma royauté, répondit l'Anglais en souriant gravement,
voici déjà les insurrections. J'attends qu'on me détrône.

--Vous savez bien qu'on ne peut pas vous chasser hors du royaume, dit
l'énergique Dolorida.

--C'est vrai! aussi je cède et je promets...

--Ah! ah! une histoire! Une histoire! s'écrièrent tous les sujets en
sextuor.

--Je promets solennellement de me rendre aux voeux des populations quand
le moment sera venu, et quand les voeux me sembleront librement
exprimés.

--Ce n'est pas cela!

--Vous trichez!

--C'est une perfidie!

--Non! c'est une promesse constitutionnelle!

--Alors, s'écria Stanislas, nous agirons comme si vous n'aviez rien
promis; mais nous voulons que l'archipel soit témoin de ce faux serment.
Vous jurez?

--Je jure!

--C'est bien, vous êtes digne de régner sur nous. Plus tard, nous vous
renverserons. Quant à moi, je suis prêt à commencer mon récit... Il
reste à savoir s'il vaut mieux que vous m'écoutiez avant qu'après la
sieste.

--J'aimerais mieux pendant la sieste, dit l'Espagnole.

--Ce serait une lutte inégale pour moi. Déjeunons, dormons, et quand
l'ombre des tamarins s'allongera dans la prairie, comme disent les
historiens de la nature, je vous convoquerai et je vous lirai mon
histoire.

--Votre histoire? demanda l'Anglais.

--Je veux dire, sir Olliver, l'histoire que j'ai écrite, mais dont je ne
suis pas le héros.

On convint de l'heure et du lieu du rendez-vous; et cette grave affaire
délibérée, la colonie se livra aux soins poétiques de son ménage idéal.
Puis, quand le soleil fut aux deux tiers de sa course, on se réunit, non
loin de la mer, sous de frais ombrages. Les dames, sans se concerter,
avaient apporté chacune un peu de coquetterie dans leur toilette. Le
regard a des distractions pendant une longue lecture, et madame Julie
Vernier avait déjà remarqué que sir Olliver la regardait souvent.

La señora Dolorida s'était livrée aux mêmes réflexions touchant
Stanislas Robert, et elle avait mis dans ses cheveux une fleur d'un
rouge admirable, qui devait inquiéter et interrompre le lecteur. Quant à
madame Carolina Brenner, elle s'était couronnée de longues herbes qui
lui donnaient l'aspect d'une muse ou d'une naïade.

On se coucha sur le gazon. La mer, bleue et unie, s'étendait au loin.
Par un regard rapide, dont nul ne fit confidence à son voisin, chacun
des assistants plongea dans l'horizon, mais n'eut pas l'air désappointé
de n'y distinguer aucune voile.

Stanislas Robert, plus hardi que les autres, osa seul exprimer tout haut
le sentiment secret des assistants.

--Ah ça! personne ne viendra m'interrompre, dit-il, et faisant à son
regard un abri avec sa main il examina la mer et tous les sommets de
l'île.

--Nous sommes bien seuls, je puis commencer.

Un grand silence se fit; Ottavio roula une cigarette; sir Olliver mit
son lorgnon dans l'oeil pour mieux entendre, et le peintre déroula son
manuscrit.

--Je vous épargne la préface, dit-il. Je ne vous dirai pas encore
pourquoi j'ai écrit cette histoire. Supposez, si vous voulez, que la
crainte de mal vendre en Australie mes tableaux champêtres m'a fait
choisir pour mes voyages une profession accessoire qui n'exige fort
heureusement ni étude, ni préparation, ni patente, et que, pensant
trouver des journaux dans cette mine d'or où l'on commence à se faire la
guerre, j'ai préparé en route ce roman qui traite de la question
financière et de la question de sentiment, pour plaire aux lectrices de
ce vilain monde.

--Mais c'est une préface en règle que vous nous débitez là, s'écria
madame Vernier.

--Parbleu! puisque je vous prévenais que vous n'en auriez pas.

--Et une préface sournoise, qui ne dit pas la vérité...

--Comme toutes les préfaces.

--Ah! traître, vous êtes un écrivain!

--Suspendez votre jugement jusqu'à la fin de mon histoire.

Et Stanislas toussa trois fois, prépara sur ses genoux les feuillets de
son manuscrit, et d'une voix flûtée, insinuante, qui voulait capter
l'auditoire, il commença ainsi:



COMMENT LE BIEN VIENT EN AIMANT.



I

Les ruines dans le paysage, et au point de vue du sentiment.


Si l'on refaisait la carte du Tendre, il faudrait aujourd'hui placer la
route de la Californie ou de l'Australie entre les villages de _Billets
doux_ et de _Petits soins_. La crise monétaire est la seule crise de
sentiment qui fasse vibrer les nerfs de la génération actuelle.

Peut-être bien que Chatterton, s'il était égaré dans la cohue de nos
boulevards, ne viderait plus aujourd'hui la fiole vengeresse, parce que
le lord-maire lui offrirait une place de valet de chambre. Il n'y a plus
aujourd'hui de sot métier; seulement, Chatterton aimerait beaucoup mieux
servir un financier qu'un magistrat; il aurait beaucoup plus de chance
d'être initié au grand oeuvre contemporain, et il pourrait s'exercer à
quelques petites opérations, que les poëtes de la génération courante ne
dédaignent pas absolument. Quant à la livrée, elle n'offense plus
personne; beaucoup de gens en portent sans s'en porter plus mal.

L'amour honnête, décent; l'amour, cette folie des vieux, cette sagesse
des jeunes, a-t-il du moins échappé à la contagion? Reste-t-il un coin
du ciel bleu où l'oiseau divin puisse déployer ses ailes et chanter?
Rien n'est perdu, si l'amour est sauf. Je crois, à parler sans
exagération, que tout est compromis, mais que rien n'est désespéré,
parce que rien ne peut l'être.

Si Roméo cherche à voir dans le porte-monnaie de Juliette, si une
question de chiffres sépare et rapproche les Montaigus et les Capulets,
si la lune des amours est argentée par le procédé Ruolz, si une défiance
est au fond de toutes les expansions, une vénalité au fond de la plupart
des services, une raillerie sous la plupart des joies, ces misères, ces
folies, ces ridicules, ces préjugés, passeront, comme toutes les
imperfections humaines; l'amour et l'idéal ne passeront point.

Ces réflexions, que vous trouverez un peu solennelles, ne sont pas
éloignées de celles que faisait un vieillard, arrêté, par un beau soir
d'automne, au milieu des ruines de l'ancien château de Bade.

Assis sur l'une des marches d'un escalier interrompu, adossé au tapis de
lierre qui montait le long de la muraille, ce vieillard, pâle et malade,
promenait ses regards sur les magnificences de végétation qui
envahissaient les débris. Il semblait envier cette persistance de la
vie, qui jaillissait et s'épanouissait au sein de la mort, et, tendant
quelquefois sa main momifiée aux rayons du soleil, il se disait, en
hochant la tête, que l'homme, avec la conscience de l'immortalité, avait
la cruelle certitude de sa destruction.

[Illustration: Il n'entendit pas venir un jeune homme et une jeune femme
qui visitaient les ruines.]

Il contemplait devant lui, à ses pieds, la ville de Bade, où tant de
fous, atteints de la maladie de l'ennui, viennent essayer de guérir et
risquer de se tuer; les plaines riantes, les montagnes parées d'autres
ruines; dans le lointain, rampant sur l'herbe, ce serpent gigantesque
qui s'enroule et se déroule si souvent autour du caducée, le Rhin,
allemand ou français, et plus loin encore, à l'extrémité de l'horizon,
il apercevait vaguement une aiguille, un fil, une ligne qui n'était rien
de moins que la cathédrale de Strasbourg.

Cette contemplation était un adieu. Ce vieillard se sentait mourant;
mais il avait horreur des moyens qui conservent la vie, autant que de la
mort; et plutôt que de s'enfermer au milieu des remèdes, et de disputer
ses derniers jours à l'agonie, il allait, il se traînait, il rampait sur
la terre, aimant le soleil jusqu'à son dernier soupir, saluant la nature
jusqu'à son dernier regard. Il y avait des caresses, des adorations, des
sensualités dans la façon dont il buvait la brise. Cet homme était un
grand voluptueux, et toutes ses amours se trouvaient résumées dans cette
suprême étreinte, dans cette aspiration ardente, avec laquelle il eût
voulu pénétrer ses veines de quelques-uns des rayons de l'automne, et
sentir battre sur son coeur le coeur du monde.

Comme il était absorbé dans son adoration, il n'entendit pas venir un
jeune homme et une jeune femme qui visitaient les ruines, et qui,
engagés dans la galerie à l'extrémité de laquelle il était assis,
s'arrêtèrent à deux pas de lui, avec respect, n'osant le prier de se
déranger, et attendant qu'il tournât la tête de leur côté.

Le soleil tira les promeneurs d'embarras. Comme il baissait à l'horizon,
il étendit l'ombre du beau couple sur les genoux du vieillard. Celui-ci
fut surpris, regarda les nouveaux venus, balbutia quelques paroles
d'excuse, et essaya de se lever. Mais ses forces le trahirent;
l'engourdissement du repos avait paralysé ses jambes; il chancela et
faillit tomber. Le jeune homme laissa le bras de sa compagne pour offrir
le sien au vieillard; la jeune femme elle-même mit sa main finement
gantée sous le coude de l'inconnu.

--Merci, murmura ce dernier, en saluant avec émotion.

--Nous ne vous quitterons pas, monsieur, dit la jeune femme.

--Nous vous aiderons à descendre, ajouta le jeune homme.

--Ah! si j'étais poëte, reprit le vieillard avec un sourire, et en
levant les yeux au ciel, je croirais à une vision de ma jeunesse! Je
rêvais, monsieur, à l'âge où j'étais comme vous, promenant avec orgueil
ma joie et mon amour à travers les ruines; à l'âge où j'avais aussi à
mes côtés un ange, une fée.....

La jeune femme rougit et baissa les yeux; le jeune homme pâlit.

--Vous ne m'avez pas éveillé, vous avez complété l'illusion de mon
souvenir. J'ai presque peur que vous ne me quittiez; on dit que les
dieux se font voir à ceux qui vont mourir.

Tout en parlant ainsi, le vieillard s'appuyait sur le couple,
descendait, soutenu par lui, l'escalier au sommet duquel il s'était
assis.

On fit halte au bas des ruines. Un domestique attendait le vieillard.
Celui-ci, malgré les offres du jeune homme et de la jeune femme, voulut
quitter leurs bras.

--Ce serait une profanation que de continuer ainsi, dit-il. C'était bon
là-haut, dans les décombres; mais vous avez d'autres promenades à
faire; je vous ai séparés trop longtemps. Les bras de vingt ans ne sont
pas faits pour servir de béquilles. Adieu, madame; au revoir, monsieur.

Les deux jeunes gens insistèrent.

--Non, non, c'est inutile, dit le vieillard. Fritz est assez robuste
pour me porter au besoin. Je lui avais défendu de me suivre, j'avais
voulu gravir seul ces ruines où j'ai gambadé autrefois. J'ai bien fait,
puisque Dieu m'avait ménagé la surprise de votre rencontre; mais aller
plus loin avec vous serait abuser. D'ailleurs, je ne voudrais peut-être
plus vous quitter... les tombes s'habituent aux fleurs... laissez-moi.
Je voudrais seulement (ne vous moquez pas trop) vous demander de me
bénir. Dans le monde, on croit que la bénédiction de ceux qui n'ont plus
rien à attendre, rien à donner, rien à promettre, peut porter bonheur.
On fait bénir l'avenir par le passé. Je crois que c'est aller contre
l'harmonie de la nature. Mes jeunes amis, vous qui êtes la beauté, la
joie, l'amour, bénissez-moi; j'ai eu de folles et belles années. Il
m'est resté, à travers bien des orages, le parfum des premières
tendresses: vous, qui êtes l'espérance, bénissez le souvenir.

Le jeune homme et la jeune femme se regardaient attendris, et peut-être
un peu honteux des termes dans lesquels s'épanchait l'émotion du
vieillard. Pour toute bénédiction, ils lui serrèrent la main, et la
jeune femme lui tendit le front.

--Vous n'avez pas peur que mes lèvres gèlent les roses, dit l'inconnu en
donnant un baiser paternel.

On se sépara. Le vieillard, appuyé sur son domestique et tournant la
tête à chaque pas, regagna la ville.

--Ah! Fritz, disait-il, la belle rencontre! la belle soirée!

Le couple avait repris en silence sa promenade. Il semblait que cet
incident eût dérangé quelque chose de son bonheur. Comme on sortait de
l'allée qui conduit au vieux château:

--Ce bonhomme est un peu fou, dit la jeune femme avec un accent
ironique.

--Pourquoi? parce qu'il a parlé de notre amour? demanda le jeune homme
avec un sentiment d'inquiétude.

--Oh! non; car je confesse, Gérard, que vous avez toute l'apparence d'un
amoureux.

--Doutez-vous de ma tendresse, madame?

--Allons! encore des reproches! Vous avez l'Allemagne mélancolique, mon
cher!

--Et vous, Angèle, vous l'avez bien froide.

--Mais enfin, Gérard, puisque je suis là, à vos côtés, puisque j'ai mon
bras sur le vôtre, puisque je dois être votre femme!... N'est-ce pas une
preuve, cela?

--Oui, votre présence est incontestable; mais vous n'attendez peut-être
qu'une occasion pour repartir. Oui, votre bras est sur le mien; mais
c'est à peine si vous vous appuyez. Oui, vous avez tout quitté; mais
vous regrettez tout!

--Gérard! Gérard!

--Ah! laissez-moi parler, Angèle, car je souffre cruellement. Il ne sait
pas le mal qu'il nous a fait, ce vieillard, en admirant notre joie,
notre amour, notre bonheur. J'étais un pauvre artiste; vous m'avez
applaudi, accueilli, encouragé; vous étiez, par votre fortune, par votre
position, une grande dame, riche, titrée. J'ai pris votre intérêt pour
de l'affection. Vous m'avez laissé espérer votre main, par orgueil
peut-être, pour défier ce monde qui nous provoquait. Dieu m'est témoin
que j'étais bien heureux. Mais, depuis quelques jours, je surprends dans
votre amour des scrupules étranges. Vous êtes rêveuse. Un ennemi
invisible, mais effroyable, s'est glissé entre nous. J'aurai le courage
de le nommer, Angèle, c'est l'ennui; vous vous ennuyez.

--Peut-être! mais seulement quand vous parlez ainsi. Vous êtes fou,
Gérard!

--Oui, comme ce vieillard, n'est-ce pas?

--Non, comme un enfant, au contraire. Vous autres, artistes, vous
empruntez aux femmes leurs nerfs et leurs vapeurs. Vous êtes d'une
coquetterie, d'une susceptibilité incroyables. Vous parlez d'orgueil! le
mien baisse pavillon devant le vôtre. Qu'est-ce qui me retient auprès de
vous, mon ami? Je suis veuve, je suis libre, j'ai une fortune qui me
rend indépendante. Je brave la méchanceté. Si je vous ai suivi, c'est
que je vous aimais; si je reste, c'est que je vous aime.

--Est-ce bien vrai, Angèle, ce que vous dites là?

--Non, j'ai menti! Je ne vous aime pas. Allons, Gérard, taisez-vous!

Et la jeune femme mit sa main sur les lèvres du jeune homme. Celui-ci
retint vivement cette main, qu'il couvrit de baisers.

Quelques promeneurs aperçurent ce geste.

--Voilà des amoureux, disait-on.

--Que c'est donc bon de s'aimer ainsi!

--Sont-ils mariés?

--Vous voyez bien que non!

Gérard avait besoin de croire aux douces et moqueuses paroles de son
enchanteresse.

--Se peut-il qu'on cesse de s'aimer? reprit-il en serrant avec force le
poignet de la jeune femme.

Celle-ci poussa un cri.

--Vous m'avez fait mal; vous m'avez écorchée avec le bouton de ma
manchette.

--Pourquoi, aussi, portez-vous des diamants au poignet? dit Gérard en
embrassant la place meurtrie.

--Le reproche est singulier!

--Pourquoi souriez-vous, Angèle?

--Parce que vous m'avez fait horriblement mal.

--Non, je devine. Vous vous dites que je suis bien ridicule de blâmer un
luxe que je ne sais pas donner.

--Ah! mon ami, ce n'est plus à moi que vous pensez en parlant ainsi!

--Laissez-moi m'expliquer, Angèle; d'ailleurs, c'est là le secret de ma
jalousie, de ma douleur, de mes doutes incurables! Je suis pauvre, vous
êtes riche. Vous, baronne, veuve d'un millionnaire, vous avez quitté un
hôtel élégant, des domestiques habiles, un luxe raffiné, pour courir les
hasards de l'hospitalité vénale. Je souffre de vous voir ainsi, et j'ai
peur que vous ne regrettiez Paris dans les auberges des bords du Rhin!

--Vous êtes jaloux du confortable!

--Je suis jaloux de tout ce que vous méritez et de ce que je suis forcé
de vous refuser. Si vous vouliez me permettre, Angèle, de donner un
concert...

--Et je recevrais les billets à la porte, n'est-ce pas? interrompit
avec fierté la baronne. Ne vous inquiétez pas de ces vulgarités, mon
ami. Ce pays est charmant; les hôtelleries y sont propres; je m'y trouve
à l'aise; ne souhaitez rien de plus. Nous avons nos deux coeurs; toutes
les chaumières peuvent nous suffire.

--Ces vulgarités, mon Angèle, mettent bien des cailloux sous nos pas.
Vous n'osez jamais vous plaindre; mais je devine des privations. Ah!
pourquoi ne suis-je pas riche!

--Ne vous plaignez donc pas d'un défaut qui m'attache à vous!
D'ailleurs, si je vous coûte un peu cher, c'est votre faute:
cotisons-nous.

--Encore! ne renouvelez jamais ces propositions, Angèle, je me
trouverais déshonoré le jour où votre main, en se posant dans la mienne,
y mettrait de l'or.

--Cependant, mon cher, dit la baronne avec un petit sourire, je ne peux
pas me ruiner pour vous épouser.

Gérard rougit, garda quelques instants le silence et reprit:

--Pourquoi prenons-nous plaisir à gâter notre bonheur par des défiances?

--Allons, vous voilà raisonnable, répondit Angèle, qui souriait
toujours. Qu'importe le reste, quand les coeurs sont unis?... Irons-nous
ce soir au bal, mon ami?

--Encore la foule, le bruit.

--Je ne crois pas que la solitude absolue nous réussisse, Gérard!

--Soit! allons à ce bal!

--Et pour vous prouver, mon ami, que je n'ai pas oublié mes habitudes de
femme coquette, j'exige un beau bouquet!

--Vous l'aurez.

--Promettez-moi aussi de n'être pas d'une assiduité trop farouche
pendant le bal. Ne compromettez pas trop celle qui doit être votre
femme.

--Je vous admirerai de loin, mon amie. Mais nous ne sommes pas encore au
bal, Dieu merci.

La promenade se continua quelque temps encore; mais une rêverie douce
avait succédé aux tendres reproches. La mélancolie du bonheur semblait
précéder ce couple charmant et éloigner de lui tout regard indiscret,
tout bruit discordant. Le coucher du soleil mettait de l'or à la pointe
des herbes que foulaient nos chastes amoureux; la nature coquette des
environs de Bade se revêtait de solennité. C'était l'heure des extases
et de la poésie universelle. Angèle et Gérard paraissaient subir le
charme enivrant de cette soirée.

Or, voici ce que se disait tout bas la baronne:

--Certainement, j'aime beaucoup Gérard. C'est un artiste d'un grand
talent. Il a une belle figure, et je crois qu'on en ferait un mari
enviable; mais sa trop grande sentimentalité m'est suspecte. Il me parle
si souvent de sa misère et de ma fortune, que je tremble qu'il ne songe
trop à m'épouser, et pas assez à m'aimer toujours. Les artistes enrichis
sont insupportables. Je veux encore éprouver sa sincérité avant de
consentir à lui donner un million.

Et la baronne se serrait contre Gérard, et levait sur lui des yeux
languissants. De son côté, l'artiste murmurait dans la profondeur de son
âme:--Certainement, j'adore Angèle; je donnerais ma vie pour elle; mais
je n'ai pas le moyen de soupirer toujours après sa main. Ce soir, le bal
va me coûter encore quelques louis, presque mes derniers; dans cinq ou
six jours, je n'aurai plus le sou. Accepter son aide, c'est déchoir. Je
ne crois pas faire injure au sentiment loyal que j'ai pour elle en
désirant l'épouser promptement. Elle est très-riche, je pourrai l'aimer
à mon aise, sans être obligé de la quitter tous les jours pour
travailler. Mais si, décidément, elle craint de se mésallier, je ne veux
pas voler ou mendier pour lui acheter des bouquets...

Et Gérard, en pressant dans son gousset les dernières pièces d'or qu'il
eût à dépenser, regardait Angèle d'un oeil enivré d'amour et brûlant de
supplication.



II

Où l'on démontre les ennuis de la pauvreté.


Le soir de cette promenade de sentiment, la baronne Angèle de Bligny
entrait dans la salle de bal de la maison de Conversation, avec une
toilette qui évoquait Paris, et un bouquet dont le pauvre Gérard savait
le prix.

La baronne était fort belle, de cette beauté singulière et toute
française qui n'a rien à démêler avec l'art grec, avec les symétries de
la statuaire, mais qui se compose d'un agencement gracieux des lignes,
de la vivacité des traits, de l'éclair du sourire, du vague caressant
des regards, de ce je ne sais quoi qui déconcerte l'analyse précise.

Il y a des femmes à la physionomie placide et tout extérieure qu'on ne
regarde bien qu'en face; il en est d'autres qu'on n'ose jamais regarder,
mais qu'on entrevoit de côté, qui vous parlent toujours comme à la
dérobée, dont le charme pénétrant et indécis échappe à une observation
fixe, qui miroitent, et qui laissent dans le coeur une sensation
violente et imparfaite d'où naît une curiosité sans fin et sans
assouvissement.

La baronne était une de ces créatures moirées, si j'ose ainsi dire. On
ne pouvait arrêter sa figure dans un contour net et immobile. Jamais
aucun portrait d'elle ne lui avait ressemblé, parce que son visage
n'existait pas sans le rayonnement de ses prunelles battues par les
paupières, comme par un éventail qui les attisait; parce que sa peau
transparente, qui laissait compter les veines, avait des lueurs
fugitives; parce que sa grâce était un arome; parce que la voir, sans en
être vu et sans qu'elle parlât, ce n'était pas la voir. Il n'était pas
jusqu'à la nuance de ses cheveux qui ne participât à cette harmonie
vague. Était-elle brune? Était-elle blonde? c'était une question sans
cesse agitée, jamais résolue. Angèle, en un mot, était le type le plus
complet de la Parisienne. Elle avait le secret de la coquetterie et de
l'élégance. Spirituelle, frondeuse, mais effleurant l'épiderme, sans
avoir le mauvais goût provincial de déchirer, parlant de tout avec
vivacité, n'approfondissant rien, passionnée jusqu'à la passion
exclusivement, poétique jusqu'à la poésie, évaporée avec un fond
inaltérable de bon sens pratique, elle possédait toutes les vertus
mondaines, c'est-à-dire tous les défauts des Parisiennes.

Elle avait ce soir-là une toilette de tulle qui semblait accumuler les
nuées autour de ses épaules et de sa taille. Gérard l'admirait de loin
avec amertume. Fidèle à ses exigences, il n'osait rester trop assidûment
près d'elle; mais il était remplacé, selon l'échange célébré dans les
romances, par son magnifique bouquet, et c'était peut-être bien à lui,
autant qu'aux fleurs elles-mêmes, que s'adressaient les petits baisers,
ou, pour mieux dire, les petits mordillements d'Angèle.

Veuve et riche, madame de Bligny avait été persécutée le lendemain de
l'enterrement de feu M. le baron, son époux, par les adorations de
plusieurs cousins qui se disputaient la faveur de ne pas laisser sortir
de la famille une fortune qui s'y était augmentée. Mais l'encens de ces
héritiers manquait de délicatesse; et la jeune veuve avait l'odorat
susceptible. Elle fut blessée jusqu'au plus profond de sa vanité, je
veux dire de son âme, et jura de se venger. Quoi! c'était pour sa
fortune qu'on la courtisait, et sa main fine et blanche, aux fossettes
délicieuses, aux ongles roses, n'était sollicitée qu'à cause des gros et
vilains sacs d'écus qu'elle était capable de dénouer! C'était à
rassasier des hommes et de la fortune. La baronne eut le courage de se
résigner à la richesse, mais elle ne pardonna pas à ses cousins, et le
dépit excitant sa sensibilité, l'amour-propre froissé portant un défi à
l'amour, elle en vint à rêver une union disproportionnée, dans laquelle
toute sa fortune servirait à récompenser une tendresse désintéressée, un
dévouement sincère, une âme d'élite. Tout homme soupçonné de posséder
quelques belles rentes solides, lui devint odieux. Elle essaya de
s'apitoyer sur un jeune homme d'excellente famille qui venait de se
ruiner au jeu; mais quand on lui eut donné la preuve que cette union
était une faillite, et qu'il y avait de la spéculation mal avisée dans
ce désordre apparent de la passion, elle chercha ailleurs.

Gérard passa, un soir qu'elle était triste et fiévreuse, dans un coin de
salon, regardant de jeunes héritiers faire la roue devant de jeunes
héritières, et écoutant de petits ambitieux baragouinant le langage de
l'amour à de jeunes coquettes qui voulaient se marier pour porter des
cachemires.

Angèle, que cette spéculation universelle désespérait, reçut à cet
endroit du corps, inconnu en physiologie, où naissent les sentiments,
une commotion électrique, quand elle vit les grands yeux rêveurs de
l'artiste, ses joues un peu maigres et suffisamment pâles, ses cheveux
inspirés. Mais quand elle l'entendit chanter, et lancer dans le plafond
des notes qui ne devaient s'arrêter qu'au ciel, la baronne faillit
s'évanouir; elle ferma les yeux devant son idéal, qui l'éblouissait.
Elle apprit que Gérard était pauvre, qu'il vivait avec sa mère; qu'il
avait un grand talent de compositeur et de chanteur; qu'il était dévoré
d'ambition, et qu'il voulait faire un chef-d'oeuvre ou mourir. Pour le
coup, l'instrument de la vengeance était forgé par Dieu même. Madame de
Bligny eût manqué à tous ses devoirs envers elle-même et envers l'amour,
en ne faisant pas à Gérard l'honneur qu'elle refusait à ses avides
cousins de tous les degrés. Elle pleura des vraies larmes, en écoutant
s'épancher, avec des dièses et des bémols à la clef, l'âme mélodieuse du
musicien. Elle s'en fit remarquer; et, huit jours après cette première
rencontre, ils déchiffraient ensemble un duo, qu'ils n'avaient pas
encore appris au bout d'un mois, et dont ils avaient oublié le nom deux
mois après.

Gérard fut sincère dans ses transports. L'amour d'une grande dame,
veuve, riche, lui donna des mouvements fiévreux de reconnaissance. Il
jura de devenir illustre pour couronner tant d'abnégation. Il voulut
s'élever à la hauteur du sacrifice. Il y eut vraiment, dans les premiers
temps de cette liaison, qui resta d'ailleurs dans les bornes du respect
le plus ardent, des heures sublimes, dignes des poëtes, et à faire envie
aux nigauds éternels qui ont inventé l'amour extatique. Angèle se vengea
avec luxe. Gérard eut du génie. Ces deux beaux jeunes gens, elle
séduisante et rayonnante, lui pâle d'émotion et de joie, tous deux
jaloux de se venger du monde, qui les trouvait, lui trop pauvre, elle
trop riche, ces deux incompris qui se comprenaient si bien eurent des
appétits de bonheur à ruiner le ciel. Ils s'aimèrent en cachette, en
public, à l'Opéra, à l'église, en riant, en pleurant, en priant, de
toutes les façons; et ils s'aimèrent comme il faut s'aimer, en ne
pensant qu'à l'amour, en oubliant, par intervalles, lui son ambition,
elle son dépit.

Ce fut une orgie divine dont le monde parisien devina et admira les
joies, puisqu'il s'empressa de les calomnier. Au premier sifflement des
couleuvres, Angèle tressaillit, non pas qu'elle se repentît de son
bonheur, mais les méchancetés du dehors la rappelèrent à son rôle.

--Puisque l'on continue à me provoquer, se dit-elle, je les pousserai à
bout; je leur montrerai qu'il n'y a pas de caprice dans notre amour.

L'imprudente, en effet, voulut y mettre de la logique, de la raison. Ce
fut sa folie, son fruit défendu, auquel naturellement elle fit mordre
Gérard.

--Je serai ta femme, lui dit-elle.

--Hélas! tu étais ma muse! dit le pauvre musicien, auquel ce mot rappela
qu'il n'avait plus à obtenir de la grande dame que ses millions; cette
pensée, en le mettant en présence d'une convoitise d'argent, l'attrista
et le blessa d'abord. Puis, l'un et l'autre, ils s'habituèrent à cette
idée du mariage, et, en s'y habituant, ils l'étudièrent.

Il se fit une déchirure dans le ciel qui les enveloppait et qui les
cachait. Par ce trou, on aperçut la vie positive, et l'on sentit passer
un vent glacial.

--N'est-ce pas me déshonorer, se demanda tout d'abord et tout
héroïquement notre artiste, que d'épouser une femme si riche? On ne
voudra jamais croire que je l'aime pour elle; on dira que je l'aime pour
son argent.

De son côté, madame de Bligny, quand elle songea qu'un contrat de
mariage, rédigé sur papier timbré, allait consacrer et immobiliser son
bonheur, se sentit prise, non pas d'un doute pour Gérard, mais d'un
besoin instinctif de veiller à la sûreté de son rêve. Puisqu'elle
portait un défi aux soupirants de sa bourse, il fallait être bien
certaine que Gérard ne chantait pas pour ses écus; et non-seulement
cette conviction devait lui être acquise, mais il était d'obligation, de
bon goût, de la faire entrer dans la conscience de tous.

Dès lors, la nécessité d'une épreuve réciproque désenchanta un peu
l'avenue que parcouraient nos deux amants. On s'observa, on se commenta,
et, si pur qu'on fût disposé à se trouver, on se soupçonna capable de
petits défauts.

--Je saurai bien si Gérard m'aime absolument et sans arrière-pensée, se
dit madame de Bligny. Je le contraindrai de quitter Paris, ses succès,
ses triomphes, et je le mettrai à l'épreuve du désintéressement.

--Je saurai bien si Angèle veut m'épouser, dit à son tour Gérard, qui ne
se souciait pas d'être pris seulement pour expérience et par vengeance.
Je la suivrai jusqu'au bout du monde.

Et c'est ainsi que, voulant attester la solidité de leur amour, ils
coururent la chance de l'ébranler, et résolurent de quitter Paris pour
aller se promener sur le Rhin. Hélas! il faut se défier des sentiments
qui ont besoin de changer d'air et de climat. Ils usent des moyens
désespérés de la médecine, et sont bien près de leur fin.

L'amour de Gérard et d'Angèle n'était pas au dernier degré, mais il
avait des déchirures dans le poumon, et il était pris de l'inquiétude de
ceux qui se sentent menacés par la mort.

Gérard, nous l'avons dit, était pauvre. Fils naturel d'un père resté
très-inconnu, il vivait avec sa mère, ancienne actrice, autrefois
célèbre, et qui avait changé son glorieux nom de théâtre contre le nom
de Gérard, qui lui semblait, dans ses scrupules maternels, plus pur et
plus digne de son fils.

Madame Gérard n'avait rien gardé de toutes les fortunes que ses caprices
avaient gaspillées. Devenue sage en devenant vieille mère, elle prenait
soin de l'intérieur, ne vivait que pour son fils et qu'en lui. Elle
était fière de ses succès, peut-être encore plus de ceux qu'il obtenait
dans le monde que de ceux qui l'accueillaient en public. L'amour de
madame de Bligny, qu'elle avait deviné et que Gérard avait fini par lui
raconter, lui semblait le plus heureux coup du sort. Aussi, quand elle
vit son fils se préparer à un voyage:

--Va! lui dit-elle en l'embrassant, et reviens millionnaire.

--Oh! ce n'est pas la fortune que j'envie, répondit avec empressement
Gérard, offensé de ce conseil pratique.

--Puisqu'elle est riche, il faut bien passer sur ce défaut-là, répliqua
sa mère, qui savait par expérience que ce défaut est une vertu.

L'artiste fit deux parts de son argent; il en laissa une à sa mère et
emporta l'autre. Il avait fièrement posé les conditions à la baronne, et
avait juré qu'il ne partirait pas, si Angèle ne s'en reposait pas
absolument sur lui pour les dépenses de la route.

Madame de Bligny s'était docilement soumise à cette exigence, dans
laquelle tout d'abord elle vit un noble mouvement, et qu'elle avait
ensuite considérée avec défiance, redoutant un calcul dans cette
affectation. Nous savons aujourd'hui à quel point ils en sont venus. Le
doute est entre eux; ils s'aiment toujours, ou plutôt ils veulent encore
s'aimer. Toutefois, la baronne s'irrite en secret, et par intervalles,
des doléances de Gérard, qui lui semblent des sommations, et Gérard,
dont la bourse s'épuise, trouve qu'on abuse de son désintéressement, et
qu'il n'y aurait que justice à le récompenser.

Ils sont aussi sincères que des créatures humaines peuvent l'être. Ils
ne mentent qu'à leur propre conscience, ce qui n'est presque rien, dans
la confusion des hypocrisies, et la nécessité qui les pousse à se faire
réciproquement des reproches est la dernière illusion d'une tendresse
qui croit vivre, parce qu'elle accuse.

Madame de Bligny avait un grand succès au bal. Tout le monde connaissait
ou soupçonnait son engagement avec Gérard; mais personne n'en paraissait
scandalisé. La décence de ce sentiment, le respect qu'on semblait avoir
pour le monde, suffisaient pour que celui-ci fût indulgent. Il rembourse
avec la monnaie dont on le paye et feint de pardonner à qui feint
d'avoir peur de lui.

Pendant que madame de Bligny, belle et souriante, dansait, valsait et
flairait son bouquet avec ses lèvres, Gérard, adossé à l'angle d'une
porte, se disait tout bas:

--Je n'ai plus que cinquante francs à dépenser pour elle. Que vais-je
faire? Lui demander de m'épouser, parce que je n'ai plus d'argent, c'est
hideux! accepter ses offres, c'est m'avilir. Je n'ai d'autres ressources
que de fuir, de voler ou de travailler. La quitter, c'est le comble de
la lâcheté; donner des concerts, c'est l'humilier. Je suis entre le
crime et une bassesse. Quoi que je fasse, je perds son amour. Plutôt la
mort mille fois! Ah! que nous sommes fous, nous autres artistes, de nous
attacher à ces impitoyables coquettes! Un jour, une heure d'amour, c'est
tout, c'est trop; puis chacun retourne à son devoir. Mais pourquoi me
suis-je habitué à cette pensée qu'elle pouvait être, qu'elle devait être
ma femme? N'est-ce pas elle qui m'a donné cette ambition, qui l'a
entretenue dans mon coeur?... Oui, je me rappelle toutes ses paroles:
serais-je coupable de les lui rappeler?

Et le pauvre Gérard la cherchait des yeux, lui souriait de loin, lui
envoyait un baiser des lèvres, quand la valse la faisait passer devant
lui, puis il reprenait ses douloureuses réflexions.

--Cinquante francs! se disait-il; ce n'est pas même le prix du voyage
pour la fuir. Je suis obligé de vaincre ou de mourir ici.

Et comme il cherchait parmi tous ces valseurs quelqu'un à qui, en
désespoir de cause, il pût s'adresser pour un emprunt, il aperçut un
journaliste parisien en quête d'émotion pour un keepsake dont il
dépensait d'avance le produit.

Gérard l'aborda, renouvela connaissance et présenta sa requête, en
s'excusant sur un retard de la poste.

--Parbleu! mon cher monsieur, dit le journaliste, je vous demande deux
heures de répit. J'ai quelque idée que la chance me sera favorable
aujourd'hui, et je mets d'avance mon gain à votre disposition.

--Vous allez jouer?

--Oh! je suis un observateur consciencieux. J'ai promis une imprécation
contre la fièvre du trente et quarante; je veux m'inoculer le mal, afin
de le mieux juger... Si vous ne craignez pas la contagion, venez avec
moi.

--Volontiers; c'était pour jouer moi-même que je voulais emprunter ces
quelques louis, reprit Gérard, qui se voyait obligé de mentir pour
cacher son embarras, et qui, depuis son arrivée à Bade, tout entier aux
spasmes de son amour, n'avait jamais songé au tapis vert.

Les deux jeunes gens quittèrent la salle de bal et allèrent dans les
salons où la roulette et le trente et quarante tiennent leurs assises.

Gérard eut une émotion profonde en entrant; il sentit un frisson lui
parcourir le dos. Une voix lui disait à l'oreille:

--Ici on laisse tout amour! Vous qui entrez n'en espérez plus!

Il regarda les croupiers impassibles, les joueurs aux sensations
diverses: les uns feignant l'insolence pour intimider le sort; les
autres pâles, muets, agitant leurs mains convulsives dans leur poitrine.
Il se rappela les vers d'Alfred de Musset (car, bien que musicien,
Gérard était instruit et avait de la littérature). Il chercha les _Fils
de la Forêt-Noire_; il en vit quelques-uns.

    Tournant leurs grands chapeaux entre leurs doigts calleux,
    Poser sous les râteaux la sueur d'une année,
    Et là, muets d'horreur, devant la destinée,
    Suivre des yeux leur pain qui courait devant eux.

       *       *       *       *       *

Gérard ne poussa pas l'exclamation du poëte:

    O toi, père immortel dont le fils s'est fait homme!...

Mais il envia plus d'un de ces paysans dont la roulette multipliait
l'enjeu, et il jeta sur la table, avec un serrement de coeur, dissimulé
dans le plus faux sourire qui ait jamais brillé sur des lèvres humaines,
un de ses derniers louis, tiède encore d'un long contact, d'une étreinte
désespérée.



III

Ce que rapporte une politesse bien placée.


Nous n'abuserons pas de la situation dramatique pour peindre les
émotions de la circonstance. Ce qui importe, c'est de savoir que Gérard
dut s'estimer très-heureux en amour, car son malheur au jeu fut complet.
Il eut bientôt perdu ses cinquante francs.

--Vous ne jouez plus? dit le journaliste, qui perdait déjà la valeur du
keepsake, et qui songeait à un second volume.

--Je ne suis pas en veine ce soir, répondit Gérard, dont les jambes
tremblaient, et qui avait peur de s'évanouir.

Il se dégagea de la foule, et, au lieu de rentrer dans la salle de bal,
il sortit et alla s'asseoir sous les arbres de la promenade, se cachant
des groupes qui venaient écouter l'orchestre de la danse; là, il faut
bien l'avouer, notre héros n'eut plus de courage. Le dépit, l'amertume,
le sentiment de sa défaite l'étouffèrent: il pleura.

Les larmes sont une satisfaction que l'on s'accorde à soi-même, et si
l'on doit proclamer heureux tous ceux qui pleurent, ce n'est pas parce
qu'ils sont consolés, mais c'est parce qu'ils se consolent eux-mêmes.
Les pleurs sont une revanche et un certificat d'innocence que l'homme
accablé se décerne. Je suis bien à plaindre, se dit-il, puisque je
pleure! et si je suis à plaindre, c'est que je mérite d'être consolé. De
là, à s'estimer plus que les autres, en raison même de sa douleur, il
n'y a pas loin, et Gérard ne manquait pas à cette loi égoïste. Il en
voulait à Angèle de ce qu'il pleurait pour elle. Il avait des mouvements
haineux d'amour.

--Oh! je la forcerai bien à m'épouser, se disait-il. Il serait par trop
ridicule d'avoir tout quitté pour la suivre, et d'être laissé là parce
que je me suis ruiné pour elle. Mais comment oser lui dire... que je
n'ai plus un sou... pas même de quoi faire l'aumône? Oh! ce jeu, quelle
sottise à moi de lui demander un aide! Après tout, l'amour et la
roulette se devraient plus d'égards. Si j'osais, je mendierais... Je
comprends le vol! Qu'y a-t-il, à cette heure où je souffre, entre une
mauvaise action et moi?... La seule distance que remplirait une
occasion.

Et Gérard, froissé dans ses espérances les plus vives et les plus
douces, se sentant à la discrétion de la femme qu'il aimait, n'ayant
aucun moyen de la contraindre, rougissant de lui devoir quelque chose,
perdant d'un seul coup cette égalité apparente que son indomptable
fierté d'artiste lui avait conquise, Gérard se mordait les poings,
poussait des exclamations étouffées, et s'animait d'une formidable
colère contre lui-même, contre la destinée, contre la baronne.

Après une heure d'épanchement dans la solitude, il se crut plus calme,
et résolut de rentrer. Madame de Bligny avait remarqué son absence; elle
était inquiète et un peu jalouse. Mais quand elle le vit, elle comprit à
sa pâleur qu'il souffrait, et, dans un regard expressif, elle lui
demanda pardon de l'avoir accusé.

--Qu'avez-vous, mon ami? lui dit-elle en allant vers lui.

--Rien... la fraîcheur de la nuit m'a saisi.

--Gérard, vous me cachez quelque chose.

--Moi, que puis-je vous cacher?

--Je ne sais, une mauvaise nouvelle, un duel.

--Un duel! reprit Gérard avec un peu d'ironie, oh! ce n'est pas le duel
que vous supposez, madame, je me suis battu contre votre amour, et j'ai
été vaincu.

--Vous êtes fou, mon ami! dit la Parisienne avec une compassion
railleuse.

--C'est possible.

--Ah! je devine! s'écria Angèle, qui reconnut la vérité à certaine
flétrissure des mains, à ce petit désordre des manchettes que causent
toujours le maniement de l'argent et l'action du jeu. Vous avez joué,
et...

--Et j'ai perdu, c'est exact; mais excusez-moi, mon amie, cette perte
est insignifiante. Pourtant la persistance du sort m'a irrité. Je suis
un mauvais joueur, je n'aime pas perdre. Voilà le motif de ma pâleur et
de mon émotion.

--Je crois que vous me cachez quelque chose, dit Angèle en lui serrant
les mains, et vous avez tort. Si quelque dette...

--Je ne dois rien... Ne parlons plus de cela, et dansons, si vous
voulez.

--Non, je me sens fatiguée; je veux rentrer.

--Permettez que je vous reconduise.

Madame de Bligny était rêveuse. Cette douleur de Gérard lui semblait
facile à interpréter; elle ne doutait pas qu'il n'y eût une question
d'argent au fond de ce désespoir. L'épreuve touchait à son terme.
Décidément l'artiste avait triomphé. Son orgueil qui n'avait jamais
fléchi, son amour qui avait eu recours à toutes les luttes plutôt que
d'accepter un bienfait, tout attestait le désintéressement de la
passion.

--Gérard, lui dit-elle avec une sorte de gravité, laissez-moi vous dire
que je vous aime plus que jamais. J'ai été cruelle envers vous
peut-être; mais c'était pour mieux vous prouver mon estime. Venez me
chercher demain matin. Nous aurons une longue conversation ensemble;
nous avons tout notre bonheur à assurer.

Gérard ne put que répondre:

--A demain!

Il mit sur le front d'Angèle un respectueux baiser, et il la quitta
brusquement.

--Elle m'a pris en pitié, se disait-il, j'ai lu dans ses yeux la
compassion. Demain elle va m'offrir sa fortune avec sa main: c'est là
mon rêve! Et pourtant je voudrais que cette offre ne vînt pas si
justement à l'heure où j'en ai besoin; elle saura plus tard que je
n'étais plus en mesure de refuser. L'humiliation pour moi sera complète.

Les scrupules de Gérard devenaient absurdes, et sa délicatesse était
surtout de l'orgueil. Mais de toutes les tâches, la plus difficile pour
l'homme est celle d'accepter simplement son bonheur. Il perd un temps
précieux à minauder avec lui, et il a parfois des accès de fierté
chevaleresques et pervers, dans lesquels il prétend mériter les
bienfaits qui lui tombent du ciel. Gérard traversait une de ces crises
folles. Il n'avait qu'à passer cette nuit-là dans l'enchantement, dans
l'espérance; il aima mieux la consumer dans des enquêtes pénibles sur
sa situation, sur la dépendance que sa pauvreté allait lui imposer.

Après avoir dit adieu à madame de Bligny, il revint à la Maison de
conversation. Le bal n'était pas fini; on dansait et on jouait encore.
L'artiste n'osa pas rentrer, mais il regarda les fenêtres du salon de la
roulette, comme si l'une d'elles dût s'ouvrir, et comme si quelque
joueur privilégié dût lui jeter de là tout une fortune, dont il avait
grand besoin, pensait-il.

Personne n'ouvrit de fenêtre; il ne tomba aucune aumône, et Gérard, fort
ému par avance de l'entretien qu'il devait avoir le lendemain, rentrait
chez lui en baissant la tête, quand il remarqua, au détour d'une rue,
une ombre masculine attachée à ses pas avec une persistance singulière.
Nous ne commettrons pas la mauvaise plaisanterie d'affirmer que Gérard,
ce soir-là, ne redoutait pas les voleurs. Il se retourna brusquement,
vint droit à son ombre, et lui frappant sur l'épaule:

--Que me voulez-vous? lui demanda-t-il résolûment.

--Rien, si vous n'êtes pas celui que je cherche, répondit l'ombre avec
un fort accent germanique; ce qui prouvait par surcroît, après le
témoignage sensible du contact, que cette ombre n'était pas celle de
l'artiste lui-même.

--Et, qui faut-il être pour vous satisfaire?

--Un jeune homme de bonne tournure qui se promenait tantôt dans les
ruines du vieux château, en compagnie d'une charmante dame.

--Et si j'étais ce jeune homme? demanda Gérard.

--En ce cas, monsieur, j'affirmerais que je ne me suis pas trompé en
croyant vous reconnaître, et je vous prierais de venir parler en toute
hâte à mon maître, qui désire vivement vous entretenir.

--Quel est ton maître?

--Le baron Walter, un vieillard bien malade, que vous avez rencontré
dans les ruines.

--Quoi! ce bonhomme un peu fou!

--Je ne sais pas si mon maître est fou, reprit gravement Fritz; mais je
sais qu'il veut vous voir et qu'il m'a chargé de vous amener à lui en
toute hâte.

--Mais je ne le connais pas du tout, dit Gérard d'assez mauvaise humeur,
et comme je ne suis ni notaire, ni médecin, je n'ai rien à faire au lit
d'un moribond.

Fritz garda le silence, il attendait un refus plus formel.

--A moins que ce ne soit pour me nommer son héritier, continua
l'artiste, qui mêlait ses préoccupations d'argent à cet incident
bizarre, et qui riait à moitié; auquel cas, mon cher, je te suivrais
avec empressement.

--C'est peut-être pour cela, en effet, répliqua Fritz, qui s'inclina et
qui passa devant, comme pour indiquer la route.

--Au surplus, la nuit est bonne pour les aventures, continua Gérard, je
ne dormirai pas; allons visiter les mourants, c'est une oeuvre
méritoire.

A quelques pas de là, Gérard s'arrêta tout à coup.

--Es-tu bien sûr, demanda-t-il à Fritz, que ton maître soit un
vieillard?

L'Allemand ne parut pas comprendre le sens de cette interrogation.

--Il me le semble, balbutia-t-il.

--C'est que si, par hasard, tu me menais à quelque jeune ou respectable
dame, reprit l'artiste avec fatuité, je l'avoue, mon cher, que par égard
pour ta maîtresse, il vaudrait mieux me laisser en route.

Fritz sourit et répondit avec dignité:

--Je suis père de famille, monsieur, et mon maître n'est pas une femme.

--Que peut-il me vouloir? se demanda Gérard, qui continua son chemin.

Le baron Walter occupait un appartement, meublé très-confortablement, à
l'hôtel d'Angleterre. Gérard fut introduit dans un salon, où on le
laissa seul pendant quelques minutes; puis, Fritz, qui avait été
prévenir le malade, revint chercher notre héros, qu'il conduisit à la
chambre du baron.

Gérard se laissait aller aux chances de cette aventure avec
l'enthousiasme ironique d'un homme qui vient d'être profondément atteint
et qui méprise le surcroît des petites misères humaines. La curiosité
qui naissait en lui s'aiguisait en sarcasmes.

--Parbleu! se disait-il, je veux savoir quelle sotte mésaventure la
chance qui m'a trahi au jeu me réserve encore!

Le vieillard essaya de se soulever sur son séant quand il le vit entrer;
mais ses efforts furent vains, sa tête retomba sur l'oreiller.

Fritz s'approcha pour l'aider.

--Non, merci, murmura le baron, je n'ai pas besoin de toi, nous avons à
causer, laisse-nous.

Fritz avança un fauteuil pour Gérard au pied du lit, ranima le feu dans
le foyer, jeta un coup d'oeil aux diverses potions ordonnées par le
médecin et se retira.

--Monsieur, dit le mourant, en s'interrompant presque à chaque syllabe,
je vous remercie d'être venu; vous m'enlevez une grande inquiétude de
l'esprit; et si, comme je l'espère, vous voulez bien accepter la tâche
que je prends la liberté de vous confier, je mourrai sans remords.

--Mais, monsieur, interrompit Gérard, vous ne me connaissez pas!

--Si, je vous connais bien, dit le moribond, en essayant de sourire et
en secouant la tête, vous êtes la jeunesse, l'amour, l'illusion, par
conséquent la candeur, la bonne foi, l'honneur. Oh! je vous connais
bien!

--Mais tout cela n'est pas sur mon passe-port, dit Gérard. Avant de
recevoir des confidences qui sont peut-être le résultat d'une prévention
trop favorable, et par cela même dangereuse, j'ai besoin, monsieur le
baron, de vous dire qui je suis: Je me nomme Gérard, je suis musicien;
je ne vous assurerai pas que j'ai du talent, mais j'ai l'honneur d'avoir
quelques ennemis qui travaillent à ma réputation.

--Artiste et amoureux! vous êtes complet, mon ami, dit le malade, et
cette belle dame...

--Sera ma femme dans quelques jours, monsieur le baron, dit Gérard avec
fierté.

--Oh! le beau rêve! Tâchez, mon ami, de ne pas vous éveiller, je ne
pouvais choisir mieux, et je vous ai bien deviné! Moi, je suis le baron
Walter, un vieil Allemand sentimental qui va faire bientôt son dernier
voyage dans le bleu! J'ai aimé l'art et les artistes; j'ai aimé tout ce
qui est aimable; maintenant il me faut aimer la mort. Après une
existence assez orageuse, pendant laquelle j'essuyai bien des tempêtes,
sans faire beaucoup de naufrages; je vais quitter la terre, en laissant
une dette à payer... Oh! cette dette-là est sacrée. Je l'ai oubliée
longtemps, mais le malheur m'a frappé et m'a averti. J'avais un fils
légitime que j'aimais ardemment... Je l'aimais trop: c'était le
témoignage d'une union heureuse et courte. Il y a quelques mois on
m'apporta le cadavre de mon enfant blessé mortellement dans un duel...
Je ne vous dirai pas combien je pleurai... mais je vous dirai que je
meurs de sa mort. Après quelque temps d'un désespoir que la pensée d'une
réunion prochaine finit par adoucir, comme j'allais prendre des
dispositions pour distribuer ma fortune entre les diverses sociétés
chorales de mon pays, je me demandai si je n'avais personne à frustrer,
et si j'avais bien réellement le droit de disposer ainsi de mon bien.
Cette question fut salutaire. Je me souvins alors que, parmi les orages
d'une existence dont la passion était la boussole, j'avais abandonné, il
y a quelque trente ans, une charmante femme, parce qu'elle m'attribuait
avec obstination la paternité d'un enfant, dont je ne consentais pas à
m'avouer le père. Un scrupule contraire à celui que j'avais ressenti
autrefois me saisit. J'aimai cet enfant entrevu et repoussé, j'eus une
vision de cette jeune mère si belle... Et puis c'était un péché de
jeunesse que j'allais revoir... et j'ai eu une jeunesse dont les cendres
sont encore chaudes. Je résolus de me mettre à la recherche de cet
enfant et de lui léguer mon bien. Un de mes amis, auquel je donnai des
instructions et qui avait plus de santé que moi, s'est mis en campagne.
Il m'a écrit qu'il était en bonne voie, qu'il espérait m'amener mon fils
dans quelques jours... Par malheur, je ne serai plus là, monsieur, quand
cet héritier viendra frapper à la porte du père prodigue... Je sens que
je meurs. Cette promenade de tantôt m'a achevé. J'ai voulu aspirer la
vie. C'est une boisson désormais trop forte; elle m'a enivré, elle m'a
tué. J'ai besoin de quelqu'un à qui je puisse confier mes dernières
volontés. J'ai horreur des gens de loi, je ne les aime qu'en costume et
dans des cortéges de féeries. Comme je cherchais dans mon esprit à qui
je pourrais m'adresser, votre pensée m'est venue. Les amoureux, tant
qu'ils aiment, ont toutes les vertus; ils sont chevaleresques et
dévoués: un artiste surtout a des fiertés et des tendresses qui le
rendent incapable d'une félonie... Monsieur, je vous le demande avec
l'ardeur et l'insistance d'un mourant, voulez-vous accepter un dépôt? Si
je meurs cette nuit ou demain, vous entrerez en possession de tous mes
papiers, de tous mes effets; j'ai ma fortune là, réalisée dans ce
portefeuille, prenez-la pour la remettre à mon fils. Il viendra, amené
par mon ami Rosenheim; dites-lui que je le prie de me pardonner, et
tâchez d'en faire votre ami.

Gérard s'était levé pâle et ému.

--Monsieur, dit-il, ce que vous me demandez là est impossible, je n'ai
ni la liberté ni le temps d'accepter ce fidéicommis.

--Oh! vous serez libre demain soir, peut-être, ou dans deux jours.
Rosenheim ne peut tarder; il devrait être ici, j'étais venu au-devant de
lui jusqu'à Bade; mais je ne peux aller plus loin.

--Pourquoi ne pas confier ce dépôt à votre valet, à ce Fritz, qui me
paraît dévoué?

--Fritz m'est dévoué, mais... je ne veux pas le tenter.

Gérard voulait s'écrier:

--Pourquoi me tentez-vous, moi?

Une secrète pudeur retint ce cri; il se borna à dire:

--Attendre un jour ou deux n'est pas une si longue tentation.

--D'ailleurs, reprit le vieillard, j'ai mon idée, et la voici:

--Il se peut que Rosenheim, malgré ses espérances, revienne seul, que
mon fils soit mort ou introuvable; dans ce cas, je veux que ma fortune
serve à des gens dignes du bonheur. Vous la garderez, monsieur, vous en
distrairez une part que j'ai indiquée pour mon ami Rosenheim; une
seconde part pour Fritz, qui retournera dans son pays, et une troisième
part, destinée aux sociétés chorales. Je veux que tous les ans on donne,
en mémoire de moi, un petit concert dont l'écho me viendra sans doute à
travers la tombe.

--Monsieur, dit Gérard, qui faisait de grands efforts pour dissimuler un
tremblement dans la voix, je ne puis accepter, moi, inconnu, des chances
pareilles... ma conscience...

--Quoi! votre conscience vous interdit de me rendre service? de me
permettre un peu de repos à mes dernières heures... de me donner l'appui
de votre probité... Allons, monsieur, n'ayez pas d'orgueil, c'est une
bonne action que je vous offre, cédez à la tentation, je suis convaincu
que celle que vous aimez vous conseillerait d'accepter.

--Soit! alors j'accepte, monsieur, dit Gérard, qui se sentait le front
humide. Mais, permettez-moi de vous donner ma parole d'honneur que je
remettrai fidèlement ce dépôt.

--A quoi bon jurer? interrompit le vieillard; si je ne me suis pas
trompé, le serment est inutile; si vous devez me trahir, que vous
importerait un parjure? Puisque vous le voulez, donnez-moi votre main;
voici la mienne; Dieu nous voit et scelle entre nous un contrat dont il
est le seul témoin et le seul juge. Maintenant, mon ami, prenez dans ce
secrétaire-là ces deux portefeuilles, et causons.

Gérard obéit; mais, sans qu'il pût dire pourquoi, il était pâle, il
tremblait, et il acceptait cette bonne action comme s'il se fût disposé
à commettre un crime.



IV

Où l'on donne une excellente méthode pour devenir un coquin.


Le baron Walter mourut dans la nuit. Il avait remis à Gérard les titres
de tous ses biens, et il avait dit à Fritz:

--Monsieur est le maître ici; obéis-lui comme tu m'obéirais, il saura
récompenser ton zèle.

Fritz s'inclina sans étonnement. Le baron l'avait habitué aux surprises.
Quand le vieillard fut mort, Gérard, debout au pied de son lit, le
regarda longtemps. On eût dit qu'il interrogeait ce cadavre, voulant
savoir si l'âme ne se cachait point quelque part pour le guetter et pour
reparaître en l'accusant, s'il ne suivait pas les instructions reçues.

Il était grand jour. Les oiseaux chantaient dans les arbres. Ils
savaient la mort d'un Allemand mélomane, et ils voulaient l'honorer par
un petit oratorio. Gérard, brisé d'émotion, de fatigue, plus pâle que le
drap blanc sur lequel reposait le vieux baron, songea à aller se
reposer.

--Veille bien auprès de ton maître, dit-il à Fritz; je reviendrai pour
ordonner le service funèbre. S'il arrivait d'Allemagne, d'Italie,
d'Espagne, de France, ou de je ne sais où, un ami de ton maître qui
s'appelle Rosenheim, avec un jeune homme, fais-moi prévenir.

Gérard rentra chez lui; mais il ne put dormir. Il avait la fièvre.
D'ailleurs, il lui restait beaucoup de choses à faire dans la journée
même. Son rôle de fidéicommissaire l'obligeait à des soins envers le
défunt; et puis Angèle l'attendait. Angèle! Pourquoi la pensée de la
baronne de Bligny venait-elle se présenter comme un danger, comme une
menace, depuis sa visite au baron de Walter? Il redoutait maintenant de
revoir celle qu'il aimait et qui lui avait paru dans de si tendres
dispositions à son égard. Il eût été ravi d'apprendre qu'elle était
devenue invisible pour quelques jours seulement. C'est qu'au fond de
lui, en dépit de lui, malgré tous les raisonnements, tous les efforts de
son coeur, une voix terrible, inexorable, retentissante, une voix
métallique, la voix des écus de l'Allemand lui chantait, lui criait:

Si M. Rosenheim revient seul, ou ne revient pas, tu hérites.

Il était, au premier abord, invraisemblable que M. Rosenheim ne revînt
pas. Mais il était possible qu'il revînt seul; et alors Gérard se
trouvait à la tête d'un bon gros million; il devenait aussi riche que la
baronne, son égal, il pouvait l'épouser. Si, au contraire, l'héritier
inconnu se présentait, il ne restait au pauvre artiste que l'âcreté
d'une convoitise inutile, que l'amertume d'une terrible déconvenue.

Cette tentation, qui arrivait à l'heure la plus critique de son
existence, le jetait dans de grandes perplexités. Fallait-il avouer tout
à la baronne, l'associer à ses espérances, se ménager près d'elle des
consolations, en cas de désappointement? Fallait-il lui dire: Attendez
deux jours avant de m'accorder votre main! dans deux jours, je pourrai
devenir votre mari sans que vous me fassiez l'aumône? Ou plutôt ne
valait-il pas mieux accepter dès maintenant, enchaîner Angèle par sa
promesse, et lui ménager la surprise d'un million comme une récompense?

Quand il descendait au fond de ses perplexités, Gérard se trouvait en
présence de ces deux questions. Fallait-il confier à la baronne ses
chances de fortune? Et quelle était la valeur réelle de ces chances? Ce
dernier point, le plus sérieux, dominait et réglait tous les autres. Si
les chances étaient nulles ou de peu de poids, il devenait inutile de
les confier. Gérard, dans l'entretien suprême de la nuit, n'avait eu,
relativement à la mission de l'ami Rosenheim, que de vagues confidences.
Le baron Walter n'avait pu ou n'avait rien voulu lui dire de précis.

L'héritier allait-il venir? Les recherches seraient-elles infructueuses?

Il parut tout simple, en dehors de toute chicane de sa conscience, à
Gérard, de souhaiter que l'ami Rosenheim ne rencontrât personne. Il fit
des voeux insensés pour que cet enfant, peut-être abandonné, peut-être
délaissé parmi les enfants trouvés, fût introuvable. Puis, quand il
avait honte de cette ardeur, il revêtait hypocritement sa convoitise de
prétextes plausibles. Il se disait que, chargé de la volonté expresse du
baron, il avait besoin d'apporter un soin extrême, des scrupules
rigoureux dans la remise de sa fortune. Il faudrait qu'on lui prouvât
jusqu'à l'évidence, jusqu'à la démonstration la plus éblouissante, le
lien du sang. Car, enfin, ce bon ami Rosenheim pouvait être un coquin,
un intrigant, d'accord avec le premier venu, et il ne souffrirait pas,
lui, Gérard, qu'on le frustrât d'un si bel héritage, ou plutôt qu'on
manquât ainsi à la mémoire du baron, etc., etc.

Sur cette pente, et toujours poussé par la rage de la justice, Gérard en
vint à ne plus admettre que comme une hypothèse invraisemblable
l'arrivée de l'héritier et de l'ami Rosenheim. Il se trouvait si digne
lui-même et investi si bien à propos de cette énorme fortune, que son
imagination inventait tous les prétextes pour n'avoir pas à la rendre.

Cependant il fallait aller chez la baronne, qui l'attendait et qui avait
promis de se prononcer.

Angèle attribua l'étrange pâleur et l'éclat des yeux de son ami à
l'animation, peut-être à la fatigue du jeu. Mais elle ne parut ni
alarmée, ni choquée; au contraire, elle sourit, et lui tendant les deux
mains:

--A quelle église nous marierons-nous, Gérard?

Une larme parut dans les yeux du musicien.

--Angèle! Angèle! s'écria-t-il, vous êtes trop bonne pour moi. Avez-vous
réfléchi à la détermination que vous prenez?

--Oui, et à moins que vous ne me refusiez, je persiste.

--Mais, voyez quelle disproportion de rang, de fortune!

--Gérard, si vous me poussez à bout, je vais me ruiner d'un coup, et me
faire si pauvre que vous serez obligé de me faire l'aumône.

--Gardez-vous-en bien, Angèle! Laissez-moi plutôt devenir riche!

--Combien de temps vous faut-il pour cela? demanda la baronne en
souriant, mais réellement froissée de l'insistance avec laquelle Gérard
parlait fortune, quand elle parlait mariage.

--Je ne vous demande qu'un jour ou deux.

--Vous êtes fou, mon ami; je ne veux pas que vous retourniez au tapis
vert.

--Il ne s'agit pas du jeu...

--Quoi! fabriqueriez-vous de la fausse monnaie? ou bien feriez-vous
partie d'une bande de voleurs?

--Angèle, reprit Gérard, je suis fier, et je me sens pénétré d'une
reconnaissance infinie quand je songe à votre amour. Cette main que vous
m'offrez, c'est mon ambition, c'est ma gloire. Mais excusez des
scrupules de délicatesse, ridicules et insensés. Il se passe dans ma vie
quelque chose d'étrange. Une fortune m'est promise. Permettez-moi
quelques jours d'attente. Si je deviens riche, j'accourrai déposer cette
fortune à vos pieds. Si la fatalité veut que je reste pauvre, je serai
vaincu et je viendrai vous demander pardon d'avoir eu un peu d'orgueil.
Mais, au nom même de cet orgueil dont l'agonie commence et qui sera mort
peut-être dans deux jours, accordez-moi un délai.

--Eh! mon cher, dit la baronne un peu piquée, prenez votre temps! je
n'allais vite que pour vous!

--Soupçonnerait-elle ma détresse présente? se demanda Gérard. Dans ce
cas, plus que jamais, je tiendrais à l'arrivée de M. Rosenheim.

--Angèle, reprit-il, j'ai votre amour: c'est le seul bien que je ne
pourrais attendre patiemment. Ce qui me manque maintenant, ce n'est plus
que votre fortune; je puis, je veux attendre cet accessoire.

--En vérité, pensa Angèle, il est incorrigible, il tient trop à
m'humilier avec mon argent.

--Vous vous rappellerez, Gérard, que je n'ai plus de consentement à vous
donner; je serai votre femme quand il vous plaira de m'accorder cet
honneur.

--Ah! si je pouvais hâter les événements!

--Seulement, mon ami, ajouta la fine Parisienne avec un peu d'ironie,
prenez garde de devenir trop riche. Ce serait moi qui rougirais à mon
tour et qui n'oserais pas me marier.

--Raillez-moi, moquez-vous de moi, Angèle; un jour, vous saurez ce que
j'ai souffert et vous m'estimerez plus.

--Vous tenez trop à l'estime, mon ami, et pas assez à l'amour.

--L'un ne vit pas sans l'autre.

--Vous êtes fou, dit la baronne en haussant les épaules et avec un rire
un peu forcé.

Gérard eut peur; il se demanda s'il ne lâchait pas la proie pour
l'ombre; si la vanité de se présenter avec un million, qui était
d'ailleurs fort hypothétique, ne le poussait pas à froisser, à blesser
un coeur aimant et à ajourner une dot considérable. Le million de madame
de Bligny était là; il brillait dans ses yeux, il rayonnait sur sa main.
Gérard n'avait qu'à s'incliner pour le prendre; un mot, un baiser, un
regard et tout était dit.

La tentation était grande; mais la fatuité et l'orgueil murmurèrent de
leur côté:

--Tu lui diras tout dans trois jours. Si tu restes pauvre, elle
t'adorera pour tes scrupules; si tu deviens riche, elle trouvera ta
surprise de fort bon goût. D'ailleurs elle cède peut-être à un accès de
pitié. Elle a soupçonné tes pertes au jeu. Montre-lui que tu es
supérieur à cet échec, et qu'elle ne soit pas ta femme par charité. Aie
la coquetterie de la pauvreté; prends tes précautions pour n'être jamais
humilié.

Gérard se croyait bien sage, en raisonnant ainsi, le pauvre fou! Il ne
raconta pas à Angèle tous les incidents de la dernière partie de la nuit
précédente; mais il parla de la mort du baron, de la confiance
singulière que le vieil Allemand avait eue en lui, des devoirs que cette
confiance lui imposait envers la mémoire du défunt, et de la possibilité
d'un testament qui lui ferait des avantages.

Mais de ce malencontreux Rosenheim, et du plus malencontreux héritier,
il ne dit mot. Je ne sais quelle force secrète paralysa sa langue toutes
les fois qu'il fut tenté d'entrer dans ces détails. La baronne, encore
une fois, fut choquée de le voir suspendre son mariage jusqu'à
l'ouverture prétendue du testament. Elle lui dit assez froidement qu'il
n'avait pas à se distraire de ses fonctions d'ordonnateur des pompes
funèbres pour l'accompagner dans sa promenade, et elle le quitta, afin
d'aller bouder seule, et en grande toilette, dans l'allée de
Lichtenthal.

--Est-ce que je serais un imbécile? se demanda pour la seconde fois
notre musicien. Ne risqué-je pas tout mon bonheur en prenant trop de
précautions pour l'amour?

Mais cette réflexion, ce remords, au lieu de faire courir Gérard sur les
pas de madame de Bligny, le cloua davantage à la place où il méditait,
profondément absorbé dans ses calculs; s'attachant d'autant plus
étroitement à l'idée d'hériter du baron, que cette espérance de fortune
s'était jetée au travers de ses rêves et avait dérangé les plans de sa
petite comédie d'amoureux; il devenait impatient de savoir à quoi s'en
tenir.

Dix fois dans la journée il alla à l'hôtel d'Angleterre demander si
quelque voyageur n'était pas arrivé. Il faisait des suppositions sur la
figure probable de M. Rosenheim, et dans chaque physionomie inconnue il
croyait le reconnaître.

--Jusqu'à quand me faudra-t-il l'attendre? se demandait-il, car enfin,
il peut se faire que M. Rosenheim ne revienne pas: un accident, une mort
subite peut interrompre son voyage. Le baron ne m'a pas dit l'âge de son
ami; mais pour qu'il y eût entre eux une si grande intimité, une
confiance si absolue, il fallait nécessairement qu'ils fussent
contemporains. Or, voyager à cet âge-là, c'est imprudent. Du moins, je
ne serai pas chargé d'enterrer M. Rosenheim. Mais encore, faut-il que je
sache s'il est mort.

Et Gérard revenait sur ses pas, questionnait Fritz.

Fritz ne savait rien. M. Rosenheim lui était peu connu. Il n'était entré
lui-même que depuis quelques années au service du baron. Il avait
entendu vaguement parler du voyage, mais il ne pouvait pas dire si
c'était pour l'Italie, l'Espagne, l'Angleterre, la France ou l'Amérique
que M. Rosenheim était parti. Le baron avait brûlé ses lettres. Cet
original avait pris une sorte de plaisir à remettre tout le dénoûment
posthume de son existence aux mains de Gérard, sans indications, sans
notes, sans une seule trace qui pût venir en aide à la bonne foi de son
exécuteur testamentaire.

Toute la journée fut un tressaillement perpétuel. Gérard allait, venait,
passait dans l'allée de Lichtenthal, saluait Angèle, lui parlait
précipitamment de son amour, de son bonheur, puis la quittait
brusquement pour courir au-devant d'un vieillard qu'il croyait être
Rosenheim, ou d'un jeune homme qui lui paraissait ressembler vaguement,
c'est-à-dire filialement au baron Walter. Ce fut une anxiété croissante
qui menaçait d'atteindre au supplice.

Pour surcroît de douleur, Gérard, dont les rêveries avaient
ordinairement une pente musicale, ne pouvait plus songer qu'à son
fantastique million. Il l'entendait carillonner à ses oreilles. Les
pièces d'or ou d'argent grimpaient dans sa tête, comme des notes, à des
échelles de gammes. Il ne pouvait s'empêcher de calculer ce que cette
énorme fortune, ajoutée à celle de la baronne, lui assurerait de beaux
revenus. Soyons juste toutefois, l'artiste ne se laissait jamais
étourdir par ce cauchemar; c'était pour procéder plus facilement à des
chefs-d'oeuvre qu'il calculait, et Angèle brillait toujours, au milieu
de ces splendeurs rêvées, comme la reine, comme la raison de tout ce
luxe.

La journée finit. Tous les courriers étaient arrivés. Aucun Rosenheim
n'avait paru. Il sembla à Gérard qu'on lui enlevait un fardeau d'un
million de la poitrine. Il respira, le sang circula plus librement, et
ce fut alors qu'il s'aperçut qu'il avait remué, en imagination, des tas
d'or, sans avoir un sou dans sa poche. Il alla à l'hôtel. Fritz,
préparait les malles, tout en veillant avec décence sur la dépouille du
vieux baron. Le fidèle valet devait partir le lendemain, après la
cérémonie. Il osa réclamer sa part; mais avec tant d'ingénuité qu'on ne
pouvait s'en fâcher.

--C'est juste, dit Gérard, en soupirant, tu n'attends personne, toi!

Fritz s'inclina.

--Pourquoi ne restes-tu pas avec moi? Je te prendrais à mon service.

Fritz avoua qu'il avait, là-bas, à quelques lieues de la forêt Noire,
une cousine aux joues roses, aux mains potelées, aux yeux de myosotis,
qui l'attendait. Il avait désormais une dot et de quoi manger de la
choucroûte.

Gérard ne fit aucune objection. D'ailleurs Fritz était un témoin. Et,
sans savoir pourquoi, il aimait à se retrouver seul pour penser à son
million, pour le contempler des yeux de la foi, et l'embrasser des
lèvres de l'espérance. Sa fortune tout entière, en effet, gonflait deux
gros portefeuilles. L'emprunt que leur fit Gérard pour acquitter le legs
convenu envers Fritz diminua à peine leur embonpoint.

Ne sachant comment échapper aux idées singulières dont il se sentait
obsédé, mordu par des désirs dont il avait honte, Gérard prit une
résolution vraiment héroïque, mais qui prouvait, par son caractère même,
le chemin que la gangrène de l'or avait fait en lui.

--Je passerai la nuit, se dit-il, seul, face à face avec le mort. Je
veux que cette veillée austère me purifie et me débarrasse de mes
agitations indignes.

En conséquence, Fritz alla dormir, en rêvant à sa cousine, et aux choux
gigantesques que sa nouvelle position lui permettait de convoiter, et
Gérard s'installa devant le visage bleu et grimaçant du baron Walter.

Mais cette faction courageuse devant la mort, après avoir, pendant la
première heure, refroidi, glacé, contrarié les idées profanes de Gérard,
finit, au contraire, par les alimenter: le besoin instinctif de se
soustraire à cette contemplation, qui ne pouvait être pour son coeur la
source d'émotions pieuses, le poussa dans des divagations de toutes
sortes.

Il pensa plus que jamais à ses millions; et quand l'aurore fit glisser
ses premiers rayons sur le front du musicien, aussi blême que le front
du mort, voici à quelles pensées, presque criminelles, Gérard en était
arrivé.

--Je suis maître absolu de cette fortune. Il dépend de moi seul que
l'héritier hérite ou n'hérite pas. S'il arrive bientôt, je le soumettrai
à une enquête sévère, et il faudra qu'il justifie bien de sa parenté
pour que je me dessaisisse. D'ailleurs, je ne puis pas l'attendre
indéfiniment. Si le baron Walter m'avait rencontré avant d'expédier son
ami Rosenheim, il est probable qu'il n'eût pas songé à ce fils inconnu.
Cette fortune m'est bien réellement destinée. Je ne m'en laisserai
certainement pas dépouiller par le premier venu. Je déposerai ici en
main sûre la part de M. Rosenheim; puis, je m'en irai. Angèle, qui ne
comprend rien à mon retard, à mon hésitation, s'impatiente; je ne puis
pas compromettre indéfiniment mon bonheur pour des gens que je ne
connais pas, dont je n'ai pas de nouvelles, qui sont peut-être morts,
etc., etc.

Bref, Gérard était presque convaincu qu'il pouvait toucher au million.
Il ne pensait plus à l'arrivée de M. Rosenheim que comme à une injustice
effroyable du sort, qu'il lui était permis, dans une certaine mesure,
de conjurer.

Les obsèques du baron Walter furent dignes de la reconnaissance de
Gérard. Celui-ci fit bien les choses, et tout le monde le loua
hautement. On ne savait pas que le défunt payait et avait réglé ces
détails avec lui. Le bruit se répandit bientôt dans Bade que le musicien
français héritait. Fritz, qui réglait les dépenses, au nom de l'artiste,
et qui l'avait vu toucher au portefeuille, raconta l'étrange caprice du
baron. On causa de cette bizarre aventure. Personne ne parla des
cohéritiers attendus; car personne ne connaissait ce revers cuisant de
l'éclatante médaille.

Quand Gérard en grand deuil revint de l'enterrement, il remarqua qu'on
le saluait avec déférence. Le journaliste au keepsake vint lui serrer la
main.

--Bravo! mon cher, lui dit-il, je vous fais mon compliment. Ce vieux
bonhomme si sec avait du bon. Vous gagnez plus avec les osselets qu'avec
la roulette.

Les dames s'informèrent du héros du million. Elles le trouvèrent
adorable, et Angèle qui apprit par la rumeur publique ce prodigieux
événement envoya chercher Gérard en toute hâte, comme si elle avait eu
peur qu'on le lui enlevât.

Gérard secoua de ses bottes la terre blanchâtre du cimetière, et
s'empressa d'accourir, après avoir demandé encore une fois d'une voix
tremblante si aucun étranger n'était arrivé. On lui répondit que non.

--Parbleu! se dit-il en route, si c'était une ironie! un piège, une
malice de ce baron! Si ce Rosenheim n'existait pas! Fritz était bien
vague sur ce point, quand je l'ai interrogé. Je lui en reparlerai ce
soir.

Et, bien qu'il sût que le soir même Fritz ne devait plus être à Bade,
puisqu'il avait reçu ses adieux, il se dit:

--C'est cela! j'interrogerai Fritz ce soir même!

En attendant, il alla répondre aux questions d'Angèle.



V

Ce que coûtent une chaumière et un coeur.


La baronne de Bligny avait appris les fastueuses proportions de
l'héritage attribué à Gérard au moment même où le dépit qu'elle
ressentait de l'étrange conduite de son compagnon de voyage lui
conseillait presque une rupture. Elle était humiliée de ses hésitations,
et trouvait que la mésalliance perdait de son charme vengeur si Gérard
délibérait ainsi.

Son amour, composé de tous les éléments en discorde, n'avait pas les
vertus évangéliques qui font tout souffrir, parce qu'on est disposé à
tout pardonner.

--Je veux savoir, se dit-elle, si la prospérité le changera. Voilà une
merveilleuse occasion d'éprouver son amour. Sa fierté excessive m'était
suspecte; il n'a plus maintenant à faire le dédaigneux, ni à essayer le
rôle de généreux; nous sommes égaux.

Et elle l'attendit avec son plus séduisant sourire, le coeur agité d'une
émotion véritable, se préparant à lire son sort dans les premiers
regards de Gérard.

Mais Gérard, pour des raisons que nous connaissons, n'avait pas le
regard intelligible. Il sentait la rougeur et la pâleur se succéder sur
son front, il écoutait avec des distractions perpétuelles, et répondait,
au milieu d'une sorte de cliquetis intérieur qui l'assourdissait:

--Eh bien! mon ami, lui dit la baronne avec une grâce enchanteresse, il
paraît que décidément nous n'aurons pas une chaumière, et que nous
pouvons prétendre au palais d'une fée.

--Quoi! on vous a dit déjà?... balbutia Gérard.

--Oui, monsieur, j'ai appris par tout le monde ce que vous n'auriez pas
dû me cacher; mais il paraît que monsieur hérite pour lui seul. Oh! le
vilain avare!

--J'hérite! mais cela n'est pas encore sûr!

--Comment? est-ce que vous n'êtes pas investi? Est-ce qu'il y aurait des
collatéraux? des cousines, peut-être, comme moi j'avais des cousins? Oh!
je vous plaindrais alors!

--Non! non! je suis bien maître absolu, se hâta de reprendre Gérard, qui
n'eût jamais consenti à parler de Rosenheim.

--Comme vous dites cela avec tristesse, mon ami! Il semble que ce bon
vieillard qui voulait se faire bénir par nous, a, de son côté, porté
bonheur à notre amour. Vos scrupules, vos fiertés n'ont plus de
prétextes. Allons, riche vertueux, ayez le courage de votre fortune, et
résignez-vous à m'apporter une grosse dot, si vous consentez toujours à
m'épouser.

--Ah! Angèle, pourquoi raillez-vous? Je suis bien malheureux!

Et des larmes s'échappèrent des yeux de Gérard; c'était le dernier
effort de sa probité qui râlait.

--Vous malheureux, quand vous acquérez l'indépendance envers le monde et
envers moi-même; car je puis bien vous l'avouer maintenant que vous
voilà riche, quelquefois, mon ami, je me demandais s'il n'y avait pas
de l'imprudence dans nos projets de mariage. Je ne parle pas des
calomnies, je les bravais volontiers; mais vous pouviez, à mon insu,
vous sentir blessé. Je vous ai vu si prompt à repousser mes offres, que
je redoutais, de votre part, de terribles accès de repentir. Notre
mariage devient moins romanesque; mais il acquiert des chances positives
de bonheur immuable. Je n'aurai pas à me défendre d'une mésalliance, ni
vous d'une ambition d'argent.

--Quoi! madame, s'écria Gérard d'une voix étranglée, nous pouvions
entendre ces accusations?

--Encore une fois, mon ami, je les aurais bravées. Mais vous pouviez en
souffrir, tandis que maintenant nous nous résignerons, vous à ma fortune
et moi à la vôtre.

--Ah! j'aimais mieux ma pauvreté, dit Gérard qui mentait, mais qui
cherchait un prétexte aux soupirs et aux sanglots qui l'étouffaient.

--Moi aussi, peut-être, ajouta la baronne en souriant; mais que
voulez-vous! ce sont là les coups du sort. Notre amour se prouvait par
le désintéressement; il lui faudra trouver une autre façon de
s'affirmer.

Gérard fut tenté de dire:

--Je renonce à la fortune, j'abandonne ce million pour rester pauvre.

Mais cette bouffée d'héroïsme se dissipa. Il réfléchit que répudier ce
qui n'était pas encore à lui, c'était de l'exagération et du mauvais
goût; il valait mieux le conserver.

--Quand serez-vous libre? lui demanda la baronne qui ne comprenait rien
à ses silences, à ses interjections, et qui, voulant le pousser à bout,
avait hâte de lui arracher un engagement.

--Libre! mais je le suis, dit Gérard.

--Ainsi, rien ne vous retient plus à Bade?

--Rien, ou peu de chose.

--Quel est ce peu de chose?

--Des comptes à régler, des dispositions à prendre pour satisfaire à la
volonté du baron.

--Je croyais que toute votre fortune était en portefeuille, et que vous
n'aviez qu'à l'emporter avec vous, dit négligemment madame de Bligny,
comme s'il se fût agi d'une bagatelle.

--Sans doute, répondit Gérard, qui se laissait entraîner sur une pente
fatale, mais qui ne se croyait pas coupable en s'imaginant qu'on lui
ôtait la volonté.

--Eh bien! alors, puisque vous portez, heureux Bias, tout avec vous,
enlevez-moi par surcroît et allons nous marier!

Angèle était d'une grâce irrésistible en parlant ainsi. Elle avait dans
les yeux cet éclair à demi voilé de la provocation mutine.

Gérard fut vaincu. Comme M. Rosenheim n'avait pas donné signe de vie, il
en conclut subitement qu'il était mort. Il lui était si facile de tuer
son mandarin! Quant à l'héritier, pouvait-il le connaître? l'aller
chercher?

--Vous avez raison, Angèle, s'écria-t-il avec force, comme s'il eût
craint qu'on ne l'entendit pas; mais, en réalité, pour ne pas entendre
les derniers et timides chuchotements de sa conscience. A quoi bon
différer un bonheur qui ne dépend que de nous! partons. Je vais
commander les chevaux. Dans une heure, nous serons en route; demain, si
vous le voulez, nous serons mariés.

--On m'a indiqué, dit la baronne, tout près d'ici, une charmante
retraite, un château à louer; c'est là que nous nous arrêterons, mon
ami.

--Pourquoi ne pas rentrer en France, et pourquoi ne pas voyager encore?

--Parce que le voyage était un prétexte, et que nous n'avons plus besoin
de courir les chemins; nous sommes arrivés.

--Angèle, demanda solennellement Gérard, m'aimez-vous?

--Votre question manque d'à-propos, répliqua la baronne; il me semble
que je ne vous offre pas une preuve d'indifférence.

--M'aimez-vous, répéta Gérard, à ce point de tout braver pour moi?

--Que faut-il faire pour vous mériter? dit Angèle avec ironie.

--J'ai peur, ajouta Gérard en hésitant, que vous ne m'estimiez plus que
je ne vaux. Si vous découvriez un jour...

--Quoi donc, mon ami? que vous avez tué ou volé? Je deviendrais alors
une héroïne si intéressante, une victime de la perfidie humaine si digne
de compassion, que je vous pardonnerais peut-être vos torts, en faveur
des mérites qu'ils me donneraient. Mais ne parlons pas de ces
enfantillages, Gérard, et partons.

--Dans une heure, je reviens vous prendre, s'écria l'artiste qui partit
comme un fou.

D'abord, il erra dans les rues, sans savoir au juste où il allait; puis
la réflexion lui vint, il courut à l'hôtel d'Angleterre, et demanda, en
bégayant presque, si M. Rosenheim n'était pas arrivé.

--Je crois que oui, répondit un monsieur tout de noir habillé, un maître
d'hôtel qui, habitué à tout promettre et à répondre affirmativement à
toutes les questions, n'admettait pas qu'on dût rebuter un client.

Gérard se sentit défaillir; il s'appuya au mur, et voulut continuer ses
questions; mais sa langue resta collée à son palais.

--Est-il seul? murmura-t-il avec un effort pénible.

--Je ne saurais trop vous le dire, répliqua le maître d'hôtel
infaillible.

--Jacques, demanda-t-il à un garçon qui passait, quand et avec qui M.
Rosenheim est-il arrivé?

--Rosenheim? je ne connais pas ce nom-là; nous n'avons pas de voyageur
qui se nomme ainsi.

Gérard put respirer.

--Il me semble pourtant, reprit le maître d'hôtel, que j'ai entendu
prononcer plusieurs fois ce nom-là!

--C'est peut-être par moi, insinua Gérard; voilà, depuis deux jours, la
dixième fois que je viens le demander.

--C'est cela, sans doute, qui a fait confusion dans mon esprit. En ce
cas, je ne crois pas maintenant que M. Rosenheim soit arrivé.

--Au diable l'important! se dit tout bas Gérard dont les dents
claquaient.

--Toutefois, monsieur, nous allons regarder sur le livre des voyageurs,
ajouta le maître d'hôtel.

Gérard consentit. On chercha sur le livre. M. Rosenheim n'y figurait
pas.

--Je me suis trompé, monsieur, dit avec une modestie pleine d'assurance
le majordome en habit noir. Mais puisque ce monsieur est attendu, il ne
tardera sans doute pas. Je puis garantir qu'il sera ici par le premier
courrier. J'ai remarqué, en effet, que les personnes ainsi annoncées...

Gérard était déjà dans la rue, laissant le maître d'hôtel continuer en
monologue son raisonnement.

--Sauvé! sauvé! s'écriait le malheureux artiste. Je suis libre, je puis
partir. Il n'arrivera pas, il n'arrivera plus. Quoi! si j'étais resté
pauvre, Angèle n'eût cédé qu'à la pitié en m'épousant. Elle l'a avoué.
Maintenant, nous sommes égaux; mon mariage n'est plus un calcul; le sien
n'est plus une déchéance. Je pourrai donc braver ces insolents qui me
toisaient tous les jours avec tant de mépris. Je suis riche, je suis
millionnaire. Qui osera dire que cet argent n'est pas à moi? personne.
Le baron Walter m'a désigné, dans son coeur, comme héritier, et les
réserves qu'il a faites en faveur d'un inconnu sont soumises à mon
appréciation. C'est moi qui suis seul juge. D'ailleurs, tant pis pour
eux, je ne puis pas m'immobiliser ici. Ils sont en retard; je suis forcé
de partir.

Et s'étourdissant ainsi par des sophismes, s'aveuglant par des lueurs
chimériques, pour mieux dissimuler la route dans laquelle il
s'engageait, Gérard n'admettait plus la possibilité d'une restitution.
Le sort en était jeté; la fortune était à lui.

Il mit sous enveloppe la part réservée à M. Rosenheim, la confia au
propriétaire de l'hôtel d'Angleterre, et, comme il fait bon prendre des
précautions envers des gens que l'appât d'une grosse somme pourrait
tenter, Gérard se fit donner un reçu.

Une heure après, il était, à côté de madame de Bligny, dans une berline
de voyage qui les emportait avec rapidité. A mesure qu'on s'éloignait de
Bade, Gérard, d'abord soucieux, inquiet, fiévreux, reprenait sa gaieté.
Le remords s'évanouissait avec les tourbillons de poussière qui
s'envolaient derrière chaque roue de la voiture. Il ne voyait plus que
comme dans un brouillard la figure du vieux baron; et, comme il n'avait
jamais vu M. Rosenheim, il ne pouvait pas s'imaginer ce revendicateur
hypothétique.

La réalité, pour lui, était cette femme charmante, enlevée à ses
préjugés, qui le nommait son mari; c'était ce luxe dont il croyait avoir
acquis le droit d'user et de jouir. La réalité, c'était son rêve de
fortune et de gloire; car les mélodies lui revenaient à l'esprit; il se
sentait de l'inspiration.

Je sais bien que quelquefois un spasme l'étreignait à la gorge, que
quelque chose de semblable à un sanglot se tordait dans sa poitrine et
montait jusqu'à ses lèvres; mais c'étaient là des mouvements nerveux,
sans raison et sans conséquence, dont il était le premier à se moquer,
et qui échappaient à Angèle.

La baronne prenait son bonheur avec plus de calme. Quelque chose lui
déplaisait dans ce mariage. Elle avait voulu une union disproportionnée,
et voilà que son héros ne lui laissait pas le mérite de l'enrichir. Il
avait été pauvre, il est vrai; elle avait pu apprécier son courage, son
désintéressement, son amour. Mais enfin il était désormais un
millionnaire!

Le mariage fut contracté selon la loyale promesse de la baronne dès
qu'il se trouva un moyen légal et expéditif de conclure. La lune de
miel, c'est-à-dire ce qui en restait, s'écoula dans un charmant château,
loué pour la fin de la saison, à dix lieues de Bade. Les premiers temps
de ce séjour furent un apaisement réciproque.

Angèle n'avait plus à choisir; elle n'avait qu'à s'arranger, pour être
heureuse, avec le mari de son choix. Gérard se voyait préservé et
défendu par son mariage. Il lui semblait que son bonheur le rendait
inviolable, et que ce Rosenheim tant redouté, s'il se montrait,
reculerait et s'attendrirait devant une union pareille. Il osa, dans les
premiers jours, se laisser aller avec insouciance, avec oubli, aux
charmes de sa vie nouvelle. Des promenades, de longues causeries
insensées et sublimes, des improvisations au piano dans lesquelles
Gérard épanchait son coeur, des coquetteries à huis-clos, tous les
enfantillages, toutes les piétés, toutes les gourmandises du bonheur
occupèrent les premiers jours.

Une fois pourtant, Angèle, qui se promenait au bras de Gérard, lui dit
en bâillant un peu:

--Je voudrais bien savoir ce qui se passe.

--Ne le sais-tu pas? répondit Gérard qui était, ce matin-là, un peu
rêveur; le monde n'a pas changé depuis notre retraite. Est-ce que la
solitude te pèse?

--Non; mais enfin il est bon de ne pas vivre en ermites. Si nous
retournions à Bade?

--Pourquoi faire?

--C'est là, mon ami, que nous nous sommes juré d'être l'un à l'autre;
c'est là que tu as rencontré un bienfaiteur.

--Un bienfaiteur! s'écria Gérard qui bondit comme si ce mot eût été une
injure. Oh! je ne lui demandais pas son bienfait; il pouvait le garder.

--Tu ne le lui demandais pas, sans doute; tu étais trop généreux, trop
désintéressé. Mais enfin tu l'as reçu, et j'avoue que, pour ma part, je
ne suis pas ingrate. On est fou quand on rêve une chaumière. Il n'y a
pas d'assez beau palais pour le bonheur. J'ai toujours trouvé impossible
qu'on s'estimât heureux d'un grenier, surtout quand on a vingt ans!
Remercions Dieu, mon ami; il nous a protégés, et ce vieillard nous a
bénis.

Gérard était taciturne. Il pensait que cette femme adorable, qui
l'estimait pour son désintéressement, le repousserait avec horreur si
elle savait la vérité, et ne verrait plus en lui qu'un escroc de la plus
basse espèce. Il avait violé la parole donnée à un mourant; il avait
manqué à sa propre conscience.

--Angèle, dit-il en essayant de sourire, si le baron Walter s'était
trompé en me laissant cette fortune, si je découvrais qu'il m'a pris
pour un autre!

--Eh bien, il faudrait te dépouiller pour cet autre; mais quelle
vraisemblance! il ne s'est pas trompé!

--Aussi n'ai-je rien à craindre, conclut Gérard.

Un silence suivit cet échange de paroles. Peu de temps après, Angèle
reprit:

--Je suis en train de te découvrir un défaut, Gérard.

--Oh! si tu n'en vois qu'un, tu ne vois rien.

--C'est que celui-là est capital. Tu aimes l'argent.

--Moi! s'écria l'artiste qui sentit le froid de la peur le pénétrer
jusqu'aux os.

--Oui, tu es avare. Je remarque que tu dépenses avec peine, et que tu
enfouirais volontiers le million du bonhomme Walter pour n'y pas
toucher.

--Quelle plaisanterie! dit Gérard. Je le jetterais bien plutôt par les
fenêtres, ce million-là.

--Ne le jetons pas et ne l'enfouissons pas, mais profitons-en, mon ami.

Ces entretiens se renouvelaient fréquemment. Angèle s'étonnait et riait
parfois des allures embarrassées de son mari en présence de sa nouvelle
fortune. Elle attribuait à une inexpérience, à une sorte de pudeur de
nouvel enrichi ce qui tenait à d'autres sentiments. Elle en riait; mais
parfois elle s'en alarmait: elle se demandait si cette âme d'artiste
n'était pas tout simplement une âme de thésauriseur. Ses craintes, à cet
égard, au lieu de diminuer, augmentèrent encore quand elle vit, au bout
de quelque temps, que Gérard affectait dans sa toilette, dans tout ce
qui tenait à lui personnellement, une simplicité, une sorte d'abandon,
réservant tout le luxe pour sa femme; et quand elle remarqua, parmi ses
papiers de musique, des chiffres, des calculs qui lui prouvaient qu'au
lieu d'user ses revenus, son mari les capitalisait et se livrait à des
placements, entretenant avec des agents de change de Paris une
correspondance fort active.

L'humeur de Gérard changeait aussi beaucoup. Plus d'abandon, de douce
intimité. Il paraissait inquiet, toujours aux aguets. Les sonnettes le
faisaient bondir. Il prétendit que c'était à cause de leur timbre
criard qui agitait ses nerfs artistiques; mais on eut beau changer, le
timbre n'y faisait rien.

Après trois mois, ce couple si gracieux, si touchant, si digne d'envie
quand le baron Walter lui demandait sa bénédiction, eût fait pitié.
Angèle, triste, fière dans ses désillusions, cachant ses blessures et ne
laissant pas paraître de repentir pour un mariage qu'elle avait voulu,
en était arrivée à craindre pour la raison de Gérard, tant elle trouvait
d'agitation, de fièvre continue dans celui-ci. Le musicien pliait sous
le remords. Il avait honte de lui et, en même temps, il se sentait
attiré, fasciné par cette fortune dont il n'osait se séparer. Il avait
résolu de la doubler en peu de temps par des spéculations, s'imaginant
qu'il aurait la conscience plus libre s'il rendait le million intact,
tout en l'ayant préalablement utilisé pour s'enrichir lui-même; mais ses
spéculations n'étaient pas toujours heureuses. Il perdait au lieu de
gagner, et alors à l'angoisse de se sentir contraint de restituer à la
première apparition de Rosenheim se joignait l'horreur de penser qu'il
ne pourrait pas même rendre intacte une fortune qu'il avait
intentionnellement volée.

Tels étaient la situation d'Angèle et de Gérard, et le supplice de ce
dernier quand, un beau jour, il résolut d'en finir avec ses remords et,
au besoin, avec la vie.



VI

Où la vertu n'obtient que ce qu'elle mérite.


Le courage manquait à Gérard, précisément à l'heure où il semblait
logiquement devoir lui rester. Car enfin, puisque M. Rosenheim avait eu
devant lui le temps nécessaire pour aller en Amérique et en revenir, et
qu'il n'était pas revenu d'une simple excursion en Europe; puisque
Gérard n'avait pas reçu la visite de l'héritier, et que sa retraite à
lui, Gérard, dont il n'avait pas fait un mystère impénétrable, n'avait
pas encore été troublée, tout portait à croire que l'héritage lui était
bien et dûment acquis, et qu'il n'aurait plus de comptes à rendre.

Pourtant jamais l'existence ne lui avait paru si odieuse. Sa sensibilité
excitée, irritée par la pensée perpétuelle de l'acte honteux qu'il avait
commis, était arrivée à un paroxysme qui le précipitait dans des
abattements et dans des désespoirs terribles au moindre choc extérieur.
Angèle avait peur de lui. Hâve, les cheveux en désordre, les vêtements
négligés, craignant de dépenser, pour se vêtir, la fortune indûment
acquise, errant tout le jour, n'osant tenter aucune démarche pour se
dépouiller de cet héritage et ne voulant pas le garder, Gérard se sentit
au fond de l'abîme, quand, un soir, il remarqua dans les yeux d'Angèle
un vague effroi mêlé d'un peu de mépris.

C'était à la fin du dîner; les deux époux étaient silencieux l'un
devant l'autre. Gérard comptait sur ses doigts. Angèle soupirait en le
regardant.

--Que peut-il avoir? se demandait-elle. Quel mystère? Est-ce un crime?
une faiblesse? mon ami, lui dit-elle enfin, est-ce que tu composes?

--Non, je calcule.

--Je n'ai pas épousé un artiste, se disait-elle avec découragement, mais
un banquier.

--Vous avez épousé un millionnaire, madame, dit gravement et bêtement
Gérard.

--Eh! qui vous parle de votre million? qui songe à vous le disputer? En
vérité, mon ami, on dirait que vous m'avez fait trop d'honneur en
m'associant à votre fortune.

Ces mots furent prononcés avec une ironie stridente.

Gérard, si absorbé qu'il fût, ne s'y trompa point.

--Pardon, Angèle, répliqua-t-il avec douceur, je suis bien malheureux.
Je ne suis pas habitué à manier une fortune pareille...

--Prenez un intendant, mon ami, un comptable, qui vous voudrez;
débarrassez-vous de tous ces ennuis qui vous rendent fort maussade. Ou
bien, si vous ne pouvez pas porter le fardeau de nos deux fortunes,
prenez la vôtre, laissez-moi la mienne, et séparons-nous.

--Nous séparer! c'est vous, c'est toi, Angèle, qui as prononcé ce mot
pour la première fois!

--Parce que c'est moi, monsieur, qui ai commis la faute de vous forcer
presque à m'épouser. Il est bien juste que vous ayant enchaîné, je vous
délivre.

--Me délivrer! tu ne sais pas ce je ferais de ma liberté.

--Vous ne pouvez pas en faire un plus mauvais usage que celui que vous
faites aujourd'hui de votre prison.

--Vous êtes cruelle, madame.

--Moi! je suis juste. On dirait, mon ami, que nous jouons un proverbe:
_le Savetier et le Financier_. Depuis que vous avez un trésor vous ne
chantez plus. A votre place, j'irais rendre au financier son argent dont
je ne sais que faire. Je vous aimais mieux au temps de vos chansons.
Elles n'étaient pas toujours gaies, mais du moins leur tristesse n'était
pas sans charme. Tandis que cette hypocondrie du million!... c'est à
faire périr d'ennui. Ce baron Walter est un esprit satanique, un
personnage d'Hoffmann. Il a vu deux êtres qui paraissaient ou qui
voulaient s'aimer.--Vite, a-t-il dit, troublons cette joie!--Il a
réussi. Dites donc, Gérard, est-ce que le baron n'aurait pas laissé par
mégarde quelque héritier auquel vous pourriez repasser l'héritage?

Gérard ne voulut pas en entendre davantage. Il se leva comme un fou et
sortit de la salle. Angèle ne put retenir une larme en le suivant des
yeux.

--Je sens que je l'aimais bien, se dit-elle...

Quant au malheureux musicien, il courut dans le jardin.

--C'est fini! c'est fini! répétait-il à chaque pas, je n'ai plus qu'à
mourir. Le mépris de moi-même, le mépris d'Angèle, c'est trop. Je ne
veux plus de la vie au prix de cette torture.

Quand la course l'eut un peu calmé, il monta dans sa chambre, s'y
enferma, et se tenant la tête dans les deux mains, il essaya de
réfléchir.

--Avant de mourir, se dit-il, il faut que je répare ma faute; mais
comment? Où trouver cet insaisissable Rosenheim? Et quand je l'aurai
trouvé, où rencontrer l'héritier véritable, s'ils ne se sont pas vus?
Ah! qu'importe? je ne veux plus de cette fortune, pas même de la part
que m'a faite cet infernal baron. Je vais emporter tout à la maison de
jeu. Je jouerai tout. Si je perds, c'est bien! Je n'aurai qu'à me tuer.
Si je gagne, je dépose intacte toute la somme que j'ai reçue, j'envoie
le reste à ma mère, et je meurs. Dans les deux cas, la mort est au
bout... Mais Angèle! écrivons-lui d'abord la vérité. Quand je serai mort
pour l'honneur, elle excusera peut-être le crime commis pour l'amour.
Gérard, un peu calmé par cette résolution, écrivit, en effet, une longue
lettre à sa femme. Il lui raconta tout dans les plus entiers détails; il
n'omit rien de ses tentations, de ses troubles, de ses remords. Quand il
eut achevé cette lettre humide de ses larmes, froissée par ses baisers,
il la cacheta, la plaça sur la cheminée, d'une façon apparente, prit une
paire de pistolets, un portefeuille rempli des valeurs de la succession,
et sortit.

En passant sous les fenêtres d'Angèle, il vit de la lumière.

--Elle pleure peut-être, dit-il, va! tu deviendras libre, tu seras veuve
encore une fois; j'aurai été un mauvais rêve dans ta vie. Mais on sort
des rêves. La réalité seule ne cède qu'à la mort. Adieu! adieu!

Et il envoyait les baisers les plus ardents à la fenêtre éclairée.

Il n'était que huit heures du soir. Gérard se rendit à la station
voisine, et à neuf heures le chemin de fer le déposait à Bade. Il se
précipita vers la maison de conversation, entra, en heurtant tout le
monde, chercha une place autour du tapis vert; puis, dans sa
préoccupation, voulant mettre devant lui son portefeuille, il chercha
dans la poche de droite, au lieu de puiser dans la poche de gauche, et
tira un de ses pistolets qu'il plaça sur la table.

--Prenez donc garde, monsieur, vous vous trompez, lui dit à l'oreille un
de ses voisins.

--Vous croyez, répondit Gérard, qui remit avec le plus beau sang-froid
son pistolet dans sa poche, et tira, sans se tromper de nouveau, le
portefeuille qui renfermait sa fortune.

--Diable! il paraît que vous êtes en fonds aujourd'hui, s'écria une voix
derrière lui.

Gérard tressaillit, se retourna, et reconnut le journaliste au keepsake.

--Vous ici? demanda-t-il.

--Parbleu! vous y êtes bien! La saison n'est pas finie; nous avons
encore au moins huit jours. Je viens tenter la chance avec le prix d'un
second volume que j'ai promis. Mais, si je perds, je suis bien décidé à
m'en tenir là, d'autant plus que les éditeurs commencent à se blaser sur
les souvenirs des eaux.

--Eh bien, mon cher ami, dit Gérard, mettez-vous à côté de moi et
tentons la fortune de concert.

--Oh! vous! vous pouvez perdre, reprit le journaliste en s'attablant,
car il paraît que vous vous noyez dans le Pactole! Avez-vous lu le beau
feuilleton que j'ai fait sur votre mariage, sans vous nommer tout à
fait, bien entendu? car moi je ne suis pas de ces chroniqueurs comme il
y en a tant; je suis discret. Je ne nomme jamais les héros des
histoires que je raconte.

--Eh bien, si vous restez jusqu'à la fin de la nuit, je vous promets une
histoire fort intéressante pour votre prochain courrier, dit Gérard en
souriant.

--Ah! bah! un scandale?

--Non, une expiation! vous verrez. Mais, silence! laissez-moi faire mon
jeu!

Et Gérard prit quelques billets de mille francs qu'il déposa devant lui.

--A propos, lui dit encore le journaliste, j'étais tantôt à l'hôtel
d'Angleterre, quand on vous a demandé. Le maître de l'établissement
était d'abord fort embarrassé pour donner votre adresse. Mais il s'est
rappelé que vous aviez loué le château de X*** pour passer votre lune de
miel, heureux gaillard!

Gérard avait pâli affreusement. Par un mouvement rapide, il amena à lui
les billets de banque qu'il éparpillait sur la table, comme s'il eût
craint que les regards des assistants ne les missent en feu.

--Ah! on m'a demandé! balbutia-t-il en cherchant sa salive et comme s'il
étranglait.

--Oui, deux voyageurs.

--Deux voyageurs! un Allemand peut-être!

--Ma foi, oui, un Allemand; il s'est nommé, je crois; il s'appelle
Ros...

--Rosenheim, s'écria Gérard en se dressant tout à coup.

--C'est, en effet, ce nom-là!... Mais, qu'avez-vous donc? Eh bien, vous
ne jouez pas?...

Gérard écartait la foule et sortait du salon sans entendre. Quand il fut
dehors, il chancela et fut obligé de s'asseoir sur les marches du
perron.

--Il est arrivé, disait-il; voilà l'expiation! Eh bien, j'aime mieux
qu'il en soit ainsi. Je serai plus libre de mourir, quand j'aurai tout
restitué.

Après quelques minutes de repos, il rassembla tout son courage et
parvint en se traînant, en s'arrêtant à chaque pas, en s'appuyant aux
murailles, jusqu'à l'hôtel d'Angleterre. Le même maître d'hôtel, qui lui
avait donné, quelques semaines auparavant, une si violente émotion, vint
encore, avec le même sourire, au-devant de lui.

--M. Rosenheim! hurla Gérard qui s'était préparé, pendant toute la
route, à articuler ce nom.

--Il est ici, monsieur, répondit l'infaillible maître d'hôtel.

--Conduisez-moi vers lui, murmura le pauvre artiste qui craignait de
tomber raide mort.

--Ah! M. Rosenheim! ce voyageur arrivé de France! Je confondais avec un
autre, reprit le prototype du maître d'hôtel. Il était ici il y a une
demi-heure; mais comme il a appris que M. Gérard, son ami, n'habitait
plus Bade, il a pris le premier convoi du chemin de fer, et maintenant
il doit être arrivé à X..., où ils avaient hâte d'arriver.

--M. Rosenheim n'était pas seul, n'est-ce pas?

--Non, monsieur, ils étaient deux.

--C'est bien cela, se dit Gérard qui se dirigeait vers la porte. Il
avait avec lui un jeune homme?

--Je n'ai pas vu ce jeune homme, mais j'ai vu une dame... peut-être
madame Rosenheim!

--Une femme! c'était une femme que je volais et que je ruinais, pensa le
pauvre artiste avec un mouvement d'horreur. Je suis souffrant, monsieur,
et je crains de n'avoir pas la force de me rendre à la station; veuillez
me faire conduire.

--Précisément, monsieur, voilà les voyageurs qui partent.

Quelques minutes après, Gérard était à la station, et prenait le chemin
de fer qui le ramenait chez lui.

Quand il eut quitté le convoi, au village de ***, et quand il aperçut de
loin le château où M. de Rosenheim l'attendait sans doute, le courage,
qui semblait l'abandonner, lui revint tout à coup comme par
enchantement.

--Soyons un homme, se dit-il. J'ai commis une lâcheté, mais je vais la
réparer. Probablement l'arrivée de ces étrangers a tout appris à Angèle,
si la curiosité ne l'a pas conduite dans ma chambre, et si elle n'a pas
lu ma lettre. Quand j'aurai remis à ce Rosenheim et à cette femme la
fortune qui leur revient, je demanderai pardon à Angèle, et
j'accomplirai ma résolution. Mais la seule façon de lutter contre le
mépris, c'est d'être inflexible envers moi-même, et de ne pas craindre
de m'humilier par un aveu... Avouer? est-ce que je puis faire autrement?
Ah! j'éprouve, à l'approche de l'expiation, un bien-être, un apaisement!
L'honnêteté est donc quelque chose!

Tout en parlant, Gérard s'avançait à grands pas. Il regardait avec
attendrissement cette maison où il avait pensé trouver tant de bonheur,
où toute sa vie, toute son ambition étaient concentrées. Il lui semblait
que la nuit mettait des ombres plus obscures sur la façade, comme si
elle la couvrait déjà de deuil.

--Ce deuil, se disait-il, qui le portera? Angèle, oui, pendant quelque
temps, parce qu'elle m'a aimé et qu'elle me plaindra. Et puis parce que
le noir lui va bien! Mais peu à peu, elle m'oubliera. Qui sait? elle se
remariera encore! Je ne resterai plus dans son souvenir que comme
quelques mois de cauchemar ou de maladie. On dira: Il méritait d'être un
honnête homme, mais la vanité en fit un coquin! Et ce sera tout.
Personne ne me pleurera, excepté, là-bas, ma mère.

Il était devant une barrière en bois qui fermait l'entrée du parc.

--Allons, dit-il, je ne repasserai plus par ce chemin.

Il arriva, par une allée couverte, jusqu'au château. La fenêtre d'Angèle
n'avait plus de lumière.

--Ne les aurait-elle pas vus? se demanda-t-il. Aurait-on respecté sa
retraite? ou plutôt, n'est-elle pas dans ma chambre occupée à lire ma
lettre de ce soir? Après tout, il est bien tard; Rosenheim n'a peut-être
pas voulu nous déranger à minuit; il pensait bien que je ne lui
échapperais pas... C'est cela! on ne sait rien encore. Rentrons; et, au
point du jour, j'irai trouver Rosenheim.

--D'où venez-vous donc, mon ami? lui demanda tout à coup une voix
argentine, au-dessus de sa tête.

Gérard leva les yeux. Angèle était à sa fenêtre. Elle avait éteint la
lumière, afin de le mieux guetter sans doute. Il trouva, aux douces
paroles de sa femme, un effroyable accent d'ironie.

--D'où je viens? dit-il: de me promener.

--Pourquoi sortir si longtemps, si tard, et nous exposer à des
inquiétudes? continua Angèle avec la même douceur. En votre absence, il
nous est venu des hôtes.

Gérard sentit son sang lui monter au cerveau:

--Je vais être frappé d'apoplexie, pensa-t-il; tant mieux, cela évitera
toute explication.

--Eh bien, vous ne répondez pas, monsieur, continua Angèle. Hâtez-vous,
car nos voyageurs sont fatigués, et je crains bien que dans quelques
minutes vous ne puissiez plus leur parler; je les ai laissés dans la
bibliothèque.

Gérard ne s'appartenait plus. Il n'avait plus de volonté. Une force
invincible le poussait: il entra, gravit l'escalier comme un automate en
faisant retentir les marches sous ses pas, et il arriva devant la porte
de la bibliothèque; là, il se dit tout bas:

--Dieu ne veut pas que je meure avant la honte. Que sa volonté soit
faite!

Puis, poussant la porte entr'ouverte, il entra.

Une exclamation joyeuse et un cri retentirent à la fois. Une femme se
précipita dans ses bras:

--Gérard! mon enfant! comme tu as tardé! lui dit-elle.

--Ma mère! vous ici? s'écria Gérard, qui sentit ses cheveux se dresser
sur sa tête.

--Oui, moi, qui ai voulu accompagner M. Rosenheim.

A ce nom, Gérard baisa convulsivement le front de sa mère, et se tourna
vers le terrible M. Rosenheim.

C'était une honnête figure d'Allemand, au menton carré, aux joues
rondes, aux cheveux grisonnants, aplatis sur les tempes. Si jamais la
vengeance eut un aspect paterne, ce fut bien quand elle prit un masque
pareil. Gérard voulut s'avancer, il était blême, ses lèvres s'agitèrent
sans qu'il pût dire un mot.

--Remettez-vous, mon cher monsieur, dit M. Rosenheim, en lui serrant les
deux mains. Nous commencions à craindre de ne pas vous embrasser ce
soir. Ah! vous pouvez vous vanter de m'avoir fait faire un terrible
voyage... d'autant plus que mon voyage était inutile. Ah ça!
expliquez-moi donc par quel moyen miraculeux mon vieil ami Walter a
découvert que vous étiez son fils...

--Son fils, dit Gérard, qui se sentit touché par une étincelle
électrique, et qui ne sut pas s'il devait crier ou rire.

--Oui, son fils, ajouta madame Gérard en s'avançant. Tu ne m'as jamais
parlé de ton père, mon enfant; tu ne voulais pas me faire rougir. Moi
j'avais changé mon nom de théâtre, celui que je portais quand je jouais
à Francfort. Je croyais que le passé était à jamais derrière nous. Je ne
pensais guère qu'un jour on viendrait me le remettre sous les yeux, en
me demandant mon nom. Mais je ne m'en plains pas, puisque tu trouves une
fortune... Mais comment as-tu su que le baron Walter?...

--Je n'en sais rien, le hasard, quelque chose de mystérieux; mais je
suis bien son fils, n'est-ce pas ma mère? n'est-ce pas, monsieur?

Le vieux Rosenheim sourit sans répondre; il semblait dire: demandez à
votre mère. Madame Gérard renouvela ses protestations, et en quelques
mots mit son fils au courant. Quant à celui-ci, écrasé, épuisé
d'émotions, il avait peur maintenant de mourir de joie, de suffoquer. Il
faisait des efforts inouïs pour retrouver son sang-froid.

--C'est égal, dit le vieil Allemand, c'est mal à vous, mon ami, de
n'avoir pas écrit à votre mère que vous saviez tout, que monsieur Walter
était mort, et que vous héritiez. Vous me laissez ma part dans un coin,
et puis bon voyage! Vous partez sans me dire où vous allez. Ah! les
amoureux! les beaux égoïstes! Mais nous vous pardonnons. Savez-vous, mon
ami, que j'ai eu toutes les peines du monde à trouver madame votre mère,
et que sans un feuilleton qui racontait votre aventure avec le baron, en
vous désignant presque, je n'aurais jamais été sur la voie: je
m'informai, je questionnai; j'eus votre nom, votre adresse. Je trouvai
madame votre mère; elle m'avoua tout, et nous voilà.....

--Ah! mon ami! ah! ma mère! si vous saviez quelle joie! Pourquoi ma
femme n'est-elle pas là?

--Ta femme, mon fils, je t'en parlerai; elle se plaint un peu de toi;
elle t'a cherché dans toute la maison, dans ta chambre.....

--Dans ma chambre? interrompit Gérard qui se souvint de sa lettre
d'adieu. Il courut comme un fou, et faillit mourir de joie en retrouvant
sur la cheminée la lettre non ouverte, le cachet intact.

--Dieu soit loué, dit-il en tombant à genoux et en joignant les mains
avec ferveur, elle ne saura rien. Le secret de ma honte restera dans mon
coeur.

Il se releva comme un ressuscité. La vie, une vie nouvelle l'envahissait
par tous les pores. Après avoir embrassé mille fois sa mère, causé et
fumé avec M. Rosenheim, il alla doucement frapper à la porte de sa
femme.

--Qui est là? dit Angèle.

--Un coupable, un suppliant qui est à genoux, et qui va se tuer si tu ne
pardonnes pas au plus sincère repentir.

Il entendit un bruit de verrou. Angèle ouvrit la porte, et, à demi
vêtue, se jeta dans ses bras.

--Tu es guéri, lui demanda-t-elle, bien vrai?

--Regarde! et il essuyait ses yeux pleins de larmes avec les jolis
doigts de sa femme.

Le lendemain, comme un gai rayon du soleil entrait dans la chambre:

--Voyons, dit la jeune femme, me raconteras-tu le sujet de ta mélancolie
passée, de ta sombre humeur?

--C'est impossible, balbutia Gérard.

--Pourquoi? Il n'y a qu'une infidélité que tu ne puisses pas m'avouer.

Gérard eut une vision. Il lui sembla que le moyen de racheter sa faute
et de s'attacher invinciblement à jamais le coeur d'Angèle, c'était de
tout lui avouer. Il eut la noble confiance de lui raconter tout.

--Ce n'est que cela, dit Angèle qui avait pourtant pâli un peu à ce
récit. Comment! je pouvais te perdre! comment! cette nuit même! Oh! tu
ne m'aimais pas. Si, au contraire, je te pardonne ta vilaine action,
parce que tu m'aimais et que tu voulais mourir. Va! ne crains pas que je
te reproche jamais cette faute; tu as souffert, tu as lutté; c'était moi
qui, par mes coquetteries, te poussais à l'abîme.

Et Angèle attendrie serra avec force son mari contre son coeur. Quelques
instants après:

--A quoi tient la vertu? reprit-elle en souriant. Dire que je pouvais
être la femme d'un coquin!

[Illustration: Angèle ouvrit la porte et se jeta dans ses bras.]

--Dites la veuve!

Gérard et Angèle furent-ils heureux? eurent-ils beaucoup d'enfants? Je
l'ignore; mais je le présume. Il y a quelques semaines, Angèle, m'a-t-on
affirmé, disait avec la coquetterie d'une Parisienne ennuyée d'être
heureuse à une de ses amies qui vantait les mariages d'argent:

--Ah! la vie est une série de déceptions; il n'y a pas de joie complète.
On croit faire la fortune d'un pauvre artiste sans le sou, et on épouse
un millionnaire!

Je connais beaucoup de femmes à Paris et ailleurs qui ne craindraient
pas d'affronter cette déception.



VII

Où l'on dégage la moralité de l'histoire.


Stanislas Robert, en finissant, crut devoir s'incliner avec modestie,
comme s'il eût voulu récuser d'avance l'explosion des bravos. Mais le
succès avait été trop réel, et chacun des auditeurs était trop vivement
préoccupé de l'idée de chercher un sens, un secret, un aveu, dans ce
récit, pour donner place aux applaudissements vulgaires. Personne ne
battit des mains, chacun interrogea à son tour:

--Êtes-vous bien certain qu'Angèle ait angéliquement pardonné à son
mari? demanda madame Julie Vernier. Pour moi, j'en doute.

--Et moi je n'en doute pas, interrompit la señora Mendez: la passion
vraie purifie tout.

--Pour ma part, insinua sir Olliver, je ne crois pas à la passion des
artistes ni au pardon des dames.

--S'il y avait eu moins de vanité et par conséquent plus d'amour réel
dans cette union, dit Frantz, les tentations ignobles n'auraient pas
effleuré votre héros. Tout le monde peut aimer, même les artistes, et
l'amour vrai ne conseille jamais de bassesse.

--Vous êtes sévère, dit le peintre.

--Que t'importe? reprit Ottavio, tu nous as déclaré que ce n'était pas
là ton histoire.

--Sans doute, mais j'en suis l'historien; et si la moralité vous en
semble immorale, je deviens complice.

--Et vous, que pensez-vous de votre héros? demanda vivement l'Espagnole.

--Oh! vous ne m'embarrassez guère. J'en pense du mal. Mais je crois que,
pendant son intervalle de coquinerie, il fut un escroc naïf. Les
subtilités de raisonnement prouvent la profondeur de ses remords et son
honnêteté primitive.

--Décidément, il y a de l'indulgence dans votre sévérité, reprit la
Française.

--Je vois, mesdames et messieurs, dit le peintre en souriant, que si
vous ne me soupçonnez pas d'être à la fois mon historien et mon héros,
vous êtes disposés à croire que j'ai prêté quelque chose de moi à mon
personnage. Eh bien, je l'avoue, je lui ai prêté... ma bourse. Je lui
ressemble par le désir de la fortune et de la gloire. Quant au reste,
l'analogie n'est pas saisissante. Je ne suis pas marié, je n'ai pas
hérité de millions, et la femme qui doit me tendre le rameau d'or est
encore inconnue. Mais il y a des rêves qui ont la violence des
souvenirs. Je me suis souvent demandé si la grande probité qui gesticule
pour cent mille francs offerts en public, et qui se livre à des
mouvements d'Hippocrate refusant les présents d'Artaxercès, pour
quelques billets de banque, n'avait pas plus d'héroïsme quand elle se
cramponnait seule, dans le silence et dans le secret de la conscience, à
quelques dernières branches de la vertu. J'ai voulu, avant de
m'embarquer pour l'Australie, me raconter la maladie du million. Cette
histoire n'est pas authentique, et pourtant elle est vraie. Je ne sais
pas si le musicien en question n'est pas un peintre ou un littérateur;
mais je sais qu'il y a tous les jours, à toute heure, quelque part, un
malheureux, affamé de joie, ivre d'orgueil, qui fait les yeux doux à un
coffre-fort, et qui adore d'un amour platonique les petites images de la
Banque. La limite exacte de l'intérêt et de la passion désintéressée; le
point où le sentiment n'est plus un calcul, et où le calcul devient un
sentiment; voilà la véritable terre inconnue. C'est un petit essai de
géographie morale que j'ai voulu tenter. Ne voyez pas autre chose dans
mon récit.

--Tant pis! dit en soupirant la belle Dolorida.

--Voilà un _tant pis_ que je place dans mon coeur avec le _pas encore_
d'hier matin, répondit en riant Stanislas Robert. Je suis bien désolé de
n'avoir aucune peccadille honteuse à confesser. Mais l'occasion m'a
peut-être manqué, et si vous voulez bien m'honorer d'une mauvaise
opinion!.....

--Mais si ce n'est pas votre histoire que vous nous avez racontée, nous
n'avons pas fait assez honneur à votre imagination. Applaudissons,
mesdames, dit madame Vernier.

--Hourra! s'écria l'Anglais.

Tout l'auditoire applaudit; Stanislas se leva et fit un grand salut.

--Je suis on ne peut plus sensible à cette marque désintéressée
d'approbation que vous attendez sans doute aussi de moi, et que je
promets de rendre à chacun de vous à l'occasion.

--Le traître! Il doute de tout, dit en souriant le mélancolique Frantz.

--Vous voyez bien que non, puisque je crois tout possible, au
contraire.

--Vous ne doutez pas du moins de la puissance de l'or? demanda
l'Espagnole.

--Je ne doute pas non plus, madame, de la puissance de l'amour.

--Mais, qui l'emporte du coeur ou de l'argent?

--Parbleu! vous me posez là, en plaisantant, la grande question moderne.
Voilà, au fond, tout le problème social. On se dispute dans toutes les
langues, et l'on s'égorgille sous toutes les latitudes, pour savoir qui
l'emportera, ou du coeur, qui s'appelle, à l'occasion, la patrie, la
justice, la liberté; ou de l'argent, qui s'appelle communément
l'égoïsme, la tyrannie, l'orgie. Il n'y a pas de questions politiques;
il n'y a que des questions sentimentales. Aimer ou haïr! voilà
l'alternative des peuples et des rois.

--Enfin, êtes-vous pour l'amour ou pour la haine? demanda encore
l'Espagnole.

--Je vous dirai volontiers ce que Figaro écrivait sur ses tablettes, en
changeant seulement les termes:

    L'_Amour_ et la _Richesse_
    Se partagent mon coeur;
    Si l'une est ma maîtresse,
    L'autre est mon serviteur.

--J'entends, repartit gaiement madame Vernier, vous vous inclinez devant
la richesse, et l'amour s'incline devant vous. Vous voulez être à la
fois don Juan et le marquis de Carabas.

--Je n'ai pas dit cela; c'est Beaumarchais qui m'a trompé par sa
comparaison. Je voulais faire comprendre que l'amour et l'argent sont
deux pouvoirs, et que je suis pour l'équilibre des pouvoirs.

--L'argent est la chambre des lords, dit sir Olliver avec un accent qui
faisait de sa plaisanterie un calembour, et l'amour est la chambre des
communes.

--L'amour, dit Ottavio avec un peu d'ironie, n'est souvent qu'une
chambre étoilée; on y débite de beaux discours et de plates homélies; on
y rend des sentences despotiques; on y condamne à mort; et l'argent est
la prison où l'amour met ses victimes.

--Prenez garde d'embrouiller le débat par des définitions, reprit la
jeune Française. L'amour se prouve et ne se définit pas.

--Nous n'avons pourtant rien de mieux à faire qu'à définir, dit le
peintre.

Les dames sourirent.

--L'amour, dit l'Allemande en levant ses beaux yeux au ciel, mais de
façon à rencontrer le regard de Frantz, c'est l'_Ile des Rêves_; on y
aborde parfois, comme dans un naufrage, mais les fleurs y sont plus
belles, la verdure y est plus douce que partout ailleurs. On y vit par
l'espérance.

--Et on court aussi le risque d'y mourir de faim, ajouta sir Olliver,
qui n'avait encore fait que deux repas depuis le matin.

--Complétez l'image par ce détail: on y écoute des histoires saugrenues,
et on y rêve des histoires merveilleuses, repartit Stanislas.

--Vous êtes modeste, monsieur, dit la señora Mendez.

--Nous verrons à la fin. A ce propos, j'ai donné bravement l'exemple;
qui veut me suivre?

Il se fit un profond silence.

--Sir Olliver n'avait-il pas promis?..... demanda Ottavio, après
quelques minutes.

--Je promets toujours, dit l'Anglais.

--Ottavio, mon ami, tu t'es trahi, reprit Stanislas. Invoquer la
complaisance de sir Olliver, c'est offrir la sienne.

--Je veux bien, répondit Ottavio; mais je ne sais pas d'histoires
sentimentales.

--Eh bien, les histoires tristes ne font pas peur aux beaux yeux,
n'est-ce pas, mesdames? Tu as toute la nuit pour réfléchir et pour
préparer ton improvisation, à moins que, comme moi, tu n'aies pris la
précaution d'un manuscrit.

--Dieu m'en garde!

--Ainsi, voilà qui est convenu, demain, à pareille heure, nous nous
réunissons pour entendre Ottavio.

Le rendez-vous donné était le signal qui dispersait les habitants de
l'île. Sir Olliver put aller, sans scandale, se livrer à une collation
qui lui manquait. Madame Vernier le vit partir et devina ses projets:

--Bon appétit, lui dit-elle en riant.

Sir Olliver rougit, mais envoya un salut amical à la jeune Française qui
l'avait compris, et, s'il l'eût osé, il lui eût offert une part de son
goûter.

Ottavio resta couché sur l'herbe, et rêva jusqu'à la nuit.

Frantz et Carolina se mirent en quête de myosotis. Quant à la señora
Mendez, elle s'approcha de Stanislas.

--Vous êtes joueur! lui dit-elle avec vivacité.

--Je l'ai été.

--Vous avez perdu beaucoup?

--Et souvent! oui, señora.

--Suis-je indiscrète en vous demandant la confidence de quelques-unes de
vos émotions?

--En aucune façon. Et Stanislas lut dans les yeux ardents de l'Espagnole
une curiosité presque fébrile. Est-ce que, vous aussi, señora, vous avez
joué?

Dolorida poussa un profond soupir.

--Tenez, lui dit-elle, je suis Espagnole, c'est-à-dire catholique
fervente. J'ai aimé Dieu avec passion; eh bien, j'en étais arrivée à le
prier, d'une façon sacrilége, sur ce chapelet.

Et la belle madame Mendez tira de son sein un chapelet en ivoire dont
chaque grain était formé d'un dé à jouer.

--Combien de fois, dit-elle, tandis que, d'une main, je touchais les
cartes ou les enjeux, n'ai-je pas serré, de l'autre, ce chapelet contre
ma poitrine, mêlant des prières folles à des calculs, invoquant tout
bas, avec des supplications grotesques, le Dieu que j'offensais en
croyant l'adorer! Oui, j'ai joué beaucoup; et je jouerais encore si.....
Mais je vous dirai cela plus tard. Je veux que vous m'estimiez un peu
avant de tout savoir.

--Vous estimer? ce n'est rien, dit Stanislas avec une galanterie
empressée; je veux.....

--Oh! pas de fadeurs, monsieur le Français; je vous parle sans
coquetterie; parlez-moi sans compliments. Je vous étudie depuis que le
naufrage nous a réunis dans cette île. J'ai confiance en votre
caractère. J'ai pensé qu'un artiste saurait comprendre les bizarreries,
les excentricités qui feraient peur à nos campagnons..... Voilà pourquoi
je vous demande des confidences.

--Rien de plus naturel, reprit le jeune peintre en souriant. Écoutez-moi
donc.

Nous n'avons pas les mêmes raisons que la señora pour nous initier, plus
que nous ne l'avons fait jusqu'ici, aux secrets de M. Stanislas Robert;
et nous n'avons pas besoin d'écouter son récit pour apprendre plus tard
les aventures de la belle Espagnole. Laissons donc les nouveaux amis à
leur promenade, et revenons au rendez-vous général pris pour le
lendemain.

Ce fut avec empressement que la petite colonie se réunit sur l'herbe. Le
Décaméron devenait la vie normale. Ottavio ne se fit pas prier.

--Je ne vous raconterai pas, dit-il, quand il vit tous les auditeurs
assemblés, une histoire sentimentale ou dramatique; c'est un conte, si
vous le permettez, un véritable conte, absurde, fantasque, que je veux
vous offrir. J'ai fait un pacte avec l'invraisemblable; je mourrais de
la vie réelle; je vis de la vie de l'imagination; d'ailleurs, ce conte
peut devenir de l'histoire.

--Espérons-le pour l'histoire! dit Stanislas. Tu es dans ton droit, mon
cher Ottavio. Arioste et Boccace sont tes ancêtres.

--Prends garde, mon ami, tu vas me faire tort auprès de ces dames.

--Ottavio, tu abuses de la préface.

--C'est toi qui m'as donné l'exemple.

--Moi, c'était bien différent; je commençais; mais toi, qui viens après
moi, tu avais un point de comparaison favorable; je nie ton excuse.

Ottavio ne voulut pas prolonger ce petit assaut de modestie; il se mit
en mesure de tenir son engagement, et il débuta ainsi.



LE PRINCE BONIFACIO.



I

Où l'on prouve qu'il est difficile à un père de contenter tout le monde
et son fils.


Il y avait une fois un prince, nommé Bonifacio, qui était bien le
meilleur des hommes et le plus détestable des princes.

Je ne veux médire ni de l'humanité ni du pouvoir; mais il est certain
que les vertus privées du prince Bonifacio nuisaient à ses vertus
publiques, et qu'étant doué d'une bonté fabuleuse, il ne voulait pas
qu'on forçât ses sujets à payer l'impôt, les voleurs à qui la prison
pourrait être malsaine à rester sous les verrous, les soldats qui
avaient affaire chez eux à rester sous les armes; et que, par suite de
ces concessions, l'administration des finances, celle de la justice et
celle de l'armée étaient dans un fâcheux état.

Or, tout le monde sait que, sans argent, les princes italiens n'ont pas
de Suisses, et que tous les princes de la terre n'ont pas de serviteurs
dévoués. Il est également constant que la justice a besoin d'être
administrée, ne serait-ce que comme on administre les coups de bâton, et
il n'est personne qui ignore qu'une armée est aussi indispensable à un
ministre de la guerre qu'un lièvre pour faire un civet.

Mais le prince n'était pas un rigoureux observateur des formes
monarchiques. Il en prenait à son aise, et tolérait qu'on agît de la
même façon à son égard. Ses sujets ne le chicanaient pas à propos d'une
vieille charte octroyée jadis par un de ses ancêtres, et lui, de son
côté, se fût reproché amèrement de réclamer de ses apathiques
administrés ce qu'il était en droit strict d'en obtenir. Une tolérance
mutuelle confondait les devoirs, et les rênes du gouvernement formaient
un écheveau assez embrouillé, que personne ne songeait à dévider.

Avec un pareil système, le prince Bonifacio était fort endetté, et il
était obligé de recourir à de nombreux emprunts pour faire réparer les
cheminées de son château. Le peuple n'était guère plus riche; l'argent
qui ne circulait pas s'entassait dans les coffres de quelques
financiers; les petits bourgeois se plaignaient du mauvais état des
chemins qui conduisaient de la capitale aux guinguettes des environs,
sans faire cette réflexion, que les belles routes se font avec de bons
impôts autant qu'avec de bons cailloux.

Mais cet axiome était inconnu dans la principauté. Les ponts et
chaussées n'avaient pas de représentants, et c'étaient les piétinements
des passants qui traçaient les chemins.

Le prince Bonifacio XXIII se croyait néanmoins le bienfaiteur de son
peuple, mais il n'en tirait pas vanité. Il demandait tous les matins à
son surintendant de la police si tout le monde faisait ses quatre repas
par jour; c'était là pour lui un scrupule de conscience. Le
surintendant, dont la table était bien pourvue, rassurait le prince, et
celui-ci, enchanté de réaliser à si peu de frais l'utopie de la poule au
pot, digérait sans trouble et s'endormait sans cauchemar. On a pu dire
de lui sur son épitaphe (la seule épitaphe princière véridique) qu'il ne
cessait de rêver au bonheur de son peuple. Le sommeil étant en effet
l'état le plus ordinaire du prince, les rêves étaient le seul travail de
son intelligence; encore ne rêvait-il que parce qu'il ne pouvait
s'empêcher de rêver, et ce travail était-il involontaire.

J'ai oublié de vous dire que les États du prince Bonifacio sont depuis
longtemps effacés de la carte d'Italie. C'est donc un vieux conte que je
vous débite, et les amateurs de synchronismes pourraient placer le règne
du souverain en question parallèlement à l'histoire du roi d'Yvetot.

Tout allait donc mal dans la principauté. Cette négligence, en mettant
l'incurie dans le gouvernement, mettait le désordre dans la société, non
pas un désordre tumultueux, les habitants étant d'un naturel paisible,
mais un désordre silencieux, pacifique, qui inclinait doucement,
doucement la principauté vers la hideuse banqueroute.

Quelques esprits un peu plus vigoureusement trempés, des fils de famille
qui avaient été élevés dans de grandes capitales, à Monaco, par exemple,
ou qui avaient humé l'air vivifiant de quelque puissante république,
comme celle de San-Marin, essayaient bien de susciter de l'opposition.
Ils voulurent fonder un journal. Personne ne les empêcha. Mais la
liberté étant poussée à ses dernières limites, et ce qu'on pouvait
écrire restant toujours inférieur à ce qu'on pouvait dire, personne
n'éprouvait le besoin de se déranger pour lire une feuille mal imprimée.
Les fondateurs du journal n'eurent qu'un abonné payant, le prince
Bonifacio; encore payait-il mal, et était-on obligé de lui présenter
vingt fois la quittance avant d'en obtenir le montant.

Le parti de l'avenir était désespéré. Susciter une révolution, c'était
un moyen fort cruel, qui répugnait aux moeurs douces de ces bons jeunes
gens; d'ailleurs, il n'y avait pas de garde nationale dans la
principauté. Et puis, pour avoir l'apparence d'un combat sérieux, il eût
fallu recourir aux procédés en usage dans les pièces militaires, faire
servir les mêmes figurants à représenter l'armée du prince et l'armée de
la révolution. Or, ce moyen, excellent pour l'illusion du regard, est
détestable dans la pratique révolutionnaire.

On avait bien essayé de mettre dans les intérêts du progrès le ministre
de la cuisine du prince. Mais ce haut fonctionnaire ne voulait pas
changer de régime, et redoutait les gens de l'opposition, comme s'ils
eussent dû imposer le brouet noir, universel.

Bonifacio XXIII, averti de ces murmures de quelques-uns de ses plus
jeunes sujets, prenait plaisir à ces velléités insurrectionnelles; il
regretta beaucoup le journal, quand celui-ci, pour satisfaire à la
demande de ses nombreux abonnés, cessa de paraître; surtout à cause des
charades que cet organe de l'avenir avait cru devoir publier à la fin
de chaque numéro, pour stimuler le zèle des abonnés et des patriotes.
Mais il ne vint pas à l'idée du prince qu'il pouvait y avoir quelque
satisfaction à accorder à ces jeunes gens.

Bonifacio était un homme d'habitudes; il voulait mourir dans son pli.
Depuis vingt-cinq ans, il avait les mêmes ministres et la même
garde-robe. Il lui était impossible de changer de mode.

--Après moi, disait-il, mon fils fera ce qu'il voudra.

Cela valait mieux que de dire: après moi le déluge. Mais Bonifacio
parlait ainsi pour se débarrasser de toute réflexion; car il était, au
fond, très-éloigné de l'idée de mourir et de laisser la place à son
fils. Il aimait trop ce dernier, pour lui souhaiter un deuil aussi
cuisant que le deuil d'un père, et il dormait trop bien sur son trône,
pour songer à aller dormir sur le froid oreiller de ses ancêtres.

Quand je parle du trône, c'est par pure fiction. Bonifacio avait, depuis
longtemps, prêté son trône classique, pour augmenter les accessoires du
théâtre de la capitale, et le siége royal était une figure de
rhétorique, absolument comme le fauteuil d'un académicien.

Bonifacio, je viens de vous le dire, avait un fils; il n'en avait jamais
eu qu'un. Le ciel avait eu égard à l'apathie du prince, et n'avait pas
voulu compliquer le gouvernement de ses États du gouvernement d'une
famille un peu nombreuse. D'ailleurs, la princesse mère était morte
quelques jours après la naissance de l'héritier présomptif, à la suite
du repas des relevailles, qui avait été trop copieux.

Bonifacio avait pleuré sa femme comme un homme qui n'a pas l'habitude
de pleurer, c'est-à-dire abondamment, bruyamment. Puis, il s'était
consolé tout à coup, en vertu de cette loi de dynamique qui nous remet
promptement en équilibre quand un brusque accident nous a dérangés, et
qui fait que les caractères soumis à l'habitude en reviennent toujours à
leurs antécédents. L'habitude du prince étant d'être heureux, il le
redevint promptement.

Satisfait d'avoir un fils, de ne pas craindre que son sceptre tombât en
quenouille, le prince s'en tenait à cet héritage légitime, et dérogeait
à la dignité de son rang sur ce point, qu'il ne voulait pas de bâtards.
Libre de la compagne qu'il conduisait de la main droite, il ne songea
pas à embarrasser sa main gauche, et il mit ses deux mains dans ses
poches, ou les croisa sur son ventre, avec la béatitude du meilleur des
hommes, dans la meilleure des positions terrestres.

Lorenzo, le jeune prince, avait vingt ans. Il était beau comme un prince
de conte de fées; ce n'était pas du tout le portrait de son père. Élevé
jusqu'à l'âge de douze ans sous des habits de fille, pour économiser à
la liste civile la dépense d'un précepteur, il avait eu une institutrice
française qui s'était plu à développer en lui les sentiments tendres.
Elle ne lui avait rien dit des devoirs constitutionnels d'un souverain,
et si elle lui avait lu _Télémaque_, le jeune héritier s'était beaucoup
moins préoccupé des sentences de gouvernement que de l'histoire de la
nymphe Eucharis. Il connaissait tous les romans français, et ne
demandait pas mieux que d'en faire à son tour en réalité.

Lorenzo était aussi libre que tous les sujets de son père, et les
loisirs infinis que lui laissait l'absence de toute profession, ou même
de tout semblant de profession sociale, il les employait à rêver, à se
promener mélancoliquement, et à passer sous une certaine fenêtre de la
ville, à certaines heures de la journée. Je n'affirmerais pas que
Lorenzo ne commît point en secret des petits vers; je crois même, à
parler franchement, qu'il était d'une certaine force sur l'art
d'Apollon; mais il n'osait confier à personne, j'entends à personne de
son sexe, les essais de sa muse. Son Altesse Bonifacio XXIII eût éclaté
de rire et se fût bien moquée de ces goûts romanesques.

Le jeune prince aimait son père; mais on peut avouer qu'il eût voulu
aimer un père un peu moins gras, un peu moins comique, un peu moins
insoucieux des choses célestes et des choses terrestres, d'une majesté
plus sévère, d'une bonté plus grave.

Le pauvre Lorenzo était un insuffisant convive; il n'entendait rien aux
dés ni aux cartes. Comme le conseil des ministres se tenait à table et
qu'on délibérait des affaires de l'État entre la poire et le fromage,
Lorenzo voulait toujours dîner seul, à l'écart, par respect pour les
secrets d'État. Quelquefois Bonifacio regardait en soupirant la place
vide de son héritier présomptif, et disait, en faisant emplir son verre
par son premier ministre:

--Lorenzo me désole; il n'entend rien à la politique!

La désolation du prince nécessitait quelques rasades; et c'est ainsi que
Lorenzo faisait à la fois le malheur et le bonheur de son père.

[Illustration: «Le conseil des ministres se tenait à table»]

Le parti des mécontents, qui se réunissait dans une hôtellerie
médiocrement fournie, et qui, par conséquent, paralysé dans son essor
par l'insuffisance de la carte et la mauvaise qualité des vins ne
pouvait pas s'élever jusqu'à la conspiration, le parti des jeunes avait
voulu enrôler Lorenzo et s'en faire un chef, c'est-à-dire un instrument.
Mais Lorenzo avait décliné cet honneur par devoir; seulement, il avait
cru bon d'essayer plusieurs fois d'exciter dans l'esprit de son père
quelque activité, quelque désir de progrès.

--Ta! ta! ta! répondait Bonifacio, que me demandes-tu? Que je crée à mes
sujets d'autres besoins que ceux qu'ils satisfont? Ce serait courir la
chance de les rendre malheureux. Est-ce que je les tyrannise?

--Non, mon père; mais la sollicitude...

--Ne veux-tu pas, d'un autre côté, que je me mette la tête à l'envers
pour leur procurer des distractions? Je les laisse tranquilles; qu'ils
agissent de même à mon égard; et vive la liberté!

Lorenzo quittait son père avec découragement. Cette liberté des
nonchalants qu'il entendait si plaisamment évoquer était l'ironie, la
parodie de cette belle et forte liberté qui a l'initiative et
l'activité, et il rougissait de honte en pensant que son pays n'occupait
qu'un rôle ridicule dans l'histoire, et en voyant le vide se faire peu à
peu dans les finances, et le trouble dans les esprits.

Ce n'est pas, je le répète, que monseigneur Lorenzo eût des idées de
gouvernement. Mais il avait du coeur, et il y a toujours dans la
tendresse, quelle qu'elle soit, une sorte d'illumination qui porte
bonheur à la prévoyance. Le jeune prince eût été fort embarrassé de
soumettre ses plans de réforme, mais il sentait confusément qu'il y
avait autre chose encore à faire qu'à ne rien faire, et que l'abandon
n'est pas un principe.

D'ailleurs, il avait des idées accessoires. Ainsi il n'était pas
belliqueux, mais il voulait une petite armée:

--Nous l'emploierions à des carrousels, disait-il au ministre de la
guerre pour l'exhorter à appuyer ses projets.

Or, le ministre n'avait aucune raison pour préférer le travail à une
sinécure, et il n'appuyait pas le moins du monde les propositions de
Lorenzo.

--Développons alors les arts de la paix, essayait de dire le poëte
Lorenzo; créons une académie, des jeux Floraux.

Mais le ministre des beaux-arts et des belles-lettres était un joyeux
compère qui n'aimait pas l'ennui et qui, sous prétexte de bibliothèque,
faisait collection de toutes les oeuvres grivoises de l'Italie.

Enfin, quand il avait échoué dans toutes les propositions de l'ordre
moral, Lorenzo finissait par demander à son auguste père qu'au moins on
fît balayer et éclairer les rues.

Car, j'ai honte de le dire, la capitale de la principauté était un
cloaque, et, la nuit, on s'y fût heurté à toutes les murailles, si les
gens dévots n'avaient eu l'idée d'allumer de petites veilleuses devant
les statues de la bonne Vierge, nichées à tous les coins de rues. Grâce
à ce système, qui pouvait servir à repousser le reproche d'obscurantisme
que les gens sans foi se permettent encore, on pouvait rentrer chez soi
sans courir le risque d'être plus d'une heure à trouver sa porte.

Mais Bonifacio XXIII ne voulait pas qu'on balayât les ordures; il
fallait, disait-il, songer à tout le monde; et les chiens errants ne
méritaient pas qu'on les privât des restes amoncelés auprès des bornes.
Quant aux réverbères et aux lanternes, il les considérait comme des
inventions funestes. Voici son raisonnement:

--La nuit, tous les honnêtes gens doivent dormir chez eux; or, quand on
dort, on n'a pas besoin de lumière. Si je laissais éclairer les rues, je
ne pourrais pas empêcher qu'on s'y promenât; or, en s'y promenant, on
pourrait faire du bruit et éveiller ceux qui dorment.

Il semblait que le sommeil fût le but de la vie, et que le prince
Bonifacio n'eût d'autre tâche que de veiller à ce que personne ne
veillât.

Lorenzo était bien triste de cette résistance passive, d'autant plus
triste qu'il était dans cette disposition d'âme où l'on veut faire le
bien, non-seulement pour le bien, mais pour la beauté.

Lorenzo avait la faiblesse qui n'épargne pas toujours les princes: il
était amoureux.



II

Où l'on apprend ce qu'un savant ne sait jamais.


Ce n'était ni d'une bergère, ni d'une princesse que Lorenzo était épris.
Sous ce rapport, il manquait à la fois à son éducation romanesque et à
sa position d'héritier présomptif. Je sais bien qu'il ne tenait qu'à lui
de prier sa divinité d'endosser le costume de bergère: les métamorphoses
n'étaient pas plus difficiles que cela. Mais Lorenzo n'eût pas osé
exprimer ce voeu, et Marta n'y eût peut-être pas accédé. Il eût été plus
facile encore de devenir une princesse; mais je dois déclarer que dans
la sincérité de son culte Lorenzo ne songeait ni au charme des
inégalités, ni au prestige du rang.

Il aimait Marta, parce qu'il l'aimait. Cette raison est péremptoire en
amour. Toutes les subtilités ne prévaudront jamais contre elle.

Un jour qu'il se promenait dans les champs, guettant des rimes, il
rencontra la jeune fille qui cueillait des simples. Le sort de Lorenzo
fut instantanément fixé. Le doux rayon des yeux noirs de Marta, la façon
chaste et fière dont elle fit la révérence, en saluant l'héritier de son
souverain, le petit sourire compatissant qu'elle laissa voir au beau
jeune homme un peu pâli par l'ennui, tout charma et conquit Lorenzo. Se
jeter aux pieds de Marta, lui déclarer sa flamme, et la menacer de se
passer dans l'estomac une petite épée mignonne qui faisait joujou à son
côté, c'était là le conseil que lui donnaient ses lectures et les
souvenirs de son institutrice française. Mais le véritable amour rend
indépendant. Lorenzo fut lui, pour exprimer des sentiments loyaux et
sincères. Il aborda simplement la jeune fille, et fut simplement
accueilli. La botanique les fiança, sans qu'ils se fussent avoué qu'ils
s'aimaient, et quand l'un voulut le dire, et l'autre l'avouer, il se
trouva que la déclaration était inutile. Ils se regardèrent, rougirent
et échangèrent leurs deux coeurs dans une pression de main.

Marta était la fille d'un savant, maître Marforio. Elle avait perdu sa
mère à l'âge où Lorenzo avait perdu la sienne.

Les deux orphelins se trouvaient une parenté dans ce deuil dont ils
n'étaient pas encore consolés. L'un et l'autre se sentaient aussi libres
que s'ils eussent été seuls au monde, le savant se montrant aussi
négligent de ses devoirs de père que le prince Bonifacio.

Marta et Lorenzo faisaient de longues promenades, et Dieu sait qu'aucun
amour plus innocent ne refléta jamais l'azur du ciel; mais, au bout d'un
mois, Lorenzo demanda à sa fiancée le droit de lui rendre visite dans la
maison paternelle, et jura solennellement, sur la dernière touffe de
fleurs qu'ils avaient cueillie ensemble, qu'il aimerait mieux renoncer
au trône que de renoncer à l'espoir d'avoir Marta pour femme.

La jeune fille était trop ignorante des choses de ce monde pour
apprécier à sa juste valeur le serment naïf de Lorenzo, et pour se dire
que le prince ne s'engageait peut-être pas à grand'chose, le trône de
ses pères étant fort vermoulu et passablement exposé. Elle reçut de
bonne foi cet engagement de bonne foi et promit à Lorenzo d'obtenir
l'agrément de son père.

Je commence mon récit précisément le jour où Marta doit traiter cette
délicate question avec le moins délicat des confidents.

Maître Marforio passait, aux yeux de quelques personnes, et surtout aux
siens, qu'il croyait infaillibles, pour le plus grand savant de
l'Italie. Je ne contredirai pas sa mémoire; et je suis disposé, après
que je vous aurai raconté ses erreurs et ses folies, à admettre qu'il
fut en effet un grand savant, un de ceux qui ne doutent de rien et qui
n'admettent le bon Dieu que pour prendre plaisir à lui dérober ses
secrets.

Maître Marforio avait tout scruté, tout analysé, tout fait passer par
l'alambic de son laboratoire, et tout fait réduire dans la cornue de son
intelligence. Mais cet abus de l'investigation ne lui avait pas porté
malheur, comme au docteur Faust. Il était, au fond, d'un assez aimable
caractère. Bien différent de quelques-uns des savants de son temps, et
de beaucoup de savants qui l'ont suivi, il n'était pédantesque et
sentencieux qu'à ses heures, quand il plongeait dans quelque problème
difficile; mais sa bonne humeur surnageait toujours, comme l'arche de
Noé sur les abîmes. Un mécompte le stimulait sans l'irriter. D'ailleurs,
pouvait-il admettre des mécomptes? Sa barbe avait blanchi, mais sans que
son front se fût sillonné de rides trop profondes. Le travail sédentaire
l'avait engraissé; et il est de notoriété académique que lorsqu'un
savant prend du ventre, il est sauvé de l'hypocondrie et de toutes les
influences malsaines.

Maître Marforio passait pour sorcier; et tout en riant de cette renommée
qui n'était peut-être pas sans danger en Italie, il n'était pas éloigné
de croire qu'il avait le don des miracles.

--Qui sait? disait-il parfois, je n'ai jamais essayé.

Sur ce point, maître Marforio se trompait; il avait fait un miracle:
Marta était bien l'oeuvre la plus prodigieuse de ce savant infaillible.

Comment cette jolie créature, si douce, si simple, si bien prise dans sa
taille et d'une âme si candide, comment cette harmonieuse statue de
l'innocence pouvait-elle le nommer son père? C'était là un problème à
confondre, mais qui ne confondait pas maître Marforio, parce qu'il n'y
songeait guère. D'ailleurs, lui qui avait trouvé le secret de faire
fleurir des roses sans rosiers, il n'eût pas été embarrassé pour
revendiquer ce parterre embaumé de toutes les vertus, fleuri de toutes
les grâces. Sa fille était classée, dans la série de ses oeuvres, entre
une expérience de chimie ou d'alchimie et une opération de physique.

Le cabinet du docteur Marforio eût réjoui un peintre et épouvanté un
commissaire-priseur. Tout s'y trouvait entassé, confondu, c'était le
chaos. Des squelettes couchés sur des livres, comme la mort sur la vie;
des fleurs pêle-mêle avec des monstres empaillés, des réchauds et des
télescopes, et au milieu de tout cela ces ensevelisseuses infatigables,
les araignées, couvrant de leurs sombres suaires les livres, les fleurs,
les instruments, tous les débris, comme l'ironie du progrès qui efface
et qui nivelle les instruments du passé.

A côté de ce sanctuaire officiel, dans lequel il donnait ses audiences,
le docteur Marforio avait un mystérieux réduit dans lequel personne,
j'ose dire personne de vivant, n'était entré. Ce qui se passait dans ce
laboratoire, nul n'a pu le dire. C'était, pour l'innocente Marta, comme
le cabinet de la _Barbe-Bleue_. La jeune fille ne croyait pas qu'il y
eût des femmes méchamment mises à mort par son père, mais elle savait
que pour une oeuvre étrange, inouïe, dont le secret ne lui avait pas été
confié, maître Marforio faisait commerce avec le fossoyeur, et que
celui-ci entrait et ressortait quelquefois avec de lourds fardeaux.

Au reste, l'oeuvre, quelle qu'elle fût, ne donnait aucun remords au
savant; il était même, après chacune de ces visites passablement
sinistres, d'une gaieté étourdissante. Il se frottait les mains, il se
tapait sur le ventre, il se tiraillait la barbe:

--Bravo! bravo! murmurait-il, tout va bien! l'humanité marche à son
cycle de rénovation. Paracelse n'était qu'un niais; la pierre
philosophale n'est qu'un caillou. Isaac le Hollandais, Basile Valentin,
et tous ceux qui ont prétendu faire vivre l'humanité au delà du terme,
voudront ressusciter pour jouir de ma découverte. L'_homunculus_ était
une chimère. L'homme ne crée pas, mais il peut conserver; il ne donne
pas la vie, il la garde. C'est le feu sacré.

Un jour donc, au beau milieu d'un de ces monologues qui se renouvelaient
quotidiennement, avec quelques variantes, le docteur Marforio entendit
frapper à la porte de son cabinet.

--Entrez, dit-il.

Marta, le sourire sur les lèvres, et un peu de rougeur sur le front,
apparut, sans oser franchir le seuil.

--C'est toi, ma fille, demanda le savant avec un véritable étonnement et
un petit ton solennel. Qu'y a-t-il de nouveau? quel motif si grave?

--Mon père, je voulais d'abord vous embrasser. Depuis quelque temps vous
ne me regardez plus, vous ne songez plus à moi!

--J'ai tort, je le confesse, dit le docteur en entr'ouvrant sa barbe
blanche pour laisser passer un baiser. La vue de l'innocence est un bon
conseil et une précieuse inspiration. J'ai tort, ô mon étoile! _Virgo
virginea_! Albert le Grand ordonne aux humains de vivre loin des hommes;
il n'a pas dit loin des jeunes filles. Je te permets de venir me dire
bonjour tous les matins, miroir du firmament, et tous les matins je te
bénirai.

En parlant ainsi avec sa volubilité ordinaire, le docteur Marforio avait
attiré Marta et lui déposait, avec componction, le plus banal des
baisers paternels sur son beau front, entre les bandeaux de ses longs
cheveux noirs.

--Eh bien! es-tu contente, fillette? lui demanda-t-il après cette
faveur, et en faisant mine de la congédier.

Marta hésitait à parler. Il lui semblait sacrilége de livrer le pur et
cher secret de son âme, qu'un éclat de rire accueillerait sans doute.
Elle restait au milieu du cabinet, immobile, courbant la tête, et
traçant avec son doigt des lignes bizarres et impossibles dans la
poussière qui couvrait un gros livre placé près d'elle sur un bahut.

Fort heureusement, le docteur Marforio, s'il n'entendait pas
grand'chose à l'art de provoquer des confidences, était d'une loquacité
commode pour les auditeurs timides; il leur donnait le temps de se
remettre et de ressaisir leurs idées. Les savants ont parfois de ces
utilités de circonstance.

--Que veux-tu de moi? dit-il à sa fille; tu n'es pas encore à l'âge où
l'on a besoin de refaire l'écrin de la nature. Te faudrait-il un élixir
pour garder, conserver ta chevelure? Les savants à venir, les chimistes
allemands ou français s'épuiseront en vains efforts pour trouver l'eau
ou la pommade qui arrête la chute des cheveux. J'emporterai ce secret
avec moi. Te faut-il de l'émail pour tes dents? du vermillon pour tes
joues? Je t'en demanderais plutôt, charme de ma vie. Parle: je puis
t'ouvrir l'infini; car je dispense la beauté éternelle, immuable! Ah!
j'avoue qu'il m'en coûterait pourtant, continua le docteur, en devenant
pensif, d'essayer sur toi certaine opération. La main me tremblerait
peut-être... Marta, as-tu confiance en ton père? es-tu persuadée, comme
il convient de l'être, qu'il est le plus grand savant de la principauté,
un des plus grands savants de l'Italie, et par conséquent un des plus
grands savants du monde? Si je te disais: Ma mignonne, je vais, avec un
petit instrument dont il ne faut pas t'effrayer, te faire là, au front,
une incision légère, dont il ne faut pas prendre souci; donner avec une
jolie petite scie un ou deux petits coups à ton joli crâne; dis, mon
étoile, aurais-tu peur?

Marta ouvrait de grands yeux et regardait son père: elle avait peur
réellement, mais d'être obligée de reconnaître que son illustre père
était fou. La pauvre enfant n'entendait rien à la science, ni aux
savants.

--Mais il ne s'agit pas de cela, balbutia-t-elle.

--De quoi donc alors s'agit-il? C'est vrai, j'ai tort, primavera!
T'offrir de la jeunesse, c'est souhaiter des zéphyrs pour le printemps
et des roses pour le mois de mai. Que veux-tu? Ton coeur soupirerait-il
après quelque rêve impossible? Si ce n'est que cela, tu l'auras. Ou
bien, fille d'une mortelle, te faudrait-il seulement l'amour d'un
mortel, et viendrais-tu, pauvre fleur modeste, invisible aux regards, me
demander un philtre, pour être vue et pour être aimée?

Marta ne put s'empêcher de sourire; son père effleurait son secret; mais
la jeune fille ne venait pas chercher de philtre; son regard était un
assez puissant alchimiste qui avait fait la besogne.

--Ah! ah! dit le docteur Marforio, qui vit le sourire de son enfant,
j'ai deviné! _Euréka_! A nous autres savants rien n'échappe. Tu veux un
philtre, Marta? c'est une grande imprudence, il ne faut pas jouer avec
les philtres. Heureusement que je suis toujours là, pour te guérir, pour
te sauver; et il ne me déplaît pas que tu coures un danger, pour mieux
prouver combien je suis infaillible.

--Mais, mon père, je n'ai _plus_ besoin de philtre.

Et la jeune fille, riant et rougissant à la fois, appuya sur le mot
plus, pour aider son secret à sortir.

Le docteur Marforio, bien que savant, n'était pas absolument étranger
aux choses de ce monde. Il avait des instants lucides; c'était un reste
d'infériorité. Hélas! qui peut se flatter d'être parfait? D'ailleurs, il
avait peut-être été jeune aussi. A l'âge où la science est une muse et
n'est pas encore une épouse acariâtre et exclusive, il avait peut-être
expérimenté quelque chose d'analogue à l'amour. Il comprit donc la
réclamation de sa fille, et faisant un mouvement de surprise qui
n'attestait pas une profonde stupéfaction:

--Ah! ah! tu t'es permis?... au fait, pourquoi pas? te l'avais-je
défendu?... Alors, explique-moi ce que tu viens me demander.

Marta, sensiblement rassurée par ces façons qu'elle trouva paternelles,
avoua le nom de Lorenzo et exposa le voeu timide de l'héritier
présomptif.

--Un prince, s'écria le docteur avec un gros rire, ce n'est qu'un
prince! J'avais peur que ce ne fût Apollon en personne. Tu méritais
mieux que cela, ma fille. Je sais bien qu'il eût été difficile de
trouver quelque chose de mieux dans la principauté.

--Mon père, murmura la jeune fille, avec un geste suppliant, vous vous
moquez de moi!

--Eh bien! ne rions plus, reprit le joyeux savant. Que veux-tu faire de
ton petit prince, ma petite fille? et que veux-tu que j'en fasse? Il
craindrait peut-être d'humilier sa dynastie, vouée par tradition à
l'inutilité, s'il soufflait mes fourneaux. D'ailleurs, Albert le Grand,
dans son huitième précepte, dit expressément: «L'homme qui rêve au grand
oeuvre évitera d'avoir aucun rapport avec les princes et les seigneurs.»
Est-ce que tu voudrais me faire échouer si près du port?

Marta n'y songeait guère; elle avait bien envie d'interrompre son père
pour lui faire remarquer qu'il ne s'agissait pas de lui, mais d'elle
seule; que Lorenzo n'adorait pas le savant, mais la fille du savant, et
qu'elle ne venait pas demander l'office de souffleur pour son héros.
Mais la jeune fille, sans être à même de s'avouer que les savants en
général ont un égoïsme implacable, savait par expérience filiale que le
docteur Marforio avait une façon toute particulière de juger les
événements quotidiens, et que c'était peine perdue de vouloir
l'intéresser longtemps à autre chose qu'à son laboratoire. Elle soupira
donc et continua d'écouter:

--Il est gentil, ton oiseau de romance, n'est-ce pas, ma mignonne? Eh
bien! il ferait une triste figure au milieu de mes hiboux empaillés.
Lâche le fil qui le retient par les ailes. Laisse-le s'envoler, Marta,
et je te trouverai un beau savant qui se fera mon élève, et qui épousera
ma doctrine en même temps que ma fille.

Marta ne savait plus trop si elle devait rire ou pleurer. Elle était
fort émue.

--J'aime Lorenzo et je n'aimerai jamais que lui, dit-elle enfin.

--Paroles de jeune fille, feuilles légères qu'emporte le vent! comme dit
Ovide.

--Lorenzo m'aime aussi, mon père. Et d'ailleurs, s'il est prince, il
n'en est pas plus ignorant pour cela.

L'amour est l'école de la diplomatie; la dernière république française
l'avait bien prouvé en créant une école d'administration. Marta devenait
habile.

--Que sait-il, ton beau prince? demanda le docteur avec une raillerie
qui n'était pas exempte de curiosité.

--Oh! nous n'avons pas causé de science, repartit Marta; mais nous
avons causé de vous, mon père, et Lorenzo vous admire.

L'encens ne perd jamais son parfum. Le docteur Marforio sourit. Mais on
ne l'avait pas encore assez flatté.

--Eh bien! s'il admire ton père, je n'admire pas le sien, moi. Son
Excellence Bonifacio XXIII est une brute dont les fourneaux ne servent
qu'à la cuisine. Ah! s'il avait compris les savants! quel prince! et
quelle principauté! avec lui j'aurais pu expérimenter en grand mon
système. Et tu veux que le fils d'un pareil prince, d'un bouffon qui ne
s'occupe pas de moi, tu veux que l'héritier de la sottise soit autre
chose qu'un sot! un joli sot, si tu veux, mais un sot.

--Je ne veux rien, mon père, dit Marta, qui se rassurait depuis quelques
minutes et qui entrevoyait le triomphe. Je n'entends rien à la
politique; mais je suis certaine que Lorenzo a de l'esprit, et qu'il
aime assez la science pour faire aimer les savants par son père, s'il
veut s'en donner la peine.

--Ne dirait-on pas qu'il faudrait un Cicéron pour prouver ce que je
vaux? reprit le docteur en haussant les épaules; mais tu crois
sérieusement, ma fille, que ton prince, s'il voulait...

--Il est irrésistible, mon père.

--Pour les jeunes filles? soit; mais pour le prince Bonifacio?

--Les bons pères n'ont rien à refuser à leurs enfants, dit Marta en
appuyant son front avec câlinerie contre l'épaule du docteur.

--Bonifacio est donc un bon père? demanda maître Marforio en riant. Eh
bien, alors, c'est la seule vertu qu'il ait oublié de laisser perdre. Tu
peux dire à Lorenzo que ma maison lui est ouverte.

--Merci, mon père, dit Marta avec effusion.

--Tu seras princesse, à la condition que ton prince est ou deviendra
savant. C'est peut-être le grand alchimiste des coeurs qui a préparé
tout ce petit roman sentimental, pour que je sois mis à même de présider
aux destinées de cette principauté; il y a une femme au début de toutes
les grandes choses; mais ce serait manquer d'égards à la fortune que de
lui céder sur un point. Tu ne seras princesse que le jour où je serai
premier ministre de Bonifacio.

--Vous m'effrayez, mon père!

--C'est bon signe! Tant pis pour toi, ma mignonne, si tu me rends
ambitieux. J'ai aussi mon amour en tête. Tu as ton prince, je veux avoir
le mien.

Marta soupira et sourit. Lorenzo pouvait venir; voilà ce qui la
ravissait; mais ces conditions burlesques, mais ces prétentions du
savant lui paraissaient gâter ou compromettre le joli poëme qu'elle
sentait vivre et chanter dans son coeur.

Quant au docteur, il était d'une gaieté à faire trembler un médecin
d'aliénés. Il voyait distinctement son étoile s'élever à l'horizon. Et,
bien qu'il fût pénible de n'être premier ministre que d'une principauté
microscopique, il était impatient d'entendre sonner l'heure où la
principauté, chétive comme État, deviendrait un gigantesque laboratoire,
où les habitants seraient ses sujets d'analyse, le ministère son réchaud
et le prince Bonifacio son soufflet de forge. Quant à l'ambition
d'avoir pour gendre le prince héréditaire, il n'y songeait guère; et
quant au bonheur pur et simple de sa fille, il n'y songeait pas.

Le docteur Marforio était un trop grand savant pour s'abaisser à ces
sentiments vulgaires.



III

La politique du sentiment et le sentiment de la politique.


Lorenzo fut prévenu des dispositions favorables du docteur, et, aussi
ému que s'il se fût agi d'entrer, botté, éperonné, cravache en main,
dans le parlement pour lui dire: Messieurs, l'État, c'est vous! il
endossa son plus bel habit, se fit poudrer, parfumer, dévalisa les
joyaux de la couronne afin de trouver une épingle passable, et s'étudia
pendant une heure à gâter ses charmes naturels.

J'ai remarqué souvent combien la nécessité des relations sociales, en
intervenant dans un poëme, expose au ridicule les héros les mieux
intentionnés.

C'est ainsi que Lorenzo était un bon jeune homme, plein de coeur et
d'esprit. Si le ciel, au lieu de le faire naître prince héréditaire
d'une couronne compromise, lui avait permis d'avoir un état utile et
productif, il n'est pas douteux qu'il n'eût fait son chemin. Dans ses
promenades de sentiment, que nul ne surveillait, il avait agi avec toute
la délicatesse souhaitable, et Marta ne pouvait pas imaginer pour lui de
plus beau costume que l'habit de soie gris perle, un peu usé, qu'elle
lui voyait dans leurs rencontres de tous les jours. Mais l'inspiration,
le sentiment de l'harmonie extérieure qui ne faisait jamais défaut au
prince, dans les rôles d'amoureux, sembla l'abandonner, quand il eut à
préméditer son entrevue avec le docteur. Il sortait de son cadre. Comme
il allait se mesurer avec les prétentions de la sottise, je me trompe,
de la science, il crut nécessaire de mettre de la vanité dans son
extérieur. Il voulut se faire très-beau, et conséquemment il se fit
très-laid. Le séraphin se travestit en élégant râpé. Il emprunta des
manchettes et un jabot à la garde-robe de son père, et il mit les
jarretières du couronnement pour séduire maître Marforio.

Cette absence de goût est assez ordinaire chez les gens d'imagination et
de beaux sentiments; je n'en veux pour preuve que l'affublement
grotesque de toutes les muses contemporaines. Mais, au fond, elle
n'était pas aussi hors de propos qu'on pourrait le croire. Si Marta
devait souffrir des travestissements de son amoureux, le docteur devait
en ressentir un très-vif mouvement d'orgueil; et comme il s'agissait
moins de séduire la jeune fille que son père, il pouvait bien se faire
que Lorenzo fût un fin connaisseur de l'âme humaine, au lieu d'être
simplement un amoureux naïf, naïvement endimanché.

Quelle belle dissertation je pourrais entamer ici sur la dignité,
l'opportunité, l'éloquence du costume, même du costume le plus laid! On
ne sait pas assez combien il y a de prestige dans un habit de cérémonie.
Un général gagnerait-il une bataille en robe de chambre? Les plaideurs
se trouveraient-ils bien jugés par un juge qui n'aurait pas sa robe, et
par un Minos qui garderait son bonnet de nuit?

Les proverbes, qui sont à la vérité ce que les remèdes de bonnes femmes
sont à la grande médecine, les proverbes sont des mensonges spécieux.
Mais de tous le plus faux est assurément celui qui prétend que l'habit
ne fait pas le moine. L'inventeur de cet axiome ne connaît pas l'Italie
en particulier et ne connaît pas l'humanité en général. Quelle
différence entre un fonctionnaire et un administré, si ce n'est le
costume? Et combien de diplomates qui seraient reconnus incapables si on
leur refusait un habit chamarré pour la foule et de bons cuisiniers pour
leurs collègues!

Maître Marforio n'était pas très-rigoureux sur l'étiquette; mais il
était trop de fois académicien pour ne pas tenir à une certaine pompe
artificielle. Quand il vit Lorenzo lui faire trois saluts, et se
présenter à lui avec un estomac chargé de dentelles, des mains chargées
de bijoux et le dos voûté sous un habit de gala, le savant s'épanouit;
il eut presque une velléité de coquetterie à son tour. Mais comme il
savait bien que son génie était sa plus belle parure et que sa gloire
répandait des lueurs sur son costume, il ne s'inquiéta pas autrement de
réparer le désordre de sa toilette, et il fit trois pas au-devant du
prince pour le recevoir.

Marta, la pauvre enfant, s'était enfuie. Son amoureux lui déplaisait ce
jour-là. Il ressemblait au prince Bonifacio, et elle ne retrouvait plus
dans sa cravate empesée les lignes charmantes de ce joli cou flexible
qui s'inclinait avec tant de grâce de côté, quand ils marchaient seuls,
ensemble, par les petits chemins verts de la campagne. Les mains de
Lorenzo, si mignonnes, si déliées du poignet, dont elle se moquait
toujours, tant elle les trouvait jolies, les mains disparaissaient
gauchement sous de gros parements enjolivés de guipures, et le
malheureux, qui n'avait rien respecté de lui-même ce jour-là, avait
glissé à ses doigts de grosses bagues de prélat qui achevaient de le
déformer. Sa bouche seule, n'étant pas couverte, n'avait pas changé et
gardait toujours dans la sinuosité de deux lèvres d'une bonne grosseur,
mais d'un irréprochable dessin, ce faible et adorable sourire qui
poursuivait Marta dans ses rêveries et surtout dans ses rêves. Sans
cette bouche-là, elle l'eût pris en horreur; mais le moyen d'en vouloir
à ce sourire qui lui demanda pardon et auquel elle pardonna?

Lorenzo avait affiché tant de respect dans sa toilette gothique et
officielle, il était si ému en abordant le docteur, que celui-ci oublia
tout à coup le motif de l'entrevue et traita l'héritier présomptif comme
un simple bachelier qui vient solliciter la faveur d'un grade
universitaire ou d'un examen. Il ne lui laissa pas le temps de balbutier
les quelques paroles d'introduction et d'excuse que le prince avait
récitées tout le long de la route, pour mieux s'habituer à les dire et
pour n'en pas manquer l'effet, et il le questionna _ex abrupto_ sur ses
connaissances physiques, sur ses prédispositions à la chimie, voire à
l'astronomie.

Lorenzo ne s'attendait guère à cette épreuve; je crois même que, s'y
fût-il attendu, l'épreuve aurait été la même. Le peu que le jeune prince
avait appris de physique ne valait pas la peine d'être retenu, et le peu
qu'il avait retenu d'astronomie ne valait pas la peine d'être répété. Sa
science, sa vraie science, c'était celle qui commence par les
invocations et les extases, qui parle aux choses, mais ne les interroge
pas, qui dit aux fleurs, aux herbes, aux horizons, aux étoiles:--Je vous
aime!--mais non pas:--Qui êtes-vous? d'où venez-vous? Lorenzo arrivait,
le coeur gonflé dans son vieil habit de cérémonie, pour dire au
docteur:--Laissez-moi adorer Marta! et voici que le docteur lui
demandait son opinion sur la transmutation des métaux, sur les frères de
la Rose-Croix, sur le microcosme, sur tout, excepté sur l'état de son
coeur.

Lorenzo avoua modestement qu'il ne savait rien; que, destiné au pouvoir,
on avait voulu le préserver des systèmes, des partis pris, des préjugés,
et le rendre inaccessible à l'erreur, en lui défendant de chercher la
vérité, mais qu'il ne demandait pas mieux que de courir le danger
d'apprendre.

--Ah! jeune homme! lui dit familièrement le docteur, que cette démarche
vous honore! Les sciences ne sont point ingrates. On les croit maussades
et rechignées; mais elles sont comme ces vieilles sorcières des légendes
qui veulent être domptées par la force, et qui livrent ensuite au
vainqueur une jeune et blanche fiancée.

Au mot de fiancée, Lorenzo rougit. C'était peut-être une allusion à
l'objet de sa visite. Il voulut tenter un effort, et prononça le nom de
Marta. Mais Marforio était en selle sur son hippogriffe et continuait à
galoper.

--Vous règnerez un jour, jeune homme, vous aurez charge d'âmes, il vous
faudra combiner des milliers de volontés, et vous ne savez pas combiner
ensemble deux éléments inertes! Vous aurez des finances en mauvais état
à administrer, et vous ne savez pas faire de l'or! Vous enverrez
peut-être des hommes à la guerre; au moins une fois dans votre règne,
vous ferez tuer de braves gens qui ne demanderont pas mieux que de
vivre, pour satisfaire le tempérament de quelques conseillers bilieux,
ou pour amuser les enfants qui aiment les tambours et les défilés, et
vous ne savez pas comment on peut empêcher de mourir et faire peur à la
mort! Dérision! dérision! Qu'est-ce qu'un prince qui peut troubler
l'ordre moral et qui n'a pas de droits sur l'ordre physique? qui prend
la responsabilité du bonheur de tout un peuple et qui ne sait ni prévoir
une famine, ni empêcher une tempête? Ah! jeune homme, jeune homme,
pourquoi êtes-vous prince?

Lorenzo aurait pu répondre:--Parce que mon père est prince et s'appelle
Bonifacio XXIII.--Il n'y a pas de meilleure raison que celle-là, et les
enfants légitimes sont le principe et les garants de la légitimité.

Mais Lorenzo fut d'autant moins tenté de répondre que le docteur, qui
l'interrogeait toujours, ne lui laissait pas le loisir de placer un mot.
Au bout d'une heure de cette conversation, Marta, qui attendait, pleine
d'anxiété et de trouble, le résultat de la conférence, et qui avait cru
devoir, par un sentiment de respect et de pudeur, s'abstenir d'y
assister, et même de l'écouter, Marta, qui ne trouvait pas Lorenzo assez
laid pour qu'elle renonçât à l'espoir de le trouver beau le lendemain,
se décida à venir frapper hardiment à la porte du laboratoire; et comme
personne ne répondait et qu'elle entendait son père discourir, elle
tourna la clef dans la serrure et entra pour mieux entendre.

[Illustration:...et la jeune fille entra tout d'un coup dans le
laboratoire.]

Le docteur, la tête rejetée en arrière, la bouche ouverte, un pied placé
sur un escabeau, tenant en main un bocal dans lequel s'agitaient
d'horribles monstruosités, expliquait au pauvre Lorenzo, qui n'osait pas
bâiller, comment ce vase renfermait peut-être le véritable homunculus,
le génie familier de Joseph, François Borri le Milanais, qui avait été
arrêté jadis par la sainte inquisition de Rome, pour avoir fait de la
pierre philosophale, et qui mourut en prison pour avoir refusé d'en
faire au profit de ses juges.

Lorenzo, triste, comme s'il eût écouté la lecture d'un poëme élégiaque,
renversé dans son fauteuil, regardait le docteur et se demandait tout
bas à quel moment il pourrait parler de son amour.

Heureusement pour lui, son amour incarné poussa vivement la porte, et la
jeune fille, riant d'un rire mutin, entra tout d'un coup dans le
laboratoire:

--Êtes-vous d'accord? dit-elle.

--D'accord! s'écria Marforio. Est-ce que par hasard, prince, vous
voudriez susciter, encourager une opposition, une cabale contre mon
grand système? parlez, dites-le!

--Moi! murmura Lorenzo, je viens vous demander le droit d'aimer Marta.

--Tiens! c'est vrai, répliqua le docteur Marforio, en replaçant le bocal
pour prendre la main de sa fille, je l'avais oublié. Vous me parlez du
droit? il me semble que vous l'avez un peu usurpé, mon prince. Sans
rancune. Mais la fille du docteur Marforio ne peut pas être la femme du
prince Lorenzo.

--Oh! je foule aux pieds les préjugés de ma naissance, dit Lorenzo d'un
petit air révolutionnaire.

--Parbleu! et moi aussi, repartit le savant; mais j'entends que Marta
soit la récompense de l'homme de génie qui me comprendra, et qui
m'aidera à appliquer mon système au gouvernement des États.

Lorenzo pâlit; le bon jeune homme avait des scrupules. Il croyait que
les sujets de son père ne lui appartenaient pas sans condition, et qu'il
manquerait peut-être à ses devoirs d'héritier présomptif, en promettant
de les livrer. On le voit, Lorenzo avait été mal élevé et ne connaissait
pas ses droits, en s'exagérant ses devoirs.

--Monsieur le docteur, répondit-il gravement, ne faisons pas d'une
question de bonheur intime une question de politique. Les destins de la
principauté me sont chers; mais nous n'en sommes pas seuls les arbitres.
Réglons ce qui nous intéresse personnellement; plus tard, nous verrons.

--Non, non, je ne me laisse pas leurrer repartit le docteur. Marta m'est
tout aussi chère que peut l'être pour vous la principauté. D'ailleurs,
vos affaires ne vont déjà pas si bien, mon prince, et je ne vois pas le
grand sacrifice que vous auriez à faire, en me faisant agréer par Son
Altesse Bonifacio. Soyez donc tranquille. Cela ne peut pas aller plus
mal.

--Monsieur!...

--Quoi! n'est-il pas bien connu que vous payez vos fonctionnaires avec
des petites images qui représentent de l'argent, mais qui n'en donnent
pas; qu'une moitié de votre armée garde le lit, pour permettre à l'autre
moitié de paraître en uniforme; que vous faites vendre au marché les
légumes de la couronne, pour acheter des gants, et si je voulais faire
le prophète, je vous prédirais l'écroulement prochain d'une monarchie
sans argent, sans vigueur, sans talent, qui ne peut ni payer de la
police pour les coquins, ni payer des spectacles pour les honnêtes gens.

--Mais, encore une fois, monsieur, qu'a de commun l'état de l'opinion
avec mon amour?

--Comment! vous ne comprenez pas, jeune homme, repartit majestueusement
le docteur, que je ne veux pas donner ma fille au premier prince venu?
Je veux un gendre solide qui m'offre des garanties; et puis, enfin, je
n'ai que cette occasion-là, une occasion superbe, unique, d'expérimenter
en grand ma merveilleuse découverte, et vous voulez que j'y renonce! Ah!
vous n'êtes qu'un égoïste.

Lorenzo regarda la fille du docteur d'un air navré. Il souffrait de ce
débat ridicule, comme elle avait souffert déjà; mais il se mêlait à sa
douleur un remords. Il pensait qu'à travers ces reproches grotesques, il
y avait des vérités vraies, et qu'il était en effet un prince bien
chétif, fils d'un père bien imprudent. Tout à coup, une autre idée fit
diversion à celle-là. Lorenzo vit comme dans un éclair, le docteur
Marforio, premier ministre du prince Bonifacio, et malgré le respect
auquel son titre de prince du sang l'obligeait pour le chef de sa
maison, il jugeait si bien son père, et le trouvait si parfaitement
appareillé avec un compagnon comme maître Marforio, qu'en dépit de
lui-même, un sourire effleura ses lèvres, sourire ironique et douloureux
encore, et qu'il se sentit vaincu et prêt à toutes les concessions pour
son amour.

Après tout, tant pis pour les habitants de la principauté; les peuples
ont toujours les gouvernements qu'ils méritent; et puisqu'ils se
laissaient mal administrer par Bonifacio XXIII, c'est qu'ils ne
voulaient pas être mieux administrés. Leur donner Marforio pour premier
ministre, c'était donc aller au-devant de leurs voeux et compléter le
pouvoir.

Lorenzo avait laissé pendant au moins cinq minutes son bonheur en
balance avec le bonheur de ses futurs sujets. C'était plus qu'un prince
ordinaire n'eût tenté, et il avait bien acquis le droit maintenant de
faire pencher le plateau du côté qui lui plairait; d'ailleurs, on
voulait des réformes dans la principauté. Le docteur Marforio paraissait
d'humeur à en faire de toutes les nuances et de tous les calibres. On
pouvait essayer. _Le parti des jeunes_ serait peut-être satisfait.
Malgré ses folies, ce savant n'était pas un ignorant. Il avait émis une
opinion dont la profonde justesse avait frappé Lorenzo. Soyez
tranquille, avait-il dit, cela ne peut pas aller plus mal.--Cette
considération, qui n'est pas toujours admissible dans les projets
humains, était de nature à rassurer le prince héréditaire. C'est la
raison qui fait essayer des remèdes de bonnes femmes. On pouvait essayer
de l'utopie du bonhomme.

Et puis, enfin, Marta valait toutes les couronnes, toutes les
principautés. Pour être le mari de la fille du docteur, le prince
Lorenzo eût donné toute la gloire à laquelle il pouvait prétendre. Qui
sait si, tout au fond de son âme, une petite voix ne chantait pas la
chanson qui console d'avance de toutes les peines, de toutes les chutes,
la chanson qui conseille d'aimer et d'être heureux, avant d'être riche
et de régner?

Qu'importe que le vieux trône à clous dorés tombe en lambeaux et ne
donne plus asile aux vers, pourvu qu'il puisse impunément, s'asseoir, le
tendre poëte, le prince charmant, sur la mousse des grands bois, à côté
de sa bien-aimée et lui dire: Oublions l'univers à condition que
l'univers nous oublie? Qu'importe qu'il ne mette pas à son front la
couronne héraldique, pourvu que personne ne l'empêche de cueillir la
fleur des champs, de la respirer, de la mettre à sa boutonnière?

Lorenzo était né troubadour. Il n'y a plus aujourd'hui que très-peu de
princes qui aient cette vocation; mais avant M. de Metternich, les
cabinets européens offraient d'assez nombreuses variétés de cette
espèce.

Lorenzo n'essaya donc pas de lutter plus longtemps. Il promit tout ce
qu'on voulut, et risqua le bonheur de son peuple pour avoir le droit de
venir répéter tous les jours à Marta combien il l'aimait. Il y a tous
les jours des princes qui commettent la même imprudence, sans avoir le
même prétexte. Le docteur promit en retour sa bénédiction. Marta ne
promit rien; mais elle laissa prendre un baiser qui valait bien une
province.

Quand l'héritier présomptif eut fait ses trois saluts, et quand la porte
de la maison se fut refermée sur ses pas, maître Marforio eut un soupir
de triomphe:

--Eh bien! dit-il à sa fille, es-tu contente?

Marta tomba dans les bras de son père.

--Il est bien, ton petit prince, reprit le docteur, il est surtout
très-élégant. Quel bel habit! mais en revanche, il ne sait rien, tu
m'avais trompé; il est ignorant comme un mouton.

Marta ne voulut pas contredire doublement son père; mais elle trouvait
que Lorenzo en savait assez et que son habit lui allait mal. Ce dernier
point, surtout, lui tenait au coeur; elle soupira.

--Va! console-toi, repartit le savant qui se trompa une fois de plus à
ce soupir, je lui donnerai des leçons.

Marta se promit bien, au contraire, de préserver son fiancé des leçons
paternelles. Elle suffirait à l'instruire de ce qu'il ignorait,
c'est-à-dire de la meilleure façon de porter les dentelles, et de faire
accommoder sa chevelure; à ces conditions-là son prince était parfait.

Ah! si les peuples n'étaient pas plus exigeants que la fille du docteur,
on n'aurait besoin pour les mettre à la raison que de se servir du fer,
j'entends du fer à papillotes!



IV

Une crise ministérielle.


Le prince Bonifacio XXIII ne se doutait guère du madrigal qui
l'attendait, ni des visées ambitieuses du docteur Marforio. Je sais bien
que comme il ne payait personne pour surveiller son fils, il avait les
plus grandes chances d'être parfaitement renseigné. Pourtant, il ne le
fut pas. Un jour, toutefois, un de ses chambellans se hasarda à lui dire
qu'il croyait le jeune Lorenzo amoureux.

--Tant mieux! s'écria Bonifacio, avec le contentement d'un bon père et
d'un bon roi, l'art d'aimer enseigne l'art de régner!

Cette parole méritait d'être recueillie, commentée par le journal
officiel de la principauté, et de prendre place un jour dans la
collection des bons mots et des réponses célèbres de Son Altesse. Mais
Bonifacio n'aimait pas qu'on entretînt le public de ses affaires
intimes, pas plus des plaisanteries échappées à sa bonne humeur que de
sa santé; et quand il avait des indigestions, il ne mettait pas son
point d'honneur à les raconter à ses sujets. La postérité devait donc
ignorer les facéties débitées et les médecines prises par Son Altesse;
et l'histoire de cette principauté eût été difficile à écrire, par suite
de la réserve des journaux officiels, si le parti des jeunes dont j'ai
déjà parlé n'avait suppléé à la négligence, à la modestie, ou au calcul
du prince, par des notes secrètes, des mémoires et des pamphlets.

Bonifacio, en prince économe, aimait bien mieux une amourette pour les
distractions de son héritier, que quelque autre passion qui eût exigé de
la monnaie. Il savait qu'un des priviléges des princes, c'est de faire
ou de promettre un si grand cadeau, en leur personne, qu'ils sont
ensuite dispensés d'en faire d'autres; et il ne s'inquiétait en aucune
façon de savoir le but et la raison des promenades quotidiennes de
Lorenzo.

Un jour, Son Altesse était retirée dans son appartement, pour un travail
secret avec son premier ministre, quand Lorenzo, résolu à remplir ses
engagements envers le docteur, se décida à obtenir une audience.

On comprend, d'après les détails que j'ai donnés sur les finances et le
peu d'étiquette en usage dans la cour, que les laquais n'encombraient
pas les antichambres, et que si l'on s'attendait à y trouver des
huissiers, c'étaient des huissiers pour saisir le mobilier de la
couronne et non pas pour introduire les visiteurs.

Lorenzo ne vit personne qui pût l'annoncer, et après avoir gratté à
plusieurs portes, et visité plusieurs chambres, il arriva à la salle
dite du conseil, où Bonifacio XXIII, afin de ne rien laisser échapper
des secrets de l'État, s'était retiré avec son ministre, en ayant soin
d'ôter la clef de la serrure.

Mais les précautions excessives ont leur imprudence. Par le trou de la
serrure, débarrassée de la clef, Lorenzo aperçut son auguste père,
attablé devant son premier ministre, et sur le tapis du conseil étalant
des cartes, qui par leur dimension pouvaient bien suffire à la
topographie de la principauté, mais qui, en réalité, étaient des cartes
à jouer.

Lorenzo, au lieu d'admirer la délicatesse infinie de ce bon prince, qui
s'enfermait plutôt que de donner un mauvais exemple, se sentit pâlir de
honte, et s'attrista de surprendre son père dans cette récréation. Je
sais que le père Daniel assure que les cartes sont une école de
diplomatie, et que le jeu de piquet, entre autres, enseigne l'art de
gouverner les hommes; mais Lorenzo n'avait peut-être pas lu le père
Daniel, et puis ce n'était peut-être pas le piquet que jouait son père.
D'ailleurs, par les actes Lorenzo jugeait la théorie, et ne l'estimait
guère. Il soupira tristement et se dit, au fond du coeur, qu'il venait
proposer sans doute une autre folie pour guérir son père de celle-là. Le
docteur Marforio jouerait bien à un autre jeu que celui des cartes, et
Lorenzo n'était pas sans appréhension sur l'effet du grand système du
docteur.

Bonifacio ne se livrait pas seulement à l'oubli des grandeurs terrestres
en consentant à jouer avec son ministre; nous verrons qu'il avait son
calcul. Le soir le jeu est une élégance; le jour c'est un abandon. Ne
nous étonnons donc pas si Son Altesse, dans le huis clos absolu qu'elle
s'assurait, se laissait aller à un débraillé de costume et d'allure que
le terrible parti des jeunes eût flétri en termes énergiques, s'il l'eût
connu; mais jusque-là le secret n'avait pas encore transpiré, et on ne
savait pas que Bonifacio XXIII, dans la salle même où ses aïeux avaient
si fièrement levé la tête et tenu leur rang, restait en simple veste de
basin, sans poudre et sans cravate, pour donner audience à des rois qui
s'appelaient: David, Alexandre, César, Charles et à des reines qui
avaient nom Judith, Argine, Rachel et Pallas.

Mais, je le répète, ce jeu n'était pas seulement pour le prince une
débauche, c'était aussi un principe d'économie politique; et son rêve,
vu la pénurie des finances, était de regagner à ses ministres les
maigres appointements qu'il était contraint de leur donner, quand il ne
pouvait plus se borner à les leur promettre. Ce système financier, que
je livre pour ce qu'il vaut, ne réussissait pas dans l'application, et
précisément à l'heure où Lorenzo regardait par le trou de la serrure,
Bonifacio s'alarmait intérieurement des charges énormes que son
ministère imposait au budget, et se demandait s'il ne pourrait pas se
passer de ministres, ces fonctionnaires étant un objet de luxe destiné
aux représentations officielles, et la besogne qu'ils ne faisaient pas
pouvant tout aussi bien être négligée sans eux.

Le premier ministre avait une chance bien irrespectueuse, et le prince
n'était pas éloigné de croire qu'il possédait un chef de cabinet expert
dans l'art de donner de bons yeux au hasard aveugle. Accuser ce
fonctionnaire de haute tricherie, c'était une extrémité à laquelle le
prince n'osait descendre sans avoir des preuves. En attendant, et bien
qu'il ne fût pas de la famille de Henri IV, il faisait lui-même de vains
efforts pour introduire quelque intelligence dans la répartition des
atouts, et comme ses procédés étaient naïfs et inexpérimentés, le
premier ministre les devinait et les déjouait, sans paraître les avoir
soupçonnés; ce qui dépitait une fois de plus Bonifacio.

Lorenzo lut distinctement par le trou de la serrure les sentiments
empreints sur la physionomie paternelle. Son Altesse n'était plus
sérénissime; des plis orageux s'amassaient au-dessus de ses gros
sourcils, et pour que rien ne manquât à l'image de la tempête, des
gouttes énormes pleuvaient du front.

Bonifacio XXIII perdait avec une incroyable persistance; son premier
ministre lui coûtait aussi cher que tous les autres à la fois; aussi
jamais le sang n'était-il monté avec une fureur plus apoplectique à la
tête du souverain. Il battait les cartes, dans le vrai sens du mot, les
frottant avec une colère qui équivalait à une gourmade; comme il
invoquait à son aide toute les ressources du savoir ou du hasard, Son
Altesse empruntait au tabac à priser des excitations factices qui ne
profitaient ni à son jeu, ni à son nez, ni à son jabot.

Le premier ministre était d'un embonpoint analogue à celui de son
maître. D'une figure moins colorée, mais aussi joufflue, il faisait le
digne pendant. L'un et l'autre eussent été complets, si par un coup de
baguette une fée malicieuse, sans rien changer à leur corpulence, les
eût changés eux-mêmes en porcelaine de la Chine. On eût dit deux
monstrueux objets d'étagère descendus de leur place.

Lorenzo jugea le moment opportun. Son auguste père n'osait pas par
dignité jeter les cartes au nez de son premier ministre, mais il devait
être enchanté d'une distraction.

En conséquence, le prince héréditaire frappa quelques petits coups
respectueux; les joueurs s'arrêtèrent, comme si un fil de marionnette
les eût retenus brusquement par le bras. Bonifacio, qui était en train
de distribuer les cartes, resta la main levée, la bouche béante; le
ministre, après quelque hésitation, repoussa son fauteuil et vint
demander par le trou de la serrure qui était là, et qui se permettait de
troubler les délibérations du conseil intime.

Je dois avouer que pendant cette interrogation, le prince Bonifacio,
avec une prestesse qui dénotait certaines aptitudes politiques, essaya
de tourner le roi; mais tout en parlant, le premier ministre regardait
son souverain; le geste compromettant fut surpris. Bonifacio jura bien
qu'il ne pardonnerait jamais ce regard sournois et conçut une haine
violente contre son adversaire, dont la perte fut résolue.

Lorenzo se nomma et demanda la permission d'entrer. Décidément le moment
était bien choisi. En apprenant que l'importun était son fils, Bonifacio
ramassa vivement les cartes et les enjeux et les glissa dans sa
poitrine:

--Chut! pas un mot, dit-il à son ministre, vous me répondez du silence
sur votre tête!

La menace était évidemment exagérée. Bonifacio ne tenait pas plus à la
tête de son premier ministre, que le personnage de certaine comédie ne
tenait au nez d'un marguillier. L'échafaud était aboli depuis longtemps
dans la principauté, sans que personne (pas même parmi les voleurs) s'en
fût trouvé plus mal et en eût réclamé la restauration. Mais il y a des
formules banales, exagérées, qui existent ainsi depuis le commencement
du monde, et qui sont à la disposition des princes et des sujets. C'est
ainsi qu'on aime à faire jurer les gens sur leur tête, et à jurer
soi-même sur son honneur. Cela ne prouve rien, cela n'engage pas; il
semble que le parjure soit rendu plus facile par l'exagération ou par
l'inanité de la caution du serment.

Le ministre prit donc la menace pour ce qu'elle valait. Il mit le doigt
sur ses lèvres et promit le silence.

--J'espère que Votre Altesse sera plus heureuse une autre fois, murmura
le courtisan, en s'inclinant devant son maître.

Ce compliment de condoléance fut une dernière goutte de vinaigre;
Bonifacio redressa la tête et congédiant tout haut son ministre:

--C'est bien! c'est bien! lui dit-il, nous reparlerons de cela,
j'examinerai l'affaire, et je vous ferai savoir ma volonté.

Le ministre sourit et se retira à reculons jusqu'à la porte. Quand il
fut dehors, il osa rire aux éclats, en se couvrant la bouche pour cacher
sa gaieté séditieuse; dans tous les pays du monde les murs des palais
ont des oreilles; en Italie, même dans la principauté la plus
débonnaire, ils peuvent avoir des yeux.

--Tout va bien, disait l'éminent fonctionnaire; jamais il ne pourra se
rattraper. Si cela continue, je gagne un demi-siècle de ministère.
A-t-il eu peur quand son benêt de fils est entré! en voilà un qui
n'entend rien aux cartes et avec lequel le pouvoir sera sans profit!

Et sur cette réflexion qui consolidait son dévouement au prince régnant,
le ministre rentra chez lui, où son secrétaire l'attendait avec des dés,
pour refaire une partie analogue à celle qui venait d'être interrompue.
Le chef du cabinet appliquait à ses subordonnés le système que le prince
appliquait à son égard; et il payait ceux-là de la façon qu'il était
payé par celui-ci. C'était peut-être là une des occasions où l'esprit de
justice trouvait le plus facilement à se satisfaire.

Pendant ce temps, le prince Bonifacio, étanchant la sueur qui mettait à
son front une couronne fluviale, et se rajustant un peu, interrogeait
son fils.

--Qu'est-il donc arrivé de si grave, Lorenzo, que vous soyez venu
m'interrompre au milieu de mes occupations les plus sérieuses?

Lorenzo ne broncha pas; il n'eut ni rougeur, ni sourire, et s'excusa
d'avoir eu la témérité d'interrompre les travaux de son père.

--Oh! ce n'est pas que je sois embarrassé pour remettre à demain cette
affaire et bien d'autres, dit le prince Bonifacio en souriant, mais
quand on est en train!...

--Mon père, dit Lorenzo avec gravité en prenant le fauteuil laissé
vacant par le ministre, j'ai à vous parler de deux choses qui vous sont
chères, mon bonheur et le bonheur de vos sujets.

--Diable, l'entretien ne sera pas gai; allons, parle, mon fils, tu as
des dettes et tu veux de l'argent, mais je n'en ai pas. J'expliquais
précisément tout à l'heure à Colbertini un nouveau système de banque
destiné à m'en fournir.

--Je ne vous demande pas d'argent, mon père, reprit Lorenzo avec un
certain embarras, je ne veux pas être une charge pour le trésor.

--Une charge? quelle charge! ah ma foi, tu es bien bon, s'écria le
prince saisi d'un accès de gaieté, tu ménages le trésor! il ne t'en sait
pas gré, et ne profitera guère de ces bonnes dispositions. Tu n'as que
des vertus inutiles, mon cher Lorenzo. Le beau mérite d'être économe à
côté d'une caisse vide! ainsi, tu n'as pas des petites dettes? quand
même ce seraient des dettes... de jeu, tu pourrais me les avouer. Je ne
suis pas farouche, va!

Lorenzo savait bien que son père n'était pas farouche; mais comme pour
ajouter un commentaire à ces paroles encourageantes, le prince tira
vivement la main de sa poitrine, et la tendit à son fils. Ce geste
violent et parfaitement inutile, puisqu'il n'apprenait rien que Lorenzo
ne connût déjà, eut pour effet de remuer les cartes et les jetons dans
leur retraite, et Bonifacio vit avec effroi une cascade de piques, de
coeurs, de trèfles et de carreaux tomber de sa poitrine sur la table.
C'était plus d'effusion qu'il n'en voulait d'abord laisser paraître.

Mais le joyeux prince n'était pas homme à rester abattu, ni à se
déconcerter pour si peu.

--Tu vois précisément, mon fils, dit-il avec une certaine solennité, les
pièces qui servaient, il y a un instant, à ma démonstration économique.
Ne va pas croire au moins que ces instruments de plaisir.....

--Mon père, interrompit Lorenzo, presque malgré lui et avec un accent de
doux reproche, je ne vous demande pas les secrets de l'État.

Il y avait dans ces paroles une ironie tempérée par le respect, qui alla
droit au coeur du prince Bonifacio. Il s'élança de son fauteuil comme un
ballon qui prend son essor.

--Au diable! s'écria-t-il, les réticences et le décorum! j'ai bien le
droit de me montrer tel que je suis à mon enfant, à mon héritier,
puisque je fais déjà cet honneur à des étrangers, à ce Colbertini, par
exemple, que je déteste. Cet homme-là est depuis bien des années mon
premier ministre, on le croit la clef de voûte de mon cabinet. Eh bien,
entre nous, c'est un âne. Il m'assomme; sans compter que je le crois un
peu fripon. Imagine-toi que tantôt, pour nous égayer, et pour régler un
petit compte, nous avons joué aux cartes. Ne le dis à personne! le
scélérat m'a gagné avec un acharnement, une persistance!.... Il y a des
moments, Lorenzo, où je regrette de n'être pas un prince cruel; j'aurais
du plaisir à faire souffrir ce Colbertini, à le tenailler, à le pincer
jusqu'au sang. Mais on ne refait pas son caractère. Je suis pacifique,
je suis bon, cela me ferait de la peine de trouver du plaisir à ces
cruautés, voilà pourquoi je me contiens; mais si je pouvais lui jouer un
bon tour à cet insupportable ministre!....

--Précisément, mon père, je viens vous demander sa place.

--Pour toi? c'est impossible! tu ne peux pas être mon ministre. Ce
serait plus économique, j'en conviens; mais ce serait contraire aux
usages, et je crois que cela écorniflerait la constitution. Or, tu
comprends que je n'ai pas envie d'attenter à une constitution à laquelle
je n'ai jamais touché.

--Je n'ai pas l'ambition des affaires, reprit Lorenzo; ce n'est pas pour
moi que je sollicite.

--Ce n'est pas pour toi? tant mieux. Tu as un ministre à me proposer?
soit, je l'accepte; je le nomme; tiens, voilà du papier, une plume;
c'est Colbertini qui a taillé la plume. J'écris: «Moi, Bonifacio XXIII,
etc., etc., je nomme par ces présentes le seigneur...» Comment
s'appelle-t-il mon futur ministre?

--Marforio!

--Un joli nom! Je n'ai que des ministres en _i_, cela me changera. Je
signe, j'applique mon cachet, l'affaire est faite; il est nommé. Que
c'est donc beau la toute-puissance! une feuille de papier, une plume
arrachée à une oie, une goutte d'encre, et on a un ministre. Il n'est
pas si facile d'avoir un bon cuisinier! Ah ça, que fait-il cet homme
d'État?

--Comment, mon père, vous ne connaissez pas le célèbre Marforio, la
gloire de votre règne, le plus beau fleuron de votre couronne?

--Ma foi, non, je ne le connais pas. On est riche comme cela, sans s'en
douter. J'ignorais que j'eusse cette merveille. Est-ce un chanteur, un
danseur, un écuyer?

--C'est un savant, mon père, le plus grand savant...

--De la principauté? merci! cela ne veut pas dire grand'chose. Mais je
n'en veux pas de ton savant. J'aime mieux mon imbécile de Colbertini. Il
ne manquerait plus que cela pour être ennuyé! Rends-moi mon papier;
j'annule la nomination. Un savant dans mon conseil! cela ferait
disparate.

--Cependant, mon père, si vous connaissiez le docteur Marforio.

--Je ne veux pas le connaître! Un savant! il me brouillerait avec mon
clergé, avec mon ministre de l'instruction publique. Et puis, il lui
faudrait de l'argent, n'est-ce pas? des dotations, des colifichets, des
cordons de toutes les nuances? Les savants ne vivent plus comme des
anachorètes, et tu n'ignores pas, mon pauvre enfant, que j'ai les
finances un peu délabrées. Si, du moins, il savait faire de la fausse
monnaie, ton savant!...

--Il sait mieux que cela, mon père; il vous servira gratis. Il ne vous
demande que le droit d'expérimenter sur quelques-uns de vos sujets un
système de perfectionnement physique et moral dont il attend les plus
grands résultats. Du reste, le docteur Marforio est gai; ce n'est pas
un pédant, au contraire: c'est un homme aimable, spirituel, candide, un
vieillard de bonnes manières.

--Alors, tu te trompes, ce n'est pas un savant. Mais un point me touche:
il me servira pour rien. Voilà les bons serviteurs, les vrais, ceux
qu'on ne saurait payer trop cher! Un ministre sans appointements! voilà
une merveille! Sais-tu, d'ailleurs, que cela me donnerait un fameux
lustre dans l'histoire; et quoique je me soucie peu, au fond, de cette
muse bavarde, je ne serais pas fâché de savoir ce qu'elle dira de moi un
jour: «Le grand prince Bonifacio XXIII avait su résoudre le problème de
régner avec peu d'impôts et de se faire servir pour rien.» Entre nous,
c'est tout juste ce que vaut le travail; mais puisqu'il serait mesquin
de se priver de ministres, que c'est la mode d'en avoir, je me résigne à
en supporter quelques-uns, pourvu qu'ils ne me coûtent pas cher et
qu'ils aient de la tournure. A-t-il de la tournure, ton savant?

--Vous verrez, mon père.

--Eh bien! j'aime mieux, après tout, avoir quelques beaux ministres
apparents et n'avoir pas à payer. Ah! Lorenzo! Lorenzo! puisses-tu
n'apprendre que très-tard, n'apprendre jamais quels soucis donne le
pouvoir suprême! Avec ton docteur Mar... Marfur...

--Marforio! mon père.

--Un joli nom! avec le docteur Marforio, j'ai résolu d'un coup le fameux
problème économique que je m'épuisais à chercher avec ce traître de
Colbertini. Puisque je ne le payerai pas, je n'aurai pas à lui jouer ses
appointements aux cartes. C'est bien simple. Je suis décidé. Va me
chercher mon nouveau ministre.

--Oui, mon père, j'y cours, dit Lorenzo, ravi du dénoûment de sa
démarche.

--A propos, s'écria le prince, comment as-tu fait la connaissance de ton
docteur Marforio?

Lorenzo, qui allait sortir, s'arrêta et rougit.

--Ceci, mon père, est la seconde partie de mon secret, celle qui tient à
mon bonheur personnel. Puisque les intérêts de l'État sont réglés, je
puis vous parler des miens. Le docteur a une charmante fille. Quand vous
aurez vu Marta, mon père...

--Je suis plus bête que Colbertini! s'écria le bon prince en retombant
dans son fauteuil avec un gros éclat de rire. Comment! je n'ai pas
deviné tout de suite que tu me tendais un piége d'amoureux! Ah! mon
gaillard, tu seras un grand politique! Ah ça, est-elle aussi jolie que
son père est savant, la belle Marta?

--Mon père, vous la verrez, et je ne doute pas que quand vous aurez
admiré sa candeur, ses grâces ingénues...

--Assez, assez! je connais la nomenclature. C'était déjà la même de mon
temps. Mais ce n'est pas un ministre que tu me proposes, c'est toute une
famille!

--Si vous le voulez bien, mon père, ne parlons aujourd'hui que du
ministre.

--N'en parlons plus, au contraire, puisque c'est une chose convenue,
bâclée. Après tout, j'en ai bonne opinion de ton savant, puisqu'il a
l'esprit d'avoir une jolie fille. Porte-lui sa nomination, et dis un mot
à l'office. Je donne un grand dîner. Le budget peut bien me faire ce
petit cadeau sur les économies que je lui procure.

Lorenzo sortit et courut en toute hâte porter la grande nouvelle au
docteur Marforio. Pendant ce temps, le prince Bonifacio continuait à
s'essuyer le front et répétait:

--Quelle journée! quel travail! et l'on croit que je ne fais rien! Un
ministère changé, un encouragement public donné à la science dans son
personnage le plus éminent, Colbertini foudroyé, une économie réalisée,
mes pertes au jeu glorieusement vengées! Que de choses en un jour! Si
l'opposition n'est pas contente, elle aura tort.

Le prince Bonifacio avait raison. Les événements de la journée pouvaient
réjouir l'opposition à plus d'un titre.

--Mais, se dit le prince au bout de quelques minutes, Colbertini ignore
sa disgrâce. Hâtons-nous de la lui annoncer.

En conséquence de cette résolution qui n'était pas exempte de malice, le
meilleur des hommes et le plus ingrat des princes écrivit à son
adversaire de la matinée:

     «Mon cher comte,

     «Je n'ai eu jusqu'ici qu'à me louer de vos services, et j'éprouve
     une très-réelle satisfaction à vous donner ce témoignage, au moment
     où de graves considérations me forcent à vous laisser aller vers
     cette retraite que votre âge et vos travaux réclament
     impérieusement.

     «Je n'oublierai jamais que vous avez été le confident de mes
     pensées les plus intimes. Souvenez-vous-en aussi.

     «P.S. C'est le malheur des princes de rester insolvables envers
     ceux qui les ont le mieux servis. Je ne puis m'acquitter, mon cher
     comte. Mais je veux que le poids de ma dette me soit une occasion
     de penser toujours à vous.

     «Sur ce, etc., etc.

                     _Signé_: BONIFACIO XXIII.

--Comprendra-t-il bien ce _post-scriptum_? demanda le prince Bonifacio
avec une certaine inquiétude qui ressemblait à un remords. Je ne peux
pas lui demander grâce pour la somme que j'ai perdue. Je la lui payerai,
bien certainement, sur mes économies, quand j'en ferai. Mais s'il
s'avise de me la réclamer, je le décrète d'accusation. Aux termes de la
constitution, il est responsable de mes bévues; j'en trouverai bien
quelques-unes d'assez solides pour le faire pendre. Voilà, d'ailleurs,
un jeu de cartes qui commence le trésor des pièces à conviction.

Et pleinement rassuré par ces raisons d'État dont il ne sentait pas
l'improbité, Son Altesse fit porter le fatal message et passa dans son
cabinet de toilette pour se préparer à recevoir dignement le plus grand
savant de sa principauté.



V

Les utopies du docteur Marforio.


L'entrevue du docteur et du prince mériterait les honneurs de la
comédie. Bonifacio, malgré le sentiment de sa dignité personnelle et de
sa dignité officielle, était un peu ému à la pensée d'avoir pour
ministre un savant, un vrai savant. Ces diables de gens qui discutent du
ciel et de la terre ont quelquefois envers les puissances de ce bas
monde des familiarités et des dédains que le prince redoutait. Si son
premier ministre allait devenir son maître! Je sais bien qu'après tout
la question des émoluments pesait d'un grand poids dans l'esprit de Son
Altesse, et que la perspective d'être servi gratis donnait à
l'apparition du docteur Marforio le charme d'une délivrance. _Sans
appointements_! ces deux mots rayonnaient comme le: _sans dot_! aux yeux
de l'avare.

Marforio, de son côté, avait l'émotion d'un artisan du Grand Oeuvre qui
touche au but suprême, et qui n'a plus qu'à tirer un léger rideau pour
recevoir l'entier éblouissement de la vérité. Le ministère n'était qu'un
moyen; la science était sa seule ambition. Peu lui importait d'être
appelé Excellence, et de monter dans le vieux carrosse détraqué de Son
Altesse. Pour lui, l'essentiel, c'était la possibilité de trouver des
sujets d'expérience, de faire la nique aux préjugés, et de poser le pied
sur le front d'airain de l'ignorance.

Jamais l'orgueil, la joie de participer aux choses divines n'avait mis
plus de lueurs dans les yeux et sur le front d'un mortel. La perspective
du triomphe avait attendri le coeur du docteur; il était devenu presque
sentimental. Quand Lorenzo l'eut quitté, en lui recommandant de se hâter
d'aller au palais, Marforio sentit ses jarrets s'amollir; il s'assit.

--Marta, ma fille, viens m'embrasser, dit-il à son enfant; et il lui
donna un vrai baiser paternel.

--Allons, mon père, songez à votre toilette, répondit Marta, dont le
coeur battait bien fort.

Le docteur endossa son plus bel habit, et regretta pendant quelques
instants d'avoir négligé jusque-là le soin de sa personne.

--C'est un habit bleu de ciel brodé d'argent que je devrais avoir, se
dit-il, un habit couleur du firmament. A partir d'aujourd'hui, j'entre
au service de l'Être suprême, et le costume est un symbole.

Maria craignait que les honneurs ne rendissent son père un peu fou. La
pauvre enfant était indulgente pour le passé. Elle voulut arranger
elle-même la perruque de cérémonie sur les beaux cheveux gris de son
père. Elle cousit les dentelles au jabot et les manchettes aux poignets,
tout en accumulant les recommandations.

--Savez-vous comment on salue un prince? disait-elle, en époussetant le
chapeau du docteur.

--Parbleu! je le saluerai en latin, en grec, en hébreu, dans toutes les
langues passées, présentes, et j'oserai dire, futures.

--Ce n'est pas cela, mon père. Il y a une révérence à faire.

--Ne veux-tu pas que je prenne un maître à danser?

--Mon bon père, soyez patient et prudent. Le prince Bonifacio n'a jamais
reçu de savants à la cour; il pourra manquer à ce qu'il vous doit; ne le
rebutez pas!

--Sois tranquille, mon enfant, je sais quelle indulgence il faut avoir
pour les grands du monde. Je l'épargnerai d'autant plus que ce n'est pas
un aigle, ce bon Bonifacio!

--Surtout, mon père, ne répétez pas tout haut cette opinion-là, à la
cour!

--Oh! j'imagine qu'elle doit y être répandue, et que Bonifacio lui-même
ne s'aveugle pas à cet égard.

--Mais, s'il s'aveuglait, par hasard, mon bon père, ne lui ouvrez pas
les yeux!

--Ne crains rien! As-tu encore quelque recommandation, petite prêcheuse?

--Ne soyez pas trop distrait. Il vous arrive de puiser dans la tabatière
de votre interlocuteur, plus que celui-ci ne le voudrait; prenez garde à
cela. Et puis, enfin, ne m'oubliez pas; et quand vous serez installé,
pensez que vous avez laissé au logis votre enfant toute seule.

--Et mon laboratoire aussi; ne crains rien: si Bonifacio me comprend,
dès demain j'installe tous mes instruments, et tu viens me rejoindre.

--Oh! non, mon père, moi je n'irai pas; je ne dois pas aller à la cour,
répliqua vivement la jeune fille, en rougissant beaucoup.

--Sournoise, tu ne veux pas y aller encore? mais, quand tu seras
princesse, tu ne pourras plus refuser d'y venir.

--Princesse! reprit la jeune fille avec effroi, ce mot-là me fait peur;
pourvu que je sois toujours aimée, je bénirai Dieu.

--Et ton père, n'est-ce pas, qui t'aura conquis une couronne par son
génie? Allons, adieu; je te raconterai ma visite, et je promets de te
rapporter des bonbons de la cour; car on doit en manger à tous les
repas.

Quand on vint annoncer à Son Altesse Bonifacio que le docteur Marforio
l'attendait, le prince se cambra démesurément, fit ouvrir à deux
battants les portes du salon où il donnait ses audiences, et s'avança
avec majesté, en levant le pied et en tendant la jambe.

Le docteur ne voulait pas paraître ému devant un souverain dont il
jugeait sévèrement les capacités publiques et privées; mais l'effort
même qu'il fit pour rester calme donna à sa contenance une raideur et un
embarras que Bonifacio interpréta précisément dans le sens de cette
émotion. Il voulut se montrer courtois devant un savant si modeste.

--Parbleu! docteur, je suis enchanté de vous voir et de faire votre
connaissance. Mon fils m'a dit qu'il vous était agréable de prendre une
part du lourd fardeau du pouvoir. Je n'ai rien à refuser à mon fils,
vous êtes ministre. Asseyons-nous et causons comme de vieux amis.

--J'avoue, prince, qu'en songeant au ministère, répondit Marforio, j'ai
moins ressenti le puéril orgueil de gouverner les hommes, que l'ambition
de doter le monde de mon système.

--Ah! oui, vous avez un système, une idée fixe. Nous allons en reparler.
Je ne contrarie jamais mes ministres, moi; je les laisse libres d'agir
et de faire ce qu'ils veulent, à la seule condition qu'ils ne
m'ennuieront pas davantage. Taillez, rognez, amusez-vous; mais ne me
demandez pas d'argent. Quant au gouvernement des hommes, entre nous,
c'est bien peu de chose! avec deux ou trois leçons, vous en saurez
autant que Machiavel! Ah! si les peuples avaient le temps de réfléchir,
ils auraient des tentations de se passer de nous! Tenez! moi qui vous
parle, je ne suis que le fils de mon père, Bonifacio XXII; eh bien, si
je voulais m'en donner la peine, je pourrais jouer, tout comme un autre,
mon rôle de grand homme; ce n'est pas la mer à boire. Seulement, j'avoue
que c'est fatigant; et puis, cela rapporte si peu à l'artiste et au
spectateur, que j'aime autant la lueur paisible de mon règne. Cela
n'éblouit pas, mais cela suffit à éclairer.

--Vous êtes un philosophe, dit Marforio.

--Et vous, mon cher ministre, vous êtes un flatteur, ce qui prouve une
première aptitude pour le métier de courtisan; je vous fais mon
compliment. On dit que vous avez une jolie fille?

--Et vous, prince, vous avez un aimable fils.

--Oui, il est gentil, un peu timide; c'est la faute de son institutrice.
Heureusement, je n'ai pas besoin de lui. Il fait les yeux doux à votre
héritière, mon héritier.

--Prince, croyez que je ne suis pour rien...

--Parbleu! vous êtes un savant! Vous regardez sans doute les étoiles
avec une grande lunette et vous ne voyez pas ce qui se passe à votre
nez. C'est toujours comme cela.

--Si Votre Altesse daignait m'instruire des devoirs de ma charge,
demanda le docteur, un peu décontenancé par les persiflages du prince.

--Vos devoirs? c'est de parapher les ordonnances que je signe, et, soyez
tranquille, j'économise le papier, je n'en signe guère. C'est de
s'asseoir à côté de moi, à table, d'être toujours de mon avis, excepté
quand je suis du vôtre; car alors il faut avoir l'air de se résigner et
de se courber, vaincu, sous le poids de mes raisons; et puis... Ma foi,
j'ai oublié le reste. Mais le premier garçon de bureau du ministère vous
dira cela. Règle générale, une seule condition est indispensable pour
être mon ministre, la nomination. Puisque vous l'avez en poche, vous
êtes un ministre aussi parfait que vos collègues. Il ne vous manque que
le costume. Je vais le réclamer à Colbertini. Bien qu'il serve depuis
vingt-cinq ans, je le crois encore mettable. Maintenant, mon cher
docteur, que nous voilà liés l'un à l'autre, dites-moi donc, entre nous,
là, franchement, ce que c'est que la science.

--Ce que c'est que la science? monseigneur! s'écria le docteur qui
croyait trouver une occasion d'enfourcher son dada.

--Oui, je devine ce que vous allez me débiter. Des grands mots, des
grandes phrases! Mais, nous autres, dont le métier est d'en apprendre et
d'en réciter, nous ne sommes pas dupes de cette rhétorique. Je m'imagine
que la science c'est comme le pouvoir, l'art de vivre du respect des
autres et de s'en faire un joli petit édredon. Mais, vraiment, qu'est-ce
que vous savez de plus que moi, par exemple?

--Il faudrait que Votre Altesse me renseignât sur ce qu'elle a étudié.

--Moi, je n'ai rien étudié, je m'en vante. J'ai joué autrefois
très-agréablement de la viole; je ne suis pas sans adresse au
bilboquet, et je manie les cartes sans trop de désavantage, excepté
quand on me triche, ajouta Bonifacio avec amertume.

--Je ne sais rien de tout cela, moi, reprit avec fierté le pauvre
docteur, qui trouvait son prince encore inférieur à la mauvaise opinion
qu'il en avait; mais je connais l'origine du monde, je sais décomposer
les éléments, combiner des forces inconnues.

--Et puis après? Connaissez-vous une meilleure façon de brûler le café,
de donner moins de mélancolie aux heures qui suivent le repas? Avez-vous
trouvé l'eau de Jouvence? Tant que la science ne pourra pas prolonger
d'une heure le plaisir de vivre, ni ajouter une jouissance à la somme
des prétendues félicités terrestres, elle sera, comme le pouvoir, le pis
aller des ignorants.

--Eh bien! monseigneur, dit enfin le docteur Marforio, en redressant sa
taille, en s'efforçant de se faire très-grand, pour se faire
très-imposant, moi, votre ministre, je vous apporte précisément cette
jouissance que vous regrettez. Cette eau de Jouvence que les jolies
femmes désirent encore plus que les laides et dont bien des hommes
chercheraient à s'abreuver, je l'ai fait jaillir et je vous l'offre; ce
sera le payement de ma bienvenue.

--Vous pouvez rajeunir les gens? demanda Bonifacio avec une curiosité
qui n'était pas désintéressée.

--Je n'efface pas les rides du front, et je ne fais pas refleurir les
roses dans la neige, répliqua le docteur Marforio; mais je sais l'art,
ou plutôt la science d'alléger le vol des années, d'empêcher toute
action dévastatrice de la pensée sur le corps. Je prolonge la vie en la
conservant. Cette flamme qui brûle en nous, je l'empêche de nous brûler.

--Parbleu! je serais curieux de voir cela, interrompit Bonifacio, qui ne
comprenait pas bien, et qui se rendait à lui-même cette justice que
jamais la pensée n'avait fatigué son corps.

--Le problème de vivre est le seul problème intéressant, continua le
docteur. Chacun l'a abordé. Les uns ont inventé des philtres; d'autres
ont prétendu rajeunir par des évocations et des sortiléges. Ma science
est moins empirique; elle repose sur la philosophie la plus judicieuse;
elle a puisé ses éléments dans la connaissance du corps et dans l'étude
de l'âme. Un de mes confrères, un de ces demi-savants comme l'Allemagne
en propose pour modèle à la France, le docteur Florentius ne prétend-il
pas qu'il suffit de boire frais, de manger avec discernement, d'user
modérément de toute chose pour vivre jusqu'à deux cents ans, terme
extraordinaire, et jusqu'à cent cinquante ans, terme moyen?

--Deux cents ans! c'est joli, murmura Bonifacio.

--Bah! qu'est-ce que cela, repartit Marforio, si je vous donnais
l'éternité?

--Je l'accepterais, mais à la condition que ce fût toujours gratis, dit
en riant le prince.

--Si je supprimais d'un seul coup les querelles, les disputes, les
guerres, qui sont des agents de destruction?

--Bravo! ce serait une économie pour mon budget et un grand sujet de
joie pour mon ministre de la guerre, qui est d'un caractère
très-pacifique. Mais, mon cher Marforio, si les hommes ne mouraient
plus, est-ce qu'ils continueraient toujours à se multiplier? Je
craindrais l'encombrement: la terre est petite.

--J'ai prévu le cas, continua gravement le docteur; il y a des esprits
si mal faits qu'ils ne sont jamais contents de rien. Ceux-là
commenceraient à s'impatienter de la vie vers quatre-vingt-dix-neuf ans,
et se tueraient à cent vingt-cinq ans. D'ailleurs, je donne la
possibilité de ne pas mourir, mais je n'impose pas la vie.

--Oui, je comprends, on est toujours libre de ne pas boire de l'élixir.
Quant à moi, mon cher docteur, ne craignez rien, j'ai le caractère bien
fait, l'âme robuste. Je m'accommodais de l'existence mesquine et bornée
que je menais déjà. Je ne me lasserai jamais de l'existence sans bornes
et sans limites que vous me promettez. Quand déboucherons-nous la
bienheureuse fiole?

--L'incomparable mérite de mon système tient précisément à ceci,
continua Marforio; je ne me sers ni de fiole, ni de pommade, ni de
philtre. Je n'emploie que les seules ressources de l'humanité banale. Il
suffira que je vive assez longtemps pour laisser des élèves, et que je
trouve quelqu'un pour me faire jouir à mon tour du bienfait que j'aurai
donné. Le salut du monde est à ce prix.

--_Per Bacco_! vous allez devenir un ministre précieux.

--J'ai remarqué, reprit le docteur, que le sommeil, qui passe
généralement pour le repos de l'âme et du corps, est bien souvent pour
celle-là une fatigue qui influe sur celui-ci, la plus dangereuse, la
plus traître de toutes les fatigues, puisque nous n'en avons pas
conscience au moment même, et que nous ne pouvons ni y faire diversion,
ni la suspendre.

--Je m'en étais toujours douté! s'écria Bonifacio. Je me réveille
quelquefois la tête lourde, l'estomac pesant; les rêves troublent la
digestion. Ah! si l'on pouvait dormir sans rêver!

--Vous touchez au point délicat, au pivot de mon système.

--Mon cher ministre, cette pénétration m'est habituelle. Faites-moi le
plaisir de ne plus vous en étonner.

--Supprimer les rêves, continua Marforio, faire que le sommeil soit
réellement ce qu'il devrait être, le repos, l'anéantissement de la
pensée: ce serait doubler, tripler l'existence humaine. Combien de fois
de pauvres dormeurs ne se sont-ils pas couchés avec des cheveux noirs et
éveillés avec des cheveux blancs! Ils avaient vieilli de vingt ans dans
un rêve. Remarquez, d'ailleurs, que les rêves sont des reflets des
pensées du jour précédent ou des projections des pensées du jour qui
doit suivre. Mais, d'ordinaire, ils sont inutiles au passé et à
l'avenir; et on a regardé comme des miracles, comme des visitations
célestes, tous les rêves qui ont eu un sens, qui ont contenu un
avertissement logique. L'humanité a donc tout à gagner à ne plus rêver.

--Je ne verrais plus comme dans un cauchemar ce scélérat de Colbertini
me gagnant sans cesse! soupira Bonifacio. Mais les rêves sont souvent
des remords. Vous supprimez la conscience, mon bon Marforio?

--D'abord, ce serait assez commode aux hommes d'État, et je ne les
engagerais pas à s'en plaindre, riposta Marforio; et puis qu'importent
les remords, si je supprime les criminels?

--Vous avez raison, les remords seraient du superflu. Mais comment vous
y prendrez-vous?

--Parbleu! c'est tout simple: l'homme ne vivant plus dans une excitation
continuelle, et se reposant complétement la nuit de l'humanité qui lui
pèse le jour, n'aura plus de tentations fâcheuses. Supprimer
l'obstination, l'acharnement de la pensée, c'est supprimer les écarts,
les excès, les ivresses, les vertiges de l'imagination.

--Hum! dit le prince en respirant, comme un homme qu'on a contraint pour
la première fois de faire un plongeon et qui cherche à prendre de l'air,
je ne vois pas trop comment vous ferez.

--Le cerveau est l'instrument de la vie intellectuelle et morale,
continua le docteur; j'ai découvert qu'il n'est pas l'agent principal de
la vie physique.

--Je m'en suis toujours douté, interrompit Bonifacio en croisant les
mains sur son estomac.

--En conséquence de cette découverte, reprit Marforio, je crois que si
l'on pouvait refuser momentanément au cerveau les instruments qu'il fait
agir, il ne travaillerait plus, et il laisserait le corps dans une
immobilité profitable à l'organisme entier et au cerveau lui-même. Fort
de cette conviction, j'ai expérimenté et voici mon résultat. Au moyen
d'un délicat instrument, qui trancherait le fer comme un fruit, je
pratique une incision circulaire dans la boîte osseuse, de manière à ce
que le sommet du crâne puisse s'enlever comme un couvercle.

--Comme une tabatière qu'on ouvre, dit le prince, en saisissant une
pincée de tabac dans une boîte d'écaille.

--Votre Altesse comprend parfaitement. Avec une cuiller faite d'un métal
composé par moi, et après que j'ai paralysé par un narcotique les
résistances de la volonté, j'enlève délicatement la cervelle; je laisse
le cervelet qui suffit à la vie bestiale, et je dépose dans l'eau la
plus limpide cette pauvre cervelle qui se baigne tout à son aise, et se
pénètre de fraîcheur.

--C'est ainsi que nos fermiers font rafraîchir le beurre, dit Son
Altesse qui avait un faible pour les comparaisons.

--Sans doute, repartit Marforio. Je laisse toute la nuit la cervelle se
reposer de cette façon. Le corps, pendant ce temps, ne vit que d'une vie
végétative. Le matin, au premier chant du coq, je pêche la cervelle dans
le vase de cristal où je l'ai déposée; je la replace dans le crâne; je
referme le couvercle, et l'homme se réveille et agit, pense, travaille,
complétement délassé, rajeuni, sans aigreur, sans les influences
fâcheuses que laissent les mauvais rêves et les sommeils pénibles.

--Voilà qui est prodigieux, s'écria Bonifacio. Mais croyez-vous le
procédé infaillible?

--Infaillible.

--Je pensais qu'on ne touchait pas impunément à la cervelle.

--Autrefois, c'est possible, parce qu'on s'y prenait mal. Mais
maintenant on a trouvé le moyen de manier et de pétrir les cerveaux
comme on veut.

--Quel précieux ministre j'ai là! dit Bonifacio en riant.

--Vous comprenez qu'avec un pareil système, j'allonge la vie de toute la
quantité qui se perdait dans le sommeil. C'est une lumière que je
souffle tous les soirs et que je rallume tous les matins.

--Au lieu d'emprisonner les gens, demanda le prince, ne pourrait-on pas
à l'avenir se contenter de leur prendre la cervelle pour un jour ou
deux?

--Parfaitement.

--C'est fabuleux! c'est fabuleux! mon cher ami, votre système
m'enchante, il est peut-être absurde, mais il doit être amusant. Nous
verrons s'il n'offre pas des difficultés dans l'application. Mais sur
qui avez-vous fait des expériences?

--Jusqu'à présent, je me suis contenté des morts...

--Ah bah! s'écria Son Altesse, en bondissant sur son siége; mais alors
vous ne répondez pas des vivants?

--Au contraire, monseigneur, ceux-ci ont une complaisance qui facilite
les expériences; d'ailleurs, j'allais ajouter que j'ai aussi expérimenté
dans les maisons de fous, et les résultats obtenus dépassent toutes les
prévisions de la science. C'est à confondre l'entendement.

--Vous avez guéri les fous?

--Oh! non, monseigneur! Si je les avais guéris, j'étais vaincu, puisque
je changeais les conditions de vie morale de leur cervelle. J'ai
remarqué que non-seulement ils étaient le lendemain aussi fous que la
veille, mais qu'il y avait même une petite recrudescence, un progrès.

--Voilà qui est tout à fait péremptoire, dit le prince: vous me
montrerez ces bienheureux fous, assez sages pour ne pas guérir. Mais sur
qui allons-nous opérer?

--Je pensais que monseigneur serait enchanté de dormir sans mauvais
rêves et de donner le bon exemple à ses sujets.

--Sans doute, sans doute; mais je ne serais pas fâché non plus d'avoir
vu l'opération réussir sur mes ministres d'abord; je vous les abandonne.

--Monseigneur sera content.

--Eh bien, mon cher Marforio, je ne m'étais jamais douté que le dernier
terme du progrès et le dernier mot de la science était de fêler les
crânes! Je suis curieux de vous voir à l'oeuvre; quand commençons-nous?

--Quand il plaira à Votre Altesse.

--Il faut que je prépare mon ministère à l'opération; ces gaillards-là
n'auraient qu'à vouloir garder leurs cervelles intactes.

--Ah! monseigneur, croyez bien qu'ils ne tiennent pas à si peu de chose!
Donnez-leur un titre, un hochet, et vous aurez toutes les cervelles de
la principauté.

--Quel homme vous êtes! Vous franchissez d'un bond tous les échelons de
la politique.

--Et vous, monseigneur, tous les abîmes de la science.

--Nous sommes faits pour nous entendre, mon bon Marforio.

--J'en ai l'espoir, monseigneur.

--Il ne me reste plus qu'à juger votre capacité à table. Mais j'ai de la
confiance.

--Je la justifierai, monseigneur, dit Marforio qui ne se sentait pas
d'aise, et qui, malgré la gravité des engagements pris par lui, eût
dansé une sarabande au milieu du salon, s'il eût osé. Après tout,
Richelieu dansait bien.

Bonifacio XXIII passa dans la salle du festin et présenta son nouveau
ministre à ses collègues.

Marforio comprit du premier coup d'oeil qu'il aurait facilement raison
de ces excellentes gens. Ils n'avaient pas résisté à une vingtaine
d'années de pouvoir et quelques-uns florissaient dans cet épaississement
physique et moral qui était comme le but et la récompense des hautes
fonctions exercées dans la principauté.

--Hein! dit Bonifacio tout bas à son premier ministre, quelles bonnes
têtes!

Le docteur s'assit avec appétit. Mais en lui voyant manier avec vivacité
son couteau qui jetait des étincelles, le prince se demanda si l'aimable
docteur pensait à son système ou au somptueux dîner que le budget lui
donnait.



VI

Comment le docteur Marforio livra son secret.


Le dîner fut gai. Le docteur, je l'ai dit, n'était pédant qu'à son
heure, et l'heure était passée ce jour-là. Il tint tête au prince
Bonifacio et à tout le ministère. Or, les collègues de Marforio
n'étaient pas des gens incapables. Le ministre de la guerre notamment,
qui se croyait obligé de représenter à lui seul toute la force militaire
de la principauté, était une espèce de colosse, rouge comme un pivoine,
orné de moustaches terribles, et buvant avec une intrépidité supérieure.
Il ne dissimulait pas son dédain pour le savant, et, après avoir
laborieusement cherché une plaisanterie, il finit par lui demander s'il
avait inventé la poudre.

Cette facétie, qui se produisait avec des rires effroyables, se
renouvela de minute en minute. Mais Marforio était d'une douceur
admirable, et du coin de l'oeil il prenait la mesure du crâne de son
collègue et se disait tout bas:

--Au lieu de faire nager sa cervelle dans de l'eau, si je la plongeais
dans le vin! ce serait son élément.

Le ministre de l'instruction publique était le plus modeste. Il avait
peur de laisser voir son ignorance et ne soufflait mot.

Le ministre des finances calculait, à chaque plat nouveau qu'il voyait
apporter, les dépenses du festin, et songeait à la banqueroute.

Il n'y avait pas de ministre des travaux publics, le prétexte même pour
cet emploi ayant toujours manqué.

Le ministre de la justice était un pauvre gentilhomme ruiné qui s'était
emparé, avec l'agrément de Bonifacio, du glaive de la loi pour n'en être
point frappé, et qui n'avait trouvé d'autre moyen d'échapper aux
procureurs et aux huissiers que de se faire leur général en chef. Il
était inviolable, et ne destituait pas ceux qui n'essayaient pas de le
poursuivre.

C'est ainsi qu'on trouvait dans toutes les branches du gouvernement un
petit système de compensation et d'équilibre qui faisait que la machine,
sans marcher réellement, paraissait se mouvoir.

Marforio, dans la conversation, glissa quelques mots de son système.
Toutes Leurs Excellences ouvrirent de grands yeux. Chacun porta la main
à son front, mais personne n'offrit sa tête. Bonifacio fut outré de cet
égoïsme.

--Je ne prétends pas que ce soit des têtes sans cervelle, dit-il tout
bas au docteur; car alors ils nous seraient inutiles; et ils auraient
raison de nous refuser. Mais je vous affirme que ce sont des ingrats. Et
on s'étonne qu'avec de pareils instruments je ne fasse pas des
merveilles!

--Grisons-les, répliqua laconiquement Marforio.

--Ce sera difficile. Ils se sont tous exercés, comme Mithridate, à ne
pas redouter le poison.

Marforio multiplia les rasades. Peut-être bien trouva-t-il le moyen de
mêler quelque breuvage auxiliaire aux vins versés. Quoi qu'il en fût,
sur la fin du repas, le ministre de la guerre pencha sa forte tête sur
son assiette et ronfla comme un canon. Les autres ministres subirent à
leur tour l'effet de la contagion, et bientôt il ne resta plus
d'éveillés que le prince et le docteur.

--Enfin le moment est venu! s'écria à voix basse Son Altesse qui
s'essuyait le front avec sa serviette.

Marforio aiguisait son instrument. Il fit monter une caisse mystérieuse
qu'il avait eu soin d'apporter en venant prendre possession du
ministère, et, après avoir verrouillé les portes, il fit les derniers
préparatifs.

La scène était étrange. Bonifacio pâlissait.

--J'aurais dû demander l'expérience avant le dîner, murmura-t-il.

Marforio, calme, solennel, radieux comme un prophète, versait de l'eau
dans des grands vases de cristal et mettait des petites étiquettes pour
les reconnaître.

--Voici le ministre de la guerre, disait-il, voilà Son Excellence de
l'instruction publique. Ce bocal est pour M. le ministre des finances.

--Dépêchez-vous, dépêchez-vous, disait Bonifacio avec une sérieuse
émotion et d'une voix entrecoupée qui démontrait suffisamment que le
dîner avait été une imprudence de Son Altesse.

--Voilà! je suis prêt! répondit Marforio en faisant étinceler devant les
bougies le fameux instrument qui ouvrait les crânes.

--Par qui commencerai-je? demanda-t-il.

--Je n'en sais rien, répliqua Bonifacio dont la bonne âme ressentit tout
à coup des scrupules. Si vous alliez leur faire du mal, mon cher ami!

--Je réponds du contraire, monseigneur.

--Il sera bien temps de vous contredire, quand vous les aurez tués ou
rendus idiots!

Marforio sourit; il trouvait la dernière crainte par trop chimérique.

--J'offre ma vie pour caution, pour garant, dit-il fièrement.

--Allons! j'ai promis, répondit le prince en se résignant.

--Qui Votre Altesse veut-elle m'indiquer?

Bonifacio promena un regard mélancolique sur son ministère. Au fond, il
se souciait aussi peu de l'un que de l'autre, et il les avait tous en
fort médiocre estime; pourtant il ne voulait pas les sacrifier à la
légère:

--Commencez par le ministre des finances, balbutia-t-il; c'est celui
auquel je tiens le moins et que je remplacerai le plus aisément.

Marforio s'avança vers son _sujet_; mais, au moment de pratiquer
l'incision circulaire, et pendant que Bonifacio, véritablement
tremblant, se couvrait les yeux pour ne pas voir cet acte de haute
témérité, le docteur s'arrêta:

--Prince, nous n'avons pas fait nos conditions. Je vous donne le secret
de vivre. Croyez-vous que le sot orgueil d'être votre ministre suffise
pour me récompenser?

--Qu'est-ce qu'il va me demander? se dit le prince. Je croyais, mon bon
Marforio que tout cela était fait gratis?

--Aussi, n'est-ce pas pour moi que je stipule. Monseigneur, si je
réussis, permettez au prince Lorenzo d'épouser ma fille.

--Ce n'est que cela! s'écria Bonifacio en dégonflant sa poitrine; j'ai
eu peur. Je vous donne ma parole, mon cher docteur, que Lorenzo est
libre; d'ailleurs, il régnera si tard, si tard, s'il règne jamais, que
je n'offense guère mes aïeux en permettant cette mésalliance.

--J'accepte votre parole, dit Marforio, qui fit sauter lestement la
perruque de son collègue des finances, et qui traça avec la pointe de
son instrument une ligne autour du front.

Tremblant, agité, Bonifacio plongeait la tête dans sa serviette. Au bout
de quelques secondes, n'entendant aucun bruit, il osa regarder et resta
confondu du spectacle étrange qui s'offrit à lui. Le ministre des
finances souriant et dormant du sommeil le plus profond était étendu
dans son fauteuil. Son crâne était ouvert, une partie relevée permettait
de voir qu'il était vide.

Marforio déposait avec les plus grands égards la cervelle de son
collègue au fond du vase de cristal qui lui était destiné.

Un frisson d'admiration qui participait aussi de l'épouvante parcourut
Son Altesse depuis les pieds jusqu'à la tête.

--C'est inouï! c'est inouï! répéta-t-elle plusieurs fois. Si je ne le
voyais pas, je ne pourrais pas le croire.

--Votre Altesse peut s'assurer que son ministre est intact, et quand on
lui referme le crâne, il n'a absolument rien de changé extérieurement.

Et Marforio donna un petit coup sec à la boîte osseuse dont le couvercle
retomba avec un léger bruit.

--Il vit toujours? demanda Bonifacio.

--Tâtez son pouls! Écoutez sa respiration! Voyez même comme sa figure
est embellie! Depuis que je lui ai retiré la pensée, il ne fait plus la
grimace. Je suis convaincu, monseigneur, que votre ministre avait du
chagrin!

--Pauvre Manfredi! cela serait-il possible? Est-ce qu'il prendrait à ce
point mes intérêts? Il faudra lui enlever ce chagrin-là, mon cher
Marforio.

--N'ayez aucune inquiétude! il le laissera au fond de l'eau.

--Si nous en restions là pour aujourd'hui?

--Impossible, monseigneur, demain mes collègues hésiteraient peut-être à
boire et à bien dîner. J'ai hâte d'ailleurs de vous convaincre tout à
fait.

La même opération fut donc renouvelée sur le ministre de la guerre, sur
le ministre de la justice et sur le ministre de l'instruction publique.
Marforio montra au prince que la vie n'avait pas été attaquée, et que
ces éminents fonctionnaires, débarrassés du fardeau de leur pensée,
prenaient dans le sommeil un air de béatitude incroyable. Bonifacio
était vraiment jaloux du calme, de la bonne mine qu'ils avaient pendant
leur repos, d'autant plus jaloux que lui n'était pas tranquille; s'il
l'eût osé, il se fût offert tout de suite pour l'expérience; mais il
réfléchit que l'expérience ne pourrait être complète et décisive à ses
yeux que quand il aurait assisté au réveil; et il avait tout d'abord
grand besoin de savoir comment on se trouvait le lendemain d'une
opération si capitale.

--Mon cher Marforio, dit-il, vous êtes un grand homme. Vous illustrerez
mon règne; et je désire apprendre au plus vite votre façon d'endormir
les gens, pour vous rendre à mon tour le service que vous avez rendu
aujourd'hui à mes pauvres ministres et que vous me rendrez demain.

--A quand le mariage de nos enfants, monseigneur, demanda Marforio?

--Quand vous voudrez. Arrangez cela avec Lorenzo.

Marforio s'inclina. Il triomphait modestement. L'immense orgueil qui
dilatait sa poitrine craignait de se manifester devant ce prince
ignorant. Il fut convenu que les cervelles des ministres seraient
enfermées dans la salle du trésor. C'était une pièce inutile, dans
laquelle personne n'entrait jamais. Il y avait pourtant un grand honneur
dans cette assimilation des objets répandus dans l'eau avec les joyaux
de la couronne. La clef de cette première retraite fut soigneusement
retirée. Les corps furent transportés sur des lits. Aucun valet ne
s'inquiéta au château des précautions prises par Bonifacio XXIII envers
les ministres. Ce n'était pas la première fois qu'ils s'endormaient à
table; mais c'était la première fois que, dans un cas pareil, ils
dormaient ailleurs que sous la table. Bonifacio, en voyant partir le
docteur, lui renouvela encore l'expression de son admiration sincère. Il
était impatient de rajeunir à son tour, d'avoir une mine aussi fraîche,
aussi reposée que celle de ses ministres.

Marforio, lui, était si gonflé qu'il avait la légèreté d'un ballon. Il
revint à pied chez lui; c'était une dernière concession qu'il faisait à
l'humanité, avant de s'élever définitivement au-dessus d'elle. Marta
l'attendait sur le seuil de la maison. Je dois avouer qu'elle n'était
pas seule à l'attendre, et que Lorenzo lui tenait compagnie.

--Réjouissez-vous, mes enfants, dit le bon Marforio, en embrassant sa
fille. Marta, tu seras princesse, quand il plaira au joli prince que
voici. Son Altesse a consenti au mariage; et moi, je suis, à partir de
cet heureux jour, le plus grand savant du monde.

--Quoi! mon père n'a pas résisté? demanda Lorenzo, qui s'inquiéta fort
peu de savoir si le système avait été mis à l'épreuve et si l'expérience
avait réussi.

--Lui, me résister! repartit Marforio qui pensait trop à son récent
succès pour s'apercevoir qu'on n'y pensait pas. Venez demain au château,
mon ami Lorenzo, et vous verrez comment la science acquiert les titres
de noblesse.

Sur ce, Marforio, qui avait fait un sacrifice suffisant aux émotions de
famille et aux détails intérieurs, entra dans son laboratoire pour
savourer tout à son aise la joie qui le débordait. Je respecterai ces
épanchements inutiles à mon récit, et nous resterons, si vous le voulez
bien, en compagnie des deux amoureux.

--Est-ce un rêve? Marta, demanda le sentimental Lorenzo.

--Je suis bien heureuse, murmurait la jeune fille, en remerciant du
regard la lune et les étoiles.

--O Marta! je vous aime! et j'eusse sacrifié l'espoir d'une couronne à
l'espoir d'être votre époux.

--Non, monseigneur, vous vous devez au bonheur de la principauté, et
Dieu ne veut pas que j'aie besoin d'être égoïste pour vous aimer.

--Si vous saviez, Marta, comme ce titre de prince me semble presque
ridicule avec cette autorité dérisoire et au milieu de ces oripeaux
fanés! Au lieu de vous conduire à la cour, je voudrais la fuir avec
vous.

--Je n'ai pas ces frayeurs, et comme je n'ai pas d'ambition, reprit
Marta, avec un sourire qui éclairait jusqu'au fond de son coeur, je veux
être princesse, puisque vous êtes prince, et je veux vous soutenir et
vous donner confiance. Allons, mon ami, ne redoutons pas le bonheur.
Puisqu'il vient, prenons-le!

--Marta, vous êtes la sagesse, comme vous êtes la beauté, dit Lorenzo,
en appuyant ses lèvres sur les mains de la jeune fille.

--Adieu! mon prince, répondit-elle en s'échappant; sachez bien que quand
je serai princesse, je détesterai les flatteurs.

Lorenzo ne protesta pas; il sourit et rentra au palais paternel, dont il
avait toujours une clef sur lui.

Par suite des dispositions plus que tolérantes que j'ai mentionnées en
commençant, Son Altesse Bonifacio XXIII n'avait pas de gardes pour
veiller aux barrières de son Louvre. Il dormait tranquillement, sans
avoir besoin qu'on fît sentinelle à sa porte; et comme il voulait que
chacun chez lui se conformât à cette habitude, dès que le prince avait
soufflé sa bougie, l'obscurité éteignait toutes les fenêtres, à tous les
étages; depuis le grenier jusqu'à la loge du portier, tout le monde se
mettait en mesure de dormir. Ceux qui avaient, par exception, le droit
d'entrer ou de sortir de ce palais narcotisé, étaient obligés à porter
constamment avec eux une clef particulière.

Ce détail, vous allez le voir, n'est pas étranger à mon récit; car, au
moment où le prince Lorenzo introduisait son passe-partout dans la
serrure, il sentit qu'à l'intérieur un autre passe-partout rencontrait
et contrariait le sien. Quelqu'un cherchait à sortir de la même façon
qu'il cherchait à entrer. Comme le résultat demandé par ces deux
mouvements contradictoires était le même pour tous les deux, et qu'il
s'agissait en définitive d'entrer et de sortir, et que, pour ce faire,
l'ouverture de la porte était nécessaire, la porte s'ouvrit.

Une ombre, assez robuste pourtant pour qu'on la sentît au passage,
essaya de se glisser entre la muraille et le prince Lorenzo.

--Qui êtes-vous? demanda résolûment notre héros.

Il savait bien que les voleurs n'avaient pas plus affaire la nuit que le
jour dans le palais.

L'ombre, tenue en respect par la main fine et nerveuse du prince, parut
décidée à garder le silence.

--Prenez garde, reprit ce dernier, je vais appeler, faire venir de la
lumière, et je saurai bien, malgré vous...

--Monseigneur, ne faites pas de bruit, se hasarda enfin à répondre
l'ombre en question.

--Quoi! c'est vous, Colbertini!

--Hélas! oui, monseigneur, c'est moi, reprit avec un soupir et un accent
piteux le président du conseil dépossédé. C'est moi!

--Que faites-vous ici à pareille heure? demanda le prince.

--Mais, vous le voyez, monseigneur, je m'en vais comme un serviteur
qu'on a chassé! Ah! voilà le prix de vingt-cinq années de bons services!
Les princes sont des ingrats.

Lorenzo sourit et fut tenté de répondre:--Et les ministres, donc! On a
toujours fait plus pour eux qu'ils n'ont fait pour le prince ou pour
l'État.

Mais le prince héréditaire ne voulut pas entamer une discussion de
philosophie politique.

--Il me semble, monsieur le comte, dit-il à Colbertini, que vous vous en
allez bien tard. Tout le monde dort au château; de qui donc avez-vous pu
prendre congé à cette heure?

--J'avais oublié quelques petits objets, murmura Colbertini.

Lorenzo fut frappé de l'embarras de l'ex-premier ministre. Il sentit un
mystère. Bien que le palais de Bonifacio XXIII n'eût pas de chances pour
devenir jamais un volcan, et bien que Colbertini, un peu machiavélique
quand il tenait les cartes, ne le fût plus guère, lorsqu'il s'agissait
seulement d'idées, Lorenzo craignit un complot, ou du moins une
intrigue.

--Il se passe quelque chose, demanda-t-il vivement à l'ancien ministre
et en essayant de le regarder en face; manoeuvre que l'obscurité rendait
fort difficile, mais qui réussit parfaitement, à cause du peu d'héroïsme
de Colbertini.

--Sans doute, monseigneur, il se commet d'effroyables folies dans le
château, et j'ai bien peur qu'avant peu un conseil de régence ne soit
nécessaire à Son Altesse Sérénissime.

--M. le comte! dit sévèrement Lorenzo.

--Excusez-moi, monseigneur; mais, en vérité, c'est à faire douter de la
raison en général et de celle qui préside aux destinées de l'État en
particulier. Si vous saviez les horreurs, les abominables sorcelleries
que l'on pratique. Ah! j'ai eu bien tort, quand j'étais ministre, de
refuser l'établissement d'une inquisition dans la principauté. J'aurais
le moyen de me venger.

--Vous venger, de qui donc? demanda Lorenzo avec hauteur.

--Oh! je n'accuse pas Son Altesse, se hâta de répliquer Colbertini, dont
la première émotion se dissipait peu à peu. On a méconnu mes services,
c'était un droit. Mais j'ai bien à mon tour le droit de haïr ce faux
savant, ce sorcier, qui m'a remplacé à force d'intrigues, et qui aura
tué avant quinze jours la moitié de la principauté, si on le laisse
faire?

Lorenzo sourit et haussa les épaules. Comme il ignorait les premiers
éléments du fameux système de Marforio, il n'admettait pas les
intentions féroces attribuées à celui-ci.

--Vous êtes injuste, reprit-il. Le docteur vous remplace, mais ne vous a
pas supplanté. Et je puis vous avouer que c'est moi qui, sans nourrir
contre vous de sentiments hostiles, ai sollicité en sa faveur. Quant à
ses prétendues cruautés...

--Ah! c'est vous, monseigneur, repartit Colbertini d'un ton aigre. Je
souhaite que vous ne vous repentiez pas un jour de l'imprudence que vous
avez commise. Mais comme je ne veux pas que vous m'accusiez de calomnie,
venez, venez, je vais vous montrer les premiers actes du nouveau
ministre.

Lorenzo ne comprenait rien à la vivacité de Colbertini; je veux dire que
tout en admettant le dépit, le ressentiment du ministre évincé, il ne
soupçonnait rien des prétextes que celui-ci mettait en avant pour
colorer sa vengeance. Tout le monde, je l'ai dit, dormait dans le
palais. Lorenzo et l'ex-ministre marchèrent quelque temps à tâtons; puis
l'héritier présomptif trouva une cachette, où son domestique avait la
précaution de lui placer tous les soirs un briquet et un flambeau, et
bientôt les deux interlocuteurs purent se regarder tout à leur aise.

--Comme vous êtes pâle! dit Lorenzo à Colbertini.

--Monseigneur va le devenir autant que moi, répliqua le ministre d'un
air pincé.

On monta vers les appartements solennels. Quand on fut arrivé à la salle
du trésor, Colbertini tira d'une de ses poches une petite clef qu'il
introduisit rapidement dans la serrure.

--Entrez, monseigneur, dit-il.

Lorenzo se demanda s'il allait constater un déficit dans les joyaux de
la couronne; mais la présence d'un trésor l'eût beaucoup plus étonné que
son absence. Il regarda et ne vit rien que quelques vases de cristal
emplis d'eau.

--Eh bien? demanda-t-il.

--Eh bien, monseigneur, voici tout ce qui reste de mes anciens
collègues. Et Colbertini montrait les cervelles qui blanchissaient dans
l'eau.

Lorenzo s'approcha avec sa bougie, et lut les inscriptions placées par
Marforio au bas de chaque bocal.

--Qu'est-ce que cela veut dire?

--Cela veut dire, monseigneur, reprit d'un ton hypocritement lamentable
l'ancien président du conseil, que vous avez livré le sort de la
principauté à un fou, à un démoniaque, et que sa première oeuvre a été
ce meurtre sacrilége.

--C'est impossible!

--Impossible, dites-vous! Je n'invoque que le témoignage de mes yeux.
Justement alarmé pour le bien public de la destitution qui me frappait,
je venais présenter à Son Altesse les humbles suppliques des administrés
qui me connaissent, quand j'appris que monseigneur Bonifacio s'était
retiré et enfermé avec son ministère. Une curiosité fort désintéressée,
je vous le jure, et qui ne songeait qu'au bonheur de tous, me suggéra
l'idée de regarder par le trou de la serrure.

--Tiens! dit Lorenzo, il paraît que c'est ainsi qu'on observe les
ministres. C'est par le trou de la serrure que je vous ai aperçu ce
matin travaillant avec mon père, vous savez?

Colbertini rougit un peu.

--Nos occupations du moins étaient inoffensives, reprit-il avec un
mouvement d'orgueil. Monseigneur sait bien que si des ministres ne
s'enfermaient jamais avec leur souverain, le vulgaire n'aurait pas
confiance dans le pouvoir. Cela fait partie de l'art de régner. Mais
jugez de mon épouvante quand j'ai vu, comme je vous vois, monseigneur,
cet abominable savant mutiler les fronts de mes anciens collègues, leur
ouvrir le crâne et en retirer ces cervelles qu'il destine sans doute à
quelque oeuvre diabolique.

Lorenzo regarda tour à tour Colbertini et les bocaux et se sentit fort
troublé. Il y avait, dans ce mystère, un mélange de grotesque et
d'horrible qui répugnait à la raison, mais qui n'était pas incompatible
avec les extravagances du docteur.

--Où sont les cadavres, demanda le prince?

--Vous doutez encore, reprit l'ancien ministre qui conduisit Lorenzo
vers le lit de repos sur lequel les membres du conseil étaient couchés.

--Regardez cette ligne sanglante autour du crâne, dit Colbertini; voilà
la trace du meurtre.

Lorenzo se sentit pris de vertige; il eut pourtant l'effroyable courage
de toucher à un de ces crânes vides et de l'entrouvrir. Colbertini
triomphait; un forfait inouï dans les fastes de la principauté avait été
commis de complicité par son père et par son futur beau-père. L'honneur,
l'amour, la puissance, tout croulait à la fois, et c'était lui, qui,
dans l'intérêt égoïste de sa passion, avait facilité ce meurtre.

Ce pauvre jeune homme, qui avait sur le pouvoir des idées romanesques,
et qui s'imaginait que l'inviolabilité de la vie humaine était le
premier, le plus sacré des devoirs d'un souverain, ce pauvre coeur de
vingt ans éclata tout à coup en sanglots; il se laissa tomber dans un
fauteuil.

--Tout est perdu! murmura-t-il, ah! Colbertini, qu'ai-je fait?

Il faut être juste envers l'ancien président du conseil, cette douleur
le désarma complétement; et il n'eut plus que le ferme désir de tirer le
prince et la principauté de l'embarras dans lequel les mettait cette
sauvage expérience. Comme sa rentrée au pouvoir était tout naturellement
un des moyens les plus efficaces, on ne s'étonnera pas qu'il y eût songé
immédiatement.

--Non, tout n'est pas perdu... encore, monseigneur, dit-il à Lorenzo
avec un accent d'humble compassion. Il n'y a de moins que quelques
personnages peu essentiels à l'équilibre de l'État. La mort de ces
bonnes gens est un malheur sans doute; mais un malheur dont ils sont les
premières, et je devrais dire les seules victimes. Que le secret demeure
entre nous et qu'on dise au public qu'ils ont été frappés à table
d'apoplexie, le public le croira. Nous ferons comprendre à votre auguste
père que les jeux de cartes sont des jeux plus inoffensifs; nous
mettrons Marforio dans la maison des fous, et si vous le voulez, prince,
nous obtiendrons de Son Altesse Bonifacio XXIII qu'elle abdique entre
vos mains: nous administrerons alors la principauté pour la plus grande
gloire du règne de Lorenzo; et cet accident est le point de départ d'une
ère de rénovation.

Lorenzo hochait la tête et paraissait approuver; mais il n'avait pas
entendu, ni par conséquent compris un seul mot de tout le discours du
ministre. Il pensait à son amour compromis et pleurait tout bas la perte
de sa fiancée, beaucoup plus que la perte des hauts fonctionnaires.

--J'attends vos ordres, monseigneur, dit enfin Colbertini.

--Mes ordres, répondit le prince en sortant de sa rêverie, que
voulez-vous que j'ordonne? D'ensevelir ces cadavres; de faire
disparaître ces horribles vestiges. La nuit nous protége au moins;
réveillez, dans le château, quelque serviteur dévoué, faites-vous aider
par lui, et demain, je me charge de tout auprès de mon père. Monsieur le
comte, vous êtes dévoué à la dynastie: jurez-moi le secret.

Colbertini hésita un peu à jurer. Mais comme c'était un esprit faux, il
pensa qu'un serment politique n'engage que ceux qui le reçoivent et
nullement celui qui le prête; en conséquence il promit tout haut
d'ensevelir dans sa mémoire les mystères de cette nuit; mais il se
promit tout bas de les révéler à l'occasion, si l'on ne se hâtait pas de
lui rendre son portefeuille et de l'inviter à reconstituer un conseil.

Lorenzo était candide; il reçut le serment et y crut; il avait hâte de
se soustraire au vilain spectacle que la salle du trésor lui offrait
dans ce moment; il se retira bien triste, inconsolable, plein de
remords, s'accusant de tous ces sortiléges et voyant la douce figure de
Marta s'éloigner et disparaître dans des nuages sanglants.

J'affirme que le prince héréditaire fit un cruel apprentissage du rang
suprême dans cette nuit-là; il ne se coucha pas, il resta jusqu'au point
du jour accoudé à sa fenêtre, laissant tomber ses larmes sur le pavé de
la rue et se lamentant comme fils, comme prince, comme amant, avec une
ardeur qui eût provoqué l'enthousiasme du parti de l'avenir, s'il avait
pu voir cette pieuse et sainte douleur.

--Que dira-t-on demain quand on saura que tout le ministère est mort et
enterré? se demandait vingt fois par heure le pauvre prince. Croira-t-on
à cette fausse apoplexie? Comment mon père, lui si doux, si humain,
a-t-il consenti à cette boucherie? Comment le docteur l'a-t-il demandée?
Pauvre Marta! Que va-t-elle devenir? Qu'ai-je fait en réclamant le
ministère pour Marforio? Voilà donc son système! des pratiques
superstitieuses qui rappellent les époques les plus barbares. Oh! la
science! Elle ne vaut pas un simple élan du coeur, et l'inspiration
quotidienne de la conscience. Quel bonheur que Colbertini se soit trouvé
là, juste à point pour m'avertir! Mais pourquoi était-il là? Il y a
là-dessous un mystère que j'éclaircirai. Pourvu qu'il trouve quelqu'un
de discret pour l'aider!... Je n'ai pas osé rester là, j'avais peur de
ces cadavres qui ont servi de jouet. Dans quelques heures ils seront
enterrés; je fonderai une messe expiatoire, j'irai trouver mon père;
mais Marta! que va-t-elle devenir?

Au fond de ses remords, de ses agitations, c'était toujours le nom de sa
fiancée qu'il retrouvait comme la pointe la plus aiguë, comme le glaive
le plus acéré qui pût entrer dans sa poitrine!

Vers le matin, brisé par cette nuit d'insomnie, Lorenzo se regarda dans
un miroir, et se fit peur à lui-même, tant il se trouva pâle.

--Colbertini avait raison, j'ai plus pâli que lui; je prends mon visage
de prince. Oh! le bonheur des autres, quel pesant souci!

Ce jeune et charmant égoïste oublia d'ajouter à cette réflexion: que le
bonheur des autres est surtout une tâche difficile, quand le bonheur
individuel s'y mêle, et s'en mêle, c'est-à-dire, le contrarie. Ajoutons
que le bonheur de la principauté et même le salut des âmes que Lorenzo
croyait mises à mort par le procédé de Marforio, le préoccupaient
beaucoup moins que la question de savoir si son mariage avec la fille du
docteur n'était pas à jamais compromis; on trouve toujours et partout
des ministres en y mettant le prix. Mais l'amour, qui peut le remplacer?

--Heureusement, dit en soupirant Lorenzo pour résumer toutes ses
méditations et toutes ses angoisses de la nuit, heureusement que les
morts sont enterrés, que Colbertini sera discret et que j'ai réparé tout
le mal.

Je puis, sans anticiper sur les faits, assurer que le prince se trompait
au moins sur deux points; il avait tout aggravé et n'avait rien réparé;
quant à Colbertini, sa discrétion était plus que problématique, et
peut-être bien qu'en jurant de garder le silence, il avait suivi les
instructions du révérend père Sanchez, lequel assure qu'on peut se
dispenser de tenir un serment, en estropiant les mots, quand on jure; en
disant, par exemple: _uro_, je brûle, au lieu de _juro_, je jure. Il est
hors de doute que s'il avait dit qu'il _brûlait_, Colbertini était dans
la vérité la plus exacte; car il brûlait de ressaisir le pouvoir.

Pour ce qui est de l'ensevelissement des morts, nous verrons comment il
s'était acquitté de cette tâche. En attendant, je puis bien vous avouer
que la présence du ministre à une heure assez avancée de la soirée, dans
le palais du prince, tenait au désir immodéré de Colbertini de savoir au
juste ce qu'il avait mal appris par le trou de la serrure; et quand le
hasard lui fit rencontrer Lorenzo, il partait en ruminant une effroyable
vengeance, à laquelle rien ne pouvait évidemment l'avoir fait renoncer.



VII

Où la fortune du docteur Marforio atteint son apogée.


Lorenzo avait été plusieurs fois tenté, dans la nuit, de s'échapper du
palais, de courir chez le docteur et de lui dire:

--Fuyez, disparaissez avec vos mains teintes de sang; ne touchez pas à
votre fille et laissez-la-moi.

Mais pour parler au docteur avant l'heure de son lever, il fallait le
réveiller, faire du bruit, causer peut-être le scandale qu'on voulait
empêcher. Lorenzo était timide devant l'esclandre; il resta décemment
chez lui jusqu'à l'heure où Bonifacio permettait qu'on remuât et qu'on
donnât signe de vie dans le palais. Mais dès qu'il entendit demander le
premier déjeuner de Son Altesse, laquelle faisait plusieurs déjeuners,
Lorenzo descendit en toute hâte et courut vers la demeure du savant.

Il le rencontra à moitié chemin, radieux, superbe, plus endimanché que
jamais, ayant sur la figure cette illumination particulière aux fous et
aux hommes de génie, qui fait souvent confondre les uns avec les autres.
Benvenuto Cellini raconte, dans ses Mémoires, qu'arrivé au point
culminant de sa carrière, il portait autour du visage une auréole
parfaitement distincte dans l'ombre. Il assure que ses amis ne s'y
trompaient pas. Les ennemis, bien entendu, n'y voyaient goutte.

L'auréole du docteur Marforio pouvait éblouir ses ennemis eux-mêmes.
Lorenzo était loin de compter parmi les détracteurs du savant, bien que
sa foi se sentît considérablement ébranlée. Il vit cette lueur et
soupira.

Marforio tendit les bras au jeune prince; il eût voulu pouvoir étreindre
l'univers entier, tant son triomphe lui dilatait l'âme.

--Ah! jeune homme, lui dit-il, le jour qui commence datera dans les
fastes de la principauté.

--Hélas! soupira Lorenzo qui ne savait comment entamer la série de ses
reproches et de ses recommandations.

--Je n'ai pas fermé l'oeil de la nuit, continua le docteur; une si
grande émotion, à mon âge!

--Je n'ai pas dormi non plus, reprit Lorenzo.

--En effet, monseigneur, le clair de lune a déteint sur votre visage.
Douce insomnie que celle des amoureux! Allez raconter vos soupirs à ma
fille; quant à moi, je suis pressé.

--Où allez-vous?

--Parbleu! au palais!

--Au nom de votre honneur et de Marta, je vous en conjure, n'y allez
pas.

--Pourquoi donc?

--Vous me le demandez, docteur, après les étranges folies dans
lesquelles vous avez entraîné mon père? Ah! le premier coupable, c'est
moi, qui vous ai écouté, qui vous ai recommandé; mais nous nous
repentirons, nous expierons ensemble, n'est-ce pas, docteur?

--Expier? mais quoi? Nous repentir? de quoi donc?

--Ah! docteur! vous, un homme si bon, si doux, si inoffensif!

--N'allez-vous pas ajouter si bête! Voyons, quel crime ai-je commis?

--Et le meurtre d'hier au soir! dit Lorenzo d'une voix vibrante à
l'oreille du docteur.

Celui-ci haussa les épaules. Cette insouciance était un signe de folie.
Lorenzo essaya pourtant de faire entrer le remords dans le coeur
sanguinaire de Marforio.

--Se peut-il que la science pousse au mépris des lois les plus saintes
de la nature? Vous, docteur, tuer de sang-froid!

--Mais qui ai-je donc tué? demanda le docteur en souriant et en
continuant d'avancer malgré les efforts de Lorenzo qui le retenait
doucement par le bras.

--Qui vous avez tué? Et les ministres de mon père?

--Ah! ah! vous croyez que je les ai tués? Eh bien! venez avec moi, mon
jeune ami, et je vous ferai voir des merveilles!

--Docteur, je vous en conjure, n'allez pas au palais. Fuyez, quittez la
ville; la rumeur publique sera prompte à vous accuser; je crains que le
secret n'ait pas été gardé aussi religieusement que je l'avais espéré.
Épargnez-nous la douleur de vous voir accusé, convaincu de meurtre.

--Ah! que vous êtes plaisant, mon prince, avec votre mine effrayée.
J'avais bien raison de dire que vous étiez un ignorant! Mais sachez donc
que vos précieux ministres ne courent aucun risque.

--Hélas! je le sais, ils n'en courent malheureusement plus aucun.

--Comme vous dites cela! Venez les voir dans leur bon sommeil, et vous
m'en direz des nouvelles.

--Encore une fois, il est inutile, docteur, que nous allions au palais.
Vous n'y trouverez plus rien.

--Comment?

--J'ai fait disparaître les preuves de vos sinistres erreurs.

--Quoi? que voulez-vous dire?

--Que j'ai fait respectueusement enterrer les ministres...

--Est-ce possible? s'écria Marforio qui bondit sur lui-même avec une
fureur dont on ne l'eût jamais cru capable. Triple fou que j'étais de me
confier à des princes! Mais l'assassin, c'est vous! mais le meurtrier,
c'est vous! Ah! ah! mon Dieu! vous avez raison, je suis perdu! une si
belle expérience!

Et Marforio, agitant les bras, tirant sa barbe, se livrant à un désordre
de gestes qui dénotait la tempête, marchait en toute hâte vers le
palais. Lorenzo s'efforçait de le suivre, essayant de le calmer et de le
ramener à des sentiments moins barbares.

--N'avez-vous pas de honte, docteur, de ne regretter que l'expérience,
quand vous avez tué...

--Mais je n'avais tué personne! Ils vivaient, ils dormaient; vous les
avez enterrés tout vifs.

--Pourtant, dit Lorenzo que cette assurance étonnait sans le troubler,
ces crânes ouverts, ces cervelles retirées?

--Ne voilà-t-il pas une preuve? Est-ce qu'on meurt parce que la tête a
une fêlure? Est-ce que leur cervelle était indispensable? Pour l'usage
qu'ils en faisaient!

--Vous osez rire, docteur?

--Moi! mais regardez donc si je ris, répliqua brusquement Marforio en
forçant Lorenzo à se mettre devant lui face à face et en laissant voir
ses yeux pleins d'éclairs et pleins de larmes. Vous m'avez déshonoré,
prince, et vous avez tué ceux que j'allais sauver!

--Pourtant, balbutia le prince qui se sentit pris de terreur, j'ai bien
vu... Et Colbertini, de son côté...

--Ah! Colbertini! c'est lui, le traître, qui pour se venger a tout fait!
Ces pauvres collègues! enterrés! Que faire? on ne voudra pas me croire!

Lorenzo marchait, tout haletant, à côté de Marforio qui avait pris sa
course. Enfin, n'y tenant plus et suffoqué, le prince s'arrêta. Mais les
jarrets et les poumons du docteur n'étaient pas à bout. La crainte de
voir échouer son expérience, et, d'un autre côté, un espoir d'autant
plus ardent qu'il était plus illusoire, plus insensé, le précipitaient
vers le château. Il tenait son chapeau d'une main, dénouait de l'autre
sa cravate et courait à belles enjambées. Tout à coup il s'arrêta, et se
retournant vers Lorenzo:

--Si vous leur aviez tâté le pouls! cria-t-il d'une voix étranglée.

Lorenzo soupira et ne put s'empêcher de s'avouer à lui-même qu'il avait
en effet oublié de tâter le pouls aux ministres en question; mais
comment supposer qu'il n'était pas superflu de tâter le pouls à des gens
dont on venait de voir les cervelles nager dans l'eau!

L'indignation du docteur, la singulière assurance qu'il avait mise à
protester jusqu'au bout de l'innocuité de son système, frappèrent
Lorenzo.

--Mon Dieu! se dit tout à coup le bon jeune homme, si j'avais été le
meurtrier! si par un phénomène improbable, mais possible, cette
opération n'avait pas eu les conséquences que Colbertini m'avait fait
entrevoir! Et maintenant ils sont en terre! Quel horrible châtiment le
ciel inflige à mon égoïsme! C'est parce que j'ai voulu faire passer la
raison de mon amour avant la raison d'État, c'est parce que j'ai voulu
que Marforio fût ministre, que tout ce désordre est dans la principauté.
Ah! Marta, ange d'innocence! pourras-tu me regarder sans horreur?

Lorenzo exagérait un peu; car son imprudence, à lui, partait du plus
généreux et du plus religieux mouvement du coeur. Il ne pouvait avoir eu
que le tort de faire enterrer un peu trop tôt des gens véritablement
exposés. Le seul coupable, c'était toujours le docteur. Colbertini, s'il
avait tâté le pouls, n'était pas sans reproche. Mais lui, Lorenzo, que
pouvait-il avoir sur la conscience? la responsabilité d'une inhumation
trop précipitée, tout au plus. Mais outre qu'il n'existait probablement
pas dans la principauté de règlements sur les délais légaux à accorder
aux sépultures, il en était du soin de différer l'enterrement comme de
la précaution de tâter le pouls. Soins superflus, précaution dérisoire!

Lorenzo, pour un prince, attachait donc trop d'importance à des détails
secondaires. Il était louable sur un seul point, louable sans
restriction, sans réserve: il n'avait pas une joie, pas un chagrin qu'il
ne fît tout aussitôt une invocation à Marta. Son amour était le pôle
immuable vers lequel toutes ses pensées se tournaient, et il était
impossible d'obéir plus complétement aux exigences de sa dignité
d'amoureux.

Mais si l'amour satisfait la conscience, il n'a jamais eu dans les
rapports sociaux et dans les rapports politiques la valeur d'un
principe. L'on comprend, par exemple, que dans un intérêt d'ambition,
d'orgueil, un prince écorne la loi morale: cela s'appelle un acte
vigoureux qu'on applaudit s'il réussit, qu'on blâme s'il échoue; les
peuples ont l'enthousiasme facile pour les événements engendrés par la
cupidité et la soif des honneurs. Mais qu'un joli petit prince, comme
Lorenzo, s'avise de prendre l'amour pour inspiration et pour guide;
qu'il subordonne sa conduite à ce sentiment naturel, humain, sublime,
personne ne comprendra; parce qu'il est bien convenu que le coeur n'a
rien à voir, n'a rien à dire dans le maniement des hommes, et que l'art
de régner, quoi qu'en disait le bon Bonifacio qui ne s'y connaissait
guère, n'est pas du tout la même chose que l'art d'aimer.

Lorenzo avait donc un grand poids sur le coeur, et sentait peser sur lui
toute la terre amoncelée sur les pauvres ministres. Que dirait-on dans
la principauté quand on saurait les événements étranges de la veille? à
qui en appeler? devant qui défendre son père, Marforio et lui-même?

Le prince s'était assis sur un banc de pierre dans une rue déserte, et
là il méditait douloureusement. Il était entre le palais et la maison du
docteur, à peu près comme l'âne biblique entre les deux picotins. Ce
n'était pas, grand Dieu! que dans les circonstances ordinaires l'attrait
fût égal des deux côtés; mais si les doux yeux de Maria l'appelaient à
gauche, du côté du coeur, l'honneur, le devoir l'appelaient à droite.
Que faire? Il y avait bien un troisième parti, le parti des poltrons,
que les grands politiques eussent recommandé au prince: c'était de
n'aller ni à droite, ni à gauche, mais de marcher devant lui et de s'en
aller à l'aventure. Lorenzo, âme droite et candide, répugnait à ce
moyen, et après bien des soupirs, bien des hélas! bien des défaillances
et des éblouissements, il résolut de marcher droit au danger,
d'affronter tout ce péril, et d'aller d'ailleurs prêter un peu d'aide à
son père et au docteur, que l'escapade de Colbertini avait mis dans le
plus terrible embarras.

Lorenzo n'osait regarder de loin le palais paternel, il en avait
horreur; il fut tout surpris, quand il ne fut plus qu'à dix pas, de
n'entendre aucune rumeur. Un cuisinier, qui plumait une volaille sur le
seuil de la porte principale, chantait, en faisant envoler le duvet de
sa victime. Je ne sais trop dire pourquoi, mais la vue de la chair
blanche du poulet donna la chair de poule à Lorenzo. Était-ce en
évoquant le souvenir des ministres? ou bien était-ce seulement parce que
ces préparatifs de gala (on ne plumait pas tous les jours dans la maison
de Bonifacio XXIII) concordaient mal avec le deuil du prince? Quoi qu'il
en fût, Lorenzo, blanc comme ses manchettes, franchit le seuil avec un
battement de coeur terrible, et gravit l'escalier en se tenant à la
muraille.

Comme il atteignait le premier étage, il entendit un cri, puis deux,
puis trois; puis une porte s'ouvrit avec violence dans la galerie à
laquelle aboutissait l'escalier, et le docteur Marforio, les habits en
désordre, la perruque rejetée en arrière, passa devant Lorenzo, et entra
dans l'appartement de Son Altesse.

--Il est fou! le désespoir l'a achevé, pensa le prince.

Au même instant, par la porte qui venait de donner passage à Marforio,
un homme sortit. Était-ce un homme? un spectre? une apparition? Lorenzo
ne put le dire. Mais tout son sang se figea dans ses veines; il se crut
changé en statue. Le ministre de la guerre, ou l'ombre du ministre de la
guerre, s'avançait lentement, gravement, marquant le pas en quelque
sorte. Derrière lui venaient ses collègues; pas un ne manquait; tous, le
visage frais, un sourire sur les lèvres, une petite ligne rouge au
milieu du front, défilaient et pénétraient dans l'appartement de
Bonifacio.

Lorenzo n'osa pas adresser la parole à ces apparences de ministres; et,
quand elles eurent disparu, il essuya son visage, soupira, leva les yeux
au ciel, cherchant dans l'air une solution, un renseignement qui lui
permît de décider qui était fou, de lui ou de Marforio.

Il n'était pas sorti de sa stupeur quand une voix se fit entendre à son
oreille:

--Gardez-vous de rien dire, monseigneur. Tout est pour le mieux!

C'était Colbertini qui, lui aussi, avait assisté au défilé, et qui, sans
être moins surpris que Lorenzo, dissimulait davantage.

--Ah! c'est vous, répondit le prince avec un soupir d'allégement.
Expliquez-moi cette vision: les cadavres de cette nuit?

--N'étaient point des cadavres, monseigneur; je m'en suis aperçu au
dernier moment. Je n'ai pas abusé de la facilité qui m'était donnée pour
me venger. J'aurais pu profiter du prétexte et faire enterrer dans
l'état où je les trouvais mes anciens collègues.

--Quelle horreur!

--O prince! en politique, on se tue souvent pour moins que cela et d'une
façon plus cruelle. Mais j'ai réfléchi. S'il y a quelque sorcellerie,
pourquoi ne l'aiderais-je pas à se montrer? Maître Marforio empiète sur
les droits de la Providence. Grand bien lui fasse! ce n'est pas moi qui
l'empêcherai, et je suis curieux de voir jusqu'où il ira.

Colbertini se frottait les mains avec une satisfaction mesquine, qui
prouvait que, chez cet homme d'État, les passions ne s'élevaient jamais
à des hauteurs impersonnelles.

--Ainsi, demanda Lorenzo stupéfait, ils sont bien vivants?

--Sans aucun doute, monseigneur, je leur ai parlé, et je vous atteste
qu'ils n'ont rien de changé, je puis ajouter: malheureusement pour eux!

--C'est étrange! murmura le prince héréditaire que ce phénomène jetait
dans des tourbillons et qui ne savait que dire et que penser.

Colbertini s'inclina et se hâta de descendre l'escalier du palais. Il se
croyait suffisamment dégagé du serment de discrétion. Il avait promis de
ne pas révéler la mort des ministres; mais il n'avait pas juré de taire
l'état singulier dans lequel il les trouvait; et pour faire germer sa
vengeance, il n'était pas fâché de semer partout dans la ville l'annonce
des prodiges accomplis par son successeur; c'était à la fois donner une
preuve apparente de générosité et créer des impossibilités futures pour
le pauvre Marforio. Un ministre obligé de gouverner par des miracles
continuels ne peut rester longtemps au pouvoir; s'il n'est pas crucifié,
il est bafoué. Et l'une et l'autre des deux alternatives plaisaient à
Colbertini.

--Allons, dit enfin Lorenzo dès qu'il fut seul, ne réfléchissons pas;
vivons au milieu de ces sortiléges; ne discutons rien! La raison est
exposée à de grandes erreurs. Le coeur seul est infaillible. N'écoutons,
ne suivons que mon coeur. O Marta! dans cet océan de doutes où me
jettent des événements si bizarres, si inexplicables, tu es mon phare de
salut, mon étoile!

Et après cette invocation qui résumait et complétait toujours les
diverses opérations de son esprit, Lorenzo voulut se donner le spectacle
complet des ministres ressuscités; il aimait mieux les appeler ainsi,
croyant plutôt au miracle de la résurrection qu'à celui de la vie sans
cervelle. On riait, on parlait à haute voix dans les appartements de
Bonifacio. Quand Lorenzo entra, Marforio était dans les bras de son
souverain; et comme ces deux obésités ne pouvaient pas facilement
s'étreindre, elles se rapprochaient par le haut du corps, en s'éloignant
par la base.

--Viens, mon fils, dit l'excellent prince, salue dans ton père le
monarque le plus heureux de l'Italie, et dans ton beau-père le savant le
plus infaillible.

Lorenzo eut un frisson en pensant à Colbertini et à l'idée d'enterrer
les ministres.

Ceux-ci, un peu abasourdis de l'étonnement dont ils étaient l'objet,
comprenant à grand'peine ce qui s'était passé et ce qu'on s'obstinait à
leur raconter, ne sachant pas s'ils devaient se fâcher ou se réjouir,
étaient là, béats et béants, tournant de temps en temps la tête pour
s'assurer qu'elle était bien fermée.

Le ministre de la guerre, moins calme que les autres, se secouait un
peu.

--Ce n'est rien, ce n'est rien, lui disait Marforio pour le rassurer. Il
sera entré un peu d'eau dans le crâne; je m'y prendrai mieux demain.
Colbertini leur avait tâté le pouls, ajouta le docteur à demi-voix, en
marchant vers Lorenzo. Chut! ne parlez pas de nos terreurs, ils s'en
épouvanteraient.

Et se redressant, comme s'il n'eût pas craint de se heurter au
firmament, Marforio exhalait un orgueil, resplendissait d'une joie qui
échappent à toute analyse. Bonifacio cherchait des formules, des
exclamations.

--O renversement de toutes les lois humaines! ô glorieuse usurpation des
droits de la Providence! Marforio, mon ami, je t'autorise à te laisser
tutoyer par moi; tu es plus que mon ministre, tu es mon ombre, mon
satellite, mon _alter ego_, le surintendant de ma cervelle. Je vais
créer tout exprès un ordre, une décoration, et tu en seras le premier,
le seul décoré. Je veux que les populations de ma principauté se
ressentent de l'heureux événement qui vient de s'accomplir. Qu'elles me
demandent ce qu'elles voudront et je le leur donne immédiatement. Si une
constitution peut leur faire plaisir, je leur en donne une ou deux de
plus. Je veux être prodigue, pour signaler un phénomène si étourdissant.
Mon bon Marforio, tu m'ouvriras le crâne quand tu voudras, et celui de
Lorenzo.

--Mon père, je n'ai pas d'ambition, dit Lorenzo, qui ne se souciait que
médiocrement de mieux dormir et qui tenait trop à ses rêveries pour ne
pas tenir également à ses rêves.

--A l'âge de Lorenzo et quand on est amoureux, répliqua d'un petit air
miséricordieux le bon Marforio, on ne songe guère à économiser la vie et
le repos. Plus tard, il y songera.

Les ministres écoutaient ce débordement d'expansion de leur souverain et
de leur collègue sans s'y mêler autrement que par un faible sourire. Ils
n'avaient pas une conviction bien assise; et, je le répète, ils
passaient avec des petits gestes furtifs et inquiets leurs doigts autour
du front pour s'assurer que la fermeture était hermétique.

--Oh! c'est solide, disait Marforio.

--Vous vous rappelez, n'est-ce pas, nos conversations d'hier? demandait
Bonifacio, pour s'assurer que la mémoire n'avait pas changé.

Et les complaisants ministres, répondant aussitôt, répétaient, dans les
mêmes termes, les opinions qu'ils avaient exprimées la veille.

--C'est merveilleux! merveilleux! ne cessait de dire Bonifacio.

--Est-ce que cela recommencera tous les soirs? demanda le ministre de la
guerre.

--Certainement, reprit Marforio, vous en trouvez-vous mal?

--Jusqu'à présent, non; j'ai dormi comme à quinze ans, mais j'ai quelque
léger embarras.

--Oui, oui, je sais, un peu d'eau! ce n'est rien... Une première fois,
vous comprenez, on ne prend pas toutes les précautions.

Cette remarque judicieuse fit trembler tout le ministère. En effet, on
ne prend pas bien ses précautions une première fois, et ils auraient pu
courir des risques autrement sérieux.

En somme, le système du docteur fut jugé, acclamé. Il y eut fête au
palais, mais une fête dont on ne voulut pas dire trop haut le motif.
Marforio craignait les contrefacteurs maladroits, et il eut été
dangereux de mettre à la portée du premier venu un moyen d'endormir, qui
fournissait en même temps le meilleur moyen d'empêcher le réveil.

On but à la santé des ministres. Ceux-ci, ménageant leur cerveau et
excitant leur cervelet, tinrent tête à l'ovation. Je vous fais grâce des
plaisanteries qui égayèrent le repas. Marforio fut étouffé
d'embrassements. Il n'est pas jusqu'à Lorenzo qui, contraint de se
rendre à l'évidence, n'eût son petit mot louangeur et son grain
d'encens.

Colbertini, qui n'avait pas de raison d'être discret, était allé
colporter partout la nouvelle de ce prodigieux événement. Le soir tout
le monde sut que Marforio avait dérobé les secrets de Dieu. Une
manifestation populaire, qui tourna à l'honneur de la science, fut
immédiatement organisée. Le parti des jeunes, irrité de longue date
contre Colbertini, fut enchanté d'exalter son successeur. D'ailleurs, il
y avait, au premier aspect, dans l'application de la science et de la
physiologie au gouvernement des États, la réalisation d'une grande idée.
Ce n'était plus l'influence du nom, la prépondérance de la fortune qui
décidaient de l'aptitude aux affaires, c'était la science, dans son
expression la plus élevée. Et quelle science! celle qui touchait à
l'instrument de l'intelligence lui-même, qui en modifiait les ressorts,
qui prenait en pitié les fatigues, les consomptions de l'esprit.

Quelques bonnes gens, habitués, par suite de leur costume, à voir tout
en noir, hochèrent la tête et crièrent au matérialisme. On les laissa
crier; mais on opposa ce miracle au miracle de saint Janvier. Personne
ne douta de la possibilité de déplacer les cervelles. Le fameux parti
des jeunes décida que l'invraisemblable était le vrai; que le progrès se
manifestait par des coups pareils; qu'il n'y avait pas lieu de douter;
et, je le répète, personne ne douta. On poussa le fanatisme jusqu'à
déclarer que les ministres avaient bien mérité de la patrie.

Des poëtes composèrent des cantates sans être payés, ce qui ne se voit
qu'en Italie. Des chanteurs les chantèrent sans y être contraints. Ce
fut un beau jour pour les États de Bonifacio XXIII.

Si vous me demandez mon opinion personnelle sur le prétendu sortilége,
je ne serai pas éloigné de croire, comme les gens bien pensants de la
principauté, que ce merveilleux résultat était logique. Il rentre dans
la catégorie des phénomènes dont il ne faut plus se moquer, par ce seul
prétexte qu'ils sont moquables. Il n'était pas plus absurde de croire à
ce sommeil forcé qu'à des tables tournantes, valsantes, parlantes; et
Marforio devait-il paraître beaucoup plus fou aux sceptiques de son
temps en se vantant de faire vivre et prospérer des gens sans cervelle,
que s'il avait prétendu leur faire lire un grimoire par l'épigastre, ou
s'il avait évoqué Satan, Socrate, Platon et les ancêtres de Bonifacio,
et fait passer leur âme dans une cruche ou dans une cuvette?

C'est par égard pour le bon sens que les savants ne nous en font pas
voir de toutes les couleurs; et puis c'est qu'ils perdent quelquefois à
étudier le temps qu'ils pourraient utiliser à enseigner. Mais tout le
monde est d'accord en principe qu'ils font de l'univers entier ce qu'ils
veulent, et il était ridicule autrefois de leur contester un seul
miracle. Aussi ne perdait-on pas le temps à les réfuter, et quand leurs
miracles n'étaient pas au goût du jour, aimait-on mieux les mettre à
mort et les torturer que les chicaner.

L'adoucissement des moeurs a détruit cet argument; et si messieurs les
savants ne trébuchaient pas au seuil des académies et n'aimaient pas les
croix, les pensions, les titres, comme de simples ignorants, ils
deviendraient bien vite les dispensateurs de la pluie, du beau temps, de
la chaleur et du froid. Fort heureusement pour la liberté du vulgaire,
l'ambition du ridicule compense dans l'esprit des hommes de science
l'ambition de la vérité; et ils rétablissent, sans le vouloir, l'égalité
entre eux et les imbéciles, précisément quand ils deviennent de
très-grands personnages.

Qui sait à quelle autorité morale Marforio aurait pu prétendre, s'il eût
pu consentir à ne point avoir d'autorité positive! Un homme qui avait
fait une si grande révolution dans la physiologie et donné une si
furieuse entorse à la routine pouvait découvrir, avec un peu d'effort,
la navigation aérienne et le moyen d'aborder dans la lune. Mais les
délices de Capoue attendaient Marforio, et le progrès ne fut pas
accéléré dans sa marche autant qu'on aurait pu l'espérer ou le craindre.

L'union du jeune Lorenzo et de la belle Marta était une conséquence si
naturelle de la pleine réussite du fameux système, qu'il n'y eut plus
qu'à commander les cierges et les violons. Bonifacio tenait beaucoup
plus à l'existence qu'à la naissance. Il ne craignit pas d'humilier ses
aïeux en bénissant dans sa bru la fille d'un académicien. Il pensa que
cette mésalliance serait agréable à son peuple.

Je dois avouer qu'elle ne lui fut pas désagréable, car il n'y songea que
tout juste assez pour voir passer le cortége et admirer la grâce et
l'éclatante jeunesse des époux. Les ministres à la cervelle mobile
furent l'objet de l'examen, de l'attention publique. On ne se lassait
pas de leur trouver bon air, bonne façon; ils causaient, comme des
personnes naturelles; les gens à imagination vive prétendaient même
qu'ils avaient acquis de l'esprit. Mais Marforio lui-même n'allait pas
si loin dans son enthousiasme.

--A moins, disait-il, que l'eau pure n'ait des qualités qu'on n'a pas
encore soupçonnées! Car il est impossible que ces messieurs acquièrent,
en réfléchissant moins, des vertus spirituelles qui leur ont toujours
fait défaut, quand ils avaient, nuit et jour, le libre exercice de leurs
facultés.

Trois jours après les noces de l'héritier présomptif, Bonifacio XXIII,
qui voyait que ses ministres engraissaient, rajeunissaient et
n'éprouvaient aucun ennui, consentit à confier son auguste front au
bistouri du docteur.

--Surtout, lui dit-il, avant d'avaler le narcotique nécessaire, ne sois
pas trop ému; oublie la dignité de mon front, et dis-toi bien que ton
souverain n'est plus que ton sujet.

Marforio n'était pas ému. Il scalpait avec une dextérité incroyable; la
cervelle de Son Altesse alla dans l'eau comme les autres; la seule
distinction que le docteur lui accorda fut un vase un peu plus orné que
les autres; mais pour la dimension, la couleur, la pesanteur, la
cervelle de Bonifacio XXIII n'avait absolument rien qui pût la faire
trouver différente de celle du premier crâne venu.

--O égalité! dit Marforio en voyant baigner dans l'eau l'instrument des
pensées de son prince.

Le lendemain de son premier sommeil, Bonifacio fut ravi et se promena
dans sa capitale, pour bien montrer à ses sujets qu'il était un illustre
exemple de la supériorité du système de son premier ministre, et qu'il
ne reculait devant rien pour encourager les sciences, accélérer le
progrès et ajouter aux éléments de bonheur et de civilisation de la
principauté.

Mais sur ce dernier point le doute commençait à naître; et le parti des
jeunes, perfidement excité par Colbertini, qui en était devenu l'âme,
après en avoir été pendant si longtemps la terreur et la bête noire, le
parti des jeunes commençait à murmurer, et à se demander si, de toutes
les utopies, celles de la science n'étaient pas les plus vaines, et s'il
y avait d'autres moyens empiriques de faire le bonheur des peuples que
de les laisser libres et de les aimer avec intelligence.

Je vais vous montrer par quelles manoeuvres Colbertini voulait prendre
sa revanche et faire expier à Marforio sa gloire et son ambition.



VIII

Où l'on démontre que les plus grands savants ne peuvent pas tout
prévoir.


Les ministres de Bonifacio et Bonifacio lui-même se trouvaient fort bien
de l'opération subie; ils s'éveillaient sans fatigue; à peine si
quelquefois un petit peu d'air s'infiltrant dans le crâne mal fermé les
faisait souvenir de leur fêlure. Marforio prenait les plus grandes
précautions pour qu'il ne restât pas une goutte d'eau dans les
interstices de la masse cérébrale; la salle du trésor était un
sanctuaire qui préservait admirablement les bocaux sacrés; personne,
excepté Colbertini, n'avait de clef de cette retraite. Nous verrons que
l'exception était fâcheuse et combien Lorenzo eut à se repentir de
n'avoir pas réclamé cette clef, lors de sa rencontre avec l'ancien
premier ministre.

Un jour, un véritable et sérieux danger menaça le gouvernement: un chat
fut subrepticement introduit dans le palais, et fut trouvé miaulant et
grattant à la porte de la salle du trésor. Marforio frémit en songeant
au péril que les augustes cervelles auraient pu courir. Des précautions
furent prises en conséquence, sans qu'il fût possible d'en expliquer le
motif. Les passions mauvaises n'auraient pas manqué de profiter du
renseignement; et le régicide, mis à la portée des chats, serait devenu
un instrument d'opposition formidable.

On se contenta de charger la police de distribuer des boulettes
malsaines dans tous les coins du palais, et l'on fit griller les
fenêtres de la salle du trésor.

Ces dangers violents n'étaient pas, au surplus, le seul ni le plus grand
inconvénient du système; on ne tarda pas à constater le singulier
phénomène que voici:

Le cerveau, interrompant brusquement le petit travail de la réflexion
par une mort apparente de quelques heures, revenait, en reprenant ses
fonctions, au point de départ de la veille. La mémoire ne souffrait pas
de cette interruption violente; mais la mémoire seule lui survivait, la
mémoire stérile, sans acquisition nouvelle. On s'aperçut (quand je dis
_on_, je pense à Lorenzo comme observateur bienveillant, et à Colbertini
comme espion), on s'aperçut peu à peu que les ministres et le prince en
gagnant du repos avaient perdu ce privilége commun à tous et qui fait
découvrir instantanément au réveil l'idée vainement cherchée avant la
nuit.

Marforio avait supprimé la fatigue, cela était incontestable; mais il
avait aussi supprimé le travail.

Le ministre de l'instruction publique était, au jour où il subit
l'opération, en train de rédiger une circulaire à ses administrés pour
leur recommander un abécédaire qui venait d'être publié, après quinze
années de préparation, par une académie du voisinage. L'infortuné
ministre s'était arrêté, avant d'aller souper, à une phrase
très-difficile, dans laquelle il cherchait à expliquer, ce qu'il n'avait
jamais bien su, l'utilité de la lecture. Quand le lendemain Son
Excellence, reposée, calmée, rafraîchie, voulut continuer sa phrase, il
lui fut impossible de trouver autre chose que ce qui était déjà. Il
s'était fait un temps d'arrêt dans son intelligence.

Cette circulation incessante de la sève intellectuelle qui accumule dans
le sommeil les forces que l'activité dépensera dans le réveil, était
interrompue et ne pouvait plus se rétablir. Il recommençait tous les
jours la même besogne et tous les jours il la quittait de la même façon,
au même endroit, avec le même mot.

Le ministre de la guerre donna un exemple tout pareil. Il examinait,
pour en doter la musique de l'année, un système de mirliton fort
ingénieux; mais l'intraitable ministre n'avait voulu autoriser cet
instrument qu'après avoir appris à en jouer lui-même; il paraît même
qu'il avait fait jusque-là des progrès assez rapides. Après l'opération
en question, il s'obstina à chantonner le même refrain, sans pouvoir en
sortir.

Les autres ministres et Bonifacio XXIII éprouvèrent le même effet de
cette lacune volontaire qu'ils creusaient dans leur existence morale. Le
plus petit effort de l'esprit leur devenait inutile; on les eût dits
attachés à une oeuvre de Pénélope; toutes les nuits un lutin défaisait
le dessin tracé le jour et il fallait le recommencer.

Lorenzo, inquiet de ce résultat, demanda un remède à Marforio. Mais son
beau-père se mit à rire; il s'était déclaré infaillible, et la meilleure
preuve qu'il pût donner de son infaillibilité, c'était de ne pas
consentir à reconnaître une erreur.

--De quoi te mêles-tu? jeune homme, dit-il à son gendre. Ai-je jamais
prétendu qu'ils auraient tous plus d'esprit après l'opération qu'ils
n'en avaient auparavant. Ils étaient bêtes; ils le sont restés. Le
respect m'empêche de te dire que ton père n'était guère plus fort.
Trouve-moi un homme d'esprit qui consente à se laisser opérer, et s'il
devient stupide ton objection aura de la valeur.

Cette réponse était préremptoire. Où trouver en effet un homme d'esprit
qui consentît à se laisser manier la cervelle?

L'héritier présomptif, qui n'avait jamais eu d'enthousiasme pour
l'utopie de son beau-père, croyait de son devoir de garder le secret le
plus absolu sur les observations critiques auxquelles il se livrait, et
de veiller en même temps à ce que l'insuffisance des hommes du
gouvernement ne transpirât pas trop au dehors. Il assistait aux rares
séances du conseil; s'il y avait un décret à rendre, une mesure à
prendre, il s'efforçait d'enlever une décision aux tâtonnements des
ministres et du souverain.

Le public ne se fût jamais aperçu de l'immobilité intellectuelle qui
résultait du fameux système, si Colbertini n'avait pris soin de la faire
remarquer au parti des jeunes, et si ce parti ne s'était empressé de
s'en étonner et de s'en indigner tout haut. La foule, qui voyait la mine
florissante de Bonifacio et qui ne se sentait pas plus gênée dans ses
allures qu'auparavant, admirait l'adresse de Marforio et ne réclamait
rien.

Peu lui importait cette paralysie organisée; on n'augmentait pas les
impôts; et si on ne faisait rien pour elle, on ne lui demandait rien.
Mais vous savez que l'opinion publique ne se manifesterait jamais avec
force, s'il n'y avait pas des gens de précaution pour l'éveiller, la
mettre sur la route des protestations, et pour lui trouver un mot
d'ordre, une formule. C'était précisément là la mission du parti des
jeunes. Il allait stimuler l'apathie des habitants, et leur démontrait
qu'au lieu de se trouver heureux, ils devaient se croire
très-malheureux, puisqu'ils étaient très-mal administrés.

Cette propagande utile fut un peu lente à agir, et peut-être n'eût-elle
jamais abouti, sans un singulier renfort qui lui vint de France dans la
personne d'un cabaretier. Il s'établit une hôtellerie nouvelle, dont les
vins et la bonne chère, en accélérant la vie dans les jeunes cervelles,
donnèrent plus d'accent et plus de feu aux remontrances. La mauvaise
humeur que l'on conçut contre les anciens restaurants monta jusqu'au
pouvoir.

Il est de la fatalité des gouvernements absolus (fussent-ils paternels,
comme croyait l'être le gouvernement de Bonifacio XXIII) d'être
responsables de tout, du mauvais temps et des épidémies, comme de la
misère et des souffrances morales. Visant au rôle de la Providence, ils
en assument les charges, en voulant en recueillir les profits.
N'excitant pas, n'encourageant pas l'initiative individuelle, ils sont
comptables envers chaque individu de sa part d'activité et de son libre
arbitre. Il est injuste, selon les lois éternelles, de leur en vouloir
de la grêle, de la pluie, de la peste; mais il est logique de leur
demander raison du peu de secours moral ou matériel que chacun trouve en
soi pour résister au fléau ou s'en consoler.

Je vous demande pardon de cette petite boutade un peu solennelle pour
l'histoire de la principauté en question. Mais l'histoire a des
principes immuables, et c'est surtout dans un conte qu'il faut les
invoquer.

Le parti des jeunes faisait donc de superbes dîners et d'éloquentes
protestations. Il fulminait contre l'engourdissement séculaire du pays,
et parlait avec irrévérence du fameux système de Marforio qu'il avait
d'abord acclamé, et des têtes fêlées du ministère dont il se moquait.
Les murs étaient couverts de caricatures où l'opération des cervelles
était commentée et traitée de la belle manière.

Je vous laisse à juger si Lorenzo était triste de cette opposition qui
grossissait de jour en jour. Accordons-lui cette justice, que son
mariage ne l'avait pas rendu égoïste. Retiré dans un coin du palais
paternel, il vivait dans une extase quotidienne, et il ne s'interrompait
de répéter à Marta les plus doux noms et les plus doux vers qu'il pût
imaginer, que pour la serrer tendrement sur son coeur, en bénissant Dieu
de l'avoir béni. Mais une douleur aiguë se mêlait à cette ivresse.
Lorenzo pensait parfois que son bonheur était la récompense et le
résultat des utopies de Marforio, et il craignait toujours quelque
catastrophe. Aussi, bien qu'il n'eût pas le moindre goût pour le
pouvoir, et surtout pour un pouvoir impuissant et ridicule, il essayait,
comme je l'ai dit plus haut, de s'occuper un peu des affaires dont
personne ne s'occupait, et chaque soir, avec Marta, qui n'était pas de
mauvais conseil, il causait à la belle étoile, sur une terrasse du
château, du malheur irréparable d'être l'héritier présomptif d'une
révolution imminente.

Son brave homme de père et de souverain se trouvait le plus heureux des
monarques, et éprouvait un contentement inouï quand Marforio lui avait
remis le matin sa cervelle en place. Lorenzo essayait vainement de faire
entrer une idée ou l'ombre d'une idée dans cette pauvre tête.
L'intelligence, qui reprenait chaque jour son mouvement, son tic-tac,
comme un moulin arrêté pendant la nuit, n'avait plus d'élan, plus de
force; elle n'avait plus ce mystérieux travail de la nuit qui est
peut-être le seul véritable, le seul profitable. Lorenzo reconnaissait
que le sommeil n'est pas le réparateur, mais l'initiateur solennel et
tout-puissant, et il conjurait Marforio et les têtes fêlées de vouloir
bien renoncer au bain d'eau froide. Mais le savant ne voulait pas en
démordre, et les sujets de l'expérience s'accommodaient trop bien de
l'inactivité pour y renoncer.

Un jour l'opposition en corps sollicita une audience de Bonifacio XXIII,
et vint lui exposer respectueusement ses griefs. Le prince reçut avec le
plus charmant sourire la députation; il était entouré de ses ministres,
et jamais la béatitude n'eut des représentants plus frais, plus roses,
plus convaincus.

Bonifacio ne comprit pas un mot de tout ce qu'on lui débita; il prit
avec son inaltérable bonne humeur la pancarte qu'on lui tendit et qui,
rédigée dans la fameuse hôtellerie française dont j'ai parlé plus haut,
avait, d'un côté, le menu du dernier dîner de l'opposition, et, de
l'autre, les demandes les plus urgentes du parti des jeunes.

L'éclairage, le balayage des rues, la mise en vigueur d'une constitution
un peu délaissée, quelques idées de réforme aussi simples que modérées,
formaient tout le programme. Bonifacio promit d'en délibérer en conseil,
et, en effet, il en délibéra; mais, par une erreur bien excusable, il
avait pris la pancarte du mauvais côté, et ce fut sur le menu du dîner
qu'il disserta congrûment avec ses ministres, sans pouvoir tomber
d'accord. Je dois ajouter que Marforio n'assistait jamais au conseil. Il
avait trop de choses à étudier pour cela, et Lorenzo, espérant que des
griefs aussi plausibles et aussi faciles à satisfaire pouvaient être
discutés même par des cerveaux fêlés, voulant d'ailleurs s'assurer une
dernière fois de ce qu'il y avait à attendre de son père et de ses
ministres, s'abstint de cette délibération.

Le lendemain et les jours suivants, la députation se représenta; on la
reçut avec le même sourire, on lui fit dans les mêmes termes les mêmes
promesses, on recommença les mêmes délibérations, pour arriver au même
néant. C'en était fait; l'opposition se disposa à agir énergiquement, et
Lorenzo comprit que s'il n'intervenait pas, la couronne de son père
était menacée.

Le jeune prince ne tenait guère au pouvoir pour le pouvoir; mais s'il
avait des goûts modestes, il avait aussi le sentiment d'un double
devoir; comme héritier présomptif et comme fils, il devait défendre les
droits de Bonifacio. Il eût été bien heureux, l'innocent troubadour, de
quitter le palais en serrant sous son bras le bras charmant de Maria et
d'aller avec sa douce compagne oublier, dans quelque poétique retraite,
la méchanceté des gouvernés et la sottise des gouvernants. Il ne
connaissait pas cette formule que les philosophes de la romance
n'avaient pas encore inventée: _Une chaumière et un coeur_, mais il en
avait le sentiment, je devrais dire le _pressentiment_.

Ah! si par un miracle dont il eût été reconnaissant envers Marforio, la
principauté avait pu s'évanouir dans l'air, comme s'évanouissent les
châteaux des fées; s'il avait pu se retrouver seul, avec sa chère Marta,
sous les ombres de quelque retraite comme celles que l'Arioste a
dépeintes, quelle vie poétique! quel madrigal en duo! Mais son rêve
devait demeurer blotti dans son âme, comme un papillon qui n'a pas de
fleurs; et il lui fallait s'occuper de ces personnages grotesques,
Marforio et les ministres, sans oublier que son auguste père ne se
séparait pas assez dans son esprit des caricatures de son entourage.

Lorenzo eut une conférence avec le chef du parti des jeunes. Il promit
d'user de toute son influence pour que les espérances de progrès ne
fussent pas toujours déçues; il s'engagea, au nom du gouvernement, à
produire quelque chose de nouveau qui satisferait la curiosité publique
et qui ne tromperait pas l'attente des patriotes.

Lorenzo sentait la témérité de ses engagements; mais depuis le jour
fatal où, n'écoutant que son amour, il avait introduit Marforio chez son
père, il se disait solidaire du bien et du mal qui se commettaient dans
la principauté; d'un autre côté, si peu prince qu'il voulût être, il
l'était encore trop pour ne pas tomber dans le défaut des princes et
pour ne pas promettre plus qu'il n'osait et qu'il pouvait tenir.

Un événement extraordinaire sembla le tirer d'inquiétude et donner ample
satisfaction au parti des jeunes.

Marforio venait tous les matins très-ponctuellement visiter les bocaux
confiés à ses soins, en retirer le mieux qu'il pouvait les cervelles de
Son Altesse et de Leurs Excellences, et les replacer toutes dans leurs
boîtes respectives. C'était la seule occasion qu'il voulût conserver de
fréquenter ses collègues.

Un jour, le docteur s'était acquitté de sa tâche avec l'attention
accoutumée, et après avoir hermétiquement fermé les têtes des éminents
fonctionnaires dont il réglait les mouvements intellectuels, il était
rentré dans son laboratoire pour continuer une série d'expériences fort
curieuses, quand Lorenzo, essoufflé, courut après lui et vint frapper à
sa porte.

--Eh bien! qu'y a-t-il encore? demanda le savant, surpris de l'émotion
de son gendre.

--Oh! rassurez-vous, murmura Lorenzo naïvement, Marta n'est pas malade.

Le pauvre prince s'imaginait que le premier cri du père était pour sa
fille; il oubliait que le père était un savant.

--Il ne s'agit pas de ma fille. Est-ce qu'on aurait voulu encore
enterrer mes sujets?

--Non, répliqua Lorenzo; mais êtes-vous bien sûr, docteur, de ne pas
vous être trompé ce matin en remettant chaque cerveau dans sa boîte?

--Très-sûr; les précautions que je prends me garantissent contre toute
surprise.

--Alors il se passe un phénomène inexplicable et que je vous conjure de
venir voir. Mon père et ses ministres ont des idées toutes nouvelles,
des goûts différents de leurs goûts habituels.

--C'est tout simple, interrompit Marforio, rougissant d'orgueil, le
progrès est accompli. Vous doutiez de la rénovation de l'intelligence;
je savais bien, moi, qu'à un moment donné, l'instrument reposé aurait
des accents différents de ceux qu'il rendait autrefois.

--Il n'est pas possible, docteur, qu'une flûte, parce qu'elle aura dormi
quinze jours, vous joue des airs de violon!

--Ouais! Vous devenez railleur, mon gendre! Il vous sied bien de vous
moquer de ce que vous ne comprenez pas!

--Oh! je ne me moque pas, je vous jure, j'ai trop peur, dit Lorenzo.

--Peur de quoi?

--Peur de cette activité qui succède à cette atonie.

--Bah! je vous démontrerai que tout cela est logique.

Lorenzo secoua la tête et revint au palais avec Marforio.

Il se passait en effet une scène fort étrange et que toute la science du
docteur allait peut-être se trouver impuissante à expliquer.



IX

Où les ministres commencent à travailler.


Quand j'ai parlé des sinécures constituées au profit de chaque ministre
de Bonifacio, je n'ai pas exagéré; mais il est bien évident que cette
inaction n'empêchait pas qu'il y eût une organisation, des bureaux, des
employés, du papier et des plumes et que chaque ministre eût à recevoir
les compliments de ses subordonnés au jour de l'an, et à leur donner des
semonces de temps en temps pour faire croire à un travail. Bonifacio
n'eût pas demandé mieux, cela ressort assez de ce récit, que de
congédier tous les ministres et tous les employés du ministère.
L'équilibre du budget était un idéal insuffisant pour lui. Il en
poursuivait la légèreté absolue, la volatilisation, en quelque sorte.
Mais si disposé qu'il fût aux économies et à la simplification du
pouvoir, le prince était contraint à un décorum officiel envers ses
voisins. Le respect humain, je devrais dire le respect _souverain_,
l'obligeait à des complications dispendieuses dont il gémissait.

C'est une des particularités de l'Italie, que chaque État peut y aspirer
individuellement à la liberté, mais ne peut s'affranchir de l'obligation
de rendre des comptes à la curiosité du voisin. La terre où fleurit
l'oranger est contrainte à l'humiliation de mettre ses fleurs sous le
nez des étrangers pour que ceux-ci règlent leur bonne humeur sur le
plus ou moins de parfum qui s'exhale. On n'a jamais su pourquoi, mais ce
pays des fées est continuellement exposé aux accidents qui poursuivent
les princes charmants dans les féeries; quand il veut s'asseoir, quatre
ou cinq bras tiraillent son siége sous le prétexte de s'assurer de sa
solidité. Veut-il manger; avant qu'il ait porté un morceau à ses lèvres,
quatre ou cinq bras se lèvent et retiennent la bouchée, sous le prétexte
que l'Europe est intéressée à la bonne digestion du convive. C'est sans
doute pour que l'Italie soit maîtresse chez elle qu'il s'est formé des
sociétés de charbonniers. On sait que le charbonnier n'aime pas en
général qu'on commande chez lui.

Du temps de Bonifacio XXIII, les charbonniers n'avaient pas encore
noirci l'horizon; mais la curiosité des voisins était déjà excessive, et
c'était déjà pour la satisfaire que le père de Lorenzo gardait ses
ministres. On l'eût contraint par la violence à faire comme les autres
petits potentats du voisinage et à avoir des ministres allemands, s'il
n'en avait pas eu d'italiens. Les formes et les formules, voilà un des
grands principes de l'équilibre européen! Bridoison y entendait quelque
chose. Quant au sentiment, il n'a jamais rien à voir. Bonifacio pouvait
tailler, rogner, scalper les ministres et les sujets; mais il devait
avoir des ministres. C'était déjà bien assez qu'on lui passât sa
jovialité, sa tolérance de bonne humeur. Depuis longtemps on l'eût
contraint à la tristesse, si un judicieux prélat, en tournée
diplomatique dans la principauté, n'avait fait remarquer que la bonhomie
de Bonifacio, au lieu de profiter à la liberté, comme on le craignait,
faisait les affaires de la licence, ce qui était bien différent.

En effet, la liberté, parmi tous ses inconvénients, a celui d'être d'un
fâcheux exemple; elle ne justifie pas non plus toujours une
intervention. La licence, au contraire, a cela d'avantageux qu'elle met
les États de celui qui en est atteint à la disposition du premier
redresseur de torts du voisinage, en goût de conquête. Les qualités
aimables de Bonifacio n'effarouchaient donc pas les tyrans du voisinage;
l'ordre par le travail, l'activité par la liberté les eussent mis dans
d'autres dispositions à son égard.

Je ne m'étends sur ces considérations qui retardent le dénoûment de mon
histoire que pour faire comprendre comment Bonifacio, obligé d'avoir des
ministres, avait par conséquent des employés de ministères, et comment
ces derniers furent très-surpris un certain jour du changement qui
s'était opéré dans les idées de chacun de leurs ministres.

Le ministre de la guerre, qui commençait tous les matins ses prétendus
travaux par des études sur le fameux modèle de mirliton, demanda ce
jour-là pourquoi les _abécédaires_ n'étaient pas distribués. Il y eut
une stupéfaction profonde dans les bureaux. Distribuer des abécédaires à
l'armée! Vouloir que les soldats sussent lire, et probablement écrire.
Quelle innovation! Quel progrès! Créer des baïonnettes intelligentes!
quelle idée hardie, mais imprudente!

Un quart d'heure après, le bruit s'était répandu dans la ville que le
gros ministre de la guerre cachait un esprit fort alerte dans son
épaisse enveloppe et qu'il déployait une prodigieuse activité.

Un phénomène en sens inverse, mais également extraordinaire avait lieu
au ministère de l'instruction publique. Le ministre était entré en
fredonnant des couplets galants, qui constituaient l'air national de la
principauté, et s'était informé auprès des inspecteurs de l'état des
mirlitons. Là il n'était plus question d'abécédaires, mais de ces
curieux instruments à pelure d'oignon qui devaient donner une musique
agréable et économique à la principauté.

Les employés se regardaient en ouvrant des yeux démesurés; ils pensèrent
que la musique allait prendre sans doute dans le programme de
l'éducation une importance méconnue jusque-là, et un chef zélé expédia
tout aussitôt une circulaire aux écoles de la principauté pour
recommander l'étude du mirliton avant toutes choses, la volonté de Son
Excellence étant expresse à cet égard.

Le ministre de la justice ne parlait que de sommes à toucher, ce qui
alarma et scandalisa d'abord un peu ses employés, lesquels eurent la
crainte que la vénalité du ministre ne se décelât par ces propos
financiers. Mais ils finirent par penser qu'il s'agissait plutôt
d'augmenter leurs appointements, et cette nouvelle manière d'envisager
la question changea en enthousiasme les premières défiances. Encore un
ministre dont les dispositions furent publiées, commentées, et, quand on
le pouvait, énergiquement prônées!

Le ministre des finances, lui, si attristé d'ordinaire par le problème
insoluble de son budget, se trouva d'une gaieté charmante. Il fit venir
son trésorier et lui parla pendant une heure, le rire sur les lèvres, de
corde, de pendaison, de prison, de gendarme; si bien que le trésorier
s'imagina qu'on allait faire rendre gorge à tous les détenteurs de
deniers, aux financiers qui profitaient de la détresse du prince et des
embarras du peuple, et que ce bruit répandu rapidement, s'il fit pâlir
quelques traitants, suscita dans la foule une explosion de bravos.

Le parti des jeunes, qui était bien jeune, se laissa prendre à ces
rumeurs.

--Enfin, disait-il, voilà le gouvernement qui va marcher; ce n'est pas
sans peine! Comme l'opposition atteint toujours son but! Décidément
Marforio est un grand savant!

Lorenzo ne fut pas le dernier à entendre parler des résolutions toutes
nouvelles des ministres de son père. Il alla trouver celui-ci. Bonifacio
était, comme d'habitude, frais, rose, souriant, assis près d'une
fenêtre, occupé à regarder des petits poissons rouges s'ébattre dans
l'eau. Par une affinité singulière et qu'il ne s'expliquait pas, depuis
quelque temps il s'était pris d'une belle passion pour l'eau claire et
pour les bocaux.

Lorenzo interrogea; mais le prince ignorait tout. Un conseil des
ministres fut immédiatement convoqué. Les Excellences arrivèrent avec
une allure qui ressemblait à l'ivresse. Elles sautillaient et secouaient
toutes la tête, comme si, avec la cervelle, on eût enfermé une ruche
dans chacun des crânes.

--Eh bien! qu'y a-t-il? demanda Bonifacio; vous avez des façons
singulières aujourd'hui, mes chers amis; calmez-vous et causons.

Lorenzo, par faveur spéciale, était souvent admis à l'honneur,
d'assister au conseil. Tous les ministres prirent alors la parole à la
fois, et la confusion la plus étrange, la plus comique, en même temps
que la plus effrayante, signala cette conférence. Le ministre de la
guerre croyait administrer l'instruction publique. Le ministre de
l'instruction publique parlait de la guerre. Le ministre des finances ne
voulait entendre parler que de la justice, et le ministre de la justice
cherchait querelle à Bonifacio pour ses dépenses de table.

Non-seulement les rôles semblaient intervertis et les personnalités
paraissaient changées, mais chacun des ministres n'avait pas tellement
abdiqué son ancien caractère, qu'il ne restât quelque chose, soit dans
le geste, soit dans les allures, soit dans les paroles, de son état
primitif, et ces restes d'habitude ajoutaient au désordre et à la
cacophonie.

--Qu'est-ce qu'ils ont donc? se demandait Bonifacio, dont la placidité
se maintenait avec peine au milieu de ce tohu-bohu.

--J'ai peur qu'il ne soit arrivé quelque chose pendant la nuit, disait
Lorenzo, qui ne voulait pourtant pas trop alarmer son père sur les
inconvénients du système de Marforio.

--J'ai envie de les destituer tous, reprenait Son Altesse. Ils
m'ennuient avec leurs bourdonnements et leurs façons d'empiéter sur les
devoirs les uns des autres.

--Attendez, mon père, jusqu'à l'arrivée du docteur; lui seul peut
expliquer et guérir la fièvre qui les agite.

Nous savons comment Lorenzo, plus ému qu'il ne l'avait laissé croire à
son père, alla chercher Marforio; comment celui-ci le suivit en raillant
les terreurs du jeune prince; mais nous devons ajouter que le savant
lui-même fut un peu abasourdi du tumulte au milieu duquel il tomba.

Les ministres piétinaient en se promenant et ne tarissaient pas;
c'était un flux de paroles qui grossissait toujours, comme ces horloges
dont le ressort se brise et dont on entend le mouvement se dérouler avec
bruit; toutes ces cervelles détraquées avaient un mouvement rapide,
bruyant, qui finissait par se communiquer au corps. Les figures étaient
pourpres; la sueur perlait sur tous les fronts. Évidemment la folie
marquait et prenait ses victimes.

Marforio, en dépit de sa confiance, ressentit quelque crainte. Je dis
qu'il eut peur, je ne dis pas qu'il ressentit l'ombre d'un remords. Il
tâta le pouls aux différents ministres, essaya de comprendre quelque
chose à leurs discours interminables et confondus.

--Quelqu'un est entré dans la salle du trésor, dit-il enfin après avoir
réfléchi.

--Personne, dit Bonifacio.

--Et moi, dit Lorenzo, je suis de l'avis du docteur, et je crois, en
effet, qu'un imprudent et un traître a osé toucher aux bocaux.

--Si je savais son nom! s'écria Son Altesse.

Lorenzo, par prudence ou par un reste de pitié, n'osa pas livrer encore
le nom de Colbertini.

--Qu'est-ce qu'on leur a fait? demanda Bonifacio sérieusement inquiet et
en portant les deux mains à son front.

--Parbleu! on a changé les étiquettes et on m'a exposé à changer les
cervelles de maîtres.

--Quelle horreur! s'écria le prince; et ce malheur pouvait m'arriver!

--Heureusement qu'il n'y avait personne contre qui l'on pût échanger la
cervelle de Votre Altesse.

Cette réponse, que Bonifacio interpréta comme une flatterie, le calma un
peu.

--Il faudrait aviser, dit-il.

--Sans doute, répliqua Marforio, quoique au fond, en y réfléchissant, je
ne sois pas absolument fâché de l'expérience nouvelle qui m'est offerte.

--Hum! mon cher premier ministre, vous expérimentez trop.

--Laissez faire, monseigneur, il n'y a pas de danger. L'essentiel,
n'est-ce pas, c'est qu'ils vivent.

--Sans doute.

--Eh bien! les gaillards m'ont l'air robuste.

--Oui, mais cette fièvre?

--Bah! quand ils parleraient un peu trop! ils gardent depuis tant
d'années le silence.

--Sans doute, mais ce charivari?

--Bouchez-vous les oreilles. D'ailleurs, est-ce que Votre Altesse a
l'habitude de les écouter?

--Je n'en sais rien; ils n'ont jamais rien dit. Mais comment ne pas les
entendre? Et puis, que pensera le public?

--Ce que pensera le public! repartit Marforio, qui avait parfois des
accès de pénétration. Il sera enchanté; il vous accusait de gouverner
avec des muets; il ne pourra, certes, plus en dire autant. Le public
prend le tumulte pour le travail, les paroles pour des faits; il n'aime
au fond que le changement, et se soucie fort peu du progrès, pourvu
qu'on lui renouvelle de temps en temps ses affiches, ses programmes.
C'est un maniaque dont l'estomac ne peut manger qu'une nourriture, mais
qui veut qu'on lui change fréquemment les assiettes.

--Hein! Lorenzo, dit le prince ravi de cette boutade, quel homme d'État
que ton beau-père!

--Mais que prétendez-vous obtenir? demanda Lorenzo, qui n'était pas
aussi prompt que son père à avoir confiance et à se distraire de son
inquiétude.

--Je n'en sais rien, répliqua Marforio; mais j'augure bien. Si mon
système allait prendre un développement auquel je n'avais pas songé
d'abord! Le hasard est le grand initiateur, comme il est souvent le
grand secret des triomphes. Est-ce que vous croyez qu'il me serait
impossible de donner au même homme plusieurs intelligences à la fois? Du
moment que la cervelle consent à n'avoir plus l'importance exclusive que
les ignorants de savants lui attribuaient autrefois, pourquoi ne
pourrait-elle pas, en voyageant à travers différents crânes, acquérir
des idées? Ce sont là des conjectures, mais des conjectures qui reposent
sur l'expérience.

--Je ne tiens pas, pour ma part, à apprendre quelque chose, dit
Bonifacio.

--Mais, objecta Lorenzo, comment la cervelle, en occupant des places
vides, peut-elle acquérir des idées?

--J'attendais cette remarque, dit Marforio. Mon cher, l'intelligence se
modifie selon l'espace, l'air et la configuration de la boîte qui
l'enferme. Le crâne est le cabinet d'étude, et tout le monde sait que,
selon qu'on peut s'étendre, bâiller, se remuer à droite, à gauche, un
cabinet vous inspire plus ou moins. Il y a d'ailleurs des habitudes du
corps, des dispositions du cervelet qui influent à leur tour sur la
cervelle.

--Mais s'ils allaient devenir fous? dit Lorenzo en montrant le ministère
tout entier, qui chuchotait, s'agitait, se démenait, en parlant à tort
et à travers.

--Il sera toujours temps de les calmer s'ils vont trop loin, dit
Marforio.

--Ainsi, mon cher, demanda le prince, votre avis?...

--Mon avis est qu'ils sont bien comme cela, qu'il faut les laisser, que
la Providence, en permettant cette confusion, m'a mis sans doute sur la
trace d'une nouvelle découverte, et que j'aurai là une nouvelle occasion
d'ajouter à la gloire de votre règne et au prestige de la principauté.

Lorenzo, voyant que son père allait consentir à prolonger cette
dangereuse comédie, voulut intervenir; mais Bonifacio ne le laissa pas
parler.

--Puisque l'expérience est commencée, autant vaut la laisser achever,
dit-il. Mon bon Marforio, prends-y garde. Ne donne pas trop d'idées à
mes ministres. Ils sont assez amusants dans cette ivresse qui les tient;
mais ils font bien du bruit.

--Cela se calmera, répondit Marforio avec autorité; ils ne sont pas
encore habitués à ce changement de cervelle.

Lorenzo s'était enfui. Le malheureux prince avait peur de perdre la
tête.

--Ah! dans quel cabanon me faut-il vivre? murmurait-il en levant les
bras au ciel. O Marta! se peut-il que l'amour le plus pur et le plus
loyal ait eu des conséquences si odieuses et si grotesques?

Nous savons déjà que Lorenzo faisait du nom de Marta sa première et sa
dernière invocation dans l'embarras; mais, fidèle aux sentiments qui
l'avaient fait aspirer à la main de la fille du docteur, le plus délicat
des princes et le plus malheureux des héritiers présomptifs ne songeait
point à regretter son amour. Il déplorait seulement que le bonheur de la
principauté ne fût pas une conséquence de son bonheur intime, et que sa
pastorale eût un si fâcheux dénoûment.

Il sentait bien d'ailleurs qu'il n'était pas au bout de ses épreuves.
Marforio était infatigable et intraitable. Le docteur devait trouver
toujours, même dans les échecs, la confirmation de son infaillibilité.
Jusqu'où Lorenzo verrait-il descendre la majesté souveraine dans la
personne de son père? Et c'était lui, lui seul, lui Lorenzo, qui avait
voulu qu'on donnât le ministère à Marforio! C'était lui qui avait
indirectement causé tout ce désordre! Il ne pouvait s'en prendre à
personne; et il n'avait, hélas! personne sur qui il pût se venger.
Pourtant, en y réfléchissant un peu, Lorenzo se dit que Colbertini, si
c'était réellement lui qui avait changé les étiquettes des bocaux, avait
une terrible responsabilité à assumer; et comme il fallait que quelqu'un
payât pour tout le monde, et même pour Lorenzo, par une logique assez
ordinaire de la vie et faite particulièrement pour l'usage des princes
il fut convenu que Colbertini recevrait un châtiment exemplaire.

Colbertini, qui avait été pendant plus de vingt-cinq ans ministre,
n'ignorait pas la façon de raisonner des souverains; il avait prévu que
Lorenzo, quoique parfait relativement, ne renoncerait pas au plaisir de
lui faire expier les torts, c'est-à-dire les imprudences du château. En
conséquence, après avoir joué à Marforio le tour que nous venons de
voir, il s'était prudemment caché, et avait mis en sûreté la fameuse
clef de la salle du trésor que l'héritier présomptif avait eu la
maladresse de ne pas lui réclamer.

Je sais bien que Lorenzo aurait pu conseiller à son père de faire
changer la serrure de la salle en question. Mais on ne s'avise jamais de
tout, et si les princes étaient infaillibles, il n'y aurait jamais de
dynastie en péril, de catastrophe, de révolution, de restauration, et le
monde s'ennuierait bien.

Colbertini se réservait de se montrer au moment critique. Il espérait
bien que les sortiléges de Marforio ne prévaudraient pas toujours contre
la politique traditionnelle. Il avait rendu par ses intrigues le parti
des jeunes fort exigeant, et il pensait que le ministère et Bonifacio
lui-même ne résisteraient pas toujours aux exigences de cette
opposition. Quant à l'opposition, Colbertini, en fait de nouveautés,
pensait lui offrir les vieux programmes et la bercer des vieux contes
d'autrefois, rajeunis pour l'occasion; d'ailleurs, rien ne calme et ne
désarme un parti comme le triomphe, et on n'en a jamais vu un seul qui
ait persisté dans l'inflexibilité de sa ligne après avoir été admis à
participer aux affaires.

Tel était le calcul de Colbertini. Pour manquer de grandeur et de
générosité, il ne manquait pas de certaines chances; mais, par une
inexplicable illusion du pays, par un de ces mirages qui ravissent les
peuples, par une de ces utopies qui dépassent toutes les probabilités,
le piége tendu à Marforio servait à sa gloire, et le fameux
bouleversement des cervelles déterminait une explosion d'espérance et
d'enthousiasme dont Colbertini était stupéfait.

Les distinctions à établir entre le génie et la folie sont difficiles
dans tous les temps, sous toutes les latitudes et avec tous les
caractères; mais dans une principauté comme celle de Bonifacio, elles
étaient impossibles; les termes de comparaison manquaient pour le génie,
et ils étaient trop fréquents pour la folie: on n'y faisait plus
attention. C'est pourquoi les extravagances du ministère, au lieu
d'épouvanter le parti de la jeunesse, lui donnaient confiance. On ne
parlait que des innovations, des améliorations introduites par les
différents ministres.

Tous les soldats se promenaient, un cahier à la main, en épelant leurs
lettres. Les factions, déjà si rares, étaient définitivement remplacées
par des heures d'étude; et quand les défenseurs de la patrie
s'arrêtaient à la porte d'un cabaret, ce n'était que pour le plaisir,
purement intellectuel, de déchiffrer l'enseigne.

Les professeurs de l'université (ai-je dit qu'il y avait une université?
Je ne sais pas; en tous cas, vous serez bien aise de l'apprendre), les
professeurs de l'université se coiffaient sur l'oreille et prenaient des
petits airs conquérants les plus belliqueux du monde. On ne rencontrait
plus les étudiants que rangés par pelotons, et défilant avec des
mirlitons gigantesques. Le mirliton était devenu l'instrument d'Apollon.
Le ministre de l'instruction publique avait inventé un mirliton rayé
dont l'éclat se faisait entendre à une très-grande distance.

Les financiers, depuis que leur ministre avait troqué sa cervelle contre
celle du ministre de la justice, étaient encouragés à l'étude des lois,
et cette disposition causait un grand émoi dans la population. Les uns
prétendaient que les hommes d'argent trouveraient dans l'arsenal
législatif des moyens d'augmenter leurs perfidies et leurs ressources;
les autres, au contraire, assuraient que l'étude des lois était
l'enseignement le plus moral et le plus utile. Mais ce débat était
lui-même un symptôme de progrès; et si les usuriers avaient diminué,
l'avantage eût été incontestable; mais c'était déjà beaucoup pour la
réalité qu'on pût le contester.

Quant au ministre de la justice, il n'était préoccupé que de la question
financière. Il ne voulait pas que les plaideurs payassent les épices, et
il contraignait les avocats à indemniser leurs clients du temps qu'ils
leur faisaient perdre, de l'ennui qu'ils leur causaient, et du mal
qu'ils faisaient penser d'eux en en disant trop de bien. Le peuple
applaudissait à ce système; mais les procureurs étaient furieux. Une
excentricité fort bouffonne, et qui dépassait réellement le but, était
celle-ci: toutes les fois qu'un magistrat dénonçait et poursuivait un
délinquant, il était obligé de déposer une grosse somme d'argent, pour
que le prévenu, dans le cas où il aurait été injustement poursuivi et où
il aurait été victime de dénonciations calomnieuses ou d'un zèle
maladroit, fût largement indemnisé.

Le peuple, bien entendu, battait des mains à ce système de précaution et
de responsabilité; mais les vieux jurisconsultes hochaient la tête et
prétendaient que le métier devenait impossible, et que la justice
cessait d'exister du moment qu'on lui imposait l'obligation de n'être
jamais injuste.

Mais les murmures, les critiques disparaissaient dans le choeur général.
Comme on remuait beaucoup de questions, on paraissait en résoudre
beaucoup. Le parti des jeunes était dépassé. Il avait de la peine à
coordonner ses idées et à se faire une opinion précise sur ces réformes
qui attaquaient tout à la fois; car je ne parle là que des points
principaux, et il est bien évident que les ministres touchaient à tout.

Bonifacio s'amusait; il ne se fatiguait pas la tête à comprendre, à
prévoir; il regardait, riait des mécontents, souriait aux flatteurs,
faisait tous ses repas avec la ponctualité accoutumée, avait supprimé
les conseils des ministres depuis qu'il était impossible de s'entendre
et de se concerter, et passait précisément aux yeux de ses sujets pour
travailler un peu, depuis qu'il avait renoncé à l'ombre même du travail.

Marforio étudiait, et se félicitait chaque jour de cette nouvelle
expérience.

--Comment ne l'avais-je pas prévu? se disait-il tous les matins, en
remettant les cervelles dans les crânes désignés par Colbertini.

Au bout de quelques jours, quand il fut bien établi que les changements
de domicile étaient sans danger pour les cerveaux, et quand la fièvre
des ministres se fut en quelque sorte régularisée, le docteur prit
plaisir à bouleverser les étiquettes, ou plutôt à les supprimer et à
laisser au hasard la distribution des organes qu'il plaçait et
déplaçait. Ce fut l'apogée du triomphe pour le savant, le signal d'une
recrudescence incendiaire pour l'activité des ministres, et par suite
pour la civilisation de la principauté. Les décrets, les mesures, les
changements se multipliaient, se succédaient, se contredisaient avec une
rapidité vertigineuse.

--Nous allons trop vite, disait parfois Bonifacio.

--Ce n'est que le commencement, répondait Marforio enivré.

Et toute la principauté paraissait piquée de la tarentule. Comme les
cerveaux des ministres ne faisaient que transporter les idées dont ils
étaient imprégnés, mais ne les augmentaient pas, le mouvement n'était en
définitive qu'un déplacement continuel. Ainsi les mirlitons, après avoir
été ordonnés aux professeurs, l'étaient aux magistrats qui rendaient la
justice sur des airs de tontaine et tonton. Puis, les collecteurs
d'impôts venaient à leur tour percevoir les deniers publics en
s'accompagnant de ces mélodieux instruments. Chaque ministre, au hasard
de la distribution des cervelles, ordonnait, défendait, révoquait ce
qu'un autre semblait avoir ordonné, défendu, révoqué la veille.
Quelquefois les crânes rentraient en possession de leurs cerveaux
légitimes; ces jours-là étaient des jours de repos; mais on eût dit que
Marforio s'arrangeait pour qu'ils fussent rares.

Pendant qu'une sorte de délire remuait les destins de la principauté,
Lorenzo triste, et ne trouvant pas dans son bonheur l'oubli de ses
inquiétudes politiques, ne cessait de demander au ciel, avec de
ferventes extases auxquelles Marta s'associait, le retour ou plutôt la
venue du bon sens et de la raison. Prière superflue que le ciel ne
devait pas exaucer!

On eût dit que la Providence se plaisait à cette débauche de
gouvernement et qu'elle encourageait avec ironie cet imbroglio sans
issue logique.

Colbertini était le seul qui ne fût pas dupe. Il s'impatientait dans sa
retraite, et se mordait les poings à la pensée de voir accepter comme un
progrès, comme une marche ascendante, ce piétinement des administrateurs
et des habitants de la principauté. Je vais vous raconter par suite de
quelle imprudence, en croyant ouvrir les abîmes, il ferma toutes les
crevasses du volcan révolutionnaire, et de quelle façon, en voulant se
rendre nécessaire, il se rendit inutile. Ce sera d'ailleurs le dénoûment
hypothétique, j'allais dire l'apothéose de ce conte instructif et moral.

Je dis le dénoûment hypothétique, parce qu'il est bien constant que rien
ne se dénoue dans la vie, et que l'histoire d'un État, si minime que
soit ce dernier sur la carte du monde, change, se modifie, mais ne se
fixe pas dans un sort invariable. La principauté n'existe plus telle que
Bonifacio XXIII l'avait reçue de Bonifacio XXII, et elle a subi bien des
destinées contraires; mais le sol y est aussi riche qu'autrefois; les
femmes y sont belles comme jadis; on y trouve encore le parti des jeunes
et le parti des anciens; mais le parti des jeunes a vieilli, il ne se
contente plus des apparences; il n'a plus besoin d'un cuisinier français
pour vouloir et pouvoir, et la lutte est beaucoup plus sérieuse qu'au
temps passé. Il y aurait donc encore des drames à raconter, si ce récit
était une série d'annales, au lieu d'être un épisode; c'est donc pour
obéir à une pure hypothèse que je vais terminer par l'exposé de la
dernière catastrophe du ministère.



X

Où les ministres font le bonheur du peuple, en n'y travaillant plus.


Tout allait donc sur un rhythme violent dans la principauté; mais
l'illusion, loin de décroître, allait en augmentant, et la popularité de
Bonifacio avait atteint des limites qui défiaient l'ingratitude. Quant à
Marforio, il commençait à vouloir ménager le bon Dieu, dans ces
expériences, et se promettait toujours de ne plus tant empiéter sur ses
priviléges, dans la crainte d'exciter à la fin son dépit. Ce sentiment
était si naïf de la part du bon docteur, qu'on ne saurait y voir un
blasphème.

Hélas! Marforio ne se doutait guère que l'impuissance et la vanité de la
science allaient lui être démontrées d'une façon terrible par un
ignorant!

Un matin, le docteur venait de pénétrer, avec l'air radieux qui ne le
quittait plus, dans la salle du trésor, pour procéder à ses importantes
fonctions, quand tout à coup il en sortit en poussant un grand cri, et
il vint tomber à la porte des appartements de Lorenzo.

L'héritier présomptif, dont le mariage n'avait pas augmenté les
occupations et qui avait toujours beaucoup de loisirs, se préparait à
sortir avec Marta pour une exploration botanique; il continuait à se
perfectionner dans l'étude des simples; comme si ce dût être le meilleur
moyen d'apprendre à gouverner les hommes!

Le docteur était étendu par terre sans mouvement. Marta l'aperçut la
première et se précipitant sur lui essaya de le soulever, de lui faire
respirer des sels, tout en pleurant et en interrogeant par des paroles
entrecoupées Lorenzo, qui n'en savait pas plus qu'elle.

--Mon père, mon père, disait-elle en sanglotant, qu'avez-vous? Que vous
est-il arrivé?

Marforio se remit peu à peu, et comme Lorenzo avait appelé des valets
pour le transporter, il fit signe à son gendre qu'il voulait être seul
avec lui. Quand tout le monde se fut éloigné:

--Ah! mon cher Lorenzo, lui dit-il en soupirant, mon dernier jour est
arrivé.

--Que s'est-il donc passé? Est-ce une disgrâce?

--Vous l'avez dit, une disgrâce, mais la plus cruelle, la plus
inattendue, la disgrâce de la science; je suis déshonoré, je n'ai plus
qu'à mourir.

--Vous m'effrayez, dit Lorenzo, qui pensa au fameux système, parlez
vite.

--Eh bien! mon enfant, oh! je n'y survivrai pas! Un horrible complot a
été tramé contre le prince, contre le ministère et contre moi. On était
jaloux de ma gloire.

--Parlez! docteur, parlez!

--Je viens d'aller, selon l'obligation que je me suis imposée, et à
laquelle, vous le savez, je n'ai jamais manqué, pour placer les
cervelles dans les crânes. J'avais pour aujourd'hui un si beau projet!

--Eh bien! demanda Lorenzo, tout haletant d'impatience!

--Eh bien! je trouve comme d'habitude la porte hermétiquement fermée,
rien extérieurement n'annonce l'horrible découverte... J'entre.

--Après! Voyons! Dépêchez-vous.

--Je vais droit à la table où se trouvent les bocaux et...

--Quoi donc? mon Dieu!

--Et je ne trouve plus rien; les bocaux sont vides.

--Même celui...

--Oui, même celui qui avait l'honneur de contenir la cervelle de Son
Altesse.

--Vous avez peut-être mal vu, balbutia Lorenzo, qui se sentait pris
d'épouvante et qui se retenait au bord de l'abîme.

--Oh! j'ai bien cherché! Alors j'ai compris que c'en était fait de ma
gloire, et j'ai cru que j'allais mourir! Oh! mon ami, continua Marforio
en tombant dans les bras de son gendre, on va croire que j'étais un
charlatan. Voilà mon expérience manquée, mon système devenu la risée des
ignorants.

Lorenzo n'osait mesurer toute la profondeur du gouffre que ce vol
insigne creusait sous ses pieds. Il entraîna le savant vers la salle du
trésor. On fouilla dans toutes les armoires. Les bocaux étincelants,
mais vides, semblaient rire, sous les rayons du soleil, aux angoisses
des visiteurs. Lorenzo sentit ses genoux trembler; ce bon petit prince
héréditaire pleurait sincèrement Bonifacio, et ne songeait guère à
inaugurer son règne.

--Mon père, mon pauvre père, dit-il, en se couvrant le visage!

--Hélas! reprit piteusement Marforio, il ne se doute pas du malheur qui
lui arrive.

La remarque avait un caractère si affreusement grotesque que Lorenzo
surpris et choqué regarda son beau-père.

--Oui, continua le savant, il dort là bien tranquille, sans savoir qu'il
ne retrouvera pas sa cervelle au réveil.

--Il dort, balbutia Lorenzo, c'est vrai.

--Parbleu! croyez-vous qu'il soit mort? repartit Marforio, qui trouvait
dans cette faible contradiction un petit élément de réconfort.

--Mais s'il vit, tout est sauvé, s'écria le bon prince, qui ne songeait
qu'à ses craintes filiales.

--Il vit, tous les ministres vivent; mais ne leur demandez ni réflexion,
ni pensée, ni même une parodie d'intelligence; ils vivent comme des
automates, sans parole distincte; ils vivront ainsi, quelques mois ou
quelques années, je ne sais au juste; car je n'avais jamais pu faire
cette dernière expérience.

--Venez! venez! Marforio, dit le jeune prince avec animation, tout n'est
peut-être pas perdu.

On se rendit dans la salle où les ministres et le souverain avaient
l'habitude de goûter leur sommeil sans conscience. En ouvrant la porte,
on entendit un grondement sourd et rhythmé qui attestait l'ardeur avec
laquelle les augustes personnages s'acquittaient de leur tâche et
faisaient honneur au savant qui les endormait. Lorenzo soupira; ce
ronflement candide était l'image de la confiance et de l'innocence.
Bonifacio souriait: il s'était probablement endormi avec le sourire
qu'il ne devait plus quitter.

Marforio et Lorenzo debout, graves, recueillis, réfléchissaient.

--Il me vient une idée, dit le docteur.

--J'en ai une aussi, ajouta Lorenzo avec un soupir: voyons la vôtre.

--Eh bien, tout peut encore se réparer. Mais quelques sacrifices sont
nécessaires. Nous savons par les phénomènes qui se produisent depuis peu
que les cervelles convenablement enlevées servent indistinctement aux
premiers corps venus. Je vais aller trouver quelques pauvres diables que
la pensée importune, des ambitieux qui visent au pouvoir, des
philosophes qui rêvent le gouvernement. Je leur offrirai, moyennant une
récompense, la possession de la puissance et des honneurs. Je leur
ouvrirai le crâne, et j'apporterai ici des cervelles toutes neuves qui
seront peut-être bien dépaysées d'abord, mais qui introduiront du moins
de la variété dans le conseil.

--Oh! voilà assez d'expériences, dit Lorenzo. Voilà assez de tentatives
et de tentations sacrilèges.

--Ah! mon gendre, reprit avec animation Marforio exalté par la
perspective d'une nouvelle lutte scientifique, vous doutez de votre
beau-père! Vous faites injure à son système!

Lorenzo aurait pu répondre qu'il y avait bien de quoi; mais il suivait
avec trop d'attention un projet qui naissait et se développait en lui,
pour attacher de l'importance aux récriminations et aux offres de
Marforio.

--Pensez donc, mon prince, à l'immense avantage de cette nouvelle
combinaison, disait le savant. Les ministres deviennent des
passe-partout. Nous leur donnons les idées, je veux dire les
intelligences nécessaires au bonheur de la principauté. Le gouvernement
devient bien réellement le représentant de l'opinion, puisque, selon les
circonstances, nous transvasons dans le crâne des ministres les
cervelles des chefs de l'opinion, si ceux-ci consentent, bien entendu.
Dès qu'une cervelle aura produit ce qu'on en attendait, on la rendra à
son premier possesseur. L'État, pour peu que la mode de ce système
prospère un peu, se fonde sur la participation de tous au pouvoir. Mais
comme le peuple a besoin de s'habituer aux visages de ceux qui le
gouvernent, et pour éviter la confusion des physionomies, autant que
pour garder un décorum invariable, les cervelles passeront, mais les
ministres ne passeront point.

Marforio, déjà consolé, se frottait les mains devant cette perspective
et se voyait déjà le dispensateur de la vie sociale dans la principauté.
Son bistouri devenait un sceptre.

Lorenzo, nous l'avons dit, suivait son idée et n'écoutait pas le
docteur. Il pensait à Marta, et se rappelant les conseils que cette
chère âme, que cette bonté vaillante lui avait donnés souvent, il
concevait un projet hardi, qui mûrissait dans sa tête et qui le rendait
de plus en plus grave, à mesure que la réalisation lui paraissait
vraisemblable. Comme Marforio ne recevait pas de réponse et ne trouvait
pas dans son gendre l'enthousiasme sur lequel il croyait pouvoir
compter, il lui toucha le coude.

--Eh bien! qu'en pensez-vous? lui demanda-t-il.

--Je pense, dit Lorenzo avec une douce fermeté et un effort visible, que
Dieu ne veut pas qu'on empiète davantage sur son domaine. En permettant
qu'un ennemi attente à votre oeuvre, il nous avertit d'interrompre ces
opérations, cette boucherie...

--Boucherie! s'écria Marforio indigné. Ah! mon gendre, vous ne méritiez
pas ma fille!

--Excusez-moi, dit Lorenzo, je suis ignorant. Mais j'ai des devoirs à
remplir comme prince et je veux les remplir. Tant que mon père a paru
agir de sa propre volonté, j'ai dû m'incliner devant ses fantaisies,
tout en les regrettant peut-être. Aujourd'hui je crois qu'il est de mon
honneur et de l'intérêt de la principauté de me substituer à la pensée
morte.

--Dites à la pensée absente et perdue; car enfin on les trouvera
peut-être ces cervelles! Si nous les faisions afficher!

--Oh! Colbertini (car c'est lui qui a fait le coup, sans aucun doute),
Colbertini doit avoir pris ses précautions. Le traître se sera vengé.
Pourquoi ai-je oublié de lui demander la clef?

--Avouez aussi, mon prince, qu'on ne laisse pas la clef de sa maison à
l'ennemi qu'on a chassé; vous voulez régner et vous débutez ainsi!

--J'ai eu tort, c'est vrai. Mais le moment est venu de tout réparer, et
je sens que je suis à la hauteur de ma tâche. Marforio, promettez-vous
de me seconder en toute chose, de garder le plus inviolable secret?

--Et je devrai renoncer à mes expériences? dit le savant avec tristesse.

--N'êtes-vous pas contraint d'y renoncer? De qui obtiendriez-vous
l'autorisation de poursuivre vos épreuves? Si vous ne m'aidez pas, je
laisse la curiosité, l'indignation publique s'informer et suivre leur
cours. Et avec la perte de votre système, c'est l'honneur que vous
perdez.

--Oh! sauvons l'honneur de la science avant tout! s'écria Marforio. Que
faudra-t-il faire?

--Je vous l'ai dit: me garder le secret et m'aider à entretenir la
principauté dans une illusion qui, j'en ai l'espoir, ne sera pas
préjudiciable à ses intérêts.

--Oh! oh! l'appétit du pouvoir vous viendrait-il, mon gendre?

--Dites l'appétit du dévouement. Vous m'assurez que les corps étendus là
peuvent vivre encore?

--Sans doute; puisqu'ils dorment, ils peuvent s'éveiller.

--Et en s'éveillant?

--Ils auront la même figure, la même allure qu'à l'ordinaire; seulement
ce seront de belles têtes, sans cervelles. Pour quelques-uns, ce
changement sera insignifiant.

--Et vous croyez qu'à moins de regarder dans la tête, on ne s'apercevra
pas de... ce qui manque.

--Pourvu qu'on ne les interroge pas, le vide ne sera pas constaté.

--Eh bien, Marforio, réveillez-les; je penserai, j'agirai pour eux. Mais
prenez bien garde que jamais personne ne se doute de la vérité. Il y va
de notre honneur, peut-être aussi de la vie.

--Ma foi, mon gendre, cette nouvelle manière d'utiliser la péripétie que
ce diable de Colbertini nous a ménagée me plaît assez. Vous allez voir
si je suis à la hauteur de votre rôle. Par le Grand Albert, je jure de
garder le secret.

Marforio s'approcha des ministres et de Bonifacio, et interrompit leur
sommeil. Alors il se passa une chose effrayante, dont Lorenzo garda
toujours une terreur profonde. Les corps se levèrent, s'habillèrent,
marchèrent, bâillèrent, sourirent, se dilatèrent, ouvrirent la bouche
comme pour parler, mais sans prononcer de parole. Le prince voulut
prendre la main de son père; Bonifacio se laissa faire et sourit. Par un
instinct machinal, le ministère se mit à la suite de son souverain, et
ce cortège silencieux, marchant à pas comptés, en frappant les dalles de
marbre de la galerie, se rendit à la salle à manger. C'était le premier
travail ordinaire de la journée. Comme celui-là rentrait dans l'instinct
animal, il fut ponctuellement rempli. Le déjeuner fut grave. Les valets
regardaient et ne comprenaient rien à ce silence inaccoutumé. Depuis
quelque temps surtout les réunions étaient fort bruyantes. Lorenzo,
assis à la droite de son père, commençait sa comédie de prince et
mentait pour la bonne cause; il se penchait respectueusement vers
Bonifacio, paraissait en recevoir des ordres qu'il transmettait
immédiatement.

Vers la fin du repas, une rumeur monta de la rue. Le peuple, secrètement
soulevé par Colbertini et ses agents, demandait à voir son souverain. Le
bruit avait couru qu'il était malade, mort peut-être, et que les
manoeuvres de Marforio avaient compromis les jours d'un prince et d'un
ministère qui étaient en train de conquérir la popularité.

Lorenzo prit son père par le bras, fit un signe à Marforio et se leva.
Tout le ministère, mû comme par un ressort, se leva aussitôt. Les deux
princes, suivis des ministres, s'avancèrent vers le balcon. Des
acclamations frénétiques les accueillirent. Dès qu'un peu de silence put
s'établir, Lorenzo demanda la parole.

--Chers amis, dit-il à la populace, mon père est trop ému de votre
touchant témoignage de sympathie pour parler; il me charge de vous
remercier en son nom, et de vous annoncer que tous vos voeux seront
comblés.

Un frémissement de joie courut dans la foule. Marforio, placé derrière
Bonifacio, le poussa légèrement par le haut du corps, et Son Altesse se
pencha et salua. Immobiles et roulant de grands yeux, les ministres
tenaient la droite et la gauche de leur souverain.

--Oui, continua Lorenzo, les réformes, longtemps ajournées, seront
aujourd'hui même exécutées. Les rues vont désormais recevoir un
éclairage qui fera du jour le clair de lune de la nuit.
(Applaudissements.) Plus d'ordures sur le pavé! Les impôts sur les
objets de consommation seront l'objet d'un examen, et tout fait espérer
qu'ils seront incessamment abolis.

Les cris de _Vive Bonifacio_ se firent entendre; Marforio lui-même fut
violemment acclamé. Quant à Lorenzo, on avait remarqué dans son accent,
dans son attitude, une contrainte, un chagrin, qu'on interpréta comme du
dépit, et l'on se dispensa de l'associer aux témoignages de gratitude
dont le pouvoir était l'objet. Le jeune prince accepta ce premier
mécompte comme un augure favorable.

--Tant mieux, dit-il, ils seront plus faciles à tromper.

Le cortège quitta le balcon et se dirigea vers la salle du conseil. Là
chacun prit la place qui lui était habituelle. Lorenzo veilla à ce que
les ministres ne manquassent de rien, et sortit avec Marforio, en
fermant soigneusement la porte, et en ayant soin encore d'emporter la
clef. Il poussa même la précaution plus loin. Il tâcha de faire trouver
dans une caserne quelques soldats qui n'eussent pas oublié le maniement
des armes et qui n'eussent pas vendu les fourniments de l'État, pour
acheter des rubans à leurs fiancées; il les fit venir et leur dit:

--Son Altesse travaille et travaillera longtemps. Elle ne veut pas être
dérangée; en conséquence, elle vous enjoint de poser une sentinelle à la
porte de la salle du conseil. Vous devez empêcher par tous les moyens
possibles, même par les armes, qui que ce soit de pénétrer dans
l'appartement. Colbertini sera bien fin, ajouta-t-il intérieurement,
s'il déjoue ces précautions.

Colbertini n'y songeait guère. La police fut mise à ses trousses; mais
il ne faudrait pas conclure de l'inutilité des recherches qu'il se cacha
avec, beaucoup de soin. Il avait suivi la manifestation quasi séditieuse
dont il était l'instigateur. L'apparition de Bonifacio et de ses
ministres au balcon du palais le terrassa.

--Décidément, se dit-il, il y a là-dessous du sortilège.

Il n'osa pas avouer la coupable spoliation qu'il avait commise. C'était
un gros attentat, et il pouvait payer de sa tête la cervelle de
Bonifacio. Il jugea plus prudent de devancer la justice du peuple, et il
partit immédiatement pour la frontière, où l'attendait un capucin de ses
amis, auquel il avait promis une part dans le maniement des affaires, si
la trame qu'il avait ourdie aboutissait. Il avait eu soin d'envoyer en
partant un petit paquet à Marforio. C'était une lettre avec une clef.

«Traître, disait la lettre, tu l'emportes! mais pas pour longtemps! Je
vais armer contre toi toutes les foudres célestes. Prie le diable qui
t'inspire de te faire échapper à la sainte inquisition.»

Marforio rit beaucoup de ce billet.

--Le sot! dit-il, il se prétend un homme d'État, et il se fâche! il
s'avoue vaincu.

Lorenzo, brisé d'émotion, s'était empressé d'aller tout raconter à
Marta.

--J'ai menti à la face de Dieu et des hommes, lui dit-il en la voyant,
voilà mon métier qui commence. Ah! tu m'aideras de ta sagesse et de tes
conseils.

--Je t'aiderai de mes prières et de mon amour, répondit Marta.

La lutte si courageusement entreprise par le prince héréditaire se
continua le lendemain et les jours suivants, Dieu sait avec quelles
terreurs, quelles précautions infinies, non-seulement sans que rien
trahît l'effort généreux de Lorenzo, mais encore avec un succès qui
dépassa ses espérances. Il levait, il couchait, il faisait boire et
manger son père et les ministres; puis, quand il les avait tous
convenablement mis sous clef, il travaillait avec Marta et, suivant les
inspirations de leurs deux coeurs, il administrait.

Qu'il commît quelques fautes et que les illusions généreuses de son âme
le fissent continuellement tomber dans des pièges et dans des erreurs
énormes, je l'admets; mais il y avait une bonne volonté si active et une
intention si droite que les fautes portaient en elles leur remède, et
que le bien se produisait toujours. Lorenzo, bien entendu, laissait
toute la gloire à son père, et le peuple continuait à ne lui savoir gré
de rien, au contraire.

Une ère de prospérité commença pour les États de Bonifacio XXIII. Ce fut
le plus glorieux moment de son règne. Ce fut à partir de cette époque
que ses ministres et lui acquirent les titres dont l'histoire n'a jamais
voulu rendre le dépôt. On trouvait à ces hommes sans cervelle tout le
génie, toute la maturité qu'on leur eût refusés quelques semaines
auparavant. La parfaite dignité avec laquelle ces automates de chair et
d'os figuraient dans les cérémonies, ce qu'ils gagnaient en éloquence
depuis qu'ils ne parlaient plus, et en sagacité depuis qu'ils ne
pensaient pas, combla les voeux du parti des jeunes. Il s'était réjoui
de la période bruyante, agissante; il se réjouit davantage encore de
cette taciturnité. Bonifacio devint un politique, supérieur à Machiavel.
Des sentences, auxquelles Lorenzo n'était pas étranger, commencèrent à
circuler. Les uns affirmaient que l'empire du monde appartient aux
flegmatiques; les autres se réjouissaient de ce que le règne des
bavardages avait cessé. Comme Bonifacio était inabordable et comme il
marchait toujours au milieu d'une haie de serviteurs dévoués, il
devenait impossible de lui parler. Pourtant des mots profonds et
sublimes lui furent attribués. Lorenzo se mettait l'esprit à l'envers
pour les inventer.

Sans qu'on touchât à une seule des libertés dont le peuple avait cru
jouir jusque-là, parce qu'il les avait gaspillées, l'ordre s'établit peu
à peu. Une émulation singulière se manifesta entre le prince et ses
sujets. Chacun voulut travailler, puisque le chef de l'État travaillait.
Au bout de six mois, Bonifacio passait la revue d'une jolie petite
armée, équilibrait les budgets autrement qu'en se servant de quelques
belles phrases comme balanciers, encourageait les affaires sans faire
tort aux travaux intellectuels, et réalisait... tout ce qu'il n'avait
jamais rêvé.

Cette prospérité emplissait de joie et d'un secret orgueil le coeur de
Lorenzo.

--Mon gendre, vous êtes un grand homme, lui disait Marforio, un peu
moins présomptueux depuis sa déconvenue.

--Que je suis heureuse de t'aimer! lui disait Marta.

--Et quand je pense que le public attribue tout cela aux gros corps qui
digèrent là-bas, reprenait le savant.

--Tant mieux, ajoutait Lorenzo en souriant. J'ai tous les profits du
pouvoir sans en avoir les inconvénients; je fais le bien et je n'ai pas
de louangeurs à récompenser.

Marforio était plus ménagé que Lorenzo par l'ingratitude. On allait même
jusqu'à lui attribuer, sinon tout le bien qui s'accomplissait, du moins
l'initiative féconde dont on recueillait maintenant les résultats. Mais
peu à peu, à mesure que la satisfaction publique s'augmentait, Bonifacio
devenait le seul objet d'estime et d'amour. Ce bon roi, si paternel et
si recueilli, cette pensée mystérieuse, qui se manifestait par des
bienfaits, était l'objet d'un culte qui variait ses formes sans
s'épuiser jamais. Les monuments en l'honneur du souverain, les statues,
avec ou sans robinets d'eau, décorèrent la capitale.

Quant à Lorenzo, c'était à peine si l'on se rappelait son existence. On
n'en parlait que comme d'un jeune prince naïf qui avait fait un sot
mariage. Car les peuples les plus démocrates pour eux-mêmes adorent
l'aristocratie des unions princières, et sont humiliés d'une mésalliance
de leurs chefs, faite souvent pour leur gloire. Ce bon jeune homme, si
pur et si poétique, passait pour un nigaud. Il en riait et trouvait une
satisfaction véritable et piquante dans cette injustice qu'il avait
cherchée. Sa piété filiale, qui n'avait pas de dédommagement à recevoir
du côté de son père, s'excitait et s'alimentait encore; et n'ayant ni
flatteurs pour corrompre ses inspirations, ni rivaux pour défier son
zèle et le porter aux prouesses dangereuses, il continuait à faire le
bien tranquillement, loyalement, saintement, pour la seule joie de faire
aimer son père et d'être aimé de Marta qui, de son côté, ne restait pas
étrangère à l'accroissement de la population et à la consolidation de la
dynastie.

Les bons rois devraient être immortels. Mais c'est une question de
savoir si la perpétuité ne corrompt pas les plus précieuses vertus, et
si les peuples qui se fatiguaient d'Aristide ne se révolteraient pas à
la fin contre un souverain immuable dans sa justice comme dans sa durée.
Les nations ont un faible et une tendresse pour les princes qui sont
bons diables; on n'a jamais entendu dire qu'elles en aient choyé, sous
le prétexte qu'ils étaient bons dieux.

Bonifacio XXIII semblait assuré de vivre longtemps, surtout depuis qu'il
ne vivait plus, je veux dire depuis que le souci de son intelligence
n'effleurait plus l'ombre de son corps; mais, et c'est ici que la
fragilité de la science se montre avec éclat, toutes les conjectures de
Marforio furent déjouées, et l'on remarqua avec stupeur dans l'intimité
du château que la santé de Son Altesse et la santé de Leurs Excellences
les ministres déclinaient rapidement. Rien n'était pourtant changé dans
la régularité des fonctions automatiques de ces illustres personnages:
ils faisaient leurs quatre ou cinq repas par jour avec la même abondance
et la même exactitude. Leur sommeil et leurs promenades n'étaient point
troublés; ils végétaient dans cette locomotion somnambulique, sans
chagrins, sans douleurs. Mais, en dépit de l'excellente hygiène à
laquelle ils étaient soumis, on vit leurs yeux s'entourer d'un cercle de
bistre, leurs joues devenir creuses, leur taille se courber, leur
démarche se ralentir. Marforio crut d'abord à un malaise passager. Mais
il comprit bientôt que la mort allait le vaincre, et que sa présomption
scientifique était sur le point de recevoir un conseil de modestie.

Lorenzo pressentit ce dénoûment sans douleur; non pas que l'ambition de
succéder à son père altérât ses sentiments de tendresse filiale; mais
depuis longtemps il portait le deuil secret de Bonifacio, et cet
automate sans parole et sans amitié, qui buvait et qui mangeait à côté
de lui, lui paraissait une effigie de son père, mais n'était plus son
père.

Tout ce qu'on peut déployer de ressources ingénieuses pour prolonger la
vie, Marforio l'essaya en faveur du prince et de ses ministres.

--C'est monstrueux, disait-il, ces coquins-là ont fait un pacte avec
Colbertini. Puisqu'ils ne pensent plus, de quoi diable peuvent-ils
mourir?

Ils mouraient précisément de ne plus penser, et c'était là ce que ne
voulait pas reconnaître Marforio. Il avait peine à admettre que la
matière, pour s'épanouir et pour durer, eût besoin de l'intelligence; il
ne comprenait pas qu'il y a dans l'idée, dans la vie morale, un foyer,
la vie même; et de même qu'on voit des corps chétifs se maintenir et
persister longtemps au seuil de la tombe, parce que l'énergie de la
volonté ou de l'imagination fait peur en quelque sorte à la matière et à
la mort, de même on voit les corps les plus robustes s'affaisser et
dépérir quand la flamme intérieure ne les soutient et ne les illumine
pas.

Bonifacio n'était qu'un cadavre animé, un de ces sépulcres blanchis et
mis à neuf dont parlent les Écritures. Ses ministres ne valaient pas
mieux.

Marforio se désolait et se démenait; dans les rares circonstances où
l'exhibition publique du gouvernement était une nécessité, on fardait
Son Altesse et Leurs Excellences; mais ce petit mensonge, ce masque
était une ironie de plus et n'empêchait pas l'active décomposition de
s'attaquer à ces hauts et puissants personnages.

Le peuple, quand il apercevait son souverain, criait à tue-tête: _Vive
Bonifacio_. Mais si la voix du peuple est la voix de Dieu, elle n'était
pas, en tout cas, la réponse du ciel aux questions que s'adressait le
docteur.

Au bout de quelques mois, tous les fards, tous les cosmétiques furent
impuissants à dissimuler les ravages de la décrépitude. Lorenzo, qui
craignait que dans le premier moment de sa douleur la nation ne se
portât à quelques excès contre Marforio, faisait répandre le bruit de
l'indisposition, puis de la maladie du prince. Les églises furent alors
assiégées. On brûla des cierges à tous les saints du calendrier, ce qui
n'était pas trop. On fit des pèlerinages à quelques endroits de
plaisance où des industriels avaient établi de pieuses guinguettes. Des
charlatans s'offrirent avec des remèdes héroïques. On supplia dans des
adresses éloquentes le _père du peuple_ de moins travailler. Le parti de
l'avenir, qui s'était un peu débandé, se réorganisa et lança contre
Lorenzo des brochures et des manifestes, en accusant ce jeune homme
égoïste de laisser tout le soin des affaires à son père.

--Ah! les nigauds, disait Marforio, dont l'humeur s'aigrissait
visiblement et qui jurait de ne pas survivre à l'échec de son système,
ils ne savent pas ce qu'ils disent, et quand ils sauront que c'est vous,
mon gendre, qui avez tout fait, tout gouverné!

--Ils ne le sauront jamais, répondait Lorenzo; puis-je avouer,
pouvons-nous avouer que nous les avons trompés?

Un matin, les cloches sonnèrent un glas funèbre. C'étaient de belles
cloches neuves qui venaient d'être installées et qui passaient pour un
cadeau de Bonifacio. Tous les habitants éclatèrent en sanglots et ne
remarquèrent le doux son des cloches que pour dire avec désolation que
leur souverain ne les entendrait pas.

Quelques heures auparavant, Son Altesse était passée de vie à trépas,
sans douleur. Le cadavre était hideux à voir, tant la matière se hâtait
de se dissoudre. Mais Bonifacio fut enterré, avec son sourire qui ne
l'avait plus quitté.

Les ministres ne valaient guère mieux. Il en mourut un en même temps que
le prince; les autres suivirent dans la semaine, comme des serviteurs
fidèles. On n'annonça qu'en plaçant des intervalles entre chaque décès
cette fin du gouvernement modèle.

Je ne vous décrirai pas les magnificences relatives des funérailles qui
furent faites à Bonifacio. Ce fut une date mémorable, et comme les
grandes douleurs ne vont jamais sans de grands tiraillements d'estomac,
il y eut des repas splendides qui faisaient croire, au premier aspect,
que la principauté célébrait une noce.

Lorenzo, pâle et triste, comme jamais prince héréditaire ne le fut au
convoi de son prédécesseur (ce dernier fût-il son père), conduisait le
sinistre cortège. Marforio, comme premier ministre, était contraint d'y
assister; mais, à vrai dire, ce fut ce jour-là que sa charge lui pesa le
plus, ou, pour mieux dire, qu'elle lui pesa véritablement. Car c'était
quelque chose de plus qu'un prince, fût-il Alexandre, ou César, ou
Bonifacio XXIII, qu'il voyait enterrer, c'était tout l'effort de la
science, toute la découverte, toute l'oeuvre de son génie. Le pauvre
savant se disait bien en manière de consolation:

--Si l'infâme Colbertini n'avait pas enlevé les cervelles, peut-être
eussent-ils vécu!

Mais il y avait dans ce regret la condamnation même de son système. Car,
du moment que les cervelles soutenaient le corps, elles n'en étaient
plus l'agent destructeur et pernicieux.

Lorenzo ne fit pas sentir à son beau-père la contradiction formelle qui
existait entre ses théories et ses soupirs; il était lui-même aux prises
avec de sérieuses difficultés qui allaient mettre encore une fois son
courage à l'épreuve.

Le lendemain des funérailles, des placards séditieux furent trouvés
apposés au coin des rues, entre les images de la bonne Vierge qui
étaient au-dessus et les tas d'ordures qui étaient au-dessous. Dans ces
affiches on protestait contre l'élévation de Lorenzo au trône occupé par
ses pères. On ne proposait pas à la principauté de se passer de
souverain; c'eût été un moyen trop radical et qui ne pouvait venir à la
pensée du parti de l'avenir fortement imbu du passé; mais, selon la mode
antique des petits États d'Italie, on proposait d'aller patriotiquement
offrir l'argent, les récoltes, les soldats et tous les autres biens de
la principauté à un vieux souverain étranger, qui, n'ayant absolument
aucun droit à l'héritage de Bonifacio, se montrerait sans doute
reconnaissant de celui qu'on lui accorderait.

Colbertini était pour quelque chose dans la rédaction de ce programme.
Depuis qu'il était tombé du pouvoir, cet homme d'État était regardé
comme infaillible; cette erreur est assez commune. Ajoutez qu'il était
émigré, et que les peuples, sans pitié pour l'exil, ont une assez grande
considération pour la fuite. Le traître se vengeait de ses successeurs
et du prince. Il n'osa pas réclamer le payement de la dette contractée
envers lui par _feu_ Bonifacio; mais il pensait bien se la faire payer
par le prince désigné dans les proclamations.

Lorenzo eût été bien heureux de quitter le palais, d'abdiquer les
honneurs; mais il avait des devoirs à remplir, un héritage à réclamer et
à défendre; il essaya de résister pacifiquement, de faire des promesses.
Mais quelles promesses pouvait-il faire qui ne fussent au-dessous de la
réalité dont son père avait si libéralement comblé ses peuples? Quand
il parlait d'agir de son mieux, on lui riait au nez, en lui disant qu'il
était incapable d'agir mieux et aussi bien que Bonifacio XXIII, dont
l'exemple avait été stérile pour lui; il l'avait bien prouvé.

On sait tout ce que ce modèle des fils et des princes modestes, en même
temps que des héritiers, aurait pu répondre; mais c'était précisément
son silence qui faisait à ses propres yeux sa gloire et son mérite. Il
ne voulait pas régner en flétrissant son père. Comment d'ailleurs dire
au peuple qu'on l'avait trompé, et l'initier à cette horrible et
sinistre comédie que Lorenzo avait jouée? Comment lui prouver que tous
ces ministres morts ou mourants étaient des marionnettes?

Lorenzo essaya de lutter en prince; il envoya nettoyer les murailles des
placards séditieux qui les couvraient; la révolte armée n'attendait que
ce signal. On cria à la tyrannie. Les instincts de ce jeune voluptueux
(on l'appelait ainsi parce qu'il s'était hâté de se marier légitimement,
au lieu de se contenter des folles amours permises à son âge), les
instincts du jeune voluptueux se montraient enfin dans toute leur
perversité; et alors, les réverbères que Lorenzo avait fait mettre dans
chaque rue furent arrachés et furent lancés comme des projectiles contre
son palais; on se servit pour la première fois contre lui des beaux
fusils tout neufs qu'il avait fait distribuer à la garde civique. Le
sang eût coulé, si Lorenzo, suffisamment édifié sur les sentiments de
reconnaissance de la principauté envers son père, n'eût pas renoncé à se
faire convaincre davantage des services qu'il avait rendus lui-même sous
le nom de Bonifacio XXIII. Il comprit la difficulté du pouvoir
monarchique et s'avoua humblement qu'il n'était pas assez ambitieux
pour commencer par canonner ses sujets, afin de les forcer au bonheur
qu'il se sentait capable de leur procurer.

--Les scélérats! disait Marforio, qui n'était pourtant pas enveloppé
dans la disgrâce, je voudrais les pendre tous.

--Ou leur enlever la cervelle, n'est-ce pas? ajoutait Lorenzo.

Non, docteur, continuait-il, ils sont logiques. Les peuples ne se payent
pas de conjectures, d'hypothèses; ils ont une ingratitude qui est la
condition de leur indépendance; et s'ils subissaient toute une dynastie
d'imbéciles, en souvenir d'un bienfait rendu, ils seraient toujours sous
le joug. On les dompte par la force, on les séduit par la pompe, on leur
plaît par la ruse; mais on les ennuie par la bonne volonté sans apparat.
Je ne suis pas un conquérant; j'ai des goûts simples, et je ne peux ni
ne veux les tromper. Il est donc juste qu'ils s'imaginent perdre tout à
la mort de mon père, dont les oeuvres sont récentes, et qu'ils se
défient de moi qui ne ressemble pas à mon père.

--Mais, mon gendre, puisque c'est vous qui régniez si bien!

--Ah! voilà ce qu'il ne faut pas leur dire; est-ce qu'ils me croiraient
d'ailleurs? Allons! Marforio, prenons-en notre parti. Un acte de
violence, un crime d'État, excusable aux yeux de l'histoire, odieux pour
ma conscience, pourrait me maintenir. Je ne suis pas assez certain
d'être infaillible pour commettre cet attentat.

Le bon Marforio ne comprenait pas ces subtilités.

--Vous ne parlez pas en prince, dit-il, véritablement indigné.

--Je parle en citoyen.

--Tu parles en honnête-homme, dit Marta, en se jetant au cou de son
mari.

C'était en effet un très-honnête homme que le prince Lorenzo. Fallait-il
attribuer à l'éducation reçue de l'institutrice française, à la lecture
de _Télémaque_ ou à sa vocation poétique le développement de ces
instincts de candeur et de bonne foi? C'est ce que je ne pourrais
affirmer, dans la crainte de suggérer un moyen inefficace aux princes
tentés d'être honnêtes. Ce que je puis dire, c'est qu'il aima mieux
renoncer au pouvoir que de le revendiquer par la force, et qu'il quitta
la principauté sans laisser une goutte de sang derrière lui.

Dès qu'on apprit le départ de ce prince incapable, un hourra salua la
délivrance. La générosité même de Lorenzo lui fut imputée à crime. Les
peuples révoltés chassent d'ordinaire les princes qui leur résistent et
méprisent ceux qui ne leur résistent pas. Un prince qui ne savait pas
défendre sa couronne ne méritait pas de la porter. Son horreur de la
guerre civile passa pour de la pusillanimité. On alla offrir le pouvoir
au souverain étranger dont il a été question. Celui-ci s'empressa de
gratifier ses nouveaux sujets d'une partie de ses dettes, et fit peu de
jours après son entrée dans la capitale.

Il fut reçu, complimenté par Colbertini, qu'il nomma son premier
chambellan, les ministres ayant été supprimés par une mesure radicale
qui dut faire tressaillir Bonifacio dans sa tombe; si bien que l'infâme
Colbertini eut le droit de porter suspendue à un cordon cette fameuse
clef de la salle des trésors qui lui avait permis enfin d'accomplir sa
vengeance.

Quant au parti de l'avenir, le nouveau souverain qui lui devait sa
couronne s'empressa de le disperser et de le menacer du _carcere duro_
s'il se reformait jamais.

Comme il avait mal agi par pur patriotisme, il dut sans doute se
déclarer satisfait de cette récompense.

Lorenzo était exilé; mais il avait avec lui l'amour et la liberté, et
cela suffisait pour lui redonner une patrie idéale. Il emmena le bon
Marforio et vint en France, où le sol est particulièrement hospitalier
pour les princes exotiques. Au surplus, ce titre de prince, Lorenzo le
laissa sommeiller; il était pauvre et avait besoin de travailler: les
prétentions héréditaires n'étaient plus de mise. Il étudia, devint en
quelques mois un naturaliste des plus distingués, publia plusieurs
mémoires, concourut dans des luttes scientifiques et conquit plusieurs
fois des couronnes qui ne changeaient rien à l'équilibre européen. Il ne
faut pas croire, toutefois, qu'en quittant la principauté, Lorenzo eût
renoncé à son affection pour elle. Il sembla, au contraire, qu'il
l'aimait mieux depuis qu'il l'avait perdue. Il y songeait nuit et jour,
et s'il s'efforçait de s'instruire, s'il appliquait toute son âme à
former le coeur de ses enfants, c'est qu'il pensait qu'en cas de retour
il fallait rendre à son pays des citoyens dévoués qui eussent tout
oublié et tout appris.

Marforio continua de poursuivre des chimères; mais il remarqua que le
sol de la France les rend plus fugitives; il renonça à expérimenter sur
les cervelles, les Français préférant de beaucoup les fêlures naturelles
du crâne à celles que le docteur pouvait pratiquer; il se résigna à de
moindres problèmes et borna son ambition à la quadrature du cercle et à
la pierre philosophale.

Lorenzo vécut heureux. La patrie absente donnait à son bonheur
domestique cette mélancolie, cette tristesse qui met au frais, pour
ainsi dire, les parfums de l'âme et les empêche de s'évaporer. Il eut
des enfants beaux comme Marta et bons comme lui. Il s'appliqua à leur
donner une conscience droite et inflexible, le sentiment de l'honneur et
la passion du devoir; il leur apprit qu'ils étaient princes, et leur
raconta son histoire, pour les préserver des vaines ambitions. Peut-être
eut-il un tort que je dois confesser pour lui, et dont il ne se repentit
pas en mourant: il éleva ses fils dans des utopies et leur persuada, par
exemple, que les peuples sont les maîtres de leurs destinées, que les
princes ne sont pas indispensables à la prospérité des États, et que la
justice et la liberté sont plus nécessaires que le pain et les fêtes du
cirque. Ces paradoxes, qui faisaient doucement calomnier Lorenzo par son
entourage et l'accuser de républicanisme, ont malheureusement porté
leurs fruits et semblent condamner les enfants de Lorenzo à un bien long
exil, car ils ont juré de ne rentrer dans leur pays que quand l'Italie
serait libre des Alpes jusqu'à l'Adriatique.



XI

Où le conteur règle ses comptes.


C'est ainsi, conclut Ottavio en soupirant, que se termine l'histoire du
prince Bonifacio.

--Mon cher ami, dit aussitôt Stanislas Robert, je ne m'occuperai pas du
plus ou moins de talent que tu as déployé dans ton récit; nous ne sommes
pas ici pour nous faire des compliments ou des critiques de style; je
tiens seulement à te déclarer que tu as fait beaucoup de concessions à
ton auditoire et que je ne trouve pas dans ce conte l'âpreté des
opinions et la fougue du patriote italien auquel j'ai voué une amitié
éternelle.

--Je n'aime pas beaucoup cette absurde opération des cervelles, ajouta
sir Olliver en bâillant un peu.

--L'épisode de Marta est trop abrégé, dit l'Allemande.

--Sans compter, ajouta madame Vernier, que vous prenez un plaisir odieux
à vous moquer du parti de l'avenir. Ne voilà-t-il pas une belle
épigramme: ce restaurateur français, ces jeunes gens qui se font berner!
J'ai failli vous interrompre plus d'une fois et protester.

--Et vous, madame, demanda Ottavio à l'Espagnole, quel grief avez-vous
contre mon récit?

--Aucun, monsieur, répondit madame Mendez avec un petit ton dédaigneux
qui démentait ses paroles. Je reconnais aux auteurs le droit de tout
dire et de se moquer de tout. Vous bafouez le pouvoir légitime, vous
pouvez bien bafouer le jeu et les cartes.

--Y a-t-il encore quelqu'un pour m'accuser? demanda Ottavio en souriant.

--Moi je me lève pour ne pas rester seul indifférent ou complaisant, dit
Frantz; je vous accuse de railler la science et l'utopie.

--Eh bien, mesdames et messieurs, je vais essayer de me disculper,
reprit Ottavio. Je pourrais vous dire: L'air est doux, le soleil de
cette île porte à la gaieté, j'ai commencé, pour vous plaire, sans bien
savoir ce que je disais. Ce serait là l'excuse banale de la plupart des
conteurs et des romanciers contemporains. Mais je puis bien vous avouer
que je ne suis pas un auteur de profession. Mon conte est absurde et
suffit à m'excuser au point de vue artistique; mais il a une intention,
et cette intention-là me tient au coeur. Tu dis, mon cher peintre, que
j'ai caché la fougue du patriote sous les indulgences du narrateur. Oh!
c'est qu'à plusieurs milliers de lieues de la patrie l'amour du pays
s'idéalise et court la chance de se débarrasser de la haine. Nous sommes
des naufragés, et moi je suis le plus naufragé de vous tous. Je me fais
humble, peu exigeant, soumis envers le ciel, gracieux pour les moindres
brises qui passent, afin qu'une barque, qu'un radeau, qu'une planche me
prenne en pitié et me ramène. Je ne veux pas qu'on dise de moi, et je ne
voudrais pas qu'on dît de tous ceux qui sont comme moi, que l'exil nous
donne des préjugés et des colères d'émigrés.

--Assez, assez, dit Stanislas Robert, qui voyait les yeux d'Ottavio
s'allumer d'un éclair rempli de larmes, et qui craignait d'avoir blessé
le coeur de son ami. Je comprends tout; tes raisons me suffisent.

--Je n'ai encore rien dit, répliqua Ottavio en riant. Tu y mets de la
bonne volonté. Quant à vous, milord, vous n'aimez pas les cervelles.
Cela dépend des goûts. Il vous est permis, d'ailleurs, de ne voir là
qu'une fiction; et l'image d'une cervelle humaine n'est pas plus
révoltante pour la délicatesse de nos instincts que l'image du coeur
invoqué à chaque page des livres, à chaque ligne des prières. Quand vous
offrez votre coeur à une dame, milord, lui offrez-vous bien cet affreux
lambeau tout sanglant qui palpite dans votre poitrine, ou plutôt ne lui
offrez-vous pas la quintessence de vos pensées? Les peintres qui
représentent dans les tableaux de sainteté le coeur tout pantelant, tout
dégouttant, couronné de ronces ou d'épines, font une chose extrêmement
agréable à la piété des dames. Je suis convaincu que la señora Mendez a
des images de coeurs découpées dans ses livres de prières. Pourquoi la
cervelle, qui est le vrai coeur humain, puisqu'elle est l'instrument
authentique de l'intelligence, et puisqu'on n'a jamais dit que les
grandes pensées vinssent de la poitrine et de l'organe qui est placé
sous les poumons, pourquoi la cervelle ne jouirait-elle pas des mêmes
priviléges que cette masse charnue?...

--Assez, assez! dirent avec horreur toutes les dames à la fois.

--C'est pourtant du coeur que je parle. Mais il paraît qu'on ne me
laissera pas me défendre aujourd'hui. Je proteste et je continue mon
plaidoyer. Vous m'en voulez, madame la Française, de ce que je n'ai pas
eu suffisamment de respect pour le parti de l'avenir. Prenez garde de
m'accuser de blasphémer contre les idées! Les hommes sont des hommes, et
toutes les faiblesses, toutes les ambitions, toutes les défaillances
peuvent les atteindre. Il est donc permis de douter des hommes. J'en ai
tant vu naître et tant vu mourir, des partis de l'avenir! Tous composés
de héros qui, tous, individuellement, eussent donné leur sang, leur
honneur même pour le triomphe de leur cause, et qui, réunis, avaient des
heures d'oubli et de faiblesse incroyable! Les idées sont infaillibles,
les partis ne le sont pas; et de même qu'on ne peut pas dire: Le parti
des honnêtes gens! à l'exclusion des autres; de même on ne peut pas
dire: Le parti qui ne se trompe jamais!

--Je viens te prêter main forte, mon cher Ottavio, interrompit Stanislas
Robert. Je crois qu'il faut traiter les partis comme on traite les
nations, c'est-à-dire les juger, les gronder, les avertir au besoin, les
tourner même en ridicule; mais les aimer, les servir et s'en servir!

--D'ailleurs, ajouta Ottavio avec un peu de fierté, moi seul ici ai le
droit d'être sévère: je paye de l'exil ce droit-là. Quant à mes
plaisanteries sur le jeu, dont la señora Mendez a été blessée...

--Moi, en aucune façon; je me plaignais pour ne pas applaudir.

--Est-ce un compliment? dit Ottavio en riant. On m'a reproché aussi
d'abréger les scènes d'amour. C'était par respect pour ceux d'entre nous
qui ont aimé, qui aiment ou qui aimeront.--Et le jeune Italien promenait
son regard doucement railleur sur l'assistance. D'ailleurs, les plus
beaux propos en ce genre sont ceux qu'on rêve; et quand j'aurais
multiplié la poésie, je serais encore resté bien loin des murmures qui
ont dû charmer ou qui charmeront vos oreilles, mes belles dames. Quant à
vous, mon cher monsieur Frantz, vous avez pris la défense des savants:
je ne crois pas les avoir attaqués. Marforio ne fait tort à personne, et
ses folies n'empiètent sur le domaine de qui que ce soit. Pour ce qui
est de l'utopie, je l'ai maudite, comme celui qui maudit à jeun le vin
dont il s'enivre à chaque repas. Moi, railler l'utopie! mais c'est elle
qui me fait attendre un vaisseau, c'est elle qui m'empêche d'aller me
plonger dans ces vagues azurées, plus sûres pour y enfouir un coeur que
les vagues du ciel. Les vieux poëtes prétendaient qu'on ne pouvait aimer
sa maîtresse sans la châtier. Je châtie l'utopie. Elle me fait assez
souffrir, la chère infidèle!

Ottavio avait un rire mélancolique qui allait attrister l'auditoire.

--La cause est entendue! dit Stanislas Robert; te voilà suffisamment
disculpé, mon cher rêveur; nous pouvons maintenant, mesdames et
messieurs, l'applaudir en toute sûreté de conscience.

--Sans compter, dit madame Vernier, que monsieur Ottavio nous a fait la
galanterie d'improviser, et qu'il n'avait pas de manuscrit en poche!

--Ceci, madame, m'a tout l'air d'une épigramme à mon adresse, reprit le
peintre. Mais vous avez raison: Ottavio est un poëte; je ne suis qu'un
misérable feuilletoniste.

--Il est tard, dit aussitôt sir Olliver.

--A votre montre, milord? demanda l'Espagnole.

--Non, repartit l'impitoyable Française, à l'estomac de Sa Seigneurie.

Sir Olliver rit de bon coeur. Il prenait goût aux épigrammes de madame
Vernier sur son compte.

--Quand vous diriez vrai, où serait le mal? demanda-t-il solennellement.
Le plaisir de manger, qui n'est qu'une fonction dans les pays peuplés,
devient ici un devoir et presque un acte héroïque. Quand nous n'aurons
plus de provisions et quand l'heure de nous entre-dévorer sera sonnée à
tous nos estomacs, rirez-vous autant, ma belle Française?

--Oui, je rirai, pour mieux vous montrer mes dents et vous faire peur,
repartit madame Julie Vernier.

--A table donc! dit le peintre. Ne bougez pas, mesdames, vos esclaves
vont vous servir. Cueillons des feuilles!

Il nous importe peu de savoir comment la petite colonie s'acquitta d'un
problème qui, pendant quelque temps encore, ne devait pas être
difficile, et nous laisserons les habitants de l'île des Rêves commenter
à la belle étoile la longue histoire du prince Bonifacio.

Le lendemain, quand on fut au rendez-vous général, sur la pelouse, on
s'aperçut que personne n'avait pris d'engagement.

--Sir Olliver, dit le peintre, voilà l'occasion décisive. Exécutez-vous:
racontez!

--Après ces dames, répondit l'Anglais.

--Comme nous vous détrônerons, reprit Stanislas Robert, quand nous le
pourrons! A-t-on jamais vu un monarque plus entêté? Sir Olliver, je
demande votre mise en jugement immédiate.

--Réservez-moi pour les moments critiques, dit l'Anglais avec un
admirable sérieux; quand vous vous ennuierez il sera temps de m'accorder
la parole.

--Pour nous distraire?

--Non, pour vous ennuyer jusqu'à la mort.

--Il me semble, dit le peintre, qui ne tenait que médiocrement aux
contes et aux histoires de sir Olliver, que la présomption masculine a
eu sa part suffisante. La modestie de ces dames pourrait se risquer.

Un grand silence accueillit cette insinuation.

--Je ne doute pas, continua Stanislas Robert, que la señora Mendez ne
donne l'exemple à ces deux dames.

Dolorida, qui regardait beaucoup le jeune peintre, et qui paraissait lui
avoir accordé une entière confiance depuis la promenade qu'ils avaient
faite ensemble, Dolorida sembla réfléchir:

--Soit, dit-elle au bout de quelques minutes, je vous raconterai mon
histoire. Je suis peu experte en matière d'allusions et de symboles;
j'ai une franchise qui va droit au but. Mon récit ne sera donc ni long,
ni compliqué.

--Est-ce pour moi, señora, que vous parlez ainsi? dit Ottavio.

--Est-ce pour moi, plutôt? demanda le peintre.

--C'est pour moi-même, messieurs, si vous le voulez bien. Vous avez fait
vos préfaces, laissez-moi faire la mienne. Je sais qu'il s'est établi un
système littéraire qui supprime les agréments du style comme superflus,
et les agréments de l'idée comme inutiles. Voilà l'école à laquelle je
veux appartenir. Un des avantages de l'art moderne, c'est qu'il a des
combinaisons, des théories pour toutes les impuissances. M. Robert
appartient à l'école sentimentale, M. Ottavio à l'école ironique. J'ai
de la faiblesse pour l'école réaliste; c'est celle du premier venu
littéraire qui écrit comme il parle, qui parle sans se gêner.

--Messieurs, je vous préviens que la señora est la plus habile d'entre
nous, et que sa préface est la meilleure.

--Maintenant, écoutons son histoire, dit madame Julie Vernier.

La señora Mendez passa la main sur son front, pâlit un peu, regarda
devant elle, en fronçant ses beaux sourcils, et commença ainsi:



LES INFORTUNES D'UNE DAME DE COEUR.



I

Une bonne éducation.


Je ne vous dirai pas que j'appartiens à une illustre famille et que je
descends en droite ligne du soleil. Mon père était un soldat, ma mère
seule était de race. Mais les guenilles, qui vont assez bien aux hommes,
vont mal aux femmes, et ma mère se trouvant orpheline, sans ressources
et sans autre perspective que celle de mourir de faim, en pensant à des
aïeux qui avaient regorgé d'or et de toutes choses, ma mère épousa un
capitaine qui lui donna du pain... et des coups. Seulement, la pauvre
âme mit sa fierté dans le silence, subit son sort et ne se plaignit
jamais.

Se vengea-t-elle? Peut-être. Je voudrais, par piété filiale, vous
laisser croire que ma mère était une sainte et que je ne lui ressemble
pas. Mais je suis obligée, au contraire, de vous laisser supposer que
le capitaine eut à se plaindre d'elle. Pourtant, comme il ne pouvait la
battre sans cesse, il s'escrimait avec d'autres, et j'ai entendu dire
que le deuil porté par ma mère n'était pas seulement une fantaisie de
mode, une économie de toilette, mais aussi une muette et énergique
protestation contre l'emploi de l'autorité conjugale portée jusqu'au
meurtre. Il est bien convenu que le capitaine n'était pas un assassin,
mais un duelliste.

Je fus le seul enfant de cette union orageuse. J'aurais pu en être la
réconciliation, car mon père et ma mère m'adoraient également, et
entreprirent l'un et l'autre mon éducation. Mais, hélas! au lieu de
m'épanouir dans l'harmonie, je fus battue par tous les vents. Je me sers
du mot battue avec intention.

Le capitaine m'emmenait quelquefois à la caserne, me faisait passer les
troupes en revue et me disait:

--Quel dommage que tu ne sois pas un homme! ma petite Dolorida.
Promets-moi au moins de n'être pas une femme, et de n'être ni frivole,
ni coquette!

Je promettais à mon père tout ce qu'il voulait, tant j'avais de joie de
toucher à son épée ornée de glands en or, tant j'étais fière d'être
saluée par les soldats du capitaine.

Quand je rentrais auprès de ma mère, elle me dépouillait bien vite de
tous mes habits, sous prétexte qu'ils sentaient le tabac. Elle me
parlait de ses ancêtres, qui eussent rougi de voir leur petite-fille
donner des poignées de main à des factionnaires, et elle me disait:

--Quel bonheur que tu sois une femme! Jure-moi, ma Dolorida bien-aimée,
que tu porteras haut ton coeur, et que tu seras une femme digne de ce
nom.

Je promettais à ma mère le contraire de ce que j'avais promis à mon
père, mais avec une entière bonne foi. Tiraillée en sens contraire,
forcée, malgré la plus invincible répugnance, de me mentir à moi-même,
je sentais se développer en moi des forces contradictoires, pour ainsi
dire; et à quinze ans j'étais la créature la plus passionnée, mais tout
à la fois la plus rigide; complaisante pour les défauts de mon père,
pleine de tendresse pour la résignation de ma mère.

Quand je parle de résignation, je n'entends pas par ce mot la soumission
humble et discrète aux misères de ce monde; je n'entends pas
l'immolation de la volonté, du caractère; j'entends ce pacte conclu par
les âmes fières, qui jurent de boire leurs larmes, de cacher leurs
douleurs sous un sourire, et de ne pas donner à la méchanceté, à la
sottise humaine, le triomphe d'une intelligence élevée s'abîmant dans la
douleur.

Telle était la résignation de ma mère. Elle se repentait d'avoir eu peur
de la misère et de n'avoir pas eu peur du capitaine; mais si elle ne
dissimulait pas à celui-ci son mépris et sa haine, si elle trouvait une
joie sauvage à l'accabler de ses sarcasmes dans l'intimité, devant le
monde elle souriait, ne permettait pas qu'on la plaignît et semblait
prendre plaisir à faire admirer ma parfaite ressemblance avec mon père.

Celui-ci n'était pas un méchant homme. C'était un soldat plein
d'honneur, c'est-à-dire décidé à mourir plutôt que de trahir son
drapeau, mais ne se piquant pas d'une fidélité à toute épreuve dans
l'accomplissement des engagements de l'ordre civil. C'est ainsi que je
reconnus, à l'âge de raison, qu'il ne payait pas ses dettes et qu'il
dissipait dans le jeu la meilleure partie de son revenu.

Le capitaine avait aimé ma mère, c'est-à-dire qu'il l'avait trouvée fort
belle, qu'il avait été charmé de son grand air, de son attitude de
reine, au milieu de sa pauvreté, et qu'il avait été ravi d'empêcher la
descendante d'une vieille et noble famille de l'Estramadure de faire des
ménages, ou de faire pis que cela.

Mais ma mère, après l'élan de reconnaissance pour le procédé du
capitaine, n'avait pas pu tenir à ces habitudes de garnison, à ce
pittoresque continu de langage et d'allures. Elle avait essayé d'abord
de n'y pas songer; mais l'odeur de la pipe la poursuivait jusque dans sa
chambre; mais les propos grossiers ne se laissaient pas intimider par
elle, et quand elle voulut faire acte d'autorité, on lui répondit par
des actes de tyrannie.

Que se passa-t-il alors? Il n'est pas rigoureusement du devoir d'une
fille de vous le dire. J'ai entendu raconter depuis des histoires
scandaleuses et dramatiques qui expliquent l'air de sombre résignation
qui ne quittait pas ma mère, et, ainsi que je vous l'ai dit, le deuil
qu'elle a constamment porté.

Ma mère était instruite et voulut m'instruire; mon père, qui me trouvait
sinon jolie, du moins en passe de le devenir, prétendait qu'avec du
jarret et des éclairs dans les yeux je pourrais être, sur un des
théâtres de Madrid, de Londres ou de Paris, une piquante danseuse; que
c'était un état productif, même en le faisant consciencieusement, et
que, comme il n'avait pas de dot à donner à sa fille, il n'entendait
pas qu'elle eût des prétentions.

Ma mère répondait que si à l'âge où l'on se marie je ne trouvais pas un
honnête homme qui voulût de moi, je devais entrer dans un couvent, et
qu'il était bon de m'orner l'esprit et la mémoire pour m'aider à
accepter la réclusion.

J'étais tour à tour de l'avis de mon père et de l'avis de ma mère. Je
dansais à ravir, j'écoutais avec des palpitations infinies le récit des
fêtes qui attendent les grandes artistes, et quand, les joues
enflammées, le regard brillant, je retournais auprès de ma mère,
celle-ci me lançait dans des extases, dans des prières qui prolongeaient
l'exaltation et finissaient par m'enivrer.

Vous croyez sans doute que, dans cet intérieur bizarre, avec ces
tendresses hostiles qui se disputaient mon coeur, en n'étant d'accord
que pour développer mon imagination, je dus me pervertir?
Détrompez-vous. Cette gymnastique violente me donnait des appétits; mais
une idée qui naquit de bonne heure et qui s'incrusta dans ma cervelle
pour n'en plus sortir, me préserva de l'abîme qui attend les femmes
élevées comme je le fus. Ma mère me répétait si souvent le conseil
d'être fière, et mon père me recommandait si souvent d'être un homme,
que je devins femme sans avoir été jeune fille et sans avoir passé par
ces rêves qui amollissent l'âme et conseillent l'amour.

La plus étrange corruption, la plus inouïe, me défendit contre toutes
les autres. Les livres me devinrent odieux, parce qu'ils parlaient tous
du drame de deux coeurs invinciblement attirés l'un vers l'autre et
empêchés longtemps de s'unir. Il me semblait que tous les mariages
devaient ressembler à celui de mon père et de ma mère; et, si cela
était, je jurais bien de ne jamais me marier.

En grandissant, je recherchais plus volontiers la société de mon père
que celle de ma mère, non pas que j'aimasse moins celle-ci! Je crois, au
contraire, que s'il eût fallu lui donner une grande preuve d'affection,
j'aurais dépensé pour elle tout ce trésor, toute cette fureur de
tendresse que je sentais vaguement s'amasser en moi. Le capitaine
m'associait à des distractions bruyantes. Avec lui je n'étais jamais
tentée de réfléchir, de méditer, et je n'étais pas exposée aux piéges du
sentiment. Nous montions à cheval pendant toute la journée, et le soir
je venais m'accouder au coin d'une table et regarder jouer mon père.

Cela peut vous sembler étrange, et vous allez concevoir de moi une idée
bien défavorable; mais le jeu remplaçait tout et me préservait de tout:
une passion sans objet qui me donnait la fièvre se satisfaisait par les
dés et par les cartes. Ma mère essaya de lutter: elle fut vaincue.
Lorsqu'elle me conseillait d'utiliser autrement mes soirées, je lui
répondais que l'amour platonique du roi de _carreau_ et du roi de
_trèfle_ devait la rassurer sur l'effet de ces heures, et je la
conjurais de me laisser me préserver à ma manière des malheurs qui
l'avaient accablée.

--Je n'aimerai jamais personne, lui disais-je; laissez-moi aimer quelque
chose.

Mon père était ravi de m'avoir pour complice. Il était joueur effréné.
Combien de nuits n'ai-je point passées à regarder les cartes tomber une
à une sur le tapis! Mes mains aimaient à remuer les jetons. Peu à peu,
je remplis des vides, je devins utile quand un partenaire manquait, et
le capitaine, qui mettait une petite bourse à ma disposition, fit de moi
un sujet distingué.

Toutes les parties n'avaient pas lieu à la maison. Le capitaine passait
quelquefois des nuits dehors. Ces nuits-là je ne dormais pas et j'avais
d'effroyables insomnies, dont je me consolais en entendant, le matin, le
récit des prouesses ou des malheurs de la veillée. Je conjurais mon père
de m'emmener avec lui.

--N'ayez pas peur, lui disais-je: je suis un homme, un page; je ne
m'offusquerai pas des jurons que je pourrai entendre, et j'imagine que
je vous porterai bonheur.

Je ne sais pas si ce fut cette dernière raison qui triompha des
scrupules du capitaine. Mais je sais bien qu'il finit par consentir,
qu'il me donna un costume d'homme, et que je le suivis dans les cabarets
illustres et dans les cercles où il allait jouer.

Oh! les douces jeunes filles qui n'ont jamais quitté l'oeil maternel et
qui, gardées par une tendresse vigilante, s'épanouissent saintement à
l'ombre du foyer domestique, les jeunes filles auxquelles l'amour et la
piété du ménage sont révélés dans de chastes leçons sont bien heureuses,
et n'ont pas plus tard ces âpres souvenirs qui dessèchent et troublent
la vie! Mais j'ai besoin de vous le répéter souvent, pour ne pas vous
faire horreur: je devenais une joueuse, sans que ma pureté implacable se
sentît menacée sur d'autres points; je mettais un certain héroïsme de
jeune fille dans le culte de cette passion, qui me préservait des
autres.

J'allais donc partout avec mon père; je ne sais pas s'il me fallait
traverser d'autres scandales que celui du jeu, et si je ne coudoyais pas
d'autres vices dans ces tripots; mais je sais bien que je ne voyais que
les cartes, et que, quand j'évoque ces effroyables souvenirs, j'ai
l'éblouissement des bougies éclairant les enjeux, les mains flétries,
les visages pâles, et que je n'aperçois rien au delà du cercle des
joueurs penchés sur le tapis vert.

Ma mère n'essaya pas de lutter; elle avait un sombre désespoir. Elle se
demandait s'il valait mieux que je fusse ainsi qu'exposée aux
entraînements dont elle ne s'était pas assez bien défendue. Quant au
mariage, j'en semblais fort éloignée, lorsqu'une catastrophe vint me
mettre plus tôt que je ne le redoutais face à face avec la vie et avec
le devoir.



II

Où l'on prouve que toutes les dettes de jeu ne sont pas des dettes
d'honneur.


Une nuit, dans un des cercles où mon père avait établi son quartier
général, je remarquai que la veine se déclarait avec une persistance
fâcheuse contre le capitaine: il perdait plus que d'habitude, et il
perdait trop pour lui, pour ses maigres appointements, pour ses
ressources possibles. Malgré moi, et bien que tous mes instincts me
portassent à soutenir, à encourager fièrement la lutte, j'exhortai mon
père à s'arrêter, à remettre la revanche à une autre nuit.

--Reculer, dit-il avec fureur, jamais! va te coucher, rassure ta mère,
pauvre colombe effarouchée, si ce spectacle viril te fait peur.

Je m'étais levée, pâle et frémissante, pour fuir et pour entraîner mon
père. Son sarcasme me défiait. Je craignis de paraître lâche; je me
rassis en comprimant les battements de mon coeur, et j'assistai avec
angoisse à cette partie, à ce duel dont je pressentais vaguement l'issue
fatale.

Ce que le capitaine perdit sur parole, sur son honneur, comme on dit, je
ne me le rappelle plus bien; mais ce que je sais, c'est qu'il lui était
impossible de payer, en abandonnant même pendant vingt ans toute sa
solde. Son adversaire était un certain capitaine de cavalerie nommé
Lopez, qui, dit-on, se vengeait sur la bourse du mari de son échec
auprès du coeur de la femme. Mon père se sentit perdu. Au fond de
l'abîme, une lueur de raison traversa son ivresse, il voulut se disposer
à partir.

--Déjà, dit en raillant le capitaine Lopez.

--Je n'ai plus rien à jouer, et vous n'êtes pas le diable pour accepter
mon âme comme enjeu, répondit mon père.

--Fi! je suis trop bon chrétien pour vouloir disputer une âme, repartit
Lopez; mais, si vous le voulez, je vous joue tout ce que vous avez perdu
contre le joli petit page que vous avez là.

Le capitaine me désignait en parlant ainsi. Je me dressai avec une
inexprimable colère; mais mon père, moins par horreur peut-être de cette
cynique provocation que pour satisfaire sa rancune, avait jeté les
cartes au visage de son adversaire, en oubliant, je crois, de retirer sa
main.

Le capitaine Lopez devint horriblement pâle.

--Vous n'êtes qu'un escroc, dit-il à mon père; car de toutes les façons
maintenant vous me faites banqueroute, soit que je vous tue, ou soit que
ma mort vous donne quittance. Je devrais, pour vous punir, n'accepter un
duel qu'après que vous vous serez acquitté.

--Lâche! si tu faisais cela, je t'assassinerais! rugit mon père.

--Allons! je suis trop bon, répondit Lopez en se levant, demain vous
recevrez mes témoins.

--Non pas demain, à l'instant même!

--Vous êtes pressé! je veux bien encore; quoique les cartes m'aient
fatigué le poignet; où sont vos témoins?

--Je n'en veux pas d'autre que Dolorida, dit mon père, qui avait les
lèvres pleines d'écume.

--Vous êtes fou! un enfant, une jeune fille!

--Regardez-la, misérable, et voyez si le coeur doit lui manquer.

Je vous avouerai, mes amis, qu'en effet j'étais muette et droite comme
une statue, et qu'on eût pu faire honneur à mon courage de ce qui venait
surtout de ma surprise et de mon effroi. Je n'ai jamais eu ces petites
faiblesses qui se trahissent par des cris ou qui se résolvent en
évanouissements. La singulière éducation que j'ai reçue m'a un peu
bronzée: en tout cas, je faisais un appel si désespéré à ma volonté et à
mon énergie, qu'il n'est pas tout à fait étonnant que j'eusse assisté
avec une apparente impassibilité à la scène rapide qui venait de se
passer.

Les autres personnes qui jouaient dans le cercle voulurent s'interposer;
mais il était difficile d'éviter une rencontre entre deux soldats, et il
était impossible d'amener l'un ou l'autre à des excuses. Mon père se
prétendait l'offensé, à cause du défi grossier de Lopez, défi qui était,
disait-il, une injure à sa fille et à lui. Lopez montrait sa joue
considérablement rouge et ne voulait pas concéder qu'il eût des torts à
se reprocher.

Il faut bien le dire, d'ailleurs, il n'y avait pas dans ce tripot un
seul homme d'assez de sang-froid ou d'une autorité morale assez sérieuse
pour faire entendre le langage du bon sens. Le duel fut convenu, et on
décida qu'il aurait lieu sur l'heure. Je ne fus pas le témoin de mon
père; on lui en donna deux, malgré lui, et l'on offrit de me reconduire
chez ma mère; mais j'insistai en termes si nets, si brefs, si absolus,
que l'on me permit d'assister au combat.

Ces moeurs sont étranges, et il paraît sinon impossible, du moins fort
peu croyable qu'une jeune fille joue un pareil rôle dans un drame qui
met en jeu la vie de son père; mais je vous répète que mon caractère
avait reçu une empreinte qui n'était pas banale, et je me hâte de vous
faire remarquer que la passion du jeu déprave vite et change les
conditions normales de la vie. Dans cette atmosphère embrasée, les
préjugés ou les convenances du monde n'ont plus d'espace ni d'air. Le
jeu nivelle les âges, les sexes et les rangs. Les dés et les cartes sont
les plus énergiques égalitaires. Jamais, jusqu'à l'insulte du capitaine
Lopez, ma fierté de jeune fille n'avait eu à rougir dans ce milieu
équivoque, où les passions de mon père et ma passion naissante
m'entraînaient chaque soir. Il est bien évident que j'aurais pu entendre
un langage qui n'était pas toujours correct ni décent; mais je venais là
pour voir jouer et non pour écouter. On ne faisait donc pas attention,
ordinairement, à cette jeune fille déguisée en homme; et les moeurs
excentriques que donne le jeu autorisaient ma présence à côté d'une
table et sur le terrain.

On alla dans un jardin, derrière la maison. La nuit touchait à sa fin.
Le ciel se décolorait à l'horizon; mais comme c'était pendant une des
plus belles nuits de l'été, on eût pu se battre à la clarté de la lune.

Quand je vis tirer les épées de leurs fourreaux et choisir le terrain;
quand le capitaine Lopez et mon père eurent mis bas leurs habits,
l'impénétrable cuirasse que je portais autour du coeur parut
s'entr'ouvrir; une émotion tendre me pénétra; un spasme, un sanglot me
vint aux lèvres. Je joignis les mains avec ferveur et je priai de toutes
les ardeurs de mon âme pour la vie de mon père. Je l'aimais bien alors!

Je n'ai jamais grimacé les sentiments que je ne ressentais pas, et il
n'existe pas sous le ciel une créature qui puisse me reprocher d'avoir
dissimulé la haine ou l'amitié. Je puis confesser que jusqu'à cet
incident je me plaisais dans la compagnie de mon père, sans m'être
jamais demandé si je l'aimais; il était pour moi plutôt un camarade, un
instituteur de jeu qu'un tuteur respectable et sacré. Je lui en voulais
de ses brutalités envers ma mère; je lui en voulais aussi peut-être des
vices qu'il me donnait, et je n'avais jamais éprouvé pour lui de
véritable tendresse.

Mais au moment où je le vis ramasser une épée pour défendre sa vie,
j'eus un élan, un soulèvement de tout mon être; quelque chose de tendre,
de doux, d'inconnu, se dilata dans mon coeur. J'eus l'intuition rapide
des douleurs et des miséricordes de la femme; je me sentis bien
réellement la fille de l'homme qui allait se battre, et je jure Dieu que
mon oraison fut dite avec des larmes secrètes qui ne vinrent sans doute
pas à mes yeux, mais qui m'inondèrent le coeur.

Je priais des lèvres et de l'âme; mais je regardais avidement. Mon père,
après quelques passes heureuses dans lesquelles il avait blessé son
adversaire, chancela et porta la main à sa poitrine.

Je courus à lui.

--Je ne t'ai pas vengée! murmura-t-il en tombant.

Je crois que le premier instinct de ma douleur, ou plutôt de ma colère,
eût été de me précipiter sur l'épée et de m'en servir pour assassiner le
capitaine Lopez; mais le sang qui couvrait la poitrine de mon père me
pénétra d'horreur. Je me mis à genoux devant lui, j'essayai avec mes
mains de fermer la plaie, j'appelai au secours. J'étais seule dans le
jardin; les témoins, des soldats familiarisés avec des scènes de ce
genre, étaient allés chercher un médecin. Quant au capitaine Lopez, il
s'était approché et avait regardé sa victime avec un regard de curiosité
triste; peut-être avait-il pensé que son tour viendrait aussi, et il
était parti en soupirant.

Je ne pleurais pas: j'ai les larmes rebelles. Je n'ai jamais d'ailleurs
lutté beaucoup dans aucune circonstance pour les faire couler. Au
rebours d'une héroïne de Lope de Vega, je n'ai pas _les yeux enfants_.
J'arrachai l'herbe autour de moi; je la posai comme une première
compresse sur la blessure, et avec mon mouchoir j'essayai d'arrêter le
sang.

Mon père était évanoui; au bout de quelques instants il revint à lui.

--Tu as du courage, Dolorida, me dit-il en s'interrompant à chaque mot
pour respirer. Ah! si tu étais un homme!

--Que me demanderiez-vous?

--De jouer et d'acquitter mes dettes, reprit le capitaine: les dettes de
sang et les dettes d'honneur; quoique j'aie peut-être assez payé!...

--Ne pensez pas à cela, mon père.

--A quoi donc veux-tu que je pense? A Dieu, n'est-ce pas? Tu as raison,
je ne l'offenserai plus; je vais m'efforcer de rentrer en grâce.

Le médecin arrivait et trouva mon père qui essayait de joindre les mains
et de balbutier des prières.

--Allons, vous vous êtes conduit en brave et vous mourez en chrétien,
dit-il.

Le jour était venu; il éclairait cette scène de mort. On voulut faire un
brancard; mais mon père s'y opposa.

--Je ne veux pas qu'on dise que je suis mort dans mon lit. Ceci est mon
champ de bataille. Docteur, vous reconduirez cette enfant. Et toi, ma
fille, prends garde de t'enrhumer. Tu m'excuseras auprès de ta mère; tu
lui diras que je me serais battu pour elle, comme je me suis battu pour
toi. Vous me ferez une petite place dans vos oraisons.

Le médecin, qui avait examiné la blessure, défendit à mon père de
parler; mais celui-ci, dont le visage se contractait horriblement, fit
signe que la défense devenait inutile et qu'il ne pourrait bientôt plus
rien dire. En effet, un quart d'heure environ après ces paroles, qui
furent les dernières prononcées, mon père s'efforça de se retourner sur
le côté et rendit le dernier soupir.

Pour déjouer les premières informations de la police, on cacha le
cadavre, et le médecin me ramena vers ma mère.

Celle-ci n'était pas couchée, ou plutôt elle était debout depuis les
premières lueurs. Elle ne s'opposait pas à ces sorties dans lesquelles
j'accompagnais mon père. Elle savait que la résistance à cet égard eût
attisé les passions qu'elle redoutait. Mais quand je rentrais épuisée,
fatiguée, pleine de ce dégoût que laisse toujours une nuit de jeu, elle
me caressait, et s'efforçait toujours de profiter de ma lassitude pour
me donner des conseils.

Ce matin-là, je ne sais quel pressentiment l'agitait; aussi, quand elle
m'aperçut avec mes mains rougies elle ne m'interrogea pas; elle tomba à
genoux, comprenant qu'elle était veuve et que j'étais orpheline.

Je me suis souvent demandé depuis si, malgré elle, en priant pour son
mari, ma mère n'adressa pas quelque discrète action de grâces au ciel.
Cette mort la délivrait d'un esclavage horrible et lui donnait le droit
et le devoir de m'aimer seule, à son aise, tout entière. Le soir de ce
jour, mes travestissements d'homme étaient brûlés, et il ne restait plus
une carte dans toute la maison. Hélas! il ne restait pas non plus
beaucoup d'argent, et quand on eut payé des cierges pour l'église,
acheté une robe de deuil pour moi, il se trouva quelques pauvres pièces
pour le pain d'une semaine.

J'avais eu l'intention, dans le jardin, sur le cadavre de mon père, de
faire le serment de ne jamais me laisser tenter par le jeu. Je ne sais
quel incident m'empêcha, dans ce moment, d'accomplir cet acte solennel.
Depuis, j'y songeai bien, mais je craignis d'attacher trop d'importance,
trop de gravité à une résolution morale; et il y eût eu dans ce serment,
pris par moi contre moi, une défiance de ma force que je ne consentais
pas volontiers à subir.



III

Parallèle entre le suicide et le mariage.


Notre situation n'était pas brillante. La misère nous apparaissait si
proche, que l'épouvante paralysait toute notre volonté. Ma mère parla de
travail: je la laissai dire. Je prévoyais cette épreuve; mais le travail
répugnait à ma fierté et me faisait l'effet d'une prison. Il n'y avait
pourtant pas à choisir; l'alternative était rigoureuse: ou le pain du
labeur pénible et quotidien, ou le pain du vice et de la charité. Le
premier paraissait trop dur, le second me semblait hideux; je ne voulais
ni me courber ni m'avilir. Une indomptable fierté remplaçait dans mon
coeur toutes les vertus qu'on avait craint de développer. Ma mère me
supplia; mais je m'obstinai, muette et résignée, à attendre.

Qu'attendais-je? Un hasard, un coup du ciel, une fortune; l'instinct de
la joueuse se montrait en moi: je comptais sur la chance; c'était de la
folie. Mais l'éducation que j'avais reçue me donnait des forces
insurmontables, pour me roidir dans une détermination.

Ma mère n'essaya pas de lutter; mais elle s'y prit de la meilleure façon
pour que je cédasse. Elle chercha de l'ouvrage pour elle, en trouva, et
sortit un matin pour le rapporter à la maison. Quand je vis que, sans
m'adresser un reproche, un seul mot de blâme, une exhortation, la
pauvre femme travaillait pour nous deux, je rougis et je jurai de me
tuer.

Tout ce que je vous raconte là doit vous sembler absurde, mais c'est ma
vie. On s'était appliqué à faire de moi un être qui restait femme par la
persistance de la volonté, et qui n'avait plus les douces résignations,
les tendresses de la femme.

J'avais jusqu'à présent une seule passion: l'amour de la richesse, de la
puissance. Je me considérais comme déchue de mon rang et j'aspirais à y
remonter. Mais comme les souverains infatués de leur droit, qui comptent
sur un miracle, sur une coopération du ciel, j'aspirais par mes rêves,
sans agir; et, comme je vous l'ai dit, une souillure m'eût semblé payer
trop cher toutes les richesses et toutes les couronnes du monde.

Je n'étais pas avare; je ne l'ai jamais été; j'ai remué avec frénésie
des piles d'or et des diamants. Eh bien, j'ai eu des convoitises qui me
serraient les dents et me crispaient les poings; mais je voulais la
richesse pour la dépenser et non pour l'enfouir. Le travail ne m'eût
promis que le pain de chaque jour et la médiocrité; voilà pourquoi je ne
voulais pas du travail. Mais comme il ne m'était pas possible de
demander ma splendeur à autre chose, je me considérai comme vaincue, et
à dix-huit ans, avec toute ma beauté (laissez-moi convenir que j'étais
belle), sans avoir aimé, sans avoir eu de remords, et sans avoir de
fautes à effacer; pure, mais obstinément attachée à mon rêve, je résolus
de mourir.

Profitant d'un moment où ma mère était sortie, je quittai la maison; je
traversai Madrid, et dépassant les portes de la ville, je me dirigeai
vers le Mançanarez, bien décidée à m'y jeter. Je ne me demandai pas si
le fleuve aurait la complaisance ce jour-là d'avoir assez d'eau pour me
noyer. Je marchai résolûment, ne craignant rien dans l'obscurité, et ne
regrettant rien de la vie; mon affection pour ma mère, quoique réelle,
ne me sollicitait pas et ne me retenait pas. Mon Dieu, je puis l'avouer,
je n'aimais peut-être personne!

Comme il n'était pas convenable de mourir sans avoir fait ma prière du
soir, j'entrai dans une église, qui se trouva sur ma route, et je
demandai à Dieu la permission d'aller plus tôt vers lui qu'il ne
paraissait me l'avoir ordonné. Je lui demandai en même temps de ne pas
trop souffrir et d'être préservée des regards indiscrets quand je serais
morte. L'idéal pour moi, c'était de disparaître sans être retrouvée.

J'étais dévote, et mes prédispositions de joueuse me poussaient à la
superstition. Il ne me suffisait pas d'avoir prié; je voulais une
réponse, un oracle en quelque sorte.

Dans une chapelle devant laquelle je m'étais agenouillée, quelques
petits cierges se consumaient et faisaient de leur mieux pour enfumer un
magnifique tableau qui était au-dessus, et auquel on attribuait une
vertu miraculeuse. Je remarquai un des cierges, celui qui touchait à sa
fin, et je me dis: S'il s'éteint avant que ma prière soit dite, c'est
que Dieu me permet de me tuer. Je ne trichai pas, je dis loyalement les
prières que j'avais l'habitude de dire; mais avant que la dernière fût
terminée, il se fit un vide dans les étoiles de la chapelle, et un petit
filet de fumée, plus opaque que les autres, monta entre les blancs
cierges. C'était ma réponse. Je crus voir mon âme s'exhaler et se perdre
dans le sein de Dieu. Mon parti était irrévocablement pris; je n'avais
plus ni à hésiter, ni à reculer, ni à m'effrayer. Le bon Dieu était pour
moi.

Croisant donc ma mante avec une résolution énergique, je sortis de
l'église et je continuai ma route, le coeur entièrement allégé, aspirant
l'air avec force, et marchant à la mort comme à la réalisation de mes
plus beaux rêves.

Le Mançanarez n'a pas des bords engageants. Cette nuit-là, la lune,
éclairant comme un soleil anglais, me montrait toute l'aridité du
rivage, et je voyais distinctement, au fond du fleuve, les gros cailloux
sur lesquels se briserait ma tête. Je me promenai quelque temps,
cherchant un endroit un peu moins à sec, et attendant qu'un nuage voilât
la lune dont l'opiniâtre espionnage me gênait beaucoup. Enfin, je
parvins à un endroit où un petit murmure annonçait de l'eau, et me
tenant debout au bord du fleuve, rejetant ma mante, les bras croisés,
j'attendis le signal que devait me donner l'obscurité. Au moment où,
profitant d'une légère éclipse, j'allais m'élancer, je me sentis retenue
par le bras. Je me retournai brusquement et me trouvai face à face avec
un homme encore jeune qui me regardait avec compassion.

Je n'attendis pas qu'il m'interrogeât:

--De quel droit me retenez-vous? Passez votre chemin, dis-je rudement à
l'inconnu.

--Un peu de patience, señorita, me répondit-on avec une voix légèrement
railleuse. Je vous laisserai continuer votre... promenade, quand j'en
connaîtrai le motif.

--Vous êtes bien curieux?

[Illustration: De quel droit me retenez-vous? dis-je rudement à
l'inconnu....]

--Non, je suis journaliste, et demain, en annonçant à Madrid le
suicide d'une jeune et jolie jeune fille, je devrai, pour l'enseignement
de la foule et pour son amusement, expliquer les raisons, donner la
généalogie de la victime. Veuillez m'excuser, señorita, je suis
l'esclave des faits divers.

Le sang-froid poli avec lequel ces propos étaient débités me fit
sourire:

--Et si je consens à vous donner ces détails, monsieur, me
laisserez-vous libre? continuai-je, en raillant à mon tour.

--Quel droit ai-je sur vous, señorita? Vous serez parfaitement libre.

--Eh bien, monsieur, répliquai-je, je viens chercher la mort, parce que
je suis pauvre et que je ne veux pas mendier.

--Vous tuer pour si peu! jolie comme vous l'êtes! demanda mon
interlocuteur.

--C'est précisément parce que je suis jolie que je me tue. L'argent
serait trop dur à gagner.

Je parlai sans doute avec une énergie sincère; le jeune homme en fut
frappé et garda quelques instants le silence.

--Êtes-vous satisfait, monsieur? lui demandai-je.

--Encore une ou deux questions, señorita, et je me retire.

--J'écoute.

--La misère vous répugne, je le conçois; on n'est pas maître absolument
de ses instincts. Vous préférez l'honneur à la richesse; c'est là un
sentiment fier et tout-puissant. Mais il y a autre chose que les
guenilles et que la honte, pardon de vous dire cela: il y a le travail.

--Et si le travail me fait peur! si je me sens faite pour autre chose
que pour l'esclavage des artisans! si avec des aspirations vers la
fortune et vers la gloire, j'aime mieux la mort que le dégoût d'une
existence manquée ou que la flétrissure d'une lutte inégale!

--Il y a des batailles, señorita, qui se perdent faute d'alliés et qu'on
peut gagner lorsqu'on est deux!

Je regardai le jeune homme qui me parlait ainsi: la lune, un instant
obscurcie, éclairait en plein son visage. Sans être beau, cet inconnu
avait un air d'intelligence et de courage qui me frappa. Je prenais
plaisir à causer avec lui.

--Vous me parlez d'alliés; je n'en veux pas, répondis-je; les alliés se
payent et je suis pauvre.

--Vous n'êtes pas pauvre d'amour, señorita, puisque vous venez jeter
toutes vos économies dans le fleuve; et un peu de monnaie suffirait.

Je souris, sans être offensée. Cette plaisanterie était un hommage.

--J'ai peur de l'amour comme du travail, monsieur.

--Alors vous avez raison, señorita; vous n'êtes bonne à rien sur la
terre; je vous fais mes adieux et j'assiste à votre départ.

Ce persiflage me provoquait à la riposte.

--C'est un plaisir cruel, monsieur, que d'assister à l'agonie, à la mort
d'une jeune fille; puisque vous avez promis de ne pas me sauver,
continuez votre chemin.

--C'est précisément pour être bien sûr que vous ne vous sauverez pas que
je reste, dit le jeune homme sur le même ton. Si le Mançanarez ne veut
pas de vous, j'ai un autre genre de suicide à vous proposer.

--Quel est-il? Nommez-le tout de suite. Je le préférerai peut-être.

--C'est le mariage!

--Monsieur, vous vous moquez de moi.

--Dieu m'en garde, señorita, puisque je m'expose à être pris au mot.

--Le mariage, dites-vous, et c'est vous sans doute...

--Oui, señorita, c'est moi qui me porte en concurrence avec le
Mançanarez! Oh! je le vaux bien, pour la pauvreté!

--C'est possible, répondis-je avec un peu de gaieté; mais vous ne me
briserez pas la tête et vous ne me débarrasserez pas de ma misère.

--Peut-être!

--Comment?

--Tenez, señorita, reprit le jeune inconnu, je ne vous connais que
depuis cinq minutes; je ne vous ai jamais vue, et je puis même convenir
qu'en ce moment encore je vous vois fort mal. Eh bien, je crois que le
hasard, la Providence, si vous voulez, nous a mis sur la route l'un de
l'autre. Vous avez de l'ambition et moi aussi; vous avez de la fierté,
je ne suis pas d'une humilité parfaite; vous êtes pure, moi je me
souviens avec plaisir que je l'ai été. Associons-nous honnêtement, en
mariant nos deux misères. J'ai du pain, c'est déjà beaucoup; j'aurai
quelque chose de plus dans quelque temps, car je travaille, soit dit
sans reproche, et la politique me fait de belles promesses. Consentez,
ou du moins réfléchissez.

Il y avait dans cette brusque déclaration une allure romanesque qui me
plaisait. Je n'avais jamais aimé et je ne sentais rien en moi qui pût
m'assurer que j'aimerais ou que je pourrais aimer cet inconnu, mais son
esprit, sa résolution prompte me tentaient. Et puis, en définitive, le
Mançanarez était toujours là, à quelque distance de Madrid; il ne
fallait pas une heure pour s'y rendre; je restais toujours libre de m'y
jeter mariée, aussi facilement que je me fusse noyée jeune fille. Mes
instincts de joueuse s'éveillèrent. C'était un jeu que me proposait cet
inconnu, un jeu de grand hasard sans doute. Mais j'aurais eu horreur de
la vie arrangée mesquinement, d'un mariage prosaïque. A vrai dire je
n'avais jamais songé au mariage. Si j'avais pu traverser la vie, m'y
mêler, comme une amazone, seule, sans amour, vierge de tout sentiment,
j'eusse repoussé bien loin toute proposition de mariage, toute parole
d'amour. Mais j'avais conscience de ma faiblesse sociale qui raillait si
cruellement mon ambition, et je me disais que ce jeune homme était
peut-être un ami, un partenaire prédestiné.

Pourtant je ne voulus pas faire céder ma résolution devant des paroles.
Je pris encore le hasard pour arbitre. J'avais au cou une médaille
bénite. Je l'ai encore, elle ne m'a jamais quittée. Je l'enlevai
rapidement.

--Monsieur, dis-je à l'inconnu, permettez-moi de me recueillir avant de
vous répondre.

Il salua et s'éloigna de quelques pas.

Je tenais et je retournais la médaille en question dans ma main:--Si
c'est l'effigie de la madone que j'aperçois d'abord, je refuse, me
dis-je intérieurement, si c'est la légende, j'accepte!

Mon coeur battait. Je n'osais pas prier. J'ouvris la main toute grande;
la lune qui mit un rayon sur la pièce me fit lire distinctement le
verset de psaume qui y était gravé. J'avais perdu; du moins
j'interprétais ainsi le sort.

Je m'avançai vers le jeune homme.

--J'accepte, monsieur, lui dis-je, en principe, l'offre que vous m'avez
faite.

--En principe?

--Oui, je me réserve d'y renoncer si les détails d'application
laissaient quelque chose à désirer.

--C'est-à-dire que dans le cas où vous découvririez que je suis un
coquin, un aventurier et que je vous ai indignement trompée, vous en
reviendriez à votre première idée.

--Vous avez de la pénétration, repris-je en riant. Oui, vous dites vrai,
je suis fiancée avec le Mançanarez et avec vous dès ce moment.

--Je ne crains pas mon rival, dit l'inconnu.

--Revenons à Madrid; ma mère doit être inquiète.

Le jeune homme m'offrit son bras avec respect, s'abstint pendant la
route de toute espèce de propos galants, et se conduisit comme s'il eût
eu la reine d'Espagne à son bras. Comme nous rentrions dans la ville par
la porte de Ségovie:

--Vous ne m'avez pas demandé mon nom? dis-je à l'inconnu.

Il sourit.

--C'est une façon indirecte de me demander le mien, señorita. Je me
nomme Alonzo Mendez.

--Mais je vous connais, monsieur, vous avez un nom déjà célèbre.

En effet, M. Mendez s'était acquis par la littérature et par la
politique un commencement de réputation; c'était un journaliste honnête,
habile, ambitieux, qu'on redoutait pour sa raillerie, qu'on estimait
pour sa probité, mais qu'on n'aimait pas. Mon père, qui avait des
opinions de soldat, c'est-à-dire très-hostiles aux hommes de plume et
d'intelligence, s'était exprimé plusieurs fois sur le compte de M.
Mendez avec une brutalité qui me revint en mémoire et qui m'avait rendue
parfois très-curieuse de connaître cet écrivain tant discuté.

Ma mère était rentrée, et était dans une horrible inquiétude. En ne me
trouvant plus au logis, elle n'avait pas pensé au suicide; mais elle
avait cru que ma répugnance pour le travail et mes goûts de luxe et
d'indépendance m'avaient emportée pour jamais loin de sa pauvre chambre.
Elle priait et pleurait quand je frappai.

--C'est toi, Dolorida? demanda la pauvre femme d'une voix étranglée par
les larmes, à travers la porte:

--Oui, c'est moi, ouvrez, ma mère.

Elle fut surprise de me trouver en compagnie d'un jeune homme; mais il y
avait tant de convenance et de dignité dans l'attitude de M. Mendez, je
portais le front si haut, que ma mère eut un cri de joie.

--Merci, mon Dieu! dit-elle en joignant les mains; j'avais calomnié mon
enfant. D'où viens-tu donc, Dolorida?

J'allais avouer que je revenais du Mançanarez, quand je compris que ma
fuite avait été bien cruelle et bien ingrate; je ne voulus pas ajouter
une douleur aux tortures que ma mère avait subies.

--Je viens de chercher un mari, répondis-je en souriant. Ma mère, je
vous présente M. Alonzo Mendez, qui sollicite l'honneur d'entrer dans
notre famille.

--Qu'est-ce que cela veut dire? demanda ma mère en fronçant le sourcil.

--Rien que la vérité la plus exacte, reprit M. Mendez en s'inclinant. Au
surplus, c'est assez que la première rencontre ait eu lieu ce soir; je
me borne à vous prier, madame, d'autoriser des visites dont vous
connaissez le but loyal.

Ma mère ne savait trop que permettre; elle autorisa la recherche de M.
Mendez; et quand il fut parti, elle voulut savoir dans les plus grands
détails tout ce qui s'était passé. Je fis ce récit.

--Hélas! dit ma mère quand j'eus fini, tu as un orgueil qui t'a sauvée
aujourd'hui, qui demain peut-être te perdra.

--Me perdre! repartis-je avec éclat. Si vous entendez par ce mot la vie
avec la honte, je puis vous assurer que je ne cours aucun danger; si
vous voulez parler de la mort, il est possible, en effet, que je me
perde, un jour ou l'autre.

--Dolorida, reprit ma mère, je ne te demande qu'un serment: jure-moi sur
le Christ, jure-moi sur ton salut éternel que si tu épouses M. Mendez,
tu lui seras fidèle et que tu resteras jusqu'à la fin une honnête femme.

--Je le jure, dis-je en levant la tête: si j'épouse cet honnête homme,
je vivrai comme une honnête femme; si je me trompe, je jure de mourir
plutôt que de déchoir à mes yeux.

--C'est assez, mon enfant; tu ne mens pas et tu ne mentiras jamais;
j'accepte la caution de ta franchise.



IV

Un ménage honnête.


Je n'aimais pas M. Mendez. J'avais été surprise de sa rencontre; j'avais
été touchée de ses offres; mais je ne ressentais pas pour lui cette
affection enthousiaste qui doit être l'amour. Il revint le lendemain; je
le retrouvai, comme la veille, poli, discret, doucement ironique. Il
m'expliqua sa vie; au bout de quelques jours, il me laissa comprendre
que ce n'était pas non plus pour obéir à l'entraînement d'une passion
irrésistible qu'il m'avait demandée en mariage. Ambitieux et résolu à
parvenir, il s'effrayait parfois de se trouver seul dans la mêlée.
L'idée d'une compagne lui était venue, comme l'idée d'une alliance pour
son coeur et pour son esprit. Mais il ne voulait donner son nom qu'à un
caractère éprouvé, qu'à une conscience droite. Il s'était dit au premier
aspect que j'étais sans doute tout cela, et il m'avait fait la
singulière proposition que je vous ai rapportée, encouragé surtout par
l'étrangeté de la rencontre et par la solennité de l'heure.

Je sus gré au journaliste de sa confiance. Un grimacier de paroles
galantes m'eût fait horreur. Ce prétendant de sang-froid, qui
m'estimait, me parut un homme digne d'estime. Après une semaine de
visites, je consentis, ou plutôt je ratifiai mon premier consentement,
et, un mois après ma rencontre au bord du Mançanarez, je me mariai.

M. Mendez était modeste quand il parlait de sa pauvreté. Comparée à la
nôtre, sa misère était relativement du luxe. J'entrai dans un
appartement convenablement meublé: j'atteignis tout d'un coup à une
espèce de rang. Les relations de mon mari, en attirant chez lui des
hommes politiques, me permettaient de faire les honneurs d'un salon.
J'eus un jour de réception; je sus bientôt dire mon mot sur les
événements quotidiens, sur les crises ministérielles; et plus d'un
_pronunciamento_ s'écrivit sur mon guéridon. J'étais naturellement
entourée d'hommages. Quelques-uns même prirent un accent assez tendre
pour que j'eusse le droit de les repousser et de m'en moquer.

Quand nous nous retrouvions seuls, mon mari et moi, nous nous amusions
de ces galanteries. Mendez me conseillait de ménager celui-ci, de
rudoyer impitoyablement celui-là. Bien assuré de mon honneur et de ma
loyauté, mon mari voulait que j'eusse de la prudence dans la vertu, et
que sans m'exposer personnellement, je n'exposasse pas tout à fait son
influence.

Ce petit calcul me fit sourire d'abord; peu à peu il me donna quelque
impatience; car je le retrouvais partout et sous toutes les formes, et
c'est ici l'occasion de définir M. Alonzo Mendez et d'apprécier au juste
le bonheur et la paix de mon ménage.

Mon mari était ambitieux, sans lâcheté; il n'avait pas fait sur ma
beauté d'ignobles calculs, et je crois qu'il était aussi honnête qu'un
homme peut l'être; mais il avait pensé qu'une femme jeune et se révélant
à ses côtés l'aiderait sans doute à faire meilleure figure dans le monde
et lui donnerait un prestige que son talent et son esprit ne
suffisaient pas toujours à lui garantir. Il avait peut-être cru trouver
en moi la promesse d'une de ces muses de la politique qui savent
embellir les questions de portefeuille et idéaliser par un sourire le
trafic des votes électoraux; car il est bien évident que la probité de
M. Mendez ne l'empêchait pas de manoeuvrer, selon l'usage, dans
l'intérêt de son parti.

Quoi qu'il en fût de tous les calculs décents et avouables, après tout,
de mon mari, il est certain qu'il m'avait épousée pour plusieurs motifs,
parmi lesquels l'amour n'entrait pour rien. Je ne dis pas qu'une pitié,
qui lui fit illusion, ne lui suggéra pas ses premières paroles, et
qu'une fois engagé, il ne voulut pas reculer. Ce que je tiens à bien
vous faire comprendre, c'est que notre intimité fut douce, mais resta
froide; que je n'eus jamais le pressentiment d'une tendresse plus vive
que la reconnaissance; et que lui, de son côté, courtois, affable, égal,
ne fit jamais un effort pour me donner ou pour se donner à lui-même les
illusions de l'amour.

Notre mariage avait été un mariage de curiosité réciproque, de défi
loyal et chevaleresque; notre ménage fut dans les premiers temps un
échange d'estime.

Ah! Dieu vous préserve d'estimer quelqu'un, mesdames! et vous,
messieurs, Dieu vous préserve d'être seulement estimés! Rien d'horrible
pour une âme jeune, ardente, neuve, comme la mienne, que cette estime
qui coupe les ailes à tout enthousiasme, qui fait vivre loin du ciel,
sur le terrain battu où tout le monde marche. Je suis née pour les
passions. L'influence de mon père, les douleurs de ma mère m'avaient
fait comprendre les orages, et m'en avaient préservée; mais j'avais au
fond de l'âme un besoin d'ivresse, d'émotions, que les devoirs de la vie
mondaine irritaient jusqu'au dégoût. Ce terre-à-terre élégant, ce petit
vol à mi-côte, ces ambitions subtiles que je voyais se machiner et
s'écrouler à côté de moi, commencèrent par me distraire et finirent par
me lasser. Au bout d'un an, dans la position la plus enviée, épouse d'un
mari qui faisait son chemin et qu'on désignait comme un des futurs
orateurs de la nouvelle chambre; mais épouse sans enfants, condamnée à
l'oisiveté, m'ennuyant des livres qui m'affamaient sans me rassasier,
j'étais plus malheureuse que la nuit où j'étais allée fièrement m'offrir
à la mort.

M. Mendez était trop intelligent, trop perspicace pour ne pas
s'apercevoir de cette disposition; il m'en parla franchement, doucement,
comme un médecin qui cause avec sa malade.

--Vous vous ennuyez? me dit-il.

--C'est vrai.

--Mais que voulez-vous de moi?

--Rien. Je préfère mon ennui à toutes les distractions que vous pourriez
m'offrir.

M. Mendez souriait tristement, m'accusait d'être une mauvaise tête,
allait à ses affaires et me rapportait une loge pour le théâtre, un
livre nouveau; quelquefois, quand il était le plus mal inspiré, une
parure, un bijou que je jetais dans un coin.

Je vous raconte mon coeur, je ne prétends pas vous l'expliquer ni vous
en déduire logiquement les raisons et les principes; ce que je sais,
c'est que j'avais en moi un volcan qui s'exhalait en fumée et qui
voulait se répandre en lave, et que, me débattant dans cette implacable
prison des convenances mondaines, j'aspirais après je ne sais quelle
liberté turbulente dont il m'était impossible de dire le nom.

Je me confesse et je dois tout dire: j'eus des tentations; quelquefois
je m'approchais de l'abîme pour en mesurer la profondeur et je me
demandais si le désordre, en me faisant oublier, en m'enlevant à la
régularité de la vie, ne me rendrait pas plus heureuse; mais ces
faiblesses passaient vite. Je mettais mon point d'honneur à garder le
serment que j'avais prêté. J'avais juré d'être une honnête femme et de
rester fidèle à M. Mendez; je n'ai pas failli à cet engagement, je n'ai
pas même songé sérieusement à y manquer.

Mon mari fut nommé député; sa fortune financière, secondée par sa
fortune politique, s'était accrue; les modestes réceptions que j'avais
présidées jusque-là devinrent des soirées élégantes où l'on entendit des
artistes, où l'on joua.

La première fois que je vis dresser une table de jeu, un frisson
m'agita; quand j'entendis remuer de l'or, j'eus un éblouissement et je
pensai à la mort de mon père. M. Mendez crut remarquer en moi de la
répugnance pour ces distractions:

--Il le faut bien, me dit-il, le monde devient un tripot; je vous ai
fait votre caisse de jeu, Dolorida, il est convenable que vous
présidiez.

--Prenez garde! monsieur, lui dis-je, moitié riant, moitié épouvantée,
je suis la fille d'un joueur.

--Oh! je connais votre volonté! D'ailleurs, la femme de M. Mendez a trop
le sentiment de l'honneur pour faire jamais d'un plaisir un vice et
d'une distraction une passion.

Quand on en appelait, dans ce temps-là, à ma fierté, on était toujours
sûr de me convaincre. Je m'imaginai, en effet, que le jeu serait sans
danger pour moi, et ne voulant pas me redouter moi-même plus que ne me
redoutait mon mari, je laissai jouer, ou plutôt je commençai à faire
jouer chez moi.

Ces parties, forcément contenues par le monde, circonscrites d'ailleurs
dans leur durée, me mirent en appétit sans me corrompre, et elles
eussent été sans péril si tout s'était borné aux tables de jeu qu'on
dressait et que je présidais chez moi.

Rappelez-vous que j'avais dans l'âme, ou simplement dans les veines, une
ardeur sans but, une flamme sans aliment; qu'épouse, sans enfants d'un
homme que j'estimais seulement, j'avais besoin de vivre, de tromper mon
inquiétude, d'aimer enfin quelque chose. La politique m'avait tentée,
mais je la trouvai mesquine; la religion m'attira; mais elle ne suffit
pas à me consoler de l'inconnu; et la dévotion, exaltée, fiévreuse, qui
me faisait courir aux églises, avait une impatience bien éloignée du
recueillement. Je ne cherche pas à m'excuser; j'explique les causes
d'une indomptable passion. Il me fallait un désordre; la régularité
m'étouffait; la vie normale, paisible, m'eût poussée au suicide. J'avais
juré de rester fidèle à mon mari; je tins mon serment en trompant
l'amour sans cause qui me consumait, et en m'éprenant d'une tendresse
folle, insensée, pour les grâces du roi de carreau, du roi de trèfle et
du roi de pique.

Il semble que la frénésie du jeu soit une exception dans le coeur de la
femme. J'ai reconnu souvent la preuve du contraire. Le jeu est une
passion féminine que les hommes nous empruntent. La mobilité des
sensations, leur âpreté, la futilité des prétextes qui les font naître,
sont des mirages décisifs pour la femme qui fuit l'ennui et qui n'a pas
devant elle, pour l'arrêter, quelque infranchissable barrière, comme le
berceau d'un enfant.

Je me sentis devenir joueuse, d'abord avec effroi, puis avec un
indicible mouvement de triomphe. Je comprenais, au début de cette
vilaine passion, que j'avais un tort d'improbité en quelque sorte envers
mon mari; puis peu à peu les joies farouches, les terreurs convulsives,
les spasmes que donne le jeu, me firent tout oublier, tout méconnaître;
je me laissai aller au torrent, au vertige, ne discutant plus avec ma
conscience et l'étouffant sous ce sophisme: M. Mendez doit être bien
heureux que je lui sois infidèle seulement pour les cartes!

Le jeu du monde ne me suffit bientôt plus. Je veux dire le jeu du monde
décent et officiel dans lequel la position de M. Mendez me donnait droit
d'entrée et droit de préséance. Je me laissai inviter par quelques
femmes de cette société intermédiaire qui sert de transition entre la
bonne et la mauvaise société. Dans ces salons, où j'entrai en rougissant
un peu et où mon mari me vit aller avec peine, je fis des connaissances
qui m'amenèrent à descendre encore plus dans l'échelle des concessions;
et, au bout de trois mois, j'avais franchi toute la distance qui sépare
le grand monde des tripots les plus suspects.

Vous comprenez que j'abrége. Je ne vous initie pas, détails par détails,
à tout ce drame de ma chute. Mon mari, indulgent d'abord pour les
distractions qu'il avait autorisées, qu'il avait demandées même,
souriait à mes premières ardeurs.

--Si vous abordiez la politique avec cette passion, me disait-il, vous
seriez une femme de génie.

Je souriais aussi et je me sentais flattée; j'étais fière de dépenser
pour mon plaisir une activité et un talent que je dédaignais d'employer
pour mon ambition ou pour ma vanité.

Quand M. Mendez comprit que j'étais entraînée, il eut sans doute des
remords, et il me présenta, avec une bienveillance sensée, avec une
amitié ferme et respectueuse, des observations qui me firent plaisir en
me donnant le sentiment de la peur que mes passions pourraient inspirer.
Mon mari devenait riche et ne me mesurait pas l'argent. J'usai de cette
faculté; je perdis beaucoup, je perdis trop. M. Mendez alors eut
l'imprudence de me parler avec plus d'autorité. Il voulut faire appel à
son droit. Il évoqua la nuit de notre rencontre et me convainquit
d'ingratitude.

Ces reproches, trop fondés pour être adressés à une âme orgueilleuse,
loin de me ramener à la soumission, m'irritèrent et m'affranchirent.
L'autorité me contraignit à la révolte; je subissais mal un patronage,
une tutelle bienveillante: l'idée d'une lutte me séduisit. Dès ce
moment, commença pour moi l'existence horrible, haletante, qui a décidé
de mon sort et qui a fini par un double naufrage.



V

L'infidèle par fidélité.


Le jeu est comme l'ivresse: il ne garde pas longtemps des précautions
hypocrites, et il faut qu'il s'exerce à la face du ciel. Je ne me
contraignis pas, puisque mon mari, le seul qui eût le droit de se
plaindre, s'était plaint et ne m'avait pas convaincue. Je fis du jeu mon
occupation, ma mission, mon but.

--La société m'ennuie; les intérêts chétifs ou menteurs qu'on y discute
me révoltent, disais-je à mon mari. Vos succès d'homme politique ne
suffisent pas à me donner l'ivresse. Je suis une créature maudite:
j'avais à choisir entre l'exemple de mon père et celui de ma mère. J'ai
fait comme le capitaine; mais je tiendrai le serment que j'ai fait à ma
mère.

Quelquefois M. Mendez hochait la tête et semblait croire que je
m'abaisserais jusqu'à mentir à ce serment lui-même. Ses doutes
m'exaspéraient.

--Quand vous m'aurez ruiné et déshonoré, madame, me disait avec un
superbe sang-froid M. Mendez, je crois que nous ferons bien de retourner
ensemble, bras dessus bras dessous, au Mançanarez.

La ruine, je n'y croyais pas; l'autre déshonneur, je ne pouvais pas le
redouter, et je haussais les épaules.

--Ne craignez rien, monsieur, répondais-je à M. Mendez; le jour où vos
prédictions sinistres devraient avoir raison, je vous épargnerai une
scène pathétique, et vous pourrez porter mon deuil.

Les ressources personnelles devinrent bientôt insuffisantes pour
alimenter le jeu. J'eus recours aux emprunts, aux trafics, à la mise en
gage, à la vente de mes bijoux, à de petits vols conjugaux. Je connus et
je bus jusqu'à la lie cette humiliation d'aller frapper à la porte des
usuriers, des complices de nos passions cachées. Je vécus de privations:
je n'avais plus le sentiment du luxe, de la toilette; d'ailleurs, je
vendais tout à l'occasion et je me contentais d'oripeaux fanés qui
eussent rebuté des mendiants. Me reprochant le pain que je mangeais dans
le domicile conjugal, je subissais de gaieté de coeur la faim et ses
tortures, comme si ces macérations, souffertes par fierté, dussent me
rendre la chance favorable! Ah! les superstitions des joueurs, je les ai
toutes connues, toutes pratiquées. Des cierges brûlés aux églises, des
auspices tirés des moindres incidents, les dates, les chiffres
cabalistiques, les jours de telle ou telle semaine, la façon de
m'asseoir, de toucher aux dés ou aux cartes, tout prit pour moi une
importance énorme. J'allais quelquefois, avec des transports de piété
sacrilége, me jeter à genoux devant un crucifix, lui demandant la
réussite de combinaisons insensées, et mêlant des actes de foi à
d'odieux calculs. On me procura des dés fameux par les gains énormes
qu'ils avaient rapportés. J'en fis un chapelet; je devins folle, tant
j'adorais réellement les figures peintes sur les cartes; toutes les
manies, tous les enfantillages me devinrent habituels.

Ma mère essaya de m'arrêter sur cette pente. Je lui répondis avec
vivacité, en faisant allusion aux torts qu'elle avait eus autrefois
envers son mari, et que je n'aurais pas envers le mien. La pauvre femme
prit un prétexte pour quitter Madrid, et peu de temps après se retira
dans une communauté.

Le désordre que cette passion introduisit dans mon ménage, la réputation
singulière que j'acquis dans le monde furent un coup sensible, le plus
terrible peut-être qu'il put recevoir, pour M. Mendez. Cet homme
d'esprit et de bon sens, ambitieux, avait compté que je serais l'élément
romanesque, sentimental, poétique de sa vie; mais il s'épouvanta de
l'abîme que je creusais sous ses pas. Il craignit de recourir aux moyens
extrêmes, d'employer la violence légale; il attendit l'occasion de me
faire un piége de ma passion elle-même, et de me sauver par l'orgueil
qui m'avait perdue. En conséquence, il s'abstint de tout reproche, il
n'essaya pas de lutter, et parut prendre son parti de ma conduite.
D'ailleurs, si l'on parlait dans Madrid de ma passion pour le jeu, si la
position de mon mari rendait la curiosité plus impitoyable, la médisance
me savait et me reconnaissait inattaquable sous d'autres rapports, et
l'étrangeté de ce vice, adopté par l'amour exclusif de lui-même, me
donnait une sorte de prestige qui n'était pas exempt de consolation pour
M. Mendez, et qui me permettait de lever la tête.

Je ne vous fais pas un cours de morale; je n'insisterai donc pas sur les
nuits que je passais au jeu dans des maisons que les honnêtes femmes ne
fréquentaient sans doute pas et où j'étais peut-être la seule qui n'eût
rien autre chose que le jeu en vue et qui allât jouer pour le seul
plaisir de perdre ou de gagner. Combien de fois ne suis-je pas rentrée
vers l'aurore, pâle, enfiévrée, mais jurant de me venger, concevant des
jalousies meurtrières pour un joueur plus heureux que moi! La probité
peut résister au jeu, mais la probité de fait seulement. Il y a une
improbité d'intention ou de circonstance qui déprave intérieurement le
joueur. Je veux dire qu'on se considérerait comme un lâche de tricher
manifestement, mais qu'on pactise volontiers avec certaines exigences;
et celui qui se met devant un tapis pour courir la chance de perdre ce
qu'il n'a pas, en essayant de gagner à un autre ce qu'il a, suscite une
lutte inégale pour son adversaire, trop avantageuse pour lui-même, et
manque évidemment à l'honneur étroit, à l'inflexible probité.

Tous ces beaux sentiments, toutes ces belles sentences me sont revenues
depuis à l'esprit. A cette époque, je n'analysais pas philosophiquement
mes sensations. Je jouais, sans vouloir penser à autre chose qu'au jeu.

L'hiver dernier, le carnaval fut brillant à Madrid. Jamais on ne donna
tant de bals, et jamais on n'eut tant d'empressement à s'amuser. Les
travestissements surtout, les travestissements rigoureux, furent à la
mode, et l'on remit en honneur l'habitude de se masquer et le respect
des masques. Il suffisait que le maître de la maison sût à peu près à
quoi s'en tenir sur l'identité des personnes, pour que les conviés
eussent le droit absolu de s'habiller et d'agir à leur aise et à leur
fantaisie.

J'allai dans le monde. Mon mari fut d'une docilité charmante pour m'y
conduire, et d'une complaisance plus grande encore pour m'y laisser
longtemps, toutes les fois qu'il put constater que je ne m'y ennuyais
pas. Mes moyens de combattre l'ennui, pour n'être pas variés, n'en
étaient pas moins très-infaillibles: je jouais.

Une nuit, le duc de R... donnait une grande fête, d'autant plus superbe,
qu'il s'agissait de dissimuler des intrigues électorales et de faire
danser les invités sur le petit volcan d'une crise ministérielle. Mon
mari était un homme politique trop important pour ne pas assister à ce
bal, et il tenait trop à cacher le motif de sa présence pour ne pas m'y
amener. Le costume était obligatoire. Je me souviens que j'étais
déguisée en bohémienne et que j'avais des sequins d'or dans les cheveux.

--Prenez garde, me dit, avec un peu d'ironie, M. Mendez au moment de
monter en voiture; n'allez pas jouer toute votre parure.

J'essayai de rire.

--Vous êtes une énigme, monsieur, répondis-je, et il y a des moments où
je ne sais pas au juste si je dois me réjouir ou m'offusquer de votre
façon d'agir.

--Señora, je suis un mari modèle, repartit d'un ton singulier M. Mendez.

Mon mari était costumé en officier du temps de Philippe II. Il portait
une petite dague suspendue à son pourpoint de velours noir.

--Vous êtes tout à fait beau et terrible dans cette toilette, lui
dis-je.

--N'est-ce pas? j'ai l'air farouche. Voici le poignard pour me venger de
l'infidèle.

J'éclatai de rire, mais je trouvai un insupportable accent de malice à
mon époux. Nous nous masquâmes en montant l'escalier du duc de R..., et
après quelques tours dans les galeries où l'on dansait, M. Mendez
dégagea doucement mon bras du sien, me salua et me dit:

--Je reconnais là-bas le futur président du conseil; j'ai à lui parler.
Permettez-moi de vous laisser libre, Dolorida.

Vous comprenez, n'est-ce pas, que le premier usage que je fis de ma
liberté fut d'aller vers la salle de jeu. Sur le seuil, j'ôtai mon
masque; on me reconnut. Je trouvai là des amies, des camarades des deux
sexes que je rencontrais un peu partout; chacun avait fait comme moi, et
il n'y avait pas d'incognito pour les joueurs.

Une demi-heure après mon arrivée, j'étais engagée dans une furieuse
partie de lansquenet, et j'avais déjà gagné une somme formidable. Je
remuais avec dédain le tas d'or que j'avais devant moi, et je trouvais
pourtant à ce bruissement une harmonie délicieuse.

--Qui veut jouer tout cela? demandai-je d'un ton superbe de défi, mais
avec le secret désir de n'être point prise au mot, et de pouvoir
conserver, pour réparer des brèches toutes récentes, ce gain prodigieux,
devenu bien rare depuis quelques semaines.

Un domino noir, qui était debout devant la table et qui me regardait
jouer depuis quelques instants, répondit:

--Je tiens le jeu.

Je tressaillis; non pas que la voix de cet inconnu, dissimulée et
dénaturée par le masque, me rappelât rien, mais parce que, précisément
depuis qu'il était arrivé, ce domino m'inquiétait et me troublait. Les
joueurs ont des pressentiments. Sans savoir au juste qu'il lutterait
directement avec moi, je redoutais dans ce domino un adversaire neuf
pour la veine, et par conséquent plus dangereux pour moi que ceux que
j'avais déjà vaincus.

--Vous tenez tout cela? balbutiai-je.

--Tout, dit l'inconnu.

--Eh bien, alors, j'attends que vous mettiez votre enjeu.

J'avais remarqué, en effet, que le domino ne se pressait pas d'avancer
son argent.

--Je joue sur parole, reprit mon adversaire.

Je respirai et je souris; j'étais bien libre de ne pas m'exposer avec un
masque qui ne payait pas d'avance. Un petit murmure avait accueilli la
réponse du domino.

--Nous jouons à visage découvert, monsieur, dit un de mes voisins; et si
madame veut vous faire crédit sur votre mine, il faut au moins qu'elle
puisse la voir.

--Oh! madame me connaît bien, dit l'homme masqué.

Je me sentis frissonner; pourtant je voulus faire bonne contenance:

--Je vous connais, dites-vous? Je ne crois pas.

--Est-ce que la señora Dolorida a oublié le capitaine Lopez?

Les cartes que j'avais prises s'échappèrent de ma main; j'eus peur. Cet
homme, que j'avais vu couvert du sang de mon père et qui m'était apparu
un jour comme le châtiment, revenait-il pour exiger de moi une
expiation? Devais-je bien réellement acquitter la dette paternelle?
Est-ce que pour moi aussi l'heure solennelle avait sonné? Pour les
joueurs, il n'y a rien d'insignifiant ni d'ordinaire dans la vie. Ils
sont superstitieux jusqu'à la puérilité.

Don Juan était surtout un fat et un voluptueux; à ce titre, les émotions
violentes lui plaisaient, et il a pu recevoir, sans trembler, la statue
du Commandeur. Si don Juan avait seulement été un joueur, il se fût
évanoui au premier coup frappé à sa porte, et il fût mort en apercevant
son convive.

Tout le monde autour de moi me regardait et s'étonnait de mon émotion;
je voulus échapper à ce spectacle et me roidis de toutes mes forces.

--Certes, répliquai-je, je connais le capitaine Lopez, et nous avons, je
crois, un compte à régler ensemble.

--Comme il vous plaira, dit le domino.

--Ainsi vous me tenez toute cette somme?

L'homme masqué s'inclina en signe d'assentiment. Je tournai les cartes;
elles étaient lourdes à manier. J'étais convaincue que j'allais perdre.
En effet, il suffit de cinq ou six cartes pour que j'amenasse celle du
capitaine; il avança la main comme pour prendre possession du tas d'or
amoncelé devant moi, mais il ne toucha pas à une pièce.

--Je vous offre une revanche, me dit le capitaine Lopez. Puisque nous
avons un petit compte, l'occasion est bonne.

Tout le monde entendit cette proposition. Je pouvais parfaitement bien
la décliner. Les joueurs ont le droit d'être capricieux. Mais refuser,
c'était avouer que je redoutais un échec, c'était entamer la brillante
réputation que je m'étais faite par mon audace et par mon impassibilité.

--J'accepte, murmurai-je.

Toutefois, il me parut impossible de permettre à tant de spectateurs de
savourer mes angoisses.

--Messieurs, dis-je en essayant de sourire à ceux qui nous entouraient,
permettez-nous de rester seuls en tête à tête. C'est la revanche d'un
duel que j'ai à demander au capitaine, mais d'un duel sans témoins.

Il paraît que ma voix avait un éclat inaccoutumé; les assistants se
regardèrent avec surprise, saluèrent et sortirent sans insister. On
respectait les caprices des joueurs. Quand nous fûmes seuls:

--Eh bien, monsieur, que voulez-vous? demandai-je au domino.

--Continuons, s'il vous plaît, señora, la partie commencée.

J'avais un peu d'or sur moi: je fis deux parts, et j'avançai la
première.

--Voilà ma réponse, dis-je en m'efforçant de sourire.

Le capitaine avait les cartes, _il tailla_, et retourna deux cartes
semblables: j'avais perdu.

--A mon tour! m'écriai-je, en saisissant les cartes.

Je gagnai le premier coup, je perdis au troisième.

Comme le capitaine, qui s'était assis près de moi, se levait et faisait
mine de se retirer:

--Vous ne voulez plus jouer? lui dis-je.

--Puisque vous n'avez plus rien, señora...

--Mais je joue sur parole.

Le masque remua la tête:

--J'avais joué sur parole avec votre père, et vous savez, señora, que
mal m'en a pris. Votre père m'a fait banqueroute.

Je me levai, la pâleur de la honte me couvrait le front, la rage de la
défaite m'emplissait le coeur. Devais-je fuir, accepter le conseil, la
leçon qui m'était si brutalement donnée, ou bien fallait-il relever
fièrement, témérairement le défi de cet homme?

Je pris le parti le plus audacieux:

--Monsieur, répondis-je à mon adversaire, je ne vous ai pas donné le
droit de m'insulter.

--C'est un droit qui s'est transmis par héritage, dit le masque.

--Il me semble que vous avez plus d'esprit qu'autrefois, capitaine
Lopez.

--C'est pour cela sans doute, señora, que je veux jouer au comptant.

--Eh bien, alors, nous ne jouerons pas, dis-je pour l'éprouver, mais
bien persuadée qu'après ses insultes le capitaine accepterait sans doute
ma partie.

--A moins, reprit le masque, que nous ne reprenions le jeu de votre
père, à l'endroit où il l'a si maladroitement interrompu.

--Que voulez-vous dire?

--Je veux dire, señora, que le capitaine m'a fait tort de l'argent que
je lui gagnai, parce qu'il n'a pas voulu m'accorder un autre enjeu.

--Je me souviens, en effet, dis-je avec ironie.

--Eh bien, la señora Mendez ne peut-elle relever le défi?

--Quoi! monsieur, vous osez.....

--Oui, señora, repartit le masque, j'ose proposer à la joueuse la plus
vaillante de Madrid, une partie, un duel digne de son courage. Fi!
l'argent salit les jolis doigts des dames. Je suis convaincu que la clef
de votre chambre est un délicieux ouvrage de serrurerie; c'est ce
chef-d'oeuvre que je veux jouer et que j'espère gagner.

Je ne saurais vous dire quelle sourde et formidable colère s'agitait en
moi; j'eus l'idée du meurtre. L'humiliation de cette offre; ce hideux
souvenir du dernier jeu de mon père; cette insultante façon de traiter
une femme que la calomnie avait du moins épargnée sur un point; la
pensée que c'était un châtiment que le hasard m'imposait, tout me
révolta, et pourtant tout me décida à ne pas reculer.

--Si j'acceptais, monsieur, que mettriez-vous en balance avec cette
clef?

--Hélas! señora, nous autres hommes nous sommes bien forcés de parler
d'argent, c'est notre infériorité.

--Ah! quelle horreur! dis-je en riant avec effort.

--Que voulez-vous, señora? ma clef ne vaut pas la vôtre.

--Votre argent, votre or, ne vaut pas non plus ma clef, repartis-je. Ce
n'est pas un jeu que j'ai accepté, monsieur, c'est un duel, vous l'avez
dit. Je me bats et je ne joue pas. Si je perds, c'est-à-dire si je suis
vaincue, vous aurez ce que vous demandez; mais si je gagne, à mon tour,
j'exige plus que cet argent qui salit les doigts et qui me laisserait
une tache ineffaçable.

--Que voulez-vous donc? demanda gravement mon adversaire.

--Je veux que notre duel soit un duel à mort... Je veux que vous
mouriez, si vous êtes vaincu. Faisons un pacte; engagez-vous par serment
à vous tuer, sur un mot, sur un signe de moi, si vous perdez; et moi,
je m'engage sur mon honneur, sur mon salut éternel, à vous donner cette
clef si vous la gagnez.

--Mais la clef n'est qu'un gage.

--Croyez-vous donc que je n'aie pas bien compris, dis-je avec
emportement, et est-il nécessaire de me faire penser à cette honte,
avant de savoir si j'aurai à la subir? Me promettez-vous, monsieur, sur
votre honneur de soldat, d'exécuter loyalement de votre côté
l'engagement que vous aurez pris?

--Sur mon honneur de soldat; et aussi vrai que je me nomme Lopez je
l'exécuterai.

--Si vous perdez, vous vous tuerez?

--Si je perds, je me tue!

--Bien! moi aussi, dans le même cas je m'acquitterai; mais Dieu ne
voudra pas que je perde.

--C'est ce que nous allons voir, dit le capitaine.

Ne me demandez pas quels sentiments m'agitaient. Ce n'était plus le
délire, la fièvre: c'était une folie devenue sérieuse, froide; il
semblait qu'une volonté fatidique dirigeât mes mouvements. J'avais une
lucidité parfaite, une conscience absolue de tout ce que je disais et de
tout ce que j'entendais, mais en même temps une résolution irrévocable.
Le capitaine et moi nous étions bien condamnés! Si je gagnais, j'étais
résolue à le tuer, dans le cas où il aurait voulu se soustraire à
l'obligation de son serment. Quant à moi, vous saurez ce que j'avais
résolu.

Je pris les cartes. Le hasard voulut que ce fût à moi à commencer. Je
tournai, et en six cartes je décidai de mon sort; le capitaine avait
gagné. Une sueur glaciale me mouilla le front; je devais être livide.

--Eh bien! me demanda le domino.

--Eh bien, monsieur, j'ai perdu et je payerai, dis-je.

Je crus entendre un éclat de rire dissimulé. Ma fierté ne put tenir à
cet outrage.

--Otez donc votre masque, m'écriai-je, que je puisse voir le visage d'un
homme qui rit lâchement du désespoir d'une femme.

Le domino dénoua lentement les cordons et jeta sur la table le masque
détaché. Je poussai un cri! j'étais victime d'une cruelle plaisanterie;
j'avais joué avec mon mari.

--Vous! monsieur, c'est vous, murmurai-je avec stupeur. Ah! c'est
infâme.

--Je ne sais pas, señora, si vous devez vous plaindre de n'avoir point
eu affaire au capitaine Lopez; mais avouez que, pour ma part, j'ai bien
quelque raison de m'en féliciter.

--Vous, monsieur, descendu à ce misérable espionnage!

--Oui, c'est moi, qui n'abuserai pas, bien entendu, de ma victoire. La
partie est nulle, señora; vous ne serez pas contrainte à payer; nous
avons joué pour l'honneur, et il me suffit que vous ayez perdu.

Mendez, en parlant ainsi d'un ton dégagé, s'était assis devant moi et me
regardait avec raillerie.

Je fus pendant quelques minutes accablée; la colère me rendait muette.
Je m'étais prise à un piége grossier, j'avais donné le droit à mon mari
de me mépriser.

--Eh bien, señora, reprit M. Mendez, qu'en pensez-vous?

[Illustration: Je fus pendant quelques minutes accablée....]

--Je pense, monsieur, que vous avez agi déloyalement, et qu'il n'est
guère généreux de vous targuer d'une victoire qui vient d'une embûche.

--Oh! je suis modeste, señora, je sais bien que vous n'auriez pas
consenti à perdre avec moi ce que vous avez perdu avec le capitaine
Lopez.

--Mais, demandai-je, comment avez-vous eu l'idée de cette comédie?

--Je vous expliquerai cela plus tard, señora, quand vous serez tout à
fait remise de votre émotion. Vous m'aviez raconté autrefois l'aventure
du capitaine Lopez; j'ai pensé que le carnaval autorisait la supercherie
à laquelle j'ai eu recours; vous-même, m'avez aidé, en voulant bien me
laisser croire que vous ne reconnaissiez pas le son de ma voix.

--Après tout, repris-je en relevant la tête et en regardant mon mari en
face, comme vous le disiez, tout est pour le mieux; j'ai eu une fausse
peur, voilà tout, et vous aussi, car je n'aurais pas exigé votre mort,
en cas de gain.

--Vous auriez peut-être eu tort, señora, dit gravement mon mari, c'eût
été une revanche complète; mais je vous fais mon compliment, vous êtes
une joueuse exacte, et je ne doute pas que vous n'eussiez remis au
capitaine la fameuse clef qu'il avait gagnée.

--Je l'aurais remise, monsieur, mais j'aurais fait comme Lucrèce, je
serais morte après avoir payé.

--Oui, le Mançanarez! Il n'a guère plus d'eau aujourd'hui qu'autrefois,
et ses bords ne sont pas assez solitaires pour qu'on puisse s'y jeter
sans être vu.

--Vous abusez de votre triomphe, monsieur.

--Je n'abuse de rien, mais j'use et je prétends user. Écoutez-moi,
señora, continua mon mari après une pause: Quand vous avez consenti à
porter mon nom, à devenir la femme d'un homme pauvre, mais ambitieux, je
ne vous ai pas posé de condition, je vous ai seulement demandé de m'être
fidèle; vous avez fait à cet égard les plus solennels serments; je n'en
demandais qu'un et je me suis contenté de votre parole. Je ne vous
reprocherai pas l'ennui, la lassitude que notre ménage vous a procurée,
la faute en est peut-être à moi; j'avais compté sur l'énergie, sur le
conseil, sur l'inspiration d'une compagne ambitieuse comme moi, fière
comme moi, associée à mes efforts; je me suis trompé et je ne peux pas
vous accuser de mon défaut de perspicacité. Vous avez cherché dans les
cartes, dans les dés, dans tous les jeux des émotions factices, pour
suppléer à celles que le devoir et la vie ne savaient pas vous donner;
vous avez gaspillé le fruit de mon travail, joué, perdu pièce à pièce,
tout ce que je gagnais péniblement. Quand je vous ai avertie de prendre
garde aux tripots que vous fréquentiez et à mon nom que vous emportiez
là-bas, vous m'avez répondu fièrement que je devais m'estimer bien
heureux de vous voir ce vice-là, qu'il vous préservait d'un autre; il
m'a bien fallu accepter ce bonheur relatif; mais je croyais à votre
bonne foi, sans croire à ses effets, et je tenais à vous prouver
qu'involontairement, en vous mentant à vous-même, vous m'aviez menti. Le
jeu ne pouvait pas garder longtemps mon honneur: si j'avais été le
capitaine Lopez, dites-moi, madame, ce que fût devenu votre serment?

--J'étais vaincue, écrasée; je pouvais pourtant me défendre; je
pouvais, en recourant aux subterfuges, dire à mon mari que je l'avais
reconnu et que j'avais joué la comédie de cette partie sérieuse pour le
punir; mais c'eût été m'avilir par un mensonge. Je pouvais, avec plus de
raison, lui reprocher le piége véritable qu'il m'avait tendu; sa mise en
demeure signifiée au nom de mon père, ce défi jeté à la superstition du
jeu. Mais non, j'avais reçu une atteinte directe dans ma fierté; j'avais
été surprise en flagrant délit de félonie conjugale, je n'avais plus le
droit de me vanter de mon serment; j'étais une parjure. Quel parti,
monsieur, prétendez-vous tirer de vos avantages, demandai-je froidement
à mon mari?

--Je n'en demande qu'un: l'aveu sincère que vous êtes dans votre tort.

--J'ai déjà fait cet aveu. Après, qu'en conclurez-vous?

--Vous avez trop de raison, trop de logique pour ne pas comprendre
qu'ayant mal usé de votre liberté, il est de bon goût de consentir à
quelques restrictions.

--Ah! c'est la tyrannie que vous voulez obtenir de moi.

--Je reconnais bien là le langage de l'opposition, dit en riant M.
Mendez. Je suis un défenseur du régime constitutionnel et des libertés
tempérées. Est-ce que j'ai des allures de Barbe-Bleue?

--Si je me soumets, si je m'incline sous votre tutelle, que ferez-vous
de moi, monsieur?

--J'essayerai d'en faire une femme du monde intelligente et noble, ayant
l'ambition des idées et n'ayant plus l'ambition des cartes; se
passionnant pour le devoir, pour les intérêts du ménage.

--Je vous arrête à ce mot, dis-je à mon mari, je ne me passionnerai
jamais pour vos candidatures ministérielles et pour vos ambitions
parlementaires.

--Alors, madame, si j'échoue, vous redeviendrez libre de chercher le
capitaine Lopez pour acquitter la dette paternelle; j'aurai fait mon
devoir.

--Je serai libre, dites-vous?

--A coup sûr, libre jusqu'au Mançanarez, et au delà.

--Vous raillez, monsieur; mais je ne resterai pas au-dessous de votre
bonne humeur. J'accepte, mais je jure bien.....

--Oh! ne jurez pas, dit mon mari; les serments vous portent malheur.

Je soupirai, je courbai la tête sous cette dernière épigramme. Je
voulais être belle joueuse et ne pas chicaner la chance mauvaise.

--Allons, monsieur, si vous n'avez plus à vous travestir, sortons du
bal.

--Pas avant d'y avoir figuré avec vous, señora, reprit ironiquement M.
Mendez.

Je me levai et donnai le bras à mon mari.

Il était resté sur le tapis vert un monceau d'or, toute la somme gagnée
d'abord et perdue par moi.

--Vous n'emportez pas votre gain? dis-je à M. Mendez.

--Cet argent-là n'est pas à moi, il est au capitaine Lopez; vous ne
l'auriez pas risqué contre votre mari.

--Est-ce que le capitaine est ici?

--Non, et vous avez raison, il vaut bien mieux que j'emporte ces restes,
trop abondants pour les valets.

Je souris à la pensée que cette somme considérable allait entrer
vertueusement dans le ménage, et que, voulant me faire perdre, M. Mendez
m'avait fait gagner.

Il devina le sens de mon sourire.

--Señora, nous irons demain matin déposer dans le tronc des pauvres cet
argent qui n'a pas de propriétaire légitime.

La dernière leçon que me donnait mon mari avait son mérite. Il n'était
pas indifférent à notre budget d'accepter ou de repousser cette somme;
l'héroïsme de M. Mendez me toucha.

--Vous vous vengez trop! lui dis-je, et vous allez me donner des
remords.

--Je manquerais mon but, Dolorida; je ne veux que vous donner des
regrets.

Si l'amour avait été possible entre nous, cette minute eût décidé de ma
destinée; mais je ne dépassais jamais l'estime dans mes élans de ferveur
conjugale, et d'ailleurs j'emportais un vif ressentiment.

Débarrassé de son domino, mon mari me donna le bras et se promena
quelque temps à travers le bal; puis nous rentrâmes, sans que le long de
la route, un mot, un reproche, ou une tentative de réconciliation eût
remué les douloureuses réflexions que chacun de nous portait en soi.

En rentrant, M. Mendez laissa tomber le petit poignard qu'il portait à
sa ceinture et qu'il avait détaché.

--Vous avez manqué à l'obligation du costume, monsieur, m'empressai-je
de lui dire. Ce poignard vous fait un reproche. Il fallait tuer
l'infidèle.

--Je suis un jaloux du dix-neuvième siècle dans un déguisement du temps
du duc d'Albe, répondit mon mari: la ruse m'était aussi recommandée.

--Allons! vous prévoyez tout et vous répondez à tout.

J'allai m'enfermer dans ma chambre; j'avais hâte de me trouver seule. En
posant la main sur cette fameuse clef symbolique de mon appartement, je
tressaillis et je pensai que je serais morte s'il eût fallu remplir
l'engagement pris envers le capitaine Lopez.

Ce que j'éprouvais ne saurait se définir en un mot, à moins que la
colère ne serve à désigner et à résumer les sensations multiples et
confuses. Oui, je débordais de fureur: fureur contre moi, qui m'étais
prise à un piége; fureur contre mon mari, qui m'avait exposée à une
humiliation; fureur contre le jeu, et contre la vie plate et régulière
qui ne pouvait fournir d'aliment à l'activité de mon coeur. Si le
suicide ne m'eût pas semblé une lâcheté et l'aveu solennel que je me
déclarais vaincue, j'aurais été, non pas me jeter dans ce fleuve
lointain qui m'avait refusée déjà une fois, mais chercher un poignard ou
du poison.

Mais la mort ne tente pas les véritables joueurs. J'avais voulu me tuer
quand je ne voulais plus jouer; maintenant, le problème de ma vie
m'intéressait, me donnait une âpre curiosité. Je résolus de lutter
d'abord contre moi, puis, si je me sentais invincible, de retourner mes
armes contre mon mari, ou plutôt contre l'existence nouvelle qu'il
voulait m'imposer.



VI

Une conversion.


Oui, je luttai contre moi. J'essayai de reprendre au démon du jeu ce
coeur qui ne pouvait se rassasier ni du ménage, ni de la politique, ni
des hommages vulgaires.

J'imaginai d'aimer mon mari; c'était m'y prendre un peu tard. L'estime
froide que j'avais professée pour lui jusque-là ne donnait guère de
prétextes à une passion, et lui-même ne m'aida pas dans cette tâche. Je
pensai que la religion étoufferait, noierait cette fièvre sans but et
sans cause: je fréquentai les églises, je me livrai aux pratiques les
plus minutieuses; mais je n'étais pas d'une nature mystique. Il y avait
en moi une ardeur des veines que les rosées divines n'éteignaient pas.

Je n'essayai même pas de m'intéresser à la politique. J'eusse volontiers
conspiré; j'aurais joué à l'ambition, si l'enjeu eût valu une couronne
au vainqueur, ou l'échafaud au vaincu. J'aurais suivi un bandit dans les
montagnes, et mâché les balles pour un partisan. J'avais en moi une
force, une énergie qui eût convenu également à l'héroïsme et au
brigandage! Mais la compagne d'un député constitutionnel devait faire
trop de chemin pour rencontrer un héros ou un bandit. Les exploits
d'antichambre ministérielle ne pouvaient me ravir.

Les soins du ménage, quand je m'efforçais d'en faire un calmant, me
semblaient un suicide. J'étais trop fière de souffrir, trop fière de ces
élans qui m'égaraient dans le vague pour préférer le repos absolu d'une
ménagère! Quelles tortures! quel invincible ennui j'eus à combattre! Le
jeu laisse dans le souvenir de ceux qu'il a corrompus une soif d'acides,
un besoin d'émotions rapides qui me manquaient toujours.

Quand je vis que je ne pouvais me vaincre et que j'avais assez lutté
contre moi, je songeai à mettre M. Mendez en mesure de tenir sa promesse
et à lutter contre lui.

Il ne me laissa pas le temps de lui confesser l'état de mon coeur.

--Vous avez bravement et loyalement combattu, madame; mais je vois bien
que vous ne suffirez jamais à vous guérir.

--Alors, monsieur, que prétendez-vous pour ma guérison?

--Le jeu était la distraction forcée du ménage; quand vous étiez
enfermée dans les tristes devoirs conjugaux, vous remplaciez la liberté
absente par un mouvement fébrile. Je vous rends la liberté. Je fais
plus, je vous l'impose.

--Que voulez-vous dire?

--Hélas! j'aurais peut-être agi plus sagement pour votre repos en ne
contrariant pas votre résolution lugubre, la nuit de notre rencontre.
J'en parle sans crainte, parce que je sais qu'il n'y a plus de danger.
Mais je veux réparer autant qu'il est en moi cette maladresse. Vous êtes
libre, à partir de cette heure, libre de me quitter, d'agir de toutes
façons, excepté sur un seul point: vous n'êtes plus libre de rester avec
moi.

--Alors vous me chassez!

--Dieu me préserve d'une pareille violence. J'avais pris sur vous des
droits que j'abdique. Nous nous rendions réciproquement malheureux.
Allez jouer votre jeu, laissez-moi jouer le mien, puisque nous n'avons
pas pu nous associer dans la même partie... J'ai fait quelques économies
pour vous. Soyez assez brave, assez orgueilleuse pour les accepter. Si
je vous avais laissé faire, dans quelques mois, dans quelques semaines
peut-être nous étions ruinés. Je ne veux plus qu'un pareil danger me
menace. C'est donc hors de l'Espagne que vous tenterez la chance.

--La liberté que vous m'offrez, c'est un exil.

--Non; c'est une distraction. Vous n'avez pas essayé des voyages:
goûtez-en. Si vous restiez en Espagne, il arriverait à coup sûr quelque
événement qui exposerait une fois de plus ou mon nom, ou mon honneur, ou
mon argent. Je serais obligé alors d'agir comme un mari brutal qui
invoque la loi et la force, ou bien comme un mari sans intelligence et
sans volonté, qui tend le cou et subit les malheurs qu'il pouvait
empêcher. Je m'efforce de donner à cette crise un dénoûment spirituel.
Je vais répandre le bruit que vous êtes partie pour la France,
l'Angleterre, l'Amérique même, si vous voulez, afin de recueillir une
succession. Je serai très-heureux de recevoir de vos nouvelles. Vous
emporterez la clef de cette chambre que le capitaine Lopez ne viendra
pas vous réclamer. Je m'en rapporte à votre probité de joueuse. Quand
vous vous sentirez guérie radicalement, et prête à subir la vie
régulière, j'annoncerai votre retour et j'irai au-devant de vous avec
joie. Si vous vous trouvez incorrigible, alors vous me le direz encore
pour que je puisse, sur mes économies, sur mon travail, thésauriser
votre bourse de jeu. Je tiens à ce que, partout où vous serez, vos
dettes soient exactement payées. Si, enfin, car il faut tout prévoir, la
passion sans cause et sans idéal qui vous torture rencontrait un
prétexte, ou un idéal, ne m'écrivez pas; car ces confidences sont
toujours pénibles et choquantes à faire. Renvoyez-moi seulement la clef
de votre chambre. Je saurai ce que cela veut dire. A partir de ce
jour-là, je serai veuf. Vous serez affranchie de tout scrupule et je
porterai votre deuil, en annonçant votre mort.

--Monsieur, vous êtes un honnête homme et un mari spirituel.

--C'est précisément pour rester l'un et l'autre que je prends envers moi
et envers vous ces précautions. La patience aurait pu me trahir un jour.
De cette façon-là, je puis jurer qu'elle me restera.

--J'accepte toutes les conditions, dis-je à mon mari. Je pourrais vous
laisser cette clef que vous me tendez comme un reproche, peut-être comme
une menace; mais je l'emporte comme le gage et la preuve de ma liberté.

Deux jours après, je quittais Madrid. Je vins en France. J'avais entendu
dire que les femmes, du moins, y étaient libres. Je trouvai Paris fort
ému par l'apparition d'un livre où l'on discutait les égards qu'un mari
doit aux amants de sa femme. Les théâtres étaient devenus des
succursales de modistes où le monde honnête allait prendre modèle sur le
monde qui ne l'est pas. Tout le monde jouait, mais avec avarice et sans
passion. Les femmes qui jetaient un billet de banque sur un tapis
songeaient à leurs épargnes et à payer leurs dettes. Les jeunes filles
remuaient les cartes pour trouver une dot. Les hommes jouaient à la
Bourse. J'aurais été une monstruosité, dans cette élégante cohue, où des
demi-vices suffisaient pour équilibrer des demi-vertus. Les ménages que
je pus étudier me rendirent fière de M. Mendez. En France, le mariage a
de fréquentes analogies avec mes fiançailles sur le bord du Mançanarez.
Il n'est pas besoin de se rencontrer cinq minutes pour se lier
indéfiniment; et il semble que la délicatesse des moeurs et le
raffinement tiennent surtout à unir des gens qui ne se sont jamais parlé
ni jamais vus.

Je m'ennuyai de cette société, qui n'a ni le charme austère de la vertu,
ni l'étourdissante ivresse de la corruption. Ce désordre hypocrite et
mesquin me fatigua et me révolta. Je serrai ma clef avec force. J'aurais
été désespérée de la laisser tomber au milieu de cette foule si bien
gantée. Ils se seraient mis deux ou trois pour la ramasser.

J'allais passer en Angleterre, non pas, grand Dieu, pour y trouver plus
de distraction, mais pour boire tout de suite l'ennui jusqu'à la lie,
quand, au Havre, l'idée me vint de m'embarquer sur le navire où vous
étiez déjà, mesdames et messieurs. Les voyages lointains, l'inconnu, les
dangers pouvaient me plaire, m'occuper.

--Essayons, me disais-je, de faire entrer la nature et l'infini dans ce
coeur vide.

Je ressentis un effet bizarre de ce remède. Quand je quittai l'Europe,
quand je me trouvai au milieu de l'Océan; la solitude morale dans
laquelle j'avais vécu jusque-là m'apparut plus distincte, plus
poignante. La mer a reçu la première larme que j'eusse encore versée.
Quoi! je partais, j'allais dans un monde barbare, sauvage, chercher des
émotions qui ne fussent pas les vieux penchants et les vieilles passions
de l'Europe, et personne, au départ, ne m'avait adressé d'adieux;
personne ne souffrait de mon absence; personne n'était avec moi pour
partager mes dangers, pour m'embrasser devant la mort, si le vaisseau
qui me portait devait s'engloutir.

Les amours humaines que j'avais traversées et coudoyées m'avaient
éloignée de l'amour. La solitude de l'Océan m'initia tout à coup. Ah!
vous ne savez pas ce que j'ai dévoré d'angoisses, ce que j'ai souffert
d'insomnies pendant les longues nuits de la traversée. Je me sentais
inutile sous le ciel; je me disais que cette flamme de mon coeur me
dévorerait vainement, et que je ne trouverais peut-être jamais l'emploi
de ces facultés précieuses que j'avais trompées jusque-là par le jeu et
par les superstitions. Je pensais à ma mère, qui se mourait peut-être au
fond d'un couvent d'Espagne, et je me sentais des tendresses de fille et
des ardeurs maternelles.

--Elle me pleure! m'écriais-je. Ah! si j'avais des enfants à pleurer et
à attendre!

Mon mari ne se doute guère du supplice auquel il m'a condamnée. S'il
m'était apparu tout à coup, je me serais jetée dans ses bras, en le
conjurant de m'aimer. Le devoir me luisait comme un mirage; je trouvais
des joies dans le sacrifice, dans l'immolation de tous mes instincts, au
bonheur d'une famille, à la gloire d'un ménage.

Un jour, vous vous le rappelez, des matelots qui jouaient se prirent de
querelle, et, pour une misérable question de carte, s'assassinèrent
entre eux. J'étais là, j'avais suivi la partie, je vis tirer les
couteaux et je vis jaillir le sang. La passion du jeu m'apparut dans sa
manifestation la plus grossière, la plus naïve, la plus sincère. J'eus
horreur de moi et des cartes, et quand je pensai à tous les mouvements
de haine que j'avais parfois ressentis, je faillis sauter par-dessus le
bord et me jeter dans l'Océan, comme complice de ces joueurs féroces.

Je ne sais pas pourtant si je suis guérie, et si la frénésie qui m'a
dévorée me torturerait encore; mais je sais bien que j'ai place
maintenant dans mon coeur pour d'autres sentiments. Je pourrais être
encore joueuse; je ne serais plus la joueuse exclusive et égoïste qui
n'aimait rien. Mon coeur s'est amolli; ce qu'il y avait de viril dans ma
nature a disparu. L'influence de mon père a cessé; c'est au tour
maintenant de ma mère. Elle voulait que je fusse une femme; je le
deviens; je veux aimer.



VII

Où l'on montre la clef de cette histoire.


La señora Mendez avait fini, elle se tut; mais ses regards animés et sa
lèvre qui frémissait doucement semblaient assez dire qu'elle aurait pu
continuer quelque temps encore le commentaire qui intéressait si fort
son auditoire.

Le plus ému des auditeurs était sans contredit Stanislas Robert, quoique
sir Olliver eût laissé échapper plusieurs fois des petites exclamations
qui trahissaient un assez vif plaisir. L'Anglais avait peut-être pensé
que la compagnie de la señora Mendez devait être un puissant remède
contre la monotonie de l'existence; mais pour avoir le droit
d'accompagner fructueusement la belle Espagnole, il fallait obtenir
d'elle le soin de cacheter le paquet qui renverrait la clef symbolique à
M. Mendez, et sir Olliver ne se sentait pas des dispositions assez
énergiques à cet égard; il doutait d'ailleurs de l'accueil qui pouvait
être fait à ses hommages.

Stanislas Robert, qui avait déjà reçu dans ses promenades la primeur des
confidences de la belle naufragée, était plus vaillant et ressentait un
enthousiasme plus actif.

Un silence de quelques secondes suivit le récit de la señora Mendez. Ce
fut madame Vernier qui le rompit:

--Le naufrage a-t-il modifié vos dispositions poétiques? demanda-t-elle
avec un sourire plein de malice.

--Le naufrage les a interrompues, répliqua l'Espagnole. Mais je
m'interroge sévèrement depuis quelques jours, et j'hésite à continuer
cette course à travers le monde. Le but n'est peut-être pas devant moi;
il est peut-être resté en Espagne.

--Ainsi, dit Ottavio, à son tour, avec une curiosité compatissante, M.
Mendez ne recevra pas la clef?

Dolorida ne put s'empêcher de rougir; elle regarda le jeune peintre
français à la dérobée, et reprit avec une mélancolie qu'on n'eût pas
soupçonnée quelques jours auparavant:

--Je ne suis pas assez guérie de la passion du jeu pour ne pas m'en
rapporter, dans une certaine mesure, aux hasards des événements. Je n'ai
pas dit que j'étais prête à aimer mon mari. Je ressens même parfois
contre lui des mouvements de rancune et de haine qui me prouvent bien
que mon sang ne s'est pas encore refroidi dans ce bain de l'exil. Je
doute, j'attends, mais j'espère.

--Vous avez raison, dit à son tour le docteur Frantz, espérez! l'amour
trompe moins que le jeu.

--Mesdames et messieurs, se hâta de dire Stanislas Robert, qui craignait
qu'on n'exerçât une pression fatale à ses intérêts sur l'âme de la
señora Mendez, ne soyons pas indiscrets; prenons l'histoire qui vient de
nous être racontée, comme nous avons accueilli le conte bleu de mon ami
Ottavio, pour une histoire de fantaisie, et ne forçons pas l'auteur à
nous en dire plus qu'il n'a voulu en laisser voir.

--Sans doute, repartit madame Vernier; puisque nous sommes le public,
nous n'avons pas le droit de savoir toute la vérité. Mais alors je
demande qu'on dégage la moralité du conte.

--A une condition, s'écria Stanislas, c'est qu'on ne prétendra pas que
l'histoire de la señora Mendez prouve les inconvénients du jeu. Ce
serait une moralité trop banale et trop facile à trouver.

--Moi, je pense, dit sir Olliver, qu'il faut conclure de ce récit que
l'ennui est dans tout et partout. La señora n'a pris les cartes que pour
échapper au spleen.

--Au spleen ou au mariage? dit Ottavio.

--Ces deux défauts se comprennent et s'engendrent tour à tour, répliqua
Stanislas.

--Pourquoi M. Mendez eut-il l'idée d'empêcher la señora de se jeter dans
le Mançanarez? reprit l'impitoyable madame Vernier, qui entrait
décidément en hostilité légère contre l'Espagnole.

--Par humanité, dit Ottavio.

--Par amour, dit Frantz.

--Par caprice, dit sir Olliver.

--Par tout cela à la fois, dit Dolorida. Homme de tête et d'imagination,
le señor Mendez se dit sans doute que je valais la peine d'être
conservée, que je pourrais être une très-agréable épouse de journaliste
et de député. Il est excusable de m'avoir sauvée: je ne le suis pas,
moi, de l'avoir écouté. J'ai ajouté l'ingratitude à la collection des
petits défauts que je lui apportais en dot.

--Vous n'avez pas été ingrate, dit avec feu Stanislas Robert. Vous
n'aimiez plus le jeu quand vous l'avez épousé. C'est lui qui vous a
donné le prétexte, et c'est lui, d'ailleurs, qui n'a pas su fournir
d'aliment assez actif à l'ardeur de votre esprit, à la flamme de votre
coeur.

--N'en dites pas trop de mal, dit la señora Mendez en souriant, vous
iriez contre votre but. Je suis redevenue joueuse parce qu'il n'y avait
pas au monde un état, une position qui pût m'empêcher de le redevenir.
Un enfant peut-être m'eût préservée; mais ni le ménage, ni la politique,
ni le monde ne pouvaient me garantir.

--Je ne vois toujours pas poindre la morale, dit avec insistance la
jeune Française.

--Eh, mon Dieu! répondit avec impatience Stanislas Robert, la morale, ce
sera, si vous voulez, le conseil donné à toutes les femmes d'être
coquettes, frivoles, de tromper et d'amoindrir leur esprit par des
petits commérages, par des petits soins de toilette, quand elles veulent
rester honnêtes, plutôt que de s'exposer aux orages des passions.

--La morale, dit Frantz, c'est de ne se marier que quand on s'aime, et
c'est de préférer la mort au mariage sans amour.

--A moins, repartit Ottavio, que ce ne soit la recommandation expresse
de faire faire deux clefs à la porte de sa chambre.

--La morale, je vais la donner, moi, interrompit la señora Mendez: c'est
d'élever les enfants dans l'amour du travail et du devoir; et si cette
morale ne vous satisfait pas, de grâce, ne m'en demandez pas une autre
et n'en cherchez pas d'autre. Je vous ai fait passer une heure sans trop
d'impatience; ce triomphe me suffit. Ne me le gâtez pas par vos
questions et par vos épigrammes.

--Voilà qui est parfaitement conclu, dit Stanislas Robert, et je crois
que madame Vernier voudra bien venger demain les Françaises des
reproches que la señora leur a adressés en passant.

--Moi, monsieur, je ne raconte pas ma vie, riposta d'un air mutin la
jeune veuve.

--Vous aimez mieux, sans doute, la méditer, n'est-ce pas?

--Non, répondit gaiement la Française, je n'ai pas eu de sombres
aventures. Je me suis mariée de propos délibéré, et je n'en ai pas agi
plus sagement pour cela. Mais comme mon mari n'était pas farouche, je
lui riais au nez, pour exhaler mon dépit, et je le faisais doucement
enrager, pour me venger sur lui de ma maladresse. Mon ménage fut une
comédie bourgeoise entremêlée de couplets. M. Vernier est seul coupable
du dénoûment un peu lugubre; il est mort tout naturellement; mais ma
famille et nos amis ne m'eussent jamais pardonné de ne l'avoir pas
pleuré. D'ailleurs mon tyran était un brave homme. Je perdais avec lui
un interlocuteur commode: je le regrettai donc en conscience. Ma fortune
fut compromise par les timides spéculations de mon mari. Il n'était pas
joueur et il considérait la Bourse comme un endroit malhonnête. Si bien
qu'en refusant de se livrer aux chances hasardeuses qui décuplaient et
centuplaient la fortune de nos voisins, mon mari fut obligé de s'en
tenir aux affaires timides et parfaitement sûres. Je n'ai jamais bien
compris comment il se fit que toutes les affaires sûres devinrent
mauvaises, et comment l'argent honnêtement placé fut maladroitement
perdu. Il paraît que tout cela est logique. Je me trouvai veuve et à
demi ruinée. Je voulus essayer de redevenir riche à moi seule. Je
n'avais pas de liens qui me retinssent en France. Je n'avais ni donné,
ni vendu, ni prêté les clefs de mes appartements.

--Oh! oh! voici une allusion, interrompit Stanislas Robert.

--Soit, et de mauvais goût, si vous voulez, ce qui vous prouve que je
n'ai pas la science du récit. Je partis pour les pays les plus
extravagants. On m'assurait qu'il était facile, avec une jolie voix et
quelques talents inutiles, d'y refaire fortune; je m'embarquai. Je n'ai
pas trop à me plaindre jusqu'ici. J'ai vu la mer beaucoup mieux que je
ne l'avais vue à Dieppe ou au Havre. J'ai eu un joli naufrage; je suis
tombée dans une île où les indigènes brillent par leur absence. Je n'ai
pas encore été contrainte à manger quelque chose de mes compagnons
d'infortune. Tout est donc pour le mieux, et je ne réclame pas. Mais
vous voyez qu'à moins de vous raconter l'histoire de la _Belle au bois
dormant_ ou l'_Oiseau bleu_, je n'ai absolument rien dans mes souvenirs
qui puisse vous émouvoir ou vous attendrir.

--Hum! dit Stanislas Robert, qui s'efforçait de venger la señora Mendez
des petites flèches que lui avait décochées madame Vernier, voilà un
récit bien succinct, bien écourté. Il est impossible qu'une existence de
Parisienne n'ait pas plus d'épisodes.

--Les épisodes! ce sont les friandises qu'on garde pour les amis, reprit
madame Vernier.

Une réclamation générale et bruyante accueillit cette nouvelle boutade.

--Nous sommes tous vos amis! nous avons tous fait un pacte! s'écria le
peintre. Madame, vous introduisez la discorde.

--Oh! je m'entends, répondit la jeune veuve; et sans méconnaître la
parfaite courtoisie de ces messieurs, l'obligeance de ces dames, je puis
faire mes réserves quant aux sentiments spontanés et volontaires. Nous
sommes amis par nécessité.

--Parbleu! c'est la bonne, c'est la plus solide amitié! dit Ottavio.

--Sans aucun doute; mais excusez-moi, mes bons et chers amis, ce n'est
pas à cette amitié-là que j'entends raconter les petits mystères de mon
existence peu mystérieuse.

--Ainsi, vous me blâmez, madame, demanda fièrement la señora Mendez.

--Non, certes, madame. Je vous remercie, au contraire; seulement, nous
autres Parisiennes, nous avons la coquetterie des réticences, et je ne
suis pas assez certaine de ne plus revoir le monde civilisé pour m'en
départir.

--Il est impossible pourtant que vous manquiez aux engagements pris
envers la communauté, dit Stanislas. Chacun de nous a solennellement
promis une histoire ou un conte.

--Eh bien! moi, je m'engage pour un intermède; quand chacun aura payé sa
dette, nous verrons.

--Allons! je ne m'étonne plus de vos instincts politiques. Vous êtes
habile à tourner autour d'un serment. Heureusement que sir Olliver est
là pour donner l'exemple de la fidélité à la foi jurée. C'est à votre
tour, milord. Préparez-vous pour demain.

--Oh! oui, je me préparerai; mais j'ai besoin de beaucoup de
préparation.

--Alors, mon cher monsieur Frantz, je ne vois plus que vous qui puissiez
nous tirer d'embarras.

--Je ne me défendrai pas, répondit l'Allemand avec un sourire.
J'acquitterai ma dette, à une condition, c'est que je paierai pour deux,
et que madame, ajouta-t-il en désignant sa compagne, sera libérée par
mon récit.

--Quel dévouement! dit en riant madame Vernier. Ce n'est pas vous, sir
Olliver, qui offririez de payer pour moi?

--Donnez-moi ce droit-là, madame, et je me charge de toutes vos dettes.

La jeune veuve regarda l'Anglais avec un coup d'oeil de côté et un
sourire plein d'_épisodes_; mais elle ne répliqua pas.

--Nous consentons, mon cher Frantz, à l'arrangement proposé, dit
Stanislas Robert. Heureuse la femme qui peut rester muette, parce que
tous les rêves de son coeur sont devinés et traduits par un interprète.

--Vous voyez que je fais bien de ne pas parler, interrompit madame
Vernier.

--Et j'ai eu tort sans doute de raconter mon histoire? demanda la señora
Mendez.

--En aucune façon, mesdames. J'excuse, j'approuve le mutisme, mais à la
condition d'un interprète. Quel est le vôtre, madame Vernier? En
aurez-vous un, señora?

Au lieu de répliquer et de prolonger cette petite chicane, les deux
dames se levèrent, la jeune veuve avec une sorte de dépit, l'Espagnole
avec une mélancolie souriante. Puis chacun devint libre et l'on se
dispersa.

Sir Olliver était allé au buffet. Ottavio et Stanislas Robert restèrent
seuls un moment.

--J'imagine, dit l'Italien, que c'est toi qui renverras la clef?

--Bah! répondit Stanislas en rougissant un peu et en haussant les
épaules, peut-on savoir au juste ce qui se passe dans ce coeur profond?
J'ai peur de lui parler d'amour, à cette femme étrange, car elle serait
capable de profiter du conseil pour aimer son mari.

--Cela ne prouverait pas en faveur de ton éloquence.

--Cela prouverait, au contraire, que je suis trop persuasif. Il y a en
elle une lutte du devoir et de la passion qui finira par un accord
harmonieux de l'un et de l'autre.

--Il faudrait, dit Ottavio avec un petit soupir complaisant pour son
ami, qu'elle devînt veuve.

--Ah! mon cher, tu souhaites tout simplement l'idéal.

--A propos de veuve, reprit gaiement Ottavio, à qui donc en veut madame
Vernier?

--Si ce n'est pas à sir Olliver, c'est à toi, répondit le peintre.

--Oh! moi, je n'ai rien de galant à dire, et je n'ai rien de rassurant à
offrir. L'Italie, cette terre des amoureux et des nouveaux époux, est la
seule terre qui me soit fermée. Quant à l'avenir, qui peut le connaître?
Madame Vernier est une Parisienne, et le goût du romanesque ne s'étend
pas pour elle au delà des excentricités d'un Anglais fort honnête et
fort riche. C'est elle qui désennuiera sir Olliver. Quant à moi, tu sais
bien à qui je suis fiancé et quelles sont mes amours.

Stanislas serra la main de son ami, et comme il voyait la señora Mendez
se promener seule, il pensa que le moment était opportun pour s'assurer
de la vérité des prévisions d'Ottavio ou de la réalité de ses craintes
personnelles. Ottavio le suivit du regard.

--Ils sont heureux, ces Français! murmura-t-il; ils peuvent aimer
plusieurs choses à la fois. C'est pourtant un bon patriote que Stanislas
Robert!

Et le pauvre exilé s'en alla tout seul le long du rivage; mais il n'y
fut pas longtemps sans rencontrer madame Vernier, qui essayait de se
faire une lorgnette avec ses deux jolies petites mains arrondies en tube
et placées l'une au bout de l'autre, et qui regardait vainement à tous
les coins de l'horizon.

--Anne, ma soeur Anne, ne vois-tu rien venir? demanda Ottavio.

--Vous connaissez vos auteurs, dit madame Vernier. Hélas! non, monsieur,
je ne vois rien.

--Quelle impatience vous avez de quitter cette île?

--Il ne faut pas abuser de la poésie, répliqua la veuve; c'est une crème
qui plaît comme dessert, qui ne suffit pas comme aliment solide. Or, je
vous avoue que le Décaméron sentimental que nous avons entrepris finit
par me lasser. Je voudrais des émotions plus solides.

--C'est singulier! vous paraissiez si résolue avant que madame Mendez
n'entamât son histoire?

--Me croiriez-vous par hasard jalouse du succès littéraire de
l'Espagnole?

--De son succès littéraire? non.

--Est-ce qu'elle en a d'autres? demanda madame Vernier en riant beaucoup
trop pour rire de bonne humeur.

--Avouez que vous n'aimez pas madame Mendez?

--Oh! mon Dieu! je serai franche, et...

--Les Françaises le sont toujours quand il s'agit de haine.

--Merci du compliment. Eh bien, je le mériterai. Je ne nie pas que cette
belle dame aux grands yeux jaunes, qui mêle la dévotion, le jeu, à je ne
sais quelle vague aspiration, m'irrite un peu les nerfs. Avez-vous
entendu comme elle traitait les Françaises?

--Ah! ah! c'est par esprit national que vous ne l'aimez pas!

--Par esprit national et par esprit particulier. J'avais envie, quand on
cherchait la moralité de son histoire, de regretter tout haut que le
señor Mendez n'eût pas usé envers la señora des arguments qui avaient
rendu si humble et si résignée la mère de Dolorida.

--Ah! madame, vous auriez manqué alors à l'esprit de votre sexe.

--Que voulez-vous? Cette dame n'y manque-t-elle pas, elle qui n'a vécu
jusqu'ici que pour l'amour du roi de trèfle et l'amour du valet de
carreau?

--Mais si elle se repent?

--Eh bien, alors, je me repentirai.

Ottavio s'amusa beaucoup des scrupules philosophiques de madame
Vernier. Quand il l'eut quittée et quand il l'eut laissée sur la plage
de l'île, regardant toujours l'horizon, il se dit à lui-même:

--Si nous restons ici huit jours encore, la guerre civile est déclarée!
Pauvre île des Rêves, tu ne nous auras pas même donné l'illusion de la
paix parmi sept naufragés! Il est vrai que, dans ce nombre, il y a trois
femmes, et la proportion est bien forte pour l'harmonie.

Pendant que le jeune Italien se livre à ces réflexions et retrouve dans
un désert un motif de désenchantement que la foule lui a fourni souvent,
Stanislas Robert, qui a rejoint la belle Dolorida, cherche à espérer.

--Señora, j'ai une curiosité à satisfaire, bien bizarre et bien puérile.

--Laquelle, monsieur?

--Ne pourrais-je pas voir un instant, contempler pendant quelques
minutes cette fameuse clef dont il a été question?

--En effet, dit la señora Mendez, la curiosité est enfantine; mais on ne
refuse rien aux enfants: voici cette clef.

--Ah, mon Dieu! comme la serrurerie est peu avancée en Espagne! Elle est
horrible et pesante, cette clef-là. Et vous portez ce joyau-là sur vous?

--Il ne me quitte pas.

--Vous quittera-t-il?

--Je n'en sais rien; mais que vous importe?

--Il m'importe beaucoup, reprit avec chaleur le jeune peintre, qui se
mit à plaider une cause dans laquelle il était évidemment trop intéressé
pour être impartial.

Parvint-il à persuader? C'est ce que je ne saurais dire, ici et c'est ce
que nous apprendrons peut-être avant de quitter les divers habitants de
l'île des Rêves.

Le lendemain, on se réunit à l'endroit accoutumé pour entendre le récit
de Frantz. On s'attendait à une histoire assez langoureuse, le jeûne
Allemand devant parler en son nom et au nom de sa compagne. Nous allons
savoir si l'attente universelle fut déçue.

Frantz était ému. Il regarda madame Carolina Brenner, comme un poëte
regarderait sa muse, si l'invention des Muses n'était pas une hypothèse
psychologique tombée depuis longtemps en désuétude et à laquelle les
poëtes ont renoncé; puis il commença ainsi:



UNE HISTOIRE DE REVENANT.



I

Le veuvage de Philémon.


Permettez-moi de donner aux héros de mon histoire des noms de fantaisie;
non pas que je redoute les indiscrétions; mais il me semble que je serai
plus libre dans mes allures, quand je n'aurai plus devant moi des
visages réels, et quand, en me servant de fausses dénominations, je
pourrai m'imaginer que j'invente ce que je vous raconte.

Ne craignez rien; loin d'y perdre, la vérité du récit gagnera à ce
changement. Si je ne redoutais pas de vous ennuyer trop tôt, je vous
expliquerais, par des démonstrations de la plus pure esthétique, que le
réalisme est l'ennemi de la réalité, et qu'il faut toujours un petit
vernis de mensonge aux événements les moins incontestables pour les
faire accepter. Mais cette preuve nous entraînerait trop loin, et je la
réserve à ceux qui prétendraient contester le mérite de ma théorie.

Je suis forcé de convenir que l'action se passe en Allemagne, puisque
mes héros sont Allemands. Ce n'est pas une raison pour que je les fasse
parler en alsacien, comme cela se pratique dans les vaudevilles
français. Ils agissaient en allemand, ils parlaient en allemand; et je
traduis.

Dans une ville d'Allemagne, ou plutôt, à la porte de la ville, vivait
avec sa fille un bon bourgeois que je nommerai Arnold. Ancien négociant,
retiré des affaires, M. Arnold avait vendu pendant trente ans du drap de
toutes les couleurs, et il faut croire qu'il l'avait vendu _bon teint_,
car il avait laissé dans le commerce la réputation la plus intacte.
Pourtant il s'était enrichi; du moins il s'était retiré avec une aisance
qui faisait peut-être des jaloux, mais qui ne faisait pas d'envieux,
tant la bonté, la probité, les moeurs douces de l'ancien marchand de
draps lui avaient concilié l'estime universelle. Son enseigne: _Aux
Balances d'or_, était le plus parfait symbole de son exactitude
commerciale et de la pureté de sa conscience.

Maître Arnold, comme l'appelaient ses voisins, bien qu'il ne fût maître
en aucune Faculté et qu'il fût tout au plus maître chez lui; maître
Arnold serait sans doute resté toute sa vie derrière son comptoir, s'il
n'avait pas eu le malheur de perdre sa femme. Tout le monde sait que le
mariage, qui est un lien nécessaire dans la société, en général, est
souvent une condition indispensable d'ordre et de prospérité dans le
commerce en particulier. Madame Arnold tenait les livres, surveillait
les commis, et portait, suspendue à une longue chaîne d'acier, avec une
paire de ciseaux, la clef de la caisse. Quand la chère dame se fut
endormie du dernier sommeil, maître Arnold se trouva bien embarrassé. Il
essaya d'écrire lui-même, chaque soir, la vente de la journée. Mais,
habitué à une vie active et à rester debout une partie du jour, il avait
des éblouissements et des vertiges, quand il lui fallait, pendant une
heure ou deux être, immobile dans son vieux fauteuil à faire les comptes
et à mettre au net les écritures. Il lui arriva plus d'une fois de
laisser tomber sa tête sur le grand-livre, vaincu par la fatigue; et
plus d'une fois, en retrouvant la grosse écriture carrée de madame
Arnold, de s'arrêter, de jeter sa plume et de déposer deux grosses
larmes sur le papier, au lieu des griffonnages nécessaires.

Prendre un caissier, c'était une profanation à laquelle le pauvre homme
ne pouvait pas songer. A quelle heure eût-il trouvé le moment de
s'entretenir avec un mercenaire de ses achats, de ses bénéfices? Or,
pendant trente ans, les chastes oreillers du ménage avaient entendu les
confidences des deux époux. Maître Arnold ne récapitulait ses profits et
ne les balançait avec ses pertes que dans le silence de l'alcôve. S'il
prenait un caissier, il lui fallait nécessairement changer cette
habitude; mais s'il n'en prenait pas, le désordre pouvait s'introduire
dans la comptabilité. Je sais bien que l'honnête marchand de draps avait
une fille. Mais le rêve du père et de la mère de mademoiselle Gertrude
avait été précisément de la tenir éloignée à jamais de l'obscure
boutique et du bureau plus obscur encore. Voir les jolis doigts roses de
sa fille toucher aux in-folio, armés de coins en cuivre, c'était une
idée qui révoltait la délicatesse de maître Arnold.

Il aima mieux renoncer au commerce, dire adieu _aux Balances d'or_, et
se retirer dans la jolie petite maison que sa femme avait choisie
elle-même à la porte de la ville. Ce fut à coup sûr un grand chagrin que
de quitter la boutique; mais comme maître Arnold s'imaginait habiter la
campagne, depuis qu'il n'habitait plus une rue étroite, il n'éprouvait
naturellement de plaisir à se promener que quand il visitait son ancien
quartier, quand il disait bonjour aux voisins, et quand il entrait
s'asseoir pour causer avec son successeur, et s'informer si l'on avait
enfin vendu une pièce de drap qui avait été son tourment pendant les
dernières années.

D'un autre côté, ce fut une grande douleur pour l'excellent mari que
d'habiter veuf la retraite préparée avec tant d'orgueil par madame
Arnold. Toutes les fois qu'il goûtait à un raisin de son jardin, il
soupirait et disait à Gertrude:

--Ah! si ta pauvre mère était là, elle qui aimait tant les fruits!

Et maître Arnold regardait tristement à ses pieds, se rappelant toujours
qu'il avait vu sa femme descendre dans la terre; Gertrude, elle, levait
les yeux au ciel, pensant que sa mère y était bien plutôt.

La maison paraissait trop vaste à Philémon sans Baucis. Au
rez-de-chaussée, la cuisine était séparée de la salle à manger par un
couloir qui allait de la rue au jardin. Bien qu'on eût meublé un petit
salon, derrière la salle à manger, de fauteuils en drap amarante brodés
par madame Arnold, on n'entrait dans cette pièce qu'aux jours
solennels. C'était avec la plus grande répugnance que maître Arnold se
résignait à s'asseoir sur ces souvenirs, qu'il avait peur de faner. Il
se tenait d'habitude dans la salle à manger, quand il faisait mauvais, à
côté de Gertrude, qui filait ou tricotait. Pendant l'été, un berceau du
jardin, meublé d'une table et de bancs rustiques, servait de retraite;
et l'hiver, pour fumer sa pipe, le bon M. Arnold, qui n'était pas fier,
venait s'installer dans la cuisine et causer avec la vieille Marguerite,
qu'il avait à son service, depuis l'heureux jour où il était devenu à la
fois le propriétaire du magasin des _Balances d'or_ et l'époux de madame
Arnold.

Au premier étage, la maison comprenait quatre chambres. M. Arnold en
gardait deux pour les amis et occupait les deux autres avec sa fille. Au
second, couchait Marguerite; et on louait à un jeune homme, dont il sera
question tout à l'heure, deux fort belles pièces qui avaient été
retranchées du grenier, sans offense pour le grenier ni pour personne.

Si je vous décris la maison de maître Arnold, c'est qu'elle était en si
parfaite harmonie avec le caractère et les moeurs de ses habitants,
qu'on se sentait tout heureux, tout consolé, tout rasséréné, dès qu'on
en avait franchi le seuil. C'était bien là le séjour de l'honnêteté, de
la bonne foi, de la candeur à tous les degrés et à tous les âges, depuis
le front ridé et courbé de la vieille Marguerite, jusqu'au front lisse
et blanc de Gertrude, en comptant la figure calme et reposée de maître
Arnold. La vigne tapissait, du côté du jardin et du côté de la rue, ce
paradis abrité d'un toit d'ardoise. La propreté luisait à l'intérieur,
comme la conscience sans tache d'une maison patriarcale. Le poêle à
triple étage de la salle à manger chantait, l'hiver, une petite chanson
douce et gaie qui donnait de bonnes digestions et de bons sommeils. Les
casseroles de Marguerite étincelaient, comme si elles eussent été du
métal prétendu des balances de l'enseigne. Les carreaux du couloir,
hebdomadairement nettoyés avec du sable et de l'huile, ravissaient
l'oeil par la perspective d'un damier irréprochable. Le jardin était
soigneusement entretenu; les espaliers étaient l'objet d'un culte tout
particulier. Il manquait pourtant un ornement que M. Arnold, dans sa
modestie, n'avait pas encore osé acheter, mais après lequel il soupirait
tout bas, c'est-à-dire deux belles statues peintes et vernissées
représentant, l'une un berger, l'autre une bergère, avec leurs
attributs. En attendant, maître Arnold avait placé au beau milieu du
jardin une de ces grosses boules ingénieuses qui forment des tableaux
circulaires, et il s'amusait à amener Gertrude devant ces miroirs
convexes, pour qu'elle vît ses jolies petites joues démesurément
aplaties et élargies.

Ai-je besoin de vous décrire maître Arnold? Soixante ans; un léger
embonpoint, un visage où les années s'étaient doucement appliquées,
comme des hirondelles qui viennent faire leurs nids, en portant bonheur
à leur hôte; des rides sommaires, pour ainsi dire (les soucis n'ayant
pas multiplié ces sillons où roulent et que creusent les larmes); des
cheveux qui s'argentaient tous les jours; une tenue décente; la
prétention d'avoir toujours du drap solide et de belle apparence: tel
était maître Arnold. La mort de sa femme avait été son plus grand
chagrin, non pas son premier; car il avait perdu plusieurs enfants,
avant de garder et d'élever Gertrude. Mais il les avait perdus si
jeunes, et sa fille était l'aurore d'un si riant avenir, que, sans être
barbare, M. Arnold ne pensait plus aux petits anges envolés. Il pensait
toujours à sa femme; il agissait dans cette préoccupation, comme si elle
eût été toujours là. Quand il devait prendre quelque grande
détermination, il allait se mettre devant le portrait de la défunte, qui
faisait de son salon un sanctuaire, et là, il délibérait à demi-voix
avec lui-même, comme si la toile eût pu entendre et lui souffler un bon
conseil.

--Est-ce comme cela que vous auriez fait, ma chère femme? demandait-il
en concluant.

Le silence du portrait passait pour une approbation, et maître Arnold,
parfaitement rassuré, agissait sans trouble et ne se sentait plus
responsable. Nous saurons si ce pieux système lui porta toujours bonheur
et suffit à le préserver.

Je n'ose vous peindre mademoiselle Gertrude. A dix-huit ans, avec la
beauté de l'innocence et l'innocence de la beauté qui s'ignore, elle
allait et venait dans la maison du faubourg, comme un ange du ciel mis
en cage. Son sourire était un poëme, ses soupirs un cantique. Non pas,
je puis le dire sans l'offenser, qu'elle eût la moindre prétention à
l'esprit, et qu'elle fît un effort pour atteindre à la grâce; non pas
que les vertus lui missent une auréole dont sa modestie eût souffert;
c'était tout bas et tout près, dans le silence de cette maison, que son
âme parlait doucement et naïvement, c'était dans l'ombre qu'elle
rayonnait.

Gertrude aidait le matin Marguerite. Elle cueillait les fleurs pour les
grands vases de faïence de la salle à manger; elle préparait le déjeuner
de son père, elle excellait à mélanger le lait dans le café, et maître
Arnold s'extasiait toujours sur la façon dont elle divisait le sucre, de
manière à ne jamais lui en donner trop ou trop peu.

--On voit bien que tu es née à l'enseigne des _Balances d'or_, disait le
bon père tous les matins.

Toute la journée Gertrude travaillait, ou bien lisait à haute voix le
journal à son père. C'est une grande joie pour ceux qui n'ont jamais eu
les loisirs de la lecture que d'entendre lire; c'est une initiation qui
les fatigue moins et qui ménage leurs yeux. Quand le temps était
très-beau, Gertrude donnait le bras à son père et l'accompagnait dans
ses promenades. Jamais elle n'avait mis le pied sur le seuil d'un
théâtre; tout au plus allait-elle au concert. D'ailleurs, elle avait
dans sa chambre une cage pleine d'oiseaux, et elle préférait tous ces
gazouillements aux combinaisons harmoniques du génie de l'homme.

Quelquefois maître Arnold, qui n'était pas un égoïste, ou qui du moins
avait la bonne volonté de ne pas l'être, interrogeait sa fille pour
savoir si elle s'ennuyait; Gertrude répondait que non, se déclarait
très-heureuse, et l'était en effet.

Le bonheur est-il donc possible à si peu de frais? De tous les secrets
que la science a cherchés, voilà le plus difficile, le secret d'être
heureux! La bonne conscience ne suffit pas; il faut de plus, et
par-dessus tous les efforts personnels, une grâce spéciale. Gertrude
avait cette grâce: elle était heureuse, sans savoir comment, sans
savoir pourquoi, sans même se demander si ce bonheur devait durer
toujours.

Que l'on ne soit pas malheureuse à dix-huit ans, c'est là un phénomène
ordinaire et fort concevable; mais que la solitude avec son père et la
protection de la vieille Marguerite ne laissassent rien à désirer à
Gertrude, voilà ce qui peut paraître plus difficile à admettre.

Ce problème au surplus n'inquiétait personne, pas même l'hôte de M.
Arnold, le locataire du second, qui, lui aussi, par un charme inhérent
sans doute à la maison, se trouvait très-heureux, ne songeait pas à
changer quelque chose à son sort, eût voulu immobiliser sa vie dans
cette paisible retraite, dans le voisinage familier de son propriétaire,
de la fille du propriétaire et de la vieille servante.

Ce jeune locataire, que nous appellerons Wolff, était étudiant; mais il
avait passé tous les examens possibles; il avait dans son tiroir tous
les diplômes, et il ne paraissait pas le moins du monde empressé d'aller
répandre sa science dans le public. On eût dit qu'il se défiait des
connaissances acquises, qu'il voulait ne jamais cesser d'étudier, et que
la maison de M. Arnold renfermât toute son ambition. Cependant je puis
vous l'avouer, il était ambitieux.

Wolff était, je crois, un honnête homme. Élevé par une mère pieuse et
par un père tolérant, qui s'étaient unis pour le former, sans se
contrarier et sans se nuire, il avait la conscience en équilibre. Sa
figure, sa tournure n'avaient rien qui pût le distinguer; il gardait un
défaut qui faisait rire ses camarades, mais dont il ne s'est pas encore
corrigé au moment où je vous parle, il était timide. Wolff ne
connaissait pas de plaisirs terrestres et ne rêvait pas de plaisirs
célestes qui valussent à ses yeux le séjour dans la maison de M. Arnold
et la fraîcheur gaie de cette retraite. Lui aussi, était heureux de peu
de chose: d'entendre la vieille Marguerite remuer ses casseroles; de
voir M. Arnold arroser ses tulipes; de rencontrer Mlle Gertrude et de
lui demander des nouvelles de ses oiseaux. Tous les habitants de cette
maison étaient si contents à bon marché, et si sages, qu'on les eût pris
pour des fous.

Wolff sortait pour aller aux cours, pour visiter les bibliothèques, mais
dès qu'il était rentré, il approchait sa table de la fenêtre qui donnait
sur le jardin; il allumait sa pipe, laissait la fumée monter sur le toit
et rêvait ou travaillait. Quelquefois, du jardin, M. Arnold
l'interpellait.

--Eh! mon ami Wolff, vous qui êtes un savant, comment appelez-vous cette
plante, cette fleur, en latin?

Wolff disait le mot, s'il le savait, et le cherchait dans son
dictionnaire, s'il l'ignorait. C'étaient là ses grands triomphes
d'érudition.

Quand un des oiseaux de Gertrude était malade, la jeune fille attendait
le jeune docteur dans le couloir.

--Monsieur Wolff, lui disait-elle, vous seriez bien aimable de me donner
un remède pour ce pauvre oiseau.

Wolff quittait tout pour l'amour d'un serin; s'il était embarrassé, il
courait la ville, feuilletait les livres d'histoire naturelle; et quand
l'oiseau était sauvé, il se sentait heureux, comme s'il avait eu charge
d'âme.

Marguerite à son tour demandait des petits services à son voisin; elle
lui faisait écrire ses lettres à sa famille et déchiffrer les réponses.
Ce n'était pas là le travail le plus facile; mais Wolff était si bon,
qu'après s'être mis en quatre pour trouver le nom d'une fleur ou guérir
un serin, il estimait sa journée bien remplie, s'il avait contenté
Marguerite. Tout le monde était donc lié par la reconnaissance envers
Wolff, et lui, était lié envers tout le monde. M. Arnold, en effet,
n'eût pas entamé le soir un broc de bonne bière, sans appeler son ami
Wolff. Gertrude lui tricotait des petits objets parfaitement inutiles
dont il se servait beaucoup; quant à la vieille Marguerite, elle ne se
levait et ne se couchait jamais, sans écouter à la porte s'il dormait
paisiblement, et elle lui préparait des friandises que Wolff affectait
de dévorer le plus gloutonnement possible.

On aurait donc pu écrire sur le fronton de la maison de M. Arnold ces
simples mots: «Ici l'on aime! Gens qui haïssez, passez votre chemin.»
Quand je dis que l'on s'aimait, je parle de cette affection naïve et
chaste, qui ne connaît ni âge, ni sexe, qui n'attend rien que le plaisir
de se dévouer, et qui se satisfait d'une parole, d'un serrement de main,
d'un sourire, parce qu'elle porte en elle l'infini. Si l'on eût osé dire
que Wolff était amoureux, on l'eût fait pâlir de honte; Gertrude eût
rougi comme d'une offense pour elle et pour _leur_ ami; Marguerite se
fût mise en colère, et maître Arnold en fût tombé malade.

Hélas! quelqu'un devait prononcer ce mot fatal, troubler ce bonheur,
dissiper cette innocence, et faire entrer le malheur dans cette maison
qui semblait à jamais prédestinée aux douces quiétudes de l'amitié.

M. Arnold avait parmi ses amis un ancien commerçant, comme lui, retiré
plus tôt que lui des affaires et dont l'activité trouvait encore à
s'occuper, en plaçant de l'argent, en faisant fructifier les capitaux
restés disponibles, après la liquidation de son fonds de commerce.

M. Gottlieb était un ancien joaillier. Il avait vendu pendant vingt ans
des bagues à tous les fiancés des campagnes, des bijoux à toutes les
belles dames de la ville. Bon vivant, aimable compagnon, il se croyait
très-instruit, parce qu'il avait étudié six mois pour être médecin, et
il ne doutait jamais de rien. Aussi, marchait-il la tête haute, faisant
admirer le beau diamant qui étincelait entré les plis de son jabot et la
bague merveilleuse qu'il portait au petit doigt de la main droite. M.
Gottlieb ne s'était jamais marié; il n'avait jamais trouvé de femme qui
méritât l'honneur de porter son nom.

Il était peu probable, à première vue, que les relations intimes et
quotidiennes de M. Gottlieb et de M. Arnold tinssent à des raisons
d'affaires; mais un observateur se fût demandé pourtant ce qui attirait
l'ancien joaillier dans cette maison. Marguerite croyait avoir deviné,
et disait quelquefois à son petit ami Wolff:

--Cet homme-là a trop vendu d'épingles; il aime à piquer. Depuis qu'il
s'est aperçu qu'il nous ennuyait, il est très-assidu. Il faudrait le
bien recevoir pour le dégoûter de revenir.

Wolff, qui n'avait pas de soupçon, hochait cependant la tête et ne se
laissait pas convaincre par la vieille servante.

Une seule personne dissimulait et faisait de son mieux pour attirer M.
Gottlieb: c'était le bon M. Arnold, qui était cependant sa victime
perpétuelle.

--Mon cher Gottlieb, lui disait-il en le reconduisant le soir jusqu'au
seuil de sa porte, s'il vous plaisait de goûter demain d'une bouteille
que j'ai gardée depuis la naissance de Gertrude, je vous attendrais pour
dîner.

Ou bien encore:

--Mon cher Gottlieb, j'irai vous prendre demain, et nous ferons ensemble
une grande promenade.

M. Gottlieb acceptait tout, les dîners plutôt que les promenades, et on
le voyait arriver, de jour en jour, de meilleure heure. Dès que sa
grosse voix joviale retentissait dans la maison, Wolff devenait triste,
Gertrude rêveuse et Marguerite grondeuse. Alors, la malice de l'ancien
joaillier s'exerçait avec une verve bruyante qui étourdissait les échos
de cette maison, d'ordinaire silencieuse.

--Ah! ah! je fais peur à votre voisin, disait-il, à votre studieux M.
Wolff. Quand donc aura-t-il fini d'apprendre? Est-ce que vous lui
enseignez le jardinage, Arnold? ou l'histoire naturelle, Gertrude?

Puis, traversant le couloir et entrant dans le jardin, M. Gottlieb se
faisait un porte-voix de ses deux mains réunies et appelait le jeune
locataire:

--M. Wolff! lui criait-il, on vous demande.

Wolff n'ouvrait pas sa fenêtre; alors M. Arnold montait, quatre à
quatre, jusqu'à la chambre de son ami.

--Travaillez-vous, mon cher enfant? disait-il à travers la porte. Mon
ami Gottlieb est en bas qui voudrait bien vous voir; ma fille et moi
nous vous prions de descendre.

Wolff ne résistait jamais à cette démarche, il descendait; et des
railleries accueillaient son entrée dans la salle à manger ou dans le
jardin.

--Le voilà! le voilà! criait l'impitoyable Gottlieb. Il a tout quitté
pour venir trinquer et discuter avec moi. Vous vous fatiguez trop, jeune
homme! la science ne vaut pas ce qu'elle coûte. Ah! de mon temps, je
n'aurais pas ouvert un livre dans une maison où j'eusse trouvé de si
jolis yeux pour y lire.

--Gottlieb! Gottlieb! murmurait M. Arnold avec un ton d'affectueux
reproche.

Gertrude s'éloignait. Wolff rougissait, et l'ancien joaillier prenait
une pincée de tabac dans une boîte en or. Quand il faisait beau, on
s'asseyait sous un berceau du jardin, on buvait la bière et l'on
causait, ou plutôt M. Gottlieb entremêlait les anecdotes, les médisances
de la ville de discussions saugrenues. Il prétendait rompre des lances
avec Wolff sur le terrain de la métaphysique, et il lui poussait des
arguments d'une violence et d'une énormité telles, que Wolff ne savait
bien souvent que répondre et s'avouait vaincu.

Les triomphes de M. Gottlieb étaient capables d'armer un saint. Il
riait, il s'épanouissait, il tapait sur son gousset où l'argent
résonnait toujours, et racontait invariablement comment, s'il eût
continué ses études, il serait devenu un des plus grands médecins de
l'Allemagne.

--Mais, ajoutait-il en terminant, j'aurais été moins longtemps que vous
à devenir savant, mon cher monsieur Wolff. Ah çà! vous nous quitterez
bientôt; il va falloir que M. le docteur aille professer ou exercer
ailleurs. Ce sera un grand vide, un bien grand vide dans cette maison.

--Oh! oui! disait maître Arnold en soupirant.

--Ce bon M. Wolff! quel dommage qu'il ne puisse pas toujours rester ici!

Ces méchancetés mettaient Wolff au supplice, et il ne se sentait guéri
que quand, le soir, très-tard, après la retraite du bourreau, M. Arnold
lui disait:

--J'espère bien que Gottlieb s'est trompé! Hein? vous ne nous quitterez
pas de sitôt?

--Pourquoi donc, mon père, M. Gottlieb prend-il plaisir à tourmenter nos
amis? demandait Gertrude.

--Que veux-tu! il a l'humeur plaisante; mais, au fond, il nous aime bien
tous. Va! si tu savais comme il parle de toi!...

Un soir, pendant l'hiver, on causait, on fumait, après souper, dans la
salle à manger de M. Arnold, et une apparente concorde désarmait M.
Gottlieb et rendait Wolff plus patient. Gertrude et Marguerite
travaillaient dans une autre pièce.

Il faisait froid, le vent soufflait au dehors, et, à chaque rafale,
maître Arnold, se frottant les mains, se félicitait tout haut et tout
naïvement, d'être chez lui, près d'un bon poêle, entre deux bons amis,
en face d'un bon pot de bière, et de n'avoir pas à courir les chemins.

Ces actes d'amour envers son domicile finirent par impatienter M.
Gottlieb, qui s'écria d'un ton aigre-doux:

--Savez-vous bien, Arnold, que vous n'êtes guère charitable?

--Comment?

--Oui, vous êtes un égoïste. Vous vantez les douceurs du poêle, et de la
table et de la bonne compagnie, devant moi qui vais être obligé de m'en
aller, seul, à pied, par la neige.

--Eh bien, mon cher Gottlieb, voulez-vous rester ici? nous vous ferons
un lit.

--Et que dirait Gudule, ma gouvernante, si demain, en m'apportant mon
café au lait, elle ne trouvait personne dans ma chambre? Diable! j'ai ma
réputation à garder, et autre chose encore. C'est une nuit bonne pour
les voleurs.

--Hum! Crésus! vous avez les soucis de la richesse, dit en riant M.
Arnold. Je vous prêterai mon manteau.

--Et une lanterne, reprit avec un peu de vivacité M. Gottlieb.

--Les réverbères ne sont pas éteints.

--C'est égal, j'aime à voir très-clair.

--Gottlieb! est-ce que vous seriez peureux?

--Moi, peureux! Ah! par exemple! repartit M. Gottlieb en se renversant
sur sa chaise; vous me prenez pour une jeune fille.

--Hum! je me rappelle, continua M. Arnold, qu'un certain soir, nous
revenions ensemble et que vous m'avez serré le bras très-fort, en
passant devant une sentinelle que vous aviez prise pour un voleur.

--Quel conte faites-vous là? demanda M. Gottlieb de plus en plus gai,
mais avec une animation dans le visage qui trahissait un secret
mécontentement.

Wolff eut la tentation d'une action mauvaise, et il y céda; il crut
s'apercevoir que M. Gottlieb, l'esprit fort, le savant, était un
poltron, et il voulut s'amuser.

--Il ne faudrait pas vous défendre, mon cher monsieur Gottlieb, dit-il
avec calme, d'une délicatesse de nerfs qui est toujours une distinction.
Avoir peur d'un autre homme, le jour, en plein midi, dans la rue, c'est
le fait d'un lâche. Mais avoir peur, la nuit, dans l'obscurité, des
revenants, des ombres, de tous les mystères enfin qui comblent
l'intervalle de la vie à la mort, ce n'est là qu'un fait ordinaire, et
tout homme d'imagination peut l'avouer.

--Allons donc, murmura M. Gottlieb, vous voulez rire!

--Moi! oh! je ne ris jamais de ces choses-là! La peur est un sentiment
respectable. Vous savez que les anciens la supposaient fille de Mars et
de Vénus.

--Oui, oui, je sais cela, balbutia M. Gottlieb qui ignorait complétement
ce détail.

--On lui donnait de singuliers parents, dit M. Arnold avec un gros
sourire, et ne sachant pas trop si son ami Wolff parlait sérieusement ou
se moquait de son autre ami Gottlieb.

--Pourquoi vous étonner? reprit Wolff, la peur est la conséquence d'un
vrai courage, de celui qui tient compte de toutes les influences; elle
est aussi le produit des sentiments tendres. Oui, Mars et Vénus sont
bien ses parents, et il est constant que la plupart des héros ont
sacrifié à la peur.

--Oh! oh! vous allez trop loin, dit M. Gottlieb qui ne tenait pas
absolument à passer pour un héros.

--Du tout, l'histoire est là pour le prouver. Thésée, qui n'était pas
un poltron, vous en conviendrez, monsieur Gottlieb...

--J'en conviens.

--Eh bien, Thésée, qui s'exposait à rencontrer dans ses courses des
monstres effrayants, fit un sacrifice solennel à la Peur. Alexandre le
Grand...

--Comment! Alexandre, lui aussi? ne put s'empêcher de crier M. Gottlieb.

--Sans doute. Alexandre, l'ignoriez-vous donc?

--Oui, oui, je le savais, mais je l'avais oublié.

--Alexandre, avant la bataille d'Arbèles, rendit honneur à la fille de
Mars et de Vénus. Rome avait un temple pour la Peur et pour la Pâleur.

--Pour la Pâleur aussi? voilà qui est trop fort! dit le bon M. Arnold
qui ouvrait de grands yeux pour mieux entendre tout ce qui se disait.
N'est-ce pas, mon cher Gottlieb? Tiens, est-ce que vous seriez malade,
mon cher ami? vous avez mauvaise mine.

--C'est la pipe ou c'est la bière, murmura M. Gottlieb; je ferai bien de
m'en aller.

--Attendez encore un peu, dit Wolff qui n'avait jamais été si tendre
pour son ennemi, l'ouragan va s'apaiser. D'ailleurs, il n'est pas
minuit, et c'est à minuit, vous le savez, mon cher monsieur Gottlieb,
que les démons, les fantômes et les gnomes font leurs apparitions.

--Oui, oui, ce sont les bonnes femmes, les commères qui disent cela;
mais je n'y crois guère, moi, aux fantômes, aux vampires, à tous les
sortiléges! Et en parlant ainsi avec une animation presque fébrile, M.
Gottlieb prenait des airs fanfarons les plus comiques du monde: C'est
que je suis un esprit fort, moi! dit-il comme conclusion et en appuyant
ses deux poings sur ses genoux pour regarder Wolff, bien en face.

--Alors, je suis sans doute un esprit faible, reprit Wolff; car je crois
tout, ou plutôt je ne nie rien. Oui, j'imagine et j'aime à penser qu'il
y a au-dessus de nous, autour de nous, un monde que nous ne connaissons
pas, que nous ne pénétrons pas par les yeux de la chair, mais qui peut,
dans certaines circonstances extraordinaires, se laisser entrevoir. Il y
a des visions bien constatées et qu'on ne peut révoquer en doute.

--Je ne suis pas visionnaire, moi, dit M. Gottlieb dont la voix perdait
son assurance.

--Vous n'en savez rien, mon cher monsieur Gottlieb, repartit doucement
Wolff. Je vous crois trop instruit et de trop bonne foi pour nier
l'évidence. Vous ne croyez pas aux visions parce que vous n'en avez pas
encore vu.

--C'est possible, après tout, répondit M. Gottlieb qui se laissait aller
insensiblement à la pente qu'on lui ménageait.

--Est-ce qu'il n'est pas évident que les âmes de ceux qu'on a bien aimés
reviennent parfois nous visiter, et vivent, après la vie, dans l'air que
nous respirons?

--C'est évident, dit M. Arnold qui se rangeait d'ordinaire à l'opinion
de Wolff.

--C'est évident, répéta M. Gottlieb.

--Et les âmes de ceux qu'on a tourmentés, torturés, ne reviennent-elles
pas aussi se plaindre et tourmenter leurs bourreaux?

--Oui, oui, balbutia M. Gottlieb qui regarda la grosse horloge et qui
s'aperçut qu'il était bientôt minuit.

--Si nous le voulions tous les trois fermement, continua Wolff, qui
s'amusait beaucoup de son expérience, nous pourrions évoquer, par la
puissance de notre volonté, la personne que nous aimons ou que nous
haïssons le plus.

--Moi, je ne hais personne, dit M. Gottlieb, qui chercha du regard son
chapeau et sa canne.

--Ni moi non plus, dit M. Arnold.

--Mais vous aimez, peut-être? dit Wolff en souriant et en regardant
l'ancien joaillier avec un petit air d'interrogation sardonique.

M. Gottlieb, qui était assez pâle, rougit beaucoup et retomba sur son
siége.

--Pourquoi m'interrogez-vous? demanda-t-il.

--Allons, mon cher monsieur Gottlieb, invoquez, évoquez le fantôme de
l'objet aimé; moi je vais en faire autant, pour ma part, en conscience.

Et Wolff, qui n'avait jamais été d'une gaieté pareille, affecta de
mettre la tête dans ses deux mains, comme s'il méditait. Les deux vieux
amis ne savaient plus trop s'ils devaient rire ou prendre la
conversation au sérieux. Ils se regardaient tour à tour et regardaient
devant eux. Comme on avait fumé pendant toute la soirée, l'atmosphère
avait de la lourdeur et ces bonnes gens étaient dans des nuages
authentiques.

Tout à coup, au beau milieu du silence qui s'était établi, et tandis
qu'on n'entendait que le ronflement du poêle et le bruit du vent qui
frappait au dehors, la porte s'ouvrit, une femme s'avança lentement,
étendant les mains et écartant la fumée, qui formait comme un voile
vaporeux, semblable à celui qui accompagne d'ordinaire les féeries.

M. Gottlieb, dont les deux yeux rougis sortaient de leur orbite, comme
des escarboucles qui tombent de l'écrin, poussa un cri. Arnold répéta
l'exclamation. Wolff regarda à son tour et tressaillit. Tous les trois,
ils avaient fait mentalement la même évocation, et tous les trois, ils
étaient stupéfaits.

--Mademoiselle Gertrude! dit le jeune homme.

--Tiens, c'est Gertrude, répéta maître Arnold.

--Gertrude! balbutia comme un écho le pauvre M. Gottlieb, qui essayait
de raffermir son courage et qui se sentait bien, dans ce moment, le
petit-fils de Mars et de Vénus.

--On dirait que je vous ai fait peur, dit la jeune fille, qui s'était
avancée jusqu'à la table.

--Peur! s'écria Gottlieb. Ah bien oui!

--Peur! répéta Arnold, toi, mon enfant!

--En effet, mademoiselle, vous nous avez fait peur, dit Wolff
simplement; nous parlions d'apparitions célestes, sans y croire
beaucoup; vous êtes venue, et nous y avons cru tous les trois.

Gertrude regarda M. Wolff, en ouvrant ses grands yeux étonnés. C'était
la première fois que leur ami hasardait quelque chose qui ressemblât à
une galanterie; elle en conçut plus de tristesse que de joie.

--Je venais vous avertir de l'heure, dit-elle; il est minuit; c'est bien
tard, monsieur Gottlieb, pour vous retirer.

--Vous croyez qu'il est si tard que cela? répondit M. Gottlieb, qui ne
connaissait que trop l'heure exacte et qui n'avait pas cessé de
regarder de temps en temps l'horloge.

--Encore une fois, voulez-vous rester, mon cher ami, dit le bon M.
Arnold?

--En effet, ajouta Wolff, si vous avez peur de rentrer.

--Peur! qui vous a dit que j'avais peur?

--Je juge d'après moi-même; je ne serais pas rassuré, moi, tout seul,
dans les rues, par ce temps-là. Il neige, il fait un vent épouvantable.

--Vous croyez que je ferais bien de rester? demanda M. Gottlieb, qui
désirait qu'on lui fît violence.

--Certainement, répéta-t-on en choeur.

--Eh bien, je reste.

Gertrude sortit pour aller donner des ordres à Marguerite.

--Mais j'y pense, reprit l'ancien joaillier, ma vieille Gudule sera
inquiète: je me rappelle qu'elle devait m'attendre; elle ne se couchera
pas et croira qu'il m'est arrivé malheur.

--Si vous le permettez, dit Wolff, je m'offre pour aller l'avertir.

--Oh! je craindrais d'abuser.

Mais Wolff ne laissa pas à M. Gottlieb le temps de refuser; il prit sa
casquette, courut à la porte, et deux minutes après, on l'entendait dans
la rue marcher en fredonnant.

--Le bon jeune homme! dit Arnold avec admiration.

--Ah çà, reprit au bout de quelques instants M. Gottlieb, puisqu'il
avait si peur, lui aussi, de la nuit et de la neige, pourquoi donc s'en
va-t-il seul, avec cet empressement?

--C'est qu'il se dévoue, répondit M. Arnold.

--Oh! c'est plutôt qu'il s'est moqué de moi, le traître! Il a voulu me
faire passer pour un poltron. Je me vengerai.

--Bah! à quoi allez-vous songer? Couchons-nous, il est tard.

--Ce Wolff est un brigand! Je vous en avertis, Arnold.

--Lui! bonté du ciel! un agneau, doux comme une femme!

--C'est cela même: doux, mais malin comme une femme. Je me vengerai, je
me vengerai!

--Allons nous coucher, Gottlieb.

Gertrude et Marguerite parurent avec des flambeaux. La double apparition
était prévue et ne fit peur à personne.

Une demi-heure après, tout le monde dormait dans la maison. Quand Wolff
rentra, il était fort tranquille; et ce fut avec une lenteur qui donnait
raison à M. Gottlieb et qui excluait toute idée de pusillanimité, qu'il
ouvrit la porte. Mais si Wolff s'était amusé, M. Gottlieb se vengea
réellement.



II

Comme quoi les peureux peuvent faire trembler.


Puisque Wolff, qui était un garçon timide, peu rompu à toutes les
finesses de la méchanceté humaine, s'était émancipé jusqu'à faire sortir
de sa cachette la vilaine poltronnerie de M. Gottlieb, il eût dû s'en
tenir à la satisfaction de sa conscience de Machiavel, et ne pas vouloir
un hommage et un aveu public de sa victime.

Le lendemain, l'ancien joaillier, dès qu'il fut debout, monta dans la
chambre de son persifleur.

--Avez-vous bien dormi? lui demanda-t-il brusquement.

--Sans doute, répondit Wolff.

--La joie de vous être moqué de moi ne vous a pas donné d'insomnie?

Wolff devait évidemment garder un grand sérieux à cette insinuation; il
commit, au contraire, la faute de rire aux éclats:

--C'est bien! c'est bien! jeune homme, riez, riez, dit M. Gottlieb en se
frottant les mains; c'est de votre âge. Eh bien! moi, je vous en
avertis, mon philosophe, je vous ferai pleurer.

--Vous croyez? demanda Wolff plus imprudent que jamais.

--Oui, je vous ferai pleurer, mon jeune ami, des vraies larmes qui
tomberont de vos yeux, et que vous essuierez à deux mains. Ah! vous avez
voulu savoir si je suis peureux! Eh bien, je prends de la peur pour moi,
c'est vrai, mais j'en donne aussi aux autres: vous verrez!

Le bonhomme Gottlieb était vraiment formidable en parlant ainsi, avec un
petit rire sardonique; il laissa Wolff assez surpris de cette menace, et
il descendit pour savourer la tasse de café à la crème que maître Arnold
lui avait fait servir. Que se passa-t-il entre les deux amis, quelles
mystérieuses paroles furent échangées avant le départ de M. Gottlieb,
voilà ce que Wolff eût bien voulu apprendre, quand il remarqua la
contenance embarrassée de M. Arnold envers lui; mais voilà ce qu'il
n'apprit que bien plus tard.

Ce qui lui parut évident à la première rencontre, ce fut l'attitude
contrainte, triste de son hôte. Le père de Gertrude avait un secret
pénible. Wolff n'osa pas interroger; il attendait discrètement les
confidences, et il se fût reproché un mot qu'on eût pu interpréter dans
le sens de la curiosité. Pourtant, il fit un signe à Marguerite, et
quand celle-ci monta pour se coucher, elle vint frapper à la porte du
jeune homme.

--Qu'y a-t-il, demanda la vieille servante? est-ce que, vous aussi, vous
auriez votre idée fixe?

--N'est-ce pas, ma bonne Marguerite, M. Arnold a un chagrin?

--Sans doute, demain ce sera le tour à notre chère demoiselle. Ah çà!
qu'est-il donc arrivé?

--C'est précisément ce que je voulais savoir, Marguerite. M. Gottlieb
n'a rien dit devant toi.

--Rien; cependant je l'ai entendu grommeler quelque chose en s'en
allant.

--Que disait-il?

--Des choses extravagantes, par exemple: «On me prend pour un âne dans
cette maison, mais je ne suis pas encore bâté, et je brouterai bien des
jolies petites fleurs.»

--Cela ne m'apprend rien, soupira Wolff.

M. Gottlieb ne revint pas de la journée ni de la soirée; il laissa
probablement grossir et s'envenimer la piqûre qu'il avait faite à son
ami. Wolff, qui resta aux aguets, n'entendit aucun bruit; il remarqua
seulement qu'en baisant sa fille au front, avant d'entrer dans sa
chambre, M. Arnold avait poussé un gros soupir.

Cette situation étrange se prolongea pendant deux jours; M. Gottlieb
était devenu invisible; mais bien que son absence fût en réalité une
délivrance, son souvenir, sa pensée pesait comme une menace.

Au bout des deux jours, Wolff n'y tint plus; il voyait M. Arnold si
triste, si abattu qu'il résolut de lui venir en aide.

--J'ai tant d'amitié pour lui qu'il me permettra peut-être de pénétrer
son secret, dit-il.

Dès les premiers mots, maître Arnold laissa échapper un véritable
sanglot.

--Ah! mon ami, je suis le plus malheureux des hommes! et j'allais
précisément monter pour vous consulter.

--Disposez de moi, monsieur Arnold, comme d'un fils.

--Bon Wolff! ce n'est pas vous, n'est-ce pas, qui songeriez jamais à
enlever une fille à son père?

--Comment! mademoiselle Gertrude!

--Oui, ma fille, mon bonheur, vous, cette maison, Gottlieb en veut à
tout cela! et..... je ne sais comment lui résister.

--Mais en lui retirant votre amitié s'il en abuse, en lui fermant votre
porte s'il vous manque d'égards.

--Ah! mon ami, vous ne savez pas ce que vous me conseillez là! c'est
précisément l'impossible. Chasser Gottlieb! quand c'est lui!... Non,
non, je n'ai qu'à mourir, cela vaudrait bien mieux, pour moi, pour elle,
pour tout le monde.

Et l'excellent M. Arnold se couvrait le visage de ses deux mains.

--Montons chez moi, dit Wolff en passant son bras sous celui de son
vieil ami.

Quand on fut dans la chambre du jeune homme, l'ancien drapier s'essuya
le front, et d'une voix émue, en se renversant dans le fauteuil que
Wolff lui avait offert:

--Je vais vous faire ma confession, mon ami. Vous allez savoir ce que
tout le monde ignore dans la ville. On me croit riche, ou du moins dans
une aisance qui enlève tout souci à l'avenir; c'est là une erreur. J'ai
des dettes, de grosses dettes. Je dois à Gottlieb; et Gottlieb veut être
payé.

--Ainsi la rumeur publique ne se trompe pas, ce faux ami est un usurier!
s'écria Wolff.

--Ne dites pas cela, ne dites pas cela, reprit M. Arnold avec vivacité.
Gottlieb est un ancien commerçant très-expérimenté et très-habile; il
veut faire rapporter à ses capitaux, en les plaçant, ce qu'ils lui
rapportaient dans le détail, voilà tout. Mais laissez-moi vous raconter
par ordre l'origine de mes chagrins. Ah! mon cher Wolff! il n'y a pas de
plus grand malheur pour un bon mari que de perdre sa femme. Si vous
aviez connu madame Arnold! Gertrude a toutes les qualités du coeur; mais
ma femme, à toutes celles-là, joignait celles de la tête. On m'a
toujours fait honneur de la prospérité de notre maison. Entre nous,
cette prospérité, plus apparente que réelle, d'ailleurs, était l'oeuvre
de ma chère femme. Moi, je me connaissais en draps; je savais mieux que
personne juger de la qualité, du tissage et du teint. Je faisais les
emplettes, et je crois que, sans mentir jamais, j'étais assez adroit
dans l'art de persuader les acheteurs. Mais ma femme! C'était elle qui
enregistrait les recettes, qui dressait l'inventaire, qui était le génie
financier de la maison! Voyant que je me fatiguais, elle avait voulu, la
chère et tendre amie, me donner une maison hors la ville; celle-ci,
monsieur Wolff. Par malheur, nous n'étions pas assez riches pour payer
comptant. Ma femme s'avisa d'emprunter à Gottlieb. Elle était certaine
de rembourser: elle avait fait ses calculs, et en dix ans tout devait
être payé, et nous nous serions trouvés riches et heureux. Mais dix ans!
c'est l'infini dans le commerce. Ma pauvre femme devint malade, et je
suis certain que le chagrin de me laisser des embarras fut pour beaucoup
dans sa mort prompte. Si vous saviez, mon bon Wolff, avec quelle
sollicitude, dans sa maladie, elle essayait de m'instruire de ce que
j'aurais à faire! Elle est morte la main étendue sur le livre de caisse.
Le bon Dieu est juste; et puisqu'il nous frappe, c'est qu'il a ses
raisons. Je me courbai donc sous la terrible épreuve qu'il m'envoyait.
Après avoir pieusement et chrétiennement enterré ma femme, je me relevai
avec courage:--Allons, maître Arnold, me dis-je à moi-même, tu as ta
fille à élever, à aimer, à doter: travaille!--Ce n'est pas la bonne
volonté, ce n'est pas le courage qui m'a manqué, c'est l'inspiration. Le
bon Dieu devrait faire mourir à la fois les deux époux, quand il frappe
des commerçants. Je ne pouvais pas suffire aux achats, à la vente, à la
caisse. J'achetai trop vite, mal à propos. Je vendis à perte des
marchandises dont je m'étais encombré, et je ne sus pas calculer avec
assez de soin les comptes d'intérêt. Bref, au bout de quelques mois, je
m'aperçus que j'allais vers un abîme. La dette envers Gottlieb, que ma
femme avait commencé à diminuer, et qui eût été éteinte, s'était
considérablement accrue. Je vendis à la hâte mon établissement: il me
fallut subir un rabais énorme sur des marchandises que mon successeur
traitait de désavantageuses. Je vins m'installer ici avec ma fille et
Marguerite. Chez moi? non, chez Gottlieb, car les petits à-compte donnés
sur le prix de la maison ne me donnent pas le droit d'en revendiquer la
propriété. J'espérais, à force d'économie, en utilisant des créances que
j'avais gardées, et avec l'argent provenant de la vente de ma maison,
m'acquitter peu à peu; mais d'abord, ces créances, pour en tirer parti,
il fallait attendre, profiter des occasions. Gottlieb me les racheta,
mais me fit perdre beaucoup. Les affaires allèrent mal: mon successeur,
au lieu de me payer régulièrement, me demanda du temps et me fit des
billets: l'ami Gottlieb escompta ces billets. Vous le voyez, mon ami, ma
situation est bien loin d'être aussi avantageuse que le public la
supposait. Cependant Gottlieb, qui n'est pas un méchant homme, me
laissait tranquille, et, je le crois, aurait pris patience jusqu'à ma
mort, si, tout à coup, il ne s'était mis en tête que nous nous étions
moqués de lui.

--Hélas! s'écria Wolff, c'est moi, monsieur Arnold, qui, par mon
étourderie, suis la cause de vos chagrins. Je ne m'en consolerai jamais.

--Non, mon ami. Gottlieb, je l'ai découvert, avait un plan. Il a été
tenté de le démasquer plus tôt qu'il ne voulait, pour se venger. Mais
tôt ou tard, mon bon Wolff, j'aurais été sa victime.

--Que veut-il? que demande-t-il? cet infâme usurier, ce Shylok!

--Ne lui dites pas d'injures, mon bon Wolff, même en son absence; il
trouverait moyen de les entendre: c'est un homme si fin! Ce qu'il veut?
Parbleu, il veut tout! moi, ma maison, ma fille!

--Votre fille! vous! parlez, expliquez-vous!

--Eh bien! voilà: Il y a deux jours, il m'a pris à part, et il m'a
dit:--Mon cher Arnold, j'aurais besoin de tout mon argent, parce que je
songe à me marier.--J'ai voulu rire; car si Gottlieb est un peu plus
jeune que moi, il ne l'est pas assez pour prétendre me traiter en
vieillard et se traiter en jeune homme.--Et avec qui songez-vous à vous
marier, compère? lui ai-je demandé.--Alors, mon ami, Gottlieb m'a
regardé dans le blanc des yeux, et j'ai eu peur; et il m'a dit:--Avec
mademoiselle Gertrude, votre fille, si vous voulez bien le permettre.

Wolff sentit une lame glacée lui entrer dans le coeur: il bondit sur sa
chaise.

--Et qu'avez-vous répondu?

--Je n'ai rien répondu d'abord, mon ami. J'ai baissé la tête.--Je vous
donne trois jours pour réfléchir, pour préparer Gertrude à voir en moi
son futur mari, a ajouté Gottlieb, et il est parti, me laissant navré,
désespéré.

--Il faut refuser, monsieur Arnold, il faut refuser.

--Croyez-vous que je vous demanderais un conseil, mon bon ami, s'il ne
s'agissait que de suivre le mouvement de mon coeur. Oh! certainement,
que je refuserais. Je m'étais fait à l'idée de ne jamais quitter mon
enfant. Nous étions si bien dans cette maison, vivant tous ensemble!
Mais, si je refuse, il me faut partir. Où aller? Le peu qui me restera
suffira à peine à meubler une chambre. De quoi vivrons-nous? Je n'ai
plus la force de travailler. Gertrude ne sait pas d'état. D'ailleurs, je
mourrais plutôt que de lui devoir un morceau de pain... Oh! mon cher
Wolff, je suis bien malheureux!

Wolff était tenté de dire à ce père au désespoir:

--Donnez-moi votre fille: je travaillerai, moi, pour vous tous.

Mais Wolff était très-pauvre. Ses parents, d'honnêtes cultivateurs,
avaient fait d'énormes sacrifices pour l'aider dans ses études. Il
devait se passer sans doute encore quelques années, avant qu'il eût un
état, une place productive. D'ailleurs, Wolff ne voulait pas profiter de
la détresse de la maison, pour prétendre à la main de Gertrude.

--Ne renoncez pas à tout espoir, dit-il à M. Arnold, en faisant un
effort sur lui-même pour parler.

--Je n'ai pas tout dit, reprit M. Arnold en sanglotant. Gottlieb ne vous
aime pas. Il prétend que vous avez juré de le rendre ridicule. Il m'a
dit que votre présence ici nous faisait du tort à tous et...

--Et il exige que je m'en aille, n'est-ce pas? dit le pauvre jeune homme
qui s'étonnait d'avoir le courage d'entendre ces cruelles confidences.

M. Arnold fit un signe de tête qui équivalait à une réponse affirmative.

--Eh bien, je m'en irai, mon vieil ami, mais quand je serai convaincu
que je n'ai plus d'autre service à vous rendre. Avez-vous interrogé
mademoiselle Gertrude?

--Je n'ai pas osé encore, et si vous vouliez...

--Que je lui parle de cet horrible projet? moi!

--Oui, vous, mon ami, pourquoi pas? demanda simplement M. Arnold; vous
êtes avec moi et Marguerite son ami le plus cher. Elle vous dira tout à
vous.

Wolff, dont le premier mouvement avait été de refuser, se ravisa tout à
coup.

--Pourquoi pas? se dit-il aussi à lui-même; de quel droit hésiterais-je
à lui parler? Est-ce que j'ai un intérêt?

--Mon cher monsieur Arnold, c'est une mission bien délicate et bien
pénible que vous réclamez de moi, dit-il en passant la main sur son
front pour en essuyer la sueur; mais je la remplirai. Ce soir, si vous
le permettez, je descendrai; vous me laisserez seul avec mademoiselle
Gertrude, et je serai digne, par les conseils que je lui donnerai, de
votre amitié et de la sienne.

Le pauvre M. Arnold, sinon consolé, du moins tiré d'un embarras relatif,
remercia Wolff du fond du coeur, essuya les grosses larmes qui roulaient
sur ses joues, et promit d'avoir du courage, quelle que fût l'épreuve à
laquelle il était réservé.

Quant à Wolff, dès qu'il se retrouva seul dans sa chambre, il s'enferma,
prit sa tête à deux mains, et, avant toute délibération, soulagea son
coeur et pleura comme un enfant.

--Il avait raison, cet homme horrible et grotesque, répétait-il, il
avait raison, je pleure. Mon Dieu! que vais-je devenir et que
deviendront-ils tous?

Wolff n'était pas un présomptueux, ni un égoïste. S'il eût suffi de
broyer son coeur, de se condamner à un malheur et à des regrets éternels
pour sauver ses amis, il n'eût pas hésité. Mais son devoir lui
apparaissait plus difficile et plus obscur.

Le reste du jour s'écoula dans cet entretien suprême; quand la nuit
vint, Wolff n'était pas plus avancé: il avait les mêmes doutes, les
mêmes hésitations.

--Dieu m'inspirera, dit-il, en se préparant à descendre.

Gertrude tricotait dans la salle à manger. Marguerite filait auprès
d'elle, et M. Arnold, penché sur une gazette, paraissait absorbé dans sa
lecture et dans le commentaire de nouvelles politiques dont il n'avait
pas déchiffré le premier mot; mais, en réalité, le pauvre homme écoutait
son coeur battre, et n'osait prononcer un mot, de peur de laisser voir
l'anxiété qui le torturait.

Wolff entra, résolu, grave, décidé à tout subir, mais ne sachant trop ce
qu'il allait dire. Dès que M. Arnold l'aperçut:

--Marguerite, dit-il, viens dans ma chambre, j'ai à te parler.

--Mon père, dit aussitôt Gertrude qui laissa son ouvrage pour se lever,
seriez-vous malade?

--Ne t'inquiète pas, ma fille, et reste là. Tiens compagnie à notre ami
Wolff.

Gertrude, étonnée de ce refus, allait insister; mais elle se trouva en
présence de leur hôte qui lui dit aussi:

--Restez, mademoiselle Gertrude. Monsieur votre père me permet de vous
entretenir.

Gertrude avait rougi, et instinctivement elle avait porté la main à sa
poitrine, tant elle était surprise et troublée. M. Arnold se hâta de
sortir, suivi de Marguerite.

Wolff prit une chaise et parla ainsi.



III

Le Paradis perdu.


--Mademoiselle Gertrude, je voudrais, avant de commencer, vous persuader
de toute l'amitié sincère et profonde que j'ai pour vous.

--J'y crois, monsieur Wolff, répondit la jeune fille qui reprit son
ouvrage et qui trembla de la peur d'entendre dire du bien d'elle.

--Croyez-vous que j'ai pour votre père l'affection d'un fils, pour vous
le dévouement d'un frère?

--Je le crois, monsieur Wolff.

--Vous promettez donc de me parler comme à un ami, comme à un frère?

--Comme à un ami, répliqua Gertrude, comme à un frère, ajouta-t-elle
assez surprise de la solennité de ce début.

--Vous n'avez pas remarqué depuis deux jours la tristesse de ce bon M.
Arnold, et, dans ce moment, Gertrude, vous ne voyez pas ce que je
souffre?

--En effet, monsieur Wolff, répondit la jeune fille qui releva vivement
la tête, au risque de laisser voir la rougeur de son front, mon père
était triste et vous êtes pâle.

--C'est qu'un grand malheur nous menace, mademoiselle Gertrude.

--Un malheur! vous nous quittez!

--Oh! ce n'est pas cela, reprit Wolff qui sourit tristement à la pensée
des promesses contenues dans l'effroi de Gertrude, ce n'est pas
seulement cela.

--Qu'est-ce donc, alors?

--Mademoiselle, votre père est ruiné; il n'a plus rien à lui.

Gertrude regarda Wolff en face, on eût dit qu'elle voulait savoir ce qui
se passait dans la conscience du jeune homme.

--Mon père est ruiné, répéta-t-elle lentement. Eh bien! nous serons
pauvres, voilà tout.

--Vous parlez comme une sainte, mademoiselle; mais cette misère, qui ne
fait pas peur à votre courage, épouvante votre père. Il s'est habitué
aux douceurs du repos, qu'il a bien mérité par trente ans de travail;
s'il quitte cette maison, il mourra.

--Oh! je ne veux pas qu'il meure! Nous le sauverons, monsieur Wolff,
nous le sauverons.

--Vous le sauverez, mademoiselle, et c'est précisément pour vous
entretenir d'une chance de salut que je suis descendu.

--Parlez! parlez, balbutia Gertrude, qui n'osait pas prévoir les
confidences de Wolff.

--Eh bien, dit le jeune homme en affermissant sa voix, votre père doit
tout ce qu'il possède à un seul homme, à M. Gottlieb.

--Tant mieux! nous sommes sauvés, alors.

--Peut-être; mais savez-vous à quelle condition? M. Gottlieb ne chassera
pas son vieil ami de cette maison; il ne laissera pas sur le pavé le
compagnon de sa jeunesse, si.....

--Achevez.

--Si vous voulez bien devenir madame Gottlieb.

--Mon Dieu! s'écria Gertrude, qui porta la main à son front et qui
devint plus pâle qu'une morte.

--Voilà ce que j'avais à vous dire, mademoiselle, murmura Wolff, qui
craignait de s'évanouir.

Il y eut un silence. Gertrude essayait de comprendre le coup qui la
frappait; mais elle le sentait et elle en mourait, sans en avoir la
conscience bien nette. Elle releva peu à peu la tête, et regardant le
jeune homme avec une pénétration que celui-ci n'eût jamais soupçonnée:

--Et que me conseillez-vous? balbutia-t-elle.

--Moi!

Wolff était au bord de l'abîme qu'il avait prévu. Mais il y a dans la
jeunesse un besoin d'héroïsme qui triomphe des plus grandes défaillances
du corps. L'étudiant n'osa pas soutenir ce regard, plein de feu,
d'innocence et de foi (car le mot d'amour serait ici profane); il ferma
à demi les yeux.

--Je vous conseille, Gertrude, si M. Gottlieb est impitoyable, d'épouser
M. Gottlieb.

--Sincèrement, vous me le conseillez, mon ami? demanda la jeune fille
dont la voix se raffermissait.

--Sincèrement je vous le conseille. Si Dieu permet ce sacrifice, vous
devez immoler au bonheur, au repos de votre père, votre repos, votre
bonheur. Je ferais cela pour mon père, vous devez le faire pour le
vôtre.

--Merci, dit avec émotion Gertrude en lui serrant la main: vous avez
répondu comme je le voulais; vous n'avez pas trompé mon amitié.

Wolff était au supplice; chaque parole rapprochait de lui l'âme de
Gertrude.

--Vous en mourrez, mademoiselle.

--Je le sais bien, dit-elle avec un triste et religieux sourire; mais il
n'y a pas autre chose à faire, n'est-ce pas?

Wolff hésita; il sentit un aveu frissonner sur ses lèvres; mais il eut
honte du bonheur qu'il pouvait réclamer; puisque Gertrude devinait la
mort et lui souriait, pourquoi aurait-il refusé sa part du calice?

--Il n'y a pas autre chose à tenter, Gertrude, je vous le répète, M.
Gottlieb est inflexible. Votre père, qui vous aime, n'essayera pas de
vous contraindre; mais la misère à son âge, mais le chagrin de quitter
cette maison le tueraient; le devoir de le sauver est un devoir absolu.

--Je vous estime plus que je ne puis dire, monsieur Wolff, dit Gertrude
avec un commencement d'exaltation. Vous faites bien de parler de devoir;
c'est le mot des grands coeurs. O ma mère! ajouta-t-elle en soupirant,
quel bonheur que vous ayez fait de moi une chrétienne; je puis et je
sais me dévouer. Mais pourvu que j'en meure, mon ami!

Wolff garda le silence; s'il eût parlé, il eût peut-être fait le même
voeu.

--Maintenant que nous sommes d'accord, reprit Gertrude avec une sérénité
de martyre, racontez-moi donc ce qui s'est passé.

Wolff transmit tous les détails qu'il avait reçus de M. Arnold. Quand il
eut fini:

--Vous avez raison, mon ami, dit la jeune fille. Mon pauvre père ne
pourrait pas quitter la maison. Monsieur Wolff, vous me promettez de le
consoler si je meurs bientôt.

--Ah! Gertrude! vous vivrez!

--Prenez garde, monsieur Wolff, vous allez mentir, dit avec un sourire
angélique la pauvre enfant. Mais ne laissez jamais supposer à mon père
que j'ai pu sacrifier quelque chose à son bonheur. Je paye assez cher
son repos pour qu'aucun remords ne vienne le troubler. C'est tout ce que
vous avez à me dire, n'est-ce pas?

--Tout.

--Eh bien! vous voyez, cela ne demandait pas tant de préparation.
Bonsoir, monsieur Wolff, ajouta Gertrude qui se mit à enrouler son
ouvrage, et qui, pour la première fois, ne tendit pas la main à son
voisin.

Le pauvre Wolff comprit cette réserve. La jeune fille se sentait déjà
fiancée à un autre. Il se leva, salua et se dirigea lentement vers la
porte. Comme il allait sortir:

--Monsieur Wolff, dit Gertrude d'une voix qui, malgré ses efforts, se
voilait de larmes, je devrais vous dire adieu, car vous partez demain,
sans doute.

L'étudiant se retourna, et joignant les mains avec ferveur:

--Merci, Gertrude, merci de me laisser partir, merci surtout de vouloir
que je parte.

Il embrassa dans un regard rapide le doux tableau qu'il voyait pour la
dernière fois: Gertrude assise et éclairée par la lampe, cette table où
si souvent il s'était accoudé, cette salle où tous les meubles
attestaient les longs soirs passés en famille et les beaux rêves qu'il
avait faits tout bas; puis, ouvrant la porte, il regagna sa chambre en
s'appuyant au mur. M. Arnold l'attendait au passage.

--Eh bien! mon ami?

--Eh bien! mademoiselle Gertrude consent; elle vous le dira elle-même.
Ce mariage ne lui déplaît pas.

--Il ne lui déplaît pas. Pauvre enfant!

Wolff craignit d'être obligé de répondre à d'autres questions; il se
hâta de serrer la main à M. Arnold et de rentrer chez lui.

Quand il fut seul, les larmes séchées depuis le matin reparurent plus
violentes, plus insensées. Une heure après il entendit frapper à sa
porte, il courut ouvrir. C'était Marguerite.

--Eh bien! et vous aussi? dit-elle en lui voyant essuyer ses yeux.

--Comment? est-ce que Gertrude?...

--Ah! mon cher monsieur, quand je suis descendue dans la salle à manger,
je l'ai trouvée étendue sur le carreau, comme morte; je l'ai prise dans
mes bras, je l'ai presque portée dans sa chambre; et là, bonne sainte
Vierge! elle a eu la première, la seule attaque de nerfs que je lui aie
jamais vue. J'ai cru qu'elle allait rejoindre sa mère. Enfin elle s'est
calmée, c'est-à-dire qu'elle a pu pleurer. Pauvre enfant! c'était bien
la peine de lui économiser les larmes, pour qu'elle les répandît toutes
à la fois. Quel chagrin! Elle en mourra. Oui, je vous le dis, et vous
souffrez cela?

--Marguerite, prenez bien garde! ne laissez rien deviner à M. Arnold. Je
partirai demain matin.

--Déjà!

--Oui, il n'est pas convenable que je reste. D'ailleurs, je n'aurais
peut-être pas le courage de me taire. Marguerite, jurez-moi, sur votre
salut, que vous ne quitterez par Gertrude.

--La quitter! pourquoi donc la quitterais-je? Ah! il faudra pourtant
bien, car je suis bien vieille, et un jour ou l'autre...

--Jurez-moi, Marguerite, si elle était malheureuse, si elle souffrait...
(Mais il est bien évident qu'elle sera malheureuse et qu'elle
souffrira!) Jurez-moi, si elle était malade, de me faire prévenir par un
mot; vous saurez toujours mon adresse. Je ne vivrai pas loin d'elle.

--Je vous promets, monsieur Wolff, dit la vieille bonne qui pleurait à
son tour.

--Allons, Marguerite, dites-moi adieu et embrassons-nous.

--Ah! mon Dieu! mon Dieu! moi qui rêvais tant de vous servir et de vous
appeler mon maître.

--Vous ne m'appellerez que votre ami, Marguerite.

--Qu'est-ce que nous allons devenir? Jésus! Marie!

Et la vieille servante se jeta en sanglotant dans les bras de Wolff, qui
fut obligé de la consoler et de lui renouveler ses instructions. Au
point du jour, sans avoir revu personne et en laissant un mot d'excuse
et d'adieu pour M. Arnold, Wolff quitta la maison. Il fut tout surpris
de ne pas sentir son coeur se déchirer plus profondément quand il
franchit le seuil. L'amour invincible qu'il emportait lui laissait, en
dépit de tous les événements et de toutes les conjectures, une espérance
qui rayonnait tout au fond de son coeur, même à travers la pensée de la
mort et du tombeau.

M. Gottlieb devait venir dans la journée chercher la réponse. Il fut
exact. Marguerite, en lui ouvrant la porte, le regarda d'un air si
farouche, que l'ancien joaillier en conçut bon espoir. M. Arnold, un peu
embarrassé, ne sachant trop s'il devait se réjouir ou se désoler de la
soumission de sa fille, triste d'ailleurs du départ de son ami Wolff,
s'avança au-devant de son débiteur:

--Bonjour, Gottlieb.

--Bonjour, Arnold. Eh bien! quelles nouvelles?

--Elles sont ce que vous désirez qu'elles soient.

--Comment! vous me payerez?

--Oui, je vous donne ce que j'ai de plus précieux, de plus cher au
monde.

--Quoi! mademoiselle Gertrude!

--Elle consent.

--Et votre voisin, notre ami Wolff, que dit-il?

--Wolff est parti pour ne plus revenir.

M. Gottlieb parut fort étonné de la prompte conclusion d'une affaire
dans laquelle sa malice se réservait sans doute plus d'une occasion de
se faire sentir. Il voulut entendre de Gertrude elle-même la
confirmation de son bonheur.

La jeune fille, très-pâle, mais impassible en apparence, descendit.

--Est-il vrai, mademoiselle, que vous consentez à devenir ma femme?
demanda Gottlieb.

--Oui, monsieur, si mon père le permet, voici ma main.

--C'est librement que vous me la tendez?

Gertrude hésita, comme si une protestation pouvait attendrir et désarmer
l'usurier! Mais elle pensa que Wolff était parti, qu'elle ne le verrait
plus, que M. Gottlieb réclamait sa proie, qu'il fallait s'immoler, en
épargnant des remords à son père.

--C'est librement, répondit-elle.

On eût dit qu'à son tour l'ancien joaillier ressentait quelque
hésitation. Craignait-il un piége? ou bien, ce tyran qui, après tout,
n'était pas un monstre, mais un simple égoïste, était-il touché et plus
ému qu'il ne voulait le laisser paraître de ce sacrifice? En dépit des
vraisemblances, je pencherais pour cette dernière opinion.

--Mademoiselle, dit-il le plus gracieusement qu'il put à Gertrude,
j'apprécie toute la bonté, toute la générosité de votre coeur. Je ne
serai pas un ingrat. Mon vieux camarade, cette maison vous reste; et
vous, Gertrude, vous aurez à ma mort toute ma fortune. Je m'arrangerai
pour vivre le moins longtemps possible.

Gertrude eut un pâle sourire, qui revendiquait sans doute le droit de
mourir la première. Gottlieb ne vit que le mouvement des lèvres, il n'en
devina pas le sens. Il s'inclina, remercia encore; et tout fut dit pour
ce jour-là sur ce sujet.

Le mariage s'accomplit. Il y eut des gens pour l'envier. Gertrude ne
démentit pas un instant l'engagement qu'elle avait pris. Pâle, mais
trouvant le courage de rassurer son père, elle s'efforça de ne pas
penser à Wolff en recevant l'anneau de M. Gottlieb. Elle pria avec
ferveur; et il lui sembla que sa mère dans le ciel tressaillait à la vue
de son sacrifice et lui promettait bientôt une place auprès d'elle.



IV

Roméo et Juliette.


M. Gottlieb, il faut le reconnaître, remplit très-exactement sa
promesse; il déchira ou rendit à M. Arnold tous les billets qu'il en
avait reçus, et ce dernier, en rentrant dans sa maison, put se dire
qu'il en était bien véritablement le propriétaire. Toutes les preuves de
sa dette avaient été anéanties. Il faut avouer que la satisfaction
ressentie par M. Arnold contribua à dissiper les derniers doutes et les
quelques scrupules qui lui restaient encore. Décidément Gottlieb était
un honnête homme et sa fille devait être heureuse. Cet ancien marchand
faisait entrer la probité commerciale en ligne de compte pour le
bonheur.

Gertrude ne chercha pas à détruire cette illusion; mais sa pâleur, sa
morne sérénité étaient de terribles confidents pour un père ingénieux.
M. Arnold ne l'était pas; il voyait l'apparence, et parce qu'il ne
sentait pas de larmes dans les yeux de sa fille, quand il l'embrassait
sur les yeux, il s'imaginait qu'elle ne pleurait pas. Comme si les
larmes les plus douloureuses n'étaient pas celles qui s'égouttent
silencieusement au dedans de nous et qui ne vont pas chercher des
consolations en se faisant voir au dehors!

Deux personnes n'étaient pas dupes de cette résignation, Gottlieb et
Marguerite. L'ancien joaillier aimait Gertrude; il n'avait voulu
sérieusement l'épouser que pour se venger de la cruelle plaisanterie de
M. Wolff. Sans cet incident, il se fût peut-être contenté de la joie
paternelle de la voir tous les soirs, de lui sourire, de l'embrasser au
front. Mais, bafoué par son rival, il usa et il abusa des armes
terribles qu'il avait; et, sans en éprouver de repentir, il se sentait
un peu confus de sa victoire. Aussi, par tous les moyens possibles,
s'efforçait-il de prouver sa reconnaissance. Mais la seule chose, hélas!
qu'il ne pût donner, c'était la seule qui pût sauver Gertrude. La pauvre
femme dépérissait. Sans hâter autrement que par ses voeux l'heure de sa
mort et de sa délivrance, elle jouissait de se sentir menacée, et elle
constatait avec une joie profonde chaque symptôme qui l'approchait du
but.

Marguerite était dans le secret.

--Vous n'êtes pas raisonnable! disait-elle à sa jeune maîtresse.

--Il s'agit bien de raison! répliquait Gertrude en levant les yeux au
ciel.

Marguerite n'osait pas parler de M. Wolff. Elle comprenait, avec
l'instinct de son dévouement, que la pensée de son ami ne rattacherait
pas Gertrude à la vie; au contraire. Du reste, la vieille servante en
voulait moins à M. Gottlieb qu'à M. Arnold. N'était-ce pas ce dernier
qui avait causé tout le mal? Comme un jour le père de Gertrude se
plaignait seul à Marguerite du ton rogue qu'elle affectait envers lui,
le coeur de celle-ci déborda tout à coup; elle se vengea, en devenant
parjure.

--Ah! monsieur, vous vous étonnez de ma mauvaise humeur, vous devriez
dire de ma rancune!

--Que t'ai-je donc fait, Marguerite?

--A moi? rien. Mais à votre fille?

--A ma fille! N'est-elle pas heureuse?

--Heureuse, elle, la pauvre âme! Vous êtes donc aveugle? vous ne voulez
donc rien voir? Comment! vous ne vous apercevez pas qu'elle meurt,
qu'elle languit, et que vous la pleurerez bientôt, vous qui n'avez pas
su vous sacrifier pour elle?

--Tu es folle, Marguerite. Gertrude paraît heureuse. Ce mariage, c'est
elle qui l'a voulu. Je ne l'ai pas forcée.

--Oui, vous ne lui avez pas mis le couteau sur la gorge. Vous ne lui
avez pas dit: Meurs, pour que je vive à mon aise! Mais vous avez gémi
devant elle, et pour vous conserver la maison que vous aimiez, les
habitudes que vous aviez prises, elle s'est jetée tête baissée dans le
mariage.

--C'est impossible! dit M. Arnold avec stupeur.

--Impossible! demandez à M. Wolff qui s'est en allé le désespoir dans
l'âme! demandez à ces pauvres enfants qui se sont aperçus qu'ils
s'aimaient, quand leur séparation est devenue fatale! Est-ce que je ne
l'ai pas rapportée morte dans sa chambre, le soir où M. Wolff lui a
conseillé de se sacrifier pour vous? Est-ce que je n'ai pas entendu M.
Wolff pleurer toute la nuit? Vous avez fait le malheur de ceux que vous
aimiez, et vous voulez que je ne vous garde pas rancune! Mais si je ne
vous aimais pas, monsieur, j'aurais été capable de vous tuer.

M. Arnold réfléchit et comprit. Il tomba sur un siége et se couvrit le
visage de ses deux mains:

--Oh! malheureux que je suis! J'ai été lâche! Et ma femme, qui a vu
cela dans le ciel, comme elle a dû me mépriser!

Quand il rencontra sa fille, M. Arnold l'attira à l'écart:

--Pardonne-moi, ma bonne Gertrude, lui dit-il en fléchissant le genou,
j'ai été aveugle et sourd, je n'ai rien vu, je n'ai rien deviné. Tu
souffres pour moi, pardonne-moi, car je ne me pardonnerai jamais.

Gertrude essaya de le calmer, et fit mentir son regard, n'osant pas
mentir elle-même.

--Marguerite m'a tout dit, ajouta Arnold, et je vois clair maintenant.
Tu aimais notre...

Gertrude l'interrompit.

--Je n'aime que vous, mon père, et vous me ferez de la peine si vous
êtes triste encore.

--Vois-tu bien, s'écria assez spirituellement M. Arnold, vois-tu bien
que tu n'aimes pas ton mari!

Gertrude lui mit la main sur les lèvres et l'empêcha de continuer.
Marguerite fut sévèrement grondée; mais la pauvre femme serait morte de
ne pas parler; elle éprouvait une bien insuffisante consolation des
reproches adressés à M. Arnold. Toutefois, il lui semblait juste que le
père de Gertrude connût bien toute la violence de la tendresse de sa
fille. Hélas! à cet égard la conviction de M. Arnold fut complète. Ce
pauvre vieillard avait reçu un coup mortel. Il s'enferma dans sa maison,
ne sortit plus, passa les journées entières à pleurer, et s'éteignit au
bout de six mois.

Heureusement, pour la conscience de Marguerite, les médecins ne croient
pas aux maladies morales. Ils trouvèrent des raisons si plausibles de la
mort de M. Arnold, que l'on fut convaincu, et que Marguerite resta
persuadée, au contraire, que, sans le sacrifice de sa fille, le pauvre
homme, miné par la maladie et le désespoir, serait mort six mois plus
tôt.

Quant à l'opinion de Gertrude à cet égard, nul ne la connut jamais. Elle
voulait si bien mourir, qu'elle porta le deuil de son père comme une
espérance, et qu'elle pleura M. Arnold, comme s'il partait sans elle
pour un rendez-vous auquel ils étaient attendus l'un et l'autre. M.
Gottlieb essaya de la distraire; mais il ne put la guérir: un mal
mystérieux la dévorait. Au bout d'un an, des évanouissements qui
faisaient craindre à chaque fois qu'elle ne rendît le dernier soupir
devinrent très-fréquents. Tous les médecins de la ville furent
consultés; ils crurent à une maladie de coeur, à un anévrysme, et M.
Gottlieb fut prévenu du danger qui menaçait sa femme. Il devait
s'attendre à la voir un jour tomber morte entre ses bras.

Cette perspective, qui menaçait l'ancien joaillier comme un châtiment,
ne contribua pas peu à assombrir son humeur. Il craignit que sa présence
ne hâtât ce moment fatal. Il vécut désormais seul, à l'écart, laissant
Gertrude à ses longues mélancolies. Un jour, en rentrant d'une visite
qu'il avait été faire au cimetière à son vieil ami Arnold, il entendit
un grand cri. Il sentit ses cheveux se dresser sur sa tête; ses jambes
fléchissaient; il tomba à genoux sur les premières marches de l'escalier
et essaya de prier; sa femme était morte.

M. Gottlieb, dont nous connaissons d'ailleurs le courage, n'osa pas
monter dans la chambre de celle qu'il avait tuée. Il se rendait justice.
Quand Marguerite, levant les bras et jetant de grands cris, descendit
lui confirmer le cruel événement:

--Adieu, adieu, dit-il.

Et, effaré, grelottant, comme s'il eût été poursuivi, il vint dans la
maison de M. Arnold, restée déserte depuis la mort de ce dernier,
s'enfermer, pleurer, ou plutôt mugir, en proie à tous les remords et à
toutes les épouvantes.

Marguerite resta seule, chargée de rendre à la fille les tristes devoirs
qu'elle avait rendus à la mère. La pauvre femme n'oublia pas, dans sa
douleur, la promesse qu'elle avait faite à Wolff: elle le fit prévenir
en toute hâte. Il n'était pas loin. Caché dans une petite chambre de la
ville, depuis quelques jours, il usait son courage à combiner les moyens
de soustraire celle qu'il aimait à une mort certaine. Mais par une
pusillanimité qui tenait à de pieuses idées de famille, dont je n'ai pas
à le défendre, chaque fois qu'il voulait intervenir résolûment, du droit
de son amour, et enlever Gertrude à la captivité qui l'étouffait, un
scrupule l'arrêtait court. Gertrude était mariée; Gertrude était la
femme d'un autre: il la déshonorait pour la sauver. Je sais bien que ces
craintes et ce respect eussent fait sourire en France. Dans la petite
ville d'Allemagne dont je parle, elles faisaient hésiter le coeur
honnête et rigide qui craignait d'entacher d'une honte involontaire la
renommée de Gertrude.

Pourtant il était résolu à agir, à contraindre M. Gottlieb, quand le
sinistre message vint lui donner tous les droits.

--Elle est bien à moi maintenant! s'écria-t-il, dans le premier
transport d'une douleur farouche, et il accourut à la maison mortuaire.

Sur le seuil, il s'arrêta. Des sanglots se faisaient entendre.
Marguerite, après avoir habillé Gertrude comme pour le jour de ses
noces, n'avait pas pu soutenir plus longtemps le fardeau de son chagrin,
et, entourée de voisines et de servantes, elle s'écriait vers Dieu, lui
demandant un miracle, et se reposant de son courage dans son désespoir.

Wolff se sentit pénétré de cette foi sublime qui fait contempler
l'éternité à travers la tombe.

--Rien ne nous séparera plus, dit-il; son âme m'attend, et je la
rejoindrai bientôt.

Refoulant ses larmes, il monta, comme un martyr qui gravit le bûcher. A
sa vue, les pleurs et les cris de la pauvre Marguerite redoublèrent.

--Je vous l'avais bien dit, lui cria-t-elle, qu'elle en mourrait!

Wolff sourit, mais d'un sourire à faire peur pour sa raison; il vint
droit au lit où Gertrude reposait dans sa blanche parure, et, prenant la
main de la morte, il en arracha l'anneau nuptial, s'agenouilla, et
déposa sur cette main décolorée le premier baiser qu'il eût encore osé
donner à Gertrude.

Tous les assistants comprirent, par une pudeur touchante, qu'il ne
fallait pas intervenir entre Dieu, l'amour et la mort, et se retirèrent.
Quand Wolff se vit seul, il prit un flambeau et contempla avec une
volupté navrante ce beau visage qui lui souriait dans ses rêves:

--Comme elle est changée! murmura-t-il; je ne pourrai jamais me souvenir
de cette pâleur et de ces yeux caves, je la verrai toujours avec ses
joues roses et son lumineux sourire; mais qu'importe le souvenir! ne
serai-je pas bientôt avec elle?

Pendant quelques minutes, les idées les plus folles, les plus sauvages
lui traversèrent l'esprit. Il fut tenté de mettre le feu aux rideaux, de
provoquer un incendie et de se laisser brûler, en tenant Gertrude entre
ses bras. Mais cette chaste amie se défendait par la mort, comme elle
s'était défendue vivante, par son innocence et par sa candeur. Il
n'osait pas la prendre; il eût craint de la profaner, en la soulevant de
ce lit nuptial, redevenu son lit de fiancée.

Pendant qu'il la dévorait des yeux, à travers toutes les extravagances
qui assiégeaient son cerveau, il se mêla je ne sais quel vague souvenir
poétique à sa douleur. Il est faux de croire que les grands chagrins
soient toujours simples; ils cherchent instinctivement des termes de
comparaison, des hyperboles. Wolff pensa qu'il était comme Roméo devant
la tombe de Juliette; mais Juliette n'était pas morte, et elle avait pu
recevoir dans un baiser le dernier soupir de son amant. Juliette n'était
pas morte! Gertrude l'était-elle donc? Cette froideur était-elle bien
celle du cadavre? Une illusion, une folie, un souhait impossible lui fit
regarder avec plus d'attention; il mit son oreille sur ce sein qui avait
cessé de battre depuis quelques heures à peine; il lui sembla qu'un
mouvement persistait encore; il s'éloigna irrité de lui-même, mais il
revint poser la main sur le front et crut sentir une moiteur.

--Mon Dieu! mon Dieu! s'écria-t-il, ne me faites pas devenir fou!

Il courut décrocher un petit miroir, le plaça sur les lèvres de
Gertrude. O miracle, le miroir se couvrit d'une légère vapeur.

--Elle vit! elle vit! s'écria-t-il.

Et soulevant sa bien-aimée, réchauffant ses mains dans les siennes,
improvisant, avec les fioles laissées dans la chambre, un breuvage qui
pouvait être un poison, mais dont Dieu permit qu'il fît un cordial, il
entr'ouvrit les lèvres contractées par une sorte de catalepsie, versa
quelques gouttes et attendit.

Gertrude n'était pas morte; cette longue syncope avait trompé
Marguerite. Aucun médecin n'avait encore été prévenu, et le miracle que
demandait et que crut obtenir Wolff, n'était qu'un phénomène tout
naturel qui se fût produit sans doute quelques minutes plus tard.

On a tant abusé de ces résurrections que je me permettrai d'abréger les
détails de celle-ci; tout le monde peut suppléer par ses souvenirs.

En revenant à la vie, Gertrude fut d'abord étonnée, et n'eut pas
conscience de ce qui se passait; elle regarda autour d'elle sans voir et
balbutia:

--Marguerite!

--Elle va venir, répondit doucement Wolff.

Cette voix fit tressaillir madame Gottlieb; on eût dit que son coeur
recevait une atteinte; l'intelligence embarrassée dans les brumes se
dégagea soudainement:

--Wolff, c'est vous!

--Oui, c'est moi, Gertrude, moi, votre ami.

--Vous! Comment êtes-vous ici? pourquoi suis-je là? quelle est cette
toilette?

--Gertrude, vous nous avez fait bien peur! la pauvre Marguerite s'est
imaginé que je pouvais venir.

--On m'a crue morte, n'est-ce pas?

Wolff répondit d'un mouvement de tête; il commençait à songer que la vie
lui enlevait Gertrude.

--Où est mon mari? demanda celle-ci.

--Il a eu peur, il a eu honte sans doute, il se sera enfui.

--Morte! morte! voilà donc comment on meurt! murmura la pauvre femme en
laissant retomber sa tête sur l'oreiller.

--Chassez ces idées funèbres, Gertrude, vous vivrez; Dieu ne veut pas
que vous mouriez encore.

--Hélas! je n'ai donc pas assez souffert.

--Mais Dieu ne veut pas que vous souffriez davantage, reprit Wolff, avec
une résolution qui frappa madame Gottlieb. Tout le monde vous croit
morte, Gertrude, restez morte pour tout le monde et ne vivez que pour
moi!

--C'est impossible, Dieu ne m'a pas déliée de mon serment.

--Mais ce lâche abandon de votre mari?

--Mon honneur ne dépend pas de mon mari; il dépend de moi seule.

--Marguerite nous gardera le secret; fuyons.

--Ah! monsieur Wolff, pourquoi êtes-vous venu? dit d'un ton de
supplication touchante Gertrude effrayée. J'avais gardé de votre courage
et de votre fidélité au devoir un si bon souvenir! Ne gâtez pas notre
passé de confiance et de joie pure. Retirez-vous, mon ami. Vous avez cru
venir dans la chambre d'une morte; vous ne pouvez pas rester dans la
chambre de madame Gottlieb.

Tout cela fut dit d'une voix douce et ferme, avec une simplicité
adorable. Wolff se sentait dominé par cette innocence; il se tut pendant
quelques instants, se consulta; l'orage qui grondait en lui s'apaisa
sous sa volonté; il fut jaloux de Gertrude, et élevant son sacrifice à
la hauteur de celui de la jeune femme:

--Vous avez raison, madame, lui dit-il avec tristesse, nous n'avons pas
encore assez souffert, la mort nous unissait, la vie nous sépare. Adieu.

Il fit un pas pour sortir; mais s'arrêtant tout à coup:

--C'est pourtant un plus grand sacrilége de vous abandonner à une
existence odieuse! Ah! si Gottlieb était là, je le prendrais pour juge
entre lui et moi!

--Eh bien, dit Gertrude, avec une énergie placide qui étonnait, après la
longue syncope dont elle sortait à peine: conduisez-moi à mon mari.

--Quoi! vous voulez?...

--Je veux qu'il sache que pendant qu'il m'abandonnait, vous me sauviez;
que, quand il fuyait, vous accouriez, et que pouvant fuir ensemble, nous
avons respecté les droits d'un homme qui ne les respectait plus
lui-même, et fait notre devoir, quand même.

--Gertrude, y songez-vous?...

--Je ne veux pas que M. Gottlieb apprenne par d'autres que par moi ce
qui s'est passé. Je veux que dans la solennité de cette nuit, mon coeur
soit compris par vous et par lui. Après..... je pourrai mourir. Monsieur
Wolff, appelez Marguerite.

Wolff alla chercher la vieille servante.

--Croyez-vous aux miracles, lui dit-il?

--Je crois en Dieu, répondit-elle.

--Eh bien, entrez et voyez.

Marguerite fut éblouie comme par une vision, en apercevant Gertrude
debout, au milieu de la chambre, dans sa toilette de mariée. Elle crut à
un mirage, à un sortilége, mais quand elle sentit dans les siennes les
mains de la jeune femme; quand elle put l'embrasser; alors il fallut
bien se rendre à l'évidence et remercier Dieu.

--Ah! je savais bien que j'avais trouvé les bonnes prières pour
attendrir le ciel, s'écria la pauvre femme, dans un accès de pieux
orgueil.

Wolff sourit.

--Ma bonne Marguerite, dit Gertrude, une autre fois, ne sois pas si
prompte à me croire morte.

--Vous l'étiez! n'est-ce pas, monsieur Wolff? répliqua Marguerite.

--Eh bien! je pourrais l'être encore, de la même façon, sans que ce fût
pour toujours. J'ai le secret de ressusciter. Marguerite, où est M.
Gottlieb?

--Dans la maison du faubourg, sans doute.

--C'est bien, dit Gertrude; c'est là, en effet, que doit avoir lieu
notre première rencontre. Venez, monsieur Wolff.

Et madame Gottlieb, s'enveloppant du voile qui avait été placé sur sa
tête, fit quelques pas pour sortir.

--Où allez-vous ainsi, à pareille heure et dans ce costume? demanda
Marguerite.

--Je vais retrouver mon mari, répondit Gertrude. Je vais le consoler,
ajouta-t-elle en souriant.

--Mais vous êtes si faible.

--M. Wolff m'accompagnera jusque-là. Ne sois pas inquiète, Marguerite,
et attends-nous!

Marguerite n'essayait plus de comprendre. Les émotions de la journée et
celle qu'elle venait de ressentir par surcroît l'étourdissaient et
l'accablaient. Elle tomba dans un fauteuil, et dit avec un soupir de
lassitude:

--Jésus, Marie! que vais-je encore voir cette nuit!

Madame Gottlieb, affermissant son pas, descendit l'escalier et sortit de
la maison, appuyée au bras de Wolff. La nuit était belle et douce, on
était au printemps; la lune éclairait, et répandait comme une tenture
argentée au-devant de Gertrude; une brise légère soulevait les
extrémités de son voile et les faisait flotter comme des ailes.

--L'air des vivants a encore des douceurs pour moi, dit la jeune femme.
Je respire plus à l'aise: je crois, monsieur Wolff, que je suis guérie!

Wolff ne répondit rien. Il pensait que la route n'était pas longue à
parcourir; qu'ils seraient bientôt arrivés à la maison du faubourg; que
M. Gottlieb reprendrait son bien, et qu'il se retrouverait seul, lui,
avec son amour et ses regrets.

--Voyez donc, monsieur Wolff, comme les étoiles sont éclatantes! disait
Gertrude; quelle nuit! Dans quelle étoile serais-je allée, si j'étais
morte? Vous qui êtes un savant, vous me direz cela.

Wolff cherchait vainement des mots. Il regardait les étoiles avec
Gertrude et soupirait. Son coeur battait dans sa poitrine; encore
quelques minutes, et il devait laisser échapper pour jamais le rêve
qu'il escortait.

On arriva à la petite maison du faubourg.

--M. Gottlieb dort peut-être, dit Wolff avec ironie; nous allons le
réveiller.

--Ne le calomniez pas, répondit Gertrude avec douceur; lui aussi souffre
beaucoup, je le sais.

--Eh bien! voilà une visite qui va le consoler, reprit Wolff avec un
accent dans lequel on sentait une fureur sourde. Et saisissant le
marteau de la porte, il frappa deux coups avec violence.

--Vous frappez comme pour réveiller un mort, dit Gertrude.

--Je frappe au nom d'une morte et à la porte d'un tombeau.

Gertrude ne répondit rien. Des pas se faisaient entendre; on vit briller
une lumière par le trou de la serrure.

--Il hésite à ouvrir, murmura Wolff; il a peur.

Mais comme s'il eût voulu démentir cette assertion, M. Gottlieb, qui en
effet avait peur et se consultait, ouvrit résolument la porte, en
avançant sa bougie, sans doute en guise d'arme offensive, au moins,
contre les visions et les fantômes.

A la vue de sa femme, qu'il croyait étendue dans son cercueil, M.
Gottlieb poussa un cri sourd; sa figure se contracta; jamais l'épouvante
ne mit une empreinte plus rapide, plus énergique sur un visage. Il
voulut parler, recula jusqu'au milieu du couloir, en agitant ses mains,
et tout à coup tomba foudroyé.

Gertrude s'élança; Wolff ramassa la bougie échappée aux mains de M.
Gottlieb. L'ancien joaillier étendu sans mouvement râlait sur le
carreau.

--Un médecin! s'écria Gertrude, qui souleva la tête de son mari.

Wolff courut réveiller un médecin dans le voisinage. Celui-ci vint en
toute hâte et fut assez surpris de trouver M. Gottlieb dans le couloir
de sa maison, la tête appuyée sur les genoux de madame Gottlieb,
couronnée comme au jour de ses noces et vêtue de blanc. Il tenta une
saignée sans résultat, et porta avec l'aide de Wolff le corps de
l'ancien joaillier sur un lit.

Le lendemain, tout le monde sut dans la ville que M. Gottlieb était mort
de peur et qu'il croyait aux revenants.

--C'est étonnant! disait-on; lui, un esprit fort!

Il est vrai que c'était M. Gottlieb qui avait répandu sur lui-même cette
opinion, à laquelle il donna lui-même un éclatant démenti.

Wolff n'eut pas de remords. Gertrude en ressentit de véritables; mais
elle n'avait pas besoin de faire absoudre ses intentions, qui avaient
été pures, et comme, en définitive, les actes ne sont pas responsables,
aux yeux de la morale, des conséquences qui se produisent contrairement
aux intentions, la conscience de madame Gottlieb finit par s'apaiser.

Gertrude et Wolff ne sont pas mariés; mais ils le seront dès leur
retour, car ils voyagent. La vieille Marguerite les attend dans une
jolie maison qu'on prépare pour eux. Ils ne veulent pas habiter la
maison où Gertrude a failli mourir, ni la maison où M. Gottlieb est
mort. C'est déjà bien assez pour leur délicatesse d'user de la fortune
du joaillier, qui se trouva léguée à sa veuve par un testament en bonne
forme.



COMMENT L'ILE DES RÊVES PERDIT SES HABITANTS.


--Telle est, dit Frantz en terminant, la véridique histoire d'un jeune
homme qui ne s'appelle pas Wolff, avec une jeune femme qui ne s'appelle
pas Gertrude. Excusez les fautes du narrateur. Il est bien fâché que son
récit ait de l'analogie avec Roméo et Juliette et avec toutes les
histoires de mortes ressuscitées; mais il se flatte que, sur un point
pourtant, on voudra bien reconnaître de l'originalité à son histoire;
c'est sur le respect du devoir, au détriment de la passion, respect qui,
heureusement pour la morale, trouva sa récompense dans la fin dramatique
de M. Gottlieb, qui porte, bien entendu, un autre nom dans la réalité,
c'est-à-dire sur son épitaphe.

--Ce dernier trait est cruel, dit Stanislas Robert. C'est bien assez de
la pierre qui clôt le sommeil de monsieur... Gottlieb, sans ajouter
cette épigramme.

Pendant le récit de Frantz, madame Carolina Brenner avait tenu les yeux
baissés; et une rougeur très-vive couvrait son visage.

--Ainsi, dit madame Vernier, les héros de l'histoire en question sont...

--Je m'oppose, s'écria Ottavio, à ce qu'on insiste pour forcer la
modestie de M. Frantz à des détails et à des aveux qu'il a bien le droit
de se réserver. Nous sommes ici pour raconter et non pas pour nous
confesser.

--Je me suis bien confessée, moi! dit madame Mendez.

--Croyez-vous que la confession soit complète? demanda sir Olliver à la
belle Espagnole.

--Oui, monsieur; que manque-t-il à votre curiosité?

--Rien, ou peu de chose: je voudrais savoir ce que vous pensez de
l'histoire de la belle Gertrude et du jeune Wolff?

--Je vous comprends. Vous voulez savoir si la femme qui a sacrifié le
devoir à ses passions sait rendre justice aux âmes héroïques qui
sacrifient les passions au devoir rigoureux? Eh bien! soyez satisfait.
Je m'incline, je m'avoue dépassée. M. Frantz aura achevé d'éclairer ma
conscience.

--C'est un service que personne ne lui demandait, dit madame Vernier,
avec un petit sourire ironique et en regardant Stanislas Robert.

--Qu'en savez-vous, madame? reprit la señora Mendez, avec un
incomparable accent de fierté.

--A quoi bon ce débat! dit vivement le peintre; l'histoire de notre ami
Frantz est fort touchante et passablement morale. J'y trouve cette
vérité: c'est que l'amour est agréable à la Providence et que le mariage
a souvent tort, aux yeux même de l'éternelle sagesse.

--Voyez-vous ce que c'est que le sophisme! dit Frantz en se récriant;
M. Robert va nous prouver le contraire de ce que j'ai démontré.

--C'est que tout est vrai dans les histoires du coeur, dit Ottavio, et
que chacun y trouve ce qu'il y met.

--En somme, dit sir Olliver, ce conte nous démontre une fois de plus
l'inconvénient des inhumations trop précipitées.

--C'est-à-dire, ajouta madame Vernier, que ceux qui ont la fatuité de se
croire morts vivent souvent fort bien.

--Prenez garde, milord, dit Stanislas Robert, dont l'humeur s'aigrissait
sensiblement, ceci me semble une allusion directe, et une flèche à
l'endroit de la cuirasse de pierre que vous portez sur l'estomac.

Sir Olliver sourit.

--Ne serait-ce pas l'occasion d'obtenir de milord l'accomplissement de
sa promesse? reprit Ottavio. Nous nous sommes tous exécutés. Je propose
de mettre sir Olliver en accusation, s'il hésite un jour de plus à
remplir les engagements qu'il a pris envers ses sujets.

--Mes sujets sont de mauvais sujets, répondit l'Anglais en souriant.
S'ils me forcent à remplir mon programme, je déclare le gouvernement
impossible, et j'abdique.

--Soit, interrompit madame Vernier, abdiquez; mais alors, vous retombez
dans la foule, et vous devez le payement de l'impôt, au profit de la
communauté.

--Allons, je vois que je n'échapperai pas, reprit l'Anglais. A demain
donc, mesdames, le récit assez peu circonstancié de mes aventures.

Sur ces mots, chacun se leva pour la promenade. Il n'était personne qui
ne fût ému. Frantz et Carolina avaient sans doute à repasser entre eux,
à vérifier et à rectifier les détails du récit du jeune Allemand.
Ottavio marchait toujours avec son rêve. Madame Julie Vernier, qui, sans
en parler à personne, s'était mise à la recherche des quelques mots
anglais qu'elle eût appris autrefois, avait besoin de solitude pour
étudier sa leçon, avant de demander un examen et une interrogation à sir
Olliver. Ce dernier, qui perdait de jour en jour de sa misanthropie et
qui commençait à trouver que la vie avait encore quelques bonnes
promesses à faire, était allé mesurer et écorner les provisions.
Stanislas resta seul avec Dolorida Mendez.

--Ne vous éloignez pas, madame, lui dit-il avec émotion.

--Est-ce que vous auriez un récit particulier à me faire? demanda
l'Espagnole. Ce serait un vol à la communauté, je vous en préviens.

--Non, madame, répondit le jeune peintre; je n'ai rien à vous dire que
vous n'ayez deviné. Est-ce pour flatter cet Allemand sentimental que
vous lui avez avoué votre prétendue conversion?

--Je hais trop les flatteurs pour aimer la flatterie, repartit Dolorida.
J'ai dit, comme toujours, la vérité.

--Ainsi, vous retournerez en Espagne?

--Probablement, monsieur.

--Pourquoi dites-vous probablement?

--Parce qu'il est possible que nous ne sortions jamais de cette île, ou
bien que, sortant, nous soyons exposés à d'autres naufrages plus
dangereux. L'onde est perfide.

--C'est ce que Shakspeare disait aussi de la femme.

--Shakspeare avait raison; mais je ne vois pas ce que son épigramme peut
avoir à trancher ici.

--Vous feignez de ne pas comprendre, Dolorida?

--Eh, monsieur! laissez-moi feindre, repartit résolûment l'Espagnole.
Mais non, puisque vous m'y contraignez, parlons sans parabole. Vous êtes
un honnête et loyal compagnon d'infortune. Vous avez du coeur, de
l'intelligence; je ne doute pas que vous n'ayez un grand talent. Mais
que prétendez-vous? tromper cette inquiétude qui m'agite et qui m'a
suivie sur cette terre lointaine? donner un indestructible aliment à ce
feu qui me consume? Vous voulez, parce que vous avez aussi brûlé vos
lèvres à quelques-unes des passions qui me dévorent, vous charger de mon
repos? Ce serait une téméraire entreprise, mon ami, qui ne profiterait à
aucun des deux. Vous gagneriez mon mal, et la paix que vous m'offrez ne
me tente pas assez. Oh! ne m'interrompez pas. Je pourrais peut-être vous
aimer; mais cet amour deviendrait pour tous deux le châtiment de notre
imprudence. D'abord, si peu que je tienne à M. Mendez, c'est, croyez-le
bien, un fâcheux et inquiétant souvenir que celui d'un honnête homme
qu'on a quitté parce qu'il a été généreux, et qu'on abandonne, parce
qu'il a été confiant. J'ai cru que l'oubli était possible. Mais je sens
que le remords peut devenir pour moi une passion à laquelle je
m'intéresserai comme au jeu. Ne troublons pas davantage le cours de nos
deux existences. Vous êtes jeune, vous reviendrez en France, mûri par
les voyages, fortifié, bronzé par l'expérience, et j'aurai été peut-être
une goutte d'acide dans le bain de cuivre que votre âme aura subi. Moi,
je retournerai en Espagne, je me soumettrai humblement au devoir. Ces
deux amoureux naïfs m'ont donné un bon conseil. Si le devoir me pèse
trop, c'est que décidément j'aurai été mal élevée et que je ne mérite ni
l'estime, ni le pardon d'un honnête homme; alors, j'irai dans un
cloître, ou bien je verrai s'il a plu dans le Mançanarez.

--Ah! quel amour serait le vôtre! s'écria Robert.

--Voilà une exclamation que je voudrais entendre proférer par mon mari,
dit Dolorida avec un superbe sourire.

--Se peut-il que vous l'aimiez un jour! dit le peintre.

--Je ne sais si cela se peut; mais je souhaite que cela se puisse.

--Je vous suivrai, madame.

--Vous aurez tort, mon ami; car ma porte, là-bas, en Espagne, ne ferme
pas seulement à clef, elle ferme aussi à deux verrous.

--Mais hier, mais les jours précédents, vous sembliez m'encourager.

--Des reproches? reprit avec hauteur Dolorida. Si j'ai été coquette,
j'ai eu tort et je vous en demande pardon. Allons, monsieur Robert,
donnez-moi la main; soyons amis; c'est la seule façon de nous revoir un
jour. Mais ne nous aimons pas autrement. Je mets ma fierté à rentrer
chez mon mari la tête haute.

--Vous n'y resterez pas, je vous en préviens.

--Que vous importe! vous savez où j'irais en sortant. Assez sur ce
point, mon ami. Cette île est déjà trop peuplée et les médisances
commencent à y courir. On va dire du mal de nous dans le voisinage, si
nous continuons.

Stanislas Robert vit bien que tout était fini; qu'il se fatiguerait
vainement à insister; il soupira, salua l'Espagnole et alla confier ses
chagrins à son ami Ottavio.

Les aventures de sir Olliver alléchaient vivement la curiosité; aussi,
le lendemain, mit-on un empressement, plus grand encore que les jours
précédents à se trouver à l'endroit ordinaire du Décaméron.

--Voyez, mesdames, quelle coquetterie l'_île des Rêves_ déploie pour
écouter son souverain, dit madame Julie Vernier. Jamais les arbres n'ont
été si verts, et il me semble que les perroquets font silence.....

--Alors, taisons-nous, interrompit assez brusquement madame Mendez qui
sympathisait de moins en moins avec la jeune Française.

Madame Vernier ne répliqua pas; mais elle regarda madame Mendez avec cet
indéfinissable sourire de dédain qui sera toujours la meilleure revanche
et la plus spirituelle réponse des Parisiennes.

--Mesdames, dit sir Olliver qui s'était habillé et ganté comme s'il eût
dû monter à la tribune du parlement, je vais vous raconter sans
réticences.....

--Diable! il faudrait peut-être des réticences, dit Stanislas Robert,
qui ne s'amusait plus du Décaméron.

--On n'interrompt pas l'orateur, s'écria madame Vernier, laissez parler
sir Olliver. Milord, continuez.

--Mesdames, je vais vous raconter sans réticences.....

A ce moment, une formidable détonation fit tressaillir tout l'auditoire.

--C'est le canon! un navire! un navire!

Et tout le monde de courir vers le rivage. Sir Olliver ne bougea pas; il
mit seulement son lorgnon dans l'oeil et essaya d'apercevoir quelque
chose à travers les branches.

--Eh bien! vous ne venez pas, milord? lui dit Ottavio, en se disposant à
rejoindre toute la colonie.

--Non; je veux savoir auparavant si c'est le capitaine Michel; car si
c'était le capitaine Michel, mon capitaine, à moi, je ne partirais pas.

--Espérons que ce n'est pas lui, milord; et Ottavio descendit vers la
plage.

Ce n'était pas le _Cyclope_, mais bien le navire qui avait, quelques
jours auparavant, déposé dans l'île, pour cause d'avarie, les
personnages de ce récit, moins sir Olliver. Je ne peindrai pas les cris,
les acclamations qui accueillirent le canot du capitaine.

--Enfin! disaient Frantz et madame Carolina Brenner, qui pensaient à
l'Allemagne.

--Quel bonheur! murmurait Stanislas Robert, qui voulait appeler l'_île
des Rêves_ l'_île des Déceptions_.

--Dieu soit loué! répétait la señora Mendez qui trouvait dans l'arrivée
du vaisseau l'avantage d'affermir plus rapidement dans sa résolution.

Ottavio ne disait rien, mais il dévorait l'étendue, comme s'il eût suffi
d'un regard pour arriver à l'extrémité de l'horizon.

--Sauvés, mon Dieu! sauvés, répétait à chaque instant la Française.

--Eh bien, comment va la santé? demanda le capitaine à ses naufragés.

--Mais vous voyez que nous n'avons pas dépéri, répondit madame Vernier.

--Nous nous sommes même multipliés, ajouta Robert. Vous nous avez
débarqués six, vous nous reprendrez sept.

--Comment? dit en riant le capitaine.

--Il paraît que l'île produit des Anglais. Vous l'ignoriez donc?

--Farceur!

--Demandez plutôt à ces dames!

Tout en discourant, on était avancé un peu dans l'île. Sir Olliver
apparut alors, assis au même endroit, impassible, lorgnant toujours, la
bouche encore ouverte par les mots qu'il avait laissés passer.

--C'est ma foi vrai, dit le capitaine. Quel est ce monsieur?

--Le roi de cette île, comme nous avons l'honneur de vous le dire,
capitaine.

--Il n'a pas l'air féroce.

--Oh! nous l'avons apprivoisé.

--Comment?

--En lui racontant des histoires.

Le capitaine aimait à rire; il en profita pour rire à grands éclats.

--Ah ça! messieurs et mesdames, dans une heure nous nous embarquons.
Vous ne vous êtes pas trop ennuyés, hein?

--Non! non! répondit-on de toutes parts, avec une petite moue un peu
douteuse.

--Ma foi, capitaine, il était temps que vous vinssiez, dit Ottavio; les
rapports devenaient fort diplomatiques, et un peu plus, conflagration
générale! Quant au vieux monde, il nous a paru à tous beaucoup moins
laid, depuis que nous y avons songé dans la solitude; chacun de nous le
reverra avec plaisir.

On s'était approché de sir Olliver.

--Milord, dit Ottavio, ce n'est pas le capitaine Michel.

--Alors je pars, répondit l'Anglais en se levant.

Au bout d'une heure, tous les préparatifs d'embarquement étaient
terminés; les approvisionnements et les ustensiles de sir Olliver furent
soigneusement emballés par lui; quand il eut fini, l'Anglais tira
Stanislas Robert à l'écart:

--Je voudrais vous demander un conseil.

--Parlez, milord.

--Je voudrais bien épouser madame Vernier.

--Tout de suite? c'est impossible. Avant l'arrivée du capitaine, je
n'aurais pas dit non; mais, maintenant, la société officielle est
représentée, il faut plus de formalités.

--Vous plaisantez; je veux seulement dire que je l'épouserai quand nous
serons en Angleterre ou en France.

--Eh bien! alors, pourquoi m'en parlez-vous maintenant?

--C'est pour avoir votre avis.

--Mais il me semble que celui de madame Vernier importe davantage.

--Non, vous êtes de bon conseil.

--Pour les autres, peut-être, répondit avec un peu de mélancolie le
jeune peintre; mais pour moi, non. Eh bien! milord, si le coeur vous le
dit, épousez madame Vernier.

--Oh! je suis bien aise que vous soyez de cet avis.

--Et si je n'avais pas été de cet avis?

--J'aurais agi de même, mais j'en aurais été contrarié.

--Je m'en doutais! milord, vous cessez d'être excentrique; vous faites
comme tout le monde.

--Et vous croyez que madame Vernier consentira?...

--J'en suis sûr. Au surplus, vous allez être fixé.

Sir Olliver et Stanislas Robert se rapprochèrent des dames.

--Madame Vernier, demanda le peintre, allez-vous toujours en Australie?

--Je n'en sais rien, répondit la Française, cela dépend...

--Est-ce que vous n'aimeriez pas mieux vous perfectionner dans la langue
anglaise? voilà milord qui vous offre...

--Des leçons?

--Non, sa main.

--Vous avez une façon de brusquer les dénoûments, reprit en riant madame
Vernier.

--Ne nous avez-vous pas dit que votre existence avait été un vaudeville
jusqu'ici? Eh bien! nous la terminerons comme un vaudeville.

Madame Vernier sourit et tendit son ombrelle à sir Olliver:

--Tenez, milord, portez-moi cela!

C'était un aveu; sir Olliver devint aussi rouge que ses cheveux.

Stanislas s'approcha de madame Mendez:

--Vous le voyez, lui dit-il à demi-voix, Frantz et Carolina, sir Olliver
et madame Vernier, deux couples! quatre heureux! il n'y a qu'à nous que
l'_île des Rêves_ n'aura pas porté bonheur.

--Ingrat! N'est-ce donc rien que l'amitié? répondit Dolorida.

--Tu te plains! Et moi, dit d'une voix profonde Ottavio, qui avait
entendu, que dirai-je donc? moi que personne n'attend, moi qui nourris
dans mon coeur un amour impossible, une chimère, moi qui n'ai plus de
patrie, même dans mon pays!

--Oh! toi, tu as l'espoir de te faire tuer, un de ces jours, pour la
liberté!

--Eh bien! nigaud, fais de même et viens avec moi! Cette passion en vaut
bien une autre!

Sir Olliver tenait à laisser de ses nouvelles au capitaine du _Cyclope_.
Il se fit donc aider par le jeune peintre, et il plaça dans l'endroit le
plus apparent du rivage une perche avec une enveloppe gigantesque à
l'extrémité.

Tout le monde descendit dans le canot, et quelques instants après, le
Décaméron, avec armes et bagages, s'installait sur le navire.

--Dites donc, monsieur le capitaine, demanda madame Vernier, il ne nous
arrivera plus d'accidents en route, j'espère? Votre coquille est solide?

--J'en réponds, madame.

--Tant mieux! dit madame Vernier; car vous portez mon coeur et sa
fortune!

--Tant pis! dit sir Olliver; je ne serais pas fâché d'avoir l'émotion
d'un second naufrage.

--Si ce sont des émotions qu'il vous faut, milord, je vous en donnerai,
n'ayez pas peur, répondit la jeune veuve.

Milord, complétement rassuré par cette menace, qui comblait ses voeux,
daigna rire tout à fait. Le vaisseau leva l'ancre, et bientôt l'_île des
Rêves_ disparut à l'horizon.

Le lendemain, presque à la même heure, un autre navire s'approcha de la
côte, mais sur un point différent. Il ne donna pas de signal, il ne tira
pas le canon. C'était le _Cyclope_.

--Mes enfants, dit le capitaine Michel, pas de brutalité: essayons de
surprendre doucement milord dans ses méditations.

Bientôt, un canot dans lequel Michel, Pharamond et quatre matelots
prirent place, se détacha du navire et vint s'amarrer aux grands arbres
qui plongeaient leurs branches dans l'Océan. L'équipage sortit avec
précaution, se glissa dans l'île, qu'il se mit à explorer avec soin.
Mais sir Olliver était invisible. Bientôt des traces se firent
remarquer.

--Dites donc, capitaine, il est venu de la société ici, dit Pharamond.
Si ce sont des voisins en visite, sir Olliver a dû passer un mauvais
quart d'heure.

Michel pâlit.

--Allons donc! c'est histoire de rire, ce que je dis là. Ah ça! il s'est
donc enterré, s'il s'est tué, cet animal d'Anglais!

Et Pharamond, autorisé à faire du bruit, se mit à rivaliser de son mieux
avec le chant du coq ou le bêlement du mouton. Mais les échos seuls
répondirent aux accents de Pharamond.

--Est-ce qu'il serait devenu sourd? dit le matelot.

Michel était triste; il craignait que sa mystification n'eût eu un
dénoûment plus sérieux qu'il ne l'avait prévu. Comme on s'approchait du
rivage, la perche dressée dans le sable, avec son papier, se révéla aux
regards.

--Capitaine, voilà un renseignement, dit Pharamond.

On enleva la lettre, qui portait pour suscription: _Au capitaine
Michel._ Voici ce qu'elle contenait:

«Sir Olliver Brandon, etc., etc., etc. (Suivaient deux lignes de titres
et de dénominations), a l'honneur de vous faire part de son mariage avec
madame veuve Louise Vernier.

«P. S. Sir Olliver est désolé de ne pouvoir inviter tout l'équipage du
_Cyclope_ à son repas de noce. Il regrette notamment de ne pouvoir
donner au matelot Pharamond, dont il a pu apprécier la gentillesse et
les bonnes manières, une boîte de bonbons. Il compte bien se dédommager
à la première rencontre.»

--Qu'est-ce que cela veut dire? demanda Michel assez surpris.

--Cela veut dire qu'il se moque de vous, grommela Pharamond.

--Allons! en route et ne perdons pas de temps, dit Michel. Puisqu'il est
parti, bon voyage! Mes amis, ma femme et mes filles m'attendent: ne
laissons pas refroidir la soupe.

Jamais le capitaine n'avait été si familier: tout l'équipage en fit la
remarque. Mais il était évident que c'était une façon de dissimuler sa
mauvaise humeur. Le _Cyclope_ déploya ses voiles, leva ses ancres, et
prit sa course pour le vieux monde, c'est-à-dire pour le monde toujours
nouveau, toujours renouvelé.

       *       *       *       *       *

Un auteur bien appris, comme un gouvernement bien réglé, a une
excellente police à ses ordres et doit compte au public de la destinée
de tous les héros qu'il a mis en scène. Réglons donc ce compte, qui
n'embarrasse pas notre conscience.

Pour commencer par les derniers venus, nous dirons que le matelot
Pharamond navigue toujours et n'a pas gagné sous le rapport du bon ton
et de l'aménité. Il déteste les Anglais, et il n'est pas étranger aux
bruits de guerre et de descente en Angleterre qui circulent de temps en
temps.

Le capitaine Michel est au comble de ses voeux. Il a la goutte. Il
emploie les loisirs de sa retraite à découper en papier les profils des
plus fameux monuments qu'il a contemplés, dans le cours de ses diverses
navigations. Il tient plus que jamais à bien marier ses filles. Voilà
pourquoi celles-ci continuent à honorer sainte Catherine.

Sir Olliver voyage toujours; mais maintenant c'est afin de s'ennuyer un
peu. Sa femme lui donne trop d'émotions, et il se plaint d'être trop
heureux. Quand on se rappellera que le bonheur de sir Olliver a toujours
consisté à souffrir et à éprouver des mécomptes, personne ne l'enviera
plus. Milady est toujours charmante, piquante, réjouie. Elle sait assez
l'anglais et elle apprend l'italien. Est-ce en souvenir d'Ottavio?

Stanislas Robert a suivi le conseil d'Ottavio. Ils ne sont pas morts;
mais ils se sont déjà battus pour leur cause et ils se battront sans
doute encore.

Frantz et sa femme vivent en Allemagne, qu'ils ne songent plus à
quitter. Je ne sais combien d'enfants ils ont déjà fait baptiser, mais à
coup sûr ils n'en sont plus à leur premier.

Quant à la señora Mendez, elle est en Espagne. Elle a résolu le problème
de la paix et de la concorde dans le foyer conjugal. Elle a rendu son
mari joueur, mais en donnant à leur passion un caractère plus moderne et
plus décent: c'est à la Bourse qu'ils jouent tous les deux!

FIN.



TABLE DES MATIÈRES


SIR OLLIVER A LA RECHERCHE DES ÉMOTIONS.

CHAP. I.--Vue de face, de profil et de trois-quarts d'un loup de mer
     II.--Un voyageur difficile à contenter
    III.--Où sir Olliver est presque au comble de ses voeux
     IV.--Où les événements dépassent les voeux de sir Olliver
      V.--Comment sir Olliver ressentit enfin une émotion, et ce qui
          s'ensuivit
     VI.--Comment l'île des Rêves courut le risque de changer de nom


COMMENT LE BIEN VIENT EN AIMANT.

CHAP. I.--Les ruines dans le paysage, et au point de vue du sentiment
     II.--Où l'on démontre les ennuis de la pauvreté
    III.--Ce que rapporte une politesse bien placée
     IV.--Où l'on donne une excellente méthode pour devenir un coquin
      V.--Ce que coûtent une chaumière et un coeur
     VI.--Où la vertu n'obtient que ce qu'elle mérite
    VII.--Où l'on dégage la moralité de l'histoire


LE PRINCE BONIFACIO.

CHAP. I.--Où l'on prouve qu'il est difficile à un père de contenter tout le
          monde et son fils
     II.--Où l'on apprend ce qu'un savant ne sait jamais
    III.--La politique du sentiment et le sentiment de la politique
     IV.--Une crise ministérielle
      V.--Les utopies du docteur Marforio
     VI.--Comment le docteur Marforio livra son secret
    VII.--Où la fortune du docteur Marforio atteint son apogée
   VIII.--Où l'on démontre que les plus grands savants ne peuvent pas tout
          prévoir
     IX.--Où les ministres commencent à travailler
      X.--Où les ministres font le bonheur du peuple, en n'y travaillant
          plus
     XI.--Où le conteur règle ses comptes


LES INFORTUNES D'UNE DAME DE COEUR.

CHAP. I.--Une bonne éducation
     II.--Où l'on prouve que toutes les dettes de jeu ne sont pas des
          dettes d'honneur
    III.--Parallèle entre le suicide et le mariage
     IV.--Un ménage honnête
      V.--L'infidèle par fidélité
     VI.--Une conversion
    VII.--Où l'on montre la clef de cette histoire


UNE HISTOIRE DE REVENANT.

CHAP. I.--Le veuvage de Philémon
     II.--Comme quoi les peureux peuvent faire trembler
    III.--Le Paradis perdu
     IV.--Roméo et Juliette


COMMENT L'ILE DES RÊVES PERDIT SES HABITANTS

FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES.





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "L'île des rêves - Aventures d'un Anglais qui s'ennuie" ***

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